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diff --git a/14286-0.txt b/14286-0.txt new file mode 100644 index 0000000..63196c7 --- /dev/null +++ b/14286-0.txt @@ -0,0 +1,12510 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14286 *** + +Homère + +Traduction Charles-René-Marie Leconte de L'Isle + +L’ODYSSÉE + + +Table des matières + +Chants + +1. +2. +3. +4. +5. +6. +7. +8. +9. +10. +11. +12. +13. +15. +16. +17. +18. +19. +20. +21. +22. +23. +24. + + + +1. + +Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après qu'il +eut renversé la citadelle sacrée de Troiè. Et il vit les cités de +peuples nombreux, et il connut leur esprit; et, dans son coeur, il +endura beaucoup de maux, sur la mer, pour sa propre vie et le +retour de ses compagnons Mais il ne les sauva point, contre son +désir; et ils périrent par leur impiété, les insensés! ayant mangé +les boeufs de Hèlios Hypérionade. Et ce dernier leur ravit l'heure +du retour. Dis-moi une partie de ces choses, Déesse, fille de +Zeus. Tous ceux qui avaient évité la noire mort, échappés de la +guerre et de la mer, étaient rentrés dans leurs demeures; mais +Odysseus restait seul, loin de son pays et de sa femme, et la +vénérable Nymphe Kalypsô, la très-noble déesse, le retenait dans +ses grottes creuses, le désirant pour mari. Et quand le temps +vint, après le déroulement des années, où les Dieux voulurent +qu'il revît sa demeure en Ithakè, même alors il devait subir des +combats au milieu des siens. Et tous les Dieux le prenaient en +pitié, excepté Poseidaôn, qui était toujours irrité contre le +divin Odysseus, jusqu'à ce qu'il fût rentré dans son pays. + +Et Poseidaôn était allé chez les Aithiopiens qui habitent au loin +et sont partagés en deux peuples, dont l'un regarde du côté de +Hypériôn, au couchant, et l'autre au levant. Et le Dieu y était +allé pour une hécatombe de taureaux et d'agneaux. Et comme il se +réjouissait, assis à ce repas, les autres Dieux étaient réunis +dans la demeure royale de Zeus Olympien. Et le Père des hommes et +des Dieux commença de leur parler, se rappelant dans son coeur +l'irréprochable Aigisthos que l'illustre Orestès Agamemnonide +avait tué. Se souvenant de cela, il dit ces paroles aux Immortels: + +-- Ah! combien les hommes accusent les Dieux! Ils disent que leurs +maux viennent de nous, et, seuls, ils aggravent leur destinée par +leur démence. Maintenant, voici qu'Aigisthos, contre le destin, a +épousé la femme de l'Atréide et a tué ce dernier, sachant quelle +serait sa mort terrible; car nous l'avions prévenu par Herméias, +le vigilant tueur d'Argos, de ne point tuer Agamemnôn et de ne +point désirer sa femme, de peur que l'Atréide Orestès se vengeât, +ayant grandi et désirant revoir son pays. Herméias parla ainsi, +mais son conseil salutaire n'a point persuadé l'esprit +d'Aigisthos, et, maintenant, celui-ci a tout expié d'un coup. + +Et Athènè, la Déesse aux yeux clairs, lui répondit: + +-- Ô notre Père, Kronide, le plus haut des Rois! celui-ci du moins +a été frappé d'une mort juste. Qu'il meure ainsi celui qui agira +de même! Mais mon coeur est déchiré au souvenir du brave Odysseus, +le malheureux! qui souffre depuis longtemps loin des siens, dans +une île, au milieu de la mer, et où en est le centre. Et, dans +cette île plantée d'arbres, habite une Déesse, la fille dangereuse +d'Atlas, lui qui connaît les profondeurs de la mer, et qui porte +les hautes colonnes dressées entre la terre et l'Ouranos. Et sa +fille retient ce malheureux qui se lamente et qu'elle flatte +toujours de molles et douces paroles, afin qu'il oublie Ithakè; +mais il désire revoir la fumée de son pays et souhaite de mourir. +Et ton coeur n'est point touché, Olympien, par les sacrifices +qu'Odysseus accomplissait pour toi auprès des nefs Argiennes, +devant la grande Troiè. Zeus, pourquoi donc es-tu si irrité contre +lui? + +Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi: + +-- Mon enfant, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents? +Comment pourrais-je oublier le divin Odysseus, qui, par +l'intelligence, est au-dessus de tous les hommes, et qui offrait +le plus de sacrifices aux Dieux qui vivent toujours et qui +habitent le large Ouranos? Mais Poseidaôn qui entoure la terre est +constamment irrité à cause du Kyklôps qu'Odysseus a aveuglé, +Polyphèmos tel qu'un Dieu, le plus fort des Kyklôpes. La Nymphe +Thoôsa, fille de Phorkyn, maître de la mer sauvage, l'enfanta, +s'étant unie à Poseidaôn dans ses grottes creuses. C'est pour cela +que Poseidaôn qui secoue la terre, ne tuant point Odysseus, le +contraint d'errer loin de son pays. Mais nous, qui sommes ici, +assurons son retour; et Poseidaôn oubliera sa colère, car il ne +pourra rien, seul, contre tous les dieux immortels. + +Et la Déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit: + +-- Ô notre Père, Kronide, le plus haut des Rois! s'il plaît aux +Dieux heureux que le sage Odysseus retourne en sa demeure, +envoyons le Messager Herméias, tueur d'Argos, dans l'île Ogygiè, +afin qu'il avertisse la Nymphe à la belle chevelure que nous avons +résolu le retour d'Odysseus à l'âme forte et patiente. + +Et moi j'irai à Ithakè, et j'exciterai son fils et lui inspirerai +la force, ayant réuni l'agora des Akhaiens chevelus, de chasser +tous les Prétendants qui égorgent ses brebis nombreuses et ses +boeufs aux jambes torses et aux cornes recourbées. Et je +l'enverrai à Spartè et dans la sablonneuse Pylos, afin qu'il +s'informe du retour de son père bien-aimé, et qu'il soit très +honoré parmi les hommes. + +Ayant ainsi parlé, elle attacha à ses pieds de belles sandales +ambroisiennes, dorées, qui la portaient sur la mer et sur +l'immense terre comme le souffle du vent. Et elle prit une forte +lance, armée d'un airain aigu, lourde, grande et solide, avec +laquelle elle dompte la foule des hommes héroïques contre qui, +fille d'un père puissant, elle est irritée. Et, s'étant élancée du +faite de l'Olympos, elle descendit au milieu du peuple d'Ithakè, +dans le vestibule d'Odysseus, au seuil de la cour, avec la lance +d'airain en main, et semblable à un étranger, au chef des +Taphiens, à Mentès. + +Et elle vit les prétendants insolents qui jouaient aux jetons +devant les portes, assis sur la peau des boeufs qu'ils avaient +tués eux-mêmes. Et des hérauts et des serviteurs s'empressaient +autour d'eux; et les uns mêlaient l'eau et le vin dans les +kratères; et les autres lavaient les tables avec les éponges +poreuses; et, les ayant dressées, partageaient les viandes +abondantes. Et, le premier de tous, le divin Tèlémakhos vit +Athènè. Et il était assis parmi les prétendants, le coeur triste, +voyant en esprit son brave père revenir soudain, chasser les +prétendants hors de ses demeures, ressaisir sa puissance et régir +ses biens. + +Or, songeant à cela, assis parmi eux, il vit Athènè: et il alla +dans le vestibule, indigné qu'un étranger restât longtemps debout +à la porte. Et il s'approcha, lui prit la main droite, reçut la +lance d'airain et dit ces paroles ailées: + +-- Salut, Étranger. Tu nous seras ami, et, après le repas, tu nous +diras ce qu'il te faut. + +Ayant ainsi parlé, il le conduisit, et Pallas Athènè le suivit. Et +lorsqu'ils furent entrés dans la haute demeure, il appuya la lance +contre une longue colonne, dans un arsenal luisant où étaient déjà +rangées beaucoup d'autres lances d'Odysseus à l'âme ferme et +patiente. Et il fit asseoir Athènè, ayant mis un beau tapis bien +travaillé sur le thrône, et, sous ses pieds, un escabeau. Pour +lui-même il plaça auprès d'elle un siège sculpté, loin des +prétendants, afin que l'étranger ne souffert point du repas +tumultueux, au milieu de convives injurieux, et afin de +l'interroger sur son père absent. Et une servante versa, pour les +ablutions, de l'eau dans un bassin d'argent, d'une belle aiguière +d'or; et elle dressa auprès d'eux une table luisante. Puis, une +intendante vénérable apporta du pain et couvrit la table de mets +nombreux et réservés; et un découpeur servit les plats de viandes +diverses et leur offrit des coupes d'or; et un héraut leur servait +souvent du vin. + +Et les prétendants insolents entrèrent. Ils s'assirent en ordre +sur des sièges et sur des thrônes: et des hérauts versaient de +l'eau sur leurs mains; et les servantes entassaient le pain dans +les corbeilles, et les jeunes hommes emplissaient de vin les +kratères. Puis, les prétendants mirent la main sur les mets; et, +quand leur faim et leur soif furent assouvies, ils désirèrent +autre chose, la danse et le chant, ornements des repas. Et un +héraut mit une très belle kithare aux mains de Phèmios, qui +chantait là contre son gré. Et il joua de la kithare et commença +de bien chanter. + +Mais Tèlémakhos dit à Athènè aux yeux clairs, en penchant la tête, +afin que les autres ne pussent entendre: + +-- Cher Étranger, seras-tu irrité de mes paroles? La kithare et le +chant plaisent aisément à ceux-ci, car ils mangent impunément le +bien d'autrui, la richesse d'un homme dont les ossements blanchis +pourrissent à la pluie, quelque part, sur la terre ferme ou dans +les flots de la mer qui les roule. Certes, s'ils le voyaient de +retour à Ithakè, tous préféreraient des pieds rapides à +l'abondance de l'or et aux riches vêtements! Mais il est mort, +subissant une mauvaise destinée; et il ne nous reste plus +d'espérance, quand même un des habitants de la terre nous +annoncerait son retour, car ce jour n'arrivera jamais. + +Mais parle-moi, et réponds sincèrement. Qui es-tu, et de quelle +race? Où est ta ville et quels sont tes parents? Sur quelle nef +es-tu venu? Quels matelots t'ont conduit à Ithakè, et qui sont- +ils? Car je ne pense pas que tu sois venu à pied. Et dis-moi vrai, +afin que je sache: viens-tu pour la première fois, ou bien es-tu +un hôte de mon père? Car beaucoup d'hommes connaissent notre +demeure, et Odysseus aussi visitait les hommes. + +Et la Déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit: + +-- Je te dirai des choses sincères. Je me vante d'être Mentès, +fils du brave Ankhialos, et je commande aux Taphiens, amis des +avirons. Et voici que j'ai abordé ici avec une nef et des +compagnons, voguant sur la noire mer vers des hommes qui parlent +une langue étrangère, vers Témésè, où je vais chercher de l'airain +et où je porte du fer luisant. Et ma nef s'est arrêtée là, près de +la campagne, en dehors de la ville, dans le port Rhéitrôs, sous le +Néios couvert de bois. Et nous nous honorons d'être unis par +l'hospitalité, dès l'origine, et de père en fils. Tu peux aller +interroger sur ceci le vieux Laertès, car on dit qu'il ne vient +plus à la ville, mais qu'il souffre dans une campagne éloignée, +seul avec une vieille femme qui lui sert à manger et à boire, +quand il s'est fatigué à parcourir sa terre fertile plantée de +vignes. Et je suis venu, parce qu'on disait que ton père était de +retour; mais les Dieux entravent sa route. Car le divin Odysseus +n'est point encore mort sur la terre; et il vit, retenu en quelque +lieu de la vaste mer, dans une île entourée des flots; et des +hommes rudes et farouches, ses maîtres, le retiennent par la +force. + +Mais, aujourd'hui, je te prédirai ce que les immortels m'inspirent +et ce qui s'accomplira, bien que je ne sois point un divinateur et +que j'ignore les augures. Certes, il ne restera point longtemps +loin de la chère terre natale, même étant chargé de liens de fer. +Et il trouvera les moyens de revenir, car il est fertile en ruses. +Mais parle, et dis-moi sincèrement si tu es le vrai fils +d'Odysseus lui-même. Tu lui ressembles étrangement par la tête et +la beauté des yeux. Car nous nous sommes rencontrés souvent, avant +son départ pour Troiè, où allèrent aussi, sur leurs nefs creuses, +les autres chefs Argiens. Depuis ce temps je n'ai plus vu +Odysseus, et il ne m'a plus vu. + +Et le sage Tèlémakhos lui répondit: + +-- Étranger, je te dirai des choses très sincères. Ma mère dit que +je suis fils d'Odysseus, mais moi, je n'en sais rien, car nul ne +sait par lui-même qui est son père. Que ne suis-je plutôt le fils +de quelque homme heureux qui dût vieillir sur ses domaines! Et +maintenant, on le dit, c'est du plus malheureux des hommes mortels +que je suis né, et c'est ce que tu m'as demandé. + +Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit: + +-- Les dieux ne t'ont point fait sortir d'une race sans gloire +dans la postérité, puisque Pènélopéia t'a enfanté tel que te +voilà. Mais parle, et réponds-moi sincèrement. Quel est ce repas? +Pourquoi cette assemblée? En avais-tu besoin? Est-ce un festin ou +une noce? Car ceci n'est point payé en commun, tant ces convives +mangent avec insolence et arrogance dans cette demeure! Tout +homme, d'un esprit sensé du moins, s'indignerait de te voir au +milieu de ces choses honteuses. + +Et le sage Tèlémakhos lui répondit: + +-- Étranger, puisque tu m'interroges sur ceci, cette demeure fut +autrefois riche et honorée, tant que le héros habita le pays; +mais, aujourd'hui, les dieux, source de nos maux, en ont décidé +autrement, et ils ont fait de lui le plus ignoré d'entre tous les +hommes. Et je ne le pleurerais point ainsi, même le sachant mort, +s'il avait été frappé avec ses compagnons, parmi le peuple des +Troiens, ou s'il était mort entre des mains amies, après la +guerre. Alors les Panakhaiens lui eussent bâti un tombeau, et il +eût légué à son fils une grande gloire dans la postérité. Mais, +aujourd'hui, les Harpyes l'ont enlevé obscurément, et il est mort, +et nul n'a rien su, ni rien appris de lui, et il ne m'a laissé que +les douleurs et les lamentations. + +Mais je ne gémis point uniquement sur lui, et les Dieux m'ont +envoyé d'autres peines amères. Tous ceux qui commandent aux îles, +à Doulikios, à Samè, à Zakyntos couverte de bois, et ceux qui +commandent dans la rude Ithakè, tous recherchent ma mère et +épuisent ma demeure. Et ma mère ne peut refuser des noces odieuses +ni mettre fin à ceci; et ces hommes épuisent ma demeure en +mangeant, et ils me perdront bientôt aussi. + +Et, pleine de pitié, Pallas Athènè lui répondit: + +-- Ah! sans doute, tu as grand besoin d'Odysseus qui mettrait la +main sur ces prétendants injurieux! Car s'il survenait et se +tenait debout sur le seuil de la porte, avec le casque et le +bouclier et deux piques, tel que je le vis pour la première fois +buvant et se réjouissant dans notre demeure, à son retour +d'Ephyrè, d'auprès d'Illos Merméridaïde; -- car Odysseus était +allé chercher là, sur une nef rapide, un poison mortel, pour y +tremper ses flèches armées d'une pointe d'airain; et Illos ne +voulut point le lui donner, redoutant les dieux qui vivent +éternellement, mais mon père, qui l'aimait beaucoup, le lui donna; +-- si donc Odysseus, tel que je le vis, survenait au milieu des +prétendants, leur destinée serait brève et leurs noces seraient +amères! Mais il appartient aux dieux de décider s'il reviendra, ou +non, les punir dans sa demeure. Je t'exhorte donc à chercher +comment tu pourras les chasser d'ici. + +Maintenant, écoute, et souviens-toi de mes paroles. Demain, ayant +réuni l'agora des héros Akhaiens, parle-leur, et prends les dieux +à témoin. Contrains les prétendants de se retirer chez eux. Que ta +mère, si elle désire d'autres noces, retourne dans la demeure de +son père qui a une grande puissance. Ses proches la marieront et +lui donneront une aussi grande dot qu'il convient à une fille +bien-aimée. Et je te conseillerai sagement, si tu veux m'en +croire. Arme ta meilleure nef de vingt rameurs, et va t'informer +de ton père parti depuis si longtemps, afin que quelqu'un des +hommes t'en parle, ou que tu entendes un de ces bruits de Zeus qui +dispense le mieux la gloire aux hommes. + +Rends-toi d'abord à Pylos et interroge le divin Nestôr; puis à +Spartè, auprès du blond Ménélaos, qui est revenu le dernier des +Akhaiens cuirassés d'airain. Si tu apprends que ton père est +vivant et revient, attends encore une année, malgré ta douleur; +mais si tu apprends qu'il est mort, ayant cessé d'exister, reviens +dans la chère terre natale, pour lui élever un tombeau et célébrer +de grandes funérailles comme il convient, et donner ta mère à un +mari. Puis, lorsque tu auras fait et achevé tout cela, songe, de +l'esprit et du coeur, à tuer les prétendants dans ta demeure, par +ruse ou par force. Il ne faut plus te livrer aux choses +enfantines, car tu n'en as plus l'âge. Ne sais-tu pas de quelle +gloire s'est couvert le divin Orestès parmi les hommes, en tuant +le meurtrier de son père illustre, Aigisthos aux ruses perfides? +Toi aussi, ami, que voilà grand et beau, sois brave, afin que les +hommes futurs te louent. Je vais redescendre vers ma nef rapide et +mes compagnons qui s'irritent sans doute de m'attendre. Souviens- +toi, et ne néglige point mes paroles. + +Et le sage Tèlémakhos lui répondit: + +-- Étranger, tu m'as parlé en ami, comme un père à son fils, et je +n'oublierai jamais tes paroles. Mais reste, bien que tu sois +pressé, afin que t'étant baigné et ayant charmé ton coeur, tu +retournes vers ta nef, plein de joie, avec un présent riche et +précieux qui te viendra de moi et sera tel que des amis en offrent +à leurs hôtes. + +Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit: + +-- Ne me retiens plus, il faut que je parte. Quand je reviendrai, +tu me donneras ce présent que ton coeur me destine, afin que je +l'emporte dans ma demeure. Qu'il soit fort beau, et que je puisse +t'en offrir un semblable. + +Et Athènè aux yeux clairs, ayant ainsi parlé, s'envola et disparut +comme un oiseau; mais elle lui laissa au coeur la force et +l'audace et le souvenir plus vif de son père. Et lui, le coeur +plein de crainte, pensa dans son esprit que c'était un Dieu. Puis, +le divin jeune homme s'approcha des Prétendants. Et l'Aoide très +illustre chantait, et ils étaient assis, l'écoutant en silence. Et +il chantait le retour fatal des Akhaiens, que Pallas Athènè leur +avait infligé au sortir de Troiè. Et, de la haute chambre, la +fille d'Ikarios, la sage Pènélopéia, entendit ce chant divin, et +elle descendit l'escalier élevé, non pas seule, mais suivie de +deux servantes. Et quand la divine femme fut auprès des +prétendants, elle resta debout contre la porte, sur le seuil de la +salle solidement construite, avec un beau voile sur les joues, et +les honnêtes servantes se tenaient à ses côtés. Et elle pleura et +dit à l'Aoide divin: + +-- Phèmios, tu sais d'autres chants par lesquels les Aoides +célèbrent les actions des hommes et des Dieux. Assis au milieu de +ceux-ci, chante-leur une de ces choses, tandis qu'ils boivent du +vin en silence; mais cesse ce triste chant qui déchire mon coeur +dans ma poitrine, puisque je suis la proie d'un deuil que je ne +puis oublier. Car je pleure une tête bien aimée, et je garde le +souvenir +éternel de l'homme dont la gloire emplit Hellas et Argos. + +Et le sage Tèlémakhos lui répondit: + +-- Ma mère, pourquoi défends-tu que ce doux Aoide nous réjouisse, +comme son esprit le lui inspire? Les Aoides ne sont responsables +de rien, et Zeus dispense ses dons aux poètes comme il lui plaît. +Il ne faut point t'indigner contre celui-ci parce qu'il chante la +sombre destinée des Danaens, car les hommes chantent toujours les +choses les plus récentes. Aie donc la force d'âme d'écouter. +Odysseus n'a point perdu seul, à Troiè, le jour du retour, et +beaucoup d'autres y sont morts aussi. Rentre dans ta demeure; +continue tes travaux à l'aide de la toile et du fuseau, et remets +tes servantes à leur tâche. La parole appartient aux hommes, et +surtout à moi qui commande ici. + +Étonnée, Pènélopéia s'en retourna chez elle, emportant dans son +coeur les sages paroles de son fils. Remontée dans les hautes +chambres, avec ses femmes, elle pleura Odysseus, son cher mari, +jusqu'à ce que Athènè aux yeux clairs eût répandu un doux sommeil +sur ses paupières. + +Et les prétendants firent un grand bruit dans la sombre demeure, +et tous désiraient partager son lit. Et le sage Tèlémakhos +commença de leur parler: + +-- Prétendants de ma mère, qui avez une insolence arrogante, +maintenant réjouissons-nous, mangeons et ne poussons point de +clameurs, car il est bien et convenable d'écouter un tel Aoide qui +est semblable aux Dieux par sa voix; mais, dès l'aube, rendons- +nous tous à l'agora, afin que je vous déclare nettement que vous +ayez tous à sortir d'ici. Faites d'autres repas, mangez vos biens +en vous recevant tour à tour dans vos demeures; mais s'il vous +paraît meilleur de dévorer impunément la subsistance d'un seul +homme, dévorez-la. Moi, je supplierai les Dieux qui vivent +toujours, afin que Zeus ordonne que votre action soit punie, et +vous périrez peut-être sans vengeance dans cette demeure. + +Il parla ainsi, et tous, se mordant les lèvres, s'étonnaient que +Tèlémakhos parlât avec cette audace. Et Antinoos, fils +d'Eupeithès, lui répondit: + +-- Tèlémakhos, certes, les Dieux mêmes t'enseignent à parler haut +et avec audace; mais puisse le Kroniôn ne point te faire roi dans +Ithakè entourée des flots, bien qu'elle soit ton héritage par ta +naissance! + +Et le sage Tèlémakhos lui répondit: + +-- Antinoos, quand tu t'irriterais contre moi à cause de mes +paroles, je voudrais être roi par la volonté de Zeus. Penses-tu +qu'il soit mauvais de l'être parmi les hommes? Il n'est point +malheureux de régner. On possède une riche demeure, et on est +honoré. Mais beaucoup d'autres rois Akhaiens, jeunes et vieux, +sont dans Ithakè entourée des flots. Qu'un d'entre eux règne, +puisque le divin Odysseus est mort. Moi, du moins, je serai le +maître de la demeure et des esclaves que le divin Odysseus a +conquis pour moi. + +Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui répondit: + +-- Tèlémakhos, il appartient aux Dieux de décider quel sera +l'Akhaien qui régnera dans Ithakè entourée des flots. Pour toi, +possède tes biens et commande en ta demeure, et que nul ne te +dépouille jamais par violence et contre ton gré, tant que Ithakè +sera habitée. Mais je veux, ami, t'interroger sur cet étranger. +D'où est-il? De quelle terre se vante-t-il de sortir? Où est sa +famille? Où est son pays? Apporte-t-il quelque nouvelle du retour +de ton père? Est-il venu réclamer une dette? Il est parti +promptement et n'a point daigné se faire connaître. Son aspect, +d'ailleurs, n'est point celui d'un misérable. + +Et le sage Tèlémakhos lui répondit: + +-- Eurymakhos, certes, mon père ne reviendra plus, et je n'en +croirais pas la nouvelle, s'il m'en venait; et je ne me soucie +point des prédictions que ma mère demande au divinateur qu'elle a +appelé dans cette demeure. Mais cet hôte de mes pères est de +Taphos; et il se vante d'être Mentès, fils du brave Ankhialos, et +il commande aux Taphiens, amis des avirons. + +Et Tèlémakhos parla ainsi; mais, dans son coeur, il avait reconnu +la déesse immortelle. Donc, les prétendants, se livrant aux danses +et au chant, se réjouissaient en attendant le soir, et comme ils +se réjouissaient, la nuit survint. Alors, désirant dormir, chacun +d'eux rentra dans sa demeure. + +Et Tèlémakhos monta dans la chambre haute qui avait été construite +pour lui dans une belle cour, et d'où l'on voyait de tous côtés. +Et il se coucha, l'esprit plein de pensées. Et la sage Eurykléia +portait des flambeaux allumés et elle était fille d'Ops +Peisènôride, et Laertès l'avait achetée, dans sa première +jeunesse, et payée du prix de vingt boeufs, et il l'honorait dans +sa demeure, autant qu'une chaste épouse; mais il ne s'était point +uni à elle, pour éviter la colère de sa femme. Elle portait des +flambeaux allumés auprès de Tèlémakhos, étant celle qui l'aimait +le plus, l'ayant nourri et élevé depuis son enfance. Elle ouvrit +les portes de la chambre solidement construite. Et il s'assit sur +le lit, ôta sa molle tunique et la remit entre les mains de la +vieille femme aux sages conseils. Elle plia et arrangea la tunique +avec soin et la suspendit à un clou auprès du lit sculpté. Puis, +sortant de la chambre, elle attira la porte par un anneau d'argent +dans lequel elle poussa le verrou à l'aide d'une courroie. Et +Tèlémakhos, couvert d'une toison de brebis, médita, pendant toute +la nuit, le voyage que Athènè lui avait conseillé. + + +2. + +Quand Eôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, le cher fils +d'Odysseus quitta son lit. Et il se vêtit, et il suspendit une +épée à ses épaules, et il attacha de belles sandales à ses pieds +brillants, et, semblable à un dieu, il se hâta de sortir de sa +chambre. Aussitôt, il ordonna aux hérauts à la voix éclatante de +convoquer les Akhaiens chevelus à l'agora. Et ils les +convoquèrent, et ceux-ci se réunirent rapidement. Et quand ils +furent réunis, Tèlémakhos se rendit à l'agora, tenant à la main +une lance d'airain. Et il n'était point seul, mais deux chiens +rapides le suivaient. Et Pallas avait répandu sur lui une grâce +divine, et les peuples l'admiraient tandis qu'il s'avançait. Et il +s'assit sur le siège de son père, que les vieillards lui cédèrent. + +Et, aussitôt parmi eux, le héros Aigyptios parla le premier. Il +était courbé par la vieillesse et il savait beaucoup de choses. Et +son fils bien-aimé, le brave Antiphos, était parti, sur les nefs +creuses, avec le divin Odysseus, pour Ilios, nourrice de beaux +chevaux; mais le féroce Kyklôps l'avait tué dans sa caverne +creuse, et en avait fait son dernier repas. Il lui restait trois +autres fils, et un d'entre eux, Eurynomos, était parmi les +prétendants. Les deux autres s'occupaient assidûment des biens +paternels. Mais Aigyptios gémissait et se lamentait, n'oubliant +point Antiphos. Et il parla ainsi en pleurant, et il dit: + +-- Écoutez maintenant, Ithakèsiens, ce que je vais dire. Nous +n'avons jamais réuni l'agora, et nous ne nous y sommes point assis +depuis que le divin Odysseus est parti sur ses nefs creuses. Qui +nous rassemble ici aujourd'hui? Quelle nécessité le presse? Est-ce +quelqu'un d'entre les jeunes hommes ou d'entre les vieillards? A- +t-il reçu quelque nouvelle de l'armée, et veut-il nous dire +hautement ce qu'il a entendu le premier? Ou désire-t-il parler de +choses qui intéressent tout le peuple? Il me semble plein de +justice. Que Zeus soit propice à son dessein, quel qu'il soit. + +Il parla ainsi, et le cher fils d'Odysseus se réjouit de cette +louange, et il ne resta pas plus longtemps assis, dans son désir +de parler. Et il se leva au milieu de l'agora, et le sage héraut +Peisènôr lui mit le sceptre en main. Et, se tournant vers +Aigyptios, il lui dit: + +-- Ô vieillard, il n'est pas loin, et, dès maintenant, tu peux le +voir, celui qui a convoqué le peuple, car une grande douleur +m'accable. Je n'ai reçu aucune nouvelle de l'armée que je puisse +vous rapporter hautement après l'avoir apprise le premier, et je +n'ai rien à dire qui intéresse tout le peuple; mais j'ai à parler +de mes propres intérêts et du double malheur tombé sur ma demeure; +car, d'une part, j'ai perdu mon père irréprochable, qui autrefois +vous commandait, et qui, pour vous aussi, était doux comme un +père; et, d'un autre côté, voici maintenant, -- et c'est un mal +pire qui détruira bientôt ma demeure et dévorera tous mes biens, - +- que des prétendants assiègent ma mère contre sa volonté. Et ce +sont les fils bien-aimés des meilleurs d'entre ceux qui siègent +ici. Et ils ne veulent point se rendre dans la demeure d'Ikarios, +père de Pènélopéia, qui dotera sa fille et la donnera à qui lui +plaira davantage. Et ils envahissent tous les jours notre demeure, +tuant mes boeufs, mes brebis et mes chèvres grasses, et ils en +font des repas magnifiques, et ils boivent mon vin noir +effrontément et dévorent tout. Il n'y a point ici un homme tel +qu'Odysseus qui puisse repousser cette ruine loin de ma demeure, +et je ne puis rien, moi qui suis inhabile et sans force guerrière. +Certes, je le ferais si j'en avais la force, car ils commettent +des actions intolérables, et ma maison périt honteusement. + +Indignez-vous donc, vous-mêmes. Craignez les peuples voisins qui +habitent autour d'Ithakè, et la colère des dieux qui puniront ces +actions iniques. Je vous supplie, par Zeus Olympien, ou par Thémis +qui réunit ou qui disperse les agoras des hommes, venez à mon +aide, amis, et laissez-moi subir au moins ma douleur dans la +solitude. Si jamais mon irréprochable père Odysseus a opprimé les +Akhaiens aux belles knèmides, et si, pour venger leurs maux, vous +les excitez contre moi, consumez plutôt vous-mêmes mes biens et +mes richesses; car, alors, peut-être verrions-nous le jour de +l'expiation. Nous pourrions enfin nous entendre devant tous, +expliquant les choses jusqu'à ce qu'elles soient résolues. + +Il parla ainsi, irrité, et il jeta son sceptre contre terre en +versant des larmes, et le peuple fut rempli de compassion, et tous +restaient dans le silence, et nul n'osait répondre aux paroles +irritées de Tèlémakhos. Et Antinoos seul, lui répondant, parla +ainsi: + +-- Tèlémakhos, agorète orgueilleux et plein de colère, tu as parlé +en nous outrageant, et tu veux nous couvrir d'une tache honteuse. +Les prétendants Akhaiens ne t'ont rien fait. C'est plutôt ta mère, +qui, certes, médite mille ruses. Voici déjà la troisième année, et +bientôt la quatrième, qu'elle se joue du coeur des Akhaiens. Elle +les fait tous espérer, promet à chacun, envoie des messages et +médite des desseins contraires. Enfin, elle a ourdi une autre ruse +dans son esprit. Elle a tissé dans ses demeures une grande toile, +large et fine, et nous a dit: + +-- Jeunes hommes, mes prétendants, puisque le divin Odysseus est +mort, cessez de hâter mes noces jusqu'à ce que j'aie achevé, pour +que mes fils ne restent pas inutiles, ce linceul du héros Laertès, +quand la Moire mauvaise de la mort inexorable l'aura saisi, afin +qu'aucune des femmes Akhaiennes ne puisse me reprocher, devant +tout le peuple, qu'un homme qui a possédé tant de biens ait été +enseveli sans linceul. + +Elle parla ainsi, et notre coeur généreux fut aussitôt persuadé. +Et, alors, pendant le jour, elle tissait la grande toile, et, +pendant la nuit, ayant allumé les torches, elle la défaisait. +Ainsi, trois ans, elle cacha sa ruse et trompa les Akhaiens; mais +quand vint la quatrième année, et quand les saisons +recommencèrent, une de ses femmes, sachant bien sa ruse, nous la +dit. Et nous la trouvâmes défaisant sa belle toile. Mais, contre +sa volonté, elle fut contrainte de l'achever. Et c'est ainsi que +les prétendants te répondent, afin que tu le saches dans ton +esprit, et que tous les Akhaiens le sachent aussi. Renvoie ta mère +et ordonne-lui de se marier à celui que son père choisira et qui +lui plaira à elle-même. Si elle a abusé si longtemps les fils des +Akhaiens, c'est qu'elle songe, dans son coeur, à tous les dons que +lui a faits Athènè, à sa science des travaux habiles, à son esprit +profond, à ses ruses. Certes, nous n'avons jamais entendu dire +rien de semblable des Akhaiennes aux belles chevelures, qui +vécurent autrefois parmi les femmes anciennes, Tyrô, Alkmènè et +Mykènè aux beaux cheveux. Nulle d'entre elles n'avait des arts +égaux à ceux de Pènélopéia; mais elle n'en use pas avec droiture. +Donc, les prétendants consumeront tes troupeaux et tes richesses +tant qu'elle gardera le même esprit que les dieux mettent +maintenant dans sa poitrine. À la vérité, elle remportera une +grande gloire, mais il ne t'en restera que le regret de tes biens +dissipés; car nous ne retournerons point à nos travaux, et nous +n'irons point en quelque autre lieu, avant qu'elle ait épousé +celui des Akhaiens qu'elle choisira. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Antinoos, je ne puis renvoyer de ma demeure, contre son gré, +celle qui m'a enfanté et qui m'a nourri. Mon père vit encore +quelque part sur la terre, ou bien il est mort, et il me sera dur +de rendre de nombreuses richesses à Ikarios, si je renvoie ma +mère. J'ai déjà subi beaucoup de maux à cause de mon père, et les +dieux m'en enverront d'autres après que ma mère, en quittant ma +demeure, aura supplié les odieuses Érinnyes, et ce sont les hommes +qui la vengeront. Et c'est pourquoi je ne prononcerai point une +telle parole. Si votre coeur s'en indigne, sortez de ma demeure, +songez à d'autres repas, mangez vos propres biens en des festins +réciproques. Mais s'il vous semble meilleur et plus équitable de +dévorer impunément la subsistance d'un seul homme, faites! Moi, +j'invoquerai les dieux éternels. Et si jamais Zeus permet qu'un +juste retour vous châtie, vous périrez sans vengeance dans ma +demeure. + +Tèlémakhos parla ainsi, et Zeus qui regarde au loin fit voler du +haut sommet d'un mont deux aigles qui s'enlevèrent au souffle du +vent, et, côte à côte, étendirent leurs ailes. Et quand ils furent +parvenus au-dessus de l'agora bruyante, secouant leurs plumes +épaisses, ils en couvrirent toutes les têtes, en signe de mort. +Et, de leurs serres, se déchirant la tête et le cou, ils +s'envolèrent sur la droite à travers les demeures et la ville des +Ithakèsiens. Et ceux-ci, stupéfaits, voyant de leurs yeux ces +aigles, cherchaient dans leur esprit ce qu'ils présageaient. Et le +vieux héros Halithersès Mastoride leur parla. Et il l'emportait +sur ses égaux en âge pour expliquer les augures et les destinées. +Et, très-sage, il parla ainsi au milieu de tous: + +-- Écoutez maintenant, Ithakèsiens, ce que je vais dire. Ce signe +s'adresse plus particulièrement aux prétendants. Un grand danger +est suspendu sur eux, car Odysseus ne restera pas longtemps encore +loin de ses amis; mais voici qu'il est quelque part près d'ici et +qu'il prépare aux prétendants la Kèr et le carnage. Et il arrivera +malheur à beaucoup parmi ceux qui habitent l'illustre Ithakè. +Voyons donc, dès maintenant, comment nous éloignerons les +Prétendants, à moins qu'ils se retirent d'eux-mêmes, et ceci leur +serait plus salutaire. Je ne suis point, en effet, un divinateur +inexpérimenté, mais bien instruit; car je pense qu'elles vont +s'accomplir les choses que j'ai prédites à Odysseus quand les +Argiens partirent pour Ilios, et que le subtil Odysseus les +commandait. Je dis qu'après avoir subi une foule de maux et perdu +tous ses compagnons, il reviendrait dans sa demeure vers la +vingtième année. Et voici que ces choses s'accomplissent. + +Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui répondit: + +-- Ô Vieillard, va dans ta maison faire des prédictions à tes +enfants, de peur qu'il leur arrive malheur dans l'avenir; mais ici +je suis de beaucoup meilleur divinateur que toi. De nombreux +oiseaux volent sous les rayons de Hèlios, et tous ne sont pas +propres aux augures. Certes, Odysseus est mort au loin, et plût +aux dieux que tu fusses mort comme lui! Tu ne proférerais pas tant +de prédictions vaines, et tu n'exciterais pas ainsi Tèlémakhos +déjà irrité, avec l'espoir sans doute qu'il t'offrira un présent +dans sa maison. Mais je te le dis, et ceci s'accomplira: Si, le +trompant par ta science ancienne et tes paroles, tu pousses ce +jeune homme à la colère, tu lui seras surtout funeste; car tu ne +pourras rien contre nous; et nous t'infligerons, ô vieillard, une +amende que tu déploreras dans ton coeur, la supportant avec peine; +et ta douleur sera accablante. + +Moi, je conseillerai à Tèlémakhos d'ordonner que sa mère retourne +chez Ikarios, afin que les siens célèbrent ses noces et lui +fassent une dot illustre, telle qu'il convient d'en faire à une +fille bien-aimée. Je ne pense pas qu'avant cela les fils des +Akhaiens restent en repos et renoncent à l'épouser; car nous ne +craignons personne, ni, certes, Tèlémakhos, bien qu'il parle +beaucoup; et nous n'avons nul souci, ô Vieillard, de tes vaines +prédictions, et tu ne nous en seras que plus odieux. Les biens de +Tèlémakhos seront de nouveau consumés, et ce sera ainsi tant que +Pènélopéia retiendra les Akhaiens par l'espoir de ses noces. Et, +en effet, c'est à cause de sa vertu que nous attendons de jour en +jour, en nous la disputant, et que nous n'irons point chercher +ailleurs d'autres épouses. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Eurymakhos, et tous, tant que vous êtes, illustres prétendants, +je ne vous supplierai ni ne vous parlerai plus longtemps. Les +dieux et tous les Akhaiens savent maintenant ces choses. Mais +donnez-moi promptement une nef rapide et vingt compagnons qui +fendent avec moi les chemins de la mer. J'irai à Spartè et dans la +sablonneuse Pylos m'informer du retour de mon père depuis +longtemps absent. Ou quelqu'un d'entre les hommes m'en parlera, ou +j'entendrai la renommée de Zeus qui porte le plus loin la gloire +des hommes. Si j'entends dire que mon père est vivant et revient, +j'attendrai encore une année, bien qu'affligé. Si j'entends dire +qu'il est mort et ne doit plus reparaître, je reviendrai dans la +chère terre de la patrie, je lui élèverai un tombeau, je +célébrerai d'illustres funérailles, telles qu'il convient, et je +donnerai ma mère à un mari. + +Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et au milieu d'eux se leva Mentôr, +qui était le compagnon de l'irréprochable Odysseus. Et celui-ci, +comme il partait, lui confia toute sa maison, lui remit ses biens +en garde et voulut qu'on obéisse au vieillard. Et, au milieu +d'eux, plein de sagesse, il parla et dit: + +-- Écoutez-moi maintenant, Ithakèsiens, quoi que je dise. Craignez +qu'un roi porte-sceptre ne soit plus jamais ni bienveillant, ni +doux, et qu'il ne médite plus de bonnes actions dans son esprit, +mais qu'il soit cruel désormais et veuille l'iniquité, puisque nul +ne se souvient du divin Odysseus parmi les peuples auxquels il +commandait aussi doux qu'un père. Je ne reproche point aux +prétendants orgueilleux de commettre des actions violentes dans un +esprit inique, car ils jouent leurs têtes en consumant la demeure +d'Odysseus qu'ils pensent ne plus revoir. Maintenant, c'est contre +tout le peuple que je m'irrite, contre vous qui restez assis en +foule et qui n'osez point parler, ni réprimer les prétendants peu +nombreux, bien que vous soyez une multitude. + +Et l'Euènoride Leiôkritos lui répondit: + +-- Mentôr, injurieux et stupide, qu'as-tu dit? Tu nous exhortes à +nous retirer! Certes, il serait difficile de chasser violemment du +festin tant de jeunes hommes. Même si l'Ithakèsien Odysseus, +survenant lui-même, songeait dans son esprit à chasser les +illustres prétendants assis au festin dans sa demeure, certes, sa +femme, bien qu'elle le désire ardemment, ne se réjouirait point +alors de le revoir, car il rencontrerait une mort honteuse, s'il +combattait contre un si grand nombre. Tu n'as donc point bien +parlé. Allons! dispersons-nous, et que chacun retourne à ses +travaux. Mentôr et Halithersès prépareront le voyage de +Tèlémakhos, puisqu'ils sont dès sa naissance ses amis paternels. +Mais je pense qu'il restera longtemps ici, écoutant des nouvelles +dans Ithakè, et qu'il n'accomplira point son dessein. + +Ayant ainsi parlé, il rompit aussitôt l'agora, et ils se +dispersèrent, et chacun retourna vers sa demeure. Et les +prétendants se rendirent à la maison du divin Odysseus. + +Et Tèlémakhos s'éloigna sur le rivage de la mer, et, plongeant ses +mains dans la blanche mer, il supplia Athènè: + +-- Entends-moi, déesse qui es venue hier dans ma demeure, et qui +m'as ordonné d'aller sur une nef, à travers la mer sombre, +m'informer de mon père depuis longtemps absent. Et voici que les +Akhaiens m'en empêchent, et surtout les orgueilleux prétendants. + +Il parla ainsi en priant, et Athènè parut auprès de lui, semblable +à Mentôr par l'aspect et par la voix, et elle lui dit ces paroles +ailées: + +-- Tèlemakhos, tu ne seras ni un lâche, ni un insensé, si +l'excellent esprit de ton père est en toi, tel qu'il le possédait +pour parler et pour agir, et ton voyage ne sera ni inutile, ni +imparfait. Si tu n'étais le fils d'Odysseus et de Pènélopéia, je +n'espérerais pas que tu pusses accomplir ce que tu entreprends, +car peu de fils sont semblables à leur père. La plupart sont +moindres, peu son meilleurs que leurs parents. Mais tu ne seras ni +un lâche, ni un insensé, puisque l'intelligence d'Odysseus est +restée en toi, et tu dois espérer accomplir ton dessein. C'est +pourquoi oublie les projets et les résolutions des prétendants +insensés, car ils ne sont ni prudents, ni équitables, et ils ne +songent point à la mort et à la kèr noire qui vont les faire périr +tous en un seul jour. Ne tarde donc pas plus longtemps à faire ce +que tu as résolu. Moi qui suis le compagnon de ton père, je te +préparerai une nef rapide et je t'accompagnerai. + +Mais retourne à ta demeure te mêler aux prétendants. Apprête nos +vivres; enferme le vin dans les amphores, et, dans les outres +épaisses, la farine, moelle des hommes. Moi, je te réunirai des +compagnons volontaires parmi le peuple. Il y a beaucoup de nefs, +neuves et vieilles, dans Ithakè entourée des flots. Je choisirai +la meilleure de toutes, et nous la conduirons, bien armée, sur la +mer vaste. + +Ainsi parla Athènè, fille de Zeus; et Tèlémakhos ne tarda pas plus +longtemps, dès qu'il eut entendu la voix de la Déesse. Et, le +coeur triste, il se hâta de retourner dans sa demeure. Et il +trouva les prétendants orgueilleux dépouillant les chèvres et +faisant rôtir les porcs gras dans la cour. Et Antinoos, en riant, +vint au-devant de Tèlémakhos; et, lui prenant la main, il lui +parla ainsi: + +-- Tèlémakhos, agorète orgueilleux et plein de colère, qu'il n'y +ait plus dans ton coeur ni soucis, ni mauvais desseins. Mange et +bois en paix comme auparavant. Les Akhaiens agiront pour toi. Ils +choisiront une nef et des rameurs, afin que tu ailles promptement +à la divine Pylos t'informer de ton illustre père. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Antinoos, il ne m'est plus permis de m'asseoir au festin et de +me réjouir en paix avec vous, orgueilleux! N'est-ce pas assez, +prétendants, que vous ayez déjà dévoré mes meilleures richesses, +tandis que j'étais enfant? Maintenant, je suis plus grand, et j'ai +écouté les conseils des autres hommes, et la colère a grandi dans +mon coeur. Je tenterai donc de vous apporter la kèr fatale, soit +en allant à Pylos, soit ici, par le peuple. Certes, je partirai, +et mon voyage ne sera point inutile. J'irai sur une nef louée, +puisque je n'ai moi-même ni nef, ni rameurs, et qu'il vous a plu +de m'en réduire là. + +Ayant parlé, il arracha vivement sa main de la main d'Antinoos. Et +les Prétendants préparaient le repas dans la maison. Et ces jeunes +hommes orgueilleux poursuivaient Tèlémakhos de paroles +outrageantes et railleuses: + +-- Certes, voici que Tèlémakhos médite notre destruction, soit +qu'il ramène des alliés de la sablonneuse Pylos, soit qu'il en +ramène de Spartè. Il le désire du moins avec ardeur. Peut-être +aussi veut-il aller dans la fertile terre d'Ephyrè, afin d'en +rapporter des poisons mortels qu'il jettera dans nos kratères pour +nous tuer tous. + +Et un autre de ces jeunes hommes orgueilleux disait: + +-- Qui sait si, une fois parti sur sa nef creuse, il ne périra pas +loin des siens, ayant erré comme Odysseus? Il nous donnerait ainsi +un plus grand travail. Nous aurions à partager ses biens, et nous +donnerions cette demeure à sa mère et à celui qu'elle épouserait. + +Ils parlaient ainsi. Et Tèlémakhos monta dans la haute chambre de +son père, où étaient amoncelés l'or et l'airain, et les vêtements +dans les coffres, et l'huile abondante et parfumée. Et là aussi +étaient des muids de vieux vin doux. Et ils étaient rangés contre +le mur, enfermant la boisson pure et divine réservée à Odysseus +quand il reviendrait dans sa patrie, après avoir subi beaucoup de +maux. Et les portes étaient bien fermées au double verrou, et une +femme les surveillait nuit et jour avec une active vigilance; et +c'était Eurykléia, fille d'Ops Peisènôride. Et Tèlémakhos, l'ayant +appelée dans la chambre, lui dit: + +-- Nourrice, puise dans les amphores le plus doux de ces vins +parfumés que tu conserves dans l'attente d'un homme très- +malheureux, du divin Odysseus, s'il revient jamais, ayant évité la +kèr et la mort. Emplis douze vases et ferme-les de leurs +couvercles. Verse de la farine dans des outres bien cousues, et +qu'il y en ait vingt mesures. Que tu le saches seule, et réunis +toutes ces provisions, je les prendrai à la nuit, quand ma mère +sera retirée dans sa chambre, désirant son lit. Je vais à Spartè +et à la sablonneuse Pylos pour m'informer du retour de mon père +bien-aimé. + +Il parla ainsi, et sa chère nourrice Eurykléia gémit, et, se +lamentant, elle dit ces paroles ailées: + +-- Pourquoi, cher enfant, as-tu cette pensée? Tu veux aller à +travers tant de pays, ô fils unique et bien-aimé? Mais le divin +Odysseus est mort, loin de la terre de la patrie, chez un peuple +inconnu. Et les prétendants te tendront aussitôt des pièges, et tu +périras par ruse, et ils partageront tes biens. Reste donc ici +auprès des tiens! Il ne faut pas que tu subisses des maux et que +tu erres sur la mer indomptée. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Rassure-toi, nourrice; ce dessein n'est point sans l'avis d'un +dieu. Mais jure que tu ne diras rien à ma chère mère avant onze ou +douze jours, à moins qu'elle me demande ou qu'elle sache que je +suis parti, de peur qu'en pleurant elle blesse son beau corps. + +Il parla ainsi, et la vieille femme jura le grand serment des +dieux. Et, après avoir juré et accompli les formes du serment, +elle puisa aussitôt le vin dans les amphores et versa la farine +dans les outres bien cousues. + +Et Tèlémakhos, entrant dans sa demeure, se mêla aux Prétendants. +Alors la déesse Athènè aux yeux clairs songea à d'autres soins. +Et, semblable à Tèlémakhos, elle marcha par la ville, parlant aux +hommes qu'elle avait choisis et leur ordonnant de se réunir à la +nuit sur une nef rapide. Elle avait demandé cette nef rapide à +Noèmôn, le cher fils de Phronios, et celui-ci la lui avait confiée +très-volontiers. Et Hèlios tomba, et tous les chemins se +couvrirent d'ombre. Alors Athènè lança à la mer la nef rapide et y +déposa les agrès ordinaires aux nefs bien pontées. Puis, elle la +plaça à l'extrémité du port. Et, autour de la nef, se réunirent +tous les excellents compagnons, et la déesse exhortait chacun +d'eux. + +Alors la déesse Athènè aux yeux clairs songea à d'autres soins. Se +hâtant d'aller à la demeure du divin Odysseus, elle y répandit le +doux sommeil sur les Prétendants. Elle les troubla tandis qu'ils +buvaient, et fit tomber les coupes de leurs mains. Et ils +s'empressaient de retourner par la ville pour se coucher, et, à +peine étaient-ils couchés, le sommeil ferma leurs paupières. Et la +Déesse Athènè aux yeux clairs, ayant appelé Tèlémakhos hors de la +maison, lui parla ainsi, ayant pris l'aspect et la voix de Mentôr: + +-- Tèlémakhos, déjà tes compagnons aux belles knèmides sont assis, +l'aviron aux mains, prêts à servir ton ardeur. Allons, et ne +tardons pas plus longtemps à faire route. + +Ayant ainsi parlé, Pallas Athènè le précéda aussitôt, et il suivit +en hâte les pas de la déesse; et, parvenus à la mer et à la nef, +ils trouvèrent leurs compagnons chevelus sur le rivage. Et le +divin Tèlémakhos leur dit: + +-- Venez, amis. Emportons les provisions qui sont préparées dans +ma demeure. Ma mère et ses femmes ignorent tout. Ma nourrice seule +est instruite. + +Ayant ainsi parlé, il les précéda et ils le suivirent. Et ils +transportèrent les provisions dans la nef bien pontée, ainsi que +le leur avait ordonné le cher fils d'Odysseus. Et Tèlémakhos monta +dans la nef, conduit par Athènè qui s'assit à la poupe. Et auprès +d'elle s'assit Tèlémakhos. Et ses compagnons détachèrent le câble +et se rangèrent sur les bancs de rameurs. Et Athènè aux yeux +clairs fit souffler un vent favorable, Zéphyros, qui les poussait +en résonnant sur la mer sombre. Puis, Tèlémakhos ordonna à ses +compagnons de dresser le mât, et ils lui obéirent. Et ils +dressèrent le mât de sapin sur sa base creuse et ils le fixèrent +avec des câbles. Puis, ils déployèrent les voiles blanches +retenues par des courroies, et le vent les gonfla par le milieu. +Et le flot pourpré résonnait le long de la carène de la nef qui +marchait et courait sur la mer, faisant sa route. Puis, ayant lié +la mâture sur la nef rapide et noire, ils se levèrent debout, avec +des kratères pleins de vin, faisant des libations aux Dieux +éternels et surtout à la fille aux yeux clairs de Zeus. Et, toute +la nuit, jusqu'au jour, la Déesse fit route avec eux. + + +3. + +Hèlios, quittant son beau lac, monta dans l'Ouranos d'airain, afin +de porter la lumière aux immortels et aux hommes mortels sur la +terre féconde. Et ils arrivèrent à Pylos, la citadelle bien bâtie +de Nèleus. Et les Pyliens, sur le rivage de la mer, faisaient des +sacrifices de taureaux entièrement noirs à Poseidaôn aux cheveux +bleus. Et il y avait neuf rangs de sièges, et sur chaque rang cinq +cents hommes étaient assis, et devant chaque rang il y avait neuf +taureaux égorgés. Et ils goûtaient les entrailles et ils brûlaient +les cuisses pour le dieu, quand ceux d'Ithakè entrèrent dans le +port, serrèrent les voiles de la nef égale, et, l'ayant amarrée, +en sortirent. Et Tèlémakhos sortit aussi de la nef, conduit par +Athènè. Et, lui parlant la première, la déesse Athènè aux yeux +clairs lui dit: + +-- Tèlémakhos, il ne te convient plus d'être timide, maintenant +que tu as traversé la mer pour l'amour de ton père, afin de +t'informer quelle terre le renferme, et quelle a été sa destinée. +Allons! va droit au dompteur de chevaux Nestôr, et voyons quelle +pensée il cache dans sa poitrine. Supplie-le de te dire la vérité. +Il ne mentira pas, car il est plein de sagesse. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Mentôr, comment l'aborder et comment le saluer? Je n'ai point +l'expérience des sages discours, et un jeune homme a quelque honte +d'interroger un vieillard. + +Et Athènè, la déesse aux yeux clairs, lui répondit: + +-- Tèlémakhos, tu y songeras dans ton esprit, ou un dieu te +l'inspirera, car je ne pense pas que tu sois né et que tu aies été +élevé sans la bienveillance des dieux. + +Ayant ainsi parlé, Pallas Athènè le précéda rapidement et il +suivit aussitôt la déesse. Et ils parvinrent à l'assemblée où +siégeaient les hommes Pyliens. Là était assis Nestôr avec ses +fils, et, tout autour, leurs compagnons préparaient le repas, +faisaient rôtir les viandes et les embrochaient. Et dès qu'ils +eurent vu les étrangers, ils vinrent tous à eux, les accueillant +du geste, et ils les firent asseoir. Et le Nestôride Peisistratos, +s'approchant le premier, les prit l'un et l'autre par la main et +leur fit place au repas, sur des peaux moelleuses qui couvraient +le sable marin, auprès de son frère Thrasymèdès et de son père. +Puis, il leur offrit des portions d'entrailles, versa du vin dans +une coupe d'or, et, la présentant à Pallas Athènè, fille de Zeus +tempétueux, il lui dit: + +-- Maintenant, ô mon hôte, supplie le roi Poseidaôn. Ce festin +auquel vous venez tous deux prendre part est à lui. Après avoir +fait des libations et imploré le dieu, comme il convient, donne +cette coupe de vin doux à ton compagnon, afin qu'il fasse à son +tour des libations. Je pense qu'il supplie aussi les immortels. +Tous les hommes ont besoin des dieux. Mais il est plus jeune que +toi et semble être de mon âge, c'est pourquoi je te donne d'abord +cette coupe d'or. + +Ayant ainsi parlé, il lui mit aux mains la coupe de vin doux, et +Athènè se réjouit de la sagesse et de l'équité du jeune homme, +parce qu'il lui avait offert d'abord la coupe d'or. Et aussitôt +elle supplia le roi Poseidaôn: + +-- Entends-moi, Poseidaôn qui contient la terre! Ne nous refuse +pas, à nous qui t'en supplions, d'accomplir notre dessein. +Glorifie d'abord Nestôr et ses fils, et sois aussi favorable à +tous les Pyliens en récompense de cette illustre hécatombe. Fais, +enfin, que Tèlémakhos et moi nous retournions, ayant accompli +l'oeuvre pour laquelle nous sommes venus sur une nef noire et +rapide. + +Elle pria ainsi, exauçant elle-même ses voeux. Et elle donna la +belle coupe ronde à Tèlémakhos, et le cher fils d'Odysseus supplia +aussi le dieu. Et dès que les Pyliens eurent rôti les chairs +supérieures, ils les retirèrent du feu, et, les distribuant par +portions, ils célébrèrent le festin splendide. Et dès qu'ils +eurent assouvi le besoin de boire et de manger, le cavalier +Gérennien Nestôr leur parla ainsi: + +-- Maintenant, nous pouvons demander qui sont nos hôtes, +puisqu'ils sont rassasiés de nourriture. +Ô nos hôtes, qui êtes-vous? Naviguez-vous pour quelque trafic, ou +bien, à l'aventure, comme des pirates qui, jouant leur vie, +portent le malheur aux étrangers? + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit avec assurance, car Athènè +avait mis la fermeté dans son coeur, afin qu'il s'informât de son +père absent et qu'une grande gloire lui fût acquise par là parmi +les hommes: + +-- Ô Nestôr Nèlèiade, grande gloire des Akhaiens, tu demandes d'où +nous sommes, et je puis te le dire. Nous venons d'Ithakè, sous le +Nèios, pour un intérêt privé, et non public, que je t'apprendrai. +Je cherche à entendre parler de l'immense gloire de mon père, le +divin et patient Odysseus qui, autrefois, dit-on, combattant avec +toi, a renversé la ville des Troiens. Nous avons su dans quel lieu +chacun de ceux qui combattaient contre les Troiens a subi la mort +cruelle; mais le Kroniôn, au seul Odysseus, a fait une mort +ignorée; et aucun ne peut dire où il a péri, s'il a été dompté sur +la terre ferme par des hommes ennemis, ou dans la mer, sous les +écumes d'Amphitrite. C'est pour lui que je viens, à tes genoux, te +demander de me dire, si tu le veux, quelle a été sa mort cruelle, +soit que tu l'aies vue de tes yeux, soit que tu l'aies apprise de +quelque voyageur; car sa mère l'a enfanté pour être très +malheureux. Ne me flatte point d'espérances vaines, par +compassion; mais parle-moi ouvertement, je t'en supplie, si jamais +mon père, l'excellent Odysseus, soit par ses paroles, soit par ses +actions, a tenu les promesses qu'il t'avait faites, chez le peuple +des Troiens, où vous, Akhaiens, avez subi tant de maux. Souviens- +t'en maintenant, et dis-moi la vérité. + +Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit: + +-- Ô ami, tu me fais souvenir des maux que nous, fils indomptables +des Akhaiens, nous avons subis chez le peuple Troien, soit en +poursuivant notre proie, sur nos nefs, à travers la mer sombre, et +conduits par Akhilleus, soit en combattant autour de la grande +ville du roi Priamos, là où tant de guerriers excellents ont été +tués. C'est là que gisent le brave Aias, et Akhilleus, et +Patroklos semblable aux dieux par la sagesse, et mon fils bien- +aimé Antilokhos, robuste et irréprochable, habile à la course et +courageux combattant. Et nous avons subi bien d'autres maux, et +nul, parmi les hommes mortels, ne pourrait les raconter tous. Et +tu pourrais rester ici et m'interroger pendant cinq ou six ans, +que tu retournerais, plein de tristesse, dans la terre de la +patrie, avant de connaître tous les maux subis par les divins +Akhaiens. Et, pendant neuf ans, nous avons assiégé Troiè par mille +ruses, et le Kroniôn ne nous donna la victoire qu'avec peine. Là, +nul n'égala jamais le divin Odysseus par la sagesse, car ton père +l'emportait sur tous par ses ruses sans nombre, si vraiment tu es +son fils. + +Mais l'admiration me saisit en te regardant. Tes paroles sont +semblables aux siennes, et on ne te croirait pas si jeune, tant tu +sais parler comme lui. Là-bas, jamais le divin Odysseus et moi, +dans l'agora ou dans le conseil, nous n'avons parlé différemment; +et nous donnions aux Akhaiens les meilleurs avis, ayant le même +esprit et la même sagesse. + +Enfin, après avoir renversé la haute citadelle de Priamos, nous +partîmes sur nos nefs, et un dieu dispersa les Akhaiens. Déjà +Zeus, sans doute, préparait, dans son esprit, un triste retour aux +Akhaiens; car tous n'étaient point prudents et justes, et une +destinée terrible était réservée à beaucoup d'entre eux, à cause +de la colère d'Athènè aux yeux clairs qui a un père effrayant, et +qui jeta la discorde entre les deux Atréides. Et ceux-ci avaient +convoqué tous les Akhaiens à l'agora, sans raison et contre +l'usage, au coucher de Hèlios, et les fils des Akhaiens y vinrent, +alourdis par le vin, et les Atréides leur expliquèrent pourquoi +ils avaient convoqué le peuple. Alors Ménélaos leur ordonna de +songer au retour sur le vaste dos de la mer; mais cela ne plut +point à Agamemnôn, qui voulait retenir le peuple et sacrifier de +saintes hécatombes, afin d'apaiser la violente colère d'Athènè. Et +l'insensé ne savait pas qu'il ne pourrait l'apaiser, car l'esprit +des Dieux éternels ne change point aussi vite. Et tandis que les +Atréides, debout, se disputaient avec d'âpres paroles, tous les +Akhaiens aux belles knèmides se levèrent, dans une grande clameur, +pleins de résolutions contraires. + +Et nous dormîmes pendant la nuit, méditant un dessein fatal, car +Zeus préparait notre plus grand malheur. Et, au matin, traînant +nos nefs à la mer divine, nous y déposâmes notre butin et les +femmes aux ceintures dénouées. Et la moitié de l'armée resta +auprès du Roi Atréide Agamemnôn; et nous, partant sur nos nefs, +nous naviguions. Un dieu apaisa la mer où vivent les monstres, et, +parvenus promptement à Ténédos, nous fîmes des sacrifices aux +dieux, désirant revoir nos demeures. Mais Zeus irrité, nous +refusant un prompt retour, excita de nouveau une fatale +dissension. Et quelques-uns, remontant sur leurs nefs à double +rang d'avirons, et parmi eux était le roi Odysseus plein de +prudence, retournèrent vers l'Atréide Agamemnôn, afin de lui +complaire. + +Pour moi, ayant réuni les nefs qui me suivaient, je pris la fuite, +car je savais quels malheurs préparait le dieu. Et le brave fils +de Tydeus, excitant ses compagnons, prit aussi la fuite; et le +blond Ménélaos nous rejoignit plus tard à Lesbos, où nous +délibérions sur la route à suivre. Irions-nous par le nord de +l'âpre Khios, ou vers l'île Psyriè, en la laissant à notre gauche, +ou par le sud de Khios, vers Mimas battue des vents? Ayant supplié +Zeus de nous montrer un signe, il nous le montra et nous ordonna +de traverser le milieu de la mer d'Euboia, afin d'éviter notre +perte. Et un vent sonore commença de souffler; et nos nefs, ayant +parcouru rapidement les chemins poissonneux, arrivèrent dans la +nuit à Géraistos; et là, après avoir traversé la grande mer, nous +brûlâmes pour Poseidaôn de nombreuses cuisses de taureaux. + +Le quatrième jour, les nefs égales et les compagnons du dompteur +de chevaux Tydéide Diomèdès s'arrêtèrent dans Argos, mais je +continuai ma route vers Pylos, et le vent ne cessa pas depuis +qu'un dieu lui avait permis de souffler. C'est ainsi que je suis +arrivé, cher fils, ne sachant point quels sont ceux d'entre les +Akhaiens qui se sont sauvés ou qui ont péri. Mais ce que j'ai +appris, tranquille dans mes demeures, il est juste que tu en sois +instruit, et je ne te le cacherai point. On dit que l'illustre +fils du magnanime Akhilleus a ramené en sûreté les Myrmidones +habiles à manier la lance. Philoktètès, l'illustre fils de Paian, +a aussi ramené les siens, et Idoméneus a reconduit dans la Krètè +ceux de ses compagnons qui ont échappé à la guerre, et la mer ne +lui en a ravi aucun. Tu as entendu parler de l'Atréide, bien +qu'habitant au loin; et tu sais comment il revint, et comment +Aigisthos lui infligea une mort lamentable. Mais le meurtrier est +mort misérablement, tant il est bon qu'un homme laisse un fils qui +le venge. Et Orestès a tiré vengeance d'Aigisthos qui avait tué +son illustre père. Et toi, ami, que je vois si beau et si grand, +sois brave, afin qu'on parle bien de toi parmi les hommes futurs. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Ô Nestôr Nèlèiade, grande gloire des Akhaiens, certes, Orestès +a tiré une juste vengeance, et tous les Akhaiens l'en glorifient, +et les hommes futurs l'en glorifieront. Plût aux dieux que j'eusse +la force de faire expier aux prétendants les maux qu'ils me font +et l'opprobre dont ils me couvrent. Mais les dieux ne nous ont +point destinés à être honorés, mon père et moi, et, maintenant, il +me faut tout subir avec patience. + +Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit: + +-- Ô ami, ce que tu me dis m'a été rapporté, que de nombreux +prétendants, à cause de ta mère, t'opprimaient dans ta demeure. +Mais, dis-moi, souffres-tu ces maux sans résistance, ou bien les +peuples, obéissant à l'oracle d'un dieu, t'ont-ils pris en haine! +Qui sait si Odysseus ne châtiera pas un jour leur iniquité +violente, seul, ou aidé de tous les Akhaiens? Qu'Athènè aux yeux +clairs puisse t'aimer autant qu'elle aimait le glorieux Odysseus, +chez le peuple des Troiens, où, nous, Akhaiens, nous avons subi +tant de maux! Non, je n'ai jamais vu les Dieux aimer aussi +manifestement un homme que Pallas Athènè aimait Odysseus. Si elle +voulait t'aimer ainsi et te protéger, chacun des prétendants +oublierait bientôt ses désirs de noces! + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Ô vieillard, je ne pense pas que ceci arrive jamais. Les +grandes choses que tu prévois me troublent et me jettent dans la +stupeur. Elles tromperaient mes espérances, même si les dieux le +voulaient. + +Alors, Athènè, la déesse aux yeux clairs, lui répondit: + +-- Tèlémakhos, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents! Un +dieu peut aisément sauver un homme, même de loin. J'aimerais +mieux, après avoir subi de nombreuses douleurs, revoir le jour du +retour et revenir dans ma demeure, plutôt que de périr à mon +arrivée, comme Agamemnôn par la perfidie d'Aigisthos et de +Klytaimnestrè. Cependant, les dieux eux-mêmes ne peuvent éloigner +de l'homme qu'ils aiment la mort commune à tous, quand la Moire +fatale de la rude mort doit les saisir. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Mentôr, n'en parlons pas plus longtemps, malgré notre +tristesse. Odysseus ne reviendra jamais, et déjà les dieux +immortels lui ont infligé la mort et la noire kèr. Maintenant, je +veux interroger Nestôr, car il l'emporte sur tous par +l'intelligence et par la justice. Ô Nestôr Nèlèiade, dis-moi la +vérité; comment a péri l'Atréide Agamemnôn qui commandait au loin? +Quelle mort lui préparait le perfide Aigisthos? Certes, il a tué +un homme qui lui était bien supérieur. Où était Ménélaos? Non dans +l'Argos Akhaïque, sans doute; et il errait au loin parmi les +hommes, et Aigisthos, en son absence, a commis le meurtre. + +Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit: + +-- Certes, mon enfant, je te dirai la vérité sur ces choses, et tu +les sauras, telles qu'elles sont arrivées. Si le blond Ménélaos +Atréide, à son retour de Troiè, avait trouvé, dans ses demeures, +Aigisthos vivant, sans doute celui-ci eût péri, et n'eût point été +enseveli, et les chiens et les oiseaux carnassiers l'eussent +mangé, gisant dans la plaine, loin d'Argos; et aucune Akhaienne ne +l'eût pleuré, car il avait commis un grand crime. En effet, tandis +que nous subissions devant Ilios des combats sans nombre, lui, +tranquille en une retraite, dans Argos nourrice de chevaux, +séduisait par ses paroles l'épouse Agamemnonienne. Et certes, la +divine Klytaimnestrè repoussa d'abord cette action indigne, car +elle obéissait à ses bonnes pensées; et auprès d'elle était un +Aoide à qui l'Atréide, en partant pour Troiè, avait confié la +garde de l'Épouse. + +Mais quand la moire des dieux eut décidé que l'Aoide mourrait, on +jeta celui-ci dans une île déserte et on l'y abandonna pour être +déchiré par les oiseaux carnassiers. Alors, ayant tous deux les +mêmes désirs, Aigisthos conduisit Klytaimnestrè dans sa demeure. +Et il brûla de nombreuses cuisses sur les autels des dieux, et il +y suspendit de nombreux ornements et des vêtements d'or, parce +qu'il avait accompli le grand dessein qu'il n'eût jamais osé +espérer dans son âme. Et nous naviguions loin de Troiè, l'Atréide +et moi, ayant l'un pour l'autre la même amitié. Mais, comme nous +arrivions à Sounios, sacré promontoire des Athènaiens, Phoibos +Apollôn tua soudainement de ses douces flèches le pilote de +Ménélaos, Phrontis Onètoride, au moment où il tenait le gouvernail +de la nef qui marchait. Et c'était le plus habile de tous les +hommes à gouverner une nef, aussi souvent que soufflaient les +tempêtes. Et Ménélaos, bien que pressé de continuer sa course, +s'arrêta en ce lieu pour ensevelir son compagnon et célébrer ses +funérailles. + +Puis, reprenant son chemin à travers la mer sombre, sur ses nefs +creuses, il atteignit le promontoire Maléien. Alors Zeus à la +grande voix, s'opposant à sa marche, répandit le souffle des vents +sonores qui soulevèrent les grands flots pareils à des montagnes. +Et les nefs se séparèrent, et une partie fut poussée en Krètè, où +habitent les Kydônes, sur les rives du Iardanos. Mais il y a, sur +les côtes de Gortyna, une roche escarpée et plate qui sort de la +mer sombre. Là, le Notos pousse les grands flots vers Phaistos, à +la gauche du promontoire; et cette roche, très petite, rompt les +grands flots. C'est là qu'ils vinrent, et les hommes évitèrent à +peine la mort; et les flots fracassèrent les nefs contre les +rochers, et le vent et la mer poussèrent cinq nefs aux proues +bleues vers le fleuve Aigyptos. + +Et Ménélaos, amassant beaucoup de richesses et d'or, errait parmi +les hommes qui parlent une langue étrangère. Pendant ce temps, +Aigisthos accomplissait dans ses demeures son lamentable dessein, +en tuant l'Atréide et en soumettant son peuple. Et il commanda +sept années dans la riche Mykènè. Et, dans la huitième année, le +divin Orestès revint d'Athéna, et il tua le meurtrier de son père, +le perfide Aigisthos, qui avait tué son illustre père. + +Et, quand il l'eut tué, il offrit aux Argiens le repas funéraire +de sa malheureuse mère et du lâche Aigisthos. Et ce jour-là, +arriva le brave Ménélaos, apportant autant de richesses que sa nef +en pouvait contenir. Mais toi, ami, ne reste pas plus longtemps +éloigné de ta maison, ayant ainsi laissé dans tes demeures tant +d'hommes orgueilleux, de peur qu'ils consument tes biens et se +partagent tes richesses, car tu aurais fait un voyage inutile. Je +t'exhorte cependant à te rendre auprès de Ménélaos. Il est +récemment arrivé de pays étrangers, d'où il n'espérait jamais +revenir; et les tempêtes l'ont poussé à travers la grande mer que +les oiseaux ne pourraient traverser dans l'espace d'une année, +tant elle est vaste et horrible. Va maintenant avec ta nef et tes +compagnons; ou, si tu veux aller par terre, je te donnerai un char +et des chevaux, et mes fils te conduiront dans la divine +Lakédaimôn où est le blond Ménélaos, afin que tu le pries de te +dire la vérité. Et il ne te dira pas de mensonges, car il est +très-sage. + +Il parla ainsi, et Hèlios descendit, et les ténèbres arrivèrent. + +Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui dit: + +-- Vieillard, tu as parlé convenablement. Mais tranchez les +langues des victimes, et mêlez le vin, afin que nous fassions des +libations à Poseidaôn et aux autres immortels. Puis, nous +songerons à notre lit, car voici l'heure. Déjà la lumière est sous +l'horizon, et il ne convient pas de rester plus longtemps au +festin des dieux; mais il faut nous retirer. + +La fille de Zeus parla ainsi, et tous obéirent à ses paroles. Et +les hérauts leur versèrent de l'eau sur les mains, et les jeunes +hommes couronnèrent les kratères de vin et les distribuèrent entre +tous à pleines coupes. Et ils jetèrent les langues dans le feu. Et +ils firent, debout, des libations; et, après avoir fait des +libations et bu autant que leur coeur le désirait, alors, Athènè +et Tèlémakhos voulurent tous deux retourner à leur nef creuse. + +Mais, aussitôt, Nestôr les retint et leur dit: + +-- Que Zeus et tous les autres dieux immortels me préservent de +vous laisser retourner vers votre nef rapide, en me quittant, +comme si j'étais un homme pauvre qui n'a dans sa maison ni +vêtements ni tapis, afin que ses hôtes y puissent dormir +mollement! Certes, je possède beaucoup de vêtements et de beaux +tapis. Et jamais le cher fils du héros Odysseus ne passera la nuit +dans sa nef tant que je vivrai, et tant que mes enfants habiteront +ma maison royale et y recevront les étrangers qui viennent dans ma +demeure. + +Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit: + +-- Tu as bien parlé, cher vieillard. Il convient que tu persuades +Tèlémakhos, afin que tout soit pour le mieux. Il te suivra donc +pour dormir dans ta demeure, et je retournerai vers notre nef +noire pour donner des ordres à nos compagnons, car je me glorifie +d'être le plus âgé d'entre eux. Ce sont des jeunes hommes, du même +âge que le magnanime Tèlémakhos, et ils l'ont suivi par amitié. Je +dormirai dans la nef noire et creuse, et, dès le matin, j'irai +vers les magnanimes Kaukônes, pour une somme qui m'est due et qui +n'est pas médiocre. Quand Tèlémakhos sera dans ta demeure, envoie- +le sur le char, avec ton fils, et donne-lui tes chevaux les plus +rapides et les plus vigoureux. + +Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs disparut semblable à un +aigle, et la stupeur saisit tous ceux qui la virent. Et le +vieillard, l'ayant vue de ses yeux, fut plein d'admiration, et il +prit la main de Tèlémakhos et il lui dit ces paroles: + +-- Ô ami, tu ne seras ni faible ni lâche, puisque les dieux eux- +mêmes te conduisent, bien que tu sois si jeune. C'est là un des +habitants des demeures Olympiennes, la fille de Zeus, la +dévastatrice Tritogénéia, qui honorait ton père excellent entre +tous les Argiens. C'est pourquoi, ô reine, sois-moi favorable! +Donne-nous une grande gloire, à moi, à mes fils et à ma vénérable +épouse, et je te sacrifierai une génisse d'un an, au front large, +indomptée, et que nul autre n'a soumise au joug; et je te la +sacrifierai après avoir répandu de l'or sur ses cornes. + +Il parla ainsi, et Pallas-Athènè l'entendit. + +Et le cavalier Gérennien Nestôr, en tête de ses fils et de ses +gendres, retourna vers sa belle demeure. Et quand ils furent +arrivés à l'illustre demeure du roi, ils s'assirent en ordre sur +des gradins et sur des thrônes. Et le vieillard mêla pour eux un +kratère de vin doux, âgé de onze ans, dont une servante ôta le +couvercle. Et le vieillard, ayant mêlé le vin dans le kratère, +supplia Athènè, faisant des libations à la fille de Zeus +tempétueux. Et chacun d'eux, ayant fait des libations et bu autant +que son coeur le désirait, retourna dans sa demeure pour y dormir. +Et le cavalier Gérennien Nestôr fit coucher Tèlémakhos, le cher +fils du divin Odysseus, en un lit sculpté, sous le portique +sonore, auprès du brave Peisistratos, le plus jeune des fils de la +maison royale. Et lui-même s'endormit au fond de sa haute demeure, +là où l'épouse lui avait préparé un lit. + +Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, le cavalier +Gérennien Nestôr se leva de son lit. Puis, étant sorti, il s'assit +sur les pierres polies, blanches et brillantes comme de l'huile, +qui étaient devant les hautes portes, et sur lesquelles s'asseyait +autrefois Nèleus semblable aux dieux par la sagesse. Mais celui- +ci, dompté par la Kèr, était descendu chez Aidés. Et, maintenant, +le Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens, s'asseyait à sa place, +tenant le sceptre. Et ses fils, sortant des chambres nuptiales, se +réunirent autour de lui: Ekhéphrôn, et Stratios, et Perseus, et +Arètos, et le divin Thrasymèdès. Et le héros Peisistratos vint le +sixième. Et ils firent approcher Tèlémakhos semblable à un dieu, +et le cavalier Gérennien Nestôr commença de leur parler: + +-- Mes chers enfants, satisfaites promptement mon désir, afin que +je me rende favorable, avant tous les dieux, Athènè qui s'est +montrée ouvertement à moi au festin sacré de Poseidaôn. Que l'un +de vous aille dans la campagne chercher une génisse que le bouvier +amènera, et qu'il revienne à la hâte. Un autre se rendra à la nef +noire du magnanime Tèlémakhos, et il amènera tous ses compagnons, +et il n'en laissera que deux. Un autre ordonnera au fondeur d'or +Laerkeus de venir répandre de l'or sur les cornes de la génisse; +et les autres resteront auprès de moi. Ordonnez aux servantes de +préparer un festin sacré dans la demeure, et d'apporter des +sièges, du bois et de l'eau pure. + +Il parla ainsi, et tous lui obéirent. La génisse vint de la +campagne, et les compagnons du magnanime Tèlémakhos vinrent de la +nef égale et rapide. Et l'ouvrier vint, portant dans ses mains les +instruments de son art, l'enclume, le maillet et la tenaille, avec +lesquels il travaillait l'or. Et Athènè vint aussi, pour jouir du +sacrifice. Et le vieux cavalier Nestôr donna de l'or, et l'ouvrier +le répandit et le fixa sur les cornes de la génisse, afin que la +déesse se réjouît en voyant cet ornement. Stratios et le divin +Ekhéphrôn amenèrent la génisse par les cornes, et Arètos apporta, +de la chambre nuptiale, dans un bassin fleuri, de l'eau pour leurs +mains, et une servante apporta les orges dans une corbeille. Et le +brave Thrasymèdès se tenait prêt à tuer la génisse, avec une hache +tranchante à la main, et Perseus tenait un vase pour recevoir le +sang. Alors, le vieux cavalier Nestôr répandit l'eau et les orges, +et supplia Athènè, en jetant d'abord dans le feu quelques poils +arrachés de la tête. + +Et, après qu'ils eurent prié et répandu les orges, aussitôt, le +noble Thrasymèdès, fils de Nestôr, frappa, et il trancha d'un coup +de hache les muscles du cou; et les forces de la génisse furent +rompues. Et les filles, les belles-filles et la vénérable épouse +de Nestôr, Eurydikè, l'aînée des filles de Klyménos, hurlèrent +toutes. + +Puis, relevant la génisse qui était largement étendue, ils la +soutinrent, et Peisistratos, chef des hommes, l'égorgea. Et un +sang noir s'échappa de sa gorge, et le souffle abandonna ses os. +Aussitôt ils la divisèrent. Les cuisses furent coupées, selon le +rite, et recouvertes de graisse des deux côtés. Puis, on déposa, +par-dessus, les entrailles saignantes. Et le vieillard les brûlait +sur du bois, faisant des libations de vin rouge. Et les jeunes +hommes tenaient en mains des broches à cinq pointes. Les cuisses +étant consumées, ils goûtèrent les entrailles; puis, divisant les +chairs avec soin, ils les embrochèrent et les rôtirent, tenant en +mains les broches aiguës. + +Pendant ce temps, la belle Polykastè, la plus jeune des filles de +Nestôr Nèlèiade, baigna Tèlémakhos et, après l'avoir baigné et +parfumé d'une huile grasse, elle le revêtit d'une tunique et d'un +beau manteau. Et il sortit du bain, semblable par sa beauté aux +Immortels. Et le prince des peuples vint s'asseoir auprès de +Nestôr. + +Les autres, ayant rôti les chairs, les retirèrent du feu et +s'assirent au festin. Et les plus illustres, se levant, versaient +du vin dans les coupes d'or. Et quand ils eurent assouvi la soif +et la faim, le cavalier Gérennien Nestôr commença de parler au +milieu d'eux: + +-- Mes enfants, donnez promptement à Tèlémakhos des chevaux au +beau poil, et liez-les au char, afin qu'il fasse son voyage. + +Il parla ainsi, et, l'ayant entendu, ils lui obéirent aussitôt. Et +ils lièrent promptement au char deux chevaux rapides. Et la +servante intendante y déposa du pain et du vin et tous les mets +dont se nourrissent les rois élevés par Zeus. Et Tèlémakhos monta +dans le beau char, et, auprès de lui, le Nestoride Peisistratos, +chef des hommes, monta aussi et prit les rênes en mains. Puis, il +fouetta les chevaux, et ceux-ci s'élancèrent avec ardeur dans la +plaine, laissant derrière eux la ville escarpée de Pylos. Et, tout +le jour, ils secouèrent le joug qui les retenait des deux côtés. + +Alors, Hèlios tomba, et les chemins s'emplirent d'ombre. Et ils +arrivèrent à Phèra, dans la demeure de Diokleus, fils +d'Orthilokhos que l'Alphéios engendra. Là, ils passèrent la nuit, +et Diokleus leur fit les dons de l'hospitalité. + +Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, ils +attelèrent les chevaux et montèrent sur le beau char, et ils +sortirent du vestibule et du portique sonore. Et Peisistratos +fouetta les chevaux, qui s'élancèrent ardemment dans la plaine +fertile. Et ils achevèrent leur route, tant les chevaux rapides +couraient avec vigueur. Et Hèlios tomba de nouveau, et les chemins +s'emplirent d'ombre. + + +4. + +Et ils parvinrent à la vaste et creuse Lakédaimôn. Et ils se +dirigèrent vers la demeure du glorieux Ménélaos, qu'ils trouvèrent +célébrant dans sa demeure, au milieu de nombreux convives, les +noces de son fils et de sa fille irréprochable qu'il envoyait au +fils du belliqueux Akhilleus. Dès longtemps, devant Troiè, il +l'avait promise et fiancée, et les dieux accomplissaient leurs +noces, et Ménélaos l'envoyait, avec un char et des chevaux, vers +l'illustre ville des Myrmidones, auxquels commandait le fils +d'Akhilleus. + +Et il mariait une Spartiate, fille d'Alektôr, à son fils, le +robuste Mégapenthès, que, dans sa vieillesse, il avait eu d'une +captive. Car les dieux n'avaient plus accordé d'enfants à Hélènè +depuis qu'elle avait enfanté sa fille gracieuse, Hermionè, +semblable à Aphroditè d'or. + +Et les voisins et les compagnons du glorieux Ménélaos étaient +assis au festin, dans la haute et grande demeure; et ils se +réjouissaient, et un Aoide divin chantait au milieu d'eux, en +jouant de la flûte, et deux danseurs bondissaient au milieu d'eux, +aux sons du chant. + +Et le héros Tèlémakhos et l'illustre fils de Nestôr s'arrêtèrent, +eux et leurs chevaux, dans le vestibule de la maison. Et le +serviteur familier du glorieux Ménélaos, Etéôneus, accourant et +les ayant vus, alla rapidement les annoncer dans les demeures du +prince des peuples. Et, se tenant debout auprès de lui, il dit ces +paroles ailées: + +-- Ménélaos, nourri par Zeus, voici deux étrangers qui semblent +être de la race du grand Zeus. Dis-moi s'il faut dételer leurs +chevaux rapides, ou s'il faut les renvoyer vers quelqu'autre qui +les reçoive. + +Et le blond Ménélaos lui répondit en gémissant: + +-- Étéôneus Boèthoide, tu n'étais pas insensé avant ce moment, et +voici que tu prononces comme un enfant des paroles sans raison. +Nous avons souvent reçu, en grand nombre, les présents de +l'hospitalité chez des hommes étrangers, avant de revenir ici. Que +Zeus nous affranchisse de nouvelles misères dans l'avenir! Mais +délie les chevaux de nos hôtes et conduis-les eux-mêmes à ce +festin. + +Il parla ainsi, et Etéôneus sortit à la hâte des demeures, et il +ordonna aux autres serviteurs fidèles de le suivre. Et ils +délièrent les chevaux suant sous le joug, et ils les attachèrent +aux crèches, en plaçant devant eux l'orge blanche et l'épeautre +mêlés. Et ils appuyèrent le char contre le mur poli. Puis, ils +conduisirent les étrangers dans la demeure divine. + +Et ceux-ci regardaient, admirant la demeure du roi nourrisson de +Zeus. Et la splendeur de la maison du glorieux Ménélaos était +semblable à celle de Hèlios et de Sélénè. Et quand ils furent +rassasiés de regarder, ils entrèrent, pour se laver, dans des +baignoires polies. Et après que les servantes les eurent lavés et +parfumés d'huile, et revêtus de tuniques et de manteaux moelleux, +ils s'assirent sur des thrônes auprès de l'Atréide Ménélaos. Et +une servante, pour laver leurs mains, versa de l'eau, d'une belle +aiguière d'or, dans un bassin d'argent; et elle dressa devant eux +une table polie; et la vénérable intendante, pleine de +bienveillance, y déposa du pain et des mets nombreux. Et le +découpeur leur offrit les plateaux couverts de viandes +différentes, et il posa devant eux des coupes d'or. Et le blond +Ménélaos, leur donnant la main droite, leur dit: + +-- Mangez et réjouissez-vous. Quand vous serez rassasiés de +nourriture, nous vous demanderons qui vous êtes parmi les hommes. +Certes, la race de vos aïeux n'a point failli, et vous êtes d'une +race de rois porte-sceptres nourris par Zeus, car jamais des +lâches n'ont enfanté de tels fils. + +Il parla ainsi, et, saisissant de ses mains le dos gras d'une +génisse, honneur qu'on lui avait fait à lui-même, il le plaça +devant eux. Et ceux-ci étendirent les mains vers les mets offerts. +Et quand ils eurent assouvi le besoin de manger et de boire, +Tèlémakhos dit au fils de Nestôr, en approchant la tête de la +sienne, afin de n'être point entendu: + +-- Vois, Nestoride, très-cher à mon coeur, la splendeur de +l'airain et la maison sonore, et l'or, et l'émail, et l'argent et +l'ivoire. Sans doute, telle est la demeure de l'olympien Zeus, +tant ces richesses sont nombreuses. L'admiration me saisit en les +regardant. + +Et le blond Ménélaos, ayant compris ce qu'il disait, leur adressa +ces paroles ailées: + +-- Chers enfants, aucun vivant ne peut lutter contre Zeus, car ses +demeures et ses richesses sont immortelles. Il y a des hommes plus +ou moins riches que moi; mais j'ai subi bien des maux, et j'ai +erré sur mes nefs pendant huit années, avant de revenir. Et j'ai +vu Kypros et la Phoinikè, et les Aigyptiens, et les Aithiopiens, +et les Sidônes, et les Érembes, et la Libyè où les agneaux sont +cornus et où les brebis mettent bas trois fois par an. Là, ni le +roi ni le berger ne manquent de fromage, de viandes et de lait +doux, car ils peuvent traire le lait pendant toute l'année. Et +tandis que j'errais en beaucoup de pays, amassant des richesses, +un homme tuait traîtreusement mon frère, aidé par la ruse d'une +femme perfide. Et je règne, plein de tristesse malgré mes +richesses. Mais vous devez avoir appris ces choses de vos pères, +quels qu'ils soient. Et j'ai subi des maux nombreux, et j'ai +détruit une ville bien peuplée qui renfermait des trésors +précieux. Plût aux dieux que j'en eusse trois fois moins dans mes +demeures, et qu'ils fussent encore vivants les héros qui ont péri +devant la grande Troiè, loin d'Argos où paissent les beaux +chevaux! Et je pleure et je gémis sur eux tous. Souvent, assis +dans mes demeures, je me plais à m'attrister en me souvenant, et +tantôt je cesse de gémir, car la lassitude du deuil arrive +promptement. + +Mais, bien qu'attristé, je les regrette moins tous ensemble qu'un +seul d'entre eux, dont le souvenir interrompt mon sommeil et +chasse ma faim; car Odysseus a supporté plus de travaux que tous +les Akhaiens. Et d'autres douleurs lui étaient réservées dans +l'avenir; et une tristesse incurable me saisit à cause de lui qui +est depuis si longtemps absent. Et nous ne savons s'il est vivant +ou mort; et le vieux Laertès le pleure, et la sage Pènélopéia, et +Tèlémakhos qu'il laissa tout enfant dans ses demeures. + +Il parla ainsi, et il donna à Tèlémakhos le désir de pleurer à +cause de son père; et, entendant parler de son père, il se couvrit +les yeux de son manteau pourpré, avec ses deux mains, et il +répandit des larmes hors de ses paupières. Et Ménélaos le +reconnut, et il délibéra dans son esprit et dans son coeur s'il le +laisserait se souvenir le premier de son père, ou s'il +l'interrogerait en lui disant ce qu'il pensait. + +Pendant qu'il délibérait ainsi dans son esprit et dans son coeur, +Hélénè sortit de la haute chambre nuptiale parfumée, semblable à +Artémis qui porte un arc d'or. Aussitôt Adrestè lui présenta un +beau siège, Alkippè apporta un tapis de laine moelleuse, et Phylô +lui offrit une corbeille d'argent que lui avait donnée Alkandrè, +femme de Polybos, qui habitait dans Thèbè Aigyptienne, où de +nombreuses richesses étaient renfermées dans les demeures. Et +Polybos donna à Ménélaos deux baignoires d'argent, et deux +trépieds, et dix talents d'or; et Alkandrè avait aussi offert de +beaux présents à Hélénè: Une quenouille d'or et une corbeille +d'argent massif dont la bordure était d'or. Et la servante Phylô +la lui apporta, pleine de fil préparé, et, par-dessus, la +quenouille chargée de laine violette. Hélénè s'assit, avec un +escabeau sous les pieds, et aussitôt elle interrogea ainsi son +époux: + +-- Savons-nous, divin Ménélaos, qui sont ces hommes qui se +glorifient d'être entrés dans notre demeure? Mentirai-je ou dirai- +je la vérité? Mon esprit me l'ordonne. Je ne pense pas avoir +jamais vu rien de plus ressemblant, soit un homme, soit une femme; +et l'admiration me saisit tandis que je regarde ce jeune homme, +tant il est semblable au fils du magnanime Odysseus, à Tèlémakhos +qu'il laissa tout enfant dans sa demeure, quand pour moi, chienne, +les Akhaiens vinrent à Troiè, portant la guerre audacieuse. + +Et le blond Ménélaos, lui répondant, parla ainsi; + +-- Je reconnais comme toi, femme, que ce sont là les pieds, les +mains, l'éclair des yeux, la tête et les cheveux d'Odysseus. Et +voici que je me souvenais de lui et que je me rappelais combien de +misères il avait patiemment subies pour moi. Mais ce jeune homme +répand de ses paupières des larmes amères, couvrant ses yeux de +son manteau pourpré. + +Et le Nestoride Peisistratos lui répondit: + +Atréide Ménélaos, nourri par Zeus, prince des peuples, certes, il +est le fils de celui que tu dis. Mais il est sage, et il pense +qu'il ne serait pas convenable, dès son arrivée, de prononcer des +paroles téméraires devant toi dont nous écoutons la voix comme +celle d'un dieu. Le cavalier Gérennien Nestôr m'a ordonné de +l'accompagner. Et il désire te voir, afin que tu le conseilles ou +que tu l'aides; car il subit beaucoup de maux, à cause de son père +absent, dans sa demeure où il a peu de défenseurs. Cette destinée +est faite à Tèlémakhos, et son père est absent, et il n'a +personne, parmi son peuple, qui puisse détourner de lui les +calamités. + +Et le blond Ménélaos, lui répondant, parla ainsi: + +-- Ô dieux! certes, le fils d'un homme que j'aime est entré dans +ma demeure, d'un héros qui, pour ma cause, a subi tant de combats. +J'avais résolu de l'honorer entre tous les Akhaiens, si l'olympien +Zeus qui tonne au loin nous eût donné de revenir sur la mer et sur +nos nefs rapides. Et je lui aurais élevé une ville dans Argos, et +je lui aurais bâti une demeure; et il aurait transporté d'Ithakè +ses richesses et sa famille et tout son peuple dans une des villes +où je commande et qui aurait été quittée par ceux qui l'habitent. +Et, souvent, nous nous fussions visités tour à tour, nous aimant +et nous charmant jusqu'à ce que la noire nuée de la mort nous eût +enveloppés. Mais, sans doute, un dieu nous a envié cette destinée, +puisque, le retenant seul et malheureux, il lui refuse le retour. + +Il parla ainsi, et il excita chez tous le désir de pleurer. Et +l'Argienne Hélénè, fille de Zeus, pleurait; et Tèlémakhos pleurait +aussi, et l'Atréide Ménélaos; et le fils de Nestôr avait les yeux +pleins de larmes, et il se souvenait dans son esprit de +l'irréprochable Antilokhos que l'illustre fils de la splendide Éôs +avait tué et, se souvenant, il dit en paroles ailées: + +-- Atréide, souvent le vieillard Nestôr m'a dit, quand nous nous +souvenions de toi dans ses demeures, et quand nous nous +entretenions, que tu l'emportais sur tous par ta sagesse. C'est +pourquoi, maintenant, écoute-moi. Je ne me plais point à pleurer +après le repas; mais nous verserons des larmes quand Éôs née au +matin reviendra. Il faut pleurer ceux qui ont subi leur destinée. +C'est là, certes, la seule récompense des misérables mortels de +couper pour eux sa chevelure et de mouiller ses joues de larmes. +Mon frère aussi est mort, et il n'était pas le moins brave des +Argiens, tu le sais. Je n'en ai pas été témoin, et je ne l'ai +point vu, mais on dit qu'Antilokhos l'emportait sur tous, quand il +courait et quand il combattait. + +Et le blond Ménélaos lui répondit: + +-- Ô cher, tu parles comme un homme sage et plus âgé que toi +parlerait et agirait, comme le fils d'un sage père. On reconnaît +facilement l'illustre race d'un homme que le Kroniôn a honoré, +qu'il a bien marié et qui est bien né. C'est ainsi qu'il a accordé +tous les jours à Nestôr de vieillir en paix dans sa demeure, au +milieu de fils sages et qui excellent par la lance. Mais retenons +les pleurs qui viennent de nous échapper. Souvenons-nous de notre +repas et versons de l'eau sur nos mains. Tèlémakhos et moi, demain +matin, nous parlerons et nous nous entretiendrons. + +Il parla ainsi, et Asphaliôn, fidèle serviteur de l'illustre +Ménélaos, versa de l'eau sur leurs mains, et tous étendirent les +mains vers les mets placés devant eux. + +Et alors Hélénè, fille de Zeus, eut une autre pensée, et, +aussitôt, elle versa dans le vin qu'ils buvaient un baume, le +népenthès, qui donne l'oubli des maux. Celui qui aurait bu ce +mélange ne pourrait plus répandre des larmes de tout un jour, même +si sa mère et son père étaient morts, même si on tuait devant lui +par l'airain son frère ou son fils bien-aimé, et s'il le voyait de +ses yeux. Et la fille de Zeus possédait cette liqueur excellente +que lui avait donnée Polydamna, femme de Thôs, en Aigyptiè, terre +fertile qui produit beaucoup de baumes, les uns salutaires et les +autres mortels. Là tous les médecins sont les plus habiles d'entre +les hommes, et ils sont de la race de Paièôn. Après l'avoir +préparé, Hélénè ordonna de verser le vin, et elle parla ainsi: + +-- Atréide Ménélaos, nourrisson de Zeus, certes, ceux-ci sont fils +d'hommes braves, mais Zeus dispense comme il le veut le bien et le +mal, car il peut tout. C'est pourquoi, maintenant, mangeons, assis +dans nos demeures, et charmons-nous par nos paroles. Je vous dirai +des choses qui vous plairont. Cependant, je ne pourrai raconter, +ni même rappeler tous les combats du patient Odysseus, tant cet +homme brave a fait et supporté de travaux chez le peuple des +Troiens, là où les Akhaiens ont été accablés de misères. Se +couvrant lui-même de plaies honteuses, les épaules enveloppées de +vils haillons et semblable à un esclave, il entra dans la vaste +ville des guerriers ennemis, s'étant fait tel qu'un mendiant, et +bien différent de ce qu'il était auprès des nefs des Akhaiens. +C'est ainsi qu'il entra dans la ville des Troiens, inconnu de +tous. Seule, je le reconnus et je l'interrogeais mais il me +répondit avec ruse. Puis, je le baignai et je le parfumais +d'huile, et je le couvris de vêtements, et je jurais un grand +serment, promettant de ne point révéler Odysseus aux Troiens avant +qu'il fût retourné aux nefs rapides et aux tentes. Et alors il me +découvrit tous les projets des Akhaiens. Et, après avoir tué avec +le long airain un grand nombre de Troiens, il retourna vers les +Argiens, leur rapportant beaucoup de secrets. Et les Troiennes +gémissaient lamentablement; mais mon esprit se réjouissait, car +déjà j'avais dans mon coeur le désir de retourner vers ma demeure, +et je pleurais sur la mauvaise destinée qu'Aphroditè m'avait +faite, quand elle me conduisit, en me trompant, loin de la chère +terre de la patrie, et de ma fille, et de la chambre nuptiale, et +d'un mari qui n'est privé d'aucun don, ni d'intelligence, ni de +beauté. + +Et le blond Ménélaos, lui répondant, parla ainsi: + +-- Tu as dit toutes ces choses, femme, comme il convient. Certes, +j'ai connu la pensée et la sagesse de beaucoup de héros, et j'ai +parcouru beaucoup de pays, mais je n'ai jamais vu de mes yeux un +coeur tel que celui du patient Odysseus, ni ce que ce vaillant +homme fit et affronta dans le cheval bien travaillé où nous étions +tous entrés, nous, les princes des Argiens, afin de porter le +meurtre et la kèr aux Troiens. Et tu vins là, et sans doute un +dieu te l'ordonna qui voulut accorder la gloire aux Troiens, et +Dèiphobos semblable à un dieu te suivait. Et tu fis trois fois le +tour de l'embûche creuse, en la frappant; et tu nommais les +princes des Danaens en imitant la voix des femmes de tous les +Argiens; et nous, moi, Diomèdès et le divin Odysseus, assis au +milieu, nous écoutions ta voix. Et Diomèdès et moi nous voulions +sortir impétueusement plutôt que d'écouter de l'intérieur, mais +Odysseus nous arrêta et nous retint malgré notre désir. Et les +autres fils des Akhaiens restaient muets, et Antiklos, seul, +voulut te répondre: mais Odysseus lui comprima la bouche de ses +mains robustes, et il sauva tous les Akhaiens; et il le contint +ainsi jusqu'à ce que Pallas Athènè t'eût éloignée. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Atréide Ménélaos, nourrisson de Zeus, prince des peuples, cela +est triste, mais ces actions n'ont point éloigné de lui la +mauvaise mort, et même si son coeur eût été de fer. Mais conduis- +nous à nos lits, afin que nous jouissions du doux sommeil. + +Il parla ainsi, et l'Argienne Hélénè ordonna aux servantes de +préparer les lits sous le portique, d'amasser des vêtements beaux +et pourprés, de les couvrir de tapis et de recouvrir ceux-ci de +laines épaisses. Et les servantes sortirent des demeures, portant +des torches dans leurs mains, et elles étendirent les lits, et un +héraut conduisit les hôtes. Et le héros Tèlémakhos et l'illustre +fils de Nestôr s'endormirent sous le portique de la maison. Et +l'Atréide s'endormit au fond de la haute demeure, et Hélénè au +large péplos, la plus belle des femmes, se coucha auprès de lui. + +Mais quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, le brave +Ménélaos se leva de son lit, mit ses vêtements, suspendit une épée +aiguë autour de ses épaules et attacha de belles sandales à ses +pieds luisants. Et, semblable à un dieu, sortant de la chambre +nuptiale, il s'assit auprès de Tèlémakhos et il lui parla: + +-- Héros Tèlémakhos, quelle nécessité t'a poussé vers la divine +Lakédaimôn, sur le large dos de la mer? Est-ce un intérêt public +ou privé? Dis-le-moi avec vérité. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Atréide Ménélaos, nourrisson de Zeus, prince des peuples, je +viens afin que tu me dises quelque chose de mon père. Ma maison +est ruinée, mes riches travaux périssent. Ma demeure est pleine +d'hommes ennemis qui égorgent mes brebis grasses et mes boeufs aux +pieds flexibles et aux fronts sinueux. Ce sont les prétendants de +ma mère, et ils ont une grande insolence. C'est pourquoi, +maintenant, je viens à tes genoux, afin que, me parlant de la mort +lamentable de mon père, tu me dises si tu l'as vue de tes yeux, ou +si tu l'as apprise d'un voyageur. Certes, une mère malheureuse l'a +enfanté. Ne me trompe point pour me consoler, et par pitié; mais +raconte-moi franchement tout ce que tu as vu. Je t'en supplie, si +jamais mon père, le brave Odysseus, par la parole ou par l'action, +a tenu ce qu'il avait promis, chez le peuple des Troiens, où les +Akhaiens ont subi tant de misères, souviens-t'en et dis-moi la +vérité. + +Et, avec un profond soupir, le blond Ménélaos lui répondit: + +-- Ô dieux! certes, des lâches veulent coucher dans le lit d'un +brave! Ainsi une biche a déposé dans le repaire d'un lion robuste +ses faons nouveau-nés et qui tètent, tandis qu'elle va paître sur +les hauteurs ou dans les vallées herbues; et voici que le lion, +rentrant dans son repaire, tue misérablement tous les faons. Ainsi +Odysseus leur fera subir une mort misérable. Plaise au père Zeus, +à Athènè, à Apollôn, qu'Odysseus se mêle aux Prétendants tel qu'il +était dans Lesbos bien bâtie, quand se levant pour lutter contre +le Philomèléide, il le terrassa rudement. Tous les Akhaiens s'en +réjouirent. La vie des Prétendants serait brève et leurs noces +seraient amères! Mais les choses que tu me demandes en me +suppliant, je te les dirai sans te rien cacher, telles que me les +a dites le Vieillard véridique de la mer. Je te les dirai toutes +et je ne te cacherai rien. + +Malgré mon désir du retour, les dieux me retinrent en Aigyptiè, +parce que je ne leur avais point offert les hécatombes qui leur +étaient dues. Les Dieux, en effet, ne veulent point que nous +oubliions leurs commandements. Et il y a une île, au milieu de la +mer onduleuse, devant l'Aigyptiè, et on la nomme Pharos, et elle +est éloignée d'autant d'espace qu'une nef creuse, que le vent +sonore pousse en poupe, peut en franchir en un jour entier. Et +dans cette île il y a un port excellent d'où, après avoir puisé +une eau profonde, on traîne à la mer les nefs égales. Là, les +dieux me retinrent vingt jours, et les vents marins ne soufflèrent +point qui mènent les nefs sur le large dos de la mer. Et mes +vivres étaient déjà épuisés, et l'esprit de mes hommes était +abattu, quand une déesse me regarda et me prit en pitié, la fille +du Vieillard de la mer, de l'illustre Prôteus, Eidothéè. Et je +touchai son âme, et elle vint au-devant de moi tandis que j'étais +seul, loin de mes compagnons qui, sans cesse, erraient autour de +l'île, pêchant à l'aide des hameçons recourbés, car la faim +tourmentait leur ventre. Et, se tenant près de moi, elle parla +ainsi: + +-- Tu es grandement insensé, ô étranger, ou tu as perdu l'esprit, +ou tu restes ici volontiers et tu te plais à souffrir, car, +certes, voici longtemps que tu es retenu dans l'île, et tu ne peux +trouver aucune fin à cela, et le coeur de tes compagnons s'épuise. + +Elle parla ainsi, et, lui répondant aussitôt, je dis: + +-- Je te dirai avec vérité, qui que tu sois entre les déesses, que +je ne reste point volontairement ici; mais je dois avoir offensé +les Immortels qui habitent le large Ouranos. Dis-moi donc, car les +dieux savent tout, quel est celui des immortels qui me retarde en +route et qui s'oppose à ce que je retourne en fendant la mer +poissonneuse. + +Je parlais ainsi, et, aussitôt, l'illustre déesse me répondit: + +-- Ô étranger, je te répondrai avec vérité. C'est ici qu'habite le +véridique Vieillard de la mer, l'immortel Prôteus Aigyptien qui +connaît les profondeurs de toute la mer et qui est esclave de +Poseidaôn. On dit qu'il est mon père et qu'il m'a engendrée. Si tu +peux le saisir par ruse, il te dira ta route et comment tu +retourneras à travers la mer poissonneuse; et, de plus, il te +dira, ô enfant de Zeus, si tu le veux, ce qui est arrivé dans tes +demeures, le bien et le mal, pendant ton absence et ta route +longue et difficile. + +Elle parla ainsi, et, aussitôt, je lui répondis: + +-- Maintenant, explique-moi les ruses du Vieillard, de peur que, +me voyant, il me prévienne et m'échappe, car un dieu est difficile +à dompter pour un homme mortel. + +Je parlais ainsi, et, aussitôt, l'illustre déesse me répondit: + +-- Ô étranger, je te répondrai avec vérité. Quand Hèlios atteint +le milieu de l'Ouranos, alors le véridique Vieillard marin sort de +la mer, sous le souffle de Zéphyros, et couvert d'une brume +épaisse. Étant sorti, il s'endort sous les grottes creuses. Autour +de lui, les phoques sans pieds de la belle Halosydnè, sortant +aussi de la blanche mer, s'endorment, innombrables, exhalant +l'âcre odeur de la mer profonde. Je te conduirai là, au lever de +la lumière, et je t'y placerai comme il convient, et tu choisiras +trois de tes compagnons parmi les plus braves qui sont sur tes +nefs aux bancs de rameurs. Maintenant, je te dirai toutes les +ruses du Vieillard. + +D'abord il comptera et il examinera les phoques; puis, les ayant +séparés par cinq, il se couchera au milieu d'eux comme un berger +au milieu d'un troupeau de brebis. Dès que vous le verrez presque +endormi, alors souvenez-vous de votre courage et de votre force, +et retenez-le malgré son désir de vous échapper, et ses efforts. +Il se fera semblable à toutes les choses qui sont sur la terre, +aux reptiles, à l'eau, au feu ardent; mais retenez-le +vigoureusement et serrez-le plus fort. Mais quand il t'interrogera +lui-même et que tu le verras tel qu'il était endormi, n'use plus +de violence et lâche le Vieillard. Puis, ô Héros, demande-lui quel +dieu t'afflige, et il te dira comment retourner à travers la mer +poissonneuse. + +Elle parla ainsi et sauta dans la mer agitée. Et je retournai vers +mes nefs, là où elles étaient tirées sur la plage, et mon coeur +agitait de nombreuses pensées tandis que j'allais. Puis, étant +arrivé à ma nef et à la mer, nous préparâmes le repas, et la nuit +divine survint, et alors nous nous endormîmes sur le rivage de la +mer. + +Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, je marchais +vers le rivage de la mer large, en suppliant les dieux; et je +conduisais trois de mes compagnons, me confiant le plus dans leur +courage. Pendant ce temps, la déesse, étant sortie du large sein +de la mer, en apporta quatre peaux de phoques récemment écorchés, +et elle prépara une ruse contre son père. Et elle s'était assise, +nous attendant, après avoir creusé des lits dans le sable marin. +Et nous vînmes auprès d'elle. Et elle nous plaça et couvrit chacun +de nous d'une peau. C'était une embuscade très dure, car l'odeur +affreuse des phoques nourris dans la mer nous affligeait +cruellement. Qui peut en effet coucher auprès d'un monstre marin? +Mais la déesse nous servit très utilement, et elle mit dans les +narines de chacun de nous l'ambroisie au doux parfum qui chassa +l'odeur des bêtes marines. Et nous attendîmes, d'un esprit +patient, toute la durée du matin. Enfin, les phoques sortirent, +innombrables, de la mer, et vinrent se coucher en ordre le long du +rivage. Et, vers midi, le Vieillard sortit de la mer, rejoignit +les phoques gras, les compta, et nous les premiers parmi eux, ne +se doutant point de la ruse; puis, il se coucha lui-même. +Aussitôt, avec des cris, nous nous jetâmes sur lui en l'entourant +de nos bras; mais le Vieillard n'oublia pas ses ruses adroites, et +il se changea d'abord en un lion à longue crinière, puis en +dragon, en panthère, en grand sanglier, en eau, en arbre au vaste +feuillage. Et nous le tenions avec vigueur et d'un coeur ferme; +mais quand le Vieillard plein de ruses se vit réduit, alors il +m'interrogea et il me dit: + +-- Qui d'entre les dieux, fils d'Atreus, t'a instruit, afin que tu +me saisisses malgré moi? Que désires-tu? + +Il parla ainsi, et, lui répondant, je lui dis: + +-- Tu le sais, Vieillard. Pourquoi me tromper en m'interrogeant? +Depuis longtemps déjà je suis retenu dans cette île, et je ne puis +trouver fin à cela, et mon coeur s'épuise. Dis-moi donc, car les +dieux savent tout, quel est celui des immortels qui me détourne de +ma route et qui m'empêche de retourner à travers la mer +poissonneuse? + +Je parlai ainsi, et lui, me répondant, dit: + +-- Avant tout, tu devais sacrifier à Zeus et aux autres dieux, +afin d'arriver très promptement dans ta patrie, en naviguant sur +la noire mer. Ta destinée n'est point de revoir tes amis ni de +regagner ta demeure bien construite et la terre de la patrie, +avant que tu ne sois retourné vers les eaux du fleuve Aigyptos +tombé de Zeus, et que tu n'aies offert de sacrées hécatombes aux +dieux immortels qui habitent le large Ouranos. Alors les dieux +t'accorderont la route que tu désires. + +Il parla ainsi, et, aussitôt, mon cher coeur se brisa parce qu'il +m'ordonnait de retourner en Aigyptiè, à travers la noire mer, par +un chemin long et difficile. Mais, lui répondant, je parlai ainsi: + +-- Je ferai toutes ces choses, Vieillard, ainsi que tu me le +recommandes; mais dis-moi, et réponds avec vérité, s'ils sont +revenus sains et saufs avec leurs nefs tous les Akhaiens que +Nestôr et moi nous avions laissés en partant de Troiè, ou si +quelqu'un d'entre eux a péri d'une mort soudaine, dans sa nef, ou +dans les bras de ses amis, après la guerre? + +Je parlai ainsi, et, me répondant, il dit: + +-- Atréide, ne m'interroge point, car il ne te convient pas de +connaître ma pensée, et je ne pense pas que tu restes longtemps +sans pleurer, après avoir tout entendu. Beaucoup d'Akhaiens ont +été domptés, beaucoup sont vivants. Tu as vu toi-même les choses +de la guerre. Deux chefs des Akhaiens cuirassés d'airain ont péri +au retour; un troisième est vivant et retenu au milieu de la mer +large. Aias a été dompté sur sa nef aux longs avirons. Poseidaôn +le conduisit d'abord vers les grandes roches de Gyras et le sauva +de la mer; et sans doute il eût évité la mort, bien que haï +d'Athènè, s'il n'eût dit une parole impie et s'il n'eût commis une +action mauvaise. Il dit que, malgré les dieux, il échapperait aux +grands flots de la mer. Et Poseidaôn entendit cette parole +orgueilleuse, et, aussitôt, de sa main robuste saisissant le +trident, il frappa la roche de Gyras et la fendit en deux; et une +partie resta debout, et l'autre, sur laquelle Aias s'était +réfugié, tomba et l'emporta dans la grande mer onduleuse. C'est +ainsi qu'il périt, ayant bu l'eau salée. + +Ton frère évita la mort et il s'échappa sur sa nef creuse, et la +vénérable Hèrè le sauva; mais à peine avait-il vu le haut cap des +Maléiens, qu'une tempête, l'ayant saisi, l'emporta, gémissant, à +l'extrémité du pays où Thyestès habitait autrefois, et où habitait +alors le Thyestade Aigisthos. Là, le retour paraissait sans +danger, et les dieux firent changer les vents et regagnèrent leurs +demeures. Et Agamemnôn, joyeux, descendit sur la terre de la +patrie, et il la baisait, et il versait des larmes abondantes +parce qu'il l'avait revue avec joie. Mais une sentinelle le vit du +haut d'un rocher où le traître Aigisthos l'avait placée, lui ayant +promis en récompense deux talents d'or. Et, de là, elle veillait +depuis toute une année, de peur que l'Atréide arrivât en secret et +se souvint de sa force et de son courage. Et elle se hâta d'aller +l'annoncer, dans ses demeures, au prince des peuples. Aussitôt +Aigisthos médita une embûche rusée, et il choisit, parmi le +peuple, vingt hommes très braves, et il les plaça en embuscade, +et, d'un autre côté, il ordonna de préparer un repas. Et lui-même +il invita, méditant de honteuses actions, le prince des peuples +Agamemnôn à le suivre avec ses chevaux et ses chars. Et il mena +ainsi à la mort l'Atréide imprudent, et il le tua pendant le +repas, comme on égorge un boeuf à l'étable. Et aucun des +compagnons d'Agamemnôn ne fut sauvé, ni même ceux d'Aigisthos; et +tous furent égorgés dans la demeure royale. + +Il parla ainsi, et ma chère âme fut brisée aussitôt, et je +pleurais couché sur le sable, et mon coeur ne voulait plus vivre +ni voir la lumière de Hèlios. Mais, après que je me fus rassasié +de pleurer, le véridique Vieillard de la mer me dit: + +-- Ne pleure point davantage, ni plus longtemps, sans agir, fils +d'Atreus, car il n'y a en cela nul remède; mais tente plutôt très +promptement de regagner la terre de la patrie. Ou tu saisiras +Aigisthos encore vivant, ou Orestès, te prévenant, l'aura tué, et +tu seras présent au repas funèbre. + +Il parla ainsi, et, dans ma poitrine, mon coeur et mon esprit +généreux, quoique tristes, se réjouirent de nouveau, et je lui dis +ces paroles ailées: + +-- Je connais maintenant la destinée de ceux-ci mais nomme-moi le +troisième, celui qui, vivant ou mort, est retenu au milieu de la +mer large. Je veux le connaître, quoique plein de tristesse. + +Je parlai ainsi, et, me répondant, il dit: + +-- C'est le fils de Laertès qui avait ses demeures dans Ithakè. Je +l'ai vu versant des larmes abondantes dans l'île et dans les +demeures de la nymphe Kalypsô qui le retient de force; et il ne +peut regagner la terre de la patrie. Il n'a plus en effet de nefs +armées d'avirons ni de compagnons qui puissent le reconduire sur +le large dos de la mer. Pour toi, ô divin Ménélaos, ta destinée +n'est point de subir la Moire et la mort dans Argos nourrice de +chevaux; mais les dieux t'enverront dans la prairie Élysienne, aux +bornes de la terre, là où est le blond Rhadamanthos. Là, il est +très facile aux hommes de vivre. Ni neige, ni longs hivers, ni +pluie; mais toujours le Fleuve Okéanos envoie les douces haleines +de Zéphyros, afin de rafraîchir les hommes. Et ce sera ta +destinée, parce que tu possèdes Hélénè et que tu es gendre de +Zeus. + +-- Il parla ainsi, et il plongea dans la mer écumeuse. Et je +retournai vers mes nefs avec mes divins compagnons. Et mon coeur +agitait de nombreuses pensées tandis que je marchais. Étant +arrivés à ma nef et à la mer, nous préparâmes le repas, et la nuit +solitaire survint, et nous nous endormîmes sur le rivage de la +mer. Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, nous +traînâmes nos nefs à la mer divine. Puis, dressant les mâts et +déployant les voiles des nefs égales, mes compagnons s'assirent +sur les bancs de rameurs, et tous, assis en ordre, frappèrent de +leurs avirons la mer écumeuse. Et j'arrêtai de nouveau mes nefs +dans le fleuve Aigyptos tombé de Zeus, et je sacrifiais de saintes +hécatombes. Et, après avoir apaisé la colère des dieux qui vivent +toujours, j'élevai un tombeau à Agamemnôn, afin que sa gloire se +répandît au loin. Ayant accompli ces choses, je retournai, et les +dieux m'envoyèrent un vent propice et me ramenèrent promptement +dans la chère patrie. Maintenant, reste dans mes demeures jusqu'au +onzième ou au douzième jour; et, alors, je te renverrai dignement, +et je te ferai des présents splendides, trois chevaux et un beau +char; et je te donnerai aussi une belle coupe afin que tu fasses +des libations aux dieux immortels et que tu te souviennes toujours +de moi. + +Et le sage Tèlémakhos lui répondit: + +-- Atréide, ne me retiens pas ici plus longtemps. Certes, je +consumerais toute une année assis auprès de toi, que je n'aurais +le regret ni de ma demeure, ni de mes parents, tant je suis +profondément charmé de tes paroles et de tes discours; mais déjà +je suis un souci pour mes compagnons dans la divine Pylos, et tu +me retiens longtemps ici. Mais que le don, quel qu'il soit, que tu +désires me faire, puisse être emporté et conservé. Je ne conduirai +point de chevaux dans Ithakè, et je te les laisserai ici dans +l'abondance. Car tu possèdes de vastes plaines où croissent +abondamment le lotos, le souchet et le froment, et l'avoine et +l'orge. Dans Itakhè il n'y a ni routes pour les chars, ni +prairies; elle nourrit plutôt les chèvres que les chevaux et plaît +mieux aux premières. Aucune des îles qui s'inclinent à la mer +n'est grande, ni munie de prairies, et Ithakè par-dessus toutes. + +Il parla ainsi, et le brave Ménélaos rit, et il lui prit la main, +et il lui dit: + +-- Tu es d'un bon sang, cher enfant, puisque tu parles ainsi. Je +changerai ce présent, car je le puis. Parmi tous les trésors qui +sont dans ma demeure je te donnerai le plus beau et le plus +précieux. Je te donnerai un beau kratère tout en argent et dont +les bords sont ornés d'or. C'est l'ouvrage de Hèphaistos, et le +héros illustre, roi des Sidônes, quand il me reçut dans sa +demeure, à mon retour, me le donna; et je veux te le donner. + +Et ils se parlaient ainsi, et les convives revinrent dans la +demeure du roi divin. Et ils amenaient des brebis, et ils +apportaient le vin qui donne la vigueur; et les épouses aux belles +bandelettes apportaient le pain. Et ils préparaient ainsi le repas +dans la demeure. + +Mais les prétendants, devant la demeure d'Odysseus, se plaisaient +à lancer les disques à courroies de peau de chèvre sur le pavé +orné où ils déployaient d'habitude leur insolence. Antinoos et +Eurymakhos semblable à un Dieu y étaient assis, et c'étaient les +chefs des prétendants et les plus braves d'entre eux. Et Noèmôn, +fils de Phronios, s'approchant d'eux, dit à Antinoos: + +-- Antinoos, savons-nous, ou non, quand Tèlémakhos revient de la +sablonneuse Pylos? Il est parti, emmenant ma nef dont j'ai besoin +pour aller dans la grande Élis, où j'ai douze cavales et de +patients mulets encore indomptés dont je voudrais mettre quelques- +uns sous le joug. + +Il parla ainsi, et tous restèrent stupéfaits, car ils ne pensaient +pas que Tèlémakhos fût parti pour la Nèléienne Pylos, mais ils +croyaient qu'il était dans les champs, auprès des brebis ou du +berger. Et, aussitôt, Antinoos, fils d'Eupeithès, lui dit: + +-- Dis-moi avec vérité quand il est parti, et quels jeunes hommes +choisis dans Ithakè l'ont suivi. Sont-ce des mercenaires ou ses +esclaves? Ils ont donc pu faire ce voyage! Dis-moi ceci avec +vérité, afin que je sache s'il t'a pris ta nef noire par force et +contre ton gré, ou si, t'ayant persuadé par ses paroles, tu la lui +as donnée volontairement. + +Et le fils de Phronios, Noèmôn, lui répondit: + +-- Je la lui ai donnée volontairement. Comment aurais-je fait +autrement? Quand un tel homme, ayant tant de soucis, adresse une +demande, il est difficile de refuser. Les jeunes hommes qui l'ont +suivi sont des nôtres et les premiers du peuple, et j'ai reconnu +que leur chef était Mentôr, ou un dieu qui est tout semblable à +lui; car j'admire ceci: j'ai vu le divin Mentôr, hier, au matin, +et cependant il était parti sur la nef pour Pylos! + +Ayant ainsi parlé, il regagna la demeure de son père. Et l'esprit +généreux des deux hommes fut troublé. Et les prétendants +s'assirent ensemble, se reposant de leurs jeux. Et le fils +d'Eupeithès, Antinoos, leur parla ainsi, plein de tristesse, et +une noire colère emplissait son coeur, et ses yeux étaient comme +des feux flambants: + +-- Ô dieux! voici une grande action orgueilleusement accomplie, ce +départ de Tèlémakhos! Nous disions qu'il n'en serait rien, et cet +enfant est parti témérairement, malgré nous, et il a traîné une +nef à la mer, après avoir choisi les premiers parmi le peuple! Il +a commencé, et il nous réserve des calamités, à moins que Zeus ne +rompe ses forces avant qu'il nous porte malheur. Mais donnez-moi +promptement une nef rapide et vingt compagnons, afin que je lui +tende une embuscade à son retour, dans le détroit d'Ithakè et de +l'âpre Samos; et, à cause de son père, il aura couru la mer pour +sa propre ruine. + +Il parla ainsi, et tous l'applaudirent et donnèrent des ordres, et +aussitôt ils se levèrent pour entrer dans la demeure d'Odysseus. + +Mais Pènélopéia ne fut pas longtemps sans connaître leurs paroles +et ce qu'ils agitaient dans leur esprit, et le héraut Médôn, qui +les avait entendus, le lui dit, étant au seuil de la cour, tandis +qu'ils ourdissaient leur dessein à l'intérieur. Et il se hâta +d'aller l'annoncer par les demeures à Pènélopéia. Et comme il +paraissait sur le seuil, Pènélopéia lui dit: + +-- Héraut, pourquoi les illustres prétendants t'envoient-ils? Est- +ce pour dire aux servantes du divin Odysseus de cesser de +travailler afin de préparer leur repas? Si, du moins, ils ne me +recherchaient point en mariage, s'ils ne s'entretenaient point ici +ni ailleurs, si, enfin, ils prenaient ici leur dernier repas! Vous +qui vous êtes rassemblés pour consumer tous les biens et la +richesse du sage Tèlémakhos, n'avez-vous jamais entendu dire par +vos pères, quand vous étiez enfants, quel était Odysseus parmi vos +parents? Il n'a jamais traité personne avec iniquité, ni parlé +injurieusement en public, bien que ce soit le droit des rois +divins de haïr l'un et d'aimer l'autre; mais lui n'a jamais +violenté un homme. Et votre mauvais esprit et vos indignes actions +apparaissent, et vous n'avez nulle reconnaissance des bienfaits +reçus. + +Et Médôn plein de sagesse lui répondit: + +Plût aux dieux, reine, que tu subisses maintenant tes pires +malheurs! mais les prétendants méditent un dessein plus +pernicieux. Que le Kroniôn ne l'accomplisse pas! Ils veulent tuer +Tèlémakhos avec l'airain aigu, à son retour dans sa demeure; car +il est parti, afin de s'informer de son père, pour la sainte Pylos +et la divine Lakédaimôn. + +Il parla ainsi, et les genoux de Pènélopéia et son cher coeur +furent brisés, et longtemps elle resta muette, et ses yeux +s'emplirent de larmes, et sa tendre voix fut haletante, et, lui +répondant, elle dit enfin: + +-- Héraut, pourquoi mon enfant est-il parti? Où était la nécessité +de monter sur les nefs rapides qui sont pour les hommes les +chevaux de la mer et qui traversent les eaux immenses? Veut-il que +son nom même soit oublié parmi les hommes? + +Et Médôn plein de sagesse lui répondit + +-- Je ne sais si un dieu l'a poussé, ou s'il est allé de lui-même +vers Pylos, afin de s'informer si son père revient ou s'il est +mort. + +Ayant ainsi parlé, il sortit de la demeure d'Odysseus. Et une +douleur déchirante enveloppa l'âme de Pènélopéia, et elle ne put +même s'asseoir sur ses sièges, quoiqu'ils fussent nombreux dans la +maison; mais elle s'assit sur le seuil de la belle chambre +nuptiale, et elle gémit misérablement, et, de tous côtés, les +servantes jeunes et vieilles, qui étaient dans la demeure, +gémissaient aussi. + +Et Pènélopéia leur dit en pleurant: + +-- Écoutez, amies! les Olympiens m'ont accablée de maux entre +toutes les femmes nées et nourries avec moi. J'ai perdu d'abord +mon brave mari au coeur de lion, ayant toutes les vertus parmi les +Danaens, illustre, et dont la gloire s'est répandue dans la grande +Hellas et tout Argos; et maintenant voici que les tempêtes ont +emporté obscurément mon fils bien-aimé loin de ses demeures, sans +que j'aie appris son départ! Malheureuses! aucune de vous n'a +songé dans son esprit à me faire lever de mon lit, bien que +sachant, certes, qu'il allait monter sur une nef creuse et noire. +Si j'avais su qu'il se préparait à partir, ou il serait resté +malgré son désir, ou il m'eût laissée morte dans cette demeure. +Mais qu'un serviteur appelle le vieillard Dolios, mon esclave, que +mon père me donna quand je vins ici, et qui cultive mon verger, +afin qu'il aille dire promptement toutes ces choses à Laertès, et +que celui-ci prenne une résolution dans son esprit, et vienne en +deuil au milieu de ce peuple qui veut détruire sa race et celle du +divin Odysseus. + +Et la bonne nourrice Eurykléia lui répondit: + +-- Chère nymphe, tue-moi avec l'airain cruel ou garde-moi dans ta +demeure! Je ne te cacherai rien. Je savais tout, et je lui ai +porté tout ce qu'il m'a demandé, du pain et du vin. Et il m'a fait +jurer un grand serment que je ne te dirais rien avant le douzième +jour, si tu ne le demandais pas, ou si tu ignorais son départ. Et +il craignait qu'en pleurant tu blessasses ton beau corps. Mais +baigne-toi et revêts de purs vêtements, et monte dans la haute +chambre avec tes femmes. Là, supplie Athènè, fille de Zeus +tempétueux, afin qu'elle sauve Tèlémakhos de la mort. N'afflige +point un vieillard. Je ne pense point que la race de l'Arkeisiade +soit haïe des dieux heureux. Mais Odysseus ou Tèlémakhos possèdera +encore ces hautes demeures et ces champs fertiles. + +Elle parla ainsi, et la douleur de Pènélopéia cessa, et ses larmes +s'arrêtèrent. Elle se baigna, se couvrit de purs vêtements, et, +montant dans la chambre haute avec ses femmes, elle répandit les +orges sacrées d'une corbeille et supplia Athènè: + +-- Entends-moi, fille indomptée de Zeus tempétueux. Si jamais, +dans ses demeures, le subtil Odysseus a brûlé pour toi les cuisses +grasses des boeufs et des agneaux, souviens-t'en et garde-moi mon +cher fils. Romps le mauvais dessein des insolents prétendants. +Elle parla ainsi en gémissant, et la déesse entendit sa prière. + +Et les prétendants s'agitaient tumultueusement dans les salles +déjà noires. Et chacun de ces jeunes hommes insolents disait: + +-- Déjà la reine, désirée par beaucoup, prépare, certes, nos +noces, et elle ne sait pas que le meurtre de son fils est proche. + +Chacun d'eux parlait ainsi, mais elle connaissait leurs desseins, +et Antinoos leur dit: + +-- Insensés! cessez tous ces paroles téméraires, de peur qu'on les +répète à Pènélopéia; mais levons-nous, et accomplissons en silence +ce que nous avons tous approuvé dans notre esprit. + +Il parla ainsi, et il choisit vingt hommes très braves qui se +hâtèrent vers le rivage de la mer et la nef rapide. Et ils +traînèrent d'abord la nef à la mer, établirent le mât et les +voiles dans la nef noire, et lièrent comme il convenait les +avirons avec des courroies. Puis, ils tendirent les voiles +blanches, et leurs braves serviteurs leur apportèrent des armes. +Enfin, s'étant embarqués, ils poussèrent la nef au large et ils +prirent leur repas, en attendant la venue de Hespéros. + +Mais, dans la chambre haute, la sage Pènélopéia s'était couchée, +n'ayant mangé ni bu, et se demandant dans son esprit si son +irréprochable fils éviterait la mort, ou s'il serait dompté par +les orgueilleux prétendants. Comme un lion entouré par une foule +d'hommes s'agite, plein de crainte, dans le cercle perfide, de +même le doux sommeil saisit Pènélopéia tandis qu'elle roulait en +elle-même toutes ces pensées. Et elle s'endormit, et toutes ses +peines disparurent. + +Alors la déesse aux yeux clairs, Athènè, eut une autre pensée, et +elle forma une image semblable à Iphthimè, à la fille du magnanime +Ikarios, qu'Eumèlos qui habitait Phérè avait épousée. Et Athènè +l'envoya dans la demeure du divin Odysseus, afin d'apaiser les +peines et les larmes de Pènélopéia qui se lamentait et pleurait. +Et l'image entra dans la chambre nuptiale le long de la courroie +du verrou, et, se tenant au-dessus de sa tête, elle lui dit: + +-- Tu dors, Pènélopéia, affligée dans ton cher coeur; mais les +dieux qui vivent toujours ne veulent pas que tu pleures, ni que tu +sois triste, car ton fils reviendra, n'ayant jamais offensé les +dieux. + +Et la sage Pènélopéia, doucement endormie aux portes des Songes, +lui répondit: + +-- Ô soeur, pourquoi es-tu venue ici, où je ne t'avais encore +jamais vue, tant la demeure est éloignée où tu habites? Pourquoi +m'ordonnes-tu d'apaiser les maux et les peines qui me tourmentent +dans l'esprit et dans l'âme? J'ai perdu d'abord mon brave mari au +coeur de lion, ayant toutes les vertus parmi les Danaens, +illustre, et dont la gloire s'est répandue dans la grande Hellas +et tout Argos; et, maintenant, voici que mon fils bien-aimé est +parti sur une nef creuse, l'insensé! sans expérience des travaux +et des discours. Et je pleure sur lui plus que sur son père; et je +tremble, et je crains qu'il souffre chez le peuple vers lequel il +est allé, ou sur la mer. De nombreux ennemis lui tendent des +embûches et veulent le tuer avant qu'il revienne dans la terre de +la patrie. + +Et la vague image lui répondit: + +-- Prends courage, et ne redoute rien dans ton esprit. Il a une +compagne telle que les autres hommes en souhaiteraient volontiers, +car elle peut tout. C'est Pallas Athènè, et elle a compassion de +tes gémissements, et, maintenant, elle m'envoie te le dire. + +Et la sage Pènélopéia lui répondit: + +-- Si tu es déesse, et si tu as entendu la voix de la déesse, +parle-moi du malheureux Odysseus. Vit-il encore quelque part, et +voit-il la lumière de Hèlios, ou est-il mort et dans les demeures +d'Aidès? + +Et la vague image lui répondit: + +-- Je ne te dirai rien de lui. Est-il vivant ou mort? + +Il ne faut point parler de vaines paroles. + +En disant cela, elle s'évanouit le long du verrou dans un souffle +de vent. Et la fille d'Ikarios se réveilla, et son cher coeur se +réjouit parce qu'un songe véridique lui était survenu dans l'ombre +de la nuit. + +Et les prétendants naviguaient sur les routes humides, méditant +dans leur esprit le meurtre cruel de Tèlémakhos. Et il y a une île +au milieu de la mer pleine de rochers, entre Ithakè et l'âpre +Samos, Astéris, qui n'est pas grande, mais où se trouvent pour les +nefs des ports ayant une double issue. C'est là que s'arrêtèrent +les Akhaiens embusqués. + + +5. + +Eôs sortait du lit de l'illustre Tithôn, afin de porter la lumière +aux Immortels et aux mortels. Et les dieux étaient assis en +conseil, et au milieu d'eux était Zeus qui tonne dans les hauteurs +et dont la puissance est la plus grande. Et Athènè leur rappelait +les nombreuses traverses d'Odysseus. Et elle se souvenait de lui +avec tristesse parce qu'il était retenu dans les demeures d'une +Nymphe: + +-- Père Zeus, et vous, dieux heureux qui vivez toujours, craignez +qu'un roi porte-sceptre ne soit plus jamais ni doux, ni clément, +mais que, loin d'avoir des pensées équitables, il soit dur et +injuste, si nul ne se souvient du divin Odysseus parmi ceux sur +lesquels il a régné comme un père plein de douceur. Voici qu'il +est étendu, subissant des peines cruelles, dans l'île et dans les +demeures de la Nymphe Kalypsô qui le retient de force, et il ne +peut retourner dans la terre de la patrie, car il n'a ni nefs +armées d'avirons, ni compagnons, qui puissent le conduire sur le +vaste dos de la mer. Et voici maintenant qu'on veut tuer son fils +bien-aimé à son retour dans ses demeures, car il est parti, afin +de s'informer de son père, pour la divine Pylos et l'illustre +Lakédaimôn. + +Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit: + +-- Mon enfant, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents? +N'as-tu point délibéré toi-même dans ton esprit pour qu'Odysseus +revint et se vengeât? Conduis Tèlémakhos avec soin, car tu le +peux, afin qu'il retourne sain et sauf dans la terre de la patrie, +et les prétendants reviendront sur leur nef. + +Il parla ainsi, et il dit à Herméias, son cher fils: + +-- Herméias, qui es le messager des dieux, va dire à la Nymphe aux +beaux cheveux que nous avons résolu le retour d'Odysseus. Qu'elle +le laisse partir. Sans qu'aucun dieu ou qu'aucun homme mortel le +conduise, sur un radeau uni par des liens, seul, et subissant de +nouvelles douleurs, il parviendra le vingtième jour à la fertile +Skhériè, terre des Phaiakiens qui descendent des Dieux. Et les +Phaiakiens, dans leur esprit, l'honoreront comme un dieu, et ils +le renverront sur une nef dans la chère terre de la patrie, et ils +lui donneront en abondance de l'airain, de l'or et des vêtements, +de sorte qu'Odysseus n'en eût point rapporté autant de Troiè, s'il +était revenu sain et sauf, ayant reçu sa part du butin. Ainsi sa +destinée est de revoir ses amis et de rentrer dans sa haute +demeure et dans la terre de la patrie. + +Il parla ainsi, et le messager-tueur d'Argos obéit. Et il attacha +aussitôt à ses pieds de belles sandales, immortelles et d'or, qui +le portaient, soit au-dessus de la mer, soit au-dessus de la terre +immense, pareil au souffle du vent. Et il prit aussi la baguette à +l'aide de laquelle il charme les yeux des hommes, ou il les +réveille, quand il le veut. Tenant cette baguette dans ses mains, +le puissant Tueur d'Argos, s'envolant vers la Piériè, tomba de +l'Aithèr sur la mer et s'élança, rasant les flots, semblable à la +mouette qui, autour des larges golfes de la mer indomptée, chasse +les poissons et plonge ses ailes robustes dans l'écume salée. +Semblable à cet oiseau, Hermès rasait les flots innombrables. + +Et, quand il fut arrivé à l'île lointaine, il passa de la mer +bleue sur la terre, jusqu'à la vaste grotte que la nymphe aux +beaux cheveux habitait, et où il la trouva. Et un grand feu +brûlait au foyer, et l'odeur du cèdre et du thuia ardents +parfumait toute l'île. Et la nymphe chantait d'une belle voix, +tissant une toile avec une navette d'or. Et une forêt verdoyante +environnait la grotte, l'aune, le peuplier et le cyprès odorant, +où les oiseaux qui déploient leurs ailes faisaient leurs nids: les +chouettes, les éperviers et les bavardes corneilles de mer qui +s'inquiètent toujours des flots. Et une jeune vigne, dont les +grappes mûrissaient, entourait la grotte, et quatre cours d'eau +limpide, tantôt voisins, tantôt allant çà et là, faisaient verdir +de molles prairies de violettes et d'aches. Même si un immortel +s'en approchait, il admirerait et serait charmé dans son esprit. +Et le puissant messager-tueur d'Argos s'arrêta et, ayant tout +admiré dans son esprit, entra aussitôt dans la vaste grotte. + +Et l'illustre déesse Kalypsô le reconnut, car les dieux immortels +ne sont point inconnus les uns aux autres, même quand ils +habitent, chacun, une demeure lointaine. Et Hermès ne vit pas dans +la grotte le magnanime Odysseus, car celui-ci pleurait, assis sur +le rivage; et, déchirant son coeur de sanglots et de gémissements, +il regardait la mer agitée et versait des larmes. Mais l'illustre +déesse Kalypsô interrogea Herméias, étant assise sur un thrône +splendide: + +-- Pourquoi es-tu venu vers moi, Herméias à la baguette d'or, +vénérable et cher, que je n'ai jamais vu ici? Dis ce que tu +désires. Mon coeur m'ordonne de te satisfaire, si je le puis et si +cela est possible. Mais suis-moi, afin que je t'offre les mets +hospitaliers. + +Ayant ainsi parlé, la déesse dressa une table en la couvrant +d'ambroisie et mêla le rouge nektar. Et le messager-tueur d'Argos +but et mangea, et quand il eut achevé son repas et satisfait son +âme, il dit à la déesse: + +-- Tu me demandes pourquoi un dieu vient vers toi, déesse; je te +répondrai avec vérité, comme tu le désires. Zeus m'a ordonné de +venir, malgré moi, car qui parcourrait volontiers les immenses +eaux salées où il n'y a aucune ville d'hommes mortels qui font des +sacrifices aux dieux et leur offrent de saintes hécatombes? Mais +il n'est point permis à tout autre dieu de résister à la volonté +de Zeus tempétueux. On dit qu'un homme est auprès de toi, le plus +malheureux de tous les hommes qui ont combattu pendant neuf ans +autour de la ville de Priamos, et qui l'ayant saccagée dans la +dixième année, montèrent sur leurs nefs pour le retour. Et ils +offensèrent Athènè, qui souleva contre eux le vent, les grands +flots et le malheur. Et tous les braves compagnons d'Odysseus +périrent, et il fut lui-même jeté ici par le vent et les flots. +Maintenant, Zeus t'ordonne de le renvoyer très promptement, car sa +destinée n'est point de mourir loin de ses amis, mais de les +revoir et de rentrer dans sa haute demeure et dans la terre de la +patrie. + +Il parla ainsi, et l'illustre déesse Kalypsô frémit, et, lui +répondant, elle dit en paroles ailées: + +-- Vous êtes injustes, ô dieux, et les plus jaloux des autres +dieux, et vous enviez les déesses qui dorment ouvertement avec les +hommes qu'elles choisissent pour leurs chers maris. Ainsi, quand +Éôs aux doigts rosés enleva Oriôn, vous fûtes jaloux d'elle, ô +dieux qui vivez toujours, jusqu'à ce que la chaste Artémis au +thrône d'or eût tué Oriôn de ses douces flèches, dans Ortygiè; +ainsi, quand Dèmètèr aux beaux cheveux, cédant à son âme, s'unit +d'amour à Iasiôn sur une terre récemment labourée, Zeus, l'ayant +su aussitôt, le tua en le frappant de la blanche foudre; ainsi, +maintenant, vous m'enviez, ô dieux, parce que je garde auprès de +moi un homme mortel que j'ai sauvé et recueilli seul sur sa +carène, après que Zeus eut fendu d'un jet de foudre sa nef rapide +au milieu de la mer sombre. Tous ses braves compagnons avaient +péri, et le vent et les flots l'avaient poussé ici. Et je l'aimai +et je le recueillis, et je me promettais de le rendre immortel et +de le mettre pour toujours à l'abri de la vieillesse. Mais il +n'est point permis à tout autre dieu de résister à la volonté de +Zeus tempétueux. Puisqu'il veut qu'Odysseus soit de nouveau errant +sur la mer agitée, soit; mais je ne le renverrai point moi-même, +car je n'ai ni nefs armées d'avirons, ni compagnons qui le +reconduisent sur le vaste dos de la mer. Je lui révélerai +volontiers et ne lui cacherai point ce qu'il faut faire pour qu'il +parvienne sain et sauf dans la terre de la patrie. + +Et le messager tueur d'Argos lui répondit aussitôt: + +-- Renvoie-le dès maintenant, afin d'éviter la colère de Zeus, et +de peur qu'il s'enflamme contre toi à l'avenir. + +Ayant ainsi parlé, le puissant Tueur d'Argos s'envola, et la +vénérable nymphe, après avoir reçu les ordres de Zeus, alla vers +le magnanime Odysseus. Et elle le trouva assis sur le rivage, et +jamais ses yeux ne tarissaient de larmes, et sa douce vie se +consumait à gémir dans le désir du retour, car la nymphe n'était +point aimée de lui. Certes, pendant la nuit, il dormait contre sa +volonté dans la grotte creuse, sans désir, auprès de celle qui le +désirait; mais, le jour, assis sur les rochers et sur les rivages, +il déchirait son coeur par les larmes, les gémissements et les +douleurs, et il regardait la mer indomptée en versant des larmes. + +Et l'illustre déesse, s'approchant, lui dit: + +-- Malheureux, ne te lamente pas plus longtemps ici, et ne consume +point ta vie, car je vais te renvoyer promptement. Va! fais un +large radeau avec de grands arbres tranchés par l'airain, et pose +par-dessus un banc très élevé, afin qu'il te porte sur la mer +sombre. Et j'y placerai moi-même du pain, de l'eau et du vin rouge +qui satisferont ta faim, et je te donnerai des vêtements, et je +t'enverrai un vent propice afin que tu parviennes sain et sauf +dans la terre de la patrie, si les dieux le veulent ainsi qui +habitent le large Ouranos et qui sont plus puissants que moi par +l'intelligence et la sagesse. + +Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus frémit et il lui +dit en paroles ailées: + +-- Certes, tu as une autre pensée, déesse, que celle de mon +départ, puisque tu m'ordonnes de traverser sur un radeau les +grandes eaux de la mer, difficiles et effrayantes, et que +traversent à peine les nefs égales et rapides se réjouissant du +souffle de Zeus. Je ne monterai point, comme tu le veux, sur un +radeau, à moins que tu ne jures par le grand serment des dieux que +tu ne prépares point mon malheur et ma perte. + +Il parla ainsi, et l'illustre déesse Kalypsô rit, et elle le +caressa de la main, et elle lui répondit: + +-- Certes, tu es menteur et rusé, puisque tu as pensé et parlé +ainsi. Que Gaia le sache, et le large Ouranos supérieur, et l'eau +souterraine de Styx, ce qui est le plus grand et le plus terrible +serment des dieux heureux, que je ne prépare ni ton malheur, ni ta +perte. Je t'ai offert et conseillé ce que je tenterais pour moi- +même, si la nécessité m'y contraignait. Mon esprit est équitable, +et je n'ai point dans ma poitrine un coeur de fer, mais +compatissant. + +Ayant ainsi parlé, l'illustre déesse le précéda promptement, et il +allait sur les traces de la déesse. Et tous deux parvinrent à la +grotte creuse. Et il s'assit sur le thrône d'où s'était levé +Herméias et la Nymphe plaça devant lui les choses que les hommes +mortels ont coutume de manger et de boire. Elle-même s'assit +auprès du divin Odysseus, et les servantes placèrent devant elle +l'ambroisie et le nektar. Et tous deux étendirent les mains vers +les mets placés devant eux; et quand ils eurent assouvi la faim et +la soif, l'illustre déesse Kalypsô commença de parler: + +-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, ainsi, tu veux donc retourner +dans ta demeure et dans la chère terre de la patrie? Cependant, +reçois mon salut. Si tu savais dans ton esprit combien de maux il +est dans ta destinée de subir avant d'arriver à la terre de la +patrie, certes, tu resterais ici avec moi, dans cette demeure, et +tu serais immortel, bien que tu désires revoir ta femme que tu +regrettes tous les jours. Et certes, je me glorifie de ne lui être +inférieure ni par la beauté, ni par l'esprit, car les mortelles ne +peuvent lutter de beauté avec les immortelles. + +Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi: + +-- Vénérable déesse, ne t'irrite point pour cela contre moi. Je +sais en effet que la sage Pènélopéia t'est bien inférieure en +beauté et majesté. Elle est mortelle, et tu ne connaîtras point la +vieillesse; et, cependant, je veux et je désire tous les jours +revoir le moment du retour et regagner ma demeure. Si quelque dieu +m'accable encore de maux sur la sombre mer, je les subirai avec un +coeur patient. J'ai déjà beaucoup souffert sur les flots et dans +la guerre; que de nouvelles misères m'arrivent, s'il le faut. + +Il parla ainsi, et Hèlios tomba et les ténèbres survinrent; et +tous deux, se retirant dans le fond de la grotte creuse, se +charmèrent par l'amour, couchés ensemble. Et quand Éôs aux doigts +rosés, née au matin, apparut, aussitôt Odysseus revêtit sa tunique +et son manteau, et la nymphe se couvrit d'une grande robe blanche, +légère et gracieuse; et elle mit autour de ses reins une belle +ceinture d'or, et, sur sa tête, un voile. Enfin, préparant le +départ du magnanime Odysseus, elle lui donna une grande hache +d'airain, bien en main, à deux tranchants et au beau manche fait +de bois d'olivier. Et elle lui donna ensuite une doloire aiguisée. +Et elle le conduisit à l'extrémité de l'île où croissaient de +grands arbres, des aunes, des peupliers et des pins qui +atteignaient l'Ouranos, et dont le bois sec flotterait plus +légèrement. Et, lui ayant montré le lieu où les grands arbres +croissaient, l'illustre déesse Kalypsô retourna dans sa demeure. + +Et aussitôt Odysseus trancha les arbres et fit promptement son +travail. Et il en abattit vingt qu'il ébrancha, équarrit et aligna +au cordeau. Pendant ce temps l'illustre déesse Kalypsô apporta des +tarières; et il perça les bois et les unit entre eux, les liant +avec des chevilles et des cordes. Aussi grande est la cale d'une +nef de charge que construit un excellent ouvrier, aussi grand +était le radeau construit par Odysseus. Et il éleva un pont qu'il +fit avec des ais épais; et il tailla un mât auquel il attacha +l'antenne. Puis il fit le gouvernail, qu'il munit de claies de +saule afin qu'il résistât au choc des flots; puis il amassa un +grand lest. Pendant ce temps, l'illustre déesse Kalypsô apporta de +la toile pour faire les voiles, et il les fit habilement et il les +lia aux antennes avec des cordes. Puis il conduisit le radeau à la +mer large, à l'aide de leviers. Et le quatrième jour tout le +travail était achevé; et le cinquième jour la divine Kalypsô le +renvoya de l'île, l'ayant baigné et couvert de vêtements parfumés. +Et la déesse mit sur le radeau une outre de vin noir, puis une +outre plus grande pleine d'eau, puis elle lui donna, dans un sac +de cuir, une grande quantité de vivres fortifiants, et elle lui +envoya un vent doux et propice. + +Et le divin Odysseus, joyeux, déploya ses voiles au vent propice; +et, s'étant assis à la barre, il gouvernait habilement, sans que +le sommeil fermât ses paupières. Et il contemplait les Plèiades, +et le Bouvier qui se couchait, et l'Ourse qu'on nomme le Chariot, +et qui tourne en place en regardant Oriôn, et, seule, ne touche +point les eaux de l'Okéanos. L'illustre déesse Kalypsô lui avait +ordonné de naviguer en la laissant toujours à gauche. Et, pendant +dix-sept jours, il fit route sur la mer, et, le dix-huitième, +apparurent les monts boisés de la terre des Phaiakiens. Et cette +terre était proche, et elle lui apparaissait comme un bouclier sur +la mer sombre. + +Et le puissant qui ébranle la terre revenait du pays des +Aithiopiens, et du haut des montagnes des Solymes, il vit de loin +Odysseus traversant la mer; et son coeur s'échauffa violemment, et +secouant la tête, il dit dans son esprit: + +-- Ô dieux! les immortels ont décidé autrement d'Odysseus tandis +que j'étais chez les Aithiopiens. Voici qu'il approche de la terre +des Phaiakiens, où sa destinée est qu'il rompe la longue chaîne de +misères qui l'accablent. Mais je pense qu'il va en subir encore. + +Ayant ainsi parlé, il amassa les nuées et souleva la mer. Et il +saisit de ses mains son trident et il déchaîna la tempête de tous +les vents. Et il enveloppa de nuages la terre et la mer, et la +nuit se rua de l'Ouranos. Et l'Euros et le Notos soufflèrent, et +le violent Zéphyros et l'impétueux Boréas, soulevant de grandes +lames. Et les genoux d'Odysseus et son cher coeur furent brisés, +et il dit avec tristesse dans son esprit magnanime: + +-- Ah! malheureux que je suis! Que va-t-il m'arriver? Je le +crains, la déesse ne m'a point trompé quand elle m'a dit que je +subirais des maux nombreux sur la mer, avant de parvenir à la +terre de la patrie. Certes, voici que ses paroles s'accomplissent. +De quelles nuées Zeus couronne le large Ouranos! La mer est +soulevée, les tempêtes de tous les vents sont déchaînées, et voici +ma ruine suprême. Trois et quatre fois heureux les Danaens qui +sont morts autrefois, devant la grande Troiè, pour plaire aux +Atréides! Plût aux dieux que j'eusse subi ma destinée et que je +fusse mort le jour où les Troiens m'assiégeaient de leurs lances +d'airain autour du cadavre d'Akhilleus! Alors on eût accompli mes +funérailles, et les Akhaiens eussent célébré ma gloire. Maintenant +ma destinée est de subir une mort obscure! + +Il parla ainsi, et une grande lame, se ruant sur lui, effrayante, +renversa le radeau. Et Odysseus en fut enlevé, et le gouvernail +fut arraché de ses mains; et la tempête horrible des vents +confondus brisa le mât par le milieu; et l'antenne et la voile +furent emportées à la mer; et Odysseus resta longtemps sous l'eau, +ne pouvant émerger de suite, à cause de l'impétuosité de la mer. +Et il reparut enfin, et les vêtements que la divine Kalypsô lui +avait donnés étaient alourdis, et il vomit l'eau salée, et l'écume +ruisselait de sa tête. Mais, bien qu'affligé, il n'oublia point le +radeau, et, nageant avec vigueur à travers les flots, il le +ressaisit, et, se sauvant de la mort, il s'assit. Et les grandes +lames impétueuses emportaient le radeau çà et là. De même que +l'automnal Boréas chasse par les plaines les feuilles desséchées, +de même les vents chassaient çà et là le radeau sur la mer. Tantôt +l'Euros le cédait à Zéphyros afin que celui-ci l'entraînât, tantôt +le Notos le cédait à Boréas. + +Et la fille de Kadmos, Inô aux beaux talons, qui autrefois était +mortelle, le vit. Maintenant elle se nomme Leukothéè et partage +les honneurs des dieux dans les flots de la mer. Et elle prit en +pitié Odysseus errant et accablé de douleurs. Et elle émergea de +l'abîme, semblable à un plongeon, et, se posant sur le radeau, +elle dit à Odysseus + +-- Malheureux! pourquoi Poseidaôn qui ébranle la terre est-il si +cruellement irrité contre toi, qu'il t'accable de tant de maux? +Mais il ne te perdra pas, bien qu'il le veuille. Fais ce que je +vais te dire, car tu ne me sembles pas manquer de sagesse. Ayant +rejeté tes vêtements, abandonne le radeau aux vents et nage de tes +bras jusqu'à la terre des Phaiakiens, où tu dois être sauvé. +Prends cette bandelette immortelle, étends-la sur ta poitrine et +ne crains plus ni la douleur, ni la mort. Dès que tu auras saisi +le rivage de tes mains, tu la rejetteras au loin dans la sombre +mer en te détournant. + +La déesse, ayant ainsi parlé, lui donna la bandelette puis elle se +replongea dans la mer tumultueuse, semblable à un plongeon, et le +flot noir la recouvrit. Mais le patient et divin Odysseus +hésitait, et il dit, en gémissant, dans son esprit magnanime: + +-- Hélas! je crains qu'un des immortels ourdisse une ruse contre +moi en m'ordonnant de me jeter hors du radeau; mais je ne lui +obéirai pas aisément, car cette terre est encore très éloignée où +elle dit que je dois échapper à la mort; mais je ferai ceci, et il +me semble que c'est le plus sage: aussi longtemps que ces pièces +de bois seront unies par leurs liens, je resterai ici et je +subirai mon mal patiemment, et dès que la mer aura rompu le +radeau, je nagerai, car je ne pourrai rien faire de mieux. + +Tandis qu'il pensait ainsi dans son esprit et dans son coeur, +Poseidaôn qui ébranle la terre souleva une lame immense, +effrayante, lourde et haute, et il la jeta sur Odysseus. De même +que le vent qui souffle avec violence disperse un monceau de +pailles sèches qu'il emporte çà et là, de même la mer dispersa les +longues poutres, et Odysseus monta sur une d'entre elles comme sur +un cheval qu'on dirige. Et il dépouilla les vêtements que la +divine Kalypsô lui avait donnés, et il étendit aussitôt sur sa +poitrine la bandelette de Leukothéè; puis, s'allongeant sur la +mer, il étendit les bras, plein du désir de nager. Et le puissant +qui ébranle la terre le vit, et secouant la tête, il dit dans son +esprit: + +-- Va! subis encore mille maux, errant sur la mer, jusqu'à ce que +tu abordes ces hommes nourris par Zeus; mais j'espère que tu ne te +riras plus de mes châtiments. +Ayant ainsi parlé, il poussa ses chevaux aux belles crinières et +parvint à Aigas, où sont ses demeures illustres. + +Mais Athènè, la fille de Zeus, eut d'autres pensées. Elle rompit +le cours des vents, et elle leur ordonna de cesser et de +s'endormir. Et elle excita, seul, le rapide Boréas, et elle +refréna les flots, jusqu'à ce que le divin Odysseus, ayant évité +la kèr et la mort, se fût mêlé aux Phaiakiens habiles aux travaux +de la mer. + +Et, pendant deux nuits et deux jours, Odysseus erra par les flots +sombres, et son coeur vit souvent la mort; mais quand Éôs aux +beaux cheveux amena le troisième jour, le vent s'apaisa, et la +sérénité tranquille se fit; et, se soulevant sur la mer, et +regardant avec ardeur, il vit la terre toute proche. De même qu'à +des fils est rendue la vie désirée d'un père qui, en proie à un +dieu contraire, a longtemps subi de grandes douleurs, mais que les +dieux ont enfin délivré de son mal, de même la terre et les bois +apparurent joyeusement à Odysseus. Et il nageait s'efforçant de +fouler de ses pieds cette terre. Mais, comme il n'en était éloigné +que de la portée de la voix, il entendit le son de la mer contre +les rochers. Et les vastes flots se brisaient, effrayants, contre +la côte aride, et tout était enveloppé de l'écume de la mer. Et il +n'y avait là ni ports, ni abris pour les nefs, et le rivage était +hérissé d'écueils et de rochers. Alors, les genoux et le cher +coeur d'Odysseus furent brisés, et, gémissant, il dit dans son +esprit magnanime: + +-- Hélas! Zeus m'a accordé de voir une terre inespérée, et je suis +arrivé ici, après avoir sillonné les eaux, et je ne sais comment +sortir de la mer profonde. Les rochers aigus se dressent, les +flots impétueux écument de tous côtés et la côte est escarpée. La +profonde mer est proche, et je ne puis appuyer mes pieds nulle +part, ni échapper à mes misères, et peut-être le grand flot va-t- +il me jeter contre ces roches, et tous mes efforts seront vains. +Si je nage encore, afin de trouver ailleurs une plage heurtée par +les eaux, ou un port, je crains que la tempête me saisisse de +nouveau et me rejette, malgré mes gémissements, dans la haute mer +poissonneuse; ou même qu'un dieu me livre à un monstre marin, de +ceux que l'illustre Amphitritè nourrit en grand nombre. Je sais, +en effet, combien l'illustre qui ébranle la terre est irrité +contre moi. + +Tandis qu'il délibérait ainsi dans son esprit et dans son coeur, +une vaste lame le porta vers l'âpre rivage, et il y eût déchiré sa +peau et brisé ses os, si Athènè, la déesse aux yeux clairs, ne +l'eût inspiré. Emporté en avant, de ses deux mains il saisit la +roche et il l'embrassa en gémissant jusqu'à ce que le flot immense +se fût déroulé, et il se sauva ainsi; mais le reflux, se ruant sur +lui, le frappa et le remporta en mer. De même que les petites +pierres restent, en grand nombre, attachées aux articulations +creuses du polypode arraché de son abri, de même la peau de ses +mains vigoureuses s'était déchirée au rocher, et le flot vaste le +recouvrit. Là, enfin, le malheureux Odysseus eût péri malgré la +destinée, si Athènè, la déesse aux yeux clairs, ne l'eût inspiré +sagement. Il revint sur l'eau, et, traversant les lames qui le +poussaient à la côte, il nagea, examinant la terre et cherchant +s'il trouverait quelque part une plage heurtée par les flots, ou +un port. Et quand il fut arrivé, en nageant, à l'embouchure d'un +fleuve au beau cours, il vit que cet endroit était excellent et +mis à l'abri du vent par des roches égales. Et il examina le cours +du fleuve, et, dans son esprit, il dit en suppliant: + +-- Entends-moi, ô roi, qui que tu sois! Je viens à toi en te +suppliant avec ardeur, et fuyant hors de la mer la colère de +Poseidaôn. Celui qui vient errant est vénérable aux dieux +immortels et aux hommes. Tel je suis maintenant en abordant ton +cours, car je t'approche après avoir subi de nombreuses misères. +Prends pitié, ô roi! Je me glorifie d'être ton suppliant. + +Il parla ainsi, et le fleuve s'apaisa, arrêtant son cours et les +flots; et il se fit tranquille devant Odysseus, et il le +recueillit à son embouchure. Et les genoux et les bras vigoureux +du Laertiade étaient rompus, et son cher coeur était accablé par +la mer. Tout son corps était gonflé, et l'eau salée remplissait sa +bouche et ses narines. Sans haleine et sans voix, il gisait sans +force, et une violente fatigue l'accablait. Mais, ayant respiré et +recouvré l'esprit, il détacha la bandelette de la déesse et la +jeta dans le fleuve, qui l'emporta à la mer, où Inô la saisit +aussitôt de ses chères mains. Alors Odysseus, s'éloignant du +fleuve, se coucha dans les joncs. Et il baisa la terre et dit en +gémissant dans son esprit magnanime: + +-- Hélas! que va-t-il m'arriver et que vais-je souffrir, si je +passe la nuit dangereuse dans le fleuve? Je crains que la mauvaise +fraîcheur et la rosée du matin achèvent d'affaiblir mon âme. Le +fleuve souffle en effet, au matin, un air froid. Si je montais sur +la hauteur, vers ce bois ombragé, je m'endormirais sous les +arbustes épais, et le doux sommeil me saisirait, à moins que le +froid et la fatigue s'y opposent. Mais je crains d'être la proie +des bêtes fauves. + +Ayant ainsi délibéré, il vit que ceci était pour le mieux, et il +se hâta vers la forêt qui se trouvait sur la hauteur, près de la +côte. Et il aperçut deux arbustes entrelacés, dont l'un était un +olivier sauvage et l'autre un olivier. Et là, ni la violence +humide des vents, ni Hèlios étincelant de rayons, ni la pluie ne +pénétrait, tant les rameaux entrelacés étaient touffus. Et +Odysseus s'y coucha, après avoir amassé un large lit de feuilles, +et si abondant, que deux ou trois hommes s'y seraient blottis par +le temps d'hiver le plus rude. Et le patient et divin Odysseus, +joyeux de voir ce lit, se coucha au milieu, en se couvrant de +l'abondance des feuilles. De même qu'un berger, à l'extrémité +d'une terre où il n'a aucun voisin, recouvre ses tisons de cendre +noire et conserve ainsi le germe du feu, afin de ne point aller le +chercher ailleurs; de même Odysseus était caché sous les feuilles, +et Athènè répandit le sommeil sur ses yeux et ferma ses paupières, +pour qu'il se reposât promptement de ses rudes travaux. + + +6. + +Ainsi dormait là le patient et divin Odysseus, dompté par le +sommeil et par la fatigue, tandis qu'Athènè se rendait à la ville +et parmi le peuple des hommes Phaiakiens qui habitaient autrefois +la grande Hypériè, auprès des kyklôpes insolents qui les +opprimaient, étant beaucoup plus forts qu'eux. Et Nausithoos, +semblable à un dieu, les emmena de là et les établit dans l'île de +Skhériè, loin des autres hommes. Et il bâtit un mur autour de la +ville, éleva des demeures, construisit les temples des dieux et +partagea les champs. Mais, déjà, dompté par la kèr, il était +descendu chez Aidés. Et maintenant régnait Alkinoos, instruit dans +la sagesse par les dieux. Et Athènè, la déesse aux yeux clairs, se +rendait à sa demeure, méditant le retour du magnanime Odysseus. Et +elle entra promptement dans la chambre ornée où dormait la jeune +vierge semblable aux Immortelles par la grâce et la beauté, +Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos. Et deux servantes, belles +comme les Kharites, se tenaient des deux côtés du seuil, et les +portes brillantes étaient fermées. + +Athènè, comme un souffle du vent, approcha du lit de la jeune +vierge, et, se tenant au-dessus de sa tête, lui parla, semblable à +la fille de l'illustre marin Dymas, laquelle était du même âge +qu'elle, et qu'elle aimait. Semblable à cette jeune fille, Athènè +aux yeux clairs parla ainsi: + +-- Nausikaa, pourquoi ta mère t'a-t-elle enfantée si négligente? +En effet, tes belles robes gisent négligées, et tes noces +approchent où il te faudra revêtir les plus belles et en offrir à +ceux qui te conduiront. La bonne renommée, parmi les hommes, vient +des beaux vêtements, et le père et la mère vénérable s'en +réjouissent. Allons donc laver tes robes, au premier lever du +jour, et je te suivrai et t'aiderai, afin que nous finissions +promptement, car tu ne seras plus longtemps vierge. Déjà les +premiers du peuple te recherchent, parmi tous les Phaiakiens d'où +sort ta race. Allons! demande à ton illustre père, dès le matin, +qu'il fasse préparer les mulets et le char qui porteront les +ceintures, les péplos et les belles couvertures. Il est mieux que +tu montes aussi sur le char que d'aller à pied, car les lavoirs +sont très éloignés de la ville. + +Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs retourna dans l'Olympos, +où sont toujours, dit-on, les solides demeures des dieux, que le +vent n'ébranle point, où la pluie ne coule point, dont la neige +n'approche point, mais où la sérénité vole sans nuage et +qu'enveloppe une splendeur éclatante dans laquelle les dieux +heureux se réjouissent sans cesse. C'est là que remonta la déesse +aux yeux clairs, après qu'elle eut parlé à la jeune vierge. + +Et aussitôt la brillante Éôs se leva et réveilla Nausikaa au beau +péplos, qui admira le songe qu'elle avait eu. Et elle se hâta +d'aller par les demeures, afin de prévenir ses parents, son cher +père et sa mère, qu'elle trouva dans l'intérieur. Et sa mère était +assise au foyer avec ses servantes, filant la laine teinte de +pourpre marine; et son père sortait avec les rois illustres, pour +se rendre au conseil où l'appelaient les nobles Phaiakiens. Et, +s'arrêtant près de son cher père, elle lui dit: + +-- Cher père, ne me feras-tu point préparer un char large et +élevé, afin que je porte au fleuve et que je lave nos beaux +vêtements qui gisent salis? Il te convient, en effet, à toi qui +t'assieds au conseil parmi les premiers, de porter de beaux +vêtements. Tu as cinq fils dans ta maison royale; deux sont +mariés, et trois sont encore des jeunes hommes florissants. Et +ceux-ci veulent aller aux danses, couverts de vêtements propres et +frais, et ces soins me sont réservés. + +Elle parla ainsi, n'osant nommer à son cher père ses noces +fleuries; mais il la comprit et il lui répondit: + +-- Je ne te refuserai, mon enfant, ni des mulets, ni autre chose. +Va, et mes serviteurs te prépareront un char large et élevé propre +à porter une charge. + +Ayant ainsi parlé, il commanda aux serviteurs, et ils obéirent. +Ils firent sortir un char rapide et ils le disposèrent, et ils +mirent les mulets sous le joug et les lièrent au char. Et Nausikaa +apporta de sa chambre ses belles robes, et elle les déposa dans le +char. Et sa mère enfermait d'excellents mets dans une corbeille, +et elle versa du vin dans une outre de peau de chèvre. La jeune +vierge monta sur le char, et sa mère lui donna dans une fiole d'or +une huile liquide, afin qu'elle se parfumât avec ses femmes. Et +Nausikaa saisit le fouet et les belles rênes, et elle fouetta les +mulets afin qu'ils courussent; et ceux-ci, faisant un grand bruit, +s'élancèrent, emportant les vêtements et Nausikaa, mais non pas +seule, car les autres femmes allaient avec elle. + +Et quand elles furent parvenues au cours limpide du fleuve, là où +étaient les lavoirs pleins toute l'année, car une belle eau +abondante y débordait, propre à laver toutes les choses souillées, +elles délièrent les mulets du char, et elles les menèrent vers le +fleuve tourbillonnant, afin qu'ils pussent manger les douces +herbes. Puis, elles saisirent de leurs mains, dans le char, les +vêtements qu'elles plongèrent dans l'eau profonde, les foulant +dans les lavoirs et disputant de promptitude. Et, les ayant lavés +et purifiés de toute souillure, elles les étendirent en ordre sur +les rochers du rivage que la mer avait baignés. Et s'étant elles- +mêmes baignées et parfumées d'huile luisante, elles prirent leur +repas sur le bord du fleuve. Et les vêtements séchaient à la +splendeur de Hèlios. + +Après que Nausikaa et ses servantes eurent mangé, elles jouèrent à +la balle, ayant dénoué les bandelettes de leur tête. Et Nausikaa +aux beaux bras commença une mélopée. Ainsi Artémis marche sur les +montagnes, joyeuse de ses flèches, et, sur le Tèygétos escarpé ou +l'Érymanthos, se réjouit des sangliers et des cerfs rapides. Et +les nymphes agrestes, filles de Zeus tempétueux, jouent avec elle, +et Lètô se réjouit dans son coeur. Artémis les dépasse toutes de +la tête et du front, et on la reconnaît facilement, bien qu'elles +soient toutes belles. Ainsi la jeune vierge brillait au milieu de +ses femmes. + +Mais quand il fallut plier les beaux vêtements, atteler les mulets +et retourner vers la demeure, alors Athènè, la déesse aux yeux +clairs, eut d'autres pensées, et elle voulut qu'Odysseus se +réveillât et vît la vierge aux beaux yeux, et qu'elle le conduisît +à la ville des Phaiakiens. Alors, la jeune reine jeta une balle à +l'une de ses femmes, et la balle s'égara et tomba dans le fleuve +profond. Et toutes poussèrent de hautes clameurs, et le divin +Odysseus s'éveilla. Et, s'asseyant, il délibéra dans son esprit et +dans son coeur: + +-- Hélas! à quels hommes appartient cette terre où je suis venu? +Sont-ils injurieux, sauvages, injustes, ou hospitaliers, et leur +esprit craint-il les dieux? J'ai entendu des clameurs de jeunes +filles. Est-ce la voix des nymphes qui habitent le sommet des +montagnes et les sources des fleuves et les marais herbus, ou +suis-je près d'entendre la voix des hommes? Je m'en assurerai et +je verrai. + +Ayant ainsi parlé, le divin Odysseus sortit du milieu des +arbustes, et il arracha de sa main vigoureuse un rameau épais afin +de voiler sa nudité sous les feuilles. Et il se hâta, comme un +lion des montagnes, confiant dans ses forces, marche à travers les +pluies et les vents. Ses yeux luisent ardemment, et il se jette +sur les boeufs, les brebis ou les cerfs sauvages, car son ventre +le pousse à attaquer les troupeaux et à pénétrer dans leur solide +demeure. Ainsi Odysseus parut au milieu des jeunes filles aux +beaux cheveux, tout nu qu'il était, car la nécessité l’y +contraignait. Et il leur apparut horrible et souillé par l'écume +de la mer, et elles s'enfuirent, çà et là, sur les hauteurs du +rivage. Et, seule, la fille d'Alkinoos resta, car Athènè avait mis +l'audace dans son coeur et chassé la crainte de ses membres. Elle +resta donc seule en face d'Odysseus. + +Et celui-ci délibérait, ne sachant s'il supplierait la vierge aux +beaux yeux, en saisissant ses genoux, ou s'il la prierait de loin, +avec des paroles flatteuses, de lui donner des vêtements et de lui +montrer la ville. Et il vit qu'il valait mieux la supplier de loin +par des paroles flatteuses, de peur que, s'il saisissait ses +genoux, la s'irritât dans son esprit. Et, aussitôt, il lui adressa +la vierge ce discours flatteur et adroit: + +-- Je te supplie, ô reine, que tu sois déesse ou mortelle! si tu +es déesse, de celles qui habitent le large Ouranos, tu me sembles +Artémis, fille du grand Zeus, par la beauté, la stature et la +grâce; si tu es une des mortelles qui habitent sur la terre, trois +fois heureux ton père et ta mère vénérable! trois fois heureux tes +frères! Sans doute leur âme est pleine de joie devant ta grâce, +quand ils te voient te mêler aux choeurs dansants! Mais plus +heureux entre tous celui qui, te comblant de présents d'hyménée, +te conduira dans sa demeure! Jamais, en effet, je n'ai vu de mes +yeux un homme aussi beau, ni une femme aussi belle, et je suis +saisi d'admiration. Une fois, à Dèlos, devant l'autel d'Apollôn, +je vis une jeune tige de palmier. J'étais allé là, en effet, et un +peuple nombreux m'accompagnait dans ce voyage qui devait me porter +malheur. Et, en voyant ce palmier, je restai longtemps stupéfait +dans l'âme qu'un arbre aussi beau fût sorti de terre. Ainsi je +t'admire, Ô femme, et je suis stupéfait, et je tremble de saisir +tes genoux, car je suis en proie à une grande douleur. Hier, après +vingt jours, je me suis enfin échappé de la sombre mer. Pendant ce +temps-là, les flots et les rapides tempêtes m'ont entraîné de +l'île d'Ogygiè, et voici qu'un dieu m'a poussé ici, afin que j'y +subisse encore peut-être d'autres maux, car je ne pense pas en +avoir vu la fin, et les dieux vont sans doute m'en accabler de +nouveau. Mais, ô reine, aie pitié de moi, car c'est vers toi, la +première, que je suis venu, après avoir subi tant de misères. Je +ne connais aucun des hommes qui habitent cette ville et cette +terre. Montre-moi la ville et donne moi quelque lambeau pour me +couvrir, si tu as apporté ici quelque enveloppe de vêtements. Que +les dieux t'accordent autant de choses que tu en désires: un mari, +une famille et une heureuse concorde; car rien n'est plus +désirable et meilleur que la concorde à l'aide de laquelle on +gouverne sa famille. Le mari et l'épouse accablent ainsi leurs +ennemis de douleurs et leurs amis de joie, et eux-mêmes sont +heureux. + +Et Nausikaa aux bras blancs lui répondit: + +-- Étranger, car, certes, tu n'es semblable ni à un lâche, ni à un +insensé, Zeus Olympien dispense la richesse aux hommes, aux bons +et aux méchants, à chacun, comme il veut. C'est lui qui t'a fait +cette destinée, et il faut la subir patiemment. Maintenant, étant +venu vers notre terre et notre ville, tu ne manqueras ni de +vêtements, ni d'aucune autre des choses qui conviennent à un +malheureux qui vient en suppliant. Et je te montrerai la ville et +je te dirai le nom de notre peuple. Les Phaiakiens habitent cette +ville et cette terre, et moi, je suis la fille du magnanime +Alkinoos, qui est le premier parmi les Phaiakiens par le pouvoir +et la puissance. + +Elle parla ainsi et commanda à ses servantes aux belles +chevelures: + +-- Venez près de moi, servantes. Où fuyez-vous pour avoir vu cet +homme? Pensez-vous que ce soit quelque ennemi? Il n'y a point +d'homme vivant, et il ne peut en être un seul qui porte la guerre +sur la terre des Phaiakiens, car nous sommes très chers aux dieux +immortels, et nous habitons aux extrémités de la mer onduleuse, et +nous n'avons aucun commerce avec les autres hommes. Mais si +quelque malheureux errant vient ici, il nous faut le secourir, car +les hôtes et les mendiants viennent de Zeus, et le don, même +modique, qu'on leur fait, lui est agréable. C'est pourquoi, +servantes, donnez à notre hôte à manger et à boire, et lavez-le +dans le fleuve, à l'abri du vent. + +Elle parla ainsi, et les servantes s'arrêtèrent et s'exhortèrent +l'une l'autre, et elles conduisirent Odysseus à l'abri du vent, +comme l'avait ordonné Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos, et +elles placèrent auprès de lui des vêtements, un manteau et une +tunique, et elles lui donnèrent l'huile liquide dans la fiole +d'or, et elles lui commandèrent de se laver dans le courant du +fleuve. Mais alors le divin Odysseus leur dit: + +-- Servantes, éloignez-vous un peu, afin que je lave l'écume de +mes épaules et que je me parfume d'huile, car il y a longtemps que +mon corps manque d'onction. Je ne me laverai point devant vous, +car je crains, par respect, de me montrer nu au milieu de jeunes +filles aux beaux cheveux. + +Il parla ainsi, et, se retirant, elles rapportèrent ces paroles à +la vierge Nausikaa. + +Et le divin Odysseus lava dans le fleuve l'écume salée qui +couvrait son dos, ses flancs et ses épaules; et il purifia sa tête +des souillures de la mer indomptée. Et, après s'être entièrement +baigné et parfumé d'huile, il se couvrit des vêtements que la +jeune vierge lui avait donnés. Et Athènè, fille de Zeus, le fit +paraître plus grand et fit tomber de sa tête sa chevelure bouclée +semblable aux fleurs d'hyacinthe. De même un habile ouvrier qui +répand de l'or sur de l'argent, et que Hèphaistos et Pallas Athènè +ont instruit, achève de brillantes oeuvres avec un art accompli, +de même Athènè répandit la grâce sur sa tête et sur ses épaules. +Et il s'assit ensuite à l'écart, sur le rivage de la mer, +resplendissant de beauté et de grâce. Et la vierge, l'admirant, +dit à ses servantes aux beaux cheveux: + +-- Écoutez-moi, servantes aux bras blancs, afin que je dise +quelque chose. Ce n'est pas malgré tous les dieux qui habitent +l'Olympos que cet homme divin est venu chez les Phaiakiens. Il me +semblait d'abord méprisable, et maintenant il est semblable aux +dieux qui habitent le large Ouranos. Plût aux dieux qu'un tel +homme fût nommé mon mari, qu'il habitât ici et qu'il lui plût d'y +rester! Mais, vous, servantes, offrez à notre hôte à boire et à +manger. + +Elle parla ainsi, et les servantes l'entendirent et lui obéirent; +et elles offrirent à Odysseus à boire et à manger. Et le divin +Odysseus buvait et mangeait avec voracité, car il y avait +longtemps qu'il n'avait pris de nourriture. Mais Nausikaa aux bras +blancs eut d'autres pensées; elle posa les vêtements pliés dans le +char, y monta après avoir attelé les mulets aux sabots massifs, +et, exhortant Odysseus, elle lui dit: + +-- Lève-toi, étranger, afin d'aller à la ville et que je te +conduise à la demeure de mon père prudent, où je pense que tu +verras les premiers d'entre les Phaiakiens. Mais fais ce que je +vais te dire, car tu me sembles plein de sagesse: aussi longtemps +que nous irons à travers les champs et les travaux des hommes, +marche rapidement avec les servantes, derrière les mulets et le +char, et, moi, je montrerai le chemin; mais quand nous serons +arrivés à la ville, qu'environnent de hautes tours et que partage +en deux un beau port dont l'entrée est étroite, où sont conduites +les nefs, chacune à une station sûre, et devant lequel est le beau +temple de Poseidaôn dans l'agora pavée de grandes pierres +taillées; -- et là aussi sont les armements des noires nefs, les +cordages et les antennes et les avirons qu'on polit, car les arcs +et les carquois n'occupent point les Phaiakiens, mais seulement +les mâts, et les avirons des nefs, et les nefs égales sur +lesquelles ils traversent joyeux la mer pleine d'écume; -- évite +alors leurs amères paroles, de peur qu'un d'entre eux me blâme en +arrière, car ils sont très insolents, et que le plus méchant, nous +rencontrant, dise peut-être: -- Quel est cet étranger grand et +beau qui suit Nausikaa? Où l'a-t-elle trouvé? Certes, il sera son +mari. Peut-être l'a-t-elle reçu avec bienveillance, comme il +errait hors de sa nef conduite par des hommes étrangers, car +aucuns n'habitent près d'ici; ou peut-être encore un dieu qu'elle +a supplié ardemment est-il descendu de l'Ouranos, et elle le +possédera tous les jours. Elle a bien fait d'aller au-devant d'un +mari étranger, car, certes, elle dédaigne les Phaiakiens illustres +et nombreux qui la recherchent! -- Ils parleraient ainsi, et leurs +paroles seraient honteuses pour moi. Je blâmerais moi-même celle +qui, à l'insu de son cher père et de sa mère, irait seule parmi +les hommes avant le jour des noces. + +Écoute donc mes paroles, étranger, afin d'obtenir de mon père des +compagnons et un prompt retour. Nous trouverons auprès du chemin +un beau bois de peupliers consacré à Athènè. Une source en coule +et une prairie l'entoure, et là sont le verger de mon père et ses +jardins florissants, éloignés de la ville d'une portée de voix. Il +faudra t'arrêter là quelque temps, jusqu'à ce que nous soyons +arrivées à la ville et à la maison de mon père. Dès que tu +penseras que nous y sommes parvenues, alors, marche vers la ville +des Phaiakiens et cherche les demeures de mon père, le magnanime +Alkinoos. Elles sont faciles à reconnaître, et un enfant pourrait +y conduire; car aucune des maisons des Phaiakiens n'est telle que +la demeure du héros Alkinoos. Quand tu seras entré dans la cour, +traverse promptement la maison royale afin d'arriver jusqu'à ma +mère. Elle est assise à son foyer, à la splendeur du feu, filant +une laine pourprée admirable à voir. Elle est appuyée contre une +colonne et ses servantes sont assises autour d'elle. Et, à côté +d'elle, est le thrône de mon père, où il s'assied, pour boire du +vin, semblable à un immortel. En passant devant lui, embrasse les +genoux de ma mère, afin que, joyeux, tu voies promptement le jour +du retour, même quand tu serais très loin de ta demeure. En effet, +si ma mère t'est bienveillante dans son âme, tu peux espérer +revoir tes amis, et rentrer dans ta demeure bien bâtie et dans la +terre de la patrie. + +Ayant ainsi parlé, elle frappa les mulets du fouet brillant, et +les mulets, quittant rapidement les bords du fleuve, couraient +avec ardeur et en trépignant. Et Nausikaa les guidait avec art des +rênes et du fouet, de façon que les servantes et Odysseus +suivissent à pied. Et Hèlios tomba, et ils parvinrent au bois +sacré d'Athènè, où le divin Odysseus s'arrêta. Et, aussitôt, il +supplia la fille du magnanime Zeus: + +-- Entends-moi, fille indomptée de Zeus tempêtueux! Exauce-moi +maintenant, puisque tu ne m'as point secouru quand l'illustre qui +entoure la terre m'accablait. Accorde-moi d'être le bien venu chez +les Phaiakiens, et qu'ils aient pitié. + +Il parla ainsi en suppliant, et Pallas Athènè l'entendit, mais +elle ne lui apparut point, respectant le frère de son père; car il +devait être violemment irrité contre le divin Odysseus jusqu'à ce +que celui-ci fût arrivé dans la terre de la patrie. + + +7. + +Tandis que le patient et divin Odysseus suppliait ainsi Athènè, la +vigueur des mulets emportait la jeune vierge vers la ville. Et +quand elle fut arrivée aux illustres demeures de son père, elle +s'arrêta dans le vestibule; et, de tous côtés, ses frères, +semblables aux immortels, s'empressèrent autour d'elle, et ils +détachèrent les mulets du char, et ils portèrent les vêtements +dans la demeure. Puis la vierge rentra dans sa chambre où la +vieille servante épirote Eurymédousa alluma du feu. Des nefs à +deux rangs d'avirons l'avaient autrefois amenée du pays des +épirotes, et on l'avait donnée en récompense à Alkinoos, parce +qu'il commandait à tous les Phaiakiens et que le peuple l'écoutait +comme un dieu. Elle avait allaité Nausikaa aux bras blancs dans la +maison royale, et elle allumait son feu et elle préparait son +repas. + +Et, alors, Odysseus se leva pour aller à la ville, et Athènè, +pleine de bienveillance pour lui, l'enveloppa d'un épais +brouillard, de peur qu'un des Phaiakiens insolents, le +rencontrant, l'outrageât par ses paroles et lui demandât qui il +était. Mais, quand il fut entré dans la belle ville, alors Athènè, +la déesse aux yeux clairs, sous la figure d'une jeune vierge +portant une urne, s'arrêta devant lui, et le divin Odysseus +l'interrogea: + +-- Ô mon enfant, ne pourrais-tu me montrer la demeure du héros +Alkinoos qui commande parmi les hommes de ce pays? Je viens ici, +d'une terre lointaine et étrangère, comme un hôte, ayant subi +beaucoup de maux, et je ne connais aucun des hommes qui habitent +cette ville et cette terre. + +Et la déesse aux yeux clairs, Athènè, lui répondit: + +-- Hôte vénérable, je te montrerai la demeure que tu me demandes, +car elle est auprès de celle de mon père irréprochable. Mais viens +en silence, et je t'indiquerai le chemin. Ne parle point et +n'interroge aucun de ces hommes, car ils n'aiment point les +étrangers et ils ne reçoivent point avec amitié quiconque vient de +loin. Confiants dans leurs nefs légères et rapides, ils traversent +les grandes eaux, et celui qui ébranle la terre leur a donné des +nefs rapides comme l'aile des oiseaux et comme la pensée. + +Ayant ainsi parlé, Pallas Athènè le précéda promptement, et il +marcha derrière la déesse, et les illustres navigateurs Phaiakiens +ne le virent point tandis qu'il traversait la ville au milieu +d'eux, car Athènè, la vénérable déesse aux beaux cheveux, ne le +permettait point, ayant enveloppé Odysseus d'un épais brouillard, +dans sa bienveillance pour lui. Et Odysseus admirait le port, les +nefs égales, l'agora des héros et les longues murailles fortifiées +de hauts pieux, admirables à voir. Et, quand ils furent arrivés à +l'illustre demeure du roi, Athènè, la déesse aux yeux clairs, lui +parla d'abord: + +-- Voici, hôte, mon père, la demeure que tu m'as demandé de te +montrer. Tu trouveras les rois, nourrissons de Zeus, prenant leur +repas. Entre, et ne crains rien dans ton âme. D'où qu'il vienne, +l'homme courageux est celui qui accomplit le mieux tout ce qu'il +fait. Va d'abord à la reine, dans la maison royale. Son nom est +Arètè, et elle le mérite, et elle descend des mêmes parents qui +ont engendré le roi Alkinoos. Poseidaôn qui ébranle la terre +engendra Nausithoos que conçut Périboia, la plus belle des femmes +et la plus jeune fille du magnanime Eurymédôn qui commanda +autrefois aux fiers géants. Mais il perdit son peuple impie et +périt lui-même. Poseidaôn s'unit à Périboia, et il engendra le +magnanime Nausithoos qui commanda aux Phaiakiens. Et Nausithoos +engendra Rhèxènôr et Alkinoos. Apollôn à l'arc d'argent frappa le +premier qui venait de se marier dans la maison royale et qui ne +laissa point de fils, mais une fille unique, Arètè, qu'épousa +Alkinoos. Et il l'a honorée plus que ne sont honorées toutes les +autres femmes qui, sur la terre, gouvernent leur maison sous la +puissance de leurs maris. Et elle est honorée par ses chers +enfants non moins que par Alkinoos, ainsi que par les peuples, qui +la regardent comme une déesse et qui recueillent ses paroles quand +elle marche par la ville. Elle ne manque jamais de bonnes pensées +dans son esprit, et elle leur est bienveillante, et elle apaise +leurs différends. Si elle t'est favorable dans son âme, tu peux +espérer revoir tes amis et rentrer dans ta haute demeure et dans +la terre de la patrie. + +Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs s'envola sur la mer +indomptée, et elle abandonna l'aimable Skhériè, et elle arriva à +Marathôn, et, étant parvenue dans Athéna aux larges rues, elle +entra dans la forte demeure d'Erekhtheus. + +Et Odysseus se dirigea vers l'illustre maison d'Alkinoos, et il +s'arrêta, l'âme pleine de pensées, avant de fouler le pavé +d'airain. En effet, la haute demeure du magnanime Alkinoos +resplendissait comme Hèlios ou Sélènè. De solides murs d'airain, +des deux côtés du seuil, enfermaient la cour intérieure, et leur +pinacle était d'émail. Et des portes d'or fermaient la solide +demeure, et les poteaux des portes étaient d'argent sur le seuil +d'airain argenté, et, au-dessus, il y avait une corniche d'or, et, +des deux côtés, il y avait des chiens d'or et d'argent que +Hèphaistos avait faits très habilement, afin qu'ils gardassent la +maison du magnanime Alkinoos, étant immortels et ne devant point +vieillir. Dans la cour, autour du mur, des deux côtés, étaient des +thrônes solides, rangés jusqu'à l'entrée intérieure et recouverts +de légers péplos, ouvrage des femmes. Là, siégeaient les princes +des Phaiakiens, mangeant et buvant toute l'année. Et des figures +de jeunes hommes, en or, se dressaient sur de beaux autels, +portant aux mains des torches flambantes qui éclairaient pendant +la nuit les convives dans la demeure. Et cinquante servantes +habitaient la maison, et les unes broyaient sous la meule le grain +mûr, et les autres, assises, tissaient les toiles et tournaient la +quenouille agitée comme les feuilles du haut peuplier, et une +huile liquide distillait de la trame des tissus. Autant les +Phaiakiens étaient les plus habiles de tous les hommes pour voguer +en mer sur une nef rapide, autant leurs femmes l'emportaient pour +travailler les toiles, et Athènè leur avait accordé d'accomplir de +très beaux et très habiles ouvrages. Et, au delà de la cour, +auprès des portes, il y avait un grand jardin de quatre arpents, +entouré de tous côtés par une haie. Là, croissaient de grands +arbres florissants qui produisaient, les uns la poire et la +grenade, les autres les belles oranges, les douces figues et les +vertes olives. Et jamais ces fruits ne manquaient ni ne cessaient, +et ils duraient tout l'hiver et tout l'été, et Zéphyros, en +soufflant, faisait croître les uns et mûrir les autres; la poire +succédait à la poire, la pomme mûrissait après la pomme, et la +grappe après la grappe, et la figue après la figue. Là, sur la +vigne fructueuse, le raisin séchait, sous l'ardeur de Hèlios, en +un lieu découvert, et, là, il était cueilli et foulé; et, parmi +les grappes, les unes perdaient leurs fleurs tandis que d'autres +mûrissaient. Et à la suite du jardin, il y avait un verger qui +produisait abondamment toute l'année. Et il y avait deux sources, +dont l'une courait à travers tout le jardin, tandis que l'autre +jaillissait sous le seuil de la cour, devant la haute demeure, et +les citoyens venaient y puiser de l'eau. Et tels étaient les +splendides présents des dieux dans la demeure d'Alkinoos. + +Le patient et divin Odysseus, s'étant arrêté, admira toutes ces +choses, et, quand il les eut admirées, il passa rapidement le +seuil de la demeure. Et il trouva les princes et les chefs des +Phaiakiens faisant des libations au vigilant tueur d'Argos, car +ils finissaient par lui, quand ils songeaient à gagner leurs lits. +Et le divin et patient Odysseus, traversa la demeure, enveloppé de +l'épais brouillard que Pallas Athènè avait répandu autour de lui, +et il parvint à Arètè et au roi Alkinoos. Et Odysseus entoura de +ses bras les genoux d'Arètè, et le brouillard divin tomba. Et, à +sa vue, tous restèrent muets dans la demeure, et ils l'admiraient. +Mais Odysseus fit cette prière: + +-- Arètè, fille du divin Rhèxènôr, je viens à tes genoux, et vers +ton mari et vers ses convives, après avoir beaucoup souffert. Que +les dieux leur accordent de vivre heureusement, et de laisser à +leurs enfants les biens qui sont dans leurs demeures et les +récompenses que le peuple leur a données! Mais préparez mon +retour, afin que j'arrive promptement dans ma patrie, car il y a +longtemps que je subis de nombreuses misères, loin de mes amis. + +Ayant ainsi parlé, il s'assit dans les cendres du foyer, devant le +feu, et tous restaient muets. +Enfin, le vieux héros Ekhénèos parla ainsi. C'était le plus âgé de +tous les Phaiakiens, et il savait beaucoup de choses anciennes, et +il l'emportait sur tous par son éloquence. Plein de sagesse, il +parla ainsi au milieu de tous: + +-- Alkinoos, il n'est ni bon, ni convenable pour toi, que ton hôte +soit assis dans les cendres du foyer. Tes convives attendent tous +ta décision. Mais hâte-toi; fais asseoir ton hôte sur un thrône +orné de clous d'argent, et commande aux hérauts de verser du vin, +afin que nous fassions des libations à Zeus foudroyant qui +accompagne les suppliants vénérables. Pendant ce temps, l'économe +offrira à ton hôte les mets qui sont dans la demeure. + +Dès que la force sacrée d'Alkinoos eut entendu ces paroles, il +prit par la main le sage et subtil Odysseus, et il le fit lever du +foyer, et il le fit asseoir sur un thrône brillant d'où s'était +retiré son fils, le brave Laodamas, qui siégeait à côté de lui et +qu'il aimait le plus. Une servante versa de l'eau d’une belle +aiguière d'or dans un bassin d'argent, pour qu'il lavât ses mains, +et elle dressa devant lui une table polie. Et la vénérable +économe, gracieuse pour tous, apporta le pain et de nombreux mets. +Et le sage et divin Odysseus buvait et mangeait. Alors Alkinoos +dit à un héraut: + +-- Pontonoos, mêle le vin dans le kratère et distribue-le à tous +dans la demeure, afin que nous fassions des libations à Zeus +foudroyant qui accompagne les suppliants vénérables. + +Il parla ainsi, et Pontonoos mêla le doux vin, et il le distribua +en goûtant d'abord à toutes les coupes. Et ils firent des +libations, et ils burent autant que leur âme le désirait, et +Alkinoos leur parla ainsi: + +-- Écoutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens, afin que je dise +ce que mon coeur m'inspire dans ma poitrine. Maintenant que le +repas est achevé, allez dormir dans vos demeures. Demain matin, +ayant convoqué les vieillards, nous exercerons l'hospitalité +envers notre hôte dans ma maison, et nous ferons de justes +sacrifices aux dieux; puis nous songerons au retour de notre hôte, +afin que, sans peine et sans douleur, et par nos soins, il arrive +plein de joie dans la terre de sa patrie, quand même elle serait +très lointaine. Et il ne subira plus ni maux, ni misères, jusqu'à +ce qu'il ait foulé sa terre natale. Là, il subira ensuite la +destinée que les lourdes Moires lui ont filée dès l'instant où sa +mère l'enfanta. Qui sait s'il n'est pas un des immortels descendu +de l'Ouranos? Les dieux auraient ainsi médité quelque autre +dessein; car ils se sont souvent, en effet, manifestés à nous, +quand nous leur avons offert d'illustres hécatombes, et ils se +sont assis à nos repas, auprès de nous et comme nous; et si un +voyageur Phaiakien les rencontre seul sur sa route, ils ne se +cachent point de lui, car nous sommes leurs parents, de même que +les kyklôpes et la race sauvage des géants. + +Et le prudent Odysseus lui répondit: + +-- Alkinoos, que d'autres pensées soient dans ton esprit. Je ne +suis point semblable aux immortels qui habitent le large Ouranos +ni par l'aspect, ni par la démarche; mais je ressemble aux hommes +mortels, de ceux que vous savez être le plus accablés de misères. +C'est à ceux-ci que je suis semblable par mes maux. Et les +douleurs infinies que je pourrais raconter, certes, je les ai +toutes souffertes par la volonté des dieux. Mais laissez-moi +prendre mon repas malgré ma tristesse; car il n'est rien de pire +qu'un ventre affamé, et il ne se laisse pas oublier par l'homme le +plus affligé et dont l'esprit est le plus tourmenté d'inquiétudes. +Ainsi, j'ai dans l'âme un grand deuil, et la faim et la soif +m'ordonnent de manger et de boire et de me rassasier, quelques +maux que j'aie subis. Mais hâtez-vous, dès qu'Eôs reparaîtra, de +me renvoyer, malheureux que je suis, dans ma patrie, afin qu'après +avoir tant souffert, la vie ne me quitte pas sans que j'aie revu +mes biens, mes serviteurs et ma haute demeure! + +Il parla ainsi, et tous l'applaudirent, et ils s'exhortaient à +reconduire leur hôte, parce qu'il avait parlé convenablement. +Puis, ayant fait des libations et bu autant que leur âme le +désirait, ils allèrent dormir, chacun dans sa demeure. Mais le +divin Odysseus resta, et, auprès de lui, Arètè et le divin +Alkinoos s'assirent, et les servantes emportèrent les vases du +repas. Et Arètè aux bras blancs parla la première, ayant reconnu +le manteau, la tunique, les beaux vêtements qu'elle avait faits +elle-même avec ses femmes. Et elle dit à Odysseus ces paroles +ailées: + +-- Mon hôte, je t'interrogerai la première. Qui es-tu? D'où viens- +tu? Qui t'a donné ces vêtements? Ne dis-tu pas qu'errant sur la +mer, tu es venu ici? + +Et le prudent Odysseus lui répondit: + +-- Il me serait difficile, reine, de raconter de suite tous les +maux dont les dieux Ouraniens m'ont accablé; mais je te dirai ce +que tu me demandes d'abord. Il y a au milieu de la mer une île, +Ogygiè, qu'habite Kalypsô, déesse dangereuse, aux beaux cheveux, +fille rusée d'Atlas; et aucun des Dieux ni des hommes mortels +n'habite avec elle. Un daimôn m'y conduisit seul, malheureux que +j'étais! car Zeus, d'un coup de la blanche foudre, avait fendu en +deux ma nef rapide au milieu de la noire mer où tous mes braves +compagnons périrent. Et moi, serrant de mes bras la carène de ma +nef au double rang d'avirons, je fus emporté pendant neuf jours, +et, dans la dixième nuit noire, les dieux me poussèrent dans l'île +Ogygiè, où habitait Kalypsô, la déesse dangereuse aux beaux +cheveux. Et elle m'accueillit avec bienveillance, et elle me +nourrit, et elle me disait qu'elle me rendrait immortel et qu'elle +m'affranchirait pour toujours de la vieillesse; mais elle ne put +persuader mon coeur dans ma poitrine. + +Et je passai là sept années, et je mouillais de mes larmes les +vêtements immortels que m'avait donnés Kalypsô. Mais quand vint la +huitième année, alors elle me pressa elle-même de m'en retourner, +soit par ordre de Zeus, soit que son coeur eût changé. Elle me +renvoya sur un radeau lié de cordes, et elle me donna beaucoup de +pain et de vin, et elle me couvrit de vêtements divins, et elle me +suscita un vent propice et doux. Je naviguais pendant dix-sept +jours, faisant ma route sur la mer, et, le dix-huitième jour, les +montagnes ombragées de votre terre m'apparurent, et mon cher coeur +fut joyeux. Malheureux! j'allais être accablé de nouvelles et +nombreuses misères que devait m'envoyer Poseidaôn qui ébranle la +terre. + +Et il excita les vents, qui m'arrêtèrent en chemin; et il souleva +la mer immense, et il voulut que les flots, tandis que je +gémissais, accablassent le radeau, que la tempête dispersa; et je +nageai, fendant les eaux, jusqu'à ce que le vent et le flot +m'eurent porté à terre, où la mer me jeta d'abord contre de grands +rochers, puis me porta en un lieu plus favorable; car je nageai de +nouveau jusqu'au fleuve, à un endroit accessible, libre de rochers +et à l'abri du vent. Et je raffermis mon esprit, et la nuit divine +arriva. Puis, étant sorti du fleuve tombé de Zeus, je me couchai +sous les arbustes, où j'amassai des feuilles, et un dieu m'envoya +un profond sommeil. Là, bien qu'affligé dans mon cher coeur, je +dormis toute la nuit jusqu'au matin et tout le jour. Et Hèlios +tombait, et le doux sommeil me quitta. Et j'entendis les servantes +de ta fille qui jouaient sur le rivage, et je la vis elle-même, au +milieu de toutes, semblable aux immortelles. Je la suppliais, et +elle montra une sagesse excellente bien supérieure à celle qu'on +peut espérer d'une jeune fille, car la jeunesse, en effet, est +toujours imprudente. Et elle me donna aussitôt de la nourriture et +du vin rouge, et elle me fit baigner dans le fleuve, et elle me +donna des vêtements. Je t'ai dit toute la vérité, malgré mon +affliction. + +Et Alkinoos, lui répondant, lui dit: + +-- Mon hôte, certes, ma fille n'a point agi convenablement, +puisqu'elle ne t'a point conduit, avec ses servantes, dans ma +demeure, car tu l'avais suppliée la première. + +Et le subtil Odysseus lui répondit: + +-- Héros, ne blâme point, à cause de moi, la jeune vierge +irréprochable. Elle m'a ordonné de la suivre avec ses femmes, mais +je ne l'ai point voulu, craignant de t'irriter si tu avais vu +cela; car nous, race des hommes, sommes soupçonneux sur la terre. + +Et Alkinoos, lui répondant, dit: + +-- Mon hôte, mon cher coeur n'a point coutume de s'irriter sans +raison dans ma poitrine, et les choses équitables sont toujours +les plus puissantes sur moi. Plaise au père Zeus, à Athènè, à +Apollôn, que, tel que tu es, et sentant en toutes choses comme +moi, tu veuilles rester, épouser ma fille, être appelé mon gendre! +Je te donnerais une demeure et des biens, si tu voulais rester. +Mais aucun des Phaiakiens ne te retiendra malgré toi, car ceci ne +serait point agréable au père Zeus. Afin que tu le saches bien, +demain je déciderai ton retour. + +Jusque-là, dors, dompté par le sommeil; et mes hommes profiteront +du temps paisible, afin que tu parviennes dans ta patrie et dans +ta demeure, ou partout où il te plaira d'aller, même par-delà +l'Euboiè, que ceux de notre peuple qui l'ont vue disent la plus +lointaine des terres, quand ils y conduisirent le blond +Rhadamanthos, pour visiter Tityos, le fils de Gaia. Ils y allèrent +et en revinrent en un seul jour. Tu sauras par toi-même combien +mes nefs et mes jeunes hommes sont habiles à frapper la mer de +leurs avirons. + +Il parla ainsi, et le subtil et divin Odysseus, plein de joie, fit +cette supplication: + +-- Père Zeus! qu'il te plaise qu'Alkinoos accomplisse ce qu'il +promet, et que sa gloire soit immortelle sur la terre féconde si +je rentre dans ma patrie! + +Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, Arètè ordonna aux servantes +aux bras blancs de dresser un lit sous le portique, d'y mettre +plusieurs couvertures pourprées, et d'étendre par-dessus des tapis +et des manteaux laineux. Et les servantes sortirent de la demeure +en portant des torches flambantes; et elles dressèrent un beau lit +à la hâte, et, s'approchant d'Odysseus, elles lui dirent: + +-- Lève-toi, notre hôte, et va dormir: ton lit est préparé. + +Elles parlèrent ainsi, et il lui sembla doux de dormir. Et ainsi +le divin et patient Odysseus s'endormit dans un lit profond, sous +le portique sonore. Et Alkinoos dormait aussi au fond de sa haute +demeure. Et, auprès de lui, la Reine, ayant préparé le lit, se +coucha. + + +8. + +Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, la force sacrée +d'Alkinoos se leva de son lit, et le dévastateur de citadelles, le +divin et subtil Odysseus se leva aussi; et la Force sacrée +d'Alkinoos le conduisit à l'agora des Phaiakiens, auprès des nefs. +Et, dès leur arrivée, ils s'assirent l'un près de l'autre sur des +pierres polies. Et Pallas Athènè parcourait la ville, sous la +figure d'un héraut prudent d'Alkinoos; et, méditant le retour du +magnanime Odysseus, elle abordait chaque homme et lui disait: + +-- Princes et chefs des Phaiakiens, allez à l'agora, afin +d'entendre l'étranger qui est arrivé récemment dans la demeure du +sage Alkinoos, après avoir erré sur la mer. Il est semblable aux +immortels. + +Ayant parlé ainsi, elle excitait l'esprit de chacun, et bientôt +l'agora et les sièges furent pleins d'hommes rassemblés; et ils +admiraient le fils prudent de Laertès, car Athènè avait répandu +une grâce divine sur sa tête et sur ses épaules, et l'avait rendu +plus grand et plus majestueux, afin qu'il parût plus agréable, +plus fier et plus vénérable aux Phaiakiens et qu'il accomplît +toutes les choses par lesquelles ils voudraient l'éprouver. Et, +après que tous se furent réunis, Alkinoos leur parla ainsi: + +-- Écoutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens, afin que je dise +ce que mon coeur m'inspire dans ma poitrine. Je ne sais qui est +cet étranger errant qui est venu dans ma demeure, soit du milieu +des hommes qui sont du côté d'Éôs, soit de ceux qui habitent du +côté de Hespéros. Il nous demande d'aider à son prompt retour. +Nous le reconduirons, comme cela est déjà arrivé pour d'autres; +car aucun homme entré dans ma demeure n'a jamais pleuré longtemps +ici, désirant son retour. Allons! tirons à la mer divine une nef +noire et neuve, et que cinquante-deux jeunes hommes soient choisis +dans le peuple parmi les meilleurs de tous. Liez donc à leurs +bancs les avirons de la nef, et préparons promptement dans ma +demeure un repas que je vous offre. Les jeunes hommes accompliront +mes ordres, et vous tous, rois porteurs de sceptres, venez dans ma +belle demeure, afin que nous honorions notre hôte dans la maison +royale. Que nul ne refuse, et appelez le divin aoide Dèmodokos, +car un dieu lui a donné le chant admirable qui charme, quand son +âme le pousse à chanter. + +Ayant ainsi parlé, il marcha devant, et les porteurs de sceptres +le suivaient, et un héraut courut vers le divin aoide. Et +cinquante-deux jeunes hommes, choisis dans le peuple, allèrent, +comme Alkinoos l'avait ordonné, sur le rivage de la mer indomptée. +Étant arrivés à la mer et à la nef, ils traînèrent la noire nef à +la mer profonde, dressèrent le mât, préparèrent les voiles, +lièrent les avirons avec des courroies, et, faisant tout comme il +convenait, étendirent les blanches voiles et poussèrent la nef au +large. Puis, ils se rendirent à la grande demeure du sage +Alkinoos. Et le portique, et la salle, et la demeure étaient +pleins d'hommes rassemblés, et les jeunes hommes et les vieillards +étaient nombreux. + +Et Alkinoos tua pour eux douze brebis, huit porcs aux blanches +dents et deux boeufs aux pieds flexibles. Et ils les écorchèrent, +et ils préparèrent le repas agréable. + +Et le héraut vint, conduisant le divin aoide. La Muse l'aimait +plus que tous, et elle lui avait donné de connaître le bien et le +mal, et, l'ayant privé des yeux, elle lui avait accordé le chant +admirable. Le héraut plaça pour lui, au milieu des convives, un +thrône aux clous d'argent, appuyé contre une longue colonne; et, +au-dessus de sa tête, il suspendit la kithare sonore, et il lui +montra comment il pourrait la prendre. Puis, il dressa devant lui +une belle table et il y mit une corbeille et une coupe de vin, +afin qu'il bût autant de fois que son âme le voudrait. Et tous +étendirent les mains vers les mets placés devant eux. + +Après qu'ils eurent assouvi leur faim et leur soif, la Muse excita +l'aoide à célébrer la gloire des hommes par un chant dont la +renommée était parvenue jusqu'au large Ourancs. Et c'était la +querelle d'Odysseus et du Pèléide Akhilleus, quand ils se +querellèrent autrefois en paroles violentes dans un repas offert +aux dieux. Et le roi des hommes, Agamemnôn, se réjouissait dans +son âme parce que les premiers d'entre les Akhaiens se +querellaient. En effet, la prédiction s'accomplissait que lui +avait faite Phoibos Apollôn, quand, dans la divine Pythô, il avait +passé le seuil de pierre pour interroger l'oracle; et alors se +préparaient les maux des Troiens et des Danaens, par la volonté du +grand Zeus. + +Et l'illustre aoide chantait ces choses, mais Odysseus ayant saisi +de ses mains robustes son grand manteau pourpré, l'attira sur sa +tête et en couvrit sa belle face, et il avait honte de verser des +larmes devant les Phaiakiens. Mais quand le divin aoide cessait de +chanter, lui-même cessait de pleurer, et il écartait son manteau, +et, prenant une coupe ronde, il faisait des libations aux dieux. +Puis, quand les princes des Phaiakiens excitaient l'aoide à +chanter de nouveau, car ils étaient charmés de ses paroles, de +nouveau Odysseus pleurait, la tête cachée. Il se cachait de tous +en versant des larmes; mais Alkinoos le vit, seul, étant assis +auprès de lui, et il l'entendit gémir, et aussitôt il dit aux +Phaiakiens habiles à manier les avirons: + +-- Écoutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens. Déjà nous avons +satisfait notre âme par ce repas et par les sons de la kithare qui +sont la joie des repas. Maintenant, sortons, et livrons-nous à +tous les jeux, afin que notre hôte raconte à ses amis, quand il +sera retourné dans sa patrie, combien nous l'emportons sur les +autres hommes au combat des poings, à la lutte, au saut et à la +course. + +Ayant ainsi parlé, il marcha le premier et tous le suivirent. Et +le héraut suspendit la kithare sonore à la colonne, et, prenant +Dèmodokos par la main, il le conduisit hors des demeures, par le +même chemin qu'avaient pris les princes des Phaiakiens afin +d'admirer les jeux. Et ils allèrent à l'agora, et une foule +innombrable suivait. Puis, beaucoup de robustes jeunes hommes se +levèrent, Akronéôs, Okyalos, Élatreus, Nauteus, Prymneus, +Ankhialos, Érethmeus, Ponteus, Prôteus, Thoôn, Anabèsinéôs, +Amphialos, fils de Polinéos Tektonide, et Euryalos semblable au +tueur d'hommes Arès, et Naubolidès qui l'emportait par la force et +la beauté sur tous les Phaiakiens, après l'irréprochable Laodamas. +Et les trois fils de l'irréprochable Alkinoos se levèrent aussi, +Laodamas, Halios et le divin Klytonèos. + +Et ils combattirent d'abord à la course, et ils s'élancèrent des +barrières, et, tous ensemble, ils volaient rapidement, soulevant +la poussière de la plaine. Mais celui qui les devançait de plus +loin était l'irréprochable Klytonèos. Autant les mules qui +achèvent un sillon ont franchi d'espace, autant il les précédait, +les laissant en arrière, quand il revint devant le peuple. Et +d'autres engagèrent le combat de la lutte, et dans ce combat +Euryalos l'emporta sur les plus vigoureux. Et Amphialos fut +vainqueur en sautant le mieux, et Élatreus fut le plus fort au +disque, et Laodamas, l'illustre fils d'Alkinoos, au combat des +poings. Mais, après qu'ils eurent charmé leur âme par ces combats, +Laodamas, fils d'Alkinoos, parla ainsi: + +-- Allons, amis, demandons à notre hôte s'il sait aussi combattre. +Certes, il ne semble point sans courage. Il a des cuisses et des +bras et un cou très vigoureux, et il est encore jeune, bien qu'il +ait été affaibli par beaucoup de malheurs; car je pense qu'il +n'est rien de pire que la mer pour épuiser un homme, quelque +vigoureux qu'il soit. + +Et Euryalos lui répondit: + +-- Laodamas, tu as bien parlé. Maintenant, va, provoque-le, et +rapporte-lui nos paroles. + +Et l'illustre fils d'Alkinoos, ayant écouté ceci, s'arrêta au +milieu de l'arène et dit à Odysseus: + +-- Allons, hôte, mon père, viens tenter nos jeux, si tu y es +exercé comme il convient que tu le sois. Il n'y a point de plus +grande gloire pour les hommes que celle d'être brave par les pieds +et par les bras. Viens donc, et chasse la tristesse de ton âme. +Ton retour n'en subira pas un long retard, car déjà ta nef est +traînée à la mer et tes compagnons sont prêts à partir. + +Et le subtil Odysseus lui répondit: + +-- Laodamas, pourquoi me provoques-tu à combattre? Les douleurs +remplissent mon âme plus que le désir des jeux. J'ai déjà subi +beaucoup de maux et supporté beaucoup de travaux, et maintenant, +assis dans votre agora, j'implore mon retour, priant le roi et +tout le peuple. + +Et Euryalos, lui répondant, l'outragea ouvertement: + +-- Tu parais, mon hôte, ignorer tous les jeux où s'exercent les +hommes, et tu ressembles à un chef de matelots marchands qui, sur +une nef de charge, n'a souci que de gain et de provisions, plutôt +qu'à un athlète. + +Et le subtil Odysseus, avec un sombre regard, lui dit: + +-- Mon hôte, tu n'as point parlé convenablement, et tu ressembles +à un homme insolent. Les dieux ne dispensent point également leurs +dons à tous les hommes, la beauté, la prudence ou l'éloquence. +Souvent un homme n'a point de beauté, mais un dieu l'orne par la +parole, et tous sont charmés devant lui, car il parle avec +assurance et une douce modestie, et il domine l'agora, et, quand +il marche par la ville, on le regarde comme un dieu. Un autre est +semblable aux dieux par sa beauté, mais il ne lui a point été +accordé de bien parler. Ainsi, tu es beau, et un dieu ne t'aurait +point formé autrement, mais tu manques d'intelligence, et, comme +tu as mal parlé, tu as irrité mon coeur dans ma chère poitrine. Je +n'ignore point ces combats, ainsi que tu le dis. J'étais entre les +premiers, quand je me confiais dans ma jeunesse et dans la vigueur +de mes bras. Maintenant, je suis accablé de misères et de +douleurs, ayant subi de nombreux combats parmi les hommes ou en +traversant les flots dangereux. Mais, bien que j'aie beaucoup +souffert, je tenterai ces jeux, car ta parole m'a mordu, et tu +m'as irrité par ce discours. + +Il parla ainsi, et, sans rejeter son manteau, s'élançant +impétueusement, il saisit une pierre plus grande, plus épaisse, +plus lourde que celle dont les Phaiakiens avaient coutume de se +servir dans les jeux, et, l'ayant fait tourbillonner, il la jeta +d'une main vigoureuse. Et la pierre rugit, et tous les Phaiakiens +habiles à manier les avirons courbèrent la tête sous l'impétuosité +de la pierre qui vola bien au delà des marques de tous les autres. +Et Athènè accourut promptement, et, posant une marque, elle dit, +ayant pris la figure d'un homme: + +-- Même un aveugle, mon hôte, pourrait reconnaître ta marque en la +touchant, car elle n'est point mêlée à la foule des autres, mais +elle est bien au delà. Aie donc confiance, car aucun des +Phaiakiens n'atteindra là, loin de te dépasser. + +Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus fut joyeux, et +il se réjouissait d'avoir dans l'agora un compagnon bienveillant. +Et il dit avec plus de douceur aux Phaiakiens: + +-- Maintenant, jeunes hommes, atteignez cette pierre. Je pense que +je vais bientôt en jeter une autre aussi loin, et même au delà. +Mon âme et mon coeur m'excitent à tenter tous les autres combats. +Que chacun de vous se fasse ce péril, car vous m'avez grandement +irrité. Au ceste, à la lutte, à la course, je ne refuse aucun des +Phaiakiens, sauf le seul Laodamas. Il est mon hôte. Qui pourrait +combattre un ami? L'insensé seul et l'homme de nulle valeur le +disputent à leur hôte dans les jeux, au milieu d'un peuple +étranger, et ils s'avilissent ainsi. Mais je n'en récuse ni n'en +repousse aucun autre. Je n'ignore aucun des combats qui se livrent +parmi les hommes. Je sais surtout tendre un arc récemment poli, et +le premier j'atteindrais un guerrier lançant des traits dans la +foule des hommes ennemis, même quand de nombreux compagnons +l'entoureraient et tendraient l'arc contre moi. Le seul +Philoktètès l'emportait sur moi par son arc, chez le peuple des +Troiens, toutes les fois que les Akhaiens lançaient des flèches. +Mais je pense être maintenant le plus habile de tous les mortels +qui se nourrissent de pain sur la terre. Certes, je ne voudrais +point lutter contre les anciens héros, ni contre Héraklès, ni +contre Eurytos l'Oikhalien, car ils luttaient, comme archers, même +avec les dieux. Le grand Eurytos mourut tout jeune, et il ne +vieillit point dans ses demeures. En effet, Apollôn irrité le tua, +parce qu'il l'avait provoqué au combat de l'arc. Je lance la pique +aussi bien qu'un autre lance une flèche. Seulement, je crains +qu'un des Phaiakiens me surpasse à la course, ayant été affaibli +par beaucoup de fatigues au milieu des flots, car je ne possédais +pas une grande quantité de vivres dans ma nef, et mes chers genoux +sont rompus. + +Il parla ainsi, et tous restèrent muets, et le seul Alkinoos lui +répondit: + +-- Mon hôte, tes paroles me plaisent. Ta force veut prouver la +vertu qui te suit partout, étant irrité, car cet homme t'a défié; +mais aucun n'oserait douter de ton courage, si du moins il n'a +point perdu le jugement. Maintenant, comprends bien ce que je vais +dire, afin que tu parles favorablement de nos héros quand tu +prendras tes repas dans tes demeures, auprès de ta femme et de tes +enfants, et que tu te souviennes de notre vertu et des travaux +dans lesquels Zeus nous a donné d'exceller dès le temps de nos +ancêtres. Nous ne sommes point les plus forts au ceste, ni des +lutteurs irréprochables, mais nous courons rapidement et nous +excellons sur les nefs. Les repas nous sont chers, et la kithare +et les danses, et les vêtements renouvelés, les bains chauds et +les lits. Allons! vous qui êtes les meilleurs danseurs Phaiakiens, +dansez, afin que notre hôte, de retour dans sa demeure, dise à ses +amis combien nous l'emportons sur tous les autres hommes dans la +science de la mer, par la légèreté des pieds, à la danse et par le +chant. Que quelqu'un apporte aussitôt à Dèmodokos sa kithare +sonore qui est restée dans nos demeures. + +Alkinoos semblable à un dieu parla ainsi, et un héraut se leva +pour rapporter la kithare harmonieuse de la maison royale. Et les +neuf chefs des jeux, élus par le sort, se levèrent, car c'étaient +les régulateurs de chaque chose dans les jeux. Et ils aplanirent +la place du choeur, et ils disposèrent un large espace. Et le +héraut revint, apportant la kithare sonore à Dèmodokos; et celui- +ci se mit au milieu, et autour de lui se tenaient les jeunes +adolescents habiles à danser. Et ils frappaient de leurs pieds le +choeur divin, et Odysseus admirait la rapidité de leurs pieds, et +il s'en étonnait dans son âme. + +Mais l'aoide commença de chanter admirablement l'amour d'Arès et +d'Aphroditè à la belle couronne, et comment ils s'unirent dans la +demeure de Hèphaistos. Arès fit de nombreux présents, et il +déshonora le lit du roi Hèphaistos. Aussitôt Hèlios, qui les avait +vus s'unir, vint l'annoncer à Hèphaistos, qui entendit là une +cruelle parole. Puis, méditant profondément sa vengeance, il se +hâta d'aller à sa forge, et, dressant une grande enclume, il +forgea des liens qui ne pouvaient être ni rompus, ni dénoués. +Ayant achevé cette trame pleine de ruse, il se rendit dans la +chambre nuptiale où se trouvait son cher lit. Et il suspendit de +tous côtés, en cercle, ces liens qui tombaient des poutres autour +du lit comme les toiles de l'araignée, et que nul ne pouvait voir, +pas même les dieux heureux. Ce fut ainsi qu'il ourdit sa ruse. Et, +après avoir enveloppé le lit, il feignit d'aller à Lemnos, ville +bien bâtie, celle de toutes qu'il aimait le mieux sur la terre. +Arès au frein d'or le surveillait, et quand il vit partir +l'illustre ouvrier Hèphaistos, il se hâta, dans son désir +d'Aphroditè à la belle couronne, de se rendre à la demeure de +l'illustre Hèphaistos. Et Aphroditè, revenant de voir son tout- +puissant père Zeus, était assise. Et Arès entra dans la demeure, +et il lui prit la main, et il lui dit: + +-- Allons, chère, dormir sur notre lit. Hèphaistos n'est plus ici; +il est allé à Lemnos, chez les Sintiens au langage barbare. + +Il parla ainsi, et il sembla doux à la déesse de lui céder, et ils +montèrent sur le lit pour y dormir, et, aussitôt, les liens +habilement disposés par le subtil Hèphaistos les enveloppèrent. Et +ils ne pouvaient ni mouvoir leurs membres, ni se lever, et ils +reconnurent alors qu'ils ne pouvaient fuir. Et l'illustre boiteux +des deux pieds approcha, car il était revenu avant d'arriver à la +terre de Lemnos, Hèlios ayant veillé pour lui et l'ayant averti. + +Et il rentra dans sa demeure, affligé en sa chère poitrine. Il +s'arrêta sous le vestibule, et une violente colère le saisit, et +il cria horriblement, et il fit que tous les dieux l'entendirent: + +-- Père Zeus, et vous, dieux heureux qui vivez toujours, venez +voir des choses honteuses et intolérables. Moi qui suis boiteux, +la fille de Zeus, Aphroditè, me déshonore, et elle aime le +pernicieux Arès parce qu'il est beau et qu'il ne boite pas. Si je +suis laid, certes, je n'en suis pas cause, mais la faute en est à +mon père et à ma mère qui n'auraient pas dû m'engendrer. Voyez +comme ils sont couchés unis par l'amour. Certes, en les voyant sur +ce lit, je suis plein de douleur, mais je ne pense pas qu'ils +tentent d'y dormir encore, bien qu'ils s'aiment beaucoup; et ils +ne pourront s'unir, et mon piège et mes liens les retiendront +jusqu'à ce que son père m'ait rendu toute la dot que je lui ai +livrée à cause de sa fille aux yeux de chien, parce qu'elle était +belle. + +Il parla ainsi, et tous les dieux se rassemblèrent dans la demeure +d'airain. Poseidaôn qui entoure la terre vint, et le très utile +Herméias vint aussi, puis le royal archer Apollôn. Les déesses, +par pudeur, restèrent seules dans leurs demeures. Et les dieux qui +dispensent les biens étaient debout dans le vestibule. Et un rire +immense s'éleva parmi les dieux heureux quand ils virent l'ouvrage +du prudent Hèphaistos; et, en le regardant, ils disaient entre +eux: + +-- Les actions mauvaises ne valent pas la vertu. Le plus lent a +atteint le rapide. Voici que Hèphaistos, bien que boiteux, a +saisi, par sa science Arès, qui est le plus rapide de tous les +dieux qui habitent l'Olympos, et c'est pourquoi il se fera payer +une amende. + +Ils se parlaient ainsi entre eux. Et le roi Apollôn, fils de Zeus, +dit à Herméias: + +-- Messager Herméias, fils de Zeus, qui dispense les biens, +certes, tu voudrais sans doute être enveloppé de ces liens +indestructibles, afin de coucher dans ce lit, auprès d'Aphroditè +d'or? + +Et le messager Herméias lui répondit aussitôt: + +-- Plût aux dieux, ô royal archer Apollôn, que cela arrivât, et +que je fusse enveloppé de liens trois fois plus inextricables, et +que tous les dieux et les déesses le vissent, pourvu que je fusse +couché auprès d'Aphroditè d'or! + +Il parla, ainsi, et le rire des dieux immortels éclata. Mais +Poseidaôn ne riait pas, et il suppliait l'illustre Hèphaistos de +délivrer Arès, et il lui disait ces paroles ailées: + +-- Délivre-le, et je te promets qu'il te satisfera, ainsi que tu +le désires, et comme il convient entre dieux immortels. + +Et l'illustre ouvrier Hèphaistos lui répondit: + +-- Poseidaôn qui entoures la terre, ne me demande point cela. Les +cautions des mauvais sont mauvaises. Comment pourrais-je te +contraindre, parmi les dieux immortels, si Arès échappait à sa +dette et à mes liens? + +Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit: + +-- Hèphaistos, si Arès, reniant sa dette, prend la fuite, je te la +payerai moi-même. + +Et l'illustre boiteux des deux pieds lui répondit: + +-- Il ne convient point que je refuse ta parole, et cela ne sera +point. + +Ayant ainsi parlé, la force de Hèphaistos rompit les liens. Et +tous deux, libres des liens inextricables, s'envolèrent aussitôt, +Arès dans la Thrèkè, et Aphroditè qui aime les sourires dans +Kypros, à Paphos où sont ses bois sacrés et ses autels parfumés. +Là, les Kharites la baignèrent et la parfumèrent d'une huile +ambroisienne, comme il convient aux dieux immortels, et elles la +revêtirent de vêtements précieux, admirables à voir. + +Ainsi chantait l'illustre aoide, et, dans son esprit, Odysseus se +réjouissait de l'entendre, ainsi que tous les Phaiakiens habiles à +manier les longs avirons des nefs. + +Et Alkinoos ordonna à Halios et à Laodamas de danser seuls, car +nul ne pouvait lutter avec eux. Et ceux-ci prirent dans leurs +mains une belle boule pourprée que le sage Polybos avait faite +pour eux. Et l'un, courbé en arrière, la jetait vers les sombres +nuées, et l'autre la recevait avant qu'elle eût touché la terre +devant lui. Après avoir ainsi admirablement joué de la boule, ils +dansèrent alternativement sur la terre féconde; et tous les jeunes +hommes, debout dans l'agora, applaudirent, et un grand bruit +s'éleva. Alors, le divin Odysseus dit à Alkinoos: + +-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, certes, tu +m'as annoncé les meilleurs danseurs, et cela est manifeste. +L'admiration me saisit en les regardant. + +Il parla ainsi, et la force sacrée d'Alkinoos fut remplie de joie, +et il dit aussitôt aux Phaiakiens qui aiment les avirons: + +-- Écoutez, princes et chefs des Phaiakiens. Notre hôte me semble +plein de sagesse. Allons! Il convient de lui offrir les dons +hospitaliers. Douze rois illustres, douze princes, commandent ce +peuple, et moi, je suis le treizième. Apportez-lui, chacun, un +manteau bien lavé, une tunique et un talent d'or précieux. Et, +aussitôt, nous apporterons tous ensemble ces présents, afin que +notre hôte, les possédant, siège au repas, l'âme pleine de joie. +Et Euryalos l'apaisera par ses paroles, puisqu'il n'a point parlé +convenablement. + +Il parla ainsi, et tous, ayant applaudi, ordonnèrent qu'on +apportât les présents, et chacun envoya un héraut. Et Euryalos, +répondant à Alkinoos, parla ainsi: + +-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, j'apaiserai +notre hôte, comme tu me l'ordonnes, et je lui donnerai cette épée +d'airain, dont la poignée est d'argent et dont la gocine est +d'ivoire récemment travaillé. Ce don sera digne de notre hôte. + +En parlant ainsi, il mit l'épée aux clous d'argent entre les mains +d'Odysseus, et il lui dit en paroles ailées: + +-- Salut, hôte, mon père! si j'ai dit une parole mauvaise, que les +tempêtes l'emportent! Que les dieux t'accordent de retourner dans +ta patrie et de revoir ta femme, car tu as longtemps souffert loin +de tes amis. + +Et le subtil Odysseus lui répondit: + +-- Et toi, ami, je te salue. Que les dieux t'accordent tous les +biens. Puisses-tu n'avoir jamais le regret de cette épée que tu me +donnes en m'apaisant par tes paroles. + +Il parla ainsi, et il suspendit l'épée aux clous d'argent autour +de ses épaules. Puis, Hèlios tomba, et les splendides présents +furent apportés, et les hérauts illustres les déposèrent dans la +demeure d'Alkinoos; et les irréprochables fils d'Alkinoos, les +ayant reçus, les placèrent devant leur mère vénérable. Et la force +sacrée d'Alkinoos commanda aux Phaiakiens de venir dans sa +demeure, et ils s'assirent sur des thrônes élevés, et la force +d'Alkinoos dit à Arètè: + +-- Femme, apporte un beau coffre, le plus beau que tu aies, et tu +y renfermeras un manteau bien lavé et une tunique. Qu'on mette un +vase sur le feu, et que l'eau chauffe, afin que notre hôte, +s'étant baigné, contemple les présents que lui ont apportés les +irréprochables Phaiakiens, et qu'il se réjouisse du repas, en +écoutant le chant de l'aoide. Et moi, je lui donnerai cette belle +coupe d'or, afin qu'il se souvienne de moi tous les jours de sa +vie, quand il fera, dans sa demeure, des libations à Zeus et aux +autres dieux. + +Il parla ainsi, et Arètè ordonna aux servantes de mettre +promptement un grand vase sur le feu. Et elles mirent sur le feu +ardent le grand vase pour le bain: et elles y versèrent de l'eau, +et elles allumèrent le bois par-dessous. Et le feu enveloppa le +vase à trois pieds, et l'eau chauffa. + +Et, pendant ce temps, Arètè descendit, de sa chambre nuptiale, +pour son hôte, un beau coffre, et elle y plaça les présents +splendides, les vêtements et l'or que les Phaiakiens lui avaient +donnés. Elle-même y déposa un manteau et une belle tunique, et +elle dit à Odysseus ces paroles ailées: + +-- Vois toi-même ce couvercle, et ferme-le d'un noeud, afin que +personne, en route, ne puisse te dérober quelque chose, car tu +dormiras peut-être d'un doux sommeil dans la nef noire. + +Ayant entendu cela, le patient et divin Odysseus ferma aussitôt le +couvercle à l'aide d'un noeud inextricable que la vénérable Kirkè +lui avait enseigné autrefois. Puis, l'intendante l'invita à se +baigner, et il descendit dans la baignoire, et il sentit, plein de +joie, l'eau chaude, car il y avait longtemps qu'il n'avait usé de +ces soins, depuis qu'il avait quitté la demeure de Kalypsô aux +beaux cheveux, où ils lui étaient toujours donnés comme à un dieu. +Et les servantes, l'ayant baigné, le parfumèrent d'huile et le +revêtirent d'une tunique et d'un beau manteau; et, sortant du +bain, il revint au milieu des hommes buveurs de vin. Et Nausikaa, +qui avait reçu des dieux la beauté, s'arrêta sur le seuil de la +demeure bien construite, et, regardant Odysseus qu'elle admirait, +elle lui dit ces paroles ailées: + +-- Salut, mon hôte! Plaise aux dieux, quand tu seras dans la terre +de la patrie, que tu te souviennes de moi à qui tu dois la vie. + +Et le subtil Odysseus lui répondit: + +-- Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos, si, maintenant, Zeus, le +retentissant époux de Hèrè, m'accorde de voir le jour du retour et +de rentrer dans ma demeure, là, certes, comme à une déesse, je +t'adresserai des voeux tous les jours de ma vie, car tu m'as +sauvé, ô vierge! + +Il parla ainsi, et il s'assit sur un thrône auprès du roi +Alkinoos. Et les hommes faisaient les parts et mélangeaient le +vin. Et un héraut vint, conduisant l'aoide harmonieux, Dèmodokos +vénérable au peuple, et il le plaça au milieu des convives, appuyé +contre une haute colonne. Alors Odysseus, coupant la plus forte +part du dos d'un porc aux blanches dents, et qui était enveloppée +de graisse, dit au héraut: + +-- Prends, héraut, et offre, afin, qu'il la mange, cette chair à +Dèmodokos. Moi aussi je l'aime, quoique je sois affligé. Les +aoides sont dignes d'honneur et de respect parmi tous les hommes +terrestres, car la Muse leur a enseigné le chant, et elle aime la +race des aoides. + +Il parla ainsi, et le héraut déposa le mets aux mains du héros +Dèmodokos, et celui-ci le reçut, plein de joie. Et tous étendirent +les mains vers la nourriture placée devant eux. Et, après qu'ils +se furent rassasiés de boire et de manger, le subtil Odysseus dit +à Dèmodokos: + +-- Dèmodokos, je t'honore plus que tous les hommes mortels, soit +que la Muse, fille de Zeus, t'ait instruit, soit Apollôn. Tu as +admirablement chanté la destinée des Akhaiens, et tous les maux +qu'ils ont endurés, et toutes les fatigues qu'ils ont subies, +comme si toi-même avais été présent, ou comme si tu avais tout +appris d'un Argien. Mais chante maintenant le cheval de bois +qu'Épéios fit avec l'aide d'Athènè, et que le divin Odysseus +conduisit par ses ruses dans la citadelle, tout rempli d'hommes +qui renversèrent Ilios. Si tu me racontes exactement ces choses, +je déclarerai à tous les hommes qu'un dieu t'a doué avec +bienveillance du chant divin. + +Il parla ainsi, et l'Aoide, inspiré par un Dieu, commença de +chanter. Et il chanta d'abord comment les Argiens, étant montés +sur les nefs aux bancs de rameurs, s'éloignèrent après avoir mis +le feu aux tentes. Mais les autres Akhaiens étaient assis déjà +auprès de l'illustre Odysseus, enfermés dans le cheval, au milieu +de l'agora des Troiens. Et ceux-ci, eux-mêmes, avaient traîné le +cheval dans leur citadelle. Et là, il se dressait, tandis qu'ils +proféraient mille paroles, assis autour de lui. Et trois desseins +leur plaisaient, ou de fendre ce bois creux avec l'airain +tranchant, ou de le précipiter d'une hauteur sur les rochers, ou +de le garder comme une vaste offrande aux dieux. Ce dernier +dessein devait être accompli, car leur destinée était de périr, +après que la ville eut reçu dans ses murs le grand cheval de bois +où étaient assis les princes des Akhaiens, devant porter le +meurtre et la kèr aux Troiens. Et Dèmodokos chanta comment les +fils des Akhaiens, s'étant précipités du cheval, leur creuse +embuscade, saccagèrent la ville. Puis, il chanta la dévastation de +la ville escarpée, et Odysseus et le divin Ménélaos semblable à +Arès assiégeant la demeure de Dèiphobos, et le très rude combat +qui se livra en ce lieu, et comment ils vainquirent avec l'aide de +la magnanime Athènè. + +L'illustre aoide chantait ces choses, et Odysseus défaillait, et, +sous ses paupières, il arrosait ses joues de larmes. De même +qu'une femme entoure de ses bras et pleure son mari bien aimé +tombé devant sa ville et son peuple, laissant une mauvaise +destinée à sa ville et à ses enfants; et de même que, le voyant +mort et encore palpitant, elle se jette sur lui en hurlant, tandis +que les ennemis, lui frappant le dos et les épaules du bois de +leurs lances, l'emmènent en servitude afin de subir le travail et +la douleur, et que ses jours sont flétris par un très misérable +désespoir; de même Odysseus versait des larmes amères sous ses +paupières, en les cachant à tous les autres convives. Et le seul +Alkinoos, étant assis auprès de lui, s'en aperçut, et il +l'entendit gémir profondément, et aussitôt il dit aux Phaiakiens +habiles dans la science de la mer: + +-- Écoutez, princes et chefs des Phaiakiens, et que Dèmodokos +fasse taire sa kithare sonore. Ce qu'il chante ne plaît pas +également à tous. Dès le moment où nous avons achevé le repas et +où le divin aoide a commencé de chanter, notre hôte n'a point +cessé d'être en proie à un deuil cruel, et la douleur a envahi son +coeur. Que Dèmodokos cesse donc, afin que, nous et notre hôte, +nous soyons tous également satisfaits. Ceci est de beaucoup le +plus convenable. Nous avons préparé le retour de notre hôte +vénérable et des présents amis que nous lui avons offerts parce +que nous l'aimons. Un hôte, un suppliant, est un frère pour tout +homme qui peut encore s'attendrir dans l'âme. + +C'est pourquoi, étranger, ne me cache rien, par ruse, de tout ce +que je vais te demander, car il est juste que tu parles +sincèrement. Dis-moi comment se nommaient ta mère, ton père, ceux +qui habitaient ta ville, et tes voisins. Personne, en effet, parmi +les hommes, lâches ou illustres, n'a manqué de nom, depuis qu'il +est né. Les parents qui nous ont engendrés nous en ont donné à +tous. Dis-moi aussi ta terre natale, ton peuple et ta ville, afin +que nos nefs qui pensent t'y conduisent; car elles n'ont point de +pilotes, ni de gouvernails, comme les autres nefs, mais elles +pensent comme les hommes, et elles connaissent les villes et les +champs fertiles de tous les hommes, et elles traversent rapidement +la mer, couvertes de brouillards et de nuées, sans jamais craindre +d'être maltraitées ou de périr. Cependant j'ai entendu autrefois +mon père Nausithoos dire que Poseidaôn s'irriterait contre nous, +parce que nous reconduisons impunément tous les étrangers. Et il +disait qu'une solide nef des Phaiakiens périrait au retour d'un +voyage sur la mer sombre, et qu'une grande montagne serait +suspendue devant notre ville. Ainsi parlait le vieillard. Peut- +être ces choses s'accompliront-elles, peut-être n'arriveront-elles +point. Ce sera comme il plaira au dieu. + +Mais parle, et dis-nous dans quels lieux tu as erré, les pays que +tu as vus, et les villes bien peuplées et les hommes, cruels et +sauvages, ou justes et hospitaliers et dont l'esprit plaît aux +dieux. Dis pourquoi tu pleures en écoutant la destinée des +Argiens, des Danaens et d'Ilios! Les dieux eux-mêmes ont fait ces +choses et voulu la mort de tant de guerriers, afin qu'on les +chantât dans les jours futurs. Un de tes parents est-il mort +devant Ilios? Était-ce ton gendre illustre ou ton beau-père, ceux +qui nous sont le plus chers après notre propre sang? Est-ce encore +un irréprochable compagnon? Un sage compagnon, en effet, n'est pas +moins qu'un frère. + + +9. + +Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi: + +-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, il est doux +d'écouter un aoide tel que celui-ci, semblable aux dieux par la +voix. Je ne pense pas que rien soit plus agréable. La joie saisit +tout ce peuple, et tes convives, assis en rang dans ta demeure, +écoutent l'aoide. Et les tables sont chargées de pain et de +chairs, et l'échanson, puisant le vin dans le kratère, en remplit +les coupes et le distribue. Il m'est très doux, dans l'âme, de +voir cela. Mais tu veux que je dise mes douleurs lamentables, et +je n'en serai que plus affligé. Que dirai-je d'abord? Comment +continuer? comment finir? car les dieux Ouraniens m'ont accablé de +maux innombrables. Et maintenant je dirai d'abord mon nom, afin +que vous le sachiez et me connaissiez, et, qu'ayant évité la +cruelle mort, je sois votre hôte, bien qu'habitant une demeure +lointaine. + +Je suis Odysseus Laertiade, et tous les hommes me connaissent par +mes ruses, et ma gloire est allée jusqu'à l'Ouranos. J'habite la +très illustre Ithakè, où se trouve le mont Nèritos aux arbres +battus des vents. Et plusieurs autres îles sont autour, et +voisines, Doulikhios, et Samè, et Zakynthos couverte de forêts. Et +Ithakè est la plus éloignée de la terre ferme et sort de la mer du +côté de la nuit; mais les autres sont du côté d'Éôs et de Hèlios. +Elle est âpre, mais bonne nourrice de jeunes hommes, et il n'est +point d'autre terre qu'il me soit plus doux de contempler. Certes, +la noble déesse Kalypsô m'a retenu dans ses grottes profondes, me +désirant pour mari; et, de même, Kirkè, pleine de ruses, m'a +retenu dans sa demeure, en l'île Aiaiè, me voulant aussi pour +mari; mais elles n'ont point persuadé mon coeur dans ma poitrine, +tant rien n'est plus doux que la patrie et les parents pour celui +qui, loin des siens, habite même une riche demeure dans une terre +étrangère. Mais je te raconterai le retour lamentable que me fit +Zeus à mon départ de Troiè. + +D'Ilios le vent me poussa chez les Kikônes, à Ismaros. Là, je +dévastai la ville et j'en tuai les habitants; et les femmes et les +abondantes dépouilles enlevées furent partagées, et nul ne partit +privé par moi d'une part égale. Alors, j'ordonnai de fuir d'un +pied rapide, mais les insensés n'obéirent pas. Et ils buvaient +beaucoup de vin, et ils égorgeaient sur le rivage les brebis et +les boeufs noirs aux pieds flexibles. + +Et, pendant ce temps, des Kikônes fugitifs avaient appelé d'autres +Kikônes, leurs voisins, qui habitaient l'intérieur des terres. Et +ceux-ci étaient nombreux et braves, aussi habiles à combattre sur +des chars qu'à pied, quand il le fallait. Et ils vinrent aussitôt, +vers le matin, en aussi grand nombre que les feuilles et les +fleurs printanières. Alors la mauvaise destinée de Zeus nous +accabla, malheureux, afin que nous subissions mille maux. Et ils +nous combattirent auprès de nos nefs rapides; et des deux côtés +nous nous frappions de nos lances d'airain. Tant que dura le matin +et que la lumière sacrée grandit, malgré leur multitude, le combat +fut soutenu par nous; mais quand Hèlios marqua le moment de délier +les boeufs, les Kikônes domptèrent les Akhaiens, et six de mes +compagnons aux belles knèmides furent tués par nef, et les autres +échappèrent à la mort et à la kèr. + +Et nous naviguions loin de là, joyeux d'avoir évité la mort et +tristes dans le coeur d'avoir perdu nos chers compagnons; et mes +nefs armées d'avirons des deux côtés ne s'éloignèrent pas avant +que nous eussions appelé trois fois chacun de nos compagnons tués +sur la plage par les Kikônes. Et Zeus qui amasse les nuées souleva +Boréas et une grande tempête, et il enveloppa de nuées la terre et +la mer, et la nuit se rua de l'Ouranos. + +Et les nefs étaient emportées hors de leur route, et la force du +vent déchira les voiles en trois ou quatre morceaux; et, craignant +la mort, nous les serrâmes dans les nefs. Et celles-ci, avec de +grands efforts, furent tirées sur le rivage, où, pendant deux +nuits et deux jours, nous restâmes gisants, accablés de fatigue et +de douleur. Mais quand Éôs aux beaux cheveux amena le troisième +jour, ayant dressé les mâts et déployé les blanches voiles, nous +nous assîmes sur les bancs, et le vent et les pilotes nous +conduisirent; et je serais arrivé sain et sauf dans la terre de la +patrie, si la mer et le courant du cap Maléien et Boréas ne +m'avaient porté par delà Kythèrè. Et nous fûmes entraînés, pendant +neuf jours, par les vents contraires, sur la mer poissonneuse: +mais, le dixième jour, nous abordâmes la terre des Lotophages qui +se nourrissent d'une fleur. Là, étant montés sur le rivage, et +ayant puisé de l'eau, mes compagnons prirent leur repas auprès des +nefs rapides. Et, alors, je choisis deux de mes compagnons, et le +troisième fut un héraut, et je les envoyai afin d'apprendre quels +étaient les hommes qui vivaient sur cette terre. + +Et ceux-là, étant partis, rencontrèrent les Lotophages, et les +Lotophages ne leur firent aucun mal, mais ils leur offrirent le +lotos à manger. Et dès qu'ils eurent mangé le doux lotos, ils ne +songèrent plus ni à leur message, ni au retour; mais, pleins +d'oubli, ils voulaient rester avec les Lotophages et manger du +lotos. Et, les reconduisant aux nefs, malgré leurs larmes, je les +attachai sous les bancs des nefs creuses; et j'ordonnai à mes +chers compagnons de se hâter de monter dans nos nefs rapides, de +peur qu'en mangeant le lotos, ils oubliassent le retour. + +Et ils y montèrent, et, s'asseyant en ordre sur les bancs de +rameurs, ils frappèrent de leurs avirons la blanche mer, et nous +naviguâmes encore, tristes dans le coeur. + +Et nous parvînmes à la terre des kyklopes orgueilleux et sans lois +qui, confiants dans les dieux immortels, ne plantent point de +leurs mains et ne labourent point. Mais, n'étant ni semées, ni +cultivées, toutes les plantes croissent pour eux, le froment et +l'orge, et les vignes qui leur donnent le vin de leurs grandes +grappes que font croître les pluies de Zeus. Et les agoras ne leur +sont point connues, ni les coutumes; et ils habitent le faîte des +hautes montagnes, dans de profondes cavernes, et chacun d'eux +gouverne sa femme et ses enfants, sans nul souci des autres. + +Une petite île est devant le port de la terre des kyklopes, ni +proche, ni éloignée. Elle est couverte de forêts où se multiplient +les chèvres sauvages. Et la présence des hommes ne les a jamais +effrayées, car les chasseurs qui supportent les douleurs dans les +bois et les fatigues sur le sommet des montagnes ne parcourent +point cette île. On n'y fait point paître de troupeaux et on n'y +laboure point; mais elle n'est ni ensemencée ni labourée; elle +manque d'habitants et elle ne nourrit que des chèvres bêlantes. En +effet, les kyklopes n'ont point de nefs peintes en rouge, et ils +n'ont point de onstructeurs de nefs à bancs de rameurs qui les +portent vers les villes des hommes, comme ceux-ci traversent la +mer les uns vers les autres, afin que, sur ces nefs, ils puissent +venir habiter cette île. Mais celle-ci n'est pas stérile, et elle +produirait toutes choses selon les saisons. Il y a de molles +prairies arrosées sur le bord de la blanche mer, et des vignes y +croîtraient abondamment, et cette terre donnerait facilement des +moissons, car elle est très grasse. Son port est sûr, et on n'y a +besoin ni de cordes, ni d'ancres jetées, ni de lier les câbles; et +les marins peuvent y rester aussi longtemps que leur âme le désire +et attendre le vent. Au fond du port, une source limpide coule +sous une grotte, et l'aune croît autour. + +C'est là que nous fûmes poussés, et un dieu nous y conduisit +pendant une nuit obscure, car nous ne pouvions rien voir. Et un +épais brouillard enveloppait les nefs, et Séléné ne luisait point +dans l'Ouranos, étant couverte de nuages. Et aucun de nous ne vit +l'île de ses yeux, ni les grandes lames qui roulaient vers le +rivage, avant que nos nefs aux bancs de rameurs n'y eussent +abordé. Alors nous serrâmes toutes les voiles et nous descendîmes +sur le rivage de la mer, puis, nous étant endormis, nous +attendîmes la divine Eôs. + +Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, admirant l'île, +nous la parcourûmes. Et les nymphes, filles de Zeus tempétueux, +firent lever les chèvres montagnardes, afin que mes compagnons +pussent faire leur repas. Et, aussitôt, on retira des nefs les +arcs recourbés et les lances à longues pointes d'airain, et, +divisés en trois corps, nous lançâmes nos traits, et un dieu nous +donna une chasse abondante. Douze nefs me suivaient, et à chacune +le sort accorda neuf chèvres, et dix à la mienne. Ainsi, tout le +jour, jusqu'à la chute de Hèlios, nous mangeâmes, assis, les +chairs abondantes, et nous bûmes le vin rouge; mais il en restait +encore dans les nombreuses amphores que nous avions enlevées de la +citadelle sacrée des Kikônes. Et nous apercevions la fumée sur la +terre prochaine des kyklopes, et nous entendions leur voix, et +celle des brebis et des chèvres. Et quand Hèlios tomba, la nuit +survint, et nous nous endormîmes sur le rivage de la mer. Et quand +Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, ayant convoqué +l'agora, je dis à tous mes compagnons: + +-- Restez ici, mes chers compagnons. Moi, avec ma nef et mes +rameurs, j'irai voir quels sont ces hommes, s'ils sont injurieux, +sauvages et injustes, ou s'ils sont hospitaliers et craignant les +dieux. + +Ayant ainsi parlé, je montai sur ma nef et j'ordonnai à mes +compagnons d'y monter et de détacher le câble. Et ils montèrent, +et, assis en ordre sur les bancs de rameurs, ils frappèrent la +blanche mer de leurs avirons. + +Quand nous fûmes parvenus à cette terre prochaine, nous vîmes, à +son extrémité, une haute caverne ombragée de lauriers, près de la +mer. Et là, reposaient de nombreux troupeaux de brebis et de +chèvres. Auprès, il y avait un enclos pavé de pierres taillées et +entouré de grands pins et de chênes aux feuillages élevés. Là +habitait un homme géant qui, seul et loin de tous, menait paître +ses troupeaux, et ne se mêlait point aux autres, mais vivait à +l'écart, faisant le mal. Et c'était un monstre prodigieux, non +semblable à un homme qui mange le pain, mais au faite boisé d'une +haute montagne, qui se dresse, seul, au milieu des autres sommets. + +Et alors j'ordonnai à mes chers compagnons de rester auprès de la +nef et de la garder. Et j'en choisis douze des plus braves, et je +partis, emportant une outre de peau de chèvre, pleine d'un doux +vin noir que m'avait donné Maron, fils d'Euanthéos, sacrificateur +d'Apollôn, et qui habitait Ismaros, parce que nous l'avions +épargné avec sa femme et ses enfants, par respect. Et il habitait +dans le bois sacré de Phoibos Apollôn: il me fit de beaux +présents, car il me donna sept talents d'or bien travaillés, un +kratère d'argent massif, et, dans douze amphores, un vin doux, pur +et divin, qui n'était connu dans sa demeure ni de ses serviteurs, +ni de ses servantes, mais de lui seul, de sa femme et de +l'intendante. Toutes les fois qu'on buvait ce doux vin rouge, on y +mêlait, pour une coupe pleine, vingt mesures d'eau, et son arôme +parfumait encore le kratère, et il eût été dur de s'en abstenir. +Et j'emportai une grande outre pleine de ce vin, et des vivres +dans un sac, car mon âme courageuse m'excitait à m'approcher de +cet homme géant, doué d'une grande force, sauvage, ne connaissant +ni la justice ni les lois. + +Et nous arrivâmes rapidement à son antre, sans l'y trouver, car il +paissait ses troupeaux dans les gras pâturages; et nous entrâmes, +admirant tout ce qu'on voyait là. Les claies étaient chargées de +fromages, et les étables étaient pleines d'agneaux et de +chevreaux, et ceux-ci étaient renfermés en ordre et séparés, les +plus jeunes d'un côté, et les nouveau-nés de l'autre. Et tous les +vases à traire étaient pleins, dans lesquels la crème flottait sur +le petit lait. Et mes compagnons me suppliaient d'enlever les +fromages et de retourner, en chassant rapidement vers la nef les +agneaux et les chevreaux hors des étables, et de fuir sur l'eau +salée. Et je ne le voulus point, et, certes, cela eût été le plus +sage; mais je désirais voir cet homme, afin qu'il me fit les +présents hospitaliers. Bientôt sa vue ne devait pas être agréable +à mes compagnons. + +Alors, ranimant le feu et mangeant les fromages, nous +l'attendîmes, assis. Et il revint du pâturage, et il portait un +vaste monceau de bois sec, afin de préparer son repas, et il le +jeta à l'entrée de la caverne, avec retentissement. Et nous nous +cachâmes, épouvantés, dans le fond de l'antre. Et il poussa dans +la caverne large tous ceux de ses gras troupeaux qu'il devait +traire, laissant dehors les mâles, béliers et boucs, dans le haut +enclos. Puis, soulevant un énorme bloc de pierre, si lourd que +vingt-deux chars solides, à quatre roues, n'auraient pu le remuer, +il le mit en place. Telle était la pierre immense qu'il plaça +contre la porte. Puis, s'asseyant, il commença de traire les +brebis et les chèvres bêlantes, comme il convenait, et il mit les +petits sous chacune d'elles. Et il fit cailler aussitôt la moitié +du lait blanc qu'il déposa dans des corbeilles tressées, et il +versa l'autre moitié dans les vases, afin de la boire en mangeant +et qu'elle lui servît pendant son repas. Et quand il eut achevé +tout ce travail à la hâte, il alluma le feu, nous aperçut et nous +dit: + +-- Ô étrangers, qui êtes-vous? D'où venez-vous sur la mer? Est-ce +pour un trafic, ou errez-vous sans but, comme des pirates qui +vagabondent sur la mer, exposant leurs âmes au danger et portant +les calamités aux autres hommes? + +Il parla ainsi, et notre cher coeur fut épouvanté au son de la +voix du monstre et à sa vue. Mais, lui répondant ainsi, je dis: + +-- Nous sommes des Akhaiens venus de Troiè, et nous errons +entraînés par tous les vents sur les vastes flots de la mer, +cherchant notre demeure par des routes et des chemins inconnus. +Ainsi Zeus l'a voulu. Et nous nous glorifions d'être les guerriers +de l'Atréide Agamemnôn, dont la gloire, certes, est la plus grande +sous l'Ouranos. En effet, il a renversé une vaste ville et dompté +des peuples nombreux. Et nous nous prosternons, en suppliants, à +tes genoux, pour que tu nous sois hospitalier, et que tu nous +fasses les présents qu'on a coutume de faire à des hôtes. Ô +excellent, respecte les dieux, car nous sommes tes suppliants, et +Zeus est le vengeur des suppliants et des étrangers dignes d'être +reçus comme des hôtes vénérables. + +Je parlai ainsi, et il me répondit avec un coeur farouche: + +-- Tu es insensé, ô étranger, et tu viens de loin, toi qui +m'ordonnes de craindre les Dieux et de me soumettre à eux. Les +kyklopes ne se soucient point de Zeus tempétueux, ni des dieux +heureux, car nous sommes plus forts qu'eux. Pour éviter la colère +de Zeus, je n'épargnerai ni toi, ni tes compagnons, à moins que +mon âme ne me l'ordonne. Mais dis-moi où tu as laissé, pour venir +ici, ta nef bien construite. Est-ce loin ou près? que je le sache. + +Il parla ainsi, me tentant; mais il ne put me tromper, car je +savais beaucoup de choses, et je lui répondis ces paroles rusées: + +-- Poseidaôn qui ébranle la terre a brisé ma nef poussée contre +les rochers d'un promontoire à l'extrémité de votre terre, et le +vent l'a jetée hors de la mer et, avec ceux-ci, j'ai échappé à la +mort. + +Je parlai ainsi, et, dans son coeur farouche, il ne me répondit +rien; mais, en se ruant, il étendit les mains sur mes compagnons, +et il en saisit deux et les écrasa contre terre comme des petits +chiens. Et leur cervelle jaillit et coula sur la terre. Et, les +coupant membre à membre, il prépara son repas. Et il les dévora +comme un lion montagnard, et il ne laissa ni leurs entrailles, ni +leurs chairs, ni leurs os pleins de moelle. Et nous, en gémissant, +nous levions nos mains vers Zeus, en face de cette chose affreuse, +et le désespoir envahit notre âme. + +Quand le kyklôps eut empli son vaste ventre en mangeant les chairs +humaines et en buvant du lait sans mesure, il s'endormit étendu au +milieu de l'antre, parmi ses troupeaux. Et je voulus, dans mon +coeur magnanime, tirant mon épée aiguë de la gaine et me jetant +sur lui, le frapper à la poitrine, là où les entrailles entourent +le foie; mais une autre pensée me retint. En effet, nous aurions +péri de même d'une mort affreuse, car nous n'aurions pu mouvoir de +nos mains le lourd rocher qu'il avait placé devant la haute +entrée. C'est pourquoi nous attendîmes en gémissant la divine Éôs. + +Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, il alluma le +feu et se mit à traire ses illustres troupeaux. Et il plaça les +petits sous leurs mères. Puis, ayant achevé tout ce travail à la +hâte, il saisit de nouveau deux de mes compagnons et prépara son +repas. Et dès qu'il eut mangé, écartant sans peine la grande +pierre, il poussa hors de l'antre ses gras troupeaux. Et il remit +le rocher en place, comme le couvercle d'un carquois. Et il mena +avec beaucoup de bruit ses gras troupeaux sur la montagne. + +Et je restai, méditant une action terrible et cherchant comment je +me vengerais et comment Athènè exaucerait mon voeu. Et ce dessein +me sembla le meilleur dans mon esprit. La grande massue du kyklôps +gisait au milieu de l'enclos, un olivier vert qu'il avait coupé +afin de s'y appuyer quand il serait sec. Et ce tronc nous semblait +tel qu'un mât de nef de charge à vingt avirons qui fend les vastes +flots. Telles étaient sa longueur et son épaisseur. J'en coupai +environ une brasse que je donnai à mes compagnons, leur ordonnant +de l'équarrir. Et ils l'équarrirent, et je taillai le bout de +l'épieu en pointe, et je le passai dans le feu ardent pour le +durcir; puis je le cachai sous le fumier qui était abondamment +répandu dans toute la caverne, et j'ordonnai à mes compagnons de +tirer au sort ceux qui le soulèveraient avec moi pour l'enfoncer +dans l'oeil du kyklôps quand le doux sommeil l'aurait saisi. Ils +tirèrent au sort, qui marqua ceux mêmes que j'aurais voulu +prendre. Et ils étaient quatre, et j'étais le cinquième, car ils +m'avaient choisi. + +Le soir, le kyklôps revint, ramenant ses troupeaux du pâturage; +et, aussitôt, il les poussa tous dans la vaste caverne et il n'en +laissa rien dans l'enclos, soit par défiance, soit qu'un dieu le +voulût ainsi. Puis, il plaça l'énorme pierre devant l'entrée, et, +s'étant assis, il se mit à traire les brebis et les chèvres +bêlantes. Puis, il mit les petits sous leurs mères. Ayant achevé +tout ce travail à la hâte, il saisit de nouveau deux de mes +compagnons et prépara son repas. Alors, tenant dans mes mains une +coupe de vin noir, je m'approchai du kyklôps et je lui dis: + +-- Kyklôps, prends et bois ce vin après avoir mangé des chairs +humaines, afin de savoir quel breuvage renfermait notre nef. Je +t'en rapporterais de nouveau, si, me prenant en pitié, tu me +renvoyais dans ma demeure: mais tu es furieux comme on ne peut +l'être davantage. Insensé! Comment un seul des hommes innombrables +pourra-t-il t'approcher désormais, puisque tu manques d'équité? + +Je parlai ainsi, et il prit et but plein de joie; puis, ayant bu +le doux breuvage, il m'en demanda de nouveau: + +-- Donne-m'en encore, cher, et dis-moi promptement ton nom, afin +que je te fasse un présent hospitalier dont tu te réjouisses. La +terre féconde rapporte aussi aux kyklopes un vin généreux, et les +pluies de Zeus font croître nos vignes; mais celui-ci est fait de +nektar et d'ambroisie. + +Il parla ainsi, et de nouveau je lui donnai ce vin ardent. Et je +lui en offris trois fois, et trois fois il le but dans sa démence. +Mais dès que le vin eut troublé son esprit, alors je lui parlai +ainsi en paroles flatteuses: + +-- Kyklôps, tu me demandes mon nom illustre. Je te le dirai, et tu +me feras le présent hospitalier que tu m'as promis. Mon nom est +Personne. Mon père et ma mère et tous mes compagnons me nomment +Personne. + +Je parlai ainsi, et, dans son âme farouche, il me répondit: + +-- Je mangerai Personne après tous ses compagnons, tous les autres +avant lui. Ceci sera le présent hospitalier que je te ferai. + +Il parla ainsi, et il tomba à la renverse, et il gisait, courbant +son cou monstrueux, et le sommeil qui dompte tout le saisit, et de +sa gorge jaillirent le vin et des morceaux de chair humaine; et il +vomissait ainsi, plein de vin. Aussitôt je mis l'épieu sous la +cendre, pour l'échauffer; et je rassurai mes compagnons, afin +qu'épouvantés, ils ne m'abandonnassent pas. Puis, comme l'épieu +d'olivier, bien que vert, allait s'enflammer dans le feu, car il +brûlait violemment, alors je le retirai du feu. Et mes compagnons +étaient autour de moi, et un daimôn nous inspira un grand courage. +Ayant saisi l'épieu d'olivier aigu par le bout, ils l'enfoncèrent +dans l'oeil du kyklôps, et moi, appuyant dessus, je le tournais, +comme un constructeur de nefs troue le bois avec une tarière, +tandis que ses compagnons la fixent des deux côtés avec une +courroie, et qu'elle tourne sans s'arrêter. Ainsi nous tournions +l'épieu enflammé dans son oeil. Et le sang chaud en jaillissait, +et la vapeur de la pupille ardente brûla ses paupières et son +sourcil; et les racines de l'oeil frémissaient, comme lorsqu'un +forgeron plonge une grande hache ou une doloire dans l'eau froide, +et qu'elle crie, stridente, ce qui donne la force au fer. Ainsi +son oeil faisait un bruit strident autour de l'épieu d'olivier. Et +il hurla horriblement, et les rochers en retentirent. Et nous nous +enfuîmes épouvantés. Et il arracha de son oeil l'épieu souillé de +beaucoup de sang, et, plein de douleur, il le rejeta. Alors, à +haute voix, il appela les kyklopes qui habitaient autour de lui +les cavernes des promontoires battus des vents. Et, entendant sa +voix, ils accoururent de tous côtés, et, debout autour de l'antre, +ils lui demandaient pourquoi il se plaignait: + +-- Pourquoi, Polyphèmos, pousses-tu de telles clameurs dans la +nuit divine et nous réveilles-tu? Souffres-tu? Quelque mortel a-t- +il enlevé tes brebis? Quelqu'un veut-il te tuer par force ou par +ruse? + +Et le robuste Polyphèmos leur répondit du fond de son antre: + +-- Ô amis, qui me tue par ruse et non par force? Personne. + +Et ils lui répondirent en paroles ailées: + +-- Certes, nul ne peut te faire violence, puisque tu es seul. On +ne peut échapper aux maux qu'envoie le grand Zeus. Supplie ton +père, le roi Poseidaôn. + +Ils parlèrent ainsi et s'en allèrent. Et mon cher coeur rit, parce +que mon nom les avait trompés, ainsi que ma ruse irréprochable. + +Mais le kyklôps, gémissant et plein de douleurs, tâtant avec les +mains, enleva le rocher de la porte, et, s'asseyant là, étendit +les bras, afin de saisir ceux de nous qui voudraient sortir avec +les brebis. Il pensait, certes, que j'étais insensé. Aussitôt, je +songeai à ce qu'il y avait de mieux à faire pour sauver mes +compagnons et moi-même de la mort. Et je méditai ces ruses et ce +dessein, car il s'agissait de la vie, et un grand danger nous +menaçait. Et ce dessein me parut le meilleur dans mon esprit. + +Les mâles des brebis étaient forts et laineux, beaux et grands, et +ils avaient une laine de couleur violette. Je les attachai par +trois avec l'osier tordu sur lequel dormait le kyklôps monstrueux +et féroce. Celui du milieu portait un homme, et les deux autres, +de chaque côté, cachaient mes compagnons. Et il y avait un bélier, +le plus grand de tous. J'embrassai son dos, suspendu sous son +ventre, et je saisis fortement de mes mains sa laine très épaisse, +dans un esprit patient. Et c'est ainsi qu'en gémissant nous +attendîmes la divine Éôs. + +Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, alors le +kyklôps poussa les mâles des troupeaux au pâturage. Et les +femelles bêlaient dans les étables, car il n'avait pu les traire +et leurs mamelles étaient lourdes. Et lui, accablé de douleurs, +tâtait le dos de tous les béliers qui passaient devant lui, et +l'insensé ne s'apercevait point que mes compagnons étaient liés +sous le ventre des béliers laineux. Et celui qui me portait dans +sa laine épaisse, alourdi, sortit le dernier, tandis que je +roulais mille pensées. Et le robuste Polyphèmos, le tâtant, lui +dit: + +-- Bélier paresseux, pourquoi sors-tu le dernier de tous de mon +antre? Auparavant, jamais tu ne restais derrière les autres, mais, +le premier, tu paissais les tendres fleurs de l'herbe, et, le +premier, marchant avec fierté, tu arrivais au cours des fleuves, +et, le premier, le soir, tu rentrais à l'enclos. Maintenant, te +voici le dernier. Regrettes-tu l'oeil de ton maître qu'un méchant +homme a arraché, à l'aide de ses misérables compagnons, après +m'avoir dompté l'âme par le vin, Personne, qui n'échappera pas, je +pense, à la mort? Plût aux dieux que tu pusses entendre, parler, +et me dire où il se dérobe à ma force! Aussitôt sa cervelle +écrasée coulerait çà et là dans la caverne, et mon coeur se +consolerait des maux que m'a faits ce misérable Personne! + +Ayant ainsi parlé, il laissa sortir le bélier. À peine éloignés de +peu d'espace de l'antre et de l'enclos, je quittai le premier le +bélier et je détachai mes compagnons. Et nous poussâmes +promptement hors de leur chemin les troupeaux chargés de graisse, +jusqu'à ce que nous fussions arrivés à notre nef. Et nos chers +compagnons nous revirent, nous du moins qui avions échappé à la +mort, et ils nous regrettaient; aussi ils gémissaient, et ils +pleuraient les autres. Mais, par un froncement de sourcils, je +leur défendis de pleurer, et j'ordonnai de pousser promptement les +troupeaux laineux dans la nef, et de fendre l'eau salée. Et +aussitôt ils s'embarquèrent, et, s'asseyant en ordre sur les bancs +de rameurs, ils frappèrent la blanche mer de leurs avirons. Mais +quand nous fûmes éloignés de la distance où porte la voix, alors +je dis au kyklôps ces paroles outrageantes: + +-- Kyklôps, tu n'as pas mangé dans ta caverne creuse, avec une +grande violence, les compagnons d'un homme sans courage, et le +châtiment devait te frapper, malheureux! toi qui n'as pas craint +de manger tes hôtes dans ta demeure. C'est pourquoi Zeus et les +autres dieux t'ont châtié. + +Je parlai ainsi, et il entra aussitôt dans une plus violente +fureur, et, arrachant la cime d'une grande montagne, il la lança. +Et elle tomba devant notre nef à noire proue, et l'extrémité de la +poupe manqua être brisée, et la mer nous inonda sous la chute de +ce rocher qui la fit refluer vers le rivage, et le flot nous +remporta jusqu'à toucher le bord. Mais, saisissant un long pieu, +je repoussai la nef du rivage, et, d'un signe de tête, j'ordonnai +à mes compagnons d'agiter les avirons afin d'échapper à la mort, +et ils se courbèrent sur les avirons. Quand nous nous fûmes une +seconde fois éloignés à la même distance, je voulus encore parler +au kyklôps, et tous mes compagnons s'y opposaient par des paroles +suppliantes: + +-- Malheureux! pourquoi veux-tu irriter cet homme sauvage? Déjà, +en jetant ce rocher dans la mer, il a ramené notre nef contre +terre, où, certes, nous devions périr; et s'il entend tes paroles +ou le son de ta voix, il pourra briser nos têtes et notre nef sous +un autre rocher qu'il lancera, tant sa force est grande. + +Ils parlaient ainsi, mais ils ne persuadèrent point mon coeur +magnanime, et je lui parlai de nouveau injurieusement: + +-- Kyklôps, si quelqu'un parmi les hommes mortels t'interroge sur +la perte honteuse de ton oeil, dis-lui qu'il a été arraché par le +dévastateur de citadelles Odysseus, fils de Laertès, et qui habite +dans Ithakè. + +Je parlai ainsi, et il me répondit en gémissant: + +-- Ô dieux! voici que les anciennes prédictions qu'on m'a faites +se sont accomplies. Il y avait ici un excellent et grand +divinateur, Tèlémos Eurymide, qui l'emportait sur tous dans la +divination, et qui vieillit en prophétisant au milieu des +kyklopes. Et il me dit que toutes ces choses s'accompliraient qui +me sont arrivées, et que je serais privé de la vue par Odysseus. +Et je pensais que ce serait un homme grand et beau qui viendrait +ici, revêtu d'une immense force. Et c'est un homme de rien, petit +et sans courage, qui m'a privé de mon oeil après m'avoir dompté +avec du vin! Viens ici, Odysseus, afin que je te fasse les +présents de l'hospitalité. Je demanderai à l'illustre qui ébranle +la terre de te reconduire. Je suis son fils, et il se glorifie +d'être mon père, et il me guérira, s'il le veut, et non quelque +autre des dieux immortels ou des hommes mortels. + +Il parla ainsi et je lui répondis: + +-- Plût aux dieux que je t'eusse arraché l'âme et la vie, et +envoyé dans la demeure d'Aidès aussi sûrement que celui qui +ébranle la terre ne guérira point ton oeil. + +Je parlais ainsi, et, aussitôt, il supplia le roi Poseidaôn, en +étendant les mains vers l'Ouranos étoilé: + +-- Entends-moi, Poseidaôn aux cheveux bleus, qui contiens la +terre! Si je suis ton fils, et si tu te glorifies d'être mon père, +fais que le dévastateur de citadelles, Odysseus, fils de Laertès, +et qui habite dans Ithakè, ne retourne jamais dans sa patrie. Mais +si sa destinée est de revoir ses amis et de rentrer dans sa +demeure bien construite et dans la terre de sa patrie, qu'il n'y +parvienne que tardivement, après avoir perdu tous ses compagnons, +et sur une nef étrangère, et qu'il souffre encore en arrivant dans +sa demeure! + +Il pria ainsi, et l'illustre aux cheveux bleus l'entendit. + +Puis, il souleva un plus lourd rocher, et, le faisant tourner, il +le jeta avec une immense force. Et il tomba à l'arrière de la nef +à proue bleue, manquant d'atteindre l'extrémité du gouvernail, et +la mer se souleva sous le coup; mais le flot, cette fois, emporta +la nef et la poussa vers l'île; et nous parvînmes bientôt là où +étaient les autres nefs à bancs de rameurs. Et nos compagnons y +étaient assis, pleurant et nous attendant toujours. Ayant abordé, +nous tirâmes la nef sur le sable et nous descendîmes sur le rivage +de la mer. + +Et nous partageâmes les troupeaux du kyklôps, après les avoir +retirés de la nef creuse, et nul ne fut privé d'une part égale. Et +mes compagnons me donnèrent le bélier, outre ma part, et après le +partage. Et, l'ayant sacrifié sur le rivage à Zeus Kronide qui +amasse les noires nuées et qui commande à tous, je brûlai ses +cuisses. Mais Zeus ne reçut point mon sacrifice; mais, plutôt, il +songeait à perdre toutes mes nefs à bancs de rameurs et tous mes +chers compagnons. + +Et nous nous reposâmes là, tout le jour, jusqu'à la chute de +Hèlios, mangeant les chairs abondantes et buvant le doux vin. Et +quand Hèlios tomba et que les ombres survinrent, nous dormîmes sur +le rivage de la mer. + +Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, je commandai +à mes compagnons de s'embarquer et de détacher les câbles. Et, +aussitôt, ils s'embarquèrent, et, s'asseyant en ordre sur les +bancs, ils frappèrent la blanche mer de leurs avirons. Et, de là, +nous naviguâmes, tristes dans le coeur, bien que joyeux d'avoir +échappé à la mort, car nous avions perdu nos chers compagnons. + + +10. + +Et nous arrivâmes à l'île Aioliè, où habitait Aiolos Hippotade +cher aux dieux immortels. Et un mur d'airain qu'on ne peut rompre +entourait l'île entière, et une roche escarpée la bordait de toute +part. Douze enfants étaient nés dans la maison royale d'Aiolos: +six filles et six fils pleins de jeunesse. Et il unit ses filles à +ses fils afin qu'elles fussent les femmes de ceux-ci, et tous +prenaient leur repas auprès de leur père bien-aimé et de leur mère +vénérable, et de nombreux mets étaient placés devant eux. Pendant +le jour, la maison et la cour retentissaient, parfumées; et, +pendant la nuit tous dormaient auprès de leurs femmes chastes, sur +des tapis et sur des lits sculptés. + +Et nous entrâmes dans la ville et dans les belles demeures. Et +tout un mois Aiolos m'accueillit, et il m'interrogeait sur Ilios, +sur les nefs des Argiens et sur le retour des Akhaiens. Et je lui +racontai toutes ces choses comme il convenait. Et quand je lui +demandai de me laisser partir et de me renvoyer, il ne me refusa +point et il prépara mon retour. Et il me donna une outre, faite de +la peau d'un boeuf de neuf ans, dans laquelle il enferma le +souffle des vents tempétueux; car le Kroniôn l'avait fait le +maître des vents, et lui avait donné de les soulever ou de les +apaiser, selon sa volonté. Et, avec un splendide câble d'argent, +il l'attacha dans ma nef creuse, afin qu'il n'en sortît aucun +souffle. Puis il envoya le seul Zéphyros pour nous emporter, les +nefs et nous. Mais ceci ne devait point s'accomplir, car nous +devions périr par notre démence. + +Et, sans relâche, nous naviguâmes pendant neuf jours et neuf +nuits, et au dixième jour la terre de la patrie apparaissait déjà, +et nous apercevions les feux des habitants. Et, dans ma fatigue, +le doux sommeil me saisit. Et j'avais toujours tenu le gouvernail +de la nef, ne l'ayant cédé à aucun de mes compagnons, afin +d'arriver promptement dans la terre de la patrie. Et mes +compagnons parlèrent entre eux, me soupçonnant d'emporter dans ma +demeure de l'or et de l'argent, présents du magnanime Aiolos +Hippotade. Et ils se disaient entre eux: + +-- Dieux! combien Odysseus est aimé de tous les hommes et très +honoré de tous ceux dont il aborde la ville et la terre! Il a +emporté de Troiè, pour sa part du butin, beaucoup de choses belles +et précieuses, et nous rentrons dans nos demeures, les mains +vides, après avoir fait tout ce qu'il a fait. Et voici que, par +amitié, Aiolos l'a comblé de présents! Mais voyons à la hâte ce +qu'il y a dans cette outre, et combien d'or et d'argent on y a +renfermé. + +Ils parlaient ainsi, et leur mauvais dessein l'emporta. Ils +ouvrirent l'outre, et tous les vents en jaillirent. Et aussitôt la +tempête furieuse nous emporta sur la mer, pleurants, loin de la +terre de la patrie. Et, m'étant réveillé, je délibérai dans mon +coeur irréprochable si je devais périr en me jetant de ma nef dans +la mer, ou si, restant parmi les vivants, je souffrirais en +silence. Je restai et supportai mes maux. Et je gisais caché dans +le fond de ma nef, tandis que tous étaient de nouveau emportés par +les tourbillons du vent vers l'île Aioliè. Et mes compagnons +gémissaient. + +Étant descendus sur le rivage, nous puisâmes de l'eau, et mes +compagnons prirent aussitôt leur repas auprès des nefs rapides. +Après avoir mangé et bu, je choisis un héraut et un autre +compagnon, et je me rendis aux illustres demeures d'Aiolos. Et je +le trouvai faisant son repas avec sa femme et ses enfants. Et, en +arrivant, nous nous assîmes sur le seuil de la porte. Et tous +étaient stupéfaits et ils m'interrogèrent: + +-- Pourquoi es-tu revenu, Odysseus? Quel daimôn t'a porté malheur? +N'avions-nous pas assuré ton retour, afin que tu parvinsses dans +la terre de ta patrie, dans tes demeures, là où il te plaisait +d'arriver? + +Ils parlaient ainsi, et je répondis, triste dans le coeur: + +-- Mes mauvais compagnons m'ont perdu, et, avant eux, le sommeil +funeste. Mais venez à mon aide, amis, car vous en avez le pouvoir. + +Je parlai ainsi, tâchant de les apaiser par des paroles +flatteuses; mais ils restèrent muets, et leur père me répondit: + +-- Sors promptement de cette île, ô le pire des vivants! Il ne +m'est point permis de recueillir ni de reconduire un homme qui est +odieux aux dieux heureux. Va! car, certes, si tu es revenu, c'est +que tu es odieux aux dieux heureux. + +Il parla ainsi, et il me chassa de ses demeures tandis que je +soupirais profondément. Et nous naviguions de là, tristes dans le +coeur; et l'âme de mes compagnons était accablée par la fatigue +cruelle des avirons, car le retour ne nous semblait plus possible, +à cause de notre démence. Et nous naviguâmes ainsi six jours et +six nuits. Et, le septième jour, nous arrivâmes à la haute ville +de Lamos, dans la Laistrygoniè Télépyle. Là, le pasteur qui rentre +appelle le pasteur qui sort en l'entendant. Là, le pasteur qui ne +dort pas gagne un salaire double, en menant paître les boeufs +d'abord, et, ensuite, les troupeaux aux blanches laines, tant les +chemins du jour sont proches des chemins de la nuit. + +Et nous abordâmes le port illustre entouré d'un haut rocher. Et, +des deux côtés, les rivages escarpés se rencontraient, ne laissant +qu'une entrée étroite. Et mes compagnons conduisirent là toutes +les nefs égales, et ils les amarrèrent, les unes auprès des +autres, au fond du port, où jamais le flot ne se soulevait, ni +peu, ni beaucoup, et où il y avait une constante tranquillité. Et, +moi seul, je retins ma nef noire en dehors, et je l'amarrai aux +pointes du rocher. Puis, je montai sur le faîte des écueils, et je +ne vis ni les travaux des boeufs, ni ceux des hommes, et je ne vis +que de la fumée qui s'élevait de terre. Alors, je choisis deux de +mes compagnons et un héraut, et je les envoyai pour savoir quels +hommes nourris de pain habitaient cette terre. + +Et ils partirent, prenant un large chemin par où les chars +portaient à la ville le bois des hautes montagnes. Et ils +rencontrèrent devant la ville, allant chercher de l'eau, une jeune +vierge, fille du robuste Laistrygôn Antiphatès. Et elle descendait +à la fontaine limpide d'Artakiè. Et c'est là qu'on puisait de +l'eau pour la ville. S'approchant d'elle, ils lui demandèrent quel +était le roi qui commandait à ces peuples; et elle leur montra +aussitôt la haute demeure de son père. Étant entrés dans +l'illustre demeure, ils y trouvèrent une femme haute comme une +montagne, et ils en furent épouvantés. Mais elle appela aussitôt +de l'agora l'illustre Antiphatès son mari, qui leur prépara une +lugubre destinée, car il saisit un de mes compagnons pour le +dévorer. Et les deux autres, précipitant leur fuite, revinrent aux +nefs. + +Alors, Antiphatès poussa des clameurs par la ville, et les +robustes Laistrygones, l'ayant entendu, se ruaient de toutes +parts, innombrables, et pareils, non à des hommes, mais à des +géants. Et ils lançaient de lourdes pierres arrachées au rocher, +et un horrible retentissement s'éleva d'hommes mourants et de nefs +écrasées. Et les Laistrygones transperçaient les hommes comme des +poissons, et ils emportaient ces tristes mets. Pendant qu'ils les +tuaient ainsi dans l'intérieur du port, je tirai de la gaine mon +épée aiguë et je coupai les câbles de ma nef noire, et, aussitôt, +j'ordonnai à mes compagnons de se courber sur les avirons, afin de +fuir notre perte. Et tous ensemble se courbèrent sur les avirons, +craignant la mort. Ainsi ma nef gagna la pleine mer, évitant les +lourdes pierres mais toutes les autres périrent en ce lieu. + +Et nous naviguions loin de là, tristes dans le coeur d'avoir perdu +tous nos chers compagnons, bien que joyeux d'avoir évité la mort. +Et nous arrivâmes à l'île Aiaiè, et c'est là qu'habitait Kirkè aux +beaux cheveux, vénérable et éloquente déesse, soeur du prudent +Aiètès. Et tous deux étaient nés de Hèlios qui éclaire les hommes, +et leur mère était Persè, qu'engendra Okéanos. Et là, sur le +rivage, nous conduisîmes notre nef dans une large rade, et un dieu +nous y mena. Puis, étant descendus, nous restâmes là deux jours, +l'âme accablée de fatigue et de douleur. Mais quand Éôs aux beaux +cheveux amena le troisième jour, prenant ma lance et mon épée +aiguë, je quittai la nef et je montai sur une hauteur d'où je +pusse voir des hommes et entendre leurs voix. Et, du sommet +escarpé où j'étais monté, je vis s'élever de la terre large, à +travers une forêt de chênes épais, la fumée des demeures de Kirkè. +Puis, je délibérai, dans mon esprit et dans mon coeur, si je +partirais pour reconnaître la fumée que je voyais. Et il me parut +plus sage de regagner ma nef rapide et le rivage de la mer, de +faire prendre le repas à mes compagnons et d'envoyer reconnaître +le pays. + +Mais, comme, déjà, j'étais près de ma nef, un dieu qui, sans +doute, eut compassion de me voir seul, envoya sur ma route un +grand cerf au bois élevé qui descendait des pâturages de la forêt +pour boire au fleuve, car la force de Hèlios le poussait. Et, +comme il s'avançait, je le frappai au milieu de l'épine du dos, et +la lame d'airain le traversa, et, en bramant, il tomba dans la +poussière et son esprit s'envola. Je m'élançai, et je retirai la +lance d'airain de la blessure. Je la laissai à terre, et, +arrachant toute sorte de branches pliantes, j'en fis une corde +tordue de la longueur d'une brasse, et j'en liai les pieds de +l'énorme bête. Et, la portant à mon cou, je descendis vers ma nef, +appuyé sur ma lance, car je n'aurais pu retenir un animal aussi +grand, d'une seule main, sur mon épaule. Et je le jetai devant la +nef, et je ranimai mes compagnons en adressant des paroles +flatteuses à chacun d'eux: + +-- Ô amis, bien que malheureux, nous ne descendrons point dans les +demeures d'Aidès avant notre jour fatal. Allons, hors de la nef +rapide, songeons à boire et à manger, et ne souffrons point de la +faim. + +Je parlai ainsi, et ils obéirent à mes paroles, et ils +descendirent sur le rivage de la mer, admirant le cerf, et combien +il était grand. Et après qu'ils se furent réjouis de le regarder, +s'étant lavé les mains, ils préparèrent un excellent repas. Ainsi, +tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, nous restâmes assis, +mangeant les chairs abondantes et buvant le vin doux. Et quand +Hèlios tomba et que les ombres survinrent, nous nous endormîmes +sur le rivage de la mer. Et quand Éôs aux doigts rosés, née au +matin, apparut, alors, ayant convoqué l'agora, je parlai ainsi: + +-- Écoutez mes paroles et supportez patiemment vos maux, +compagnons. Ô amis! nous ne savons, en effet, où est le couchant, +où le levant, de quel côté Hèlios se lève sur la terre pour +éclairer les hommes, ni de quel côté il se couche. Délibérons donc +promptement, s'il est nécessaire; mais je ne le pense pas. Du +faîte de la hauteur où j'ai monté, j'ai vu que cette terre est une +île que la mer sans bornes environne. Elle est petite, et j'ai vu +de la fumée s'élever à travers une forêt de chênes épais. + +Je parlai ainsi, et leur cher coeur fut brisé, se souvenant des +crimes du Laistrygôn Antiphatès et de la violence du magnanime +kyklôps mangeur d'hommes. Et ils pleuraient, répandant des larmes +abondantes. Mais il ne servait à rien de gémir. Je divisai mes +braves compagnons, et je donnai un chef à chaque troupe. Je +commandai l'une, et Eurylokhos semblable à un dieu commanda +l'autre. Et les sorts ayant été promptement jetés dans un casque +d'airain, ce fut celui du magnanime Eurylokhos qui sortit. Et il +partit à la hâte, et en pleurant, avec vingt-deux compagnons, et +ils nous laissèrent gémissants. + +Et ils trouvèrent, dans une vallée, en un lieu découvert, les +demeures de Kirkè, construites en pierres polies. Et tout autour +erraient des loups montagnards et des lions. Et Kirkè les avait +domptés avec des breuvages perfides; et ils ne se jetaient point +sur les hommes, mais ils les approchaient en remuant leurs longues +queues, comme des chiens caressant leur maître qui se lève du +repas, car il leur donne toujours quelques bons morceaux. Ainsi +les loups aux ongles robustes et les lions entouraient, +caressants, mes compagnons; et ceux-ci furent effrayés de voir ces +bêtes féroces, et ils s'arrêtèrent devant les portes de la déesse +aux beaux cheveux. Et ils entendirent Kirkè chantant d'une belle +voix dans sa demeure et tissant une grande toile ambroisienne, +telle que sont les ouvrages légers, gracieux et brillants des +déesses. Alors Polytès, chef des hommes, le plus cher de mes +compagnons, et que j'honorais le plus, parla le premier: + +-- Ô amis, quelque femme, tissant une grande toile, chante d'une +belle voix dans cette demeure, et tout le mur en résonne. Est-ce +une déesse ou une mortelle? Poussons promptement un cri. + +Il les persuada ainsi, et ils appelèrent en criant. Et Kirkè +sortit aussitôt, et, ouvrant les belles portes, elle les invita, +et tous la suivirent imprudemment. Eurylokhos resta seul dehors, +ayant soupçonné une embûche. Et Kirkè, ayant fait entrer mes +compagnons, les fit asseoir sur des sièges et sur des thrônes. Et +elle mêla, avec du vin de Pramnios, du fromage, de la farine et du +miel doux; mais elle mit dans le pain des poisons, afin de leur +faire oublier la terre de la patrie. Et elle leur offrit cela, et +ils burent, et, aussitôt, les frappant d'une baguette, elle les +renferma dans les étables à porcs. Et ils avaient la tête, la +voix, le corps et les soies du porc, mais leur esprit était le +même qu'auparavant. Et ils pleuraient, ainsi renfermés; et Kirkè +leur donna du gland de chêne et du fruit de cornouiller à manger, +ce que mangent toujours les porcs qui couchent sur la terre. + +Mais Eurylokhos revint à la hâte vers la nef noire et rapide nous +annoncer la dure destinée de nos compagnons. Et il ne pouvait +parler, malgré son désir, et son coeur était frappé d'une grande +douleur, et ses yeux étaient pleins de larmes, et son âme +respirait le deuil. Mais, comme nous l'interrogions tous avec +empressement, il nous raconta la perte de ses compagnons: + +-- Nous avons marché à travers la forêt, comme tu l'avais ordonné, +illustre Odysseus, et nous avons rencontré, dans une vallée, en un +lieu découvert, de belles demeures construites en pierres polies. +Là, une déesse, ou une mortelle, chantait harmonieusement en +tissant une grande toile. Et mes compagnons l'appelèrent en +criant. Aussitôt, elle sortit, et, ouvrant la belle porte, elle +les invita, et tous la suivirent imprudemment, et, moi seul, je +restai, ayant soupçonné une embûche. Et tous les autres +disparurent à la fois, et aucun n'a reparu, bien que je les aie +longtemps épiés et attendus. + +Il parla ainsi, et je jetai sur mes épaules une grande épée +d'airain aux clous d'argent et un arc, et j'ordonnai à Eurylokhos +de me montrer le chemin. Mais, ayant saisi mes genoux de ses +mains, en pleurant, il me dit ces paroles ailées: + +-- Ne me ramène point là contre mon gré, ô divin, mais laisse-moi +ici. Je sais que tu ne reviendras pas et que tu ne ramèneras aucun +de nos compagnons. Fuyons promptement avec ceux-ci, car, sans +doute, nous pouvons encore éviter la dure destinée. + +Il parla ainsi, et je lui répondis: + +-- Eurylokhos, reste donc ici, mangeant et buvant auprès de la nef +noire et creuse. Moi, j'irai, car une nécessité inexorable me +contraint. + +Ayant ainsi parlé, je m'éloignai de la mer et de la nef, et +traversant les vallées sacrées, j'arrivai à la grande demeure de +l'empoisonneuse Kirkè. Et Herméias à la baguette d'or vint à ma +rencontre, comme j'approchais de la demeure, et il était semblable +à un jeune homme dans toute la grâce de l'adolescence. Et, me +prenant la main, il me dit: + +-- Ô malheureux où vas-tu seul, entre ces collines, ignorant ces +lieux. Tes compagnons sont enfermés dans les demeures de Kirkè, et +ils habitent comme des porcs des étables bien closes. Viens-tu +pour les délivrer? Certes, je ne pense pas que tu reviennes toi- +même, et tu resteras là où ils sont déjà. Mais je te délivrerai de +ce mal et je te sauverai. Prends ce remède excellent, et le +portant avec toi, rends-toi aux demeures de Kirkè, car il +éloignera de ta tête le jour fatal. Je te dirai tous les mauvais +desseins de Kirkè. Elle te préparera un breuvage et elle mettra +les poisons dans le pain, mais elle ne pourra te charmer, car +l'excellent remède que je te donnerai ne le permettra pas. Je vais +te dire le reste. Quand Kirkè t'aura frappé de sa longue baguette, +jette-toi sur elle, comme si tu voulais la tuer. Alors, pleine de +crainte, elle t'invitera à coucher avec elle. Ne refuse point le +lit d'une déesse, afin qu’elle délivre tes compagnons et qu'elle +te traite toi-même avec bienveillance. Mais ordonne-lui de jurer +par le grand serment des dieux heureux, afin qu'elle ne te tende +aucune autre embûche, et que, t'ayant mis nu, elle ne t'enlève +point ta virilité. + +Ayant ainsi parlé, le tueur d'Argos me donna le remède qu'il +arracha de terre, et il m'en expliqua la nature. Et sa racine est +noire et sa fleur semblable à du lait. Les dieux la nomment môly. +Il est difficile aux hommes mortels de l'arracher, mais les dieux +peuvent tout. Puis Herméias s'envola vers le grand Olympos, sur +l'île boisée, et je marchai vers la demeure de Kirkè, et mon coeur +roulait mille pensées tandis que je marchais. + +Et, m'arrêtant devant la porte de la déesse aux beaux cheveux, je +l'appelai, et elle entendit ma voix, et, sortant aussitôt, elle +ouvrit les portes brillantes et elle m'invita. Et, l'ayant suivie, +triste dans le coeur, elle me fit entrer, puis asseoir sur un +thrône à clous d'argent, et bien travaillé. Et j'avais un escabeau +sous les pieds. Aussitôt elle prépara dans une coupe d'or le +breuvage que je devais boire, et, méditant le mal dans son esprit, +elle y mêla le poison. Après me l'avoir donné, et comme je buvais, +elle me frappa de sa baguette et elle me dit: + +-- Va maintenant dans l'étable à porcs, et couche avec tes +compagnons. + +Elle parla ainsi, mais je tirai de la gaine mon épée aiguë et je +me jetai sur elle comme si je voulais la tuer. Alors, poussant un +grand cri, elle se prosterna, saisit mes genoux et me dit ces +paroles ailées, en pleurant: + +-- Qui es-tu parmi les hommes? Où est ta ville? Où sont tes +parents? Je suis stupéfaite qu'ayant bu ces poisons tu ne sois pas +transformé. Jamais aucun homme, pour les avoir seulement fait +passer entre ses dents, n'y a résisté. Tu as un esprit indomptable +dans ta poitrine, ou tu es le subtil Odysseus qui devait arriver +ici, à son retour de Troiè, sur sa nef noire et rapide, ainsi que +Herméias à la baguette d'or me l'avait toujours prédit. Mais, +remets ton épée dans sa gaine, et couchons-nous tous deux sur mon +lit, afin que nous nous unissions, et que nous nous confiions l'un +à l'autre. + +Elle parla ainsi, et, lui répondant, je lui dis: + +-- Ô Kirkè! comment me demandes-tu d'être doux pour toi qui as +changé, dans tes demeures, mes compagnons en porcs, et qui me +retiens ici moi-même, m'invitant à monter sur ton lit, dans la +chambre nuptiale, afin qu'étant nu, tu m'enlèves ma virilité? +Certes, je ne veux point monter sur ton lit, à moins que tu ne +jures par un grand serment, ô déesse, que tu ne me tendras aucune +autre embûche. + +Je parlais ainsi, et aussitôt elle jura comme je le lui demandais; +et après qu'elle eut juré et prononcé toutes les paroles du +serment, alors je montai sur son beau lit. Et les servantes +s'agitaient dans la demeure; et elles étaient quatre, et elles +prenaient soin de toute chose. Et elles étaient nées des sources +des forêts et des fleuves sacrés qui coulent à la mer. L'une +d'elles jeta sur les thrônes de belles couvertures pourprées, et, +pardessus, de légères toiles de lin. Une autre dressa devant les +thrônes des tables d'argent sur lesquelles elle posa des +corbeilles d'or. Une troisième mêla le vin doux et mielleux dans +un kratère d'argent et distribua des coupes d'or. La quatrième +apporta de l'eau et alluma un grand feu sous un grand trépied, et +l'eau chauffa. Et quand l'eau eut chauffé dans l'airain brillant, +elle me mit au bain, et elle me lava la tête et les épaules avec +l'eau doucement versée du grand trépied. Et quand elle m'eut lavé +et parfumé d'huile grasse, elle me revêtit d'une tunique et d'un +beau manteau. Puis elle me fit asseoir sur un thrône d'argent bien +travaillé, et j'avais un escabeau sous mes pieds. Une servante +versa, d'une belle aiguière d'or dans un bassin d'argent, de l'eau +pour les mains, et dressa devant moi une table polie. Et la +vénérable intendante, bienveillante pour tous, apporta du pain +qu'elle plaça sur la table ainsi que beaucoup de mets. Et Kirkè +m'invita à manger, mais cela ne plut point à mon âme. + +Et j'étais assis, ayant d'autres pensées et prévoyant d'autres +maux. Et Kirkè, me voyant assis, sans manger, et plein de +tristesse, s'approcha de moi et me dit ces paroles ailées: + +-- Pourquoi, Odysseus, restes-tu ainsi muet et te rongeant le +coeur, sans boire et sans manger? Crains-tu quelque autre embûche? +Tu ne dois rien craindre, car j'ai juré un grand serment. + +Elle parla ainsi, et, lui répondant, je dis: + +-- Ô Kirkè, quel homme équitable et juste oserait boire et manger, +avant que ses compagnons aient été délivrés, et qu'il les ait vus +de ses yeux? Si, dans ta bienveillance, tu veux que je boive et +que je mange, délivre mes compagnons et que je les voie. + +Je parlai ainsi, et Kirkè sortit de ses demeures, tenant une +baguette à la main, et elle ouvrit les portes de l'étable à porcs. +Elle en chassa mes compagnons semblables à des porcs de neuf ans. +Ils se tenaient devant nous, et, se penchant, elle frotta chacun +d'eux d'un autre baume, et de leurs membres tombèrent aussitôt les +poils qu'avait fait pousser le poison funeste que leur avait donné +la vénérable Kirkè; et ils redevinrent des hommes plus jeunes +qu'ils n'étaient auparavant, plus beaux et plus grands. Et ils me +reconnurent, et tous, me serrant la main, pleuraient de joie, et +la demeure retentissait de leurs sanglots. Et la déesse elle-même +fut prise de pitié. Puis, la noble déesse, s'approchant de moi, me +dit: + +-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, va maintenant vers ta nef +rapide et le rivage de la mer. Fais tirer, avant tout, ta nef sur +le sable. Cachez ensuite vos richesses et vos armes dans une +caverne, et revenez aussitôt, toi-même et tes chers compagnons. + +Elle parla ainsi, et mon esprit généreux fut persuadé, et je me +hâtai de retourner à ma nef rapide et au rivage de la mer, et je +trouvai auprès de ma nef rapide mes chers compagnons gémissant +misérablement et versant des larmes abondantes. De même que les +génisses, retenues loin de la prairie, s'empressent autour des +vaches qui, du pâturage, reviennent à l'étable après s'être +rassasiées d'herbes, et vont toutes ensemble au-devant d'elles, +sans que les enclos puissent les retenir, et mugissent sans +relâche autour de leurs mères; de même, quand mes compagnons me +virent de leurs yeux, ils m'entourèrent en pleurant, et leur coeur +fut aussi ému que s'ils avaient revu leur patrie et la ville de +l'âpre Ithakè, où ils étaient nés et avaient été nourris. Et, en +pleurant, ils me dirent ces paroles ailées: + +-- À ton retour, ô divin! nous sommes aussi joyeux que si nous +voyions Ithakè et la terre de la patrie. Mais dis-nous comment +sont morts nos compagnons. + +Ils parlaient ainsi, et je leur répondis par ces douces paroles: + +-- Avant tout, tirons la nef sur le rivage, et cachons dans une +caverne nos richesses et toutes nos armes. Puis, suivez-moi tous à +la hâte, afin de revoir, dans les demeures sacrées de Kirkè, vos +compagnons mangeant et buvant et jouissant d'une abondante +nourriture. +Je parlai ainsi, et ils obéirent promptement à mes paroles; mais +le seul Eurylokhos tentait de les retenir, et il leur dit ces +paroles ailées: + +-- Ah! malheureux, où allez-vous? Vous voulez donc subir les maux +qui vous attendent dans les demeures de Kirkè, elle qui nous +changera en porcs, en loups et en lions, et dont nous garderons de +force la demeure? Elle fera comme le kyklops, quand nos compagnons +vinrent dans sa caverne, conduits par l'audacieux Odysseus. Et ils +y ont péri par sa démence. + +Il parla ainsi, et je délibérai dans mon esprit si, ayant tiré ma +grande épée de sa gaine, le long de la cuisse, je lui couperais la +tête et la jetterais sur le sable, malgré notre parenté; mais tous +mes autres compagnons me retinrent par de flatteuses paroles: + +-- Ô divin! laissons-le, si tu y consens, rester auprès de la nef +et la garder. Nous, nous te suivrons à la demeure sacrée de Kirkè. + +Ayant ainsi parlé, ils s'éloignèrent de la nef et de la mer, mais +Eurylokhos ne resta point auprès de la nef creuse, et il nous +suivit, craignant mes rudes menaces. Pendant cela, Kirkè, dans ses +demeures, baigna et parfuma d'huile mes autres compagnons, et elle +les revêtit de tuniques et de beaux manteaux, et nous les +trouvâmes tous faisant leur repas dans les demeures. Et quand ils +se furent réunis, ils se racontèrent tous leurs maux, les uns aux +autres, et ils pleuraient, et la maison retentissait de leurs +sanglots. Et la noble déesse, s'approchant, me dit: + +-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, ne vous livrez pas plus +longtemps à la douleur. Je sais moi-même combien vous avez subi de +maux sur la mer poissonneuse et combien d'hommes injustes vous ont +fait souffrir sur la terre. Mais, mangez et buvez, et ranimez +votre coeur dans votre poitrine, et qu'il soit tel qu'il était +quand vous avez quitté la terre de l'âpre Ithakè, votre patrie. +Cependant, jamais vous n'oublierez vos misères, et votre esprit ne +sera jamais plus dans la joie, car vous avez subi des maux +innombrables. + +Elle parla ainsi, et notre coeur généreux lui obéit. Et nous +restâmes là toute une année, mangeant les chairs abondantes et +buvant le doux vin. Mais, à la fin de l'année, quand les heures +eurent accompli leur tour, quand les mois furent passés et quand +les longs jours se furent écoulés, alors, mes chers compagnons +m'appelèrent et me dirent: + +-- Malheureux, souviens-toi de ta patrie, si toutefois il est dans +ta destinée de survivre et de rentrer dans ta haute demeure et +dans la terre de la patrie. + +Ils parlèrent ainsi, et mon coeur généreux fut persuadé. Alors, +tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, nous restâmes assis, +mangeant les chairs abondantes et buvant le doux vin. Et quand +Hèlios tomba, et quand la nuit vint, mes compagnons s'endormirent +dans la demeure obscure. Et moi, étant monté dans le lit splendide +de Kirkè, je saisis ses genoux en la suppliant, et la déesse +entendit ma voix. Et je lui dis ces paroles ailées: + +-- Ô Kirkè, tiens la promesse que tu m'as faite de me renvoyer +dans ma demeure, car mon âme me pousse, et mes compagnons +affligent mon cher coeur et gémissent autour de moi, quand tu n'es +pas là. + +Je parlai ainsi, et la noble Déesse me répondit aussitôt: + +-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, vous ne resterez pas plus +longtemps malgré vous dans ma demeure; mais il faut accomplir un +autre voyage et entrer dans la demeure d'Aidès et de l'implacable +Perséphonéia, afin de consulter l'âme du Thébain Teirésias, du +divinateur aveugle, dont l'esprit est toujours vivant. +Perséphonéia n'a accordé qu'à ce seul mort l'intelligence et la +pensée. Les autres ne seront que des ombres autour de toi. + +Elle parla ainsi, et mon cher coeur fut dissous, et je pleurais, +assis sur le lit, et mon âme ne voulait plus vivre, ni voir la +lumière de Hèlios. Mais, après avoir pleuré et m'être rassasié de +douleur, alors, lui répondant, je lui dis: + +-- Ô Kirkè, qui me montrera le chemin? Personne n'est jamais +arrivé chez Aidés sur une nef noire. + +Je parlai ainsi, et la noble déesse me répondit aussitôt: + +-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, n'aie aucun souci pour ta +nef. Assieds-toi, après avoir dressé le mât et déployé les +blanches voiles; et le souffle de Boréas conduira ta nef. Mais +quand tu auras traversé l'Okéanos, jusqu'au rivage étroit et aux +bois sacrés de Perséphonéia, où croissent de hauts peupliers et +des saules stériles, alors arrête ta nef dans l'Okéanos aux +profonds tourbillons, et descends dans la noire demeure d'Aidès, +là où coulent ensemble, dans l'Akhérôn, le Pyriphlégéthôn et le +Kokytos qui est un courant de l'eau de Styx. Il y a une roche au +confluent des deux fleuves retentissants. Tu t'en approcheras, +héros, comme je te l'ordonne, et tu creuseras là une fosse d'une +coudée dans tous les sens, et, sur elle, tu feras des libations à +tous les morts, de lait mielleux d'abord, puis de vin doux, puis +enfin d'eau, et tu répandras par-dessus de la farine blanche. Prie +alors les têtes vaines des morts et promets, dès que tu seras +rentré dans Ithakè, de sacrifier dans tes demeures la meilleure +vache stérile que tu posséderas, d'allumer un bûcher formé de +choses précieuses, et de sacrifier, à part, au seul Teirésias un +bélier entièrement noir, le plus beau de tes troupeaux. Puis, +ayant prié les illustres âmes des morts, sacrifie un mâle et une +brebis noire, tourne-toi vers l'Érébos, et, te penchant, regarde +dans le cours du fleuve, et les innombrables âmes des morts qui ne +sont plus accourront. Alors, ordonne et commande à tes compagnons +d'écorcher les animaux égorgés par l'airain aigu, de les brûler et +de les vouer aux dieux, à l'illustre Aidés et à l'implacable +Perséphonéia. Tire ton épée aiguë de sa gaine, le long de ta +cuisse, et ne permets pas aux ombres vaines des morts de boire le +sang, avant que tu aies entendu Teirésias. Aussitôt le divinateur +arrivera, ô chef des peuples, et il te montrera ta route et +comment tu la feras pour ton retour, et comment tu traverseras la +mer poissonneuse. + +Elle parla ainsi, et aussitôt Éôs s'assit sur son thrône d'or. Et +Kirkè me revêtit d'une tunique et d'un manteau. Elle-même se +couvrit d'une longue robe blanche, légère et gracieuse, ceignit +ses reins d'une belle ceinture et mit sur sa tête un voile couleur +de feu. Et j'allai par la demeure, excitant mes compagnons, et je +dis à chacun d'eux ces douces paroles: + +-- Ne dormez pas plus longtemps, et chassez le doux sommeil, afin +que nous partions, car la vénérable Kirkè me l'a permis. + +Je parlai ainsi, et leur coeur généreux fut persuadé. Mais je +n'emmenai point tous mes compagnons sains et saufs. Elpènôr, un +d'eux, jeune, mais ni très brave, ni intelligent, à l'écart de ses +compagnons, s'était endormi au faîte des demeures sacrées de +Kirkè, ayant beaucoup bu et recherchant la fraîcheur. Entendant le +bruit que faisaient ses compagnons, il se leva brusquement, +oubliant de descendre par la longue échelle. Et il tomba du haut +du toit, et son cou fut rompu, et son âme descendit chez Aidés. +Mais je dis à mes compagnons rassemblés: + +-- Vous pensiez peut-être que nous partions pour notre demeure et +pour la chère terre de la patrie? Mais Kirkè nous ordonne de +suivre une autre route, vers la demeure d'Aidès et de l'implacable +Perséphonéia, afin de consulter l'âme du Thébain Teirésias. + +Je parlai ainsi, et leur cher coeur fut brisé, et ils s'assirent, +pleurant et s'arrachant les cheveux. Mais il n'y a nul remède à +gémir. Et nous parvînmes à notre nef rapide et au rivage de la +mer, en versant des larmes abondantes. Et, pendant ce temps, Kirkè +était venue, apportant dans la nef un bélier et une brebis noire; +et elle s'était aisément cachée à nos yeux car qui pourrait voir +un dieu et le suivre de ses yeux, s'il ne le voulait pas? + + +11. + +Étant arrivés à la mer, nous traînâmes d'abord notre nef à la mer +divine. Puis, ayant dressé le mât, avec les voiles blanches de la +nef noire, nous y portâmes les victimes offertes. Et, nous-mêmes +nous y prîmes place, pleins de tristesse et versant des larmes +abondantes. Et Kirkè à la belle chevelure, déesse terrible et +éloquente, fit souffler pour nous un vent propice derrière la nef +à proue bleue, et ce vent, bon compagnon, gonfla la voile. + +Toutes choses étant mises en place sur la nef, nous nous assîmes, +et le vent et le pilote nous dirigeaient. Et, tout le jour, les +voiles de la nef qui courait sur la mer furent déployées, et +Hèlios tomba, et tous les chemins s'emplirent d'ombre. Et la nef +arriva aux bornes du profond Okéanos. + +Là, étaient le peuple et la ville des Kimmériens, toujours +enveloppés de brouillards et de nuées; et jamais le brillant +Hèlios ne les regardait de ses rayons, ni quand il montait dans +l'Ouranos étoilé, ni quand il descendait de l'Ouranos sur la +terre; mais une affreuse nuit était toujours suspendue sur les +misérables hommes. Arrivés là, nous arrêtâmes la nef, et, après en +avoir retiré les victimes, nous marchâmes le long du cours +d'Okéanos, jusqu'à ce que nous fussions parvenus dans la contrée +que nous avait indiquée Kirkè. Et Périmèdès et Eurylokhos +portaient les victimes. + +Alors je tirai mon épée aiguë de sa gaine, le long de ma cuisse, +et je creusai une fosse d'une coudée dans tous les sens, et j'y +fis des libations pour tous les morts, de lait mielleux d'abord, +puis de vin doux, puis enfin d'eau, et, par-dessus, je répandis la +farine blanche. Et je priai les têtes vaines des morts, +promettant, dès que je serais rentré dans Ithakè, de sacrifier +dans mes demeures la meilleure vache stérile que je posséderais, +d'allumer un bûcher formé de choses précieuses, et de sacrifier à +part, au seul Teirésias, un bélier entièrement noir, le plus beau +de mes troupeaux. Puis, ayant prié les générations des morts, +j'égorgeai les victimes sur la fosse, et le sang noir y coulait. +Et les âmes des morts qui ne sont plus sortaient en foule de +l'Érébos. Les nouvelles épouses, les jeunes hommes, les vieillards +qui ont subi beaucoup de maux, les tendres vierges ayant un deuil +dans l'âme, et les guerriers aux armes sanglantes, blessés par les +lances d'airain, tous s'amassaient de toutes parts sur les bords +de la fosse, avec un frémissement immense. Et la terreur pâle me +saisit. + +Alors j'ordonnai à mes compagnons d'écorcher les victimes qui +gisaient égorgées par l'airain cruel, de les brûler et de les +vouer aux dieux, à l'illustre Aidès et à l'implacable +Perséphonéia. Et je m'assis, tenant l'épée aiguë tirée de sa +gaine, le long de ma cuisse; et je ne permettais pas aux têtes +vaines des morts de boire le sang, avant que j'eusse entendu +Teirésias. + +La première, vint l'âme de mon compagnon Elpènôr. Et il n'avait +point été enseveli dans la vaste terre, et nous avions laissé son +cadavre dans les demeures de Kirkè, non pleuré et non enseveli, +car un autre souci nous pressait. Et je pleurai en le voyant, et +je fus plein de pitié dans le coeur. Et je lui dis ces paroles +ailées: + +-- Elpènôr, comment es-tu venu dans les épaisses ténèbres? Comment +as-tu marché plus vite que moi sur ma nef noire? + +Je parlai ainsi, et il me répondit en pleurant: + +-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, la mauvaise volonté d'un +daimôn et l'abondance du vin m'ont perdu. Dormant sur la demeure +de Kirkè, je ne songeai pas à descendre par la longue échelle, et +je tombai du haut du toit, et mon cou fut rompu, et je descendis +chez Aidès. Maintenant, je te supplie par ceux qui sont loin de +toi, par ta femme, par ton père qui t'a nourri tout petit, par +Tèlémakhos, l'enfant unique que tu as laissé dans tes demeures! Je +sais qu'en sortant de la demeure d'Aidès tu retourneras sur ta nef +bien construite à l'île Aiaiè. Là, ô roi, je te demande de te +souvenir de moi, et de ne point partir, me laissant non pleuré et +non enseveli, de peur que je ne te cause la colère des dieux; mais +de me brûler avec toutes mes armes. Élève sur le bord de la mer +écumeuse le tombeau de ton compagnon malheureux. Accomplis ces +choses, afin qu'on se souvienne de moi dans l'avenir, et plante +sur mon tombeau l'aviron dont je me servais quand j'étais avec mes +compagnons. + +Il parla ainsi, et, lui répondant, je dis: + +-- Malheureux, j'accomplirai toutes ces choses. + +Nous nous parlions ainsi tristement, et je tenais mon épée au- +dessus du sang, tandis que, de l'autre côté de la fosse, mon +compagnon parlait longuement. Puis, arriva l'âme de ma mère morte, +d'Antikléia, fille du magnanime Autolykos, que j'avais laissée +vivante en partant pour la sainte Ilios. Et je pleurai en la +voyant, le coeur plein de pitié; mais, malgré ma tristesse, je ne +lui permis pas de boire le sang avant que j'eusse entendu +Teirésias. Et l'âme du Thébain Teirésias arriva, tenant un sceptre +d'or, et elle me reconnut et me dit: + +-- Pourquoi, ô malheureux, ayant quitté la lumière de Hèlios, es- +tu venu pour voir les morts et leur pays lamentable? Mais recule +de la fosse, écarte ton épée, afin que je boive le sang, et je te +dirai la vérité. + +Il parla ainsi, et, me reculant, je remis dans la gaine mon épée +aux clous d'argent. Et il but le sang noir, et, alors, +l'irréprochable divinateur me dit: + +-- Tu désires un retour très facile, illustre Odysseus, mais un +dieu te le rendra difficile; car je ne pense pas que celui qui +entoure la terre apaise sa colère dans son coeur, et il est irrité +parce que tu as aveuglé son fils. Vous arriverez cependant, après +avoir beaucoup souffert, si tu veux contenir ton esprit et celui +de tes compagnons. En ce temps, quand ta nef solide aura abordé +l'île Thrinakiè, où vous échapperez à la sombre mer, vous +trouverez là, paissant, les boeufs et les gras troupeaux de Hèlios +qui voit et entend tout. Si vous les laissez sains et saufs, si tu +te souviens de ton retour, vous parviendrez tous dans Ithakè, +après avoir beaucoup souffert; mais, si tu les blesses, je te +prédis la perte de ta nef et de tes compagnons. Tu échapperas +seul, et tu reviendras misérablement, ayant perdu ta nef et tes +compagnons, sur une nef étrangère. Et tu trouveras le malheur dans +ta demeure et des hommes orgueilleux qui consumeront tes +richesses, recherchant ta femme et lui offrant des présents. Mais, +certes, tu te vengeras de leurs outrages en arrivant. Et, après +que tu auras tué les prétendants dans ta demeure, soit par ruse, +soit ouvertement avec l'airain aigu, tu partiras de nouveau, et tu +iras, portant un aviron léger, jusqu'à ce que tu rencontres des +hommes qui ne connaissent point la mer et qui ne salent point ce +qu'ils mangent, et qui ignorent les nefs aux proues rouges et les +avirons qui sont les ailes des nefs. Et je te dirai un signe +manifeste qui ne t'échappera pas. Quand tu rencontreras un autre +voyageur qui croira voir un fléau sur ta brillante épaule, alors, +plante l'aviron en terre et fais de saintes offrandes au roi +Poseidaôn, un bélier, un taureau et un verrat. Et tu retourneras +dans ta demeure, et tu feras, selon leur rang, de saintes +hécatombes à tous les dieux immortels qui habitent le large +Ouranos. Et la douce mort te viendra de la mer et te tuera consumé +d'une heureuse vieillesse, tandis qu'autour de toi les peuples +seront heureux. Et je t'ai dit, certes, des choses vraies. + +Il parla ainsi, et je lui répondis: + +-- Teirésias, les dieux eux-mêmes, sans doute, ont résolu ces +choses. Mais dis-moi la vérité. Je vois l'âme de ma mère qui est +morte. Elle se tait et reste loin du sang, et elle n'ose ni +regarder son fils, ni lui parler. Dis-moi, ô roi, comment elle me +reconnaîtra. + +Je parlai ainsi, et il me répondit: + +-- Je t'expliquerai ceci aisément. Garde mes paroles dans ton +esprit. Tous ceux des morts qui ne sont plus, à qui tu laisseras +boire le sang, te diront des choses vraies; celui à qui tu +refuseras cela s'éloignera de toi. + +Ayant ainsi parlé, l'âme du roi Teirésias, après avoir rendu ses +oracles, rentra dans la demeure d'Aidès; mais je restai sans +bouger jusqu'à ce que ma mère fût venue et eût bu le sang noir. Et +aussitôt elle me reconnut, et elle me dit, en gémissant, ces +paroles ailées: + +-- Mon fils, comment es-tu venu sous le noir brouillard, vivant +que tu es? Il est difficile aux vivants de voir ces choses. Il y a +entre celles-ci et eux de grands fleuves et des courants violents, +Okéanos d'abord qu'on ne peut traverser, à moins d'avoir une nef +bien construite. Si, maintenant, longtemps errant en revenant de +Troiè, tu es venu ici sur ta nef et avec tes compagnons, tu n'as +donc point revu Ithakè, ni ta demeure, ni ta femme? + +Elle parla ainsi, et je lui répondis: + +-- Ma mère, la nécessité m'a poussé vers les demeures d'Aidès, +afin de demander un oracle à l'âme du Thébain Teirésias. Je n'ai +point en effet abordé ni l'Akhaiè, ni notre terre; mais j'ai +toujours erré, plein de misères, depuis le jour où j'ai suivi le +divin Agamemnôn à Ilios qui nourrit d'excellents chevaux, afin d'y +combattre les Troiens. Mais dis-moi la vérité. Comment la kèr de +la cruelle mort t'a-t-elle domptée? Est-ce par une maladie? Ou +bien Artémis qui se réjouit de ses flèches t'a-t-elle atteinte de +ses doux traits? Parle-moi de mon père et de mon fils. Mes biens +sont-ils encore entre leurs mains, ou quelque autre parmi les +hommes les possède-t-il? Tous, certes, pensent que je ne +reviendrai plus. Dis-moi aussi les desseins et les pensées de ma +femme que j'ai épousée. Reste-t-elle avec son enfant? Garde-t-elle +toutes mes richesses intactes? ou déjà, l'un des premiers Akhaiens +l'a-t-il emmenée? + +Je parlai ainsi, et, aussitôt, ma mère vénérable me répondit: + +-- Elle reste toujours dans tes demeures, le coeur affligé, +pleurant, et consumant ses jours et ses nuits dans le chagrin. Et +nul autre ne possède ton beau domaine; et Tèlémakhos jouit, +tranquille, de tes biens, et prend part à de beaux repas, comme il +convient à un homme qui rend la justice, car tous le convient. Et +ton père reste dans son champ; et il ne vient plus à la ville, et +il n'a plus ni lits moelleux, ni manteaux, ni couvertures +luisantes. Mais, l'hiver, il dort avec ses esclaves dans les +cendres près du foyer, et il couvre son corps de haillons; et +quand vient l'été, puis l'automne verdoyant, partout, dans sa +vigne fertile, on lui fait un lit de feuilles tombées, et il se +couche là, triste; et une grande douleur s'accroît dans son coeur, +et il pleure ta destinée, et la dure vieillesse l'accable. Pour +moi, je suis morte, et j'ai subi la destinée; mais Artémis habile +à lancer des flèches ne m'a point tuée de ses doux traits dans ma +demeure, et la maladie ne m'a point saisie, elle qui enlève l'âme +du corps affreusement flétri; mais le regret, le chagrin de ton +absence, illustre Odysseus, et le souvenir de ta bonté, m'ont +privée de la douce vie. + +Elle parla ainsi, et je voulus, agité dans mon esprit, embrasser +l'âme de ma mère morte. Et je m'élançai trois fois, et mon coeur +me poussait à l'embrasser, et trois fois elle se dissipa comme une +ombre, semblable à un songe. Et une vive douleur s'accrut dans mon +coeur, et je lui dis ces paroles ailées: + +-- Ma mère, pourquoi ne m'attends-tu pas quand je désire +t'embrasser? Même chez Aidès, nous entourant de nos chers bras, +nous nous serions rassasiés de deuil! N'es-tu qu'une image que +l'illustre Perséphonéia suscite afin que je gémisse davantage? + +Je parlai ainsi, et ma mère vénérable me répondit: + +-- Hélas! mon enfant, le plus malheureux de tous les hommes, +Perséphonéia, fille de Zeus, ne se joue point de toi; mais telle +est la loi des mortels quand ils sont morts. En effet, les nerfs +ne soutiennent plus les chairs et les os, et la force du feu +ardent les consume aussitôt que la vie abandonne les os blancs, et +l'âme vole comme un songe. Mais retourne promptement à la lumière +des vivants, et souviens-toi de toutes ces choses, afin de les +redire à Pènélopéia. + +Nous parlions ainsi, et les femmes et les filles des héros +accoururent, excitées par l'illustre Perséphonéia. Et elles +s'assemblaient, innombrables, autour du sang noir. Et je songeais +comment je les interrogerais tour à tour; et il me sembla +meilleur, dans mon esprit, de tirer mon épée aiguë de la gaine, le +long de ma cuisse, et de ne point leur permettre de boire, toutes +à la fois, le sang noir. Et elles approchèrent tour à tour, et +chacune disait son origine, et je les interrogeais l'une après +l'autre. + +Et je vis d'abord Tyrô, née d'un noble père, car elle me dit +qu'elle était la fille de l'irréprochable Salmoneus et la femme de +Krètheus Aioliade. Et elle aimait le divin fleuve Énipeus, qui est +le plus beau des fleuves qui coulent sur la terre; et elle se +promenait le long des belles eaux de l'Énipeus. Sous la figure de +ce dernier, celui qui entoure la terre et qui la secoue sortit des +bouches du fleuve tourbillonnant; et une lame bleue, égale en +hauteur à une montagne, enveloppa, en se recourbant, le dieu et la +femme mortelle. Et il dénoua sa ceinture de vierge, et il répandit +sur elle le sommeil. Puis, ayant accompli le travail amoureux, il +prit la main de Tyrô et lui dit: + +-- Réjouis-toi, femme, de mon amour. Dans une année tu enfanteras +de beaux enfants, car la couche des immortels n'est point +inféconde. Nourris et élève-les. Maintenant, va vers ta demeure, +mais prends garde et ne me nomme pas. Je suis pour toi seule +Poseidaôn qui ébranle la terre. + +Ayant ainsi parlé, il plongea dans la mer agitée. Et Tyrô, devenue +enceinte, enfanta Péliès et Nèleus, illustres serviteurs du grand +Zeus. Et Péliès riche en troupeaux habita la grande Iaolkôs, et +Nèleus la sablonneuse Pylos. Puis, la reine des femmes conçut de +son mari, Aisôn, Phérès et le dompteur de chevaux Hamythaôr. + +Puis, je vis Antiopè, fille d'Aisopos, qui se glorifiait d'avoir +dormi dans les bras de Zeus. Elle en eut deux fils, Amphiôn et +Zèthos, qui, les premiers, bâtirent Thèbè aux sept portes et +l'environnèrent de tours. Car ils n'auraient pu, sans ces tours, +habiter la grande Thèbè, malgré leur courage. + +Puis, je vis Alkmènè, la femme d'Amphitryôn, qui conçut Hèraklès +au coeur de lion dans l'embrassement du magnanime Zeus; puis, +Mègarè, fille de l'orgueilleux Krèiôn, et qu'eut pour femme +l'Amphitryonade indomptable dans sa force. + +Puis, je vis la mère d'Oidipous, la belle Épikastè, qui commit un +grand crime dans sa démence, s'étant mariée à son fils. Et celui- +ci, ayant tué son père, épousa sa mère. Et les dieux révélèrent +ces actions aux hommes. Et Oidipous, subissant de grandes douleurs +dans la désirable Thèbè, commanda aux Kadméiones par la volonté +cruelle des dieux. Et Épikastè descendit dans les demeures aux +portes solides d'Aidès, ayant attaché, saisie de douleur, une +corde à une haute poutre, et laissant à son fils les innombrables +maux que font souffrir les Érinnyes d'une mère. + +Puis, je vis la belle Khlôris qu'autrefois Nèleus épousa pour sa +beauté, après lui avoir offert les présents nuptiaux. Et c'était +la plus jeune fille d'Amphiôn laside qui commanda autrefois +puissamment sur Orkhomènos Minyèénne et sur Pylos. Et elle conçut +de lui de beaux enfants, Nestôr, Khromios et l'orgueilleux +Périklyménos. Puis, elle enfanta l'illustre Pèrô, l'admiration des +hommes qui la suppliaient tous, voulant l'épouser; mais Nèleus ne +voulait la donner qu'à celui qui enlèverait de Phylakè les boeufs +au large front de la Force Iphikléenne. Seul, un divinateur +irréprochable le promit; mais la moire contraire d'un dieu, les +rudes liens et les bergers l'en empêchèrent. Cependant, quand les +jours et les mois se furent écoulés, et que, l'année achevée, les +saisons recommencèrent, alors la force Iphikléenne délivra +l'irréprochable divinateur, et le dessein de Zeus s'accomplit. + +Puis, je vis Lèdè, femme de Tyndaros. Et elle conçut de Tyndaros +des fils excellents, Kastor dompteur de chevaux et Polydeukès +formidable par ses poings. La terre nourricière les enferme, +encore vivants, et, sous la terre, ils sont honorés par Zeus. Ils +vivent l'un après l'autre et meurent de même, et sont également +honorés par les dieux. + +Puis, je vis Iphimédéia, femme d'Aôleus, et qui disait s'être unie +à Poseidaôn. Et elle enfanta deux fils dont la vie fut brève, le +héros Otos et l'illustre Éphialtès, et ils étaient les plus grands +et les plus beaux qu'eût nourris la terre féconde, après +l'illustre Oriôn. Ayant neuf ans, ils étaient larges de neuf +coudées, et ils avaient neuf brasses de haut. Et ils menacèrent +les immortels de porter dans l'Olympos le combat de la guerre +tumultueuse. Et ils tentèrent de poser l'Ossa sur l'Olympos et le +Pèlios boisé sur l'Ossa, afin d'atteindre l'Ouranos. Et peut-être +eussent-ils accompli leurs menaces, s'ils avaient eu leur puberté; +mais le fils de Zeus, qu'enfanta Lètô aux beaux cheveux, les tua +tous deux, avant que le duvet fleurit sur leurs joues et qu'une +barbe épaisse couvrît leurs mentons. + +Puis, je vis Phaidrè, et Prokris, et la belle Ariadnè, fille du +sage Minôs, que Thèseus conduisit autrefois de la Krètè dans la +terre sacrée des Athénaiens; mais il ne le put pas, car Artémis, +sur l'avertissement de Dionysos, retint Ariadnè dans Diè entourée +des flots. + +Puis, je vis Mairè, et Klyménè, et la funeste Ériphylè qui trahit +son mari pour de l'or. + +Mais je ne pourrais ni vous dire combien je vis de femmes et de +filles de héros, ni vous les nommer avant la fin de la nuit +divine. Voici l'heure de dormir, soit dans la nef rapide avec mes +compagnons, soit ici; car c'est aux dieux et à vous de prendre +soin de mon départ. + +Il parla ainsi, et tous restèrent immobiles et pleins de plaisir +dans la demeure obscure. Alors, Arètè aux bras blancs parla la +première: + +-- Phaiakiens, que penserons-nous de ce héros, de sa beauté, de sa +majesté et de son esprit immuable? Il est, certes, mon hôte, et +c'est un honneur que vous partagez tous. Mais ne vous hâtez point +de le renvoyer sans lui faire des présents, car il ne possède +rien. Par la bonté des Dieux nous avons beaucoup de richesses dans +nos demeures. + +Alors, le vieux héros Ekhéneus parla ainsi, et c'était le plus +vieux des Phaiakiens: + +-- Ô amis, la reine prudente nous parle selon le sens droit. +Obéissez donc. C'est à Alkinoos de parler et d'agir, et nous +l'imiterons. + +Et Alkinoos dit: + +-- Je ne puis parler autrement, tant que je vivrai et que je +commanderai aux Phaiakiens habiles dans la navigation. Mais que +notre hôte reste, malgré son désir de partir, et qu'il attende le +matin, afin que je réunisse tous les présents. Le soin de son +retour me regarde plus encore que tous les autres, car je commande +pour le peuple. + +Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi: + +-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, si vous +m'ordonniez de rester ici toute l'année, tandis que vous +prépareriez mon départ et que vous réuniriez de splendides +présents, j'y consentirais volontiers; car il vaudrait mieux pour +moi rentrer les mains pleines dans ma chère patrie. J'en serais +plus aimé et plus honoré de tous ceux qui me verraient de retour +dans Ithakè. + +Et Alkinoos lui dit: + +-- Ô Odysseus, certes, nous ne pouvons te soupçonner d'être un +menteur et un voleur, comme tant d'autres vagabonds, que nourrit +la noire terre, qui ne disent que des mensonges dont nul ne peut +rien comprendre. Mais ta beauté, ton éloquence, ce que tu as +raconté, d'accord avec l'Aoide, des maux cruels des Akhaiens et +des tiens, tout a pénétré en nous. Dis-moi donc et parle avec +vérité, si tu as vu quelques-uns de tes illustres compagnons qui +t'ont suivi à Ilios et que la destinée a frappés là. La nuit sera +encore longue, et le temps n'est point venu de dormir dans nos +demeures. Dis-moi donc tes travaux admirables. Certes, je +t'écouterai jusqu'au retour de la divine Éôs, si tu veux nous dire +tes douleurs. + +Et le subtil Odysseus parla ainsi: + +-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, il y a un +temps de parler et un temps de dormir; mais, si tu désires +m'entendre, certes, je ne refuserai pas de raconter les misères et +les douleurs de mes compagnons, de ceux qui ont péri auparavant, +ou qui, ayant échappé à la guerre lamentable des Troiens, ont péri +au retour par la ruse d'une femme perfide. + +Après que la vénérable Perséphonéia eut dispersé çà et là les âmes +des femmes, survint l'âme pleine de tristesse de l'Atréide +Agamemnôn; et elle était entourée de toutes les âmes de ceux qui +avaient subi la destinée et qui avaient péri avec lui dans la +demeure d'Aigisthos. + +Ayant bu le sang noir, il me reconnut aussitôt, et il pleura, en +versant des larmes amères, et il étendit les bras pour me saisir; +mais la force qui était en lui autrefois n'était plus, ni la +vigueur qui animait ses membres souples. Et je pleurai en le +voyant, plein de pitié dans mon coeur, et je lui dis ces paroles +ailées: + +-- Atréide Agamemnôn, roi des hommes, comment la kèr de la dure +mort t'a-t-elle dompté? Poseidaôn t'a-t-il dompté dans tes nefs en +excitant les immenses souffles des vents terribles, ou des hommes +ennemis t'ont-ils frappé sur la terre ferme, tandis que tu +enlevais leurs boeufs et leurs beaux troupeaux de brebis, ou bien +que tu combattais pour ta ville et pour tes femmes? + +Je parlai ainsi, et, aussitôt, il me répondit: + +-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, Poseidaôn ne m'a point dompté +sur mes nefs, en excitant les immenses souffles des vents +terribles, et des hommes ennemis ne m'ont point frappé sur la +terre ferme; mais Aigisthos m'a infligé la kèr et la mort à l'aide +de ma femme perfide. M'ayant convié à un repas dans la demeure, il +m'a tué comme un boeuf à l'étable. J'ai subi ainsi une très +lamentable mort. Et, autour de moi, mes compagnons ont été égorgés +comme des porcs aux dents blanches, qui sont tués dans les +demeures d'un homme riche et puissant, pour des noces, des festins +sacrés ou des repas de fête. Certes, tu t'es trouvé au milieu du +carnage de nombreux guerriers, entouré de morts, dans la terrible +mêlée; mais tu aurais gémi dans ton coeur de voir cela. Et nous +gisions dans les demeures, parmi les kratères et les tables +chargées, et toute la salle était souillée de sang. Et j'entendais +la voix lamentable de la fille de Priamos, Kassandrè, que la +perfide Klytaimnestrè égorgeait auprès de moi. Et comme j'étais +étendu mourant, je soulevai mes mains vers mon épée; mais la femme +aux yeux de chien s'éloigna et elle ne voulut point fermer mes +yeux et ma bouche au moment où je descendais dans la demeure +d'Aidès. Rien n'est plus cruel, ni plus impie qu'une femme qui a +pu méditer de tels crimes. Ainsi, certes, Klytaimnestrè prépara le +meurtre misérable du premier mari qui la posséda, et je péris +ainsi, quand je croyais rentrer dans ma demeure, bien accueilli de +mes enfants, de mes servantes et de mes esclaves! Mais cette +femme, pleine d'affreuses pensées, couvrira de sa honte toutes les +autres femmes futures, et même celles qui auront la sagesse en +partage. + +Il parla ainsi, et je lui répondis: + +-- Ô dieux! combien, certes, Zeus qui tonne hautement n'a-t-il +point haï la race d'Atreus à cause des actions des femmes! Déjà, à +cause de Hélénè beaucoup d'entre nous sont morts, et Klytaimnestrè +préparait sa trahison pendant que tu étais absent. + +Je parlai ainsi, et il me répondit aussitôt: + +-- C'est pourquoi, maintenant, ne sois jamais trop bon envers ta +femme, et ne lui confie point toutes tes pensées, mais n'en dis +que quelques-unes et cache-lui en une partie. Mais pour toi, +Odysseus, ta perte ne te viendra point de ta femme, car la sage +fille d'Ikarios, Pènélopéia, est pleine de prudence et de bonnes +pensées dans son esprit. Nous l'avons laissée nouvellement mariée +quand nous sommes partis pour la guerre, et son fils enfant était +suspendu à sa mamelle; et maintenant celui-ci s'assied parmi les +hommes; et il est heureux, car son cher père le verra en arrivant, +et il embrassera son père. Pour moi, ma femme n'a point permis à +mes yeux de se rassasier de mon fils, et m'a tué auparavant. Mais +je te dirai une autre chose; garde mon conseil dans ton esprit: +Fais aborder ta nef dans la chère terre de la patrie, non +ouvertement, mais en secret; car il ne faut point se confier dans +les femmes. Maintenant, parle et dis-moi la vérité. As-tu entendu +dire que mon fils fût encore vivant, soit à Orkhoménos, soit dans +la sablonneuse Pylos, soit auprès de Ménélaos dans la grande +Sparta? En effet, le divin Orestès n'est point encore mort sur la +terre. + +Il parla ainsi, et je lui répondis: + +-- Atréide, pourquoi me demandes-tu ces choses? Je ne sais s'il +est mort ou vivant. Il ne faut point parler inutilement. + +Et nous échangions ainsi de tristes paroles, affligés et répandant +des larmes. Et l'âme du Pèlèiade Akhilleus survint, celle de +Patroklos, et celle de l'irréprochable Antilokhos, et celle d'Aias +qui était le plus grand et le plus beau de tous les Akhaiens, +après l'irréprochable Pèléiôn. Et l'âme du rapide Aiakide me +reconnut, et, en gémissant, il me dit ces paroles ailées: + +-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, malheureux, comment as-tu pu +méditer quelque chose de plus grand que tes autres actions? +Comment as-tu osé venir chez Aidés où habitent les images vaines +des hommes morts? + +Il parla ainsi, et je lui répondis: + +-- Ô Akhilleus, fils de Pèleus, le plus brave des Akhaiens, je +suis venu pour l'oracle de Teirésias, afin qu'il m'apprenne +comment je parviendrai dans l'âpre Ithakè, car je n'ai abordé ni +l'Akhaiè, ni la terre de ma patrie, et j'ai toujours souffert. +Mais toi, Akhilleus, aucun des anciens hommes n'a été, ni aucun +des hommes futurs ne sera plus heureux que toi. Vivant, nous, +Akhaiens, nous t'honorions comme un dieu, et, maintenant, tu +commandes à tous les morts. Tel que te voilà, et bien que mort, ne +te plains pas, Akhilleus. + +Je parlai ainsi, et il me répondit: + +-- Ne me parle point de la mort, illustre Odysseus. J'aimerais +mieux être un laboureur, et servir, pour un salaire, un homme +pauvre et pouvant à peine se nourrir, que de commander à tous les +morts qui ne sont plus. Mais parle-moi de mon illustre fils. +Combat-il au premier rang, ou non? Dis-moi ce que tu as appris de +l'irréprochable Pèleus. Possède-t-il encore les mêmes honneurs +parmi les nombreux Myrmidones, ou le méprisent-ils dans Hellas et +dans la Phthiè, parce que ses mains et ses pieds sont liés par la +vieillesse? En effet, je ne suis plus là pour le défendre, sous la +splendeur de Hèlios, tel que j'étais autrefois devant la grande +Troiè, quand je domptais les plus braves, en combattant pour les +Akhaiens. Si j'apparaissais ainsi, un instant, dans la demeure de +mon père, certes, je dompterais de ma force et de mes mains +inévitables ceux qui l'outragent ou qui lui enlèvent ses honneurs. + +Il parla ainsi, et je lui répondis: + +-- Certes, je n'ai rien appris de l'irréprochable Pèleus; mais je +te dirai toute la vérité, comme tu le désires, sur ton cher fils +Néoptolémos. Je l'ai conduit moi-même, sur une nef creuse, de +l'île Skyros vers les Akhaiens aux belles knèmides. Quand nous +convoquions l'agora devant la ville Troiè, il parlait le premier +sans se tromper jamais, et l'illustre Nestôr et moi nous luttions +seuls contre lui. Toutes les fois que nous, Akhaiens, nous +combattions autour de la ville des Troiens, jamais il ne restait +dans la foule des guerriers, ni dans la mêlée; mais il courait en +avant, ne le cédant à personne en courage. Et il tua beaucoup de +guerriers dans le combat terrible, et je ne pourrais ni les +rappeler, ni les nommer tous, tant il en a tué en défendant les +Akhaiens. C'est ainsi qu'il tua avec l'airain le héros Tèléphide +Eurypylos; et autour de celui-ci de nombreux Kètéiens furent tués +à cause des présents des femmes. Et Eurypylos était le plus beau +des hommes que j'aie vus, après le divin Memnôn. Et quand nous +montâmes, nous, les princes des Akhaiens, dans le cheval qu'avait +fait Épéios, c'est à moi qu'ils remirent le soin d'ouvrir ou de +fermer cette énorme embûche. Et les autres chefs des Akhaiens +versaient des larmes, et les membres de chacun tremblaient; mais +lui, je ne le vis jamais ni pâlir, ni trembler, ni pleurer. Et il +me suppliait de le laisser sortir du cheval, et il secouait son +épée et sa lance lourde d'airain, en méditant la perte des +Troiens. Et quand nous eûmes renversé la haute ville de Priamos, +il monta, avec une illustre part du butin, sur sa nef, sain et +sauf, n'ayant jamais été blessé de l'airain aigu, ni de près ni de +loin, comme il arrive toujours dans la guerre, quand Arès mêle +furieusement les guerriers. + +Je parlai ainsi, et l'âme de l'Aiakide aux pieds rapides +s'éloigna, marchant fièrement sur la prairie d'asphodèle, et +joyeuse, parce que je lui avais dit que son fils était illustre +par son courage. + +Et les autres âmes de ceux qui ne sont plus s'avançaient +tristement, et chacune me disait ses douleurs; mais, seule, l'âme +du Télamoniade Aias restait à l'écart, irritée à cause de la +victoire que j'avais remportée sur lui, auprès des nefs, pour les +armes d'Akhilleus. La mère vénérable de l'Aiakide les déposa +devant tous, et nos juges furent les fils des Troiens et Pallas +Athènè. Plût aux dieux que je ne l'eusse point emporté dans cette +lutte qui envoya sous la terre une telle tête, Aias, le plus beau +et le plus brave des Akhaiens après l'irréprochable Pèléiôn! Et je +lui adressai ces douces paroles: + +-- Aias, fils irréprochable de Télamôn, ne devrais-tu pas, étant +mort, déposer ta colère à cause des armes fatales que les dieux +nous donnèrent pour la ruine des Argiens? Ainsi, tu as péri, toi +qui étais pour eux comme une tour! Et les Akhaiens ne t'ont pas +moins pleuré que le Pèlèiade Akhilleus. Et la faute n'en est à +personne. Zeus, seul, dans sa haine pour l'armée des Danaens, t'a +livré à la moire. Viens, ô roi, écoute ma prière, et dompte ta +colère et ton coeur magnanime. + +Je parlai ainsi, mais il ne me répondit rien, et il se mêla, dans +l'Érébos, aux autres âmes des morts qui ne sont plus. Cependant, +il m'eût parlé comme je lui parlais, bien qu'il fût irrité; mais +j'aimai mieux, dans mon cher coeur, voir les autres âmes des +morts. + +Et je vis Minôs, l'illustre fils de Zeus, et il tenait un sceptre +d'or, et, assis, il jugeait les morts. Et ils s'asseyaient et se +levaient autour de lui, pour défendre leur cause, dans la vaste +demeure d'Aidès. + +Puis, je vis le grand Oriôn chassant, dans la prairie d'asphodèle, +les bêtes fauves qu'il avait tuées autrefois sur les montagnes +sauvages, en portant dans ses mains la massue d'airain qui ne se +brisait jamais. + +Puis, je vis Tityos, le fils de l'illustre Gaia, étendu sur le sol +et long de neuf plèthres. Et deux vautours, des deux côtés, +fouillaient son foie avec leurs becs; et, de ses mains, il ne +pouvait les chasser; car, en effet, il avait outragé par violence +Lètô, l'illustre concubine de Zeus, comme elle allait à Pythô, le +long du riant Panopeus. + +Et je vis Tantalos, subissant de cruelles douleurs, debout dans un +lac qui lui baignait le menton. Et il était là, souffrant la soif +et ne pouvant boire. Toutes les fois, en effet, que le vieillard +se penchait, dans son désir de boire, l'eau décroissait absorbée, +et la terre noire apparaissait autour de ses pieds, et un daimôn +la desséchait. Et des arbres élevés laissaient pendre leurs fruits +sur sa tête, des poires, des grenades, des oranges, des figues +douces et des olives vertes. Et toutes les fois que le vieillard +voulait les saisir de ses mains, le vent les soulevait jusqu'aux +nuées sombres. + +Et je vis Sisyphos subissant de grandes douleurs et poussant un +immense rocher avec ses deux mains. Et il s'efforçait, poussant ce +rocher des mains et des pieds jusqu'au faîte d'une montagne. Et +quand il était près d'atteindre ce faîte, alors la force lui +manquait, et l'immense rocher roulait jusqu'au bas. Et il +recommençait de nouveau, et la sueur coulait de ses membres, et la +poussière s'élevait au-dessus de sa tête. + +Et je vis la force Hèrakléenne, ou son image, car lui-même est +auprès des dieux immortels, jouissant de leurs repas et possédant +Hèbè aux beaux talons, fille du magnanime Zeus et de Hèrè aux +sandales d'or. Et, autour de la force Hèrakléenne, la rumeur des +morts était comme celle des oiseaux, et ils fuyaient de toutes +parts. + +Et Hèraklès s'avançait, semblable à la nuit sombre, l'arc en main, +la flèche sur le nerf, avec un regard sombre, comme un homme qui +va lancer un trait. Un effrayant baudrier d'or entourait sa +poitrine, et des images admirables y étaient sculptées, des ours, +des sangliers sauvages et des lions terribles, des batailles, des +mêlées et des combats tueurs d'hommes, car un très habile ouvrier +avait fait ce baudrier. Et, m'ayant vu, il me reconnut aussitôt, +et il me dit en gémissant ces paroles ailées: + +-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, sans doute tu es misérable et +une mauvaise destinée te conduit, ainsi que moi, quand j'étais +sous la clarté de Hèlios. J'étais le fils du Kroniôn Zeus, mais je +subissais d'innombrables misères, opprimé par un homme qui m'était +inférieur et qui me commandait de lourds travaux. Il m'envoya +autrefois ici pour enlever le chien Kerbéros, et il pensait que ce +serait mon plus cruel travail; mais j'enlevai Kerbéros et je le +traînai hors des demeures d'Aidès, car Herméias et Athènè aux yeux +clairs m'avaient aidé. + +Il parla ainsi, et il rentra dans la demeure d'Aidès. Et moi, je +restai là, immobile, afin de voir quelques-uns des hommes +héroïques qui étaient morts dans les temps antiques; et peut-être +eussé-je vu les anciens héros que je désirais, Thèseus, +Peirithoos, illustres enfants des dieux; mais l'innombrable +multitude des morts s'agita avec un si grand tumulte que la pâle +terreur me saisit, et je craignis que l'illustre Perséphonéia +m'envoyât, du Hadès, la tête de l'horrible monstre Gorgônien. Et +aussitôt je retournai vers ma nef, et j'ordonnai à mes compagnons +d'y monter et de détacher le câble. Et aussitôt ils s'assirent sur +les bancs de la nef, et le courant emporta celle-ci sur le fleuve +Okéanos, à l'aide de la force des avirons et du vent favorable. + + +12. + +La nef, ayant quitté le fleuve Okéanos, courut sur les flots de la +mer, là où Hèlios se lève, où Éôs, née au matin, a ses demeures et +ses choeurs, vers l'île Aiaiè. Étant arrivés là, nous tirâmes la +nef sur le sable; puis, descendant sur le rivage de la mer, nous +nous endormîmes en attendant la divine Éôs. + +Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, j'envoyai +mes compagnons vers la demeure de Kirkè, afin d'en rapporter le +cadavre d'Elpènôr qui n'était plus. Puis, ayant coupé des arbres +sur la hauteur du rivage, nous fîmes ses funérailles, tristes et +versant d'abondantes larmes. Et quand le cadavre et les armes du +mort eurent été brûlés, ayant construit le tombeau surmonté d'une +colonne, nous plantâmes l'aviron au sommet. Et ces choses furent +faites; mais, en revenant du Hadès, nous ne retournâmes point chez +Kirkè. Elle vint elle-même à la hâte, et, avec elle, vinrent ses +servantes qui portaient du pain, des chairs abondantes et du vin +rouge. Et la noble déesse au milieu de nous, parla ainsi: + +-- Malheureux, qui, vivants, êtes descendus dans la demeure +d'Aidès, vous mourrez deux fois, et les autres hommes ne meurent +qu'une fois. Allons! mangez et buvez pendant tout le jour, jusqu'à +la chute de Hèlios; et, à la lumière naissante, vous naviguerez, +et je vous dirai la route, et je vous avertirai de toute chose, de +peur que vous subissiez encore des maux cruels sur la mer ou sur +la terre. + +Elle parla ainsi, et elle persuada notre âme généreuse. Et, +pendant tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, nous restâmes, +mangeant les chairs abondantes et buvant le vin doux. Et, quand +Hèlios tomba, le soir survint, et mes compagnons s'endormirent +auprès des câbles de la nef. Mais Kirkè, me prenant par la main, +me conduisit loin de mes compagnons, et, s'étant couchée avec moi, +m'interrogea sur les choses qui m'étaient arrivées. Et je lui +racontai tout, et, alors, la vénérable Kirkè me dit: + +-- Ainsi, tu as accompli tous ces travaux. Maintenant, écoute ce +que je vais te dire. Un dieu lui-même fera que tu t'en souviennes. +Tu rencontreras d'abord les Seirènes qui charment tous les hommes +qui les approchent; mais il est perdu celui qui, par imprudence, +écoute leur chant, et jamais sa femme et ses enfants ne le +reverront dans sa demeure, et ne se réjouiront. Les Seirènes le +charment par leur chant harmonieux, assises dans une prairie, +autour d'un grand amas d'ossements d'hommes et de peaux en +putréfaction. Navigue rapidement au delà, et bouche les oreilles +de tes compagnons avec de la cire molle, de peur qu'aucun d'eux +entende. Pour toi, écoute-les, si tu veux; mais que tes compagnons +te lient, à l'aide de cordes, dans la nef rapide, debout contre le +mât, par les pieds et les mains, avant que tu écoutes avec une +grande volupté la voix des Seirènes. Et, si tu pries tes +compagnons, si tu leur ordonnes de te délier, qu'ils te chargent +de plus de liens encore. +Après que vous aurez navigué au delà, je ne puis te dire, des deux +voies que tu trouveras, laquelle choisir; mais tu te décideras +dans ton esprit. Je te les décrirai cependant. Là, se dressent +deux hautes roches, et contre elles retentissent les grands flots +d'Amphitrite aux yeux bleus. Les dieux heureux les nomment les +Errantes. Et jamais les oiseaux ne volent au delà, pas même les +timides colombes qui portent l'ambroisie au père Zeus. Souvent une +d'elles tombe sur la roche, mais le père en crée une autre, afin +que le nombre en soit complet. Jamais aucune nef, ayant approché +ces roches, n'en a échappé; et les flots de la mer et la tempête +pleine d'éclairs emportent les bancs de rameurs et les corps des +hommes. Et une seule nef, sillonnant la mer, a navigué au delà: +Argô, chère à tous les dieux, et qui revenait de la terre +d'Aiètès. Et même, elle allait être jetée contre les grandes +roches, mais Hèrè la fit passer outre, car Jèsôn lui était cher. + +Tels sont ces deux écueils. L'un, de son faîte aigu, atteint le +haut Ouranos, et une nuée bleue l'environne sans cesse, et jamais +la sérénité ne baigne son sommet, ni en été, ni en automne; et +jamais aucun homme mortel ne pourrait y monter ou en descendre, +quand il aurait vingt bras et vingt pieds, tant la roche est haute +et semblable à une pierre polie. Au milieu de l'écueil il y a une +caverne noire dont l'entrée est tournée vers l'Érébos et c'est de +cette caverne, illustre Odysseus, qu'il faut approcher ta nef +creuse. Un homme dans la force de la jeunesse ne pourrait, de sa +nef, lancer une flèche jusque dans cette caverne profonde. Et +c'est là qu'habite Skyllè qui pousse des rugissements et dont la +voix est aussi forte que celle d'un jeune lion. C'est un monstre +prodigieux, et nul n'est joyeux de l'avoir vu, pas même un Dieu. +Elle a douze pieds difformes, et six cous sortent longuement de +son corps, et à chaque cou est attachée une tête horrible, et dans +chaque gueule pleine de la noire mort il y a une triple rangée de +dents épaisses et nombreuses. Et elle est plongée dans la caverne +creuse jusqu'aux reins; mais elle étend au dehors ses têtes, et, +regardant autour de l'écueil, elle saisit les dauphins, les chiens +de mer et les autres monstres innombrables qu'elle veut prendre et +que nourrit la gémissante Amphitritè. Jamais les marins ne +pourront se glorifier d'avoir passé auprès d'elle sains et saufs +sur leur nef, car chaque tête enlève un homme hors de la nef à +proue bleue. L'autre écueil voisin que tu verras, Odysseus, est +moins élevé, et tu en atteindrais le sommet d'un trait. Il y croit +un grand figuier sauvage chargé de feuilles, et, sous ce figuier, +la divine Kharybdis engloutit l'eau noire. Et elle la revomit +trois fois par jour et elle l'engloutit trois fois horriblement. +Et si tu arrivais quand elle l'engloutit, celui qui ébranle la +terre, lui-même, voudrait te sauver, qu'il ne le pourrait pas. +Pousse donc rapidement ta nef le long de Skyllè, car il vaut mieux +perdre six hommes de tes compagnons, que de les perdre tous. + +Elle parla ainsi, et je lui répondis: + +-- Parle, déesse, et dis-moi la vérité. Si je puis échapper à la +désastreuse Kharybdis, ne pourrai-je attaquer Skyllè, quand elle +saisira mes compagnons? + +Je parlai ainsi, et la noble Déesse me répondit: + +-- Malheureux, tu songes donc encore aux travaux de la guerre? Et +tu ne veux pas céder, même aux dieux immortels! Mais Skyllè n'est +point mortelle, et c'est un monstre cruel, terrible et sauvage, et +qui ne peut être combattu. Aucun courage ne peut en triompher. Si +tu ne te hâtes point, ayant saisi tes armes près de la roche, je +crains que, se ruant de nouveau, elle emporte autant de têtes +qu'elle a déjà enlevé d'hommes. Vogue donc rapidement, et invoque +Krataïs, mère de Skyllè, qui l'a enfantée pour la perte des +hommes, afin qu'elle l'apaise, et que celle-ci ne se précipite +point de nouveau. +Tu arriveras ensuite à l'île Thrinakiè. Là, paissent les boeufs et +les gras troupeaux de Hèlios. Et il a sept troupeaux de boeufs et +autant de brebis, cinquante par troupeau. Et ils ne font point de +petits, et ils ne meurent point, et leurs pasteurs sont deux +nymphes divines, Phaéthousa et Lampétiè, que la divine Néaira a +conçues du Hypérionide Hèlios. Et leur mère vénérable les enfanta +et les nourrit, et elle les laissa dans l'île Thrinakiè, afin +qu'elles habitassent au loin, gardant les brebis paternelles et +les boeufs aux cornes recourbées. Si, songeant à ton retour, tu ne +touches point à ces troupeaux, vous rentrerez tous dans Ithakè, +après avoir beaucoup souffert; mais si tu les blesses, alors je te +prédis la perte de ta nef et de tes compagnons. Et tu échapperas +seul, mais tu rentreras tard et misérablement dans ta demeure, +ayant perdu tous tes compagnons. + +Elle parla ainsi, et aussitôt Éôs s'assit sur son thrône d'or, et +la noble déesse Kirkè disparut dans l'île. Et, retournant vers ma +nef, j'excitai mes compagnons à y monter et à détacher les câbles. +Et ils montèrent aussitôt, et ils s'assirent en ordre sur les +bancs, et ils frappèrent la blanche mer de leurs avirons. Kirkè +aux beaux cheveux, terrible et vénérable déesse, envoya derrière +la nef à proue bleue un vent favorable qui emplit la voile; et, +toutes choses étant mises en place sur la nef, nous nous assîmes, +et le vent et le pilote nous conduisirent. Alors, triste dans le +coeur, je dis à mes compagnons: + +-- Ô amis, il ne faut pas qu'un seul, et même deux seulement +d'entre nous, sachent ce que m'a prédit la noble déesse Kirkè; +mais il faut que nous le sachions tous, et je vous le dirai. Nous +mourrons après, ou, évitant le danger, nous échapperons à la mort +et à la kèr. Avant tout, elle nous ordonne de fuir le chant et la +prairie des divines Seirènes, et à moi seul elle permet de les +écouter; mais liez-moi fortement avec des cordes, debout contre +le, mât, afin que j'y reste immobile, et, si je vous supplie et +vous ordonne de me délier, alors, au contraire, chargez-moi de +plus de liens. + +Et je disais cela à mes compagnons, et, pendant ce temps, la nef +bien construite approcha rapidement de l'île des Seirènes, tant le +vent favorable nous poussait; mais il s'apaisa aussitôt, et il fit +silence, et un daimôn assoupit les flots. Alors, mes compagnons, +se levant, plièrent les voiles et les déposèrent dans la nef +creuse; et, s'étant assis, ils blanchirent l'eau avec leurs +avirons polis. Et je coupai, à l'aide de l'airain tranchant, une +grande masse ronde de cire, dont je pressai les morceaux dans mes +fortes mains; et la cire s'amollit, car la chaleur du roi Hèlios +était brûlante, et j'employais une grande force. Et je fermai les +oreilles de tous mes compagnons. Et, dans la nef, ils me lièrent +avec des cordes, par les pieds et les mains, debout contre le mât. +Puis, s'asseyant, ils frappèrent de leurs avirons la mer écumeuse. + +Et nous approchâmes à la portée de la voix, et la nef rapide, +étant proche, fut promptement aperçue par les Seirènes, et elles +chantèrent leur chant harmonieux: + +-- Viens, ô illustre Odysseus, grande gloire des Akhaiens. Arrête +ta nef, afin d'écouter notre voix. Aucun homme n'a dépassé notre +île sur sa nef noire sans écouter notre douce voix; puis, il +s'éloigne, plein de joie, et sachant de nombreuses choses. Nous +savons, en effet, tout ce que les Akhaiens et les Troiens ont subi +devant la grande Troiè par la volonté des dieux, et nous savons +aussi tout ce qui arrive sur la terre nourricière. + +Elles chantaient ainsi, faisant résonner leur belle voix, et mon +coeur voulait les entendre; et, en remuant les sourcils, je fis +signe à mes compagnons de me détacher; mais ils agitaient plus +ardemment les avirons; et, aussitôt, Périmèdès et Eurylokhos, se +levant, me chargèrent de plus de liens. + +Après que nous les eûmes dépassées et que nous n'entendîmes plus +leur voix et leur chant, mes chers compagnons retirèrent la cire +de leurs oreilles et me détachèrent; mais, à peine avions-nous +laissé l'île, que je vis de la fumée et de grands flots et que +j'entendis un bruit immense. Et mes compagnons, frappés de +crainte, laissèrent les avirons tomber de leurs mains. Et le +courant emportait la nef, parce qu'ils n'agitaient plus les +avirons. Et moi, courant çà et là, j'exhortai chacun d'eux par de +douces paroles: + +-- Ô amis, nous n'ignorons pas les maux. N'avons nous pas enduré +un mal pire quand le kyklôps nous tenait renfermés dans sa caverne +creuse avec une violence horrible? Mais, alors, par ma vertu, par +mon intelligence et ma sagesse, nous lui avons échappé. Je ne +pense pas que vous l'ayez oublié. Donc, maintenant, faites ce que +je dirai; obéissez tous. Vous, assis sur les bancs, frappez de vos +avirons les flots profonds de la mer; et toi, pilote, je t'ordonne +ceci, retiens-le dans ton esprit, puisque tu tiens le gouvernail +de la nef creuse. Dirige-la en dehors de cette fumée et de ce +courant, et gagne cet autre écueil. Ne cesse pas d'y tendre avec +vigueur, et tu détourneras notre perte. + +Je parlai ainsi, et ils obéirent promptement à mes paroles; mais +je ne leur dis rien de Skyllè, cette irrémédiable tristesse, de +peur qu'épouvantés, ils cessassent de remuer les avirons, pour se +cacher tous ensemble dans le fond de la nef. Et alors j'oubliai +les ordres cruels de Kirkè qui m'avait recommandé de ne point +m'armer. Et, m'étant revêtu de mes armes splendides, et, ayant +pris deux, longues lances, je montai sur la proue de la nef d'où +je croyais apercevoir d'abord la rocheuse Skyllè apportant la mort +à mes compagnons. Mais je ne pus la voir, mes yeux se fatiguaient +à regarder de tous les côtés de la roche noire. + +Et nous traversions ce détroit en gémissant. D'un côté était +Skyllè; et, de l'autre, la divine Kharybdis engloutissait +l'horrible eau salée de la mer; et, quand elle la revomissait, +celle-ci bouillonnait comme dans un bassin sur un grand feu, et +elle la lançait en l'air, et l'eau pleuvait sur les deux écueils. +Et, quand elle engloutissait de nouveau l'eau salée de la mer, +elle semblait bouleversée jusqu'au fond, et elle rugissait +affreusement autour de la roche; et le sable bleu du fond +apparaissait, et la pâle terreur saisit mes compagnons. Et nous +regardions Kharybdis, car c'était d'elle que nous attendions notre +perte; mais, pendant ce temps, Skyllè enleva de la nef creuse six +de mes plus braves compagnons. Et, comme je regardais sur la nef, +je vis leurs pieds et leurs mains qui passaient dans l'air; et ils +m'appelaient dans leur désespoir. + +De même qu'un pêcheur, du haut d'un rocher, avec une longue +baguette, envoie dans la mer, aux petits poissons, un appât +enfermé dans la corne d'un boeuf sauvage, et jette chaque poisson +qu'il a pris, palpitant, sur le rocher; de même Skyllè emportait +mes compagnons palpitants et les dévorait sur le seuil, tandis +qu'ils poussaient des cris et qu'ils tendaient vers moi leurs +mains. Et c'était la chose la plus lamentable de toutes celles que +j'aie vues dans mes courses sur la mer. + +Après avoir fui l'horrible Kharybdis et Skyllè, nous arrivâmes à +l'île irréprochable du dieu. Et là étaient les boeufs +irréprochables aux larges fronts et les gras troupeaux du +Hypérionide Hèlios. Et comme j'étais encore en mer, sur la nef +noire, j'entendis les mugissements des boeufs dans les étables et +le bêlement des brebis; et la parole du divinateur aveugle, du +Thébain Teirésias, me revint à l'esprit, et Kirkè aussi qui +m'avait recommandé d'éviter l'île de Hèlios qui charme les hommes. +Alors, triste dans mon coeur, je parlai ainsi à mes compagnons: + +-- Écoutez mes paroles, compagnons, bien qu'accablés de maux, afin +que je vous dise les oracles de Teirésias et de Kirkè qui m'a +recommandé de fuir promptement l'île de Hèlios qui donne la +lumière aux hommes. Elle m'a dit qu'un grand malheur nous menaçait +ici. Donc, poussez la nef noire au delà de cette île. + +Je parlai ainsi, et leur cher coeur fut brisé. Et, aussitôt, +Eurylokhos me répondit par ces paroles funestes: + +-- Tu es dur pour nous, ô Odysseus! Ta force est grande, et tes +membres ne sont jamais fatigués, et tout te semble de fer. Tu ne +veux pas que tes compagnons, chargés de fatigue et de sommeil, +descendent à terre, dans cette île entourée des flots où nous +aurions préparé un repas abondant; et tu ordonnes que nous errions +à l'aventure, pendant la nuit rapide, loin de cette île, sur la +sombre mer! Les vents de la nuit sont dangereux et perdent les +nefs. Qui de nous éviterait la kèr fatale, si, soudainement, +survenait une tempête du Notos ou du violent Zéphyros qui perdent +le plus sûrement les nefs, même malgré les dieux? Maintenant donc, +obéissons à la nuit noire, et préparons notre repas auprès de la +nef rapide. Nous y remonterons demain, au matin, et nous fendrons +la vaste mer. + +Eurylokhos parla ainsi, et mes compagnons l'approuvèrent. Et je +vis sûrement qu'un daimôn méditait leur perte. Et je lui dis ces +paroles ailées: + +-- Eurylokhos, vous me faites violence, car je suis seul; mais +jure-moi, par un grand serment, que, si nous trouvons quelque +troupeau de boeufs ou de nombreuses brebis, aucun de vous, de peur +de commettre un crime, ne tuera ni un boeuf, ni une brebis. Mangez +tranquillement les vivres que nous a donnés l'immortelle Kirkè. + +Je parlai ainsi, et, aussitôt, ils me le jurèrent comme je l'avais +ordonné. Et, après qu'ils eurent prononcé toutes les paroles du +serment, nous arrêtâmes la nef bien construite, dans un port +profond, auprès d'une eau douce; et mes compagnons sortirent de la +nef et préparèrent à la hâte leur repas. Puis, après s'être +rassasiés de boire et de manger, ils pleurèrent leurs chers +compagnons que Skyllè avait enlevés de la nef creuse et dévorés. +Et, tandis qu'ils pleuraient, le doux sommeil les saisit. Mais, +vers la troisième partie de la nuit, à l'heure où les astres +s'inclinent, Zeus qui amasse les nuées excita un vent violent, +avec de grands tourbillons; et il enveloppa la terre et la mer de +brouillards, et l'obscurité tomba de l'Ouranos. + +Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, nous +traînâmes la nef à l'abri dans une caverne profonde. Là étaient +les belles demeures des nymphes et leurs sièges. Et alors, ayant +réuni l'agora, je parlai ainsi: + +-- Ô amis, il y a dans la nef rapide à boire et à manger. +Abstenons-nous donc de ces boeufs, de peur d'un grand malheur. En +effet, ce sont les boeufs terribles et les illustres troupeaux +d'un dieu, de Hèlios, qui voit et entend tout. + +Je parlai ainsi, et leur esprit généreux fut persuadé. Et, tout un +mois, le Notos souffla perpétuellement; et aucun des autres vents +ne soufflait, que le Notos et l'Euros. Et aussi longtemps que mes +compagnons eurent du pain et du vin rouge, ils s'abstinrent des +boeufs qu'ils désiraient vivement; mais quand tous les vivres +furent épuisés, la nécessité nous contraignant, nous fîmes, à +l'aide d'hameçons recourbés, notre proie des poissons et des +oiseaux qui nous tombaient entre les mains. Et la faim tourmentait +notre ventre. + +Alors, je m'enfonçai dans l'île, afin de supplier les dieux, et de +voir si un d'entre eux me montrerait le chemin du retour. Et +j'allai dans l'île, et, laissant mes compagnons, je lavai mes +mains à l'abri du vent, et je suppliai tous les dieux qui habitent +le large Olympos. Et ils répandirent le doux sommeil sur mes +paupières. Alors, Eurylokhos inspira à mes compagnons un dessein +fatal: + +-- Écoutez mes paroles, compagnons, bien que souffrant beaucoup de +maux. Toutes les morts sont odieuses aux misérables hommes, mais +mourir par la faim est tout ce qu'il y a de plus lamentable. +Allons! saisissons les meilleurs boeufs de Hèlios, et sacrifions- +les aux immortels qui habitent le large Ouranos. Si nous rentrons +dans Ithakè, dans la terre de la patrie, nous élèverons aussitôt à +Hèlios un beau temple où nous placerons toute sorte de choses +précieuses; mais, s'il est irrité à cause de ses boeufs aux cornes +dressées, et s'il veut perdre la nef, et si les autres dieux y +consentent, j'aime mieux mourir en une fois, étouffé par les +flots, que de souffrir plus longtemps dans cette île déserte. + +Eurylokhos parla ainsi, et tous l'applaudirent. Et, aussitôt, ils +entraînèrent les meilleurs boeufs de Hèlios, car les boeufs noirs +au large front paissaient non loin de la nef à proue bleue. Et, +les entourant, ils les vouèrent aux immortels; et ils prirent les +feuilles d'un jeune chêne, car ils n'avaient point d'orge blanche +dans la nef. Et, après avoir prié, ils égorgèrent les boeufs et +les écorchèrent; puis, ils rôtirent les cuisses recouvertes d'une +double graisse, et ils posèrent par-dessus les entrailles crues. +Et, n'ayant point de vin pour faire les libations sur le feu du +sacrifice, ils en firent avec de l'eau, tandis qu'ils rôtissaient +les entrailles. Quand les cuisses furent consumées, ils goûtèrent +les entrailles. Puis, ayant coupé le reste en morceaux, ils les +traversèrent de broches. + +Alors, le doux sommeil quitta mes paupières, et je me hâtai de +retourner vers la mer et vers la nef rapide. Mais quand je fus +près du lieu où celle-ci avait été poussée, la douce odeur vint +au-devant de moi. Et, gémissant, je criai vers les dieux +immortels: + +-- Père Zeus, et vous, dieux heureux et immortels, certes, c'est +pour mon plus grand malheur que vous m'avez envoyé ce sommeil +fatal. Voici que mes compagnons, restés seuls ici, ont commis un +grand crime. + +Aussitôt, Lampétiè au large péplos alla annoncer à Hèlios +Hypérionide que mes compagnons avaient tué ses boeufs, et le +Hypérionide, irrité dans son coeur, dit aussitôt aux autres dieux: + +-- Père Zeus, et vous, dieux heureux et immortels, vengez-moi des +compagnons du Laertiade Odysseus. Ils ont tué audacieusement les +boeufs dont je me réjouissais quand je montais à travers l'Ouranos +étoilé, et quand je descendais de l'Ouranos sur la terre. Si vous +ne me donnez pas une juste compensation pour mes boeufs, je +descendrai dans la demeure d'Aidès, et j'éclairerai les morts. + +Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi: + +-- Hèlios, éclaire toujours les immortels et les hommes mortels +sur la terre féconde. Je brûlerai bientôt de la blanche foudre +leur nef fracassée au milieu de la sombre mer. + +Et j'appris cela de Kalypsô aux beaux cheveux, qui le savait du +messager Herméias. + +Étant arrivé à la mer et à ma nef, je fis des reproches violents à +chacun de mes compagnons; mais nous ne pouvions trouver aucun +remède au mal, car les boeufs étaient déjà tués. Et déjà les +prodiges des dieux s'y manifestaient: les peaux rampaient comme +des serpents, et les chairs mugissaient autour des broches, cuites +ou crues, et on eût dit les voix des boeufs eux-mêmes. Et, pendant +six jours, mes chers compagnons mangèrent les meilleurs boeufs de +Hèlios, les ayant tués. Quand Zeus amena le septième jour, le vent +cessa de souffler par tourbillons. Alors, étant montés sur la nef, +nous la poussâmes au large; et, le mât étant dressé, nous +déployâmes les blanches voiles. Et nous abandonnâmes l'île, et +aucune autre terre n'était en vue, et rien ne se voyait que +l'Ouranos et la mer. + +Alors le Kroniôn suspendit une nuée épaisse sur la nef creuse qui +ne marchait plus aussi vite, et, sous elle, la mer devint toute +noire. Et aussitôt le strident Zéphyros souffla avec un grand +tourbillon, et la tempête rompit les deux câbles du mât, qui tomba +dans le fond de la nef avec tous les agrès. Et il s'abattit sur la +poupe, brisant tous les os de la tête du pilote, qui tomba de son +banc, semblable à un plongeur. Et son âme généreuse abandonna ses +ossements. En même temps, Zeus tonna et lança la foudre sur la +nef, et celle-ci, frappée de la foudre de Zeus, tourbillonna et +s'emplit de soufre, et mes compagnons furent précipités. +Semblables à des corneilles marines, ils étaient emportés par les +flots, et un dieu leur refusa le retour. Moi, je marchai sur la +nef jusqu'à ce que la force de la tempête eût arraché ses flancs. +Et les flots l'emportaient, inerte, çà et là. Le mât avait été +rompu à la base, mais une courroie de peau de boeuf y était restée +attachée. Avec celle-ci je le liai à la carène, et, m'asseyant +dessus, je fus emporté par la violence des vents. + +Alors, il est vrai, le Zéphyros apaisa ses tourbillons, mais le +Notos survint, m'apportant d'autres douleurs, car, de nouveau, +j'étais entraîné vers la funeste Kharybdis. Je fus emporté toute +la nuit, et, au lever de Hèlios, j'arrivai auprès de Skyllè et de +l'horrible Kharybdis, comme celle-ci engloutissait l'eau salée de +la mer. Et je saisis les branches du haut figuier, et j'étais +suspendu en l'air comme un oiseau de nuit, ne pouvant appuyer les +pieds, ni monter, car les racines étaient loin, et les rameaux +immenses et longs ombrageaient Kharybdis; mais je m'y attachai +fermement, jusqu'à ce qu'elle eût revomi le mât et la carène. Et +ils tardèrent longtemps pour mes désirs. + +À l'heure où le juge, afin de prendre son repas, sort de l'agora +où il juge les nombreuses contestations des hommes, le mât et la +carène rejaillirent de Kharybdis; et je me laissai tomber avec +bruit parmi les longues pièces de bois et, m'asseyant dessus, je +nageai avec mes mains pour avirons. Et le père des dieux et des +hommes ne permit pas à Skyllè de me voir, car je n'aurais pu +échapper à la mort. Et je fus emporté pendant neuf jours, et, la +dixième nuit, les dieux me poussèrent à l'île Ogygiè, qu'habitait +Kalypsô, éloquente et vénérable déesse aux beaux cheveux, qui me +recueillit et qui m'aima. Mais pourquoi te dirais-je ceci? Déjà je +te l'ai raconté dans ta demeure, à toi et à ta chaste femme; et il +m'est odieux de raconter de nouveau les mêmes choses. + + +13. + +Il parla ainsi, et tous, dans les demeures obscures, restaient +muets et charmés. Et Alkinoos lui répondit: + +-- Ô Odysseus, puisque tu es venu dans ma haute demeure d'airain, +je ne pense pas que tu erres de nouveau et que tu subisses +d'autres maux pour ton retour, car tu en as beaucoup souffert. Et +je dis ceci à chacun de vous qui, dans mes demeures, buvez +l'honorable vin rouge et qui écoutez l'aoide. Déjà sont enfermés +dans le beau coffre les vêtements, et l'or bien travaillé, et tous +les présents que les chefs des Phaiakiens ont offerts à notre +hôte; mais, allons! que chacun de nous lui donne encore un grand +trépied et un bassin. Réunis de nouveau, nous nous ferons aider +par tout le peuple, car il serait difficile à chacun de nous de +donner autant. + +Alkinoos parla ainsi, et ses paroles plurent à tous, et chacun +retourna dans sa demeure pour y dormir. + +Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, ils se hâtèrent +vers la nef, portant l'airain solide. Et la force sacrée +d'Alkinoos déposa les présents dans la nef; et il les rangea lui- +même sous les bancs des rameurs, afin que ceux-ci, en se courbant +sur les avirons, ne les heurtassent point. Puis, ils retournèrent +vers les demeures d'Alkinoos et préparèrent le repas. + +Au milieu d'eux, la force sacrée d'Alkinoos égorgea un boeuf pour +Zeus Kronide qui amasse les nuées et qui commande à tous. Et ils +brûlèrent les cuisses, et ils prirent, charmés, l'illustre repas; +et au milieu d'eux chantait le divin aoide Dèmodokos, honoré des +peuples. Mais Odysseus tournait souvent la tête vers Hèlios qui +éclaire toutes choses, pressé de se rendre à la nef, et désirant +son départ. De même que le laboureur désire son repas, quand tout +le jour ses boeufs noirs ont traîné la charrue dans le sillon, et +qu'il voit enfin la lumière de Hèlios tomber, et qu'il se rend à +son repas, les genoux rompus de fatigue; de même Odysseus vit +tomber avec joie la lumière de Hèlios, et, aussitôt, il dit aux +Phaiakiens habiles aux avirons, et surtout à Alkinoos: + +-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, renvoyez-moi +sain et sauf, et faites des libations. Je vous salue tous. Déjà ce +que désirait mon cher coeur est accompli; mon retour est décidé, +et je possède vos chers présents dont les dieux Ouraniens m'ont +fait une richesse. Plaise aux dieux que je retrouve dans ma +demeure ma femme irréprochable et mes amis sains et saufs! Pour +vous, qui vous réjouissez ici de vos femmes et de vos chers +enfants, que les dieux vous donnent la vertu et vous préservent de +tout malheur public! + +Il parla ainsi, et tous l'applaudirent et décidèrent de renvoyer +leur hôte qui parlait toujours si convenablement. Et, alors, la +force d'Alkinoos dit au héraut: + +-- Pontonoos, distribue, du kratère plein, du vin à tous, dans la +demeure, afin qu'ayant prié le Père peus, nous renvoyions notre +hôte dans sa patrie. + +Il parla ainsi, et Pontonoos mêla le vin mielleux et le distribua +à tous. Et ils firent des libations aux dieux heureux qui habitent +le large Ouranos, mais sans quitter leurs sièges. + +Et le divin Odysseus se leva. Et, mettant aux mains d'Arètè une +coupe ronde, il dit ces paroles ailées: + +-- Salut, ô reine! et sois heureuse jusqu'à ce que t'arrivent la +vieillesse et la mort qui sont inévitables pour les hommes. Moi, +je pars. Toi, réjouis-toi, dans ta demeure, de tes enfants, de tes +peuples et du roi Alkinoos. + +Ayant ainsi parlé, le divin Odysseus sortit, et la force +d'Alkinoos envoya le héraut pour le précéder vers la nef rapide et +le rivage de la mer. Et Arètè envoya aussi ses servantes, et l'une +portait une blanche khlamide et une tunique, et l'autre un coffre +peint, et une troisième du pain et du vin rouge. + +Etant arrivés à la nef et à la mer, aussitôt les marins joyeux +montèrent sur la nef creuse et y déposèrent le vin et les vivres. +Puis ils étendirent sur la poupe de la nef creuse un lit et une +toile de lin, afin qu'Odysseus fût mollement couché. Et il entra +dans la nef, et il se coucha en silence. Et, s'étant assis en +ordre sur les bancs, ils détachèrent le câble de la pierre trouée; +puis, se courbant, ils frappèrent la mer de leurs avirons. Et un +doux sommeil se répandit sur les paupières d'Odysseus, invincible, +très agréable et semblable à la mort. + +De même que, dans une plaine, un quadrige d'étalons, excité par +les morsures du fouet, dévore rapidement la route, de même la nef +était enlevée, et l'eau noire et immense de la mer sonnante se +ruait par derrière. Et la nef courait ferme et rapide, et +l'épervier, le plus rapide des oiseaux, n'aurait pu la suivre. +Ainsi, courant avec vitesse, elle fendait les eaux de la mer, +portant un homme ayant des pensées égales à celles des dieux, et +qui, en son âme, avait subi des maux innombrables, dans les +combats des hommes et sur les mers dangereuses. Et maintenant il +dormait en sûreté, oublieux de tout ce qu'il avait souffert. + +Et quand la plus brillante des étoiles se leva, celle qui annonce +la lumière d'Éôs née au matin, alors la nef qui fendait la mer +aborda l'île. + +Le port de Phorkys, vieillard de la mer, est sur la côte d'Ithakè. +Deux promontoires abrupts l'enserrent et le défendent des vents +violents et des grandes eaux; et les nefs à bancs de rameurs, +quand elles y sont entrées, y restent sans câbles. À la pointe du +port, un olivier aux rameaux épais croit devant l'antre obscur, +frais et sacré, des nymphes qu'on nomme naiades. Dans cet antre il +y a des kratères et des amphores de pierre où les abeilles font +leur miel, et de longs métiers à tisser où les nymphes travaillent +des toiles pourprées admirables à voir. Et là sont aussi des +sources inépuisables. Et il y a deux entrées, l'une, pour les +hommes, vers le Boréas, et l'autre, vers le Notos, pour les dieux. +Et jamais les hommes n'entrent par celle-ci, mais seulement les +dieux. + +Et dès que les Phaiakiens eurent reconnu ce lieu, ils y +abordèrent. Et une moitié de la nef s'élança sur la plage, tant +elle était vigoureusement poussée par les bras des rameurs. Et +ceux-ci, étant sortis de la nef à bancs de rameurs, transportèrent +d'abord Odysseus hors de la nef creuse, et, avec lui, le lit +brillant et la toile de lin; et ils le déposèrent endormi sur le +sable. Et ils transportèrent aussi les choses que lui avaient +données les illustres Phaiakiens à son départ, ayant été inspirés +par la magnanime Athènè. Et ils les déposèrent donc auprès des +racines de l'olivier, hors du chemin, de peur qu'un passant y +touchât avant le réveil d'Odysseus. Puis, ils retournèrent vers +leurs demeures. + +Mais celui qui ébranle la terre n'avait point oublié les menaces +qu'il avait faites au divin Odysseus, et il interrogea la pensée +de Zeus: + +-- Père Zeus, je ne serai plus honoré par les dieux immortels, +puisque les Phaiakiens ne m'honorent point, eux qui sont cependant +de ma race. En effet, je voulais qu'Odysseus souffert encore +beaucoup de maux avant de rentrer dans sa demeure, mais je ne lui +refusais point entièrement le retour, puisque tu l'as promis et +juré. Et voici qu'ils l'ont conduit sur la mer, dormant dans leur +nef rapide, et qu'ils l'ont déposé dans Ithakè. Et ils l'ont +comblé de riches présents, d'airain, d'or et de vêtements tissés, +si nombreux, qu'Odysseus n'en eût jamais rapporté autant de Troiè, +s'il en était revenu sain et sauf, avec sa part du butin. + +Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi: + +-- Ô dieu! toi qui entoures la terre, qu'as-tu dit? Les immortels +ne te mépriseront point, car il serait difficile de mépriser le +plus ancien et le plus illustre des dieux; mais si quelque mortel, +inférieur en force et en puissance, ne te respecte point, ta +vengeance ne sera pas tardive. Fais comme tu le veux et comme il +te plaira. + +Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit: + +-- Je le ferai aussitôt, ainsi que tu le dis, toi qui amasses les +nuées, car j'attends ta volonté et je la respecte. Maintenant, je +veux perdre la belle nef des Phaiakiens, qui revient de son voyage +sur la mer sombre, afin qu'ils s'abstiennent désormais de +reconduire les étrangers; et je placerai une grande montagne +devant leur ville. + +Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit: + +-- Ô Poseidaôn, il me semble que ceci sera pour le mieux. Quand la +multitude sortira de la ville pour voir la nef, transforme, près +de terre, la nef rapide en un rocher, afin que tous les hommes +l'admirent, et place une grande montagne devant leur ville. + +Et Poseidaôn qui ébranle la terre, ayant entendu cela, s'élança +vers Skhériè, où habitaient les Phaiàkiens. Et comme la nef, +vigoureusement poussée, arrivait, celui qui ébranle la terre, la +frappant de sa main, la transforma en rocher aux profondes +racines, et s'éloigna. Et les Phaiakiens illustres par les longs +avirons se dirent les uns aux autres: + +-- O dieux! qui donc a fixé notre nef rapide dans la mer, comme +elle revenait vers nos demeures? + +Chacun parlait ainsi, et ils ne comprenaient pas comment cela +s'était fait. Mais Alkinoos leur dit: + +-- O dieux! Certes, voici que les anciens oracles de mon père se +sont accomplis, car il me disait que Poseidaôn s'irriterait contre +nous, parce que nous reconduisions tous les étrangers sains et +saufs. Et il me dit qu'une belle nef des Phaiakiens se perdrait à +son retour d'un voyage sur la sombre mer, et qu'une grande +montagne serait placée devant notre ville. Ainsi parla le +vieillard, et les choses se sont accomplies. Allons! faites ce que +je vais dire. Ne reconduisons plus les étrangers, quel que soit +celui d'entre eux qui vienne vers notre ville. Faisons un +sacrifice de douze taureaux choisis à Poseidaôn, afin qu'il nous +prenne en pitié et qu'il ne place point cette grande montagne +devant notre ville. + +Il parla ainsi, et les Phaiakiens craignirent, et ils préparèrent +les taureaux. Et les peuples, les chefs et les princes des +Phaiakiens suppliaient le roi Poseidaôn, debout autour de l'autel. + +Mais le divin Odysseus se réveilla couché sur la terre de la +patrie, et il ne la reconnut point, ayant été longtemps éloigné. +Et la déesse Pallas Athènè l'enveloppa d'une nuée, afin qu'il +restât inconnu et qu'elle l'instruisît de toute chose, et que sa +femme, ses concitoyens et ses amis ne le reconnussent point avant +qu'il eût réprimé l'insolence des prétendants. Donc, tout lui +semblait changé, les chemins, le port, les hautes roches et les +arbres verdoyants. Et, se levant, et debout, il regarda la terre +de la patrie. Et il pleura, et, se frappant les cuisses de ses +deux mains, il dit en gémissant: + +-- Ô malheureux! Dans quelle terre des hommes suis-je venu? Ceux- +ci sont-ils injurieux, cruels et iniques? sont-ils hospitaliers, +et leur esprit est-il pieux? où porter toutes ces richesses? où +aller moi-même? Plût aux dieux que je fusse resté avec les +Phaiakiens! J'aurais trouvé quelque autre roi magnanime qui m'eût +aimé et donné des compagnons pour mon retour. Maintenant, je ne +sais où porter ces richesses, ni où les laisser, de peur qu'elles +soient la proie d'étrangers. O dieux! ils ne sont point, en effet, +véridiques ni justes, les princes et les chefs des Phaiakiens qui +m'ont conduit dans une terre étrangère, et qui me disaient qu'ils +me conduiraient sûrement dans Ithakè! Mais ils ne l'ont point +fait. Que Zeus qu'on supplie me venge d'eux, lui qui veille sur +les hommes et qui punit ceux qui agissent mal! Mais je compterai +mes richesses, et je verrai s'ils ne m'en ont rien enlevé en les +transportant hors de la nef creuse. + +Ayant parlé ainsi, il compta les beaux trépieds et les bassins, et +l'or et les beaux vêtements tissés; mais rien n'en manquait. Et il +pleurait la terre de sa patrie, et il se jeta en gémissant sur le +rivage de la mer aux bruits sans nombre. Et Athènè s'approcha de +lui sous la figure d'un jeune homme pasteur de brebis, tel que +sont les fils des rois, ayant un beau vêtement sur ses épaules, +des sandales sous ses pieds délicats, et une lance à la main. Et +Odysseus, joyeux de la voir, vint à elle, et il lui dit ces +paroles ailées: + +-- Ô ami! puisque je te rencontre le premier en ce lieu, salut! Ne +viens pas à moi dans un esprit ennemi. Sauve ces richesses et moi. +Je te supplie comme un dieu et je me mets à tes chers genoux. Dis- +moi la vérité, afin que je la sache. Quelle est cette terre? Quels +hommes l'habitent? Quel est ton peuple? Est-ce une belle île, ou +est-ce la côte avancée dans la mer d'une terre fertile? + +Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit: + +-- Tu es insensé, ô étranger, ou tu viens de loin, puisque tu me +demandes quelle est cette terre, car elle n'est point aussi +méprisable, et beaucoup la connaissent, soit les peuples qui +habitent du côté d'Eôs et de Hèlios, ou du côté de la nuit +obscure. Certes, elle est âpre et non faite pour les chevaux; mais +elle n'est point stérile, bien que petite. Elle possède beaucoup +de froment et beaucoup de vignes, car la pluie et la rosée y +abondent. Elle a de bons pâturages pour les chèvres et les vaches, +et des forêts de toute sorte d'arbres, et elle est arrosée de +sources qui ne tarissent point. C'est ainsi, étranger, que le nom +d'Ithakè est parvenu jusqu'à Troiè qu'on dit si éloignée de la +terre Akhaienne. + +Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus fut rempli de +joie, se réjouissant de sa patrie que nommait Pallas Athènè, la +fille de Zeus tempétueux. Et il lui dit en paroles ailées, mais en +lui cachant la vérité, car il n'oubliait point son esprit rusé: + +-- J'avais entendu parler d'Ithakè dans la grande Krètè située au +loin sur la mer. Maintenant je suis venu ici avec mes richesses, +et j'en ai laissé autant à mes enfants. Je fuis, car j'ai tué le +fils bien-aimé d'Idoméneus, Orsilokhos aux pieds rapides, qui, +dans la grande Krètè, l'emportait sur tous les hommes par la +rapidité de ses pieds. Et je le tuai parce qu'il voulait m'enlever +ma part du butin, que j'avais rapportée de Troiè, et pour laquelle +j'avais subi mille maux dans les combats des hommes ou en +parcourant les mers. Car je ne servais point, pour plaire à son +père, dans la plaine Troienne, et je commandais à d'autres +guerriers que les siens. Et, dans les champs, m'étant mis en +embuscade avec un de mes compagnons, je perçai de ma lance +d'airain Orsilokhos qui venait à moi. Et comme la nuit noire +couvrait tout l'Ouranos, aucun homme ne nous vit, et je lui +arrachai l'âme sans témoin. Et quand je l'eus tué de l'airain +aigu, je me rendis aussitôt dans une nef des illustres Phaiakiens, +et je les priai de me recevoir, et je leur donnai une part de mes +richesses. Je leur demandai de me porter à Pylos ou dans la divine +Élis, où commandent les Épéiens; mais la force du vent les en +éloigna malgré eux, car ils ne voulaient point me tromper. Et nous +sommes venus ici à l'aventure, cette nuit; et nous sommes entrés +dans le port; et, sans songer au repas, bien que manquant de +forces, nous nous sommes tous couchés en sortant de la nef. Et le +doux sommeil m'a saisi, tandis que j'étais fatigué. Et les +Phaiakiens, ayant retiré mes richesses de leur nef creuse, les ont +déposées sur le sable où j'étais moi-même couché. Puis ils sont +partis pour la belle Sidôn et m'ont laissé plein de tristesse. + +Il parla ainsi, et la déesse Athènè aux yeux clairs se mit à rire, +et, le caressant de la main, elle prit la figure d'une femme belle +et grande et habile aux travaux, et elle lui dit ces paroles +ailées: + +-- Ô fourbe, menteur, subtil et insatiable de ruses qui te +surpasserait en adresse, si ce n'est peut-être un dieu! Tu ne veux +donc pas, même sur la terre de ta patrie, renoncer aux ruses et +aux paroles trompeuses qui t'ont été chères dès ta naissance? Mais +ne parlons pas ainsi. Nous connaissons tous deux ces ruses; et de +même que tu l'emportes sur tous les hommes par la sagesse et +l'éloquence, ainsi je me glorifie de l'emporter par là sur tous +les dieux. N'as-tu donc point reconnu Pallas Athènè, fille de +Zeus, moi qui t'assiste toujours dans tous tes travaux et qui te +protège? moi qui t'ai rendu cher à tous les Phaiakiens? Viens +donc, afin que je te conseille et que je t'aide à cacher les +richesses que j'ai inspiré aux illustres Phaiakiens de te donner à +ton retour dans tes demeures. Je te dirai les douleurs que tu es +destiné à subir dans tes demeures bien construites. Subis-les par +nécessité; ne confie à aucun homme ni à aucune femme tes courses +et ton arrivée; mais supporte en silence tes maux nombreux et les +outrages que te feront les hommes. + +Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi: + +-- Il est difficile à un homme qui te rencontre de te reconnaître, +ô déesse! même au plus sage; car tu prends toutes les figures. +Certes, je sais que tu m'étais bienveillante, quand nous, les fils +des Akhaiens, nous combattions devant Troiè; mais quand nous eûmes +renversé la haute citadelle de Priamos, nous montâmes sur nos +nefs, et un dieu dispersa les Akhaiens. Et, depuis, je ne t'ai +point revue, fille de Zeus; et je n'ai point senti ta présence sur +ma nef pour éloigner de moi le malheur; mais toujours, le coeur +accablé dans ma poitrine, j'ai erré, jusqu'à ce que les dieux +m'aient délivré de mes maux. Et tu m'as encouragé par tes paroles +chez le riche peuple des Phaiakiens, et tu m'as conduit toi-même à +leur ville. Maintenant je te supplie par ton père! Je ne pense +point, en effet, être arrivé dans Ithakè, car je vois une terre +étrangère, et je pense que tu me parles ainsi pour te jouer de moi +et tromper mon esprit. Dis-moi donc sincèrement si je suis arrivé +dans ma chère patrie. + +Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit: + +-- Tu as donc toujours cette pensée dans ta poitrine? Mais je ne +puis permettre que tu sois malheureux, car tu es éloquent, +intelligent et sage. Un autre homme, de retour après avoir tant +erré, désirerait ardemment revoir sa femme et ses enfants dans ses +demeures; mais toi, tu ne veux parler et apprendre qu'après avoir +éprouvé ta femme qui est assise dans tes demeures, passant les +jours et les nuits dans les gémissements et les larmes. Certes, je +n'ai jamais craint ce qu'elle redoute, et je savais dans mon +esprit que tu reviendrais, ayant perdu tous tes compagnons. Mais +je ne pouvais m'opposer au frère de mon père, à Poseidaôn qui +était irrité dans son coeur contre toi, parce que tu avais aveuglé +son cher fils. Et, maintenant, je te montrerai la terre d'Ithakè, +afin que tu croies. Ce port est celui de Phorkys, le Vieillard de +la mer, et, à la pointe du port, voici l'olivier épais devant +l'antre haut et obscur des nymphes sacrées qu'on nomme naïades. +C'est cette caverne où tu sacrifiais aux nymphes de complètes +hécatombes. Et voici le mont Nèritos couvert de forêts. + +Ayant ainsi parlé, la déesse dissipa la nuée, et la terre apparut. +Et le patient et divin Odysseus fut plein de joie, se réjouissant +de sa patrie. Et il baisa la terre féconde, et, aussitôt, levant +les mains, il supplia les Nymphes: + +-- Nymphes, naïades, filles de Zeus, je disais que je ne vous +reverrais plus! Et, maintenant, je vous salue d'une voix joyeuse. +Je vous offrirai des présents, comme autrefois, si la +dévastatrice, fille de Zeus, me laisse vivre et fait grandir mon +cher fils. + +Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit: + +-- Prends courage, et que ceci ne t'inquiète point; mais déposons +aussitôt tes richesses au fond de l'antre divin, où elles seront +en sûreté, et délibérons tous deux sur ce qu'il y a de mieux à +faire. + +Ayant ainsi parlé, la déesse entra dans la grotte obscure, +cherchant un lieu secret; et Odysseus y porta aussitôt l'or et le +dur airain, et les beaux vêtements que les Phaiakiens lui avaient +donnés. Il les y déposa, et Pallas Athènè, fille de Zeus +tempétueux, ferma l'entrée avec une pierre. Puis, tous deux, +s'étant assis au pied de l'olivier sacré, méditèrent la perte des +prétendants insolents. Et la déesse Athènè aux yeux clairs parla +la première: + +-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, songe comment tu mettras la +main sur les prétendants insolents qui commandent depuis trois ans +dans ta maison, recherchant ta femme divine et lui faisant des +présents. Elle attend toujours ton retour, gémissant dans son +coeur, et elle donne de l'espoir et elle fait des promesses à +chacun d'eux, et elle leur envoie des messagers; mais son esprit a +d'autres pensées. + +Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi: + +-- O dieux! je devais donc, comme l'Atréide Agamemnôn, périr d'une +mauvaise mort dans mes demeures, si tu ne m'eusses averti à temps, +ô déesse! Mais dis-moi comment nous punirons ces hommes. Debout +auprès de moi, souffle dans mon coeur une grande audace, comme au +jour où nous avons renversé les grandes murailles de Troiè. Si tu +restes, pleine d'ardeur, auprès de moi, ô Athènè aux yeux clairs, +et si tu m'aides, ô vénérable déesse, je combattrai seul trois +cents guerriers. + +Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit: + +-- Certes, je serai auprès de toi et je ne te perdrai pas de vue, +quand nous accomplirons ces choses. Et j'espère que le large pavé +sera souillé du sang et de la cervelle de plus d'un de ces +prétendants qui mangent tes richesses. Je vais te rendre inconnu à +tous les hommes. Je riderai ta belle peau sur tes membres courbés; +je ferai tomber tes cheveux blonds de ta tête; je te couvrirai de +haillons qui font qu'on se détourne de celui qui les porte; je +ternirai tes yeux maintenant si beaux, et tu apparaîtras à tous +les prétendants comme un misérable, ainsi qu'à ta femme et au fils +que tu as laissés dans tes demeures. Va d'abord trouver le porcher +qui garde tes porcs, car il te veut du bien, et il aime ton fils +et la sage Pènélopéia. Tu le trouveras surveillant les porcs; et +ceux-ci se nourrissent auprès de la roche du Corbeau et de la +fontaine Aréthousè, mangeant le gland qui leur plait et buvant +l'eau noire. Reste là, et interroge-le avec soin sur toute chose, +jusqu'à ce que je revienne de Spartè aux belles femmes, où +j'appellerai, ô Odysseus, ton cher fils Tèlémakhos qui est allé +dans la grande Lakédaimôn, vers Ménélaos, pour s'informer de toi +et apprendre si tu vis encore. + +Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi: + +-- Pourquoi ne lui avoir rien dit, toi qui sais tout? Est-ce pour +qu'il soit errant et subisse mille maux sur la mer indomptée, +tandis que ceux-ci mangent ses richesses? + +Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit: + +-- Qu'il ne soit point une inquiétude pour toi. Je l'ai conduit là +moi-même, afin qu'il se fasse une bonne renommée; mais il ne +souffre aucune douleur, et il est assis, tranquille, dans les +demeures de l'Atréide, où tout lui est abondamment offert. À la +vérité, les jeunes prétendants lui tendent une embûche sur leur +nef noire, désirant le tuer avant qu'il rentre dans la terre de sa +patrie; mais je ne pense pas que cela soit, et je pense plutôt que +la terre recevra auparavant plus d'un de ces prétendants qui +mangent tes richesses. + +En parlant ainsi, Athènè le toucha d'une baguette et elle dessécha +sa belle peau sur ses membres courbés, et elle fit tomber ses +blonds cheveux de sa tête. Elle chargea tout son corps de +vieillesse; elle ternit ses yeux, si beaux auparavant; elle lui +donna un vêtement en haillons, déchiré, sale et souillé de fumée; +elle le couvrit ensuite de la grande peau nue d'un cerf rapide, et +elle lui donna enfin un bâton et une besace misérable attachée par +une courroie tordue. + +Ils se séparèrent après s'être ainsi entendus, et Athènè se rendit +dans la divine Lakédaimôn, auprès du fils d'Odysseus. + +14: + +Et Odysseus s'éloigna du port, par un âpre sentier, à travers les +bois et les hauteurs, vers le lieu où Athènè lui avait dit qu'il +trouverait son divin porcher, qui prenait soin de ses biens plus +que tous les serviteurs qu'il avait achetés, lui, le divin +Odysseus. + +Et il le trouva assis sous le portique, en un lieu découvert où il +avait construit de belles et grandes étables autour desquelles on +pouvait marcher. Et il les avait construites, pour ses porcs, de +pierres superposées et entourées d'une haie épineuse, en l'absence +du roi, sans l'aide de sa maîtresse et du vieux Laertès. Et il +avait planté au dehors des pieux épais et nombreux, en coeur noir +de chêne; et, dans l'intérieur, il avait fait douze parcs à porcs. +Dans chacun étaient couchées cinquante femelles pleines; et les +mâles couchaient dehors; et ceux-ci étaient beaucoup moins +nombreux, car les divins prétendants les diminuaient en les +mangeant, et le porcher leur envoyait toujours le plus gras et le +meilleur de tous; et il n'y en avait plus que trois cent soixante. +Quatre chiens, semblables à des bêtes fauves, et que le prince des +porchers nourrissait, veillaient toujours sur les porcs. + +Et celui-ci adaptait à ses pieds des sandales qu'il taillait dans +la peau d'une vache coloriée. Et trois des autres porchers étaient +dispersés, faisant paître leurs porcs; et le quatrième avait été +envoyé par nécessité à la ville, avec un porc pour les prétendants +orgueilleux, afin que ceux-ci, l'ayant tué, dévorassent sa chair. + +Et aussitôt les chiens aboyeurs virent Odysseus, et ils +accoururent en hurlant; mais Odysseus s'assit plein de ruse, et le +bâton tomba de sa main. Alors il eût subi un indigne traitement +auprès de l'étable qui était à lui; mais le porcher accourut +promptement de ses pieds rapides; et le cuir lui tomba des mains, +et, en criant, il chassa les chiens à coups de pierres, et il dit +au roi: + +-- Ô vieillard, certes, ces chiens allaient te déchirer et me +couvrir d'opprobre. Les dieux m'ont fait assez d'autres maux. Je +reste ici, gémissant, et pleurant un roi divin, et je nourris ses +porcs gras, pour que d'autres que lui les mangent; et peut-être +souffre-t-il de la faim, errant parmi les peuples étrangers, s'il +vit encore et s'il voit la lumière de Hèlios. Mais suis-moi, et +entrons dans l'étable, ô vieillard, afin que, rassasié dans ton +âme de nourriture et de vin, tu me dises d'où tu es et quels maux +tu as subis. + +Ayant ainsi parlé, le divin porcher le précéda dans l'étable, et, +l'introduisant, il le fit asseoir sur des branches épaisses qu'il +recouvrit de la peau d'une chèvre sauvage et velue. Et, s'étant +couché sur cette peau grande et épaisse, Odysseus se réjouit +d'être reçu ainsi, et il dit: + +-- Que Zeus, ô mon hôte, et les autres dieux immortels t'accordent +ce que tu désires le plus, car tu me reçois avec bonté. + +Et le porcher Eumaios lui répondit: + +-- Etranger, il ne m'est point permis de mépriser même un hôte +plus misérable encore, car les étrangers et les pauvres viennent +de Zeus, et le présent modique que nous leur faisons lui plaît; +car cela seul est au pouvoir d'esclaves toujours tremblants que +commandent de jeunes rois. Certes, les dieux s'opposent au retour +de celui qui m'aimait et qui m'eût donné un domaine aussi grand +qu'un bon roi a coutume d'en donner à son serviteur qui a beaucoup +travaillé pour lui et dont un dieu a fait fructifier le labeur; +et, aussi, une demeure, une part de ses biens et une femme +désirable. Ainsi mon travail a prospéré, et le roi m'eût +grandement récompensé, s'il était devenu vieux ici; mais il a +péri. Plût aux dieux que la race des Hélénè eût péri entièrement, +puisqu'elle a rompu les genoux de tant de guerriers! car mon +maître aussi, pour la cause d'Agamemnôn, est allé vers Ilios +nourrice de chevaux, afin de combattre les Troiens. + +Ayant ainsi parlé, il ceignit sa tunique, qu'il releva, et, allant +vers les étables où était enfermé le troupeau de porcs, il prit +deux jeunes pourceaux, les égorgea, alluma le feu, les coupa et +les traversa de broches, et, les ayant fait rôtir, les offrit à +Odysseus, tout chauds autour des broches. Puis, il les couvrit de +farine blanche, mêla du vin doux dans une coupe grossière, et, +s'asseyant devant Odysseus, il l'exhorta à manger et lui dit: + +-- Mange maintenant, ô étranger, cette nourriture destinée aux +serviteurs, car les prétendants mangent les porcs gras, n'ayant +aucune pudeur, ni aucune bonté. Mais les dieux heureux n'aiment +pas les actions impies, et ils aiment au contraire la justice et +les actions équitables. Même les ennemis barbares qui envahissent +une terre étrangère, à qui Zeus accorde le butin, et qui +reviennent vers leurs demeures avec des nefs pleines, sentent +l'inquiétude et la crainte dans leurs âmes. Mais ceux-ci ont +appris sans doute, ayant entendu la voix d'un dieu, la mort fatale +d'Odysseus, car ils ne veulent point rechercher des noces +légitimes, ni retourner chez eux; mais ils dévorent immodérément, +et sans rien épargner, les biens du roi; et, toutes les nuits et +tous les jours qui viennent de Zeus, ils sacrifient, non pas une +seule victime, mais deux au moins. Et ils puisent et boivent le +vin sans mesure. Certes, les richesses de mon maître étaient +grandes. Aucun héros n'en avait autant, ni sur la noire terre +ferme, ni dans Ithakè elle-même. Vingt hommes n'ont point tant de +richesses. Je t'en ferai le compte: douze troupeaux de boeufs sur +la terre ferme, autant de brebis, autant de porcs, autant de +larges étables de chèvres. Le tout est surveillé par des pasteurs +étrangers. Ici, à l'extrémité de l'île, onze grands troupeaux de +chèvres paissent sous la garde de bons serviteurs; et chacun de +ceux-ci mène tous les jours aux prétendants la meilleure des +chèvres engraissées. Et moi, je garde ces porcs et je les protège, +mais j'envoie aussi aux prétendants le meilleur et le plus gras. + +Il parla ainsi, et Odysseus mangeait les chairs et buvait le vin +en silence, méditant le malheur des prétendants. Après qu'il eut +mangé et bu et satisfait son âme, Eumaios lui remit pleine de vin +la coupe où il avait bu lui-même. Et Odysseus la reçut, et, joyeux +dans son coeur, il dit à Eumaios ces paroles ailées: + +-- O ami, quel est cet homme qui t'a acheté de ses propres +richesses, et qui, dis-tu, était si riche et si puissant? Tu dis +aussi qu'il a péri pour la cause d'Agamemnôn? Dis-moi son nom, car +je le connais peut-être. Zeus et les autres dieux immortels +savent, en effet, si je viens vous annoncer que je l'ai vu, car +j'ai beaucoup erré. + +Et le chef des porchers lui répondit: + +-- Ô vieillard, aucun voyageur errant et apportant des nouvelles +ne persuadera sa femme et son cher fils. Que de mendiants affamés +mentent effrontément et ne veulent point dire la vérité! Chaque +étranger qui vient parmi le peuple d'Ithakè va trouver ma +maîtresse et lui fait des mensonges. Elle les reçoit avec bonté, +les traite bien et les interroge sur chaque chose. Puis elle +gémit, et les larmes tombent de ses paupières, comme c'est la +coutume de la femme dont le mari est mort. Et toi, vieillard, tu +inventerais aussitôt une histoire, afin qu'elle te donnât un +manteau, une tunique, des vêtements. Mais déjà les chiens rapides +et les oiseaux carnassiers ont arraché sa chair de ses os, et il a +perdu l'âme; ou les poissons l'ont mangé dans la mer, et ses os +gisent sur le rivage, couverts d'un monceau de sable. Il a péri +ainsi, laissant à ses amis et à moi de grandes douleurs; car, dans +quelque lieu que j'aille, je ne trouverai jamais un autre maître +aussi bon, même quand j'irais dans la demeure de mon père et de ma +mère, là où je suis né et où ceux-ci m'ont élevé. Et je ne les +pleure point tant, et je ne désire point tant les revoir de mes +yeux sur la terre de ma patrie, que je ne suis saisi du regret +d'Odysseus absent. Et maintenant qu'il n'est point là, ô étranger, +je le respecte en le nommant, car il m'aimait beaucoup et prenait +soin de moi; c'est pourquoi je l'appelle mon frère aîné, bien +qu'il soit absent au loin. + +Et le patient et divin Odysseus lui répondit: + +-- Ô ami, puisque tu nies mes paroles, et que tu affirmes qu'il ne +reviendra pas, ton esprit est toujours incrédule. Cependant, je ne +parle point au hasard, et je jure par serment qu'Odysseus +reviendra. Qu'on me récompense de cette bonne nouvelle quand il +sera rentré dans ses demeures. Je n'accepterai rien auparavant, +malgré ma misère; mais, alors seulement, qu'on me donne des +vêtements, un manteau et une tunique. Il m'est odieux, non moins +que les portes d'Aidès, celui qui, poussé par la misère, parle +faussement. Que Zeus, le premier des dieux, le sache! Et cette +table hospitalière, et le foyer de l'irréprochable Odysseus où je +me suis assis! Certes, toutes les choses que j'annonce +s'accompliront. Odysseus arrivera ici dans cette même année, même +à la fin de ce mois; même dans peu de jours il rentrera dans sa +demeure et il punira chacun de ceux qui outragent sa femme et son +illustre fils. + +Et le porcher Eumaios lui répondit: + +-- Ô vieillard, je ne te donnerai point cette récompense d'une +bonne nouvelle, car jamais Odysseus ne reviendra vers sa demeure. +Bois donc en repos; ne parlons plus de cela, et ne me rappelle +point ces choses, car je suis triste dans mon coeur quand +quelqu'un se souvient de mon glorieux maître. Mais j'accepte ton +serment; qu'Odysseus revienne, comme je le désire, ainsi que +Pènélopéia, le vieux Laertès et le divin Tèlémakhos. Maintenant, +je gémis sur cet enfant, Tèlémakhos, qu'a engendré Odysseus, et +que les dieux ont nourri comme une jeune plante. J'espérais que, +parmi les hommes, il ne serait inférieur à son père bien-aimé, ni +en sagesse, ni en beauté; mais quelqu'un d'entre les immortels, ou +d'entre les hommes, a troublé son esprit calme, et il est allé +vers la divine Pylos pour s'informer de son père, et les +prétendants insolents lui tendent une embuscade au retour, afin +que la race du divin Arkeisios périsse entièrement dans Ithakè. +Mais laissons-le, soit qu'il périsse, soit qu'il échappe, et que +le Kroniôn le couvre de sa main! Pour toi, vieillard, raconte-moi +tes malheurs, et parle avec vérité, afin que je t'entende. Qui es- +tu? quel est ton peuple? où sont tes parents et ta ville? sur +quelle nef es-tu venu? comment des marins t'ont-ils mené à Ithakè? +qui sont-ils? car je pense que tu n'es pas venu ici à pied? + +Et le subtil Odysseus lui répondit: + +-- Je te dirai, en effet, ces choses avec vérité; mais, quand même +cette nourriture et ton vin doux dureraient un long temps, quand +même nous resterions ici, mangeant tranquillement, tandis que +d'autres travaillent, il me serait facile, pendant toute une +année, de te raconter les douleurs que j'ai subies par la volonté +des dieux. Je me glorifie d'être né dans la vaste Krètè et d'être +le fils d'un homme riche. Beaucoup d'autres fils lui étaient nés +dans ses demeures, d'une femme légitime, et y avaient été élevés. +Pour moi, c'est une mère achetée et concubine qui m'a enfanté; +mais Kastôr Hylakide m'aima autant que ses enfants légitimes; et +je me glorifie d'avoir été engendré par lui qui, autrefois, était +honoré comme un dieu par les Krètois, à cause de ses domaines, de +ses richesses et de ses fils illustres. Mais les kères de la mort +l'emportèrent aux demeures d'Aidès, et ses fils magnanimes +partagèrent ses biens et les tirèrent au sort. Et ils m'en +donnèrent une très petite part avec sa maison. + +Mais, par ma vertu, j'épousai une fille d'hommes très riches, car +je n'étais ni insensé, ni lâche. Maintenant tout est flétri en +moi, mais, cependant, tu peux juger en regardant le chaume; et, +certes, j'ai subi des maux cruels. Arès et Athènè m'avaient donné +l'audace et l'intrépidité, et quand, méditant la perte des +ennemis, je choisissais des hommes braves pour une embuscade, +jamais, en mon coeur courageux, je n'avais la mort devant les +yeux; mais, courant aux premiers rangs, je tuais de ma lance celui +des guerriers ennemis qui me le cédait en agilité. Tel j'étais +dans la guerre; mais les travaux et les soins de la famille, par +lesquels on élève les chers enfants, ne me plaisaient point; et +j'aimais seulement les nefs armées d'avirons, les combats, les +traits aigus et les flèches; et ces armes cruelles qui sont +horribles aux autres hommes me plaisaient, car un dieu me les +présentait toujours à l'esprit. Ainsi chaque homme se réjouit de +choses différentes. En effet, avant que les fils des Akhaiens +eussent mis le pied devant Troiè, j'avais neuf fois commandé des +guerriers et des nefs rapides contre des peuples étrangers, et +tout m'avait réussi. Je choisissais d'abord ma part légitime du +butin, et je recevais ensuite beaucoup de dons; et ma maison +s'accroissait, et j'étais craint et respecté parmi les Krètois. + +Mais quand l'irréprochable Zeus eut décidé cette odieuse +expédition qui devait rompre les genoux à tant de héros, alors les +peuples nous ordonnèrent, à moi et à l'illustre Idoméneus, de +conduire nos nefs à Ilios, et nous ne pûmes nous y refuser à cause +des rumeurs menaçantes du peuple. Là, nous, fils des Akhaiens, +nous combattîmes pendant neuf années, et, la dixième, ayant +saccagé la ville de Priamos, nous revînmes avec nos nefs vers nos +demeures; mais un dieu dispersa les Akhaiens. Mais à moi, +malheureux, le sage Zeus imposa d'autres maux. Je restai un seul +mois dans ma demeure, me réjouissant de mes enfants, de ma femme +et de mes richesses; et mon coeur me poussa ensuite à naviguer +vers l'Aigyptiè sur mes nefs bien construites, avec de divins +compagnons. Et je préparai neuf nefs, et aussitôt les équipages en +furent réunis. Pendant six jours mes chers compagnons prirent de +joyeux repas, car j'offris beaucoup de sacrifices aux dieux, et, +en même temps, des mets à mes hommes. Le septième jour, étant +partis de la grande Krètè, nous naviguâmes aisément au souffle +propice de Boréas, comme au courant d'un fleuve; et aucune de mes +nefs n'avait souffert mais, en repos et sains et saufs, nous +restâmes assis et le vent et les pilotes conduisaient les nefs; +et, le cinquième jour, nous parvînmes au beau fleuve Aigyptos. Et +j'arrêtai mes nefs recourbées dans le fleuve Aigyptos. Là, +j'ordonnai à mes chers compagnons de rester auprès des nefs pour +les garder, et j'envoyai des éclaireurs pour aller à la +découverte. Mais ceux-ci, égarés par leur audace et confiants dans +leurs forces, dévastèrent aussitôt les beaux champs des hommes +Aigyptiens, entraînant les femmes et les petits enfants et tuant +les hommes. Et aussitôt le tumulte arriva jusqu'à la ville. Et les +habitants, entendant ces clameurs, accoururent au lever d'Éôs, et +toute la plaine se remplit de piétons et de cavaliers et de +l'éclat de l'airain. Et le foudroyant Zeus mit mes compagnons en +fuite, et aucun d'eux ne soutint l'attaque, et la mort les +environna de toutes parts. Là, un grand nombre des nôtres fut tué +par l'airain aigu, et les autres furent emmenés vivants pour être +esclaves. Mais Zeus lui-même mit cette résolution dans mon esprit. +Plût aux dieux que j'eusse dû mourir en Aigyptiè et subir alors ma +destinée, car d'autres malheurs m'attendaient. Ayant aussitôt +retiré mon casque de ma tête et mon bouclier de mes épaules, et +jeté ma lance, je courus aux chevaux du roi, et j'embrassai ses +genoux, et il eut pitié de moi, et il me sauva; et, m'ayant fait +monter dans son char, il m'emmena dans ses demeures. Certes, ses +guerriers m'entouraient, voulant me tuer de leurs lances de frêne, +car ils étaient très irrités; mais il m'arracha à eux, craignant +la colère de Zeus hospitalier qui châtie surtout les mauvaises +actions. Je restai là sept ans, et j'amassai beaucoup de richesses +parmi les Aigyptiens, car tous me firent des présents. + +Mais vers la huitième année, arriva un homme de la Phoinikiè, +plein de mensonges, et qui avait déjà causé beaucoup de maux aux +hommes. Et il me persuada par ses mensonges d'aller en Phoinikiè, +où étaient sa demeure et ses biens. Et je restai là une année +entière auprès de lui. Et quand les jours et les mois se furent +écoulés, et que, l'année étant accomplie, les saisons revinrent, +il me fit monter sur une nef, sous prétexte d'aller avec lui +conduire un chargement en Libyè, mais pour me vendre et retirer de +moi un grand prix. Et je le suivis, le soupçonnant, mais +contraint. Et la nef, poussée par le souffle propice de Boréas, +approchait de la Krètè, quand Zeus médita notre ruine. Et déjà +nous avions laissé la Krètè, et rien n'apparaissait plus que +l'Ouranos et la mer. Alors, le Kroniôn suspendit une nuée noire +sur la nef creuse, et sous cette nuée toute la mer devint noire +aussi. Et Zeus tonna, et il lança la foudre sur la nef, qui se +renversa, frappée par la foudre de Zeus, et se remplit de fumée. +Et tous les hommes furent précipités de la nef, et ils étaient +emportés, comme des oiseaux de mer, par les flots, autour de la +nef noire, et un dieu leur refusa le retour. Alors Zeus me mit +entre les mains le long mât de la nef à proue bleue, afin que je +pusse fuir la mort; et l'ayant embrassé, je fus la proie des vents +furieux. Et je fus emporté pendant neuf jours, et, dans la dixième +nuit noire, une grande lame me jeta sur la terre des Thesprôtes. + +Alors le héros Pheidôn, le roi des Thesprôtes, m'accueillit +généreusement; car je rencontrai d'abord son cher fils, et celui- +ci me conduisit, accablé de froid et de fatigue, et, me soutenant +de la main, m'emmena dans les demeures de son père. Et celui-ci me +donna des vêtements, un manteau et une tunique. Là, j'entendis +parler d'Odysseus. Pheidôn me dit que, lui ayant donné +l'hospitalité, il l'avait traité en ami, comme il retournait dans +la terre de sa patrie. Et il me montra les richesses qu'avait +réunies Odysseus, de l'airain, de l'or et du fer très difficile à +travailler, le tout assez abondant pour nourrir jusqu'à sa dixième +génération. Et tous ces trésors étaient déposés dans les demeures +du roi. Et celui-ci me disait qu'Odysseus était allé à Dôdônè pour +apprendre du grand Chêne la volonté de Zeus, et pour savoir +comment, depuis longtemps absent, il rentrerait dans la terre +d'Ithakè, soit ouvertement, soit en secret. Et Pheidôn me jura, en +faisant des libations dans sa demeure, que la nef et les hommes +étaient prêts qui devaient conduire Odysseus dans la chère terre +de sa patrie. Mais il me renvoya d'abord, profitant d'une nef des +Thesprôtes qui allait à Doulikhios. Et il ordonna de me mener au +roi Akastos; mais ces hommes prirent une résolution funeste pour +moi, afin, sans doute, que je subisse toutes les misères. + +Quand la nef fut éloignée de terre, ils songèrent aussitôt à me +réduire en servitude; et, m'arrachant mon vêtement, mon manteau et +ma tunique, ils jetèrent sur moi ce misérable haillon et cette +tunique déchirée, tels que tu les vois. Vers le soir ils +parvinrent aux champs de la riante Ithakè, et ils me lièrent aux +bancs de la nef avec une corde bien tordue; puis ils descendirent +sur le rivage de la mer pour prendre leur repas. Mais les dieux +eux-mêmes détachèrent aisément mes liens. Alors, enveloppant ma +tête de ce haillon, je descendis à la mer par le gouvernail, et +pressant l'eau de ma poitrine et nageant des deux mains, j'abordai +très loin d'eux. Et je montai sur la côte, là où croissait un bois +de chênes touffus, et je me couchai contre terre, et ils me +cherchaient en gémissant; mais, ne me voyant point, ils jugèrent +qu'il était mieux de ne plus me chercher; car les dieux m'avaient +aisément caché d'eux, et ils m'ont conduit à l'étable d'un homme +excellent, puisque ma destinée est de vivre encore. + +Et le porcher Eumaios lui répondit: + +-- Etranger très malheureux, certes, tu as fortement ému mon coeur +en racontant les misères que tu as subies et tes courses errantes; +mais, en parlant d'Odysseus, je pense que tu n'as rien dit de +sage, et tu ne me persuaderas point. Comment un homme tel que toi +peut-il mentir aussi effrontément? Je sais trop que penser du +retour de mon maître. Certes, il est très odieux à tous les dieux, +puisqu'ils ne l'ont point dompté par la main des Troiens, ou +qu'ils ne lui ont point permis, après la guerre, de mourir entre +les bras de ses amis. Car tous les Akhaiens lui eussent élevé un +tombeau, et une grande gloire eût été accordée à son fils dans +l'avenir. Et maintenant les Harpyes l'ont déchiré sans gloire, et +moi, séparé de tous, je reste auprès de mes porcs; et je ne vais +point à la ville, si ce n'est quand la sage Pènélopéia m'ordonne +d'y aller, quand elle a reçu quelque nouvelle. Et, alors, tous +s'empressent de m'interroger, ceux qui s'attristent de la longue +absence de leur roi et ceux qui se réjouissent de dévorer +impunément ses richesses. Mais il ne m'est point agréable de +demander ou de répondre depuis qu'un Aitôlien m'a trompé par ses +paroles. Ayant tué un homme, il avait erré en beaucoup de pays, et +il vint dans ma demeure, et je le reçus avec amitié. Il me dit +qu'il avait vu, parmi les Krètois, auprès d'Idoméneus, mon maître +réparant ses nefs que les tempêtes avaient brisées. Et il me dit +qu'Odysseus allait revenir, soit cet été, soit cet automne, +ramenant de nombreuses richesses avec ses divins compagnons. Et +toi, vieillard, qui as subi tant de maux, et que la destinée a +conduit vers moi, ne cherche point à me plaire par des mensonges, +car je ne t'honorerai, ni ne t'aimerai pour cela, mais par respect +pour Zeus hospitalier et par compassion pour toi. + +Et le subtil Odysseus lui répondit: + +-- Certes, tu as dans ta poitrine un esprit incrédule, puisque +ayant juré par serment, je ne t'ai point persuadé. Mais faisons un +pacte, et que les dieux qui habitent l'Olympos soient témoins. Si +ton roi revient dans cette demeure, donne-moi des vêtements, un +manteau et une tunique, et fais-moi conduire à Doulikhios, ainsi +que je le désire; mais si ton roi ne revient pas comme je te le +dis, ordonne à tes serviteurs de me jeter du haut d'un grand +rocher, afin que, désormais, un mendiant craigne de mentir. + +Et le divin porcher lui répondit: + +-- Étranger, je perdrais ainsi ma bonne renommée et ma vertu parmi +les hommes, maintenant et à jamais, moi qui t'ai conduit dans mon +étable et qui t'ai offert les dons de l'hospitalité, si je te +tuais et si je t'arrachais ta chère âme. Comment supplierais-je +ensuite le Kroniôn Zeus? Mais voici l'heure du repas, et mes +compagnons vont arriver promptement, afin que nous préparions un +bon repas dans l'étable. + +Tandis qu'ils se parlaient ainsi, les porcs et les porchers +arrivèrent. Et ils enfermèrent les porcs, comme de coutume, pour +la nuit, et une immense rumeur s'éleva du milieu des animaux qui +allaient à l'enclos. Puis le divin porcher dit à ses compagnons: + +-- Amenez-moi un porc excellent, afin que je le tue pour cet hôte +qui vient de loin, et nous nous en délecterons aussi, nous qui +souffrons beaucoup, et qui surveillons les porcs aux dents +blanches, tandis que d'autres mangent impunément le fruit de notre +travail. + +Ayant ainsi parlé, il fendit du bois avec l'airain tranchant. Et +les porchers amenèrent un porc très gras ayant cinq ans. Et ils +l'étendirent devant le foyer. Mais Eumaios n'oublia point les +immortels, car il n'avait que de bonnes pensées; et il jeta +d'abord dans le feu les soies de la tête du porc aux dents +blanches, et il pria tous les dieux, afin que le subtil Odysseus +revint dans ses demeures. Puis, levant les bras, il frappa la +victime d'un morceau de chêne qu'il avait réservé, et la vie +abandonna le porc. Et les porchers l'égorgèrent, le brûlèrent et +le coupèrent par morceaux. Et Eumaios, retirant les entrailles +saignantes, qu'il recouvrit de la graisse prise au corps, les jeta +dans le feu après les avoir saupoudrées de fleur de farine d'orge. +Et les porchers, divisant le reste, traversèrent les viandes de +broches, les firent rôtir avec soin et les retirèrent du feu. Puis +ils les déposèrent sur des disques. Eumaios se leva, faisant les +parts, car il avait des pensées équitables; et il fit en tout sept +parts. Il en consacra une aux nymphes et à Hermès, fils de Maiè, +et il distribua les autres à chacun; mais il honora Odysseus du +dos entier du porc aux dents blanches. Et le héros, le subtil +Odysseus, s'en glorifia, et dit à Eumaios: + +-- Plaise aux dieux, Eumaios, que tu sois toujours cher au père +Zeus, puisque, tel que je suis, tu m'as honoré de cette part +excellente. + +Et le porcher Eumaios lui répondit: + +-- Mange heureusement, mon hôte, et délecte-toi de ces mets tels +qu'ils sont. Un dieu nous les a donnés et nous laissera en jouir, +s'il le veut; car il peut tout. + +Il parla ainsi, et il offrit les prémices aux dieux éternels. +Puis, ayant fait des libations avec du vin rouge, il mit une coupe +entre les mains d'Odysseus destructeur des citadelles. Et celui-ci +s'assit devant le dos du porc; et Mésaulios, que le chef des +porchers avait acheté en l'absence de son maître, et sans l'aide +de sa maîtresse et du vieux Laertès, distribua les parts. Il +l'avait acheté de ses propres richesses à des Taphiens. + +Et tous étendirent les mains vers les mets placés devant eux. Et +après qu'ils eurent assouvi le besoin de boire et de manger, +Mésaulios enleva le pain, et tous, rassasiés de nourriture, +allèrent à leurs lits. + +Mais la nuit vint, mauvaise et noire; et Zeus plut toute la nuit, +et le grand Zéphyros soufflait chargé d'eau. Alors Odysseus parla +ainsi, pour éprouver le porcher qui prenait tant de soins de lui, +afin de voir si, retirant son propre manteau, il le lui donnerait, +ou s'il avertirait un de ses compagnons: + +-- Écoutez-moi maintenant, toi, Eumaios, et vous, ses compagnons, +afin que je vous parle en me glorifiant, car le vin insensé m'y +pousse, lui qui excite le plus sage à chanter, à rire, à danser, +et à prononcer des paroles qu'il eût été mieux de ne pas dire; +mais dès que j'ai commencé à être bavard, je ne puis rien cacher. +Plût aux dieux que je fusse jeune et que ma force fût grande, +comme au jour où nous tendîmes une embuscade sous Troiè. Les chefs +étaient Odysseus et l'Atréide Ménélaos, et je commandais avec eux, +car ils m'avaient choisi eux-mêmes. Quand nous fûmes arrivés à la +ville, sous la haute muraille, nous nous couchâmes avec nos armes, +dans un marais, au milieu de roseaux et de broussailles épaisses. +La nuit vint, mauvaise, et le souffle de Boréas était glacé. Puis +la neige tomba, froide, et le givre couvrait nos boucliers. Et +tous avaient leurs manteaux et leurs tuniques; et ils dormaient +tranquilles, couvrant leurs épaules de leurs boucliers. Pour moi, +j'avais laissé mon manteau à mes compagnons comme un insensé; mais +je n'avais point pensé qu'il dût faire un si grand froid, et je +n'avais que mon bouclier et une tunique brillante. Quand vint la +dernière partie de la nuit, à l'heure où les astres s'inclinent, +ayant touché du coude Odysseus, qui était auprès de moi, je lui +dis ces paroles qu'il comprit aussitôt: -- Divin Laertiade, subtil +Odysseus, je ne vivrai pas longtemps et ce froid me tuera, car je +n'ai point de manteau et un daimôn m'a trompé en me persuadant de +ne prendre que ma seule tunique; et maintenant il n'y a plus aucun +remède.' Je parlai ainsi, et il médita aussitôt un projet dans son +esprit, aussi prompt qu'il l'était toujours pour délibérer ou pour +combattre. Et il me dit à voix basse: -- Tais-toi maintenant, de +peur qu'un autre parmi les Akhaiens t'entende.' Il parla ainsi, +et, appuyé sur le coude, il dit: -- Écoutez-moi, amis. Un songe +divin m'a réveillé. Nous sommes loin des nefs; mais qu'un de nous +aille prévenir le prince des peuples, l'Atréide Agamemnôn, afin +qu'il ordonne à un plus grand nombre de sortir des nefs et de +venir ici.' Il parla ainsi, et aussitôt Thoas Andraimonide se +leva, jeta son manteau pourpré et courut vers les nefs, et je me +couchai oiseusement dans son manteau, jusqu'à la clarté d'Eôs au +thrône d'or. plût aux Dieux que je fusse aussi jeune et que ma +force fût aussi grande! un des porchers, dans ces étables, me +donnerait un manteau, par amitié et par respect pour un homme +brave. Mais maintenant, je suis méprisé, à cause des misérables +haillons qui me couvrent le corps. + +Et le porcher Eumaios lui répondit: + +-- Ô vieillard, tu as raconté une histoire irréprochable, et tu +n'auras point dit en vain une parole excellente. C'est pourquoi tu +ne manqueras ni d'un manteau, ni d'aucune chose qui convienne à un +suppliant malheureux venu de loin; mais, au matin, tu reprendras +tes haillons, car ici nous n'avons pas beaucoup de manteaux, ni de +tuniques de rechange, et chaque homme n'en a qu'une. Quand le cher +fils d'Odysseus sera revenu, il te donnera lui-même des vêtements, +un manteau et une tunique, et il te fera conduire où ton coeur +désire aller. + +Ayant ainsi parlé, il se leva, approcha le feu du lit de peaux de +chèvres et de brebis où Odysseus se coucha, et il jeta sur lui un +grand et épais manteau de rechange et dont il se couvrait quand +les mauvais temps survenaient. Et Odysseus se coucha, et, auprès +de lui, les jeunes porchers s'endormirent; mais il ne plut point à +Eumaios de reposer dans son lit loin de ses porcs, et il sortit, +armé. Et Odysseus se réjouissait qu'il prît tant de soin de ses +biens pendant son absence. Et, d'abord, Eumaios mit une épée aiguë +autour de ses robustes épaules; puis, il se couvrit d'un épais +manteau qui garantissait du vent: et il prit aussi la peau d'une +grande chèvre, et il saisit une lance aiguë pour se défendre des +chiens et des hommes; et il alla dormir où dormaient ses porcs, +sous une pierre creuse, à l'abri de Boréas. + + +15. + +Et Pallas Athènè se rendit dans la grande Lakédaimôn, vers +l'illustre fils du magnanime Odysseus, afin de l'avertir et de +l'exciter au retour. Et elle trouva Tèlémakhos et l'illustre fils +de Nestôr dormant sous le portique de la demeure de l'illustre +Ménélaos. Et le Nestoride dormait paisiblement; mais le doux +sommeil ne saisissait point Tèlémakhos, et il songeait à son père, +dans son esprit, pendant la nuit solitaire. Et Athènè aux yeux +clairs, se tenant près de lui, parla ainsi: + +-- Tèlémakhos, il ne serait pas bien de rester plus longtemps loin +de ta demeure et de tes richesses laissées en proie à des hommes +insolents qui dévoreront et se partageront tes biens; car tu +aurais fait un voyage inutile. Excite donc très promptement +l'illustre Ménélaos à te renvoyer, afin que tu retrouves ton +irréprochable mère dans tes demeures. Déjà son père et ses frères +lui ordonnent d'épouser Eurymakhos, car il l'emporte sur tous les +prétendants par les présents qu'il offre et la plus riche dot +qu'il promet. Prends garde que, contre son gré, elle emporte ces +richesses de ta demeure. Tu sais, en effet, quelle est l'âme d'une +femme; elle veut toujours enrichir la maison de celui qu'elle +épouse. Elle ne se souvient plus de ses premiers enfants ni de son +premier mari mort, et elle n'y songe plus. Quand tu seras de +retour, confie donc, jusqu'à ce que les dieux t'aient donné une +femme vénérable, toutes tes richesses à la meilleure de tes +servantes. Mais je te dirai autre chose. Garde mes paroles dans +ton esprit. Les plus braves des prétendants te tendent une +embuscade dans le détroit d'Ithakè et de la stérile Samos, +désirant te tuer avant que tu rentres dans ta patrie; mais je ne +pense pas qu'ils le fassent, et, auparavant, la terre enfermera +plus d'un de ces prétendants qui mangent tes biens. Conduis ta nef +bien construite loin des îles, et navigue la nuit. Celui des +immortels qui veille sur toi t'enverra un vent favorable. Et dès +que tu seras arrivé au rivage d'Ithakè, envoie la nef et tous tes +compagnons à la ville, et va d'abord chez le porcher qui garde tes +porcs et qui t'aime. Dors chez lui, et envoie-le à la ville +annoncer à l'irréprochable Pènélopéia que tu la salues et que tu +reviens de Pylos. + +Ayant ainsi parlé, elle remonta dans le haut Olympos. Et +Tèlémakhos éveilla le Nestoride de son doux sommeil en le poussant +du pied, et il lui dit: + +-- Lève-toi, Nestoride Peisistratos, et lie au char les chevaux au +sabot massif afin que nous partions. + +Et le Nestoride Peisistratos lui répondit: + +-- Tèlémakhos, nous ne pouvons, quelque hâte que nous ayons, +partir dans la nuit ténébreuse. Bientôt Eôs paraîtra. Attendons au +matin et jusqu'à ce que le héros Atréide Ménélaos illustre par sa +lance ait placé ses présents dans le char et t'ait renvoyé avec +des paroles amies. Un hôte se souvient toujours d'un homme aussi +hospitalier qui l'a reçu avec amitié. + +Il parla ainsi, et aussitôt Éôs s'assit sur son thrône d'or, et le +brave Ménélaos s'approcha d'eux, ayant quitté le lit où était +Hélénè aux beaux cheveux. Et dès que le cher fils du divin +Odysseus l'eut reconnu, il se hâta de se vêtir de sa tunique +brillante, et, jetant un grand manteau sur ses épaules, il sortit +du portique, et dit à Ménélaos: + +-- Divin Atréide Ménélaos, prince des peuples, renvoie-moi dès +maintenant dans la chère terre de la patrie, car voici que je +désire en mon âme revoir ma demeure. + +Et le brave Ménélaos lui répondit: + +-- Tèlémakhos, je ne te retiendrai pas plus longtemps, puisque tu +désires t'en retourner. Je m'irrite également contre un homme qui +aime ses hôtes outre mesure ou qui les hait. Une conduite +convenable est la meilleure. Il est mal de renvoyer un hôte qui +veut rester, ou de retenir celui qui veut partir; mais il faut le +traiter avec amitié s'il veut rester, ou le renvoyer s'il veut +partir. Reste cependant jusqu'à ce que j'aie placé sur ton char de +beaux présents que tu verras de tes yeux, et je dirai aux +servantes de préparer un repas abondant dans mes demeures à l'aide +des mets qui s'y trouvent. Il est honorable, glorieux et utile de +parcourir une grande étendue de pays après avoir mangé. Si tu veux +parcourir Hellas et Argos, je mettrai mes chevaux sous le joug et +je te conduirai vers les villes des hommes, et aucun d'eux ne nous +renverra outrageusement, mais chacun te donnera quelque chose, ou +un trépied d'airain, ou un bassin, ou deux mulets, ou une coupe +d'or. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Divin Atréide Ménélaos, prince des peuples, je veux rentrer +dans nos demeures, car je n'ai laissé derrière moi aucun gardien +de mes richesses, et je crains, ou de périr en cherchant mon divin +père, ou, loin de mes demeures, de perdre mes richesses. + +Et le brave Ménélaos, l'ayant entendu, ordonna aussitôt à sa femme +et à ses servantes de préparer dans les demeures un repas +abondant, à l'aide des mets qui s'y trouvaient. Et alors le +Boèthoide Etéônteus, qui sortait de son lit et qui n'habitait pas +loin du roi, arriva près de lui. Et le brave Ménélaos lui ordonna +d'allumer du feu et de faire rôtir les viandes. Et le Boèthoide +obéit dès qu'il eut entendu. Et Ménélaos rentra dans sa chambre +nuptiale parfumée, et Hélénè et Mégapenthès allaient avec lui. +Quand ils furent arrivés là où les choses précieuses étaient +enfermées, l'Atréide prit une coupe ronde, et il ordonna à son +fils Mégapenthès d'emporter un kratère d'argent. Et Hélénè +s'arrêta devant un coffre où étaient enfermés les vêtements aux +couleurs variées qu'elle avait travaillés elle-même. Et Hélénè, la +divine femme, prit un péplos, le plus beau de tous par ses +couleurs diverses, et le plus grand, et qui resplendissait comme +une étoile; et il était placé sous tous les autres. Et ils +retournèrent par les demeures jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés +auprès de Tèlémakhos. Et le brave Ménélaos lui dit: + +-- Tèlémakhos, que Zeus, le puissant mari de Hèrè, accomplisse le +retour que tu désires dans ton âme! De tous mes trésors qui sont +enfermés dans ma demeure je te donnerai le plus beau et le plus +précieux, ce kratère bien travaillé, d'argent massif, et dont les +bords sont enrichis d'or. C'est l'ouvrage de Hèphaistos, et +l'illustre héros, roi des Sidônes, me l'offrit, quand il me reçut +dans sa demeure, à mon retour; et, moi, je veux te l'offrir. + +Ayant ainsi parlé, le héros Atréide lui mit la coupe ronde entre +les mains; et le robuste Mégapenthès posa devant lui le splendide +kratère d'argent, et Hélénè, tenant le péplos à la main, +s'approcha et lui dit: + +-- Et moi aussi, cher enfant, je te ferai ce présent, ouvrage des +mains de Hélénè, afin que tu le donnes à la femme bien-aimée que +tu épouseras. Jusque-là, qu'il reste auprès de ta chère mère. En +quittant notre demeure pour la terre de ta patrie, réjouis-toi de +mon souvenir. + +Ayant ainsi parlé, elle lui mit le péplos entre les mains, et il +le reçut avec joie. Et le héros Peisistratros plaça les présents +dans une corbeille, et il les admirait dans son âme. Puis, le +blond Ménélaos les conduisit dans les demeures où ils s'assirent +sur des sièges et sur des thrônes. Et une servante versa, d'une +belle aiguière d'or dans un bassin d'argent, de l'eau pour laver +leurs mains; et, devant eux, elle dressa la table polie. Et +l'irréprochable intendante, pleine de grâce pour tous, couvrit la +table de pain et de mets nombreux; et le Boèthoide coupait les +viandes et distribuait les parts, et le fils de l'illustre +Ménélaos versait le vin. Et tous étendirent les mains vers les +mets placés devant eux. + +Après qu'ils eurent assouvi la faim et la soif, Télémakhos et +l'illustre fils de Nestôr, ayant mis les chevaux sous le joug, +montèrent sur le beau char et sortirent du vestibule et du +portique sonore. Et le blond Ménélaos Atréide allait avec eux, +portant à la main une coupe d'or pleine de vin doux, afin de faire +une libation avant le départ. Et, se tenant devant les chevaux, il +parla ainsi: + +-- Salut, ô jeunes hommes! Portez mon salut au prince des peuples +Nestôr, qui était aussi doux qu'un père pour moi, quand les fils +des Akhaiens combattaient devant Troiè. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Ô divin, nous répéterons toutes tes paroles à Nestôr. Plaise +aux dieux que, de retour dans Ithakè et dans la demeure +d'Odysseus, je puisse dire avec quelle amitié tu m'as reçu, toi +dont j'emporte les beaux et nombreux présents. + +Et tandis qu'il parlait ainsi, un aigle s'envola à sa droite, +portant dans ses serres une grande oie blanche domestique. Les +hommes et les femmes le poursuivaient avec des cris; et l'aigle, +s'approchant, passa à la droite des chevaux. Et tous, l'ayant vu, +se réjouirent dans leurs âmes; et le Nestoride Peisistratos dit le +premier: + +-- Décide, divin Ménélaos, prince des peuples, si un dieu nous +envoie ce signe, ou à toi. + +Il parla ainsi, et Ménélaos cher à Arès songeait comment il +répondrait sagement; mais Hélénè au large péplos le devança et +dit: + +-- Écoutez-moi, et je prophétiserai ainsi que les immortels me +l'inspirent, et je pense que ceci s'accomplira. De même que +l'aigle, descendu de la montagne où est sa race et où sont ses +petits, a enlevé l'oie dans les demeures, ainsi Odysseus, après +avoir beaucoup souffert et beaucoup erré, reviendra dans sa maison +et se vengera. Peut-être déjà est-il dans sa demeure, apportant la +mort aux prétendants. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Puisse Zeus, le tonnant mari de Hèrè, le vouloir ainsi, et, +désormais, je t'adresserai des prières comme à une déesse. + +Ayant ainsi parlé, il fouetta les chevaux, et ceux-ci s'élancèrent +rapidement par la ville et la plaine. Et, ce jour entier, ils +coururent tous deux sous le joug. Et Hèlios tomba, et tous les +chemins devinrent sombres. + +Et ils arrivèrent à Phèra, dans la demeure de Diokleus, fils +d'Orsilokhos que l'Alphéios avait engendré. Et ils y dormirent la +nuit, car il leur offrit l'hospitalité. Mais quand Éôs aux doigts +rosés, née au matin, apparut, ils attelèrent leurs chevaux, et, +montant sur leur beau char, ils sortirent du vestibule et du +portique sonore. Et ils excitèrent les chevaux du fouet, et ceux- +ci couraient avec ardeur. Et ils parvinrent bientôt à la haute +ville de Pylos. Alors Tèlémakhos dit au fils de Nestôr: + +-- Nestoride, comment accompliras-tu ce que tu m'as promis? Nous +nous glorifions d'être hôtes à jamais, à cause de l'amitié de nos +pères, de notre âge qui est le même, et de ce voyage qui nous +unira plus encore. Ô divin, ne me conduis pas plus loin que ma +nef, mais laisse-moi ici, de peur que le vieillard me retienne +malgré moi dans sa demeure, désirant m'honorer; car il est +nécessaire que je parte très promptement. + +Il parla ainsi, et le Nestoride délibéra dans son esprit comment +il accomplirait convenablement sa promesse. Et, en délibérant, +ceci lui sembla la meilleure résolution. Il tourna les chevaux du +côté de la nef rapide et du rivage de la mer. Et il déposa les +présents splendides sur la poupe de la nef, les vêtements et l'or +que Ménélaos avait donnés, et il dit à Tèlémakhos ces paroles +ailées: + +-- Maintenant, monte à la hâte et presse tous tes compagnons, +avant que je rentre à la maison et que j'avertisse le vieillard. +Car je sais dans mon esprit et dans mon coeur quelle est sa grande +âme. Il ne te renverrait pas, et, lui-même, il viendrait ici te +chercher, ne voulant pas que tu partes les mains vides. Et, +certes, il sera très irrité. + +Ayant ainsi parlé, il poussa les chevaux aux belles crinières vers +la ville des Pyliens, et il parvint rapidement à sa demeure. + +Et aussitôt Tèlémakhos excita ses compagnons: + +-- Compagnons, préparez les agrès de la nef noire, montons-y et +faisons notre route. + +Il parla ainsi, et, dès qu'ils l'eurent entendu, ils montèrent sur +la nef et s'assirent sur les bancs. Et, tandis qu'ils se +préparaient, il suppliait Athènè à l'extrémité de la nef. Et voici +qu'un étranger survint, qui, ayant tué un homme, fuyait Argos; et +c'était un divinateur de la race de Mélampous. Et celui-ci +habitait autrefois Pylos nourrice de brebis, et il était riche +parmi les Pyliens, et il possédait de belles demeures; mais il +s'enfuit loin de sa patrie vers un autre peuple, par crainte du +magnanime Nèleus, le plus illustre des vivants, qui lui avait +retenu de force ses nombreuses richesses pendant une année, tandis +que lui-même était chargé de liens et subissait de nouvelles +douleurs dans la demeure de Phylas; car il avait outragé Iphiklès, +à cause de la fille de Nèleus, poussé par la cruelle déesse +Érinnys. Mais il évita la mort, ayant chassé les boeufs mugissants +de Phylakè à Pylos et s'étant vengé de l'outrage du divin Nèleus; +et il conduisit vers son frère la jeune fille qu'il avait épousée, +et sa destinée fut d'habiter parmi les Argiens qu'il commanda. Là, +il s'unit à sa femme et bâtit une haute demeure. + +Et il engendra deux fils robustes, Antiphatès et Mantios. +Antiphatès engendra le magnanime Oikleus, et Oikleus engendra +Amphiaraos, sauveur du peuple, que Zeus tempétueux et Apollon +aimèrent au-dessus de tous. Mais il ne parvint pas au seuil de la +vieillesse, et il périt à Thèbè, trahi par sa femme que des +présents avaient séduite. Et deux fils naquirent de lui, Alkmaôn +et Amphilokhos. Et Mantios engendra Polypheideus et Klitos. Mais +Éôs au thrône d'or enleva Klitos à cause de sa beauté et le mit +parmi les immortels. Et, quand Amphiaraos fut mort, Apollon rendit +le magnanime Polypheideus le plus habile des divinateurs. Et +celui-ci, irrité contre son père, se retira dans la Hypérèsiè, où +il habita, prophétisant pour tous les hommes. Et ce fut son fils +qui survint, et il se nommait Théoklyménos. Et, s'arrêtant auprès +de Tèlémakhos, qui priait et faisait des libations à l'extrémité +de la nef noire, il lui dit ces paroles ailées: + +-- Ô ami, puisque je te trouve faisant des libations en ce lieu, +je te supplie par ces libations, par le dieu invoqué, par ta +propre tête et par tes compagnons, dis-moi la vérité et ne me +cache rien. Qui es-tu? D'où viens-tu? Où est ta ville? Où sont tes +parents? + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Etranger, je te dirai la vérité. Ma famille est d'Ithakè et mon +père est Odysseus, s'il vit encore; mais déjà sans doute il a péri +d'une mort lamentable. Je suis venu ici, avec mes compagnons et ma +nef noire, pour m'informer de mon père depuis longtemps absent. + +Et le divin Théoklyménos lui répondit: + +-- Moi, je fuis loin de ma patrie, ayant tué un homme. Ses frères +et ses compagnons nombreux habitent Argos nourrice de chevaux et +commandent aux Akhaiens. Je fuis leur vengeance et la kèr noire, +puisque ma destinée est d'errer parmi les hommes. Laisse-moi +monter sur ta nef, puisque je viens en suppliant, de peur qu'ils +me tuent, car je pense qu'ils me poursuivent. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Certes, je ne te chasserai point de ma nef égale. Suis-moi; +nous t'accueillerons avec amitié et de notre mieux. + +Ayant ainsi parlé, il prit la lance d'airain de Théoklyménos et il +la déposa sur le pont de la nef aux deux rangs d'avirons; et il y +monta lui-même, et il s'assit sur la poupe, et il y fit asseoir +Théoklyménos auprès de lui. Et ses compagnons détachèrent le +câble, et il leur ordonna d'appareiller, et ils se hâtèrent +d'obéir. Ils dressèrent le mât de sapin sur le pont creux et ils +le soutinrent avec des cordes, et ils déployèrent les blanches +voiles tenues ouvertes à l'aide de courroies. Athènè aux yeux +clairs leur envoya un vent propice qui soufflait avec force, et la +nef courait rapidement sur l'eau salée de la mer. Hèlios tomba et +tous les chemins devinrent sombres. Et la nef, poussée par un vent +propice de Zeus, dépassa Phéras et la divine Élis où commandent +les Épéiens. Puis Tèlémakhos s'engagea entre les îles rocheuses, +se demandant s'il éviterait la mort ou s'il serait fait captif. + +Mais Odysseus et le divin porcher et les autres pâtres prenaient +de nouveau leur repas dans l'étable; et quand ils eurent assouvi +la faim et la soif, alors Odysseus dit au porcher, afin de voir +s'il l'aimait dans son coeur, s'il voudrait le retenir dans +l'étable ou s'il l'engagerait à se rendre à la ville: + +-- Écoutez-moi, Eumaios, et vous, ses compagnons. Je désire aller +au matin à la ville, afin d'y mendier et de ne plus vous être à +charge. Donnez-moi donc un bon conseil et un conducteur qui me +mène. J'irai, errant çà et là, par nécessité, afin qu'on m'accorde +à boire et à manger. Et j'entrerai dans la demeure du divin +Odysseus, pour en donner des nouvelles à la sage Pènélopéia. Et je +me mêlerai aux prétendants insolents, afin qu'ils me donnent à +manger, car ils ont des mets en abondance. Je ferai même aussitôt +au milieu d'eux tout ce qu'ils m'ordonneront. Car je te le dis, +écoute-moi et retiens mes paroles dans ton esprit: par la faveur +du messager Herméias qui honore tous les travaux des hommes, aucun +ne pourrait lutter avec moi d'adresse pour allumer du feu, fendre +le bois sec et l'amasser afin qu'il brûle bien, préparer le repas, +verser le vin et s'acquitter de tous les soins que les pauvres +rendent aux riches. + +Et le porcher Eumaios, très irrité, lui répondit: + +-- Hélas! mon hôte, quel dessein a conçu ton esprit? Certes, si tu +désires te mêler à la foule des prétendants, c'est que tu veux +périr. Leur insolence et leur violence sont montées jusqu'à +l'Ouranos de fer. Leurs serviteurs ne te ressemblent pas; ce sont +des jeunes hommes vêtus de beaux manteaux et de belles tuniques, +beaux de tête et de visage, qui chargent les tables polies de +pain, de viandes et de vins. Reste ici; aucun ne se plaint de ta +présence, ni moi, ni mes compagnons. Dès que le cher fils +d'Odysseus sera revenu, il te donnera une tunique et un manteau, +et il te fera reconduire là où ton âme t'ordonne d'aller. + +Et le patient et divin Odysseus lui répondit: + +-- Plaise aux dieux, Eumaios, que tu sois aussi cher au père Zeus +qu'à moi, puisque tu as mis fin à mes courses errantes et à mes +peines; car il n'est rien de pire pour les hommes que d'errer +ainsi, et celui d'entre eux qui vagabonde subit l'inquiétude et la +douleur et les angoisses d'un ventre affamé. Maintenant, puisque +tu me retiens et que tu m'ordonnes d'attendre Tèlémakhos, parle- +moi de la mère du divin Odysseus, et de son père qu'il a laissé en +partant sur le seuil de la vieillesse. Vivent-ils encore sous la +splendeur de Hèlios, ou sont-ils morts et dans les demeures +d'Aidès? + +Et le chef des porchers lui répondit: + +-- Mon hôte, je te dirai la vérité. Laertès vit encore, mais il +supplie toujours Zeus, dans ses demeures, d'enlever son âme de son +corps, car il gémit très amèrement sur son fils qui est absent, et +sur sa femme qu'il avait épousée vierge; et la mort de celle-ci +l'accable surtout de tristesse et lui fait sentir l'horreur de la +vieillesse. Elle est morte d'une mort lamentable par le regret de +son illustre fils. Ainsi, bientôt, mourra ici quiconque m'a aimé. +Aussi longtemps qu'elle a vécu, malgré sa douleur, elle aimait à +me questionner et à m'interroger; car elle m'avait élevé elle- +même, avec son illustre fille Klyménè au large péplos, qu'elle +avait enfantée la dernière. Elle m'éleva avec sa fille et elle +m'honora non moins que celle-ci. Mais, quand nous fûmes arrivés +tous deux à la puberté, Klyménè fut mariée à un Samien qui donna +de nombreux présents à ses parents. Et alors Antikléia me donna un +manteau, une tunique, de belles sandales, et elle m'envoya aux +champs, et elle m'aima plus encore dans son coeur. Et, maintenant, +je suis privé de tous ces biens; mais les dieux ont fécondé mon +travail, et, par eux, j'ai mangé et bu, et j'ai donné aux +suppliants vénérables. Cependant, il m'est amer de ne plus +entendre les paroles de ma maîtresse; mais le malheur et des +hommes insolents sont entrés dans sa demeure, et les serviteurs +sont privés de parler ouvertement à leur maîtresse, de +l'interroger, de manger et de boire avec elle et de rapporter aux +champs les présents qui réjouissent l'âme des serviteurs. + +Et le patient Odysseus lui répondit: + +-- O dieux! ainsi, porcher Eumaios, tu as été enlevé tout jeune à +ta patrie et à tes parents. Raconte-moi tout, et dis la vérité. La +ville aux larges rues a-t-elle été détruite où habitaient ton père +et ta mère vénérable, ou des hommes ennemis t'ont-ils saisi, +tandis que tu étais auprès de tes brebis ou de tes boeufs, +transporté dans leur nef et vendu dans les demeures d'un homme qui +donna de toi un bon prix? + +Et le chef des porchers lui répondit: + +-- Etranger, puisque tu m'interroges sur ces choses, écoute en +silence et réjouis-toi de boire ce vin en repos. Les nuits sont +longues et laissent le temps de dormir et le temps d'être charmé +par les récits. Il ne faut pas que tu dormes avant l'heure, car +beaucoup de sommeil fait du mal. Si le coeur et l'âme d'un d'entre +ceux-ci lui ordonnent de dormir, qu'il sorte; et, au lever d'Éôs, +après avoir mangé, il conduira les porcs du maître. Pour nous, +mangeant et buvant dans l'étable, nous nous charmerons par le +souvenir de nos douleurs; car l'homme qui a beaucoup souffert et +beaucoup erré est charmé par le souvenir de ses douleurs. Je vais +donc te répondre, puisque tu m'interroges. + +Il y a une île qu'on nomme Syrè, au-dessous d'Ortygiè, du côté où +Hèlios tourne. Elle est moins grande, mais elle est agréable et +produit beaucoup de boeufs, de brebis, de vin et de froment; et +jamais la famine n'afflige son peuple, ni aucune maladie ne frappe +les mortels misérables hommes. Quand les générations ont vieilli +dans leur ville, Apollôn à l'arc d'argent et Artémis surviennent +et les tuent de leurs flèches illustres. Il y a deux villes qui se +sont partagé tout le pays, et mon père Ktèsios Orménide, semblable +aux immortels, commandait à toutes deux, quand survinrent des +Phoinikes illustres par leurs nefs, habiles et rusés, amenant sur +leur nef noire mille choses frivoles. Il y avait dans la demeure +de mon père une femme de Phoinikiè, grande, belle et habile aux +beaux ouvrages des mains. Et les Phoinikes rusés la séduisirent. +Tandis qu'elle allait laver, un d'eux, dans la nef creuse, s'unit +à elle par l'amour qui trouble l'esprit des femmes luxurieuses, +même de celles qui sont sages. Et il lui demanda ensuite qui elle +était et, d'où elle venait; et, aussitôt, elle lui parla de la +haute demeure de son père: + +-- Je me glorifie d'être de Sidôn riche en airain, et je suis la +fille du riche Arybas. Des pirates Taphiens m'ont enlevée dans les +champs, transportée ici dans les demeures de Ktèsios qui leur a +donné de moi un bon prix. + +Et l'homme lui répondit: + +-- Certes, si tu voulais revenir avec nous vers tes demeures, tu +reverrais la haute maison de ton père et de ta mère, et eux-mêmes, +car ils vivent encore et sont riches. + +Et la femme lui répondit: + +-- Que cela soit, si les marins veulent me jurer par serment +qu'ils me reconduiront saine et sauve. + +Elle parla ainsi, et tous le lui jurèrent, et, après qu'ils eurent +juré et prononcé toutes les paroles du serment, la femme leur dit +encore: + +-- Maintenant, qu'aucun de vous, me rencontrant, soit dans la rue, +soit à la fontaine, ne me parle, de peur qu'on le dise au +vieillard; car, me soupçonnant, il me chargerait de liens et +méditerait votre mort. Mais gardez mes paroles dans votre esprit, +et hâtez-vous d'acheter des vivres. Et quand la nef sera chargée +de provisions, qu'un messager vienne promptement m'avertir dans la +demeure. Je vous apporterai tout l'or qui me tombera sous les +mains, et même je vous ferai, selon mon désir, un autre présent. +J'élève, en effet, dans les demeures, le fils de Ktèsios, un +enfant remuant et courant dehors. Je le conduirai dans la nef, et +vous en aurez un grand prix en le vendant à des étrangers. + +Ayant ainsi parlé, elle rentra dans nos belles demeures. Et les +Phoinikes restèrent toute une année auprès de nous, rassemblant de +nombreuses richesses dans leur nef creuse. Et quand celle-ci fut +pleine, ils envoyèrent à la femme un messager pour lui annoncer +qu'ils allaient partir. Et ce messager plein de ruses vint à la +demeure de mon père avec un collier d'or orné d'émaux. Et ma mère +vénérable et toutes les servantes se passaient ce collier de mains +en mains et l'admiraient, et elles lui offrirent un prix; mais il +ne répondit rien; et, ayant fait un signe à la femme, il retourna +vers la nef. Alors, la femme, me prenant par la main, sortit de la +demeure. Et elle trouva dans le vestibule des coupes d'or sur les +tables des convives auxquels mon père avait offert un repas. Et +ceux-ci s'étaient rendus à l'agora du peuple. Elle saisit aussitôt +trois coupes qu'elle cacha dans son sein, et elle sortit, et je la +suivis sans songer à rien. Hèlios tomba, et tous les chemins +devinrent sombres; et nous arrivâmes promptement au port où était +la nef rapide des Phoinikes qui, nous ayant mis dans la nef, y +montèrent et sillonnèrent les chemins humides; et Zeus leur envoya +un vent propice. Et nous naviguâmes pendant six jours et six +nuits; mais quand le Kroniôn Zeus amena le septième jour, Artémis, +qui se réjouit de ses flèches, tua la femme, qui tomba avec bruit +dans la sentine comme une poule de mer et les marins la jetèrent +pour être mangée par les poissons et par les phoques, et je restai +seul, gémissant dans mon coeur. Et le vent et le flot poussèrent +les Phoinikes jusqu'à Ithakè, où Laertès m'acheta de ses propres +richesses. Et c'est ainsi que j'ai vu de mes yeux cette terre. + +Et le divin Odysseus lui répondit: + +-- Eumaios, certes, tu as profondément ému mon coeur en me +racontant toutes les douleurs que tu as déjà subies: mais Zeus a +mêlé pour toi le bien au mal, puisque tu es entré, après avoir +beaucoup souffert, dans la demeure d'un homme excellent qui t'a +donné abondamment à boire et à manger, et chez qui ta vie est +paisible; mais moi, je ne suis arrivé ici qu'après avoir erré à +travers de nombreuses villes des hommes! + +Et ils se parlaient ainsi. Puis ils s'endormirent, mais peu de +temps; et, aussitôt, Éôs au beau thrône parut. + +Pendant ce temps les compagnons de Tèlémakhos, ayant abordé, +plièrent les voiles et abattirent le mât et conduisirent la nef +dans le port, à force d'avirons. Puis, ils jetèrent les ancres et +lièrent les câbles. Puis, étant sortis de la nef, ils préparèrent +leur repas sur le rivage de la mer et mêlèrent le vin rouge. Et +quand ils eurent assouvi la faim et la soif, le prudent Tèlémakhos +leur dit: + +-- Conduisez la nef noire à la ville; moi, j'irai vers mes champs +et mes bergers. Ce soir, je m'en reviendrai après avoir vu les +travaux des champs; et demain, au matin, je vous offrirai, pour ce +voyage, un bon repas de viandes et de vin doux. + +Et, alors, le divin Théoklyménos lui dit: + +-- Et moi, cher enfant, où irai-je? Quel est celui des hommes qui +commandent dans l'âpre Ithakè dont je dois gagner la demeure? +Dois-je me rendre auprès de ta mère, dans ta propre maison? + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Je ne te dirais point de te rendre à une autre demeure que la +mienne, et les dons hospitaliers ne t'y manqueraient pas; mais ce +serait le pire pour toi. Je serais absent, et ma mère ne te +verrait point, car elle tisse la toile, loin des prétendants, dans +la chambre supérieure; mais je t'indiquerai un autre homme vers +qui tu iras, Eurymakhos, illustre fils du prudent Polybos, que les +Ithakèsiens regardent comme un dieu. C'est de beaucoup l'homme le +plus illustre, et il désire ardemment épouser ma mère et posséder +les honneurs d'Odysseus. Mais l'olympien Zeus qui habite l'aithèr +sait s'ils ne verront pas tous leur dernier jour avant leurs +noces. + +Il parlait ainsi quand un épervier, rapide messager d'Apollôn, +vola à sa droite, tenant entre ses serres une colombe dont il +répandait les plumes entre la nef et Tèlémakhos. Alors +Théoklyménos, entraînant celui-ci loin de ses compagnons, le prit +par la main et lui dit: + +-- Tèlémakhos, cet oiseau ne vole point à ta droite sans qu'un +dieu l'ait voulu. Je reconnais, l'ayant regardé, que c'est un +signe augural. Il n'y a point de race plus royale que la vôtre +dans Ithakè, et vous y serez toujours puissants. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit aussitôt: + +-- Plaise aux dieux, étranger, que ta parole s'accomplisse! Je +t'aimerai, et je te ferai de nombreux présents, et nul ne pourra +se dire plus heureux que toi. + +Il parla ainsi, et il dit à son fidèle compagnon Peiraios: + +-- Peiraios Klytide, tu m'es le plus cher des compagnons qui m'ont +suivi à Pylos. Conduis maintenant cet étranger dans ta demeure; +aie soin de lui et honore-le jusqu'à ce que je revienne. + +Et Peiraios illustre par sa lance lui répondit: + +-- Tèlémakhos, quand même tu devrais rester longtemps ici, j'aurai +soin de cet étranger, et rien ne lui manquera de ce qui est dû à +un hôte. + +Ayant ainsi parlé, il entra dans la nef, et il ordonna à ses +compagnons d'y monter et de détacher les câbles. Et Tèlémakhos, +ayant lié de belles sandales à ses pieds, prit sur le pont de la +nef une lance solide et brillante à pointe d'airain. Et, tandis +que ses compagnons détachaient les câbles et naviguaient vers la +ville, comme l'avait ordonné Tèlémakhos, le cher fils du divin +Odysseus, les pieds du jeune homme le portaient rapidement vers +l'étable où étaient enfermés ses nombreux porcs auprès desquels +dormait le porcher fidèle et attaché à ses maîtres. + + +16. + +Au lever d'Éôs, Odysseus et le divin porcher préparèrent le repas, +et ils allumèrent le feu, et ils envoyèrent les pâtres avec les +troupeaux de porcs. Alors les chiens aboyeurs n'aboyèrent pas à +l'approche de Tèlémakhos, mais ils remuaient la queue. Et le divin +Odysseus, les ayant vus remuer la queue et ayant entendu un bruit +de pas, dit à Eumaios ces paroles ailées: + +-- Eumaios, certes, un de tes compagnons approche, ou un homme +bien connu, car les chiens n'aboient point, et ils remuent la +queue, et j'entends un bruit de pas. + +Il avait à peine ainsi parlé, quand son cher fils s'arrêta sous le +portique. Et le porcher stupéfait s'élança, et le vase dans lequel +il mêlait le vin rouge tomba de ses mains; et il courut au-devant +du maître, et il baisa sa tête, ses beaux yeux et ses mains, et il +versait des larmes, comme un père plein de tendresse qui revient +d'une terre lointaine, dans la dixième année, et qui embrasse son +fils unique, engendré dans sa vieillesse, et pour qui il a +souffert bien des maux. Ainsi le porcher couvrait de baisers le +divin Tèlémakhos; et il l'embrassait comme s'il eût échappé à la +mort, et il lui dit, en pleurant, ces paroles ailées: + +-- Tu es donc revenu, Tèlémakhos, douce lumière. Je pensais que je +ne te reverrais plus, depuis ton départ pour Pylos. Hâte-toi +d'entrer, cher enfant, afin que je me délecte à te regarder, toi +qui reviens de loin. Car tu ne viens pas souvent dans tes champs +et vers tes pâtres; mais tu restes loin d'eux, et il te plaît de +surveiller la multitude funeste des prétendants. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Qu'il en soit comme tu le désires, père. C'est pour toi que je +suis venu, afin de te voir de mes yeux et de t'entendre, et pour +que tu me dises si ma mère est restée dans nos demeures, ou si +quelqu'un l'a épousée. Certes, peut-être le lit d'Odysseus, étant +abandonné, reste-t-il en proie aux araignées immondes. + +Et le chef des porchers lui répondit: + +-- Ta mère est restée, avec un coeur patient, dans tes demeures; +elle pleure nuit et jour, accablée de chagrins. + +Ayant ainsi parlé, il prit sa lance d'airain. Et Tèlémakhos entra +et passa le seuil de pierre. Et son père Odysseus voulut lui céder +sa place; mais Tèlémakhos le retint et lui dit: + +-- Assieds-toi, ô étranger. Je trouverai un autre siège dans cette +étable, et voici un homme qui me le préparera. + +Il parla ainsi, et Odysseus se rassit, et le porcher amassa des +branches vertes et mit une peau par-dessus, et le cher fils +d'Odysseus s'y assit. Puis le porcher plaça devant eux des +plateaux de chairs rôties que ceux qui avaient mangé la veille +avaient laissées. Et il entassa à la hâte du pain dans des +corbeilles, et il mêla le vin rouge dans un vase grossier, et il +s'assit en face du divin Odysseus. Puis, ils étendirent les mains +vers la nourriture placée devant eux. Et, après qu'ils eurent +assouvi la faim et la soif, Tèlémakhos dit au divin porcher: + +-- Dis-moi, père, d'où vient cet étranger? Comment des marins +l'ont-ils amené à Ithakè? Qui se glorifie-t-il d'être? Car je ne +pense pas qu'il soit venu ici à pied. + +Et le porcher Eumaios lui répondit: + +-- Certes, mon enfant, je te dirai la vérité. Il se glorifie +d'être né dans la grande Krètè. Il dit qu'en errant il a parcouru +de nombreuses villes des hommes, et, sans doute, un dieu lui a +fait cette destinée. Maintenant, s'étant échappé d'une nef de +marins Thesprôtes, il est venu dans mon étable, et je te le +confie. Fais de lui ce que tu veux. Il dit qu'il est ton +suppliant. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Eumaios, certes, tu as prononcé une parole douloureuse. Comment +le recevrais-je dans ma demeure? Je suis jeune et je ne pourrais +réprimer par la force de mes mains un homme qui l'outragerait le +premier. L'esprit de ma mère hésite, et elle ne sait si, +respectant le lit de son mari et la voix du peuple, elle restera +dans sa demeure pour en prendre soin, ou si elle suivra le plus +illustre d'entre les Akhaiens qui l'épousera et lui fera de +nombreux présents. Mais, certes, puisque cet étranger est venu +dans ta demeure, je lui donnerai de beaux vêtements, un manteau et +une tunique, une épée à double tranchant et des sandales, et je le +renverrai où son coeur désire aller. Si tu y consens, garde-le +dans ton étable. J'enverrai ici des vêtements et du pain, afin +qu'il mange et qu'il ne soit point à charge à toi et à tes +compagnons. Mais je ne le laisserai point approcher des +prétendants, car ils ont une grande insolence, de peur qu'ils +l'outragent, ce qui me serait une amère douleur. Que pourrait +faire l'homme le plus vigoureux contre un si grand nombre? Ils +seront toujours les plus forts. + +Et le patient et divin Odysseus lui répondit: + +-- Ô ami, certes, puisqu'il m'est permis de répondre, mon coeur +est déchiré de t'entendre dire que les prétendants, malgré toi, et +tel que te voilà, commettent de telles iniquités dans tes +demeures. Dis-moi si tu leur cèdes volontairement, ou si les +peuples, obéissant aux dieux, te haïssent? Accuses-tu tes frères? +Car c'est sur leur appui qu'il faut compter, quand une dissension +publique s'élève. Plût aux dieux que je fusse jeune comme toi, +étant plein de courage, ou que je fusse le fils irréprochable +d'Odysseus, ou lui-même, et qu'il revînt, car tout espoir n'en est +point perdu! Je voudrais qu'un ennemi me coupât la tête, si je ne +partais aussitôt pour la demeure du Laertiade Odysseus, pour être +leur ruine à tous! Et si, étant seul, leur multitude me domptait, +j'aimerais mieux être tué dans mes demeures que de voir ces choses +honteuses: mes hôtes maltraités, mes servantes misérablement +violées dans mes belles demeures, mon vin épuisé, mes vivres +dévorés effrontément, et cela pour un dessein inutile qui ne +s'accomplira point! + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Étranger, je te dirai la vérité. Le peuple n'est point irrité +contre moi, et je n'accuse point de frères sur l'appui desquels il +faut compter, quand une dissension publique s'élève. Le Kroniôn +n'a donné qu'un seul fils à chaque génération de toute notre race. +Arkeisios n'a engendré que le seul Laertès, et Laertès n'a +engendré que le seul Odysseus, et Odysseus n'a engendré que moi +dans ses demeures où il m'a laissé et où il n'a point été caressé +par moi. Et, maintenant, de nombreux ennemis sont dans ma demeure. +Ceux qui dominent dans les îles, à Doulikhios, à Samè, à Zakynthos +couverte de bois, et ceux qui dominent dans l'âpre Ithakè, tous +recherchent ma mère et ruinent ma maison. Et ma mère ne refuse ni +n'accepte ces noces odieuses; et tous mangent mes biens, ruinent +ma maison, et bientôt ils me tueront moi-même. Mais, certes, ces +choses sont sur les genoux des dieux. Va, père Eumaios, et dis à +la prudente Pènélopéia que je suis sauvé et revenu de Pylos. Je +resterai ici. Reviens, n'ayant parlé qu'à elle seule; et qu'aucun +des autres Akhaiens ne t'entende, car tous méditent ma perte. + +Et le porcher Eumaios lui répondit: + +-- J'entends et je comprends ce que tu m'ordonnes de faire. Mais +dis-moi la vérité, et si, dans ce même voyage, je porterai cette +nouvelle à Laertès qui est malheureux. Auparavant, bien que +gémissant sur Odysseus, il surveillait les travaux, et, quand son +âme le lui ordonnait, il buvait et mangeait avec ses serviteurs +dans sa maison; mais depuis que tu es parti sur une nef pour +Pylos, on dit qu'il ne boit ni ne mange et qu'il ne surveille plus +les travaux, mais qu'il reste soupirant et gémissant, et que son +corps se dessèche autour de ses os. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Cela est très triste; mais cependant ne va pas à lui malgré sa +douleur. Si les destinées pouvaient être choisies par les hommes, +nous nous choisirions le jour du retour de mon père. Reviens donc +après avoir parlé à ma mère, et ne t'éloigne pas vers Laertès et +vers ses champs; mais dis à ma mère d'envoyer promptement, et en +secret, l'intendante annoncer mon retour au vieillard. + +Il parla ainsi, excitant le porcher qui attacha ses sandales à ses +pieds et partit pour la ville. Mais le porcher Eumaios ne cacha +point son départ à Athènè, et celle-ci apparut, semblable à une +femme belle, grande et habile aux beaux ouvrages. Et elle s'arrêta +sur le seuil de l'étable, étant visible seulement à Odysseus; et +Tèlémakhos ne la vit pas, car les dieux ne se manifestent point à +tous les hommes. Et Odysseus et les chiens la virent, et les +chiens n'aboyèrent point, mais ils s'enfuirent en gémissant au +fond de l'étable. Alors Athènè fit un signe avec ses sourcils, et +le divin Odysseus le comprit, et, sortant, il se rendit au-delà du +grand mur de l'étable; et il s'arrêta devant Athènè, qui lui dit: + +-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, parle maintenant à ton fils +et ne lui cache rien, afin de préparer le carnage et la mort des +prétendants et d'aller à la ville. Je ne serai pas longtemps loin +de vous et j'ai hâte de combattre. + +Athènè parla ainsi, et elle le frappa de sa baguette d'or. Et elle +le couvrit des beaux vêtements qu'il portait auparavant, et elle +le grandit et le rajeunit; et ses joues devinrent plus brillantes, +et sa barbe devint noire. Et Athènè, ayant fait cela, disparut. + +Alors Odysseus rentra dans l'étable, et son cher fils resta +stupéfait devant lui; et il détourna les yeux, craignant que ce +fût un dieu, et il lui dit ces paroles ailées: + +-- Étranger, tu m'apparais tout autre que tu étais auparavant; tu +as d'autres vêtements et ton corps n'est plus le même. Si tu es un +des dieux qui habitent le large Ouranos, apaise-toi. Nous +t'offrirons de riches sacrifices et nous te ferons des présents +d'or. Épargne-nous. + +Et le patient et divin Odysseus lui répondit: + +-- Je ne suis point un des dieux. Pourquoi me compares-tu aux +dieux? Je suis ton père, pour qui tu soupires et pour qui tu as +subi de nombreuses douleurs et les outrages des hommes. + +Ayant ainsi parlé, il embrassa son fils, et ses larmes coulèrent +de ses joues sur la terre, car il les avait retenues jusque-là. +Mais Tèlémakhos, ne pouvant croire que ce fût son père, lui dit de +nouveau: + +-- Tu n'es pas mon père Odysseus, mais un dieu qui me trompe, afin +que je soupire et que je gémisse davantage. Jamais un homme mortel +ne pourrait, dans son esprit, accomplir de telles choses, si un +dieu, survenant, ne le faisait, aisément, et comme il le veut, +paraître jeune ou vieux. Certes, tu étais vieux, il y a peu de +temps, et vêtu misérablement, et voici que tu es semblable aux +dieux qui habitent le large Ouranos. + +Et le sage Odysseus lui répondit: + +-- Tèlémakhos, il n'est pas bien à toi, devant ton cher père, +d'être tellement surpris et de rester stupéfait. Jamais plus un +autre Odysseus ne reviendra ici. C'est moi qui suis Odysseus et +qui ai souffert des maux innombrables, et qui reviens, après vingt +années, dans la terre de la patrie. C'est la dévastatrice Athènè +qui a fait ce prodige. Elle me fait apparaître tel qu'il lui +plaît, car elle le peut. Tantôt elle me rend semblable à un +mendiant, tantôt à un homme jeune ayant de beaux vêtements sur son +corps; car il est facile aux dieux qui habitent le large Ouranos +de glorifier un homme mortel ou de le rendre misérable. + +Ayant ainsi parlé, il s'assit. Alors Tèlémakhos embrassa son brave +père en versant des larmes. Et le désir de pleurer les saisit tous +les deux, et ils pleuraient abondamment, comme les aigles aux cris +stridents, ou les vautours aux serres recourbées, quand les pâtres +leur ont enlevé leurs petits avant qu'ils pussent voler. Ainsi, +sous leurs sourcils, ils versaient des larmes. Et, avant qu'ils +eussent cessé de pleurer, la lumière de Hèlios fût tombée, si +Tèlémakhos n'eût dit aussitôt à son père: + +-- Père, quels marins t'ont conduit sur leur nef dans Ithakè? +Quels sont-ils? Car je ne pense pas que tu sois venu ici à pied. + +Et le patient et divin Odysseus lui répondit: + +-- Mon enfant, je te dirai la vérité. Les illustres marins +Phaiakiens m'ont amené, car ils ont coutume de reconduire tous les +hommes qui viennent chez eux. M'ayant amené, à travers la mer, +dormant sur leur nef rapide, ils m'ont déposé sur la terre +d'Ithakè; et ils m'ont donné en abondance des présents splendides, +de l'airain, de l'or et de beaux vêtements. Par le conseil des +dieux toutes ces choses sont déposées dans une caverne; et je suis +venu ici, averti par Athènè, afin que nous délibérions sur le +carnage de nos ennemis. Dis-moi donc le nombre des prétendants, +pour que je sache combien d'hommes braves ils sont; et je verrai, +dans mon coeur irréprochable, si nous devons les combattre seuls, +ou si nous chercherons un autre appui. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Ô père, certes, j'ai appris ta grande gloire, et je sais que tu +es très brave et plein de sagesse; mais tu as dit une grande +parole, et la stupeur me saisit, car deux hommes seuls ne peuvent +lutter contre tant de robustes guerriers. Les prétendants ne sont +pas seulement dix, ou deux fois dix, mais ils sont beaucoup plus, +et je vais te dire leur nombre, afin que tu le saches. Il y a +d'abord cinquante-deux jeunes hommes choisis de Doulikhios, suivis +de six serviteurs; puis vingt-quatre de Samè; puis vingt jeunes +Akhaiens de Zakynthos; puis les douze plus braves, qui sont +d'Ithakè. Avec ceux-ci se trouvent Médôn, héraut et aoide divin, +et deux serviteurs habiles à préparer les repas. Si nous les +attaquons tous ainsi réunis, vois si tu ne souffriras point +amèrement et terriblement de leur violence. Mais tu peux appeler à +notre aide un allié qui nous secoure d'un coeur empressé. + +Et le patient et divin Odysseus lui répondit: + +-- Je te le dis. Écoute-moi avec attention. Vois si Athènè et son +père Zeus suffiront, et si je dois appeler un autre allié à +l'aide. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Ceux que tu nommes sont les meilleurs alliés. Ils sont assis +dans les hautes nuées, et ils commandent aux hommes et aux dieux +immortels. + +Et le patient et divin Odysseus lui répondit: + +-- Ils ne seront pas longtemps éloignés, dans la rude mêlée, quand +la force d'Arès décidera entre nous et les prétendants dans nos +demeures. Mais toi, dès le lever d'Éôs, retourne à la maison et +parle aux prétendants insolents. Le porcher me conduira ensuite à +la ville, semblable à un vieux mendiant. S'ils m'outragent dans +nos demeures, que ton cher coeur supporte avec patience mes +souffrances. Même s'ils me traînaient par les pieds hors de la +maison, même s'ils me frappaient de leurs armes, regarde tout +patiemment. Par des paroles flatteuses, demande-leur seulement de +cesser leurs outrages. Mais ils ne t'écouteront point, car leur +jour fatal est proche. Quand Athènè aux nombreux conseils aura +averti mon esprit, je te ferai signe de la tête, et tu me +comprendras. Transporte alors dans le réduit de la chambre haute +toutes les armes d'Arès qui sont dans la grande salle. Et si les +prétendants t'interrogent sur cela, dis-leur en paroles +flatteuses: «Je les ai mises à l'abri de la fumée, car elles ne +sont plus telles qu'elles étaient autrefois, quand Odysseus les +laissa à son départ pour Troiè; mais elles sont souillées par la +grande vapeur du feu. Puis, le Kroniôn m'a inspiré une autre +pensée meilleure, et je crains qu'excités par le vin, et une +querelle s'élevant parmi vous, vous vous blessiez les uns les +autres et vous souilliez le repas et vos noces futures, car le fer +attire l'homme.» Tu laisseras pour nous seuls deux épées, deux +lances, deux boucliers, que nous puissions saisir quand nous nous +jetterons sur eux. Puis, Pallas Athènè et le très sage Zeus leur +troubleront l'esprit. Maintenant, je te dirai autre chose. Retiens +ceci dans ton esprit. Si tu es de mon sang, que nul ne sache +qu'Odysseus est revenu, ni Laertès, ni le porcher, ni aucun des +serviteurs, ni Pènélopéia elle-même. Que seuls, toi, et moi, nous +connaissions l'esprit des servantes et des serviteurs, afin de +savoir quel est celui qui nous honore et qui nous respecte dans +son coeur, et celui qui n'a point souci de nous et qui te méprise. + +Et son illustre fils lui répondit: + +-- Ô père, certes, je pense que tu connaîtras bientôt mon courage, +car je ne suis ni paresseux ni mou; mais je pense aussi que ceci +n'est pas aisé pour nous deux, et je te demande d'y songer. Tu +serais longtemps à éprouver chaque serviteur en parcourant les +champs, tandis que les prétendants, tranquilles dans tes demeures, +dévorent effrontément tes richesses et n'en épargnent rien. Mais +tâche de reconnaître les servantes qui t'outragent et celles qui +sont fidèles. Cependant, il ne faut pas éprouver les serviteurs +dans les demeures. Fais-le plus tard, si tu as vraiment quelque +signe de Zeus tempétueux. + +Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, la nef bien construite qui +avait porté Tèlémakhos et tous ses compagnons à Pylos était +arrivée à Ithakè et entra dans le port profond. Là, ils traînèrent +la nef noire à terre. Puis, les magnanimes serviteurs enlevèrent +tous les agrès et portèrent aussitôt les splendides présents dans +les demeures de Klytios. Puis, ils envoyèrent un messager à la +demeure d'Odysseus, afin d'annoncer à la prudente Pènélopéia que +Tèlémakhos était allé aux champs, après avoir ordonné de conduire +la nef à la ville, et pour que l'illustre reine, rassurée, ne +versât plus de larmes. Et leur messager et le divin porcher se +rencontrèrent, chargés du même message pour la noble femme. Mais +quand ils furent arrivés à la demeure du divin roi, le héraut dit, +au milieu des servantes: + +-- Ton cher fils, ô reine, est arrivé. + +Et le porcher, s'approchant de Pènélopéia, lui répéta tout ce que +son cher fils avait ordonné de lui dire. Et, après avoir accompli +son message, il se hâta de rejoindre ses porcs, et il quitta les +cours et la demeure. + +Et les prétendants, attristés et soucieux dans l'âme, sortirent de +la demeure et s'assirent auprès du grand mur de la cour, devant +les portes. Et, le premier, Eurymakhos, fils de Polybos, leur dit: + +-- Ô amis, certes, une audacieuse entreprise a été accomplie, ce +voyage de Tèlémakhos, que nous disions qu'il n'accomplirait pas. +Traînons donc à la mer une solide nef noire et réunissons très +promptement des rameurs qui avertiront nos compagnons de revenir à +la hâte. + +Il n'avait pas achevé de parler, quand Amphinomos, tourné vers la +mer, vit une nef entrer dans le port profond. Et les marins, ayant +serré les voiles, ne se servaient que des avirons. Alors, il se +mit à rire, et il dit aux prétendants: + +-- N'envoyons aucun message. Les voici entrés. Ou quelque dieu les +aura avertis, ou ils ont vu revenir l'autre nef et n'ont pu +l'atteindre. + +Il parla ainsi, et tous, se levant, coururent au rivage de la mer. +Et aussitôt les marins traînèrent la nef noire à terre, et les +magnanimes serviteurs enlevèrent tous les agrès. Puis ils se +rendirent tous à l'agora; et ils ne laissèrent s'asseoir ni les +jeunes, ni les vieux. Et Antinoos, fils d'Eupeithès, leur dit: + +-- Ô amis, les dieux ont préservé cet homme de tout mal. Tous les +jours, de nombreuses sentinelles étaient assises sur les hauts +rochers battus des vents. Même à la chute de Hèlios, jamais nous +n'avons dormi à terre; mais, naviguant sur la nef rapide, nous +attendions la divine Éôs, épiant Tèlémakhos afin de le tuer au +passage. Mais quelque Dieu l'a reconduit dans sa demeure. +Délibérons donc ici sur sa mort. Il ne faut pas que Tèlémakhos +nous échappe, car je ne pense pas que, lui vivant, nous +accomplissions notre dessein. Il est, en effet, plein de sagesse +et d'intelligence, et, déjà, les peuples ne nous sont pas +favorables. Hâtons-nous avant qu'il réunisse les Akhaiens à +l'agora, car je ne pense pas qu'il tarde à le faire. Il excitera +leur colère, et il dira, se levant au milieu de tous, que nous +avons médité de le tuer, mais que nous ne l'avons point rencontré. +Et, l'ayant entendu, ils n'approuveront point ce mauvais dessein. +Craignons qu'ils méditent notre malheur, qu'ils nous chassent dans +nos demeures, et que nous soyons contraints de fuir chez des +peuples étrangers. Prévenons Tèlémakhos en le tuant loin de la +ville, dans les champs, ou dans le chemin. Nous prendrons sa vie +et ses richesses que nous partagerons également entre nous, et +nous donnerons cette demeure à sa mère, quel que soit celui qui +l'épousera. Si mes paroles ne vous plaisent pas, si vous voulez +qu'il vive et conserve ses biens paternels, ne consumons pas, +assemblés ici, ses chères richesses; mais que chacun de nous, +retiré dans sa demeure, recherche Pènélopéia à l'aide de présents, +et celui-là l'épousera qui lui fera le plus de présents et qui +l'obtiendra par le sort. + +Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et, alors, Amphinomos, +l'illustre fils du roi Nisos Arètiade, leur parla. C'était le chef +des prétendants venus de Doulikhios herbue et fertile en blé, et +il plaisait plus que les autres à Pènélopéia par ses paroles et +ses pensées. Et il leur parla avec prudence, et il leur dit: + +-- Ô amis, je ne veux point tuer Tèlémakhos. Il est terrible de +tuer la race des rois. Mais interrogeons d'abord les desseins des +dieux. Si les lois du grand Zeus nous approuvent, je tuerai moi- +même Tèlémakhos et j'exciterai les autres à m'imiter; mais si les +dieux nous en détournent, je vous engagerai à ne rien +entreprendre. + +Amphinomos parla ainsi, et ce qu'il avait dit leur plut. Et, +aussitôt, ils se levèrent et entrèrent dans la demeure d'Odysseus, +et ils s'assirent sur des thrônes polis. Et, alors, la prudente +Pènélopéia résolut de paraître devant les prétendants très +injurieux. En effet, elle avait appris la mort destinée à son fils +dans les demeures. Le héraut Médôn, qui savait leurs desseins, les +lui avait dits. Et elle se hâta de descendre dans la grande salle +avec ses femmes. Et quand la noble femme se fut rendue auprès des +prétendants, elle s'arrêta sur le seuil de la belle salle, avec un +beau voile sur les joues. Et elle réprimanda Antinoos et lui dit: + +-- Antinoos, injurieux et mauvais, on dit que tu l'emportes sur +tes égaux en âge, parmi le peuple d'Ithakè, par ta sagesse et par +tes paroles. Mais tu n'es point ce qu'on dit. Insensé! Pourquoi +médites-tu le meurtre et la mort de Tèlémakhos? Tu ne te soucies +point des prières des suppliants; mais Zeus n'est-il pas leur +témoin? C'est une pensée impie que de méditer la mort d'autrui. Ne +sais-tu pas que ton père s'est réfugié ici, fuyant le peuple qui +était très irrité contre lui? Avec des pirates Taphiens, il avait +pillé les Thesprôtes qui étaient nos amis, et le peuple voulait le +tuer, lui déchirer le coeur et dévorer ses nombreuses richesses. +Mais Odysseus les en empêcha et les retint. Et voici que, +maintenant, tu ruines honteusement sa maison, tu recherches sa +femme, tu veux tuer son fils et tu m'accables moi-même de +douleurs! Je t'ordonne de t'arrêter et de faire que les autres +s'arrêtent. + +Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui répondit: + +-- Fille d'Ikarios, sage Pènélopéia, reprends courage et n'aie +point ces inquiétudes dans ton esprit. L'homme n'existe point et +n'existera jamais qui, moi vivant et les yeux ouverts, portera la +main sur ton fils Tèlémakhos. Je le dis, en effet, et ma parole +s'accomplirait: aussitôt son sang noir ruissellerait autour de ma +lance. Souvent, le destructeur de citadelles Odysseus, me faisant +asseoir sur ses genoux, m'a offert de ses mains de la chair rôtie +et du vin rouge. C'est pourquoi Tèlémakhos m'est le plus cher de +tous les hommes. Je l'invite à ne point craindre la mort de la +part des prétendants mais on ne peut l'éviter de la part d'un +dieu. + +Il parla ainsi, la rassurant, et il méditait la mort de +Tèlémakhos. Et Pènélopéia remonta dans la haute chambre splendide, +où elle pleura son cher mari Odysseus, jusqu'à ce que Athènè aux +yeux clairs eut répandu le doux sommeil sur ses paupières. + +Et, vers le soir, le divin porcher revint auprès d'Odysseus et de +son fils. Et ceux-ci, sacrifiant un porc d'un an, préparaient le +repas dans l'étable. Mais Athènè s'approchant du Laertiade +Odysseus, et le frappant de sa baguette, l'avait de nouveau rendu +vieux. Et elle lui avait couvert le corps de haillons, de peur que +le porcher, le reconnaissant, allât l'annoncer à la prudente +Pènélopéia qui oublierait peut-être sa prudence. + +Et, le premier, Tèlémakhos lui dit: + +-- Tu es revenu, divin Eumaios! Que dit-on dans la ville? Les +prétendants insolents sont-ils de retour de leur embuscade, ou +sont-ils encore à m'épier au passage? + +Et le porcher Eumaios lui répondit: + +-- Je ne me suis point inquiété de cela en traversant la ville, +car mon coeur m'a ordonné de revenir très promptement ici, après +avoir porté mon message; mais j'ai rencontré un héraut rapide +envoyé par tes compagnons, et qui a, le premier, parlé à ta mère. +Mais je sais ceci, et mes yeux l'ont vu: étant hors de la ville, +sur la colline de Herméias, j'ai vu une nef rapide entrer dans le +port. Elle portait beaucoup d'hommes, et elle était chargée de +boucliers et de lances à deux pointes. Je pense que c'étaient les +prétendants eux-mêmes, mais je n'en sais rien. + +Il parla ainsi, et la force sacrée de Tèlémakhos se mit à rire en +regardant son père à l'insu du porcher. Et, après avoir terminé +leur travail, ils préparèrent le repas, et ils mangèrent, et +aucun, dans son âme, ne fut privé d'une part égale. Et, quand ils +eurent assouvi la soif et la faim, ils se couchèrent et +s'endormirent. + + +17. + +Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, Tèlémakhos, le +cher fils du divin Odysseus, attacha de belles sandales à ses +pieds, saisit une lance solide qui convenait à ses mains, et, prêt +à partir pour la ville, il dit au porcher: + +-- Père, je vais à la ville, afin que ma mère me voie, car je ne +pense pas qu'elle cesse, avant de me revoir, de pleurer et de +gémir. Et je t'ordonne ceci. Mène à la ville ce malheureux +étranger afin qu'il y mendie sa nourriture. Celui qui voudra lui +donner à manger et à boire le fera. Je ne puis, accablé moi-même +de douleurs, supporter tous les hommes. Si cet étranger s'en +irrite, ceci sera plus cruel pour lui; mais, certes, j'aime à +parler sincèrement. + +Et le subtil Odysseus lui répondit: + +-- Ô ami, je ne désire point être retenu ici. Il vaut mieux +mendier sa nourriture à la ville qu'aux champs. Me donnera qui +voudra. Je ne veux point rester davantage dans tes étables afin +d'obéir à tous les ordres d'un chef. Va donc, et celui-ci me +conduira, comme tu le lui ordonnes, dès que je me serai réchauffé +au feu et que la chaleur sera venue: car, n'ayant que ces +haillons, je crains que le froid du matin me saisisse, et on dit +que la ville est loin d'ici. + +Il parla ainsi, et Tèlémakhos sortit de l'étable et marcha +rapidement en méditant la perte des prétendants. Puis, étant +arrivé aux demeures bien peuplées, il appuya sa lance contre une +haute colonne, et il entra, passant le seuil de pierre. Et, +aussitôt, la nourrice Eurykléia, qui étendait des peaux sur les +thrônes bien travaillés, le vit la première. Et elle s'élança, +fondant en larmes. Et les autres servantes du patient Odysseus se +rassemblèrent autour de lui, et elles l'entouraient de leurs bras, +baisant sa tête et ses épaules. Et la sage Pènélopéia sortit à la +hâte de la chambre nuptiale, semblable à Artémis ou à Aphroditè +d'or. Et, en pleurant, elle jeta ses bras autour de son cher fils, +et elle baisa sa tête et ses beaux yeux, et elle lui dit, en +gémissant, ces paroles ailées: + +-- Tu es donc revenu, Tèlémakhos, douce lumière. Je pensais ne +plus te revoir depuis que tu es allé sur une nef à Pylos, en +secret et contre mon gré, afin de t'informer de ton cher père. +Mais dis-moi promptement ce que tu as appris. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Ma mère, n'excite point mes larmes et ne remue point mon coeur +dans ma poitrine, à moi qui viens d'échapper à la mort. Mais +baigne ton corps, prends des vêtements frais, monte avec tes +servantes dans les chambres hautes et voue à tous les dieux de +complètes hécatombes que tu sacrifieras si Zeus m'accorde de me +venger. Pour moi, je vais à l'agora, où je vais chercher un hôte +qui m'a suivi quand je suis revenu. Je l'ai envoyé en avant avec +mes divins compagnons, et j'ai ordonné à Peiraios de l'emmener +dans sa demeure, de prendre soin de lui et de l'honorer jusqu'à ce +que je vinsse. + +Il parla ainsi, et sa parole ne fut pas vaine. Et Pénèlopéia +baigna son corps, prit des vêtements frais, monta avec ses +servantes dans les chambres hautes et voua à tous les dieux de +complètes hécatombes qu'elle devait leur sacrifier si Zeus +accordait à son fils de se venger. + +Tèlémakhos sortit ensuite de sa demeure, tenant sa lance. Et deux +chiens aux pieds rapides le suivaient, et Athènè répandit sur lui +une grâce divine. Tous les peuples l'admiraient au passage; et les +prétendants insolents s'empressèrent autour de lui, le félicitant +à l'envi, mais, au fond de leur âme, méditant son malheur. Et il +se dégagea de leur multitude et il alla s'asseoir là où étaient +Mentôr, Antiphos et Halithersès, qui étaient d'anciens amis de son +père. Il s'assit là, et ils l'interrogèrent sur chaque chose. Et +Peiraios illustre par sa lance vint à eux, conduisant son hôte à +l'agora, à travers la ville. Et Tèlémakhos ne tarda pas à se +tourner du côté de l'étranger. Mais Peiraios dit le premier: + +-- Tèlémakhos, envoie promptement des servantes à ma demeure, afin +que je te remette les présents que t'a faits Ménélaos. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Peiraios, nous ne savons comment tourneront les choses. Si les +prétendants insolents me tuent en secret dans mes demeures et se +partagent mes biens paternels, je veux que tu possèdes ces +présents, et j'aime mieux que tu en jouisses qu'eux. Si je leur +envoie la kèr et la mort, alors tu me les rapporteras, joyeux, +dans mes demeures, et je m'en réjouirai. + +Ayant ainsi parlé, il conduisit vers sa demeure son hôte +malheureux. Et dès qu'ils furent arrivés ils déposèrent leurs +manteaux sur des sièges et sur des thrônes, et ils se baignèrent +dans des baignoires polies. Et, après que les servantes les eurent +baignés et parfumés d'huile, elles les couvrirent de tuniques et +de riches manteaux, et ils s'assirent sur des thrônes. Une +servante leur versa de l'eau, d'une belle aiguière d'or dans un +bassin d'argent, pour se laver les mains, et elle dressa devant +eux une table polie que la vénérable intendante, pleine de +bienveillance pour tous, couvrit de pain qu'elle avait apporté et +de nombreux mets. Et Pènélopéia s'assit en face d'eux, à l'entrée +de la salle, et, se penchant de son siège, elle filait des laines +fines. Puis, ils étendirent les mains vers les mets placés devant +eux; et, après qu'ils eurent assouvi la soif et la faim, la +prudente Pènélopéia leur dit la première: + +-- Tèlémakhos, je remonterai dans ma chambre nuptiale et je me +coucherai sur le lit plein de mes soupirs et arrosé de mes larmes +depuis le jour où Odysseus est allé à Ilios avec les Atréides, et +tu ne veux pas, avant l'entrée des prétendants insolents dans +cette demeure, me dire tout ce que tu as appris sur le retour de +ton père! + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Ma mère, je vais te dire la vérité. Nous sommes allés à Pylos, +auprès du prince des peuples Nestôr. Et celui-ci m'a reçu dans ses +hautes demeures, et il m'a comblé de soins, comme un père +accueille son fils récemment arrivé après une longue absence. +C'est ainsi que lui et ses illustres fils m'ont accueilli. Mais il +m'a dit qu'aucun des hommes terrestres ne lui avait rien appris du +malheureux Odysseus mort ou vivant. Et il m'a envoyé avec un char +et des chevaux vers l'Atréide Ménélaos, illustre par sa lance. Et +là j'ai vu l'Argienne Hélénè, pour qui tant d'Argiens et de +Troiens ont souffert par la volonté des dieux. Et le brave +Ménélaos m'a demandé aussitôt pourquoi je venais dans la divine +Lakédaimôn; et je lui ai dit la vérité, et, alors, il m'a répondu +ainsi: + +-- Ô dieux! certes, des lâches veulent coucher dans le lit d'un +brave! Ainsi une biche a déposé dans le repaire d'un lion robuste +ses faons nouveau-nés et qui tettent, tandis qu'elle va paître sur +les hauteurs ou dans les vallées herbues; et voici que le lion, +rentrant dans son repaire, tue misérablement tous les faons. Ainsi +Odysseus leur fera subir une mort misérable. Plaise au père Zeus, +à Athènè, à Apollôn, qu'Odysseus se mêle aux prétendants, tel +qu'il était dans Lesbos bien bâtie, quand, se levant pour lutter +contre le Philomèléide, il le terrassa rudement! Tous les Akhaiens +s'en réjouirent. La vie des prétendants serait brève et leurs +noces seraient amères. Mais les choses que tu me demandes en me +suppliant, je te les dirai sans te rien cacher, telles que me les +a dites le Vieillard véridique de la mer. Je te les dirai toutes +et je ne te cacherai rien. Il m'a dit qu'il avait vu Odysseus +subissant de cruelles douleurs dans l'île et dans les demeures de +la nymphe Kalypsô, qui le retient de force. Et il ne pouvait +regagner la terre de sa patrie. Il n'avait plus, en effet, de nefs +armées d'avirons, ni de compagnons pour le reconduire sur le large +dos de la mer. + +-- C'est ainsi que m'a parlé l'Atréide Ménélaos, illustre par sa +lance. Puis, je suis parti, et les immortels m'ont envoyé un vent +propice et m'ont ramené promptement dans la terre de la patrie. + +Il parla ainsi, et l'âme de Pènélopéia fut émue dans sa poitrine. +Et le divin Théoklyménos leur dit: + +-- Ô vénérable femme du Laertiade Odysseus, certes, Tèlémakhos ne +sait pas tout. Écoute donc mes paroles. Je te prédirai des choses +vraies et je ne te cacherai rien. Que Zeus, le premier des dieux, +le sache! et cette table hospitalière, et la maison du brave +Odysseus où je suis venu! Certes, Odysseus est déjà dans la terre +de la patrie. Caché ou errant, il s'informe des choses funestes +qui se passent et il prépare la perte des prétendants. Tel est le +signe que j'ai vu sur la nef et que j'ai révélé à Tèlémakhos. + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Plaise aux dieux, étranger, que tes paroles s'accomplissent! Tu +connaîtras alors mon amitié, et je te ferai de nombreux présents, +et chacun te dira un homme heureux. + +Et c'est ainsi qu'ils se parlaient. Et les prétendants, devant la +demeure d'Odysseus, sur le beau pavé, là où ils avaient coutume +d'être insolents, se réjouissaient en lançant les disques et les +traits. Mais quand le temps de prendre le repas fut venu, et quand +les troupeaux arrivèrent de tous côtés des champs avec ceux qui +les amenaient ordinairement, alors Médôn, qui leur plaisait le +plus parmi les hérauts et qui mangeait avec eux, leur dit: + +-- Jeunes hommes, puisque vous avez charmé votre âme par ces jeux, +entrez dans la demeure, afin que nous préparions le repas. Il est +bon de prendre son repas quand le temps en est venu. + +Il parla ainsi, et tous se levèrent et entrèrent dans la maison. +Et quand ils furent entrés, ils déposèrent leurs manteaux sur les +sièges et sur les thrônes. Puis, ils égorgèrent les grandes brebis +et les chèvres grasses. Et ils égorgèrent aussi les porcs gras et +une génisse indomptée, et ils préparèrent le repas. + +Pendant ce temps, Odysseus et le divin porcher se disposaient à se +rendre des champs à la ville, et le chef des porchers, le premier, +parla ainsi: + +-- Etranger, allons! puisque tu désires aller aujourd'hui à la +ville, comme mon maître l'a ordonné. Certes, j'aurais voulu te +faire gardien des étables; mais je respecte mon maître et je +crains qu'il s'irrite, et les menaces des maîtres sont à redouter. +Allons donc maintenant. Le jour s'incline déjà, et le froid est +plus vif vers le soir. + +Et le subtil Odysseus lui répondit: + +-- J'entends et je comprends, et je ferai avec intelligence ce que +tu ordonnes. Allons, et conduis-moi, et donne-moi un bâton, afin +que je m'appuie, puisque tu dis que le chemin est difficile. + +Ayant ainsi parlé, il jeta sur ses épaules sa misérable besace +pleine de trous et fermée par une courroie tordue. Et Eumaios lui +donna un bâton à son goût, et ils partirent, laissant les chiens +et les porchers garder les étables. Et Eumaios conduisait ainsi +vers la ville son roi semblable à un vieux et misérable mendiant, +appuyé sur un bâton et couvert de haillons. + +En avançant sur la route difficile, ils approchèrent de la ville +et de la fontaine aux belles eaux courantes où venaient puiser les +citoyens. Ithakos, Nèritos et Polyktôr l'avaient construite, et, +tout autour, il y avait un bois sacré de peupliers rafraîchis par +l'eau qui coulait en cercle régulier. Et l'eau glacée tombait +aussi de la cime d'une roche, et, au-dessous, il y avait un autel +des nymphes où sacrifiaient tous les voyageurs. + +Ce fut là que Mélanthios, fils de Dolios, les rencontra tous deux. +Il conduisait les meilleures chèvres de ses troupeaux pour les +repas des prétendants, et deux bergers le suivaient. Alors, ayant +vu Odysseus et Eumaios, il les insulta grossièrement et +honteusement, et il remua l'âme d'Odysseus: + +-- Voici qu'un misérable conduit un autre misérable, et c'est +ainsi qu'un dieu réunit les semblables! Ignoble porcher, où mènes- +tu ce mendiant vorace, vile calamité des repas, qui usera ses +épaules en s'appuyant à toutes les portes, demandant des restes et +non des épées et des bassins. Si tu me le donnais, j'en ferais le +gardien de mes étables, qu'il nettoierait. Il porterait le +fourrage aux chevaux, et buvant au moins du petit lait, il +engraisserait. Mais, sans doute, il ne sait faire que le mal, et +il ne veut point travailler, et il aime mieux, parmi le peuple, +mendier pour repaître son ventre insatiable. Je te dis ceci, et ma +parole s'accomplira: s'il entre dans les demeures du divin +Odysseus, les escabeaux des hommes voleront autour de sa tête par +la demeure, le frapperont et lui meurtriront les flancs. + +Ayant ainsi parlé, l'insensé se rua et frappa Odysseus à la +cuisse, mais sans pouvoir l'ébranler sur le chemin. Et Odysseus +resta immobile, délibérant s'il lui arracherait l'âme d'un coup de +bâton, ou si, le soulevant de terre, il lui écraserait la tête +contre le sol. Mais il se contint dans son âme. Et le porcher, +ayant vu cela, s'indigna, et il dit en levant les mains: + +-- Nymphes Krèniades, filles de Zeus, si jamais Odysseus a brûlé +pour vous les cuisses grasses et odorantes des agneaux et des +chevreaux, accomplissez mon voeu. Que ce héros revienne et qu'une +divinité le conduise! Certes, alors, ô Mélanthios, il troublerait +les joies que tu goûtes en errant sans cesse, plein d'insolence, +par la ville, tandis que de mauvais bergers perdent les troupeaux. + +Et le chevrier Mélanthios lui répondit: + +-- Ô dieux! Que dit ce chien rusé? Mais bientôt je le conduirai +moi-même, sur une nef noire, loin d'Ithakè, et un grand prix m'en +reviendra. Plût aux dieux qu'Apollôn à l'arc d'argent tuât +aujourd'hui Tèlémakhos dans ses demeures, ou qu'il fût tué par les +prétendants, aussi vrai qu'Odysseus, au loin, a perdu le jour du +retour! + +Ayant ainsi parlé, il les laissa marcher en silence, et, les +devançant, il parvint rapidement aux demeures du roi. Et il y +entra aussitôt, et il s'assit parmi les prétendants, auprès +d'Eurymakhos qui l'aimait beaucoup. Et on lui offrit sa part des +viandes, et la vénérable intendante lui apporta du pain à manger. + +Alors, Odysseus et le divin porcher, étant arrivés, s'arrêtèrent; +et le son de la kithare creuse vint jusqu'à eux, car Phèmios +commençait à chanter au milieu des prétendants. Et Odysseus, ayant +prit la main du porcher, lui dit: + +-- Eumaios, certes, voici les belles demeures d'Odysseus. Elles +sont faciles à reconnaître au milieu de toutes les autres, tant +elles en sont différentes. La cour est ornée de murs et de pieux, +et les portes à deux battants sont solides. Aucun homme ne +pourrait les forcer. Je comprends que beaucoup d'hommes prennent +là leur repas, car l'odeur s'en élève, et la kithare résonne, elle +dont les dieux ont fait le charme des repas. + +Et le porcher Eumaios lui répondit: + +-- Tu as tout compris aisément, car tu es très intelligent; mais +délibérons sur ce qu'il faut faire. Ou tu entreras le premier dans +les riches demeures, au milieu des prétendants, et je resterai +ici; ou, si tu veux rester, j'irai devant. Mais ne tarde pas +dehors, de peur qu'on te frappe et qu'on te chasse. Je t'engage à +te décider. + +Et le patient et divin Odysseus lui répondit: + +-- Je sais, je comprends, et je ferai avec intelligence ce que tu +dis. Va devant, et je resterai ici. J'ai l'habitude des blessures, +et mon âme est patiente sous les coups, car j'ai subi bien des +maux sur la mer et dans la guerre. Advienne que pourra. Il ne +m'est point possible de cacher la faim cruelle qui ronge mon +ventre et qui fait souffrir tant de maux aux hommes, et qui pousse +sur la mer indomptée les nefs à bancs de rameurs pour apporter le +malheur aux ennemis. + +Et ils se parlaient ainsi, et un chien, qui était couché là, leva +la tête et dressa les oreilles. C'était Argos, le chien du +malheureux Odysseus qui l'avait nourri lui-même autrefois, et qui +n'en jouit pas, étant parti pour la sainte Ilios. Les jeunes +hommes l'avaient autrefois conduit à la chasse des chèvres +sauvages, des cerfs et des lièvres; et, maintenant, en l'absence +de son maître, il gisait, délaissé, sur l'amas de fumier de mulets +et de boeufs qui était devant les portes, et y restait jusqu'à ce +que les serviteurs d'Odysseus l'eussent emporté pour engraisser +son grand verger. Et le chien Argos gisait là, rongé de vermine. +Et, aussitôt, il reconnut Odysseus qui approchait, et il remua la +queue et dressa les oreilles; mais il ne put pas aller au-devant +de son maître, qui, l'ayant vu, essuya une larme, en se cachant +aisément d'Eumaios. Et, aussitôt, il demanda à celui-ci: + +-- Eumaios, voici une chose prodigieuse. Ce chien gisant sur ce +fumier a un beau corps. Je ne sais si, avec cette beauté, il a été +rapide à la course, ou si c'est un de ces chiens que les hommes +nourrissent à leur table et que les rois élèvent à cause de leur +beauté. + +Et le porcher Eumaios lui répondit: + +-- C'est le chien d'un homme mort au loin. S'il était encore, par +les formes et les qualités, tel qu'Odysseus le laissa en allant à +Troiè, tu admirerais sa rapidité et sa force. Aucune bête fauve +qu'il avait aperçue ne lui échappait dans les profondeurs des +bois, et il était doué d'un flair excellent. Maintenant les maux +l'accablent. Son maître est mort loin de sa patrie, et les +servantes négligentes ne le soignent point. Les serviteurs, +auxquels leurs maîtres ne commandent plus, ne veulent plus agir +avec justice, car le retentissant Zeus ôte à l'homme la moitié de +sa vertu, quand il le soumet à la servitude. + +Ayant ainsi parlé, il entra dans la riche demeure, qu'il traversa +pour se rendre au milieu des illustres prétendants. Et, aussitôt, +la kèr de la noire mort saisit Argos comme il venait de revoir +Odysseus après la vingtième année. + +Et le divin Tèlémakhos vit, le premier, Eumaios traverser la +demeure, et il lui fit signe pour l'appeler promptement à lui. Et +le porcher, ayant regardé, prit le siège vide du découpeur qui +servait alors les viandes abondantes aux prétendants, et qui les +découpait pour les convives. Et Eumaios, portant ce siège devant +la table de Tèlémakhos, s'y assit. Et un héraut lui offrit une +part des mets et du pain pris dans une corbeille. + +Et, après lui, Odysseus entra dans la demeure, semblable à un +misérable et vieux mendiant, appuyé sur un bâton et couvert de +vêtements en haillons. Et il s'assit sur le seuil de frêne, en +dedans des portes, et il s'adossa contre le montant de cyprès +qu'un ouvrier avait autrefois habilement poli et dressé avec le +cordeau. Alors, Tèlémakhos, ayant appelé le porcher, prit un pain +entier dans la belle corbeille, et des viandes, autant que ses +mains purent en prendre, et dit: + +-- Porte ceci, et donne-le à l'étranger, et ordonne lui de +demander à chacun des prétendants. La honte n'est pas bonne à +l'indigent. + +Il parla ainsi, et le porcher, l'ayant entendu, s'approcha +d'Odysseus et lui dit ces paroles ailées: + +-- Tèlémakhos, ô étranger, te donne ceci, et il t'ordonne de +demander à chacun des prétendants. Il dit que la honte n'est pas +bonne à l'indigent. + +Et le subtil Odysseus lui répondit: + +-- Roi Zeus! accorde-moi que Tèlémakhos soit heureux entre tous +les hommes, et que tout ce qu'il désire s'accomplisse! + +Il parla ainsi, et, prenant la nourriture des deux mains, il la +posa à ses pieds sur sa besace trouée, et il mangea pendant que le +divin aoide chantait dans les demeures. Mais le divin aoide se +tut, et les prétendants élevèrent un grand tumulte, et Athènè, +s'approchant du Laertiade Odysseus, l'excita à demander aux +prétendants, afin de reconnaître ceux qui étaient justes et ceux +qui étaient iniques. Mais aucun d'eux ne devait être sauvé de la +mort. Et Odysseus se hâta de prier chacun d'eux en commençant par +la droite et en tendant les deux mains, comme ont coutume les +mendiants. Et ils lui donnaient, ayant pitié de lui, et ils +s'étonnaient, et ils se demandaient qui il était et d'où il +venait. Alors, le chevrier Mélanthios leur dit: + +-- Écoutez-moi, prétendants de l'illustre reine, je parlerai de +cet étranger que j'ai déjà vu. C'est assurément le porcher qui l'a +conduit ici; mais je ne sais où il est né. + +Il parla ainsi, et Antinoos réprimanda le porcher par ces paroles: + +-- Ô porcher, pourquoi as-tu conduit cet homme à la ville? +N'avons-nous pas assez de vagabonds et de mendiants, calamité des +repas? Trouves-tu qu'il ne suffit pas de ceux qui sont réunis ici +pour dévorer les biens de ton maître, que tu aies encore appelé +celui-ci? + +Et le porcher Eumaios lui répondit: + +-- Antinoos, tu ne dis pas de bonnes paroles, bien que tu sois +illustre. Quel homme peut appeler un étranger, afin qu'il vienne +de loin, s'il n'est de ceux qui sont habiles, un divinateur, un +médecin, un ouvrier qui taille le bois, ou un grand aoide qui +charme en chantant? Ceux-là sont illustres parmi les hommes sur la +terre immense. Mais personne n'appelle un mendiant, s'il ne désire +se nuire à soi-même. Tu es le plus dur des prétendants pour les +serviteurs d'Odysseus, et surtout pour moi; mais je n'en ai nul +souci, tant que la sage Pènélopéia et le divin Tèlémakhos vivront +dans leurs demeures. + +Et le prudent Tèlémakhos lui dit: + +-- Tais-toi, et ne lui réponds point tant de paroles. Antinoos a +coutume de chercher querelle par des paroles injurieuses et +d'exciter tous les autres. + +Il parla ainsi, et il dit ensuite à Antinoos ces paroles ailées: + +-- Antinoos, tu prends soin de moi comme un père de son fils, toi +qui ordonnes impérieusement à un étranger de sortir de ma demeure! +mais qu'un dieu n'accomplisse point cet ordre. Donne à cet homme. +Je ne t'en blâmerai point. Je te l'ordonne même. Tu n'offenseras +ainsi ni ma mère, ni aucun des serviteurs qui sont dans la demeure +du divin Odysseus. Mais telle n'est point la pensée que tu as dans +ta poitrine, et tu aimes mieux manger davantage toi-même que de +donner à un autre. + +Et Antinoos lui répondit: + +-- Tèlémakhos, agorète orgueilleux et plein de colère, qu'as-tu +dit? Si tous les prétendants lui donnaient autant que moi, il +serait retenu loin de cette demeure pendant trois mois au moins. + +Il parla ainsi, saisissant et montrant l'escabeau sur lequel il +appuyait ses pieds brillants sous la table. Mais tous les autres +donnèrent à Odysseus et emplirent sa besace de viandes et de pain. +Et déjà Odysseus s'en retournait pour goûter les dons des +Akhaiens, mais il s'arrêta auprès d'Antinoos et lui dit: + +-- Donne-moi, ami, car tu ne parais pas le dernier des Akhaiens +mais plutôt le premier d'entre eux, et tu es semblable à un roi. +Il t'appartient de me donner plus abondamment que les autres, et +je te louerai sur la terre immense. En effet, moi aussi, +autrefois, j'ai habité une demeure parmi les hommes; j'ai été +riche et heureux, et j'ai souvent donné aux étrangers, quels +qu'ils fussent et quelle que fût leur misère. Je possédais de +nombreux serviteurs et tout ce qui fait vivre heureux et fait dire +qu'on est riche; mais Zeus Kroniôn a tout détruit, car telle a été +sa volonté. Il m'envoya avec des pirates vagabonds dans l'Aigyptiè +lointaine, afin que j'y périsse. Le cinquième jour j'arrêtai mes +nefs à deux rangs d'avirons dans le fleuve Aigyptos. Alors +j'ordonnai à mes chers compagnons de rester auprès des nefs pour +les garder, et j'envoyai des éclaireurs pour aller à la +découverte. Mais ceux-ci, égarés par leur audace et confiants dans +leurs forces, dévastèrent aussitôt les beaux champs des hommes +Aigyptiens, entraînant les femmes et les petits enfants et tuant +les hommes. Et aussitôt le tumulte arriva jusqu'à la ville, et les +habitants, entendant ces clameurs, accoururent au lever d'Éôs, et +toute la plaine se remplit de piétons et de cavaliers et de +l'éclat de l'airain. Et le foudroyant Zeus mit mes compagnons en +fuite, et aucun d'eux ne soutint l'attaque, et la mort les +environna de toutes parts. Là, un grand nombre des nôtres fut tué +par l'airain aigu, et les autres furent emmenés vivants pour être +esclaves. Et les Aigyptiens me donnèrent à Dmètôrlaside, qui +commandait à Kypros, et il m'y emmena, et de là je suis venu ici, +après avoir beaucoup souffert. + +Et Antinoos lui répondit: + +-- Quel dieu a conduit ici cette peste, cette calamité des repas? +Tiens-toi au milieu de la salle, loin de ma table, si tu ne veux +voir bientôt une Aigyptiè et une Kypros amères, aussi sûrement que +tu es un audacieux et impudent mendiant. Tu t'arrêtes devant +chacun, et ils te donnent inconsidérément, rien ne les empêchant +de donner ce qui ne leur appartient pas, car ils ont tout en +abondance. + +Et le subtil Odysseus dit en s'en retournant: + +-- Ô dieux! Tu n'as pas les pensées qui conviennent à ta beauté; +et à celui qui te le demanderait dans ta propre demeure tu ne +donnerais pas même du sel, toi qui, assis maintenant à une table +étrangère, ne peux supporter la pensée de me donner un peu de +pain, quand tout abonde ici. + +Il parla ainsi, et Antinoos fut grandement irrité dans son coeur, +et, le regardant d'un oeil sombre, il lui dit ces paroles ailées: + +-- Je ne pense pas que tu sortes sain et sauf de cette demeure, +puisque tu as prononcé cet outrage. + +Ayant ainsi parlé, il saisit son escabeau et en frappa l'épaule +droite d'Odysseus à l'extrémité du dos. Mais Odysseus resta ferme +comme une pierre, et le trait d'Antinoos ne l'ébranla pas. Il +secoua la tête en silence, en méditant la mort du prétendant. +Puis, il retourna s'asseoir sur le seuil, posa à terre sa besace +pleine et dit aux prétendants: + +-- Écoutez-moi, prétendants de l'illustre reine, afin que je dise +ce que mon coeur m'ordonne dans ma poitrine. Il n'y a ni douleur, +ni honte, quand un homme est frappé, combattant pour ses biens, +soit des boeufs, soit de grasses brebis; mais Antinoos m'a frappé +parce que mon ventre est rongé par la faim cruelle qui cause tant +de maux aux hommes. Donc, s'il est des dieux et des Érinnyes pour +les mendiants, Antinoos, avant ses noces, rencontrera la mort. + +Et Antinoos, le fils d'Eupeithès, lui dit: + +-- Mange en silence, étranger, ou sors, de peur que, parlant comme +tu le fais, les jeunes hommes te traînent, à travers la demeure, +par les pieds ou par les bras, et te mettent en pièces. + +Il parla ainsi, mais tous les autres le blâmèrent rudement, et un +des jeunes hommes insolents lui dit: + +-- Antinoos, tu as mal fait de frapper ce malheureux vagabond. +Insensé! si c'était un des dieux Ouraniens? Car les dieux, qui +prennent toutes les formes, errent souvent par les villes, +semblables à des étrangers errants, afin de reconnaître la justice +ou l'iniquité des hommes. + +Les prétendants parlèrent ainsi, mais leurs paroles ne touchèrent +point Antinoos. Et une grande douleur s'éleva dans le coeur de +Tèlémakhos à cause du coup qui avait été porté. Cependant, il ne +versa point de larmes, mais il secoua la tête en silence, en +méditant la mort du prétendant. Et la prudente Pènélopéia, ayant +appris qu'un étranger avait été frappé dans la demeure, dit à ses +servantes: + +-- Puisse Apollôn illustre par son arc frapper ainsi Antinoos! + +Et Eurynomè l'intendante lui répondit: + +-- Si nous pouvions accomplir nos propres voeux, aucun de ceux-ci +ne verrait le retour du beau matin. + +Et la prudente Pènélopéia lui dit: + +-- Nourrice, tous me sont ennemis, car ils méditent le mal; mais +Antinoos, plus que tous, est pour moi semblable à la noire kèr. Un +malheureux étranger mendie dans la demeure, demandant à chacun, +car la nécessité le presse, et tous lui donnent; mais Antinoos le +frappe d'un escabeau à l'épaule droite! + +Elle parla ainsi au milieu de ses servantes. Et le divin Odysseus +acheva son repas, et Pènélopéia fit appeler le divin porcher et +lui dit: + +-- Va, divin Eumaios, et ordonne à l'étranger de venir, afin que +je le salue et l'interroge. Peut-être qu'il a entendu parler du +malheureux Odysseus, ou qu'il l'a vu de ses yeux, car il semble +lui-même avoir beaucoup erré. + +Et le porcher Eumaios lui répondit: + +-- Plût aux dieux, reine, que tous les Akhaiens fissent silence et +qu'il charmât ton cher coeur de ses paroles! Je l'ai retenu dans +l'étable pendant trois nuits et trois jours, car il était d'abord +venu vers moi après s'être enfui d'une nef. Et il n'a point achevé +de dire toute sa destinée malheureuse. De même qu'on révère un +aoide instruit par les dieux à chanter des paroles douces aux +hommes, et qu'on ne veut jamais cesser de l'écouter quand il +chante, de même celui-ci m'a charmé dans mes demeures. Il dit +qu'il est un hôte paternel d'Odysseus et qu'il habitait la Krètè +où commande la race de Minôs. Après avoir subi beaucoup de maux, +errant çà et là, il est venu ici. Il dit qu'il a entendu parler +d'Odysseus chez le riche peuple des Thesprôtes, et qu'il vit +encore, et qu'il rapporte de nombreuses richesses dans sa demeure. + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Va! Appelle-le, afin qu'il parle devant moi. Les prétendants se +réjouissent, assis les uns devant les portes, les autres dans la +demeure, car leur esprit est joyeux. Leurs richesses restent +intactes dans leurs maisons, leur pain et leur vin doux, dont se +nourrissent leurs serviteurs seulement. Mais, tous les jours, dans +notre demeure, ils tuent nos boeufs, nos brebis et nos chèvres +grasses, et ils les mangent, et ils boivent notre vin rouge +impunément, et ils ont déjà consumé beaucoup de richesses. Il n'y +a point ici d'homme tel qu'Odysseus pour chasser cette ruine hors +de la demeure. Mais si Odysseus revenait et abordait la terre de +la patrie, bientôt, avec son fils, il aurait réprimé les +insolences de ces hommes. + +Elle parla ainsi, et Tèlémakhos éternua très fortement, et toute +la maison en retentit. Et Pènélopéia se mit à rire, et, aussitôt, +elle dit à Eumaios ces paroles ailées: + +-- Va! Appelle cet étranger devant moi. Ne vois-tu pas que mon +fils a éternué comme j'achevais de parler? Que la mort de tous les +prétendants s'accomplisse ainsi, et que nul d'entre eux n'évite la +kèr et la mort! Mais je te dirai ceci; retiens-le dans ton esprit: +si je reconnais que cet étranger me dit la vérité, je lui donnerai +de beaux vêtements, un manteau et une tunique. + +Elle parla ainsi, et le porcher, l'ayant entendue, s'approcha +d'Odysseus et lui dit ces paroles ailées: + +-- Père étranger, la sage Pènélopéia, la mère de Tèlémakhos, +t'appelle. Son âme lui ordonne de t'interroger sur son mari, bien +qu'elle subisse beaucoup de douleurs. Si elle reconnaît que tu lui +as dit la vérité, elle te donnera un manteau et une tunique dont +tu as grand besoin; et tu demanderas ton pain parmi le peuple, et +tu satisferas ta faim, et chacun te donnera s'il le veut. + +Et le patient et divin Odysseus lui répondit: + +-- Eumaios, je dirai bientôt toute la vérité à la fille d'Ikarios, +la très sage Pènélopéia. Je sais toute la destinée d'Odysseus, et +nous avons subi les mêmes maux. Mais je crains la multitude des +prétendants insolents. Leur orgueil et leur violence sont montés +jusqu'à l'Ouranos de fer. Voici qu'un d'entre eux, comme je +traversais innocemment la salle, m'ayant frappé, m'a fait un grand +mal. Et Tèlémakhos n'y a point pris garde, ni aucun autre. Donc, +maintenant, engage Pènélopéia, malgré sa hâte, à attendre dans ses +demeures jusqu'à la chute de Hèlios. Alors, tandis que je serai +assis auprès du foyer, elle m'interrogera sur le jour du retour de +son mari. Je n'ai que des vêtements en haillons; tu le sais, +puisque c'est toi que j'ai supplié le premier. + +Il parla ainsi, et le porcher le quitta après l'avoir entendu. Et, +dès qu'il parut sur le seuil, Pènélopéia lui dit: + +-- Tu ne l'amènes pas, Eumaios? Pourquoi refuse-t-il? Craint-il +quelque outrage, ou a-t-il honte? La honte n'est pas bonne à +l'indigent. + +Et le porcher Eumaios lui répondit: + +-- Il parle comme il convient et comme chacun pense. Il veut +éviter l'insolence des prétendants orgueilleux. Mais il te prie +d'attendre jusqu'au coucher de Hèlios. Il te sera ainsi plus +facile, ô reine, de parler seule à cet étranger et de l'écouter. + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Cet étranger, quel qu'il soit, ne semble point sans prudence; +et, en effet, aucun des plus injurieux parmi les hommes mortels +n'a médité plus d'iniquités que ceux-ci. + +Elle parla ainsi, et le divin porcher retourna dans l'assemblée +des prétendants, après avoir tout dit. Et, penchant la tête vers +Tèlémakhos, afin que les autres ne l'entendissent pas, il dit ces +paroles ailées: + +-- Ô ami, je pars, afin d'aller garder tes porcs et veiller sur +tes richesses et les miennes. Ce qui est ici te regarde. Mais +conserve-toi et songe dans ton âme à te préserver. De nombreux +Akhaiens ont de mauvais desseins, mais que Zeus les perde avant +qu'ils nous nuisent! + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Il en sera ainsi, père. Mais pars avant la nuit. Reviens +demain, au matin, et amène les belles victimes. C'est aux +immortels et à moi de nous inquiéter de tout le reste. + +Il parla ainsi, et le porcher s'assit de nouveau sur le siège +poli, et là il contenta son âme en buvant et en mangeant; puis, se +hâtant de retourner vers ses porcs, il laissa les cours et la +demeure pleines de convives qui se charmaient par la danse et le +chant, car déjà le soir était venu. + + +18. + +Et il vint un mendiant qui errait par la ville et qui mendiait +dans Ithakè. Et il était renommé par son ventre insatiable, car il +mangeait et buvait sans cesse; mais il n'avait ni force, ni +courage, bien qu'il fût beau et grand. Il se nommait Arnaios, et +c'était le nom que sa mère vénérable lui avait donné à sa +naissance; mais les jeunes hommes le nommaient tous Iros, parce +qu'il faisait volontiers les messages, quand quelqu'un le lui +ordonnait. Et dès qu'il fut arrivé, il voulut chasser Odysseus de +sa demeure, et, en l'injuriant, il lui dit ces paroles ailées: + +-- Sors du portique, vieillard, de peur d'être traîné aussitôt par +les pieds. Ne comprends-tu pas que tous me font signe et +m'ordonnent de te traîner dehors? Cependant, j'ai pitié de toi. +Lève-toi donc, de peur qu'il y ait de la discorde entre nous et +que nous en venions aux mains. + +Et le subtil Odysseus, le regardant d'un oeil sombre, lui dit: + +-- Malheureux! Je ne te fais aucun mal, je ne te dis rien, et je +ne t'envie pas à cause des nombreux dons que tu pourras recevoir. +Ce seuil nous servira à tous deux. Il ne faut pas que tu sois +envieux d'un étranger, car tu me sembles un vagabond comme moi, et +ce sont les dieux qui distribuent les richesses. Ne me provoque +donc pas aux coups et n'éveille pas ma colère, de peur que je +souille de sang ta poitrine et tes lèvres, bien que je sois vieux. +Demain je n'en serai que plus tranquille, et je ne pense pas que +tu reviennes après cela dans la demeure du Laertiade Odysseus. + +Et le mendiant Iros, irrité, lui dit: + +-- Ô dieux! comme ce mendiant parle avec facilité, semblable à une +vieille enfumée. Mais je vais le maltraiter en le frappant des +deux mains, et je ferai tomber toutes ses dents de ses mâchoires, +comme celles d'un sanglier mangeur de moissons! Maintenant, ceins- +toi, et que tous ceux-ci nous voient combattre. Mais comment +lutteras-tu contre un homme jeune? + +Ainsi, devant les hautes portes, sur le seuil poli, ils se +querellaient de toute leur âme. Et la force sacrée d'Antinoos les +entendit, et, se mettant à rire, il dit aux prétendants: + +-- Ô amis! jamais rien de tel n'est arrivé. Quel plaisir un dieu +nous envoie dans cette demeure! L'étranger et Iros se querellent +et vont en venir aux coups. Mettons-les promptement aux mains. + +Il parla ainsi, et tous se levèrent en riant, et ils se réunirent +autour des mendiants en haillons, et Antinoos, fils d'Eupeithès, +leur dit: + +-- Écoutez-moi, illustres prétendants, afin que je parle. Des +poitrines de chèvres sont sur le feu, pour le repas, et pleines de +sang et de graisse. Celui qui sera vainqueur et le plus fort +choisira la part qu'il voudra. Il assistera toujours à nos repas, +et nous ne laisserons aucun autre mendiant demander parmi nous. + +Ainsi parla Antinoos, et ses paroles plurent à tous. Mais le +subtil Odysseus parla ainsi, plein de ruse: + +-- Ô amis, il n'est pas juste qu'un vieillard flétri par la +douleur lutte contre un homme jeune; mais la faim, mauvaise +conseillère, me pousse à me faire couvrir de plaies. Cependant, +jurez tous par un grand serment qu'aucun de vous, pour venir en +aide à Iros, ne me frappera de sa forte main, afin que je sois +dompté. + +Il parla ainsi, et tous jurèrent comme il l'avait demandé. Et la +force sacrée de Tèlémakhos lui dit: + +-- Étranger, si ton coeur et ton âme courageuse t'invitent à +chasser cet homme, ne crains aucun des Akhaiens. Celui qui te +frapperait aurait à combattre contre plusieurs, car je t'ai donné +l'hospitalité, et deux rois prudents, Eurymakhos et Antinoos, +m'approuvent. + +Il parla ainsi, et tous l'approuvèrent. Et Odysseus ceignit ses +parties viriles avec ses haillons, et il montra ses cuisses belles +et grandes, et ses larges épaules, et sa poitrine et ses bras +robustes. Et Athènè, s'approchant de lui, augmenta les membres du +prince des peuples. Et tous les prétendants furent très surpris, +et ils se dirent les uns aux autres: + +-- Certes, bientôt Iros ne sera plus Iros, et il aura ce qu'il a +cherché. Quelles cuisses montre ce vieillard en retirant ses +haillons! + +Ils parlèrent ainsi, et l'âme de Iros fut troublée; mais les +serviteurs, après l'avoir ceint de force, le conduisirent, et +toute sa chair tremblait sur ses os. Et Antinoos le réprimanda et +lui dit: + +-- Puisses-tu n'être jamais né, n'étant qu'un fanfaron, puisque tu +trembles, plein de crainte, devant un vieillard flétri par la +misère! Mais je te dis ceci, et ma parole s'accomplira: si celui- +ci est vainqueur et le plus fort, je t'enverrai sur la terre +ferme, jeté dans une nef noire, chez le roi Ékhétos, le plus +féroce de tous les hommes, qui te coupera le nez et les oreilles +avec l'airain tranchant, qui t'arrachera les parties viriles et +les donnera, sanglantes, à dévorer aux chiens. + +Il parla ainsi, et une plus grande terreur fit trembler la chair +d'Iros. Et on le conduisit au milieu, et tous deux levèrent leurs +bras. Alors, le patient et divin Odysseus délibéra s'il le +frapperait de façon à lui arracher l'âme d'un seul coup, ou s'il +ne ferait que l'étendre contre terre. Et il jugea que ceci était +le meilleur, de ne le frapper que légèrement de peur que les +Akhaiens le reconnussent. + +Tous deux ayant levé les bras, Iros le frappa à l'épaule droite; +mais Odysseus le frappa au cou, sous l'oreille, et brisa ses os, +et un sang noir emplit sa bouche, et il tomba dans la poussière en +criant, et ses dents furent arrachées, et il battit la terre de +ses pieds. Les prétendants insolents, les bras levés, mouraient de +rire. Mais Odysseus le traîna par un pied, à travers le portique, +jusque dans la cour et jusqu'aux portes, et il l'adossa contre le +mur de la cour, lui mit un bâton à la main, et lui adressa ces +paroles ailées: + +-- Maintenant, reste là, et chasse les chiens et les porcs, et ne +te crois plus le maître des étrangers et des mendiants, misérable! +de peur d'un mal pire. + +Il parla ainsi, et, jetant sur son épaule sa pauvre besace pleine +de trous suspendue à une courroie tordue, il revint s'asseoir sur +le seuil. Et tous les prétendants rentrèrent en riant, et ils lui +dirent: + +-- Que Zeus et les autres dieux immortels, étranger, t'accordent +ce que tu désires le plus et ce qui est cher à ton coeur! car tu +empêches cet insatiable de mendier. Nous l'enverrons bientôt sur +la terre ferme, chez le roi Ékhétos, le plus féroce de tous les +hommes. + +Ils parlaient ainsi, et le divin Odysseus se réjouit de leur voeu. +Et Antinoos plaça devant lui une large poitrine de chèvre pleine +de sang et de graisse. Et Amphinomos prit dans une corbeille deux +pains qu'il lui apporta, et, l'honorant d'une coupe d'or, il lui +dit: + +-- Salut, père Étranger. Que la richesse que tu possédais te soit +rendue, car, maintenant, tu es accablé de beaucoup de maux. + +Et le subtil Odysseus lui répondit: + +-- Amphinomos, tu me sembles plein de prudence, et tel que ton +père, car j'ai appris par la renommée que Nisos était à Doulikhios +un homme honnête et riche. On dit que tu es né de lui, et tu +sembles un homme sage. Je te dis ceci; écoute et comprends-moi. +Rien n'est plus misérable que l'homme parmi tout ce qui respire ou +rampe sur la terre, et qu'elle nourrit. Jamais, en effet, il ne +croit que le malheur puisse l'accabler un jour, tant que les dieux +lui conservent la force et que ses genoux se meuvent; mais quand +les dieux heureux lui ont envoyé les maux, il ne veut pas les +subir d'un coeur patient. Tel est l'esprit des hommes terrestres, +semblable aux jours changeants qu'amène le père des hommes et des +dieux. Moi aussi, autrefois, j'étais heureux parmi les guerriers, +et j'ai commis beaucoup d'actions injustes, dans ma force et dans +ma violence, me fiant à l'aide de mon père et de mes frères. C'est +pourquoi qu'aucun homme ne soit inique, mais qu'il accepte en +silence les dons des dieux. Je vois les prétendants, pleins de +pensées iniques, consumant les richesses et outrageant la femme +d'un homme qui, je le dis, ne sera pas longtemps éloigné de ses +amis et de la terre de la patrie. Qu'un daimôn te ramène dans ta +demeure, de peur qu'il te rencontre quand il reviendra dans la +chère terre de la patrie. Ce ne sera pas, en effet, sans carnage, +que tout se décidera entre les prétendants et lui, quand il +reviendra dans ses demeures. + +Il parla ainsi, et, faisant une libation, il but le vin doux et +remit la coupe entre les mains du prince des peuples. Et celui-ci, +le coeur déchiré et secouant la tête, allait à travers la salle, +car, en effet, son âme prévoyait des malheurs. Mais cependant il +ne devait pas éviter la kèr, et Athènè l'empêcha de partir, afin +qu'il fût tué par les mains et par la lance de Tèlémakhos. Et il +alla s'asseoir de nouveau sur le thrône d'où il s'était levé. + +Alors, la déesse Athènè aux yeux clairs mit dans l'esprit de la +fille d'Ikarios, de la prudente Pènélopéia, d'apparaître aux +prétendants, afin que leur coeur fût transporté, et qu'elle-même +fût plus honorée encore par son mari et par son fils. Pènélopéia +se mit donc à rire légèrement, et elle dit: + +-- Eurynomè, voici que mon âme m'excite maintenant à apparaître +aux prétendants odieux. Je dirai à mon fils une parole qui lui +sera très utile. Je lui conseillerai de ne point se mêler aux +prétendants insolents qui lui parlent avec amitié et méditent sa +mort. + +Et Eurynomè l'intendante lui répondit: + +-- Mon enfant, ce que tu dis est sage; fais-le. Donne ce conseil à +ton fils, et ne lui cache rien. Lave ton corps et parfume tes +joues avec de l'huile, et ne sors pas avec un visage sillonné de +larmes, car rien n'est pire que de pleurer continuellement. En +effet, ton fils est maintenant tel que tu suppliais ardemment les +dieux qu'il devint. + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Eurynomè, ne me parle point, tandis que je gémis, de laver et +de parfumer mon corps. Les dieux qui habitent l'Olympos m'ont ravi +ma splendeur, du jour où Odysseus est parti sur ses nefs creuses. +Mais ordonne à Autonoè et à Hippodamia de venir, afin de +m'accompagner dans les demeures. Je ne veux point aller seule au +milieu des hommes, car j'en aurais honte. + +Elle parla ainsi, et la vieille femme sortit de la maison afin +d'avertir les servantes et qu'elles vinssent à la hâte. + +Et, alors, la déesse Athènè aux yeux clairs eut une autre pensée, +et elle répandit le doux sommeil sur la fille d'Ikarios. Et celle- +ci s'endormit, penchée en arrière, et sa force l'abandonna sur le +lit de repos. Et, alors, la noble déesse lui fit des dons +immortels, afin qu'elle fût admirée des Akhaiens. Elle purifia son +visage avec de l'ambroisie, de même que Kythéréia à la belle +couronne se parfume, quand elle se rend aux choeurs charmants des +Kharites. Elle la fit paraître plus grande, plus majestueuse, et +elle la rendit plus blanche que l'ivoire récemment travaillé. Cela +fait, la noble déesse s'éloigna, et les deux servantes aux bras +blancs, ayant été appelées, arrivèrent de la maison, et le doux +sommeil quitta Pènélopéia. Et elle pressa ses joues avec ses +mains, et elle s'écria: + +-- Certes, malgré mes peines, le doux sommeil m'a enveloppée. +Puisse la chaste Artémis m'envoyer une mort aussi douce! Je ne +consumerais plus ma vie à gémir dans mon coeur, regrettant mon +cher mari qui avait toutes les vertus et qui était le plus +illustre des Akhaiens. + +Ayant ainsi parlé, elle descendit des chambres splendides. Et elle +n'était point seule, car deux servantes la suivaient. Et quand la +divine femme arriva auprès des prétendants, elle s'arrêta sur le +seuil de la salle richement ornée, ayant un beau voile sur les +joues. Et les servantes prudentes se tenaient à ses côtés. Et les +genoux des prétendants furent rompus, et leur coeur fut transporté +par l'amour, et ils désiraient ardemment dormir avec elle dans +leurs lits. Mais elle dit à son fils Tèlémakhos: + +-- Tèlémakhos, ton esprit n'est pas ferme, ni ta pensée. Quand tu +étais encore enfant, tu avais des pensées plus sérieuses; mais, +aujourd'hui que tu es grand et parvenu au terme de la puberté, et +que chacun dit que tu es le fils d'un homme heureux, et que +l'étranger admire ta grandeur et ta beauté, ton esprit n'est plus +équitable, ni ta pensée. Comment as-tu permis qu'une telle action +mauvaise ait été commise dans tes demeures et qu'un hôte ait été +ainsi outragé? Qu'arrivera-t-il donc, si un étranger assis dans +nos demeures souffre un tel outrage? La honte et l'opprobre seront +pour toi parmi les hommes. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Ma mère, je ne te blâme point de t'irriter; mais je comprends +et je sais dans mon âme ce qui est juste ou injuste. Il y a peu de +temps j'étais encore enfant, et je ne puis avoir une égale +prudence en toute chose. Ces hommes, assis les uns auprès des +autres, méditent ma perte et je n'ai point de soutiens. Mais le +combat de l'étranger et d'Iros ne s'est point terminé selon le +désir des prétendants, et notre hôte l'a emporté par sa force. +Plaise au père Zeus, à Athènè, à Apollôn, que les prétendants, +domptés dans nos demeures, courbent bientôt la tête, les uns sous +le portique, les autres dans la demeure, et que leurs forces +soient rompues; de même qu'Iros est assis devant les portes +extérieures, baissant la tête comme un homme ivre et ne pouvant ni +se tenir debout, ni revenir à sa place accoutumée, parce que ses +forces sont rompues. + +Et ils se parlaient ainsi. Eurymakhos dit à Pènélopéia: + +-- Fille d'Ikarios, sage Pènélopéia, si tous les Akhaiens de +l'Argos d'Iasos te voyaient, demain, d'autres nombreux prétendants +viendraient s'asseoir à nos repas dans ces demeures, car tu +l'emportes sur toutes les femmes par la beauté, la majesté et +l'intelligence. + +Et la sage Pènélopéia lui répondit: + +-- Eurymakhos, certes, les immortels m'ont enlevé ma vertu et ma +beauté depuis que les Argiens sont partis pour Ilios, et +qu'Odysseus est parti avec eux; mais s'il revenait et gouvernait +ma vie, ma renommée serait meilleure et je serais plus belle. +Maintenant je suis affligée, tant un daimôn ennemi m'a envoyé de +maux. Quand Odysseus quitta la terre de la patrie, il me prit la +main droite et il me dit: + +-- Ô femme, je ne pense pas que les Akhaiens aux belles knèmides +reviennent tous sains et saufs de Troiè. On dit, en effet, que les +Troiens sont de braves guerriers, lanceurs de piques et de +flèches, et bons conducteurs de chevaux rapides qui décident +promptement de la victoire dans la mêlée du combat furieux. Donc, +je ne sais si un dieu me sauvera, ou si je mourrai là, devant +Troiè. Mais toi, prends soin de toute chose, et souviens-toi, dans +mes demeures, de mon père et de ma mère, comme maintenant, et plus +encore quand je serai absent. Puis, quand tu verras ton fils +arrivé à la puberté, épouse celui que tu choisiras et abandonne ta +demeure. Il parla ainsi, et toutes ces choses sont accomplies, et +la nuit viendra où je subirai d'odieuses noces, car Zeus m'a ravi +le bonheur. Cependant, une douleur amère a saisi mon coeur et mon +âme, et vous ne suivez pas la coutume ancienne des prétendants. +Ceux qui voulaient épouser une noble femme, fille d'un homme +riche, et qui se la disputaient, amenaient dans sa demeure des +boeufs et de grasses brebis, et ils offraient à la jeune fille des +repas et des présents splendides, et ils ne dévoraient pas +impunément les biens d'autrui. + +Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus se réjouit parce +qu'elle attirait leurs présents et charmait leur âme par de douces +paroles, tandis qu'elle avait d'autres pensées. + +Et Antinoos, fils d'Eupeithès, lui répondit: + +-- Fille d'Ikarios, sage Pènélopéia, accepte les présents que +chacun des Akhaiens voudra apporter ici. Il n'est pas convenable +de refuser des présents, et nous ne retournerons point à nos +travaux et nous ne ferons aucune autre chose avant que tu aies +épousé celui des Akhaiens que tu préféreras. + +Antinoos parla ainsi, et ses paroles furent approuvées de tous. Et +chacun envoya un héraut pour apporter les présents. Et celui +d'Antinoos apporta un très beau péplos aux couleurs variées et +orné de douze anneaux d'or où s'attachaient autant d'agrafes +recourbées. Et celui d'Eurymakhos apporta un riche collier d'or et +d'ambre étincelant, et semblable à Hèlios. Et les deux serviteurs +d'Eurydamas des boucles d'oreilles merveilleuses et bien +travaillées et resplendissantes de grâce. Et le serviteur de +Peisandros Polyktoride apporta un collier, très riche ornement. Et +les hérauts apportèrent aux autres Akhaiens d'aussi beaux +présents. Et la noble femme remonta dans les chambres hautes, +tandis que les servantes portaient ces présents magnifiques. + +Mais les prétendants restèrent jusqu'à ce que le soir fût venu, se +charmant par la danse et le chant. Et le soir sombre survint +tandis qu'ils se charmaient ainsi. Aussitôt, ils dressèrent trois +lampes dans les demeures, afin d'en être éclairés, et ils +disposèrent, autour, du bois depuis fort longtemps desséché et +récemment fendu à l'aide de l'airain. Puis ils enduisirent les +torches. Et les servantes du subtil Odysseus les allumaient tour à +tour; mais le patient et divin Odysseus leur dit: + +-- Servantes du roi Odysseus depuis longtemps absent, rentrez dans +la demeure où est la reine vénérable. Réjouissez-la, assises dans +la demeure; tournez les fuseaux et préparez les laines. Seul +j'allumerai ces torches pour les éclairer tous. Et, même s'ils +voulaient attendre la brillante Éôs, ils ne me lasseraient point, +car je suis plein de patience. + +Il parla ainsi, et les servantes se mirent à rire, se regardant +les unes les autres. Et Mélanthô aux belles joues lui répondit +injurieusement. Dolios l'avait engendrée, et Pènélopéia l'avait +nourrie et élevée comme sa fille et entourée de délices; mais elle +ne prenait point part à la douleur de Pènélopéia, et elle s'était +unie d'amour à Eurymakhos, et elle l'aimait; et elle adressa ces +paroles injurieuses à Odysseus: + +-- Misérable étranger, tu es privé d'intelligence, puisque tu ne +veux pas aller dormir dans la demeure de quelque ouvrier, ou dans +quelque bouge, et puisque tu dis ici de vaines paroles au milieu +de nombreux héros et sans rien craindre. Certes, le vin te trouble +l'esprit, ou il est toujours tel, et tu ne prononces que de vaines +paroles. Peut-être es-tu fier d'avoir vaincu le vagabond Iros? +Mais crains qu'un plus fort qu'Iros se lève bientôt, qui +t'accablera de ses mains robustes et qui te chassera d'ici souillé +de sang. + +Et le subtil Odysseus, la regardant d'un oeil sombre, lui +répondit: + +-- Chienne! je vais répéter à Tèlémakhos ce que tu oses dire, afin +qu'ici même il te coupe en morceaux! + +Il parla ainsi, et il épouvanta les servantes; et elles +s'enfuirent à travers la demeure, tremblantes de terreur et +croyant qu'il disait vrai. Et il alluma les torches, se tenant +debout et les surveillant toutes; mais il méditait dans son esprit +d'autres desseins qui devaient s'accomplir. Et Athènè ne permit +pas que les prétendants insolents cessassent de l'outrager, afin +que la colère entrât plus avant dans le coeur du Laertiade +Odysseus. Alors, Eurymakhos, fils de Polybos, commença de railler +Odysseus, excitant le rire de ses compagnons: + +-- Ecoutez-moi, prétendants de l'illustre reine, afin que je dise +ce que mon coeur m'ordonne dans ma poitrine. Cet homme n'est pas +venu dans la demeure d'Odysseus sans qu'un dieu l'ait voulu. La +splendeur des torches me semble sortir de son corps et de sa tête, +où il n'y a plus absolument de cheveux. + +Il parla ainsi, et il dit au destructeur de citadelles Odysseus: + +-- Étranger, si tu veux servir pour un salaire, je t'emmènerai à +l'extrémité de mes champs. Ton salaire sera suffisant. Tu +répareras les haies et tu planteras les arbres. Je te donnerai une +nourriture abondante, des vêtements et des sandales. Mais tu ne +sais faire que le mal; tu ne veux point travailler, et tu aimes +mieux mendier parmi le peuple afin de satisfaire ton ventre +insatiable. + +Et le subtil Odysseus lui répondit: + +-- Eurymakhos, plût aux dieux que nous pussions lutter en +travaillant, au printemps, quand les jours sont longs, promenant, +tous deux à jeun, la faux recourbée dans un pré, et jusqu'au soir, +tant qu'il y aura de l'herbe à couper! Plût aux dieux que j'eusse +à conduire deux grands boeufs gras, rassasiés de fourrage, et de +force égale, dans un vaste champ de quatre arpents! Tu verrais +alors si je saurais tracer un profond sillon et faire obéir la +glèbe à la charrue. Si le Kroniôn excitait une guerre, aujourd'hui +même, et si j'avais un bouclier, deux lances, et un casque +d'airain autour des tempes, tu me verrais alors mêlé aux premiers +combattants et tu ne m'outragerais plus en me raillant parce que +j'ai faim. Mais tu m'outrages dans ton insolence, et ton esprit +est cruel, et tu te crois grand et brave parce que tu es mêlé à un +petit nombre de lâches. Mais si Odysseus revenait et abordait la +terre de la patrie, aussitôt ces larges portes seraient trop +étroites pour ta fuite, tandis que tu te sauverais hors du +portique. + +Il parla ainsi, et Eurymakhos fut très irrité dans son coeur, et, +le regardant d'un oeil sombre, il dit ces paroles ailées: + +-- Ah! misérable, certes je vais t'accabler de maux, puisque tu +prononces de telles paroles au milieu de nombreux héros, et sans +rien craindre. Certes, le vin te trouble l'esprit, ou il est +toujours tel, et c'est pour cela que tu prononces de vaines +paroles. Peut-être es-tu fier parce que tu as vaincu le mendiant +Iros? + +Comme il parlait ainsi, il saisit un escabeau; mais Odysseus +s'assit aux genoux d'Amphinomos de Doulikhios pour échapper à +Eurymakhos, qui atteignit à la main droite l'enfant qui portait à +boire, et l'urne tomba en résonnant, et lui-même, gémissant, se +renversa dans la poussière. Et les prétendants, en tumulte dans +les demeures sombres, se disaient les uns aux autres: + +-- Plût aux dieux que cet étranger errant eût péri ailleurs et ne +fût point venu nous apporter tant de trouble! Voici que nous nous +querellons pour un mendiant, et que la joie de nos repas est +détruite parce que le mal l'emporte! + +Et la force sacrée de Tèlémakhos leur dit: + +-- Malheureux, vous devenez insensés. Ne mangez ni ne buvez +davantage, car quelque dieu vous excite. Allez dormir, rassasiés, +dans vos demeures, quand votre coeur vous l'ordonnera, car je ne +contrains personne. + +Il parla ainsi, et tous se mordirent les lèvres, admirant +Tèlémakhos parce qu'il avait parlé avec audace. + +Alors, Amphinomos, l'illustre fils du roi Nisos Arètiade, leur +dit: + +-- Ô amis, qu'aucun ne réponde par des paroles irritées à cette +juste réprimande. Ne frappez ni cet étranger, ni aucun des +serviteurs qui sont dans la maison du divin Odysseus. Allons! que +le verseur de vin distribue les coupes, afin que nous fassions des +libations et que nous allions dormir dans nos demeures. Laissons +cet étranger ici, aux soins de Tèlémakhos qui l'a reçu dans sa +chère demeure. + +Il parla ainsi, et ses paroles furent approuvées de tous. Et le +héros Moulios, héraut de Doulikhios et serviteur d'Amphinomos, +mêla le vin dans le kratère et le distribua comme il convenait. Et +tous firent des libations aux dieux heureux et burent le vin doux. +Et, après avoir fait des libations et bu autant que leur âme le +désirait, ils se hâtèrent d'aller dormir, chacun dans sa demeure. + + +19. + +Mais le divin Odysseus resta dans la demeure, méditant avec Athènè +la mort des prétendants. Et, aussitôt, il dit à Tèlémakhos ces +paroles ailées: + +-- Tèlémakhos, il faut transporter toutes les armes guerrières +hors de la salle, et, quand les prétendants te les demanderont, +les tromper par ces douces paroles: -- ‘Je les ai mises à l'abri +de la fumée, car elles ne sont pas telles qu'elles étaient +autrefois, quand Odysseus les laissa à son départ pour Troiè; mais +elles sont souillées par la grande vapeur du feu. Puis, le Kroniôn +m'a inspiré une autre pensée meilleure, et je crains qu'excités +par le vin, et une querelle s'élevant parmi vous, vous vous +blessiez les uns les autres et vous souilliez le repas et vos +noces futures, car le fer attire l'homme. + +Il parla ainsi, et Tèlémakhos obéit à son cher père et, ayant +appelé la nourrice Eurykléia, il lui dit: + +-- Nourrice, enferme les femmes dans les demeures, jusqu'à ce que +j'aie transporté dans la chambre nuptiale les belles armes de mon +père, qui ont été négligées et que la fumée a souillées pendant +l'absence de mon père, car j'étais encore enfant. Maintenant, je +veux les transporter là où la vapeur du feu n'ira pas. + +Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit: + +-- Plaise aux dieux, mon enfant, que tu aies toujours la prudence +de prendre soin de la maison et de conserver toutes tes richesses! +Mais qui t'accompagnera en portant une lumière, puisque tu ne veux +pas que les servantes t'éclairent? + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Ce sera cet étranger. Je ne le laisserai pas sans rien faire, +puisqu'il a mangé à ma table, bien qu'il vienne de loin. + +Il parla ainsi, et sa parole ne fut point vaine. Et Eurykléia +ferma les portes des grandes demeures. Puis, Odysseus et son +illustre fils se hâtèrent de transporter les casques, les +boucliers bombés et les lances aiguës. Et Pallas Athènè portant +devant eux une lanterne d'or, les éclairait vivement; et, alors, +Tèlémakhos dit aussitôt à son père: + +-- Ô père, certes, je vois de mes yeux un grand prodige! Voici que +les murs de la demeure, et ses belles poutres, et ses solives de +sapin, et ses hautes colonnes, brillent comme un feu ardent. +Certes, un des dieux qui habitent le large Ouranos est entré ici. + +Et le subtil Odysseus lui répondit: + +-- Tais-toi, et retiens ton esprit, et ne m'interroge pas. Telle +est la coutume des dieux qui habitent l'Olympos. Toi, va dormir. +Je resterai ici, afin d'éprouver les servantes et ta mère. Dans sa +douleur elle va m'interroger sur beaucoup de choses. + +Il parla ainsi, et Tèlémakhos sortit de la salle, et il monta, +éclairé par les torches flambantes, dans la chambre où il avait +coutume de dormir. Là, il s'endormit, en attendant le matin; et le +divin Odysseus resta dans la demeure, méditant avec Athènè la mort +des prétendants. + +Et la prudente Pènélopéia, semblable à Artémis ou à Aphroditè +d'or, sortit de sa chambre nuptiale. Et les servantes placèrent +pour elle, devant le feu, le thrône où elle s'asseyait. Il était +d'ivoire et d'argent, et travaillé au tour. Et c'était l'ouvrier +Ikmalios qui l'avait fait autrefois, ainsi qu'un escabeau pour +appuyer les pieds de la reine, et qui était recouvert d'une grande +peau. Ce fut là que s'assit la prudente Pènélopéia. + +Alors, les femmes aux bras blancs vinrent de la demeure, et elles +emportèrent les pains nombreux, et les tables, et les coupes dans +lesquelles les prétendants insolents avaient bu. Et elles jetèrent +à terre le feu des torches, et elles amassèrent, par-dessus, du +bois qui devait les éclairer et les chauffer. Et, alors, Mélanthô +injuria de nouveau Odysseus: + +-- Étranger, te voilà encore qui erres dans la demeure, épiant les +femmes! Sors d'ici, misérable, après t'être rassasié, ou je te +frapperai de ce tison! + +Et le sage Odysseus, la regardant d'un oeil sombre, lui dit: + +-- Malheureuse! pourquoi m'outrager avec fureur? Est-ce parce que +je suis vêtu de haillons et que je mendie parmi le peuple, comme +la nécessité m'y contraint? Tels sont les mendiants et les +vagabonds. Et moi aussi, autrefois, j'étais heureux, et j'habitais +une riche demeure, et je donnais aux vagabonds, quels qu'ils +fussent et quels que fussent leurs besoins. Et j'avais de nombreux +serviteurs et tout ce qui rend heureux et fait appeler un homme +riche; mais le Kroniôn Zeus m'a tout enlevé, le voulant ainsi. +C'est pourquoi, femme, crains de perdre un jour la beauté dont tu +es ornée parmi les servantes; crains que ta maîtresse irritée te +punisse, ou qu'Odysseus revienne, car tout espoir n'est pas perdu. +Mais s'il a péri, et s'il ne doit plus revenir, son fils +Tèlémakhos le remplace par la volonté d'Apollôn, et rien de ce que +font les femmes dans les demeures ne lui échappera, car rien n'est +plus au-dessus de son âge. + +Il parla ainsi, et la prudente Pènélopéia, l'ayant entendu, +réprimanda sa servante et lui dit: + +-- Chienne audacieuse, tu ne peux me cacher ton insolence +effrontée que tu payeras de ta tête, car tu sais bien, m'ayant +entendue toi-même, que je veux, étant très affligée, interroger +cet étranger sur mon mari. + +Elle parla ainsi, et elle dit à l'intendante Eurynomè: + +-- Eurynomè, approche un siège et recouvre-le d'une peau afin que +cet étranger, s'étant assis, m'écoute et me réponde, car je veux +l'interroger. + +Elle parla ainsi, et Eurynomè approcha à la hâte un siège poli +qu'elle recouvrit d'une peau, et le patient et divin Odysseus s'y +assit, et la prudente Pènélopéia lui dit: + +-- Étranger, je t'interrogerai d'abord sur toi-même. Qui es-tu? +D'où viens-tu? Où sont ta ville et tes parents? + +Et le sage Odysseus lui répondit: + +-- Ô femme, aucune des mortelles qui sont sur la terre immense ne +te vaut, et, certes, ta gloire est parvenue jusqu'au large +Ouranos, telle que la gloire d'un roi irréprochable qui, vénérant +les dieux, commande à de nombreux et braves guerriers et répand la +justice. Et par lui la terre noire produit l'orge et le blé, et +les arbres sont lourds de fruits, et les troupeaux multiplient, et +la mer donne des poissons, et, sous ses lois équitables, les +peuples sont heureux et justes. C'est pourquoi, maintenant, dans +ta demeure, demande-moi toutes les autres choses, mais non ma race +et ma patrie. N'emplis pas ainsi mon âme de nouvelles douleurs en +me faisant souvenir, car je suis très affligé, et je ne veux pas +pleurer et gémir dans une maison étrangère, car il est honteux de +pleurer toujours. Peut-être qu'une de tes servantes m'outragerait, +ou que tu t'irriterais toi-même, disant que je pleure ainsi ayant +l'esprit troublé par le vin. + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Étranger, certes, les dieux m'ont ravi ma vertu et ma beauté du +jour où les Argiens sont partis pour Ilios, et, avec eux, mon mari +Odysseus. S'il revenait et gouvernait ma vie, ma gloire serait +plus grande et plus belle. Mais, maintenant, je gémis, tant un +daimôn funeste m'a accablée de maux. Voici que ceux qui dominent +dans les îles, à Doulikhios, à Samè, à Zakynthos couverte de bois, +et ceux qui habitent l'âpre Ithakè elle-même, tous me recherchent +malgré moi et ruinent ma maison. Et je ne prends plus soin des +étrangers, ni des suppliants, ni des hérauts qui agissent en +public; mais je regrette Odysseus et je gémis dans mon cher coeur. +Et les prétendants hâtent mes noces, et je médite des ruses. Et, +d'abord, un dieu m'inspira de tisser dans mes demeures une grande +toile, large et fine, et je leur dis aussitôt: -- Jeunes hommes, +mes prétendants, puisque le divin Odysseus est mort, cessez de +hâter mes noces, jusqu'à ce que j'aie achevé, pour que mes fils ne +restent pas inutiles, ce linceul du héros Laertès, quand la moire +mauvaise, de la mort inexorable l'aura saisi, afin qu'aucune des +femmes akhaiennes ne puisse me reprocher devant tout le peuple +qu'un homme qui a possédé tant de biens ait été enseveli sans +linceul.' -- Je parlai ainsi, et leur coeur généreux fut persuadé; +et alors, pendant le jour, je tissais la grande toile, et pendant +la nuit, ayant allumé des torches, je la défaisais. Ainsi, pendant +trois ans, je cachai ma ruse et trompai les Akhaiens; mais quand +vint la quatrième année, et quand les saisons recommencèrent, +après le cours des mois et des jours nombreux, alors avertis par +mes chiennes de servantes, ils me surprirent et me menacèrent, et, +contre ma volonté, je fus contrainte d'achever ma toile. Et, +maintenant, je ne puis plus éviter mes noces, ne trouvant plus +aucune ruse. Et mes parents m'exhortent à me marier, et mon fils +supporte avec peine que ceux-ci dévorent ses biens, auxquels il +tient; car c'est aujourd'hui un homme, et il peut prendre soin de +sa maison, et Zeus lui a donné la gloire. Mais toi, étranger, dis- +moi ta race et ta patrie, car tu ne sors pas du chêne et du rocher +des histoires antiques. + +Et le sage Odysseus lui répondit: + +-- Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, ne cesseras-tu point +de m'interroger sur mes parents? Je te répondrai donc, bien que tu +renouvelles ainsi mes maux innombrables; mais c'est là la destinée +d'un homme depuis longtemps absent de la patrie, tel que moi qui +ai erré parmi les villes des hommes, étant accablé de maux. Je te +dirai cependant ce que tu me demandes. + +La Krètè est une terre qui s'élève au milieu de la sombre mer, +belle et fertile, où habitent d'innombrables hommes et où il y a +quatre-vingt-dix villes. On y parle des langages différents, et on +y trouve des Akhaiens, de magnanimes Krètois indigènes, des +Kydônes, trois tribus de Dôriens et les divins Pélasges. Sur eux +tous domine la grande ville de Knôssos, où régna Minôs qui +s'entretenait tous les neuf ans avec le grand Zeus, et qui fut le +père du magnanime Deukaliôn mon père. Et Deukaliôn nous engendra, +moi et le roi Idoméneus. Et Idoméneus alla, sur ses nefs à proues +recourbées, à Ilios, avec les Atréides. Mon nom illustre est +Aithôn, et j'étais le plus jeune. Idoméneus était l'aîné et le +plus brave. Je vis alors Odysseus et je lui offris les dons +hospitaliers. En effet, comme il allait à Ilios, la violence du +vent l'avait poussé en Krètè, loin du promontoire Maléien, dans +Amnisos où est la caverne des Ilithyies; et, dans ce port +difficile, à peine évita-t-il la tempête. Arrivé à la ville, il +demanda Idoméneus, qu'il appelait son hôte cher et vénérable. Mais +Éôs avait reparu pour la dixième ou onzième fois depuis que, sur +ses nefs à proue recourbée, Idoméneus était parti pour Ilios. +Alors, je conduisis Odysseus dans mes demeures, et je le reçus +avec amitié, et je le comblai de soins à l'aide des richesses que +je possédais et je lui donnai, ainsi qu'à ses compagnons, de la +farine, du vin rouge, et des boeufs à tuer, jusqu'à ce que leur +âme fût rassasiée. Et les divins Akhaiens restèrent là douze +jours, car le grand et tempétueux Boréas soufflait et les +arrêtait, excité par quelque daimôn. Mais le vent tomba le +treizième jour, et ils partirent. + +Il parlait ainsi, disant ces nombreux mensonges semblables à la +vérité; et Pènélopéia, en l'écoutant, pleurait, et ses larmes +ruisselaient sur son visage, comme la neige ruisselle sur les +hautes montagnes, après que Zéphyros l'a amoncelée et que l'Euros +la fond en torrents qui emplissent les fleuves. Ainsi les belles +joues de Pènélopéia ruisselaient de larmes tandis qu'elle pleurait +son mari. Et Odysseus était plein de compassion en voyant pleurer +sa femme; mais ses yeux, comme la corne et le fer, restaient +immobiles sous ses paupières, et il arrêtait ses larmes par +prudence. Et après qu'elle se fut rassasiée de larmes et de deuil, +Pènélopéia, lui répondant, dit de nouveau: + +-- Maintenant, étranger, je pense que je vais t'éprouver, et je +verrai si, comme tu le dis, tu as reçu dans tes demeures mon mari +et ses divins compagnons. Dis-moi quels étaient les vêtements qui +le couvraient, quel il était lui-même, et quels étaient les +compagnons qui le suivaient. + +Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi: + +-- Ô femme, il est bien difficile, après tant de temps, de te +répondre, car voici la vingtième année qu'Odysseus est venu dans +ma patrie et qu'il en est parti. Cependant, je te dirai ce dont je +me souviens dans mon esprit. Le divin Odysseus avait un double +manteau de laine pourprée qu'attachait une agrafe d'or à deux +tuyaux, et ornée, par-dessus, d'un chien qui tenait sous ses +pattes de devant un jeune cerf tremblant. Et tous admiraient, +s'étonnant que ces deux animaux fussent d'or, ce chien qui voulait +étouffer le faon, et celui-ci qui, palpitant sous ses pieds, +voulait s'enfuir. Et je vis aussi sur le corps d'Odysseus une +tunique splendide. Fine comme une pelure d'oignon, cette tunique +brillait comme Hèlios. Et, certes, toutes les femmes l'admiraient. +Mais, je te le dis, et retiens mes paroles dans ton esprit: je ne +sais si Odysseus portait ces vêtements dans sa demeure, ou si +quelqu'un de ses compagnons les lui avait donnés comme il montait +sur sa nef rapide, ou bien quelqu'un d'entre ses hôtes, car +Odysseus était aimé de beaucoup d'hommes, et peu d'Akhaiens +étaient semblables à lui. Je lui donnai une épée d'airain, un +double et grand manteau pourpré et une tunique longue, et je le +conduisis avec respect sur sa nef à bancs de rameurs. Un héraut, +un peu plus âgé que lui, le suivait, et je te dirai quel il était. +Il avait les épaules hautes, la peau brune et les cheveux crépus, +et il se nommait Eurybatès, et Odysseus l'honorait entre tous ses +compagnons, parce qu'il était plein de sagesse. + +Il parla ainsi, et le désir de pleurer saisit Pènélopéia, car elle +reconnut ces signes certains que lui décrivait Odysseus. Et, après +qu'elle se fut rassasiée de larmes et de deuil, elle dit de +nouveau: + +-- Maintenant, ô mon hôte, auparavant misérable, tu seras aimé et +honoré dans mes demeures. J'ai moi-même donné à Odysseus ces +vêtements que tu décris et qui étaient pliés dans ma chambre +nuptiale, et j'y ai attaché cette agrafe brillante. Mais je ne le +verrai plus de retour dans la chère terre de la patrie! C'est par +une mauvaise destinée qu'Odysseus, montant dans sa nef creuse, est +parti pour cette Troiè fatale qu'on ne devrait plus nommer. + +Et le sage Odysseus lui répondit: + +-- Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, ne flétris point ton +beau visage et ne te consume point dans ton coeur à pleurer. +Cependant, je ne te blâme en rien. Quelle femme pleurerait un +jeune mari dont elle a conçu des enfants, après s'être unie +d'amour à lui, plus que tu dois pleurer Odysseus qu'on dit +semblable aux dieux? Mais cesse de gémir et écoute-moi. Je te +dirai la vérité et je ne te cacherai rien. J'ai entendu parler du +retour d'Odysseus chez le riche peuple des Thesprôtes où il a paru +vivant, et il rapporte de nombreuses richesses qu'il a amassées +parmi beaucoup de peuples; mais il a perdu ses chers compagnons et +sa nef creuse, dans la noire mer, en quittant Thrinakiè. Zeus et +Hèlios étaient irrités, parce que ses compagnons avaient tué les +boeufs de Hèlios; et ils ont tous péri dans la mer tumultueuse. +Mais la mer a jeté Odysseus, attaché à la carène de sa nef, sur la +côte des Phaiakiens qui descendent des dieux. Et ils l'ont honoré +comme un dieu, et ils lui ont fait de nombreux présents, et ils +ont voulu le ramener sain et sauf dans sa demeure. Odysseus serait +donc déjà revenu depuis longtemps, mais il lui a semblé plus utile +d'amasser d'autres richesses en parcourant beaucoup de terres; car +il sait un plus grand nombre de ruses que tous les hommes mortels, +et nul ne pourrait lutter contre lui. Ainsi me parla Pheidôn, le +roi des Thesprôtes. Et il me jura, en faisant des libations dans +sa demeure, que la nef et les hommes étaient prêts qui devaient +reconduire Odysseus dans la chère terre de sa patrie. Mais il me +renvoya d'abord, profitant d'une nef des Thesprôtes qui allait à +Doulikhios fertile en blé. Et il me montra les richesses qu'avait +réunies Odysseus, de l'airain, de l'or et du fer très difficile à +travailler, le tout assez abondant pour nourrir jusqu'à sa dixième +génération. Et il me disait qu'Odysseus était allé à Dôdônè pour +apprendre du grand chêne la volonté de Zeus, et pour savoir +comment, depuis longtemps absent, il rentrerait dans la terre +d'Ithakè, soit ouvertement, soit en secret. Ainsi Odysseus est +sauvé, et il viendra bientôt, et, désormais, il ne sera pas +longtemps éloigné de ses amis et de sa patrie. Et je te ferai un +grand serment: Qu'ils le sachent, Zeus, le meilleur et le plus +grand des dieux, et la demeure du brave Odysseus où je suis +arrivé! Tout s'accomplira comme je le dis. Odysseus reviendra +avant la fin de cette année, avant la fin de ce mois, dans +quelques jours. + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Plaise aux dieux, étranger, que tes paroles s'accomplissent! Je +te prouverais aussitôt mon amitié par de nombreux présents et +chacun te dirait heureux; mais je sens dans mon coeur que jamais +Odysseus ne reviendra dans sa demeure et que ce n'est point lui +qui te renverra. Il n'y a point ici de chefs tels qu'Odysseus +parmi les hommes, si jamais il en a existé, qui congédient les +étrangers après les avoir accueillis et honorés. Maintenant, +servantes, baignez notre hôte, et préparez son lit avec des +manteaux et des couvertures splendides, afin qu'il ait chaud en +attendant Éôs au thrône d'or. Puis, au matin, baignez et parfumez- +le, afin qu'assis dans la demeure, il prenne son repas auprès de +Tèlémakhos. Il arrivera malheur à celui d'entre eux qui +l'outragera. Et qu'il ne soit soumis à aucun travail, quel que +soit celui qui s'en irrite. Comment, ô étranger, reconnaîtrais-tu +que je l'emporte sur les autres femmes par l'intelligence et par +la sagesse, si, manquant de vêtements, tu t'asseyais en haillons +au repas dans les demeures? La vie des hommes est brève. Celui qui +est injuste et commet des actions mauvaises, les hommes le +chargent d'imprécations tant qu'il est vivant, et ils le +maudissent quand il est mort; mais celui qui est irréprochable et +qui a fait de bonnes actions, les étrangers répandent au loin sa +gloire, et tous les hommes le louent. + +Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi: + +-- Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, les beaux vêtements et +les couvertures splendides me sont odieux, depuis que, sur ma nef +aux longs avirons, j'ai quitté les montagnes neigeuses de la +Krètè. Je me coucherai, comme je l'ai déjà fait pendant tant de +nuits sans sommeil, sur une misérable couche, attendant la belle +et divine Éôs. Les bains de pieds non plus ne me plaisent point, +et aucune servante ne me touchera les pieds, à moins qu'il n'y en +ait une, vieille et prudente, parmi elles, et qui ait autant +souffert que moi. Je n'empêche point celle-ci de me laver les +pieds. + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Cher hôte, aucun homme n'est plus sage que toi de tous les +étrangers amis qui sont venus dans cette demeure, car tout ce que +tu dis est plein de sagesse. J'ai ici une femme âgée et très +prudente qui nourrit et qui éleva autrefois le malheureux +Odysseus, et qui l'avait reçu dans ses bras quand sa mère l'eut +enfanté. Elle lavera tes pieds, bien qu'elle soit faible. Viens, +lève-toi, prudente Eurykléia; lave les pieds de cet étranger qui a +l'âge de ton maître. Peut-être que les pieds et les mains +d'Odysseus ressemblent aux siens, car les hommes vieillissent vite +dans le malheur. + +Elle parla ainsi, et la vieille femme cacha son visage dans ses +mains, et elle versa de chaudes larmes et elle dit ces paroles +lamentables: + +-- Hélas! je suis sans force pour te venir en aide, ô mon enfant! +Assurément Zeus te hait entre tous les hommes, bien que tu aies un +esprit pieux. Aucun homme n'a brûlé plus de cuisses grasses à Zeus +qui se réjouit de la foudre, ni d'aussi complètes hécatombes. Tu +le suppliais de te laisser parvenir à une pleine vieillesse et de +te laisser élever ton fils illustre, et voici qu'il t'a enlevé le +jour du retour! Peut-être aussi que d'autres femmes l'outragent, +quand il entre dans les illustres demeures où parviennent les +étrangers, comme ces chiennes-ci t'outragent toi-même. Tu fuis +leurs injures et leurs paroles honteuses, et tu ne veux point +qu'elles te lavent; et la fille d'Ikarios, la prudente Pènélopéia, +m'ordonne de le faire, et j'y consens. C'est pourquoi je laverai +tes pieds, pour l'amour de Pènélopéia et de toi, car mon coeur est +ému de tes maux. Mais écoute ce que je vais dire: de tous les +malheureux étrangers qui sont venus ici, aucun ne ressemble plus +que toi à Odysseus. Tu as son corps, sa voix et ses pieds. + +Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi: + +-- Ô vieille femme, en effet, tous ceux qui nous ont vus tous deux +de leurs yeux disent que nous nous ressemblons beaucoup. Tu as +parlé avec sagesse. + +Il parla ainsi, et la vieille femme prit un bassin splendide dans +lequel on lavait les pieds, et elle y versa beaucoup d'eau froide, +puis de l'eau chaude. Et Odysseus s'assit devant le foyer, en se +tournant vivement du côté de l'ombre, car il craignit aussitôt, +dans son esprit, qu'en le touchant elle reconnût sa cicatrice et +que tout fût découvert. Eurykléia, s'approchant de son roi, lava +ses pieds, et aussitôt elle reconnut la cicatrice de la blessure +qu'un sanglier lui avait faite autrefois de ses blanches dents sur +le Parnèsos, quand il était allé chez Autolykos et ses fils. +Autolykos était l'illustre père de sa mère, et il surpassait tous +les hommes pour faire du butin et de faux serments. Un dieu lui +avait fait ce don, Herméias, pour qui il brûlait des chairs +d'agneaux et de chevreaux et qui l'accompagnait toujours. Et +Autolykos étant venu chez le riche peuple d'Ithakè, il trouva le +fils nouveau-né de sa fille. Et Eurykléia, après le repas, posa +l'enfant sur les chers genoux d'Autolykos et lui dit: + +-- Autolykos, donne toi-même un nom au cher fils de ta fille, +puisque tu l'as appelé par tant de voeux. + +Et Autolykos lui répondit: + +-- Mon gendre et ma fille, donnez-lui le nom que je vais dire. Je +suis venu ici très irrité contre un grand nombre d'hommes et de +femmes sur la face de la terre nourricière. Que son nom soit donc +Odysseus. Quand il sera parvenu à la puberté, qu'il vienne sur le +Parnèsos, dans la grande demeure de son aïeul maternel où sont mes +richesses, et je lui en ferai de nombreux présents, et je le +renverrai plein de joie. + +Et, à cause de ces paroles, Odysseus y alla, afin de recevoir de +nombreux présents. Et Autolykos et les fils d'Autolykos le +saluèrent des mains et le reçurent avec de douces paroles. +Amphithéè, la mère de sa mère, l'embrassa, baisant sa tête et ses +deux beaux yeux. Et Autolykos ordonna à ses fils illustres de +préparer le repas. Aussitôt, ceux-ci obéirent et amenèrent un +taureau de cinq ans qu'ils écorchèrent. Puis, le préparant, ils le +coupèrent en morceaux qu'ils embrochèrent, firent rôtir avec soin +et distribuèrent. Et tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, ils +mangèrent, et nul dans son âme ne manqua d'une part égale. Quand +Hèlios tomba et que les ténèbres survinrent, ils se couchèrent et +s'endormirent, mais quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, +apparut, les fils d'Autolykos et leurs chiens partirent pour la +chasse, et le divin Odysseus alla avec eux. Et ils gravirent le +haut Parnèsos couvert de bois, et ils pénétrèrent bientôt dans les +gorges battues des vents. Hèlios, à peine sorti du cours profond +d'Okéanos, frappait les campagnes, quand les chasseurs parvinrent +dans une vallée. Et les chiens les précédaient, flairant une +piste; et derrière eux venaient les fils d'Autolykos, et, avec +eux, après les chiens, le divin Odysseus marchait agitant une +longue lance. + +Là, dans le bois épais, était couché un grand sanglier. Et la +violence humide des vents ne pénétrait point ce hallier, et le +splendide Hèlios ne le perçait point de ses rayons, et la pluie +n'y tombait point, tant il était épais; et le sanglier était +couché là, sous un monceau de feuilles. Et le bruit des hommes et +des chiens parvint jusqu'à lui, et, quand les chasseurs +arrivèrent, il sortit du hallier à leur rencontre, les soies +hérissées sur le cou et le feu dans les yeux, et il s'arrêta près +des chasseurs. Alors, le premier, Odysseus, levant sa longue +lance, de sa forte main, se rua, désirant le percer; mais le +sanglier, le prévenant, le blessa au genou d'un coup oblique de +ses défenses et enleva profondément les chairs, mais sans arriver +jusqu'à l'os. Et Odysseus le frappa à l'épaule droite, et la +pointe de la lance brillante le traversa de part en part, et il +tomba étendu dans la poussière, et son âme s'envola. Aussitôt les +chers fils d'Autolykos, s'empressant autour de la blessure de +l'irréprochable et divin Odysseus, la bandèrent avec soin et +arrêtèrent le sang noir par une incantation; puis, ils rentrèrent +aux demeures de leur cher père. Et Autolykos et les fils +d'Autolykos, ayant guéri Odysseus et lui ayant fait de riches +présents, le renvoyèrent plein de joie dans sa chère Ithakè. Là, +son père et sa mère vénérable se réjouirent de son retour et +l'interrogèrent sur chaque chose et sur cette blessure qu'il avait +reçue. Et il leur raconta qu'un sanglier l'avait blessé de ses +défenses blanches, à la chasse, où il était allé sur le Parnèsos +avec les fils d'Autolykos. + +Et voici que la vieille femme, touchant de ses mains cette +cicatrice, la reconnut et laissa retomber le pied dans le bassin +d'airain qui résonna et se renversa, et toute l'eau fut répandue à +terre. Et la joie et la douleur envahirent à la fois l'âme +d'Eurykléia, et ses yeux s'emplirent de larmes, et sa voix fut +entrecoupée; et, saisissant le menton d'Odysseus, elle lui dit: + +-- Certes, tu es Odysseus mon cher enfant! Je ne t'ai point +reconnu avant d'avoir touché tout mon maître. + +Elle parla ainsi, et elle fit signe des yeux à Pènélopéia pour lui +faire entendre que son cher mari était dans la demeure; mais, du +lieu où elle était, Pènélopéia ne put la voir ni la comprendre, +car Athènè avait détourné son esprit. Alors, Odysseus, serrant de +la main droite la gorge d'Eurykléia, et l'attirant à lui de +l'autre main, lui dit: + +-- Nourrice, pourquoi veux-tu me perdre, toi qui m'as nourri toi- +même de ta mamelle? Maintenant, voici qu'ayant subi bien des maux, +j'arrive après vingt ans dans la terre de la patrie. Mais, puisque +tu m'as reconnu, et qu'un dieu te l'a inspiré, tais-toi, et que +personne ne t'entende, car je te le dis, et ma parole +s'accomplira: Si un dieu tue par mes mains les prétendants +insolents, je ne t'épargnerai même pas, bien que tu sois ma +nourrice, quand je tuerai les autres servantes dans mes demeures. + +Et la prudente Eurykléia lui répondit: + +-- Mon enfant, quelle parole s'échappe d'entre tes dents? Tu sais +que mon âme est constante et ferme. Je me tairai comme la pierre +ou le fer. Mais je te dirai autre chose; garde mes paroles dans +ton esprit: Si un dieu dompte par tes mains les prétendants +insolents, je t'indiquerai dans les demeures les femmes qui te +méprisent et celles qui sont innocentes. + +Et le sage Odysseus lui répondit: + +-- Nourrice, pourquoi me les indiquerais-tu? Il n'en est pas +besoin. J'en jugerai moi-même et je les reconnaîtrai. Garde le +silence et remets le reste aux dieux. + +Il parla ainsi, et la vieille femme traversa la salle pour +rapporter un autre bain de pieds, car toute l'eau s'était +répandue. Puis, ayant lavé et parfumé Odysseus, elle approcha son +siège du feu, afin qu'il se chauffât, et elle cacha la cicatrice +sous les haillons. Et la sage Pènélopéia dit de nouveau: + +-- Étranger, je t'interrogerai encore quelques instants; car +l'heure du sommeil est douce, et le sommeil lui-même est doux pour +le malheureux. Pour moi, un dieu m'a envoyé une grande affliction. +Le jour, du moins, je surveille en pleurant les travaux des +servantes de cette maison et je charme ainsi ma douleur; mais +quand la nuit vient et quand le sommeil saisit tous les hommes, je +me couche sur mon lit, et, autour de mon coeur impénétrable, les +pensées amères irritent mes peines. Ainsi que la fille de +Pandaros, la verte Aèdôn, chante, au retour du printemps, sous les +feuilles épaisses des arbres, d'où elle répand sa voix sonore, +pleurant son cher fils Itylos qu'engendra le roi Zéthoios, et +qu'elle tua autrefois, dans sa démence, avec l'airain; ainsi mon +âme est agitée çà et là, hésitant si je dois rester auprès de mon +fils, garder avec soin mes richesses, mes servantes et ma haute +demeure, et respecter le lit de mon mari et la voix du peuple, ou +si je dois me marier, parmi les Akhaiens qui me recherchent dans +mes demeures, à celui qui est le plus noble et qui m'offrira le +plus de présents. Tant que mon fils est resté enfant et sans +raison, je n'ai pu ni me marier, ni abandonner la demeure de mon +mari; mais voici qu'il est grand et parvenu à la puberté, et il me +supplie de quitter ces demeures, irrité qu'il est à cause de ses +biens que dévorent les Akhaiens. Mais écoute, et interprète moi ce +songe. Vingt oies, sortant de l'eau, mangent du blé dans ma +demeure, et je les regarde, joyeuse. Et voici qu'un grand aigle au +bec recourbé, descendu d'une haute montagne, tombe sur leurs cous +et les tue. Et elles restent toutes amassées dans les demeures, +tandis que l'aigle s'élève dans l'aithèr divin. Et je pleure et je +gémis dans mon songe: et les Akhaiennes aux beaux cheveux se +réunissent autour de moi qui gémis amèrement parce que l'aigle a +tué mes oies. Mais voici qu'il redescend sur le faîte de la +demeure, et il me dit avec une voix d'homme: + +-- Rassure-toi, fille de l'illustre Ikarios; ceci n'est point un +songe, mais une chose heureuse qui s'accomplira. Les oies sont les +prétendants, et moi, qui semble un aigle, je suis ton mari qui +suis revenu pour infliger une mort honteuse à tous les +prétendants. Il parle ainsi, et le sommeil me quitte, et, les +cherchant des yeux, je vois mes oies qui mangent le blé dans le +bassin comme auparavant. + +Et le sage Odysseus lui répondit: + +-- Ô femme, personne ne pourrait expliquer ce songe autrement; et +certes, Odysseus lui-même t'a dit comment il s'accomplira. La +perte des prétendants est manifeste, et aucun d'entre eux +n'évitera les kères et la mort. + +Et la sage Pènélopéia lui répondit: + +-- Étranger, certes, les songes sont difficiles à expliquer, et +tous ne s'accomplissent point pour les hommes. Les songes sortent +par deux portes, l'une de corne et l'autre d'ivoire. Ceux qui +sortent de l'ivoire bien travaillé trompent par de vaines paroles +qui ne s'accomplissent pas; mais ceux qui sortent par la porte de +corne polie disent la vérité aux hommes qui les voient. Je ne +pense pas que celui-ci sorte de là et soit heureux pour moi et mon +fils. Voici venir le jour honteux qui m'emmènera de la demeure +d'Odysseus, car je vais proposer une épreuve. Odysseus avait dans +ses demeures des haches qu'il rangeait en ordre comme des mâts de +nefs, et, debout, il les traversait de loin d'une flèche. Je vais +proposer cette épreuve aux prétendants. Celui qui, de ses mains, +tendra le plus facilement l'arc et qui lancera une flèche à +travers les douze anneaux des haches, celui-là je le suivrai loin +de cette demeure si belle, qui a vu ma jeunesse, qui est pleine +d'abondance, et dont je me souviendrai, je pense, même dans mes +songes! + +Et le sage Odysseus lui répondit: + +-- Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, ne retarde pas +davantage cette épreuve dans tes demeures. Le prudent Odysseus +reviendra avant qu'ils aient tendu le nerf, tiré l'arc poli et +envoyé la flèche à travers le fer. + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Si tu voulais, étranger, assis à côté de moi, me charmer dans +mes demeures, le sommeil ne se répandrait pas sur mes paupières; +mais les hommes ne peuvent rester sans sommeil, et les immortels, +sur la terre féconde, ont fait la part de toute chose aux mortels. +Certes, je remonterai donc dans la haute chambre, et je me +coucherai sur mon lit plein d'affliction et arrosé de mes larmes +depuis le jour où Odysseus est parti pour cette Ilios fatale qu'on +ne devrait plus nommer. Je me coucherai là; et toi, couche dans +cette salle, sur la terre ou sur le lit qu'on te fera. + +Ayant ainsi parlé, elle monta dans sa haute chambre splendide, +mais non pas seule, car deux servantes la suivaient. Et quand elle +eut monté avec les servantes dans la haute chambre, elle pleura +Odysseus, son cher mari, jusqu'à ce que Athènè aux yeux clairs eût +répandu le doux sommeil sur ses paupières. + + +20. + +Et le divin Odysseus se coucha dans le vestibule, et il étendit +une peau de boeuf encore saignante, et, pardessus, les nombreuses +peaux de brebis que les Akhaiens avaient sacrifiées; et Eurykléia +jeta un manteau sur lui, quand il se fut couché. C'est là +qu'Odysseus était couché, méditant dans son esprit la mort des +prétendants, et plein de vigilance. + +Et les femmes qui s'étaient depuis longtemps livrées aux +prétendants sortirent de la maison, riant entre elles et songeant +à la joie. Alors, le coeur d'Odysseus s'agita dans sa poitrine, et +il délibérait dans son âme, si, se jetant sur elles, il les +tuerait toutes, ou s'il les laisserait pour la dernière fois +s'unir aux prétendants insolents. Et son coeur aboyait dans sa +poitrine, comme une chienne qui tourne autour de ses petits aboie +contre un inconnu et désire le combattre. Ainsi son coeur aboyait +dans sa poitrine contre ces outrages; et, se frappant la poitrine, +il réprima son coeur par ces paroles: + +-- Souffre encore, ô mon coeur! Tu as subi des maux pires le jour +où le kyklôps indomptable par sa force mangea mes braves +compagnons. Tu le supportas courageusement, jusqu'à ce que ma +prudence t'eût retiré de la caverne où tu pensais mourir. + +Il parla ainsi, apaisant son cher coeur dans sa poitrine, et son +coeur s'apaisa et patienta. Mais Odysseus se retournait çà et là. +De même qu'un homme tourne et retourne, sur un grand feu ardent, +un ventre plein de graisse et de sang, de même il s'agitait d'un +côté et de l'autre, songeant comment, seul contre une multitude, +il mettrait la main sur les prétendants insolents. Et voici +qu'Athènè, étant descendue de l'Ouranos, s'approcha de lui, +semblable à une femme, et, se tenant près de sa tête, lui dit ces +paroles: + +-- Pourquoi veilles-tu, ô le plus malheureux de tous les hommes? +Cette demeure est la tienne, ta femme est ici, et ton fils aussi, +lui que chacun désirerait pour fils. + +Et le sage Odysseus lui répondit: + +-- Certes, déesse, tu as parlé très sagement, mais je songe dans +mon âme comment je mettrai la main sur les prétendants insolents, +car je suis seul, et ils se réunissent ici en grand nombre. Et +j'ai une autre pensée plus grande dans mon esprit. Serai-je tué +par la volonté de Zeus et par la tienne? Échapperai-je? Je +voudrais le savoir de toi. + +Et la déesse aux yeux clairs, Athènè, lui répondit: + +-- Insensé! Tout homme a confiance dans le plus faible de ses +compagnons, qui n'est qu'un mortel, et de peu de sagesse. Mais +moi, je suis déesse, et je t'ai protégé dans tous tes travaux, et +je te le dis hautement: Quand même cinquante armées d'hommes +parlant des langues diverses nous entoureraient pour te tuer avec +l'épée, tu n'en ravirais pas moins leurs boeufs et leurs grasses +brebis. Dors donc. Il est cruel de veiller toute la nuit. Bientôt +tu échapperas à tous tes maux. + +Elle parla ainsi et répandit le sommeil sur ses paupières. Puis, +la noble déesse remonta dans l'Olympos, dès que le sommeil eut +saisi Odysseus, enveloppant ses membres et apaisant les peines de +son coeur. Et sa femme se réveilla; et elle pleurait, assise sur +son lit moelleux. Et, après qu'elle se fut rassasiée de larmes, la +noble femme supplia d'abord la vénérable déesse Artémis, fille de +Zeus: + +-- Artémis, vénérable déesse, fille de Zeus, plût aux dieux que tu +m'arrachasses l'âme, à l'instant même, avec tes flèches, ou que +les tempêtes pussent m'emporter par les routes sombres et me jeter +dans les courants du rapide Okéanos! Ainsi, les tempêtes +emportèrent autrefois les filles de Pandaros. Les dieux avaient +fait mourir leurs parents et elles étaient restées orphelines dans +leurs demeures, et la divine Aphroditè les nourrissait de fromage, +de miel doux et de vin parfumé. Hèrè les doua, plus que toutes les +autres femmes, de beauté et de prudence, et la chaste Artémis +d'une haute taille, et Athènè leur enseigna à faire de beaux +ouvrages. Alors, la divine Aphroditè monta dans le haut Olympos, +afin de demander, pour ces vierges, d'heureuses noces à Zeus qui +se réjouit de la foudre et qui connaît les bonnes et les mauvaises +destinées des hommes mortels. Et, pendant ce temps, les Harpyes +enlevèrent ces vierges et les donnèrent aux odieuses Érinnyes pour +les servir. Que les Olympiens me perdent ainsi! Qu'Artémis aux +beaux cheveux me frappe, afin que je revoie au moins Odysseus sous +la terre odieuse, plutôt que réjouir l'âme d'un homme indigne! On +peut supporter son mal, quand, après avoir pleuré tout le jour, le +coeur gémissant, on dort la nuit; car le sommeil, ayant fermé +leurs paupières, fait oublier à tous les hommes les biens et les +maux. Mais l'insomnie cruelle m'a envoyé un daimôn qui a couché +cette nuit auprès de moi, semblable à ce qu'était Odysseus quand +il partit pour l'armée. Et mon coeur était consolé, pensant que ce +n'était point un songe, mais la vérité. + +Elle parla ainsi, et, aussitôt, Éôs au thrône d'or apparut. Et le +divin Odysseus entendit la voix de Pènélopéia qui pleurait. Et il +pensa et il lui vint à l'esprit que, placée au-dessus de sa tête, +elle l'avait reconnu. C'est pourquoi, ramassant le manteau et les +toisons sur lesquelles il était couché, il les plaça sur le thrône +dans la salle; et, jetant dehors la peau de boeuf, il leva les +mains et supplia Zeus: + +-- Père Zeus! si, par la volonté des dieux, tu m'as ramené dans ma +patrie, à travers la terre et la mer, et après m'avoir accablé de +tant de maux, fais qu'un de ceux qui s'éveillent dans cette +demeure dise une parole heureuse, et, qu'au dehors, un de tes +signes m'apparaisse. + +Il parla ainsi en priant, et le très sage Zeus l'entendit, et, +aussitôt, il tonna du haut de l'Olympos éclatant et par-dessus les +nuées, et le divin Odysseus s'en réjouit. Et, aussitôt, une femme +occupée à moudre éleva la voix dans la maison. Car il y avait non +loin de là douze meules du prince des peuples, et autant de +servantes les tournaient, préparant l'huile et la farine, moelle +des hommes. Et elles s'étaient endormies, après avoir moulu le +grain, et l'une d'elles n'avait pas fini, et c'était la plus +faible de toutes. Elle arrêta sa meule et dit une parole heureuse +pour le roi: + +-- Père Zeus, qui commandes aux dieux et aux hommes, certes, tu as +tonné fortement du haut de l'Ouranos étoilé où il n'y a pas un +nuage. C'est un de tes signes à quelqu'un. Accomplis donc mon +souhait, à moi, malheureuse: Que les prétendants, en ce jour et +pour la dernière fois, prennent le repas désirable dans la demeure +d'Odysseus! Ils ont rompu mes genoux sous ce dur travail de moudre +leur farine; qu'ils prennent aujourd'hui leur dernier repas! + +Elle parla ainsi, et le divin Odysseus se réjouit de cette parole +heureuse et du tonnerre de Zeus, et il se dit qu'il allait punir +les coupables. Et les autres servantes se rassemblaient dans les +belles demeures d'Odysseus, et elles allumèrent un grand feu dans +le foyer. Et le divin Tèlémakhos se leva de son lit et se couvrit +de ses vêtements. Il suspendit une épée à ses épaules et il +attacha de belles sandales à ses pieds brillants; puis, il saisit +une forte lance à pointe d'airain, et, s'arrêtant, comme il +passait le seuil, il dit à Eurykléia: + +-- Chère nourrice, comment avez-vous honoré l'étranger dans la +demeure? Lui avez-vous donné un lit et de la nourriture, ou gît-il +négligé? Car ma mère est souvent ainsi, bien que prudente; elle +honore inconsidérément le moindre des hommes et renvoie le plus +méritant sans honneurs. + +Et la prudente Eurykléia lui répondit: + +-- N'accuse point ta mère innocente, mon enfant. L'étranger s'est +assis et il a bu du vin autant qu'il l'a voulu; mais il a refusé +de manger davantage quand ta mère l'invitait elle-même. Elle a +ordonné aux servantes de préparer son lit; mais lui, comme un +homme plein de soucis et malheureux, a refusé de dormir dans un +lit, sous des couvertures; et il s'est couché, dans le vestibule, +sur une peau de boeuf encore saignante et sur des peaux de brebis; +et nous avons jeté un manteau par-dessus. + +Elle parla ainsi, et Tèlémakhos sortit de la demeure, tenant sa +lance à la main. Et deux chiens rapides le suivaient. Et il se +hâta vers l'agora des Akhaiens aux belles knèmides. Et Eurykléia, +fille d'Ops Peisènoride, la plus noble des femmes, dit aux +servantes: + +-- Allons! hâtez-vous! Balayez la salle, arrosez-la, jetez des +tapis pourprés sur les beaux thrônes, épongez les tables, purifiez +les kratères et les coupes rondes; et qu'une partie d'entre vous +aille puiser de l'eau à la fontaine et revienne aussitôt. Les +prétendants ne tarderont pas à arriver, et ils viendront dès le +matin, car c'est une fête pour tous. + +Elle parla ainsi, et les servantes, l'ayant entendue, lui +obéirent. Et les unes allèrent à la fontaine aux eaux noires, et +les autres travaillaient avec ardeur dans la maison. Puis, les +prétendants insolents entrèrent; et ils se mirent à fendre du +bois. Et les servantes revinrent de la fontaine, et, après elles, +le porcher qui amenait trois de ses meilleurs porcs. Et il les +laissa manger dans l'enceinte des haies. Puis il adressa à +Odysseus ces douces paroles: + +-- Étranger, les Akhaiens te traitent-ils mieux, ou t'outragent- +ils comme auparavant? + +Et le prudent Odysseus lui répondit: + +-- Puissent les dieux, Eumaios, châtier leur insolence, car ils +commettent des actions outrageantes et honteuses dans une demeure +étrangère, et ils n'ont plus la moindre pudeur. + +Et, comme ils se parlaient ainsi, le chevrier Mélanthios +s'approcha d'eux, conduisant, pour le repas des prétendants, les +meilleures chèvres de tous ses troupeaux, et deux bergers le +suivaient. Et il attacha les chèvres sous le portique sonore, et +il dit à Odysseus, en l'injuriant de nouveau: + +-- Étranger, es-tu encore ici à importuner les hommes en leur +demandant avec insistance? Ne passeras-tu point les portes? Je ne +pense pas que nous nous séparions avant que tu aies éprouvé nos +mains, car tu demandes à satiété, et il y a d'autres repas parmi +les Akhaiens. + +Il parla ainsi, et le prudent Odysseus ne répondit rien, et il +resta muet, mais secouant la tête et méditant sa vengeance. Puis, +arriva Philoitios, chef des bergers, conduisant aux prétendants +une génisse stérile et des chèvres grasses. Des bateliers, de ceux +qui faisaient passer les hommes, l'avaient amené. Il attacha les +animaux sous le portique sonore, et, s'approchant du porcher, il +lui dit: + +-- Porcher, quel est cet étranger nouvellement venu dans notre +demeure? D'où est-il? Quelle est sa race et quelle est sa patrie? +Le malheureux! certes, il est semblable à un roi: mais les dieux +accablent les hommes qui errent sans cesse, et ils destinent les +rois eux-mêmes au malheur. + +Il parla ainsi, et, tendant la main droite à Odysseus, il lui dit +ces paroles ailées: + +-- Salut, père étranger! Que la richesse t'arrive bientôt, car +maintenant, tu es accablé de maux! Père Zeus, aucun des dieux +n'est plus cruel que toi, car tu n'as point pitié des hommes que +tu as engendrés toi-même pour être accablés de misères et d'amères +douleurs! La sueur me coule, et mes yeux se remplissent de larmes +en voyant cet étranger, car je me souviens d'Odysseus, et je pense +qu'il erre peut-être parmi les hommes, couvert de semblables +haillons, s'il vit encore et s'il voit la lumière de Hèlios. Mais, +s'il est mort et s'il est dans les demeures d'Aidès, je gémirai +toujours au souvenir de l'irréprochable Odysseus qui m'envoya, +tout jeune, garder ses boeufs chez le peuple des Képhalléniens. Et +maintenant ils sont innombrables, et aucun autre ne possède une +telle race de boeufs aux larges fronts. Et les prétendants +m'ordonnent de les leur amener pour qu'ils les mangent; et ils ne +s'inquiètent point du fils d'Odysseus dans cette demeure, et ils +ne respectent ni ne craignent les dieux, et ils désirent avec +ardeur partager les biens d'un roi absent depuis longtemps. +Cependant, mon coeur hésite dans ma chère poitrine. Ce serait une +mauvaise action, Tèlémakhos étant vivant, de m'en aller chez un +autre peuple, auprès d'hommes étrangers, avec mes boeufs; et, +d'autre part, il est dur de rester ici, gardant mes boeufs pour +des étrangers et subissant mille maux. Déjà, depuis longtemps, je +me serais enfui vers quelque roi éloigné, car, ici, rien n'est +tolérable; mais je pense que ce malheureux reviendra peut-être et +dispersera les prétendants dans ses demeures. + +Et le prudent Odysseus lui répondit: + +-- Bouvier, tu ne ressembles ni à un méchant homme, ni à un +insensé, et je reconnais que ton esprit est plein de prudence. +C'est pourquoi je te le jure par un grand serment: que Zeus, le +premier des dieux, le sache! Et cette table hospitalière, et cette +demeure du brave Odysseus où je suis venu! Toi présent, Odysseus +reviendra ici, et tu le verras de tes yeux, si tu le veux, tuer +les prétendants qui oppriment ici. + +-- Étranger, puisse le Kroniôn accomplir tes paroles! Tu sauras +alors à qui appartiendront ma force et mes mains. + +Et Eumaios suppliait en même temps tous les dieux de ramener le +très sage Odysseus dans ses demeures. + +Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, les prétendants préparaient +le meurtre et la mort de Tèlémakhos. Mais, en ce moment, un aigle +vola à leur gauche, tenant une colombe tremblante. + +Alors Amphinomos leur dit: + +-- Ô amis, notre dessein de tuer Tèlémakhos ne s'accomplira pas. +Ne songeons plus qu'au repas. + +Ainsi parla Amphinomos, et sa parole leur plut. Puis, entrant dans +la demeure du divin Odysseus, ils déposèrent leurs manteaux sur +les sièges et sur les thrônes, ils sacrifièrent les grandes +brebis, les chèvres grasses, les porcs et la génisse indomptée. Et +ils distribuèrent les entrailles rôties. Puis ils mêlèrent le vin +dans les kratères; et le porcher distribuait les coupes, et +Philoitios, le chef des bouviers, distribuait le pain dans de +belles corbeilles, et Mélanthios versait le vin. Et ils étendirent +les mains vers les mets placés devant eux. Mais Tèlémakhos vit +asseoir Odysseus, qui méditait des ruses, auprès du seuil de +pierre, dans la salle, sur un siège grossier, et il plaça devant +lui, sur une petite table, une part des entrailles. Puis, il versa +du vin dans une coupe d'or, et il lui dit: + +-- Assieds-toi là, parmi les hommes, et bois du vin. J'écarterai +moi-même, loin de toi, les outrages de tous les prétendants, car +cette demeure n'est pas publique; c'est la maison d'Odysseus, et +il l'a construite pour moi. Et vous, prétendants, retenez vos +injures et vos mains, de peur que la discorde se manifeste ici. + +Il parla ainsi, et tous, mordant leurs lèvres, admiraient +Tèlémakhos et comme il avait parlé avec audace. Et Antinoos, fils +d'Eupeithès, leur dit: + +-- Nous avons entendu, Akhaiens, les paroles sévères de +Tèlémakhos, car il nous a rudement menacés. Certes, le Kroniôn +Zeus ne l'a point permis; mais, sans cela, nous l'aurions déjà +fait taire dans cette demeure, bien qu'il soit un habile agorète. + +Ainsi parla Antinoos, et Tèlémakhos ne s'en inquiéta point. Et les +hérauts conduisirent à travers la ville l'hécatombe sacrée, et les +Akhaiens chevelus se réunirent dans le bois épais de l'archer +Apollôn. + +Et, après avoir rôti les chairs supérieures, les prétendants +distribuèrent les parts et prirent leur repas illustre; et, comme +l'avait ordonné Tèlémakhos, le cher fils du divin Odysseus, les +serviteurs apportèrent à celui-ci une part égale à celles de tous +les autres convives; mais Athènè ne voulut pas que les prétendants +cessassent leurs outrages, afin qu'une plus grande colère entrât +dans le coeur du Laertiade Odysseus. Et il y avait parmi les +prétendants un homme très inique. Il se nommait Ktèsippos, et il +avait sa demeure dans Samè. Confiant dans les richesses de son +père, il recherchait la femme d'Odysseus absent depuis longtemps. +Et il dit aux prétendants insolents: + +-- Écoutez-moi, illustres prétendants. Déjà cet étranger a reçu +une part égale à la nôtre, comme il convient, car il ne serait ni +bon, ni juste de priver les hôtes de Tèlémakhos, quels que soient, +ceux qui entrent dans sa demeure. Mais moi aussi, je lui ferai un +présent hospitalier, afin que lui-même donne un salaire aux +baigneurs ou aux autres serviteurs qui sont dans la maison du +divin Odysseus. + +Ayant ainsi parlé, il saisit dans une corbeille un pied de boeuf +qu'il lança d'une main vigoureuse; mais Odysseus l'évita en +baissant la tête, et il sourit sardoniquement dans son âme; et le +pied de boeuf frappa le mur bien construit. Alors Tèlémakhos +réprimanda ainsi Ktèsippos: + +-- Ktèsippos, certes, il vaut beaucoup mieux pour toi que tu +n'aies point frappé mon hôte, et qu'il ait lui-même évité ton +trait, car, certes, je t'eusse frappé de ma lance aiguë au milieu +du corps, et, au lieu de tes noces, ton père eût fait ton +sépulcre. C'est pourquoi qu'aucun de vous ne montre son insolence +dans ma demeure, car je comprends et je sais quelles sont les +bonnes et les mauvaises actions, et je ne suis plus un enfant. +J'ai longtemps souffert et regardé ces violences, tandis que mes +brebis étaient égorgées, et que mon vin était épuisé, et que mon +pain était mangé car il est difficile à un seul de s'opposer à +plusieurs mais ne m'outragez pas davantage. Si vous avez le désir +de me tuer avec l'airain, je le veux bien, et il vaut mieux que je +meure que de voir vos honteuses actions, mes hôtes chassés et mes +servantes indignement violées dans mes belles demeures. + +Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et le Damastoride Agélaos +dit enfin: + +-- Ô amis, à cette parole juste, il ne faut point répondre +injurieusement, ni frapper cet étranger, ou quelqu'un des +serviteurs qui sont dans les demeures du divin Odysseus; mais je +parlerai doucement à Tèlémakhos et à sa mère; puissé-je plaire au +coeur de tous deux. Aussi longtemps que votre âme dans vos +poitrines a espéré le retour du très sage Odysseus en sa demeure, +nous n'avons eu aucune colère de ce que vous reteniez, les faisant +attendre, les prétendants dans vos demeures. Puisque Odysseus +devait revenir, cela valait mieux en effet. Maintenant il est +manifeste qu'il ne reviendra plus. Va donc à ta mère et dis-lui +qu'elle épouse le plus illustre d'entre nous, et celui qui lui +fera le plus de présents. Tu jouiras alors des biens paternels, +mangeant et buvant; et ta mère entrera dans la maison d'un autre. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Agélaos, non, par Zeus et par les douleurs de mon pere qui est +mort ou qui erre loin d'Ithakè, non, je ne m'oppose point aux +noces de ma mère, et je l'engage à épouser celui qu'elle choisira +et qui lui fera le plus de présents; mais je crains de la chasser +de cette demeure par des paroles rigoureuses, de peur qu'un dieu +n'accomplisse pas ceci. + +Ainsi parla Tèlémakhos, et Pallas Athènè excita un rire immense +parmi les prétendants, et elle troubla leur esprit, et ils riaient +avec des mâchoires contraintes, et ils mangeaient les chairs +crues, et leurs yeux se remplissaient de larmes, et leur âme +pressentait le malheur. +Alors, le divin Théoklyménos leur dit: + +-- Ah! malheureux! quel malheur allez-vous subir! Vos têtes, vos +visages, vos genoux sont enveloppés par la nuit; vous sanglotez, +vos joues sont couvertes de larmes; ces colonnes et ces murailles +sont souillées de sang; le portique et la cour sont pleins +d'ombres qui se hâtent vers les ténèbres de l'Érébos; Hèlios périt +dans l'Ouranos, et le brouillard fatal s'avance! + +Il parla ainsi, et tous se mirent à rire de lui; et Eurymakhos, +fils de Polybos, dit le premier: + +-- Tu es insensé, étranger récemment arrivé! Chassez-le aussitôt +de cette demeure, et qu'il aille à l'agora, puisqu'il prend le +jour pour la nuit. + +Et le divin Théoklyménos lui répondit: + +-- Eurymakhos, n'ordonne point de me chasser d'ici. Il me suffit +de mes yeux, de mes oreilles, de mes pieds et de l'esprit +équitable qui est dans ma poitrine. Je sortirai d'ici, car je +devine le malheur qui est suspendu sur vous; et nul d'entre vous +n'y échappera, ô prétendants, hommes injurieux qui commettez des +actions iniques dans la demeure du divin Odysseus! + +Ayant ainsi parlé, il sortit des riches demeures et retourna chez +Peiraios qui l'avait accueilli avec bienveillance. Et les +prétendants, se regardant les uns les autres, irritaient +Tèlémakhos en raillant ses hôtes. Et l'un de ces jeunes hommes +insolents dit: + +-- Tèlémakhos, aucun donneur d'hospitalité n'est plus à plaindre +que toi. Tu as encore, il est vrai, ce vagabond affamé, privé de +pain et de vin, sans courage et qui ne sait rien faire, inutile +fardeau de la terre, mais l'autre est allé prophétiser ailleurs. +Écoute-moi; ceci est pour le mieux; jetons tes deux hôtes sur une +nef et envoyons-les aux Sikèles. Chacun vaudra un bon prix. + +Ainsi parlaient les prétendants, et Tèlémakhos ne s'inquiéta point +de leurs paroles; mais il regardait son père, en silence, +attendant toujours qu'il mît la main sur les prétendants +insolents. + +Et la fille d'Ikarios, la sage Pènélopéia, accoudée sur son beau +thrône, écoutait les paroles de chacun d'eux dans les demeures. Et +ils riaient joyeusement en continuant leur repas, car ils avaient +déjà beaucoup mangé. + +Mais, bientôt, jamais fête ne devait leur être plus funeste que +celle que leur préparaient une déesse et un homme brave, car, les +premiers, ils avaient commis de honteuses actions. + + +21. + +Alors, la déesse Athènè aux yeux clairs inspira à la fille +d'Ikarios, à la prudente Pènélopéia, d'apporter aux prétendants +l'arc et le fer brillant, pour l'épreuve qui, dans les demeures +d'Odysseus, devait être le commencement du carnage. Elle gravit la +longue échelle de la maison, tenant à la main la belle clef +recourbée, d'airain et à poignée d'ivoire; et elle se hâta de +monter avec ses servantes dans la chambre haute où étaient +renfermés les trésors du roi, l'airain, l'or et le fer difficile à +travailler. Là, se trouvaient l'arc recourbé, le carquois porte- +flèches et les flèches terribles qui le remplissaient. Iphitos +Eurythide, de Lakédaimôn, semblable aux immortels, les avait +donnés à Odysseus, l'ayant rencontré à Messènè, dans la demeure du +brave Orsilokhos, où Odysseus était venu pour une réclamation de +tout le peuple qui l'en avait chargé. En effet, les Messèniens +avaient enlevé d'Ithakè, sur leurs nefs, trois cents brebis et +leurs bergers. Et, pour cette réclamation, Odysseus était venu, +tout jeune encore, car son père et les autres vieillards l'avaient +envoyé. Et Iphitos était venu de son côté, cherchant douze cavales +qu'il avait perdues et autant de mules patientes, et qui, toutes, +devaient lui attirer la mort; car, s'étant rendu auprès du +magnanime fils de Zeus, Héraklès, illustre par ses grands travaux, +celui-ci le tua dans ses demeures, bien qu'il fût son hôte. Et il +le tua indignement, sans respecter ni les dieux, ni la table où il +l'avait fait asseoir, et il retint ses cavales aux sabots +vigoureux. Ce fut en cherchant celles-ci qu'Iphitos rencontra +Odysseus et qu'il lui donna cet arc qu'avait porté le grand +Eurytos et qu'il laissa en mourant à son fils dans ses hautes +demeures. Et Odysseus donna à celui-ci une épée aiguë et une forte +lance. Ce fut le commencement d'une triste amitié, et qui ne fut +pas longue, car ils ne se reçurent point à leurs tables, et le +fils de Zeus tua auparavant l'Eurytide Iphitos semblable aux +immortels. Et le divin Odysseus se servait de cet arc à Ithakè, +mais il ne l'emporta point sur ses nefs noires en partant pour la +guerre, et il le laissa dans ses demeures, en mémoire de son cher +hôte. + +Et quand la noble femme fut arrivée à la chambre haute, elle monta +sur le seuil de chêne qu'autrefois un ouvrier habile avait poli et +ajusté au cordeau, et auquel il avait adapté des battants et de +brillantes portes. Elle détacha aussitôt la courroie de l'anneau, +fit entrer la clef et ouvrit les verrous. Et, semblables à un +taureau qui mugit en paissant dans un pré, les belles portes +résonnèrent, frappées par la clef, et s'ouvrirent aussitôt. + +Et Pènélopéia monta sur le haut plancher où étaient les coffres +qui renfermaient les vêtements parfumés, et elle détacha du clou +l'arc et le carquois brillant. Et, s'asseyant là, elle les posa +sur ses genoux, et elle pleura amèrement. Et, après s'être +rassasiée de larmes et de deuil, elle se hâta d'aller à la grande +salle, vers les prétendants insolents, tenant à la main l'arc +recourbé et le carquois porte-flèches et les flèches terribles qui +le remplissaient. Et les servantes portaient le coffre où étaient +le fer et l'airain des jeux du roi. + +Et la noble femme, étant arrivée auprès des prétendants, s'arrêta +sur le seuil de la belle salle, un voile léger sur ses joues et +deux servantes à ses côtés. Et, aussitôt, elle parla aux +prétendants et elle leur dit: + +-- Écoutez-moi, illustres prétendants qui, pour manger et boire +sans cesse, avez envahi la maison d'un homme absent depuis +longtemps, et qui dévorez ses richesses, sans autre prétexte que +celui de m'épouser. Voici, ô prétendants, l'épreuve qui vous est +proposée. Je vous apporte le grand arc du divin Odysseus. Celui +qui, de ses mains, tendra le plus facilement cet arc et lancera +une flèche à travers les douze haches, je le suivrai, et il me +conduira loin de cette demeure qui a vu ma jeunesse, qui est belle +et pleine d'abondance, et dont je me souviendrai, je pense, même +dans mes songes. + +Elle parla ainsi et elle ordonna au porcher Eumaios de porter aux +prétendants l'arc et le fer brillant. Et Eumaios les prit en +pleurant et les porta; et le bouvier pleura aussi en voyant l'arc +du roi. Et Antinoos les réprimanda et leur dit: + +-- Rustres stupides, qui ne pensez qu'au jour le jour, pourquoi +pleurez-vous, misérables, et remuez-vous ainsi dans sa poitrine +l'âme de cette femme qui est en proie à la douleur, depuis qu'elle +a perdu son cher mari? Mangez en silence, ou' allez pleurer dehors +et laissez ici cet arc. Ce sera pour les prétendants une épreuve +difficile, car je ne pense pas qu'on tende aisément cet arc poli. +Il n'y a point ici un seul homme tel que Odysseus. Je l'ai vu moi- +même, et je m'en souviens, mais j'étais alors un enfant. + +Il parla ainsi, et il espérait, dans son âme, tendre l'arc et +lancer une flèche à travers le fer; mais il devait, certes, goûter +le premier une flèche partie des mains de l'irréprochable Odysseus +qu'il avait déjà outragé dans sa demeure et contre qui il avait +excité tous ses compagnons. Alors, la force sacrée de Tèlémakhos +parla ainsi: + +-- Ô dieux! Certes, le Kroniôn Zeus m'a rendu insensé. Voici que +ma chère mère, bien que très prudente, dit qu'elle va suivre un +autre homme et quitter cette demeure! Et voici que je ris et que +je me réjouis dans mon esprit insensé! Tentez donc, ô prétendants, +l'épreuve proposée! Il n'est point de telle femme dans la terre +Akhaienne, ni dans la sainte Pylos, ni dans Argos, ni dans Mykènè, +ni dans Ithakè, ni dans la noire Épeiros. Mais vous le savez, +qu'est-il besoin de louer ma mère? Allons, ne retardez pas +l'épreuve; hâtez-vous de tendre cet arc, afin que nous voyions qui +vous êtes. Moi-même je ferai l'épreuve de cet arc; et, si je le +tends, si je lance une flèche à travers le fer, ma mère vénérable, +à moi qui gémis, ne quittera point ces demeures avec un autre +homme et ne m'abandonnera point, moi qui aurai accompli les nobles +jeux de mon père! + +Il parla ainsi, et, se levant, il retira son manteau pourpré et +son épée aiguë de ses épaules, puis, ayant creusé un long fossé, +il dressa en ligne les anneaux des haches, et il pressa la terre +tout autour. Et tous furent stupéfaits de son adresse, car il ne +l'avait jamais vu faire. Puis, se tenant debout sur le seuil, il +essaya l'arc. Trois fois il faillit le tendre, espérant tirer le +nerf et lancer une flèche à travers le fer, et trois fois la force +lui manqua. Et comme il le tentait une quatrième fois, Odysseus +lui fit signe et le retint malgré son désir. Alors la force sacrée +de Tèlémakhos parla ainsi: + +-- Ô dieux! ou je ne serai jamais qu'un homme sans force, ou je +suis trop jeune encore et je n'ai point la vigueur qu'il faudrait +pour repousser un guerrier qui m'attaquerait. Allons! vous qui +m'êtes supérieurs par la force, essayez cet arc et terminons cette +épreuve. + +Ayant ainsi parlé, il déposa l'arc sur la terre, debout et appuyé +contre les battants polis de la porte, et il mit la flèche aiguë +auprès de l'arc au bout recourbé; puis, il retourna s'asseoir sur +le thrône qu'il avait quitté. Et Antinoos, fils d'Eupeithès, dit +aux prétendants: + +-- Compagnons, levez-vous tous, et avancez, l'un après l'autre, +dans l'ordre qu'on suit en versant le vin. + +Ainsi parla Antinoos, et ce qu'il avait dit leur plut. Et Leiôdès, +fils d'Oinops, se leva le premier. Et il était leur sacrificateur, +et il s'asseyait toujours le plus près du beau kratère. Il +n'aimait point les actions iniques et il s'irritait sans cesse +contre les prétendants. Et il saisit le premier l'arc et le trait +rapide. Et, debout sur le seuil, il essaya l'arc; mais il ne put +le tendre et il se fatigua vainement les bras. Alors, il dit aux +prétendants: + +-- Ô amis, je ne tendrai point cet arc; qu'un autre le prenne. Cet +arc doit priver de leur coeur et de leur âme beaucoup de braves +guerriers, car il vaut mieux mourir que de nous retirer vivants, +n'ayant point accompli ce que nous espérions ici. Qu'aucun +n'espère donc plus, dans son âme, épouser Pènélopéia, la femme +d'Odysseus. Après avoir éprouvé cet arc, chacun de vous verra +qu'il lui faut rechercher quelque autre femme parmi les Akhaiennes +aux beaux péplos, et à laquelle il fera des présents. Pènélopéia +épousera ensuite celui qui lui fera le plus de présents et à qui +elle est destinée. + +Il parla ainsi, et il déposa l'arc appuyé contre les battants +polis de la porte, et il mit la flèche aiguë auprès de l'arc au +bout recourbé. Puis, il retourna s'asseoir sur le thrône qu'il +avait quitté. Alors, Antinoos le réprimanda et lui dit: + +-- Leiôdès, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents? Elle +est mauvaise et funeste, et je suis irrité de l'avoir entendue. +Cet arc doit priver de leur coeur et de leur âme beaucoup de +braves guerriers, parce que tu n'as pu le tendre! Ta mère +vénérable ne t'a point enfanté pour tendre les arcs, mais, +bientôt, d'autres prétendants illustres tendront celui-ci. + +Il parla ainsi et il donna cet ordre au chevrier Mélanthios: + +-- Mélanthios, allume promptement du feu dans la demeure et place +devant le feu un grand siège couvert de peaux. Apporte le large +disque de graisse qui est dans la maison, afin que les jeunes +hommes, l'ayant fait chauffer, en amollissent cet arc, et que nous +terminions cette épreuve. + +Il parla ainsi, et aussitôt Mélanthios alluma un grand feu, et il +plaça devant le feu un siège couvert de peaux; et les jeunes +hommes, ayant chauffé le large disque de graisse qui était dans la +maison, en amollirent l'arc, et ils ne purent le tendre, car ils +étaient de beaucoup trop faibles. Et il ne restait plus +qu'Antinoos et le divin Eurymakhos, chefs des prétendants et les +plus braves d'entre eux. + +Alors, le porcher et le bouvier du divin Odysseus sortirent +ensemble de la demeure, et le divin Odysseus sortit après eux. Et +quand ils furent hors des portes, dans la cour, Odysseus, +précipitant ses paroles, leur dit: + +-- Bouvier, et toi, porcher, vous dirai-je quelque chose et ne +vous cacherai-je rien? Mon âme, en effet, m'ordonne de parler. +Viendriez-vous en aide à Odysseus s'il revenait brusquement et si +un dieu le ramenait? À qui viendriez-vous en aide, aux prétendants +ou à Odysseus? Dites ce que votre coeur et votre âme vous +ordonnent de dire. + +Et le bouvier lui répondit: + +-- Père Zeus! Plût aux dieux que mon voeu fût accompli! Plût aux +dieux que ce héros revînt et qu'un dieu le ramenât, tu saurais +alors à qui appartiendraient ma force et mes bras! + +Et, de même, Eumaios supplia tous les dieux de ramener le prudent +Odysseus dans sa demeure. Alors, celui-ci connut quelle était leur +vraie pensée, et, leur parlant de nouveau, il leur dit: + +-- Je suis Odysseus. Après avoir souffert des maux innombrables, +je reviens dans la vingtième année sur la terre de la patrie. Je +sais que, seuls parmi les serviteurs, vous avez désiré mon retour; +car je n'ai entendu aucun des autres prier pour que je revinsse +dans ma demeure. Je vous dirai donc ce qui sera. Si un dieu dompte +par mes mains les prétendants insolents, je vous donnerai à tous +deux des femmes, des richesses et des demeures bâties auprès des +miennes, et vous serez pour Tèlémakhos des compagnons et des +frères. Mais je vous montrerai un signe manifeste, afin que vous +me reconnaissiez bien et que vous soyez persuadés dans votre âme: +cette blessure qu'un sanglier me fit autrefois de ses blanches +dents, quand j'allai sur le Parnèsos avec les fils d'Autolykos. + +Il parla ainsi, et entrouvrant ses haillons, il montra la grande +blessure. Et, dès qu'ils l'eurent vue, aussitôt ils la +reconnurent. Et ils pleurèrent, entourant le prudent Odysseus de +leurs bras, et ils baisèrent sa tête et ses épaules. Et, de même, +Odysseus baisa leurs têtes et leurs épaules. Et la lumière de +Hèlios fût tombée tandis qu'ils pleuraient, si Odysseus ne les eût +arrêtés et ne leur eût dit: + +-- Cessez de pleurer et de gémir, de peur que, sortant de la +demeure, quelqu'un vous voie et le dise; mais rentrez l'un après +l'autre, et non ensemble. Je rentre le premier; venez ensuite. +Maintenant, écoutez ceci: les prétendants insolents ne permettront +point, tous, tant qu'ils sont, qu'on me donne l'arc et le +carquois; mais toi, divin Eumaios, apporte-moi l'arc à travers la +salle, remets-le dans mes mains, et dis aux servantes de fermer +les portes solides de la demeure. Si quelqu'un entend, de la cour, +des gémissements et du tumulte, qu'il y reste et s'occupe +tranquillement de son travail. Et toi, divin Philoitios, je +t'ordonne de fermer les portes de la cour et d'en assujettir les +barrières et d'en pousser les verrous. + +Ayant ainsi parlé, il rentra dans la grande salle et il s'assit +sur le siège qu'il avait quitté. Puis, les deux serviteurs du +divin Odysseus rentrèrent. Et déjà Eurymakhos tenait l'arc dans +ses mains, le chauffant de tous les côtés à la splendeur du feu; +mais il ne put le tendre, et son illustre coeur soupira +profondément, et il dit, parlant ainsi: + +-- Ô dieux! certes, je ressens une grande douleur pour moi et pour +tous. Je ne gémis pas seulement à cause de mes noces, bien que +j'en sois attristé, car il y a beaucoup d'autres Akhaiennes dans +Ithakè entourée des flots et dans les autres villes; mais je gémis +que nous soyons tellement inférieurs en force au divin Odysseus +que nous ne puissions tendre son arc. Ce sera notre honte dans +l'avenir. + +Et Antinoos, fils d'Eupeithès, lui répondit: + +-- Eurymakhos, ceci ne sera point. Songes-y toi-même. C'est +aujourd'hui parmi le peuple la fête sacrée d'un dieu; qui pourrait +tendre un arc? Laissons-le en repos, et que les anneaux des haches +restent dressés. Je ne pense pas que quelqu'un les enlève dans la +demeure du Laertiade Odysseus. Allons! que celui qui verse le vin +emplisse les coupes, afin que nous fassions des libations, après +avoir déposé cet arc. Ordonnez au chevrier Mélanthios d'amener +demain les meilleures chèvres de tous ses troupeaux, afin qu'ayant +brûlé leurs cuisses pour Apollôn illustre par son arc, nous +tentions de nouveau et nous terminions l'épreuve. + +Ainsi parla Antinoos, et ce qu'il avait dit leur plut. Et les +hérauts leur versèrent de l'eau sur les mains, et les jeunes +hommes couronnèrent de vin les kratères et le distribuèrent entre +tous à coupes pleines. Et, après qu'ils eurent fait des libations +et bu autant que leur âme le désirait, le prudent Odysseus, +méditant des ruses, leur dit: + +-- Écoutez-moi, prétendants de l'illustre reine, afin que je dise +ce que mon coeur m'ordonne dans ma poitrine. Je prie surtout +Eurymakhos et le roi Antinoos, car ce dernier a parlé comme il +convenait. Laissez maintenant cet arc, et remettez le reste aux +dieux. Demain un dieu donnera la victoire à qui il voudra: mais +donnez-moi cet arc poli, afin que je fasse devant vous l'épreuve +de mes mains et de ma force, et que je voie si j'ai encore la +force d'autrefois dans mes membres courbés, ou si mes courses +errantes et la misère me l'ont enlevée. + +Il parla ainsi, et tous furent très irrités, craignant qu'il +tendît l'arc poli. Et Antinoos le réprimanda ainsi et lui dit: + +-- Ah! misérable étranger, ne te reste-t-il plus le moindre sens? +Ne te plaît-il plus de prendre tranquillement ton repas à nos +tables? Es-tu privé de nourriture? N'entends-tu pas nos paroles? +Jamais aucun autre étranger ou mendiant ne nous a écoutés ainsi. +Le doux vin te trouble, comme il trouble celui qui en boit avec +abondance et non convenablement. Certes, ce fut le vin qui troubla +l'illustre centaure Eurythiôn, chez les Lapithes, dans la demeure +du magnanime Peirithoos. Il troubla son esprit avec le vin, et, +devenu furieux, il commit des actions mauvaises dans la demeure de +Peirithoos. Et la douleur saisit alors les héros, et ils le +traînèrent hors du portique, et ils lui coupèrent les oreilles +avec l'airain cruel, et les narines. Et, l'esprit égaré, il s'en +alla, emportant son supplice et son coeur furieux. Et c'est de là +que s'éleva la guerre entre les centaures et les hommes; mais ce +fut d'abord Eurythiôn qui, étant ivre, trouva son malheur. Je te +prédis un châtiment aussi grand si tu tends cet arc. Tu ne +supplieras plus personne dans cette demeure, car nous t'enverrons +aussitôt sur une nef noire au roi Ékhétos, le plus féroce de tous +les hommes. Et là tu ne te sauveras pas. Bois donc en repos et ne +lutte point contre des hommes plus jeunes que toi. + +Et la prudente Pènélopéia parla ainsi: + +-- Antinoos, il n'est ni bon ni juste d'outrager les hôtes de +Tèlémakhos, quel que soit celui qui entre dans ses demeures. +Crois-tu que si cet étranger, confiant dans ses forces, tendait le +grand arc d'Odysseus, il me conduirait dans sa demeure et ferait +de moi sa femme? Lui-même ne l'espère point dans son esprit. +Qu'aucun de vous, prenant ici son repas, ne s'inquiète de ceci, +car cette pensée n'est point convenable. + +Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui répondit: + +-- Fille d'Ikarios, prudente Pènélopéia, nous ne croyons point que +cet homme t'épouse, car cette pensée ne serait point convenable; +mais nous craignons la rumeur des hommes et des femmes. Le dernier +des Akhaiens dirait: -- ‘Certes, ce sont les pires des hommes qui +recherchent la femme d'un homme irréprochable, car ils n'ont pu +tendre son arc poli, tandis qu'un mendiant vagabond a tendu +aisément l'arc et lancé une flèche à travers le fer.’ -- En +parlant ainsi, il nous couvrirait d'opprobre. + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Eurymakhos, ils ne peuvent s'illustrer parmi le peuple ceux qui +méprisent et ruinent la maison d'un homme brave. Pourquoi vous +êtes-vous couverts d'opprobre vous-mêmes? Cet étranger est grand +et fort, et il se glorifie d'être d'une bonne race. Donnez-lui +donc l'arc d'Odysseus, afin que nous voyions ce qu'il en fera. Et +je le dis, et ma parole s'accomplira: s'il tend l'arc et si +Apollôn lui accorde cette gloire, je le couvrirai de beaux +vêtements, d'un manteau et d'une tunique, et je lui donnerai une +lance aiguë pour qu'il se défende des chiens et des hommes, et une +épée à deux tranchants. Et je lui donnerai aussi des sandales, et +je le renverrai là où son coeur et son âme lui ordonnent d'aller. + +Et, alors, le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Ma mère, aucun des Akhaiens ne peut m'empêcher de donner ou de +refuser cet arc à qui je voudrai, ni aucun de ceux qui dominent +dans l'âpre Ithakè ou qui habitent Élis où paissent les chevaux. +Aucun d'entre eux ne m'arrêtera si je veux donner cet arc à mon +hôte. Mais rentre dans ta chambre haute et prends souci de tes +travaux, de la toile et du fuseau. Ordonne aux servantes de +reprendre leur tâche. Tout le reste regarde les hommes, et surtout +moi qui commande dans cette demeure. + +Et Pènélopéia, surprise, rentra dans la maison, songeant en son +âme aux paroles prudentes de son fils. Puis, étant montée dans la +chambre haute, avec ses servantes, elle pleura son cher mari +Odysseus jusqu'à ce que Athènè aux yeux clairs eût répandu le doux +sommeil sur ses paupières. + +Alors le divin porcher prit l'arc recourbé et l'emporta. Et les +prétendants firent un grand tumulte dans la salle, et l'un de ces +jeunes hommes insolents dit: + +-- Où portes-tu cet arc, immonde porcher? vagabond! Bientôt les +chiens rapides que tu nourris te mangeront au milieu de tes porcs, +loin des hommes, si Apollôn et les autres dieux immortels nous +sont propices. + +Ils parlèrent ainsi, et Eumaios déposa l'arc là où il était, plein +de crainte, parce qu'ils le menaçaient en foule dans la demeure. +Mais, d'un autre côté, Tèlémakhos cria en le menaçant: + +-- Père! porte promptement l'arc plus loin, et n'obéis pas à tout +le monde, de peur que, bien que plus jeune que toi, je te chasse à +coups de pierres vers tes champs, car je suis le plus fort. Plût +aux dieux que je fusse aussi supérieur par la force de mes bras +aux prétendants qui sont ici! car je les chasserais aussitôt +honteusement de ma demeure où ils commettent des actions +mauvaises. + +Il parla ainsi, et tous les prétendants se mirent à rire de lui et +cessèrent d'être irrités. Et le porcher, traversant la salle, +emporta l'arc et le remit aux mains du subtil Odysseus. Et +aussitôt il appela la nourrice Eurykléia: + +-- Tèlémakhos t'ordonne, ô prudente Eurykléia, de fermer les +portes solides de la maison. Si quelqu'un des nôtres entend, de la +cour, des gémissements ou du tumulte, qu'il y reste et s'occupe +tranquillement de son travail. + +Il parla ainsi, et sa parole ne fut point vaine, et Eurykléia +ferma les portes de la belle demeure. Et Philoitios, sautant +dehors, ferma aussi les portes de la cour. Et il y avait, sous le +portique, un câble d'écorce de nef à bancs de rameurs, et il en +lia les portes. Puis, rentrant dans la salle, il s'assit sur le +siège qu'il avait quitté, et il regarda Odysseus. Mais celui-ci, +tournant l'arc de tous côtés, examinait çà et là si les vers +n'avaient point rongé la corne en l'absence du maître. Et les +prétendants se disaient les uns aux autres en le regardant: + +-- Certes, celui-ci est un admirateur ou un voleur d'arcs. Peut- +être en a-t-il de semblables dans sa demeure, ou veut-il en faire? +Comme ce vagabond plein de mauvais desseins le retourne entre ses +mains. + +Et l'un de ces jeunes hommes insolents dit aussi: + +-- Plût aux dieux que cet arc lui portât malheur, aussi sûrement +qu'il ne pourra le tendre! + +Ainsi parlaient les prétendants; mais le subtil Odysseus, ayant +examiné le grand arc, le tendit aussi aisément qu'un homme, habile +à jouer de la kithare et à chanter, tend, à l'aide d'une cheville, +une nouvelle corde faite de l'intestin tordu d'une brebis. Ce fut +ainsi qu'Odysseus, tenant le grand arc, tendit aisément de la main +droite le nerf, qui résonna comme le cri de l'hirondelle. Et une +amère douleur saisit les prétendants, et ils changèrent tous de +couleur, et Zeus, manifestant un signe, tonna fortement, et le +patient et divin Odysseus se réjouit de ce que le fils du subtil +Kronos lui eût envoyé ce signe. Et il saisit une flèche rapide +qui, retirée du carquois, était posée sur la table, tandis que +toutes les autres étaient restées dans le carquois creux jusqu'à +ce que les Akhaiens les eussent essayées. Puis, saisissant la +poignée de l'arc, il tira le nerf sans quitter son siège; et +visant le but, il lança la flèche, lourde d'airain, qui ne +s'écarta point et traversa tous les anneaux des haches. Alors, il +dit à Tèlémakhos: + +-- Tèlémakhos, l'étranger assis dans tes demeures ne te fait pas +honte. Je ne me suis point écarté du but, et je ne me suis point +longtemps fatigué à tendre cet arc. Ma vigueur est encore entière, +et les prétendants ne me mépriseront plus. Mais voici l'heure pour +les Akhaiens de préparer le repas pendant qu'il fait encore jour; +puis ils se charmeront des sons de la kithare et du chant, qui +sont les ornements des repas. + +Il parla ainsi et fit un signe avec ses sourcils, et Télémakhos, +le cher fils du divin Odysseus, ceignit une épée aiguë, saisit une +lance, et, armé de l'airain splendide, se plaça auprès du siège +d'Odysseus. + + +22. + +Alors, le subtil Odysseus, se dépouillant de ses haillons, et +tenant dans ses mains l'arc et le carquois plein de flèches, sauta +du large seuil, répandit les flèches rapides à ses pieds et dit +aux prétendants: + +-- Voici que cette épreuve tout entière est accomplie. Maintenant, +je viserai un autre but qu'aucun homme n'a jamais touché. +Qu'Apollôn me donne la gloire de l'atteindre! + +Il parla ainsi, et il dirigea la flèche amère contre Antinoos. Et +celui-ci allait soulever à deux mains une belle coupe d'or à deux +anses afin de boire du vin, et la mort n'était point présente à +son esprit. Et, en effet, qui eût pensé qu'un homme, seul au +milieu de convives nombreux, eût osé, quelle que fût sa force, lui +envoyer la mort et la kèr noire? Mais Odysseus le frappa de sa +flèche à la gorge, et la pointe traversa le cou délicat. Il tomba +à la renverse, et la coupe s'échappa de sa main inerte, et un jet +de sang sortit de sa narine, et il repoussa des pieds la table, et +les mets roulèrent épars sur la terre, et le pain et la chair +rôtie furent souillés. Les prétendants frémirent dans la demeure +quand ils virent l'homme tomber. Et, se levant en tumulte de leurs +siéges, ils regardaient de tous côtés sur les murs sculptés, +cherchant à saisir des boucliers et des lances, et ils crièrent à +Odysseus en paroles furieuses: + +-- Étranger, tu envoies traîtreusement tes flèches contre les +hommes! Tu ne tenteras pas d'autres épreuves, car voici que ta +destinée terrible va s'accomplir. Tu viens de tuer le plus +illustre des jeunes hommes d'Ithakè, et les vautours te mangeront +ici! + +Ils parlaient ainsi, croyant qu'il avait tué involontairement, et +les insensés ne devinaient pas que les kères de la mort étaient +sur leurs têtes. Et, les regardant d'un oeil sombre, le subtil +Odysseus leur dit: + +-- Chiens! vous ne pensiez pas que je reviendrais jamais du pays +des Troiens dans ma demeure. Et vous dévoriez ma maison, et vous +couchiez de force avec mes servantes, et, moi vivant, vous +recherchiez ma femme, ne redoutant ni les dieux qui habitent le +large Ouranos, ni le blâme des hommes qui viendront! Maintenant, +les kères de la mort vont vous saisir tous! + +Il parla ainsi, et la terreur les prit, et chacun regardait de +tous côtés, cherchant par où il fuirait la noire destinée. Et, +seul, Eurymakhos, lui répondant, dit: + +-- S'il est vrai que tu sois Odysseus l'Ithakèsien revenu ici, tu +as bien parlé en disant que les Akhaiens ont commis des actions +iniques dans tes demeures et dans tes champs. Mais le voici gisant +celui qui a été cause de tout. C'est Antinoos qui a été cause de +tout, non parce qu'il désirait ses noces, mais ayant d'autres +desseins que le Kroniôn ne lui a point permis d'accomplir. Il +voulait régner sur le peuple d'Ithakè bien bâtie et tendait des +embûches à ton fils pour le tuer. Maintenant qu'il a été tué +justement, aie pitié de tes concitoyens. Bientôt nous t'apaiserons +devant le peuple. Nous te payerons tout ce que nous avons bu et +mangé dans tes demeures. Chacun de nous t'amènera vingt boeufs, de +l'airain et de l'or, jusqu'à ce que ton âme soit satisfaite. Mais +avant que cela soit fait, ta colère est juste. + +Et, le regardant d'un oeil sombre, le prudent Odysseus lui dit: + +-- Eurymakhos, même si vous m'apportiez tous vos biens paternels +et tout ce que vous possédez maintenant, mes mains ne +s'abstiendraient pas du carnage avant d'avoir châtié l'insolence +de tous les prétendants. Choisissez, ou de me combattre, ou de +fuir, si vous le pouvez, la kèr et la mort. Mais je ne pense pas +qu'aucun de vous échappe à la noire destinée. + +Il parla ainsi, et leurs genoux à tous furent rompus. Et +Eurymakhos, parlant une seconde fois, leur dit: + +-- Ô amis, cet homme ne retiendra pas ses mains inévitables, ayant +saisi l'arc poli et le carquois, et tirant ses flèches du seuil de +la salle, jusqu'à ce qu'il nous ait tués tous. Souvenons-nous donc +de combattre; tirez vos épées, opposez les tables aux flèches +rapides, jetons-nous tous sur lui, et nous le chasserons du seuil +et des portes, et nous irons par la ville, soulevant un grand +tumulte, et, bientôt, cet homme aura tiré sa dernière flèche. + +Ayant ainsi parlé, il tira son épée aiguë à deux tranchants, et se +rua sur Odysseus en criant horriblement; mais le divin Odysseus le +prévenant, lança une flèche et le perça dans la poitrine auprès de +la mamelle, et le trait rapide s'enfonça dans le foie. Et l'épée +tomba de sa main contre terre, et il tournoya près d'une table, +dispersant les mets et les coupes pleines: et lui-même se renversa +en se tordant et en gémissant, et il frappa du front la terre, +repoussant un thrône de ses deux pieds, et l'obscurité se répandit +sur ses yeux. + +Alors Amphinomos se rua sur le magnanime Odysseus, après avoir +tiré son épée aiguë, afin de l'écarter des portes; mais Tèlémakhos +le prévint en le frappant dans le dos, entre les épaules, et la +lance d'airain traversa la poitrine; et le prétendant tomba avec +bruit et frappa la terre du front. Et Tèlémakhos revint à la hâte, +ayant laissé sa longue lance dans le corps d'Amphinomos, car il +craignait qu'un des Akhaiens l'atteignît, tandis qu'il +l'approcherait, et le frappât de l'épée sur sa tête penchée. Et, +en courant, il revint promptement auprès de son cher père, et il +lui dit ces paroles ailées: + +-- Ô père, je vais t'apporter un bouclier et deux lances et un +casque d'airain adapté à tes tempes. Moi-même je m'armerai, ainsi +que le porcher et le bouvier, car il vaut mieux nous armer. + +Et le prudent Odysseus lui répondit: + +-- Apporte-les en courant; tant que j'aurai des flèches pour +combattre, ils ne m'éloigneront pas des portes, bien que je sois +seul. + +Il parla ainsi, et Tèlémakhos obéit à son cher père, et il se hâta +de monter dans la chambre haute où étaient les armes illustres, et +il saisit quatre boucliers, huit lances et quatre casques épais +d'airain, et il revint en les portant, et il rejoignit promptement +son cher père. Lui-même, le premier, il se couvrit d'airain, et, +les deux serviteurs s'étant aussi couverts de belles armes, ils +entourèrent le sage et subtil Odysseus. Et, tant que celui-ci eut +des flèches, il en perça sans relâche les prétendants, qui +tombaient amoncelés dans la salle. Mais après que toutes les +flèches eurent quitté le roi qui les lançait, il appuya son arc +debout contre les murs splendides de la salle solide, jeta sur ses +épaules un bouclier à quatre lames, posa sur sa tête un casque +épais à crinière de cheval, et sur lequel s'agitait une aigrette, +et il saisit deux fortes lances armées d'airain. + +Il y avait dans le mur bien construit de la salle, auprès du seuil +supérieur, une porte qui donnait issue au dehors et que fermaient +deux ais solides. Et Odysseus ordonna au divin porcher de se tenir +auprès de cette porte pour la garder, car il n'y avait que cette +issue. Et alors Agélaos dit aux prétendants: + +-- Ô amis, quelqu'un ne pourrait-il pas monter à cette porte, afin +de parler au peuple et d'exciter un grand tumulte? Cet homme +aurait bientôt lancé son dernier trait. + +Et le chevrier Mélanthios lui dit: + +-- Cela ne se peut, divin Agélaos. L'entrée de la belle porte de +la cour est étroite et difficile à passer, et un seul homme +vigoureux nous arrêterait tous. Mais je vais vous apporter des +armes de la chambre haute; c'est là, je pense, et non ailleurs, +qu'Odysseus et son illustre fils les ont déposées. + +Ayant ainsi parlé, le chevrier Mélanthios monta dans la chambre +haute d'Odysseus par les échelles de la salle. Là, il prit douze +boucliers, douze lances et autant de casques d'airain à crinières +épaisses, et, se hâtant de les apporter, il les donna aux +prétendants. Et quand Odysseus les vit s'armer et brandir de +longues lances dans leurs mains, ses genoux et son cher coeur +furent rompus, et il sentit la difficulté de son oeuvre, et il dit +à Tèlémakhos ces paroles ailées: + +-- Tèlémakhos, voici qu'une des femmes de la maison, ou +Mélanthios, nous expose à un danger terrible. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Ô père, c'est moi qui ai failli, et aucun autre n'est cause de +ceci, car j'ai laissé ouverte la porte solide de la chambre haute, +et la sentinelle des prétendants a été plus vigilante que moi. Va, +divin Eumaios, ferme la porte de la chambre haute, et vois si +c'est une des femmes qui a fait cela, ou Mélanthios, fils de +Dolios, comme je le pense. + +Et, tandis qu'ils se parlaient ainsi, le chevrier Mélanthios +retourna de nouveau à la chambre haute pour y chercher des armes, +et le divin porcher le vit, et, aussitôt, s'approchant d'Odysseus, +il lui dit: + +-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, ce méchant homme que nous +soupçonnions retourne dans la chambre haute. Dis-moi la vérité; le +tuerai-je, si je suis le plus fort, ou te l'amènerai-je pour qu'il +expie toutes les actions exécrables qu'il a commises dans ta +demeure? + +Et le subtil Odysseus lui répondit: + +-- Certes, Tèlémakhos et moi nous contiendrons les prétendants +insolents, malgré leur fureur. Vous, liez-lui les pieds et les +mains, jetez-le dans la chambre, et, avant de fermer les portes +derrière vous, enchaînez-le et suspendez-le à une haute colonne, +afin que, vivant longtemps, il subisse de cruelles douleurs. + +Il parla ainsi, et ils entendirent et obéirent. Et ils allèrent +promptement à la chambre haute, se cachant de Mélanthios qui y +était entré et qui cherchait des armes dans le fond. Ils +s'arrêtèrent des deux côtés du seuil, et, quand le chevrier +Mélanthios revint, tenant d'une main un beau casque, et, de +l'autre, un large bouclier antique que le héros Laertès portait +dans sa jeunesse, et qui gisait là depuis longtemps et dont les +courroies étaient rongées; alors ils se jetèrent sur lui et le +traînèrent dans la chambre par les cheveux, l'ayant renversé +gémissant contre terre. Et ils lui lièrent les pieds et les mains +avec une corde bien tressée ainsi que l'avait ordonné le patient +et divin Odysseus, fils de Laertès; puis, l'ayant enchaîné, ils le +suspendirent à une haute colonne, près des poutres. Et le porcher +Eumaios lui dit en le raillant: + +-- Maintenant, Mélanthios, tu vas faire sentinelle toute la nuit, +couché dans ce lit moelleux, comme il est juste. Éôs au thrône +d'or ne t'échappera pas quand elle sortira des flots d'Okéanos, à +l'heure où tu amènes tes chèvres aux prétendants pour préparer +leur repas. + +Et ils le laissèrent là, cruellement attaché. Puis, s'étant armés, +ils fermèrent les portes brillantes, et, pleins de courage, ils +retournèrent auprès du sage et subtil Odysseus. Et ils étaient +quatre sur le seuil, et dans la salle il y avait de nombreux et +braves guerriers. Et Athènè, la fille de Zeus, approcha, ayant la +figure et la voix de Mentôr. Et Odysseus, joyeux de la voir, lui +dit: + +-- Mentôr, éloigne de nous le danger et souviens-toi de ton cher +compagnon qui t'a comblé de biens, car tu es de mon âge. + +Il parla ainsi, pensant bien que c'était la protectrice Athènè. Et +les prétendants, de leur côté, poussaient des cris menaçants dans +la salle, et, le premier, le Damastoride Agélaos réprimanda +Athènè: + +-- Mentôr, qu'Odysseus ne te persuade pas de combattre les +prétendants, et de lui venir en aide. Je pense que notre volonté +s'accomplira quand nous aurons tué le père et le fils. Tu seras +tué avec eux, si tu songes à les aider, et tu le payeras de ta +tête. Quand nous aurons dompté vos fureurs avec l'airain, nous +confondrons tes richesses avec celles d'Odysseus, et nous ne +laisserons vivre dans tes demeures ni tes fils, ni tes filles, ni +ta femme vénérable! + +Il parla ainsi et Athènè s'en irrita davantage, et elle réprimanda +Odysseus en paroles irritées: + +-- Odysseus, tu n'as plus ni la vigueur, ni le courage que tu +avais quand tu combattis neuf ans, chez les Troiens, pour Hélénè +aux bras blancs née d'un père divin. Tu as tué, dans la rude +mêlée, de nombreux guerriers, et c'est par tes conseils que la +ville aux larges rues de Priamos a été prise. Pourquoi, maintenant +que tu es revenu dans tes demeures, au milieu de tes richesses, +cesses-tu d'être brave en face des prétendants? Allons, cher! +tiens-toi près de moi; regarde-moi combattre, et vois si, contre +tes ennemis, Mentôr Alkimide reconnaît le bien que tu lui as fait! + +Elle parla ainsi, mais elle ne lui donna pas encore la victoire, +voulant éprouver la force et le courage d'Odysseus et de son +illustre fils; et ayant pris la forme d'une hirondelle, elle alla +se poser en volant sur une poutre de la salle splendide. + +Mais le Damastoride Agélaos, Eurynomos, Amphimédôn, Dèmoptolémos, +Peisandros Polyktoride et le brave Polybos excitaient les +prétendants. C'étaient les plus courageux de ceux qui vivaient +encore et qui combattaient pour leur vie, car l'arc et les flèches +avaient dompté les autres. Et Agélaos leur dit: + +-- Ô amis, cet homme va retenir ses mains inévitables. Déjà Mentôr +qui était venu proférant de vaines bravades les a laissés seuls +sur le seuil de la porte. C'est pourquoi lancez tous ensemble vos +longues piques. Allons! lançons-en six d'abord. Si Zeus nous +accorde de frapper Odysseus et nous donne cette gloire, nous +aurons peu de souci des autres, si celui-là tombe. + +Il parla ainsi, et tous lancèrent leurs piques avec ardeur, comme +il l'avait ordonné; mais Athènè les rendit inutiles; l'une frappa +le seuil de la salle, l'autre la porte solide, et l'autre le mur. +Et, après qu'ils eurent évité les piques des prétendants, le +patient et divin Odysseus dit à ses compagnons: + +-- Ô amis, c'est à moi maintenant et à vous. Lançons nos piques +dans la foule des prétendants, qui, en nous tuant, veulent mettre +le comble aux maux qu'ils ont déjà causés. + +Il parla ainsi, et tous lancèrent leurs piques aiguës, Odysseus +contre Dèmoptolémos, Tèlémakhos contre Euryadès, le porcher contre +Élatos et le bouvier contre Peisandros, et tous les quatre +mordirent la terre, et les prétendants se réfugièrent dans le fond +de la salle, et les vainqueurs se ruèrent en avant et arrachèrent +leurs piques des cadavres. + +Alors les prétendants lancèrent de nouveau leurs longues piques +avec une grande force; mais Athènè les rendit inutiles; l'une +frappa le seuil, l'autre la porte solide, et l'autre le mur. +Amphimédôn effleura la main de Tèlémakhos, et la pointe d'airain +enleva l'épiderme. Ktèsippos atteignit l'épaule d'Eumaios par- +dessus le bouclier, mais la longue pique passa par-dessus et tomba +sur la terre. Alors, autour du sage et subtil Odysseus, ils +lancèrent de nouveau leurs piques aiguës dans la foule des +prétendants, et le destructeur de citadelles Odysseus perça +Eurydamas; Tèlémakhos, Amphimédôn; le porcher, Polybos; et le +bouvier perça Ktèsippos dans la poitrine et il lui dit en se +glorifiant: + +-- Ô Polytherside, ami des injures, il faut cesser de parler avec +arrogance et laisser faire les dieux, car ils sont les plus +puissants. Voici le salaire du coup que tu as donné au divin +Odysseus tandis qu'il mendiait dans sa demeure. + +Le gardien des boeufs aux pieds flexibles parla ainsi, et de sa +longue pique Odysseus perça le Damastoride, et Tèlémakhos frappa +d'un coup de lance dans le ventre l'Évenôride Leiôkritos. L'airain +le traversa, et, tombant sur la face, il frappa la terre du front. + +Alors, Athènè tueuse d'hommes agita l'Aigide au faîte de la salle, +et les prétendants furent épouvantés, et ils se dispersèrent dans +la salle comme un troupeau de boeufs que tourmente, au printemps, +quand les jours sont longs, un taon aux couleurs variées. De même +que des vautours aux ongles et aux becs recourbés, descendus des +montagnes, poursuivent les oiseaux effrayés qui se dispersent, de +la plaine dans les nuées, et les tuent sans qu'ils puissent se +sauver par la fuite, tandis que les laboureurs s'en réjouissent; +de même, Odysseus et ses compagnons se ruaient par la demeure sur +les prétendants et les frappaient de tous côtés; et un horrible +bruit de gémissements et de coups s'élevait, et la terre +ruisselait de sang. + +Et Léiôdès s'élança, et, saisissant les genoux d'Odysseus, il le +supplia en paroles ailées: + +-- Je te supplie, Odysseus! Écoute, prends pitié de moi! je te le +jure, jamais je n'ai, dans tes demeures, dit une parole +outrageante aux femmes, ni commis une action inique, et j'arrêtais +les autres prétendants quand ils en voulaient commettre; mais ils +ne m'obéissaient point et ne s'abstenaient point de violences, et +c'est pourquoi ils ont subi une honteuse destinée en expiation de +leur folie. Mais moi, leur sacrificateur, qui n'ai rien fait, +mourrai-je comme eux? Ainsi, à l'avenir, les bonnes actions +n'auront plus de récompense! + +Et, le regardant d'un oeil sombre, le prudent Odysseus lui +répondit: + +-- Si, comme tu le dis, tu as été leur sacrificateur, n'as-tu pas +souvent souhaité que mon retour dans la patrie n'arrivât jamais? +N'as-tu pas souhaité ma femme bien-aimée et désiré qu'elle +enfantât des fils de toi? C'est pourquoi tu n'éviteras pas la +lugubre mort! + +Ayant ainsi parlé, il saisit à terre, de sa main vigoureuse, +l'épée qu'Agélaos tué avait laissée tomber, et il frappa Léiôdès +au milieu du cou, et, comme celui-ci parlait encore, sa tête roula +dans la poussière. + +Et l'aoide Terpiade Phèmios évita la noire kèr, car il chantait de +force au milieu des prétendants. Et il se tenait debout près de la +porte, tenant en main sa kithare sonore; et il hésitait dans son +esprit s'il sortirait de la demeure pour s'asseoir dans la cour +auprès de l'autel du grand Zeus, là où Laertès et Odysseus avaient +brûlé de nombreuses cuisses de boeufs, ou s'il supplierait +Odysseus en se jetant à ses genoux. Et il lui sembla meilleur +d'embrasser les genoux du Laertiade Odysseus. C'est pourquoi il +déposa à terre sa kithare creuse, entre le kratère et le thrône +aux clous d'argent, et, s'élançant vers Odysseus, il saisit ses +genoux et il le supplia en paroles ailées: + +-- Je te supplie, Odysseus! Écoute, et prends pitié de moi! Une +grande douleur te saisirait plus tard, si tu tuais un aoide qui +chante les dieux et les hommes. Je me suis instruit moi-même, et +un dieu a mis tous les chants dans mon esprit. Je veux te chanter +toi-même comme un dieu, c'est pourquoi, ne m'égorge donc pas. +Tèlémakhos, ton cher fils, te dira que ce n'a été ni +volontairement, ni par besoin, que je suis venu dans ta demeure +pour y chanter après le repas des prétendants. Étant nombreux et +plus puissants, ils m'y ont amené de force. + +Il parla ainsi, et la force sacrée de Tèlémakhos l'entendit, et, +aussitôt, s'approchant de son père, il lui dit: + +-- Arrête; ne frappe point de l'airain un innocent. Nous sauverons +aussi le héraut Médôn, qui, depuis que j'étais enfant, a toujours +pris soin de moi dans notre demeure, si toutefois Philoitios ne +l'a point tué, ou le porcher, ou s'il ne t'a point rencontré +tandis que tu te ruais dans la salle. + +Il parla ainsi, et le prudent Médôn l'entendit. Épouvanté, et +fuyant la kèr noire, il s'était caché sous son thrône et s'était +enveloppé de la peau récemment enlevée d'un boeuf. Aussitôt, il se +releva; et, rejetant la peau du boeuf, et s'élançant vers +Tèlémakhos, il saisit ses genoux et le supplia en paroles ailées: + +-- Ô ami, je suis encore ici. Arrête! Dis à ton père qu'il +n'accable point ma faiblesse de sa force et de l'airain aigu, +étant encore irrité contre les prétendants qui ont dévoré ses +richesses dans ses demeures et qui t'ont méprisé comme des +insensés. + +Et le sage Odysseus lui répondit en souriant: + +-- Prends courage, puisque déjà Tèlémakhos t'a sauvé, afin que tu +saches dans ton âme et que tu dises aux autres qu'il vaut mieux +faire le bien que le mal. Mais sortez tous deux de la maison et +asseyez-vous dans la cour, loin du carnage, toi et l'illustre +aoide, tandis que j'achèverai de faire ici ce qu'il faut. + +Il parla ainsi, et tous deux sortirent de la maison, et ils +s'assirent auprès de l'autel du grand Zeus, regardant de tous +côtés et attendant un nouveau carnage. + +Alors, Odysseus examina toute la salle, afin de voir si quelqu'un +des prétendants vivait encore et avait évité la noire kèr. Mais il +les vit tous étendus dans le sang et dans la poussière, comme des +poissons que des pêcheurs ont retirés dans un filet de la côte +écumeuse de la mer profonde. Tous sont répandus sur le sable, +regrettant les eaux de la mer, et Hèlios Phaéthôn leur arrache +l'âme. Ainsi les prétendants étaient répandus, les uns sur les +autres. + +Et le prudent Odysseus dit à Tèlémakhos: + +-- Tèlémakhos, hâte-toi, appelle la nourrice Eurykléia, afin que +je lui dise ce que j'ai dans l'âme. + +Il parla ainsi, et Tèlémakhos obéit à son cher père, et, ayant +ouvert la porte, il appela la nourrice Eurykléia: + +-- Viens, ô vieille femme née autrefois, toi qui surveilles les +servantes dans nos demeures, viens en hâte. Mon père t'appelle +pour te dire quelque chose. + +Il parla ainsi, et ses paroles ne furent point vaines. Eurykléia +ouvrit les portes de la grande demeure, et se hâta de suivre +Tèlémakhos qui la précédait. Et elle trouva Odysseus au milieu des +cadavres, souillé de sang et de poussière, comme un lion sorti, la +nuit, de l'enclos, après avoir mangé un boeuf, et dont la poitrine +et les mâchoires sont ensanglantées, et dont l'aspect est +terrible. Ainsi Odysseus avait les pieds et les mains souillés. Et +dès qu'Eurykléia eut vu ces cadavres et ces flots de sang, elle +commença à hurler de joie, parce qu'elle vit qu'une grande oeuvre +était accomplie. Mais Odysseus la contint et lui dit ces paroles +ailées: + +-- Vieille femme, réjouis-toi dans ton âme et ne hurle pas. Il +n'est point permis d'insulter des hommes morts. La moire des dieux +et leurs actions impies ont dompté ceux-ci. Ils n'honoraient aucun +de ceux qui venaient à eux, parmi les hommes terrestres, ni le +bon, ni le mauvais. C'est pourquoi ils ont subi une mort honteuse, +à cause de leurs violences. Mais, allons! indique-moi les femmes +qui sont dans cette demeure, celles qui m'ont outragé et celles +qui n'ont point failli. + +Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit: + +-- Mon enfant, je te dirai la vérité. Tu as dans tes demeures +cinquante femmes que nous avons instruites aux travaux, à tendre +les laines et à supporter la servitude. Douze d'entre elles se +sont livrées à l'impudicité. Elles ne m'honorent point, ni +Pènélopéia elle-même. Quant à Tèlémakhos, qui, il y a peu de +temps, était encore enfant, sa mère ne lui a point permis de +commander aux femmes. Mais je vais monter dans la haute chambre +splendide et tout dire à Pènélopéia, à qui un dieu a envoyé le +sommeil. + +Et le prudent Odysseus lui répondit: + +-- Ne l'éveille pas encore. Ordonne aux femmes de venir ici, et +d'abord celles qui ont commis de mauvaises actions. + +Il parla ainsi, et la vieille femme sortit de la salle pour +avertir les femmes et les presser de venir. Et Odysseus, ayant +appelé à lui Tèlémakhos, le bouvier et le porcher, leur dit ces +paroles ailées: + +-- Commencez à emporter les cadavres et donnez des ordres aux +femmes. Puis, avec de l'eau et des éponges poreuses purifiez les +beaux thrônes et les tables. Après que vous aurez tout rangé dans +la salle, conduisez les femmes, hors de la demeure, entre le dôme +et le mur de la cour, et frappez-les de vos longues épées aiguës, +jusqu'à ce qu'elles aient toutes rendu l'âme et oublié Aphroditè +qu'elles goûtaient en secret, en se livrant en secret aux +prétendants. + +Il parla ainsi, et toutes les femmes arrivèrent en gémissant +lamentablement et en versant des larmes. D'abord, s'aidant les +unes les autres, elles emportèrent les cadavres, qu'elles +déposèrent sous le portique de la cour. Et Odysseus leur +commandait, et les pressait, et les forçait d'obéir. Puis, elles +purifièrent les beaux thrônes et les tables avec de l'eau et des +éponges poreuses. Et Tèlémakhos, le bouvier et le porcher +nettoyaient avec des balais le pavé de la salle, et les servantes +emportaient les souillures et les déposaient hors des portes. +Puis, ayant tout rangé dans la salle, ils conduisirent les +servantes, hors de la demeure, entre le dôme et le mur de la cour, +les renfermant dans ce lieu étroit d'où on ne pouvait s'enfuir. +Et, alors, le prudent Tèlémakhos parla ainsi le premier: + +-- Je n'arracherai point, par une mort non honteuse, l'âme de ces +femmes qui répandaient l'opprobre sur ma tête et sur celle de ma +mère et qui couchaient avec les prétendants. + +Il parla ainsi, et il suspendit le câble d'une nef noire au sommet +d'une colonne, et il le tendit autour du dôme, de façon à ce +qu'aucune d'entre elles ne touchât des pieds la terre. De même que +les grives aux ailes ployées et les colombes se prennent dans un +filet, au milieu des buissons de l'enclos où elles sont entrées, +et y trouvent un lit funeste; de même ces femmes avaient le cou +serré dans des lacets, afin de mourir misérablement, et leurs +pieds ne s'agitèrent point longtemps. + +Puis, ils emmenèrent Mélanthios, par le portique, dans la cour. +Et, là, ils lui coupèrent, avec l'airain, les narines et les +oreilles, et ils lui arrachèrent les parties viriles, qu'ils +jetèrent à manger toutes sanglantes aux chiens; et, avec la même +fureur, ils lui coupèrent les pieds et les mains, et, leur tâche +étant accomplie, ils rentrèrent dans la demeure d'Odysseus. Et, +alors, celui-ci dit à la chère nourrice Eurykléia: + +-- Vieille femme, apporte-moi du soufre qui guérit les maux, et +apporte aussi du feu, afin que je purifie la maison. Ordonne à +Pènélopéia de venir ici avec ses servantes. Que toutes les +servantes viennent ici. + +Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit: + +-- Certes, mon enfant, tu as bien parlé; mais je vais t'apporter +des vêtements, un manteau et une tunique. Ne reste pas dans tes +demeures, tes larges épaules ainsi couvertes de haillons, car ce +serait honteux. + +Et le prudent Odysseus lui répondit: + +-- Apporte d'abord du feu dans cette salle. + +Il parla ainsi, et la chère nourrice Eurykléia lui obéit. Elle +apporta du feu et du soufre, et Odysseus purifia la maison, la +salle et la cour. Puis, la vieille femme remonta dans les belles +demeures d'Odysseus pour appeler les femmes et les presser de +venir. Et elles entrèrent dans la salle ayant des torches en +mains. Et elles entouraient et saluaient Odysseus, prenant ses +mains et baisant sa tête et ses épaules. Et il fut saisi du désir +de pleurer, car, dans son âme, il les reconnut toutes. + + +23. + +Et la vieille femme, montant dans la chambre haute, pour dire à sa +maîtresse que son cher mari était revenu, était pleine de joie, et +ses genoux étaient fermes, et ses pieds se mouvaient rapidement. +Et elle se pencha sur la tête de sa maîtresse, et elle lui dit: + +-- Lève-toi, Pènélopéia, chère enfant, afin de voir de tes yeux ce +que tu désires tous les jours. Odysseus est revenu; il est rentré +dans sa demeure, bien que tardivement, et il a tué les prétendants +insolents qui ruinaient sa maison, mangeaient ses richesses et +violentaient son fils. + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Chère nourrice, les dieux t'ont rendue insensée, eux qui +peuvent troubler l'esprit du plus sage et rendre sage le plus +insensé. Ils ont troublé ton esprit qui, auparavant, était plein +de prudence. Pourquoi railles-tu mon coeur déjà si affligé, en +disant de telles choses? Pourquoi m'arraches-tu au doux sommeil +qui m'enveloppait, fermant mes yeux sous mes chères paupières? Je +n'avais jamais tant dormi depuis le jour où Odysseus est parti +pour cette Ilios fatale qu'on ne devrait plus nommer. Va! +redescends. Si quelque autre de mes femmes était venue m'annoncer +cette nouvelle et m'arracher au sommeil, je l'aurais aussitôt +honteusement chassée dans les demeures; mais ta vieillesse te +garantit de cela. + +Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit: + +-- Je ne me raille point de toi, chère enfant; il est vrai +qu'Odysseus est revenu et qu'il est rentré dans sa maison, comme +je te l'ai dit. C'est l'étranger que tous outrageaient dans cette +demeure. Tèlémakhos le savait déjà, mais il cachait par prudence +les desseins de son père, afin qu'il châtiât les violences de ces +hommes insolents. + +Elle parla ainsi, et Pènélopéia, joyeuse, sauta de son lit, +embrassa la vieille femme, et, versant des larmes sous ses +paupières, lui dit ces paroles ailées: + +-- Ah! si tu m'as dit la vérité, chère nourrice, et si Odysseus +est rentré dans sa demeure, comment, étant seul, a-t-il pu mettre +la main sur les prétendants insolents qui se réunissaient toujours +ici? + +Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit: + +-- Je n'ai rien vu, je n'ai rien entendu, si ce n'est les +gémissements des hommes égorgés. Nous étions assises au fond des +chambres, et les portes solides nous retenaient, jusqu'à ce que +ton fils Tèlémakhos m'appelât, car son père l'avait envoyé +m'appeler. Je trouvai ensuite Odysseus debout au milieu des +cadavres qui gisaient amoncelés sur le pavé; et tu te serais +réjouie dans ton âme de le voir souillé de sang et de poussière, +comme un lion. Maintenant, ils sont tous entassés sous les +portiques, et Odysseus purifie la belle salle, à l'aide d'un grand +feu allumé; et il m'a envoyée t'appeler. Suis-moi, afin que vous +charmiez tous deux vos chers coeurs par la joie, car vous avez +subi beaucoup de maux. Maintenant, vos longs désirs sont +accomplis. Odysseus est revenu dans sa demeure, il vous a +retrouvés, toi et ton fils; et les prétendants qui l'avaient +outragé, il les a tous punis dans ses demeures. + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Chère nourrice, ne te glorifie pas en te raillant? Tu sais +combien il nous comblerait tous de joie en reparaissant ici, moi +surtout et le fils que nous avons engendré; mais les paroles que +tu as dites ne sont point vraies. L'un d'entre les immortels a tué +les prétendants insolents, irrité de leur violente insolence et de +leurs actions iniques; car ils n'honoraient aucun des hommes +terrestres, ni le bon, ni le méchant, de tous ceux qui venaient +vers eux. C'est pourquoi ils ont subi leur destinée fatale, à +cause de leurs iniquités; mais, loin de l'Akhaiè, Odysseus a perdu +l'espoir de retour, et il est mort. + +Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit: + +-- Mon enfant, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents? +Quand ton mari, que tu pensais ne jamais revoir à son foyer, est +revenu dans sa demeure, ton esprit est toujours incrédule? Mais, +écoute; je te révélerai un signe très manifeste: j'ai reconnu, +tandis que je le lavais; la cicatrice de cette blessure qu'un +sanglier lui fit autrefois de ses blanches dents. Je voulais te le +dire, mais il m'a fermé la bouche avec les mains, et il ne m'a +point permis de parler, dans un esprit prudent. Suis-moi, je me +livrerai à toi, si je t'ai trompée, et tu me tueras d'une mort +honteuse. + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Chère nourrice, bien que tu saches beaucoup de choses, il t'est +difficile de comprendre les desseins des dieux non engendrés. Mais +allons vers mon fils, afin que je voie les prétendants morts et +celui qui les a tués. + +Ayant ainsi parlé, elle descendit de la chambre haute, hésitant +dans son coeur si elle interrogerait de loin son cher mari, ou si +elle baiserait aussitôt sa tête et ses mains. Après être entrée et +avoir passé le seuil de pierre, elle s'assit en face d'Odysseus, +près de l'autre mur, dans la clarté du feu. Et Odysseus était +assis près d'une haute colonne, et il regardait ailleurs, +attendant que son illustre femme, l'ayant vu, lui parlât. Mais +elle resta longtemps muette, et la stupeur saisit son coeur. Et +plus elle le regardait attentivement, moins elle le reconnaissait +sous ses vêtements en haillons. + +Alors Tèlémakhos la réprimanda et lui dit: + +-- Ma mère, malheureuse mère au coeur cruel! Pourquoi restes-tu +ainsi loin de mon père? Pourquoi ne t'assieds-tu point auprès de +lui afin de lui parler et de l'interroger? Il n'est aucune autre +femme qui puisse, avec un coeur inébranlable, rester ainsi loin +d'un mari qui, après avoir subi tant de maux, revient dans la +vingtième année sur la terre de la patrie. Ton coeur est plus dur +que la pierre. + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Mon enfant, mon âme est stupéfaite dans ma poitrine, et je ne +puis ni parler, ni interroger, ni regarder son visage. Mais s'il +est vraiment Odysseus, revenu dans sa demeure, certes, nous nous +reconnaîtrons mieux entre nous. Nous avons des signes que tous +ignorent et que nous connaissons seuls. + +Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus sourit, et il +dit aussitôt à Tèlémakhos ces paroles ailées: + +-- Tèlémakhos, laisse ta mère m'éprouver dans nos demeures, peut- +être alors me reconnaîtra-t-elle mieux. Maintenant, parce que je +suis souillé et couvert de haillons, elle me méprise et me +méconnaît. Mais délibérons, afin d'agir pour le mieux. Si +quelqu'un, parmi le peuple, a tué même un homme qui n'a point de +nombreux vengeurs, il fuit, abandonnant ses parents et sa patrie. +Or, nous avons tué l'élite de la ville, les plus illustres des +jeunes hommes d'Ithakè. C'est pourquoi je t'ordonne de réfléchir +sur cela. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Décide toi-même, cher père. On dit que tu es le plus sage des +hommes et qu'aucun des hommes mortels ne peut lutter en sagesse +contre toi. Nous t'obéirons avec joie, et je ne pense pas manquer +de courage, tant que je conserverai mes forces. + +Et le patient Odysseus lui répondit: + +-- Je te dirai donc ce qui me semble pour le mieux. Lavez-vous +d'abord et prenez des vêtements propres, et ordonnez aux servantes +de prendre d'autres vêtements dans les demeures. Puis le divin +aoide, tenant sa kithare sonore, nous entraînera à la danse +joyeuse, afin que chacun, écoutant du dehors ou passant par le +chemin, pense qu'on célèbre ici des noces. Il ne faut pas que le +bruit du meurtre des prétendants se répande par la ville, avant +que nous ayons gagné nos champs plantés d'arbres. Là, nous +délibérerons ensuite sur ce que l'olympien nous inspirera d'utile. + +Il parla ainsi, et tous, l'ayant entendu, obéirent. Ils se +lavèrent d'abord et prirent des vêtements propres; et les femmes +se parèrent, et le divin aoide fit vibrer sa kithare sonore et +leur inspira le désir du doux chant et de la danse joyeuse, et la +grande demeure résonna sous les pieds des hommes qui dansaient et +des femmes aux belles ceintures. Et chacun disait, les entendant, +hors des demeures: + +-- Certes, quelqu'un épouse la reine recherchée par tant de +prétendants. La malheureuse! Elle n'a pu rester dans la grande +demeure de son premier mari jusqu'à ce qu'il revint. + +Chacun parlait ainsi, ne sachant pas ce qui avait été fait. Et +l'intendante Eurynomè lava le magnanime Odysseus dans sa demeure +et le parfuma d'huile; puis elle le couvrit d'un manteau et d'une +tunique. Et Athènè répandit la beauté sur sa tête, afin qu'il +parût plus grand et plus majestueux, et elle fit tomber de sa tête +des cheveux semblables aux fleurs d'hyacinthe. Et, de même qu'un +habile ouvrier, que Hèphaistos et Pallas Athènè ont instruit, mêle +l'or à l'argent et accomplit avec art des travaux charmants, de +même Athènè répandit la grâce sur la tête et sur les épaules +d'Odysseus, et il sortit du bain, semblable par la beauté aux +immortels, et il s'assit de nouveau sur le thrône qu'il avait +quitté, et, se tournant vers sa femme, il lui dit: + +-- Malheureuse! Parmi toutes les autres femmes, les dieux qui ont +des demeures Olympiennes t'ont donné un coeur dur. Aucune autre +femme ne resterait aussi longtemps loin d'un mari qui, après avoir +tant souffert, revient, dans la vingtième année, sur la terre de +la patrie. Allons, nourrice, étends mon lit, afin que je dorme, +car, assurément, cette femme a un coeur de fer dans sa poitrine! + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Malheureux! je ne te glorifie, ni ne te méprise mais je ne te +reconnais point encore, me souvenant trop de ce que tu étais quand +tu partis d'Ithakè sur ta nef aux longs avirons. Va, Eurykléia, +étends, hors de la chambre nuptiale, le lit compact qu'Odysseus a +construit lui-même, et jette sur le lit dressé des tapis, des +peaux et des couvertures splendides. + +Elle parla ainsi, éprouvant son mari; mais Odysseus, irrité, dit à +sa femme douée de prudence: + +-- Ô femme! quelle triste parole as-tu dite? Qui donc a transporté +mon lit? Aucun homme vivant, même plein de jeunesse, n'a pu, à +moins qu'un dieu lui soit venu en aide, le transporter, et même le +mouvoir aisément. Et le travail de ce lit est un signe certain, +car je l'ai fait moi-même, sans aucun autre. Il y avait, dans +l'enclos de la cour, un olivier au large feuillage, verdoyant et +plus épais qu'une colonne. Tout autour, je bâtis ma chambre +nuptiale avec de lourdes pierres; je mis un toit par-dessus, et je +la fermai de portes solides et compactes. Puis, je coupai les +rameaux feuillus et pendants de l'olivier, et je tranchai au- +dessus des racines le tronc de l'olivier, et je le polis +soigneusement avec l'airain, et m'aidant du cordeau. Et, l'ayant +troué avec une tarière, j'en fis la base du lit que je construisis +au-dessus et que j'ornai d'or, d'argent et d'ivoire, et je tendis +au fond la peau pourprée et splendide d'un boeuf. Je te donne ce +signe certain; mais je ne sais, ô femme, si mon lit est toujours +au même endroit, ou si quelqu'un l'a transporté, après avoir +tranché le tronc de l'olivier, au-dessus des racines. + +Il parla ainsi, et le cher coeur et les genoux de Pènélopéia +défaillirent tandis qu'elle reconnaissait les signes certains que +lui révélait Odysseus. Et elle pleura quand il eut décrit les +choses comme elles étaient; et jetant ses bras au cou d'Odysseus, +elle baisa sa tête et lui dit: + +-- Ne t'irrite point contre moi, Odysseus, toi, le plus prudent +des hommes! Les dieux nous ont accablés de maux; ils nous ont +envié la joie de jouir ensemble de notre jeunesse et de parvenir +ensemble au seuil de la vieillesse. Mais ne t'irrite point contre +moi et ne me blâme point de ce que, dès que je t'ai vu, je ne t'ai +point embrassé. Mon âme, dans ma chère poitrine, tremblait qu'un +homme, venu ici, me trompât par ses paroles; car beaucoup méditent +des ruses mauvaises. L'Argienne Hélénè, fille de Zeus, ne se fût +point unie d'amour à un étranger, si elle eût su que les braves +fils des Akhaiens dussent un jour la ramener en sa demeure, dans +la chère terre de la patrie. Mais un dieu la poussa à cette action +honteuse, et elle ne chassa point de son coeur cette pensée +funeste et terrible qui a été la première cause de son malheur et +du nôtre. Maintenant tu m’as révélé les signes certains de notre +lit, qu'aucun homme n'a jamais vu. Nous seuls l'avons vu, toi, moi +et ma servante Aktoris que me donna mon père quand je vins ici et +qui gardait les portes de notre chambre nuptiale. Enfin, tu as +persuadé mon coeur, bien qu'il fût plein de méfiance. + +Elle parla ainsi, et le désir de pleurer saisit Odysseus, et il +pleurait en serrant dans ses bras sa chère femme si prudente. + +De même que la terre apparaît heureusement aux nageurs dont +Poseidaôn a perdu dans la mer la nef bien construite, tandis +qu'elle était battue par le vent et par l'eau noire; et peu ont +échappé à la mer écumeuse, et, le corps souillé d'écume, ils +montent joyeux sur la côte, ayant évité la mort; de même la vue de +son mari était douce à Pènélopéia qui ne pouvait détacher ses bras +blancs du cou d'Odysseus. Et Éôs aux doigts rosés eût reparu, +tandis qu'ils pleuraient, si la déesse Athènè aux yeux clairs +n'avait eu une autre pensée. + +Elle retint la longue nuit sur l'horizon et elle garda dans +l'Okéanos Éôs au thrône d'or, et elle ne lui permit pas de mettre +sous le joug ses chevaux rapides qui portent la lumière aux +hommes, Lampos et Phaéthôn qui amènent Éôs. Alors, le prudent +Odysseus dit à sa femme: + +-- Ô femme, nous n'en avons pas fini avec toutes nos épreuves, +mais un grand et difficile travail me reste qu'il me faut +accomplir, ainsi que me l'a appris l'âme de Teirésias le jour où +je descendis dans la demeure d'Aidès pour l'interroger sur mon +retour et sur celui de mes compagnons. Mais viens, allons vers +notre lit, ô femme, et goûtons ensemble le doux sommeil. + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Nous irons bientôt vers notre lit, puisque tu le désires dans +ton âme, et puisque les dieux t'ont laissé revenir vers ta demeure +bien bâtie et dans la terre de ta patrie. Mais puisque tu le sais +et qu'un dieu te l'a appris, dis-moi quelle sera cette dernière +épreuve. Je la connaîtrais toujours plus tard, et rien n'empêche +que je la sache maintenant. + +Et le prudent Odysseus lui répondit: + +-- Malheureuse! pourquoi, en me priant ardemment, me forces-tu de +parler? Mais je te dirai tout et ne te cacherai rien. Ton âme ne +se réjouira pas, et moi-même je ne me réjouirai pas, car il m'a +ordonné de parcourir encore de nombreuses villes des hommes, +portant un aviron léger, jusqu'à ce que je rencontre des hommes +qui ne connaissent point la mer, et qui ne salent point ce qu'ils +mangent, et qui ignorent les nefs aux proues rouges et les avirons +qui sont les ailes des nefs. Et il m'a révélé un signe certain que +je ne te cacherai point. Quand j'aurai rencontré un autre voyageur +qui croira voir un fléau sur ma brillante épaule, alors je devrai +planter l'aviron en terre et faire de saintes offrandes au roi +Poseidaôn, un bélier, un taureau et un verrat. Et il m'a ordonné, +revenu dans ma demeure, de faire de saintes offrandes aux dieux +immortels qui habitent le large Ouranos. Et une douce mort me +viendra de la mer et me tuera dans une heureuse vieillesse, tandis +qu'autour de moi les peuples seront heureux. Et il m'a dit ces +choses qui seront accomplies. + +Et la prudente Pènélopéia lui répondit: + +-- Si les dieux te réservent une vieillesse heureuse, tu as +l'espoir d'échapper à ces maux. + +Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, Eurynomè et la nourrice +préparaient, à la splendeur des torches, le lit fait de vêtements +moelleux. Et, après qu'elles eurent dressé à la hâte le lit épais, +la vieille femme rentra pour dormir, et Eurynomè, tenant une +torche à la main, les précédait, tandis qu'ils allaient vers le +lit. Et les ayant conduits dans la chambre nuptiale, elle se +retira, et joyeux, ils se couchèrent dans leur ancien lit. Et +alors, Tèlémakhos, le bouvier, le porcher et les femmes cessèrent +de danser, et tous allèrent dormir dans les demeures sombres. + +Et après qu'Odysseus et Pènélopéia se furent charmés par l'amour, +ils se charmèrent encore par leurs paroles. Et la noble femme dit +ce qu'elle avait souffert dans ses demeures au milieu de la +multitude funeste des prétendants qui, à cause d'elle, égorgeaient +ses boeufs et ses grasses brebis, et buvaient tout le vin des +tonneaux. + +Et le divin Odysseus dit les maux qu'il avait faits aux hommes et +ceux qu'il avait subis lui-même. Et il dit tout, et elle se +réjouissait de l'entendre, et le sommeil n'approcha point de ses +paupières avant qu'il eût achevé. + +Il dit d'abord comment il avait dompté les Kikônes, puis comment +il était arrivé dans la terre fertile des hommes lôtophages. Et il +dit ce qu'avait fait le kyklôps, et comment il l'avait châtié +d'avoir mangé sans pitié ses braves compagnons; et comment il +était venu chez Aiolos qui l'avait accueilli et renvoyé avec +bienveillance, et comment la destinée ne lui permit pas de revoir +encore la chère terre de la patrie, et la tempête qui, de nouveau, +l'avait emporté, gémissant, sur la mer poissonneuse. + +Et il dit comment il avait abordé la Laistrygoniè Tèlèpyle où +avaient péri ses nefs et tous ses compagnons, et d'où lui seul +s'était sauvé sur sa nef noire. Puis, il raconta les ruses de +Kirkè, et comment il était allé dans la vaste demeure d'Aidès, +afin d'interroger l'âme du Thébain Teirésias, et où il avait vu +tous ses compagnons et la mère qui l'avait conçu et nourri tout +enfant. + +Et il dit comment il avait entendu la voix des Seirènes +harmonieuses, et comment il avait abordé les roches errantes, +l'horrible Kharybdis et Skillè, que les hommes ne peuvent fuir +sains et saufs; et comment ses compagnons avaient tué les boeufs +de Hèlios, et comment Zeus qui tonne dans les hauteurs avait +frappé sa nef rapide de la blanche foudre et abîmé tous ses braves +compagnons, tandis que lui seul évitait les kères mauvaises. + +Et il raconta comment il avait abordé l'île Ogygiè, où la Nymphe +Kalypsô l'avait retenu dans ses grottes creuses, le désirant pour +mari, et l'avait aimé, lui promettant qu'elle le rendrait immortel +et le mettrait à l'abri de la vieillesse; et comment elle n'avait +pu fléchir son âme dans sa poitrine. + +Et il dit comment il avait abordé chez les Phaiakiens, après avoir +beaucoup souffert; et comment, l'ayant honoré comme un dieu, ils +l'avaient reconduit sur une nef dans la chère terre de la patrie, +après lui avoir donné de l'or, de l'airain et de nombreux +vêtements. Et quand il eut tout dit, le doux sommeil enveloppa ses +membres et apaisa les inquiétudes de son âme. + +Alors, la déesse aux yeux clairs, Athènè, eut d'autres pensées; +et, quand elle pensa qu'Odysseus s'était assez charmé par l'amour +et par le sommeil, elle fit sortir de l'Okéanos la fille au thrône +d'or du matin, afin qu'elle apportât la lumière aux hommes. Et +Odysseus se leva de son lit moelleux, et il dit à sa femme: + +-- Ô femme, nous sommes tous deux rassasiés d'épreuves, toi en +pleurant ici sur mon retour difficile, et moi en subissant les +maux que m'ont faits Zeus et les autres dieux qui m'ont si +longtemps retenu loin de la terre de la patrie. Maintenant, +puisque, tous deux, nous avons retrouvé ce lit désiré, il faut que +je prenne soin de nos richesses dans notre demeure. Pour remplacer +les troupeaux que les prétendants insolents ont dévorés, j'irai +moi-même en enlever de nombreux, et les Akhaiens nous en donneront +d'autres, jusqu'à ce que les étables soient pleines. Mais je pars +pour mes champs plantés d'arbres, afin de voir mon père illustre +qui gémit sans cesse sur moi. Femme, malgré ta prudence, je +t'ordonne ceci: en même temps que Hèlios montera, le bruit se +répandra de la mort des prétendants que j'ai tués dans nos +demeures. Monte donc dans la chambre haute avec tes servantes, et +que nul ne te voie, ni ne t'interroge. + +Ayant ainsi parlé, il couvrit ses épaules de ses belles armes, et +il éveilla Tèlémakhos, le bouvier et le porcher, et il leur +ordonna de saisir les armes guerrières; et ils lui obéirent en +hâte et se couvrirent d'airain. Puis, ils ouvrirent les portes et +sortirent, et Odysseus les précédait. Et déjà la lumière était +répandue sur la terre, mais Athènè, les ayant enveloppés d'un +brouillard, les conduisit promptement hors de la ville. + + +24. + +Le Kyllénien Hermès évoqua les âmes des prétendants. Et il tenait +dans ses mains la belle baguette d'or avec laquelle il charme, +selon sa volonté, les yeux des hommes, ou il éveille ceux qui +dorment. Et, avec cette baguette, il entraînait les âmes qui le +suivaient, frémissantes. + +De même que les chauves-souris, au fond d'un antre divin, volent +en criant quand l'une d'elles tombe du rocher où leur multitude +est attachée et amassée, de même les âmes allaient, frémissantes, +et le bienveillant Herméias marchait devant elles vers les larges +chemins. Et elles arrivèrent au cours d'Okéanos et à la Roche +Blanche, et elles passèrent la porte de Hèlios et le peuple des +songes, et elles parvinrent promptement à la prairie d'Asphodèle +où habitent les âmes, images des morts. Et elles y trouvèrent +l'âme du Pèlèiade Akhilleus et celle de Patroklos, et celle de +l'irréprochable Antilokhos, et celle d'Aias, qui était le plus +grand et le plus beau de tous les Danaens après l'irréprochable +Pèléiôn. Et tous s'empressaient autour de celui-ci, quand vint +l'âme dolente de l'Atréide Agamemnôn, suivie des âmes de tous ceux +qui, ayant été tuées dans la demeure d'Aigisthos, avaient subi +leur destinée. Et l'âme du Pèléiôn dit la première: + +-- Atréide, nous pensions que tu étais, parmi tous les héros, le +plus cher à Zeus qui se réjouit de la foudre, car tu commandais à +des hommes nombreux et braves, sur la terre des Troiens, où les +Akhaiens ont subi tant de maux. Mais la moire fatale devait te +saisir le premier, elle qu'aucun homme ne peut fuir, dès qu'il est +né. Plût aux dieux que, comblé de tant d'honneurs, tu eusses subi +la destinée et la mort sur la terre des Troiens! Tous les Akhaiens +eussent élevé ta tombe, et tu eusses laissé à ton fils une grande +gloire dans l'avenir; mais voici qu'une mort misérable t'était +réservée. + +Et l'âme de l'Atréide lui répondit: + +-- Heureux fils de Pèleus, Akhilleus semblable aux dieux, tu es +mort devant Troiè, loin d'Argos, et les plus braves d'entre les +fils des Troiens et des Akhaiens se sont entre-tués en combattant +pour toi. Et tu étais couché, en un tourbillon de poussière, +grand, sur un grand espace, oublieux des chevaux. Et nous +combattîmes tout le jour, et nous n'eussions point cessé de +combattre si Zeus ne nous eût apaisés par une tempête. Après +t'avoir emporté de la mêlée vers les nefs, nous te déposâmes sur +un lit, ayant lavé ton beau corps avec de l'eau chaude et l'ayant +parfumé d'huile. Et, autour de toi, les Danaens répandaient des +larmes amères et coupaient leurs cheveux. Alors, ta mère sortit +des eaux avec les immortelles marines, pour apprendre la nouvelle, +car notre voix était allée jusqu'au fond de la mer. Et une grande +terreur saisit tous les Akhaiens, et ils se fussent tous rués dans +les nefs creuses, si un homme plein d'une sagesse ancienne, +Nestôr, ne les eût retenus. Et il vit ce qu'il y avait de mieux à +faire, et, dans sa sagesse, il les harangua et leur dit: + +-- Arrêtez, Argiens! Ne fuyez pas, fils des Akhaiens! Une mère +sort des eaux avec les immortelles marines, afin de voir son fils +qui est mort. + +Il parla ainsi, et les magnanimes Akhaiens cessèrent de craindre. +Et les filles du vieillard de la mer pleuraient autour de toi en +gémissant lamentablement, et elles te couvrirent de vêtements +immortels. Les neuf muses, alternant leurs belles voix, se +lamentaient; et aucun des Argiens ne resta sans pleurer, tant la +muse harmonieuse remuait leur âme. Et nous avons pleuré dix-sept +jours et dix-sept nuits, dieux immortels et hommes mortels; et, le +dix-huitième jour, nous t'avons livré au feu, et nous avons égorgé +autour de toi un grand nombre de brebis grasses et de boeufs +noirs. Et tu as été brûlé dans des vêtements divins, ayant été +parfumé d'huile épaisse et de miel doux; et les héros Akhaiens se +sont rués en foule autour de ton bûcher, piétons et cavaliers, +avec un grand tumulte. Et, après que la flamme de Hèphaistos t'eut +consumé, nous rassemblâmes tes os blancs, ô Akhilleus, les lavant +dans le vin pur et l'huile; et ta mère donna une urne d'or qu'elle +dit être un présent de Dionysos et l'oeuvre de l'illustre +Hèphaistos. C'est dans cette urne que gisent tes os blancs, ô +Akhilleus, mêlés à ceux du Mènoitiade Patroklos, et auprès +d'Antilokhos que tu honorais le plus entre tous tes compagnons +depuis la mort de Patroklos. Et, au-dessus de ces restes, l'armée +sacrée des Argiens t'éleva un grand et irréprochable tombeau sur +un haut promontoire du large Hellespontos, afin qu'il fût aperçu +de loin, sur la mer, par les hommes qui vivent maintenant et par +les hommes futurs. Et ta mère, les ayant obtenus des dieux, déposa +de magnifiques prix des jeux au milieu des illustres Argiens. Déjà +je m'étais trouvé aux funérailles d'un grand nombre de héros, +quand, sur le tombeau d'un roi, les jeunes hommes se ceignent et +se préparent aux jeux; mais tu aurais admiré par-dessus tout, dans +ton âme, les prix que la déesse Thétis aux pieds d'argent déposa +sur la terre pour les jeux; car tu étais cher aux dieux. Ainsi, +Akhilleus, bien que tu sois mort, ton nom n'est point oublié, et, +entre tous les hommes, ta gloire sera toujours grande. Mais moi, +qu'ai-je gagné à échapper à la guerre? À mon retour, Zeus me +gardait une mort lamentable par les mains d'Aigisthos et de ma +femme perfide. + +Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, le messager tueur d'Argos +s'approcha d'eux, conduisant les âmes des prétendants domptés par +Odysseus. Et tous, dès qu'ils les virent, allèrent, étonnés, au- +devant d'eux. Et l'âme de l'Atréide Agamemnôn reconnut l'illustre +Amphimédôn, fils de Mélantheus, car il avait été son hôte dans +Ithakè. Et l'âme de l'Atréide lui dit la première: + +-- Amphimédôn, quel malheur avez-vous subi pour venir dans la +terre noire, tous illustres et du même âge? On ne choisirait pas +autrement les premiers d'une ville. Poseidaôn vous a-t-il domptés +sur vos nefs, en soulevant les vents furieux et les grands flots, +ou des ennemis vous ont-ils tués sur la terre tandis que vous +enleviez leurs boeufs et leurs beaux troupeaux de brebis? ou êtes- +vous morts en combattant pour votre ville et pour vos femmes? +Réponds-moi, car j'ai été ton hôte. Ne te souviens-tu pas que je +vins dans tes demeures, avec le divin Ménélaos, afin d'exciter +Odysseus à nous suivre à Ilios sur les nefs aux solides bancs de +rameurs? Tout un mois nous traversâmes la vaste mer, et nous pûmes +à peine persuader le dévastateur de villes Odysseus. + +Et l'âme d'Amphimédôn lui répondit: + +-- Illustre roi des hommes, Atréide Agamemnôn, je me souviens de +toutes ces choses, et je te dirai avec vérité la fin malheureuse +de notre vie. Nous étions les prétendants de la femme d'Odysseus +absent depuis longtemps. Elle ne repoussait ni n'accomplissait des +noces odieuses, mais elle nous préparait la mort et la kèr noire. +Et elle médita une autre ruse dans son esprit, et elle se mit à +tisser dans sa demeure une grande toile, large et fine, et elle +nous dit aussitôt: + +-- Jeunes hommes, mes prétendants, puisque le divin Odysseus est +mort, cessez de hâter mes noces jusqu'à ce que j'aie achevé, pour +que mes fils ne restent pas inutiles, ce linceul du héros Laertès, +quand la moire mauvaise, de la mort inexorable l'aura saisi; afin +qu'aucune des femmes Akhaiennes ne puisse me reprocher, devant +tout le peuple, qu'un homme qui a possédé tant de biens ait été +enseveli sans linceul. + +Elle parla ainsi, et notre coeur généreux fut persuadé aussitôt. +Et, alors, pendant le jour, elle tissait la grande toile, et, +pendant la nuit, ayant allumé les torches, elle la défaisait. +Ainsi, trois ans, elle cacha sa ruse et trompa les Akhaiens; mais, +quand vint la quatrième année, et quand les mois et les jours +furent écoulés, une de ses femmes, sachant bien sa ruse, nous la +dit. Et nous la trouvâmes, défaisant sa belle toile; mais, contre +sa volonté, elle fut contrainte de l'achever. Et elle acheva donc +cette grande toile semblable en éclat à Hèlios et à Sélènè. Mais +voici qu'un daimôn ennemi ramena de quelque part Odysseus, à +l'extrémité de ses champs, là où habitait son porcher. Là aussi +vint le cher fils du divin Odysseus, de retour sur sa nef noire de +la sablonneuse Pylos. Et ils méditèrent la mort des prétendants, +et ils vinrent à l'illustre ville, et Odysseus vint le dernier, +car Tèlémakhos le précédait. Le porcher conduisait Odysseus +couvert de haillons, semblable à un vieux mendiant et courbé sur +un bâton. Il arriva soudainement, et aucun de nous, et même des +plus âgés, ne le reconnut. Et nous l'outragions de paroles +injurieuses et de coups; mais il supporta longtemps, dans ses +demeures, et avec patience, les injures et les coups. Et, quand +l'esprit de Zeus tempétueux l'eut excité, il enleva les belles +armes, à l'aide de Tèlémakhos, et il les déposa dans la haute +chambre, dont il ferma les verrous. Puis il ordonna à sa femme +pleine de ruses d'apporter aux prétendants l'arc et le fer +brillant pour l'épreuve qui devait nous faire périr misérablement +et qui devait être l'origine du meurtre. Et aucun de nous ne put +tendre le nerf de l'arc solide, car nous étions beaucoup trop +faibles. Mais quand le grand arc arriva aux mains d'Odysseus, +alors nous fîmes entendre des menaces pour qu'on ne le lui donnât +pas, bien qu'il le demandât vivement. Le seul Tèlémakhos le voulut +en l'excitant, et le patient et divin Odysseus, ayant saisi l'arc, +le tendit facilement et envoya une flèche à travers le fer. Puis, +debout sur le seuil, il répandit à ses pieds les flèches rapides +et il perça le roi Antinoos. Alors, regardant de tous côtés, il +lança ses traits mortels aux autres prétendants qui tombaient tous +amoncelés et nous reconnûmes qu'un d'entre les dieux l'aidait. Et +aussitôt son fils et ses deux serviteurs, s'appuyant sur sa force, +tuaient çà et là, et d'affreux gémissements s'élevaient, et la +terre ruisselait de sang. C'est ainsi que nous avons péri, ô +Agamemnôn! Nos cadavres négligés gisent encore dans les demeures +d'Odysseus, et nos amis ne le savent point dans nos maisons, eux +qui, ayant lavé le sang noir de nos blessures, nous enseveliraient +en gémissant, car tel est l'honneur des morts. + +Et l'âme de l'Atréide lui répondit: + +-- Heureux fils de Laertès, prudent Odysseus, certes, tu possèdes +une femme d'une grande vertu, et l'esprit est sage de +l'irréprochable Pènélopéia, fille d'Ikarios, qui n'a point oublié +le héros Odysseus qui l'avait épousée vierge. C'est pourquoi la +gloire de sa vertu ne périra pas, et les immortels inspireront aux +hommes terrestres des chants gracieux en l'honneur de la sage +Pènélopéia. Mais la fille de Tyndaros n'a point agi ainsi, ayant +tué le mari qui l'avait épousée vierge. Aussi un chant odieux la +rappellera parmi les hommes et elle répandra sa renommée honteuse +sur toutes les femmes, même sur celles qui seront vertueuses! + +Tandis qu'ils se parlaient ainsi, debout dans les demeures +d'Aidès, sous les ténèbres de la terre, Odysseus et ses +compagnons, étant sortis de la ville, parvinrent promptement au +beau verger de Laertès, et que lui-même avait acheté autrefois, +après avoir beaucoup souffert. Là était, sa demeure entourée de +sièges sur lesquels s'asseyaient, mangeaient et dormaient les +serviteurs qui travaillaient pour lui. Là était aussi une vieille +femme Sikèle qui, dans les champs, loin de la ville, prenait soin +du vieillard. Alors Odysseus dit aux deux pasteurs et à son fils: + +-- Entrez maintenant dans la maison bien bâtie et tuez, pour le +repas, un porc, le meilleur de tous. Moi, j'éprouverai mon père, +afin de voir s'il me reconnaîtra dès qu'il m'aura vu, ou s'il me +méconnaîtra quand j'aurai marché longtemps près de lui. + +Ayant ainsi parlé, il remit ses armes guerrières aux serviteurs, +qui entrèrent promptement dans la maison. Et, descendant le grand +verger, il ne trouva ni Dolios, ni aucun de ses fils, ni aucun des +serviteurs. Et ceux-ci étaient allés rassembler des épines pour +enclore le verger, et le vieillard les avait précédés. + +Et Odysseus trouva son père seul dans le verger, arrachant les +herbes et vêtu d'une sordide tunique, déchirée et trouée. Et il +avait lié autour de ses jambes, pour éviter les écorchures, des +knèmides de cuir déchirées; et il avait des gants aux mains pour +se garantir des buissons, et, sur la tête, un casque de peau de +chèvre qui rendait son air plus misérable. + +Et le patient et divin Odysseus, ayant vu son père accablé de +vieillesse et plein d'une grande douleur, versa des larmes, debout +sous un haut poirier. Et il hésita dans son esprit et dans son +coeur s'il embrasserait son père en lui disant comment il était +revenu dans la terre de la patrie, ou s'il l'interrogerait d'abord +pour l'éprouver. Et il pensa qu'il était préférable de l'éprouver +par des paroles mordantes. Pensant ainsi, le divin Odysseus alla +vers lui comme il creusait, la tête baissée, un fossé autour d'un +arbre. Alors, le divin Odysseus, s'approchant, lui parla ainsi: + +-- Ô vieillard, tu n'es point inhabile à cultiver un verger. Tout +est ici bien soigné, l'olivier, la vigne, le figuier, le poirier. +Aucune portion de terre n'est négligée dans ce verger. Mais je te +le dirai, et n'en sois point irrité dans ton âme: tu ne prends +point les mêmes soins de toi. Tu subis à la fois la triste +vieillesse et les vêtements sales et honteux qui te couvrent. Ton +maître ne te néglige point ainsi sans doute à cause de ta paresse, +car ton aspect n'est point servile, et par ta beauté et ta majesté +tu es semblable à un roi. Tu es tel que ceux qui, après le bain et +le repas, dorment sur un lit moelleux, selon la coutume des +vieillards. Mais dis-moi la vérité. De qui es-tu le serviteur? De +qui cultives-tu le verger? Dis-moi la vérité, afin que je la +sache: suis-je parvenu à Ithakè, ainsi que me l'a dit un homme que +je viens de rencontrer et qui est insensé, car il n'a su ni +m'écouter, ni me répondre, quand je lui ai demandé si mon hôte est +encore vivant ou s'il est mort et descendu dans les demeures +d'Aidès. Mais je te le dis; écoute et comprends-moi. Je donnai +autrefois l'hospitalité, sur la chère terre de la patrie, à un +homme qui était venu dans ma demeure, le premier, entre tous les +étrangers errants. Il disait qu'il était né à Ithakè et que son +père était Laertès Arkeisiade. L'ayant conduit dans ma demeure, je +le reçus avec tendresse. Et il y avait beaucoup de richesses dans +ma demeure, et je lui fis de riches présents hospitaliers, car je +lui donnai sept talents d'or bien travaillé, un kratère fleuri en +argent massif, douze manteaux simples, autant de tapis, douze +autres beaux manteaux et autant de tuniques, et, par surcroît, +quatre femmes qu'il choisit lui-même, belles et très habiles à +tous les ouvrages. + +Et son père lui répondit en pleurant: + +-- Étranger, certes, tu es dans la contrée sur laquelle tu +m'interroges; mais des hommes iniques et injurieux l'oppriment, et +les nombreux présents que tu viens de dire sont perdus. Si tu +eusses rencontré ton hôte dans Ithakè, il t'eût congédié après +t'avoir donné l'hospitalité et t'avoir comblé d'autant de présents +qu'il en a reçu de toi, comme c'est la coutume. Mais dis-moi la +vérité: combien y a-t-il d'années que tu as reçu ton hôte +malheureux? C'était mon fils, si jamais quelque chose a été! Le +malheureux! Loin de ses amis et de sa terre natale, ou les +poissons l'ont mangé dans la mer, ou, sur la terre, il a été +déchiré par les bêtes féroces et par les oiseaux, et ni sa mère, +ni son père, nous qui l'avons engendré, ne l'avons pleuré et +enseveli. Et sa femme si richement dotée, la sage Pènélopéia n'a +point pleuré, sur le lit funèbre, son mari bien-aimé, et elle ne +lui a point fermé les yeux, car tel est l'honneur des morts! Mais +dis-moi la vérité, afin que je la sache. Qui es-tu parmi les +hommes? Où sont ta ville et tes parents? Où s'est arrêtée la nef +rapide qui t'a conduit ici ainsi que tes divins compagnons? Es-tu +venu, comme un marchand, sur une nef étrangère, et, t'ayant +débarqué, ont-ils continué leur route? + +Et le prudent Odysseus, lui répondant, parla ainsi: + +-- Certes, je te dirai toute la vérité. Je suis d'Alybas, où j'ai +mes demeures illustres; je suis le fils du roi Apheidas +Polypèmonide, et mon nom est Épèritos. Un daimôn m'a poussé ici, +malgré moi, des côtes de Sikaniè, et ma nef s'est arrêtée, loin de +la ville, sur le rivage. Voici la cinquième année qu'Odysseus a +quitté ma patrie. Certes, comme il partait, des oiseaux apparurent +à sa droite, et je le renvoyai, m'en réjouissant, et lui-même en +était joyeux quand il partit. Et nous espérions, dans notre âme, +nous revoir et nous faire de splendides présents. + +Il parla ainsi, et la sombre nuée de la douleur enveloppa Laertès, +et, avec de profonds gémissements, il couvrit à deux mains sa tête +blanche de poussière. Et l'âme d'Odysseus fut émue, et un trouble +violent monta jusqu'à ses narines en voyant ainsi son cher père; +et il le prit dans ses bras en s'élançant, et il le baisa et lui +dit: + +-- Père! Je suis celui que tu attends, et je reviens après vingt +ans dans la terre de la patrie. Mais cesse de pleurer et de gémir, +car, je te le dis, il faut que nous nous hâtions. J'ai tué les +prétendants dans nos demeures, châtiant leurs indignes outrages et +leurs mauvaises actions. + +Et Laertès lui répondit: + +-- Si tu es Odysseus mon fils de retour ici, donne moi un signe +manifeste qui me persuade. + +Et le prudent Odysseus lui répondit: + +-- Vois d'abord de tes yeux cette blessure qu'un sanglier me fit +de ses blanches dents, sur le Parnèsos, quand vous m'aviez envoyé, +toi et ma mère vénérable, auprès d'Autolykos le cher père de ma +mère, afin de prendre les présents qu'il m'avait promis quand il +vint ici. Mais écoute, et je te dirai encore les arbres de ton +verger bien cultivé, ceux que tu m'as donnés autrefois, comme je +te les demandais, étant enfant et te suivant à travers le verger. +Et nous allions parmi les arbres et tu me nommais chacun d'entre +eux, et tu me donnas treize poiriers, dix pommiers et quarante +figuiers; et tu me dis que tu me donnerais cinquante sillons de +vignes portant des fruits et dont les grappes mûrissent quand les +saisons de Zeus pèsent sur elles. + +Il parla ainsi, et les genoux et le cher coeur de Laertès +défaillirent tandis qu'il reconnaissait les signes manifestes que +lui donnait Odysseus. Et il jeta ses bras autour de son cher fils, +et le patient et divin Odysseus le reçut inanimé. Enfin, il +respira, et, rassemblant ses esprits, il lui parla ainsi: + +-- Père Zeus, et vous, dieux! certes, vous êtes encore dans le +grand Olympos, si vraiment les prétendants ont payé leurs +outrages! Mais, maintenant, je crains dans mon âme que tous les +Ithakèsiens se ruent promptement ici et qu'ils envoient des +messagers à toutes les villes des Képhallèniens. + +Et le prudent Odysseus lui répondit: + +-- Prends courage, et ne t'inquiète point de ceci dans ton âme. +Mais allons vers la demeure qui est auprès du verger. C'est là que +j'ai envoyé Tèlémakhos, le bouvier et le porcher, afin de préparer +promptement le repas. + +Ayant ainsi parlé, ils allèrent vers les belles demeures, où ils +trouvèrent Tèlémakhos, le bouvier et le porcher, coupant les +chairs abondantes et mêlant le vin rouge. Cependant la servante +Sikèle lava et parfuma d'huile le magnanime Laertès dans sa +demeure, et elle jeta un beau manteau autour de lui, et Athènè, +s'approchant, fortifia les membres du prince des peuples et elle +le fit paraître plus grand et plus majestueux qu'auparavant. Et il +sortit du bain, et son cher fils l'admira, le voyant semblable aux +dieux immortels, et il lui dit ces paroles ailées: + +-- Ô père, certes, un des dieux éternels te fait ainsi paraître +plus irréprochable par la beauté et la majesté. + +Et le prudent Laertès lui répondit: + +-- Que n'a-t-il plu au père Zeus, à Athènè, à Apollôn, que je +fusse hier, dans nos demeures, tel que j'étais quand je pris, sur +la terre ferme, commandant aux Képhallèniens, la ville bien bâtie +de Nérikos! Les épaules couvertes de mes armes, j'eusse chassé les +prétendants et rompu les genoux d'un grand nombre d'entre eux dans +nos demeures, et tu t'en fusses réjoui dans ton âme. + +Et ils se parlaient ainsi, et, cessant leur travail, ils +préparèrent le repas, et ils s'assirent en ordre sur les sièges et +sur les thrônes, et ils allaient prendre leur repas, quand le +vieux Dolios arriva avec ses fils fatigués de leurs travaux; car +la vieille mère Sikèle, qui les avait nourris et qui prenait soin +du vieillard depuis que l'âge l'accablait, était allée les +appeler. Ils aperçurent Odysseus et ils le reconnurent dans leur +âme, et ils s'arrêtèrent, stupéfaits, dans la demeure. Mais +Odysseus, les rassurant, leur dit ces douces paroles: + +-- Ô vieillard, assieds-toi au repas et ne sois plus stupéfait. +Nous vous avons longtemps attendus dans les demeures, prêts à +mettre la main sur les mets. + +Il parla ainsi, et Dolios, les deux bras étendus, s'élança; et +saisissant les mains d'Odysseus, il les baisa, et il lui dit ces +paroles ailées: + +-- Ô ami, puisque tu es revenu vers nous qui te désirions et qui +pensions ne plus te revoir, c'est que les dieux t'ont conduit. +Salut! Réjouis-toi, et que les dieux te rendent heureux! Mais dis- +moi la vérité, afin que je la sache. La prudente Pènélopéia sait- +elle que tu es revenu, ou lui enverrons-nous un message? + +Et le prudent Odysseus lui répondit: + +-- Ô vieillard, elle le sait! Pourquoi t'inquiéter de ces choses? + +Il parla ainsi, et il s'assit de nouveau sur son siège poli. Et, +autour de l'illustre Odysseus, les fils de Dolios, de la même +façon, saluèrent leur maître par leurs paroles et baisèrent ses +mains. Ensuite ils s'assirent auprès de Dolios leur père. + +Tandis qu'ils mangeaient ainsi dans la demeure, Ossa se répandit +par la ville, annonçant la kèr et la mort lamentable des +prétendants. Et, à cette nouvelle, tous accoururent de tous côtés, +avec tumulte et en gémissant, devant la demeure d'Odysseus. Et ils +emportèrent les morts, chacun dans sa demeure, et ils les +ensevelirent; et ceux des autres villes, ils les firent +reconduire, les ayant déposés sur des nefs rapides. Puis, affligés +dans leur coeur, ils se réunirent à l'agora. Et quand ils furent +réunis en foule, Eupeithès se leva et parla au milieu d'eux. Et +une douleur intolérable était dans son coeur à cause de son fils +Antinoos que le divin Odysseus avait tué le premier. Et il parla +ainsi, versant des larmes à cause de son fils: + +-- Ô amis, certes, cet homme a fait un grand mal aux Akhaiens. +Tous ceux, nombreux et braves, qu'il a emmenés sur ses nefs, il +les a perdus; et il a perdu aussi les nefs creuses, et il a perdu +ses peuples, et voici qu'à son retour il a tué les plus braves des +Képhallèniens. Allons! Avant qu'il fuie rapidement à Pylos ou dans +la divine Élis où dominent les Épéiens, allons! car nous serions à +jamais méprisés, et les hommes futurs se souviendraient de notre +honte, si nous ne vengions le meurtre de nos fils et de nos +frères. Il ne me serait plus doux de vivre, et j'aimerais mieux +descendre aussitôt chez les morts. Allons! de peur que, nous +prévenant, ils s'enfuient. + +Il parla ainsi en pleurant, et la douleur saisit tous les +Akhaiens. Mais, alors, Médôn et le divin aoide s'approchèrent +d'eux, étant sortis de la demeure d'Odysseus, dès que le sommeil +les eut quittés. Et ils s'arrêtèrent au milieu de l'agora. Et tous +furent saisis de stupeur, et le prudent Médôn leur dit: + +-- Écoutez-moi, Ithakèsiens. Odysseus n'a point accompli ces +choses sans les dieux immortels. Moi-même j'ai vu un dieu immortel +qui se tenait auprès d'Odysseus, sous la figure de Mentôr. Certes, +un dieu immortel apparaissait, tantôt devant Odysseus, excitant +son audace, et tantôt s'élançant dans la salle, troublant les +prétendants, et ceux-ci tombaient amoncelés. + +Il parla ainsi, et la terreur blême les saisit tous. Et le vieux +héros Halithersès Mastoride, qui savait les choses passées et +futures, plein de prudence, leur parla ainsi: + +-- Écoutez-moi, Ithakèsiens, quoi que je dise. C'est par votre +iniquité, amis, que ceci est arrivé. En effet, vous ne m'avez +point obéi, ni à Mentôr prince des peuples, en réprimant les +violences de vos fils qui ont commis avec fureur des actions +mauvaises, consumant les richesses et insultant la femme d'un +vaillant homme qu'ils disaient ne devoir plus revenir. Et, +maintenant que cela est arrivé, faites ce que je vous dis: ne +partez pas, de peur qu'il vous arrive malheur. + +Il parla ainsi, et les uns se ruèrent avec un grand tumulte, et +les autres restèrent en grand nombre, car les paroles de +Halithersès ne leur plurent point et ils obéirent à Eupeithès. Et +aussitôt ils se jetèrent sur leurs armes, et, s'étant couverts de +l'airain splendide, réunis, ils traversèrent la grande ville. Et +Eupeithès était le chef de ces insensés, et il espérait venger le +meurtre de son fils; mais sa destinée n'était point de revenir, +mais de subir la kèr. + +Alors Athènè dit à Zeus Kroniôn: + +-- Notre père, Kronide, le plus puissant des rois, réponds-moi: +que cache ton esprit? Exciteras-tu la guerre lamentable et la rude +mêlée, ou rétabliras-tu la concorde entre les deux partis? + +Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit: + +-- Mon enfant, pourquoi m'interroges-tu sur ces choses? N'en as-tu +point décidé toi-même dans ton esprit, de façon qu'Odysseus, à son +retour, se venge de ses ennemis? Fais selon ta volonté; mais je te +dirai ce qui est convenable. Maintenant que le divin Odysseus a +puni les prétendants, qu'ayant scellé une alliance sincère, il +règne toujours. Nous enverrons à ceux-ci l'oubli du meurtre de +leurs fils et de leurs frères, et ils s'aimeront les uns les +autres comme auparavant, dans la paix et dans l'abondance. + +Ayant ainsi parlé, il excita Athènè déjà pleine d'ardeur et qui se +rua du faîte de l'Olympos. +Et quand ceux qui prenaient leur repas eurent chassé la faim, le +patient et divin Odysseus leur dit, le premier: + +-- Qu'un de vous sorte et voie si ceux qui doivent venir +approchent. + +Il parla ainsi, et un des fils de Dolios sortit, comme il +l'ordonnait; et, debout sur le seuil, il vit la foule qui +approchait. Et aussitôt il dit à Odysseus ces paroles ailées: + +-- Les voici, armons-nous promptement. + +Il parla ainsi, et tous se jetèrent sur leurs armes, Odysseus et +ses trois compagnons et les six fils de Dolios. Et avec eux, +Laertès et Dolios s'armèrent, quoique ayant les cheveux blancs, +mais contraints de combattre. + +Et, s'étant couverts de l'airain splendide, ils ouvrirent les +portes et sortirent, et Odysseus les conduisait. Et la fille de +Zeus, Athènè, vint à eux, semblable à Mentôr par la figure et la +voix. Et le patient et divin Odysseus, l'ayant vue, se réjouit, et +il dit aussitôt à son cher fils Tèlémakhos: + +-- Tèlémakhos, voici qu'il faut te montrer, en combattant toi-même +les guerriers. C'est là que les plus braves se reconnaissent. Ne +déshonorons pas la race de nos aïeux, qui, sur toute la terre, l'a +emporté par sa force et son courage. + +Et le prudent Tèlémakhos lui répondit: + +-- Tu verras, si tu le veux, cher père, que je ne déshonorerai +point ta race. + +Il parla ainsi, et Laertès s'en réjouit et dit: + +-- Quel jour pour moi, dieux amis! Certes, je suis plein de joie; +mon fils et mon petit-fils luttent de vertu. + +Et Athènè aux yeux clairs, s'approchant, lui dit: + +-- Arkeisiade, le plus cher de mes compagnons, supplie le père +Zeus et sa fille aux yeux clairs, et, aussitôt, envoie ta longue +lance, l'ayant brandie avec force. + +Ayant ainsi parlé, Pallas Athènè lui inspira une grande force, et +il pria la fille du grand Zeus, et il envoya sa longue lance +brandie avec force. Et il frappa le casque d'airain d'Eupeithès, +qui ne résista point, et l'airain le traversa. Et Eupeithès tomba +avec bruit, et ses armes résonnèrent sur lui. Et Odysseus et son +illustre fils se ruèrent sur les premiers combattants, les +frappant de leurs épées et de lances à deux pointes. Et ils les +eussent tous tués et privés du retour, si Athènè, la fille de Zeus +tempétueux, n'eût arrêté tout le peuple en criant: + +-- Cessez la guerre lamentable, Ithakèsiens, et séparez-vous +promptement sans carnage. + +Ainsi parla Athènè, et la terreur blême les saisit, et leurs +armes, échappées de leurs mains, tombèrent à terre, au cri de la +déesse; et tous, pour sauver leur vie, s'enfuirent vers la ville. +Et le patient et divin Odysseus, avec des clameurs terribles, se +rua comme l'aigle qui vole dans les hauteurs. Alors le Kronide +lança la foudre enflammée qui tomba devant la fille aux yeux +clairs d'un père redoutable. Et, alors, Athènè aux yeux clairs dit +à Odysseus: + +-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, arrête, cesse la discorde de +la guerre intestine, de peur que le Kronide Zeus qui tonne au loin +s'irrite contre toi. + +Ainsi parla Athènè, et il lui obéit, plein de joie dans son coeur. +Et Pallas Athènè, fille de Zeus tempétueux, et semblable par la +figure et par la voix à Mentôr, scella pour toujours l'alliance +entre les deux partis. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Odyssée, by Homère + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14286 *** |
