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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14286 ***
+
+Homère
+
+Traduction Charles-René-Marie Leconte de L'Isle
+
+L’ODYSSÉE
+
+
+Table des matières
+
+Chants
+
+1.
+2.
+3.
+4.
+5.
+6.
+7.
+8.
+9.
+10.
+11.
+12.
+13.
+15.
+16.
+17.
+18.
+19.
+20.
+21.
+22.
+23.
+24.
+
+
+
+1.
+
+Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après qu'il
+eut renversé la citadelle sacrée de Troiè. Et il vit les cités de
+peuples nombreux, et il connut leur esprit; et, dans son coeur, il
+endura beaucoup de maux, sur la mer, pour sa propre vie et le
+retour de ses compagnons Mais il ne les sauva point, contre son
+désir; et ils périrent par leur impiété, les insensés! ayant mangé
+les boeufs de Hèlios Hypérionade. Et ce dernier leur ravit l'heure
+du retour. Dis-moi une partie de ces choses, Déesse, fille de
+Zeus. Tous ceux qui avaient évité la noire mort, échappés de la
+guerre et de la mer, étaient rentrés dans leurs demeures; mais
+Odysseus restait seul, loin de son pays et de sa femme, et la
+vénérable Nymphe Kalypsô, la très-noble déesse, le retenait dans
+ses grottes creuses, le désirant pour mari. Et quand le temps
+vint, après le déroulement des années, où les Dieux voulurent
+qu'il revît sa demeure en Ithakè, même alors il devait subir des
+combats au milieu des siens. Et tous les Dieux le prenaient en
+pitié, excepté Poseidaôn, qui était toujours irrité contre le
+divin Odysseus, jusqu'à ce qu'il fût rentré dans son pays.
+
+Et Poseidaôn était allé chez les Aithiopiens qui habitent au loin
+et sont partagés en deux peuples, dont l'un regarde du côté de
+Hypériôn, au couchant, et l'autre au levant. Et le Dieu y était
+allé pour une hécatombe de taureaux et d'agneaux. Et comme il se
+réjouissait, assis à ce repas, les autres Dieux étaient réunis
+dans la demeure royale de Zeus Olympien. Et le Père des hommes et
+des Dieux commença de leur parler, se rappelant dans son coeur
+l'irréprochable Aigisthos que l'illustre Orestès Agamemnonide
+avait tué. Se souvenant de cela, il dit ces paroles aux Immortels:
+
+-- Ah! combien les hommes accusent les Dieux! Ils disent que leurs
+maux viennent de nous, et, seuls, ils aggravent leur destinée par
+leur démence. Maintenant, voici qu'Aigisthos, contre le destin, a
+épousé la femme de l'Atréide et a tué ce dernier, sachant quelle
+serait sa mort terrible; car nous l'avions prévenu par Herméias,
+le vigilant tueur d'Argos, de ne point tuer Agamemnôn et de ne
+point désirer sa femme, de peur que l'Atréide Orestès se vengeât,
+ayant grandi et désirant revoir son pays. Herméias parla ainsi,
+mais son conseil salutaire n'a point persuadé l'esprit
+d'Aigisthos, et, maintenant, celui-ci a tout expié d'un coup.
+
+Et Athènè, la Déesse aux yeux clairs, lui répondit:
+
+-- Ô notre Père, Kronide, le plus haut des Rois! celui-ci du moins
+a été frappé d'une mort juste. Qu'il meure ainsi celui qui agira
+de même! Mais mon coeur est déchiré au souvenir du brave Odysseus,
+le malheureux! qui souffre depuis longtemps loin des siens, dans
+une île, au milieu de la mer, et où en est le centre. Et, dans
+cette île plantée d'arbres, habite une Déesse, la fille dangereuse
+d'Atlas, lui qui connaît les profondeurs de la mer, et qui porte
+les hautes colonnes dressées entre la terre et l'Ouranos. Et sa
+fille retient ce malheureux qui se lamente et qu'elle flatte
+toujours de molles et douces paroles, afin qu'il oublie Ithakè;
+mais il désire revoir la fumée de son pays et souhaite de mourir.
+Et ton coeur n'est point touché, Olympien, par les sacrifices
+qu'Odysseus accomplissait pour toi auprès des nefs Argiennes,
+devant la grande Troiè. Zeus, pourquoi donc es-tu si irrité contre
+lui?
+
+Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Mon enfant, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents?
+Comment pourrais-je oublier le divin Odysseus, qui, par
+l'intelligence, est au-dessus de tous les hommes, et qui offrait
+le plus de sacrifices aux Dieux qui vivent toujours et qui
+habitent le large Ouranos? Mais Poseidaôn qui entoure la terre est
+constamment irrité à cause du Kyklôps qu'Odysseus a aveuglé,
+Polyphèmos tel qu'un Dieu, le plus fort des Kyklôpes. La Nymphe
+Thoôsa, fille de Phorkyn, maître de la mer sauvage, l'enfanta,
+s'étant unie à Poseidaôn dans ses grottes creuses. C'est pour cela
+que Poseidaôn qui secoue la terre, ne tuant point Odysseus, le
+contraint d'errer loin de son pays. Mais nous, qui sommes ici,
+assurons son retour; et Poseidaôn oubliera sa colère, car il ne
+pourra rien, seul, contre tous les dieux immortels.
+
+Et la Déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
+
+-- Ô notre Père, Kronide, le plus haut des Rois! s'il plaît aux
+Dieux heureux que le sage Odysseus retourne en sa demeure,
+envoyons le Messager Herméias, tueur d'Argos, dans l'île Ogygiè,
+afin qu'il avertisse la Nymphe à la belle chevelure que nous avons
+résolu le retour d'Odysseus à l'âme forte et patiente.
+
+Et moi j'irai à Ithakè, et j'exciterai son fils et lui inspirerai
+la force, ayant réuni l'agora des Akhaiens chevelus, de chasser
+tous les Prétendants qui égorgent ses brebis nombreuses et ses
+boeufs aux jambes torses et aux cornes recourbées. Et je
+l'enverrai à Spartè et dans la sablonneuse Pylos, afin qu'il
+s'informe du retour de son père bien-aimé, et qu'il soit très
+honoré parmi les hommes.
+
+Ayant ainsi parlé, elle attacha à ses pieds de belles sandales
+ambroisiennes, dorées, qui la portaient sur la mer et sur
+l'immense terre comme le souffle du vent. Et elle prit une forte
+lance, armée d'un airain aigu, lourde, grande et solide, avec
+laquelle elle dompte la foule des hommes héroïques contre qui,
+fille d'un père puissant, elle est irritée. Et, s'étant élancée du
+faite de l'Olympos, elle descendit au milieu du peuple d'Ithakè,
+dans le vestibule d'Odysseus, au seuil de la cour, avec la lance
+d'airain en main, et semblable à un étranger, au chef des
+Taphiens, à Mentès.
+
+Et elle vit les prétendants insolents qui jouaient aux jetons
+devant les portes, assis sur la peau des boeufs qu'ils avaient
+tués eux-mêmes. Et des hérauts et des serviteurs s'empressaient
+autour d'eux; et les uns mêlaient l'eau et le vin dans les
+kratères; et les autres lavaient les tables avec les éponges
+poreuses; et, les ayant dressées, partageaient les viandes
+abondantes. Et, le premier de tous, le divin Tèlémakhos vit
+Athènè. Et il était assis parmi les prétendants, le coeur triste,
+voyant en esprit son brave père revenir soudain, chasser les
+prétendants hors de ses demeures, ressaisir sa puissance et régir
+ses biens.
+
+Or, songeant à cela, assis parmi eux, il vit Athènè: et il alla
+dans le vestibule, indigné qu'un étranger restât longtemps debout
+à la porte. Et il s'approcha, lui prit la main droite, reçut la
+lance d'airain et dit ces paroles ailées:
+
+-- Salut, Étranger. Tu nous seras ami, et, après le repas, tu nous
+diras ce qu'il te faut.
+
+Ayant ainsi parlé, il le conduisit, et Pallas Athènè le suivit. Et
+lorsqu'ils furent entrés dans la haute demeure, il appuya la lance
+contre une longue colonne, dans un arsenal luisant où étaient déjà
+rangées beaucoup d'autres lances d'Odysseus à l'âme ferme et
+patiente. Et il fit asseoir Athènè, ayant mis un beau tapis bien
+travaillé sur le thrône, et, sous ses pieds, un escabeau. Pour
+lui-même il plaça auprès d'elle un siège sculpté, loin des
+prétendants, afin que l'étranger ne souffert point du repas
+tumultueux, au milieu de convives injurieux, et afin de
+l'interroger sur son père absent. Et une servante versa, pour les
+ablutions, de l'eau dans un bassin d'argent, d'une belle aiguière
+d'or; et elle dressa auprès d'eux une table luisante. Puis, une
+intendante vénérable apporta du pain et couvrit la table de mets
+nombreux et réservés; et un découpeur servit les plats de viandes
+diverses et leur offrit des coupes d'or; et un héraut leur servait
+souvent du vin.
+
+Et les prétendants insolents entrèrent. Ils s'assirent en ordre
+sur des sièges et sur des thrônes: et des hérauts versaient de
+l'eau sur leurs mains; et les servantes entassaient le pain dans
+les corbeilles, et les jeunes hommes emplissaient de vin les
+kratères. Puis, les prétendants mirent la main sur les mets; et,
+quand leur faim et leur soif furent assouvies, ils désirèrent
+autre chose, la danse et le chant, ornements des repas. Et un
+héraut mit une très belle kithare aux mains de Phèmios, qui
+chantait là contre son gré. Et il joua de la kithare et commença
+de bien chanter.
+
+Mais Tèlémakhos dit à Athènè aux yeux clairs, en penchant la tête,
+afin que les autres ne pussent entendre:
+
+-- Cher Étranger, seras-tu irrité de mes paroles? La kithare et le
+chant plaisent aisément à ceux-ci, car ils mangent impunément le
+bien d'autrui, la richesse d'un homme dont les ossements blanchis
+pourrissent à la pluie, quelque part, sur la terre ferme ou dans
+les flots de la mer qui les roule. Certes, s'ils le voyaient de
+retour à Ithakè, tous préféreraient des pieds rapides à
+l'abondance de l'or et aux riches vêtements! Mais il est mort,
+subissant une mauvaise destinée; et il ne nous reste plus
+d'espérance, quand même un des habitants de la terre nous
+annoncerait son retour, car ce jour n'arrivera jamais.
+
+Mais parle-moi, et réponds sincèrement. Qui es-tu, et de quelle
+race? Où est ta ville et quels sont tes parents? Sur quelle nef
+es-tu venu? Quels matelots t'ont conduit à Ithakè, et qui sont-
+ils? Car je ne pense pas que tu sois venu à pied. Et dis-moi vrai,
+afin que je sache: viens-tu pour la première fois, ou bien es-tu
+un hôte de mon père? Car beaucoup d'hommes connaissent notre
+demeure, et Odysseus aussi visitait les hommes.
+
+Et la Déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
+
+-- Je te dirai des choses sincères. Je me vante d'être Mentès,
+fils du brave Ankhialos, et je commande aux Taphiens, amis des
+avirons. Et voici que j'ai abordé ici avec une nef et des
+compagnons, voguant sur la noire mer vers des hommes qui parlent
+une langue étrangère, vers Témésè, où je vais chercher de l'airain
+et où je porte du fer luisant. Et ma nef s'est arrêtée là, près de
+la campagne, en dehors de la ville, dans le port Rhéitrôs, sous le
+Néios couvert de bois. Et nous nous honorons d'être unis par
+l'hospitalité, dès l'origine, et de père en fils. Tu peux aller
+interroger sur ceci le vieux Laertès, car on dit qu'il ne vient
+plus à la ville, mais qu'il souffre dans une campagne éloignée,
+seul avec une vieille femme qui lui sert à manger et à boire,
+quand il s'est fatigué à parcourir sa terre fertile plantée de
+vignes. Et je suis venu, parce qu'on disait que ton père était de
+retour; mais les Dieux entravent sa route. Car le divin Odysseus
+n'est point encore mort sur la terre; et il vit, retenu en quelque
+lieu de la vaste mer, dans une île entourée des flots; et des
+hommes rudes et farouches, ses maîtres, le retiennent par la
+force.
+
+Mais, aujourd'hui, je te prédirai ce que les immortels m'inspirent
+et ce qui s'accomplira, bien que je ne sois point un divinateur et
+que j'ignore les augures. Certes, il ne restera point longtemps
+loin de la chère terre natale, même étant chargé de liens de fer.
+Et il trouvera les moyens de revenir, car il est fertile en ruses.
+Mais parle, et dis-moi sincèrement si tu es le vrai fils
+d'Odysseus lui-même. Tu lui ressembles étrangement par la tête et
+la beauté des yeux. Car nous nous sommes rencontrés souvent, avant
+son départ pour Troiè, où allèrent aussi, sur leurs nefs creuses,
+les autres chefs Argiens. Depuis ce temps je n'ai plus vu
+Odysseus, et il ne m'a plus vu.
+
+Et le sage Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Étranger, je te dirai des choses très sincères. Ma mère dit que
+je suis fils d'Odysseus, mais moi, je n'en sais rien, car nul ne
+sait par lui-même qui est son père. Que ne suis-je plutôt le fils
+de quelque homme heureux qui dût vieillir sur ses domaines! Et
+maintenant, on le dit, c'est du plus malheureux des hommes mortels
+que je suis né, et c'est ce que tu m'as demandé.
+
+Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
+
+-- Les dieux ne t'ont point fait sortir d'une race sans gloire
+dans la postérité, puisque Pènélopéia t'a enfanté tel que te
+voilà. Mais parle, et réponds-moi sincèrement. Quel est ce repas?
+Pourquoi cette assemblée? En avais-tu besoin? Est-ce un festin ou
+une noce? Car ceci n'est point payé en commun, tant ces convives
+mangent avec insolence et arrogance dans cette demeure! Tout
+homme, d'un esprit sensé du moins, s'indignerait de te voir au
+milieu de ces choses honteuses.
+
+Et le sage Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Étranger, puisque tu m'interroges sur ceci, cette demeure fut
+autrefois riche et honorée, tant que le héros habita le pays;
+mais, aujourd'hui, les dieux, source de nos maux, en ont décidé
+autrement, et ils ont fait de lui le plus ignoré d'entre tous les
+hommes. Et je ne le pleurerais point ainsi, même le sachant mort,
+s'il avait été frappé avec ses compagnons, parmi le peuple des
+Troiens, ou s'il était mort entre des mains amies, après la
+guerre. Alors les Panakhaiens lui eussent bâti un tombeau, et il
+eût légué à son fils une grande gloire dans la postérité. Mais,
+aujourd'hui, les Harpyes l'ont enlevé obscurément, et il est mort,
+et nul n'a rien su, ni rien appris de lui, et il ne m'a laissé que
+les douleurs et les lamentations.
+
+Mais je ne gémis point uniquement sur lui, et les Dieux m'ont
+envoyé d'autres peines amères. Tous ceux qui commandent aux îles,
+à Doulikios, à Samè, à Zakyntos couverte de bois, et ceux qui
+commandent dans la rude Ithakè, tous recherchent ma mère et
+épuisent ma demeure. Et ma mère ne peut refuser des noces odieuses
+ni mettre fin à ceci; et ces hommes épuisent ma demeure en
+mangeant, et ils me perdront bientôt aussi.
+
+Et, pleine de pitié, Pallas Athènè lui répondit:
+
+-- Ah! sans doute, tu as grand besoin d'Odysseus qui mettrait la
+main sur ces prétendants injurieux! Car s'il survenait et se
+tenait debout sur le seuil de la porte, avec le casque et le
+bouclier et deux piques, tel que je le vis pour la première fois
+buvant et se réjouissant dans notre demeure, à son retour
+d'Ephyrè, d'auprès d'Illos Merméridaïde; -- car Odysseus était
+allé chercher là, sur une nef rapide, un poison mortel, pour y
+tremper ses flèches armées d'une pointe d'airain; et Illos ne
+voulut point le lui donner, redoutant les dieux qui vivent
+éternellement, mais mon père, qui l'aimait beaucoup, le lui donna;
+-- si donc Odysseus, tel que je le vis, survenait au milieu des
+prétendants, leur destinée serait brève et leurs noces seraient
+amères! Mais il appartient aux dieux de décider s'il reviendra, ou
+non, les punir dans sa demeure. Je t'exhorte donc à chercher
+comment tu pourras les chasser d'ici.
+
+Maintenant, écoute, et souviens-toi de mes paroles. Demain, ayant
+réuni l'agora des héros Akhaiens, parle-leur, et prends les dieux
+à témoin. Contrains les prétendants de se retirer chez eux. Que ta
+mère, si elle désire d'autres noces, retourne dans la demeure de
+son père qui a une grande puissance. Ses proches la marieront et
+lui donneront une aussi grande dot qu'il convient à une fille
+bien-aimée. Et je te conseillerai sagement, si tu veux m'en
+croire. Arme ta meilleure nef de vingt rameurs, et va t'informer
+de ton père parti depuis si longtemps, afin que quelqu'un des
+hommes t'en parle, ou que tu entendes un de ces bruits de Zeus qui
+dispense le mieux la gloire aux hommes.
+
+Rends-toi d'abord à Pylos et interroge le divin Nestôr; puis à
+Spartè, auprès du blond Ménélaos, qui est revenu le dernier des
+Akhaiens cuirassés d'airain. Si tu apprends que ton père est
+vivant et revient, attends encore une année, malgré ta douleur;
+mais si tu apprends qu'il est mort, ayant cessé d'exister, reviens
+dans la chère terre natale, pour lui élever un tombeau et célébrer
+de grandes funérailles comme il convient, et donner ta mère à un
+mari. Puis, lorsque tu auras fait et achevé tout cela, songe, de
+l'esprit et du coeur, à tuer les prétendants dans ta demeure, par
+ruse ou par force. Il ne faut plus te livrer aux choses
+enfantines, car tu n'en as plus l'âge. Ne sais-tu pas de quelle
+gloire s'est couvert le divin Orestès parmi les hommes, en tuant
+le meurtrier de son père illustre, Aigisthos aux ruses perfides?
+Toi aussi, ami, que voilà grand et beau, sois brave, afin que les
+hommes futurs te louent. Je vais redescendre vers ma nef rapide et
+mes compagnons qui s'irritent sans doute de m'attendre. Souviens-
+toi, et ne néglige point mes paroles.
+
+Et le sage Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Étranger, tu m'as parlé en ami, comme un père à son fils, et je
+n'oublierai jamais tes paroles. Mais reste, bien que tu sois
+pressé, afin que t'étant baigné et ayant charmé ton coeur, tu
+retournes vers ta nef, plein de joie, avec un présent riche et
+précieux qui te viendra de moi et sera tel que des amis en offrent
+à leurs hôtes.
+
+Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
+
+-- Ne me retiens plus, il faut que je parte. Quand je reviendrai,
+tu me donneras ce présent que ton coeur me destine, afin que je
+l'emporte dans ma demeure. Qu'il soit fort beau, et que je puisse
+t'en offrir un semblable.
+
+Et Athènè aux yeux clairs, ayant ainsi parlé, s'envola et disparut
+comme un oiseau; mais elle lui laissa au coeur la force et
+l'audace et le souvenir plus vif de son père. Et lui, le coeur
+plein de crainte, pensa dans son esprit que c'était un Dieu. Puis,
+le divin jeune homme s'approcha des Prétendants. Et l'Aoide très
+illustre chantait, et ils étaient assis, l'écoutant en silence. Et
+il chantait le retour fatal des Akhaiens, que Pallas Athènè leur
+avait infligé au sortir de Troiè. Et, de la haute chambre, la
+fille d'Ikarios, la sage Pènélopéia, entendit ce chant divin, et
+elle descendit l'escalier élevé, non pas seule, mais suivie de
+deux servantes. Et quand la divine femme fut auprès des
+prétendants, elle resta debout contre la porte, sur le seuil de la
+salle solidement construite, avec un beau voile sur les joues, et
+les honnêtes servantes se tenaient à ses côtés. Et elle pleura et
+dit à l'Aoide divin:
+
+-- Phèmios, tu sais d'autres chants par lesquels les Aoides
+célèbrent les actions des hommes et des Dieux. Assis au milieu de
+ceux-ci, chante-leur une de ces choses, tandis qu'ils boivent du
+vin en silence; mais cesse ce triste chant qui déchire mon coeur
+dans ma poitrine, puisque je suis la proie d'un deuil que je ne
+puis oublier. Car je pleure une tête bien aimée, et je garde le
+souvenir
+éternel de l'homme dont la gloire emplit Hellas et Argos.
+
+Et le sage Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Ma mère, pourquoi défends-tu que ce doux Aoide nous réjouisse,
+comme son esprit le lui inspire? Les Aoides ne sont responsables
+de rien, et Zeus dispense ses dons aux poètes comme il lui plaît.
+Il ne faut point t'indigner contre celui-ci parce qu'il chante la
+sombre destinée des Danaens, car les hommes chantent toujours les
+choses les plus récentes. Aie donc la force d'âme d'écouter.
+Odysseus n'a point perdu seul, à Troiè, le jour du retour, et
+beaucoup d'autres y sont morts aussi. Rentre dans ta demeure;
+continue tes travaux à l'aide de la toile et du fuseau, et remets
+tes servantes à leur tâche. La parole appartient aux hommes, et
+surtout à moi qui commande ici.
+
+Étonnée, Pènélopéia s'en retourna chez elle, emportant dans son
+coeur les sages paroles de son fils. Remontée dans les hautes
+chambres, avec ses femmes, elle pleura Odysseus, son cher mari,
+jusqu'à ce que Athènè aux yeux clairs eût répandu un doux sommeil
+sur ses paupières.
+
+Et les prétendants firent un grand bruit dans la sombre demeure,
+et tous désiraient partager son lit. Et le sage Tèlémakhos
+commença de leur parler:
+
+-- Prétendants de ma mère, qui avez une insolence arrogante,
+maintenant réjouissons-nous, mangeons et ne poussons point de
+clameurs, car il est bien et convenable d'écouter un tel Aoide qui
+est semblable aux Dieux par sa voix; mais, dès l'aube, rendons-
+nous tous à l'agora, afin que je vous déclare nettement que vous
+ayez tous à sortir d'ici. Faites d'autres repas, mangez vos biens
+en vous recevant tour à tour dans vos demeures; mais s'il vous
+paraît meilleur de dévorer impunément la subsistance d'un seul
+homme, dévorez-la. Moi, je supplierai les Dieux qui vivent
+toujours, afin que Zeus ordonne que votre action soit punie, et
+vous périrez peut-être sans vengeance dans cette demeure.
+
+Il parla ainsi, et tous, se mordant les lèvres, s'étonnaient que
+Tèlémakhos parlât avec cette audace. Et Antinoos, fils
+d'Eupeithès, lui répondit:
+
+-- Tèlémakhos, certes, les Dieux mêmes t'enseignent à parler haut
+et avec audace; mais puisse le Kroniôn ne point te faire roi dans
+Ithakè entourée des flots, bien qu'elle soit ton héritage par ta
+naissance!
+
+Et le sage Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Antinoos, quand tu t'irriterais contre moi à cause de mes
+paroles, je voudrais être roi par la volonté de Zeus. Penses-tu
+qu'il soit mauvais de l'être parmi les hommes? Il n'est point
+malheureux de régner. On possède une riche demeure, et on est
+honoré. Mais beaucoup d'autres rois Akhaiens, jeunes et vieux,
+sont dans Ithakè entourée des flots. Qu'un d'entre eux règne,
+puisque le divin Odysseus est mort. Moi, du moins, je serai le
+maître de la demeure et des esclaves que le divin Odysseus a
+conquis pour moi.
+
+Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui répondit:
+
+-- Tèlémakhos, il appartient aux Dieux de décider quel sera
+l'Akhaien qui régnera dans Ithakè entourée des flots. Pour toi,
+possède tes biens et commande en ta demeure, et que nul ne te
+dépouille jamais par violence et contre ton gré, tant que Ithakè
+sera habitée. Mais je veux, ami, t'interroger sur cet étranger.
+D'où est-il? De quelle terre se vante-t-il de sortir? Où est sa
+famille? Où est son pays? Apporte-t-il quelque nouvelle du retour
+de ton père? Est-il venu réclamer une dette? Il est parti
+promptement et n'a point daigné se faire connaître. Son aspect,
+d'ailleurs, n'est point celui d'un misérable.
+
+Et le sage Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Eurymakhos, certes, mon père ne reviendra plus, et je n'en
+croirais pas la nouvelle, s'il m'en venait; et je ne me soucie
+point des prédictions que ma mère demande au divinateur qu'elle a
+appelé dans cette demeure. Mais cet hôte de mes pères est de
+Taphos; et il se vante d'être Mentès, fils du brave Ankhialos, et
+il commande aux Taphiens, amis des avirons.
+
+Et Tèlémakhos parla ainsi; mais, dans son coeur, il avait reconnu
+la déesse immortelle. Donc, les prétendants, se livrant aux danses
+et au chant, se réjouissaient en attendant le soir, et comme ils
+se réjouissaient, la nuit survint. Alors, désirant dormir, chacun
+d'eux rentra dans sa demeure.
+
+Et Tèlémakhos monta dans la chambre haute qui avait été construite
+pour lui dans une belle cour, et d'où l'on voyait de tous côtés.
+Et il se coucha, l'esprit plein de pensées. Et la sage Eurykléia
+portait des flambeaux allumés et elle était fille d'Ops
+Peisènôride, et Laertès l'avait achetée, dans sa première
+jeunesse, et payée du prix de vingt boeufs, et il l'honorait dans
+sa demeure, autant qu'une chaste épouse; mais il ne s'était point
+uni à elle, pour éviter la colère de sa femme. Elle portait des
+flambeaux allumés auprès de Tèlémakhos, étant celle qui l'aimait
+le plus, l'ayant nourri et élevé depuis son enfance. Elle ouvrit
+les portes de la chambre solidement construite. Et il s'assit sur
+le lit, ôta sa molle tunique et la remit entre les mains de la
+vieille femme aux sages conseils. Elle plia et arrangea la tunique
+avec soin et la suspendit à un clou auprès du lit sculpté. Puis,
+sortant de la chambre, elle attira la porte par un anneau d'argent
+dans lequel elle poussa le verrou à l'aide d'une courroie. Et
+Tèlémakhos, couvert d'une toison de brebis, médita, pendant toute
+la nuit, le voyage que Athènè lui avait conseillé.
+
+
+2.
+
+Quand Eôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, le cher fils
+d'Odysseus quitta son lit. Et il se vêtit, et il suspendit une
+épée à ses épaules, et il attacha de belles sandales à ses pieds
+brillants, et, semblable à un dieu, il se hâta de sortir de sa
+chambre. Aussitôt, il ordonna aux hérauts à la voix éclatante de
+convoquer les Akhaiens chevelus à l'agora. Et ils les
+convoquèrent, et ceux-ci se réunirent rapidement. Et quand ils
+furent réunis, Tèlémakhos se rendit à l'agora, tenant à la main
+une lance d'airain. Et il n'était point seul, mais deux chiens
+rapides le suivaient. Et Pallas avait répandu sur lui une grâce
+divine, et les peuples l'admiraient tandis qu'il s'avançait. Et il
+s'assit sur le siège de son père, que les vieillards lui cédèrent.
+
+Et, aussitôt parmi eux, le héros Aigyptios parla le premier. Il
+était courbé par la vieillesse et il savait beaucoup de choses. Et
+son fils bien-aimé, le brave Antiphos, était parti, sur les nefs
+creuses, avec le divin Odysseus, pour Ilios, nourrice de beaux
+chevaux; mais le féroce Kyklôps l'avait tué dans sa caverne
+creuse, et en avait fait son dernier repas. Il lui restait trois
+autres fils, et un d'entre eux, Eurynomos, était parmi les
+prétendants. Les deux autres s'occupaient assidûment des biens
+paternels. Mais Aigyptios gémissait et se lamentait, n'oubliant
+point Antiphos. Et il parla ainsi en pleurant, et il dit:
+
+-- Écoutez maintenant, Ithakèsiens, ce que je vais dire. Nous
+n'avons jamais réuni l'agora, et nous ne nous y sommes point assis
+depuis que le divin Odysseus est parti sur ses nefs creuses. Qui
+nous rassemble ici aujourd'hui? Quelle nécessité le presse? Est-ce
+quelqu'un d'entre les jeunes hommes ou d'entre les vieillards? A-
+t-il reçu quelque nouvelle de l'armée, et veut-il nous dire
+hautement ce qu'il a entendu le premier? Ou désire-t-il parler de
+choses qui intéressent tout le peuple? Il me semble plein de
+justice. Que Zeus soit propice à son dessein, quel qu'il soit.
+
+Il parla ainsi, et le cher fils d'Odysseus se réjouit de cette
+louange, et il ne resta pas plus longtemps assis, dans son désir
+de parler. Et il se leva au milieu de l'agora, et le sage héraut
+Peisènôr lui mit le sceptre en main. Et, se tournant vers
+Aigyptios, il lui dit:
+
+-- Ô vieillard, il n'est pas loin, et, dès maintenant, tu peux le
+voir, celui qui a convoqué le peuple, car une grande douleur
+m'accable. Je n'ai reçu aucune nouvelle de l'armée que je puisse
+vous rapporter hautement après l'avoir apprise le premier, et je
+n'ai rien à dire qui intéresse tout le peuple; mais j'ai à parler
+de mes propres intérêts et du double malheur tombé sur ma demeure;
+car, d'une part, j'ai perdu mon père irréprochable, qui autrefois
+vous commandait, et qui, pour vous aussi, était doux comme un
+père; et, d'un autre côté, voici maintenant, -- et c'est un mal
+pire qui détruira bientôt ma demeure et dévorera tous mes biens, -
+- que des prétendants assiègent ma mère contre sa volonté. Et ce
+sont les fils bien-aimés des meilleurs d'entre ceux qui siègent
+ici. Et ils ne veulent point se rendre dans la demeure d'Ikarios,
+père de Pènélopéia, qui dotera sa fille et la donnera à qui lui
+plaira davantage. Et ils envahissent tous les jours notre demeure,
+tuant mes boeufs, mes brebis et mes chèvres grasses, et ils en
+font des repas magnifiques, et ils boivent mon vin noir
+effrontément et dévorent tout. Il n'y a point ici un homme tel
+qu'Odysseus qui puisse repousser cette ruine loin de ma demeure,
+et je ne puis rien, moi qui suis inhabile et sans force guerrière.
+Certes, je le ferais si j'en avais la force, car ils commettent
+des actions intolérables, et ma maison périt honteusement.
+
+Indignez-vous donc, vous-mêmes. Craignez les peuples voisins qui
+habitent autour d'Ithakè, et la colère des dieux qui puniront ces
+actions iniques. Je vous supplie, par Zeus Olympien, ou par Thémis
+qui réunit ou qui disperse les agoras des hommes, venez à mon
+aide, amis, et laissez-moi subir au moins ma douleur dans la
+solitude. Si jamais mon irréprochable père Odysseus a opprimé les
+Akhaiens aux belles knèmides, et si, pour venger leurs maux, vous
+les excitez contre moi, consumez plutôt vous-mêmes mes biens et
+mes richesses; car, alors, peut-être verrions-nous le jour de
+l'expiation. Nous pourrions enfin nous entendre devant tous,
+expliquant les choses jusqu'à ce qu'elles soient résolues.
+
+Il parla ainsi, irrité, et il jeta son sceptre contre terre en
+versant des larmes, et le peuple fut rempli de compassion, et tous
+restaient dans le silence, et nul n'osait répondre aux paroles
+irritées de Tèlémakhos. Et Antinoos seul, lui répondant, parla
+ainsi:
+
+-- Tèlémakhos, agorète orgueilleux et plein de colère, tu as parlé
+en nous outrageant, et tu veux nous couvrir d'une tache honteuse.
+Les prétendants Akhaiens ne t'ont rien fait. C'est plutôt ta mère,
+qui, certes, médite mille ruses. Voici déjà la troisième année, et
+bientôt la quatrième, qu'elle se joue du coeur des Akhaiens. Elle
+les fait tous espérer, promet à chacun, envoie des messages et
+médite des desseins contraires. Enfin, elle a ourdi une autre ruse
+dans son esprit. Elle a tissé dans ses demeures une grande toile,
+large et fine, et nous a dit:
+
+-- Jeunes hommes, mes prétendants, puisque le divin Odysseus est
+mort, cessez de hâter mes noces jusqu'à ce que j'aie achevé, pour
+que mes fils ne restent pas inutiles, ce linceul du héros Laertès,
+quand la Moire mauvaise de la mort inexorable l'aura saisi, afin
+qu'aucune des femmes Akhaiennes ne puisse me reprocher, devant
+tout le peuple, qu'un homme qui a possédé tant de biens ait été
+enseveli sans linceul.
+
+Elle parla ainsi, et notre coeur généreux fut aussitôt persuadé.
+Et, alors, pendant le jour, elle tissait la grande toile, et,
+pendant la nuit, ayant allumé les torches, elle la défaisait.
+Ainsi, trois ans, elle cacha sa ruse et trompa les Akhaiens; mais
+quand vint la quatrième année, et quand les saisons
+recommencèrent, une de ses femmes, sachant bien sa ruse, nous la
+dit. Et nous la trouvâmes défaisant sa belle toile. Mais, contre
+sa volonté, elle fut contrainte de l'achever. Et c'est ainsi que
+les prétendants te répondent, afin que tu le saches dans ton
+esprit, et que tous les Akhaiens le sachent aussi. Renvoie ta mère
+et ordonne-lui de se marier à celui que son père choisira et qui
+lui plaira à elle-même. Si elle a abusé si longtemps les fils des
+Akhaiens, c'est qu'elle songe, dans son coeur, à tous les dons que
+lui a faits Athènè, à sa science des travaux habiles, à son esprit
+profond, à ses ruses. Certes, nous n'avons jamais entendu dire
+rien de semblable des Akhaiennes aux belles chevelures, qui
+vécurent autrefois parmi les femmes anciennes, Tyrô, Alkmènè et
+Mykènè aux beaux cheveux. Nulle d'entre elles n'avait des arts
+égaux à ceux de Pènélopéia; mais elle n'en use pas avec droiture.
+Donc, les prétendants consumeront tes troupeaux et tes richesses
+tant qu'elle gardera le même esprit que les dieux mettent
+maintenant dans sa poitrine. À la vérité, elle remportera une
+grande gloire, mais il ne t'en restera que le regret de tes biens
+dissipés; car nous ne retournerons point à nos travaux, et nous
+n'irons point en quelque autre lieu, avant qu'elle ait épousé
+celui des Akhaiens qu'elle choisira.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Antinoos, je ne puis renvoyer de ma demeure, contre son gré,
+celle qui m'a enfanté et qui m'a nourri. Mon père vit encore
+quelque part sur la terre, ou bien il est mort, et il me sera dur
+de rendre de nombreuses richesses à Ikarios, si je renvoie ma
+mère. J'ai déjà subi beaucoup de maux à cause de mon père, et les
+dieux m'en enverront d'autres après que ma mère, en quittant ma
+demeure, aura supplié les odieuses Érinnyes, et ce sont les hommes
+qui la vengeront. Et c'est pourquoi je ne prononcerai point une
+telle parole. Si votre coeur s'en indigne, sortez de ma demeure,
+songez à d'autres repas, mangez vos propres biens en des festins
+réciproques. Mais s'il vous semble meilleur et plus équitable de
+dévorer impunément la subsistance d'un seul homme, faites! Moi,
+j'invoquerai les dieux éternels. Et si jamais Zeus permet qu'un
+juste retour vous châtie, vous périrez sans vengeance dans ma
+demeure.
+
+Tèlémakhos parla ainsi, et Zeus qui regarde au loin fit voler du
+haut sommet d'un mont deux aigles qui s'enlevèrent au souffle du
+vent, et, côte à côte, étendirent leurs ailes. Et quand ils furent
+parvenus au-dessus de l'agora bruyante, secouant leurs plumes
+épaisses, ils en couvrirent toutes les têtes, en signe de mort.
+Et, de leurs serres, se déchirant la tête et le cou, ils
+s'envolèrent sur la droite à travers les demeures et la ville des
+Ithakèsiens. Et ceux-ci, stupéfaits, voyant de leurs yeux ces
+aigles, cherchaient dans leur esprit ce qu'ils présageaient. Et le
+vieux héros Halithersès Mastoride leur parla. Et il l'emportait
+sur ses égaux en âge pour expliquer les augures et les destinées.
+Et, très-sage, il parla ainsi au milieu de tous:
+
+-- Écoutez maintenant, Ithakèsiens, ce que je vais dire. Ce signe
+s'adresse plus particulièrement aux prétendants. Un grand danger
+est suspendu sur eux, car Odysseus ne restera pas longtemps encore
+loin de ses amis; mais voici qu'il est quelque part près d'ici et
+qu'il prépare aux prétendants la Kèr et le carnage. Et il arrivera
+malheur à beaucoup parmi ceux qui habitent l'illustre Ithakè.
+Voyons donc, dès maintenant, comment nous éloignerons les
+Prétendants, à moins qu'ils se retirent d'eux-mêmes, et ceci leur
+serait plus salutaire. Je ne suis point, en effet, un divinateur
+inexpérimenté, mais bien instruit; car je pense qu'elles vont
+s'accomplir les choses que j'ai prédites à Odysseus quand les
+Argiens partirent pour Ilios, et que le subtil Odysseus les
+commandait. Je dis qu'après avoir subi une foule de maux et perdu
+tous ses compagnons, il reviendrait dans sa demeure vers la
+vingtième année. Et voici que ces choses s'accomplissent.
+
+Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui répondit:
+
+-- Ô Vieillard, va dans ta maison faire des prédictions à tes
+enfants, de peur qu'il leur arrive malheur dans l'avenir; mais ici
+je suis de beaucoup meilleur divinateur que toi. De nombreux
+oiseaux volent sous les rayons de Hèlios, et tous ne sont pas
+propres aux augures. Certes, Odysseus est mort au loin, et plût
+aux dieux que tu fusses mort comme lui! Tu ne proférerais pas tant
+de prédictions vaines, et tu n'exciterais pas ainsi Tèlémakhos
+déjà irrité, avec l'espoir sans doute qu'il t'offrira un présent
+dans sa maison. Mais je te le dis, et ceci s'accomplira: Si, le
+trompant par ta science ancienne et tes paroles, tu pousses ce
+jeune homme à la colère, tu lui seras surtout funeste; car tu ne
+pourras rien contre nous; et nous t'infligerons, ô vieillard, une
+amende que tu déploreras dans ton coeur, la supportant avec peine;
+et ta douleur sera accablante.
+
+Moi, je conseillerai à Tèlémakhos d'ordonner que sa mère retourne
+chez Ikarios, afin que les siens célèbrent ses noces et lui
+fassent une dot illustre, telle qu'il convient d'en faire à une
+fille bien-aimée. Je ne pense pas qu'avant cela les fils des
+Akhaiens restent en repos et renoncent à l'épouser; car nous ne
+craignons personne, ni, certes, Tèlémakhos, bien qu'il parle
+beaucoup; et nous n'avons nul souci, ô Vieillard, de tes vaines
+prédictions, et tu ne nous en seras que plus odieux. Les biens de
+Tèlémakhos seront de nouveau consumés, et ce sera ainsi tant que
+Pènélopéia retiendra les Akhaiens par l'espoir de ses noces. Et,
+en effet, c'est à cause de sa vertu que nous attendons de jour en
+jour, en nous la disputant, et que nous n'irons point chercher
+ailleurs d'autres épouses.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Eurymakhos, et tous, tant que vous êtes, illustres prétendants,
+je ne vous supplierai ni ne vous parlerai plus longtemps. Les
+dieux et tous les Akhaiens savent maintenant ces choses. Mais
+donnez-moi promptement une nef rapide et vingt compagnons qui
+fendent avec moi les chemins de la mer. J'irai à Spartè et dans la
+sablonneuse Pylos m'informer du retour de mon père depuis
+longtemps absent. Ou quelqu'un d'entre les hommes m'en parlera, ou
+j'entendrai la renommée de Zeus qui porte le plus loin la gloire
+des hommes. Si j'entends dire que mon père est vivant et revient,
+j'attendrai encore une année, bien qu'affligé. Si j'entends dire
+qu'il est mort et ne doit plus reparaître, je reviendrai dans la
+chère terre de la patrie, je lui élèverai un tombeau, je
+célébrerai d'illustres funérailles, telles qu'il convient, et je
+donnerai ma mère à un mari.
+
+Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et au milieu d'eux se leva Mentôr,
+qui était le compagnon de l'irréprochable Odysseus. Et celui-ci,
+comme il partait, lui confia toute sa maison, lui remit ses biens
+en garde et voulut qu'on obéisse au vieillard. Et, au milieu
+d'eux, plein de sagesse, il parla et dit:
+
+-- Écoutez-moi maintenant, Ithakèsiens, quoi que je dise. Craignez
+qu'un roi porte-sceptre ne soit plus jamais ni bienveillant, ni
+doux, et qu'il ne médite plus de bonnes actions dans son esprit,
+mais qu'il soit cruel désormais et veuille l'iniquité, puisque nul
+ne se souvient du divin Odysseus parmi les peuples auxquels il
+commandait aussi doux qu'un père. Je ne reproche point aux
+prétendants orgueilleux de commettre des actions violentes dans un
+esprit inique, car ils jouent leurs têtes en consumant la demeure
+d'Odysseus qu'ils pensent ne plus revoir. Maintenant, c'est contre
+tout le peuple que je m'irrite, contre vous qui restez assis en
+foule et qui n'osez point parler, ni réprimer les prétendants peu
+nombreux, bien que vous soyez une multitude.
+
+Et l'Euènoride Leiôkritos lui répondit:
+
+-- Mentôr, injurieux et stupide, qu'as-tu dit? Tu nous exhortes à
+nous retirer! Certes, il serait difficile de chasser violemment du
+festin tant de jeunes hommes. Même si l'Ithakèsien Odysseus,
+survenant lui-même, songeait dans son esprit à chasser les
+illustres prétendants assis au festin dans sa demeure, certes, sa
+femme, bien qu'elle le désire ardemment, ne se réjouirait point
+alors de le revoir, car il rencontrerait une mort honteuse, s'il
+combattait contre un si grand nombre. Tu n'as donc point bien
+parlé. Allons! dispersons-nous, et que chacun retourne à ses
+travaux. Mentôr et Halithersès prépareront le voyage de
+Tèlémakhos, puisqu'ils sont dès sa naissance ses amis paternels.
+Mais je pense qu'il restera longtemps ici, écoutant des nouvelles
+dans Ithakè, et qu'il n'accomplira point son dessein.
+
+Ayant ainsi parlé, il rompit aussitôt l'agora, et ils se
+dispersèrent, et chacun retourna vers sa demeure. Et les
+prétendants se rendirent à la maison du divin Odysseus.
+
+Et Tèlémakhos s'éloigna sur le rivage de la mer, et, plongeant ses
+mains dans la blanche mer, il supplia Athènè:
+
+-- Entends-moi, déesse qui es venue hier dans ma demeure, et qui
+m'as ordonné d'aller sur une nef, à travers la mer sombre,
+m'informer de mon père depuis longtemps absent. Et voici que les
+Akhaiens m'en empêchent, et surtout les orgueilleux prétendants.
+
+Il parla ainsi en priant, et Athènè parut auprès de lui, semblable
+à Mentôr par l'aspect et par la voix, et elle lui dit ces paroles
+ailées:
+
+-- Tèlemakhos, tu ne seras ni un lâche, ni un insensé, si
+l'excellent esprit de ton père est en toi, tel qu'il le possédait
+pour parler et pour agir, et ton voyage ne sera ni inutile, ni
+imparfait. Si tu n'étais le fils d'Odysseus et de Pènélopéia, je
+n'espérerais pas que tu pusses accomplir ce que tu entreprends,
+car peu de fils sont semblables à leur père. La plupart sont
+moindres, peu son meilleurs que leurs parents. Mais tu ne seras ni
+un lâche, ni un insensé, puisque l'intelligence d'Odysseus est
+restée en toi, et tu dois espérer accomplir ton dessein. C'est
+pourquoi oublie les projets et les résolutions des prétendants
+insensés, car ils ne sont ni prudents, ni équitables, et ils ne
+songent point à la mort et à la kèr noire qui vont les faire périr
+tous en un seul jour. Ne tarde donc pas plus longtemps à faire ce
+que tu as résolu. Moi qui suis le compagnon de ton père, je te
+préparerai une nef rapide et je t'accompagnerai.
+
+Mais retourne à ta demeure te mêler aux prétendants. Apprête nos
+vivres; enferme le vin dans les amphores, et, dans les outres
+épaisses, la farine, moelle des hommes. Moi, je te réunirai des
+compagnons volontaires parmi le peuple. Il y a beaucoup de nefs,
+neuves et vieilles, dans Ithakè entourée des flots. Je choisirai
+la meilleure de toutes, et nous la conduirons, bien armée, sur la
+mer vaste.
+
+Ainsi parla Athènè, fille de Zeus; et Tèlémakhos ne tarda pas plus
+longtemps, dès qu'il eut entendu la voix de la Déesse. Et, le
+coeur triste, il se hâta de retourner dans sa demeure. Et il
+trouva les prétendants orgueilleux dépouillant les chèvres et
+faisant rôtir les porcs gras dans la cour. Et Antinoos, en riant,
+vint au-devant de Tèlémakhos; et, lui prenant la main, il lui
+parla ainsi:
+
+-- Tèlémakhos, agorète orgueilleux et plein de colère, qu'il n'y
+ait plus dans ton coeur ni soucis, ni mauvais desseins. Mange et
+bois en paix comme auparavant. Les Akhaiens agiront pour toi. Ils
+choisiront une nef et des rameurs, afin que tu ailles promptement
+à la divine Pylos t'informer de ton illustre père.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Antinoos, il ne m'est plus permis de m'asseoir au festin et de
+me réjouir en paix avec vous, orgueilleux! N'est-ce pas assez,
+prétendants, que vous ayez déjà dévoré mes meilleures richesses,
+tandis que j'étais enfant? Maintenant, je suis plus grand, et j'ai
+écouté les conseils des autres hommes, et la colère a grandi dans
+mon coeur. Je tenterai donc de vous apporter la kèr fatale, soit
+en allant à Pylos, soit ici, par le peuple. Certes, je partirai,
+et mon voyage ne sera point inutile. J'irai sur une nef louée,
+puisque je n'ai moi-même ni nef, ni rameurs, et qu'il vous a plu
+de m'en réduire là.
+
+Ayant parlé, il arracha vivement sa main de la main d'Antinoos. Et
+les Prétendants préparaient le repas dans la maison. Et ces jeunes
+hommes orgueilleux poursuivaient Tèlémakhos de paroles
+outrageantes et railleuses:
+
+-- Certes, voici que Tèlémakhos médite notre destruction, soit
+qu'il ramène des alliés de la sablonneuse Pylos, soit qu'il en
+ramène de Spartè. Il le désire du moins avec ardeur. Peut-être
+aussi veut-il aller dans la fertile terre d'Ephyrè, afin d'en
+rapporter des poisons mortels qu'il jettera dans nos kratères pour
+nous tuer tous.
+
+Et un autre de ces jeunes hommes orgueilleux disait:
+
+-- Qui sait si, une fois parti sur sa nef creuse, il ne périra pas
+loin des siens, ayant erré comme Odysseus? Il nous donnerait ainsi
+un plus grand travail. Nous aurions à partager ses biens, et nous
+donnerions cette demeure à sa mère et à celui qu'elle épouserait.
+
+Ils parlaient ainsi. Et Tèlémakhos monta dans la haute chambre de
+son père, où étaient amoncelés l'or et l'airain, et les vêtements
+dans les coffres, et l'huile abondante et parfumée. Et là aussi
+étaient des muids de vieux vin doux. Et ils étaient rangés contre
+le mur, enfermant la boisson pure et divine réservée à Odysseus
+quand il reviendrait dans sa patrie, après avoir subi beaucoup de
+maux. Et les portes étaient bien fermées au double verrou, et une
+femme les surveillait nuit et jour avec une active vigilance; et
+c'était Eurykléia, fille d'Ops Peisènôride. Et Tèlémakhos, l'ayant
+appelée dans la chambre, lui dit:
+
+-- Nourrice, puise dans les amphores le plus doux de ces vins
+parfumés que tu conserves dans l'attente d'un homme très-
+malheureux, du divin Odysseus, s'il revient jamais, ayant évité la
+kèr et la mort. Emplis douze vases et ferme-les de leurs
+couvercles. Verse de la farine dans des outres bien cousues, et
+qu'il y en ait vingt mesures. Que tu le saches seule, et réunis
+toutes ces provisions, je les prendrai à la nuit, quand ma mère
+sera retirée dans sa chambre, désirant son lit. Je vais à Spartè
+et à la sablonneuse Pylos pour m'informer du retour de mon père
+bien-aimé.
+
+Il parla ainsi, et sa chère nourrice Eurykléia gémit, et, se
+lamentant, elle dit ces paroles ailées:
+
+-- Pourquoi, cher enfant, as-tu cette pensée? Tu veux aller à
+travers tant de pays, ô fils unique et bien-aimé? Mais le divin
+Odysseus est mort, loin de la terre de la patrie, chez un peuple
+inconnu. Et les prétendants te tendront aussitôt des pièges, et tu
+périras par ruse, et ils partageront tes biens. Reste donc ici
+auprès des tiens! Il ne faut pas que tu subisses des maux et que
+tu erres sur la mer indomptée.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Rassure-toi, nourrice; ce dessein n'est point sans l'avis d'un
+dieu. Mais jure que tu ne diras rien à ma chère mère avant onze ou
+douze jours, à moins qu'elle me demande ou qu'elle sache que je
+suis parti, de peur qu'en pleurant elle blesse son beau corps.
+
+Il parla ainsi, et la vieille femme jura le grand serment des
+dieux. Et, après avoir juré et accompli les formes du serment,
+elle puisa aussitôt le vin dans les amphores et versa la farine
+dans les outres bien cousues.
+
+Et Tèlémakhos, entrant dans sa demeure, se mêla aux Prétendants.
+Alors la déesse Athènè aux yeux clairs songea à d'autres soins.
+Et, semblable à Tèlémakhos, elle marcha par la ville, parlant aux
+hommes qu'elle avait choisis et leur ordonnant de se réunir à la
+nuit sur une nef rapide. Elle avait demandé cette nef rapide à
+Noèmôn, le cher fils de Phronios, et celui-ci la lui avait confiée
+très-volontiers. Et Hèlios tomba, et tous les chemins se
+couvrirent d'ombre. Alors Athènè lança à la mer la nef rapide et y
+déposa les agrès ordinaires aux nefs bien pontées. Puis, elle la
+plaça à l'extrémité du port. Et, autour de la nef, se réunirent
+tous les excellents compagnons, et la déesse exhortait chacun
+d'eux.
+
+Alors la déesse Athènè aux yeux clairs songea à d'autres soins. Se
+hâtant d'aller à la demeure du divin Odysseus, elle y répandit le
+doux sommeil sur les Prétendants. Elle les troubla tandis qu'ils
+buvaient, et fit tomber les coupes de leurs mains. Et ils
+s'empressaient de retourner par la ville pour se coucher, et, à
+peine étaient-ils couchés, le sommeil ferma leurs paupières. Et la
+Déesse Athènè aux yeux clairs, ayant appelé Tèlémakhos hors de la
+maison, lui parla ainsi, ayant pris l'aspect et la voix de Mentôr:
+
+-- Tèlémakhos, déjà tes compagnons aux belles knèmides sont assis,
+l'aviron aux mains, prêts à servir ton ardeur. Allons, et ne
+tardons pas plus longtemps à faire route.
+
+Ayant ainsi parlé, Pallas Athènè le précéda aussitôt, et il suivit
+en hâte les pas de la déesse; et, parvenus à la mer et à la nef,
+ils trouvèrent leurs compagnons chevelus sur le rivage. Et le
+divin Tèlémakhos leur dit:
+
+-- Venez, amis. Emportons les provisions qui sont préparées dans
+ma demeure. Ma mère et ses femmes ignorent tout. Ma nourrice seule
+est instruite.
+
+Ayant ainsi parlé, il les précéda et ils le suivirent. Et ils
+transportèrent les provisions dans la nef bien pontée, ainsi que
+le leur avait ordonné le cher fils d'Odysseus. Et Tèlémakhos monta
+dans la nef, conduit par Athènè qui s'assit à la poupe. Et auprès
+d'elle s'assit Tèlémakhos. Et ses compagnons détachèrent le câble
+et se rangèrent sur les bancs de rameurs. Et Athènè aux yeux
+clairs fit souffler un vent favorable, Zéphyros, qui les poussait
+en résonnant sur la mer sombre. Puis, Tèlémakhos ordonna à ses
+compagnons de dresser le mât, et ils lui obéirent. Et ils
+dressèrent le mât de sapin sur sa base creuse et ils le fixèrent
+avec des câbles. Puis, ils déployèrent les voiles blanches
+retenues par des courroies, et le vent les gonfla par le milieu.
+Et le flot pourpré résonnait le long de la carène de la nef qui
+marchait et courait sur la mer, faisant sa route. Puis, ayant lié
+la mâture sur la nef rapide et noire, ils se levèrent debout, avec
+des kratères pleins de vin, faisant des libations aux Dieux
+éternels et surtout à la fille aux yeux clairs de Zeus. Et, toute
+la nuit, jusqu'au jour, la Déesse fit route avec eux.
+
+
+3.
+
+Hèlios, quittant son beau lac, monta dans l'Ouranos d'airain, afin
+de porter la lumière aux immortels et aux hommes mortels sur la
+terre féconde. Et ils arrivèrent à Pylos, la citadelle bien bâtie
+de Nèleus. Et les Pyliens, sur le rivage de la mer, faisaient des
+sacrifices de taureaux entièrement noirs à Poseidaôn aux cheveux
+bleus. Et il y avait neuf rangs de sièges, et sur chaque rang cinq
+cents hommes étaient assis, et devant chaque rang il y avait neuf
+taureaux égorgés. Et ils goûtaient les entrailles et ils brûlaient
+les cuisses pour le dieu, quand ceux d'Ithakè entrèrent dans le
+port, serrèrent les voiles de la nef égale, et, l'ayant amarrée,
+en sortirent. Et Tèlémakhos sortit aussi de la nef, conduit par
+Athènè. Et, lui parlant la première, la déesse Athènè aux yeux
+clairs lui dit:
+
+-- Tèlémakhos, il ne te convient plus d'être timide, maintenant
+que tu as traversé la mer pour l'amour de ton père, afin de
+t'informer quelle terre le renferme, et quelle a été sa destinée.
+Allons! va droit au dompteur de chevaux Nestôr, et voyons quelle
+pensée il cache dans sa poitrine. Supplie-le de te dire la vérité.
+Il ne mentira pas, car il est plein de sagesse.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Mentôr, comment l'aborder et comment le saluer? Je n'ai point
+l'expérience des sages discours, et un jeune homme a quelque honte
+d'interroger un vieillard.
+
+Et Athènè, la déesse aux yeux clairs, lui répondit:
+
+-- Tèlémakhos, tu y songeras dans ton esprit, ou un dieu te
+l'inspirera, car je ne pense pas que tu sois né et que tu aies été
+élevé sans la bienveillance des dieux.
+
+Ayant ainsi parlé, Pallas Athènè le précéda rapidement et il
+suivit aussitôt la déesse. Et ils parvinrent à l'assemblée où
+siégeaient les hommes Pyliens. Là était assis Nestôr avec ses
+fils, et, tout autour, leurs compagnons préparaient le repas,
+faisaient rôtir les viandes et les embrochaient. Et dès qu'ils
+eurent vu les étrangers, ils vinrent tous à eux, les accueillant
+du geste, et ils les firent asseoir. Et le Nestôride Peisistratos,
+s'approchant le premier, les prit l'un et l'autre par la main et
+leur fit place au repas, sur des peaux moelleuses qui couvraient
+le sable marin, auprès de son frère Thrasymèdès et de son père.
+Puis, il leur offrit des portions d'entrailles, versa du vin dans
+une coupe d'or, et, la présentant à Pallas Athènè, fille de Zeus
+tempétueux, il lui dit:
+
+-- Maintenant, ô mon hôte, supplie le roi Poseidaôn. Ce festin
+auquel vous venez tous deux prendre part est à lui. Après avoir
+fait des libations et imploré le dieu, comme il convient, donne
+cette coupe de vin doux à ton compagnon, afin qu'il fasse à son
+tour des libations. Je pense qu'il supplie aussi les immortels.
+Tous les hommes ont besoin des dieux. Mais il est plus jeune que
+toi et semble être de mon âge, c'est pourquoi je te donne d'abord
+cette coupe d'or.
+
+Ayant ainsi parlé, il lui mit aux mains la coupe de vin doux, et
+Athènè se réjouit de la sagesse et de l'équité du jeune homme,
+parce qu'il lui avait offert d'abord la coupe d'or. Et aussitôt
+elle supplia le roi Poseidaôn:
+
+-- Entends-moi, Poseidaôn qui contient la terre! Ne nous refuse
+pas, à nous qui t'en supplions, d'accomplir notre dessein.
+Glorifie d'abord Nestôr et ses fils, et sois aussi favorable à
+tous les Pyliens en récompense de cette illustre hécatombe. Fais,
+enfin, que Tèlémakhos et moi nous retournions, ayant accompli
+l'oeuvre pour laquelle nous sommes venus sur une nef noire et
+rapide.
+
+Elle pria ainsi, exauçant elle-même ses voeux. Et elle donna la
+belle coupe ronde à Tèlémakhos, et le cher fils d'Odysseus supplia
+aussi le dieu. Et dès que les Pyliens eurent rôti les chairs
+supérieures, ils les retirèrent du feu, et, les distribuant par
+portions, ils célébrèrent le festin splendide. Et dès qu'ils
+eurent assouvi le besoin de boire et de manger, le cavalier
+Gérennien Nestôr leur parla ainsi:
+
+-- Maintenant, nous pouvons demander qui sont nos hôtes,
+puisqu'ils sont rassasiés de nourriture.
+Ô nos hôtes, qui êtes-vous? Naviguez-vous pour quelque trafic, ou
+bien, à l'aventure, comme des pirates qui, jouant leur vie,
+portent le malheur aux étrangers?
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit avec assurance, car Athènè
+avait mis la fermeté dans son coeur, afin qu'il s'informât de son
+père absent et qu'une grande gloire lui fût acquise par là parmi
+les hommes:
+
+-- Ô Nestôr Nèlèiade, grande gloire des Akhaiens, tu demandes d'où
+nous sommes, et je puis te le dire. Nous venons d'Ithakè, sous le
+Nèios, pour un intérêt privé, et non public, que je t'apprendrai.
+Je cherche à entendre parler de l'immense gloire de mon père, le
+divin et patient Odysseus qui, autrefois, dit-on, combattant avec
+toi, a renversé la ville des Troiens. Nous avons su dans quel lieu
+chacun de ceux qui combattaient contre les Troiens a subi la mort
+cruelle; mais le Kroniôn, au seul Odysseus, a fait une mort
+ignorée; et aucun ne peut dire où il a péri, s'il a été dompté sur
+la terre ferme par des hommes ennemis, ou dans la mer, sous les
+écumes d'Amphitrite. C'est pour lui que je viens, à tes genoux, te
+demander de me dire, si tu le veux, quelle a été sa mort cruelle,
+soit que tu l'aies vue de tes yeux, soit que tu l'aies apprise de
+quelque voyageur; car sa mère l'a enfanté pour être très
+malheureux. Ne me flatte point d'espérances vaines, par
+compassion; mais parle-moi ouvertement, je t'en supplie, si jamais
+mon père, l'excellent Odysseus, soit par ses paroles, soit par ses
+actions, a tenu les promesses qu'il t'avait faites, chez le peuple
+des Troiens, où vous, Akhaiens, avez subi tant de maux. Souviens-
+t'en maintenant, et dis-moi la vérité.
+
+Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:
+
+-- Ô ami, tu me fais souvenir des maux que nous, fils indomptables
+des Akhaiens, nous avons subis chez le peuple Troien, soit en
+poursuivant notre proie, sur nos nefs, à travers la mer sombre, et
+conduits par Akhilleus, soit en combattant autour de la grande
+ville du roi Priamos, là où tant de guerriers excellents ont été
+tués. C'est là que gisent le brave Aias, et Akhilleus, et
+Patroklos semblable aux dieux par la sagesse, et mon fils bien-
+aimé Antilokhos, robuste et irréprochable, habile à la course et
+courageux combattant. Et nous avons subi bien d'autres maux, et
+nul, parmi les hommes mortels, ne pourrait les raconter tous. Et
+tu pourrais rester ici et m'interroger pendant cinq ou six ans,
+que tu retournerais, plein de tristesse, dans la terre de la
+patrie, avant de connaître tous les maux subis par les divins
+Akhaiens. Et, pendant neuf ans, nous avons assiégé Troiè par mille
+ruses, et le Kroniôn ne nous donna la victoire qu'avec peine. Là,
+nul n'égala jamais le divin Odysseus par la sagesse, car ton père
+l'emportait sur tous par ses ruses sans nombre, si vraiment tu es
+son fils.
+
+Mais l'admiration me saisit en te regardant. Tes paroles sont
+semblables aux siennes, et on ne te croirait pas si jeune, tant tu
+sais parler comme lui. Là-bas, jamais le divin Odysseus et moi,
+dans l'agora ou dans le conseil, nous n'avons parlé différemment;
+et nous donnions aux Akhaiens les meilleurs avis, ayant le même
+esprit et la même sagesse.
+
+Enfin, après avoir renversé la haute citadelle de Priamos, nous
+partîmes sur nos nefs, et un dieu dispersa les Akhaiens. Déjà
+Zeus, sans doute, préparait, dans son esprit, un triste retour aux
+Akhaiens; car tous n'étaient point prudents et justes, et une
+destinée terrible était réservée à beaucoup d'entre eux, à cause
+de la colère d'Athènè aux yeux clairs qui a un père effrayant, et
+qui jeta la discorde entre les deux Atréides. Et ceux-ci avaient
+convoqué tous les Akhaiens à l'agora, sans raison et contre
+l'usage, au coucher de Hèlios, et les fils des Akhaiens y vinrent,
+alourdis par le vin, et les Atréides leur expliquèrent pourquoi
+ils avaient convoqué le peuple. Alors Ménélaos leur ordonna de
+songer au retour sur le vaste dos de la mer; mais cela ne plut
+point à Agamemnôn, qui voulait retenir le peuple et sacrifier de
+saintes hécatombes, afin d'apaiser la violente colère d'Athènè. Et
+l'insensé ne savait pas qu'il ne pourrait l'apaiser, car l'esprit
+des Dieux éternels ne change point aussi vite. Et tandis que les
+Atréides, debout, se disputaient avec d'âpres paroles, tous les
+Akhaiens aux belles knèmides se levèrent, dans une grande clameur,
+pleins de résolutions contraires.
+
+Et nous dormîmes pendant la nuit, méditant un dessein fatal, car
+Zeus préparait notre plus grand malheur. Et, au matin, traînant
+nos nefs à la mer divine, nous y déposâmes notre butin et les
+femmes aux ceintures dénouées. Et la moitié de l'armée resta
+auprès du Roi Atréide Agamemnôn; et nous, partant sur nos nefs,
+nous naviguions. Un dieu apaisa la mer où vivent les monstres, et,
+parvenus promptement à Ténédos, nous fîmes des sacrifices aux
+dieux, désirant revoir nos demeures. Mais Zeus irrité, nous
+refusant un prompt retour, excita de nouveau une fatale
+dissension. Et quelques-uns, remontant sur leurs nefs à double
+rang d'avirons, et parmi eux était le roi Odysseus plein de
+prudence, retournèrent vers l'Atréide Agamemnôn, afin de lui
+complaire.
+
+Pour moi, ayant réuni les nefs qui me suivaient, je pris la fuite,
+car je savais quels malheurs préparait le dieu. Et le brave fils
+de Tydeus, excitant ses compagnons, prit aussi la fuite; et le
+blond Ménélaos nous rejoignit plus tard à Lesbos, où nous
+délibérions sur la route à suivre. Irions-nous par le nord de
+l'âpre Khios, ou vers l'île Psyriè, en la laissant à notre gauche,
+ou par le sud de Khios, vers Mimas battue des vents? Ayant supplié
+Zeus de nous montrer un signe, il nous le montra et nous ordonna
+de traverser le milieu de la mer d'Euboia, afin d'éviter notre
+perte. Et un vent sonore commença de souffler; et nos nefs, ayant
+parcouru rapidement les chemins poissonneux, arrivèrent dans la
+nuit à Géraistos; et là, après avoir traversé la grande mer, nous
+brûlâmes pour Poseidaôn de nombreuses cuisses de taureaux.
+
+Le quatrième jour, les nefs égales et les compagnons du dompteur
+de chevaux Tydéide Diomèdès s'arrêtèrent dans Argos, mais je
+continuai ma route vers Pylos, et le vent ne cessa pas depuis
+qu'un dieu lui avait permis de souffler. C'est ainsi que je suis
+arrivé, cher fils, ne sachant point quels sont ceux d'entre les
+Akhaiens qui se sont sauvés ou qui ont péri. Mais ce que j'ai
+appris, tranquille dans mes demeures, il est juste que tu en sois
+instruit, et je ne te le cacherai point. On dit que l'illustre
+fils du magnanime Akhilleus a ramené en sûreté les Myrmidones
+habiles à manier la lance. Philoktètès, l'illustre fils de Paian,
+a aussi ramené les siens, et Idoméneus a reconduit dans la Krètè
+ceux de ses compagnons qui ont échappé à la guerre, et la mer ne
+lui en a ravi aucun. Tu as entendu parler de l'Atréide, bien
+qu'habitant au loin; et tu sais comment il revint, et comment
+Aigisthos lui infligea une mort lamentable. Mais le meurtrier est
+mort misérablement, tant il est bon qu'un homme laisse un fils qui
+le venge. Et Orestès a tiré vengeance d'Aigisthos qui avait tué
+son illustre père. Et toi, ami, que je vois si beau et si grand,
+sois brave, afin qu'on parle bien de toi parmi les hommes futurs.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Ô Nestôr Nèlèiade, grande gloire des Akhaiens, certes, Orestès
+a tiré une juste vengeance, et tous les Akhaiens l'en glorifient,
+et les hommes futurs l'en glorifieront. Plût aux dieux que j'eusse
+la force de faire expier aux prétendants les maux qu'ils me font
+et l'opprobre dont ils me couvrent. Mais les dieux ne nous ont
+point destinés à être honorés, mon père et moi, et, maintenant, il
+me faut tout subir avec patience.
+
+Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:
+
+-- Ô ami, ce que tu me dis m'a été rapporté, que de nombreux
+prétendants, à cause de ta mère, t'opprimaient dans ta demeure.
+Mais, dis-moi, souffres-tu ces maux sans résistance, ou bien les
+peuples, obéissant à l'oracle d'un dieu, t'ont-ils pris en haine!
+Qui sait si Odysseus ne châtiera pas un jour leur iniquité
+violente, seul, ou aidé de tous les Akhaiens? Qu'Athènè aux yeux
+clairs puisse t'aimer autant qu'elle aimait le glorieux Odysseus,
+chez le peuple des Troiens, où, nous, Akhaiens, nous avons subi
+tant de maux! Non, je n'ai jamais vu les Dieux aimer aussi
+manifestement un homme que Pallas Athènè aimait Odysseus. Si elle
+voulait t'aimer ainsi et te protéger, chacun des prétendants
+oublierait bientôt ses désirs de noces!
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Ô vieillard, je ne pense pas que ceci arrive jamais. Les
+grandes choses que tu prévois me troublent et me jettent dans la
+stupeur. Elles tromperaient mes espérances, même si les dieux le
+voulaient.
+
+Alors, Athènè, la déesse aux yeux clairs, lui répondit:
+
+-- Tèlémakhos, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents! Un
+dieu peut aisément sauver un homme, même de loin. J'aimerais
+mieux, après avoir subi de nombreuses douleurs, revoir le jour du
+retour et revenir dans ma demeure, plutôt que de périr à mon
+arrivée, comme Agamemnôn par la perfidie d'Aigisthos et de
+Klytaimnestrè. Cependant, les dieux eux-mêmes ne peuvent éloigner
+de l'homme qu'ils aiment la mort commune à tous, quand la Moire
+fatale de la rude mort doit les saisir.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Mentôr, n'en parlons pas plus longtemps, malgré notre
+tristesse. Odysseus ne reviendra jamais, et déjà les dieux
+immortels lui ont infligé la mort et la noire kèr. Maintenant, je
+veux interroger Nestôr, car il l'emporte sur tous par
+l'intelligence et par la justice. Ô Nestôr Nèlèiade, dis-moi la
+vérité; comment a péri l'Atréide Agamemnôn qui commandait au loin?
+Quelle mort lui préparait le perfide Aigisthos? Certes, il a tué
+un homme qui lui était bien supérieur. Où était Ménélaos? Non dans
+l'Argos Akhaïque, sans doute; et il errait au loin parmi les
+hommes, et Aigisthos, en son absence, a commis le meurtre.
+
+Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:
+
+-- Certes, mon enfant, je te dirai la vérité sur ces choses, et tu
+les sauras, telles qu'elles sont arrivées. Si le blond Ménélaos
+Atréide, à son retour de Troiè, avait trouvé, dans ses demeures,
+Aigisthos vivant, sans doute celui-ci eût péri, et n'eût point été
+enseveli, et les chiens et les oiseaux carnassiers l'eussent
+mangé, gisant dans la plaine, loin d'Argos; et aucune Akhaienne ne
+l'eût pleuré, car il avait commis un grand crime. En effet, tandis
+que nous subissions devant Ilios des combats sans nombre, lui,
+tranquille en une retraite, dans Argos nourrice de chevaux,
+séduisait par ses paroles l'épouse Agamemnonienne. Et certes, la
+divine Klytaimnestrè repoussa d'abord cette action indigne, car
+elle obéissait à ses bonnes pensées; et auprès d'elle était un
+Aoide à qui l'Atréide, en partant pour Troiè, avait confié la
+garde de l'Épouse.
+
+Mais quand la moire des dieux eut décidé que l'Aoide mourrait, on
+jeta celui-ci dans une île déserte et on l'y abandonna pour être
+déchiré par les oiseaux carnassiers. Alors, ayant tous deux les
+mêmes désirs, Aigisthos conduisit Klytaimnestrè dans sa demeure.
+Et il brûla de nombreuses cuisses sur les autels des dieux, et il
+y suspendit de nombreux ornements et des vêtements d'or, parce
+qu'il avait accompli le grand dessein qu'il n'eût jamais osé
+espérer dans son âme. Et nous naviguions loin de Troiè, l'Atréide
+et moi, ayant l'un pour l'autre la même amitié. Mais, comme nous
+arrivions à Sounios, sacré promontoire des Athènaiens, Phoibos
+Apollôn tua soudainement de ses douces flèches le pilote de
+Ménélaos, Phrontis Onètoride, au moment où il tenait le gouvernail
+de la nef qui marchait. Et c'était le plus habile de tous les
+hommes à gouverner une nef, aussi souvent que soufflaient les
+tempêtes. Et Ménélaos, bien que pressé de continuer sa course,
+s'arrêta en ce lieu pour ensevelir son compagnon et célébrer ses
+funérailles.
+
+Puis, reprenant son chemin à travers la mer sombre, sur ses nefs
+creuses, il atteignit le promontoire Maléien. Alors Zeus à la
+grande voix, s'opposant à sa marche, répandit le souffle des vents
+sonores qui soulevèrent les grands flots pareils à des montagnes.
+Et les nefs se séparèrent, et une partie fut poussée en Krètè, où
+habitent les Kydônes, sur les rives du Iardanos. Mais il y a, sur
+les côtes de Gortyna, une roche escarpée et plate qui sort de la
+mer sombre. Là, le Notos pousse les grands flots vers Phaistos, à
+la gauche du promontoire; et cette roche, très petite, rompt les
+grands flots. C'est là qu'ils vinrent, et les hommes évitèrent à
+peine la mort; et les flots fracassèrent les nefs contre les
+rochers, et le vent et la mer poussèrent cinq nefs aux proues
+bleues vers le fleuve Aigyptos.
+
+Et Ménélaos, amassant beaucoup de richesses et d'or, errait parmi
+les hommes qui parlent une langue étrangère. Pendant ce temps,
+Aigisthos accomplissait dans ses demeures son lamentable dessein,
+en tuant l'Atréide et en soumettant son peuple. Et il commanda
+sept années dans la riche Mykènè. Et, dans la huitième année, le
+divin Orestès revint d'Athéna, et il tua le meurtrier de son père,
+le perfide Aigisthos, qui avait tué son illustre père.
+
+Et, quand il l'eut tué, il offrit aux Argiens le repas funéraire
+de sa malheureuse mère et du lâche Aigisthos. Et ce jour-là,
+arriva le brave Ménélaos, apportant autant de richesses que sa nef
+en pouvait contenir. Mais toi, ami, ne reste pas plus longtemps
+éloigné de ta maison, ayant ainsi laissé dans tes demeures tant
+d'hommes orgueilleux, de peur qu'ils consument tes biens et se
+partagent tes richesses, car tu aurais fait un voyage inutile. Je
+t'exhorte cependant à te rendre auprès de Ménélaos. Il est
+récemment arrivé de pays étrangers, d'où il n'espérait jamais
+revenir; et les tempêtes l'ont poussé à travers la grande mer que
+les oiseaux ne pourraient traverser dans l'espace d'une année,
+tant elle est vaste et horrible. Va maintenant avec ta nef et tes
+compagnons; ou, si tu veux aller par terre, je te donnerai un char
+et des chevaux, et mes fils te conduiront dans la divine
+Lakédaimôn où est le blond Ménélaos, afin que tu le pries de te
+dire la vérité. Et il ne te dira pas de mensonges, car il est
+très-sage.
+
+Il parla ainsi, et Hèlios descendit, et les ténèbres arrivèrent.
+
+Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui dit:
+
+-- Vieillard, tu as parlé convenablement. Mais tranchez les
+langues des victimes, et mêlez le vin, afin que nous fassions des
+libations à Poseidaôn et aux autres immortels. Puis, nous
+songerons à notre lit, car voici l'heure. Déjà la lumière est sous
+l'horizon, et il ne convient pas de rester plus longtemps au
+festin des dieux; mais il faut nous retirer.
+
+La fille de Zeus parla ainsi, et tous obéirent à ses paroles. Et
+les hérauts leur versèrent de l'eau sur les mains, et les jeunes
+hommes couronnèrent les kratères de vin et les distribuèrent entre
+tous à pleines coupes. Et ils jetèrent les langues dans le feu. Et
+ils firent, debout, des libations; et, après avoir fait des
+libations et bu autant que leur coeur le désirait, alors, Athènè
+et Tèlémakhos voulurent tous deux retourner à leur nef creuse.
+
+Mais, aussitôt, Nestôr les retint et leur dit:
+
+-- Que Zeus et tous les autres dieux immortels me préservent de
+vous laisser retourner vers votre nef rapide, en me quittant,
+comme si j'étais un homme pauvre qui n'a dans sa maison ni
+vêtements ni tapis, afin que ses hôtes y puissent dormir
+mollement! Certes, je possède beaucoup de vêtements et de beaux
+tapis. Et jamais le cher fils du héros Odysseus ne passera la nuit
+dans sa nef tant que je vivrai, et tant que mes enfants habiteront
+ma maison royale et y recevront les étrangers qui viennent dans ma
+demeure.
+
+Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
+
+-- Tu as bien parlé, cher vieillard. Il convient que tu persuades
+Tèlémakhos, afin que tout soit pour le mieux. Il te suivra donc
+pour dormir dans ta demeure, et je retournerai vers notre nef
+noire pour donner des ordres à nos compagnons, car je me glorifie
+d'être le plus âgé d'entre eux. Ce sont des jeunes hommes, du même
+âge que le magnanime Tèlémakhos, et ils l'ont suivi par amitié. Je
+dormirai dans la nef noire et creuse, et, dès le matin, j'irai
+vers les magnanimes Kaukônes, pour une somme qui m'est due et qui
+n'est pas médiocre. Quand Tèlémakhos sera dans ta demeure, envoie-
+le sur le char, avec ton fils, et donne-lui tes chevaux les plus
+rapides et les plus vigoureux.
+
+Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs disparut semblable à un
+aigle, et la stupeur saisit tous ceux qui la virent. Et le
+vieillard, l'ayant vue de ses yeux, fut plein d'admiration, et il
+prit la main de Tèlémakhos et il lui dit ces paroles:
+
+-- Ô ami, tu ne seras ni faible ni lâche, puisque les dieux eux-
+mêmes te conduisent, bien que tu sois si jeune. C'est là un des
+habitants des demeures Olympiennes, la fille de Zeus, la
+dévastatrice Tritogénéia, qui honorait ton père excellent entre
+tous les Argiens. C'est pourquoi, ô reine, sois-moi favorable!
+Donne-nous une grande gloire, à moi, à mes fils et à ma vénérable
+épouse, et je te sacrifierai une génisse d'un an, au front large,
+indomptée, et que nul autre n'a soumise au joug; et je te la
+sacrifierai après avoir répandu de l'or sur ses cornes.
+
+Il parla ainsi, et Pallas-Athènè l'entendit.
+
+Et le cavalier Gérennien Nestôr, en tête de ses fils et de ses
+gendres, retourna vers sa belle demeure. Et quand ils furent
+arrivés à l'illustre demeure du roi, ils s'assirent en ordre sur
+des gradins et sur des thrônes. Et le vieillard mêla pour eux un
+kratère de vin doux, âgé de onze ans, dont une servante ôta le
+couvercle. Et le vieillard, ayant mêlé le vin dans le kratère,
+supplia Athènè, faisant des libations à la fille de Zeus
+tempétueux. Et chacun d'eux, ayant fait des libations et bu autant
+que son coeur le désirait, retourna dans sa demeure pour y dormir.
+Et le cavalier Gérennien Nestôr fit coucher Tèlémakhos, le cher
+fils du divin Odysseus, en un lit sculpté, sous le portique
+sonore, auprès du brave Peisistratos, le plus jeune des fils de la
+maison royale. Et lui-même s'endormit au fond de sa haute demeure,
+là où l'épouse lui avait préparé un lit.
+
+Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, le cavalier
+Gérennien Nestôr se leva de son lit. Puis, étant sorti, il s'assit
+sur les pierres polies, blanches et brillantes comme de l'huile,
+qui étaient devant les hautes portes, et sur lesquelles s'asseyait
+autrefois Nèleus semblable aux dieux par la sagesse. Mais celui-
+ci, dompté par la Kèr, était descendu chez Aidés. Et, maintenant,
+le Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens, s'asseyait à sa place,
+tenant le sceptre. Et ses fils, sortant des chambres nuptiales, se
+réunirent autour de lui: Ekhéphrôn, et Stratios, et Perseus, et
+Arètos, et le divin Thrasymèdès. Et le héros Peisistratos vint le
+sixième. Et ils firent approcher Tèlémakhos semblable à un dieu,
+et le cavalier Gérennien Nestôr commença de leur parler:
+
+-- Mes chers enfants, satisfaites promptement mon désir, afin que
+je me rende favorable, avant tous les dieux, Athènè qui s'est
+montrée ouvertement à moi au festin sacré de Poseidaôn. Que l'un
+de vous aille dans la campagne chercher une génisse que le bouvier
+amènera, et qu'il revienne à la hâte. Un autre se rendra à la nef
+noire du magnanime Tèlémakhos, et il amènera tous ses compagnons,
+et il n'en laissera que deux. Un autre ordonnera au fondeur d'or
+Laerkeus de venir répandre de l'or sur les cornes de la génisse;
+et les autres resteront auprès de moi. Ordonnez aux servantes de
+préparer un festin sacré dans la demeure, et d'apporter des
+sièges, du bois et de l'eau pure.
+
+Il parla ainsi, et tous lui obéirent. La génisse vint de la
+campagne, et les compagnons du magnanime Tèlémakhos vinrent de la
+nef égale et rapide. Et l'ouvrier vint, portant dans ses mains les
+instruments de son art, l'enclume, le maillet et la tenaille, avec
+lesquels il travaillait l'or. Et Athènè vint aussi, pour jouir du
+sacrifice. Et le vieux cavalier Nestôr donna de l'or, et l'ouvrier
+le répandit et le fixa sur les cornes de la génisse, afin que la
+déesse se réjouît en voyant cet ornement. Stratios et le divin
+Ekhéphrôn amenèrent la génisse par les cornes, et Arètos apporta,
+de la chambre nuptiale, dans un bassin fleuri, de l'eau pour leurs
+mains, et une servante apporta les orges dans une corbeille. Et le
+brave Thrasymèdès se tenait prêt à tuer la génisse, avec une hache
+tranchante à la main, et Perseus tenait un vase pour recevoir le
+sang. Alors, le vieux cavalier Nestôr répandit l'eau et les orges,
+et supplia Athènè, en jetant d'abord dans le feu quelques poils
+arrachés de la tête.
+
+Et, après qu'ils eurent prié et répandu les orges, aussitôt, le
+noble Thrasymèdès, fils de Nestôr, frappa, et il trancha d'un coup
+de hache les muscles du cou; et les forces de la génisse furent
+rompues. Et les filles, les belles-filles et la vénérable épouse
+de Nestôr, Eurydikè, l'aînée des filles de Klyménos, hurlèrent
+toutes.
+
+Puis, relevant la génisse qui était largement étendue, ils la
+soutinrent, et Peisistratos, chef des hommes, l'égorgea. Et un
+sang noir s'échappa de sa gorge, et le souffle abandonna ses os.
+Aussitôt ils la divisèrent. Les cuisses furent coupées, selon le
+rite, et recouvertes de graisse des deux côtés. Puis, on déposa,
+par-dessus, les entrailles saignantes. Et le vieillard les brûlait
+sur du bois, faisant des libations de vin rouge. Et les jeunes
+hommes tenaient en mains des broches à cinq pointes. Les cuisses
+étant consumées, ils goûtèrent les entrailles; puis, divisant les
+chairs avec soin, ils les embrochèrent et les rôtirent, tenant en
+mains les broches aiguës.
+
+Pendant ce temps, la belle Polykastè, la plus jeune des filles de
+Nestôr Nèlèiade, baigna Tèlémakhos et, après l'avoir baigné et
+parfumé d'une huile grasse, elle le revêtit d'une tunique et d'un
+beau manteau. Et il sortit du bain, semblable par sa beauté aux
+Immortels. Et le prince des peuples vint s'asseoir auprès de
+Nestôr.
+
+Les autres, ayant rôti les chairs, les retirèrent du feu et
+s'assirent au festin. Et les plus illustres, se levant, versaient
+du vin dans les coupes d'or. Et quand ils eurent assouvi la soif
+et la faim, le cavalier Gérennien Nestôr commença de parler au
+milieu d'eux:
+
+-- Mes enfants, donnez promptement à Tèlémakhos des chevaux au
+beau poil, et liez-les au char, afin qu'il fasse son voyage.
+
+Il parla ainsi, et, l'ayant entendu, ils lui obéirent aussitôt. Et
+ils lièrent promptement au char deux chevaux rapides. Et la
+servante intendante y déposa du pain et du vin et tous les mets
+dont se nourrissent les rois élevés par Zeus. Et Tèlémakhos monta
+dans le beau char, et, auprès de lui, le Nestoride Peisistratos,
+chef des hommes, monta aussi et prit les rênes en mains. Puis, il
+fouetta les chevaux, et ceux-ci s'élancèrent avec ardeur dans la
+plaine, laissant derrière eux la ville escarpée de Pylos. Et, tout
+le jour, ils secouèrent le joug qui les retenait des deux côtés.
+
+Alors, Hèlios tomba, et les chemins s'emplirent d'ombre. Et ils
+arrivèrent à Phèra, dans la demeure de Diokleus, fils
+d'Orthilokhos que l'Alphéios engendra. Là, ils passèrent la nuit,
+et Diokleus leur fit les dons de l'hospitalité.
+
+Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, ils
+attelèrent les chevaux et montèrent sur le beau char, et ils
+sortirent du vestibule et du portique sonore. Et Peisistratos
+fouetta les chevaux, qui s'élancèrent ardemment dans la plaine
+fertile. Et ils achevèrent leur route, tant les chevaux rapides
+couraient avec vigueur. Et Hèlios tomba de nouveau, et les chemins
+s'emplirent d'ombre.
+
+
+4.
+
+Et ils parvinrent à la vaste et creuse Lakédaimôn. Et ils se
+dirigèrent vers la demeure du glorieux Ménélaos, qu'ils trouvèrent
+célébrant dans sa demeure, au milieu de nombreux convives, les
+noces de son fils et de sa fille irréprochable qu'il envoyait au
+fils du belliqueux Akhilleus. Dès longtemps, devant Troiè, il
+l'avait promise et fiancée, et les dieux accomplissaient leurs
+noces, et Ménélaos l'envoyait, avec un char et des chevaux, vers
+l'illustre ville des Myrmidones, auxquels commandait le fils
+d'Akhilleus.
+
+Et il mariait une Spartiate, fille d'Alektôr, à son fils, le
+robuste Mégapenthès, que, dans sa vieillesse, il avait eu d'une
+captive. Car les dieux n'avaient plus accordé d'enfants à Hélènè
+depuis qu'elle avait enfanté sa fille gracieuse, Hermionè,
+semblable à Aphroditè d'or.
+
+Et les voisins et les compagnons du glorieux Ménélaos étaient
+assis au festin, dans la haute et grande demeure; et ils se
+réjouissaient, et un Aoide divin chantait au milieu d'eux, en
+jouant de la flûte, et deux danseurs bondissaient au milieu d'eux,
+aux sons du chant.
+
+Et le héros Tèlémakhos et l'illustre fils de Nestôr s'arrêtèrent,
+eux et leurs chevaux, dans le vestibule de la maison. Et le
+serviteur familier du glorieux Ménélaos, Etéôneus, accourant et
+les ayant vus, alla rapidement les annoncer dans les demeures du
+prince des peuples. Et, se tenant debout auprès de lui, il dit ces
+paroles ailées:
+
+-- Ménélaos, nourri par Zeus, voici deux étrangers qui semblent
+être de la race du grand Zeus. Dis-moi s'il faut dételer leurs
+chevaux rapides, ou s'il faut les renvoyer vers quelqu'autre qui
+les reçoive.
+
+Et le blond Ménélaos lui répondit en gémissant:
+
+-- Étéôneus Boèthoide, tu n'étais pas insensé avant ce moment, et
+voici que tu prononces comme un enfant des paroles sans raison.
+Nous avons souvent reçu, en grand nombre, les présents de
+l'hospitalité chez des hommes étrangers, avant de revenir ici. Que
+Zeus nous affranchisse de nouvelles misères dans l'avenir! Mais
+délie les chevaux de nos hôtes et conduis-les eux-mêmes à ce
+festin.
+
+Il parla ainsi, et Etéôneus sortit à la hâte des demeures, et il
+ordonna aux autres serviteurs fidèles de le suivre. Et ils
+délièrent les chevaux suant sous le joug, et ils les attachèrent
+aux crèches, en plaçant devant eux l'orge blanche et l'épeautre
+mêlés. Et ils appuyèrent le char contre le mur poli. Puis, ils
+conduisirent les étrangers dans la demeure divine.
+
+Et ceux-ci regardaient, admirant la demeure du roi nourrisson de
+Zeus. Et la splendeur de la maison du glorieux Ménélaos était
+semblable à celle de Hèlios et de Sélénè. Et quand ils furent
+rassasiés de regarder, ils entrèrent, pour se laver, dans des
+baignoires polies. Et après que les servantes les eurent lavés et
+parfumés d'huile, et revêtus de tuniques et de manteaux moelleux,
+ils s'assirent sur des thrônes auprès de l'Atréide Ménélaos. Et
+une servante, pour laver leurs mains, versa de l'eau, d'une belle
+aiguière d'or, dans un bassin d'argent; et elle dressa devant eux
+une table polie; et la vénérable intendante, pleine de
+bienveillance, y déposa du pain et des mets nombreux. Et le
+découpeur leur offrit les plateaux couverts de viandes
+différentes, et il posa devant eux des coupes d'or. Et le blond
+Ménélaos, leur donnant la main droite, leur dit:
+
+-- Mangez et réjouissez-vous. Quand vous serez rassasiés de
+nourriture, nous vous demanderons qui vous êtes parmi les hommes.
+Certes, la race de vos aïeux n'a point failli, et vous êtes d'une
+race de rois porte-sceptres nourris par Zeus, car jamais des
+lâches n'ont enfanté de tels fils.
+
+Il parla ainsi, et, saisissant de ses mains le dos gras d'une
+génisse, honneur qu'on lui avait fait à lui-même, il le plaça
+devant eux. Et ceux-ci étendirent les mains vers les mets offerts.
+Et quand ils eurent assouvi le besoin de manger et de boire,
+Tèlémakhos dit au fils de Nestôr, en approchant la tête de la
+sienne, afin de n'être point entendu:
+
+-- Vois, Nestoride, très-cher à mon coeur, la splendeur de
+l'airain et la maison sonore, et l'or, et l'émail, et l'argent et
+l'ivoire. Sans doute, telle est la demeure de l'olympien Zeus,
+tant ces richesses sont nombreuses. L'admiration me saisit en les
+regardant.
+
+Et le blond Ménélaos, ayant compris ce qu'il disait, leur adressa
+ces paroles ailées:
+
+-- Chers enfants, aucun vivant ne peut lutter contre Zeus, car ses
+demeures et ses richesses sont immortelles. Il y a des hommes plus
+ou moins riches que moi; mais j'ai subi bien des maux, et j'ai
+erré sur mes nefs pendant huit années, avant de revenir. Et j'ai
+vu Kypros et la Phoinikè, et les Aigyptiens, et les Aithiopiens,
+et les Sidônes, et les Érembes, et la Libyè où les agneaux sont
+cornus et où les brebis mettent bas trois fois par an. Là, ni le
+roi ni le berger ne manquent de fromage, de viandes et de lait
+doux, car ils peuvent traire le lait pendant toute l'année. Et
+tandis que j'errais en beaucoup de pays, amassant des richesses,
+un homme tuait traîtreusement mon frère, aidé par la ruse d'une
+femme perfide. Et je règne, plein de tristesse malgré mes
+richesses. Mais vous devez avoir appris ces choses de vos pères,
+quels qu'ils soient. Et j'ai subi des maux nombreux, et j'ai
+détruit une ville bien peuplée qui renfermait des trésors
+précieux. Plût aux dieux que j'en eusse trois fois moins dans mes
+demeures, et qu'ils fussent encore vivants les héros qui ont péri
+devant la grande Troiè, loin d'Argos où paissent les beaux
+chevaux! Et je pleure et je gémis sur eux tous. Souvent, assis
+dans mes demeures, je me plais à m'attrister en me souvenant, et
+tantôt je cesse de gémir, car la lassitude du deuil arrive
+promptement.
+
+Mais, bien qu'attristé, je les regrette moins tous ensemble qu'un
+seul d'entre eux, dont le souvenir interrompt mon sommeil et
+chasse ma faim; car Odysseus a supporté plus de travaux que tous
+les Akhaiens. Et d'autres douleurs lui étaient réservées dans
+l'avenir; et une tristesse incurable me saisit à cause de lui qui
+est depuis si longtemps absent. Et nous ne savons s'il est vivant
+ou mort; et le vieux Laertès le pleure, et la sage Pènélopéia, et
+Tèlémakhos qu'il laissa tout enfant dans ses demeures.
+
+Il parla ainsi, et il donna à Tèlémakhos le désir de pleurer à
+cause de son père; et, entendant parler de son père, il se couvrit
+les yeux de son manteau pourpré, avec ses deux mains, et il
+répandit des larmes hors de ses paupières. Et Ménélaos le
+reconnut, et il délibéra dans son esprit et dans son coeur s'il le
+laisserait se souvenir le premier de son père, ou s'il
+l'interrogerait en lui disant ce qu'il pensait.
+
+Pendant qu'il délibérait ainsi dans son esprit et dans son coeur,
+Hélénè sortit de la haute chambre nuptiale parfumée, semblable à
+Artémis qui porte un arc d'or. Aussitôt Adrestè lui présenta un
+beau siège, Alkippè apporta un tapis de laine moelleuse, et Phylô
+lui offrit une corbeille d'argent que lui avait donnée Alkandrè,
+femme de Polybos, qui habitait dans Thèbè Aigyptienne, où de
+nombreuses richesses étaient renfermées dans les demeures. Et
+Polybos donna à Ménélaos deux baignoires d'argent, et deux
+trépieds, et dix talents d'or; et Alkandrè avait aussi offert de
+beaux présents à Hélénè: Une quenouille d'or et une corbeille
+d'argent massif dont la bordure était d'or. Et la servante Phylô
+la lui apporta, pleine de fil préparé, et, par-dessus, la
+quenouille chargée de laine violette. Hélénè s'assit, avec un
+escabeau sous les pieds, et aussitôt elle interrogea ainsi son
+époux:
+
+-- Savons-nous, divin Ménélaos, qui sont ces hommes qui se
+glorifient d'être entrés dans notre demeure? Mentirai-je ou dirai-
+je la vérité? Mon esprit me l'ordonne. Je ne pense pas avoir
+jamais vu rien de plus ressemblant, soit un homme, soit une femme;
+et l'admiration me saisit tandis que je regarde ce jeune homme,
+tant il est semblable au fils du magnanime Odysseus, à Tèlémakhos
+qu'il laissa tout enfant dans sa demeure, quand pour moi, chienne,
+les Akhaiens vinrent à Troiè, portant la guerre audacieuse.
+
+Et le blond Ménélaos, lui répondant, parla ainsi;
+
+-- Je reconnais comme toi, femme, que ce sont là les pieds, les
+mains, l'éclair des yeux, la tête et les cheveux d'Odysseus. Et
+voici que je me souvenais de lui et que je me rappelais combien de
+misères il avait patiemment subies pour moi. Mais ce jeune homme
+répand de ses paupières des larmes amères, couvrant ses yeux de
+son manteau pourpré.
+
+Et le Nestoride Peisistratos lui répondit:
+
+Atréide Ménélaos, nourri par Zeus, prince des peuples, certes, il
+est le fils de celui que tu dis. Mais il est sage, et il pense
+qu'il ne serait pas convenable, dès son arrivée, de prononcer des
+paroles téméraires devant toi dont nous écoutons la voix comme
+celle d'un dieu. Le cavalier Gérennien Nestôr m'a ordonné de
+l'accompagner. Et il désire te voir, afin que tu le conseilles ou
+que tu l'aides; car il subit beaucoup de maux, à cause de son père
+absent, dans sa demeure où il a peu de défenseurs. Cette destinée
+est faite à Tèlémakhos, et son père est absent, et il n'a
+personne, parmi son peuple, qui puisse détourner de lui les
+calamités.
+
+Et le blond Ménélaos, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Ô dieux! certes, le fils d'un homme que j'aime est entré dans
+ma demeure, d'un héros qui, pour ma cause, a subi tant de combats.
+J'avais résolu de l'honorer entre tous les Akhaiens, si l'olympien
+Zeus qui tonne au loin nous eût donné de revenir sur la mer et sur
+nos nefs rapides. Et je lui aurais élevé une ville dans Argos, et
+je lui aurais bâti une demeure; et il aurait transporté d'Ithakè
+ses richesses et sa famille et tout son peuple dans une des villes
+où je commande et qui aurait été quittée par ceux qui l'habitent.
+Et, souvent, nous nous fussions visités tour à tour, nous aimant
+et nous charmant jusqu'à ce que la noire nuée de la mort nous eût
+enveloppés. Mais, sans doute, un dieu nous a envié cette destinée,
+puisque, le retenant seul et malheureux, il lui refuse le retour.
+
+Il parla ainsi, et il excita chez tous le désir de pleurer. Et
+l'Argienne Hélénè, fille de Zeus, pleurait; et Tèlémakhos pleurait
+aussi, et l'Atréide Ménélaos; et le fils de Nestôr avait les yeux
+pleins de larmes, et il se souvenait dans son esprit de
+l'irréprochable Antilokhos que l'illustre fils de la splendide Éôs
+avait tué et, se souvenant, il dit en paroles ailées:
+
+-- Atréide, souvent le vieillard Nestôr m'a dit, quand nous nous
+souvenions de toi dans ses demeures, et quand nous nous
+entretenions, que tu l'emportais sur tous par ta sagesse. C'est
+pourquoi, maintenant, écoute-moi. Je ne me plais point à pleurer
+après le repas; mais nous verserons des larmes quand Éôs née au
+matin reviendra. Il faut pleurer ceux qui ont subi leur destinée.
+C'est là, certes, la seule récompense des misérables mortels de
+couper pour eux sa chevelure et de mouiller ses joues de larmes.
+Mon frère aussi est mort, et il n'était pas le moins brave des
+Argiens, tu le sais. Je n'en ai pas été témoin, et je ne l'ai
+point vu, mais on dit qu'Antilokhos l'emportait sur tous, quand il
+courait et quand il combattait.
+
+Et le blond Ménélaos lui répondit:
+
+-- Ô cher, tu parles comme un homme sage et plus âgé que toi
+parlerait et agirait, comme le fils d'un sage père. On reconnaît
+facilement l'illustre race d'un homme que le Kroniôn a honoré,
+qu'il a bien marié et qui est bien né. C'est ainsi qu'il a accordé
+tous les jours à Nestôr de vieillir en paix dans sa demeure, au
+milieu de fils sages et qui excellent par la lance. Mais retenons
+les pleurs qui viennent de nous échapper. Souvenons-nous de notre
+repas et versons de l'eau sur nos mains. Tèlémakhos et moi, demain
+matin, nous parlerons et nous nous entretiendrons.
+
+Il parla ainsi, et Asphaliôn, fidèle serviteur de l'illustre
+Ménélaos, versa de l'eau sur leurs mains, et tous étendirent les
+mains vers les mets placés devant eux.
+
+Et alors Hélénè, fille de Zeus, eut une autre pensée, et,
+aussitôt, elle versa dans le vin qu'ils buvaient un baume, le
+népenthès, qui donne l'oubli des maux. Celui qui aurait bu ce
+mélange ne pourrait plus répandre des larmes de tout un jour, même
+si sa mère et son père étaient morts, même si on tuait devant lui
+par l'airain son frère ou son fils bien-aimé, et s'il le voyait de
+ses yeux. Et la fille de Zeus possédait cette liqueur excellente
+que lui avait donnée Polydamna, femme de Thôs, en Aigyptiè, terre
+fertile qui produit beaucoup de baumes, les uns salutaires et les
+autres mortels. Là tous les médecins sont les plus habiles d'entre
+les hommes, et ils sont de la race de Paièôn. Après l'avoir
+préparé, Hélénè ordonna de verser le vin, et elle parla ainsi:
+
+-- Atréide Ménélaos, nourrisson de Zeus, certes, ceux-ci sont fils
+d'hommes braves, mais Zeus dispense comme il le veut le bien et le
+mal, car il peut tout. C'est pourquoi, maintenant, mangeons, assis
+dans nos demeures, et charmons-nous par nos paroles. Je vous dirai
+des choses qui vous plairont. Cependant, je ne pourrai raconter,
+ni même rappeler tous les combats du patient Odysseus, tant cet
+homme brave a fait et supporté de travaux chez le peuple des
+Troiens, là où les Akhaiens ont été accablés de misères. Se
+couvrant lui-même de plaies honteuses, les épaules enveloppées de
+vils haillons et semblable à un esclave, il entra dans la vaste
+ville des guerriers ennemis, s'étant fait tel qu'un mendiant, et
+bien différent de ce qu'il était auprès des nefs des Akhaiens.
+C'est ainsi qu'il entra dans la ville des Troiens, inconnu de
+tous. Seule, je le reconnus et je l'interrogeais mais il me
+répondit avec ruse. Puis, je le baignai et je le parfumais
+d'huile, et je le couvris de vêtements, et je jurais un grand
+serment, promettant de ne point révéler Odysseus aux Troiens avant
+qu'il fût retourné aux nefs rapides et aux tentes. Et alors il me
+découvrit tous les projets des Akhaiens. Et, après avoir tué avec
+le long airain un grand nombre de Troiens, il retourna vers les
+Argiens, leur rapportant beaucoup de secrets. Et les Troiennes
+gémissaient lamentablement; mais mon esprit se réjouissait, car
+déjà j'avais dans mon coeur le désir de retourner vers ma demeure,
+et je pleurais sur la mauvaise destinée qu'Aphroditè m'avait
+faite, quand elle me conduisit, en me trompant, loin de la chère
+terre de la patrie, et de ma fille, et de la chambre nuptiale, et
+d'un mari qui n'est privé d'aucun don, ni d'intelligence, ni de
+beauté.
+
+Et le blond Ménélaos, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Tu as dit toutes ces choses, femme, comme il convient. Certes,
+j'ai connu la pensée et la sagesse de beaucoup de héros, et j'ai
+parcouru beaucoup de pays, mais je n'ai jamais vu de mes yeux un
+coeur tel que celui du patient Odysseus, ni ce que ce vaillant
+homme fit et affronta dans le cheval bien travaillé où nous étions
+tous entrés, nous, les princes des Argiens, afin de porter le
+meurtre et la kèr aux Troiens. Et tu vins là, et sans doute un
+dieu te l'ordonna qui voulut accorder la gloire aux Troiens, et
+Dèiphobos semblable à un dieu te suivait. Et tu fis trois fois le
+tour de l'embûche creuse, en la frappant; et tu nommais les
+princes des Danaens en imitant la voix des femmes de tous les
+Argiens; et nous, moi, Diomèdès et le divin Odysseus, assis au
+milieu, nous écoutions ta voix. Et Diomèdès et moi nous voulions
+sortir impétueusement plutôt que d'écouter de l'intérieur, mais
+Odysseus nous arrêta et nous retint malgré notre désir. Et les
+autres fils des Akhaiens restaient muets, et Antiklos, seul,
+voulut te répondre: mais Odysseus lui comprima la bouche de ses
+mains robustes, et il sauva tous les Akhaiens; et il le contint
+ainsi jusqu'à ce que Pallas Athènè t'eût éloignée.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Atréide Ménélaos, nourrisson de Zeus, prince des peuples, cela
+est triste, mais ces actions n'ont point éloigné de lui la
+mauvaise mort, et même si son coeur eût été de fer. Mais conduis-
+nous à nos lits, afin que nous jouissions du doux sommeil.
+
+Il parla ainsi, et l'Argienne Hélénè ordonna aux servantes de
+préparer les lits sous le portique, d'amasser des vêtements beaux
+et pourprés, de les couvrir de tapis et de recouvrir ceux-ci de
+laines épaisses. Et les servantes sortirent des demeures, portant
+des torches dans leurs mains, et elles étendirent les lits, et un
+héraut conduisit les hôtes. Et le héros Tèlémakhos et l'illustre
+fils de Nestôr s'endormirent sous le portique de la maison. Et
+l'Atréide s'endormit au fond de la haute demeure, et Hélénè au
+large péplos, la plus belle des femmes, se coucha auprès de lui.
+
+Mais quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, le brave
+Ménélaos se leva de son lit, mit ses vêtements, suspendit une épée
+aiguë autour de ses épaules et attacha de belles sandales à ses
+pieds luisants. Et, semblable à un dieu, sortant de la chambre
+nuptiale, il s'assit auprès de Tèlémakhos et il lui parla:
+
+-- Héros Tèlémakhos, quelle nécessité t'a poussé vers la divine
+Lakédaimôn, sur le large dos de la mer? Est-ce un intérêt public
+ou privé? Dis-le-moi avec vérité.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Atréide Ménélaos, nourrisson de Zeus, prince des peuples, je
+viens afin que tu me dises quelque chose de mon père. Ma maison
+est ruinée, mes riches travaux périssent. Ma demeure est pleine
+d'hommes ennemis qui égorgent mes brebis grasses et mes boeufs aux
+pieds flexibles et aux fronts sinueux. Ce sont les prétendants de
+ma mère, et ils ont une grande insolence. C'est pourquoi,
+maintenant, je viens à tes genoux, afin que, me parlant de la mort
+lamentable de mon père, tu me dises si tu l'as vue de tes yeux, ou
+si tu l'as apprise d'un voyageur. Certes, une mère malheureuse l'a
+enfanté. Ne me trompe point pour me consoler, et par pitié; mais
+raconte-moi franchement tout ce que tu as vu. Je t'en supplie, si
+jamais mon père, le brave Odysseus, par la parole ou par l'action,
+a tenu ce qu'il avait promis, chez le peuple des Troiens, où les
+Akhaiens ont subi tant de misères, souviens-t'en et dis-moi la
+vérité.
+
+Et, avec un profond soupir, le blond Ménélaos lui répondit:
+
+-- Ô dieux! certes, des lâches veulent coucher dans le lit d'un
+brave! Ainsi une biche a déposé dans le repaire d'un lion robuste
+ses faons nouveau-nés et qui tètent, tandis qu'elle va paître sur
+les hauteurs ou dans les vallées herbues; et voici que le lion,
+rentrant dans son repaire, tue misérablement tous les faons. Ainsi
+Odysseus leur fera subir une mort misérable. Plaise au père Zeus,
+à Athènè, à Apollôn, qu'Odysseus se mêle aux Prétendants tel qu'il
+était dans Lesbos bien bâtie, quand se levant pour lutter contre
+le Philomèléide, il le terrassa rudement. Tous les Akhaiens s'en
+réjouirent. La vie des Prétendants serait brève et leurs noces
+seraient amères! Mais les choses que tu me demandes en me
+suppliant, je te les dirai sans te rien cacher, telles que me les
+a dites le Vieillard véridique de la mer. Je te les dirai toutes
+et je ne te cacherai rien.
+
+Malgré mon désir du retour, les dieux me retinrent en Aigyptiè,
+parce que je ne leur avais point offert les hécatombes qui leur
+étaient dues. Les Dieux, en effet, ne veulent point que nous
+oubliions leurs commandements. Et il y a une île, au milieu de la
+mer onduleuse, devant l'Aigyptiè, et on la nomme Pharos, et elle
+est éloignée d'autant d'espace qu'une nef creuse, que le vent
+sonore pousse en poupe, peut en franchir en un jour entier. Et
+dans cette île il y a un port excellent d'où, après avoir puisé
+une eau profonde, on traîne à la mer les nefs égales. Là, les
+dieux me retinrent vingt jours, et les vents marins ne soufflèrent
+point qui mènent les nefs sur le large dos de la mer. Et mes
+vivres étaient déjà épuisés, et l'esprit de mes hommes était
+abattu, quand une déesse me regarda et me prit en pitié, la fille
+du Vieillard de la mer, de l'illustre Prôteus, Eidothéè. Et je
+touchai son âme, et elle vint au-devant de moi tandis que j'étais
+seul, loin de mes compagnons qui, sans cesse, erraient autour de
+l'île, pêchant à l'aide des hameçons recourbés, car la faim
+tourmentait leur ventre. Et, se tenant près de moi, elle parla
+ainsi:
+
+-- Tu es grandement insensé, ô étranger, ou tu as perdu l'esprit,
+ou tu restes ici volontiers et tu te plais à souffrir, car,
+certes, voici longtemps que tu es retenu dans l'île, et tu ne peux
+trouver aucune fin à cela, et le coeur de tes compagnons s'épuise.
+
+Elle parla ainsi, et, lui répondant aussitôt, je dis:
+
+-- Je te dirai avec vérité, qui que tu sois entre les déesses, que
+je ne reste point volontairement ici; mais je dois avoir offensé
+les Immortels qui habitent le large Ouranos. Dis-moi donc, car les
+dieux savent tout, quel est celui des immortels qui me retarde en
+route et qui s'oppose à ce que je retourne en fendant la mer
+poissonneuse.
+
+Je parlais ainsi, et, aussitôt, l'illustre déesse me répondit:
+
+-- Ô étranger, je te répondrai avec vérité. C'est ici qu'habite le
+véridique Vieillard de la mer, l'immortel Prôteus Aigyptien qui
+connaît les profondeurs de toute la mer et qui est esclave de
+Poseidaôn. On dit qu'il est mon père et qu'il m'a engendrée. Si tu
+peux le saisir par ruse, il te dira ta route et comment tu
+retourneras à travers la mer poissonneuse; et, de plus, il te
+dira, ô enfant de Zeus, si tu le veux, ce qui est arrivé dans tes
+demeures, le bien et le mal, pendant ton absence et ta route
+longue et difficile.
+
+Elle parla ainsi, et, aussitôt, je lui répondis:
+
+-- Maintenant, explique-moi les ruses du Vieillard, de peur que,
+me voyant, il me prévienne et m'échappe, car un dieu est difficile
+à dompter pour un homme mortel.
+
+Je parlais ainsi, et, aussitôt, l'illustre déesse me répondit:
+
+-- Ô étranger, je te répondrai avec vérité. Quand Hèlios atteint
+le milieu de l'Ouranos, alors le véridique Vieillard marin sort de
+la mer, sous le souffle de Zéphyros, et couvert d'une brume
+épaisse. Étant sorti, il s'endort sous les grottes creuses. Autour
+de lui, les phoques sans pieds de la belle Halosydnè, sortant
+aussi de la blanche mer, s'endorment, innombrables, exhalant
+l'âcre odeur de la mer profonde. Je te conduirai là, au lever de
+la lumière, et je t'y placerai comme il convient, et tu choisiras
+trois de tes compagnons parmi les plus braves qui sont sur tes
+nefs aux bancs de rameurs. Maintenant, je te dirai toutes les
+ruses du Vieillard.
+
+D'abord il comptera et il examinera les phoques; puis, les ayant
+séparés par cinq, il se couchera au milieu d'eux comme un berger
+au milieu d'un troupeau de brebis. Dès que vous le verrez presque
+endormi, alors souvenez-vous de votre courage et de votre force,
+et retenez-le malgré son désir de vous échapper, et ses efforts.
+Il se fera semblable à toutes les choses qui sont sur la terre,
+aux reptiles, à l'eau, au feu ardent; mais retenez-le
+vigoureusement et serrez-le plus fort. Mais quand il t'interrogera
+lui-même et que tu le verras tel qu'il était endormi, n'use plus
+de violence et lâche le Vieillard. Puis, ô Héros, demande-lui quel
+dieu t'afflige, et il te dira comment retourner à travers la mer
+poissonneuse.
+
+Elle parla ainsi et sauta dans la mer agitée. Et je retournai vers
+mes nefs, là où elles étaient tirées sur la plage, et mon coeur
+agitait de nombreuses pensées tandis que j'allais. Puis, étant
+arrivé à ma nef et à la mer, nous préparâmes le repas, et la nuit
+divine survint, et alors nous nous endormîmes sur le rivage de la
+mer.
+
+Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, je marchais
+vers le rivage de la mer large, en suppliant les dieux; et je
+conduisais trois de mes compagnons, me confiant le plus dans leur
+courage. Pendant ce temps, la déesse, étant sortie du large sein
+de la mer, en apporta quatre peaux de phoques récemment écorchés,
+et elle prépara une ruse contre son père. Et elle s'était assise,
+nous attendant, après avoir creusé des lits dans le sable marin.
+Et nous vînmes auprès d'elle. Et elle nous plaça et couvrit chacun
+de nous d'une peau. C'était une embuscade très dure, car l'odeur
+affreuse des phoques nourris dans la mer nous affligeait
+cruellement. Qui peut en effet coucher auprès d'un monstre marin?
+Mais la déesse nous servit très utilement, et elle mit dans les
+narines de chacun de nous l'ambroisie au doux parfum qui chassa
+l'odeur des bêtes marines. Et nous attendîmes, d'un esprit
+patient, toute la durée du matin. Enfin, les phoques sortirent,
+innombrables, de la mer, et vinrent se coucher en ordre le long du
+rivage. Et, vers midi, le Vieillard sortit de la mer, rejoignit
+les phoques gras, les compta, et nous les premiers parmi eux, ne
+se doutant point de la ruse; puis, il se coucha lui-même.
+Aussitôt, avec des cris, nous nous jetâmes sur lui en l'entourant
+de nos bras; mais le Vieillard n'oublia pas ses ruses adroites, et
+il se changea d'abord en un lion à longue crinière, puis en
+dragon, en panthère, en grand sanglier, en eau, en arbre au vaste
+feuillage. Et nous le tenions avec vigueur et d'un coeur ferme;
+mais quand le Vieillard plein de ruses se vit réduit, alors il
+m'interrogea et il me dit:
+
+-- Qui d'entre les dieux, fils d'Atreus, t'a instruit, afin que tu
+me saisisses malgré moi? Que désires-tu?
+
+Il parla ainsi, et, lui répondant, je lui dis:
+
+-- Tu le sais, Vieillard. Pourquoi me tromper en m'interrogeant?
+Depuis longtemps déjà je suis retenu dans cette île, et je ne puis
+trouver fin à cela, et mon coeur s'épuise. Dis-moi donc, car les
+dieux savent tout, quel est celui des immortels qui me détourne de
+ma route et qui m'empêche de retourner à travers la mer
+poissonneuse?
+
+Je parlai ainsi, et lui, me répondant, dit:
+
+-- Avant tout, tu devais sacrifier à Zeus et aux autres dieux,
+afin d'arriver très promptement dans ta patrie, en naviguant sur
+la noire mer. Ta destinée n'est point de revoir tes amis ni de
+regagner ta demeure bien construite et la terre de la patrie,
+avant que tu ne sois retourné vers les eaux du fleuve Aigyptos
+tombé de Zeus, et que tu n'aies offert de sacrées hécatombes aux
+dieux immortels qui habitent le large Ouranos. Alors les dieux
+t'accorderont la route que tu désires.
+
+Il parla ainsi, et, aussitôt, mon cher coeur se brisa parce qu'il
+m'ordonnait de retourner en Aigyptiè, à travers la noire mer, par
+un chemin long et difficile. Mais, lui répondant, je parlai ainsi:
+
+-- Je ferai toutes ces choses, Vieillard, ainsi que tu me le
+recommandes; mais dis-moi, et réponds avec vérité, s'ils sont
+revenus sains et saufs avec leurs nefs tous les Akhaiens que
+Nestôr et moi nous avions laissés en partant de Troiè, ou si
+quelqu'un d'entre eux a péri d'une mort soudaine, dans sa nef, ou
+dans les bras de ses amis, après la guerre?
+
+Je parlai ainsi, et, me répondant, il dit:
+
+-- Atréide, ne m'interroge point, car il ne te convient pas de
+connaître ma pensée, et je ne pense pas que tu restes longtemps
+sans pleurer, après avoir tout entendu. Beaucoup d'Akhaiens ont
+été domptés, beaucoup sont vivants. Tu as vu toi-même les choses
+de la guerre. Deux chefs des Akhaiens cuirassés d'airain ont péri
+au retour; un troisième est vivant et retenu au milieu de la mer
+large. Aias a été dompté sur sa nef aux longs avirons. Poseidaôn
+le conduisit d'abord vers les grandes roches de Gyras et le sauva
+de la mer; et sans doute il eût évité la mort, bien que haï
+d'Athènè, s'il n'eût dit une parole impie et s'il n'eût commis une
+action mauvaise. Il dit que, malgré les dieux, il échapperait aux
+grands flots de la mer. Et Poseidaôn entendit cette parole
+orgueilleuse, et, aussitôt, de sa main robuste saisissant le
+trident, il frappa la roche de Gyras et la fendit en deux; et une
+partie resta debout, et l'autre, sur laquelle Aias s'était
+réfugié, tomba et l'emporta dans la grande mer onduleuse. C'est
+ainsi qu'il périt, ayant bu l'eau salée.
+
+Ton frère évita la mort et il s'échappa sur sa nef creuse, et la
+vénérable Hèrè le sauva; mais à peine avait-il vu le haut cap des
+Maléiens, qu'une tempête, l'ayant saisi, l'emporta, gémissant, à
+l'extrémité du pays où Thyestès habitait autrefois, et où habitait
+alors le Thyestade Aigisthos. Là, le retour paraissait sans
+danger, et les dieux firent changer les vents et regagnèrent leurs
+demeures. Et Agamemnôn, joyeux, descendit sur la terre de la
+patrie, et il la baisait, et il versait des larmes abondantes
+parce qu'il l'avait revue avec joie. Mais une sentinelle le vit du
+haut d'un rocher où le traître Aigisthos l'avait placée, lui ayant
+promis en récompense deux talents d'or. Et, de là, elle veillait
+depuis toute une année, de peur que l'Atréide arrivât en secret et
+se souvint de sa force et de son courage. Et elle se hâta d'aller
+l'annoncer, dans ses demeures, au prince des peuples. Aussitôt
+Aigisthos médita une embûche rusée, et il choisit, parmi le
+peuple, vingt hommes très braves, et il les plaça en embuscade,
+et, d'un autre côté, il ordonna de préparer un repas. Et lui-même
+il invita, méditant de honteuses actions, le prince des peuples
+Agamemnôn à le suivre avec ses chevaux et ses chars. Et il mena
+ainsi à la mort l'Atréide imprudent, et il le tua pendant le
+repas, comme on égorge un boeuf à l'étable. Et aucun des
+compagnons d'Agamemnôn ne fut sauvé, ni même ceux d'Aigisthos; et
+tous furent égorgés dans la demeure royale.
+
+Il parla ainsi, et ma chère âme fut brisée aussitôt, et je
+pleurais couché sur le sable, et mon coeur ne voulait plus vivre
+ni voir la lumière de Hèlios. Mais, après que je me fus rassasié
+de pleurer, le véridique Vieillard de la mer me dit:
+
+-- Ne pleure point davantage, ni plus longtemps, sans agir, fils
+d'Atreus, car il n'y a en cela nul remède; mais tente plutôt très
+promptement de regagner la terre de la patrie. Ou tu saisiras
+Aigisthos encore vivant, ou Orestès, te prévenant, l'aura tué, et
+tu seras présent au repas funèbre.
+
+Il parla ainsi, et, dans ma poitrine, mon coeur et mon esprit
+généreux, quoique tristes, se réjouirent de nouveau, et je lui dis
+ces paroles ailées:
+
+-- Je connais maintenant la destinée de ceux-ci mais nomme-moi le
+troisième, celui qui, vivant ou mort, est retenu au milieu de la
+mer large. Je veux le connaître, quoique plein de tristesse.
+
+Je parlai ainsi, et, me répondant, il dit:
+
+-- C'est le fils de Laertès qui avait ses demeures dans Ithakè. Je
+l'ai vu versant des larmes abondantes dans l'île et dans les
+demeures de la nymphe Kalypsô qui le retient de force; et il ne
+peut regagner la terre de la patrie. Il n'a plus en effet de nefs
+armées d'avirons ni de compagnons qui puissent le reconduire sur
+le large dos de la mer. Pour toi, ô divin Ménélaos, ta destinée
+n'est point de subir la Moire et la mort dans Argos nourrice de
+chevaux; mais les dieux t'enverront dans la prairie Élysienne, aux
+bornes de la terre, là où est le blond Rhadamanthos. Là, il est
+très facile aux hommes de vivre. Ni neige, ni longs hivers, ni
+pluie; mais toujours le Fleuve Okéanos envoie les douces haleines
+de Zéphyros, afin de rafraîchir les hommes. Et ce sera ta
+destinée, parce que tu possèdes Hélénè et que tu es gendre de
+Zeus.
+
+-- Il parla ainsi, et il plongea dans la mer écumeuse. Et je
+retournai vers mes nefs avec mes divins compagnons. Et mon coeur
+agitait de nombreuses pensées tandis que je marchais. Étant
+arrivés à ma nef et à la mer, nous préparâmes le repas, et la nuit
+solitaire survint, et nous nous endormîmes sur le rivage de la
+mer. Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, nous
+traînâmes nos nefs à la mer divine. Puis, dressant les mâts et
+déployant les voiles des nefs égales, mes compagnons s'assirent
+sur les bancs de rameurs, et tous, assis en ordre, frappèrent de
+leurs avirons la mer écumeuse. Et j'arrêtai de nouveau mes nefs
+dans le fleuve Aigyptos tombé de Zeus, et je sacrifiais de saintes
+hécatombes. Et, après avoir apaisé la colère des dieux qui vivent
+toujours, j'élevai un tombeau à Agamemnôn, afin que sa gloire se
+répandît au loin. Ayant accompli ces choses, je retournai, et les
+dieux m'envoyèrent un vent propice et me ramenèrent promptement
+dans la chère patrie. Maintenant, reste dans mes demeures jusqu'au
+onzième ou au douzième jour; et, alors, je te renverrai dignement,
+et je te ferai des présents splendides, trois chevaux et un beau
+char; et je te donnerai aussi une belle coupe afin que tu fasses
+des libations aux dieux immortels et que tu te souviennes toujours
+de moi.
+
+Et le sage Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Atréide, ne me retiens pas ici plus longtemps. Certes, je
+consumerais toute une année assis auprès de toi, que je n'aurais
+le regret ni de ma demeure, ni de mes parents, tant je suis
+profondément charmé de tes paroles et de tes discours; mais déjà
+je suis un souci pour mes compagnons dans la divine Pylos, et tu
+me retiens longtemps ici. Mais que le don, quel qu'il soit, que tu
+désires me faire, puisse être emporté et conservé. Je ne conduirai
+point de chevaux dans Ithakè, et je te les laisserai ici dans
+l'abondance. Car tu possèdes de vastes plaines où croissent
+abondamment le lotos, le souchet et le froment, et l'avoine et
+l'orge. Dans Itakhè il n'y a ni routes pour les chars, ni
+prairies; elle nourrit plutôt les chèvres que les chevaux et plaît
+mieux aux premières. Aucune des îles qui s'inclinent à la mer
+n'est grande, ni munie de prairies, et Ithakè par-dessus toutes.
+
+Il parla ainsi, et le brave Ménélaos rit, et il lui prit la main,
+et il lui dit:
+
+-- Tu es d'un bon sang, cher enfant, puisque tu parles ainsi. Je
+changerai ce présent, car je le puis. Parmi tous les trésors qui
+sont dans ma demeure je te donnerai le plus beau et le plus
+précieux. Je te donnerai un beau kratère tout en argent et dont
+les bords sont ornés d'or. C'est l'ouvrage de Hèphaistos, et le
+héros illustre, roi des Sidônes, quand il me reçut dans sa
+demeure, à mon retour, me le donna; et je veux te le donner.
+
+Et ils se parlaient ainsi, et les convives revinrent dans la
+demeure du roi divin. Et ils amenaient des brebis, et ils
+apportaient le vin qui donne la vigueur; et les épouses aux belles
+bandelettes apportaient le pain. Et ils préparaient ainsi le repas
+dans la demeure.
+
+Mais les prétendants, devant la demeure d'Odysseus, se plaisaient
+à lancer les disques à courroies de peau de chèvre sur le pavé
+orné où ils déployaient d'habitude leur insolence. Antinoos et
+Eurymakhos semblable à un Dieu y étaient assis, et c'étaient les
+chefs des prétendants et les plus braves d'entre eux. Et Noèmôn,
+fils de Phronios, s'approchant d'eux, dit à Antinoos:
+
+-- Antinoos, savons-nous, ou non, quand Tèlémakhos revient de la
+sablonneuse Pylos? Il est parti, emmenant ma nef dont j'ai besoin
+pour aller dans la grande Élis, où j'ai douze cavales et de
+patients mulets encore indomptés dont je voudrais mettre quelques-
+uns sous le joug.
+
+Il parla ainsi, et tous restèrent stupéfaits, car ils ne pensaient
+pas que Tèlémakhos fût parti pour la Nèléienne Pylos, mais ils
+croyaient qu'il était dans les champs, auprès des brebis ou du
+berger. Et, aussitôt, Antinoos, fils d'Eupeithès, lui dit:
+
+-- Dis-moi avec vérité quand il est parti, et quels jeunes hommes
+choisis dans Ithakè l'ont suivi. Sont-ce des mercenaires ou ses
+esclaves? Ils ont donc pu faire ce voyage! Dis-moi ceci avec
+vérité, afin que je sache s'il t'a pris ta nef noire par force et
+contre ton gré, ou si, t'ayant persuadé par ses paroles, tu la lui
+as donnée volontairement.
+
+Et le fils de Phronios, Noèmôn, lui répondit:
+
+-- Je la lui ai donnée volontairement. Comment aurais-je fait
+autrement? Quand un tel homme, ayant tant de soucis, adresse une
+demande, il est difficile de refuser. Les jeunes hommes qui l'ont
+suivi sont des nôtres et les premiers du peuple, et j'ai reconnu
+que leur chef était Mentôr, ou un dieu qui est tout semblable à
+lui; car j'admire ceci: j'ai vu le divin Mentôr, hier, au matin,
+et cependant il était parti sur la nef pour Pylos!
+
+Ayant ainsi parlé, il regagna la demeure de son père. Et l'esprit
+généreux des deux hommes fut troublé. Et les prétendants
+s'assirent ensemble, se reposant de leurs jeux. Et le fils
+d'Eupeithès, Antinoos, leur parla ainsi, plein de tristesse, et
+une noire colère emplissait son coeur, et ses yeux étaient comme
+des feux flambants:
+
+-- Ô dieux! voici une grande action orgueilleusement accomplie, ce
+départ de Tèlémakhos! Nous disions qu'il n'en serait rien, et cet
+enfant est parti témérairement, malgré nous, et il a traîné une
+nef à la mer, après avoir choisi les premiers parmi le peuple! Il
+a commencé, et il nous réserve des calamités, à moins que Zeus ne
+rompe ses forces avant qu'il nous porte malheur. Mais donnez-moi
+promptement une nef rapide et vingt compagnons, afin que je lui
+tende une embuscade à son retour, dans le détroit d'Ithakè et de
+l'âpre Samos; et, à cause de son père, il aura couru la mer pour
+sa propre ruine.
+
+Il parla ainsi, et tous l'applaudirent et donnèrent des ordres, et
+aussitôt ils se levèrent pour entrer dans la demeure d'Odysseus.
+
+Mais Pènélopéia ne fut pas longtemps sans connaître leurs paroles
+et ce qu'ils agitaient dans leur esprit, et le héraut Médôn, qui
+les avait entendus, le lui dit, étant au seuil de la cour, tandis
+qu'ils ourdissaient leur dessein à l'intérieur. Et il se hâta
+d'aller l'annoncer par les demeures à Pènélopéia. Et comme il
+paraissait sur le seuil, Pènélopéia lui dit:
+
+-- Héraut, pourquoi les illustres prétendants t'envoient-ils? Est-
+ce pour dire aux servantes du divin Odysseus de cesser de
+travailler afin de préparer leur repas? Si, du moins, ils ne me
+recherchaient point en mariage, s'ils ne s'entretenaient point ici
+ni ailleurs, si, enfin, ils prenaient ici leur dernier repas! Vous
+qui vous êtes rassemblés pour consumer tous les biens et la
+richesse du sage Tèlémakhos, n'avez-vous jamais entendu dire par
+vos pères, quand vous étiez enfants, quel était Odysseus parmi vos
+parents? Il n'a jamais traité personne avec iniquité, ni parlé
+injurieusement en public, bien que ce soit le droit des rois
+divins de haïr l'un et d'aimer l'autre; mais lui n'a jamais
+violenté un homme. Et votre mauvais esprit et vos indignes actions
+apparaissent, et vous n'avez nulle reconnaissance des bienfaits
+reçus.
+
+Et Médôn plein de sagesse lui répondit:
+
+Plût aux dieux, reine, que tu subisses maintenant tes pires
+malheurs! mais les prétendants méditent un dessein plus
+pernicieux. Que le Kroniôn ne l'accomplisse pas! Ils veulent tuer
+Tèlémakhos avec l'airain aigu, à son retour dans sa demeure; car
+il est parti, afin de s'informer de son père, pour la sainte Pylos
+et la divine Lakédaimôn.
+
+Il parla ainsi, et les genoux de Pènélopéia et son cher coeur
+furent brisés, et longtemps elle resta muette, et ses yeux
+s'emplirent de larmes, et sa tendre voix fut haletante, et, lui
+répondant, elle dit enfin:
+
+-- Héraut, pourquoi mon enfant est-il parti? Où était la nécessité
+de monter sur les nefs rapides qui sont pour les hommes les
+chevaux de la mer et qui traversent les eaux immenses? Veut-il que
+son nom même soit oublié parmi les hommes?
+
+Et Médôn plein de sagesse lui répondit
+
+-- Je ne sais si un dieu l'a poussé, ou s'il est allé de lui-même
+vers Pylos, afin de s'informer si son père revient ou s'il est
+mort.
+
+Ayant ainsi parlé, il sortit de la demeure d'Odysseus. Et une
+douleur déchirante enveloppa l'âme de Pènélopéia, et elle ne put
+même s'asseoir sur ses sièges, quoiqu'ils fussent nombreux dans la
+maison; mais elle s'assit sur le seuil de la belle chambre
+nuptiale, et elle gémit misérablement, et, de tous côtés, les
+servantes jeunes et vieilles, qui étaient dans la demeure,
+gémissaient aussi.
+
+Et Pènélopéia leur dit en pleurant:
+
+-- Écoutez, amies! les Olympiens m'ont accablée de maux entre
+toutes les femmes nées et nourries avec moi. J'ai perdu d'abord
+mon brave mari au coeur de lion, ayant toutes les vertus parmi les
+Danaens, illustre, et dont la gloire s'est répandue dans la grande
+Hellas et tout Argos; et maintenant voici que les tempêtes ont
+emporté obscurément mon fils bien-aimé loin de ses demeures, sans
+que j'aie appris son départ! Malheureuses! aucune de vous n'a
+songé dans son esprit à me faire lever de mon lit, bien que
+sachant, certes, qu'il allait monter sur une nef creuse et noire.
+Si j'avais su qu'il se préparait à partir, ou il serait resté
+malgré son désir, ou il m'eût laissée morte dans cette demeure.
+Mais qu'un serviteur appelle le vieillard Dolios, mon esclave, que
+mon père me donna quand je vins ici, et qui cultive mon verger,
+afin qu'il aille dire promptement toutes ces choses à Laertès, et
+que celui-ci prenne une résolution dans son esprit, et vienne en
+deuil au milieu de ce peuple qui veut détruire sa race et celle du
+divin Odysseus.
+
+Et la bonne nourrice Eurykléia lui répondit:
+
+-- Chère nymphe, tue-moi avec l'airain cruel ou garde-moi dans ta
+demeure! Je ne te cacherai rien. Je savais tout, et je lui ai
+porté tout ce qu'il m'a demandé, du pain et du vin. Et il m'a fait
+jurer un grand serment que je ne te dirais rien avant le douzième
+jour, si tu ne le demandais pas, ou si tu ignorais son départ. Et
+il craignait qu'en pleurant tu blessasses ton beau corps. Mais
+baigne-toi et revêts de purs vêtements, et monte dans la haute
+chambre avec tes femmes. Là, supplie Athènè, fille de Zeus
+tempétueux, afin qu'elle sauve Tèlémakhos de la mort. N'afflige
+point un vieillard. Je ne pense point que la race de l'Arkeisiade
+soit haïe des dieux heureux. Mais Odysseus ou Tèlémakhos possèdera
+encore ces hautes demeures et ces champs fertiles.
+
+Elle parla ainsi, et la douleur de Pènélopéia cessa, et ses larmes
+s'arrêtèrent. Elle se baigna, se couvrit de purs vêtements, et,
+montant dans la chambre haute avec ses femmes, elle répandit les
+orges sacrées d'une corbeille et supplia Athènè:
+
+-- Entends-moi, fille indomptée de Zeus tempétueux. Si jamais,
+dans ses demeures, le subtil Odysseus a brûlé pour toi les cuisses
+grasses des boeufs et des agneaux, souviens-t'en et garde-moi mon
+cher fils. Romps le mauvais dessein des insolents prétendants.
+Elle parla ainsi en gémissant, et la déesse entendit sa prière.
+
+Et les prétendants s'agitaient tumultueusement dans les salles
+déjà noires. Et chacun de ces jeunes hommes insolents disait:
+
+-- Déjà la reine, désirée par beaucoup, prépare, certes, nos
+noces, et elle ne sait pas que le meurtre de son fils est proche.
+
+Chacun d'eux parlait ainsi, mais elle connaissait leurs desseins,
+et Antinoos leur dit:
+
+-- Insensés! cessez tous ces paroles téméraires, de peur qu'on les
+répète à Pènélopéia; mais levons-nous, et accomplissons en silence
+ce que nous avons tous approuvé dans notre esprit.
+
+Il parla ainsi, et il choisit vingt hommes très braves qui se
+hâtèrent vers le rivage de la mer et la nef rapide. Et ils
+traînèrent d'abord la nef à la mer, établirent le mât et les
+voiles dans la nef noire, et lièrent comme il convenait les
+avirons avec des courroies. Puis, ils tendirent les voiles
+blanches, et leurs braves serviteurs leur apportèrent des armes.
+Enfin, s'étant embarqués, ils poussèrent la nef au large et ils
+prirent leur repas, en attendant la venue de Hespéros.
+
+Mais, dans la chambre haute, la sage Pènélopéia s'était couchée,
+n'ayant mangé ni bu, et se demandant dans son esprit si son
+irréprochable fils éviterait la mort, ou s'il serait dompté par
+les orgueilleux prétendants. Comme un lion entouré par une foule
+d'hommes s'agite, plein de crainte, dans le cercle perfide, de
+même le doux sommeil saisit Pènélopéia tandis qu'elle roulait en
+elle-même toutes ces pensées. Et elle s'endormit, et toutes ses
+peines disparurent.
+
+Alors la déesse aux yeux clairs, Athènè, eut une autre pensée, et
+elle forma une image semblable à Iphthimè, à la fille du magnanime
+Ikarios, qu'Eumèlos qui habitait Phérè avait épousée. Et Athènè
+l'envoya dans la demeure du divin Odysseus, afin d'apaiser les
+peines et les larmes de Pènélopéia qui se lamentait et pleurait.
+Et l'image entra dans la chambre nuptiale le long de la courroie
+du verrou, et, se tenant au-dessus de sa tête, elle lui dit:
+
+-- Tu dors, Pènélopéia, affligée dans ton cher coeur; mais les
+dieux qui vivent toujours ne veulent pas que tu pleures, ni que tu
+sois triste, car ton fils reviendra, n'ayant jamais offensé les
+dieux.
+
+Et la sage Pènélopéia, doucement endormie aux portes des Songes,
+lui répondit:
+
+-- Ô soeur, pourquoi es-tu venue ici, où je ne t'avais encore
+jamais vue, tant la demeure est éloignée où tu habites? Pourquoi
+m'ordonnes-tu d'apaiser les maux et les peines qui me tourmentent
+dans l'esprit et dans l'âme? J'ai perdu d'abord mon brave mari au
+coeur de lion, ayant toutes les vertus parmi les Danaens,
+illustre, et dont la gloire s'est répandue dans la grande Hellas
+et tout Argos; et, maintenant, voici que mon fils bien-aimé est
+parti sur une nef creuse, l'insensé! sans expérience des travaux
+et des discours. Et je pleure sur lui plus que sur son père; et je
+tremble, et je crains qu'il souffre chez le peuple vers lequel il
+est allé, ou sur la mer. De nombreux ennemis lui tendent des
+embûches et veulent le tuer avant qu'il revienne dans la terre de
+la patrie.
+
+Et la vague image lui répondit:
+
+-- Prends courage, et ne redoute rien dans ton esprit. Il a une
+compagne telle que les autres hommes en souhaiteraient volontiers,
+car elle peut tout. C'est Pallas Athènè, et elle a compassion de
+tes gémissements, et, maintenant, elle m'envoie te le dire.
+
+Et la sage Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Si tu es déesse, et si tu as entendu la voix de la déesse,
+parle-moi du malheureux Odysseus. Vit-il encore quelque part, et
+voit-il la lumière de Hèlios, ou est-il mort et dans les demeures
+d'Aidès?
+
+Et la vague image lui répondit:
+
+-- Je ne te dirai rien de lui. Est-il vivant ou mort?
+
+Il ne faut point parler de vaines paroles.
+
+En disant cela, elle s'évanouit le long du verrou dans un souffle
+de vent. Et la fille d'Ikarios se réveilla, et son cher coeur se
+réjouit parce qu'un songe véridique lui était survenu dans l'ombre
+de la nuit.
+
+Et les prétendants naviguaient sur les routes humides, méditant
+dans leur esprit le meurtre cruel de Tèlémakhos. Et il y a une île
+au milieu de la mer pleine de rochers, entre Ithakè et l'âpre
+Samos, Astéris, qui n'est pas grande, mais où se trouvent pour les
+nefs des ports ayant une double issue. C'est là que s'arrêtèrent
+les Akhaiens embusqués.
+
+
+5.
+
+Eôs sortait du lit de l'illustre Tithôn, afin de porter la lumière
+aux Immortels et aux mortels. Et les dieux étaient assis en
+conseil, et au milieu d'eux était Zeus qui tonne dans les hauteurs
+et dont la puissance est la plus grande. Et Athènè leur rappelait
+les nombreuses traverses d'Odysseus. Et elle se souvenait de lui
+avec tristesse parce qu'il était retenu dans les demeures d'une
+Nymphe:
+
+-- Père Zeus, et vous, dieux heureux qui vivez toujours, craignez
+qu'un roi porte-sceptre ne soit plus jamais ni doux, ni clément,
+mais que, loin d'avoir des pensées équitables, il soit dur et
+injuste, si nul ne se souvient du divin Odysseus parmi ceux sur
+lesquels il a régné comme un père plein de douceur. Voici qu'il
+est étendu, subissant des peines cruelles, dans l'île et dans les
+demeures de la Nymphe Kalypsô qui le retient de force, et il ne
+peut retourner dans la terre de la patrie, car il n'a ni nefs
+armées d'avirons, ni compagnons, qui puissent le conduire sur le
+vaste dos de la mer. Et voici maintenant qu'on veut tuer son fils
+bien-aimé à son retour dans ses demeures, car il est parti, afin
+de s'informer de son père, pour la divine Pylos et l'illustre
+Lakédaimôn.
+
+Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit:
+
+-- Mon enfant, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents?
+N'as-tu point délibéré toi-même dans ton esprit pour qu'Odysseus
+revint et se vengeât? Conduis Tèlémakhos avec soin, car tu le
+peux, afin qu'il retourne sain et sauf dans la terre de la patrie,
+et les prétendants reviendront sur leur nef.
+
+Il parla ainsi, et il dit à Herméias, son cher fils:
+
+-- Herméias, qui es le messager des dieux, va dire à la Nymphe aux
+beaux cheveux que nous avons résolu le retour d'Odysseus. Qu'elle
+le laisse partir. Sans qu'aucun dieu ou qu'aucun homme mortel le
+conduise, sur un radeau uni par des liens, seul, et subissant de
+nouvelles douleurs, il parviendra le vingtième jour à la fertile
+Skhériè, terre des Phaiakiens qui descendent des Dieux. Et les
+Phaiakiens, dans leur esprit, l'honoreront comme un dieu, et ils
+le renverront sur une nef dans la chère terre de la patrie, et ils
+lui donneront en abondance de l'airain, de l'or et des vêtements,
+de sorte qu'Odysseus n'en eût point rapporté autant de Troiè, s'il
+était revenu sain et sauf, ayant reçu sa part du butin. Ainsi sa
+destinée est de revoir ses amis et de rentrer dans sa haute
+demeure et dans la terre de la patrie.
+
+Il parla ainsi, et le messager-tueur d'Argos obéit. Et il attacha
+aussitôt à ses pieds de belles sandales, immortelles et d'or, qui
+le portaient, soit au-dessus de la mer, soit au-dessus de la terre
+immense, pareil au souffle du vent. Et il prit aussi la baguette à
+l'aide de laquelle il charme les yeux des hommes, ou il les
+réveille, quand il le veut. Tenant cette baguette dans ses mains,
+le puissant Tueur d'Argos, s'envolant vers la Piériè, tomba de
+l'Aithèr sur la mer et s'élança, rasant les flots, semblable à la
+mouette qui, autour des larges golfes de la mer indomptée, chasse
+les poissons et plonge ses ailes robustes dans l'écume salée.
+Semblable à cet oiseau, Hermès rasait les flots innombrables.
+
+Et, quand il fut arrivé à l'île lointaine, il passa de la mer
+bleue sur la terre, jusqu'à la vaste grotte que la nymphe aux
+beaux cheveux habitait, et où il la trouva. Et un grand feu
+brûlait au foyer, et l'odeur du cèdre et du thuia ardents
+parfumait toute l'île. Et la nymphe chantait d'une belle voix,
+tissant une toile avec une navette d'or. Et une forêt verdoyante
+environnait la grotte, l'aune, le peuplier et le cyprès odorant,
+où les oiseaux qui déploient leurs ailes faisaient leurs nids: les
+chouettes, les éperviers et les bavardes corneilles de mer qui
+s'inquiètent toujours des flots. Et une jeune vigne, dont les
+grappes mûrissaient, entourait la grotte, et quatre cours d'eau
+limpide, tantôt voisins, tantôt allant çà et là, faisaient verdir
+de molles prairies de violettes et d'aches. Même si un immortel
+s'en approchait, il admirerait et serait charmé dans son esprit.
+Et le puissant messager-tueur d'Argos s'arrêta et, ayant tout
+admiré dans son esprit, entra aussitôt dans la vaste grotte.
+
+Et l'illustre déesse Kalypsô le reconnut, car les dieux immortels
+ne sont point inconnus les uns aux autres, même quand ils
+habitent, chacun, une demeure lointaine. Et Hermès ne vit pas dans
+la grotte le magnanime Odysseus, car celui-ci pleurait, assis sur
+le rivage; et, déchirant son coeur de sanglots et de gémissements,
+il regardait la mer agitée et versait des larmes. Mais l'illustre
+déesse Kalypsô interrogea Herméias, étant assise sur un thrône
+splendide:
+
+-- Pourquoi es-tu venu vers moi, Herméias à la baguette d'or,
+vénérable et cher, que je n'ai jamais vu ici? Dis ce que tu
+désires. Mon coeur m'ordonne de te satisfaire, si je le puis et si
+cela est possible. Mais suis-moi, afin que je t'offre les mets
+hospitaliers.
+
+Ayant ainsi parlé, la déesse dressa une table en la couvrant
+d'ambroisie et mêla le rouge nektar. Et le messager-tueur d'Argos
+but et mangea, et quand il eut achevé son repas et satisfait son
+âme, il dit à la déesse:
+
+-- Tu me demandes pourquoi un dieu vient vers toi, déesse; je te
+répondrai avec vérité, comme tu le désires. Zeus m'a ordonné de
+venir, malgré moi, car qui parcourrait volontiers les immenses
+eaux salées où il n'y a aucune ville d'hommes mortels qui font des
+sacrifices aux dieux et leur offrent de saintes hécatombes? Mais
+il n'est point permis à tout autre dieu de résister à la volonté
+de Zeus tempétueux. On dit qu'un homme est auprès de toi, le plus
+malheureux de tous les hommes qui ont combattu pendant neuf ans
+autour de la ville de Priamos, et qui l'ayant saccagée dans la
+dixième année, montèrent sur leurs nefs pour le retour. Et ils
+offensèrent Athènè, qui souleva contre eux le vent, les grands
+flots et le malheur. Et tous les braves compagnons d'Odysseus
+périrent, et il fut lui-même jeté ici par le vent et les flots.
+Maintenant, Zeus t'ordonne de le renvoyer très promptement, car sa
+destinée n'est point de mourir loin de ses amis, mais de les
+revoir et de rentrer dans sa haute demeure et dans la terre de la
+patrie.
+
+Il parla ainsi, et l'illustre déesse Kalypsô frémit, et, lui
+répondant, elle dit en paroles ailées:
+
+-- Vous êtes injustes, ô dieux, et les plus jaloux des autres
+dieux, et vous enviez les déesses qui dorment ouvertement avec les
+hommes qu'elles choisissent pour leurs chers maris. Ainsi, quand
+Éôs aux doigts rosés enleva Oriôn, vous fûtes jaloux d'elle, ô
+dieux qui vivez toujours, jusqu'à ce que la chaste Artémis au
+thrône d'or eût tué Oriôn de ses douces flèches, dans Ortygiè;
+ainsi, quand Dèmètèr aux beaux cheveux, cédant à son âme, s'unit
+d'amour à Iasiôn sur une terre récemment labourée, Zeus, l'ayant
+su aussitôt, le tua en le frappant de la blanche foudre; ainsi,
+maintenant, vous m'enviez, ô dieux, parce que je garde auprès de
+moi un homme mortel que j'ai sauvé et recueilli seul sur sa
+carène, après que Zeus eut fendu d'un jet de foudre sa nef rapide
+au milieu de la mer sombre. Tous ses braves compagnons avaient
+péri, et le vent et les flots l'avaient poussé ici. Et je l'aimai
+et je le recueillis, et je me promettais de le rendre immortel et
+de le mettre pour toujours à l'abri de la vieillesse. Mais il
+n'est point permis à tout autre dieu de résister à la volonté de
+Zeus tempétueux. Puisqu'il veut qu'Odysseus soit de nouveau errant
+sur la mer agitée, soit; mais je ne le renverrai point moi-même,
+car je n'ai ni nefs armées d'avirons, ni compagnons qui le
+reconduisent sur le vaste dos de la mer. Je lui révélerai
+volontiers et ne lui cacherai point ce qu'il faut faire pour qu'il
+parvienne sain et sauf dans la terre de la patrie.
+
+Et le messager tueur d'Argos lui répondit aussitôt:
+
+-- Renvoie-le dès maintenant, afin d'éviter la colère de Zeus, et
+de peur qu'il s'enflamme contre toi à l'avenir.
+
+Ayant ainsi parlé, le puissant Tueur d'Argos s'envola, et la
+vénérable nymphe, après avoir reçu les ordres de Zeus, alla vers
+le magnanime Odysseus. Et elle le trouva assis sur le rivage, et
+jamais ses yeux ne tarissaient de larmes, et sa douce vie se
+consumait à gémir dans le désir du retour, car la nymphe n'était
+point aimée de lui. Certes, pendant la nuit, il dormait contre sa
+volonté dans la grotte creuse, sans désir, auprès de celle qui le
+désirait; mais, le jour, assis sur les rochers et sur les rivages,
+il déchirait son coeur par les larmes, les gémissements et les
+douleurs, et il regardait la mer indomptée en versant des larmes.
+
+Et l'illustre déesse, s'approchant, lui dit:
+
+-- Malheureux, ne te lamente pas plus longtemps ici, et ne consume
+point ta vie, car je vais te renvoyer promptement. Va! fais un
+large radeau avec de grands arbres tranchés par l'airain, et pose
+par-dessus un banc très élevé, afin qu'il te porte sur la mer
+sombre. Et j'y placerai moi-même du pain, de l'eau et du vin rouge
+qui satisferont ta faim, et je te donnerai des vêtements, et je
+t'enverrai un vent propice afin que tu parviennes sain et sauf
+dans la terre de la patrie, si les dieux le veulent ainsi qui
+habitent le large Ouranos et qui sont plus puissants que moi par
+l'intelligence et la sagesse.
+
+Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus frémit et il lui
+dit en paroles ailées:
+
+-- Certes, tu as une autre pensée, déesse, que celle de mon
+départ, puisque tu m'ordonnes de traverser sur un radeau les
+grandes eaux de la mer, difficiles et effrayantes, et que
+traversent à peine les nefs égales et rapides se réjouissant du
+souffle de Zeus. Je ne monterai point, comme tu le veux, sur un
+radeau, à moins que tu ne jures par le grand serment des dieux que
+tu ne prépares point mon malheur et ma perte.
+
+Il parla ainsi, et l'illustre déesse Kalypsô rit, et elle le
+caressa de la main, et elle lui répondit:
+
+-- Certes, tu es menteur et rusé, puisque tu as pensé et parlé
+ainsi. Que Gaia le sache, et le large Ouranos supérieur, et l'eau
+souterraine de Styx, ce qui est le plus grand et le plus terrible
+serment des dieux heureux, que je ne prépare ni ton malheur, ni ta
+perte. Je t'ai offert et conseillé ce que je tenterais pour moi-
+même, si la nécessité m'y contraignait. Mon esprit est équitable,
+et je n'ai point dans ma poitrine un coeur de fer, mais
+compatissant.
+
+Ayant ainsi parlé, l'illustre déesse le précéda promptement, et il
+allait sur les traces de la déesse. Et tous deux parvinrent à la
+grotte creuse. Et il s'assit sur le thrône d'où s'était levé
+Herméias et la Nymphe plaça devant lui les choses que les hommes
+mortels ont coutume de manger et de boire. Elle-même s'assit
+auprès du divin Odysseus, et les servantes placèrent devant elle
+l'ambroisie et le nektar. Et tous deux étendirent les mains vers
+les mets placés devant eux; et quand ils eurent assouvi la faim et
+la soif, l'illustre déesse Kalypsô commença de parler:
+
+-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, ainsi, tu veux donc retourner
+dans ta demeure et dans la chère terre de la patrie? Cependant,
+reçois mon salut. Si tu savais dans ton esprit combien de maux il
+est dans ta destinée de subir avant d'arriver à la terre de la
+patrie, certes, tu resterais ici avec moi, dans cette demeure, et
+tu serais immortel, bien que tu désires revoir ta femme que tu
+regrettes tous les jours. Et certes, je me glorifie de ne lui être
+inférieure ni par la beauté, ni par l'esprit, car les mortelles ne
+peuvent lutter de beauté avec les immortelles.
+
+Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Vénérable déesse, ne t'irrite point pour cela contre moi. Je
+sais en effet que la sage Pènélopéia t'est bien inférieure en
+beauté et majesté. Elle est mortelle, et tu ne connaîtras point la
+vieillesse; et, cependant, je veux et je désire tous les jours
+revoir le moment du retour et regagner ma demeure. Si quelque dieu
+m'accable encore de maux sur la sombre mer, je les subirai avec un
+coeur patient. J'ai déjà beaucoup souffert sur les flots et dans
+la guerre; que de nouvelles misères m'arrivent, s'il le faut.
+
+Il parla ainsi, et Hèlios tomba et les ténèbres survinrent; et
+tous deux, se retirant dans le fond de la grotte creuse, se
+charmèrent par l'amour, couchés ensemble. Et quand Éôs aux doigts
+rosés, née au matin, apparut, aussitôt Odysseus revêtit sa tunique
+et son manteau, et la nymphe se couvrit d'une grande robe blanche,
+légère et gracieuse; et elle mit autour de ses reins une belle
+ceinture d'or, et, sur sa tête, un voile. Enfin, préparant le
+départ du magnanime Odysseus, elle lui donna une grande hache
+d'airain, bien en main, à deux tranchants et au beau manche fait
+de bois d'olivier. Et elle lui donna ensuite une doloire aiguisée.
+Et elle le conduisit à l'extrémité de l'île où croissaient de
+grands arbres, des aunes, des peupliers et des pins qui
+atteignaient l'Ouranos, et dont le bois sec flotterait plus
+légèrement. Et, lui ayant montré le lieu où les grands arbres
+croissaient, l'illustre déesse Kalypsô retourna dans sa demeure.
+
+Et aussitôt Odysseus trancha les arbres et fit promptement son
+travail. Et il en abattit vingt qu'il ébrancha, équarrit et aligna
+au cordeau. Pendant ce temps l'illustre déesse Kalypsô apporta des
+tarières; et il perça les bois et les unit entre eux, les liant
+avec des chevilles et des cordes. Aussi grande est la cale d'une
+nef de charge que construit un excellent ouvrier, aussi grand
+était le radeau construit par Odysseus. Et il éleva un pont qu'il
+fit avec des ais épais; et il tailla un mât auquel il attacha
+l'antenne. Puis il fit le gouvernail, qu'il munit de claies de
+saule afin qu'il résistât au choc des flots; puis il amassa un
+grand lest. Pendant ce temps, l'illustre déesse Kalypsô apporta de
+la toile pour faire les voiles, et il les fit habilement et il les
+lia aux antennes avec des cordes. Puis il conduisit le radeau à la
+mer large, à l'aide de leviers. Et le quatrième jour tout le
+travail était achevé; et le cinquième jour la divine Kalypsô le
+renvoya de l'île, l'ayant baigné et couvert de vêtements parfumés.
+Et la déesse mit sur le radeau une outre de vin noir, puis une
+outre plus grande pleine d'eau, puis elle lui donna, dans un sac
+de cuir, une grande quantité de vivres fortifiants, et elle lui
+envoya un vent doux et propice.
+
+Et le divin Odysseus, joyeux, déploya ses voiles au vent propice;
+et, s'étant assis à la barre, il gouvernait habilement, sans que
+le sommeil fermât ses paupières. Et il contemplait les Plèiades,
+et le Bouvier qui se couchait, et l'Ourse qu'on nomme le Chariot,
+et qui tourne en place en regardant Oriôn, et, seule, ne touche
+point les eaux de l'Okéanos. L'illustre déesse Kalypsô lui avait
+ordonné de naviguer en la laissant toujours à gauche. Et, pendant
+dix-sept jours, il fit route sur la mer, et, le dix-huitième,
+apparurent les monts boisés de la terre des Phaiakiens. Et cette
+terre était proche, et elle lui apparaissait comme un bouclier sur
+la mer sombre.
+
+Et le puissant qui ébranle la terre revenait du pays des
+Aithiopiens, et du haut des montagnes des Solymes, il vit de loin
+Odysseus traversant la mer; et son coeur s'échauffa violemment, et
+secouant la tête, il dit dans son esprit:
+
+-- Ô dieux! les immortels ont décidé autrement d'Odysseus tandis
+que j'étais chez les Aithiopiens. Voici qu'il approche de la terre
+des Phaiakiens, où sa destinée est qu'il rompe la longue chaîne de
+misères qui l'accablent. Mais je pense qu'il va en subir encore.
+
+Ayant ainsi parlé, il amassa les nuées et souleva la mer. Et il
+saisit de ses mains son trident et il déchaîna la tempête de tous
+les vents. Et il enveloppa de nuages la terre et la mer, et la
+nuit se rua de l'Ouranos. Et l'Euros et le Notos soufflèrent, et
+le violent Zéphyros et l'impétueux Boréas, soulevant de grandes
+lames. Et les genoux d'Odysseus et son cher coeur furent brisés,
+et il dit avec tristesse dans son esprit magnanime:
+
+-- Ah! malheureux que je suis! Que va-t-il m'arriver? Je le
+crains, la déesse ne m'a point trompé quand elle m'a dit que je
+subirais des maux nombreux sur la mer, avant de parvenir à la
+terre de la patrie. Certes, voici que ses paroles s'accomplissent.
+De quelles nuées Zeus couronne le large Ouranos! La mer est
+soulevée, les tempêtes de tous les vents sont déchaînées, et voici
+ma ruine suprême. Trois et quatre fois heureux les Danaens qui
+sont morts autrefois, devant la grande Troiè, pour plaire aux
+Atréides! Plût aux dieux que j'eusse subi ma destinée et que je
+fusse mort le jour où les Troiens m'assiégeaient de leurs lances
+d'airain autour du cadavre d'Akhilleus! Alors on eût accompli mes
+funérailles, et les Akhaiens eussent célébré ma gloire. Maintenant
+ma destinée est de subir une mort obscure!
+
+Il parla ainsi, et une grande lame, se ruant sur lui, effrayante,
+renversa le radeau. Et Odysseus en fut enlevé, et le gouvernail
+fut arraché de ses mains; et la tempête horrible des vents
+confondus brisa le mât par le milieu; et l'antenne et la voile
+furent emportées à la mer; et Odysseus resta longtemps sous l'eau,
+ne pouvant émerger de suite, à cause de l'impétuosité de la mer.
+Et il reparut enfin, et les vêtements que la divine Kalypsô lui
+avait donnés étaient alourdis, et il vomit l'eau salée, et l'écume
+ruisselait de sa tête. Mais, bien qu'affligé, il n'oublia point le
+radeau, et, nageant avec vigueur à travers les flots, il le
+ressaisit, et, se sauvant de la mort, il s'assit. Et les grandes
+lames impétueuses emportaient le radeau çà et là. De même que
+l'automnal Boréas chasse par les plaines les feuilles desséchées,
+de même les vents chassaient çà et là le radeau sur la mer. Tantôt
+l'Euros le cédait à Zéphyros afin que celui-ci l'entraînât, tantôt
+le Notos le cédait à Boréas.
+
+Et la fille de Kadmos, Inô aux beaux talons, qui autrefois était
+mortelle, le vit. Maintenant elle se nomme Leukothéè et partage
+les honneurs des dieux dans les flots de la mer. Et elle prit en
+pitié Odysseus errant et accablé de douleurs. Et elle émergea de
+l'abîme, semblable à un plongeon, et, se posant sur le radeau,
+elle dit à Odysseus
+
+-- Malheureux! pourquoi Poseidaôn qui ébranle la terre est-il si
+cruellement irrité contre toi, qu'il t'accable de tant de maux?
+Mais il ne te perdra pas, bien qu'il le veuille. Fais ce que je
+vais te dire, car tu ne me sembles pas manquer de sagesse. Ayant
+rejeté tes vêtements, abandonne le radeau aux vents et nage de tes
+bras jusqu'à la terre des Phaiakiens, où tu dois être sauvé.
+Prends cette bandelette immortelle, étends-la sur ta poitrine et
+ne crains plus ni la douleur, ni la mort. Dès que tu auras saisi
+le rivage de tes mains, tu la rejetteras au loin dans la sombre
+mer en te détournant.
+
+La déesse, ayant ainsi parlé, lui donna la bandelette puis elle se
+replongea dans la mer tumultueuse, semblable à un plongeon, et le
+flot noir la recouvrit. Mais le patient et divin Odysseus
+hésitait, et il dit, en gémissant, dans son esprit magnanime:
+
+-- Hélas! je crains qu'un des immortels ourdisse une ruse contre
+moi en m'ordonnant de me jeter hors du radeau; mais je ne lui
+obéirai pas aisément, car cette terre est encore très éloignée où
+elle dit que je dois échapper à la mort; mais je ferai ceci, et il
+me semble que c'est le plus sage: aussi longtemps que ces pièces
+de bois seront unies par leurs liens, je resterai ici et je
+subirai mon mal patiemment, et dès que la mer aura rompu le
+radeau, je nagerai, car je ne pourrai rien faire de mieux.
+
+Tandis qu'il pensait ainsi dans son esprit et dans son coeur,
+Poseidaôn qui ébranle la terre souleva une lame immense,
+effrayante, lourde et haute, et il la jeta sur Odysseus. De même
+que le vent qui souffle avec violence disperse un monceau de
+pailles sèches qu'il emporte çà et là, de même la mer dispersa les
+longues poutres, et Odysseus monta sur une d'entre elles comme sur
+un cheval qu'on dirige. Et il dépouilla les vêtements que la
+divine Kalypsô lui avait donnés, et il étendit aussitôt sur sa
+poitrine la bandelette de Leukothéè; puis, s'allongeant sur la
+mer, il étendit les bras, plein du désir de nager. Et le puissant
+qui ébranle la terre le vit, et secouant la tête, il dit dans son
+esprit:
+
+-- Va! subis encore mille maux, errant sur la mer, jusqu'à ce que
+tu abordes ces hommes nourris par Zeus; mais j'espère que tu ne te
+riras plus de mes châtiments.
+Ayant ainsi parlé, il poussa ses chevaux aux belles crinières et
+parvint à Aigas, où sont ses demeures illustres.
+
+Mais Athènè, la fille de Zeus, eut d'autres pensées. Elle rompit
+le cours des vents, et elle leur ordonna de cesser et de
+s'endormir. Et elle excita, seul, le rapide Boréas, et elle
+refréna les flots, jusqu'à ce que le divin Odysseus, ayant évité
+la kèr et la mort, se fût mêlé aux Phaiakiens habiles aux travaux
+de la mer.
+
+Et, pendant deux nuits et deux jours, Odysseus erra par les flots
+sombres, et son coeur vit souvent la mort; mais quand Éôs aux
+beaux cheveux amena le troisième jour, le vent s'apaisa, et la
+sérénité tranquille se fit; et, se soulevant sur la mer, et
+regardant avec ardeur, il vit la terre toute proche. De même qu'à
+des fils est rendue la vie désirée d'un père qui, en proie à un
+dieu contraire, a longtemps subi de grandes douleurs, mais que les
+dieux ont enfin délivré de son mal, de même la terre et les bois
+apparurent joyeusement à Odysseus. Et il nageait s'efforçant de
+fouler de ses pieds cette terre. Mais, comme il n'en était éloigné
+que de la portée de la voix, il entendit le son de la mer contre
+les rochers. Et les vastes flots se brisaient, effrayants, contre
+la côte aride, et tout était enveloppé de l'écume de la mer. Et il
+n'y avait là ni ports, ni abris pour les nefs, et le rivage était
+hérissé d'écueils et de rochers. Alors, les genoux et le cher
+coeur d'Odysseus furent brisés, et, gémissant, il dit dans son
+esprit magnanime:
+
+-- Hélas! Zeus m'a accordé de voir une terre inespérée, et je suis
+arrivé ici, après avoir sillonné les eaux, et je ne sais comment
+sortir de la mer profonde. Les rochers aigus se dressent, les
+flots impétueux écument de tous côtés et la côte est escarpée. La
+profonde mer est proche, et je ne puis appuyer mes pieds nulle
+part, ni échapper à mes misères, et peut-être le grand flot va-t-
+il me jeter contre ces roches, et tous mes efforts seront vains.
+Si je nage encore, afin de trouver ailleurs une plage heurtée par
+les eaux, ou un port, je crains que la tempête me saisisse de
+nouveau et me rejette, malgré mes gémissements, dans la haute mer
+poissonneuse; ou même qu'un dieu me livre à un monstre marin, de
+ceux que l'illustre Amphitritè nourrit en grand nombre. Je sais,
+en effet, combien l'illustre qui ébranle la terre est irrité
+contre moi.
+
+Tandis qu'il délibérait ainsi dans son esprit et dans son coeur,
+une vaste lame le porta vers l'âpre rivage, et il y eût déchiré sa
+peau et brisé ses os, si Athènè, la déesse aux yeux clairs, ne
+l'eût inspiré. Emporté en avant, de ses deux mains il saisit la
+roche et il l'embrassa en gémissant jusqu'à ce que le flot immense
+se fût déroulé, et il se sauva ainsi; mais le reflux, se ruant sur
+lui, le frappa et le remporta en mer. De même que les petites
+pierres restent, en grand nombre, attachées aux articulations
+creuses du polypode arraché de son abri, de même la peau de ses
+mains vigoureuses s'était déchirée au rocher, et le flot vaste le
+recouvrit. Là, enfin, le malheureux Odysseus eût péri malgré la
+destinée, si Athènè, la déesse aux yeux clairs, ne l'eût inspiré
+sagement. Il revint sur l'eau, et, traversant les lames qui le
+poussaient à la côte, il nagea, examinant la terre et cherchant
+s'il trouverait quelque part une plage heurtée par les flots, ou
+un port. Et quand il fut arrivé, en nageant, à l'embouchure d'un
+fleuve au beau cours, il vit que cet endroit était excellent et
+mis à l'abri du vent par des roches égales. Et il examina le cours
+du fleuve, et, dans son esprit, il dit en suppliant:
+
+-- Entends-moi, ô roi, qui que tu sois! Je viens à toi en te
+suppliant avec ardeur, et fuyant hors de la mer la colère de
+Poseidaôn. Celui qui vient errant est vénérable aux dieux
+immortels et aux hommes. Tel je suis maintenant en abordant ton
+cours, car je t'approche après avoir subi de nombreuses misères.
+Prends pitié, ô roi! Je me glorifie d'être ton suppliant.
+
+Il parla ainsi, et le fleuve s'apaisa, arrêtant son cours et les
+flots; et il se fit tranquille devant Odysseus, et il le
+recueillit à son embouchure. Et les genoux et les bras vigoureux
+du Laertiade étaient rompus, et son cher coeur était accablé par
+la mer. Tout son corps était gonflé, et l'eau salée remplissait sa
+bouche et ses narines. Sans haleine et sans voix, il gisait sans
+force, et une violente fatigue l'accablait. Mais, ayant respiré et
+recouvré l'esprit, il détacha la bandelette de la déesse et la
+jeta dans le fleuve, qui l'emporta à la mer, où Inô la saisit
+aussitôt de ses chères mains. Alors Odysseus, s'éloignant du
+fleuve, se coucha dans les joncs. Et il baisa la terre et dit en
+gémissant dans son esprit magnanime:
+
+-- Hélas! que va-t-il m'arriver et que vais-je souffrir, si je
+passe la nuit dangereuse dans le fleuve? Je crains que la mauvaise
+fraîcheur et la rosée du matin achèvent d'affaiblir mon âme. Le
+fleuve souffle en effet, au matin, un air froid. Si je montais sur
+la hauteur, vers ce bois ombragé, je m'endormirais sous les
+arbustes épais, et le doux sommeil me saisirait, à moins que le
+froid et la fatigue s'y opposent. Mais je crains d'être la proie
+des bêtes fauves.
+
+Ayant ainsi délibéré, il vit que ceci était pour le mieux, et il
+se hâta vers la forêt qui se trouvait sur la hauteur, près de la
+côte. Et il aperçut deux arbustes entrelacés, dont l'un était un
+olivier sauvage et l'autre un olivier. Et là, ni la violence
+humide des vents, ni Hèlios étincelant de rayons, ni la pluie ne
+pénétrait, tant les rameaux entrelacés étaient touffus. Et
+Odysseus s'y coucha, après avoir amassé un large lit de feuilles,
+et si abondant, que deux ou trois hommes s'y seraient blottis par
+le temps d'hiver le plus rude. Et le patient et divin Odysseus,
+joyeux de voir ce lit, se coucha au milieu, en se couvrant de
+l'abondance des feuilles. De même qu'un berger, à l'extrémité
+d'une terre où il n'a aucun voisin, recouvre ses tisons de cendre
+noire et conserve ainsi le germe du feu, afin de ne point aller le
+chercher ailleurs; de même Odysseus était caché sous les feuilles,
+et Athènè répandit le sommeil sur ses yeux et ferma ses paupières,
+pour qu'il se reposât promptement de ses rudes travaux.
+
+
+6.
+
+Ainsi dormait là le patient et divin Odysseus, dompté par le
+sommeil et par la fatigue, tandis qu'Athènè se rendait à la ville
+et parmi le peuple des hommes Phaiakiens qui habitaient autrefois
+la grande Hypériè, auprès des kyklôpes insolents qui les
+opprimaient, étant beaucoup plus forts qu'eux. Et Nausithoos,
+semblable à un dieu, les emmena de là et les établit dans l'île de
+Skhériè, loin des autres hommes. Et il bâtit un mur autour de la
+ville, éleva des demeures, construisit les temples des dieux et
+partagea les champs. Mais, déjà, dompté par la kèr, il était
+descendu chez Aidés. Et maintenant régnait Alkinoos, instruit dans
+la sagesse par les dieux. Et Athènè, la déesse aux yeux clairs, se
+rendait à sa demeure, méditant le retour du magnanime Odysseus. Et
+elle entra promptement dans la chambre ornée où dormait la jeune
+vierge semblable aux Immortelles par la grâce et la beauté,
+Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos. Et deux servantes, belles
+comme les Kharites, se tenaient des deux côtés du seuil, et les
+portes brillantes étaient fermées.
+
+Athènè, comme un souffle du vent, approcha du lit de la jeune
+vierge, et, se tenant au-dessus de sa tête, lui parla, semblable à
+la fille de l'illustre marin Dymas, laquelle était du même âge
+qu'elle, et qu'elle aimait. Semblable à cette jeune fille, Athènè
+aux yeux clairs parla ainsi:
+
+-- Nausikaa, pourquoi ta mère t'a-t-elle enfantée si négligente?
+En effet, tes belles robes gisent négligées, et tes noces
+approchent où il te faudra revêtir les plus belles et en offrir à
+ceux qui te conduiront. La bonne renommée, parmi les hommes, vient
+des beaux vêtements, et le père et la mère vénérable s'en
+réjouissent. Allons donc laver tes robes, au premier lever du
+jour, et je te suivrai et t'aiderai, afin que nous finissions
+promptement, car tu ne seras plus longtemps vierge. Déjà les
+premiers du peuple te recherchent, parmi tous les Phaiakiens d'où
+sort ta race. Allons! demande à ton illustre père, dès le matin,
+qu'il fasse préparer les mulets et le char qui porteront les
+ceintures, les péplos et les belles couvertures. Il est mieux que
+tu montes aussi sur le char que d'aller à pied, car les lavoirs
+sont très éloignés de la ville.
+
+Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs retourna dans l'Olympos,
+où sont toujours, dit-on, les solides demeures des dieux, que le
+vent n'ébranle point, où la pluie ne coule point, dont la neige
+n'approche point, mais où la sérénité vole sans nuage et
+qu'enveloppe une splendeur éclatante dans laquelle les dieux
+heureux se réjouissent sans cesse. C'est là que remonta la déesse
+aux yeux clairs, après qu'elle eut parlé à la jeune vierge.
+
+Et aussitôt la brillante Éôs se leva et réveilla Nausikaa au beau
+péplos, qui admira le songe qu'elle avait eu. Et elle se hâta
+d'aller par les demeures, afin de prévenir ses parents, son cher
+père et sa mère, qu'elle trouva dans l'intérieur. Et sa mère était
+assise au foyer avec ses servantes, filant la laine teinte de
+pourpre marine; et son père sortait avec les rois illustres, pour
+se rendre au conseil où l'appelaient les nobles Phaiakiens. Et,
+s'arrêtant près de son cher père, elle lui dit:
+
+-- Cher père, ne me feras-tu point préparer un char large et
+élevé, afin que je porte au fleuve et que je lave nos beaux
+vêtements qui gisent salis? Il te convient, en effet, à toi qui
+t'assieds au conseil parmi les premiers, de porter de beaux
+vêtements. Tu as cinq fils dans ta maison royale; deux sont
+mariés, et trois sont encore des jeunes hommes florissants. Et
+ceux-ci veulent aller aux danses, couverts de vêtements propres et
+frais, et ces soins me sont réservés.
+
+Elle parla ainsi, n'osant nommer à son cher père ses noces
+fleuries; mais il la comprit et il lui répondit:
+
+-- Je ne te refuserai, mon enfant, ni des mulets, ni autre chose.
+Va, et mes serviteurs te prépareront un char large et élevé propre
+à porter une charge.
+
+Ayant ainsi parlé, il commanda aux serviteurs, et ils obéirent.
+Ils firent sortir un char rapide et ils le disposèrent, et ils
+mirent les mulets sous le joug et les lièrent au char. Et Nausikaa
+apporta de sa chambre ses belles robes, et elle les déposa dans le
+char. Et sa mère enfermait d'excellents mets dans une corbeille,
+et elle versa du vin dans une outre de peau de chèvre. La jeune
+vierge monta sur le char, et sa mère lui donna dans une fiole d'or
+une huile liquide, afin qu'elle se parfumât avec ses femmes. Et
+Nausikaa saisit le fouet et les belles rênes, et elle fouetta les
+mulets afin qu'ils courussent; et ceux-ci, faisant un grand bruit,
+s'élancèrent, emportant les vêtements et Nausikaa, mais non pas
+seule, car les autres femmes allaient avec elle.
+
+Et quand elles furent parvenues au cours limpide du fleuve, là où
+étaient les lavoirs pleins toute l'année, car une belle eau
+abondante y débordait, propre à laver toutes les choses souillées,
+elles délièrent les mulets du char, et elles les menèrent vers le
+fleuve tourbillonnant, afin qu'ils pussent manger les douces
+herbes. Puis, elles saisirent de leurs mains, dans le char, les
+vêtements qu'elles plongèrent dans l'eau profonde, les foulant
+dans les lavoirs et disputant de promptitude. Et, les ayant lavés
+et purifiés de toute souillure, elles les étendirent en ordre sur
+les rochers du rivage que la mer avait baignés. Et s'étant elles-
+mêmes baignées et parfumées d'huile luisante, elles prirent leur
+repas sur le bord du fleuve. Et les vêtements séchaient à la
+splendeur de Hèlios.
+
+Après que Nausikaa et ses servantes eurent mangé, elles jouèrent à
+la balle, ayant dénoué les bandelettes de leur tête. Et Nausikaa
+aux beaux bras commença une mélopée. Ainsi Artémis marche sur les
+montagnes, joyeuse de ses flèches, et, sur le Tèygétos escarpé ou
+l'Érymanthos, se réjouit des sangliers et des cerfs rapides. Et
+les nymphes agrestes, filles de Zeus tempétueux, jouent avec elle,
+et Lètô se réjouit dans son coeur. Artémis les dépasse toutes de
+la tête et du front, et on la reconnaît facilement, bien qu'elles
+soient toutes belles. Ainsi la jeune vierge brillait au milieu de
+ses femmes.
+
+Mais quand il fallut plier les beaux vêtements, atteler les mulets
+et retourner vers la demeure, alors Athènè, la déesse aux yeux
+clairs, eut d'autres pensées, et elle voulut qu'Odysseus se
+réveillât et vît la vierge aux beaux yeux, et qu'elle le conduisît
+à la ville des Phaiakiens. Alors, la jeune reine jeta une balle à
+l'une de ses femmes, et la balle s'égara et tomba dans le fleuve
+profond. Et toutes poussèrent de hautes clameurs, et le divin
+Odysseus s'éveilla. Et, s'asseyant, il délibéra dans son esprit et
+dans son coeur:
+
+-- Hélas! à quels hommes appartient cette terre où je suis venu?
+Sont-ils injurieux, sauvages, injustes, ou hospitaliers, et leur
+esprit craint-il les dieux? J'ai entendu des clameurs de jeunes
+filles. Est-ce la voix des nymphes qui habitent le sommet des
+montagnes et les sources des fleuves et les marais herbus, ou
+suis-je près d'entendre la voix des hommes? Je m'en assurerai et
+je verrai.
+
+Ayant ainsi parlé, le divin Odysseus sortit du milieu des
+arbustes, et il arracha de sa main vigoureuse un rameau épais afin
+de voiler sa nudité sous les feuilles. Et il se hâta, comme un
+lion des montagnes, confiant dans ses forces, marche à travers les
+pluies et les vents. Ses yeux luisent ardemment, et il se jette
+sur les boeufs, les brebis ou les cerfs sauvages, car son ventre
+le pousse à attaquer les troupeaux et à pénétrer dans leur solide
+demeure. Ainsi Odysseus parut au milieu des jeunes filles aux
+beaux cheveux, tout nu qu'il était, car la nécessité l’y
+contraignait. Et il leur apparut horrible et souillé par l'écume
+de la mer, et elles s'enfuirent, çà et là, sur les hauteurs du
+rivage. Et, seule, la fille d'Alkinoos resta, car Athènè avait mis
+l'audace dans son coeur et chassé la crainte de ses membres. Elle
+resta donc seule en face d'Odysseus.
+
+Et celui-ci délibérait, ne sachant s'il supplierait la vierge aux
+beaux yeux, en saisissant ses genoux, ou s'il la prierait de loin,
+avec des paroles flatteuses, de lui donner des vêtements et de lui
+montrer la ville. Et il vit qu'il valait mieux la supplier de loin
+par des paroles flatteuses, de peur que, s'il saisissait ses
+genoux, la s'irritât dans son esprit. Et, aussitôt, il lui adressa
+la vierge ce discours flatteur et adroit:
+
+-- Je te supplie, ô reine, que tu sois déesse ou mortelle! si tu
+es déesse, de celles qui habitent le large Ouranos, tu me sembles
+Artémis, fille du grand Zeus, par la beauté, la stature et la
+grâce; si tu es une des mortelles qui habitent sur la terre, trois
+fois heureux ton père et ta mère vénérable! trois fois heureux tes
+frères! Sans doute leur âme est pleine de joie devant ta grâce,
+quand ils te voient te mêler aux choeurs dansants! Mais plus
+heureux entre tous celui qui, te comblant de présents d'hyménée,
+te conduira dans sa demeure! Jamais, en effet, je n'ai vu de mes
+yeux un homme aussi beau, ni une femme aussi belle, et je suis
+saisi d'admiration. Une fois, à Dèlos, devant l'autel d'Apollôn,
+je vis une jeune tige de palmier. J'étais allé là, en effet, et un
+peuple nombreux m'accompagnait dans ce voyage qui devait me porter
+malheur. Et, en voyant ce palmier, je restai longtemps stupéfait
+dans l'âme qu'un arbre aussi beau fût sorti de terre. Ainsi je
+t'admire, Ô femme, et je suis stupéfait, et je tremble de saisir
+tes genoux, car je suis en proie à une grande douleur. Hier, après
+vingt jours, je me suis enfin échappé de la sombre mer. Pendant ce
+temps-là, les flots et les rapides tempêtes m'ont entraîné de
+l'île d'Ogygiè, et voici qu'un dieu m'a poussé ici, afin que j'y
+subisse encore peut-être d'autres maux, car je ne pense pas en
+avoir vu la fin, et les dieux vont sans doute m'en accabler de
+nouveau. Mais, ô reine, aie pitié de moi, car c'est vers toi, la
+première, que je suis venu, après avoir subi tant de misères. Je
+ne connais aucun des hommes qui habitent cette ville et cette
+terre. Montre-moi la ville et donne moi quelque lambeau pour me
+couvrir, si tu as apporté ici quelque enveloppe de vêtements. Que
+les dieux t'accordent autant de choses que tu en désires: un mari,
+une famille et une heureuse concorde; car rien n'est plus
+désirable et meilleur que la concorde à l'aide de laquelle on
+gouverne sa famille. Le mari et l'épouse accablent ainsi leurs
+ennemis de douleurs et leurs amis de joie, et eux-mêmes sont
+heureux.
+
+Et Nausikaa aux bras blancs lui répondit:
+
+-- Étranger, car, certes, tu n'es semblable ni à un lâche, ni à un
+insensé, Zeus Olympien dispense la richesse aux hommes, aux bons
+et aux méchants, à chacun, comme il veut. C'est lui qui t'a fait
+cette destinée, et il faut la subir patiemment. Maintenant, étant
+venu vers notre terre et notre ville, tu ne manqueras ni de
+vêtements, ni d'aucune autre des choses qui conviennent à un
+malheureux qui vient en suppliant. Et je te montrerai la ville et
+je te dirai le nom de notre peuple. Les Phaiakiens habitent cette
+ville et cette terre, et moi, je suis la fille du magnanime
+Alkinoos, qui est le premier parmi les Phaiakiens par le pouvoir
+et la puissance.
+
+Elle parla ainsi et commanda à ses servantes aux belles
+chevelures:
+
+-- Venez près de moi, servantes. Où fuyez-vous pour avoir vu cet
+homme? Pensez-vous que ce soit quelque ennemi? Il n'y a point
+d'homme vivant, et il ne peut en être un seul qui porte la guerre
+sur la terre des Phaiakiens, car nous sommes très chers aux dieux
+immortels, et nous habitons aux extrémités de la mer onduleuse, et
+nous n'avons aucun commerce avec les autres hommes. Mais si
+quelque malheureux errant vient ici, il nous faut le secourir, car
+les hôtes et les mendiants viennent de Zeus, et le don, même
+modique, qu'on leur fait, lui est agréable. C'est pourquoi,
+servantes, donnez à notre hôte à manger et à boire, et lavez-le
+dans le fleuve, à l'abri du vent.
+
+Elle parla ainsi, et les servantes s'arrêtèrent et s'exhortèrent
+l'une l'autre, et elles conduisirent Odysseus à l'abri du vent,
+comme l'avait ordonné Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos, et
+elles placèrent auprès de lui des vêtements, un manteau et une
+tunique, et elles lui donnèrent l'huile liquide dans la fiole
+d'or, et elles lui commandèrent de se laver dans le courant du
+fleuve. Mais alors le divin Odysseus leur dit:
+
+-- Servantes, éloignez-vous un peu, afin que je lave l'écume de
+mes épaules et que je me parfume d'huile, car il y a longtemps que
+mon corps manque d'onction. Je ne me laverai point devant vous,
+car je crains, par respect, de me montrer nu au milieu de jeunes
+filles aux beaux cheveux.
+
+Il parla ainsi, et, se retirant, elles rapportèrent ces paroles à
+la vierge Nausikaa.
+
+Et le divin Odysseus lava dans le fleuve l'écume salée qui
+couvrait son dos, ses flancs et ses épaules; et il purifia sa tête
+des souillures de la mer indomptée. Et, après s'être entièrement
+baigné et parfumé d'huile, il se couvrit des vêtements que la
+jeune vierge lui avait donnés. Et Athènè, fille de Zeus, le fit
+paraître plus grand et fit tomber de sa tête sa chevelure bouclée
+semblable aux fleurs d'hyacinthe. De même un habile ouvrier qui
+répand de l'or sur de l'argent, et que Hèphaistos et Pallas Athènè
+ont instruit, achève de brillantes oeuvres avec un art accompli,
+de même Athènè répandit la grâce sur sa tête et sur ses épaules.
+Et il s'assit ensuite à l'écart, sur le rivage de la mer,
+resplendissant de beauté et de grâce. Et la vierge, l'admirant,
+dit à ses servantes aux beaux cheveux:
+
+-- Écoutez-moi, servantes aux bras blancs, afin que je dise
+quelque chose. Ce n'est pas malgré tous les dieux qui habitent
+l'Olympos que cet homme divin est venu chez les Phaiakiens. Il me
+semblait d'abord méprisable, et maintenant il est semblable aux
+dieux qui habitent le large Ouranos. Plût aux dieux qu'un tel
+homme fût nommé mon mari, qu'il habitât ici et qu'il lui plût d'y
+rester! Mais, vous, servantes, offrez à notre hôte à boire et à
+manger.
+
+Elle parla ainsi, et les servantes l'entendirent et lui obéirent;
+et elles offrirent à Odysseus à boire et à manger. Et le divin
+Odysseus buvait et mangeait avec voracité, car il y avait
+longtemps qu'il n'avait pris de nourriture. Mais Nausikaa aux bras
+blancs eut d'autres pensées; elle posa les vêtements pliés dans le
+char, y monta après avoir attelé les mulets aux sabots massifs,
+et, exhortant Odysseus, elle lui dit:
+
+-- Lève-toi, étranger, afin d'aller à la ville et que je te
+conduise à la demeure de mon père prudent, où je pense que tu
+verras les premiers d'entre les Phaiakiens. Mais fais ce que je
+vais te dire, car tu me sembles plein de sagesse: aussi longtemps
+que nous irons à travers les champs et les travaux des hommes,
+marche rapidement avec les servantes, derrière les mulets et le
+char, et, moi, je montrerai le chemin; mais quand nous serons
+arrivés à la ville, qu'environnent de hautes tours et que partage
+en deux un beau port dont l'entrée est étroite, où sont conduites
+les nefs, chacune à une station sûre, et devant lequel est le beau
+temple de Poseidaôn dans l'agora pavée de grandes pierres
+taillées; -- et là aussi sont les armements des noires nefs, les
+cordages et les antennes et les avirons qu'on polit, car les arcs
+et les carquois n'occupent point les Phaiakiens, mais seulement
+les mâts, et les avirons des nefs, et les nefs égales sur
+lesquelles ils traversent joyeux la mer pleine d'écume; -- évite
+alors leurs amères paroles, de peur qu'un d'entre eux me blâme en
+arrière, car ils sont très insolents, et que le plus méchant, nous
+rencontrant, dise peut-être: -- Quel est cet étranger grand et
+beau qui suit Nausikaa? Où l'a-t-elle trouvé? Certes, il sera son
+mari. Peut-être l'a-t-elle reçu avec bienveillance, comme il
+errait hors de sa nef conduite par des hommes étrangers, car
+aucuns n'habitent près d'ici; ou peut-être encore un dieu qu'elle
+a supplié ardemment est-il descendu de l'Ouranos, et elle le
+possédera tous les jours. Elle a bien fait d'aller au-devant d'un
+mari étranger, car, certes, elle dédaigne les Phaiakiens illustres
+et nombreux qui la recherchent! -- Ils parleraient ainsi, et leurs
+paroles seraient honteuses pour moi. Je blâmerais moi-même celle
+qui, à l'insu de son cher père et de sa mère, irait seule parmi
+les hommes avant le jour des noces.
+
+Écoute donc mes paroles, étranger, afin d'obtenir de mon père des
+compagnons et un prompt retour. Nous trouverons auprès du chemin
+un beau bois de peupliers consacré à Athènè. Une source en coule
+et une prairie l'entoure, et là sont le verger de mon père et ses
+jardins florissants, éloignés de la ville d'une portée de voix. Il
+faudra t'arrêter là quelque temps, jusqu'à ce que nous soyons
+arrivées à la ville et à la maison de mon père. Dès que tu
+penseras que nous y sommes parvenues, alors, marche vers la ville
+des Phaiakiens et cherche les demeures de mon père, le magnanime
+Alkinoos. Elles sont faciles à reconnaître, et un enfant pourrait
+y conduire; car aucune des maisons des Phaiakiens n'est telle que
+la demeure du héros Alkinoos. Quand tu seras entré dans la cour,
+traverse promptement la maison royale afin d'arriver jusqu'à ma
+mère. Elle est assise à son foyer, à la splendeur du feu, filant
+une laine pourprée admirable à voir. Elle est appuyée contre une
+colonne et ses servantes sont assises autour d'elle. Et, à côté
+d'elle, est le thrône de mon père, où il s'assied, pour boire du
+vin, semblable à un immortel. En passant devant lui, embrasse les
+genoux de ma mère, afin que, joyeux, tu voies promptement le jour
+du retour, même quand tu serais très loin de ta demeure. En effet,
+si ma mère t'est bienveillante dans son âme, tu peux espérer
+revoir tes amis, et rentrer dans ta demeure bien bâtie et dans la
+terre de la patrie.
+
+Ayant ainsi parlé, elle frappa les mulets du fouet brillant, et
+les mulets, quittant rapidement les bords du fleuve, couraient
+avec ardeur et en trépignant. Et Nausikaa les guidait avec art des
+rênes et du fouet, de façon que les servantes et Odysseus
+suivissent à pied. Et Hèlios tomba, et ils parvinrent au bois
+sacré d'Athènè, où le divin Odysseus s'arrêta. Et, aussitôt, il
+supplia la fille du magnanime Zeus:
+
+-- Entends-moi, fille indomptée de Zeus tempêtueux! Exauce-moi
+maintenant, puisque tu ne m'as point secouru quand l'illustre qui
+entoure la terre m'accablait. Accorde-moi d'être le bien venu chez
+les Phaiakiens, et qu'ils aient pitié.
+
+Il parla ainsi en suppliant, et Pallas Athènè l'entendit, mais
+elle ne lui apparut point, respectant le frère de son père; car il
+devait être violemment irrité contre le divin Odysseus jusqu'à ce
+que celui-ci fût arrivé dans la terre de la patrie.
+
+
+7.
+
+Tandis que le patient et divin Odysseus suppliait ainsi Athènè, la
+vigueur des mulets emportait la jeune vierge vers la ville. Et
+quand elle fut arrivée aux illustres demeures de son père, elle
+s'arrêta dans le vestibule; et, de tous côtés, ses frères,
+semblables aux immortels, s'empressèrent autour d'elle, et ils
+détachèrent les mulets du char, et ils portèrent les vêtements
+dans la demeure. Puis la vierge rentra dans sa chambre où la
+vieille servante épirote Eurymédousa alluma du feu. Des nefs à
+deux rangs d'avirons l'avaient autrefois amenée du pays des
+épirotes, et on l'avait donnée en récompense à Alkinoos, parce
+qu'il commandait à tous les Phaiakiens et que le peuple l'écoutait
+comme un dieu. Elle avait allaité Nausikaa aux bras blancs dans la
+maison royale, et elle allumait son feu et elle préparait son
+repas.
+
+Et, alors, Odysseus se leva pour aller à la ville, et Athènè,
+pleine de bienveillance pour lui, l'enveloppa d'un épais
+brouillard, de peur qu'un des Phaiakiens insolents, le
+rencontrant, l'outrageât par ses paroles et lui demandât qui il
+était. Mais, quand il fut entré dans la belle ville, alors Athènè,
+la déesse aux yeux clairs, sous la figure d'une jeune vierge
+portant une urne, s'arrêta devant lui, et le divin Odysseus
+l'interrogea:
+
+-- Ô mon enfant, ne pourrais-tu me montrer la demeure du héros
+Alkinoos qui commande parmi les hommes de ce pays? Je viens ici,
+d'une terre lointaine et étrangère, comme un hôte, ayant subi
+beaucoup de maux, et je ne connais aucun des hommes qui habitent
+cette ville et cette terre.
+
+Et la déesse aux yeux clairs, Athènè, lui répondit:
+
+-- Hôte vénérable, je te montrerai la demeure que tu me demandes,
+car elle est auprès de celle de mon père irréprochable. Mais viens
+en silence, et je t'indiquerai le chemin. Ne parle point et
+n'interroge aucun de ces hommes, car ils n'aiment point les
+étrangers et ils ne reçoivent point avec amitié quiconque vient de
+loin. Confiants dans leurs nefs légères et rapides, ils traversent
+les grandes eaux, et celui qui ébranle la terre leur a donné des
+nefs rapides comme l'aile des oiseaux et comme la pensée.
+
+Ayant ainsi parlé, Pallas Athènè le précéda promptement, et il
+marcha derrière la déesse, et les illustres navigateurs Phaiakiens
+ne le virent point tandis qu'il traversait la ville au milieu
+d'eux, car Athènè, la vénérable déesse aux beaux cheveux, ne le
+permettait point, ayant enveloppé Odysseus d'un épais brouillard,
+dans sa bienveillance pour lui. Et Odysseus admirait le port, les
+nefs égales, l'agora des héros et les longues murailles fortifiées
+de hauts pieux, admirables à voir. Et, quand ils furent arrivés à
+l'illustre demeure du roi, Athènè, la déesse aux yeux clairs, lui
+parla d'abord:
+
+-- Voici, hôte, mon père, la demeure que tu m'as demandé de te
+montrer. Tu trouveras les rois, nourrissons de Zeus, prenant leur
+repas. Entre, et ne crains rien dans ton âme. D'où qu'il vienne,
+l'homme courageux est celui qui accomplit le mieux tout ce qu'il
+fait. Va d'abord à la reine, dans la maison royale. Son nom est
+Arètè, et elle le mérite, et elle descend des mêmes parents qui
+ont engendré le roi Alkinoos. Poseidaôn qui ébranle la terre
+engendra Nausithoos que conçut Périboia, la plus belle des femmes
+et la plus jeune fille du magnanime Eurymédôn qui commanda
+autrefois aux fiers géants. Mais il perdit son peuple impie et
+périt lui-même. Poseidaôn s'unit à Périboia, et il engendra le
+magnanime Nausithoos qui commanda aux Phaiakiens. Et Nausithoos
+engendra Rhèxènôr et Alkinoos. Apollôn à l'arc d'argent frappa le
+premier qui venait de se marier dans la maison royale et qui ne
+laissa point de fils, mais une fille unique, Arètè, qu'épousa
+Alkinoos. Et il l'a honorée plus que ne sont honorées toutes les
+autres femmes qui, sur la terre, gouvernent leur maison sous la
+puissance de leurs maris. Et elle est honorée par ses chers
+enfants non moins que par Alkinoos, ainsi que par les peuples, qui
+la regardent comme une déesse et qui recueillent ses paroles quand
+elle marche par la ville. Elle ne manque jamais de bonnes pensées
+dans son esprit, et elle leur est bienveillante, et elle apaise
+leurs différends. Si elle t'est favorable dans son âme, tu peux
+espérer revoir tes amis et rentrer dans ta haute demeure et dans
+la terre de la patrie.
+
+Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs s'envola sur la mer
+indomptée, et elle abandonna l'aimable Skhériè, et elle arriva à
+Marathôn, et, étant parvenue dans Athéna aux larges rues, elle
+entra dans la forte demeure d'Erekhtheus.
+
+Et Odysseus se dirigea vers l'illustre maison d'Alkinoos, et il
+s'arrêta, l'âme pleine de pensées, avant de fouler le pavé
+d'airain. En effet, la haute demeure du magnanime Alkinoos
+resplendissait comme Hèlios ou Sélènè. De solides murs d'airain,
+des deux côtés du seuil, enfermaient la cour intérieure, et leur
+pinacle était d'émail. Et des portes d'or fermaient la solide
+demeure, et les poteaux des portes étaient d'argent sur le seuil
+d'airain argenté, et, au-dessus, il y avait une corniche d'or, et,
+des deux côtés, il y avait des chiens d'or et d'argent que
+Hèphaistos avait faits très habilement, afin qu'ils gardassent la
+maison du magnanime Alkinoos, étant immortels et ne devant point
+vieillir. Dans la cour, autour du mur, des deux côtés, étaient des
+thrônes solides, rangés jusqu'à l'entrée intérieure et recouverts
+de légers péplos, ouvrage des femmes. Là, siégeaient les princes
+des Phaiakiens, mangeant et buvant toute l'année. Et des figures
+de jeunes hommes, en or, se dressaient sur de beaux autels,
+portant aux mains des torches flambantes qui éclairaient pendant
+la nuit les convives dans la demeure. Et cinquante servantes
+habitaient la maison, et les unes broyaient sous la meule le grain
+mûr, et les autres, assises, tissaient les toiles et tournaient la
+quenouille agitée comme les feuilles du haut peuplier, et une
+huile liquide distillait de la trame des tissus. Autant les
+Phaiakiens étaient les plus habiles de tous les hommes pour voguer
+en mer sur une nef rapide, autant leurs femmes l'emportaient pour
+travailler les toiles, et Athènè leur avait accordé d'accomplir de
+très beaux et très habiles ouvrages. Et, au delà de la cour,
+auprès des portes, il y avait un grand jardin de quatre arpents,
+entouré de tous côtés par une haie. Là, croissaient de grands
+arbres florissants qui produisaient, les uns la poire et la
+grenade, les autres les belles oranges, les douces figues et les
+vertes olives. Et jamais ces fruits ne manquaient ni ne cessaient,
+et ils duraient tout l'hiver et tout l'été, et Zéphyros, en
+soufflant, faisait croître les uns et mûrir les autres; la poire
+succédait à la poire, la pomme mûrissait après la pomme, et la
+grappe après la grappe, et la figue après la figue. Là, sur la
+vigne fructueuse, le raisin séchait, sous l'ardeur de Hèlios, en
+un lieu découvert, et, là, il était cueilli et foulé; et, parmi
+les grappes, les unes perdaient leurs fleurs tandis que d'autres
+mûrissaient. Et à la suite du jardin, il y avait un verger qui
+produisait abondamment toute l'année. Et il y avait deux sources,
+dont l'une courait à travers tout le jardin, tandis que l'autre
+jaillissait sous le seuil de la cour, devant la haute demeure, et
+les citoyens venaient y puiser de l'eau. Et tels étaient les
+splendides présents des dieux dans la demeure d'Alkinoos.
+
+Le patient et divin Odysseus, s'étant arrêté, admira toutes ces
+choses, et, quand il les eut admirées, il passa rapidement le
+seuil de la demeure. Et il trouva les princes et les chefs des
+Phaiakiens faisant des libations au vigilant tueur d'Argos, car
+ils finissaient par lui, quand ils songeaient à gagner leurs lits.
+Et le divin et patient Odysseus, traversa la demeure, enveloppé de
+l'épais brouillard que Pallas Athènè avait répandu autour de lui,
+et il parvint à Arètè et au roi Alkinoos. Et Odysseus entoura de
+ses bras les genoux d'Arètè, et le brouillard divin tomba. Et, à
+sa vue, tous restèrent muets dans la demeure, et ils l'admiraient.
+Mais Odysseus fit cette prière:
+
+-- Arètè, fille du divin Rhèxènôr, je viens à tes genoux, et vers
+ton mari et vers ses convives, après avoir beaucoup souffert. Que
+les dieux leur accordent de vivre heureusement, et de laisser à
+leurs enfants les biens qui sont dans leurs demeures et les
+récompenses que le peuple leur a données! Mais préparez mon
+retour, afin que j'arrive promptement dans ma patrie, car il y a
+longtemps que je subis de nombreuses misères, loin de mes amis.
+
+Ayant ainsi parlé, il s'assit dans les cendres du foyer, devant le
+feu, et tous restaient muets.
+Enfin, le vieux héros Ekhénèos parla ainsi. C'était le plus âgé de
+tous les Phaiakiens, et il savait beaucoup de choses anciennes, et
+il l'emportait sur tous par son éloquence. Plein de sagesse, il
+parla ainsi au milieu de tous:
+
+-- Alkinoos, il n'est ni bon, ni convenable pour toi, que ton hôte
+soit assis dans les cendres du foyer. Tes convives attendent tous
+ta décision. Mais hâte-toi; fais asseoir ton hôte sur un thrône
+orné de clous d'argent, et commande aux hérauts de verser du vin,
+afin que nous fassions des libations à Zeus foudroyant qui
+accompagne les suppliants vénérables. Pendant ce temps, l'économe
+offrira à ton hôte les mets qui sont dans la demeure.
+
+Dès que la force sacrée d'Alkinoos eut entendu ces paroles, il
+prit par la main le sage et subtil Odysseus, et il le fit lever du
+foyer, et il le fit asseoir sur un thrône brillant d'où s'était
+retiré son fils, le brave Laodamas, qui siégeait à côté de lui et
+qu'il aimait le plus. Une servante versa de l'eau d’une belle
+aiguière d'or dans un bassin d'argent, pour qu'il lavât ses mains,
+et elle dressa devant lui une table polie. Et la vénérable
+économe, gracieuse pour tous, apporta le pain et de nombreux mets.
+Et le sage et divin Odysseus buvait et mangeait. Alors Alkinoos
+dit à un héraut:
+
+-- Pontonoos, mêle le vin dans le kratère et distribue-le à tous
+dans la demeure, afin que nous fassions des libations à Zeus
+foudroyant qui accompagne les suppliants vénérables.
+
+Il parla ainsi, et Pontonoos mêla le doux vin, et il le distribua
+en goûtant d'abord à toutes les coupes. Et ils firent des
+libations, et ils burent autant que leur âme le désirait, et
+Alkinoos leur parla ainsi:
+
+-- Écoutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens, afin que je dise
+ce que mon coeur m'inspire dans ma poitrine. Maintenant que le
+repas est achevé, allez dormir dans vos demeures. Demain matin,
+ayant convoqué les vieillards, nous exercerons l'hospitalité
+envers notre hôte dans ma maison, et nous ferons de justes
+sacrifices aux dieux; puis nous songerons au retour de notre hôte,
+afin que, sans peine et sans douleur, et par nos soins, il arrive
+plein de joie dans la terre de sa patrie, quand même elle serait
+très lointaine. Et il ne subira plus ni maux, ni misères, jusqu'à
+ce qu'il ait foulé sa terre natale. Là, il subira ensuite la
+destinée que les lourdes Moires lui ont filée dès l'instant où sa
+mère l'enfanta. Qui sait s'il n'est pas un des immortels descendu
+de l'Ouranos? Les dieux auraient ainsi médité quelque autre
+dessein; car ils se sont souvent, en effet, manifestés à nous,
+quand nous leur avons offert d'illustres hécatombes, et ils se
+sont assis à nos repas, auprès de nous et comme nous; et si un
+voyageur Phaiakien les rencontre seul sur sa route, ils ne se
+cachent point de lui, car nous sommes leurs parents, de même que
+les kyklôpes et la race sauvage des géants.
+
+Et le prudent Odysseus lui répondit:
+
+-- Alkinoos, que d'autres pensées soient dans ton esprit. Je ne
+suis point semblable aux immortels qui habitent le large Ouranos
+ni par l'aspect, ni par la démarche; mais je ressemble aux hommes
+mortels, de ceux que vous savez être le plus accablés de misères.
+C'est à ceux-ci que je suis semblable par mes maux. Et les
+douleurs infinies que je pourrais raconter, certes, je les ai
+toutes souffertes par la volonté des dieux. Mais laissez-moi
+prendre mon repas malgré ma tristesse; car il n'est rien de pire
+qu'un ventre affamé, et il ne se laisse pas oublier par l'homme le
+plus affligé et dont l'esprit est le plus tourmenté d'inquiétudes.
+Ainsi, j'ai dans l'âme un grand deuil, et la faim et la soif
+m'ordonnent de manger et de boire et de me rassasier, quelques
+maux que j'aie subis. Mais hâtez-vous, dès qu'Eôs reparaîtra, de
+me renvoyer, malheureux que je suis, dans ma patrie, afin qu'après
+avoir tant souffert, la vie ne me quitte pas sans que j'aie revu
+mes biens, mes serviteurs et ma haute demeure!
+
+Il parla ainsi, et tous l'applaudirent, et ils s'exhortaient à
+reconduire leur hôte, parce qu'il avait parlé convenablement.
+Puis, ayant fait des libations et bu autant que leur âme le
+désirait, ils allèrent dormir, chacun dans sa demeure. Mais le
+divin Odysseus resta, et, auprès de lui, Arètè et le divin
+Alkinoos s'assirent, et les servantes emportèrent les vases du
+repas. Et Arètè aux bras blancs parla la première, ayant reconnu
+le manteau, la tunique, les beaux vêtements qu'elle avait faits
+elle-même avec ses femmes. Et elle dit à Odysseus ces paroles
+ailées:
+
+-- Mon hôte, je t'interrogerai la première. Qui es-tu? D'où viens-
+tu? Qui t'a donné ces vêtements? Ne dis-tu pas qu'errant sur la
+mer, tu es venu ici?
+
+Et le prudent Odysseus lui répondit:
+
+-- Il me serait difficile, reine, de raconter de suite tous les
+maux dont les dieux Ouraniens m'ont accablé; mais je te dirai ce
+que tu me demandes d'abord. Il y a au milieu de la mer une île,
+Ogygiè, qu'habite Kalypsô, déesse dangereuse, aux beaux cheveux,
+fille rusée d'Atlas; et aucun des Dieux ni des hommes mortels
+n'habite avec elle. Un daimôn m'y conduisit seul, malheureux que
+j'étais! car Zeus, d'un coup de la blanche foudre, avait fendu en
+deux ma nef rapide au milieu de la noire mer où tous mes braves
+compagnons périrent. Et moi, serrant de mes bras la carène de ma
+nef au double rang d'avirons, je fus emporté pendant neuf jours,
+et, dans la dixième nuit noire, les dieux me poussèrent dans l'île
+Ogygiè, où habitait Kalypsô, la déesse dangereuse aux beaux
+cheveux. Et elle m'accueillit avec bienveillance, et elle me
+nourrit, et elle me disait qu'elle me rendrait immortel et qu'elle
+m'affranchirait pour toujours de la vieillesse; mais elle ne put
+persuader mon coeur dans ma poitrine.
+
+Et je passai là sept années, et je mouillais de mes larmes les
+vêtements immortels que m'avait donnés Kalypsô. Mais quand vint la
+huitième année, alors elle me pressa elle-même de m'en retourner,
+soit par ordre de Zeus, soit que son coeur eût changé. Elle me
+renvoya sur un radeau lié de cordes, et elle me donna beaucoup de
+pain et de vin, et elle me couvrit de vêtements divins, et elle me
+suscita un vent propice et doux. Je naviguais pendant dix-sept
+jours, faisant ma route sur la mer, et, le dix-huitième jour, les
+montagnes ombragées de votre terre m'apparurent, et mon cher coeur
+fut joyeux. Malheureux! j'allais être accablé de nouvelles et
+nombreuses misères que devait m'envoyer Poseidaôn qui ébranle la
+terre.
+
+Et il excita les vents, qui m'arrêtèrent en chemin; et il souleva
+la mer immense, et il voulut que les flots, tandis que je
+gémissais, accablassent le radeau, que la tempête dispersa; et je
+nageai, fendant les eaux, jusqu'à ce que le vent et le flot
+m'eurent porté à terre, où la mer me jeta d'abord contre de grands
+rochers, puis me porta en un lieu plus favorable; car je nageai de
+nouveau jusqu'au fleuve, à un endroit accessible, libre de rochers
+et à l'abri du vent. Et je raffermis mon esprit, et la nuit divine
+arriva. Puis, étant sorti du fleuve tombé de Zeus, je me couchai
+sous les arbustes, où j'amassai des feuilles, et un dieu m'envoya
+un profond sommeil. Là, bien qu'affligé dans mon cher coeur, je
+dormis toute la nuit jusqu'au matin et tout le jour. Et Hèlios
+tombait, et le doux sommeil me quitta. Et j'entendis les servantes
+de ta fille qui jouaient sur le rivage, et je la vis elle-même, au
+milieu de toutes, semblable aux immortelles. Je la suppliais, et
+elle montra une sagesse excellente bien supérieure à celle qu'on
+peut espérer d'une jeune fille, car la jeunesse, en effet, est
+toujours imprudente. Et elle me donna aussitôt de la nourriture et
+du vin rouge, et elle me fit baigner dans le fleuve, et elle me
+donna des vêtements. Je t'ai dit toute la vérité, malgré mon
+affliction.
+
+Et Alkinoos, lui répondant, lui dit:
+
+-- Mon hôte, certes, ma fille n'a point agi convenablement,
+puisqu'elle ne t'a point conduit, avec ses servantes, dans ma
+demeure, car tu l'avais suppliée la première.
+
+Et le subtil Odysseus lui répondit:
+
+-- Héros, ne blâme point, à cause de moi, la jeune vierge
+irréprochable. Elle m'a ordonné de la suivre avec ses femmes, mais
+je ne l'ai point voulu, craignant de t'irriter si tu avais vu
+cela; car nous, race des hommes, sommes soupçonneux sur la terre.
+
+Et Alkinoos, lui répondant, dit:
+
+-- Mon hôte, mon cher coeur n'a point coutume de s'irriter sans
+raison dans ma poitrine, et les choses équitables sont toujours
+les plus puissantes sur moi. Plaise au père Zeus, à Athènè, à
+Apollôn, que, tel que tu es, et sentant en toutes choses comme
+moi, tu veuilles rester, épouser ma fille, être appelé mon gendre!
+Je te donnerais une demeure et des biens, si tu voulais rester.
+Mais aucun des Phaiakiens ne te retiendra malgré toi, car ceci ne
+serait point agréable au père Zeus. Afin que tu le saches bien,
+demain je déciderai ton retour.
+
+Jusque-là, dors, dompté par le sommeil; et mes hommes profiteront
+du temps paisible, afin que tu parviennes dans ta patrie et dans
+ta demeure, ou partout où il te plaira d'aller, même par-delà
+l'Euboiè, que ceux de notre peuple qui l'ont vue disent la plus
+lointaine des terres, quand ils y conduisirent le blond
+Rhadamanthos, pour visiter Tityos, le fils de Gaia. Ils y allèrent
+et en revinrent en un seul jour. Tu sauras par toi-même combien
+mes nefs et mes jeunes hommes sont habiles à frapper la mer de
+leurs avirons.
+
+Il parla ainsi, et le subtil et divin Odysseus, plein de joie, fit
+cette supplication:
+
+-- Père Zeus! qu'il te plaise qu'Alkinoos accomplisse ce qu'il
+promet, et que sa gloire soit immortelle sur la terre féconde si
+je rentre dans ma patrie!
+
+Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, Arètè ordonna aux servantes
+aux bras blancs de dresser un lit sous le portique, d'y mettre
+plusieurs couvertures pourprées, et d'étendre par-dessus des tapis
+et des manteaux laineux. Et les servantes sortirent de la demeure
+en portant des torches flambantes; et elles dressèrent un beau lit
+à la hâte, et, s'approchant d'Odysseus, elles lui dirent:
+
+-- Lève-toi, notre hôte, et va dormir: ton lit est préparé.
+
+Elles parlèrent ainsi, et il lui sembla doux de dormir. Et ainsi
+le divin et patient Odysseus s'endormit dans un lit profond, sous
+le portique sonore. Et Alkinoos dormait aussi au fond de sa haute
+demeure. Et, auprès de lui, la Reine, ayant préparé le lit, se
+coucha.
+
+
+8.
+
+Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, la force sacrée
+d'Alkinoos se leva de son lit, et le dévastateur de citadelles, le
+divin et subtil Odysseus se leva aussi; et la Force sacrée
+d'Alkinoos le conduisit à l'agora des Phaiakiens, auprès des nefs.
+Et, dès leur arrivée, ils s'assirent l'un près de l'autre sur des
+pierres polies. Et Pallas Athènè parcourait la ville, sous la
+figure d'un héraut prudent d'Alkinoos; et, méditant le retour du
+magnanime Odysseus, elle abordait chaque homme et lui disait:
+
+-- Princes et chefs des Phaiakiens, allez à l'agora, afin
+d'entendre l'étranger qui est arrivé récemment dans la demeure du
+sage Alkinoos, après avoir erré sur la mer. Il est semblable aux
+immortels.
+
+Ayant parlé ainsi, elle excitait l'esprit de chacun, et bientôt
+l'agora et les sièges furent pleins d'hommes rassemblés; et ils
+admiraient le fils prudent de Laertès, car Athènè avait répandu
+une grâce divine sur sa tête et sur ses épaules, et l'avait rendu
+plus grand et plus majestueux, afin qu'il parût plus agréable,
+plus fier et plus vénérable aux Phaiakiens et qu'il accomplît
+toutes les choses par lesquelles ils voudraient l'éprouver. Et,
+après que tous se furent réunis, Alkinoos leur parla ainsi:
+
+-- Écoutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens, afin que je dise
+ce que mon coeur m'inspire dans ma poitrine. Je ne sais qui est
+cet étranger errant qui est venu dans ma demeure, soit du milieu
+des hommes qui sont du côté d'Éôs, soit de ceux qui habitent du
+côté de Hespéros. Il nous demande d'aider à son prompt retour.
+Nous le reconduirons, comme cela est déjà arrivé pour d'autres;
+car aucun homme entré dans ma demeure n'a jamais pleuré longtemps
+ici, désirant son retour. Allons! tirons à la mer divine une nef
+noire et neuve, et que cinquante-deux jeunes hommes soient choisis
+dans le peuple parmi les meilleurs de tous. Liez donc à leurs
+bancs les avirons de la nef, et préparons promptement dans ma
+demeure un repas que je vous offre. Les jeunes hommes accompliront
+mes ordres, et vous tous, rois porteurs de sceptres, venez dans ma
+belle demeure, afin que nous honorions notre hôte dans la maison
+royale. Que nul ne refuse, et appelez le divin aoide Dèmodokos,
+car un dieu lui a donné le chant admirable qui charme, quand son
+âme le pousse à chanter.
+
+Ayant ainsi parlé, il marcha devant, et les porteurs de sceptres
+le suivaient, et un héraut courut vers le divin aoide. Et
+cinquante-deux jeunes hommes, choisis dans le peuple, allèrent,
+comme Alkinoos l'avait ordonné, sur le rivage de la mer indomptée.
+Étant arrivés à la mer et à la nef, ils traînèrent la noire nef à
+la mer profonde, dressèrent le mât, préparèrent les voiles,
+lièrent les avirons avec des courroies, et, faisant tout comme il
+convenait, étendirent les blanches voiles et poussèrent la nef au
+large. Puis, ils se rendirent à la grande demeure du sage
+Alkinoos. Et le portique, et la salle, et la demeure étaient
+pleins d'hommes rassemblés, et les jeunes hommes et les vieillards
+étaient nombreux.
+
+Et Alkinoos tua pour eux douze brebis, huit porcs aux blanches
+dents et deux boeufs aux pieds flexibles. Et ils les écorchèrent,
+et ils préparèrent le repas agréable.
+
+Et le héraut vint, conduisant le divin aoide. La Muse l'aimait
+plus que tous, et elle lui avait donné de connaître le bien et le
+mal, et, l'ayant privé des yeux, elle lui avait accordé le chant
+admirable. Le héraut plaça pour lui, au milieu des convives, un
+thrône aux clous d'argent, appuyé contre une longue colonne; et,
+au-dessus de sa tête, il suspendit la kithare sonore, et il lui
+montra comment il pourrait la prendre. Puis, il dressa devant lui
+une belle table et il y mit une corbeille et une coupe de vin,
+afin qu'il bût autant de fois que son âme le voudrait. Et tous
+étendirent les mains vers les mets placés devant eux.
+
+Après qu'ils eurent assouvi leur faim et leur soif, la Muse excita
+l'aoide à célébrer la gloire des hommes par un chant dont la
+renommée était parvenue jusqu'au large Ourancs. Et c'était la
+querelle d'Odysseus et du Pèléide Akhilleus, quand ils se
+querellèrent autrefois en paroles violentes dans un repas offert
+aux dieux. Et le roi des hommes, Agamemnôn, se réjouissait dans
+son âme parce que les premiers d'entre les Akhaiens se
+querellaient. En effet, la prédiction s'accomplissait que lui
+avait faite Phoibos Apollôn, quand, dans la divine Pythô, il avait
+passé le seuil de pierre pour interroger l'oracle; et alors se
+préparaient les maux des Troiens et des Danaens, par la volonté du
+grand Zeus.
+
+Et l'illustre aoide chantait ces choses, mais Odysseus ayant saisi
+de ses mains robustes son grand manteau pourpré, l'attira sur sa
+tête et en couvrit sa belle face, et il avait honte de verser des
+larmes devant les Phaiakiens. Mais quand le divin aoide cessait de
+chanter, lui-même cessait de pleurer, et il écartait son manteau,
+et, prenant une coupe ronde, il faisait des libations aux dieux.
+Puis, quand les princes des Phaiakiens excitaient l'aoide à
+chanter de nouveau, car ils étaient charmés de ses paroles, de
+nouveau Odysseus pleurait, la tête cachée. Il se cachait de tous
+en versant des larmes; mais Alkinoos le vit, seul, étant assis
+auprès de lui, et il l'entendit gémir, et aussitôt il dit aux
+Phaiakiens habiles à manier les avirons:
+
+-- Écoutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens. Déjà nous avons
+satisfait notre âme par ce repas et par les sons de la kithare qui
+sont la joie des repas. Maintenant, sortons, et livrons-nous à
+tous les jeux, afin que notre hôte raconte à ses amis, quand il
+sera retourné dans sa patrie, combien nous l'emportons sur les
+autres hommes au combat des poings, à la lutte, au saut et à la
+course.
+
+Ayant ainsi parlé, il marcha le premier et tous le suivirent. Et
+le héraut suspendit la kithare sonore à la colonne, et, prenant
+Dèmodokos par la main, il le conduisit hors des demeures, par le
+même chemin qu'avaient pris les princes des Phaiakiens afin
+d'admirer les jeux. Et ils allèrent à l'agora, et une foule
+innombrable suivait. Puis, beaucoup de robustes jeunes hommes se
+levèrent, Akronéôs, Okyalos, Élatreus, Nauteus, Prymneus,
+Ankhialos, Érethmeus, Ponteus, Prôteus, Thoôn, Anabèsinéôs,
+Amphialos, fils de Polinéos Tektonide, et Euryalos semblable au
+tueur d'hommes Arès, et Naubolidès qui l'emportait par la force et
+la beauté sur tous les Phaiakiens, après l'irréprochable Laodamas.
+Et les trois fils de l'irréprochable Alkinoos se levèrent aussi,
+Laodamas, Halios et le divin Klytonèos.
+
+Et ils combattirent d'abord à la course, et ils s'élancèrent des
+barrières, et, tous ensemble, ils volaient rapidement, soulevant
+la poussière de la plaine. Mais celui qui les devançait de plus
+loin était l'irréprochable Klytonèos. Autant les mules qui
+achèvent un sillon ont franchi d'espace, autant il les précédait,
+les laissant en arrière, quand il revint devant le peuple. Et
+d'autres engagèrent le combat de la lutte, et dans ce combat
+Euryalos l'emporta sur les plus vigoureux. Et Amphialos fut
+vainqueur en sautant le mieux, et Élatreus fut le plus fort au
+disque, et Laodamas, l'illustre fils d'Alkinoos, au combat des
+poings. Mais, après qu'ils eurent charmé leur âme par ces combats,
+Laodamas, fils d'Alkinoos, parla ainsi:
+
+-- Allons, amis, demandons à notre hôte s'il sait aussi combattre.
+Certes, il ne semble point sans courage. Il a des cuisses et des
+bras et un cou très vigoureux, et il est encore jeune, bien qu'il
+ait été affaibli par beaucoup de malheurs; car je pense qu'il
+n'est rien de pire que la mer pour épuiser un homme, quelque
+vigoureux qu'il soit.
+
+Et Euryalos lui répondit:
+
+-- Laodamas, tu as bien parlé. Maintenant, va, provoque-le, et
+rapporte-lui nos paroles.
+
+Et l'illustre fils d'Alkinoos, ayant écouté ceci, s'arrêta au
+milieu de l'arène et dit à Odysseus:
+
+-- Allons, hôte, mon père, viens tenter nos jeux, si tu y es
+exercé comme il convient que tu le sois. Il n'y a point de plus
+grande gloire pour les hommes que celle d'être brave par les pieds
+et par les bras. Viens donc, et chasse la tristesse de ton âme.
+Ton retour n'en subira pas un long retard, car déjà ta nef est
+traînée à la mer et tes compagnons sont prêts à partir.
+
+Et le subtil Odysseus lui répondit:
+
+-- Laodamas, pourquoi me provoques-tu à combattre? Les douleurs
+remplissent mon âme plus que le désir des jeux. J'ai déjà subi
+beaucoup de maux et supporté beaucoup de travaux, et maintenant,
+assis dans votre agora, j'implore mon retour, priant le roi et
+tout le peuple.
+
+Et Euryalos, lui répondant, l'outragea ouvertement:
+
+-- Tu parais, mon hôte, ignorer tous les jeux où s'exercent les
+hommes, et tu ressembles à un chef de matelots marchands qui, sur
+une nef de charge, n'a souci que de gain et de provisions, plutôt
+qu'à un athlète.
+
+Et le subtil Odysseus, avec un sombre regard, lui dit:
+
+-- Mon hôte, tu n'as point parlé convenablement, et tu ressembles
+à un homme insolent. Les dieux ne dispensent point également leurs
+dons à tous les hommes, la beauté, la prudence ou l'éloquence.
+Souvent un homme n'a point de beauté, mais un dieu l'orne par la
+parole, et tous sont charmés devant lui, car il parle avec
+assurance et une douce modestie, et il domine l'agora, et, quand
+il marche par la ville, on le regarde comme un dieu. Un autre est
+semblable aux dieux par sa beauté, mais il ne lui a point été
+accordé de bien parler. Ainsi, tu es beau, et un dieu ne t'aurait
+point formé autrement, mais tu manques d'intelligence, et, comme
+tu as mal parlé, tu as irrité mon coeur dans ma chère poitrine. Je
+n'ignore point ces combats, ainsi que tu le dis. J'étais entre les
+premiers, quand je me confiais dans ma jeunesse et dans la vigueur
+de mes bras. Maintenant, je suis accablé de misères et de
+douleurs, ayant subi de nombreux combats parmi les hommes ou en
+traversant les flots dangereux. Mais, bien que j'aie beaucoup
+souffert, je tenterai ces jeux, car ta parole m'a mordu, et tu
+m'as irrité par ce discours.
+
+Il parla ainsi, et, sans rejeter son manteau, s'élançant
+impétueusement, il saisit une pierre plus grande, plus épaisse,
+plus lourde que celle dont les Phaiakiens avaient coutume de se
+servir dans les jeux, et, l'ayant fait tourbillonner, il la jeta
+d'une main vigoureuse. Et la pierre rugit, et tous les Phaiakiens
+habiles à manier les avirons courbèrent la tête sous l'impétuosité
+de la pierre qui vola bien au delà des marques de tous les autres.
+Et Athènè accourut promptement, et, posant une marque, elle dit,
+ayant pris la figure d'un homme:
+
+-- Même un aveugle, mon hôte, pourrait reconnaître ta marque en la
+touchant, car elle n'est point mêlée à la foule des autres, mais
+elle est bien au delà. Aie donc confiance, car aucun des
+Phaiakiens n'atteindra là, loin de te dépasser.
+
+Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus fut joyeux, et
+il se réjouissait d'avoir dans l'agora un compagnon bienveillant.
+Et il dit avec plus de douceur aux Phaiakiens:
+
+-- Maintenant, jeunes hommes, atteignez cette pierre. Je pense que
+je vais bientôt en jeter une autre aussi loin, et même au delà.
+Mon âme et mon coeur m'excitent à tenter tous les autres combats.
+Que chacun de vous se fasse ce péril, car vous m'avez grandement
+irrité. Au ceste, à la lutte, à la course, je ne refuse aucun des
+Phaiakiens, sauf le seul Laodamas. Il est mon hôte. Qui pourrait
+combattre un ami? L'insensé seul et l'homme de nulle valeur le
+disputent à leur hôte dans les jeux, au milieu d'un peuple
+étranger, et ils s'avilissent ainsi. Mais je n'en récuse ni n'en
+repousse aucun autre. Je n'ignore aucun des combats qui se livrent
+parmi les hommes. Je sais surtout tendre un arc récemment poli, et
+le premier j'atteindrais un guerrier lançant des traits dans la
+foule des hommes ennemis, même quand de nombreux compagnons
+l'entoureraient et tendraient l'arc contre moi. Le seul
+Philoktètès l'emportait sur moi par son arc, chez le peuple des
+Troiens, toutes les fois que les Akhaiens lançaient des flèches.
+Mais je pense être maintenant le plus habile de tous les mortels
+qui se nourrissent de pain sur la terre. Certes, je ne voudrais
+point lutter contre les anciens héros, ni contre Héraklès, ni
+contre Eurytos l'Oikhalien, car ils luttaient, comme archers, même
+avec les dieux. Le grand Eurytos mourut tout jeune, et il ne
+vieillit point dans ses demeures. En effet, Apollôn irrité le tua,
+parce qu'il l'avait provoqué au combat de l'arc. Je lance la pique
+aussi bien qu'un autre lance une flèche. Seulement, je crains
+qu'un des Phaiakiens me surpasse à la course, ayant été affaibli
+par beaucoup de fatigues au milieu des flots, car je ne possédais
+pas une grande quantité de vivres dans ma nef, et mes chers genoux
+sont rompus.
+
+Il parla ainsi, et tous restèrent muets, et le seul Alkinoos lui
+répondit:
+
+-- Mon hôte, tes paroles me plaisent. Ta force veut prouver la
+vertu qui te suit partout, étant irrité, car cet homme t'a défié;
+mais aucun n'oserait douter de ton courage, si du moins il n'a
+point perdu le jugement. Maintenant, comprends bien ce que je vais
+dire, afin que tu parles favorablement de nos héros quand tu
+prendras tes repas dans tes demeures, auprès de ta femme et de tes
+enfants, et que tu te souviennes de notre vertu et des travaux
+dans lesquels Zeus nous a donné d'exceller dès le temps de nos
+ancêtres. Nous ne sommes point les plus forts au ceste, ni des
+lutteurs irréprochables, mais nous courons rapidement et nous
+excellons sur les nefs. Les repas nous sont chers, et la kithare
+et les danses, et les vêtements renouvelés, les bains chauds et
+les lits. Allons! vous qui êtes les meilleurs danseurs Phaiakiens,
+dansez, afin que notre hôte, de retour dans sa demeure, dise à ses
+amis combien nous l'emportons sur tous les autres hommes dans la
+science de la mer, par la légèreté des pieds, à la danse et par le
+chant. Que quelqu'un apporte aussitôt à Dèmodokos sa kithare
+sonore qui est restée dans nos demeures.
+
+Alkinoos semblable à un dieu parla ainsi, et un héraut se leva
+pour rapporter la kithare harmonieuse de la maison royale. Et les
+neuf chefs des jeux, élus par le sort, se levèrent, car c'étaient
+les régulateurs de chaque chose dans les jeux. Et ils aplanirent
+la place du choeur, et ils disposèrent un large espace. Et le
+héraut revint, apportant la kithare sonore à Dèmodokos; et celui-
+ci se mit au milieu, et autour de lui se tenaient les jeunes
+adolescents habiles à danser. Et ils frappaient de leurs pieds le
+choeur divin, et Odysseus admirait la rapidité de leurs pieds, et
+il s'en étonnait dans son âme.
+
+Mais l'aoide commença de chanter admirablement l'amour d'Arès et
+d'Aphroditè à la belle couronne, et comment ils s'unirent dans la
+demeure de Hèphaistos. Arès fit de nombreux présents, et il
+déshonora le lit du roi Hèphaistos. Aussitôt Hèlios, qui les avait
+vus s'unir, vint l'annoncer à Hèphaistos, qui entendit là une
+cruelle parole. Puis, méditant profondément sa vengeance, il se
+hâta d'aller à sa forge, et, dressant une grande enclume, il
+forgea des liens qui ne pouvaient être ni rompus, ni dénoués.
+Ayant achevé cette trame pleine de ruse, il se rendit dans la
+chambre nuptiale où se trouvait son cher lit. Et il suspendit de
+tous côtés, en cercle, ces liens qui tombaient des poutres autour
+du lit comme les toiles de l'araignée, et que nul ne pouvait voir,
+pas même les dieux heureux. Ce fut ainsi qu'il ourdit sa ruse. Et,
+après avoir enveloppé le lit, il feignit d'aller à Lemnos, ville
+bien bâtie, celle de toutes qu'il aimait le mieux sur la terre.
+Arès au frein d'or le surveillait, et quand il vit partir
+l'illustre ouvrier Hèphaistos, il se hâta, dans son désir
+d'Aphroditè à la belle couronne, de se rendre à la demeure de
+l'illustre Hèphaistos. Et Aphroditè, revenant de voir son tout-
+puissant père Zeus, était assise. Et Arès entra dans la demeure,
+et il lui prit la main, et il lui dit:
+
+-- Allons, chère, dormir sur notre lit. Hèphaistos n'est plus ici;
+il est allé à Lemnos, chez les Sintiens au langage barbare.
+
+Il parla ainsi, et il sembla doux à la déesse de lui céder, et ils
+montèrent sur le lit pour y dormir, et, aussitôt, les liens
+habilement disposés par le subtil Hèphaistos les enveloppèrent. Et
+ils ne pouvaient ni mouvoir leurs membres, ni se lever, et ils
+reconnurent alors qu'ils ne pouvaient fuir. Et l'illustre boiteux
+des deux pieds approcha, car il était revenu avant d'arriver à la
+terre de Lemnos, Hèlios ayant veillé pour lui et l'ayant averti.
+
+Et il rentra dans sa demeure, affligé en sa chère poitrine. Il
+s'arrêta sous le vestibule, et une violente colère le saisit, et
+il cria horriblement, et il fit que tous les dieux l'entendirent:
+
+-- Père Zeus, et vous, dieux heureux qui vivez toujours, venez
+voir des choses honteuses et intolérables. Moi qui suis boiteux,
+la fille de Zeus, Aphroditè, me déshonore, et elle aime le
+pernicieux Arès parce qu'il est beau et qu'il ne boite pas. Si je
+suis laid, certes, je n'en suis pas cause, mais la faute en est à
+mon père et à ma mère qui n'auraient pas dû m'engendrer. Voyez
+comme ils sont couchés unis par l'amour. Certes, en les voyant sur
+ce lit, je suis plein de douleur, mais je ne pense pas qu'ils
+tentent d'y dormir encore, bien qu'ils s'aiment beaucoup; et ils
+ne pourront s'unir, et mon piège et mes liens les retiendront
+jusqu'à ce que son père m'ait rendu toute la dot que je lui ai
+livrée à cause de sa fille aux yeux de chien, parce qu'elle était
+belle.
+
+Il parla ainsi, et tous les dieux se rassemblèrent dans la demeure
+d'airain. Poseidaôn qui entoure la terre vint, et le très utile
+Herméias vint aussi, puis le royal archer Apollôn. Les déesses,
+par pudeur, restèrent seules dans leurs demeures. Et les dieux qui
+dispensent les biens étaient debout dans le vestibule. Et un rire
+immense s'éleva parmi les dieux heureux quand ils virent l'ouvrage
+du prudent Hèphaistos; et, en le regardant, ils disaient entre
+eux:
+
+-- Les actions mauvaises ne valent pas la vertu. Le plus lent a
+atteint le rapide. Voici que Hèphaistos, bien que boiteux, a
+saisi, par sa science Arès, qui est le plus rapide de tous les
+dieux qui habitent l'Olympos, et c'est pourquoi il se fera payer
+une amende.
+
+Ils se parlaient ainsi entre eux. Et le roi Apollôn, fils de Zeus,
+dit à Herméias:
+
+-- Messager Herméias, fils de Zeus, qui dispense les biens,
+certes, tu voudrais sans doute être enveloppé de ces liens
+indestructibles, afin de coucher dans ce lit, auprès d'Aphroditè
+d'or?
+
+Et le messager Herméias lui répondit aussitôt:
+
+-- Plût aux dieux, ô royal archer Apollôn, que cela arrivât, et
+que je fusse enveloppé de liens trois fois plus inextricables, et
+que tous les dieux et les déesses le vissent, pourvu que je fusse
+couché auprès d'Aphroditè d'or!
+
+Il parla, ainsi, et le rire des dieux immortels éclata. Mais
+Poseidaôn ne riait pas, et il suppliait l'illustre Hèphaistos de
+délivrer Arès, et il lui disait ces paroles ailées:
+
+-- Délivre-le, et je te promets qu'il te satisfera, ainsi que tu
+le désires, et comme il convient entre dieux immortels.
+
+Et l'illustre ouvrier Hèphaistos lui répondit:
+
+-- Poseidaôn qui entoures la terre, ne me demande point cela. Les
+cautions des mauvais sont mauvaises. Comment pourrais-je te
+contraindre, parmi les dieux immortels, si Arès échappait à sa
+dette et à mes liens?
+
+Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit:
+
+-- Hèphaistos, si Arès, reniant sa dette, prend la fuite, je te la
+payerai moi-même.
+
+Et l'illustre boiteux des deux pieds lui répondit:
+
+-- Il ne convient point que je refuse ta parole, et cela ne sera
+point.
+
+Ayant ainsi parlé, la force de Hèphaistos rompit les liens. Et
+tous deux, libres des liens inextricables, s'envolèrent aussitôt,
+Arès dans la Thrèkè, et Aphroditè qui aime les sourires dans
+Kypros, à Paphos où sont ses bois sacrés et ses autels parfumés.
+Là, les Kharites la baignèrent et la parfumèrent d'une huile
+ambroisienne, comme il convient aux dieux immortels, et elles la
+revêtirent de vêtements précieux, admirables à voir.
+
+Ainsi chantait l'illustre aoide, et, dans son esprit, Odysseus se
+réjouissait de l'entendre, ainsi que tous les Phaiakiens habiles à
+manier les longs avirons des nefs.
+
+Et Alkinoos ordonna à Halios et à Laodamas de danser seuls, car
+nul ne pouvait lutter avec eux. Et ceux-ci prirent dans leurs
+mains une belle boule pourprée que le sage Polybos avait faite
+pour eux. Et l'un, courbé en arrière, la jetait vers les sombres
+nuées, et l'autre la recevait avant qu'elle eût touché la terre
+devant lui. Après avoir ainsi admirablement joué de la boule, ils
+dansèrent alternativement sur la terre féconde; et tous les jeunes
+hommes, debout dans l'agora, applaudirent, et un grand bruit
+s'éleva. Alors, le divin Odysseus dit à Alkinoos:
+
+-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, certes, tu
+m'as annoncé les meilleurs danseurs, et cela est manifeste.
+L'admiration me saisit en les regardant.
+
+Il parla ainsi, et la force sacrée d'Alkinoos fut remplie de joie,
+et il dit aussitôt aux Phaiakiens qui aiment les avirons:
+
+-- Écoutez, princes et chefs des Phaiakiens. Notre hôte me semble
+plein de sagesse. Allons! Il convient de lui offrir les dons
+hospitaliers. Douze rois illustres, douze princes, commandent ce
+peuple, et moi, je suis le treizième. Apportez-lui, chacun, un
+manteau bien lavé, une tunique et un talent d'or précieux. Et,
+aussitôt, nous apporterons tous ensemble ces présents, afin que
+notre hôte, les possédant, siège au repas, l'âme pleine de joie.
+Et Euryalos l'apaisera par ses paroles, puisqu'il n'a point parlé
+convenablement.
+
+Il parla ainsi, et tous, ayant applaudi, ordonnèrent qu'on
+apportât les présents, et chacun envoya un héraut. Et Euryalos,
+répondant à Alkinoos, parla ainsi:
+
+-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, j'apaiserai
+notre hôte, comme tu me l'ordonnes, et je lui donnerai cette épée
+d'airain, dont la poignée est d'argent et dont la gocine est
+d'ivoire récemment travaillé. Ce don sera digne de notre hôte.
+
+En parlant ainsi, il mit l'épée aux clous d'argent entre les mains
+d'Odysseus, et il lui dit en paroles ailées:
+
+-- Salut, hôte, mon père! si j'ai dit une parole mauvaise, que les
+tempêtes l'emportent! Que les dieux t'accordent de retourner dans
+ta patrie et de revoir ta femme, car tu as longtemps souffert loin
+de tes amis.
+
+Et le subtil Odysseus lui répondit:
+
+-- Et toi, ami, je te salue. Que les dieux t'accordent tous les
+biens. Puisses-tu n'avoir jamais le regret de cette épée que tu me
+donnes en m'apaisant par tes paroles.
+
+Il parla ainsi, et il suspendit l'épée aux clous d'argent autour
+de ses épaules. Puis, Hèlios tomba, et les splendides présents
+furent apportés, et les hérauts illustres les déposèrent dans la
+demeure d'Alkinoos; et les irréprochables fils d'Alkinoos, les
+ayant reçus, les placèrent devant leur mère vénérable. Et la force
+sacrée d'Alkinoos commanda aux Phaiakiens de venir dans sa
+demeure, et ils s'assirent sur des thrônes élevés, et la force
+d'Alkinoos dit à Arètè:
+
+-- Femme, apporte un beau coffre, le plus beau que tu aies, et tu
+y renfermeras un manteau bien lavé et une tunique. Qu'on mette un
+vase sur le feu, et que l'eau chauffe, afin que notre hôte,
+s'étant baigné, contemple les présents que lui ont apportés les
+irréprochables Phaiakiens, et qu'il se réjouisse du repas, en
+écoutant le chant de l'aoide. Et moi, je lui donnerai cette belle
+coupe d'or, afin qu'il se souvienne de moi tous les jours de sa
+vie, quand il fera, dans sa demeure, des libations à Zeus et aux
+autres dieux.
+
+Il parla ainsi, et Arètè ordonna aux servantes de mettre
+promptement un grand vase sur le feu. Et elles mirent sur le feu
+ardent le grand vase pour le bain: et elles y versèrent de l'eau,
+et elles allumèrent le bois par-dessous. Et le feu enveloppa le
+vase à trois pieds, et l'eau chauffa.
+
+Et, pendant ce temps, Arètè descendit, de sa chambre nuptiale,
+pour son hôte, un beau coffre, et elle y plaça les présents
+splendides, les vêtements et l'or que les Phaiakiens lui avaient
+donnés. Elle-même y déposa un manteau et une belle tunique, et
+elle dit à Odysseus ces paroles ailées:
+
+-- Vois toi-même ce couvercle, et ferme-le d'un noeud, afin que
+personne, en route, ne puisse te dérober quelque chose, car tu
+dormiras peut-être d'un doux sommeil dans la nef noire.
+
+Ayant entendu cela, le patient et divin Odysseus ferma aussitôt le
+couvercle à l'aide d'un noeud inextricable que la vénérable Kirkè
+lui avait enseigné autrefois. Puis, l'intendante l'invita à se
+baigner, et il descendit dans la baignoire, et il sentit, plein de
+joie, l'eau chaude, car il y avait longtemps qu'il n'avait usé de
+ces soins, depuis qu'il avait quitté la demeure de Kalypsô aux
+beaux cheveux, où ils lui étaient toujours donnés comme à un dieu.
+Et les servantes, l'ayant baigné, le parfumèrent d'huile et le
+revêtirent d'une tunique et d'un beau manteau; et, sortant du
+bain, il revint au milieu des hommes buveurs de vin. Et Nausikaa,
+qui avait reçu des dieux la beauté, s'arrêta sur le seuil de la
+demeure bien construite, et, regardant Odysseus qu'elle admirait,
+elle lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Salut, mon hôte! Plaise aux dieux, quand tu seras dans la terre
+de la patrie, que tu te souviennes de moi à qui tu dois la vie.
+
+Et le subtil Odysseus lui répondit:
+
+-- Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos, si, maintenant, Zeus, le
+retentissant époux de Hèrè, m'accorde de voir le jour du retour et
+de rentrer dans ma demeure, là, certes, comme à une déesse, je
+t'adresserai des voeux tous les jours de ma vie, car tu m'as
+sauvé, ô vierge!
+
+Il parla ainsi, et il s'assit sur un thrône auprès du roi
+Alkinoos. Et les hommes faisaient les parts et mélangeaient le
+vin. Et un héraut vint, conduisant l'aoide harmonieux, Dèmodokos
+vénérable au peuple, et il le plaça au milieu des convives, appuyé
+contre une haute colonne. Alors Odysseus, coupant la plus forte
+part du dos d'un porc aux blanches dents, et qui était enveloppée
+de graisse, dit au héraut:
+
+-- Prends, héraut, et offre, afin, qu'il la mange, cette chair à
+Dèmodokos. Moi aussi je l'aime, quoique je sois affligé. Les
+aoides sont dignes d'honneur et de respect parmi tous les hommes
+terrestres, car la Muse leur a enseigné le chant, et elle aime la
+race des aoides.
+
+Il parla ainsi, et le héraut déposa le mets aux mains du héros
+Dèmodokos, et celui-ci le reçut, plein de joie. Et tous étendirent
+les mains vers la nourriture placée devant eux. Et, après qu'ils
+se furent rassasiés de boire et de manger, le subtil Odysseus dit
+à Dèmodokos:
+
+-- Dèmodokos, je t'honore plus que tous les hommes mortels, soit
+que la Muse, fille de Zeus, t'ait instruit, soit Apollôn. Tu as
+admirablement chanté la destinée des Akhaiens, et tous les maux
+qu'ils ont endurés, et toutes les fatigues qu'ils ont subies,
+comme si toi-même avais été présent, ou comme si tu avais tout
+appris d'un Argien. Mais chante maintenant le cheval de bois
+qu'Épéios fit avec l'aide d'Athènè, et que le divin Odysseus
+conduisit par ses ruses dans la citadelle, tout rempli d'hommes
+qui renversèrent Ilios. Si tu me racontes exactement ces choses,
+je déclarerai à tous les hommes qu'un dieu t'a doué avec
+bienveillance du chant divin.
+
+Il parla ainsi, et l'Aoide, inspiré par un Dieu, commença de
+chanter. Et il chanta d'abord comment les Argiens, étant montés
+sur les nefs aux bancs de rameurs, s'éloignèrent après avoir mis
+le feu aux tentes. Mais les autres Akhaiens étaient assis déjà
+auprès de l'illustre Odysseus, enfermés dans le cheval, au milieu
+de l'agora des Troiens. Et ceux-ci, eux-mêmes, avaient traîné le
+cheval dans leur citadelle. Et là, il se dressait, tandis qu'ils
+proféraient mille paroles, assis autour de lui. Et trois desseins
+leur plaisaient, ou de fendre ce bois creux avec l'airain
+tranchant, ou de le précipiter d'une hauteur sur les rochers, ou
+de le garder comme une vaste offrande aux dieux. Ce dernier
+dessein devait être accompli, car leur destinée était de périr,
+après que la ville eut reçu dans ses murs le grand cheval de bois
+où étaient assis les princes des Akhaiens, devant porter le
+meurtre et la kèr aux Troiens. Et Dèmodokos chanta comment les
+fils des Akhaiens, s'étant précipités du cheval, leur creuse
+embuscade, saccagèrent la ville. Puis, il chanta la dévastation de
+la ville escarpée, et Odysseus et le divin Ménélaos semblable à
+Arès assiégeant la demeure de Dèiphobos, et le très rude combat
+qui se livra en ce lieu, et comment ils vainquirent avec l'aide de
+la magnanime Athènè.
+
+L'illustre aoide chantait ces choses, et Odysseus défaillait, et,
+sous ses paupières, il arrosait ses joues de larmes. De même
+qu'une femme entoure de ses bras et pleure son mari bien aimé
+tombé devant sa ville et son peuple, laissant une mauvaise
+destinée à sa ville et à ses enfants; et de même que, le voyant
+mort et encore palpitant, elle se jette sur lui en hurlant, tandis
+que les ennemis, lui frappant le dos et les épaules du bois de
+leurs lances, l'emmènent en servitude afin de subir le travail et
+la douleur, et que ses jours sont flétris par un très misérable
+désespoir; de même Odysseus versait des larmes amères sous ses
+paupières, en les cachant à tous les autres convives. Et le seul
+Alkinoos, étant assis auprès de lui, s'en aperçut, et il
+l'entendit gémir profondément, et aussitôt il dit aux Phaiakiens
+habiles dans la science de la mer:
+
+-- Écoutez, princes et chefs des Phaiakiens, et que Dèmodokos
+fasse taire sa kithare sonore. Ce qu'il chante ne plaît pas
+également à tous. Dès le moment où nous avons achevé le repas et
+où le divin aoide a commencé de chanter, notre hôte n'a point
+cessé d'être en proie à un deuil cruel, et la douleur a envahi son
+coeur. Que Dèmodokos cesse donc, afin que, nous et notre hôte,
+nous soyons tous également satisfaits. Ceci est de beaucoup le
+plus convenable. Nous avons préparé le retour de notre hôte
+vénérable et des présents amis que nous lui avons offerts parce
+que nous l'aimons. Un hôte, un suppliant, est un frère pour tout
+homme qui peut encore s'attendrir dans l'âme.
+
+C'est pourquoi, étranger, ne me cache rien, par ruse, de tout ce
+que je vais te demander, car il est juste que tu parles
+sincèrement. Dis-moi comment se nommaient ta mère, ton père, ceux
+qui habitaient ta ville, et tes voisins. Personne, en effet, parmi
+les hommes, lâches ou illustres, n'a manqué de nom, depuis qu'il
+est né. Les parents qui nous ont engendrés nous en ont donné à
+tous. Dis-moi aussi ta terre natale, ton peuple et ta ville, afin
+que nos nefs qui pensent t'y conduisent; car elles n'ont point de
+pilotes, ni de gouvernails, comme les autres nefs, mais elles
+pensent comme les hommes, et elles connaissent les villes et les
+champs fertiles de tous les hommes, et elles traversent rapidement
+la mer, couvertes de brouillards et de nuées, sans jamais craindre
+d'être maltraitées ou de périr. Cependant j'ai entendu autrefois
+mon père Nausithoos dire que Poseidaôn s'irriterait contre nous,
+parce que nous reconduisons impunément tous les étrangers. Et il
+disait qu'une solide nef des Phaiakiens périrait au retour d'un
+voyage sur la mer sombre, et qu'une grande montagne serait
+suspendue devant notre ville. Ainsi parlait le vieillard. Peut-
+être ces choses s'accompliront-elles, peut-être n'arriveront-elles
+point. Ce sera comme il plaira au dieu.
+
+Mais parle, et dis-nous dans quels lieux tu as erré, les pays que
+tu as vus, et les villes bien peuplées et les hommes, cruels et
+sauvages, ou justes et hospitaliers et dont l'esprit plaît aux
+dieux. Dis pourquoi tu pleures en écoutant la destinée des
+Argiens, des Danaens et d'Ilios! Les dieux eux-mêmes ont fait ces
+choses et voulu la mort de tant de guerriers, afin qu'on les
+chantât dans les jours futurs. Un de tes parents est-il mort
+devant Ilios? Était-ce ton gendre illustre ou ton beau-père, ceux
+qui nous sont le plus chers après notre propre sang? Est-ce encore
+un irréprochable compagnon? Un sage compagnon, en effet, n'est pas
+moins qu'un frère.
+
+
+9.
+
+Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, il est doux
+d'écouter un aoide tel que celui-ci, semblable aux dieux par la
+voix. Je ne pense pas que rien soit plus agréable. La joie saisit
+tout ce peuple, et tes convives, assis en rang dans ta demeure,
+écoutent l'aoide. Et les tables sont chargées de pain et de
+chairs, et l'échanson, puisant le vin dans le kratère, en remplit
+les coupes et le distribue. Il m'est très doux, dans l'âme, de
+voir cela. Mais tu veux que je dise mes douleurs lamentables, et
+je n'en serai que plus affligé. Que dirai-je d'abord? Comment
+continuer? comment finir? car les dieux Ouraniens m'ont accablé de
+maux innombrables. Et maintenant je dirai d'abord mon nom, afin
+que vous le sachiez et me connaissiez, et, qu'ayant évité la
+cruelle mort, je sois votre hôte, bien qu'habitant une demeure
+lointaine.
+
+Je suis Odysseus Laertiade, et tous les hommes me connaissent par
+mes ruses, et ma gloire est allée jusqu'à l'Ouranos. J'habite la
+très illustre Ithakè, où se trouve le mont Nèritos aux arbres
+battus des vents. Et plusieurs autres îles sont autour, et
+voisines, Doulikhios, et Samè, et Zakynthos couverte de forêts. Et
+Ithakè est la plus éloignée de la terre ferme et sort de la mer du
+côté de la nuit; mais les autres sont du côté d'Éôs et de Hèlios.
+Elle est âpre, mais bonne nourrice de jeunes hommes, et il n'est
+point d'autre terre qu'il me soit plus doux de contempler. Certes,
+la noble déesse Kalypsô m'a retenu dans ses grottes profondes, me
+désirant pour mari; et, de même, Kirkè, pleine de ruses, m'a
+retenu dans sa demeure, en l'île Aiaiè, me voulant aussi pour
+mari; mais elles n'ont point persuadé mon coeur dans ma poitrine,
+tant rien n'est plus doux que la patrie et les parents pour celui
+qui, loin des siens, habite même une riche demeure dans une terre
+étrangère. Mais je te raconterai le retour lamentable que me fit
+Zeus à mon départ de Troiè.
+
+D'Ilios le vent me poussa chez les Kikônes, à Ismaros. Là, je
+dévastai la ville et j'en tuai les habitants; et les femmes et les
+abondantes dépouilles enlevées furent partagées, et nul ne partit
+privé par moi d'une part égale. Alors, j'ordonnai de fuir d'un
+pied rapide, mais les insensés n'obéirent pas. Et ils buvaient
+beaucoup de vin, et ils égorgeaient sur le rivage les brebis et
+les boeufs noirs aux pieds flexibles.
+
+Et, pendant ce temps, des Kikônes fugitifs avaient appelé d'autres
+Kikônes, leurs voisins, qui habitaient l'intérieur des terres. Et
+ceux-ci étaient nombreux et braves, aussi habiles à combattre sur
+des chars qu'à pied, quand il le fallait. Et ils vinrent aussitôt,
+vers le matin, en aussi grand nombre que les feuilles et les
+fleurs printanières. Alors la mauvaise destinée de Zeus nous
+accabla, malheureux, afin que nous subissions mille maux. Et ils
+nous combattirent auprès de nos nefs rapides; et des deux côtés
+nous nous frappions de nos lances d'airain. Tant que dura le matin
+et que la lumière sacrée grandit, malgré leur multitude, le combat
+fut soutenu par nous; mais quand Hèlios marqua le moment de délier
+les boeufs, les Kikônes domptèrent les Akhaiens, et six de mes
+compagnons aux belles knèmides furent tués par nef, et les autres
+échappèrent à la mort et à la kèr.
+
+Et nous naviguions loin de là, joyeux d'avoir évité la mort et
+tristes dans le coeur d'avoir perdu nos chers compagnons; et mes
+nefs armées d'avirons des deux côtés ne s'éloignèrent pas avant
+que nous eussions appelé trois fois chacun de nos compagnons tués
+sur la plage par les Kikônes. Et Zeus qui amasse les nuées souleva
+Boréas et une grande tempête, et il enveloppa de nuées la terre et
+la mer, et la nuit se rua de l'Ouranos.
+
+Et les nefs étaient emportées hors de leur route, et la force du
+vent déchira les voiles en trois ou quatre morceaux; et, craignant
+la mort, nous les serrâmes dans les nefs. Et celles-ci, avec de
+grands efforts, furent tirées sur le rivage, où, pendant deux
+nuits et deux jours, nous restâmes gisants, accablés de fatigue et
+de douleur. Mais quand Éôs aux beaux cheveux amena le troisième
+jour, ayant dressé les mâts et déployé les blanches voiles, nous
+nous assîmes sur les bancs, et le vent et les pilotes nous
+conduisirent; et je serais arrivé sain et sauf dans la terre de la
+patrie, si la mer et le courant du cap Maléien et Boréas ne
+m'avaient porté par delà Kythèrè. Et nous fûmes entraînés, pendant
+neuf jours, par les vents contraires, sur la mer poissonneuse:
+mais, le dixième jour, nous abordâmes la terre des Lotophages qui
+se nourrissent d'une fleur. Là, étant montés sur le rivage, et
+ayant puisé de l'eau, mes compagnons prirent leur repas auprès des
+nefs rapides. Et, alors, je choisis deux de mes compagnons, et le
+troisième fut un héraut, et je les envoyai afin d'apprendre quels
+étaient les hommes qui vivaient sur cette terre.
+
+Et ceux-là, étant partis, rencontrèrent les Lotophages, et les
+Lotophages ne leur firent aucun mal, mais ils leur offrirent le
+lotos à manger. Et dès qu'ils eurent mangé le doux lotos, ils ne
+songèrent plus ni à leur message, ni au retour; mais, pleins
+d'oubli, ils voulaient rester avec les Lotophages et manger du
+lotos. Et, les reconduisant aux nefs, malgré leurs larmes, je les
+attachai sous les bancs des nefs creuses; et j'ordonnai à mes
+chers compagnons de se hâter de monter dans nos nefs rapides, de
+peur qu'en mangeant le lotos, ils oubliassent le retour.
+
+Et ils y montèrent, et, s'asseyant en ordre sur les bancs de
+rameurs, ils frappèrent de leurs avirons la blanche mer, et nous
+naviguâmes encore, tristes dans le coeur.
+
+Et nous parvînmes à la terre des kyklopes orgueilleux et sans lois
+qui, confiants dans les dieux immortels, ne plantent point de
+leurs mains et ne labourent point. Mais, n'étant ni semées, ni
+cultivées, toutes les plantes croissent pour eux, le froment et
+l'orge, et les vignes qui leur donnent le vin de leurs grandes
+grappes que font croître les pluies de Zeus. Et les agoras ne leur
+sont point connues, ni les coutumes; et ils habitent le faîte des
+hautes montagnes, dans de profondes cavernes, et chacun d'eux
+gouverne sa femme et ses enfants, sans nul souci des autres.
+
+Une petite île est devant le port de la terre des kyklopes, ni
+proche, ni éloignée. Elle est couverte de forêts où se multiplient
+les chèvres sauvages. Et la présence des hommes ne les a jamais
+effrayées, car les chasseurs qui supportent les douleurs dans les
+bois et les fatigues sur le sommet des montagnes ne parcourent
+point cette île. On n'y fait point paître de troupeaux et on n'y
+laboure point; mais elle n'est ni ensemencée ni labourée; elle
+manque d'habitants et elle ne nourrit que des chèvres bêlantes. En
+effet, les kyklopes n'ont point de nefs peintes en rouge, et ils
+n'ont point de onstructeurs de nefs à bancs de rameurs qui les
+portent vers les villes des hommes, comme ceux-ci traversent la
+mer les uns vers les autres, afin que, sur ces nefs, ils puissent
+venir habiter cette île. Mais celle-ci n'est pas stérile, et elle
+produirait toutes choses selon les saisons. Il y a de molles
+prairies arrosées sur le bord de la blanche mer, et des vignes y
+croîtraient abondamment, et cette terre donnerait facilement des
+moissons, car elle est très grasse. Son port est sûr, et on n'y a
+besoin ni de cordes, ni d'ancres jetées, ni de lier les câbles; et
+les marins peuvent y rester aussi longtemps que leur âme le désire
+et attendre le vent. Au fond du port, une source limpide coule
+sous une grotte, et l'aune croît autour.
+
+C'est là que nous fûmes poussés, et un dieu nous y conduisit
+pendant une nuit obscure, car nous ne pouvions rien voir. Et un
+épais brouillard enveloppait les nefs, et Séléné ne luisait point
+dans l'Ouranos, étant couverte de nuages. Et aucun de nous ne vit
+l'île de ses yeux, ni les grandes lames qui roulaient vers le
+rivage, avant que nos nefs aux bancs de rameurs n'y eussent
+abordé. Alors nous serrâmes toutes les voiles et nous descendîmes
+sur le rivage de la mer, puis, nous étant endormis, nous
+attendîmes la divine Eôs.
+
+Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, admirant l'île,
+nous la parcourûmes. Et les nymphes, filles de Zeus tempétueux,
+firent lever les chèvres montagnardes, afin que mes compagnons
+pussent faire leur repas. Et, aussitôt, on retira des nefs les
+arcs recourbés et les lances à longues pointes d'airain, et,
+divisés en trois corps, nous lançâmes nos traits, et un dieu nous
+donna une chasse abondante. Douze nefs me suivaient, et à chacune
+le sort accorda neuf chèvres, et dix à la mienne. Ainsi, tout le
+jour, jusqu'à la chute de Hèlios, nous mangeâmes, assis, les
+chairs abondantes, et nous bûmes le vin rouge; mais il en restait
+encore dans les nombreuses amphores que nous avions enlevées de la
+citadelle sacrée des Kikônes. Et nous apercevions la fumée sur la
+terre prochaine des kyklopes, et nous entendions leur voix, et
+celle des brebis et des chèvres. Et quand Hèlios tomba, la nuit
+survint, et nous nous endormîmes sur le rivage de la mer. Et quand
+Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, ayant convoqué
+l'agora, je dis à tous mes compagnons:
+
+-- Restez ici, mes chers compagnons. Moi, avec ma nef et mes
+rameurs, j'irai voir quels sont ces hommes, s'ils sont injurieux,
+sauvages et injustes, ou s'ils sont hospitaliers et craignant les
+dieux.
+
+Ayant ainsi parlé, je montai sur ma nef et j'ordonnai à mes
+compagnons d'y monter et de détacher le câble. Et ils montèrent,
+et, assis en ordre sur les bancs de rameurs, ils frappèrent la
+blanche mer de leurs avirons.
+
+Quand nous fûmes parvenus à cette terre prochaine, nous vîmes, à
+son extrémité, une haute caverne ombragée de lauriers, près de la
+mer. Et là, reposaient de nombreux troupeaux de brebis et de
+chèvres. Auprès, il y avait un enclos pavé de pierres taillées et
+entouré de grands pins et de chênes aux feuillages élevés. Là
+habitait un homme géant qui, seul et loin de tous, menait paître
+ses troupeaux, et ne se mêlait point aux autres, mais vivait à
+l'écart, faisant le mal. Et c'était un monstre prodigieux, non
+semblable à un homme qui mange le pain, mais au faite boisé d'une
+haute montagne, qui se dresse, seul, au milieu des autres sommets.
+
+Et alors j'ordonnai à mes chers compagnons de rester auprès de la
+nef et de la garder. Et j'en choisis douze des plus braves, et je
+partis, emportant une outre de peau de chèvre, pleine d'un doux
+vin noir que m'avait donné Maron, fils d'Euanthéos, sacrificateur
+d'Apollôn, et qui habitait Ismaros, parce que nous l'avions
+épargné avec sa femme et ses enfants, par respect. Et il habitait
+dans le bois sacré de Phoibos Apollôn: il me fit de beaux
+présents, car il me donna sept talents d'or bien travaillés, un
+kratère d'argent massif, et, dans douze amphores, un vin doux, pur
+et divin, qui n'était connu dans sa demeure ni de ses serviteurs,
+ni de ses servantes, mais de lui seul, de sa femme et de
+l'intendante. Toutes les fois qu'on buvait ce doux vin rouge, on y
+mêlait, pour une coupe pleine, vingt mesures d'eau, et son arôme
+parfumait encore le kratère, et il eût été dur de s'en abstenir.
+Et j'emportai une grande outre pleine de ce vin, et des vivres
+dans un sac, car mon âme courageuse m'excitait à m'approcher de
+cet homme géant, doué d'une grande force, sauvage, ne connaissant
+ni la justice ni les lois.
+
+Et nous arrivâmes rapidement à son antre, sans l'y trouver, car il
+paissait ses troupeaux dans les gras pâturages; et nous entrâmes,
+admirant tout ce qu'on voyait là. Les claies étaient chargées de
+fromages, et les étables étaient pleines d'agneaux et de
+chevreaux, et ceux-ci étaient renfermés en ordre et séparés, les
+plus jeunes d'un côté, et les nouveau-nés de l'autre. Et tous les
+vases à traire étaient pleins, dans lesquels la crème flottait sur
+le petit lait. Et mes compagnons me suppliaient d'enlever les
+fromages et de retourner, en chassant rapidement vers la nef les
+agneaux et les chevreaux hors des étables, et de fuir sur l'eau
+salée. Et je ne le voulus point, et, certes, cela eût été le plus
+sage; mais je désirais voir cet homme, afin qu'il me fit les
+présents hospitaliers. Bientôt sa vue ne devait pas être agréable
+à mes compagnons.
+
+Alors, ranimant le feu et mangeant les fromages, nous
+l'attendîmes, assis. Et il revint du pâturage, et il portait un
+vaste monceau de bois sec, afin de préparer son repas, et il le
+jeta à l'entrée de la caverne, avec retentissement. Et nous nous
+cachâmes, épouvantés, dans le fond de l'antre. Et il poussa dans
+la caverne large tous ceux de ses gras troupeaux qu'il devait
+traire, laissant dehors les mâles, béliers et boucs, dans le haut
+enclos. Puis, soulevant un énorme bloc de pierre, si lourd que
+vingt-deux chars solides, à quatre roues, n'auraient pu le remuer,
+il le mit en place. Telle était la pierre immense qu'il plaça
+contre la porte. Puis, s'asseyant, il commença de traire les
+brebis et les chèvres bêlantes, comme il convenait, et il mit les
+petits sous chacune d'elles. Et il fit cailler aussitôt la moitié
+du lait blanc qu'il déposa dans des corbeilles tressées, et il
+versa l'autre moitié dans les vases, afin de la boire en mangeant
+et qu'elle lui servît pendant son repas. Et quand il eut achevé
+tout ce travail à la hâte, il alluma le feu, nous aperçut et nous
+dit:
+
+-- Ô étrangers, qui êtes-vous? D'où venez-vous sur la mer? Est-ce
+pour un trafic, ou errez-vous sans but, comme des pirates qui
+vagabondent sur la mer, exposant leurs âmes au danger et portant
+les calamités aux autres hommes?
+
+Il parla ainsi, et notre cher coeur fut épouvanté au son de la
+voix du monstre et à sa vue. Mais, lui répondant ainsi, je dis:
+
+-- Nous sommes des Akhaiens venus de Troiè, et nous errons
+entraînés par tous les vents sur les vastes flots de la mer,
+cherchant notre demeure par des routes et des chemins inconnus.
+Ainsi Zeus l'a voulu. Et nous nous glorifions d'être les guerriers
+de l'Atréide Agamemnôn, dont la gloire, certes, est la plus grande
+sous l'Ouranos. En effet, il a renversé une vaste ville et dompté
+des peuples nombreux. Et nous nous prosternons, en suppliants, à
+tes genoux, pour que tu nous sois hospitalier, et que tu nous
+fasses les présents qu'on a coutume de faire à des hôtes. Ô
+excellent, respecte les dieux, car nous sommes tes suppliants, et
+Zeus est le vengeur des suppliants et des étrangers dignes d'être
+reçus comme des hôtes vénérables.
+
+Je parlai ainsi, et il me répondit avec un coeur farouche:
+
+-- Tu es insensé, ô étranger, et tu viens de loin, toi qui
+m'ordonnes de craindre les Dieux et de me soumettre à eux. Les
+kyklopes ne se soucient point de Zeus tempétueux, ni des dieux
+heureux, car nous sommes plus forts qu'eux. Pour éviter la colère
+de Zeus, je n'épargnerai ni toi, ni tes compagnons, à moins que
+mon âme ne me l'ordonne. Mais dis-moi où tu as laissé, pour venir
+ici, ta nef bien construite. Est-ce loin ou près? que je le sache.
+
+Il parla ainsi, me tentant; mais il ne put me tromper, car je
+savais beaucoup de choses, et je lui répondis ces paroles rusées:
+
+-- Poseidaôn qui ébranle la terre a brisé ma nef poussée contre
+les rochers d'un promontoire à l'extrémité de votre terre, et le
+vent l'a jetée hors de la mer et, avec ceux-ci, j'ai échappé à la
+mort.
+
+Je parlai ainsi, et, dans son coeur farouche, il ne me répondit
+rien; mais, en se ruant, il étendit les mains sur mes compagnons,
+et il en saisit deux et les écrasa contre terre comme des petits
+chiens. Et leur cervelle jaillit et coula sur la terre. Et, les
+coupant membre à membre, il prépara son repas. Et il les dévora
+comme un lion montagnard, et il ne laissa ni leurs entrailles, ni
+leurs chairs, ni leurs os pleins de moelle. Et nous, en gémissant,
+nous levions nos mains vers Zeus, en face de cette chose affreuse,
+et le désespoir envahit notre âme.
+
+Quand le kyklôps eut empli son vaste ventre en mangeant les chairs
+humaines et en buvant du lait sans mesure, il s'endormit étendu au
+milieu de l'antre, parmi ses troupeaux. Et je voulus, dans mon
+coeur magnanime, tirant mon épée aiguë de la gaine et me jetant
+sur lui, le frapper à la poitrine, là où les entrailles entourent
+le foie; mais une autre pensée me retint. En effet, nous aurions
+péri de même d'une mort affreuse, car nous n'aurions pu mouvoir de
+nos mains le lourd rocher qu'il avait placé devant la haute
+entrée. C'est pourquoi nous attendîmes en gémissant la divine Éôs.
+
+Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, il alluma le
+feu et se mit à traire ses illustres troupeaux. Et il plaça les
+petits sous leurs mères. Puis, ayant achevé tout ce travail à la
+hâte, il saisit de nouveau deux de mes compagnons et prépara son
+repas. Et dès qu'il eut mangé, écartant sans peine la grande
+pierre, il poussa hors de l'antre ses gras troupeaux. Et il remit
+le rocher en place, comme le couvercle d'un carquois. Et il mena
+avec beaucoup de bruit ses gras troupeaux sur la montagne.
+
+Et je restai, méditant une action terrible et cherchant comment je
+me vengerais et comment Athènè exaucerait mon voeu. Et ce dessein
+me sembla le meilleur dans mon esprit. La grande massue du kyklôps
+gisait au milieu de l'enclos, un olivier vert qu'il avait coupé
+afin de s'y appuyer quand il serait sec. Et ce tronc nous semblait
+tel qu'un mât de nef de charge à vingt avirons qui fend les vastes
+flots. Telles étaient sa longueur et son épaisseur. J'en coupai
+environ une brasse que je donnai à mes compagnons, leur ordonnant
+de l'équarrir. Et ils l'équarrirent, et je taillai le bout de
+l'épieu en pointe, et je le passai dans le feu ardent pour le
+durcir; puis je le cachai sous le fumier qui était abondamment
+répandu dans toute la caverne, et j'ordonnai à mes compagnons de
+tirer au sort ceux qui le soulèveraient avec moi pour l'enfoncer
+dans l'oeil du kyklôps quand le doux sommeil l'aurait saisi. Ils
+tirèrent au sort, qui marqua ceux mêmes que j'aurais voulu
+prendre. Et ils étaient quatre, et j'étais le cinquième, car ils
+m'avaient choisi.
+
+Le soir, le kyklôps revint, ramenant ses troupeaux du pâturage;
+et, aussitôt, il les poussa tous dans la vaste caverne et il n'en
+laissa rien dans l'enclos, soit par défiance, soit qu'un dieu le
+voulût ainsi. Puis, il plaça l'énorme pierre devant l'entrée, et,
+s'étant assis, il se mit à traire les brebis et les chèvres
+bêlantes. Puis, il mit les petits sous leurs mères. Ayant achevé
+tout ce travail à la hâte, il saisit de nouveau deux de mes
+compagnons et prépara son repas. Alors, tenant dans mes mains une
+coupe de vin noir, je m'approchai du kyklôps et je lui dis:
+
+-- Kyklôps, prends et bois ce vin après avoir mangé des chairs
+humaines, afin de savoir quel breuvage renfermait notre nef. Je
+t'en rapporterais de nouveau, si, me prenant en pitié, tu me
+renvoyais dans ma demeure: mais tu es furieux comme on ne peut
+l'être davantage. Insensé! Comment un seul des hommes innombrables
+pourra-t-il t'approcher désormais, puisque tu manques d'équité?
+
+Je parlai ainsi, et il prit et but plein de joie; puis, ayant bu
+le doux breuvage, il m'en demanda de nouveau:
+
+-- Donne-m'en encore, cher, et dis-moi promptement ton nom, afin
+que je te fasse un présent hospitalier dont tu te réjouisses. La
+terre féconde rapporte aussi aux kyklopes un vin généreux, et les
+pluies de Zeus font croître nos vignes; mais celui-ci est fait de
+nektar et d'ambroisie.
+
+Il parla ainsi, et de nouveau je lui donnai ce vin ardent. Et je
+lui en offris trois fois, et trois fois il le but dans sa démence.
+Mais dès que le vin eut troublé son esprit, alors je lui parlai
+ainsi en paroles flatteuses:
+
+-- Kyklôps, tu me demandes mon nom illustre. Je te le dirai, et tu
+me feras le présent hospitalier que tu m'as promis. Mon nom est
+Personne. Mon père et ma mère et tous mes compagnons me nomment
+Personne.
+
+Je parlai ainsi, et, dans son âme farouche, il me répondit:
+
+-- Je mangerai Personne après tous ses compagnons, tous les autres
+avant lui. Ceci sera le présent hospitalier que je te ferai.
+
+Il parla ainsi, et il tomba à la renverse, et il gisait, courbant
+son cou monstrueux, et le sommeil qui dompte tout le saisit, et de
+sa gorge jaillirent le vin et des morceaux de chair humaine; et il
+vomissait ainsi, plein de vin. Aussitôt je mis l'épieu sous la
+cendre, pour l'échauffer; et je rassurai mes compagnons, afin
+qu'épouvantés, ils ne m'abandonnassent pas. Puis, comme l'épieu
+d'olivier, bien que vert, allait s'enflammer dans le feu, car il
+brûlait violemment, alors je le retirai du feu. Et mes compagnons
+étaient autour de moi, et un daimôn nous inspira un grand courage.
+Ayant saisi l'épieu d'olivier aigu par le bout, ils l'enfoncèrent
+dans l'oeil du kyklôps, et moi, appuyant dessus, je le tournais,
+comme un constructeur de nefs troue le bois avec une tarière,
+tandis que ses compagnons la fixent des deux côtés avec une
+courroie, et qu'elle tourne sans s'arrêter. Ainsi nous tournions
+l'épieu enflammé dans son oeil. Et le sang chaud en jaillissait,
+et la vapeur de la pupille ardente brûla ses paupières et son
+sourcil; et les racines de l'oeil frémissaient, comme lorsqu'un
+forgeron plonge une grande hache ou une doloire dans l'eau froide,
+et qu'elle crie, stridente, ce qui donne la force au fer. Ainsi
+son oeil faisait un bruit strident autour de l'épieu d'olivier. Et
+il hurla horriblement, et les rochers en retentirent. Et nous nous
+enfuîmes épouvantés. Et il arracha de son oeil l'épieu souillé de
+beaucoup de sang, et, plein de douleur, il le rejeta. Alors, à
+haute voix, il appela les kyklopes qui habitaient autour de lui
+les cavernes des promontoires battus des vents. Et, entendant sa
+voix, ils accoururent de tous côtés, et, debout autour de l'antre,
+ils lui demandaient pourquoi il se plaignait:
+
+-- Pourquoi, Polyphèmos, pousses-tu de telles clameurs dans la
+nuit divine et nous réveilles-tu? Souffres-tu? Quelque mortel a-t-
+il enlevé tes brebis? Quelqu'un veut-il te tuer par force ou par
+ruse?
+
+Et le robuste Polyphèmos leur répondit du fond de son antre:
+
+-- Ô amis, qui me tue par ruse et non par force? Personne.
+
+Et ils lui répondirent en paroles ailées:
+
+-- Certes, nul ne peut te faire violence, puisque tu es seul. On
+ne peut échapper aux maux qu'envoie le grand Zeus. Supplie ton
+père, le roi Poseidaôn.
+
+Ils parlèrent ainsi et s'en allèrent. Et mon cher coeur rit, parce
+que mon nom les avait trompés, ainsi que ma ruse irréprochable.
+
+Mais le kyklôps, gémissant et plein de douleurs, tâtant avec les
+mains, enleva le rocher de la porte, et, s'asseyant là, étendit
+les bras, afin de saisir ceux de nous qui voudraient sortir avec
+les brebis. Il pensait, certes, que j'étais insensé. Aussitôt, je
+songeai à ce qu'il y avait de mieux à faire pour sauver mes
+compagnons et moi-même de la mort. Et je méditai ces ruses et ce
+dessein, car il s'agissait de la vie, et un grand danger nous
+menaçait. Et ce dessein me parut le meilleur dans mon esprit.
+
+Les mâles des brebis étaient forts et laineux, beaux et grands, et
+ils avaient une laine de couleur violette. Je les attachai par
+trois avec l'osier tordu sur lequel dormait le kyklôps monstrueux
+et féroce. Celui du milieu portait un homme, et les deux autres,
+de chaque côté, cachaient mes compagnons. Et il y avait un bélier,
+le plus grand de tous. J'embrassai son dos, suspendu sous son
+ventre, et je saisis fortement de mes mains sa laine très épaisse,
+dans un esprit patient. Et c'est ainsi qu'en gémissant nous
+attendîmes la divine Éôs.
+
+Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, alors le
+kyklôps poussa les mâles des troupeaux au pâturage. Et les
+femelles bêlaient dans les étables, car il n'avait pu les traire
+et leurs mamelles étaient lourdes. Et lui, accablé de douleurs,
+tâtait le dos de tous les béliers qui passaient devant lui, et
+l'insensé ne s'apercevait point que mes compagnons étaient liés
+sous le ventre des béliers laineux. Et celui qui me portait dans
+sa laine épaisse, alourdi, sortit le dernier, tandis que je
+roulais mille pensées. Et le robuste Polyphèmos, le tâtant, lui
+dit:
+
+-- Bélier paresseux, pourquoi sors-tu le dernier de tous de mon
+antre? Auparavant, jamais tu ne restais derrière les autres, mais,
+le premier, tu paissais les tendres fleurs de l'herbe, et, le
+premier, marchant avec fierté, tu arrivais au cours des fleuves,
+et, le premier, le soir, tu rentrais à l'enclos. Maintenant, te
+voici le dernier. Regrettes-tu l'oeil de ton maître qu'un méchant
+homme a arraché, à l'aide de ses misérables compagnons, après
+m'avoir dompté l'âme par le vin, Personne, qui n'échappera pas, je
+pense, à la mort? Plût aux dieux que tu pusses entendre, parler,
+et me dire où il se dérobe à ma force! Aussitôt sa cervelle
+écrasée coulerait çà et là dans la caverne, et mon coeur se
+consolerait des maux que m'a faits ce misérable Personne!
+
+Ayant ainsi parlé, il laissa sortir le bélier. À peine éloignés de
+peu d'espace de l'antre et de l'enclos, je quittai le premier le
+bélier et je détachai mes compagnons. Et nous poussâmes
+promptement hors de leur chemin les troupeaux chargés de graisse,
+jusqu'à ce que nous fussions arrivés à notre nef. Et nos chers
+compagnons nous revirent, nous du moins qui avions échappé à la
+mort, et ils nous regrettaient; aussi ils gémissaient, et ils
+pleuraient les autres. Mais, par un froncement de sourcils, je
+leur défendis de pleurer, et j'ordonnai de pousser promptement les
+troupeaux laineux dans la nef, et de fendre l'eau salée. Et
+aussitôt ils s'embarquèrent, et, s'asseyant en ordre sur les bancs
+de rameurs, ils frappèrent la blanche mer de leurs avirons. Mais
+quand nous fûmes éloignés de la distance où porte la voix, alors
+je dis au kyklôps ces paroles outrageantes:
+
+-- Kyklôps, tu n'as pas mangé dans ta caverne creuse, avec une
+grande violence, les compagnons d'un homme sans courage, et le
+châtiment devait te frapper, malheureux! toi qui n'as pas craint
+de manger tes hôtes dans ta demeure. C'est pourquoi Zeus et les
+autres dieux t'ont châtié.
+
+Je parlai ainsi, et il entra aussitôt dans une plus violente
+fureur, et, arrachant la cime d'une grande montagne, il la lança.
+Et elle tomba devant notre nef à noire proue, et l'extrémité de la
+poupe manqua être brisée, et la mer nous inonda sous la chute de
+ce rocher qui la fit refluer vers le rivage, et le flot nous
+remporta jusqu'à toucher le bord. Mais, saisissant un long pieu,
+je repoussai la nef du rivage, et, d'un signe de tête, j'ordonnai
+à mes compagnons d'agiter les avirons afin d'échapper à la mort,
+et ils se courbèrent sur les avirons. Quand nous nous fûmes une
+seconde fois éloignés à la même distance, je voulus encore parler
+au kyklôps, et tous mes compagnons s'y opposaient par des paroles
+suppliantes:
+
+-- Malheureux! pourquoi veux-tu irriter cet homme sauvage? Déjà,
+en jetant ce rocher dans la mer, il a ramené notre nef contre
+terre, où, certes, nous devions périr; et s'il entend tes paroles
+ou le son de ta voix, il pourra briser nos têtes et notre nef sous
+un autre rocher qu'il lancera, tant sa force est grande.
+
+Ils parlaient ainsi, mais ils ne persuadèrent point mon coeur
+magnanime, et je lui parlai de nouveau injurieusement:
+
+-- Kyklôps, si quelqu'un parmi les hommes mortels t'interroge sur
+la perte honteuse de ton oeil, dis-lui qu'il a été arraché par le
+dévastateur de citadelles Odysseus, fils de Laertès, et qui habite
+dans Ithakè.
+
+Je parlai ainsi, et il me répondit en gémissant:
+
+-- Ô dieux! voici que les anciennes prédictions qu'on m'a faites
+se sont accomplies. Il y avait ici un excellent et grand
+divinateur, Tèlémos Eurymide, qui l'emportait sur tous dans la
+divination, et qui vieillit en prophétisant au milieu des
+kyklopes. Et il me dit que toutes ces choses s'accompliraient qui
+me sont arrivées, et que je serais privé de la vue par Odysseus.
+Et je pensais que ce serait un homme grand et beau qui viendrait
+ici, revêtu d'une immense force. Et c'est un homme de rien, petit
+et sans courage, qui m'a privé de mon oeil après m'avoir dompté
+avec du vin! Viens ici, Odysseus, afin que je te fasse les
+présents de l'hospitalité. Je demanderai à l'illustre qui ébranle
+la terre de te reconduire. Je suis son fils, et il se glorifie
+d'être mon père, et il me guérira, s'il le veut, et non quelque
+autre des dieux immortels ou des hommes mortels.
+
+Il parla ainsi et je lui répondis:
+
+-- Plût aux dieux que je t'eusse arraché l'âme et la vie, et
+envoyé dans la demeure d'Aidès aussi sûrement que celui qui
+ébranle la terre ne guérira point ton oeil.
+
+Je parlais ainsi, et, aussitôt, il supplia le roi Poseidaôn, en
+étendant les mains vers l'Ouranos étoilé:
+
+-- Entends-moi, Poseidaôn aux cheveux bleus, qui contiens la
+terre! Si je suis ton fils, et si tu te glorifies d'être mon père,
+fais que le dévastateur de citadelles, Odysseus, fils de Laertès,
+et qui habite dans Ithakè, ne retourne jamais dans sa patrie. Mais
+si sa destinée est de revoir ses amis et de rentrer dans sa
+demeure bien construite et dans la terre de sa patrie, qu'il n'y
+parvienne que tardivement, après avoir perdu tous ses compagnons,
+et sur une nef étrangère, et qu'il souffre encore en arrivant dans
+sa demeure!
+
+Il pria ainsi, et l'illustre aux cheveux bleus l'entendit.
+
+Puis, il souleva un plus lourd rocher, et, le faisant tourner, il
+le jeta avec une immense force. Et il tomba à l'arrière de la nef
+à proue bleue, manquant d'atteindre l'extrémité du gouvernail, et
+la mer se souleva sous le coup; mais le flot, cette fois, emporta
+la nef et la poussa vers l'île; et nous parvînmes bientôt là où
+étaient les autres nefs à bancs de rameurs. Et nos compagnons y
+étaient assis, pleurant et nous attendant toujours. Ayant abordé,
+nous tirâmes la nef sur le sable et nous descendîmes sur le rivage
+de la mer.
+
+Et nous partageâmes les troupeaux du kyklôps, après les avoir
+retirés de la nef creuse, et nul ne fut privé d'une part égale. Et
+mes compagnons me donnèrent le bélier, outre ma part, et après le
+partage. Et, l'ayant sacrifié sur le rivage à Zeus Kronide qui
+amasse les noires nuées et qui commande à tous, je brûlai ses
+cuisses. Mais Zeus ne reçut point mon sacrifice; mais, plutôt, il
+songeait à perdre toutes mes nefs à bancs de rameurs et tous mes
+chers compagnons.
+
+Et nous nous reposâmes là, tout le jour, jusqu'à la chute de
+Hèlios, mangeant les chairs abondantes et buvant le doux vin. Et
+quand Hèlios tomba et que les ombres survinrent, nous dormîmes sur
+le rivage de la mer.
+
+Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, je commandai
+à mes compagnons de s'embarquer et de détacher les câbles. Et,
+aussitôt, ils s'embarquèrent, et, s'asseyant en ordre sur les
+bancs, ils frappèrent la blanche mer de leurs avirons. Et, de là,
+nous naviguâmes, tristes dans le coeur, bien que joyeux d'avoir
+échappé à la mort, car nous avions perdu nos chers compagnons.
+
+
+10.
+
+Et nous arrivâmes à l'île Aioliè, où habitait Aiolos Hippotade
+cher aux dieux immortels. Et un mur d'airain qu'on ne peut rompre
+entourait l'île entière, et une roche escarpée la bordait de toute
+part. Douze enfants étaient nés dans la maison royale d'Aiolos:
+six filles et six fils pleins de jeunesse. Et il unit ses filles à
+ses fils afin qu'elles fussent les femmes de ceux-ci, et tous
+prenaient leur repas auprès de leur père bien-aimé et de leur mère
+vénérable, et de nombreux mets étaient placés devant eux. Pendant
+le jour, la maison et la cour retentissaient, parfumées; et,
+pendant la nuit tous dormaient auprès de leurs femmes chastes, sur
+des tapis et sur des lits sculptés.
+
+Et nous entrâmes dans la ville et dans les belles demeures. Et
+tout un mois Aiolos m'accueillit, et il m'interrogeait sur Ilios,
+sur les nefs des Argiens et sur le retour des Akhaiens. Et je lui
+racontai toutes ces choses comme il convenait. Et quand je lui
+demandai de me laisser partir et de me renvoyer, il ne me refusa
+point et il prépara mon retour. Et il me donna une outre, faite de
+la peau d'un boeuf de neuf ans, dans laquelle il enferma le
+souffle des vents tempétueux; car le Kroniôn l'avait fait le
+maître des vents, et lui avait donné de les soulever ou de les
+apaiser, selon sa volonté. Et, avec un splendide câble d'argent,
+il l'attacha dans ma nef creuse, afin qu'il n'en sortît aucun
+souffle. Puis il envoya le seul Zéphyros pour nous emporter, les
+nefs et nous. Mais ceci ne devait point s'accomplir, car nous
+devions périr par notre démence.
+
+Et, sans relâche, nous naviguâmes pendant neuf jours et neuf
+nuits, et au dixième jour la terre de la patrie apparaissait déjà,
+et nous apercevions les feux des habitants. Et, dans ma fatigue,
+le doux sommeil me saisit. Et j'avais toujours tenu le gouvernail
+de la nef, ne l'ayant cédé à aucun de mes compagnons, afin
+d'arriver promptement dans la terre de la patrie. Et mes
+compagnons parlèrent entre eux, me soupçonnant d'emporter dans ma
+demeure de l'or et de l'argent, présents du magnanime Aiolos
+Hippotade. Et ils se disaient entre eux:
+
+-- Dieux! combien Odysseus est aimé de tous les hommes et très
+honoré de tous ceux dont il aborde la ville et la terre! Il a
+emporté de Troiè, pour sa part du butin, beaucoup de choses belles
+et précieuses, et nous rentrons dans nos demeures, les mains
+vides, après avoir fait tout ce qu'il a fait. Et voici que, par
+amitié, Aiolos l'a comblé de présents! Mais voyons à la hâte ce
+qu'il y a dans cette outre, et combien d'or et d'argent on y a
+renfermé.
+
+Ils parlaient ainsi, et leur mauvais dessein l'emporta. Ils
+ouvrirent l'outre, et tous les vents en jaillirent. Et aussitôt la
+tempête furieuse nous emporta sur la mer, pleurants, loin de la
+terre de la patrie. Et, m'étant réveillé, je délibérai dans mon
+coeur irréprochable si je devais périr en me jetant de ma nef dans
+la mer, ou si, restant parmi les vivants, je souffrirais en
+silence. Je restai et supportai mes maux. Et je gisais caché dans
+le fond de ma nef, tandis que tous étaient de nouveau emportés par
+les tourbillons du vent vers l'île Aioliè. Et mes compagnons
+gémissaient.
+
+Étant descendus sur le rivage, nous puisâmes de l'eau, et mes
+compagnons prirent aussitôt leur repas auprès des nefs rapides.
+Après avoir mangé et bu, je choisis un héraut et un autre
+compagnon, et je me rendis aux illustres demeures d'Aiolos. Et je
+le trouvai faisant son repas avec sa femme et ses enfants. Et, en
+arrivant, nous nous assîmes sur le seuil de la porte. Et tous
+étaient stupéfaits et ils m'interrogèrent:
+
+-- Pourquoi es-tu revenu, Odysseus? Quel daimôn t'a porté malheur?
+N'avions-nous pas assuré ton retour, afin que tu parvinsses dans
+la terre de ta patrie, dans tes demeures, là où il te plaisait
+d'arriver?
+
+Ils parlaient ainsi, et je répondis, triste dans le coeur:
+
+-- Mes mauvais compagnons m'ont perdu, et, avant eux, le sommeil
+funeste. Mais venez à mon aide, amis, car vous en avez le pouvoir.
+
+Je parlai ainsi, tâchant de les apaiser par des paroles
+flatteuses; mais ils restèrent muets, et leur père me répondit:
+
+-- Sors promptement de cette île, ô le pire des vivants! Il ne
+m'est point permis de recueillir ni de reconduire un homme qui est
+odieux aux dieux heureux. Va! car, certes, si tu es revenu, c'est
+que tu es odieux aux dieux heureux.
+
+Il parla ainsi, et il me chassa de ses demeures tandis que je
+soupirais profondément. Et nous naviguions de là, tristes dans le
+coeur; et l'âme de mes compagnons était accablée par la fatigue
+cruelle des avirons, car le retour ne nous semblait plus possible,
+à cause de notre démence. Et nous naviguâmes ainsi six jours et
+six nuits. Et, le septième jour, nous arrivâmes à la haute ville
+de Lamos, dans la Laistrygoniè Télépyle. Là, le pasteur qui rentre
+appelle le pasteur qui sort en l'entendant. Là, le pasteur qui ne
+dort pas gagne un salaire double, en menant paître les boeufs
+d'abord, et, ensuite, les troupeaux aux blanches laines, tant les
+chemins du jour sont proches des chemins de la nuit.
+
+Et nous abordâmes le port illustre entouré d'un haut rocher. Et,
+des deux côtés, les rivages escarpés se rencontraient, ne laissant
+qu'une entrée étroite. Et mes compagnons conduisirent là toutes
+les nefs égales, et ils les amarrèrent, les unes auprès des
+autres, au fond du port, où jamais le flot ne se soulevait, ni
+peu, ni beaucoup, et où il y avait une constante tranquillité. Et,
+moi seul, je retins ma nef noire en dehors, et je l'amarrai aux
+pointes du rocher. Puis, je montai sur le faîte des écueils, et je
+ne vis ni les travaux des boeufs, ni ceux des hommes, et je ne vis
+que de la fumée qui s'élevait de terre. Alors, je choisis deux de
+mes compagnons et un héraut, et je les envoyai pour savoir quels
+hommes nourris de pain habitaient cette terre.
+
+Et ils partirent, prenant un large chemin par où les chars
+portaient à la ville le bois des hautes montagnes. Et ils
+rencontrèrent devant la ville, allant chercher de l'eau, une jeune
+vierge, fille du robuste Laistrygôn Antiphatès. Et elle descendait
+à la fontaine limpide d'Artakiè. Et c'est là qu'on puisait de
+l'eau pour la ville. S'approchant d'elle, ils lui demandèrent quel
+était le roi qui commandait à ces peuples; et elle leur montra
+aussitôt la haute demeure de son père. Étant entrés dans
+l'illustre demeure, ils y trouvèrent une femme haute comme une
+montagne, et ils en furent épouvantés. Mais elle appela aussitôt
+de l'agora l'illustre Antiphatès son mari, qui leur prépara une
+lugubre destinée, car il saisit un de mes compagnons pour le
+dévorer. Et les deux autres, précipitant leur fuite, revinrent aux
+nefs.
+
+Alors, Antiphatès poussa des clameurs par la ville, et les
+robustes Laistrygones, l'ayant entendu, se ruaient de toutes
+parts, innombrables, et pareils, non à des hommes, mais à des
+géants. Et ils lançaient de lourdes pierres arrachées au rocher,
+et un horrible retentissement s'éleva d'hommes mourants et de nefs
+écrasées. Et les Laistrygones transperçaient les hommes comme des
+poissons, et ils emportaient ces tristes mets. Pendant qu'ils les
+tuaient ainsi dans l'intérieur du port, je tirai de la gaine mon
+épée aiguë et je coupai les câbles de ma nef noire, et, aussitôt,
+j'ordonnai à mes compagnons de se courber sur les avirons, afin de
+fuir notre perte. Et tous ensemble se courbèrent sur les avirons,
+craignant la mort. Ainsi ma nef gagna la pleine mer, évitant les
+lourdes pierres mais toutes les autres périrent en ce lieu.
+
+Et nous naviguions loin de là, tristes dans le coeur d'avoir perdu
+tous nos chers compagnons, bien que joyeux d'avoir évité la mort.
+Et nous arrivâmes à l'île Aiaiè, et c'est là qu'habitait Kirkè aux
+beaux cheveux, vénérable et éloquente déesse, soeur du prudent
+Aiètès. Et tous deux étaient nés de Hèlios qui éclaire les hommes,
+et leur mère était Persè, qu'engendra Okéanos. Et là, sur le
+rivage, nous conduisîmes notre nef dans une large rade, et un dieu
+nous y mena. Puis, étant descendus, nous restâmes là deux jours,
+l'âme accablée de fatigue et de douleur. Mais quand Éôs aux beaux
+cheveux amena le troisième jour, prenant ma lance et mon épée
+aiguë, je quittai la nef et je montai sur une hauteur d'où je
+pusse voir des hommes et entendre leurs voix. Et, du sommet
+escarpé où j'étais monté, je vis s'élever de la terre large, à
+travers une forêt de chênes épais, la fumée des demeures de Kirkè.
+Puis, je délibérai, dans mon esprit et dans mon coeur, si je
+partirais pour reconnaître la fumée que je voyais. Et il me parut
+plus sage de regagner ma nef rapide et le rivage de la mer, de
+faire prendre le repas à mes compagnons et d'envoyer reconnaître
+le pays.
+
+Mais, comme, déjà, j'étais près de ma nef, un dieu qui, sans
+doute, eut compassion de me voir seul, envoya sur ma route un
+grand cerf au bois élevé qui descendait des pâturages de la forêt
+pour boire au fleuve, car la force de Hèlios le poussait. Et,
+comme il s'avançait, je le frappai au milieu de l'épine du dos, et
+la lame d'airain le traversa, et, en bramant, il tomba dans la
+poussière et son esprit s'envola. Je m'élançai, et je retirai la
+lance d'airain de la blessure. Je la laissai à terre, et,
+arrachant toute sorte de branches pliantes, j'en fis une corde
+tordue de la longueur d'une brasse, et j'en liai les pieds de
+l'énorme bête. Et, la portant à mon cou, je descendis vers ma nef,
+appuyé sur ma lance, car je n'aurais pu retenir un animal aussi
+grand, d'une seule main, sur mon épaule. Et je le jetai devant la
+nef, et je ranimai mes compagnons en adressant des paroles
+flatteuses à chacun d'eux:
+
+-- Ô amis, bien que malheureux, nous ne descendrons point dans les
+demeures d'Aidès avant notre jour fatal. Allons, hors de la nef
+rapide, songeons à boire et à manger, et ne souffrons point de la
+faim.
+
+Je parlai ainsi, et ils obéirent à mes paroles, et ils
+descendirent sur le rivage de la mer, admirant le cerf, et combien
+il était grand. Et après qu'ils se furent réjouis de le regarder,
+s'étant lavé les mains, ils préparèrent un excellent repas. Ainsi,
+tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, nous restâmes assis,
+mangeant les chairs abondantes et buvant le vin doux. Et quand
+Hèlios tomba et que les ombres survinrent, nous nous endormîmes
+sur le rivage de la mer. Et quand Éôs aux doigts rosés, née au
+matin, apparut, alors, ayant convoqué l'agora, je parlai ainsi:
+
+-- Écoutez mes paroles et supportez patiemment vos maux,
+compagnons. Ô amis! nous ne savons, en effet, où est le couchant,
+où le levant, de quel côté Hèlios se lève sur la terre pour
+éclairer les hommes, ni de quel côté il se couche. Délibérons donc
+promptement, s'il est nécessaire; mais je ne le pense pas. Du
+faîte de la hauteur où j'ai monté, j'ai vu que cette terre est une
+île que la mer sans bornes environne. Elle est petite, et j'ai vu
+de la fumée s'élever à travers une forêt de chênes épais.
+
+Je parlai ainsi, et leur cher coeur fut brisé, se souvenant des
+crimes du Laistrygôn Antiphatès et de la violence du magnanime
+kyklôps mangeur d'hommes. Et ils pleuraient, répandant des larmes
+abondantes. Mais il ne servait à rien de gémir. Je divisai mes
+braves compagnons, et je donnai un chef à chaque troupe. Je
+commandai l'une, et Eurylokhos semblable à un dieu commanda
+l'autre. Et les sorts ayant été promptement jetés dans un casque
+d'airain, ce fut celui du magnanime Eurylokhos qui sortit. Et il
+partit à la hâte, et en pleurant, avec vingt-deux compagnons, et
+ils nous laissèrent gémissants.
+
+Et ils trouvèrent, dans une vallée, en un lieu découvert, les
+demeures de Kirkè, construites en pierres polies. Et tout autour
+erraient des loups montagnards et des lions. Et Kirkè les avait
+domptés avec des breuvages perfides; et ils ne se jetaient point
+sur les hommes, mais ils les approchaient en remuant leurs longues
+queues, comme des chiens caressant leur maître qui se lève du
+repas, car il leur donne toujours quelques bons morceaux. Ainsi
+les loups aux ongles robustes et les lions entouraient,
+caressants, mes compagnons; et ceux-ci furent effrayés de voir ces
+bêtes féroces, et ils s'arrêtèrent devant les portes de la déesse
+aux beaux cheveux. Et ils entendirent Kirkè chantant d'une belle
+voix dans sa demeure et tissant une grande toile ambroisienne,
+telle que sont les ouvrages légers, gracieux et brillants des
+déesses. Alors Polytès, chef des hommes, le plus cher de mes
+compagnons, et que j'honorais le plus, parla le premier:
+
+-- Ô amis, quelque femme, tissant une grande toile, chante d'une
+belle voix dans cette demeure, et tout le mur en résonne. Est-ce
+une déesse ou une mortelle? Poussons promptement un cri.
+
+Il les persuada ainsi, et ils appelèrent en criant. Et Kirkè
+sortit aussitôt, et, ouvrant les belles portes, elle les invita,
+et tous la suivirent imprudemment. Eurylokhos resta seul dehors,
+ayant soupçonné une embûche. Et Kirkè, ayant fait entrer mes
+compagnons, les fit asseoir sur des sièges et sur des thrônes. Et
+elle mêla, avec du vin de Pramnios, du fromage, de la farine et du
+miel doux; mais elle mit dans le pain des poisons, afin de leur
+faire oublier la terre de la patrie. Et elle leur offrit cela, et
+ils burent, et, aussitôt, les frappant d'une baguette, elle les
+renferma dans les étables à porcs. Et ils avaient la tête, la
+voix, le corps et les soies du porc, mais leur esprit était le
+même qu'auparavant. Et ils pleuraient, ainsi renfermés; et Kirkè
+leur donna du gland de chêne et du fruit de cornouiller à manger,
+ce que mangent toujours les porcs qui couchent sur la terre.
+
+Mais Eurylokhos revint à la hâte vers la nef noire et rapide nous
+annoncer la dure destinée de nos compagnons. Et il ne pouvait
+parler, malgré son désir, et son coeur était frappé d'une grande
+douleur, et ses yeux étaient pleins de larmes, et son âme
+respirait le deuil. Mais, comme nous l'interrogions tous avec
+empressement, il nous raconta la perte de ses compagnons:
+
+-- Nous avons marché à travers la forêt, comme tu l'avais ordonné,
+illustre Odysseus, et nous avons rencontré, dans une vallée, en un
+lieu découvert, de belles demeures construites en pierres polies.
+Là, une déesse, ou une mortelle, chantait harmonieusement en
+tissant une grande toile. Et mes compagnons l'appelèrent en
+criant. Aussitôt, elle sortit, et, ouvrant la belle porte, elle
+les invita, et tous la suivirent imprudemment, et, moi seul, je
+restai, ayant soupçonné une embûche. Et tous les autres
+disparurent à la fois, et aucun n'a reparu, bien que je les aie
+longtemps épiés et attendus.
+
+Il parla ainsi, et je jetai sur mes épaules une grande épée
+d'airain aux clous d'argent et un arc, et j'ordonnai à Eurylokhos
+de me montrer le chemin. Mais, ayant saisi mes genoux de ses
+mains, en pleurant, il me dit ces paroles ailées:
+
+-- Ne me ramène point là contre mon gré, ô divin, mais laisse-moi
+ici. Je sais que tu ne reviendras pas et que tu ne ramèneras aucun
+de nos compagnons. Fuyons promptement avec ceux-ci, car, sans
+doute, nous pouvons encore éviter la dure destinée.
+
+Il parla ainsi, et je lui répondis:
+
+-- Eurylokhos, reste donc ici, mangeant et buvant auprès de la nef
+noire et creuse. Moi, j'irai, car une nécessité inexorable me
+contraint.
+
+Ayant ainsi parlé, je m'éloignai de la mer et de la nef, et
+traversant les vallées sacrées, j'arrivai à la grande demeure de
+l'empoisonneuse Kirkè. Et Herméias à la baguette d'or vint à ma
+rencontre, comme j'approchais de la demeure, et il était semblable
+à un jeune homme dans toute la grâce de l'adolescence. Et, me
+prenant la main, il me dit:
+
+-- Ô malheureux où vas-tu seul, entre ces collines, ignorant ces
+lieux. Tes compagnons sont enfermés dans les demeures de Kirkè, et
+ils habitent comme des porcs des étables bien closes. Viens-tu
+pour les délivrer? Certes, je ne pense pas que tu reviennes toi-
+même, et tu resteras là où ils sont déjà. Mais je te délivrerai de
+ce mal et je te sauverai. Prends ce remède excellent, et le
+portant avec toi, rends-toi aux demeures de Kirkè, car il
+éloignera de ta tête le jour fatal. Je te dirai tous les mauvais
+desseins de Kirkè. Elle te préparera un breuvage et elle mettra
+les poisons dans le pain, mais elle ne pourra te charmer, car
+l'excellent remède que je te donnerai ne le permettra pas. Je vais
+te dire le reste. Quand Kirkè t'aura frappé de sa longue baguette,
+jette-toi sur elle, comme si tu voulais la tuer. Alors, pleine de
+crainte, elle t'invitera à coucher avec elle. Ne refuse point le
+lit d'une déesse, afin qu’elle délivre tes compagnons et qu'elle
+te traite toi-même avec bienveillance. Mais ordonne-lui de jurer
+par le grand serment des dieux heureux, afin qu'elle ne te tende
+aucune autre embûche, et que, t'ayant mis nu, elle ne t'enlève
+point ta virilité.
+
+Ayant ainsi parlé, le tueur d'Argos me donna le remède qu'il
+arracha de terre, et il m'en expliqua la nature. Et sa racine est
+noire et sa fleur semblable à du lait. Les dieux la nomment môly.
+Il est difficile aux hommes mortels de l'arracher, mais les dieux
+peuvent tout. Puis Herméias s'envola vers le grand Olympos, sur
+l'île boisée, et je marchai vers la demeure de Kirkè, et mon coeur
+roulait mille pensées tandis que je marchais.
+
+Et, m'arrêtant devant la porte de la déesse aux beaux cheveux, je
+l'appelai, et elle entendit ma voix, et, sortant aussitôt, elle
+ouvrit les portes brillantes et elle m'invita. Et, l'ayant suivie,
+triste dans le coeur, elle me fit entrer, puis asseoir sur un
+thrône à clous d'argent, et bien travaillé. Et j'avais un escabeau
+sous les pieds. Aussitôt elle prépara dans une coupe d'or le
+breuvage que je devais boire, et, méditant le mal dans son esprit,
+elle y mêla le poison. Après me l'avoir donné, et comme je buvais,
+elle me frappa de sa baguette et elle me dit:
+
+-- Va maintenant dans l'étable à porcs, et couche avec tes
+compagnons.
+
+Elle parla ainsi, mais je tirai de la gaine mon épée aiguë et je
+me jetai sur elle comme si je voulais la tuer. Alors, poussant un
+grand cri, elle se prosterna, saisit mes genoux et me dit ces
+paroles ailées, en pleurant:
+
+-- Qui es-tu parmi les hommes? Où est ta ville? Où sont tes
+parents? Je suis stupéfaite qu'ayant bu ces poisons tu ne sois pas
+transformé. Jamais aucun homme, pour les avoir seulement fait
+passer entre ses dents, n'y a résisté. Tu as un esprit indomptable
+dans ta poitrine, ou tu es le subtil Odysseus qui devait arriver
+ici, à son retour de Troiè, sur sa nef noire et rapide, ainsi que
+Herméias à la baguette d'or me l'avait toujours prédit. Mais,
+remets ton épée dans sa gaine, et couchons-nous tous deux sur mon
+lit, afin que nous nous unissions, et que nous nous confiions l'un
+à l'autre.
+
+Elle parla ainsi, et, lui répondant, je lui dis:
+
+-- Ô Kirkè! comment me demandes-tu d'être doux pour toi qui as
+changé, dans tes demeures, mes compagnons en porcs, et qui me
+retiens ici moi-même, m'invitant à monter sur ton lit, dans la
+chambre nuptiale, afin qu'étant nu, tu m'enlèves ma virilité?
+Certes, je ne veux point monter sur ton lit, à moins que tu ne
+jures par un grand serment, ô déesse, que tu ne me tendras aucune
+autre embûche.
+
+Je parlais ainsi, et aussitôt elle jura comme je le lui demandais;
+et après qu'elle eut juré et prononcé toutes les paroles du
+serment, alors je montai sur son beau lit. Et les servantes
+s'agitaient dans la demeure; et elles étaient quatre, et elles
+prenaient soin de toute chose. Et elles étaient nées des sources
+des forêts et des fleuves sacrés qui coulent à la mer. L'une
+d'elles jeta sur les thrônes de belles couvertures pourprées, et,
+pardessus, de légères toiles de lin. Une autre dressa devant les
+thrônes des tables d'argent sur lesquelles elle posa des
+corbeilles d'or. Une troisième mêla le vin doux et mielleux dans
+un kratère d'argent et distribua des coupes d'or. La quatrième
+apporta de l'eau et alluma un grand feu sous un grand trépied, et
+l'eau chauffa. Et quand l'eau eut chauffé dans l'airain brillant,
+elle me mit au bain, et elle me lava la tête et les épaules avec
+l'eau doucement versée du grand trépied. Et quand elle m'eut lavé
+et parfumé d'huile grasse, elle me revêtit d'une tunique et d'un
+beau manteau. Puis elle me fit asseoir sur un thrône d'argent bien
+travaillé, et j'avais un escabeau sous mes pieds. Une servante
+versa, d'une belle aiguière d'or dans un bassin d'argent, de l'eau
+pour les mains, et dressa devant moi une table polie. Et la
+vénérable intendante, bienveillante pour tous, apporta du pain
+qu'elle plaça sur la table ainsi que beaucoup de mets. Et Kirkè
+m'invita à manger, mais cela ne plut point à mon âme.
+
+Et j'étais assis, ayant d'autres pensées et prévoyant d'autres
+maux. Et Kirkè, me voyant assis, sans manger, et plein de
+tristesse, s'approcha de moi et me dit ces paroles ailées:
+
+-- Pourquoi, Odysseus, restes-tu ainsi muet et te rongeant le
+coeur, sans boire et sans manger? Crains-tu quelque autre embûche?
+Tu ne dois rien craindre, car j'ai juré un grand serment.
+
+Elle parla ainsi, et, lui répondant, je dis:
+
+-- Ô Kirkè, quel homme équitable et juste oserait boire et manger,
+avant que ses compagnons aient été délivrés, et qu'il les ait vus
+de ses yeux? Si, dans ta bienveillance, tu veux que je boive et
+que je mange, délivre mes compagnons et que je les voie.
+
+Je parlai ainsi, et Kirkè sortit de ses demeures, tenant une
+baguette à la main, et elle ouvrit les portes de l'étable à porcs.
+Elle en chassa mes compagnons semblables à des porcs de neuf ans.
+Ils se tenaient devant nous, et, se penchant, elle frotta chacun
+d'eux d'un autre baume, et de leurs membres tombèrent aussitôt les
+poils qu'avait fait pousser le poison funeste que leur avait donné
+la vénérable Kirkè; et ils redevinrent des hommes plus jeunes
+qu'ils n'étaient auparavant, plus beaux et plus grands. Et ils me
+reconnurent, et tous, me serrant la main, pleuraient de joie, et
+la demeure retentissait de leurs sanglots. Et la déesse elle-même
+fut prise de pitié. Puis, la noble déesse, s'approchant de moi, me
+dit:
+
+-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, va maintenant vers ta nef
+rapide et le rivage de la mer. Fais tirer, avant tout, ta nef sur
+le sable. Cachez ensuite vos richesses et vos armes dans une
+caverne, et revenez aussitôt, toi-même et tes chers compagnons.
+
+Elle parla ainsi, et mon esprit généreux fut persuadé, et je me
+hâtai de retourner à ma nef rapide et au rivage de la mer, et je
+trouvai auprès de ma nef rapide mes chers compagnons gémissant
+misérablement et versant des larmes abondantes. De même que les
+génisses, retenues loin de la prairie, s'empressent autour des
+vaches qui, du pâturage, reviennent à l'étable après s'être
+rassasiées d'herbes, et vont toutes ensemble au-devant d'elles,
+sans que les enclos puissent les retenir, et mugissent sans
+relâche autour de leurs mères; de même, quand mes compagnons me
+virent de leurs yeux, ils m'entourèrent en pleurant, et leur coeur
+fut aussi ému que s'ils avaient revu leur patrie et la ville de
+l'âpre Ithakè, où ils étaient nés et avaient été nourris. Et, en
+pleurant, ils me dirent ces paroles ailées:
+
+-- À ton retour, ô divin! nous sommes aussi joyeux que si nous
+voyions Ithakè et la terre de la patrie. Mais dis-nous comment
+sont morts nos compagnons.
+
+Ils parlaient ainsi, et je leur répondis par ces douces paroles:
+
+-- Avant tout, tirons la nef sur le rivage, et cachons dans une
+caverne nos richesses et toutes nos armes. Puis, suivez-moi tous à
+la hâte, afin de revoir, dans les demeures sacrées de Kirkè, vos
+compagnons mangeant et buvant et jouissant d'une abondante
+nourriture.
+Je parlai ainsi, et ils obéirent promptement à mes paroles; mais
+le seul Eurylokhos tentait de les retenir, et il leur dit ces
+paroles ailées:
+
+-- Ah! malheureux, où allez-vous? Vous voulez donc subir les maux
+qui vous attendent dans les demeures de Kirkè, elle qui nous
+changera en porcs, en loups et en lions, et dont nous garderons de
+force la demeure? Elle fera comme le kyklops, quand nos compagnons
+vinrent dans sa caverne, conduits par l'audacieux Odysseus. Et ils
+y ont péri par sa démence.
+
+Il parla ainsi, et je délibérai dans mon esprit si, ayant tiré ma
+grande épée de sa gaine, le long de la cuisse, je lui couperais la
+tête et la jetterais sur le sable, malgré notre parenté; mais tous
+mes autres compagnons me retinrent par de flatteuses paroles:
+
+-- Ô divin! laissons-le, si tu y consens, rester auprès de la nef
+et la garder. Nous, nous te suivrons à la demeure sacrée de Kirkè.
+
+Ayant ainsi parlé, ils s'éloignèrent de la nef et de la mer, mais
+Eurylokhos ne resta point auprès de la nef creuse, et il nous
+suivit, craignant mes rudes menaces. Pendant cela, Kirkè, dans ses
+demeures, baigna et parfuma d'huile mes autres compagnons, et elle
+les revêtit de tuniques et de beaux manteaux, et nous les
+trouvâmes tous faisant leur repas dans les demeures. Et quand ils
+se furent réunis, ils se racontèrent tous leurs maux, les uns aux
+autres, et ils pleuraient, et la maison retentissait de leurs
+sanglots. Et la noble déesse, s'approchant, me dit:
+
+-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, ne vous livrez pas plus
+longtemps à la douleur. Je sais moi-même combien vous avez subi de
+maux sur la mer poissonneuse et combien d'hommes injustes vous ont
+fait souffrir sur la terre. Mais, mangez et buvez, et ranimez
+votre coeur dans votre poitrine, et qu'il soit tel qu'il était
+quand vous avez quitté la terre de l'âpre Ithakè, votre patrie.
+Cependant, jamais vous n'oublierez vos misères, et votre esprit ne
+sera jamais plus dans la joie, car vous avez subi des maux
+innombrables.
+
+Elle parla ainsi, et notre coeur généreux lui obéit. Et nous
+restâmes là toute une année, mangeant les chairs abondantes et
+buvant le doux vin. Mais, à la fin de l'année, quand les heures
+eurent accompli leur tour, quand les mois furent passés et quand
+les longs jours se furent écoulés, alors, mes chers compagnons
+m'appelèrent et me dirent:
+
+-- Malheureux, souviens-toi de ta patrie, si toutefois il est dans
+ta destinée de survivre et de rentrer dans ta haute demeure et
+dans la terre de la patrie.
+
+Ils parlèrent ainsi, et mon coeur généreux fut persuadé. Alors,
+tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, nous restâmes assis,
+mangeant les chairs abondantes et buvant le doux vin. Et quand
+Hèlios tomba, et quand la nuit vint, mes compagnons s'endormirent
+dans la demeure obscure. Et moi, étant monté dans le lit splendide
+de Kirkè, je saisis ses genoux en la suppliant, et la déesse
+entendit ma voix. Et je lui dis ces paroles ailées:
+
+-- Ô Kirkè, tiens la promesse que tu m'as faite de me renvoyer
+dans ma demeure, car mon âme me pousse, et mes compagnons
+affligent mon cher coeur et gémissent autour de moi, quand tu n'es
+pas là.
+
+Je parlai ainsi, et la noble Déesse me répondit aussitôt:
+
+-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, vous ne resterez pas plus
+longtemps malgré vous dans ma demeure; mais il faut accomplir un
+autre voyage et entrer dans la demeure d'Aidès et de l'implacable
+Perséphonéia, afin de consulter l'âme du Thébain Teirésias, du
+divinateur aveugle, dont l'esprit est toujours vivant.
+Perséphonéia n'a accordé qu'à ce seul mort l'intelligence et la
+pensée. Les autres ne seront que des ombres autour de toi.
+
+Elle parla ainsi, et mon cher coeur fut dissous, et je pleurais,
+assis sur le lit, et mon âme ne voulait plus vivre, ni voir la
+lumière de Hèlios. Mais, après avoir pleuré et m'être rassasié de
+douleur, alors, lui répondant, je lui dis:
+
+-- Ô Kirkè, qui me montrera le chemin? Personne n'est jamais
+arrivé chez Aidés sur une nef noire.
+
+Je parlai ainsi, et la noble déesse me répondit aussitôt:
+
+-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, n'aie aucun souci pour ta
+nef. Assieds-toi, après avoir dressé le mât et déployé les
+blanches voiles; et le souffle de Boréas conduira ta nef. Mais
+quand tu auras traversé l'Okéanos, jusqu'au rivage étroit et aux
+bois sacrés de Perséphonéia, où croissent de hauts peupliers et
+des saules stériles, alors arrête ta nef dans l'Okéanos aux
+profonds tourbillons, et descends dans la noire demeure d'Aidès,
+là où coulent ensemble, dans l'Akhérôn, le Pyriphlégéthôn et le
+Kokytos qui est un courant de l'eau de Styx. Il y a une roche au
+confluent des deux fleuves retentissants. Tu t'en approcheras,
+héros, comme je te l'ordonne, et tu creuseras là une fosse d'une
+coudée dans tous les sens, et, sur elle, tu feras des libations à
+tous les morts, de lait mielleux d'abord, puis de vin doux, puis
+enfin d'eau, et tu répandras par-dessus de la farine blanche. Prie
+alors les têtes vaines des morts et promets, dès que tu seras
+rentré dans Ithakè, de sacrifier dans tes demeures la meilleure
+vache stérile que tu posséderas, d'allumer un bûcher formé de
+choses précieuses, et de sacrifier, à part, au seul Teirésias un
+bélier entièrement noir, le plus beau de tes troupeaux. Puis,
+ayant prié les illustres âmes des morts, sacrifie un mâle et une
+brebis noire, tourne-toi vers l'Érébos, et, te penchant, regarde
+dans le cours du fleuve, et les innombrables âmes des morts qui ne
+sont plus accourront. Alors, ordonne et commande à tes compagnons
+d'écorcher les animaux égorgés par l'airain aigu, de les brûler et
+de les vouer aux dieux, à l'illustre Aidés et à l'implacable
+Perséphonéia. Tire ton épée aiguë de sa gaine, le long de ta
+cuisse, et ne permets pas aux ombres vaines des morts de boire le
+sang, avant que tu aies entendu Teirésias. Aussitôt le divinateur
+arrivera, ô chef des peuples, et il te montrera ta route et
+comment tu la feras pour ton retour, et comment tu traverseras la
+mer poissonneuse.
+
+Elle parla ainsi, et aussitôt Éôs s'assit sur son thrône d'or. Et
+Kirkè me revêtit d'une tunique et d'un manteau. Elle-même se
+couvrit d'une longue robe blanche, légère et gracieuse, ceignit
+ses reins d'une belle ceinture et mit sur sa tête un voile couleur
+de feu. Et j'allai par la demeure, excitant mes compagnons, et je
+dis à chacun d'eux ces douces paroles:
+
+-- Ne dormez pas plus longtemps, et chassez le doux sommeil, afin
+que nous partions, car la vénérable Kirkè me l'a permis.
+
+Je parlai ainsi, et leur coeur généreux fut persuadé. Mais je
+n'emmenai point tous mes compagnons sains et saufs. Elpènôr, un
+d'eux, jeune, mais ni très brave, ni intelligent, à l'écart de ses
+compagnons, s'était endormi au faîte des demeures sacrées de
+Kirkè, ayant beaucoup bu et recherchant la fraîcheur. Entendant le
+bruit que faisaient ses compagnons, il se leva brusquement,
+oubliant de descendre par la longue échelle. Et il tomba du haut
+du toit, et son cou fut rompu, et son âme descendit chez Aidés.
+Mais je dis à mes compagnons rassemblés:
+
+-- Vous pensiez peut-être que nous partions pour notre demeure et
+pour la chère terre de la patrie? Mais Kirkè nous ordonne de
+suivre une autre route, vers la demeure d'Aidès et de l'implacable
+Perséphonéia, afin de consulter l'âme du Thébain Teirésias.
+
+Je parlai ainsi, et leur cher coeur fut brisé, et ils s'assirent,
+pleurant et s'arrachant les cheveux. Mais il n'y a nul remède à
+gémir. Et nous parvînmes à notre nef rapide et au rivage de la
+mer, en versant des larmes abondantes. Et, pendant ce temps, Kirkè
+était venue, apportant dans la nef un bélier et une brebis noire;
+et elle s'était aisément cachée à nos yeux car qui pourrait voir
+un dieu et le suivre de ses yeux, s'il ne le voulait pas?
+
+
+11.
+
+Étant arrivés à la mer, nous traînâmes d'abord notre nef à la mer
+divine. Puis, ayant dressé le mât, avec les voiles blanches de la
+nef noire, nous y portâmes les victimes offertes. Et, nous-mêmes
+nous y prîmes place, pleins de tristesse et versant des larmes
+abondantes. Et Kirkè à la belle chevelure, déesse terrible et
+éloquente, fit souffler pour nous un vent propice derrière la nef
+à proue bleue, et ce vent, bon compagnon, gonfla la voile.
+
+Toutes choses étant mises en place sur la nef, nous nous assîmes,
+et le vent et le pilote nous dirigeaient. Et, tout le jour, les
+voiles de la nef qui courait sur la mer furent déployées, et
+Hèlios tomba, et tous les chemins s'emplirent d'ombre. Et la nef
+arriva aux bornes du profond Okéanos.
+
+Là, étaient le peuple et la ville des Kimmériens, toujours
+enveloppés de brouillards et de nuées; et jamais le brillant
+Hèlios ne les regardait de ses rayons, ni quand il montait dans
+l'Ouranos étoilé, ni quand il descendait de l'Ouranos sur la
+terre; mais une affreuse nuit était toujours suspendue sur les
+misérables hommes. Arrivés là, nous arrêtâmes la nef, et, après en
+avoir retiré les victimes, nous marchâmes le long du cours
+d'Okéanos, jusqu'à ce que nous fussions parvenus dans la contrée
+que nous avait indiquée Kirkè. Et Périmèdès et Eurylokhos
+portaient les victimes.
+
+Alors je tirai mon épée aiguë de sa gaine, le long de ma cuisse,
+et je creusai une fosse d'une coudée dans tous les sens, et j'y
+fis des libations pour tous les morts, de lait mielleux d'abord,
+puis de vin doux, puis enfin d'eau, et, par-dessus, je répandis la
+farine blanche. Et je priai les têtes vaines des morts,
+promettant, dès que je serais rentré dans Ithakè, de sacrifier
+dans mes demeures la meilleure vache stérile que je posséderais,
+d'allumer un bûcher formé de choses précieuses, et de sacrifier à
+part, au seul Teirésias, un bélier entièrement noir, le plus beau
+de mes troupeaux. Puis, ayant prié les générations des morts,
+j'égorgeai les victimes sur la fosse, et le sang noir y coulait.
+Et les âmes des morts qui ne sont plus sortaient en foule de
+l'Érébos. Les nouvelles épouses, les jeunes hommes, les vieillards
+qui ont subi beaucoup de maux, les tendres vierges ayant un deuil
+dans l'âme, et les guerriers aux armes sanglantes, blessés par les
+lances d'airain, tous s'amassaient de toutes parts sur les bords
+de la fosse, avec un frémissement immense. Et la terreur pâle me
+saisit.
+
+Alors j'ordonnai à mes compagnons d'écorcher les victimes qui
+gisaient égorgées par l'airain cruel, de les brûler et de les
+vouer aux dieux, à l'illustre Aidès et à l'implacable
+Perséphonéia. Et je m'assis, tenant l'épée aiguë tirée de sa
+gaine, le long de ma cuisse; et je ne permettais pas aux têtes
+vaines des morts de boire le sang, avant que j'eusse entendu
+Teirésias.
+
+La première, vint l'âme de mon compagnon Elpènôr. Et il n'avait
+point été enseveli dans la vaste terre, et nous avions laissé son
+cadavre dans les demeures de Kirkè, non pleuré et non enseveli,
+car un autre souci nous pressait. Et je pleurai en le voyant, et
+je fus plein de pitié dans le coeur. Et je lui dis ces paroles
+ailées:
+
+-- Elpènôr, comment es-tu venu dans les épaisses ténèbres? Comment
+as-tu marché plus vite que moi sur ma nef noire?
+
+Je parlai ainsi, et il me répondit en pleurant:
+
+-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, la mauvaise volonté d'un
+daimôn et l'abondance du vin m'ont perdu. Dormant sur la demeure
+de Kirkè, je ne songeai pas à descendre par la longue échelle, et
+je tombai du haut du toit, et mon cou fut rompu, et je descendis
+chez Aidès. Maintenant, je te supplie par ceux qui sont loin de
+toi, par ta femme, par ton père qui t'a nourri tout petit, par
+Tèlémakhos, l'enfant unique que tu as laissé dans tes demeures! Je
+sais qu'en sortant de la demeure d'Aidès tu retourneras sur ta nef
+bien construite à l'île Aiaiè. Là, ô roi, je te demande de te
+souvenir de moi, et de ne point partir, me laissant non pleuré et
+non enseveli, de peur que je ne te cause la colère des dieux; mais
+de me brûler avec toutes mes armes. Élève sur le bord de la mer
+écumeuse le tombeau de ton compagnon malheureux. Accomplis ces
+choses, afin qu'on se souvienne de moi dans l'avenir, et plante
+sur mon tombeau l'aviron dont je me servais quand j'étais avec mes
+compagnons.
+
+Il parla ainsi, et, lui répondant, je dis:
+
+-- Malheureux, j'accomplirai toutes ces choses.
+
+Nous nous parlions ainsi tristement, et je tenais mon épée au-
+dessus du sang, tandis que, de l'autre côté de la fosse, mon
+compagnon parlait longuement. Puis, arriva l'âme de ma mère morte,
+d'Antikléia, fille du magnanime Autolykos, que j'avais laissée
+vivante en partant pour la sainte Ilios. Et je pleurai en la
+voyant, le coeur plein de pitié; mais, malgré ma tristesse, je ne
+lui permis pas de boire le sang avant que j'eusse entendu
+Teirésias. Et l'âme du Thébain Teirésias arriva, tenant un sceptre
+d'or, et elle me reconnut et me dit:
+
+-- Pourquoi, ô malheureux, ayant quitté la lumière de Hèlios, es-
+tu venu pour voir les morts et leur pays lamentable? Mais recule
+de la fosse, écarte ton épée, afin que je boive le sang, et je te
+dirai la vérité.
+
+Il parla ainsi, et, me reculant, je remis dans la gaine mon épée
+aux clous d'argent. Et il but le sang noir, et, alors,
+l'irréprochable divinateur me dit:
+
+-- Tu désires un retour très facile, illustre Odysseus, mais un
+dieu te le rendra difficile; car je ne pense pas que celui qui
+entoure la terre apaise sa colère dans son coeur, et il est irrité
+parce que tu as aveuglé son fils. Vous arriverez cependant, après
+avoir beaucoup souffert, si tu veux contenir ton esprit et celui
+de tes compagnons. En ce temps, quand ta nef solide aura abordé
+l'île Thrinakiè, où vous échapperez à la sombre mer, vous
+trouverez là, paissant, les boeufs et les gras troupeaux de Hèlios
+qui voit et entend tout. Si vous les laissez sains et saufs, si tu
+te souviens de ton retour, vous parviendrez tous dans Ithakè,
+après avoir beaucoup souffert; mais, si tu les blesses, je te
+prédis la perte de ta nef et de tes compagnons. Tu échapperas
+seul, et tu reviendras misérablement, ayant perdu ta nef et tes
+compagnons, sur une nef étrangère. Et tu trouveras le malheur dans
+ta demeure et des hommes orgueilleux qui consumeront tes
+richesses, recherchant ta femme et lui offrant des présents. Mais,
+certes, tu te vengeras de leurs outrages en arrivant. Et, après
+que tu auras tué les prétendants dans ta demeure, soit par ruse,
+soit ouvertement avec l'airain aigu, tu partiras de nouveau, et tu
+iras, portant un aviron léger, jusqu'à ce que tu rencontres des
+hommes qui ne connaissent point la mer et qui ne salent point ce
+qu'ils mangent, et qui ignorent les nefs aux proues rouges et les
+avirons qui sont les ailes des nefs. Et je te dirai un signe
+manifeste qui ne t'échappera pas. Quand tu rencontreras un autre
+voyageur qui croira voir un fléau sur ta brillante épaule, alors,
+plante l'aviron en terre et fais de saintes offrandes au roi
+Poseidaôn, un bélier, un taureau et un verrat. Et tu retourneras
+dans ta demeure, et tu feras, selon leur rang, de saintes
+hécatombes à tous les dieux immortels qui habitent le large
+Ouranos. Et la douce mort te viendra de la mer et te tuera consumé
+d'une heureuse vieillesse, tandis qu'autour de toi les peuples
+seront heureux. Et je t'ai dit, certes, des choses vraies.
+
+Il parla ainsi, et je lui répondis:
+
+-- Teirésias, les dieux eux-mêmes, sans doute, ont résolu ces
+choses. Mais dis-moi la vérité. Je vois l'âme de ma mère qui est
+morte. Elle se tait et reste loin du sang, et elle n'ose ni
+regarder son fils, ni lui parler. Dis-moi, ô roi, comment elle me
+reconnaîtra.
+
+Je parlai ainsi, et il me répondit:
+
+-- Je t'expliquerai ceci aisément. Garde mes paroles dans ton
+esprit. Tous ceux des morts qui ne sont plus, à qui tu laisseras
+boire le sang, te diront des choses vraies; celui à qui tu
+refuseras cela s'éloignera de toi.
+
+Ayant ainsi parlé, l'âme du roi Teirésias, après avoir rendu ses
+oracles, rentra dans la demeure d'Aidès; mais je restai sans
+bouger jusqu'à ce que ma mère fût venue et eût bu le sang noir. Et
+aussitôt elle me reconnut, et elle me dit, en gémissant, ces
+paroles ailées:
+
+-- Mon fils, comment es-tu venu sous le noir brouillard, vivant
+que tu es? Il est difficile aux vivants de voir ces choses. Il y a
+entre celles-ci et eux de grands fleuves et des courants violents,
+Okéanos d'abord qu'on ne peut traverser, à moins d'avoir une nef
+bien construite. Si, maintenant, longtemps errant en revenant de
+Troiè, tu es venu ici sur ta nef et avec tes compagnons, tu n'as
+donc point revu Ithakè, ni ta demeure, ni ta femme?
+
+Elle parla ainsi, et je lui répondis:
+
+-- Ma mère, la nécessité m'a poussé vers les demeures d'Aidès,
+afin de demander un oracle à l'âme du Thébain Teirésias. Je n'ai
+point en effet abordé ni l'Akhaiè, ni notre terre; mais j'ai
+toujours erré, plein de misères, depuis le jour où j'ai suivi le
+divin Agamemnôn à Ilios qui nourrit d'excellents chevaux, afin d'y
+combattre les Troiens. Mais dis-moi la vérité. Comment la kèr de
+la cruelle mort t'a-t-elle domptée? Est-ce par une maladie? Ou
+bien Artémis qui se réjouit de ses flèches t'a-t-elle atteinte de
+ses doux traits? Parle-moi de mon père et de mon fils. Mes biens
+sont-ils encore entre leurs mains, ou quelque autre parmi les
+hommes les possède-t-il? Tous, certes, pensent que je ne
+reviendrai plus. Dis-moi aussi les desseins et les pensées de ma
+femme que j'ai épousée. Reste-t-elle avec son enfant? Garde-t-elle
+toutes mes richesses intactes? ou déjà, l'un des premiers Akhaiens
+l'a-t-il emmenée?
+
+Je parlai ainsi, et, aussitôt, ma mère vénérable me répondit:
+
+-- Elle reste toujours dans tes demeures, le coeur affligé,
+pleurant, et consumant ses jours et ses nuits dans le chagrin. Et
+nul autre ne possède ton beau domaine; et Tèlémakhos jouit,
+tranquille, de tes biens, et prend part à de beaux repas, comme il
+convient à un homme qui rend la justice, car tous le convient. Et
+ton père reste dans son champ; et il ne vient plus à la ville, et
+il n'a plus ni lits moelleux, ni manteaux, ni couvertures
+luisantes. Mais, l'hiver, il dort avec ses esclaves dans les
+cendres près du foyer, et il couvre son corps de haillons; et
+quand vient l'été, puis l'automne verdoyant, partout, dans sa
+vigne fertile, on lui fait un lit de feuilles tombées, et il se
+couche là, triste; et une grande douleur s'accroît dans son coeur,
+et il pleure ta destinée, et la dure vieillesse l'accable. Pour
+moi, je suis morte, et j'ai subi la destinée; mais Artémis habile
+à lancer des flèches ne m'a point tuée de ses doux traits dans ma
+demeure, et la maladie ne m'a point saisie, elle qui enlève l'âme
+du corps affreusement flétri; mais le regret, le chagrin de ton
+absence, illustre Odysseus, et le souvenir de ta bonté, m'ont
+privée de la douce vie.
+
+Elle parla ainsi, et je voulus, agité dans mon esprit, embrasser
+l'âme de ma mère morte. Et je m'élançai trois fois, et mon coeur
+me poussait à l'embrasser, et trois fois elle se dissipa comme une
+ombre, semblable à un songe. Et une vive douleur s'accrut dans mon
+coeur, et je lui dis ces paroles ailées:
+
+-- Ma mère, pourquoi ne m'attends-tu pas quand je désire
+t'embrasser? Même chez Aidès, nous entourant de nos chers bras,
+nous nous serions rassasiés de deuil! N'es-tu qu'une image que
+l'illustre Perséphonéia suscite afin que je gémisse davantage?
+
+Je parlai ainsi, et ma mère vénérable me répondit:
+
+-- Hélas! mon enfant, le plus malheureux de tous les hommes,
+Perséphonéia, fille de Zeus, ne se joue point de toi; mais telle
+est la loi des mortels quand ils sont morts. En effet, les nerfs
+ne soutiennent plus les chairs et les os, et la force du feu
+ardent les consume aussitôt que la vie abandonne les os blancs, et
+l'âme vole comme un songe. Mais retourne promptement à la lumière
+des vivants, et souviens-toi de toutes ces choses, afin de les
+redire à Pènélopéia.
+
+Nous parlions ainsi, et les femmes et les filles des héros
+accoururent, excitées par l'illustre Perséphonéia. Et elles
+s'assemblaient, innombrables, autour du sang noir. Et je songeais
+comment je les interrogerais tour à tour; et il me sembla
+meilleur, dans mon esprit, de tirer mon épée aiguë de la gaine, le
+long de ma cuisse, et de ne point leur permettre de boire, toutes
+à la fois, le sang noir. Et elles approchèrent tour à tour, et
+chacune disait son origine, et je les interrogeais l'une après
+l'autre.
+
+Et je vis d'abord Tyrô, née d'un noble père, car elle me dit
+qu'elle était la fille de l'irréprochable Salmoneus et la femme de
+Krètheus Aioliade. Et elle aimait le divin fleuve Énipeus, qui est
+le plus beau des fleuves qui coulent sur la terre; et elle se
+promenait le long des belles eaux de l'Énipeus. Sous la figure de
+ce dernier, celui qui entoure la terre et qui la secoue sortit des
+bouches du fleuve tourbillonnant; et une lame bleue, égale en
+hauteur à une montagne, enveloppa, en se recourbant, le dieu et la
+femme mortelle. Et il dénoua sa ceinture de vierge, et il répandit
+sur elle le sommeil. Puis, ayant accompli le travail amoureux, il
+prit la main de Tyrô et lui dit:
+
+-- Réjouis-toi, femme, de mon amour. Dans une année tu enfanteras
+de beaux enfants, car la couche des immortels n'est point
+inféconde. Nourris et élève-les. Maintenant, va vers ta demeure,
+mais prends garde et ne me nomme pas. Je suis pour toi seule
+Poseidaôn qui ébranle la terre.
+
+Ayant ainsi parlé, il plongea dans la mer agitée. Et Tyrô, devenue
+enceinte, enfanta Péliès et Nèleus, illustres serviteurs du grand
+Zeus. Et Péliès riche en troupeaux habita la grande Iaolkôs, et
+Nèleus la sablonneuse Pylos. Puis, la reine des femmes conçut de
+son mari, Aisôn, Phérès et le dompteur de chevaux Hamythaôr.
+
+Puis, je vis Antiopè, fille d'Aisopos, qui se glorifiait d'avoir
+dormi dans les bras de Zeus. Elle en eut deux fils, Amphiôn et
+Zèthos, qui, les premiers, bâtirent Thèbè aux sept portes et
+l'environnèrent de tours. Car ils n'auraient pu, sans ces tours,
+habiter la grande Thèbè, malgré leur courage.
+
+Puis, je vis Alkmènè, la femme d'Amphitryôn, qui conçut Hèraklès
+au coeur de lion dans l'embrassement du magnanime Zeus; puis,
+Mègarè, fille de l'orgueilleux Krèiôn, et qu'eut pour femme
+l'Amphitryonade indomptable dans sa force.
+
+Puis, je vis la mère d'Oidipous, la belle Épikastè, qui commit un
+grand crime dans sa démence, s'étant mariée à son fils. Et celui-
+ci, ayant tué son père, épousa sa mère. Et les dieux révélèrent
+ces actions aux hommes. Et Oidipous, subissant de grandes douleurs
+dans la désirable Thèbè, commanda aux Kadméiones par la volonté
+cruelle des dieux. Et Épikastè descendit dans les demeures aux
+portes solides d'Aidès, ayant attaché, saisie de douleur, une
+corde à une haute poutre, et laissant à son fils les innombrables
+maux que font souffrir les Érinnyes d'une mère.
+
+Puis, je vis la belle Khlôris qu'autrefois Nèleus épousa pour sa
+beauté, après lui avoir offert les présents nuptiaux. Et c'était
+la plus jeune fille d'Amphiôn laside qui commanda autrefois
+puissamment sur Orkhomènos Minyèénne et sur Pylos. Et elle conçut
+de lui de beaux enfants, Nestôr, Khromios et l'orgueilleux
+Périklyménos. Puis, elle enfanta l'illustre Pèrô, l'admiration des
+hommes qui la suppliaient tous, voulant l'épouser; mais Nèleus ne
+voulait la donner qu'à celui qui enlèverait de Phylakè les boeufs
+au large front de la Force Iphikléenne. Seul, un divinateur
+irréprochable le promit; mais la moire contraire d'un dieu, les
+rudes liens et les bergers l'en empêchèrent. Cependant, quand les
+jours et les mois se furent écoulés, et que, l'année achevée, les
+saisons recommencèrent, alors la force Iphikléenne délivra
+l'irréprochable divinateur, et le dessein de Zeus s'accomplit.
+
+Puis, je vis Lèdè, femme de Tyndaros. Et elle conçut de Tyndaros
+des fils excellents, Kastor dompteur de chevaux et Polydeukès
+formidable par ses poings. La terre nourricière les enferme,
+encore vivants, et, sous la terre, ils sont honorés par Zeus. Ils
+vivent l'un après l'autre et meurent de même, et sont également
+honorés par les dieux.
+
+Puis, je vis Iphimédéia, femme d'Aôleus, et qui disait s'être unie
+à Poseidaôn. Et elle enfanta deux fils dont la vie fut brève, le
+héros Otos et l'illustre Éphialtès, et ils étaient les plus grands
+et les plus beaux qu'eût nourris la terre féconde, après
+l'illustre Oriôn. Ayant neuf ans, ils étaient larges de neuf
+coudées, et ils avaient neuf brasses de haut. Et ils menacèrent
+les immortels de porter dans l'Olympos le combat de la guerre
+tumultueuse. Et ils tentèrent de poser l'Ossa sur l'Olympos et le
+Pèlios boisé sur l'Ossa, afin d'atteindre l'Ouranos. Et peut-être
+eussent-ils accompli leurs menaces, s'ils avaient eu leur puberté;
+mais le fils de Zeus, qu'enfanta Lètô aux beaux cheveux, les tua
+tous deux, avant que le duvet fleurit sur leurs joues et qu'une
+barbe épaisse couvrît leurs mentons.
+
+Puis, je vis Phaidrè, et Prokris, et la belle Ariadnè, fille du
+sage Minôs, que Thèseus conduisit autrefois de la Krètè dans la
+terre sacrée des Athénaiens; mais il ne le put pas, car Artémis,
+sur l'avertissement de Dionysos, retint Ariadnè dans Diè entourée
+des flots.
+
+Puis, je vis Mairè, et Klyménè, et la funeste Ériphylè qui trahit
+son mari pour de l'or.
+
+Mais je ne pourrais ni vous dire combien je vis de femmes et de
+filles de héros, ni vous les nommer avant la fin de la nuit
+divine. Voici l'heure de dormir, soit dans la nef rapide avec mes
+compagnons, soit ici; car c'est aux dieux et à vous de prendre
+soin de mon départ.
+
+Il parla ainsi, et tous restèrent immobiles et pleins de plaisir
+dans la demeure obscure. Alors, Arètè aux bras blancs parla la
+première:
+
+-- Phaiakiens, que penserons-nous de ce héros, de sa beauté, de sa
+majesté et de son esprit immuable? Il est, certes, mon hôte, et
+c'est un honneur que vous partagez tous. Mais ne vous hâtez point
+de le renvoyer sans lui faire des présents, car il ne possède
+rien. Par la bonté des Dieux nous avons beaucoup de richesses dans
+nos demeures.
+
+Alors, le vieux héros Ekhéneus parla ainsi, et c'était le plus
+vieux des Phaiakiens:
+
+-- Ô amis, la reine prudente nous parle selon le sens droit.
+Obéissez donc. C'est à Alkinoos de parler et d'agir, et nous
+l'imiterons.
+
+Et Alkinoos dit:
+
+-- Je ne puis parler autrement, tant que je vivrai et que je
+commanderai aux Phaiakiens habiles dans la navigation. Mais que
+notre hôte reste, malgré son désir de partir, et qu'il attende le
+matin, afin que je réunisse tous les présents. Le soin de son
+retour me regarde plus encore que tous les autres, car je commande
+pour le peuple.
+
+Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, si vous
+m'ordonniez de rester ici toute l'année, tandis que vous
+prépareriez mon départ et que vous réuniriez de splendides
+présents, j'y consentirais volontiers; car il vaudrait mieux pour
+moi rentrer les mains pleines dans ma chère patrie. J'en serais
+plus aimé et plus honoré de tous ceux qui me verraient de retour
+dans Ithakè.
+
+Et Alkinoos lui dit:
+
+-- Ô Odysseus, certes, nous ne pouvons te soupçonner d'être un
+menteur et un voleur, comme tant d'autres vagabonds, que nourrit
+la noire terre, qui ne disent que des mensonges dont nul ne peut
+rien comprendre. Mais ta beauté, ton éloquence, ce que tu as
+raconté, d'accord avec l'Aoide, des maux cruels des Akhaiens et
+des tiens, tout a pénétré en nous. Dis-moi donc et parle avec
+vérité, si tu as vu quelques-uns de tes illustres compagnons qui
+t'ont suivi à Ilios et que la destinée a frappés là. La nuit sera
+encore longue, et le temps n'est point venu de dormir dans nos
+demeures. Dis-moi donc tes travaux admirables. Certes, je
+t'écouterai jusqu'au retour de la divine Éôs, si tu veux nous dire
+tes douleurs.
+
+Et le subtil Odysseus parla ainsi:
+
+-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, il y a un
+temps de parler et un temps de dormir; mais, si tu désires
+m'entendre, certes, je ne refuserai pas de raconter les misères et
+les douleurs de mes compagnons, de ceux qui ont péri auparavant,
+ou qui, ayant échappé à la guerre lamentable des Troiens, ont péri
+au retour par la ruse d'une femme perfide.
+
+Après que la vénérable Perséphonéia eut dispersé çà et là les âmes
+des femmes, survint l'âme pleine de tristesse de l'Atréide
+Agamemnôn; et elle était entourée de toutes les âmes de ceux qui
+avaient subi la destinée et qui avaient péri avec lui dans la
+demeure d'Aigisthos.
+
+Ayant bu le sang noir, il me reconnut aussitôt, et il pleura, en
+versant des larmes amères, et il étendit les bras pour me saisir;
+mais la force qui était en lui autrefois n'était plus, ni la
+vigueur qui animait ses membres souples. Et je pleurai en le
+voyant, plein de pitié dans mon coeur, et je lui dis ces paroles
+ailées:
+
+-- Atréide Agamemnôn, roi des hommes, comment la kèr de la dure
+mort t'a-t-elle dompté? Poseidaôn t'a-t-il dompté dans tes nefs en
+excitant les immenses souffles des vents terribles, ou des hommes
+ennemis t'ont-ils frappé sur la terre ferme, tandis que tu
+enlevais leurs boeufs et leurs beaux troupeaux de brebis, ou bien
+que tu combattais pour ta ville et pour tes femmes?
+
+Je parlai ainsi, et, aussitôt, il me répondit:
+
+-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, Poseidaôn ne m'a point dompté
+sur mes nefs, en excitant les immenses souffles des vents
+terribles, et des hommes ennemis ne m'ont point frappé sur la
+terre ferme; mais Aigisthos m'a infligé la kèr et la mort à l'aide
+de ma femme perfide. M'ayant convié à un repas dans la demeure, il
+m'a tué comme un boeuf à l'étable. J'ai subi ainsi une très
+lamentable mort. Et, autour de moi, mes compagnons ont été égorgés
+comme des porcs aux dents blanches, qui sont tués dans les
+demeures d'un homme riche et puissant, pour des noces, des festins
+sacrés ou des repas de fête. Certes, tu t'es trouvé au milieu du
+carnage de nombreux guerriers, entouré de morts, dans la terrible
+mêlée; mais tu aurais gémi dans ton coeur de voir cela. Et nous
+gisions dans les demeures, parmi les kratères et les tables
+chargées, et toute la salle était souillée de sang. Et j'entendais
+la voix lamentable de la fille de Priamos, Kassandrè, que la
+perfide Klytaimnestrè égorgeait auprès de moi. Et comme j'étais
+étendu mourant, je soulevai mes mains vers mon épée; mais la femme
+aux yeux de chien s'éloigna et elle ne voulut point fermer mes
+yeux et ma bouche au moment où je descendais dans la demeure
+d'Aidès. Rien n'est plus cruel, ni plus impie qu'une femme qui a
+pu méditer de tels crimes. Ainsi, certes, Klytaimnestrè prépara le
+meurtre misérable du premier mari qui la posséda, et je péris
+ainsi, quand je croyais rentrer dans ma demeure, bien accueilli de
+mes enfants, de mes servantes et de mes esclaves! Mais cette
+femme, pleine d'affreuses pensées, couvrira de sa honte toutes les
+autres femmes futures, et même celles qui auront la sagesse en
+partage.
+
+Il parla ainsi, et je lui répondis:
+
+-- Ô dieux! combien, certes, Zeus qui tonne hautement n'a-t-il
+point haï la race d'Atreus à cause des actions des femmes! Déjà, à
+cause de Hélénè beaucoup d'entre nous sont morts, et Klytaimnestrè
+préparait sa trahison pendant que tu étais absent.
+
+Je parlai ainsi, et il me répondit aussitôt:
+
+-- C'est pourquoi, maintenant, ne sois jamais trop bon envers ta
+femme, et ne lui confie point toutes tes pensées, mais n'en dis
+que quelques-unes et cache-lui en une partie. Mais pour toi,
+Odysseus, ta perte ne te viendra point de ta femme, car la sage
+fille d'Ikarios, Pènélopéia, est pleine de prudence et de bonnes
+pensées dans son esprit. Nous l'avons laissée nouvellement mariée
+quand nous sommes partis pour la guerre, et son fils enfant était
+suspendu à sa mamelle; et maintenant celui-ci s'assied parmi les
+hommes; et il est heureux, car son cher père le verra en arrivant,
+et il embrassera son père. Pour moi, ma femme n'a point permis à
+mes yeux de se rassasier de mon fils, et m'a tué auparavant. Mais
+je te dirai une autre chose; garde mon conseil dans ton esprit:
+Fais aborder ta nef dans la chère terre de la patrie, non
+ouvertement, mais en secret; car il ne faut point se confier dans
+les femmes. Maintenant, parle et dis-moi la vérité. As-tu entendu
+dire que mon fils fût encore vivant, soit à Orkhoménos, soit dans
+la sablonneuse Pylos, soit auprès de Ménélaos dans la grande
+Sparta? En effet, le divin Orestès n'est point encore mort sur la
+terre.
+
+Il parla ainsi, et je lui répondis:
+
+-- Atréide, pourquoi me demandes-tu ces choses? Je ne sais s'il
+est mort ou vivant. Il ne faut point parler inutilement.
+
+Et nous échangions ainsi de tristes paroles, affligés et répandant
+des larmes. Et l'âme du Pèlèiade Akhilleus survint, celle de
+Patroklos, et celle de l'irréprochable Antilokhos, et celle d'Aias
+qui était le plus grand et le plus beau de tous les Akhaiens,
+après l'irréprochable Pèléiôn. Et l'âme du rapide Aiakide me
+reconnut, et, en gémissant, il me dit ces paroles ailées:
+
+-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, malheureux, comment as-tu pu
+méditer quelque chose de plus grand que tes autres actions?
+Comment as-tu osé venir chez Aidés où habitent les images vaines
+des hommes morts?
+
+Il parla ainsi, et je lui répondis:
+
+-- Ô Akhilleus, fils de Pèleus, le plus brave des Akhaiens, je
+suis venu pour l'oracle de Teirésias, afin qu'il m'apprenne
+comment je parviendrai dans l'âpre Ithakè, car je n'ai abordé ni
+l'Akhaiè, ni la terre de ma patrie, et j'ai toujours souffert.
+Mais toi, Akhilleus, aucun des anciens hommes n'a été, ni aucun
+des hommes futurs ne sera plus heureux que toi. Vivant, nous,
+Akhaiens, nous t'honorions comme un dieu, et, maintenant, tu
+commandes à tous les morts. Tel que te voilà, et bien que mort, ne
+te plains pas, Akhilleus.
+
+Je parlai ainsi, et il me répondit:
+
+-- Ne me parle point de la mort, illustre Odysseus. J'aimerais
+mieux être un laboureur, et servir, pour un salaire, un homme
+pauvre et pouvant à peine se nourrir, que de commander à tous les
+morts qui ne sont plus. Mais parle-moi de mon illustre fils.
+Combat-il au premier rang, ou non? Dis-moi ce que tu as appris de
+l'irréprochable Pèleus. Possède-t-il encore les mêmes honneurs
+parmi les nombreux Myrmidones, ou le méprisent-ils dans Hellas et
+dans la Phthiè, parce que ses mains et ses pieds sont liés par la
+vieillesse? En effet, je ne suis plus là pour le défendre, sous la
+splendeur de Hèlios, tel que j'étais autrefois devant la grande
+Troiè, quand je domptais les plus braves, en combattant pour les
+Akhaiens. Si j'apparaissais ainsi, un instant, dans la demeure de
+mon père, certes, je dompterais de ma force et de mes mains
+inévitables ceux qui l'outragent ou qui lui enlèvent ses honneurs.
+
+Il parla ainsi, et je lui répondis:
+
+-- Certes, je n'ai rien appris de l'irréprochable Pèleus; mais je
+te dirai toute la vérité, comme tu le désires, sur ton cher fils
+Néoptolémos. Je l'ai conduit moi-même, sur une nef creuse, de
+l'île Skyros vers les Akhaiens aux belles knèmides. Quand nous
+convoquions l'agora devant la ville Troiè, il parlait le premier
+sans se tromper jamais, et l'illustre Nestôr et moi nous luttions
+seuls contre lui. Toutes les fois que nous, Akhaiens, nous
+combattions autour de la ville des Troiens, jamais il ne restait
+dans la foule des guerriers, ni dans la mêlée; mais il courait en
+avant, ne le cédant à personne en courage. Et il tua beaucoup de
+guerriers dans le combat terrible, et je ne pourrais ni les
+rappeler, ni les nommer tous, tant il en a tué en défendant les
+Akhaiens. C'est ainsi qu'il tua avec l'airain le héros Tèléphide
+Eurypylos; et autour de celui-ci de nombreux Kètéiens furent tués
+à cause des présents des femmes. Et Eurypylos était le plus beau
+des hommes que j'aie vus, après le divin Memnôn. Et quand nous
+montâmes, nous, les princes des Akhaiens, dans le cheval qu'avait
+fait Épéios, c'est à moi qu'ils remirent le soin d'ouvrir ou de
+fermer cette énorme embûche. Et les autres chefs des Akhaiens
+versaient des larmes, et les membres de chacun tremblaient; mais
+lui, je ne le vis jamais ni pâlir, ni trembler, ni pleurer. Et il
+me suppliait de le laisser sortir du cheval, et il secouait son
+épée et sa lance lourde d'airain, en méditant la perte des
+Troiens. Et quand nous eûmes renversé la haute ville de Priamos,
+il monta, avec une illustre part du butin, sur sa nef, sain et
+sauf, n'ayant jamais été blessé de l'airain aigu, ni de près ni de
+loin, comme il arrive toujours dans la guerre, quand Arès mêle
+furieusement les guerriers.
+
+Je parlai ainsi, et l'âme de l'Aiakide aux pieds rapides
+s'éloigna, marchant fièrement sur la prairie d'asphodèle, et
+joyeuse, parce que je lui avais dit que son fils était illustre
+par son courage.
+
+Et les autres âmes de ceux qui ne sont plus s'avançaient
+tristement, et chacune me disait ses douleurs; mais, seule, l'âme
+du Télamoniade Aias restait à l'écart, irritée à cause de la
+victoire que j'avais remportée sur lui, auprès des nefs, pour les
+armes d'Akhilleus. La mère vénérable de l'Aiakide les déposa
+devant tous, et nos juges furent les fils des Troiens et Pallas
+Athènè. Plût aux dieux que je ne l'eusse point emporté dans cette
+lutte qui envoya sous la terre une telle tête, Aias, le plus beau
+et le plus brave des Akhaiens après l'irréprochable Pèléiôn! Et je
+lui adressai ces douces paroles:
+
+-- Aias, fils irréprochable de Télamôn, ne devrais-tu pas, étant
+mort, déposer ta colère à cause des armes fatales que les dieux
+nous donnèrent pour la ruine des Argiens? Ainsi, tu as péri, toi
+qui étais pour eux comme une tour! Et les Akhaiens ne t'ont pas
+moins pleuré que le Pèlèiade Akhilleus. Et la faute n'en est à
+personne. Zeus, seul, dans sa haine pour l'armée des Danaens, t'a
+livré à la moire. Viens, ô roi, écoute ma prière, et dompte ta
+colère et ton coeur magnanime.
+
+Je parlai ainsi, mais il ne me répondit rien, et il se mêla, dans
+l'Érébos, aux autres âmes des morts qui ne sont plus. Cependant,
+il m'eût parlé comme je lui parlais, bien qu'il fût irrité; mais
+j'aimai mieux, dans mon cher coeur, voir les autres âmes des
+morts.
+
+Et je vis Minôs, l'illustre fils de Zeus, et il tenait un sceptre
+d'or, et, assis, il jugeait les morts. Et ils s'asseyaient et se
+levaient autour de lui, pour défendre leur cause, dans la vaste
+demeure d'Aidès.
+
+Puis, je vis le grand Oriôn chassant, dans la prairie d'asphodèle,
+les bêtes fauves qu'il avait tuées autrefois sur les montagnes
+sauvages, en portant dans ses mains la massue d'airain qui ne se
+brisait jamais.
+
+Puis, je vis Tityos, le fils de l'illustre Gaia, étendu sur le sol
+et long de neuf plèthres. Et deux vautours, des deux côtés,
+fouillaient son foie avec leurs becs; et, de ses mains, il ne
+pouvait les chasser; car, en effet, il avait outragé par violence
+Lètô, l'illustre concubine de Zeus, comme elle allait à Pythô, le
+long du riant Panopeus.
+
+Et je vis Tantalos, subissant de cruelles douleurs, debout dans un
+lac qui lui baignait le menton. Et il était là, souffrant la soif
+et ne pouvant boire. Toutes les fois, en effet, que le vieillard
+se penchait, dans son désir de boire, l'eau décroissait absorbée,
+et la terre noire apparaissait autour de ses pieds, et un daimôn
+la desséchait. Et des arbres élevés laissaient pendre leurs fruits
+sur sa tête, des poires, des grenades, des oranges, des figues
+douces et des olives vertes. Et toutes les fois que le vieillard
+voulait les saisir de ses mains, le vent les soulevait jusqu'aux
+nuées sombres.
+
+Et je vis Sisyphos subissant de grandes douleurs et poussant un
+immense rocher avec ses deux mains. Et il s'efforçait, poussant ce
+rocher des mains et des pieds jusqu'au faîte d'une montagne. Et
+quand il était près d'atteindre ce faîte, alors la force lui
+manquait, et l'immense rocher roulait jusqu'au bas. Et il
+recommençait de nouveau, et la sueur coulait de ses membres, et la
+poussière s'élevait au-dessus de sa tête.
+
+Et je vis la force Hèrakléenne, ou son image, car lui-même est
+auprès des dieux immortels, jouissant de leurs repas et possédant
+Hèbè aux beaux talons, fille du magnanime Zeus et de Hèrè aux
+sandales d'or. Et, autour de la force Hèrakléenne, la rumeur des
+morts était comme celle des oiseaux, et ils fuyaient de toutes
+parts.
+
+Et Hèraklès s'avançait, semblable à la nuit sombre, l'arc en main,
+la flèche sur le nerf, avec un regard sombre, comme un homme qui
+va lancer un trait. Un effrayant baudrier d'or entourait sa
+poitrine, et des images admirables y étaient sculptées, des ours,
+des sangliers sauvages et des lions terribles, des batailles, des
+mêlées et des combats tueurs d'hommes, car un très habile ouvrier
+avait fait ce baudrier. Et, m'ayant vu, il me reconnut aussitôt,
+et il me dit en gémissant ces paroles ailées:
+
+-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, sans doute tu es misérable et
+une mauvaise destinée te conduit, ainsi que moi, quand j'étais
+sous la clarté de Hèlios. J'étais le fils du Kroniôn Zeus, mais je
+subissais d'innombrables misères, opprimé par un homme qui m'était
+inférieur et qui me commandait de lourds travaux. Il m'envoya
+autrefois ici pour enlever le chien Kerbéros, et il pensait que ce
+serait mon plus cruel travail; mais j'enlevai Kerbéros et je le
+traînai hors des demeures d'Aidès, car Herméias et Athènè aux yeux
+clairs m'avaient aidé.
+
+Il parla ainsi, et il rentra dans la demeure d'Aidès. Et moi, je
+restai là, immobile, afin de voir quelques-uns des hommes
+héroïques qui étaient morts dans les temps antiques; et peut-être
+eussé-je vu les anciens héros que je désirais, Thèseus,
+Peirithoos, illustres enfants des dieux; mais l'innombrable
+multitude des morts s'agita avec un si grand tumulte que la pâle
+terreur me saisit, et je craignis que l'illustre Perséphonéia
+m'envoyât, du Hadès, la tête de l'horrible monstre Gorgônien. Et
+aussitôt je retournai vers ma nef, et j'ordonnai à mes compagnons
+d'y monter et de détacher le câble. Et aussitôt ils s'assirent sur
+les bancs de la nef, et le courant emporta celle-ci sur le fleuve
+Okéanos, à l'aide de la force des avirons et du vent favorable.
+
+
+12.
+
+La nef, ayant quitté le fleuve Okéanos, courut sur les flots de la
+mer, là où Hèlios se lève, où Éôs, née au matin, a ses demeures et
+ses choeurs, vers l'île Aiaiè. Étant arrivés là, nous tirâmes la
+nef sur le sable; puis, descendant sur le rivage de la mer, nous
+nous endormîmes en attendant la divine Éôs.
+
+Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, j'envoyai
+mes compagnons vers la demeure de Kirkè, afin d'en rapporter le
+cadavre d'Elpènôr qui n'était plus. Puis, ayant coupé des arbres
+sur la hauteur du rivage, nous fîmes ses funérailles, tristes et
+versant d'abondantes larmes. Et quand le cadavre et les armes du
+mort eurent été brûlés, ayant construit le tombeau surmonté d'une
+colonne, nous plantâmes l'aviron au sommet. Et ces choses furent
+faites; mais, en revenant du Hadès, nous ne retournâmes point chez
+Kirkè. Elle vint elle-même à la hâte, et, avec elle, vinrent ses
+servantes qui portaient du pain, des chairs abondantes et du vin
+rouge. Et la noble déesse au milieu de nous, parla ainsi:
+
+-- Malheureux, qui, vivants, êtes descendus dans la demeure
+d'Aidès, vous mourrez deux fois, et les autres hommes ne meurent
+qu'une fois. Allons! mangez et buvez pendant tout le jour, jusqu'à
+la chute de Hèlios; et, à la lumière naissante, vous naviguerez,
+et je vous dirai la route, et je vous avertirai de toute chose, de
+peur que vous subissiez encore des maux cruels sur la mer ou sur
+la terre.
+
+Elle parla ainsi, et elle persuada notre âme généreuse. Et,
+pendant tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, nous restâmes,
+mangeant les chairs abondantes et buvant le vin doux. Et, quand
+Hèlios tomba, le soir survint, et mes compagnons s'endormirent
+auprès des câbles de la nef. Mais Kirkè, me prenant par la main,
+me conduisit loin de mes compagnons, et, s'étant couchée avec moi,
+m'interrogea sur les choses qui m'étaient arrivées. Et je lui
+racontai tout, et, alors, la vénérable Kirkè me dit:
+
+-- Ainsi, tu as accompli tous ces travaux. Maintenant, écoute ce
+que je vais te dire. Un dieu lui-même fera que tu t'en souviennes.
+Tu rencontreras d'abord les Seirènes qui charment tous les hommes
+qui les approchent; mais il est perdu celui qui, par imprudence,
+écoute leur chant, et jamais sa femme et ses enfants ne le
+reverront dans sa demeure, et ne se réjouiront. Les Seirènes le
+charment par leur chant harmonieux, assises dans une prairie,
+autour d'un grand amas d'ossements d'hommes et de peaux en
+putréfaction. Navigue rapidement au delà, et bouche les oreilles
+de tes compagnons avec de la cire molle, de peur qu'aucun d'eux
+entende. Pour toi, écoute-les, si tu veux; mais que tes compagnons
+te lient, à l'aide de cordes, dans la nef rapide, debout contre le
+mât, par les pieds et les mains, avant que tu écoutes avec une
+grande volupté la voix des Seirènes. Et, si tu pries tes
+compagnons, si tu leur ordonnes de te délier, qu'ils te chargent
+de plus de liens encore.
+Après que vous aurez navigué au delà, je ne puis te dire, des deux
+voies que tu trouveras, laquelle choisir; mais tu te décideras
+dans ton esprit. Je te les décrirai cependant. Là, se dressent
+deux hautes roches, et contre elles retentissent les grands flots
+d'Amphitrite aux yeux bleus. Les dieux heureux les nomment les
+Errantes. Et jamais les oiseaux ne volent au delà, pas même les
+timides colombes qui portent l'ambroisie au père Zeus. Souvent une
+d'elles tombe sur la roche, mais le père en crée une autre, afin
+que le nombre en soit complet. Jamais aucune nef, ayant approché
+ces roches, n'en a échappé; et les flots de la mer et la tempête
+pleine d'éclairs emportent les bancs de rameurs et les corps des
+hommes. Et une seule nef, sillonnant la mer, a navigué au delà:
+Argô, chère à tous les dieux, et qui revenait de la terre
+d'Aiètès. Et même, elle allait être jetée contre les grandes
+roches, mais Hèrè la fit passer outre, car Jèsôn lui était cher.
+
+Tels sont ces deux écueils. L'un, de son faîte aigu, atteint le
+haut Ouranos, et une nuée bleue l'environne sans cesse, et jamais
+la sérénité ne baigne son sommet, ni en été, ni en automne; et
+jamais aucun homme mortel ne pourrait y monter ou en descendre,
+quand il aurait vingt bras et vingt pieds, tant la roche est haute
+et semblable à une pierre polie. Au milieu de l'écueil il y a une
+caverne noire dont l'entrée est tournée vers l'Érébos et c'est de
+cette caverne, illustre Odysseus, qu'il faut approcher ta nef
+creuse. Un homme dans la force de la jeunesse ne pourrait, de sa
+nef, lancer une flèche jusque dans cette caverne profonde. Et
+c'est là qu'habite Skyllè qui pousse des rugissements et dont la
+voix est aussi forte que celle d'un jeune lion. C'est un monstre
+prodigieux, et nul n'est joyeux de l'avoir vu, pas même un Dieu.
+Elle a douze pieds difformes, et six cous sortent longuement de
+son corps, et à chaque cou est attachée une tête horrible, et dans
+chaque gueule pleine de la noire mort il y a une triple rangée de
+dents épaisses et nombreuses. Et elle est plongée dans la caverne
+creuse jusqu'aux reins; mais elle étend au dehors ses têtes, et,
+regardant autour de l'écueil, elle saisit les dauphins, les chiens
+de mer et les autres monstres innombrables qu'elle veut prendre et
+que nourrit la gémissante Amphitritè. Jamais les marins ne
+pourront se glorifier d'avoir passé auprès d'elle sains et saufs
+sur leur nef, car chaque tête enlève un homme hors de la nef à
+proue bleue. L'autre écueil voisin que tu verras, Odysseus, est
+moins élevé, et tu en atteindrais le sommet d'un trait. Il y croit
+un grand figuier sauvage chargé de feuilles, et, sous ce figuier,
+la divine Kharybdis engloutit l'eau noire. Et elle la revomit
+trois fois par jour et elle l'engloutit trois fois horriblement.
+Et si tu arrivais quand elle l'engloutit, celui qui ébranle la
+terre, lui-même, voudrait te sauver, qu'il ne le pourrait pas.
+Pousse donc rapidement ta nef le long de Skyllè, car il vaut mieux
+perdre six hommes de tes compagnons, que de les perdre tous.
+
+Elle parla ainsi, et je lui répondis:
+
+-- Parle, déesse, et dis-moi la vérité. Si je puis échapper à la
+désastreuse Kharybdis, ne pourrai-je attaquer Skyllè, quand elle
+saisira mes compagnons?
+
+Je parlai ainsi, et la noble Déesse me répondit:
+
+-- Malheureux, tu songes donc encore aux travaux de la guerre? Et
+tu ne veux pas céder, même aux dieux immortels! Mais Skyllè n'est
+point mortelle, et c'est un monstre cruel, terrible et sauvage, et
+qui ne peut être combattu. Aucun courage ne peut en triompher. Si
+tu ne te hâtes point, ayant saisi tes armes près de la roche, je
+crains que, se ruant de nouveau, elle emporte autant de têtes
+qu'elle a déjà enlevé d'hommes. Vogue donc rapidement, et invoque
+Krataïs, mère de Skyllè, qui l'a enfantée pour la perte des
+hommes, afin qu'elle l'apaise, et que celle-ci ne se précipite
+point de nouveau.
+Tu arriveras ensuite à l'île Thrinakiè. Là, paissent les boeufs et
+les gras troupeaux de Hèlios. Et il a sept troupeaux de boeufs et
+autant de brebis, cinquante par troupeau. Et ils ne font point de
+petits, et ils ne meurent point, et leurs pasteurs sont deux
+nymphes divines, Phaéthousa et Lampétiè, que la divine Néaira a
+conçues du Hypérionide Hèlios. Et leur mère vénérable les enfanta
+et les nourrit, et elle les laissa dans l'île Thrinakiè, afin
+qu'elles habitassent au loin, gardant les brebis paternelles et
+les boeufs aux cornes recourbées. Si, songeant à ton retour, tu ne
+touches point à ces troupeaux, vous rentrerez tous dans Ithakè,
+après avoir beaucoup souffert; mais si tu les blesses, alors je te
+prédis la perte de ta nef et de tes compagnons. Et tu échapperas
+seul, mais tu rentreras tard et misérablement dans ta demeure,
+ayant perdu tous tes compagnons.
+
+Elle parla ainsi, et aussitôt Éôs s'assit sur son thrône d'or, et
+la noble déesse Kirkè disparut dans l'île. Et, retournant vers ma
+nef, j'excitai mes compagnons à y monter et à détacher les câbles.
+Et ils montèrent aussitôt, et ils s'assirent en ordre sur les
+bancs, et ils frappèrent la blanche mer de leurs avirons. Kirkè
+aux beaux cheveux, terrible et vénérable déesse, envoya derrière
+la nef à proue bleue un vent favorable qui emplit la voile; et,
+toutes choses étant mises en place sur la nef, nous nous assîmes,
+et le vent et le pilote nous conduisirent. Alors, triste dans le
+coeur, je dis à mes compagnons:
+
+-- Ô amis, il ne faut pas qu'un seul, et même deux seulement
+d'entre nous, sachent ce que m'a prédit la noble déesse Kirkè;
+mais il faut que nous le sachions tous, et je vous le dirai. Nous
+mourrons après, ou, évitant le danger, nous échapperons à la mort
+et à la kèr. Avant tout, elle nous ordonne de fuir le chant et la
+prairie des divines Seirènes, et à moi seul elle permet de les
+écouter; mais liez-moi fortement avec des cordes, debout contre
+le, mât, afin que j'y reste immobile, et, si je vous supplie et
+vous ordonne de me délier, alors, au contraire, chargez-moi de
+plus de liens.
+
+Et je disais cela à mes compagnons, et, pendant ce temps, la nef
+bien construite approcha rapidement de l'île des Seirènes, tant le
+vent favorable nous poussait; mais il s'apaisa aussitôt, et il fit
+silence, et un daimôn assoupit les flots. Alors, mes compagnons,
+se levant, plièrent les voiles et les déposèrent dans la nef
+creuse; et, s'étant assis, ils blanchirent l'eau avec leurs
+avirons polis. Et je coupai, à l'aide de l'airain tranchant, une
+grande masse ronde de cire, dont je pressai les morceaux dans mes
+fortes mains; et la cire s'amollit, car la chaleur du roi Hèlios
+était brûlante, et j'employais une grande force. Et je fermai les
+oreilles de tous mes compagnons. Et, dans la nef, ils me lièrent
+avec des cordes, par les pieds et les mains, debout contre le mât.
+Puis, s'asseyant, ils frappèrent de leurs avirons la mer écumeuse.
+
+Et nous approchâmes à la portée de la voix, et la nef rapide,
+étant proche, fut promptement aperçue par les Seirènes, et elles
+chantèrent leur chant harmonieux:
+
+-- Viens, ô illustre Odysseus, grande gloire des Akhaiens. Arrête
+ta nef, afin d'écouter notre voix. Aucun homme n'a dépassé notre
+île sur sa nef noire sans écouter notre douce voix; puis, il
+s'éloigne, plein de joie, et sachant de nombreuses choses. Nous
+savons, en effet, tout ce que les Akhaiens et les Troiens ont subi
+devant la grande Troiè par la volonté des dieux, et nous savons
+aussi tout ce qui arrive sur la terre nourricière.
+
+Elles chantaient ainsi, faisant résonner leur belle voix, et mon
+coeur voulait les entendre; et, en remuant les sourcils, je fis
+signe à mes compagnons de me détacher; mais ils agitaient plus
+ardemment les avirons; et, aussitôt, Périmèdès et Eurylokhos, se
+levant, me chargèrent de plus de liens.
+
+Après que nous les eûmes dépassées et que nous n'entendîmes plus
+leur voix et leur chant, mes chers compagnons retirèrent la cire
+de leurs oreilles et me détachèrent; mais, à peine avions-nous
+laissé l'île, que je vis de la fumée et de grands flots et que
+j'entendis un bruit immense. Et mes compagnons, frappés de
+crainte, laissèrent les avirons tomber de leurs mains. Et le
+courant emportait la nef, parce qu'ils n'agitaient plus les
+avirons. Et moi, courant çà et là, j'exhortai chacun d'eux par de
+douces paroles:
+
+-- Ô amis, nous n'ignorons pas les maux. N'avons nous pas enduré
+un mal pire quand le kyklôps nous tenait renfermés dans sa caverne
+creuse avec une violence horrible? Mais, alors, par ma vertu, par
+mon intelligence et ma sagesse, nous lui avons échappé. Je ne
+pense pas que vous l'ayez oublié. Donc, maintenant, faites ce que
+je dirai; obéissez tous. Vous, assis sur les bancs, frappez de vos
+avirons les flots profonds de la mer; et toi, pilote, je t'ordonne
+ceci, retiens-le dans ton esprit, puisque tu tiens le gouvernail
+de la nef creuse. Dirige-la en dehors de cette fumée et de ce
+courant, et gagne cet autre écueil. Ne cesse pas d'y tendre avec
+vigueur, et tu détourneras notre perte.
+
+Je parlai ainsi, et ils obéirent promptement à mes paroles; mais
+je ne leur dis rien de Skyllè, cette irrémédiable tristesse, de
+peur qu'épouvantés, ils cessassent de remuer les avirons, pour se
+cacher tous ensemble dans le fond de la nef. Et alors j'oubliai
+les ordres cruels de Kirkè qui m'avait recommandé de ne point
+m'armer. Et, m'étant revêtu de mes armes splendides, et, ayant
+pris deux, longues lances, je montai sur la proue de la nef d'où
+je croyais apercevoir d'abord la rocheuse Skyllè apportant la mort
+à mes compagnons. Mais je ne pus la voir, mes yeux se fatiguaient
+à regarder de tous les côtés de la roche noire.
+
+Et nous traversions ce détroit en gémissant. D'un côté était
+Skyllè; et, de l'autre, la divine Kharybdis engloutissait
+l'horrible eau salée de la mer; et, quand elle la revomissait,
+celle-ci bouillonnait comme dans un bassin sur un grand feu, et
+elle la lançait en l'air, et l'eau pleuvait sur les deux écueils.
+Et, quand elle engloutissait de nouveau l'eau salée de la mer,
+elle semblait bouleversée jusqu'au fond, et elle rugissait
+affreusement autour de la roche; et le sable bleu du fond
+apparaissait, et la pâle terreur saisit mes compagnons. Et nous
+regardions Kharybdis, car c'était d'elle que nous attendions notre
+perte; mais, pendant ce temps, Skyllè enleva de la nef creuse six
+de mes plus braves compagnons. Et, comme je regardais sur la nef,
+je vis leurs pieds et leurs mains qui passaient dans l'air; et ils
+m'appelaient dans leur désespoir.
+
+De même qu'un pêcheur, du haut d'un rocher, avec une longue
+baguette, envoie dans la mer, aux petits poissons, un appât
+enfermé dans la corne d'un boeuf sauvage, et jette chaque poisson
+qu'il a pris, palpitant, sur le rocher; de même Skyllè emportait
+mes compagnons palpitants et les dévorait sur le seuil, tandis
+qu'ils poussaient des cris et qu'ils tendaient vers moi leurs
+mains. Et c'était la chose la plus lamentable de toutes celles que
+j'aie vues dans mes courses sur la mer.
+
+Après avoir fui l'horrible Kharybdis et Skyllè, nous arrivâmes à
+l'île irréprochable du dieu. Et là étaient les boeufs
+irréprochables aux larges fronts et les gras troupeaux du
+Hypérionide Hèlios. Et comme j'étais encore en mer, sur la nef
+noire, j'entendis les mugissements des boeufs dans les étables et
+le bêlement des brebis; et la parole du divinateur aveugle, du
+Thébain Teirésias, me revint à l'esprit, et Kirkè aussi qui
+m'avait recommandé d'éviter l'île de Hèlios qui charme les hommes.
+Alors, triste dans mon coeur, je parlai ainsi à mes compagnons:
+
+-- Écoutez mes paroles, compagnons, bien qu'accablés de maux, afin
+que je vous dise les oracles de Teirésias et de Kirkè qui m'a
+recommandé de fuir promptement l'île de Hèlios qui donne la
+lumière aux hommes. Elle m'a dit qu'un grand malheur nous menaçait
+ici. Donc, poussez la nef noire au delà de cette île.
+
+Je parlai ainsi, et leur cher coeur fut brisé. Et, aussitôt,
+Eurylokhos me répondit par ces paroles funestes:
+
+-- Tu es dur pour nous, ô Odysseus! Ta force est grande, et tes
+membres ne sont jamais fatigués, et tout te semble de fer. Tu ne
+veux pas que tes compagnons, chargés de fatigue et de sommeil,
+descendent à terre, dans cette île entourée des flots où nous
+aurions préparé un repas abondant; et tu ordonnes que nous errions
+à l'aventure, pendant la nuit rapide, loin de cette île, sur la
+sombre mer! Les vents de la nuit sont dangereux et perdent les
+nefs. Qui de nous éviterait la kèr fatale, si, soudainement,
+survenait une tempête du Notos ou du violent Zéphyros qui perdent
+le plus sûrement les nefs, même malgré les dieux? Maintenant donc,
+obéissons à la nuit noire, et préparons notre repas auprès de la
+nef rapide. Nous y remonterons demain, au matin, et nous fendrons
+la vaste mer.
+
+Eurylokhos parla ainsi, et mes compagnons l'approuvèrent. Et je
+vis sûrement qu'un daimôn méditait leur perte. Et je lui dis ces
+paroles ailées:
+
+-- Eurylokhos, vous me faites violence, car je suis seul; mais
+jure-moi, par un grand serment, que, si nous trouvons quelque
+troupeau de boeufs ou de nombreuses brebis, aucun de vous, de peur
+de commettre un crime, ne tuera ni un boeuf, ni une brebis. Mangez
+tranquillement les vivres que nous a donnés l'immortelle Kirkè.
+
+Je parlai ainsi, et, aussitôt, ils me le jurèrent comme je l'avais
+ordonné. Et, après qu'ils eurent prononcé toutes les paroles du
+serment, nous arrêtâmes la nef bien construite, dans un port
+profond, auprès d'une eau douce; et mes compagnons sortirent de la
+nef et préparèrent à la hâte leur repas. Puis, après s'être
+rassasiés de boire et de manger, ils pleurèrent leurs chers
+compagnons que Skyllè avait enlevés de la nef creuse et dévorés.
+Et, tandis qu'ils pleuraient, le doux sommeil les saisit. Mais,
+vers la troisième partie de la nuit, à l'heure où les astres
+s'inclinent, Zeus qui amasse les nuées excita un vent violent,
+avec de grands tourbillons; et il enveloppa la terre et la mer de
+brouillards, et l'obscurité tomba de l'Ouranos.
+
+Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, nous
+traînâmes la nef à l'abri dans une caverne profonde. Là étaient
+les belles demeures des nymphes et leurs sièges. Et alors, ayant
+réuni l'agora, je parlai ainsi:
+
+-- Ô amis, il y a dans la nef rapide à boire et à manger.
+Abstenons-nous donc de ces boeufs, de peur d'un grand malheur. En
+effet, ce sont les boeufs terribles et les illustres troupeaux
+d'un dieu, de Hèlios, qui voit et entend tout.
+
+Je parlai ainsi, et leur esprit généreux fut persuadé. Et, tout un
+mois, le Notos souffla perpétuellement; et aucun des autres vents
+ne soufflait, que le Notos et l'Euros. Et aussi longtemps que mes
+compagnons eurent du pain et du vin rouge, ils s'abstinrent des
+boeufs qu'ils désiraient vivement; mais quand tous les vivres
+furent épuisés, la nécessité nous contraignant, nous fîmes, à
+l'aide d'hameçons recourbés, notre proie des poissons et des
+oiseaux qui nous tombaient entre les mains. Et la faim tourmentait
+notre ventre.
+
+Alors, je m'enfonçai dans l'île, afin de supplier les dieux, et de
+voir si un d'entre eux me montrerait le chemin du retour. Et
+j'allai dans l'île, et, laissant mes compagnons, je lavai mes
+mains à l'abri du vent, et je suppliai tous les dieux qui habitent
+le large Olympos. Et ils répandirent le doux sommeil sur mes
+paupières. Alors, Eurylokhos inspira à mes compagnons un dessein
+fatal:
+
+-- Écoutez mes paroles, compagnons, bien que souffrant beaucoup de
+maux. Toutes les morts sont odieuses aux misérables hommes, mais
+mourir par la faim est tout ce qu'il y a de plus lamentable.
+Allons! saisissons les meilleurs boeufs de Hèlios, et sacrifions-
+les aux immortels qui habitent le large Ouranos. Si nous rentrons
+dans Ithakè, dans la terre de la patrie, nous élèverons aussitôt à
+Hèlios un beau temple où nous placerons toute sorte de choses
+précieuses; mais, s'il est irrité à cause de ses boeufs aux cornes
+dressées, et s'il veut perdre la nef, et si les autres dieux y
+consentent, j'aime mieux mourir en une fois, étouffé par les
+flots, que de souffrir plus longtemps dans cette île déserte.
+
+Eurylokhos parla ainsi, et tous l'applaudirent. Et, aussitôt, ils
+entraînèrent les meilleurs boeufs de Hèlios, car les boeufs noirs
+au large front paissaient non loin de la nef à proue bleue. Et,
+les entourant, ils les vouèrent aux immortels; et ils prirent les
+feuilles d'un jeune chêne, car ils n'avaient point d'orge blanche
+dans la nef. Et, après avoir prié, ils égorgèrent les boeufs et
+les écorchèrent; puis, ils rôtirent les cuisses recouvertes d'une
+double graisse, et ils posèrent par-dessus les entrailles crues.
+Et, n'ayant point de vin pour faire les libations sur le feu du
+sacrifice, ils en firent avec de l'eau, tandis qu'ils rôtissaient
+les entrailles. Quand les cuisses furent consumées, ils goûtèrent
+les entrailles. Puis, ayant coupé le reste en morceaux, ils les
+traversèrent de broches.
+
+Alors, le doux sommeil quitta mes paupières, et je me hâtai de
+retourner vers la mer et vers la nef rapide. Mais quand je fus
+près du lieu où celle-ci avait été poussée, la douce odeur vint
+au-devant de moi. Et, gémissant, je criai vers les dieux
+immortels:
+
+-- Père Zeus, et vous, dieux heureux et immortels, certes, c'est
+pour mon plus grand malheur que vous m'avez envoyé ce sommeil
+fatal. Voici que mes compagnons, restés seuls ici, ont commis un
+grand crime.
+
+Aussitôt, Lampétiè au large péplos alla annoncer à Hèlios
+Hypérionide que mes compagnons avaient tué ses boeufs, et le
+Hypérionide, irrité dans son coeur, dit aussitôt aux autres dieux:
+
+-- Père Zeus, et vous, dieux heureux et immortels, vengez-moi des
+compagnons du Laertiade Odysseus. Ils ont tué audacieusement les
+boeufs dont je me réjouissais quand je montais à travers l'Ouranos
+étoilé, et quand je descendais de l'Ouranos sur la terre. Si vous
+ne me donnez pas une juste compensation pour mes boeufs, je
+descendrai dans la demeure d'Aidès, et j'éclairerai les morts.
+
+Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Hèlios, éclaire toujours les immortels et les hommes mortels
+sur la terre féconde. Je brûlerai bientôt de la blanche foudre
+leur nef fracassée au milieu de la sombre mer.
+
+Et j'appris cela de Kalypsô aux beaux cheveux, qui le savait du
+messager Herméias.
+
+Étant arrivé à la mer et à ma nef, je fis des reproches violents à
+chacun de mes compagnons; mais nous ne pouvions trouver aucun
+remède au mal, car les boeufs étaient déjà tués. Et déjà les
+prodiges des dieux s'y manifestaient: les peaux rampaient comme
+des serpents, et les chairs mugissaient autour des broches, cuites
+ou crues, et on eût dit les voix des boeufs eux-mêmes. Et, pendant
+six jours, mes chers compagnons mangèrent les meilleurs boeufs de
+Hèlios, les ayant tués. Quand Zeus amena le septième jour, le vent
+cessa de souffler par tourbillons. Alors, étant montés sur la nef,
+nous la poussâmes au large; et, le mât étant dressé, nous
+déployâmes les blanches voiles. Et nous abandonnâmes l'île, et
+aucune autre terre n'était en vue, et rien ne se voyait que
+l'Ouranos et la mer.
+
+Alors le Kroniôn suspendit une nuée épaisse sur la nef creuse qui
+ne marchait plus aussi vite, et, sous elle, la mer devint toute
+noire. Et aussitôt le strident Zéphyros souffla avec un grand
+tourbillon, et la tempête rompit les deux câbles du mât, qui tomba
+dans le fond de la nef avec tous les agrès. Et il s'abattit sur la
+poupe, brisant tous les os de la tête du pilote, qui tomba de son
+banc, semblable à un plongeur. Et son âme généreuse abandonna ses
+ossements. En même temps, Zeus tonna et lança la foudre sur la
+nef, et celle-ci, frappée de la foudre de Zeus, tourbillonna et
+s'emplit de soufre, et mes compagnons furent précipités.
+Semblables à des corneilles marines, ils étaient emportés par les
+flots, et un dieu leur refusa le retour. Moi, je marchai sur la
+nef jusqu'à ce que la force de la tempête eût arraché ses flancs.
+Et les flots l'emportaient, inerte, çà et là. Le mât avait été
+rompu à la base, mais une courroie de peau de boeuf y était restée
+attachée. Avec celle-ci je le liai à la carène, et, m'asseyant
+dessus, je fus emporté par la violence des vents.
+
+Alors, il est vrai, le Zéphyros apaisa ses tourbillons, mais le
+Notos survint, m'apportant d'autres douleurs, car, de nouveau,
+j'étais entraîné vers la funeste Kharybdis. Je fus emporté toute
+la nuit, et, au lever de Hèlios, j'arrivai auprès de Skyllè et de
+l'horrible Kharybdis, comme celle-ci engloutissait l'eau salée de
+la mer. Et je saisis les branches du haut figuier, et j'étais
+suspendu en l'air comme un oiseau de nuit, ne pouvant appuyer les
+pieds, ni monter, car les racines étaient loin, et les rameaux
+immenses et longs ombrageaient Kharybdis; mais je m'y attachai
+fermement, jusqu'à ce qu'elle eût revomi le mât et la carène. Et
+ils tardèrent longtemps pour mes désirs.
+
+À l'heure où le juge, afin de prendre son repas, sort de l'agora
+où il juge les nombreuses contestations des hommes, le mât et la
+carène rejaillirent de Kharybdis; et je me laissai tomber avec
+bruit parmi les longues pièces de bois et, m'asseyant dessus, je
+nageai avec mes mains pour avirons. Et le père des dieux et des
+hommes ne permit pas à Skyllè de me voir, car je n'aurais pu
+échapper à la mort. Et je fus emporté pendant neuf jours, et, la
+dixième nuit, les dieux me poussèrent à l'île Ogygiè, qu'habitait
+Kalypsô, éloquente et vénérable déesse aux beaux cheveux, qui me
+recueillit et qui m'aima. Mais pourquoi te dirais-je ceci? Déjà je
+te l'ai raconté dans ta demeure, à toi et à ta chaste femme; et il
+m'est odieux de raconter de nouveau les mêmes choses.
+
+
+13.
+
+Il parla ainsi, et tous, dans les demeures obscures, restaient
+muets et charmés. Et Alkinoos lui répondit:
+
+-- Ô Odysseus, puisque tu es venu dans ma haute demeure d'airain,
+je ne pense pas que tu erres de nouveau et que tu subisses
+d'autres maux pour ton retour, car tu en as beaucoup souffert. Et
+je dis ceci à chacun de vous qui, dans mes demeures, buvez
+l'honorable vin rouge et qui écoutez l'aoide. Déjà sont enfermés
+dans le beau coffre les vêtements, et l'or bien travaillé, et tous
+les présents que les chefs des Phaiakiens ont offerts à notre
+hôte; mais, allons! que chacun de nous lui donne encore un grand
+trépied et un bassin. Réunis de nouveau, nous nous ferons aider
+par tout le peuple, car il serait difficile à chacun de nous de
+donner autant.
+
+Alkinoos parla ainsi, et ses paroles plurent à tous, et chacun
+retourna dans sa demeure pour y dormir.
+
+Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, ils se hâtèrent
+vers la nef, portant l'airain solide. Et la force sacrée
+d'Alkinoos déposa les présents dans la nef; et il les rangea lui-
+même sous les bancs des rameurs, afin que ceux-ci, en se courbant
+sur les avirons, ne les heurtassent point. Puis, ils retournèrent
+vers les demeures d'Alkinoos et préparèrent le repas.
+
+Au milieu d'eux, la force sacrée d'Alkinoos égorgea un boeuf pour
+Zeus Kronide qui amasse les nuées et qui commande à tous. Et ils
+brûlèrent les cuisses, et ils prirent, charmés, l'illustre repas;
+et au milieu d'eux chantait le divin aoide Dèmodokos, honoré des
+peuples. Mais Odysseus tournait souvent la tête vers Hèlios qui
+éclaire toutes choses, pressé de se rendre à la nef, et désirant
+son départ. De même que le laboureur désire son repas, quand tout
+le jour ses boeufs noirs ont traîné la charrue dans le sillon, et
+qu'il voit enfin la lumière de Hèlios tomber, et qu'il se rend à
+son repas, les genoux rompus de fatigue; de même Odysseus vit
+tomber avec joie la lumière de Hèlios, et, aussitôt, il dit aux
+Phaiakiens habiles aux avirons, et surtout à Alkinoos:
+
+-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, renvoyez-moi
+sain et sauf, et faites des libations. Je vous salue tous. Déjà ce
+que désirait mon cher coeur est accompli; mon retour est décidé,
+et je possède vos chers présents dont les dieux Ouraniens m'ont
+fait une richesse. Plaise aux dieux que je retrouve dans ma
+demeure ma femme irréprochable et mes amis sains et saufs! Pour
+vous, qui vous réjouissez ici de vos femmes et de vos chers
+enfants, que les dieux vous donnent la vertu et vous préservent de
+tout malheur public!
+
+Il parla ainsi, et tous l'applaudirent et décidèrent de renvoyer
+leur hôte qui parlait toujours si convenablement. Et, alors, la
+force d'Alkinoos dit au héraut:
+
+-- Pontonoos, distribue, du kratère plein, du vin à tous, dans la
+demeure, afin qu'ayant prié le Père peus, nous renvoyions notre
+hôte dans sa patrie.
+
+Il parla ainsi, et Pontonoos mêla le vin mielleux et le distribua
+à tous. Et ils firent des libations aux dieux heureux qui habitent
+le large Ouranos, mais sans quitter leurs sièges.
+
+Et le divin Odysseus se leva. Et, mettant aux mains d'Arètè une
+coupe ronde, il dit ces paroles ailées:
+
+-- Salut, ô reine! et sois heureuse jusqu'à ce que t'arrivent la
+vieillesse et la mort qui sont inévitables pour les hommes. Moi,
+je pars. Toi, réjouis-toi, dans ta demeure, de tes enfants, de tes
+peuples et du roi Alkinoos.
+
+Ayant ainsi parlé, le divin Odysseus sortit, et la force
+d'Alkinoos envoya le héraut pour le précéder vers la nef rapide et
+le rivage de la mer. Et Arètè envoya aussi ses servantes, et l'une
+portait une blanche khlamide et une tunique, et l'autre un coffre
+peint, et une troisième du pain et du vin rouge.
+
+Etant arrivés à la nef et à la mer, aussitôt les marins joyeux
+montèrent sur la nef creuse et y déposèrent le vin et les vivres.
+Puis ils étendirent sur la poupe de la nef creuse un lit et une
+toile de lin, afin qu'Odysseus fût mollement couché. Et il entra
+dans la nef, et il se coucha en silence. Et, s'étant assis en
+ordre sur les bancs, ils détachèrent le câble de la pierre trouée;
+puis, se courbant, ils frappèrent la mer de leurs avirons. Et un
+doux sommeil se répandit sur les paupières d'Odysseus, invincible,
+très agréable et semblable à la mort.
+
+De même que, dans une plaine, un quadrige d'étalons, excité par
+les morsures du fouet, dévore rapidement la route, de même la nef
+était enlevée, et l'eau noire et immense de la mer sonnante se
+ruait par derrière. Et la nef courait ferme et rapide, et
+l'épervier, le plus rapide des oiseaux, n'aurait pu la suivre.
+Ainsi, courant avec vitesse, elle fendait les eaux de la mer,
+portant un homme ayant des pensées égales à celles des dieux, et
+qui, en son âme, avait subi des maux innombrables, dans les
+combats des hommes et sur les mers dangereuses. Et maintenant il
+dormait en sûreté, oublieux de tout ce qu'il avait souffert.
+
+Et quand la plus brillante des étoiles se leva, celle qui annonce
+la lumière d'Éôs née au matin, alors la nef qui fendait la mer
+aborda l'île.
+
+Le port de Phorkys, vieillard de la mer, est sur la côte d'Ithakè.
+Deux promontoires abrupts l'enserrent et le défendent des vents
+violents et des grandes eaux; et les nefs à bancs de rameurs,
+quand elles y sont entrées, y restent sans câbles. À la pointe du
+port, un olivier aux rameaux épais croit devant l'antre obscur,
+frais et sacré, des nymphes qu'on nomme naiades. Dans cet antre il
+y a des kratères et des amphores de pierre où les abeilles font
+leur miel, et de longs métiers à tisser où les nymphes travaillent
+des toiles pourprées admirables à voir. Et là sont aussi des
+sources inépuisables. Et il y a deux entrées, l'une, pour les
+hommes, vers le Boréas, et l'autre, vers le Notos, pour les dieux.
+Et jamais les hommes n'entrent par celle-ci, mais seulement les
+dieux.
+
+Et dès que les Phaiakiens eurent reconnu ce lieu, ils y
+abordèrent. Et une moitié de la nef s'élança sur la plage, tant
+elle était vigoureusement poussée par les bras des rameurs. Et
+ceux-ci, étant sortis de la nef à bancs de rameurs, transportèrent
+d'abord Odysseus hors de la nef creuse, et, avec lui, le lit
+brillant et la toile de lin; et ils le déposèrent endormi sur le
+sable. Et ils transportèrent aussi les choses que lui avaient
+données les illustres Phaiakiens à son départ, ayant été inspirés
+par la magnanime Athènè. Et ils les déposèrent donc auprès des
+racines de l'olivier, hors du chemin, de peur qu'un passant y
+touchât avant le réveil d'Odysseus. Puis, ils retournèrent vers
+leurs demeures.
+
+Mais celui qui ébranle la terre n'avait point oublié les menaces
+qu'il avait faites au divin Odysseus, et il interrogea la pensée
+de Zeus:
+
+-- Père Zeus, je ne serai plus honoré par les dieux immortels,
+puisque les Phaiakiens ne m'honorent point, eux qui sont cependant
+de ma race. En effet, je voulais qu'Odysseus souffert encore
+beaucoup de maux avant de rentrer dans sa demeure, mais je ne lui
+refusais point entièrement le retour, puisque tu l'as promis et
+juré. Et voici qu'ils l'ont conduit sur la mer, dormant dans leur
+nef rapide, et qu'ils l'ont déposé dans Ithakè. Et ils l'ont
+comblé de riches présents, d'airain, d'or et de vêtements tissés,
+si nombreux, qu'Odysseus n'en eût jamais rapporté autant de Troiè,
+s'il en était revenu sain et sauf, avec sa part du butin.
+
+Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Ô dieu! toi qui entoures la terre, qu'as-tu dit? Les immortels
+ne te mépriseront point, car il serait difficile de mépriser le
+plus ancien et le plus illustre des dieux; mais si quelque mortel,
+inférieur en force et en puissance, ne te respecte point, ta
+vengeance ne sera pas tardive. Fais comme tu le veux et comme il
+te plaira.
+
+Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit:
+
+-- Je le ferai aussitôt, ainsi que tu le dis, toi qui amasses les
+nuées, car j'attends ta volonté et je la respecte. Maintenant, je
+veux perdre la belle nef des Phaiakiens, qui revient de son voyage
+sur la mer sombre, afin qu'ils s'abstiennent désormais de
+reconduire les étrangers; et je placerai une grande montagne
+devant leur ville.
+
+Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit:
+
+-- Ô Poseidaôn, il me semble que ceci sera pour le mieux. Quand la
+multitude sortira de la ville pour voir la nef, transforme, près
+de terre, la nef rapide en un rocher, afin que tous les hommes
+l'admirent, et place une grande montagne devant leur ville.
+
+Et Poseidaôn qui ébranle la terre, ayant entendu cela, s'élança
+vers Skhériè, où habitaient les Phaiàkiens. Et comme la nef,
+vigoureusement poussée, arrivait, celui qui ébranle la terre, la
+frappant de sa main, la transforma en rocher aux profondes
+racines, et s'éloigna. Et les Phaiakiens illustres par les longs
+avirons se dirent les uns aux autres:
+
+-- O dieux! qui donc a fixé notre nef rapide dans la mer, comme
+elle revenait vers nos demeures?
+
+Chacun parlait ainsi, et ils ne comprenaient pas comment cela
+s'était fait. Mais Alkinoos leur dit:
+
+-- O dieux! Certes, voici que les anciens oracles de mon père se
+sont accomplis, car il me disait que Poseidaôn s'irriterait contre
+nous, parce que nous reconduisions tous les étrangers sains et
+saufs. Et il me dit qu'une belle nef des Phaiakiens se perdrait à
+son retour d'un voyage sur la sombre mer, et qu'une grande
+montagne serait placée devant notre ville. Ainsi parla le
+vieillard, et les choses se sont accomplies. Allons! faites ce que
+je vais dire. Ne reconduisons plus les étrangers, quel que soit
+celui d'entre eux qui vienne vers notre ville. Faisons un
+sacrifice de douze taureaux choisis à Poseidaôn, afin qu'il nous
+prenne en pitié et qu'il ne place point cette grande montagne
+devant notre ville.
+
+Il parla ainsi, et les Phaiakiens craignirent, et ils préparèrent
+les taureaux. Et les peuples, les chefs et les princes des
+Phaiakiens suppliaient le roi Poseidaôn, debout autour de l'autel.
+
+Mais le divin Odysseus se réveilla couché sur la terre de la
+patrie, et il ne la reconnut point, ayant été longtemps éloigné.
+Et la déesse Pallas Athènè l'enveloppa d'une nuée, afin qu'il
+restât inconnu et qu'elle l'instruisît de toute chose, et que sa
+femme, ses concitoyens et ses amis ne le reconnussent point avant
+qu'il eût réprimé l'insolence des prétendants. Donc, tout lui
+semblait changé, les chemins, le port, les hautes roches et les
+arbres verdoyants. Et, se levant, et debout, il regarda la terre
+de la patrie. Et il pleura, et, se frappant les cuisses de ses
+deux mains, il dit en gémissant:
+
+-- Ô malheureux! Dans quelle terre des hommes suis-je venu? Ceux-
+ci sont-ils injurieux, cruels et iniques? sont-ils hospitaliers,
+et leur esprit est-il pieux? où porter toutes ces richesses? où
+aller moi-même? Plût aux dieux que je fusse resté avec les
+Phaiakiens! J'aurais trouvé quelque autre roi magnanime qui m'eût
+aimé et donné des compagnons pour mon retour. Maintenant, je ne
+sais où porter ces richesses, ni où les laisser, de peur qu'elles
+soient la proie d'étrangers. O dieux! ils ne sont point, en effet,
+véridiques ni justes, les princes et les chefs des Phaiakiens qui
+m'ont conduit dans une terre étrangère, et qui me disaient qu'ils
+me conduiraient sûrement dans Ithakè! Mais ils ne l'ont point
+fait. Que Zeus qu'on supplie me venge d'eux, lui qui veille sur
+les hommes et qui punit ceux qui agissent mal! Mais je compterai
+mes richesses, et je verrai s'ils ne m'en ont rien enlevé en les
+transportant hors de la nef creuse.
+
+Ayant parlé ainsi, il compta les beaux trépieds et les bassins, et
+l'or et les beaux vêtements tissés; mais rien n'en manquait. Et il
+pleurait la terre de sa patrie, et il se jeta en gémissant sur le
+rivage de la mer aux bruits sans nombre. Et Athènè s'approcha de
+lui sous la figure d'un jeune homme pasteur de brebis, tel que
+sont les fils des rois, ayant un beau vêtement sur ses épaules,
+des sandales sous ses pieds délicats, et une lance à la main. Et
+Odysseus, joyeux de la voir, vint à elle, et il lui dit ces
+paroles ailées:
+
+-- Ô ami! puisque je te rencontre le premier en ce lieu, salut! Ne
+viens pas à moi dans un esprit ennemi. Sauve ces richesses et moi.
+Je te supplie comme un dieu et je me mets à tes chers genoux. Dis-
+moi la vérité, afin que je la sache. Quelle est cette terre? Quels
+hommes l'habitent? Quel est ton peuple? Est-ce une belle île, ou
+est-ce la côte avancée dans la mer d'une terre fertile?
+
+Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
+
+-- Tu es insensé, ô étranger, ou tu viens de loin, puisque tu me
+demandes quelle est cette terre, car elle n'est point aussi
+méprisable, et beaucoup la connaissent, soit les peuples qui
+habitent du côté d'Eôs et de Hèlios, ou du côté de la nuit
+obscure. Certes, elle est âpre et non faite pour les chevaux; mais
+elle n'est point stérile, bien que petite. Elle possède beaucoup
+de froment et beaucoup de vignes, car la pluie et la rosée y
+abondent. Elle a de bons pâturages pour les chèvres et les vaches,
+et des forêts de toute sorte d'arbres, et elle est arrosée de
+sources qui ne tarissent point. C'est ainsi, étranger, que le nom
+d'Ithakè est parvenu jusqu'à Troiè qu'on dit si éloignée de la
+terre Akhaienne.
+
+Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus fut rempli de
+joie, se réjouissant de sa patrie que nommait Pallas Athènè, la
+fille de Zeus tempétueux. Et il lui dit en paroles ailées, mais en
+lui cachant la vérité, car il n'oubliait point son esprit rusé:
+
+-- J'avais entendu parler d'Ithakè dans la grande Krètè située au
+loin sur la mer. Maintenant je suis venu ici avec mes richesses,
+et j'en ai laissé autant à mes enfants. Je fuis, car j'ai tué le
+fils bien-aimé d'Idoméneus, Orsilokhos aux pieds rapides, qui,
+dans la grande Krètè, l'emportait sur tous les hommes par la
+rapidité de ses pieds. Et je le tuai parce qu'il voulait m'enlever
+ma part du butin, que j'avais rapportée de Troiè, et pour laquelle
+j'avais subi mille maux dans les combats des hommes ou en
+parcourant les mers. Car je ne servais point, pour plaire à son
+père, dans la plaine Troienne, et je commandais à d'autres
+guerriers que les siens. Et, dans les champs, m'étant mis en
+embuscade avec un de mes compagnons, je perçai de ma lance
+d'airain Orsilokhos qui venait à moi. Et comme la nuit noire
+couvrait tout l'Ouranos, aucun homme ne nous vit, et je lui
+arrachai l'âme sans témoin. Et quand je l'eus tué de l'airain
+aigu, je me rendis aussitôt dans une nef des illustres Phaiakiens,
+et je les priai de me recevoir, et je leur donnai une part de mes
+richesses. Je leur demandai de me porter à Pylos ou dans la divine
+Élis, où commandent les Épéiens; mais la force du vent les en
+éloigna malgré eux, car ils ne voulaient point me tromper. Et nous
+sommes venus ici à l'aventure, cette nuit; et nous sommes entrés
+dans le port; et, sans songer au repas, bien que manquant de
+forces, nous nous sommes tous couchés en sortant de la nef. Et le
+doux sommeil m'a saisi, tandis que j'étais fatigué. Et les
+Phaiakiens, ayant retiré mes richesses de leur nef creuse, les ont
+déposées sur le sable où j'étais moi-même couché. Puis ils sont
+partis pour la belle Sidôn et m'ont laissé plein de tristesse.
+
+Il parla ainsi, et la déesse Athènè aux yeux clairs se mit à rire,
+et, le caressant de la main, elle prit la figure d'une femme belle
+et grande et habile aux travaux, et elle lui dit ces paroles
+ailées:
+
+-- Ô fourbe, menteur, subtil et insatiable de ruses qui te
+surpasserait en adresse, si ce n'est peut-être un dieu! Tu ne veux
+donc pas, même sur la terre de ta patrie, renoncer aux ruses et
+aux paroles trompeuses qui t'ont été chères dès ta naissance? Mais
+ne parlons pas ainsi. Nous connaissons tous deux ces ruses; et de
+même que tu l'emportes sur tous les hommes par la sagesse et
+l'éloquence, ainsi je me glorifie de l'emporter par là sur tous
+les dieux. N'as-tu donc point reconnu Pallas Athènè, fille de
+Zeus, moi qui t'assiste toujours dans tous tes travaux et qui te
+protège? moi qui t'ai rendu cher à tous les Phaiakiens? Viens
+donc, afin que je te conseille et que je t'aide à cacher les
+richesses que j'ai inspiré aux illustres Phaiakiens de te donner à
+ton retour dans tes demeures. Je te dirai les douleurs que tu es
+destiné à subir dans tes demeures bien construites. Subis-les par
+nécessité; ne confie à aucun homme ni à aucune femme tes courses
+et ton arrivée; mais supporte en silence tes maux nombreux et les
+outrages que te feront les hommes.
+
+Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Il est difficile à un homme qui te rencontre de te reconnaître,
+ô déesse! même au plus sage; car tu prends toutes les figures.
+Certes, je sais que tu m'étais bienveillante, quand nous, les fils
+des Akhaiens, nous combattions devant Troiè; mais quand nous eûmes
+renversé la haute citadelle de Priamos, nous montâmes sur nos
+nefs, et un dieu dispersa les Akhaiens. Et, depuis, je ne t'ai
+point revue, fille de Zeus; et je n'ai point senti ta présence sur
+ma nef pour éloigner de moi le malheur; mais toujours, le coeur
+accablé dans ma poitrine, j'ai erré, jusqu'à ce que les dieux
+m'aient délivré de mes maux. Et tu m'as encouragé par tes paroles
+chez le riche peuple des Phaiakiens, et tu m'as conduit toi-même à
+leur ville. Maintenant je te supplie par ton père! Je ne pense
+point, en effet, être arrivé dans Ithakè, car je vois une terre
+étrangère, et je pense que tu me parles ainsi pour te jouer de moi
+et tromper mon esprit. Dis-moi donc sincèrement si je suis arrivé
+dans ma chère patrie.
+
+Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
+
+-- Tu as donc toujours cette pensée dans ta poitrine? Mais je ne
+puis permettre que tu sois malheureux, car tu es éloquent,
+intelligent et sage. Un autre homme, de retour après avoir tant
+erré, désirerait ardemment revoir sa femme et ses enfants dans ses
+demeures; mais toi, tu ne veux parler et apprendre qu'après avoir
+éprouvé ta femme qui est assise dans tes demeures, passant les
+jours et les nuits dans les gémissements et les larmes. Certes, je
+n'ai jamais craint ce qu'elle redoute, et je savais dans mon
+esprit que tu reviendrais, ayant perdu tous tes compagnons. Mais
+je ne pouvais m'opposer au frère de mon père, à Poseidaôn qui
+était irrité dans son coeur contre toi, parce que tu avais aveuglé
+son cher fils. Et, maintenant, je te montrerai la terre d'Ithakè,
+afin que tu croies. Ce port est celui de Phorkys, le Vieillard de
+la mer, et, à la pointe du port, voici l'olivier épais devant
+l'antre haut et obscur des nymphes sacrées qu'on nomme naïades.
+C'est cette caverne où tu sacrifiais aux nymphes de complètes
+hécatombes. Et voici le mont Nèritos couvert de forêts.
+
+Ayant ainsi parlé, la déesse dissipa la nuée, et la terre apparut.
+Et le patient et divin Odysseus fut plein de joie, se réjouissant
+de sa patrie. Et il baisa la terre féconde, et, aussitôt, levant
+les mains, il supplia les Nymphes:
+
+-- Nymphes, naïades, filles de Zeus, je disais que je ne vous
+reverrais plus! Et, maintenant, je vous salue d'une voix joyeuse.
+Je vous offrirai des présents, comme autrefois, si la
+dévastatrice, fille de Zeus, me laisse vivre et fait grandir mon
+cher fils.
+
+Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
+
+-- Prends courage, et que ceci ne t'inquiète point; mais déposons
+aussitôt tes richesses au fond de l'antre divin, où elles seront
+en sûreté, et délibérons tous deux sur ce qu'il y a de mieux à
+faire.
+
+Ayant ainsi parlé, la déesse entra dans la grotte obscure,
+cherchant un lieu secret; et Odysseus y porta aussitôt l'or et le
+dur airain, et les beaux vêtements que les Phaiakiens lui avaient
+donnés. Il les y déposa, et Pallas Athènè, fille de Zeus
+tempétueux, ferma l'entrée avec une pierre. Puis, tous deux,
+s'étant assis au pied de l'olivier sacré, méditèrent la perte des
+prétendants insolents. Et la déesse Athènè aux yeux clairs parla
+la première:
+
+-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, songe comment tu mettras la
+main sur les prétendants insolents qui commandent depuis trois ans
+dans ta maison, recherchant ta femme divine et lui faisant des
+présents. Elle attend toujours ton retour, gémissant dans son
+coeur, et elle donne de l'espoir et elle fait des promesses à
+chacun d'eux, et elle leur envoie des messagers; mais son esprit a
+d'autres pensées.
+
+Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- O dieux! je devais donc, comme l'Atréide Agamemnôn, périr d'une
+mauvaise mort dans mes demeures, si tu ne m'eusses averti à temps,
+ô déesse! Mais dis-moi comment nous punirons ces hommes. Debout
+auprès de moi, souffle dans mon coeur une grande audace, comme au
+jour où nous avons renversé les grandes murailles de Troiè. Si tu
+restes, pleine d'ardeur, auprès de moi, ô Athènè aux yeux clairs,
+et si tu m'aides, ô vénérable déesse, je combattrai seul trois
+cents guerriers.
+
+Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
+
+-- Certes, je serai auprès de toi et je ne te perdrai pas de vue,
+quand nous accomplirons ces choses. Et j'espère que le large pavé
+sera souillé du sang et de la cervelle de plus d'un de ces
+prétendants qui mangent tes richesses. Je vais te rendre inconnu à
+tous les hommes. Je riderai ta belle peau sur tes membres courbés;
+je ferai tomber tes cheveux blonds de ta tête; je te couvrirai de
+haillons qui font qu'on se détourne de celui qui les porte; je
+ternirai tes yeux maintenant si beaux, et tu apparaîtras à tous
+les prétendants comme un misérable, ainsi qu'à ta femme et au fils
+que tu as laissés dans tes demeures. Va d'abord trouver le porcher
+qui garde tes porcs, car il te veut du bien, et il aime ton fils
+et la sage Pènélopéia. Tu le trouveras surveillant les porcs; et
+ceux-ci se nourrissent auprès de la roche du Corbeau et de la
+fontaine Aréthousè, mangeant le gland qui leur plait et buvant
+l'eau noire. Reste là, et interroge-le avec soin sur toute chose,
+jusqu'à ce que je revienne de Spartè aux belles femmes, où
+j'appellerai, ô Odysseus, ton cher fils Tèlémakhos qui est allé
+dans la grande Lakédaimôn, vers Ménélaos, pour s'informer de toi
+et apprendre si tu vis encore.
+
+Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Pourquoi ne lui avoir rien dit, toi qui sais tout? Est-ce pour
+qu'il soit errant et subisse mille maux sur la mer indomptée,
+tandis que ceux-ci mangent ses richesses?
+
+Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
+
+-- Qu'il ne soit point une inquiétude pour toi. Je l'ai conduit là
+moi-même, afin qu'il se fasse une bonne renommée; mais il ne
+souffre aucune douleur, et il est assis, tranquille, dans les
+demeures de l'Atréide, où tout lui est abondamment offert. À la
+vérité, les jeunes prétendants lui tendent une embûche sur leur
+nef noire, désirant le tuer avant qu'il rentre dans la terre de sa
+patrie; mais je ne pense pas que cela soit, et je pense plutôt que
+la terre recevra auparavant plus d'un de ces prétendants qui
+mangent tes richesses.
+
+En parlant ainsi, Athènè le toucha d'une baguette et elle dessécha
+sa belle peau sur ses membres courbés, et elle fit tomber ses
+blonds cheveux de sa tête. Elle chargea tout son corps de
+vieillesse; elle ternit ses yeux, si beaux auparavant; elle lui
+donna un vêtement en haillons, déchiré, sale et souillé de fumée;
+elle le couvrit ensuite de la grande peau nue d'un cerf rapide, et
+elle lui donna enfin un bâton et une besace misérable attachée par
+une courroie tordue.
+
+Ils se séparèrent après s'être ainsi entendus, et Athènè se rendit
+dans la divine Lakédaimôn, auprès du fils d'Odysseus.
+
+14:
+
+Et Odysseus s'éloigna du port, par un âpre sentier, à travers les
+bois et les hauteurs, vers le lieu où Athènè lui avait dit qu'il
+trouverait son divin porcher, qui prenait soin de ses biens plus
+que tous les serviteurs qu'il avait achetés, lui, le divin
+Odysseus.
+
+Et il le trouva assis sous le portique, en un lieu découvert où il
+avait construit de belles et grandes étables autour desquelles on
+pouvait marcher. Et il les avait construites, pour ses porcs, de
+pierres superposées et entourées d'une haie épineuse, en l'absence
+du roi, sans l'aide de sa maîtresse et du vieux Laertès. Et il
+avait planté au dehors des pieux épais et nombreux, en coeur noir
+de chêne; et, dans l'intérieur, il avait fait douze parcs à porcs.
+Dans chacun étaient couchées cinquante femelles pleines; et les
+mâles couchaient dehors; et ceux-ci étaient beaucoup moins
+nombreux, car les divins prétendants les diminuaient en les
+mangeant, et le porcher leur envoyait toujours le plus gras et le
+meilleur de tous; et il n'y en avait plus que trois cent soixante.
+Quatre chiens, semblables à des bêtes fauves, et que le prince des
+porchers nourrissait, veillaient toujours sur les porcs.
+
+Et celui-ci adaptait à ses pieds des sandales qu'il taillait dans
+la peau d'une vache coloriée. Et trois des autres porchers étaient
+dispersés, faisant paître leurs porcs; et le quatrième avait été
+envoyé par nécessité à la ville, avec un porc pour les prétendants
+orgueilleux, afin que ceux-ci, l'ayant tué, dévorassent sa chair.
+
+Et aussitôt les chiens aboyeurs virent Odysseus, et ils
+accoururent en hurlant; mais Odysseus s'assit plein de ruse, et le
+bâton tomba de sa main. Alors il eût subi un indigne traitement
+auprès de l'étable qui était à lui; mais le porcher accourut
+promptement de ses pieds rapides; et le cuir lui tomba des mains,
+et, en criant, il chassa les chiens à coups de pierres, et il dit
+au roi:
+
+-- Ô vieillard, certes, ces chiens allaient te déchirer et me
+couvrir d'opprobre. Les dieux m'ont fait assez d'autres maux. Je
+reste ici, gémissant, et pleurant un roi divin, et je nourris ses
+porcs gras, pour que d'autres que lui les mangent; et peut-être
+souffre-t-il de la faim, errant parmi les peuples étrangers, s'il
+vit encore et s'il voit la lumière de Hèlios. Mais suis-moi, et
+entrons dans l'étable, ô vieillard, afin que, rassasié dans ton
+âme de nourriture et de vin, tu me dises d'où tu es et quels maux
+tu as subis.
+
+Ayant ainsi parlé, le divin porcher le précéda dans l'étable, et,
+l'introduisant, il le fit asseoir sur des branches épaisses qu'il
+recouvrit de la peau d'une chèvre sauvage et velue. Et, s'étant
+couché sur cette peau grande et épaisse, Odysseus se réjouit
+d'être reçu ainsi, et il dit:
+
+-- Que Zeus, ô mon hôte, et les autres dieux immortels t'accordent
+ce que tu désires le plus, car tu me reçois avec bonté.
+
+Et le porcher Eumaios lui répondit:
+
+-- Etranger, il ne m'est point permis de mépriser même un hôte
+plus misérable encore, car les étrangers et les pauvres viennent
+de Zeus, et le présent modique que nous leur faisons lui plaît;
+car cela seul est au pouvoir d'esclaves toujours tremblants que
+commandent de jeunes rois. Certes, les dieux s'opposent au retour
+de celui qui m'aimait et qui m'eût donné un domaine aussi grand
+qu'un bon roi a coutume d'en donner à son serviteur qui a beaucoup
+travaillé pour lui et dont un dieu a fait fructifier le labeur;
+et, aussi, une demeure, une part de ses biens et une femme
+désirable. Ainsi mon travail a prospéré, et le roi m'eût
+grandement récompensé, s'il était devenu vieux ici; mais il a
+péri. Plût aux dieux que la race des Hélénè eût péri entièrement,
+puisqu'elle a rompu les genoux de tant de guerriers! car mon
+maître aussi, pour la cause d'Agamemnôn, est allé vers Ilios
+nourrice de chevaux, afin de combattre les Troiens.
+
+Ayant ainsi parlé, il ceignit sa tunique, qu'il releva, et, allant
+vers les étables où était enfermé le troupeau de porcs, il prit
+deux jeunes pourceaux, les égorgea, alluma le feu, les coupa et
+les traversa de broches, et, les ayant fait rôtir, les offrit à
+Odysseus, tout chauds autour des broches. Puis, il les couvrit de
+farine blanche, mêla du vin doux dans une coupe grossière, et,
+s'asseyant devant Odysseus, il l'exhorta à manger et lui dit:
+
+-- Mange maintenant, ô étranger, cette nourriture destinée aux
+serviteurs, car les prétendants mangent les porcs gras, n'ayant
+aucune pudeur, ni aucune bonté. Mais les dieux heureux n'aiment
+pas les actions impies, et ils aiment au contraire la justice et
+les actions équitables. Même les ennemis barbares qui envahissent
+une terre étrangère, à qui Zeus accorde le butin, et qui
+reviennent vers leurs demeures avec des nefs pleines, sentent
+l'inquiétude et la crainte dans leurs âmes. Mais ceux-ci ont
+appris sans doute, ayant entendu la voix d'un dieu, la mort fatale
+d'Odysseus, car ils ne veulent point rechercher des noces
+légitimes, ni retourner chez eux; mais ils dévorent immodérément,
+et sans rien épargner, les biens du roi; et, toutes les nuits et
+tous les jours qui viennent de Zeus, ils sacrifient, non pas une
+seule victime, mais deux au moins. Et ils puisent et boivent le
+vin sans mesure. Certes, les richesses de mon maître étaient
+grandes. Aucun héros n'en avait autant, ni sur la noire terre
+ferme, ni dans Ithakè elle-même. Vingt hommes n'ont point tant de
+richesses. Je t'en ferai le compte: douze troupeaux de boeufs sur
+la terre ferme, autant de brebis, autant de porcs, autant de
+larges étables de chèvres. Le tout est surveillé par des pasteurs
+étrangers. Ici, à l'extrémité de l'île, onze grands troupeaux de
+chèvres paissent sous la garde de bons serviteurs; et chacun de
+ceux-ci mène tous les jours aux prétendants la meilleure des
+chèvres engraissées. Et moi, je garde ces porcs et je les protège,
+mais j'envoie aussi aux prétendants le meilleur et le plus gras.
+
+Il parla ainsi, et Odysseus mangeait les chairs et buvait le vin
+en silence, méditant le malheur des prétendants. Après qu'il eut
+mangé et bu et satisfait son âme, Eumaios lui remit pleine de vin
+la coupe où il avait bu lui-même. Et Odysseus la reçut, et, joyeux
+dans son coeur, il dit à Eumaios ces paroles ailées:
+
+-- O ami, quel est cet homme qui t'a acheté de ses propres
+richesses, et qui, dis-tu, était si riche et si puissant? Tu dis
+aussi qu'il a péri pour la cause d'Agamemnôn? Dis-moi son nom, car
+je le connais peut-être. Zeus et les autres dieux immortels
+savent, en effet, si je viens vous annoncer que je l'ai vu, car
+j'ai beaucoup erré.
+
+Et le chef des porchers lui répondit:
+
+-- Ô vieillard, aucun voyageur errant et apportant des nouvelles
+ne persuadera sa femme et son cher fils. Que de mendiants affamés
+mentent effrontément et ne veulent point dire la vérité! Chaque
+étranger qui vient parmi le peuple d'Ithakè va trouver ma
+maîtresse et lui fait des mensonges. Elle les reçoit avec bonté,
+les traite bien et les interroge sur chaque chose. Puis elle
+gémit, et les larmes tombent de ses paupières, comme c'est la
+coutume de la femme dont le mari est mort. Et toi, vieillard, tu
+inventerais aussitôt une histoire, afin qu'elle te donnât un
+manteau, une tunique, des vêtements. Mais déjà les chiens rapides
+et les oiseaux carnassiers ont arraché sa chair de ses os, et il a
+perdu l'âme; ou les poissons l'ont mangé dans la mer, et ses os
+gisent sur le rivage, couverts d'un monceau de sable. Il a péri
+ainsi, laissant à ses amis et à moi de grandes douleurs; car, dans
+quelque lieu que j'aille, je ne trouverai jamais un autre maître
+aussi bon, même quand j'irais dans la demeure de mon père et de ma
+mère, là où je suis né et où ceux-ci m'ont élevé. Et je ne les
+pleure point tant, et je ne désire point tant les revoir de mes
+yeux sur la terre de ma patrie, que je ne suis saisi du regret
+d'Odysseus absent. Et maintenant qu'il n'est point là, ô étranger,
+je le respecte en le nommant, car il m'aimait beaucoup et prenait
+soin de moi; c'est pourquoi je l'appelle mon frère aîné, bien
+qu'il soit absent au loin.
+
+Et le patient et divin Odysseus lui répondit:
+
+-- Ô ami, puisque tu nies mes paroles, et que tu affirmes qu'il ne
+reviendra pas, ton esprit est toujours incrédule. Cependant, je ne
+parle point au hasard, et je jure par serment qu'Odysseus
+reviendra. Qu'on me récompense de cette bonne nouvelle quand il
+sera rentré dans ses demeures. Je n'accepterai rien auparavant,
+malgré ma misère; mais, alors seulement, qu'on me donne des
+vêtements, un manteau et une tunique. Il m'est odieux, non moins
+que les portes d'Aidès, celui qui, poussé par la misère, parle
+faussement. Que Zeus, le premier des dieux, le sache! Et cette
+table hospitalière, et le foyer de l'irréprochable Odysseus où je
+me suis assis! Certes, toutes les choses que j'annonce
+s'accompliront. Odysseus arrivera ici dans cette même année, même
+à la fin de ce mois; même dans peu de jours il rentrera dans sa
+demeure et il punira chacun de ceux qui outragent sa femme et son
+illustre fils.
+
+Et le porcher Eumaios lui répondit:
+
+-- Ô vieillard, je ne te donnerai point cette récompense d'une
+bonne nouvelle, car jamais Odysseus ne reviendra vers sa demeure.
+Bois donc en repos; ne parlons plus de cela, et ne me rappelle
+point ces choses, car je suis triste dans mon coeur quand
+quelqu'un se souvient de mon glorieux maître. Mais j'accepte ton
+serment; qu'Odysseus revienne, comme je le désire, ainsi que
+Pènélopéia, le vieux Laertès et le divin Tèlémakhos. Maintenant,
+je gémis sur cet enfant, Tèlémakhos, qu'a engendré Odysseus, et
+que les dieux ont nourri comme une jeune plante. J'espérais que,
+parmi les hommes, il ne serait inférieur à son père bien-aimé, ni
+en sagesse, ni en beauté; mais quelqu'un d'entre les immortels, ou
+d'entre les hommes, a troublé son esprit calme, et il est allé
+vers la divine Pylos pour s'informer de son père, et les
+prétendants insolents lui tendent une embuscade au retour, afin
+que la race du divin Arkeisios périsse entièrement dans Ithakè.
+Mais laissons-le, soit qu'il périsse, soit qu'il échappe, et que
+le Kroniôn le couvre de sa main! Pour toi, vieillard, raconte-moi
+tes malheurs, et parle avec vérité, afin que je t'entende. Qui es-
+tu? quel est ton peuple? où sont tes parents et ta ville? sur
+quelle nef es-tu venu? comment des marins t'ont-ils mené à Ithakè?
+qui sont-ils? car je pense que tu n'es pas venu ici à pied?
+
+Et le subtil Odysseus lui répondit:
+
+-- Je te dirai, en effet, ces choses avec vérité; mais, quand même
+cette nourriture et ton vin doux dureraient un long temps, quand
+même nous resterions ici, mangeant tranquillement, tandis que
+d'autres travaillent, il me serait facile, pendant toute une
+année, de te raconter les douleurs que j'ai subies par la volonté
+des dieux. Je me glorifie d'être né dans la vaste Krètè et d'être
+le fils d'un homme riche. Beaucoup d'autres fils lui étaient nés
+dans ses demeures, d'une femme légitime, et y avaient été élevés.
+Pour moi, c'est une mère achetée et concubine qui m'a enfanté;
+mais Kastôr Hylakide m'aima autant que ses enfants légitimes; et
+je me glorifie d'avoir été engendré par lui qui, autrefois, était
+honoré comme un dieu par les Krètois, à cause de ses domaines, de
+ses richesses et de ses fils illustres. Mais les kères de la mort
+l'emportèrent aux demeures d'Aidès, et ses fils magnanimes
+partagèrent ses biens et les tirèrent au sort. Et ils m'en
+donnèrent une très petite part avec sa maison.
+
+Mais, par ma vertu, j'épousai une fille d'hommes très riches, car
+je n'étais ni insensé, ni lâche. Maintenant tout est flétri en
+moi, mais, cependant, tu peux juger en regardant le chaume; et,
+certes, j'ai subi des maux cruels. Arès et Athènè m'avaient donné
+l'audace et l'intrépidité, et quand, méditant la perte des
+ennemis, je choisissais des hommes braves pour une embuscade,
+jamais, en mon coeur courageux, je n'avais la mort devant les
+yeux; mais, courant aux premiers rangs, je tuais de ma lance celui
+des guerriers ennemis qui me le cédait en agilité. Tel j'étais
+dans la guerre; mais les travaux et les soins de la famille, par
+lesquels on élève les chers enfants, ne me plaisaient point; et
+j'aimais seulement les nefs armées d'avirons, les combats, les
+traits aigus et les flèches; et ces armes cruelles qui sont
+horribles aux autres hommes me plaisaient, car un dieu me les
+présentait toujours à l'esprit. Ainsi chaque homme se réjouit de
+choses différentes. En effet, avant que les fils des Akhaiens
+eussent mis le pied devant Troiè, j'avais neuf fois commandé des
+guerriers et des nefs rapides contre des peuples étrangers, et
+tout m'avait réussi. Je choisissais d'abord ma part légitime du
+butin, et je recevais ensuite beaucoup de dons; et ma maison
+s'accroissait, et j'étais craint et respecté parmi les Krètois.
+
+Mais quand l'irréprochable Zeus eut décidé cette odieuse
+expédition qui devait rompre les genoux à tant de héros, alors les
+peuples nous ordonnèrent, à moi et à l'illustre Idoméneus, de
+conduire nos nefs à Ilios, et nous ne pûmes nous y refuser à cause
+des rumeurs menaçantes du peuple. Là, nous, fils des Akhaiens,
+nous combattîmes pendant neuf années, et, la dixième, ayant
+saccagé la ville de Priamos, nous revînmes avec nos nefs vers nos
+demeures; mais un dieu dispersa les Akhaiens. Mais à moi,
+malheureux, le sage Zeus imposa d'autres maux. Je restai un seul
+mois dans ma demeure, me réjouissant de mes enfants, de ma femme
+et de mes richesses; et mon coeur me poussa ensuite à naviguer
+vers l'Aigyptiè sur mes nefs bien construites, avec de divins
+compagnons. Et je préparai neuf nefs, et aussitôt les équipages en
+furent réunis. Pendant six jours mes chers compagnons prirent de
+joyeux repas, car j'offris beaucoup de sacrifices aux dieux, et,
+en même temps, des mets à mes hommes. Le septième jour, étant
+partis de la grande Krètè, nous naviguâmes aisément au souffle
+propice de Boréas, comme au courant d'un fleuve; et aucune de mes
+nefs n'avait souffert mais, en repos et sains et saufs, nous
+restâmes assis et le vent et les pilotes conduisaient les nefs;
+et, le cinquième jour, nous parvînmes au beau fleuve Aigyptos. Et
+j'arrêtai mes nefs recourbées dans le fleuve Aigyptos. Là,
+j'ordonnai à mes chers compagnons de rester auprès des nefs pour
+les garder, et j'envoyai des éclaireurs pour aller à la
+découverte. Mais ceux-ci, égarés par leur audace et confiants dans
+leurs forces, dévastèrent aussitôt les beaux champs des hommes
+Aigyptiens, entraînant les femmes et les petits enfants et tuant
+les hommes. Et aussitôt le tumulte arriva jusqu'à la ville. Et les
+habitants, entendant ces clameurs, accoururent au lever d'Éôs, et
+toute la plaine se remplit de piétons et de cavaliers et de
+l'éclat de l'airain. Et le foudroyant Zeus mit mes compagnons en
+fuite, et aucun d'eux ne soutint l'attaque, et la mort les
+environna de toutes parts. Là, un grand nombre des nôtres fut tué
+par l'airain aigu, et les autres furent emmenés vivants pour être
+esclaves. Mais Zeus lui-même mit cette résolution dans mon esprit.
+Plût aux dieux que j'eusse dû mourir en Aigyptiè et subir alors ma
+destinée, car d'autres malheurs m'attendaient. Ayant aussitôt
+retiré mon casque de ma tête et mon bouclier de mes épaules, et
+jeté ma lance, je courus aux chevaux du roi, et j'embrassai ses
+genoux, et il eut pitié de moi, et il me sauva; et, m'ayant fait
+monter dans son char, il m'emmena dans ses demeures. Certes, ses
+guerriers m'entouraient, voulant me tuer de leurs lances de frêne,
+car ils étaient très irrités; mais il m'arracha à eux, craignant
+la colère de Zeus hospitalier qui châtie surtout les mauvaises
+actions. Je restai là sept ans, et j'amassai beaucoup de richesses
+parmi les Aigyptiens, car tous me firent des présents.
+
+Mais vers la huitième année, arriva un homme de la Phoinikiè,
+plein de mensonges, et qui avait déjà causé beaucoup de maux aux
+hommes. Et il me persuada par ses mensonges d'aller en Phoinikiè,
+où étaient sa demeure et ses biens. Et je restai là une année
+entière auprès de lui. Et quand les jours et les mois se furent
+écoulés, et que, l'année étant accomplie, les saisons revinrent,
+il me fit monter sur une nef, sous prétexte d'aller avec lui
+conduire un chargement en Libyè, mais pour me vendre et retirer de
+moi un grand prix. Et je le suivis, le soupçonnant, mais
+contraint. Et la nef, poussée par le souffle propice de Boréas,
+approchait de la Krètè, quand Zeus médita notre ruine. Et déjà
+nous avions laissé la Krètè, et rien n'apparaissait plus que
+l'Ouranos et la mer. Alors, le Kroniôn suspendit une nuée noire
+sur la nef creuse, et sous cette nuée toute la mer devint noire
+aussi. Et Zeus tonna, et il lança la foudre sur la nef, qui se
+renversa, frappée par la foudre de Zeus, et se remplit de fumée.
+Et tous les hommes furent précipités de la nef, et ils étaient
+emportés, comme des oiseaux de mer, par les flots, autour de la
+nef noire, et un dieu leur refusa le retour. Alors Zeus me mit
+entre les mains le long mât de la nef à proue bleue, afin que je
+pusse fuir la mort; et l'ayant embrassé, je fus la proie des vents
+furieux. Et je fus emporté pendant neuf jours, et, dans la dixième
+nuit noire, une grande lame me jeta sur la terre des Thesprôtes.
+
+Alors le héros Pheidôn, le roi des Thesprôtes, m'accueillit
+généreusement; car je rencontrai d'abord son cher fils, et celui-
+ci me conduisit, accablé de froid et de fatigue, et, me soutenant
+de la main, m'emmena dans les demeures de son père. Et celui-ci me
+donna des vêtements, un manteau et une tunique. Là, j'entendis
+parler d'Odysseus. Pheidôn me dit que, lui ayant donné
+l'hospitalité, il l'avait traité en ami, comme il retournait dans
+la terre de sa patrie. Et il me montra les richesses qu'avait
+réunies Odysseus, de l'airain, de l'or et du fer très difficile à
+travailler, le tout assez abondant pour nourrir jusqu'à sa dixième
+génération. Et tous ces trésors étaient déposés dans les demeures
+du roi. Et celui-ci me disait qu'Odysseus était allé à Dôdônè pour
+apprendre du grand Chêne la volonté de Zeus, et pour savoir
+comment, depuis longtemps absent, il rentrerait dans la terre
+d'Ithakè, soit ouvertement, soit en secret. Et Pheidôn me jura, en
+faisant des libations dans sa demeure, que la nef et les hommes
+étaient prêts qui devaient conduire Odysseus dans la chère terre
+de sa patrie. Mais il me renvoya d'abord, profitant d'une nef des
+Thesprôtes qui allait à Doulikhios. Et il ordonna de me mener au
+roi Akastos; mais ces hommes prirent une résolution funeste pour
+moi, afin, sans doute, que je subisse toutes les misères.
+
+Quand la nef fut éloignée de terre, ils songèrent aussitôt à me
+réduire en servitude; et, m'arrachant mon vêtement, mon manteau et
+ma tunique, ils jetèrent sur moi ce misérable haillon et cette
+tunique déchirée, tels que tu les vois. Vers le soir ils
+parvinrent aux champs de la riante Ithakè, et ils me lièrent aux
+bancs de la nef avec une corde bien tordue; puis ils descendirent
+sur le rivage de la mer pour prendre leur repas. Mais les dieux
+eux-mêmes détachèrent aisément mes liens. Alors, enveloppant ma
+tête de ce haillon, je descendis à la mer par le gouvernail, et
+pressant l'eau de ma poitrine et nageant des deux mains, j'abordai
+très loin d'eux. Et je montai sur la côte, là où croissait un bois
+de chênes touffus, et je me couchai contre terre, et ils me
+cherchaient en gémissant; mais, ne me voyant point, ils jugèrent
+qu'il était mieux de ne plus me chercher; car les dieux m'avaient
+aisément caché d'eux, et ils m'ont conduit à l'étable d'un homme
+excellent, puisque ma destinée est de vivre encore.
+
+Et le porcher Eumaios lui répondit:
+
+-- Etranger très malheureux, certes, tu as fortement ému mon coeur
+en racontant les misères que tu as subies et tes courses errantes;
+mais, en parlant d'Odysseus, je pense que tu n'as rien dit de
+sage, et tu ne me persuaderas point. Comment un homme tel que toi
+peut-il mentir aussi effrontément? Je sais trop que penser du
+retour de mon maître. Certes, il est très odieux à tous les dieux,
+puisqu'ils ne l'ont point dompté par la main des Troiens, ou
+qu'ils ne lui ont point permis, après la guerre, de mourir entre
+les bras de ses amis. Car tous les Akhaiens lui eussent élevé un
+tombeau, et une grande gloire eût été accordée à son fils dans
+l'avenir. Et maintenant les Harpyes l'ont déchiré sans gloire, et
+moi, séparé de tous, je reste auprès de mes porcs; et je ne vais
+point à la ville, si ce n'est quand la sage Pènélopéia m'ordonne
+d'y aller, quand elle a reçu quelque nouvelle. Et, alors, tous
+s'empressent de m'interroger, ceux qui s'attristent de la longue
+absence de leur roi et ceux qui se réjouissent de dévorer
+impunément ses richesses. Mais il ne m'est point agréable de
+demander ou de répondre depuis qu'un Aitôlien m'a trompé par ses
+paroles. Ayant tué un homme, il avait erré en beaucoup de pays, et
+il vint dans ma demeure, et je le reçus avec amitié. Il me dit
+qu'il avait vu, parmi les Krètois, auprès d'Idoméneus, mon maître
+réparant ses nefs que les tempêtes avaient brisées. Et il me dit
+qu'Odysseus allait revenir, soit cet été, soit cet automne,
+ramenant de nombreuses richesses avec ses divins compagnons. Et
+toi, vieillard, qui as subi tant de maux, et que la destinée a
+conduit vers moi, ne cherche point à me plaire par des mensonges,
+car je ne t'honorerai, ni ne t'aimerai pour cela, mais par respect
+pour Zeus hospitalier et par compassion pour toi.
+
+Et le subtil Odysseus lui répondit:
+
+-- Certes, tu as dans ta poitrine un esprit incrédule, puisque
+ayant juré par serment, je ne t'ai point persuadé. Mais faisons un
+pacte, et que les dieux qui habitent l'Olympos soient témoins. Si
+ton roi revient dans cette demeure, donne-moi des vêtements, un
+manteau et une tunique, et fais-moi conduire à Doulikhios, ainsi
+que je le désire; mais si ton roi ne revient pas comme je te le
+dis, ordonne à tes serviteurs de me jeter du haut d'un grand
+rocher, afin que, désormais, un mendiant craigne de mentir.
+
+Et le divin porcher lui répondit:
+
+-- Étranger, je perdrais ainsi ma bonne renommée et ma vertu parmi
+les hommes, maintenant et à jamais, moi qui t'ai conduit dans mon
+étable et qui t'ai offert les dons de l'hospitalité, si je te
+tuais et si je t'arrachais ta chère âme. Comment supplierais-je
+ensuite le Kroniôn Zeus? Mais voici l'heure du repas, et mes
+compagnons vont arriver promptement, afin que nous préparions un
+bon repas dans l'étable.
+
+Tandis qu'ils se parlaient ainsi, les porcs et les porchers
+arrivèrent. Et ils enfermèrent les porcs, comme de coutume, pour
+la nuit, et une immense rumeur s'éleva du milieu des animaux qui
+allaient à l'enclos. Puis le divin porcher dit à ses compagnons:
+
+-- Amenez-moi un porc excellent, afin que je le tue pour cet hôte
+qui vient de loin, et nous nous en délecterons aussi, nous qui
+souffrons beaucoup, et qui surveillons les porcs aux dents
+blanches, tandis que d'autres mangent impunément le fruit de notre
+travail.
+
+Ayant ainsi parlé, il fendit du bois avec l'airain tranchant. Et
+les porchers amenèrent un porc très gras ayant cinq ans. Et ils
+l'étendirent devant le foyer. Mais Eumaios n'oublia point les
+immortels, car il n'avait que de bonnes pensées; et il jeta
+d'abord dans le feu les soies de la tête du porc aux dents
+blanches, et il pria tous les dieux, afin que le subtil Odysseus
+revint dans ses demeures. Puis, levant les bras, il frappa la
+victime d'un morceau de chêne qu'il avait réservé, et la vie
+abandonna le porc. Et les porchers l'égorgèrent, le brûlèrent et
+le coupèrent par morceaux. Et Eumaios, retirant les entrailles
+saignantes, qu'il recouvrit de la graisse prise au corps, les jeta
+dans le feu après les avoir saupoudrées de fleur de farine d'orge.
+Et les porchers, divisant le reste, traversèrent les viandes de
+broches, les firent rôtir avec soin et les retirèrent du feu. Puis
+ils les déposèrent sur des disques. Eumaios se leva, faisant les
+parts, car il avait des pensées équitables; et il fit en tout sept
+parts. Il en consacra une aux nymphes et à Hermès, fils de Maiè,
+et il distribua les autres à chacun; mais il honora Odysseus du
+dos entier du porc aux dents blanches. Et le héros, le subtil
+Odysseus, s'en glorifia, et dit à Eumaios:
+
+-- Plaise aux dieux, Eumaios, que tu sois toujours cher au père
+Zeus, puisque, tel que je suis, tu m'as honoré de cette part
+excellente.
+
+Et le porcher Eumaios lui répondit:
+
+-- Mange heureusement, mon hôte, et délecte-toi de ces mets tels
+qu'ils sont. Un dieu nous les a donnés et nous laissera en jouir,
+s'il le veut; car il peut tout.
+
+Il parla ainsi, et il offrit les prémices aux dieux éternels.
+Puis, ayant fait des libations avec du vin rouge, il mit une coupe
+entre les mains d'Odysseus destructeur des citadelles. Et celui-ci
+s'assit devant le dos du porc; et Mésaulios, que le chef des
+porchers avait acheté en l'absence de son maître, et sans l'aide
+de sa maîtresse et du vieux Laertès, distribua les parts. Il
+l'avait acheté de ses propres richesses à des Taphiens.
+
+Et tous étendirent les mains vers les mets placés devant eux. Et
+après qu'ils eurent assouvi le besoin de boire et de manger,
+Mésaulios enleva le pain, et tous, rassasiés de nourriture,
+allèrent à leurs lits.
+
+Mais la nuit vint, mauvaise et noire; et Zeus plut toute la nuit,
+et le grand Zéphyros soufflait chargé d'eau. Alors Odysseus parla
+ainsi, pour éprouver le porcher qui prenait tant de soins de lui,
+afin de voir si, retirant son propre manteau, il le lui donnerait,
+ou s'il avertirait un de ses compagnons:
+
+-- Écoutez-moi maintenant, toi, Eumaios, et vous, ses compagnons,
+afin que je vous parle en me glorifiant, car le vin insensé m'y
+pousse, lui qui excite le plus sage à chanter, à rire, à danser,
+et à prononcer des paroles qu'il eût été mieux de ne pas dire;
+mais dès que j'ai commencé à être bavard, je ne puis rien cacher.
+Plût aux dieux que je fusse jeune et que ma force fût grande,
+comme au jour où nous tendîmes une embuscade sous Troiè. Les chefs
+étaient Odysseus et l'Atréide Ménélaos, et je commandais avec eux,
+car ils m'avaient choisi eux-mêmes. Quand nous fûmes arrivés à la
+ville, sous la haute muraille, nous nous couchâmes avec nos armes,
+dans un marais, au milieu de roseaux et de broussailles épaisses.
+La nuit vint, mauvaise, et le souffle de Boréas était glacé. Puis
+la neige tomba, froide, et le givre couvrait nos boucliers. Et
+tous avaient leurs manteaux et leurs tuniques; et ils dormaient
+tranquilles, couvrant leurs épaules de leurs boucliers. Pour moi,
+j'avais laissé mon manteau à mes compagnons comme un insensé; mais
+je n'avais point pensé qu'il dût faire un si grand froid, et je
+n'avais que mon bouclier et une tunique brillante. Quand vint la
+dernière partie de la nuit, à l'heure où les astres s'inclinent,
+ayant touché du coude Odysseus, qui était auprès de moi, je lui
+dis ces paroles qu'il comprit aussitôt: -- Divin Laertiade, subtil
+Odysseus, je ne vivrai pas longtemps et ce froid me tuera, car je
+n'ai point de manteau et un daimôn m'a trompé en me persuadant de
+ne prendre que ma seule tunique; et maintenant il n'y a plus aucun
+remède.' Je parlai ainsi, et il médita aussitôt un projet dans son
+esprit, aussi prompt qu'il l'était toujours pour délibérer ou pour
+combattre. Et il me dit à voix basse: -- Tais-toi maintenant, de
+peur qu'un autre parmi les Akhaiens t'entende.' Il parla ainsi,
+et, appuyé sur le coude, il dit: -- Écoutez-moi, amis. Un songe
+divin m'a réveillé. Nous sommes loin des nefs; mais qu'un de nous
+aille prévenir le prince des peuples, l'Atréide Agamemnôn, afin
+qu'il ordonne à un plus grand nombre de sortir des nefs et de
+venir ici.' Il parla ainsi, et aussitôt Thoas Andraimonide se
+leva, jeta son manteau pourpré et courut vers les nefs, et je me
+couchai oiseusement dans son manteau, jusqu'à la clarté d'Eôs au
+thrône d'or. plût aux Dieux que je fusse aussi jeune et que ma
+force fût aussi grande! un des porchers, dans ces étables, me
+donnerait un manteau, par amitié et par respect pour un homme
+brave. Mais maintenant, je suis méprisé, à cause des misérables
+haillons qui me couvrent le corps.
+
+Et le porcher Eumaios lui répondit:
+
+-- Ô vieillard, tu as raconté une histoire irréprochable, et tu
+n'auras point dit en vain une parole excellente. C'est pourquoi tu
+ne manqueras ni d'un manteau, ni d'aucune chose qui convienne à un
+suppliant malheureux venu de loin; mais, au matin, tu reprendras
+tes haillons, car ici nous n'avons pas beaucoup de manteaux, ni de
+tuniques de rechange, et chaque homme n'en a qu'une. Quand le cher
+fils d'Odysseus sera revenu, il te donnera lui-même des vêtements,
+un manteau et une tunique, et il te fera conduire où ton coeur
+désire aller.
+
+Ayant ainsi parlé, il se leva, approcha le feu du lit de peaux de
+chèvres et de brebis où Odysseus se coucha, et il jeta sur lui un
+grand et épais manteau de rechange et dont il se couvrait quand
+les mauvais temps survenaient. Et Odysseus se coucha, et, auprès
+de lui, les jeunes porchers s'endormirent; mais il ne plut point à
+Eumaios de reposer dans son lit loin de ses porcs, et il sortit,
+armé. Et Odysseus se réjouissait qu'il prît tant de soin de ses
+biens pendant son absence. Et, d'abord, Eumaios mit une épée aiguë
+autour de ses robustes épaules; puis, il se couvrit d'un épais
+manteau qui garantissait du vent: et il prit aussi la peau d'une
+grande chèvre, et il saisit une lance aiguë pour se défendre des
+chiens et des hommes; et il alla dormir où dormaient ses porcs,
+sous une pierre creuse, à l'abri de Boréas.
+
+
+15.
+
+Et Pallas Athènè se rendit dans la grande Lakédaimôn, vers
+l'illustre fils du magnanime Odysseus, afin de l'avertir et de
+l'exciter au retour. Et elle trouva Tèlémakhos et l'illustre fils
+de Nestôr dormant sous le portique de la demeure de l'illustre
+Ménélaos. Et le Nestoride dormait paisiblement; mais le doux
+sommeil ne saisissait point Tèlémakhos, et il songeait à son père,
+dans son esprit, pendant la nuit solitaire. Et Athènè aux yeux
+clairs, se tenant près de lui, parla ainsi:
+
+-- Tèlémakhos, il ne serait pas bien de rester plus longtemps loin
+de ta demeure et de tes richesses laissées en proie à des hommes
+insolents qui dévoreront et se partageront tes biens; car tu
+aurais fait un voyage inutile. Excite donc très promptement
+l'illustre Ménélaos à te renvoyer, afin que tu retrouves ton
+irréprochable mère dans tes demeures. Déjà son père et ses frères
+lui ordonnent d'épouser Eurymakhos, car il l'emporte sur tous les
+prétendants par les présents qu'il offre et la plus riche dot
+qu'il promet. Prends garde que, contre son gré, elle emporte ces
+richesses de ta demeure. Tu sais, en effet, quelle est l'âme d'une
+femme; elle veut toujours enrichir la maison de celui qu'elle
+épouse. Elle ne se souvient plus de ses premiers enfants ni de son
+premier mari mort, et elle n'y songe plus. Quand tu seras de
+retour, confie donc, jusqu'à ce que les dieux t'aient donné une
+femme vénérable, toutes tes richesses à la meilleure de tes
+servantes. Mais je te dirai autre chose. Garde mes paroles dans
+ton esprit. Les plus braves des prétendants te tendent une
+embuscade dans le détroit d'Ithakè et de la stérile Samos,
+désirant te tuer avant que tu rentres dans ta patrie; mais je ne
+pense pas qu'ils le fassent, et, auparavant, la terre enfermera
+plus d'un de ces prétendants qui mangent tes biens. Conduis ta nef
+bien construite loin des îles, et navigue la nuit. Celui des
+immortels qui veille sur toi t'enverra un vent favorable. Et dès
+que tu seras arrivé au rivage d'Ithakè, envoie la nef et tous tes
+compagnons à la ville, et va d'abord chez le porcher qui garde tes
+porcs et qui t'aime. Dors chez lui, et envoie-le à la ville
+annoncer à l'irréprochable Pènélopéia que tu la salues et que tu
+reviens de Pylos.
+
+Ayant ainsi parlé, elle remonta dans le haut Olympos. Et
+Tèlémakhos éveilla le Nestoride de son doux sommeil en le poussant
+du pied, et il lui dit:
+
+-- Lève-toi, Nestoride Peisistratos, et lie au char les chevaux au
+sabot massif afin que nous partions.
+
+Et le Nestoride Peisistratos lui répondit:
+
+-- Tèlémakhos, nous ne pouvons, quelque hâte que nous ayons,
+partir dans la nuit ténébreuse. Bientôt Eôs paraîtra. Attendons au
+matin et jusqu'à ce que le héros Atréide Ménélaos illustre par sa
+lance ait placé ses présents dans le char et t'ait renvoyé avec
+des paroles amies. Un hôte se souvient toujours d'un homme aussi
+hospitalier qui l'a reçu avec amitié.
+
+Il parla ainsi, et aussitôt Éôs s'assit sur son thrône d'or, et le
+brave Ménélaos s'approcha d'eux, ayant quitté le lit où était
+Hélénè aux beaux cheveux. Et dès que le cher fils du divin
+Odysseus l'eut reconnu, il se hâta de se vêtir de sa tunique
+brillante, et, jetant un grand manteau sur ses épaules, il sortit
+du portique, et dit à Ménélaos:
+
+-- Divin Atréide Ménélaos, prince des peuples, renvoie-moi dès
+maintenant dans la chère terre de la patrie, car voici que je
+désire en mon âme revoir ma demeure.
+
+Et le brave Ménélaos lui répondit:
+
+-- Tèlémakhos, je ne te retiendrai pas plus longtemps, puisque tu
+désires t'en retourner. Je m'irrite également contre un homme qui
+aime ses hôtes outre mesure ou qui les hait. Une conduite
+convenable est la meilleure. Il est mal de renvoyer un hôte qui
+veut rester, ou de retenir celui qui veut partir; mais il faut le
+traiter avec amitié s'il veut rester, ou le renvoyer s'il veut
+partir. Reste cependant jusqu'à ce que j'aie placé sur ton char de
+beaux présents que tu verras de tes yeux, et je dirai aux
+servantes de préparer un repas abondant dans mes demeures à l'aide
+des mets qui s'y trouvent. Il est honorable, glorieux et utile de
+parcourir une grande étendue de pays après avoir mangé. Si tu veux
+parcourir Hellas et Argos, je mettrai mes chevaux sous le joug et
+je te conduirai vers les villes des hommes, et aucun d'eux ne nous
+renverra outrageusement, mais chacun te donnera quelque chose, ou
+un trépied d'airain, ou un bassin, ou deux mulets, ou une coupe
+d'or.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Divin Atréide Ménélaos, prince des peuples, je veux rentrer
+dans nos demeures, car je n'ai laissé derrière moi aucun gardien
+de mes richesses, et je crains, ou de périr en cherchant mon divin
+père, ou, loin de mes demeures, de perdre mes richesses.
+
+Et le brave Ménélaos, l'ayant entendu, ordonna aussitôt à sa femme
+et à ses servantes de préparer dans les demeures un repas
+abondant, à l'aide des mets qui s'y trouvaient. Et alors le
+Boèthoide Etéônteus, qui sortait de son lit et qui n'habitait pas
+loin du roi, arriva près de lui. Et le brave Ménélaos lui ordonna
+d'allumer du feu et de faire rôtir les viandes. Et le Boèthoide
+obéit dès qu'il eut entendu. Et Ménélaos rentra dans sa chambre
+nuptiale parfumée, et Hélénè et Mégapenthès allaient avec lui.
+Quand ils furent arrivés là où les choses précieuses étaient
+enfermées, l'Atréide prit une coupe ronde, et il ordonna à son
+fils Mégapenthès d'emporter un kratère d'argent. Et Hélénè
+s'arrêta devant un coffre où étaient enfermés les vêtements aux
+couleurs variées qu'elle avait travaillés elle-même. Et Hélénè, la
+divine femme, prit un péplos, le plus beau de tous par ses
+couleurs diverses, et le plus grand, et qui resplendissait comme
+une étoile; et il était placé sous tous les autres. Et ils
+retournèrent par les demeures jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés
+auprès de Tèlémakhos. Et le brave Ménélaos lui dit:
+
+-- Tèlémakhos, que Zeus, le puissant mari de Hèrè, accomplisse le
+retour que tu désires dans ton âme! De tous mes trésors qui sont
+enfermés dans ma demeure je te donnerai le plus beau et le plus
+précieux, ce kratère bien travaillé, d'argent massif, et dont les
+bords sont enrichis d'or. C'est l'ouvrage de Hèphaistos, et
+l'illustre héros, roi des Sidônes, me l'offrit, quand il me reçut
+dans sa demeure, à mon retour; et, moi, je veux te l'offrir.
+
+Ayant ainsi parlé, le héros Atréide lui mit la coupe ronde entre
+les mains; et le robuste Mégapenthès posa devant lui le splendide
+kratère d'argent, et Hélénè, tenant le péplos à la main,
+s'approcha et lui dit:
+
+-- Et moi aussi, cher enfant, je te ferai ce présent, ouvrage des
+mains de Hélénè, afin que tu le donnes à la femme bien-aimée que
+tu épouseras. Jusque-là, qu'il reste auprès de ta chère mère. En
+quittant notre demeure pour la terre de ta patrie, réjouis-toi de
+mon souvenir.
+
+Ayant ainsi parlé, elle lui mit le péplos entre les mains, et il
+le reçut avec joie. Et le héros Peisistratros plaça les présents
+dans une corbeille, et il les admirait dans son âme. Puis, le
+blond Ménélaos les conduisit dans les demeures où ils s'assirent
+sur des sièges et sur des thrônes. Et une servante versa, d'une
+belle aiguière d'or dans un bassin d'argent, de l'eau pour laver
+leurs mains; et, devant eux, elle dressa la table polie. Et
+l'irréprochable intendante, pleine de grâce pour tous, couvrit la
+table de pain et de mets nombreux; et le Boèthoide coupait les
+viandes et distribuait les parts, et le fils de l'illustre
+Ménélaos versait le vin. Et tous étendirent les mains vers les
+mets placés devant eux.
+
+Après qu'ils eurent assouvi la faim et la soif, Télémakhos et
+l'illustre fils de Nestôr, ayant mis les chevaux sous le joug,
+montèrent sur le beau char et sortirent du vestibule et du
+portique sonore. Et le blond Ménélaos Atréide allait avec eux,
+portant à la main une coupe d'or pleine de vin doux, afin de faire
+une libation avant le départ. Et, se tenant devant les chevaux, il
+parla ainsi:
+
+-- Salut, ô jeunes hommes! Portez mon salut au prince des peuples
+Nestôr, qui était aussi doux qu'un père pour moi, quand les fils
+des Akhaiens combattaient devant Troiè.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Ô divin, nous répéterons toutes tes paroles à Nestôr. Plaise
+aux dieux que, de retour dans Ithakè et dans la demeure
+d'Odysseus, je puisse dire avec quelle amitié tu m'as reçu, toi
+dont j'emporte les beaux et nombreux présents.
+
+Et tandis qu'il parlait ainsi, un aigle s'envola à sa droite,
+portant dans ses serres une grande oie blanche domestique. Les
+hommes et les femmes le poursuivaient avec des cris; et l'aigle,
+s'approchant, passa à la droite des chevaux. Et tous, l'ayant vu,
+se réjouirent dans leurs âmes; et le Nestoride Peisistratos dit le
+premier:
+
+-- Décide, divin Ménélaos, prince des peuples, si un dieu nous
+envoie ce signe, ou à toi.
+
+Il parla ainsi, et Ménélaos cher à Arès songeait comment il
+répondrait sagement; mais Hélénè au large péplos le devança et
+dit:
+
+-- Écoutez-moi, et je prophétiserai ainsi que les immortels me
+l'inspirent, et je pense que ceci s'accomplira. De même que
+l'aigle, descendu de la montagne où est sa race et où sont ses
+petits, a enlevé l'oie dans les demeures, ainsi Odysseus, après
+avoir beaucoup souffert et beaucoup erré, reviendra dans sa maison
+et se vengera. Peut-être déjà est-il dans sa demeure, apportant la
+mort aux prétendants.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Puisse Zeus, le tonnant mari de Hèrè, le vouloir ainsi, et,
+désormais, je t'adresserai des prières comme à une déesse.
+
+Ayant ainsi parlé, il fouetta les chevaux, et ceux-ci s'élancèrent
+rapidement par la ville et la plaine. Et, ce jour entier, ils
+coururent tous deux sous le joug. Et Hèlios tomba, et tous les
+chemins devinrent sombres.
+
+Et ils arrivèrent à Phèra, dans la demeure de Diokleus, fils
+d'Orsilokhos que l'Alphéios avait engendré. Et ils y dormirent la
+nuit, car il leur offrit l'hospitalité. Mais quand Éôs aux doigts
+rosés, née au matin, apparut, ils attelèrent leurs chevaux, et,
+montant sur leur beau char, ils sortirent du vestibule et du
+portique sonore. Et ils excitèrent les chevaux du fouet, et ceux-
+ci couraient avec ardeur. Et ils parvinrent bientôt à la haute
+ville de Pylos. Alors Tèlémakhos dit au fils de Nestôr:
+
+-- Nestoride, comment accompliras-tu ce que tu m'as promis? Nous
+nous glorifions d'être hôtes à jamais, à cause de l'amitié de nos
+pères, de notre âge qui est le même, et de ce voyage qui nous
+unira plus encore. Ô divin, ne me conduis pas plus loin que ma
+nef, mais laisse-moi ici, de peur que le vieillard me retienne
+malgré moi dans sa demeure, désirant m'honorer; car il est
+nécessaire que je parte très promptement.
+
+Il parla ainsi, et le Nestoride délibéra dans son esprit comment
+il accomplirait convenablement sa promesse. Et, en délibérant,
+ceci lui sembla la meilleure résolution. Il tourna les chevaux du
+côté de la nef rapide et du rivage de la mer. Et il déposa les
+présents splendides sur la poupe de la nef, les vêtements et l'or
+que Ménélaos avait donnés, et il dit à Tèlémakhos ces paroles
+ailées:
+
+-- Maintenant, monte à la hâte et presse tous tes compagnons,
+avant que je rentre à la maison et que j'avertisse le vieillard.
+Car je sais dans mon esprit et dans mon coeur quelle est sa grande
+âme. Il ne te renverrait pas, et, lui-même, il viendrait ici te
+chercher, ne voulant pas que tu partes les mains vides. Et,
+certes, il sera très irrité.
+
+Ayant ainsi parlé, il poussa les chevaux aux belles crinières vers
+la ville des Pyliens, et il parvint rapidement à sa demeure.
+
+Et aussitôt Tèlémakhos excita ses compagnons:
+
+-- Compagnons, préparez les agrès de la nef noire, montons-y et
+faisons notre route.
+
+Il parla ainsi, et, dès qu'ils l'eurent entendu, ils montèrent sur
+la nef et s'assirent sur les bancs. Et, tandis qu'ils se
+préparaient, il suppliait Athènè à l'extrémité de la nef. Et voici
+qu'un étranger survint, qui, ayant tué un homme, fuyait Argos; et
+c'était un divinateur de la race de Mélampous. Et celui-ci
+habitait autrefois Pylos nourrice de brebis, et il était riche
+parmi les Pyliens, et il possédait de belles demeures; mais il
+s'enfuit loin de sa patrie vers un autre peuple, par crainte du
+magnanime Nèleus, le plus illustre des vivants, qui lui avait
+retenu de force ses nombreuses richesses pendant une année, tandis
+que lui-même était chargé de liens et subissait de nouvelles
+douleurs dans la demeure de Phylas; car il avait outragé Iphiklès,
+à cause de la fille de Nèleus, poussé par la cruelle déesse
+Érinnys. Mais il évita la mort, ayant chassé les boeufs mugissants
+de Phylakè à Pylos et s'étant vengé de l'outrage du divin Nèleus;
+et il conduisit vers son frère la jeune fille qu'il avait épousée,
+et sa destinée fut d'habiter parmi les Argiens qu'il commanda. Là,
+il s'unit à sa femme et bâtit une haute demeure.
+
+Et il engendra deux fils robustes, Antiphatès et Mantios.
+Antiphatès engendra le magnanime Oikleus, et Oikleus engendra
+Amphiaraos, sauveur du peuple, que Zeus tempétueux et Apollon
+aimèrent au-dessus de tous. Mais il ne parvint pas au seuil de la
+vieillesse, et il périt à Thèbè, trahi par sa femme que des
+présents avaient séduite. Et deux fils naquirent de lui, Alkmaôn
+et Amphilokhos. Et Mantios engendra Polypheideus et Klitos. Mais
+Éôs au thrône d'or enleva Klitos à cause de sa beauté et le mit
+parmi les immortels. Et, quand Amphiaraos fut mort, Apollon rendit
+le magnanime Polypheideus le plus habile des divinateurs. Et
+celui-ci, irrité contre son père, se retira dans la Hypérèsiè, où
+il habita, prophétisant pour tous les hommes. Et ce fut son fils
+qui survint, et il se nommait Théoklyménos. Et, s'arrêtant auprès
+de Tèlémakhos, qui priait et faisait des libations à l'extrémité
+de la nef noire, il lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Ô ami, puisque je te trouve faisant des libations en ce lieu,
+je te supplie par ces libations, par le dieu invoqué, par ta
+propre tête et par tes compagnons, dis-moi la vérité et ne me
+cache rien. Qui es-tu? D'où viens-tu? Où est ta ville? Où sont tes
+parents?
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Etranger, je te dirai la vérité. Ma famille est d'Ithakè et mon
+père est Odysseus, s'il vit encore; mais déjà sans doute il a péri
+d'une mort lamentable. Je suis venu ici, avec mes compagnons et ma
+nef noire, pour m'informer de mon père depuis longtemps absent.
+
+Et le divin Théoklyménos lui répondit:
+
+-- Moi, je fuis loin de ma patrie, ayant tué un homme. Ses frères
+et ses compagnons nombreux habitent Argos nourrice de chevaux et
+commandent aux Akhaiens. Je fuis leur vengeance et la kèr noire,
+puisque ma destinée est d'errer parmi les hommes. Laisse-moi
+monter sur ta nef, puisque je viens en suppliant, de peur qu'ils
+me tuent, car je pense qu'ils me poursuivent.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Certes, je ne te chasserai point de ma nef égale. Suis-moi;
+nous t'accueillerons avec amitié et de notre mieux.
+
+Ayant ainsi parlé, il prit la lance d'airain de Théoklyménos et il
+la déposa sur le pont de la nef aux deux rangs d'avirons; et il y
+monta lui-même, et il s'assit sur la poupe, et il y fit asseoir
+Théoklyménos auprès de lui. Et ses compagnons détachèrent le
+câble, et il leur ordonna d'appareiller, et ils se hâtèrent
+d'obéir. Ils dressèrent le mât de sapin sur le pont creux et ils
+le soutinrent avec des cordes, et ils déployèrent les blanches
+voiles tenues ouvertes à l'aide de courroies. Athènè aux yeux
+clairs leur envoya un vent propice qui soufflait avec force, et la
+nef courait rapidement sur l'eau salée de la mer. Hèlios tomba et
+tous les chemins devinrent sombres. Et la nef, poussée par un vent
+propice de Zeus, dépassa Phéras et la divine Élis où commandent
+les Épéiens. Puis Tèlémakhos s'engagea entre les îles rocheuses,
+se demandant s'il éviterait la mort ou s'il serait fait captif.
+
+Mais Odysseus et le divin porcher et les autres pâtres prenaient
+de nouveau leur repas dans l'étable; et quand ils eurent assouvi
+la faim et la soif, alors Odysseus dit au porcher, afin de voir
+s'il l'aimait dans son coeur, s'il voudrait le retenir dans
+l'étable ou s'il l'engagerait à se rendre à la ville:
+
+-- Écoutez-moi, Eumaios, et vous, ses compagnons. Je désire aller
+au matin à la ville, afin d'y mendier et de ne plus vous être à
+charge. Donnez-moi donc un bon conseil et un conducteur qui me
+mène. J'irai, errant çà et là, par nécessité, afin qu'on m'accorde
+à boire et à manger. Et j'entrerai dans la demeure du divin
+Odysseus, pour en donner des nouvelles à la sage Pènélopéia. Et je
+me mêlerai aux prétendants insolents, afin qu'ils me donnent à
+manger, car ils ont des mets en abondance. Je ferai même aussitôt
+au milieu d'eux tout ce qu'ils m'ordonneront. Car je te le dis,
+écoute-moi et retiens mes paroles dans ton esprit: par la faveur
+du messager Herméias qui honore tous les travaux des hommes, aucun
+ne pourrait lutter avec moi d'adresse pour allumer du feu, fendre
+le bois sec et l'amasser afin qu'il brûle bien, préparer le repas,
+verser le vin et s'acquitter de tous les soins que les pauvres
+rendent aux riches.
+
+Et le porcher Eumaios, très irrité, lui répondit:
+
+-- Hélas! mon hôte, quel dessein a conçu ton esprit? Certes, si tu
+désires te mêler à la foule des prétendants, c'est que tu veux
+périr. Leur insolence et leur violence sont montées jusqu'à
+l'Ouranos de fer. Leurs serviteurs ne te ressemblent pas; ce sont
+des jeunes hommes vêtus de beaux manteaux et de belles tuniques,
+beaux de tête et de visage, qui chargent les tables polies de
+pain, de viandes et de vins. Reste ici; aucun ne se plaint de ta
+présence, ni moi, ni mes compagnons. Dès que le cher fils
+d'Odysseus sera revenu, il te donnera une tunique et un manteau,
+et il te fera reconduire là où ton âme t'ordonne d'aller.
+
+Et le patient et divin Odysseus lui répondit:
+
+-- Plaise aux dieux, Eumaios, que tu sois aussi cher au père Zeus
+qu'à moi, puisque tu as mis fin à mes courses errantes et à mes
+peines; car il n'est rien de pire pour les hommes que d'errer
+ainsi, et celui d'entre eux qui vagabonde subit l'inquiétude et la
+douleur et les angoisses d'un ventre affamé. Maintenant, puisque
+tu me retiens et que tu m'ordonnes d'attendre Tèlémakhos, parle-
+moi de la mère du divin Odysseus, et de son père qu'il a laissé en
+partant sur le seuil de la vieillesse. Vivent-ils encore sous la
+splendeur de Hèlios, ou sont-ils morts et dans les demeures
+d'Aidès?
+
+Et le chef des porchers lui répondit:
+
+-- Mon hôte, je te dirai la vérité. Laertès vit encore, mais il
+supplie toujours Zeus, dans ses demeures, d'enlever son âme de son
+corps, car il gémit très amèrement sur son fils qui est absent, et
+sur sa femme qu'il avait épousée vierge; et la mort de celle-ci
+l'accable surtout de tristesse et lui fait sentir l'horreur de la
+vieillesse. Elle est morte d'une mort lamentable par le regret de
+son illustre fils. Ainsi, bientôt, mourra ici quiconque m'a aimé.
+Aussi longtemps qu'elle a vécu, malgré sa douleur, elle aimait à
+me questionner et à m'interroger; car elle m'avait élevé elle-
+même, avec son illustre fille Klyménè au large péplos, qu'elle
+avait enfantée la dernière. Elle m'éleva avec sa fille et elle
+m'honora non moins que celle-ci. Mais, quand nous fûmes arrivés
+tous deux à la puberté, Klyménè fut mariée à un Samien qui donna
+de nombreux présents à ses parents. Et alors Antikléia me donna un
+manteau, une tunique, de belles sandales, et elle m'envoya aux
+champs, et elle m'aima plus encore dans son coeur. Et, maintenant,
+je suis privé de tous ces biens; mais les dieux ont fécondé mon
+travail, et, par eux, j'ai mangé et bu, et j'ai donné aux
+suppliants vénérables. Cependant, il m'est amer de ne plus
+entendre les paroles de ma maîtresse; mais le malheur et des
+hommes insolents sont entrés dans sa demeure, et les serviteurs
+sont privés de parler ouvertement à leur maîtresse, de
+l'interroger, de manger et de boire avec elle et de rapporter aux
+champs les présents qui réjouissent l'âme des serviteurs.
+
+Et le patient Odysseus lui répondit:
+
+-- O dieux! ainsi, porcher Eumaios, tu as été enlevé tout jeune à
+ta patrie et à tes parents. Raconte-moi tout, et dis la vérité. La
+ville aux larges rues a-t-elle été détruite où habitaient ton père
+et ta mère vénérable, ou des hommes ennemis t'ont-ils saisi,
+tandis que tu étais auprès de tes brebis ou de tes boeufs,
+transporté dans leur nef et vendu dans les demeures d'un homme qui
+donna de toi un bon prix?
+
+Et le chef des porchers lui répondit:
+
+-- Etranger, puisque tu m'interroges sur ces choses, écoute en
+silence et réjouis-toi de boire ce vin en repos. Les nuits sont
+longues et laissent le temps de dormir et le temps d'être charmé
+par les récits. Il ne faut pas que tu dormes avant l'heure, car
+beaucoup de sommeil fait du mal. Si le coeur et l'âme d'un d'entre
+ceux-ci lui ordonnent de dormir, qu'il sorte; et, au lever d'Éôs,
+après avoir mangé, il conduira les porcs du maître. Pour nous,
+mangeant et buvant dans l'étable, nous nous charmerons par le
+souvenir de nos douleurs; car l'homme qui a beaucoup souffert et
+beaucoup erré est charmé par le souvenir de ses douleurs. Je vais
+donc te répondre, puisque tu m'interroges.
+
+Il y a une île qu'on nomme Syrè, au-dessous d'Ortygiè, du côté où
+Hèlios tourne. Elle est moins grande, mais elle est agréable et
+produit beaucoup de boeufs, de brebis, de vin et de froment; et
+jamais la famine n'afflige son peuple, ni aucune maladie ne frappe
+les mortels misérables hommes. Quand les générations ont vieilli
+dans leur ville, Apollôn à l'arc d'argent et Artémis surviennent
+et les tuent de leurs flèches illustres. Il y a deux villes qui se
+sont partagé tout le pays, et mon père Ktèsios Orménide, semblable
+aux immortels, commandait à toutes deux, quand survinrent des
+Phoinikes illustres par leurs nefs, habiles et rusés, amenant sur
+leur nef noire mille choses frivoles. Il y avait dans la demeure
+de mon père une femme de Phoinikiè, grande, belle et habile aux
+beaux ouvrages des mains. Et les Phoinikes rusés la séduisirent.
+Tandis qu'elle allait laver, un d'eux, dans la nef creuse, s'unit
+à elle par l'amour qui trouble l'esprit des femmes luxurieuses,
+même de celles qui sont sages. Et il lui demanda ensuite qui elle
+était et, d'où elle venait; et, aussitôt, elle lui parla de la
+haute demeure de son père:
+
+-- Je me glorifie d'être de Sidôn riche en airain, et je suis la
+fille du riche Arybas. Des pirates Taphiens m'ont enlevée dans les
+champs, transportée ici dans les demeures de Ktèsios qui leur a
+donné de moi un bon prix.
+
+Et l'homme lui répondit:
+
+-- Certes, si tu voulais revenir avec nous vers tes demeures, tu
+reverrais la haute maison de ton père et de ta mère, et eux-mêmes,
+car ils vivent encore et sont riches.
+
+Et la femme lui répondit:
+
+-- Que cela soit, si les marins veulent me jurer par serment
+qu'ils me reconduiront saine et sauve.
+
+Elle parla ainsi, et tous le lui jurèrent, et, après qu'ils eurent
+juré et prononcé toutes les paroles du serment, la femme leur dit
+encore:
+
+-- Maintenant, qu'aucun de vous, me rencontrant, soit dans la rue,
+soit à la fontaine, ne me parle, de peur qu'on le dise au
+vieillard; car, me soupçonnant, il me chargerait de liens et
+méditerait votre mort. Mais gardez mes paroles dans votre esprit,
+et hâtez-vous d'acheter des vivres. Et quand la nef sera chargée
+de provisions, qu'un messager vienne promptement m'avertir dans la
+demeure. Je vous apporterai tout l'or qui me tombera sous les
+mains, et même je vous ferai, selon mon désir, un autre présent.
+J'élève, en effet, dans les demeures, le fils de Ktèsios, un
+enfant remuant et courant dehors. Je le conduirai dans la nef, et
+vous en aurez un grand prix en le vendant à des étrangers.
+
+Ayant ainsi parlé, elle rentra dans nos belles demeures. Et les
+Phoinikes restèrent toute une année auprès de nous, rassemblant de
+nombreuses richesses dans leur nef creuse. Et quand celle-ci fut
+pleine, ils envoyèrent à la femme un messager pour lui annoncer
+qu'ils allaient partir. Et ce messager plein de ruses vint à la
+demeure de mon père avec un collier d'or orné d'émaux. Et ma mère
+vénérable et toutes les servantes se passaient ce collier de mains
+en mains et l'admiraient, et elles lui offrirent un prix; mais il
+ne répondit rien; et, ayant fait un signe à la femme, il retourna
+vers la nef. Alors, la femme, me prenant par la main, sortit de la
+demeure. Et elle trouva dans le vestibule des coupes d'or sur les
+tables des convives auxquels mon père avait offert un repas. Et
+ceux-ci s'étaient rendus à l'agora du peuple. Elle saisit aussitôt
+trois coupes qu'elle cacha dans son sein, et elle sortit, et je la
+suivis sans songer à rien. Hèlios tomba, et tous les chemins
+devinrent sombres; et nous arrivâmes promptement au port où était
+la nef rapide des Phoinikes qui, nous ayant mis dans la nef, y
+montèrent et sillonnèrent les chemins humides; et Zeus leur envoya
+un vent propice. Et nous naviguâmes pendant six jours et six
+nuits; mais quand le Kroniôn Zeus amena le septième jour, Artémis,
+qui se réjouit de ses flèches, tua la femme, qui tomba avec bruit
+dans la sentine comme une poule de mer et les marins la jetèrent
+pour être mangée par les poissons et par les phoques, et je restai
+seul, gémissant dans mon coeur. Et le vent et le flot poussèrent
+les Phoinikes jusqu'à Ithakè, où Laertès m'acheta de ses propres
+richesses. Et c'est ainsi que j'ai vu de mes yeux cette terre.
+
+Et le divin Odysseus lui répondit:
+
+-- Eumaios, certes, tu as profondément ému mon coeur en me
+racontant toutes les douleurs que tu as déjà subies: mais Zeus a
+mêlé pour toi le bien au mal, puisque tu es entré, après avoir
+beaucoup souffert, dans la demeure d'un homme excellent qui t'a
+donné abondamment à boire et à manger, et chez qui ta vie est
+paisible; mais moi, je ne suis arrivé ici qu'après avoir erré à
+travers de nombreuses villes des hommes!
+
+Et ils se parlaient ainsi. Puis ils s'endormirent, mais peu de
+temps; et, aussitôt, Éôs au beau thrône parut.
+
+Pendant ce temps les compagnons de Tèlémakhos, ayant abordé,
+plièrent les voiles et abattirent le mât et conduisirent la nef
+dans le port, à force d'avirons. Puis, ils jetèrent les ancres et
+lièrent les câbles. Puis, étant sortis de la nef, ils préparèrent
+leur repas sur le rivage de la mer et mêlèrent le vin rouge. Et
+quand ils eurent assouvi la faim et la soif, le prudent Tèlémakhos
+leur dit:
+
+-- Conduisez la nef noire à la ville; moi, j'irai vers mes champs
+et mes bergers. Ce soir, je m'en reviendrai après avoir vu les
+travaux des champs; et demain, au matin, je vous offrirai, pour ce
+voyage, un bon repas de viandes et de vin doux.
+
+Et, alors, le divin Théoklyménos lui dit:
+
+-- Et moi, cher enfant, où irai-je? Quel est celui des hommes qui
+commandent dans l'âpre Ithakè dont je dois gagner la demeure?
+Dois-je me rendre auprès de ta mère, dans ta propre maison?
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Je ne te dirais point de te rendre à une autre demeure que la
+mienne, et les dons hospitaliers ne t'y manqueraient pas; mais ce
+serait le pire pour toi. Je serais absent, et ma mère ne te
+verrait point, car elle tisse la toile, loin des prétendants, dans
+la chambre supérieure; mais je t'indiquerai un autre homme vers
+qui tu iras, Eurymakhos, illustre fils du prudent Polybos, que les
+Ithakèsiens regardent comme un dieu. C'est de beaucoup l'homme le
+plus illustre, et il désire ardemment épouser ma mère et posséder
+les honneurs d'Odysseus. Mais l'olympien Zeus qui habite l'aithèr
+sait s'ils ne verront pas tous leur dernier jour avant leurs
+noces.
+
+Il parlait ainsi quand un épervier, rapide messager d'Apollôn,
+vola à sa droite, tenant entre ses serres une colombe dont il
+répandait les plumes entre la nef et Tèlémakhos. Alors
+Théoklyménos, entraînant celui-ci loin de ses compagnons, le prit
+par la main et lui dit:
+
+-- Tèlémakhos, cet oiseau ne vole point à ta droite sans qu'un
+dieu l'ait voulu. Je reconnais, l'ayant regardé, que c'est un
+signe augural. Il n'y a point de race plus royale que la vôtre
+dans Ithakè, et vous y serez toujours puissants.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit aussitôt:
+
+-- Plaise aux dieux, étranger, que ta parole s'accomplisse! Je
+t'aimerai, et je te ferai de nombreux présents, et nul ne pourra
+se dire plus heureux que toi.
+
+Il parla ainsi, et il dit à son fidèle compagnon Peiraios:
+
+-- Peiraios Klytide, tu m'es le plus cher des compagnons qui m'ont
+suivi à Pylos. Conduis maintenant cet étranger dans ta demeure;
+aie soin de lui et honore-le jusqu'à ce que je revienne.
+
+Et Peiraios illustre par sa lance lui répondit:
+
+-- Tèlémakhos, quand même tu devrais rester longtemps ici, j'aurai
+soin de cet étranger, et rien ne lui manquera de ce qui est dû à
+un hôte.
+
+Ayant ainsi parlé, il entra dans la nef, et il ordonna à ses
+compagnons d'y monter et de détacher les câbles. Et Tèlémakhos,
+ayant lié de belles sandales à ses pieds, prit sur le pont de la
+nef une lance solide et brillante à pointe d'airain. Et, tandis
+que ses compagnons détachaient les câbles et naviguaient vers la
+ville, comme l'avait ordonné Tèlémakhos, le cher fils du divin
+Odysseus, les pieds du jeune homme le portaient rapidement vers
+l'étable où étaient enfermés ses nombreux porcs auprès desquels
+dormait le porcher fidèle et attaché à ses maîtres.
+
+
+16.
+
+Au lever d'Éôs, Odysseus et le divin porcher préparèrent le repas,
+et ils allumèrent le feu, et ils envoyèrent les pâtres avec les
+troupeaux de porcs. Alors les chiens aboyeurs n'aboyèrent pas à
+l'approche de Tèlémakhos, mais ils remuaient la queue. Et le divin
+Odysseus, les ayant vus remuer la queue et ayant entendu un bruit
+de pas, dit à Eumaios ces paroles ailées:
+
+-- Eumaios, certes, un de tes compagnons approche, ou un homme
+bien connu, car les chiens n'aboient point, et ils remuent la
+queue, et j'entends un bruit de pas.
+
+Il avait à peine ainsi parlé, quand son cher fils s'arrêta sous le
+portique. Et le porcher stupéfait s'élança, et le vase dans lequel
+il mêlait le vin rouge tomba de ses mains; et il courut au-devant
+du maître, et il baisa sa tête, ses beaux yeux et ses mains, et il
+versait des larmes, comme un père plein de tendresse qui revient
+d'une terre lointaine, dans la dixième année, et qui embrasse son
+fils unique, engendré dans sa vieillesse, et pour qui il a
+souffert bien des maux. Ainsi le porcher couvrait de baisers le
+divin Tèlémakhos; et il l'embrassait comme s'il eût échappé à la
+mort, et il lui dit, en pleurant, ces paroles ailées:
+
+-- Tu es donc revenu, Tèlémakhos, douce lumière. Je pensais que je
+ne te reverrais plus, depuis ton départ pour Pylos. Hâte-toi
+d'entrer, cher enfant, afin que je me délecte à te regarder, toi
+qui reviens de loin. Car tu ne viens pas souvent dans tes champs
+et vers tes pâtres; mais tu restes loin d'eux, et il te plaît de
+surveiller la multitude funeste des prétendants.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Qu'il en soit comme tu le désires, père. C'est pour toi que je
+suis venu, afin de te voir de mes yeux et de t'entendre, et pour
+que tu me dises si ma mère est restée dans nos demeures, ou si
+quelqu'un l'a épousée. Certes, peut-être le lit d'Odysseus, étant
+abandonné, reste-t-il en proie aux araignées immondes.
+
+Et le chef des porchers lui répondit:
+
+-- Ta mère est restée, avec un coeur patient, dans tes demeures;
+elle pleure nuit et jour, accablée de chagrins.
+
+Ayant ainsi parlé, il prit sa lance d'airain. Et Tèlémakhos entra
+et passa le seuil de pierre. Et son père Odysseus voulut lui céder
+sa place; mais Tèlémakhos le retint et lui dit:
+
+-- Assieds-toi, ô étranger. Je trouverai un autre siège dans cette
+étable, et voici un homme qui me le préparera.
+
+Il parla ainsi, et Odysseus se rassit, et le porcher amassa des
+branches vertes et mit une peau par-dessus, et le cher fils
+d'Odysseus s'y assit. Puis le porcher plaça devant eux des
+plateaux de chairs rôties que ceux qui avaient mangé la veille
+avaient laissées. Et il entassa à la hâte du pain dans des
+corbeilles, et il mêla le vin rouge dans un vase grossier, et il
+s'assit en face du divin Odysseus. Puis, ils étendirent les mains
+vers la nourriture placée devant eux. Et, après qu'ils eurent
+assouvi la faim et la soif, Tèlémakhos dit au divin porcher:
+
+-- Dis-moi, père, d'où vient cet étranger? Comment des marins
+l'ont-ils amené à Ithakè? Qui se glorifie-t-il d'être? Car je ne
+pense pas qu'il soit venu ici à pied.
+
+Et le porcher Eumaios lui répondit:
+
+-- Certes, mon enfant, je te dirai la vérité. Il se glorifie
+d'être né dans la grande Krètè. Il dit qu'en errant il a parcouru
+de nombreuses villes des hommes, et, sans doute, un dieu lui a
+fait cette destinée. Maintenant, s'étant échappé d'une nef de
+marins Thesprôtes, il est venu dans mon étable, et je te le
+confie. Fais de lui ce que tu veux. Il dit qu'il est ton
+suppliant.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Eumaios, certes, tu as prononcé une parole douloureuse. Comment
+le recevrais-je dans ma demeure? Je suis jeune et je ne pourrais
+réprimer par la force de mes mains un homme qui l'outragerait le
+premier. L'esprit de ma mère hésite, et elle ne sait si,
+respectant le lit de son mari et la voix du peuple, elle restera
+dans sa demeure pour en prendre soin, ou si elle suivra le plus
+illustre d'entre les Akhaiens qui l'épousera et lui fera de
+nombreux présents. Mais, certes, puisque cet étranger est venu
+dans ta demeure, je lui donnerai de beaux vêtements, un manteau et
+une tunique, une épée à double tranchant et des sandales, et je le
+renverrai où son coeur désire aller. Si tu y consens, garde-le
+dans ton étable. J'enverrai ici des vêtements et du pain, afin
+qu'il mange et qu'il ne soit point à charge à toi et à tes
+compagnons. Mais je ne le laisserai point approcher des
+prétendants, car ils ont une grande insolence, de peur qu'ils
+l'outragent, ce qui me serait une amère douleur. Que pourrait
+faire l'homme le plus vigoureux contre un si grand nombre? Ils
+seront toujours les plus forts.
+
+Et le patient et divin Odysseus lui répondit:
+
+-- Ô ami, certes, puisqu'il m'est permis de répondre, mon coeur
+est déchiré de t'entendre dire que les prétendants, malgré toi, et
+tel que te voilà, commettent de telles iniquités dans tes
+demeures. Dis-moi si tu leur cèdes volontairement, ou si les
+peuples, obéissant aux dieux, te haïssent? Accuses-tu tes frères?
+Car c'est sur leur appui qu'il faut compter, quand une dissension
+publique s'élève. Plût aux dieux que je fusse jeune comme toi,
+étant plein de courage, ou que je fusse le fils irréprochable
+d'Odysseus, ou lui-même, et qu'il revînt, car tout espoir n'en est
+point perdu! Je voudrais qu'un ennemi me coupât la tête, si je ne
+partais aussitôt pour la demeure du Laertiade Odysseus, pour être
+leur ruine à tous! Et si, étant seul, leur multitude me domptait,
+j'aimerais mieux être tué dans mes demeures que de voir ces choses
+honteuses: mes hôtes maltraités, mes servantes misérablement
+violées dans mes belles demeures, mon vin épuisé, mes vivres
+dévorés effrontément, et cela pour un dessein inutile qui ne
+s'accomplira point!
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Étranger, je te dirai la vérité. Le peuple n'est point irrité
+contre moi, et je n'accuse point de frères sur l'appui desquels il
+faut compter, quand une dissension publique s'élève. Le Kroniôn
+n'a donné qu'un seul fils à chaque génération de toute notre race.
+Arkeisios n'a engendré que le seul Laertès, et Laertès n'a
+engendré que le seul Odysseus, et Odysseus n'a engendré que moi
+dans ses demeures où il m'a laissé et où il n'a point été caressé
+par moi. Et, maintenant, de nombreux ennemis sont dans ma demeure.
+Ceux qui dominent dans les îles, à Doulikhios, à Samè, à Zakynthos
+couverte de bois, et ceux qui dominent dans l'âpre Ithakè, tous
+recherchent ma mère et ruinent ma maison. Et ma mère ne refuse ni
+n'accepte ces noces odieuses; et tous mangent mes biens, ruinent
+ma maison, et bientôt ils me tueront moi-même. Mais, certes, ces
+choses sont sur les genoux des dieux. Va, père Eumaios, et dis à
+la prudente Pènélopéia que je suis sauvé et revenu de Pylos. Je
+resterai ici. Reviens, n'ayant parlé qu'à elle seule; et qu'aucun
+des autres Akhaiens ne t'entende, car tous méditent ma perte.
+
+Et le porcher Eumaios lui répondit:
+
+-- J'entends et je comprends ce que tu m'ordonnes de faire. Mais
+dis-moi la vérité, et si, dans ce même voyage, je porterai cette
+nouvelle à Laertès qui est malheureux. Auparavant, bien que
+gémissant sur Odysseus, il surveillait les travaux, et, quand son
+âme le lui ordonnait, il buvait et mangeait avec ses serviteurs
+dans sa maison; mais depuis que tu es parti sur une nef pour
+Pylos, on dit qu'il ne boit ni ne mange et qu'il ne surveille plus
+les travaux, mais qu'il reste soupirant et gémissant, et que son
+corps se dessèche autour de ses os.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Cela est très triste; mais cependant ne va pas à lui malgré sa
+douleur. Si les destinées pouvaient être choisies par les hommes,
+nous nous choisirions le jour du retour de mon père. Reviens donc
+après avoir parlé à ma mère, et ne t'éloigne pas vers Laertès et
+vers ses champs; mais dis à ma mère d'envoyer promptement, et en
+secret, l'intendante annoncer mon retour au vieillard.
+
+Il parla ainsi, excitant le porcher qui attacha ses sandales à ses
+pieds et partit pour la ville. Mais le porcher Eumaios ne cacha
+point son départ à Athènè, et celle-ci apparut, semblable à une
+femme belle, grande et habile aux beaux ouvrages. Et elle s'arrêta
+sur le seuil de l'étable, étant visible seulement à Odysseus; et
+Tèlémakhos ne la vit pas, car les dieux ne se manifestent point à
+tous les hommes. Et Odysseus et les chiens la virent, et les
+chiens n'aboyèrent point, mais ils s'enfuirent en gémissant au
+fond de l'étable. Alors Athènè fit un signe avec ses sourcils, et
+le divin Odysseus le comprit, et, sortant, il se rendit au-delà du
+grand mur de l'étable; et il s'arrêta devant Athènè, qui lui dit:
+
+-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, parle maintenant à ton fils
+et ne lui cache rien, afin de préparer le carnage et la mort des
+prétendants et d'aller à la ville. Je ne serai pas longtemps loin
+de vous et j'ai hâte de combattre.
+
+Athènè parla ainsi, et elle le frappa de sa baguette d'or. Et elle
+le couvrit des beaux vêtements qu'il portait auparavant, et elle
+le grandit et le rajeunit; et ses joues devinrent plus brillantes,
+et sa barbe devint noire. Et Athènè, ayant fait cela, disparut.
+
+Alors Odysseus rentra dans l'étable, et son cher fils resta
+stupéfait devant lui; et il détourna les yeux, craignant que ce
+fût un dieu, et il lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Étranger, tu m'apparais tout autre que tu étais auparavant; tu
+as d'autres vêtements et ton corps n'est plus le même. Si tu es un
+des dieux qui habitent le large Ouranos, apaise-toi. Nous
+t'offrirons de riches sacrifices et nous te ferons des présents
+d'or. Épargne-nous.
+
+Et le patient et divin Odysseus lui répondit:
+
+-- Je ne suis point un des dieux. Pourquoi me compares-tu aux
+dieux? Je suis ton père, pour qui tu soupires et pour qui tu as
+subi de nombreuses douleurs et les outrages des hommes.
+
+Ayant ainsi parlé, il embrassa son fils, et ses larmes coulèrent
+de ses joues sur la terre, car il les avait retenues jusque-là.
+Mais Tèlémakhos, ne pouvant croire que ce fût son père, lui dit de
+nouveau:
+
+-- Tu n'es pas mon père Odysseus, mais un dieu qui me trompe, afin
+que je soupire et que je gémisse davantage. Jamais un homme mortel
+ne pourrait, dans son esprit, accomplir de telles choses, si un
+dieu, survenant, ne le faisait, aisément, et comme il le veut,
+paraître jeune ou vieux. Certes, tu étais vieux, il y a peu de
+temps, et vêtu misérablement, et voici que tu es semblable aux
+dieux qui habitent le large Ouranos.
+
+Et le sage Odysseus lui répondit:
+
+-- Tèlémakhos, il n'est pas bien à toi, devant ton cher père,
+d'être tellement surpris et de rester stupéfait. Jamais plus un
+autre Odysseus ne reviendra ici. C'est moi qui suis Odysseus et
+qui ai souffert des maux innombrables, et qui reviens, après vingt
+années, dans la terre de la patrie. C'est la dévastatrice Athènè
+qui a fait ce prodige. Elle me fait apparaître tel qu'il lui
+plaît, car elle le peut. Tantôt elle me rend semblable à un
+mendiant, tantôt à un homme jeune ayant de beaux vêtements sur son
+corps; car il est facile aux dieux qui habitent le large Ouranos
+de glorifier un homme mortel ou de le rendre misérable.
+
+Ayant ainsi parlé, il s'assit. Alors Tèlémakhos embrassa son brave
+père en versant des larmes. Et le désir de pleurer les saisit tous
+les deux, et ils pleuraient abondamment, comme les aigles aux cris
+stridents, ou les vautours aux serres recourbées, quand les pâtres
+leur ont enlevé leurs petits avant qu'ils pussent voler. Ainsi,
+sous leurs sourcils, ils versaient des larmes. Et, avant qu'ils
+eussent cessé de pleurer, la lumière de Hèlios fût tombée, si
+Tèlémakhos n'eût dit aussitôt à son père:
+
+-- Père, quels marins t'ont conduit sur leur nef dans Ithakè?
+Quels sont-ils? Car je ne pense pas que tu sois venu ici à pied.
+
+Et le patient et divin Odysseus lui répondit:
+
+-- Mon enfant, je te dirai la vérité. Les illustres marins
+Phaiakiens m'ont amené, car ils ont coutume de reconduire tous les
+hommes qui viennent chez eux. M'ayant amené, à travers la mer,
+dormant sur leur nef rapide, ils m'ont déposé sur la terre
+d'Ithakè; et ils m'ont donné en abondance des présents splendides,
+de l'airain, de l'or et de beaux vêtements. Par le conseil des
+dieux toutes ces choses sont déposées dans une caverne; et je suis
+venu ici, averti par Athènè, afin que nous délibérions sur le
+carnage de nos ennemis. Dis-moi donc le nombre des prétendants,
+pour que je sache combien d'hommes braves ils sont; et je verrai,
+dans mon coeur irréprochable, si nous devons les combattre seuls,
+ou si nous chercherons un autre appui.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Ô père, certes, j'ai appris ta grande gloire, et je sais que tu
+es très brave et plein de sagesse; mais tu as dit une grande
+parole, et la stupeur me saisit, car deux hommes seuls ne peuvent
+lutter contre tant de robustes guerriers. Les prétendants ne sont
+pas seulement dix, ou deux fois dix, mais ils sont beaucoup plus,
+et je vais te dire leur nombre, afin que tu le saches. Il y a
+d'abord cinquante-deux jeunes hommes choisis de Doulikhios, suivis
+de six serviteurs; puis vingt-quatre de Samè; puis vingt jeunes
+Akhaiens de Zakynthos; puis les douze plus braves, qui sont
+d'Ithakè. Avec ceux-ci se trouvent Médôn, héraut et aoide divin,
+et deux serviteurs habiles à préparer les repas. Si nous les
+attaquons tous ainsi réunis, vois si tu ne souffriras point
+amèrement et terriblement de leur violence. Mais tu peux appeler à
+notre aide un allié qui nous secoure d'un coeur empressé.
+
+Et le patient et divin Odysseus lui répondit:
+
+-- Je te le dis. Écoute-moi avec attention. Vois si Athènè et son
+père Zeus suffiront, et si je dois appeler un autre allié à
+l'aide.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Ceux que tu nommes sont les meilleurs alliés. Ils sont assis
+dans les hautes nuées, et ils commandent aux hommes et aux dieux
+immortels.
+
+Et le patient et divin Odysseus lui répondit:
+
+-- Ils ne seront pas longtemps éloignés, dans la rude mêlée, quand
+la force d'Arès décidera entre nous et les prétendants dans nos
+demeures. Mais toi, dès le lever d'Éôs, retourne à la maison et
+parle aux prétendants insolents. Le porcher me conduira ensuite à
+la ville, semblable à un vieux mendiant. S'ils m'outragent dans
+nos demeures, que ton cher coeur supporte avec patience mes
+souffrances. Même s'ils me traînaient par les pieds hors de la
+maison, même s'ils me frappaient de leurs armes, regarde tout
+patiemment. Par des paroles flatteuses, demande-leur seulement de
+cesser leurs outrages. Mais ils ne t'écouteront point, car leur
+jour fatal est proche. Quand Athènè aux nombreux conseils aura
+averti mon esprit, je te ferai signe de la tête, et tu me
+comprendras. Transporte alors dans le réduit de la chambre haute
+toutes les armes d'Arès qui sont dans la grande salle. Et si les
+prétendants t'interrogent sur cela, dis-leur en paroles
+flatteuses: «Je les ai mises à l'abri de la fumée, car elles ne
+sont plus telles qu'elles étaient autrefois, quand Odysseus les
+laissa à son départ pour Troiè; mais elles sont souillées par la
+grande vapeur du feu. Puis, le Kroniôn m'a inspiré une autre
+pensée meilleure, et je crains qu'excités par le vin, et une
+querelle s'élevant parmi vous, vous vous blessiez les uns les
+autres et vous souilliez le repas et vos noces futures, car le fer
+attire l'homme.» Tu laisseras pour nous seuls deux épées, deux
+lances, deux boucliers, que nous puissions saisir quand nous nous
+jetterons sur eux. Puis, Pallas Athènè et le très sage Zeus leur
+troubleront l'esprit. Maintenant, je te dirai autre chose. Retiens
+ceci dans ton esprit. Si tu es de mon sang, que nul ne sache
+qu'Odysseus est revenu, ni Laertès, ni le porcher, ni aucun des
+serviteurs, ni Pènélopéia elle-même. Que seuls, toi, et moi, nous
+connaissions l'esprit des servantes et des serviteurs, afin de
+savoir quel est celui qui nous honore et qui nous respecte dans
+son coeur, et celui qui n'a point souci de nous et qui te méprise.
+
+Et son illustre fils lui répondit:
+
+-- Ô père, certes, je pense que tu connaîtras bientôt mon courage,
+car je ne suis ni paresseux ni mou; mais je pense aussi que ceci
+n'est pas aisé pour nous deux, et je te demande d'y songer. Tu
+serais longtemps à éprouver chaque serviteur en parcourant les
+champs, tandis que les prétendants, tranquilles dans tes demeures,
+dévorent effrontément tes richesses et n'en épargnent rien. Mais
+tâche de reconnaître les servantes qui t'outragent et celles qui
+sont fidèles. Cependant, il ne faut pas éprouver les serviteurs
+dans les demeures. Fais-le plus tard, si tu as vraiment quelque
+signe de Zeus tempétueux.
+
+Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, la nef bien construite qui
+avait porté Tèlémakhos et tous ses compagnons à Pylos était
+arrivée à Ithakè et entra dans le port profond. Là, ils traînèrent
+la nef noire à terre. Puis, les magnanimes serviteurs enlevèrent
+tous les agrès et portèrent aussitôt les splendides présents dans
+les demeures de Klytios. Puis, ils envoyèrent un messager à la
+demeure d'Odysseus, afin d'annoncer à la prudente Pènélopéia que
+Tèlémakhos était allé aux champs, après avoir ordonné de conduire
+la nef à la ville, et pour que l'illustre reine, rassurée, ne
+versât plus de larmes. Et leur messager et le divin porcher se
+rencontrèrent, chargés du même message pour la noble femme. Mais
+quand ils furent arrivés à la demeure du divin roi, le héraut dit,
+au milieu des servantes:
+
+-- Ton cher fils, ô reine, est arrivé.
+
+Et le porcher, s'approchant de Pènélopéia, lui répéta tout ce que
+son cher fils avait ordonné de lui dire. Et, après avoir accompli
+son message, il se hâta de rejoindre ses porcs, et il quitta les
+cours et la demeure.
+
+Et les prétendants, attristés et soucieux dans l'âme, sortirent de
+la demeure et s'assirent auprès du grand mur de la cour, devant
+les portes. Et, le premier, Eurymakhos, fils de Polybos, leur dit:
+
+-- Ô amis, certes, une audacieuse entreprise a été accomplie, ce
+voyage de Tèlémakhos, que nous disions qu'il n'accomplirait pas.
+Traînons donc à la mer une solide nef noire et réunissons très
+promptement des rameurs qui avertiront nos compagnons de revenir à
+la hâte.
+
+Il n'avait pas achevé de parler, quand Amphinomos, tourné vers la
+mer, vit une nef entrer dans le port profond. Et les marins, ayant
+serré les voiles, ne se servaient que des avirons. Alors, il se
+mit à rire, et il dit aux prétendants:
+
+-- N'envoyons aucun message. Les voici entrés. Ou quelque dieu les
+aura avertis, ou ils ont vu revenir l'autre nef et n'ont pu
+l'atteindre.
+
+Il parla ainsi, et tous, se levant, coururent au rivage de la mer.
+Et aussitôt les marins traînèrent la nef noire à terre, et les
+magnanimes serviteurs enlevèrent tous les agrès. Puis ils se
+rendirent tous à l'agora; et ils ne laissèrent s'asseoir ni les
+jeunes, ni les vieux. Et Antinoos, fils d'Eupeithès, leur dit:
+
+-- Ô amis, les dieux ont préservé cet homme de tout mal. Tous les
+jours, de nombreuses sentinelles étaient assises sur les hauts
+rochers battus des vents. Même à la chute de Hèlios, jamais nous
+n'avons dormi à terre; mais, naviguant sur la nef rapide, nous
+attendions la divine Éôs, épiant Tèlémakhos afin de le tuer au
+passage. Mais quelque Dieu l'a reconduit dans sa demeure.
+Délibérons donc ici sur sa mort. Il ne faut pas que Tèlémakhos
+nous échappe, car je ne pense pas que, lui vivant, nous
+accomplissions notre dessein. Il est, en effet, plein de sagesse
+et d'intelligence, et, déjà, les peuples ne nous sont pas
+favorables. Hâtons-nous avant qu'il réunisse les Akhaiens à
+l'agora, car je ne pense pas qu'il tarde à le faire. Il excitera
+leur colère, et il dira, se levant au milieu de tous, que nous
+avons médité de le tuer, mais que nous ne l'avons point rencontré.
+Et, l'ayant entendu, ils n'approuveront point ce mauvais dessein.
+Craignons qu'ils méditent notre malheur, qu'ils nous chassent dans
+nos demeures, et que nous soyons contraints de fuir chez des
+peuples étrangers. Prévenons Tèlémakhos en le tuant loin de la
+ville, dans les champs, ou dans le chemin. Nous prendrons sa vie
+et ses richesses que nous partagerons également entre nous, et
+nous donnerons cette demeure à sa mère, quel que soit celui qui
+l'épousera. Si mes paroles ne vous plaisent pas, si vous voulez
+qu'il vive et conserve ses biens paternels, ne consumons pas,
+assemblés ici, ses chères richesses; mais que chacun de nous,
+retiré dans sa demeure, recherche Pènélopéia à l'aide de présents,
+et celui-là l'épousera qui lui fera le plus de présents et qui
+l'obtiendra par le sort.
+
+Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et, alors, Amphinomos,
+l'illustre fils du roi Nisos Arètiade, leur parla. C'était le chef
+des prétendants venus de Doulikhios herbue et fertile en blé, et
+il plaisait plus que les autres à Pènélopéia par ses paroles et
+ses pensées. Et il leur parla avec prudence, et il leur dit:
+
+-- Ô amis, je ne veux point tuer Tèlémakhos. Il est terrible de
+tuer la race des rois. Mais interrogeons d'abord les desseins des
+dieux. Si les lois du grand Zeus nous approuvent, je tuerai moi-
+même Tèlémakhos et j'exciterai les autres à m'imiter; mais si les
+dieux nous en détournent, je vous engagerai à ne rien
+entreprendre.
+
+Amphinomos parla ainsi, et ce qu'il avait dit leur plut. Et,
+aussitôt, ils se levèrent et entrèrent dans la demeure d'Odysseus,
+et ils s'assirent sur des thrônes polis. Et, alors, la prudente
+Pènélopéia résolut de paraître devant les prétendants très
+injurieux. En effet, elle avait appris la mort destinée à son fils
+dans les demeures. Le héraut Médôn, qui savait leurs desseins, les
+lui avait dits. Et elle se hâta de descendre dans la grande salle
+avec ses femmes. Et quand la noble femme se fut rendue auprès des
+prétendants, elle s'arrêta sur le seuil de la belle salle, avec un
+beau voile sur les joues. Et elle réprimanda Antinoos et lui dit:
+
+-- Antinoos, injurieux et mauvais, on dit que tu l'emportes sur
+tes égaux en âge, parmi le peuple d'Ithakè, par ta sagesse et par
+tes paroles. Mais tu n'es point ce qu'on dit. Insensé! Pourquoi
+médites-tu le meurtre et la mort de Tèlémakhos? Tu ne te soucies
+point des prières des suppliants; mais Zeus n'est-il pas leur
+témoin? C'est une pensée impie que de méditer la mort d'autrui. Ne
+sais-tu pas que ton père s'est réfugié ici, fuyant le peuple qui
+était très irrité contre lui? Avec des pirates Taphiens, il avait
+pillé les Thesprôtes qui étaient nos amis, et le peuple voulait le
+tuer, lui déchirer le coeur et dévorer ses nombreuses richesses.
+Mais Odysseus les en empêcha et les retint. Et voici que,
+maintenant, tu ruines honteusement sa maison, tu recherches sa
+femme, tu veux tuer son fils et tu m'accables moi-même de
+douleurs! Je t'ordonne de t'arrêter et de faire que les autres
+s'arrêtent.
+
+Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui répondit:
+
+-- Fille d'Ikarios, sage Pènélopéia, reprends courage et n'aie
+point ces inquiétudes dans ton esprit. L'homme n'existe point et
+n'existera jamais qui, moi vivant et les yeux ouverts, portera la
+main sur ton fils Tèlémakhos. Je le dis, en effet, et ma parole
+s'accomplirait: aussitôt son sang noir ruissellerait autour de ma
+lance. Souvent, le destructeur de citadelles Odysseus, me faisant
+asseoir sur ses genoux, m'a offert de ses mains de la chair rôtie
+et du vin rouge. C'est pourquoi Tèlémakhos m'est le plus cher de
+tous les hommes. Je l'invite à ne point craindre la mort de la
+part des prétendants mais on ne peut l'éviter de la part d'un
+dieu.
+
+Il parla ainsi, la rassurant, et il méditait la mort de
+Tèlémakhos. Et Pènélopéia remonta dans la haute chambre splendide,
+où elle pleura son cher mari Odysseus, jusqu'à ce que Athènè aux
+yeux clairs eut répandu le doux sommeil sur ses paupières.
+
+Et, vers le soir, le divin porcher revint auprès d'Odysseus et de
+son fils. Et ceux-ci, sacrifiant un porc d'un an, préparaient le
+repas dans l'étable. Mais Athènè s'approchant du Laertiade
+Odysseus, et le frappant de sa baguette, l'avait de nouveau rendu
+vieux. Et elle lui avait couvert le corps de haillons, de peur que
+le porcher, le reconnaissant, allât l'annoncer à la prudente
+Pènélopéia qui oublierait peut-être sa prudence.
+
+Et, le premier, Tèlémakhos lui dit:
+
+-- Tu es revenu, divin Eumaios! Que dit-on dans la ville? Les
+prétendants insolents sont-ils de retour de leur embuscade, ou
+sont-ils encore à m'épier au passage?
+
+Et le porcher Eumaios lui répondit:
+
+-- Je ne me suis point inquiété de cela en traversant la ville,
+car mon coeur m'a ordonné de revenir très promptement ici, après
+avoir porté mon message; mais j'ai rencontré un héraut rapide
+envoyé par tes compagnons, et qui a, le premier, parlé à ta mère.
+Mais je sais ceci, et mes yeux l'ont vu: étant hors de la ville,
+sur la colline de Herméias, j'ai vu une nef rapide entrer dans le
+port. Elle portait beaucoup d'hommes, et elle était chargée de
+boucliers et de lances à deux pointes. Je pense que c'étaient les
+prétendants eux-mêmes, mais je n'en sais rien.
+
+Il parla ainsi, et la force sacrée de Tèlémakhos se mit à rire en
+regardant son père à l'insu du porcher. Et, après avoir terminé
+leur travail, ils préparèrent le repas, et ils mangèrent, et
+aucun, dans son âme, ne fut privé d'une part égale. Et, quand ils
+eurent assouvi la soif et la faim, ils se couchèrent et
+s'endormirent.
+
+
+17.
+
+Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, Tèlémakhos, le
+cher fils du divin Odysseus, attacha de belles sandales à ses
+pieds, saisit une lance solide qui convenait à ses mains, et, prêt
+à partir pour la ville, il dit au porcher:
+
+-- Père, je vais à la ville, afin que ma mère me voie, car je ne
+pense pas qu'elle cesse, avant de me revoir, de pleurer et de
+gémir. Et je t'ordonne ceci. Mène à la ville ce malheureux
+étranger afin qu'il y mendie sa nourriture. Celui qui voudra lui
+donner à manger et à boire le fera. Je ne puis, accablé moi-même
+de douleurs, supporter tous les hommes. Si cet étranger s'en
+irrite, ceci sera plus cruel pour lui; mais, certes, j'aime à
+parler sincèrement.
+
+Et le subtil Odysseus lui répondit:
+
+-- Ô ami, je ne désire point être retenu ici. Il vaut mieux
+mendier sa nourriture à la ville qu'aux champs. Me donnera qui
+voudra. Je ne veux point rester davantage dans tes étables afin
+d'obéir à tous les ordres d'un chef. Va donc, et celui-ci me
+conduira, comme tu le lui ordonnes, dès que je me serai réchauffé
+au feu et que la chaleur sera venue: car, n'ayant que ces
+haillons, je crains que le froid du matin me saisisse, et on dit
+que la ville est loin d'ici.
+
+Il parla ainsi, et Tèlémakhos sortit de l'étable et marcha
+rapidement en méditant la perte des prétendants. Puis, étant
+arrivé aux demeures bien peuplées, il appuya sa lance contre une
+haute colonne, et il entra, passant le seuil de pierre. Et,
+aussitôt, la nourrice Eurykléia, qui étendait des peaux sur les
+thrônes bien travaillés, le vit la première. Et elle s'élança,
+fondant en larmes. Et les autres servantes du patient Odysseus se
+rassemblèrent autour de lui, et elles l'entouraient de leurs bras,
+baisant sa tête et ses épaules. Et la sage Pènélopéia sortit à la
+hâte de la chambre nuptiale, semblable à Artémis ou à Aphroditè
+d'or. Et, en pleurant, elle jeta ses bras autour de son cher fils,
+et elle baisa sa tête et ses beaux yeux, et elle lui dit, en
+gémissant, ces paroles ailées:
+
+-- Tu es donc revenu, Tèlémakhos, douce lumière. Je pensais ne
+plus te revoir depuis que tu es allé sur une nef à Pylos, en
+secret et contre mon gré, afin de t'informer de ton cher père.
+Mais dis-moi promptement ce que tu as appris.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Ma mère, n'excite point mes larmes et ne remue point mon coeur
+dans ma poitrine, à moi qui viens d'échapper à la mort. Mais
+baigne ton corps, prends des vêtements frais, monte avec tes
+servantes dans les chambres hautes et voue à tous les dieux de
+complètes hécatombes que tu sacrifieras si Zeus m'accorde de me
+venger. Pour moi, je vais à l'agora, où je vais chercher un hôte
+qui m'a suivi quand je suis revenu. Je l'ai envoyé en avant avec
+mes divins compagnons, et j'ai ordonné à Peiraios de l'emmener
+dans sa demeure, de prendre soin de lui et de l'honorer jusqu'à ce
+que je vinsse.
+
+Il parla ainsi, et sa parole ne fut pas vaine. Et Pénèlopéia
+baigna son corps, prit des vêtements frais, monta avec ses
+servantes dans les chambres hautes et voua à tous les dieux de
+complètes hécatombes qu'elle devait leur sacrifier si Zeus
+accordait à son fils de se venger.
+
+Tèlémakhos sortit ensuite de sa demeure, tenant sa lance. Et deux
+chiens aux pieds rapides le suivaient, et Athènè répandit sur lui
+une grâce divine. Tous les peuples l'admiraient au passage; et les
+prétendants insolents s'empressèrent autour de lui, le félicitant
+à l'envi, mais, au fond de leur âme, méditant son malheur. Et il
+se dégagea de leur multitude et il alla s'asseoir là où étaient
+Mentôr, Antiphos et Halithersès, qui étaient d'anciens amis de son
+père. Il s'assit là, et ils l'interrogèrent sur chaque chose. Et
+Peiraios illustre par sa lance vint à eux, conduisant son hôte à
+l'agora, à travers la ville. Et Tèlémakhos ne tarda pas à se
+tourner du côté de l'étranger. Mais Peiraios dit le premier:
+
+-- Tèlémakhos, envoie promptement des servantes à ma demeure, afin
+que je te remette les présents que t'a faits Ménélaos.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Peiraios, nous ne savons comment tourneront les choses. Si les
+prétendants insolents me tuent en secret dans mes demeures et se
+partagent mes biens paternels, je veux que tu possèdes ces
+présents, et j'aime mieux que tu en jouisses qu'eux. Si je leur
+envoie la kèr et la mort, alors tu me les rapporteras, joyeux,
+dans mes demeures, et je m'en réjouirai.
+
+Ayant ainsi parlé, il conduisit vers sa demeure son hôte
+malheureux. Et dès qu'ils furent arrivés ils déposèrent leurs
+manteaux sur des sièges et sur des thrônes, et ils se baignèrent
+dans des baignoires polies. Et, après que les servantes les eurent
+baignés et parfumés d'huile, elles les couvrirent de tuniques et
+de riches manteaux, et ils s'assirent sur des thrônes. Une
+servante leur versa de l'eau, d'une belle aiguière d'or dans un
+bassin d'argent, pour se laver les mains, et elle dressa devant
+eux une table polie que la vénérable intendante, pleine de
+bienveillance pour tous, couvrit de pain qu'elle avait apporté et
+de nombreux mets. Et Pènélopéia s'assit en face d'eux, à l'entrée
+de la salle, et, se penchant de son siège, elle filait des laines
+fines. Puis, ils étendirent les mains vers les mets placés devant
+eux; et, après qu'ils eurent assouvi la soif et la faim, la
+prudente Pènélopéia leur dit la première:
+
+-- Tèlémakhos, je remonterai dans ma chambre nuptiale et je me
+coucherai sur le lit plein de mes soupirs et arrosé de mes larmes
+depuis le jour où Odysseus est allé à Ilios avec les Atréides, et
+tu ne veux pas, avant l'entrée des prétendants insolents dans
+cette demeure, me dire tout ce que tu as appris sur le retour de
+ton père!
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Ma mère, je vais te dire la vérité. Nous sommes allés à Pylos,
+auprès du prince des peuples Nestôr. Et celui-ci m'a reçu dans ses
+hautes demeures, et il m'a comblé de soins, comme un père
+accueille son fils récemment arrivé après une longue absence.
+C'est ainsi que lui et ses illustres fils m'ont accueilli. Mais il
+m'a dit qu'aucun des hommes terrestres ne lui avait rien appris du
+malheureux Odysseus mort ou vivant. Et il m'a envoyé avec un char
+et des chevaux vers l'Atréide Ménélaos, illustre par sa lance. Et
+là j'ai vu l'Argienne Hélénè, pour qui tant d'Argiens et de
+Troiens ont souffert par la volonté des dieux. Et le brave
+Ménélaos m'a demandé aussitôt pourquoi je venais dans la divine
+Lakédaimôn; et je lui ai dit la vérité, et, alors, il m'a répondu
+ainsi:
+
+-- Ô dieux! certes, des lâches veulent coucher dans le lit d'un
+brave! Ainsi une biche a déposé dans le repaire d'un lion robuste
+ses faons nouveau-nés et qui tettent, tandis qu'elle va paître sur
+les hauteurs ou dans les vallées herbues; et voici que le lion,
+rentrant dans son repaire, tue misérablement tous les faons. Ainsi
+Odysseus leur fera subir une mort misérable. Plaise au père Zeus,
+à Athènè, à Apollôn, qu'Odysseus se mêle aux prétendants, tel
+qu'il était dans Lesbos bien bâtie, quand, se levant pour lutter
+contre le Philomèléide, il le terrassa rudement! Tous les Akhaiens
+s'en réjouirent. La vie des prétendants serait brève et leurs
+noces seraient amères. Mais les choses que tu me demandes en me
+suppliant, je te les dirai sans te rien cacher, telles que me les
+a dites le Vieillard véridique de la mer. Je te les dirai toutes
+et je ne te cacherai rien. Il m'a dit qu'il avait vu Odysseus
+subissant de cruelles douleurs dans l'île et dans les demeures de
+la nymphe Kalypsô, qui le retient de force. Et il ne pouvait
+regagner la terre de sa patrie. Il n'avait plus, en effet, de nefs
+armées d'avirons, ni de compagnons pour le reconduire sur le large
+dos de la mer.
+
+-- C'est ainsi que m'a parlé l'Atréide Ménélaos, illustre par sa
+lance. Puis, je suis parti, et les immortels m'ont envoyé un vent
+propice et m'ont ramené promptement dans la terre de la patrie.
+
+Il parla ainsi, et l'âme de Pènélopéia fut émue dans sa poitrine.
+Et le divin Théoklyménos leur dit:
+
+-- Ô vénérable femme du Laertiade Odysseus, certes, Tèlémakhos ne
+sait pas tout. Écoute donc mes paroles. Je te prédirai des choses
+vraies et je ne te cacherai rien. Que Zeus, le premier des dieux,
+le sache! et cette table hospitalière, et la maison du brave
+Odysseus où je suis venu! Certes, Odysseus est déjà dans la terre
+de la patrie. Caché ou errant, il s'informe des choses funestes
+qui se passent et il prépare la perte des prétendants. Tel est le
+signe que j'ai vu sur la nef et que j'ai révélé à Tèlémakhos.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Plaise aux dieux, étranger, que tes paroles s'accomplissent! Tu
+connaîtras alors mon amitié, et je te ferai de nombreux présents,
+et chacun te dira un homme heureux.
+
+Et c'est ainsi qu'ils se parlaient. Et les prétendants, devant la
+demeure d'Odysseus, sur le beau pavé, là où ils avaient coutume
+d'être insolents, se réjouissaient en lançant les disques et les
+traits. Mais quand le temps de prendre le repas fut venu, et quand
+les troupeaux arrivèrent de tous côtés des champs avec ceux qui
+les amenaient ordinairement, alors Médôn, qui leur plaisait le
+plus parmi les hérauts et qui mangeait avec eux, leur dit:
+
+-- Jeunes hommes, puisque vous avez charmé votre âme par ces jeux,
+entrez dans la demeure, afin que nous préparions le repas. Il est
+bon de prendre son repas quand le temps en est venu.
+
+Il parla ainsi, et tous se levèrent et entrèrent dans la maison.
+Et quand ils furent entrés, ils déposèrent leurs manteaux sur les
+sièges et sur les thrônes. Puis, ils égorgèrent les grandes brebis
+et les chèvres grasses. Et ils égorgèrent aussi les porcs gras et
+une génisse indomptée, et ils préparèrent le repas.
+
+Pendant ce temps, Odysseus et le divin porcher se disposaient à se
+rendre des champs à la ville, et le chef des porchers, le premier,
+parla ainsi:
+
+-- Etranger, allons! puisque tu désires aller aujourd'hui à la
+ville, comme mon maître l'a ordonné. Certes, j'aurais voulu te
+faire gardien des étables; mais je respecte mon maître et je
+crains qu'il s'irrite, et les menaces des maîtres sont à redouter.
+Allons donc maintenant. Le jour s'incline déjà, et le froid est
+plus vif vers le soir.
+
+Et le subtil Odysseus lui répondit:
+
+-- J'entends et je comprends, et je ferai avec intelligence ce que
+tu ordonnes. Allons, et conduis-moi, et donne-moi un bâton, afin
+que je m'appuie, puisque tu dis que le chemin est difficile.
+
+Ayant ainsi parlé, il jeta sur ses épaules sa misérable besace
+pleine de trous et fermée par une courroie tordue. Et Eumaios lui
+donna un bâton à son goût, et ils partirent, laissant les chiens
+et les porchers garder les étables. Et Eumaios conduisait ainsi
+vers la ville son roi semblable à un vieux et misérable mendiant,
+appuyé sur un bâton et couvert de haillons.
+
+En avançant sur la route difficile, ils approchèrent de la ville
+et de la fontaine aux belles eaux courantes où venaient puiser les
+citoyens. Ithakos, Nèritos et Polyktôr l'avaient construite, et,
+tout autour, il y avait un bois sacré de peupliers rafraîchis par
+l'eau qui coulait en cercle régulier. Et l'eau glacée tombait
+aussi de la cime d'une roche, et, au-dessous, il y avait un autel
+des nymphes où sacrifiaient tous les voyageurs.
+
+Ce fut là que Mélanthios, fils de Dolios, les rencontra tous deux.
+Il conduisait les meilleures chèvres de ses troupeaux pour les
+repas des prétendants, et deux bergers le suivaient. Alors, ayant
+vu Odysseus et Eumaios, il les insulta grossièrement et
+honteusement, et il remua l'âme d'Odysseus:
+
+-- Voici qu'un misérable conduit un autre misérable, et c'est
+ainsi qu'un dieu réunit les semblables! Ignoble porcher, où mènes-
+tu ce mendiant vorace, vile calamité des repas, qui usera ses
+épaules en s'appuyant à toutes les portes, demandant des restes et
+non des épées et des bassins. Si tu me le donnais, j'en ferais le
+gardien de mes étables, qu'il nettoierait. Il porterait le
+fourrage aux chevaux, et buvant au moins du petit lait, il
+engraisserait. Mais, sans doute, il ne sait faire que le mal, et
+il ne veut point travailler, et il aime mieux, parmi le peuple,
+mendier pour repaître son ventre insatiable. Je te dis ceci, et ma
+parole s'accomplira: s'il entre dans les demeures du divin
+Odysseus, les escabeaux des hommes voleront autour de sa tête par
+la demeure, le frapperont et lui meurtriront les flancs.
+
+Ayant ainsi parlé, l'insensé se rua et frappa Odysseus à la
+cuisse, mais sans pouvoir l'ébranler sur le chemin. Et Odysseus
+resta immobile, délibérant s'il lui arracherait l'âme d'un coup de
+bâton, ou si, le soulevant de terre, il lui écraserait la tête
+contre le sol. Mais il se contint dans son âme. Et le porcher,
+ayant vu cela, s'indigna, et il dit en levant les mains:
+
+-- Nymphes Krèniades, filles de Zeus, si jamais Odysseus a brûlé
+pour vous les cuisses grasses et odorantes des agneaux et des
+chevreaux, accomplissez mon voeu. Que ce héros revienne et qu'une
+divinité le conduise! Certes, alors, ô Mélanthios, il troublerait
+les joies que tu goûtes en errant sans cesse, plein d'insolence,
+par la ville, tandis que de mauvais bergers perdent les troupeaux.
+
+Et le chevrier Mélanthios lui répondit:
+
+-- Ô dieux! Que dit ce chien rusé? Mais bientôt je le conduirai
+moi-même, sur une nef noire, loin d'Ithakè, et un grand prix m'en
+reviendra. Plût aux dieux qu'Apollôn à l'arc d'argent tuât
+aujourd'hui Tèlémakhos dans ses demeures, ou qu'il fût tué par les
+prétendants, aussi vrai qu'Odysseus, au loin, a perdu le jour du
+retour!
+
+Ayant ainsi parlé, il les laissa marcher en silence, et, les
+devançant, il parvint rapidement aux demeures du roi. Et il y
+entra aussitôt, et il s'assit parmi les prétendants, auprès
+d'Eurymakhos qui l'aimait beaucoup. Et on lui offrit sa part des
+viandes, et la vénérable intendante lui apporta du pain à manger.
+
+Alors, Odysseus et le divin porcher, étant arrivés, s'arrêtèrent;
+et le son de la kithare creuse vint jusqu'à eux, car Phèmios
+commençait à chanter au milieu des prétendants. Et Odysseus, ayant
+prit la main du porcher, lui dit:
+
+-- Eumaios, certes, voici les belles demeures d'Odysseus. Elles
+sont faciles à reconnaître au milieu de toutes les autres, tant
+elles en sont différentes. La cour est ornée de murs et de pieux,
+et les portes à deux battants sont solides. Aucun homme ne
+pourrait les forcer. Je comprends que beaucoup d'hommes prennent
+là leur repas, car l'odeur s'en élève, et la kithare résonne, elle
+dont les dieux ont fait le charme des repas.
+
+Et le porcher Eumaios lui répondit:
+
+-- Tu as tout compris aisément, car tu es très intelligent; mais
+délibérons sur ce qu'il faut faire. Ou tu entreras le premier dans
+les riches demeures, au milieu des prétendants, et je resterai
+ici; ou, si tu veux rester, j'irai devant. Mais ne tarde pas
+dehors, de peur qu'on te frappe et qu'on te chasse. Je t'engage à
+te décider.
+
+Et le patient et divin Odysseus lui répondit:
+
+-- Je sais, je comprends, et je ferai avec intelligence ce que tu
+dis. Va devant, et je resterai ici. J'ai l'habitude des blessures,
+et mon âme est patiente sous les coups, car j'ai subi bien des
+maux sur la mer et dans la guerre. Advienne que pourra. Il ne
+m'est point possible de cacher la faim cruelle qui ronge mon
+ventre et qui fait souffrir tant de maux aux hommes, et qui pousse
+sur la mer indomptée les nefs à bancs de rameurs pour apporter le
+malheur aux ennemis.
+
+Et ils se parlaient ainsi, et un chien, qui était couché là, leva
+la tête et dressa les oreilles. C'était Argos, le chien du
+malheureux Odysseus qui l'avait nourri lui-même autrefois, et qui
+n'en jouit pas, étant parti pour la sainte Ilios. Les jeunes
+hommes l'avaient autrefois conduit à la chasse des chèvres
+sauvages, des cerfs et des lièvres; et, maintenant, en l'absence
+de son maître, il gisait, délaissé, sur l'amas de fumier de mulets
+et de boeufs qui était devant les portes, et y restait jusqu'à ce
+que les serviteurs d'Odysseus l'eussent emporté pour engraisser
+son grand verger. Et le chien Argos gisait là, rongé de vermine.
+Et, aussitôt, il reconnut Odysseus qui approchait, et il remua la
+queue et dressa les oreilles; mais il ne put pas aller au-devant
+de son maître, qui, l'ayant vu, essuya une larme, en se cachant
+aisément d'Eumaios. Et, aussitôt, il demanda à celui-ci:
+
+-- Eumaios, voici une chose prodigieuse. Ce chien gisant sur ce
+fumier a un beau corps. Je ne sais si, avec cette beauté, il a été
+rapide à la course, ou si c'est un de ces chiens que les hommes
+nourrissent à leur table et que les rois élèvent à cause de leur
+beauté.
+
+Et le porcher Eumaios lui répondit:
+
+-- C'est le chien d'un homme mort au loin. S'il était encore, par
+les formes et les qualités, tel qu'Odysseus le laissa en allant à
+Troiè, tu admirerais sa rapidité et sa force. Aucune bête fauve
+qu'il avait aperçue ne lui échappait dans les profondeurs des
+bois, et il était doué d'un flair excellent. Maintenant les maux
+l'accablent. Son maître est mort loin de sa patrie, et les
+servantes négligentes ne le soignent point. Les serviteurs,
+auxquels leurs maîtres ne commandent plus, ne veulent plus agir
+avec justice, car le retentissant Zeus ôte à l'homme la moitié de
+sa vertu, quand il le soumet à la servitude.
+
+Ayant ainsi parlé, il entra dans la riche demeure, qu'il traversa
+pour se rendre au milieu des illustres prétendants. Et, aussitôt,
+la kèr de la noire mort saisit Argos comme il venait de revoir
+Odysseus après la vingtième année.
+
+Et le divin Tèlémakhos vit, le premier, Eumaios traverser la
+demeure, et il lui fit signe pour l'appeler promptement à lui. Et
+le porcher, ayant regardé, prit le siège vide du découpeur qui
+servait alors les viandes abondantes aux prétendants, et qui les
+découpait pour les convives. Et Eumaios, portant ce siège devant
+la table de Tèlémakhos, s'y assit. Et un héraut lui offrit une
+part des mets et du pain pris dans une corbeille.
+
+Et, après lui, Odysseus entra dans la demeure, semblable à un
+misérable et vieux mendiant, appuyé sur un bâton et couvert de
+vêtements en haillons. Et il s'assit sur le seuil de frêne, en
+dedans des portes, et il s'adossa contre le montant de cyprès
+qu'un ouvrier avait autrefois habilement poli et dressé avec le
+cordeau. Alors, Tèlémakhos, ayant appelé le porcher, prit un pain
+entier dans la belle corbeille, et des viandes, autant que ses
+mains purent en prendre, et dit:
+
+-- Porte ceci, et donne-le à l'étranger, et ordonne lui de
+demander à chacun des prétendants. La honte n'est pas bonne à
+l'indigent.
+
+Il parla ainsi, et le porcher, l'ayant entendu, s'approcha
+d'Odysseus et lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Tèlémakhos, ô étranger, te donne ceci, et il t'ordonne de
+demander à chacun des prétendants. Il dit que la honte n'est pas
+bonne à l'indigent.
+
+Et le subtil Odysseus lui répondit:
+
+-- Roi Zeus! accorde-moi que Tèlémakhos soit heureux entre tous
+les hommes, et que tout ce qu'il désire s'accomplisse!
+
+Il parla ainsi, et, prenant la nourriture des deux mains, il la
+posa à ses pieds sur sa besace trouée, et il mangea pendant que le
+divin aoide chantait dans les demeures. Mais le divin aoide se
+tut, et les prétendants élevèrent un grand tumulte, et Athènè,
+s'approchant du Laertiade Odysseus, l'excita à demander aux
+prétendants, afin de reconnaître ceux qui étaient justes et ceux
+qui étaient iniques. Mais aucun d'eux ne devait être sauvé de la
+mort. Et Odysseus se hâta de prier chacun d'eux en commençant par
+la droite et en tendant les deux mains, comme ont coutume les
+mendiants. Et ils lui donnaient, ayant pitié de lui, et ils
+s'étonnaient, et ils se demandaient qui il était et d'où il
+venait. Alors, le chevrier Mélanthios leur dit:
+
+-- Écoutez-moi, prétendants de l'illustre reine, je parlerai de
+cet étranger que j'ai déjà vu. C'est assurément le porcher qui l'a
+conduit ici; mais je ne sais où il est né.
+
+Il parla ainsi, et Antinoos réprimanda le porcher par ces paroles:
+
+-- Ô porcher, pourquoi as-tu conduit cet homme à la ville?
+N'avons-nous pas assez de vagabonds et de mendiants, calamité des
+repas? Trouves-tu qu'il ne suffit pas de ceux qui sont réunis ici
+pour dévorer les biens de ton maître, que tu aies encore appelé
+celui-ci?
+
+Et le porcher Eumaios lui répondit:
+
+-- Antinoos, tu ne dis pas de bonnes paroles, bien que tu sois
+illustre. Quel homme peut appeler un étranger, afin qu'il vienne
+de loin, s'il n'est de ceux qui sont habiles, un divinateur, un
+médecin, un ouvrier qui taille le bois, ou un grand aoide qui
+charme en chantant? Ceux-là sont illustres parmi les hommes sur la
+terre immense. Mais personne n'appelle un mendiant, s'il ne désire
+se nuire à soi-même. Tu es le plus dur des prétendants pour les
+serviteurs d'Odysseus, et surtout pour moi; mais je n'en ai nul
+souci, tant que la sage Pènélopéia et le divin Tèlémakhos vivront
+dans leurs demeures.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui dit:
+
+-- Tais-toi, et ne lui réponds point tant de paroles. Antinoos a
+coutume de chercher querelle par des paroles injurieuses et
+d'exciter tous les autres.
+
+Il parla ainsi, et il dit ensuite à Antinoos ces paroles ailées:
+
+-- Antinoos, tu prends soin de moi comme un père de son fils, toi
+qui ordonnes impérieusement à un étranger de sortir de ma demeure!
+mais qu'un dieu n'accomplisse point cet ordre. Donne à cet homme.
+Je ne t'en blâmerai point. Je te l'ordonne même. Tu n'offenseras
+ainsi ni ma mère, ni aucun des serviteurs qui sont dans la demeure
+du divin Odysseus. Mais telle n'est point la pensée que tu as dans
+ta poitrine, et tu aimes mieux manger davantage toi-même que de
+donner à un autre.
+
+Et Antinoos lui répondit:
+
+-- Tèlémakhos, agorète orgueilleux et plein de colère, qu'as-tu
+dit? Si tous les prétendants lui donnaient autant que moi, il
+serait retenu loin de cette demeure pendant trois mois au moins.
+
+Il parla ainsi, saisissant et montrant l'escabeau sur lequel il
+appuyait ses pieds brillants sous la table. Mais tous les autres
+donnèrent à Odysseus et emplirent sa besace de viandes et de pain.
+Et déjà Odysseus s'en retournait pour goûter les dons des
+Akhaiens, mais il s'arrêta auprès d'Antinoos et lui dit:
+
+-- Donne-moi, ami, car tu ne parais pas le dernier des Akhaiens
+mais plutôt le premier d'entre eux, et tu es semblable à un roi.
+Il t'appartient de me donner plus abondamment que les autres, et
+je te louerai sur la terre immense. En effet, moi aussi,
+autrefois, j'ai habité une demeure parmi les hommes; j'ai été
+riche et heureux, et j'ai souvent donné aux étrangers, quels
+qu'ils fussent et quelle que fût leur misère. Je possédais de
+nombreux serviteurs et tout ce qui fait vivre heureux et fait dire
+qu'on est riche; mais Zeus Kroniôn a tout détruit, car telle a été
+sa volonté. Il m'envoya avec des pirates vagabonds dans l'Aigyptiè
+lointaine, afin que j'y périsse. Le cinquième jour j'arrêtai mes
+nefs à deux rangs d'avirons dans le fleuve Aigyptos. Alors
+j'ordonnai à mes chers compagnons de rester auprès des nefs pour
+les garder, et j'envoyai des éclaireurs pour aller à la
+découverte. Mais ceux-ci, égarés par leur audace et confiants dans
+leurs forces, dévastèrent aussitôt les beaux champs des hommes
+Aigyptiens, entraînant les femmes et les petits enfants et tuant
+les hommes. Et aussitôt le tumulte arriva jusqu'à la ville, et les
+habitants, entendant ces clameurs, accoururent au lever d'Éôs, et
+toute la plaine se remplit de piétons et de cavaliers et de
+l'éclat de l'airain. Et le foudroyant Zeus mit mes compagnons en
+fuite, et aucun d'eux ne soutint l'attaque, et la mort les
+environna de toutes parts. Là, un grand nombre des nôtres fut tué
+par l'airain aigu, et les autres furent emmenés vivants pour être
+esclaves. Et les Aigyptiens me donnèrent à Dmètôrlaside, qui
+commandait à Kypros, et il m'y emmena, et de là je suis venu ici,
+après avoir beaucoup souffert.
+
+Et Antinoos lui répondit:
+
+-- Quel dieu a conduit ici cette peste, cette calamité des repas?
+Tiens-toi au milieu de la salle, loin de ma table, si tu ne veux
+voir bientôt une Aigyptiè et une Kypros amères, aussi sûrement que
+tu es un audacieux et impudent mendiant. Tu t'arrêtes devant
+chacun, et ils te donnent inconsidérément, rien ne les empêchant
+de donner ce qui ne leur appartient pas, car ils ont tout en
+abondance.
+
+Et le subtil Odysseus dit en s'en retournant:
+
+-- Ô dieux! Tu n'as pas les pensées qui conviennent à ta beauté;
+et à celui qui te le demanderait dans ta propre demeure tu ne
+donnerais pas même du sel, toi qui, assis maintenant à une table
+étrangère, ne peux supporter la pensée de me donner un peu de
+pain, quand tout abonde ici.
+
+Il parla ainsi, et Antinoos fut grandement irrité dans son coeur,
+et, le regardant d'un oeil sombre, il lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Je ne pense pas que tu sortes sain et sauf de cette demeure,
+puisque tu as prononcé cet outrage.
+
+Ayant ainsi parlé, il saisit son escabeau et en frappa l'épaule
+droite d'Odysseus à l'extrémité du dos. Mais Odysseus resta ferme
+comme une pierre, et le trait d'Antinoos ne l'ébranla pas. Il
+secoua la tête en silence, en méditant la mort du prétendant.
+Puis, il retourna s'asseoir sur le seuil, posa à terre sa besace
+pleine et dit aux prétendants:
+
+-- Écoutez-moi, prétendants de l'illustre reine, afin que je dise
+ce que mon coeur m'ordonne dans ma poitrine. Il n'y a ni douleur,
+ni honte, quand un homme est frappé, combattant pour ses biens,
+soit des boeufs, soit de grasses brebis; mais Antinoos m'a frappé
+parce que mon ventre est rongé par la faim cruelle qui cause tant
+de maux aux hommes. Donc, s'il est des dieux et des Érinnyes pour
+les mendiants, Antinoos, avant ses noces, rencontrera la mort.
+
+Et Antinoos, le fils d'Eupeithès, lui dit:
+
+-- Mange en silence, étranger, ou sors, de peur que, parlant comme
+tu le fais, les jeunes hommes te traînent, à travers la demeure,
+par les pieds ou par les bras, et te mettent en pièces.
+
+Il parla ainsi, mais tous les autres le blâmèrent rudement, et un
+des jeunes hommes insolents lui dit:
+
+-- Antinoos, tu as mal fait de frapper ce malheureux vagabond.
+Insensé! si c'était un des dieux Ouraniens? Car les dieux, qui
+prennent toutes les formes, errent souvent par les villes,
+semblables à des étrangers errants, afin de reconnaître la justice
+ou l'iniquité des hommes.
+
+Les prétendants parlèrent ainsi, mais leurs paroles ne touchèrent
+point Antinoos. Et une grande douleur s'éleva dans le coeur de
+Tèlémakhos à cause du coup qui avait été porté. Cependant, il ne
+versa point de larmes, mais il secoua la tête en silence, en
+méditant la mort du prétendant. Et la prudente Pènélopéia, ayant
+appris qu'un étranger avait été frappé dans la demeure, dit à ses
+servantes:
+
+-- Puisse Apollôn illustre par son arc frapper ainsi Antinoos!
+
+Et Eurynomè l'intendante lui répondit:
+
+-- Si nous pouvions accomplir nos propres voeux, aucun de ceux-ci
+ne verrait le retour du beau matin.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui dit:
+
+-- Nourrice, tous me sont ennemis, car ils méditent le mal; mais
+Antinoos, plus que tous, est pour moi semblable à la noire kèr. Un
+malheureux étranger mendie dans la demeure, demandant à chacun,
+car la nécessité le presse, et tous lui donnent; mais Antinoos le
+frappe d'un escabeau à l'épaule droite!
+
+Elle parla ainsi au milieu de ses servantes. Et le divin Odysseus
+acheva son repas, et Pènélopéia fit appeler le divin porcher et
+lui dit:
+
+-- Va, divin Eumaios, et ordonne à l'étranger de venir, afin que
+je le salue et l'interroge. Peut-être qu'il a entendu parler du
+malheureux Odysseus, ou qu'il l'a vu de ses yeux, car il semble
+lui-même avoir beaucoup erré.
+
+Et le porcher Eumaios lui répondit:
+
+-- Plût aux dieux, reine, que tous les Akhaiens fissent silence et
+qu'il charmât ton cher coeur de ses paroles! Je l'ai retenu dans
+l'étable pendant trois nuits et trois jours, car il était d'abord
+venu vers moi après s'être enfui d'une nef. Et il n'a point achevé
+de dire toute sa destinée malheureuse. De même qu'on révère un
+aoide instruit par les dieux à chanter des paroles douces aux
+hommes, et qu'on ne veut jamais cesser de l'écouter quand il
+chante, de même celui-ci m'a charmé dans mes demeures. Il dit
+qu'il est un hôte paternel d'Odysseus et qu'il habitait la Krètè
+où commande la race de Minôs. Après avoir subi beaucoup de maux,
+errant çà et là, il est venu ici. Il dit qu'il a entendu parler
+d'Odysseus chez le riche peuple des Thesprôtes, et qu'il vit
+encore, et qu'il rapporte de nombreuses richesses dans sa demeure.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Va! Appelle-le, afin qu'il parle devant moi. Les prétendants se
+réjouissent, assis les uns devant les portes, les autres dans la
+demeure, car leur esprit est joyeux. Leurs richesses restent
+intactes dans leurs maisons, leur pain et leur vin doux, dont se
+nourrissent leurs serviteurs seulement. Mais, tous les jours, dans
+notre demeure, ils tuent nos boeufs, nos brebis et nos chèvres
+grasses, et ils les mangent, et ils boivent notre vin rouge
+impunément, et ils ont déjà consumé beaucoup de richesses. Il n'y
+a point ici d'homme tel qu'Odysseus pour chasser cette ruine hors
+de la demeure. Mais si Odysseus revenait et abordait la terre de
+la patrie, bientôt, avec son fils, il aurait réprimé les
+insolences de ces hommes.
+
+Elle parla ainsi, et Tèlémakhos éternua très fortement, et toute
+la maison en retentit. Et Pènélopéia se mit à rire, et, aussitôt,
+elle dit à Eumaios ces paroles ailées:
+
+-- Va! Appelle cet étranger devant moi. Ne vois-tu pas que mon
+fils a éternué comme j'achevais de parler? Que la mort de tous les
+prétendants s'accomplisse ainsi, et que nul d'entre eux n'évite la
+kèr et la mort! Mais je te dirai ceci; retiens-le dans ton esprit:
+si je reconnais que cet étranger me dit la vérité, je lui donnerai
+de beaux vêtements, un manteau et une tunique.
+
+Elle parla ainsi, et le porcher, l'ayant entendue, s'approcha
+d'Odysseus et lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Père étranger, la sage Pènélopéia, la mère de Tèlémakhos,
+t'appelle. Son âme lui ordonne de t'interroger sur son mari, bien
+qu'elle subisse beaucoup de douleurs. Si elle reconnaît que tu lui
+as dit la vérité, elle te donnera un manteau et une tunique dont
+tu as grand besoin; et tu demanderas ton pain parmi le peuple, et
+tu satisferas ta faim, et chacun te donnera s'il le veut.
+
+Et le patient et divin Odysseus lui répondit:
+
+-- Eumaios, je dirai bientôt toute la vérité à la fille d'Ikarios,
+la très sage Pènélopéia. Je sais toute la destinée d'Odysseus, et
+nous avons subi les mêmes maux. Mais je crains la multitude des
+prétendants insolents. Leur orgueil et leur violence sont montés
+jusqu'à l'Ouranos de fer. Voici qu'un d'entre eux, comme je
+traversais innocemment la salle, m'ayant frappé, m'a fait un grand
+mal. Et Tèlémakhos n'y a point pris garde, ni aucun autre. Donc,
+maintenant, engage Pènélopéia, malgré sa hâte, à attendre dans ses
+demeures jusqu'à la chute de Hèlios. Alors, tandis que je serai
+assis auprès du foyer, elle m'interrogera sur le jour du retour de
+son mari. Je n'ai que des vêtements en haillons; tu le sais,
+puisque c'est toi que j'ai supplié le premier.
+
+Il parla ainsi, et le porcher le quitta après l'avoir entendu. Et,
+dès qu'il parut sur le seuil, Pènélopéia lui dit:
+
+-- Tu ne l'amènes pas, Eumaios? Pourquoi refuse-t-il? Craint-il
+quelque outrage, ou a-t-il honte? La honte n'est pas bonne à
+l'indigent.
+
+Et le porcher Eumaios lui répondit:
+
+-- Il parle comme il convient et comme chacun pense. Il veut
+éviter l'insolence des prétendants orgueilleux. Mais il te prie
+d'attendre jusqu'au coucher de Hèlios. Il te sera ainsi plus
+facile, ô reine, de parler seule à cet étranger et de l'écouter.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Cet étranger, quel qu'il soit, ne semble point sans prudence;
+et, en effet, aucun des plus injurieux parmi les hommes mortels
+n'a médité plus d'iniquités que ceux-ci.
+
+Elle parla ainsi, et le divin porcher retourna dans l'assemblée
+des prétendants, après avoir tout dit. Et, penchant la tête vers
+Tèlémakhos, afin que les autres ne l'entendissent pas, il dit ces
+paroles ailées:
+
+-- Ô ami, je pars, afin d'aller garder tes porcs et veiller sur
+tes richesses et les miennes. Ce qui est ici te regarde. Mais
+conserve-toi et songe dans ton âme à te préserver. De nombreux
+Akhaiens ont de mauvais desseins, mais que Zeus les perde avant
+qu'ils nous nuisent!
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Il en sera ainsi, père. Mais pars avant la nuit. Reviens
+demain, au matin, et amène les belles victimes. C'est aux
+immortels et à moi de nous inquiéter de tout le reste.
+
+Il parla ainsi, et le porcher s'assit de nouveau sur le siège
+poli, et là il contenta son âme en buvant et en mangeant; puis, se
+hâtant de retourner vers ses porcs, il laissa les cours et la
+demeure pleines de convives qui se charmaient par la danse et le
+chant, car déjà le soir était venu.
+
+
+18.
+
+Et il vint un mendiant qui errait par la ville et qui mendiait
+dans Ithakè. Et il était renommé par son ventre insatiable, car il
+mangeait et buvait sans cesse; mais il n'avait ni force, ni
+courage, bien qu'il fût beau et grand. Il se nommait Arnaios, et
+c'était le nom que sa mère vénérable lui avait donné à sa
+naissance; mais les jeunes hommes le nommaient tous Iros, parce
+qu'il faisait volontiers les messages, quand quelqu'un le lui
+ordonnait. Et dès qu'il fut arrivé, il voulut chasser Odysseus de
+sa demeure, et, en l'injuriant, il lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Sors du portique, vieillard, de peur d'être traîné aussitôt par
+les pieds. Ne comprends-tu pas que tous me font signe et
+m'ordonnent de te traîner dehors? Cependant, j'ai pitié de toi.
+Lève-toi donc, de peur qu'il y ait de la discorde entre nous et
+que nous en venions aux mains.
+
+Et le subtil Odysseus, le regardant d'un oeil sombre, lui dit:
+
+-- Malheureux! Je ne te fais aucun mal, je ne te dis rien, et je
+ne t'envie pas à cause des nombreux dons que tu pourras recevoir.
+Ce seuil nous servira à tous deux. Il ne faut pas que tu sois
+envieux d'un étranger, car tu me sembles un vagabond comme moi, et
+ce sont les dieux qui distribuent les richesses. Ne me provoque
+donc pas aux coups et n'éveille pas ma colère, de peur que je
+souille de sang ta poitrine et tes lèvres, bien que je sois vieux.
+Demain je n'en serai que plus tranquille, et je ne pense pas que
+tu reviennes après cela dans la demeure du Laertiade Odysseus.
+
+Et le mendiant Iros, irrité, lui dit:
+
+-- Ô dieux! comme ce mendiant parle avec facilité, semblable à une
+vieille enfumée. Mais je vais le maltraiter en le frappant des
+deux mains, et je ferai tomber toutes ses dents de ses mâchoires,
+comme celles d'un sanglier mangeur de moissons! Maintenant, ceins-
+toi, et que tous ceux-ci nous voient combattre. Mais comment
+lutteras-tu contre un homme jeune?
+
+Ainsi, devant les hautes portes, sur le seuil poli, ils se
+querellaient de toute leur âme. Et la force sacrée d'Antinoos les
+entendit, et, se mettant à rire, il dit aux prétendants:
+
+-- Ô amis! jamais rien de tel n'est arrivé. Quel plaisir un dieu
+nous envoie dans cette demeure! L'étranger et Iros se querellent
+et vont en venir aux coups. Mettons-les promptement aux mains.
+
+Il parla ainsi, et tous se levèrent en riant, et ils se réunirent
+autour des mendiants en haillons, et Antinoos, fils d'Eupeithès,
+leur dit:
+
+-- Écoutez-moi, illustres prétendants, afin que je parle. Des
+poitrines de chèvres sont sur le feu, pour le repas, et pleines de
+sang et de graisse. Celui qui sera vainqueur et le plus fort
+choisira la part qu'il voudra. Il assistera toujours à nos repas,
+et nous ne laisserons aucun autre mendiant demander parmi nous.
+
+Ainsi parla Antinoos, et ses paroles plurent à tous. Mais le
+subtil Odysseus parla ainsi, plein de ruse:
+
+-- Ô amis, il n'est pas juste qu'un vieillard flétri par la
+douleur lutte contre un homme jeune; mais la faim, mauvaise
+conseillère, me pousse à me faire couvrir de plaies. Cependant,
+jurez tous par un grand serment qu'aucun de vous, pour venir en
+aide à Iros, ne me frappera de sa forte main, afin que je sois
+dompté.
+
+Il parla ainsi, et tous jurèrent comme il l'avait demandé. Et la
+force sacrée de Tèlémakhos lui dit:
+
+-- Étranger, si ton coeur et ton âme courageuse t'invitent à
+chasser cet homme, ne crains aucun des Akhaiens. Celui qui te
+frapperait aurait à combattre contre plusieurs, car je t'ai donné
+l'hospitalité, et deux rois prudents, Eurymakhos et Antinoos,
+m'approuvent.
+
+Il parla ainsi, et tous l'approuvèrent. Et Odysseus ceignit ses
+parties viriles avec ses haillons, et il montra ses cuisses belles
+et grandes, et ses larges épaules, et sa poitrine et ses bras
+robustes. Et Athènè, s'approchant de lui, augmenta les membres du
+prince des peuples. Et tous les prétendants furent très surpris,
+et ils se dirent les uns aux autres:
+
+-- Certes, bientôt Iros ne sera plus Iros, et il aura ce qu'il a
+cherché. Quelles cuisses montre ce vieillard en retirant ses
+haillons!
+
+Ils parlèrent ainsi, et l'âme de Iros fut troublée; mais les
+serviteurs, après l'avoir ceint de force, le conduisirent, et
+toute sa chair tremblait sur ses os. Et Antinoos le réprimanda et
+lui dit:
+
+-- Puisses-tu n'être jamais né, n'étant qu'un fanfaron, puisque tu
+trembles, plein de crainte, devant un vieillard flétri par la
+misère! Mais je te dis ceci, et ma parole s'accomplira: si celui-
+ci est vainqueur et le plus fort, je t'enverrai sur la terre
+ferme, jeté dans une nef noire, chez le roi Ékhétos, le plus
+féroce de tous les hommes, qui te coupera le nez et les oreilles
+avec l'airain tranchant, qui t'arrachera les parties viriles et
+les donnera, sanglantes, à dévorer aux chiens.
+
+Il parla ainsi, et une plus grande terreur fit trembler la chair
+d'Iros. Et on le conduisit au milieu, et tous deux levèrent leurs
+bras. Alors, le patient et divin Odysseus délibéra s'il le
+frapperait de façon à lui arracher l'âme d'un seul coup, ou s'il
+ne ferait que l'étendre contre terre. Et il jugea que ceci était
+le meilleur, de ne le frapper que légèrement de peur que les
+Akhaiens le reconnussent.
+
+Tous deux ayant levé les bras, Iros le frappa à l'épaule droite;
+mais Odysseus le frappa au cou, sous l'oreille, et brisa ses os,
+et un sang noir emplit sa bouche, et il tomba dans la poussière en
+criant, et ses dents furent arrachées, et il battit la terre de
+ses pieds. Les prétendants insolents, les bras levés, mouraient de
+rire. Mais Odysseus le traîna par un pied, à travers le portique,
+jusque dans la cour et jusqu'aux portes, et il l'adossa contre le
+mur de la cour, lui mit un bâton à la main, et lui adressa ces
+paroles ailées:
+
+-- Maintenant, reste là, et chasse les chiens et les porcs, et ne
+te crois plus le maître des étrangers et des mendiants, misérable!
+de peur d'un mal pire.
+
+Il parla ainsi, et, jetant sur son épaule sa pauvre besace pleine
+de trous suspendue à une courroie tordue, il revint s'asseoir sur
+le seuil. Et tous les prétendants rentrèrent en riant, et ils lui
+dirent:
+
+-- Que Zeus et les autres dieux immortels, étranger, t'accordent
+ce que tu désires le plus et ce qui est cher à ton coeur! car tu
+empêches cet insatiable de mendier. Nous l'enverrons bientôt sur
+la terre ferme, chez le roi Ékhétos, le plus féroce de tous les
+hommes.
+
+Ils parlaient ainsi, et le divin Odysseus se réjouit de leur voeu.
+Et Antinoos plaça devant lui une large poitrine de chèvre pleine
+de sang et de graisse. Et Amphinomos prit dans une corbeille deux
+pains qu'il lui apporta, et, l'honorant d'une coupe d'or, il lui
+dit:
+
+-- Salut, père Étranger. Que la richesse que tu possédais te soit
+rendue, car, maintenant, tu es accablé de beaucoup de maux.
+
+Et le subtil Odysseus lui répondit:
+
+-- Amphinomos, tu me sembles plein de prudence, et tel que ton
+père, car j'ai appris par la renommée que Nisos était à Doulikhios
+un homme honnête et riche. On dit que tu es né de lui, et tu
+sembles un homme sage. Je te dis ceci; écoute et comprends-moi.
+Rien n'est plus misérable que l'homme parmi tout ce qui respire ou
+rampe sur la terre, et qu'elle nourrit. Jamais, en effet, il ne
+croit que le malheur puisse l'accabler un jour, tant que les dieux
+lui conservent la force et que ses genoux se meuvent; mais quand
+les dieux heureux lui ont envoyé les maux, il ne veut pas les
+subir d'un coeur patient. Tel est l'esprit des hommes terrestres,
+semblable aux jours changeants qu'amène le père des hommes et des
+dieux. Moi aussi, autrefois, j'étais heureux parmi les guerriers,
+et j'ai commis beaucoup d'actions injustes, dans ma force et dans
+ma violence, me fiant à l'aide de mon père et de mes frères. C'est
+pourquoi qu'aucun homme ne soit inique, mais qu'il accepte en
+silence les dons des dieux. Je vois les prétendants, pleins de
+pensées iniques, consumant les richesses et outrageant la femme
+d'un homme qui, je le dis, ne sera pas longtemps éloigné de ses
+amis et de la terre de la patrie. Qu'un daimôn te ramène dans ta
+demeure, de peur qu'il te rencontre quand il reviendra dans la
+chère terre de la patrie. Ce ne sera pas, en effet, sans carnage,
+que tout se décidera entre les prétendants et lui, quand il
+reviendra dans ses demeures.
+
+Il parla ainsi, et, faisant une libation, il but le vin doux et
+remit la coupe entre les mains du prince des peuples. Et celui-ci,
+le coeur déchiré et secouant la tête, allait à travers la salle,
+car, en effet, son âme prévoyait des malheurs. Mais cependant il
+ne devait pas éviter la kèr, et Athènè l'empêcha de partir, afin
+qu'il fût tué par les mains et par la lance de Tèlémakhos. Et il
+alla s'asseoir de nouveau sur le thrône d'où il s'était levé.
+
+Alors, la déesse Athènè aux yeux clairs mit dans l'esprit de la
+fille d'Ikarios, de la prudente Pènélopéia, d'apparaître aux
+prétendants, afin que leur coeur fût transporté, et qu'elle-même
+fût plus honorée encore par son mari et par son fils. Pènélopéia
+se mit donc à rire légèrement, et elle dit:
+
+-- Eurynomè, voici que mon âme m'excite maintenant à apparaître
+aux prétendants odieux. Je dirai à mon fils une parole qui lui
+sera très utile. Je lui conseillerai de ne point se mêler aux
+prétendants insolents qui lui parlent avec amitié et méditent sa
+mort.
+
+Et Eurynomè l'intendante lui répondit:
+
+-- Mon enfant, ce que tu dis est sage; fais-le. Donne ce conseil à
+ton fils, et ne lui cache rien. Lave ton corps et parfume tes
+joues avec de l'huile, et ne sors pas avec un visage sillonné de
+larmes, car rien n'est pire que de pleurer continuellement. En
+effet, ton fils est maintenant tel que tu suppliais ardemment les
+dieux qu'il devint.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Eurynomè, ne me parle point, tandis que je gémis, de laver et
+de parfumer mon corps. Les dieux qui habitent l'Olympos m'ont ravi
+ma splendeur, du jour où Odysseus est parti sur ses nefs creuses.
+Mais ordonne à Autonoè et à Hippodamia de venir, afin de
+m'accompagner dans les demeures. Je ne veux point aller seule au
+milieu des hommes, car j'en aurais honte.
+
+Elle parla ainsi, et la vieille femme sortit de la maison afin
+d'avertir les servantes et qu'elles vinssent à la hâte.
+
+Et, alors, la déesse Athènè aux yeux clairs eut une autre pensée,
+et elle répandit le doux sommeil sur la fille d'Ikarios. Et celle-
+ci s'endormit, penchée en arrière, et sa force l'abandonna sur le
+lit de repos. Et, alors, la noble déesse lui fit des dons
+immortels, afin qu'elle fût admirée des Akhaiens. Elle purifia son
+visage avec de l'ambroisie, de même que Kythéréia à la belle
+couronne se parfume, quand elle se rend aux choeurs charmants des
+Kharites. Elle la fit paraître plus grande, plus majestueuse, et
+elle la rendit plus blanche que l'ivoire récemment travaillé. Cela
+fait, la noble déesse s'éloigna, et les deux servantes aux bras
+blancs, ayant été appelées, arrivèrent de la maison, et le doux
+sommeil quitta Pènélopéia. Et elle pressa ses joues avec ses
+mains, et elle s'écria:
+
+-- Certes, malgré mes peines, le doux sommeil m'a enveloppée.
+Puisse la chaste Artémis m'envoyer une mort aussi douce! Je ne
+consumerais plus ma vie à gémir dans mon coeur, regrettant mon
+cher mari qui avait toutes les vertus et qui était le plus
+illustre des Akhaiens.
+
+Ayant ainsi parlé, elle descendit des chambres splendides. Et elle
+n'était point seule, car deux servantes la suivaient. Et quand la
+divine femme arriva auprès des prétendants, elle s'arrêta sur le
+seuil de la salle richement ornée, ayant un beau voile sur les
+joues. Et les servantes prudentes se tenaient à ses côtés. Et les
+genoux des prétendants furent rompus, et leur coeur fut transporté
+par l'amour, et ils désiraient ardemment dormir avec elle dans
+leurs lits. Mais elle dit à son fils Tèlémakhos:
+
+-- Tèlémakhos, ton esprit n'est pas ferme, ni ta pensée. Quand tu
+étais encore enfant, tu avais des pensées plus sérieuses; mais,
+aujourd'hui que tu es grand et parvenu au terme de la puberté, et
+que chacun dit que tu es le fils d'un homme heureux, et que
+l'étranger admire ta grandeur et ta beauté, ton esprit n'est plus
+équitable, ni ta pensée. Comment as-tu permis qu'une telle action
+mauvaise ait été commise dans tes demeures et qu'un hôte ait été
+ainsi outragé? Qu'arrivera-t-il donc, si un étranger assis dans
+nos demeures souffre un tel outrage? La honte et l'opprobre seront
+pour toi parmi les hommes.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Ma mère, je ne te blâme point de t'irriter; mais je comprends
+et je sais dans mon âme ce qui est juste ou injuste. Il y a peu de
+temps j'étais encore enfant, et je ne puis avoir une égale
+prudence en toute chose. Ces hommes, assis les uns auprès des
+autres, méditent ma perte et je n'ai point de soutiens. Mais le
+combat de l'étranger et d'Iros ne s'est point terminé selon le
+désir des prétendants, et notre hôte l'a emporté par sa force.
+Plaise au père Zeus, à Athènè, à Apollôn, que les prétendants,
+domptés dans nos demeures, courbent bientôt la tête, les uns sous
+le portique, les autres dans la demeure, et que leurs forces
+soient rompues; de même qu'Iros est assis devant les portes
+extérieures, baissant la tête comme un homme ivre et ne pouvant ni
+se tenir debout, ni revenir à sa place accoutumée, parce que ses
+forces sont rompues.
+
+Et ils se parlaient ainsi. Eurymakhos dit à Pènélopéia:
+
+-- Fille d'Ikarios, sage Pènélopéia, si tous les Akhaiens de
+l'Argos d'Iasos te voyaient, demain, d'autres nombreux prétendants
+viendraient s'asseoir à nos repas dans ces demeures, car tu
+l'emportes sur toutes les femmes par la beauté, la majesté et
+l'intelligence.
+
+Et la sage Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Eurymakhos, certes, les immortels m'ont enlevé ma vertu et ma
+beauté depuis que les Argiens sont partis pour Ilios, et
+qu'Odysseus est parti avec eux; mais s'il revenait et gouvernait
+ma vie, ma renommée serait meilleure et je serais plus belle.
+Maintenant je suis affligée, tant un daimôn ennemi m'a envoyé de
+maux. Quand Odysseus quitta la terre de la patrie, il me prit la
+main droite et il me dit:
+
+-- Ô femme, je ne pense pas que les Akhaiens aux belles knèmides
+reviennent tous sains et saufs de Troiè. On dit, en effet, que les
+Troiens sont de braves guerriers, lanceurs de piques et de
+flèches, et bons conducteurs de chevaux rapides qui décident
+promptement de la victoire dans la mêlée du combat furieux. Donc,
+je ne sais si un dieu me sauvera, ou si je mourrai là, devant
+Troiè. Mais toi, prends soin de toute chose, et souviens-toi, dans
+mes demeures, de mon père et de ma mère, comme maintenant, et plus
+encore quand je serai absent. Puis, quand tu verras ton fils
+arrivé à la puberté, épouse celui que tu choisiras et abandonne ta
+demeure. Il parla ainsi, et toutes ces choses sont accomplies, et
+la nuit viendra où je subirai d'odieuses noces, car Zeus m'a ravi
+le bonheur. Cependant, une douleur amère a saisi mon coeur et mon
+âme, et vous ne suivez pas la coutume ancienne des prétendants.
+Ceux qui voulaient épouser une noble femme, fille d'un homme
+riche, et qui se la disputaient, amenaient dans sa demeure des
+boeufs et de grasses brebis, et ils offraient à la jeune fille des
+repas et des présents splendides, et ils ne dévoraient pas
+impunément les biens d'autrui.
+
+Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus se réjouit parce
+qu'elle attirait leurs présents et charmait leur âme par de douces
+paroles, tandis qu'elle avait d'autres pensées.
+
+Et Antinoos, fils d'Eupeithès, lui répondit:
+
+-- Fille d'Ikarios, sage Pènélopéia, accepte les présents que
+chacun des Akhaiens voudra apporter ici. Il n'est pas convenable
+de refuser des présents, et nous ne retournerons point à nos
+travaux et nous ne ferons aucune autre chose avant que tu aies
+épousé celui des Akhaiens que tu préféreras.
+
+Antinoos parla ainsi, et ses paroles furent approuvées de tous. Et
+chacun envoya un héraut pour apporter les présents. Et celui
+d'Antinoos apporta un très beau péplos aux couleurs variées et
+orné de douze anneaux d'or où s'attachaient autant d'agrafes
+recourbées. Et celui d'Eurymakhos apporta un riche collier d'or et
+d'ambre étincelant, et semblable à Hèlios. Et les deux serviteurs
+d'Eurydamas des boucles d'oreilles merveilleuses et bien
+travaillées et resplendissantes de grâce. Et le serviteur de
+Peisandros Polyktoride apporta un collier, très riche ornement. Et
+les hérauts apportèrent aux autres Akhaiens d'aussi beaux
+présents. Et la noble femme remonta dans les chambres hautes,
+tandis que les servantes portaient ces présents magnifiques.
+
+Mais les prétendants restèrent jusqu'à ce que le soir fût venu, se
+charmant par la danse et le chant. Et le soir sombre survint
+tandis qu'ils se charmaient ainsi. Aussitôt, ils dressèrent trois
+lampes dans les demeures, afin d'en être éclairés, et ils
+disposèrent, autour, du bois depuis fort longtemps desséché et
+récemment fendu à l'aide de l'airain. Puis ils enduisirent les
+torches. Et les servantes du subtil Odysseus les allumaient tour à
+tour; mais le patient et divin Odysseus leur dit:
+
+-- Servantes du roi Odysseus depuis longtemps absent, rentrez dans
+la demeure où est la reine vénérable. Réjouissez-la, assises dans
+la demeure; tournez les fuseaux et préparez les laines. Seul
+j'allumerai ces torches pour les éclairer tous. Et, même s'ils
+voulaient attendre la brillante Éôs, ils ne me lasseraient point,
+car je suis plein de patience.
+
+Il parla ainsi, et les servantes se mirent à rire, se regardant
+les unes les autres. Et Mélanthô aux belles joues lui répondit
+injurieusement. Dolios l'avait engendrée, et Pènélopéia l'avait
+nourrie et élevée comme sa fille et entourée de délices; mais elle
+ne prenait point part à la douleur de Pènélopéia, et elle s'était
+unie d'amour à Eurymakhos, et elle l'aimait; et elle adressa ces
+paroles injurieuses à Odysseus:
+
+-- Misérable étranger, tu es privé d'intelligence, puisque tu ne
+veux pas aller dormir dans la demeure de quelque ouvrier, ou dans
+quelque bouge, et puisque tu dis ici de vaines paroles au milieu
+de nombreux héros et sans rien craindre. Certes, le vin te trouble
+l'esprit, ou il est toujours tel, et tu ne prononces que de vaines
+paroles. Peut-être es-tu fier d'avoir vaincu le vagabond Iros?
+Mais crains qu'un plus fort qu'Iros se lève bientôt, qui
+t'accablera de ses mains robustes et qui te chassera d'ici souillé
+de sang.
+
+Et le subtil Odysseus, la regardant d'un oeil sombre, lui
+répondit:
+
+-- Chienne! je vais répéter à Tèlémakhos ce que tu oses dire, afin
+qu'ici même il te coupe en morceaux!
+
+Il parla ainsi, et il épouvanta les servantes; et elles
+s'enfuirent à travers la demeure, tremblantes de terreur et
+croyant qu'il disait vrai. Et il alluma les torches, se tenant
+debout et les surveillant toutes; mais il méditait dans son esprit
+d'autres desseins qui devaient s'accomplir. Et Athènè ne permit
+pas que les prétendants insolents cessassent de l'outrager, afin
+que la colère entrât plus avant dans le coeur du Laertiade
+Odysseus. Alors, Eurymakhos, fils de Polybos, commença de railler
+Odysseus, excitant le rire de ses compagnons:
+
+-- Ecoutez-moi, prétendants de l'illustre reine, afin que je dise
+ce que mon coeur m'ordonne dans ma poitrine. Cet homme n'est pas
+venu dans la demeure d'Odysseus sans qu'un dieu l'ait voulu. La
+splendeur des torches me semble sortir de son corps et de sa tête,
+où il n'y a plus absolument de cheveux.
+
+Il parla ainsi, et il dit au destructeur de citadelles Odysseus:
+
+-- Étranger, si tu veux servir pour un salaire, je t'emmènerai à
+l'extrémité de mes champs. Ton salaire sera suffisant. Tu
+répareras les haies et tu planteras les arbres. Je te donnerai une
+nourriture abondante, des vêtements et des sandales. Mais tu ne
+sais faire que le mal; tu ne veux point travailler, et tu aimes
+mieux mendier parmi le peuple afin de satisfaire ton ventre
+insatiable.
+
+Et le subtil Odysseus lui répondit:
+
+-- Eurymakhos, plût aux dieux que nous pussions lutter en
+travaillant, au printemps, quand les jours sont longs, promenant,
+tous deux à jeun, la faux recourbée dans un pré, et jusqu'au soir,
+tant qu'il y aura de l'herbe à couper! Plût aux dieux que j'eusse
+à conduire deux grands boeufs gras, rassasiés de fourrage, et de
+force égale, dans un vaste champ de quatre arpents! Tu verrais
+alors si je saurais tracer un profond sillon et faire obéir la
+glèbe à la charrue. Si le Kroniôn excitait une guerre, aujourd'hui
+même, et si j'avais un bouclier, deux lances, et un casque
+d'airain autour des tempes, tu me verrais alors mêlé aux premiers
+combattants et tu ne m'outragerais plus en me raillant parce que
+j'ai faim. Mais tu m'outrages dans ton insolence, et ton esprit
+est cruel, et tu te crois grand et brave parce que tu es mêlé à un
+petit nombre de lâches. Mais si Odysseus revenait et abordait la
+terre de la patrie, aussitôt ces larges portes seraient trop
+étroites pour ta fuite, tandis que tu te sauverais hors du
+portique.
+
+Il parla ainsi, et Eurymakhos fut très irrité dans son coeur, et,
+le regardant d'un oeil sombre, il dit ces paroles ailées:
+
+-- Ah! misérable, certes je vais t'accabler de maux, puisque tu
+prononces de telles paroles au milieu de nombreux héros, et sans
+rien craindre. Certes, le vin te trouble l'esprit, ou il est
+toujours tel, et c'est pour cela que tu prononces de vaines
+paroles. Peut-être es-tu fier parce que tu as vaincu le mendiant
+Iros?
+
+Comme il parlait ainsi, il saisit un escabeau; mais Odysseus
+s'assit aux genoux d'Amphinomos de Doulikhios pour échapper à
+Eurymakhos, qui atteignit à la main droite l'enfant qui portait à
+boire, et l'urne tomba en résonnant, et lui-même, gémissant, se
+renversa dans la poussière. Et les prétendants, en tumulte dans
+les demeures sombres, se disaient les uns aux autres:
+
+-- Plût aux dieux que cet étranger errant eût péri ailleurs et ne
+fût point venu nous apporter tant de trouble! Voici que nous nous
+querellons pour un mendiant, et que la joie de nos repas est
+détruite parce que le mal l'emporte!
+
+Et la force sacrée de Tèlémakhos leur dit:
+
+-- Malheureux, vous devenez insensés. Ne mangez ni ne buvez
+davantage, car quelque dieu vous excite. Allez dormir, rassasiés,
+dans vos demeures, quand votre coeur vous l'ordonnera, car je ne
+contrains personne.
+
+Il parla ainsi, et tous se mordirent les lèvres, admirant
+Tèlémakhos parce qu'il avait parlé avec audace.
+
+Alors, Amphinomos, l'illustre fils du roi Nisos Arètiade, leur
+dit:
+
+-- Ô amis, qu'aucun ne réponde par des paroles irritées à cette
+juste réprimande. Ne frappez ni cet étranger, ni aucun des
+serviteurs qui sont dans la maison du divin Odysseus. Allons! que
+le verseur de vin distribue les coupes, afin que nous fassions des
+libations et que nous allions dormir dans nos demeures. Laissons
+cet étranger ici, aux soins de Tèlémakhos qui l'a reçu dans sa
+chère demeure.
+
+Il parla ainsi, et ses paroles furent approuvées de tous. Et le
+héros Moulios, héraut de Doulikhios et serviteur d'Amphinomos,
+mêla le vin dans le kratère et le distribua comme il convenait. Et
+tous firent des libations aux dieux heureux et burent le vin doux.
+Et, après avoir fait des libations et bu autant que leur âme le
+désirait, ils se hâtèrent d'aller dormir, chacun dans sa demeure.
+
+
+19.
+
+Mais le divin Odysseus resta dans la demeure, méditant avec Athènè
+la mort des prétendants. Et, aussitôt, il dit à Tèlémakhos ces
+paroles ailées:
+
+-- Tèlémakhos, il faut transporter toutes les armes guerrières
+hors de la salle, et, quand les prétendants te les demanderont,
+les tromper par ces douces paroles: -- ‘Je les ai mises à l'abri
+de la fumée, car elles ne sont pas telles qu'elles étaient
+autrefois, quand Odysseus les laissa à son départ pour Troiè; mais
+elles sont souillées par la grande vapeur du feu. Puis, le Kroniôn
+m'a inspiré une autre pensée meilleure, et je crains qu'excités
+par le vin, et une querelle s'élevant parmi vous, vous vous
+blessiez les uns les autres et vous souilliez le repas et vos
+noces futures, car le fer attire l'homme.
+
+Il parla ainsi, et Tèlémakhos obéit à son cher père et, ayant
+appelé la nourrice Eurykléia, il lui dit:
+
+-- Nourrice, enferme les femmes dans les demeures, jusqu'à ce que
+j'aie transporté dans la chambre nuptiale les belles armes de mon
+père, qui ont été négligées et que la fumée a souillées pendant
+l'absence de mon père, car j'étais encore enfant. Maintenant, je
+veux les transporter là où la vapeur du feu n'ira pas.
+
+Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit:
+
+-- Plaise aux dieux, mon enfant, que tu aies toujours la prudence
+de prendre soin de la maison et de conserver toutes tes richesses!
+Mais qui t'accompagnera en portant une lumière, puisque tu ne veux
+pas que les servantes t'éclairent?
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Ce sera cet étranger. Je ne le laisserai pas sans rien faire,
+puisqu'il a mangé à ma table, bien qu'il vienne de loin.
+
+Il parla ainsi, et sa parole ne fut point vaine. Et Eurykléia
+ferma les portes des grandes demeures. Puis, Odysseus et son
+illustre fils se hâtèrent de transporter les casques, les
+boucliers bombés et les lances aiguës. Et Pallas Athènè portant
+devant eux une lanterne d'or, les éclairait vivement; et, alors,
+Tèlémakhos dit aussitôt à son père:
+
+-- Ô père, certes, je vois de mes yeux un grand prodige! Voici que
+les murs de la demeure, et ses belles poutres, et ses solives de
+sapin, et ses hautes colonnes, brillent comme un feu ardent.
+Certes, un des dieux qui habitent le large Ouranos est entré ici.
+
+Et le subtil Odysseus lui répondit:
+
+-- Tais-toi, et retiens ton esprit, et ne m'interroge pas. Telle
+est la coutume des dieux qui habitent l'Olympos. Toi, va dormir.
+Je resterai ici, afin d'éprouver les servantes et ta mère. Dans sa
+douleur elle va m'interroger sur beaucoup de choses.
+
+Il parla ainsi, et Tèlémakhos sortit de la salle, et il monta,
+éclairé par les torches flambantes, dans la chambre où il avait
+coutume de dormir. Là, il s'endormit, en attendant le matin; et le
+divin Odysseus resta dans la demeure, méditant avec Athènè la mort
+des prétendants.
+
+Et la prudente Pènélopéia, semblable à Artémis ou à Aphroditè
+d'or, sortit de sa chambre nuptiale. Et les servantes placèrent
+pour elle, devant le feu, le thrône où elle s'asseyait. Il était
+d'ivoire et d'argent, et travaillé au tour. Et c'était l'ouvrier
+Ikmalios qui l'avait fait autrefois, ainsi qu'un escabeau pour
+appuyer les pieds de la reine, et qui était recouvert d'une grande
+peau. Ce fut là que s'assit la prudente Pènélopéia.
+
+Alors, les femmes aux bras blancs vinrent de la demeure, et elles
+emportèrent les pains nombreux, et les tables, et les coupes dans
+lesquelles les prétendants insolents avaient bu. Et elles jetèrent
+à terre le feu des torches, et elles amassèrent, par-dessus, du
+bois qui devait les éclairer et les chauffer. Et, alors, Mélanthô
+injuria de nouveau Odysseus:
+
+-- Étranger, te voilà encore qui erres dans la demeure, épiant les
+femmes! Sors d'ici, misérable, après t'être rassasié, ou je te
+frapperai de ce tison!
+
+Et le sage Odysseus, la regardant d'un oeil sombre, lui dit:
+
+-- Malheureuse! pourquoi m'outrager avec fureur? Est-ce parce que
+je suis vêtu de haillons et que je mendie parmi le peuple, comme
+la nécessité m'y contraint? Tels sont les mendiants et les
+vagabonds. Et moi aussi, autrefois, j'étais heureux, et j'habitais
+une riche demeure, et je donnais aux vagabonds, quels qu'ils
+fussent et quels que fussent leurs besoins. Et j'avais de nombreux
+serviteurs et tout ce qui rend heureux et fait appeler un homme
+riche; mais le Kroniôn Zeus m'a tout enlevé, le voulant ainsi.
+C'est pourquoi, femme, crains de perdre un jour la beauté dont tu
+es ornée parmi les servantes; crains que ta maîtresse irritée te
+punisse, ou qu'Odysseus revienne, car tout espoir n'est pas perdu.
+Mais s'il a péri, et s'il ne doit plus revenir, son fils
+Tèlémakhos le remplace par la volonté d'Apollôn, et rien de ce que
+font les femmes dans les demeures ne lui échappera, car rien n'est
+plus au-dessus de son âge.
+
+Il parla ainsi, et la prudente Pènélopéia, l'ayant entendu,
+réprimanda sa servante et lui dit:
+
+-- Chienne audacieuse, tu ne peux me cacher ton insolence
+effrontée que tu payeras de ta tête, car tu sais bien, m'ayant
+entendue toi-même, que je veux, étant très affligée, interroger
+cet étranger sur mon mari.
+
+Elle parla ainsi, et elle dit à l'intendante Eurynomè:
+
+-- Eurynomè, approche un siège et recouvre-le d'une peau afin que
+cet étranger, s'étant assis, m'écoute et me réponde, car je veux
+l'interroger.
+
+Elle parla ainsi, et Eurynomè approcha à la hâte un siège poli
+qu'elle recouvrit d'une peau, et le patient et divin Odysseus s'y
+assit, et la prudente Pènélopéia lui dit:
+
+-- Étranger, je t'interrogerai d'abord sur toi-même. Qui es-tu?
+D'où viens-tu? Où sont ta ville et tes parents?
+
+Et le sage Odysseus lui répondit:
+
+-- Ô femme, aucune des mortelles qui sont sur la terre immense ne
+te vaut, et, certes, ta gloire est parvenue jusqu'au large
+Ouranos, telle que la gloire d'un roi irréprochable qui, vénérant
+les dieux, commande à de nombreux et braves guerriers et répand la
+justice. Et par lui la terre noire produit l'orge et le blé, et
+les arbres sont lourds de fruits, et les troupeaux multiplient, et
+la mer donne des poissons, et, sous ses lois équitables, les
+peuples sont heureux et justes. C'est pourquoi, maintenant, dans
+ta demeure, demande-moi toutes les autres choses, mais non ma race
+et ma patrie. N'emplis pas ainsi mon âme de nouvelles douleurs en
+me faisant souvenir, car je suis très affligé, et je ne veux pas
+pleurer et gémir dans une maison étrangère, car il est honteux de
+pleurer toujours. Peut-être qu'une de tes servantes m'outragerait,
+ou que tu t'irriterais toi-même, disant que je pleure ainsi ayant
+l'esprit troublé par le vin.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Étranger, certes, les dieux m'ont ravi ma vertu et ma beauté du
+jour où les Argiens sont partis pour Ilios, et, avec eux, mon mari
+Odysseus. S'il revenait et gouvernait ma vie, ma gloire serait
+plus grande et plus belle. Mais, maintenant, je gémis, tant un
+daimôn funeste m'a accablée de maux. Voici que ceux qui dominent
+dans les îles, à Doulikhios, à Samè, à Zakynthos couverte de bois,
+et ceux qui habitent l'âpre Ithakè elle-même, tous me recherchent
+malgré moi et ruinent ma maison. Et je ne prends plus soin des
+étrangers, ni des suppliants, ni des hérauts qui agissent en
+public; mais je regrette Odysseus et je gémis dans mon cher coeur.
+Et les prétendants hâtent mes noces, et je médite des ruses. Et,
+d'abord, un dieu m'inspira de tisser dans mes demeures une grande
+toile, large et fine, et je leur dis aussitôt: -- Jeunes hommes,
+mes prétendants, puisque le divin Odysseus est mort, cessez de
+hâter mes noces, jusqu'à ce que j'aie achevé, pour que mes fils ne
+restent pas inutiles, ce linceul du héros Laertès, quand la moire
+mauvaise, de la mort inexorable l'aura saisi, afin qu'aucune des
+femmes akhaiennes ne puisse me reprocher devant tout le peuple
+qu'un homme qui a possédé tant de biens ait été enseveli sans
+linceul.' -- Je parlai ainsi, et leur coeur généreux fut persuadé;
+et alors, pendant le jour, je tissais la grande toile, et pendant
+la nuit, ayant allumé des torches, je la défaisais. Ainsi, pendant
+trois ans, je cachai ma ruse et trompai les Akhaiens; mais quand
+vint la quatrième année, et quand les saisons recommencèrent,
+après le cours des mois et des jours nombreux, alors avertis par
+mes chiennes de servantes, ils me surprirent et me menacèrent, et,
+contre ma volonté, je fus contrainte d'achever ma toile. Et,
+maintenant, je ne puis plus éviter mes noces, ne trouvant plus
+aucune ruse. Et mes parents m'exhortent à me marier, et mon fils
+supporte avec peine que ceux-ci dévorent ses biens, auxquels il
+tient; car c'est aujourd'hui un homme, et il peut prendre soin de
+sa maison, et Zeus lui a donné la gloire. Mais toi, étranger, dis-
+moi ta race et ta patrie, car tu ne sors pas du chêne et du rocher
+des histoires antiques.
+
+Et le sage Odysseus lui répondit:
+
+-- Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, ne cesseras-tu point
+de m'interroger sur mes parents? Je te répondrai donc, bien que tu
+renouvelles ainsi mes maux innombrables; mais c'est là la destinée
+d'un homme depuis longtemps absent de la patrie, tel que moi qui
+ai erré parmi les villes des hommes, étant accablé de maux. Je te
+dirai cependant ce que tu me demandes.
+
+La Krètè est une terre qui s'élève au milieu de la sombre mer,
+belle et fertile, où habitent d'innombrables hommes et où il y a
+quatre-vingt-dix villes. On y parle des langages différents, et on
+y trouve des Akhaiens, de magnanimes Krètois indigènes, des
+Kydônes, trois tribus de Dôriens et les divins Pélasges. Sur eux
+tous domine la grande ville de Knôssos, où régna Minôs qui
+s'entretenait tous les neuf ans avec le grand Zeus, et qui fut le
+père du magnanime Deukaliôn mon père. Et Deukaliôn nous engendra,
+moi et le roi Idoméneus. Et Idoméneus alla, sur ses nefs à proues
+recourbées, à Ilios, avec les Atréides. Mon nom illustre est
+Aithôn, et j'étais le plus jeune. Idoméneus était l'aîné et le
+plus brave. Je vis alors Odysseus et je lui offris les dons
+hospitaliers. En effet, comme il allait à Ilios, la violence du
+vent l'avait poussé en Krètè, loin du promontoire Maléien, dans
+Amnisos où est la caverne des Ilithyies; et, dans ce port
+difficile, à peine évita-t-il la tempête. Arrivé à la ville, il
+demanda Idoméneus, qu'il appelait son hôte cher et vénérable. Mais
+Éôs avait reparu pour la dixième ou onzième fois depuis que, sur
+ses nefs à proue recourbée, Idoméneus était parti pour Ilios.
+Alors, je conduisis Odysseus dans mes demeures, et je le reçus
+avec amitié, et je le comblai de soins à l'aide des richesses que
+je possédais et je lui donnai, ainsi qu'à ses compagnons, de la
+farine, du vin rouge, et des boeufs à tuer, jusqu'à ce que leur
+âme fût rassasiée. Et les divins Akhaiens restèrent là douze
+jours, car le grand et tempétueux Boréas soufflait et les
+arrêtait, excité par quelque daimôn. Mais le vent tomba le
+treizième jour, et ils partirent.
+
+Il parlait ainsi, disant ces nombreux mensonges semblables à la
+vérité; et Pènélopéia, en l'écoutant, pleurait, et ses larmes
+ruisselaient sur son visage, comme la neige ruisselle sur les
+hautes montagnes, après que Zéphyros l'a amoncelée et que l'Euros
+la fond en torrents qui emplissent les fleuves. Ainsi les belles
+joues de Pènélopéia ruisselaient de larmes tandis qu'elle pleurait
+son mari. Et Odysseus était plein de compassion en voyant pleurer
+sa femme; mais ses yeux, comme la corne et le fer, restaient
+immobiles sous ses paupières, et il arrêtait ses larmes par
+prudence. Et après qu'elle se fut rassasiée de larmes et de deuil,
+Pènélopéia, lui répondant, dit de nouveau:
+
+-- Maintenant, étranger, je pense que je vais t'éprouver, et je
+verrai si, comme tu le dis, tu as reçu dans tes demeures mon mari
+et ses divins compagnons. Dis-moi quels étaient les vêtements qui
+le couvraient, quel il était lui-même, et quels étaient les
+compagnons qui le suivaient.
+
+Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Ô femme, il est bien difficile, après tant de temps, de te
+répondre, car voici la vingtième année qu'Odysseus est venu dans
+ma patrie et qu'il en est parti. Cependant, je te dirai ce dont je
+me souviens dans mon esprit. Le divin Odysseus avait un double
+manteau de laine pourprée qu'attachait une agrafe d'or à deux
+tuyaux, et ornée, par-dessus, d'un chien qui tenait sous ses
+pattes de devant un jeune cerf tremblant. Et tous admiraient,
+s'étonnant que ces deux animaux fussent d'or, ce chien qui voulait
+étouffer le faon, et celui-ci qui, palpitant sous ses pieds,
+voulait s'enfuir. Et je vis aussi sur le corps d'Odysseus une
+tunique splendide. Fine comme une pelure d'oignon, cette tunique
+brillait comme Hèlios. Et, certes, toutes les femmes l'admiraient.
+Mais, je te le dis, et retiens mes paroles dans ton esprit: je ne
+sais si Odysseus portait ces vêtements dans sa demeure, ou si
+quelqu'un de ses compagnons les lui avait donnés comme il montait
+sur sa nef rapide, ou bien quelqu'un d'entre ses hôtes, car
+Odysseus était aimé de beaucoup d'hommes, et peu d'Akhaiens
+étaient semblables à lui. Je lui donnai une épée d'airain, un
+double et grand manteau pourpré et une tunique longue, et je le
+conduisis avec respect sur sa nef à bancs de rameurs. Un héraut,
+un peu plus âgé que lui, le suivait, et je te dirai quel il était.
+Il avait les épaules hautes, la peau brune et les cheveux crépus,
+et il se nommait Eurybatès, et Odysseus l'honorait entre tous ses
+compagnons, parce qu'il était plein de sagesse.
+
+Il parla ainsi, et le désir de pleurer saisit Pènélopéia, car elle
+reconnut ces signes certains que lui décrivait Odysseus. Et, après
+qu'elle se fut rassasiée de larmes et de deuil, elle dit de
+nouveau:
+
+-- Maintenant, ô mon hôte, auparavant misérable, tu seras aimé et
+honoré dans mes demeures. J'ai moi-même donné à Odysseus ces
+vêtements que tu décris et qui étaient pliés dans ma chambre
+nuptiale, et j'y ai attaché cette agrafe brillante. Mais je ne le
+verrai plus de retour dans la chère terre de la patrie! C'est par
+une mauvaise destinée qu'Odysseus, montant dans sa nef creuse, est
+parti pour cette Troiè fatale qu'on ne devrait plus nommer.
+
+Et le sage Odysseus lui répondit:
+
+-- Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, ne flétris point ton
+beau visage et ne te consume point dans ton coeur à pleurer.
+Cependant, je ne te blâme en rien. Quelle femme pleurerait un
+jeune mari dont elle a conçu des enfants, après s'être unie
+d'amour à lui, plus que tu dois pleurer Odysseus qu'on dit
+semblable aux dieux? Mais cesse de gémir et écoute-moi. Je te
+dirai la vérité et je ne te cacherai rien. J'ai entendu parler du
+retour d'Odysseus chez le riche peuple des Thesprôtes où il a paru
+vivant, et il rapporte de nombreuses richesses qu'il a amassées
+parmi beaucoup de peuples; mais il a perdu ses chers compagnons et
+sa nef creuse, dans la noire mer, en quittant Thrinakiè. Zeus et
+Hèlios étaient irrités, parce que ses compagnons avaient tué les
+boeufs de Hèlios; et ils ont tous péri dans la mer tumultueuse.
+Mais la mer a jeté Odysseus, attaché à la carène de sa nef, sur la
+côte des Phaiakiens qui descendent des dieux. Et ils l'ont honoré
+comme un dieu, et ils lui ont fait de nombreux présents, et ils
+ont voulu le ramener sain et sauf dans sa demeure. Odysseus serait
+donc déjà revenu depuis longtemps, mais il lui a semblé plus utile
+d'amasser d'autres richesses en parcourant beaucoup de terres; car
+il sait un plus grand nombre de ruses que tous les hommes mortels,
+et nul ne pourrait lutter contre lui. Ainsi me parla Pheidôn, le
+roi des Thesprôtes. Et il me jura, en faisant des libations dans
+sa demeure, que la nef et les hommes étaient prêts qui devaient
+reconduire Odysseus dans la chère terre de sa patrie. Mais il me
+renvoya d'abord, profitant d'une nef des Thesprôtes qui allait à
+Doulikhios fertile en blé. Et il me montra les richesses qu'avait
+réunies Odysseus, de l'airain, de l'or et du fer très difficile à
+travailler, le tout assez abondant pour nourrir jusqu'à sa dixième
+génération. Et il me disait qu'Odysseus était allé à Dôdônè pour
+apprendre du grand chêne la volonté de Zeus, et pour savoir
+comment, depuis longtemps absent, il rentrerait dans la terre
+d'Ithakè, soit ouvertement, soit en secret. Ainsi Odysseus est
+sauvé, et il viendra bientôt, et, désormais, il ne sera pas
+longtemps éloigné de ses amis et de sa patrie. Et je te ferai un
+grand serment: Qu'ils le sachent, Zeus, le meilleur et le plus
+grand des dieux, et la demeure du brave Odysseus où je suis
+arrivé! Tout s'accomplira comme je le dis. Odysseus reviendra
+avant la fin de cette année, avant la fin de ce mois, dans
+quelques jours.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Plaise aux dieux, étranger, que tes paroles s'accomplissent! Je
+te prouverais aussitôt mon amitié par de nombreux présents et
+chacun te dirait heureux; mais je sens dans mon coeur que jamais
+Odysseus ne reviendra dans sa demeure et que ce n'est point lui
+qui te renverra. Il n'y a point ici de chefs tels qu'Odysseus
+parmi les hommes, si jamais il en a existé, qui congédient les
+étrangers après les avoir accueillis et honorés. Maintenant,
+servantes, baignez notre hôte, et préparez son lit avec des
+manteaux et des couvertures splendides, afin qu'il ait chaud en
+attendant Éôs au thrône d'or. Puis, au matin, baignez et parfumez-
+le, afin qu'assis dans la demeure, il prenne son repas auprès de
+Tèlémakhos. Il arrivera malheur à celui d'entre eux qui
+l'outragera. Et qu'il ne soit soumis à aucun travail, quel que
+soit celui qui s'en irrite. Comment, ô étranger, reconnaîtrais-tu
+que je l'emporte sur les autres femmes par l'intelligence et par
+la sagesse, si, manquant de vêtements, tu t'asseyais en haillons
+au repas dans les demeures? La vie des hommes est brève. Celui qui
+est injuste et commet des actions mauvaises, les hommes le
+chargent d'imprécations tant qu'il est vivant, et ils le
+maudissent quand il est mort; mais celui qui est irréprochable et
+qui a fait de bonnes actions, les étrangers répandent au loin sa
+gloire, et tous les hommes le louent.
+
+Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, les beaux vêtements et
+les couvertures splendides me sont odieux, depuis que, sur ma nef
+aux longs avirons, j'ai quitté les montagnes neigeuses de la
+Krètè. Je me coucherai, comme je l'ai déjà fait pendant tant de
+nuits sans sommeil, sur une misérable couche, attendant la belle
+et divine Éôs. Les bains de pieds non plus ne me plaisent point,
+et aucune servante ne me touchera les pieds, à moins qu'il n'y en
+ait une, vieille et prudente, parmi elles, et qui ait autant
+souffert que moi. Je n'empêche point celle-ci de me laver les
+pieds.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Cher hôte, aucun homme n'est plus sage que toi de tous les
+étrangers amis qui sont venus dans cette demeure, car tout ce que
+tu dis est plein de sagesse. J'ai ici une femme âgée et très
+prudente qui nourrit et qui éleva autrefois le malheureux
+Odysseus, et qui l'avait reçu dans ses bras quand sa mère l'eut
+enfanté. Elle lavera tes pieds, bien qu'elle soit faible. Viens,
+lève-toi, prudente Eurykléia; lave les pieds de cet étranger qui a
+l'âge de ton maître. Peut-être que les pieds et les mains
+d'Odysseus ressemblent aux siens, car les hommes vieillissent vite
+dans le malheur.
+
+Elle parla ainsi, et la vieille femme cacha son visage dans ses
+mains, et elle versa de chaudes larmes et elle dit ces paroles
+lamentables:
+
+-- Hélas! je suis sans force pour te venir en aide, ô mon enfant!
+Assurément Zeus te hait entre tous les hommes, bien que tu aies un
+esprit pieux. Aucun homme n'a brûlé plus de cuisses grasses à Zeus
+qui se réjouit de la foudre, ni d'aussi complètes hécatombes. Tu
+le suppliais de te laisser parvenir à une pleine vieillesse et de
+te laisser élever ton fils illustre, et voici qu'il t'a enlevé le
+jour du retour! Peut-être aussi que d'autres femmes l'outragent,
+quand il entre dans les illustres demeures où parviennent les
+étrangers, comme ces chiennes-ci t'outragent toi-même. Tu fuis
+leurs injures et leurs paroles honteuses, et tu ne veux point
+qu'elles te lavent; et la fille d'Ikarios, la prudente Pènélopéia,
+m'ordonne de le faire, et j'y consens. C'est pourquoi je laverai
+tes pieds, pour l'amour de Pènélopéia et de toi, car mon coeur est
+ému de tes maux. Mais écoute ce que je vais dire: de tous les
+malheureux étrangers qui sont venus ici, aucun ne ressemble plus
+que toi à Odysseus. Tu as son corps, sa voix et ses pieds.
+
+Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Ô vieille femme, en effet, tous ceux qui nous ont vus tous deux
+de leurs yeux disent que nous nous ressemblons beaucoup. Tu as
+parlé avec sagesse.
+
+Il parla ainsi, et la vieille femme prit un bassin splendide dans
+lequel on lavait les pieds, et elle y versa beaucoup d'eau froide,
+puis de l'eau chaude. Et Odysseus s'assit devant le foyer, en se
+tournant vivement du côté de l'ombre, car il craignit aussitôt,
+dans son esprit, qu'en le touchant elle reconnût sa cicatrice et
+que tout fût découvert. Eurykléia, s'approchant de son roi, lava
+ses pieds, et aussitôt elle reconnut la cicatrice de la blessure
+qu'un sanglier lui avait faite autrefois de ses blanches dents sur
+le Parnèsos, quand il était allé chez Autolykos et ses fils.
+Autolykos était l'illustre père de sa mère, et il surpassait tous
+les hommes pour faire du butin et de faux serments. Un dieu lui
+avait fait ce don, Herméias, pour qui il brûlait des chairs
+d'agneaux et de chevreaux et qui l'accompagnait toujours. Et
+Autolykos étant venu chez le riche peuple d'Ithakè, il trouva le
+fils nouveau-né de sa fille. Et Eurykléia, après le repas, posa
+l'enfant sur les chers genoux d'Autolykos et lui dit:
+
+-- Autolykos, donne toi-même un nom au cher fils de ta fille,
+puisque tu l'as appelé par tant de voeux.
+
+Et Autolykos lui répondit:
+
+-- Mon gendre et ma fille, donnez-lui le nom que je vais dire. Je
+suis venu ici très irrité contre un grand nombre d'hommes et de
+femmes sur la face de la terre nourricière. Que son nom soit donc
+Odysseus. Quand il sera parvenu à la puberté, qu'il vienne sur le
+Parnèsos, dans la grande demeure de son aïeul maternel où sont mes
+richesses, et je lui en ferai de nombreux présents, et je le
+renverrai plein de joie.
+
+Et, à cause de ces paroles, Odysseus y alla, afin de recevoir de
+nombreux présents. Et Autolykos et les fils d'Autolykos le
+saluèrent des mains et le reçurent avec de douces paroles.
+Amphithéè, la mère de sa mère, l'embrassa, baisant sa tête et ses
+deux beaux yeux. Et Autolykos ordonna à ses fils illustres de
+préparer le repas. Aussitôt, ceux-ci obéirent et amenèrent un
+taureau de cinq ans qu'ils écorchèrent. Puis, le préparant, ils le
+coupèrent en morceaux qu'ils embrochèrent, firent rôtir avec soin
+et distribuèrent. Et tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, ils
+mangèrent, et nul dans son âme ne manqua d'une part égale. Quand
+Hèlios tomba et que les ténèbres survinrent, ils se couchèrent et
+s'endormirent, mais quand Éôs aux doigts rosés, née au matin,
+apparut, les fils d'Autolykos et leurs chiens partirent pour la
+chasse, et le divin Odysseus alla avec eux. Et ils gravirent le
+haut Parnèsos couvert de bois, et ils pénétrèrent bientôt dans les
+gorges battues des vents. Hèlios, à peine sorti du cours profond
+d'Okéanos, frappait les campagnes, quand les chasseurs parvinrent
+dans une vallée. Et les chiens les précédaient, flairant une
+piste; et derrière eux venaient les fils d'Autolykos, et, avec
+eux, après les chiens, le divin Odysseus marchait agitant une
+longue lance.
+
+Là, dans le bois épais, était couché un grand sanglier. Et la
+violence humide des vents ne pénétrait point ce hallier, et le
+splendide Hèlios ne le perçait point de ses rayons, et la pluie
+n'y tombait point, tant il était épais; et le sanglier était
+couché là, sous un monceau de feuilles. Et le bruit des hommes et
+des chiens parvint jusqu'à lui, et, quand les chasseurs
+arrivèrent, il sortit du hallier à leur rencontre, les soies
+hérissées sur le cou et le feu dans les yeux, et il s'arrêta près
+des chasseurs. Alors, le premier, Odysseus, levant sa longue
+lance, de sa forte main, se rua, désirant le percer; mais le
+sanglier, le prévenant, le blessa au genou d'un coup oblique de
+ses défenses et enleva profondément les chairs, mais sans arriver
+jusqu'à l'os. Et Odysseus le frappa à l'épaule droite, et la
+pointe de la lance brillante le traversa de part en part, et il
+tomba étendu dans la poussière, et son âme s'envola. Aussitôt les
+chers fils d'Autolykos, s'empressant autour de la blessure de
+l'irréprochable et divin Odysseus, la bandèrent avec soin et
+arrêtèrent le sang noir par une incantation; puis, ils rentrèrent
+aux demeures de leur cher père. Et Autolykos et les fils
+d'Autolykos, ayant guéri Odysseus et lui ayant fait de riches
+présents, le renvoyèrent plein de joie dans sa chère Ithakè. Là,
+son père et sa mère vénérable se réjouirent de son retour et
+l'interrogèrent sur chaque chose et sur cette blessure qu'il avait
+reçue. Et il leur raconta qu'un sanglier l'avait blessé de ses
+défenses blanches, à la chasse, où il était allé sur le Parnèsos
+avec les fils d'Autolykos.
+
+Et voici que la vieille femme, touchant de ses mains cette
+cicatrice, la reconnut et laissa retomber le pied dans le bassin
+d'airain qui résonna et se renversa, et toute l'eau fut répandue à
+terre. Et la joie et la douleur envahirent à la fois l'âme
+d'Eurykléia, et ses yeux s'emplirent de larmes, et sa voix fut
+entrecoupée; et, saisissant le menton d'Odysseus, elle lui dit:
+
+-- Certes, tu es Odysseus mon cher enfant! Je ne t'ai point
+reconnu avant d'avoir touché tout mon maître.
+
+Elle parla ainsi, et elle fit signe des yeux à Pènélopéia pour lui
+faire entendre que son cher mari était dans la demeure; mais, du
+lieu où elle était, Pènélopéia ne put la voir ni la comprendre,
+car Athènè avait détourné son esprit. Alors, Odysseus, serrant de
+la main droite la gorge d'Eurykléia, et l'attirant à lui de
+l'autre main, lui dit:
+
+-- Nourrice, pourquoi veux-tu me perdre, toi qui m'as nourri toi-
+même de ta mamelle? Maintenant, voici qu'ayant subi bien des maux,
+j'arrive après vingt ans dans la terre de la patrie. Mais, puisque
+tu m'as reconnu, et qu'un dieu te l'a inspiré, tais-toi, et que
+personne ne t'entende, car je te le dis, et ma parole
+s'accomplira: Si un dieu tue par mes mains les prétendants
+insolents, je ne t'épargnerai même pas, bien que tu sois ma
+nourrice, quand je tuerai les autres servantes dans mes demeures.
+
+Et la prudente Eurykléia lui répondit:
+
+-- Mon enfant, quelle parole s'échappe d'entre tes dents? Tu sais
+que mon âme est constante et ferme. Je me tairai comme la pierre
+ou le fer. Mais je te dirai autre chose; garde mes paroles dans
+ton esprit: Si un dieu dompte par tes mains les prétendants
+insolents, je t'indiquerai dans les demeures les femmes qui te
+méprisent et celles qui sont innocentes.
+
+Et le sage Odysseus lui répondit:
+
+-- Nourrice, pourquoi me les indiquerais-tu? Il n'en est pas
+besoin. J'en jugerai moi-même et je les reconnaîtrai. Garde le
+silence et remets le reste aux dieux.
+
+Il parla ainsi, et la vieille femme traversa la salle pour
+rapporter un autre bain de pieds, car toute l'eau s'était
+répandue. Puis, ayant lavé et parfumé Odysseus, elle approcha son
+siège du feu, afin qu'il se chauffât, et elle cacha la cicatrice
+sous les haillons. Et la sage Pènélopéia dit de nouveau:
+
+-- Étranger, je t'interrogerai encore quelques instants; car
+l'heure du sommeil est douce, et le sommeil lui-même est doux pour
+le malheureux. Pour moi, un dieu m'a envoyé une grande affliction.
+Le jour, du moins, je surveille en pleurant les travaux des
+servantes de cette maison et je charme ainsi ma douleur; mais
+quand la nuit vient et quand le sommeil saisit tous les hommes, je
+me couche sur mon lit, et, autour de mon coeur impénétrable, les
+pensées amères irritent mes peines. Ainsi que la fille de
+Pandaros, la verte Aèdôn, chante, au retour du printemps, sous les
+feuilles épaisses des arbres, d'où elle répand sa voix sonore,
+pleurant son cher fils Itylos qu'engendra le roi Zéthoios, et
+qu'elle tua autrefois, dans sa démence, avec l'airain; ainsi mon
+âme est agitée çà et là, hésitant si je dois rester auprès de mon
+fils, garder avec soin mes richesses, mes servantes et ma haute
+demeure, et respecter le lit de mon mari et la voix du peuple, ou
+si je dois me marier, parmi les Akhaiens qui me recherchent dans
+mes demeures, à celui qui est le plus noble et qui m'offrira le
+plus de présents. Tant que mon fils est resté enfant et sans
+raison, je n'ai pu ni me marier, ni abandonner la demeure de mon
+mari; mais voici qu'il est grand et parvenu à la puberté, et il me
+supplie de quitter ces demeures, irrité qu'il est à cause de ses
+biens que dévorent les Akhaiens. Mais écoute, et interprète moi ce
+songe. Vingt oies, sortant de l'eau, mangent du blé dans ma
+demeure, et je les regarde, joyeuse. Et voici qu'un grand aigle au
+bec recourbé, descendu d'une haute montagne, tombe sur leurs cous
+et les tue. Et elles restent toutes amassées dans les demeures,
+tandis que l'aigle s'élève dans l'aithèr divin. Et je pleure et je
+gémis dans mon songe: et les Akhaiennes aux beaux cheveux se
+réunissent autour de moi qui gémis amèrement parce que l'aigle a
+tué mes oies. Mais voici qu'il redescend sur le faîte de la
+demeure, et il me dit avec une voix d'homme:
+
+-- Rassure-toi, fille de l'illustre Ikarios; ceci n'est point un
+songe, mais une chose heureuse qui s'accomplira. Les oies sont les
+prétendants, et moi, qui semble un aigle, je suis ton mari qui
+suis revenu pour infliger une mort honteuse à tous les
+prétendants. Il parle ainsi, et le sommeil me quitte, et, les
+cherchant des yeux, je vois mes oies qui mangent le blé dans le
+bassin comme auparavant.
+
+Et le sage Odysseus lui répondit:
+
+-- Ô femme, personne ne pourrait expliquer ce songe autrement; et
+certes, Odysseus lui-même t'a dit comment il s'accomplira. La
+perte des prétendants est manifeste, et aucun d'entre eux
+n'évitera les kères et la mort.
+
+Et la sage Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Étranger, certes, les songes sont difficiles à expliquer, et
+tous ne s'accomplissent point pour les hommes. Les songes sortent
+par deux portes, l'une de corne et l'autre d'ivoire. Ceux qui
+sortent de l'ivoire bien travaillé trompent par de vaines paroles
+qui ne s'accomplissent pas; mais ceux qui sortent par la porte de
+corne polie disent la vérité aux hommes qui les voient. Je ne
+pense pas que celui-ci sorte de là et soit heureux pour moi et mon
+fils. Voici venir le jour honteux qui m'emmènera de la demeure
+d'Odysseus, car je vais proposer une épreuve. Odysseus avait dans
+ses demeures des haches qu'il rangeait en ordre comme des mâts de
+nefs, et, debout, il les traversait de loin d'une flèche. Je vais
+proposer cette épreuve aux prétendants. Celui qui, de ses mains,
+tendra le plus facilement l'arc et qui lancera une flèche à
+travers les douze anneaux des haches, celui-là je le suivrai loin
+de cette demeure si belle, qui a vu ma jeunesse, qui est pleine
+d'abondance, et dont je me souviendrai, je pense, même dans mes
+songes!
+
+Et le sage Odysseus lui répondit:
+
+-- Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, ne retarde pas
+davantage cette épreuve dans tes demeures. Le prudent Odysseus
+reviendra avant qu'ils aient tendu le nerf, tiré l'arc poli et
+envoyé la flèche à travers le fer.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Si tu voulais, étranger, assis à côté de moi, me charmer dans
+mes demeures, le sommeil ne se répandrait pas sur mes paupières;
+mais les hommes ne peuvent rester sans sommeil, et les immortels,
+sur la terre féconde, ont fait la part de toute chose aux mortels.
+Certes, je remonterai donc dans la haute chambre, et je me
+coucherai sur mon lit plein d'affliction et arrosé de mes larmes
+depuis le jour où Odysseus est parti pour cette Ilios fatale qu'on
+ne devrait plus nommer. Je me coucherai là; et toi, couche dans
+cette salle, sur la terre ou sur le lit qu'on te fera.
+
+Ayant ainsi parlé, elle monta dans sa haute chambre splendide,
+mais non pas seule, car deux servantes la suivaient. Et quand elle
+eut monté avec les servantes dans la haute chambre, elle pleura
+Odysseus, son cher mari, jusqu'à ce que Athènè aux yeux clairs eût
+répandu le doux sommeil sur ses paupières.
+
+
+20.
+
+Et le divin Odysseus se coucha dans le vestibule, et il étendit
+une peau de boeuf encore saignante, et, pardessus, les nombreuses
+peaux de brebis que les Akhaiens avaient sacrifiées; et Eurykléia
+jeta un manteau sur lui, quand il se fut couché. C'est là
+qu'Odysseus était couché, méditant dans son esprit la mort des
+prétendants, et plein de vigilance.
+
+Et les femmes qui s'étaient depuis longtemps livrées aux
+prétendants sortirent de la maison, riant entre elles et songeant
+à la joie. Alors, le coeur d'Odysseus s'agita dans sa poitrine, et
+il délibérait dans son âme, si, se jetant sur elles, il les
+tuerait toutes, ou s'il les laisserait pour la dernière fois
+s'unir aux prétendants insolents. Et son coeur aboyait dans sa
+poitrine, comme une chienne qui tourne autour de ses petits aboie
+contre un inconnu et désire le combattre. Ainsi son coeur aboyait
+dans sa poitrine contre ces outrages; et, se frappant la poitrine,
+il réprima son coeur par ces paroles:
+
+-- Souffre encore, ô mon coeur! Tu as subi des maux pires le jour
+où le kyklôps indomptable par sa force mangea mes braves
+compagnons. Tu le supportas courageusement, jusqu'à ce que ma
+prudence t'eût retiré de la caverne où tu pensais mourir.
+
+Il parla ainsi, apaisant son cher coeur dans sa poitrine, et son
+coeur s'apaisa et patienta. Mais Odysseus se retournait çà et là.
+De même qu'un homme tourne et retourne, sur un grand feu ardent,
+un ventre plein de graisse et de sang, de même il s'agitait d'un
+côté et de l'autre, songeant comment, seul contre une multitude,
+il mettrait la main sur les prétendants insolents. Et voici
+qu'Athènè, étant descendue de l'Ouranos, s'approcha de lui,
+semblable à une femme, et, se tenant près de sa tête, lui dit ces
+paroles:
+
+-- Pourquoi veilles-tu, ô le plus malheureux de tous les hommes?
+Cette demeure est la tienne, ta femme est ici, et ton fils aussi,
+lui que chacun désirerait pour fils.
+
+Et le sage Odysseus lui répondit:
+
+-- Certes, déesse, tu as parlé très sagement, mais je songe dans
+mon âme comment je mettrai la main sur les prétendants insolents,
+car je suis seul, et ils se réunissent ici en grand nombre. Et
+j'ai une autre pensée plus grande dans mon esprit. Serai-je tué
+par la volonté de Zeus et par la tienne? Échapperai-je? Je
+voudrais le savoir de toi.
+
+Et la déesse aux yeux clairs, Athènè, lui répondit:
+
+-- Insensé! Tout homme a confiance dans le plus faible de ses
+compagnons, qui n'est qu'un mortel, et de peu de sagesse. Mais
+moi, je suis déesse, et je t'ai protégé dans tous tes travaux, et
+je te le dis hautement: Quand même cinquante armées d'hommes
+parlant des langues diverses nous entoureraient pour te tuer avec
+l'épée, tu n'en ravirais pas moins leurs boeufs et leurs grasses
+brebis. Dors donc. Il est cruel de veiller toute la nuit. Bientôt
+tu échapperas à tous tes maux.
+
+Elle parla ainsi et répandit le sommeil sur ses paupières. Puis,
+la noble déesse remonta dans l'Olympos, dès que le sommeil eut
+saisi Odysseus, enveloppant ses membres et apaisant les peines de
+son coeur. Et sa femme se réveilla; et elle pleurait, assise sur
+son lit moelleux. Et, après qu'elle se fut rassasiée de larmes, la
+noble femme supplia d'abord la vénérable déesse Artémis, fille de
+Zeus:
+
+-- Artémis, vénérable déesse, fille de Zeus, plût aux dieux que tu
+m'arrachasses l'âme, à l'instant même, avec tes flèches, ou que
+les tempêtes pussent m'emporter par les routes sombres et me jeter
+dans les courants du rapide Okéanos! Ainsi, les tempêtes
+emportèrent autrefois les filles de Pandaros. Les dieux avaient
+fait mourir leurs parents et elles étaient restées orphelines dans
+leurs demeures, et la divine Aphroditè les nourrissait de fromage,
+de miel doux et de vin parfumé. Hèrè les doua, plus que toutes les
+autres femmes, de beauté et de prudence, et la chaste Artémis
+d'une haute taille, et Athènè leur enseigna à faire de beaux
+ouvrages. Alors, la divine Aphroditè monta dans le haut Olympos,
+afin de demander, pour ces vierges, d'heureuses noces à Zeus qui
+se réjouit de la foudre et qui connaît les bonnes et les mauvaises
+destinées des hommes mortels. Et, pendant ce temps, les Harpyes
+enlevèrent ces vierges et les donnèrent aux odieuses Érinnyes pour
+les servir. Que les Olympiens me perdent ainsi! Qu'Artémis aux
+beaux cheveux me frappe, afin que je revoie au moins Odysseus sous
+la terre odieuse, plutôt que réjouir l'âme d'un homme indigne! On
+peut supporter son mal, quand, après avoir pleuré tout le jour, le
+coeur gémissant, on dort la nuit; car le sommeil, ayant fermé
+leurs paupières, fait oublier à tous les hommes les biens et les
+maux. Mais l'insomnie cruelle m'a envoyé un daimôn qui a couché
+cette nuit auprès de moi, semblable à ce qu'était Odysseus quand
+il partit pour l'armée. Et mon coeur était consolé, pensant que ce
+n'était point un songe, mais la vérité.
+
+Elle parla ainsi, et, aussitôt, Éôs au thrône d'or apparut. Et le
+divin Odysseus entendit la voix de Pènélopéia qui pleurait. Et il
+pensa et il lui vint à l'esprit que, placée au-dessus de sa tête,
+elle l'avait reconnu. C'est pourquoi, ramassant le manteau et les
+toisons sur lesquelles il était couché, il les plaça sur le thrône
+dans la salle; et, jetant dehors la peau de boeuf, il leva les
+mains et supplia Zeus:
+
+-- Père Zeus! si, par la volonté des dieux, tu m'as ramené dans ma
+patrie, à travers la terre et la mer, et après m'avoir accablé de
+tant de maux, fais qu'un de ceux qui s'éveillent dans cette
+demeure dise une parole heureuse, et, qu'au dehors, un de tes
+signes m'apparaisse.
+
+Il parla ainsi en priant, et le très sage Zeus l'entendit, et,
+aussitôt, il tonna du haut de l'Olympos éclatant et par-dessus les
+nuées, et le divin Odysseus s'en réjouit. Et, aussitôt, une femme
+occupée à moudre éleva la voix dans la maison. Car il y avait non
+loin de là douze meules du prince des peuples, et autant de
+servantes les tournaient, préparant l'huile et la farine, moelle
+des hommes. Et elles s'étaient endormies, après avoir moulu le
+grain, et l'une d'elles n'avait pas fini, et c'était la plus
+faible de toutes. Elle arrêta sa meule et dit une parole heureuse
+pour le roi:
+
+-- Père Zeus, qui commandes aux dieux et aux hommes, certes, tu as
+tonné fortement du haut de l'Ouranos étoilé où il n'y a pas un
+nuage. C'est un de tes signes à quelqu'un. Accomplis donc mon
+souhait, à moi, malheureuse: Que les prétendants, en ce jour et
+pour la dernière fois, prennent le repas désirable dans la demeure
+d'Odysseus! Ils ont rompu mes genoux sous ce dur travail de moudre
+leur farine; qu'ils prennent aujourd'hui leur dernier repas!
+
+Elle parla ainsi, et le divin Odysseus se réjouit de cette parole
+heureuse et du tonnerre de Zeus, et il se dit qu'il allait punir
+les coupables. Et les autres servantes se rassemblaient dans les
+belles demeures d'Odysseus, et elles allumèrent un grand feu dans
+le foyer. Et le divin Tèlémakhos se leva de son lit et se couvrit
+de ses vêtements. Il suspendit une épée à ses épaules et il
+attacha de belles sandales à ses pieds brillants; puis, il saisit
+une forte lance à pointe d'airain, et, s'arrêtant, comme il
+passait le seuil, il dit à Eurykléia:
+
+-- Chère nourrice, comment avez-vous honoré l'étranger dans la
+demeure? Lui avez-vous donné un lit et de la nourriture, ou gît-il
+négligé? Car ma mère est souvent ainsi, bien que prudente; elle
+honore inconsidérément le moindre des hommes et renvoie le plus
+méritant sans honneurs.
+
+Et la prudente Eurykléia lui répondit:
+
+-- N'accuse point ta mère innocente, mon enfant. L'étranger s'est
+assis et il a bu du vin autant qu'il l'a voulu; mais il a refusé
+de manger davantage quand ta mère l'invitait elle-même. Elle a
+ordonné aux servantes de préparer son lit; mais lui, comme un
+homme plein de soucis et malheureux, a refusé de dormir dans un
+lit, sous des couvertures; et il s'est couché, dans le vestibule,
+sur une peau de boeuf encore saignante et sur des peaux de brebis;
+et nous avons jeté un manteau par-dessus.
+
+Elle parla ainsi, et Tèlémakhos sortit de la demeure, tenant sa
+lance à la main. Et deux chiens rapides le suivaient. Et il se
+hâta vers l'agora des Akhaiens aux belles knèmides. Et Eurykléia,
+fille d'Ops Peisènoride, la plus noble des femmes, dit aux
+servantes:
+
+-- Allons! hâtez-vous! Balayez la salle, arrosez-la, jetez des
+tapis pourprés sur les beaux thrônes, épongez les tables, purifiez
+les kratères et les coupes rondes; et qu'une partie d'entre vous
+aille puiser de l'eau à la fontaine et revienne aussitôt. Les
+prétendants ne tarderont pas à arriver, et ils viendront dès le
+matin, car c'est une fête pour tous.
+
+Elle parla ainsi, et les servantes, l'ayant entendue, lui
+obéirent. Et les unes allèrent à la fontaine aux eaux noires, et
+les autres travaillaient avec ardeur dans la maison. Puis, les
+prétendants insolents entrèrent; et ils se mirent à fendre du
+bois. Et les servantes revinrent de la fontaine, et, après elles,
+le porcher qui amenait trois de ses meilleurs porcs. Et il les
+laissa manger dans l'enceinte des haies. Puis il adressa à
+Odysseus ces douces paroles:
+
+-- Étranger, les Akhaiens te traitent-ils mieux, ou t'outragent-
+ils comme auparavant?
+
+Et le prudent Odysseus lui répondit:
+
+-- Puissent les dieux, Eumaios, châtier leur insolence, car ils
+commettent des actions outrageantes et honteuses dans une demeure
+étrangère, et ils n'ont plus la moindre pudeur.
+
+Et, comme ils se parlaient ainsi, le chevrier Mélanthios
+s'approcha d'eux, conduisant, pour le repas des prétendants, les
+meilleures chèvres de tous ses troupeaux, et deux bergers le
+suivaient. Et il attacha les chèvres sous le portique sonore, et
+il dit à Odysseus, en l'injuriant de nouveau:
+
+-- Étranger, es-tu encore ici à importuner les hommes en leur
+demandant avec insistance? Ne passeras-tu point les portes? Je ne
+pense pas que nous nous séparions avant que tu aies éprouvé nos
+mains, car tu demandes à satiété, et il y a d'autres repas parmi
+les Akhaiens.
+
+Il parla ainsi, et le prudent Odysseus ne répondit rien, et il
+resta muet, mais secouant la tête et méditant sa vengeance. Puis,
+arriva Philoitios, chef des bergers, conduisant aux prétendants
+une génisse stérile et des chèvres grasses. Des bateliers, de ceux
+qui faisaient passer les hommes, l'avaient amené. Il attacha les
+animaux sous le portique sonore, et, s'approchant du porcher, il
+lui dit:
+
+-- Porcher, quel est cet étranger nouvellement venu dans notre
+demeure? D'où est-il? Quelle est sa race et quelle est sa patrie?
+Le malheureux! certes, il est semblable à un roi: mais les dieux
+accablent les hommes qui errent sans cesse, et ils destinent les
+rois eux-mêmes au malheur.
+
+Il parla ainsi, et, tendant la main droite à Odysseus, il lui dit
+ces paroles ailées:
+
+-- Salut, père étranger! Que la richesse t'arrive bientôt, car
+maintenant, tu es accablé de maux! Père Zeus, aucun des dieux
+n'est plus cruel que toi, car tu n'as point pitié des hommes que
+tu as engendrés toi-même pour être accablés de misères et d'amères
+douleurs! La sueur me coule, et mes yeux se remplissent de larmes
+en voyant cet étranger, car je me souviens d'Odysseus, et je pense
+qu'il erre peut-être parmi les hommes, couvert de semblables
+haillons, s'il vit encore et s'il voit la lumière de Hèlios. Mais,
+s'il est mort et s'il est dans les demeures d'Aidès, je gémirai
+toujours au souvenir de l'irréprochable Odysseus qui m'envoya,
+tout jeune, garder ses boeufs chez le peuple des Képhalléniens. Et
+maintenant ils sont innombrables, et aucun autre ne possède une
+telle race de boeufs aux larges fronts. Et les prétendants
+m'ordonnent de les leur amener pour qu'ils les mangent; et ils ne
+s'inquiètent point du fils d'Odysseus dans cette demeure, et ils
+ne respectent ni ne craignent les dieux, et ils désirent avec
+ardeur partager les biens d'un roi absent depuis longtemps.
+Cependant, mon coeur hésite dans ma chère poitrine. Ce serait une
+mauvaise action, Tèlémakhos étant vivant, de m'en aller chez un
+autre peuple, auprès d'hommes étrangers, avec mes boeufs; et,
+d'autre part, il est dur de rester ici, gardant mes boeufs pour
+des étrangers et subissant mille maux. Déjà, depuis longtemps, je
+me serais enfui vers quelque roi éloigné, car, ici, rien n'est
+tolérable; mais je pense que ce malheureux reviendra peut-être et
+dispersera les prétendants dans ses demeures.
+
+Et le prudent Odysseus lui répondit:
+
+-- Bouvier, tu ne ressembles ni à un méchant homme, ni à un
+insensé, et je reconnais que ton esprit est plein de prudence.
+C'est pourquoi je te le jure par un grand serment: que Zeus, le
+premier des dieux, le sache! Et cette table hospitalière, et cette
+demeure du brave Odysseus où je suis venu! Toi présent, Odysseus
+reviendra ici, et tu le verras de tes yeux, si tu le veux, tuer
+les prétendants qui oppriment ici.
+
+-- Étranger, puisse le Kroniôn accomplir tes paroles! Tu sauras
+alors à qui appartiendront ma force et mes mains.
+
+Et Eumaios suppliait en même temps tous les dieux de ramener le
+très sage Odysseus dans ses demeures.
+
+Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, les prétendants préparaient
+le meurtre et la mort de Tèlémakhos. Mais, en ce moment, un aigle
+vola à leur gauche, tenant une colombe tremblante.
+
+Alors Amphinomos leur dit:
+
+-- Ô amis, notre dessein de tuer Tèlémakhos ne s'accomplira pas.
+Ne songeons plus qu'au repas.
+
+Ainsi parla Amphinomos, et sa parole leur plut. Puis, entrant dans
+la demeure du divin Odysseus, ils déposèrent leurs manteaux sur
+les sièges et sur les thrônes, ils sacrifièrent les grandes
+brebis, les chèvres grasses, les porcs et la génisse indomptée. Et
+ils distribuèrent les entrailles rôties. Puis ils mêlèrent le vin
+dans les kratères; et le porcher distribuait les coupes, et
+Philoitios, le chef des bouviers, distribuait le pain dans de
+belles corbeilles, et Mélanthios versait le vin. Et ils étendirent
+les mains vers les mets placés devant eux. Mais Tèlémakhos vit
+asseoir Odysseus, qui méditait des ruses, auprès du seuil de
+pierre, dans la salle, sur un siège grossier, et il plaça devant
+lui, sur une petite table, une part des entrailles. Puis, il versa
+du vin dans une coupe d'or, et il lui dit:
+
+-- Assieds-toi là, parmi les hommes, et bois du vin. J'écarterai
+moi-même, loin de toi, les outrages de tous les prétendants, car
+cette demeure n'est pas publique; c'est la maison d'Odysseus, et
+il l'a construite pour moi. Et vous, prétendants, retenez vos
+injures et vos mains, de peur que la discorde se manifeste ici.
+
+Il parla ainsi, et tous, mordant leurs lèvres, admiraient
+Tèlémakhos et comme il avait parlé avec audace. Et Antinoos, fils
+d'Eupeithès, leur dit:
+
+-- Nous avons entendu, Akhaiens, les paroles sévères de
+Tèlémakhos, car il nous a rudement menacés. Certes, le Kroniôn
+Zeus ne l'a point permis; mais, sans cela, nous l'aurions déjà
+fait taire dans cette demeure, bien qu'il soit un habile agorète.
+
+Ainsi parla Antinoos, et Tèlémakhos ne s'en inquiéta point. Et les
+hérauts conduisirent à travers la ville l'hécatombe sacrée, et les
+Akhaiens chevelus se réunirent dans le bois épais de l'archer
+Apollôn.
+
+Et, après avoir rôti les chairs supérieures, les prétendants
+distribuèrent les parts et prirent leur repas illustre; et, comme
+l'avait ordonné Tèlémakhos, le cher fils du divin Odysseus, les
+serviteurs apportèrent à celui-ci une part égale à celles de tous
+les autres convives; mais Athènè ne voulut pas que les prétendants
+cessassent leurs outrages, afin qu'une plus grande colère entrât
+dans le coeur du Laertiade Odysseus. Et il y avait parmi les
+prétendants un homme très inique. Il se nommait Ktèsippos, et il
+avait sa demeure dans Samè. Confiant dans les richesses de son
+père, il recherchait la femme d'Odysseus absent depuis longtemps.
+Et il dit aux prétendants insolents:
+
+-- Écoutez-moi, illustres prétendants. Déjà cet étranger a reçu
+une part égale à la nôtre, comme il convient, car il ne serait ni
+bon, ni juste de priver les hôtes de Tèlémakhos, quels que soient,
+ceux qui entrent dans sa demeure. Mais moi aussi, je lui ferai un
+présent hospitalier, afin que lui-même donne un salaire aux
+baigneurs ou aux autres serviteurs qui sont dans la maison du
+divin Odysseus.
+
+Ayant ainsi parlé, il saisit dans une corbeille un pied de boeuf
+qu'il lança d'une main vigoureuse; mais Odysseus l'évita en
+baissant la tête, et il sourit sardoniquement dans son âme; et le
+pied de boeuf frappa le mur bien construit. Alors Tèlémakhos
+réprimanda ainsi Ktèsippos:
+
+-- Ktèsippos, certes, il vaut beaucoup mieux pour toi que tu
+n'aies point frappé mon hôte, et qu'il ait lui-même évité ton
+trait, car, certes, je t'eusse frappé de ma lance aiguë au milieu
+du corps, et, au lieu de tes noces, ton père eût fait ton
+sépulcre. C'est pourquoi qu'aucun de vous ne montre son insolence
+dans ma demeure, car je comprends et je sais quelles sont les
+bonnes et les mauvaises actions, et je ne suis plus un enfant.
+J'ai longtemps souffert et regardé ces violences, tandis que mes
+brebis étaient égorgées, et que mon vin était épuisé, et que mon
+pain était mangé car il est difficile à un seul de s'opposer à
+plusieurs mais ne m'outragez pas davantage. Si vous avez le désir
+de me tuer avec l'airain, je le veux bien, et il vaut mieux que je
+meure que de voir vos honteuses actions, mes hôtes chassés et mes
+servantes indignement violées dans mes belles demeures.
+
+Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et le Damastoride Agélaos
+dit enfin:
+
+-- Ô amis, à cette parole juste, il ne faut point répondre
+injurieusement, ni frapper cet étranger, ou quelqu'un des
+serviteurs qui sont dans les demeures du divin Odysseus; mais je
+parlerai doucement à Tèlémakhos et à sa mère; puissé-je plaire au
+coeur de tous deux. Aussi longtemps que votre âme dans vos
+poitrines a espéré le retour du très sage Odysseus en sa demeure,
+nous n'avons eu aucune colère de ce que vous reteniez, les faisant
+attendre, les prétendants dans vos demeures. Puisque Odysseus
+devait revenir, cela valait mieux en effet. Maintenant il est
+manifeste qu'il ne reviendra plus. Va donc à ta mère et dis-lui
+qu'elle épouse le plus illustre d'entre nous, et celui qui lui
+fera le plus de présents. Tu jouiras alors des biens paternels,
+mangeant et buvant; et ta mère entrera dans la maison d'un autre.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Agélaos, non, par Zeus et par les douleurs de mon pere qui est
+mort ou qui erre loin d'Ithakè, non, je ne m'oppose point aux
+noces de ma mère, et je l'engage à épouser celui qu'elle choisira
+et qui lui fera le plus de présents; mais je crains de la chasser
+de cette demeure par des paroles rigoureuses, de peur qu'un dieu
+n'accomplisse pas ceci.
+
+Ainsi parla Tèlémakhos, et Pallas Athènè excita un rire immense
+parmi les prétendants, et elle troubla leur esprit, et ils riaient
+avec des mâchoires contraintes, et ils mangeaient les chairs
+crues, et leurs yeux se remplissaient de larmes, et leur âme
+pressentait le malheur.
+Alors, le divin Théoklyménos leur dit:
+
+-- Ah! malheureux! quel malheur allez-vous subir! Vos têtes, vos
+visages, vos genoux sont enveloppés par la nuit; vous sanglotez,
+vos joues sont couvertes de larmes; ces colonnes et ces murailles
+sont souillées de sang; le portique et la cour sont pleins
+d'ombres qui se hâtent vers les ténèbres de l'Érébos; Hèlios périt
+dans l'Ouranos, et le brouillard fatal s'avance!
+
+Il parla ainsi, et tous se mirent à rire de lui; et Eurymakhos,
+fils de Polybos, dit le premier:
+
+-- Tu es insensé, étranger récemment arrivé! Chassez-le aussitôt
+de cette demeure, et qu'il aille à l'agora, puisqu'il prend le
+jour pour la nuit.
+
+Et le divin Théoklyménos lui répondit:
+
+-- Eurymakhos, n'ordonne point de me chasser d'ici. Il me suffit
+de mes yeux, de mes oreilles, de mes pieds et de l'esprit
+équitable qui est dans ma poitrine. Je sortirai d'ici, car je
+devine le malheur qui est suspendu sur vous; et nul d'entre vous
+n'y échappera, ô prétendants, hommes injurieux qui commettez des
+actions iniques dans la demeure du divin Odysseus!
+
+Ayant ainsi parlé, il sortit des riches demeures et retourna chez
+Peiraios qui l'avait accueilli avec bienveillance. Et les
+prétendants, se regardant les uns les autres, irritaient
+Tèlémakhos en raillant ses hôtes. Et l'un de ces jeunes hommes
+insolents dit:
+
+-- Tèlémakhos, aucun donneur d'hospitalité n'est plus à plaindre
+que toi. Tu as encore, il est vrai, ce vagabond affamé, privé de
+pain et de vin, sans courage et qui ne sait rien faire, inutile
+fardeau de la terre, mais l'autre est allé prophétiser ailleurs.
+Écoute-moi; ceci est pour le mieux; jetons tes deux hôtes sur une
+nef et envoyons-les aux Sikèles. Chacun vaudra un bon prix.
+
+Ainsi parlaient les prétendants, et Tèlémakhos ne s'inquiéta point
+de leurs paroles; mais il regardait son père, en silence,
+attendant toujours qu'il mît la main sur les prétendants
+insolents.
+
+Et la fille d'Ikarios, la sage Pènélopéia, accoudée sur son beau
+thrône, écoutait les paroles de chacun d'eux dans les demeures. Et
+ils riaient joyeusement en continuant leur repas, car ils avaient
+déjà beaucoup mangé.
+
+Mais, bientôt, jamais fête ne devait leur être plus funeste que
+celle que leur préparaient une déesse et un homme brave, car, les
+premiers, ils avaient commis de honteuses actions.
+
+
+21.
+
+Alors, la déesse Athènè aux yeux clairs inspira à la fille
+d'Ikarios, à la prudente Pènélopéia, d'apporter aux prétendants
+l'arc et le fer brillant, pour l'épreuve qui, dans les demeures
+d'Odysseus, devait être le commencement du carnage. Elle gravit la
+longue échelle de la maison, tenant à la main la belle clef
+recourbée, d'airain et à poignée d'ivoire; et elle se hâta de
+monter avec ses servantes dans la chambre haute où étaient
+renfermés les trésors du roi, l'airain, l'or et le fer difficile à
+travailler. Là, se trouvaient l'arc recourbé, le carquois porte-
+flèches et les flèches terribles qui le remplissaient. Iphitos
+Eurythide, de Lakédaimôn, semblable aux immortels, les avait
+donnés à Odysseus, l'ayant rencontré à Messènè, dans la demeure du
+brave Orsilokhos, où Odysseus était venu pour une réclamation de
+tout le peuple qui l'en avait chargé. En effet, les Messèniens
+avaient enlevé d'Ithakè, sur leurs nefs, trois cents brebis et
+leurs bergers. Et, pour cette réclamation, Odysseus était venu,
+tout jeune encore, car son père et les autres vieillards l'avaient
+envoyé. Et Iphitos était venu de son côté, cherchant douze cavales
+qu'il avait perdues et autant de mules patientes, et qui, toutes,
+devaient lui attirer la mort; car, s'étant rendu auprès du
+magnanime fils de Zeus, Héraklès, illustre par ses grands travaux,
+celui-ci le tua dans ses demeures, bien qu'il fût son hôte. Et il
+le tua indignement, sans respecter ni les dieux, ni la table où il
+l'avait fait asseoir, et il retint ses cavales aux sabots
+vigoureux. Ce fut en cherchant celles-ci qu'Iphitos rencontra
+Odysseus et qu'il lui donna cet arc qu'avait porté le grand
+Eurytos et qu'il laissa en mourant à son fils dans ses hautes
+demeures. Et Odysseus donna à celui-ci une épée aiguë et une forte
+lance. Ce fut le commencement d'une triste amitié, et qui ne fut
+pas longue, car ils ne se reçurent point à leurs tables, et le
+fils de Zeus tua auparavant l'Eurytide Iphitos semblable aux
+immortels. Et le divin Odysseus se servait de cet arc à Ithakè,
+mais il ne l'emporta point sur ses nefs noires en partant pour la
+guerre, et il le laissa dans ses demeures, en mémoire de son cher
+hôte.
+
+Et quand la noble femme fut arrivée à la chambre haute, elle monta
+sur le seuil de chêne qu'autrefois un ouvrier habile avait poli et
+ajusté au cordeau, et auquel il avait adapté des battants et de
+brillantes portes. Elle détacha aussitôt la courroie de l'anneau,
+fit entrer la clef et ouvrit les verrous. Et, semblables à un
+taureau qui mugit en paissant dans un pré, les belles portes
+résonnèrent, frappées par la clef, et s'ouvrirent aussitôt.
+
+Et Pènélopéia monta sur le haut plancher où étaient les coffres
+qui renfermaient les vêtements parfumés, et elle détacha du clou
+l'arc et le carquois brillant. Et, s'asseyant là, elle les posa
+sur ses genoux, et elle pleura amèrement. Et, après s'être
+rassasiée de larmes et de deuil, elle se hâta d'aller à la grande
+salle, vers les prétendants insolents, tenant à la main l'arc
+recourbé et le carquois porte-flèches et les flèches terribles qui
+le remplissaient. Et les servantes portaient le coffre où étaient
+le fer et l'airain des jeux du roi.
+
+Et la noble femme, étant arrivée auprès des prétendants, s'arrêta
+sur le seuil de la belle salle, un voile léger sur ses joues et
+deux servantes à ses côtés. Et, aussitôt, elle parla aux
+prétendants et elle leur dit:
+
+-- Écoutez-moi, illustres prétendants qui, pour manger et boire
+sans cesse, avez envahi la maison d'un homme absent depuis
+longtemps, et qui dévorez ses richesses, sans autre prétexte que
+celui de m'épouser. Voici, ô prétendants, l'épreuve qui vous est
+proposée. Je vous apporte le grand arc du divin Odysseus. Celui
+qui, de ses mains, tendra le plus facilement cet arc et lancera
+une flèche à travers les douze haches, je le suivrai, et il me
+conduira loin de cette demeure qui a vu ma jeunesse, qui est belle
+et pleine d'abondance, et dont je me souviendrai, je pense, même
+dans mes songes.
+
+Elle parla ainsi et elle ordonna au porcher Eumaios de porter aux
+prétendants l'arc et le fer brillant. Et Eumaios les prit en
+pleurant et les porta; et le bouvier pleura aussi en voyant l'arc
+du roi. Et Antinoos les réprimanda et leur dit:
+
+-- Rustres stupides, qui ne pensez qu'au jour le jour, pourquoi
+pleurez-vous, misérables, et remuez-vous ainsi dans sa poitrine
+l'âme de cette femme qui est en proie à la douleur, depuis qu'elle
+a perdu son cher mari? Mangez en silence, ou' allez pleurer dehors
+et laissez ici cet arc. Ce sera pour les prétendants une épreuve
+difficile, car je ne pense pas qu'on tende aisément cet arc poli.
+Il n'y a point ici un seul homme tel que Odysseus. Je l'ai vu moi-
+même, et je m'en souviens, mais j'étais alors un enfant.
+
+Il parla ainsi, et il espérait, dans son âme, tendre l'arc et
+lancer une flèche à travers le fer; mais il devait, certes, goûter
+le premier une flèche partie des mains de l'irréprochable Odysseus
+qu'il avait déjà outragé dans sa demeure et contre qui il avait
+excité tous ses compagnons. Alors, la force sacrée de Tèlémakhos
+parla ainsi:
+
+-- Ô dieux! Certes, le Kroniôn Zeus m'a rendu insensé. Voici que
+ma chère mère, bien que très prudente, dit qu'elle va suivre un
+autre homme et quitter cette demeure! Et voici que je ris et que
+je me réjouis dans mon esprit insensé! Tentez donc, ô prétendants,
+l'épreuve proposée! Il n'est point de telle femme dans la terre
+Akhaienne, ni dans la sainte Pylos, ni dans Argos, ni dans Mykènè,
+ni dans Ithakè, ni dans la noire Épeiros. Mais vous le savez,
+qu'est-il besoin de louer ma mère? Allons, ne retardez pas
+l'épreuve; hâtez-vous de tendre cet arc, afin que nous voyions qui
+vous êtes. Moi-même je ferai l'épreuve de cet arc; et, si je le
+tends, si je lance une flèche à travers le fer, ma mère vénérable,
+à moi qui gémis, ne quittera point ces demeures avec un autre
+homme et ne m'abandonnera point, moi qui aurai accompli les nobles
+jeux de mon père!
+
+Il parla ainsi, et, se levant, il retira son manteau pourpré et
+son épée aiguë de ses épaules, puis, ayant creusé un long fossé,
+il dressa en ligne les anneaux des haches, et il pressa la terre
+tout autour. Et tous furent stupéfaits de son adresse, car il ne
+l'avait jamais vu faire. Puis, se tenant debout sur le seuil, il
+essaya l'arc. Trois fois il faillit le tendre, espérant tirer le
+nerf et lancer une flèche à travers le fer, et trois fois la force
+lui manqua. Et comme il le tentait une quatrième fois, Odysseus
+lui fit signe et le retint malgré son désir. Alors la force sacrée
+de Tèlémakhos parla ainsi:
+
+-- Ô dieux! ou je ne serai jamais qu'un homme sans force, ou je
+suis trop jeune encore et je n'ai point la vigueur qu'il faudrait
+pour repousser un guerrier qui m'attaquerait. Allons! vous qui
+m'êtes supérieurs par la force, essayez cet arc et terminons cette
+épreuve.
+
+Ayant ainsi parlé, il déposa l'arc sur la terre, debout et appuyé
+contre les battants polis de la porte, et il mit la flèche aiguë
+auprès de l'arc au bout recourbé; puis, il retourna s'asseoir sur
+le thrône qu'il avait quitté. Et Antinoos, fils d'Eupeithès, dit
+aux prétendants:
+
+-- Compagnons, levez-vous tous, et avancez, l'un après l'autre,
+dans l'ordre qu'on suit en versant le vin.
+
+Ainsi parla Antinoos, et ce qu'il avait dit leur plut. Et Leiôdès,
+fils d'Oinops, se leva le premier. Et il était leur sacrificateur,
+et il s'asseyait toujours le plus près du beau kratère. Il
+n'aimait point les actions iniques et il s'irritait sans cesse
+contre les prétendants. Et il saisit le premier l'arc et le trait
+rapide. Et, debout sur le seuil, il essaya l'arc; mais il ne put
+le tendre et il se fatigua vainement les bras. Alors, il dit aux
+prétendants:
+
+-- Ô amis, je ne tendrai point cet arc; qu'un autre le prenne. Cet
+arc doit priver de leur coeur et de leur âme beaucoup de braves
+guerriers, car il vaut mieux mourir que de nous retirer vivants,
+n'ayant point accompli ce que nous espérions ici. Qu'aucun
+n'espère donc plus, dans son âme, épouser Pènélopéia, la femme
+d'Odysseus. Après avoir éprouvé cet arc, chacun de vous verra
+qu'il lui faut rechercher quelque autre femme parmi les Akhaiennes
+aux beaux péplos, et à laquelle il fera des présents. Pènélopéia
+épousera ensuite celui qui lui fera le plus de présents et à qui
+elle est destinée.
+
+Il parla ainsi, et il déposa l'arc appuyé contre les battants
+polis de la porte, et il mit la flèche aiguë auprès de l'arc au
+bout recourbé. Puis, il retourna s'asseoir sur le thrône qu'il
+avait quitté. Alors, Antinoos le réprimanda et lui dit:
+
+-- Leiôdès, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents? Elle
+est mauvaise et funeste, et je suis irrité de l'avoir entendue.
+Cet arc doit priver de leur coeur et de leur âme beaucoup de
+braves guerriers, parce que tu n'as pu le tendre! Ta mère
+vénérable ne t'a point enfanté pour tendre les arcs, mais,
+bientôt, d'autres prétendants illustres tendront celui-ci.
+
+Il parla ainsi et il donna cet ordre au chevrier Mélanthios:
+
+-- Mélanthios, allume promptement du feu dans la demeure et place
+devant le feu un grand siège couvert de peaux. Apporte le large
+disque de graisse qui est dans la maison, afin que les jeunes
+hommes, l'ayant fait chauffer, en amollissent cet arc, et que nous
+terminions cette épreuve.
+
+Il parla ainsi, et aussitôt Mélanthios alluma un grand feu, et il
+plaça devant le feu un siège couvert de peaux; et les jeunes
+hommes, ayant chauffé le large disque de graisse qui était dans la
+maison, en amollirent l'arc, et ils ne purent le tendre, car ils
+étaient de beaucoup trop faibles. Et il ne restait plus
+qu'Antinoos et le divin Eurymakhos, chefs des prétendants et les
+plus braves d'entre eux.
+
+Alors, le porcher et le bouvier du divin Odysseus sortirent
+ensemble de la demeure, et le divin Odysseus sortit après eux. Et
+quand ils furent hors des portes, dans la cour, Odysseus,
+précipitant ses paroles, leur dit:
+
+-- Bouvier, et toi, porcher, vous dirai-je quelque chose et ne
+vous cacherai-je rien? Mon âme, en effet, m'ordonne de parler.
+Viendriez-vous en aide à Odysseus s'il revenait brusquement et si
+un dieu le ramenait? À qui viendriez-vous en aide, aux prétendants
+ou à Odysseus? Dites ce que votre coeur et votre âme vous
+ordonnent de dire.
+
+Et le bouvier lui répondit:
+
+-- Père Zeus! Plût aux dieux que mon voeu fût accompli! Plût aux
+dieux que ce héros revînt et qu'un dieu le ramenât, tu saurais
+alors à qui appartiendraient ma force et mes bras!
+
+Et, de même, Eumaios supplia tous les dieux de ramener le prudent
+Odysseus dans sa demeure. Alors, celui-ci connut quelle était leur
+vraie pensée, et, leur parlant de nouveau, il leur dit:
+
+-- Je suis Odysseus. Après avoir souffert des maux innombrables,
+je reviens dans la vingtième année sur la terre de la patrie. Je
+sais que, seuls parmi les serviteurs, vous avez désiré mon retour;
+car je n'ai entendu aucun des autres prier pour que je revinsse
+dans ma demeure. Je vous dirai donc ce qui sera. Si un dieu dompte
+par mes mains les prétendants insolents, je vous donnerai à tous
+deux des femmes, des richesses et des demeures bâties auprès des
+miennes, et vous serez pour Tèlémakhos des compagnons et des
+frères. Mais je vous montrerai un signe manifeste, afin que vous
+me reconnaissiez bien et que vous soyez persuadés dans votre âme:
+cette blessure qu'un sanglier me fit autrefois de ses blanches
+dents, quand j'allai sur le Parnèsos avec les fils d'Autolykos.
+
+Il parla ainsi, et entrouvrant ses haillons, il montra la grande
+blessure. Et, dès qu'ils l'eurent vue, aussitôt ils la
+reconnurent. Et ils pleurèrent, entourant le prudent Odysseus de
+leurs bras, et ils baisèrent sa tête et ses épaules. Et, de même,
+Odysseus baisa leurs têtes et leurs épaules. Et la lumière de
+Hèlios fût tombée tandis qu'ils pleuraient, si Odysseus ne les eût
+arrêtés et ne leur eût dit:
+
+-- Cessez de pleurer et de gémir, de peur que, sortant de la
+demeure, quelqu'un vous voie et le dise; mais rentrez l'un après
+l'autre, et non ensemble. Je rentre le premier; venez ensuite.
+Maintenant, écoutez ceci: les prétendants insolents ne permettront
+point, tous, tant qu'ils sont, qu'on me donne l'arc et le
+carquois; mais toi, divin Eumaios, apporte-moi l'arc à travers la
+salle, remets-le dans mes mains, et dis aux servantes de fermer
+les portes solides de la demeure. Si quelqu'un entend, de la cour,
+des gémissements et du tumulte, qu'il y reste et s'occupe
+tranquillement de son travail. Et toi, divin Philoitios, je
+t'ordonne de fermer les portes de la cour et d'en assujettir les
+barrières et d'en pousser les verrous.
+
+Ayant ainsi parlé, il rentra dans la grande salle et il s'assit
+sur le siège qu'il avait quitté. Puis, les deux serviteurs du
+divin Odysseus rentrèrent. Et déjà Eurymakhos tenait l'arc dans
+ses mains, le chauffant de tous les côtés à la splendeur du feu;
+mais il ne put le tendre, et son illustre coeur soupira
+profondément, et il dit, parlant ainsi:
+
+-- Ô dieux! certes, je ressens une grande douleur pour moi et pour
+tous. Je ne gémis pas seulement à cause de mes noces, bien que
+j'en sois attristé, car il y a beaucoup d'autres Akhaiennes dans
+Ithakè entourée des flots et dans les autres villes; mais je gémis
+que nous soyons tellement inférieurs en force au divin Odysseus
+que nous ne puissions tendre son arc. Ce sera notre honte dans
+l'avenir.
+
+Et Antinoos, fils d'Eupeithès, lui répondit:
+
+-- Eurymakhos, ceci ne sera point. Songes-y toi-même. C'est
+aujourd'hui parmi le peuple la fête sacrée d'un dieu; qui pourrait
+tendre un arc? Laissons-le en repos, et que les anneaux des haches
+restent dressés. Je ne pense pas que quelqu'un les enlève dans la
+demeure du Laertiade Odysseus. Allons! que celui qui verse le vin
+emplisse les coupes, afin que nous fassions des libations, après
+avoir déposé cet arc. Ordonnez au chevrier Mélanthios d'amener
+demain les meilleures chèvres de tous ses troupeaux, afin qu'ayant
+brûlé leurs cuisses pour Apollôn illustre par son arc, nous
+tentions de nouveau et nous terminions l'épreuve.
+
+Ainsi parla Antinoos, et ce qu'il avait dit leur plut. Et les
+hérauts leur versèrent de l'eau sur les mains, et les jeunes
+hommes couronnèrent de vin les kratères et le distribuèrent entre
+tous à coupes pleines. Et, après qu'ils eurent fait des libations
+et bu autant que leur âme le désirait, le prudent Odysseus,
+méditant des ruses, leur dit:
+
+-- Écoutez-moi, prétendants de l'illustre reine, afin que je dise
+ce que mon coeur m'ordonne dans ma poitrine. Je prie surtout
+Eurymakhos et le roi Antinoos, car ce dernier a parlé comme il
+convenait. Laissez maintenant cet arc, et remettez le reste aux
+dieux. Demain un dieu donnera la victoire à qui il voudra: mais
+donnez-moi cet arc poli, afin que je fasse devant vous l'épreuve
+de mes mains et de ma force, et que je voie si j'ai encore la
+force d'autrefois dans mes membres courbés, ou si mes courses
+errantes et la misère me l'ont enlevée.
+
+Il parla ainsi, et tous furent très irrités, craignant qu'il
+tendît l'arc poli. Et Antinoos le réprimanda ainsi et lui dit:
+
+-- Ah! misérable étranger, ne te reste-t-il plus le moindre sens?
+Ne te plaît-il plus de prendre tranquillement ton repas à nos
+tables? Es-tu privé de nourriture? N'entends-tu pas nos paroles?
+Jamais aucun autre étranger ou mendiant ne nous a écoutés ainsi.
+Le doux vin te trouble, comme il trouble celui qui en boit avec
+abondance et non convenablement. Certes, ce fut le vin qui troubla
+l'illustre centaure Eurythiôn, chez les Lapithes, dans la demeure
+du magnanime Peirithoos. Il troubla son esprit avec le vin, et,
+devenu furieux, il commit des actions mauvaises dans la demeure de
+Peirithoos. Et la douleur saisit alors les héros, et ils le
+traînèrent hors du portique, et ils lui coupèrent les oreilles
+avec l'airain cruel, et les narines. Et, l'esprit égaré, il s'en
+alla, emportant son supplice et son coeur furieux. Et c'est de là
+que s'éleva la guerre entre les centaures et les hommes; mais ce
+fut d'abord Eurythiôn qui, étant ivre, trouva son malheur. Je te
+prédis un châtiment aussi grand si tu tends cet arc. Tu ne
+supplieras plus personne dans cette demeure, car nous t'enverrons
+aussitôt sur une nef noire au roi Ékhétos, le plus féroce de tous
+les hommes. Et là tu ne te sauveras pas. Bois donc en repos et ne
+lutte point contre des hommes plus jeunes que toi.
+
+Et la prudente Pènélopéia parla ainsi:
+
+-- Antinoos, il n'est ni bon ni juste d'outrager les hôtes de
+Tèlémakhos, quel que soit celui qui entre dans ses demeures.
+Crois-tu que si cet étranger, confiant dans ses forces, tendait le
+grand arc d'Odysseus, il me conduirait dans sa demeure et ferait
+de moi sa femme? Lui-même ne l'espère point dans son esprit.
+Qu'aucun de vous, prenant ici son repas, ne s'inquiète de ceci,
+car cette pensée n'est point convenable.
+
+Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui répondit:
+
+-- Fille d'Ikarios, prudente Pènélopéia, nous ne croyons point que
+cet homme t'épouse, car cette pensée ne serait point convenable;
+mais nous craignons la rumeur des hommes et des femmes. Le dernier
+des Akhaiens dirait: -- ‘Certes, ce sont les pires des hommes qui
+recherchent la femme d'un homme irréprochable, car ils n'ont pu
+tendre son arc poli, tandis qu'un mendiant vagabond a tendu
+aisément l'arc et lancé une flèche à travers le fer.’ -- En
+parlant ainsi, il nous couvrirait d'opprobre.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Eurymakhos, ils ne peuvent s'illustrer parmi le peuple ceux qui
+méprisent et ruinent la maison d'un homme brave. Pourquoi vous
+êtes-vous couverts d'opprobre vous-mêmes? Cet étranger est grand
+et fort, et il se glorifie d'être d'une bonne race. Donnez-lui
+donc l'arc d'Odysseus, afin que nous voyions ce qu'il en fera. Et
+je le dis, et ma parole s'accomplira: s'il tend l'arc et si
+Apollôn lui accorde cette gloire, je le couvrirai de beaux
+vêtements, d'un manteau et d'une tunique, et je lui donnerai une
+lance aiguë pour qu'il se défende des chiens et des hommes, et une
+épée à deux tranchants. Et je lui donnerai aussi des sandales, et
+je le renverrai là où son coeur et son âme lui ordonnent d'aller.
+
+Et, alors, le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Ma mère, aucun des Akhaiens ne peut m'empêcher de donner ou de
+refuser cet arc à qui je voudrai, ni aucun de ceux qui dominent
+dans l'âpre Ithakè ou qui habitent Élis où paissent les chevaux.
+Aucun d'entre eux ne m'arrêtera si je veux donner cet arc à mon
+hôte. Mais rentre dans ta chambre haute et prends souci de tes
+travaux, de la toile et du fuseau. Ordonne aux servantes de
+reprendre leur tâche. Tout le reste regarde les hommes, et surtout
+moi qui commande dans cette demeure.
+
+Et Pènélopéia, surprise, rentra dans la maison, songeant en son
+âme aux paroles prudentes de son fils. Puis, étant montée dans la
+chambre haute, avec ses servantes, elle pleura son cher mari
+Odysseus jusqu'à ce que Athènè aux yeux clairs eût répandu le doux
+sommeil sur ses paupières.
+
+Alors le divin porcher prit l'arc recourbé et l'emporta. Et les
+prétendants firent un grand tumulte dans la salle, et l'un de ces
+jeunes hommes insolents dit:
+
+-- Où portes-tu cet arc, immonde porcher? vagabond! Bientôt les
+chiens rapides que tu nourris te mangeront au milieu de tes porcs,
+loin des hommes, si Apollôn et les autres dieux immortels nous
+sont propices.
+
+Ils parlèrent ainsi, et Eumaios déposa l'arc là où il était, plein
+de crainte, parce qu'ils le menaçaient en foule dans la demeure.
+Mais, d'un autre côté, Tèlémakhos cria en le menaçant:
+
+-- Père! porte promptement l'arc plus loin, et n'obéis pas à tout
+le monde, de peur que, bien que plus jeune que toi, je te chasse à
+coups de pierres vers tes champs, car je suis le plus fort. Plût
+aux dieux que je fusse aussi supérieur par la force de mes bras
+aux prétendants qui sont ici! car je les chasserais aussitôt
+honteusement de ma demeure où ils commettent des actions
+mauvaises.
+
+Il parla ainsi, et tous les prétendants se mirent à rire de lui et
+cessèrent d'être irrités. Et le porcher, traversant la salle,
+emporta l'arc et le remit aux mains du subtil Odysseus. Et
+aussitôt il appela la nourrice Eurykléia:
+
+-- Tèlémakhos t'ordonne, ô prudente Eurykléia, de fermer les
+portes solides de la maison. Si quelqu'un des nôtres entend, de la
+cour, des gémissements ou du tumulte, qu'il y reste et s'occupe
+tranquillement de son travail.
+
+Il parla ainsi, et sa parole ne fut point vaine, et Eurykléia
+ferma les portes de la belle demeure. Et Philoitios, sautant
+dehors, ferma aussi les portes de la cour. Et il y avait, sous le
+portique, un câble d'écorce de nef à bancs de rameurs, et il en
+lia les portes. Puis, rentrant dans la salle, il s'assit sur le
+siège qu'il avait quitté, et il regarda Odysseus. Mais celui-ci,
+tournant l'arc de tous côtés, examinait çà et là si les vers
+n'avaient point rongé la corne en l'absence du maître. Et les
+prétendants se disaient les uns aux autres en le regardant:
+
+-- Certes, celui-ci est un admirateur ou un voleur d'arcs. Peut-
+être en a-t-il de semblables dans sa demeure, ou veut-il en faire?
+Comme ce vagabond plein de mauvais desseins le retourne entre ses
+mains.
+
+Et l'un de ces jeunes hommes insolents dit aussi:
+
+-- Plût aux dieux que cet arc lui portât malheur, aussi sûrement
+qu'il ne pourra le tendre!
+
+Ainsi parlaient les prétendants; mais le subtil Odysseus, ayant
+examiné le grand arc, le tendit aussi aisément qu'un homme, habile
+à jouer de la kithare et à chanter, tend, à l'aide d'une cheville,
+une nouvelle corde faite de l'intestin tordu d'une brebis. Ce fut
+ainsi qu'Odysseus, tenant le grand arc, tendit aisément de la main
+droite le nerf, qui résonna comme le cri de l'hirondelle. Et une
+amère douleur saisit les prétendants, et ils changèrent tous de
+couleur, et Zeus, manifestant un signe, tonna fortement, et le
+patient et divin Odysseus se réjouit de ce que le fils du subtil
+Kronos lui eût envoyé ce signe. Et il saisit une flèche rapide
+qui, retirée du carquois, était posée sur la table, tandis que
+toutes les autres étaient restées dans le carquois creux jusqu'à
+ce que les Akhaiens les eussent essayées. Puis, saisissant la
+poignée de l'arc, il tira le nerf sans quitter son siège; et
+visant le but, il lança la flèche, lourde d'airain, qui ne
+s'écarta point et traversa tous les anneaux des haches. Alors, il
+dit à Tèlémakhos:
+
+-- Tèlémakhos, l'étranger assis dans tes demeures ne te fait pas
+honte. Je ne me suis point écarté du but, et je ne me suis point
+longtemps fatigué à tendre cet arc. Ma vigueur est encore entière,
+et les prétendants ne me mépriseront plus. Mais voici l'heure pour
+les Akhaiens de préparer le repas pendant qu'il fait encore jour;
+puis ils se charmeront des sons de la kithare et du chant, qui
+sont les ornements des repas.
+
+Il parla ainsi et fit un signe avec ses sourcils, et Télémakhos,
+le cher fils du divin Odysseus, ceignit une épée aiguë, saisit une
+lance, et, armé de l'airain splendide, se plaça auprès du siège
+d'Odysseus.
+
+
+22.
+
+Alors, le subtil Odysseus, se dépouillant de ses haillons, et
+tenant dans ses mains l'arc et le carquois plein de flèches, sauta
+du large seuil, répandit les flèches rapides à ses pieds et dit
+aux prétendants:
+
+-- Voici que cette épreuve tout entière est accomplie. Maintenant,
+je viserai un autre but qu'aucun homme n'a jamais touché.
+Qu'Apollôn me donne la gloire de l'atteindre!
+
+Il parla ainsi, et il dirigea la flèche amère contre Antinoos. Et
+celui-ci allait soulever à deux mains une belle coupe d'or à deux
+anses afin de boire du vin, et la mort n'était point présente à
+son esprit. Et, en effet, qui eût pensé qu'un homme, seul au
+milieu de convives nombreux, eût osé, quelle que fût sa force, lui
+envoyer la mort et la kèr noire? Mais Odysseus le frappa de sa
+flèche à la gorge, et la pointe traversa le cou délicat. Il tomba
+à la renverse, et la coupe s'échappa de sa main inerte, et un jet
+de sang sortit de sa narine, et il repoussa des pieds la table, et
+les mets roulèrent épars sur la terre, et le pain et la chair
+rôtie furent souillés. Les prétendants frémirent dans la demeure
+quand ils virent l'homme tomber. Et, se levant en tumulte de leurs
+siéges, ils regardaient de tous côtés sur les murs sculptés,
+cherchant à saisir des boucliers et des lances, et ils crièrent à
+Odysseus en paroles furieuses:
+
+-- Étranger, tu envoies traîtreusement tes flèches contre les
+hommes! Tu ne tenteras pas d'autres épreuves, car voici que ta
+destinée terrible va s'accomplir. Tu viens de tuer le plus
+illustre des jeunes hommes d'Ithakè, et les vautours te mangeront
+ici!
+
+Ils parlaient ainsi, croyant qu'il avait tué involontairement, et
+les insensés ne devinaient pas que les kères de la mort étaient
+sur leurs têtes. Et, les regardant d'un oeil sombre, le subtil
+Odysseus leur dit:
+
+-- Chiens! vous ne pensiez pas que je reviendrais jamais du pays
+des Troiens dans ma demeure. Et vous dévoriez ma maison, et vous
+couchiez de force avec mes servantes, et, moi vivant, vous
+recherchiez ma femme, ne redoutant ni les dieux qui habitent le
+large Ouranos, ni le blâme des hommes qui viendront! Maintenant,
+les kères de la mort vont vous saisir tous!
+
+Il parla ainsi, et la terreur les prit, et chacun regardait de
+tous côtés, cherchant par où il fuirait la noire destinée. Et,
+seul, Eurymakhos, lui répondant, dit:
+
+-- S'il est vrai que tu sois Odysseus l'Ithakèsien revenu ici, tu
+as bien parlé en disant que les Akhaiens ont commis des actions
+iniques dans tes demeures et dans tes champs. Mais le voici gisant
+celui qui a été cause de tout. C'est Antinoos qui a été cause de
+tout, non parce qu'il désirait ses noces, mais ayant d'autres
+desseins que le Kroniôn ne lui a point permis d'accomplir. Il
+voulait régner sur le peuple d'Ithakè bien bâtie et tendait des
+embûches à ton fils pour le tuer. Maintenant qu'il a été tué
+justement, aie pitié de tes concitoyens. Bientôt nous t'apaiserons
+devant le peuple. Nous te payerons tout ce que nous avons bu et
+mangé dans tes demeures. Chacun de nous t'amènera vingt boeufs, de
+l'airain et de l'or, jusqu'à ce que ton âme soit satisfaite. Mais
+avant que cela soit fait, ta colère est juste.
+
+Et, le regardant d'un oeil sombre, le prudent Odysseus lui dit:
+
+-- Eurymakhos, même si vous m'apportiez tous vos biens paternels
+et tout ce que vous possédez maintenant, mes mains ne
+s'abstiendraient pas du carnage avant d'avoir châtié l'insolence
+de tous les prétendants. Choisissez, ou de me combattre, ou de
+fuir, si vous le pouvez, la kèr et la mort. Mais je ne pense pas
+qu'aucun de vous échappe à la noire destinée.
+
+Il parla ainsi, et leurs genoux à tous furent rompus. Et
+Eurymakhos, parlant une seconde fois, leur dit:
+
+-- Ô amis, cet homme ne retiendra pas ses mains inévitables, ayant
+saisi l'arc poli et le carquois, et tirant ses flèches du seuil de
+la salle, jusqu'à ce qu'il nous ait tués tous. Souvenons-nous donc
+de combattre; tirez vos épées, opposez les tables aux flèches
+rapides, jetons-nous tous sur lui, et nous le chasserons du seuil
+et des portes, et nous irons par la ville, soulevant un grand
+tumulte, et, bientôt, cet homme aura tiré sa dernière flèche.
+
+Ayant ainsi parlé, il tira son épée aiguë à deux tranchants, et se
+rua sur Odysseus en criant horriblement; mais le divin Odysseus le
+prévenant, lança une flèche et le perça dans la poitrine auprès de
+la mamelle, et le trait rapide s'enfonça dans le foie. Et l'épée
+tomba de sa main contre terre, et il tournoya près d'une table,
+dispersant les mets et les coupes pleines: et lui-même se renversa
+en se tordant et en gémissant, et il frappa du front la terre,
+repoussant un thrône de ses deux pieds, et l'obscurité se répandit
+sur ses yeux.
+
+Alors Amphinomos se rua sur le magnanime Odysseus, après avoir
+tiré son épée aiguë, afin de l'écarter des portes; mais Tèlémakhos
+le prévint en le frappant dans le dos, entre les épaules, et la
+lance d'airain traversa la poitrine; et le prétendant tomba avec
+bruit et frappa la terre du front. Et Tèlémakhos revint à la hâte,
+ayant laissé sa longue lance dans le corps d'Amphinomos, car il
+craignait qu'un des Akhaiens l'atteignît, tandis qu'il
+l'approcherait, et le frappât de l'épée sur sa tête penchée. Et,
+en courant, il revint promptement auprès de son cher père, et il
+lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Ô père, je vais t'apporter un bouclier et deux lances et un
+casque d'airain adapté à tes tempes. Moi-même je m'armerai, ainsi
+que le porcher et le bouvier, car il vaut mieux nous armer.
+
+Et le prudent Odysseus lui répondit:
+
+-- Apporte-les en courant; tant que j'aurai des flèches pour
+combattre, ils ne m'éloigneront pas des portes, bien que je sois
+seul.
+
+Il parla ainsi, et Tèlémakhos obéit à son cher père, et il se hâta
+de monter dans la chambre haute où étaient les armes illustres, et
+il saisit quatre boucliers, huit lances et quatre casques épais
+d'airain, et il revint en les portant, et il rejoignit promptement
+son cher père. Lui-même, le premier, il se couvrit d'airain, et,
+les deux serviteurs s'étant aussi couverts de belles armes, ils
+entourèrent le sage et subtil Odysseus. Et, tant que celui-ci eut
+des flèches, il en perça sans relâche les prétendants, qui
+tombaient amoncelés dans la salle. Mais après que toutes les
+flèches eurent quitté le roi qui les lançait, il appuya son arc
+debout contre les murs splendides de la salle solide, jeta sur ses
+épaules un bouclier à quatre lames, posa sur sa tête un casque
+épais à crinière de cheval, et sur lequel s'agitait une aigrette,
+et il saisit deux fortes lances armées d'airain.
+
+Il y avait dans le mur bien construit de la salle, auprès du seuil
+supérieur, une porte qui donnait issue au dehors et que fermaient
+deux ais solides. Et Odysseus ordonna au divin porcher de se tenir
+auprès de cette porte pour la garder, car il n'y avait que cette
+issue. Et alors Agélaos dit aux prétendants:
+
+-- Ô amis, quelqu'un ne pourrait-il pas monter à cette porte, afin
+de parler au peuple et d'exciter un grand tumulte? Cet homme
+aurait bientôt lancé son dernier trait.
+
+Et le chevrier Mélanthios lui dit:
+
+-- Cela ne se peut, divin Agélaos. L'entrée de la belle porte de
+la cour est étroite et difficile à passer, et un seul homme
+vigoureux nous arrêterait tous. Mais je vais vous apporter des
+armes de la chambre haute; c'est là, je pense, et non ailleurs,
+qu'Odysseus et son illustre fils les ont déposées.
+
+Ayant ainsi parlé, le chevrier Mélanthios monta dans la chambre
+haute d'Odysseus par les échelles de la salle. Là, il prit douze
+boucliers, douze lances et autant de casques d'airain à crinières
+épaisses, et, se hâtant de les apporter, il les donna aux
+prétendants. Et quand Odysseus les vit s'armer et brandir de
+longues lances dans leurs mains, ses genoux et son cher coeur
+furent rompus, et il sentit la difficulté de son oeuvre, et il dit
+à Tèlémakhos ces paroles ailées:
+
+-- Tèlémakhos, voici qu'une des femmes de la maison, ou
+Mélanthios, nous expose à un danger terrible.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Ô père, c'est moi qui ai failli, et aucun autre n'est cause de
+ceci, car j'ai laissé ouverte la porte solide de la chambre haute,
+et la sentinelle des prétendants a été plus vigilante que moi. Va,
+divin Eumaios, ferme la porte de la chambre haute, et vois si
+c'est une des femmes qui a fait cela, ou Mélanthios, fils de
+Dolios, comme je le pense.
+
+Et, tandis qu'ils se parlaient ainsi, le chevrier Mélanthios
+retourna de nouveau à la chambre haute pour y chercher des armes,
+et le divin porcher le vit, et, aussitôt, s'approchant d'Odysseus,
+il lui dit:
+
+-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, ce méchant homme que nous
+soupçonnions retourne dans la chambre haute. Dis-moi la vérité; le
+tuerai-je, si je suis le plus fort, ou te l'amènerai-je pour qu'il
+expie toutes les actions exécrables qu'il a commises dans ta
+demeure?
+
+Et le subtil Odysseus lui répondit:
+
+-- Certes, Tèlémakhos et moi nous contiendrons les prétendants
+insolents, malgré leur fureur. Vous, liez-lui les pieds et les
+mains, jetez-le dans la chambre, et, avant de fermer les portes
+derrière vous, enchaînez-le et suspendez-le à une haute colonne,
+afin que, vivant longtemps, il subisse de cruelles douleurs.
+
+Il parla ainsi, et ils entendirent et obéirent. Et ils allèrent
+promptement à la chambre haute, se cachant de Mélanthios qui y
+était entré et qui cherchait des armes dans le fond. Ils
+s'arrêtèrent des deux côtés du seuil, et, quand le chevrier
+Mélanthios revint, tenant d'une main un beau casque, et, de
+l'autre, un large bouclier antique que le héros Laertès portait
+dans sa jeunesse, et qui gisait là depuis longtemps et dont les
+courroies étaient rongées; alors ils se jetèrent sur lui et le
+traînèrent dans la chambre par les cheveux, l'ayant renversé
+gémissant contre terre. Et ils lui lièrent les pieds et les mains
+avec une corde bien tressée ainsi que l'avait ordonné le patient
+et divin Odysseus, fils de Laertès; puis, l'ayant enchaîné, ils le
+suspendirent à une haute colonne, près des poutres. Et le porcher
+Eumaios lui dit en le raillant:
+
+-- Maintenant, Mélanthios, tu vas faire sentinelle toute la nuit,
+couché dans ce lit moelleux, comme il est juste. Éôs au thrône
+d'or ne t'échappera pas quand elle sortira des flots d'Okéanos, à
+l'heure où tu amènes tes chèvres aux prétendants pour préparer
+leur repas.
+
+Et ils le laissèrent là, cruellement attaché. Puis, s'étant armés,
+ils fermèrent les portes brillantes, et, pleins de courage, ils
+retournèrent auprès du sage et subtil Odysseus. Et ils étaient
+quatre sur le seuil, et dans la salle il y avait de nombreux et
+braves guerriers. Et Athènè, la fille de Zeus, approcha, ayant la
+figure et la voix de Mentôr. Et Odysseus, joyeux de la voir, lui
+dit:
+
+-- Mentôr, éloigne de nous le danger et souviens-toi de ton cher
+compagnon qui t'a comblé de biens, car tu es de mon âge.
+
+Il parla ainsi, pensant bien que c'était la protectrice Athènè. Et
+les prétendants, de leur côté, poussaient des cris menaçants dans
+la salle, et, le premier, le Damastoride Agélaos réprimanda
+Athènè:
+
+-- Mentôr, qu'Odysseus ne te persuade pas de combattre les
+prétendants, et de lui venir en aide. Je pense que notre volonté
+s'accomplira quand nous aurons tué le père et le fils. Tu seras
+tué avec eux, si tu songes à les aider, et tu le payeras de ta
+tête. Quand nous aurons dompté vos fureurs avec l'airain, nous
+confondrons tes richesses avec celles d'Odysseus, et nous ne
+laisserons vivre dans tes demeures ni tes fils, ni tes filles, ni
+ta femme vénérable!
+
+Il parla ainsi et Athènè s'en irrita davantage, et elle réprimanda
+Odysseus en paroles irritées:
+
+-- Odysseus, tu n'as plus ni la vigueur, ni le courage que tu
+avais quand tu combattis neuf ans, chez les Troiens, pour Hélénè
+aux bras blancs née d'un père divin. Tu as tué, dans la rude
+mêlée, de nombreux guerriers, et c'est par tes conseils que la
+ville aux larges rues de Priamos a été prise. Pourquoi, maintenant
+que tu es revenu dans tes demeures, au milieu de tes richesses,
+cesses-tu d'être brave en face des prétendants? Allons, cher!
+tiens-toi près de moi; regarde-moi combattre, et vois si, contre
+tes ennemis, Mentôr Alkimide reconnaît le bien que tu lui as fait!
+
+Elle parla ainsi, mais elle ne lui donna pas encore la victoire,
+voulant éprouver la force et le courage d'Odysseus et de son
+illustre fils; et ayant pris la forme d'une hirondelle, elle alla
+se poser en volant sur une poutre de la salle splendide.
+
+Mais le Damastoride Agélaos, Eurynomos, Amphimédôn, Dèmoptolémos,
+Peisandros Polyktoride et le brave Polybos excitaient les
+prétendants. C'étaient les plus courageux de ceux qui vivaient
+encore et qui combattaient pour leur vie, car l'arc et les flèches
+avaient dompté les autres. Et Agélaos leur dit:
+
+-- Ô amis, cet homme va retenir ses mains inévitables. Déjà Mentôr
+qui était venu proférant de vaines bravades les a laissés seuls
+sur le seuil de la porte. C'est pourquoi lancez tous ensemble vos
+longues piques. Allons! lançons-en six d'abord. Si Zeus nous
+accorde de frapper Odysseus et nous donne cette gloire, nous
+aurons peu de souci des autres, si celui-là tombe.
+
+Il parla ainsi, et tous lancèrent leurs piques avec ardeur, comme
+il l'avait ordonné; mais Athènè les rendit inutiles; l'une frappa
+le seuil de la salle, l'autre la porte solide, et l'autre le mur.
+Et, après qu'ils eurent évité les piques des prétendants, le
+patient et divin Odysseus dit à ses compagnons:
+
+-- Ô amis, c'est à moi maintenant et à vous. Lançons nos piques
+dans la foule des prétendants, qui, en nous tuant, veulent mettre
+le comble aux maux qu'ils ont déjà causés.
+
+Il parla ainsi, et tous lancèrent leurs piques aiguës, Odysseus
+contre Dèmoptolémos, Tèlémakhos contre Euryadès, le porcher contre
+Élatos et le bouvier contre Peisandros, et tous les quatre
+mordirent la terre, et les prétendants se réfugièrent dans le fond
+de la salle, et les vainqueurs se ruèrent en avant et arrachèrent
+leurs piques des cadavres.
+
+Alors les prétendants lancèrent de nouveau leurs longues piques
+avec une grande force; mais Athènè les rendit inutiles; l'une
+frappa le seuil, l'autre la porte solide, et l'autre le mur.
+Amphimédôn effleura la main de Tèlémakhos, et la pointe d'airain
+enleva l'épiderme. Ktèsippos atteignit l'épaule d'Eumaios par-
+dessus le bouclier, mais la longue pique passa par-dessus et tomba
+sur la terre. Alors, autour du sage et subtil Odysseus, ils
+lancèrent de nouveau leurs piques aiguës dans la foule des
+prétendants, et le destructeur de citadelles Odysseus perça
+Eurydamas; Tèlémakhos, Amphimédôn; le porcher, Polybos; et le
+bouvier perça Ktèsippos dans la poitrine et il lui dit en se
+glorifiant:
+
+-- Ô Polytherside, ami des injures, il faut cesser de parler avec
+arrogance et laisser faire les dieux, car ils sont les plus
+puissants. Voici le salaire du coup que tu as donné au divin
+Odysseus tandis qu'il mendiait dans sa demeure.
+
+Le gardien des boeufs aux pieds flexibles parla ainsi, et de sa
+longue pique Odysseus perça le Damastoride, et Tèlémakhos frappa
+d'un coup de lance dans le ventre l'Évenôride Leiôkritos. L'airain
+le traversa, et, tombant sur la face, il frappa la terre du front.
+
+Alors, Athènè tueuse d'hommes agita l'Aigide au faîte de la salle,
+et les prétendants furent épouvantés, et ils se dispersèrent dans
+la salle comme un troupeau de boeufs que tourmente, au printemps,
+quand les jours sont longs, un taon aux couleurs variées. De même
+que des vautours aux ongles et aux becs recourbés, descendus des
+montagnes, poursuivent les oiseaux effrayés qui se dispersent, de
+la plaine dans les nuées, et les tuent sans qu'ils puissent se
+sauver par la fuite, tandis que les laboureurs s'en réjouissent;
+de même, Odysseus et ses compagnons se ruaient par la demeure sur
+les prétendants et les frappaient de tous côtés; et un horrible
+bruit de gémissements et de coups s'élevait, et la terre
+ruisselait de sang.
+
+Et Léiôdès s'élança, et, saisissant les genoux d'Odysseus, il le
+supplia en paroles ailées:
+
+-- Je te supplie, Odysseus! Écoute, prends pitié de moi! je te le
+jure, jamais je n'ai, dans tes demeures, dit une parole
+outrageante aux femmes, ni commis une action inique, et j'arrêtais
+les autres prétendants quand ils en voulaient commettre; mais ils
+ne m'obéissaient point et ne s'abstenaient point de violences, et
+c'est pourquoi ils ont subi une honteuse destinée en expiation de
+leur folie. Mais moi, leur sacrificateur, qui n'ai rien fait,
+mourrai-je comme eux? Ainsi, à l'avenir, les bonnes actions
+n'auront plus de récompense!
+
+Et, le regardant d'un oeil sombre, le prudent Odysseus lui
+répondit:
+
+-- Si, comme tu le dis, tu as été leur sacrificateur, n'as-tu pas
+souvent souhaité que mon retour dans la patrie n'arrivât jamais?
+N'as-tu pas souhaité ma femme bien-aimée et désiré qu'elle
+enfantât des fils de toi? C'est pourquoi tu n'éviteras pas la
+lugubre mort!
+
+Ayant ainsi parlé, il saisit à terre, de sa main vigoureuse,
+l'épée qu'Agélaos tué avait laissée tomber, et il frappa Léiôdès
+au milieu du cou, et, comme celui-ci parlait encore, sa tête roula
+dans la poussière.
+
+Et l'aoide Terpiade Phèmios évita la noire kèr, car il chantait de
+force au milieu des prétendants. Et il se tenait debout près de la
+porte, tenant en main sa kithare sonore; et il hésitait dans son
+esprit s'il sortirait de la demeure pour s'asseoir dans la cour
+auprès de l'autel du grand Zeus, là où Laertès et Odysseus avaient
+brûlé de nombreuses cuisses de boeufs, ou s'il supplierait
+Odysseus en se jetant à ses genoux. Et il lui sembla meilleur
+d'embrasser les genoux du Laertiade Odysseus. C'est pourquoi il
+déposa à terre sa kithare creuse, entre le kratère et le thrône
+aux clous d'argent, et, s'élançant vers Odysseus, il saisit ses
+genoux et il le supplia en paroles ailées:
+
+-- Je te supplie, Odysseus! Écoute, et prends pitié de moi! Une
+grande douleur te saisirait plus tard, si tu tuais un aoide qui
+chante les dieux et les hommes. Je me suis instruit moi-même, et
+un dieu a mis tous les chants dans mon esprit. Je veux te chanter
+toi-même comme un dieu, c'est pourquoi, ne m'égorge donc pas.
+Tèlémakhos, ton cher fils, te dira que ce n'a été ni
+volontairement, ni par besoin, que je suis venu dans ta demeure
+pour y chanter après le repas des prétendants. Étant nombreux et
+plus puissants, ils m'y ont amené de force.
+
+Il parla ainsi, et la force sacrée de Tèlémakhos l'entendit, et,
+aussitôt, s'approchant de son père, il lui dit:
+
+-- Arrête; ne frappe point de l'airain un innocent. Nous sauverons
+aussi le héraut Médôn, qui, depuis que j'étais enfant, a toujours
+pris soin de moi dans notre demeure, si toutefois Philoitios ne
+l'a point tué, ou le porcher, ou s'il ne t'a point rencontré
+tandis que tu te ruais dans la salle.
+
+Il parla ainsi, et le prudent Médôn l'entendit. Épouvanté, et
+fuyant la kèr noire, il s'était caché sous son thrône et s'était
+enveloppé de la peau récemment enlevée d'un boeuf. Aussitôt, il se
+releva; et, rejetant la peau du boeuf, et s'élançant vers
+Tèlémakhos, il saisit ses genoux et le supplia en paroles ailées:
+
+-- Ô ami, je suis encore ici. Arrête! Dis à ton père qu'il
+n'accable point ma faiblesse de sa force et de l'airain aigu,
+étant encore irrité contre les prétendants qui ont dévoré ses
+richesses dans ses demeures et qui t'ont méprisé comme des
+insensés.
+
+Et le sage Odysseus lui répondit en souriant:
+
+-- Prends courage, puisque déjà Tèlémakhos t'a sauvé, afin que tu
+saches dans ton âme et que tu dises aux autres qu'il vaut mieux
+faire le bien que le mal. Mais sortez tous deux de la maison et
+asseyez-vous dans la cour, loin du carnage, toi et l'illustre
+aoide, tandis que j'achèverai de faire ici ce qu'il faut.
+
+Il parla ainsi, et tous deux sortirent de la maison, et ils
+s'assirent auprès de l'autel du grand Zeus, regardant de tous
+côtés et attendant un nouveau carnage.
+
+Alors, Odysseus examina toute la salle, afin de voir si quelqu'un
+des prétendants vivait encore et avait évité la noire kèr. Mais il
+les vit tous étendus dans le sang et dans la poussière, comme des
+poissons que des pêcheurs ont retirés dans un filet de la côte
+écumeuse de la mer profonde. Tous sont répandus sur le sable,
+regrettant les eaux de la mer, et Hèlios Phaéthôn leur arrache
+l'âme. Ainsi les prétendants étaient répandus, les uns sur les
+autres.
+
+Et le prudent Odysseus dit à Tèlémakhos:
+
+-- Tèlémakhos, hâte-toi, appelle la nourrice Eurykléia, afin que
+je lui dise ce que j'ai dans l'âme.
+
+Il parla ainsi, et Tèlémakhos obéit à son cher père, et, ayant
+ouvert la porte, il appela la nourrice Eurykléia:
+
+-- Viens, ô vieille femme née autrefois, toi qui surveilles les
+servantes dans nos demeures, viens en hâte. Mon père t'appelle
+pour te dire quelque chose.
+
+Il parla ainsi, et ses paroles ne furent point vaines. Eurykléia
+ouvrit les portes de la grande demeure, et se hâta de suivre
+Tèlémakhos qui la précédait. Et elle trouva Odysseus au milieu des
+cadavres, souillé de sang et de poussière, comme un lion sorti, la
+nuit, de l'enclos, après avoir mangé un boeuf, et dont la poitrine
+et les mâchoires sont ensanglantées, et dont l'aspect est
+terrible. Ainsi Odysseus avait les pieds et les mains souillés. Et
+dès qu'Eurykléia eut vu ces cadavres et ces flots de sang, elle
+commença à hurler de joie, parce qu'elle vit qu'une grande oeuvre
+était accomplie. Mais Odysseus la contint et lui dit ces paroles
+ailées:
+
+-- Vieille femme, réjouis-toi dans ton âme et ne hurle pas. Il
+n'est point permis d'insulter des hommes morts. La moire des dieux
+et leurs actions impies ont dompté ceux-ci. Ils n'honoraient aucun
+de ceux qui venaient à eux, parmi les hommes terrestres, ni le
+bon, ni le mauvais. C'est pourquoi ils ont subi une mort honteuse,
+à cause de leurs violences. Mais, allons! indique-moi les femmes
+qui sont dans cette demeure, celles qui m'ont outragé et celles
+qui n'ont point failli.
+
+Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit:
+
+-- Mon enfant, je te dirai la vérité. Tu as dans tes demeures
+cinquante femmes que nous avons instruites aux travaux, à tendre
+les laines et à supporter la servitude. Douze d'entre elles se
+sont livrées à l'impudicité. Elles ne m'honorent point, ni
+Pènélopéia elle-même. Quant à Tèlémakhos, qui, il y a peu de
+temps, était encore enfant, sa mère ne lui a point permis de
+commander aux femmes. Mais je vais monter dans la haute chambre
+splendide et tout dire à Pènélopéia, à qui un dieu a envoyé le
+sommeil.
+
+Et le prudent Odysseus lui répondit:
+
+-- Ne l'éveille pas encore. Ordonne aux femmes de venir ici, et
+d'abord celles qui ont commis de mauvaises actions.
+
+Il parla ainsi, et la vieille femme sortit de la salle pour
+avertir les femmes et les presser de venir. Et Odysseus, ayant
+appelé à lui Tèlémakhos, le bouvier et le porcher, leur dit ces
+paroles ailées:
+
+-- Commencez à emporter les cadavres et donnez des ordres aux
+femmes. Puis, avec de l'eau et des éponges poreuses purifiez les
+beaux thrônes et les tables. Après que vous aurez tout rangé dans
+la salle, conduisez les femmes, hors de la demeure, entre le dôme
+et le mur de la cour, et frappez-les de vos longues épées aiguës,
+jusqu'à ce qu'elles aient toutes rendu l'âme et oublié Aphroditè
+qu'elles goûtaient en secret, en se livrant en secret aux
+prétendants.
+
+Il parla ainsi, et toutes les femmes arrivèrent en gémissant
+lamentablement et en versant des larmes. D'abord, s'aidant les
+unes les autres, elles emportèrent les cadavres, qu'elles
+déposèrent sous le portique de la cour. Et Odysseus leur
+commandait, et les pressait, et les forçait d'obéir. Puis, elles
+purifièrent les beaux thrônes et les tables avec de l'eau et des
+éponges poreuses. Et Tèlémakhos, le bouvier et le porcher
+nettoyaient avec des balais le pavé de la salle, et les servantes
+emportaient les souillures et les déposaient hors des portes.
+Puis, ayant tout rangé dans la salle, ils conduisirent les
+servantes, hors de la demeure, entre le dôme et le mur de la cour,
+les renfermant dans ce lieu étroit d'où on ne pouvait s'enfuir.
+Et, alors, le prudent Tèlémakhos parla ainsi le premier:
+
+-- Je n'arracherai point, par une mort non honteuse, l'âme de ces
+femmes qui répandaient l'opprobre sur ma tête et sur celle de ma
+mère et qui couchaient avec les prétendants.
+
+Il parla ainsi, et il suspendit le câble d'une nef noire au sommet
+d'une colonne, et il le tendit autour du dôme, de façon à ce
+qu'aucune d'entre elles ne touchât des pieds la terre. De même que
+les grives aux ailes ployées et les colombes se prennent dans un
+filet, au milieu des buissons de l'enclos où elles sont entrées,
+et y trouvent un lit funeste; de même ces femmes avaient le cou
+serré dans des lacets, afin de mourir misérablement, et leurs
+pieds ne s'agitèrent point longtemps.
+
+Puis, ils emmenèrent Mélanthios, par le portique, dans la cour.
+Et, là, ils lui coupèrent, avec l'airain, les narines et les
+oreilles, et ils lui arrachèrent les parties viriles, qu'ils
+jetèrent à manger toutes sanglantes aux chiens; et, avec la même
+fureur, ils lui coupèrent les pieds et les mains, et, leur tâche
+étant accomplie, ils rentrèrent dans la demeure d'Odysseus. Et,
+alors, celui-ci dit à la chère nourrice Eurykléia:
+
+-- Vieille femme, apporte-moi du soufre qui guérit les maux, et
+apporte aussi du feu, afin que je purifie la maison. Ordonne à
+Pènélopéia de venir ici avec ses servantes. Que toutes les
+servantes viennent ici.
+
+Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit:
+
+-- Certes, mon enfant, tu as bien parlé; mais je vais t'apporter
+des vêtements, un manteau et une tunique. Ne reste pas dans tes
+demeures, tes larges épaules ainsi couvertes de haillons, car ce
+serait honteux.
+
+Et le prudent Odysseus lui répondit:
+
+-- Apporte d'abord du feu dans cette salle.
+
+Il parla ainsi, et la chère nourrice Eurykléia lui obéit. Elle
+apporta du feu et du soufre, et Odysseus purifia la maison, la
+salle et la cour. Puis, la vieille femme remonta dans les belles
+demeures d'Odysseus pour appeler les femmes et les presser de
+venir. Et elles entrèrent dans la salle ayant des torches en
+mains. Et elles entouraient et saluaient Odysseus, prenant ses
+mains et baisant sa tête et ses épaules. Et il fut saisi du désir
+de pleurer, car, dans son âme, il les reconnut toutes.
+
+
+23.
+
+Et la vieille femme, montant dans la chambre haute, pour dire à sa
+maîtresse que son cher mari était revenu, était pleine de joie, et
+ses genoux étaient fermes, et ses pieds se mouvaient rapidement.
+Et elle se pencha sur la tête de sa maîtresse, et elle lui dit:
+
+-- Lève-toi, Pènélopéia, chère enfant, afin de voir de tes yeux ce
+que tu désires tous les jours. Odysseus est revenu; il est rentré
+dans sa demeure, bien que tardivement, et il a tué les prétendants
+insolents qui ruinaient sa maison, mangeaient ses richesses et
+violentaient son fils.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Chère nourrice, les dieux t'ont rendue insensée, eux qui
+peuvent troubler l'esprit du plus sage et rendre sage le plus
+insensé. Ils ont troublé ton esprit qui, auparavant, était plein
+de prudence. Pourquoi railles-tu mon coeur déjà si affligé, en
+disant de telles choses? Pourquoi m'arraches-tu au doux sommeil
+qui m'enveloppait, fermant mes yeux sous mes chères paupières? Je
+n'avais jamais tant dormi depuis le jour où Odysseus est parti
+pour cette Ilios fatale qu'on ne devrait plus nommer. Va!
+redescends. Si quelque autre de mes femmes était venue m'annoncer
+cette nouvelle et m'arracher au sommeil, je l'aurais aussitôt
+honteusement chassée dans les demeures; mais ta vieillesse te
+garantit de cela.
+
+Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit:
+
+-- Je ne me raille point de toi, chère enfant; il est vrai
+qu'Odysseus est revenu et qu'il est rentré dans sa maison, comme
+je te l'ai dit. C'est l'étranger que tous outrageaient dans cette
+demeure. Tèlémakhos le savait déjà, mais il cachait par prudence
+les desseins de son père, afin qu'il châtiât les violences de ces
+hommes insolents.
+
+Elle parla ainsi, et Pènélopéia, joyeuse, sauta de son lit,
+embrassa la vieille femme, et, versant des larmes sous ses
+paupières, lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Ah! si tu m'as dit la vérité, chère nourrice, et si Odysseus
+est rentré dans sa demeure, comment, étant seul, a-t-il pu mettre
+la main sur les prétendants insolents qui se réunissaient toujours
+ici?
+
+Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit:
+
+-- Je n'ai rien vu, je n'ai rien entendu, si ce n'est les
+gémissements des hommes égorgés. Nous étions assises au fond des
+chambres, et les portes solides nous retenaient, jusqu'à ce que
+ton fils Tèlémakhos m'appelât, car son père l'avait envoyé
+m'appeler. Je trouvai ensuite Odysseus debout au milieu des
+cadavres qui gisaient amoncelés sur le pavé; et tu te serais
+réjouie dans ton âme de le voir souillé de sang et de poussière,
+comme un lion. Maintenant, ils sont tous entassés sous les
+portiques, et Odysseus purifie la belle salle, à l'aide d'un grand
+feu allumé; et il m'a envoyée t'appeler. Suis-moi, afin que vous
+charmiez tous deux vos chers coeurs par la joie, car vous avez
+subi beaucoup de maux. Maintenant, vos longs désirs sont
+accomplis. Odysseus est revenu dans sa demeure, il vous a
+retrouvés, toi et ton fils; et les prétendants qui l'avaient
+outragé, il les a tous punis dans ses demeures.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Chère nourrice, ne te glorifie pas en te raillant? Tu sais
+combien il nous comblerait tous de joie en reparaissant ici, moi
+surtout et le fils que nous avons engendré; mais les paroles que
+tu as dites ne sont point vraies. L'un d'entre les immortels a tué
+les prétendants insolents, irrité de leur violente insolence et de
+leurs actions iniques; car ils n'honoraient aucun des hommes
+terrestres, ni le bon, ni le méchant, de tous ceux qui venaient
+vers eux. C'est pourquoi ils ont subi leur destinée fatale, à
+cause de leurs iniquités; mais, loin de l'Akhaiè, Odysseus a perdu
+l'espoir de retour, et il est mort.
+
+Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit:
+
+-- Mon enfant, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents?
+Quand ton mari, que tu pensais ne jamais revoir à son foyer, est
+revenu dans sa demeure, ton esprit est toujours incrédule? Mais,
+écoute; je te révélerai un signe très manifeste: j'ai reconnu,
+tandis que je le lavais; la cicatrice de cette blessure qu'un
+sanglier lui fit autrefois de ses blanches dents. Je voulais te le
+dire, mais il m'a fermé la bouche avec les mains, et il ne m'a
+point permis de parler, dans un esprit prudent. Suis-moi, je me
+livrerai à toi, si je t'ai trompée, et tu me tueras d'une mort
+honteuse.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Chère nourrice, bien que tu saches beaucoup de choses, il t'est
+difficile de comprendre les desseins des dieux non engendrés. Mais
+allons vers mon fils, afin que je voie les prétendants morts et
+celui qui les a tués.
+
+Ayant ainsi parlé, elle descendit de la chambre haute, hésitant
+dans son coeur si elle interrogerait de loin son cher mari, ou si
+elle baiserait aussitôt sa tête et ses mains. Après être entrée et
+avoir passé le seuil de pierre, elle s'assit en face d'Odysseus,
+près de l'autre mur, dans la clarté du feu. Et Odysseus était
+assis près d'une haute colonne, et il regardait ailleurs,
+attendant que son illustre femme, l'ayant vu, lui parlât. Mais
+elle resta longtemps muette, et la stupeur saisit son coeur. Et
+plus elle le regardait attentivement, moins elle le reconnaissait
+sous ses vêtements en haillons.
+
+Alors Tèlémakhos la réprimanda et lui dit:
+
+-- Ma mère, malheureuse mère au coeur cruel! Pourquoi restes-tu
+ainsi loin de mon père? Pourquoi ne t'assieds-tu point auprès de
+lui afin de lui parler et de l'interroger? Il n'est aucune autre
+femme qui puisse, avec un coeur inébranlable, rester ainsi loin
+d'un mari qui, après avoir subi tant de maux, revient dans la
+vingtième année sur la terre de la patrie. Ton coeur est plus dur
+que la pierre.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Mon enfant, mon âme est stupéfaite dans ma poitrine, et je ne
+puis ni parler, ni interroger, ni regarder son visage. Mais s'il
+est vraiment Odysseus, revenu dans sa demeure, certes, nous nous
+reconnaîtrons mieux entre nous. Nous avons des signes que tous
+ignorent et que nous connaissons seuls.
+
+Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus sourit, et il
+dit aussitôt à Tèlémakhos ces paroles ailées:
+
+-- Tèlémakhos, laisse ta mère m'éprouver dans nos demeures, peut-
+être alors me reconnaîtra-t-elle mieux. Maintenant, parce que je
+suis souillé et couvert de haillons, elle me méprise et me
+méconnaît. Mais délibérons, afin d'agir pour le mieux. Si
+quelqu'un, parmi le peuple, a tué même un homme qui n'a point de
+nombreux vengeurs, il fuit, abandonnant ses parents et sa patrie.
+Or, nous avons tué l'élite de la ville, les plus illustres des
+jeunes hommes d'Ithakè. C'est pourquoi je t'ordonne de réfléchir
+sur cela.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Décide toi-même, cher père. On dit que tu es le plus sage des
+hommes et qu'aucun des hommes mortels ne peut lutter en sagesse
+contre toi. Nous t'obéirons avec joie, et je ne pense pas manquer
+de courage, tant que je conserverai mes forces.
+
+Et le patient Odysseus lui répondit:
+
+-- Je te dirai donc ce qui me semble pour le mieux. Lavez-vous
+d'abord et prenez des vêtements propres, et ordonnez aux servantes
+de prendre d'autres vêtements dans les demeures. Puis le divin
+aoide, tenant sa kithare sonore, nous entraînera à la danse
+joyeuse, afin que chacun, écoutant du dehors ou passant par le
+chemin, pense qu'on célèbre ici des noces. Il ne faut pas que le
+bruit du meurtre des prétendants se répande par la ville, avant
+que nous ayons gagné nos champs plantés d'arbres. Là, nous
+délibérerons ensuite sur ce que l'olympien nous inspirera d'utile.
+
+Il parla ainsi, et tous, l'ayant entendu, obéirent. Ils se
+lavèrent d'abord et prirent des vêtements propres; et les femmes
+se parèrent, et le divin aoide fit vibrer sa kithare sonore et
+leur inspira le désir du doux chant et de la danse joyeuse, et la
+grande demeure résonna sous les pieds des hommes qui dansaient et
+des femmes aux belles ceintures. Et chacun disait, les entendant,
+hors des demeures:
+
+-- Certes, quelqu'un épouse la reine recherchée par tant de
+prétendants. La malheureuse! Elle n'a pu rester dans la grande
+demeure de son premier mari jusqu'à ce qu'il revint.
+
+Chacun parlait ainsi, ne sachant pas ce qui avait été fait. Et
+l'intendante Eurynomè lava le magnanime Odysseus dans sa demeure
+et le parfuma d'huile; puis elle le couvrit d'un manteau et d'une
+tunique. Et Athènè répandit la beauté sur sa tête, afin qu'il
+parût plus grand et plus majestueux, et elle fit tomber de sa tête
+des cheveux semblables aux fleurs d'hyacinthe. Et, de même qu'un
+habile ouvrier, que Hèphaistos et Pallas Athènè ont instruit, mêle
+l'or à l'argent et accomplit avec art des travaux charmants, de
+même Athènè répandit la grâce sur la tête et sur les épaules
+d'Odysseus, et il sortit du bain, semblable par la beauté aux
+immortels, et il s'assit de nouveau sur le thrône qu'il avait
+quitté, et, se tournant vers sa femme, il lui dit:
+
+-- Malheureuse! Parmi toutes les autres femmes, les dieux qui ont
+des demeures Olympiennes t'ont donné un coeur dur. Aucune autre
+femme ne resterait aussi longtemps loin d'un mari qui, après avoir
+tant souffert, revient, dans la vingtième année, sur la terre de
+la patrie. Allons, nourrice, étends mon lit, afin que je dorme,
+car, assurément, cette femme a un coeur de fer dans sa poitrine!
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Malheureux! je ne te glorifie, ni ne te méprise mais je ne te
+reconnais point encore, me souvenant trop de ce que tu étais quand
+tu partis d'Ithakè sur ta nef aux longs avirons. Va, Eurykléia,
+étends, hors de la chambre nuptiale, le lit compact qu'Odysseus a
+construit lui-même, et jette sur le lit dressé des tapis, des
+peaux et des couvertures splendides.
+
+Elle parla ainsi, éprouvant son mari; mais Odysseus, irrité, dit à
+sa femme douée de prudence:
+
+-- Ô femme! quelle triste parole as-tu dite? Qui donc a transporté
+mon lit? Aucun homme vivant, même plein de jeunesse, n'a pu, à
+moins qu'un dieu lui soit venu en aide, le transporter, et même le
+mouvoir aisément. Et le travail de ce lit est un signe certain,
+car je l'ai fait moi-même, sans aucun autre. Il y avait, dans
+l'enclos de la cour, un olivier au large feuillage, verdoyant et
+plus épais qu'une colonne. Tout autour, je bâtis ma chambre
+nuptiale avec de lourdes pierres; je mis un toit par-dessus, et je
+la fermai de portes solides et compactes. Puis, je coupai les
+rameaux feuillus et pendants de l'olivier, et je tranchai au-
+dessus des racines le tronc de l'olivier, et je le polis
+soigneusement avec l'airain, et m'aidant du cordeau. Et, l'ayant
+troué avec une tarière, j'en fis la base du lit que je construisis
+au-dessus et que j'ornai d'or, d'argent et d'ivoire, et je tendis
+au fond la peau pourprée et splendide d'un boeuf. Je te donne ce
+signe certain; mais je ne sais, ô femme, si mon lit est toujours
+au même endroit, ou si quelqu'un l'a transporté, après avoir
+tranché le tronc de l'olivier, au-dessus des racines.
+
+Il parla ainsi, et le cher coeur et les genoux de Pènélopéia
+défaillirent tandis qu'elle reconnaissait les signes certains que
+lui révélait Odysseus. Et elle pleura quand il eut décrit les
+choses comme elles étaient; et jetant ses bras au cou d'Odysseus,
+elle baisa sa tête et lui dit:
+
+-- Ne t'irrite point contre moi, Odysseus, toi, le plus prudent
+des hommes! Les dieux nous ont accablés de maux; ils nous ont
+envié la joie de jouir ensemble de notre jeunesse et de parvenir
+ensemble au seuil de la vieillesse. Mais ne t'irrite point contre
+moi et ne me blâme point de ce que, dès que je t'ai vu, je ne t'ai
+point embrassé. Mon âme, dans ma chère poitrine, tremblait qu'un
+homme, venu ici, me trompât par ses paroles; car beaucoup méditent
+des ruses mauvaises. L'Argienne Hélénè, fille de Zeus, ne se fût
+point unie d'amour à un étranger, si elle eût su que les braves
+fils des Akhaiens dussent un jour la ramener en sa demeure, dans
+la chère terre de la patrie. Mais un dieu la poussa à cette action
+honteuse, et elle ne chassa point de son coeur cette pensée
+funeste et terrible qui a été la première cause de son malheur et
+du nôtre. Maintenant tu m’as révélé les signes certains de notre
+lit, qu'aucun homme n'a jamais vu. Nous seuls l'avons vu, toi, moi
+et ma servante Aktoris que me donna mon père quand je vins ici et
+qui gardait les portes de notre chambre nuptiale. Enfin, tu as
+persuadé mon coeur, bien qu'il fût plein de méfiance.
+
+Elle parla ainsi, et le désir de pleurer saisit Odysseus, et il
+pleurait en serrant dans ses bras sa chère femme si prudente.
+
+De même que la terre apparaît heureusement aux nageurs dont
+Poseidaôn a perdu dans la mer la nef bien construite, tandis
+qu'elle était battue par le vent et par l'eau noire; et peu ont
+échappé à la mer écumeuse, et, le corps souillé d'écume, ils
+montent joyeux sur la côte, ayant évité la mort; de même la vue de
+son mari était douce à Pènélopéia qui ne pouvait détacher ses bras
+blancs du cou d'Odysseus. Et Éôs aux doigts rosés eût reparu,
+tandis qu'ils pleuraient, si la déesse Athènè aux yeux clairs
+n'avait eu une autre pensée.
+
+Elle retint la longue nuit sur l'horizon et elle garda dans
+l'Okéanos Éôs au thrône d'or, et elle ne lui permit pas de mettre
+sous le joug ses chevaux rapides qui portent la lumière aux
+hommes, Lampos et Phaéthôn qui amènent Éôs. Alors, le prudent
+Odysseus dit à sa femme:
+
+-- Ô femme, nous n'en avons pas fini avec toutes nos épreuves,
+mais un grand et difficile travail me reste qu'il me faut
+accomplir, ainsi que me l'a appris l'âme de Teirésias le jour où
+je descendis dans la demeure d'Aidès pour l'interroger sur mon
+retour et sur celui de mes compagnons. Mais viens, allons vers
+notre lit, ô femme, et goûtons ensemble le doux sommeil.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Nous irons bientôt vers notre lit, puisque tu le désires dans
+ton âme, et puisque les dieux t'ont laissé revenir vers ta demeure
+bien bâtie et dans la terre de ta patrie. Mais puisque tu le sais
+et qu'un dieu te l'a appris, dis-moi quelle sera cette dernière
+épreuve. Je la connaîtrais toujours plus tard, et rien n'empêche
+que je la sache maintenant.
+
+Et le prudent Odysseus lui répondit:
+
+-- Malheureuse! pourquoi, en me priant ardemment, me forces-tu de
+parler? Mais je te dirai tout et ne te cacherai rien. Ton âme ne
+se réjouira pas, et moi-même je ne me réjouirai pas, car il m'a
+ordonné de parcourir encore de nombreuses villes des hommes,
+portant un aviron léger, jusqu'à ce que je rencontre des hommes
+qui ne connaissent point la mer, et qui ne salent point ce qu'ils
+mangent, et qui ignorent les nefs aux proues rouges et les avirons
+qui sont les ailes des nefs. Et il m'a révélé un signe certain que
+je ne te cacherai point. Quand j'aurai rencontré un autre voyageur
+qui croira voir un fléau sur ma brillante épaule, alors je devrai
+planter l'aviron en terre et faire de saintes offrandes au roi
+Poseidaôn, un bélier, un taureau et un verrat. Et il m'a ordonné,
+revenu dans ma demeure, de faire de saintes offrandes aux dieux
+immortels qui habitent le large Ouranos. Et une douce mort me
+viendra de la mer et me tuera dans une heureuse vieillesse, tandis
+qu'autour de moi les peuples seront heureux. Et il m'a dit ces
+choses qui seront accomplies.
+
+Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
+
+-- Si les dieux te réservent une vieillesse heureuse, tu as
+l'espoir d'échapper à ces maux.
+
+Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, Eurynomè et la nourrice
+préparaient, à la splendeur des torches, le lit fait de vêtements
+moelleux. Et, après qu'elles eurent dressé à la hâte le lit épais,
+la vieille femme rentra pour dormir, et Eurynomè, tenant une
+torche à la main, les précédait, tandis qu'ils allaient vers le
+lit. Et les ayant conduits dans la chambre nuptiale, elle se
+retira, et joyeux, ils se couchèrent dans leur ancien lit. Et
+alors, Tèlémakhos, le bouvier, le porcher et les femmes cessèrent
+de danser, et tous allèrent dormir dans les demeures sombres.
+
+Et après qu'Odysseus et Pènélopéia se furent charmés par l'amour,
+ils se charmèrent encore par leurs paroles. Et la noble femme dit
+ce qu'elle avait souffert dans ses demeures au milieu de la
+multitude funeste des prétendants qui, à cause d'elle, égorgeaient
+ses boeufs et ses grasses brebis, et buvaient tout le vin des
+tonneaux.
+
+Et le divin Odysseus dit les maux qu'il avait faits aux hommes et
+ceux qu'il avait subis lui-même. Et il dit tout, et elle se
+réjouissait de l'entendre, et le sommeil n'approcha point de ses
+paupières avant qu'il eût achevé.
+
+Il dit d'abord comment il avait dompté les Kikônes, puis comment
+il était arrivé dans la terre fertile des hommes lôtophages. Et il
+dit ce qu'avait fait le kyklôps, et comment il l'avait châtié
+d'avoir mangé sans pitié ses braves compagnons; et comment il
+était venu chez Aiolos qui l'avait accueilli et renvoyé avec
+bienveillance, et comment la destinée ne lui permit pas de revoir
+encore la chère terre de la patrie, et la tempête qui, de nouveau,
+l'avait emporté, gémissant, sur la mer poissonneuse.
+
+Et il dit comment il avait abordé la Laistrygoniè Tèlèpyle où
+avaient péri ses nefs et tous ses compagnons, et d'où lui seul
+s'était sauvé sur sa nef noire. Puis, il raconta les ruses de
+Kirkè, et comment il était allé dans la vaste demeure d'Aidès,
+afin d'interroger l'âme du Thébain Teirésias, et où il avait vu
+tous ses compagnons et la mère qui l'avait conçu et nourri tout
+enfant.
+
+Et il dit comment il avait entendu la voix des Seirènes
+harmonieuses, et comment il avait abordé les roches errantes,
+l'horrible Kharybdis et Skillè, que les hommes ne peuvent fuir
+sains et saufs; et comment ses compagnons avaient tué les boeufs
+de Hèlios, et comment Zeus qui tonne dans les hauteurs avait
+frappé sa nef rapide de la blanche foudre et abîmé tous ses braves
+compagnons, tandis que lui seul évitait les kères mauvaises.
+
+Et il raconta comment il avait abordé l'île Ogygiè, où la Nymphe
+Kalypsô l'avait retenu dans ses grottes creuses, le désirant pour
+mari, et l'avait aimé, lui promettant qu'elle le rendrait immortel
+et le mettrait à l'abri de la vieillesse; et comment elle n'avait
+pu fléchir son âme dans sa poitrine.
+
+Et il dit comment il avait abordé chez les Phaiakiens, après avoir
+beaucoup souffert; et comment, l'ayant honoré comme un dieu, ils
+l'avaient reconduit sur une nef dans la chère terre de la patrie,
+après lui avoir donné de l'or, de l'airain et de nombreux
+vêtements. Et quand il eut tout dit, le doux sommeil enveloppa ses
+membres et apaisa les inquiétudes de son âme.
+
+Alors, la déesse aux yeux clairs, Athènè, eut d'autres pensées;
+et, quand elle pensa qu'Odysseus s'était assez charmé par l'amour
+et par le sommeil, elle fit sortir de l'Okéanos la fille au thrône
+d'or du matin, afin qu'elle apportât la lumière aux hommes. Et
+Odysseus se leva de son lit moelleux, et il dit à sa femme:
+
+-- Ô femme, nous sommes tous deux rassasiés d'épreuves, toi en
+pleurant ici sur mon retour difficile, et moi en subissant les
+maux que m'ont faits Zeus et les autres dieux qui m'ont si
+longtemps retenu loin de la terre de la patrie. Maintenant,
+puisque, tous deux, nous avons retrouvé ce lit désiré, il faut que
+je prenne soin de nos richesses dans notre demeure. Pour remplacer
+les troupeaux que les prétendants insolents ont dévorés, j'irai
+moi-même en enlever de nombreux, et les Akhaiens nous en donneront
+d'autres, jusqu'à ce que les étables soient pleines. Mais je pars
+pour mes champs plantés d'arbres, afin de voir mon père illustre
+qui gémit sans cesse sur moi. Femme, malgré ta prudence, je
+t'ordonne ceci: en même temps que Hèlios montera, le bruit se
+répandra de la mort des prétendants que j'ai tués dans nos
+demeures. Monte donc dans la chambre haute avec tes servantes, et
+que nul ne te voie, ni ne t'interroge.
+
+Ayant ainsi parlé, il couvrit ses épaules de ses belles armes, et
+il éveilla Tèlémakhos, le bouvier et le porcher, et il leur
+ordonna de saisir les armes guerrières; et ils lui obéirent en
+hâte et se couvrirent d'airain. Puis, ils ouvrirent les portes et
+sortirent, et Odysseus les précédait. Et déjà la lumière était
+répandue sur la terre, mais Athènè, les ayant enveloppés d'un
+brouillard, les conduisit promptement hors de la ville.
+
+
+24.
+
+Le Kyllénien Hermès évoqua les âmes des prétendants. Et il tenait
+dans ses mains la belle baguette d'or avec laquelle il charme,
+selon sa volonté, les yeux des hommes, ou il éveille ceux qui
+dorment. Et, avec cette baguette, il entraînait les âmes qui le
+suivaient, frémissantes.
+
+De même que les chauves-souris, au fond d'un antre divin, volent
+en criant quand l'une d'elles tombe du rocher où leur multitude
+est attachée et amassée, de même les âmes allaient, frémissantes,
+et le bienveillant Herméias marchait devant elles vers les larges
+chemins. Et elles arrivèrent au cours d'Okéanos et à la Roche
+Blanche, et elles passèrent la porte de Hèlios et le peuple des
+songes, et elles parvinrent promptement à la prairie d'Asphodèle
+où habitent les âmes, images des morts. Et elles y trouvèrent
+l'âme du Pèlèiade Akhilleus et celle de Patroklos, et celle de
+l'irréprochable Antilokhos, et celle d'Aias, qui était le plus
+grand et le plus beau de tous les Danaens après l'irréprochable
+Pèléiôn. Et tous s'empressaient autour de celui-ci, quand vint
+l'âme dolente de l'Atréide Agamemnôn, suivie des âmes de tous ceux
+qui, ayant été tuées dans la demeure d'Aigisthos, avaient subi
+leur destinée. Et l'âme du Pèléiôn dit la première:
+
+-- Atréide, nous pensions que tu étais, parmi tous les héros, le
+plus cher à Zeus qui se réjouit de la foudre, car tu commandais à
+des hommes nombreux et braves, sur la terre des Troiens, où les
+Akhaiens ont subi tant de maux. Mais la moire fatale devait te
+saisir le premier, elle qu'aucun homme ne peut fuir, dès qu'il est
+né. Plût aux dieux que, comblé de tant d'honneurs, tu eusses subi
+la destinée et la mort sur la terre des Troiens! Tous les Akhaiens
+eussent élevé ta tombe, et tu eusses laissé à ton fils une grande
+gloire dans l'avenir; mais voici qu'une mort misérable t'était
+réservée.
+
+Et l'âme de l'Atréide lui répondit:
+
+-- Heureux fils de Pèleus, Akhilleus semblable aux dieux, tu es
+mort devant Troiè, loin d'Argos, et les plus braves d'entre les
+fils des Troiens et des Akhaiens se sont entre-tués en combattant
+pour toi. Et tu étais couché, en un tourbillon de poussière,
+grand, sur un grand espace, oublieux des chevaux. Et nous
+combattîmes tout le jour, et nous n'eussions point cessé de
+combattre si Zeus ne nous eût apaisés par une tempête. Après
+t'avoir emporté de la mêlée vers les nefs, nous te déposâmes sur
+un lit, ayant lavé ton beau corps avec de l'eau chaude et l'ayant
+parfumé d'huile. Et, autour de toi, les Danaens répandaient des
+larmes amères et coupaient leurs cheveux. Alors, ta mère sortit
+des eaux avec les immortelles marines, pour apprendre la nouvelle,
+car notre voix était allée jusqu'au fond de la mer. Et une grande
+terreur saisit tous les Akhaiens, et ils se fussent tous rués dans
+les nefs creuses, si un homme plein d'une sagesse ancienne,
+Nestôr, ne les eût retenus. Et il vit ce qu'il y avait de mieux à
+faire, et, dans sa sagesse, il les harangua et leur dit:
+
+-- Arrêtez, Argiens! Ne fuyez pas, fils des Akhaiens! Une mère
+sort des eaux avec les immortelles marines, afin de voir son fils
+qui est mort.
+
+Il parla ainsi, et les magnanimes Akhaiens cessèrent de craindre.
+Et les filles du vieillard de la mer pleuraient autour de toi en
+gémissant lamentablement, et elles te couvrirent de vêtements
+immortels. Les neuf muses, alternant leurs belles voix, se
+lamentaient; et aucun des Argiens ne resta sans pleurer, tant la
+muse harmonieuse remuait leur âme. Et nous avons pleuré dix-sept
+jours et dix-sept nuits, dieux immortels et hommes mortels; et, le
+dix-huitième jour, nous t'avons livré au feu, et nous avons égorgé
+autour de toi un grand nombre de brebis grasses et de boeufs
+noirs. Et tu as été brûlé dans des vêtements divins, ayant été
+parfumé d'huile épaisse et de miel doux; et les héros Akhaiens se
+sont rués en foule autour de ton bûcher, piétons et cavaliers,
+avec un grand tumulte. Et, après que la flamme de Hèphaistos t'eut
+consumé, nous rassemblâmes tes os blancs, ô Akhilleus, les lavant
+dans le vin pur et l'huile; et ta mère donna une urne d'or qu'elle
+dit être un présent de Dionysos et l'oeuvre de l'illustre
+Hèphaistos. C'est dans cette urne que gisent tes os blancs, ô
+Akhilleus, mêlés à ceux du Mènoitiade Patroklos, et auprès
+d'Antilokhos que tu honorais le plus entre tous tes compagnons
+depuis la mort de Patroklos. Et, au-dessus de ces restes, l'armée
+sacrée des Argiens t'éleva un grand et irréprochable tombeau sur
+un haut promontoire du large Hellespontos, afin qu'il fût aperçu
+de loin, sur la mer, par les hommes qui vivent maintenant et par
+les hommes futurs. Et ta mère, les ayant obtenus des dieux, déposa
+de magnifiques prix des jeux au milieu des illustres Argiens. Déjà
+je m'étais trouvé aux funérailles d'un grand nombre de héros,
+quand, sur le tombeau d'un roi, les jeunes hommes se ceignent et
+se préparent aux jeux; mais tu aurais admiré par-dessus tout, dans
+ton âme, les prix que la déesse Thétis aux pieds d'argent déposa
+sur la terre pour les jeux; car tu étais cher aux dieux. Ainsi,
+Akhilleus, bien que tu sois mort, ton nom n'est point oublié, et,
+entre tous les hommes, ta gloire sera toujours grande. Mais moi,
+qu'ai-je gagné à échapper à la guerre? À mon retour, Zeus me
+gardait une mort lamentable par les mains d'Aigisthos et de ma
+femme perfide.
+
+Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, le messager tueur d'Argos
+s'approcha d'eux, conduisant les âmes des prétendants domptés par
+Odysseus. Et tous, dès qu'ils les virent, allèrent, étonnés, au-
+devant d'eux. Et l'âme de l'Atréide Agamemnôn reconnut l'illustre
+Amphimédôn, fils de Mélantheus, car il avait été son hôte dans
+Ithakè. Et l'âme de l'Atréide lui dit la première:
+
+-- Amphimédôn, quel malheur avez-vous subi pour venir dans la
+terre noire, tous illustres et du même âge? On ne choisirait pas
+autrement les premiers d'une ville. Poseidaôn vous a-t-il domptés
+sur vos nefs, en soulevant les vents furieux et les grands flots,
+ou des ennemis vous ont-ils tués sur la terre tandis que vous
+enleviez leurs boeufs et leurs beaux troupeaux de brebis? ou êtes-
+vous morts en combattant pour votre ville et pour vos femmes?
+Réponds-moi, car j'ai été ton hôte. Ne te souviens-tu pas que je
+vins dans tes demeures, avec le divin Ménélaos, afin d'exciter
+Odysseus à nous suivre à Ilios sur les nefs aux solides bancs de
+rameurs? Tout un mois nous traversâmes la vaste mer, et nous pûmes
+à peine persuader le dévastateur de villes Odysseus.
+
+Et l'âme d'Amphimédôn lui répondit:
+
+-- Illustre roi des hommes, Atréide Agamemnôn, je me souviens de
+toutes ces choses, et je te dirai avec vérité la fin malheureuse
+de notre vie. Nous étions les prétendants de la femme d'Odysseus
+absent depuis longtemps. Elle ne repoussait ni n'accomplissait des
+noces odieuses, mais elle nous préparait la mort et la kèr noire.
+Et elle médita une autre ruse dans son esprit, et elle se mit à
+tisser dans sa demeure une grande toile, large et fine, et elle
+nous dit aussitôt:
+
+-- Jeunes hommes, mes prétendants, puisque le divin Odysseus est
+mort, cessez de hâter mes noces jusqu'à ce que j'aie achevé, pour
+que mes fils ne restent pas inutiles, ce linceul du héros Laertès,
+quand la moire mauvaise, de la mort inexorable l'aura saisi; afin
+qu'aucune des femmes Akhaiennes ne puisse me reprocher, devant
+tout le peuple, qu'un homme qui a possédé tant de biens ait été
+enseveli sans linceul.
+
+Elle parla ainsi, et notre coeur généreux fut persuadé aussitôt.
+Et, alors, pendant le jour, elle tissait la grande toile, et,
+pendant la nuit, ayant allumé les torches, elle la défaisait.
+Ainsi, trois ans, elle cacha sa ruse et trompa les Akhaiens; mais,
+quand vint la quatrième année, et quand les mois et les jours
+furent écoulés, une de ses femmes, sachant bien sa ruse, nous la
+dit. Et nous la trouvâmes, défaisant sa belle toile; mais, contre
+sa volonté, elle fut contrainte de l'achever. Et elle acheva donc
+cette grande toile semblable en éclat à Hèlios et à Sélènè. Mais
+voici qu'un daimôn ennemi ramena de quelque part Odysseus, à
+l'extrémité de ses champs, là où habitait son porcher. Là aussi
+vint le cher fils du divin Odysseus, de retour sur sa nef noire de
+la sablonneuse Pylos. Et ils méditèrent la mort des prétendants,
+et ils vinrent à l'illustre ville, et Odysseus vint le dernier,
+car Tèlémakhos le précédait. Le porcher conduisait Odysseus
+couvert de haillons, semblable à un vieux mendiant et courbé sur
+un bâton. Il arriva soudainement, et aucun de nous, et même des
+plus âgés, ne le reconnut. Et nous l'outragions de paroles
+injurieuses et de coups; mais il supporta longtemps, dans ses
+demeures, et avec patience, les injures et les coups. Et, quand
+l'esprit de Zeus tempétueux l'eut excité, il enleva les belles
+armes, à l'aide de Tèlémakhos, et il les déposa dans la haute
+chambre, dont il ferma les verrous. Puis il ordonna à sa femme
+pleine de ruses d'apporter aux prétendants l'arc et le fer
+brillant pour l'épreuve qui devait nous faire périr misérablement
+et qui devait être l'origine du meurtre. Et aucun de nous ne put
+tendre le nerf de l'arc solide, car nous étions beaucoup trop
+faibles. Mais quand le grand arc arriva aux mains d'Odysseus,
+alors nous fîmes entendre des menaces pour qu'on ne le lui donnât
+pas, bien qu'il le demandât vivement. Le seul Tèlémakhos le voulut
+en l'excitant, et le patient et divin Odysseus, ayant saisi l'arc,
+le tendit facilement et envoya une flèche à travers le fer. Puis,
+debout sur le seuil, il répandit à ses pieds les flèches rapides
+et il perça le roi Antinoos. Alors, regardant de tous côtés, il
+lança ses traits mortels aux autres prétendants qui tombaient tous
+amoncelés et nous reconnûmes qu'un d'entre les dieux l'aidait. Et
+aussitôt son fils et ses deux serviteurs, s'appuyant sur sa force,
+tuaient çà et là, et d'affreux gémissements s'élevaient, et la
+terre ruisselait de sang. C'est ainsi que nous avons péri, ô
+Agamemnôn! Nos cadavres négligés gisent encore dans les demeures
+d'Odysseus, et nos amis ne le savent point dans nos maisons, eux
+qui, ayant lavé le sang noir de nos blessures, nous enseveliraient
+en gémissant, car tel est l'honneur des morts.
+
+Et l'âme de l'Atréide lui répondit:
+
+-- Heureux fils de Laertès, prudent Odysseus, certes, tu possèdes
+une femme d'une grande vertu, et l'esprit est sage de
+l'irréprochable Pènélopéia, fille d'Ikarios, qui n'a point oublié
+le héros Odysseus qui l'avait épousée vierge. C'est pourquoi la
+gloire de sa vertu ne périra pas, et les immortels inspireront aux
+hommes terrestres des chants gracieux en l'honneur de la sage
+Pènélopéia. Mais la fille de Tyndaros n'a point agi ainsi, ayant
+tué le mari qui l'avait épousée vierge. Aussi un chant odieux la
+rappellera parmi les hommes et elle répandra sa renommée honteuse
+sur toutes les femmes, même sur celles qui seront vertueuses!
+
+Tandis qu'ils se parlaient ainsi, debout dans les demeures
+d'Aidès, sous les ténèbres de la terre, Odysseus et ses
+compagnons, étant sortis de la ville, parvinrent promptement au
+beau verger de Laertès, et que lui-même avait acheté autrefois,
+après avoir beaucoup souffert. Là était, sa demeure entourée de
+sièges sur lesquels s'asseyaient, mangeaient et dormaient les
+serviteurs qui travaillaient pour lui. Là était aussi une vieille
+femme Sikèle qui, dans les champs, loin de la ville, prenait soin
+du vieillard. Alors Odysseus dit aux deux pasteurs et à son fils:
+
+-- Entrez maintenant dans la maison bien bâtie et tuez, pour le
+repas, un porc, le meilleur de tous. Moi, j'éprouverai mon père,
+afin de voir s'il me reconnaîtra dès qu'il m'aura vu, ou s'il me
+méconnaîtra quand j'aurai marché longtemps près de lui.
+
+Ayant ainsi parlé, il remit ses armes guerrières aux serviteurs,
+qui entrèrent promptement dans la maison. Et, descendant le grand
+verger, il ne trouva ni Dolios, ni aucun de ses fils, ni aucun des
+serviteurs. Et ceux-ci étaient allés rassembler des épines pour
+enclore le verger, et le vieillard les avait précédés.
+
+Et Odysseus trouva son père seul dans le verger, arrachant les
+herbes et vêtu d'une sordide tunique, déchirée et trouée. Et il
+avait lié autour de ses jambes, pour éviter les écorchures, des
+knèmides de cuir déchirées; et il avait des gants aux mains pour
+se garantir des buissons, et, sur la tête, un casque de peau de
+chèvre qui rendait son air plus misérable.
+
+Et le patient et divin Odysseus, ayant vu son père accablé de
+vieillesse et plein d'une grande douleur, versa des larmes, debout
+sous un haut poirier. Et il hésita dans son esprit et dans son
+coeur s'il embrasserait son père en lui disant comment il était
+revenu dans la terre de la patrie, ou s'il l'interrogerait d'abord
+pour l'éprouver. Et il pensa qu'il était préférable de l'éprouver
+par des paroles mordantes. Pensant ainsi, le divin Odysseus alla
+vers lui comme il creusait, la tête baissée, un fossé autour d'un
+arbre. Alors, le divin Odysseus, s'approchant, lui parla ainsi:
+
+-- Ô vieillard, tu n'es point inhabile à cultiver un verger. Tout
+est ici bien soigné, l'olivier, la vigne, le figuier, le poirier.
+Aucune portion de terre n'est négligée dans ce verger. Mais je te
+le dirai, et n'en sois point irrité dans ton âme: tu ne prends
+point les mêmes soins de toi. Tu subis à la fois la triste
+vieillesse et les vêtements sales et honteux qui te couvrent. Ton
+maître ne te néglige point ainsi sans doute à cause de ta paresse,
+car ton aspect n'est point servile, et par ta beauté et ta majesté
+tu es semblable à un roi. Tu es tel que ceux qui, après le bain et
+le repas, dorment sur un lit moelleux, selon la coutume des
+vieillards. Mais dis-moi la vérité. De qui es-tu le serviteur? De
+qui cultives-tu le verger? Dis-moi la vérité, afin que je la
+sache: suis-je parvenu à Ithakè, ainsi que me l'a dit un homme que
+je viens de rencontrer et qui est insensé, car il n'a su ni
+m'écouter, ni me répondre, quand je lui ai demandé si mon hôte est
+encore vivant ou s'il est mort et descendu dans les demeures
+d'Aidès. Mais je te le dis; écoute et comprends-moi. Je donnai
+autrefois l'hospitalité, sur la chère terre de la patrie, à un
+homme qui était venu dans ma demeure, le premier, entre tous les
+étrangers errants. Il disait qu'il était né à Ithakè et que son
+père était Laertès Arkeisiade. L'ayant conduit dans ma demeure, je
+le reçus avec tendresse. Et il y avait beaucoup de richesses dans
+ma demeure, et je lui fis de riches présents hospitaliers, car je
+lui donnai sept talents d'or bien travaillé, un kratère fleuri en
+argent massif, douze manteaux simples, autant de tapis, douze
+autres beaux manteaux et autant de tuniques, et, par surcroît,
+quatre femmes qu'il choisit lui-même, belles et très habiles à
+tous les ouvrages.
+
+Et son père lui répondit en pleurant:
+
+-- Étranger, certes, tu es dans la contrée sur laquelle tu
+m'interroges; mais des hommes iniques et injurieux l'oppriment, et
+les nombreux présents que tu viens de dire sont perdus. Si tu
+eusses rencontré ton hôte dans Ithakè, il t'eût congédié après
+t'avoir donné l'hospitalité et t'avoir comblé d'autant de présents
+qu'il en a reçu de toi, comme c'est la coutume. Mais dis-moi la
+vérité: combien y a-t-il d'années que tu as reçu ton hôte
+malheureux? C'était mon fils, si jamais quelque chose a été! Le
+malheureux! Loin de ses amis et de sa terre natale, ou les
+poissons l'ont mangé dans la mer, ou, sur la terre, il a été
+déchiré par les bêtes féroces et par les oiseaux, et ni sa mère,
+ni son père, nous qui l'avons engendré, ne l'avons pleuré et
+enseveli. Et sa femme si richement dotée, la sage Pènélopéia n'a
+point pleuré, sur le lit funèbre, son mari bien-aimé, et elle ne
+lui a point fermé les yeux, car tel est l'honneur des morts! Mais
+dis-moi la vérité, afin que je la sache. Qui es-tu parmi les
+hommes? Où sont ta ville et tes parents? Où s'est arrêtée la nef
+rapide qui t'a conduit ici ainsi que tes divins compagnons? Es-tu
+venu, comme un marchand, sur une nef étrangère, et, t'ayant
+débarqué, ont-ils continué leur route?
+
+Et le prudent Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Certes, je te dirai toute la vérité. Je suis d'Alybas, où j'ai
+mes demeures illustres; je suis le fils du roi Apheidas
+Polypèmonide, et mon nom est Épèritos. Un daimôn m'a poussé ici,
+malgré moi, des côtes de Sikaniè, et ma nef s'est arrêtée, loin de
+la ville, sur le rivage. Voici la cinquième année qu'Odysseus a
+quitté ma patrie. Certes, comme il partait, des oiseaux apparurent
+à sa droite, et je le renvoyai, m'en réjouissant, et lui-même en
+était joyeux quand il partit. Et nous espérions, dans notre âme,
+nous revoir et nous faire de splendides présents.
+
+Il parla ainsi, et la sombre nuée de la douleur enveloppa Laertès,
+et, avec de profonds gémissements, il couvrit à deux mains sa tête
+blanche de poussière. Et l'âme d'Odysseus fut émue, et un trouble
+violent monta jusqu'à ses narines en voyant ainsi son cher père;
+et il le prit dans ses bras en s'élançant, et il le baisa et lui
+dit:
+
+-- Père! Je suis celui que tu attends, et je reviens après vingt
+ans dans la terre de la patrie. Mais cesse de pleurer et de gémir,
+car, je te le dis, il faut que nous nous hâtions. J'ai tué les
+prétendants dans nos demeures, châtiant leurs indignes outrages et
+leurs mauvaises actions.
+
+Et Laertès lui répondit:
+
+-- Si tu es Odysseus mon fils de retour ici, donne moi un signe
+manifeste qui me persuade.
+
+Et le prudent Odysseus lui répondit:
+
+-- Vois d'abord de tes yeux cette blessure qu'un sanglier me fit
+de ses blanches dents, sur le Parnèsos, quand vous m'aviez envoyé,
+toi et ma mère vénérable, auprès d'Autolykos le cher père de ma
+mère, afin de prendre les présents qu'il m'avait promis quand il
+vint ici. Mais écoute, et je te dirai encore les arbres de ton
+verger bien cultivé, ceux que tu m'as donnés autrefois, comme je
+te les demandais, étant enfant et te suivant à travers le verger.
+Et nous allions parmi les arbres et tu me nommais chacun d'entre
+eux, et tu me donnas treize poiriers, dix pommiers et quarante
+figuiers; et tu me dis que tu me donnerais cinquante sillons de
+vignes portant des fruits et dont les grappes mûrissent quand les
+saisons de Zeus pèsent sur elles.
+
+Il parla ainsi, et les genoux et le cher coeur de Laertès
+défaillirent tandis qu'il reconnaissait les signes manifestes que
+lui donnait Odysseus. Et il jeta ses bras autour de son cher fils,
+et le patient et divin Odysseus le reçut inanimé. Enfin, il
+respira, et, rassemblant ses esprits, il lui parla ainsi:
+
+-- Père Zeus, et vous, dieux! certes, vous êtes encore dans le
+grand Olympos, si vraiment les prétendants ont payé leurs
+outrages! Mais, maintenant, je crains dans mon âme que tous les
+Ithakèsiens se ruent promptement ici et qu'ils envoient des
+messagers à toutes les villes des Képhallèniens.
+
+Et le prudent Odysseus lui répondit:
+
+-- Prends courage, et ne t'inquiète point de ceci dans ton âme.
+Mais allons vers la demeure qui est auprès du verger. C'est là que
+j'ai envoyé Tèlémakhos, le bouvier et le porcher, afin de préparer
+promptement le repas.
+
+Ayant ainsi parlé, ils allèrent vers les belles demeures, où ils
+trouvèrent Tèlémakhos, le bouvier et le porcher, coupant les
+chairs abondantes et mêlant le vin rouge. Cependant la servante
+Sikèle lava et parfuma d'huile le magnanime Laertès dans sa
+demeure, et elle jeta un beau manteau autour de lui, et Athènè,
+s'approchant, fortifia les membres du prince des peuples et elle
+le fit paraître plus grand et plus majestueux qu'auparavant. Et il
+sortit du bain, et son cher fils l'admira, le voyant semblable aux
+dieux immortels, et il lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Ô père, certes, un des dieux éternels te fait ainsi paraître
+plus irréprochable par la beauté et la majesté.
+
+Et le prudent Laertès lui répondit:
+
+-- Que n'a-t-il plu au père Zeus, à Athènè, à Apollôn, que je
+fusse hier, dans nos demeures, tel que j'étais quand je pris, sur
+la terre ferme, commandant aux Képhallèniens, la ville bien bâtie
+de Nérikos! Les épaules couvertes de mes armes, j'eusse chassé les
+prétendants et rompu les genoux d'un grand nombre d'entre eux dans
+nos demeures, et tu t'en fusses réjoui dans ton âme.
+
+Et ils se parlaient ainsi, et, cessant leur travail, ils
+préparèrent le repas, et ils s'assirent en ordre sur les sièges et
+sur les thrônes, et ils allaient prendre leur repas, quand le
+vieux Dolios arriva avec ses fils fatigués de leurs travaux; car
+la vieille mère Sikèle, qui les avait nourris et qui prenait soin
+du vieillard depuis que l'âge l'accablait, était allée les
+appeler. Ils aperçurent Odysseus et ils le reconnurent dans leur
+âme, et ils s'arrêtèrent, stupéfaits, dans la demeure. Mais
+Odysseus, les rassurant, leur dit ces douces paroles:
+
+-- Ô vieillard, assieds-toi au repas et ne sois plus stupéfait.
+Nous vous avons longtemps attendus dans les demeures, prêts à
+mettre la main sur les mets.
+
+Il parla ainsi, et Dolios, les deux bras étendus, s'élança; et
+saisissant les mains d'Odysseus, il les baisa, et il lui dit ces
+paroles ailées:
+
+-- Ô ami, puisque tu es revenu vers nous qui te désirions et qui
+pensions ne plus te revoir, c'est que les dieux t'ont conduit.
+Salut! Réjouis-toi, et que les dieux te rendent heureux! Mais dis-
+moi la vérité, afin que je la sache. La prudente Pènélopéia sait-
+elle que tu es revenu, ou lui enverrons-nous un message?
+
+Et le prudent Odysseus lui répondit:
+
+-- Ô vieillard, elle le sait! Pourquoi t'inquiéter de ces choses?
+
+Il parla ainsi, et il s'assit de nouveau sur son siège poli. Et,
+autour de l'illustre Odysseus, les fils de Dolios, de la même
+façon, saluèrent leur maître par leurs paroles et baisèrent ses
+mains. Ensuite ils s'assirent auprès de Dolios leur père.
+
+Tandis qu'ils mangeaient ainsi dans la demeure, Ossa se répandit
+par la ville, annonçant la kèr et la mort lamentable des
+prétendants. Et, à cette nouvelle, tous accoururent de tous côtés,
+avec tumulte et en gémissant, devant la demeure d'Odysseus. Et ils
+emportèrent les morts, chacun dans sa demeure, et ils les
+ensevelirent; et ceux des autres villes, ils les firent
+reconduire, les ayant déposés sur des nefs rapides. Puis, affligés
+dans leur coeur, ils se réunirent à l'agora. Et quand ils furent
+réunis en foule, Eupeithès se leva et parla au milieu d'eux. Et
+une douleur intolérable était dans son coeur à cause de son fils
+Antinoos que le divin Odysseus avait tué le premier. Et il parla
+ainsi, versant des larmes à cause de son fils:
+
+-- Ô amis, certes, cet homme a fait un grand mal aux Akhaiens.
+Tous ceux, nombreux et braves, qu'il a emmenés sur ses nefs, il
+les a perdus; et il a perdu aussi les nefs creuses, et il a perdu
+ses peuples, et voici qu'à son retour il a tué les plus braves des
+Képhallèniens. Allons! Avant qu'il fuie rapidement à Pylos ou dans
+la divine Élis où dominent les Épéiens, allons! car nous serions à
+jamais méprisés, et les hommes futurs se souviendraient de notre
+honte, si nous ne vengions le meurtre de nos fils et de nos
+frères. Il ne me serait plus doux de vivre, et j'aimerais mieux
+descendre aussitôt chez les morts. Allons! de peur que, nous
+prévenant, ils s'enfuient.
+
+Il parla ainsi en pleurant, et la douleur saisit tous les
+Akhaiens. Mais, alors, Médôn et le divin aoide s'approchèrent
+d'eux, étant sortis de la demeure d'Odysseus, dès que le sommeil
+les eut quittés. Et ils s'arrêtèrent au milieu de l'agora. Et tous
+furent saisis de stupeur, et le prudent Médôn leur dit:
+
+-- Écoutez-moi, Ithakèsiens. Odysseus n'a point accompli ces
+choses sans les dieux immortels. Moi-même j'ai vu un dieu immortel
+qui se tenait auprès d'Odysseus, sous la figure de Mentôr. Certes,
+un dieu immortel apparaissait, tantôt devant Odysseus, excitant
+son audace, et tantôt s'élançant dans la salle, troublant les
+prétendants, et ceux-ci tombaient amoncelés.
+
+Il parla ainsi, et la terreur blême les saisit tous. Et le vieux
+héros Halithersès Mastoride, qui savait les choses passées et
+futures, plein de prudence, leur parla ainsi:
+
+-- Écoutez-moi, Ithakèsiens, quoi que je dise. C'est par votre
+iniquité, amis, que ceci est arrivé. En effet, vous ne m'avez
+point obéi, ni à Mentôr prince des peuples, en réprimant les
+violences de vos fils qui ont commis avec fureur des actions
+mauvaises, consumant les richesses et insultant la femme d'un
+vaillant homme qu'ils disaient ne devoir plus revenir. Et,
+maintenant que cela est arrivé, faites ce que je vous dis: ne
+partez pas, de peur qu'il vous arrive malheur.
+
+Il parla ainsi, et les uns se ruèrent avec un grand tumulte, et
+les autres restèrent en grand nombre, car les paroles de
+Halithersès ne leur plurent point et ils obéirent à Eupeithès. Et
+aussitôt ils se jetèrent sur leurs armes, et, s'étant couverts de
+l'airain splendide, réunis, ils traversèrent la grande ville. Et
+Eupeithès était le chef de ces insensés, et il espérait venger le
+meurtre de son fils; mais sa destinée n'était point de revenir,
+mais de subir la kèr.
+
+Alors Athènè dit à Zeus Kroniôn:
+
+-- Notre père, Kronide, le plus puissant des rois, réponds-moi:
+que cache ton esprit? Exciteras-tu la guerre lamentable et la rude
+mêlée, ou rétabliras-tu la concorde entre les deux partis?
+
+Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit:
+
+-- Mon enfant, pourquoi m'interroges-tu sur ces choses? N'en as-tu
+point décidé toi-même dans ton esprit, de façon qu'Odysseus, à son
+retour, se venge de ses ennemis? Fais selon ta volonté; mais je te
+dirai ce qui est convenable. Maintenant que le divin Odysseus a
+puni les prétendants, qu'ayant scellé une alliance sincère, il
+règne toujours. Nous enverrons à ceux-ci l'oubli du meurtre de
+leurs fils et de leurs frères, et ils s'aimeront les uns les
+autres comme auparavant, dans la paix et dans l'abondance.
+
+Ayant ainsi parlé, il excita Athènè déjà pleine d'ardeur et qui se
+rua du faîte de l'Olympos.
+Et quand ceux qui prenaient leur repas eurent chassé la faim, le
+patient et divin Odysseus leur dit, le premier:
+
+-- Qu'un de vous sorte et voie si ceux qui doivent venir
+approchent.
+
+Il parla ainsi, et un des fils de Dolios sortit, comme il
+l'ordonnait; et, debout sur le seuil, il vit la foule qui
+approchait. Et aussitôt il dit à Odysseus ces paroles ailées:
+
+-- Les voici, armons-nous promptement.
+
+Il parla ainsi, et tous se jetèrent sur leurs armes, Odysseus et
+ses trois compagnons et les six fils de Dolios. Et avec eux,
+Laertès et Dolios s'armèrent, quoique ayant les cheveux blancs,
+mais contraints de combattre.
+
+Et, s'étant couverts de l'airain splendide, ils ouvrirent les
+portes et sortirent, et Odysseus les conduisait. Et la fille de
+Zeus, Athènè, vint à eux, semblable à Mentôr par la figure et la
+voix. Et le patient et divin Odysseus, l'ayant vue, se réjouit, et
+il dit aussitôt à son cher fils Tèlémakhos:
+
+-- Tèlémakhos, voici qu'il faut te montrer, en combattant toi-même
+les guerriers. C'est là que les plus braves se reconnaissent. Ne
+déshonorons pas la race de nos aïeux, qui, sur toute la terre, l'a
+emporté par sa force et son courage.
+
+Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
+
+-- Tu verras, si tu le veux, cher père, que je ne déshonorerai
+point ta race.
+
+Il parla ainsi, et Laertès s'en réjouit et dit:
+
+-- Quel jour pour moi, dieux amis! Certes, je suis plein de joie;
+mon fils et mon petit-fils luttent de vertu.
+
+Et Athènè aux yeux clairs, s'approchant, lui dit:
+
+-- Arkeisiade, le plus cher de mes compagnons, supplie le père
+Zeus et sa fille aux yeux clairs, et, aussitôt, envoie ta longue
+lance, l'ayant brandie avec force.
+
+Ayant ainsi parlé, Pallas Athènè lui inspira une grande force, et
+il pria la fille du grand Zeus, et il envoya sa longue lance
+brandie avec force. Et il frappa le casque d'airain d'Eupeithès,
+qui ne résista point, et l'airain le traversa. Et Eupeithès tomba
+avec bruit, et ses armes résonnèrent sur lui. Et Odysseus et son
+illustre fils se ruèrent sur les premiers combattants, les
+frappant de leurs épées et de lances à deux pointes. Et ils les
+eussent tous tués et privés du retour, si Athènè, la fille de Zeus
+tempétueux, n'eût arrêté tout le peuple en criant:
+
+-- Cessez la guerre lamentable, Ithakèsiens, et séparez-vous
+promptement sans carnage.
+
+Ainsi parla Athènè, et la terreur blême les saisit, et leurs
+armes, échappées de leurs mains, tombèrent à terre, au cri de la
+déesse; et tous, pour sauver leur vie, s'enfuirent vers la ville.
+Et le patient et divin Odysseus, avec des clameurs terribles, se
+rua comme l'aigle qui vole dans les hauteurs. Alors le Kronide
+lança la foudre enflammée qui tomba devant la fille aux yeux
+clairs d'un père redoutable. Et, alors, Athènè aux yeux clairs dit
+à Odysseus:
+
+-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, arrête, cesse la discorde de
+la guerre intestine, de peur que le Kronide Zeus qui tonne au loin
+s'irrite contre toi.
+
+Ainsi parla Athènè, et il lui obéit, plein de joie dans son coeur.
+Et Pallas Athènè, fille de Zeus tempétueux, et semblable par la
+figure et par la voix à Mentôr, scella pour toujours l'alliance
+entre les deux partis.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Odyssée, by Homère
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14286 ***