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+The Project Gutenberg EBook of Iliade, by Homère
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Iliade
+
+Author: Homère
+
+Release Date: December 7, 2004 [EBook #14285]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ILIADE ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+Homère
+L’ILIADE
+
+Traduction Charles-René-Marie Leconte de L'Isle
+
+
+Table des matières
+
+Chants
+
+Chant 1
+Chant 2
+Chant 3
+Chant 4
+Chant 5
+Chant 6
+Chant 7
+Chant 8
+Chant 9
+Chant 10
+Chant 11
+Chant 12
+Chant 13
+Chant 14
+Chant 15
+Chant 16
+Chant 17
+Chant 18
+Chant 19
+Chant 20
+Chant 21
+Chant 22
+Chant 23
+Chant 24
+
+
+
+Chant 1
+
+Chante, déesse, du Pèlèiade Akhilleus la colère désastreuse, qui
+de maux infinis accabla les Akhaiens, et précipita chez Aidès tant
+de fortes âmes de héros, livrés eux-mêmes en pâture aux chiens et
+à tous les oiseaux carnassiers. Et le dessein de Zeus
+s'accomplissait ainsi, depuis qu'une querelle avait divisé
+l'Atréide, roi des hommes, et le divin Akhilleus.
+
+Qui d'entre les dieux les jeta dans cette dissension? Le fils de
+Zeus et de Lètô. Irrité contre le roi, il suscita dans l'armée un
+mal mortel, et les peuples périssaient, parce que l'Atréide avait
+couvert d'opprobre Khrysès le sacrificateur.
+
+Et celui-ci était venu vers les nefs rapides des Akhaiens pour
+racheter sa fille; et, portant le prix infini de
+l'affranchissement, et, dans ses mains, les bandelettes de
+l'Archer Apollôn, suspendues au sceptre d'or, il conjura tous les
+Akhaiens, et surtout les deux Atréides, princes des peuples:
+
+-- Atréides, et vous, anciens aux belles knèmides, que les dieux
+qui habitent les demeures olympiennes vous donnent de détruire la
+ville de Priamos et de vous retourner heureusement; mais rendez-
+moi ma fille bien-aimée et recevez le prix de l'affranchissement,
+si vous révérez le fils de Zeus, l'archer Apollôn.
+
+Et tous les Akhaiens, par des rumeurs favorables, voulaient qu'on
+respectât le sacrificateur et qu'on reçût le prix splendide; mais
+cela ne plut point à l'âme de l'Atréide Agamemnôn, et il le chassa
+outrageusement, et il lui dit cette parole violente:
+
+-- Prends garde, vieillard, que je te rencontre auprès des nefs
+creuses, soit que tu t'y attardes, soit que tu reviennes, de peur
+que le sceptre et les bandelettes du dieu ne te protègent plus. Je
+n'affranchirai point ta fille. La vieillesse l'atteindra, en ma
+demeure, dans Argos, loin de sa patrie, tissant la toile et
+partageant mon lit. Mais, va! ne m'irrite point, afin de t'en
+retourner sauf.
+
+Il parla ainsi, et le vieillard trembla et obéit. Et il allait,
+silencieux, le long du rivage de la mer aux bruits sans nombre.
+Et, se voyant éloigné, il conjura le roi Apollôn que Lètô à la
+belle chevelure enfanta:
+
+-- Entends-moi, porteur de l'arc d'argent, qui protèges Khrysè et
+Killa la sainte, et commandes fortement sur Ténédos, Smintheus! Si
+jamais j'ai orné ton beau temple, si jamais j'ai brûlé pour toi
+les cuisses grasses des taureaux et des chèvres, exauce mon voeu:
+que les Danaens expient mes larmes sous tes flèches!
+
+Il parla ainsi en priant, et Phoibos Apollôn l'entendit; et, du
+sommet Olympien, il se précipita, irrité dans son coeur, portant
+l'arc sur ses épaules, avec le plein carquois. Et les flèches
+sonnaient sur le dos du dieu irrité, à chacun de ses mouvements.
+Et il allait, semblable à la nuit.
+
+Assis à l'écart, loin des nefs, il lança une flèche, et un bruit
+terrible sortit de l'arc d'argent. Il frappa les mulets d'abord et
+les chiens rapides; mais, ensuite, il perça les hommes eux-mêmes
+du trait qui tue. Et sans cesse les bûchers brûlaient, lourds de
+cadavres.
+
+Depuis neuf jours les flèches divines sifflaient à travers
+l'armée; et, le dixième, Akhilleus convoqua les peuples dans
+l'agora. Hèrè aux bras blancs le lui avait inspiré, anxieuse des
+Danaens et les voyant périr. Et quand ils furent tous réunis, se
+levant au milieu d'eux, Akhilleus aux pieds rapides parla ainsi:
+
+-- Atréide, je pense qu'il nous faut reculer et reprendre nos
+courses errantes sur la mer, si toutefois nous évitons la mort,
+car, toutes deux, la guerre et la contagion domptent les Akhaiens.
+Hâtons-nous d'interroger un divinateur ou un sacrificateur, ou un
+interprète des songes, car le songe vient de Zeus. Qu'il dise
+pourquoi Phoibos Apollôn est irrité, soit qu'il nous reproche des
+voeux négligés ou qu'il demande des hécatombes promises. Sachons
+si, content de la graisse fumante des agneaux et des belles
+chèvres, il écartera de nous cette contagion.
+
+Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et le Thestoride Kalkhas,
+l'excellent divinateur, se leva. Il savait les choses présentes,
+futures et passées, et il avait conduit à Ilion les nefs
+Akhaiennes, à l'aide de la science sacrée dont l'avait doué
+Phoibos Apollôn. Très sage, il dit dans l'agora:
+
+-- Ô Akhilleus, cher à Zeus, tu m'ordonnes d'expliquer la colère
+du roi Apollôn l'archer. Je le ferai, mais promets d'abord et jure
+que tu me défendras de ta parole et de tes mains; car, sans doute,
+je vais irriter l'homme qui commande à tous les Argiens et à qui
+tous les Akhaiens obéissent. Un roi est trop puissant contre un
+inférieur qui l'irrite. Bien que, dans l'instant, il refrène sa
+colère, il l'assouvit un jour, après l'avoir couvée dans son
+coeur. Dis-moi donc que tu me protégeras.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Dis sans peur ce que tu sais. Non! par Apollôn, cher à Zeus, et
+dont tu découvres aux Danaens les volontés sacrées, non! nul
+d'entre eux, Kalkhas, moi vivant et les yeux ouverts, ne portera
+sur toi des mains violentes auprès des nefs creuses, quand même tu
+nommerais Agamemnôn, qui se glorifie d'être le plus puissant des
+Akhaiens.
+
+Et le divinateur irréprochable prit courage et dit:
+
+-- Apollôn ne vous reproche ni voeux ni hécatombes; mais il venge
+son sacrificateur, qu'Agamemnôn a couvert d’opprobre, car il n'a
+point délivré sa fille, dont il a refusé le prix
+d'affranchissement. Et c'est pour cela que l'archer Apollôn vous
+accable de maux; et il vous en accablera, et il n'écartera point
+les lourdes kères de la contagion, que vous n'ayez rendu à son
+père bien-aimé la jeune fille aux sourcils arqués, et qu'une
+hécatombe sacrée n'ait été conduite à Khrysè. Alors nous
+apaiserons le dieu.
+
+Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et le héros Atréide Agamemnôn, qui
+commande au loin, se leva, plein de douleur; et une noire colère
+emplissait sa poitrine, et ses yeux étaient pareils à des feux
+flambants. Furieux contre Kalkhas, il parla ainsi:
+
+-- Divinateur malheureux, jamais tu ne m'as rien dit d'agréable.
+Les maux seuls te sont doux à prédire. Tu n'as jamais ni bien
+parlé ni bien agi; et voici maintenant qu'au milieu des Danaens,
+dans l'agora, tu prophétises que l'archer Apollon nous accable de
+maux parce que je n’ai point voulu recevoir le prix splendide de
+la vierge Khrysèis, aimant mieux la retenir dans ma demeure
+lointaine. En effet, je la préfère à Klytaimnestrè, que j'ai
+épousée vierge. Elle ne lui est inférieure ni par le corps, ni par
+la taille, ni par l'intelligence, ni par l'habileté aux travaux.
+Mais je la veux rendre. Je préfère le salut des peuples à leur
+destruction. Donc, préparez-moi promptement un prix, afin que,
+seul d'entre tous les Argiens, je ne sois point dépouillé. Cela ne
+conviendrait point; car, vous le voyez, ma part m'est retirée.
+
+Et le divan Akhilleus aux pieds rapides lui répondit:
+
+-- Très orgueilleux Atréide, le plus avare des hommes, comment les
+magnanimes Akhaiens te donneraient-ils un autre prix? Avons-nous
+des dépouilles à mettre en commun? Celles que nous avons enlevées
+des villes saccagées ont été distribuées, et il ne convient point
+que les hommes en fassent un nouveau partage. Mais toi, remets
+cette jeune fille à son dieu, et nous, Akhaiens, nous te rendrons
+le triple et le quadruple, si jamais Zeus nous donne de détruire
+Troiè aux fortes murailles.
+
+Et le roi Agamemnôn, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Ne crois point me tromper, quelque brave que tu sois, Akhilleus
+semblable à un dieu, car tu ne me séduiras ni ne me persuaderas.
+Veux-tu, tandis que tu gardes ta part, que je reste assis dans mon
+indigence, en affranchissant cette jeune fille? Si les magnanimes
+Akhaiens satisfont mon coeur par un prix d'une valeur égale, soit.
+Sinon, je ravirai le tien, ou celui d'Aias, ou celui d'Odysseus;
+et je l'emporterai, et celui-là s'indignera vers qui j'irai. Mais
+nous songerons à ceci plus tard. Donc, lançons une nef noire à la
+mer divine, munie d'avirons, chargée d'une hécatombe, et faisons-y
+monter Khrysèis aux belles joues, sous la conduite d'un chef,
+Aias, Idoméneus, ou le divin Odysseus, ou toi-même, Pèléide, le
+plus effrayant des hommes, afin d'apaiser l'archer Apollôn par les
+sacrifices accomplis.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un oeil sombre,
+parla ainsi;
+
+-- Ah! revêtu d'impudence, âpre au gain! Comment un seul d'entre
+les Akhaiens se hâterait-il de t'obéir, soit qu'il faille tendre
+une embuscade, soit qu'on doive combattre courageusement contre
+les hommes? Je ne suis point venu pour ma propre cause attaquer
+les Troiens armés de lances, car ils ne m'ont jamais nui. Jamais
+ils ne m'ont enlevé ni mes boeufs ni mes chevaux; jamais, dans la
+fructueuse Phthiè, ils n'ont ravagé mes moissons: car un grand
+nombre de montagnes ombragées et la mer sonnante nous séparent.
+Mais nous t'avons suivi pour te plaire, impudent! pour venger
+Ménélaos et toi, oeil de chien! Et tu ne t'en soucies ni ne t'en
+souviens, et tu me menaces de m'enlever la récompense pour
+laquelle j'ai tant travaillé et que m'ont donnée les fils des
+Akhaiens! Certes, je n'ai jamais une part égale à la tienne quand
+on saccage une ville troienne bien peuplée; et cependant mes mains
+portent le plus lourd fardeau de la guerre impétueuse. Et, quand
+vient l'heure du partage, la meilleure part est pour toi; et,
+ployant sous la fatigue du combat, je retourne vers mes nefs,
+satisfait d'une récompense modique. Aujourd'hui, je pars pour la
+Phthiè, car mieux vaut regagner ma demeure sur mes nefs
+éperonnées. Et je ne pense point qu'après m'avoir outragé tu
+recueilles ici des dépouilles et des richesses.
+
+Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit:
+
+-- Fuis, si ton coeur t'y pousse. Je ne te demande point de rester
+pour ma cause. Mille autres seront avec moi, surtout le très sage
+Zeus. Tu m'es le plus odieux des rois nourris par le Kronide. Tu
+ne te plais que dans la dissension, la guerre et le combat. Si tu
+es brave, c'est que les dieux l'ont voulu sans doute. Retourne
+dans ta demeure avec tes nefs et tes compagnons; commande aux
+Myrmidones; je n'ai nul souci de ta colère, mais je te préviens de
+ceci; puisque Phoibos Apollôn m'enlève Khrysèis, je la renverrai
+sur une de mes nefs avec mes compagnons, et moi-même j'irai sous
+ta tente et j'en entraînerai Breisèis aux belles joues, qui fut
+ton partage, afin que tu comprennes que je suis plus puissant que
+toi, et que chacun redoute de se dire mon égal en face.
+
+Il parla ainsi, et le Pèléiôn fut ampli d'angoisse, et son coeur,
+dans sa mâle poitrine, délibéra si, prenant l'épée aiguë sur sa
+cuisse, il écarterait la foule et tuerait l'Atréide, ou s'il
+apaisent sa colère et refrénerait sa fureur.
+
+Et tandis qu'il délibérait dans son âme et dans son esprit, et
+qu'il arrachait sa grande épée de la gaine, Athènè vint de
+l'Ouranos, car Hèrè aux bras blancs l'avait envoyée, aimant et
+protégeant les deux rois. Elle se tint en arrière et saisit le
+Pèléiôn par sa chevelure blonde; visible pour lui seul, car nul
+autre ne la voyait. Et Akhilleus, stupéfait, se retourna, et
+aussitôt il reconnut Athènè, dont les yeux étaient terribles, et
+il lui dit en paroles ailées:
+
+-- Pourquoi es-tu venue, fille de Zeus tempétueux? Est-ce afin de
+voir l'outrage qui m'est fait par l'Atréide Agamemnôn? Mais je te
+le dis, et ma parole s'accomplira, je pense: il va rendre l’âme à
+cause de son insolence.
+
+Et Athènè aux yeux clairs lui répondit:
+
+-- Je suis venue de l'Ouranos pour apaiser ta colère, si tu veux
+obéir. La divine Hèrè aux bras blancs m'a envoyée, vous aimant et
+vous protégeant tous deux. Donc, arrête; ne prends point l'épée en
+main, venge-toi en paroles, quoi qu'il arrive. Et je te le dis, et
+ceci s'accomplira: bientôt ton injure te sera payée par trois fois
+autant de présents splendides. Réprime-toi et obéis-nous.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Déesse, il faut observer ton ordre, bien que je sois irrité
+dans l'âme. Cela est pour le mieux sans doute, car les dieux
+exaucent qui leur obéit.
+
+Il parla ainsi, et, frappant d'une main lourde la poignée
+d'argent, il repoussa sa grande épée dans la gaine et n'enfreignit
+point l'ordre d'Athènè.
+
+Et celle-ci retourna auprès des autres dieux, dans les demeures
+olympiennes de Zeus tempétueux.
+
+Et le Pèléide, débordant de colère, interpella l'Atréide avec
+d'âpres paroles:
+
+-- Lourd de vin, oeil de chien, coeur de cerf! jamais tu n'as osé,
+dans ton âme, t'armer pour le combat avec les hommes, ni tendre
+des embuscades avec les princes des Akhaiens. Cela t'épouvanterait
+comme la mort elle-même. Certes, il est beaucoup plus aisé, dans
+la vaste armée Akhaienne, d'enlever la part de celui qui te
+contredit, roi qui manges ton peuple, parce que tu commandes à des
+hommes vils. S'il n'en était pas ainsi, Atréide, cette insolence
+serait la dernière. Mais je te le dis, et j'en jure un grand
+serment: par ce sceptre qui ne produit ni feuilles, ni rameaux, et
+qui ne reverdira plus, depuis qu'il a été tranché du tronc sur les
+montagnes et que l'airain l'a dépouillé de feuilles et d'écorce;
+et par le sceptre que les fils des Akhaiens portent aux mains
+quand ils jugent et gardent les lois au nom de Zeus, je te le jure
+par un grand serment: certes, bientôt le regret d'Akhilleus
+envahira tous les fils des Akhaiens, et tu gémiras de ne pouvoir
+les défendre, quand ils tomberont en foule sous le tueur d'hommes
+Hektôr; et tu seras irrité et déchiré au fond de ton âme d'avoir
+outragé le plus brave des Akhaiens.
+
+Ainsi parla le Pèlëide, et il jeta contre terre le sceptre aux
+clous d'or, et il s'assit. Et l'Atréide s'irritait aussi; mais
+l'excellent agorète des Pyliens, l'harmonieux Nestôr, se leva.
+
+Et la parole coulait de sa langue, douce comme le miel. Et il
+avait déjà vécu deux âges d'hommes nés et nourris avec lui dans la
+divine Pylos, et il régnait sur le troisième âge. Très sage, il
+dit dans l'agora:
+
+-- Ô dieux! Certes. un grand deuil envahit la terre Akhaienne!
+Voici que Priamos se réjouira et que les fils de Priamos et tous
+les autres Troiens se réjouiront aussi dans leur coeur, quand ils
+apprendront vos querelles, à vous qui êtes au-dessus des Danaens
+dans l'agora et dans le combat. Mais laissez-vous persuader, car
+vous êtes tous deux moins âgés que moi. J'ai vécu autrefois avec
+des hommes plus braves que vous, et jamais ils ne m'ont cru
+moindre qu'eux. Non, jamais je n'ai vu et je ne reverrai des
+hommes tels que Peirithoos, et Dryas, prince des peuples, Kainéos,
+Exadios, Polyphèmos semblable à un dieu, et Thèseus Aigéide pareil
+aux immortels. Certes, ils étaient les plus braves des hommes
+nourris sur la terre, et ils combattaient contre les plus braves,
+les centaures des montagnes; et ils les tuèrent terriblement. Et
+j'étais avec eux, étant allé loin de Pylos et de la terre d'Apiè,
+et ils m'avaient appelé, et je combattais selon mes forces, car
+nul des hommes qui sont aujourd'hui sur la terre n'aurait pu leur
+résister. Mais ils écoutaient mes conseils et s'y conformaient.
+Obéissez donc, car cela est pour le mieux. Il n'est point permis à
+Agamemnôn, bien que le plus puissant, d'enlever au Pèléide la
+vierge que lui ont donnée les fils des Akhaiens, mais tu ne dois
+point aussi, Pèléide, résister au roi, car tu n'es point l'égal de
+ce porte sceptre que Zeus a glorifié. Si tu es le plus brave, si
+une mère divine t'a enfanté, celui-ci est le plus puissant et
+commande à un plus grand nombre. Atréide, renonce à ta colère, et
+je supplie Akhilleus de réprimer la sienne, car il est le solide
+bouclier des Akhaiens dans la guerre mauvaise.
+
+Et le roi Agamemnôn parla ainsi:
+
+-- Vieillard, tu as dit sagement et bien; mais cet homme veut être
+au-dessus de tous, commander à tous et dominer sur tous. Je ne
+pense point que personne y consente. Si les dieux qui vivent
+toujours l'ont fait brave, lui ont-ils permis d'insulter?
+
+Et le divin Akhilleus lui répondit:
+
+-- Certes, je mériterais d'être nommé lâche et vil si, à chacune
+de tes paroles, je te complaisais en toute chose. Commande aux
+autres, mais non à moi, car ne pense point que je t'obéisse jamais
+plus désormais. Je te dirai ceci; garde-le dans ton esprit: Je ne
+combattrai point contre aucun autre à cause de cette vierge,
+puisque vous m'enlevez ce que vous m'avez donné. Mais tu
+n'emporteras rien contre mon gré de toutes les autres choses qui
+sont dans ma nef noire et rapide. Tente-le, fais-toi ce danger, et
+que ceux-ci le voient, et aussitôt ton sang noir ruissellera
+autour de ma lance.
+
+S'étant ainsi outragés de paroles, ils se levèrent et rompirent
+l'agora auprès des nefs des Akhaiens. Et le Pèléide se retira,
+avec le Ménoitiade et ses compagnons, vers ses tentes. Et
+l'Atréide lança à la mer une nef rapide, l'arma de vingt avirons,
+y mit une hécatombe pour le dieu et y conduisit lui-même Khrysèis
+aux belles joues. Et le chef fut le subtil Odysseus.
+
+Et comme ils naviguaient sur les routes marines, l'Atréide ordonna
+aux peuples de se purifier. Et ils se purifiaient tous, et ils
+jetaient leurs souillures dans la mer, et ils sacrifiaient à
+Apollôn des hécatombes choisies de taureaux et de chèvres, le long
+du rivage de la mer inféconde. Et l'odeur en montait vers
+l'Ouranos, dans un tourbillon de fumée.
+
+Et pendant qu'ils faisaient ainsi, Agamemnôn n'oubliait ni sa
+colère, ni la menace faite à Akhilleus. Et il interpella
+Talthybios et Eurybatès, qui étaient ses hérauts familiers.
+
+-- Allez à la tente du Pèléide Akhilleus. Saisissez de la main
+Breisèis aux belles joues; et, s'il ne la donnait pas, j'irai la
+saisir moi-même avec un plus grand nombre, et ceci lui sera plus
+douloureux.
+
+Et il les envoya avec ces âpres paroles. Et ils marchaient à
+regret le long du rivage de la mer inféconde, et ils parvinrent
+aux tentes et aux nefs des Myrmidones. Et ils trouvèrent le
+Pèléide assis auprès de sa tente et de sa nef noire, et Akhilleus
+ne fut point joyeux de les voir. Enrayés et pleins de respect, ils
+se tenaient devant le roi, et ils ne lui parlaient, ni ne
+l'interrogeaient. Et il les comprit dans son âme et dit:
+
+-- Salut, messagers de Zeus et des hommes! Approchez. Vous n'êtes
+point coupables envers moi, mais bien Agamemnôn, qui vous envoie
+pour la vierge Breisèis. Debout, divin Patroklos, amène-la, et
+qu'ils l'entraînent! Mais qu'ils soient témoins devant les dieux
+heureux, devant les hommes mortels et devant ce roi féroce, si
+jamais on a besoin de moi pour conjurer la destruction de tous;
+car, certes, il est plein de fureur dans ses pensées mauvaises, et
+il ne se souvient de rien, et il ne prévoit rien, de façon que les
+Akhaiens combattent saufs auprès des nefs.
+
+Il parla ainsi, et Patroklos obéit à son compagnon bien-aimé. Il
+conduisit hors de la tente Breisèis aux belles joues, et il la
+livra pour être entraînée. Et les hérauts retournèrent aux nefs
+des anciens, et la jeune femme allait les suivant à contrecoeur.
+Et Akhilleus, en pleurant, s'assit, loin des siens, sur le rivage
+blanc d'écume, et, regardant la haute mer toute noire, les mains
+étendues, il supplia sa mère bien-aimée:
+
+-- Mère! puisque tu m'as enfanté pour vivre peu de temps,
+l'Olympien Zeus qui tonne dans les nues devrait m'accorder au
+moins quelque honneur; mais il le fait maintenant moins que
+jamais. Et voici que l'Atréide Agamemnôn, qui commande au loin,
+m'a couvert d'opprobre, et qu'il possède ma récompense qu'il m'a
+enlevée.
+
+Il parla ainsi, versant des larmes. Et sa mère vénérable
+l'entendit, assise au fond de l'abîme, auprès de son vieux père.
+Et, aussitôt, elle émergea de la blanche mer, comme une nuée; et,
+s'asseyant devant son fils qui pleurait, elle le caressa de la
+main et lui parla:
+
+-- Mon enfant, pourquoi pleures-tu? Quelle amertume est entrée
+dans ton âme? Parle, ne cache rien afin que nous sachions tous
+deux.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides parla avec un profond soupir:
+
+-- Tu le sais; pourquoi te dire ce que tu sais? Nous sommes allés
+contre Thèbè la sainte, ville d'Êétiôn, et nous l'avons saccagée,
+et nous en avons tout enlevé; et les fils des Akhaiens, s'étant
+partagé les dépouilles, donnèrent à l'Atréide Agamemnôn Khrysèis
+aux belles joues. Mais bientôt Khrysès, sacrificateur de l'archer
+Apollôn, vint aux nefs rapides des Akhaiens revêtus d'airain, pour
+racheter sa fille. Et il portait le prix infini de
+l'affranchissement, et, dans ses mains les bandelettes de l'archer
+Apollôn, suspendues au sceptre d'or. Et, suppliant, il pria tous
+les Akhaiens, et surtout les deux Atréides, princes des peuples.
+Et tous les Akhaiens, par des rumeurs favorables, voulaient qu'on
+respectât le sacrificateur et qu'on reçût le prix splendide. Mais
+cela ne plut point à l'âme de l'Atréide Agamemnôn, et il le chassa
+outrageusement avec une parole violente. Et le vieillard irrité se
+retira. Mais Apollôn exauça son voeu, car il lui est très cher. Il
+envoya contre les Argiens une flèche mauvaise; et les peuples
+périssaient amoncelés; et les traits du dieu sifflaient au travers
+de la vaste armée Akhaienne. Un divinateur sage interprétait dans
+l'agora les volontés sacrées d'Apollôn. Aussitôt, le premier, je
+voulus qu'on apaisât le dieu. Mais la colère saisit l'Atréide, et,
+se levant soudainement, il prononça une menace qui s'est
+accomplie. Les Akhaiens aux sourcils arqués ont conduit la jeune
+vierge à Khrysè, sur une nef rapide, et portant des présents au
+dieu; mais deux hérauts viennent d'entraîner de ma tente la vierge
+Breisèis que les Akhaiens m'avaient donnée. Pour toi, si tu le
+veux, secours ton fils bien-aimé. Monte à l'Ouranos Olympien et
+supplie Zeus, si jamais tu as touché son coeur par tes paroles ou
+par tes actions. Souvent je t'ai entendue, dans les demeures
+paternelles, quand tu disais que, seule parmi les immortels, tu
+avais détourné un indigne traitement du Kroniôn qui amasse les
+nuées, alors que les autres Olympiens, Hèrè et Poseidaôn et Pallas
+Athènè le voulaient enchaîner. Et toi, déesse, tu accourus, et tu
+le délivras de ses liens, en appelant dans le vaste Olympes le
+géant aux cent mains que les dieux nomment Briaréôs, et les hommes
+Aigaiôs. Et celui-ci était beaucoup plus fort que son père, et il
+s'assit, orgueilleux de sa gloire, auprès du Kroniôn; et les dieux
+heureux en furent épouvanté, et n'enchaînèrent point Zeus.
+Maintenant rappelle ceci en sa mémoire; presse ses genoux; et que,
+venant en aide aux Troiens, ceux-ci repoussent, avec un grand
+massacre, les Akhaiens contre la mer et dans leurs nefs. Que les
+Argiens jouissent de leur roi, et que l'Atréide Agamemnôn qui
+commande au loin souffre de sa faute, puisqu'il a outragé le plus
+brave des Akhaiens.
+
+Et Thétis, répandant des larmes, lui répondit:
+
+-- Hélas! mon enfant, pourquoi t'ai-je enfanté et nourri pour une
+destinée mauvaise! Oh! que n'es-tu resté dans tes nefs, calme et
+sans larmes du moins, puisque tu ne dois vivre que peu de jours!
+Mais te voici très malheureux et devant mourir très vite, parce
+que je t'ai enfanté dans mes demeures pour une destinée mauvaise!
+Cependant, j'irai dans l'Olympos neigeux, et je parlerai à Zeus
+qui se réjouit de la foudre, et peut-être m'écoutera-t-il. Pour
+toi, assis dans tes nefs rapides, reste irrité contre les Akhaiens
+et abstiens-toi du combat. Zeus est allé hier du côté de
+l'Okéanos, à un festin que lui ont donné les Aithiopiens
+irréprochables, et tous les dieux l'ont suivi. Le douzième jour il
+reviendra dans l'Olympos. Alors j'irai dans la demeure d'airain de
+Zeus et je presserai ses genoux, et je pense qu'il en sera touché.
+
+Ayant ainsi parlé, elle partit et laissa Akhilleus irrité dans son
+coeur au souvenir de la jeune femme à la belle ceinture qu'on lui
+avait enlevée par violence.
+
+Et Odysseus, conduisant l'hécatombe sacrée, parvint à Krysè. Et
+les Akhaiens, étant entrés dans le port profond, plièrent les
+voiles qui furent déposées dans la nef noire. Ils abattirent
+joyeusement sur l'avant le mât dégagé de ses manoeuvres; et,
+menant la nef à force d'avirons, après avoir amarré les câbles et
+mouillé les roches, ils descendirent sur le rivage de la mer, avec
+l'hécatombe promise à l'archer Apollôn. Khrysèis sortit aussitôt
+de la nef, et le subtil Odysseus, la conduisant vers l'autel, la
+remit aux mains de son père bien-aimé, et dit:
+
+-- Ô Khrysès! le roi des hommes, Agamemnôn, m'a envoyé pour te
+rendre ta fille et pour sacrifier une hécatombe sacrée à Phoibos
+en faveur des Danaens, afin que nous apaisions le dieu qui accable
+les Argiens de calamités déplorables.
+
+Ayant ainsi parlé, il lui remit aux mains sa fille bien-aimée, et
+le vieillard la reçut plein de joie. Aussitôt les Akhaiens
+rangèrent la riche hécatombe dans l'ordre consacré, autour de
+l'autel bâti selon le rite. Et ils se lavèrent les mains, et ils
+préparèrent les orges salées; et Khrysès, à haute voix, les bras
+levés, priait pour eux:
+
+-- Entends-moi, porteur de l'arc d'argent, qui protèges Khrysè et
+la divine Killa, et commandes fortement sur Ténédos. Déjà tu as
+exaucé ma prière; tu m'as honoré et tu as couvert d'affliction les
+peuples des Akhaiens. Maintenant écoute mon voeu, et détourne loin
+d'eux la contagion.
+
+Il parla ainsi en priant, et Phoibos Apollôn l'exauça. Et, après
+avoir prié et répandu les orges salées, renversant en arrière le
+cou des victimes, ils les égorgèrent et les écorchèrent. On coupa
+les cuisses, on les couvrit de graisse des deux côtés, et on posa
+sur elles les entrailles crues.
+
+Et le vieillard les brûlait sur du bois sec et les arrosait d'une
+libation de vin rouge. Les jeunes hommes, auprès de lui, tenaient
+en mains des broches à cinq pointes. Et, les cuisses étant
+consumées, ils goûtèrent les entrailles; et, séparant le reste en
+plusieurs morceaux, ils les trans-fixèrent de leurs broches et les
+tirent cuire avec soin, et le tout fut retiré du feu. Après avoir
+achevé ce travail, ils préparèrent le repas; et tous furent
+conviés, et nul ne se plaignit, dans son âme, de l'inégalité des
+parts.
+
+Ayant assouvi la faim et la soif, les jeunes hommes couronnèrent
+de vin les patères et les répartirent entre tous à pleines coupes.
+Et, durant tout le jour, les jeunes Akhaiens apaisèrent le dieu
+par leurs hymnes, chantant le joyeux paian et célébrant l'archer
+Apollôn qui se réjouissait dans son coeur de les entendre.
+
+Quand Hélios tomba et que les ombres furent venues, ils se
+couchèrent auprès des câbles, à la proue de leur nef; et quand
+Éôs, aux doigts rosés, née au matin, apparut, ils s'en
+retournèrent vers la vaste armée des Akhaiens, et l'archer Apollôn
+leur envoya un vent propice. Et ils dressèrent le mât, et ils
+déployèrent les voiles blanches; et le vent les gonfla par le
+milieu; et l'onde pourprée sonnait avec bruit autour de la carène
+de la nef qui courait sur l'eau en faisant sa route.
+
+Puis, étant parvenus à la vaste armée des Akhaiens, ils tirèrent
+la nef noire au plus haut des sables de la plage; et, l'ayant
+assujettie sur de longs rouleaux, ils se dispersèrent parmi les
+tentes et les nefs.
+
+Mais le divin fils de Pèleus, Akhilleus aux pieds rapides, assis
+auprès de ses nefs légères, couvait son ressentiment; et il ne se
+montrait plus ni dans l'agora qui illustre les hommes, ni dans le
+combat. Et il restait là, se dévorant le coeur et regrettant le
+cri de guerre et la mêlée.
+
+Quand Éôs, reparut pour la douzième fois, les dieux qui vivent
+toujours revinrent ensemble dans l'Olympos, et Zeus marchait en
+tête. Et Thétis n'oublia point les prières de son fils; et,
+émergeant de l'écume de la mer, elle monta, matinale, à travers le
+vaste Ouranos, jusqu'à l'Olympos, où elle trouva celui qui voit
+tout, le Kronide, assis loin des autres dieux, sur le plus haut
+faîte de l'Olympos aux cimes nombreuses. Elle s'assit devant lui,
+embrassa ses genoux de la main gauche, lui toucha le menton de la
+main droite, et le suppliant, elle dit au roi Zeus Kroniôn:
+
+-- Père Zeus! si jamais, entre les immortels, je t'ai servi, soit
+par mes paroles, soit par mes actions, exauce ma prière. Honore
+mon fils qui, de tous les vivants, est le plus proche de la mort.
+Voici que le roi des hommes, Agamemnôn, l’a outragé, et qu'il
+possède sa récompense qu'il lui a enlevée. Mais toi, du moins,
+honore-le, Olympien, très sage Zeus, et donne le dessus aux
+Troyens jusqu'à ce que les Akhaiens aient honoré mon fils et lui
+aient rendu hommage.
+
+Elle parla ainsi, et Zeus, qui amasse les nuées, ne répondit pas
+et resta longtemps muet. Et Thétis, ayant saisi ses genoux qu'elle
+tenait embrassés, dit une seconde fois:
+
+-- Consens et promets avec sincérité, ou refuse-moi, car tu ne
+peux craindre rien. Que je sache si je suis la plus méprisée des
+déesses!
+
+Et Zeus qui amasse les nuées, avec un profond soupir, lui dit:
+
+-- Certes, ceci va causer de grands malheurs, quand tu m'auras mis
+en lutte avec Hèrè, et quand elle m'aura irrité par des paroles
+outrageantes. Elle ne cesse, en effet, parmi les dieux immortels,
+de me reprocher de soutenir les Troiens dans le combat.
+Maintenant, retire-toi en hâte, de peur que Hèrè t'aperçoive. Je
+songerai à faire ce que tu demandes, et je t'en donne pour gage le
+signe de ma tête, afin que tu sois convaincue. Et c'est le plus
+grand de mes signes pour les immortels. Et je ne puis ni révoquer,
+ni renier, ni négliger ce que j'ai promis par un signe de ma tête.
+
+Et le Kroniôn, ayant parlé, fronça ses sourcils bleus. Et la
+chevelure ambroisienne s'agita sur la tête immortelle du roi, et
+le vaste Olympos en fut ébranlé.
+
+Tous deux s'étant ainsi parlé, se séparèrent. Et Thétis sauta dans
+la mer profonde du haut de l'Olympos éblouissant, et Zeus rentra
+dans sa demeure. Et tous les dieux se levèrent de leurs sièges à
+l'aspect de leur père, et nul n'osa l'attendre, et tous
+s'empressèrent au-devant de lui, et il s'assit sur son thrône.
+Mais Hèrè n'avait pas été trompée, l'ayant vu se concerter avec la
+fille du vieillard de la mer, Thétis aux pieds d'argent. Et elle
+adressa d'amers reproches à Zeus Kroniôn:
+
+-- Qui d'entre les dieux, ô plein de ruses, s'est encore concerté
+avec toi? Il te plaît sans cesse de prendre, loin de moi, de
+secrètes résolutions, et jamais tu ne me dis ce que tu médites.
+
+Et le père des dieux et des hommes lui répondit:
+
+-- Hèrè, n'espère point connaître toutes mes pensées. Elles te
+seraient terribles, bien que tu sois mon épouse. Celle qu'il
+convient que tu saches, aucun des dieux et des hommes ne la
+connaîtra avant toi; mais pour celle que je médite loin des dieux,
+ne la recherche ni ne l'examine.
+
+Et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf lui répondit:
+
+-- Terrible Kronide, quelle parole as-tu dite? Certes, je ne t'ai
+jamais interrogé et n'ai point recherché tes pensées, et tu
+médites ce qu'il te plaît dans ton esprit. Mais je tremble que la
+fille du vieillard de la mer, Thétis aux pieds d'argent, ne t'ait
+séduit; car, dès le matin, elle s'est assise auprès de toi et elle
+a saisi tes genoux. Tu lui as promis, je pense, que tu honorerais
+Akhilleus et que tu ferais tomber un grand nombre d'hommes auprès
+des nefs des Akhaiens.
+
+Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit, et il dit:
+
+-- Insensée! tu me soupçonnes sans cesse et je ne puis me cacher
+de toi. Mais, dans ton impuissance, tu ne feras que t'éloigner de
+mon coeur, et ta peine en sera plus terrible. Si tes soupçons sont
+vrais, sache qu'il me plaît d'agir ainsi. Donc, tais-toi et obéis
+à mes paroles. Prends garde que tous les dieux Olympiens ne
+puissent te défendre, si j'étends sur toi mes mains sacrées.
+
+Il parla ainsi, et la vénérable Hèra aux yeux de boeuf fut saisie
+de crainte, et elle demeura muette, domptant son coeur altier. Et,
+dans la demeure de Zeus, les dieux ouraniens gémirent.
+
+Et l'illustre ouvrier Hèphaistos commença de parler, pour consoler
+sa mère bien-aimée, Hèrè aux bras blancs:
+
+-- Certes, nos maux seront funestes et intolérables, si vous vous
+querellez ainsi pour des mortels, et si vous mettez le tumulte
+parmi les dieux. Nos festins brillants perdront leur joie, si le
+mal l'emporte. Je conseille à ma mère, bien qu'elle soit déjà
+persuadée de ceci, de calmer Zeus, mon père bien-aimé, afin qu'il
+ne s'irrite point de nouveau et qu'il ne trouble plus nos festins.
+Certes, si l'Olympien qui darde les éclairs le veut, il peut nous
+précipiter de nos trônes, car il est le plus puissant. Tente donc
+de le fléchir par de douces paroles, et aussitôt l'Olympien nous
+sera bienveillant.
+
+Il parla ainsi, et, s'étant élancé, il remit une coupe profonde
+aux mains de sa mère bien-aimée et lui dit:
+
+-- Sois patiente, ma mère, et, bien qu'affligée, supporte ta
+disgrâce, de peur que je te voie maltraitée, toi qui m'es chère,
+et que, malgré ma douleur, je ne puisse te secourir, car
+l'Olympien est un terrible adversaire. Déjà, une fois, comme je
+voulais te défendre, il me saisit par un pied et me rejeta du haut
+des demeures divines. Tout un jour je roulai, et, avec Hélios, qui
+se couchait, je tombai dans Lèmnos, presque sans vie. Là les
+hommes Sintiens me reçurent dans ma chute.
+
+Il parla ainsi, et la divine Hèrè aux bras blancs sourit, et elle
+reçut la coupe de son fils. Et il versait, par la droite, à tous
+les autres dieux, puisant le doux nektar dans le kratère. Et un
+rire inextinguible s'éleva parmi les dieux heureux, quand ils
+virent Hèphaistos s'agiter dans la demeure.
+
+Et ils se livraient ainsi au festin, tout le jour, jusqu'au
+coucher de Hélios. Et nul d'entre eux ne fut privé d'une égale
+part du repas, ni des sons de la lyre magnifique que tenait
+Apollôn, tandis que les Muses chantaient tour à tour d'une belle
+voix. Mais après que la brillante lumière Hélienne se fut couchée,
+eux aussi se retirèrent, chacun dans la demeure que l'illustre
+Hèphaistos boiteux des deux pieds avait construite habilement. Et
+l'Olympien Zeus, qui darde les éclairs, se rendit vers sa couche,
+là où il reposait quand le doux sommeil le saisissait. Et il s'y
+endormit, et, auprès de lui, Hèrè au trône d'or.
+
+
+Chant 2
+
+Les dieux et les cavaliers armés de casques dormaient tous dans la
+nuit; mais le profond sommeil ne saisissait point Zeus, et il
+cherchait dans son esprit comment il honorerait Akhilleus et
+tuerait une foule d'hommes auprès des nefs des Akhaiens. Et ce
+dessein lui parut le meilleur, dans son esprit, d'envoyer un songe
+menteur à l'Atréide Agamemnôn. Et, l'ayant appelé, il lui dit ces
+paroles ailées:
+
+-- Va, songe menteur, vers les nefs rapides des Akhaiens. Entre
+dans la tente de l'Atréide Agamemnôn et porte-lui très fidèlement
+mon ordre. Qu'il arme la foule des Akhaiens chevelus, car voici
+qu'il va s'emparer de la ville aux larges rues des Troiens. Les
+immortels qui habitent les demeures Olympiennes ne sont plus
+divisés, car Hèrè les a tous fléchis par ses supplications, et les
+calamités sont suspendues sur les Troiens.
+
+Il parla ainsi, et, l'ayant entendu, le songe partit. Et il
+parvint aussitôt aux nefs rapides des Akhaiens, et il s'approcha
+de l'Atréide Agamemnôn qui dormait sous sa tente et qu'un sommeil
+ambroisien enveloppait. Et il se tint auprès de la tête du roi. Et
+il était semblable au Nèlèiôn Nestôr, qui, de tous les vieillards,
+était le plus honoré d'Agamemnôn. Et, sous cette forme, le songe
+divin parla ainsi:
+
+-- Tu dors, fils du brave Atreus dompteur de chevaux? Il ne faut
+pas qu'un homme sage à qui les peuples ont été confiés, et qui a
+tant de soucis dans l'esprit, dorme toute la nuit. Et maintenant,
+écoute-moi sans tarder, car je te suis envoyé par Zeus qui, de
+loin, s'inquiète de toi et te prend en pitié. Il t'ordonne d'armer
+la foule des Akhaiens chevelus, car voici que tu vas t'emparer de
+la ville aux larges rues des Troiens. Les immortels qui habitent
+les demeures Olympiennes ne sont plus divisés, car Hèrè les a tous
+fléchis par ses supplications, et les calamités sont suspendues
+sur les Troiens. Garde ces paroles dans ton esprit et n'oublie
+rien quand le doux sommeil t'aura quitté.
+
+Ayant ainsi parlé, il disparut et le laissa rouler dans son esprit
+ces paroles qui ne devaient point s'accomplir. Et l'insensé crut
+qu'il allait s'emparer, ce jour-là, de la ville de Priamos, ne
+sachant point ce que Zeus méditait. Et le Kronide se préparait à
+répandre encore, en de terribles batailles, les douleurs et les
+gémissements sur les Troiens et sur les Danaens.
+
+Et l'Atréide s'éveilla, et la voix divine résonnait autour de lui.
+Il se leva et revêtit sa tunique moelleuse, belle et neuve. Et il
+se couvrit d'un large manteau et noua à ses pieds robustes de
+belles sandales, et il suspendit à ses épaules l'épée aux clous
+d'argent. Enfin, il prit le sceptre immortel de ses pères et
+marcha ainsi vers les nefs des Akhaiens revêtus d'airain.
+
+Et la divine Éôs gravit le haut Olympos, annonçant la lumière à
+Zeus et aux immortels. Et l'Atréide ordonna aux hérauts à la voix
+sonore de convoquer à l'agora les Akhaiens chevelus. Et ils les
+convoquèrent, et tous accoururent en foule; et l'Atréide réunit un
+conseil de chefs magnanimes, auprès de la nef de Nestôr, roi de
+Pylos. Et, les ayant réunis, il consulta leur sagesse:
+
+-- Amis, entendez-moi. Un songe divin m'a été envoyé dans mon
+sommeil, au milieu de la nuit ambroisienne. Et il était semblable
+au divin Nestôr par le visage et la stature, et il s'est arrêté
+au-dessus de ma tête, et il m'a parlé ainsi:
+
+-- Tu dors, fils du brave Atreus dompteur de chevaux? Il ne faut
+point qu'un homme sage à qui les peuples ont été confiés, et qui a
+tant de soucis dans l'esprit, dorme toute la nuit. Et maintenant,
+écoute-moi sans tarder, car je te suis envoyé par Zeus qui, de
+loin, s'inquiète de toi et te prend en pitié. Il t'ordonne d'armer
+la foule des Akhaiens chevelus, car voici que tu vas t'emparer de
+la ville aux larges rues des Troiens. Les immortels qui habitent
+les demeures Olympiennes ne sont plus divisés, car Hèrè les a tous
+fléchis par ses supplications, et les calamités sont suspendues
+sur les Troiens. Garde ces paroles dans ton esprit.’
+
+En parlant ainsi il s'envola, et le doux sommeil me quitta.
+Maintenant, songeons à armer les fils des Akhaiens. D'abord, je
+les tenterai par mes paroles, comme il est permis, et je les
+pousserai à fuir sur leurs nefs chargées de rameurs. Vous, par vos
+paroles, forcez-les de rester.
+
+Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et Nestôr se leva, et il était roi
+de la sablonneuse Pylos, et, les haranguant avec sagesse, il leur
+dit:
+
+-- Ô amis! rois et princes des Argiens, si quelqu'autre des
+Akhaiens nous eût dit ce songe, nous aurions pu croire qu'il
+mentait, et nous l'aurions repoussé; mais celui qui l'a entendu se
+glorifie d'être le plus puissant dans l'armée. Songeons donc à
+armer les fils des Akhaiens.
+
+Ayant ainsi parlé, il sortit le premier de l'agora. Et les autres
+rois porte sceptres se levèrent et obéirent au prince des peuples.
+Et les peuples accouraient. Ainsi des essaims d'abeilles
+innombrables sortent toujours et sans cesse d'une roche creuse et
+volent par légions sur les fleurs du printemps, et les unes
+tourbillonnent d'un côté, et les autres de l'autre. Ainsi la
+multitude des peuples, hors des nefs et des tentes, s'avançait
+vers l'agora, sur le rivage immense. Et, au milieu d'eux, Ossa,
+messagère de Zeus, excitait et hâtait leur course, et ils se
+réunissaient.
+
+Et l'agora était pleine de tumulte, et la terre gémissait sous le
+poids des peuples. Et, comme les clameurs redoublaient, les
+hérauts à la voix sonore les contraignaient de se taire et
+d'écouter les rois divins. Et la foule s'assit et resta
+silencieuse; et le divin Agamemnôn se leva, tenant son sceptre.
+Hèphaistos, l'ayant fait, l'avait donné au roi Zeus Kroniôn. Zeus
+le donna au messager, tueur d'Argos; et le roi Herméias le donna à
+Pélops, dompteur de chevaux, et Pélops le donna au prince des
+peuples Atreus. Atreus, en mourant, le laissa à Thyestès riche en
+troupeaux, et Thyestès le laissa à Agamemnôn, afin que ce dernier
+le portât et commandât sur un grand nombre d'îles et sur tout
+Argos. Appuyé sur ce sceptre, il parla ainsi aux Argiens:
+
+-- Ô amis! héros Danaens, serviteurs d'Arès, Zeus Kronide
+m'accable de maux terribles. L'impitoyable! Autrefois il me promit
+que je reviendrais après avoir conquis Ilios aux fortes murailles;
+mais il me trompait, et voici qu'il me faut rentrer sans gloire
+dans Argos, ayant perdu un grand nombre d'hommes. Et cela plaît au
+tout puissant Zeus qui a renversé et qui renversera tant de hautes
+citadelles, car sa force est très grande. Certes, ceci sera une
+honte dans la postérité, que la race courageuse et innombrable des
+Akhaiens ait combattu tant d'années, et vainement, des hommes
+moins nombreux, sans qu'on puisse prévoir la fin de la lutte. Car,
+si, ayant scellé par serment d'inviolables traités, nous, Akhaiens
+et Troiens, nous faisions un dénombrement des deux races; et que,
+les habitants de Troiè s'étant réunis, nous nous rangions par
+décades, comptant un seul Troien pour présenter la coupe à chacune
+d'elles, certes, beaucoup de décades manqueraient d'échansons,
+tant les fils des Argiens sont plus nombreux que les Troiens qui
+habitent cette ville. Mais voici que de nombreux alliés, habiles à
+lancer la pique, s'opposent victorieusement à mon désir de
+renverser la citadelle populeuse de Troiè. Neuf années du grand
+Zeus se sont écoulées déjà, et le bois de nos nefs se corrompt, et
+les cordages tombent en poussière; et nos femmes et nos petits
+enfants restent en nous attendant dans nos demeures, et la tâche
+est inachevée pour laquelle nous sommes venus. Allons! fuyons tous
+sur nos nefs vers la chère terre natale. Nous ne prendrons jamais
+la grande Troiè!
+
+Il parla ainsi, et ses paroles agitèrent l'esprit de la multitude
+qui n'avait point assisté au conseil. Et l'agora fut agitée comme
+les vastes flots de la mer Ikarienne que remuent l'Euros et le
+Notos échappés des nuées du père Zeus, ou comme un champ d'épis
+que bouleverse Zéphyros qui tombe impétueusement sur la grande
+moisson. Telle l'agora était agitée. Et ils se ruaient tous vers
+les nefs, avec des clameurs, et soulevant de leurs pieds un nuage
+immobile de poussière. Et ils s'exhortaient à saisir les nefs et à
+les traîner à la mer divine. Les cris montaient dans l'Ouranos,
+hâtant le départ; et ils dégageaient les canaux et retiraient déjà
+les rouleaux des nefs. Alors, les Argiens se seraient retirés,
+contre la destinée, si Hèrè n'avait parlé ainsi à Athènè:
+
+-- Ah fille indomptée de Zeus tempétueux, les Argiens fuiront-ils
+vers leurs demeures et la chère terre natale, sur le vaste dos de
+la mer, laissant à Priamos et aux Troiens leur gloire et
+l'Argienne Hélénè pour laquelle tant d'Akhaiens sont morts devant
+Troiè, loin de la chère patrie? Va trouver le peuple des Akhaiens
+armés d'airain. Retiens chaque guerrier par de douces paroles, et
+ne permets pas qu'on traîne les nefs à la mer.
+
+Elle parla ainsi, et la divine Athènè aux yeux clairs obéit. Et
+elle sauta du faîte de l'Olympos, et, parvenue aussitôt aux nefs
+rapides des Akhaiens, elle trouva Odysseus, semblable à Zeus par
+l'intelligence, qui restait immobile. Et il ne saisissait point sa
+nef noire bien construite, car la douleur emplissait son coeur et
+son âme. Et, s'arrêtant auprès de lui, Athènè aux yeux clairs
+parla ainsi:
+
+-- Divin Laertiade, sage Odysseus, fuirez-vous donc tous dans vos
+nefs chargées de rameurs, laissant à Priamos et aux Troiens leur
+gloire et l'Argienne Hélénè pour laquelle tant d'Akhaiens sont
+morts devant Troiè, loin de la chère patrie? Va! hâte-toi d'aller
+vers le peuple des Akhaiens. Retiens chaque guerrier par de douces
+paroles, et ne permets pas qu'on traîne les nefs à la mer.
+
+Elle parla ainsi, et il reconnut la voix de la déesse, et il
+courut, jetant son manteau que releva le héraut Eurybatès
+d'Ithakè, qui le suivait. Et, rencontrant l'Atréide Agamemnôn, il
+reçut de lui le sceptre immortel de ses pères, et, avec ce
+sceptre, il marcha vers les nefs des Akhaiens revêtus d'airain. Et
+quand il se trouvait en face d'un roi ou d'un homme illustre, il
+l'arrêtait par de douces paroles:
+
+-- Malheureux! Il ne te convient pas de trembler comme un lâche.
+Reste et arrête les autres. Tu ne sais pas la vraie pensée de
+l'Atréide. Maintenant il tente les fils des Akhaiens, et bientôt
+il les punira. Nous n'avons point tous entendu ce qu'il a dit dans
+le conseil. Craignons que, dans sa colère, il outrage les fils des
+Akhaiens, car la colère d'un roi nourrisson de Zeus est
+redoutable, et le très sage Zeus l'aime, et sa gloire vient de
+Zeus.
+
+Mais quand il rencontrait quelque guerrier obscur et plein de
+clameurs, il le frappait du sceptre et le réprimait par de rudes
+paroles:
+
+-- Arrête, misérable! écoute ceux qui te sont supérieurs, lâche et
+sans force, toi qui n'as aucun rang ni dans le combat ni dans le
+conseil. Certes, tous les Akhaiens ne seront point rois ici. La
+multitude des maîtres ne vaut rien. Il ne faut qu'un chef, un seul
+roi, à qui le fils de Kronos empli de ruses a remis le sceptre et
+les lois, afin qu'il règne sur tous.
+
+Ainsi Odysseus refrénait puissamment l'armée. Et ils se
+précipitaient de nouveau, tumultueux, vers l'agora, loin des nefs
+et des tentes, comme lorsque les flots aux bruits sans nombre se
+brisent en grondant sur le vaste rivage, et que la haute mer en
+retentit. Et tous étaient assis à leurs rangs. Et, seul, Thersitès
+poursuivait ses clameurs. Il abondait en paroles insolentes et
+outrageantes, même contre les rois, et parlait sans mesure, afin
+d'exciter le rire des Argiens. Et c'était l'homme le plus difforme
+qui fût venu devant Ilios. Il était louche et boiteux, et ses
+épaules recourbées se rejoignaient sur sa poitrine, et quelques
+cheveux épars poussaient sur sa tête pointue. Et il haïssait
+surtout Akhilleus et Odysseus, et il les outrageait. Et il
+poussait des cris injurieux contre le divin Agamemnôn. Les
+Akhaiens le méprisaient et le haïssaient, mais, d'une voix haute,
+il outrageait ainsi Agamemnôn:
+
+-- Atréide, que te faut-il encore, et que veux-tu? Tes tentes sont
+pleines d'airain et de nombreuses femmes fort belles que nous te
+donnons d'abord, nous, Akhaiens, quand nous prenons une ville. As-
+tu besoin de l'or qu'un Troien dompteur de chevaux t'apportera
+pour l'affranchissement de son fils que j'aurai amené enchaîné, ou
+qu'un autre Akhaien aura dompté? Te faut-il une jeune femme que tu
+possèdes et que tu ne quittes plus? Il ne convient point qu'un
+chef accable de maux les Akhaiens. Ô lâches! opprobres vivants!
+Akhaiennes et non Akhaiens! Retournons dans nos demeures avec les
+nefs; laissons-le, seul devant Troiè, amasser des dépouilles, et
+qu'il sache si nous lui étions nécessaires ou non. N'a-t-il point
+outragé Akhilleus, meilleur guerrier que lui, et enlevé sa
+récompense? Certes, Akhilleus n'a point de colère dans l'âme, car
+c'eût été, Atréide, ta dernière insolence!
+
+Il parla ainsi, outrageant Agamemnôn, prince des peuples. Et le
+divin Odysseus, s'arrêtant devant lui, le regarda d'un oeil sombre
+et lui dit rudement:
+
+-- Thersitès, infatigable harangueur, silence! Et cesse de t'en
+prendre aux rois. Je ne pense point qu'il soit un homme plus vil
+que toi parmi ceux qui sont venus devant Troiè avec les Atréides,
+et tu ne devrais point haranguer avec le nom des rois à la bouche,
+ni les outrager, ni exciter au retour. Nous ne savons point quelle
+sera notre destinée, et s'il est bon ou mauvais que nous partions.
+Et voici que tu te plais à outrager l'Atréide Agamemnôn, prince
+des peuples, parce que les héros Danaens l'ont comblé de dons! Et
+c'est pour cela que tu harangues? Mais je te le dis, et ma parole
+s'accomplira: si je te rencontre encore plein de rage comme
+maintenant, que ma tête saute de mes épaules, que je ne sois plus
+nommé le père de Tèlémakhos, si je ne te saisis, et, t'ayant
+arraché ton vêtement, ton manteau et ce qui couvre ta nudité, je
+ne te renvoie, sanglotant, de l'agora aux nefs rapides, en te
+frappant de coups terribles
+
+Il parla ainsi, et il le frappa du sceptre sur le dos et les
+épaules. Et Thersitès se courba, et les larmes lui tombèrent des
+yeux. Une tumeur saignante lui gonfla le dos sous le coup du
+sceptre d'or, et il s'assit, tremblant et gémissant, hideux à
+voir, et il essuya ses yeux. Et les Akhaiens, bien que soucieux,
+rirent aux éclats; et, se regardant les uns les autres, ils se
+disaient:
+
+-- Certes, Odysseus a déjà fait mille choses excellentes, par ses
+sages conseils et par sa science guerrière; mais ce qu'il a fait
+de mieux, entre tous les Argiens, a été de réduire au silence ce
+harangueur injurieux. De longtemps, il se gardera d'outrager les
+rois par ses paroles injurieuses.
+
+La multitude parlait ainsi. Et le preneur de villes, Odysseus, se
+leva, tenant son sceptre. Auprès de lui, Athènè aux yeux clairs,
+semblable à un héraut, ordonna à la foule de se taire, afin que
+tous les fils des Akhaiens, les plus proches et les plus éloignés,
+pussent entendre et comprendre. Et l'excellent agorète parla
+ainsi:
+
+-- Roi Atréide, voici que les Akhaiens veulent te couvrir
+d'opprobre en face des hommes vivants, et ils ne tiennent point la
+promesse qu'ils te firent, en venant d'Argos féconde en chevaux,
+de ne retourner qu'après avoir renversé la forte muraille d'Ilios.
+Et voici qu'ils pleurent, pleins du désir de leurs demeures, comme
+des enfants et des veuves. Certes, c'est une amère douleur de fuir
+après tant de maux soufferts. Je sais, il est vrai, qu'un
+voyageur, éloigné de sa femme depuis un seul mois, s'irrite auprès
+de sa nef chargée de rameurs, que retiennent les vents d'hiver et
+la mer soulevée. Or, voici neuf années bientôt que nous sommes
+ici. Je n'en veux donc point aux Akhaiens de s'irriter auprès de
+leurs nefs éperonnées; mais il est honteux d'être restés si
+longtemps et de s'en retourner les mains vides. Souffrez donc,
+amis, et demeurez ici quelque temps encore, afin que nous sachions
+si Kalkhas a dit vrai ou faux. Et nous le savons, et vous en êtes
+tous témoins, vous que les kères de la mort n'ont point emportés.
+Était-ce donc hier? Les nefs des Akhaiens étaient réunies devant
+Aulis, portant les calamités à Priamos et aux Troiens. Et nous
+étions autour de la source, auprès des autels sacrés, offrant aux
+immortels de complètes hécatombes, sous un beau platane; et, à son
+ombre, coulait une eau vive, quand nous vîmes un grand prodige. Un
+dragon terrible, au dos ensanglanté, envoyé de l'Olympien lui-
+même, sortit de dessous l'autel et rampa vers le platane. Là
+étaient huit petits passereaux, tout jeunes, sur la branche la
+plus haute et blottis sous les feuilles; et la mère qui les avait
+enfantés était la neuvième. Et le dragon les dévorait cruellement,
+et ils criaient, et la mère, désolée, volait tout autour de ses
+petits. Et, comme elle emplissait l'air de cris, il la saisit par
+une aile; et quand il eut mangé la mère et les petits, le dieu qui
+l'avait envoyé en fit un signe mémorable; car le fils de Kronos
+empli de ruses le changea en pierre. Et nous admirions ceci, et
+les choses terribles qui étaient dans les hécatombes des dieux. Et
+voici que Kalkhas nous révéla aussitôt les volontés divines:
+
+-- Pourquoi êtes-vous muets, Akhaiens chevelus? Ceci est un grand
+signe du très sage Zeus; et ces choses s'accompliront fort tard,
+mais la gloire n'en périra jamais. De même que ce dragon a mangé
+les petits passereaux, et ils étaient huit, et la mère qui les
+avait enfantés, et elle était la neuvième, de même nous
+combattrons pendant neuf années, et, dans la dixième, nous
+prendrons Troiè aux larges rues.’
+
+-- C'est ainsi qu'il parla, et ses paroles se sont accomplies.
+Restez donc tous, Akhaiens aux belles knèmides, jusqu'à ce que
+nous prenions la grande citadelle de Priamos.
+
+Il parla ainsi, et les Argiens, par des cris éclatants,
+applaudissaient la harangue du divin Odysseus. Et, à ces cris, les
+nefs creuses rendirent des sons terribles. Et le cavalier
+Gérennien Nestôr leur dit:
+
+-- Ah! certes, ceci est une agora d'enfants étrangers aux fatigues
+de la guerre! Où iront nos paroles et nos serments? Les conseils
+et la sagesse des hommes, et les libations de vin pur, et les
+mains serrées en gage de notre foi commune, tout sera-t-il jeté au
+feu? Nous ne combattons qu'en paroles vaines, et nous n'avons rien
+trouvé de bon après tant d'années. Atréide, sois donc inébranlable
+et commande les Argiens dans les rudes batailles. Laisse périr un
+ou deux lâches qui conspirent contre les Akhaiens et voudraient
+regagner Argos avant de savoir si Zeus tempétueux a menti. Mais
+ils n'y réussiront pas. Moi, je dis que le terrible Kroniôn
+engagea sa promesse le jour où les Argiens montaient dans les nefs
+rapides pour porter aux Troiens les Kères de la mort, car il tonna
+à notre droite, par un signe heureux. Donc, que nul ne se hâte de
+s'en retourner avant d'avoir entraîné la femme de quelque Troien
+et vengé le rapt de Hélénè et tous les maux qu'il a causés. Et si
+quelqu'un veut fuir malgré tout, qu'il saisisse sa nef noire et
+bien construite, afin de trouver une prompte mort. Mais, ô roi,
+délibère avec une pensée droite et écoute mes conseils. Ce que je
+dirai ne doit pas être négligé. Sépare les hommes par races et par
+tribus, et que celles-ci se viennent en aide les unes les autres.
+Si tu fais ainsi, et que les Akhaiens t'obéissent, tu connaîtras
+la lâcheté ou le courage des chefs et des hommes, car chacun
+combattra selon ses forces. Et si tu ne renverses point cette
+ville, tu sauras si c'est par la volonté divine ou par la faute
+des hommes.
+
+Et le roi Agamemnôn, lui répondant, parla ainsi
+
+-- Certes, vieillard, tu surpasses dans l'agora tous les fils des
+Akhaiens. Ô père Zeus! Athènè! Apollôn! Si j'avais dix conseillers
+tels que toi parmi les Akhaiens, la ville du roi Priamos tomberait
+bientôt, emportée et saccagée par nos mains! Mais le Kronide Zeus
+tempétueux m'a accablé de maux en me jetant au milieu de querelles
+fatales. Akhilleus et moi nous nous sommes divisés à cause d'une
+jeune vierge, et je me suis irrité le premier. Si jamais nous nous
+réunissons, la ruine des Troiens ne sera point retardée, même d'un
+jour. Maintenant, allez prendre votre repas, afin que nous
+combattions. Et que, d'abord, chacun aiguise sa lance, consolide
+son bouclier, donne à manger à ses chevaux, s'occupe attentivement
+de son char et de toutes les choses de la guerre, afin que nous
+fassions tout le jour l'oeuvre du terrible Arès. Et nous n'aurons
+nul relâche, jusqu'à ce que la nuit sépare les hommes furieux. La
+courroie du bouclier préservateur sera trempée de la sueur de
+chaque poitrine, et la main guerrière se fatiguera autour de la
+lance, et le cheval fumera, inondé de sueur, en traînant le char
+solide. Et, je le dis, celui que je verrai loin du combat, auprès
+des nefs éperonnées, celui-là n'évitera point les chiens et les
+oiseaux carnassiers.
+
+Il parla ainsi, et les Argiens jetèrent de grands cris, avec le
+bruit que fait la mer quand le Notos la pousse contre une côte
+élevée, sur un roc avancé que les flots ne cessent jamais
+d'assiéger, de quelque côté que soufflent les vents. Et ils
+coururent, se dispersant au milieu des nefs; et la fumée sortit
+des tentes, et ils prirent leur repas. Et chacun d'eux sacrifiait
+à l'un des dieux qui vivent toujours, afin d'éviter les blessures
+d'Arès et la mort. Et le roi des hommes, Agamemnôn, sacrifia un
+taureau gras, de cinq ans, au très puissant Kroniôn, et il
+convoqua les plus illustres des Panakhaiens, Nestôr, le roi
+Idoméneus, les deux Aias et le fils de Tydeus. Odysseus, égal à
+Zeus par l'intelligence, fut le sixième. Ménélaos, brave au
+combat, vint de lui-même, sachant les desseins de son frère.
+Entourant le taureau, ils prirent les orges salées, et, au milieu
+d'eux, le roi des hommes, Agamemnôn, dit en priant:
+
+-- Zeus! Très glorieux, très grand, qui amasses les noires nuées
+et qui habites l'aithèr! puisse Hélios ne point se coucher et la
+nuit ne point venir avant que j'aie renversé la demeure enflammée
+de Priamos, après avoir brûlé ses portes et brisé, de l'épée, la
+cuirasse de Hektôr sur sa poitrine, vu la foule de ses compagnons,
+couchés autour de lui dans la poussière, mordre de leurs dents la
+terre!
+
+Il parla ainsi, et le Kroniôn accepta le sacrifice, mais il ne
+l'exauça pas, lui réservant de plus longues fatigues. Et, après
+qu'ils eurent prié et jeté les orges salées, ils renversèrent la
+tête du taureau; et, l'ayant égorgé et dépouillé, ils coupèrent
+les cuisses qu'ils couvrirent deux fois de graisse; et, posant
+par-dessus des morceaux sanglants, ils les rôtissaient avec des
+rameaux sans feuilles, et ils tenaient les entrailles sur le feu.
+Et quand les cuisses furent rôties et qu'ils eurent goûté aux
+entrailles, ils coupèrent le reste par morceaux qu'ils
+embrochèrent et firent rôtir avec soin, et ils retirèrent le tout.
+Et, après ce travail, ils préparèrent le repas, et aucun ne put se
+plaindre d'une part inégale. Puis, ayant assouvi la faim et la
+soif, le cavalier Gérennien Nestôr parla ainsi:
+
+-- Très glorieux roi des hommes, Atréide Agamemnôn, ne tardons pas
+plus longtemps à faire ce que Zeus nous permet d'accomplir.
+Allons! que les hérauts, par leurs clameurs, rassemblent auprès
+des nefs l'armée des Akhaiens revêtus d'airain; et nous, nous
+mêlant à la foule guerrière des Akhaiens, excitons à l'instant
+l'impétueux Arès.
+
+Il parla ainsi, et le roi des hommes, Agamnemnôn, obéit, et il
+ordonna aux hérauts à la voix éclatante d'appeler au combat les
+Akhaiens chevelus. Et, autour de l'Atréiôn, les rois divins
+couraient çà et là, rangeant l'armée. Et, au milieu d'eux, Athènè
+aux yeux clairs portait l'Aigide glorieuse, impérissable et
+immortelle. Et cent franges d'or bien tissues, chacune du prix de
+cent boeufs, y étaient suspendues. Avec cette aigide, elle allait
+ardemment à travers l'armée des Akhaiens, poussant chacun en
+avant, lui mettant la force et le courage au coeur, afin qu'il
+guerroyât et combattît sans relâche. Et aussitôt il leur semblait
+plus doux de combattre que de retourner sur leurs nefs creuses
+vers la chère terre natale. Comme un feu ardent qui brûle une
+grande forêt au faîte d'une montagne, et dont la lumière
+resplendit au loin, de même s'allumait dans l'Ouranos l'airain
+étincelant des hommes qui marchaient.
+
+Comme les multitudes ailées des oies, des grues ou des cygnes au
+long cou, dans les prairies d'Asios, sur les bords du Kaystrios,
+volent çà et là, agitant leurs ailes joyeuses, et se devançant les
+uns les autres avec des cris dont la prairie résonne, de même les
+innombrables tribus Akhaiennes roulaient en torrents dans la
+plaine du Skamandros, loin des nefs et des tentes; et, sous leurs
+pieds et ceux des chevaux, la terre mugissait terriblement. Et ils
+s'arrêtèrent dans la plaine fleurie du Skamandros, par milliers,
+tels que les feuilles et les fleurs du printemps. Aussi nombreux
+que les tourbillons infinis de mouches qui bourdonnent autour de
+l'étable, dans la saison printanière, quand le lait abondant
+blanchit les vases, les Akhaiens chevelus s'arrêtaient dans la
+plaine en face des Troiens, désirant les détruire. Comme les
+bergers reconnaissent aisément leurs immenses troupeaux de chèvres
+confondus dans les pâturages, ainsi les chefs rangeaient leurs
+hommes. Et le grand roi Agamemnôn était au milieu d'eux, semblable
+par les yeux et la tête à Zeus qui se réjouit de la foudre, par la
+stature à Arès, et par l'ampleur de la poitrine à Poseidaôn. Comme
+un taureau l'emporte sur le reste du troupeau et s'élève au-dessus
+des génisses qui l'environnent, de même Zeus, en ce jour, faisait
+resplendir l'Atréide entre d'innombrables héros.
+
+Et maintenant, Muses, qui habitez les demeures Olympiennes, vous
+qui êtes déesses, et présentes à tout, et qui savez toutes choses,
+tandis que nous ne savons rien et n'entendons seulement qu'un
+bruit de gloire, dites les rois et les princes des Danaens. Car je
+ne pourrais nommer ni décrire la multitude, même ayant dix
+langues, dix bouches, une voix infatigable et une poitrine
+d'airain, si les Muses Olympiades, filles de Zeus tempétueux, ne
+me rappellent ceux qui vinrent sous Ilios. Je dirai donc les chefs
+et toutes les nefs.
+
+Pènéléôs et Lèitos, et Arkésilaos, et Prothoènôr, et Klonios
+commandaient aux Boiôtiens. Et c'étaient ceux qui habitaient Hyriè
+et la pierreuse Aulis, et Skhoinos, et Skôlos, et les nombreuses
+collines d'Étéôn, et Thespéia, et Graia, et la grande Mikalèsos;
+et ceux qui habitaient autour de Harma et d'Eilésios et d'Érythra;
+et ceux qui habitaient Éléôn et Hilè, et Pétéôn, Okaliè et Médéôn
+bien bâtie, Kôpa et Eutrèsis et Thisbé abondante en colombes; et
+ceux qui habitaient Korônéia et Haliartos aux grandes prairies; et
+ceux qui habitaient Plataia; et ceux qui vivaient dans Glissa; et
+ceux qui habitaient la cité bien bâtie de Hypothèba, et la sainte
+Onkhestos, bois sacré de Poseidaôn; et ceux qui habitaient Arnè
+qui abonde en raisin, et Midéia, et la sainte Nissa, et la ville
+frontière Anthèdôn. Et ils étaient venus sur cinquante nefs, et
+chacune portait cent vingt jeunes Boiôtiens.
+
+Et ceux qui habitaient Asplèdôn et Orkhomènos de Mynias étaient
+commandés par Askalaphos et Ialménos, fils d'Arès. Et Astyokhè
+Azéide les avait enfantés dans la demeure d'Aktôr; le puissant
+Arès ayant surpris la vierge innocente dans les chambres hautes.
+Et ils étaient venus sur trente nefs creuses.
+
+Et Skhédios et Épistrophos, fils du magnanime Iphitos Naubolide,
+commandaient aux Phôkèens. Et c'étaient ceux qui habitaient
+Kiparissos et la pierreuse Pythôn et la sainte Krissa, et Daulis
+et Panopè; et ceux qui habitaient autour d'Anémôréia et de
+Hyampolis; et ceux qui habitaient auprès du divin fleuve Kèphisos
+et qui possédaient Lilaia, à la source du Kèphisos. Et ils étaient
+venus sur quarante nefs noires, et leurs chefs les rangèrent à la
+gauche des Boiôtiens.
+
+Et l'agile Aias Oilèide commandait aux Lokriens. Il était beaucoup
+moins grand qu'Aias Télamônien, et sa cuirasse était de lin; mais,
+par la lance, il excellait entre les Panhellènes et les Akhaiens.
+Et il commandait à ceux qui habitaient Kynos et Kalliaros, et
+Bèssa et Scarphè, et l'heureuse Augéia, et Tarphè, et Thronios,
+auprès du Boagrios. Et tous ces Lokriens, qui habitaient au-delà
+de la sainte Euboiè, étaient venus sur quarante nefs noires.
+
+Et les Abantes, pleins de courage, qui habitaient l'Euboia et
+Khalkis, et Eirétria, et Histiaia qui abonde en raisin, et la
+maritime Kèrinthos, et la haute citadelle de Diôs; et ceux qui
+habitaient Karistos et Styra étaient commandés par Éléphènôr
+Khalkodontiade, de la race d'Arès; et il était le prince des
+magnanimes Abantes. Et les Abantes agiles, aux cheveux flottant
+sur le dos, braves guerriers, désiraient percer de près les
+cuirasses ennemies de leurs piques de frêne. Et ils étaient venus
+sur quarante nefs noires.
+
+Et ceux qui habitaient Athènes, ville forte et bien bâtie du
+magnanime Érékhtheus que nourrit Athènè, fille de Zeus, après que
+la terre féconde l'eut enfanté, et qu'elle plaça dans le temple
+abondant où les fils des Athènaiens offrent chaque année, pour lui
+plaire, des hécatombes de taureaux et d'agneaux; ceux-là étaient
+commandés par Ménèstheus, fils de Pétéos. Jamais aucun homme
+vivant, si ce n'était Nestôr, qui était plus âgé, ne fut son égal
+pour ranger en bataille les cavaliers et les porte boucliers. Et
+ils étaient venus sur cinquante nefs noires.
+
+Et Aias avait amené douze nefs de Salamis, et il les avait placées
+auprès des Athènaiens.
+
+Et ceux qui habitaient Argos et la forte Tiryntha, Hermionè et
+Asinè aux golfes profonds, Troixènè, Eiôna et Épidauros qui abonde
+en vignes; et ceux qui habitaient Aigina et Masès étaient
+commandés par Diomèdès, hardi au combat, et par Sthénélôs, fils de
+l'illustre Kapaneus, et par Euryalos, semblable aux dieux, fils du
+roi Mèkisteus Taliônide. Mais Diomèdès, hardi au combat, les
+commandait tous. Et ils étaient venus sur quatre-vingts nefs
+noires.
+
+Et ceux qui habitaient la ville forte et bien bâtie de Mykènè, et
+la riche Korinthos et Kléôn; et ceux qui habitaient Ornéia et
+l'heureuse Araithyréè, et Sikiôn où régna, le premier, Adrèstos;
+et ceux qui habitaient Hipérèsia et la haute Gonoessa et Pellèna,
+et qui vivaient autour d'Aigion et de la grande Hélikè, et sur
+toute la côte, étaient commandés par le roi Agamemnôn Atréide. Et
+ils étaient venus sur cent nefs, et ils étaient les plus nombreux
+et les plus braves des guerriers. Et l'Atréide, revêtu de l'airain
+splendide, était fier de commander à tous les héros, étant lui-
+même très brave, et ayant amené le plus de guerriers.
+
+Et ceux qui habitaient la grande Lakédaimôn dans sa creuse vallée,
+et Pharis et Sparta, et Messa qui abonde en colombes, et Bryséia
+et l'heureuse Augéia, Amykla et la maritime Hélos; et ceux qui
+habitaient Laas et Oitylos, étaient commandés par Ménélaos hardi
+au combat, et séparés des guerriers de son frère. Et ils étaient
+venus sur soixante nefs. Et Ménélaos était au milieu d'eux,
+confiant dans son courage, et les excitant à combattre; car, plus
+qu'eux, il désirait venger le rapt de Hélénè et les maux qui en
+venaient.
+
+Et ceux qui habitaient Pylos et l'heureuse Arènè, et Thryos
+traversée par l'Alphéos, et Aipy habilement construite, et
+Kiparissè et Amphigènéia, Ptéléon, Hélos et Dôrion, où les Muses,
+ayant rencontré le Thrakien Thamyris qui venait d'Oikhaliè, de
+chez le roi Eurytos l'Oikhalien, le rendirent muet, parce qu'il
+s'était vanté de vaincre en chantant les Muses elles-mêmes, filles
+de Zeus tempétueux. Et celles-ci, irritées, lui ôtèrent la science
+divine de chanter et de jouer de la kithare. Et ceux-là étaient
+commandés par le cavalier Gérennien Nestôr. Et ils étaient venus
+sur quatre-vingt-dix nefs creuses.
+
+Et ceux qui habitaient l'Arkadia, aux pieds de la haute montagne
+de Killènè où naissent les hommes braves, auprès du tombeau
+d'Aipytios; et ceux qui habitaient Phénéos et Orkhoménos riche en
+troupeaux, et Ripè, et Stratiè, et Enispè battue des vents; et
+ceux qui habitaient Tégéè et l'heureuse Mantinéè, et Stimphèlos et
+Parrhasiè, étaient commandés par le fils d'Ankaios, le roi
+Agapènôr. Et ils étaient venus sur cinquante nefs, et dans chacune
+il y avait un grand nombre d'Arkadiens belliqueux. Et le roi
+Agamemnôn leur avait donné des nefs bien construites pour
+traverser la noire mer, car ils ne s'occupaient point des travaux
+de la mer.
+
+Et ceux qui habitaient Bouprasios et la divine Élis, et la terre
+qui renferme Hyrininè et la ville frontière de Myrsinè, et la
+roche Olénienne et Aleisios, étaient venus sous quatre chefs, et
+chaque chef conduisait dix nefs rapides où étaient de nombreux
+ÉpéiensAmphimakhos et Thalpios commandaient les uns; et le premier
+était fils de Kléatos, et le second d'Eurytos Aktoriôn. Et le
+robuste Diôrès Amarynkéide commandait les autres, et le divin
+Polyxeinos commandait aux derniers; et il était fils d'Agasthéneus
+Augéiade.
+
+Et ceux qui habitaient Doulikiôn et les saintes îles Ekhinades qui
+sont à l'horizon de la mer, en face de l'Élis, étaient commandés
+par Mégès Phyléide, semblable à Arès. Et il était fils de Phyleus,
+habile cavalier cher à Zeus, qui, s'étant irrité contre son père,
+s'était réfugié à Doulikhiôn. Et ils étaient venus sur quarante
+nefs noires.
+
+Et Odysseus commandait les magnanimes Képhallèniens, et ceux qui
+habitaient Ithakè et le Nèritos aux forêts agitées, et ceux qui
+habitaient Krokyléia et l'aride Aigilipa et Zakyntos et Samos, et
+ceux qui habitaient l'Épeiros sur la rive opposée. Et Odysseus,
+égal à Zeus par l'intelligence, les commandait. Et ils étaient
+venus sur douze nefs rouges.
+
+Et Thoas Andraimonide commandait les Aitôliens qui habitaient
+Pleurôn et Olénos, et Pylènè, et la maritime Khalkis, et la
+pierreuse Kalidôn. Car les fils du magnanime Oineus étaient morts,
+et lui-même était mort, et le blond Méléagros était mort, et Thoas
+commandait maintenant les Aitôliens. Et ils étaient venus sur
+quarante nefs noires.
+
+Et Idoméneus, habile à lancer la pique, commandait les Krètois et
+ceux qui habitaient Knôssos et la forte Gorcyna, et les villes
+populeuses de Lyktos, de Milètos, de Lykastos, de Phaistos et de
+Rhytiôn, et d'autres qui habitaient aussi la Krètè aux cent
+villes. Et Idoméneus, habile à lancer la pique, les commandait
+avec Mèrionès, pareil au tueur d'hommes Arès. Et ils étaient venus
+sur quatre-vingts nefs noires.
+
+Et Tlèpolémos Hèraklide, très fort et très grand, avait conduit de
+Rhodos, sur neuf nefs, les fiers Rhodiens qui habitaient les trois
+parties de Rhodos: Lindos, Ièlissos et la riche Kameiros. Et
+Tlèpolémos, habile à lancer la pique, les commandait. Et
+Astyokhéia avait donné ce fils au grand Hèraklès, après que ce
+dernier l'eut emmenée d'Éphyrè, des bords du Sellèis, où il avait
+renversé beaucoup de villes défendues par des jeunes hommes. Et
+Tlèpolémos, élevé dans la belle demeure, tua l'oncle de son père,
+Likymnios, race d'Arès. Et il construisit des nefs, rassembla une
+grande multitude et s'enfuit sur la mer, car les fils et les
+petits-fils du grand Hèraklès le menaçaient. Ayant erré et subi
+beaucoup de maux, il arriva dans Rhodos, où ils se partagèrent en
+trois tribus, et Zeus, qui commande aux dieux et aux hommes, les
+aima et les combla de richesses.
+
+Et Nireus avait amené de Symè trois nefs. Et il était né d'Aglaiè
+et du roi Kharopos, et c'était le plus beau de tous les Danaens,
+après l'irréprochable Pèléiôn, mais il n'était point brave et
+commandait peu de guerriers.
+
+Et ceux qui habitaient Nisyros et Krapathos, et Kasos, et Kôs,
+ville d'Eurypylos, et les îles Kalynades, étaient commandés par
+Pheidippos et Antiphos, deux fils du roi Thessalos Hèrakléide. Et
+ils étaient venus sur trente nefs creuses.
+
+Et je nommerai aussi ceux qui habitaient Argos Pélasgique, et Alos
+et Alopè, et ceux qui habitaient Trakinè et la Phthiè, et la
+Hellas aux belles femmes. Et ils se nommaient Myrmidones, ou
+Hellènes, ou Akhaiens, et Akhilleus commandait leurs cinquante
+nefs. Mais ils ne se souvenaient plus des clameurs de la guerre,
+n'ayant plus de chef qui les menât. Car le divin Akhilleus aux
+pieds rapides était couché dans ses nefs, irrité au souvenir de la
+vierge Breisèis aux beaux cheveux qu'il avait emmenée de
+Lyrnèssos, après avoir pris cette ville et renversé les murailles
+de Thèbè avec de grandes fatigues. Là, il avait tué les belliqueux
+Mènytos et Épistrophos, fils du roi Évènos Sélèpiade. Et, dans sa
+douleur, il restait couché mais il devait se relever bientôt.
+
+Et ceux qui habitaient Phylakè et la fertile Pyrrhasos consacrée à
+Dèmètèr, et Itôn riche en troupeaux, et la maritime Antrôn, et
+Ptéléos aux grasses prairies, étaient commandés par le brave
+Prôtésilaos quand il vivait; mais déjà la terre noire le
+renfermait; et sa femme se meurtrissait le visage, seule à
+Phylakè, dans sa demeure abandonnée; car un guerrier Dardanien le
+tua, comme il s'élançait de sa nef, le premier de tous les
+Akhaiens. Mais ses guerriers n'étaient point sans chef, et ils
+étaient commandés par un nourrisson d'Arès, Podarkès, fils
+d'Iphiklos riche en troupeaux, et il était frère du magnanime
+Prôtésilaos. Et ce héros était l'aîné et le plus brave, et ses
+guerriers le regrettaient. Et ils étaient venus sur quarante nefs
+noires.
+
+Et ceux qui habitaient Phéra, auprès du lac Boibèis, et Boibè, et
+Glaphyra, et Iôlkos, étaient commandés, sur onze nefs, par le fils
+bien-aimé d'Admètès, Eumèlos, qu'Alkèstis, la gloire des femmes et
+la plus belle des filles de Pèlias, avait donné à Admètès.
+
+Et ceux qui habitaient Mèthônè et Thaumakè, et Méliboia et l'aride
+Olizôn, Philoktètès, très excellent archer, les commandait, sur
+sept nefs. Et dans chaque nef étaient cinquante rameurs,
+excellents archers, et très braves. Et Philoktètès était couché
+dans une île, en proie à des maux terribles, dans la divine
+Lèmnôs, où les fils des Akhaiens le laissèrent, souffrant de la
+mauvaise blessure d'un serpent venimeux. C'est là qu'il gisait,
+plein de tristesse. Mais les Argiens devaient bientôt se souvenir,
+dans leurs nefs, du roi Philoktètès. Et ses guerriers n'étaient
+point sans chef, s'ils regrettaient celui-là. Et Médôn les
+commandait, et il était fils du brave Oileus, de qui Rhènè l'avait
+conçu.
+
+Et ceux qui habitaient Trikkè et la montueuse Ithomè, et Oikhaliè,
+ville d'Eurytos Oikhalien, étaient commandés par les deux fils
+d'Asklèpios, Podaleirios et Makhaôn. Et ils étaient venus sur
+trente nefs creuses.
+
+Et ceux qui habitaient Orménios et la fontaine Hypéréia, et
+Astériôn, et les cimes neigeuses du Titanos, étaient commandés par
+Eurypylos, illustre fils d'Évaimôn. Et ils étaient venus sur
+quarante nefs noires.
+
+Et ceux qui habitaient Argissa et Gyrtônè, Orthè et Élonè, et la
+blanche Oloossôn, étaient commandés par le belliqueux Polypoitès,
+fils de Peirithoos qu'engendra l'éternel Zeus. Et l'illustre
+Hippodaméia le donna pour fils à Peirithoos le jour où celui-ci
+dompta les centaures féroces et les chassa du Pèliôn jusqu'aux
+monts Aithiens. Et Polypoitès ne commandait point seul, mais avec
+Léonteus, nourrisson d'Arès, et fils du magnanime Koronos
+Kainéide. Et ils étaient venus sur quarante nefs noires.
+
+Et Gouneus avait amené de Kyphos, sur vingt-deux nefs, les Éniènes
+et les braves Péraibes qui habitaient la froide Dôdônè, et ceux
+qui habitaient les champs baignés par l'heureux Titarèsios qui
+jette ses belles eaux dans le Pènéios, et ne se mêle point au
+Pènéios aux tourbillons d'argent, mais coule à sa surface comme de
+l'huile. Et sa source est Styx par qui jurent les dieux.
+
+Et Prothoos, fils de Tenthrèdôn, commandait les Magnètes qui
+habitaient auprès du Pènéios et du Pèliôn aux forêts secouées par
+le vent. Et l'agile Prothoos les commandait, et ils étaient venus
+sur quarante nefs noires.
+
+Et tels étaient les rois et les chefs des Danaens.
+
+Dis-moi, Muse, quel était le plus brave, et qui avait les
+meilleurs chevaux parmi ceux qui avaient suivi les Atréides.
+
+Les meilleurs chevaux étaient ceux du Phèrètiade Eumèlos. Et ils
+étaient rapides comme les oiseaux, du même poil, du même âge et de
+la même taille. Apollôn à l'arc d'argent éleva et nourrit sur le
+mont Piérè ces cavales qui portaient la terreur d'Arès. Et le plus
+brave des guerriers était Aias Télamônien, depuis qu'Akhilleus se
+livrait à sa colère; car celui-ci était de beaucoup le plus fort,
+et les chevaux qui traînaient l'irréprochable Pèléiôn étaient de
+beaucoup les meilleurs. Mais voici qu'il était couché dans sa nef
+éperonnée, couvant sa fureur contre Agamemnôn. Et ses guerriers,
+sur le rivage de la mer, lançaient pacifiquement le disque, la
+pique ou la flèche; et les chevaux, auprès des chars, broyaient le
+lotos et le sélinos des marais; et les chars solides restaient
+sous les tentes des chefs; et ceux-ci, regrettant leur roi cher à
+Arès, erraient à travers le camp et ne combattaient point.
+
+Et les Akhaiens roulaient sur la terre comme un incendie; et la
+terre mugissait comme lorsque Zeus tonnant la fouette à coups de
+foudre autour des rochers Arimiens où l'on dit que Typhôeus est
+couché. Ainsi la terre rendait un grand mugissement sous les pieds
+des Akhaiens qui franchissaient rapidement la plaine.
+
+Et la légère Iris, qui va comme le vent, envoyée de Zeus
+tempêtueux, vint annoncer aux Troiens la nouvelle effrayante. Et
+ils étaient réunis, jeunes et vieux, à l'agora, devant les
+vestibules de Priamos. Et la légère Iris s'approcha, semblable par
+le visage et la voix à Politès Priamide, qui, se fiant à la
+rapidité de sa course, s'était assis sur la haute tombe du vieux
+Aisyètas, pour observer le moment où les Akhaiens se
+précipiteraient hors des nefs.
+
+Et la légère Iris, étant semblable à lui, parla ainsi:
+
+-- Ô vieillard! tu te plais aux paroles sans fin, comme autrefois,
+du temps de la paix; mais voici qu'une bataille inévitable se
+prépare. Certes, j'ai vu un grand nombre de combats, mais je n'ai
+point encore vu une armée aussi formidable et aussi innombrable.
+Elle est pareille aux feuilles et aux grains de sable; et voici
+qu'elle vient, à travers la plaine, combattre autour de la ville.
+Hektôr, c'est à toi d'agir. Il y a de nombreux alliés dans la
+grande ville de Priamos, de races et de langues diverses. Que
+chaque chef arme les siens et les mène au combat.
+
+Elle parla ainsi, et Hektôr reconnut sa voix, et il rompit
+l'agora, et tous coururent aux armes. Et les portes s'ouvrirent,
+et la foule des hommes, fantassins et cavaliers, en sortit à grand
+bruit. Et il y avait, en avant de la ville, une haute colline qui
+s'inclinait de tous côtés dans la plaine; et les hommes la
+nommaient Batéia, et les immortels, le tombeau de l'agile Myrinnè.
+Là, se rangèrent les Troiens et les alliés.
+
+Et le grand Hektôr Priamide au beau casque commandait les Troiens,
+et il était suivi d'hommes nombreux et braves qui désiraient
+frapper de la pique.
+
+Et le vaillant fils d'Ankhisès, Ainéias, commandait les
+Dardaniens. Et la divine Aphroditè l'avait donné pour fils à
+Ankhisès, s'étant unie à un mortel, quoique déesse, sur les cîmes
+de l'Ida. Et il ne commandait point seul; mais les deux
+Anténorides l'accompagnaient, Arkhilokhos et Akamas, habiles à
+tous les combats.
+
+Et ceux qui habitaient Zéléia, aux pieds de la dernière chaîne de
+l'Ida, les riches Troadiens qui boivent l'eau profonde de
+l'Aisèpos, étaient commandés par l'illustre fils de Lykaôn,
+Pandaros, à qui Apollôn lui-même avait donné son arc.
+
+Et ceux qui habitaient Adrèstéia et Apeisos, et Pithyéia et les
+hauteurs de Tèréiè, étaient commandés par Adrèstos et par Amphios
+à la cuirasse de lin. Et ils étaient tous deux fils de Mérops, le
+Perkôsien, qui, n'ayant point d'égal dans la science divinatoire,
+leur défendit de tenter la guerre qui dévore les hommes; mais ils
+ne lui obéirent point, parce que les kères de la noire mort les
+entraînaient.
+
+Et ceux qui habitaient Perkôtè et Praktios, et Sèstos et Abydos,
+et la divine Arisbè, étaient commandés par Asios Hyrtakide, que
+des chevaux grands et ardents avaient amené des bords du fleuve
+Sellèis.
+
+Et les tribus Pélasgiques habiles à lancer la pique, et ceux qui
+habitaient Larissa aux plaines fertiles, étaient commandés par
+Hippothoos et Pyleus, nourrissons d'Arès, fils du Pélasge Lèthos
+Teutamide.
+
+Et Akamas commandait les Thrakiens, et le héros Peirôs ceux
+qu'enferme le Hellespontos rapide.
+
+Et Euphèmos commandait les braves Kikoniens, et il était fils de
+Troizènos Kéade, cher à Zeus.
+
+Et Pyraikhmès commandait les archers Paiones, venus de la terre
+lointaine d'Amydôn et du large Axios qui répand ses belles eaux
+sur la terre.
+
+Et le brave Pylaiméneus commandait les Paphlagones, du pays des
+Énètiens, où naissent les mules sauvages. Et ils habitaient aussi
+Kytôros et Sésamos, et les belles villes du fleuve Parthénios, et
+Krômna, et Aigialos et la haute Érythinos.
+
+Et Dios et Épistrophos commandaient les Halizônes, venus de la
+lointaine Alybè, où germe l'argent.
+
+Et Khromis et le divinateur Eunomos commandaient les Mysiens. Mais
+Eunomos ne devina point la noire mort, et il devait tomber sous la
+main du rapide Aiakide, dans le fleuve où celui-ci devait tuer
+tant de Troiens.
+
+Et Phorkys commandait les Phrygiens, avec Askanios pareil à un
+dieu. Et ils étaient venus d'Askaniè, désirant le combat.
+
+Et Mesthlès et Antiphos, fils de Pylaiméneus, nés sur les bords du
+lac de Gygéia, commandaient les Maiones qui habitent aux pieds du
+Tmôlos.
+
+Et Nastès commandait les Kariens au langage barbare qui habitaient
+Milètos et les hauteurs Phthiriennes, et les bords du Maiandros ét
+les cimes de Mykalè. Et Amphimakhos et Nastès les commandaient, et
+ils étaient les fils illustres de Nomiôn. Et Amphimakhos
+combattait chargé d'or comme une femme, et ceci ne lui fit point
+éviter la noire mort, le malheureux! Car il devait tomber sous la
+main du rapide Aiakide, dans le fleuve, et le brave Akhilleus
+devait enlever son or.
+
+Et l'irréprochable Sarpèdôn commandait les Lykiens, avec
+l'irréprochable Glaukos. Et ils étaient venus de la lointaine
+Lykiè et du Xanthos plein de tourbillons.
+
+
+Chant 3
+
+Quand tous, de chaque côté, se furent rangés sous leurs chefs, les
+Troiens s'avancèrent, pleins de clameurs et de bruit, comme des
+oiseaux. Ainsi, le cri des grues monte dans l'air, quand, fuyant
+l'hiver et les pluies abondantes, elles volent sur les flots
+d'Okéanos, portant le massacre et la kèr de la mort aux Pygmées.
+Et elles livrent dans l'air un rude combat. Mais les Akhaiens
+allaient en silence, respirant la force, et, dans leur coeur,
+désirant s'entre aider. Comme le Notos enveloppe les hauteurs de
+la montagne d'un brouillard odieux au berger et plus propice au
+voleur que la nuit même, de sorte qu'on ne peut voir au-delà d'une
+pierre qu'on a jetée; de même une noire poussière montait sous les
+pieds de ceux qui marchaient, et ils traversaient rapidement la
+plaine.
+
+Et quand ils furent proches les uns des autres, le divin
+Alexandros apparut en tête des Troiens, ayant une peau de léopard
+sur les épaules, et l'arc recourbé et l'épée. Et, agitant deux
+piques d'airain, il appelait les plus braves des Argiens à
+combattre un rude combat. Et dès que Ménélaos, cher à Arès, l'eut
+aperçu qui devançait l'armée et qui marchait à grands pas, comme
+un lion se réjouit, quand il a faim, de rencontrer un cerf cornu
+ou une chèvre sauvage, et dévore sa proie, bien que les chiens
+agiles et les ardents jeunes hommes le poursuivent, de même
+Ménélaos se réjouit quand il vit devant lui le divin Alexandros.
+Et il espéra se venger de celui qui l'avait outragé, et il sauta
+du char avec ses armes.
+
+Et dès que le divin Alexandros l'eut aperçu en tête de l'armée,
+son coeur se serra, et il recula parmi les siens pour éviter la
+kèr de la mort. Si quelqu'un, dans les gorges des montagnes, voit
+un serpent, il saute en arrière, et ses genoux tremblent, et ses
+joues pâlissent. De même le divin Alexandros, craignant le fils
+d'Atreus, rentra dans la foule des hardis Troiens.
+
+Et Hektôr, l'ayant vu, l'accabla de paroles amères:
+
+-- Misérable Pâris, qui n'as que ta beauté, trompeur et efféminé,
+plût aux dieux que tu ne fusses point né, ou que tu fusses mort
+avant tes dernières noces! Certes, cela eût mieux valu de
+beaucoup, plutôt que d'être l'opprobre et la risée de tous! Voici
+que les Akhaiens chevelus rient de mépris, car ils croyaient que
+tu combattais hardiment hors des rangs, parce que ton visage est
+beau; mais il n'y a dans ton coeur ni force ni courage. Pourquoi,
+étant un lâche, as-tu traversé la mer sur tes nefs rapides, avec
+tes meilleurs compagnons, et, mêlé à des étrangers, as-tu enlevé
+une très belle jeune femme du pays d'Apy, parente d'hommes
+belliqueux? Immense malheur pour ton père, pour ta ville et pour
+tout le peuple; joie pour nos ennemis et honte pour toi-même! Et
+tu n'as point osé attendre Ménélaos, cher à Arès. Tu saurais
+maintenant de quel guerrier tu retiens la femme. Ni ta kithare, ni
+les dons d'Aphrodite, ta chevelure et ta beauté, ne t'auraient
+sauvé d'être traîné dans la poussière. Mais les Troiens ont trop
+de respect, car autrement, tu serais déjà revêtu d'une tunique de
+pierres, pour prix des maux que tu as causés.
+
+Et le divin Alexandros lui répondit:
+
+-- Hektôr, tu m'as réprimandé justement. Ton coeur est toujours
+indompté, comme la hache qui fend le bois et accroît la force de
+l'ouvrier constructeur de nefs. Telle est l'âme indomptée qui est
+dans ta poitrine. Ne me reproche point les dons aimables
+d'Aphrodite d'or. Il ne faut point rejeter les dons glorieux des
+dieux, car eux seuls en disposent, et nul ne les pourrait prendre
+à son gré. Mais si tu veux maintenant que je combatte et que je
+lutte, arrête les Troiens et les Akhaiens, afin que nous
+combattions moi et Ménélaos, cher à Arès, au milieu de tous, pour
+Hélénè et pour toutes ses richesses. Et le vainqueur emportera
+cette femme et toutes ses richesses, et, après avoir échangé des
+serments inviolables, vous, Troiens, habiterez la féconde Troiè,
+et les Akhaiens retourneront dans Argos, nourrice de chevaux, et
+dans l'Akhaiè aux belles femmes.
+
+Il parla ainsi, et Hektôr en eut une grande joie, et il s'avança,
+arrêtant les phalanges des Troiens, à l'aide de sa pique qu'il
+tenait par le milieu. Et ils s'arrêtèrent. Et les Akhaiens
+chevelus tiraient sur lui et le frappaient de flèches et de
+pierres. Mais le roi des hommes, Agamemnôn, cria à voix haute:
+
+-- Arrêtez, Argiens! ne frappez point, fils des Akhaiens! Hektôr
+au casque mouvant semble vouloir dire quelques mots.
+
+Il parla ainsi, et ils cessèrent et firent silence, et Hektôr
+parla au milieu d'eux:
+
+-- Ecoutez, Troiens et Akhaiens, ce que dit Alexandros qui causa
+cette guerre. Il désire que les Troiens et les Akhaiens déposent
+leurs belles armes sur la terre nourricière, et que lui et
+Ménélaos, cher à Arès, combattent, seuls, au milieu de tous, pour
+Hélénè et pour toutes ses richesses. Et le vainqueur emportera
+cette femme et toutes ses richesses, et nous échangerons des
+serments inviolables.
+
+Il parla ainsi, et tous restèrent silencieux. Et Ménélaos, hardi
+au combat, leur dit:
+
+-- Ecoutez-moi maintenant. Une grande douleur serre mon coeur, et
+j'espère que les Argiens et les Troiens vont cesser la guerre, car
+vous avez subi des maux infinis pour ma querelle et pour l'injure
+que m'a faite Alexandros. Que celui des deux à qui sont réservées
+la moire et la mort, meure donc; et vous, cessez aussitôt de
+combattre. Apportez un agneau noir pour Gaia et un agneau blanc
+pour Hélios, et nous en apporterons autant pour Zeus. Et vous
+amènerez Priamos lui-même, pour qu'il se lie par des serments, car
+ses enfants sont parjures et sans foi, et que personne ne puisse
+violer les serments de Zeus. L'esprit des jeunes hommes est léger,
+mais, dans ses actions, le vieillard regarde à la fois l'avenir et
+le passé et agit avec équité.
+
+Il parla ainsi, et les Troiens et les Akhaiens se réjouirent,
+espérant mettre fin à la guerre mauvaise. Et ils retinrent les
+chevaux dans les rangs, et ils se dépouillèrent de leurs armes
+déposées sur la terre. Et il y avait peu d'espace entre les deux
+armées. Et Hektôr envoya deux hérauts à la ville pour apporter
+deux agneaux et appeler Priamos. Et le roi Agamemnôn envoya
+Talthybios aux nefs creuses pour y prendre un agneau, et
+Talthybios obéit au divin Agamemnôn.
+
+Et la messagère Iris s'envola chez Hélénè aux bras blancs, s'étant
+faite semblable à sa belle-soeur Laodikè, la plus belle des filles
+de Priamos, et qu'avait épousée l'Anténoride Élikaôn.
+
+Et elle trouva Hélénè dans sa demeure, tissant une grande toile
+double, blanche comme le marbre, et y retraçant les nombreuses
+batailles que les Troiens dompteurs de chevaux et les Akhaiens
+revêtus d'airain avaient subies pour elle par les mains d'Arès. Et
+Iris aux pieds légers, s'étant approchée, lui dit:
+
+-- Viens, chère nymphe, voir le spectacle admirable des Troiens
+dompteurs de chevaux et des Akhaiens revêtus d'airain. Ils
+combattaient tantôt dans la plaine, pleins de la fureur d'Arès, et
+les voici maintenant assis en silence, appuyés sur leurs
+boucliers, et la guerre a cessé, et les piques sont enfoncées en
+terre. Alexandros et Ménélaos cher à Arès combattront pour toi, de
+leurs longues piques, et tu seras l'épouse bien-aimée du
+vainqueur.
+
+Et la déesse, ayant ainsi parlé, jeta dans son coeur un doux
+souvenir de son premier mari, et de son pays, et de ses parents.
+Et Hélénè, s'étant couverte aussitôt de voiles blancs, sortit de
+la chambre nuptiale en pleurant; et deux femmes la suivaient,
+Aithrè, fille de Pittheus, et Klyménè aux yeux de boeuf. Et voici
+qu'elles arrivèrent aux portes Skaies. Priamos, Panthoos,
+Thymoitès, Lampos, Klytios, lbkétaôn, nourrisson d'Arès, Oukalégôn
+et Antènôr, très sages tous deux, siégeaient, vieillards
+vénérables, au-dessus des portes Skaies. Et la vieillesse les
+écartait de la guerre; mais c'étaient d'excellents agorètes; et
+ils étaient pareils à des cigales qui, dans les bois, assises sur
+un arbre, élèvent leur voix mélodieuse. Tels étaient les princes
+des Troiens, assis sur la tour. Et quand ils virent Hélénè qui
+montait vers eux, ils se dirent les uns aux autres, et à voix
+basse, ces paroles ailées:
+
+Certes, il est juste que les Troiens et les Akhaiens aux belles
+knèmides subissent tant de maux, et depuis si longtemps, pour une
+telle femme, car elle ressemble aux déesses immortelles par sa
+beauté. Mais, malgré cela, qu'elle s'en retourne sur ses nefs, et
+qu'elle ne nous laisse point, à nous et à nos enfants, un souvenir
+misérable.
+
+Ils parlaient ainsi, et Priamos appela Hélénè:
+
+-- Viens, chère enfant, approche, assieds-toi auprès de moi, afin
+de revoir ton premier mari, et tes parents, et tes amis. Tu n'es
+point la cause de nos malheurs. Ce sont les dieux seuls qui m'ont
+accablé de cette rude guerre Akhaienne. Dis-moi le nom de ce
+guerrier d'une haute stature; quel est cet Akhaien grand et
+vigoureux? D'autres ont une taille plus élevée, mais je n'ai
+jamais vu de mes yeux un homme aussi beau et majestueux. Il a
+l'aspect d'un roi.
+
+Et Hélénè, la divine femme, lui répondit:
+
+-- Tu m'es vénérable et redoutable, père bien-aimé. Que n'ai-je
+subi la noire mort quand j'ai suivi ton fils, abandonnant ma
+chambre nuptiale et ma fille née en mon pays lointain, et mes
+frères, et les chères compagnes de ma jeunesse! Mais telle n'a
+point été ma destinée, et c'est pour cela que je me consume en
+pleurant. Je te dirai ce que tu m'as demandé. Cet homme est le roi
+Agamemnôn Atréide, qui commande au loin, roi habile et brave
+guerrier. Et il fut mon beau-frère, à moi infâme, s'il m'est
+permis de dire qu'il le fut.
+
+Elle parla ainsi, et le vieillard, plein d'admiration, s'écria:
+
+-- Ô heureux Atréide, né pour d'heureuses destinées! Certes, de
+nombreux fils des Akhaiens te sont soumis. Autrefois, dans la
+Phrygiè féconde en vignes, j'ai vu de nombreux Phrygiens, habiles
+cavaliers, tribus belliqueuses d'Otreus et de Mygdôn égal aux
+dieux, et qui étaient campés sur les bords du Sangarios. Et
+j'étais au milieu d'eux, étant leur allié, quand vinrent les
+Amazones viriles. Mais ils n'étaient point aussi nombreux que les
+Akhaiens.
+
+Puis, ayant vu Odysseus, le vieillard interrogea Hélénè:
+
+-- Dis-moi aussi, chère enfant, qui est celui-ci. Il est moins
+grand que l'Atréide Agamemnôn, mais plus large des épaules et de
+la poitrine. Et ses armes sont couchées sur la terre nourricière,
+et il marche, parmi les hommes, comme un bélier chargé de laine au
+milieu d'un grand troupeau de brebis blanches.
+
+Et Hélénè, fille de Zeus, lui répondit:
+
+-- Celui-ci est le subtil Laertiade Odysseus, nourri dans le pays
+stérile d'Ithakè. Et il est plein de ruses et de prudence.
+
+Et le sage Antènôr lui répondit:
+
+-- Ô femme! tu as dit une parole vraie. Le divin Odysseus vint
+autrefois ici, envoyé pour toi, avec Ménélaos cher à Arès, et je
+les reçus dans mes demeures, et j'ai appris à connaître leur
+aspect et leur sagesse. Quand ils venaient à l'agora des Troiens,
+debout, Ménélaos surpassait Odysseus des épaules, mais, assis, le
+plus majestueux était Odysseus. Et quand ils haranguaient devant
+tous, certes, Ménélaos, bien que le plus jeune, parlait avec force
+et concision, en peu de mots, mais avec une clarté précise et
+allant droit au but. Et quand le subtil Odysseus se levait, il se
+tenait immobile, les yeux baissés, n'agitant le sceptre ni en
+avant ni en arrière, comme un agorète inexpérimenté. On eût dit
+qu'il était plein d'une sombre colère et tel qu'un insensé. Mais
+quand il exhalait de sa poitrine sa voix sonore, ses paroles
+pleuvaient, semblables aux neiges de l'hiver. En ce moment, nul
+n'aurait osé lutter contre lui; mais, au premier aspect, nous ne
+l'admirions pas autant.
+
+Ayant vu Aias, une troisième fois le vieillard interrogea Hélénè:
+
+-- Qui est cet autre guerrier Akhaien, grand et athlétique, qui
+surpasse tous les Argiens de la tête et des épaules?
+
+Et Hélénè au long péplos, la divine femme, lui répondit:
+
+-- Celui-ci est le grand Aias, le bouclier des Akhaiens. Et voici,
+parmi les Krètois, Idoméneus tel qu'un dieu, et les princes
+Krètois l'environnent. Souvent, Ménélaos cher à Arès le reçut dans
+nos demeures, quand il venait de la Krètè. Et voici tous les
+autres Akhaiens aux yeux noirs, et je les reconnais, et je
+pourrais dire leurs noms. Mais je ne vois point les deux princes
+des peuples, Kastôr dompteur de chevaux et Polydeukès invincible
+au pugilat, mes propres frères, car une même mère nous a enfantés.
+N'auraient-ils point quitté l'heureuse Lakédaimôn, ou, s'ils sont
+venus sur leurs nefs rapides, ne veulent-ils point se montrer au
+milieu des hommes, à cause de ma honte et de mon opprobre?
+
+Elle parla ainsi, mais déjà la terre féconde les renfermait, à
+Lakédaimôn, dans la chère patrie.
+
+Et les hérauts, à travers la ville, portaient les gages sincères
+des dieux, deux agneaux, et, dans une outre de peau de chèvre, le
+vin joyeux, fruit de la terre. Et le héraut Idaios portait un
+kratère étincelant et des coupes d'or; et, s'approchant, il excita
+le vieillard par ces paroles:
+
+-- Lève-toi, Laomédontiade! Les princes des Troiens dompteurs de
+chevaux et des Akhaiens revêtus d'airain t'invitent à descendre
+dans la plaine, afin que vous échangiez des serments inviolables.
+Et Alexandros et Ménélaos cher à Arès combattront pour Hélénè avec
+leurs longues piques, et ses richesses appartiendront au
+vainqueur. Et tous, ayant fait alliance et échangé des serments
+inviolables, nous, Troiens, habiterons la féconde Troiè, et les
+Akhaiens retourneront dans Argos nourrice de chevaux et dans
+l'Akhaiè aux belles femmes.
+
+Il parla ainsi, et le vieillard frémit, et il ordonna à ses
+compagnons d'atteler les chevaux, et ils obéirent promptement. Et
+Priamos monta, tenant les rênes, et, auprès de lui, Antènôr entra
+dans le beau char; et, par les portes Skaies, tous deux poussèrent
+les chevaux agiles dans la plaine.
+
+Et quand ils furent arrivés au milieu des Troiens et des Akhaiens,
+ils descendirent du char sur la terre nourricière et se placèrent
+au milieu des Troiens et des Akhaiens.
+
+Et, aussitôt, le roi des hommes, Agamemnôn, se leva, ainsi que le
+subtil Odysseus. Puis, les hérauts vénérables réunirent les gages
+sincères des dieux, mêlant le vin dans le kratère et versant de
+l'eau sur les mains des rois. Et l'Atréide Agamemnôn, tirant le
+couteau toujours suspendu à côté de la grande gaine de l'épée,
+coupa du poil sur la tête des agneaux, et les hérauts le
+distribuèrent aux princes des Troiens et des Akhaiens. Et, au
+milieu d'eux, l'Atréide pria, à haute voix, les mains étendues:
+
+-- Père Zeus, qui commandes du haut de l'Ida, très glorieux, très
+grand! Hélios, qui vois et entends tout! fleuves et Gaia! et vous
+qui, sous la terre, châtiez les parjures, soyez tous témoins,
+scellez nos serments inviolables. Si Alexandros tue Ménélaos,
+qu'il garde Hélénè et toutes ses richesses, et nous retournerons
+sur nos nefs rapides; mais si le blond Ménélaos tue Alexandros,
+que les Troiens rendent Hélénè et toutes ses richesses, et qu'ils
+payent aux Argiens, comme il est juste, un tribut dont se
+souviendront les hommes futurs. Mais si, Alexandros mort, Priamos
+et les fils de Priamos refusaient de payer ce tribut, je resterai
+et combattrai pour ceci, jusqu'à ce que je termine la guerre.
+
+Il parla ainsi, et, de l'airain cruel, il trancha la gorge des
+agneaux et il les jeta palpitants sur la terre et rendant l'âme,
+car l'airain leur avait enlevé la vie. Et tous, puisant le vin du
+kratère avec des coupes, ils le répandirent et prièrent les dieux
+qui vivent toujours. Et les Troiens et les Akhaiens disaient:
+
+-- Zeus, très glorieux, très grand, et vous, dieux immortels! que
+la cervelle de celui qui violera le premier ce serment, et la
+cervelle de ses fils, soient répandues sur la terre comme ce vin,
+et que leurs femmes soient outragées par autrui!
+
+Mais le Kroniôn ne les exauça point. Et le Dardanide Priamos parla
+et leur dit:
+
+-- Ecoutez-moi, Troiens et Akhaiens aux belles knèmides. Je
+retourne vers la hauteur d'Ilios, car je ne saurais voir de mes
+yeux mon fils bien-aimé lutter contre Ménélaos cher à Arès. Zeus
+et les dieux immortels savent seuls auquel des deux est réservée
+la mort.
+
+Ayant ainsi parlé, le divin vieillard plaça les agneaux dans le
+char, y monta, et saisit les rênes. Et Antènôr, auprès de lui,
+entra dans le beau char, et ils retournèrent vers Ilios.
+
+Et le Priamide Hektôr et le divin Odysseus mesurèrent l'arène
+d'abord, et remuèrent les sorts dans un casque, pour savoir qui
+lancerait le premier la pique d'airain. Et les peuples priaient et
+levaient les mains vers les dieux, et les Troiens et les Akhaiens
+disaient:
+
+-- Père Zeus, qui commandes au haut de l'Ida, très glorieux, très
+grand! que celui qui nous a causé tant de maux descende chez
+Aidès, et puissions-nous sceller une alliance et des traités
+inviolables!
+
+Ils parlèrent ainsi, et le grand Hektôr au casque mouvant agita
+les sorts en détournent les yeux, et celui de Pâris sortit le
+premier. Et tous s'assirent en rangs, chacun auprès de ses chevaux
+agiles et de ses armes éclatantes. Et le divin Alexandros, l'époux
+de Hélénè aux beaux cheveux, couvrit ses épaules de ses belles
+armes. Et il mit autour de ses jambes ses belles knèmides aux
+agrafes d'argent, et, sur sa poitrine, la cuirasse de son frère
+Lykaôn, faite à sa taille; et il suspendit à ses épaules l'épée
+d'airain aux clous d'argent. Puis il prit le bouclier vaste et
+lourd, et il mit sur sa tête guerrière un riche casque orné de
+crins, et ce panache s'agitait fièrement; et il saisit une forte
+pique faite pour ses mains. Et le brave Ménélaos se couvrit aussi
+de ses armes.
+
+Tous deux, s'étant armés, avancèrent au milieu des Troiens et des
+Akhaiens, se jetant de sombres regards; et les Troiens dompteurs
+de chevaux et les Akhaiens aux belles knèmides les regardaient
+avec terreur. Ils s'arrêtèrent en face l'un de l'autre, agitant
+les piques et pleins de fureur.
+
+Et Alexandros lança le premier sa longue pique et frappa le
+bouclier poli de l'Atréide, mais il ne perça point l'airain, et la
+pointe se ploya sur le dur bouclier. Et Ménélaos, levant sa pique,
+supplia le père Zeus:
+
+-- Père Zeus! fais que je punisse le divin Alexandros, qui le
+premier m'a outragé, et fais qu'il tombe sous mes mains, afin que,
+parmi les hommes futurs, chacun tremble d'outrager l'hôte qui
+l'aura reçu avec bienveillance!
+
+Ayant parlé ainsi, il brandit sa longue pique, et, la lançant, il
+en frappa le bouclier poli du Priamide. Et la forte pique, à
+travers le bouclier éclatant, perça la riche cuirasse et déchira
+la tunique auprès du flanc. Et Alexandros, se courbant, évita la
+noire kèr. Et l'Atréide, ayant tiré l'épée aux clous d'argent, en
+frappa le cône du casque; mais l'épée, rompue en trois ou quatre
+morceaux, tomba de sa main, et l'Atréide gémit en regardant le
+vaste Ouranos:
+
+-- Père Zeus! nul d'entre les dieux n'est plus inexorable que toi.
+Certes, j'espérais me venger de l'outrage d'Alexandros et l'épée
+s'est rompue dans ma main, et la pique a été vainement lancée, et
+je ne l'ai point frappé!
+
+Il parla ainsi, et, d'un bond, il le saisit par les crins du
+casque, et il le traîna vers les Akhaiens aux belles knèmides. Et
+le cuir habilement orné, qui liait le casque sous le menton,
+étouffait le cou délicat d'Alexandros; et l'Atréide l'eût traîné
+et eût remporté une grande gloire, si la fille de Zeus, Aphroditè,
+ayant vu cela, n'eût rompu le cuir de boeuf; et le casque vide
+suivit la main musculeuse de Ménélaos. Et celui-ci le fit
+tournoyer et le jeta au milieu des Akhaiens aux belles knèmides,
+et ses chers compagnons l'emportèrent. Puis, il se rua de nouveau
+désirant tuer le Priamide de sa pique d'airain; mais Aphroditè,
+étant déesse, enleva très facilement Alexandros en l'enveloppant
+d'une nuée épaisse, et elle le déposa dans sa chambre nuptiale,
+sur son lit parfumé. Et elle sortit pour appeler Hélénè, qu’elle
+trouva sur la haute tour, au milieu de la foule des Troiennes. Et
+la divine Aphroditè, s'étant faite semblable à une vieille femme
+habile à tisser la laine, et qui la tissait pour Hélénè dans la
+populeuse Lakédaimôn, et qui aimait Hélénè, saisit celle-ci par sa
+robe nektaréenne et lui dit:
+
+-- Viens! Alexandros t'invite à revenir. Il est couché, plein de
+beauté et richement vêtu, sur son lit habilement travaillé. Tu ne
+dirais point qu'il vient de lutter contre un homme, mais tu
+croirais qu'il va aux danses, ou qu'il repose au retour des
+danses.
+
+Elle parla ainsi, et elle troubla le coeur de Hélénè. Mais dès que
+celle-ci eut vu le beau cou de la déesse, et son sein d'où
+naissent les désirs, et ses yeux éclatants, elle fut saisie de
+terreur, et, la nommant de son nom, elle lui dit:
+
+-- Ô mauvaise! Pourquoi veux-tu me tromper encore? Me conduiras-tu
+dans quelque autre ville populeuse de la Phrygiè ou de l'heureuse
+Maioniè, si un homme qui t'est cher y habite? Est-ce parce que
+Ménélaos, ayant vaincu le divin Alexandros, veut m'emmener dans
+ses demeures, moi qui me suis odieuse, que tu viens de nouveau me
+tendre des pièges? Va plutôt! abandonne la demeure des dieux, ne
+retourne plus dans l'Olympos, et reste auprès de lui, toujours
+inquiète; et prends-le sous ta garde, jusqu'à ce qu'il fasse de
+toi sa femme ou son esclave! Pour moi, je n'irai plus orner son
+lit, car ce serait trop de honte, et toutes les Troiennes me
+blâmeraient, et j'ai trop d'amers chagrins dans le coeur.
+
+Et la divine Aphroditè, pleine de colère, lui dit:
+
+-- Malheureuse! crains de m'irriter, de peur que je t'abandonne
+dans ma colère, et que je te haïsse autant que je t'ai aimée, et
+que, jetant des haines inexorables entre les Troiens et les
+Akhaiens, je te fasse périr d'une mort violente!
+
+Elle parla ainsi, et Hélénè, fille de Zeus, fut saisie de terreur,
+et, couverte de sa robe éclatante de blancheur, elle marcha en
+silence, s'éloignant des Troiennes, sur les pas de la déesse.
+
+Et quand elles furent parvenues à la belle demeure d'Alexandros,
+toutes les servantes se mirent à leur tâche, et la divine femme
+monta dans la haute chambre nuptiale. Aphroditè qui aime les
+sourires avança un siège pour elle auprès d'Alexandros, et Hélénè,
+fille de Zeus tempétueux, s'y assit en détournant les yeux; mais
+elle adressa ces reproches à son époux:
+
+-- Te voici revenu du combat. Que n'y restais-tu, mort et dompté
+par l'homme brave qui fut mon premier mari! Ne te vantais-tu pas
+de l'emporter sur Ménélaos cher à Arès, par ton courage, par ta
+force et par ta lance? Va! défie encore Ménélaos cher à Arès, et
+combats de nouveau contre lui; mais non, je te conseille plutôt de
+ne plus lutter contre le blond Ménélaos, de peur qu'il te dompte
+aussitôt de sa lance!
+
+Et Pâris, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Femme! ne blesse pas mon coeur par d'amères paroles. Il est
+vrai, Ménélaos m'a vaincu à l'aide d'Athènè, mais je le vaincrai
+plus tard, car nous avons aussi des dieux qui nous sont amis.
+Viens! couchons-nous et aimons-nous! Jamais le désir ne m'a brûlé
+ainsi, même lorsque, naviguant sur mes nefs rapides, après t'avoir
+enlevée de l'heureuse Lakédaimôn, je m'unis d'amour avec toi dans
+l'île de Kranaè, tant je t'aime maintenant et suis saisi de
+désirs!
+
+Il parla ainsi et marcha vers son lit, et l'épouse le suivit, et
+ils se couchèrent dans le lit bien construit.
+
+Cependant l'Atréide courait comme une bête féroce au travers de la
+foule, cherchant le divin Alexandros. Et nul des Troiens ni des
+illustres alliés ne put montrer Alexandros à Ménélaos cher à Arès.
+Et certes, s'ils l'avaient vu, ils ne l'auraient point caché, car
+ils le haïssaient tous comme la noire kèr. Et le roi des hommes,
+Agamemnôn, leur parla ainsi:
+
+-- Ecoutez-moi, Troiens, Dardaniens et alliés. La victoire,
+certes, est à Ménélaos cher à Arès. Rendez-nous donc l'Argienne
+Hélénè et ses richesses, et payez, comme il est juste, un tribut
+dont se souviendront les hommes futurs.
+
+L'Atréide parla ainsi, et tous les Akhaiens applaudirent.
+
+
+Chant 4
+
+Les dieux, assis auprès de Zeus, étaient réunis sur le pavé d'or,
+et la vénérable Hèbè versait le nektar, et tous, buvant les coupes
+d'or, regardaient la ville des Troiens. Et le Kronide voulut
+irriter Hèrè par des paroles mordantes, et il dit:
+
+-- Deux déesses défendent Ménélaos, Hèrè l'Argienne et la
+protectrice Athènè; mais elles restent assises et ne font que
+regarder, tandis qu'Aphroditè qui aime les sourires ne quitte
+jamais Alexandros et écarte de lui les kères. Et voici qu'elle l'a
+sauvé comme il allait périr. Mais la victoire est à Ménélaos cher
+à Arès. Songeons donc à ceci. Faut-il exciter de nouveau la guerre
+mauvaise et le rude combat, ou sceller l'alliance entre les deux
+peuples? S'il plaît à tous les dieux, la ville du roi Priamos
+restera debout, et Ménélaos emmènera l'Argienne Hélénè.
+
+Il parla ainsi, et les déesses Athènè et Hèrè se mordirent les
+lèvres, et, assises à côté l'une de l'autre, elles méditaient la
+destruction des Troiens. Et Athènè restait muette, irritée contre
+son père Zeus, et une sauvage colère la brûlait; mais Hèrè ne put
+contenir la sienne et dit:
+
+Très dur Kronide, quelle parole as-tu dite? Veux-tu rendre vaines
+toutes mes fatigues et la sueur que j'ai suée? J'ai lassé mes
+chevaux en rassemblant les peuples contre Priamos et contre ses
+enfants. Fais donc, mais les dieux ne t'approuveront pas.
+
+Et Zeus qui amasse les nuées, très irrité, lui dit:
+
+-- Malheureuse! Quels maux si grands Priamos et les enfants de
+Priamos t'ont-ils causés, que tu veuilles sans relâche détruire la
+forte citadelle d'Ilios? Si, dans ses larges murailles, tu pouvais
+dévorer Priamos et les enfants de Priamos et les autres Troiens,
+peut-être ta haine serait elle assouvie. Fais selon ta volonté, et
+que cette dissension cesse désormais entre nous. Mais je te dirai
+ceci, et garde mes paroles dans ton esprit: Si jamais je veux
+aussi détruire une ville habitée par des hommes qui te sont amis,
+ne t'oppose point à ma colère et laisse-moi agir, car c'est à
+contrecoeur que je te livre celle-ci. De toutes les villes
+habitées par les hommes terrestres, sous Hélios et sous l'Ouranos
+étoilé, aucune ne m'est plus chère que la ville sacrée d'Ilios, où
+sont Priamos et le peuple de Priamos qui tient la lance. Là, mon
+autel n'a jamais manqué de nourriture, de libations, et de
+graisse; car nous avons cet honneur en partage.
+
+Et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf lui répondit:
+
+-- Certes, j'ai trois villes qui me sont très chères, Argos,
+Spartè et Mykènè aux larges rues. Détruis-les quand tu les haïras,
+et je ne les défendrai point; mais je m'opposerais en vain à ta
+volonté, puisque tu es infiniment plus puissant. Il ne faut pas
+que tu rendes mes fatigues vaines. Je suis déesse aussi, et ma
+race est la tienne. Le subtil Kronos m'a engendrée, et je suis
+deux fois vénérable, par mon origine et parce que je suis ton
+épouse, à toi qui commandes à tous les immortels. Cédons-nous donc
+tour à tour, et les dieux immortels nous obéiront. Ordonne
+qu'Athènè se mêle au rude combat des Troiens et des Akhaiens.
+Qu'elle pousse les Troiens à outrager, les premiers, les fiers
+Akhaiens, malgré l'alliance jurée.
+
+Elle parla ainsi, et le père des hommes et des dieux le voulut, et
+il dit à Athènè ces paroles ailées:
+
+-- Va très promptement au milieu des Troiens et des Akhaiens, et
+pousse les Troiens à outrager, les premiers, les fiers Akhaiens,
+malgré l'alliance jurée.
+
+Ayant ainsi parlé, il excita Athènè déjà pleine de ce désir, et
+elle se précipita des sommets de l'Olympos. Comme un signe
+lumineux que le fils du subtil Kronos envoie aux marins et aux
+peuples nombreux, et d'où jaillissent mille étincelles, Pallas
+Athènè s'élança sur la terre et tomba au milieu des deux armées.
+Et sa vue emplit de frayeur les Troiens dompteurs de chevaux et
+les Akhaiens aux belles knèmides. Et ils se disaient entre eux: --
+Certes, la guerre mauvaise et le rude combat vont recommencer, ou
+Zeus va sceller l'alliance entre les deux peuples, car il règle la
+guerre parmi les hommes.’
+
+Ils parlaient ainsi, et Athènè se mêla aux Troiens, semblable au
+brave Laodokos Anténoride, et cherchant Pandaros égal aux dieux.
+Et elle trouva debout le brave et irréprochable fils de Lykaôn,
+et, autour de lui, la foule des hardis porte boucliers qui
+l'avaient suivi des bords de l'Aisèpos. Et, s'étant approchée,
+Athènè lui dit en paroles ailées:
+
+-- Te laisseras-tu persuader par moi, brave fils de Lykaôn, et
+oserais-tu lancer une flèche rapide à Ménélaos? Certes, tu serais
+comblé de gloire et de gratitude par tous les Troiens et surtout
+par le roi Alexandros. Et il te ferait de riches présents, s'il
+voyait le brave Ménélaos, fils d'Atreus, dompté par ta flèche et
+montant sur le bûcher funéraire. Courage! Tire contre le noble
+Ménélaos, et promets une belle hécatombe à l'illustre archer
+Apollôn Lykien, quand tu seras de retour dans la citadelle de
+Zéléiè la sainte.
+
+Athènè parla ainsi, et elle persuada l'insensé. Et il tira de
+l'étui un arc luisant, dépouille d'une chèvre sauvage et
+bondissante qu'il avait percée à la poitrine, comme elle sortait
+d'un creux de rocher. Et elle était tombée morte sur la pierre. Et
+ses cornes étaient hautes de seize palmes. Un excellent ouvrier
+les travailla, les polit et les dora à chaque extrémité. Et
+Pandaros, ayant bandé cet arc, le posa à terre, et ses braves
+compagnons le couvrirent de leurs boucliers, de peur que les fils
+des courageux Akhaiens vinssent à se ruer avant que le brave
+Ménélaos, chef des Akhaiens, ne fût frappé.
+
+Et Pandaros ouvrit le carquois et en tira une flèche neuve, ailée,
+source d'amères douleurs. Et il promit à l'illustre archer Apollôn
+Lykien une belle hécatombe d'agneaux premiers-nés, quand il serait
+de retour dans la citadelle de Zéléiè la sainte.
+
+Et il saisit à la fois la flèche et le nerf de boeuf, et, les
+ayant attirés, le nerf toucha sa mamelle, et la pointe d'airain
+toucha l'arc, et le nerf vibra avec force, et la flèche aiguë
+s'élança, désirant voler au travers de la foule.
+
+Mais les dieux heureux ne t'oublièrent point, Ménélaos! Et la
+terrible fille de Zeus se tint la première devant toi pour
+détourner la flèche amère. Elle la détourna comme une mère chasse
+une mouche loin de son enfant enveloppé par le doux sommeil. Et
+elle la dirigea là où les anneaux d'or du baudrier forment comme
+une seconde cuirasse. Et la flèche amère tomba sur le solide
+baudrier, et elle le perça ainsi que la cuirasse artistement ornée
+et la mitre qui, par-dessous, garantissait la peau des traits. Et
+la flèche la perça aussi, et elle effleura la peau du héros, et un
+sang noir jaillit de la blessure.
+
+Comme une femme Maionienne ou Karienne teint de pourpre l'ivoire
+destiné à orner le mors des chevaux, et qu'elle garde dans sa
+demeure, et que tous les cavaliers désirent, car il est l'ornement
+d'un roi, la parure du cheval et l'orgueil du cavalier, ainsi,
+Ménélaos, le sang rougit tes belles cuisses et tes jambes
+jusqu'aux chevilles. Et le roi des hommes, Agamemnôn, frémit de
+voir ce sang noir couler de la blessure; et Ménélaos cher à Arès
+frémit aussi. Mais quand il vit que le fer de la flèche avait à
+peine pénétré, son coeur se raffermit; et, au milieu de ses
+compagnons qui se lamentaient, Agamemnôn qui commande au loin,
+prenant la main de Ménélaos, lui dit en gémissant:
+
+-- Cher frère, c'était ta mort que je décidais par ce traité, en
+t'envoyant seul combattre les Troiens pour tous les Akhaiens,
+puisqu'ils t'ont frappé et ont foulé aux pieds des serments
+inviolables. Mais ces serments ne seront point vains, ni le sang
+des agneaux, ni les libations sacrées, ni le gage de nos mains
+unies. Si l'Olympien ne les frappe point maintenant, il les punira
+plus tard; et ils expieront par des calamités terribles cette
+trahison qui retombera sur leurs têtes, sur leurs femmes et sur
+leurs enfants. Car je le sais, dans mon esprit, un jour viendra où
+la sainte Ilios périra, et Priamos, et le peuple de Priamos habile
+à manier la lance. Zeus Kronide qui habite l'aithèr agitera d'en
+haut sur eux sa terrible Aigide, indigné de cette trahison qui
+sera châtiée. Ô Ménélaos, ce serait une amère douleur pour moi si,
+accomplissant tes destinées, tu mourais. Couvert d'opprobre je
+retournerais dans Argos, car les Akhaiens voudraient aussitôt
+rentrer dans la terre natale, et nous abandonnerions l'Argienne
+Hélénè comme un triomphe à Priamos et aux Troiens. Et les
+orgueilleux Troiens diraient, foulant la tombe de l'illustre
+Ménélaos:
+
+-- Plaise aux dieux qu'Agamemnôn assouvisse toujours ainsi sa
+colère! Il a conduit ici l'armée inutile des Akhaiens, et voici
+qu'il est retourné dans son pays bien-aimé, abandonnant le brave
+Ménèlaos!’
+
+-- Ils parleront ainsi un jour; mais, alors, que la profonde terre
+m'engloutisse!
+
+Et le blond Ménélaos, le rassurant, parla ainsi:
+
+-- Reprends courage, et n'effraye point le peuple des Akhaiens. Le
+trait aigu ne m'a point blessé à mort, et le baudrier m'a
+préservé, ainsi que la cuirasse, le tablier et la mitre que de
+bons armuriers ont forgée.
+
+Et Agamemnôn qui commande au loin, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Plaise aux dieux que cela soit, ô cher Ménélaos! Mais un
+médecin soignera ta blessure et mettra le remède qui apaise les
+noires douleurs.
+
+Il parla ainsi, et appela le héraut divin Talthybios:
+
+-- Talthybios, appelle le plus promptement possible
+l'irréprochable médecin Makhaôn Asklépiade, afin qu'il voie le
+brave Ménélaos, prince des Akhaiens, qu'un habile archer Troien ou
+Lykien a frappé d'une flèche. Il triomphe, et nous sommes dans le
+deuil.
+
+Il parla ainsi, et le héraut lui obéit. Et il chercha, parmi le
+peuple des Akhaiens aux tuniques d'airain, le héros Makhaôn, qu'il
+trouva debout au milieu de la foule belliqueuse des porte
+boucliers qui l'avaient suivi de Trikkè, nourrice de chevaux. Et,
+s'approchant, il dit ces paroles ailées:
+
+-- Lève-toi, Asklépiade! Agamemnôn, qui commande au loin,
+t'appelle, afin que tu voies le brave Ménélaos, fils d'Atreus,
+qu'un habile archer Troien ou Lykien a frappé d'une flèche. Il
+triomphe, et nous sommes dans le deuil.
+
+Il parla ainsi, et le coeur de Makhaôn fut ému dans sa poitrine.
+Et ils marchèrent à travers l'armée immense des Akhaiens; et quand
+ils furent arrivés à l'endroit où le blond Ménélaos avait été
+blessé et était assis, égal aux dieux, en un cercle formé par les
+princes, aussitôt Makhaôn arracha le trait du solide baudrier, en
+ployant les crochets aigus; et il détacha le riche baudrier, et le
+tablier et la mitre que de bons armuriers avaient forgée. Et,
+après avoir examiné la plaie faite par la flèche amère, et sucé le
+sang, il y versa adroitement un doux baume que Khirôn avait
+autrefois donné à son père qu'il aimait.
+
+Et tandis qu'ils s'empressaient autour de Ménélaos hardi au
+combat, l'armée des Troiens, porteurs de boucliers, s'avançait, et
+les Akhaiens se couvrirent de nouveau de leurs armes, désirant
+combattre.
+
+Et le divin Agamemnôn n'hésita ni se ralentit, mais il se prépara
+en hâte pour la glorieuse bataille. Et il laissa ses chevaux et
+son char orné d'airain; et le serviteur Eurymédôn, fils de
+Ptolémaios Peiraide, les retint à l'écart, et l'Atréide lui
+ordonna de ne point s'éloigner, afin qu'il pût monter dans le
+char, si la fatigue l'accablait pendant qu'il donnait partout ses
+ordres. Et il marcha à travers la foule des hommes. Et il
+encourageait encore ceux des Danaens aux rapides chevaux, qu'il
+voyait pleins d'ardeur:
+
+-- Argiens! ne perdez rien de cette ardeur impétueuse, car le père
+Zeus ne protégera point le parjure. Ceux qui, les premiers, ont
+violé nos traités, les vautours mangeront leur chair; et, quand
+nous aurons pris leur ville, nous emmènerons sur nos nefs leurs
+femmes bien-aimées et leurs petits enfants.
+
+Et ceux qu'il voyait lents au rude combat, il leur disait ces
+paroles irritées:
+
+-- Argiens promis à la pique ennemie! lâches, n'avez-vous point de
+honte? Pourquoi restez-vous glacés de peur, comme des biches qui,
+après avoir couru à travers la vaste plaine, s'arrêtent épuisées
+et n'ayant plus de force au coeur? C'est ainsi que, glacés de
+peur, vous vous arrêtez et ne combattez point. Attendez-vous que
+les Troiens pénètrent jusqu'aux nefs aux belles poupes, sur le
+rivage de la blanche mer, et que le Kroniôn vous aide?
+
+C'est ainsi qu'il donnait ses ordres en parcourant la foule des
+hommes. Et il parvint là où les Krètois s'armaient autour du brave
+Idoméneus. Et Idoméneus, pareil à un fort sanglier, était au
+premier rang; et Mèrionès hâtait les dernières phalanges. Et le
+roi des hommes, Agamemnôn, ayant vu cela, s'en réjouit et dit à
+Idoméneus ces paroles flatteuses:
+
+-- Idoméneus, certes, je t'honore au-dessus de tous les Danaens
+aux rapides chevaux, soit dans le combat, soit dans les repas,
+quand les princes des Akhaiens mêlent le vin vieux dans les
+kratères. Et si les autres Akhaiens chevelus boivent avec mesure,
+ta coupe est toujours aussi pleine que la mienne, et tu bois selon
+ton désir. Cours donc au combat, et sois tel que tu as toujours
+été.
+
+Et le prince des Krètois, Idoméneus, lui répondit:
+
+Atréide, je te serai toujours fidèle comme je te l'ai promis. Va!
+encourage les autres Akhaiens chevelus, afin que nous combattions
+promptement, puisque les Troiens ont violé nos traités. La mort et
+les calamités les accableront, puisque, les premiers, ils se sont
+parjurés.
+
+Il parla ainsi, et l'Atréide s'éloigna, plein de joie. Et il alla
+vers les Aias, à travers la foule des hommes. Et les Aias
+s'étaient armés, suivis d'un nuage de guerriers. Comme une nuée
+qu'un chevrier a vue d'une hauteur, s'élargissant sur la mer, sous
+le souffle de Zéphyros, et qui, par tourbillons épais, lui
+apparaît de loin plus noire que la poix, de sorte qu'il s'inquiète
+et pousse ses chèvres dans une caverne; de même les noires
+phalanges hérissées de boucliers et de piques des jeunes hommes
+nourrissons de Zeus se mouvaient derrière les Aias pour le rude
+combat. Et Agamemnôn qui commande au loin, les ayant vus, se
+réjouit et dit ces paroles ailées:
+
+-- Aias! Princes des Argiens aux tuniques d'airain, il ne serait
+point juste de vous ordonner d'exciter vos hommes, car vous les
+pressez de combattre bravement. Père Zeus! Athènè! Apollôn! que
+votre courage emplisse tous les coeurs! Bientôt la ville du roi
+Priamos, s'il en était ainsi, serait renversée, détruite et
+saccagée par nos mains.
+
+Ayant ainsi parlé, il les laissa et marcha vers d'autres. Et il
+trouva Nestôr, l'harmonieux agorète des Pyliens, qui animait et
+rangeait en bataille ses compagnons autour du grand Pélagôn,
+d'Alastôr, de Khromios, de Haimôn et de Bias, prince des peuples.
+Et il rangeait en avant les cavaliers, les chevaux et les chars,
+et en arrière les fantassins braves et nombreux, pour être le
+rempart de la guerre, et les lâches au milieu, afin que chacun
+d'eux combattît forcément. Et il enseignait les cavaliers, leur
+ordonnant de contenir les chevaux et de ne point courir au hasard
+dans la mêlée:
+
+-- Que nul ne s'élance en avant des autres pour combattre les
+Troiens, et que nul ne recule, car vous serez sans force. Que le
+guerrier qui abandonnera son char pour un autre combatte plutôt de
+la pique, car ce sera pour le mieux, et c'est ainsi que les hommes
+anciens, qui ont eu ce courage et cette prudence, ont renversé les
+villes et les murailles.
+
+Et le vieillard les exhortait ainsi, étant habile dans la guerre
+depuis longtemps. Et Agamemnôn qui commande au loin, l'ayant vu,
+se réjouit et lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Ô vieillard! plût aux dieux que tes genoux eussent autant de
+vigueur, que tu eusses autant de force que ton coeur a de courage!
+Mais la vieillesse, qui est la même pour tous, t'accable. Plût aux
+dieux qu'elle accablât plutôt tout autre guerrier, et que tu
+fusses des plus jeunes
+
+Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:
+
+-- Certes, Atréide, je voudrais être encore ce que j'étais quand
+je tuai le divin Éreuthaliôn. Mais les dieux ne prodiguent point
+tous leurs dons aux hommes. Alors, j'étais jeune, et voici que la
+vieillesse s'est emparée de moi. Mais tel que je suis, je me
+mêlerai aux cavaliers et je les exciterai par mes conseils et par
+mes paroles, car c'est la part des vieillards.
+
+Il parla ainsi, et l'Atréide, joyeux, alla plus loin. Et il trouva
+le cavalier Ménèstheus immobile, et autour de lui les Athènaiens
+belliqueux, et, auprès, le subtil Odysseus, et autour de ce
+dernier la foule hardie des Képhallèniens. Et ils n'avaient point
+entendu le cri de guerre, car les phalanges des Troiens dompteurs
+de chevaux et des Akhaiens commençaient de s'ébranler. Et ils se
+tenaient immobiles, attendant que d'autres phalanges Akhaiennes,
+s'élançant contre les Troiens, commençassent le combat. Et
+Agamemnôn, les ayant vus, les injuria et leur dit ces paroles
+ailées:
+
+-- Ô fils de Pétéos, d'un roi issu de Zeus, et toi, qui es
+toujours plein de ruses subtiles, pourquoi, saisis de terreur,
+attendez-vous que d'autres combattent? Il vous appartenait de
+courir en avant dans le combat furieux, ainsi que vous assistez
+les premiers à mes festins, où se réunissent les plus vénérables
+des Akhaiens. Là, sans doute, il vous est doux de manger des
+viandes rôties et de boire des coupes de bon vin autant qu'il vous
+plaît. Et voici que, maintenant, vous verriez avec joie dix
+phalanges des Akhaiens combattre avant vous, armées de l'airain
+meurtrier!
+
+Et le subtil Odysseus, avec un sombre regard, lui répondit:
+
+-- Atréide, quelle parole s'est échappée de ta bouche? Comment
+oses-tu dire que nous hésitons devant le combat? Lorsque nous
+pousserons le rude Arès contre les Troiens dompteurs de chevaux,
+tu verras, si tu le veux, et si cela te plaît le père bien-aimé de
+Tèlémakhos au milieu des Troiens dompteurs de chevaux. Mais tu as
+dit une parole vaine.
+
+Et Agamemnôn qui commande au loin, le voyant irrité, sourit, et,
+se rétractant, lui répondit:
+
+-- Subtil Odysseus, divin Laertiade, je ne veux t'adresser ni
+injures ni reproches. Je sais que ton coeur, dans ta poitrine, est
+plein de desseins excellents, car tes pensées sont les miennes.
+Nous réparerons ceci, si j'ai mal parlé. Va donc, et que les dieux
+rendent mes paroles vaines!
+
+Ayant ainsi parlé, il les laissa et alla vers d'autres. Et il
+trouva Diomèdès, l'orgueilleux fils de Tydeus, immobile au milieu
+de ses chevaux et de ses chars solides. Et Sthénélos, fils de
+Kapaneus, était auprès de lui. Et Agamemnôn qui commande au loin,
+les ayant vus, l'injuria et lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Ah! fils du brave Tydeus dompteur de chevaux, pourquoi
+trembles-tu et regardes-tu entre les rangs? Certes, Tydeus n'avait
+point coutume de trembler, mais il combattait hardiment l'ennemi,
+et hors des rangs, en avant de ses compagnons. Je ne l'ai point vu
+dans la guerre, mais on dit qu'il était au-dessus de tous. Il vint
+à Mykènè avec Polyneikès égal aux dieux, pour rassembler les
+peuples et faire une expédition contre les saintes murailles de
+Thèbè. Et ils nous conjuraient de leur donner de courageux alliés,
+et tous y consentaient, mais les signes contraires de Zeus nous en
+empêchèrent. Et ils partirent, et quand ils furent arrivés auprès
+de l'Asopos plein de joncs et d'herbes, Tydeus fut l'envoyé des
+Akhaiens. Et il partit, et il trouva les Kadméiônes, en grand
+nombre, mangeant dans la demeure de la force Étéokléenne. Et là,
+le cavalier Tydeus ne fut point effrayé, bien qu'étranger et seul
+au milieu des nombreux Kadméiônes. Et il les provoqua aux luttes
+et les vainquit aisément, car Athènè le protégeait. Mais les
+cavaliers Kadméiônes, pleins de colère, lui dressèrent, à son
+départ, une embuscade de nombreux guerriers' commandés par Maiôn
+Haimonide, tel que les immortels, et par Lyképhontès, hardi
+guerrier, fils d'Autophonos. Et Tydeus les tua tous et n'en laissa
+revenir qu'un seul. Obéissant aux signes des dieux, il laissa
+revenir Maiôn. Tel était Tydeus l'Aitôlien; mais il a engendré un
+fils qui ne le vaut point dans le combat, s'il parle mieux dans
+l'Agora.
+
+Il parla ainsi, et le brave Diomèdès ne répondit rien, plein de
+respect pour le roi vénérable. Mais le fils de l'illustre Kapaneus
+répondit à l'Atréide:
+
+-- Atréide, ne mens point, sachant que tu mens. Certes nous nous
+glorifions de valoir beaucoup mieux que nos pères, nous qui,
+confiants dans les signes des dieux, et avec l'aide de Zeus, avons
+pris Thèbè aux sept portes, ayant conduit sous ses fortes
+murailles des peuples moins nombreux. Nos pères ont péri par leurs
+propres fautes. Ne compare donc point leur gloire à la nôtre.
+
+Et le robuste Diomèdès, avec un sombre regard, lui répondit:
+
+-- Ami, tais-toi et obéis. Je ne m'irrite point de ce que le
+prince des peuples, Agamemnôn, excite les Akhaiens aux belles
+knèmides à combattre; car si les Akhaiens détruisent les Troiens
+et prennent la sainte Ilios, il en aura la gloire; mais si les
+Akhaiens sont détruits, il en portera le deuil. Occupons-nous tous
+deux de la guerre impétueuse.
+
+Il parla ainsi, et sauta de son char à terre avec ses armes, et
+l'airain retentit terriblement sur la poitrine du roi, et ce bruit
+aurait troublé le coeur du plus brave.
+
+Et comme le flot de la mer roule avec rapidité vers le rivage,
+poussé par Zéphyros, et, se gonflant d'abord sur la haute mer, se
+brise violemment contre terre, et se hérisse autour des
+promontoires en vomissant l'écume de la mer, de même les phalanges
+pressées des Danaens se ruaient au combat. Et chaque chef donnait
+ses ordres, et le reste marchait en silence. On eût dit une grande
+multitude muette, pleine de respect pour ses chefs. Et les armes
+brillantes resplendissaient tandis qu'ils marchaient en ordre.
+Mais, tels que les nombreuses brebis d'un homme riche, et qui
+bêlent sans cesse à la voix des agneaux, tandis qu'on trait leur
+lait blanc dans l'étable, les Troiens poussaient des cris confus
+et tumultueux de tous les points de la vaste armée. Et leurs cris
+étaient poussés en beaucoup de langues diverses, par des hommes
+venus d'un grand nombre de pays lointains.
+
+Et Arès excitait les uns, et Athènè aux yeux clairs excitait les
+autres, et partout allaient la crainte et la terreur et la
+furieuse et insatiable Éris, soeur et compagne d'Arès tueur
+d'hommes, et qui, d'abord, est faible, et qui, les pieds sur la
+terre, porte bientôt sa tête dans l'Ouranos. Et elle s'avançait à
+travers la foule, éveillant la haine et multipliant les
+gémissements des hommes.
+
+Et quand ils se furent rencontrés, ils mêlèrent leurs boucliers,
+leurs piques et la force des hommes aux cuirasses d'airain; et les
+boucliers bombés se heurtèrent, et un vaste tumulte retentit. Et
+on entendait les cris de victoire et les hurlements des hommes qui
+renversaient ou étaient renversés, et le sang inondait la terre.
+Comme des fleuves, gonflés par l'hiver, tombent du haut des
+montagnes et mêlent leurs eaux furieuses dans une vallée qu'ils
+creusent profondément, et dont un berger entend de loin le fracas,
+de même le tumulte des hommes confondus roulait.
+
+Et, le premier, Antilokhos tua Ekhépôlos Thalysiade, courageux
+Troien, brave entre tous ceux qui combattaient en avant. Et il le
+frappa au casque couvert de crins épais, et il perça le front, et
+la pointe d'airain entra dans l'os. Et le Troien tomba comme une
+tour dans le rude combat. Et le roi Elphènôr Khalkodontiade,
+prince des magnanimes Abantes, le prit par les pieds pour le
+traîner à l'abri des traits et le dépouiller de ses armes; mais sa
+tentative fut brève, car le magnanime Agènôr, l'ayant vu traîner
+le cadavre, le perça au côté, d'une pique d'airain, sous le
+bouclier, tandis qu'il se courbait, et le tua. Et, sur lui, se rua
+un combat furieux de Troiens et d'Akhaiens; et, comme des loups,
+ils se jetaient les uns sur les autres, et chaque guerrier en
+renversait un autre.
+
+C'est là qu'Aias Télamônien tua Simoéisios, fils d'Anthémiôn,
+jeune et beau, et que sa mère, descendant de l'Ida pour visiter
+ses troupeaux avec ses parents, avait enfanté sur les rives du
+Simoéis, et c'est pourquoi on le nommait Simoéisios. Mais il ne
+rendit pas à ses parents bien-aimés le prix de leurs soins, car sa
+vie fut brève, ayant été dompté par la pique du magnanime Aias. Et
+celui-ci le frappa à la poitrine, près de la mamelle droite, et la
+pique d'airain sortit par l'épaule. Et Simoéisios tomba dans la
+poussière comme un peuplier dont l'écorce est lisse, et qui,
+poussant au milieu d'un grand marais, commence à se couvrir de
+hauts rameaux, quand un constructeur de chars le tranche à l'aide
+du fer aiguisé pour en faire la roue d'un beau char; et il gît,
+flétri, aux bords du fleuve. Et le divin Aias dépouilla ainsi
+Simoéisios Anthémionide.
+
+Et le Priamide Antiphos à la cuirasse éclatante, du milieu de la
+foule, lança contre Aias sa pique aiguë; mais elle le manqua et
+frappa à l'aine Leukos, brave compagnon d'Odysseus, tandis qu'il
+traînait le cadavre, et le cadavre lui échappa des mains. Et
+Odysseus, irrité de cette mort, s'avança, armé de l'airain
+éclatant, au-delà des premiers rangs, regardant autour de lui et
+agitant sa pique éclatante. Et les Troiens reculèrent devant
+l'homme menaçant; mais il ne lança point sa pique en vain, car il
+frappa Dèmokoôn, fils naturel de Priamos, et qui était venu
+d'Abydos avec ses chevaux rapides. Et Odysseus, vengeant son
+compagnon, frappa Dèmokoôn à la tempe, et la pointe d'airain
+sortit par l'autre tempe, et l'obscurité couvrit ses yeux. Et il
+tomba avec bruit, et ses armes retentirent. Et les Troiens les
+plus avancés reculèrent, et même l'illustre Hektôr. Et les
+Akhaiens poussaient de grands cris, entraînant les cadavres et se
+ruant en avant. Et Apollôn s'indigna, les ayant vus du faîte de
+Pergamos, et d'une voix haute il excita les Troiens:
+
+-- Troiens, dompteurs de chevaux, ne le cédez point aux Akhaiens.
+Leur peau n'est ni de pierre ni de fer pour résister, quand elle
+en est frappée, à l'airain qui coupe la chair. Akhilleus, le fils
+de Thétis à la belle chevelure, ne combat point; il couve, près de
+ses nefs, la colère qui lui ronge le coeur.
+
+Ainsi parla le dieu terrible du haut de la citadelle. Et
+Tritogénéia, la glorieuse fille de Zeus, marchant au travers de la
+foule, excitait les Akhaiens là où ils reculaient.
+
+Et la Moire saisit Diôrès Amarynkéide, et il fut frappé à la
+cheville droite d'une pierre anguleuse. Et ce fut l'Imbraside
+Peiros, prince des Thrakiens, et qui était venu d'Ainos, qui le
+frappa. Et la pierre rude fracassa les deux tendons et les os. Et
+Diôrès tomba à la renverse dans la poussière, étendant les mains
+vers ses compagnons et respirant à peine. Et Peiros accourut et
+enfonça sa pique près du nombril, et les intestins se répandirent
+à terre, et l'obscurité couvrit ses yeux. Et comme Peiros
+s'élançait, l'Aitôlien Moas le frappa de sa pique dans la
+poitrine, au-dessus de la mamelle, et l'airain traversa le poumon.
+Puis il accourut, arracha de la poitrine la pique terrible, et,
+tirant son épée aiguë, il ouvrit le ventre de l'homme et le tua.
+Mais il ne le dépouilla point de ses armes, car les Thrakiens aux
+cheveux ras et aux longues lances entourèrent leur chef, et
+repoussèrent Moas, tout robuste, hardi et grand qu'il était. Et il
+recula loin d'eux. Ainsi les deux chefs, l'un des Thrakiens,
+l'autre des Épéiens aux tuniques d'airain, étaient couchés côte à
+côte dans la poussière, et les cadavres s'amassaient autour d'eux.
+
+Si un guerrier, sans peur du combat, et que l'airain aigu n'eût
+encore ni frappé ni blessé, eût parcouru la mêlée furieuse, et que
+Pallas Athènè l'eût conduit par la main, écartant de lui
+l'impétuosité des traits, certes, il eût vu, en ce jour, une
+multitude de Troiens et d'Akhaiens renversés et couchés
+confusément sur la poussière.
+
+
+Chant 5
+
+Alors, Pallas Athènè donna la force et l'audace au Tydéide
+Diomèdès, afin qu'il s'illustrât entre tous les Argiens et
+remportât une grande gloire. Et elle fit jaillir de son casque et
+de son bouclier un feu inextinguible, semblable à l'étoile de
+l'automne qui éclate et resplendit hors de l'Okéanos. Tel ce feu
+jaillissait de sa tête et de ses épaules. Et elle le poussa dans
+la mêlée où tous se ruaient tumultueusement.
+
+Parmi les Troiens vivait Darès, riche et irréprochable
+sacrificateur de Hèphaistos, et il avait deux fils, Phygeus et
+Idaios, habiles à tous les combats. Et tous deux, sur un même
+char, se ruèrent contre le Tydéide, qui était à pied. Et,
+lorsqu'ils se furent rapprochés, Phygeus, le premier, lança sa
+longue pique, et la pointe effleura l'épaule gauche du Tydéide,
+mais il ne le blessa point. Et celui-ci, à son tour, lança sa
+pique, et le trait ne fut point inutile qui partit de sa main, car
+il s'enfonça dans la poitrine, entre les mamelles, et jeta le
+guerrier à bas. Et Idaios s'enfuit, abandonnant son beau char et
+n'osant défendre son frère tué. Certes, il n'eût point, pour cela,
+évité la noire mort; mais Hèphaistos, l'ayant enveloppé d'une
+nuée, l'enleva, afin que la vieillesse de leur vieux père ne fût
+point désespérée. Et le fils du magnanime Tydeus saisit leurs
+chevaux, qu'il remit à ses compagnons pour être conduits aux nefs
+creuses.
+
+Et les magnanimes Troiens, voyant les deux fils de Darès, l'un en
+fuite et l'autre mort auprès de son char, furent troublés jusqu'au
+fond de leurs coeurs. Mais Athènè aux yeux clairs, saisissant le
+furieux Arès par la main, lui parla ainsi:
+
+-- Arès, Arès, fléau des hommes, tout sanglant, et qui renverses
+les murailles, ne laisserons-nous point combattre les Troiens et
+les Akhaiens? Que le père Zeus accorde la gloire à qui il voudra.
+Retirons-nous et évitons la colère de Zeus.
+
+Ayant ainsi parlé, elle conduisit le furieux Arès hors du combat
+et le fit asseoir sur la haute rive du Skamandros. Et les Danaens
+repoussèrent les Troiens. Chacun des chefs tua un guerrier. Et, le
+premier, le roi Agamemnôn précipita de son char le grand Odios,
+chef des Alizônes. Comme celui-ci fuyait, il lui enfonça sa pique
+dans le dos, entre les épaules, et elle traversa la poitrine, et
+les armes d'Odios résonnèrent dans sa chute.
+
+Et Idoméneus tua Phaistos, fils du Maiônien Bôros, qui était venu
+de la fertile Tarnè, l'illustre Idoméneus le perça à l'épaule
+droite, de sa longue pique, comme il montait sur son char. Et il
+tomba, et une ombre affreuse l'enveloppa, et les serviteurs
+d'Idoméneus le dépouillèrent.
+
+Et l'Atréide Ménélaos tua de sa pique aiguë Skamandrios habile à
+la chasse, fils de Strophios. C'était un excellent chasseur
+qu'Artémis avait instruit elle-même à percer les bêtes fauves, et
+qu'elle avait nourri dans les bois, sur les montagnes. Mais ni son
+habileté à lancer les traits, ni Artémis qui se réjouit de ses
+flèches, ne lui servirent. Comme il fuyait, l'illustre Atréide
+Ménélaos le perça de sa pique dans le dos, entre les deux épaules,
+et lui traversa la poitrine. Et il tomba sur la face, et ses armes
+résonnèrent.
+
+Et Mèrionès tua Phéréklos, fils du charpentier Harmôn, qui
+fabriquait adroitement toute chose de ses mains et que Pallas
+Athènè aimait beaucoup. Et c'était lui qui avait construit pour
+Alexandros ces nefs égales qui devaient causer tant de maux aux
+Troiens et à lui-même; car il ignorait les oracles des dieux. Et
+Mèrionès, poursuivant Phéréklos, le frappa à la fesse droite, et
+la pointe pénétra dans l'os jusque dans la vessie. Et il tomba en
+gémissant, et la mort l'enveloppa.
+
+Et Mégès tua Pèdaios, fils illégitime d'Antènôr, mais que la
+divine Théanô avait nourri avec soin au milieu de ses enfants
+bien-aimés, afin de plaire à son mari. Et l'illustre Phyléide,
+s'approchant de lui, le frappa de sa pique aiguë derrière la tête.
+Et l'airain, à travers les dents, coupa la langue, et il tomba
+dans la poussière en serrant de ses dents le froid airain.
+
+Et l'Évaimonide Eurypylos tua le divin Hypsènôr, fils du magnanime
+Dolopiôn, sacrificateur du Skamandros, et que le peuple honorait
+comme un dieu. Et l'illustre fils d'Évaimôn, Eurypylos, se ruant
+sur lui, comme il fuyait, le frappa de l'épée à l'épaule et lui
+coupa le bras, qui tomba sanglant et lourd. Et la mort pourprée et
+la Moire violente emplirent ses yeux.
+
+Tandis qu'ils combattaient ainsi dans la rude mêlée, nul n'aurait
+pu reconnaître si le Tydéide était du côté des Troiens ou du côté
+des Akhaiens. Il courait à travers la plaine, semblable à un
+fleuve furieux et débordé qui roule impétueusement et renverse les
+ponts. Ni les digues ne l'arrêtent, ni les enclos des vergers
+verdoyants, car la pluie de Zeus abonde, et les beaux travaux des
+jeunes hommes sont détruits. Ainsi les épaisses phalanges des
+Troiens se dissipaient devant le Tydéide, et leur multitude ne
+pouvait soutenir son choc.
+
+Et l'illustre fils de Lykaôn, l'ayant aperçu se ruant par la
+plaine et dispersant les phalanges, tendit aussitôt contre lui son
+arc recourbé, et, comme il s'élançait, le frappa à l'épaule
+droite, au défaut de la cuirasse. Et la flèche acerbe vola en
+sifflant et s'enfonça, et la cuirasse ruissela de sang. Et
+l'illustre fils de Lykaôn s'écria d'une voix haute:
+
+-- Courage, Troiens, cavaliers magnanimes! Le plus brave des
+Akhaiens est blessé, et je ne pense pas qu'il supporte longtemps
+ma flèche violente, s'il est vrai que le roi, fils de Zeus, m'ait
+poussé à quitter la Lykiè.
+
+Il parla ainsi orgueilleusement, mais la flèche rapide n'avait
+point tué le Tydéide, qui, reculant, s'arrêta devant ses chevaux
+et son char, et dit à Sthénélos, fils de Kapaneus:
+
+-- Hâte-toi, ami Kapanéide! Descends du char et retire cette
+flèche amère.
+
+Il parla ainsi, et Sthénélos, sautant à bas du char, arracha de
+l'épaule la flèche rapide. Et le sang jaillit sur la tunique, et
+Diomèdès hardi au combat pria ainsi:
+
+-- Entends-moi, fille indomptée de Zeus tempétueux! Si jamais tu
+nous as protégés, mon père et moi, dans la guerre cruelle, Athènè!
+secours-moi de nouveau. Accorde-moi de tuer ce guerrier. Amène-le
+au-devant de ma pique impétueuse, lui qui m'a blessé le premier,
+et qui s'en glorifie, et qui pense que je ne verrai pas longtemps
+encore la splendide lumière de Hélios.
+
+Il parla ainsi en priant, et Pallas Athènè l'exauça. Elle rendit
+tous ses membres, et ses pieds et ses mains plus agiles; et
+s'approchant, elle lui dit en paroles ailées:
+
+-- Reprends courage, ô Diomèdès, et combats contre les Troiens,
+car j'ai mis dans ta poitrine l'intrépide vigueur que possédait le
+porte-bouclier, le cavalier Tydeus. Et j'ai dissipé le nuage qui
+était sur tes yeux, afin que tu reconnaisses les dieux et les
+hommes. Si un immortel venait te tenter, ne lutte point contre les
+dieux immortels; mais si Aphroditè, la fille de Zeus, descendait
+dans la mêlée, frappe-la de l'airain aigu.
+
+Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs s'éloigna, et le Tydéide
+retourna à la charge, mêlé aux premiers rangs. Et, naguère, il
+était, certes, plein d'ardeur pour combattre les Troiens, mais son
+courage est maintenant trois fois plus grand. Il est comme un lion
+qui, dans un champ où paissaient des brebis laineuses, au moment
+où il sautait vers l'étable, a été blessé par un pâtre, et non
+tué. Cette blessure accroît ses forces. Il entre dans l'étable et
+disperse les brebis, qu'on n'ose plus défendre. Et celles-ci
+gisent égorgées, les unes sur les autres; et le lion bondit hors
+de l'enclos. Ainsi le brave Diomèdès se rua sur les Troiens.
+
+Alors, il tua Astynoos et Hypeirôn, princes des peuples. Et il
+perça l'un, de sa pique d'airain, au-dessus de la mamelle; et, de
+sa grande épée, il brisa la clavicule de l'autre et sépara la tête
+de l'épaule et du dos. Puis, les abandonnant, il se jeta sur Abas
+et Polyeidos, fils du vieux Eurydamas, interprète des songes. Mais
+le vieillard ne les avait point consultés au départ de ses
+enfants. Et le brave Diomèdès les tua.
+
+Et il se jeta sur Xanthos et Thoôn, fils tardifs de Phainopos, qui
+les avait eus dans sa triste vieillesse, et qui n'avait point
+engendré d'autres enfants à qui il pût laisser ses biens. Et le
+Tydéide les tua, leur arrachant l'âme et ne laissant que le deuil
+et les tristes douleurs à leur père, qui ne devait point les
+revoir vivants au retour du combat, et dont l'héritage serait
+partagé selon la loi.
+
+Et Diomèdès saisit deux fils du Dardanide Priamos, montés sur un
+même char, Ekhémôn et Khromios. Comme un lion, bondissant sur des
+boeufs, brise le cou d'une génisse ou d'un taureau paissant dans
+les bois, ainsi le fils de Tydeus, les renversant tous deux de
+leur char, les dépouilla de leurs armes et remit leurs chevaux à
+ses compagnons pour être conduits aux nefs.
+
+Mais Ainéias, le voyant dissiper les lignes des guerriers,
+s'avança à travers la mêlée et le bruissement des piques,
+cherchant de tous côtés le divin Pandaros. Et il rencontra le
+brave et irréprochable fils de Lykaôn, et, s'approchant, il lui
+dit:
+
+-- Pandaros! où sont ton arc et tes flèches? Et ta gloire, quel
+guerrier pourrait te la disputer? Qui pourrait, en Lykiè, se
+glorifier de l'emporter sur toi? Allons, tends les mains vers Zeus
+et envoie une flèche à ce guerrier. Je ne sais qui il est, mais il
+triomphe et il a déjà infligé de grands maux aux Troiens. Déjà il
+a fait ployer les genoux d'une multitude de braves. Peut-être est-
+ce un dieu irrité contre les Troiens à cause de sacrifices
+négligés. Et la colère d'un dieu est lourde.
+
+Et l'illustre fils de Lykaôn lui répondit:
+
+-- Ainéias, conseiller des Troiens revêtus d'airain, je crois que
+ce guerrier est le Tydéide. Je le reconnais à son bouclier, à son
+casque aux trois cônes et à ses chevaux. Cependant, je ne sais si
+ce n'est point un dieu. Si ce guerrier est le brave fils de
+Tydeus, comme je l'ai dit, certes, il n'est point ainsi furieux
+sans l'appui d'un dieu. Sans doute, un des immortels, couvert
+d'une nuée, se tient auprès de lui et détourne les flèches
+rapides. Déjà je l'ai frappé d'un trait à l'épaule droite, au
+défaut de la cuirasse. J'étais certain de l'avoir envoyé chez
+Aidès, et voici que je ne l'ai point tué. Sans doute quelque dieu
+est irrité contre nous. Ni mes chevaux ni mon char ne sont ici.
+J'ai, dans les demeures de Lykaôn, onze beaux chars tout neufs,
+couverts de larges draperies. Auprès de chacun d'eux sont deux
+chevaux qui paissent l'orge et l'avoine. Certes, le belliqueux
+vieillard Lykaôn, quand je partis de mes belles demeures, me donna
+de nombreux conseils. Il m'ordonna, monté sur mon char et traîné
+par mes chevaux, de devancer tous les Troiens dans les mâles
+combats. J'aurais mieux fait d'obéir; mais je ne le voulus point,
+désirant épargner mes chevaux accoutumés à manger abondamment, et
+de peur qu'ils manquassent de nourriture au milieu de guerriers
+assiégés. Je les laissai, et vins à pied vers Ilios, certain de
+mon arc, dont je ne devais pas me glorifier cependant. Déjà, je
+l'ai tendu contre deux chefs, l'Atréide et le Tydéide, et je les
+ai blessés, et j'ai fait couler leur sang, et je n'ai fait que les
+irriter. Certes, ce fut par une mauvaise destinée que je détachais
+du mur cet arc recourbé, le jour funeste où je vins, dans la
+riante Ilios, commander aux Troiens, pour plaire au divin Hektôr.
+Si je retourne jamais, et si je revois de mes yeux ma patrie et ma
+femme et ma haute demeure, qu'aussitôt un ennemi me coupe la tête,
+si je ne jette, brisé de mes mains, dans le feu éclatant, cet arc
+qui m'aura été un compagnon inutile!
+
+Et le chef des Troiens, Ainéias, lui répondit:
+
+-- Ne parle point tant. Rien ne changera si nous ne poussons à cet
+homme, sur notre char et nos chevaux, et couverts de nos armes.
+Tiens! monte sur mon char, et vois quels sont les chevaux de Trôs,
+habiles à poursuivre ou à fuir rapidement dans la plaine. Ils nous
+ramèneront saufs dans la ville, si Zeus donne la victoire au
+Tydéide Diomèdès. Viens! saisis le fouet et les belles rênes, et
+je descendrai pour combattre; ou combats toi-même, et je guiderai
+les chevaux.
+
+Et l'illustre fils de Lykaôn lui répondit:
+
+-- Ainéias, charge-toi des rênes et des chevaux. Ils traîneront
+mieux le char sous le conducteur accoutumé, si nous prenions la
+fuite devant le fils de Tydeus. Peut-être, pleins de terreur,
+resteraient-ils inertes et ne voudraient-ils plus nous emporter
+hors du combat, n'entendant plus ta voix.
+
+Ayant ainsi parlé, ils montèrent sur le char brillant et
+poussèrent les chevaux rapides contre le Tydéide. Et l'illustre
+fils de Kapaneus, Sthénélos, les vit; et aussitôt il dit au
+Tydéide ces paroles ailées:
+
+-- Tydéide Diomèdès, le plus cher à mon âme, je vois deux braves
+guerriers qui se préparent à te combattre. Tous deux sont pleins
+de force. L'un est l'habile archer Pandaros, qui se glorifie
+d'être le fils de Lykaôn. L'autre est Ainéias, qui se glorifie
+d'être le fils du magnanime Ankhisès, et qui a pour mère Aphroditè
+elle-même. Reculons donc, et ne te jette point en avant, si tu ne
+veux perdre ta chère âme.
+
+Et le brave Diomèdès, le regardant d'un oeil sombre, lui répondit:
+
+-- Ne parle point de fuir, car je ne pense point que tu me
+persuades. Ce n'est point la coutume de ma race de fuir et de
+trembler. Je possède encore toutes mes forces. J'irai au-devant de
+ces guerriers. Pallas Athènè ne me permet point de craindre. Leurs
+chevaux rapides ne nous les arracheront point tous deux, si, du
+moins, un seul en réchappe. Mais je te le dis, et souviens-toi de
+mes paroles: si la sage Athènè me donnait la gloire de les tuer
+tous deux, arrête nos chevaux rapides, attache les rênes au char,
+cours aux chevaux d'Ainéias et pousse-les parmi les Akhaiens aux
+belles knèmides. Ils sont de la race de ceux que le prévoyant Zeus
+donna à Trôs en échange de son fils Ganymèdès, et ce sont les
+meilleurs chevaux qui soient sous Éôs et Hélios. Le roi des
+hommes, Ankhisès, à l'insu de Laomédôn, fit saillir des cavales
+par ces étalons, et il en eut six rejetons. Il en retient quatre
+qu'il nourrit à la crèche, et il a donné ces deux-ci, rapides à la
+fuite, à Ainéias. Si nous les enlevons, nous remporterons une
+grande gloire.
+
+Pendant qu'ils se parlaient ainsi, les deux Troiens poussaient
+vers eux leurs chevaux rapides, et le premier, l'illustre fils de
+Lykaôn, s'écria:
+
+-- Très brave et très excellent guerrier, fils de l'illustre
+Tydeus, mon trait rapide, ma flèche amère, ne t'a point tué; mais
+je vais tenter de te percer de ma pique.
+
+Il parla, et, lançant sa longue pique, frappa le bouclier du
+Tydéide. La pointe d'airain siffla et s'enfonça dans la cuirasse,
+et l'illustre fils de Lykaôn cria à voix haute:
+
+-- Tu es blessé dans le ventre! Je ne pense point que tu survives
+longtemps, et tu vas me donner une grande gloire.
+
+Et le brave Diomèdès lui répondit avec calme:
+
+-- Tu m'as manqué, loin de m'atteindre; mais je ne pense pas que
+vous vous reposiez avant qu'un de vous, au moins, ne tombe et ne
+rassasie de son sang Arès, l'audacieux combattant.
+
+Il parla ainsi, et lança sa pique. Et Athènè la dirigea au-dessus
+du nez, auprès de l'oeil, et l'airain indompté traversa les
+blanches dents, coupa l'extrémité de la langue et sortit sous le
+menton. Et Pandaros tomba du char, et ses armes brillantes, aux
+couleurs variées, résonnèrent sur lui, et les chevaux aux pieds
+rapides frémirent, et la vie et les forces de l'homme furent
+brisées.
+
+Alors Ainéias s'élança avec son bouclier et sa longue pique, de
+peur que les Akhaiens n'enlevassent le cadavre. Et, tout autour,
+il allait comme un lion confiant dans ses forces, brandissant sa
+pique et son bouclier bombé, prêt à tuer celui qui oserait
+approcher, et criant horriblement. Mais le Tydéide saisit de sa
+main un lourd rocher que deux hommes, de ceux qui vivent
+aujourd'hui, ne pourraient soulever. Seul, il le remua facilement.
+Et il en frappa Ainéias à la cuisse, là où le fémur tourne dans le
+cotyle. Et la pierre rugueuse heurta le cotyle, rompit les deux
+muscles supérieurs et déchira la peau. Le héros, tombant sur les
+genoux, s'appuya d'une main lourde sur la terre, et une nuit noire
+couvrit ses yeux. Et le roi des hommes, Ainéias, eût sans doute
+péri, si la fille de Zeus, Aphroditè, ne l'eût aperçu: car elle
+était sa mère, l'ayant conçu d'Ankhisès, comme il paissait ses
+boeufs. Elle jeta ses bras blancs autour de son fils bien-aimé et
+l'enveloppa des plis de son péplos éclatant, afin de le garantir
+des traits, et de peur qu'un des guerriers Danaens enfonçât
+l'airain dans sa poitrine et lui arrachât l'âme. Et elle enleva
+hors de la mêlée son fils bien-aimé.
+
+Mais le fils de Kapaneus n'oublia point l'ordre que lui avait
+donné Diomèdès hardi au combat. Il arrêta brusquement les chevaux
+aux sabots massifs, en attachant au char les rênes tendues; et, se
+précipitant vers les chevaux aux longues crinières d'Ainéias, il
+les poussa du côté des Akhaiens aux belles knèmides. Et il les
+remit à son cher compagnon Deipylos, qu'il honorait au-dessus de
+tous, tant leurs âmes étaient d'accord, afin que celui-ci les
+conduisît aux nefs creuses.
+
+Puis le héros, remontant sur son char, saisit les belles rênes,
+et, traîné par ses chevaux aux sabots massifs, suivit le Tydéide.
+Et celui-ci, de l'airain meurtrier, pressait ardemment Aphroditè,
+sachant que c'était une déesse pleine de faiblesse, et qu'elle
+n'était point de ces divinités qui se mêlent aux luttes des
+guerriers, comme Athènè ou comme Ényô, la destructrice des
+citadelles. Et, la poursuivant dans la mêlée tumultueuse, le fils
+du magnanime Tydeus bondit, et de sa pique aiguë blessa sa main
+délicate. Et aussitôt l'airain perça la peau divine à travers le
+péplos que les Kharites avaient tissé elles-mêmes. Et le sang
+immortel de la déesse coula, subtil, et tel qu'il sort des dieux
+heureux. Car ils ne mangent point de pain, ils ne boivent point le
+vin ardent, et c'est pourquoi ils n'ont point notre sang et sont
+nommés immortels. Elle poussa un grand cri et laissa tomber son
+fils; mais Phoibos Apollôn le releva de ses mains et l'enveloppa
+d'une noire nuée, de peur qu'un des cavaliers Danaens enfonçât
+l'airain dans sa poitrine et lui arrachât l'âme. Et Diomèdès hardi
+au combat cria d'une voix haute à la déesse:
+
+-- Fille de Zeus, fuis la guerre et le combat. Ne te suffit-il pas
+de tromper de faibles femmes? Si tu retournes jamais au combat,
+certes, je pense que la guerre et son nom seul te feront trembler
+désormais.
+
+Il parla ainsi, et Aphroditè s'envola, pleine d'affliction et
+gémissant profondément. Iris aux pieds rapides la conduisit hors
+de la mêlée, accablée de douleurs, et son beau corps était devenu
+noir. Et elle rencontra l'impétueux Arès assis à la gauche de la
+bataille. Sa pique et ses chevaux rapides étaient couverts d'une
+nuée. Et Aphroditè, tombant à genoux, supplia son frère bien-aimé
+de lui donner ses chevaux liés par des courroies d'or:
+
+-- Frère bien-aimé, secours-moi! Donne-moi tes chevaux pour que
+j'aille dans l'Olympos, qui est la demeure des immortels. Je
+souffre cruellement d'une blessure que m'a faite le guerrier
+mortel Tydéide, qui combattrait maintenant le père Zeus lui-même.
+
+Elle parla ainsi, et Arès lui donna ses chevaux aux aigrettes
+dorées. Et, gémissant dans sa chère âme, elle monta sur le char.
+Iris monta auprès d'elle, prit les rênes en mains et frappa les
+chevaux du fouet, et ceux-ci s'envolèrent et atteignirent aussitôt
+le haut Olympos, demeure des dieux. Et la rapide Iris arrêta les
+chevaux aux pieds prompts comme le vent, et, sautant du char, leur
+donna leur nourriture immortelle. Et la divine Aphroditè tomba aux
+genoux de Diônè sa mère; et celle-ci, entourant sa fille de ses
+bras, la caressa et lui dit:
+
+-- Quel Ouranien, chère fille, t'a ainsi traitée, comme si tu
+avais ouvertement commis une action mauvaise?
+
+Et Aphroditè qui aime les sourires lui répondit:
+
+-- L'audacieux Diomèdès, fils de Tydeus, m'a blessée, parce que
+j'emportais hors de la mêlée mon fils bien-aimé Ainéias, qui m'est
+le plus cher de tous les hommes. La bataille furieuse n'est plus
+seulement entre les Troiens et les Akhaiens, mais les Danaens
+combattent déjà contre les immortels.
+
+Et l'illustre déesse Diônè lui répondit:
+
+-- Subis et endure ton mal, ma fille, bien que tu sois affligée.
+Déjà plusieurs habitants des demeures ouraniennes, par leurs
+discordes mutuelles, ont beaucoup souffert de la part des hommes.
+Arès a subi de grands maux quand Otos et le robuste Éphialtès,
+fils d'Aloè, le lièrent de fortes chaînes. Il resta treize mois
+enchaîné dans une prison d'airain. Et peut-être qu'Arès,
+insatiable de combats, eût péri, si la belle Ériboia, leur
+marâtre, n'eût averti Herméias, qui délivra furtivement Arès
+respirant à peine, tant les lourdes chaînes l'avaient dompté. Hèrè
+souffrit aussi quand le vigoureux Amphitryonade la blessa à la
+mamelle droite d'une flèche à trois pointes, et une irrémédiable
+douleur la saisit. Et le grand Aidès souffrit entre tous quand le
+même homme, fils de Zeus tempétueux, le blessa, sur le seuil du
+Hadès, au milieu des morts, d'une flèche rapide, et l'accabla de
+douleurs. Et il vint dans la demeure de Zeus, dans le grand
+Olympos, plein de maux et gémissant dans son coeur, car la flèche
+était fixée dans sa large épaule et torturait son âme. Et Paièôn,
+répandant de doux baumes sur la plaie, guérit Aidès, car il
+n'était point mortel comme un homme. Et tel était Hèraklès, impie,
+irrésistible, se souciant peu de commettre des actions mauvaises
+et frappant de ses flèches les dieux qui habitent l'Olympos. C'est
+la divine Athènè aux yeux clairs qui a excité un insensé contre
+toi. Et le fils de Tydeus ne sait pas, dans son âme, qu'il ne vit
+pas longtemps celui qui lutte contre les immortels. Ses enfants,
+assis sur ses genoux, ne le nomment point leur père au retour de
+la guerre et de la rude bataille. Maintenant, que le Tydéide
+craigne, malgré sa force, qu'un plus redoutable que toi ne le
+combatte. Qu'il craigne que la sage fille d'Adrèstès, Aigialéia,
+la noble femme du dompteur de chevaux Diomèdès, gémisse bientôt en
+s'éveillant et en troublant ses serviteurs, parce qu'elle pleurera
+son premier mari, le plus brave des Akhaiens!
+
+Elle parla ainsi, et, de ses deux mains, étancha la plaie, et
+celle-ci fut guérie, et les amères douleurs furent calmées.
+
+Mais Hèrè et Athènè, qui les regardaient, tentèrent d'irriter le
+Kronide Zeus par des paroles mordantes. Et la divine Athènè aux
+yeux clairs parla ainsi la première:
+
+-- Père Zeus, peut-être seras-tu irrité de ce que je vais dire;
+mais voici qu'Aphroditè, en cherchant à mener quelque femme
+Akhaienne au milieu des Troiens qu'elle aime tendrement, en
+s'efforçant de séduire par ses caresses une des Akhaiennes au beau
+péplos, a déchiré sa main délicate à une agrafe d'or.
+
+Elle parla ainsi, et le père des hommes et des dieux sourit, et,
+appelant Aphroditè d'or, il lui dit:
+
+-- Ma fille, les travaux de la guerre ne te sont point confiés,
+mais à l'impétueux Arès et à Athènè. Ne songe qu'aux douces joies
+des Hyménées.
+
+Et ils parlaient ainsi entre eux. Et Diomèdès hardi au combat se
+ruait toujours sur Ainéias, bien qu'il sût qu'Apollôn le couvrait
+des deux mains. Mais il ne respectait même plus un grand dieu,
+désirant tuer Ainéias et le dépouiller de ses armes illustres. Et
+trois fois il se rua, désirant le tuer, et trois fois Apollôn
+repoussa son bouclier éclatant. Mais, quand il bondit une
+quatrième fois, semblable à un dieu, Apollôn lui dit d'une voix
+terrible:
+
+-- Prends garde, Tydéide, et ne t'égale point aux dieux, car la
+race des dieux immortels n'est point semblable à celle des hommes
+qui marchent sur la terre.
+
+Il parla ainsi, et le Tydéide recula un peu, de peur d'exciter la
+colère de l'archer Apollôn. Et celui-ci déposa Ainéias loin de la
+mêlée, dans la sainte Pergamos, où était bâti son temple. Et Lètô
+et Artémis qui se réjouit de ses flèches prirent soin de ce
+guerrier et l'honorèrent dans le vaste sanctuaire. Et Apollôn à
+l'arc d'argent suscita une image vaine semblable à Ainéias et
+portant des armes pareilles. Et autour de cette image les Troiens
+et les divins Akhaiens se frappaient sur les peaux de boeuf qui
+couvraient leurs poitrines, sur les boucliers bombés et sur les
+cuirasses légères. Alors, le roi Phoibos Apollôn dit à l'impétueux
+Arès:
+
+-- Arès, Arès, fléau des hommes sanglant, et qui renverses les
+murailles, ne vas-tu pas chasser hors de la mêlée ce guerrier, le
+Tydéide, qui, certes, combattrait maintenant même contre le père
+Zeus? Déjà il a blessé la main d'Aphroditè, puis il a bondi sur
+moi, semblable à un dieu.
+
+Ayant ainsi parlé, il retourna s'asseoir sur la haute Pergamos, et
+le cruel Arès, se mêlant aux Troiens, les excita à combattre,
+ayant pris la forme de l'impétueux Akamas, prince des Thrakiens.
+Et il exhorta les fils de Priamos, nourrissons de Zeus:
+
+-- Ô fils du roi Priamos, nourris par Zeus, jusqu'à quand
+laisserez-vous les Akhaiens massacrer votre peuple? Attendrez-vous
+qu'ils combattent autour de nos portes solides? Un guerrier est
+tombé que nous honorions autant que le divin Hektôr, Ainéias, fils
+du magnanime Ankhisès. Allons! Enlevons notre brave compagnon hors
+de la mêlée.
+
+Ayant ainsi parlé, il excita la force et le courage de chacun. Et
+Sarpèdôn dit ces dures paroles au divin Hektôr:
+
+-- Hektôr, qu'est devenu ton ancien courage? Tu te vantais naguère
+de sauver ta ville, sans l'aide des autres guerriers, seul, avec
+tes frères et tes parents, et je n'en ai guère encore aperçu
+aucun, car ils tremblent tous comme des chiens devant le lion.
+C'est nous, vos alliés, qui combattons. Me voici, moi, qui suis
+venu de très loin pour vous secourir. Elle est éloignée, en effet,
+la Lykiè où coule le Xanthos plein de tourbillons. J'y ai laissé
+ma femme bien-aimée et mon petit enfant, et mes nombreux domaines
+que le pauvre convoite. Et, cependant, j'excite les Lykiens au
+combat, et je suis prêt moi-même à lutter contre les hommes, bien
+que je n'aie rien à redouter ou à perdre des maux que vous
+apportent les Akhaiens, ou des biens qu'ils veulent vous enlever.
+Et tu restes immobile, et tu ne commandes même pas à tes guerriers
+de résister et de défendre leurs femmes! Ne crains-tu pas
+qu'enveloppés tous comme dans un filet de lin, vous deveniez la
+proie des guerriers ennemis? Sans doute, les Akhaiens renverseront
+bientôt votre ville aux nombreux habitants. C'est à toi qu'il
+appartient de songer à ces choses, nuit et jour, et de supplier
+les princes alliés, afin qu'ils tiennent fermement et qu'ils
+cessent leurs durs reproches.
+
+Sarpèdôn parla ainsi, et il mordit l'âme de Hektôr, et celui-ci
+sauta aussitôt de son char avec ses armes, et, brandissant deux
+lances aiguës, courut de toutes parts à travers l'armée,
+l'excitant à combattre un rude combat. Et les Troiens revinrent à
+la charge et tinrent tête aux Akhaiens. Et les Argiens les
+attendirent de pied ferme.
+
+Ainsi que, dans les aires sacrées, à l'aide des vanneurs et du
+vent, la blonde Dèmètèr sépare le bon grain de la paille, et que
+celle-ci, amoncelée, est couverte d'une poudre blanche, de même
+les Akhaiens étaient enveloppés d'une poussière blanche qui
+montait du milieu d'eux vers l'Ouranos, et que soulevaient les
+pieds des chevaux frappant la terre, tandis que les guerriers se
+mêlaient de nouveau et que les conducteurs de chars les ramenaient
+au combat. Et le furieux Arès, couvert d'une nuée, allait de
+toutes parts, excitant les Troiens. Et il obéissait ainsi aux
+ordres que lui avait donnés Phoibos Apollôn qui porte une épée
+d'or, quand celui-ci avait vu partir Athènè, protectrice des
+Danaens.
+
+Et l'archer Apollôn fit sortir Ainéias du sanctuaire et remplit de
+vigueur la poitrine du prince des peuples. Et ce dernier reparut
+au milieu de ses compagnons, pleins de joie de le voir vivant,
+sain et sauf et possédant toutes ses forces. Mais ils ne lui
+dirent rien, car les travaux que leur préparaient Arès, fléau des
+hommes, Apollôn et Éris, ne leur permirent point de l'interroger.
+
+Et les deux Aias, Odysseus et Diomèdès exhortaient les Danaens au
+combat; et ceux-ci, sans craindre les forces et l'impétuosité des
+Troiens, les attendaient de pied ferme, semblables à ces nuées que
+le Kroniôn arrête à la cime des montagnes, quand le Boréas et les
+autres vents violents se sont calmés, eux dont le souffle disperse
+les nuages épais et immobiles. Ainsi les Danaens attendaient les
+Troiens de pied ferme. Et l'Atréide, courant çà et là au milieu
+d'eux, les excitait ainsi:
+
+-- Amis, soyez des hommes! ruez-vous, d'un coeur ferme, dans la
+rude bataille. Ce sont les plus braves qui échappent en plus grand
+nombre à la mort; mais ceux qui fuient n'ont ni force ni gloire.
+
+Il parla, et, lançant sa longue pique, il perça, au premier rang,
+le guerrier Dèikoôn Pergaside, compagnon du magnanime Ainéias, et
+que les Troiens honoraient autant que les fils de Priamos, parce
+qu'il était toujours parmi les premiers au combat. Et le roi
+Agamemnôn le frappa de sa pique dans le bouclier qui n'arrêta
+point le coup, car la pique le traversa et entra dans le ventre en
+déchirant le ceinturon. Et il tomba avec bruit, et ses armes
+résonnèrent sur son corps.
+
+Alors, Ainéias tua deux braves guerriers Danaens, fils de Dioklès,
+Krèthôn et Orsilokhos. Et leur père habitait Phèrè bien bâtie, et
+il était riche, et il descendait du fleuve Alphéios qui coule
+largement sur la terre des Pyliens. Et l'Alphéios avait engendré
+Orsilokhos, chef de nombreux guerriers; et Orsilokhos avait
+engendré le magnanime Dioklès, et de Dioklès étaient nés deux fils
+jumeaux, Krèthôn et Orsilokhos, habiles à tous les combats. Tout
+jeunes encore, ils vinrent sur leurs nefs noires vers Ilios aux
+bons chevaux, ayant suivi les Argiens pour la cause et l'honneur
+des Atréides, Agamemnôn et Ménélaos, et c'est là que la mort les
+atteignit. Comme deux jeunes lions nourris par leur mère sur le
+sommet des montagnes, au fond des épaisses forêts, et qui enlèvent
+les boeufs et les brebis, et qui dévastent les étables jusqu'à ce
+qu'ils soient tués de l'airain aigu par les mains des pâtres, tels
+ils tombèrent tous deux, frappés par les mains d'Ainéias, pareils
+à des pins élevés.
+
+Et Ménélaos, hardi au combat, eut pitié de leur chute, et il
+s'avança au premier rang, vêtu de l'airain étincelant et
+brandissant sa pique. Et Arès l'excitait afin qu'il tombât sous
+les mains d'Ainéias. Mais Antilokhos, fils du magnanime Nestôr, le
+vit et s'avança au premier rang, car il craignait pour le prince
+des peuples, dont la mort eût rendu leurs travaux inutiles. Et ils
+croisaient déjà leurs piques aiguës, prêts à se combattre, quand
+Antilokhos vint se placer auprès du prince des peuples. Et
+Ainéias, bien que très brave, recula, voyant les deux guerriers
+prêts à l'attaquer. Et ceux-ci entraînèrent les morts parmi les
+Akhaiens, et, les remettant à leurs compagnons, revinrent
+combattre au premier rang.
+
+Alors ils tuèrent Pylaiménès, égal à Arès, chef des magnanimes
+Paphlagones porteurs de boucliers. Et l'illustre Atréide Ménélaos
+le perça de sa pique à la clavicule. Et Antilokhos frappa au
+coude, d'un coup de pierre, le conducteur de son char, le brave
+Atymniade Mydôn, comme il faisait reculer ses chevaux aux sabots
+massifs. Et les blanches rênes ornées d'ivoire s'échappèrent de
+ses mains, et Antilokhos, sautant sur lui, le perça à la tempe
+d'un coup d'épée. Et, ne respirant plus, il tomba du beau char, la
+tête et les épaules enfoncées dans le sable qui était creusé en
+cet endroit. Ses chevaux le foulèrent aux pieds, et Antilokhos les
+chassa vers l'armée des Akhaiens.
+
+Mais Hektôr, les ayant aperçus tous deux, se rua à travers la
+mêlée en poussant des cris. Et les braves phalanges des Troiens le
+suivaient, et devant elles marchaient Arès et la vénérable Ényô.
+Celle-ci menait le tumulte immense du combat, et Arès, brandissant
+une grande pique, allait tantôt devant et tantôt derrière Hektôr.
+
+Et Diomèdès hardi au combat ayant vu Arès, frémit. Comme un
+voyageur troublé s'arrête, au bout d'une plaine immense, sur le
+bord d'un fleuve impétueux qui tombe dans la mer, et qui recule à
+la vue de l'onde bouillonnante, ainsi le Tydéide recula et dit aux
+siens:
+
+-- Ô amis, combien nous admirions justement le divin Hektôr,
+habile à lancer la pique et audacieux en combattant! Quelque dieu
+se tient toujours à son côté et détourne de lui la mort.
+Maintenant, voici qu'Arès l'accompagne, semblable à un guerrier.
+C'est pourquoi reculons devant les Troiens et ne vous hâtez point
+de combattre les dieux.
+
+Il parla ainsi, et les Troiens approchèrent. Alors, Hektôr tua
+deux guerriers habiles au combat et montés sur un même char,
+Ménèsthès et Ankhialos.
+
+Et le grand Télamônien Aias eut pitié de leur chute, et, marchant
+en avant, il lança sa pique brillante. Et il frappa Amphiôn, fils
+de Sélagos, qui habitait Paisos, et qui était fort riche. Mais sa
+Moire l'avait envoyé secourir les Priamides. Et le Télamônien Aias
+l'atteignit au ceinturon, et la longue pique resta enfoncée dans
+le bas-ventre. Et il tomba avec bruit, et l'illustre Aias accourut
+pour le dépouiller de ses armes. Mais les Troiens le couvrirent
+d'une grêle de piques aiguës et brillantes, et son bouclier en fut
+hérissé. Cependant, pressant du pied le cadavre, il en arracha sa
+pique d'airain; mais il ne put enlever les belles armes, étant
+accablé de traits. Et il craignit la vigoureuse attaque des braves
+Troiens qui le pressaient de leurs piques et le firent reculer,
+bien qu'il fût grand, fort et illustre.
+
+Et c'est ainsi qu'ils luttaient dans la rude mêlée. Et voici que
+la Moire violente amena, en face du divin Sarpèdôn, le grand et
+vigoureux Hèraklide Tlèpolémos. Et quand ils se furent rencontrés
+tous deux, le fils et le petit-fils de Zeus qui amasse les nuées,
+Tlèpolémos, le premier, parla ainsi:
+
+-- Sarpèdôn, chef des Lykiens, quelle nécessité te pousse
+tremblant dans la mêlée, toi qui n'es qu'un guerrier inhabile? Des
+menteurs disent que tu es fils de Zeus tempétueux, tandis que tu
+es loin de valoir les guerriers qui naquirent de Zeus, aux temps
+antiques des hommes, tels que le robuste Hèraklès au coeur de
+lion, mon père. Et il vint ici autrefois, à cause des chevaux de
+Laomédôn et, avec six nefs seulement et peu de compagnons, il
+renversa Ilios et dépeupla ses rues. Mais toi, tu n'es qu'un
+lâche, et tes guerriers succombent. Et je ne pense point que, même
+étant brave, tu aies apporté de Lykiè un grand secours aux
+Troiens, car, tué par moi, tu vas descendre au seuil d'Aidès.
+
+Et Sarpèdôn, chef des Lykiens, lui répondit:
+
+-- Tlèpolémos, certes, Hèraklès renversa la sainte Ilios, grâce à
+la témérité de l'illustre Laomédôn qui lui adressa injustement de
+mauvaises paroles et lui refusa les cavales qu'il était venu
+chercher de si loin. Mais, pour toi, je te prédis la mort et la
+noire kèr, et je vais t'envoyer, tué par ma pique et me donnant
+une grande gloire, vers Aidès qui a d'illustres chevaux.
+
+Sarpèdôn parla ainsi. Et Tlèpolémos leva sa pique de frêne, et les
+deux longues piques s'élancèrent en même temps de leurs mains. Et
+Sarpèdôn le frappa au milieu du cou, et la pointe amère le
+traversa de part en part. Et la noire nuit enveloppa les yeux de
+Tlèpolémos. Mais celui-ci avait percé de sa longue pique la cuisse
+gauche de Sarpèdôn, et la pointe était restée engagée dans l'os,
+et le Kronide, son père, avait détourné la mort de lui. Et les
+braves compagnons de Sarpèdôn l'enlevèrent hors de la mêlée. Et il
+gémissait, traînant la longue pique de frêne restée dans la
+blessure, car aucun d'eux n'avait songé à l'arracher de la cuisse
+du guerrier, pour qu'il pût monter sur son char, tant ils se
+hâtaient.
+
+De leur côté, les Akhaiens aux belles knèmides emportaient
+Tlèpolémos hors de la mêlée. Et le divin Odysseus au coeur ferme,
+l'ayant aperçu, s'affligea dans son âme; et il délibéra dans son
+esprit et dans son coeur s'il poursuivrait le fils de Zeus qui
+tonne hautement, ou s'il arracherait l'âme à une multitude de
+Lykiens. Mais il n'était point dans la destinée du magnanime
+Odysseus de tuer avec l'airain aigu le brave fils de Zeus. C'est
+pourquoi Athènè lui inspira de se jeter sur la foule des Lykiens.
+Alors il tua Koiranos et Alastôr, et Khromios et Alkandros et
+Halios, et Noèmôn et Prytanis. Et le divin Odysseus eût tué une
+plus grande foule de Lykiens, si le grand Hektôr au casque mouvant
+ne l'eût aperçu. Et il s'élança aux premiers rangs, armé de
+l'airain éclatant, jetant la terreur parmi les Danaens. Et
+Sarpèdôn, fils de Zeus, se réjouit de sa venue et lui dit cette
+parole lamentable:
+
+-- Priamide, ne permets pas que je reste la proie des Danaens, et
+viens à mon aide, afin que je puisse au moins expirer dans votre
+ville, puisque je ne dois plus revoir la chère patrie, et ma femme
+bien-aimée et mon petit enfant.
+
+Mais Hektôr au casque mouvant ne lui répondit pas, et il s'élança
+en avant, plein du désir de repousser promptement les Argiens et
+d'arracher l'âme à une foule d'entre eux. Et les compagnons du
+divin Sarpèdôn le déposèrent sous le beau hêtre de Zeus
+tempétueux, et le brave Pélagôn, qui était le plus cher de ses
+compagnons, lui arracha hors de la cuisse la pique de frêne. Et
+son âme défaillit, et une nuée épaisse couvrit ses yeux. Mais le
+souffle de Boréas le ranima, et il ressaisit son âme qui
+s'évanouissait.
+
+Et les Akhaiens, devant Arès et Hektôr au casque d'airain, ne
+fuyaient point vers les nefs noires et ne se ruaient pas non plus
+dans la mêlée, mais reculaient toujours, ayant aperçu Arès parmi
+les Troiens. Alors, quel fut le guerrier qui, le premier, fut tué
+par Hektôr Priamide et par Arès vêtu d'airain, et quel fut le
+dernier? Teuthras, semblable à un dieu, et l'habile cavalier
+Orestès, et Trèkhos, combattant Aitôlien; Oinomaos et l'Oinopide
+Hélénos, et Oresbios qui portait une mitre brillante. Et celui-ci
+habitait Hylè, où il prenait soin de ses richesses, au milieu du
+lac Kèphisside, non loin des riches tribus des Boiôtiens.
+
+Et la divine Hèrè aux bras blancs, voyant que les Argiens
+périssaient dans la rude mêlée, dit à Athènè ces paroles ailées:
+
+-- Ah! fille indomptable de Zeus tempétueux, certes, nous aurons
+vainement promis à Ménélaos qu'il retournerait dans sa patrie
+après avoir renversé Ilios aux fortes murailles, si nous laissons
+ainsi le cruel Arès répandre sa fureur. Viens, et souvenons-nous
+de notre courage impétueux.
+
+Elle parla ainsi, et la divine Athènè aux yeux clairs obéit. La
+vénérable déesse Hèrè, fille du grand Kronos, se hâta de mettre à
+ses chevaux leurs harnais d'or. Hèbè attacha promptement les roues
+au char, aux deux bouts de l'essieu de fer. Et les roues étaient
+d'airain à huit rayons, et les jantes étaient d'un or
+incorruptible, mais, par-dessus, étaient posées des bandes
+d'airain admirables à voir. Les deux moyeux étaient revêtus
+d'argent, et le siège était suspendu à des courroies d'or et
+d'argent, et deux cercles étaient placés en avant d'où sortait le
+timon d'argent, et, à l'extrémité du timon, Hèrè lia le beau joug
+d'or et les belles courroies d'or. Puis, avide de discorde et de
+cris de guerre, elle soumit au joug ses chevaux aux pieds rapides.
+
+Et Athènè, fille de Zeus tempétueux, laissa tomber sur le pavé de
+la demeure paternelle le péplos subtil, aux ornements variés,
+qu'elle avait fait et achevé de ses mains. Et elle revêtit la
+cuirasse de Zeus qui amasse les nuées, et l'armure de la guerre
+lamentable. Elle plaça autour de ses épaules l'Aigide aux longues
+franges, horrible, et que la fuite environnait. Et là, se tenaient
+la discorde, la force et l'effrayante poursuite, et la tête
+affreuse, horrible et divine du monstre Gorgô. Et Athènè posa sur
+sa tête un casque hérissé d'aigrettes, aux quatre cônes d'or, et
+qui eût recouvert les habitants de cent villes. Et elle monta sur
+le char splendide, et elle saisit une pique lourde, grande,
+solide, avec laquelle elle domptait la foule des hommes héroïques,
+contre lesquels elle s'irritait, étant la fille d'un père
+puissant.
+
+Hèrè pressa du fouet les chevaux rapides, et, devant eux,
+s'ouvrirent d'elles-mêmes les portes ouraniennes que gardaient les
+Heures. Et celles-ci, veillant sur le grand Ouranos et sur
+l'Olympos, ouvraient ou fermaient la nuée épaisse qui flottait
+autour. Et les chevaux dociles franchirent ces portes, et les
+déesses trouvèrent le Kroniôn assis, loin des dieux, sur le plus
+haut sommet de l'Olympos aux cimes sans nombre. Et la divine Hèrè
+aux bras blancs, retenant ses chevaux, parla ainsi au très haut
+Zeus Kronide:
+
+-- Zeus, ne réprimeras-tu pas les cruelles violences d'Arès qui
+cause impudemment tant de ravages parmi les peuples Akhaiens? J'en
+ai une grande douleur; et voici qu'Aphroditè et Apollôn à l'arc
+d'argent se réjouissent d'avoir excité cet insensé qui ignore
+toute justice. Père Zeus, ne t'irriteras-tu point contre moi, si
+je chasse de la mêlée Arès rudement châtié?
+
+Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit:
+
+-- Va! excite contre lui la dévastatrice Athènè, qui est
+accoutumée à lui infliger de rudes châtiments.
+
+Il parla ainsi, et la divine Hèrè aux bras blancs obéit, et elle
+frappa ses chevaux, et ils s'envolèrent entre la terre et
+l'Ouranos étoilé. Autant un homme, assis sur une roche élevée, et
+regardant la mer pourprée, voit d'espace aérien, autant les
+chevaux des dieux en franchirent d'un saut. Et quand les deux
+déesses furent parvenues devant Ilios, là où le Skamandros et le
+Simoïs unissent leurs cours, la divine Hèrè aux bras blancs détela
+ses chevaux et les enveloppa d'une nuée épaisse. Et le Simoïs fit
+croître pour eux une pâture ambroisienne. Et les déesses,
+semblables dans leur vol à de jeunes colombes, se hâtèrent de
+secourir les Argiens.
+
+Et quand elles parvinrent là où les Akhaiens luttaient en foule
+autour de la force du dompteur de chevaux Diomèdès, tels que des
+lions mangeurs de chair crue, ou de sauvages et opiniâtres
+sangliers, la divine Hèrè aux bras blancs s'arrêta et jeta un
+grand cri, ayant pris la forme du magnanime Stentôr à la voix
+d'airain, qui criait aussi haut que cinquante autres:
+
+-- Honte à vous, ô Argiens, fiers d'être beaux, mais couverts
+d'opprobre! Aussi longtemps que le divin Akhilleus se rua dans la
+mêlée, jamais les Troiens n'osèrent passer les portes
+Dardaniennes; et, maintenant, voici qu'ils combattent loin
+d'Ilios, devant les nefs creuses!
+
+Ayant ainsi parlé, elle ranima le courage de chacun. Et la déesse
+Athènè aux yeux clairs, cherchant le Tydéide, rencontra ce roi
+auprès de ses chevaux et de son char. Et il rafraîchissait la
+blessure que lui avait faite la flèche de Pandaros. Et la sueur
+l'inondait sous le large ceinturon d'où pendait son bouclier
+bombé; et ses mains étaient lasses. Il soulevait son ceinturon et
+étanchait un sang noir. Et la déesse, auprès du joug, lui parla
+ainsi:
+
+-- Certes, Tydeus n'a point engendré un fils semblable à lui.
+Tydeus était de petite taille, mais c'était un homme. Je lui
+défendis vainement de combattre quand il vint seul, envoyé à Thèbè
+par les Akhaiens, au milieu des innombrables Kadméiônes. Et je lui
+ordonnai de s'asseoir paisiblement à leurs repas, dans leurs
+demeures. Cependant, ayant toujours le coeur aussi ferme, il
+provoqua les jeunes Kadméiônes et les vainquit aisément, car
+j'étais sa protectrice assidue. Certes, aujourd'hui, je te
+protège, je te défends et je te pousse à combattre ardemment les
+Troiens. Mais la fatigue a rompu tes membres, ou la crainte t'a
+saisi le coeur, et tu n'es plus le fils de l'excellent cavalier
+Tydeus Oinéide.
+
+Et le brave Diomèdès lui répondit:
+
+-- Je te reconnais, déesse, fille de Zeus tempétueux. Je te
+parlerai franchement et ne te cacherai rien. Ni la crainte ni la
+faiblesse ne m'accablent, mais je me souviens de tes ordres. Tu
+m'as défendu de combattre les dieux heureux, mais de frapper de
+l'airain aigu Aphroditè, la fille de Zeus, si elle descendait dans
+la mêlée. C'est pourquoi je recule maintenant, et j'ai ordonné à
+tous les Argiens de se réunir ici, car j'ai reconnu Arès qui
+dirige le combat.
+
+Et la divine Athènè aux yeux clairs lui répondit:
+
+-- Tydéide Diomèdès, le plus cher à mon coeur, ne crains ni Arès
+ni aucun des autres immortels, car je suis pour toi une
+protectrice assidue. Viens! pousse contre Arès tes chevaux aux
+sabots massifs; frappe-le, et ne respecte pas le furieux Arès, ce
+dieu changeant et insensé qui, naguère, nous avait promis, à moi
+et à Hèrè, de combattre les Troiens et de secourir les Argiens, et
+qui, maintenant, s'est tourné du côté des Troiens et oublie ses
+promesses.
+
+Ayant ainsi parlé, elle saisit de la main Sthénélos pour le faire
+descendre du char, et celui-ci sauta promptement à terre. Et elle
+monta auprès du divin Diomèdès, et l'essieu du char gémit sous le
+poids, car il portait une déesse puissante et un brave guerrier.
+Et Pallas Athènè, saisissant le fouet et les rênes, poussa vers
+Arès les chevaux aux sabots massifs. Et le dieu venait de tuer le
+grand Périphas, le plus brave des Aitôliens, illustre fils
+d'Okhèsios; et, tout sanglant, il le dépouillait; mais Athènè mit
+le casque d'Aidès, pour que le puissant Arès ne la reconnût pas.
+Et dès que le fléau des hommes, Arès, eut aperçu le divin
+Diomèdès, il laissa le grand Périphas étendu dans la poussière, là
+où, l'ayant tué, il lui avait arraché l'âme, et il marcha droit à
+l'habile cavalier Diomèdès.
+
+Et quand ils se furent rapprochés l'un de l'autre, Arès, le
+premier, lança sa pique d'airain par-dessus le joug et les rênes
+des chevaux, voulant arracher l'âme du Tydéide; mais la divine
+Athènè aux yeux clairs, saisissant le trait d'une main, le
+détourna du char, afin de le rendre inutile. Puis, Diomèdès hardi
+au combat lança impétueusement sa pique d'airain, et Pallas Athènè
+la dirigea dans le bas ventre, sous le ceinturon.
+
+Et le dieu fut blessé, et la pique, ramenée en arrière, déchira sa
+belle peau, et le féroce Arès poussa un cri aussi fort que la
+clameur de dix mille guerriers se ruant dans la mêlée. Et
+l'épouvante saisit les Akhaiens et les Troiens, tant avait retenti
+le cri d'Arès insatiable de combats. Et, comme apparaît, au-
+dessous des nuées, une noire vapeur chassée par un vent brûlant,
+ainsi Arès apparut au brave Tydéide Diomèdès, tandis qu'il
+traversait le vaste Ouranos, au milieu des nuages. Et il parvint à
+la demeure des dieux, dans le haut Olympos. Et il s'assit auprès
+de Zeus Kroniôn, gémissant dans son coeur; et, lui montrant le
+sang immortel qui coulait de sa blessure, il lui dit en paroles
+ailées:
+
+-- Père Zeus, ne t'indigneras-tu point de voir ces violences?
+Toujours, nous, les dieux, nous nous faisons souffrir cruellement
+pour la cause des hommes. Mais c'est toi qui es la source de nos
+querelles, car tu as enfanté une fille insensée, perverse et
+inique. Nous, les dieux Olympiens, nous t'obéissons et nous te
+sommes également soumis; mais jamais tu ne blâmes ni ne réprimes
+celle-ci, et tu lui permets tout, parce que tu as engendré seul
+cette fille funeste qui pousse le fils de Tydeus, le magnanime
+Diomèdès, à se jeter furieux sur les dieux immortels. Il a blessé
+d'abord la main d'Aphroditè, puis, il s'est rué sur moi, semblable
+à un dieu, et si mes pieds rapides ne m'avaient emporté, je
+subirais mille maux, couché vivant au milieu des cadavres et livré
+sans force aux coups de l'airain.
+
+Et Zeus qui amasse les nuées, le regardant d'un oeil sombre, lui
+répondit:
+
+-- Cesse de te plaindre à moi, dieu changeant! Je te hais le plus
+entre tous les Olympiens, car tu n'aimes que la discorde, la
+guerre et le combat, et tu as l'esprit intraitable de ta mère,
+Hèrè, que mes paroles répriment à peine. C'est son exemple qui
+cause tes maux. Mais je ne permettrai pas que tu souffres plus
+longtemps, car tu es mon fils, et c'est de moi que ta mère t'a
+conçu. Méchant comme tu es, si tu étais né de quelque autre dieu,
+depuis longtemps déjà tu serais le dernier des Ouraniens.
+
+Il parla ainsi et ordonna à Paièôn de le guérir, et celui-ci le
+guérit en arrosant sa blessure de doux remèdes liquides, car il
+n'était point mortel. Aussi vite le lait blanc s'épaissit quand on
+l'agite, aussi vite le furieux Arès fut guéri. Hèbè le baigna et
+le revêtit de beaux vêtements, et il s'assit, fier de cet honneur,
+auprès de Zeus Kroniôn. Et l'Argienne Hèrè et la protectrice
+Athènè rentrèrent dans la demeure du grand Zeus, après avoir
+chassé le cruel Arès de la mêlée guerrière.
+
+
+Chant 6
+
+Livrée à elle-même, la rude bataille des Troiens et des Akhaiens
+se répandit confusément çà et là par la plaine. Et ils se
+frappaient, les uns les autres, de leurs lances d'airain, entre
+les eaux courantes du Simoïs et du Xanthos.
+
+Et, le premier, Aias Télamônien enfonça la phalange des Troiens et
+ralluma l'espérance de ses compagnons, ayant percé un guerrier, le
+plus courageux d'entre les Thrakiens, le fils d'Eussôros, Akamas,
+qui était robuste et grand. Il frappa le cône du casque à
+l'épaisse crinière de cheval, et la pointe d'airain, ouvrant le
+front, s'enfonça à travers l'os, et les ténèbres couvrirent ses
+yeux.
+
+Et Diomèdès hardi au combat tua Axylos Teuthranide qui habitait
+dans Arisbè bien bâtie, était riche et bienveillant aux hommes, et
+les recevait tous avec amitié, sa demeure étant au bord de la
+route. Mais nul alors ne se mit au-devant de lui pour détourner la
+sombre mort. Et Diomèdès le tua, ainsi que son serviteur Kalésios,
+qui dirigeait ses chevaux, et tous deux descendirent sous la
+terre.
+
+Et Euryalos tua Drèsos et Opheltios, et il se jeta sur Aisèpos et
+Pèdasos, que la nymphe naïade Abarbaréè avait conçus autrefois de
+l'irréprochable Boukoliôn. Et Boukoliôn était fils du noble
+Laomédôn, et il était son premier-né, et sa mère l'avait enfanté
+en secret. En paissant ses brebis, il s'était uni à la nymphe sur
+une même couche; et, enceinte, elle avait enfanté deux fils
+jumeaux; mais le Mèkistèiade brisa leur force et leurs souples
+membres, et arracha leurs armures de leurs épaules.
+
+Et Polypoitès prompt au combat tua Astyalos; et Odysseus tua
+Pidytès le Perkosien, par la lance d'airain; et Teukros tua le
+divin Arétaôn.
+
+Et Antilokhos Nestoréide tua Ablèros de sa lance éclatante; et le
+roi des hommes, Agamemnôn, tua Élatos qui habitait la haute
+Pèdasos, sur les bords du Saméoïs au beau cours. Et le héros
+Lèitos tua Phylakos qui fuyait, et Eurypylos tua Mélanthios. Puis,
+Ménélaos hardi au combat prit Adrèstos vivant. Arrêtés par une
+branche de tamaris, les deux chevaux de celui-ci, ayant rompu le
+char près du timon, s'enfuyaient, épouvantés, par la plaine, du
+côté de la ville, avec d'autres chevaux effrayés, et Adrèstos
+avait roulé du char, auprès de la roue, la face dans la poussière.
+Et l'Atréide Ménélaos, armé d'une longue lance, s'arrêta devant
+lui; et Adrèstos saisit ses genoux et le supplia:
+
+-- Laisse-moi la vie, fils d'Atreus, et accepte une riche rançon.
+Une multitude de choses précieuses sont dans la demeure de mon
+père, et il est riche. Il a de l'airain, de l'or et du fer ouvragé
+dont il te fera de larges dons, s'il apprend que je vis encore sur
+les nefs des Argiens.
+
+Il parla ainsi, et déjà il persuadait le coeur de Ménélaos, et
+celui-ci allait le remettre à son serviteur pour qu'il l'emmenât
+vers les nefs rapides des Akhaiens; mais Agamemnôn vint en courant
+au-devant de lui, et lui cria cette dure parole:
+
+-- Ô lâche Ménélaos, pourquoi prendre ainsi pitié des hommes?
+Certes, les Troiens ont accompli d'excellentes actions dans ta
+demeure! que nul n'évite une fin terrible et n'échappe de nos
+mains! pas même l'enfant dans le sein de sa mère! qu'ils meurent
+tous avec Ilios, sans sépulture et sans mémoire!
+
+Par ces paroles équitables, le héros changea l'esprit de son frère
+qui repoussa le héros Adrèstos. Et le roi Agamemnôn le frappa au
+front et le renversa, et l'Atréide, lui mettant le pied sur la
+poitrine, arracha la lance de frêne.
+
+Et Nestôr, à haute voix, animait les Argiens:
+
+-- Ô amis, héros Danaens, serviteurs d'Arès, que nul ne s'attarde,
+dans son désir des dépouilles et pour en porter beaucoup vers les
+nefs! Tuons des hommes! Vous dépouillerez ensuite à loisir les
+morts couchés dans la plaine!
+
+Ayant ainsi parlé, il excitait la force et le courage de chacun.
+Et les Troiens, domptés par leur lâcheté, eussent regagné la haute
+Ilios, devant les Akhaiens chers à Arès, si le Priamide Hélénos,
+le plus illustre de tous les divinateurs, ayant abordé Ainéias et
+Hektôr, ne leur eût dit:
+
+-- Ainéias et Hektôr, puisque le fardeau des Troiens et des
+Lykiens pèse tout entier sur vous qui êtes les princes du combat
+et des délibérations, debout ici, arrêtez de toutes parts ce
+peuple devant les portes, avant qu'ils se réfugient tous jusque
+dans les bras des femmes et soient en risée aux ennemis. Et quand
+vous aurez exhorté toutes les phalanges, nous combattrons,
+inébranlables, contre les Danaens, bien que rompus de lassitude;
+mais la nécessité le veut. Puis, Hektôr, rends-toi à la ville, et
+dis à notre mère qu'ayant réuni les femmes âgées dans le temple
+d'Athènè aux yeux clairs, au sommet de la citadelle, et ouvrant
+les portes de la maison sacrée, elle pose sur les genoux d'Athènè
+à la belle chevelure le péplos le plus riche et le plus grand qui
+soit dans sa demeure, et celui qu'elle aime le plus; et qu'elle
+s'engage à sacrifier dans son temple douze génisses d'un an encore
+indomptées, si elle prend pitié de la ville et des femmes
+Troiennes et de leurs enfants, et si elle détourne de la sainte
+Ilios le fils de Tydeus, le féroce guerrier qui répand le plus de
+terreur et qui est, je pense, le plus brave des Akhaiens. Jamais
+nous n'avons autant redouté Akhilleus, ce chef des hommes, et
+qu'on dit le fils d'une déesse; car Diomèdès est plein d'une
+grande fureur, et nul ne peut égaler son courage.
+
+Il parla ainsi, et Hektôr obéit à son frère. Et il sauta hors du
+char avec ses armes, et, agitant deux lances aiguës, il allait de
+tous côtés par l'armée, excitant au combat, et il suscita une rude
+bataille. Et tous, s'étant retournés, firent tête aux Akhaiens; et
+ceux-ci, reculant, cessèrent le carnage, car ils croyaient qu'un
+immortel était descendu de l'Ouranos étoilé pour secourir les
+Troiens, ces derniers revenant ainsi à la charge. Et, d'une voix
+haute, Hektôr excitait les Troiens:
+
+-- Braves Troiens, et vous, alliés venus de si loin, soyez des
+hommes! Souvenez-vous de tout votre courage, tandis que j'irai
+vers Ilios dire à nos vieillards prudents et à nos femmes de
+supplier les dieux et de leur vouer des hécatombes.
+
+Ayant ainsi parlé, Hektôr au beau casque s'éloigna, et le cuir
+noir qui bordait tout autour l'extrémité du bouclier arrondi
+heurtait ses talons et son cou.
+
+Et Glaukos, fils de Hippolokhos, et le fils de Tydeus, prompts à
+combattre, s'avancèrent entre les deux armées. Et quand ils furent
+en face l'un de l'autre, le premier, Diomèdès hardi au combat lui
+parla ainsi:
+
+-- Qui es-tu entre les hommes mortels, ô très brave? Je ne t'ai
+jamais vu jusqu'ici dans le combat qui glorifie les guerriers; et
+certes, maintenant, tu l'emportes de beaucoup sur eux tous par ta
+fermeté, puisque tu as attendu ma longue lance. Ce sont les fils
+des malheureux qui s'opposent à mon courage. Mais si tu es quelque
+immortel, et si tu viens de l'Ouranos, je ne combattrai point
+contre les Ouraniens. Car le fils de Dryas, le brave Lykoorgos, ne
+vécut pas longtemps, lui qui combattait contre les dieux
+ouraniens. Et il poursuivait, sur le sacré Nysa, les nourrices du
+furieux Dionysos; et celles-ci, frappées du fouet du tueur
+d'hommes Lykoorgos, jetèrent leurs Thyrses; et Dionysos, effrayé,
+sauta dans la mer, et Thétis le reçut dans son sein, tremblant et
+saisi d'un grand frisson à cause des menaces du guerrier. Et les
+dieux qui vivent en repos furent irrités contre celui-ci; et le
+fils de Kronos le rendit aveugle, et il ne vécut pas longtemps,
+parce qu'il était odieux à tous les immortels. Moi, je ne voudrais
+point combattre contre les dieux heureux. Mais si tu es un des
+mortels qui mangent les fruits de la terre, approche, afin
+d'atteindre plus promptement aux bornes de la mort.
+
+Et l'illustre fils de Hippolokhos lui répondit:
+
+-- Magnanime Tydéide, pourquoi t'informes-tu de ma race? La
+génération des hommes est semblable à celle des feuilles. Le vent
+répand les feuilles sur la terre, et la forêt germe et en produit
+de nouvelles, et le temps du printemps arrive. C'est ainsi que la
+génération des hommes naît et s'éteint. Mais si tu veux savoir
+quelle est ma race que connaissent de nombreux guerriers, sache
+qu'il est une ville, Éphyrè, au fond de la terre d'Argos féconde
+en chevaux. Là vécut Sisyphos, le plus rusé des hommes, Sisyphos
+Aiolidès; et il engendra Glaukos, et Glaukos engendra
+l'irréprochable Bellérophontès, à qui les dieux donnèrent la
+beauté et la vigueur charmante. Mais Proitos, qui était le plus
+puissant des Argiens, car Zeus les avait soumis à son sceptre, eut
+contre lui de mauvaises pensées et le chassa de son peuple. Car la
+femme de Proitos, la divine Antéia, désira ardemment s'unir au
+fils de Glaukos par un amour secret; mais elle ne persuada point
+le sage et prudent Bellérophontès; et, pleine de mensonge, elle
+parla ainsi au roi Proitos:
+
+-- Meurs, Proitos, ou tue Bellérophontès qui, par violence, a
+voulu s'unir d'amour à moi.
+
+Elle parla ainsi, et, à ces paroles, la colère saisit le roi. Et
+il ne tua point Bellérophontès, redoutant pieusement ce meurtre
+dans son esprit; mais il l'envoya en Lykiè avec des tablettes où
+il avait tracé des signes de mort, afin qu'il les remît à son
+beau-père et que celui-ci le tuât. Et Bellérophontès alla en Lykiè
+sous les heureux auspices des dieux. Et quand il y fut arrivé, sur
+les bords du rapide Xanthos, le roi de la grande Lykiè le reçut
+avec honneur, lui fut hospitalier pendant neuf jours et sacrifia
+neuf boeufs. Mais quand Eôs aux doigts rosés reparut pour la
+dixième fois, alors il l'interrogea et demanda à voir les signes
+envoyés par son gendre Proitos. Et, quand il les eut vus, il lui
+ordonna d'abord de tuer l'indomptable Khimaira. Celle-ci était née
+des dieux et non des hommes, lion par devant, dragon par
+l'arrière, et chèvre par le milieu du corps. Et elle soufflait des
+flammes violentes. Mais il la tua, s'étant fié aux prodiges des
+dieux. Puis, il combattit les Solymes illustres, et il disait
+avoir entrepris là le plus rude combat des guerriers. Enfin il tua
+les Amazones viriles. Comme il revenait, le roi lui tendit un
+piège rusé, ayant choisi et placé en embuscade les plus braves
+guerriers de la grande Lykiè. Mais nul d'entre eux ne revit sa
+demeure, car l'irréprochable Bellérophontès les tua tous. Et le
+roi connut alors que cet homme était de la race illustre d'un
+dieu, et il le retint et lui donna sa fille et la moitié de sa
+domination royale. Et les Lykiens lui choisirent un domaine, le
+meilleur de tous, plein d'arbres et de champs, afin qu'il le
+cultivât. Et sa femme donna trois enfants au brave Bellérophontès:
+Isandros, Hippolokhos et Laodaméia. Et le sage Zeus s'unit à
+Laodaméia, et elle enfanta le divin Sarpèdôn couvert d'airain.
+Mais quand Bellérophontès fut en haine aux dieux, il errait seul
+dans le désert d'Alèios. Arès insatiable de guerre tua son fils
+Isandros, tandis que celui-ci combattait les illustres Solymes.
+Artémis aux rênes d'or, irritée, tua Laodaméia; et Hippolokhos m'a
+engendré, et je dis que je suis né de lui. Et il m'a envoyé à
+Troiè, m'ordonnant d'être le premier parmi les plus braves, afin
+de ne point déshonorer la génération de mes pères qui ont habité
+Éphyrè et la grande Lykiè. Je me glorifie d'être de cette race et
+de ce sang.
+
+Il parla ainsi, et Diomèdès brave au combat fut joyeux, et il
+enfonça sa lance dans la terre nourricière, et il dit avec
+bienveillance au prince des peuples:
+
+-- Tu es certainement mon ancien hôte paternel. Autrefois, le
+noble Oineus reçut pendant vingt jours dans ses demeures
+hospitalières l'irréprochable Bellérophontès. Et ils se firent de
+beaux présents. Oineus donna un splendide ceinturon de pourpre, et
+Bellérophontès donna une coupe d'or très creuse que j'ai laissée,
+en partant, dans mes demeures. Je ne me souviens point de Tydeus,
+car il me laissa tout petit quand l'armée des Akhaiens périt
+devant Thèbè. C'est pourquoi je suis un ami pour toi dans Argos,
+et tu seras le mien en Lykiè quand j'irai vers ce peuple. Évitons
+nos lances, même dans la mêlée. J'ai à tuer assez d'autres Troiens
+illustres et d'alliés, soit qu'un dieu me les amène, soit que je
+les atteigne, et toi assez d'Akhaiens, si tu le peux. Echangeons
+nos armes, afin que tous sachent que nous sommes des hôtes
+paternels.
+
+Ayant ainsi parlé tous deux, ils descendirent de leurs chars et se
+serrèrent la main et échangèrent leur foi. Mais le Kronide Zeus
+troubla l'esprit de Glaukos qui donna au Tydéide Diomèdès des
+armes d'or du prix de cent boeufs pour des armes d'airain du prix
+de neuf boeufs.
+
+Dès que Hektôr fut arrivé aux portes Skaies et au hêtre, toutes
+les femmes et toutes les filles des Troiens couraient autour de
+lui, s'inquiétant de leurs fils, de leurs frères, de leurs
+concitoyens et de leurs maris. Et il leur ordonna de supplier
+toutes ensemble les dieux, un grand deuil étant réservé à beaucoup
+d'entre elles. Et quand il fut parvenu à la belle demeure de
+Priamos aux portiques éclatants, -- et là s'élevaient cinquante
+chambres nuptiales de pierre polie, construites les unes auprès
+des autres, où couchaient les fils de Priamos avec leurs femmes
+légitimes; et, en face, dans la cour, étaient douze hautes
+chambres nuptiales de pierre polie, construites les unes auprès
+des autres, où couchaient les gendres de Priamos avec leurs femmes
+chastes, -- sa mère vénérable vint au-devant de lui, comme elle
+allait chez Laodikè, la plus belle de ses filles, et elle lui prit
+la main et parla ainsi:
+
+-- Enfant, pourquoi as-tu quitté la rude bataille? Les fils odieux
+des Akhaiens nous pressent sans doute et combattent autour de la
+ville, et tu es venu tendre les mains vers Zeus, dans la
+citadelle? Attends un peu, et je t'apporterai un vin mielleux afin
+que tu en fasses des libations au père Zeus et aux autres
+immortels, et que tu sois ranimé, en ayant bu; car le vin augmente
+la force du guerrier fatigué; et ta fatigue a été grande, tandis
+que tu défendais tes concitoyens.
+
+Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit:
+
+-- Ne m'apporte pas un vin mielleux, mère vénérable, de peur que
+tu m'affaiblisses et que je perde force et courage. Je craindrais
+de faire des libations de vin pur à Zeus avec des mains souillées,
+car il n'est point permis, plein de sang et de poussière,
+d'implorer le Krôniôn qui amasse les nuées. Donc, porte des
+parfums et réunis les femmes âgées dans le temple d'Athènè
+dévastatrice; et dépose sur les genoux d'Athènè à la belle
+chevelure le péplos le plus riche et le plus grand qui soit dans
+ta demeure, et celui que tu aimes le plus; et promets de sacrifier
+dans son temple douze génisses d'un an, encore indomptées, si elle
+prend pitié de la ville et des femmes Troiennes et de leurs
+enfants, et si elle détourne de la sainte Ilios le fils de Tydeus,
+le féroce guerrier qui répand le plus de terreur. Va donc au
+temple d'Athènè dévastatrice, et moi, j'irai vers Pâris, afin de
+l'appeler, si pourtant il veut entendre ma voix. Plût aux dieux
+que la terre s'ouvrît sous lui! car l'Olympien l'a certainement
+nourri pour la ruine entière des Troiens, du magnanime Priamos et
+de ses fils. Si je le voyais descendre chez Aidès, mon âme serait
+délivrée de ses amères douleurs.
+
+Il parla ainsi, et Hékabè se rendit à sa demeure et commanda aux
+servantes; et celles-ci, par la ville, réunirent les femmes âgées.
+Puis Hékabè entra dans sa chambre nuptiale parfumée où étaient des
+péplos diversement peints, ouvrage des femmes Sidoniennes que le
+divin Alexandros avait ramenées de Sidôn, dans sa navigation sur
+la haute mer par où il avait conduit Hélènè née d'un père divin.
+Et, pour l'offrir à Athènè, Hékabè en prit un, le plus beau, le
+plus varié et le plus grand; et il brillait comme une étoile et il
+était placé le dernier. Et elle se mit en marche, et les femmes
+âgées la suivaient.
+
+Et quand elles furent arrivées dans le temple d'Athènè, Théanô aux
+belles joues, fille de Kissèis, femme du dompteur de chevaux
+Antènôr, leur ouvrit les portes, car les Troiens l'avaient faite
+prêtresse d'Athènè. Et toutes, avec un gémissement, tendirent les
+mains vers Athènè. Et Théanô aux belles joues, ayant reçu le
+péplos, le déposa sur les genoux d'Athènè à la belle chevelure,
+et, en le lui vouant, elle priait la fille du grand Zeus:
+
+-- Vénérable Athènè, gardienne de la ville, très divine déesse,
+brise la lance de Diomèdès, et fais-le tomber lui-même devant les
+portes Skaies, afin que nous te sacrifiions dans ton temple douze
+génisses d'un an, encore indomptées, si tu prends pitié de la
+ville, des femmes Troiennes et de leurs enfants.
+
+Elle parla ainsi dans son voeu, et elles suppliaient ainsi la
+fille du grand Zeus; mais Pallas Athènè les refusa.
+
+Et Hektôr gagna les belles demeures d'Alexandros, que celui-ci
+avait construites lui-même à l'aide des meilleurs ouvriers de la
+riche Troiè. Et ils avaient construit une chambre nuptiale, une
+maison et une cour, auprès des demeures de Priamos et de Hektôr,
+au sommet de la citadelle. Ce fut là que Hektôr, cher à Zeus,
+entra. Et il tenait à la main une lance haute de dix coudées; et
+une pointe d'airain étincelait à l'extrémité de la lance, fixée
+par un anneau d'or. Et, dans la chambre nuptiale, il trouva
+Alexandros qui s'occupait de ses belles armes, polissant son
+bouclier, sa cuirasse et ses arcs recourbés. Et l'Argienne Hélénè
+était assise au milieu de ses femmes, dirigeant leurs beaux
+travaux.
+
+Et Hektôr, ayant regardé Pâris, lui dit ces paroles outrageantes:
+
+-- Misérable! la colère que tu as ressentie n'était point bonne.
+Nos troupes périssent autour de la ville, sous les hautes
+murailles. Grâce à toi, les clameurs de la guerre montent avec
+fureur autour de cette ville, et tu blâmerais toi-même celui que
+tu verrais s'éloigner de la rude bataille. Lève-toi donc, si tu ne
+veux voir la ville consumée bientôt par la flamme ardente.
+
+Et le divin Alexandros lui répondit:
+
+-- Hektôr, puisque tu ne m'as point blâmé avec violence, mais dans
+la juste mesure, je te répondrai. Je ne restais point dans ma
+chambre nuptiale par colère ou par indignation contre les Troiens,
+mais pour me livrer à la douleur. Maintenant que mon épouse me
+conseille par de douces paroles de retourner au combat, je crois,
+comme elle, que cela est pour le mieux. La victoire exauce tour à
+tour les guerriers. Mais attends que je revête mes armes
+belliqueuses, ou précède-moi, je vais te suivre.
+
+Il parla ainsi, et Hektôr ne lui répondit rien; et Hélénè dit à
+Hektôr ces douces paroles:
+
+-- Mon frère, frère d'une misérable chienne de malheur, et
+horrible! Plût aux dieux qu'au jour même où ma mère m'enfanta un
+furieux souffle de vent m'eût emportée sur une montagne ou abîmée
+dans la mer tumultueuse, et que l'onde m'eût engloutie, avant que
+ces choses fussent arrivées! Mais, puisque les dieux avaient
+résolu ces maux, je voudrais être la femme d'un meilleur guerrier,
+et qui souffrît au moins de l'indignation et des exécrations des
+hommes. Mais celui-ci n'a point un coeur inébranlable, et il ne
+l'aura jamais, et je pense qu'il en portera bientôt la peine.
+Viens, mon frère, entre et prends ce siège, car ton âme est pleine
+d'un lourd souci, grâce à moi, chienne que je suis, et grâce au
+crime d'Alexandros. Zeus nous a fait à tous deux une mauvaise
+destinée, afin que nous soyons célèbres par là chez les hommes qui
+naîtront dans l'avenir.
+
+Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit:
+
+-- Ne me fais point asseoir, Hélénè, bien que tu m'aimes, car tu
+ne me persuaderas point. Mon coeur est plein du désir de secourir
+les Troiens qui regrettent vivement mon absence. Mais excite
+Pâris, et qu'il se hâte de me suivre, tandis que je serai encore
+dans la ville. Je vais, dans ma demeure, revoir mes serviteurs, ma
+femme bien-aimée et mon petit enfant. Je ne sais s'il me sera
+permis de les revoir jamais plus, ou si les dieux me dompteront
+par les mains des Akhaiens.
+
+Ayant ainsi parlé, Hektôr au casque mouvant sortit et parvint
+bientôt à ses demeures, et il n'y trouva point Andromakhè aux bras
+blancs, car elle était sortie avec son fils et une servante au
+beau péplos, et elle se tenait sur la tour, pleurant et gémissant.
+Hektôr, n'ayant point trouvé dans ses demeures sa femme
+irréprochable, s'arrêta sur le seuil et parla ainsi aux servantes:
+
+-- Venez, servantes, et dites-moi la vérité. Où est allée, hors
+des demeures, Andromakhè aux bras blancs? Est-ce chez mes soeurs,
+ou chez mes belles-soeurs au beau péplos, ou dans le temple
+d'Athènè avec les autres Troiennes qui apaisent la puissante
+déesse à la belle chevelure?
+
+Et la vigilante intendante lui répondit:
+
+-- Hektôr, puisque tu veux que nous disions la vérité, elle n'est
+point allée chez tes soeurs, ni chez tes belles-soeurs au beau
+péplos, ni dans le temple d'Athènè avec les autres Troiennes qui
+apaisent la puissante déesse à la belle chevelure; mais elle est
+au faîte de la vaste tour d'Ilios, ayant appris une grande
+victoire des Akhaiens sur les Troiens. Et, pleine d'égarement,
+elle s'est hâtée de courir aux murailles, et la nourrice, auprès
+d'elle, portait l'enfant.
+
+Et la femme intendante parla ainsi. Hektôr, étant sorti de ses
+demeures, reprit son chemin à travers les rues magnifiquement
+construites et populeuses, et, traversant la grande ville, il
+arriva aux portes Skaies par où il devait sortir dans la plaine.
+Et sa femme, qui lui apporta une riche dot, accourut au-devant de
+lui, Andromakhè, fille du magnanime Êétiôn qui habita sous le
+Plakos couvert de forêts, dans Thèbè Hypoplakienne, et qui
+commanda aux Kilikiens. Et sa fille était la femme de Hektôr au
+casque d'airain. Et quand elle vint au-devant de lui, une servante
+l'accompagnait qui portait sur le sein son jeune fils, petit
+enfant encore, le Hektoréide bien-aimé, semblable à une belle
+étoile. Hektôr le nommait Skamandrios, mais les autres Troiens
+Astyanax, parce que Hektôr seul protégeait Troiè. Et il sourit en
+regardant son fils en silence; mais Andromakhè, se tenant auprès
+de lui en pleurant, prit sa main et lui parla ainsi:
+
+-- Malheureux, ton courage te perdra; et tu n'as pitié ni de ton
+fils enfant, ni de moi, misérable, qui serai bientôt ta veuve, car
+les Akhaiens te tueront en se ruant tous contre toi. Il vaudrait
+mieux pour moi, après t'avoir perdu, subir la sépulture, car rien
+ne me consolera quand tu auras accompli ta destinée, et il ne me
+restera que mes douleurs. Je n'ai plus ni mon père ni ma mère
+vénérable. Le divin Akhilleus tua mon père, quand il saccagea la
+ville populeuse des Kilikiens, Thèbè aux portes hautes. Il tua
+Êétiôn, mais il ne le dépouilla point, par un respect pieux. Il le
+brûla avec ses belles armes et il lui éleva un tombeau, et les
+nymphes orestiades, filles de Zeus tempétueux, plantèrent des
+ormes autour. J'avais sept frères dans nos demeures; et tous
+descendirent en un jour chez Aidès, car le divin Akhilleus aux
+pieds rapides les tua tous, auprès de leurs boeufs aux pieds lents
+et de leurs blanches brebis. Et il emmena, avec les autres
+dépouilles, ma mère qui régnait sous le Plakos planté d'arbres, et
+il l'affranchit bientôt pour une grande rançon; mais Artémis qui
+se réjouit de ses flèches la perça dans nos demeures. Hektôr! Tu
+es pour moi un père, une mère vénérable, un frère et un époux
+plein de jeunesse! Aie pitié! Reste sur cette tour; ne fais point
+ton fils orphelin et ta femme veuve. Réunis l'armée auprès de ce
+figuier sauvage où l'accès de la ville est le plus facile. Déjà,
+trois fois, les plus courageux des Akhaiens ont tenté cet assaut,
+les deux Aias, l'illustre Idoméneus, les Atréides et le brave fils
+de Tydeus, soit par le conseil d'un divinateur, soit par le seul
+élan de leur courage.
+
+Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit:
+
+-- Certes, femme, ces inquiétudes me possèdent aussi, mais je
+redouterais cruellement les Troiens et les Troiennes aux longs
+péplos traînants, si, comme un lâche, je fuyais le combat. Et mon
+coeur ne me pousse point à fuir, car j'ai appris à être toujours
+audacieux et à combattre, parmi les premiers, pour la gloire de
+mon père et pour la mienne. Je sais, dans mon esprit et dans mon
+coeur, qu'un jour viendra où la sainte Troiè périra, et Priamos,
+et le brave peuple de Priamos. Mais ni le malheur futur des
+Troiens ni celui de Hékabè elle-même, du roi Priamos et de mes
+frères courageux qui tomberont en foule sous les guerriers
+ennemis, ne m'afflige autant que le tien, quand un Akhaien
+cuirassé d'airain te ravira la liberté et t'emmènera pleurante! Et
+tu tisseras la toile de l'étranger, et tu porteras de force l'eau
+de Messèis et de Hypéréiè, car la dure nécessité le voudra. Et,
+sans doute, quelqu'un dira, te voyant répandre des larmes: --
+Celle-ci est la femme de Hektôr qui était le plus brave des
+Troiens dompteurs de chevaux quand il combattait autour de Troiè.’
+-- Quelqu'un dira cela, et tu seras déchirée d'une grande douleur,
+en songeant à cet époux que tu auras perdu, et qui, seul, pourrait
+finir ta servitude. Mais que la lourde terre me recouvre mort,
+avant que j'entende tes cris et que je te voie arracher d'ici!
+
+Ayant ainsi parlé, l'illustre Hektôr tendit les mains vers son
+fils, mais l'enfant se rejeta en arrière dans le sein de la
+nourrice à la belle ceinture, épouvanté à l'aspect de son père
+bien-aimé, et de l'airain et de la queue de cheval qui s'agitait
+terriblement sur le cône du casque. Et le père bien-aimé sourit et
+la mère vénérable aussi. Et l'illustre Hektôr ôta son casque et le
+déposa resplendissant sur la terre. Et il baisa son fils bien-
+aimé, et, le berçant dans ses bras, il supplia Zeus et les autres
+dieux:
+
+-- Zeus, et vous, dieux, faites que mon fils s'illustre comme moi
+parmi les Troiens, qu'il soit plein de force et qu'il règne
+puissamment dans Troiè! Qu'on dise un jour, le voyant revenir du
+combat: Celui-ci est plus brave que son père! Qu'ayant tué le
+guerrier ennemi, il rapporte de sanglantes dépouilles, et que le
+coeur de sa mère en soit réjoui!
+
+Ayant ainsi parlé, il déposa son enfant entre les bras de sa femme
+bien-aimée, qui le reçut sur son sein parfumé, en pleurant et en
+souriant; et le guerrier, voyant cela, la caressa de la main et
+lui dit:
+
+-- Malheureuse, ne te désespère point à cause de moi. Aucun
+guerrier ne m'enverra chez Aidès contre ma destinée, et nul homme
+vivant ne peut fuir sa destinée, lâche ou brave. Mais retourne
+dans tes demeures, prends soin de tes travaux, de la toile et de
+la quenouille, et mets tes servantes à leur tâche. Le souci de la
+guerre appartient à tous les guerriers qui sont nés dans Ilios, et
+surtout à moi.
+
+Ayant ainsi parlé, l'illustre Hektôr reprit son casque à flottante
+queue de cheval. Et l'épouse bien-aimée retourna vers ses
+demeures, regardant en arrière et versant des larmes. Et aussitôt
+qu'elle fut arrivée aux demeures du tueur d'hommes Hektôr, elle y
+trouva ses nombreuses servantes en proie à une grande douleur. Et
+celles-ci pleuraient, dans ses demeures, Hektôr encore vivant, ne
+pensant pas qu'il revînt jamais plus du combat, ayant échappé aux
+mains guerrières des Akhaiens.
+
+Et Pâris ne s'attardait point dans ses hautes demeures mais, ayant
+revêtu ses armes excellentes, d'un airain varié, il parcourait la
+ville, de ses pieds rapides, tel qu'un étalon qui, longtemps
+nourri d'orge à la crèche, ses liens étant rompus, court dans la
+plaine en frappant la terre et saute dans le fleuve au beau cours
+où il a coutume de se baigner. Et il redresse la tête, et ses
+crins flottent épars sur ses épaules, et, fier de sa beauté, ses
+jarrets le portent d'un trait aux lieux où paissent les chevaux.
+Ainsi Pâris Priamide, sous ses armes éclatantes comme l'éclair,
+descendait de la hauteur de Pergamos; et ses pieds rapides le
+portaient; et voici qu'il rencontra le divin Hektôr, son frère,
+comme celui-ci quittait le lieu où il s'était entretenu avec
+Andromakhè.
+
+Et, le premier, le roi Alexandros lui dit:
+
+-- Frère vénéré, sans doute je t'ai retardé et je ne suis point
+venu promptement comme tu me l'avais ordonné.
+
+Hektôr au casque mouvant lui répondit:
+
+-- Ami, aucun guerrier, avec équité, ne peut te blâmer dans le
+combat, car tu es brave; mais tu te lasses vite, et tu refuses
+alors de combattre, et mon coeur est attristé par les outrages que
+t'adressent les Troiens qui subissent tant de maux à cause de toi.
+Mais, allons! et nous apaiserons ces ressentiments, si Zeus nous
+donne d'offrir un jour, dans nos demeures, un libre kratère aux
+dieux ouraniens qui vivent toujours, après avoir chassé loin de
+Troiè les Akhaiens aux belles knèmides.
+
+
+Chant 7
+
+Ayant ainsi parlé, l'illustre Hektôr sortit des portes, et son
+frère Alexandros l'accompagnait, et tous deux, dans leur coeur,
+étaient pleins du désir de combattre. Comme un dieu envoie un vent
+propice aux matelots suppliants qui se sont épuisés à battre la
+mer de leurs avirons polis, de sorte que leurs membres sont rompus
+de fatigue, de même les Priamides apparurent aux Troiens qui les
+désiraient.
+
+Et aussitôt Alexandros tua le fils du roi Arèithoos, Ménèsthios,
+qui habitait dans Arnè, et que Arèithoos qui combattait avec une
+massue engendra de Philomédousa aux yeux de boeuf. Et Hektôr tua,
+de sa pique aiguë, Eionèos; et l'airain le frappa au cou, sous le
+casque, et brisa ses forces. Et Glaukos, fils de Hippolokhos, chef
+des Lykiens, blessa, de sa pique, entre les épaules, au milieu de
+la mêlée, Iphinoos Dexiade qui sautait sur ses chevaux rapides. Et
+il tomba sur la terre, et ses forces furent brisées.
+
+Et la divine Athènè aux yeux clairs, ayant vu les Argiens qui
+périssaient dans la rude bataille, descendit à la hâte du faîte de
+l'Olympos devant la sainte Ilios, et Apollôn accourut vers elle,
+voulant donner la victoire aux Troiens, et l'ayant vue de la
+hauteur de Pergamos. Et ils se rencontrèrent auprès du hêtre, et
+le roi Apollôn, fils de Zeus, parla le premier:
+
+-- Pourquoi, pleine d'ardeur, viens-tu de nouveau de l'Olympos,
+fille du grand Zeus? Est-ce pour assurer aux Danaens la victoire
+douteuse? Car tu n'as nulle pitié des Troiens qui périssent. Mais,
+si tu veux m'en croire, ceci sera pour le mieux. Arrêtons pour
+aujourd'hui la guerre et le combat. Tous lutteront ensuite jusqu'à
+la chute de Troiè, puisqu'il vous plaît, à vous, immortels, de
+renverser cette ville.
+
+Et la déesse aux yeux clairs, Athènè, lui répondit:
+
+-- Qu'il en soit ainsi, ô archer! C'est dans ce même dessein que
+je suis venue de l'Olympos vers les Troiens et les Akhaiens. Mais
+comment arrêteras-tu le combat des guerriers?
+
+Et le roi Apollôn, fils de Zeus, lui répondit:
+
+-- Excitons le solide courage de Hektôr dompteur de chevaux, et
+qu'il provoque, seul, un des Danaens à combattre un rude combat.
+Et les Akhaiens aux knèmides d'airain exciteront un des leurs à
+combattre le divin Hektôr.
+
+Il parla ainsi, et la divine Athènè aux yeux clairs consentit. Et
+Hélénos, le cher fils de Priamos, devina dans son esprit ce qu'il
+avait plu aux dieux de décider, et il s'approcha de Hektôr et lui
+parla ainsi:
+
+-- Hektôr Priamide, égal à Zeus en sagesse, voudras-tu m'en
+croire, moi qui suis ton frère? Fais que les Troiens et tous les
+Akhaiens s'arrêtent, et provoque le plus brave des Akhaiens à
+combattre contre toi un rude combat. Ta moire n'est point de
+mourir et de subir aujourd'hui ta destinée, car j'ai entendu la
+voix des dieux qui vivent toujours.
+
+Il parla ainsi, et Hektôr s'en réjouit, et, s'avançant en tête des
+Troiens, il arrêta leurs phalanges à l'aide de la pique qu'il
+tenait par le milieu, et tous s'arrêtèrent. Et Agamemnôn contint
+aussi les Akhaiens aux belles knèmides. Et Athènè et Apollôn qui
+porte l'arc d'argent, semblables à des vautours, s'assirent sous
+le hêtre élevé du père Zeus tempétueux qui se réjouit des
+guerriers. Et les deux armées, par rangs épais, s'assirent,
+hérissées et brillantes de boucliers, de casques et de piques.
+Comme, au souffle de Zéphyros, l'ombre se répand sur la mer qui
+devient toute noire, de même les rangs des Akhaiens et des Troiens
+couvraient la plaine. Et Hektôr leur parla ainsi:
+
+-- Écoutez-moi, Troiens et Akhaiens aux belles knèmides, afin que
+je vous dise ce que mon coeur m'ordonne de dire. Le sublime
+Kronide n'a point scellé notre alliance, mais il songe à nous
+accabler tous de calamités, jusqu'à ce que vous preniez Troiè aux
+fortes tours, ou que vous soyez domptés auprès des nefs qui
+fendent la mer. Puisque vous êtes les princes des Panakhaiens, que
+celui d'entre vous que son courage poussera à combattre contre moi
+sorte des rangs et combatte le divin Hektôr. Je vous le dis, et
+que Zeus soit témoin: si celui-là me tue de sa pique d'airain, me
+dépouillant de mes armes, il les emportera dans ses nefs creuses;
+mais il renverra mon corps dans ma demeure, afin que les Troiens
+et les femmes des Troiens brûlent mon cadavre sur un bûcher; et,
+si je le tue, et qu'Apollôn me donne cette gloire, j'emporterai
+ses armes dans la sainte Ilios et je les suspendrai dans le temple
+de l'archer Apollôn; mais je renverrai son corps aux nefs solides,
+afin que les Akhaiens chevelus l'ensevelissent. Et ils lui
+élèveront un tombeau sur le rivage du large Hellèspontos. Et
+quelqu'un d'entre les hommes futurs, naviguant sur la noire mer,
+dans sa nef solide, dira, voyant ce tombeau d'un guerrier mort
+depuis longtemps: -- Celui-ci fut tué autrefois par l'illustre
+Hektôr dont le courage était grand.’ Il le dira, et ma gloire ne
+mourra jamais.
+
+Il parla ainsi, et tous restèrent muets, n'osant refuser ni
+accepter. Alors Ménélaos se leva et dit, plein de reproches, et
+soupirant profondément:
+
+-- Hélas! Akhaiennes menaçantes, et non plus Akhaiens! certes,
+ceci nous sera un grand opprobre, si aucun des Danaens ne se lève
+contre Hektôr. Mais que la terre et l'eau vous manquent, à vous
+qui restez assis sans courage et sans gloire! Moi, je m'armerai
+donc contre Hektôr, car la victoire enfin est entre les mains des
+dieux immortels.
+
+Il parla ainsi, et il se couvrait de ses belles armes. Alors,
+Ménélaos, tu aurais trouvé la fin de ta vie sous les mains de
+Hektôr, car il était beaucoup plus fort que toi, si les rois des
+Akhaiens, s'étant levés, ne t'eussent retenu. Et l'Atréide
+Agamemnôn qui commande au loin lui prit la main et lui dit:
+
+-- Insensé Ménélaos, nourrisson de Zeus, d'où te vient cette
+démence? Contiens-toi, malgré ta douleur. Cesse de vouloir
+combattre contre un meilleur guerrier que toi, le Priamide Hektôr,
+que tous redoutent. Akhilleus, qui est beaucoup plus fort que toi
+dans la bataille qui illustre les guerriers, craint de le
+rencontrer. Reste donc assis dans les rangs de tes compagnons, et
+les Akhaiens exciteront un autre combattant. Bien que le Priamide
+soit brave et insatiable de guerre, je pense qu'il se reposera
+volontiers, s'il échappe à ce rude combat.
+
+Il parla ainsi, et l'esprit du héros fut persuadé par les paroles
+sages de son frère, et il lui obéit. Et ses serviteurs, joyeux,
+enlevèrent les armes de ses épaules. Et Nestôr se leva au milieu
+des Argiens et dit:
+
+-- Ah! certes, un grand deuil envahit la terre Akhaienne! Et le
+vieux cavalier Pèleus, excellent et sage agorète des Myrmidônes,
+va gémir grandement, lui qui, autrefois, m'interrogeant dans sa
+demeure, apprenait, plein de joie, quels étaient les pères et les
+fils de tous les Akhaiens! Quand il saura que tous sont épouvantés
+par Hektôr, il étendra souvent les mains vers les immortels, afin
+que son âme, hors de son corps, descende dans la demeure d'Aidès!
+Plût à vous, ô Zeus, Athènè et Apollôn, que je fusse plein de
+jeunesse, comme au temps où, près du rapide Kéladontès, les
+Pyliens combattaient les Arkadiens armés de piques, sous les murs
+de Phéia où viennent les eaux courantes du Iardanos. Au milieu
+d'eux était le divin guerrier Éreuthaliôn, portant sur ses épaules
+les armes du roi Arèithoos, du divin Arèithoos que les hommes et
+les femmes aux belles ceintures appelaient le porte-massue, parce
+qu'il ne combattait ni avec l'arc, ni avec la longue pique, mais
+qu'il rompait les rangs ennemis à l'aide d'une massue de fer.
+Lykoorgos le tua par ruse, et non par force, dans une route
+étroite, où la massue de fer ne put écarter de lui la mort. Là,
+Lykoorgos, le prévenant, le perça de sa pique dans le milieu du
+corps, et le renversa sur la terre. Et il le dépouilla des armes
+que lui avait données le rude Arès. Dès lors, Lykoorgos les porta
+dans la guerre; mais, devenu vieux dans ses demeures, il les donna
+à son cher compagnon Éreuthaliôn, qui, étant ainsi armé,
+provoquait les plus braves. Et tous tremblaient, pleins de
+crainte, et nul n'osait. Et mon coeur hardi me poussa à combattre,
+confiant dans mes forces, bien que le plus jeune de tous. Et je
+combattis, et Athènè m'accorda la victoire, et je tuai ce très
+robuste et très brave guerrier dont le grand corps couvrit un
+vaste espace. Plût aux dieux que je fusse ainsi plein de jeunesse
+et que mes forces fussent intactes! Hektôr au casque mouvant
+commencerait aussitôt le combat. Mais vous ne vous hâtez point de
+lutter contre Hektôr, vous qui êtes les plus braves des
+Panakhaiens.
+
+Et le vieillard leur fit ces reproches, et neuf d'entre eux se
+levèrent. Et le premier fut le roi des hommes, Agamemnôn. Puis, le
+brave Diomèdès Tydéide se leva. Et après eux se levèrent les Aias
+revêtus d'une grande force, et Idoméneus et le compagnon
+d'Idoméneus, Mèrionès, semblable au tueur de guerriers Arès, et
+Eurypylos, l'illustre fils d'Évaimôn, et Thoas Andraimonide et le
+divin Odysseus. Tous voulaient combattre contre le divin Hektôr.
+Et le cavalier Gérennien Nestôr dit au milieu d'eux:
+
+-- Remuez maintenant tous les sorts, et celui qui sera choisi par
+le sort combattra pour tous les Akhaiens aux belles knèmides, et
+il se réjouira de son courage, s'il échappe au rude combat et à la
+lutte dangereuse.
+
+Il parla ainsi, et chacun marqua son signe, et tous furent mêlés
+dans le casque de l'Atréide Agamemnôn. Et les peuples priaient,
+élevant les mains vers les dieux, et chacun disait, regardant le
+large Ouranos:
+
+-- Père Zeus, fais sortir le signe d'Aias, ou du fils de Tydeus,
+ou du roi de la très riche Mykènè!
+
+Ils parlèrent ainsi, et le cavalier Gérennien Nestôr agita le
+casque et en fit sortir le signe d'Aias que tous désiraient. Un
+héraut le prit, le présentant par la droite aux princes Akhaiens.
+Et ceux qui ne le reconnaissaient point le refusaient. Mais quand
+il parvint à celui qui l'avait marqué et jeté dans le casque, à
+l'illustre Aias, celui-ci le reconnut aussitôt, et, le laissant
+tomber à ses pieds, il dit, plein de joie:
+
+-- Ô amis, ce signe est le mien; et je m'en réjouis dans mon
+coeur, et je pense que je dompterai le divin Hectôr. Allons!
+pendant que je revêtirai mes armes belliqueuses, suppliez tout
+bas, afin que les Troiens ne vous entendent point, le roi Zeus
+Kroniôn; ou priez-le tout haut, car nous ne craignons personne.
+Quel guerrier pourrait me dompter aisément, à l'aide de sa force
+ou de ma faiblesse? Je suis né dans Salamis, et je n'y ai point
+été élevé sans gloire.
+
+Il parla ainsi, et tous suppliaient le père Zeus Kroniôn, et
+chacun disait, regardant le vaste Ouranos:
+
+-- Père Zeus, qui commandes de l'Ida, très auguste, très grand,
+donne la victoire à Aias et qu'il remporte une gloire brillante;
+mais, si tu aimes Hektôr et le protèges, fais que le courage et la
+gloire des deux guerriers soient égaux.
+
+Ils parlèrent ainsi, et Aias s'armait de l'airain éclatant. Et
+après qu'il eut couvert son corps de ses armes, il marcha en
+avant, pareil au monstrueux Arès que le Kroniôn envoie au milieu
+des guerriers qu'il pousse à combattre, le coeur plein de fureur.
+Ainsi marchait le grand Aias, rempart des Akhaiens, avec un
+sourire terrible, à grands pas, et brandissant sa longue pique. Et
+les Argiens se réjouissaient en le regardant, et un tremblement
+saisit les membres des Troiens, et le coeur de Hektôr lui-même
+palpita dans sa poitrine; mais il ne pouvait reculer dans la foule
+des siens, ni fuir le combat, puisqu'il l'avait demandé. Et Aias
+s'approcha, portant un bouclier fait d'airain et de sept peaux de
+boeuf, et tel qu'une tour. Et l'excellent ouvrier Tykhios qui
+habitait Hylè l'avait fabriqué à l'aide de sept peaux de forts
+taureaux, recouvertes d'une plaque d'airain. Et Aias Télamônien,
+portant ce bouclier devant sa poitrine, s'approcha de Hektôr, et
+dit ces paroles menaçantes:
+
+-- Maintenant, Hektôr, tu sauras, seul à seul, quels sont les
+chefs des Danaens, sans compter Akhilleus au coeur de lion, qui
+rompt les phalanges des guerriers. Il repose aujourd'hui, sur le
+rivage de la mer, dans ses nefs aux poupes recourbées, irrité
+contre Agamemnôn le prince des peuples; mais nous pouvons tous
+combattre contre toi. Commence donc le combat.
+
+Et Hektôr au casque mouvant lui répondit:
+
+-- Divin Aias Télamônien, prince des peuples, ne m'éprouve point
+comme si j'étais un faible enfant ou une femme qui ignore les
+travaux de la guerre. Je sais combattre et tuer les hommes, et
+mouvoir mon dur bouclier de la main droite ou de la main gauche,
+et il m'est permis de combattre audacieusement. Je sais, dans la
+rude bataille, de pied ferme marcher au son d'Arès, et me jeter
+dans la mêlée sur mes cavales rapides. Mais je ne veux point
+frapper un homme tel que toi par surprise, mais en face, si je
+puis.
+
+Il parla ainsi, et il lança sa longue pique vibrante et frappa le
+grand bouclier d'Aias. Et la pique irrésistible pénétra à travers
+les sept peaux de boeuf jusqu'à la dernière lame d'airain. Et le
+divin Aias lança aussi sa longue pique, et il en frappa le
+bouclier égal du Priamide; et la pique solide pénétra dans le
+bouclier éclatant, et, perçant la cuirasse artistement faite,
+déchira la tunique sur le flanc. Mais le Priamide se courba et
+évita la noire kèr.
+
+Et tous deux, relevant leurs piques, se ruèrent, semblables à des
+lions mangeurs de chair crue, ou à des sangliers dont la vigueur
+est grande. Et le Priamide frappa de sa pique le milieu du
+bouclier, mais il n'en perça point l'airain, et la pointe s'y
+tordit. Et Aias, bondissant, frappa le bouclier, qu'il traversa de
+sa pique, et il arrêta Hektôr qui se ruait, et il lui blessa la
+gorge, et un sang noir en jaillit. Mais Hektôr au casque mouvant
+ne cessa point de combattre, et, reculant, il prit de sa forte
+main une pierre grande, noire et rugueuse, qui gisait sur la
+plaine, et il frappa le milieu du grand bouclier couvert de sept
+peaux de boeuf, et l'airain résonna sourdement. Et Aias, soulevant
+à son tour une pierre plus grande encore, la lança en lui
+imprimant une force immense. Et, de cette pierre, il brisa le
+bouclier, et les genoux du Priamide fléchirent, et il tomba à la
+renverse sous le bouclier. Mais Apollôn le releva aussitôt. Et
+déjà ils se seraient frappés tous deux de leurs épées, en se ruant
+l'un contre l'autre, si les hérauts, messagers de Zeus et des
+hommes, n'étaient survenus, l'un du côté des Troiens, l'autre du
+côté des Akhaiens cuirassés, Talthybios et Idaios, sages tous
+deux. Et ils levèrent leurs sceptres entre les deux guerriers, et
+Idaios, plein de conseils prudents, leur dit:
+
+-- Ne combattez pas plus longtemps, mes chers fils. Zeus qui
+amasse les nuées vous aime tous deux, et tous deux vous êtes très
+braves, comme nous le savons tous. Mais voici la nuit, et il est
+bon d'obéir à la nuit.
+
+Et le Télamônien Aias lui répondit:
+
+-- Idaios, ordonne à Hektôr de parler. C'est lui qui a provoqué au
+combat les plus braves d'entre nous. Qu'il décide, et j'obéirai,
+et je ferai ce qu'il fera.
+
+Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit:
+
+-- Aias, un dieu t'a donné la prudence, la force et la grandeur,
+et tu l'emportes par ta lance sur tous les Akhaiens. Cessons pour
+aujourd'hui la lutte et le combat. Nous combattrons de nouveau
+plus tard, jusqu'à ce qu'un dieu en décide et donne à l'un de nous
+la victoire. Voici la nuit, et il est bon d'obéir à la nuit, afin
+que tu réjouisses, auprès des nefs Akhaiennes, tes concitoyens et
+tes compagnons, et que j'aille, dans la grande ville du roi
+Priamos, réjouir les Troiens et les Troiennes ornées de longues
+robes, qui prieront pour moi dans les temples divins. Mais
+faisons-nous de mutuels et illustres dons, afin que les Akhaiens
+et les Troiens disent: Ils ont combattu pour la discorde qui brûle
+le coeur, et voici qu'ils se sont séparés avec amitié.
+
+Ayant ainsi parlé, il offrit à Aias l'épée aux clous d'argent,
+avec la gaine et les courroies artistement travaillées, et Aias
+lui donna un ceinturon éclatant, couleur de pourpre. Et ils se
+retirèrent, l'un vers l'armée des Akhaiens, l'autre vers les
+Troiens. Et ceux-ci se réjouirent en foule, quand ils virent
+Hektôr vivant et sauf, échappé des mains invaincues et de la force
+d'Aias. Et ils l'emmenèrent vers la ville, après avoir désespéré
+de son salut.
+
+Et, de leur côté, les Akhaiens bien armés conduisirent au divin
+Agamemnôn Aias joyeux de sa victoire. Et quand ils furent arrivés
+aux tentes de l'Atréide, le roi des hommes Agamemnôn sacrifia au
+puissant Kroniôn un taureau de cinq ans. Après l'avoir écorché,
+disposé et coupé adroitement en morceaux, ils percèrent ceux-ci de
+broches, les firent rôtir avec soin et les retirèrent du feu.
+Puis, ils préparèrent le repas et se mirent à manger, et aucun ne
+put se plaindre, en son âme, de manquer d'une part égale. Mais le
+héros Atréide Agamemnôn, qui commande au loin, honora Aias du dos
+entier. Et, tous ayant bu et mangé selon leur soif et leur faim,
+le vieillard Nestôr ouvrit le premier le conseil et parla ainsi,
+plein de prudence:
+
+-- Atréides, et vous, chefs des Akhaiens, beaucoup d'Akhaiens
+chevelus sont morts, dont le rude Arès a répandu le sang noir sur
+les bords du clair Skamandros, et dont les âmes sont descendues
+chez Aidès. C'est pourquoi il faut suspendre le combat dès la
+lueur du matin. Puis, nous étant réunis, nous enlèverons les
+cadavres à l'aide de nos boeufs et de nos mulets, et nous les
+brûlerons devant les nefs, afin que chacun en rapporte les cendres
+à ses fils, quand tous seront de retour dans la terre de la
+patrie. Et nous leur élèverons, autour d'un seul bûcher, un même
+tombeau dans la plaine. Et tout auprès, nous construirons aussitôt
+de hautes tours qui nous protégeront nous et nos nefs. Et nous y
+mettrons des portes solides pour le passage des cavaliers, et nous
+creuserons en dehors un fossé profond qui arrêtera les cavaliers
+et les chevaux, si les braves Troiens poussent le combat jusque
+là.
+
+Il parla ainsi, et tous les rois l'approuvèrent.
+
+Et l'agora tumultueuse et troublée des Troiens s'était réunie
+devant les portes de Priamos, sur la haute citadelle d'Ilios. Et
+le sage Antènôr parla ainsi le premier:
+
+-- Écoutez-moi, Troiens, Dardaniens et alliés, afin que je dise ce
+que mon coeur m'ordonne. Allons! rendons aux Atréides l'Argienne
+Hélénè et toutes ses richesses, et qu'ils les emmènent. Nous
+combattons maintenant contre les serments sacrés que nous avons
+jurés, et je n'espère rien de bon pour nous, si vous ne faites ce
+que je dis.
+
+Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et alors se leva du milieu de tous
+le divin Alexandros, l'époux de Hélénè à la belle chevelure. Et il
+répondit en paroles ailées:
+
+-- Antènôr, ce que tu as dit ne m'est point agréable. Tu aurais pu
+concevoir de meilleurs desseins, et, si tu as parlé sérieusement,
+certes, les dieux t'ont ravi l'esprit. Mais je parle devant les
+Troiens dompteurs de chevaux, et je repousse ce que tu as dit. Je
+ne rendrai point cette femme. Pour les richesses que j'ai
+emportées d'Argos dans ma demeure, je veux les rendre toutes, et
+j'y ajouterai des miennes.
+
+Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et, au milieu de tous, se leva le
+Dardanide Priamos, semblable à un dieu par sa prudence. Et, plein
+de sagesse, il parla ainsi et dit:
+
+-- Écoutez-moi, Troiens, Dardaniens et alliés, afin que je dise ce
+que mon coeur m'ordonne. Maintenant, prenez votre repas comme
+d'habitude, et faites tour à tour bonne garde. Que dès le matin
+Idaios se rende aux nefs creuses, afin de porter aux Atréides
+Agamemnôn et Ménélaos l'offre d'Alexandros d'où viennent nos
+discordes. Et qu'il leur demande, par de sages paroles, s'ils
+veulent suspendre la triste guerre jusqu'à ce que nous ayons brûlé
+les cadavres. Nous combattrons ensuite de nouveau, en attendant
+que le sort décide entre nous et donne la victoire à l'un des deux
+peuples.
+
+Il parla ainsi, et ceux qui l'écoutaient obéirent, et l'armée prit
+son repas comme d'habitude. Dès le matin, Idaios se rendit aux
+nefs creuses. Et il trouva les Danaens, nourrissons de Zeus,
+réunis dans l'agora, auprès de la poupe de la nef d'Agamemnôn. Et,
+se tenant au milieu d'eux, il parla ainsi:
+
+-- Atréides et Akhaiens aux belles knèmides, Priamos et les
+illustres Troiens m'ordonnent de vous porter l'offre d'Alexandros
+d'où viennent nos discordes, si toutefois elle vous est agréable.
+Toutes les richesses qu'Alexandros a rapportées dans Ilios sur ses
+nefs creuses, -- plût aux dieux qu'il fût mort auparavant! -- il
+veut les rendre et y ajouter des siennes; mais il refuse de rendre
+la jeune épouse de l'illustre Ménélaos, malgré les supplications
+des Troiens. Et ils m'ont aussi ordonné de vous demander si vous
+voulez suspendre la triste guerre jusqu'à ce que nous ayons brûlé
+les cadavres. Nous combattrons ensuite de nouveau, en attendant
+que le sort décide entre nous et donne la victoire à l'un des deux
+peuples.
+
+Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et Diomèdès hardi au
+combat parla ainsi:
+
+-- Qu'aucun de nous n'accepte les richesses d'Alexandros ni Hélénè
+elle-même. Il est manifeste pour tous, fût-ce pour un enfant, que
+le suprême désastre est suspendu sur la tête des Troiens.
+
+Il parla ainsi, et tous les fils des Akhaiens poussèrent des
+acclamations, admirant les paroles du dompteur de chevaux
+Diomèdès. Et le roi Agamemnôn dit à Idaios
+
+-- Idaios, tu as entendu la réponse des Akhaiens. Ils t'ont
+répondu, et ce qu'ils disent me plaît. Cependant, je ne vous
+refuse point de brûler vos morts et d'honorer par le feu les
+cadavres de ceux qui ont succombé. Que l'époux de Hèrè, Zeus qui
+tonne dans les hauteurs, soit témoin de notre traité!
+
+Ayant ainsi parlé, il éleva son sceptre vers tous les dieux. Et
+Idaios retourna dans la sainte Ilios, où les Troiens et les
+Dardaniens étaient réunis en agora, attendant son retour. Et il
+arriva, et, au milieu d'eux, il rendit compte de son message. Et
+aussitôt ils s'empressèrent de transporter, ceux-ci les cadavres,
+ceux-là le bois du bûcher. Et les Argiens, de leur côté,
+s'exhortaient, loin des nefs creuses, à relever leurs morts et à
+construire le bûcher.
+
+Hélios, à son lever, frappait les campagnes de ses rayons, et,
+montant dans l'Ouranos, sortait doucement du cours profond de
+l'Okéanos. Et les deux armées accouraient l'une vers l'autre.
+Alors, il leur fut difficile de reconnaître leurs guerriers; mais
+quand ils eurent lavé leur poussière sanglante, ils les déposèrent
+sur les chars en répandant des larmes brûlantes. Et le grand
+Priamos ne leur permit point de gémir, et ils amassèrent les morts
+sur le bûcher, se lamentant dans leur coeur. Et, après les avoir
+brûlés, ils retournèrent vers la sainte Ilios.
+
+De leur côté, les Akhaiens aux belles knèmides amassèrent les
+cadavres sur le bûcher, tristes dans leur coeur. Et, après les
+avoir brûlés, ils s'en retournèrent vers les nefs creuses. Éôs
+n'était point levée encore, et déjà la nuit était douteuse, quand
+un peuple des Akhaiens vint élever dans la plaine un seul tombeau
+sur l'unique bûcher. Et, non loin, d'autres guerriers
+construisirent, pour se protéger eux-mêmes et les nefs, de hautes
+tours avec des portes solides pour le passage des cavaliers. Et
+ils creusèrent, au dehors et tout autour, un fossé profond, large
+et grand, qu'ils défendirent avec des pieux. Et c'est ainsi que
+travaillaient les Akhaiens chevelus.
+
+Et les dieux, assis auprès du foudroyant Zeus, regardaient avec
+admiration ce grand travail des Akhaiens aux tuniques d'airain.
+Et, au milieu d'eux, Poseidaôn qui ébranle la terre parla ainsi:
+
+-- Père Zeus, qui donc, parmi les mortels qui vivent sur la terre
+immense, fera connaître désormais aux immortels sa pensée et ses
+desseins? Ne vois-tu pas que les Akhaiens chevelus ont construit
+une muraille devant leurs nefs, avec un fossé tout autour, et
+qu'ils n'ont point offert d'illustres hécatombes aux dieux? La
+gloire de ceci se répandra autant que la lumière d'Éôs; et les
+murs que Phoibos Apollôn et moi avons élevés au héros Laomédôn
+seront oubliés.
+
+Et Zeus qui amasse les nuées, avec un profond soupir, lui
+répondit:
+
+-- Ah! Très puissant, qui ébranles la terre, qu'as-tu dit? Un
+dieu, moins doué de force que toi, n'aurait point cette crainte.
+Certes, ta gloire se répandra aussi loin que la lumière d'Éôs.
+Reprends courage, et quand les Akhaiens chevelus auront regagné
+sur leurs nefs la terre bien-aimée de la patrie, engloutis tout
+entier dans la mer ce mur écroulé, couvre de nouveau de sables le
+vaste rivage, et que cette immense muraille des Akhaiens
+s'évanouisse devant toi.
+
+Et ils s'entretenaient ainsi. Et Hélios se coucha, et le travail
+des Akhaiens fut terminé. Et ceux-ci tuaient des boeufs sous les
+tentes, et ils prenaient leurs repas. Et plusieurs nefs avaient
+apporté de Lemnos le vin qu'avait envoyé le Ièsonide Eunèos, que
+Hypsipylè avait conçu du prince des peuples Ièsôn. Et le Ièsonide
+avait donné aux Atréides mille mesures de vin. Et les Akhaiens
+chevelus leur achetaient ce vin, ceux-ci avec de l'airain, ceux-là
+avec du fer brillant; les uns avec des peaux de boeufs, les autres
+avec les boeufs eux-mêmes, et d'autres avec leurs esclaves. Et
+tous enfin préparaient l'excellent repas.
+
+Et, pendant toute la nuit, les Akhaiens chevelus mangeaient; et
+les Troiens aussi et les alliés mangeaient dans la ville. Et, au
+milieu de la nuit, le sage Zeus, leur préparant de nouvelles
+calamités, tonna terriblement; et la pâle crainte les saisit. Et
+ils répandaient le vin hors des coupes, et aucun n'osa boire avant
+de faire des libations au très puissant Kroniôn. Enfin, s'étant
+couchés, ils goûtèrent la douceur du sommeil.
+
+
+Chant 8
+
+Éôs au péplos couleur de safran éclairait toute la terre, et Zeus
+qui se réjouit de la foudre convoqua l'agora des dieux sur le plus
+haut faîte de l'Olympos aux sommets sans nombre. Et il leur parla,
+et ils écoutaient respectueusement:
+
+-- Écoutez-moi tous, dieux et déesses, afin que je vous dise ce
+que j'ai résolu dans mon coeur. Et que nul dieu, mâle ou femelle,
+ne résiste à mon ordre; mais obéissez tous, afin que j'achève
+promptement mon oeuvre. Car si j'apprends que quelqu'un des dieux
+est allé secourir soit les Troiens, soit les Danaens, celui-là
+reviendra dans l'Olympos honteusement châtié. Et je le saisirai,
+et je le jetterai au loin, dans le plus creux des gouffres de la
+terre, au fond du noir Tartaros qui a des portes de fer et un
+seuil d'airain, au-dessous de la demeure d'Aidès, autant que la
+terre est au-dessous de l'Ouranos. Et il saura que je suis le plus
+fort de tous les dieux. Debout, dieux! tentez-le, et vous le
+saurez. Suspendez une chaîne d'or du faîte de l'Ouranos, et tous,
+dieux et déesses, attachez-vous à cette chaîne. Vous n'entraînerez
+jamais, malgré vos efforts, de l'Ouranos sur la terre, Zeus le
+modérateur suprême. Et moi, certes, si je le voulais, je vous
+enlèverais tous, et la terre et la mer, et j'attacherais cette
+chaîne au faîte de l'Olympos, et tout y resterait suspendu, tant
+je suis au-dessus des dieux et des hommes!
+
+Il parla ainsi, et tous restèrent muets, stupéfaits de ces
+paroles, car il avait durement parlé. Et Athènè, la déesse aux
+yeux clairs, lui dit:
+
+-- Ô notre père! Kronide, le plus haut des rois, nous savons bien
+que ta force ne le cède à aucune autre; mais nous gémissons sur
+les Danaens, habiles à lancer la pique, qui vont périr par une
+destinée mauvaise. Certes, nous ne combattrons pas, si tu le veux
+ainsi, mais nous conseillerons les Argiens, afin qu'ils ne
+périssent point tous, grâce à ta colère.
+
+Et Zeus qui amasse les nuées, souriant, lui dit:
+
+-- Reprends courage, Tritogénéia, chère enfant. Certes, j'ai parlé
+très rudement, mais je veux être doux pour toi.
+
+Ayant ainsi parlé, il lia au char les chevaux aux pieds d'airain,
+rapides, ayant pour crinières des chevelures d'or; et il
+s'enveloppa d'un vêtement d'or; et il prit un fouet d'or bien
+travaillé, et il monta sur son char. Et il frappa les chevaux du
+fouet, et ils volèrent aussitôt entre la terre et l'Ouranos
+étoilé. Il parvint sur l'Ida qui abonde en sources, où vivent les
+bêtes sauvages, et sur le Gargaros, où il possède une enceinte
+sacrée et un autel parfumé. Le père des hommes et des dieux y
+arrêta ses chevaux, les délia et les enveloppa d'une grande nuée.
+Et il s'assit sur le faîte, plein de gloire, regardant la ville
+des Troiens et les nefs des Akhaiens.
+
+Et les Akhaiens chevelus s'armaient, ayant mangé en hâte sous les
+tentes; et les Troiens aussi s'armaient dans la ville; et ils
+étaient moins nombreux, mais brûlants du désir de combattre, par
+nécessité, pour leurs enfants et pour leurs femmes. Et les portes
+s'ouvraient, et les peuples, fantassins et cavaliers, se ruaient
+au dehors, et il s'élevait un bruit immense.
+
+Et quand ils se furent rencontrés, les piques et les forces des
+guerriers aux cuirasses d'airain se mêlèrent confusément, et les
+boucliers bombés se heurtèrent, et il s'éleva un bruit immense. On
+entendait les cris de joie et les lamentations de ceux qui tuaient
+ou mouraient, et la terre ruisselait de sang; et tant qu'Éôs
+brilla et que le jour sacré monta, les traits frappèrent les
+hommes, et les hommes tombaient. Mais quand Hélios fut parvenu au
+faîte de l'Ouranos, le père Zeus étendit ses balances d'or, et il
+y plaça deux kères de la mort qui rend immobile à jamais, la kèr
+des Troiens dompteurs de chevaux et la kèr des Akhaiens aux
+cuirasses d'airain. Il éleva les balances, les tenant par le
+milieu, et le jour fatal des Akhaiens s'inclina; et la destinée
+des Akhaiens toucha la terre nourricière, et celle des Troiens
+monta vers le large Ouranos. Et il roula le tonnerre immense sur
+l'Ida, et il lança l'ardent éclair au milieu du peuple guerrier
+des Akhaiens; et, l'ayant vu, ils restèrent stupéfaits et pâles de
+terreur.
+
+Ni Idoméneus, ni Agamemnôn, ni les deux Aias, serviteurs d'Arès,
+n'osèrent rester. Le Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens, resta
+seul, mais contre son gré, par la chute de son cheval. Le divin
+Alexandros, l'époux de Hélénè aux beaux cheveux, avait percé le
+cheval d'une flèche au sommet de la tête, endroit mortel, là où
+croissent les premiers crins. Et, l'airain ayant pénétré dans la
+cervelle, le cheval, saisi de douleur, se roulait et épouvantait
+les autres chevaux. Et, comme le vieillard se hâtait de couper les
+rênes avec l'épée, les rapides chevaux de Hektôr, portant leur
+brave conducteur, approchaient dans la mêlée, et le vieillard eût
+perdu la vie, si Diomèdès ne l'eût vu. Et il jeta un cri terrible,
+appelant Odysseus:
+
+-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, pourquoi fuis-tu, tournant le
+dos comme un lâche dans la mêlée? Crains qu'on ne te perce d'une
+pique dans le dos, tandis que tu fuis. Reste, et repoussons ce
+rude guerrier loin de ce vieillard.
+
+Il parla ainsi, mais le divin et patient Odysseus ne l'entendit
+point et passa outre vers les nefs creuses des Akhaiens. Et le
+Tydéide, bien que seul, se mêla aux combattants avancés, et se
+tint debout devant les chevaux du vieux Nèlèide, et il lui dit ces
+paroles ailées:
+
+-- Ô vieillard, voici que de jeunes guerriers te pressent avec
+fureur. Ta force est dissoute, la lourde vieillesse t'accable, ton
+serviteur est faible et tes chevaux sont lents. Mais monte sur mon
+char, et tu verras quels sont les chevaux de Trôs que j'ai pris à
+Ainéias, et qui savent, avec une rapidité égale, poursuivre
+l'ennemi ou fuir à travers la plaine. Que nos serviteurs prennent
+soin de tes chevaux, et poussons ceux-ci sur les Troiens dompteurs
+de chevaux, et que Hektôr sache si ma pique est furieuse entre mes
+mains.
+
+Il parla ainsi, et le cavalier Gérennien Nestôr lui obéit. Et les
+deux braves serviteurs, Sthénélos et Eurymédôn, prirent soin de
+ses cavales. Et les deux rois montèrent sur le char de Diomèdès,
+et Nestôr saisit les rênes brillantes et fouetta les chevaux; et
+ils approchèrent. Et le fils de Tydeus lança sa pique contre le
+Priamide qui venait à lui, et il le manqua; mais il frappa dans la
+poitrine, près de la mamelle, Éniopeus, fils du magnanime
+Thèbaios, et qui tenait les rênes des chevaux. Et celui-ci tomba
+du char, et ses chevaux rapides reculèrent, et il perdit l'âme et
+la force. Une amère douleur enveloppa l'âme de Hektôr à cause de
+son compagnon; mais il le laissa gisant, malgré sa douleur, et
+chercha un autre brave conducteur. Et ses chevaux n'en manquèrent
+pas longtemps, car il trouva promptement le hardi Arképtolémos
+Iphitide; et il lui confia les chevaux rapides, et il lui remit
+les rênes en main.
+
+Alors, il serait arrivé un désastre, et des actions furieuses
+auraient été commises, et les Troiens auraient été renfermés dans
+Ilios comme des agneaux, si le père des hommes et des dieux ne
+s'était aperçu de ceci. Et il tonna fortement, lançant la foudre
+éclatante devant les chevaux de Diomèdès; et l'ardente flamme du
+soufre brûlant jaillit. Les chevaux effrayés s'abattirent sous le
+char, et les rênes splendides échappèrent des mains de Nestôr; et
+il craignit dans son coeur, et il dit à Diomèdès:
+
+-- Tydéide! retourne, fais fuir les chevaux aux sabots épais. Ne
+vois-tu point que Zeus ne t'aide pas? Voici que Zeus Kronide donne
+maintenant la victoire à Hektôr, et il nous la donnera aussi,
+selon sa volonté. Le plus brave des hommes ne peut rien contre la
+volonté de Zeus dont la force est sans égale.
+
+Et Diomèdès hardi au combat lui répondit:
+
+-- Oui, vieillard, tu as dit vrai, et selon la justice; mais une
+amère douleur envahit mon âme. Hektôr dira, haranguant les
+Troiens: Le Tydéide a fui devant moi vers ses nefs!' Avant qu'il
+se glorifie de ceci, que la terre profonde m'engloutisse!
+
+Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:
+
+-- Ah! fils du brave Tydeus, qu'as-tu dit? Si Hektôr te nommait
+lâche et faible, ni les Troiens, ni les Dardaniens, ne l'en
+croiraient, ni les femmes des magnanimes Troiens porteurs de
+boucliers, elles dont tu as renversé dans la poussière les jeunes
+époux.
+
+Ayant ainsi parlé, il prit la fuite, poussant les chevaux aux
+sabots massifs à travers la mêlée. Et les Troiens et Hektôr, avec
+de grands cris, les accablaient de traits; et le grand Hektôr au
+casque mouvant cria d'une voix haute:
+
+-- Tydéide, certes, les cavaliers Danaens t'honoraient entre tous,
+te réservant la meilleure place, et les viandes, et les coupes
+pleines. Aujourd'hui, ils t'auront en mépris, car tu n'es plus
+qu'une femme! Va donc, fille lâche! Tu es par ma faute sur nos
+tours, et tu emmèneras point nos femmes dans tes nefs. Auparavant,
+je t'aurai donné la mort.
+
+Il parla ainsi, et le Tydéide hésita, voulant fuir et combattre
+face à face. Et il hésita trois fois dans son esprit et dans son
+coeur; et trois fois le sage Zeus tonna du haut des monts Idaiens,
+en signe de victoire pour les Troiens. Et Hektôr, d'une voix
+puissante, animait les Troiens:
+
+-- Troiens, Lykiens et hardis Dardaniens, amis, soyez des hommes
+et souvenez-vous de votre force et de votre courage. Je sens que
+le Kroniôn me promet la victoire et une grande gloire, et réserve
+la défaite aux Danaens. Les insensés! Ils ont élevé ces murailles
+inutiles et méprisables qui n'arrêteront point ma force; et mes
+chevaux sauteront aisément par-dessus le fossé profond. Mais quand
+j'aurai atteint les nefs creuses, souvenez-vous de préparer le feu
+destructeur, afin que je brûle les nefs, et qu'auprès des nefs je
+tue les Argiens eux-mêmes, aveuglés par la fumée.
+
+Ayant ainsi parlé, il dit à ses chevaux:
+
+-- Xanthos, Podargos, Aithôn et divin Lampos, payez-moi les soins
+infinis d'Andromakhè, fille du magnanime Êétiôn, qui vous présente
+le doux froment et vous verse du vin, quand vous le désirez, même
+avant moi qui me glorifie d'être son jeune époux. Hâtez-vous donc,
+courez! Si nous ne pouvons enlever le bouclier de Nestôr, qui est
+tout en or ainsi que ses poignées, et dont la gloire est parvenue
+jusqu'à l'Ouranos, et la riche cuirasse de Diomèdès dompteur de
+chevaux, et que Hèphaistos a forgée avec soin, j'espère que les
+Akhaiens remonteront cette nuit même dans leurs nefs rapides.
+
+Il parla ainsi dans son désir, et le vénérable Hèrè s'en indigna;
+et elle s'agita sur son trône, et le vaste Olympos s'ébranla. Et
+elle dit en face au grand Poseidaôn:
+
+-- Toi qui ébranle la terre, ah! Tout-puissant, ton coeur n'est-il
+point ému dans ta poitrine quand les Danaens périssent? Ils
+t'offrent cependant, dans Hélikè et dans Aigas, un grand nombre de
+beaux présents. Donne-leur donc la victoire. Si nous voulions,
+nous tous qui soutenons les Danaens, repousser les Troiens et
+résister à Zeus dont la voix sonne au loin, il serait bientôt seul
+assis sur l'Ida.
+
+Et le puissant qui ébranle la terre, plein de colère, lui dit:
+
+-- Audacieuse Hèrè, qu'as-tu dit? Je ne veux point que nous
+combattions Zeus Kroniôn, car il est bien plus fort que nous.
+
+Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, tout l'espace qui séparait
+les nefs du fossé était empli confusément de chevaux et de
+porteurs de boucliers, car Hektôr Priamide, semblable à
+l'impétueux Arès, les avait enfermés là, Zeus l'ayant glorifié. Et
+il eût consumé les nefs égales, à l'aide du feu, si la vénérable
+Hèrè n'eût inspiré à Agamemnôn de ranimer à la hâte les Akhaiens.
+Et il parcourut les tentes et les nefs des Akhaiens, portant à sa
+main robuste un grand manteau pourpré. Et il s'arrêta sur la
+grande et noire nef d'Odysseus, qui était au centre de toutes,
+afin d'être entendu des deux extrémités, des tentes d'Aias
+Télamôniade à celles d'Akhilleus, car tous deux avaient tiré sur
+le sable leurs nefs égales aux bouts du camp, certains de leur
+force et de leur courage. Et là, d'une voix haute, il cria aux
+Akhaiens:
+
+-- Honte à vous, Argiens couverts d'opprobre, qui n'avez qu'une
+vaine beauté! Que sont devenues vos paroles orgueilleuses, quand,
+à Lemnos, mangeant la chair des boeufs aux longues cornes, et
+buvant les kratères pleins de vin, vous vous vantiez d'être les
+plus braves et de vaincre les Troiens, un contre cent et contre
+deux cents? Et maintenant, nous ne pouvons même résister à un seul
+d'entre eux, à Hektôr qui va consumer nos nefs par le feu. Père
+Zeus! as-tu déjà accablé d'un tel désastre quelqu'un des rois
+tout-puissants, et l'as-tu privé de tant de gloire? Certes, je
+n'ai jamais passé devant tes temples magnifiques, quand je vins
+ici pour ma ruine, sur ma nef chargée de rameurs, plein du désir
+de renverser les hautes murailles de Troiè, sans brûler sur tes
+nombreux autels la graisse et les cuisses des boeufs. Ô Zeus!
+exauce donc mon voeu: que nous puissions au moins échapper et nous
+enfuir, et que les Troiens ne tuent pas tous les Akhaiens!
+
+Il parla ainsi, et le père Zeus eut pitié de ses larmes, et il
+promit par un signe que les peuples ne périraient pas. Et il
+envoya un aigle, le plus sûr des oiseaux, tenant entre ses serres
+le jeune faon d'une biche agile. Et l'aigle jeta ce faon sur
+l'autel magnifique de Zeus, où les Akhaiens sacrifiaient à Zeus,
+source de tous les oracles. Et quand ils virent l'oiseau envoyé
+par Zeus, il retournèrent dans la mêlée et se ruèrent sur les
+Troiens.
+
+Et alors aucun des Danaens innombrables ne put se glorifier,
+poussant ses chevaux rapides au-delà du fossé, d'avoir devancé le
+Tydéide et combattu le premier. Et, tout d'abord, il tua un
+guerrier Troien, Agélaos Phradmonide, qui fuyait. Et il lui
+enfonça sa pique dans le dos, entre les épaules; et la pique
+traversa la poitrine. Le Troien tomba du char, et ses armes
+retentirent.
+
+Et les Atréides le suivaient, et les deux Aias pleins d'une
+vigueur indomptable, et Idoméneus, et Mèrionès, tel qu'Arès,
+compagnon d'Idoméneus, et le tueur d'hommes Euryalos, et
+Eurypylos, fils illustre d'Évaimôn. Et Teukros survint le
+neuvième, avec son arc tendu, et se tenant derrière le bouclier
+d'Aias Télamôniade. Et quand le grand Aias soulevait le bouclier,
+Teukros, regardant de toutes parts, ajustait et frappait un ennemi
+dans la mêlée, et celui-ci tombait mort. Et il revenait auprès
+d'Aias comme un enfant vers sa mère, et Aias l'abritait de
+l'éclatant bouclier.
+
+Quel fut le premier Troien que tua l'irréprochable Teukros?
+D'abord Orsilokhos, puis Orménos, et Ophélestès, et Daitôr, et
+Khromios, et le divin Lykophontès, et Amopaôn Polyaimonide, et
+Ménalippos. Et il les coucha tour à tour sur la terre nourricière.
+Et le roi des hommes, Agamemnôn, plein de joie de le voir
+renverser de ses flèches les phalanges des Troiens, s'approcha et
+lui dit:
+
+-- Cher Teukros Télamônien, prince des peuples, continue à lancer
+tes flèches pour le salut des Danaens, et pour glorifier ton père
+Télamôn qui t'a nourri et soigné dans ses demeures tout petit et
+bien que bâtard. Et je te le dis, et ma parole s'accomplira: si
+Zeus tempétueux et Athènè me donnent de renverser la forte
+citadelle d'Ilios, le premier après moi tu recevras une glorieuse
+récompense: un trépied, deux chevaux et un char, et une femme qui
+partagera ton lit.
+
+Et l'irréprochable Teukros lui répondit:
+
+-- Très illustre Atréide, pourquoi m'excites-tu quand je suis
+plein d'ardeur? Certes, je ferai de mon mieux et selon mes forces.
+Depuis que nous les repoussons vers Ilios, je tue les guerriers de
+mes flèches. J'en ai lancé huit, et toutes se sont enfoncées dans
+la chair des jeunes hommes impétueux; mais je ne puis frapper ce
+chien enragé!
+
+Il parla ainsi, et il lança une flèche contre Hektôr, plein du
+désir de l'atteindre, et il le manqua. Et la flèche perça la
+poitrine de l'irréprochable Gorgythiôn, brave fils de Priamos,
+qu'avait enfanté la belle Kathanéira, venue d'Aisimè, et semblable
+aux déesses par sa beauté. Et, comme un pavot, dans un jardin,
+penche la tête sous le poids de ses fruits et des rosées
+printanières, de même le Priamide pencha la tête sous le poids de
+son casque. Et Teukros lança une autre flèche contre Hektôr, plein
+du désir de l'atteindre, et il le manqua encore; et il perça, près
+de la mamelle, le brave Arkhéptolémos, conducteur des chevaux de
+Hektôr; et Arkhéptolémos tomba du char; ses chevaux rapides
+reculèrent, et sa vie et sa force furent anéanties. Le regret amer
+de son compagnon serra le coeur de Hektôr, mais, malgré sa
+douleur, il le laissa gisant, et il ordonna à son frère Kébriôn de
+prendre les rênes, et ce dernier obéit.
+
+Alors, Hektôr sauta du char éclatant, poussant un cri terrible;
+et, saisissant une pierre, il courut à Teukros, plein du désir de
+l'en frapper. Et le Télamônien avait tiré du carquois une flèche
+amère, et il la plaçait sur le nerf, quand Hektôr au casque
+mouvant, comme il tendait l'arc, le frappa de la pierre dure à
+l'épaule, là où la clavicule sépare le cou de la poitrine, à un
+endroit mortel. Et le nerf de l'arc fut brisé, et le poignet fut
+écrasé, et l'arc s'échappa de sa main, et il tomba à genoux. Mais
+Aias n'abandonna point son frère tombé, et il accourut, le
+couvrant de son bouclier. Puis, ses deux chers compagnons,
+Mèkisteus, fils d'Ekhios, et le divin Alastôr, emportèrent vers
+les nefs creuses Teukros qui poussait des gémissements.
+
+Et l'Olympien rendit de nouveau le courage aux Troiens, et ils
+repoussèrent les Akhaiens jusqu'au fossé profond; et Hektôr
+marchait en avant, répandant la terreur de sa force. Comme un
+chien qui poursuit de ses pieds rapides un sanglier sauvage ou un
+lion, le touche aux cuisses et aux fesses, épiant l'instant où il
+se retournera, de même Hektôr poursuivait les Akhaiens chevelus,
+tuant toujours celui qui restait en arrière. Et les Akhaiens
+fuyaient. Et beaucoup tombaient sous les mains des Troiens, en
+traversant les pieux et le fossé. Mais les autres s'arrêtèrent
+auprès des nefs, s'animant entre eux, levant les bras et suppliant
+tous les dieux. Et Hektôr poussait de tous côtés ses chevaux aux
+belles crinières, ayant les yeux de Gorgô et du sanguinaire Arès.
+Et la divine Hèrè aux bras blancs, à cette vue, fut saisie de
+pitié et dit à Athènè ces paroles ailées:
+
+-- Ah! fille de Zeus tempétueux, ne secourrons-nous point, en ce
+combat suprême, les Danaens qui périssent? Car voici que, par une
+destinée mauvaise, ils vont périr sous la violence d'un seul
+homme. Le Priamide Hektôr est plein d'une fureur intolérable, et
+il les accable de maux.
+
+Et la divine Athènè aux yeux clairs lui répondit:
+
+-- Certes, le Priamide aurait déjà perdu la force avec la vie et
+serait tombé mort sous la main des Argiens, sur sa terre natale,
+si mon père, toujours irrité, dur et inique, ne s'opposait à ma
+volonté. Et il ne se souvient plus que j'ai souvent secouru son
+fils accablé de travaux par Eurystheus. Hèraklès criait vers
+l'Ouranos, et Zeus m'envoya pour le secourir. Certes, si j'avais
+prévu ceci, quand Hèraklès fut envoyé dans les demeures aux portes
+massives d'Aidès, pour enlever, de l'Érébos, le chien du haïssable
+Aidès, certes, il n'aurait point repassé l'eau courante et
+profonde de Styx! Et Zeus me hait, et il cède aux désirs de Thétis
+qui a embrassé ses genoux et lui a caressé la barbe, le suppliant
+d'honorer Akhilleus le destructeur de citadelles. Et il me nommera
+encore sa chère fille aux yeux clairs! Mais attelle nos chevaux
+aux sabots massifs, tandis que j'irai dans la demeure de Zeus
+prendre l'Aigide et me couvrir de mes armes guerrières. Je verrai
+si le Priamide Hektôr au casque mouvant sera joyeux de nous voir
+descendre toutes deux dans la mêlée. Certes, plus d'un Troien
+couché devant les nefs des Akhaiens va rassasier les chiens et les
+oiseaux carnassiers de sa graisse et de sa chair!
+
+Elle parla ainsi, et la divine Hèrè aux bras blancs obéit. Et la
+divine et vénérable Hèrè, fille du grand Kronos, se hâta d'atteler
+les chevaux liés par des harnais d'or. Et Athènè, fille de Zeus
+tempétueux, laissa tomber son riche péplos, qu'elle avait
+travaillé de ses mains, sur le pavé de la demeure de son père, et
+elle prit la cuirasse de Zeus qui amasse les nuées, et elle se
+revêtit de ses armes pour la guerre lamentable.
+
+Et elle monta dans le char flamboyant, et elle saisit la lance
+lourde, grande et solide, avec laquelle, étant la fille d'un père
+tout-puissant, elle dompte la foule des héros contre qui elle
+s'irrite. Et Hèrè frappa du fouet les chevaux rapides, et les
+portes de l'Ouranos s'ouvrirent d'elles-mêmes en criant, gardées
+par les Heures qui sont chargées d'ouvrir le grand Ouranos et
+l'Olympos, ou de les fermer avec un nuage épais. Et ce fut par là
+que les déesses poussèrent les chevaux obéissant à l'aiguillon. Et
+le père Zeus, les ayant vues de l'Ida, fut saisi d'une grande
+colère, et il envoya la messagère Iris aux ailes d'or:
+
+-- Va! hâte-toi, légère Iris! Fais-les reculer, et qu'elles ne se
+présentent point devant moi, car ceci serait dangereux pour elles.
+Je le dis, et ma parole s'accomplira: J'écraserai les chevaux
+rapides sous leur char que je briserai, et je les en précipiterai,
+et, avant dix ans, elles ne guériront point des plaies que leur
+fera la foudre. Athènè aux yeux clairs saura qu'elle a combattu
+son père. Ma colère n'est point aussi grande contre Hèrè, car elle
+est habituée à toujours résister à ma volonté.
+
+Il parla ainsi, et la messagère Iris aux pieds prompts comme le
+vent s'élança, et elle descendit des cimes Idaiennes dans le grand
+Olympos, et elle les arrêta aux premières portes de l'Olympos aux
+vallées sans nombre, et elle leur dit les paroles de Zeus:
+
+-- Où allez-vous? Pourquoi votre coeur est-il ainsi troublé? Le
+Kronide ne veut pas qu'on vienne en aide aux Argiens. Voici la
+menace du fils de Kronos, s'il agit selon sa parole: il écrasera
+les chevaux rapides sous votre char qu'il brisera, et il vous en
+précipitera, et, avant dix ans, vous ne guérirez point des plaies
+que vous fera la foudre. Athènè aux yeux clairs, tu sauras que tu
+as combattu ton père! Sa colère n'est point aussi grande contre
+Hèrè, car elle est habituée à toujours résister à sa volonté. Mais
+toi, très violente et audacieuse chienne, oseras-tu lever ta lance
+terrible contre Zeus?
+
+Ayant ainsi parlé, Iris aux pieds rapides s'envola, et Hèrè dit à
+Athènè:
+
+-- Ah! fille de Zeus tempétueux, je ne puis permettre que nous
+combattions contre Zeus pour des mortels. Que l'un meure, que
+l'autre vive, soit! Et que Zeus décide, comme il est juste, et
+selon sa volonté, entre les Troiens et les Danaens.
+
+Ayant ainsi parlé, elle fit retourner les chevaux aux sabots
+massifs, et les Heures dételèrent les chevaux aux belles crinières
+et les attachèrent aux crèches divines, et appuyèrent le char
+contre le mur éclatant. Et les déesses, le coeur triste,
+s'assirent sur des sièges d'or au milieu des autres dieux. Et le
+père Zeus poussa du haut de l'Ida, vers l'Olympos, son char aux
+belles roues et ses chevaux, et il parvint aux sièges des dieux.
+Et l'illustre qui ébranle la terre détela les chevaux, posa le
+char sur un autel et le couvrit d'un voile de lin. Et Zeus à la
+grande voix s'assit sur son trône d'or, et le large Olympos
+trembla sous lui. Et Athènè et Hèrè étaient assises loin de Zeus,
+et elles ne lui parlaient ni ne l'interrogeaient; mais il les
+devina et dit:
+
+-- Athènè et Hèrè, pourquoi êtes-vous ainsi affligées? Vous ne
+vous êtes point longtemps fatiguées, du moins, dans la bataille
+qui illustre les guerriers, afin d'anéantir les Troiens pour qui
+vous avez tant de haine. Non! Tous les dieux de l'Olympos ne me
+résisteront point, tant la force de mes mains invincibles est
+grande. La terreur a fait trembler vos beaux membres avant d'avoir
+vu la guerre et la mêlée violente. Et je le dis, et ma parole se
+serait accomplie: frappées toutes deux de la foudre, vous ne
+seriez point revenues sur votre char dans l'Olympos qui est la
+demeure des immortels.
+
+Et il parla ainsi, et Athènè et Hèrè gémissaient, assises à côté
+l'une de l'autre, et méditant le malheur des Troiens. Et Athènè
+restait muette, irritée contre son père Zeus, et une sauvage
+colère la brûlait; mais Hèrè ne put contenir la sienne, et elle
+dit:
+
+-- Très dur Kronide, quelle parole as-tu dite? Nous savons bien
+que ta force est grande, mais nous gémissons sur les belliqueux
+Danaens qui vont périr par une destinée mauvaise. Nous ne
+combattrons point, si tu le veux; mais nous aiderons les Argiens
+de nos conseils, afin qu'ils ne périssent point tous par ta
+colère.
+
+Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit:
+
+-- Certes, au retour d'Éôs, tu pourras voir, vénérable Hèrè aux
+yeux de boeuf, le tout-puissant Kroniôn mieux détruire encore
+l'armée innombrable des Argiens; car le brave Hektôr ne cessera
+point de combattre, que le rapide Pèléiôn ne se soit levé auprès
+des nefs, le jour où les Akhaiens combattront sous leurs poupes,
+luttant dans un étroit espace sur le cadavre de Patroklos. Ceci
+est fatal. Je me soucie peu de ta colère, quand même tu irais aux
+dernières limites de la terre et de la mer, où sont couchés
+Iapétos et Kronos, loin des vents et de la lumière de Hélios, fils
+de Hypériôn, dans l'enceinte du creux Tartaros. Quand même tu
+irais là, je me soucie peu de ta colère, car rien n'est plus
+impudent que toi.
+
+Il parla ainsi, et Hèrè aux bras blancs ne répondit rien. Et la
+brillante lumière Hélienne tomba dans l'Okéanos, laissant la noire
+nuit sur la terre nourricière. La lumière disparut contre le gré
+des Troiens, mais la noire nuit fut la bienvenue des Akhaiens qui
+la désiraient ardemment.
+
+Et l'illustre Hektôr réunit l'agora des Troiens, les ayant
+conduits loin des nefs, sur les bords du fleuve tourbillonnant, en
+un lieu où il n'y avait point de cadavres. Et ils descendirent de
+leurs chevaux pour écouter les paroles de Hektôr cher à Zeus. Et
+il tenait à la main une pique de onze coudées, à la brillante
+pointe d'airain retenue par un anneau d'or. Et, appuyé sur cette
+pique, il dit aux Troiens ces paroles ailées:
+
+-- Écoutez-moi, Troiens, Dardaniens et alliés. J'espérais ne
+retourner dans Ilios battue des vents qu'après avoir détruit les
+nefs et tous les Akhaiens; mais les ténèbres sont venues qui ont
+sauvé les Argiens et les nefs sur le rivage de la mer. C'est
+pourquoi, obéissons à la nuit noire, et préparons le repas.
+Dételez les chevaux aux belles crinières et donnez-leur de la
+nourriture. Amenez promptement de la ville des boeufs et de
+grasses brebis, et apportez un doux vin de vos demeures, et
+amassez beaucoup de bois, afin que, toute la nuit, jusqu'au retour
+d'Éôs qui naît le matin, nous allumions beaucoup de feux dont
+l'éclat s'élève dans l'Ouranos, et afin que les Akhaiens chevelus
+ne profitent pas de la nuit pour fuir sur le vaste dos de la mer.
+Qu'ils ne montent point tranquillement du moins sur leurs nefs, et
+que chacun d'eux, en montant sur sa nef, emporte dans son pays une
+blessure faite par nos piques et nos lances aiguës! Que tout autre
+redoute désormais d'apporter la guerre lamentable aux Troiens
+dompteurs de chevaux. Que les hérauts chers à Zeus appellent, par
+la ville, les jeunes enfants et les vieillards aux tempes blanches
+à se réunir sur les tours élevées par les dieux; et que les femmes
+timides, chacune dans sa demeure, allument de grands feux, afin
+qu'on veille avec vigilance, de peur qu'on entre par surprise dans
+la ville, en l'absence des hommes. Qu'il soit fait comme je le
+dis, magnanimes Troiens, car mes paroles sont salutaires. Dès le
+retour d'Éôs je parlerai encore aux Troiens dompteurs de chevaux.
+Je me vante, ayant supplié Zeus et les autres dieux, de chasser
+bientôt d'ici ces chiens que les kères ont amenés sur les nefs
+noires. Veillons sur nous-mêmes pendant la nuit; mais, dès la
+première heure du matin, couvrons-nous de nos armes et poussons
+l'impétueux Arès sur les nefs creuses. Je saurai si le brave
+Diomèdès Tydéide me repoussera loin des nefs jusqu'aux murailles,
+ou si, le perçant de l'airain, j'emporterai ses dépouilles
+sanglantes. Demain, il pourra se glorifier de sa force, s'il
+résiste à ma pique; mais j'espère plutôt que, demain, quand Hélios
+se lèvera, il tombera des premiers, tout sanglant, au milieu d'une
+foule de ses compagnons. Et plût aux dieux que je fusse immortel
+et toujours jeune, et honoré comme Athènè et Apollôn, autant qu'il
+est certain que ce jour sera funeste aux Argiens!
+
+Hektôr parla ainsi, et les Troiens poussèrent des acclamations. Et
+ils détachèrent du joug les chevaux mouillés de sueur, et ils les
+lièrent avec des lanières auprès des chars; et ils amenèrent
+promptement de la ville des boeufs et des brebis grasses; et ils
+apportèrent un doux vin et du pain de leurs demeures, et ils
+amassèrent beaucoup de bois. Puis, ils sacrifièrent de complètes
+hécatombes aux immortels, et le vent en portait la fumée épaisse
+et douce dans l'Ouranos. Mais les dieux heureux n'en voulurent
+point et la dédaignèrent, car ils haîssaient la sainte Ilios, et
+Priamos, et le peuple de Priamos aux piques de frêne.
+
+Et les Troiens, pleins d'espérance, passaient la nuit sur le
+sentier de la guerre, ayant allumé de grands feux. Comme, lorsque
+les astres étincellent dans l'Ouranos autour de la claire Sélènè,
+et que le vent ne trouble point l'air, on voit s'éclairer les
+cimes et les hauts promontoires et les vallées, et que l'aithèr
+infini s'ouvre au faîte de l'Ouranos, et que le berger joyeux voit
+luire tous les astres; de même, entre les nefs et l'eau courante
+du Xanthos, les feux des Troiens brillaient devant Ilios. Mille
+feux brûlaient ainsi dans la plaine; et, près de chacun, étaient
+assis cinquante guerriers autour de la flamme ardente. Et les
+chevaux, mangeant l'orge et l'avoine, se tenaient auprès des
+chars, attendant Éôs au beau trône.
+
+
+Chant 9
+
+Tandis que les Troiens plaçaient ainsi leurs gardes, le désir de
+la fuite, qui accompagne la froide terreur, saisissait les
+Akhaiens. Et les plus braves étaient frappés d'une accablante
+tristesse.
+
+De même, lorsque les deux vents Boréas et Zéphyros, soufflant de
+la Thrèkè, bouleversent la haute mer poissonneuse, et que l'onde
+noire se gonfle et se déroule en masses d'écume, ainsi, dans leurs
+poitrines, se déchirait le coeur des Akhaiens. Et l'Atréide,
+frappé d'une grande douleur, ordonna aux hérauts à la voix sonore
+d'appeler, chacun par son nom, et sans clameurs, les hommes à
+l'agora. Et lui-même appela les plus proches. Et tous vinrent
+s'asseoir dans l'agora, pleins de tristesse. Et Agamemnôn se leva,
+versant des larmes, comme une source abondante qui tombe largement
+d'une roche élevée. Et, avec un profond soupir, il dit aux
+Argiens:
+
+-- Ô amis, rois et chefs des Argiens, le Kronide Zeus m'a accablé
+d'un lourd malheur, lui qui m'avait solennellement promis que je
+ne m'en retournerais qu'après avoir détruit Ilios aux murailles
+solides. Maintenant, il médite une fraude funeste, et il m'ordonne
+de retourner sans gloire dans Argos, quand j'ai perdu tant de
+guerriers déjà! Et ceci plaît au tout-puissant Zeus qui a renversé
+les citadelles de tant de villes, et qui en renversera encore, car
+sa puissance est très grande. Allons! obéissez tous à mes paroles:
+fuyons sur nos nefs vers la terre bien-aimée de la patrie. Nous ne
+prendrons jamais Ilios aux larges rues.
+
+Il parla ainsi, et tous restèrent muets, et les fils des Akhaiens
+étaient tristes et silencieux. Enfin, Diomèdès hardi au combat
+parla au milieu d'eux:
+
+-- Atréide, je combattrai le premier tes paroles insensées, comme
+il est permis, ô roi, dans l'agora; et tu ne t'en irriteras pas,
+car toi-même tu m'as outragé déjà au milieu des Danaens, me
+nommant faible et lâche. Et ceci, les Argiens le savent, jeunes et
+vieux. Certes, le fils du subtil Kronos t'a doué inégalement. Il
+t'a accordé le sceptre et les honneurs suprêmes, mais il ne t'a
+point donné la fermeté de l'âme, qui est la plus grande vertu.
+Malheureux! penses-tu que les fils des Akhaiens soient aussi
+faibles et aussi lâches que tu le dis? Si ton coeur te pousse à
+retourner en arrière, va! voici la route; et les nombreuses nefs
+qui t'ont suivi de Mykènè sont là, auprès du rivage de la mer.
+Mais tous les autres Akhaiens chevelus resteront jusqu'à ce que
+nous ayons renversé Ilios. Et s'ils veulent eux-mêmes fuir sur
+leurs nefs vers la terre bien-aimée de la patrie, moi et Sthénélos
+nous combattrons jusqu'à ce que nous ayons vu la fin d'Ilios, car
+nous sommes venus ici sur la foi des dieux!
+
+Il parla ainsi, et tous les fils des Akhaiens applaudirent,
+admirant le discours du dompteur de chevaux Diomèdès. Et le
+cavalier Nestôr, se levant au milieu d'eux, parla ainsi:
+
+-- Tydéide, tu es le plus hardi au combat, et tu es aussi le
+premier à l'agora parmi tes égaux en âge. Nul ne blâmera tes
+paroles, et aucun des Akhaiens ne les contredira mais tu n'as pas
+tout dit. À la vérité, tu es jeune, et tu pourrais être le moins
+âgé de mes fils; et, cependant, tu parles avec prudence devant les
+rois des Argiens, et comme il convient. C'est à moi de tout
+prévoir et de tout dire, car je me glorifie d'être plus vieux que
+toi. Et nul ne blâmera mes paroles, pas même le roi Agamemnôn. Il
+est sans intelligence, sans justice et sans foyers domestiques,
+celui qui aime les affreuses discordes intestines. Mais obéissons
+maintenant à la nuit noire: préparons notre repas, plaçons des
+gardes choisies auprès du fossé profond, en avant des murailles.
+C'est aux jeunes hommes de prendre ce soin, et c'est à toi,
+Atréide, qui es le chef suprême, de le leur commander. Puis, offre
+un repas aux chefs, car ceci est convenable et t'appartient. Tes
+tentes sont pleines du vin que les nefs des Akhaiens t'apportent
+chaque jour de la Thrèkè, à travers l'immensité de la haute mer.
+Tu peux aisément beaucoup offrir, et tu commandes à un grand
+nombre de serviteurs. Quand les chefs seront assemblés, obéis à
+qui te donnera le meilleur conseil; car les Akhaiens ont tous
+besoin de sages conseils au moment où les ennemis allument tant de
+feux auprès des nefs. Qui de nous pourrait s'en réjouir? Cette
+nuit, l'armée sera perdue ou sauvée.
+
+Il parla ainsi, et tous, l'ayant écouté, obéirent. Et les gardes
+armées sortirent, conduites par le Nestoréide Thrasymèdès, prince
+des peuples, par Askalaphos et Ialménos, fils d'Arès, par
+Mèrionès, Apharèos et Dèipiros, et par le divin Lykomèdès, fils de
+Kréôn. Et les sept chefs des gardes conduisaient, chacun, cent
+jeunes guerriers armés de longues piques. Et ils se placèrent
+entre le fossé et la muraille, et ils allumèrent des feux et
+prirent leur repas. Et l'Atréide conduisit les chefs des Akhaiens
+sous sa tente et leur offrit un abondant repas. Et tous étendirent
+les mains vers les mets. Et, quand ils eurent assouvi la soif et
+la faim, le premier d'entre eux, le vieillard Nestôr, qui avait
+déjà donné le meilleur conseil, parla ainsi, plein de sagesse, et
+dit:
+
+-- Très illustre Atréide Agamemnôn, roi des hommes, je commencerai
+et je finirai par toi, car tu commandes à de nombreux peuples, et
+Zeus t'a donné le sceptre et les droits afin que tu les gouvernes.
+C'est pourquoi il faut que tu saches parler et entendre, et
+accueillir les sages conseils, si leur coeur ordonne aux autres
+chefs de t'en donner de meilleurs. Et je te dirai ce qu'il y a de
+mieux à faire, car personne n'a une meilleure pensée que celle que
+je médite maintenant, et depuis longtemps, depuis le jour où tu as
+enlevé, ô race divine, contre notre gré, la vierge Breisèis de la
+tente d'Akhilleus irrité. Et j'ai voulu te dissuader, et, cédant à
+ton coeur orgueilleux, tu as outragé le plus brave des hommes, que
+les immortels mêmes honorent, et tu lui as enlevé sa récompense.
+Délibérons donc aujourd'hui, et cherchons comment nous pourrons
+apaiser Akhilleus par des présents pacifiques et par des paroles
+flatteuses.
+
+Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit:
+
+-- Ô vieillard, tu ne mens point en rappelant mes injustices. J'ai
+commis une offense, et je ne le nie point. Un guerrier que Zeus
+aime dans son coeur l'emporte sur tous les guerriers. Et c'est
+pour l'honorer qu'il accable aujourd'hui l'armée des Akhaiens.
+Mais, puisque j'ai failli en obéissant à de funestes pensées, je
+veux maintenant apaiser Akhilleus et lui offrir des présents
+infinis. Et je vous dirai quels sont ces dons illustres: sept
+trépieds vierges du feu, dix talents d'or, vingt bassins qu'on
+peut exposer à la flamme, douze chevaux robustes qui ont toujours
+remporté les premiers prix par la rapidité de leur course. Et il
+ne manquerait plus de rien, et il serait comblé d'or celui qui
+posséderait les prix que m'ont rapportés ces chevaux aux sabots
+massifs. Et je donnerai encore au Pèléide sept belles femmes
+Lesbiennes, habiles aux travaux, qu'il a prises lui-même dans
+Lesbos bien peuplée, et que j'ai choisies, car elles étaient plus
+belles que toutes les autres femmes. Et je les lui donnerai, et,
+avec elles, celle que je lui ai enlevée, la vierge Breisèis; et je
+jurerai un grand serment qu'elle n'a point connu mon lit, et que
+je l'ai respectée. Toutes ces choses lui seront livrées aussitôt.
+Et si les dieux nous donnent de renverser la grande ville de
+Priamos, il remplira abondamment sa nef d'or et d'airain. Et quand
+nous, Akhaiens, partagerons la proie, qu'il choisisse vingt femmes
+Troiennes, les plus belles après l'Argienne Hélénè. Et si nous
+retournons dans la fertile Argos, en Akhaiè, qu'il soit mon
+gendre, et je l'honorerai autant qu'Orestès, mon unique fils
+nourri dans les délices. J'ai trois filles dans mes riches
+demeures, Khrysothémis, Laodikè et Iphianassa. Qu'il emmène, sans
+lui assurer une dot, celle qu'il aimera le mieux, dans les
+demeures de Pèleus. Ce sera moi qui la doterai, comme jamais
+personne n'a doté sa fille, car je lui donnerai sept villes très
+illustres: Kardamylè, Énopè, Hira aux prés verdoyants, la divine
+Phèra, Anthéia aux gras pâturages, la belle Aipéia et Pèdasos
+riche en vignes. Toutes sont aux bords de la mer, auprès de la
+sablonneuse Pylos. Leurs habitants abondent en boeufs et en
+troupeaux, et, par leurs dons, ils l'honoreront comme un dieu; et,
+sous son sceptre, ils lui payeront de riches tributs. Je lui
+donnerai tout cela s'il dépose sa colère. Qu'il s'apaise donc.
+Aidès seul est implacable et indompté, et c'est pourquoi, de tous
+les dieux, il est le plus haï des hommes. Qu'il me cède comme il
+est juste, puisque je suis plus puissant et plus âgé que lui.
+
+Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:
+
+-- Très illustre Atréide Agamemnôn, roi des hommes, certes, ils ne
+sont point à mépriser les présents que tu offres au roi Akhilleus.
+Allons! envoyons promptement des messagers choisis sous la tente
+du Pèléide Akhilleus. Je les désignerai moi-même, et ils obéiront.
+Que Phoinix aimé de Zeus les conduise, et ce seront le grand Aias
+et le divin Odysseus, suivis des hérauts Hodios et Eurybatès.
+Trempons nos mains dans l'eau, et supplions en silence Zeus
+Kronide de nous prendre en pitié.
+
+Il parla ainsi, et tous furent satisfaits de ses paroles. Et les
+hérauts versèrent aussitôt de l'eau sur leurs mains, et les jeunes
+hommes emplirent les kratères de vin qu'ils distribuèrent, selon
+l'ordre, à pleines coupes. Et, après avoir bu autant qu'ils le
+voulaient, ils sortirent de la tente de l'Atréide Agamemnôn. Et le
+cavalier Gérennien Nestôr exhorta longuement chacun d'eux, et
+surtout Odysseus, à faire tous leurs efforts pour apaiser et
+fléchir l'irréprochable Pèléide. Et ils allaient le long du rivage
+de la mer aux bruits sans nombre, suppliant celui qui entoure la
+terre de leur accorder de toucher le grand coeur de l'Aiakide.
+
+Et ils parvinrent aux nefs et aux tentes des Myrmidones. Et ils
+trouvèrent le Pèléide qui charmait son âme en jouant d'une kithare
+aux doux sons, belle, artistement faite et surmontée d'un joug
+d'argent, et qu'il avait prise parmi les dépouilles, après avoir
+détruit la ville d'Êétiôn. Et il charmait son âme, et il chantait
+les actions glorieuses des hommes. Et Patroklos, seul, était assis
+auprès de lui, l'écoutant en silence jusqu'à ce qu'il eût cessé de
+chanter.
+
+Et ils s'avancèrent, précédés par le divin Odysseus, et ils
+s'arrêtèrent devant le Pèléide. Et Akhilleus, étonné, se leva de
+son siège, avec sa kithare, et Patroklos se leva aussi en voyant
+les guerriers. Et Akhilleus aux pieds rapides leur parla ainsi:
+
+-- Je vous salue, guerriers. Certes, vous êtes les bienvenus, mais
+quelle nécessité vous amène, vous qui, malgré ma colère, m'êtes
+les plus chers parmi les Akhaiens?
+
+Ayant ainsi parlé, le divin Akhilleus les conduisit et les fit
+asseoir sur des sièges aux draperies pourprées. Et aussitôt il dit
+à Patroklos:
+
+-- Fils de Ménoitios, apporte un grand kratère, fais un doux
+mélange, et prépare des coupes pour chacun de nous, car des hommes
+très chers sont venus sous ma tente.
+
+Il parla ainsi, et Patroklos obéit à son cher compagnon. Et
+Akhilleus étendit sur un grand billot, auprès du feu, le dos d'une
+brebis, celui d'une chèvre grasse et celui d'un porc gras. Et
+tandis qu'Automédôn maintenait les chairs, le divin Akhilleus les
+coupait par morceaux et les embrochait. Et le Ménoitiade, homme
+semblable à un dieu, allumait un grand feu. Et quand la flamme
+tomba et s'éteignit, il étendit les broches au-dessus des charbons
+en les appuyant sur des pierres, et il les aspergea de sel sacré.
+Et Patroklos, ayant rôti les chairs et les ayant posées sur la
+table, distribua le pain dans de belles corbeilles. Et Akhilleus
+coupa les viandes, et il s'assit en face du divin Odysseus, et il
+ordonna à Patroklos de sacrifier aux dieux. Et celui-ci fit des
+libations dans le feu. Et tous étendirent les mains vers les mets
+offerts. Et quand ils eurent assouvi la faim et la soif, Aias fit
+signe à Phoinix. Aussitôt le divin Odysseus le comprit, et,
+remplissant sa coupe de vin, il parla ainsi à Akhilleus:
+
+-- Salut, Akhilleus! Aucun de nous n'a manqué d'une part égale,
+soit sous la tente de l'Atréide Agamemnôn, soit ici. Les mets y
+abondent également. Mais il ne nous est point permis de goûter la
+joie des repas, car nous redoutons un grand désastre, ô race
+divine! et nous l'attendons, et nous ne savons si nos nefs solides
+périront ou seront sauvées, à moins que tu ne t'armes de ton
+courage. Voici que les Troiens orgueilleux et leurs alliés venus
+de loin ont assis leur camp devant nos murailles et nos nefs. Et
+ils ont allumé des feux sans nombre, et ils disent que rien ne les
+retiendra plus et qu'ils vont se jeter sur nos nefs noires. Et le
+Kronide Zeus a lancé l'éclair, montrant à leur droite des signes
+propices. Hektôr, appuyé par Zeus, et très orgueilleux de sa
+force, est plein d'une fureur terrible, n'honorant plus ni les
+hommes ni les dieux. Une rage s'est emparée de lui. Il fait des
+imprécations pour que la divine Éôs reparaisse promptement. Il se
+vante de rompre bientôt les éperons de nos nefs et de consumer
+celles-ci dans le feu ardent, et de massacrer les Akhaiens
+aveuglés par la fumée. Je crains bien, dans mon esprit, que les
+dieux n'accomplissent ses menaces, et que nous périssions
+inévitablement devant Troiè, loin de la fertile Argos nourrice de
+chevaux. Lève-toi, si tu veux, au dernier moment, sauver les fils
+des Akhaiens de la rage des Troiens. Sinon, tu seras saisi de
+douleur, car il n'y a point de remède contre un mal accompli.
+Songe donc maintenant à reculer le dernier jour des Danaens. Ô
+ami, ton père Pèleus te disait, le jour où il t'envoya, de la
+Phthiè, vers Agamemnôn: -- Mon fils, Athènè et Hèrè te donneront
+la victoire, s'il leur plaît; mais réprime ton grand coeur dans ta
+poitrine, car la bienveillance est au-dessus de tout. Fuis la
+discorde qui engendre les maux, afin que les Argiens, jeunes et
+vieux, t'honorent.' Ainsi parlait le vieillard, et tu as oublié
+ses paroles; mais aujourd'hui apaise-toi, refrène la colère qui
+ronge le coeur, et Agamemnôn te fera des présents dignes de toi.
+Si tu veux m'écouter, je te dirai ceux qu'il promet de remettre
+sous tes tentes: -- sept trépieds vierges du feu, dix talents
+d'or, vingt bassins qu'on peut exposer à la flamme, douze chevaux
+robustes qui ont toujours remporté les premiers prix par la
+rapidité de leur course. Et il ne manquerait plus de rien, et il
+serait comblé d'or, celui qui posséderait les prix qu'ont
+rapportés à l'Atréide Agamemnôn ces chevaux aux sabots massifs. Et
+il te donnera encore sept belles femmes Lesbiennes, habiles aux
+travaux, que tu as prises toi-même dans Lesbos bien peuplée, et
+qu'il a choisies, car elles étaient plus belles que toutes les
+autres femmes. Et il te les donnera, et, avec elles, celle qu'il
+t'a enlevée, la vierge Breisèis; et il jurera un grand serment
+qu'elle n'a point connu son lit et qu'il l'a respectée. Toutes ces
+choses te seront livrées aussitôt. Mais si les dieux nous donnent
+de renverser la grande ville de Priamos, tu rempliras abondamment
+ta nef d'or et d'airain. Et quand nous, Akhaiens, nous partagerons
+la proie, tu choisiras vingt femmes Troiennes, les plus belles
+après l'Argienne Hélénè. Et si nous retournons dans la fertile
+Argos, en Akhaiè, tu seras son gendre, et il t'honorera autant
+qu'Orestès, son unique fils nourri dans les délices. Il a trois
+filles dans ses riches demeures: Krysothémis, Laodikè et
+Iphianassa. Tu emmèneras, sans lui assurer une dot, celle que tu
+aimeras le mieux, dans les demeures de Pèleus. Ce sera lui qui la
+dotera comme jamais personne n'a doté sa fille, car il te donnera
+sept villes très illustres: Kardamylè, Énopè, Hira aux prés
+verdoyants, la divine Phèra, Anthéia aux gras pâturages, la belle
+Aipéia et Pèdasos riche en vignes. Toutes sont aux bords de la
+mer, auprès de la sablonneuse Pylos. Leurs habitants abondent en
+boeufs et en troupeaux. Et, par leurs dons, ils t'honoreront comme
+un dieu; et, sous ton sceptre, ils te payeront de riches tributs.
+Et il te donnera tout cela si tu déposes ta colère. Mais si
+l'Atréide et ses présents te sont odieux, aie pitié du moins des
+Panakhaiens accablés de douleur dans leur camp et qui t'honoreront
+comme un dieu. Certes, tu leur devras une grande gloire, et tu
+tueras Hektôr qui viendra à ta rencontre et qui se vante que nul
+ne peut se comparer à lui de tous les Danaens que les nefs ont
+apportés ici.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit:
+
+-- Divin Laertiade, très subtil Odysseus, il faut que je dise
+clairement ce que j'ai résolu et ce qui s'accomplira, afin que
+vous n'insistiez pas tour à tour. Celui qui cache sa pensée dans
+son âme et ne dit point la vérité m'est plus odieux que le seuil
+d'Aidès. Je dirai donc ce qui me semble préférable. Ni l'Atréide
+Agamemnôn, ni les autres Danaens ne me persuaderont, puisqu'il ne
+m'a servi à rien de combattre sans relâche les guerriers ennemis.
+Celui qui reste au camp et celui qui combat avec courage ont une
+même part. Le lâche et le brave remportent le même honneur, et
+l'homme oisif est tué comme celui qui agit. Rien ne m'est resté
+d'avoir souffert des maux sans nombre et d'avoir exposé mon âme en
+combattant. Comme l'oiseau qui porte à ses petits sans plume la
+nourriture qu'il a ramassée et dont il n'a rien gardé pour lui-
+même, j'ai passé sans sommeil d'innombrables nuits, j'ai lutté
+contre les hommes pendant des journées sanglantes, pour la cause
+de vos femmes; j'ai dévasté, à l'aide de mes nefs, douze villes,
+demeures des hommes; sur terre, j'en ai pris onze autour de la
+fertile Ilios; j'ai rapporté de toutes ces villes mille choses
+précieuses et superbes, et j'ai tout donné à l'Atréide Agamemnôn,
+tandis qu'assis auprès des nefs rapides, il n'en distribuait
+qu'une moindre part aux rois et aux chefs et se réservait la plus
+grande. Du moins ceux-ci ont gardé ce qu'il leur a donné; mais, de
+tous les Akhaiens, à moi seul il m'a enlevé ma récompense! Qu'il
+se réjouisse donc de cette femme et qu'il en jouisse! Pourquoi les
+Argiens combattent-ils les Troiens? Pourquoi les Atréides ont-ils
+conduit ici cette nombreuse armée? N'est-ce point pour la cause de
+Hélénè à la belle chevelure? Sont-ils les seuls de tous les hommes
+qui aiment leurs femmes? Tout homme sage et bon aime la sienne et
+en prend soin. Et moi aussi, j'aimais celle-ci dans mon coeur,
+bien que captive. Maintenant que, de ses mains, il m'a arraché ma
+récompense, et qu'il m'a volé, il ne me persuadera, ni ne me
+trompera plus, car je suis averti. Qu'il délibère avec toi, ô
+Odysseus, et avec les autres rois, afin d'éloigner des nefs la
+flamme ardente. Déjà il a fait sans moi de nombreux travaux; il a
+construit un mur et creusé un fossé profond et large, défendu par
+des pieux. Mais il n'en a pas réprimé davantage la violence du
+tueur d'hommes Hektôr. Quand je combattais au milieu des Akhaiens,
+Hektôr ne sortait que rarement de ses murailles. À peine se
+hasardait-il devant les portes Skaies et auprès du hêtre. Et il
+m'y attendit une fois, et à peine put-il échapper à mon
+impétuosité. Maintenant, puisque je ne veux plus combattre le
+divin Hektôr, demain, ayant sacrifié à Zeus et à tous les dieux,
+je traînerai à la mer mes nefs chargées; et tu verras, si tu le
+veux et si tu t'en soucies, mes nefs voguer, dès le matin, sur le
+Hellespontos poissonneux, sous l'effort vigoureux des rameurs. Et
+si l'illustre qui entoure la terre me donne une heureuse
+navigation, le troisième jour j'arriverai dans la fertile Phthiè,
+où sont les richesses que j'y ai laissées quand je vins ici pour
+mon malheur. Et j'y conduirai l'or et le rouge airain, et les
+belles femmes et le fer luisant que le sort m'a accordés, car le
+roi Atréide Agamemnôn m'a arraché la récompense qu'il m'avait
+donnée. Et répète-lui ouvertement ce que je dis, afin que les
+Akhaiens s'indignent, s'il espère tromper de nouveau quelqu'autre
+des Danaens. Mais, bien qu'il ait l'impudence d'un chien, il
+n'oserait me regarder en face. Je ne veux plus ni délibérer, ni
+agir avec lui, car il m'a trompé et outragé. C'est assez. Mais
+qu'il reste en repos dans sa méchanceté, car le très sage Zeus lui
+a ravi l'esprit. Ses dons me sont odieux, et lui, je l'honore
+autant que la demeure d'Aidès. Et il me donnerait dix et vingt
+fois plus de richesses qu'il n'en a et qu'il n'en aura, qu'il n'en
+vient d'Orkhoménos, ou de Thèba dans l'Aigyptia, où les trésors
+abondent dans les demeures, qui a cent portes, et qui, par
+chacune, voit sortir deux cents guerriers avec chevaux et chars;
+et il me ferait autant de présents qu'il y a de grains de sable et
+de poussière, qu'il n'apaiserait point mon coeur avant d'avoir
+expié l'outrage sanglant qu'il m'a fait. Et je ne prendrai point
+pour femme légitime la fille de l'Atréide Agamemnôn, fût-elle plus
+belle qu'Aphroditè d'or et plus habile aux travaux qu'Athènè aux
+yeux clairs. Je ne la prendrai point pour femme légitime. Qu'il
+choisisse un autre Akhaien qui lui plaise et qui soit un roi plus
+puissant. Si les dieux me gardent, et si je rentre dans ma
+demeure, Pèleus me choisira lui-même une femme légitime. Il y a,
+dans l'Akhaiè, la Hellas et la Phthiè, de nombreuses jeunes filles
+de chefs guerriers qui défendent les citadelles, et je ferai de
+l'une d'elles ma femme légitime bien-aimée. Et mon coeur généreux
+me pousse à prendre une femme légitime et à jouir des biens acquis
+par le vieillard Pèleus. Toutes les richesses que renfermait la
+grande Ilios aux nombreux habitants pendant la paix, avant la
+venue des fils des Akhaiens, ne sont point d'un prix égal à la
+vie, non plus que celles que renferme le sanctuaire de pierre de
+l'archer Phoibos Apollôn, dans l'âpre Pythô. Les boeufs, les
+grasses brebis, les trépieds, les blondes crinières des chevaux,
+tout cela peut être conquis; mais l'âme qui s'est une fois
+échappée d'entre nos dents ne peut être ressaisie ni rappelée. Ma
+mère, la déesse Thétis aux pieds d'argent, m'a dit que deux kères
+m'étaient offertes pour arriver à la mort. Si je reste et si je
+combats autour de la ville des Troiens, je ne retournerai jamais
+dans mes demeures, mais ma gloire sera immortelle. Si je retourne
+vers ma demeure, dans la terre bien-aimée de ma patrie, je perdrai
+toute gloire, mais je vivrai très vieux, et la mort ne me saisira
+qu'après de très longues années. Je conseille à tous les Akhaiens
+de retourner vers leurs demeures, car vous ne verrez jamais le
+dernier jour de la haute Ilios. Zeus qui tonne puissamment la
+protège de ses mains et a rempli son peuple d'une grande audace.
+Pour vous, allez porter ma réponse aux chefs des Akhaiens, car
+c'est là le partage des anciens; et ils chercheront dans leur
+esprit un meilleur moyen de sauver les nefs et les tribus
+Akhaiennes, car ma colère rend inutile celui qu'ils avaient
+trouvé. Et Phoinix restera et couchera ici, afin de me suivre
+demain, sur mes nefs, dans notre patrie, s'il le désire, du moins,
+car je ne le contraindrai point.
+
+Il parla ainsi, et tous restèrent muets, accablés de ce discours
+et de ce dur refus. Enfin, le vieux cavalier Phoinix parla ainsi,
+versant des larmes, tant il craignait pour les nefs des Akhaiens:
+
+-- Si déjà tu as résolu ton retour, illustre Akhilleus, et si tu
+refuses d'éloigner des nefs rapides la violence du feu
+destructeur, parce que la colère est tombée dans ton coeur,
+comment, cher fils, pourrai-je t'abandonner et rester seul ici? Le
+vieux cavalier Pèleus m'ordonna de t'accompagner le jour où il
+t'envoya, loin de la Phthiè, vers Agamemnôn, tout jeune encore,
+ignorant la guerre lamentable et l'agora où les hommes deviennent
+illustres. Et il m'ordonna de t'accompagner afin que je pusse
+t'enseigner à parler et à agir. C'est pourquoi je ne veux point me
+séparer de toi, cher fils, même quand un dieu me promettrait de
+m'épargner la vieillesse et me rendrait à ma jeunesse florissante,
+tel que j'étais quand je quittai pour la première fois la Hellas
+aux belles femmes, fuyant la colère de mon père Amyntôr Orménide.
+Et il s'était irrité contre moi à cause de sa concubine aux beaux
+cheveux qu'il aimait et pour laquelle il méprisait sa femme
+légitime, ma mère. Et celle-ci me suppliait toujours, à genoux, de
+séduire cette concubine, pour que le vieillard la prît en haine.
+Et je lui obéis, et mon père, s'en étant aperçu, se répandit en
+imprécations, et supplia les odieuses Erinnyes, leur demandant que
+je ne sentisse jamais sur mes genoux un fils bien-aimé, né de moi;
+et les dieux, Zeus le souterrain et la cruelle Perséphonéia
+accomplirent ses imprécations. Alors je ne pus me résoudre dans
+mon âme à rester dans les demeures de mon père irrité. Et de
+nombreux amis et parents, venus de tous côtés, me retinrent. Et
+ils tuèrent beaucoup de grasses brebis et de boeufs noirs aux
+pieds lents; et ils passèrent à l'ardeur du feu les porcs lourds
+de graisse, et ils burent, par grandes cruches, le vin du
+vieillard. Et pendant neuf nuits ils dormirent autour de moi, et
+chacun me gardait tour à tour. L'un se tenait sous le portique de
+la cour, l'autre dans le vestibule de la salle bien fermée. Et le
+feu ne s'éteignait jamais. Mais, dans l'obscurité de la dixième
+nuit, ayant rompu les portes de la salle, j'échappai facilement à
+mes gardiens et aux serviteurs, et je m'enfuis loin de la grande
+Hellas, et j'arrivai dans la fertile Phthiè, nourrice de brebis,
+auprès du roi Pèleus. Et il me reçut avec bienveillance, et il
+m'aima comme un père aime un fils unique, né dans son extrême
+vieillesse, au milieu de ses domaines. Et il me fit riche, et il
+me donna à gouverner un peuple, aux confins de la Phthiè, et je
+commandai aux Dolopiens. Et je t'ai aimé de même dans mon coeur, ô
+Akhilleus égal aux dieux. Et tu ne voulais t'asseoir aux repas et
+manger dans tes demeures qu'assis sur mes genoux, et rejetant
+parfois le vin et les mets dont tu étais rassasié, sur ma poitrine
+et ma tunique, comme font les petits enfants. Et j'ai beaucoup
+souffert et beaucoup travaillé pour toi, pensant que, si les dieux
+m'avaient refusé une postérité, je t'adopterais pour fils, ô
+Akhilleus semblable aux dieux, afin que tu pusses un jour me
+défendre des outrages et de la mort. Ô Akhilleus, apaise ta grande
+âme, car il ne te convient pas d 'avoir un coeur sans pitié. Les
+dieux eux-mêmes sont exorables, bien qu'ils n'aient point d'égaux
+en vertu, en honneurs et en puissance; et les hommes les
+fléchissent cependant par les prières, par les voeux, par les
+libations et par l'odeur des sacrifices, quand ils les ont
+offensés en leur désobéissant. Les prières, filles du grand Zeus,
+boiteuses, ridées et louches, suivent à grand'peine Atè. Et celle-
+ci, douée de force et de rapidité, les précède de très loin et
+court sur la face de la terre en maltraitant les hommes. Et les
+prières la suivent, en guérissant les maux qu'elle a faits,
+secourant et exauçant celui qui les vénère, elles qui sont filles
+de Zeus. Mais elles supplient Zeus Kroniôn de faire poursuivre et
+châtier par Atè celui qui les repousse et les renie. C'est
+pourquoi, ô Akhilleus, rends aux filles de Zeus l'honneur qui
+fléchit l'âme des plus braves. Si l'Atréide ne t'offrait point de
+présents, s'il ne t'en annonçait point d'autres encore, s'il
+gardait sa colère, je ne t'exhorterais point à déposer la tienne,
+et à secourir les Argiens qui, cependant, désespèrent du salut.
+Mais voici qu'il t'offre dès aujourd'hui de nombreux présents et
+qu'il t'en annonce d'autres encore, et qu'il t'envoie, en
+suppliants, les premiers chefs de l'armée Akhaienne, ceux qui te
+sont chers entre tous les Argiens. Ne méprise donc point leurs
+paroles, afin que nous ne blâmions point la colère que tu
+ressentais; car nous avons appris que les anciens héros qu'une
+violente colère avait saisis se laissaient fléchir par des
+présents et par des paroles pacifiques. Je me souviens d'une
+histoire antique. Certes, elle n'est point récente. Amis, je vous
+la dirai: les Kourètes combattaient les Aitôliens belliqueux,
+autour de la ville de Kalidôn; et les Kourètes voulaient la
+saccager. Et Artémis au siège d'or avait attiré cette calamité sur
+les Aitôliens, irritée qu'elle était de ce qu'Oineus ne lui eût
+point offert de prémices dans ses grasses prairies. Tous les dieux
+avaient joui de ses hécatombes; mais, oublieux ou imprudent, il
+n'avait point sacrifié à la seule fille du grand Zeus, ce qui
+causa des maux amers; car, dans sa colère, la race divine qui se
+réjouit de ses flèches suscita un sanglier sauvage, aux blanches
+défenses, qui causa des maux innombrables, dévasta les champs
+d'Oineus et arracha de grands arbres, avec racines et fleurs.
+
+Et le fils d'Oineus, Méléagros, tua ce sanglier, après avoir
+appelé, des villes prochaines, des hommes chasseurs et des chiens.
+Et cette bête sauvage ne fut point domptée par peu de chasseurs,
+et elle en fit monter plusieurs sur le bûcher. Mais Artémis excita
+la discorde et la guerre entre les Kourètes et les magnanimes
+Aitôliens, à cause de la hure du sanglier et de sa dépouille
+hérissée. Aussi longtemps que Méléagros cher à Arès combattit, les
+Kourètes, vaincus, ne purent rester hors de leurs murailles; mais
+la colère, qui trouble l'esprit des plus sages, envahit l'âme de
+Méléagros, et irrité dans son coeur contre sa mère Althaiè, il
+resta inactif auprès de sa femme légitime, la belle Kléopatrè,
+fille de la vierge Marpissè Événide et d'Idaios, le plus brave des
+hommes qui fussent alors sur la terre. Et celui-ci avait tendu son
+arc contre le roi Phoibos Apollôn, à cause de la belle nymphe
+Marpissè. Et le père et la mère vénérable de Kléopatrè l'avaient
+surnommée Alkyonè, parce que la mère d' Alkyôn avait gémi
+amèrement quand l' archer Phoibos Apollôn la ravit. Et Méléagros
+restait auprès de Kléopatrè, couvant une ardente colère dans son
+coeur, à cause des imprécations de sa mère qui suppliait en
+gémissant les dieux de venger le meurtre fraternel. Et, les genoux
+ployés, le sein baigné de pleurs, frappant de ses mains la terre
+nourricière, elle conjurait Aidès et la cruelle Perséphonéia de
+donner la mort à son fils Méléagros. Et Érinnys à l'âme
+implacable, qui erre dans la nuit, l'entendit du fond de l'Érébos.
+Et les Kourètes se ruèrent, en fureur et en tumulte, contre les
+portes de la ville, et ils heurtaient les tours. Et les vieillards
+Aitôliens supplièrent Méléagros; et ils lui envoyèrent les sacrés
+sacrificateurs des dieux, afin qu'il sortît et secourût les siens.
+Et ils lui offrirent un très riche présent, lui disant de choisir
+le plus fertile et le plus beau domaine de l'heureuse Kalydôn,
+vaste de cinquante arpents, moitié en vignes, moitié en terres
+arables. Et le vieux cavalier Oineus le suppliait, debout sur le
+seuil élevé de la chambre nuptiale et frappant les portes
+massives. Et ses soeurs et sa mère vénérable le suppliaient aussi;
+mais il ne les écoutait point, non plus que ses plus chers
+compagnons, et ils ne pouvaient apaiser son coeur. Mais déjà les
+Kourètes escaladaient les tours, incendiaient la ville et
+approchaient de la chambre nuptiale. Alors, la belle jeune femme
+le supplia à son tour, et elle lui rappela les calamités qui
+accablent les habitants d'une ville prise d'assaut: les hommes
+tués, les demeures réduites en cendre, les enfants et les jeunes
+femmes emmenés. Et enfin son âme fut ébranlée au tableau de ces
+misères. Et il se leva, revêtit ses armes éclatantes, et recula le
+dernier jour des Aitôliens, car il avait déposé sa colère. Et ils
+ne lui firent point de nombreux et riches présents, et cependant
+il les sauva ainsi. Mais ne songe point à ces choses, ami, et
+qu'un dieu contraire ne te détermine point à faire de même. Il
+serait plus honteux pour toi de ne secourir les nefs que lorsqu'
+elles seront en flammes. Viens! reçois ces présents, et les
+Akhaiens t'honoreront comme un dieu. Si tu combattais plus tard,
+sans accepter ces dons, tu serais moins honoré, même si tu
+repoussais le danger loin des nefs.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit:
+
+-- Ô Phoinix, père divin et vénérable, je n'ai nul besoin
+d'honneurs. Je suis assez honoré par la volonté de Zeus qui me
+retient auprès de mes nefs aux poupes recourbées, et je le serai
+tant qu'il y aura un souffle dans ma poitrine et que mes genoux
+pourront se mouvoir. Mais je te le dis, garde mes paroles dans ton
+esprit: Ne trouble point mon coeur, en pleurant et en gémissant, à
+cause du héros Atréide, car il ne te convient point de l'aimer, à
+moins de me devenir odieux, à moi qui t'aime. Il est juste que tu
+haïsses celui qui me hait. Règne avec moi et défends ta part de
+mon honneur. Ceux-ci vont partir, et tu resteras ici, couché sur
+un lit moelleux; et, aux premières lueurs d'Éôs, nous délibérerons
+s'il nous faut retourner vers notre patrie, ou rester.
+
+Il parla, et, de ses sourcils, il fit signe à Patroklos, afin que
+celui-ci préparât le lit épais de Phoinix et que les envoyés
+sortissent promptement de la tente. Mais le Télamônien Aias,
+semblable à un dieu, parla ainsi:
+
+-- Divin Laertiade, très subtil Odysseus, allons-nous-en! Ces
+discours n' auront point de fin, et il nous faut rapporter
+promptement une réponse, bien que mauvaise, aux Danaens qui nous
+attendent. Akhilleus garde une colère orgueilleuse dans son coeur
+implacable. Dur, il se soucie peu de l'amitié de ses compagnons
+qui l'honorent entre tous auprès des nefs. Ô inexorable!
+n'accepte-t-on point le prix du meurtre d'un frère ou d'un fils?
+Et celui qui a tué reste au milieu de son peuple, dès qu'il a
+expié son crime, et son ennemi, satisfait, s'apaise. Les dieux ont
+allumé dans ta poitrine une sombre et inextinguible colère, à
+cause d'une seule jeune fille, quand nous t'en offrons sept très
+belles et un grand nombre d'autres présents. C'est pourquoi,
+prends un esprit plus doux, et respecte ta demeure, puisque nous
+sommes tes hôtes domestiques envoyés par la foule des Danaens, et
+que nous désirons être les plus chers de tes amis, entre tous les
+Akhaiens.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit:
+
+-- Divin Aias Télamônien, prince des peuples, ce que tu as dit est
+sage, mais mon coeur se gonfle de colère quand je songe à
+l'Atréide qui m'a outragé au milieu des Danaens, comme il eût fait
+d'un misérable. Allez donc, et rapportez votre message. Je ne me
+soucierai plus de la guerre sanglante avant que le divin Hektôr,
+le fils du brave Priamos, ne soit parvenu jusqu'aux tentes et aux
+nefs des Myrmidones, après avoir massacré les Argiens et incendié
+leurs nefs. C'est devant ma tente et ma nef noire que je
+repousserai le furieux Hektôr loin de la mêlée.
+
+Il parla ainsi. Et chacun, ayant saisi une coupe profonde, fit ses
+libations, et ils s'en retournèrent vers les nefs, et Odysseus les
+conduisait.
+
+Et Patroklos commanda à ses compagnons et aux servantes de
+préparer promptement le lit épais de Phoinix. Et, lui obéissant,
+elles préparèrent le lit, comme il l'avait commandé. Et elles le
+firent de peaux de brebis, de couvertures et de fins tissus de
+lin. Et le vieillard se coucha, en attendant la divine Éôs. Et
+Akhilleus se coucha dans le fond de la tente bien construite, et,
+auprès de lui, se coucha une femme qu'il avait amenée de Lesbos,
+la fille de Phorbas, Diomèda aux belles joues. Et Patroklos se
+coucha dans une autre partie de la tente, et, auprès de lui, se
+coucha la belle Iphis que lui avait donnée le divin Akhilleus
+quand il prit la haute Skyros, citadelle d'Ényeus.
+
+Et, les envoyés étant arrivés aux tentes de l'Atréide, les fils
+des Akhaiens, leur offrant des coupes d'or, s'empressèrent autour
+d'eux, et ils les interrogeaient. Et, le premier, le roi des
+hommes, Agamemnôn, les interrogea ainsi:
+
+-- Dis-moi, Odysseus, très digne de louanges, illustre gloire des
+Akhaiens, veut-il défendre les nefs de la flamme ardente, ou
+refuse-t-il, ayant gardé sa colère dans son coeur orgueilleux?
+
+Et le patient et divin Odysseus lui répondit:
+
+-- Très illustre Atréide Agamemnôn, roi des hommes, il ne veut
+point éteindre sa colère, et il n'est que plus irrité. Il refuse
+tes dons. Il te conseille de délibérer avec les autres Argiens
+comment tu sauveras les nefs et l'armée des Akhaiens. Il menace,
+dès les premières lueurs d'Éôs, de traîner à la mer ses nefs
+solides; et il exhorte les autres Argiens à retourner vers leur
+patrie, car il dit que vous ne verrez jamais le dernier jour de la
+haute Ilios, et que Zeus qui tonne puissamment la protège de ses
+mains et a rempli son peuple d'une grande audace. Il a parlé
+ainsi, et ceux qui m'ont suivi, Aias et les deux hérauts pleins de
+prudence peuvent l'affirmer. Et le vieillard Phoinix s'est couché
+sous sa tente, et il l'emmènera demain sur ses nefs vers leur
+chère patrie, s'il le désire, car il ne veut point le contraindre.
+
+Il parla ainsi, et tous restèrent muets, accablés de ce discours
+et de ces dures paroles. Et les fils des Akhaiens restèrent
+longtemps muets et tristes. Enfin, Diomèdès hardi au combat parla
+ainsi:
+
+-- Très illustre roi des hommes, Atréide Agamemnôn, plût aux dieux
+que tu n'eusses point supplié l'irréprochable Pèléide, en lui
+offrant des dons infinis! Il avait un coeur orgueilleux, et tu as
+enflé son orgueil. Laissons-le; qu'il parte ou qu'il reste. Il
+combattra de nouveau quand il lui plaira et qu'un dieu l'y
+poussera. Allons! faites tous ce que je vais dire. Reposons-nous,
+puisque nous avons ranimé notre âme en buvant et en mangeant, ce
+qui donne la force et le courage. Mais aussitôt que la belle Éôs
+aux doigts rosés paraîtra, rangeons l'armée et les chars devant
+les nefs. Alors, Atréide, exhorte les hommes au combat, et combats
+toi-même aux premiers rangs.
+
+Il parla ainsi, et tous les rois applaudirent, admirant les
+paroles de l'habile cavalier Diomèdès. Et après avoir fait des
+libations, ils se retirèrent sous leurs tentes, où ils se
+couchèrent et s'endormirent.
+
+
+Chant 10
+
+Les chefs des Panakhaiens dormaient dans la nuit, auprès des nefs,
+domptés par le sommeil; mais le doux sommeil ne saisissait point
+l'Atréide Agamemnôn, prince des peuples, et il roulait beaucoup de
+pensées dans son esprit.
+
+De même que l'époux de Hèrè lance la foudre, ce grand bruit
+précurseur des batailles amères, ou de la pluie abondante, ou de
+la grêle pressée, ou de la neige qui blanchit les campagnes; de
+même Agamemnôn poussait de nombreux soupirs du fond de sa
+poitrine, et tout son coeur tremblait quand il contemplait le camp
+des Troiens et la multitude des feux qui brûlaient devant Ilios,
+et qu'il entendait le son des flûtes et la rumeur des hommes. Et
+il regardait ensuite l'armée des Akhaiens, et il arrachait ses
+cheveux qu'il vouait à l'éternel Zeus, et il gémissait dans son
+coeur magnanime.
+
+Et il vit que le mieux était de se rendre auprès du Nèlèiôn Nestôr
+pour délibérer sur le moyen de sauver ses guerriers et de trouver
+un remède aux maux qui accablaient tous les Danaens. Et, s'étant
+levé, il revêtit une tunique, attacha de belles sandales à ses
+pieds robustes, s'enveloppa de la peau rude d'un lion grand et
+fauve, et saisit une lance.
+
+Et voici que la même terreur envahissait Ménélaos. Le sommeil
+n'avait point fermé ses paupières, et il tremblait en songeant aux
+souffrances des Argiens qui, pour sa cause ayant traversé la vaste
+mer, étaient venus devant Troiè, pleins d'ardeur belliqueuse. Et
+il couvrit son large dos de la peau tachetée d'un léopard, posa un
+casque d'airain sur sa tête, saisit une lance de sa main robuste
+et sortit pour éveiller son frère qui commandait à tous les
+Argiens, et qu'ils honoraient comme un dieu. Et il le rencontra,
+revêtu de ses belles armes, auprès de la poupe de sa nef; et
+Agamemnôn fut joyeux de le voir, et le brave Ménélaos parla ainsi
+le premier:
+
+-- Pourquoi t'armes-tu, frère? Veux-tu envoyer un de nos
+compagnons épier les Troiens? Je crains qu'aucun de ceux qui te le
+promettront n'ose, seul dans la nuit divine, épier les guerriers
+ennemis. Celui qui le fera, certes, sera plein d'audace.
+
+Et le roi Agamemnôn, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Il nous faut à tous deux un sage conseil, ô Ménélaos,
+nourrisson de Zeus, qui nous aide à sauver les Argiens et les
+nefs, puisque l'esprit de Zeus nous est contraire, et qu'il se
+complaît aux sacrifices de Hektôr beaucoup plus qu'aux nôtres; car
+je n'ai jamais ni vu, ni entendu dire qu'un seul homme ait
+accompli, en un jour, autant de rudes travaux que Hektôr cher à
+Zeus contre les fils des Akhaiens, bien qu'il ne soit né ni d'une
+déesse ni d'un dieu. Et je pense que les Argiens se souviendront
+amèrement et longtemps de tous les maux qu'il leur a faits. Mais,
+va! Cours vers les nefs; appelle Aias et Idoméneus. Moi, je vais
+trouver le divin Nestôr, afin qu'il se lève et vienne vers la
+troupe sacrée des gardes, et qu'il leur commande. Ils l'écouteront
+avec plus de respect que d'autres, car son fils est à leur tête,
+avec Mèrionès, le compagnon d'Idoméneus. C'est à eux que nous
+avons donné le commandement des gardes.
+
+Et le brave Ménélaos lui répondit:
+
+-- Comment faut-il obéir à ton ordre? Resterai-je au milieu d'eux,
+en t'attendant, ou reviendrai-je promptement vers toi, après les
+avoir avertis?
+
+Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit:
+
+-- Reste, afin que nous ne nous égarions point tous deux en venant
+au hasard au-devant l'un de l'autre, car le camp a de nombreuses
+routes. Parle à voix haute sur ton chemin et recommande la
+vigilance. Adjure chaque guerrier au nom de ses pères et de ses
+descendants; donne des louanges à tous, et ne montre point un
+esprit orgueilleux. Il faut que nous agissions ainsi par nous-
+mêmes, car, dès le berceau, Zeus nous a infligé cette lourde
+tâche.
+
+Ayant ainsi parlé, il congédia son frère, après lui avoir donné de
+sages avis, et il se rendit auprès de Nestôr, prince des peuples.
+Et il le trouva sous sa tente, non loin de sa nef noire, couché
+sur un lit épais. Et autour de lui étaient répandues ses armes aux
+reflets variés, le bouclier, les deux lances, et le casque
+étincelant, et le riche ceinturon que ceignait le vieillard quand
+il s'armait pour la guerre terrible, à la tête des siens; car il
+ne se laissait point accabler par la triste vieillesse. Et,
+s'étant soulevé, la tête appuyée sur le bras, il parla ainsi à
+l'Atréide:
+
+-- Qui es-tu, qui viens seul vers les nefs, à travers le camp, au
+milieu de la nuit noire, quand tous les hommes mortels sont
+endormis? Cherches-tu quelque garde ou quelqu'un de tes
+compagnons? Parle, ne reste pas muet en m'approchant. Que te faut-
+il?
+
+Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit:
+
+-- Ô Nestôr Nèlèiade, illustre gloire des Akhaiens, reconnais
+l'Atréide Agamemnôn, celui que Zeus accable entre tous de travaux
+infinis, jusqu'à ce que le souffle manque à ma poitrine et que mes
+genoux cessent de se mouvoir. J'erre ainsi, parce que le doux
+sommeil n'abaisse point mes paupières, et que la guerre et la
+ruine des Akhaiens me rongent de soucis. Je tremble pour les
+Danaens, et je suis troublé, et mon coeur n'est plus ferme, et il
+bondit hors de mon sein, et mes membres illustres frémissent. Si
+tu sais ce qu'il faut entreprendre, et puisque tu ne dors pas,
+viens; rendons-nous auprès des gardes, et sachons si, rompus de
+fatigue, ils dorment et oublient de veiller. Les guerriers ennemis
+ne sont pas éloignés, et nous ne savons s'ils ne méditent point de
+combattre cette nuit.
+
+Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:
+
+-- Atréide Agamemnôn, très illustre roi des hommes, le prudent
+Zeus n'accordera peut-être pas à Hektôr tout ce qu'il espère; et
+je pense qu'il ressentira à son tour de cruelles douleurs si
+Akhilleus arrache de son coeur sa colère fatale. Mais je te
+suivrai volontiers, et nous appellerons les autres chefs: le
+Tydéide illustre par sa lance, et Odysseus, et l'agile Aias, et le
+robuste fils de Phyleus, et le divin Aias aussi, et le roi
+Idoméneus. Les nefs de ceux-ci sont très éloignées. Cependant, je
+blâme hautement Ménélaos, bien que je l'aime et le vénère, et même
+quand tu t'en irriterais contre moi. Pourquoi dort-il et te
+laisse-t-il agir seul? Il devrait lui-même exciter tous les chefs,
+car une inexorable nécessité nous assiège.
+
+Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit:
+
+-- Ô vieillard, je t'ai parfois poussé à le blâmer, car il est
+souvent négligent et ne veut point agir, non qu'il manque
+d'intelligence ou d'activité, mais parce qu'il me regarde et
+attend que je lui donne l'exemple. Mais voici qu'il s'est levé
+avant moi et qu'il m'a rencontré. Et je l'ai envoyé appeler ceux
+que tu nommes. Allons! nous les trouverons devant les portes, au
+milieu des gardes; car c'est là que j'ai ordonné qu'ils se
+réunissent.
+
+Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:
+
+-- Nul d'entre les Argiens ne s'irritera contre lui et ne
+résistera à ses exhortations et à ses ordres.
+
+Ayant ainsi parlé, il se couvrit la poitrine d'une tunique,
+attacha de belles sandales à ses pieds robustes, agrafa un manteau
+fait d'une double laine pourprée, saisit une forte lance à pointe
+d'airain et s'avança vers les nefs des Akhaiens cuirassés. Et le
+cavalier Gérennien Nestôr, parlant à haute voix, éveilla Odysseus
+égal à Zeus en prudence; et celui-ci, aussitôt qu'il eut entendu,
+sortit de sa tente et leur dit:
+
+-- Pourquoi errez-vous seuls auprès des nefs, à travers le camp,
+au milieu de la nuit divine? Quelle nécessité si grande vous y
+oblige?
+
+Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:
+
+-- Laertiade, issu de Zeus, subtil Odysseus, ne t'irrite pas. Une
+profonde inquiétude trouble les Akhaiens. Suis-nous donc et
+éveillons chaque chef, afin de délibérer s'il faut fuir ou
+combattre.
+
+Il parla ainsi, et le subtil Odysseus, étant rentré sous sa tente,
+jeta un bouclier éclatant sur ses épaules et revint à eux. Et ils
+se rendirent auprès du Tydéide Diomèdès, et ils le virent hors de
+sa tente avec ses armes. Et ses compagnons dormaient autour, le
+bouclier sous la tête. Leurs lances étaient plantées droites, et
+l'airain brillait comme l'éclair de Zeus. Et le héros dormait
+aussi, couché sur la peau d'un boeuf sauvage, un tapis splendide
+sous la tête. Et le cavalier Gérennien Nestôr, s'approchant, le
+poussa du pied et lui parla rudement:
+
+-- Lève-toi, fils de Tydeus! Pourquoi dors-tu pendant cette nuit?
+N'entends-tu pas les Troiens, dans leur camp, sur la hauteur, non
+loin des nefs? Peu d'espace nous sépare d'eux.
+
+Il parla ainsi, et Diomèdès, sortant aussitôt de son repos, lui
+répondit par ces paroles ailées:
+
+-- Tu ne te ménages pas assez, vieillard. Les jeunes fils des
+Akhaiens ne peuvent-ils aller de tous côtés dans le camp éveiller
+chacun des rois? Vieillard, tu es infatigable, en vérité.
+
+Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:
+
+-- Certes, ami, tout ce que tu as dit est très sage. J'ai des
+guerriers nombreux et des fils irréprochables. Un d'entre eux
+aurait pu parcourir le camp. Mais une dure nécessité assiège les
+Akhaiens; la vie ou la mort des Argiens est sur le tranchant de
+l'épée. Viens donc, et, si tu me plains, car tu es plus jeune que
+moi, éveille l'agile Aias et le fils de Phyleus.
+
+Il parla ainsi et Diomèdès, se couvrant les épaules de la peau
+d'un grand lion fauve, prit une lance, courut éveiller les deux
+rois et les amena. Et bientôt ils arrivèrent tous au milieu des
+gardes, dont les chefs ne dormaient point et veillaient en armes,
+avec vigilance. Comme des chiens qui gardent activement des brebis
+dans l'étable, et qui, entendant une bête féroce sortie des bois
+sur les montagnes, hurlent contre elle au milieu des cris des
+pâtres; de même veillaient les gardes, et le doux sommeil
+n'abaissait point leurs paupières pendant cette triste nuit; mais
+ils étaient tournés du côté de la plaine, écoutant si les Troiens
+s'avançaient. Et le vieillard Nestôr, les ayant vus, en fut
+réjoui; et, les félicitant, il leur dit en paroles ailées:
+
+-- C'est ainsi, chers enfants, qu'il faut veiller. Que le sommeil
+ne saisisse aucun d'entre vous, de peur que nous ne soyons le
+jouet de l'ennemi.
+
+Ayant ainsi parlé, il passa le fossé, et les rois Argiens
+convoqués au conseil le suivirent, et, avec eux, Mèrionès et
+l'illustre fils de Nestôr, appelés à délibérer aussi. Et,
+lorsqu'ils eurent passé le fossé, ils s'arrêtèrent en un lieu d'où
+l'on voyait le champ de bataille, là où le robuste Hektôr, ayant
+défait les Argiens, avait commencé sa retraite dès que la nuit eut
+répandu ses ténèbres. Et c'est là qu'ils délibéraient entre eux.
+Et le cavalier Gérennien Nestôr parla ainsi le premier:
+
+-- Ô amis, quelque guerrier, sûr de son coeur audacieux, veut-il
+aller au milieu des Troiens magnanimes? Peut-être se saisirait-il
+d'un ennemi sorti de son camp, ou entendrait-il les Troiens qui
+délibèrent entre eux, soit qu'ils veuillent rester loin des nefs,
+soit qu'ils ne veuillent retourner dans leur ville, qu'ayant
+dompté les Akhaiens. Il apprendrait tout et reviendrait vers nous,
+sans blessure, et il aurait une grande gloire sous l'Ouranos,
+parmi les hommes, ainsi qu'une noble récompense. Les chefs qui
+commandent sur nos nefs, tous, tant qu'ils sont, lui donneraient,
+chacun, une brebis noire allaitant un agneau, et ce don serait
+sans égal; et toujours il serait admis à nos repas et à nos fêtes.
+
+Il parla ainsi, et tous restèrent muets, mais le brave Diomèdès
+répondit:
+
+-- Nestôr, mon coeur et mon esprit courageux me poussent à entrer
+dans le camp prochain des guerriers ennemis; mais, si quelque
+héros veut me suivre, mon espoir sera plus grand et ma confiance
+sera plus ferme. Quand deux hommes marchent ensemble, l'un conçoit
+avant l'autre ce qui est utile. Ce n'est pas qu'un seul ne le
+puisse, mais son esprit est plus lent et sa résolution est
+moindre.
+
+Il parla ainsi, et beaucoup voulurent le suivre: les deux Aias,
+nourrissons d'Arès, et le fils de Nestôr, et Mèrionès, et
+l'Atréide Ménélaos illustre par sa lance. L’audacieux Odysseus
+voulut aussi pénétrer dans le camp des Troiens. Et le roi des
+hommes, Agamemnôn, parla ainsi au milieu d'eux:
+
+-- Tydéide Diomèdès, le plus cher à mon âme, choisis, dans le
+meilleur de ces héros, le compagnon que tu voudras, puisque tous
+s'offrent à toi; mais ne néglige point, par respect, le plus
+robuste pour un plus faible, même s'il était un roi plus puissant.
+
+Il parla ainsi, et il craignait pour le blond Ménélaos mais le
+brave Diomèdès répondit:
+
+-- Puisque tu m'ordonnes de choisir moi-même un compagnon, comment
+pourrais-je oublier le divin Odysseus qui montre dans tous les
+travaux un coeur irréprochable et un esprit viril, et qui est aimé
+de Pallas Athènè? S'il m'accompagne, nous reviendrons tous deux du
+milieu des flammes, car il est plein d'intelligence.
+
+Et le patient et divin Odysseus lui répondit:
+
+-- Tydéide Diomèdès, ne me loue ni ne me blâme outre mesure. Tu
+parles au milieu des Argiens qui me connaissent. Allons! la nuit
+passe; déjà l'aube est proche; les étoiles s'inclinent. Les deux
+premières parties de la nuit se sont écoulées, et la troisième
+seule nous reste.
+
+Ayant ainsi parlé, ils se couvrirent de leurs lourdes armes.
+Thrasymèdès, ferme au combat, donna au Tydéide une épée à deux
+tranchants, car la sienne était restée sur les nefs, et un
+bouclier. Et Diomèdès mit sur sa tête un casque fait d'une peau de
+taureau, terne et sans crinière, tel qu'en portaient les plus
+jeunes guerriers. Et Mèrionès donna à Odysseus un arc, un carquois
+et une épée. Et le Laertiade mit sur sa tête un casque fait de
+peau, fortement lié, en dedans, de courroies, que les dents
+blanches d'un sanglier hérissaient de toutes parts au dehors, et
+couvert de poils au milieu. Autolykos avait autrefois enlevé ce
+casque dans Éléôn, quand il força la solide demeure d'Amyntôr
+Orménide; et il le donna, dans Skandéia, au Kythérien Amphidamas;
+et Amphidamas le donna à son hôte Molos, et Molos à son fils
+Mèrionès. Maintenant Odysseus le mit sur sa tête.
+
+Et après avoir revêtu leurs armes, les deux guerriers partirent,
+quittant les autres chefs. Et Pallas Athènè envoya, au bord de la
+route, un héron propice, qu'ils ne virent point dans la nuit
+obscure, mais qu'ils entendirent crier. Et Odysseus, tout joyeux,
+pria Athènè:
+
+-- Entends-moi, fille de Zeus tempétueux, toi qui viens à mon aide
+dans tous mes travaux, et à qui je ne cache rien de tout ce que je
+fais. À cette heure, sois-moi favorable encore, Athènè! Accorde-
+nous de revenir vers nos nefs illustres, ayant accompli une grande
+action qui soit amère aux Troiens.
+
+Et le brave Diomèdès la pria aussi:
+
+-- Entends-moi, fille indomptée de Zeus! Protège-moi maintenant,
+comme tu protégeas le divin Tydeus, mon père, dans Thèbè, où il
+fut envoyé par les Akhaiens. Il laissa les Akhaiens cuirassés sur
+les bords de l'Asôpos; et il portait une parole pacifique aux
+Kadméiens; mais, au retour, il accomplit des actions mémorables,
+avec ton aide, déesse, qui le protégeais! Maintenant, sois-moi
+favorable aussi, et je te sacrifierai une génisse d'un an, au
+large front, indomptée, car elle n'aura jamais été soumise au
+joug. Et je te la sacrifierai, en répandant de l'or sur ses
+cornes.
+
+Ils parlèrent ainsi en priant, et Pallas Athènè les entendit. Et,
+après qu'ils eurent prié la fille du grand Zeus, ils s'avancèrent
+comme deux lions, à travers la nuit épaisse et le carnage et les
+cadavres et les armes et le sang noir.
+
+Mais Hektôr aussi n'avait point permis aux Troiens magnanimes de
+dormir; et il avait convoqué les plus illustres des chefs et des
+princes, et il délibérait prudemment avec eux:
+
+-- Qui d'entre vous méritera une grande récompense, en me
+promettant d'accomplir ce que je désire? Cette récompense sera
+suffisante. Je lui donnerai un char et deux chevaux au beau col,
+les meilleurs entre tous ceux qui sont auprès des nefs rapides des
+Akhaiens. Il remporterait une grande gloire celui qui oserait
+approcher des nefs rapides, et reconnaître si les Argiens veillent
+toujours devant les nefs, ou si, domptés par nos mains, ils se
+préparent à fuir et ne veulent plus même veiller pendant la nuit,
+accablés par la fatigue.
+
+Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et il y avait, parmi les
+Troiens, Dolôn, fils d'Eumèdos, divin héraut, riche en or et en
+airain. Dolôn n'était point beau, mais il avait des pieds agiles;
+et c'était un fils unique avec cinq soeurs. Il se leva, et il dit
+à Hektôr et aux Troiens:
+
+-- Hektôr, mon coeur et mon esprit courageux me poussent à aller
+vers les nefs rapides, à la découverte; mais lève ton sceptre et
+jure que tu me donneras les chevaux et le char orné d'airain qui
+portent l'irréprochable Pèléiôn. Je ne te serai point un espion
+inhabile et au-dessous de ton attente. J'irai de tous côtés dans
+le camp, et je parviendrai jusqu'à la nef d'Agamemnôn, où, sans
+doute, les premiers d'entre les rois délibèrent s'il faut fuir ou
+combattre.
+
+Il parla ainsi, et le Priamide saisit son sceptre et fit ce
+serment:
+
+-- Que l'époux de Hèrè, Zeus au grand bruit, le sache: nul autre
+guerrier Troien ne sera jamais traîné par ces chevaux, car ils
+n'illustreront que toi seul, selon ma promesse.
+
+Il parla ainsi, jurant un vain serment, et il excita Dolôn. Et
+celui-ci jeta aussitôt sur ses épaules un arc recourbé, se couvrit
+de la peau d'un loup blanc, mit sur sa tête un casque de peau de
+belette, et prit une lance aiguë. Et il s'avança vers les nefs,
+hors du camp; mais il ne devait point revenir des nefs rendre
+compte à Hektôr de son message. Lorsqu'il eut dépassé la foule des
+hommes et des chevaux, il courut rapidement. Et le divin Odysseus
+le vit arriver et dit à Diomèdès:
+
+-- Ô Diomèdès, cet homme vient du camp ennemi. Je ne sais s'il
+veut espionner nos nefs, ou dépouiller quelque cadavre parmi les
+morts. Laissons-le nous dépasser un peu dans la plaine, et nous le
+poursuivrons, et nous le prendrons aussitôt. S'il court plus
+rapidement que nous, pousse-le vers les nefs, loin de son camp, en
+le menaçant de ta lance, afin qu'il ne se réfugie point dans la
+ville.
+
+Ayant ainsi parlé, ils se cachèrent hors du chemin parmi les
+cadavres, et le Troien les dépassa promptement dans son
+imprudence. Et il s'était à peine éloigné de la longueur d'un
+sillon que tracent deux mules, qui valent mieux que les boeufs
+pour tracer un sillon dans une terre dure, que les deux guerriers
+le suivirent. Et il les entendit, et il s'arrêta inquiet. Et il
+pensait dans son esprit que ses compagnons accouraient pour le
+rappeler par l'ordre de Hektôr; mais à une portée de trait
+environ, il reconnut des guerriers ennemis, et agitant ses jambes
+rapides, il prit la fuite, et les deux Argiens le poussaient avec
+autant de hâte.
+
+Ainsi que deux bons chiens de chasse, aux dents aiguës,
+poursuivent de près, dans un bois, un faon ou un lièvre qui les
+devance en criant, ainsi le Tydéide et Odysseus, le destructeur de
+citadelles, poursuivaient ardemment le Troien, en le rejetant loin
+de son camp. Et, comme il allait bientôt se mêler aux gardes en
+fuyant vers les nefs, Athènè donna une plus grande force au
+Tydéide, afin qu'il ne frappât point le second coup, et qu'un des
+Akhaiens cuirassés ne pût se glorifier d'avoir fait la première
+blessure. Et le robuste Diomèdès, agitant sa lance, parla ainsi:
+
+-- Arrête, ou je te frapperai de ma lance, et je ne pense pas que
+tu évites longtemps de recevoir la dure mort de ma main.
+
+Il parla ainsi et fit partir sa lance qui ne perça point le
+Troien; mais la pointe du trait effleura seulement l'épaule droite
+et s'enfonça en terre. Et Dolôn s'arrêta plein de crainte,
+épouvanté, tremblant, pâle, et ses dents claquaient.
+
+Et les deux guerriers, haletants, lui saisirent les mains, et il
+leur dit en pleurant:
+
+-- Prenez-moi vivant. Je me rachèterai. J'ai dans mes demeures de
+l'or et du fer propre à être travaillé. Pour mon affranchissement,
+mon père vous en donnera la plus grande part, s'il apprend que je
+suis vivant sur les nefs des Akhaiens.
+
+Et le subtil Odysseus lui répondit:
+
+-- Prends courage, et que la mort ne soit pas présente à ton
+esprit; mais dis-moi la vérité. Pourquoi viens-tu seul, de ton
+camp, vers les nefs, par la nuit obscure, quand tous les hommes
+mortels sont endormis? Serait-ce pour dépouiller les cadavres
+parmi les morts, ou Hektôr t'a-t-il envoyé observer ce qui se
+passe auprès des nefs creuses, ou viens-tu de ton propre
+mouvement?
+
+Et Dolôn, dont les membres tremblaient, leur répondit:
+
+-- Hektôr, contre ma volonté, m'a poussé à ma ruine. Ayant promis
+de me donner les chevaux aux sabots massifs de l'illustre Pèléiôn
+et son char orné d'airain, il m'a ordonné d'aller et de
+m'approcher, pendant la nuit obscure et rapide, des guerriers
+ennemis, et de voir s'ils gardent toujours leurs nefs rapides, ou
+si, domptés par nos mains, vous délibérez, prêts à fuir, et ne
+pouvant même plus veiller, étant rompus de fatigue.
+
+Et le subtil Odysseus, en souriant, lui répondit:
+
+-- Certes, tu espérais, dans ton esprit, une grande récompense, en
+désirant les chevaux du brave Aiakide, car ils ne peuvent être
+domptés et conduits par des guerriers mortels, sauf par Akhilleus
+qu'une mère immortelle a enfanté. Mais dis-moi la vérité. Où as-tu
+laissé Hektôr, prince des peuples? Où sont ses armes belliqueuses
+et ses chevaux? Où sont les sentinelles et les tentes des autres
+Troiens? Dis-nous s'ils délibèrent entre eux, soit qu'ils aient
+dessein de rester où ils sont, loin des nefs, soit qu'ils désirent
+ne rentrer dans la ville qu'après avoir dompté les Akhaiens.
+
+Et Dolôn, fils d'Eumèdos, lui répondit:
+
+-- Je te dirai toute la vérité. Hektôr, dans le conseil, délibère
+auprès du tombeau du divin Ilos, loin du bruit. Il n'y a point de
+gardes autour du camp, car tous les Troiens veillent devant leurs
+feux, pressés par la nécessité et s'excitant les uns les autres;
+mais les alliés, venus de diverses contrées, dorment tous, se
+fiant à la vigilance des Troiens, et n'ayant avec eux ni leurs
+enfants, ni leurs femmes.
+
+Et le subtil Odysseus lui dit:
+
+-- Sont-ils mêlés aux braves Troiens, ou dorment-ils à l'écart?
+Parle clairement, afin que je comprenne.
+
+Et Dolôn, fils d'Eumèdos, lui répondit:
+
+-- Je te dirai toute la vérité. Auprès de la mer sont les Kariens,
+les Paiones aux arcs recourbés, les Léléges, les Kaukônes et les
+divins Pélasges; du côté de Thymbrè sont les Lykiens, les Mysiens
+orgueilleux, les cavaliers Phrygiens et les Maiones qui combattent
+sur des chars. Mais pourquoi me demandez-vous ces choses? Si vous
+désirez entrer dans le camp des Troiens, les Thrèkiens récemment
+arrivés sont à l'écart, aux extrémités du camp, et leur roi,
+Rhèsos Eionéide, est avec eux. J'ai vu ses grands et magnifiques
+chevaux. Ils sont plus blancs que la neige, et semblables aux
+vents quand ils courent. Et j'ai vu son char orné d'or et
+d'argent, et ses grandes armes d'or, admirables aux yeux, et qui
+conviennent moins à des hommes mortels qu'aux dieux qui vivent
+toujours. Maintenant, conduisez-moi vers vos nefs rapides, ou,
+m'attachant avec des liens solides, laissez-moi ici jusqu'à votre
+retour, quand vous aurez reconnu si j'ai dit la vérité ou si j'ai
+menti.
+
+Et le robuste Diomèdès, le regardant d'un oeil sombre, lui
+répondit:
+
+-- Dolôn, ne pense pas m'échapper, puisque tu es tombé entre nos
+mains, bien que tes paroles soient bonnes. Si nous acceptons le
+prix de ton affranchissement, et si nous te renvoyons, certes, tu
+reviendras auprès des nefs rapides des Akhaiens, pour espionner ou
+combattre; mais, si tu perds la vie, dompté par mes mains, tu ne
+nuiras jamais plus aux Argiens.
+
+Il parla ainsi, et comme Dolôn le suppliait en lui touchant la
+barbe de la main, il le frappa brusquement de son épée au milieu
+de la gorge et trancha les deux muscles. Et le Troien parlait
+encore quand sa tête tomba dans la poussière. Et ils arrachèrent
+le casque de peau de belette, et la peau de loup, et l'arc
+flexible et la longue lance. Et le divin Odysseus, les soulevant
+vers le ciel, les voua, en priant, à la dévastatrice Athènè.
+
+-- Réjouis-toi de ces armes, déesse! Nous t'invoquons, toi qui es
+la première entre tous les Olympiens immortels. Conduis-nous où
+sont les guerriers Thrèkiens, leurs chevaux et leurs tentes.
+
+Il parla ainsi, et, levant les bras, il posa ces armes sur un
+tamaris qu'il marqua d'un signe en nouant les roseaux et les
+larges branches, afin de les reconnaître au retour, dans la nuit
+noire.
+
+Et ils marchèrent ensuite à travers les armes et la plaine
+sanglante, et ils parvinrent bientôt aux tentes des guerriers
+Thrèkiens. Et ceux-ci dormaient, rompus de fatigue; et leurs
+belles armes étaient couchées à terre auprès d'eux, sur trois
+rangs. Et, auprès de chaque homme, il y avait deux chevaux. Et, au
+milieu, dormait Rhèsos, et, auprès de lui, ses chevaux rapides
+étaient attachés avec des courroies, derrière le char.
+
+Et Odysseus le vit le premier, et il le montra à Diomèdès:
+
+-- Diomèdès, voici l'homme et les chevaux dont nous a parlé Dolôn
+que nous avons tué. Allons! use de ta force et sers-toi de tes
+armes. Détache ces chevaux, ou je le ferai moi-même si tu
+préfères.
+
+Il parla ainsi, et Athènè aux yeux clairs donna une grande force à
+Diomèdès. Et il tuait çà et là; et ceux qu'il frappait de l'épée
+gémissaient, et la terre ruisselait de sang. Comme un lion,
+tombant au milieu de troupeaux sans gardiens, se rue sur les
+chèvres et les brebis; ainsi le fils de Tydeus se rua sur les
+Thrèkiens, jusqu'à ce qu'il en eût tué douze. Et dès que le
+Tydéide avait frappé, Odysseus, qui le suivait, traînait à l'écart
+le cadavre par les pieds, pensant dans son esprit que les chevaux
+aux belles crinières passeraient plus librement, et ne
+s'effaroucheraient point, n'étant pas accoutumés à marcher sur les
+morts. Et, lorsque le fils de Tydeus s'approcha du roi, ce fut le
+treizième qu'il priva de sa chère âme. Et sur la tête de Rhèsos,
+qui râlait, un songe fatal planait cette nuit-là, sous la forme de
+l'Oinéide, et par la volonté d'Athènè.
+
+Cependant le patient Odysseus détacha les chevaux aux sabots
+massifs, et, les liant avec les courroies, il les conduisit hors
+du camp, les frappant de son arc, car il avait oublié de saisir le
+fouet étincelant resté dans le beau char. Et, alors, il siffla
+pour avertir le divin Diomèdès. Et celui-ci délibérait dans son
+esprit si, avec plus d'audace encore, il n'entraînerait point, par
+le timon, le char où étaient déposées les belles armes, ou s'il
+arracherait la vie à un plus grand nombre de Thrèkiens. Pendant
+qu'il délibérait ainsi dans son esprit, Athènè s'approcha et lui
+dit:
+
+-- Songe au retour, fils du magnanime Tydeus, de peur qu'un dieu
+n'éveille les Troiens et que tu ne sois contraint de fuir vers les
+nefs creuses.
+
+Elle parla ainsi, et il comprit les paroles de la déesse, et il
+sauta sur les chevaux, et Odysseus les frappa de son arc, et ils
+volaient vers les nefs rapides des Akhaiens. Mais Apollôn à l'arc
+d'argent de ses yeux perçants vit Athènè auprès du fils de Tydeus.
+Irrité, il entra dans le camp des Troiens et réveilla le chef
+Thrèkien Hippokoôn, brave parent de Rhèsos. Et celui-là, se
+levant, vit déserte la place où étaient les chevaux rapides, et
+les hommes palpitant dans leur sang; et il gémit, appelant son
+cher compagnon par son nom. Et une immense clameur s'éleva parmi
+les Troiens qui accouraient; et ils s'étonnaient de cette action
+audacieuse, et que les hommes qui l'avaient accomplie fussent
+retournés sains et saufs vers les nefs creuses.
+
+Et quand ceux-ci furent arrivés là où ils avaient tué l'espion de
+Hektôr, Odysseus, cher à Zeus, arrêta les chevaux rapides. Et le
+Tydéide, sautant à terre, remit aux mains d'Odysseus les
+dépouilles sanglantes, et remonta. Et ils excitèrent les chevaux
+qui volaient avec ardeur vers les nefs creuses. Et, le premier,
+Nestôr entendit leur bruit et dit:
+
+-- Ô amis, chefs et princes des Argiens, mentirai-je ou dirai-je
+vrai? Mon coeur m'ordonne de parler. Le galop de chevaux rapides
+frappe mes oreilles. Plaise aux dieux que, déjà, Odysseus et le
+robuste Diomèdès aient enlevé aux Troiens des chevaux aux sabots
+massifs; mais je crains avec véhémence, dans mon esprit, que les
+plus braves des Argiens n'aient pu échapper à la foule des
+Troiens!
+
+Il avait à peine parlé, et les deux rois arrivèrent et
+descendirent. Et tous, pleins de joie, les saluèrent de la main,
+avec des paroles flatteuses. Et, le premier, le cavalier Gérennien
+Nestôr les interrogea:
+
+-- Dis-moi, Odysseus comblé de louanges, gloire des Akhaiens,
+comment avez-vous enlevé ces chevaux? Est-ce en entrant dans le
+camp des Troiens, ou avez-vous rencontré un dieu qui vous en ait
+fait don? Ils sont semblables aux rayons de Hélios! Je me mêle,
+certes, toujours aux Troiens, et je ne pense pas qu'on m'ait vu
+rester auprès des nefs, bien que je sois vieux; mais je n'ai
+jamais vu de tels chevaux. Je soupçonne qu'un dieu vous les a
+donnés, car Zeus qui amasse les nuées vous aime tous deux, et
+Athènè aux yeux clairs, fille de Zeus tempétueux, vous aime aussi.
+
+Et le subtil Odysseus lui répondit:
+
+-- Nestôr Nèlèiade, gloire des Akhaiens, sans doute un dieu, s'il
+l'eût voulu, nous eût donné des chevaux même au-dessus de ceux-ci,
+car les dieux peuvent tout. Mais ces chevaux, sur lesquels tu
+m'interroges, ô vieillard, sont Thrèkiens et arrivés récemment. Le
+hardi Diomèdès a tué leur roi et douze des plus braves compagnons
+de celui-ci. Nous avons tué, non loin des nefs, un quatorzième
+guerrier, un espion que Hektôr et les illustres Troiens envoyaient
+dans notre camp.
+
+Il parla ainsi, joyeux, et fit sauter le fossé aux chevaux. Et les
+autres chefs Argiens, joyeux aussi, vinrent jusqu'à la tente
+solide du Tydéide. Et ils attachèrent, avec de bonnes courroies,
+les étalons Thrèkiens à la crèche devant laquelle les rapides
+chevaux de Diomèdès se tenaient, broyant le doux froment. Et
+Odysseus posa les dépouilles sanglantes de Dolôn sur la poupe de
+sa nef, pour qu'elles fussent vouées à Athènè. Et tous deux, étant
+entrés dans la mer pour enlever leur sueur, lavèrent leurs jambes,
+leurs cuisses et leurs épaules. Et après que l'eau de la mer eut
+enlevé leur sueur et qu'ils se furent ranimés, ils entrèrent dans
+des baignoires polies. Et, s'étant parfumés d'une huile épaisse,
+ils s'assirent pour le repas du matin, puisant dans un plein
+kratère pour faire, en honneur d'Athènè, des libations de vin
+doux.
+
+
+Chant 11
+
+Éôs quitta le lit du brillant Tithôn, afin de porter la lumière
+aux immortels et aux vivants. Et Zeus envoya Éris vers les nefs
+rapides des Akhaiens, portant dans ses mains le signe terrible de
+la guerre. Et elle s'arrêta sur la nef large et noire d'Odysseus,
+qui était au centre, pour que son cri fût entendu de tous côtés,
+depuis les tentes du Télamônien Aias jusqu'à celles d'Akhilleus;
+car ceux-ci, confiants dans leur courage et la force de leurs
+mains, avaient placé leurs nefs égales aux deux extrémités du
+camp. De ce lieu, la déesse poussa un cri retentissant et horrible
+qui souffla au coeur de chacun des Akhaiens un ardent désir de
+guerroyer et de combattre sans relâche. Et, aussitôt, la guerre
+leur fut plus douce que le retour, sur les nefs creuses, dans la
+terre bien-aimée de la patrie.
+
+Et l'Atréide, élevant la voix, ordonna aux Argiens de s'armer; et
+lui-même se couvrit de l'airain éclatant. Et, d'abord, il entoura
+ses jambes de belles knèmides retenues par des agrafes d'argent.
+Ensuite, il ceignit sa poitrine d'une cuirasse que lui avait
+autrefois donnée Kinyrès, son hôte. Kinyrès, ayant appris dans
+Kypros par la renommée que les Akhaiens voguaient vers Ilios sur
+leurs nefs, avait fait ce présent au roi. Et cette cuirasse avait
+dix cannelures en émail noir, douze en or, vingt en étain. Et
+trois dragons azurés s'enroulaient jusqu'au col, semblables aux
+Iris que le Kroniôn fixa dans la nuée pour être un signe aux
+vivants.
+
+Et il suspendit à ses épaules l'épée où étincelaient des clous
+d'or dans la gaîne d'argent soutenue par des courroies d'or. Il
+s'abrita tout entier sous un beau bouclier aux dix cercles
+d'airain et aux vingt bosses d'étain blanc, au milieu desquelles
+il y en avait une d'émail noir où s'enroulait Gorgô à l'aspect
+effrayant et aux regards horribles. Auprès étaient la Crainte et
+la Terreur. Et ce bouclier était suspendu à une courroie d'argent
+où s'enroulait un dragon azuré dont le col se terminait en trois
+têtes. Et il mit un casque chevelu orné de quatre cônes et
+d'aigrettes de crin qui s'agitaient terriblement. Et il prit deux
+lances solides aux pointes d'airain qui brillaient jusqu'à
+l'Ouranos. Et Athènaiè et Hèrè éveillèrent un grand bruit pour
+honorer le roi de la riche Mykènè.
+
+Et les chefs ordonnèrent aux conducteurs des chars de retenir les
+chevaux auprès du fossé, tandis qu'ils se ruaient couverts de
+leurs armes. Et une immense clameur s'éleva avant le jour. Et les
+chars et les chevaux, rangés auprès du fossé, suivaient à peu de
+distance les guerriers; ceux-ci les précédèrent, et le cruel
+Kronide excita un grand tumulte et fit pleuvoir du haut de
+l'aithèr des rosées teintes de sang, en signe qu'il allait
+précipiter chez Aidès une foule de têtes illustres.
+
+De leur côté, les Troiens se rangeaient sur la hauteur autour du
+grand Hektôr, de l'irréprochable Polydamas, d'Ainéias qui, dans
+Ilios, était honoré comme un dieu par les Troiens, des trois
+Anténorides, Polybos, le divin Agènôr et le jeune Akamas,
+semblable aux immortels.
+
+Et, entre les premiers combattants, Hektôr portait son bouclier
+poli. De même qu'une étoile désastreuse s'éveille, brillante, et
+s'avance à travers les nuées obscures, de même Hektôr apparaissait
+en tête des premiers combattants, ou au milieu d'eux, et leur
+commandant à tous; et il resplendissait, couvert d'airain, pareil
+à l'éclair du père Zeus tempêtueux.
+
+Et, comme deux troupes opposées de moissonneurs qui tranchent les
+gerbes dans le champ d'un homme riche, les Troiens et les Akhaiens
+s'entretuaient, se ruant les uns contre les autres, oublieux de la
+fuite funeste, inébranlables et tels que des loups.
+
+Et la désastreuse Éris se réjouissait de les voir, car, seule de
+tous les dieux, elle assistait au combat. Et les autres immortels
+étaient absents, et chacun d'eux était assis, tranquille dans sa
+belle demeure, sur les sommets de l'Olympos. Et ils blâmaient le
+Kroniôn qui amasse les noires nuées, parce qu'il voulait donner
+une grande gloire aux Troiens. Mais le père Zeus, assis à l'écart,
+ne s'inquiétait point d'eux. Et il siégeait, plein de gloire,
+regardant la ville des Troiens et les nefs des Akhaiens, et
+l'éclat de l'airain, et ceux qui reculaient, et ceux qui
+s'élançaient.
+
+Tant que l'aube dura et que le jour sacré prit de la force, les
+traits sifflèrent des deux côtés et les hommes moururent; mais,
+vers l'heure où le bûcheron prend son repas dans les gorges de la
+montagne, et que, les bras rompus d'avoir coupé les grands arbres,
+et le coeur défaillant, il ressent le désir d'une douce
+nourriture, les Danaens, s'exhortant les uns les autres, rompirent
+les phalanges. Et Agamemnôn bondit le premier et tua le guerrier
+Bianôr, prince des peuples, et son compagnon Oileus qui conduisait
+les chevaux. Et celui-ci, sautant du char, lui avait fait face. Et
+l'Atréide, comme il sautait, le frappa au front de la lance aiguë,
+et le casque épais ne résista point à l'airain qui y pénétra,
+brisa le crâne et traversa la cervelle du guerrier qui s'élançait.
+Et le roi des hommes, Agamemnôn, les abandonna tous deux en ce
+lieu, après avoir arraché leurs cuirasses étincelantes.
+
+Puis, il s'avança pour tuer Isos et Antiphos, deux fils de
+Priamos, l'un bâtard et l'autre légitime, montés sur le même char.
+Et le bâtard tenait les rênes, et l'illustre Antiphos combattait.
+Akhilleus les avait autrefois saisis et liés avec des branches
+d'osier, sur les sommets de l'Ida, comme ils paissaient leurs
+brebis; et il avait accepté le prix de leur affranchissement. Mais
+voici que l'Atréide Agamemnôn qui commandait au loin perça Isos
+d'un coup de lance au-dessus de la mamelle, et, frappant Antiphos
+de l'épée auprès de l'oreille, le renversa du char. Et, comme il
+leur arrachait leurs belles armes, il les reconnut, les ayant vus
+auprès des nefs, quand Akhilleus aux pieds rapides les y avait
+amenés des sommets de l'Ida.
+
+Ainsi un lion brise aisément, dans son antre, les saisissant avec
+ses fortes dents, les faibles petits d'une biche légère, et
+arrache leur âme délicate. Et la biche accourt, mais elle ne peut
+les secourir, car une profonde terreur la saisit; et elle s'élance
+à travers les fourrés de chênes des bois, effarée et suant
+d'épouvante devant la fureur de la puissante bête féroce. De même
+nul ne put conjurer la perte des Priamides, et tous fuyaient
+devant les Argiens.
+
+Et le roi Agamemnôn saisit sur le même char Peisandros et le brave
+Hippolokhos, fils tous deux du belliqueux Antimakhos. Et celui-ci,
+ayant accepté l'or et les présents splendides d'Alexandros,
+n'avait pas permis que Hélénè fût rendue au brave Ménélaos. Et
+comme l'Atréide se ruait sur eux, tel qu'un lion, ils furent
+troublés; et, les souples rênes étant tombées de leurs mains,
+leurs chevaux rapides les emportaient. Et, prosternés sur le char,
+ils suppliaient Agamemnôn:
+
+-- Prends-nous vivants, fils d'Atreus, et reçois le prix de notre
+affranchissement. De nombreuses richesses sont amassées dans les
+demeures d'Antimakhos, l'or, l'airain et le fer propre à être
+travaillé. Notre père t'en donnera la plus grande partie pour
+notre affranchissement, s'il apprend que nous sommes vivants sur
+les nefs des Akhaiens.
+
+En pleurant, ils adressaient au roi ces douces paroles, mais ils
+entendirent une dure réponse:
+
+-- Si vous êtes les fils du brave Antimakhos qui, autrefois, dans
+l'agora des Troiens, conseillait de tuer nos envoyés, Ménélaos et
+le divin Odysseus, et de ne point les laisser revenir vers les
+Akhaiens, maintenant vous allez payer l'injure de votre père.
+
+Il parla ainsi, et, frappant de sa lance Peisandros à la poitrine,
+il le renversa dans la poussière, et, comme Hippolokhos sautait,
+il le tua à terre; et, lui coupant les bras et le cou, il le fit
+rouler comme un tronc mort à travers la foule. Et il les abandonna
+pour se ruer sur les phalanges en désordre, suivi des Akhaiens aux
+belles knèmides. Et les piétons tuaient les piétons qui fuyaient,
+et les cavaliers tuaient les cavaliers. Et, sous leurs pieds, et
+sous les pieds sonores des chevaux, une grande poussière montait
+de la plaine dans l'air. Et le roi Agamemnôn allait, tuant
+toujours et excitant les Argiens.
+
+Ainsi, quand la flamme désastreuse dévore une épaisse forêt, et
+quand le vent qui tourbillonne l'active de tous côtés, les arbres
+tombent sous l'impétuosité du feu. De même, sous l'Atréide
+Agamemnôn, tombaient les têtes des Troiens en fuite. Les chevaux
+entraînaient, effarés, la tête haute, les chars vides à travers
+les rangs, et regrettaient leurs conducteurs irréprochables qui
+gisaient contre terre, plus agréables aux oiseaux carnassiers qu'à
+leurs femmes.
+
+Et Zeus conduisit Hektôr loin des lances, loin de la poussière,
+loin du carnage et du sang. Et l'Atréide, excitant les Danaens,
+poursuivait ardemment l'ennemi. Et les Troiens, auprès du tombeau
+de l'antique Dardanide Ilos, se précipitaient dans la plaine,
+désirant rentrer dans la ville. Et ils approchaient du figuier, et
+l'Atréide les poursuivait, baignant de leur sang ses mains rudes,
+et poussant des cris. Et, lorsqu'ils furent parvenus au hêtre et
+aux portes Skaies, ils s'arrêtèrent, s'attendant les uns les
+autres. Et la multitude fuyait dispersée à travers la plaine,
+comme un troupeau de vaches qu'un lion, brusquement survenu,
+épouvante au milieu de la nuit; mais une seule d'entre elles meurt
+chaque fois. Le lion, l'ayant saisie de ses fortes dents, lui
+brise le cou, boit son sang et dévore ses entrailles. Ainsi
+l'Atréide Agamemnôn les poursuivait, tuant toujours le dernier; et
+ils fuyaient. Un grand nombre d'entre eux tombait, la tête la
+première, ou se renversait du haut des chars sous les mains de
+l'Atréide dont la lance était furieuse. Mais, quand on fut parvenu
+à la ville et à ses hautes murailles, le père des hommes et des
+dieux descendit de l'Ouranos sur les sommets de l'Ida aux sources
+abondantes, avec la foudre aux mains, et il appela la messagère
+Iris aux ailes d'or:
+
+-- Va! rapide Iris, et dis à Hektôr qu'il se tienne en repos et
+qu'il ordonne au reste de l'armée de combattre l'ennemi aussi
+longtemps qu'il verra le prince des peuples, Agamemnôn, se jeter
+furieux aux premiers rangs et rompre les lignes des guerriers.
+Mais, dès que l'Atréide, frappé d'un coup de lance ou blessé d'une
+flèche, remontera sur son char, je rendrai au Priamide la force de
+tuer; et il tuera, étant parvenu aux nefs bien construites,
+jusqu'à ce que Hélios tombe et que la nuit sacrée s'élève.
+
+Il parla ainsi, et la rapide Iris aux pieds prompts comme le vent
+lui obéit. Et elle descendit des sommets de l'Ida vers la sainte
+Ilios, et elle trouva le fils du belliqueux Priamos, le divin
+Hektôr, debout sur son char solide. Et Iris aux pieds rapides
+s'approcha et lui dit:
+
+-- Fils de Priamos, Hektôr, égal à Zeus en sagesse, le père Zeus
+m'envoie te dire ceci: Tiens-toi en repos, et ordonne au reste de
+l'armée de combattre l'ennemi, aussi longtemps que tu verras le
+prince des peuples, Agamemnôn, se jeter furieux aux premiers rangs
+des combattants et rompre les lignes des guerriers; mais dès que
+l'Atréide, frappé d'un coup de lance ou blessé d'une flèche,
+remontera sur son char, Zeus te rendra la force de tuer, et tu
+tueras, étant parvenu aux nefs bien construites, jusqu'à ce que
+Hélios tombe et que la nuit sacrée s'élève.
+
+Ayant ainsi parlé, Iris aux pieds rapides disparut. Et Hektôr,
+sautant du haut de son char, avec ses armes, et agitant ses lances
+aiguës, courut de tous côtés à travers l'armée, l'excitant au
+combat. Et les Troiens, se retournant, firent face aux Akhaiens.
+Et les Argiens s'arrêtèrent, serrant leurs phalanges pour soutenir
+le combat; mais Agamemnôn se rua en avant, voulant combattre le
+premier.
+
+Dites-moi maintenant, Muses qui habitez les demeures ouraniennes,
+celui des Troiens ou des illustres alliés qui s'avança le premier
+contre Agamemnôn. Ce fut Iphidamas Anténoride, grand et robuste,
+élevé dans la fertile Thrèkiè, nourrice de brebis. Et son aïeul
+maternel Kisseus, qui engendra Théanô aux belles joues, l'éleva
+tout enfant dans ses demeures; et quand il eut atteint la
+glorieuse puberté, il le retint en lui donnant sa fille pour
+femme. Et quand le jeune guerrier apprit l'arrivée des Akhaiens,
+il quitta sa demeure nuptiale et vint avec douze nefs aux poupes
+recourbées qu'il laissa à Perkopè. Et il vint à pied jusque dans
+Ilios. Et ce fut lui qui s'avança contre Agamemnôn. Tous deux
+s'étant rencontrés, l'Atréide le manqua de sa lance qui se
+détourna du but. Et Iphidamas frappa au-dessous de la cuirasse,
+sur le ceinturon; et il poussa sa lance avec vigueur, sans la
+quitter; mais il ne perça point le ceinturon habilement fait, et
+la pointe de l'arme, rencontrant une lame d'argent, se tordit
+comme du plomb. Et Agamemnôn qui commande au loin, rapide comme un
+lion, saisit la lance, et, l'arrachant, frappa de son épée
+l'Anténoride au cou, et le tua. Ainsi ce malheureux, en secourant
+ses concitoyens, s'endormit d'un sommeil d'airain, loin de sa
+jeune femme dont il n'avait point vu le bonheur. Et il lui avait
+fait de nombreux présents, lui ayant d'abord donné cent boeufs, et
+lui ayant promis mille chèvres et brebis. Et voici que l'Atréide
+Agamemnôn le dépouilla, et rentra dans la foule des Akhaiens,
+emportant ses belles armes.
+
+Et l'illustre guerrier Koôn, l'aîné des Anténorides, l'aperçut, et
+une amère douleur obscurcit ses yeux quand il vit son frère mort.
+En se cachant, il frappa le divin Agamemnôn d'un coup de lance au
+milieu du bras, sous le coude, et la pointe de l'arme brillante
+traversa le bras. Et le roi des hommes, Agamemnôn, frissonna;
+mais, loin d'abandonner le combat, il se rua sur Koôn, armé de sa
+lance solide. Et celui-ci traînait par les pieds son frère
+Iphidamas, né du même père, et il appelait les plus braves à son
+aide. Mais, comme il l'entraînait, l'Atréide le frappa de sa lance
+d'airain sous son bouclier rond, et il le tua; et il lui coupa la
+tête sur le corps même d'Iphidamas. Ainsi les deux fils d'Antènôr,
+sous la main du roi Atréide, accomplissant leurs destinées,
+descendirent aux demeures d'Aidès.
+
+Et l'Atréide continua d'enfoncer les lignes des guerriers à coups
+de lance, d'épée ou de lourdes roches, aussi longtemps que le sang
+coula, chaud, de sa blessure; mais dès que la plaie fut desséchée,
+que le sang s'arrêta, les douleurs aiguës domptèrent sa force,
+semblables à ces douleurs amères que les filles de Hèrè, les
+Éileithyes, envoient comme des traits acerbes à la femme qui
+enfante. Ainsi les douleurs aiguës domptèrent la force de
+l'Atréide. Il monta sur son char, ordonnant au conducteur des
+chevaux de les pousser vers les nefs creuses, car il défaillait
+dans son coeur. Et il dit aux Danaens, criant à haute voix pour
+être entendu:
+
+-- Ô amis, chefs et princes des Argiens, c'est à vous maintenant
+d'éloigner le combat désastreux des nefs qui traversent la mer,
+puisque le sage Zeus ne me permet pas de combattre les Troiens
+pendant toute la durée du jour.
+
+Il parla ainsi, et le conducteur du char fouetta les chevaux aux
+beaux crins du côté des nefs creuses, et ils couraient avec
+ardeur, le poitrail écumant, soulevant la poussière et entraînant
+leur roi blessé, loin du combat. Et dès que Hektôr s'aperçut de la
+retraite d'Agamemnôn, il excita à haute voix les Troiens et les
+Lykiens.
+
+-- Troiens, Lykiens et Dardaniens, hardis combattants, soyez des
+hommes! Amis, souvenez-vous de votre courage intrépide. Ce
+guerrier si brave se retire, et Zeus Kronide veut me donner une
+grande gloire. Poussez droit vos chevaux aux durs sabots sur les
+robustes Danaens, afin de remporter une gloire sans égale.
+
+Ayant ainsi parlé, il excita la force et le courage de chacun. De
+même qu'un chasseur excite les chiens aux blanches dents contre un
+sauvage sanglier ou contre un lion, de même le Priamide Hektôr,
+semblable au cruel Arès, excita les magnanimes Troiens contre les
+Akhaiens. Et lui-même, sûr de son courage, se rua des premiers
+dans la mêlée, semblable au tourbillon orageux qui tombe sur la
+haute mer et la bouleverse.
+
+Et, maintenant, quel fut le premier, quel fut le dernier que tua
+le Priamide Hektôr, quand Zeus voulut le glorifier? Assaios,
+d'abord, et Autonoos, et Opitès, et Dolops Klytide, et Opheltiôn,
+et Agélaos, et Aisymnos, Oros et le magnanime Hipponoos. Et il tua
+chacun de ces princes Danaens. Puis, il tomba sur la multitude,
+tel que Zéphyros qui agite les nuées, lorsqu'il flagelle les
+vapeurs tempêtueuses amassées par le Notos furieux, qu'il déroule
+les flots énormes, et, de ses souffles épars, disperse l'écume
+dans les hauteurs de l'air. De même, Hektôr fit tomber une foule
+de têtes guerrières.
+
+Alors, c'eût été le jour d'un désastre fatal et de maux
+incurables, et les Argiens, dans leur fuite, eussent succombé
+auprès des nefs, si Odysseus n'eût exhorté le Tydéide Diomèdès:
+
+-- Tydéide, avons-nous oublié notre courage intrépide? Viens
+auprès de moi, très cher; car ce nous serait un grand opprobre si
+Hektôr au casque mouvant s'emparait des nefs.
+
+Et le robuste Diomèdès lui répondit:
+
+-- Me voici, certes, prêt à combattre. Mais notre joie sera brève,
+puisque Zeus qui amasse les nuées veut donner la victoire aux
+Troiens.
+
+Il parla ainsi, et il renversa Tymbraios de son char, l'ayant
+frappé de sa lance à la mamelle gauche. Et Odysseus tua Moliôn, le
+divin compagnon de Thymbraios. Et ils abandonnèrent les deux
+guerriers ainsi éloignés du combat, et ils se jetèrent dans la
+mêlée. Et comme deux sangliers audacieux qui reviennent sur les
+chiens chasseurs, ils contraignirent les Troiens de reculer, et
+les Akhaiens, en proie au divin Hektôr, respirèrent un moment. Et
+les deux rois prirent un char et deux guerriers très braves, fils
+du Perkosien Mérops, habile divinateur, qui avait défendu à ses
+fils de partir pour la guerre fatale. Mais ils ne lui obéirent
+pas, et les kères de la mort les entraînèrent. Et l'illustre
+Tydéide Diomèdès leur enleva l'âme et la vie, et les dépouilla de
+leurs belles armes, tandis qu'Odysseus tuait Hippodamos et
+Hypeirokhos. Alors, le Kroniôn, les regardant du haut de l'Ida,
+rétablit le combat, afin qu'ils se tuassent également des deux
+côtés.
+
+Et le fils de Tydeus blessa de sa lance à la cuisse le héros
+Agastrophos Paionide. Et les chevaux du Paionide étaient trop
+éloignés pour l'aider à fuir; et il gémissait dans son âme de ce
+que le conducteur du char l'eût retenu en arrière, tandis qu'il
+s'élançait à pied parmi les combattants, jusqu'à ce qu'il eût
+perdu la douce vie. Mais Hektôr, l'ayant vu aux premières lignes,
+se rua en poussant de grands cris, suivi des phalanges Troiennes.
+Et le hardi Diomèdès, à cette vue, frissonna et dit à Odysseus
+debout près de lui:
+
+-- C'est sur nous que le furieux Hektôr roule ce tourbillon
+sinistre; mais restons inébranlables, et nous repousserons son
+attaque.
+
+Il parla ainsi, et il lança sa longue pique qui ne se détourna pas
+du but, car le coup atteignit la tête du Priamide, au sommet du
+casque. La pointe d'airain ne pénétra point et fut repoussée, et
+le triple airain du casque que Phoibos Apollôn avait donné au
+Priamide le garantit; mais il recula aussitôt, rentra dans la
+foule, et, tombant sur ses genoux, appuya contre terre sa main
+robuste, et la noire nuit couvrit ses yeux.
+
+Et, pendant que Diomèdès, suivant de près le vol impétueux de sa
+lance, la relevait à l'endroit où elle était tombée, Hektôr,
+ranimé, monta sur son char, se perdit dans la foule et évita la
+noire mort. Et le robuste Diomèdès, le menaçant de sa lance, lui
+cria:
+
+-- Ô chien! tu as de nouveau évité la mort qui a passé près de
+toi. Phoibos Apollôn t'a sauvé encore une fois, lui que tu
+supplies toujours au milieu du choc des lances. Mais, certes, je
+te tuerai si je te retrouve et qu'un des dieux me vienne en aide.
+Maintenant, je vais attaquer tous ceux que je pourrai saisir.
+
+Et, parlant ainsi, il tua l'illustre Paionide.
+
+Mais Alexandros, l'époux de Hélénè à la belle chevelure, appuyé
+contre la colonne du tombeau de l'antique guerrier Dardanide Ilos,
+tendit son arc contre le Tydéide Diomèdès, prince des peuples. Et,
+comme celui-ci arrachait la cuirasse brillante, le bouclier et le
+casque épais du robuste Agastrophos, Alexandros tendit l'arc de
+corne et perça d'une flèche certaine le pied droit de Diomèdès;
+et, à travers le pied, la flèche s'enfonça en terre. Et
+Alexandros, riant aux éclats, sortit de son abri, et dit en se
+vantant:
+
+-- Te voilà blessé! ma flèche n'a pas été vaine. Plût aux dieux
+qu'elle se fût enfoncée dans ton ventre et que je t'eusse tué! Les
+Troiens, qui te redoutent, comme des chèvres en face d'un lion,
+respireraient plus à l'aise.
+
+Et l'intrépide et robuste Diomèdès lui répondit:
+
+-- Misérable archer, aussi vain de tes cheveux que de ton arc,
+séducteur de vierges! si tu combattais face à face contre moi, tes
+flèches te seraient d'un vain secours. Voici que tu te glorifies
+pour m'avoir percé le pied! Je m'en soucie autant que si une femme
+ou un enfant m'avait atteint par imprudence. Le trait d'un lâche
+est aussi vil que lui. Mais celui que je touche seulement de ma
+lance expire aussitôt. Sa femme se déchire les joues, ses enfants
+sont orphelins, et il rougit la terre de son sang, et il se
+corrompt, et il y a autour de lui plus d'oiseaux carnassiers que
+de femmes en pleurs.
+
+Il parla ainsi, et l'illustre Odysseus se plaça devant lui; et, se
+baissant, il arracha la flèche de son pied; mais aussitôt il
+ressentit dans tout le corps une amère douleur. Et, le coeur
+défaillant, il monta sur son char, ordonnant au conducteur de le
+ramener aux nefs creuses.
+
+Et l'illustre Odysseus, resté seul, car tous les Argiens s'étaient
+enfuis, gémit et se dit dans son coeur magnanime:
+
+-- Hélas! que vais-je devenir? Ce serait une grande honte que de
+reculer devant cette multitude; mais ne serait-il pas plus cruel
+de mourir seul ici, puisque le Kroniôn a mis tous les Danaens en
+fuite? Mais pourquoi délibérer dans mon coeur? Je sais que les
+lâches seuls reculent dans la mêlée. Le brave, au contraire,
+combat de pied ferme, soit qu'il frappe, soit qu'il soit frappé.
+
+Pendant qu'il délibérait ainsi dans son esprit et dans son coeur,
+les phalanges des Troiens porteurs de boucliers survinrent et
+enfermèrent de tous côtés leur fléau. De même que les chiens
+vigoureux et les jeunes chasseurs entourent un sanglier, dans
+l'épaisseur d'un bois, et que celui-ci leur fait tête en aiguisant
+ses blanches défenses dans ses mâchoires torses, et que tous
+l'environnent malgré ses défenses furieuses et son aspect
+horrible; de même, les Troiens se pressaient autour d'Odysseus
+cher à Zeus. Mais le Laertiade blessa d'abord l'irréprochable
+Deiopis à l'épaule, de sa lance aiguë; et il tua Thoôn et Ennomos.
+Et comme Khersidamas sautait de son char, il le perça sous le
+bouclier, au nombril; et le Troien roula dans la poussière,
+saisissant la terre à pleines mains. Et le Laertiade les
+abandonna, et il blessa de sa lance Kharops Hippaside, frère de
+l'illustre Sôkos. Et Sôkos, semblable à un dieu, accourant au
+secours de son frère, s'approcha et lui dit:
+
+-- Ô Odysseus, insatiable de ruses et de travaux, aujourd'hui tu
+triompheras des deux Hippasides, et, les ayant tués, tu enlèveras
+leurs armes, ou, frappé de ma lance, tu perdras la vie.
+
+Ayant ainsi parlé, il frappa le bouclier arrondi, et la lance
+solide perça le bouclier étincelant, et, à travers la cuirasse
+habilement travaillée, déchira la peau au-dessus des poumons; mais
+Athènè ne permit pas qu'elle pénétrât jusqu'aux entrailles. Et
+Odysseus, sentant que le coup n'était pas mortel, recula et dit à
+Sôkos:
+
+-- Malheureux! voici que la mort accablante va te saisir. Tu me
+contrains de ne plus combattre les Troiens, mais je t'apporte
+aujourd'hui la noire mort; et, dompté par ma lance, tu vas me
+combler de gloire et rendre ton âme à Aidès aux beaux chevaux.
+
+Il parla ainsi, et, comme Sôkos fuyait, il le frappa de sa lance
+dans le dos, entre les épaules, et lui traversa la poitrine. Il
+tomba avec bruit, et le divin Odysseus s'écria en se glorifiant:
+
+-- Ô Sôkos, fils de l'habile cavalier Hippasos, la mort t'a
+devancé et tu n'as pu lui échapper. Ah! malheureux! ton père et ta
+mère vénérable ne fermeront point tes yeux, et les seuls oiseaux
+carnassiers agiteront autour de toi leurs lourdes ailes. Mais
+quand je serai mort, les divins Akhaiens célébreront mes
+funérailles.
+
+Ayant ainsi parlé, il arracha de son bouclier et de son corps la
+lance solide du brave Sôkos, et aussitôt son sang jaillit de la
+plaie, et son coeur se troubla. Et les magnanimes Troiens, voyant
+le sang d'Odysseus, se ruèrent en foule sur lui; et il reculait,
+en appelant ses compagnons. Et il cria trois fois aussi haut que
+le peut un homme, et le brave Ménélaos l'entendit trois fois et
+dit aussitôt au Télamônien Aias:
+
+-- Divin Aias Télamônien, prince des peuples, j'entends la voix du
+patient Odysseus, semblable à celle d'un homme que les Troiens
+auraient enveloppé dans la mêlée. Allons à travers la foule. Il
+faut le secourir. Je crains qu'il ait été abandonné au milieu des
+Troiens, et que, malgré son courage, il périsse, laissant d'amers
+regrets aux Danaens.
+
+Ayant ainsi parlé, il s'élança, et le divin Aias le suivit, et ils
+trouvèrent Odysseus au milieu des Troiens qui l'enveloppaient.
+
+Ainsi des loups affamés, sur les montagnes, hurlent autour d'un
+vieux cerf qu'un chasseur a blessé d'une flèche. Il a fui, tant
+que son sang a été tiède et que ses genoux ont pu se mouvoir; mais
+dès qu'il est tombé sous le coup de la flèche rapide, les loups
+carnassiers le déchirent sur les montagnes, au fond des bois. Et
+voici qu'un lion survient qui enlève la proie, tandis que les
+loups s'enfuient épouvantés. Ainsi les robustes Troiens se
+pressaient autour du subtil et prudent Odysseus qui, se ruant à
+coups de lance, éloignait sa dernière heure. Et Aias, portant un
+bouclier semblable à une tour, parut à son côté, et les Troiens
+prirent la fuite çà et là. Et le brave Ménélaos, saisissant
+Odysseus par la main, le retira de la mêlée, tandis qu'un
+serviteur faisait approcher le char.
+
+Et Aias, bondissant au milieu des Troiens, tua Doryklos, bâtard de
+Priamos, et Pandokos, et Lysandros, et Pyrasos, et Pylartès. De
+même qu'un fleuve, gonflé par les pluies de Zeus, descend, comme
+un torrent, des montagnes dans la plaine, emportant un grand
+nombre de chênes déracinés et de pins, et roule ses limons dans la
+mer; de même l'illustre Aias, se ruant dans la mêlée, tuait les
+hommes et les chevaux.
+
+Hektôr ignorait ceci, car il combattait vers la gauche, sur les
+rives du fleuve Skamandros, là où les têtes des hommes tombaient
+en plus grand nombre, et où de grandes clameurs s'élevaient autour
+du cavalier Nestôr et du brave Idoméneus. Hektôr les assiégeait de
+sa lance et de ses chevaux, et rompait les phalanges des
+guerriers; mais les divins Akhaiens n'eussent point reculé, si
+Alexandros, l'époux de la belle Hélénè, n'eût blessé à l'épaule
+droite, d'une flèche à trois pointes, le brave Makhaôn, prince des
+peuples. Alors les vigoureux Akhaiens craignirent, s'ils
+reculaient, d'exposer la vie de ce guerrier.
+
+Et, aussitôt, Idoméneus dit au divin Nestôr:
+
+-- Ô Nestôr Nèlèiade, gloire des Akhaiens, hâte-toi, monte sur ton
+char avec Makhaôn, et pousse vers les nefs tes chevaux aux sabots
+massifs. Un médecin vaut plusieurs hommes, car il sait extraire
+les flèches et répandre les doux baumes dans les blessures.
+
+Il parla ainsi, et le cavalier Gérennien Nestôr lui obéit. Et il
+monta sur son char avec Makhaôn, fils de l'irréprochable médecin
+Asklèpios. Et il flagellait les chevaux, et ceux-ci volaient
+ardemment vers les nefs creuses.
+
+Cependant Kébrionès, assis auprès de Hektôr sur le même char, vit
+au loin le trouble des Troiens et dit au Priamide:
+
+-- Hektôr, tandis que nous combattons ici les Danaens, à
+l'extrémité de la mêlée, les autres Troiens fuient pêle-mêle avec
+leurs chars. C'est le Télamônien Aias qui les a rompus. Je le
+reconnais bien, car il porte un vaste bouclier sur ses épaules.
+C'est pourquoi il nous faut pousser nos chevaux et notre char de
+ce côté, là où les cavaliers et les piétons s'entretuent et où
+s'élève une immense clameur.
+
+Il parla ainsi et frappa du fouet éclatant les chevaux aux belles
+crinières; et, sous le fouet, ceux-ci entraînèrent rapidement le
+char entre les Troiens et les Akhaiens, écrasant les cadavres et
+les armes. Et les jantes et les moyeux des roues étaient aspergés
+du sang qui jaillissait sous les sabots des chevaux. Et le
+Priamide, plein du désir de pénétrer dans la mêlée et de rompre
+les phalanges, apportait le trouble et la mort aux Danaens, et il
+assiégeait leurs lignes ébranlées, en les attaquant à coups de
+lance, d'épée et de lourdes roches. Mais il évitait d'attaquer le
+Télamônien Aias.
+
+Alors le père Zeus saisit Aias d'une crainte soudaine. Et celui-
+ci, étonné, s'arrêta. Et, rejetant sur son dos son bouclier aux
+sept peaux de boeuf, il recula, regardant toujours la foule.
+Semblable à une bête fauve, il reculait pas à pas, faisant face à
+l'ennemi. Comme un lion fauve que les chiens et les pâtres
+chassent loin de l'étable des boeufs, car ils veillaient avec
+vigilance, sans qu'il ait pu savourer les chairs grasses dont il
+était avide, bien qu'il se soit précipité avec fureur, et qui,
+accablé sous les torches et les traits que lui lancent des mains
+audacieuses, s'éloigne, au matin, plein de tristesse et frémissant
+de rage; de même Aias reculait, le coeur troublé, devant les
+Troiens, craignant pour les nefs des Akhaiens.
+
+De même un âne têtu entre dans un champ, malgré les efforts des
+enfants qui brisent leurs bâtons sur son dos. Il continue à paître
+la moisson, sans se soucier des faibles coups qui l'atteignent, et
+se retire à grand'peine quand il est rassasié. Ainsi les
+magnanimes Troiens et leurs alliés frappaient de leurs lances
+Aias, le grand fils de Télamôn. Ils frappaient son bouclier, et le
+poursuivaient; mais Aias, reprenant parfois ses forces
+impétueuses, se retournait et repoussait les phalanges des
+cavaliers Troiens; puis, il reculait de nouveau, les empêchant
+ainsi de se précipiter tous à la fois vers les nefs rapides. Or,
+il combattait seul dans l'intervalle qui séparait les Troiens et
+les Akhaiens. Et les traits hérissaient son grand bouclier, ou
+s'enfonçaient en terre sans se rassasier de sa chair blanche dont
+ils étaient avides.
+
+Et l'illustre fils d'Évaimôn, Eurypylos, l'aperçut ainsi assiégé
+d'un nuage de traits. Et il accourut à ses côtés, et il lança sa
+pique éclatante. Et il perça le Phausiade Apisaôn, prince des
+peuples, dans le foie, sous le diaphragme, et il le tua. Et
+Eurypylos, s'élançant, lui arracha ses armes. Mais lorsque le
+divin Alexandros le vit emportant les armes d'Apisaôn, il tendit
+son arc contre lui et il le perça d'une flèche à la cuisse droite.
+Le roseau se brisa, la cuisse s'engourdit, et l'Évaimônide,
+rentrant dans la foule de ses compagnons, afin d'éviter la mort,
+cria d'une voix haute afin d'être entendu des Danaens:
+
+-- Ô amis, chefs et princes des Argiens, arrêtez et retournez-
+vous. Éloignez la dernière heure d'Aias qui est accablé de traits,
+et qui, je pense, ne sortira pas vivant de la mêlée terrible.
+Serrez-vous donc autour d'Aias, le grand fils de Télamôn.
+
+Eurypylos, blessé, parla ainsi; mais ses compagnons se pressèrent
+autour de lui, le bouclier incliné et la lance en arrêt. Et Aias,
+les ayant rejoints, fit avec eux face à l'ennemi. Et ils
+combattirent de nouveau, tels que des flammes ardentes.
+
+Mais les cavales du Nèlèide emportaient loin du combat, et
+couvertes d'écume, Nestôr, et Makhaôn, prince des peuples.
+
+Et le divin Akhilleus aux pieds rapides les reconnut. Et, debout
+sur la poupe de sa vaste nef, il regardait le rude combat et la
+défaite lamentable. Et il appela son compagnon Patroklos. Celui-ci
+l'entendit et sortit de ses tentes, semblable à Arès. Et ce fut
+l'origine de son malheur. Et le brave fils de Ménoitios dit le
+premier:
+
+-- Pourquoi m'appelles-tu, Akhilleus? Que veux-tu de moi?
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit:
+
+-- Divin Ménoitiade, très cher à mon âme, j'espère maintenant que
+les Akhaiens ne tarderont pas à tomber suppliants à mes genoux,
+car une intolérable nécessité les assiège. Va donc, Patroklos cher
+à Zeus, et demande à Nestôr quel est le guerrier blessé qu'il
+ramène du combat. Il ressemble à l'Asklèpiade Makhaôn, mais je
+n'ai point vu son visage, et les chevaux l'ont emporté rapidement.
+
+Il parla ainsi, et Patroklos obéit à son cher compagnon, et il
+s'élança vers les tentes et les nefs des Akhaiens.
+
+Et quand Nestôr et Makhaôn furent arrivés aux tentes du Nèlèide,
+ils sautèrent du char sur la terre nourricière. Et le serviteur du
+vieillard, Eurymèdôn, détela les chevaux. Et les deux rois, ayant
+séché leur sueur au vent de la mer, entrèrent sous la tente et
+prirent des sièges, et Hékamèdè aux beaux cheveux leur prépara à
+boire. Et Nestôr l'avait amenée de Ténédos qu'Akhilleus venait de
+détruire; et c'était la fille du magnanime Arsinoos, et les
+Akhaiens l'avaient donnée au Nèlèide parce qu'il les surpassait
+tous par sa prudence.
+
+Elle posa devant eux une belle table aux pieds de métal azuré, et,
+sur cette table, un bassin d'airain poli avec des oignons pour
+exciter à boire, et du miel vierge et de la farine sacrée; puis,
+une très-belle coupe enrichie de clous d'or, que le vieillard
+avait apportée de ses demeures. Et cette coupe avait quatre anses
+et deux fonds, et, sur chaque anse, deux colombes d'or semblaient
+manger. Tout autre l'eût soulevée avec peine quand elle était
+remplie, mais le vieux Nestôr la soulevait facilement.
+
+Et la jeune femme, semblable aux déesses, prépara une boisson de
+vin de Pramneios, et sur ce vin elle râpa, avec de l'airain, du
+fromage de chèvre, qu'elle aspergea de blanche farine. Et, après
+ces préparatifs, elle invita les deux rois à boire; et ceux-ci,
+ayant bu et étanché la soif brûlante, charmèrent leur repos en
+parlant tour à tour.
+
+Et le divin Patroklos parut alors à l'entrée de la tente. Et le
+vieillard, l'ayant aperçu, se leva de son siège éclatant, le prit
+par la main et voulut le faire asseoir; mais Patroklos recula et
+lui dit:
+
+-- Je ne puis me reposer, divin vieillard, et tu ne me persuaderas
+pas. Il est terrible et irritable celui qui m'envoie te demander
+quel est le guerrier blessé que tu as ramené. Mais je le vois et
+je reconnais Makhaôn, prince des peuples. Maintenant je
+retournerai vers Akhilleus pour lui donner cette nouvelle, car tu
+sais, divin vieillard, combien il est impatient et prompt à
+accuser, même un innocent.
+
+Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:
+
+-- Pourquoi Akhilleus a-t-il ainsi pitié des fils des Akhaiens que
+les traits ont percés? Ignore-t-il donc le deuil qui enveloppe
+l'armée? Déjà les plus braves gisent sur leurs nefs, frappés ou
+blessés. Le robuste Tydéide Diomèdès est blessé, et Odysseus
+illustre par sa lance, et Agamemnôn. Une flèche a percé la cuisse
+d'Eurypylos, et c'est aussi une flèche qui a frappé Makhaôn que je
+viens de ramener du combat. Mais le brave Akhilleus n'a ni souci
+ni pitié des Danaens. Attend-il que les nefs rapides soient en
+proie aux flammes, malgré les Argiens, et que ceux-ci périssent
+jusqu'au dernier? Je n'ai plus la force qui animait autrefois mes
+membres agiles. Plût aux dieux que je fusse florissant de jeunesse
+et de vigueur, comme au temps où une dissension s'éleva entre nous
+et les Élidiens, à cause d'un enlèvement de boeufs, quand je tuai
+le robuste Hypeirokhide Itymoneus qui habitait Élis, et dont
+j'enlevai les boeufs par représailles. Et il les défendait, mais
+je le frappai d'un coup de lance, aux premiers rangs, et il tomba.
+Et ses tribus sauvages s'enfuirent en tumulte, et nous enlevâmes
+un grand butin: cinquante troupeaux de boeufs, autant de brebis,
+autant de porcs et autant de chèvres, cent cinquante cavales baies
+et leurs nombreux poulains. Et nous les conduisîmes, pendant la
+nuit, dans Pylos, la ville de Nèleus. Et Nèleus se réjouit dans
+son coeur, parce que j'avais fait toutes ces choses, ayant
+combattu pour la première fois. Et, au lever du jour, les hérauts
+convoquèrent ceux dont les troupeaux avaient été emmenés dans la
+fertile Élis; et les chefs Pyliens, s'étant réunis, partagèrent le
+butin. Mais alors les Épéiens nous opprimaient, car nous étions
+peu nombreux et nous avions beaucoup souffert dans Pylos, depuis
+que Hèraklès nous avait accablés, il y avait quelques années, en
+tuant les premiers de la ville. Et nous étions douze fils
+irréprochables de Nèleus, et j'étais resté le dernier, car tous
+les autres avaient péri; et c'est pourquoi les orgueilleux Épéiens
+cuirassés nous accablaient d'injustes outrages. Le vieillard
+Nèleus reçut en partage un troupeau de boeufs et un troupeau de
+brebis, trois cents têtes de bétail et leurs bergers, car la
+divine Élis lui avait beaucoup enlevé de richesses. Le roi des
+hommes, Augéias, avait retenu quatre de ses chevaux, avec leurs
+chars, qui se rendaient aux jeux, et il n'avait renvoyé que le
+conducteur plein de tristesse de cette perte. Et le vieux Nèleus
+en fut très irrité; et c'est pourquoi il reçut une grande part du
+butin; mais il distribua le reste au peuple par portions égales.
+Et comme nous partagions le butin, en faisant des sacrifices, les
+Épéiens survinrent, le troisième jour, en grand nombre, avec leurs
+chevaux aux sabots massifs, et les deux Molionides, jeunes encore,
+et inhabiles malgré leur force et leur courage. Or, Thryôessa
+s'élevait sur une hauteur, non loin de l'Alphéos, aux confins de
+la sablonneuse Pylos. Et l'ennemi l'assiégeait, désirant la
+détruire. Mais, comme ils traversaient les plaines, Athènè,
+pendant la nuit, descendit vers nous du haut de l'Olympos pour
+nous appeler aux armes; et elle rassembla aisément les peuples
+dans Pylos. Et tous étaient pleins d'ardeur. Nèleus me défendit de
+m'armer, et il cacha mes chevaux, car il pensait que je n'étais
+pas assez fort pour combattre. Mais je partis à pied, et je
+m'illustrai au milieu des cavaliers, parce que Athènè me guidait
+au combat. Et tous, cavaliers et piétons Pyliens, nous attendîmes
+la divine Éôs auprès d'Arènè, là où le fleuve Minyéios tombe dans
+la mer. Vers midi, arrivés sur les bords sacrés de l'Alphéos, nous
+fîmes de grands sacrifices au puissant Zeus, offrant aussi un
+taureau à l'Alphéos, un autre taureau à Poseidaôn, et une génisse
+indomptée à Athènè aux yeux clairs. Puis, chacun de nous, ayant
+pris son repas dans les rangs, se coucha avec ses armes sur les
+rives du fleuve. Cependant les magnanimes Épéiens assiégeaient la
+ville, désirant la détruire; et voici que les durs travaux d'Arès
+leur apparurent. Quand Hélios resplendit sur la terre, nous
+courûmes au combat, en suppliant Zeus et Athènè. Et dès que les
+Pyliens et les Épéiens se furent attaqués, le premier je tuai un
+guerrier et je me saisis de ses chevaux aux sabots massifs. Et
+c'était le brave Moulios, gendre d'Augéias, car il avait épousé sa
+fille, la blonde Agamèdè, qui connaissait toutes les plantes
+médicinales qui poussent sur la vaste terre. Et je le perçai de ma
+lance d'airain, comme il s'élançait, et il tomba dans la
+poussière; et je sautai sur son char, et je combattis aux premiers
+rangs; et les magnanimes Épéiens s'enfuirent épouvantés, quand ils
+virent tomber ce guerrier, chef des cavaliers, le plus brave
+d'entre eux. Et je me jetai sur eux, semblable à une noire
+tempête. Je m'emparai de cinquante chars, et je tuai de ma lance
+deux guerriers sur chaque char. Sans doute j'eusse tué aussi les
+deux jeunes Aktorides, si leur aïeul Poseidaôn qui commande au
+loin ne les eût enlevés de la mêlée, en les enveloppant d'une nuée
+épaisse. Alors Zeus accorda aux Pyliens une grande victoire. Nous
+poursuivîmes au loin l'ennemi à travers la plaine, tuant les
+hommes et enlevant de belles armes, et poussant nos chevaux
+jusqu'à Bouprasios féconde en fruits, jusqu'à la pierreuse Olènè
+et Alèsios qu'on nomme maintenant Kolônè. Et Athènè rappela
+l'armée, et je tuai encore un guerrier; et les Akhaiens, quittant
+Bouprasios, ramenèrent leurs chevaux rapides vers Pylos. Et tous
+rendaient grâces parmi les dieux à Zeus, et parmi les guerriers à
+Nestôr. Tel je fus au milieu des braves; mais Akhilleus n'use de
+sa force que pour lui seul, et je pense qu'il ressentira un jour
+d'amers regrets, quand toute l'armée Akhaienne aura péri. Ô ami,
+Ménoitios t'adressa de sages paroles quand, loin de la Phthiè, il
+t'envoya vers Agamemnôn. Nous étions là, le divin Odysseus et moi,
+et nous entendîmes facilement ce qu'il te dit dans ses demeures.
+Et nous étions venus vers les riches demeures de Pèleus,
+parcourant l'Akhaiè fertile, afin de rassembler les guerriers.
+Nous y trouvâmes le héros Ménoitios, et toi, et Akhilleus. Et le
+vieux cavalier Pèleus brûlait, dans ses cours intérieures, les
+cuisses grasses d'un boeuf en l'honneur de Zeus qui se réjouit de
+la foudre. Et il tenait une coupe d'or, et il répandait des
+libations de vin noir sur les feux sacrés, et vous prépariez les
+chairs du boeuf. Nous restions debout sous le vestibule; mais
+Akhilleus, surpris, se leva, nous conduisit par la main, nous fit
+asseoir et posa devant nous la nourriture hospitalière qu'il est
+d'usage d'offrir aux étrangers. Et, après nous être rassasiés de
+boire et de manger, je commençai à parler, vous exhortant à nous
+suivre. Et vous y consentîtes volontiers, et les deux vieillards
+vous adressèrent de sages paroles. D'abord, le vieux Pèleus
+recommanda à Akhilleus de surpasser tous les autres guerriers en
+courage; puis le fils d'Aktôr, Ménoitios, te dit: -- Mon fils,
+Akhilleus t'est supérieur par la naissance, mais tu es plus âgé
+que lui. Ses forces sont plus grandes que les tiennes, mais parle-
+lui avec sagesse, avertis-le, guide-le, et il obéira aux
+excellents conseils.'
+
+Le vieillard te donna ces instructions, mais tu les as oubliées.
+Parle donc au brave Akhilleus; peut-être écoutera-t-il tes
+paroles. Qui sait si, grâces à un dieu, tu ne toucheras point son
+coeur? Le conseil d'un ami est bon à suivre. Mais si, dans son
+esprit, il redoute quelque oracle ou un avertissement que lui a
+donné sa mère vénérable de la part de Zeus, qu'il t'envoie
+combattre au moins, et que l'armée des Myrmidones te suive; et
+peut-être sauveras-tu les Danaens. S'il te confiait ses belles
+armes, peut-être les Troiens te prendraient-ils pour lui, et,
+s'enfuyant, laisseraient-ils respirer les fils accablés des
+Akhaiens; et le repos est de courte durée à la guerre. Or, des
+troupes riches repousseraient aisément vers la ville, loin des
+nefs et des tentes, des hommes fatigués par le combat.
+
+Il parla ainsi, et il remua le coeur de Patroklos, et celui-ci se
+hâta de retourner vers les nefs de l'Aiakide Akhilleus. Mais,
+lorsque, dans sa course, il fut arrivé aux nefs du divin Odysseus,
+là où étaient l'agora et le lieu de justice, et où l'on dressait
+les autels des dieux, il rencontra le magnanime Évaimônide
+Eurypylos qui revenait du combat, boitant et la cuisse percée
+d'une flèche. Et la sueur tombait de sa tête et de ses épaules, et
+un sang noir sortait de sa profonde blessure; mais son coeur était
+toujours ferme. Et, en le voyant, le robuste fils de Ménoitios fut
+saisi de compassion, et il lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Ah! malheureux chefs et princes des Danaens, serez-vous donc,
+loin de vos amis, loin de la terre natale, la pâture des chiens
+qui se rassasieront de votre graisse blanche dans Ilios? Mais dis-
+moi, divin héros Eurypylos, les Akhaiens soutiendront-ils l'effort
+du cruel Hektôr, ou périront-ils sous sa lance?
+
+Et le sage Eurypylos lui répondit:
+
+-- Divin Patroklos, il n'y a plus de salut pour les Akhaiens, et
+ils périront devant les nefs noires. Les plus robustes et les plus
+braves gisent dans leurs nefs, frappés ou blessés par les mains
+des Troiens dont les forces augmentent toujours. Mais sauve-moi en
+me ramenant dans ma nef noire. Arrache cette flèche de ma cuisse,
+baigne d'une eau tiède la plaie et le sang qui en coule, et verse
+dans ma blessure ces doux et excellents baumes que tu tiens
+d'Akhilleus qui les a reçus de Kheirôn, le plus juste des
+centaures. Des deux médecins, Podaleirios et Makhaôn, l'un, je
+pense, est dans sa tente, blessé lui-même et manquant de médecins,
+et l'autre soutient dans la plaine le dur combat contre les
+Troiens.
+
+Et le robuste fils de Ménoitios lui répondit:
+
+-- Héros Eurypylos, comment finiront ces choses, et que ferons-
+nous? Je vais répéter à Akhilleus les paroles du cavalier
+Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens; mais, cependant, je ne
+t'abandonnerai pas dans ta détresse.
+
+Il parla ainsi, et, le soutenant contre sa poitrine, il conduisit
+le prince des peuples jusque dans sa tente. Et le serviteur
+d'Eurypylos, en le voyant, prépara un lit de peaux de boeuf; et le
+héros s'y coucha; et le Ménoitiade, à l'aide d'un couteau, retira
+de la cuisse le trait acerbe et aigu, lava le sang noir avec de
+l'eau tiède, et, de ses mains, exprima dans la plaie le suc d'une
+racine amère qui adoucissait et calmait. Et toutes les douleurs du
+héros disparurent, et la blessure se ferma, et le sang cessa de
+couler.
+
+
+Chant 12
+
+Ainsi le robuste fils de Ménoitios prenait soin d'Eurypylos dans
+ses tentes. Et les Argiens et les Troiens combattaient avec
+fureur, et le fossé et la vaste muraille ne devaient pas longtemps
+protéger les Danaens. Quand ils l'avaient élevée pour sauvegarder
+les nefs rapides et le nombreux butin, ils n'avaient point offert
+de riches hécatombes aux dieux, et cette muraille, ayant été
+construite malgré les dieux, ne devait pas être de longue durée.
+
+Tant que Hektôr fut vivant, et que le Pèléide garda sa colère, et
+que la ville du roi Priamos fut épargnée, le grand mur des
+Akhaiens subsista; mais, après que les plus illustres des Troiens
+furent morts, et que, parmi les Argiens, les uns eurent péri et
+les autres survécu, et que la ville de Priamos eut été renversée
+dans la dixième année, les Argiens s'en retournèrent dans leur
+chère patrie.
+
+Alors, Poseidaôn et Apollôn se décidèrent à détruire cette
+muraille, en réunissant la violence des fleuves qui coulent à la
+mer des sommets de l'Ida: le Rhèsos, le Heptaporos, le Karèsos, le
+Rhodios, le Grènikos, l'Aisépos, le divin Skamandros et le Simoïs,
+où tant de casques et de boucliers roulèrent dans la poussière
+avec la foule des guerriers demi-dieux. Et Phoibos Apollôn les
+réunit tous, et, pendant neuf jours, dirigea leurs courants contre
+cette muraille. Et Zeus pleuvait continuellement, afin que les
+débris fussent submergés plus tôt par la mer. Et Poseidaôn lui-
+même, le trident en main, fit s'écrouler, sous l'effort des eaux,
+les poutres et les pierres et les fondements que les Akhaiens
+avaient péniblement construits. Et il mit la muraille au niveau du
+rapide Hellespontos; et, sur ces débris, les sables s'étant
+amoncelés comme auparavant sur le vaste rivage, le dieu fit
+retourner les fleuves dans les lits où ils avaient coutume de
+rouler leurs belles eaux.
+
+Ainsi, dans l'avenir, devaient faire Poseidaôn et Apollôn. Mais,
+aujourd'hui, autour du mur solide, éclataient les clameurs de la
+guerre et le combat; et les poutres des tours criaient sous les
+coups, et les Argiens, sous le fouet de Zeus, étaient acculés
+contre les nefs creuses, redoutant le robuste Hektôr, maître de la
+fuite. Et celui-ci combattait toujours, semblable à un tourbillon.
+
+De même, quand un sanglier ou un lion, fier de sa vigueur, se
+retourne contre les chiens et les chasseurs, ceux-ci, se serrant,
+s'arrêtent en face et lui dardent un grand nombre de traits; mais
+son coeur orgueilleux ne tremble ni ne s'épouvante, et son audace
+cause sa perte. Il tente souvent d'enfoncer les lignes des
+chasseurs, et là où il se rue, elles cèdent toujours. Ainsi, se
+ruant dans la mêlée, Hektôr exhortait ses compagnons à franchir le
+fossé; mais ses chevaux rapides n'osaient eux-mêmes avancer, et,
+en hennissant, ils s'arrêtaient sur le bord, car le fossé creux
+les effrayait, ne pouvant être franchi ou traversé facilement. Des
+deux côtés se dressaient de hauts talus hérissés de pals aigus
+plantés par les fils des Akhaiens, épais, solides et tournés
+contre les guerriers ennemis. Des chevaux traînant un char léger
+n'auraient pu y pénétrer aisément; mais les hommes de pied
+désiraient tenter l'escalade. Et alors Polydamas s'approcha du
+brave Hektôr et lui dit:
+
+-- Hektôr, et vous, chefs des Troiens et des alliés, nous poussons
+imprudemment à travers ce fossé nos chevaux rapides, car le
+passage en est difficile. Des pals aigus s'y dressent en effet, et
+derrière eux monte le mur des Akhaiens. On ne peut ici ni
+combattre sur les chars, ni en descendre. La voie est étroite, et
+je pense que nous y périrons. Puisse Zeus qui tonne dans les
+hauteurs accabler les Argiens de mille maux et venir en aide aux
+Troiens aussi sûrement que je voudrais voir à l'instant ceux-là
+périr tous, sans gloire, loin d'Argos. Mais, s'ils reviennent sur
+nous et nous repoussent des nefs, nous serons précipités dans le
+fossé creux; et je ne pense pas qu'un seul d'entre nous, dans sa
+fuite, puisse regagner la ville. Écoutez donc et obéissez à mes
+paroles. Que les conducteurs retiennent les chevaux au bord de ce
+fossé, et nous, à pied, couverts de nos armes, nous suivrons tous
+Hektôr, et les Akhaiens ne résisteront pas, si, en effet, leur
+ruine est proche.
+
+Polydamas parla ainsi, et ce sage conseil plut à Hektôr, et,
+aussitôt, il sauta de son char avec ses armes; et, comme le divin
+Hektôr, les autres Troiens sautèrent aussi de leurs chars, et ils
+ordonnèrent aux conducteurs de ranger les chevaux sur le bord du
+fossé; et, se divisant en cinq corps, ils suivirent leurs chefs.
+
+Avec Hektôr et l'irréprochable Polydamas marchaient les plus
+nombreux et les plus braves, ceux qui désiraient avec le plus
+d'ardeur enfoncer la muraille; et leur troisième chef était
+Kébrionès, car Hektôr avait laissé à la garde du char un moins
+brave guerrier. Et le deuxième corps était commandé par Alkathoos,
+Pâris et Agènôr. Et le troisième corps obéissait à Hélénos et au
+divin Dèiphobos, deux fils de Priamos, et au héros Asios Hyrtakide
+que ses chevaux au poil roux et de haute taille avaient amené
+d'Arisba et des bords du Sellèis. Et le chef du quatrième corps
+était le noble fils d'Ankhisès, Ainéias; et avec lui commandaient
+les deux Anténorides, Arkélokhos et Akamas, habiles au combat. Et
+Sarpèdôn, avec Glaukos et le magnanime Astéropaios, commandait les
+illustres alliés. Et ces guerriers étaient les plus courageux
+après Hektôr, car il les surpassait tous.
+
+Et s'étant couverts de leurs boucliers de cuir, ils allèrent droit
+aux Danaens, ne pensant pas que ceux-ci pussent résister, et
+certains d'envahir les nefs noires. Ainsi les Troiens et leurs
+alliés venus de loin obéissaient au sage conseil de
+l'irréprochable Polydamas; mais le Hyrtakide Asios, prince des
+hommes, ne voulut point abandonner ses chevaux et leur conducteur,
+et il s'élança avec eux vers les nefs rapides. Insensé! Il ne
+devait point, ayant évité la noire kèr, fier de ses chevaux et de
+son char, revenir des nefs vers la haute Ilios; et déjà la triste
+moire l'enveloppait de la lance de l'illustre Deukalide Idoméneus.
+
+Et il se rua sur la gauche des nefs, à l'endroit où les Akhaiens
+ramenaient dans le camp leurs chevaux et leurs chars. Il trouva
+les portes ouvertes, car ni les battants, ni les barrières
+n'étaient fermés, afin que les guerriers, dans leur fuite, pussent
+regagner les nefs. Plein d'orgueil, il poussa ses chevaux de ce
+côté, et ses compagnons le suivaient avec de perçantes clameurs,
+ne pensant pas que les Akhaiens pussent résister, et certains
+d'envahir les nefs noires.
+
+Les insensés! Ils rencontrèrent devant les portes deux braves
+guerriers, fils magnanimes des belliqueux Lapithes. Et l'un était
+le robuste Polypoitès, fils de Peirithoos, et l'autre, Léonteus,
+semblable au tueur Arès. Et tous deux, devant les hautes portes,
+ils se tenaient comme deux chênes, sur les montagnes, bravant les
+tempêtes et la pluie, affermis par leurs larges racines. Ainsi,
+certains de leurs forces et de leur courage, ils attendaient le
+choc du grand Asios et ne reculaient point.
+
+Et, droit au mur bien construit, avec de grandes clameurs, se
+ruaient, le bouclier sur la tête, le prince Asios, Iamènès,
+Orestès, Adamas Asiade, Thoôn et Oinomaos. Et, par leurs cris, les
+deux Lapithes exhortaient les Akhaiens à venir défendre les nefs.
+Mais, voyant les Troiens escalader la muraille, les Danaens pleins
+de terreur poussaient de grands cris. Alors, les deux Lapithes, se
+jetant devant les portes, combattirent tels que deux sangliers
+sauvages qui, sur les montagnes, forcés par les chasseurs et les
+chiens, se retournent impétueusement et brisent les arbustes dont
+ils arrachent les racines. Et ils grincent des dents jusqu'à ce
+qu'un trait leur ait arraché la vie.
+
+Ainsi l'airain éclatant résonnait sur la poitrine des deux
+guerriers frappés par les traits; et ils combattaient
+courageusement, confiants dans leurs forces et dans leurs
+compagnons.
+
+Et ceux-ci lançaient des pierres du haut des tours bien
+construites, pour se défendre, eux, leurs tentes et leurs nefs
+rapides. Et de même que la lourde neige, que la violence du vent
+qui agite les nuées noires verse, épaisse, sur la terre
+nourricière, de même les traits pleuvaient des mains des Akhaiens
+et des Troiens. Et les casques et les boucliers bombés sonnaient,
+heurtés par les pierres. Alors, gémissant et se frappant les
+cuisses, Asios Hyrtakide parla ainsi, indigné:
+
+-- Père Zeus! certes, tu n'aimes qu'à mentir, car je ne pensais
+pas que les héros Akhaiens pussent soutenir notre vigueur et nos
+mains inévitables. Voici que, pareils aux guêpes au corsage
+mobile, ou aux abeilles qui bâtissent leurs ruches dans un sentier
+ardu, et qui n'abandonnent point leurs demeures creuses, mais
+défendent leur jeune famille contre les chasseurs, voici que ces
+deux guerriers, seuls devant les portes, ne reculent point,
+attendant d'être morts ou vainqueurs.
+
+Il parla ainsi, mais il ne fléchit point l'âme de Zeus qui, dans
+son coeur, voulait glorifier Hektôr.
+
+Et d'autres aussi combattaient autour des portes; mais, à qui
+n'est point dieu, il est difficile de tout raconter. Et çà et là,
+autour du mur, roulait un feu dévorant de pierres. Et les Argiens,
+en gémissant de cette nécessité, combattaient pour leurs nefs. Et
+tous les dieux étaient tristes qui soutenaient les Danaens dans
+les batailles.
+
+Et, alors, le robuste fils de Peirithoos, Polypoitès, frappa
+Damasos de sa lance, sur le casque d'airain; mais le casque ne
+résista point, et la pointe d'airain, rompant l'os, écrasa la
+cervelle, et l'homme furieux fut dompté. Et Polypoitès tua ensuite
+Pylôn et Ormènios. Et le fils d'Antimakhos, Léonteus, nourrisson
+d'Arès, de sa lance perça Hippomakhos à la ceinture, à travers le
+baudrier. Puis, ayant tiré l'épée aiguë hors de la gaine, et se
+ruant dans la foule, il frappa Antiphatès, et celui-ci tomba à la
+renverse. Puis, Léonteus entassa Ménôn, Iamènos et Orestès sur la
+terre nourricière.
+
+Et tandis que les deux Lapithes enlevaient leurs armes splendides,
+derrière Polydamas et Hektôr accouraient de jeunes guerriers,
+nombreux et très braves, pleins du désir de rompre la muraille et
+de brûler les nefs. Mais ils hésitèrent au bord du fossé. En
+effet, comme ils allaient le franchir, ils virent un signe
+augural. Un aigle, volant dans les hautes nuées, apparut à leur
+gauche, et il portait entre ses serres un grand dragon sanglant,
+mais qui vivait et palpitait encore, et combattait toujours, et
+mordait l'aigle à la poitrine et au cou. Et celui-ci, vaincu par
+la douleur, le laissa choir au milieu de la foule, et s'envola
+dans le vent en poussant des cris. Et les Troiens frémirent
+d'horreur en face du dragon aux couleurs variées qui gisait au
+milieu d'eux, signe de Zeus tempétueux. Et alors Polydamas parla
+ainsi au brave Hektôr:
+
+-- Hektôr, toujours, dans l'agora, tu repousses et tu blâmes mes
+conseils prudents, car tu veux qu'aucun guerrier ne dise autrement
+que toi, dans l'agora ou dans le combat; et il faut que nous ne
+servions qu'à augmenter ton pouvoir. Mais je parlerai cependant,
+car mes paroles seront bonnes. N'allons point assiéger les nefs
+Akhaiennes, car ceci arrivera, si un vrai signe est apparu aux
+Troiens, prêts à franchir le fossé, cet aigle qui, volant dans les
+hautes nuées, portait entre ses serres ce grand dragon sanglant,
+mais vivant encore, et qui l'a laissé choir avant de le livrer en
+pâture à ses petits dans son aire. C'est pourquoi, même si nous
+rompions de force les portes et les murailles des Akhaiens, même
+s'ils fuyaient, nous ne reviendrions point par les mêmes chemins
+et en bon ordre; mais nous abandonnerions de nombreux Troiens que
+les Akhaiens auraient tués avec l'airain, en défendant leurs nefs.
+Ainsi doit parler tout augure savant dans les prodiges divins, et
+les peuples doivent lui obéir.
+
+Et Hektôr au casque mouvant, le regardant d'un oeil sombre, lui
+dit:
+
+-- Polydamas, certes, tes paroles ne me plaisent point, et, sans
+doute, tu le sais, tes conseils auraient pu être meilleurs. Si tu
+as parlé sincèrement, c'est que les dieux t'ont ravi
+l'intelligence, puisque tu nous ordonnes d'oublier la volonté de
+Zeus qui tonne dans les hauteurs, et les promesses qu'il m'a
+faites et confirmées par un signe de sa tête. Tu veux que nous
+obéissions à des oiseaux qui étendent leurs ailes! Je ne m'en
+inquiète point, je n'en ai nul souci, soit qu'ils volent à ma
+droite, vers Éôs ou Hélios, soit qu'ils volent à ma gauche, vers
+le sombre couchant. Nous n'obéirons qu'à la volonté du grand Zeus
+qui commande aux hommes mortels et aux immortels. Le meilleur des
+augures est de combattre pour sa patrie. Pourquoi crains-tu la
+guerre et le combat? Même quand nous tomberions tous autour des
+nefs des Argiens, tu ne dois point craindre la mort, car ton coeur
+ne te pousse point à combattre courageusement. Mais si tu te
+retires de la mêlée, si tu pousses les guerriers à fuir, aussitôt,
+frappé de ma lance, tu rendras l'esprit.
+
+Il parla ainsi et s'élança, et tous le suivirent avec une clameur
+immense. Et Zeus qui se réjouit de la foudre souleva, des cimes de
+l'Ida, un tourbillon de vent qui couvrit les nefs de poussière,
+amollit le courage des Akhaiens et assura la gloire à Hektôr et
+aux Troiens qui, confiants dans les signes de Zeus et dans leur
+vigueur, tentaient de rompre la grande muraille des Akhaiens.
+
+Et ils arrachaient les créneaux, et ils démolissaient les
+parapets, et ils ébranlaient avec des leviers les piles que les
+Akhaiens avaient posées d'abord en terre pour soutenir les tours.
+Et ils les arrachaient, espérant détruire la muraille des
+Akhaiens. Mais les Danaens ne reculaient point, et, couvrant les
+parapets de leurs boucliers de peaux de boeuf, ils en repoussaient
+les ennemis qui assiégeaient la muraille.
+
+Et les deux Aias couraient çà et là sur les tours, ranimant le
+courage des Akhaiens. Tantôt par des paroles flatteuses, tantôt
+par de rudes paroles, ils excitaient ceux qu'ils voyaient se
+retirer du combat:
+
+-- Amis! vous, les plus vaillants des Argiens, ou les moins
+braves, car tous les guerriers ne sont pas égaux dans la mêlée,
+c'est maintenant, vous le voyez, qu'il faut combattre, tous tant
+que vous êtes. Que nul ne se retire vers les nefs devant les
+menaces de l'ennemi. En avant! Exhortez-vous les uns les autres.
+Peut-être que l'Olympien foudroyant Zeus nous donnera de repousser
+les Troiens jusque dans la ville.
+
+Et c'est ainsi que d'une voix belliqueuse ils excitaient les
+Akhaiens.
+
+De même que, par un jour d'hiver, tombent les flocons amoncelés de
+la neige, quand le sage Zeus, manifestant ses traits, les répand
+sur les hommes mortels, et que les vents se taisent, tandis que la
+neige couvre les cimes des grandes montagnes, et les hauts
+promontoires, et les campagnes herbues, et les vastes travaux des
+laboureurs, et qu'elle tombe aussi sur les rivages de la mer
+écumeuse où les flots la fondent, pendant que la pluie de Zeus
+enveloppe tout le reste; de même une grêle de pierres volait des
+Akhaiens aux Troiens et des Troiens aux Akhaiens, et un
+retentissement s'élevait tout autour de la muraille.
+
+Mais ni les Troiens ni l'illustre Hektôr n'auraient alors rompu
+les portes de la muraille ni la longue barrière, si le sage Zeus
+n'eût poussé son fils Sarpèdôn contre les Argiens, comme un lion
+contre des boeufs aux cornes recourbées.
+
+Et il tenait devant lui un bouclier d'une rondeur égale, beau,
+revêtu de lames d'airain que l'ouvrier avait appliquées sur
+d'épaisses peaux de boeuf, et entouré de longs cercles d'or. Et,
+tenant ce bouclier et agitant deux lances, Sarpèdôn s'avançait,
+comme un lion nourri sur les montagnes, qui, depuis longtemps
+affamé, est excité par son coeur audacieux à enlever les brebis
+jusque dans l'enclos profond, et qui, bien qu'elles soient gardées
+par les chiens et par les pasteurs armés de lances, ne recule
+point sans tenter le péril, mais d'un bond saisit sa proie, s'il
+n'est d'abord percé par un trait rapide. Ainsi le coeur du divin
+Sarpèdôn le poussait à enfoncer le rempart et à rompre les
+parapets. Et il dit à Glaukos, fils de Hippolokhos:
+
+-- Glaukos, pourquoi, dans la Lykiè, sommes-nous grandement
+honorés par les meilleures places, les viandes et les coupes
+pleines, et sommes-nous regardés comme des dieux? Pourquoi
+cultivons-nous un grand domaine florissant, sur les rives du
+Xanthos, une terre plantée de vignes et de blé? C'est afin que
+nous soyons debout, en tête des Lykiens, dans l'ardente bataille.
+C'est afin que chacun des Lykiens bien armés dise: Nos rois, qui
+gouvernent la Lykiè, ne sont pas sans gloire. S'ils mangent les
+grasses brebis, s'ils boivent le vin excellent et doux, ils sont
+pleins de courage et de vigueur, et ils combattent en tête des
+Lykiens.' Ô ami, si en évitant la guerre nous pouvions rester
+jeunes et immortels, je ne combattrais pas au premier rang et je
+ne t'enverrais pas à la bataille glorieuse; mais mille chances de
+mort nous enveloppent, et il n'est point permis à l'homme vivant
+de les éviter ni de les fuir. Allons! donnons une grande gloire à
+l'ennemi ou à nous.
+
+Il parla ainsi, et Glaukos ne recula point et lui obéit. Et ils
+allaient, conduisant la foule des Lykiens. Et le fils de Pétéos,
+Ménèstheus, frémit en les voyant, car ils se ruaient à l'assaut de
+sa tour. Et il jeta les yeux sur la muraille des Akhaiens,
+cherchant quelque chef qui vînt défendre ses compagnons. Et il
+aperçut les deux Aias, insatiables de combats, et, auprès d'eux,
+Teukros qui sortait de sa tente. Mais ses clameurs ne pouvaient
+être entendues, tant était immense le retentissement qui montait
+dans l'Ouranos, fracas des boucliers heurtés, des casques aux
+crinières de chevaux, des portes assiégées et que les Troiens
+s'efforçaient de rompre. Et, alors, Ménèstheus envoya vers Aias le
+héraut Thoôs:
+
+-- Va! divin Thoôs, appelle Aias, ou même les deux à la fois, ce
+qui serait bien mieux, car c'est de ce côté que la ruine nous
+menace. Voici que les chefs Lykiens se ruent sur nous, impétueux
+comme ils le sont toujours dans les rudes batailles. Mais si le
+combat retient ailleurs les deux Aias, amène au moins le robuste
+Télamônien et l'excellent archer Teukros.
+
+Il parla ainsi, et Thoôs, l'ayant entendu, obéit, et, courant sur
+la muraille des Argiens cuirassés, s'arrêta devant les Aias et
+leur dit aussitôt.
+
+-- Aias, chefs des Argiens cuirassés, le fils bien-aimé du divin
+Pétéos vous demande d'accourir à son aide, tous deux si vous le
+pouvez, ce qui serait bien mieux, car c'est de ce côté que la
+ruine nous menace. Voici que les chefs Lykiens se ruent sur nous,
+impétueux comme ils le sont toujours dans les rudes batailles.
+Mais si le combat vous retient tous deux, que le robuste Aias
+Télamônien vienne au moins, et, avec lui, l'excellent archer
+Teukros.
+
+Il parla ainsi, et, sans tarder, le grand Télamônien dit aussitôt
+à l'Oiliade:
+
+-- Aias, toi et le brave Lykomèdès, inébranlables, excitez les
+Danaens au combat. Moi, j'irai à l'aide de Ménèstheus, et je
+reviendrai après l'avoir secouru.
+
+Ayant ainsi parlé, le Télamônien Aias s'éloigna avec son frère
+Teukros né du même père que lui, et, avec eux, Pandiôn, qui
+portait l'arc de Teukros.
+
+Et quand ils eurent atteint la tour du magnanime Ménèstheus, ils
+se placèrent derrière le mur à l'instant même du danger, car les
+illustres princes et chefs des Lykiens montaient à l'assaut de la
+muraille, semblables à un noir tourbillon. Et ils se
+rencontrèrent, et une horrible clameur s'éleva de leur choc.
+
+Et Aias Télamônien, le premier, tua un compagnon de Sarpèdôn, le
+magnanime Épikleus. Et il le frappa d'un rude bloc de marbre qui
+gisait, énorme, en dedans du mur, au sommet du rempart, près des
+créneaux, et tel que, de ses deux mains, un jeune guerrier, de
+ceux qui vivent de nos jours, ne soulèverait point le pareil.
+Aias, de son bras tendu, l'enleva en l'air, brisa le casque aux
+quatre cônes et écrasa entièrement la tête du guerrier. Et celui-
+ci tomba du faîte de la tour, comme un plongeur, et son esprit
+abandonna ses ossements.
+
+Et Teukros perça d'une flèche le bras nu du brave Glaukos, fils de
+Hippolokhos, à l'instant où celui-ci escaladait la haute muraille,
+et il l'éloigna du combat. Et Glaukos sauta du mur pour que nul
+des Akhaiens ne vît sa blessure et ne l'insultât.
+
+Et Sarpèdôn, le voyant fuir, fut saisi de douleur; mais, sans
+oublier de combattre, il frappa le Thestoride Alkmaôn de sa lance,
+et, la ramenant à lui, il entraîna l'homme la face contre terre,
+et les armes d'airain du Thestoride retentirent dans sa chute. Et
+Sarpèdôn saisit de ses mains vigoureuses un créneau du mur, et il
+l'arracha tout entier, et la muraille resta béante, livrant un
+chemin à la multitude.
+
+Et Aias et Teukros firent face tous deux. Et Teukros frappa
+Sarpèdôn sur le baudrier splendide qui entourait la poitrine, mais
+Zeus détourna la flèche du corps de son fils, afin qu'il ne fût
+point tué devant les nefs. Et Aias, d'un bond, frappa le bouclier
+de Sarpèdôn, et la lance y pénétra, réprimant l'impétuosité du
+guerrier qui s'éloigna du mur, mais sans se retirer, car son coeur
+espérait la victoire. Et, se retournant, il exhorta ainsi les
+nobles Lykiens:
+
+-- Ô Lykiens, pourquoi laissez-vous de côté votre ardent courage?
+Il m'est difficile, tout robuste que je suis, de renverser seul
+cette muraille et de frayer un chemin vers les nefs. Accourez
+donc. Toutes nos forces réunies réussiront mieux.
+
+Il parla ainsi, et, touchés de ses reproches, ils se précipitèrent
+autour de leur roi. Et les Argiens, de leur côté, derrière la
+muraille, renforçaient leurs phalanges, car une lourde tâche leur
+était réservée. Et les illustres Lykiens, ayant rompu la muraille,
+ne pouvaient cependant se frayer un chemin jusqu'aux nefs. Et les
+belliqueux Danaens, les ayant arrêtés, ne pouvaient non plus les
+repousser loin de la muraille.
+
+De même que deux hommes, la mesure à la main, se querellent sur le
+partage d'un champ commun et se disputent la plus petite portion
+du terrain, de même, séparés par les créneaux, les combattants
+heurtaient de toutes parts les boucliers au grand orbe et les
+défenses plus légères. Et beaucoup étaient blessés par l'airain
+cruel; et ceux qui, en fuyant, découvraient leur dos, étaient
+percés, même à travers les boucliers. Et les tours et les créneaux
+étaient inondés du sang des guerriers. Et les Troiens ne pouvaient
+mettre en fuite les Akhaiens, mais ils se contenaient les uns les
+autres. Telles sont les balances d'une ouvrière équitable. Elle
+tient les poids d'un côté et la laine de l'autre, et elle les pèse
+et les égalise, afin d'apporter à ses enfants un chétif salaire.
+Ainsi le combat restait égal entre les deux partis, jusqu'au
+moment où Zeus accorda une gloire éclatante au Priamide Hektôr
+qui, le premier, franchit le mur des Akhaiens. Et il cria d'une
+voix retentissante, afin d'être entendu des Troiens:
+
+-- En avant, cavaliers Troiens! Rompez la muraille des Argiens, et
+allumez de vos mains une immense flamme ardente.
+
+Il parla ainsi, et tous l'entendirent, et ils se jetèrent sur la
+muraille, escaladant les créneaux et dardant les lances aiguës. Et
+Hektôr portait une pierre énorme, lourde, pointue, qui gisait
+devant les portes, telle que deux très robustes hommes de nos
+jours n'en pourraient soulever la pareille de terre, sur leur
+chariot. Mais, seul, il l'agitait facilement, car le fils du
+subtil Kronos la lui rendait légère. De même qu'un berger porte
+aisément dans sa main la toison d'un bélier, et en trouve le poids
+léger, de même Hektôr portait la pierre soulevée droit aux ais
+doubles qui défendaient les portes, hautes, solides et à deux
+battants. Deux poutres les fermaient en dedans, traversées par une
+cheville.
+
+Et, s'approchant, il se dressa sur ses pieds et frappa la porte
+par le milieu, et le choc ne fut pas inutile. Il rompit les deux
+gonds, et la pierre enfonça le tout et tomba lourdement de l'autre
+côté. Et ni les poutres brisées, ni les battants en éclats ne
+résistèrent au choc de la pierre. Et l'illustre Hektôr sauta dans
+le camp, semblable à une nuit rapide, tandis que l'airain dont il
+était revêtu resplendissait. Et il brandissait deux lances dans
+ses mains, et nul, excepté un dieu, n'eût pu l'arrêter dans son
+élan.
+
+Et le feu luisait dans ses yeux. Et il commanda à la multitude des
+Troiens de franchir la muraille, et tous lui obéirent. Les uns
+escaladèrent la muraille, les autres enfoncèrent les portes, et
+les Danaens s'enfuirent jusqu'aux nefs creuses, et un immense
+tumulte s'éleva.
+
+
+Chant 13
+
+Et dès que Zeus eut poussé Hektôr et les Troiens jusqu'aux nefs,
+les y laissant soutenir seuls le rude combat, il tourna ses yeux
+splendides sur la terre des cavaliers Thrèkiens, des Mysiens, qui
+combattent de près, et des illustres Hippomolgues qui se
+nourrissent de lait, pauvres, mais les plus justes des hommes. Et
+Zeus ne jetait plus ses yeux splendides sur Troiè, ne pensant
+point dans son esprit qu'aucun des immortels osât secourir ou les
+Troiens, ou les Danaens.
+
+Mais celui qui ébranle la terre ne veillait pas en vain, et il
+regardait la guerre et le combat, assis sur le plus haut sommet de
+la Samothrèkè feuillue, d'où apparaissaient tout l'Ida et la ville
+de Priamos et les nefs des Akhaiens. Et là, assis hors de la mer,
+il prenait pitié des Akhaiens domptés par les Troiens, et
+s'irritait profondément contre Zeus. Et, aussitôt, il descendit du
+sommet escarpé, et les hautes montagnes et les forêts tremblaient
+sous les pieds immortels de Poseidaôn qui marchait. Et il fit
+trois pas, et, au quatrième, il atteignit le terme de sa course,
+Aigas, où, dans les gouffres de la mer, étaient ses illustres
+demeures d'or, éclatantes et incorruptibles.
+
+Et là, il attacha au char ses chevaux rapides, dont les pieds
+étaient d'airain et les crinières d'or. Et il se revêtit d'or lui-
+même, saisit le fouet d'or habilement travaillé, et monta sur son
+char. Et il allait sur les eaux, et, de toutes parts, les cétacés,
+émergeant de l'abîme, bondissaient, joyeux, et reconnaissaient
+leur roi. Et la mer s'ouvrait avec allégresse, et les chevaux
+volaient rapidement sans que l'écume mouillât l'essieu d'airain.
+Et les chevaux agiles le portèrent jusqu'aux nefs.
+
+Et il y avait un antre large dans les gouffres de la mer profonde,
+entre Ténédos et l'âpre Imbros. Là, Poseidaôn qui ébranle la terre
+arrêta ses chevaux, les délia du char, leur offrit la nourriture
+divine et leur mit aux pieds des entraves d'or solides et
+indissolubles, afin qu'ils attendissent en paix le retour de leur
+roi. Et il s'avança vers l'armée des Akhaiens.
+
+Et les Troiens amoncelés, semblables à la flamme, tels qu'une
+tempête, pleins de frémissements et de clameurs, se précipitaient,
+furieux, derrière le Priamide Hektôr. Et ils espéraient se saisir
+des nefs des Akhaiens et y tuer tous les Akhaiens. Mais Poseidaôn
+qui entoure la terre et qui la secoue, sorti de la mer profonde,
+excitait les Argiens, ayant revêtu le corps de Kalkhas et pris sa
+voix infatigable. Et il parla ainsi aux deux Aias, pleins d'ardeur
+eux-mêmes:
+
+-- Aias! Vous sauverez les hommes d'Akhaiè, si vous vous souvenez
+de votre courage et non de la fuite désastreuse. Ailleurs, je ne
+crains pas les efforts des Troiens qui ont franchi notre grande
+muraille, car les braves Akhaiens soutiendront l'attaque; mais
+c'est ici, je pense, que nous aurons à subir de plus grands maux,
+devant Hektôr, plein de rage, semblable à la flamme, et qui se
+vante d'être le fils du très puissant Zeus. Puisse un des dieux
+vous inspirer de lui résister courageusement! Et vous, exhortez
+vos compagnons, afin de rejeter le Priamide, malgré son audace,
+loin des nefs rapides, même quand l'Olympien l'exciterait.
+
+Celui qui entoure la terre et qui l'ébranle parla ainsi, et, les
+frappant de son sceptre, il les remplit de force et de courage et
+rendit légers leurs pieds et leurs mains. Et lui-même s'éloigna
+aussitôt, comme le rapide épervier, qui, s'élançant à tire-d'aile
+du faîte d'un rocher escarpé, poursuit dans la plaine un oiseau
+d'une autre race. Ainsi, Poseidaôn qui ébranle la terre s'éloigna
+d'eux. Et aussitôt le premier des deux, le rapide Aias Oilèiade,
+dit au Télamôniade:
+
+-- Aias, sans doute un des dieux Olympiens, ayant pris la forme du
+divinateur, vient de nous ordonner de combattre auprès des nefs.
+Car ce n'est point là le divinateur Kalkhas. J'ai facilement
+reconnu les pieds de celui qui s'éloigne. Les dieux sont aisés à
+reconnaître. Je sens mon coeur, dans ma poitrine, plein d'ardeur
+pour la guerre et le combat, et mes mains et mes pieds sont plus
+légers.
+
+Et le Télamônien Aias lui répondit:
+
+-- Et moi aussi, je sens mes mains rudes frémir autour de ma
+lance, et ma force me secouer et mes pieds m'emporter en avant. Et
+voici que je suis prêt à lutter seul contre le Priamide Hektôr qui
+ne se lasse jamais de combattre.
+
+Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, joyeux de l'ardeur guerrière
+que le dieu avait mise dans leurs coeurs, celui-ci, loin d'eux,
+encourageait les Akhaiens qui reposaient leur âme auprès des nefs
+rapides, car leurs membres étaient rompus de fatigue, et une amère
+douleur les saisissait à la vue des Troiens qui avaient franchi la
+grande muraille. Et des larmes coulaient de leurs paupières, et
+ils n'espéraient plus fuir leur ruine. Mais celui qui ébranle la
+terre ranima facilement leurs braves phalanges. Et il exhorta
+Teukros, Lèitos, Pénéléos, Thoas, Dèipyros, Mèrionès et
+Antilokhos, habiles au combat. Et il leur dit en paroles ailées:
+
+-- Ô honte! jeunes guerriers Argiens, je me fiais en votre courage
+pour sauver nos nefs, mais, si vous suspendez le combat, voici que
+le jour est venu d'être domptés par les Troiens. Ô douleur! je
+vois de mes yeux ce grand prodige terrible que je ne pensais point
+voir jamais, les Troiens sur nos nefs! Eux qui, auparavant,
+étaient semblables aux cerfs fuyards, pâture des lynx, des
+léopards et des loups, errants par les forêts, sans force et
+inhabiles au combat! Car les Troiens n'osaient, auparavant, braver
+en face la vigueur des Akhaiens; et, maintenant, loin de la ville,
+ils combattent auprès des nefs creuses, grâce à la lâcheté du chef
+et à la négligence des hommes qui refusent de défendre les nefs
+rapides, et s'y laissent tuer. Mais, s'il est vrai que l'Atréide
+Agamemnôn qui règne au loin soit coupable d'avoir outragé le
+Pèléiôn aux pieds rapides, nous est-il permis pour cela
+d'abandonner le combat? Réparons ce mal. Les esprits justes se
+guérissent aisément de l'erreur. Vous ne pouvez sans honte oublier
+votre courage, étant parmi les plus braves. Je ne m'inquiéterais
+point d'un lâche qui fuirait le combat, mais, contre vous, je
+m'indigne dans mon coeur. Ô pleins de mollesse, bientôt vous aurez
+causé par votre inaction un mal irréparable. Que la honte et mes
+reproches entrent dans vos âmes, car voici qu'un grand combat
+s'engage et que le brave Hektôr, ayant rompu nos portes et nos
+barrières, combat auprès des nefs.
+
+Et, parlant ainsi, celui qui ébranle la terre excitait les
+Akhaiens. Et autour des deux Aias se pressaient de solides
+phalanges qu'auraient louées Arès et Athènè qui excite les
+guerriers. Et les plus braves attendaient les Troiens et le divin
+Hektôr, lance contre lance, bouclier contre bouclier, casque
+contre casque, homme contre homme. Et les crinières, sur les cônes
+splendides, se mêlaient, tant les rangs étaient épais; et les
+lances s'agitaient entre les mains audacieuses, et tous
+marchaient, pleins du désir de combattre.
+
+Mais sur eux se ruent une foule de Troiens, derrière Hektôr qui
+s'élançait. De même qu'une roche désastreuse qu'un torrent, gonflé
+par une immense pluie, roule, déracinée, de la cime d'un mont, et
+qui se précipite à travers tous les obstacles jusqu'à ce qu'elle
+arrive à la plaine où, bien qu'arrêtée dans sa course, elle remue
+encore; de même Hektôr menaçait d'arriver jusqu'à la mer, aux
+tentes et aux nefs des Akhaiens; mais il se heurta contre les
+masses épaisses d'hommes, contraint de s'arrêter. Et les fils des
+Akhaiens le repoussèrent en le frappant de leurs épées et de leurs
+lances aiguës. Alors, reculant, il s'écria d'une voix haute aux
+Troiens:
+
+-- Troiens, Lykiens et Dardaniens belliqueux, restez fermes. Les
+Akhaiens ne me résisteront pas longtemps, bien qu'ils se dressent
+maintenant comme une tour; mais ils vont fuir devant ma lance, si
+le plus grand des dieux, l'époux tonnant de Hèrè, m'encourage.
+
+Il parla ainsi, excitant la force et la vaillance de chacun. Et le
+Priamide Dèiphobos, plein de fierté, marchait d'un pied léger au
+milieu d'eux, couvert de son bouclier d'une rondeur égale. Et
+Mèrionès lança contre lui sa pique étincelante, qui, ne s'égarant
+point, frappa le bouclier d'une rondeur égale et fait de peau de
+taureau; mais la longue lance y pénétra à peine et se brisa à son
+extrémité. Et Dèiphobos éloigna de sa poitrine le bouclier de peau
+de taureau, craignant la lance du brave Mèrionès; mais ce héros
+rentra dans la foule de ses compagnons, indigné d'avoir manqué la
+victoire et rompu sa lance. Et il courut vers les nefs des
+Akhaiens, afin d'y chercher une longue pique qu'il avait laissée
+dans sa tente. Mais d'autres combattaient, et une immense clameur
+s'élevait de tous côtés.
+
+Et Teukros Télamônien tua, le premier, le brave guerrier Imbrios,
+fils de Mentôr et riche en chevaux. Et, avant l'arrivée des fils
+des Akhaiens, il habitait Pèdaios, avec Mèdésikastè, fille
+illégitime de Priamos; mais, après l'arrivée des nefs aux doubles
+avirons des Danaens, il vint à Ilios et s'illustra parmi les
+Troiens.
+
+Et le fils de Télamôn, de sa longue lance, le perça sous
+l'oreille, et il tomba, comme un frêne qui, tranché par l'airain
+sur le sommet d'un mont élevé, couvre la terre de son feuillage
+délicat. Il tomba ainsi, et ses belles armes d'airain sonnèrent
+autour de lui. Et Teukros accourut pour le dépouiller; mais
+Hektôr, comme il s'élançait, lança contre lui sa pique éclatante.
+Et le Télamônien la vit et l'évita, et la lance du Priamide frappa
+dans la poitrine Amphimakhos, fils de Ktéatos Aktorionide, qui
+s'avançait. Et sa chute retentit et ses armes sonnèrent sur lui.
+Et Hektôr s'élança pour dépouiller du casque bien adapté aux
+tempes le magnanime Amphimakhos. Mais Aias se rua sur lui, armé
+d'une pique étincelante; et, comme Hektôr était entièrement
+enveloppé de l'airain effrayant, Aias frappa seulement le bouclier
+bombé et le repoussa violemment loin des deux cadavres que les
+Akhaiens entraînèrent.
+
+Et Stikhios et le divin Ménèstheus, princes des Athènaiens,
+portèrent Amphimakhos dans les tentes des Akhaiens, et les Aias,
+avides du combat impétueux, se saisirent d'Imbrios. De même que
+deux lions, arrachant une chèvre aux dents aiguës des chiens,
+l'emportent à travers les taillis épais en la tenant loin de terre
+dans leurs mâchoires, de même les deux Aias enlevèrent Imbrios et
+le dépouillèrent de ses armes. Et Aias Oilèiade, furieux de la
+mort d'Amphimakhos, coupa la tête du Troien, et, la jetant comme
+une boule au travers de la multitude, l'envoya rouler dans la
+poussière, sous les pieds de Hektôr. Et alors, Poseidaôn, irrité
+de la mort de son petit-fils tué dans le combat, courut aux tentes
+des Akhaiens, afin d'exciter les Danaens et de préparer des
+calamités aux Troiens.
+
+Et Idoméneus, illustre par sa lance, le rencontra. Et celui-ci
+quittait un de ses compagnons qui, dans le combat, avait été
+frappé au jarret par l'airain aigu et emporté par les siens. Et
+Idoméneus, l'ayant confié aux médecins, sortait de sa tente, plein
+du désir de retourner au combat. Et le roi qui ébranle la terre
+lui parla ainsi, ayant pris la figure et la voix de l'Andraimonide
+Thoas, qui, dans tout Pleurôn et la haute Kalydôn, commandait aux
+Aitôliens, et que ceux-ci honoraient comme un dieu:
+
+-- Idoméneus, prince des Krètois, où sont tes menaces et celles
+des Akhaiens aux Troiens?
+
+Et le prince des Krètois, Idoméneus, lui répondit:
+
+-- Ô Thoas, aucun guerrier n'est en faute, autant que j'en puis
+juger, car nous combattons tous; aucun n'est retenu par la pâle
+crainte, aucun, par indolence, ne refuse le combat dangereux; mais
+cela plaît sans doute au très puissant Zeus que les Akhaiens
+périssent ici, sans gloire et loin d'Argos. Thoas, toi qui,
+toujours plein d'ardeur guerrière, as coutume d'encourager les
+faibles, ne cesse pas dans ce moment, et ranime la vaillance de
+chaque guerrier.
+
+Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit:
+
+-- Idoméneus, ne puisse-t-il jamais revenir de la terre Troienne,
+puisse-t-il être la proie des chiens, le guerrier qui, en ce jour,
+cessera volontairement de combattre! Va! et reviens avec tes
+armes. Il faut nous concerter. Peut-être serons-nous tous deux de
+quelque utilité. L'union des guerriers est utile, même celle des
+plus timides; et nous saurons combattre les héros.
+
+Ayant ainsi parlé, le dieu rentra dans la mêlée des hommes, et
+Idoméneus regagna ses tentes et revêtit ses belles armes. Il
+saisit deux lances et accourut, semblable au feu fulgurant que le
+Kroniôn, de sa main, précipite des cimes de l'Olympos enflammé,
+comme un signe rayonnant aux hommes vivants. Ainsi resplendissait
+l'airain sur la poitrine du roi qui accourait.
+
+Et Mèrionès, son brave compagnon, le rencontra non loin de la
+tente. Et il venait chercher une lance d'airain. Et Idoméneus lui
+parla ainsi:
+
+-- Mèrionès aux pieds rapides, fils de Molos, le plus cher de mes
+compagnons, pourquoi quittes-tu la guerre et le combat? Es-tu
+blessé, et la pointe du trait te tourmente-t-elle? Viens-tu
+m'annoncer quelque chose? Certes, pour moi, je n'ai pas le dessein
+de rester dans mes tentes, mais je désire le combat.
+
+Et le sage Mèrionès lui répondit:
+
+-- Idoméneus, prince des Krètois cuirassés, je viens afin de
+prendre une lance, si, dans tes tentes, il en reste une; car j'ai
+rompu la mienne sur le bouclier de l'orgueilleux Dèiphobos.
+
+Et Idoméneus, prince des Krètois, lui répondit:
+
+-- Si tu veux des lances, tu en trouveras une, tu en trouveras
+vingt, appuyées étincelantes contre les parois de ma tente. Ce
+sont des lances Troiennes enlevées à ceux que j'ai tués, car je
+combats de près les guerriers ennemis; et c'est pourquoi j'ai des
+lances, des boucliers bombés, des casques et des cuirasses
+éclatantes.
+
+Et le sage Mèrionès lui répondit:
+
+-- Dans ma tente et dans ma nef noire abondent aussi les
+dépouilles Troiennes; mais elles sont trop éloignées. Je ne pense
+pas aussi avoir jamais oublié mon courage. Je combats au premier
+rang, parmi les guerriers illustres, à l'heure où la mêlée
+retentit. Quelques-uns des Akhaiens cuirassés peuvent ne m'avoir
+point vu, mais toi, tu me connais.
+
+Et Idoméneus, prince des Krètois, lui répondit:
+
+-- Je sais quel est ton courage. Pourquoi me parler ainsi? Si nous
+étions choisis parmi les plus braves pour une embuscade, car c'est
+là que le courage des guerriers éclate, là on distingue le brave
+du lâche, car celui-ci change à tout instant de couleur, et son
+coeur n'est point assez ferme pour attendre tranquillement en
+place; et il remue sans cesse, tantôt sur un pied, tantôt sur
+l'autre; et son coeur tremble dans sa poitrine par crainte de la
+mort, et ses dents claquent, tandis que le brave ne change point
+de couleur, et il ne redoute rien au premier rang des guerriers,
+dans l'embuscade, et il souhaite l'ardent combat; certes, donc,
+aucun de nous ne blâmerait en cet instant ni ton courage ni ton
+bras; et si tu étais blessé alors, ce ne serait point à l'épaule
+ou dans le dos que tu serais frappé d'un trait, mais en pleine
+poitrine ou dans le ventre, tandis que tu te précipiterais dans la
+mêlée des combattants. Va! ne parlons plus, inactifs, comme des
+enfants, de peur que ceci nous soit reproché injurieusement. Va
+dans ma tente, et prends une lance solide.
+
+Il parla ainsi, et Mèrionès, semblable au rapide Arès, saisit
+promptement dans la tente une lance d'airain, et il marcha avec
+Idoméneus, plein du désir de combattre. Ainsi marche le désastreux
+Arès avec la Terreur, sa fille bien-aimée, forte et indomptable,
+qui épouvante le plus brave. Ils descendent de la Thrèkè vers les
+Épirotes ou les magnanimes Phlègyens, et ils n'exaucent point les
+deux peuples à la fois, mais ils accordent la gloire à l'un ou à
+l'autre. Ainsi Mèrionès et Idoméneus, princes des hommes,
+marchaient, armés de l'airain splendide.
+
+Et Mèrionès, le premier, parla ainsi:
+
+-- Deukalide, de quel côté veux-tu entrer dans la mêlée? À droite,
+au centre, ou à gauche? C'est là que les Akhaiens chevelus
+faiblissent.
+
+Et Idoméneus, prince des Krètois, lui répondit:
+
+-- D'autres sont au centre qui défendent les nefs, les deux Aias
+et Teukros, le plus habile archer d'entre les Akhaiens, et brave
+aussi de pied ferme. Ils suffiront à repousser le Priamide Hektôr.
+Quelque brave qu'il soit, et quelle que soit son ardeur à
+combattre, il ne réussira pas à dompter leur courage et leurs
+mains invincibles et à brûler les nefs, à moins que le Kroniôn
+lui-même ne jette l'ardente foudre sur les nefs rapides. Jamais le
+grand Télamônien Aias ne le cédera à aucun homme né mortel et
+nourri des dons de Dèmètèr, vulnérable par l'airain ou par de
+lourds rochers. Il ne reculerait même pas devant l'impétueux
+Akhilleus, s'il ne peut cependant lutter contre lui en agilité.
+Allons vers la gauche de l'armée, et voyons promptement si nous
+remporterons une grande gloire, ou si nous la donnerons à
+l'ennemi.
+
+Il parla ainsi, et Mèrionès, semblable au rapide Arès, s'élança du
+côté où Idoméneus ordonnait d'aller. Et dès que les Troiens eurent
+vu Idoméneus, semblable à la flamme par son courage, avec son
+compagnon brillant sous ses armes, s'exhortant les uns les autres,
+ils se jetèrent sur lui. Et le combat fut égal entre eux tous
+devant les poupes des nefs.
+
+De même que les vents tempétueux, en un jour de sécheresse,
+soulèvent par les chemins de grands tourbillons de poussière, de
+même tous se ruèrent dans une mêlée furieuse afin de s'entretuer
+de l'airain aigu. Et la multitude des guerriers se hérissa de
+longues lances qui perçaient la chair des combattants. Et la
+splendeur de l'airain, des casques étincelants, des cuirasses
+polies et des boucliers, éblouissait les yeux. Et il eût été
+impitoyable celui qui, loin de s'attrister de ce combat, s'en fût
+réjoui.
+
+Et les deux fils puissants de Kronos, dans leur volonté contraire,
+accablaient ainsi les héros de lourdes calamités. Zeus voulait
+donner la victoire à Hektôr et aux Troiens, afin d'honorer
+Akhilleus aux pieds rapides; et il ne voulait pas détruire les
+tribus Akhaiennes devant Ilios, mais honorer Thétis et son fils
+magnanime. Et Poseidaôn, sorti en secret de la blanche mer,
+encourageait les Akhaiens, et il gémissait de les voir domptés par
+les Troiens, et il s'irritait contre Zeus. Et tous deux avaient la
+même origine et le même père, mais Zeus était le plus âgé et
+savait plus de choses. Et c'est pourquoi Poseidaôn ne secourait
+point ouvertement les Argiens, mais, sous la forme d'un guerrier,
+parcourait l'armée en les encourageant.
+
+Et tous deux avaient étendu également sur l'un et l'autre parti
+les chaînes du combat violent et de la guerre désastreuse, chaînes
+infrangibles, indissolubles, et qui rompaient les genoux d'un
+grand nombre de héros.
+
+Et Idoméneus, bien qu'à demi blanc de vieillesse, exhortant les
+Danaens, bondit sur les Troiens qu'il fit reculer. Et il tua
+Othryoneus de Kabèsos qui, venu récemment, attiré par le bruit de
+la guerre, demandait Kassandrè, la plus belle des filles de
+Priamos. Et il n'offrait point de présents, mais il avait promis
+de repousser les fils des Akhaiens loin de Troiè. Et le vieillard
+Priamos avait juré de lui donner sa fille, et, sur cette promesse,
+il combattait bravement. Et, comme il s'avançait avec fierté,
+Idoméneus le frappa de sa lance étincelante, et la cuirasse
+d'airain ne résista point au coup qui pénétra au milieu du ventre.
+Et il tomba avec bruit, et Idoméneus s'écria en l'insultant:
+
+-- Othryoneus! je te proclame le premier des hommes si tu tiens la
+parole donnée au Dardanide Priamos. Il t'a promis sa fille, et
+c'est nous qui accomplirons sa promesse. Et nous te donnerons la
+plus belle des filles d'Agamemnôn, venue d'Argos pour t'épouser,
+si tu veux avec nous détruire la ville bien peuplée d'Ilios. Mais
+suis-nous dans les nefs qui traversent la mer, afin de convenir de
+tes noces, car nous aussi, nous sommes d'excellents beaux-pères!
+
+Et le héros Idoméneus parla ainsi, et il le traînait par un pied à
+travers la mêlée. Et, pour venger Othryoneus, Asios accourut, à
+pied devant son char, et ses chevaux, retenus par leur conducteur,
+soufflaient sur ses épaules. Et il désirait percer Idoméneus, mais
+celui-ci l'atteignit le premier, de sa lance, dans la gorge, sous
+le menton. Et la lance passa au travers du cou, et Asios tomba
+comme un chêne ou comme un peuplier, ou comme un pin élevé que des
+constructeurs de nefs, sur les montagnes, coupent de leurs haches
+récemment aiguisées. Ainsi le guerrier gisait étendu devant ses
+chevaux et son char, grinçant des dents et saisissant la poussière
+sanglante. Et le conducteur, éperdu, ne songeait pas à éviter
+l'ennemi en faisant retourner les chevaux. Et le brave Antilokhos
+le frappa de sa lance, et la cuirasse d'airain ne résista pas au
+coup qui pénétra au milieu du ventre. Et l'homme tomba, expirant,
+du char habilement fait, et le fils du magnanime Nestôr,
+Antilokhos, entraîna les chevaux du côté des Akhaiens aux belles
+knèmides.
+
+Et Dèiphobos, triste de la mort d'Asios, s'approchant d'Idoméneus,
+lui lança sa pique étincelante. Mais Idoméneus, l'ayant aperçue,
+évita la pique d'airain en se couvrant de son bouclier d'une
+rondeur égale fait de peaux de boeuf et d'airain brillant, et
+qu'il portait à l'aide de deux manches. Et il en était entièrement
+couvert, et l'airain vola par-dessus, effleurant le bouclier qui
+résonna. Mais la lance ne s'échappa point en vain d'une main
+vigoureuse, et, frappant Hypsènôr Hippaside, prince des peuples,
+elle s'enfonça dans son foie et rompit ses genoux. Et Dèiphobos
+cria en se glorifiant:
+
+-- Asios ne mourra pas non vengé, et, en allant aux portes solides
+d'Aidès, il se réjouira dans son brave coeur, car je lui ai donné
+un compagnon.
+
+Il parla ainsi, et ses paroles orgueilleuses emplirent les Argiens
+de douleur, et surtout le brave Antilokhos. Mais, bien
+qu'attristé, il n'oublia point son compagnon, et, courant tout
+autour, il le couvrit de son bouclier. Et deux autres compagnons
+bien-aimés de Hypsènôr, Mékisteus et le divin Alastôr,
+l'emportèrent en gémissant dans les nefs creuses.
+
+Et Idoméneus ne laissait point reposer son courage, et il désirait
+toujours envelopper quelque Troien de la nuit noire, ou tomber
+lui-même en sauvant les Akhaiens de leur ruine. Alors périt le
+fils bien-aimé d'Aisyétas nourri par Zeus, le héros Alkathoos,
+gendre d'Ankhisès. Et il avait épousé Hippodaméia, l'aînée des
+filles d'Ankhisès, très chère, dans leur demeure, à son père et à
+sa mère vénérable. Et elle l'emportait sur toutes ses compagnes
+par la beauté, l'habileté aux travaux et la prudence et c'est
+pourquoi un grand chef l'avait épousée dans la large Troiè. Et
+Poseidaôn dompta Alkathoos par les mains d'Idoméneus. Et il
+éteignit ses yeux étincelants, et il enchaîna ses beaux membres,
+de façon à ce qu'il ne pût ni fuir ni se détourner, mais que, tout
+droit comme une colonne ou un arbre élevé, il reçût au milieu de
+la poitrine la lance du héros Idoméneus. Et sa cuirasse d'airain,
+qui éloignait de lui la mort, résonna, rompue par la lance. Et sa
+chute retentit, et la pointe d'airain, dans son coeur qui
+palpitait, remua jusqu'à ce que le rude Arès eût épuisé la force
+de la lance. Et Idoméneus cria d'une voix terrible en se
+glorifiant:
+
+-- Dèiphobos! je pense que les choses sont au moins égales. En
+voici trois de tués pour un, et tu te vantais en vain. Malheureux!
+ose m'attendre, et tu verras ce que vaut la race de Zeus. Zeus
+engendra Minôs, gardien de la Krètè, et Minôs engendra un fils,
+l'irréprochable Deukaliôn, et Deukaliôn m'engendra pour être le
+chef de nombreux guerriers dans la grande Krètè, et mes nefs m'ont
+amené ici pour ton malheur, celui de ton père et celui des
+Troiens.
+
+Il parla ainsi, et Dèiphobos délibéra s'il irait chercher pour
+soutien quelque autre des Troiens magnanimes, ou s'il combattrait
+seul. Et il vit qu'il valait mieux aller vers Ainéias. Et il le
+trouva debout aux derniers rangs, car il était irrité contre le
+divin Priamos qui ne l'honorait pas, bien qu'il fût brave entre
+tous les guerriers. Et Dèiphobos, s'approchant, lui dit en paroles
+ailées:
+
+-- Ainéias, prince des Troiens, si la gloire te touche, viens
+protéger ton beau-frère. Suis-moi, allons vers Alkathoos qui,
+époux de ta soeur, a autrefois nourri ton enfance dans ses
+demeures. Idoméneus, illustre par sa lance, l'a tué.
+
+Il parla ainsi, et le coeur d'Ainéias fut ébranlé dans sa
+poitrine, et il marcha pour combattre Idoméneus. Mais celui-ci ne
+fut point saisi par la peur comme un enfant, et il attendit, de
+même qu'un sanglier des montagnes, certain de sa force, attend,
+dans un lieu désert, le tumulte des chasseurs qui s'approchent.
+Son dos se hérisse, ses yeux lancent du feu, et il aiguise ses
+défenses pour repousser aussitôt les chiens et les chasseurs. De
+même Idoméneus, illustre par sa lance, ne recula point devant
+Ainéias qui accourait au combat. Et il appela ses compagnons
+Askalaphos, Apharèos, Dèipyros, Mèrionès et Antilokhos. Et il leur
+dit en paroles ailées:
+
+-- Accourez, amis, car je suis seul, et je crains Ainéias aux
+pieds rapides qui vient sur moi. Il est très brave, et c'est un
+tueur d'hommes, et il est dans la fleur de la jeunesse, à l'âge où
+la force est la plus grande. Si nous étions du même âge, avec mon
+courage, une grande gloire nous serait donnée, à lui ou à moi.
+
+Il parla ainsi, et tous, avec une même ardeur, ils l'entourèrent,
+le bouclier sur l'épaule. Et Ainéias, de son côté, appela aussi
+ses compagnons, Dèiphobos, Pâris et le divin Agènôr, comme lui
+princes des Troiens. Et leurs troupes les suivaient, telles que
+des troupeaux de brebis qui suivent le bélier hors du pâturage,
+pour aller boire. Et le berger se réjouit dans son âme. De même le
+coeur d'Ainéias fut joyeux dans sa poitrine, en voyant la foule
+des guerriers qui le suivaient.
+
+Et, autour d'Alkathoos, tous dardèrent leurs longues lances, et,
+sur les poitrines, l'horrible airain retentissait, tandis qu'ils
+se frappaient à l'envi. Et deux braves guerriers, Ainéias et
+Idoméneus semblable à Arès, désiraient surtout se percer de
+l'airain cruel. Et Ainéias, le premier, lança sa pique contre
+Idoméneus; mais celui-ci, l'ayant aperçue, évita la pique d'airain
+qui s'enfonça en vibrant dans la terre, inutile, bien que partie
+d'une main vigoureuse.
+
+Et Idoméneus frappa Oinomaos au milieu du ventre, et la cuirasse
+fut rompue, et l'airain s'enfonça dans les intestins, et le
+guerrier tomba en saisissant la terre avec les mains. Et Idoméneus
+arracha la lance du cadavre, mais il ne put dépouiller les épaules
+de leurs belles armes, car il était accablé par les traits. Et il
+n'avait plus les pieds vigoureux avec lesquels il s'élançait
+autrefois pour reprendre sa pique ou pour éviter celle de
+l'ennemi. Il éloignait encore de pied ferme son jour fatal, mais
+il ne pouvait plus fuir aisément.
+
+Et Dèiphobos, comme il se retirait lentement, toujours irrité
+contre lui, voulut le frapper de sa lance étincelante; mais il le
+manqua, et la lance perça Askalaphos, fils de Arès. Et la forte
+lance s'enfonça dans l'épaule, et le guerrier tomba, saisissant la
+terre avec ses mains.
+
+Et le terrible Arès plein de clameurs ignorait que son fils fût
+tombé mort dans la mêlée violente. Et il était assis au sommet de
+l'Olympos, sous les nuées d'or, retenu par la volonté de Zeus,
+ainsi que les autres dieux immortels, loin du combat.
+
+Et tous se ruèrent autour d'Askalaphos. Et comme Dèiphobos
+enlevait son casque brillant, Mèrionès, semblable au rapide Arès,
+bondit, et, de sa lance, perça le bras du Troien qui laissa
+échapper le casque sonore. Et Mèrionès bondit de nouveau comme un
+vautour, et arracha du bras blessé sa forte lance, et rentra dans
+les rangs de ses compagnons. Et Politès, frère de Dèiphobos,
+entourant celui-ci de ses bras, l'entraîna hors de la mêlée,
+derrière les rangs, où se tenaient ses chevaux rapides, et le char
+éclatant, et leur conducteur. Et ils le portèrent dans la ville,
+poussant des gémissements. Et le sang coulait de sa blessure
+fraîche. Et les autres combattaient toujours, et une immense
+clameur s'élevait.
+
+Et Ainéias, se ruant sur Apharèos Kalètoride, le frappa à la gorge
+de sa lance aiguë; et la tête s'inclina, et le bouclier tomba, et
+le casque aussi, et la mort fatale l'enveloppa.
+
+Et Antilokhos, apercevant le dos de Thoôn, le frappa
+impétueusement, et il trancha la veine qui, courant le long du
+dos, arrive au cou. Le Troien tomba à la renverse sur la
+poussière, étendant les deux mains vers ses compagnons bien-aimés.
+Et Antilokhos accourut, et, regardant autour de lui, enleva ses
+belles armes de ses épaules. Et les Troiens, l'entourant aussitôt,
+accablaient de traits son beau et large bouclier; mais ils ne
+purent déchirer avec l'airain cruel le corps délicat d'Antilokhos,
+car Poseidaôn qui ébranle la terre protégeait le Nestôride contre
+la multitude des traits. Et celui-ci ne s'éloignait point de
+l'ennemi, mais il tournait sur lui-même, agitant sans cesse sa
+lance et cherchant qui il pourrait frapper de loin, ou de près.
+
+Et Adamas Asiade, l'ayant aperçu dans la mêlée, le frappa de
+l'airain aigu au milieu du bouclier; mais Poseidaôn aux cheveux
+bleus refusa au Troien la vie d'Antilokhos, et la moitié du trait
+resta dans le bouclier comme un pieu à demi brûlé, et l'autre
+tomba sur la terre. Et comme Adamas fuyait la mort dans les rangs
+de ses compagnons, Mèrionès, le poursuivant, le perça entre les
+parties mâles et le nombril, là où une plaie est mortelle pour les
+hommes lamentables. C'est là qu'il enfonça sa lance, et Adamas
+tomba palpitant sous le coup, comme un taureau, dompté par la
+force des liens, que des bouviers ont mené sur les montagnes.
+Ainsi Adamas blessé palpita, mais peu de temps, car le héros
+Mèrionès arracha la lance de la plaie, et les ténèbres se
+répandirent sur les yeux du Troien.
+
+Et Hélénos, de sa grande épée de Thrèkè, frappa Dèipyros à la
+tempe, et le casque roula sur la terre, et un des Akhaiens le
+ramassa sous les pieds des combattants. Et la nuit couvrit les
+yeux de Dèipyros.
+
+Et la douleur saisit le brave Atréide Ménélaos qui s'avança contre
+le prince Hélénos, en lançant sa longue pique. Et le Troien
+bandait son arc, et tous deux dardèrent à la fois, l'un sa lance
+aiguë, l'autre la flèche jaillissant du nerf. Et le Priamide
+frappa de sa flèche la cuirasse bombée, et le trait acerbe y
+rebondit. De même que, dans l'aire spacieuse, les fèves noires ou
+les pois, au souffle du vent et sous l'effort du vanneur,
+rejaillissent du large van, de même la flèche acerbe rebondit loin
+de la cuirasse de l'illustre Ménélaos.
+
+Et le brave Atréide frappa la main qui tenait l'arc poli, et la
+lance aiguë attacha la main à l'arc, et Hélénos rentra dans la
+foule de ses compagnons, évitant la mort et traînant le frêne de
+la lance suspendu à sa main. Et le magnanime Agènôr arracha le
+trait de la blessure qu'il entoura d'une fronde en laine qu'un
+serviteur tenait à son côté.
+
+Et Peisandros marcha contre l'illustre Ménélaos, et la moire
+fatale le conduisait au seuil de la mort, pour qu'il fût dompté
+par toi, Ménélaos, dans le rude combat. Quand ils se furent
+rencontrés, l'Atréide le manqua, et Peisandros frappa le bouclier
+de l'illustre Ménélaos; mais il ne put traverser l'airain, et le
+large bouclier repoussa la pique dont la pointe se rompit. Et
+Peisandros se réjouissait dans son esprit, espérant la victoire,
+et l'illustre Atréide, ayant tiré l'épée aux clous d'argent, sauta
+sur lui; mais le Troien saisit, sous le bouclier, la belle hache à
+deux tranchants, au manche d'olivier, faite d'un airain excellent,
+et ils combattirent.
+
+Peisandros frappa le cône du casque au sommet, près de la
+crinière, et lui-même fut atteint au front, au-dessus du nez. Et
+ses os crièrent, et ses yeux ensanglantés jaillirent à ses pieds,
+dans la poussière; et il se renversa et tomba. Et Ménélaos, lui
+mettant le pied sur la poitrine, lui arracha ses armes et dit en
+se glorifiant:
+
+-- Vous laisserez ainsi les nefs des cavaliers Danaens, ô
+parjures, insatiables de la rude bataille! Vous ne m'avez épargné
+ni un outrage, ni un opprobre, mauvais chiens, qui n'avez pas
+redouté la colère terrible de Zeus hospitalier qui tonne fortement
+et qui détruira votre haute citadelle; car vous êtes venus sans
+cause, après avoir été reçus en amis, m'enlever, avec toutes mes
+richesses, la femme que j'avais épousée vierge. Et, maintenant,
+voici que vous tentez de jeter la flamme désastreuse sur nos nefs
+qui traversent la mer, et de tuer les héros Akhaiens! Mais vous
+serez réprimés, bien que remplis de fureur guerrière. Ô père Zeus,
+on dit que tu surpasses en sagesse tous les hommes et tous les
+dieux, et c'est de toi que viennent ces choses! N'es-tu pas
+favorable aux Troiens parjures, dont l'esprit est impie, et qui ne
+peuvent être rassasiés par la guerre désastreuse? Certes, la
+satiété nous vient de tout, du sommeil, de l'amour, du chant et de
+la danse charmante, qui, cependant, nous plaisent plus que la
+guerre; mais les Troiens sont insatiables de combats.
+
+Ayant ainsi parlé, l'irréprochable Ménélaos arracha les armes
+sanglantes du cadavre, et les remit à ses compagnons; et il se
+mêla de nouveau à ceux qui combattaient en avant. Et le fils du
+roi Pylaiméneus, Harpaliôn, se jeta sur lui. Et il avait suivi son
+père bien-aimé à la guerre de Troiè, et il ne devait point
+retourner dans la terre de la patrie. De sa pique il frappa le
+milieu du bouclier de l'Atréide, mais l'airain ne put le
+traverser, et Harpaliôn, évitant la mort, se réfugia dans la foule
+de ses compagnons, regardant de tous côtés pour ne pas être frappé
+de l'airain. Et, comme il fuyait, Mèrionès lui lança une flèche
+d'airain, et il le perça à la cuisse droite, et la flèche pénétra,
+sous l'os, jusque dans la vessie. Et il tomba entre les bras de
+ses chers compagnons, rendant l'âme. Il gisait comme un ver sur la
+terre, et son sang noir coulait, baignant la terre. Et les
+magnanimes Paphlagones, s'empressant et gémissant, le déposèrent
+sur son char pour être conduit à la sainte Ilios; et son père,
+répandant des larmes, allait avec eux, nul n'ayant vengé son fils
+mort.
+
+Et Pâris, irrité dans son âme de cette mort, car Harpaliôn était
+son hôte entre les nombreux Paphlagones, lança une flèche
+d'airain. Et il y avait un guerrier Akhaien, Eukhènor, fils du
+divinateur Polyidos, riche et brave, et habitant Korinthos. Et il
+était monté sur sa nef, subissant sa destinée, car le bon Polyidos
+lui avait dit souvent qu'il mourrait, dans ses demeures, d'un mal
+cruel, ou que les Troiens le tueraient parmi les nefs des
+Akhaiens. Et il avait voulu éviter à la fois la lourde amende des
+Akhaiens, et la maladie cruelle qui l'aurait accablé de douleurs,
+mais Pâris le perça au-dessous de l'oreille, et l'âme s'envola de
+ses membres, et une horrible nuée l'enveloppa.
+
+Tandis qu'ils combattaient, pareils au feu ardent, Hektôr cher à
+Zeus ignorait qu'à la gauche des nefs ses peuples étaient défaits
+par les Argiens, tant celui qui ébranle la terre animait les
+Danaens et les pénétrait de sa force. Et le Priamide se tenait là
+où il avait franchi les portes et où il enfonçait les épaisses
+lignes des Danaens porteurs de boucliers. Là, les nefs d'Aias et
+de Prôtésilaos avaient été tirées sur le rivage de la blanche mer,
+et le mur y était peu élevé. Là aussi étaient les plus furieux
+combattants, et les chevaux, les Boiôtiens, les Iaônes aux longs
+vêtements, les Lokriens, les Phthiotes et les illustres Épéiens,
+qui soutenaient l'assaut autour des nefs et ne pouvaient repousser
+le divin Hektôr semblable à la flamme.
+
+Et là étaient aussi les braves Athènaiens que conduisait
+Ménèstheus, fils de Pétéos, suivi de Pheidas, de Stikhios et du
+grand Bias. Et les chefs des Épéiens étaient Mégès Phyléide,
+Amphiôn et Drakios. Et les chefs des Phthiotes étaient Médôn et
+l'agile Ménéptolèmos. Médôn était fils bâtard du divin Oileus, et
+frère d'Aias, et il habitait Phylakè, loin de la terre de la
+patrie, ayant tué le frère de sa belle-mère Ériopis; et
+Ménéptolèmos était fils d'Iphiklos Phylakide. Et ils combattaient
+tous deux en tête des Phthiotes magnanimes, parmi les Boiôtiens,
+pour défendre les nefs.
+
+Et Aias, le fils agile d'Oileus, se tenait toujours auprès d'Aias
+Télamônien. Comme deux boeufs noirs traînent ensemble, d'un
+souffle égal, une lourde charrue dans une terre nouvelle, tandis
+que la sueur coule de la racine de leurs cornes, et que, liés à
+distance au même joug, ils vont dans le sillon, ouvrant du soc la
+terre profonde, de même les deux Aias allaient ensemble. Mais de
+nombreux et braves guerriers suivaient le Télamôniade et portaient
+son bouclier, quand la fatigue et la sueur rompaient ses genoux.
+Et les Lokriens ne suivaient pas le magnanime Oilèiade, car il ne
+leur plaisait pas de combattre en ligne. Ils n'avaient ni casques
+d'airain hérissés de crins de cheval, ni boucliers bombés, ni
+lances de frêne; et ils étaient venus devant Troiè avec des arcs
+et des frondes de laine, et ils en accablaient et en rompaient
+sans cesse les phalanges Troiennes. Et les premiers combattaient,
+couverts de leurs belles armes, contre les Troiens et Hektôr armé
+d'airain, et les autres, cachés derrière ceux-là, lançaient sans
+cesse des flèches innombrables.
+
+Alors, les Troiens se fussent enfuis misérablement, loin des
+tentes et des nefs, vers la sainte Ilios, si Polydamas n'eût dit
+au brave Hektôr:
+
+-- Hektôr, il est impossible que tu écoutes un conseil. Parce
+qu'un dieu t'a donné d'exceller dans la guerre, tu veux aussi
+l'emporter par la sagesse. Mais tu ne peux tout posséder. Les
+dieux accordent aux uns le courage, aux autres l'art de la danse,
+à l'autre la kithare et le chant. Le prévoyant Zeus mit un esprit
+sage en celui-ci, et les hommes en profitent, et il sauvegarde les
+cités, et il recueille pour lui-même le fruit de sa prudence. La
+couronne de la guerre éclate de toutes parts autour de toi, et les
+Troiens magnanimes qui ont franchi la muraille fuient avec leurs
+armes, ou combattent en petit nombre contre beaucoup, dispersés
+autour des nefs. Retourne, et appelle ici tous les chefs, afin que
+nous délibérions en conseil si nous devons nous ruer sur les nefs,
+en espérant qu'un dieu nous accorde la victoire, ou s'il nous faut
+reculer avant d'être entamés. Je crains que les Akhaiens ne
+vengent leur défaite d'hier, car il y a dans les nefs un homme
+insatiable de guerre, qui, je pense, ne s'abstiendra pas longtemps
+de combat.
+
+Polydamas parla ainsi, et son conseil prudent persuada Hektôr, et
+il sauta de son char à terre avec ses armes, et il dit en paroles
+ailées:
+
+-- Polydamas, retiens ici tous les chefs. Moi, j'irai au milieu du
+combat et je reviendrai bientôt, les ayant convoqués.
+
+Il parla ainsi, et se précipita, pareil à une montagne neigeuse,
+parmi les Troiens et les alliés, avec de hautes clameurs. Et,
+ayant entendu la voix de Hektôr, ils accouraient tous auprès du
+Panthoide Polydamas. Et le Priamide Hektôr allait, cherchant parmi
+les combattants, Dèiphobos et le roi Hélénos, et l'Asiade Adamas
+et le Hyrtakide Asios. Et il les trouva tous, ou blessés, ou
+morts, autour des nefs et des poupes des Akhaiens, ayant rendu
+l'âme sous les mains des Argiens.
+
+Et il vit, à la gauche de cette bataille meurtrière, le divin
+Alexandros, l'époux de Hélénè à la belle chevelure, animant ses
+compagnons au combat. Et, s'arrêtant devant lui, il lui dit ces
+paroles outrageantes:
+
+-- Misérable Pâris, doué d'une grande beauté, séducteur de femmes,
+où sont Dèiphobos, le roi Hélénos, et l'Asiade Adamas et le
+Hyrtakide Asios? Où est Othryoneus? Aujourd'hui la sainte Ilios
+croule de son faîte, et tu as évité seul cette ruine terrible.
+
+Et le divin Alexandros lui répondit:
+
+-- Hektôr, tu te plais à m'accuser quand je ne suis point
+coupable. Parfois je me suis retiré du combat, mais ma mère ne m'a
+point enfanté lâche. Depuis que tu as excité la lutte de nos
+compagnons auprès des nefs, nous avons combattu sans cesse les
+Danaens. Ceux que tu demandes sont morts. Seuls, Dèiphobos et le
+roi Hélénos ont été tous deux blessés à la main par de longues
+lances; mais le Kroniôn leur a épargné la mort. Conduis-nous donc
+où ton coeur et ton esprit t'ordonnent d'aller, et nous serons
+prompts à te suivre, et je ne pense pas que nous cessions le
+combat tant que nos forces le permettront. Il n'est permis à
+personne de combattre au-delà de ses forces.
+
+Ayant ainsi parlé, le héros fléchit l'âme de son frère, et ils
+coururent là où la mêlée était la plus furieuse, là où étaient
+Kébrionès et l'irréprochable Polydamas, Phakès, Orthaios, le divin
+Polyphoitès, et Palmys, et Askanios et Moros, fils de Hippotiôn.
+Et ceux-ci avaient succédé depuis la veille aux autres guerriers
+de la fertile Askaniè, et déjà Zeus les poussait au combat.
+
+Et tous allaient, semblables aux tourbillons de vent que le père
+Zeus envoie avec le tonnerre par les campagnes, et dont le bruit
+se mêle au retentissement des grandes eaux bouillonnantes et
+soulevées de la mer aux rumeurs sans nombre, qui se gonflent,
+blanches d'écume, et roulent les unes sur les autres.
+
+Ainsi les Troiens se succédaient derrière leurs chefs éclatants
+d'airain. Et le Priamide Hektôr les menait, semblable au terrible
+Arès, et il portait devant lui son bouclier égal fait de peaux
+épaisses recouvertes d'airain. Et autour de ses tempes
+resplendissait son casque mouvant, et, sous son bouclier, il
+marchait contre les phalanges, cherchant à les enfoncer de tous
+côtés. Mais il n'ébranla point l'âme des Akhaiens dans leurs
+poitrines, et Aias, le premier, s'avança en le provoquant:
+
+-- Viens, malheureux! Pourquoi tentes-tu d'effrayer les Argiens?
+Nous ne sommes pas inhabiles au combat. C'est le fouet fatal de
+Zeus qui nous éprouve. Tu espères sans doute, dans ton esprit,
+détruire nos nefs, mais nos mains te repousseront, et bientôt ta
+ville bien peuplée sera prise et renversée par nous. Et je te le
+dis, le temps viendra où, fuyant, tu supplieras le père Zeus et
+les autres immortels pour que tes chevaux soient plus rapides que
+l'épervier, tandis qu'ils t'emporteront vers la ville à travers la
+poussière de la plaine.
+
+Et, comme il parlait ainsi, un aigle vola à sa droite dans les
+hauteurs, et les Akhaiens se réjouirent de cet augure. Et
+l'illustre Hektôr lui répondit:
+
+-- Aias, orgueilleux et insensé, qu'as-tu dit? Plût aux dieux que
+je fusse le fils de Zeus tempétueux, et que la vénérable Hèrè
+m'eût enfanté, aussi vrai que ce jour sera fatal aux Argiens, et
+que tu tomberas toi-même, si tu oses attendre ma longue lance qui
+déchirera ton corps délicat, et que tu rassasieras les chiens
+d'Ilios et les oiseaux carnassiers de ta graisse et de ta chair,
+auprès des nefs des Akhaiens!
+
+Ayant ainsi parlé, il se rua en avant, et ses compagnons le
+suivirent avec une immense clameur que l'armée répéta par
+derrière. Et les Argiens, se souvenant de leur vigueur,
+répondirent par d'autres cris, et la clameur des deux peuples
+monta jusque dans l'aithèr, parmi les splendeurs de Zeus.
+
+
+Chant 14
+
+
+Tout en buvant, Nestôr entendit la clameur des hommes, et il dit à
+l'Asklèpiade ces paroles ailées:
+
+-- Divin Makhaôn, que deviendront ces choses? Voici que la clameur
+des jeunes hommes grandit autour des nefs. Reste ici, et bois ce
+vin qui réchauffe, tandis que Hékamèdè aux beaux cheveux fait
+tiédir l'eau qui lavera le sang de ta plaie. Moi, j'irai sur la
+hauteur voir ce qui en est.
+
+Ayant ainsi parlé, il saisit dans sa tente le bouclier de son
+fils, le brave Thrasymèdès qui, lui-même, avait pris le bouclier
+éclatant d'airain de son père, et il saisit aussi une forte lance
+à pointe d'airain, et, sortant de la tente, il vit une chose
+lamentable: les Akhaiens bouleversés et les Troiens magnanimes les
+poursuivant, et le mur des Akhaiens renversé. De même, quand
+l'onde silencieuse de la grande mer devient toute noire, dans le
+pressentiment des vents impétueux, et reste immobile, ne sachant
+encore de quel côté ils souffleront; de même, le vieillard,
+hésitant, ne savait s'il se mêlerait à la foule des cavaliers
+Danaens, ou s'il irait rejoindre Agamemnôn, le prince des peuples.
+Mais il jugea qu'il était plus utile de rejoindre l'Atréide.
+
+Et Troiens et Danaens s'entre-tuaient dans la mêlée, et l'airain
+solide sonnait autour de leurs corps, tandis qu'ils se frappaient
+de leurs épées et de leurs lances à deux pointes.
+
+Et Nestôr rencontra, venant des nefs, les rois divins que l'airain
+avait blessés, le Tydéide, et Odysseus, et l'Atréide Agamemnôn.
+Leurs nefs étaient éloignées du champ de bataille, ayant été
+tirées les premières sur le sable de la blanche mer; car celles
+qui vinrent les premières s'avançaient jusque dans la plaine, et
+le mur protégeait leurs poupes. Tout large qu'il était, le rivage
+ne pouvait contenir toutes les nefs sans resserrer le camp; et les
+Akhaiens les avaient rangées par files, dans la gorge du rivage,
+entre les deux promontoires.
+
+Et les rois, l'âme attristée dans leur poitrine, venaient
+ensemble, appuyés sur leurs lances. Et leur esprit s'effraya quand
+ils virent le vieux Nestôr, et le roi Agamemnôn lui dit aussitôt:
+
+-- Ô Nestôr Nèlèiade, gloire des Akhaiens, pourquoi reviens-tu de
+ce combat fatal? Je crains que le brave Hektôr n'accomplisse la
+menace qu'il a faite, dans l'agora des Troiens, de ne rentrer dans
+Ilios qu'après avoir brûlé les nefs et tué tous les Akhaiens. Il
+l'a dit et il le fait. Ah! certes, les Akhaiens aux belles
+knèmides ont contre moi la même colère qu'Akhilleus, et ils ne
+veulent plus combattre autour des nefs.
+
+Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:
+
+-- Certes, tu dis vrai, et Zeus qui tonne dans les hauteurs n'y
+peut rien lui-même. Le mur est renversé que nous nous flattions
+d'avoir élevé devant les nefs comme un rempart inaccessible. Et
+voici que les Troiens combattent maintenant au milieu des nefs, et
+nous ne saurions reconnaître, en regardant avec le plus
+d'attention, de quel côté les Akhaiens roulent bouleversés.
+Mais ils tombent partout, et leurs clameurs montent dans
+l'Ouranos. Pour nous, délibérons sur ces calamités, si toutefois
+une résolution peut être utile. Je ne vous engage point à
+retourner dans la mêlée, car un blessé ne peut combattre.
+
+Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit:
+
+-- Nestôr, puisque le combat est au milieu des nefs, et que le mur
+et le fossé ont été inutiles qui ont coûté tant de travaux aux
+Danaens, et qui devaient, pensions-nous, être un rempart
+inaccessible, c'est qu'il plaît, sans doute, au très-puissant Zeus
+que les Akhaiens périssent tous, sans gloire, loin d'Argos. Je
+reconnaissais autrefois qu'il secourait les Danaens, mais je sais
+maintenant qu'il honore les Troiens comme des bienheureux, et
+qu'il enchaîne notre vigueur et nos mains. Allons, obéissez à mes
+paroles. Traînons à la mer les nefs qui en sont le plus
+rapprochées. Restons sur nos ancres jusqu'à la nuit; et, si les
+Troiens cessent le combat, nous pourrons mettre à la mer divine le
+reste de nos nefs. Il n'y a nulle honte à fuir notre ruine entière
+à l'aide de la nuit, et mieux vaut fuir les maux que d'en être
+accablé.
+
+Et le sage Odysseus, le regardant d'un oeil sombre, lui dit:
+
+-- Atréide, quelle parole mauvaise a passé à travers tes dents? Tu
+devrais conduire une armée de lâches au lieu de nous commander,
+nous à qui Zeus a donné de poursuivre les guerres rudes, de la
+jeunesse à la vieillesse, et jusqu'à la mort. Ainsi, tu veux
+renoncer à la grande ville des Troiens pour laquelle nous avons
+souffert tant de maux? Tais-toi. Que nul d'entre les Akhaiens
+n'entende cette parole que n'aurait dû prononcer aucun homme d'un
+esprit juste, un roi à qui obéissent des peuples aussi nombreux
+que ceux auxquels tu commandes parmi les Akhaiens. Moi, je
+condamne cette parole que tu as dite, cet ordre de traîner à la
+mer les nefs bien construites, loin des clameurs du combat. Ne
+serait-ce pas combler les désirs des Troiens déjà victorieux?
+Comment les Akhaiens soutiendraient-ils le combat, pendant qu'ils
+traîneraient les nefs à la mer? Ils ne songeraient qu'aux nefs et
+négligeraient le combat. Ton conseil nous serait fatal, prince des
+peuples!
+
+Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit:
+
+-- Ô Odysseus, tes rudes paroles ont pénétré dans mon coeur. Je ne
+veux point que les fils des Akhaiens traînent à la mer, contre
+leur gré, les nefs bien construites. Maintenant, si quelqu'un a un
+meilleur conseil à donner, jeune ou vieux, qu'il parle, et sa
+parole me remplira de joie.
+
+Et le brave Diomèdès parla ainsi au milieu d'eux:
+
+-- Celui-là est près de vous, et nous ne chercherons pas
+longtemps, si vous voulez obéir. Et vous ne me blâmerez point de
+parler parce que je suis le plus jeune, car je suis né d'un père
+illustre et je descends d'une race glorieuse. Et mon père est
+Tydeus qui occupe un large sépulcre dans Thèbè. Portheus engendra
+trois fils irréprochables qui habitaient Pleurôn et la haute
+Kalydôn: Agrios, Mélas, et le troisième était le cavalier Oineus,
+le père de mon père, et le plus brave des trois. Et celui-ci
+demeura chez lui, mais mon père habita Argos. Ainsi le voulurent
+Zeus et les autres dieux. Et mon père épousa une des filles
+d'Adrestès, et il habitait une maison pleine d'abondance, car il
+possédait beaucoup de champs fertiles entourés de grands vergers.
+Et ses brebis étaient nombreuses, et il était illustre par sa
+lance entre tous les Akhaiens. Vous savez que je dis la vérité,
+que ma race n'est point vile, et vous ne mépriserez point mes
+paroles. Allons vers le champ de bataille, bien que blessés, loin
+des traits, afin que nous ne recevions pas blessure sur blessure;
+mais animons et excitons les Akhaiens qui déjà se lassent et
+cessent de combattre courageusement.
+
+Il parla ainsi, et ils l'écoutèrent volontiers et lui obéirent. Et
+le roi des hommes, Agamemnôn, les précédait. Et l'illustre qui
+ébranle la terre les vit et vint à eux sous la forme d'un
+vieillard. Il prit la main droite de l'Atréide Agamemnôn, et il
+lui dit:
+-- Atréide, maintenant le coeur féroce d'Akhilleus se réjouit dans
+sa poitrine, en voyant la fuite et le carnage des Akhaiens. Il a
+perdu l'esprit. Qu'un dieu lui rende autant de honte! Tous les
+dieux heureux ne sont point irrités contre toi. Les princes et les
+chefs des Troiens empliront encore la plaine de poussière, et tu
+les verras fuir vers leur ville, loin des nefs et des tentes.
+
+Ayant ainsi parlé, il se précipita vers la plaine en poussant un
+grand cri, tel que celui que neuf ou dix mille hommes qui se ruent
+au combat pourraient pousser de leurs poitrines. Tel fut le cri du
+roi qui ébranle la terre. Et il versa la force dans le coeur des
+Akhaiens, avec le désir de guerroyer et de combattre.
+
+Hèrè regardait, assise sur un trône d'or, au sommet de l'Olympos,
+et elle reconnut aussitôt son frère qui s'agitait dans la
+glorieuse bataille, et elle se réjouit dans son coeur. Et elle vit
+Zeus assis au faîte de l'Ida où naissent les sources, et il lui
+était odieux. Aussitôt, la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf songea
+au moyen de tromper Zeus tempétueux, et ceci lui sembla meilleur
+d'aller le trouver sur l'Ida, pour exciter en lui le désir
+amoureux de sa beauté, afin qu'un doux et profond sommeil fermât
+ses paupières et obscurcît ses pensées.
+
+Et elle entra dans la chambre nuptiale que son fils bien-aimé
+Hèphaistos avait faite. Et il avait adapté aux portes solides un
+verrou secret, et aucun des dieux n'aurait pu les ouvrir. Elle
+entra et ferma les portes resplendissantes. Et, d'abord, elle lava
+son beau corps avec de l'ambroisie; puis elle se parfuma d'une
+huile divine dont l'arôme se répandit dans la demeure de Zeus, sur
+la terre et dans l'Ouranos. Et son beau corps étant parfumé, elle
+peigna sa chevelure et tressa de ses mains ses cheveux éclatants,
+beaux et divins, qui flottaient de sa tête immortelle. Et elle
+revêtit une khlamyde divine qu'Athènè avait faite elle-même et
+ornée de mille merveilles, et elle la fixa sur sa poitrine avec
+des agrafes d'or. Et elle mit une ceinture à cent franges, et à
+ses oreilles bien percées des pendants travaillés avec soin et
+ornés de trois pierres précieuses. Et la grâce l'enveloppait tout
+entière. Ensuite, la déesse mit un beau voile blanc comme Hélios,
+et, à ses beaux pieds, de belles sandales. S'étant ainsi parée,
+elle sortit de sa chambre nuptiale, et, appelant Aphroditè loin
+des autres dieux, elle lui dit:
+
+-- M'accorderas-tu, chère fille, ce que je vais te demander, ou me
+refuseras-tu, irritée de ce que je protège les Danaens, et toi les
+Troiens?
+
+Et la fille de Zeus, Aphroditè, lui répondit:
+
+-- Vénérable Hèrè, fille du grand Kronos, dis ce que tu désires.
+Mon coeur m'ordonne de te satisfaire, si je le puis, et si c'est
+possible.
+
+Et la vénérable Hèrè qui médite des ruses lui répondit:
+
+-- Donne-moi l'amour et le désir à l'aide desquels tu domptes les
+dieux immortels et les hommes mortels. Je vais voir, aux limites
+de la terre, Okéanos, origine des dieux, et la maternelle Téthys,
+qui m'ont élevée et nourrie dans leurs demeures, m'ayant reçue de
+Rhéiè, quand Zeus au large regard jeta Kronos sous la terre et
+sous la mer stérile. Je vais les voir, afin d'apaiser leurs
+dissensions amères. Déjà, depuis longtemps, ils ne partagent plus
+le même lit, parce que la colère est entrée dans leur coeur. Si je
+puis les persuader par mes paroles, et si je les rends au même
+lit, pour qu'ils puissent s'unir d'amour, ils m'appelleront leur
+bien-aimée et vénérable.
+
+Et Aphroditè qui aime les sourires lui répondit:
+
+-- Il n'est point permis de te rien refuser, à toi qui couches
+dans les bras du grand Zeus.
+
+Elle parla ainsi, et elle détacha de son sein la ceinture aux
+couleurs variées où résident toutes les voluptés, et l'amour, et
+le désir, et l'entretien amoureux, et l'éloquence persuasive qui
+trouble l'esprit des sages. Et elle mit cette ceinture entre les
+mains de Hèrè, et elle lui dit:
+
+-- Reçois cette ceinture aux couleurs variées, où résident toutes
+les voluptés, et mets-la sur ton sein, et tu ne reviendras pas
+sans avoir fait ce que tu désires.
+
+Elle parla ainsi, et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf rit, et,
+en riant, elle mit la ceinture sur son sein. Et Aphroditè, la
+fille de Zeus, rentra dans sa demeure, et Hèrè, joyeuse, quitta le
+faîte de l'Olympos. Puis, traversant la Pièriè et la riante
+Émathiè, elle gagna les montagnes neigeuses des Thrèkiens, et ses
+pieds ne touchaient point la terre. Et, de l'Athos, elle descendit
+vers la mer agitée et parvint à Lemnos, la ville du divin Thoas,
+où elle rencontra Hypnos, frère de Thanatos. Elle lui prit la main
+et lui dit ces paroles:
+
+-- Hypnos, roi de tous les dieux et de tous les hommes, si jamais
+tu m'as écoutée, obéis-moi aujourd'hui, et je ne cesserai de te
+rendre grâces. Endors, sous leurs paupières, les yeux splendides
+de Zeus, dès que je serai couchée dans ses bras, et je te donnerai
+un beau trône incorruptible, tout en or, qu'a fait mon fils
+Hèphaistos qui boite des deux pieds; et il y joindra un escabeau
+sur lequel tu appuieras tes beaux pieds pendant le repas.
+
+Et le doux Hypnos, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Hèrè, vénérable déesse, fille du grand Kronos, j'assoupirai
+aisément tout autre des dieux éternels, et même le fleuve Okéanos,
+cette source de toutes choses; mais je n'approcherai point du
+Kroniôn Zeus et je ne l'endormirai point, à moins qu'il me
+l'ordonne. Déjà il m'a averti, grâce à toi, le jour où son fils
+magnanime naviguait loin d'Ilios, de la cité dévastée des Troiens.
+Et j'enveloppai doucement les membres de Zeus tempêtueux, tandis
+que tu méditais des calamités, et que, répandant sur la mer le
+souffle des vents furieux, tu poussais Hèraklès vers Koôs bien
+peuplée, loin de tous ses amis. Et Zeus, s'éveillant indigné,
+dispersa tous les dieux par l'Ouranos; et il me cherchait pour me
+précipiter du haut de l'aithèr dans la mer, si Nyx qui dompte les
+dieux et les hommes, et que je suppliais en fuyant, ne m'eût
+sauvé. Et Zeus, bien que très irrité, s'apaisa, craignant de
+déplaire à la rapide Nyx. Et maintenant tu m'ordonnes de courir le
+même danger!
+
+Il parla ainsi, et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf lui
+répondit:
+
+-- Hypnos, pourquoi t'inquiéter ainsi? Penses-tu que Zeus au large
+regard s'irrite pour les Troiens autant que pour son fils
+Hèraklès? Viens, et je te donnerai pour épouse une des plus jeunes
+Kharites, Pasithéiè, que tu désires sans cesse.
+
+Elle parla ainsi, et Hypnos, plein de joie, lui répondit:
+
+-- Jure, par l'eau de Styx, un inviolable serment; touche d'une
+main la terre et de l'autre la mer marbrée, et qu'ils soient
+témoins, les dieux souterrains qui vivent autour de Kronos, que tu
+me donneras Pasithéiè que je désire sans cesse.
+
+Il parla ainsi, et la déesse Hèrè aux bras blancs jura aussitôt
+comme il le désirait, et elle nomma tous les dieux sous-tartaréens
+qu'on nomme Titans. Et, après ce serment, ils quittèrent tous deux
+Lemnos et Imbros, couverts d'une nuée et faisant rapidement leur
+chemin. Et, laissant la mer à Lektos, ils parvinrent à l'Ida qui
+abonde en bêtes fauves et en sources, et sous leurs pieds se
+mouvait la cime des bois. Là, Hypnos resta en arrière, de peur que
+Zeus le vît, et il monta dans un grand pin né sur l'Ida, et qui
+s'élevait jusque dans l'aithèr. Et il se blottit dans les épais
+rameaux du pin, semblable à l'oiseau bruyant que les hommes
+appellent Khalkis et les dieux Kymindis.
+
+Hèrè gravit rapidement le haut Gargaros, au faîte de l'Ida. Et
+Zeus qui amasse les nuées la vit, et aussitôt le désir s'empara de
+lui, comme autrefois, quand ils partagèrent le même lit, loin de
+leurs parents bien-aimés. Il s'approcha et lui dit:
+
+-- Hèrè, pourquoi as-tu quitté l'Olympos? Tu n'as ni tes chevaux,
+ni ton char.
+
+Et la vénérable Hèrè qui médite des ruses lui répondit:
+
+-- Je vais voir, aux limites de la terre, Okéanos, origine des
+dieux, et la maternelle Téthys, qui m'ont élevée et nourrie dans
+leurs demeures. Je vais les voir, afin d'apaiser leurs dissensions
+amères. Déjà, depuis longtemps, ils ne partagent plus le même lit,
+parce que la colère est entrée dans leur coeur. Mes chevaux, qui
+me portent sur la terre et sur la mer, sont aux pieds de l'Ida aux
+nombreuses sources, et c'est à cause de toi que j'ai quitté
+l'Olympos, craignant ta colère, si j'allais, en te le cachant,
+dans la demeure du profond Okéanos.
+
+Et Zeus qui amasse les nuées lui dit:
+
+-- Hèrè, attends et tu partiras ensuite, mais couchons-nous pleins
+d'amour. Jamais le désir d'une déesse ou d'une femme n'a dompté
+ainsi tout mon coeur. Jamais je n'ai tant aimé, ni l'épouse
+d'Ixiôn, qui enfanta Peirithoos semblable à un dieu par la
+sagesse, ni la fille d'Akrisiôn, la belle Danaè, qui enfanta
+Perseus, le plus illustre de tous les hommes, ni la fille du
+magnanime Phoinix, qui enfanta Minôs et Rhadamanthès, ni Sémélè
+qui enfanta Diônysos, la joie des hommes, ni Alkmènè qui enfanta
+aussi dans Thèbè mon robuste fils Hèraklès, ni la reine Dèmètèr
+aux beaux cheveux, ni l'illustre Lètô, ni toi-même; car je n'ai
+jamais ressenti pour toi tant de désir et tant d'amour.
+
+Et la vénérable Hèrè pleine de ruses lui répondit:
+
+-- Très-redoutable Kronide, qu'as-tu dit? Tu désires que nous nous
+unissions d'amour, maintenant, sur le faîte de l'Ida ouvert à tous
+les regards! Si quelqu'un des dieux qui vivent toujours nous
+voyait couchés et en avertissait tous les autres! Je n'oserais
+plus rentrer dans tes demeures, en sortant de ton lit, car ce
+serait honteux. Mais, si tels sont ton désir et ta volonté, la
+chambre nuptiale que ton fils Hèphaistos a faite a des portes
+solides. C'est là que nous irons dormir, puisqu'il te plaît que
+nous partagions le même lit.
+
+Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit:
+
+-- Ne crains pas qu'aucun dieu te voie, ni aucun homme. Je
+t'envelopperai d'une nuée d'or, telle que Hélios lui-même ne la
+pénétrerait pas, bien que rien n'échappe à sa lumière.
+
+Et le fils de Kronos prit l'Épouse dans ses bras. Et sous eux la
+terre divine enfanta une herbe nouvelle, le lotos brillant de
+rosée, et le safran, et l'hyacinthe épaisse et molle, qui les
+soulevaient de terre. Et ils s'endormirent, et une belle nuée d'or
+les enveloppait, et d'étincelantes rosées en tombaient.
+
+Ainsi dormait, tranquille, le père Zeus sur le haut Gargaros,
+dompté par le sommeil et par l'amour, en tenant l'Épouse dans ses
+bras. Et le doux Hypnos courut aux nefs des Akhaiens en porter la
+nouvelle à celui qui ébranle la terre, et il lui dit en paroles
+ailées:
+
+-- Hâte-toi, Poseidaôn, de venir en aide aux Akhaiens, et donne-
+leur la victoire au moins quelques instants, pendant que Zeus
+dort, car je l'ai assoupi mollement, et Hèrè l'a séduit par
+l'amour, afin qu'il s'endormît.
+
+Il parla ainsi et retourna vers les illustres tribus des hommes;
+mais il excita plus encore Poseidaôn à secourir les Danaens, et
+Poseidaôn, s'élançant aux premiers rangs, s'écria:
+
+-- Argiens! laisserons-nous de nouveau la victoire au Priamide
+Hektôr, afin qu'il prenne les nefs et se glorifie? Il triomphe,
+parce que Akhilleus reste, le coeur irrité, dans ses nefs creuses;
+mais nous n'aurons plus un si grand regret d'Akhilleus, si nous
+savons nous défendre les uns les autres. Allons! obéissez-moi
+tous. Couverts de nos meilleurs et de nos plus grands boucliers,
+les casques éclatants en tête et les longues piques en main,
+allons! Et je vous conduirai, et je ne pense pas que le Priamide
+Hektôr nous attende, bien qu'il soit plein d'audace. Que les plus
+braves cèdent leurs boucliers légers, s'ils en ont de tels, aux
+guerriers plus faibles, et qu'ils s'abritent sous de plus grands!
+
+Il parla ainsi, et chacun obéit. Et les rois eux-mêmes, quoique
+blessés, rangèrent les lignes. Le Tydéide, Odysseus et l'Atréide
+Agamemnôn, parcourant les rangs, échangeaient les armes, donnant
+les plus fortes aux plus robustes, et les plus faibles aux moins
+vigoureux. Et tous s'avancèrent, revêtus de l'airain éclatant, et
+celui qui ébranle la terre les précédait, tenant dans sa forte
+main une longue et terrible épée, semblable à l'éclair, telle
+qu'on ne peut l'affronter dans la mêlée lamentable, et qui pénètre
+les hommes de terreur.
+
+Et l'illustre Hektôr, de son côté, rangeait les Troiens en
+bataille. Et tous deux préparaient une lutte horrible, Poseidaôn à
+la chevelure bleue et l'illustre Hektôr, celui-ci secourant les
+Troiens et celui-là les Akhaiens. Et la mer inondait la plage
+jusqu'aux tentes et aux nefs, et les deux peuples se heurtaient
+avec une grande clameur; mais ni l'eau de la mer qui roule sur le
+rivage, poussée par le souffle furieux de Boréas, ni le
+crépitement d'un vaste incendie qui brûle une forêt, dans les
+gorges des montagnes, ni le vent qui rugit dans les grands chênes,
+ne sont aussi terribles que n'était immense la clameur des
+Akhaiens et des Troiens, se ruant les uns sur les autres.
+
+Et, le premier, l'illustre Hektôr lança sa pique contre Aias qui
+s'était retourné sur lui, et il ne le manqua pas, car la pique
+frappa la poitrine là où les deux baudriers se croisent, celui du
+bouclier et celui de l'épée aux clous d'argent; et ils
+préservèrent la chair délicate. Hektôr fut affligé qu'un trait
+rapide se fût vainement échappé de sa main; et, fuyant la mort, il
+se retira dans la foule de ses compagnons. Mais, comme il se
+retirait, le grand Télamônien Aias saisit une des roches qui
+retenaient les câbles des nefs, et qui se rencontraient sous les
+pieds des combattants, et il en frappa Hektôr dans la poitrine,
+au-dessus du bouclier, près du cou, après l'avoir soulevée et
+l'avoir fait tourbillonner. De même qu'un chêne tombe, déraciné
+par l'éclair du grand Zeus, et que l'odeur du soufre s'en exhale,
+et que chacun s'en épouvante, tant est terrible la foudre du grand
+Zeus; de même la force de Hektôr tomba dans la poussière. Et sa
+pique échappa de sa main, et son casque tomba, et son bouclier
+aussi, et toutes ses armes d'airain résonnèrent.
+
+Et les fils des Akhaiens accoururent avec de grands cris, espérant
+l'entraîner, et ils lancèrent d'innombrables traits; mais aucun ne
+put blesser le prince des peuples, car les plus braves le
+protégèrent aussitôt: Polydamas, Ainéias, et le divin Agènôr, et
+Sarpèdôn, le chef des Lykiens, et l'irréprochable Glaukos. Aucun
+ne négligea de le secourir, et tous tenaient devant lui leurs
+boucliers bombés. Et ses compagnons l'emportèrent dans leurs bras,
+loin de la mêlée, jusqu'à l'endroit où se tenaient ses chevaux
+rapides, et son char, et leur conducteur. Et ils l'emportèrent
+vers la ville, poussant des gémissements. Et quand ils furent
+parvenus au gué du Xanthos tourbillonnant qu'engendra l'immortel
+Zeus, ils le déposèrent du char sur la terre, et ils le
+baignèrent, et, revenant à lui, il ouvrit les yeux. Mais, tombant
+à genoux, il vomit un sang noir, et, de nouveau, il se renversa
+contre terre, et une nuit noire l'enveloppa, tant le coup d'Aias
+l'avait dompté.
+
+Les Argiens, voyant qu'on enlevait Hektôr, se ruèrent avec plus
+d'ardeur sur les Troiens et ne songèrent qu'à combattre. Le
+premier, le fils d'Oileus, le rapide Aias, de sa lance aiguë, en
+bondissant, blessa ios Énopide, que l'irréprochable nymphe Nèis
+enfanta d'Énops qui paissait ses troupeaux sur les rives du
+Satnioïs. Et l'illustre Oilèiade le blessa de sa lance dans le
+ventre, et il tomba à la renverse, et, autour de lui, les Troiens
+et les Danaens engagèrent une lutte terrible. Et le Panthoide
+Polydamas vint le venger, et il frappa Prothoènôr Arèilykide à
+l'épaule droite, et la forte lance entra dans l'épaule. Prothoènôr
+renversé saisit la poussière avec ses mains, et Polydamas s'écria
+insolemment:
+
+-- Je ne pense pas qu'un trait inutile soit parti de la main du
+magnanime Panthoide. Un Argien l'a reçu dans le corps, et il
+s'appuiera dessus pour descendre dans les demeures d'Aidès.
+
+Il parla ainsi, et les Argiens furent remplis de douleur en
+l'entendant se glorifier ainsi. Et le belliqueux Télamônien Aias
+fut troublé, ayant vu Prothoènôr tomber auprès de lui. Et aussitôt
+il lança sa pique contre Polydamas qui se retirait; mais celui-ci
+évita la mort en sautant de côté, et l'Anténoride Arkhélokhos
+reçut le coup, car les dieux lui destinaient la mort. Et il fut
+frappé à la dernière vertèbre du cou, et les deux muscles furent
+tranchés, et sa tête, sa bouche et ses narines touchèrent la terre
+avant ses genoux.
+
+Et Aias cria à l'irréprochable Polydamas:
+
+-- Vois, Polydamas, et dis la vérité. Ce guerrier mort ne suffit-
+il pas pour venger Prothoènôr? Il ne me semble ni lâche, ni d'une
+race vile. C'est le frère du dompteur de chevaux Antènôr, ou son
+fils, car il a le visage de cette famille.
+
+Et il parla ainsi, le connaissant bien. Et la douleur saisit les
+Troiens. Alors, Akamas, debout devant son frère mort, blessa d'un
+coup de lance le Boiôtien Promakhos, comme celui-ci traînait le
+cadavre par les pieds. Et Akamas, triomphant, cria:
+
+-- Argiens destinés à la mort, et toujours prodigues de menaces,
+la lutte et le deuil ne seront pas pour nous seuls, et vous aussi
+vous mourrez! Voyez! votre Promakhos dort dompté par ma lance, et
+mon frère n'est pas resté longtemps sans vengeance; aussi, tout
+homme souhaite de laisser dans ses demeures un frère qui le venge.
+
+Il parla ainsi, et ses paroles insultantes remplirent les Argiens
+de douleur, et elles irritèrent surtout l'âme de Pénéléôs qui se
+rua sur Akamas. Mais celui-ci n'osa pas soutenir le choc du roi
+Pénéléôs qui blessa Ilioneus, fils de ce Phorbas, riche en
+troupeaux, que Hermès aimait entre tous les Troiens, et à qui il
+avait donné de grands biens. Et il le frappa sous le sourcil, au
+fond de l'oeil, d'où la pupille fut arrachée. Et la lance,
+traversant l'oeil, sortit derrière la tête, et Ilioneus, les mains
+étendues, tomba. Puis, Pénéléôs, tirant de la gaîne son épée
+aiguë, coupa la tête qui roula sur la terre avec le casque, et la
+forte lance encore fixée dans l'oeil. Et Pénéléôs la saisit, et,
+la montrant aux Troiens, il leur cria:
+
+-- Allez de ma part, Troiens, dire au père et à la mère de
+l'illustre Ilioneus qu'ils gémissent dans leurs demeures. Ah!
+l'épouse de l'Alégénoride Promakhos ne se réjouira pas non plus au
+retour de son époux bien-aimé, quand les fils des Akhaiens, loin
+de Troiè, s'en retourneront sur leurs nefs!
+
+Il parla ainsi, et la pâle terreur saisit les Troiens, et chacun
+d'eux regardait autour de lui, cherchant comment il éviterait la
+mort.
+
+Dites-moi maintenant, Muses qui habitez les demeures Olympiennes,
+celui des Akhaiens qui enleva le premier des dépouilles
+sanglantes, quand l'illustre qui ébranle la terre eut fait pencher
+la victoire?
+
+Le premier, Aias Télamônien frappa Hyrthios Gyrtiade, chef des
+braves Mysiens. Et Antilokhos tua Phalkès et Merméros, et Mèrionès
+tua Morys et Hippotiôn, et Teukros tua Prothoôn et Périphètès, et
+l'Atréide Ménélaos blessa au côté le prince des peuples Hypérénôr.
+Il lui déchira les intestins, et l'âme s'échappa par l'horrible
+blessure, et un brouillard couvrit ses yeux. Mais Aias, l'agile
+fils d'Oileus, en tua bien plus encore, car nul n'était son égal
+pour atteindre ceux que Zeus met en fuite.
+
+
+Chant 15
+
+Les Troiens franchissaient, dans leur fuite, les pieux et le
+fossé, et beaucoup tombaient sous les mains des Danaens. Et ils
+s'arrêtèrent auprès de leurs chars, pâles de terreur.
+
+Mais Zeus s'éveilla, sur les sommets de l'Ida, auprès de Hèrè au
+trône d'or. Et, se levant, il regarda et vit les Troiens et les
+Akhaiens, et les premiers en pleine déroute, et les Argiens, ayant
+au milieu d'eux le roi Poseidaôn, les poussant avec fureur. Et il
+vit Hektôr gisant dans la plaine, entouré de ses compagnons,
+respirant à peine et vomissant le sang, car ce n'était pas le plus
+faible des Akhaiens qui l'avait blessé.
+
+Et le père des hommes et des dieux fut rempli de pitié en le
+voyant, et, avec un regard sombre, il dit à Hèrè:
+
+-- Ô astucieuse! ta ruse a éloigné le divin Hektôr du combat et
+mis ses troupes en fuite. Je ne sais si tu ne recueilleras pas la
+première le fruit de tes ruses, et si je ne t'accablerai point de
+coups. Ne te souvient-il plus du jour où tu étais suspendue dans
+l'air, avec une enclume à chaque pied, les mains liées d'une
+solide chaîne d'or, et où tu pendais ainsi de l'aithèr et des
+nuées? Tous les dieux, par le grand Olympos, te regardaient avec
+douleur et ne pouvaient te secourir, car celui que j'aurais saisi,
+je l'aurais précipité de l'Ouranos, et il serait arrivé sur la
+terre, respirant à peine. Et cependant ma colère, à cause des
+souffrances du divin Hèraklès, n'était point assouvie. C'était toi
+qui, l'accablant de maux, avais appelé Boréas et les tempêtes sur
+la mer stérile, et qui l'avais rejeté vers Koôs bien peuplée. Mais
+je le délivrai et le ramenai dans Argos féconde en chevaux.
+Souviens-toi de ces choses et renonce à tes ruses, et sache qu'il
+ne te suffit pas, pour me tromper, de te donner à moi sur ce lit,
+loin des dieux.
+
+Il parla ainsi, et la vénérable Hèrè frissonna et lui répondit en
+paroles ailées:
+
+-- Que Gaia le sache, et le large Ouranos, et l'eau souterraine de
+Styx, ce qui est le plus grand serment des dieux heureux, et ta
+tête sacrée, et notre lit nuptial que je n'attesterai jamais en
+vain! Ce n'est point par mon conseil que Poseidaôn qui ébranle la
+terre a dompté les Troiens et Hektôr. Son coeur seul l'a poussé,
+ayant compassion des Akhaiens désespérés autour de leurs nefs.
+Mais j'irai et je lui conseillerai, ô Zeus qui amasses les noires
+nuées, de se retirer où tu le voudras.
+
+Elle parla ainsi, et le père des dieux et des hommes sourit, et
+lui répondit ces paroles ailées:
+
+-- Si tu penses comme moi, étant assise au milieu des immortels, ô
+vénérable Hèrè aux yeux de boeuf, Poseidaôn lui-même, quoi qu'il
+veuille, se conformera aussitôt à notre volonté. Si tu as dit la
+vérité dans ton coeur, va dans l'assemblée des dieux, appelle Iris
+et l'illustre archer Apollôn, afin que l'une aille, vers l'armée
+des Akhaiens cuirassés, dire au roi Poseidaôn qu'il se retire de
+la mêlée, et qu'il rentre dans ses demeures; et que Phoibos
+Apollôn ranime les forces de Hektôr et apaise les douleurs qui
+l'accablent, afin que le Priamide attaque de nouveau les Akhaiens
+et les mette en fuite. Et ils fuiront jusqu'aux nefs du Pèléide
+Akhilleus qui suscitera son compagnon Patroklos. Et l'illustre
+Hektôr tuera Patroklos devant Ilios, là où celui-ci aura dompté
+une multitude de guerriers, et, entre autres, mon fils, le divin
+Sarpèdôn. Et le divin Akhilleus, furieux, tuera Hektôr. Et,
+désormais, je repousserai toujours les Troiens loin des nefs,
+jusqu'au jour où les Akhaiens prendront la haute Ilios par les
+conseils d'Athènè. Mais je ne déposerai point ma colère, et je ne
+permettrai à aucun des immortels de secourir les Danaens, tant que
+ne seront point accomplis et le désir du Pèléide et la promesse
+que j'ai faite par un signe de ma tête, le jour où la déesse
+Thétis, embrassant mes genoux, m'a supplié d'honorer Akhilleus, le
+dévastateur de citadelles.
+
+Il parla ainsi, et la déesse Hèrè aux bras blancs se hâta de
+monter des cimes de l'Ida dans le haut Olympos. Ainsi vole la
+pensée d'un homme qui, ayant parcouru de nombreuses contrées et se
+souvenant de ce qu'il a vu, se dit: J'étais là! La vénérable Hèrè
+vola aussi promptement, et elle arriva dans l'assemblée des dieux,
+sur le haut Olympos où sont les demeures de Zeus. Et tous se
+levèrent en la voyant, et lui offrirent la coupe qu'elle reçut de
+Thémis aux belles joues, car celle-ci était venue la première au-
+devant d'elle et lui avait dit en paroles ailées:
+
+-- Hèrè, pourquoi viens-tu, toute troublée? Est-ce le fils de
+Kronos, ton époux, qui t'a effrayée?
+
+Et la déesse Hèrè aux bras blancs lui répondit:
+
+-- Divine Thémis, ne m'interroge point. Tu sais combien son âme
+est orgueilleuse et dure. Préside le festin des dieux dans ces
+demeures. Tu sauras avec tous les immortels les desseins fatals de
+Zeus. Je ne pense pas que ni les hommes, ni les dieux puissent se
+réjouir désormais dans leurs festins.
+
+La vénérable Hèrè parla et s'assit. Et les dieux s'attristèrent
+dans les demeures de Zeus; mais la fille de Kronos sourit
+amèrement, tandis que son front était sombre au-dessus de ses
+sourcils bleus; et elle dit indignée:
+
+-- Insensés que nous sommes nous nous irritons contre Zeus et nous
+voulons le dompter, soit par la flatterie, soit par la violence;
+et, assis à l'écart, il ne s'en soucie ni ne s'en émeut, sachant
+qu'il l'emporte sur tous les dieux immortels par la force et la
+puissance. Subissez donc les maux qu'il lui plaît d'envoyer à
+chacun de vous. Déjà le malheur atteint Arès; son fils a péri dans
+la mêlée, Askalaphos, celui de tous les hommes qu'il aimait le
+mieux, et que le puissant Arès disait être son fils.
+
+Elle parla ainsi, et Arès, frappant de ses deux mains ses cuisses
+vigoureuses, dit en gémissant:
+
+-- Ne vous irritez point, habitants des demeures Olympiennes, si
+je descends aux nefs des Akhaiens pour venger le meurtre de mon
+fils, quand même ma destinée serait de tomber parmi les morts, le
+sang et la poussière, frappé de l'éclair de Zeus!
+
+Il parla ainsi, et il ordonna à la Crainte et à la Fuite d'atteler
+ses chevaux, et il se couvrit de ses armes splendides. Et, alors,
+une colère bien plus grande et bien plus terrible se fût soulevée
+dans l'âme de Zeus contre les immortels, si Athènè, craignant pour
+tous les dieux, n'eût sauté dans le parvis, hors du trône où elle
+était assise. Et elle arracha le casque de la tête d'Arès, et le
+bouclier de ses épaules et la lance d'airain de sa main robuste,
+et elle réprimanda l'impétueux Arès:
+
+-- Insensé! tu perds l'esprit et tu vas périr. As-tu des oreilles
+pour ne point entendre? N'as-tu plus ni intelligence, ni pudeur?
+N'as-tu point écouté les paroles de la déesse Hèrè aux bras blancs
+que Zeus a envoyée dans l'Olympos? Veux-tu, toi-même, frappé de
+mille maux, revenir, accablé et gémissant, après avoir attiré des
+calamités sur les autres dieux? Zeus laissera aussitôt les Troiens
+et les Akhaiens magnanimes, et il viendra nous précipiter de
+l'Olympos, innocents ou coupables. Je t'ordonne d'apaiser la
+colère du meurtre de ton fils. Déjà de plus braves et de plus
+vigoureux que lui sont morts, ou seront tués. Il est difficile de
+sauver de la mort les générations des hommes.
+
+Ayant ainsi parlé, elle fit asseoir l'impétueux Arès sur son
+trône. Puis, Hèrè appela, hors de l'Olympos, Apollôn et Iris, qui
+est la messagère de tous les dieux immortels, et elle leur dit en
+paroles ailées:
+
+-- Zeus vous ordonne de venir promptement sur l'Ida, et, quand
+vous l'aurez vu, faites ce qu'il vous ordonnera.
+
+Ayant ainsi parlé, la vénérable Hèrè rentra et s'assit sur son
+trône. Et les deux immortels s'envolèrent à la hâte, et ils
+arrivèrent sur l'Ida où naissent les sources et les bêtes fauves.
+Et ils virent Zeus au large regard assis sur le faîte du Gargaros,
+et il s'était enveloppé d'une nuée parfumée. Et ils s'arrêtèrent
+devant Zeus qui amasse les nuées. Et, satisfait, dans son esprit,
+qu'ils eussent obéi promptement aux ordres de l'épouse bien-aimée,
+il dit d'abord en paroles ailées à Iris:
+
+-- Va! rapide Iris, parle au roi Poseidaôn, et sois une messagère
+fidèle. Dis-lui qu'il se retire de la mêlée, et qu'il reste, soit
+dans l'assemblée des dieux, soit dans la mer divine. Mais s'il
+n'obéissait pas à mes ordres et s'il les méprisait, qu'il délibère
+et réfléchisse dans son esprit. Malgré sa vigueur, il ne pourra
+soutenir mon attaque, car mes forces surpassent de beaucoup les
+siennes, et je suis l'aîné. Qu'il craigne donc de se croire l'égal
+de celui que tous les autres dieux redoutent.
+
+Il parla ainsi, et la rapide Iris aux pieds aériens descendit du
+faîte des cimes Idaiennes, vers la sainte Ilios. Comme la neige
+vole du milieu des nuées, ou la grêle chassée par le souffle
+impétueux de Boréas, ainsi volait la rapide Iris; et, s'arrêtant
+devant lui, elle dit à l'illustre qui ébranle la terre:
+
+-- Poseidaôn aux cheveux bleus, je suis envoyée par Zeus
+tempétueux. Il te commande de te retirer de la mêlée et de rester,
+soit dans l'assemblée des dieux, soit dans la mer divine. Si tu
+n'obéissais pas à ses ordres, et si tu les méprisais, il te menace
+de venir te combattre, et il te conseille d'éviter son bras, car
+ses forces sont de beaucoup supérieures aux tiennes, et il est
+l'aîné. Il t'avertit de ne point te croire l'égal de celui que
+tous les dieux redoutent.
+
+Et l'illustre qui ébranle la terre, indigné, lui répondit:
+
+-- Ah! certes, bien qu'il soit grand, il parle avec orgueil, s'il
+veut me réduire par la force, moi, son égal. Nous sommes trois
+frères nés de Kronos, et qu'enfanta Rhéiè: Zeus, moi et Aidès qui
+commande aux ombres. On fit trois parts du monde, et chacun de
+nous reçut la sienne. Et le sort décida que j'habiterais toujours
+la blanche mer, et Aidès eut les noires ténèbres, et Zeus eut le
+large Ouranos, dans les nuées et dans l'aithèr. Mais le haut
+Olympos et la terre furent communs à tous. C'est pourquoi je ne
+ferai point la volonté de Zeus, bien qu'il soit puissant. Qu'il
+garde tranquillement sa part; il ne m'épouvantera pas comme un
+lâche. Qu'il menace à son gré les fils et les filles qu'il a
+engendrés, puisque la nécessité les contraint de lui obéir.
+
+Et la rapide Iris aux pieds aériens lui répondit:
+
+-- Poseidaôn aux cheveux bleus, me faut-il rapporter à Zeus cette
+parole dure et hautaine? Ne changeras-tu point? L'esprit des sages
+n'est point inflexible, et tu sais que les Érinnyes suivent les
+aînés.
+
+Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit:
+
+-- Déesse Iris, tu as bien parlé. Il est bon qu'un messager
+possède la prudence; mais une amère douleur emplit mon esprit et
+mon coeur quand Zeus veut, par des paroles violentes, réduire son
+égal en honneurs et en droits. Je céderai, quoique indigné; mais
+je te le dis, et je le menacerai de ceci: Si, malgré nous, -- moi,
+la dévastatrice Athènè, Hèrè, Hermès et le roi Hèphaistos, -- il
+épargne la haute Ilios et refuse de la détruire et de donner la
+victoire aux Argiens, qu'il sache que notre haine sera inexorable.
+
+Ayant ainsi parlé, il laissa le peuple des Akhaiens et rentra dans
+la mer. Et les héros Akhaiens le regrettaient. Et alors Zeus qui
+amasse les nuées dit à Apollôn:
+
+-- Va maintenant, cher Phoibos, vers Hektôr armé d'airain, car
+voici que celui qui ébranle la terre est rentré dans la mer,
+fuyant ma fureur. Certes, ils auraient entendu un combat terrible
+les dieux souterrains qui vivent autour de Kronos; mais il vaut
+mieux pour tous deux que, malgré sa colère, il ait évité mes
+mains, car cette lutte aurait fait couler de grandes sueurs. Mais
+toi, prends l'aigide aux franges d'or, afin d'épouvanter, en la
+secouant, les héros Akhaiens. Archer, prends soin de l'illustre
+Hektôr et remplis-le d'une grande force, pour qu'il chasse les
+Akhaiens jusqu'aux nefs et jusqu'au Hellespontos; et je songerai
+alors comment je permettrai aux Akhaiens de respirer.
+
+Il parla ainsi, et Apollôn se hâta d'obéir à son père. Et il
+descendit du faîte de l'Ida, semblable à un épervier tueur de
+colombes, et le plus impétueux des oiseaux. Et il trouva le divin
+Hektôr, le fils du sage Priamos, non plus couché, mais assis, et
+se ranimant, et reconnaissant ses compagnons autour de lui. Et le
+râle et la sueur avaient disparu par la seule pensée de Zeus
+tempétueux. Et Apollôn s'approcha et lui dit:
+
+-- Hektôr, fils de Priamos, pourquoi rester assis, sans forces,
+loin des tiens? Es-tu la proie de quelque douleur?
+
+Et Hektôr au casque mouvant lui répondit d'une voix faible:
+
+-- Qui es-tu, ô le meilleur des dieux, qui m'interroges ainsi? Ne
+sais-tu pas qu'auprès des nefs Akhaiennes, tandis que je tuais ses
+compagnons, le brave Aias m'a frappé d'un rocher dans la poitrine
+et a rompu mes forces et mon courage?
+
+Certes, j'ai cru voir aujourd'hui les morts et la demeure d'Aidès,
+en rendant ma chère âme.
+
+Et le royal archer Apollôn lui répondit:
+
+-- Prends courage! Du haut de l'Ida, le Kroniôn a envoyé pour te
+secourir Phoibos Apollôn à l'épée d'or. Toi et ta haute citadelle,
+je vous ai protégés et je vous protège toujours. Viens! excite les
+cavaliers à pousser leurs chevaux rapides vers les nefs creuses,
+et j'irai devant toi, et j'aplanirai la voie aux chevaux, et je
+mettrai en fuite les héros Akhaiens.
+
+Ayant ainsi parlé, il remplit le prince des peuples d'une grande
+force. Comme un étalon, longtemps retenu à la crèche et nourri
+d'orge abondante, qui rompt son lien, et qui court, frappant la
+terre de ses quatre pieds, se plonger dans le fleuve clair, et
+qui, la tête haute, secouant ses crins sur ses épaules, fier de sa
+beauté, bondit aisément jusqu'aux lieux accoutumés où paissent les
+cavales; de même Hektôr, à la voix du dieu, courait de ses pieds
+rapides, excitant les cavaliers. Comme des chiens et des
+campagnards qui poursuivent un cerf rameux, ou une chèvre sauvage
+qui se dérobe sous une roche creuse ou dans la forêt sombre, et
+qu'ils ne peuvent atteindre, quand un lion à longue barbe,
+survenant tout à coup à leurs cris, les disperse aussitôt malgré
+leur impétuosité, de même les Danaens, poursuivant l'ennemi de
+leurs lances à deux pointes, s'épouvantèrent en voyant Hektôr
+parcourir les lignes Troiennes, et leur âme tomba à leurs pieds.
+
+Et Thoas Andraimonide les excitait. Et c'était le meilleur
+guerrier Aitôlien, habile au combat de la lance et ferme dans la
+mêlée. Et peu d'Akhaiens l'emportaient sur lui dans l'agora. Et il
+s'écria:
+
+-- Ah! certes, je vois de mes yeux un grand prodige. Voici le
+Priamide échappé à la mort. Chacun de nous espérait qu'il avait
+péri par les mains d'Aias Télamônien; mais sans doute un dieu l'a
+sauvé de nouveau, lui qui a rompu les genoux de tant de Danaens,
+et qui va en rompre encore, car ce n'est point sans l'aide de Zeus
+tonnant qu'il revient furieux au combat. Mais, allons! et obéissez
+tous. Que la multitude retourne aux nefs, et tenons ferme, nous
+qui sommes les plus braves de l'armée. Tendons vers lui nos
+grandes lances, et je ne pense pas qu'il puisse, malgré ses
+forces, enfoncer les lignes des Danaens.
+
+Il parla ainsi, et tous l'entendirent et obéirent. Et autour de
+lui étaient les Aias et le roi Idoméneus, et Teukros et Mèrionès,
+et Mégès semblable à Arès; et ils se préparaient au combat,
+réunissant les plus braves, contre Hektôr et les Troiens. Et,
+derrière eux, la multitude retournait vers les nefs des Akhaiens.
+
+Et les Troiens frappèrent les premiers. Hektôr les précédait,
+accompagné de Phoibos Apollôn, les épaules couvertes d'une nuée et
+tenant l'aigide terrible, aux longues franges, que le forgeron
+Hèphaistos donna à Zeus pour épouvanter les hommes. Et, tenant
+l'aigide en main, il menait les Troiens. Et les Argiens les
+attendaient de pied ferme, et une clameur s'éleva des deux côtés.
+Les flèches jaillissaient des nerfs et les lances des mains
+robustes; et les unes pénétraient dans la chair des jeunes hommes,
+et les autres entraient en terre, avides de sang, mais sans avoir
+percé le beau corps des combattants.
+
+Aussi longtemps que Phoibos Apollôn tint l'aigide immobile en ses
+mains, les traits percèrent des deux côtés, et les guerriers
+tombèrent; mais quand il la secoua devant la face des cavaliers
+Danaens, en poussant des cris terribles, leur coeur se troubla
+dans leurs poitrines, et ils oublièrent leur force et leur
+courage.
+
+Comme un troupeau de boeufs, ou un grand troupeau de brebis, que
+deux bêtes féroces, au milieu de la nuit, bouleversent
+soudainement, en l'absence de leur gardien, de même les Akhaiens
+furent saisis de terreur, et Apollôn les mit en fuite et donna la
+victoire à Hektôr et aux Troiens. Alors, dans cette fuite, chaque
+homme tua un autre homme. Hektôr tua Stikhios et Arkésilaos, l'un,
+chef des Boiôtiens aux tuniques d'airain, l'autre, fidèle
+compagnon du magnanime Ménèstheus. Et Ainéias tua Médôn et Iasos.
+Et Médôn était bâtard du divin Oileus et frère d'Aias; mais il
+habitait Phylakè, loin de sa patrie, ayant tué le frère de sa
+belle-mère Ériopis, femme d'Oileus. Et Iasos était un chef
+Athènaien et fils de Sphèlos Boukolide.
+
+Et Polydamas tua Mèkistheus, et Politès tua Ekhios qui combattait
+aux premiers rangs. Et le divin Agènôr tua Klônios, et Pâris
+frappa au sommet de l'épaule, par derrière, Dèiokhos qui fuyait,
+et l'airain le traversa.
+
+Tandis que les vainqueurs dépouillaient les cadavres de leurs
+armes, les Akhaiens franchissaient les pieux, dans le fossé, et
+fuyaient çà et là, derrière la muraille, contraints par la
+nécessité. Mais Hektôr commanda à haute voix aux Troiens de se
+ruer sur les nefs et de laisser là les dépouilles sanglantes:
+
+-- Celui que je verrai loin des nefs, je lui donnerai la mort. Ni
+ses frères, ni ses soeurs ne mettront son corps sur le bûcher, et
+les chiens le déchireront devant notre ville.
+
+Ayant ainsi parlé, il poussa les chevaux du fouet, en entraînant
+les Troiens, et tous, avec des cris menaçants et une clameur
+immense, ils poussaient leurs chars en avant. Et Phoibos Apollôn
+jeta facilement du pied les bords du fossé dans le milieu, et, le
+comblant, le fit aussi large que l'espace parcouru par le trait
+que lance un guerrier vigoureux. Et tous s'y jetèrent en foule, et
+Apollôn, les précédant avec l'aigide éclatante, renversa le mur
+des Akhaiens aussi aisément qu'un enfant renverse, auprès de la
+mer, les petits monceaux de sable qu'il a amassés et qu'il
+disperse en se jouant. Ainsi, archer Apollôn, tu dispersas
+l'oeuvre qui avait coûté tant de peines et de misères aux Argiens,
+et tu les mis en fuite.
+
+Et ils s'arrêtèrent auprès des nefs, s'exhortant les uns les
+autres; et, les mains étendues vers les dieux, ils les
+imploraient. Et le Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens, priait,
+les bras levés vers l'Ouranos étoilé:
+
+-- Père Zeus! si jamais, dans la fertile Argos, brûlant pour toi
+les cuisses grasses des boeufs et des brebis, nous t'avons supplié
+de nous accorder le retour, et si tu l'as promis d'un signe de ta
+tête, souviens-toi, ô Olympien! Éloigne notre jour suprême, et ne
+permets pas que les Akhaiens soient domptés par les Troiens.
+
+Il parla ainsi en priant, et le sage Zeus entendit la prière du
+vieux Nèlèiade et tonna. Et, au bruit du tonnerre, les Troiens,
+croyant comprendre la pensée de Zeus tempêtueux, se ruèrent plus
+furieux sur les Argiens. Comme les grandes lames de la haute mer
+assiègent les flancs d'une nef, poussées par la violence du vent,
+car c'est elle qui gonfle les eaux; de même les Troiens
+escaladaient le mur avec de grandes clameurs; et ils poussaient
+leurs chevaux et combattaient devant les nefs à coups de lances
+aiguës; et les Akhaiens, du haut de leurs nefs noires, les
+repoussaient avec ces longs pieux, couchés dans les nefs, et qui,
+cerclés d'airain, servent dans le combat naval.
+
+Tant que les Akhaiens et les Troiens combattirent au-delà du mur,
+loin des nefs rapides, Patroklos, assis sous la tente de
+l'irréprochable Eurypylos, le charma par ses paroles et baigna sa
+blessure de baumes qui guérissent les douleurs amères; mais quand
+il vit que les Troiens avaient franchi le mur, et que les Akhaiens
+fuyaient avec des cris, il gémit, et frappa ses cuisses de ses
+mains, et il dit en pleurant:
+
+-- Eurypylos, je ne puis rester plus longtemps, bien que tu
+souffres, car voici une mêlée suprême. Qu'un de tes compagnons te
+soigne; il faut que je retourne vers Akhilleus et que je l'exhorte
+à combattre. Qui sait si, un dieu m'aidant, je ne toucherai point
+son âme? Le conseil d'un ami est excellent.
+
+Ayant ainsi parlé, il s'éloigna.
+
+Cependant les Akhaiens soutenaient l'assaut des Troiens. Et ceux-
+ci ne pouvaient rompre les phalanges des Danaens et envahir les
+tentes et les nefs, et ceux-là ne pouvaient repousser l'ennemi
+loin des nefs. Comme le bois dont on construit une nef est mis de
+niveau par un habile ouvrier à qui Athènè a enseigné toute sa
+science, de même le combat était partout égal autour des nefs.
+
+Et le Priamide attaqua l'illustre Aias. Et tous deux soutenaient
+le travail du combat autour des nefs, et l'un ne pouvait éloigner
+l'autre pour incendier les nefs, et l'autre ne pouvait repousser
+le premier que soutenait un dieu. Et l'illustre Aias frappa de sa
+lance Kalètôr, fils de Klytios, comme celui-ci portait le feu sur
+les nefs; et Kalètôr tomba renversé, laissant échapper la torche
+de ses mains. Et quand Hektôr vit son parent tomber dans la
+poussière devant la nef noire, il cria aux Troiens et aux Lykiens:
+
+-- Troiens, Lykiens et Dardaniens belliqueux, n'abandonnez point
+le combat étroitement engagé, mais enlevez le fils de Klytios, et
+que les Akhaiens ne le dépouillent point de ses armes.
+
+Il parla ainsi, et lança sa pique éclatante contre Aias, mais il
+le manqua, et il atteignit Lykophôn, fils de Mastôr, compagnon
+d'Aias, et qui habitait avec celui-ci, depuis qu'il avait tué un
+homme dans la divine Kythèrè. Et le Priamide le frappa de sa lance
+aiguë au-dessus de l'oreille, auprès d'Aias, et Lykophôn tomba du
+haut de la poupe sur la poussière, et ses forces furent dissoutes.
+Et Aias, frémissant, appela son frère:
+
+-- Ami Teukros, notre fidèle compagnon est mort, lui qui, loin de
+Kythèrè, vivait auprès de nous et que nous honorions autant que
+nos parents bien-aimés. Le magnanime Hektôr l'a tué. Où sont tes
+flèches mortelles et l'arc que t'a donné Phoibos Apollôn?
+
+Il parla ainsi, et Teukros l'entendit, et il accourut, tenant en
+main son arc recourbé et le carquois plein de flèches. Et il lança
+ses flèches aux Troiens. Et il frappa Kléitos, fils de Peisènôr,
+compagnon de l'illustre Panthoide Polydamas, dont il conduisait le
+char et les chevaux à travers les phalanges bouleversées, afin de
+plaire à Hektôr et aux Troiens. Mais le malheur l'accabla sans que
+nul pût le secourir; et la flèche fatale entra derrière le cou, et
+il tomba du char, et les chevaux reculèrent, secouant le char
+vide.
+
+Et le prince Polydamas, l'ayant vu, accourut promptement aux
+chevaux et les confia à Astynoos, fils de Protiaôn, lui
+recommandant de les tenir près de lui. Et il se mêla de nouveau
+aux combattants.
+
+Et Teukros lança une flèche contre Hektôr, et il l'eût retranché
+du combat, auprès des nefs des Akhaiens, s'il l'avait atteint, et
+lui eût arraché l'âme; mais il ne put échapper au regard du sage
+Zeus qui veillait sur Hektôr. Et Zeus priva de cette gloire le
+Télamônien Teukros, car il rompit le nerf bien tendu, comme
+Teukros tendait l'arc excellent. Et la flèche à pointe d'airain
+s'égara, et l'arc tomba des mains de l'archer. Et Teukros frémit
+et dit à son frère:
+
+-- Ah! certes, quelque dieu nous traverse dans le combat. Il m'a
+arraché l'arc des mains et rompu le nerf tout neuf que j'y avais
+attaché moi-même ce matin, afin qu'il pût lancer beaucoup de
+flèches.
+
+Et le grand Télamônien Aias lui répondit:
+
+-- Ô ami, laisse ton arc et tes flèches, puisqu'un dieu jaloux des
+Danaens disperse tes traits. Prends une longue lance, mets un
+bouclier sur tes épaules et combats les Troiens en excitant les
+troupes. Que ce ne soit pas du moins sans peine qu'ils se rendent
+maîtres de nos nefs bien construites. Mais souvenons-nous de
+combattre.
+
+Il parla ainsi, et Teukros, déposant son arc dans sa tente, saisit
+une solide lance à pointe d'airain, mit un bouclier à quatre lames
+sur ses épaules, un excellent casque à crinière sur sa tête, et se
+hâta de revenir auprès d'Aias. Mais quand Hektôr eut vu que les
+flèches de Teukros lui étaient devenues inutiles, il cria à haute
+voix aux Troiens et aux Lykiens:
+
+-- Troiens, Lykiens et belliqueux Dardaniens, soyez des hommes, et
+souvenez-vous de votre force et de votre courage auprès des nefs
+creuses! Je vois de mes yeux les flèches d'un brave archer brisées
+par Zeus. Il est facile de comprendre à qui le puissant Kroniôn
+accorde ou refuse son aide, qui il menace et qui il veut couvrir
+de gloire. Maintenant, il brise les forces des Akhaiens et il nous
+protège. Combattez fermement autour des nefs. Si l'un de vous est
+blessé et meurt, qu'il meure sans regrets, car il est glorieux de
+mourir pour la patrie, car il sauvera sa femme, ses enfants et
+tout son patrimoine, si les Akhaiens retournent, sur leurs nefs,
+dans la chère terre de leurs aïeux.
+
+Ayant ainsi parlé, il excita la force et le courage de chacun. Et
+Aias, de son côté, exhortait ses compagnons:
+
+-- Ô honte! c'est maintenant, Argiens, qu'il faut périr ou sauver
+les nefs. Espérez-vous, si Hektôr au casque mouvant se saisit de
+vos nefs, retourner à pied dans la patrie? Ne l'entendez-vous
+point exciter ses guerriers, ce Hektôr qui veut brûler nos nefs?
+Ce n'est point aux danses qu'il les pousse, mais au combat. Le
+mieux est de leur opposer nos bras et notre vigueur. Il faut
+mourir promptement ou vivre, au lieu de nous consumer dans un
+combat sans fin contre des hommes qui ne nous valent pas.
+
+Ayant ainsi parlé, il ranima le courage de chacun. Alors Hektôr
+tua Skhédios, fils de Périmèdès, chef des Phôkèens; et Aias tua
+Laodamas, chef des hommes de pied, fils illustre d'Antènôr. Et
+Polydamas tua Otos le Kyllénien, compagnon du Phyléide, chef des
+magnanimes Épéiens. Et Mégès, l'ayant vu, s'élança sur Polydamas;
+mais celui-ci, s'étant courbé, échappa au coup de la pique, car
+Apollôn ne permit pas que le Panthoide tombât parmi les
+combattants; et la pique de Mégès perça la poitrine de Kreismos
+qui tomba avec bruit. Et comme le Phyléide lui arrachait ses
+armes, le brave Dolops Lampétide se jeta sur lui, Dolops
+qu'engendra le Laomédontiade Lampos, le meilleur des hommes
+mortels. Et il perça de sa lance le milieu du bouclier de Mégès,
+mais son épaisse cuirasse préserva celui-ci. C'était la cuirasse
+que Phyleus apporta autrefois d'Éphyrè, des bords du fleuve
+Sellèis. Et son hôte, le roi des hommes, Euphètès, la lui avait
+donnée, pour la porter dans les mêlées comme un rempart contre
+l'ennemi. Et, maintenant, elle préserva son fils de la mort. Et
+Mégès frappa de son épée le cône du casque d'airain à crinière de
+cheval, et l'aigrette rompue tomba dans la poussière, ayant été
+teinte récemment d'une couleur de pourpre. Et tandis que Mégès
+combattait encore et espérait la victoire, le brave Ménélaos
+accourut à son aide, et, venant à la dérobée, frappa l'épaule du
+Troien. Et la pointe d'airain traversa la poitrine, et le guerrier
+tomba sur la face.
+
+Et les deux Akhaiens s'élançaient pour le dépouiller de ses armes
+d'airain; mais Hektôr excita les parents de Dolops, et surtout il
+réprimanda le Hikétaonide, le brave Ménalippos, qui paissait,
+avant la guerre, ses boeufs aux pieds flexibles dans Perkôtè, mais
+qui vint à Ilios quand les nefs Danaennes aux doubles avirons
+arrivèrent. Et il brillait parmi les Troiens, et il habitait
+auprès de Priamos qui l'honorait à l'égal de ses fils. Et Hektôr
+lui adressa ces paroles dures et sévères:
+
+-- Ainsi, Ménalippos, nous restons inertes. Ton parent mort ne
+touche-t-il point ton coeur? Ne vois-tu pas qu'ils arrachent les
+armes de Dolops? Suis-moi. Ce n'est plus de loin qu'il faut
+combattre les Argiens. Nous les tuerons, ou la haute Ilios sera
+prise et ils égorgeront ses citoyens.
+
+En parlant ainsi, il s'élança, et Ménalippos le suivit, semblable
+à un dieu. Et le grand Télamônien Aias exhortait les Akhaiens:
+
+-- Ô amis! soyez des hommes. Ayez honte de fuir et faites face au
+combat. Les braves sont plutôt sauvés que tués, et les lâches
+seuls n'ont ni gloire, ni salut.
+
+Il parla ainsi, et les Akhaiens retinrent ses paroles dans leur
+esprit, prêts à s'entre-aider; et ils faisaient comme un mur
+d'airain autour des nefs; et Zeus excitait les Troiens contre eux.
+Et le brave Ménélaos anima ainsi Antilokhos:
+
+-- Antilokhos, nul d'entre les Akhaiens n'est plus jeune que toi,
+ni plus rapide, ni plus brave au combat. Plût aux dieux que tu
+pusses tuer quelque Troien!
+
+Il parla ainsi, et il le laissa excité par ces paroles. Et
+Antilokhos se jeta parmi les combattants et lança sa pique
+éclatante, et les Troiens reculèrent; mais la pique ne fut point
+lancée en vain, car elle perça à la poitrine, près de la mamelle,
+Ménalippos, l'orgueilleux fils de Hikétaôn. Et il tomba et ses
+armes sonnèrent. Et le brave Antilokhos se jeta sur lui, comme un
+chien sur un faon qu'un chasseur a percé tandis qu'il bondissait
+hors du gîte. Ainsi, Ménalippos, le belliqueux Antilokhos sauta
+sur toi pour t'arracher tes armes; mais le divin Hektôr, l'ayant
+vu, courut sur lui à travers la mêlée. Et Antilokhos ne l'attendit
+pas, quoique brave, et il prit la fuite, comme une bête fauve qui,
+ayant tué un chien, ou le bouvier au milieu des boeufs, fuit avant
+que la foule des hommes la poursuive. Ainsi fuyait le Nestôride.
+Et les Troiens et Hektôr, avec de grands cris, l'accablaient de
+traits violents; mais il leur fit face, arrivé auprès de ses
+compagnons.
+
+Et les Troiens, semblables à des lions mangeurs de chair crue, se
+ruaient sur les nefs, accomplissant ainsi les ordres de Zeus, car
+il leur inspirait la force et il troublait l'âme des Argiens,
+voulant donner une grande gloire au Priamide Hektôr, et le laisser
+jeter la flamme ardente sur les nefs aux poupes recourbées, afin
+d'exaucer la fatale prière de Thétis. Et le sage Zeus attendait
+qu'il eût vu le feu embraser une nef, et alors il repousserait les
+Troiens loin des nefs et rendrait la victoire aux Danaens. C'est
+pourquoi il entraînait vers les nefs creuses le Priamide Hektôr
+déjà plein d'ardeur, furieux, agitant sa lance comme Arès, ou
+pareil à un incendie terrible qui gronde sur les montagnes, dans
+l'épaisseur d'une forêt profonde. Et la bouche de Hektôr écumait,
+et ses yeux flambaient sous ses sourcils, et son casque s'agitait
+sur sa tête guerrière.
+
+Et Zeus lui venait en aide, l'honorant et le glorifiant parmi les
+hommes, car sa vie devait être brève, et voici que Pallas Athènè
+préparait le jour fatal où il tomberait sous la violence du
+Pèléide.
+
+Et il tentait de rompre les lignes des guerriers, se ruant là où
+il voyait la mêlée la plus pressée et les armes les plus belles.
+Mais, malgré son désir, il ne pouvait rompre l'armée ennemie, car
+celle-ci résistait comme une tour, ou comme une roche énorme et
+haute qui, se dressant près de la blanche mer, soutient le souffle
+rugissant des vents et le choc des grandes lames qui se brisent
+contre elle. Ainsi les Danaens soutenaient fermement l'assaut des
+Troiens et ne fuyaient point, tandis que Hektôr, éclatant comme le
+feu, bondissait de tous côtés dans la mêlée.
+
+Comme l'eau de la mer, enflée par les vents qui soufflent avec
+véhémence du milieu des nuées, assiège une nef rapide et la couvre
+tout entière d'écume, tandis que le vent frémit dans la voile et
+que les matelots sont épouvantés, parce que la mort est proche; de
+même le coeur des Akhaiens se rompait dans leurs poitrines.
+
+Ou, quand il arrive qu'un lion désastreux tombe au milieu des
+boeufs innombrables qui paissent dans un vaste marécage, de même
+que le bouvier, ne sachant point combattre les bêtes fauves pour
+le salut de ses boeufs noirs, va tantôt à un bout, tantôt à
+l'autre bout du troupeau, tandis que le lion bondit au milieu des
+génisses qui s'épouvantent et en dévore une; de même les Akhaiens
+étaient bouleversés par Hektôr et par le père Zeus.
+
+Cependant, le Priamide n'avait tué que le seul Périphètès de
+Mykènè, fils bien-aimé de Kypreus, qui portait à la force
+Hèrakléenne les ordres du roi Eurystheus. Il était né fils
+excellent d'un père indigne, et, par toutes les vertus, par son
+courage et par sa sagesse, il était le premier des Mykènaiens. Et
+il donna une grande gloire à Hektôr, car, en se retournant, il
+heurta le bord du grand bouclier qui le couvrait tout entier et le
+préservait des traits; et, les pieds embarrassés, il tomba en
+arrière, et, dans sa chute, son casque résonna autour de ses
+tempes. Alors, Hektôr, l'ayant vu, accourut et lui perça la
+poitrine d'un coup de lance, au milieu de ses compagnons qui
+n'osèrent le secourir, tant ils redoutaient le divin Hektôr.
+
+Et les Argiens qui, d'abord, étaient devant les nefs, se
+réfugiaient maintenant au milieu de celles qui, les premières,
+avaient été tirées sur le sable. Puis, cédant à la force, ils
+abandonnèrent aussi les intervalles de celles-ci, mais, s'arrêtant
+devant les tentes, ils ne se dispersèrent point dans le camp, car
+la honte et la terreur les retenaient, et ils s'exhortaient les
+uns les autres.
+
+Alors, le Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens, attestant leurs
+parents, adjura chaque guerrier:
+
+-- Ô amis, soyez des hommes! Craignez la honte en face des autres
+hommes. Souvenez-vous de vos fils, de vos femmes, de vos domaines,
+de vos parents qui vivent encore ou qui sont morts. Je vous adjure
+en leur nom de tenir ferme et de ne pas fuir.
+
+Il parla ainsi, et il ranima leur force et leur courage. Alors,
+Athènè dissipa la nuée épaisse qui couvrait leurs yeux, et la
+lumière se fit de toutes parts, autant sur les nefs que sur le
+champ de bataille. Et ceux qui fuyaient, comme ceux qui luttaient,
+et ceux qui combattaient auprès des nefs rapides, virent le brave
+Hektôr et ses compagnons.
+
+Et il ne plut point à l'âme du magnanime Aias de rester où étaient
+les autres fils des Akhaiens. Et il s'avança, traversant les
+poupes des nefs et agitant un grand pieu cerclé d'airain et long
+de vingt-deux coudées. Comme un habile cavalier qui, ayant mis
+ensemble quatre chevaux très agiles, les pousse vers une grande
+ville, sur le chemin public, et que les hommes et les femmes
+admirent, tandis qu'il saute de l'un à l'autre, et qu'ils courent
+toujours; de même Aias marchait rapidement sur les poupes des
+nefs, et sa voix montait dans l'Ouranos, tandis qu'il excitait par
+de grandes clameurs les Danaens à sauver les tentes et les nefs.
+
+Hektôr, de son côté, ne restait point dans la foule des Troiens
+bien armés. Comme un aigle fauve qui tombe sur une multitude
+d'oiseaux, paissant le long d'un fleuve, oies, grues et cygnes aux
+longs cous; de même Hektôr se précipita sur une nef à proue bleue.
+Et, de sa grande main, Zeus le poussait par derrière, et tout son
+peuple avec lui. Et, de nouveau, une violente mêlée s'engagea
+autour des nefs. On eût dit des hommes infatigables et indomptés
+se ruant à un premier combat, tant ils luttaient tous avec ardeur.
+Et les Akhaiens, n'espérant pas échapper au carnage, se croyaient
+destinés à la mort, et les Troiens espéraient, dans leur coeur,
+brûler les nefs et tuer les héros Akhaiens. Et ils se ruaient,
+avec ces pensées, les uns contre les autres.
+
+Hektôr saisit la poupe de la nef belle et rapide qui avait amené
+Prôtésilaos à Troiè et qui n'avait point dû le ramener dans la
+terre de la patrie. Et les Akhaiens et les Troiens s'entre-tuaient
+pour cette nef. Et l'impétuosité des flèches et des piques ne leur
+suffisant plus, ils se frappaient, dans une même pensée, avec les
+doubles haches tranchantes, les grandes épées et les lances
+aiguës. Et beaucoup de beaux glaives à poignée noire tombaient sur
+le sable des mains et des épaules des hommes qui combattaient, et
+la terre était trempée d'un sang noir. Mais Hektôr saisissant de
+ses mains les ornements de la poupe, et s'y attachant, cria aux
+Troiens:
+
+-- Apportez le feu, et poussez des clameurs en vous ruant! Zeus
+nous offre le jour de la vengeance en nous livrant ces nefs qui,
+venues vers Ilios contre la volonté des dieux, nous ont apporté
+tant de calamités, par la lâcheté des vieillards qui me retenaient
+et retenaient l'armée quand je voulais marcher et combattre ici.
+Mais si le prévoyant Zeus aveuglait alors notre esprit, maintenant
+c'est lui-même qui nous excite et nous pousse!
+
+Il parla ainsi, et tous se jetèrent avec plus de fureur sur les
+Akhaiens. Et Aias ne put soutenir plus longtemps l'assaut, car il
+était accablé de traits; et il recula, de peur de mourir, jusqu'au
+banc des rameurs, long de sept pieds, et il abandonna la poupe de
+la nef. Mais, du banc où il était, il éloignait à coups de lance
+chaque Troien qui apportait le feu infatigable. Et, avec
+d'horribles cris, il exhortait les Danaens:
+
+-- Ô amis, héros Danaens, serviteurs d'Arès, soyez des hommes!
+Souvenez-vous de votre force et de votre courage. Pensez-vous
+trouver derrière vous d'autres défenseurs, ou une muraille plus
+inaccessible qui vous préserve de la mort? Nous n'avons point ici
+de ville ceinte de tours d'où nous puissions repousser l'ennemi et
+assurer notre salut. Mais nous sommes ici dans les plaines des
+Troiens bien armés, acculés contre la mer, loin de la terre de la
+patrie, et notre salut est dans nos mains et non dans la lassitude
+du combat.
+
+Il parla ainsi, et, furieux, il traversait de sa lance aiguë
+chaque Troien qui apportait le feu sur les nefs creuses afin de
+plaire à Hektôr et de lui obéir. Et, ceux-là, Aias les traversait
+de sa lance aiguë, et il en tua douze devant les nefs.
+
+
+Chant 16
+
+Et ils combattaient ainsi pour les nefs bien construites. Et
+Patroklos se tenait devant le prince des peuples, Akhilleus,
+versant de chaudes larmes, comme une source d'eau noire qui flue
+du haut d'un rocher. Et le divin Akhilleus en eut compassion, et
+il lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Pourquoi pleures-tu, Patroklos, comme une petite fille qui
+court après sa mère, saisit sa robe et la regarde en pleurant
+jusqu'à ce que celle-ci la prenne dans ses bras? Semblable à cette
+enfant, ô Patroklos, tu verses des larmes abondantes. Quel message
+as-tu pour les Myrmidones ou pour moi? As-tu seul reçu quelque
+nouvelle de la Phthiè? On dit cependant que le fils d'Aktôr,
+Ménoitios, et l'Aiakide Pèleus vivent encore parmi les Myrmidones.
+Certes, nous serions accablés, s'ils étaient morts. Mais peut-être
+pleures-tu pour les Argiens qui périssent auprès des nefs creuses,
+par leur propre iniquité? Parle, ne me cache rien afin que nous
+sachions tous deux.
+
+Et le cavalier Patroklos, avec un profond soupir, lui répondit:
+
+-- Ô Akhilleus, fils de Pèleus, le plus brave des Akhaiens, ne
+t'irrite point, car de grandes calamités accablent les Akhaiens.
+Déjà les plus braves d'entre eux gisent dans les nefs, frappés et
+blessés. Le robuste Tydéide Diomèdès est blessé, et Odysseus
+illustre par sa lance, et Agamemnôn. Eurypylos a la cuisse percée
+d'une flèche; et les médecins les soignent et baignent leurs
+blessures avec des baumes. Mais toi, Akhilleus, tu es implacable!
+Ô Pèlèiade, doué d'un courage inutile, qu'une colère telle que la
+tienne ne me saisisse jamais! À qui viendras-tu désormais en aide,
+si tu ne sauves pas les Argiens de cette ruine terrible? Ô
+inexorable! Le cavalier Pèleus n'est point ton père, Thétis ne t'a
+point conçu. La mer bleue t'a enfanté et ton âme est dure comme
+les hauts rochers. Si tu fuis l'accomplissement d'un oracle, et si
+ta mère vénérable t'a averti de la part de Zeus, au moins envoie-
+moi promptement à la tête des Myrmidones, et que j'apporte une
+lueur de salut aux Danaens! Laisse-moi couvrir mes épaules de tes
+armes. Les Troiens reculeront, me prenant pour toi, et les fils
+belliqueux des Akhaiens respireront, et nous chasserons
+facilement, nouveaux combattants, ces hommes écrasés de fatigue,
+loin des tentes et des nefs, vers leur ville.
+
+Il parla ainsi, suppliant, l'insensé! cherchant la mort et la kèr
+fatale. Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit en gémissant:
+
+-- Divin Patroklos, qu'as-tu dit? Je ne m'inquiète d'aucun oracle,
+et ma mère vénérable ne m'a rien annoncé de la part de Zeus. Mais
+un noir chagrin est dans mon coeur et trouble mon esprit, depuis
+que cet homme, dont la puissance est la plus haute, m'a arraché ma
+récompense, à moi qui suis son égal! Tel est le noir chagrin qui
+me ronge. Cette jeune femme que j'avais conquise par ma lance,
+après avoir renversé une ville aux fortes murailles, et que les
+fils des Akhaiens m'avaient donnée en récompense, le roi Atréide
+Agamemnôn me l'a arrachée des mains, comme à un vil vagabond! Mais
+oublions le passé. Sans doute je ne puis nourrir dans mon coeur
+une colère éternelle. J'avais résolu de ne la déposer que le jour
+où les clameurs de la guerre parviendraient jusqu'à mes nefs.
+Couvre donc tes épaules de mes armes illustres, et mène les braves
+Myrmidones au combat, puisqu'une noire nuée de Troiens enveloppe
+les nefs. Voici que les Argiens sont acculés contre le rivage de
+la mer, dans un espace très-étroit, et toute la ville des Troiens
+s'est ruée sur eux avec audace, car ils ne voient point le front
+de mon casque resplendir. Certes, dans leur fuite, ils empliraient
+les fossés des champs de leurs cadavres, si le roi Agamemnôn ne
+m'avait point outragé; et maintenant ils assiègent le camp. La
+lance furieuse du Tydéide Diomèdès ne s'agite plus dans ses mains
+pour sauver les Danaens de la mort, et je n'entends plus la voix
+de l'Atréide sortir de sa tête détestée, mais celle du tueur
+d'hommes Hektôr, qui excite les Troiens de toutes parts. Et la
+clameur de ceux-ci remplit toute la plaine, et ils bouleversent
+les Akhaiens. Va, Patroklos, rue-toi sur eux, et repousse cette
+ruine loin des nefs. Ne les laisse pas détruire les nefs par le
+feu ardent, et que le doux retour ne nous soit pas ravi. Mais
+garde mes paroles dans ton esprit, si tu veux que je sois honoré
+et glorifié par tous les Danaens, et qu'ils me rendent cette belle
+jeune femme et un grand nombre de présents splendides, par
+surcroît. Repousse les Troiens loin des nefs et reviens. Si
+l'Époux de Hèrè, qui tonne au loin, te donne la victoire, ne
+dompte pas sans moi les Troiens belliqueux; car tu me couvrirais
+de honte, si, les ayant vaincus, et plein de l'orgueil et de
+l'ivresse du combat, tu menais l'armée à Ilios. Crains qu'un des
+dieux éternels ne se rue sur toi du haut de l'Olympos, surtout
+l'archer Apollôn qui protège les Troiens. Reviens après avoir
+sauvé les nefs, et laisse-les combattre dans la plaine. Qu'il vous
+plaise, ô père Zeus, ô Athènè, ô Apollôn, que nul d'entre les
+Troiens et les Akhaiens n'évite la mort, et que, seuls, nous
+survivions tous deux et renversions les murailles sacrées d'Ilios!
+
+Et ils se parlaient ainsi. Mais Aias ne suffisait plus au combat,
+tant il était accablé de traits. Et l'esprit de Zeus et les
+Troiens illustres l'emportaient sur lui; et son casque splendide,
+dont les aigrettes étaient rompues par les coups, sonnait autour
+de ses tempes, et son épaule fatiguée ne pouvait plus soutenir le
+poids du bouclier. Et cependant, malgré la nuée des traits, ils ne
+pouvaient l'ébranler, bien que respirant à peine, inondé de la
+sueur de tous ses membres, et haletant sous des maux multipliés.
+
+Et Hektôr frappa de sa grande épée la lance de frêne d'Aias, et il
+la coupa là où la pointe se joignait au bois; et le Télamônien
+Aias n'agita plus dans sa main qu'une lance mutilée, car la pointe
+d'airain, en tombant, sonna contre terre. Et Aias, dans son coeur
+irréprochable, reconnut avec horreur l'oeuvre des dieux, et vit
+que Zeus qui tonne dans les hauteurs, domptant son courage,
+donnait la victoire aux Troiens. Et il se retira loin des traits,
+et les Troiens jetèrent le feu infatigable sur la nef rapide, et
+la flamme inextinguible enveloppa aussitôt la poupe, et Akhilleus,
+frappant ses cuisses, dit à Patroklos:
+
+-- Hâte-toi, divin Patroklos! Je vois le feu ardent sur les nefs.
+Si elles brûlent, nous ne pourrons plus songer au retour. Revêts
+promptement mes armes, et j'assemblerai mon peuple.
+
+Il parla ainsi, et Patroklos se couvrit de l'airain splendide. Il
+attacha de belles knèmides à ses jambes avec des agrafes d'argent;
+il mit sur sa poitrine la cuirasse étincelante, aux mille reflets,
+du rapide Akhilleus, et il suspendit à ses épaules l'épée d'airain
+aux clous d'argent. Puis, il prit le grand et solide bouclier, et
+il posa sur sa noble tête le casque magnifique à la terrible
+aigrette de crins, et de ses mains il saisit de fortes piques;
+mais il laissa la lance lourde, immense et solide, de
+l'irréprochable Aiakide, la lance Pèliade que Kheirôn avait
+apportée à son père bien-aimé des cimes du Pèlios, afin d'être la
+mort des héros. Et Patroklos ordonna à Automédôn, qu'il honorait
+le plus après Akhilleus, et qui lui était le plus fidèle dans le
+combat, d'atteler les chevaux au char. Et c'est pourquoi Automédôn
+soumit au joug les chevaux rapides, Xanthos et Balios, qui, tous
+deux, volaient comme le vent, et que la Harpye Podargè avait
+conçus de Zéphyros, lorsqu'elle paissait dans une prairie aux
+bords du fleuve Okéanos. Et Automédôn lia au-delà du timon
+l'irréprochable Pèdasos qu'Akhilleus avait amené de la ville
+saccagée de Êétiôn. Et Pèdasos, bien que mortel, suivait les
+chevaux immortels.
+
+Et Akhilleus armait les Myrmidones sous leurs tentes. De même que
+des loups mangeurs de chair crue et pleins d'une grande force qui,
+dévorant un grand cerf rameux qu'ils ont tué sur les montagnes,
+vont en troupe, la gueule rouge de sang et vomissant le sang,
+laper de leurs langues légères les eaux de la source noire, tandis
+que leur ventre s'enfle et que leur coeur est toujours intrépide;
+de même les chefs des Myrmidones se pressaient autour du brave
+compagnon du rapide Aiakide. Et, au milieu d'eux, le belliqueux
+Akhilleus excitait les porteurs de boucliers et les chevaux.
+
+Et Akhilleus cher à Zeus avait conduit à Troiè cinquante nefs
+rapides, et cinquante guerriers étaient assis sur les bancs de
+rameurs de chacune, et cinq chefs les commandaient sous ses
+ordres.
+
+Et le premier chef était Ménèsthios à la cuirasse étincelante, aux
+mille reflets, fils du fleuve Sperkhios qui tombait de Zeus. Et la
+belle Polydorè, fille de Pèleus, femme mortelle épouse d'un dieu,
+l'avait conçu de l'infatigable Sperkhios; mais Bôros, fils de
+Périèreus, l'ayant épousée en la dotant richement, passait pour
+être le père de Ménèsthios.
+
+Et le deuxième chef était le brave Eudôros, conçu en secret, et
+qu'avait enfanté la belle Polymèlè, habile dans les danses, fille
+de Phylas. Et le tueur d'Argos l'aima, l'ayant vue dans un choeur
+de la tumultueuse Artémis à l'arc d'or. Et l'illustre Herméias,
+montant aussitôt dans les combles de la demeure, coucha
+secrètement avec elle, et elle lui donna un fils illustre, l'agile
+et brave Eudôros. Et après qu'Eiléithya qui préside aux douloureux
+enfantements l'eut conduit à la lumière, et qu'il eut vu la
+splendeur de Hélios, le robuste Aktoride Ekhékhleus conduisit
+Polymèlè dans ses demeures et lui fit mille dons nuptiaux. Et le
+vieux Phylas éleva et nourrit avec soin Eudôros, comme s'il était
+son fils.
+
+Et le troisième chef était le brave Peisandros Maimalide qui
+excellait au combat de la lance, parmi les Myrmidones, après
+Patroklos.
+
+Et le quatrième chef était le vieux cavalier Phoinix, et le
+cinquième était l'irréprochable Akhimédôn, fils de Laerkeus.
+
+Et Akhilleus, les ayant tous rangés sous leurs chefs, leur dit en
+paroles sévères:
+
+-- Myrmidones, qu'aucun de vous n'oublie les menaces que, dans les
+nefs rapides, vous adressiez aux Troiens, durant les jours de ma
+colère, quand vous m'accusiez moi-même, disant: -- Ô dur fils de
+Pèleus, sans doute une mère farouche t'a nourri de fiel, toi qui
+retiens de force tes compagnons sur leurs nefs! Que nous
+retournions au moins dans nos demeures sur les nefs qui fendent la
+mer, puisqu'une colère inexorable est entrée dans ton coeur. --
+Souvent vous me parliez ainsi. Aujourd'hui, voici le grand combat
+dont vous étiez avides. Que chacun de vous, avec un coeur solide,
+lutte donc contre les Troiens.
+
+Il parla ainsi, et il excita la force et le courage de chacun, et
+ils serrèrent leurs rangs. De même qu'un homme fortifie de pierres
+épaisses le mur d'une haute maison qui soutiendra l'effort des
+vents, de même les casques et les boucliers bombés se pressèrent,
+tous se soutenant les uns les autres, boucliers contre boucliers,
+casques à crinières étincelantes contre casques, homme contre
+homme. Et Patroklos et Automédôn, qui n'avaient qu'une âme, se
+mirent en tête des Myrmidones.
+
+Mais Akhilleus entra sous sa tente, et souleva le couvercle d'un
+coffre riche et bien fait, et plein de tuniques, de manteaux
+impénétrables au vent et de tapis velus. Et là se trouvait une
+coupe d'un beau travail dans laquelle le vin ardent n'avait été
+versé que pour Akhilleus seul entre tous les hommes, et qui
+n'avait fait de libations qu'au père Zeus seul entre tous les
+dieux. Et, l'ayant retirée du coffre, il la purifia avec du
+soufre, puis il la lava avec de l'eau pure et claire, et il lava
+ses mains aussi; et, puisant le vin ardent, faisant des libations
+et regardant l'Ouranos, il pria debout au milieu de tous, et Zeus
+qui se réjouit de la foudre l'entendit et le vit:
+
+-- Zeus! roi Dôdônaien, Pélasgique, qui, habitant au loin,
+commandes sur Dôdônè enveloppée par l'hiver, au milieu de tes
+divinateurs, les Selles, qui ne se lavent point les pieds et
+dorment sur la terre, si tu as déjà exaucé ma prière, et si, pour
+m'honorer, tu as rudement châtié le peuple des Akhaiens, accomplis
+encore mon voeu! Je reste dans l'enceinte de mes nefs, mais
+j'envoie mon compagnon combattre en tête de nombreux Myrmidones. Ô
+Prévoyant Zeus! donne-lui la victoire, affermis son coeur dans sa
+poitrine, et que Hektôr apprenne que mon compagnon sait combattre
+seul et que ses mains robustes n'attendent point pour agir que je
+me rue dans le carnage d'Arès. Mais, ayant repoussé la guerre et
+ses clameurs loin des nefs, qu'il revienne, sain et sauf, vers mes
+nefs rapides, avec mes armes et mes braves compagnons!
+
+Il parla ainsi en priant, et le sage Zeus l'entendit, et il exauça
+une partie de sa prière, et il rejeta l'autre. Il voulut bien que
+Patroklos repoussât la guerre et le combat loin des nefs, mais il
+ne voulut pas qu'il revînt sain et sauf du combat. Après avoir
+fait des libations et supplié le père Zeus, le Pèléide rentra sous
+sa tente et déposa la coupe dans le coffre; et il sortit de
+nouveau pour regarder la rude mêlée des Troiens et des Akhaiens.
+
+Et les Myrmidones, rangés sous le magnanime Patroklos, se ruèrent,
+pleins d'ardeur, contre les Troiens. Et ils se répandaient
+semblables à des guêpes, nichées sur le bord du chemin, et que des
+enfants se plaisent à irriter dans leurs nids. Et ces insensés
+préparent un grand mal pour beaucoup; car, si un voyageur les
+excite involontairement au passage, les guêpes au coeur intrépide
+tourbillonnent et défendent leurs petits. Ainsi les braves
+Myrmidones se répandaient hors des nefs; et une immense clameur
+s'éleva; et Patroklos exhorta ainsi ses compagnons à voix haute:
+
+-- Myrmidones, compagnons du Pèléide Akhilleus, amis, soyez des
+hommes, et souvenez-vous de votre force et de votre courage, afin
+d'honorer le Pèléide, le plus brave des hommes, auprès des nefs
+des Argiens, et nous, ses belliqueux compagnons. Et que l'Atréide
+Agamemnôn qui commande au loin reconnaisse sa faute, lui qui a
+outragé le plus brave des Akhaiens.
+
+Il parla ainsi, et il excita leur force et leur courage, et ils se
+ruèrent avec fureur sur les Troiens, et les nefs résonnèrent des
+hautes clameurs des Akhaiens. Et, alors, les Troiens virent le
+brave fils de Ménoitios et son compagnon, tous deux
+resplendissants sous leurs armes. Leurs coeurs en furent émus, et
+leurs phalanges se troublèrent; et ils crurent que le Pèléide aux
+pieds rapides avait déposé sa colère auprès des nefs. Et chacun
+regardait de tous côtés comment il éviterait la mort.
+
+Et Patroklos, le premier, lança sa pique éclatante au plus épais
+de la mêlée tumultueuse, autour de la poupe de la nef du magnanime
+Prôtésilaos. Et il frappa Pyraikhmès, qui avait amené les
+cavaliers Paiones d'Amydônè et des bords de l'Axios au large
+cours; et il le frappa à l'épaule droite, et Pyraikhmès tomba dans
+la poussière en gémissant, et les Paiones prirent la fuite.
+Patroklos les dispersa tous ainsi, ayant tué leur chef qui
+excellait dans le combat. Et il arracha le feu de la nef, et il
+l'éteignit. Et les Troiens, dans un immense tumulte, s'enfuirent
+loin de la nef à demi brûlée, et les Danaens, sortant en foule des
+nefs creuses, se jetèrent sur eux, et une haute clameur s'éleva.
+De même que, le foudroyant Zeus ayant dissipé les nuées noires au
+faîte d'une grande montagne, tout apparaît soudainement, les
+cavernes, les cimes aiguës et les bois, et qu'une immense sérénité
+se répand dans l'aithèr; de même les Danaens respirèrent après
+avoir éloigné des nefs la flamme ennemie. Mais ce ne fut point la
+fin du combat. Les Troiens, repoussés des nefs noires par les
+Akhaiens belliqueux, ne fuyaient point bouleversés, mais ils
+résistaient encore, bien que cédant à la nécessité. Alors, dans la
+mêlée élargie, chaque chef Akhaien tua un guerrier.
+
+Et, le premier de tous, le brave fils de Ménoitios perça de sa
+pique aiguë la cuisse d'Arèilykos qui fuyait. L'airain traversa la
+cuisse et brisa l'os, et l'homme tomba la face contre terre. Et le
+brave Ménélaos frappa Thoas à l'endroit de la poitrine que le
+bouclier ne couvrait pas, et il rompit ses forces. Et le Phyléide,
+voyant Amphiklos qui s'élançait, le prévint en le frappant au bas
+de la cuisse, là où les muscles sont très-épais; et la pointe
+d'airain déchira les nerfs, et l'obscurité couvrit les yeux
+d'Amphiklos. Et la lance aiguë du Nestôride blessa Atymnios, et
+l'airain traversa les entrailles, et le Troien tomba devant
+Antilokhos. Et Maris, irrité de la mort de son frère, et debout
+devant le cadavre, lança sa pique contre Antilokhos; mais le divin
+Thrasymèdès le prévint, comme il allait frapper, et le perça près
+de l'épaule, et la pointe d'airain, tranchant tous les muscles,
+dépouilla l'os de toute sa chair. Et Maris tomba avec bruit, et un
+noir brouillard couvrit ses yeux. Ainsi descendirent dans l'Érébos
+deux frères, braves compagnons de Sarpèdôn, et tous deux fils
+d'Amisôdaros qui avait nourri l'indomptable Khimaira pour la
+destruction des hommes.
+
+Aias Oiliade saisit vivant Kléoboulos embarrassé dans la mêlée, et
+il le tua en le frappant de son épée à la gorge, et toute l'épée y
+entra chaude de sang, et la mort pourprée et la Moire violente
+obscurcirent ses yeux. Pènéléôs et Lykôn, s'attaquant, se
+manquèrent de leurs lances et combattirent avec leurs épées. Lykôn
+frappa le cône du casque à aigrette de crins, et l'épée se rompit;
+mais Pènéléôs le perça au cou, sous l'oreille, et l'épée y entra
+tout entière, et la tête fut suspendue à la peau, et Lykôn fut
+tué. Et Mèrionès, poursuivant avec rapidité Akamas qui montait sur
+son char, le frappa à l'épaule droite, et le Troien tomba du char,
+et une nuée obscurcit ses yeux.
+
+Idoméneus frappa de sa pique Érymas dans la bouche, et la pique
+d'airain pénétra jusque dans la cervelle en brisant les os blancs;
+et toutes les dents furent ébranlées, et les deux yeux s'emplirent
+de sang, et le sang jaillit de la bouche et des narines, et la
+nuée noire de la mort l'enveloppa.
+
+Ainsi les chefs Danaens tuèrent chacun un guerrier. De même que
+des loups féroces se jettent, dans les montagnes, sur des agneaux
+ou des chevreaux que les bergers imprudents ont laissés, dispersés
+çà et là, et qui les emportent tout tremblants; de même les
+Danaens bouleversaient les Troiens qui fuyaient tumultueusement,
+oubliant leur force et leur courage.
+
+Et le grand Aias désirait surtout atteindre Hektôr arme d'airain;
+mais celui-ci, habile au combat, couvrant ses larges épaules de
+son bouclier de peau de taureau, observait le bruit strident des
+flèches et le son des piques. Et il comprenait les chances du
+combat; et toujours ferme, il protégeait ses chers compagnons. De
+même qu'une nuée monte de l'Olympos jusque dans l'Ouranos, quand
+Zeus excite la tempête dans la sérénité de l'aithèr, de même la
+clameur et la fuite s'élançaient des nefs. Et les Troiens ne
+repassèrent point le fossé aisément. Les chevaux rapides de Hektôr
+l'emportèrent loin de son peuple que le fossé profond arrêtait. Et
+une multitude de chevaux s'y précipitaient, brisant les timons et
+abandonnant les chars des princes. Et Patroklos les poursuivait
+avec fureur, exhortant les Danaens et méditant la ruine des
+Troiens. Et ceux-ci, pleins de clameurs, emplissaient les chemins
+de leur fuite; et une vaste poussière montait vers les nuées, et
+les chevaux aux sabots massifs couraient vers la ville, loin des
+nefs et des tentes. Et Patroklos poussait, avec des cris
+menaçants, cette armée bouleversée. Et les hommes tombaient hors
+des chars sous les essieux, et les chars bondissants
+retentissaient. Et les chevaux immortels et rapides, illustres
+présents des dieux à Pèleus, franchirent le fossé profond, pleins
+du désir de la course. Et le coeur de Patroklos le poussait vers
+Hektôr, afin de le frapper de sa pique; mais les chevaux rapides
+du Priamide l'avaient emporté.
+
+Dans les jours de l'automne, quand la terre est accablée sous de
+noirs tourbillons, et quand Zeus répand une pluie abondante,
+irrité contre les hommes qui jugeaient avec iniquité dans l'agora
+et chassaient la justice, sans respect des dieux, de même qu'ils
+voient maintenant les torrents creuser leurs campagnes et se
+précipiter dans la mer pourprée du haut des rochers escarpés,
+détruisant de tous côtés les travaux des hommes; de même on voyait
+les cavales troiennes courir épouvantées. Et Patroklos, ayant
+rompu les premières phalanges, les repoussa vers les nefs et ne
+leur permit pas de regagner la ville qu'elles désiraient
+atteindre. Et il les massacrait, en les poursuivant, entre les
+nefs, le fleuve et les hautes murailles, et il tirait vengeance
+d'un grand nombre d'hommes. Et il frappa d'abord Pronoos, de sa
+pique éclatante, dans la poitrine découverte par le bouclier. Et
+les forces du Troien furent rompues, et il retentit en tombant. Et
+il attaqua Thestôr, fils d'Énops. Et Thestôr était affaissé sur le
+siège du char, l'esprit troublé; et les rênes lui étaient tombées
+des mains. Patroklos le frappa de sa lance à la joue droite, et
+l'airain passa à travers les dents, et, comme il le ramenait, il
+arracha l'homme du char. Ainsi un homme, assis au faîte d'un haut
+rocher qui avance, à l'aide de l'hameçon brillant et de la ligne,
+attire un grand poisson hors de la mer. Ainsi Patroklos enleva du
+char, à l'aide de sa lance éclatante, Thestôr, la bouche béante;
+et celui-ci, en tombant, rendit l'âme. Puis il frappa d'une pierre
+dans la tête Éryalos, qui s'élançait, et dont la tête s'ouvrit en
+deux, sous le casque solide, et qui tomba et rendit l'âme,
+enveloppé par la mort. Puis, Patroklos coucha, domptés, sur la
+terre nourricière, Érymas, Amphotéros, Épaltès, Tlépolémos
+Damastoride, Ékhios, Pyrès, Ipheus, Évippos et l'Argéade
+Polymèlos. Mais Sarpèdôn, voyant ses compagnons tués et dépouillés
+de leurs armes par les mains du Ménoitiade Patroklos, exhorta les
+irréprochables Lykiens:
+
+-- Ô honte! Pourquoi fuyez-vous, Lykiens? Vous êtes maintenant
+bien rapides! J'irai contre ce guerrier, et je saurai s'il me
+domptera, lui qui a accablé les Troiens de tant de maux et qui a
+rompu les genoux de tant de braves.
+
+Il parla ainsi, et il sauta avec ses armes, de son char, sur la
+terre. Et Patroklos le vit et sauta de son char. De même que deux
+vautours aux becs recourbés et aux serres aiguës, sur une roche
+escarpée luttent avec de grands cris; de même ils se ruèrent l'un
+sur l'autre avec des clameurs. Et le fils du subtil Kronos les
+ayant vus, fut rempli de compassion, et il dit à Hèrè, sa soeur et
+son épouse:
+
+-- Hélas! voici que la destinée de Sarpèdôn qui m'est très-cher
+parmi les hommes, est d'être tué par le Ménoitiade Patroklos, et
+mon coeur hésitant délibère dans ma poitrine si je le
+transporterai vivant du combat lamentable au milieu du riche
+peuple de Lykiè, ou si je le dompterai par les mains du
+Ménoitiade.
+
+Et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf lui répondit:
+
+-- Redoutable Kronide, quelle parole as-tu dite? Tu veux
+affranchir de la triste mort un homme mortel depuis longtemps voué
+au destin? Fais-le, mais nous tous, les dieux, nous ne
+t'approuverons pas. Je te dirai ceci, et retiens-le dans ton
+esprit: Si tu envoies Sarpèdôn vivant dans ses demeures, songe
+que, désormais, chacun des dieux voudra aussi sauver un fils bien-
+aimé de la rude mêlée. Il y a, en effet, beaucoup de fils des
+dieux qui combattent autour de la grande ville de Priamos, de ces
+dieux que tu auras irrités. Si Sarpèdôn t'est cher et que ton
+coeur le plaigne, laisse-le tomber dans la rude mêlée sous les
+mains du Ménoitiade Patroklos; mais dès qu'il aura rendu l'âme et
+la vie, envoie Thanatos et le doux Hypnos afin qu'ils le
+transportent chez le peuple de la grande Lykiè. Ses parents et ses
+concitoyens l'enseveliront, et ils lui élèveront un tombeau et une
+colonne; car c'est là l'honneur des morts.
+
+Elle parla ainsi, et le père des hommes et des dieux consentit. Et
+il versa sur la terre une pluie de sang, afin d'honorer son fils
+bien-aimé que Patroklos devait tuer dans la fertile Troiè, loin de
+sa patrie.
+
+Et les deux héros s'étant rencontrés, Patroklos frappa dans le
+ventre l'illustre Thrasymèdès qui conduisait le char du roi
+Sarpèdôn, et il le tua. Et Sarpèdôn s'élança; mais sa pique
+éclatante, s'étant égarée, blessa à l'épaule le cheval Pèdasos qui
+hennit, tomba dans la poussière et rendit l'âme. Et ses compagnons
+se cabrèrent, et le joug cria, et les rênes furent entremêlées.
+Mais le brave Automédôn mit fin à ce trouble. Il se leva, et,
+tirant la longue épée qui pendait sur sa cuisse robuste, il
+trancha les traits qui étaient au-delà du timon. Et les deux
+autres chevaux, se remettant au joug, obéirent aux rênes, et les
+deux guerriers continuèrent le combat lamentable.
+
+Alors la pique éclatante de Sarpèdôn s'égara encore, car la pointe
+d'airain effleura l'épaule gauche de Patroklos sans le blesser. Et
+celui-ci se rua avec l'airain, et le trait ne s'échappa point
+vainement de sa main, car il frappa Sarpèdôn à cette cloison qui
+enferme le coeur vivant. Et il tomba comme tombe un chêne, ou un
+peuplier, ou un grand pin que les bûcherons, sur les montagnes,
+coupent de leurs haches tranchantes, pour construire des nefs. Et
+il était étendu devant ses chevaux et son char, grinçant des dents
+et saisissant la poussière sanglante. De même qu'un taureau
+magnanime qu'un lion fauve a saisi parmi les boeufs aux pieds
+flexibles, et qui meurt en mugissant sous les dents du lion, de
+même le roi des Lykiens porteurs de boucliers gémissait, dompté
+par Patroklos. Et il appela son cher compagnon
+
+-- Ami Glaukos, brave entre les hommes, c'est maintenant qu'il te
+faut combattre intrépidement. Si la mêlée lamentable ne trouble
+point ton coeur, sois prompt. Les appelant de tous côtés, exhorte
+les chefs Lykiens à combattre pour Sarpèdôn, et combats toi-même
+pour moi. Je serais à jamais ton opprobre et ta honte si les
+Akhaiens me dépouillaient de mes armes dans le combat des nefs.
+Sois ferme, et exhorte tout mon peuple.
+
+Il parla ainsi, et l'ombre de la mort couvrit ses yeux et ses
+narines. Et Patroklos, lui mettant le pied sur la poitrine,
+arracha sa lance, et les entrailles la suivirent, et le Ménoitiade
+arracha en même temps sa lance et l'âme de Sarpèdôn.
+
+Les Myrmidones saisirent les chevaux haletants et qui voulaient
+fuir depuis que le char de leurs maîtres était vide. Mais, en
+entendant la voix de Sarpèdôn, Glaukos ressentit une amère
+douleur, et son coeur fut déchiré de ne pouvoir le secourir.
+Pressant de sa main son bras cruellement blessé par la flèche que
+lui avait lancée Teukros, du haut de la muraille, en défendant ses
+compagnons, il supplia ainsi l'archer Apollôn:
+
+-- Entends-moi, ô roi! soit de la riche Lykiè, soit de Troiè, car
+tu peux entendre de tout lieu les plaintes de l'homme qui gémit,
+et voici que la douleur me ronge. Je subis une blessure cruelle,
+et ma main est en proie à de grands maux, et mon sang coule sans
+cesse, et mon épaule est très-lourde, et je ne puis ni saisir ma
+lance, ni combattre l'ennemi. Et voici que le plus illustre des
+hommes est mort, Sarpèdôn, fils de Zeus qui n'a point secouru son
+fils. Mais toi, ô roi! guéris cette blessure amère, apaise mon
+mal, afin que j'excite les Lykiens à combattre et que je combatte
+moi-même pour ce cadavre.
+
+Il parla ainsi en priant, et Phoibos Apollôn l'entendit et apaisa
+aussitôt sa douleur. Et le sang noir cessa de couler de sa
+blessure amère, et la force lui fut rendue. Glaukos connut dans
+son esprit que le grand dieu avait exaucé sa prière, et il se
+réjouit. Et d'abord, courant de tous côtés, il excita les chefs
+Lykiens à combattre pour Sarpèdôn puis, marchant à grands pas vers
+les Troiens, il chercha Polydamas Panthoide, le divin Agènôr,
+Ainéias et Hektôr armé d'airain, et il leur dit ces paroles
+ailées:
+
+-- Hektôr, tu oublies tes alliés qui, pour toi, rendent l'âme loin
+de leurs amis et de la terre de la patrie, et tu refuses de les
+secourir. Le chef des Lykiens porteurs de boucliers est mort,
+Sarpèdôn, qui protégeait la Lykiè par sa justice et par sa vertu.
+Arès d'airain l'a tué par la lance de Patroklos. Venez, amis, et
+indignez-vous. Que les Myrmidones, irrités à cause de tant
+d'Akhaiens que nous avons tués de nos lances rapides auprès des
+nefs, n'enlèvent point les armes et n'insultent point le cadavre
+de Sarpèdôn.
+
+Il parla ainsi, et une intolérable et irrésistible douleur saisit
+les Troiens, car Sarpèdôn, bien qu'étranger, était le rempart de
+leur ville, et des peuples nombreux le suivaient, et lui-même
+excellait dans le combat. Et ils marchèrent avec ardeur droit aux
+Danaens, menés par Hektôr irrité à cause de Sarpèdôn. Mais le
+coeur solide de Patroklos Ménoitiade excitait aussi les Akhaiens,
+et il dit aux deux Aias prompts aux combats:
+
+-- Aias! soyez aujourd'hui tels que vous avez toujours été parmi
+les plus braves et les meilleurs. Il est tombé l'homme qui, le
+premier, a franchi le mur des Akhaiens, Sarpèdôn! Insultons ce
+cadavre et arrachons ses armes de ses épaules, et tuons de
+l'airain tous ceux de ses compagnons qui voudraient le défendre.
+
+Il parla ainsi, et les Aias se hâtèrent de lui venir en aide; et
+de chaque côté, Troiens, Lykiens, Myrmidones et Akhaiens, serrant
+leurs phalanges, se ruaient avec d'horribles clameurs autour du
+cadavre, et les armes des hommes retentissaient. Et Zeus répandit
+sur la mêlée une obscurité affreuse, afin que le labeur du combat
+pour son fils bien-aimé fût plus terrible. Et d'abord les Troiens
+repoussèrent les Akhaiens aux sourcils arqués; et un des meilleurs
+parmi les Myrmidones fut tué, le divin Épeigeus, fils du magnanime
+Agakleus. Et Épeigeus commandait autrefois dans Boudéiôn bien
+peuplée; mais, ayant tué son brave beau-frère, il vint en
+suppliant auprès de Pèleus et de Thétis aux pieds d'argent, qui
+l'envoyèrent, avec le mâle Akhilleus, vers Ilios aux beaux
+chevaux, combattre les Troiens. Et comme il mettait la main sur le
+cadavre, l'illustre Hektôr le frappa d'une pierre à la tête, et la
+tête se fendit en deux, sous le casque solide; et il tomba la face
+sur le cadavre. Puis, l'affreuse mort l'enveloppa lui-même, et
+Patroklos fut saisi de douleur, à cause de son compagnon tué.
+
+Et il se rua à travers les combattants, semblable à un épervier
+rapide qui terrifie les geais et les étourneaux. Ainsi le cavalier
+Patroklos se rua contre les Lykiens et les Troiens, irrité dans
+son coeur à cause de son compagnon. Et il frappa d'une pierre au
+cou Sthénélaos Ithaiménide, et les nerfs furent rompus; et les
+premiers rangs et l'illustre Hektôr reculèrent d'autant d'espace
+qu'en parcourt une pique bien lancée, dans le combat contre des
+hommes intrépides ou dans les jeux. Autant reculèrent les Troiens
+et s'avancèrent les Akhaiens.
+
+Et, le premier, Glaukos, chef des Lykiens porteurs de boucliers,
+se retournant, tua le magnanime Bathykleus, fils bien-aimé de
+Khalkôn, qui habitait l'Hellas et qui était illustre parmi les
+Myrmidones par ses domaines et par ses richesses. Et, Bathykleus
+le poursuivant, Glaukos se retourna subitement et le frappa de sa
+lance au milieu de la poitrine, et il tomba avec bruit, et une
+lourde douleur saisit les Akhaiens quand le guerrier tomba, et les
+Troiens se réjouirent; mais les Akhaiens infatigables, se
+souvenant de leur courage, se jetèrent en foule autour du cadavre.
+
+Alors Mèrionès tua un guerrier Troien, le brave Laogôn, fils
+d'Onètôr, prêtre de Zeus Idaien, et que le peuple honorait comme
+un dieu. Il le frappa sous la mâchoire et l'oreille, et l'âme
+abandonna aussitôt ses membres, et l'affreux brouillard
+l'enveloppa. Et Ainéias lança sa pique d'airain contre Mèrionès,
+et il espérait l'atteindre sous le bouclier, comme il s'élançait;
+mais celui-ci évita la pique d'airain en se courbant, et la longue
+pique s'enfonça en terre et vibra jusqu'à ce que le robuste Arès
+eût épuisé sa force. Et la pique d'Ainéias vibrait ainsi parce
+qu'elle était partie d'une main vigoureuse. Et Ainéias, irrité,
+lui dit:
+
+-- Mèrionès, bien que tu sois un agile sauteur, ma pique t'eût
+rendu immobile à jamais, si je t'avais atteint.
+
+Et Mèrionès illustre par sa lance lui répondit:
+
+-- Ainéias, il te sera difficile, malgré ta vigueur, de rompre les
+forces de tous ceux qui te combattront. Si moi aussi, je
+t'atteignais de l'airain aigu, bien que tu sois robuste et
+confiant dans tes forces, tu me donnerais la gloire et ton âme à
+Aidès illustre par ses chevaux.
+
+Il parla ainsi, et le robuste fils de Ménoitios le réprimanda:
+
+-- Mèrionès, pourquoi tant parler, étant brave? Ô ami! ce n'est
+point par des paroles outrageantes que tu repousseras les Troiens
+loin de ce cadavre. La fin de la guerre est dans nos mains. Les
+paroles conviennent à l'agora. Il ne s'agit point ici de parler,
+mais de combattre.
+
+Il parla ainsi, et marcha en avant, et le divin Mèrionès le
+suivit. Et de même que les bûcherons font un grand tumulte dans
+les gorges des montagnes, et que l'écho retentit au loin; de même
+la grande plaine frémissait sous les guerriers qui frappaient, de
+leurs épées et de leurs lances, l'airain et le cuir des solides
+boucliers; et nul n'aurait plus reconnu le divin Sarpèdôn, tant il
+était couvert de traits, de sang et de poussière. Et tous se
+ruaient sans cesse autour de son cadavre, comme les mouches qui
+bourdonnent, au printemps, dans l'étable, autour des vases remplis
+de lait. C'est ainsi qu'ils se ruaient en foule autour de ce
+cadavre.
+
+Et Zeus, ne détournant point ses yeux splendides de la rude mêlée,
+délibérait dans son esprit sur la mort de Patroklos, hésitant si
+l'illustre Hektôr le tuerait de suite avec l'airain, dans la
+mêlée, sur le divin Sarpèdôn, et lui arracherait ses armes des
+épaules, ou si la rude mêlée serait prolongée pour la mort d'un
+plus grand nombre. Et il sembla meilleur à Zeus que le brave
+compagnon du Pèléide Akhilleus repoussât, vers la ville, Hektôr et
+les Troiens, et arrachât l'âme de beaucoup de guerriers. Et c'est
+pourquoi il amollit le courage de Hektôr qui, montant sur son
+char, prit la fuite en ordonnant aux Troiens de fuir aussi, car il
+avait reconnu les balances sacrées de Zeus. Et les illustres
+Lykiens ne restèrent point, et ils prirent aussi la fuite en
+voyant leur roi couché, le coeur percé, au milieu des cadavres,
+car beaucoup étaient tombés pendant que le Kroniôn excitait le
+combat. Et les Akhaiens arrachèrent des épaules de Sarpèdôn ses
+belles armes resplendissantes, et le robuste fils de Ménoitios les
+donna à ses compagnons pour être portées aux nefs creuses. Et
+alors Zeus qui amasse les nuées dit à Apollôn:
+
+-- Va maintenant, cher Phoibos. Purifie Sarpèdôn, hors de la
+mêlée, du sang noir qui le souille. Lave-le dans les eaux du
+fleuve, et, l'ayant oint d'ambroisie, couvre-le de vêtements
+immortels. Puis, remets-le aux Jumeaux rapides, Hypnos et
+Thanatos, pour qu'ils le portent chez le riche peuple de la grande
+Lykiè. Ses parents et ses amis l'enseveliront et lui élèveront un
+tombeau et une colonne, car c'est là l'honneur des morts.
+
+Il parla ainsi, et Apollôn, se hâtant d'obéir à son père,
+descendit des cimes Idaiennes dans la mêlée et enleva Sarpèdôn
+loin des traits. Et il le transporta pour le laver dans les eaux
+du fleuve, l'oignit d'ambroisie, le couvrit de vêtements immortels
+et le confia aux Jumeaux rapides, Hypnos et Thanatos, qui le
+transportèrent aussitôt chez le riche peuple de la grande Lykiè.
+
+Et Patroklos, excitant Automédôn et ses chevaux, poursuivait les
+Lykiens et les Troiens, pour son malheur, l'insensé! car s'il
+avait obéi à l'ordre du Pèléide, il aurait évité la kèr mauvaise
+de la noire mort. Mais l'esprit de Zeus est plus puissant que
+celui des hommes. Il terrifie le brave que lui-même a poussé au
+combat, et il lui enlève la victoire.
+
+Et, maintenant, quel fut le premier, quel fut le dernier que tu
+tuas, ô Patroklos, quand les dieux préparèrent ta mort? Adrèstès,
+Autonoos et Ekhéklos, Périmos Mégade et Épistôr, et Mélanippos;
+puis, Élasos, Moulios et Phylartès. Il tua ceux-ci, et les autres
+échappèrent par la fuite. Et alors les fils des Akhaiens eussent
+pris la haute Ilios par les mains de Patroklos furieux, si Phoibos
+Apollôn, debout au faîte d'une tour solide, préparant la perte du
+Ménoitiade, ne fût venu en aide aux Troiens. Et trois fois
+Patroklos s'élança jusqu'au relief de la haute muraille, et trois
+fois Apollôn le repoussa de ses mains immortelles, en heurtant son
+bouclier éclatant. Et, quand il s'élança une quatrième fois,
+semblable à un dieu, l'archer Apollôn lui dit ces paroles
+menaçantes:
+
+-- Retire-toi, divin Patroklos. Il n'est pas dans ta destinée de
+renverser de ta lance la haute citadelle des magnanimes Troiens.
+Akhilleus lui-même ne le pourra point, bien qu'il te soit très-
+supérieur.
+
+Il parla ainsi, et Patroklos recula au loin pour éviter la colère
+de l'archer Apollôn. Et Hektôr, retenant ses chevaux aux sabots
+solides près des Portes Skaies, hésitait s'il retournerait au
+combat, ou s'il ordonnerait aux troupes de se renfermer dans les
+murailles.
+
+Et Phoibos Apollôn s'approcha de lui, semblable au jeune et brave
+guerrier Asios, fils de Dymas, frère de Hékabè et oncle du
+dompteur de chevaux Hektôr, et qui habitait la Phrygiè sur les
+bords du Sangarios. Et, semblable à Asios, Phoibos Apollôn dit à
+Hektôr:
+
+-- Hektôr, pourquoi t'éloignes-tu du combat? Cela ne te convient
+pas. Plût aux dieux que je te fusse supérieur autant que je te
+suis inférieur, il te serait fatal d'avoir quitté le combat.
+Allons, pousse tes chevaux aux sabots massifs contre Patroklos. Tu
+le tueras peut-être, et Apollôn te donnera la victoire.
+
+Ayant ainsi parlé, le dieu rentra dans la foule des guerriers. Et
+l'illustre Hektôr ordonna au brave Kébrionès d'exciter ses chevaux
+vers la mêlée. Et Apollôn, au milieu de la foule, répandit le
+trouble parmi les Argiens et accorda la victoire à Hektôr et aux
+Troiens. Et le Priamide, laissant tous les autres Danaens,
+poussait vers le seul Patroklos ses chevaux aux sabots massifs. Et
+Patroklos, de son côté, sauta de son char, tenant sa pique de la
+main gauche. Et il saisit de la droite un morceau de marbre, rude
+et anguleux, d'abord caché dans sa main, et qu'il lança avec
+effort. Et ce ne fut pas en vain, car cette pierre aiguë frappa au
+front le conducteur de chevaux Kébrionès, bâtard de l'illustre
+Priamos. Et la pierre coupa les deux sourcils, et l'os ne résista
+pas, et les yeux du Troien jaillirent à ses pieds dans la
+poussière. Et, semblable au plongeur, il tomba du char, et son âme
+abandonna ses membres. Et le cavalier Patroklos cria avec une
+raillerie amère:
+
+-- Ah! certes, voici un homme agile! Comme il plonge! Vraiment, il
+rassasierait de coquillages toute une multitude, en sautant de sa
+nef dans la mer, même si elle était agitée, puisqu'il plonge aussi
+aisément du haut d'un char. Certes, il y a d'excellents plongeurs
+parmi les Troiens!
+
+Ayant ainsi parlé, il s'élança sur le héros Kébrionès, comme un
+lion impétueux qui va dévaster une étable et recevoir une blessure
+en pleine poitrine, car il se perd par sa propre ardeur. Ainsi,
+Patroklos, tu te ruas sur Kébrionès. Et le Priamide sauta de son
+char, et tous deux luttèrent pour le cadavre, comme deux lions
+pleins de faim combattent, sur les montagnes, pour une biche
+égorgée. Ainsi, sur le cadavre de Kébrionès, les deux habiles
+guerriers, Patroklos Ménoitiade et l'illustre Hektôr, désiraient
+se percer l'un l'autre de l'airain cruel. Et le Priamide tenait le
+cadavre par la tête et ne lâchait point prise, tandis que
+Patroklos le tenait par les pieds. Et les Troiens et les Danaens
+engagèrent alors un rude combat.
+
+De même que l'Euros et le Notos, par leur rencontre furieuse,
+bouleversent, dans les gorges des montagnes, une haute forêt de
+hêtres, de frênes et de cornouillers à écorce épaisse, qui
+heurtent leurs vastes rameaux et se rompent avec bruit; ainsi les
+Troiens et les Akhaiens, se ruant les uns sur les autres,
+combattaient et ne fuyaient point honteusement. Et les lances
+aiguës, et les flèches ailées qui jaillissaient des nerfs
+s'enfonçaient autour de Kébrionès, et de lourds rochers brisaient
+les bouchers. Et là, Kébrionès gisait, grand, oublieux des chevaux
+et du char, et dans un tourbillon de poussière. Aussi longtemps
+que Hélios tint le milieu de l'Ouranos, les traits jaillirent des
+deux côtés, et les deux peuples périssaient également; mais
+lorsqu'il déclina, les Akhaiens furent les plus forts et ils
+entraînèrent le héros Kébrionès loin des traits et du tumulte des
+Troiens, et ils lui arrachèrent ses armes des épaules.
+
+Et Patroklos, méditant la perte des Troiens, se rua en avant. Il
+se rua trois fois, tel que le rapide Arès, poussant des cris
+horribles, et il tua neuf guerriers. Mais quand il s'élança une
+quatrième fois, semblable à un dieu, alors, Patroklos, la fin de
+ta vie approcha! Phoibos à travers la mêlée, vint à lui, terrible.
+Et le Ménoitiade ne vit point le dieu qui s'était enveloppé d'une
+épaisse nuée. Et Phoibos se tint derrière lui et le frappa de la
+main dans le dos, entre les larges épaules, et ses yeux furent
+troublés par le vertige. Et Phoibos Apollôn lui arracha de la tête
+son casque, qui roula sous les pieds des chevaux en retentissant,
+et dont l'aigrette fut souillée de sang et de poussière. Et il
+n'était point arrivé à ce casque d'être souillé de poussière quand
+il protégeait le beau front du divin Akhilleus; mais Zeus voulait
+donner ce casque au Priamide Hektôr, afin qu'il le portât, car sa
+mort était proche.
+
+Et la longue et lourde lance de Patroklos se brisa dans sa main,
+et le roi Apollôn, fils de Zeus, détacha sa cuirasse. Son esprit
+fut saisi de stupeur, et ses membres furent inertes, et il
+s'arrêta stupéfait.
+
+Alors le Dardanien Panthoide Euphorbos, excellent cavalier, et
+habile, entre les meilleurs, à lancer la pique, et qui avait déjà
+précipité vingt guerriers de leurs chars, s'approcha du Ménoitiade
+par derrière et le blessa d'un coup de lance aiguë. Et ce fut le
+premier qui te blessa, dompteur de chevaux Patroklos! Mais il ne
+t'abattit point, et, retirant sa lance, il recula aussitôt dans la
+foule, redoutant Patroklos désarmé. Et celui-ci, frappé par un
+dieu et par la lance d'un homme, recula aussi dans la foule de ses
+compagnons, pour éviter la mort.
+
+Et dès que Hektôr eut vu le magnanime Patroklos se retirer, blessé
+par l'airain aigu, il se jeta sur lui et le frappa dans le côté
+d'un coup de lance qui le traversa. Et le Ménoitiade tomba avec
+bruit, et la douleur saisit le peuple des Akhaiens. De même un
+lion dompte dans le combat un robuste sanglier, car ils
+combattaient ardemment sur le faîte des montagnes, pour un peu
+d'eau qu'ils voulaient boire tous deux; mais le lion dompte avec
+violence le sanglier haletant. Ainsi le Priamide Hektôr arracha
+l'âme du brave fils de Ménoitios, et, plein d'orgueil, il
+l'insulta par ces paroles ailées:
+
+-- Patroklos, tu espérais sans doute renverser notre ville et
+emmener, captives sur tes nefs, nos femmes, dans ta chère terre
+natale? Ô insensé! c'est pour les protéger que les rapides chevaux
+de Hektôr l'ont mené au combat, car je l'emporte par ma lance sur
+tous les Troiens belliqueux, et j'éloigne leur dernier jour. Mais
+toi, les oiseaux carnassiers te mangeront. Ah! malheureux! le
+brave Akhilleus ne t'a point sauvé, lui qui, t'envoyant combattre,
+tandis qu'il restait, te disait sans doute: -- Ne reviens point,
+dompteur de chevaux Patroklos, dans les nefs creuses, avant
+d'avoir arraché de sa poitrine la cuirasse sanglante du tueur
+d'hommes Hektôr. Il t'a parlé ainsi sans doute, et il t'a persuadé
+dans ta démence!
+
+Et le cavalier Patroklos, respirant à peine, lui répondit::
+
+-- Hektôr, maintenant tu te glorifies, car le Kronide et Apollôn
+t'ont donné la victoire. Ils m'ont aisément dompté, en m'enlevant
+mes armes des épaules; mais, si vingt guerriers tels que toi
+m'avaient attaqué, ils seraient tous morts par ma lance. C'est la
+Moire violente et le fils de Lètô, et, parmi les hommes,
+Euphorbos, qui me tuent; mais toi, tu n'es venu que le dernier. Je
+te le dis, garde mes paroles dans ton esprit: Tu ne vivras point
+longtemps, et ta mort est proche. La Moire violente va te dompter
+par les mains de l'irréprochable Aiakide Akhilleus.
+
+Il parla ainsi et mourut, et son âme abandonna son corps et
+descendit chez Aidès, en pleurant sa destinée, sa force et sa
+jeunesse.
+
+Et l'illustre Hektôr répondit au cadavre du Ménoitiade:
+
+-- Patroklos, pourquoi m'annoncer la mort? Qui sait si Akhilleus,
+le fils de Thétis aux beaux cheveux, ne rendra point l'esprit sous
+ma lance?
+
+Ayant ainsi parlé, il lui mit le pied sur le corps, et, le
+repoussant, arracha de la plaie sa lance d'airain. Et aussitôt il
+courut sur Automédôn, le divin compagnon du rapide Aiakide,
+voulant l'abattre; mais les chevaux immortels, présents splendides
+que les dieux avaient faits à Pèleus, enlevèrent Automédôn.
+
+
+Chant 17
+
+Et le brave Ménélaos, fils d'Atreus, ayant vu que Patroklos avait
+été tué par les Troiens, courut aux premiers rangs, armé de
+l'airain splendide. Et il allait autour du cadavre, comme une
+vache gémissante, qui n'avait point encore connu l'enfantement,
+court autour du veau son premier-né. Ainsi le blond Ménélaos
+allait autour de Patroklos, et, le gardant de sa lance et de son
+bouclier égal, il se préparait à tuer celui qui approcherait. Et
+le Panthoide, habile à lancer la pique, n'oublia point
+l'irréprochable Patroklos qui gisait là, et il s'arrêta devant le
+cadavre, et il dit au brave Ménélaos:
+
+-- Atréide Ménélaos, illustre prince des peuples, recule, laisse
+ce cadavre, et livre-moi ces dépouilles sanglantes, car, le
+premier d'entre les Troiens et les alliés, j'ai blessé Patroklos
+de ma lance dans la rude mêlée. Laisse-moi donc remporter cette
+gloire parmi les Troiens, ou je te frapperai et j'arracherai ta
+chère âme.
+
+Et le blond Ménélaos, indigné, lui répondit:
+
+-- Père Zeus! quelle honte de se vanter au-delà de ses forces! Ni
+la rage du léopard, ni celle du lion, ni celle du sanglier féroce
+dont l'âme est toujours furieuse dans sa vaste poitrine, ne
+surpassent l'orgueil des fils de Panthos! Le robuste cavalier
+Hypérènôr se glorifiait de sa jeunesse lorsqu'il m'insulta, disant
+que j'étais le plus lâche des Danaens; et je pense que ses pieds
+rapides ne le porteront plus désormais vers l'épouse bien-aimée et
+les parents vénérables. Ainsi je romprai tes forces si tu me tiens
+tête; et je t'avertis de rentrer dans la foule et de ne point me
+braver, avant que le malheur soit tombé sur toi. L'insensé seul ne
+reconnaît que ce qui est accompli.
+
+Il parla ainsi, et il ne persuada point Euphorbos qui lui
+répondit:
+
+-- Divin Ménélaos, certes, maintenant tu vas payer le sang de mon
+frère que tu as tué. Tu t'en glorifies, et tu as rendu sa femme
+veuve dans la profonde chambre nuptiale, et tu as accablé ses
+parents d'une douleur amère. Et moi, je vengerai ces malheureux et
+je remettrai aux mains de Panthos et de la divine Phrontis ta tête
+et tes armes. Mais ne retardons pas plus longtemps le combat qui
+amènera la victoire ou la défaite de l'un de nous.
+
+Il parla ainsi, et il frappa le bouclier d'une rondeur égale; mais
+il ne put le traverser, et la pointe d'airain se recourba sur le
+solide bouclier. Et l'Atréide Ménélaos, suppliant le père Zeus, se
+rua avec l'airain; et comme Euphorbos reculait, il le perça à la
+gorge, et la pointe, poussée par une main robuste, traversa le cou
+délicat. Et le Panthoide tomba avec bruit, et ses armes
+retentirent sur lui. Et ses cheveux, qui avaient les reflets de
+l'or et de l'argent, et qui étaient semblables aux cheveux des
+Kharites, furent souillés de sang. De même qu'un jeune olivier
+qu'un homme a planté dans un lieu solitaire, où l'eau jaillit
+abondante et nourrit sa verdeur, et que le souffle des vents
+mobiles balance, tandis qu'il se couvre de fleurs blanches, mais
+qu'un grand tourbillon enveloppe brusquement, arrache et renverse
+contre terre; de même l'Atréide Ménélaos tua le brave Panthoide
+Euphorbos, et le dépouilla de ses armes.
+
+Quand un lion montagnard, sûr de sa force, enlève la meilleure
+vache d'un grand troupeau qui paît, lui brise le cou avec ses
+fortes dents, boit son sang et mange ses entrailles, les chiens et
+les bergers poussent, de loin, de grandes clameurs et n'approchent
+point, parce que la blême terreur les a saisis. De même nul
+d'entre les Troiens n'osait attaquer l'illustre Ménélaos; et il
+eût aisément enlevé les belles armes du Panthoide, si Phoibos
+Apollôn, par envie, n'eût excité contre lui Hektôr semblable au
+rapide Arès. Et, sous la forme de Mentès, chef des Kikones, il dit
+au Priamide ces paroles ailées:
+
+-- Hektôr, où cours-tu ainsi? pourquoi poursuis-tu follement les
+chevaux du brave Akhilleus, qui ne peuvent être ni soumis, ni
+conduits par aucun homme mortel, autre qu'Akhilleus qu'une mère
+immortelle a enfanté? Voici, pendant ce temps, que le brave
+Ménélaos, fils d'Atreus, pour défendre Patroklos, a tué le plus
+courageux des Troiens, le Panthoide Euphorbos, et rompu sa vigueur
+impétueuse.
+
+Le dieu parla ainsi et rentra dans la foule des hommes. Et une
+amère douleur saisit le coeur sombre de Hektôr. Il regarda autour
+de lui dans la mêlée, et il vit Ménélaos enlevant les belles armes
+d'Euphorbos, et le Panthoide gisant contre terre, et le sang qui
+coulait de la plaie ouverte. Avec de hautes clameurs, armé de
+l'airain éclatant, et semblable au feu inextinguible de
+Hèphaistos, il s'élança aux premiers rangs. Et le fils d'Atreus
+l'entendit et le vit, et il gémit, disant dans son coeur
+magnanime:
+
+-- Hélas! si j'abandonne ces belles armes et Patroklos qui est
+mort pour ma cause, les Danaens qui me verront seront indignés;
+mais si je combats seul contre Hektôr et les Troiens, je crains
+que cette multitude m'enveloppe, car Hektôr au casque mouvant mène
+avec lui tous les Troiens. Mais pourquoi délibérer dans ma chère
+âme? Quand un homme veut lutter contre un autre homme qu'un dieu
+honore, aussitôt une lourde calamité est suspendue sur lui. C'est
+pourquoi aucun Danaen ne me blâmera de me retirer devant Hektôr,
+puisqu'il est poussé par un dieu. Si j'entendais le brave Aias
+dans la mêlée, nous retournerions tous deux au combat, même contre
+un dieu, et nous sauverions ce cadavre pour le Pèléide Akhilleus,
+et dans nos maux ceci serait pour le mieux.
+
+Et tandis qu'il délibérait dans son esprit et dans son coeur, les
+phalanges Troiennes arrivaient conduites par Hektôr. Ménélaos
+recula et abandonna le cadavre, mais en se retournant, comme un
+lion à longue barbe que les chiens et les bergers chassent de
+l'étable avec des lances et des cris, et dont le coeur farouche
+est troublé, et qui ne s'éloigne qu'à regret de l'enclos. Ainsi le
+blond Ménélaos s'éloigna de Patroklos. Et il se retourna dès qu'il
+eut rejoint ses compagnons, et, cherchant partout des yeux le
+grand Aias Télamônien, il le vit à la gauche de la mêlée,
+exhortant ses compagnons et les excitant à combattre, car Phoibos
+Apollôn avait jeté une grande terreur en eux. Et Ménélaos courut à
+lui et lui dit aussitôt:
+
+-- Aias, viens, ami! hâtons-nous pour Patroklos qui est mort, et
+rapportons au moins son cadavre à Akhilleus, car c'est Hektôr au
+casque mouvant qui a ses armes.
+
+Il parla ainsi, et l'âme du brave Aias fut remuée, et il se jeta
+aux premiers rangs, avec le blond Ménélaos.
+
+Et le Priamide, après avoir dépouillé Patroklos de ses armes
+illustres, l'entraînait pour lui couper la tête avec l'airain et
+livrer son cadavre aux chiens troiens; mais Aias arriva, portant
+un bouclier semblable à une tour. Et Hektôr rentra dans la foule
+de ses compagnons; et, montant sur son char, il donna les belles
+armes aux Troiens, pour être portées à Ilios et pour répandre le
+bruit de sa gloire.
+
+Et Aias marchait autour du Ménoitiade, le couvrant de son
+bouclier, comme une lionne autour de ses petits. Elle les menait à
+travers la forêt, quand les chasseurs surviennent. Aussitôt,
+pleine de fureur, elle fronce les sourcils et en couvre ses yeux.
+Ainsi Aias marchait autour du héros Patroklos, et le brave Atréide
+Ménélaos se tenait près de lui, avec un grand deuil dans la
+poitrine.
+
+Mais le fils de Hippolokhos, Glaukos, chef des hommes de Lykiè,
+regardant Hektôr d'un oeil sombre, lui dit ces dures paroles:
+
+-- Hektôr, tu as l'aspect du plus brave des hommes, mais tu n'es
+pas tel dans le combat, et tu ne mérites point ta gloire, car tu
+ne sais que fuir. Songe maintenant à sauver ta ville et ta
+citadelle, seul avec les peuples nés dans Ilios. Jamais plus les
+Lykiens ne lutteront contre les Danaens pour Troiè, puisque tu
+n'en as point de reconnaissance, bien qu'ils combattent
+éternellement. Lâche comment défendrais-tu même un faible guerrier
+dans la mêlée, puisque tu as abandonné, en proie aux Akhaiens,
+Sarpèdôn, ton hôte et ton compagnon, lui qui, vivant, fut d'un si
+grand secours à ta ville et à toi-même, et que maintenant tu
+abandonnes aux chiens! C'est pourquoi, si les Lykiens m'obéissent,
+nous retournerons dans nos demeures, et la ruine d'Ilios sera
+proche. Si les Troiens avaient l'audace et la force de ceux qui
+combattent pour la patrie, nous traînerions dans Ilios, dans la
+grande ville de Priamos, le cadavre de Patroklos; et, aussitôt,
+les Argiens nous rendraient les belles armes de Sarpèdôn et
+Sarpèdôn lui-même; car il a été tué, le compagnon de cet homme qui
+est le plus formidable des Argiens auprès des nefs et qui a les
+plus braves compagnons. Mais tu n'as pas osé soutenir l'attaque du
+magnanime Aias, ni ses regards, dans la mêlée; et tu as redouté de
+combattre, car il l'emporte de beaucoup sur toi!
+
+Et, le regardant d'un oeil sombre, Hektôr au casque mouvant lui
+répondit:
+
+-- Glaukos, pourquoi parles-tu si outrageusement? Certes, ami, je
+te croyais supérieur en prudence à tous ceux qui habitent la
+fertile Lykiè, et maintenant je te blâme d'avoir parlé ainsi,
+disant que je n'ai pas osé attendre le grand Aias. Jamais ni le
+bruit des chars, ni le retentissement de la mêlée ne m'ont
+épouvanté; mais l'esprit de Zeus tempétueux terrifie aisément le
+brave et lui enlève la victoire, bien qu'il l'ait poussé au
+combat. Mais viens et tu verras en ce jour si je suis un lâche,
+comme tu le dis, et si je saurai rompre la vigueur des Danaens qui
+défendront le cadavre de Patroklos.
+
+Il parla ainsi, et il exhorta les Troiens à voix haute:
+
+-- Troiens, Lykiens et braves Dardaniens, soyez des hommes, amis!
+Souvenez-vous de votre force et de votre courage, tandis que je
+vais revêtir les armes de l'irréprochable Akhilleus, enlevées à
+Patroklos que j'ai tué.
+
+Ayant ainsi parlé, Hektôr, s'éloignant de la mêlée, courut
+rapidement vers ses compagnons qui portaient à Ilios les armes
+illustres du Pèléide. Et, loin de la mêlée lamentable, il changea
+d'armes et donna les siennes pour être portées dans la sainte
+Ilios. Et il se couvrit des armes immortelles du Pèléide
+Akhilleus, que les dieux ouraniens avaient données à Pèleus. Et
+celui-ci, étant vieux, les avait données à son fils; mais le fils
+ne devait point vieillir sous les armes paternelles.
+
+Et quand Zeus qui amasse les nuées vit Hektôr couvert des armes du
+divin Pèléide, il secoua la tête et dit dans son esprit:
+
+-- Ô malheureux! tu ne songes point à la mort qui est proche de
+toi, et tu revêts les armes immortelles du plus brave des hommes,
+devant qui tous les guerriers frémissent; et tu as tué son
+compagnon si doux et si courageux, et tu as outrageusement arraché
+ses armes de sa tête et de ses épaules! Mais je te donnerai une
+grande gloire en retour de ce que Andromakhè ne recevra point,
+après le combat, les armes illustres du Pèléide.
+
+Zeus parla ainsi, et il scella sa promesse en abaissant ses
+sourcils bleus. Et il adapta les armes au corps du Priamide qui,
+hardi et furieux comme Arès, sentit couler dans tous ses membres
+la force et le courage. Et, poussant de hautes clameurs, il
+apparut aux illustres alliés et aux Troiens, semblable à
+Akhilleus, car il resplendissait sous les armes du magnanime
+Pèléide. Et, allant de l'un à l'autre, il les exhortait tous:
+Mesthlès, Glaukos, Médôn, Thersilokhos, Astéropaios, Deisinôr,
+Hippothoos et Phorkis, et Khromios et le divinateur Ennomos. Et,
+les excitant par des paroles rapides, il leur parla ainsi:
+
+-- Entendez-moi, innombrables peuples alliés et voisins d'Ilios!
+Je n'ai point appelé une multitude inactive quand je vous ai
+convoqués de vos villes, mais je vous ai demandé de défendre
+ardemment les femmes des Troiens et leurs petits enfants contre
+les Akhaiens belliqueux. Pour vous, j'ai épuisé mes peuples de
+vivres et de présents et j'ai nourri vos forces. Que chacun
+combatte donc, triomphe ou périsse, car c'est le sort de la
+guerre. Celui qui entraînera le corps de Patroklos vers les
+Troiens dompteurs de chevaux aura, pour sa part, la moitié des
+dépouilles, et j'aurai l'autre moitié, et sa gloire sera égale à
+la mienne.
+
+Il parla ainsi, et tous, les lances tendues, se ruèrent sur les
+Danaens, espérant arracher au Télamônien Aias le cadavre de
+Patroklos. Les insensés! Il devait plutôt arracher, sur ce
+cadavre, l'âme de beaucoup d'entre eux. Et il dit au brave
+Ménélaos:
+
+-- Divin Ménélaos, ô ami! je n'espère pas que nous revenions de ce
+combat, et, certes, je crains moins pour le cadavre de Patroklos,
+que les chiens troiens et les oiseaux carnassiers vont bientôt
+dévorer, que pour ma tête et la tienne, car Hektôr couvre le champ
+de bataille comme une nuée, et la lourde ruine pend sur nous.
+Hâte-toi, appelle les princes des Danaens, s'ils t'entendent.
+
+Il parla ainsi, et le brave Ménélaos s'empressa d'appeler à grands
+cris les Danaens:
+
+-- Ô amis! Princes et chefs des Argiens, vous qui mangez aux repas
+des Atréides Agamemnôn et Ménélaos, et qui commandez les
+phalanges, car tout honneur et toute gloire viennent de Zeus;
+comme il m'est difficile de vous reconnaître dans le tourbillon de
+la mêlée, que chacun de vous accoure de lui-même, indigné que
+Patroklos soit livré en pâture aux chiens troiens.
+
+Il parla ainsi, et le rapide Aias, fils d'Oileus, vint le premier,
+en courant à travers la mêlée, et, après lui, Idoméneus, et le
+compagnon d'Idoméneus, Mèrionès, semblable au tueur d'hommes Arès.
+Mais qui pourrait, dans son esprit, dire les noms de tous ceux qui
+vinrent rétablir le combat des Akhaiens?
+
+Et les Troiens avançaient, et Hektôr les menait. De même que le
+large courant d'un fleuve tombé de Zeus se précipite à la mer, et
+que la mer s'enfle hors de son lit, et que les rivages résonnent
+au loin; de même retentissait la clameur des Troiens. Mais les
+Akhaiens se tenaient debout autour du Ménoitiade, n'ayant qu'une
+âme et couverts de leurs boucliers d'airain. Et Zeus répandait une
+nuée épaisse sur leurs casques éclatants; car il n'avait point haï
+le Ménoitiade pendant que, vivant, il était le compagnon de
+l'Aiakide; et il ne voulait pas qu'il fût livré en pâture aux
+chiens troiens; et il anima ses compagnons à le défendre.
+
+Et, d'abord, les Troiens repoussèrent les Akhaiens aux sourcils
+arqués. Ceux-ci prirent la fuite, abandonnant le cadavre; et les
+Troiens ne les poursuivirent point, malgré leur désir du meurtre;
+mais ils entraînaient le cadavre. Et les Akhaiens ne
+l'abandonnèrent pas longtemps; et, les ramenant aussitôt, Aias, le
+premier des Danaens par l'aspect héroïque et les actions, après
+l'irréprochable Pèléide, se rua aux premiers rangs, semblable par
+la fureur à un sanglier qui, rebroussant à travers les taillis,
+disperse les chiens et les jeunes hommes. Ainsi le grand Aias,
+fils de l'illustre Télamôn, dispersa aisément les phalanges
+Troiennes qui se pressaient autour de Patroklos, espérant
+l'entraîner dans Ilios et remporter cette gloire.
+
+Et Hippothoos, fils du Pélasge Lèthos, ayant lié le tendon par une
+courroie, traînait Patroklos par un pied dans la mêlée, afin de
+plaire à Hektôr et aux Troiens; mais il lui en arriva malheur,
+sans que nul pût le sauver, car le Télamônien, se ruant au milieu
+de la foule, le frappa sur son casque d'airain, et le casque à
+crinière fut brisé par la grande lance et la main vigoureuse
+d'Aias, et l'airain de la pointe traversa la cervelle qui jaillit
+sanglante de la plaie, et ses forces furent rompues. Il lâcha le
+pied du magnanime Patroklos et tomba lui-même sur le cadavre, loin
+de Larissè; et il ne rendit point à ses parents bien-aimés les
+soins qu'ils lui avaient donnés, et sa vie fut brève, ayant été
+ainsi dompté par le magnanime Aias.
+
+Hektôr lança contre Aias sa pique éclatante, mais celui-ci,
+l'ayant aperçue, évita la pique d'airain qui frappa le magnanime
+Skhédios, fils d'Iphitos, et le plus brave des Phôkèens, et qui
+habitait la grande Panopè, commandant à de nombreux peuples. La
+pique le perça au milieu de la gorge, et la pointe d'airain sortit
+au sommet de l'épaule. Il tomba avec bruit et ses armes
+retentirent sur lui. Et Aias perça au milieu du ventre le brave
+Phorkys, fils de Phainops, qui défendait le corps de Hippothoos.
+L'airain rompit le creux de la cuirasse et déchira les entrailles.
+Il tomba, saisissant la terre avec ses mains, et les premiers
+rangs, ainsi que Hektôr, reculèrent. Et les Argiens, avec de
+grands cris, entraînèrent, morts, Phorkys et Hippothoos, et
+enlevèrent leurs armes.
+
+Alors, les Troiens eussent été mis en fuite par les braves
+Akhaiens et fussent rentrés dans Ilios, domptés par leur propre
+lâcheté, et les Akhaiens eussent remporté la victoire, malgré
+Zeus, par leur vigueur et leur courage, si Apollôn lui-même n'eût
+excité Ainéias, sous la forme du héraut Périphas Épytide qui avait
+vieilli, auprès de son vieux père, dans l'étude et la science de
+la sagesse. Semblable à Périphas, le fils de Zeus parla ainsi:
+
+-- Ainéias, comment sauveriez-vous la sainte Ilios, même malgré la
+volonté d'un dieu? En étant tels que des guerriers que j'ai vus,
+confiants dans leur propre courage, autant que dans la vigueur et
+le nombre de leur peuple. Zeus nous offre la victoire plutôt
+qu'aux Danaens, mais vous êtes des lâches qui ne savez pas
+combattre.
+
+Il parla ainsi, et Ainéias reconnut l'archer Apollôn, et il cria
+aussitôt à Hektôr:
+
+-- Hektôr, et vous, chefs des Troiens et des alliés, c'est une
+honte de fuir vers Ilios, vaincus, à cause de notre lâcheté, par
+les braves Akhaiens. Voici qu'un des dieux s'est approché de moi,
+et il m'a dit que le très puissant Zeus nous était propice dans le
+combat. C'est pourquoi, marchons aux Danaens, et qu'ils
+n'emportent pas sans peine, jusqu'aux nefs, Patroklos mort.
+
+Il parla ainsi, et il s'élança parmi les premiers combattants, et
+les Troiens firent face aux Akhaiens. Et Ainéias blessa d'un coup
+de lance Leiokritos, fils d'Arisbas, et brave compagnon de
+Lykomèdès. Et le brave Lykomèdès fut saisi de compassion en le
+voyant tomber. Il s'approcha, et, lançant sa pique brillante, il
+perça dans le foie le Hippaside Apisaôn, prince des peuples, et il
+rompit ses forces. Le Hippaside était venu de la fertile Paioniè,
+et il était le premier des Paiones, après Astéropaios. Et le brave
+Astéropaios fut saisi de compassion en le voyant tomber, et il se
+rua en avant pour combattre les Danaens, mais vainement, car les
+Akhaiens se tenaient tous, hérissés de lances, autour de
+Patroklos. Et Aias les exhortait ardemment, et il leur ordonnait
+de ne point s'écarter du cadavre en s'élançant hors des rangs,
+mais de rester autour de Patroklos et de tenir ferme. Le grand
+Aias commandait ainsi; et la terre était baignée d'un sang
+pourpré, et tous tombaient les uns sur les autres, Troiens, alliés
+et Danaens; mais ceux-ci périssaient en plus petit nombre, car ils
+n'oubliaient point de s'entr'aider dans la mêlée. Et tous
+luttaient, pareils à un incendie; et nul n'aurait pu dire si
+Hélios brillait, ou Sélènè, tant les braves qui s'agitaient autour
+du Ménoitiade étaient enveloppés d'un noir brouillard.
+
+Ailleurs, d'autres Troiens et d'autres Akhaiens aux belles
+knèmides combattaient à l'aise sous un air serein; et là se
+répandait l'étincelante splendeur de Hélios, et il n'y avait de
+nuées ni sur la terre, ni sur les montagnes. Et ils combattaient
+mollement, évitant les traits de part et d'autre, et séparés par
+un large espace. Mais, au centre, sous le noir brouillard, les
+plus braves, se frappant de l'airain cruel, subissaient tous les
+maux de la guerre. Et là, deux excellents guerriers, Thrasymèdès
+et Antilokhos, ne savaient pas que l'irréprochable Patroklos fût
+mort. Ils pensaient qu'il était vivant et qu'il combattait les
+Troiens au fort de la mêlée, tandis qu'eux-mêmes luttaient pour le
+salut de leurs compagnons, loin du Ménoitiade, comme Nestôr le
+leur avait ordonné, quand il les envoya des nefs noires au combat.
+
+Et, pendant tout le jour, le carnage continua autour de Patroklos,
+du brave compagnon du rapide Aiakide, et tous avaient les genoux,
+les pieds, les mains et les yeux souillés de poussière et de sang.
+De même qu'un homme ordonne à ses serviteurs de tendre une grande
+peau de boeuf tout imprégnée de graisse liquide, et que ceux-ci la
+tendent en cercle, et que, sous leurs efforts, la graisse pénètre
+dans la peau; de même, de tous les côtés, les combattants
+traînaient çà et là le cadavre dans un étroit espace, les Troiens
+vers Ilios et les Akhaiens vers les nefs creuses; et un affreux
+tumulte s'élevait, qui eût réjoui Athènè et Arès qui irrite le
+combat. Ainsi Zeus heurta, tout le jour, la mêlée des hommes et
+des chevaux sur le cadavre de Patroklos.
+
+Mais le divin Akhilleus ignorait la mort du Ménoitiade, car les
+hommes combattaient, loin des nefs, sous les murailles de Troiè.
+Et il pensait que Patroklos reviendrait vivant, après avoir poussé
+jusqu'aux portes de la ville, sachant qu'il ne devait point
+renverser Ilios sans lui, et même avec lui. Souvent, en effet, il
+l'avait entendu dire à sa mère qui lui révélait la pensée de Zeus;
+mais sa mère ne lui avait pas annoncé un si grand malheur, et il
+ne savait pas que son plus cher compagnon périrait.
+
+Et tous, autour du cadavre, combattaient, infatigables, de leurs
+lances aiguës, et s'entre-tuaient. Et les Akhaiens cuirassés
+disaient:
+
+-- Ô amis! il serait honteux de retourner vers les nefs creuses!
+Que la noire terre nous engloutisse ici, plutôt que de laisser les
+braves Troiens entraîner ce cadavre vers leur ville et remporter
+cette gloire!
+
+Et les Troiens magnanimes disaient:
+
+-- Ô amis! si la moire veut que nous tombions tous ici, soit! mais
+que nul ne recule!
+
+Chacun parlait ainsi et animait le courage de ses compagnons, et
+ils combattaient, et le retentissement de l'airain montait dans
+l'Ouranos, par les airs stériles. Et les chevaux de l'Aiakide
+pleuraient, hors de la mêlée, parce qu'ils avaient perdu leur
+conducteur couché sur la poussière par le tueur d'hommes Hektôr.
+Et, vainement, Automédôn, le fils du brave Diorès, les excitait du
+fouet ou leur adressait de flatteuses paroles, ils ne voulaient
+point aller vers le large Hellespontos, ni vers la mêlée des
+Akhaiens; et, de même qu'une colonne qui reste debout sur la tombe
+d'un homme ou d'une femme, ils restaient immobiles devant le beau
+char, la tête courbée vers la terre. Et de chaudes larmes
+tombaient de leurs paupières, car ils regrettaient leur
+conducteur; et leurs crinières florissantes pendaient, souillées,
+des deux côtés du joug. Et le Kroniôn fut saisi de compassion en
+les voyant, et, secouant la tête, il dit dans son esprit:
+
+-- Ah! malheureux! pourquoi vous avons-nous donnés au roi Pèleus
+qui est mortel, vous qui ne connaîtrez point la vieillesse et qui
+êtes immortels? Était-ce pour que vous subissiez aussi les
+douleurs humaines? Car l'homme est le plus malheureux de tous les
+êtres qui respirent, ou qui rampent sur la terre. Mais le Priamide
+Hektôr ne vous conduira jamais, ni vous, ni vos chars splendides.
+N'est-ce pas assez qu'il possède les armes et qu'il s'en glorifie?
+Je remplirai vos genoux et votre âme de vigueur, afin que vous
+rameniez Automédôn de la mêlée, vers les nefs creuses; car je
+donnerai la victoire aux Troiens, jusqu'à ce qu'ils touchent aux
+nefs bien construites, jusqu'à ce que Hélios tombe et que l'ombre
+sacrée arrive.
+
+Ayant ainsi parlé, il inspira une grande force aux chevaux, et
+ceux-ci, secouant la poussière de leurs crins sur la terre,
+entraînèrent rapidement le char léger entre les Troiens et les
+Akhaiens. Et Automédôn, bien que pleurant son compagnon, excitait
+l'impétuosité des chevaux, tel qu'un vautour sur des oies. Et il
+s'éloignait ainsi de la foule des Troiens, et il revenait se ruer
+dans la mêlée; mais il poursuivait les guerriers sans les tuer, ne
+pouvant à la fois, seul sur le char sacré, combattre de la lance
+et diriger les chevaux rapides. Enfin, un de ses compagnons,
+Alkimédôn, fils de Laerkeus Aimonide, le vit de ses yeux, et,
+s'arrêtant auprès du char, dit à Automédôn:
+
+-- Automédôn, quel dieu t'ayant mis dans l'âme un dessein insensé,
+t'a ravi l'esprit? Tu veux combattre seul aux premiers rangs,
+contre les Troiens, et ton compagnon est mort, et Hektôr se
+glorifie de porter sur ses épaules les armes de l'Aiakide!
+
+Et le fils de Diorès, Automédôn, lui répondit:
+
+-- Alkimédôn, nul des Akhaiens ne pourrait dompter les chevaux
+immortels, si ce n'est toi. Patroklos, vivant, seul le pouvait,
+étant semblable aux dieux par sa prudence. Maintenant, la mort et
+la moire l'ont saisi. Prends le fouet et les rênes splendides, et
+je descendrai pour combattre.
+
+Il parla ainsi, et Alkimédôn monta sur le char et prit le fouet et
+les rênes, et Automédôn descendit; mais l'illustre Hektôr, l'ayant
+vu, dit aussitôt à Ainéias:
+
+-- Ainéias, prince des Troiens cuirassés, je vois les deux chevaux
+du rapide Aiakide qui courent dans la mêlée avec des conducteurs
+vils, et j'espère les saisir, si tu veux m'aider, car, sans doute,
+ces hommes n'oseront point nous tenir tête.
+
+Il parla, et l'irréprochable fils d'Ankhisès consentit, et ils
+marchèrent, abritant leurs épaules des cuirs secs et solides que
+recouvrait l'airain. Et avec eux marchaient Khromios et Arètos
+semblable à un dieu. Et les insensés espéraient tuer les deux
+Akhaiens et se saisir des chevaux au large cou; mais ils ne
+devaient point revenir sans avoir répandu leur sang sous les mains
+d'Automédôn. Et celui-ci supplia le père Zeus, et, plein de force
+et de courage dans son coeur sombre, il dit à son compagnon
+fidèle, Alkimédôn:
+
+-- Alkimédôn, ne retiens point les chevaux loin de moi, mais
+qu'ils soufflent sur mon dos, car je ne pense pas que la fureur du
+Priamide Hektôr s'apaise, avant qu'il nous ait tués et qu'il ait
+saisi les chevaux aux belles crinières d'Akhilleus, ou qu'il soit
+lui-même tombé sous nos mains.
+
+Ayant ainsi parlé, il appela les Aias et Ménélaos:
+
+-- Aias et Ménélaos, chefs des Argiens, remettez ce cadavre aux
+plus braves, et qu'ils le défendent, et qu'ils repoussent la foule
+des hommes; mais éloignez notre dernier jour, à nous qui sommes
+vivants, car voici que Hektôr et Ainéias, les plus terribles des
+Troiens, se ruent sur nous à travers la mêlée lamentable. Mais la
+destinée est sur les genoux des dieux! Je lance ma pique, me
+confiant en Zeus.
+
+Il parla, et il lança sa longue pique, et il frappa le bouclier
+égal d'Arètos. Et le bouclier n'arrêta point l'airain qui le
+traversa et entra dans le ventre à travers le baudrier. De même,
+quand un jeune homme, armé d'une hache tranchante, frappe entre
+les deux cornes d'un boeuf sauvage, il coupe le nerf, et l'animal
+bondit et tombe. De même Arètos bondit, et tomba à la renverse, et
+la pique, à travers les entrailles, rompit ses forces. Et Hektôr
+lança sa pique éclatante contre Automédôn; mais celui-ci, l'ayant
+vu, évita en se baissant la pique d'airain qui, par-dessus lui,
+plongea en terre et vibra jusqu'à ce que Arès eût épuisé sa
+vigueur. Et tous deux se jetaient l'un sur l'autre avec leurs
+épées, quand les rapides Aias, à la voix de leur compagnon, se
+ruèrent à travers la mêlée. Et Hektôr, Ainéias et Khromios pareil
+à un dieu reculèrent, laissant Arètos couché, le ventre ouvert. Et
+Automédôn, pareil au rapide Arès, le dépouillant de ses armes, dit
+en se glorifiant:
+
+-- Du moins, j'ai un peu soulagé ma douleur de la mort du
+Ménoitiade, bien que je n'aie tué qu'un homme très inférieur à
+lui.
+
+Et il mit sur le char les dépouilles sanglantes, et il y monta,
+les pieds et les mains sanglants, comme un lion qui vient de
+manger un taureau.
+
+Et, de nouveau, la mêlée affreuse et lamentable recommença sur
+Patroklos. Et Athènè, descendant de l'Ouranos, anima le combat,
+car Zeus au large regard l'avait envoyée afin d'encourager les
+Danaens, son esprit étant changé. De même que l'Ouranien Zeus
+envoie aux vivants une Iris pourprée, signe de guerre ou de
+froides tempêtes, qui interrompt les travaux des hommes et nuit
+aux troupeaux; de même Athènè, s'enveloppant d'une nuée pourprée,
+se mêla à la foule des Akhaiens. Et, d'abord, elle excita le fils
+d'Atreus, parlant ainsi au brave Ménélaos, sous la forme de
+Phoinix à la voix mâle:
+
+-- Quelle honte et quelle douleur pour toi, Ménélaos, si les
+chiens rapides des Troiens mangeaient, sous leurs murailles, le
+cher compagnon de l'illustre Akhilleus Mais sois ferme, et
+encourage tout ton peuple.
+
+Et le brave Ménélaos lui répondit:
+
+-- Phoinix, mon père, vieillard vénérable, plût aux dieux
+qu'Athènè me donnât la force et repoussât loin de moi les traits.
+J'irais et je défendrais Patroklos, car, en mourant, il a
+violemment déchiré mon coeur. Mais la vigueur de Hektôr est comme
+celle du feu, et il ne cesse de tuer avec l'airain, et Zeus lui
+donne la victoire.
+
+Il parla ainsi, et Athènè aux yeux clairs se réjouit parce qu'il
+l'avait implorée avant tous les dieux. Et elle répandit la vigueur
+dans ses épaules et dans ses genoux, et elle mit dans sa poitrine
+l'audace de la mouche qui, toujours et vainement chassée, se plaît
+à mordre, car le sang de l'homme lui est doux. Et elle mit cette
+audace dans son coeur sombre; et, retournant vers Patroklos, il
+lança sa pique brillante. Et parmi les Troiens se trouvait Podès,
+fils d'Êétiôn, riche, brave, et très honoré par Hektôr entre tous
+les autres, parce qu'il était son plus cher convive. Le blond
+Ménélaos le frappa sur le baudrier, comme il fuyait; et l'airain
+le traversa, et il tomba avec bruit, et l'Atréide Ménélaos
+entraîna son cadavre du côté des Akhaiens. Et Apollôn excita
+Hektôr, sous la forme de Phainops Asiade qui habitait Abydos, et
+qui était le plus cher des hôtes du Priamide. Et l'archer Apollôn
+dit à celui-ci, sous la forme de Phainops:
+
+-- Hektôr, qui d'entre les Akhaiens te redoutera désormais, si tu
+crains Ménélaos qui n'est qu'un faible guerrier, et qui enlève
+seul ce cadavre, après avoir tué ton compagnon fidèle, brave entre
+les hommes, Podès, fils d'Êétiôn?
+
+Il parla ainsi, et la noire nuée de la douleur enveloppa Hektôr,
+et il se rua aux premiers rangs, armé de l'airain splendide. Et
+alors le Kroniôn saisit l'aigide aux franges éclatantes, et il
+couvrit l'Ida de nuées, et, fulgurant, il tonna fortement,
+secouant l'aigide, donnant la victoire aux Troiens et mettant les
+Akhaiens en fuite.
+
+Et, le premier, le Boiôtien Pènéléôs prit la fuite, blessé par
+Polydamas d'un coup de lance qui lui avait traversé le haut de
+l'épaule jusqu'à l'os. Et Hektôr blessa à la main Lèitos, fils du
+magnanime Alektryôn; et il le mit en fuite, épouvanté et regardant
+de tous côtés, car il n'espérait plus pouvoir tenir une lance pour
+le combat.
+
+Et comme Hektôr se jetait sur Lèitos, Idoméneus le frappa à la
+cuirasse, au-dessous de la mamelle, mais la longue pique se rompit
+là où la pointe s'unit au bois, et les Troiens poussèrent des
+clameurs; et, contre Idoméneus Deukalide debout sur son char,
+Hektôr lança sa pique qui s'égara et perça le conducteur de
+Mèrionès, Koiranos, qui l'avait suivi de la populeuse Lyktos.
+Idoméneus étant venu à pied des nefs aux doubles avirons, il eût
+donné une grande gloire aux Troiens, si Koiranos n'eût amené
+aussitôt les chevaux rapides. Et il fut le salut d'Idoméneus, et
+il lui conserva la lumière; mais lui-même rendit l'âme sous le
+tueur d'hommes Hektôr qui le perça entre la mâchoire et l'oreille.
+La pique ébranla les dents et trancha la moitié de la langue.
+Koiranos tomba du char, laissant traîner les rênes. Et Mèrionès,
+les saisissant à terre, dit à Idoméneus:
+
+-- Fouette maintenant les rapides chevaux jusqu'aux nefs; tu vois
+comme moi que la victoire échappe aux Akhaiens.
+
+Il parla ainsi, et Idoméneus fouetta les chevaux aux belles
+crinières, jusqu'aux nefs creuses, car la crainte avait envahi son
+coeur. Et le magnanime Aias et Ménélaos reconnurent aussi que la
+victoire échappait aux Akhaiens et que Zeus la donnait aux
+Troiens. Et le grand Télamônien Aias dit le premier:
+
+-- Ô dieux! le plus insensé comprendrait maintenant que le père
+Zeus donne la victoire aux Troiens. Tous leurs traits portent, que
+ce soit la main d'un lâche qui les envoie ou d'un brave; Zeus les
+dirige, et les nôtres tombent vains et impuissants sur la terre.
+Allons, songeons au moins au meilleur moyen d'entraîner le cadavre
+de Patroklos, et nous réjouirons ensuite nos compagnons par notre
+retour. Ils s'attristent en nous regardant, car ils pensent que
+nous n'échapperons pas aux mains inévitables et à la vigueur du
+tueur d'hommes Hektôr, mais que nous serons rejetés vers les nefs
+noires. Plût aux dieux qu'un de nous annonçât promptement ce
+malheur au Pèléide! Je ne pense pas qu'il sache que son cher
+compagnon est mort. Mais je ne sais qui nous pourrions envoyer
+parmi les Akhaiens. Un brouillard noir nous enveloppe tous, les
+hommes et les chevaux. Père Zeus, délivre de cette obscurité les
+fils des Akhaiens; rends-nous la clarté, que nos yeux puissent
+voir; et si tu veux nous perdre dans ta colère, que ce soit du
+moins à la lumière!
+
+Il parla ainsi, et le père Zeus eut compassion de ses larmes, et
+il dispersa aussitôt le brouillard et dissipa la nuée. Hélios
+brilla, et toute l'armée apparut. Et Aias dit au brave Ménélaos:
+
+-- Divin Ménélaos, cherche maintenant Antilokhos, le magnanime
+fils de Nestôr, si toutefois il est encore vivant, et qu'il se
+hâte d'aller dire au belliqueux Akhilleus que le plus cher de ses
+compagnons est mort.
+
+Il parla ainsi, et le brave Ménélaos se hâta d'obéir, et il
+s'éloigna, comme un lion qui, fatigué d'avoir lutté contre les
+chiens et les hommes, s'éloigne de l'enclos; car, toute la nuit,
+par leur vigilance, ils ne lui ont point permis d'enlever les
+boeufs gras. Il s'est rué sur eux, plein du désir des chairs
+fraîches; mais la foule des traits a volé de leurs mains
+audacieuses, ainsi que les torches ardentes qu'il redoute malgré
+sa fureur; et, vers le matin, il s'éloigne, le coeur attristé. De
+même le brave Ménélaos s'éloignait contre son gré du corps de
+Patroklos, car il craignait que les Akhaiens terrifiés ne
+l'abandonnassent en proie à l'ennemi. Et il exhorta Mèrionès et
+les Aias:
+
+-- Aias, chefs des Argiens, et toi, Mèrionès, souvenez-vous de la
+douceur du malheureux Patroklos! Pendant sa vie, il était plein de
+douceur pour tous; et, maintenant, la mort et la moire l'ont
+saisi!
+
+Ayant ainsi parlé, le blond Ménélaos s'éloigna, regardant de tous
+les côtés, comme l'aigle qui, dit-on, est, de tous les oiseaux de
+l'Ouranos, celui dont la vue est la plus perçante, car, des
+hauteurs où il vit, il aperçoit le lièvre qui gîte sous un arbuste
+feuillu; et il tombe aussitôt sur lui, le saisit et lui arrache
+l'âme. De même, divin Ménélaos, tes yeux clairs regardaient de
+tous côtés, dans la foule des Akhaiens, s'ils voyaient, vivant, le
+fils de Nestôr. Et Ménélaos le reconnut, à la gauche de la mêlée,
+excitant ses compagnons au combat. Et, s'approchant, le blond
+Ménélaos lui dit:
+
+-- Viens, divin Antilokhos! apprends une triste nouvelle. Plût aux
+dieux que ceci ne fût jamais arrivé! Sans doute tu sais déjà qu'un
+dieu accable les Akhaiens et donne la victoire aux Troiens. Le
+meilleur des Akhaiens a été tué, Patroklos, qui laisse de grands
+regrets aux Danaens. Mais toi, cours aux nefs des Akhaiens, et
+annonce ce malheur au Pèléide. Qu'il vienne promptement sauver son
+cadavre nu, car Hektôr au casque mouvant possède ses armes.
+
+Il parla ainsi, et Antilokhos, accablé par ces paroles, resta
+longtemps muet, et ses yeux s'emplirent de larmes, et la voix lui
+manqua; mais il obéit à l'ordre de Ménélaos. Et il remit ses armes
+à l'irréprochable Laodokos, son ami, qui conduisait ses chevaux
+aux sabots massifs, et il s'éloigna en courant. Et ses pieds
+l'emportaient, pleurant, afin d'annoncer au Pèléide Akhilleus la
+triste nouvelle.
+
+Et tu ne voulus point, divin Ménélaos, venir en aide aux
+compagnons attristés d'Antilokhos, aux Pyliens qui le
+regrettaient. Et il leur laissa le divin Thrasymèdès, et il
+retourna auprès du héros Patroklos, et, parvenu jusqu'aux Aias, il
+leur dit:
+
+-- J'ai envoyé Antilokhos vers les nefs, afin de parler au Pèléiôn
+aux pieds rapides; mais je ne pense pas que le Pèlèiade vienne
+maintenant, bien que très irrité contre le divin Hektôr, car il ne
+peut combattre sans armes. Songeons, pour le mieux, de quelle
+façon nous entraînerons ce cadavre, et comment nous éviterons
+nous-mêmes la mort et la moire à travers le tumulte des Troiens.
+
+Et le grand Aias Télamônien lui répondit:
+
+-- Tu as bien dit, ô illustre Ménélaos. Toi et Mèrionès, enlevez
+promptement le cadavre et emportez-le hors de la mêlée; et,
+derrière vous, nous repousserons les Troiens et le divin Hektôr,
+nous qui avons la même âme et le même nom, et qui savons affronter
+tous deux le combat terrible.
+
+Il parla ainsi, et, dans leurs bras, ils enlevèrent le cadavre. Et
+les Troiens poussèrent des cris horribles en voyant les Akhaiens
+enlever Patroklos. Et ils se ruèrent, semblables à des chiens qui,
+devançant les chasseurs, s'amassent sur un sanglier blessé qu'ils
+veulent déchirer. Mais s'il se retourne, confiant dans sa force,
+ils s'arrêtent et fuient çà et là. Ainsi les Troiens se ruaient en
+foule, frappant de l'épée et de la lance; mais, quand les Aias se
+retournaient et leur tenaient tête, ils changeaient de couleur, et
+aucun n'osait les combattre pour leur disputer ce cadavre.
+
+Et ils emportaient ainsi avec ardeur le cadavre, hors de la mêlée,
+vers les nefs creuses. Et le combat les suivait, acharné et
+terrible, comme un incendie qui éclate brusquement dans une ville;
+et les maisons croulent dans une vaste flamme que tourmente la
+violence du vent. Ainsi le tumulte sans trêve des chevaux et des
+hommes poursuivait les Akhaiens. Comme des mulets vigoureux, se
+hâtant, malgré le travail et la sueur, traînent par l'âpre chemin
+d'une montagne, soit une poutre, soit un mât; ainsi Ménélaos et
+Mèrionès emportaient à la hâte le cadavre. Et derrière eux, les
+Aias repoussaient les Troiens, comme une colline boisée, qui
+s'étend par la plaine, repousse les courants furieux des fleuves
+rapides qui ne peuvent la rompre et qu'elle rejette toujours vers
+la plaine. Ainsi les Aias repoussaient la foule des Troiens qui
+les poursuivaient, conduits par Ainéias Ankhisiade et par
+l'illustre Hektôr. Comme une troupe d'étourneaux et de geais vole
+en poussant des cris aigus, à l'approche de l'épervier qui tue les
+petits oiseaux, de même les fils des Akhaiens couraient avec des
+clameurs perçantes, devant Ainéias et Hektôr, et oublieux du
+combat. Et les belles armes des Danaens en fuite emplissaient les
+bords du fossé et le fossé lui-même; mais le carnage ne cessait
+point.
+
+
+Chant 18
+
+Et ils combattaient ainsi, comme le feu ardent. Et Antilokhos vint
+à Akhilleus aux pieds rapides, et il le trouva devant ses nefs aux
+antennes dressées, songeant dans son esprit aux choses accomplies
+déjà; et, gémissant, il disait dans son coeur magnanime:
+
+-- Ô dieux! pourquoi les Akhaiens chevelus, dispersés par la
+plaine, sont-ils repoussés tumultueusement vers les nefs? Que les
+dieux m'épargnent ces cruelles douleurs qu'autrefois ma mère
+m'annonça, quand elle me disait que le meilleur des Myrmidones,
+moi vivant, perdrait la lumière de Hélios sous les mains des
+Troiens. Sans doute il est déjà mort, le brave fils de Ménoitios,
+le malheureux! Certes, j'avais ordonné qu'ayant repoussé le feu
+ennemi, il revînt aux nefs sans combattre Hektôr.
+
+Tandis qu'il roulait ceci dans son esprit et dans son coeur, le
+fils de l'illustre Nestôr s'approcha de lui, et, versant de
+chaudes larmes, dit la triste nouvelle:
+
+-- Hélas! fils du belliqueux Pèleus, certes, tu vas entendre une
+triste nouvelle; et plût aux dieux que ceci ne fût point arrivé!
+Patroklos gît mort, et tous combattent pour son cadavre nu, car
+Hektôr possède ses armes.
+
+Il parla ainsi, et la noire nuée de la douleur enveloppa
+Akhilleus, et il saisit de ses deux mains la poussière du foyer et
+la répandit sur sa tête, et il en souilla sa belle face; et la
+noire poussière souilla sa tunique nektaréenne; et, lui-même,
+étendu tout entier dans la poussière, gisait, et des deux mains
+arrachait sa chevelure. Et les femmes, que lui et Patroklos
+avaient prises, hurlaient violemment, affligées dans leur coeur;
+et toutes, hors des tentes, entouraient le belliqueux Akhilleus,
+et elles se frappaient la poitrine, et leurs genoux étaient
+rompus. Antilokhos aussi gémissait, répandant des larmes, et
+tenait les mains d'Akhilleus qui sanglotait dans son noble coeur.
+Et le Nestôride craignait qu'il se tranchât la gorge avec
+l'airain.
+
+Akhilleus poussait des sanglots terribles, et sa mère vénérable
+l'entendit, assise dans les gouffres de la mer, auprès de son
+vieux père. Et elle se lamenta aussitôt. Et autour de la déesse
+étaient rassemblées toutes les nèrèides qui sont au fond de la
+mer: Glaukè, et Thaléia, et Kymodokè, et Nèsaiè, et Spéiô, et
+Thoè, et Haliè aux yeux de boeuf, et Kymothoè, et Alkaiè, et
+Limnoréia, et Mélitè, et Iaira, et Amphithoè, et Agavè, et Lôtô,
+et Prôtô, et Phérousa, Dynaménè, et Dexaménè et Amphinomè, et
+Kallianassa, et Dôris, et Panopè, et l'illustre Galatéia, et
+Nèmertès, et Abseudès, et Kallianéira, et Klyménè, et Ianéira, et
+Ianassa, et Maira, et Oreithya, et Amathéia aux beaux cheveux, et
+les autres nèrèides qui sont dans la profonde mer. Et elles
+emplissaient la grotte d'argent, et elles se frappaient la
+poitrine, et Thétis se lamentait ainsi:
+
+-- Ecoutez-moi, soeurs nèrèides, afin que vous sachiez les
+douleurs qui déchirent mon âme, hélas! à moi, malheureuse, qui ai
+enfanté un homme illustre, un fils irréprochable et brave, le plus
+courageux des héros, et qui a grandi comme un arbre. Je l'ai élevé
+comme une plante dans une terre fertile, et je l'ai envoyé vers
+Ilios, sur ses nefs aux poupes recourbées, combattre les Troiens.
+Et je ne le verrai point revenir dans mes demeures, dans la maison
+Pèléienne. Voici qu'il est vivant, et qu'il voit la lumière de
+Hélios, et qu'il souffre, et je ne puis le secourir. Mais j'irai
+vers mon fils bien-aimé, et je saurai de lui-même quelle douleur
+l'accable loin du combat.
+
+Ayant ainsi parlé, elle quitta la grotte, et toutes la suivaient,
+pleurantes; et l'eau de la mer s'ouvrait devant elles. Puis, elles
+parvinrent à la riche Troie, et elles abordèrent là où les
+Myrmidones, autour d'Akhilleus aux pieds rapides, avaient tiré
+leurs nombreuses nefs sur le rivage. Et sa mère vénérable le
+trouva poussant de profonds soupirs; et elle prit, en pleurant, la
+tête de son fils, et elle lui dit en gémissant ces paroles ailées:
+
+-- Mon enfant, pourquoi pleures-tu? Quelle douleur envahit ton
+âme? Parle, ne me cache rien, afin que nous sachions tous deux.
+Zeus, ainsi que je l'en avais supplié de mes mains étendues, a
+rejeté tous les fils des Akhaiens auprès des nefs, et ils
+souffrent de grands maux, parce que tu leur manques.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides, avec de profonds soupirs, lui
+répondit:
+
+-- Ma mère, l'Olympien m'a exaucé; mais qu'en ai-je retiré,
+puisque mon cher compagnon Patroklos est mort, lui que j'honorais
+entre tous autant que moi-même? Je l'ai perdu. Hektôr, l'ayant
+tué, lui a arraché mes belles, grandes et admirables armes,
+présents splendides des dieux à Pèleus, le jour où ils te firent
+partager le lit d'un homme mortel. Plût aux dieux que tu fusses
+restée avec les déesses de la mer, et que Pèleus eût épousé plutôt
+une femme mortelle! Maintenant, une douleur éternelle emplira ton
+âme, à cause de la mort de ton fils que tu ne verras plus revenir
+dans tes demeures; car je ne veux plus vivre, ni m'inquiéter des
+hommes, à moins que Hektôr, percé par ma lance, ne rende l'âme, et
+que Patroklos Ménoitiade, livré en pâture aux chiens, ne soit
+vengé.
+
+Et Thétis, versant des larmes, lui répondit:
+
+-- Mon enfant, dois-tu donc bientôt mourir, comme tu le dis? C'est
+ta mort qui doit suivre celle de Hektôr!
+
+Et Akhilleùs aux pieds rapides, en gémissant lui répondit:
+
+-- Je mourrai donc, puisque je n'ai pu secourir mon compagnon,
+pendant qu'on le tuait. Il est mort loin de la patrie, et il m'a
+conjuré de le venger. Je mourrai maintenant, puisque je ne
+retournerai point dans la patrie, et que je n'ai sauvé ni
+Patroklos, ni ceux de mes compagnons qui sont tombés en foule sous
+le divin Hektôr, tandis que j'étais assis sur mes nefs, inutile
+fardeau de la terre, moi qui l'emporte sur tous les Akhaiens dans
+le combat; car d'autres sont meilleurs dans l'agora. Ah! que la
+dissension périsse parmi les dieux! et, parmi les hommes, périsse
+la colère qui trouble le plus sage, et qui, plus douce que le miel
+liquide, se gonfle, comme la fumée dans la poitrine des hommes!
+C'est ainsi que le roi des hommes, Agamemnôn, a provoqué ma
+colère. Mais oublions le passé, malgré nos douleurs, et, dans
+notre poitrine, ployons notre âme à la nécessité. Je chercherai
+Hektôr qui m'a enlevé cette chère tête, et je recevrai la mort
+quand il plaira à Zeus et aux autres dieux immortels. La force
+Hèrakléenne n'évita point la mort, lui qui était très-cher au roi
+Zeus Kroniôn; mais l'inévitable colère de Hèrè et la moire le
+domptèrent. Si une moire semblable m'attend, on me couchera mort
+sur le bûcher, mais, auparavant, je remporterai une grande gloire.
+Et que la Troadienne, ou la Dardanienne, essuie de ses deux mains
+ses joues délicates couvertes de larmes, car je la contraindrai de
+gémir misérablement; et elles comprendront que je me suis
+longtemps éloigné du combat. Ne me retiens donc pas, malgré ta
+tendresse, car tu ne me persuaderas point.
+
+Et la déesse Thétis aux pieds d'argent lui répondit:
+
+-- Certes, mon fils, tu as bien dit: il est beau de venger la
+ruine cruelle de ses compagnons. Mais tes armes d'airain, belles
+et splendides, sont parmi les Troiens. Hektôr au casque mouvant se
+glorifie d'en avoir couvert ses épaules; mais je ne pense pas
+qu'il s'en réjouisse longtemps, car le meurtre est auprès de lui.
+N'entre point dans la mêlée d'Arès avant que tu m'aies revue de
+tes yeux. Je reviendrai demain, comme Hélios se lèvera, avec de
+belles armes venant du roi Hèphaistos.
+
+Ayant ainsi parlé, elle quitta son fils et dit à ses soeurs de la
+mer:
+
+-- Rentrez à la hâte dans le large sein de la mer, et retournez
+dans les demeures de notre vieux père, et dites-lui tout ceci.
+Moi, je vais dans le vaste Olympos, auprès de l'illustre ouvrier
+Hèphaistos, afin de lui demander de belles armes splendides pour
+mon fils.
+
+Elle parla ainsi, et les nèrèides disparurent aussitôt sous l'eau
+de la mer, et la déesse Thétis aux pieds d'argent monta de nouveau
+dans l'Olympos, afin d'en rapporter de belles et illustres armes
+pour son fils.
+
+Et, tandis que ses pieds la portaient dans l'Olympos, les
+Akhaiens, avec un grand tumulte, vers les nefs et le Hellespontos,
+fuyaient devant le tueur d'hommes Hektôr.
+
+Et les Akhaiens aux belles knèmides n'avaient pu enlever hors des
+traits le cadavre de Patroklos, du compagnon d'Akhilleus; et tout
+le peuple de Troiè, et les chevaux, et le Priamide Hektôr,
+semblable à la flamme par sa fureur, poursuivaient toujours
+Patroklos. Et, trois fois, l'illustre Hektôr le saisit par les
+pieds, désirant l'entraîner, et excitant les Troiens, et, trois
+fois, les Aias, revêtus d'une force impétueuse, le repoussèrent
+loin du cadavre; et lui, certain de son courage, tantôt se ruait
+dans la mêlée, tantôt s'arrêtait avec de grands cris, mais jamais
+ne reculait. De même que les bergers campagnards ne peuvent
+chasser loin de sa proie un lion fauve et affamé, de même les deux
+Aias ne pouvaient repousser le Priamide Hektôr loin du cadavre; et
+il l'eût entraîné, et il eût remporté une grande gloire, si la
+rapide Iris aux pieds aériens vers le Pèléide ne fût venue à la
+hâte de l'Olympos, afin qu'il se montrât. Hèrè l'avait envoyée,
+Zeus et les autres dieux l'ignorant. Et, debout auprès de lui,
+elle dit en paroles ailées:
+
+-- Lève-toi, Pèléide, le plus effrayant des hommes, et secours
+Patroklos pour qui on combat avec fureur devant les nefs. C'est là
+que tous s'entre-tuent, les Akhaiens pour le défendre, et les
+Troiens pour l'entraîner vers Ilios battue des vents. Et
+l'illustre Hektôr espère surtout l'entraîner, et il veut mettre,
+après l'avoir coupée, la tête de Patroklos au bout d'un pieu.
+Lève-toi; ne reste pas plus longtemps inerte, et que la honte te
+saisisse en songeant à Patroklos devenu le jouet des chiens
+troiens. Ce serait un opprobre pour toi, si son cadavre était
+souillé.
+
+Et le divin et rapide Akhilleus lui dit:
+
+-- Déesse Iris, qui d'entre les dieux t'a envoyée vers moi?
+
+Et la rapide Iris aux pieds aériens lui répondit:
+
+-- Hèrè, la glorieuse épouse de Zeus, m'a envoyée; et le sublime
+Kronide et tous les immortels qui habitent l'Olympos neigeux
+l'ignorent.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Comment irais-je au combat, puisqu'ils ont mes armes? Ma mère
+bien-aimée me le défend, avant que je l'aie vue, de mes yeux,
+reparaître avec de belles armes venant de Hèphaistos. Je ne puis
+revêtir celles d'aucun autre guerrier, sauf le bouclier d'Aias
+Télamôniade; mais il combat sans doute aux premiers rangs, tuant
+les ennemis, de sa lance, autour du cadavre de Patroklos.
+
+Et la rapide Iris aux pieds aériens lui répondit:
+
+-- Certes, nous savons que tes belles armes te sont enlevées;
+mais, tel que te voilà, apparais aux Troiens sur le bord du fossé;
+et ils reculeront épouvantés, et les braves fils des Akhaiens
+respireront. Il ne s'agit que de respirer un moment.
+
+Ayant ainsi parlé, la rapide Iris disparut. Et Akhilleus cher à
+Zeus se leva; et, sur ses robustes épaules, Athènè mit l'aigide
+frangée; et la grande déesse ceignit la tête du héros d'une nuée
+d'or sur laquelle elle alluma une flamme resplendissante. De même,
+dans une île lointaine, la fumée monte vers l'aithèr, du milieu
+d'une ville assiégée. Tout le jour, les citoyens ont combattu avec
+fureur hors de la ville; mais, au déclin de Hélios, ils allument
+des feux ardents dont la splendeur monte dans l'air, et sera peut-
+être vue des peuples voisins qui viendront sur leurs nefs les
+délivrer d'Arès. Ainsi, une haute clarté montait de la tête d'
+Akhilleus jusque dans l'aithèr. Et il s'arrêta sur le bord du
+fossé, sans se mêler aux Akhaiens, car il obéissait à l'ordre
+prudent de sa mère. Là, debout, il poussa un cri, et Pallas Athènè
+cria aussi, et un immense tumulte s'éleva parmi les Troiens. Et
+l'illustre voix de l'Aiakide était semblable au son strident de la
+trompette, autour d'une ville assiégée par des ennemis acharnés.
+
+Et, dès que les Troiens eurent entendu la voix d'airain de
+l'Aiakide, ils frémirent tous; et les chevaux aux belles crinières
+tournèrent les chars, car ils pressentaient des malheurs, et leurs
+conducteurs furent épouvantés quand ils virent cette flamme
+infatigable et horrible qui brûlait sur la tête du magnanime
+Pèléiôn et que nourrissait la déesse aux yeux clairs Athènè. Et,
+trois fois, sur le bord du fossé, le divin Akhilleus cria, et,
+trois fois, les Troiens furent bouleversés, et les illustres
+alliés; et douze des plus braves périrent au milieu de leurs chars
+et de leurs lances.
+
+Mais les Akhaiens, emportant avec ardeur Patroklos hors des
+traits, le déposèrent sur un lit. Et ses chers compagnons
+pleuraient autour, et, avec eux, marchait Akhilleus aux pieds
+rapides. Et il versait de chaudes larmes, voyant son cher
+compagnon couché dans le cercueil, percé par l'airain aigu, lui
+qu'il avait envoyé au combat avec ses chevaux et son char, et
+qu'il ne devait point revoir vivant.
+
+Et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf commanda à l'infatigable
+Hélios de retourner aux sources d'Okéanos, et Hélios disparut à
+regret; et les divins Akhaiens mirent fin à la mêlée violente et à
+la guerre lamentable. Et les Troiens, abandonnant aussi le rude
+combat, délièrent les chevaux rapides, et s'assemblèrent pour
+l'agora, avant le repas. Et l'agora les vit debout, aucun ne
+voulant s'asseoir, car la terreur les tenait depuis qu'Akhilleus
+avait reparu, lui qui, depuis longtemps, ne se mêlait plus au
+combat. Et le sage Polydamas Panthoide commença de parler. Et seul
+il voyait le passé et l'avenir. Et c'était le compagnon de Hektôr,
+étant né la même nuit; mais il le surpassait en sagesse, autant
+que Hektôr l'emportait en courage. Plein de prudence, il leur dit
+dans l'agora:
+
+-- Amis, délibérez mûrement. Je conseille de marcher vers la
+ville, et de ne point attendre la divine Éôs auprès des nefs, car
+nous sommes loin des murs. Aussi longtemps que cet homme a été
+irrité contre le divin Agamemnôn, il était plus aisé de dompter
+les Akhaiens. Et je me réjouissais de coucher auprès des nefs
+rapides, espérant saisir les nefs aux deux rangs d'avirons; mais
+je redoute maintenant le rapide Pèléiôn; car, dans son coeur
+indomptable, il ne voudra point rester dans la plaine où les
+Troyens et les Akhaiens déploient la force d'Arès, mais il
+combattra pour s'emparer de notre ville et de nos femmes. Allons
+vers Ilios; obéissez-moi et faites ainsi. Maintenant, la nuit
+contraire retient le rapide Pèléiôn; mais s'il nous attaque demain
+avec fureur, celui qui le sentira, alors fuira volontiers vers la
+sainte Ilios, s'il lui échappe. Et les chiens et les oiseaux
+carnassiers mangeront une foule de Troiens. Plaise aux dieux qu'on
+ne me le dise jamais! Si vous obéissez à mes paroles, bien qu'à
+regret, nous reprendrons des forces cette nuit; et ses tours, ses
+hautes portes et leurs barrières longues et solides protégeront la
+ville. Demain, armés dès le matin, nous serons debout sur nos
+tours; et le travail lui sera lourds s'il vient de ses nefs
+assiéger nos murailles. Et il s'en retournera vers les nefs, ayant
+épuisé ses chevaux au grand cou à courir sous les murs de la
+ville. Et il ne pourra point pénétrer dans Ilios et il ne la
+détruira jamais, et, auparavant, les chiens rapides le mangeront.
+
+Et Hektôr au casque mouvant, avec un sombre regard, lui répondit:
+
+-- Polydamas, il me déplaît que tu nous ordonnes de nous renfermer
+encore dans la ville. N'êtes-vous donc point las d'être enfermés
+dans nos tours? Autrefois, tous les hommes qui parlent des langues
+diverses vantaient la ville de Priamos, abondante en or, riche en
+airain. Aujourd'hui, les trésors qui étaient dans nos demeures
+sont dissipés. Depuis que le grand Zeus est irrité, la plupart de
+nos biens ont été transportés en Phrygiè et dans la belle Maioniè.
+Et maintenant que le fils du subtil Kronos m'a donné la victoire
+auprès des nefs et m'a permis d'acculer les Akhaiens à la mer, ô
+insensé, ne répands point de telles pensées dans le peuple. Aucun
+des Troiens ne t'obéira, je ne le permettrai point. Allons! faites
+ce que je vais dire. Prenez le repas dans les rangs. N'oubliez
+point de veiller, chacun à son tour. Si quelque Troien craint pour
+ses richesses, qu'il les donne au peuple afin que tous en
+profitent, et cela vaudra mieux que d'en faire jouir les Akhaiens.
+Demain, dès le matin, nous recommencerons le rude combat auprès
+des nefs creuses. Et, si le divin Akhilleus se lève auprès des
+nefs, la rencontre lui sera rude; car je ne le fuira pas dans le
+combat violent, mais je lui tiendrai courageusement tête. Ou il
+remportera une grande gloire, ou je triompherai. Arès est commun à
+tous, et, souvent, il tue celui qui voulait tuer.
+
+Hektôr parla ainsi, et les Troiens applaudirent, les insensés! car
+Pallas Athènè leur avait ravi l'esprit. Et ils applaudirent les
+paroles funestes de Hektôr, et ils n'écoutèrent point le sage
+conseil de Polydamas, et ils prirent leur repas dans les rangs.
+
+Mais les Akhaiens, pendant toute la nuit, pleurèrent autour de
+Patroklos. Et le Pèléide menait le deuil lamentable, posant ses
+mains tueuses d'hommes sur la poitrine de son compagnon, et
+gémissant, comme une lionne à longue barbe dont un chasseur a
+enlevé les petits dans une épaisse forêt. Elle arrive trop tard,
+et elle gémit, cherchant par toutes les vallées les traces de
+l'homme; et une violente colère la saisit. Ainsi Akhilleus, avec
+de profonds soupirs, dit aux Myrmidones:
+
+-- Ô dieux! Certes, j'ai prononcé une parole vaine, le jour où,
+consolant le héros Ménoitios dans ses demeures, je lui disais que
+je ramènerais son fils illustre, après qu'il aurait renversé Ilios
+et pris sa part des dépouilles. Mais Zeus n'accomplit pas tous les
+désirs des hommes. Nous rougirons tous deux la terre devant Troiè,
+et le vieux cavalier Pèleus ne me reverra plus dans ses demeures,
+ni ma mère Thétis, car cette terre me gardera. Ô Patroklos,
+puisque je subirai la tombe le dernier, je ne t'ensevelirai point
+avant de t'avoir apporté les armes et la tête de Hektôr, ton
+magnanime meurtrier. Et je tuerai devant ton bûcher douze
+illustres fils des Troiens, car je suis irrité de ta mort. Et,
+pendant ce temps, tu resteras couché sur mes nefs aux poupes
+recourbées; et autour de toi, les Troiennes et les Dardaniennes au
+large sein que nous avons conquises tous deux par notre force et
+nos lances, après avoir renversé beaucoup de riches cités d'hommes
+aux diverses langues, gémiront nuit et jour en versant des larmes.
+
+Le divin Akhilleus parla ainsi, et il ordonna à ses compagnons de
+mettre un grand trépied sur le feu, afin de laver promptement les
+souillures sanglantes de Patroklos. Et ils mirent sur le feu
+ardent le trépied des ablutions, et ils y versèrent l'eau; et, au-
+dessous, ils allumèrent le bois. Et la flamme enveloppa le ventre
+du trépied, et l'eau chauffa. Et quand l'eau fut chaude dans le
+trépied brillant, ils lavèrent Patroklos; et, l'ayant oint d'une
+huile grasse, ils emplirent ses plaies d'un baume de neuf ans; et,
+le déposant sur le lit, ils le couvrirent d'un lin léger, de la
+tête aux pieds, et, par-dessus, d'un vêtement blanc. Ensuite,
+pendant toute la nuit, les Myrmidones gémirent, pleurant
+Patroklos. Mais Zeus dit à Hèrè sa soeur et son épouse:
+
+-- Tu as enfin réussi, vénérable Hèrè aux yeux de boeuf! Voici
+qu'Akhilleus aux pieds rapides s'est levé. Les Akhaiens chevelus
+ne seraient-ils point nés de toi?
+
+Et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf lui répondit:
+
+-- Très dur Kronide, quelle parole as-tu dite? Un homme, bien que
+mortel, et doué de peu d'intelligence, peut se venger d'un autre
+homme; et moi, qui suis la plus puissante des déesses, et par ma
+naissance, et parce que je suis ton épouse à toi qui règnes sur
+les immortels, je ne pourrais méditer la perte des Troiens!
+
+Et ils parlaient ainsi. Et Thétis aux pieds d'argent parvint à la
+demeure de Hèphaistos, incorruptible, étoilée, admirable aux
+immortels eux-mêmes; faite d'airain, et que le Boiteux avait
+construite de ses mains.
+
+Et elle le trouva suant et se remuant autour des soufflets, et
+haletant. Et il forgeait vingt trépieds pour être placés autour de
+sa demeure solide. Et il les avait posés sur des roues d'or afin
+qu'ils se rendissent d'eux-mêmes à l'assemblée divine, et qu'ils
+en revinssent de même. Il ne leur manquait, pour être finis, que
+des anses aux formes variées. Hèphaistos les préparait et en
+forgeait les attaches. Et tandis qu'il travaillait à ces oeuvres
+habiles, la déesse Thétis aux pieds d'argent s'approcha. Et Kharis
+aux belles bandelettes, qu'avait épousée l'illustre Boiteux des
+deux pieds, l'ayant vue, lui prit la main et lui dit:
+
+-- Ô Thétis au large péplos, vénérable et chère, pourquoi viens-tu
+dans notre demeure où nous te voyons si rarement? Mais suis-moi,
+et je t'offrirai les mets hospitaliers.
+
+Ayant ainsi parlé, la très noble déesse la conduisit. Et, l'ayant
+fait asseoir sur un trône aux clous d'argent, beau et
+ingénieusement fait, elle plaça un escabeau sous ses pieds et
+appela l'illustre ouvrier Hèphaistos:
+
+-- Viens, Hèphaistos! Thétis a besoin de toi.
+
+Et l'illustre Boiteux des deux pieds lui répondit:
+
+-- Certes, elle est toute puissante sur moi, la déesse vénérable
+qui est entrée ici. C'est elle qui me sauva, quand je fus
+précipité d'en haut par ma mère impitoyable qui voulait me cacher
+aux dieux parce que j'étais boiteux. Que de douleurs j'eusse
+endurées alors, si Thétis, et Eurynomè, la fille d'Okéanos au
+reflux rapide, ne m'avaient reçu dans leur sein! Pour elles, dans
+leur grotte profonde, pendant neuf ans, je forgeai mille
+ornements, des agrafes, des noeuds, des colliers et des bracelets.
+Et l'immense fleuve Okéanos murmurait autour de la grotte. Et elle
+n'était connue ni des dieux, ni des hommes, mais seulement de
+Thétis et d'Eurynomè qui m'avaient sauvé. Et, maintenant, puisque
+Thétis aux beaux cheveux vient dans ma demeure, je lui rendrai
+grâce de m'avoir sauvé. Mais toi, offre-lui les mets hospitaliers,
+tandis que je déposerai mes soufflets et tous mes instruments.
+
+Il parla ainsi. Et le corps monstrueux du dieu se redressa de
+l'enclume; et il boitait, chancelant sur ses jambes grêles et
+torses. Et il éloigna les soumets du feu, et il déposa dans un
+coffre d'argent tous ses instruments familiers. Puis, une éponge
+essuya sa face, ses deux mains, son cou robuste et sa poitrine
+velue. Il mit une tunique, prit un sceptre énorme et sortit de la
+forge en boitant. Et deux servantes soutenaient les pas du roi.
+Elles étaient d'or, semblables aux vierges vivantes qui pensent et
+parlent, et que les dieux ont instruites. Soutenu par elles et
+marchant à pas lourds, il vint s'asseoir auprès de Thétis, sur un
+trône brillant. Et il prit les mains de la déesse et lui dit:
+
+-- Thétis au long péplos, vénérable et chère, pourquoi es-tu venue
+dans ma demeure où nous te voyons si rarement? Parle. Mon coeur
+m'ordonne d'accomplir ton désir, si je le puis, et si c'est
+possible.
+
+Et Thétis, versant des larmes, lui répondit:
+
+-- Hèphaistos! parmi toutes les déesses qui sont dans l'Olympos,
+en est-il une qui ait subi des maux aussi cruels que ceux dont
+m'accable le Kronide Zeus? Seule, entre les déesses de la mer, il
+m'a soumise à un homme, à l'Aiakide Pèleus; et j'ai subi à regret
+la couche d'un homme! Et, maintenant, accablé par la triste
+vieillesse, il gît dans sa demeure. Mais voici que j'ai d'autres
+douleurs. Un fils est né de moi, le plus illustre des héros, et il
+a grandi comme un arbre, et je l'ai nourri comme une plante dans
+une terre fertile. Et je l'ai envoyé vers Ilios sur ses nefs aux
+poupes recourbées, pour combattre les Troiens, et je ne le verrai
+plus revenir dans ma demeure, dans la maison Pèléienne. Pendant
+qu'il est vivant et qu'il voit la lumière de Hélios, il est
+triste, et je ne puis le secourir. Les fils des Akhaiens lui
+avaient donné pour récompense une vierge que le roi Agamemnôn lui
+a enleva des mains, et il en gémissait dans son coeur. Mais voici
+que les Troiens ont repoussé les Akhaiens jusqu'aux nefs et les y
+ont renfermés. Les princes des Argiens ont supplié mon fils et lui
+ont offert de nombreux et illustres présents. Il a refusé de
+détourner lui-même leur ruine, mais il a envoyé Patroklos au
+combat, couvert de ses armes et avec tout son peuple. Et, ce jour-
+là, sans doute, ils eussent renversé la ville, si Apollôn n'eût
+tué aux premiers rangs le brave fils de Ménoitios qui accablait
+les Troiens, et n'eût donné la victoire à Hektôr. Et, maintenant,
+j'embrasse tes genoux! Donne à mon fils, qui doit bientôt mourir,
+un bouclier, un casque, de belles knèmides avec leurs agrafes et
+une cuirasse, car son cher compagnon, tué par les Troiens, a perdu
+ses armes, et il gémit, couché sur la terre!
+
+Et l'illustre Boiteux des deux pieds lui répondit:
+
+-- Rassure-toi, et n'aie plus d'inquiétudes dans ton esprit. Plût
+aux dieux que je pusse le sauver de la mort lamentable quand le
+lourd destin le saisira, aussi aisément que je vais lui donner de
+belles armes qui empliront d'admiration la multitude des hommes.
+
+Ayant ainsi parlé, il la quitta, et, retournant à ses soufflets,
+il les approcha du feu et leur ordonna de travailler. Et ils
+répandirent leur souffle dans vingt fourneaux, tantôt violemment,
+tantôt plus lentement, selon la volonté de Hèphaistos, pour
+l'accomplissement de son oeuvre. Et il jeta dans le feu le dur
+airain et l'étain, et l'or précieux et l'argent. Il posa sur un
+tronc une vaste enclume, et il saisit d'une main le lourd marteau
+et de l'autre la tenaille. Et il fit d'abord un bouclier grand et
+solide, aux ornements variés, avec un contour triple et
+resplendissant et une attache d'argent. Et il mit cinq bandes au
+bouclier, et il y traça, dans son intelligence, une multitude
+d'images. Il y représenta la terre et l'Ouranos, et la mer, et
+l'infatigable Hélios, et l'orbe enflé de Sélènè, et tous les
+astres dont l'Ouranos est couronné: les Plèiades, les Hyades, la
+force d'Oriôn, et l'Ourse, qu'on nomme aussi le Chariot qui se
+tourne sans cesse vers Oriôn, et qui, seule, ne tombe point dans
+les eaux de l'Okéanos.
+
+Et il fit deux belles cités des hommes. Dans l'une on voyait des
+noces et des festins solennels. Et les épouses, hors des chambres
+nuptiales, étaient conduites par la ville, et de toutes parts
+montait le chant d'hyménée, et les jeunes hommes dansaient en
+rond, et les flûtes et les kithares résonnaient, et les femmes,
+debout sous les portiques, admiraient ces choses.
+
+Et les peuples étaient assemblés dans l'agora, une querelle
+s'étant élevée. Deux hommes se disputaient pour l'amende d'un
+meurtre. L'un affirmait au peuple qu'il avait payé cette amende,
+et l'autre niait l'avoir reçue. Et tous deux voulaient qu'un
+arbitre finît leur querelle, et les citoyens les applaudissaient
+l'un et l'autre. Les hérauts apaisaient le peuple, et les
+vieillards étaient assis sur des pierres polies, en un cercle
+sacré. Les hérauts portaient des sceptres en main; et les
+plaideurs, prenant le sceptre, se défendaient tour à tour. Deux
+talents d'or étaient déposés au milieu du cercle pour celui qui
+parlerait selon la justice.
+
+Puis, deux armées, éclatantes d'airain, entouraient l'autre cité.
+Et les ennemis offraient aux citoyens, ou de détruire la ville, ou
+de la partager, elle et tout ce qu'elle renfermait. Et ceux-ci n'y
+consentaient pas, et ils s'armaient secrètement pour une
+embuscade; et, sur les murailles veillaient les femmes, les
+enfants et les vieillards. Mais les hommes marchaient, conduits
+par Arès et par Athènè, tous deux en or, vêtus d'or, beaux et
+grands sous leurs armes, comme il était convenable pour des dieux;
+car les hommes étaient plus petits. Et, parvenus au lieu commode
+pour l'embuscade, sur les bords du fleuve où boivent les
+troupeaux, ils s'y cachaient, couverts de l'airain brillant.
+
+Deux sentinelles, placées plus loin, guettaient les brebis et les
+boeufs aux cornes recourbées. Et les animaux s'avançaient suivis
+de deux bergers qui se charmaient en jouant de la flûte, sans se
+douter de l'embûche.
+
+Et les hommes cachés accouraient; et ils tuaient les boeufs et les
+beaux troupeaux de blanches brebis, et les bergers eux-mêmes.
+Puis, ceux qui veillaient devant les tentes, entendant ce tumulte
+parmi les boeufs, et montant sur leurs chars rapides, arrivaient
+aussitôt et combattaient sur les bords du fleuve. Et ils se
+frappaient avec les lances d'airain, parmi la discorde et le
+tumulte et la kèr fatale. Et celle-ci blessait un guerrier, ou
+saisissait cet autre sans blessure, ou traînait celui-là par les
+pieds, à travers le carnage, et ses vêtements dégouttaient de
+sang. Et tous semblaient des hommes vivants qui combattaient et
+qui entraînaient de part et d'autre les cadavres.
+
+Puis, Hèphaistos représenta une terre grasse et molle et trois
+fois labourée. Et les laboureurs menaient dans ce champ les
+attelages qui retournaient la terre. Parvenus au bout, un homme
+leur offrait à chacun une coupe de vin doux; et ils revenaient,
+désirant achever les nouveaux sillons qu'ils creusaient. Et la
+terre était d'or, et semblait noire derrière eux, et comme déjà
+labourée. Tel était ce miracle de Hèphaistos.
+
+Puis, il représenta un champ de hauts épis que des moissonneurs
+coupaient avec des faux tranchantes. Les épis tombaient, épais,
+sur les bords du sillon, et d'autres étaient liés en gerbes. Trois
+hommes liaient les gerbes, et, derrière eux, des enfants prenaient
+dans leurs bras les épis et les leur offraient sans cesse. Le roi,
+en silence, le sceptre en main et le coeur joyeux, était debout
+auprès des sillons. Des hérauts, plus loin, sous un chêne,
+préparaient, pour le repas, un grand boeuf qu'ils avaient tué, et
+les femmes saupoudraient les viandes avec de la farine blanche,
+pour le repas des moissonneurs.
+
+Puis, Hèphaistos représenta une belle vigne d'or chargée de
+raisins, avec des rameaux d'or sombre et des pieds d'argent.
+Autour d'elle un fossé bleu, et, au-dessus, une haie d'étain. Et
+la vigne n'avait qu'un sentier où marchaient les vendangeurs. Les
+jeunes filles et les jeunes hommes qui aiment la gaîté portaient
+le doux fruit dans des paniers d'osier. Un enfant, au milieu
+d'eux, jouait harmonieusement d'une kithare sonore, et sa voix
+fraîche s'unissait aux sons des cordes. Et ils le suivaient
+chantant, dansant avec ardeur, et frappant tous ensemble la terre.
+
+Puis, Hèphaistos représenta un troupeau de boeufs aux grandes
+cornes. Et ils étaient faits d'or et d'étain, et, hors de
+l'étable, en mugissant, ils allaient au pâturage, le long du
+fleuve sonore qui abondait en roseaux. Et quatre bergers d'or
+conduisaient les boeufs, et neuf chiens rapides les suivaient. Et
+voici que deux lions horribles saisissaient, en tête des vaches,
+un taureau beuglant; et il était entraîné, poussant de longs
+mugissements. Les chiens et les bergers les poursuivaient; mais
+les lions déchiraient la peau du grand boeuf, et buvaient ses
+entrailles et son sang noir. Et les bergers excitaient en vain les
+chiens rapides qui refusaient de mordre les lions, et n'aboyaient
+de près que pour fuir aussitôt.
+
+Puis, l'illustre Boiteux des deux pieds représenta un grand pacage
+de brebis blanches, dans une grande vallée; et des étables, des
+enclos et des bergeries couvertes.
+
+Puis, l'illustre Boiteux des deux pieds représenta un choeur de
+danses, semblable à celui que, dans la grande Knôssos, Daidalos
+fit autrefois pour Ariadnè aux beaux cheveux; et les adolescents
+et les belles vierges dansaient avec ardeur en se tenant par la
+main. Et celles-ci portaient des robes légères, et ceux-là des
+tuniques finement tissées qui brillaient comme de l'huile. Elles
+portaient de belles couronnes, et ils avaient des épées d'or
+suspendues à des baudriers d'argent. Et, habilement, ils dansaient
+en rond avec rapidité, comme la roue que le potier, assis au
+travail, sent courir sous sa main. Et ils tournaient ainsi en
+s'enlaçant par dessins variés; et la foule charmée se pressait
+autour. Et deux sauteurs qui chantaient, bondissaient eux-mêmes au
+milieu du choeur.
+
+Puis, Hèphaistos, tout autour du bouclier admirablement travaillé,
+représenta la grande force du fleuve Okéanos.
+
+Et, après le bouclier grand et solide, il fit la cuirasse plus
+éclatante que la splendeur du feu. Et il fit le casque épais,
+beau, orné, et adapté aux tempes du Pèléide, et il le surmonta
+d'une aigrette d'or. Puis il fit les knèmides d'étain flexible.
+
+Et, quand l'illustre Boiteux des deux pieds eut achevé ces armes,
+il les déposa devant la mère d'Akhilleus, et celle-ci, comme
+l'épervier, sauta du faîte de l'Olympos neigeux, emportant les
+armes resplendissantes que Hèphaistos avait faites.
+
+
+Chant 19
+
+Éôs au péplos couleur de safran sortait des flots d'Okéanos pour
+porter la lumière aux immortels et aux hommes. Et Thétis parvint
+aux nefs avec les présents du dieu. Et elle trouva son fils bien-
+aimé entourant de ses bras Patroklos et pleurant amèrement. Et,
+autour de lui, ses compagnons gémissaient. Mais la déesse parut au
+milieu d'eux, prit la main d'Akhilleus et lui dit:
+
+-- Mon enfant, malgré notre douleur, laissons-le, puisqu'il est
+mort par la volonté des dieux. Reçois de Hèphaistos ces armes
+illustres et belles, telles que jamais aucun homme n'en a porté
+sur ses épaules.
+
+Ayant ainsi parlé, la déesse les déposa devant Akhilleus, et les
+armes merveilleuses résonnèrent. La terreur saisit les Myrmidones,
+et nul d'entre eux ne put en soutenir l'éclat, et ils tremblèrent;
+mais Akhilleus, dès qu'il les vit, se sentit plus furieux, et,
+sous ses paupières, ses yeux brûlaient, terribles, et tels que la
+flamme. Il se réjouissait de tenir dans ses mains les présents
+splendides du dieu; et, après avoir admiré, plein de joie, ce
+travail merveilleux, aussitôt il dit à sa mère ces paroles ailées:
+
+-- Ma mère, certes, un dieu t'a donné ces armes qui ne peuvent
+être que l'oeuvre des immortels, et qu'un homme ne pourrait faire.
+Je vais m'armer à l'instant. Mais je crains que les mouches
+pénètrent dans les blessures du brave fils de Ménoitios, y
+engendrent des vers, et, souillant ce corps où la vie est éteinte,
+corrompent tout le cadavre.
+
+Et la déesse Thétis aux pieds d'argent lui répondit:
+
+-- Mon enfant, que ces inquiétudes ne soient point dans ton
+esprit. Loin de Patroklos j'écarterai moi-même les essaims impurs
+des mouches qui mangent les guerriers tués dans le combat. Ce
+cadavre resterait couché ici toute une année, qu'il serait encore
+sain, et plus frais même. Mais toi, appelle les héros Akhaiens à
+l'agora, et, renonçant à ta colère contre le prince des peuples
+Agamemnôn, hâte-toi de t'armer et revêts-toi de ton courage.
+
+Ayant ainsi parlé, elle le remplit de vigueur et d'audace; et elle
+versa dans les narines de Patroklos l'ambroisie et le nektar
+rouge, afin que le corps fût incorruptible.
+
+Et le divin Akhilleus courait sur le rivage de la mer, poussant
+des cris horribles, et excitant les héros Akhaiens. Et ceux qui,
+auparavant, restaient dans les nefs, et les pilotes qui tenaient
+les gouvernails, et ceux mêmes qui distribuaient les vivres auprès
+des nefs, tous allaient à l' agora où Akhilleus reparaissait,
+après s'être éloigné longtemps du combat. Et les deux serviteurs
+d'Arès, le belliqueux Tydéide et le divin Odysseus, boitant et
+appuyés sur leurs lances, car ils souffraient encore de leurs
+blessures, vinrent s'asseoir aux premiers rangs. Et le roi des
+hommes, Agamemnôn, vint le dernier, étant blessé aussi, Koôn
+Anténoride l'ayant frappé de sa lance d'airain, dans la rude
+mêlée. Et quand tous les Akhaiens furent assemblés, Akhilleus aux
+pieds rapides, se levant au milieu d'eux, parla ainsi:
+
+-- Atréide, n'eût-il pas mieux valu nous entendre, quand, pleins
+de colère, nous avons consumé notre coeur pour cette jeune femme?
+Plût aux dieux que la flèche d'Artémis l'eût tuée sur les nefs, le
+jour où je la pris dans Lyrnessos bien peuplée! Tant d'Akhaiens
+n'auraient pas mordu la vaste terre sous des mains ennemies, à
+cause de ma colère. Ceci n'a servi qu'à Hektôr et aux Troiens; et
+je pense que les Akhaiens se souviendront longtemps de notre
+querelle. Mais oublions le passé, malgré notre douleur; et, dans
+notre poitrine, soumettons notre âme à la nécessité. Aujourd'hui,
+je dépose ma colère. Il ne convient pas que je sois toujours
+irrité. Mais toi, appelle promptement au combat les Akhaiens
+chevelus, afin que je marche aux Troiens et que je voie s'ils
+veulent dormir auprès des nefs. Il courbera volontiers les genoux,
+celui qui aura échappé à nos lances dans le combat.
+
+Il parla ainsi, et les Akhaiens aux belles knèmides se réjouirent
+que le magnanime Pèléiôn renonçât à sa colère. Et le roi des
+hommes, Agamemnôn, parla de son siège, ne se levant point au
+milieu d'eux:
+
+-- Ô chers héros Danaens, serviteurs d'Arès, il est juste
+d'écouter celui qui parle, et il ne convient point de
+l'interrompre, car cela est pénible, même pour le plus habile. Qui
+pourrait écouter et entendre au milieu du tumulte des hommes? La
+voix sonore du meilleur agorète est vaine. Je parlerai au Pèléide.
+Vous, Argiens, écoutez mes paroles, et que chacun connaisse ma
+pensée. Souvent les Akhaiens m'ont accusé, mais je n'ai point
+causé leurs maux. Zeus, la moire, Érinnyes qui errent dans les
+ténèbres, ont jeté la fureur dans mon âme, au milieu de l'agora,
+le jour où j'ai enlevé la récompense d'Akhilleus. Mais qu'aurais-
+je fait? Une déesse accomplit tout, la vénérable fille de Zeus, la
+fatale Atè qui égare les hommes. Ses pieds aériens ne touchent
+point la terre, mais elle passe sur la tête des hommes qu'elle
+blesse, et elle n'enchaîne pas qu'eux. Autrefois, en effet, elle a
+égaré Zeus qui l'emporte sur les hommes et les dieux. Hèrè trompa
+le Kronide par ses ruses, le jour où Alkménè allait enfanter la
+force Hèracléenne, dans Thèbè aux fortes murailles. Et, plein de
+joie, Zeus dit au milieu de tous les dieux: -- Écoutez-moi, dieux
+et déesses, afin que je dise ce que mon esprit m'inspire.
+Aujourd'hui, Eileithya, qui préside aux douloureux enfantements,
+appellera à la lumière un homme de ceux qui sont de ma race et de
+mon sang, et qui commandera sur tous ses voisins.’ Et la vénérable
+Hèrè qui médite des ruses parla ainsi: -- Tu mens, et tu
+n'accompliras point tes paroles. Allons, Olympien! jure, par un
+inviolable serment, qu'il commandera sur tous ses voisins, l'homme
+de ton sang et de ta race qui, aujourd'hui, tombera d'entre les
+genoux d'une femme.’ Elle parla ainsi, et Zeus ne comprit point sa
+ruse, et il jura un grand serment dont il devait souffrir dans la
+suite. Et, quittant à la hâte le faîte de l'Olympos, Hèrè parvint
+dans Argos Akhaienne où elle savait que l'illustre épouse de
+Sthénélos Persèiade portait un fils dans son sein. Et elle le fit
+naître avant le temps, à sept mois. Et elle retarda les douleurs
+de l'enfantement et les couches d'Alkménè. Puis, l'annonçant au
+Kroniôn Zeus, elle lui dit: -- Père Zeus qui tiens la foudre
+éclatante, je t'annoncerai ceci: l'homme illustre est né qui
+commandera sur les Argiens. C'est Eurystheus, fils de Sthénélos
+Persèiade. Il est de ta race, et il n'est pas indigne de commander
+sur les Argiens.’ Elle parla ainsi, et une douleur aiguë et
+profonde blessa le coeur de Zeus. Et, saisissant Atè par ses
+tresses brillantes, il jura, par un inviolable serment, qu'elle ne
+reviendrait plus jamais dans l'Olympos et dans l'Ouranos étoilé,
+Atè, qui égare tous les esprits. Il parla ainsi, et, la faisant
+tournoyer, il la jeta, de l'Ouranos étoilé, au milieu des hommes.
+Et c'est par elle qu'il gémissait, quand il voyait son fils bien-
+aimé accablé de travaux sous le joug violent d'Eurystheus. Et il
+en est ainsi de moi. Quand le grand Hektôr au casque mouvant
+accablait les Argiens auprès des poupes des nefs, je ne pouvais
+oublier cette fureur qui m'avait égaré. Mais, puisque je t'ai
+offensé et que Zeus m'a ravi l'esprit, je veux t'apaiser et te
+faire des présents infinis. Va donc au combat et encourage les
+troupes; et je préparerai les présents que le divin Odysseus, hier
+sous tes tentes, t'a promis. Ou, si tu le désires, attends, malgré
+ton ardeur à combattre. Des hérauts vont t'apporter ces présents,
+de ma nef, et tu verras ce que je veux te donner pour t'apaiser.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit:
+
+-- Très llustre Atréide Agamemnôn, roi des hommes, si tu veux me
+faire ces présents, comme cela est juste, ou les garder, tu le
+peux. Ne songeons maintenant qu'à combattre. Il ne s'agit ni
+d'éviter le combat, ni de perdre le temps, mais d'accomplir un
+grand travail. Il faut qu'on revoie Akhilleus aux premiers rangs,
+enfonçant de sa lance d'airain les phalanges troiennes, et que
+chacun de vous se souvienne de combattre un ennemi.
+
+Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Bien que tu sois brave, ô Akhilleus semblable à un dieu, ne
+pousse point vers Ilios, contre les Troiens, les fils des Akhaiens
+qui n'ont point mangé; car la mêlée sera longue, dès que les
+phalanges des guerriers se seront heurtées, et qu'un dieu leur
+aura inspiré à tous la vigueur. Ordonne que les Akhaiens se
+nourrissent de pain et de vin dans les nefs rapides. Cela seul
+donne la force et le courage. Un guerrier ne peut, sans manger,
+combattre tout un jour, jusqu'à la chute de Hélios. Quelle que
+soit son ardeur, ses membres sont lourds, la soif et la faim le
+tourmentent, et ses genoux sont rompus. Mais celui qui a bu et
+mangé combat tout un jour contre l'ennemi, plein de courage, et
+ses membres ne sont las que lorsque tous se retirent de la mêlée.
+Renvoie l'armée et ordonne-lui de préparer le repas. Et le roi des
+hommes, Agamemnôn, fera porter ses présents au milieu de l'agora,
+afin que tous les Akhaiens les voient de leurs yeux; et tu te
+réjouiras dans ton cour. Et Agamemnôn jurera, debout, au milieu
+des Argiens, qu'il n'est jamais entré dans le lit de Breisèis, et
+qu'il ne l'a point possédée, comme c'est la coutume, ô roi, des
+hommes et des femmes. Et toi, Akhilleus, apaise ton coeur dans ta
+poitrine. Ensuite, Agamemnôn t'offrira un festin sous sa tente,
+afin que rien ne manque à ce qui t'est dû. Et toi. Atréide, sois
+plus équitable désormais. Il est convenable qu'un roi apaise celui
+qu'il a offensé le premier.
+
+Et le roi des hommes, Agamemnôn. lui répondit:
+
+-- Laertiade, je me réjouis de ce que tu as dit. Tu n'as rien
+oublié, et tu as tout expliqué convenablement. Certes, je veux
+faire ce serment, car mon coeur me l'ordonne et je ne me
+parjurerai point devant les dieux. Qu'Akhilleus attende, malgré
+son désir de combattre, et que tous attendent réunis, jusqu'à ce
+que les présents soient apportés de mes tentes et que nous ayons
+consacré notre alliance. Et toi, Odysseus, je te le commande et te
+l'ordonne, prends les plus illustres des jeunes fils des Akhaiens,
+et qu'ils apportent de mes nefs tout ce que tu as promis hier au
+Pèléide; et amène aussi les femmes. Et Talthybios préparera
+promptement, dans le vaste camp des Akhaiens, le sanglier qui sera
+tué, en offrande à Zeus et à Hélios.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla ainsi:
+
+--Atréide Agnmemnôn, très llustre roi des hommes, tu t'inquiéteras
+de ceci quand la guerre aura pris fin et quand ma fureur sera
+moins grande dans ma poitrine. Ils gisent encore sans sépulture
+ceux qu'a tués le Priamide Hektôr, tandis que Zeus lui donnait la
+victoire, et vous songez à manger! J'ordonnerai plutôt aux fils
+des Akhaiens de combattre maintenant, sans avoir mangé, et de ne
+préparer un grand repas qu'au coucher de Hélios, après avoir vengé
+notre injure. Pour moi, rien n'entrera auparavant dans ma bouche,
+ni pain, ni vin. Mon compagnon est mort; il est couché sous ma
+tente, percé de l'airain aigu, les pieds du côté de l'entrée, et
+mes autres compagnons pleurent autour de lui. Et je n'ai plus
+d'autre désir dans le coeur que le carnage, le sang et le
+gémissement des guerriers.
+
+Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Ô Akhilleus Pèléide, le plus brave des Akhaiens, tu l'emportes
+de beaucoup sur moi, et tu vaux beaucoup mieux que moi par ta
+lance, mais ma sagesse est supérieure à la tienne, car je suis ton
+aîné, et je sais plus de choses. C'est pourquoi, cède à mes
+paroles. Le combat accable bientôt des hommes qui ont faim.
+L'airain couche d'abord sur la terre une moisson épaisse, mais
+elle diminue quand Zeus, qui est le juge du combat des hommes,
+incline ses balances. Ce n'est point par leur ventre vide que les
+Akhaiens doivent pleurer les morts. Les nôtres tombent en grand
+nombre tous les jours; quand donc pourrions-nous respirer? Il
+faut, avec un esprit patient, ensevelir nos morts, et pleurer ce
+jour-là; mais ceux que la guerre haïssable a épargnés, qu'ils
+mangent et boivent, afin que, vêtus de l'airain indompté, ils
+puissent mieux combatte l'ennemi, et sans relâche. Qu'aucun de
+vous n'attende un meilleur conseil, car tout autre serait fatal à
+qui resterait auprès des nefs des Argiens. Mais, bientôt, marchons
+tous ensemble contre les Troiens dompteurs de chevaux, et
+soulevons une rude mêlée.
+
+Il parla ainsi, et il choisit pour le suivre les fils de
+l'illustre Nestôr, et Mégès Phyléide, et Thoas, et Mèrionès, et le
+Kréiontiade Lykomèdès, et Mélanippos. Et ils arrivèrent aux tentes
+de l'Atréide Agamemnôn, et aussitôt Odysseus parla, et le travail
+s'acheva. Et ils emportèrent de la tente les sept trépieds qu'il
+avait promis, et vingt splendides coupes. Et ils emmenèrent douze
+chevaux et sept belles femmes habiles aux travaux, et la huitième
+fut Breisèis aux belles joues. Et Odysseus marchait devant avec
+dix talents d'or qu'il avait pesés; et les jeunes hommes d'Akhaiè
+portaient ensemble les autres présents, et ils les déposèrent au
+milieu de l'agora.
+
+Alors Agamemnôn se leva. Talthybios, semblable à un dieu par la
+voix, debout auprès du prince des peuples, tenait un sanglier dans
+ses mains. Et l'Atréide saisit le couteau toujours suspendu auprès
+de la grande gaîne de son épée, et, coupant les soies du sanglier,
+les mains levées vers Zeus, il les lui voua. Et les Argiens, assis
+en silence, écoutaient le roi respectueusement. Et, suppliant, il
+dit, regardant le large Ouranos:
+
+-- Qu'ils le sachent tous, Zeus le plus haut et le très puissant,
+et Gaia, et Hélios, et les Erinnyes qui, sous la terre, punissent
+les hommes parjures:je n'ai jamais porté la main sur la vierge
+Breisèis, ni partagé son lit, et je ne l'ai soumise à aucun
+travail; mais elle est restée intacte dans mes tentes. Et si je ne
+jure point la vérité, que les dieux m'envoient tous les maux dont
+ils accablent celui qui les outrage en se parjurant.
+
+Il parla ainsi, et, de l'airain cruel, il coupa la gorge du
+sanglier. Et Talthybios jeta, en tournant, la victime dans les
+grands flots de la blanche mer, pour être mangée par les poissons.
+Et, se levant au milieu des belliqueux Argiens, Akhilleus dit:
+
+-- Père Zeus! certes, tu causes de grands maux aux hommes.
+L'Atréide n'eût jamais excité la colère dans ma poitrine, et il ne
+m'eût jamais enlevé cette jeune femme contre ma volonté dans un
+mauvais dessein, si Zeus n'eût voulu donner la mort à une foule
+d'Akhaiens. Maintenant, allez manger, afin que nous combattions.
+
+Il parla ainsi, et il rompit aussitôt l'agora, et tous se
+dispersèrent, chacun vers sa nef. Et les magnanimes Myrmidones
+emportèrent les présents vers la nef du divin Akhilleus, et ils
+les déposèrent dans les tentes, faisant asseoir les femmes et
+liant les chevaux auprès des chevaux.
+
+Et dès que Breisèis, semblable à Aphroditè d'or, eut vu Patroklos
+percé de l'airain aigu, elle se lamenta en l'entourant de ses
+bras, et elle déchira de ses mains sa poitrine, son cou délicat et
+son beau visage. Et la jeune femme, semblable aux déesses, dit en
+pleurant:
+
+-- O Patroklos, si doux pour moi, malheureuse! Je t'ai laissé
+vivant quand je quittai cette tente, et voici que je te retrouve
+mort, prince des peuples! Pour moi le mal suit le mal. L'homme à
+qui mon père et ma mère vénérable m'avaient donnée, je l'ai vu,
+devant sa ville, percé de l'airain aigu. Et mes trois frères, que
+ma mère avait enfantés, et que j'aimais, trouvèrent aussi leur
+jour fatal. Et tu ne me permettais point de pleurer, quand le
+rapide Akhilleus eut tué mon époux et renversé la ville du divin
+Mynès, et tu me disais que tu ferais de moi la jeune épouse du
+divin Akhilleus, et que tu me conduirais sur tes nefs dans la
+Phthiè, pour y faire le festin nuptial au milieu des Myrmidones.
+Aussi toi qui étais si doux, je pleurerai toujours ta mort.
+
+Elle parla ainsi, en pleurant. Et les autres jeunes femmes
+gémissaient, semblant pleurer sur Patroklos, et déplorant leurs
+propres misères.
+
+Et les princes vénérables des Akhaiens, réunis autour d'Akhilleus,
+le suppliaient de manger, mais il ne le voulait pas:
+
+-- Je vous conjure, si mes chers compagnons veulent m'écouter, de
+ne point m'ordonner de boire et de manger, car je suis en proie à
+une amère douleur. Je puis attendre jusqu'au coucher de Hélios.
+
+Il parla ainsi et renvoya les autres rois, sauf les deux Atréides,
+le divin Odysseus, Nestôr, Idoméneus et le vieux cavalier Phoinix,
+qui restèrent pour charmer sa tristesse. Mais rien ne devait le
+consoler, avant qu'il se fût jeté dans la mêlée sanglante. Et le
+souvenir renouvelait ses gémissements, et il disait:
+
+-- Certes, autrefois, ô malheureux, le plus cher de mes
+compagnons, tu m'apprêtais toi-même, avec soin, un excellent
+repas, quand les Akhaiens portaient la guerre lamentable aux
+Troiens dompteurs de chevaux. Et, maintenant, tu gîs, percé par
+l'airain, et mon coeur, plein du regret de ta mort, se refuse à
+toute nourriture. Je ne pourrais subir une douleur plus amère,
+même si j'apprenais la mort de mon père qui, peut-être, dans la
+Phthiè, verse en ce moment des larmes, privé du secours de son
+fils, tandis que, sur une terre étrangère je combats les Troiens
+dompteurs de chevaux pour la cause de l'exécrable Hélénè; ou même,
+si je regrettais mon fils bien-aimé, qu'on élève à Skyros,
+Néoptolémos semblable à un dieu, s'il vit encore. Autrefois,
+j'espérais dans mon coeur que je mourrais seul devant Troiè, loin
+d'Argos féconde en chevaux, et que tu conduirais mon fils, de
+Skyros vers la Phthiè, sur ta nef rapide; et que tu lui remettrais
+mes domaines, mes serviteurs et ma haute et grande demeure. Car je
+pense que Pèleus n'existe plus, ou que, s'il traîne un reste de
+vie, il attend, accablé par l'affreuse vieillesse, qu'on lui porte
+la triste nouvelle de ma mort.
+
+Il parla ainsi en pleurant, et les princes vénérables gémirent,
+chacun se souvenant de ce qu'il avait laissé dans ses demeures. Et
+le Kroniôn, les voyant pleurer, fut saisi de compassion, et il dit
+à Athènè ces paroles ailées:
+
+-- Ma fille, délaisses-tu déjà ce héros? Akhilleus n'est-il plus
+rien dans ton esprit? Devant ses nefs aux antennes dressées, il
+est assis, gémissant sur son cher compagnon. Les autres mangent,
+et lui reste sans nourriture. Va! verse dans sa poitrine le nektar
+et la douce ambroisie, pour que la faim ne l'accable point.
+
+Et, parlant ainsi, il excita Athènè déjà pleine d'ardeur. Et,
+semblable à l'aigle marin aux cris perçants, elle sauta de
+l'Ouranos dans l'aithèr; et tandis que les Akhaiens s'armaient
+sous les tentes, elle versa dans la poitrine d'Akhilleus le nektar
+et l'ambroisie désirable, pour que la faim mauvaise ne rompit pas
+ses genoux. Puis, elle retourna dans la solide demeure de son père
+très puissant, et les Akhaiens se répandirent hors des nefs
+rapides.
+
+De même que les neiges épaisses volent dans l'air, refroidies par
+le souffle impétueux de l'aithéréen Boréas, de même, hors des
+nefs, se répandaient les casques solides et resplendissants, et
+les boucliers bombés, et les cuirasses épaisses, et les lances de
+frêne. Et la splendeur en montait dans l'Ouranos, et toute la
+terre, au loin, riait de l'éclat de l'airain, et retentissait du
+trépignement des pieds des guerriers. Et, au milieu d'eux,
+s'armait le divin Akhilleus; et ses dents grinçaient, et ses yeux
+flambaient comme le feu, et une affreuse douleur emplissait son
+coeur; et, furieux contre les Troiens, il se couvrit des armes que
+le dieu Hèphaistos lui avait faites. Et, d'abord, il attacha
+autour de ses jambes, par des agrafes d'argent, les belles
+knèmides. Puis il couvrit sa poitrine de la cuirasse. Il suspendit
+l'épée d'airain aux clous d'argent à ses épaules, et il saisit le
+bouclier immense et solide d'où sortait une longue clarté, comme
+de Sélénè. De même que la splendeur d'un ardent incendie apparaît
+de loin, sur la mer, aux matelots, et brûle, dans un enclos
+solitaire, au faîte des montagnes, tandis que les rapides
+tempêtes, sur la mer poissonneuse, les emportent loin de leurs
+amis; de même l'éclat du beau et solide bouclier d'Akhilleus
+montait dans l'air. Et il mit sur sa tête le casque lourd. Et le
+casque à crinière luisait comme un astre, et les crins d'or que
+Hèphaistos avait posés autour se mouvaient par masses. Et le divin
+Akhilleus essaya ses armes, présents illustres, afin de voir si
+elles convenaient à ses membres. Et elles étaient comme des ailes
+qui enlevaient le prince des peuples. Et il retira de l'étui la
+lance paternelle, lourde, immense et solide, que ne pouvait
+soulever aucun des Akhaiens, et que, seul, Akhilleus savait
+manier; la lance Pèliade que, du faîte du Pèlios, Khirôn avait
+apportée à Pèleus, pour le meurtre des héros.
+
+Et Automédôn et Alkimos lièrent les chevaux au joug avec de belles
+courroies; ils leur mirent les freins dans la bouche, et ils
+raidirent les rênes vers le siège du char. Et Automédôn y monta,
+saisissant d'une main habile le fouet brillant, et Akhilleus y
+monta aussi, tout resplendissant sous ses armes, comme le matinal
+Hypérionade, et il dit rudement aux chevaux de son père:
+
+-- Xanthos et Balios, illustres enfants de Podargè, ramenez cette
+fois votre conducteur parmi les Danaens, quand nous serons
+rassasiés du combat, et ne l'abandonnez point mort comme
+Patroklos.
+
+Et le cheval aux pieds rapides, Xanthos, lui parla sous le joug;
+et il inclina la tête, et toute sa crinière. flottant autour du
+timon, tombait jusqu'à terre. Et la déesse Hèrè aux bras blancs
+lui permit de parler:
+
+-- Certes, nous te sauverons aujourd'hui, très brave Akhilleus;
+cependant, ton dernier jour approche. Ne nous en accuse point,
+mais le grand Zeus et la moire puissante. Ce n'est ni par notre
+lenteur, ni par notre lâcheté que les Troiens ont arraché tes
+armes des épaules de Patroklos. C'est le dieu excellent que Lètô
+aux beaux cheveux a enfanté, qui, ayant tué le Ménoitiade au
+premier rang, a donné la victoire à Hektôr. Quand notre course
+serait telle que le souffle de Zéphyros, le plus rapide des vents,
+tu n'en tomberais pas moins sous les coups d'un dieu et d'un
+homme.
+
+Et comme il parlait, les Érinnyes arrêtèrent sa voix, et Akhilleus
+aux pieds rapides lui répondit, furieux:
+
+-- Xanthos, pourquoi m'annoncer la mort? Que t'importe? Je sais
+que ma destinée est de mourir ici, loin de mon père et de ma mère,
+mais je ne m'arrêterai qu'après avoir assouvi les Troiens de
+combats.
+
+Il parla ainsi, et, avec de grands cris, il poussa aux premiers
+rangs les chevaux aux sabots massifs.
+
+
+Chant 20
+
+Auprès des nefs aux poupes recourbées, et autour de toi, fils de
+Pèleus, les Akhaiens insatiables de combats s'armaient ainsi, et
+les Troiens, de leur côté, se rangeaient sur la hauteur de la
+plaine.
+
+Et Zeus ordonna à Thémis de convoquer les dieux à l'agora, de
+toutes les cimes de l'Olympos. Et celle-ci, volant çà et là, leur
+commanda de se rendre à la demeure de Zeus. Et aucun des fleuves
+n'y manqua, sauf Okéanos; ni aucune des nymphes qui habitent les
+belles forêts, et les sources des fleuves et les prairies herbues.
+Et tous les dieux vinrent s'asseoir, dans la demeure de Zeus qui
+amasse les nuées, sous les portiques brillants que Hèphaistos
+avait habilement construits pour le père Zeus. Et ils vinrent
+tous; et Poseidaôn, ayant entendu la déesse, vint aussi de la mer;
+et il s'assit au milieu d'eux, et il interrogea la pensée de Zeus:
+
+-- Pourquoi, ô foudroyant, convoques-tu de nouveau les dieux à
+l'agora? Serait-ce pour délibérer sur les Troiens et les Akhaiens?
+Bientôt, en effet, ils vont engager la bataille ardente.
+
+Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Tu as dit, Poseidaôn, dans quel dessein je vous ai tous réunis,
+car ces peuples périssables m'occupent en effet. Assis au faîte de
+l'Olympos, je me réjouirai en les regardant combattre, mais vous,
+allez tous vers les Troiens et les Akhaiens. Secourez les uns ou
+les autres, selon que votre coeur vous y poussera; car si
+Akhilleus combat seul et librement les Troiens, jamais ils ne
+soutiendront la rencontre du rapide Pèléiôn. Déjà, son aspect seul
+les a épouvantés; et, maintenant qu'il est plein de fureur à cause
+de son compagnon, je crains qu'il renverse les murailles d'Ilios,
+malgré le destin.
+
+Le Kroniôn parla, suscitant une guerre inéluctable. Et tous les
+dieux, opposés les uns aux autres, se préparèrent au combat. Et,
+du côté des nefs, se rangèrent Hèrè, et Pallas Athènè, et
+Poseidaôn qui entoure la terre, et Hermès utile et plein de
+sagesse, et Hèphaistos, boiteux et frémissant dans sa force. Et,
+du côté des Troiens, se rangèrent Arès aux armes mouvantes, et
+Phoibos aux longs cheveux, et Artémis joyeuse de ses flèches, et
+Lètô, et Xanthos, et Aphroditè qui aime les sourires.
+
+Tant que les dieux ne se mêlèrent point aux guerriers, les
+Akhaiens furent pleins de confiance et d'orgueil, parce
+qu’Akhilleus avait reparu, après s'être éloigné longtemps du
+combat. Et la terreur rompit les genoux des Troiens quand ils
+virent le Pèléiôn aux pieds rapides, resplendissant sous ses armes
+et pareil au terrible Arès. Mais quand les dieux se furent mêlés
+aux guerriers, la violente Éris excita les deux peuples. Et Athènè
+poussa des cris, tantôt auprès du fossé creux, hors des murs,
+tantôt le long des rivages retentissants. Et Arès, semblable à une
+noire tempête, criait aussi, soit au faîte d'Ilios, en excitant
+les Troiens, soit le long des belles collines du Simoïs. Ainsi les
+dieux heureux engagèrent la mêlée violente entre les deux peuples.
+
+Et le père des hommes et des dieux tonna longuement dans les
+hauteurs; et Poseidaôn ébranla la terre immense et les cimes des
+montagnes; et les racines de l'Ida aux nombreuses sources
+tremblèrent, et la ville des Troiens et les nefs des Akhaiens. Et
+le souterrain Aidôneus, le roi des morts, trembla, et il sauta,
+épouvanté, de son trône; et il cria, craignant que Poseidaôn qui
+ébranle la terre l'entr'ouvrît, et que les demeures affreuses et
+infectes, en horreur aux dieux eux-mêmes, fussent vues des mortels
+et des immortels: tant fut terrible le retentissement du choc des
+dieux.
+
+Et Phoibos Apollôn, avec ses flèches empennées, marchait contre le
+roi Poseidaôn; et la déesse Athènè aux yeux clairs contre Arès, et
+Artémis, soeur de l'archer Apollôn, joyeuse de porter les sonores
+flèches dorées, contre Hèrè; et, contre Lètô, le sage et utile
+Hermès; et, contre Hèphaistos, le grand fleuve aux profonds
+tourbillons, que les dieux nomment Xanthos, et les hommes
+Skamandros. Ainsi les dieux marchaient contre les dieux.
+
+Mais Akhilleus ne désirait rencontrer que le Priamide Hektôr dans
+la mêlée, et il ne songeait qu'à boire le sang du brave Priamide.
+Et Apollôn qui soulève les peuples excita Ainéias contre le
+Pèléide, et il le remplit d'une grande force, et semblable par la
+voix à Lykaôn, fils de Priamos, le fils de Zeus dit à Ainéias:
+
+-- Ainéias, prince des Troiens, où est la promesse que tu faisais
+aux rois d'Ilios de combattre le Pèléide Akhilleus?
+
+Et Ainéias, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Priamide, pourquoi me pousses-tu à combattre l'orgueilleux
+Pèléiôn? Je ne tiendrais pas tête pour la première fois au rapide
+Akhilleus. Déjà, autrefois, de sa lance, il m'a chassé de l'Ida,
+quand, ravissant nos boeufs, il détruisit Lyrnessos et Pèdasos;
+mais Zeus me sauva, en donnant la force et la rapidité à mes
+genoux. Certes, je serais tombé sous les mains d'Akhilleus et
+d'Athènè qui marchait devant lui et l'excitait à tuer les Léléges
+et les Troiens, à l'aide de sa lance d'airain. Aucun guerrier ne
+peut lutter contre Akhilleus. Un des dieux est toujours auprès de
+lui qui le préserve. Ses traits vont droit au but, et ne
+s'arrêtent qu'après s'être enfoncés dans le corps de l'homme. Si
+un dieu rendait le combat égal entre nous, il ne me dompterait pas
+aisément, bien qu'il se vante d'être tout entier d'airain.
+
+Et le roi Apollôn, fils de Zeus, lui répondit:
+
+-- Héros, il t'appartient aussi d'invoquer les dieux éternels. On
+dit aussi, en effet, qu'Aphroditè, fille de Zeus, t'a enfanté, et
+lui est né d'une déesse inférieure. Ta mère est fille de Zeus, et
+la sienne est fille du Vieillard de la mer. Pousse droit à lui
+l'airain indomptable, et que ses paroles injurieuses et ses
+menaces ne t'arrêtent pas.
+
+Ayant ainsi parlé, il inspira une grande force au prince des
+peuples, qui courut en avant, armé de l'airain splendide. Mais le
+fils d'Ankhisès, courant au Pèléide à travers la mêlée des hommes,
+fut aperçu par Hèrè aux bras blancs, et celle-ci, réunissant les
+dieux, leur dit:
+
+-- Poseidaôn et Athènè, songez à ceci dans votre esprit: Ainéias,
+armé de l'airain splendide, court au Pèléide, et Phoibos Apollôn
+l'y excite. Allons, écartons ce dieu, et qu'un de nous assiste
+Akhilleus et lui donne la force et l'intrépidité. Qu'il sache que
+les plus puissants des immortels l'aiment, et que ce sont les plus
+faibles qui viennent en aide aux Troiens dans le combat. Tous,
+nous sommes descendus de l'Ouranos dans la mêlée, afin de le
+préserver des Troiens, en ce jour; et il subira ensuite ce que la
+destinée lui a filé avec le lin, depuis que sa mère l'a enfanté.
+Si Akhilleus, dans ce combat, ne ressent pas l'inspiration des
+dieux, il redoutera la rencontre d'un immortel, car l'apparition
+des dieux épouvante les hommes.
+
+Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit:
+
+-- Hèrè, ne t'irrite point hors de raison, car cela ne te convient
+pas. Je ne veux point que nous combattions les autres dieux, étant
+de beaucoup plus forts qu'eux. Asseyons-nous hors de la mêlée, sur
+la colline, et laissons aux hommes le souci de la guerre. Si Arès
+commence le combat, ou Phoibos Apollôn, et s'ils arrêtent
+Akhilleus et l'empêchent d'agir, alors une lutte terrible
+s'engagera entre eux et nous, et je pense que, promptement
+vaincus, ils retourneront dans l'Ouranos, vers l'assemblée des
+immortels, rudement domptés par nos mains irrésistibles.
+
+Ayant ainsi parlé, Poseidaôn aux cheveux bleus les précéda vers la
+muraille haute du divin Hèraklès. Athènè et les Troiens avaient
+autrefois élevé cette enceinte pour le mettre à l'abri de la
+Baleine, quand ce monstre le poursuivait du rivage dans la plaine.
+Là, Poseidaôn et les autres dieux s'assirent, s'étant enveloppés
+d'une épaisse nuée. Et, de leur côté, les immortels, défenseurs
+d'Ilios, s'assirent sur les collines du Simoïs, autour de toi,
+archer Apollôn, et de toi, Arès, destructeur des citadelles! Ainsi
+tous les dieux étaient assis, et ils méditaient, retardant le
+terrible combat, bien que Zeus, tranquille dans les hauteurs, les
+y eût excités.
+
+Et toute la plaine était emplie et resplendissait de l'airain des
+chevaux et des hommes, et la terre retentissait sous les pieds des
+deux armées. Et, au milieu de tous, s'avançaient, prêts à
+combattre, Ainéias Ankhisiade et le divin Akhilleus. Et Ainéias
+marchait, menaçant, secouant son casque solide et portant devant
+sa poitrine son bouclier terrible, et brandissant sa lance
+d'airain. Et le Pèléide se ruait sur lui, comme un lion dangereux
+que toute une foule désire tuer. Et il avance, méprisant ses
+ennemis; mais, dès qu'un des jeunes hommes l'a blessé, il ouvre la
+gueule, et l'écume jaillit à travers ses dents, et son coeur rugit
+dans sa poitrine, et il se bat les deux flancs et les reins de sa
+queue, s'animant au combat. Puis, les yeux flambants, il bondit
+avec force droit sur les hommes, afin de les déchirer ou d'en être
+tué lui-même. Ainsi sa force et son orgueil poussaient Akhilleus
+contre le magnanime Ainéias. Et, quand ils se furent rencontrés,
+le premier, le divin Akhilleus aux pieds rapides parla ainsi:
+
+-- Ainéias, pourquoi sors-tu de la foule des guerriers? Désires-tu
+me combattre dans l'espoir de commander aux Troiens dompteurs de
+chevaux, avec la puissance de Priamos? Mais si tu me tuais,
+Priamos ne te donnerait point cette récompense, car il a des fils,
+et lui-même n'est pas insensé. Les Troiens, si tu me tuais,
+t'auraient-ils promis un domaine excellent où tu jouirais de tes
+vignes et de tes moissons? Mais je pense que tu le mériteras peu
+aisément, car déjà je t'ai vu fuir devant ma lance. Ne te
+souviens-tu pas que je t'ai précipité déjà des cimes Idaiennes,
+loin de tes boeufs, et que, sans te retourner dans ta fuite, tu te
+réfugias à Lyrnessos? Mais, l'ayant renversée, avec l'aide de Zeus
+et d'Athènè, j'en emmenai toutes les femmes qui pleuraient leur
+liberté. Zeus et les autres dieux te sauvèrent. Cependant, je ne
+pense pas qu'ils te sauvent aujourd'hui comme tu l'espères. Je te
+conseille donc de ne pas me tenir tête, et de rentrer dans la
+foule avant qu'il te soit arrivé malheur. L'insensé ne connaît son
+mal qu'après l'avoir subi.
+
+Et Ainéias lui répondit:
+
+-- N'espère point, par des paroles, m'épouvanter comme un enfant,
+car moi aussi je pourrais me répandre en outrages. L'un et l'autre
+nous connaissons notre race et nos parents, sachant tous deux la
+tradition des anciens hommes, bien que tu n'aies jamais vu mes
+parents, ni moi les tiens. On dit que tu es le fils de l'illustre
+Pèleus et que ta mère est la nymphe marine Thétis aux beaux
+cheveux. Moi, je me glorifie d'être le fils du magnanime Ankhisès,
+et ma mère est Aphroditè. Les uns ou les autres, aujourd'hui,
+pleureront leur fils bien-aimé; car je ne pense point que des
+paroles enfantines nous éloignent du combat. Veux-tu bien
+connaître ma race, célèbre parmi la multitude des hommes? Zeus qui
+amasse les nuées engendra d'abord Dardanos, et celui-ci bâtit
+Dardaniè. Et la sainte Ilios, citadelle des hommes, ne s'élevait
+point encore dans la plaine, et les peuples habitaient aux pieds
+de l'Ida où abondent les sources. Et Dardanos engendra le roi
+Érikhthonios, qui fut le plus riche des hommes. Dans ses marécages
+paissaient trois mille juments fières de leurs poulains. Et
+Boréas, sous la forme d'un cheval aux crins bleus, les aima et les
+couvrit comme elles paissaient, et elles firent douze poulines qui
+bondissaient dans les champs fertiles, courant sur la cime des
+épis sans les courber. Et quand elles bondissaient sur le large
+dos de la mer, elles couraient sur la cime des écumes blanches. Et
+Érikthonios engendra le roi des Troiens, Trôos. Et Trôos engendra
+trois fils irréprochables, Ilos, Assarakos et le divin Ganymèdès,
+qui fut le plus beau des hommes mortels, et que les dieux
+enlevèrent à cause de sa beauté, afin qu'il fût l'échanson de Zeus
+et qu'il habitât parmi les immortels. Et Ilos engendra l'illustre
+Laomédôn, et Laomédôn engendra Tithonos, Priamos, Lampos, Klytios
+et Hikétaôn, nourrisson d'Arès. Mais Assarakos engendra Kapys, qui
+engendra Ankhisès, et Ankhisès m'a engendré, comme Priamos a
+engendré le divin Hektôr. Je me glorifie de ce sang et de cette
+race. Zeus, comme il le veut, augmente ou diminue la vertu des
+hommes, étant le plus puissant. Mais, debout dans la mêlée, ne
+parlons point plus longtemps comme de petits enfants. Nous
+pourrions aisément amasser plus d'injures que n'en porterait une
+nef à cent avirons. La langue des hommes est rapide et abonde en
+discours qui se multiplient de part et d'autre, et tout ce que tu
+diras, tu pourras l'entendre. Faut-il que nous luttions d'injures
+et d'outrages, comme des femmes furieuses qui combattent sur une
+place publique à coups de mensonges et de vérités, car la colère
+les mène? Les paroles ne me feront pas reculer avant que tu n'aies
+combattu. Agis donc promptement, et goûtons tous deux de nos
+lances d'airain.
+
+Il parla ainsi, et il poussa violemment la lance d'airain contre
+le terrible bouclier, dont l'orbe résonna sous le coup. Et le
+Pèléide, de sa main vigoureuse, tendit le bouclier loin de son
+corps, craignant que la longue lance du magnanime Ainéias passât
+au travers. L'insensé ne songeait pas que les présents glorieux
+des dieux résistent aisément aux forces des hommes.
+
+La forte lance du belliqueux Ainéias ne traversa point le
+bouclier, car l'or, présent d'un dieu, arrêta le coup, qui perça
+deux lames. Et il y en avait encore trois que le Boiteux avait
+disposées ainsi: deux lames d'airain par-dessus, deux lames
+d'étain au-dessous, et, au milieu, une lame d'or qui arrêta la
+pique d'airain. Alors Akhilleus jeta sa longue lance, qui frappa
+le bord du bouclier égal d'Ainéias, là où l'airain et le cuir
+étaient le moins épais. Et la lance du Pèliade traversa le
+bouclier qui retentit. Et Ainéias le tendit loin de son corps, en
+se courbant, plein de crainte. Et la lance, par-dessus son dos,
+s'enfonça en terre, ayant rompu les deux lames du bouclier qui
+abritait le Troien. Et celui-ci resta épouvanté, et la douleur
+troubla ses yeux, quand il vit la grande lance enfoncée auprès de
+lui.
+
+Et Akhilleus, arrachant de la gaîne son épée aiguë, se rua avec un
+cri terrible. Et Ainéias saisit un lourd rocher, tel que deux
+hommes de maintenant ne pourraient le porter; mais il le remuait
+aisément. Alors, Ainéias eût frappé Akhilleus, qui se ruait, soit
+au casque, soit au bouclier qui le préservait de la mort, et le
+Pèléide, avec l'épée, lui eût arraché l'âme, si Poseidaôn qui
+ébranle la terre ne s'en fût aperçu. Et aussitôt, il dit, au
+milieu des dieux immortels:
+
+-- Hélas! je gémis sur le magnanime Ainéias, qui va descendre chez
+Aidès, dompté par le Pèléide. L'archer Apollôn a persuadé
+l'insensé et ne le sauvera point. Mais, innocent qu'il est,
+pourquoi subirait-il les maux mérités par d'autres? N'a-t-il point
+toujours offert des présents agréables aux dieux qui habitent le
+large Ouranos? Allons! sauvons-le de la mort, de peur que le
+Kronide ne s'irrite si Akhilleus le tue. Sa destinée est de
+survivre, afin que la race de Dardanos ne périsse point, lui que
+le Kronide a le plus aimé parmi tous les enfants que lui ont
+donnés les femmes mortelles. Le Kroniôn est plein de haine pour la
+race de Priamos. La force d'Ainéias commandera sur les Troiens, et
+les fils de ses fils régneront, et ceux qui naîtront dans les
+temps à venir.
+
+Et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf lui répondit:
+
+-- Poseidaôn, vois s'il te convient, dans ton esprit, de sauver
+Ainéias ou de laisser le Pèléide Akhilleus le tuer; car nous avons
+souvent juré, moi et Pallas Athènè, au milieu des dieux, que
+jamais nous n'éloignerions le jour fatal d'un Troien, même quand
+Troiè brûlerait tout entière dans le feu allumé par les fils des
+Akhaiens.
+
+Et, dès que Poseidaôn qui ébranle la terre eut entendu ces
+paroles, il se jeta dans la mêlée, à travers le retentissement des
+lances, jusqu'au lieu où se trouvaient Ainéias et Akhilleus. Et il
+couvrit d'un brouillard les yeux du Pèléide; et, arrachant du
+bouclier du magnanime Ainéias la lance à pointe d'airain, il la
+posa aux pieds d'Akhilleus. Puis, il enleva de terre Ainéias; et
+celui-ci franchit les épaisses masses de guerriers et de chevaux,
+poussé par la main du dieu. Et quand il fut arrivé aux dernières
+lignes de la bataille, là où les Kaukônes s'armaient pour le
+combat, Poseidaôn qui ébranle la terre, s'approchant, lui dit ces
+paroles ailées:
+
+-- Ainéias, qui d'entre les dieux t'a persuadé, insensé, de
+combattre Akhilleus, qui est plus fort que toi et plus cher aux
+immortels? Recule quand tu le rencontreras, de peur que, malgré la
+moire, tu descendes chez Aidès. Mais, quand Akhilleus aura subi la
+destinée et la mort, ose combattre aux premiers rangs, car aucun
+autre des Akhaiens ne te tuera.
+
+Ayant ainsi parlé, il le quitta. Puis, il dispersa l'épais
+brouillard qui couvrait les yeux d'Akhilleus, et celui-ci vit tout
+clairement de ses yeux, et, plein de colère, il dit dans son
+esprit:
+
+-- Ô dieux! certes, voici un grand prodige. Ma lance gît sur la
+terre, devant moi, et je ne vois plus le guerrier contre qui je
+l'ai jetée et que je voulais tuer! Certes, Ainéias est cher aux
+dieux immortels. Je pensais qu'il s'en vantait faussement. Qu'il
+vive! Il n'aura plus le désir de me braver, maintenant qu'il a
+évité la mort. Mais, allons! j'exhorterai les Danaens belliqueux
+et j'éprouverai la force des autres Troiens.
+
+Il parla ainsi, et il courut à travers les rangs, commandant à
+chaque guerrier:
+
+-- Ne restez pas plus longtemps loin de l'ennemi, divins Akhaiens!
+Marchez, homme contre homme, et prêts au combat. Il m'est
+difficile, malgré ma force, de poursuivre et d'attaquer seul tant
+de guerriers; ni Arès, bien qu'il soit un dieu immortel, ni
+Athènè, n'y suffiraient. Je vous aiderai de mes mains, de mes
+pieds, de toute ma vigueur, sans jamais faiblir; et je serai
+partout, au travers de la mêlée; et je ne pense pas qu'aucun
+Troien se réjouisse de rencontrer ma lance.
+
+Il parla ainsi, et, de son côté, l'illustre Hektôr animait les
+Troiens, leur promettant qu'il combattrait Akhilleus:
+
+-- Troiens magnanimes, ne craignez point Akhilleus. Moi aussi,
+avec des paroles, je combattrais jusqu'aux immortels; mais, avec
+la lance, ce serait impossible, car ils sont les plus forts.
+Akhilleus ne réussira point dans tout ce qu'il dit. S'il accomplit
+une de ses menaces, il n'accomplira point l'autre. Je vais marcher
+contre lui, quand même il serait tel que le feu par ses mains.
+Oui! quand même il serait tel que le feu par ses mains, quand il
+serait par sa vigueur tel que le feu ardent.
+
+Il parla ainsi, et aussitôt les Troiens tendirent leurs lances, et
+ils se serrèrent, et une grande clameur s'éleva. Mais Phoibos
+Apollôn s'approcha de Hektôr et lui dit:
+
+-- Hektôr, ne sors point des rangs contre Akhilleus. Reste dans le
+tumulte de la mêlée, de peur qu'il te perce de la lance ou de
+l'épée, de loin ou de près.
+
+Il parla ainsi, et le Priamide rentra dans la foule des guerriers,
+plein de crainte, dès qu'il eut entendu la voix du dieu.
+
+Et Akhilleus, vêtu de courage et de force, se jeta sur les Troiens
+en poussant des cris horribles. Et il tua d'abord le brave
+Iphitiôn Otryntéide, chef de nombreux guerriers, et que la nymphe
+Nèis avait conçu du destructeur de citadelles Otrynteus, sous le
+neigeux Tmôlos, dans la fertile Hydè. Comme il se ruait en avant,
+le divin Akhilleus le frappa au milieu de la tête, et celle-ci se
+fendit en deux, et Iphitiôn tomba avec bruit, et le divin
+Akhilleus se glorifia ainsi:
+
+-- Te voilà couché sur la terre, Otryntéide, le plus effrayant des
+hommes! Tu es mort ici, toi qui es né non loin du lac Gygaios où
+est ton champ paternel, sur les bords poissonneux du Hyllos et du
+Hermos tourbillonnant.
+
+Il parla ainsi, triomphant, et le brouillard couvrit les yeux de
+Iphitiôn, que les chars des Akhaiens déchirèrent de leurs roues
+aux premiers rangs. Et, après lui, Akhilleus tua Dèmoléôn, brave
+fils d'Antènôr. Et il lui rompit la tempe à travers le casque
+d'airain, et le casque d'airain n'arrêta point le coup, et la
+pointe irrésistible brisa l'os en écrasant toute la cervelle. Et
+c'est ainsi qu'Akhilleus tua Dèmoléôn qui se ruait sur lui.
+
+Et comme Hippodamas, sautant de son char, fuyait, Akhilleus le
+perça dans le dos d'un coup de lance. Et le Troien rendit l'âme en
+mugissant comme un taureau que des jeunes hommes entraînent à
+l'autel du dieu de Hélikè, de Poseidaôn qui se réjouit du
+sacrifice. Et c'est ainsi qu'il mugissait et que son âme abandonna
+ses ossements.
+
+Puis Akhilleus poursuivit de sa lance le divin Polydôros Priamide,
+à qui son père ne permettait point de combattre, étant le dernier-
+né de ses enfants et le plus aimé de tous. Et il surpassait tous
+les hommes à la course. Et il courait, dans une ardeur de
+jeunesse, fier de son agilité, parmi les premiers combattants;
+mais le divin Akhilleus, plus rapide que lui, le frappa dans le
+dos, là où les agrafes d'or attachaient le baudrier sur la double
+cuirasse. Et la pointe de la lance le traversa jusqu'au nombril,
+et il tomba, hurlant, sur les genoux; et une nuée noire
+l'enveloppa, tandis que, courbé sur la terre, il retenait ses
+entrailles à pleines mains.
+
+Hektôr, voyant son frère Polydôros renversé et retenant ses
+entrailles avec ses mains, sentit un brouillard sur ses yeux, et
+il ne put se résoudre à combattre plus longtemps de loin, et il
+vint à Akhilleus, secouant sa lance aiguë et semblable à la
+flamme. Et Akhilleus le vit, et bondit en avant, et dit en
+triomphant:
+
+-- Voici donc l'homme qui m'a déchiré le coeur et qui a tué mon
+irréprochable compagnon! Ne nous évitons pas plus longtemps dans
+les détours de la mêlée.
+
+Il parla ainsi, et, regardant le divin Hektôr d'un oeil sombre, il
+dit:
+
+-- Viens! approche, afin de mourir plus vite!
+
+Et Hektôr au casque mouvant lui répondit sans crainte:
+
+-- Pèléide, n'espère point m'épouvanter par des paroles comme un
+petit enfant. Moi aussi je pourrais parler injurieusement et avec
+orgueil. Je sais que tu es brave et que je ne te vaux pas; mais
+nos destinées sont sur les genoux des dieux. Bien que je sois
+moins fort que toi, je t'arracherai peut-être l'âme d'un coup de
+ma lance. Elle aussi, elle a une pointe perçante.
+
+Il parla ainsi, et, secouant sa lance, il la jeta; mais Athènè,
+d'un souffle, l'écarta de l'illustre Akhilleus, et la repoussa
+vers le divin Hektôr, et la fit tomber à ses pieds. Et Akhilleus,
+furieux, se rua pour le tuer, en jetant des cris horribles; mais
+Apollôn enleva aisément le Priamide, comme le peut un dieu; et il
+l'enveloppa d'une épaisse nuée. Et trois fois le divin Akhilleus
+aux pieds rapides, se précipitant, perça cette nuée épaisse de sa
+lance d'airain. Et, une quatrième fois, semblable à un daimôn, il
+se rua en avant, et il cria ces paroles outrageantes:
+
+-- Chien! de nouveau tu échappes à la mort. Elle t'a approché de
+près, mais Phoibos Apollôn t'a sauvé, lui à qui tu fais des voeux
+quand tu marches à travers le retentissement des lances. Je te
+tuerai, si je te rencontre encore, et si quelque dieu me vient en
+aide. Maintenant, je poursuivrai les autres Troiens.
+
+Ayant ainsi parlé, il perça Dryops au milieu de la gorge, et
+l'homme tomba à ses pieds, et il l'abandonna. Puis, il frappa de
+sa lance, au genou, le large et grand Démokhos Philétoride; puis,
+avec sa forte épée, il lui arracha l'âme. Et, courant sur Laogonos
+et Dardanos, fils de Bias, il les renversa tous deux de leur char,
+l'un d'un coup de lance, l'autre d'un coup d'épée.
+
+Et Trôos Alastoride, pensant qu'Akhilleus l'épargnerait, ne le
+tuerait point et le prendrait vivant, ayant pitié de sa jeunesse,
+vint embrasser ses genoux. Et l'insensé ne savait pas que le
+Pèléide était inexorable, et qu'il n'était ni doux, ni tendre,
+mais féroce. Et comme le Troien embrassait ses genoux en le
+suppliant, Akhilleus lui perça le foie d'un coup d'épée et le lui
+arracha. Un sang noir jaillit du corps de Trôos, et le brouillard
+de la mort enveloppa ses yeux.
+
+Et Akhilleus perça Moulios d'un coup de lance, de l'une à l'autre
+oreille. Et de son épée à lourde poignée il fendit par le milieu
+la tête de l'Agènôride Ekheklos; et l'épée fuma ruisselante de
+sang, et la noire mort et la moire violente couvrirent ses yeux.
+
+Et il frappa Deukaliôn là où se réunissent les nerfs du coude. La
+pointe d'airain lui engourdit le bras, et il resta immobile,
+voyant la mort devant lui. Et Akhilleus, d'un coup d'épée, lui
+enleva la tête, qui tomba avec le casque. La moelle jaillit des
+vertèbres, et il resta étendu contre terre.
+
+Puis, Akhilleus se jeta sur le brave Rhigmos, fils de Peireus, qui
+était venu de la fertile Thrèkè. Et il le perça de sa lance dans
+le ventre, et l'homme tomba de son char. Et comme Aréithoos,
+compagnon de Rhigmos, faisait retourner les chevaux, Akhilleus, le
+perçant dans le dos d'un coup de lance, le renversa du char; et
+les chevaux s'enfuirent épouvantés.
+
+De même qu'un vaste incendie gronde dans les gorges profondes
+d'une montagne aride, tandis que l'épaisse forêt brûle et que le
+vent secoue et roule la flamme; de même Akhilleus courait, tel
+qu'un daimôn, tuant tous ceux qu'il poursuivait, et la terre noire
+ruisselait de sang.
+
+De même que deux boeufs au large front foulent, accouplés, l'orge
+blanche dans une aire arrondie, et que les tiges frêles laissent
+échapper les graines sous les pieds des boeufs qui mugissent; de
+même, sous le magnanime Akhilleus, les chevaux aux sabots massifs
+foulaient les cadavres et les boucliers. Et tout l'essieu était
+inondé de sang, et toutes les parois du char ruisselaient des
+gouttes de sang qui jaillissaient des roues et des sabots des
+chevaux. Et le Pèléide était avide de gloire, et le sang souillait
+ses mains inévitables.
+
+
+Chant 21
+
+Et quand les Troiens furent arrivés au gué du fleuve au beau
+cours, du Xanthos tourbillonnant qu'engendra l'immortel Zeus, le
+Pèléide, partageant leurs phalanges, les rejeta dans la plaine,
+vers la ville, là où les Akhaiens fuyaient, la veille, bouleversés
+par la fureur de l'illustre Hektôr.
+
+Et les uns se précipitaient çà et là dans leur fuite, et, pour les
+arrêter, Hèrè répandit devant eux une nuée épaisse; et les autres
+roulaient dans le fleuve profond aux tourbillons d'argent. Ils y
+tombaient avec un grand bruit, et les eaux et les rives
+retentissaient, tandis qu'ils nageaient çà et là, en poussant des
+cris, au milieu des tourbillons.
+
+De même que des sauterelles volent vers un fleuve, chassées par
+l'incendie, et que le feu infatigable éclate brusquement avec plus
+de violence, et qu'elles se jettent, épouvantées, dans l'eau; de
+même, devant Akhilleus, le cours retentissant du Xanthos aux
+profonds tourbillons s'emplissait confusément de chevaux et
+d'hommes.
+
+Et le divin Akhilleus, laissant sa lance sur le bord, appuyée
+contre un tamaris, et ne gardant que son épée, sauta lui-même dans
+le fleuve, semblable à un daimôn, et méditant un oeuvre terrible.
+Et il frappait tout autour de lui; et il excitait de l'épée les
+gémissements des blessés, et le sang rougissait l'eau.
+
+De même que les poissons qui fuient un grand dauphin emplissent,
+épouvantés, les retraites secrètes des baies tranquilles, tandis
+qu'il dévore tous ceux qu'il saisit; de même les Troiens, à
+travers le courant impétueux du fleuve, se cachaient sous les
+rochers. Et quand Akhilleus fut las de tuer, il tira du fleuve
+douze jeunes hommes vivants qui devaient mourir, en offrande à
+Patroklos Ménoitiade. Et les retirant du fleuve, tremblants comme
+des faons, il leur lia les mains derrière le dos avec les belles
+courroies qui retenaient leurs tuniques retroussées, et les remit
+à ses compagnons pour être conduits aux nefs creuses. Puis, il se
+rua en avant pour tuer encore.
+
+Et il aperçut un fils du Dardanide Priamos, Lykaôn, qui sortait du
+fleuve. Et il l'avait autrefois enlevé, dans une marche de nuit,
+loin du verger de son père. Et Lykaôn taillait avec l'airain
+tranchant les jeunes branches d'un figuier pour en faire les deux
+hémicycles d'un char. Et le divin Akhilleus survint brusquement
+pour son malheur, et, l'emmenant sur ses nefs, il le vendit à
+Lemnos bien bâtie, et le fils de Jèsôn l'acheta. Et Êétiôn
+d'Imbros, son hôte, l'ayant racheté à grand prix, l'envoya dans la
+divine Arisbè, d'où il revint en secret dans la demeure
+paternelle. Et, depuis onze jours, il se réjouissait avec ses
+amis, étant revenu de Lemnos, et, le douzième, un dieu le rejeta
+aux mains d'Akhilleus, qui devait l'envoyer violemment chez Aidès.
+Et dès que le divin Akhilleus aux pieds rapides l'eut reconnu qui
+sortait nu du fleuve, sans casque, sans bouclier et sans lance,
+car il avait jeté ses armes, étant rompu de fatigue et couvert de
+sueur, aussitôt le Pèléide irrité se dit dans son esprit
+magnanime:
+
+-- Ô dieux! certes, voici un grand prodige. Sans doute aussi les
+Troiens magnanimes que j'ai tués se relèveront des ténèbres
+noires, puisque celui-ci, que j'avais vendu dans la sainte Lemnos,
+reparaît, ayant évité la mort. La profondeur de la blanche mer qui
+engloutit tant de vivants ne l'a point arrêté. Allons! il sentira
+la pointe de ma lance, et je verrai et je saurai s'il s'évadera de
+même, et si la terre féconde le retiendra, elle qui dompte le
+brave.
+
+Il pensait ainsi, immobile. Et Lykaôn vint à lui, tremblant et
+désirant embrasser ses genoux, car il voulait éviter la mort
+mauvaise et la kèr noire. Et le divin Akhilleus leva sa longue
+lance pour le frapper; mais Lykaôn saisit ses genoux en se
+courbant, et la lance, avide de mordre la chair, par-dessus son
+dos s'enfonça en terre. Et, tenant d'une main la lance aiguë qu'il
+ne lâchait point, et de l'autre bras entourant les genoux
+d'Akhilleus, il le supplia par ces paroles ailées:
+
+-- J'embrasse tes genoux, Akhilleus! honore-moi, aie pitié de moi!
+Je suis ton suppliant, ô race divine! J'ai goûté sous ton toit les
+dons de Dèmètèr, depuis le jour où tu m'enlevas de nos beaux
+vergers pour me vendre, loin de mon père et de mes amis, dans la
+sainte Lemnos, où je te valu le prix de cent boeufs. Et je fus
+racheté pour trois fois autant. Voici le douzième jour, après tant
+de maux soufferts, que je suis rentré dans Ilios, et de nouveau la
+moire fatale me remet dans tes mains! Je dois être odieux au père
+Zeus, qui me livre à toi de nouveau. Sans doute elle m'a enfanté
+pour peu de jours ma mère Laothoè, fille du vieux Alteus qui
+commande aux belliqueux Léléges, et qui habite la haute Pèdasos
+sur les bords du fleuve Satnioïs. Et Priamos posséda Laothoè parmi
+toutes ses femmes, et elle eut deux fils, et tu les auras tués
+tous deux. En tête des hommes de pied tu as dompté Polydôros égal
+à un dieu, en le perçant de ta lance aiguë. Et voici que le
+malheur est maintenant sur moi, car je n'éviterai pas tes mains,
+puisqu'un dieu m'y a jeté. Mais je te le dis, et que mes paroles
+soient dans ton esprit: ne me tue point, puisque je ne suis pas le
+frère utérin de Hektôr, qui a tué ton compagnon doux et brave.
+
+Et l'illustre fils de Priamos parla ainsi, suppliant; mais il
+entendit une voix inexorable:
+
+-- Insensé! ne parle plus jamais du prix de ton affranchissement.
+Avant le jour suprême de Patroklos, il me plaisait d'épargner les
+Troiens. J'en ai pris un grand nombre vivants et je les ai vendus.
+Maintenant, aucun des Troiens qu'un dieu me jettera dans les mains
+n'évitera la mort, surtout les fils de Priamos. Ami, meurs!
+Pourquoi gémir en vain? Patroklos est bien mort, qui valait
+beaucoup mieux que toi. Regarde! Je suis beau et grand, je suis né
+d'un noble père; une déesse m'a enfanté; et cependant la mort et
+la moire violente me saisiront, le matin, le soir ou à midi, et
+quelqu'un m'arrachera l'âme, soit d'un coup de lance, soit d'une
+flèche.
+
+Il parla ainsi, et les genoux et le coeur manquèrent au Priamide.
+Et, lâchant la lance, il s'assit, les mains étendues. Et
+Akhilleus, tirant son épée aiguë, le frappa au cou, près de la
+clavicule, et l'airain entra tout entier. Lykaôn tomba sur la
+face; un sang noir jaillit et ruissela par terre. Et Akhilleus, le
+saisissant par les pieds, le jeta dans le fleuve, et il l'insulta
+en paroles rapides:
+
+-- Va! reste avec les poissons, qui boiront tranquillement le sang
+de ta blessure. Ta mère ne te déposera point sur le lit funèbre,
+mais le Skamandros tourbillonnant t'emportera dans la vaste mer,
+et quelque poisson, sautant sur l'eau, dévorera la chair blanche
+de Lykaôn dans la noire horreur de l'abîme. Périssez tous, jusqu'à
+ce que nous renversions la sainte Ilios! Fuyez, et moi je vous
+tuerai en vous poursuivant. Il ne vous sauvera point, le fleuve au
+beau cours, aux tourbillons d'argent, à qui vous sacrifiez tant de
+taureaux et tant de chevaux vivants que vous jetez dans ses
+tourbillons; mais vous périrez tous d'une mort violente, jusqu'à
+ce que vous ayez expié le meurtre de Patroklos et le carnage des
+Akhaiens que vous avez tués, moi absent, auprès des nefs rapides.
+
+Il parla ainsi, et le fleuve irrité délibérait dans son esprit
+comment il réprimerait la fureur du divin Akhilleus et
+repousserait cette calamité loin des Troiens.
+
+Et le fils de Pèleus, avec sa longue lance, sauta sur Astéropaios,
+fils de Pèlégôn, afin de le tuer. Et le large Axios engendra
+Pèlégôn, et il avait été conçu par l'aînée des filles
+d'Akessamènos, Périboia, qui s'était unie à ce fleuve aux profonds
+tourbillons. Et Akhilleus courait sur Astéropaios qui, hors du
+fleuve, l'attendait, deux lances aux mains; car le Xanthos, irrité
+à cause des jeunes hommes qu'Akhilleus avait égorgés dans ses
+eaux, avait inspiré la force et le courage au Pèlégonide. Et quand
+ils se furent rencontrés, le divin Pèléide aux pieds rapides lui
+parla ainsi:
+
+-- Qui es-tu parmi les hommes, toi qui oses m'attendre? Ce sont
+les fils des malheureux qui s'opposent à mon courage.
+
+Et l'illustre fils de Pèlégôn lui répondit:
+
+-- Magnanime Pèléide, pourquoi demander quelle est ma race? Je
+viens de la Paioniè fertile et lointaine, et je commande les
+Paiones aux longues lances. Il y a onze jours que je suis arrivé
+dans Ilios. Je descends du large fleuve Axios qui répand ses eaux
+limpides sur la terre, et qui engendra l'illustre Pèlégôn; et on
+dit que Pèlégôn est mon père. Maintenant, divin Akhilleus,
+combattons!
+
+Il parla ainsi, menaçant. Et le divin Akhilleus leva la lance
+Pèliade, et le héros Astéropaios, de ses deux mains à la fois,
+jeta ses deux lances; et l'une, frappant le bouclier, ne put le
+rompre, arrêtée par la lame d'or, présent d'un dieu; et l'autre
+effleura le coude du bras droit. Le sang noir jaillit, et l'arme,
+avide de mordre la chair, s'enfonça en terre. Alors Akhilleus
+lança sa pique rapide contre Astéropaios, voulant le tuer; mais il
+le manqua, et la pique de frêne, en frémissant, s'enfonça presque
+en entier dans le tertre du bord. Et le Pèléide, tirant son épée
+aiguë, se jeta sur Astéropaios qui s'efforçait d'arracher du
+rivage la lance d'Akhilleus. Et, trois fois, il l'ébranla pour
+l'arracher, et comme il allait, une quatrième fois, tenter de
+rompre la lance de frêne de l'Aiakide, celui-ci lui arracha l'âme,
+l'ayant frappé dans le ventre, au nombril. Et toutes les
+entrailles s'échappèrent de la plaie, et la nuit couvrit ses yeux.
+Et Akhilleus, se jetant sur lui, le dépouilla de ses armes, et
+dit, triomphant:
+
+-- Reste là, couché. Il n'était pas aisé pour toi de combattre les
+enfants du tout-puissant Kroniôn, bien que tu sois né d'un fleuve
+au large cours, et moi je me glorifie d'être de la race du grand
+Zeus. Pèleus Aiakide qui commande aux nombreux Myrmidones m'a
+engendré, et Zeus a engendré Aiakos. Autant Zeus est supérieur aux
+fleuves qui se jettent impétueusement dans la mer, autant la race
+de Zeus est supérieure à celle des fleuves. Voici un grand fleuve
+auprès de toi; qu'il te sauve, s'il peut. Mais il n'est point
+permis de lutter contre Zeus Kroniôn. Le roi Akhéloios lui-même ne
+se compare point à Zeus, ni la grande violence du profond Okéanos
+d'où sont issus toute la mer, tous les fleuves, toutes les
+fontaines et toutes les sources. Mais lui-même redoute la foudre
+du grand Zeus, l'horrible tonnerre qui prolonge son retentissement
+dans l'Ouranos.
+
+Il parla ainsi, et arrachant du rivage sa lance d'airain, il le
+laissa mort sur le sable, et baigné par l'eau noire. Et les
+anguilles et les poissons l'environnaient, mangeant la graisse de
+ses reins. Et Akhilleus se jeta sur les cavaliers Paiones qui
+s'enfuirent le long du fleuve tourbillonnant, quand ils virent
+leur brave chef, dans le rude combat, tué d'un coup d'épée par les
+mains d'Akhilleus.
+
+Et il tua Thersilokos, et Mydôn, et Astypylos, et Mnèsos, et
+Thrasios, et Ainios, et Orphélestès. Et le rapide Akhilleus eût
+tué beaucoup d'autres Paiones, si le fleuve aux profonds
+tourbillons, irrité, et semblable à un homme, ne lui eût dit du
+fond d'un tourbillon:
+
+-- Ô Akhilleus, certes, tu es très brave; mais tu égorges
+affreusement les hommes, et les dieux eux-mêmes te viennent en
+aide. Si le fils de Kronos te livre tous les Troiens pour que tu
+les détruises, du moins, les chassant hors de mon lit, tue-les
+dans la plaine. Mes belles eaux sont pleines de cadavres, et je ne
+puis mener à la mer mon cours divin entravé par les morts, et tu
+ne cesses de tuer. Arrête, car l'horreur me saisit, ô prince des
+peuples!
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit:
+
+-- Je ferai ce que tu veux, divin Skamandros; mais je ne cesserai
+point d'égorger les Troiens insolents avant de les avoir enfermés
+dans leur ville, et d'avoir trouvé Hektôr face à face, afin qu'il
+me tue, ou que je le tue.
+
+Il parla ainsi et se jeta comme un daimôn sur les Troiens. Et le
+fleuve aux profonds tourbillons dit à Apollôn:
+
+-- Hélas! fils de Zeus, toi qui portes l'arc d'argent, tu n'obéis
+pas au Kroniôn qui t'avait commandé de venir en aide aux Troiens,
+et de les protéger jusqu'au moment où le crépuscule du soir
+couvrira de son ombre la terre féconde.
+
+Il parla ainsi; mais Akhilleus sauta du rivage au milieu de l'eau,
+et le fleuve se gonfla en bouillonnant, et, furieux, il roula ses
+eaux bouleversées, soulevant tous les cadavres dont il était
+plein, et qu'avait faits Akhilleus, et les rejetant sur ses bords
+en mugissant comme un taureau. Mais il sauvait ceux qui vivaient
+encore, en les cachant parmi ses belles eaux, dans ses tourbillons
+profonds.
+
+Et l'eau tumultueuse et terrible montait autour d'Akhilleus en
+heurtant son bouclier avec fureur, et il chancelait sur ses pieds.
+Et, alors, il saisit des deux mains un grand orme qui, tombant
+déraciné, en déchirant toute la berge, amassa ses branches
+épaisses en travers du courant, et, couché tout entier, fit un
+pont sur le fleuve. Et Akhilleus, sautant de là hors du gouffre,
+s'élança, épouvanté, dans la plaine. Mais le grand fleuve ne
+s'arrêta point, et il assombrit la cime de ses flots, afin
+d'éloigner le divin Akhilleus du combat, et de reculer la chute
+d'Ilios.
+
+Et le Pèléide fuyait par bonds d'un jet de lance, avec
+l'impétuosité de l'aigle noir, de l'aigle chasseur, le plus fort
+et le plus rapide des oiseaux. C'est ainsi qu'il fuyait. Et
+l'airain retentissait horriblement sur sa poitrine; et il se
+dérobait en courant, mais le fleuve le poursuivait toujours à
+grand bruit.
+
+Quand un fontainier a mené, d'une source profonde, un cours d'eau
+à travers les plantations et les jardins, et qu'il a écarté avec
+sa houe tous les obstacles à l'écoulement, les cailloux roulent
+avec le flot qui murmure, et court sur la pente, et devance le
+fontainier lui-même. C'est ainsi que le fleuve pressait toujours
+Akhilleus, malgré sa rapidité, car les dieux sont plus puissants
+que les hommes. Et toutes les fois que le divin et rapide
+Akhilleus tentait de s'arrêter, afin de voir si tous les immortels
+qui habitent le large Ouranos voulaient l'épouvanter, autant de
+fois l'eau du fleuve divin se déroulait par-dessus ses épaules.
+Et, triste dans son coeur, il bondissait vers les hauteurs; mais
+le Xanthos furieux heurtait obliquement ses genoux et dérobait le
+fond sous ses pieds. Et le Pèléide hurla vers le large Ouranos:
+
+-- Père Zeus! aucun des dieux ne veut-il me délivrer de ce fleuve,
+moi, misérable! Je subirais ensuite ma destinée. Certes, nul
+d'entre les Ouraniens n'est plus coupable que ma mère bien-aimée
+qui m'a menti, disant que je devais périr par les flèches rapides
+d'Apollôn sous les murs des Troiens cuirassés. Plût aux dieux que
+Hektôr, le plus brave des hommes nourris ici, m'eût tué! Un brave
+au moins eût tué un brave. Et, maintenant, voici que ma destinée
+est de subir une mort honteuse, étouffé dans ce grand fleuve,
+comme un petit porcher qu'un torrent a noyé, tandis qu'il le
+traversait par un mauvais temps!
+
+Il parla ainsi, et aussitôt Poseidaôn et Athènè s'approchèrent de
+lui sous des formes humaines; et, prenant sa main entre leurs
+mains, ils le rassurèrent. Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui
+dit:
+
+-- Pèléide, rassure-toi, et cesse de craindre. Nous te venons en
+aide, Athènè et moi, et Zeus nous approuve. Ta destinée n'est
+point de mourir dans ce fleuve, et tu le verras bientôt s'apaiser.
+Mais nous te conseillerons sagement, si tu nous obéis. Ne cesse
+point d'agir de tes mains dans la rude mêlée, que tu n'aies
+renfermé les Troiens dans les illustres murailles d'Ilios, ceux du
+moins qui t'auront échappé. Puis, ayant arraché l'âme de Hektôr,
+retourne vers les nefs. Nous te réservons une grande gloire.
+
+Ayant ainsi parlé, ils rejoignirent les immortels. Et Akhilleus,
+excité par les paroles des dieux, s'élança dans la plaine où l'eau
+débordait de tous côtés, soulevant les belles armes des guerriers
+morts, et les cadavres aussi. Et ses genoux le soutinrent contre
+le courant impétueux, et le large fleuve ne put le retenir, car
+Athènè lui avait donné une grande vigueur. Mais le Skamandros
+n'apaisa point sa fureur, et il s'irrita plus encore contre le
+Pèléide, et, soulevant toute son onde, il appela le Simoïs à
+grands cris:
+
+-- Cher frère, brisons tous deux la vigueur de cet homme qui
+renversera bientôt la grande ville du roi Priamos, car les Troiens
+ne combattent plus. Viens très promptement à mon aide. Emplis-toi
+de toute l'eau des sources, enfle tous les torrents, et hausse une
+grande houle pleine de bruit, de troncs d'arbres et de rochers,
+afin que nous arrêtions cet homme féroce qui triomphe, et ose tout
+ce qu'osent les dieux. Je jure ceci: à quoi lui serviront sa
+force, sa beauté et ses belles armes, quand tout cela sera couché
+au fond de mon lit, sous la boue? Et, lui-même, je l'envelopperai
+de sables et de limons, et les Akhaiens ne pourront recueillir ses
+os, tant je les enfouirai sous la boue. Et la boue sera son
+sépulcre, et quand les Akhaiens voudront l'ensevelir, il n'aura
+plus besoin de tombeau!
+
+Il parla ainsi, et sur Akhilleus il se rua tout bouillonnant de
+fureur, plein de bruit, d'écume, de sang et de cadavres. Et l'onde
+pourprée du fleuve tombé de Zeus se dressa, saisissant le Pèléide.
+Et, alors, Hèrè poussa un cri, craignant que le grand fleuve
+tourbillonnant engloutît Akhilleus, et elle dit aussitôt à son
+fils bien-aimé Hèphaistos
+
+Va, Hèphaistos, mon fils! combats le Xanthos tourbillonnant que
+nous t'avons donné pour adversaire. Va! allume promptement tes
+flammes innombrables. Moi, j'exciterai, du sein de la mer, la
+violence de Zéphyros et du tempétueux Notos, afin que l'incendie
+dévore les têtes et les armes des Troiens. Et toi, brûle tous les
+arbres sur les rives du Xanthos, embrase-le lui-même, et n'écoute
+ni ses flatteries, ni ses menaces; mais déploie toute ta violence,
+jusqu'à ce que je t'avertisse; et, alors, éteins l'incendie
+infatigable.
+
+Elle parla ainsi, et Hèphaistos alluma le vaste feu qui, d'abord,
+consuma dans la plaine les nombreux cadavres qu'avait faits
+Akhilleus. Et toute la plaine fut desséchée, et l'eau divine fut
+réprimée. De même que Boréas, aux jours d'automne, sèche les
+jardins récemment arrosés et réjouit le jardinier, de même le feu
+dessécha la plaine et brûla les cadavres. Puis, Hèphaistos tourna
+contre le fleuve sa flamme resplendissante; et les ormes
+brûlaient, et les saules, et les tamaris; et le lotos brûlait, et
+le glaïeul, et le cyprès, qui abondaient tous autour du fleuve aux
+belles eaux. Et les anguilles et les poissons nageaient çà et là,
+ou plongeaient dans les tourbillons, poursuivis par le souffle du
+sage Hèphaistos. Et la force même du fleuve fut consumée, et il
+cria ainsi:
+
+-- Hèphaistos! aucun des dieux ne peut lutter contre toi. Je ne
+combattrai point tes feux brûlants. Cesse donc. Le divin Akhilleus
+peut chasser tous les Troiens de leur ville. Pourquoi les secourir
+et que me fait leur querelle?
+
+Il parla ainsi, brûlant, et ses eaux limpides bouillonnaient. De
+même qu'un vase bout sur un grand feu qui fond la graisse d'un
+sanglier gras, tandis que la flamme du bois sec l'enveloppe; de
+même le beau cours du Xanthos brûlait, et l'eau bouillonnait, ne
+pouvant plus couler dans son lit, tant le souffle ardent du sage
+Hèphaistos la dévorait. Alors, le Xanthos implora Hèrè en paroles
+rapides:
+
+-- Hèrè! pourquoi ton fils me tourmente-t-il ainsi? Je ne suis
+point, certes, aussi coupable que les autres dieux qui secourent
+les Troiens. Je m'arrêterai moi-même, si tu ordonnes à ton fils de
+cesser. Et je jure aussi de ne plus retarder le dernier jour des
+Troiens, quand même Troiè périrait par le feu, quand même les fils
+belliqueux des Akhaiens la consumeraient tout entière!
+
+Et la déesse Hèrè aux bras blancs, l'ayant entendu, dit aussitôt à
+son fils bien-aimé Hèphaistos:
+
+-- Hèphaistos, arrête, mon illustre fils! Il ne convient pas qu'un
+dieu soit tourmenté à cause d'un homme.
+
+Elle parla ainsi, et Hèphaistos éteignit le vaste incendie et
+l'eau reprit son beau cours; et la force du Xanthos étant domptée,
+ils cessèrent le combat; et, bien qu'irritée, Hèrè les apaisa tous
+deux.
+
+Mais, alors, une querelle terrible s'éleva parmi les autres dieux,
+et leur esprit leur inspira des pensées ennemies. Et ils coururent
+les uns sur les autres; et la terre large rendit un son immense;
+et, au-dessus, le grand Ouranos retentit. Et Zeus, assis sur
+l'Olympos, se mit à rire; et la joie emplit son coeur quand il vit
+la dissension des dieux. Et ils ne retardèrent point le combat.
+Arès, qui rompt les boucliers, attaqua, le premier, Athènè. Et il
+lui dit cette parole outrageante, en brandissant sa lance
+d'airain:
+
+-- Mouche à chien! pourquoi pousses-tu les dieux au combat? Tu as
+une audace insatiable et un esprit toujours violent. Ne te
+souvient-il plus que tu as excité le Tydéide Diomèdès contre moi,
+et que tu as conduit sa lance et déchiré mon beau corps? Je pense
+que tu vas expier tous les maux que tu m'as causés.
+
+Il parla ainsi, et il frappa l'horrible aigide à franges d'or qui
+ne craint même point la foudre de Zeus. C'est là que le sanglant
+Arès frappa de sa longue lance la déesse. Et celle-ci, reculant,
+saisit, de sa main puissante, un rocher noir, âpre, immense, qui
+gisait dans la plaine, et dont les anciens hommes avaient fait la
+borne d'un champ. Elle en frappa le terrible Arès à la gorge et
+rompit ses forces. Et il tomba, couvrant de son corps sept
+arpents; et ses cheveux furent souillés de poussière, et ses armes
+retentirent sur lui. Et Pallas Athènè rit et l'insulta
+orgueilleusement en paroles ailées:
+
+Insensé, qui luttes contre moi, ne sais-tu pas que je me glorifie
+d'être beaucoup plus puissante que toi? C'est ainsi que les
+Érinnyes vengent ta mère qui te punit, dans sa colère, d'avoir
+abandonné les Akhaiens pour secourir les Troiens insolents.
+
+Ayant ainsi parlé, elle détourna ses yeux splendides. Et voici
+qu'Aphroditè, la fille de Zeus, conduisait par la main, hors de la
+mêlée, Arès respirant à peine et recueillant ses esprits. Et la
+déesse Hèrè aux bras blancs, l'ayant vue, dit à Athènè ces paroles
+ailées:
+
+-- Athènè, fille de Zeus tempétueux, vois-tu cette mouche à chien
+qui emmène, hors de la mêlée, Arès, le fléau des vivants?
+Poursuis-la.
+
+Elle parla ainsi, et Athènè, pleine de joie, se jeta sur
+Aphroditè, et, la frappant de sa forte main sur la poitrine, elle
+fit fléchir ses genoux et son coeur.
+
+Arès et Aphroditè restèrent ainsi, étendus tous deux sur la terre
+féconde; et Athènè les insulta par ces paroles ailées:
+
+-- Que ne sont-ils ainsi, tous les alliés des Troiens qui
+combattent les Akhaiens cuirassés! Que n'ont-ils tous l'audace
+d'Aphroditè qui, bravant ma force, a secouru Arès! Bientôt nous
+cesserions de combattre, après avoir saccagé la haute citadelle
+d'Ilios.
+
+Elle parla ainsi, et la déesse Hèrè aux bras blancs rit. Et le
+puissant qui ébranle la terre dit à Apollôn:
+
+-- Phoibos, pourquoi restons-nous éloignés l'un de l'autre? Il ne
+convient point, quand les autres dieux sont aux mains, que nous
+retournions, sans combat, dans l'Ouranos, dans la demeure d'airain
+de Zeus. Commence, car tu es le plus jeune, et il serait honteux à
+moi de t'attaquer, puisque je suis l'aîné et que je sais plus de
+choses. Insensé! as-tu donc un coeur tellement oublieux, et ne te
+souvient-il plus des maux que nous avons subis à Ilios, quand,
+seuls d'entre les dieux, exilés par Zeus, il fallut servir
+l'insolent Laomédôn pendant une année? Une récompense nous fut
+promise, et il nous commandait. Et j'entourai d'une haute et belle
+muraille la ville des Troiens, afin qu'elle fût inexpugnable; et
+toi, Phoibos, tu menais paître, sur les nombreuses cimes de l'Ida
+couvert de forêts, les boeufs aux pieds tors et aux cornes
+recourbées. Mais quand les Heures charmantes amenèrent le jour de
+la récompense, le parjure Laomédôn nous la refusa, nous chassant
+avec outrage. Même, il te menaça de te lier les mains et les
+pieds, et de te vendre dans les îles lointaines. Et il jura aussi
+de nous couper les oreilles avec l'airain. Et nous partîmes,
+irrités dans l'âme, à cause de la récompense promise qu'il nous
+refusait. Est-ce de cela que tu es reconnaissant à son peuple? Et
+ne devrais-tu pas te joindre à nous pour exterminer ces Troiens
+parjures, eux, leurs enfants et leurs femmes?
+
+Et le royal archer Apollôn lui répondit:
+
+-- Poseidaôn qui ébranles la terre, tu me nommerais insensé, si je
+combattais contre toi pour les hommes misérables qui verdissent un
+jour semblables aux feuilles, et qui mangent les fruits de la
+terre, et qui se flétrissent et meurent bientôt. Ne combattons
+point, et laissons-les lutter entre eux.
+
+Il parla ainsi et s'éloigna, ne voulant point, par respect,
+combattre le frère de son père. Et la vénérable Artémis, sa soeur,
+chasseresse de bêtes fauves, lui adressa ces paroles injurieuses:
+
+-- Tu fuis, ô archer! et tu laisses la victoire à Poseidaôn?
+Lâche, pourquoi portes-tu un arc inutile? Je ne t'entendrai plus
+désormais, dans les demeures paternelles, te vanter comme
+auparavant, au milieu des dieux immortels, de combattre Poseidaôn
+à forces égales!
+
+Elle parla ainsi, et l'archer Apollôn ne lui répondit pas; mais la
+vénérable épouse de Zeus, pleine de colère, insulta de ces paroles
+injurieuses Artémis qui se réjouit de ses flèches:
+
+-- Chienne hargneuse, comment oses-tu me tenir tête? Il te sera
+difficile de me résister, bien que tu lances des flèches et que tu
+sois comme une lionne pour les femmes que Zeus te permet de tuer à
+ton gré. Il est plus aisé de percer, sur les montagnes, les bêtes
+fauves et les biches sauvages que de lutter contre plus puissant
+que soi. Mais si tu veux tenter le combat, viens! et tu sauras
+combien ma force est supérieure à la tienne, bien que tu oses me
+tenir tête!
+
+Elle parla ainsi, et saisissant d'une main les deux mains
+d'Artémis, de l'autre elle lui arracha le carquois des épaules, et
+elle l'en souffleta en riant. Et comme Artémis s'agitait çà et là,
+les flèches rapides se répandirent de tous côtés. Et Artémis
+s'envola, pleurante, comme une colombe qui, loin d'un épervier, se
+réfugie sous une roche creuse, car sa destinée n'est point de
+périr. Ainsi, pleurante, elle s'enfuit, abandonnant son arc.
+
+Alors, le messager, tueur d'Argos, dit à Lètô:
+
+-- Lètô, je ne combattrai point contre toi. Il est dangereux d'en
+venir aux mains avec les épouses de Zeus qui amasse les nuées.
+Hâte-toi, et va te vanter parmi les dieux immortels de m'avoir
+dompté par ta force.
+
+Il parla ainsi; et Lètô, ramassant l'arc et les flèches éparses
+dans la poussière, et les emportant, suivit sa fille. Et celle-ci
+parvint à l'Olympos, à la demeure d'airain de Zeus. Et, pleurante,
+elle s'assit sur les genoux de son père, et son péplos ambroisien
+frémissait. Et le père Kronide lui demanda, en souriant doucement:
+
+-- Chère fille, qui d'entre les dieux t'a maltraitée ainsi
+témérairement, comme si tu avais commis une faute devant tous?
+
+Et Artémis à la belle couronne lui répondit:
+
+-- Père, c'est ton épouse, Hèrè aux bras blancs, qui m'a frappée,
+elle qui répand sans cesse la dissension parmi les immortels.
+
+Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, Phoibos Apollôn descendit
+dans la sainte Ilios, car il craignait que les Danaens ne
+renversassent ses hautes murailles avant le jour fatal. Et les
+autres dieux éternels retournèrent dans l'Olympos, les uns irrités
+et les autres triomphants; et ils s'assirent auprès du père qui
+amasse les nuées.
+Mais Akhilleus bouleversait les Troiens et leurs chevaux aux
+sabots massifs. De même que la fumée monte d'une ville qui brûle,
+jusque dans le large Ouranos; car la colère des dieux est sur elle
+et accable de maux tous ses habitants; de même Akhilleus accablait
+les Troiens.
+
+Et le vieux Priamos, debout sur une haute tour, reconnut le féroce
+Akhilleus bouleversant et chassant devant lui les phalanges
+Troiennes qui ne lui résistaient plus. Et il descendit de la tour
+en se lamentant, et il dit aux gardes illustres des portes:
+
+-- Tenez les portes ouvertes, tant que les peuples mis en fuite
+accourront vers la ville. Certes, voici qu'Akhilleus les a
+bouleversés et qu'il approche; mais dès que les phalanges
+respireront derrière les murailles, refermez les battants massifs,
+car je crains que cet homme désastreux se rue dans nos murs.
+
+Il parla ainsi, et ils ouvrirent les portes en retirant les
+barrières, et ils offrirent le salut aux phalanges. Et Apollôn
+s'élança au-devant des Troiens pour les secourir. Et ceux-ci, vers
+les hautes murailles et la ville, dévorés de soif et couverts de
+poussière, fuyaient. Et, furieux, Akhilleus les poursuivait de sa
+lance, le coeur toujours plein de rage et du désir de la gloire.
+
+Alors, sans doute, les fils des Akhaiens eussent pris Troiè aux
+portes élevées, si Phoibos Apollôn n'eût excité le divin Agènôr,
+brave et irréprochable fils d'Antènôr. Et il lui versa l'audace
+dans le coeur, et pour le sauver des lourdes mains de la mort, il
+se tint auprès, appuyé contre un hêtre et enveloppé d'un épais
+brouillard.
+
+Mais dès qu'Agènôr eut reconnu le destructeur de citadelles
+Akhilleus, il s'arrêta, roulant mille pensées dans son esprit, et
+il se dit dans son brave coeur, en gémissant:
+
+-- Hélas! fuirai-je devant le brave Akhilleus, comme tous ceux-ci
+dans leur épouvante? Il me saisira et me tuera comme un lâche que
+je serai. Mais si, les laissant se disperser devant le Pèléide
+Akhilleus, je fuyais à travers la plaine d'Ilios jusqu'aux cimes
+de l'Ida, je m'y cacherais au milieu des taillis épais; et, le
+soir, après avoir lavé mes sueurs au fleuve, je reviendrais à
+Ilios. Mais pourquoi mon esprit délibère-t-il ainsi? Il me verra
+quand je fuirai à travers la plaine, et, me poursuivant de ses
+pieds rapides, il me saisira. Et alors je n'éviterai plus la mort
+et les kères, car il est bien plus fort que tous les autres
+hommes. Pourquoi n'irais-je pas à sa rencontre devant la ville?
+Sans doute son corps est vulnérable à l'airain aigu, quoique le
+Kronide Zeus lui donne la victoire.
+
+Ayant ainsi parlé, et son brave coeur l'excitant à combattre, il
+attendit Akhilleus. De même qu'une panthère qui, du fond d'une
+épaisse forêt, bondit, au-devant du chasseur, et que les
+aboiements des chiens ne troublent ni n'épouvantent; et qui,
+blessée d'un trait ou de l'épée, ou même percée de la lance, ne
+recule point avant qu'elle ait déchiré son ennemi ou qu'il l'ait
+tuée; de même le fils de l'illustre Antènôr, le divin Agènôr, ne
+voulait point reculer avant de combattre Akhilleus. Et, tendant
+son bouclier devant lui, et brandissant sa lance, il s'écria:
+
+-- Certes, tu as espéré trop tôt, illustre Akhilleus, que tu
+renverserais aujourd'hui la ville des braves Troiens. Insensé! tu
+subiras encore bien des maux pour cela. Nous sommes, dans Ilios,
+un grand nombre d'hommes courageux qui saurons défendre nos
+parents bien-aimés, nos femmes et nos enfants; et c'est ici que tu
+subiras ta destinée, bien que tu sois un guerrier terrible et
+plein d'audace.
+
+Il parla ainsi, et lança sa pique aiguë d'une main vigoureuse. Et
+il frappa la jambe d'Akhilleus, au-dessous du genou. Et l'airain
+résonna contre l'étain récemment forgé de la knèmide qui repoussa
+le coup, car elle était le présent d'un dieu. Et le Pèléide se
+jeta sur le divin Agènôr. Mais Apollôn lui refusa la victoire, car
+il lui enleva l'Anténoride en le couvrant d'un brouillard épais,
+et il le retira sain et sauf du combat. Puis il détourna par une
+ruse le Pèléide des Troiens, en se tenant devant lui, sous la
+forme d'Agènôr. Et il le fuyait, se laissant poursuivre à travers
+la plaine fertile et le long du Skamandros tourbillonnant, et le
+devançant à peine pour l'égarer. Et, pendant ce temps, les Troiens
+épouvantés rentraient en foule dans Ilios qui s'en emplissait. Et
+ils ne s'arrêtaient point hors de la ville et des murs, pour
+savoir qui avait péri ou qui fuyait; mais ils s'engloutissaient
+ardemment dans Ilios, tous ceux que leurs pieds et leurs genoux
+avaient sauvés.
+
+
+Chant 22
+
+Ainsi les Troiens, chassés comme des faons, rentraient dans la
+ville. Et ils séchaient leur sueur, et ils buvaient, apaisant leur
+soif. Et les Akhaiens approchaient des murs, en lignes serrées et
+le bouclier aux épaules. Mais la moire fatale fit que Hektôr resta
+devant Ilios et les portes Skaies. Et Phoibos Apollôn dit au
+Pèléide:
+
+-- Pèléide aux pieds rapides, toi qui n'es qu'un mortel, pourquoi
+poursuis-tu un dieu immortel? Ne vois-tu pas que je suis un dieu?
+Mais ta fureur n'a point de fin. Ne songes-tu donc plus aux
+Troiens que tu poursuivais, et qui se sont enfermés dans leur
+ville, tandis que tu t'écartais de ce côté? Cependant tu ne me
+tueras point, car je ne suis pas mortel.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit, plein de colère:
+
+-- Ô Apollôn, le plus funeste de tous les dieux, tu m'as aveuglé
+en m'écartant des murailles! Sans doute, de nombreux Troiens
+auraient encore mordu la terre avant de rentrer dans Ilios, et tu
+m'as enlevé une grande gloire. Tu les as sauvés aisément, ne
+redoutant point ma vengeance. Mais, certes, je me vengerais de
+toi, si je le pouvais!
+
+Ayant ainsi parlé, il s'élança vers la ville, en méditant de
+grandes actions, tel qu'un cheval victorieux qui emporte aisément
+un char dans la plaine. Ainsi Akhilleus agitait rapidement ses
+pieds et ses genoux. Et le vieux Priamos l'aperçut le premier, se
+ruant à travers la plaine, et resplendissant comme l'étoile
+caniculaire dont les rayons éclatent parmi les astres innombrables
+de la nuit, et qu'on nomme le chien d'Oriôn. Et c'est la plus
+éclatante des étoiles, mais c'est aussi un signe funeste qui
+présage une fièvre ardente aux misérables hommes mortels. Et
+l'airain resplendissait ainsi autour de la poitrine d'Akhilleus
+qui accourait.
+
+Et le vieillard se lamentait en se frappant la tête, et il levait
+ses mains, et il pleurait, poussant des cris et suppliant son fils
+bien-aimé. Et celui-ci était debout devant les portes, plein du
+désir de combattre Akhilleus. Et le vieillard, les mains étendues,
+lui dit d'une voix lamentable:
+
+-- Hektôr, mon fils bien-aimé, n'attends point cet homme, étant
+seul et loin des tiens, de peur que, tué par le Pèléiôn, tu ne
+subisses ta destinée, car il est bien plus fort que toi. Ah! le
+misérable, que n'est-il aussi cher aux dieux qu'à moi! Bientôt les
+chiens et les oiseaux le dévoreraient étendu contre terre, et ma
+douleur affreuse serait apaisée. De combien de braves enfants ne
+m'a-t-il point privé, en les tuant, ou en les vendant aux îles
+lointaines! Et je ne vois point, au milieu des Troiens rentrés
+dans Ilios, mes deux fils Lykaôn et Polydôros, qu'a enfantés
+Laothoè, la plus noble des femmes. S'ils sont vivants sous les
+tentes, certes, nous les rachèterons avec de l'or et de l'airain,
+car j'en ai beaucoup, et le vieux et illustre Altès en a beaucoup
+donné à sa fille; mais s'ils sont morts, leur mère et moi qui les
+avons engendrés, nous les pleurerons jusque dans les demeures
+d'Aidès! Mais la douleur de nos peuples sera bien moindre si tu
+n'es pas dompté par Akhilleus. Mon fils, rentre à la hâte dans nos
+murs, pour le salut des Troiens et des Troiennes. Ne donne pas une
+telle gloire au Pèléide, et ne te prive pas de la douce vie. Aie
+pitié de moi, malheureux, qui vis encore, et à qui le père Zeus
+réserve une affreuse destinée aux limites de la vieillesse, ayant
+vu tous les maux m'accabler: mes fils tués, mes filles enlevées,
+mes foyers renversés, mes petits-enfants écrasés contre terre et
+les femmes de mes fils entraînées par les mains inexorables des
+Akhaiens! Et moi-même, le dernier, les chiens mangeurs de chair
+crue me déchireront sous mes portiques, après que j'aurai été
+frappé de l'airain, ou qu'une lance m'aura arraché l'âme. Et ces
+chiens, gardiens de mon seuil et nourris de ma table dans mes
+demeures, furieux, et ayant bu tout mon sang, se coucheront sous
+mes portiques! On peut regarder un jeune homme percé de l'airain
+aigu et couché mort dans la mêlée, car il est toujours beau, bien
+qu'il soit nu; mais une barbe blanche et les choses de la pudeur
+déchirées par les chiens, c'est la plus misérable des destinées
+pour les misérables mortels!
+
+Le vieillard parla ainsi, et il arrachait ses cheveux blancs; mais
+il ne fléchissait point l'âme de Hektôr. Et voici que sa mère
+gémissait et pleurait, et que, découvrant son sein et soulevant
+d'une main sa mamelle, elle dit ces paroles lamentables:
+
+-- Hektôr, mon fils, respecte ce sein et prends pitié de moi! Si
+jamais je t'ai donné cette mamelle qui apaisait tes vagissements
+d'enfant, souviens-t'en, mon cher fils! Fuis cet homme, rentre
+dans nos murs, ne t'arrête point pour le combattre. Car s'il te
+tuait, ni moi qui t'ai enfanté, ni ta femme richement dotée, nous
+ne te pleurerons sur ton lit funèbre; mais, loin de nous, auprès
+des nefs des Argiens, les chiens rapides te mangeront!
+
+Et ils gémissaient ainsi, conjurant leur fils bien-aimé mais ils
+ne fléchissaient point l'âme de Hektôr, qui attendait le grand
+Akhilleus. De même qu'un dragon montagnard nourri d'herbes
+vénéneuses, et plein de rage, se tord devant son repaire avec des
+yeux horribles, en attendant un homme qui approche; de même
+Hektôr, plein d'un ferme courage, ne reculait point. Et, le
+bouclier appuyé contre le relief de la tour, il se disait dans son
+coeur:
+
+-- Malheur à moi si je rentre dans les murailles! Polydamas
+m'accablera de reproches, lui qui me conseillait de ramener les
+Troiens dans la ville, cette nuit fatale où le divin Akhilleus
+s'est levé. Je ne l'ai point écouté, et, certes, son conseil était
+le meilleur. Et voici que j'ai perdu mon peuple par ma folie. Je
+crains maintenant les Troiens et les Troiennes aux longs péplos.
+Le plus lâche pourra dire: -- Hektôr, trop confiant dans ses
+forces, a perdu son peuple!’ Ils parleront ainsi. Mieux vaut ne
+rentrer qu'après avoir tué Akhilleus, ou bien mourir glorieusement
+pour Ilios. Si, déposant mon bouclier bombé et mon casque solide,
+et appuyant ma lance au mur, j'allais au-devant du brave
+Akhilleus? Si je lui promettais de rendre aux Atréides Hélénè et
+toutes les richesses qu'Alexandros a portées à Troiè sur ses nefs
+creuses? Car c'est là l'origine de nos querelles. Si j'offrais aux
+Akhaiens de partager tout ce que la ville renferme, ayant fait
+jurer par serment aux Troiens de ne rien cacher et de partager
+tous les trésors que contient la riche Ilios? Mais à quoi songe
+mon esprit? Je ne supplierai point Akhilleus, car il n'aurait ni
+respect ni pitié pour moi, et, désarmé que je serais, il me
+tuerait comme une femme. Non! Il ne s'agit point maintenant de
+causer du chêne ou du rocher comme le jeune homme et la jeune
+fille qui parlent entre eux; mais or il s'agit de combattre et de
+voir à qui l'Olympien donnera la victoire.
+
+Et il songeait ainsi, attendant Akhilleus. Et le Pèléide
+approchait semblable à l'impétueux guerrier Arès et brandissant de
+la main droite la terrible lance Pèlienne. Et l'airain
+resplendissait, semblable à l'éclair, ou au feu ardent, ou à
+Hélios qui se lève. Mais dès que Hektôr l'eut vu, la terreur le
+saisit et il ne put l'attendre; et, laissant les portes derrière
+lui, il s'enfuit épouvanté. Et le Pèléide s'élança de ses pieds
+rapides.
+
+De même que, sur les montagnes, un épervier, le plus rapide des
+oiseaux, poursuit une colombe tremblante qui fuit d'un vol oblique
+et qu'il presse avec des cris aigus, désirant l'atteindre et la
+saisir; de même Akhilleus se précipitait, et Hektôr, tremblant,
+fuyait devant lui sous les murs des Troiens, en agitant ses genoux
+rapides. Et ils passèrent auprès de la colline et du haut figuier,
+à travers le chemin et le long des murailles. Et ils parvinrent
+près du fleuve au beau cours, là où jaillissent les deux fontaines
+du Skamandros tourbillonnant. Et l'une coule, tiède, et une fumée
+s'en exhale comme d'un grand feu; et l'autre filtre, pendant
+l'été, froide comme la grêle, ou la neige, ou le dur cristal de
+l'eau.
+
+Et auprès des fontaines, il y avait deux larges et belles cuves de
+pierre où les femmes des Troiens et leurs filles charmantes
+lavaient leurs robes splendides, au temps de la paix, avant
+l'arrivée des Akhaiens. Et c'est là qu'ils couraient tous deux,
+l'un fuyant, et l'autre le poursuivant. Et c'était un brave qui
+fuyait, et un plus brave qui le poursuivait avec ardeur. Et ils ne
+se disputaient point une victime, ni le dos d'un boeuf, prix de la
+course parmi les hommes; mais ils couraient pour la vie de Hektôr
+dompteur de chevaux.
+
+De même que deux chevaux rapidement élancés, dans les jeux
+funéraires d'un guerrier, pour atteindre la borne et remporter un
+prix magnifique, soit un trépied, soit une femme; de même ils
+tournèrent trois fois, de leurs pieds rapides, autour de la ville
+de Priamos. Et tous les dieux les regardaient. Et voici que le
+père des dieux et des hommes parla ainsi:
+
+-- Ô malheur! certes, je vois un homme qui m'est cher fuir autour
+des murailles. Mon coeur s'attriste sur Hektôr, qui a souvent
+brûlé pour moi de nombreuses cuisses de boeuf, sur les cimes du
+grand Ida ou dans la citadelle d'Ilios. Le divin Akhilleus le
+poursuit ardemment, de ses pieds rapides, autour de la ville de
+Priamos. Allons, délibérez, ô dieux immortels. L'arracherons-nous
+à la mort, ou dompterons-nous son courage par les mains du Pèléide
+Akhilleus?
+
+Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
+
+-- Ô père foudroyant qui amasses les nuées, qu'as-tu dit? Tu veux
+arracher à la mort lugubre cet homme mortel que la destinée a
+marqué pour mourir! Fais-le; mais jamais, nous, les dieux, nous ne
+t'approuverons.
+
+Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Rassure-toi, Tritogénéia, chère fille. Je n'ai point parlé dans
+une volonté arrêtée, et je veux te complaire. Va, et agis comme tu
+le voudras.
+
+Il parla ainsi, excitant Athènè déjà pleine d'ardeur; et elle
+s'élança du faîte de l'Olympos.
+
+Et, cependant, le rapide Akhilleus pressait sans relâche Hektôr,
+de même qu'un chien presse, sur les montagnes, le faon d'une
+biche. Il le poursuit à travers les taillis et les vallées des
+bois; et quand il se cache tremblant sous un buisson, le chien
+flaire sa trace et le découvre aussitôt. De même Hektôr ne pouvait
+se dérober au rapide Pèléiade. Autant de fois il voulait regagner
+les portes Dardaniennes et l'abri des tours hautes et solides d'où
+les Troiens pouvaient le secourir de leurs flèches, autant de fois
+Akhilleus le poursuivait en le chassant vers la plaine; mais
+Hektôr revenait toujours vers Ilios. De même que, dans un songe,
+on poursuit un homme qui fuit, sans qu'on puisse l'atteindre et
+qu'il puisse échapper, de même l'un ne pouvait saisir son ennemi,
+ni celui-ci lui échapper. Mais comment Hektôr eût-il évité plus
+longtemps les kères de la mort, si Apollôn, venant à son aide pour
+la dernière fois, n'eût versé la vigueur dans ses genoux rapides?
+
+Et le divin Akhilleus ordonnait à ses peuples, par un signe de
+tête, de ne point lancer contre Hektôr de flèches mortelles, de
+peur que quelqu'un le tuât et remportât cette gloire avant lui.
+Mais, comme ils revenaient pour la quatrième fois aux fontaines du
+Skamandros, le père Zeus déploya ses balances d'or, et il y mit
+deux kères de la mort violente, l'une pour Akhilleus et l'autre
+pour Hektôr dompteur de chevaux. Et il les éleva en les tenant par
+le milieu, et le jour fatal de Hektôr descendit vers les demeures
+d'Aidès, et Phoibos Apollôn l'abandonna, et la déesse Athènè aux
+yeux clairs, s'approchant du Pèléide, lui dit ces paroles ailées:
+
+-- J'espère enfin, illustre Akhilleus cher à Zeus, que nous allons
+remporter une grande gloire auprès des nefs Akhaiennes, en tuant
+Hektôr insatiable de combats. Il ne peut plus nous échapper, même
+quand l'archer Apollôn, faisant mille efforts pour le sauver, se
+prosternerait devant le père Zeus tempétueux. Arrête-toi, et
+respire. Je vais persuader le Priamide de venir à toi et de te
+combattre.
+
+Athènè parla ainsi, et Akhilleus, plein de joie, s'arrêta, appuyé
+sur sa lance d'airain. Et Athènè, le quittant, s'approcha du divin
+Hektôr, étant semblable à Dèiphobos par le corps et par la voix.
+Et, debout auprès de lui, elle lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Ô mon frère, voici que le rapide Akhilleus te presse en te
+poursuivant autour de la ville de Priamos. Tenons ferme et faisons
+tête tous deux à l'ennemi.
+
+Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit:
+
+-- Dèiphobos, certes, tu étais déjà le plus cher de mes frères, de
+tous ceux que Hékabè et Priamos ont engendrés; mais je dois
+t'honorer bien plus dans mon coeur, aujourd'hui que, pour me
+secourir, tu es sorti de nos murailles, où tous les autres restent
+enfermés.
+
+Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
+
+-- Ô mon frère, notre père et notre mère vénérable m'ont supplié à
+genoux, et tous mes compagnons aussi, de rester dans les murs, car
+tous sont épouvantés; mais mon âme était en proie à une amère
+douleur. Maintenant, combattons bravement, et ne laissons point
+nos lances en repos, et voyons si Akhilleus, nous ayant tués,
+emportera nos dépouilles sanglantes vers les nefs creuses, ou s'il
+sera dompté par ta lance.
+
+Athènè parla ainsi avec ruse et elle le précéda. Et dès qu'ils se
+furent rencontrés, le grand Hektôr au casque mouvant parla ainsi
+le premier:
+
+-- Je ne te fuirai pas plus longtemps, fils de Pèleus. Je t'ai fui
+trois fois autour de la grande ville de Priamos et je n'ai point
+osé attendre ton attaque; mais voici que mon coeur me pousse à te
+tenir tête. Je tuerai ou je serai tué. Mais attestons les dieux,
+et qu'ils soient les fidèles témoins et les gardiens de nos
+pactes. Je ne t'outragerai point cruellement, si Zeus me donne la
+victoire et si je t'arrache l'âme; mais, Akhilleus, après t'avoir
+dépouillé de tes belles armes, je rendrai ton cadavre aux
+Akhaiens. Fais de même, et promets-le.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un oeil sombre, lui
+répondit:
+
+-- Hektôr, le plus exécrable des hommes, ne me parle point de
+pactes. De même qu'il n'y a point d'alliances entre les lions et
+les hommes, et que les loups et les agneaux, loin de s'accorder,
+se haïssent toujours; de même il m'est impossible de ne pas te
+haïr, et il n'y aura point de pactes entre nous avant qu'un des
+deux ne tombe, rassasiant de son sang le terrible guerrier Arès.
+Rappelle tout ton courage. C'est maintenant que tu vas avoir
+besoin de toute ton adresse et de toute ta vigueur, car tu n'as
+plus de refuge, et voici que Pallas Athènè va te dompter par ma
+lance, et que tu expieras en une fois les maux de mes compagnons
+que tu as tués dans ta fureur!
+
+Il parla ainsi, et, brandissant sa longue pique, il la lança; mais
+l'illustre Hektôr la vit et l'évita; et la pique d'airain, passant
+au-dessus de lui, s'enfonça en terre. Et Pallas Athènè, l'ayant
+arrachée, la rendit à Akhilleus, sans que le prince des peuples,
+Hektôr, s'en aperçût. Et le Priamide dit au brave Pèléide:
+
+-- Tu m'as manqué, ô Akhilleus semblable aux dieux! Zeus ne
+t'avait point enseigné ma destinée, comme tu le disais; mais ce
+n'étaient que des paroles vaines et rusées, afin de m'effrayer et
+de me faire oublier ma force et mon courage. Ce ne sera point dans
+le dos que tu me perceras de ta lance, car je cours droit à toi.
+Frappe donc ma poitrine, si un dieu te l'accorde, et tente
+maintenant d'éviter ma lance d'airain. Plût aux dieux que tu la
+reçusses tout entière dans le corps! La guerre serait plus facile
+aux Troiens si je te tuais, car tu es leur pire fléau.
+
+Il parla ainsi en brandissant sa longue pique, et il la lança; et
+elle frappa, sans dévier, le milieu du bouclier du Pèléide; mais
+le bouclier la repoussa au loin. Et Hektôr, irrité qu'un trait
+inutile se fût échappé de sa main, resta plein de trouble, car il
+n'avait que cette lance. Et il appela à grands cris Dèiphobos au
+bouclier brillant, et il lui demanda une autre lance; mais,
+Dèiphobos ayant disparu, Hektôr, dans son esprit, connut sa
+destinée, et il dit:
+
+-- Malheur à moi! voici que les dieux m'appellent à la mort. Je
+croyais que le héros Dèiphobos était auprès de moi; mais il est
+dans nos murs. C'est Athènè qui m'a trompé. La mauvaise mort est
+proche; la voilà, plus de refuge. Ceci plaisait dès longtemps à
+Zeus et au fils de Zeus, Apollôn, qui tous deux cependant
+m'étaient bienveillants. Et voici que la moire va me saisir! Mais,
+certes, je ne mourrai ni lâchement, ni sans gloire, et
+j'accomplirai une grande action qu'apprendront les hommes futurs.
+
+Il parla ainsi, et, tirant l'épée aiguë qui pendait, grande et
+lourde, sur son flanc, il se jeta sur Akhilleus, semblable à
+l'aigle qui, planant dans les hauteurs, descend dans la plaine à
+travers les nuées obscures, afin d'enlever la faible brebis ou le
+lièvre timide. Ainsi se ruait Hektôr, en brandissant l'épée aiguë.
+Et Akhilleus, emplissant son coeur d'une rage féroce, se rua aussi
+sur le Priamide. Et il portait son beau bouclier devant sa
+poitrine, et il secouait son casque éclatant aux quatre cônes et
+aux splendides crinières d'or mouvantes que Hèphaistos avait
+fixées au sommet. Comme Hespéros, la plus belle des étoiles
+ouraniennes, se lève au milieu des astres de la nuit, ainsi
+resplendissait l'éclair de la pointe d'airain que le Pèléide
+brandissait, pour la perte de Hektôr, cherchant sur son beau corps
+la place où il frapperait. Les belles armes d'airain que le
+Priamide avait arrachées au cadavre de Patroklos le couvraient en
+entier, sauf à la jointure du cou et de l'épaule, là où la fuite
+de l'âme est la plus prompte. C'est là que le divin Akhilleus
+enfonça sa lance, dont la pointe traversa le cou de Hektôr; mais
+la lourde lance d'airain ne trancha point le gosier, et il pouvait
+encore parler. Il tomba dans la poussière, et le divin Akhilleus
+se glorifia ainsi:
+
+-- Hektôr, tu pensais peut-être, après avoir tué Patroklos,
+n'avoir plus rien à craindre? Tu ne songeais point à moi qui étais
+absent. Insensé! un vengeur plus fort lui restait sur les nefs
+creuses, et c'était moi qui ai rompu tes genoux! Va! les chiens et
+les oiseaux te déchireront honteusement, et les Akhaiens
+enseveliront Patroklos!
+
+Et Hektôr au casque mouvant lui répondit, parlant à peine:
+
+-- Je te supplie par ton âme, par tes genoux, par tes parents, ne
+laisse pas les chiens me déchirer auprès des nefs Akhaiennes.
+Accepte l'or et l'airain que te donneront mon père et ma mère
+vénérable. Renvoie mon corps dans mes demeures, afin que les
+Troiens et les Troiennes me déposent avec honneur sur le bûcher.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un oeil sombre, lui
+dit:
+
+-- Chien! ne me supplie ni par mes genoux, ni par mes parents.
+Plût aux dieux que j'eusse la force de manger ta chair crue, pour
+le mal que tu m'as fait! Rien ne sauvera ta tête des chiens, quand
+même on m'apporterait dix et vingt fois ton prix, et nulle autres
+présents; quand même le Dardanide Priamos voudrait te racheter ton
+poids d'or! Jamais la mère vénérable qui t'a enfanté ne te
+pleurera couché sur un lit funèbre. Les chiens et les oiseaux te
+déchireront tout entier!
+
+Et Hektôr au casque mouvant lui répondit en mourant:
+
+-- Certes, je prévoyais, te connaissant bien, que je ne te
+fléchirais point, car ton coeur est de fer. Souviens-toi que les
+dieux me vengeront le jour où Pâris et Phoibos Apollôn te tueront,
+malgré ton courage, devant les portes Skaies.
+
+Et la mort l'ayant interrompu, son âme s'envola de son corps chez
+Aidès, pleurant sa destinée mauvaise, sa vigueur et sa jeunesse.
+
+Et Akhilleus dit à son cadavre:
+
+-- Meurs! Je subirai ma destinée quand Zeus et les autres dieux le
+voudront.
+
+Ayant ainsi parlé, il arracha sa lance d'airain du cadavre, et, la
+posant à l'écart, il dépouilla les épaules du Priamide de ses
+armes sanglantes. Et les fils des Akhaiens accoururent, et ils
+admiraient la grandeur et la beauté de Hektôr; et chacun le
+blessait de nouveau, et ils disaient en se regardant:
+
+-- Certes, Hektôr est maintenant plus aisé à manier que le jour où
+il incendiait les nefs.
+
+Ils parlaient ainsi, et chacun le frappait. Mais aussitôt que le
+divin Akhilleus aux pieds rapides eut dépouillé le Priamide de ses
+armes, debout au milieu des Akhaiens, il leur dit ces paroles
+ailées:
+
+-- Ô amis, princes et chefs des Argiens, puisque les dieux m'ont
+donné de tuer ce guerrier qui nous a accablés de plus de maux que
+tous les autres à la fois, allons assiéger la ville, et sachons
+quelle est la pensée des Troiens: s'ils veulent, le Priamide étant
+mort, abandonner la citadelle, ou y rester, bien qu'ils aient
+perdu Hektôr. Mais à quoi songe mon esprit? Il gît auprès des
+nefs, mort, non pleuré, non enseveli, Patroklos, que je
+n'oublierai jamais tant que je vivrai, et que mes genoux
+remueront! Même quand les morts oublieraient chez Aidès, moi je me
+souviendrai de mon cher compagnon. Et maintenant, ô fils des
+Akhaiens, chantez les paians et retournons aux nefs en entraînant
+ce cadavre. Nous avons remporté une grande gloire, nous avons tué
+le divin Hektôr, à qui les Troiens adressaient des voeux, dans
+leur ville, comme à un dieu.
+
+Il parla ainsi, et il outragea indignement le divin Hektôr. Il lui
+perça les tendons des deux pieds, entre le talon et la cheville,
+et il y passa des courroies. Et il l'attacha derrière le char,
+laissant traîner la tête. Puis, déposant les armes illustres dans
+le char, il y monta lui-même, et il fouetta les chevaux, qui
+s'élancèrent avec ardeur. Et le Priamide Hektôr était ainsi traîné
+dans un tourbillon de poussière, et ses cheveux noirs en étaient
+souillés, et sa tête était ensevelie dans la poussière, cette tête
+autrefois si belle que Zeus livrait maintenant à l'ennemi, pour
+être outragée sur la terre de la patrie.
+
+Ainsi toute la tête de Hektôr était souillée de poussière. Et sa
+mère, arrachant ses cheveux et déchirant son beau voile, gémissait
+en voyant de loin son fils. Et son père pleurait misérablement, et
+les peuples aussi hurlaient et pleuraient par la ville. On eût dit
+que la haute Ilios croulait tout entière dans le feu. Et les
+peuples retenaient à grand'peine le vieux Priamos désespéré qui
+voulait sortir des portes Dardaniennes. Et, se prosternant devant
+eux, il les suppliait, les nommant par leurs noms:
+
+-- Mes amis, laissez-moi sortir seul de la ville, afin que j'aille
+aux nefs des Akhaiens. Je supplierai cet homme impie qui accomplit
+d'horribles actions. Il respectera peut-être mon âge, il aura
+peut-être pitié de ma vieillesse; car son père aussi est vieux,
+Pèleus, qui l'a engendré et nourri pour la ruine des Troiens, et
+surtout pour m'accabler de maux. Que de fils florissants il m'a
+tués! Et je gémis moins sur eux tous ensemble que sur le seul
+Hektôr, dont le regret douloureux me fera descendre aux demeures
+d'Aidès. Plût aux dieux qu'il fût mort dans nos bras! Au moins,
+sur son cadavre, nous nous serions rassasiés de larmes et de
+sanglots, la mère malheureuse qui l'a enfanté et moi!
+
+Il parla ainsi en pleurant. Et tous les citoyens pleuraient. Et,
+parmi les Troiennes, Hékabè commença le deuil sans fin:
+
+-- Mon enfant! pourquoi suis-je encore vivante, malheureuse,
+puisque tu es mort? Toi qui, les nuits et les jours, étais ma
+gloire dans Ilios, et l'unique salut des Troiens et des Troiennes,
+qui, dans la ville, te recevaient comme un dieu! Certes, tu
+faisais toute leur gloire, quand tu vivais; mais voici que la
+moire et la mort t'ont saisi!
+
+Elle parla ainsi en pleurant. Et la femme de Hektôr ne savait rien
+encore, aucun messager ne lui ayant annoncé que son époux était
+resté hors des portes. Et, dans sa haute demeure fermée, elle
+tissait une toile double, splendide et ornée de fleurs variées. Et
+elle ordonnait aux servantes à la belle chevelure de préparer,
+dans la demeure, et de mettre un grand trépied sur le feu, afin
+qu'un bain chaud fût prêt pour Hektôr à son retour du combat.
+L'insensée ignorait qu'Athènè aux yeux clairs avait tué Hektôr par
+les mains d'Akhilleus, loin de tous les bains. Mais elle entendit
+des lamentations et des hurlements sur la tour. Et ses membres
+tremblèrent, et la navette lui tomba des mains, et elle dit aux
+servantes à la belle chevelure:
+
+-- Venez. Que deux d'entre vous me suivent, afin que je voie ce
+qui nous arrive, car j'ai entendu la voix de la vénérable mère de
+Hektôr. Mon coeur bondit dans ma poitrine, et mes genoux
+défaillent. Peut-être quelque malheur menace-t-il les fils de
+Priamos. Plaise aux dieux que mes paroles soient vaines! Mais je
+crains que le divin Akhilleus, ayant écarté le brave Hektôr de la
+ville, le poursuive dans la plaine et dompte son courage. Car mon
+époux ne reste point dans la foule des guerriers, et il combat en
+tête de tous, ne le cédant à aucun.
+
+Elle parla ainsi et sortit de sa demeure, semblable à une
+bakkhante et le coeur palpitant, et les servantes la suivaient.
+Arrivée sur la tour, au milieu de la foule des hommes, elle
+s'arrêta, regardant du haut des murailles, et reconnut Hektôr
+traîné devant la ville. Et les chevaux rapides le traînaient
+indignement vers les nefs creuses des Akhaiens. Alors, une nuit
+noire couvrit ses yeux, et elle tomba à la renverse, inanimée. Et
+tous les riches ornements se détachèrent de sa tête, la
+bandelette, le noeud, le réseau, et le voile que lui avait donné
+Aphroditè d'or le jour où Hektôr au casque mouvant l'avait emmenée
+de la demeure d'Êétiôn, après lui avoir donné une grande dot. Et
+les soeurs et les belles-soeurs de Hektôr l'entouraient et la
+soutenaient dans leurs bras, tandis qu'elle respirait à peine. Et
+quand elle eut recouvré l'esprit, elle dit, gémissant au milieu
+des Troiennes:
+
+-- Hektôr! ô malheureuse que je suis! Nous sommes nés pour une
+même destinée: toi, dans Troiè et dans la demeure de Priamos; moi,
+dans Thèbè, sous le mont Plakos couvert de forêts, dans la demeure
+d'Êétiôn, qui m'éleva toute petite, père malheureux d'une
+malheureuse. Plût aux dieux qu'il ne m'eût point engendrée!
+Maintenant tu descends vers les demeures d'Aidès, dans la terre
+creuse, et tu me laisses, dans notre demeure, veuve et accablée de
+deuil. Et ce petit enfant que nous avons engendré tous deux,
+malheureux que nous sommes! tu ne le protégeras pas, Hektôr,
+puisque tu es mort, et lui ne te servira point de soutien. Même
+s'il échappait à cette guerre lamentable des Akhaiens, il ne peut
+s'attendre qu'au travail et à la douleur, car ils lui enlèveront
+ses biens. Le jour qui fait un enfant orphelin lui ôte aussi tous
+ses jeunes amis. Il est triste au milieu de tous, et ses joues
+sont toujours baignées de larmes. Indigent, il s'approche des
+compagnons de son père, prenant l'un par le manteau et l'autre par
+la tunique. Si l'un d'entre eux, dans sa pitié, lui offre une
+petite coupe, elle mouille ses lèvres sans rafraîchir son palais.
+Le jeune homme, assis entre son père et sa mère, le repousse de la
+table du festin, et, le frappant de ses mains, lui dit des paroles
+injurieuses: -- Va-t'en! ton père n'est pas des nôtres!’ Et
+l'enfant revient en pleurant auprès de sa mère veuve. Astyanax,
+qui autrefois mangeait la moelle et la graisse des brebis sur les
+genoux de son père; qui, lorsque le sommeil le prenait et qu'il
+cessait de jouer, dormait dans un doux lit, aux bras de sa
+nourrice, et le coeur rassasié de délices; maintenant Astyanax,
+que les Troiens nommaient ainsi, car Hektôr défendait seul leurs
+hautes murailles, subira mille maux, étant privé de son père bien-
+aimé. Et voici, Hektôr, que les vers rampants te mangeront auprès
+des nefs éperonnées, loin de tes parents, après que les chiens se
+seront rassasiés de ta chair. Tu possédais, dans tes demeures, de
+beaux et doux vêtements, oeuvre des femmes; mais je les brûlerai
+tous dans le feu ardent, car ils ne te serviront pas et tu ne
+seras pas enseveli avec eux. Qu'ils soient donc brûlés en ton
+honneur au milieu des Troiens et des Troiennes!
+
+Elle parla ainsi en pleurant, et toutes les femmes se lamentaient
+comme elle.
+
+
+Chant 23
+
+Et tandis qu'ils gémissaient ainsi par la ville, les Akhaiens
+arrivèrent aux nefs et au Hellespontos. Et ils se dispersèrent, et
+chacun rentra dans sa nef. Mais Akhilleus ne permit point aux
+Myrmidones de se séparer, et il dit à ses braves compagnons:
+
+-- Myrmidones aux chevaux rapides, mes chers compagnons, ne
+détachons point des chars nos chevaux aux sabots massifs; mais,
+avec nos chevaux et nos chars, pleurons Patroklos, car tel est
+l'honneur dû aux morts. Après nous être rassasiés de deuil, nous
+délierons nos chevaux, et, tous, nous prendrons notre repas ici.
+
+Il parla ainsi, et ils se lamentaient, et Akhilleus le premier.
+Et, en gémissant, ils poussèrent trois fois les chevaux aux belles
+crinières autour du cadavre; et Thétis augmentait leur désir de
+pleurer. Et, dans le regret du héros Patroklos, les larmes
+baignaient les armes et arrosaient le sable. Au milieu d'eux, le
+Pèléide commença le deuil lamentable, en posant ses mains tueuses
+d'homme sur la poitrine de son ami:
+
+-- Sois content de moi, ô Patroklos, dans les demeures d'Aidès.
+Tout ce que je t'ai promis, je l'accomplirai. Hektôr, jeté aux
+chiens, sera déchiré par eux; et, pour te venger, je tuerai devant
+ton bûcher douze nobles fils des Troiens.
+
+Il parla ainsi, et il outragea indignement le divin Hektôr en le
+couchant dans la poussière devant le lit du Ménoitiade. Puis, les
+Myrmidones quittèrent leurs splendides armes d'airain, dételèrent
+leurs chevaux hennissants et s'assirent en foule autour de la nef
+du rapide Aiakide, qui leur offrit le repas funèbre. Et beaucoup
+de boeufs blancs mugissaient sous le fer, tandis qu'on les
+égorgeait ainsi qu'un grand nombre de brebis et de chèvres
+bêlantes. Et beaucoup de porcs gras cuisaient devant la flamme du
+feu. Et le sang coulait abondamment autour du cadavre. Et les
+princes Akhaiens conduisirent le prince Pèléiôn aux pieds rapides
+vers le divin Agamemnôn, mais non sans peine, car le regret de son
+compagnon emplissait son coeur.
+
+Et quand ils furent arrivés à la tente d'Agamemnôn, celui-ci
+ordonna aux hérauts de poser un grand trépied sur le feu, afin que
+le Pèléide, s'il y consentait, lavât le sang qui le souillait.
+Mais il s'y refusa toujours et jura un grand serment:
+
+-- Non! par Zeus, le plus haut et le meilleur des dieux, je ne
+purifierai point ma tête que je n'aie mis Patroklos sur le bûcher,
+élevé son tombeau et coupé ma chevelure. Jamais, tant que je
+vivrai, une telle douleur ne m'accablera plus. Mais achevons ce
+repas odieux. Roi des hommes, Agamemnôn, commande qu'on apporte,
+dès le matin, le bois du bûcher, et qu'on l'apprête, car il est
+juste d'honorer ainsi Patroklos, qui subit les noires ténèbres. Et
+le feu infatigable le consumera promptement à tous les yeux, et
+les peuples retourneront aux travaux de la guerre.
+
+Il parla ainsi, et les princes, l'ayant entendu, lui obéirent. Et
+tous, préparant le repas, mangèrent; et aucun ne se plaignit d'une
+part inégale. Puis, ils se retirèrent sous les tentes pour y
+dormir.
+
+Mais le Pèléide était couché, gémissant, sur le rivage de la mer
+aux bruits sans nombre, au milieu des Myrmidones, en un lieu où
+les flots blanchissaient le bord. Et le doux sommeil, lui versant
+l'oubli de ses peines, l'enveloppa, car il avait fatigué ses beaux
+membres en poursuivant Hektôr autour de la haute Ilios. Et l'âme
+du malheureux Patroklos lui apparut, avec la grande taille, les
+beaux yeux, la voix et jusqu'aux vêtements du héros. Elle s'arrêta
+sur la tête d'Akhilleus et lui dit:
+
+-- Tu dors, et tu m'oublies, Akhilleus. Vivant, tu ne me
+négligeais point, et, mort, tu m'oublies. Ensevelis-moi, afin que
+je passe promptement les portes d'Aidès. Les âmes, ombres des
+morts, me chassent et ne me laissent point me mêler à elles au-
+delà du fleuve; et je vais, errant en vain autour des larges
+portes de la demeure d'Aidès. Donne-moi la main; je t'en supplie
+en pleurant, car je ne reviendrai plus du Hadès, quand vous
+m'aurez livré au bûcher. Jamais plus, vivants tous deux, nous ne
+nous confierons l'un à l'autre, assis loin de nos compagnons, car
+la kèr odieuse qui m'était échue dès ma naissance m'a enfin saisi.
+Ta moire fatale, ô Akhilleus égal aux dieux, est aussi de mourir
+sous les murs des Troiens magnanimes! Mais je te demande ceci, et
+puisses-tu me l'accorder: Akhilleus, que mes ossements ne soient
+point séparés des tiens, mais qu'ils soient unis comme nous
+l'avons été dans tes demeures. Quand Ménoitios m'y conduisit tout
+enfant, d'Opoèn, parce que j'avais tué déplorablement, dans ma
+colère, le fils d'Amphidamas, en jouant aux dés, le cavalier
+Pèleus me reçut dans ses demeures, m'y éleva avec tendresse et me
+nomma ton compagnon. Qu'une seule urne reçoive donc nos cendres,
+cette urne d'or que t'a donnée ta mère vénérable.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit:
+
+-- Pourquoi es-tu venu, ô tête chère! et pourquoi me commander ces
+choses? Je t'obéirai, et les accomplirai promptement. Mais reste,
+que je t'embrasse un moment, au moins! Adoucissons notre amère
+douleur.
+
+Il parla ainsi, et il étendit ses mains affectueuses; mais il ne
+saisit rien, et l'âme rentra en terre comme une fumée, avec un
+âpre murmure. Et Akhilleus se réveilla stupéfait et, frappant ses
+mains, il dit ces paroles lugubres:
+
+-- Ô dieux! l'âme existe encore dans le Hadès, mais comme une
+vaine image, et sans corps. L'âme du malheureux Patroklos m'est
+apparue cette nuit, pleurant et se lamentant, et semblable à lui-
+même; et elle m'a ordonné d'accomplir ses voeux.
+
+Il parla ainsi, et il excita la douleur de tous les Myrmidones; et
+Éôs aux doigts couleur de rose les trouva gémissant autour du
+cadavre.
+
+Mais le roi Agamemnôn pressa les hommes et les mulets de sortir
+des tentes et d'amener le bois. Et un brave guerrier les
+commandait, Mèrionès, compagnon du courageux Idoméneus. Et ils
+allaient, avec les haches qui tranchent le bois, et les cordes
+bien tressées, et les mulets marchaient devant eux. Et,
+franchissant les pentes, et les rudes montées et les précipices,
+ils arrivèrent aux sommets de l'Ida où abondent les sources. Et,
+aussitôt, de leurs haches pesantes, ils abattirent les chênes
+feuillus qui tombaient à grand bruit. Et les Akhaiens y attelaient
+les mulets qui dévoraient la terre de leurs pieds, se hâtant
+d'emporter vers le camp leur charge à travers les broussailles
+épaisses. Et les Akhaiens traînaient aussi les troncs feuillus,
+ainsi que le commandait Mèrionès, le compagnon d'Idoméneus qui
+aime les braves. Et ils déposèrent le bois sur le rivage, là où
+Akhilleus avait marqué le grand tombeau de Patroklos et le sien.
+
+Puis, ayant amassé un immense monceau, ils s'assirent, attendant.
+Et Akhilleus ordonna aux braves Myrmidones de se couvrir de leurs
+armes et de monter sur leurs chars. Et ils se hâtaient de s'armer
+et de monter sur leurs chars, guerriers et conducteurs. Et,
+derrière les cavaliers, s'avançaient des nuées d'hommes de pied;
+et, au milieu d'eux, Patroklos était porté par ses compagnons, qui
+couvraient son cadavre de leurs cheveux qu'ils arrachaient. Et,
+triste, le divin Akhilleus soutenait la tête de son irréprochable
+compagnon qu'il allait envoyer dans le Hadès.
+
+Et quand ils furent arrivés au lieu marqué par Akhilleus, ils
+déposèrent le corps et bâtirent le bûcher. Et le divin Akhilleus
+aux pieds rapides eut une autre pensée. Et il coupa, à l'écart, sa
+chevelure blonde qu'il avait laissée croître pour le fleuve
+Sperkhios; et, gémissant, il dit, les yeux sur la mer sombre:
+
+-- Sperkhios! c'est en vain que mon père Pèleus te promit qu'à mon
+retour dans la chère terre de la patrie je couperais ma chevelure,
+et que je te sacrifierais de saintes hécatombes et cinquante
+béliers, à ta source, là où sont ton temple et ton autel parfumé.
+Le vieillard te fit ce voeu; mais tu n'as point exaucé son désir,
+car je ne reverrai plus la chère terre de la patrie. C'est au
+héros Patroklos que j'offre ma chevelure pour qu'il l'emporte.
+
+Ayant ainsi parlé, il déposa sa chevelure entre les mains de son
+cher compagnon, augmentant ainsi la douleur de tous, et la lumière
+de Hélios fût tombée tandis qu'ils pleuraient encore, si
+Akhilleus, s'approchant d'Agamemnôn, ne lui eût dit:
+
+-- Atréide, à qui tout le peuple Akhaien obéit, plus tard il
+pourra se rassasier de larmes. Commande-lui de s'éloigner du
+bûcher et de préparer son repas. Nous, les chefs, qui avons un
+plus grand souci de Patroklos, restons seuls.
+
+Et le roi des hommes, Agamemnôn, l'ayant entendu, renvoya aussitôt
+le peuple vers les nefs égales; et les ensevelisseurs, restant
+seuls, amassèrent le bois. Et ils firent le bûcher de cent pieds
+sur toutes ses faces, et, sur son faîte, ils déposèrent, pleins de
+tristesse, le cadavre de Patroklos. Puis, ils égorgèrent et
+écorchèrent devant le bûcher une foule de brebis grasses et de
+boeufs aux pieds flexibles. Et le magnanime Akhilleus, couvrant
+tout le cadavre de leur graisse, de la tête aux pieds, entassa
+tout autour leurs chairs écorchées. Et, s'inclinant sur le lit
+funèbre, il y plaça des amphores de miel et d'huile. Puis, il jeta
+sur le bûcher quatre chevaux aux beaux cous. Neuf chiens familiers
+mangeaient autour de sa table. Il en tua deux qu'il jeta dans le
+bûcher. Puis, accomplissant une mauvaise pensée, il égorgea douze
+nobles enfants des Troiens magnanimes. Puis, il mit le feu au
+bûcher, afin qu'il fût consumé, et il gémit, appelant son cher
+compagnon:
+
+-- Sois content de moi, ô Patroklos! dans le Hadès, car j'ai
+accompli tout ce que je t'ai promis. Le feu consume avec toi douze
+nobles enfants des magnanimes Troiens. Pour le Priamide Hektôr, je
+ne le livrerai point au feu, mais aux chiens.
+
+Il parla ainsi dans sa colère; mais les chiens ne devaient point
+déchirer Hektôr, car, jour et nuit, la fille de Zeus, Aphroditè,
+les chassait au loin, oignant le corps d'une huile ambroisienne,
+afin que le Pèléide ne le déchirât point en le traînant. Et
+Phoibos Apollôn enveloppait d'une nuée ouranienne le lieu où était
+couché le cadavre, de peur que la force de Hélios n'en desséchât
+les nerfs et les chairs.
+
+Mais le bûcher de Patroklos ne brûlait point. Alors le divin
+Akhilleus aux pieds rapides pria à l'écart les deux vents Boréas
+et Zéphyros, leur promettant de riches sacrifices. Et, faisant des
+libations avec une coupe d'or, il les supplia de venir, afin de
+consumer promptement le cadavre, en enflammant le bûcher. Et la
+rapide Iris entendit ses prières et s'envola en messagère auprès
+des vents. Et, rassemblés en foule dans la demeure du violent
+Zéphyros, ils célébraient un festin. Et la rapide Iris survint et
+s'arrêta sur le seuil de pierre. Et, dès qu'ils l'eurent vue de
+leurs yeux, tous se levèrent, et chacun l'appela près de lui. Mais
+elle ne voulut point s'asseoir et leur dit:
+
+-- Ce n'est pas le temps de m'asseoir. Je retourne aux bouches de
+l'Okéanos, dans la terre des Aithiopiens, là où ils sacrifient des
+hécatombes aux immortels, et j'en ai ma part. Mais Akhilleus
+appelle Boréas et le sonore Zéphyros. Il les supplie de venir,
+leur promettant de riches sacrifices s'ils excitent le feu à
+consumer le bûcher sur lequel gît Patroklos que pleurent tous les
+Akhaiens.
+
+Elle parla ainsi et s'envola. Et les deux vents se ruèrent avec un
+bruit immense, chassant devant eux les nuées tumultueuses. Et ils
+traversèrent la mer, et l'eau se souleva sous leur souffle
+violent; et ils arrivèrent devant la riche Troiè et se jetèrent
+sur le feu; et toute la nuit, soufflant horriblement, ils
+irritèrent les flammes du bûcher; et, toute la nuit, le rapide
+Akhilleus, puisant le vin à pleine coupe d'un kratère d'or, et le
+répandant, arrosa la terre, appelant l'âme du malheureux
+Patroklos. Comme un père qui se lamente, en brûlant les ossements
+de son jeune fils dont la mort accable ses malheureux parents de
+tristesse; de même Akhilleus gémissait en brûlant les ossements de
+son compagnon, se roulant devant le bûcher, et se lamentant.
+
+Et quand l'étoile du matin reparut, messagère de lumière, et,
+après elle, quand Éôs au péplos couleur de safran se répandit sur
+la mer, alors le bûcher s'apaisa et la flamme s'éteignit, et les
+vents partirent, s'en retournant dans leur demeure, à travers la
+mer thrèkienne, dont les flots soulevés grondaient. Et le Pèléide,
+quittant le bûcher, se coucha accablé de fatigue, et le doux
+sommeil le saisit. Mais bientôt le bruit et le tumulte de ceux qui
+se rassemblaient autour de l'Atréide le réveillèrent. Et il se
+leva, et leur dit:
+
+-- Atréides, et vous, princes des Akhaiens, éteignez avec du vin
+noir toutes les parties du bûcher que le feu a brûlées, et nous
+recueillerons les os de Patroklos Ménoitiade. Ils sont faciles à
+reconnaître, car le cadavre était au milieu du bûcher, et, loin de
+lui tout autour, brûlaient confusément les chevaux et les hommes.
+Déposons dans une urne d'or ces os recouverts d'une double
+graisse, jusqu'à ce que je descende moi-même dans le Hadès. Je ne
+demande point maintenant un grand sépulcre. Que celui-ci soit
+simple. Mais vous, Akhaiens, qui survivrez sur vos nefs bien
+construites, vous nous élèverez, après ma mort, un vaste et grand
+tombeau.
+
+Il parla ainsi, et ils obéirent au rapide Pèléiôn. Et ils
+éteignirent d'abord avec du vin noir toutes les parties du bûcher
+que le feu avait brûlées; et la cendre épaisse tomba. Puis, en
+pleurant, ils déposèrent dans une urne d'or, couverts d'une double
+graisse, les os blancs de leur compagnon plein de douceur, et ils
+mirent, sous la tente du Pèléide, cette urne enveloppée d'un voile
+léger. Puis, marquant la place du tombeau, ils en creusèrent les
+fondements autour du bûcher, et ils mirent la terre en monceau, et
+ils partirent, ayant élevé le tombeau.
+
+Mais Akhilleus retint le peuple en ce lieu, et le fit asseoir en
+un cercle immense, et il fit apporter des nefs les prix: des
+vases, des trépieds, des chevaux, des mulets, des boeufs aux
+fortes têtes, des femmes aux belles ceintures, et du fer brillant.
+Et, d'abord, il offrit des prix illustres aux cavaliers rapides:
+une femme irréprochable, habile aux travaux, et un trépied à anse,
+contenant vingt-deux mesures, pour le premier vainqueur; pour le
+second, une jument de six ans, indomptée et pleine d'un mulet;
+pour le troisième, un vase tout neuf, beau, blanc, et contenant
+quatre mesures; pour le quatrième, deux talents d'or; et pour le
+cinquième, une urne neuve à deux anses. Et le Pèléide se leva et
+dit aux Argiens:
+
+-- Atréides, et vous, très braves Akhaiens, voici, dans
+l'enceinte, les prix offerts aux cavaliers. Si les Akhaiens
+luttaient aujourd'hui pour un autre mort, certes, j'emporterais
+ces prix dans mes tentes, car vous savez que mes chevaux
+l'emportent sur tous, étant immortels. Poseidaôn les donna à mon
+père Pèleus qui me les a donnés. Mais ni moi, ni mes chevaux aux
+sabots massifs nous ne combattrons. Ils ont perdu l'irréprochable
+vigueur de leur doux conducteur qui baignait leurs crinières
+d'huile liquide, après les avoir lavées dans une eau pure; et
+maintenant ils pleurent, les crinières pendantes, et ils restent
+immobiles et pleins de tristesse. Mais vous qui, parmi tous les
+Akhaiens, vous confiez en vos chevaux et en vos chars solides,
+descendez dans l'enceinte.
+
+Le Pèléide parla ainsi, et de rapides cavaliers se levèrent. Et,
+le premier, se leva le roi des hommes, Eumèlos, le fils bien-aimé
+d'Admètès, très habile à mener un char. Et après lui, se leva le
+brave Diomèdès Tydéide, conduisant sous le joug les chevaux de
+Trôos qu'il avait enlevés autrefois à Ainéias, quand celui-ci fut
+sauvé par Apollôn. Et, après Diomèdès, se leva le blond Ménélaos
+Atréide, aimé de Zeus. Et il conduisait sous le joug deux chevaux
+rapides: Aithè, jument d'Agamemnôn, et Podargos, qui lui
+appartenait. Et l'Ankhisiade Ekhépôlos avait donné Aithè à
+Agamemnôn, afin de ne point le suivre vers la haute Ilios. Et il
+était resté, vivant dans les délices, car Zeus lui avait donné de
+grandes richesses, et il habitait la grande Sikiôn. Et Ménélaos la
+conduisait sous le joug, pleine d'ardeur. Et, après l'Atréide, se
+leva, conduisant deux beaux chevaux, Antilokhos, l'illustre fils
+du magnanime roi Nestôr Nèlèiade. Et les chevaux rapides qui
+traînaient son char étaient pyliens. Et le père, debout auprès de
+son fils, donnait des conseils excellents au jeune homme déjà
+plein de prudence:
+
+-- Antilokhos, certes, Zeus et Poseidaôn, t'ayant aimé tout jeune,
+t'ont enseigné à mener un char; c'est pourquoi on ne peut
+t'instruire davantage. Tu sais tourner habilement la borne, mais
+tes chevaux sont lourds, et je crains un malheur. Les autres ne te
+sont pas supérieurs en science, mais leurs chevaux sont plus
+rapides. Allons, ami, réfléchis à tout, afin que les prix ne
+t'échappent pas. Le bûcheron vaut mieux par l'adresse que par la
+force. C'est par son art que le pilote dirige sur la noire mer une
+nef rapide, battue par les vents; et le conducteur de chars
+l'emporte par son habileté sur le conducteur de chars. Celui qui
+s'abandonne à ses chevaux et à son char vagabonde follement çà et
+là, et ses chevaux s'emportent dans le stade, et il ne peut les
+retenir. Mais celui qui sait les choses utiles, quand il conduit
+des chevaux lourds, regardant toujours la borne, l'effleure en la
+tournant. Et il ne lâche point tout d'abord les rênes en cuir de
+boeuf, mais, les tenant d'une main ferme, il observe celui qui le
+précède. Je vais te montrer la borne. On la reconnaît aisément. Là
+s'élève un tronc desséché, d'une aune environ hors de terre et que
+la pluie ne peut nourrir. C'est le tronc d'un chêne ou d'un pin.
+Devant lui sont deux pierres blanches, posées de l'un et l'autre
+côté, au détour du chemin, et, en deçà comme au-delà, s'étend
+l'hippodrome aplani. C'est le tombeau d'un homme mort autrefois,
+ou une limite plantée par les anciens hommes, et c'est la borne
+que le divin Akhilleus aux pieds rapides vous a marquée. Quand tu
+en approcheras, pousse tout auprès tes chevaux et ton char.
+Penche-toi, de ton char bien construit, un peu sur la gauche, et
+excite le cheval de droite de la voix et du fouet, en lui lâchant
+toutes les rênes. Que ton cheval de gauche rase la borne, de façon
+que le moyeu de la roue la touche presque; mais évite de heurter
+la pierre, de peur de blesser tes chevaux et de briser ton char,
+ce qui ferait la joie des autres, mais ta propre honte. Enfin,
+ami, sois adroit et prudent. Si tu peux dépasser la borne le
+premier, il n'en est aucun qui ne te poursuive vivement, mais nul
+ne te devancera, quand même on pousserait derrière toi le divin
+Atréiôn, ce rapide cheval d'Adrestès, qui était de race divine, ou
+même les illustres chevaux de Laomédôn qui furent nourris ici.
+
+Et le Nèlèiôn Nestôr, ayant ainsi parlé et enseigné toute chose à
+son fils, se rassit. Et, le cinquième, Mèrionès conduisait deux
+chevaux aux beaux crins.
+
+Puis, ils montèrent tous sur leurs chars, et ils jetèrent les
+sorts; et Akhilleus les remua, et Antilokhos Nestôréide vint le
+premier, puis le roi Eumèlos, puis l'Atréide Ménélaos illustre par
+sa lance, puis Mèrionès, et le dernier fut le Tydéide, le plus
+brave de tous. Et ils se placèrent dans cet ordre, et Akhilleus
+leur marqua la borne, au loin dans la plaine; et il envoya comme
+inspecteur le divin Phoinix, compagnon de son père, afin qu'il
+surveillât la course et dît la vérité.
+
+Et tous ensemble, levant le fouet sur les chevaux et les excitant
+du fouet et de la voix, s'élancèrent dans la plaine, loin des
+nefs. Et la poussière montait autour de leurs poitrines, comme un
+nuage ou comme une tempête; et les crinières flottaient au vent;
+et les chars tantôt semblaient s'enfoncer en terre, et tantôt
+bondissaient au-dessus. Mais les conducteurs se tenaient fermes
+sur leurs sièges, et leur coeur palpitait du désir de la victoire,
+et chacun excitait ses chevaux qui volaient, soulevant la
+poussière de la plaine.
+
+Mais quand les chevaux rapides, ayant atteint la limite de la
+course, revinrent vers la blanche mer, l'ardeur des combattants et
+la vitesse de la course devinrent visibles. Et les rapides juments
+du Phèrètiade parurent les premières; et les chevaux troiens de
+Diomèdès les suivaient de si près, qu'ils semblaient monter sur le
+char. Et le dos et les larges épaules d'Eumèlos étaient chauffés
+de leur souffle, car ils posaient sur lui leurs têtes. Et, certes,
+Diomèdès eût vaincu ou rendu la lutte égale, si Phoibos Apollôn,
+irrité contre le fils de Tydeus, n'eût fait tomber de ses mains le
+fouet splendide. Et des larmes de colère jaillirent de ses yeux,
+quand il vit les juments d'Eumèlos se précipiter plus rapides, et
+ses propres chevaux se ralentir, n'étant plus aiguillonnés.
+
+Mais Apollôn, retardant le Tydéide, ne put se cacher d'Athènè. Et,
+courant au prince des peuples, elle lui rendit son fouet et
+remplit ses chevaux de vigueur. Puis, furieuse, et poursuivant le
+fils d'Admètès, elle brisa le joug des juments, qui se dérobèrent.
+Et le timon tomba rompu; et Eumèlos aussi tomba auprès de la roue,
+se déchirant les bras, la bouche et les narines. Et il resta muet,
+le front meurtri et les yeux pleins de larmes.
+
+Alors, Diomèdès, le devançant, poussa ses chevaux aux sabots
+massifs, bien au-delà de tous, car Athènè leur avait donné une
+grande vigueur et accordait la victoire au Tydéide. Et, après lui,
+le blond Ménélaos Atréide menait son char, puis Antilokhos, qui
+exhortait les chevaux de son père:
+
+-- Prenez courage, et courez plus rapidement. Certes, je ne vous
+ordonne point de lutter contre les chevaux du brave Tydéide, car
+Athènè donne la vitesse à leurs pieds et accorde la victoire à
+leur maître; mais atteignez les chevaux de l'Atréide, et ne
+faiblissez point, de peur que Aithè, qui n'est qu'une jument, vous
+couvre de honte.
+
+Pourquoi tardez-vous, mes braves? Mais je vous le dis, et, certes,
+ceci s'accomplira: Nestôr, le prince des peuples, ne se souciera
+plus de vous; et il vous percera de l'airain aigu, si, par
+lâcheté, nous ne remportons qu'un prix vil. Hâtez-vous et
+poursuivez promptement l'Atréide. Moi, je vais méditer une ruse,
+et je le devancerai au détour du chemin, et je le tromperai.
+
+Il parla ainsi, et les chevaux, effrayés des menaces du prince,
+coururent plus rapidement. Et le brave Antilokhos vit que le
+chemin se rétrécissait. La terre était défoncée par l'amas des
+eaux de l'hiver, et une partie du chemin était rompue, formant un
+trou profond. C'était là que se dirigeait Ménélaos pour éviter le
+choc des chars. Et Antilokhos y poussa aussi ses chevaux aux
+sabots massifs, hors de la voie, sur le bord du terrain en pente.
+Et l'Atréide fut saisi de crainte et dit à Antilokhos:
+
+-- Antilokhos, tu mènes tes chevaux avec imprudence. Le chemin est
+étroit, mais il sera bientôt plus large. Prends garde de nous
+briser tous deux en heurtant mon char.
+
+Il parla ainsi, mais Antilokhos, comme s'il ne l'avait point
+entendu, aiguillonna plus encore ses chevaux. Aussi rapides que le
+jet d'un disque que lance de l'épaule un jeune homme qui éprouve
+ses forces, les deux chars s'élancèrent de front. Mais l'Atréide
+ralentit sa course et attendit, de peur que les chevaux aux sabots
+massifs, se heurtant dans le chemin, ne renversassent les chars,
+et qu'Antilokhos et lui, en se hâtant pour la victoire, ne fussent
+précipités dans la poussière. Mais le blond Ménélaos, irrité, lui
+dit:
+
+-- Antilokhos, aucun homme n'est plus perfide que toi! Va! c'est
+bien faussement que nous te disions sage. Mais tu ne remporteras
+point le prix sans te parjurer.
+
+Ayant ainsi parlé, il exhorta ses chevaux et leur cria:
+
+-- Ne me retardez pas, et n'ayez point le coeur triste. Leurs
+pieds et leurs genoux seront plus tôt fatigués que les vôtres, car
+ils sont vieux tous deux.
+
+Il parla ainsi, et ses chevaux, effrayés par la voix du roi,
+s'élancèrent, et atteignirent aussitôt ceux d'Antilokhos.
+
+Cependant les Argiens, assis dans le stade, regardaient les chars
+qui volaient dans la plaine, en soulevant la poussière. Et
+Idoméneus, chef des Krètois, les vit le premier. Étant assis hors
+du stade, sur une hauteur, il entendit une voix qui excitait les
+chevaux, et il vit celui qui accourait le premier, dont toute la
+robe était rouge, et qui avait au front un signe blanc, rond comme
+l'orbe de Sélénè. Et il se leva et dit aux Argiens:
+
+-- Ô amis, princes et chefs des Argiens, voyez-vous ces chevaux
+comme moi? Il me semble que ce sont d'autres chevaux et un autre
+conducteur qui tiennent maintenant la tête. Peut-être les premiers
+au départ ont-ils subi un malheur dans la plaine. Je les ai vus
+tourner la borne et je ne les vois plus, et cependant j'embrasse
+toute la plaine troienne. Ou les rênes auront échappé au
+conducteur et il n'a pu tourner la borne heureusement, ou il est
+tombé, brisant son char, et ses juments furieuses se sont
+dérobées. Mais regardez vous-mêmes; je ne vois point clairement
+encore; cependant, il me semble que c'est un guerrier Aitôlien qui
+commande parmi les Argiens, le brave fils de Tydeus dompteur de
+chevaux, Diomèdès.
+
+Et le rapide Aias, fils d'Oileus, lui répondit amèrement:
+
+-- Idoméneus, pourquoi toujours bavarder? Ce sont ces mêmes
+juments aux pieds aériens qui arrivent à travers la vaste plaine.
+Tu n'es certes pas le plus jeune parmi les Argiens, et les yeux
+qui sortent de ta tête ne sont point les plus perçants. Mais tu
+bavardes sans cesse. Il ne te convient pas de tant parler, car
+beaucoup d'autres ici valent mieux que toi. Ce sont les juments
+d'Eumèlos qui arrivent les premières, et c'est lui qui tient
+toujours les rênes.
+
+Et le chef des Krètois, irrité, lui répondit:
+
+-- Aias, excellent pour la querelle, homme injurieux, le dernier
+des Argiens, ton âme est toute féroce! Allons! déposons un
+trépied, ou un vase, et prenons tous deux pour arbitre l'Atréide
+Agamemnôn. Qu'il dise quels sont ces chevaux, et tu le sauras à
+tes dépens.
+
+Il parla ainsi, et le rapide Aias, fils d'Oileus, plein de colère,
+se leva pour lui répondre par d'outrageantes paroles, et il y
+aurait eu une querelle entre eux, si Akhilleus, s'étant levé,
+n'eût parlé:
+
+-- Ne vous adressez pas plus longtemps d'injurieuses paroles, Aias
+et Idoméneus. Cela ne convient point, et vous blâmeriez qui en
+ferait autant. Restez assis, et regardez. Ces chevaux qui se
+hâtent pour la victoire vont arriver. Vous verrez alors quels sont
+les premiers et les seconds.
+
+Il parla ainsi, et le Tydéide arriva, agitant sans relâche le
+fouet sur ses chevaux, qui, en courant, soulevaient une haute
+poussière qui enveloppait leur conducteur. Et le char, orné d'or
+et d'étain, était enlevé par les chevaux rapides; et l'orbe des
+roues laissait à peine une trace dans la poussière, tant ils
+couraient rapidement. Et le char s'arrêta au milieu du stade; et
+des flots de sueur coulaient de la tête et du poitrail des
+chevaux. Et Diomèdès sauta de son char brillant et appuya le fouet
+contre le joug. Et, sans tarder, le brave Sthénélos saisit le
+prix. Il remit la femme et le trépied à deux anses à ses
+magnanimes compagnons, et lui-même détela les chevaux.
+
+Et, après Diomèdès, le Nèlèiôn Antilokhos arriva, poussant ses
+chevaux et devançant Ménélaos par ruse et non par la rapidité de
+sa course. Et Ménélaos le poursuivait de près. Autant est près de
+la roue un cheval qui traîne son maître, sur un char, dans la
+plaine, tandis que les derniers crins de sa queue touchent les
+jantes, et qu'il court à travers l'espace; autant Ménélaos suivait
+de près le brave Antilokhos. Bien que resté en arrière à un jet de
+disque, il l'avait atteint aussitôt, car Aithè aux beaux crins, la
+jument d'Agamemnôn, avait redoublé d'ardeur; et si la course des
+deux chars eût été plus longue, l'Atréide eût sans doute devancé
+Antilokhos. Et Mèrionès, le brave compagnon d'Idoméneus, venait, à
+un jet de lance, derrière l'illustre Ménélaos, ses chevaux étant
+très lourds, et lui-même étant peu habile à conduire un char dans
+le stade.
+
+Mais le fils d'Admètès venait le dernier de tous, traînant son
+beau char et poussant ses chevaux devant lui. Et le divin
+Akhilleus aux pieds rapides, le voyant, en eut compassion, et,
+debout au milieu des Argiens, il dit ces paroles ailées:
+
+-- Ce guerrier excellent ramène le dernier ses chevaux aux sabots
+massifs. Donnons-lui donc le second prix, comme il est juste, et
+le fils de Tydeus emportera le premier.
+
+Il parla ainsi, et tous y consentirent; et il allait donner à
+Eumélos la jument promise, si Antilokhos, le fils du magnanime
+Nestôr, se levant, n'eût répondu à bon droit au Pèléide Akhilleus:
+
+-- Ô Akhilleus, je m'irriterai violemment contre toi, si tu fais
+ce que tu as dit. Tu veux m'enlever mon prix, parce que, malgré
+son habileté, Eumèlos a vu son char se rompre! Il devait supplier
+les immortels. Il ne serait point arrivé le dernier. Si tu as
+compassion de lui, et s'il t'est cher, il y a, sous ta tente,
+beaucoup d'or, de l'airain, des brebis, des captives et des
+chevaux aux sabots massifs. Donne-lui un plus grand prix que le
+mien, dès maintenant, et que les Akhaiens y applaudissent, soit;
+mais je ne céderai point mon prix. Que le guerrier qui voudrait me
+le disputer combatte d'abord contre moi.
+
+Il parla ainsi, et le divin Akhilleus aux pieds vigoureux rit,
+approuvant Antilokhos, parce qu'il l'aimait; et il lui répondit
+ces paroles ailées:
+
+-- Antilokhos, si tu veux que je prenne dans ma tente un autre
+prix pour Eumèlos, je le ferai. Je lui donnerai la cuirasse que
+j'enlevai à Astéropaios. Elle est d'or et entourée d'étain
+brillant. Elle est digne de lui.
+
+Il parla ainsi, et il ordonna à son cher compagnon Automédôn de
+l'apporter de sa tente, et Automédôn partit et l'apporta. Et
+Akhilleus la remit aux mains d'Eumèlos, qui la reçut avec joie.
+
+Et Ménélaos se leva au milieu de tous, triste et violemment irrité
+contre Antilokhos. Un héraut lui mit le sceptre entre les mains et
+ordonna aux Argiens de faire silence, et le divin guerrier parla
+ainsi:
+
+--Antilokhos, toi qui étais plein de sagesse, pourquoi en as-tu
+manqué? Tu as déshonoré ma gloire; tu as jeté en travers des miens
+tes chevaux qui leur sont bien inférieurs. Vous, princes et chefs
+des Argiens, jugez équitablement entre nous. Que nul d'entre les
+Akhaiens aux tuniques d'airain ne puisse dire: Ménélaos a opprimé
+Antilokhos par des paroles mensongères et a ravi son prix, car ses
+chevaux ont été vaincus, mais lui l'a emporté par sa puissance.
+Mais je jugerai moi-même, et je ne pense pas qu'aucun des Danaens
+me blâme, car mon jugement sera droit. Antilokhos, approche,
+enfant de Zeus, comme il est juste. Debout, devant ton char,
+prends en main ce fouet que tu agitais sur tes chevaux, et jure
+par Poseidaôn qui entoure la terre que tu n'as point traversé ma
+course par ruse.
+
+Et le sage Antilokhos lui répondit:
+
+-- Pardonne maintenant, car je suis beaucoup plus jeune que toi,
+roi Ménélaos, et tu es plus âgé et plus puissant. Tu sais quels
+sont les défauts d'un jeune homme; l'esprit est très vif et la
+réflexion très légère. Que ton coeur s'apaise. Je te donnerai moi-
+même cette jument indomptée que j'ai reçue; et, si tu me demandais
+plus encore, j'aimerais mieux te le donner aussi, ô fils de Zeus,
+que de sortir pour toujours de ton coeur et d'être en exécration
+aux dieux.
+
+Le fils du magnanime Nestôr parla ainsi et remit la jument entre
+les mains de Ménélaos; et le coeur de celui-ci se remplit de joie,
+comme les épis sous la rosée, quand les campagnes s'emplissent de
+la moisson croissante. Ainsi, ton coeur fut joyeux, ô Ménélaos! Et
+il répondit en paroles ailées:
+
+-- Antilokhos, ma colère ne te résiste pas, car tu n'as jamais été
+ni léger, ni injurieux. La jeunesse seule a égaré ta prudence;
+mais prends garde désormais de tromper tes supérieurs par des
+ruses. Un autre d'entre les Akhaiens ne m'eût point apaisé aussi
+vite; mais toi, ton père excellent et ton frère, vous avez subi
+beaucoup de maux pour ma cause. Donc, je me rends à ta prière, et
+je te donne cette jument qui m'appartient, afin que tous les
+Akhaiens soient témoins que mon coeur n'a jamais été ni
+orgueilleux, ni dur.
+
+Il parla ainsi, et il donna la jument à Noèmôn, compagnon
+d'Antilokhos. Lui-même, il prit le vase splendide, et Mèrionès
+reçut les deux talents d'or, prix de sa course. Et le cinquième
+prix restait, l'urne à deux anses. Et Akhilleus, la portant à
+travers l'assemblée des Argiens, la donna à Nestôr, et lui dit:
+
+-- Reçois ce présent, vieillard, et qu'il te soit un souvenir des
+funérailles de Patroklos, que tu ne reverras plus parmi les
+Argiens. Je te donne ce prix que tu n'as point disputé; car tu ne
+combattras point avec les cestes, tu ne lutteras point, tu ne
+lanceras point la pique et tu ne courras point, car la lourde
+vieillesse t'accable.
+
+Ayant ainsi parlé, il lui mit l'urne aux mains, et Nestôr la
+recevant avec joie, lui répondit ces paroles ailées:
+
+-- Mon fils, certes, tu as bien parlé. Ami, je n'ai plus, en
+effet, mes membres vigoureux. Mes pieds sont lourds et mes bras ne
+sont plus agiles. Plût aux dieux que je fusse jeune, et que ma
+force fût telle qu'à l'époque où les Épéiens ensevelirent le roi
+Amarinkeus dans Bouprasiôn! Ses fils déposèrent des prix, et aucun
+guerrier ne fut mon égal parmi les Épéiens, les Pyliens et les
+magnanimes Aitôliens. Je vainquis au pugilat Klydomèdeus, fils
+d'Énops; à la lutte, Agkaios le Pleurônien qui se leva contre moi.
+Je courus plus vite que le brave Iphiklos; je triomphai, au combat
+de la lance, de Phyleus et de Polydôros; mais, à la course des
+chars, par leur nombre, les Aktoriônes remportèrent la victoire,
+et ils m'enlevèrent ainsi les plus beaux prix. Car ils étaient
+deux: et l'un tenait fermement les rênes, et l'autre le fouet. Tel
+j'étais autrefois, et maintenant de plus jeunes accomplissent ces
+travaux, et il me faut obéir à la triste vieillesse; mais, alors,
+j'excellais parmi les héros. Va! continue par d'autres combats les
+funérailles de ton compagnon. J'accepte ce présent avec joie, et
+mon coeur se réjouit de ce que tu te sois souvenu de moi qui te
+suis bienveillant, et de ce que tu m'aies honoré, comme il est
+juste qu'on m'honore parmi les Argiens. Que les dieux, en retour,
+te comblent de leurs grâces!
+
+Il parla ainsi, et le Pèléide s'en retourna à travers la grande
+assemblée des Akhaiens, après avoir écouté jusqu'au bout la propre
+louange du Nèlèiade.
+
+Et il déposa les prix pour le rude combat des poings. Et il amena
+dans l'enceinte, et il lia de ses mains une mule laborieuse, de
+six ans, indomptée et presque indomptable; et il déposa une coupe
+ronde pour le vaincu. Et, debout, il dit au milieu des Argiens:
+
+-- Atréides, et vous Akhaiens aux belles knèmides, j'appelle, pour
+disputer ces prix, deux hommes vigoureux à se frapper de leurs
+poings levés. Que tous les Akhaiens le sachent, celui à qui
+Apollôn donnera la victoire, conduira dans sa tente cette mule
+patiente, et le vaincu emportera cette coupe ronde.
+
+Il parla ainsi, et aussitôt un homme vigoureux et grand se leva,
+Épéios, fils de Panopeus, habile au combat du poing. Il saisit la
+mule laborieuse et dit:
+
+-- Qu'il vienne, celui qui veut emporter cette coupe, car je ne
+pense pas qu'aucun des Akhaiens puisse emmener cette mule, m'ayant
+vaincu par le poing; car, en cela, je me glorifie de l'emporter
+sur tous. N'est-ce point assez que je sois inférieur dans le
+combat? Aucun homme ne peut exceller en toutes choses. Mais, je le
+dis, et ma parole s'accomplira: je briserai le corps de mon
+adversaire et je romprai ses os. Que ses amis s'assemblent ici en
+grand nombre pour l'emporter, quand il sera tombé sous mes mains.
+
+Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et le seul Euryalos se
+leva, homme illustre, fils du roi Mèkisteus Talionide qui,
+autrefois, alla dans Thèbè aux funérailles d'Oidipous, et qui
+l'emporta sur tous les Kadméiônes. Et l'illustre Tydéide
+s'empressait autour d'Euryalos, l'animant de ses paroles, car il
+lui souhaitait la victoire. Et il lui mit d'abord une ceinture, et
+il l'arma de courroies faites du cuir d'un boeuf sauvage.
+
+Puis, les deux combattants s'avancèrent au milieu de l'enceinte.
+Et tous deux, levant à la fois leurs mains vigoureuses, se
+frappèrent à la fois, en mêlant leurs poings lourds. Et on
+entendait le bruit des mâchoires frappées; et la sueur coulait
+chaude de tous leurs membres. Mais le divin Épéios, se ruant en
+avant, frappa de tous les côtés la face d'Euryalos qui ne put
+résister plus longtemps, et dont les membres défaillirent. De même
+que le poisson qui est jeté, par le souffle furieux de Boréas,
+dans les algues du bord, et que l'eau noire ressaisit; de même
+Euryalos frappé bondit. Mais le magnanime Épéios le releva lui-
+même, et ses chers compagnons, l'entourant, l'emmenèrent à travers
+l'assemblée, les pieds traînants, vomissant un sang épais, et la
+tête penchée. Et ils l'emmenaient ainsi, en le soutenant, et ils
+emportèrent aussi la coupe ronde.
+
+Et le Pèléide déposa les prix de la lutte difficile devant les
+Danaens: un grand trépied fait pour le feu, et destiné au
+vainqueur, et que les Akhaiens, entre eux, estimèrent du prix de
+douze boeufs; et, pour le vaincu, une femme habile aux travaux et
+valant quatre boeufs. Et le Pèléide, debout, dit au milieu des
+Argiens:
+
+-- Qu'ils se lèvent, ceux qui osent combattre pour ce prix.
+
+Il parla ainsi, et aussitôt le grand Télamônien Aias se leva; et
+le sage Odysseus, plein de ruses, se leva aussi. Et tous deux,
+s'étant munis de ceintures, descendirent dans l'enceinte et se
+saisirent de leurs mains vigoureuses, tels que deux poutres qu'un
+habile charpentier unit au sommet d'une maison pour résister à la
+violence du vent. Ainsi leurs reins, sous leurs mains vigoureuses,
+craquèrent avec force, et leur sueur coula abondamment, et
+d'épaisses tumeurs, rouges de sang, s'élevèrent sur leurs flancs
+et leurs épaules. Et tous deux désiraient ardemment la victoire et
+le trépied qui en était le prix; mais Odysseus ne pouvait ébranler
+Aias, et Aias ne pouvait renverser Odysseus. Et déjà ils
+fatiguaient l'attente des Akhaiens aux belles knèmides; mais le
+grand Télamônien Aias dit alors à Odysseus:
+
+-- Divin Laertiade, très sage Odysseus, enlève-moi, ou je
+t'enlèverai, et Zeus fera le reste.
+
+Il parla ainsi, et il l'enleva; mais Odysseus n'oublia point ses
+ruses, et, le frappant du pied sur le jarret, il fit ployer ses
+membres, et, le renversant, tomba sur lui. Et les peuples étonnés
+les admiraient. Alors le divin et patient Odysseus voulut à son
+tour enlever Aias; mais il le souleva à peine, et ses genoux
+ployèrent, et tous deux tombèrent côte à côte, et ils furent
+souillés de poussière. Et, comme ils se relevaient une troisième
+fois, Akhilleus se leva lui-même et les retint:
+
+-- Ne combattez pas plus longtemps et ne vous épuisez pas. La
+victoire est à tous deux. Allez donc, emportant des prix égaux, et
+laissez combattre les autres Akhaiens.
+
+Il parla ainsi; et, l'ayant entendu, ils lui obéirent; et,
+secouant leur poussière, ils se couvrirent de leurs vêtements.
+
+Alors le Pèléide déposa les prix de la course: un très beau
+kratère d'argent contenant six mesures. Et il surpassait par sa
+beauté tous ceux qui étaient sur la terre. Les habiles Sidônes
+l'avaient admirablement travaillé; et des Phoinikes l'avaient
+amené, à travers la mer bleue; et, arrivés au port, ils l'avaient
+donné à Thoas. Le Iasonide Euneus l'avait cédé au héros Patroklos
+pour l'affranchissement du Priamide Lykaôn; et Akhilleus le
+proposa en prix aux plus habiles coureurs dans les jeux funèbres
+de son ami. Puis, il offrit un boeuf énorme et très gras; puis,
+enfin, un demi talent d'or. Et, debout, il dit au milieu des
+Argiens:
+
+-- Qu'ils se lèvent, ceux qui veulent combattre pour ce prix.
+
+Il parla ainsi, et, aussitôt, le rapide Aias, fils d'Oileus, se
+leva; puis le sage Odysseus, puis Antilokhos, fils de Nestôr. Et
+celui-ci dépassait tous les jeunes hommes à la course. Ils se
+placèrent de front, et Akhilleus leur montra le but, et ils se
+précipitèrent. L'Oiliade les devançait tous; puis, venait le divin
+Odysseus. Autant la navette qu'une belle femme manie habilement,
+approche de son sein, quand elle tire le fil à elle, autant
+Odysseus était proche d'Aias, mettant ses pieds dans les pas de
+celui-ci, avant que leur poussière se fût élevée. Ainsi le divin
+Odysseus chauffait de son souffle la tête d'Aias. Et tous les
+Akhaiens applaudissaient à son désir de la victoire et
+l'excitaient à courir. Et comme ils approchaient du but, Odysseus
+pria en lui-même Athènè aux yeux clairs:
+
+-- Exauce-moi, déesse! soutiens-moi heureusement dans ma course.
+
+Il parla ainsi; et Pallas Athènè, l'exauçant, rendit ses membres
+plus agiles et ses pieds plus légers. Et comme ils revenaient aux
+prix, Athènè poussa Aias qui tomba, en courant, là où s'était
+amassé le sang des boeufs mugissants qu'Akhilleus aux pieds
+rapides avait tués devant le corps de Patroklos; et sa bouche et
+ses narines furent emplies de fumier et du sang des boeufs; et le
+divin et patient Odysseus, le devançant, saisit le kratère
+d'argent. Et l'illustre Aias prit le boeuf; et se tenant d'une
+main à l'une des cornes du boeuf sauvage, et rejetant le fumier de
+sa bouche, il dit au milieu des Argiens:
+
+-- Malheur à moi! certes, la déesse Athènè a embarrassé mes pieds,
+elle qui accompagne et secourt toujours Odysseus, comme une mère.
+
+Il parla ainsi, et tous, en l'entendant, se mirent à rire. Et
+Antilokhos enleva le dernier prix, et il dit en riant aux Argiens:
+
+-- Je vous le dis à tous, et vous le voyez, amis; maintenant et
+toujours, les immortels honorent les vieillards. Aias est un peu
+plus âgé que moi; mais Odysseus est de la génération des hommes
+anciens. Cependant, il a une verte vieillesse, et il est difficile
+à tous les Akhaiens, si ce n'est à Akhilleus, de lutter avec lui à
+la course.
+
+Il parla ainsi, louant le Pèléiôn aux pieds rapides. Et Akhilleus
+lui répondit:
+
+-- Antilokhos, tu ne m'auras point loué en vain, et je te donnerai
+encore un autre demi-talent d'or.
+
+Ayant ainsi parlé, il le lui donna, et Antilokhos le reçut avec
+joie. Puis, le Pèléide déposa dans l'enceinte une longue lance, un
+bouclier et un casque; et c'étaient les armes que Patroklos avait
+enlevées à Sarpèdôn. Et, debout, il dit au milieu des Argiens:
+
+-- Que deux guerriers, parmi les plus braves, et couverts de leurs
+armes d'airain, combattent devant la foule. À celui qui,
+atteignant le premier le corps de l'autre, aura fait couler le
+sang noir à travers les armes, je donnerai cette belle épée
+Thrèkienne, aux clous d'argent, que j'enlevai à Astéropaios. Quant
+à ces armes, elles seront communes; et je leur offrirai à tous
+deux un beau repas dans mes tentes.
+
+Il parla ainsi, et, aussitôt, le grand Télamônien Aias se leva;
+et, après lui, le brave Diomèdès Tydéide se leva aussi. Et tous
+deux, à l'écart, s'étant armés, se présentèrent au milieu de tous,
+prêts à combattre et se regardant avec des yeux terribles. Et la
+terreur saisit tous les Akhaiens. Et quand les héros se furent
+rencontrés, trois fois, se jetant l'un sur l'autre, ils
+s'attaquèrent ardemment. Aias perça le bouclier de Diomèdès, mais
+il n'atteignit point le corps que protégeait la cuirasse. Et le
+Tydéide dirigea la pointe de sa lance, au-dessus du grand
+bouclier, près du cou; mais les Akhaiens, craignant pour Aias,
+fîrent cesser le combat et leur donnèrent des prix égaux.
+Cependant le héros Akhilleus donna au Tydéide la grande épée, avec
+la gaîne et le riche baudrier.
+
+Puis, le Pèléide déposa un disque de fer brut que lançait
+autrefois la force immense d'Êétiôn. Et le divin Akhilleus aux
+pieds rapides, ayant tué Eétiôn, avait emporté cette masse dans
+ses nefs, avec d'autres richesses. Et, debout, il dit au milieu
+des Argiens:
+
+-- Qu'ils se lèvent, ceux qui veulent tenter ce combat. Celui qui
+possédera ce disque, s'il a des champs fertiles qui s'étendent au
+loin, ne manquera point de fer pendant cinq années entières. Ni
+ses bergers, ni ses laboureurs n'iront en acheter à la ville, car
+ce disque lui en fournira.
+
+Il parla ainsi, et le belliqueux Polypoitès se leva; et, après
+lui, la force du divin Léonteus; puis, Aias Télamôniade, puis le
+divin Épéios. Et ils prirent place; et le divin Épéios saisit le
+disque, et, le faisant tourner, le lança; et tous les Akhaiens se
+mirent à rire. Le second qui le lança fut Léonteus, rejeton
+d'Arès. Le troisième fut le grand Télamônien Aias qui, de sa main
+vigoureuse, le jeta bien au-delà des autres. Mais quand le
+belliqueux Polypoitès l'eut saisi, il le lança plus loin que tous,
+de l'espace entier que franchit le bâton recourbé d'un bouvier,
+que celui-ci fait voler à travers les vaches vagabondes.
+
+Et les Akhaiens poussèrent des acclamations, et les compagnons du
+brave Polypoitès emportèrent dans les nefs creuses le prix de leur
+roi.
+
+Puis, le Pèléide déposa, pour les archers habiles, dix grandes
+haches à deux tranchants et dix petites haches, toutes en fer. Et
+il fit dresser dans l'enceinte le mât noir d'une nef éperonnée;
+et, au sommet du mât, il fit lier par un lien léger une colombe
+tremblante, but des flèches:
+
+-- Celui qui atteindra la colombe emportera les haches à deux
+tranchants dans sa tente; et celui qui, moins adroit, et manquant
+l'oiseau, aura coupé le lien, emportera les petites haches.
+
+Il parla ainsi, et le prince Teukros se leva aussitôt; et après
+lui, Mèrionès, brave compagnon d'Idoméneus, se leva aussi. Et les
+sorts ayant été remués dans un casque d'airain, celui de Teukros
+parut le premier. Et, aussitôt, il lança une flèche avec vigueur,
+oubliant de vouer à l'archer Apollôn une illustre hécatombe
+d'agneaux premiers-nés. Et il manqua l'oiseau car Apollôn lui
+envia cette gloire; mais il atteignit, auprès du pied, le lien qui
+retenait l'oiseau; et la flèche amère trancha le lien, et la
+colombe s'envola dans l'Ouranos, tandis que le lien retombait. Et
+les Akhaiens poussèrent des acclamations. Mais, aussitôt,
+Mèrionès, saisissant l'arc de la main de Teukros, car il tenait la
+flèche prête, voua à l'archer Apollôn une illustre hécatombe
+d'agneaux premiers-nés, et, tandis que la colombe montait en
+tournoyant vers les hautes nuées, il l'atteignit sous l'aile. Le
+trait la traversa et revint s'enfoncer en terre aux pieds de
+Mèrionès; et l'oiseau tomba le long du mât noir de la nef
+éperonnée, le cou pendant, et les plumes éparses, et son âme
+s'envola de son corps. Et tous furent saisis d'admiration. Et
+Mèrionés prit les dix haches à deux tranchants, et Teukros emporta
+les petites haches dans sa tente.
+
+Puis, le Pèléide déposa une longue lance et un vase neuf et orné,
+du prix d'un boeuf; et ceux qui devaient lancer la pique se
+levèrent. Et l'Atréide Agamemnôn qui commande au loin se leva; et
+Mèrionès, brave compagnon d'Idoméneus, se leva aussi. Mais le
+divin et rapide Akhilleus leur dit:
+
+-- Atréide, nous savons combien tu l'emportes sur tous par ta
+force et ton habileté à la lance. Emporte donc ce prix dans tes
+nefs creuses. Mais, si tu le veux, et tel est mon désir, donne
+cette lance au héros Mèrionès.
+
+Il parla ainsi, et le roi des hommes Agamemnôn y consentit. Et
+Akhilleus donna la lance d'airain à Mèrionés, et le roi Atréide
+remit le vase magnifique au héraut Talthybios.
+
+
+Chant 24
+
+Et les luttes ayant pris fin, les peuples se dispersèrent,
+rentrant dans les nefs, afin de prendre leur repas et de jouir du
+doux sommeil. Mais Akhilleus pleurait, se souvenant de son cher
+compagnon; et le sommeil qui dompte tout ne le saisissait pas. Et
+il se tournait çà et là, regrettant la force de Patroklos et son
+coeur héroïque. Et il se souvenait des choses accomplies et des
+maux soufferts ensemble, et de tous leurs combats en traversant la
+mer dangereuse. Et, à ce souvenir, il versait des larmes, tantôt
+couché sur le côté, tantôt sur le dos, tantôt le visage contre
+terre. Puis, il se leva brusquement, et, plein de tristesse, il
+erra sur le rivage de la mer. Et les premières lueurs d'Éôs
+s'étant répandues sur les flots et sur les plages, il attela ses
+chevaux rapides, et, liant Hektôr derrière le char, il le traîna
+trois fois autour du tombeau du Ménoitiade. Puis, il rentra de
+nouveau dans sa tente pour s'y reposer, et il laissa Hektôr
+étendu, la face dans la poussière.
+
+Mais Apollôn, plein de pitié pour le guerrier sans vie, éloignait
+du corps toute souillure et le couvrait tout entier de l'aigide
+d'or, afin que le Pèléide, en le traînant, ne le déchirât point.
+C'est ainsi que, furieux, Akhilleus outrageait Hektôr; et les
+dieux heureux qui le regardaient en avaient pitié, et ils
+excitaient le vigilant tueur d'Argos à l'enlever. Et ceci plaisait
+à tous les dieux, sauf à Hèrè, à Poseidaôn et à la vierge aux yeux
+clairs, qui, tous trois, gardaient leur ancienne haine pour la
+sainte Ilios, pour Priamos et son peuple, à cause de l'injure
+d'Alexandros qui méprisa les déesses quand elles vinrent dans sa
+cabane, où il couronna celle qui le remplit d'un désir funeste.
+
+Et quand Éôs se leva pour la douzième fois, Phoibos Apollôn parla
+ainsi au milieu des immortels:
+
+-- Ô dieux! vous êtes injustes et cruels. Pour vous, naguère,
+Hektôr ne brûlait-il pas les cuisses des boeufs et des meilleures
+chèvres? Et, maintenant, vous ne voulez pas même rendre son
+cadavre à sa femme, à sa mère, à son fils, à son père Priamos et à
+ses peuples, pour qu'ils le revoient et qu'ils le brûlent, et
+qu'ils accomplissent ses funérailles. Ô dieux! vous ne voulez
+protéger que le féroce Akhilleus dont les desseins sont
+haïssables, dont le coeur est inflexible dans sa poitrine, et qui
+est tel qu'un lion excité par sa grande force et par sa rage, qui
+se jette sur les troupeaux des hommes pour les dévorer. Ainsi
+Akhilleus a perdu toute compassion, et cette honte qui perd ou qui
+aide les hommes. D'autres aussi peuvent perdre quelqu'un qui leur
+est très cher, soit un frère, soit un fils; et ils pleurent et
+gémissent, puis ils se consolent, car les moires ont donné aux
+hommes un esprit patient. Mais lui, après avoir privé le divin
+Hektôr de sa chère âme, l'attachant à son char, il le traîne
+autour du tombeau de son compagnon. Cela n'est ni bon, ni juste.
+Qu'il craigne, bien que très brave, que nous nous irritions contre
+lui, car, dans sa fureur, il outrage une poussière insensible.
+
+Et, pleine de colère, Hèrè aux bras blancs lui répondit:
+
+-- Tu parles bien, archer, si on accorde des honneurs égaux à
+Akhilleus et à Hektôr. Mais le Priamide a sucé la mamelle d'une
+femme mortelle, tandis qu'Akhilleus est né d'une déesse que j'ai
+nourrie moi-même et élevée avec tendresse, et que j'ai unie au
+guerrier Pèleus cher aux immortels. Vous avez tous assisté à leurs
+noces, ô dieux! et tu as pris part au festin, tenant ta kithare,
+toi, protecteur des mauvais, et toujours perfide.
+
+Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Hèrè, ne t'irrite point contre les dieux. Un honneur égal ne
+sera point fait à ces deux héros; mais Hektôr était le plus cher
+aux dieux parmi les hommes qui sont dans Ilios. Et il m'était cher
+à moi-même, car il n'oublia jamais les dons qui me sont agréables,
+et jamais il n'a laissé mon autel manquer d'un repas abondant, de
+libations et de parfums, car nous avons ces honneurs en partage.
+Mais, certes, nous ne ferons point enlever furtivement le brave
+Hektôr, ce qui serait honteux, car Akhilleus serait averti par sa
+mère qui est auprès de lui nuit et jour. Qu'un des dieux appelle
+Thétis auprès de moi, et je lui dirai de sages paroles, afin
+qu'Akhilleus reçoive les présents de Priamos et rende Hektôr.
+
+Il parla ainsi, et la messagère Iris aux pieds tourbillonnants
+partit. Entre Samos et Imbros, elle sauta dans la noire mer qui
+retentit. Et elle s'enfonça dans les profondeurs comme le plomb
+qui, attaché à la corne d'un boeuf sauvage, descend, portant la
+mort aux poissons voraces. Et elle trouva Thétis dans sa grotte
+creuse; et autour d'elle les déesses de la mer étaient assises en
+foule. Et là, Thétis pleurait la destinée de son fils
+irréprochable qui devait mourir devant la riche Troiè, loin de sa
+patrie. Et, s'approchant, la rapide Iris lui dit:
+
+-- Lève-toi, Thétis. Zeus aux desseins éternels t'appelle.
+
+Et la déesse Thétis aux pieds d'argent lui répondit:
+
+-- Pourquoi le grand dieu m'appelle-t-il? Je crains de me mêler
+aux immortels, car je subis d'innombrables douleurs. J'irai
+cependant, et, quoi qu'il ait dit, il n'aura point parlé en vain.
+
+Ayant ainsi parlé, la noble déesse prit un voile bleu, le plus
+sombre de tous, et se hâta de partir. Et la rapide Iris aux pieds
+aériens allait devant. Et l'eau de la mer s'entrouvrit devant
+elles; et, montant sur le rivage, elles s'élancèrent dans
+l'Ouranos. Et elles trouvèrent là le Kronide au large regard, et,
+autour de lui, les éternels dieux heureux, assis et rassemblés. Et
+Thétis s'assit auprès du père Zeus, Athènè lui ayant cédé sa
+place. Hèrè lui mit en main une belle coupe d'or, en la consolant;
+et Thétis, ayant bu, la lui rendit. Et le père des dieux et des
+hommes parla le premier:
+
+-- Déesse Thétis, tu es venue dans l'Olympos malgré ta tristesse,
+car je sais que tu as dans le coeur une douleur insupportable.
+Cependant, je te dirai pourquoi je t'ai appelée. Depuis neuf jours
+une dissension s'est élevée entre les immortels à cause du cadavre
+de Hektôr, et d'Akhilleus destructeur de citadelles. Les dieux
+excitaient le vigilant tueur d'Argos à enlever le corps du
+Priamide; mais je protège la gloire d'Akhilleus, car j'ai gardé
+mon respect et mon amitié pour toi. Va donc promptement à l'armée
+des Argiens, et donne des ordres à ton fils. Dis-lui que les dieux
+sont irrités, et que moi-même, plus que tous, je suis irrité
+contre lui, parce que, dans sa fureur, il retient Hektôr auprès
+des nefs aux poupes recourbées. S'il me redoute, qu'il le rende.
+Cependant, j'enverrai Iris au magnanime Priamos afin que, se
+rendant aux nefs des Akhaiens, il rachète son fils bien-aimé, et
+qu'il porte des présents qui fléchissent le coeur d'Akhilleus.
+
+Il parla ainsi, et la déesse Thétis aux pieds d'argent obéit. Et,
+descendant à la hâte du faîte de l'Olympos, elle parvint à la
+tente de son fils, et elle l'y trouva gémissant. Et, autour de
+lui, ses compagnons préparaient activement le repas. Et une grande
+brebis laineuse avait été tuée sous la tente. Et, auprès
+d'Akhilleus, s'assit la mère vénérable. Et, le caressant de la
+main, elle lui dit:
+
+-- Mon enfant, jusques à quand, pleurant et gémissant, consumeras-
+tu ton coeur, oubliant de manger et de dormir? Cependant il est
+doux de s'unir par l'amour à une femme. Je ne te verrai pas
+longtemps vivant; voici venir la mort et la moire toute-puissante.
+Mais écoute, car je te suis envoyée par Zeus. Il dit que tous les
+dieux sont irrités contre toi, et que, plus que tous les
+immortels, il est irrité aussi, parce que, dans ta fureur, tu
+retiens Hektôr auprès des nefs éperonnées, et que tu ne le
+renvoies point. Rends-le donc, et reçois le prix de son cadavre.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Qu'on apporte donc des présents et qu'on emporte ce cadavre,
+puisque l'Olympien lui-même le veut.
+
+Et, auprès des nefs, la mère et le fils se parlaient ainsi en
+paroles rapides. Et le Kronide envoya Iris vers la sainte Ilios:
+
+-- Va, rapide Iris. Quitte ton siège dans l'Olympos, et ordonne,
+dans Ilios, au magnanime Priamos qu'il aille aux nefs des Akhaiens
+afin de racheter son fils bien-aimé, et qu'il porte à Akhilleus
+des présents qui fléchissent son coeur. Qu'aucun autre Troien ne
+le suive, sauf un héraut vénérable qui conduise les mulets et le
+char rapide, et ramène vers la ville le cadavre de Hektôr que le
+divin Akhilleus a tué. Et qu'il n'ait ni inquiétude, ni terreur.
+Nous lui donnerons pour guide le tueur d'Argos qui le conduira
+jusqu'à Akhilleus. Et quand il sera entré dans la tente
+d'Akhilleus, celui-ci ne le tuera point, et même il le défendra
+contre tous, car il n'est ni violent, ni insensé, ni impie, et il
+respectera un suppliant.
+
+Il parla ainsi, et la messagère Iris aux pieds tourbillonnants
+s'élança et parvint aux demeures de Priamos, pleines de
+gémissements et de deuil. Et les fils étaient assis dans la cour
+autour de leur père, et ils trempaient de larmes leurs vêtements.
+Et, au milieu d'eux, le vieillard s'enveloppait dans son manteau,
+et sa tête blanche et ses épaules étaient souillées de la cendre
+qu'il y avait répandue de ses mains, en se roulant sur la terre.
+Et ses filles et ses belles-filles se lamentaient par les
+demeures, se souvenant de tant de braves guerriers tombés morts
+sous les mains des Argiens. Et la messagère de Zeus, s'approchant
+de Priamos, lui parla à voix basse, car le tremblement agitait les
+membres du vieillard:
+
+-- Rassure-toi, Priamos Dardanide, et ne tremble pas. Je ne viens
+point t'annoncer de malheur, mais une heureuse nouvelle. Je suis
+envoyée par Zeus qui, de loin, prend souci de toi et te plaint.
+L'Olympien t'ordonne de racheter le divin Hektôr, et de porter à
+Akhilleus des présents qui fléchissent son coeur. Qu'aucun autre
+Troien ne te suive, sauf un héraut vénérable qui conduise les
+mulets et le char rapide, et ramène vers la ville le cadavre de
+Hektôr que le divin Akhilleus a tué. N'aie ni inquiétude, ni
+terreur. Le tueur d'Argos sera ton guide et il te conduira jusqu'à
+Akhilleus. Et quand il t'aura mené dans la tente d'Akhilleus,
+celui-ci ne te tuera point, et même il te défendra contre tous,
+car il n'est ni violent, ni insensé, ni impie, et il respectera un
+suppliant.
+
+Ayant ainsi parlé, la rapide Iris partit. Et Priamos ordonna à ses
+fils d'atteler les mulets au char, et d'y attacher une corbeille.
+Et il se rendit dans la chambre nuptiale, parfumée, en bois de
+cèdre, et haute, et qui contenait beaucoup de choses admirables.
+Et il appela sa femme Hékabè, et il lui dit:
+
+-- Ô chère! un messager oympien m'est venu de Zeus, afin qu'allant
+aux nefs des Akhaiens, je rachète mon fils bien-aimé, et que je
+porte à Akhilleus des présents qui fléchissent son coeur. Dis-moi
+ce que tu penses dans ton esprit. Pour moi, mon courage et mon
+coeur me poussent vers les nefs et la grande armée des Akhaiens.
+
+Il parla ainsi, et la femme se lamenta et répondit:
+
+-- Malheur à moi! Tu as perdu cette prudence qui t'a illustré
+parmi les étrangers et ceux auxquels tu commandes. Tu veux aller
+seul vers les nefs des Akhaiens, et rencontrer cet homme qui t'a
+tué tant de braves enfants! Sans doute ton coeur est de fer. Dès
+qu'il t'aura vu et saisi, cet homme féroce et sans foi n'aura
+point pitié de toi et ne te respectera point, et nous te
+pleurerons seuls dans nos demeures. Lorsque la moire puissante
+reçut Hektôr naissant dans ses langes, après que je l'eus enfanté,
+elle le destina à rassasier les chiens rapides, loin de ses
+parents, sous les yeux d'un guerrier féroce. Que ne puis-je,
+attachée à cet homme, lui manger le coeur! Alors seraient expiés
+les maux de mon fils qui, cependant, n'est point mort en lâche, et
+qui, sans rien craindre et sans fuir, a combattu jusqu'à la fin
+pour les Troiens et les Troiennes.
+
+Et le divin vieillard Priamos lui répondit:
+
+-- Ne tente point de me retenir, et ne sois point dans nos
+demeures un oiseau de mauvais augure. Si quelque homme terrestre
+m'avait parlé, soit un divinateur, soit un hiérophante, je
+croirais qu'il a menti, et je ne l'écouterais point; mais j'ai vu
+et entendu une déesse, et je pars, car sa parole s'accomplira. Si
+ma destinée est de périr auprès des nefs des Akhaiens aux tuniques
+d'airain, soit! Akhilleus me tuera; tandis que je me rassasierai
+de sanglots en embrassant mon fils.
+
+Il parla ainsi, et il ouvrit les beaux couvercles de ses coffres.
+Et il prit douze péplos magnifiques, douze couvertures simples,
+autant de tapis, autant de beaux manteaux et autant de tuniques.
+Il prit dix talents pesant d'or, deux trépieds éclatants, quatre
+vases et une coupe magnifique que les guerriers thrèkiens lui
+avaient donnée, présent merveilleux, quand il était allé en envoyé
+chez eux. Mais le vieillard en priva ses demeures, désirant dans
+son coeur racheter son fils. Et il chassa loin du portique tous
+les Troiens, en leur adressant ces paroles injurieuses:
+
+-- Allez, misérables couverts d'opprobre! N'avez-vous point de
+deuil dans vos demeures? Pourquoi vous occupez-vous de moi? Vous
+réjouissez-vous des maux dont le Kronide Zeus m'accable, et de ce
+que j'ai perdu mon fils excellent? Vous en sentirez aussi la
+perte, car, maintenant qu'il est mort, vous serez une proie plus
+facile pour les Akhaiens. Pour moi avant de voir de mes yeux la
+ville renversée et saccagée, je descendrai dans les demeures
+d'Aidès!
+
+Il parla ainsi, et de son sceptre il repoussait les hommes, et
+ceux-ci se retiraient devant le vieillard qui les chassait. Et il
+appelait ses fils avec menace, injuriant Hélénos et Pâris, et le
+divin Agathôn, et Pammôn, et Antiphôn, et le brave Politès, et
+Dèiphobos, et Hippothoos, et le divin Aganos. Et le vieillard, les
+appelant tous les neuf, leur commandait rudement:
+
+-- Hâtez-vous, misérables et infâmes enfants! Plût aux dieux que
+tous ensemble, au lieu de Hektôr, vous fussiez tombés devant les
+nefs rapides! Malheureux que je suis! J'avais engendré, dans la
+grande Troiè, des fils excellents, et pas un d'entre eux ne m'est
+resté, ni l'illustre Mèstôr, ni Trôilos dompteur de chevaux, ni
+Hektôr qui était comme un dieu parmi les hommes, et qui ne
+semblait pas être le fils d'un homme, mais d'un dieu. Arès me les
+a tous enlevés, et il ne me reste que des lâches, des menteurs,
+des sauteurs qui ne sont habiles qu'aux danses, des voleurs
+publics d'agneaux et de chevreaux! Ne vous hâterez-vous point de
+me préparer ce char? N'y placerez-vous point toutes ces choses,
+afin que je parte?
+
+Il parla ainsi, et, redoutant les menaces de leur père, ils
+amenèrent le beau char neuf, aux roues solides, attelé de mulets,
+et ils y attachèrent une corbeille. Et ils prirent contre la
+muraille le joug de buis, bossué et garni d'anneaux; et ils
+prirent aussi les courroies du timon, longues de neuf coudées,
+qu'ils attachèrent au bout du timon poli en les passant dans
+l'anneau. Et ils les lièrent trois fois autour du bouton; puis,
+les réunissant, ils les fixèrent par un noeud. Et ils apportèrent
+de la chambre nuptiale les présents infinis destinés au rachat de
+Hektôr, et ils les amassèrent sur le char. Puis, ils mirent sous
+le joug les mulets aux sabots solides que les Mysiens avaient
+autrefois donnés à Priamos. Et ils amenèrent aussi à Priamos les
+chevaux que le vieillard nourrissait lui-même à la crèche polie.
+Et, sous les hauts portiques, le héraut et Priamos, tous deux
+pleins de prudence, les attelèrent.
+
+Puis, Hékabè, le coeur triste, s'approcha d'eux, portant de sa
+main droite un doux vin dans une coupe d'or, afin qu'ils fissent
+des libations. Et, debout devant les chevaux, elle dit à Priamos:
+
+-- Prends, et fais des libations au père Zeus, et prie-le, afin de
+revenir dans tes demeures du milieu des ennemis, puisque ton coeur
+te pousse vers les nefs, malgré moi. Supplie le Kroniôn Idaien qui
+amasse les noires nuées et qui voit toute la terre d'Ilios.
+Demande-lui d'envoyer à ta droite celui des oiseaux qu'il aime le
+mieux, et dont la force est la plus grande; et, le voyant de tes
+yeux, tu marcheras, rassuré, vers les nefs des cavaliers Danaens.
+Mais si Zeus qui tonne au loin ne t'envoie point ce signe, je ne
+te conseille point d'aller vers les nefs des Argiens, malgré ton
+désir.
+
+Et Priamos semblable à un dieu, lui répondant, parla ainsi:
+
+-- Ô femme, je ne repousserai point ton conseil. Il est bon
+d'élever ses mains vers Zeus, afin qu'il ait pitié de nous.
+
+Le vieillard parla ainsi, et il ordonna à une servante de verser
+une eau pure sur ses mains. Et la servante apporta le bassin et le
+vase. Et Priamos, s'étant lavé les mains, reçut la coupe de
+Hékabè; et, priant, debout au milieu de la cour, il répandit le
+vin, regardant l'Ouranos et disant:
+
+-- Père Zeus, qui règnes sur l'Ida, très glorieux, très grand,
+accorde-moi de trouver grâce devant Akhilleus et de lui inspirer
+de la compassion. Envoie à ma droite celui de tous les oiseaux que
+tu aimes le mieux, et dont la force est la plus grande, afin que,
+le voyant de mes yeux, je marche, rassuré, vers les nefs des
+cavaliers Danaens.
+
+Il parla ainsi en priant, et le sage Zeus l'entendit, et il envoya
+le plus véridique des oiseaux, l'aigle noir, le chasseur, celui
+qu'on nomme le tacheté. Autant s'ouvrent les portes de la demeure
+d'un homme riche, autant s'ouvraient ses deux ailes. Et il
+apparut, volant à droite au-dessus de la ville; et tous se
+réjouirent de le voir, et leur coeur fût joyeux dans leurs
+poitrines.
+
+Et le vieillard monta aussitôt sur le beau char, et il le poussa
+hors du vestibule et du portique sonore. Et les mulets traînaient
+d'abord le char aux quatre roues, et le sage Idaios les
+conduisait. Puis, venaient les chevaux que Priamos excitait du
+fouet, et tous l'accompagnaient par la ville, en gémissant, comme
+s'il allait à la mort. Et quand il fut descendu d'Ilios dans la
+plaine, tous revinrent dans la ville, ses fils et ses gendres.
+
+Et Zeus au large regard, les voyant dans la plaine, eut pitié du
+vieux Priamos, et, aussitôt, il dit à son fils bien-aimé Herméias:
+
+-- Herméias, puisque tu te plais avec les hommes et que tu peux
+exaucer qui tu veux, va! conduis Priamos aux nefs creuses des
+Akhaiens, et fais qu'aucun des Danaens ne l'aperçoive avant qu'il
+parvienne au Pèléide.
+
+Il parla ainsi, et le messager tueur d'Argos obéit. Et aussitôt il
+attacha à ses talons de belles ailes immortelles et d'or qui le
+portaient sur la mer et sur la terre immense comme le souffle du
+vent. Et il prit la verge qui, selon qu'il le veut, ferme les
+paupières des hommes ou les éveille. Et, la tenant à la main,
+l'illustre tueur d'Argos s'envola et parvint aussitôt à Troiè et
+au Hellespontos. Et il s'approcha, semblable à un jeune homme
+royal dans la fleur de sa belle jeunesse.
+
+Et les deux vieillards, ayant dépassé la grande tombe d'Ilos,
+arrêtèrent les mulets et les chevaux pour les faire boire au
+fleuve. Et déjà l'ombre du soir se répandait sur la terre. Et le
+héraut aperçut Herméias, non loin, et il dit à Priamos:
+
+-- Prends garde, Dardanide! Ceci demande de la prudence. Je vois
+un homme, et je pense que nous allons périr. Fuyons promptement
+avec les chevaux, ou supplions-le en embrassant ses genoux. Peut-
+être aura-t-il pitié de nous.
+
+Il parla ainsi et l'esprit de Priamos fut troublé, et il eut peur,
+et ses cheveux se tinrent droits sur sa tête courbée, et il resta
+stupéfait. Mais Herméias, s'approchant, lui prit la main et
+l'interrogea ainsi:
+
+-- Père, où mènes-tu ces chevaux et ces mulets, dans la nuit
+solitaire, tandis que tous les autres hommes dorment? Ne crains-tu
+pas les Akhaiens pleins de force, ces ennemis redoutables qui sont
+près de toi? Si quelqu'un d'entre eux te rencontrait par la nuit
+noire et rapide, emmenant tant de richesses, que ferais-tu? C'est
+un vieillard qui te suit, et tu n'es plus assez jeune pour
+repousser un guerrier qui vous attaquerait. Mais, loin de te
+nuire, je te préserverai de tout mal, car tu me sembles mon père
+bien-aimé.
+
+Et le vieux et divin Priamos lui répondit:
+
+-- Mon cher fils, tu as dit la vérité. Mais un des dieux me
+protège encore, puisqu'il envoie heureusement sur mon chemin un
+guide tel que toi. Ton corps et ton visage sont beaux, ton esprit
+est sage, et tu es né de parents heureux.
+
+Et le messager, tueur d'Argos, lui répondit:
+
+-- Vieillard, tu n'as point parlé au hasard. Mais réponds, et dis
+la vérité. Envoies-tu ces trésors nombreux et précieux à des
+hommes étrangers, afin qu'on te les conserve? ou, dans votre
+terreur, abandonnez-vous tous la sainte Ilios, car un guerrier
+illustre est mort, ton fils, qui, dans le combat, ne le cédait
+point aux Akhaiens?
+
+Et le vieux et divin Priamos lui répondit:
+
+-- Qui donc es-tu, ô excellent! Et de quels parents es-tu né, toi
+qui parles si bien de la destinée de mon fils malheureux?
+
+Et le messager, tueur d'Argos, lui répondit:
+
+-- Tu m'interroges, vieillard, sur le divin Hektôr. Je l'ai vu
+souvent de mes yeux dans la mêlée glorieuse, quand, repoussant
+vers les nefs les Argiens dispersés, il les tuait de l'airain
+aigu. Immobiles, nous l'admirions; car Akhilleus, irrité contre
+l'Atréide, ne nous permettait point de combattre. Je suis son
+serviteur, et la même nef bien construite nous a portés. Je suis
+un des Myrmidones et mon père est Polyktôr. Il est riche et vieux
+comme toi. Il a sept fils et je suis le septième. Ayant tiré au
+sort avec eux, je fus désigné pour suivre Akhilleus. J'allais
+maintenant des nefs dans la plaine. Demain matin les Akhaiens aux
+sourcils arqués porteront le combat autour de la ville. Ils se
+plaignent du repos, et les rois des Akhaiens ne peuvent retenir
+les guerriers avides de combattre.
+
+Et le vieux et divin Priamos lui répondit:
+
+-- Si tu es le serviteur du Pèlèiade Akhilleus, dis-moi toute la
+vérité. Mon fils est-il encore auprès des nefs, ou déjà Akhilleus
+a-t-il tranché tous ses membres, pour les livrer à ses chiens?
+
+Et le messager, tueur d'Argos, lui répondit:
+
+-- Ô vieillard, les chiens ne l'ont point encore mangé, ni les
+oiseaux, mais il est couché devant la nef d'Akhilleus, sous la
+tente. Voici douze jours et le corps n'est point corrompu, et les
+vers, qui dévorent les guerriers tombés dans le combat, ne l'ont
+point mangé. Mais Akhilleus le traîne sans pitié autour du tombeau
+de son cher compagnon, dès que la divine Éôs reparaît, et il ne le
+flétrit point. Tu admirerais, si tu le voyais, combien il est
+frais. Le sang est lavé, il est sans aucune souillure, et toutes
+les blessures sont fermées que beaucoup de guerriers lui ont
+faites. Ainsi les dieux heureux prennent soin de ton fils, tout
+mort qu'il est, parce qu'il leur était cher.
+
+Il parla ainsi, et le vieillard, plein de joie, lui répondit:
+
+-- Ô mon enfant, certes, il est bon d'offrir aux immortels les
+présents qui leur sont dus. Jamais mon fils, quand il vivait, n'a
+oublié, dans ses demeures, les dieux qui habitent l'Olympos, et
+voici qu'ils se souviennent de lui dans la mort. Reçois cette
+belle coupe de ma main, fais qu'on me rende Hektôr, et conduis-
+moi, à l'aide des dieux, jusqu'à la tente du Pèléide.
+
+Et le messager, tueur d'Argos, lui répondit:
+
+-- Vieillard, tu veux tenter ma jeunesse, mais tu ne me
+persuaderas point de prendre tes dons à l'insu d'Akhilleus. Je le
+crains, en effet, et je le vénère trop dans mon coeur pour le
+dépouiller, et il m'en arriverait malheur. Mais je
+t'accompagnerais jusque dans l'illustre Argos, sur une nef rapide,
+ou à pied; et aucun, si je te conduis, ne me bravera en
+t'attaquant.
+
+Herméias, ayant ainsi parlé, sauta sur le char, saisit le fouet et
+les rênes et inspira une grande force aux chevaux et aux mulets.
+Et ils arrivèrent au fossé et aux tours des nefs, là où les gardes
+achevaient de prendre leur repas. Et le messager, tueur d'Argos,
+répandit le sommeil sur eux tous; et, soulevant les barres, il
+ouvrit les portes, et il fit entrer Priamos et ses présents
+splendides dans le camp, et ils parvinrent à la grande tente du
+Pèlèiade. Et les Myrmidones l'avaient faite pour leur roi avec des
+planches de sapin, et ils l'avaient couverte d'un toit de joncs
+coupés dans la prairie. Et tout autour ils avaient fait une grande
+enceinte de pieux; et la porte en était fermée par un seul tronc
+de sapin, barre énorme que trois hommes, les Akhaiens, ouvraient
+et fermaient avec peine, et que le Pèléide soulevait seul. Le
+bienveillant Herméias la retira pour Priamos, et il conduisit le
+vieillard dans l'intérieur de la cour, avec les illustres présents
+destinés à Akhilleus aux pieds rapides. Et il sauta du char sur la
+terre, et il dit:
+
+-- Ô vieillard, je suis Herméias, un dieu immortel, et Zeus m'a
+envoyé pour te conduire. Mais je vais te quitter, et je ne me
+montrerai point aux yeux d'Akhilleus, car il n'est point digne
+d'un Immortel de protéger ainsi ouvertement les mortels. Toi,
+entre, saisis les genoux du Pèléiôn et supplie-le au nom de son
+père, de sa mère vénérable et de son fils, afin de toucher son
+coeur.
+
+Ayant ainsi parlé, Herméias monta vers le haut Olympos; et Priamos
+sauta du char sur la terre, et il laissa Idaios pour garder les
+chevaux et les mulets, et il entra dans la tente où Akhilleus cher
+à Zeus était assis. Et il le trouva. Ses compagnons étaient assis
+à l'écart; et seuls, le héros Automédôn et le nourrisson d'Arès
+Alkimos le servaient. Déjà il avait cessé de manger et de boire,
+et la table était encore devant lui. Et le grand Priamos entra
+sans être vu d'eux, et, s'approchant, il entoura de ses bras les
+genoux d'Akhilleus, et il baisa les mains terribles et meurtrières
+qui lui avaient tué tant de fils.
+
+Quand un homme a encouru une grande peine, ayant tué quelqu'un
+dans sa patrie, et quand, exilé chez un peuple étranger, il entre
+dans une riche demeure, tous ceux qui le voient restent
+stupéfaits. Ainsi Akhilleus fut troublé en voyant le divin
+Priamos; et les autres, pleins d'étonnement, se regardaient entre
+eux. Et Priamos dit ces paroles suppliantes:
+
+-- Souviens-toi de ton père, ô Akhilleus égal aux dieux! Il est de
+mon âge et sur le seuil fatal de la vieillesse. Ses voisins
+l'oppriment peut-être en ton absence, et il n'a personne qui
+écarte loin de lui l'outrage et le malheur; mais, au moins, il
+sait que tu es vivant, et il s'en réjouit dans son coeur, et il
+espère tous les jours qu'il verra son fils bien-aimé de retour
+d'Ilios. Mais, moi, malheureux! qui ai engendré des fils
+irréprochables dans la grande Troiè, je ne sais s'il m'en reste un
+seul. J'en avais cinquante quand les Akhaiens arrivèrent. Dix-neuf
+étaient sortis du même sein, et plusieurs femmes avaient enfanté
+les autres dans mes demeures. L'impétueux Arès a rompu les genoux
+du plus grand nombre. Un seul défendait ma ville et mes peuples,
+Hektôr, que tu viens de tuer tandis qu'il combattait pour sa
+patrie. Et c'est pour lui que je viens aux nefs des Akhaiens; et
+je t'apporte, afin de le racheter, des présents infinis. Respecte
+les dieux, Akhilleus, et, te souvenant de ton père, aie pitié de
+moi qui suis plus malheureux que lui, car j'ai pu, ce qu'aucun
+homme n'a encore fait sur la terre, approcher de ma bouche les
+mains de celui qui a tué mes enfants!
+
+Il parla ainsi, et il remplit Akhilleus du regret de son père. Et
+le Pèlèiade, prenant le vieillard par la main, le repoussa
+doucement. Et ils se souvenaient tous deux; et Priamos, prosterné
+aux pieds d'Akhilleus, pleurait de toutes ses larmes le tueur
+d'hommes Hektôr; et Akhilleus pleurait son père et Patroklos, et
+leurs gémissements retentissaient sous la tente.
+
+Puis, le divin Akhilleus, s'étant rassasié de larmes, sentit sa
+douleur s'apaiser dans sa poitrine, et il se leva de son siège; et
+plein de pitié pour cette tête et cette barbe blanche, il releva
+le vieillard de sa main et lui dit ces paroles ailées:
+
+-- Ah! malheureux! Certes, tu as subi des peines sans nombre dans
+ton coeur. Comment as-tu osé venir seul vers les nefs des Akhaiens
+et soutenir la vue de l'homme qui t'a tué tant de braves enfants?
+Ton coeur est de fer. Mais prends ce siège, et, bien qu'affligés,
+laissons nos douleurs s'apaiser, car le deuil ne nous rend rien.
+Les dieux ont destiné les misérables mortels à vivre pleins de
+tristesse, et, seuls, ils n'ont point de soucis. Deux tonneaux
+sont au seuil de Zeus, et l'un contient les maux, et l'autre les
+biens. Et le foudroyant Zeus, mêlant ce qu'il donne, envoie tantôt
+le mal et tantôt le bien. Et celui qui n'a reçu que des dons
+malheureux est en proie à l'outrage, et la mauvaise faim le ronge
+sur la terre féconde, et il va çà et là, non honoré des dieux ni
+des hommes. Ainsi les dieux firent à Pèleus des dons illustres dès
+sa naissance, et plus que tous les autres hommes il fut comblé de
+félicités et de richesses, et il commanda aux Myrmidones, et,
+mortel, il fut uni à une déesse. Mais les dieux le frappèrent d'un
+mal: il fut privé d'une postérité héritière de sa puissance, et il
+n'engendra qu'un fils qui doit bientôt mourir et qui ne soignera
+point sa vieillesse; car, loin de ma patrie, je reste devant
+Troiè, pour ton affliction et celle de tes enfants. Et toi-même,
+vieillard, nous avons appris que tu étais heureux autrefois, et
+que sur toute la terre qui va jusqu'à Lesbos de Makar, et, vers le
+nord, jusqu'à la Phrygiè et le large Hellespontos, tu étais
+illustre ô vieillard, par tes richesses et par tes enfants. Et
+voici que les dieux t'ont frappé d'une calamité, et, depuis la
+guerre et le carnage, des guerriers environnent ta ville. Sois
+ferme, et ne te lamente point dans ton coeur sur l'inévitable
+destinée. Tu ne feras point revivre ton fils par tes gémissements.
+Crains plutôt de subir d'autres maux.
+
+Et le vieux et divin Priamos lui répondit:
+
+-- Ne me dis point de me reposer, ô nourrisson de Zeus, tant que
+Hektôr est couché sans sépulture devant tes tentes. Rends-le-moi
+promptement, afin je le voie de mes yeux, et reçois les présents
+nombreux que nous te portons. Puisses-tu en jouir et retourner
+dans la terre de ta patrie, puisque tu m'as laissé vivre et voir
+la lumière de Hélios.
+
+Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un oeil sombre, lui
+répondit:
+
+-- Vieillard, ne m'irrite pas davantage. Je sais que je dois te
+rendre Hektôr. La mère qui m'a enfanté, la fille du Vieillard de
+la mer, m'a été envoyée par Zeus. Et je sais aussi, Priamos, et tu
+n'as pu me cacher, qu'un des dieux t’a conduit aux nefs rapides
+des Akhaiens. Aucun homme, bien que jeune et brave, n'eût osé
+venir jusqu'au camp. Il n'eût point échappé aux gardes, ni soulevé
+aisément les barrières de nos portes. Ne réveille donc point les
+douleurs de mon âme. Bien que je t'aie reçu, vieillard, comme un
+suppliant sous mes tentes, crains que je viole les ordres de Zeus
+et que je te tue.
+
+Il parla ainsi, et le vieillard trembla et obéit. Et le Pèléide
+sauta comme un lion hors de la tente. Et il n'était point seul, et
+deux serviteurs le suivirent, le héros Automédôn et Alkimos. Et
+Akhilleus les honorait entre tous ses compagnons depuis la mort de
+Patroklos. Et ils dételèrent les chevaux et les mulets, et ils
+firent entrer le héraut de Priamos et lui donnèrent un siège. Puis
+ils enlevèrent du beau char les présents infinis qui rachetaient
+Hektôr; mais ils y laissèrent deux manteaux et une riche tunique
+pour envelopper le cadavre qu'on allait emporter dans Ilios.
+
+Et Akhilleus, appelant les femmes, leur ordonna de laver le
+cadavre et de le parfumer à l'écart, afin que Priamos ne vît point
+son fils, et de peur qu'en le voyant, le père ne pût contenir sa
+colère dans son coeur irrité, et qu'Akhilleus, furieux, le tuât,
+en violant les ordres de Zeus. Et après que les femmes, ayant lavé
+et parfumé le cadavre, l'eurent enveloppé du beau manteau et de la
+tunique, Akhilleus le souleva lui-même du lit funèbre, et, avec
+l'aide de ses compagnons, il le plaça sur le beau char. Puis, il
+appela en gémissant son cher compagnon:
+
+-- Ne t'irrite point contre moi, Patroklos, si tu apprends, chez
+Aidès, que j'ai rendu le divin Hektôr à son père bien-aimé; car il
+m'a fait des présents honorables, dont je te réserve, comme il est
+juste, une part égale.
+
+Le divin Akhilleus, ayant ainsi parlé, rentra dans sa tente. Et il
+reprit le siège poli qu'il occupait en face de Priamos, et il lui
+dit:
+
+-- Ton fils t'est rendu, vieillard, comme tu l'as désiré. Il est
+couché sur un lit. Tu le verras et tu l'emporteras au retour
+d'Éôs. Maintenant, songeons au repas. Niobè aux beaux cheveux
+elle-même se souvint de manger après que ses douze enfants eurent
+péri dans ses demeures, six filles et autant de fils florissants
+de jeunesse. Apollôn, irrité contre Niobè, tua ceux-ci de son arc
+d'argent; et Artémis qui se réjouit de ses flèches tua celles-là,
+parce que Niobè s'était égalée à Lètô aux belles joues, disant que
+la déesse n'avait conçu que deux enfants, tandis qu'elle en avait
+conçu de nombreux. Elle le disait, mais les deux enfants de Lètô
+tuèrent tous les siens. Et depuis neuf jours ils étaient couchés
+dans le sang, et nul ne les ensevelissait: le Kroniôn avait changé
+ces peuples en pierres; mais, le dixième jour, les dieux les
+ensevelirent. Et, cependant, Niobè se souvenait de manger
+lorsqu'elle était fatiguée de pleurer. Et maintenant, au milieu
+des rochers et des montagnes désertes, sur le Sipylos, où sont les
+retraites des nymphes divines qui dansent autour de l'Akhélôios,
+bien que changée en pierre par les dieux, elle souffre encore.
+Allons, divin vieillard, mangeons. Tu pleureras ensuite ton fils
+bien-aimé, quand tu l'auras conduit dans Ilios. Là, il te fera
+répandre des larmes.
+
+Le rapide Akhilleus parla ainsi, et, se levant, il tua une brebis
+blanche. Et ses compagnons, l'ayant écorchée, la préparèrent avec
+soin. Et, la coupant en morceaux, ils les fixèrent à des broches,
+les rôtirent et les retirèrent à temps. Et Automédôn, prenant le
+pain, le distribua sur la table dans de belles corbeilles. Et
+Akhilleus distribua lui-même les chairs. Tous étendirent les mains
+sur les mets qui étaient devant eux. Et quand ils n'eurent plus le
+désir de boire et de manger, le Dardanide Priamos admira combien
+Akhilleus était grand et beau et semblable aux dieux. Et Akhilleus
+admirait aussi le Dardanide Priamos, son aspect vénérable et ses
+sages paroles. Et, quand ils se furent admirés longtemps, le vieux
+et divin Priamos parla ainsi:
+
+-- Fais que je puisse me coucher promptement, nourrisson de Zeus,
+afin que je jouisse du doux sommeil; car mes yeux ne se sont point
+fermés sous mes paupières depuis que mon fils a rendu l'âme sous
+tes mains. Je n'ai fait que me lamenter et subir des douleurs
+infinies, prosterné sur le fumier, dans l'enceinte de ma cour. Et
+je n'ai pris quelque nourriture, et je n'ai bu de vin qu'ici.
+Auparavant, je n'avais rien mangé.
+
+Il parla ainsi, et Akhilleus ordonna à ses compagnons et aux
+femmes de préparer des lits sous le portique, et d'y étendre de
+belles étoffes pourprées, puis des tapis, et, par-dessus, des
+tuniques de laine. Et les femmes, sortant de la tente avec des
+torches aux mains, préparèrent aussitôt deux lits. Et alors
+Akhilleus aux pieds rapides dit avec bienveillance:
+
+Tu dormiras hors de la tente, cher vieillard, de peur qu'un des
+Akhaiens, venant me consulter, comme ils en ont coutume, ne
+t'aperçoive dans la nuit noire et rapide. Et aussitôt il en
+avertirait le prince des peuples Agamemnôn, et peut-être que le
+rachat du cadavre serait retardé. Mais réponds-moi, et dis la
+vérité. Combien de jours désires-tu pour ensevelir le divin
+Hektôr, afin que je reste en repos pendant ce temps, et que je
+retienne les peuples?
+
+Et le vieux et divin Priamos lui répondit:
+
+-- Si tu veux que je rende de justes honneurs au divin Hektôr, en
+faisant cela, Akhilleus, tu exauceras mon voeu le plus cher. Tu
+sais que nous sommes renfermés dans la ville, et loin de la
+montagne où le bois doit être coupé, et que les Troiens sont
+saisis de terreur. Pendant neuf jours nous pleurerons Hektôr dans
+nos demeures; le dixième, nous l'ensevelirons, et le peuple fera
+le repas funèbre; le onzième, nous le placerons dans le tombeau,
+et, le douzième, nous combattrons de nouveau, s'il le faut.
+
+Et le divin Akhilleus aux pieds rapides lui répondit:
+
+-- Vieillard Priamos, il en sera ainsi, selon ton désir; et
+pendant ce temps, j'arrêterai la guerre.
+
+Ayant ainsi parlé, il serra la main droite du vieillard afin qu'il
+cessât de craindre dans son coeur. Et le héraut et Priamos, tous
+deux pleins de sagesse, s'endormirent sous le portique de la
+tente. Et Akhilleus s'endormit dans le fond de sa tente bien
+construite, et Breisèis aux belles joues coucha auprès de lui.
+
+Et tous les dieux et les hommes qui combattent à cheval dormaient
+dans la nuit, domptés par le doux sommeil; mais le sommeil ne
+saisit point le bienveillant Herméias, qui songeait à emmener le
+roi Priamos du milieu des nefs, sans être vu des gardes sacrés des
+portes. Et il s'approcha de sa tête et il lui dit:
+
+-- Ô vieillard! ne crains-tu donc aucun malheur, que tu dormes
+ainsi au milieu d'hommes ennemis, après qu'Akhilleus t'a épargné?
+Maintenant que tu as racheté ton fils bien-aimé par de nombreux
+présents, les fils qui te restent en donneront trois fois autant
+pour te racheter vivant, si l'Atréide Agamemnôn te découvre, et si
+tous les Akhaiens l'apprennent.
+
+Il parla ainsi, et le vieillard trembla; et il ordonna au héraut
+de se lever. Et Herméias attela leurs mulets et leurs chevaux, et
+il les conduisit rapidement à travers le camp, et nul ne les vit.
+Et quand ils furent arrivés au gué du fleuve au beau cours, du
+Xanthos tourbillonnant que l'immortel Zeus engendra, Herméias
+remonta vers le haut Olympos.
+
+Et déjà Éôs au péplos couleur de safran se répandait sur toute la
+terre, et les deux vieillards poussaient les chevaux vers la
+ville, en pleurant et en se lamentant, et les mulets portaient le
+cadavre. Et nul ne les aperçut, parmi les hommes et les femmes aux
+belles ceintures, avant Kassandrè semblable à Aphroditè d'or. Et,
+du haut de Pergamos, elle vit son père bien-aimé, debout sur le
+char, et le héraut, et le corps que les mulets amenaient sur le
+lit funèbre. Et aussitôt elle pleura, et elle cria, par toute la
+ville:
+
+-- Voyez, Troiens et Troiennes! Si vous alliez autrefois au-devant
+de Hektôr, le coeur plein de joie, quand il revenait vivant du
+combat, voyez celui qui était l'orgueil de la ville et de tout un
+peuple!
+
+Elle parla ainsi, et nul parmi les hommes et les femmes ne resta
+dans la ville, tant un deuil irrésistible les entraînait tous. Et
+ils coururent, au-delà des portes, au-devant du cadavre. Et, les
+premières, l'épouse bien-aimée et la mère vénérable, arrachant
+leurs cheveux, se jetèrent sur le char en embrassant la tête de
+Hektôr. Et tout autour la foule pleurait. Et certes, tout le jour,
+jusqu'à la chute de Hélios, ils eussent gémi et pleuré devant les
+portes, si Priamos, du haut de son char, n'eût dit à ses peuples:
+
+-- Retirez-vous, afin que je passe avec les mulets. Nous nous
+rassasierons de larmes quand j'aurai conduit ce corps dans ma
+demeure.
+
+Il parla ainsi, et, se séparant, ils laissèrent le char passer.
+Puis, ayant conduit Hektôr dans les riches demeures, ils le
+déposèrent sur un lit sculpté, et ils appelèrent les chanteurs
+funèbres, et ceux-ci gémirent un chant lamentable auquel
+succédaient les plaintes des femmes. Et, parmi celles-ci,
+Andromakhè aux bras blancs commença le deuil, tenant dans ses
+mains la tête du tueur d'hommes Hektôr:
+
+-- Ô homme! tu es mort jeune, et tu m'as laissée veuve dans mes
+demeures, et je ne pense pas qu'il parvienne à la puberté, ce fils
+enfant que nous avons engendré tous deux, ô malheureux que nous
+sommes! Avant cela, cette ville sera renversée de son faîte,
+puisque son défenseur a péri, toi qui la protégeais, et ses femmes
+fidèles et ses petits enfants. Elles seront enlevées sur les nefs
+creuses, et moi avec elles. Et toi, mon enfant, tu me suivras et
+tu me subiras de honteux travaux, te fatiguant pour un maître
+féroce! ou bien un Akhaien, te faisant tourner de la main, te
+jettera du haut d'une tour pour une mort affreuse, furieux que
+Hektôr ait tué ou son frère, ou son père, ou son fils; car de
+nombreux Akhaiens sont tombés, mordant la terre, sous ses mains.
+Et ton père n'était pas doux dans le combat, et c'est pour cela
+que les peuples le pleurent par la ville. Ô Hektôr! tu accables
+tes parents d'un deuil inconsolable, et tu me laisses surtout en
+proie à d'affreuses douleurs, car, en mourant, tu ne m'auras point
+tendu les bras de ton lit, et tu ne m'auras point dit quelque sage
+parole dont je puisse me souvenir, les jours et les nuits, en
+versant des larmes.
+
+Elle parla ainsi en pleurant, et les femmes gémirent avec elle;
+et, au milieu de celles-ci, Hékabè continua le deuil désespéré:
+
+-- Hektôr, le plus cher de tous mes enfants, certes, les dieux
+t'aimaient pendant ta vie, car ils ont veillé sur toi dans la
+mort. Akhilleus aux pieds rapides a vendu tous ceux de mes fils
+qu'il a pu saisir, par-delà la mer stérile, à Samos, à Imbros, et
+dans la barbare Lemnos. Et il t'a arraché l'âme avec l'airain
+aigu, et il t'a traîné autour du tombeau de son compagnon
+Patroklos que tu as tué et qu'il n'a point fait revivre; et,
+maintenant, te voici couché comme si tu venais de mourir dans nos
+demeures, frais et semblable à un homme que l'archer Apollôn vient
+de frapper de ses divines flèches.
+
+Elle parla ainsi en pleurant, et elle excita les gémissements des
+femmes; et, au milieu de celles-ci, Hélénè continua le deuil:
+
+-- Hektôr, tu étais le plus cher de tous mes frères, car
+Alexandros, plein de beauté, est mon époux, lui qui m'a conduite
+dans Troiè. Plût aux dieux que j'eusse péri auparavant! Voici déjà
+la vingtième année depuis que je suis venue, abandonnant ma
+patrie, et jamais tu ne m'as dit une parole injurieuse ou dure, et
+si l'un de mes frères, ou l'une des mes soeurs, ou ma belle-mère,
+-- car Priamos me fut toujours un père plein de douceur, -- me
+blâmait dans nos demeures, tu les avertissais et tu les apaisais
+par ta douceur et par tes paroles bienveillantes. C'est pour cela
+que je te pleure en gémissant, moi, malheureuse, qui n'aurai plus
+jamais un protecteur ni un ami dans la grande Troiè, car tous
+m'ont en horreur.
+
+Elle parla ainsi en pleurant, et tout le peuple gémit.
+
+Mais le vieux Priamos leur dit:
+
+-- Troiens, amenez maintenant le bois dans la ville, et ne
+craignez point les embûches profondes des Argiens, car Akhilleus,
+en me renvoyant des nefs noires, m'a promis de ne point nous
+attaquer avant qu'Éôs ne soit revenue pour la douzième fois.
+
+Il parla ainsi, et tous, attelant aux chars les boeufs et les
+mulets, aussitôt se rassemblèrent devant la ville. Et, pendant
+neuf jours, ils amenèrent des monceaux de bois. Et quand Éôs
+reparut pour la dixième fois éclairant les mortels, ils placèrent,
+en versant des larmes, le brave Hektôr sur le faite du bûcher, et
+ils y mirent le feu. Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin,
+reparut encore, tout le peuple se rassembla autour du bûcher de
+l'illustre Hektôr. Et, après s'être rassemblés, ils éteignirent
+d'abord le bûcher où la force du feu avait brûlé, avec du vin
+noir. Puis, ses frères et ses compagnons recueillirent en
+gémissant ses os blancs; et les larmes coulaient sur leurs joues.
+Et ils déposèrent dans une urne d'or ses os fumants, et ils
+l'enveloppèrent de péplos pourprés. Puis, ils la mirent dans une
+fosse creuse recouverte de grandes pierres, et, au-dessus, ils
+élevèrent le tombeau. Et des sentinelles veillaient de tous côtés
+de peur que les Akhaiens aux belles knèmides ne se jetassent sur
+la ville. Puis, le tombeau étant achevé, ils se retirèrent et se
+réunirent en foule, afin de prendre part à un repas solennel, dans
+les demeures du roi Priamos, nourrisson de Zeus.
+
+Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles de Hektôr
+dompteur de chevaux.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Iliade, by Homère
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ILIADE ***
+
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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