diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:44:06 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:44:06 -0700 |
| commit | 8ec9a88d236d22704311c35477860b45139cab3c (patch) | |
| tree | 6571a38ee916bae3aef5998541948cd3944f5a37 /14285-8.txt | |
Diffstat (limited to '14285-8.txt')
| -rw-r--r-- | 14285-8.txt | 15927 |
1 files changed, 15927 insertions, 0 deletions
diff --git a/14285-8.txt b/14285-8.txt new file mode 100644 index 0000000..832f56c --- /dev/null +++ b/14285-8.txt @@ -0,0 +1,15927 @@ +The Project Gutenberg EBook of Iliade, by Homère + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Iliade + +Author: Homère + +Release Date: December 7, 2004 [EBook #14285] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ILIADE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +Homère +L’ILIADE + +Traduction Charles-René-Marie Leconte de L'Isle + + +Table des matières + +Chants + +Chant 1 +Chant 2 +Chant 3 +Chant 4 +Chant 5 +Chant 6 +Chant 7 +Chant 8 +Chant 9 +Chant 10 +Chant 11 +Chant 12 +Chant 13 +Chant 14 +Chant 15 +Chant 16 +Chant 17 +Chant 18 +Chant 19 +Chant 20 +Chant 21 +Chant 22 +Chant 23 +Chant 24 + + + +Chant 1 + +Chante, déesse, du Pèlèiade Akhilleus la colère désastreuse, qui +de maux infinis accabla les Akhaiens, et précipita chez Aidès tant +de fortes âmes de héros, livrés eux-mêmes en pâture aux chiens et +à tous les oiseaux carnassiers. Et le dessein de Zeus +s'accomplissait ainsi, depuis qu'une querelle avait divisé +l'Atréide, roi des hommes, et le divin Akhilleus. + +Qui d'entre les dieux les jeta dans cette dissension? Le fils de +Zeus et de Lètô. Irrité contre le roi, il suscita dans l'armée un +mal mortel, et les peuples périssaient, parce que l'Atréide avait +couvert d'opprobre Khrysès le sacrificateur. + +Et celui-ci était venu vers les nefs rapides des Akhaiens pour +racheter sa fille; et, portant le prix infini de +l'affranchissement, et, dans ses mains, les bandelettes de +l'Archer Apollôn, suspendues au sceptre d'or, il conjura tous les +Akhaiens, et surtout les deux Atréides, princes des peuples: + +-- Atréides, et vous, anciens aux belles knèmides, que les dieux +qui habitent les demeures olympiennes vous donnent de détruire la +ville de Priamos et de vous retourner heureusement; mais rendez- +moi ma fille bien-aimée et recevez le prix de l'affranchissement, +si vous révérez le fils de Zeus, l'archer Apollôn. + +Et tous les Akhaiens, par des rumeurs favorables, voulaient qu'on +respectât le sacrificateur et qu'on reçût le prix splendide; mais +cela ne plut point à l'âme de l'Atréide Agamemnôn, et il le chassa +outrageusement, et il lui dit cette parole violente: + +-- Prends garde, vieillard, que je te rencontre auprès des nefs +creuses, soit que tu t'y attardes, soit que tu reviennes, de peur +que le sceptre et les bandelettes du dieu ne te protègent plus. Je +n'affranchirai point ta fille. La vieillesse l'atteindra, en ma +demeure, dans Argos, loin de sa patrie, tissant la toile et +partageant mon lit. Mais, va! ne m'irrite point, afin de t'en +retourner sauf. + +Il parla ainsi, et le vieillard trembla et obéit. Et il allait, +silencieux, le long du rivage de la mer aux bruits sans nombre. +Et, se voyant éloigné, il conjura le roi Apollôn que Lètô à la +belle chevelure enfanta: + +-- Entends-moi, porteur de l'arc d'argent, qui protèges Khrysè et +Killa la sainte, et commandes fortement sur Ténédos, Smintheus! Si +jamais j'ai orné ton beau temple, si jamais j'ai brûlé pour toi +les cuisses grasses des taureaux et des chèvres, exauce mon voeu: +que les Danaens expient mes larmes sous tes flèches! + +Il parla ainsi en priant, et Phoibos Apollôn l'entendit; et, du +sommet Olympien, il se précipita, irrité dans son coeur, portant +l'arc sur ses épaules, avec le plein carquois. Et les flèches +sonnaient sur le dos du dieu irrité, à chacun de ses mouvements. +Et il allait, semblable à la nuit. + +Assis à l'écart, loin des nefs, il lança une flèche, et un bruit +terrible sortit de l'arc d'argent. Il frappa les mulets d'abord et +les chiens rapides; mais, ensuite, il perça les hommes eux-mêmes +du trait qui tue. Et sans cesse les bûchers brûlaient, lourds de +cadavres. + +Depuis neuf jours les flèches divines sifflaient à travers +l'armée; et, le dixième, Akhilleus convoqua les peuples dans +l'agora. Hèrè aux bras blancs le lui avait inspiré, anxieuse des +Danaens et les voyant périr. Et quand ils furent tous réunis, se +levant au milieu d'eux, Akhilleus aux pieds rapides parla ainsi: + +-- Atréide, je pense qu'il nous faut reculer et reprendre nos +courses errantes sur la mer, si toutefois nous évitons la mort, +car, toutes deux, la guerre et la contagion domptent les Akhaiens. +Hâtons-nous d'interroger un divinateur ou un sacrificateur, ou un +interprète des songes, car le songe vient de Zeus. Qu'il dise +pourquoi Phoibos Apollôn est irrité, soit qu'il nous reproche des +voeux négligés ou qu'il demande des hécatombes promises. Sachons +si, content de la graisse fumante des agneaux et des belles +chèvres, il écartera de nous cette contagion. + +Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et le Thestoride Kalkhas, +l'excellent divinateur, se leva. Il savait les choses présentes, +futures et passées, et il avait conduit à Ilion les nefs +Akhaiennes, à l'aide de la science sacrée dont l'avait doué +Phoibos Apollôn. Très sage, il dit dans l'agora: + +-- Ô Akhilleus, cher à Zeus, tu m'ordonnes d'expliquer la colère +du roi Apollôn l'archer. Je le ferai, mais promets d'abord et jure +que tu me défendras de ta parole et de tes mains; car, sans doute, +je vais irriter l'homme qui commande à tous les Argiens et à qui +tous les Akhaiens obéissent. Un roi est trop puissant contre un +inférieur qui l'irrite. Bien que, dans l'instant, il refrène sa +colère, il l'assouvit un jour, après l'avoir couvée dans son +coeur. Dis-moi donc que tu me protégeras. + +Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla ainsi: + +-- Dis sans peur ce que tu sais. Non! par Apollôn, cher à Zeus, et +dont tu découvres aux Danaens les volontés sacrées, non! nul +d'entre eux, Kalkhas, moi vivant et les yeux ouverts, ne portera +sur toi des mains violentes auprès des nefs creuses, quand même tu +nommerais Agamemnôn, qui se glorifie d'être le plus puissant des +Akhaiens. + +Et le divinateur irréprochable prit courage et dit: + +-- Apollôn ne vous reproche ni voeux ni hécatombes; mais il venge +son sacrificateur, qu'Agamemnôn a couvert d’opprobre, car il n'a +point délivré sa fille, dont il a refusé le prix +d'affranchissement. Et c'est pour cela que l'archer Apollôn vous +accable de maux; et il vous en accablera, et il n'écartera point +les lourdes kères de la contagion, que vous n'ayez rendu à son +père bien-aimé la jeune fille aux sourcils arqués, et qu'une +hécatombe sacrée n'ait été conduite à Khrysè. Alors nous +apaiserons le dieu. + +Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et le héros Atréide Agamemnôn, qui +commande au loin, se leva, plein de douleur; et une noire colère +emplissait sa poitrine, et ses yeux étaient pareils à des feux +flambants. Furieux contre Kalkhas, il parla ainsi: + +-- Divinateur malheureux, jamais tu ne m'as rien dit d'agréable. +Les maux seuls te sont doux à prédire. Tu n'as jamais ni bien +parlé ni bien agi; et voici maintenant qu'au milieu des Danaens, +dans l'agora, tu prophétises que l'archer Apollon nous accable de +maux parce que je n’ai point voulu recevoir le prix splendide de +la vierge Khrysèis, aimant mieux la retenir dans ma demeure +lointaine. En effet, je la préfère à Klytaimnestrè, que j'ai +épousée vierge. Elle ne lui est inférieure ni par le corps, ni par +la taille, ni par l'intelligence, ni par l'habileté aux travaux. +Mais je la veux rendre. Je préfère le salut des peuples à leur +destruction. Donc, préparez-moi promptement un prix, afin que, +seul d'entre tous les Argiens, je ne sois point dépouillé. Cela ne +conviendrait point; car, vous le voyez, ma part m'est retirée. + +Et le divan Akhilleus aux pieds rapides lui répondit: + +-- Très orgueilleux Atréide, le plus avare des hommes, comment les +magnanimes Akhaiens te donneraient-ils un autre prix? Avons-nous +des dépouilles à mettre en commun? Celles que nous avons enlevées +des villes saccagées ont été distribuées, et il ne convient point +que les hommes en fassent un nouveau partage. Mais toi, remets +cette jeune fille à son dieu, et nous, Akhaiens, nous te rendrons +le triple et le quadruple, si jamais Zeus nous donne de détruire +Troiè aux fortes murailles. + +Et le roi Agamemnôn, lui répondant, parla ainsi: + +-- Ne crois point me tromper, quelque brave que tu sois, Akhilleus +semblable à un dieu, car tu ne me séduiras ni ne me persuaderas. +Veux-tu, tandis que tu gardes ta part, que je reste assis dans mon +indigence, en affranchissant cette jeune fille? Si les magnanimes +Akhaiens satisfont mon coeur par un prix d'une valeur égale, soit. +Sinon, je ravirai le tien, ou celui d'Aias, ou celui d'Odysseus; +et je l'emporterai, et celui-là s'indignera vers qui j'irai. Mais +nous songerons à ceci plus tard. Donc, lançons une nef noire à la +mer divine, munie d'avirons, chargée d'une hécatombe, et faisons-y +monter Khrysèis aux belles joues, sous la conduite d'un chef, +Aias, Idoméneus, ou le divin Odysseus, ou toi-même, Pèléide, le +plus effrayant des hommes, afin d'apaiser l'archer Apollôn par les +sacrifices accomplis. + +Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un oeil sombre, +parla ainsi; + +-- Ah! revêtu d'impudence, âpre au gain! Comment un seul d'entre +les Akhaiens se hâterait-il de t'obéir, soit qu'il faille tendre +une embuscade, soit qu'on doive combattre courageusement contre +les hommes? Je ne suis point venu pour ma propre cause attaquer +les Troiens armés de lances, car ils ne m'ont jamais nui. Jamais +ils ne m'ont enlevé ni mes boeufs ni mes chevaux; jamais, dans la +fructueuse Phthiè, ils n'ont ravagé mes moissons: car un grand +nombre de montagnes ombragées et la mer sonnante nous séparent. +Mais nous t'avons suivi pour te plaire, impudent! pour venger +Ménélaos et toi, oeil de chien! Et tu ne t'en soucies ni ne t'en +souviens, et tu me menaces de m'enlever la récompense pour +laquelle j'ai tant travaillé et que m'ont donnée les fils des +Akhaiens! Certes, je n'ai jamais une part égale à la tienne quand +on saccage une ville troienne bien peuplée; et cependant mes mains +portent le plus lourd fardeau de la guerre impétueuse. Et, quand +vient l'heure du partage, la meilleure part est pour toi; et, +ployant sous la fatigue du combat, je retourne vers mes nefs, +satisfait d'une récompense modique. Aujourd'hui, je pars pour la +Phthiè, car mieux vaut regagner ma demeure sur mes nefs +éperonnées. Et je ne pense point qu'après m'avoir outragé tu +recueilles ici des dépouilles et des richesses. + +Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit: + +-- Fuis, si ton coeur t'y pousse. Je ne te demande point de rester +pour ma cause. Mille autres seront avec moi, surtout le très sage +Zeus. Tu m'es le plus odieux des rois nourris par le Kronide. Tu +ne te plais que dans la dissension, la guerre et le combat. Si tu +es brave, c'est que les dieux l'ont voulu sans doute. Retourne +dans ta demeure avec tes nefs et tes compagnons; commande aux +Myrmidones; je n'ai nul souci de ta colère, mais je te préviens de +ceci; puisque Phoibos Apollôn m'enlève Khrysèis, je la renverrai +sur une de mes nefs avec mes compagnons, et moi-même j'irai sous +ta tente et j'en entraînerai Breisèis aux belles joues, qui fut +ton partage, afin que tu comprennes que je suis plus puissant que +toi, et que chacun redoute de se dire mon égal en face. + +Il parla ainsi, et le Pèléiôn fut ampli d'angoisse, et son coeur, +dans sa mâle poitrine, délibéra si, prenant l'épée aiguë sur sa +cuisse, il écarterait la foule et tuerait l'Atréide, ou s'il +apaisent sa colère et refrénerait sa fureur. + +Et tandis qu'il délibérait dans son âme et dans son esprit, et +qu'il arrachait sa grande épée de la gaine, Athènè vint de +l'Ouranos, car Hèrè aux bras blancs l'avait envoyée, aimant et +protégeant les deux rois. Elle se tint en arrière et saisit le +Pèléiôn par sa chevelure blonde; visible pour lui seul, car nul +autre ne la voyait. Et Akhilleus, stupéfait, se retourna, et +aussitôt il reconnut Athènè, dont les yeux étaient terribles, et +il lui dit en paroles ailées: + +-- Pourquoi es-tu venue, fille de Zeus tempétueux? Est-ce afin de +voir l'outrage qui m'est fait par l'Atréide Agamemnôn? Mais je te +le dis, et ma parole s'accomplira, je pense: il va rendre l’âme à +cause de son insolence. + +Et Athènè aux yeux clairs lui répondit: + +-- Je suis venue de l'Ouranos pour apaiser ta colère, si tu veux +obéir. La divine Hèrè aux bras blancs m'a envoyée, vous aimant et +vous protégeant tous deux. Donc, arrête; ne prends point l'épée en +main, venge-toi en paroles, quoi qu'il arrive. Et je te le dis, et +ceci s'accomplira: bientôt ton injure te sera payée par trois fois +autant de présents splendides. Réprime-toi et obéis-nous. + +Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla ainsi: + +-- Déesse, il faut observer ton ordre, bien que je sois irrité +dans l'âme. Cela est pour le mieux sans doute, car les dieux +exaucent qui leur obéit. + +Il parla ainsi, et, frappant d'une main lourde la poignée +d'argent, il repoussa sa grande épée dans la gaine et n'enfreignit +point l'ordre d'Athènè. + +Et celle-ci retourna auprès des autres dieux, dans les demeures +olympiennes de Zeus tempétueux. + +Et le Pèléide, débordant de colère, interpella l'Atréide avec +d'âpres paroles: + +-- Lourd de vin, oeil de chien, coeur de cerf! jamais tu n'as osé, +dans ton âme, t'armer pour le combat avec les hommes, ni tendre +des embuscades avec les princes des Akhaiens. Cela t'épouvanterait +comme la mort elle-même. Certes, il est beaucoup plus aisé, dans +la vaste armée Akhaienne, d'enlever la part de celui qui te +contredit, roi qui manges ton peuple, parce que tu commandes à des +hommes vils. S'il n'en était pas ainsi, Atréide, cette insolence +serait la dernière. Mais je te le dis, et j'en jure un grand +serment: par ce sceptre qui ne produit ni feuilles, ni rameaux, et +qui ne reverdira plus, depuis qu'il a été tranché du tronc sur les +montagnes et que l'airain l'a dépouillé de feuilles et d'écorce; +et par le sceptre que les fils des Akhaiens portent aux mains +quand ils jugent et gardent les lois au nom de Zeus, je te le jure +par un grand serment: certes, bientôt le regret d'Akhilleus +envahira tous les fils des Akhaiens, et tu gémiras de ne pouvoir +les défendre, quand ils tomberont en foule sous le tueur d'hommes +Hektôr; et tu seras irrité et déchiré au fond de ton âme d'avoir +outragé le plus brave des Akhaiens. + +Ainsi parla le Pèlëide, et il jeta contre terre le sceptre aux +clous d'or, et il s'assit. Et l'Atréide s'irritait aussi; mais +l'excellent agorète des Pyliens, l'harmonieux Nestôr, se leva. + +Et la parole coulait de sa langue, douce comme le miel. Et il +avait déjà vécu deux âges d'hommes nés et nourris avec lui dans la +divine Pylos, et il régnait sur le troisième âge. Très sage, il +dit dans l'agora: + +-- Ô dieux! Certes. un grand deuil envahit la terre Akhaienne! +Voici que Priamos se réjouira et que les fils de Priamos et tous +les autres Troiens se réjouiront aussi dans leur coeur, quand ils +apprendront vos querelles, à vous qui êtes au-dessus des Danaens +dans l'agora et dans le combat. Mais laissez-vous persuader, car +vous êtes tous deux moins âgés que moi. J'ai vécu autrefois avec +des hommes plus braves que vous, et jamais ils ne m'ont cru +moindre qu'eux. Non, jamais je n'ai vu et je ne reverrai des +hommes tels que Peirithoos, et Dryas, prince des peuples, Kainéos, +Exadios, Polyphèmos semblable à un dieu, et Thèseus Aigéide pareil +aux immortels. Certes, ils étaient les plus braves des hommes +nourris sur la terre, et ils combattaient contre les plus braves, +les centaures des montagnes; et ils les tuèrent terriblement. Et +j'étais avec eux, étant allé loin de Pylos et de la terre d'Apiè, +et ils m'avaient appelé, et je combattais selon mes forces, car +nul des hommes qui sont aujourd'hui sur la terre n'aurait pu leur +résister. Mais ils écoutaient mes conseils et s'y conformaient. +Obéissez donc, car cela est pour le mieux. Il n'est point permis à +Agamemnôn, bien que le plus puissant, d'enlever au Pèléide la +vierge que lui ont donnée les fils des Akhaiens, mais tu ne dois +point aussi, Pèléide, résister au roi, car tu n'es point l'égal de +ce porte sceptre que Zeus a glorifié. Si tu es le plus brave, si +une mère divine t'a enfanté, celui-ci est le plus puissant et +commande à un plus grand nombre. Atréide, renonce à ta colère, et +je supplie Akhilleus de réprimer la sienne, car il est le solide +bouclier des Akhaiens dans la guerre mauvaise. + +Et le roi Agamemnôn parla ainsi: + +-- Vieillard, tu as dit sagement et bien; mais cet homme veut être +au-dessus de tous, commander à tous et dominer sur tous. Je ne +pense point que personne y consente. Si les dieux qui vivent +toujours l'ont fait brave, lui ont-ils permis d'insulter? + +Et le divin Akhilleus lui répondit: + +-- Certes, je mériterais d'être nommé lâche et vil si, à chacune +de tes paroles, je te complaisais en toute chose. Commande aux +autres, mais non à moi, car ne pense point que je t'obéisse jamais +plus désormais. Je te dirai ceci; garde-le dans ton esprit: Je ne +combattrai point contre aucun autre à cause de cette vierge, +puisque vous m'enlevez ce que vous m'avez donné. Mais tu +n'emporteras rien contre mon gré de toutes les autres choses qui +sont dans ma nef noire et rapide. Tente-le, fais-toi ce danger, et +que ceux-ci le voient, et aussitôt ton sang noir ruissellera +autour de ma lance. + +S'étant ainsi outragés de paroles, ils se levèrent et rompirent +l'agora auprès des nefs des Akhaiens. Et le Pèléide se retira, +avec le Ménoitiade et ses compagnons, vers ses tentes. Et +l'Atréide lança à la mer une nef rapide, l'arma de vingt avirons, +y mit une hécatombe pour le dieu et y conduisit lui-même Khrysèis +aux belles joues. Et le chef fut le subtil Odysseus. + +Et comme ils naviguaient sur les routes marines, l'Atréide ordonna +aux peuples de se purifier. Et ils se purifiaient tous, et ils +jetaient leurs souillures dans la mer, et ils sacrifiaient à +Apollôn des hécatombes choisies de taureaux et de chèvres, le long +du rivage de la mer inféconde. Et l'odeur en montait vers +l'Ouranos, dans un tourbillon de fumée. + +Et pendant qu'ils faisaient ainsi, Agamemnôn n'oubliait ni sa +colère, ni la menace faite à Akhilleus. Et il interpella +Talthybios et Eurybatès, qui étaient ses hérauts familiers. + +-- Allez à la tente du Pèléide Akhilleus. Saisissez de la main +Breisèis aux belles joues; et, s'il ne la donnait pas, j'irai la +saisir moi-même avec un plus grand nombre, et ceci lui sera plus +douloureux. + +Et il les envoya avec ces âpres paroles. Et ils marchaient à +regret le long du rivage de la mer inféconde, et ils parvinrent +aux tentes et aux nefs des Myrmidones. Et ils trouvèrent le +Pèléide assis auprès de sa tente et de sa nef noire, et Akhilleus +ne fut point joyeux de les voir. Enrayés et pleins de respect, ils +se tenaient devant le roi, et ils ne lui parlaient, ni ne +l'interrogeaient. Et il les comprit dans son âme et dit: + +-- Salut, messagers de Zeus et des hommes! Approchez. Vous n'êtes +point coupables envers moi, mais bien Agamemnôn, qui vous envoie +pour la vierge Breisèis. Debout, divin Patroklos, amène-la, et +qu'ils l'entraînent! Mais qu'ils soient témoins devant les dieux +heureux, devant les hommes mortels et devant ce roi féroce, si +jamais on a besoin de moi pour conjurer la destruction de tous; +car, certes, il est plein de fureur dans ses pensées mauvaises, et +il ne se souvient de rien, et il ne prévoit rien, de façon que les +Akhaiens combattent saufs auprès des nefs. + +Il parla ainsi, et Patroklos obéit à son compagnon bien-aimé. Il +conduisit hors de la tente Breisèis aux belles joues, et il la +livra pour être entraînée. Et les hérauts retournèrent aux nefs +des anciens, et la jeune femme allait les suivant à contrecoeur. +Et Akhilleus, en pleurant, s'assit, loin des siens, sur le rivage +blanc d'écume, et, regardant la haute mer toute noire, les mains +étendues, il supplia sa mère bien-aimée: + +-- Mère! puisque tu m'as enfanté pour vivre peu de temps, +l'Olympien Zeus qui tonne dans les nues devrait m'accorder au +moins quelque honneur; mais il le fait maintenant moins que +jamais. Et voici que l'Atréide Agamemnôn, qui commande au loin, +m'a couvert d'opprobre, et qu'il possède ma récompense qu'il m'a +enlevée. + +Il parla ainsi, versant des larmes. Et sa mère vénérable +l'entendit, assise au fond de l'abîme, auprès de son vieux père. +Et, aussitôt, elle émergea de la blanche mer, comme une nuée; et, +s'asseyant devant son fils qui pleurait, elle le caressa de la +main et lui parla: + +-- Mon enfant, pourquoi pleures-tu? Quelle amertume est entrée +dans ton âme? Parle, ne cache rien afin que nous sachions tous +deux. + +Et Akhilleus aux pieds rapides parla avec un profond soupir: + +-- Tu le sais; pourquoi te dire ce que tu sais? Nous sommes allés +contre Thèbè la sainte, ville d'Êétiôn, et nous l'avons saccagée, +et nous en avons tout enlevé; et les fils des Akhaiens, s'étant +partagé les dépouilles, donnèrent à l'Atréide Agamemnôn Khrysèis +aux belles joues. Mais bientôt Khrysès, sacrificateur de l'archer +Apollôn, vint aux nefs rapides des Akhaiens revêtus d'airain, pour +racheter sa fille. Et il portait le prix infini de +l'affranchissement, et, dans ses mains les bandelettes de l'archer +Apollôn, suspendues au sceptre d'or. Et, suppliant, il pria tous +les Akhaiens, et surtout les deux Atréides, princes des peuples. +Et tous les Akhaiens, par des rumeurs favorables, voulaient qu'on +respectât le sacrificateur et qu'on reçût le prix splendide. Mais +cela ne plut point à l'âme de l'Atréide Agamemnôn, et il le chassa +outrageusement avec une parole violente. Et le vieillard irrité se +retira. Mais Apollôn exauça son voeu, car il lui est très cher. Il +envoya contre les Argiens une flèche mauvaise; et les peuples +périssaient amoncelés; et les traits du dieu sifflaient au travers +de la vaste armée Akhaienne. Un divinateur sage interprétait dans +l'agora les volontés sacrées d'Apollôn. Aussitôt, le premier, je +voulus qu'on apaisât le dieu. Mais la colère saisit l'Atréide, et, +se levant soudainement, il prononça une menace qui s'est +accomplie. Les Akhaiens aux sourcils arqués ont conduit la jeune +vierge à Khrysè, sur une nef rapide, et portant des présents au +dieu; mais deux hérauts viennent d'entraîner de ma tente la vierge +Breisèis que les Akhaiens m'avaient donnée. Pour toi, si tu le +veux, secours ton fils bien-aimé. Monte à l'Ouranos Olympien et +supplie Zeus, si jamais tu as touché son coeur par tes paroles ou +par tes actions. Souvent je t'ai entendue, dans les demeures +paternelles, quand tu disais que, seule parmi les immortels, tu +avais détourné un indigne traitement du Kroniôn qui amasse les +nuées, alors que les autres Olympiens, Hèrè et Poseidaôn et Pallas +Athènè le voulaient enchaîner. Et toi, déesse, tu accourus, et tu +le délivras de ses liens, en appelant dans le vaste Olympes le +géant aux cent mains que les dieux nomment Briaréôs, et les hommes +Aigaiôs. Et celui-ci était beaucoup plus fort que son père, et il +s'assit, orgueilleux de sa gloire, auprès du Kroniôn; et les dieux +heureux en furent épouvanté, et n'enchaînèrent point Zeus. +Maintenant rappelle ceci en sa mémoire; presse ses genoux; et que, +venant en aide aux Troiens, ceux-ci repoussent, avec un grand +massacre, les Akhaiens contre la mer et dans leurs nefs. Que les +Argiens jouissent de leur roi, et que l'Atréide Agamemnôn qui +commande au loin souffre de sa faute, puisqu'il a outragé le plus +brave des Akhaiens. + +Et Thétis, répandant des larmes, lui répondit: + +-- Hélas! mon enfant, pourquoi t'ai-je enfanté et nourri pour une +destinée mauvaise! Oh! que n'es-tu resté dans tes nefs, calme et +sans larmes du moins, puisque tu ne dois vivre que peu de jours! +Mais te voici très malheureux et devant mourir très vite, parce +que je t'ai enfanté dans mes demeures pour une destinée mauvaise! +Cependant, j'irai dans l'Olympos neigeux, et je parlerai à Zeus +qui se réjouit de la foudre, et peut-être m'écoutera-t-il. Pour +toi, assis dans tes nefs rapides, reste irrité contre les Akhaiens +et abstiens-toi du combat. Zeus est allé hier du côté de +l'Okéanos, à un festin que lui ont donné les Aithiopiens +irréprochables, et tous les dieux l'ont suivi. Le douzième jour il +reviendra dans l'Olympos. Alors j'irai dans la demeure d'airain de +Zeus et je presserai ses genoux, et je pense qu'il en sera touché. + +Ayant ainsi parlé, elle partit et laissa Akhilleus irrité dans son +coeur au souvenir de la jeune femme à la belle ceinture qu'on lui +avait enlevée par violence. + +Et Odysseus, conduisant l'hécatombe sacrée, parvint à Krysè. Et +les Akhaiens, étant entrés dans le port profond, plièrent les +voiles qui furent déposées dans la nef noire. Ils abattirent +joyeusement sur l'avant le mât dégagé de ses manoeuvres; et, +menant la nef à force d'avirons, après avoir amarré les câbles et +mouillé les roches, ils descendirent sur le rivage de la mer, avec +l'hécatombe promise à l'archer Apollôn. Khrysèis sortit aussitôt +de la nef, et le subtil Odysseus, la conduisant vers l'autel, la +remit aux mains de son père bien-aimé, et dit: + +-- Ô Khrysès! le roi des hommes, Agamemnôn, m'a envoyé pour te +rendre ta fille et pour sacrifier une hécatombe sacrée à Phoibos +en faveur des Danaens, afin que nous apaisions le dieu qui accable +les Argiens de calamités déplorables. + +Ayant ainsi parlé, il lui remit aux mains sa fille bien-aimée, et +le vieillard la reçut plein de joie. Aussitôt les Akhaiens +rangèrent la riche hécatombe dans l'ordre consacré, autour de +l'autel bâti selon le rite. Et ils se lavèrent les mains, et ils +préparèrent les orges salées; et Khrysès, à haute voix, les bras +levés, priait pour eux: + +-- Entends-moi, porteur de l'arc d'argent, qui protèges Khrysè et +la divine Killa, et commandes fortement sur Ténédos. Déjà tu as +exaucé ma prière; tu m'as honoré et tu as couvert d'affliction les +peuples des Akhaiens. Maintenant écoute mon voeu, et détourne loin +d'eux la contagion. + +Il parla ainsi en priant, et Phoibos Apollôn l'exauça. Et, après +avoir prié et répandu les orges salées, renversant en arrière le +cou des victimes, ils les égorgèrent et les écorchèrent. On coupa +les cuisses, on les couvrit de graisse des deux côtés, et on posa +sur elles les entrailles crues. + +Et le vieillard les brûlait sur du bois sec et les arrosait d'une +libation de vin rouge. Les jeunes hommes, auprès de lui, tenaient +en mains des broches à cinq pointes. Et, les cuisses étant +consumées, ils goûtèrent les entrailles; et, séparant le reste en +plusieurs morceaux, ils les trans-fixèrent de leurs broches et les +tirent cuire avec soin, et le tout fut retiré du feu. Après avoir +achevé ce travail, ils préparèrent le repas; et tous furent +conviés, et nul ne se plaignit, dans son âme, de l'inégalité des +parts. + +Ayant assouvi la faim et la soif, les jeunes hommes couronnèrent +de vin les patères et les répartirent entre tous à pleines coupes. +Et, durant tout le jour, les jeunes Akhaiens apaisèrent le dieu +par leurs hymnes, chantant le joyeux paian et célébrant l'archer +Apollôn qui se réjouissait dans son coeur de les entendre. + +Quand Hélios tomba et que les ombres furent venues, ils se +couchèrent auprès des câbles, à la proue de leur nef; et quand +Éôs, aux doigts rosés, née au matin, apparut, ils s'en +retournèrent vers la vaste armée des Akhaiens, et l'archer Apollôn +leur envoya un vent propice. Et ils dressèrent le mât, et ils +déployèrent les voiles blanches; et le vent les gonfla par le +milieu; et l'onde pourprée sonnait avec bruit autour de la carène +de la nef qui courait sur l'eau en faisant sa route. + +Puis, étant parvenus à la vaste armée des Akhaiens, ils tirèrent +la nef noire au plus haut des sables de la plage; et, l'ayant +assujettie sur de longs rouleaux, ils se dispersèrent parmi les +tentes et les nefs. + +Mais le divin fils de Pèleus, Akhilleus aux pieds rapides, assis +auprès de ses nefs légères, couvait son ressentiment; et il ne se +montrait plus ni dans l'agora qui illustre les hommes, ni dans le +combat. Et il restait là, se dévorant le coeur et regrettant le +cri de guerre et la mêlée. + +Quand Éôs, reparut pour la douzième fois, les dieux qui vivent +toujours revinrent ensemble dans l'Olympos, et Zeus marchait en +tête. Et Thétis n'oublia point les prières de son fils; et, +émergeant de l'écume de la mer, elle monta, matinale, à travers le +vaste Ouranos, jusqu'à l'Olympos, où elle trouva celui qui voit +tout, le Kronide, assis loin des autres dieux, sur le plus haut +faîte de l'Olympos aux cimes nombreuses. Elle s'assit devant lui, +embrassa ses genoux de la main gauche, lui toucha le menton de la +main droite, et le suppliant, elle dit au roi Zeus Kroniôn: + +-- Père Zeus! si jamais, entre les immortels, je t'ai servi, soit +par mes paroles, soit par mes actions, exauce ma prière. Honore +mon fils qui, de tous les vivants, est le plus proche de la mort. +Voici que le roi des hommes, Agamemnôn, l’a outragé, et qu'il +possède sa récompense qu'il lui a enlevée. Mais toi, du moins, +honore-le, Olympien, très sage Zeus, et donne le dessus aux +Troyens jusqu'à ce que les Akhaiens aient honoré mon fils et lui +aient rendu hommage. + +Elle parla ainsi, et Zeus, qui amasse les nuées, ne répondit pas +et resta longtemps muet. Et Thétis, ayant saisi ses genoux qu'elle +tenait embrassés, dit une seconde fois: + +-- Consens et promets avec sincérité, ou refuse-moi, car tu ne +peux craindre rien. Que je sache si je suis la plus méprisée des +déesses! + +Et Zeus qui amasse les nuées, avec un profond soupir, lui dit: + +-- Certes, ceci va causer de grands malheurs, quand tu m'auras mis +en lutte avec Hèrè, et quand elle m'aura irrité par des paroles +outrageantes. Elle ne cesse, en effet, parmi les dieux immortels, +de me reprocher de soutenir les Troiens dans le combat. +Maintenant, retire-toi en hâte, de peur que Hèrè t'aperçoive. Je +songerai à faire ce que tu demandes, et je t'en donne pour gage le +signe de ma tête, afin que tu sois convaincue. Et c'est le plus +grand de mes signes pour les immortels. Et je ne puis ni révoquer, +ni renier, ni négliger ce que j'ai promis par un signe de ma tête. + +Et le Kroniôn, ayant parlé, fronça ses sourcils bleus. Et la +chevelure ambroisienne s'agita sur la tête immortelle du roi, et +le vaste Olympos en fut ébranlé. + +Tous deux s'étant ainsi parlé, se séparèrent. Et Thétis sauta dans +la mer profonde du haut de l'Olympos éblouissant, et Zeus rentra +dans sa demeure. Et tous les dieux se levèrent de leurs sièges à +l'aspect de leur père, et nul n'osa l'attendre, et tous +s'empressèrent au-devant de lui, et il s'assit sur son thrône. +Mais Hèrè n'avait pas été trompée, l'ayant vu se concerter avec la +fille du vieillard de la mer, Thétis aux pieds d'argent. Et elle +adressa d'amers reproches à Zeus Kroniôn: + +-- Qui d'entre les dieux, ô plein de ruses, s'est encore concerté +avec toi? Il te plaît sans cesse de prendre, loin de moi, de +secrètes résolutions, et jamais tu ne me dis ce que tu médites. + +Et le père des dieux et des hommes lui répondit: + +-- Hèrè, n'espère point connaître toutes mes pensées. Elles te +seraient terribles, bien que tu sois mon épouse. Celle qu'il +convient que tu saches, aucun des dieux et des hommes ne la +connaîtra avant toi; mais pour celle que je médite loin des dieux, +ne la recherche ni ne l'examine. + +Et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf lui répondit: + +-- Terrible Kronide, quelle parole as-tu dite? Certes, je ne t'ai +jamais interrogé et n'ai point recherché tes pensées, et tu +médites ce qu'il te plaît dans ton esprit. Mais je tremble que la +fille du vieillard de la mer, Thétis aux pieds d'argent, ne t'ait +séduit; car, dès le matin, elle s'est assise auprès de toi et elle +a saisi tes genoux. Tu lui as promis, je pense, que tu honorerais +Akhilleus et que tu ferais tomber un grand nombre d'hommes auprès +des nefs des Akhaiens. + +Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit, et il dit: + +-- Insensée! tu me soupçonnes sans cesse et je ne puis me cacher +de toi. Mais, dans ton impuissance, tu ne feras que t'éloigner de +mon coeur, et ta peine en sera plus terrible. Si tes soupçons sont +vrais, sache qu'il me plaît d'agir ainsi. Donc, tais-toi et obéis +à mes paroles. Prends garde que tous les dieux Olympiens ne +puissent te défendre, si j'étends sur toi mes mains sacrées. + +Il parla ainsi, et la vénérable Hèra aux yeux de boeuf fut saisie +de crainte, et elle demeura muette, domptant son coeur altier. Et, +dans la demeure de Zeus, les dieux ouraniens gémirent. + +Et l'illustre ouvrier Hèphaistos commença de parler, pour consoler +sa mère bien-aimée, Hèrè aux bras blancs: + +-- Certes, nos maux seront funestes et intolérables, si vous vous +querellez ainsi pour des mortels, et si vous mettez le tumulte +parmi les dieux. Nos festins brillants perdront leur joie, si le +mal l'emporte. Je conseille à ma mère, bien qu'elle soit déjà +persuadée de ceci, de calmer Zeus, mon père bien-aimé, afin qu'il +ne s'irrite point de nouveau et qu'il ne trouble plus nos festins. +Certes, si l'Olympien qui darde les éclairs le veut, il peut nous +précipiter de nos trônes, car il est le plus puissant. Tente donc +de le fléchir par de douces paroles, et aussitôt l'Olympien nous +sera bienveillant. + +Il parla ainsi, et, s'étant élancé, il remit une coupe profonde +aux mains de sa mère bien-aimée et lui dit: + +-- Sois patiente, ma mère, et, bien qu'affligée, supporte ta +disgrâce, de peur que je te voie maltraitée, toi qui m'es chère, +et que, malgré ma douleur, je ne puisse te secourir, car +l'Olympien est un terrible adversaire. Déjà, une fois, comme je +voulais te défendre, il me saisit par un pied et me rejeta du haut +des demeures divines. Tout un jour je roulai, et, avec Hélios, qui +se couchait, je tombai dans Lèmnos, presque sans vie. Là les +hommes Sintiens me reçurent dans ma chute. + +Il parla ainsi, et la divine Hèrè aux bras blancs sourit, et elle +reçut la coupe de son fils. Et il versait, par la droite, à tous +les autres dieux, puisant le doux nektar dans le kratère. Et un +rire inextinguible s'éleva parmi les dieux heureux, quand ils +virent Hèphaistos s'agiter dans la demeure. + +Et ils se livraient ainsi au festin, tout le jour, jusqu'au +coucher de Hélios. Et nul d'entre eux ne fut privé d'une égale +part du repas, ni des sons de la lyre magnifique que tenait +Apollôn, tandis que les Muses chantaient tour à tour d'une belle +voix. Mais après que la brillante lumière Hélienne se fut couchée, +eux aussi se retirèrent, chacun dans la demeure que l'illustre +Hèphaistos boiteux des deux pieds avait construite habilement. Et +l'Olympien Zeus, qui darde les éclairs, se rendit vers sa couche, +là où il reposait quand le doux sommeil le saisissait. Et il s'y +endormit, et, auprès de lui, Hèrè au trône d'or. + + +Chant 2 + +Les dieux et les cavaliers armés de casques dormaient tous dans la +nuit; mais le profond sommeil ne saisissait point Zeus, et il +cherchait dans son esprit comment il honorerait Akhilleus et +tuerait une foule d'hommes auprès des nefs des Akhaiens. Et ce +dessein lui parut le meilleur, dans son esprit, d'envoyer un songe +menteur à l'Atréide Agamemnôn. Et, l'ayant appelé, il lui dit ces +paroles ailées: + +-- Va, songe menteur, vers les nefs rapides des Akhaiens. Entre +dans la tente de l'Atréide Agamemnôn et porte-lui très fidèlement +mon ordre. Qu'il arme la foule des Akhaiens chevelus, car voici +qu'il va s'emparer de la ville aux larges rues des Troiens. Les +immortels qui habitent les demeures Olympiennes ne sont plus +divisés, car Hèrè les a tous fléchis par ses supplications, et les +calamités sont suspendues sur les Troiens. + +Il parla ainsi, et, l'ayant entendu, le songe partit. Et il +parvint aussitôt aux nefs rapides des Akhaiens, et il s'approcha +de l'Atréide Agamemnôn qui dormait sous sa tente et qu'un sommeil +ambroisien enveloppait. Et il se tint auprès de la tête du roi. Et +il était semblable au Nèlèiôn Nestôr, qui, de tous les vieillards, +était le plus honoré d'Agamemnôn. Et, sous cette forme, le songe +divin parla ainsi: + +-- Tu dors, fils du brave Atreus dompteur de chevaux? Il ne faut +pas qu'un homme sage à qui les peuples ont été confiés, et qui a +tant de soucis dans l'esprit, dorme toute la nuit. Et maintenant, +écoute-moi sans tarder, car je te suis envoyé par Zeus qui, de +loin, s'inquiète de toi et te prend en pitié. Il t'ordonne d'armer +la foule des Akhaiens chevelus, car voici que tu vas t'emparer de +la ville aux larges rues des Troiens. Les immortels qui habitent +les demeures Olympiennes ne sont plus divisés, car Hèrè les a tous +fléchis par ses supplications, et les calamités sont suspendues +sur les Troiens. Garde ces paroles dans ton esprit et n'oublie +rien quand le doux sommeil t'aura quitté. + +Ayant ainsi parlé, il disparut et le laissa rouler dans son esprit +ces paroles qui ne devaient point s'accomplir. Et l'insensé crut +qu'il allait s'emparer, ce jour-là, de la ville de Priamos, ne +sachant point ce que Zeus méditait. Et le Kronide se préparait à +répandre encore, en de terribles batailles, les douleurs et les +gémissements sur les Troiens et sur les Danaens. + +Et l'Atréide s'éveilla, et la voix divine résonnait autour de lui. +Il se leva et revêtit sa tunique moelleuse, belle et neuve. Et il +se couvrit d'un large manteau et noua à ses pieds robustes de +belles sandales, et il suspendit à ses épaules l'épée aux clous +d'argent. Enfin, il prit le sceptre immortel de ses pères et +marcha ainsi vers les nefs des Akhaiens revêtus d'airain. + +Et la divine Éôs gravit le haut Olympos, annonçant la lumière à +Zeus et aux immortels. Et l'Atréide ordonna aux hérauts à la voix +sonore de convoquer à l'agora les Akhaiens chevelus. Et ils les +convoquèrent, et tous accoururent en foule; et l'Atréide réunit un +conseil de chefs magnanimes, auprès de la nef de Nestôr, roi de +Pylos. Et, les ayant réunis, il consulta leur sagesse: + +-- Amis, entendez-moi. Un songe divin m'a été envoyé dans mon +sommeil, au milieu de la nuit ambroisienne. Et il était semblable +au divin Nestôr par le visage et la stature, et il s'est arrêté +au-dessus de ma tête, et il m'a parlé ainsi: + +-- Tu dors, fils du brave Atreus dompteur de chevaux? Il ne faut +point qu'un homme sage à qui les peuples ont été confiés, et qui a +tant de soucis dans l'esprit, dorme toute la nuit. Et maintenant, +écoute-moi sans tarder, car je te suis envoyé par Zeus qui, de +loin, s'inquiète de toi et te prend en pitié. Il t'ordonne d'armer +la foule des Akhaiens chevelus, car voici que tu vas t'emparer de +la ville aux larges rues des Troiens. Les immortels qui habitent +les demeures Olympiennes ne sont plus divisés, car Hèrè les a tous +fléchis par ses supplications, et les calamités sont suspendues +sur les Troiens. Garde ces paroles dans ton esprit.’ + +En parlant ainsi il s'envola, et le doux sommeil me quitta. +Maintenant, songeons à armer les fils des Akhaiens. D'abord, je +les tenterai par mes paroles, comme il est permis, et je les +pousserai à fuir sur leurs nefs chargées de rameurs. Vous, par vos +paroles, forcez-les de rester. + +Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et Nestôr se leva, et il était roi +de la sablonneuse Pylos, et, les haranguant avec sagesse, il leur +dit: + +-- Ô amis! rois et princes des Argiens, si quelqu'autre des +Akhaiens nous eût dit ce songe, nous aurions pu croire qu'il +mentait, et nous l'aurions repoussé; mais celui qui l'a entendu se +glorifie d'être le plus puissant dans l'armée. Songeons donc à +armer les fils des Akhaiens. + +Ayant ainsi parlé, il sortit le premier de l'agora. Et les autres +rois porte sceptres se levèrent et obéirent au prince des peuples. +Et les peuples accouraient. Ainsi des essaims d'abeilles +innombrables sortent toujours et sans cesse d'une roche creuse et +volent par légions sur les fleurs du printemps, et les unes +tourbillonnent d'un côté, et les autres de l'autre. Ainsi la +multitude des peuples, hors des nefs et des tentes, s'avançait +vers l'agora, sur le rivage immense. Et, au milieu d'eux, Ossa, +messagère de Zeus, excitait et hâtait leur course, et ils se +réunissaient. + +Et l'agora était pleine de tumulte, et la terre gémissait sous le +poids des peuples. Et, comme les clameurs redoublaient, les +hérauts à la voix sonore les contraignaient de se taire et +d'écouter les rois divins. Et la foule s'assit et resta +silencieuse; et le divin Agamemnôn se leva, tenant son sceptre. +Hèphaistos, l'ayant fait, l'avait donné au roi Zeus Kroniôn. Zeus +le donna au messager, tueur d'Argos; et le roi Herméias le donna à +Pélops, dompteur de chevaux, et Pélops le donna au prince des +peuples Atreus. Atreus, en mourant, le laissa à Thyestès riche en +troupeaux, et Thyestès le laissa à Agamemnôn, afin que ce dernier +le portât et commandât sur un grand nombre d'îles et sur tout +Argos. Appuyé sur ce sceptre, il parla ainsi aux Argiens: + +-- Ô amis! héros Danaens, serviteurs d'Arès, Zeus Kronide +m'accable de maux terribles. L'impitoyable! Autrefois il me promit +que je reviendrais après avoir conquis Ilios aux fortes murailles; +mais il me trompait, et voici qu'il me faut rentrer sans gloire +dans Argos, ayant perdu un grand nombre d'hommes. Et cela plaît au +tout puissant Zeus qui a renversé et qui renversera tant de hautes +citadelles, car sa force est très grande. Certes, ceci sera une +honte dans la postérité, que la race courageuse et innombrable des +Akhaiens ait combattu tant d'années, et vainement, des hommes +moins nombreux, sans qu'on puisse prévoir la fin de la lutte. Car, +si, ayant scellé par serment d'inviolables traités, nous, Akhaiens +et Troiens, nous faisions un dénombrement des deux races; et que, +les habitants de Troiè s'étant réunis, nous nous rangions par +décades, comptant un seul Troien pour présenter la coupe à chacune +d'elles, certes, beaucoup de décades manqueraient d'échansons, +tant les fils des Argiens sont plus nombreux que les Troiens qui +habitent cette ville. Mais voici que de nombreux alliés, habiles à +lancer la pique, s'opposent victorieusement à mon désir de +renverser la citadelle populeuse de Troiè. Neuf années du grand +Zeus se sont écoulées déjà, et le bois de nos nefs se corrompt, et +les cordages tombent en poussière; et nos femmes et nos petits +enfants restent en nous attendant dans nos demeures, et la tâche +est inachevée pour laquelle nous sommes venus. Allons! fuyons tous +sur nos nefs vers la chère terre natale. Nous ne prendrons jamais +la grande Troiè! + +Il parla ainsi, et ses paroles agitèrent l'esprit de la multitude +qui n'avait point assisté au conseil. Et l'agora fut agitée comme +les vastes flots de la mer Ikarienne que remuent l'Euros et le +Notos échappés des nuées du père Zeus, ou comme un champ d'épis +que bouleverse Zéphyros qui tombe impétueusement sur la grande +moisson. Telle l'agora était agitée. Et ils se ruaient tous vers +les nefs, avec des clameurs, et soulevant de leurs pieds un nuage +immobile de poussière. Et ils s'exhortaient à saisir les nefs et à +les traîner à la mer divine. Les cris montaient dans l'Ouranos, +hâtant le départ; et ils dégageaient les canaux et retiraient déjà +les rouleaux des nefs. Alors, les Argiens se seraient retirés, +contre la destinée, si Hèrè n'avait parlé ainsi à Athènè: + +-- Ah fille indomptée de Zeus tempétueux, les Argiens fuiront-ils +vers leurs demeures et la chère terre natale, sur le vaste dos de +la mer, laissant à Priamos et aux Troiens leur gloire et +l'Argienne Hélénè pour laquelle tant d'Akhaiens sont morts devant +Troiè, loin de la chère patrie? Va trouver le peuple des Akhaiens +armés d'airain. Retiens chaque guerrier par de douces paroles, et +ne permets pas qu'on traîne les nefs à la mer. + +Elle parla ainsi, et la divine Athènè aux yeux clairs obéit. Et +elle sauta du faîte de l'Olympos, et, parvenue aussitôt aux nefs +rapides des Akhaiens, elle trouva Odysseus, semblable à Zeus par +l'intelligence, qui restait immobile. Et il ne saisissait point sa +nef noire bien construite, car la douleur emplissait son coeur et +son âme. Et, s'arrêtant auprès de lui, Athènè aux yeux clairs +parla ainsi: + +-- Divin Laertiade, sage Odysseus, fuirez-vous donc tous dans vos +nefs chargées de rameurs, laissant à Priamos et aux Troiens leur +gloire et l'Argienne Hélénè pour laquelle tant d'Akhaiens sont +morts devant Troiè, loin de la chère patrie? Va! hâte-toi d'aller +vers le peuple des Akhaiens. Retiens chaque guerrier par de douces +paroles, et ne permets pas qu'on traîne les nefs à la mer. + +Elle parla ainsi, et il reconnut la voix de la déesse, et il +courut, jetant son manteau que releva le héraut Eurybatès +d'Ithakè, qui le suivait. Et, rencontrant l'Atréide Agamemnôn, il +reçut de lui le sceptre immortel de ses pères, et, avec ce +sceptre, il marcha vers les nefs des Akhaiens revêtus d'airain. Et +quand il se trouvait en face d'un roi ou d'un homme illustre, il +l'arrêtait par de douces paroles: + +-- Malheureux! Il ne te convient pas de trembler comme un lâche. +Reste et arrête les autres. Tu ne sais pas la vraie pensée de +l'Atréide. Maintenant il tente les fils des Akhaiens, et bientôt +il les punira. Nous n'avons point tous entendu ce qu'il a dit dans +le conseil. Craignons que, dans sa colère, il outrage les fils des +Akhaiens, car la colère d'un roi nourrisson de Zeus est +redoutable, et le très sage Zeus l'aime, et sa gloire vient de +Zeus. + +Mais quand il rencontrait quelque guerrier obscur et plein de +clameurs, il le frappait du sceptre et le réprimait par de rudes +paroles: + +-- Arrête, misérable! écoute ceux qui te sont supérieurs, lâche et +sans force, toi qui n'as aucun rang ni dans le combat ni dans le +conseil. Certes, tous les Akhaiens ne seront point rois ici. La +multitude des maîtres ne vaut rien. Il ne faut qu'un chef, un seul +roi, à qui le fils de Kronos empli de ruses a remis le sceptre et +les lois, afin qu'il règne sur tous. + +Ainsi Odysseus refrénait puissamment l'armée. Et ils se +précipitaient de nouveau, tumultueux, vers l'agora, loin des nefs +et des tentes, comme lorsque les flots aux bruits sans nombre se +brisent en grondant sur le vaste rivage, et que la haute mer en +retentit. Et tous étaient assis à leurs rangs. Et, seul, Thersitès +poursuivait ses clameurs. Il abondait en paroles insolentes et +outrageantes, même contre les rois, et parlait sans mesure, afin +d'exciter le rire des Argiens. Et c'était l'homme le plus difforme +qui fût venu devant Ilios. Il était louche et boiteux, et ses +épaules recourbées se rejoignaient sur sa poitrine, et quelques +cheveux épars poussaient sur sa tête pointue. Et il haïssait +surtout Akhilleus et Odysseus, et il les outrageait. Et il +poussait des cris injurieux contre le divin Agamemnôn. Les +Akhaiens le méprisaient et le haïssaient, mais, d'une voix haute, +il outrageait ainsi Agamemnôn: + +-- Atréide, que te faut-il encore, et que veux-tu? Tes tentes sont +pleines d'airain et de nombreuses femmes fort belles que nous te +donnons d'abord, nous, Akhaiens, quand nous prenons une ville. As- +tu besoin de l'or qu'un Troien dompteur de chevaux t'apportera +pour l'affranchissement de son fils que j'aurai amené enchaîné, ou +qu'un autre Akhaien aura dompté? Te faut-il une jeune femme que tu +possèdes et que tu ne quittes plus? Il ne convient point qu'un +chef accable de maux les Akhaiens. Ô lâches! opprobres vivants! +Akhaiennes et non Akhaiens! Retournons dans nos demeures avec les +nefs; laissons-le, seul devant Troiè, amasser des dépouilles, et +qu'il sache si nous lui étions nécessaires ou non. N'a-t-il point +outragé Akhilleus, meilleur guerrier que lui, et enlevé sa +récompense? Certes, Akhilleus n'a point de colère dans l'âme, car +c'eût été, Atréide, ta dernière insolence! + +Il parla ainsi, outrageant Agamemnôn, prince des peuples. Et le +divin Odysseus, s'arrêtant devant lui, le regarda d'un oeil sombre +et lui dit rudement: + +-- Thersitès, infatigable harangueur, silence! Et cesse de t'en +prendre aux rois. Je ne pense point qu'il soit un homme plus vil +que toi parmi ceux qui sont venus devant Troiè avec les Atréides, +et tu ne devrais point haranguer avec le nom des rois à la bouche, +ni les outrager, ni exciter au retour. Nous ne savons point quelle +sera notre destinée, et s'il est bon ou mauvais que nous partions. +Et voici que tu te plais à outrager l'Atréide Agamemnôn, prince +des peuples, parce que les héros Danaens l'ont comblé de dons! Et +c'est pour cela que tu harangues? Mais je te le dis, et ma parole +s'accomplira: si je te rencontre encore plein de rage comme +maintenant, que ma tête saute de mes épaules, que je ne sois plus +nommé le père de Tèlémakhos, si je ne te saisis, et, t'ayant +arraché ton vêtement, ton manteau et ce qui couvre ta nudité, je +ne te renvoie, sanglotant, de l'agora aux nefs rapides, en te +frappant de coups terribles + +Il parla ainsi, et il le frappa du sceptre sur le dos et les +épaules. Et Thersitès se courba, et les larmes lui tombèrent des +yeux. Une tumeur saignante lui gonfla le dos sous le coup du +sceptre d'or, et il s'assit, tremblant et gémissant, hideux à +voir, et il essuya ses yeux. Et les Akhaiens, bien que soucieux, +rirent aux éclats; et, se regardant les uns les autres, ils se +disaient: + +-- Certes, Odysseus a déjà fait mille choses excellentes, par ses +sages conseils et par sa science guerrière; mais ce qu'il a fait +de mieux, entre tous les Argiens, a été de réduire au silence ce +harangueur injurieux. De longtemps, il se gardera d'outrager les +rois par ses paroles injurieuses. + +La multitude parlait ainsi. Et le preneur de villes, Odysseus, se +leva, tenant son sceptre. Auprès de lui, Athènè aux yeux clairs, +semblable à un héraut, ordonna à la foule de se taire, afin que +tous les fils des Akhaiens, les plus proches et les plus éloignés, +pussent entendre et comprendre. Et l'excellent agorète parla +ainsi: + +-- Roi Atréide, voici que les Akhaiens veulent te couvrir +d'opprobre en face des hommes vivants, et ils ne tiennent point la +promesse qu'ils te firent, en venant d'Argos féconde en chevaux, +de ne retourner qu'après avoir renversé la forte muraille d'Ilios. +Et voici qu'ils pleurent, pleins du désir de leurs demeures, comme +des enfants et des veuves. Certes, c'est une amère douleur de fuir +après tant de maux soufferts. Je sais, il est vrai, qu'un +voyageur, éloigné de sa femme depuis un seul mois, s'irrite auprès +de sa nef chargée de rameurs, que retiennent les vents d'hiver et +la mer soulevée. Or, voici neuf années bientôt que nous sommes +ici. Je n'en veux donc point aux Akhaiens de s'irriter auprès de +leurs nefs éperonnées; mais il est honteux d'être restés si +longtemps et de s'en retourner les mains vides. Souffrez donc, +amis, et demeurez ici quelque temps encore, afin que nous sachions +si Kalkhas a dit vrai ou faux. Et nous le savons, et vous en êtes +tous témoins, vous que les kères de la mort n'ont point emportés. +Était-ce donc hier? Les nefs des Akhaiens étaient réunies devant +Aulis, portant les calamités à Priamos et aux Troiens. Et nous +étions autour de la source, auprès des autels sacrés, offrant aux +immortels de complètes hécatombes, sous un beau platane; et, à son +ombre, coulait une eau vive, quand nous vîmes un grand prodige. Un +dragon terrible, au dos ensanglanté, envoyé de l'Olympien lui- +même, sortit de dessous l'autel et rampa vers le platane. Là +étaient huit petits passereaux, tout jeunes, sur la branche la +plus haute et blottis sous les feuilles; et la mère qui les avait +enfantés était la neuvième. Et le dragon les dévorait cruellement, +et ils criaient, et la mère, désolée, volait tout autour de ses +petits. Et, comme elle emplissait l'air de cris, il la saisit par +une aile; et quand il eut mangé la mère et les petits, le dieu qui +l'avait envoyé en fit un signe mémorable; car le fils de Kronos +empli de ruses le changea en pierre. Et nous admirions ceci, et +les choses terribles qui étaient dans les hécatombes des dieux. Et +voici que Kalkhas nous révéla aussitôt les volontés divines: + +-- Pourquoi êtes-vous muets, Akhaiens chevelus? Ceci est un grand +signe du très sage Zeus; et ces choses s'accompliront fort tard, +mais la gloire n'en périra jamais. De même que ce dragon a mangé +les petits passereaux, et ils étaient huit, et la mère qui les +avait enfantés, et elle était la neuvième, de même nous +combattrons pendant neuf années, et, dans la dixième, nous +prendrons Troiè aux larges rues.’ + +-- C'est ainsi qu'il parla, et ses paroles se sont accomplies. +Restez donc tous, Akhaiens aux belles knèmides, jusqu'à ce que +nous prenions la grande citadelle de Priamos. + +Il parla ainsi, et les Argiens, par des cris éclatants, +applaudissaient la harangue du divin Odysseus. Et, à ces cris, les +nefs creuses rendirent des sons terribles. Et le cavalier +Gérennien Nestôr leur dit: + +-- Ah! certes, ceci est une agora d'enfants étrangers aux fatigues +de la guerre! Où iront nos paroles et nos serments? Les conseils +et la sagesse des hommes, et les libations de vin pur, et les +mains serrées en gage de notre foi commune, tout sera-t-il jeté au +feu? Nous ne combattons qu'en paroles vaines, et nous n'avons rien +trouvé de bon après tant d'années. Atréide, sois donc inébranlable +et commande les Argiens dans les rudes batailles. Laisse périr un +ou deux lâches qui conspirent contre les Akhaiens et voudraient +regagner Argos avant de savoir si Zeus tempétueux a menti. Mais +ils n'y réussiront pas. Moi, je dis que le terrible Kroniôn +engagea sa promesse le jour où les Argiens montaient dans les nefs +rapides pour porter aux Troiens les Kères de la mort, car il tonna +à notre droite, par un signe heureux. Donc, que nul ne se hâte de +s'en retourner avant d'avoir entraîné la femme de quelque Troien +et vengé le rapt de Hélénè et tous les maux qu'il a causés. Et si +quelqu'un veut fuir malgré tout, qu'il saisisse sa nef noire et +bien construite, afin de trouver une prompte mort. Mais, ô roi, +délibère avec une pensée droite et écoute mes conseils. Ce que je +dirai ne doit pas être négligé. Sépare les hommes par races et par +tribus, et que celles-ci se viennent en aide les unes les autres. +Si tu fais ainsi, et que les Akhaiens t'obéissent, tu connaîtras +la lâcheté ou le courage des chefs et des hommes, car chacun +combattra selon ses forces. Et si tu ne renverses point cette +ville, tu sauras si c'est par la volonté divine ou par la faute +des hommes. + +Et le roi Agamemnôn, lui répondant, parla ainsi + +-- Certes, vieillard, tu surpasses dans l'agora tous les fils des +Akhaiens. Ô père Zeus! Athènè! Apollôn! Si j'avais dix conseillers +tels que toi parmi les Akhaiens, la ville du roi Priamos tomberait +bientôt, emportée et saccagée par nos mains! Mais le Kronide Zeus +tempétueux m'a accablé de maux en me jetant au milieu de querelles +fatales. Akhilleus et moi nous nous sommes divisés à cause d'une +jeune vierge, et je me suis irrité le premier. Si jamais nous nous +réunissons, la ruine des Troiens ne sera point retardée, même d'un +jour. Maintenant, allez prendre votre repas, afin que nous +combattions. Et que, d'abord, chacun aiguise sa lance, consolide +son bouclier, donne à manger à ses chevaux, s'occupe attentivement +de son char et de toutes les choses de la guerre, afin que nous +fassions tout le jour l'oeuvre du terrible Arès. Et nous n'aurons +nul relâche, jusqu'à ce que la nuit sépare les hommes furieux. La +courroie du bouclier préservateur sera trempée de la sueur de +chaque poitrine, et la main guerrière se fatiguera autour de la +lance, et le cheval fumera, inondé de sueur, en traînant le char +solide. Et, je le dis, celui que je verrai loin du combat, auprès +des nefs éperonnées, celui-là n'évitera point les chiens et les +oiseaux carnassiers. + +Il parla ainsi, et les Argiens jetèrent de grands cris, avec le +bruit que fait la mer quand le Notos la pousse contre une côte +élevée, sur un roc avancé que les flots ne cessent jamais +d'assiéger, de quelque côté que soufflent les vents. Et ils +coururent, se dispersant au milieu des nefs; et la fumée sortit +des tentes, et ils prirent leur repas. Et chacun d'eux sacrifiait +à l'un des dieux qui vivent toujours, afin d'éviter les blessures +d'Arès et la mort. Et le roi des hommes, Agamemnôn, sacrifia un +taureau gras, de cinq ans, au très puissant Kroniôn, et il +convoqua les plus illustres des Panakhaiens, Nestôr, le roi +Idoméneus, les deux Aias et le fils de Tydeus. Odysseus, égal à +Zeus par l'intelligence, fut le sixième. Ménélaos, brave au +combat, vint de lui-même, sachant les desseins de son frère. +Entourant le taureau, ils prirent les orges salées, et, au milieu +d'eux, le roi des hommes, Agamemnôn, dit en priant: + +-- Zeus! Très glorieux, très grand, qui amasses les noires nuées +et qui habites l'aithèr! puisse Hélios ne point se coucher et la +nuit ne point venir avant que j'aie renversé la demeure enflammée +de Priamos, après avoir brûlé ses portes et brisé, de l'épée, la +cuirasse de Hektôr sur sa poitrine, vu la foule de ses compagnons, +couchés autour de lui dans la poussière, mordre de leurs dents la +terre! + +Il parla ainsi, et le Kroniôn accepta le sacrifice, mais il ne +l'exauça pas, lui réservant de plus longues fatigues. Et, après +qu'ils eurent prié et jeté les orges salées, ils renversèrent la +tête du taureau; et, l'ayant égorgé et dépouillé, ils coupèrent +les cuisses qu'ils couvrirent deux fois de graisse; et, posant +par-dessus des morceaux sanglants, ils les rôtissaient avec des +rameaux sans feuilles, et ils tenaient les entrailles sur le feu. +Et quand les cuisses furent rôties et qu'ils eurent goûté aux +entrailles, ils coupèrent le reste par morceaux qu'ils +embrochèrent et firent rôtir avec soin, et ils retirèrent le tout. +Et, après ce travail, ils préparèrent le repas, et aucun ne put se +plaindre d'une part inégale. Puis, ayant assouvi la faim et la +soif, le cavalier Gérennien Nestôr parla ainsi: + +-- Très glorieux roi des hommes, Atréide Agamemnôn, ne tardons pas +plus longtemps à faire ce que Zeus nous permet d'accomplir. +Allons! que les hérauts, par leurs clameurs, rassemblent auprès +des nefs l'armée des Akhaiens revêtus d'airain; et nous, nous +mêlant à la foule guerrière des Akhaiens, excitons à l'instant +l'impétueux Arès. + +Il parla ainsi, et le roi des hommes, Agamnemnôn, obéit, et il +ordonna aux hérauts à la voix éclatante d'appeler au combat les +Akhaiens chevelus. Et, autour de l'Atréiôn, les rois divins +couraient çà et là, rangeant l'armée. Et, au milieu d'eux, Athènè +aux yeux clairs portait l'Aigide glorieuse, impérissable et +immortelle. Et cent franges d'or bien tissues, chacune du prix de +cent boeufs, y étaient suspendues. Avec cette aigide, elle allait +ardemment à travers l'armée des Akhaiens, poussant chacun en +avant, lui mettant la force et le courage au coeur, afin qu'il +guerroyât et combattît sans relâche. Et aussitôt il leur semblait +plus doux de combattre que de retourner sur leurs nefs creuses +vers la chère terre natale. Comme un feu ardent qui brûle une +grande forêt au faîte d'une montagne, et dont la lumière +resplendit au loin, de même s'allumait dans l'Ouranos l'airain +étincelant des hommes qui marchaient. + +Comme les multitudes ailées des oies, des grues ou des cygnes au +long cou, dans les prairies d'Asios, sur les bords du Kaystrios, +volent çà et là, agitant leurs ailes joyeuses, et se devançant les +uns les autres avec des cris dont la prairie résonne, de même les +innombrables tribus Akhaiennes roulaient en torrents dans la +plaine du Skamandros, loin des nefs et des tentes; et, sous leurs +pieds et ceux des chevaux, la terre mugissait terriblement. Et ils +s'arrêtèrent dans la plaine fleurie du Skamandros, par milliers, +tels que les feuilles et les fleurs du printemps. Aussi nombreux +que les tourbillons infinis de mouches qui bourdonnent autour de +l'étable, dans la saison printanière, quand le lait abondant +blanchit les vases, les Akhaiens chevelus s'arrêtaient dans la +plaine en face des Troiens, désirant les détruire. Comme les +bergers reconnaissent aisément leurs immenses troupeaux de chèvres +confondus dans les pâturages, ainsi les chefs rangeaient leurs +hommes. Et le grand roi Agamemnôn était au milieu d'eux, semblable +par les yeux et la tête à Zeus qui se réjouit de la foudre, par la +stature à Arès, et par l'ampleur de la poitrine à Poseidaôn. Comme +un taureau l'emporte sur le reste du troupeau et s'élève au-dessus +des génisses qui l'environnent, de même Zeus, en ce jour, faisait +resplendir l'Atréide entre d'innombrables héros. + +Et maintenant, Muses, qui habitez les demeures Olympiennes, vous +qui êtes déesses, et présentes à tout, et qui savez toutes choses, +tandis que nous ne savons rien et n'entendons seulement qu'un +bruit de gloire, dites les rois et les princes des Danaens. Car je +ne pourrais nommer ni décrire la multitude, même ayant dix +langues, dix bouches, une voix infatigable et une poitrine +d'airain, si les Muses Olympiades, filles de Zeus tempétueux, ne +me rappellent ceux qui vinrent sous Ilios. Je dirai donc les chefs +et toutes les nefs. + +Pènéléôs et Lèitos, et Arkésilaos, et Prothoènôr, et Klonios +commandaient aux Boiôtiens. Et c'étaient ceux qui habitaient Hyriè +et la pierreuse Aulis, et Skhoinos, et Skôlos, et les nombreuses +collines d'Étéôn, et Thespéia, et Graia, et la grande Mikalèsos; +et ceux qui habitaient autour de Harma et d'Eilésios et d'Érythra; +et ceux qui habitaient Éléôn et Hilè, et Pétéôn, Okaliè et Médéôn +bien bâtie, Kôpa et Eutrèsis et Thisbé abondante en colombes; et +ceux qui habitaient Korônéia et Haliartos aux grandes prairies; et +ceux qui habitaient Plataia; et ceux qui vivaient dans Glissa; et +ceux qui habitaient la cité bien bâtie de Hypothèba, et la sainte +Onkhestos, bois sacré de Poseidaôn; et ceux qui habitaient Arnè +qui abonde en raisin, et Midéia, et la sainte Nissa, et la ville +frontière Anthèdôn. Et ils étaient venus sur cinquante nefs, et +chacune portait cent vingt jeunes Boiôtiens. + +Et ceux qui habitaient Asplèdôn et Orkhomènos de Mynias étaient +commandés par Askalaphos et Ialménos, fils d'Arès. Et Astyokhè +Azéide les avait enfantés dans la demeure d'Aktôr; le puissant +Arès ayant surpris la vierge innocente dans les chambres hautes. +Et ils étaient venus sur trente nefs creuses. + +Et Skhédios et Épistrophos, fils du magnanime Iphitos Naubolide, +commandaient aux Phôkèens. Et c'étaient ceux qui habitaient +Kiparissos et la pierreuse Pythôn et la sainte Krissa, et Daulis +et Panopè; et ceux qui habitaient autour d'Anémôréia et de +Hyampolis; et ceux qui habitaient auprès du divin fleuve Kèphisos +et qui possédaient Lilaia, à la source du Kèphisos. Et ils étaient +venus sur quarante nefs noires, et leurs chefs les rangèrent à la +gauche des Boiôtiens. + +Et l'agile Aias Oilèide commandait aux Lokriens. Il était beaucoup +moins grand qu'Aias Télamônien, et sa cuirasse était de lin; mais, +par la lance, il excellait entre les Panhellènes et les Akhaiens. +Et il commandait à ceux qui habitaient Kynos et Kalliaros, et +Bèssa et Scarphè, et l'heureuse Augéia, et Tarphè, et Thronios, +auprès du Boagrios. Et tous ces Lokriens, qui habitaient au-delà +de la sainte Euboiè, étaient venus sur quarante nefs noires. + +Et les Abantes, pleins de courage, qui habitaient l'Euboia et +Khalkis, et Eirétria, et Histiaia qui abonde en raisin, et la +maritime Kèrinthos, et la haute citadelle de Diôs; et ceux qui +habitaient Karistos et Styra étaient commandés par Éléphènôr +Khalkodontiade, de la race d'Arès; et il était le prince des +magnanimes Abantes. Et les Abantes agiles, aux cheveux flottant +sur le dos, braves guerriers, désiraient percer de près les +cuirasses ennemies de leurs piques de frêne. Et ils étaient venus +sur quarante nefs noires. + +Et ceux qui habitaient Athènes, ville forte et bien bâtie du +magnanime Érékhtheus que nourrit Athènè, fille de Zeus, après que +la terre féconde l'eut enfanté, et qu'elle plaça dans le temple +abondant où les fils des Athènaiens offrent chaque année, pour lui +plaire, des hécatombes de taureaux et d'agneaux; ceux-là étaient +commandés par Ménèstheus, fils de Pétéos. Jamais aucun homme +vivant, si ce n'était Nestôr, qui était plus âgé, ne fut son égal +pour ranger en bataille les cavaliers et les porte boucliers. Et +ils étaient venus sur cinquante nefs noires. + +Et Aias avait amené douze nefs de Salamis, et il les avait placées +auprès des Athènaiens. + +Et ceux qui habitaient Argos et la forte Tiryntha, Hermionè et +Asinè aux golfes profonds, Troixènè, Eiôna et Épidauros qui abonde +en vignes; et ceux qui habitaient Aigina et Masès étaient +commandés par Diomèdès, hardi au combat, et par Sthénélôs, fils de +l'illustre Kapaneus, et par Euryalos, semblable aux dieux, fils du +roi Mèkisteus Taliônide. Mais Diomèdès, hardi au combat, les +commandait tous. Et ils étaient venus sur quatre-vingts nefs +noires. + +Et ceux qui habitaient la ville forte et bien bâtie de Mykènè, et +la riche Korinthos et Kléôn; et ceux qui habitaient Ornéia et +l'heureuse Araithyréè, et Sikiôn où régna, le premier, Adrèstos; +et ceux qui habitaient Hipérèsia et la haute Gonoessa et Pellèna, +et qui vivaient autour d'Aigion et de la grande Hélikè, et sur +toute la côte, étaient commandés par le roi Agamemnôn Atréide. Et +ils étaient venus sur cent nefs, et ils étaient les plus nombreux +et les plus braves des guerriers. Et l'Atréide, revêtu de l'airain +splendide, était fier de commander à tous les héros, étant lui- +même très brave, et ayant amené le plus de guerriers. + +Et ceux qui habitaient la grande Lakédaimôn dans sa creuse vallée, +et Pharis et Sparta, et Messa qui abonde en colombes, et Bryséia +et l'heureuse Augéia, Amykla et la maritime Hélos; et ceux qui +habitaient Laas et Oitylos, étaient commandés par Ménélaos hardi +au combat, et séparés des guerriers de son frère. Et ils étaient +venus sur soixante nefs. Et Ménélaos était au milieu d'eux, +confiant dans son courage, et les excitant à combattre; car, plus +qu'eux, il désirait venger le rapt de Hélénè et les maux qui en +venaient. + +Et ceux qui habitaient Pylos et l'heureuse Arènè, et Thryos +traversée par l'Alphéos, et Aipy habilement construite, et +Kiparissè et Amphigènéia, Ptéléon, Hélos et Dôrion, où les Muses, +ayant rencontré le Thrakien Thamyris qui venait d'Oikhaliè, de +chez le roi Eurytos l'Oikhalien, le rendirent muet, parce qu'il +s'était vanté de vaincre en chantant les Muses elles-mêmes, filles +de Zeus tempétueux. Et celles-ci, irritées, lui ôtèrent la science +divine de chanter et de jouer de la kithare. Et ceux-là étaient +commandés par le cavalier Gérennien Nestôr. Et ils étaient venus +sur quatre-vingt-dix nefs creuses. + +Et ceux qui habitaient l'Arkadia, aux pieds de la haute montagne +de Killènè où naissent les hommes braves, auprès du tombeau +d'Aipytios; et ceux qui habitaient Phénéos et Orkhoménos riche en +troupeaux, et Ripè, et Stratiè, et Enispè battue des vents; et +ceux qui habitaient Tégéè et l'heureuse Mantinéè, et Stimphèlos et +Parrhasiè, étaient commandés par le fils d'Ankaios, le roi +Agapènôr. Et ils étaient venus sur cinquante nefs, et dans chacune +il y avait un grand nombre d'Arkadiens belliqueux. Et le roi +Agamemnôn leur avait donné des nefs bien construites pour +traverser la noire mer, car ils ne s'occupaient point des travaux +de la mer. + +Et ceux qui habitaient Bouprasios et la divine Élis, et la terre +qui renferme Hyrininè et la ville frontière de Myrsinè, et la +roche Olénienne et Aleisios, étaient venus sous quatre chefs, et +chaque chef conduisait dix nefs rapides où étaient de nombreux +ÉpéiensAmphimakhos et Thalpios commandaient les uns; et le premier +était fils de Kléatos, et le second d'Eurytos Aktoriôn. Et le +robuste Diôrès Amarynkéide commandait les autres, et le divin +Polyxeinos commandait aux derniers; et il était fils d'Agasthéneus +Augéiade. + +Et ceux qui habitaient Doulikiôn et les saintes îles Ekhinades qui +sont à l'horizon de la mer, en face de l'Élis, étaient commandés +par Mégès Phyléide, semblable à Arès. Et il était fils de Phyleus, +habile cavalier cher à Zeus, qui, s'étant irrité contre son père, +s'était réfugié à Doulikhiôn. Et ils étaient venus sur quarante +nefs noires. + +Et Odysseus commandait les magnanimes Képhallèniens, et ceux qui +habitaient Ithakè et le Nèritos aux forêts agitées, et ceux qui +habitaient Krokyléia et l'aride Aigilipa et Zakyntos et Samos, et +ceux qui habitaient l'Épeiros sur la rive opposée. Et Odysseus, +égal à Zeus par l'intelligence, les commandait. Et ils étaient +venus sur douze nefs rouges. + +Et Thoas Andraimonide commandait les Aitôliens qui habitaient +Pleurôn et Olénos, et Pylènè, et la maritime Khalkis, et la +pierreuse Kalidôn. Car les fils du magnanime Oineus étaient morts, +et lui-même était mort, et le blond Méléagros était mort, et Thoas +commandait maintenant les Aitôliens. Et ils étaient venus sur +quarante nefs noires. + +Et Idoméneus, habile à lancer la pique, commandait les Krètois et +ceux qui habitaient Knôssos et la forte Gorcyna, et les villes +populeuses de Lyktos, de Milètos, de Lykastos, de Phaistos et de +Rhytiôn, et d'autres qui habitaient aussi la Krètè aux cent +villes. Et Idoméneus, habile à lancer la pique, les commandait +avec Mèrionès, pareil au tueur d'hommes Arès. Et ils étaient venus +sur quatre-vingts nefs noires. + +Et Tlèpolémos Hèraklide, très fort et très grand, avait conduit de +Rhodos, sur neuf nefs, les fiers Rhodiens qui habitaient les trois +parties de Rhodos: Lindos, Ièlissos et la riche Kameiros. Et +Tlèpolémos, habile à lancer la pique, les commandait. Et +Astyokhéia avait donné ce fils au grand Hèraklès, après que ce +dernier l'eut emmenée d'Éphyrè, des bords du Sellèis, où il avait +renversé beaucoup de villes défendues par des jeunes hommes. Et +Tlèpolémos, élevé dans la belle demeure, tua l'oncle de son père, +Likymnios, race d'Arès. Et il construisit des nefs, rassembla une +grande multitude et s'enfuit sur la mer, car les fils et les +petits-fils du grand Hèraklès le menaçaient. Ayant erré et subi +beaucoup de maux, il arriva dans Rhodos, où ils se partagèrent en +trois tribus, et Zeus, qui commande aux dieux et aux hommes, les +aima et les combla de richesses. + +Et Nireus avait amené de Symè trois nefs. Et il était né d'Aglaiè +et du roi Kharopos, et c'était le plus beau de tous les Danaens, +après l'irréprochable Pèléiôn, mais il n'était point brave et +commandait peu de guerriers. + +Et ceux qui habitaient Nisyros et Krapathos, et Kasos, et Kôs, +ville d'Eurypylos, et les îles Kalynades, étaient commandés par +Pheidippos et Antiphos, deux fils du roi Thessalos Hèrakléide. Et +ils étaient venus sur trente nefs creuses. + +Et je nommerai aussi ceux qui habitaient Argos Pélasgique, et Alos +et Alopè, et ceux qui habitaient Trakinè et la Phthiè, et la +Hellas aux belles femmes. Et ils se nommaient Myrmidones, ou +Hellènes, ou Akhaiens, et Akhilleus commandait leurs cinquante +nefs. Mais ils ne se souvenaient plus des clameurs de la guerre, +n'ayant plus de chef qui les menât. Car le divin Akhilleus aux +pieds rapides était couché dans ses nefs, irrité au souvenir de la +vierge Breisèis aux beaux cheveux qu'il avait emmenée de +Lyrnèssos, après avoir pris cette ville et renversé les murailles +de Thèbè avec de grandes fatigues. Là, il avait tué les belliqueux +Mènytos et Épistrophos, fils du roi Évènos Sélèpiade. Et, dans sa +douleur, il restait couché mais il devait se relever bientôt. + +Et ceux qui habitaient Phylakè et la fertile Pyrrhasos consacrée à +Dèmètèr, et Itôn riche en troupeaux, et la maritime Antrôn, et +Ptéléos aux grasses prairies, étaient commandés par le brave +Prôtésilaos quand il vivait; mais déjà la terre noire le +renfermait; et sa femme se meurtrissait le visage, seule à +Phylakè, dans sa demeure abandonnée; car un guerrier Dardanien le +tua, comme il s'élançait de sa nef, le premier de tous les +Akhaiens. Mais ses guerriers n'étaient point sans chef, et ils +étaient commandés par un nourrisson d'Arès, Podarkès, fils +d'Iphiklos riche en troupeaux, et il était frère du magnanime +Prôtésilaos. Et ce héros était l'aîné et le plus brave, et ses +guerriers le regrettaient. Et ils étaient venus sur quarante nefs +noires. + +Et ceux qui habitaient Phéra, auprès du lac Boibèis, et Boibè, et +Glaphyra, et Iôlkos, étaient commandés, sur onze nefs, par le fils +bien-aimé d'Admètès, Eumèlos, qu'Alkèstis, la gloire des femmes et +la plus belle des filles de Pèlias, avait donné à Admètès. + +Et ceux qui habitaient Mèthônè et Thaumakè, et Méliboia et l'aride +Olizôn, Philoktètès, très excellent archer, les commandait, sur +sept nefs. Et dans chaque nef étaient cinquante rameurs, +excellents archers, et très braves. Et Philoktètès était couché +dans une île, en proie à des maux terribles, dans la divine +Lèmnôs, où les fils des Akhaiens le laissèrent, souffrant de la +mauvaise blessure d'un serpent venimeux. C'est là qu'il gisait, +plein de tristesse. Mais les Argiens devaient bientôt se souvenir, +dans leurs nefs, du roi Philoktètès. Et ses guerriers n'étaient +point sans chef, s'ils regrettaient celui-là. Et Médôn les +commandait, et il était fils du brave Oileus, de qui Rhènè l'avait +conçu. + +Et ceux qui habitaient Trikkè et la montueuse Ithomè, et Oikhaliè, +ville d'Eurytos Oikhalien, étaient commandés par les deux fils +d'Asklèpios, Podaleirios et Makhaôn. Et ils étaient venus sur +trente nefs creuses. + +Et ceux qui habitaient Orménios et la fontaine Hypéréia, et +Astériôn, et les cimes neigeuses du Titanos, étaient commandés par +Eurypylos, illustre fils d'Évaimôn. Et ils étaient venus sur +quarante nefs noires. + +Et ceux qui habitaient Argissa et Gyrtônè, Orthè et Élonè, et la +blanche Oloossôn, étaient commandés par le belliqueux Polypoitès, +fils de Peirithoos qu'engendra l'éternel Zeus. Et l'illustre +Hippodaméia le donna pour fils à Peirithoos le jour où celui-ci +dompta les centaures féroces et les chassa du Pèliôn jusqu'aux +monts Aithiens. Et Polypoitès ne commandait point seul, mais avec +Léonteus, nourrisson d'Arès, et fils du magnanime Koronos +Kainéide. Et ils étaient venus sur quarante nefs noires. + +Et Gouneus avait amené de Kyphos, sur vingt-deux nefs, les Éniènes +et les braves Péraibes qui habitaient la froide Dôdônè, et ceux +qui habitaient les champs baignés par l'heureux Titarèsios qui +jette ses belles eaux dans le Pènéios, et ne se mêle point au +Pènéios aux tourbillons d'argent, mais coule à sa surface comme de +l'huile. Et sa source est Styx par qui jurent les dieux. + +Et Prothoos, fils de Tenthrèdôn, commandait les Magnètes qui +habitaient auprès du Pènéios et du Pèliôn aux forêts secouées par +le vent. Et l'agile Prothoos les commandait, et ils étaient venus +sur quarante nefs noires. + +Et tels étaient les rois et les chefs des Danaens. + +Dis-moi, Muse, quel était le plus brave, et qui avait les +meilleurs chevaux parmi ceux qui avaient suivi les Atréides. + +Les meilleurs chevaux étaient ceux du Phèrètiade Eumèlos. Et ils +étaient rapides comme les oiseaux, du même poil, du même âge et de +la même taille. Apollôn à l'arc d'argent éleva et nourrit sur le +mont Piérè ces cavales qui portaient la terreur d'Arès. Et le plus +brave des guerriers était Aias Télamônien, depuis qu'Akhilleus se +livrait à sa colère; car celui-ci était de beaucoup le plus fort, +et les chevaux qui traînaient l'irréprochable Pèléiôn étaient de +beaucoup les meilleurs. Mais voici qu'il était couché dans sa nef +éperonnée, couvant sa fureur contre Agamemnôn. Et ses guerriers, +sur le rivage de la mer, lançaient pacifiquement le disque, la +pique ou la flèche; et les chevaux, auprès des chars, broyaient le +lotos et le sélinos des marais; et les chars solides restaient +sous les tentes des chefs; et ceux-ci, regrettant leur roi cher à +Arès, erraient à travers le camp et ne combattaient point. + +Et les Akhaiens roulaient sur la terre comme un incendie; et la +terre mugissait comme lorsque Zeus tonnant la fouette à coups de +foudre autour des rochers Arimiens où l'on dit que Typhôeus est +couché. Ainsi la terre rendait un grand mugissement sous les pieds +des Akhaiens qui franchissaient rapidement la plaine. + +Et la légère Iris, qui va comme le vent, envoyée de Zeus +tempêtueux, vint annoncer aux Troiens la nouvelle effrayante. Et +ils étaient réunis, jeunes et vieux, à l'agora, devant les +vestibules de Priamos. Et la légère Iris s'approcha, semblable par +le visage et la voix à Politès Priamide, qui, se fiant à la +rapidité de sa course, s'était assis sur la haute tombe du vieux +Aisyètas, pour observer le moment où les Akhaiens se +précipiteraient hors des nefs. + +Et la légère Iris, étant semblable à lui, parla ainsi: + +-- Ô vieillard! tu te plais aux paroles sans fin, comme autrefois, +du temps de la paix; mais voici qu'une bataille inévitable se +prépare. Certes, j'ai vu un grand nombre de combats, mais je n'ai +point encore vu une armée aussi formidable et aussi innombrable. +Elle est pareille aux feuilles et aux grains de sable; et voici +qu'elle vient, à travers la plaine, combattre autour de la ville. +Hektôr, c'est à toi d'agir. Il y a de nombreux alliés dans la +grande ville de Priamos, de races et de langues diverses. Que +chaque chef arme les siens et les mène au combat. + +Elle parla ainsi, et Hektôr reconnut sa voix, et il rompit +l'agora, et tous coururent aux armes. Et les portes s'ouvrirent, +et la foule des hommes, fantassins et cavaliers, en sortit à grand +bruit. Et il y avait, en avant de la ville, une haute colline qui +s'inclinait de tous côtés dans la plaine; et les hommes la +nommaient Batéia, et les immortels, le tombeau de l'agile Myrinnè. +Là, se rangèrent les Troiens et les alliés. + +Et le grand Hektôr Priamide au beau casque commandait les Troiens, +et il était suivi d'hommes nombreux et braves qui désiraient +frapper de la pique. + +Et le vaillant fils d'Ankhisès, Ainéias, commandait les +Dardaniens. Et la divine Aphroditè l'avait donné pour fils à +Ankhisès, s'étant unie à un mortel, quoique déesse, sur les cîmes +de l'Ida. Et il ne commandait point seul; mais les deux +Anténorides l'accompagnaient, Arkhilokhos et Akamas, habiles à +tous les combats. + +Et ceux qui habitaient Zéléia, aux pieds de la dernière chaîne de +l'Ida, les riches Troadiens qui boivent l'eau profonde de +l'Aisèpos, étaient commandés par l'illustre fils de Lykaôn, +Pandaros, à qui Apollôn lui-même avait donné son arc. + +Et ceux qui habitaient Adrèstéia et Apeisos, et Pithyéia et les +hauteurs de Tèréiè, étaient commandés par Adrèstos et par Amphios +à la cuirasse de lin. Et ils étaient tous deux fils de Mérops, le +Perkôsien, qui, n'ayant point d'égal dans la science divinatoire, +leur défendit de tenter la guerre qui dévore les hommes; mais ils +ne lui obéirent point, parce que les kères de la noire mort les +entraînaient. + +Et ceux qui habitaient Perkôtè et Praktios, et Sèstos et Abydos, +et la divine Arisbè, étaient commandés par Asios Hyrtakide, que +des chevaux grands et ardents avaient amené des bords du fleuve +Sellèis. + +Et les tribus Pélasgiques habiles à lancer la pique, et ceux qui +habitaient Larissa aux plaines fertiles, étaient commandés par +Hippothoos et Pyleus, nourrissons d'Arès, fils du Pélasge Lèthos +Teutamide. + +Et Akamas commandait les Thrakiens, et le héros Peirôs ceux +qu'enferme le Hellespontos rapide. + +Et Euphèmos commandait les braves Kikoniens, et il était fils de +Troizènos Kéade, cher à Zeus. + +Et Pyraikhmès commandait les archers Paiones, venus de la terre +lointaine d'Amydôn et du large Axios qui répand ses belles eaux +sur la terre. + +Et le brave Pylaiméneus commandait les Paphlagones, du pays des +Énètiens, où naissent les mules sauvages. Et ils habitaient aussi +Kytôros et Sésamos, et les belles villes du fleuve Parthénios, et +Krômna, et Aigialos et la haute Érythinos. + +Et Dios et Épistrophos commandaient les Halizônes, venus de la +lointaine Alybè, où germe l'argent. + +Et Khromis et le divinateur Eunomos commandaient les Mysiens. Mais +Eunomos ne devina point la noire mort, et il devait tomber sous la +main du rapide Aiakide, dans le fleuve où celui-ci devait tuer +tant de Troiens. + +Et Phorkys commandait les Phrygiens, avec Askanios pareil à un +dieu. Et ils étaient venus d'Askaniè, désirant le combat. + +Et Mesthlès et Antiphos, fils de Pylaiméneus, nés sur les bords du +lac de Gygéia, commandaient les Maiones qui habitent aux pieds du +Tmôlos. + +Et Nastès commandait les Kariens au langage barbare qui habitaient +Milètos et les hauteurs Phthiriennes, et les bords du Maiandros ét +les cimes de Mykalè. Et Amphimakhos et Nastès les commandaient, et +ils étaient les fils illustres de Nomiôn. Et Amphimakhos +combattait chargé d'or comme une femme, et ceci ne lui fit point +éviter la noire mort, le malheureux! Car il devait tomber sous la +main du rapide Aiakide, dans le fleuve, et le brave Akhilleus +devait enlever son or. + +Et l'irréprochable Sarpèdôn commandait les Lykiens, avec +l'irréprochable Glaukos. Et ils étaient venus de la lointaine +Lykiè et du Xanthos plein de tourbillons. + + +Chant 3 + +Quand tous, de chaque côté, se furent rangés sous leurs chefs, les +Troiens s'avancèrent, pleins de clameurs et de bruit, comme des +oiseaux. Ainsi, le cri des grues monte dans l'air, quand, fuyant +l'hiver et les pluies abondantes, elles volent sur les flots +d'Okéanos, portant le massacre et la kèr de la mort aux Pygmées. +Et elles livrent dans l'air un rude combat. Mais les Akhaiens +allaient en silence, respirant la force, et, dans leur coeur, +désirant s'entre aider. Comme le Notos enveloppe les hauteurs de +la montagne d'un brouillard odieux au berger et plus propice au +voleur que la nuit même, de sorte qu'on ne peut voir au-delà d'une +pierre qu'on a jetée; de même une noire poussière montait sous les +pieds de ceux qui marchaient, et ils traversaient rapidement la +plaine. + +Et quand ils furent proches les uns des autres, le divin +Alexandros apparut en tête des Troiens, ayant une peau de léopard +sur les épaules, et l'arc recourbé et l'épée. Et, agitant deux +piques d'airain, il appelait les plus braves des Argiens à +combattre un rude combat. Et dès que Ménélaos, cher à Arès, l'eut +aperçu qui devançait l'armée et qui marchait à grands pas, comme +un lion se réjouit, quand il a faim, de rencontrer un cerf cornu +ou une chèvre sauvage, et dévore sa proie, bien que les chiens +agiles et les ardents jeunes hommes le poursuivent, de même +Ménélaos se réjouit quand il vit devant lui le divin Alexandros. +Et il espéra se venger de celui qui l'avait outragé, et il sauta +du char avec ses armes. + +Et dès que le divin Alexandros l'eut aperçu en tête de l'armée, +son coeur se serra, et il recula parmi les siens pour éviter la +kèr de la mort. Si quelqu'un, dans les gorges des montagnes, voit +un serpent, il saute en arrière, et ses genoux tremblent, et ses +joues pâlissent. De même le divin Alexandros, craignant le fils +d'Atreus, rentra dans la foule des hardis Troiens. + +Et Hektôr, l'ayant vu, l'accabla de paroles amères: + +-- Misérable Pâris, qui n'as que ta beauté, trompeur et efféminé, +plût aux dieux que tu ne fusses point né, ou que tu fusses mort +avant tes dernières noces! Certes, cela eût mieux valu de +beaucoup, plutôt que d'être l'opprobre et la risée de tous! Voici +que les Akhaiens chevelus rient de mépris, car ils croyaient que +tu combattais hardiment hors des rangs, parce que ton visage est +beau; mais il n'y a dans ton coeur ni force ni courage. Pourquoi, +étant un lâche, as-tu traversé la mer sur tes nefs rapides, avec +tes meilleurs compagnons, et, mêlé à des étrangers, as-tu enlevé +une très belle jeune femme du pays d'Apy, parente d'hommes +belliqueux? Immense malheur pour ton père, pour ta ville et pour +tout le peuple; joie pour nos ennemis et honte pour toi-même! Et +tu n'as point osé attendre Ménélaos, cher à Arès. Tu saurais +maintenant de quel guerrier tu retiens la femme. Ni ta kithare, ni +les dons d'Aphrodite, ta chevelure et ta beauté, ne t'auraient +sauvé d'être traîné dans la poussière. Mais les Troiens ont trop +de respect, car autrement, tu serais déjà revêtu d'une tunique de +pierres, pour prix des maux que tu as causés. + +Et le divin Alexandros lui répondit: + +-- Hektôr, tu m'as réprimandé justement. Ton coeur est toujours +indompté, comme la hache qui fend le bois et accroît la force de +l'ouvrier constructeur de nefs. Telle est l'âme indomptée qui est +dans ta poitrine. Ne me reproche point les dons aimables +d'Aphrodite d'or. Il ne faut point rejeter les dons glorieux des +dieux, car eux seuls en disposent, et nul ne les pourrait prendre +à son gré. Mais si tu veux maintenant que je combatte et que je +lutte, arrête les Troiens et les Akhaiens, afin que nous +combattions moi et Ménélaos, cher à Arès, au milieu de tous, pour +Hélénè et pour toutes ses richesses. Et le vainqueur emportera +cette femme et toutes ses richesses, et, après avoir échangé des +serments inviolables, vous, Troiens, habiterez la féconde Troiè, +et les Akhaiens retourneront dans Argos, nourrice de chevaux, et +dans l'Akhaiè aux belles femmes. + +Il parla ainsi, et Hektôr en eut une grande joie, et il s'avança, +arrêtant les phalanges des Troiens, à l'aide de sa pique qu'il +tenait par le milieu. Et ils s'arrêtèrent. Et les Akhaiens +chevelus tiraient sur lui et le frappaient de flèches et de +pierres. Mais le roi des hommes, Agamemnôn, cria à voix haute: + +-- Arrêtez, Argiens! ne frappez point, fils des Akhaiens! Hektôr +au casque mouvant semble vouloir dire quelques mots. + +Il parla ainsi, et ils cessèrent et firent silence, et Hektôr +parla au milieu d'eux: + +-- Ecoutez, Troiens et Akhaiens, ce que dit Alexandros qui causa +cette guerre. Il désire que les Troiens et les Akhaiens déposent +leurs belles armes sur la terre nourricière, et que lui et +Ménélaos, cher à Arès, combattent, seuls, au milieu de tous, pour +Hélénè et pour toutes ses richesses. Et le vainqueur emportera +cette femme et toutes ses richesses, et nous échangerons des +serments inviolables. + +Il parla ainsi, et tous restèrent silencieux. Et Ménélaos, hardi +au combat, leur dit: + +-- Ecoutez-moi maintenant. Une grande douleur serre mon coeur, et +j'espère que les Argiens et les Troiens vont cesser la guerre, car +vous avez subi des maux infinis pour ma querelle et pour l'injure +que m'a faite Alexandros. Que celui des deux à qui sont réservées +la moire et la mort, meure donc; et vous, cessez aussitôt de +combattre. Apportez un agneau noir pour Gaia et un agneau blanc +pour Hélios, et nous en apporterons autant pour Zeus. Et vous +amènerez Priamos lui-même, pour qu'il se lie par des serments, car +ses enfants sont parjures et sans foi, et que personne ne puisse +violer les serments de Zeus. L'esprit des jeunes hommes est léger, +mais, dans ses actions, le vieillard regarde à la fois l'avenir et +le passé et agit avec équité. + +Il parla ainsi, et les Troiens et les Akhaiens se réjouirent, +espérant mettre fin à la guerre mauvaise. Et ils retinrent les +chevaux dans les rangs, et ils se dépouillèrent de leurs armes +déposées sur la terre. Et il y avait peu d'espace entre les deux +armées. Et Hektôr envoya deux hérauts à la ville pour apporter +deux agneaux et appeler Priamos. Et le roi Agamemnôn envoya +Talthybios aux nefs creuses pour y prendre un agneau, et +Talthybios obéit au divin Agamemnôn. + +Et la messagère Iris s'envola chez Hélénè aux bras blancs, s'étant +faite semblable à sa belle-soeur Laodikè, la plus belle des filles +de Priamos, et qu'avait épousée l'Anténoride Élikaôn. + +Et elle trouva Hélénè dans sa demeure, tissant une grande toile +double, blanche comme le marbre, et y retraçant les nombreuses +batailles que les Troiens dompteurs de chevaux et les Akhaiens +revêtus d'airain avaient subies pour elle par les mains d'Arès. Et +Iris aux pieds légers, s'étant approchée, lui dit: + +-- Viens, chère nymphe, voir le spectacle admirable des Troiens +dompteurs de chevaux et des Akhaiens revêtus d'airain. Ils +combattaient tantôt dans la plaine, pleins de la fureur d'Arès, et +les voici maintenant assis en silence, appuyés sur leurs +boucliers, et la guerre a cessé, et les piques sont enfoncées en +terre. Alexandros et Ménélaos cher à Arès combattront pour toi, de +leurs longues piques, et tu seras l'épouse bien-aimée du +vainqueur. + +Et la déesse, ayant ainsi parlé, jeta dans son coeur un doux +souvenir de son premier mari, et de son pays, et de ses parents. +Et Hélénè, s'étant couverte aussitôt de voiles blancs, sortit de +la chambre nuptiale en pleurant; et deux femmes la suivaient, +Aithrè, fille de Pittheus, et Klyménè aux yeux de boeuf. Et voici +qu'elles arrivèrent aux portes Skaies. Priamos, Panthoos, +Thymoitès, Lampos, Klytios, lbkétaôn, nourrisson d'Arès, Oukalégôn +et Antènôr, très sages tous deux, siégeaient, vieillards +vénérables, au-dessus des portes Skaies. Et la vieillesse les +écartait de la guerre; mais c'étaient d'excellents agorètes; et +ils étaient pareils à des cigales qui, dans les bois, assises sur +un arbre, élèvent leur voix mélodieuse. Tels étaient les princes +des Troiens, assis sur la tour. Et quand ils virent Hélénè qui +montait vers eux, ils se dirent les uns aux autres, et à voix +basse, ces paroles ailées: + +Certes, il est juste que les Troiens et les Akhaiens aux belles +knèmides subissent tant de maux, et depuis si longtemps, pour une +telle femme, car elle ressemble aux déesses immortelles par sa +beauté. Mais, malgré cela, qu'elle s'en retourne sur ses nefs, et +qu'elle ne nous laisse point, à nous et à nos enfants, un souvenir +misérable. + +Ils parlaient ainsi, et Priamos appela Hélénè: + +-- Viens, chère enfant, approche, assieds-toi auprès de moi, afin +de revoir ton premier mari, et tes parents, et tes amis. Tu n'es +point la cause de nos malheurs. Ce sont les dieux seuls qui m'ont +accablé de cette rude guerre Akhaienne. Dis-moi le nom de ce +guerrier d'une haute stature; quel est cet Akhaien grand et +vigoureux? D'autres ont une taille plus élevée, mais je n'ai +jamais vu de mes yeux un homme aussi beau et majestueux. Il a +l'aspect d'un roi. + +Et Hélénè, la divine femme, lui répondit: + +-- Tu m'es vénérable et redoutable, père bien-aimé. Que n'ai-je +subi la noire mort quand j'ai suivi ton fils, abandonnant ma +chambre nuptiale et ma fille née en mon pays lointain, et mes +frères, et les chères compagnes de ma jeunesse! Mais telle n'a +point été ma destinée, et c'est pour cela que je me consume en +pleurant. Je te dirai ce que tu m'as demandé. Cet homme est le roi +Agamemnôn Atréide, qui commande au loin, roi habile et brave +guerrier. Et il fut mon beau-frère, à moi infâme, s'il m'est +permis de dire qu'il le fut. + +Elle parla ainsi, et le vieillard, plein d'admiration, s'écria: + +-- Ô heureux Atréide, né pour d'heureuses destinées! Certes, de +nombreux fils des Akhaiens te sont soumis. Autrefois, dans la +Phrygiè féconde en vignes, j'ai vu de nombreux Phrygiens, habiles +cavaliers, tribus belliqueuses d'Otreus et de Mygdôn égal aux +dieux, et qui étaient campés sur les bords du Sangarios. Et +j'étais au milieu d'eux, étant leur allié, quand vinrent les +Amazones viriles. Mais ils n'étaient point aussi nombreux que les +Akhaiens. + +Puis, ayant vu Odysseus, le vieillard interrogea Hélénè: + +-- Dis-moi aussi, chère enfant, qui est celui-ci. Il est moins +grand que l'Atréide Agamemnôn, mais plus large des épaules et de +la poitrine. Et ses armes sont couchées sur la terre nourricière, +et il marche, parmi les hommes, comme un bélier chargé de laine au +milieu d'un grand troupeau de brebis blanches. + +Et Hélénè, fille de Zeus, lui répondit: + +-- Celui-ci est le subtil Laertiade Odysseus, nourri dans le pays +stérile d'Ithakè. Et il est plein de ruses et de prudence. + +Et le sage Antènôr lui répondit: + +-- Ô femme! tu as dit une parole vraie. Le divin Odysseus vint +autrefois ici, envoyé pour toi, avec Ménélaos cher à Arès, et je +les reçus dans mes demeures, et j'ai appris à connaître leur +aspect et leur sagesse. Quand ils venaient à l'agora des Troiens, +debout, Ménélaos surpassait Odysseus des épaules, mais, assis, le +plus majestueux était Odysseus. Et quand ils haranguaient devant +tous, certes, Ménélaos, bien que le plus jeune, parlait avec force +et concision, en peu de mots, mais avec une clarté précise et +allant droit au but. Et quand le subtil Odysseus se levait, il se +tenait immobile, les yeux baissés, n'agitant le sceptre ni en +avant ni en arrière, comme un agorète inexpérimenté. On eût dit +qu'il était plein d'une sombre colère et tel qu'un insensé. Mais +quand il exhalait de sa poitrine sa voix sonore, ses paroles +pleuvaient, semblables aux neiges de l'hiver. En ce moment, nul +n'aurait osé lutter contre lui; mais, au premier aspect, nous ne +l'admirions pas autant. + +Ayant vu Aias, une troisième fois le vieillard interrogea Hélénè: + +-- Qui est cet autre guerrier Akhaien, grand et athlétique, qui +surpasse tous les Argiens de la tête et des épaules? + +Et Hélénè au long péplos, la divine femme, lui répondit: + +-- Celui-ci est le grand Aias, le bouclier des Akhaiens. Et voici, +parmi les Krètois, Idoméneus tel qu'un dieu, et les princes +Krètois l'environnent. Souvent, Ménélaos cher à Arès le reçut dans +nos demeures, quand il venait de la Krètè. Et voici tous les +autres Akhaiens aux yeux noirs, et je les reconnais, et je +pourrais dire leurs noms. Mais je ne vois point les deux princes +des peuples, Kastôr dompteur de chevaux et Polydeukès invincible +au pugilat, mes propres frères, car une même mère nous a enfantés. +N'auraient-ils point quitté l'heureuse Lakédaimôn, ou, s'ils sont +venus sur leurs nefs rapides, ne veulent-ils point se montrer au +milieu des hommes, à cause de ma honte et de mon opprobre? + +Elle parla ainsi, mais déjà la terre féconde les renfermait, à +Lakédaimôn, dans la chère patrie. + +Et les hérauts, à travers la ville, portaient les gages sincères +des dieux, deux agneaux, et, dans une outre de peau de chèvre, le +vin joyeux, fruit de la terre. Et le héraut Idaios portait un +kratère étincelant et des coupes d'or; et, s'approchant, il excita +le vieillard par ces paroles: + +-- Lève-toi, Laomédontiade! Les princes des Troiens dompteurs de +chevaux et des Akhaiens revêtus d'airain t'invitent à descendre +dans la plaine, afin que vous échangiez des serments inviolables. +Et Alexandros et Ménélaos cher à Arès combattront pour Hélénè avec +leurs longues piques, et ses richesses appartiendront au +vainqueur. Et tous, ayant fait alliance et échangé des serments +inviolables, nous, Troiens, habiterons la féconde Troiè, et les +Akhaiens retourneront dans Argos nourrice de chevaux et dans +l'Akhaiè aux belles femmes. + +Il parla ainsi, et le vieillard frémit, et il ordonna à ses +compagnons d'atteler les chevaux, et ils obéirent promptement. Et +Priamos monta, tenant les rênes, et, auprès de lui, Antènôr entra +dans le beau char; et, par les portes Skaies, tous deux poussèrent +les chevaux agiles dans la plaine. + +Et quand ils furent arrivés au milieu des Troiens et des Akhaiens, +ils descendirent du char sur la terre nourricière et se placèrent +au milieu des Troiens et des Akhaiens. + +Et, aussitôt, le roi des hommes, Agamemnôn, se leva, ainsi que le +subtil Odysseus. Puis, les hérauts vénérables réunirent les gages +sincères des dieux, mêlant le vin dans le kratère et versant de +l'eau sur les mains des rois. Et l'Atréide Agamemnôn, tirant le +couteau toujours suspendu à côté de la grande gaine de l'épée, +coupa du poil sur la tête des agneaux, et les hérauts le +distribuèrent aux princes des Troiens et des Akhaiens. Et, au +milieu d'eux, l'Atréide pria, à haute voix, les mains étendues: + +-- Père Zeus, qui commandes du haut de l'Ida, très glorieux, très +grand! Hélios, qui vois et entends tout! fleuves et Gaia! et vous +qui, sous la terre, châtiez les parjures, soyez tous témoins, +scellez nos serments inviolables. Si Alexandros tue Ménélaos, +qu'il garde Hélénè et toutes ses richesses, et nous retournerons +sur nos nefs rapides; mais si le blond Ménélaos tue Alexandros, +que les Troiens rendent Hélénè et toutes ses richesses, et qu'ils +payent aux Argiens, comme il est juste, un tribut dont se +souviendront les hommes futurs. Mais si, Alexandros mort, Priamos +et les fils de Priamos refusaient de payer ce tribut, je resterai +et combattrai pour ceci, jusqu'à ce que je termine la guerre. + +Il parla ainsi, et, de l'airain cruel, il trancha la gorge des +agneaux et il les jeta palpitants sur la terre et rendant l'âme, +car l'airain leur avait enlevé la vie. Et tous, puisant le vin du +kratère avec des coupes, ils le répandirent et prièrent les dieux +qui vivent toujours. Et les Troiens et les Akhaiens disaient: + +-- Zeus, très glorieux, très grand, et vous, dieux immortels! que +la cervelle de celui qui violera le premier ce serment, et la +cervelle de ses fils, soient répandues sur la terre comme ce vin, +et que leurs femmes soient outragées par autrui! + +Mais le Kroniôn ne les exauça point. Et le Dardanide Priamos parla +et leur dit: + +-- Ecoutez-moi, Troiens et Akhaiens aux belles knèmides. Je +retourne vers la hauteur d'Ilios, car je ne saurais voir de mes +yeux mon fils bien-aimé lutter contre Ménélaos cher à Arès. Zeus +et les dieux immortels savent seuls auquel des deux est réservée +la mort. + +Ayant ainsi parlé, le divin vieillard plaça les agneaux dans le +char, y monta, et saisit les rênes. Et Antènôr, auprès de lui, +entra dans le beau char, et ils retournèrent vers Ilios. + +Et le Priamide Hektôr et le divin Odysseus mesurèrent l'arène +d'abord, et remuèrent les sorts dans un casque, pour savoir qui +lancerait le premier la pique d'airain. Et les peuples priaient et +levaient les mains vers les dieux, et les Troiens et les Akhaiens +disaient: + +-- Père Zeus, qui commandes au haut de l'Ida, très glorieux, très +grand! que celui qui nous a causé tant de maux descende chez +Aidès, et puissions-nous sceller une alliance et des traités +inviolables! + +Ils parlèrent ainsi, et le grand Hektôr au casque mouvant agita +les sorts en détournent les yeux, et celui de Pâris sortit le +premier. Et tous s'assirent en rangs, chacun auprès de ses chevaux +agiles et de ses armes éclatantes. Et le divin Alexandros, l'époux +de Hélénè aux beaux cheveux, couvrit ses épaules de ses belles +armes. Et il mit autour de ses jambes ses belles knèmides aux +agrafes d'argent, et, sur sa poitrine, la cuirasse de son frère +Lykaôn, faite à sa taille; et il suspendit à ses épaules l'épée +d'airain aux clous d'argent. Puis il prit le bouclier vaste et +lourd, et il mit sur sa tête guerrière un riche casque orné de +crins, et ce panache s'agitait fièrement; et il saisit une forte +pique faite pour ses mains. Et le brave Ménélaos se couvrit aussi +de ses armes. + +Tous deux, s'étant armés, avancèrent au milieu des Troiens et des +Akhaiens, se jetant de sombres regards; et les Troiens dompteurs +de chevaux et les Akhaiens aux belles knèmides les regardaient +avec terreur. Ils s'arrêtèrent en face l'un de l'autre, agitant +les piques et pleins de fureur. + +Et Alexandros lança le premier sa longue pique et frappa le +bouclier poli de l'Atréide, mais il ne perça point l'airain, et la +pointe se ploya sur le dur bouclier. Et Ménélaos, levant sa pique, +supplia le père Zeus: + +-- Père Zeus! fais que je punisse le divin Alexandros, qui le +premier m'a outragé, et fais qu'il tombe sous mes mains, afin que, +parmi les hommes futurs, chacun tremble d'outrager l'hôte qui +l'aura reçu avec bienveillance! + +Ayant parlé ainsi, il brandit sa longue pique, et, la lançant, il +en frappa le bouclier poli du Priamide. Et la forte pique, à +travers le bouclier éclatant, perça la riche cuirasse et déchira +la tunique auprès du flanc. Et Alexandros, se courbant, évita la +noire kèr. Et l'Atréide, ayant tiré l'épée aux clous d'argent, en +frappa le cône du casque; mais l'épée, rompue en trois ou quatre +morceaux, tomba de sa main, et l'Atréide gémit en regardant le +vaste Ouranos: + +-- Père Zeus! nul d'entre les dieux n'est plus inexorable que toi. +Certes, j'espérais me venger de l'outrage d'Alexandros et l'épée +s'est rompue dans ma main, et la pique a été vainement lancée, et +je ne l'ai point frappé! + +Il parla ainsi, et, d'un bond, il le saisit par les crins du +casque, et il le traîna vers les Akhaiens aux belles knèmides. Et +le cuir habilement orné, qui liait le casque sous le menton, +étouffait le cou délicat d'Alexandros; et l'Atréide l'eût traîné +et eût remporté une grande gloire, si la fille de Zeus, Aphroditè, +ayant vu cela, n'eût rompu le cuir de boeuf; et le casque vide +suivit la main musculeuse de Ménélaos. Et celui-ci le fit +tournoyer et le jeta au milieu des Akhaiens aux belles knèmides, +et ses chers compagnons l'emportèrent. Puis, il se rua de nouveau +désirant tuer le Priamide de sa pique d'airain; mais Aphroditè, +étant déesse, enleva très facilement Alexandros en l'enveloppant +d'une nuée épaisse, et elle le déposa dans sa chambre nuptiale, +sur son lit parfumé. Et elle sortit pour appeler Hélénè, qu’elle +trouva sur la haute tour, au milieu de la foule des Troiennes. Et +la divine Aphroditè, s'étant faite semblable à une vieille femme +habile à tisser la laine, et qui la tissait pour Hélénè dans la +populeuse Lakédaimôn, et qui aimait Hélénè, saisit celle-ci par sa +robe nektaréenne et lui dit: + +-- Viens! Alexandros t'invite à revenir. Il est couché, plein de +beauté et richement vêtu, sur son lit habilement travaillé. Tu ne +dirais point qu'il vient de lutter contre un homme, mais tu +croirais qu'il va aux danses, ou qu'il repose au retour des +danses. + +Elle parla ainsi, et elle troubla le coeur de Hélénè. Mais dès que +celle-ci eut vu le beau cou de la déesse, et son sein d'où +naissent les désirs, et ses yeux éclatants, elle fut saisie de +terreur, et, la nommant de son nom, elle lui dit: + +-- Ô mauvaise! Pourquoi veux-tu me tromper encore? Me conduiras-tu +dans quelque autre ville populeuse de la Phrygiè ou de l'heureuse +Maioniè, si un homme qui t'est cher y habite? Est-ce parce que +Ménélaos, ayant vaincu le divin Alexandros, veut m'emmener dans +ses demeures, moi qui me suis odieuse, que tu viens de nouveau me +tendre des pièges? Va plutôt! abandonne la demeure des dieux, ne +retourne plus dans l'Olympos, et reste auprès de lui, toujours +inquiète; et prends-le sous ta garde, jusqu'à ce qu'il fasse de +toi sa femme ou son esclave! Pour moi, je n'irai plus orner son +lit, car ce serait trop de honte, et toutes les Troiennes me +blâmeraient, et j'ai trop d'amers chagrins dans le coeur. + +Et la divine Aphroditè, pleine de colère, lui dit: + +-- Malheureuse! crains de m'irriter, de peur que je t'abandonne +dans ma colère, et que je te haïsse autant que je t'ai aimée, et +que, jetant des haines inexorables entre les Troiens et les +Akhaiens, je te fasse périr d'une mort violente! + +Elle parla ainsi, et Hélénè, fille de Zeus, fut saisie de terreur, +et, couverte de sa robe éclatante de blancheur, elle marcha en +silence, s'éloignant des Troiennes, sur les pas de la déesse. + +Et quand elles furent parvenues à la belle demeure d'Alexandros, +toutes les servantes se mirent à leur tâche, et la divine femme +monta dans la haute chambre nuptiale. Aphroditè qui aime les +sourires avança un siège pour elle auprès d'Alexandros, et Hélénè, +fille de Zeus tempétueux, s'y assit en détournant les yeux; mais +elle adressa ces reproches à son époux: + +-- Te voici revenu du combat. Que n'y restais-tu, mort et dompté +par l'homme brave qui fut mon premier mari! Ne te vantais-tu pas +de l'emporter sur Ménélaos cher à Arès, par ton courage, par ta +force et par ta lance? Va! défie encore Ménélaos cher à Arès, et +combats de nouveau contre lui; mais non, je te conseille plutôt de +ne plus lutter contre le blond Ménélaos, de peur qu'il te dompte +aussitôt de sa lance! + +Et Pâris, lui répondant, parla ainsi: + +-- Femme! ne blesse pas mon coeur par d'amères paroles. Il est +vrai, Ménélaos m'a vaincu à l'aide d'Athènè, mais je le vaincrai +plus tard, car nous avons aussi des dieux qui nous sont amis. +Viens! couchons-nous et aimons-nous! Jamais le désir ne m'a brûlé +ainsi, même lorsque, naviguant sur mes nefs rapides, après t'avoir +enlevée de l'heureuse Lakédaimôn, je m'unis d'amour avec toi dans +l'île de Kranaè, tant je t'aime maintenant et suis saisi de +désirs! + +Il parla ainsi et marcha vers son lit, et l'épouse le suivit, et +ils se couchèrent dans le lit bien construit. + +Cependant l'Atréide courait comme une bête féroce au travers de la +foule, cherchant le divin Alexandros. Et nul des Troiens ni des +illustres alliés ne put montrer Alexandros à Ménélaos cher à Arès. +Et certes, s'ils l'avaient vu, ils ne l'auraient point caché, car +ils le haïssaient tous comme la noire kèr. Et le roi des hommes, +Agamemnôn, leur parla ainsi: + +-- Ecoutez-moi, Troiens, Dardaniens et alliés. La victoire, +certes, est à Ménélaos cher à Arès. Rendez-nous donc l'Argienne +Hélénè et ses richesses, et payez, comme il est juste, un tribut +dont se souviendront les hommes futurs. + +L'Atréide parla ainsi, et tous les Akhaiens applaudirent. + + +Chant 4 + +Les dieux, assis auprès de Zeus, étaient réunis sur le pavé d'or, +et la vénérable Hèbè versait le nektar, et tous, buvant les coupes +d'or, regardaient la ville des Troiens. Et le Kronide voulut +irriter Hèrè par des paroles mordantes, et il dit: + +-- Deux déesses défendent Ménélaos, Hèrè l'Argienne et la +protectrice Athènè; mais elles restent assises et ne font que +regarder, tandis qu'Aphroditè qui aime les sourires ne quitte +jamais Alexandros et écarte de lui les kères. Et voici qu'elle l'a +sauvé comme il allait périr. Mais la victoire est à Ménélaos cher +à Arès. Songeons donc à ceci. Faut-il exciter de nouveau la guerre +mauvaise et le rude combat, ou sceller l'alliance entre les deux +peuples? S'il plaît à tous les dieux, la ville du roi Priamos +restera debout, et Ménélaos emmènera l'Argienne Hélénè. + +Il parla ainsi, et les déesses Athènè et Hèrè se mordirent les +lèvres, et, assises à côté l'une de l'autre, elles méditaient la +destruction des Troiens. Et Athènè restait muette, irritée contre +son père Zeus, et une sauvage colère la brûlait; mais Hèrè ne put +contenir la sienne et dit: + +Très dur Kronide, quelle parole as-tu dite? Veux-tu rendre vaines +toutes mes fatigues et la sueur que j'ai suée? J'ai lassé mes +chevaux en rassemblant les peuples contre Priamos et contre ses +enfants. Fais donc, mais les dieux ne t'approuveront pas. + +Et Zeus qui amasse les nuées, très irrité, lui dit: + +-- Malheureuse! Quels maux si grands Priamos et les enfants de +Priamos t'ont-ils causés, que tu veuilles sans relâche détruire la +forte citadelle d'Ilios? Si, dans ses larges murailles, tu pouvais +dévorer Priamos et les enfants de Priamos et les autres Troiens, +peut-être ta haine serait elle assouvie. Fais selon ta volonté, et +que cette dissension cesse désormais entre nous. Mais je te dirai +ceci, et garde mes paroles dans ton esprit: Si jamais je veux +aussi détruire une ville habitée par des hommes qui te sont amis, +ne t'oppose point à ma colère et laisse-moi agir, car c'est à +contrecoeur que je te livre celle-ci. De toutes les villes +habitées par les hommes terrestres, sous Hélios et sous l'Ouranos +étoilé, aucune ne m'est plus chère que la ville sacrée d'Ilios, où +sont Priamos et le peuple de Priamos qui tient la lance. Là, mon +autel n'a jamais manqué de nourriture, de libations, et de +graisse; car nous avons cet honneur en partage. + +Et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf lui répondit: + +-- Certes, j'ai trois villes qui me sont très chères, Argos, +Spartè et Mykènè aux larges rues. Détruis-les quand tu les haïras, +et je ne les défendrai point; mais je m'opposerais en vain à ta +volonté, puisque tu es infiniment plus puissant. Il ne faut pas +que tu rendes mes fatigues vaines. Je suis déesse aussi, et ma +race est la tienne. Le subtil Kronos m'a engendrée, et je suis +deux fois vénérable, par mon origine et parce que je suis ton +épouse, à toi qui commandes à tous les immortels. Cédons-nous donc +tour à tour, et les dieux immortels nous obéiront. Ordonne +qu'Athènè se mêle au rude combat des Troiens et des Akhaiens. +Qu'elle pousse les Troiens à outrager, les premiers, les fiers +Akhaiens, malgré l'alliance jurée. + +Elle parla ainsi, et le père des hommes et des dieux le voulut, et +il dit à Athènè ces paroles ailées: + +-- Va très promptement au milieu des Troiens et des Akhaiens, et +pousse les Troiens à outrager, les premiers, les fiers Akhaiens, +malgré l'alliance jurée. + +Ayant ainsi parlé, il excita Athènè déjà pleine de ce désir, et +elle se précipita des sommets de l'Olympos. Comme un signe +lumineux que le fils du subtil Kronos envoie aux marins et aux +peuples nombreux, et d'où jaillissent mille étincelles, Pallas +Athènè s'élança sur la terre et tomba au milieu des deux armées. +Et sa vue emplit de frayeur les Troiens dompteurs de chevaux et +les Akhaiens aux belles knèmides. Et ils se disaient entre eux: -- +Certes, la guerre mauvaise et le rude combat vont recommencer, ou +Zeus va sceller l'alliance entre les deux peuples, car il règle la +guerre parmi les hommes.’ + +Ils parlaient ainsi, et Athènè se mêla aux Troiens, semblable au +brave Laodokos Anténoride, et cherchant Pandaros égal aux dieux. +Et elle trouva debout le brave et irréprochable fils de Lykaôn, +et, autour de lui, la foule des hardis porte boucliers qui +l'avaient suivi des bords de l'Aisèpos. Et, s'étant approchée, +Athènè lui dit en paroles ailées: + +-- Te laisseras-tu persuader par moi, brave fils de Lykaôn, et +oserais-tu lancer une flèche rapide à Ménélaos? Certes, tu serais +comblé de gloire et de gratitude par tous les Troiens et surtout +par le roi Alexandros. Et il te ferait de riches présents, s'il +voyait le brave Ménélaos, fils d'Atreus, dompté par ta flèche et +montant sur le bûcher funéraire. Courage! Tire contre le noble +Ménélaos, et promets une belle hécatombe à l'illustre archer +Apollôn Lykien, quand tu seras de retour dans la citadelle de +Zéléiè la sainte. + +Athènè parla ainsi, et elle persuada l'insensé. Et il tira de +l'étui un arc luisant, dépouille d'une chèvre sauvage et +bondissante qu'il avait percée à la poitrine, comme elle sortait +d'un creux de rocher. Et elle était tombée morte sur la pierre. Et +ses cornes étaient hautes de seize palmes. Un excellent ouvrier +les travailla, les polit et les dora à chaque extrémité. Et +Pandaros, ayant bandé cet arc, le posa à terre, et ses braves +compagnons le couvrirent de leurs boucliers, de peur que les fils +des courageux Akhaiens vinssent à se ruer avant que le brave +Ménélaos, chef des Akhaiens, ne fût frappé. + +Et Pandaros ouvrit le carquois et en tira une flèche neuve, ailée, +source d'amères douleurs. Et il promit à l'illustre archer Apollôn +Lykien une belle hécatombe d'agneaux premiers-nés, quand il serait +de retour dans la citadelle de Zéléiè la sainte. + +Et il saisit à la fois la flèche et le nerf de boeuf, et, les +ayant attirés, le nerf toucha sa mamelle, et la pointe d'airain +toucha l'arc, et le nerf vibra avec force, et la flèche aiguë +s'élança, désirant voler au travers de la foule. + +Mais les dieux heureux ne t'oublièrent point, Ménélaos! Et la +terrible fille de Zeus se tint la première devant toi pour +détourner la flèche amère. Elle la détourna comme une mère chasse +une mouche loin de son enfant enveloppé par le doux sommeil. Et +elle la dirigea là où les anneaux d'or du baudrier forment comme +une seconde cuirasse. Et la flèche amère tomba sur le solide +baudrier, et elle le perça ainsi que la cuirasse artistement ornée +et la mitre qui, par-dessous, garantissait la peau des traits. Et +la flèche la perça aussi, et elle effleura la peau du héros, et un +sang noir jaillit de la blessure. + +Comme une femme Maionienne ou Karienne teint de pourpre l'ivoire +destiné à orner le mors des chevaux, et qu'elle garde dans sa +demeure, et que tous les cavaliers désirent, car il est l'ornement +d'un roi, la parure du cheval et l'orgueil du cavalier, ainsi, +Ménélaos, le sang rougit tes belles cuisses et tes jambes +jusqu'aux chevilles. Et le roi des hommes, Agamemnôn, frémit de +voir ce sang noir couler de la blessure; et Ménélaos cher à Arès +frémit aussi. Mais quand il vit que le fer de la flèche avait à +peine pénétré, son coeur se raffermit; et, au milieu de ses +compagnons qui se lamentaient, Agamemnôn qui commande au loin, +prenant la main de Ménélaos, lui dit en gémissant: + +-- Cher frère, c'était ta mort que je décidais par ce traité, en +t'envoyant seul combattre les Troiens pour tous les Akhaiens, +puisqu'ils t'ont frappé et ont foulé aux pieds des serments +inviolables. Mais ces serments ne seront point vains, ni le sang +des agneaux, ni les libations sacrées, ni le gage de nos mains +unies. Si l'Olympien ne les frappe point maintenant, il les punira +plus tard; et ils expieront par des calamités terribles cette +trahison qui retombera sur leurs têtes, sur leurs femmes et sur +leurs enfants. Car je le sais, dans mon esprit, un jour viendra où +la sainte Ilios périra, et Priamos, et le peuple de Priamos habile +à manier la lance. Zeus Kronide qui habite l'aithèr agitera d'en +haut sur eux sa terrible Aigide, indigné de cette trahison qui +sera châtiée. Ô Ménélaos, ce serait une amère douleur pour moi si, +accomplissant tes destinées, tu mourais. Couvert d'opprobre je +retournerais dans Argos, car les Akhaiens voudraient aussitôt +rentrer dans la terre natale, et nous abandonnerions l'Argienne +Hélénè comme un triomphe à Priamos et aux Troiens. Et les +orgueilleux Troiens diraient, foulant la tombe de l'illustre +Ménélaos: + +-- Plaise aux dieux qu'Agamemnôn assouvisse toujours ainsi sa +colère! Il a conduit ici l'armée inutile des Akhaiens, et voici +qu'il est retourné dans son pays bien-aimé, abandonnant le brave +Ménèlaos!’ + +-- Ils parleront ainsi un jour; mais, alors, que la profonde terre +m'engloutisse! + +Et le blond Ménélaos, le rassurant, parla ainsi: + +-- Reprends courage, et n'effraye point le peuple des Akhaiens. Le +trait aigu ne m'a point blessé à mort, et le baudrier m'a +préservé, ainsi que la cuirasse, le tablier et la mitre que de +bons armuriers ont forgée. + +Et Agamemnôn qui commande au loin, lui répondant, parla ainsi: + +-- Plaise aux dieux que cela soit, ô cher Ménélaos! Mais un +médecin soignera ta blessure et mettra le remède qui apaise les +noires douleurs. + +Il parla ainsi, et appela le héraut divin Talthybios: + +-- Talthybios, appelle le plus promptement possible +l'irréprochable médecin Makhaôn Asklépiade, afin qu'il voie le +brave Ménélaos, prince des Akhaiens, qu'un habile archer Troien ou +Lykien a frappé d'une flèche. Il triomphe, et nous sommes dans le +deuil. + +Il parla ainsi, et le héraut lui obéit. Et il chercha, parmi le +peuple des Akhaiens aux tuniques d'airain, le héros Makhaôn, qu'il +trouva debout au milieu de la foule belliqueuse des porte +boucliers qui l'avaient suivi de Trikkè, nourrice de chevaux. Et, +s'approchant, il dit ces paroles ailées: + +-- Lève-toi, Asklépiade! Agamemnôn, qui commande au loin, +t'appelle, afin que tu voies le brave Ménélaos, fils d'Atreus, +qu'un habile archer Troien ou Lykien a frappé d'une flèche. Il +triomphe, et nous sommes dans le deuil. + +Il parla ainsi, et le coeur de Makhaôn fut ému dans sa poitrine. +Et ils marchèrent à travers l'armée immense des Akhaiens; et quand +ils furent arrivés à l'endroit où le blond Ménélaos avait été +blessé et était assis, égal aux dieux, en un cercle formé par les +princes, aussitôt Makhaôn arracha le trait du solide baudrier, en +ployant les crochets aigus; et il détacha le riche baudrier, et le +tablier et la mitre que de bons armuriers avaient forgée. Et, +après avoir examiné la plaie faite par la flèche amère, et sucé le +sang, il y versa adroitement un doux baume que Khirôn avait +autrefois donné à son père qu'il aimait. + +Et tandis qu'ils s'empressaient autour de Ménélaos hardi au +combat, l'armée des Troiens, porteurs de boucliers, s'avançait, et +les Akhaiens se couvrirent de nouveau de leurs armes, désirant +combattre. + +Et le divin Agamemnôn n'hésita ni se ralentit, mais il se prépara +en hâte pour la glorieuse bataille. Et il laissa ses chevaux et +son char orné d'airain; et le serviteur Eurymédôn, fils de +Ptolémaios Peiraide, les retint à l'écart, et l'Atréide lui +ordonna de ne point s'éloigner, afin qu'il pût monter dans le +char, si la fatigue l'accablait pendant qu'il donnait partout ses +ordres. Et il marcha à travers la foule des hommes. Et il +encourageait encore ceux des Danaens aux rapides chevaux, qu'il +voyait pleins d'ardeur: + +-- Argiens! ne perdez rien de cette ardeur impétueuse, car le père +Zeus ne protégera point le parjure. Ceux qui, les premiers, ont +violé nos traités, les vautours mangeront leur chair; et, quand +nous aurons pris leur ville, nous emmènerons sur nos nefs leurs +femmes bien-aimées et leurs petits enfants. + +Et ceux qu'il voyait lents au rude combat, il leur disait ces +paroles irritées: + +-- Argiens promis à la pique ennemie! lâches, n'avez-vous point de +honte? Pourquoi restez-vous glacés de peur, comme des biches qui, +après avoir couru à travers la vaste plaine, s'arrêtent épuisées +et n'ayant plus de force au coeur? C'est ainsi que, glacés de +peur, vous vous arrêtez et ne combattez point. Attendez-vous que +les Troiens pénètrent jusqu'aux nefs aux belles poupes, sur le +rivage de la blanche mer, et que le Kroniôn vous aide? + +C'est ainsi qu'il donnait ses ordres en parcourant la foule des +hommes. Et il parvint là où les Krètois s'armaient autour du brave +Idoméneus. Et Idoméneus, pareil à un fort sanglier, était au +premier rang; et Mèrionès hâtait les dernières phalanges. Et le +roi des hommes, Agamemnôn, ayant vu cela, s'en réjouit et dit à +Idoméneus ces paroles flatteuses: + +-- Idoméneus, certes, je t'honore au-dessus de tous les Danaens +aux rapides chevaux, soit dans le combat, soit dans les repas, +quand les princes des Akhaiens mêlent le vin vieux dans les +kratères. Et si les autres Akhaiens chevelus boivent avec mesure, +ta coupe est toujours aussi pleine que la mienne, et tu bois selon +ton désir. Cours donc au combat, et sois tel que tu as toujours +été. + +Et le prince des Krètois, Idoméneus, lui répondit: + +Atréide, je te serai toujours fidèle comme je te l'ai promis. Va! +encourage les autres Akhaiens chevelus, afin que nous combattions +promptement, puisque les Troiens ont violé nos traités. La mort et +les calamités les accableront, puisque, les premiers, ils se sont +parjurés. + +Il parla ainsi, et l'Atréide s'éloigna, plein de joie. Et il alla +vers les Aias, à travers la foule des hommes. Et les Aias +s'étaient armés, suivis d'un nuage de guerriers. Comme une nuée +qu'un chevrier a vue d'une hauteur, s'élargissant sur la mer, sous +le souffle de Zéphyros, et qui, par tourbillons épais, lui +apparaît de loin plus noire que la poix, de sorte qu'il s'inquiète +et pousse ses chèvres dans une caverne; de même les noires +phalanges hérissées de boucliers et de piques des jeunes hommes +nourrissons de Zeus se mouvaient derrière les Aias pour le rude +combat. Et Agamemnôn qui commande au loin, les ayant vus, se +réjouit et dit ces paroles ailées: + +-- Aias! Princes des Argiens aux tuniques d'airain, il ne serait +point juste de vous ordonner d'exciter vos hommes, car vous les +pressez de combattre bravement. Père Zeus! Athènè! Apollôn! que +votre courage emplisse tous les coeurs! Bientôt la ville du roi +Priamos, s'il en était ainsi, serait renversée, détruite et +saccagée par nos mains. + +Ayant ainsi parlé, il les laissa et marcha vers d'autres. Et il +trouva Nestôr, l'harmonieux agorète des Pyliens, qui animait et +rangeait en bataille ses compagnons autour du grand Pélagôn, +d'Alastôr, de Khromios, de Haimôn et de Bias, prince des peuples. +Et il rangeait en avant les cavaliers, les chevaux et les chars, +et en arrière les fantassins braves et nombreux, pour être le +rempart de la guerre, et les lâches au milieu, afin que chacun +d'eux combattît forcément. Et il enseignait les cavaliers, leur +ordonnant de contenir les chevaux et de ne point courir au hasard +dans la mêlée: + +-- Que nul ne s'élance en avant des autres pour combattre les +Troiens, et que nul ne recule, car vous serez sans force. Que le +guerrier qui abandonnera son char pour un autre combatte plutôt de +la pique, car ce sera pour le mieux, et c'est ainsi que les hommes +anciens, qui ont eu ce courage et cette prudence, ont renversé les +villes et les murailles. + +Et le vieillard les exhortait ainsi, étant habile dans la guerre +depuis longtemps. Et Agamemnôn qui commande au loin, l'ayant vu, +se réjouit et lui dit ces paroles ailées: + +-- Ô vieillard! plût aux dieux que tes genoux eussent autant de +vigueur, que tu eusses autant de force que ton coeur a de courage! +Mais la vieillesse, qui est la même pour tous, t'accable. Plût aux +dieux qu'elle accablât plutôt tout autre guerrier, et que tu +fusses des plus jeunes + +Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit: + +-- Certes, Atréide, je voudrais être encore ce que j'étais quand +je tuai le divin Éreuthaliôn. Mais les dieux ne prodiguent point +tous leurs dons aux hommes. Alors, j'étais jeune, et voici que la +vieillesse s'est emparée de moi. Mais tel que je suis, je me +mêlerai aux cavaliers et je les exciterai par mes conseils et par +mes paroles, car c'est la part des vieillards. + +Il parla ainsi, et l'Atréide, joyeux, alla plus loin. Et il trouva +le cavalier Ménèstheus immobile, et autour de lui les Athènaiens +belliqueux, et, auprès, le subtil Odysseus, et autour de ce +dernier la foule hardie des Képhallèniens. Et ils n'avaient point +entendu le cri de guerre, car les phalanges des Troiens dompteurs +de chevaux et des Akhaiens commençaient de s'ébranler. Et ils se +tenaient immobiles, attendant que d'autres phalanges Akhaiennes, +s'élançant contre les Troiens, commençassent le combat. Et +Agamemnôn, les ayant vus, les injuria et leur dit ces paroles +ailées: + +-- Ô fils de Pétéos, d'un roi issu de Zeus, et toi, qui es +toujours plein de ruses subtiles, pourquoi, saisis de terreur, +attendez-vous que d'autres combattent? Il vous appartenait de +courir en avant dans le combat furieux, ainsi que vous assistez +les premiers à mes festins, où se réunissent les plus vénérables +des Akhaiens. Là, sans doute, il vous est doux de manger des +viandes rôties et de boire des coupes de bon vin autant qu'il vous +plaît. Et voici que, maintenant, vous verriez avec joie dix +phalanges des Akhaiens combattre avant vous, armées de l'airain +meurtrier! + +Et le subtil Odysseus, avec un sombre regard, lui répondit: + +-- Atréide, quelle parole s'est échappée de ta bouche? Comment +oses-tu dire que nous hésitons devant le combat? Lorsque nous +pousserons le rude Arès contre les Troiens dompteurs de chevaux, +tu verras, si tu le veux, et si cela te plaît le père bien-aimé de +Tèlémakhos au milieu des Troiens dompteurs de chevaux. Mais tu as +dit une parole vaine. + +Et Agamemnôn qui commande au loin, le voyant irrité, sourit, et, +se rétractant, lui répondit: + +-- Subtil Odysseus, divin Laertiade, je ne veux t'adresser ni +injures ni reproches. Je sais que ton coeur, dans ta poitrine, est +plein de desseins excellents, car tes pensées sont les miennes. +Nous réparerons ceci, si j'ai mal parlé. Va donc, et que les dieux +rendent mes paroles vaines! + +Ayant ainsi parlé, il les laissa et alla vers d'autres. Et il +trouva Diomèdès, l'orgueilleux fils de Tydeus, immobile au milieu +de ses chevaux et de ses chars solides. Et Sthénélos, fils de +Kapaneus, était auprès de lui. Et Agamemnôn qui commande au loin, +les ayant vus, l'injuria et lui dit ces paroles ailées: + +-- Ah! fils du brave Tydeus dompteur de chevaux, pourquoi +trembles-tu et regardes-tu entre les rangs? Certes, Tydeus n'avait +point coutume de trembler, mais il combattait hardiment l'ennemi, +et hors des rangs, en avant de ses compagnons. Je ne l'ai point vu +dans la guerre, mais on dit qu'il était au-dessus de tous. Il vint +à Mykènè avec Polyneikès égal aux dieux, pour rassembler les +peuples et faire une expédition contre les saintes murailles de +Thèbè. Et ils nous conjuraient de leur donner de courageux alliés, +et tous y consentaient, mais les signes contraires de Zeus nous en +empêchèrent. Et ils partirent, et quand ils furent arrivés auprès +de l'Asopos plein de joncs et d'herbes, Tydeus fut l'envoyé des +Akhaiens. Et il partit, et il trouva les Kadméiônes, en grand +nombre, mangeant dans la demeure de la force Étéokléenne. Et là, +le cavalier Tydeus ne fut point effrayé, bien qu'étranger et seul +au milieu des nombreux Kadméiônes. Et il les provoqua aux luttes +et les vainquit aisément, car Athènè le protégeait. Mais les +cavaliers Kadméiônes, pleins de colère, lui dressèrent, à son +départ, une embuscade de nombreux guerriers' commandés par Maiôn +Haimonide, tel que les immortels, et par Lyképhontès, hardi +guerrier, fils d'Autophonos. Et Tydeus les tua tous et n'en laissa +revenir qu'un seul. Obéissant aux signes des dieux, il laissa +revenir Maiôn. Tel était Tydeus l'Aitôlien; mais il a engendré un +fils qui ne le vaut point dans le combat, s'il parle mieux dans +l'Agora. + +Il parla ainsi, et le brave Diomèdès ne répondit rien, plein de +respect pour le roi vénérable. Mais le fils de l'illustre Kapaneus +répondit à l'Atréide: + +-- Atréide, ne mens point, sachant que tu mens. Certes nous nous +glorifions de valoir beaucoup mieux que nos pères, nous qui, +confiants dans les signes des dieux, et avec l'aide de Zeus, avons +pris Thèbè aux sept portes, ayant conduit sous ses fortes +murailles des peuples moins nombreux. Nos pères ont péri par leurs +propres fautes. Ne compare donc point leur gloire à la nôtre. + +Et le robuste Diomèdès, avec un sombre regard, lui répondit: + +-- Ami, tais-toi et obéis. Je ne m'irrite point de ce que le +prince des peuples, Agamemnôn, excite les Akhaiens aux belles +knèmides à combattre; car si les Akhaiens détruisent les Troiens +et prennent la sainte Ilios, il en aura la gloire; mais si les +Akhaiens sont détruits, il en portera le deuil. Occupons-nous tous +deux de la guerre impétueuse. + +Il parla ainsi, et sauta de son char à terre avec ses armes, et +l'airain retentit terriblement sur la poitrine du roi, et ce bruit +aurait troublé le coeur du plus brave. + +Et comme le flot de la mer roule avec rapidité vers le rivage, +poussé par Zéphyros, et, se gonflant d'abord sur la haute mer, se +brise violemment contre terre, et se hérisse autour des +promontoires en vomissant l'écume de la mer, de même les phalanges +pressées des Danaens se ruaient au combat. Et chaque chef donnait +ses ordres, et le reste marchait en silence. On eût dit une grande +multitude muette, pleine de respect pour ses chefs. Et les armes +brillantes resplendissaient tandis qu'ils marchaient en ordre. +Mais, tels que les nombreuses brebis d'un homme riche, et qui +bêlent sans cesse à la voix des agneaux, tandis qu'on trait leur +lait blanc dans l'étable, les Troiens poussaient des cris confus +et tumultueux de tous les points de la vaste armée. Et leurs cris +étaient poussés en beaucoup de langues diverses, par des hommes +venus d'un grand nombre de pays lointains. + +Et Arès excitait les uns, et Athènè aux yeux clairs excitait les +autres, et partout allaient la crainte et la terreur et la +furieuse et insatiable Éris, soeur et compagne d'Arès tueur +d'hommes, et qui, d'abord, est faible, et qui, les pieds sur la +terre, porte bientôt sa tête dans l'Ouranos. Et elle s'avançait à +travers la foule, éveillant la haine et multipliant les +gémissements des hommes. + +Et quand ils se furent rencontrés, ils mêlèrent leurs boucliers, +leurs piques et la force des hommes aux cuirasses d'airain; et les +boucliers bombés se heurtèrent, et un vaste tumulte retentit. Et +on entendait les cris de victoire et les hurlements des hommes qui +renversaient ou étaient renversés, et le sang inondait la terre. +Comme des fleuves, gonflés par l'hiver, tombent du haut des +montagnes et mêlent leurs eaux furieuses dans une vallée qu'ils +creusent profondément, et dont un berger entend de loin le fracas, +de même le tumulte des hommes confondus roulait. + +Et, le premier, Antilokhos tua Ekhépôlos Thalysiade, courageux +Troien, brave entre tous ceux qui combattaient en avant. Et il le +frappa au casque couvert de crins épais, et il perça le front, et +la pointe d'airain entra dans l'os. Et le Troien tomba comme une +tour dans le rude combat. Et le roi Elphènôr Khalkodontiade, +prince des magnanimes Abantes, le prit par les pieds pour le +traîner à l'abri des traits et le dépouiller de ses armes; mais sa +tentative fut brève, car le magnanime Agènôr, l'ayant vu traîner +le cadavre, le perça au côté, d'une pique d'airain, sous le +bouclier, tandis qu'il se courbait, et le tua. Et, sur lui, se rua +un combat furieux de Troiens et d'Akhaiens; et, comme des loups, +ils se jetaient les uns sur les autres, et chaque guerrier en +renversait un autre. + +C'est là qu'Aias Télamônien tua Simoéisios, fils d'Anthémiôn, +jeune et beau, et que sa mère, descendant de l'Ida pour visiter +ses troupeaux avec ses parents, avait enfanté sur les rives du +Simoéis, et c'est pourquoi on le nommait Simoéisios. Mais il ne +rendit pas à ses parents bien-aimés le prix de leurs soins, car sa +vie fut brève, ayant été dompté par la pique du magnanime Aias. Et +celui-ci le frappa à la poitrine, près de la mamelle droite, et la +pique d'airain sortit par l'épaule. Et Simoéisios tomba dans la +poussière comme un peuplier dont l'écorce est lisse, et qui, +poussant au milieu d'un grand marais, commence à se couvrir de +hauts rameaux, quand un constructeur de chars le tranche à l'aide +du fer aiguisé pour en faire la roue d'un beau char; et il gît, +flétri, aux bords du fleuve. Et le divin Aias dépouilla ainsi +Simoéisios Anthémionide. + +Et le Priamide Antiphos à la cuirasse éclatante, du milieu de la +foule, lança contre Aias sa pique aiguë; mais elle le manqua et +frappa à l'aine Leukos, brave compagnon d'Odysseus, tandis qu'il +traînait le cadavre, et le cadavre lui échappa des mains. Et +Odysseus, irrité de cette mort, s'avança, armé de l'airain +éclatant, au-delà des premiers rangs, regardant autour de lui et +agitant sa pique éclatante. Et les Troiens reculèrent devant +l'homme menaçant; mais il ne lança point sa pique en vain, car il +frappa Dèmokoôn, fils naturel de Priamos, et qui était venu +d'Abydos avec ses chevaux rapides. Et Odysseus, vengeant son +compagnon, frappa Dèmokoôn à la tempe, et la pointe d'airain +sortit par l'autre tempe, et l'obscurité couvrit ses yeux. Et il +tomba avec bruit, et ses armes retentirent. Et les Troiens les +plus avancés reculèrent, et même l'illustre Hektôr. Et les +Akhaiens poussaient de grands cris, entraînant les cadavres et se +ruant en avant. Et Apollôn s'indigna, les ayant vus du faîte de +Pergamos, et d'une voix haute il excita les Troiens: + +-- Troiens, dompteurs de chevaux, ne le cédez point aux Akhaiens. +Leur peau n'est ni de pierre ni de fer pour résister, quand elle +en est frappée, à l'airain qui coupe la chair. Akhilleus, le fils +de Thétis à la belle chevelure, ne combat point; il couve, près de +ses nefs, la colère qui lui ronge le coeur. + +Ainsi parla le dieu terrible du haut de la citadelle. Et +Tritogénéia, la glorieuse fille de Zeus, marchant au travers de la +foule, excitait les Akhaiens là où ils reculaient. + +Et la Moire saisit Diôrès Amarynkéide, et il fut frappé à la +cheville droite d'une pierre anguleuse. Et ce fut l'Imbraside +Peiros, prince des Thrakiens, et qui était venu d'Ainos, qui le +frappa. Et la pierre rude fracassa les deux tendons et les os. Et +Diôrès tomba à la renverse dans la poussière, étendant les mains +vers ses compagnons et respirant à peine. Et Peiros accourut et +enfonça sa pique près du nombril, et les intestins se répandirent +à terre, et l'obscurité couvrit ses yeux. Et comme Peiros +s'élançait, l'Aitôlien Moas le frappa de sa pique dans la +poitrine, au-dessus de la mamelle, et l'airain traversa le poumon. +Puis il accourut, arracha de la poitrine la pique terrible, et, +tirant son épée aiguë, il ouvrit le ventre de l'homme et le tua. +Mais il ne le dépouilla point de ses armes, car les Thrakiens aux +cheveux ras et aux longues lances entourèrent leur chef, et +repoussèrent Moas, tout robuste, hardi et grand qu'il était. Et il +recula loin d'eux. Ainsi les deux chefs, l'un des Thrakiens, +l'autre des Épéiens aux tuniques d'airain, étaient couchés côte à +côte dans la poussière, et les cadavres s'amassaient autour d'eux. + +Si un guerrier, sans peur du combat, et que l'airain aigu n'eût +encore ni frappé ni blessé, eût parcouru la mêlée furieuse, et que +Pallas Athènè l'eût conduit par la main, écartant de lui +l'impétuosité des traits, certes, il eût vu, en ce jour, une +multitude de Troiens et d'Akhaiens renversés et couchés +confusément sur la poussière. + + +Chant 5 + +Alors, Pallas Athènè donna la force et l'audace au Tydéide +Diomèdès, afin qu'il s'illustrât entre tous les Argiens et +remportât une grande gloire. Et elle fit jaillir de son casque et +de son bouclier un feu inextinguible, semblable à l'étoile de +l'automne qui éclate et resplendit hors de l'Okéanos. Tel ce feu +jaillissait de sa tête et de ses épaules. Et elle le poussa dans +la mêlée où tous se ruaient tumultueusement. + +Parmi les Troiens vivait Darès, riche et irréprochable +sacrificateur de Hèphaistos, et il avait deux fils, Phygeus et +Idaios, habiles à tous les combats. Et tous deux, sur un même +char, se ruèrent contre le Tydéide, qui était à pied. Et, +lorsqu'ils se furent rapprochés, Phygeus, le premier, lança sa +longue pique, et la pointe effleura l'épaule gauche du Tydéide, +mais il ne le blessa point. Et celui-ci, à son tour, lança sa +pique, et le trait ne fut point inutile qui partit de sa main, car +il s'enfonça dans la poitrine, entre les mamelles, et jeta le +guerrier à bas. Et Idaios s'enfuit, abandonnant son beau char et +n'osant défendre son frère tué. Certes, il n'eût point, pour cela, +évité la noire mort; mais Hèphaistos, l'ayant enveloppé d'une +nuée, l'enleva, afin que la vieillesse de leur vieux père ne fût +point désespérée. Et le fils du magnanime Tydeus saisit leurs +chevaux, qu'il remit à ses compagnons pour être conduits aux nefs +creuses. + +Et les magnanimes Troiens, voyant les deux fils de Darès, l'un en +fuite et l'autre mort auprès de son char, furent troublés jusqu'au +fond de leurs coeurs. Mais Athènè aux yeux clairs, saisissant le +furieux Arès par la main, lui parla ainsi: + +-- Arès, Arès, fléau des hommes, tout sanglant, et qui renverses +les murailles, ne laisserons-nous point combattre les Troiens et +les Akhaiens? Que le père Zeus accorde la gloire à qui il voudra. +Retirons-nous et évitons la colère de Zeus. + +Ayant ainsi parlé, elle conduisit le furieux Arès hors du combat +et le fit asseoir sur la haute rive du Skamandros. Et les Danaens +repoussèrent les Troiens. Chacun des chefs tua un guerrier. Et, le +premier, le roi Agamemnôn précipita de son char le grand Odios, +chef des Alizônes. Comme celui-ci fuyait, il lui enfonça sa pique +dans le dos, entre les épaules, et elle traversa la poitrine, et +les armes d'Odios résonnèrent dans sa chute. + +Et Idoméneus tua Phaistos, fils du Maiônien Bôros, qui était venu +de la fertile Tarnè, l'illustre Idoméneus le perça à l'épaule +droite, de sa longue pique, comme il montait sur son char. Et il +tomba, et une ombre affreuse l'enveloppa, et les serviteurs +d'Idoméneus le dépouillèrent. + +Et l'Atréide Ménélaos tua de sa pique aiguë Skamandrios habile à +la chasse, fils de Strophios. C'était un excellent chasseur +qu'Artémis avait instruit elle-même à percer les bêtes fauves, et +qu'elle avait nourri dans les bois, sur les montagnes. Mais ni son +habileté à lancer les traits, ni Artémis qui se réjouit de ses +flèches, ne lui servirent. Comme il fuyait, l'illustre Atréide +Ménélaos le perça de sa pique dans le dos, entre les deux épaules, +et lui traversa la poitrine. Et il tomba sur la face, et ses armes +résonnèrent. + +Et Mèrionès tua Phéréklos, fils du charpentier Harmôn, qui +fabriquait adroitement toute chose de ses mains et que Pallas +Athènè aimait beaucoup. Et c'était lui qui avait construit pour +Alexandros ces nefs égales qui devaient causer tant de maux aux +Troiens et à lui-même; car il ignorait les oracles des dieux. Et +Mèrionès, poursuivant Phéréklos, le frappa à la fesse droite, et +la pointe pénétra dans l'os jusque dans la vessie. Et il tomba en +gémissant, et la mort l'enveloppa. + +Et Mégès tua Pèdaios, fils illégitime d'Antènôr, mais que la +divine Théanô avait nourri avec soin au milieu de ses enfants +bien-aimés, afin de plaire à son mari. Et l'illustre Phyléide, +s'approchant de lui, le frappa de sa pique aiguë derrière la tête. +Et l'airain, à travers les dents, coupa la langue, et il tomba +dans la poussière en serrant de ses dents le froid airain. + +Et l'Évaimonide Eurypylos tua le divin Hypsènôr, fils du magnanime +Dolopiôn, sacrificateur du Skamandros, et que le peuple honorait +comme un dieu. Et l'illustre fils d'Évaimôn, Eurypylos, se ruant +sur lui, comme il fuyait, le frappa de l'épée à l'épaule et lui +coupa le bras, qui tomba sanglant et lourd. Et la mort pourprée et +la Moire violente emplirent ses yeux. + +Tandis qu'ils combattaient ainsi dans la rude mêlée, nul n'aurait +pu reconnaître si le Tydéide était du côté des Troiens ou du côté +des Akhaiens. Il courait à travers la plaine, semblable à un +fleuve furieux et débordé qui roule impétueusement et renverse les +ponts. Ni les digues ne l'arrêtent, ni les enclos des vergers +verdoyants, car la pluie de Zeus abonde, et les beaux travaux des +jeunes hommes sont détruits. Ainsi les épaisses phalanges des +Troiens se dissipaient devant le Tydéide, et leur multitude ne +pouvait soutenir son choc. + +Et l'illustre fils de Lykaôn, l'ayant aperçu se ruant par la +plaine et dispersant les phalanges, tendit aussitôt contre lui son +arc recourbé, et, comme il s'élançait, le frappa à l'épaule +droite, au défaut de la cuirasse. Et la flèche acerbe vola en +sifflant et s'enfonça, et la cuirasse ruissela de sang. Et +l'illustre fils de Lykaôn s'écria d'une voix haute: + +-- Courage, Troiens, cavaliers magnanimes! Le plus brave des +Akhaiens est blessé, et je ne pense pas qu'il supporte longtemps +ma flèche violente, s'il est vrai que le roi, fils de Zeus, m'ait +poussé à quitter la Lykiè. + +Il parla ainsi orgueilleusement, mais la flèche rapide n'avait +point tué le Tydéide, qui, reculant, s'arrêta devant ses chevaux +et son char, et dit à Sthénélos, fils de Kapaneus: + +-- Hâte-toi, ami Kapanéide! Descends du char et retire cette +flèche amère. + +Il parla ainsi, et Sthénélos, sautant à bas du char, arracha de +l'épaule la flèche rapide. Et le sang jaillit sur la tunique, et +Diomèdès hardi au combat pria ainsi: + +-- Entends-moi, fille indomptée de Zeus tempétueux! Si jamais tu +nous as protégés, mon père et moi, dans la guerre cruelle, Athènè! +secours-moi de nouveau. Accorde-moi de tuer ce guerrier. Amène-le +au-devant de ma pique impétueuse, lui qui m'a blessé le premier, +et qui s'en glorifie, et qui pense que je ne verrai pas longtemps +encore la splendide lumière de Hélios. + +Il parla ainsi en priant, et Pallas Athènè l'exauça. Elle rendit +tous ses membres, et ses pieds et ses mains plus agiles; et +s'approchant, elle lui dit en paroles ailées: + +-- Reprends courage, ô Diomèdès, et combats contre les Troiens, +car j'ai mis dans ta poitrine l'intrépide vigueur que possédait le +porte-bouclier, le cavalier Tydeus. Et j'ai dissipé le nuage qui +était sur tes yeux, afin que tu reconnaisses les dieux et les +hommes. Si un immortel venait te tenter, ne lutte point contre les +dieux immortels; mais si Aphroditè, la fille de Zeus, descendait +dans la mêlée, frappe-la de l'airain aigu. + +Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs s'éloigna, et le Tydéide +retourna à la charge, mêlé aux premiers rangs. Et, naguère, il +était, certes, plein d'ardeur pour combattre les Troiens, mais son +courage est maintenant trois fois plus grand. Il est comme un lion +qui, dans un champ où paissaient des brebis laineuses, au moment +où il sautait vers l'étable, a été blessé par un pâtre, et non +tué. Cette blessure accroît ses forces. Il entre dans l'étable et +disperse les brebis, qu'on n'ose plus défendre. Et celles-ci +gisent égorgées, les unes sur les autres; et le lion bondit hors +de l'enclos. Ainsi le brave Diomèdès se rua sur les Troiens. + +Alors, il tua Astynoos et Hypeirôn, princes des peuples. Et il +perça l'un, de sa pique d'airain, au-dessus de la mamelle; et, de +sa grande épée, il brisa la clavicule de l'autre et sépara la tête +de l'épaule et du dos. Puis, les abandonnant, il se jeta sur Abas +et Polyeidos, fils du vieux Eurydamas, interprète des songes. Mais +le vieillard ne les avait point consultés au départ de ses +enfants. Et le brave Diomèdès les tua. + +Et il se jeta sur Xanthos et Thoôn, fils tardifs de Phainopos, qui +les avait eus dans sa triste vieillesse, et qui n'avait point +engendré d'autres enfants à qui il pût laisser ses biens. Et le +Tydéide les tua, leur arrachant l'âme et ne laissant que le deuil +et les tristes douleurs à leur père, qui ne devait point les +revoir vivants au retour du combat, et dont l'héritage serait +partagé selon la loi. + +Et Diomèdès saisit deux fils du Dardanide Priamos, montés sur un +même char, Ekhémôn et Khromios. Comme un lion, bondissant sur des +boeufs, brise le cou d'une génisse ou d'un taureau paissant dans +les bois, ainsi le fils de Tydeus, les renversant tous deux de +leur char, les dépouilla de leurs armes et remit leurs chevaux à +ses compagnons pour être conduits aux nefs. + +Mais Ainéias, le voyant dissiper les lignes des guerriers, +s'avança à travers la mêlée et le bruissement des piques, +cherchant de tous côtés le divin Pandaros. Et il rencontra le +brave et irréprochable fils de Lykaôn, et, s'approchant, il lui +dit: + +-- Pandaros! où sont ton arc et tes flèches? Et ta gloire, quel +guerrier pourrait te la disputer? Qui pourrait, en Lykiè, se +glorifier de l'emporter sur toi? Allons, tends les mains vers Zeus +et envoie une flèche à ce guerrier. Je ne sais qui il est, mais il +triomphe et il a déjà infligé de grands maux aux Troiens. Déjà il +a fait ployer les genoux d'une multitude de braves. Peut-être est- +ce un dieu irrité contre les Troiens à cause de sacrifices +négligés. Et la colère d'un dieu est lourde. + +Et l'illustre fils de Lykaôn lui répondit: + +-- Ainéias, conseiller des Troiens revêtus d'airain, je crois que +ce guerrier est le Tydéide. Je le reconnais à son bouclier, à son +casque aux trois cônes et à ses chevaux. Cependant, je ne sais si +ce n'est point un dieu. Si ce guerrier est le brave fils de +Tydeus, comme je l'ai dit, certes, il n'est point ainsi furieux +sans l'appui d'un dieu. Sans doute, un des immortels, couvert +d'une nuée, se tient auprès de lui et détourne les flèches +rapides. Déjà je l'ai frappé d'un trait à l'épaule droite, au +défaut de la cuirasse. J'étais certain de l'avoir envoyé chez +Aidès, et voici que je ne l'ai point tué. Sans doute quelque dieu +est irrité contre nous. Ni mes chevaux ni mon char ne sont ici. +J'ai, dans les demeures de Lykaôn, onze beaux chars tout neufs, +couverts de larges draperies. Auprès de chacun d'eux sont deux +chevaux qui paissent l'orge et l'avoine. Certes, le belliqueux +vieillard Lykaôn, quand je partis de mes belles demeures, me donna +de nombreux conseils. Il m'ordonna, monté sur mon char et traîné +par mes chevaux, de devancer tous les Troiens dans les mâles +combats. J'aurais mieux fait d'obéir; mais je ne le voulus point, +désirant épargner mes chevaux accoutumés à manger abondamment, et +de peur qu'ils manquassent de nourriture au milieu de guerriers +assiégés. Je les laissai, et vins à pied vers Ilios, certain de +mon arc, dont je ne devais pas me glorifier cependant. Déjà, je +l'ai tendu contre deux chefs, l'Atréide et le Tydéide, et je les +ai blessés, et j'ai fait couler leur sang, et je n'ai fait que les +irriter. Certes, ce fut par une mauvaise destinée que je détachais +du mur cet arc recourbé, le jour funeste où je vins, dans la +riante Ilios, commander aux Troiens, pour plaire au divin Hektôr. +Si je retourne jamais, et si je revois de mes yeux ma patrie et ma +femme et ma haute demeure, qu'aussitôt un ennemi me coupe la tête, +si je ne jette, brisé de mes mains, dans le feu éclatant, cet arc +qui m'aura été un compagnon inutile! + +Et le chef des Troiens, Ainéias, lui répondit: + +-- Ne parle point tant. Rien ne changera si nous ne poussons à cet +homme, sur notre char et nos chevaux, et couverts de nos armes. +Tiens! monte sur mon char, et vois quels sont les chevaux de Trôs, +habiles à poursuivre ou à fuir rapidement dans la plaine. Ils nous +ramèneront saufs dans la ville, si Zeus donne la victoire au +Tydéide Diomèdès. Viens! saisis le fouet et les belles rênes, et +je descendrai pour combattre; ou combats toi-même, et je guiderai +les chevaux. + +Et l'illustre fils de Lykaôn lui répondit: + +-- Ainéias, charge-toi des rênes et des chevaux. Ils traîneront +mieux le char sous le conducteur accoutumé, si nous prenions la +fuite devant le fils de Tydeus. Peut-être, pleins de terreur, +resteraient-ils inertes et ne voudraient-ils plus nous emporter +hors du combat, n'entendant plus ta voix. + +Ayant ainsi parlé, ils montèrent sur le char brillant et +poussèrent les chevaux rapides contre le Tydéide. Et l'illustre +fils de Kapaneus, Sthénélos, les vit; et aussitôt il dit au +Tydéide ces paroles ailées: + +-- Tydéide Diomèdès, le plus cher à mon âme, je vois deux braves +guerriers qui se préparent à te combattre. Tous deux sont pleins +de force. L'un est l'habile archer Pandaros, qui se glorifie +d'être le fils de Lykaôn. L'autre est Ainéias, qui se glorifie +d'être le fils du magnanime Ankhisès, et qui a pour mère Aphroditè +elle-même. Reculons donc, et ne te jette point en avant, si tu ne +veux perdre ta chère âme. + +Et le brave Diomèdès, le regardant d'un oeil sombre, lui répondit: + +-- Ne parle point de fuir, car je ne pense point que tu me +persuades. Ce n'est point la coutume de ma race de fuir et de +trembler. Je possède encore toutes mes forces. J'irai au-devant de +ces guerriers. Pallas Athènè ne me permet point de craindre. Leurs +chevaux rapides ne nous les arracheront point tous deux, si, du +moins, un seul en réchappe. Mais je te le dis, et souviens-toi de +mes paroles: si la sage Athènè me donnait la gloire de les tuer +tous deux, arrête nos chevaux rapides, attache les rênes au char, +cours aux chevaux d'Ainéias et pousse-les parmi les Akhaiens aux +belles knèmides. Ils sont de la race de ceux que le prévoyant Zeus +donna à Trôs en échange de son fils Ganymèdès, et ce sont les +meilleurs chevaux qui soient sous Éôs et Hélios. Le roi des +hommes, Ankhisès, à l'insu de Laomédôn, fit saillir des cavales +par ces étalons, et il en eut six rejetons. Il en retient quatre +qu'il nourrit à la crèche, et il a donné ces deux-ci, rapides à la +fuite, à Ainéias. Si nous les enlevons, nous remporterons une +grande gloire. + +Pendant qu'ils se parlaient ainsi, les deux Troiens poussaient +vers eux leurs chevaux rapides, et le premier, l'illustre fils de +Lykaôn, s'écria: + +-- Très brave et très excellent guerrier, fils de l'illustre +Tydeus, mon trait rapide, ma flèche amère, ne t'a point tué; mais +je vais tenter de te percer de ma pique. + +Il parla, et, lançant sa longue pique, frappa le bouclier du +Tydéide. La pointe d'airain siffla et s'enfonça dans la cuirasse, +et l'illustre fils de Lykaôn cria à voix haute: + +-- Tu es blessé dans le ventre! Je ne pense point que tu survives +longtemps, et tu vas me donner une grande gloire. + +Et le brave Diomèdès lui répondit avec calme: + +-- Tu m'as manqué, loin de m'atteindre; mais je ne pense pas que +vous vous reposiez avant qu'un de vous, au moins, ne tombe et ne +rassasie de son sang Arès, l'audacieux combattant. + +Il parla ainsi, et lança sa pique. Et Athènè la dirigea au-dessus +du nez, auprès de l'oeil, et l'airain indompté traversa les +blanches dents, coupa l'extrémité de la langue et sortit sous le +menton. Et Pandaros tomba du char, et ses armes brillantes, aux +couleurs variées, résonnèrent sur lui, et les chevaux aux pieds +rapides frémirent, et la vie et les forces de l'homme furent +brisées. + +Alors Ainéias s'élança avec son bouclier et sa longue pique, de +peur que les Akhaiens n'enlevassent le cadavre. Et, tout autour, +il allait comme un lion confiant dans ses forces, brandissant sa +pique et son bouclier bombé, prêt à tuer celui qui oserait +approcher, et criant horriblement. Mais le Tydéide saisit de sa +main un lourd rocher que deux hommes, de ceux qui vivent +aujourd'hui, ne pourraient soulever. Seul, il le remua facilement. +Et il en frappa Ainéias à la cuisse, là où le fémur tourne dans le +cotyle. Et la pierre rugueuse heurta le cotyle, rompit les deux +muscles supérieurs et déchira la peau. Le héros, tombant sur les +genoux, s'appuya d'une main lourde sur la terre, et une nuit noire +couvrit ses yeux. Et le roi des hommes, Ainéias, eût sans doute +péri, si la fille de Zeus, Aphroditè, ne l'eût aperçu: car elle +était sa mère, l'ayant conçu d'Ankhisès, comme il paissait ses +boeufs. Elle jeta ses bras blancs autour de son fils bien-aimé et +l'enveloppa des plis de son péplos éclatant, afin de le garantir +des traits, et de peur qu'un des guerriers Danaens enfonçât +l'airain dans sa poitrine et lui arrachât l'âme. Et elle enleva +hors de la mêlée son fils bien-aimé. + +Mais le fils de Kapaneus n'oublia point l'ordre que lui avait +donné Diomèdès hardi au combat. Il arrêta brusquement les chevaux +aux sabots massifs, en attachant au char les rênes tendues; et, se +précipitant vers les chevaux aux longues crinières d'Ainéias, il +les poussa du côté des Akhaiens aux belles knèmides. Et il les +remit à son cher compagnon Deipylos, qu'il honorait au-dessus de +tous, tant leurs âmes étaient d'accord, afin que celui-ci les +conduisît aux nefs creuses. + +Puis le héros, remontant sur son char, saisit les belles rênes, +et, traîné par ses chevaux aux sabots massifs, suivit le Tydéide. +Et celui-ci, de l'airain meurtrier, pressait ardemment Aphroditè, +sachant que c'était une déesse pleine de faiblesse, et qu'elle +n'était point de ces divinités qui se mêlent aux luttes des +guerriers, comme Athènè ou comme Ényô, la destructrice des +citadelles. Et, la poursuivant dans la mêlée tumultueuse, le fils +du magnanime Tydeus bondit, et de sa pique aiguë blessa sa main +délicate. Et aussitôt l'airain perça la peau divine à travers le +péplos que les Kharites avaient tissé elles-mêmes. Et le sang +immortel de la déesse coula, subtil, et tel qu'il sort des dieux +heureux. Car ils ne mangent point de pain, ils ne boivent point le +vin ardent, et c'est pourquoi ils n'ont point notre sang et sont +nommés immortels. Elle poussa un grand cri et laissa tomber son +fils; mais Phoibos Apollôn le releva de ses mains et l'enveloppa +d'une noire nuée, de peur qu'un des cavaliers Danaens enfonçât +l'airain dans sa poitrine et lui arrachât l'âme. Et Diomèdès hardi +au combat cria d'une voix haute à la déesse: + +-- Fille de Zeus, fuis la guerre et le combat. Ne te suffit-il pas +de tromper de faibles femmes? Si tu retournes jamais au combat, +certes, je pense que la guerre et son nom seul te feront trembler +désormais. + +Il parla ainsi, et Aphroditè s'envola, pleine d'affliction et +gémissant profondément. Iris aux pieds rapides la conduisit hors +de la mêlée, accablée de douleurs, et son beau corps était devenu +noir. Et elle rencontra l'impétueux Arès assis à la gauche de la +bataille. Sa pique et ses chevaux rapides étaient couverts d'une +nuée. Et Aphroditè, tombant à genoux, supplia son frère bien-aimé +de lui donner ses chevaux liés par des courroies d'or: + +-- Frère bien-aimé, secours-moi! Donne-moi tes chevaux pour que +j'aille dans l'Olympos, qui est la demeure des immortels. Je +souffre cruellement d'une blessure que m'a faite le guerrier +mortel Tydéide, qui combattrait maintenant le père Zeus lui-même. + +Elle parla ainsi, et Arès lui donna ses chevaux aux aigrettes +dorées. Et, gémissant dans sa chère âme, elle monta sur le char. +Iris monta auprès d'elle, prit les rênes en mains et frappa les +chevaux du fouet, et ceux-ci s'envolèrent et atteignirent aussitôt +le haut Olympos, demeure des dieux. Et la rapide Iris arrêta les +chevaux aux pieds prompts comme le vent, et, sautant du char, leur +donna leur nourriture immortelle. Et la divine Aphroditè tomba aux +genoux de Diônè sa mère; et celle-ci, entourant sa fille de ses +bras, la caressa et lui dit: + +-- Quel Ouranien, chère fille, t'a ainsi traitée, comme si tu +avais ouvertement commis une action mauvaise? + +Et Aphroditè qui aime les sourires lui répondit: + +-- L'audacieux Diomèdès, fils de Tydeus, m'a blessée, parce que +j'emportais hors de la mêlée mon fils bien-aimé Ainéias, qui m'est +le plus cher de tous les hommes. La bataille furieuse n'est plus +seulement entre les Troiens et les Akhaiens, mais les Danaens +combattent déjà contre les immortels. + +Et l'illustre déesse Diônè lui répondit: + +-- Subis et endure ton mal, ma fille, bien que tu sois affligée. +Déjà plusieurs habitants des demeures ouraniennes, par leurs +discordes mutuelles, ont beaucoup souffert de la part des hommes. +Arès a subi de grands maux quand Otos et le robuste Éphialtès, +fils d'Aloè, le lièrent de fortes chaînes. Il resta treize mois +enchaîné dans une prison d'airain. Et peut-être qu'Arès, +insatiable de combats, eût péri, si la belle Ériboia, leur +marâtre, n'eût averti Herméias, qui délivra furtivement Arès +respirant à peine, tant les lourdes chaînes l'avaient dompté. Hèrè +souffrit aussi quand le vigoureux Amphitryonade la blessa à la +mamelle droite d'une flèche à trois pointes, et une irrémédiable +douleur la saisit. Et le grand Aidès souffrit entre tous quand le +même homme, fils de Zeus tempétueux, le blessa, sur le seuil du +Hadès, au milieu des morts, d'une flèche rapide, et l'accabla de +douleurs. Et il vint dans la demeure de Zeus, dans le grand +Olympos, plein de maux et gémissant dans son coeur, car la flèche +était fixée dans sa large épaule et torturait son âme. Et Paièôn, +répandant de doux baumes sur la plaie, guérit Aidès, car il +n'était point mortel comme un homme. Et tel était Hèraklès, impie, +irrésistible, se souciant peu de commettre des actions mauvaises +et frappant de ses flèches les dieux qui habitent l'Olympos. C'est +la divine Athènè aux yeux clairs qui a excité un insensé contre +toi. Et le fils de Tydeus ne sait pas, dans son âme, qu'il ne vit +pas longtemps celui qui lutte contre les immortels. Ses enfants, +assis sur ses genoux, ne le nomment point leur père au retour de +la guerre et de la rude bataille. Maintenant, que le Tydéide +craigne, malgré sa force, qu'un plus redoutable que toi ne le +combatte. Qu'il craigne que la sage fille d'Adrèstès, Aigialéia, +la noble femme du dompteur de chevaux Diomèdès, gémisse bientôt en +s'éveillant et en troublant ses serviteurs, parce qu'elle pleurera +son premier mari, le plus brave des Akhaiens! + +Elle parla ainsi, et, de ses deux mains, étancha la plaie, et +celle-ci fut guérie, et les amères douleurs furent calmées. + +Mais Hèrè et Athènè, qui les regardaient, tentèrent d'irriter le +Kronide Zeus par des paroles mordantes. Et la divine Athènè aux +yeux clairs parla ainsi la première: + +-- Père Zeus, peut-être seras-tu irrité de ce que je vais dire; +mais voici qu'Aphroditè, en cherchant à mener quelque femme +Akhaienne au milieu des Troiens qu'elle aime tendrement, en +s'efforçant de séduire par ses caresses une des Akhaiennes au beau +péplos, a déchiré sa main délicate à une agrafe d'or. + +Elle parla ainsi, et le père des hommes et des dieux sourit, et, +appelant Aphroditè d'or, il lui dit: + +-- Ma fille, les travaux de la guerre ne te sont point confiés, +mais à l'impétueux Arès et à Athènè. Ne songe qu'aux douces joies +des Hyménées. + +Et ils parlaient ainsi entre eux. Et Diomèdès hardi au combat se +ruait toujours sur Ainéias, bien qu'il sût qu'Apollôn le couvrait +des deux mains. Mais il ne respectait même plus un grand dieu, +désirant tuer Ainéias et le dépouiller de ses armes illustres. Et +trois fois il se rua, désirant le tuer, et trois fois Apollôn +repoussa son bouclier éclatant. Mais, quand il bondit une +quatrième fois, semblable à un dieu, Apollôn lui dit d'une voix +terrible: + +-- Prends garde, Tydéide, et ne t'égale point aux dieux, car la +race des dieux immortels n'est point semblable à celle des hommes +qui marchent sur la terre. + +Il parla ainsi, et le Tydéide recula un peu, de peur d'exciter la +colère de l'archer Apollôn. Et celui-ci déposa Ainéias loin de la +mêlée, dans la sainte Pergamos, où était bâti son temple. Et Lètô +et Artémis qui se réjouit de ses flèches prirent soin de ce +guerrier et l'honorèrent dans le vaste sanctuaire. Et Apollôn à +l'arc d'argent suscita une image vaine semblable à Ainéias et +portant des armes pareilles. Et autour de cette image les Troiens +et les divins Akhaiens se frappaient sur les peaux de boeuf qui +couvraient leurs poitrines, sur les boucliers bombés et sur les +cuirasses légères. Alors, le roi Phoibos Apollôn dit à l'impétueux +Arès: + +-- Arès, Arès, fléau des hommes sanglant, et qui renverses les +murailles, ne vas-tu pas chasser hors de la mêlée ce guerrier, le +Tydéide, qui, certes, combattrait maintenant même contre le père +Zeus? Déjà il a blessé la main d'Aphroditè, puis il a bondi sur +moi, semblable à un dieu. + +Ayant ainsi parlé, il retourna s'asseoir sur la haute Pergamos, et +le cruel Arès, se mêlant aux Troiens, les excita à combattre, +ayant pris la forme de l'impétueux Akamas, prince des Thrakiens. +Et il exhorta les fils de Priamos, nourrissons de Zeus: + +-- Ô fils du roi Priamos, nourris par Zeus, jusqu'à quand +laisserez-vous les Akhaiens massacrer votre peuple? Attendrez-vous +qu'ils combattent autour de nos portes solides? Un guerrier est +tombé que nous honorions autant que le divin Hektôr, Ainéias, fils +du magnanime Ankhisès. Allons! Enlevons notre brave compagnon hors +de la mêlée. + +Ayant ainsi parlé, il excita la force et le courage de chacun. Et +Sarpèdôn dit ces dures paroles au divin Hektôr: + +-- Hektôr, qu'est devenu ton ancien courage? Tu te vantais naguère +de sauver ta ville, sans l'aide des autres guerriers, seul, avec +tes frères et tes parents, et je n'en ai guère encore aperçu +aucun, car ils tremblent tous comme des chiens devant le lion. +C'est nous, vos alliés, qui combattons. Me voici, moi, qui suis +venu de très loin pour vous secourir. Elle est éloignée, en effet, +la Lykiè où coule le Xanthos plein de tourbillons. J'y ai laissé +ma femme bien-aimée et mon petit enfant, et mes nombreux domaines +que le pauvre convoite. Et, cependant, j'excite les Lykiens au +combat, et je suis prêt moi-même à lutter contre les hommes, bien +que je n'aie rien à redouter ou à perdre des maux que vous +apportent les Akhaiens, ou des biens qu'ils veulent vous enlever. +Et tu restes immobile, et tu ne commandes même pas à tes guerriers +de résister et de défendre leurs femmes! Ne crains-tu pas +qu'enveloppés tous comme dans un filet de lin, vous deveniez la +proie des guerriers ennemis? Sans doute, les Akhaiens renverseront +bientôt votre ville aux nombreux habitants. C'est à toi qu'il +appartient de songer à ces choses, nuit et jour, et de supplier +les princes alliés, afin qu'ils tiennent fermement et qu'ils +cessent leurs durs reproches. + +Sarpèdôn parla ainsi, et il mordit l'âme de Hektôr, et celui-ci +sauta aussitôt de son char avec ses armes, et, brandissant deux +lances aiguës, courut de toutes parts à travers l'armée, +l'excitant à combattre un rude combat. Et les Troiens revinrent à +la charge et tinrent tête aux Akhaiens. Et les Argiens les +attendirent de pied ferme. + +Ainsi que, dans les aires sacrées, à l'aide des vanneurs et du +vent, la blonde Dèmètèr sépare le bon grain de la paille, et que +celle-ci, amoncelée, est couverte d'une poudre blanche, de même +les Akhaiens étaient enveloppés d'une poussière blanche qui +montait du milieu d'eux vers l'Ouranos, et que soulevaient les +pieds des chevaux frappant la terre, tandis que les guerriers se +mêlaient de nouveau et que les conducteurs de chars les ramenaient +au combat. Et le furieux Arès, couvert d'une nuée, allait de +toutes parts, excitant les Troiens. Et il obéissait ainsi aux +ordres que lui avait donnés Phoibos Apollôn qui porte une épée +d'or, quand celui-ci avait vu partir Athènè, protectrice des +Danaens. + +Et l'archer Apollôn fit sortir Ainéias du sanctuaire et remplit de +vigueur la poitrine du prince des peuples. Et ce dernier reparut +au milieu de ses compagnons, pleins de joie de le voir vivant, +sain et sauf et possédant toutes ses forces. Mais ils ne lui +dirent rien, car les travaux que leur préparaient Arès, fléau des +hommes, Apollôn et Éris, ne leur permirent point de l'interroger. + +Et les deux Aias, Odysseus et Diomèdès exhortaient les Danaens au +combat; et ceux-ci, sans craindre les forces et l'impétuosité des +Troiens, les attendaient de pied ferme, semblables à ces nuées que +le Kroniôn arrête à la cime des montagnes, quand le Boréas et les +autres vents violents se sont calmés, eux dont le souffle disperse +les nuages épais et immobiles. Ainsi les Danaens attendaient les +Troiens de pied ferme. Et l'Atréide, courant çà et là au milieu +d'eux, les excitait ainsi: + +-- Amis, soyez des hommes! ruez-vous, d'un coeur ferme, dans la +rude bataille. Ce sont les plus braves qui échappent en plus grand +nombre à la mort; mais ceux qui fuient n'ont ni force ni gloire. + +Il parla, et, lançant sa longue pique, il perça, au premier rang, +le guerrier Dèikoôn Pergaside, compagnon du magnanime Ainéias, et +que les Troiens honoraient autant que les fils de Priamos, parce +qu'il était toujours parmi les premiers au combat. Et le roi +Agamemnôn le frappa de sa pique dans le bouclier qui n'arrêta +point le coup, car la pique le traversa et entra dans le ventre en +déchirant le ceinturon. Et il tomba avec bruit, et ses armes +résonnèrent sur son corps. + +Alors, Ainéias tua deux braves guerriers Danaens, fils de Dioklès, +Krèthôn et Orsilokhos. Et leur père habitait Phèrè bien bâtie, et +il était riche, et il descendait du fleuve Alphéios qui coule +largement sur la terre des Pyliens. Et l'Alphéios avait engendré +Orsilokhos, chef de nombreux guerriers; et Orsilokhos avait +engendré le magnanime Dioklès, et de Dioklès étaient nés deux fils +jumeaux, Krèthôn et Orsilokhos, habiles à tous les combats. Tout +jeunes encore, ils vinrent sur leurs nefs noires vers Ilios aux +bons chevaux, ayant suivi les Argiens pour la cause et l'honneur +des Atréides, Agamemnôn et Ménélaos, et c'est là que la mort les +atteignit. Comme deux jeunes lions nourris par leur mère sur le +sommet des montagnes, au fond des épaisses forêts, et qui enlèvent +les boeufs et les brebis, et qui dévastent les étables jusqu'à ce +qu'ils soient tués de l'airain aigu par les mains des pâtres, tels +ils tombèrent tous deux, frappés par les mains d'Ainéias, pareils +à des pins élevés. + +Et Ménélaos, hardi au combat, eut pitié de leur chute, et il +s'avança au premier rang, vêtu de l'airain étincelant et +brandissant sa pique. Et Arès l'excitait afin qu'il tombât sous +les mains d'Ainéias. Mais Antilokhos, fils du magnanime Nestôr, le +vit et s'avança au premier rang, car il craignait pour le prince +des peuples, dont la mort eût rendu leurs travaux inutiles. Et ils +croisaient déjà leurs piques aiguës, prêts à se combattre, quand +Antilokhos vint se placer auprès du prince des peuples. Et +Ainéias, bien que très brave, recula, voyant les deux guerriers +prêts à l'attaquer. Et ceux-ci entraînèrent les morts parmi les +Akhaiens, et, les remettant à leurs compagnons, revinrent +combattre au premier rang. + +Alors ils tuèrent Pylaiménès, égal à Arès, chef des magnanimes +Paphlagones porteurs de boucliers. Et l'illustre Atréide Ménélaos +le perça de sa pique à la clavicule. Et Antilokhos frappa au +coude, d'un coup de pierre, le conducteur de son char, le brave +Atymniade Mydôn, comme il faisait reculer ses chevaux aux sabots +massifs. Et les blanches rênes ornées d'ivoire s'échappèrent de +ses mains, et Antilokhos, sautant sur lui, le perça à la tempe +d'un coup d'épée. Et, ne respirant plus, il tomba du beau char, la +tête et les épaules enfoncées dans le sable qui était creusé en +cet endroit. Ses chevaux le foulèrent aux pieds, et Antilokhos les +chassa vers l'armée des Akhaiens. + +Mais Hektôr, les ayant aperçus tous deux, se rua à travers la +mêlée en poussant des cris. Et les braves phalanges des Troiens le +suivaient, et devant elles marchaient Arès et la vénérable Ényô. +Celle-ci menait le tumulte immense du combat, et Arès, brandissant +une grande pique, allait tantôt devant et tantôt derrière Hektôr. + +Et Diomèdès hardi au combat ayant vu Arès, frémit. Comme un +voyageur troublé s'arrête, au bout d'une plaine immense, sur le +bord d'un fleuve impétueux qui tombe dans la mer, et qui recule à +la vue de l'onde bouillonnante, ainsi le Tydéide recula et dit aux +siens: + +-- Ô amis, combien nous admirions justement le divin Hektôr, +habile à lancer la pique et audacieux en combattant! Quelque dieu +se tient toujours à son côté et détourne de lui la mort. +Maintenant, voici qu'Arès l'accompagne, semblable à un guerrier. +C'est pourquoi reculons devant les Troiens et ne vous hâtez point +de combattre les dieux. + +Il parla ainsi, et les Troiens approchèrent. Alors, Hektôr tua +deux guerriers habiles au combat et montés sur un même char, +Ménèsthès et Ankhialos. + +Et le grand Télamônien Aias eut pitié de leur chute, et, marchant +en avant, il lança sa pique brillante. Et il frappa Amphiôn, fils +de Sélagos, qui habitait Paisos, et qui était fort riche. Mais sa +Moire l'avait envoyé secourir les Priamides. Et le Télamônien Aias +l'atteignit au ceinturon, et la longue pique resta enfoncée dans +le bas-ventre. Et il tomba avec bruit, et l'illustre Aias accourut +pour le dépouiller de ses armes. Mais les Troiens le couvrirent +d'une grêle de piques aiguës et brillantes, et son bouclier en fut +hérissé. Cependant, pressant du pied le cadavre, il en arracha sa +pique d'airain; mais il ne put enlever les belles armes, étant +accablé de traits. Et il craignit la vigoureuse attaque des braves +Troiens qui le pressaient de leurs piques et le firent reculer, +bien qu'il fût grand, fort et illustre. + +Et c'est ainsi qu'ils luttaient dans la rude mêlée. Et voici que +la Moire violente amena, en face du divin Sarpèdôn, le grand et +vigoureux Hèraklide Tlèpolémos. Et quand ils se furent rencontrés +tous deux, le fils et le petit-fils de Zeus qui amasse les nuées, +Tlèpolémos, le premier, parla ainsi: + +-- Sarpèdôn, chef des Lykiens, quelle nécessité te pousse +tremblant dans la mêlée, toi qui n'es qu'un guerrier inhabile? Des +menteurs disent que tu es fils de Zeus tempétueux, tandis que tu +es loin de valoir les guerriers qui naquirent de Zeus, aux temps +antiques des hommes, tels que le robuste Hèraklès au coeur de +lion, mon père. Et il vint ici autrefois, à cause des chevaux de +Laomédôn et, avec six nefs seulement et peu de compagnons, il +renversa Ilios et dépeupla ses rues. Mais toi, tu n'es qu'un +lâche, et tes guerriers succombent. Et je ne pense point que, même +étant brave, tu aies apporté de Lykiè un grand secours aux +Troiens, car, tué par moi, tu vas descendre au seuil d'Aidès. + +Et Sarpèdôn, chef des Lykiens, lui répondit: + +-- Tlèpolémos, certes, Hèraklès renversa la sainte Ilios, grâce à +la témérité de l'illustre Laomédôn qui lui adressa injustement de +mauvaises paroles et lui refusa les cavales qu'il était venu +chercher de si loin. Mais, pour toi, je te prédis la mort et la +noire kèr, et je vais t'envoyer, tué par ma pique et me donnant +une grande gloire, vers Aidès qui a d'illustres chevaux. + +Sarpèdôn parla ainsi. Et Tlèpolémos leva sa pique de frêne, et les +deux longues piques s'élancèrent en même temps de leurs mains. Et +Sarpèdôn le frappa au milieu du cou, et la pointe amère le +traversa de part en part. Et la noire nuit enveloppa les yeux de +Tlèpolémos. Mais celui-ci avait percé de sa longue pique la cuisse +gauche de Sarpèdôn, et la pointe était restée engagée dans l'os, +et le Kronide, son père, avait détourné la mort de lui. Et les +braves compagnons de Sarpèdôn l'enlevèrent hors de la mêlée. Et il +gémissait, traînant la longue pique de frêne restée dans la +blessure, car aucun d'eux n'avait songé à l'arracher de la cuisse +du guerrier, pour qu'il pût monter sur son char, tant ils se +hâtaient. + +De leur côté, les Akhaiens aux belles knèmides emportaient +Tlèpolémos hors de la mêlée. Et le divin Odysseus au coeur ferme, +l'ayant aperçu, s'affligea dans son âme; et il délibéra dans son +esprit et dans son coeur s'il poursuivrait le fils de Zeus qui +tonne hautement, ou s'il arracherait l'âme à une multitude de +Lykiens. Mais il n'était point dans la destinée du magnanime +Odysseus de tuer avec l'airain aigu le brave fils de Zeus. C'est +pourquoi Athènè lui inspira de se jeter sur la foule des Lykiens. +Alors il tua Koiranos et Alastôr, et Khromios et Alkandros et +Halios, et Noèmôn et Prytanis. Et le divin Odysseus eût tué une +plus grande foule de Lykiens, si le grand Hektôr au casque mouvant +ne l'eût aperçu. Et il s'élança aux premiers rangs, armé de +l'airain éclatant, jetant la terreur parmi les Danaens. Et +Sarpèdôn, fils de Zeus, se réjouit de sa venue et lui dit cette +parole lamentable: + +-- Priamide, ne permets pas que je reste la proie des Danaens, et +viens à mon aide, afin que je puisse au moins expirer dans votre +ville, puisque je ne dois plus revoir la chère patrie, et ma femme +bien-aimée et mon petit enfant. + +Mais Hektôr au casque mouvant ne lui répondit pas, et il s'élança +en avant, plein du désir de repousser promptement les Argiens et +d'arracher l'âme à une foule d'entre eux. Et les compagnons du +divin Sarpèdôn le déposèrent sous le beau hêtre de Zeus +tempétueux, et le brave Pélagôn, qui était le plus cher de ses +compagnons, lui arracha hors de la cuisse la pique de frêne. Et +son âme défaillit, et une nuée épaisse couvrit ses yeux. Mais le +souffle de Boréas le ranima, et il ressaisit son âme qui +s'évanouissait. + +Et les Akhaiens, devant Arès et Hektôr au casque d'airain, ne +fuyaient point vers les nefs noires et ne se ruaient pas non plus +dans la mêlée, mais reculaient toujours, ayant aperçu Arès parmi +les Troiens. Alors, quel fut le guerrier qui, le premier, fut tué +par Hektôr Priamide et par Arès vêtu d'airain, et quel fut le +dernier? Teuthras, semblable à un dieu, et l'habile cavalier +Orestès, et Trèkhos, combattant Aitôlien; Oinomaos et l'Oinopide +Hélénos, et Oresbios qui portait une mitre brillante. Et celui-ci +habitait Hylè, où il prenait soin de ses richesses, au milieu du +lac Kèphisside, non loin des riches tribus des Boiôtiens. + +Et la divine Hèrè aux bras blancs, voyant que les Argiens +périssaient dans la rude mêlée, dit à Athènè ces paroles ailées: + +-- Ah! fille indomptable de Zeus tempétueux, certes, nous aurons +vainement promis à Ménélaos qu'il retournerait dans sa patrie +après avoir renversé Ilios aux fortes murailles, si nous laissons +ainsi le cruel Arès répandre sa fureur. Viens, et souvenons-nous +de notre courage impétueux. + +Elle parla ainsi, et la divine Athènè aux yeux clairs obéit. La +vénérable déesse Hèrè, fille du grand Kronos, se hâta de mettre à +ses chevaux leurs harnais d'or. Hèbè attacha promptement les roues +au char, aux deux bouts de l'essieu de fer. Et les roues étaient +d'airain à huit rayons, et les jantes étaient d'un or +incorruptible, mais, par-dessus, étaient posées des bandes +d'airain admirables à voir. Les deux moyeux étaient revêtus +d'argent, et le siège était suspendu à des courroies d'or et +d'argent, et deux cercles étaient placés en avant d'où sortait le +timon d'argent, et, à l'extrémité du timon, Hèrè lia le beau joug +d'or et les belles courroies d'or. Puis, avide de discorde et de +cris de guerre, elle soumit au joug ses chevaux aux pieds rapides. + +Et Athènè, fille de Zeus tempétueux, laissa tomber sur le pavé de +la demeure paternelle le péplos subtil, aux ornements variés, +qu'elle avait fait et achevé de ses mains. Et elle revêtit la +cuirasse de Zeus qui amasse les nuées, et l'armure de la guerre +lamentable. Elle plaça autour de ses épaules l'Aigide aux longues +franges, horrible, et que la fuite environnait. Et là, se tenaient +la discorde, la force et l'effrayante poursuite, et la tête +affreuse, horrible et divine du monstre Gorgô. Et Athènè posa sur +sa tête un casque hérissé d'aigrettes, aux quatre cônes d'or, et +qui eût recouvert les habitants de cent villes. Et elle monta sur +le char splendide, et elle saisit une pique lourde, grande, +solide, avec laquelle elle domptait la foule des hommes héroïques, +contre lesquels elle s'irritait, étant la fille d'un père +puissant. + +Hèrè pressa du fouet les chevaux rapides, et, devant eux, +s'ouvrirent d'elles-mêmes les portes ouraniennes que gardaient les +Heures. Et celles-ci, veillant sur le grand Ouranos et sur +l'Olympos, ouvraient ou fermaient la nuée épaisse qui flottait +autour. Et les chevaux dociles franchirent ces portes, et les +déesses trouvèrent le Kroniôn assis, loin des dieux, sur le plus +haut sommet de l'Olympos aux cimes sans nombre. Et la divine Hèrè +aux bras blancs, retenant ses chevaux, parla ainsi au très haut +Zeus Kronide: + +-- Zeus, ne réprimeras-tu pas les cruelles violences d'Arès qui +cause impudemment tant de ravages parmi les peuples Akhaiens? J'en +ai une grande douleur; et voici qu'Aphroditè et Apollôn à l'arc +d'argent se réjouissent d'avoir excité cet insensé qui ignore +toute justice. Père Zeus, ne t'irriteras-tu point contre moi, si +je chasse de la mêlée Arès rudement châtié? + +Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit: + +-- Va! excite contre lui la dévastatrice Athènè, qui est +accoutumée à lui infliger de rudes châtiments. + +Il parla ainsi, et la divine Hèrè aux bras blancs obéit, et elle +frappa ses chevaux, et ils s'envolèrent entre la terre et +l'Ouranos étoilé. Autant un homme, assis sur une roche élevée, et +regardant la mer pourprée, voit d'espace aérien, autant les +chevaux des dieux en franchirent d'un saut. Et quand les deux +déesses furent parvenues devant Ilios, là où le Skamandros et le +Simoïs unissent leurs cours, la divine Hèrè aux bras blancs détela +ses chevaux et les enveloppa d'une nuée épaisse. Et le Simoïs fit +croître pour eux une pâture ambroisienne. Et les déesses, +semblables dans leur vol à de jeunes colombes, se hâtèrent de +secourir les Argiens. + +Et quand elles parvinrent là où les Akhaiens luttaient en foule +autour de la force du dompteur de chevaux Diomèdès, tels que des +lions mangeurs de chair crue, ou de sauvages et opiniâtres +sangliers, la divine Hèrè aux bras blancs s'arrêta et jeta un +grand cri, ayant pris la forme du magnanime Stentôr à la voix +d'airain, qui criait aussi haut que cinquante autres: + +-- Honte à vous, ô Argiens, fiers d'être beaux, mais couverts +d'opprobre! Aussi longtemps que le divin Akhilleus se rua dans la +mêlée, jamais les Troiens n'osèrent passer les portes +Dardaniennes; et, maintenant, voici qu'ils combattent loin +d'Ilios, devant les nefs creuses! + +Ayant ainsi parlé, elle ranima le courage de chacun. Et la déesse +Athènè aux yeux clairs, cherchant le Tydéide, rencontra ce roi +auprès de ses chevaux et de son char. Et il rafraîchissait la +blessure que lui avait faite la flèche de Pandaros. Et la sueur +l'inondait sous le large ceinturon d'où pendait son bouclier +bombé; et ses mains étaient lasses. Il soulevait son ceinturon et +étanchait un sang noir. Et la déesse, auprès du joug, lui parla +ainsi: + +-- Certes, Tydeus n'a point engendré un fils semblable à lui. +Tydeus était de petite taille, mais c'était un homme. Je lui +défendis vainement de combattre quand il vint seul, envoyé à Thèbè +par les Akhaiens, au milieu des innombrables Kadméiônes. Et je lui +ordonnai de s'asseoir paisiblement à leurs repas, dans leurs +demeures. Cependant, ayant toujours le coeur aussi ferme, il +provoqua les jeunes Kadméiônes et les vainquit aisément, car +j'étais sa protectrice assidue. Certes, aujourd'hui, je te +protège, je te défends et je te pousse à combattre ardemment les +Troiens. Mais la fatigue a rompu tes membres, ou la crainte t'a +saisi le coeur, et tu n'es plus le fils de l'excellent cavalier +Tydeus Oinéide. + +Et le brave Diomèdès lui répondit: + +-- Je te reconnais, déesse, fille de Zeus tempétueux. Je te +parlerai franchement et ne te cacherai rien. Ni la crainte ni la +faiblesse ne m'accablent, mais je me souviens de tes ordres. Tu +m'as défendu de combattre les dieux heureux, mais de frapper de +l'airain aigu Aphroditè, la fille de Zeus, si elle descendait dans +la mêlée. C'est pourquoi je recule maintenant, et j'ai ordonné à +tous les Argiens de se réunir ici, car j'ai reconnu Arès qui +dirige le combat. + +Et la divine Athènè aux yeux clairs lui répondit: + +-- Tydéide Diomèdès, le plus cher à mon coeur, ne crains ni Arès +ni aucun des autres immortels, car je suis pour toi une +protectrice assidue. Viens! pousse contre Arès tes chevaux aux +sabots massifs; frappe-le, et ne respecte pas le furieux Arès, ce +dieu changeant et insensé qui, naguère, nous avait promis, à moi +et à Hèrè, de combattre les Troiens et de secourir les Argiens, et +qui, maintenant, s'est tourné du côté des Troiens et oublie ses +promesses. + +Ayant ainsi parlé, elle saisit de la main Sthénélos pour le faire +descendre du char, et celui-ci sauta promptement à terre. Et elle +monta auprès du divin Diomèdès, et l'essieu du char gémit sous le +poids, car il portait une déesse puissante et un brave guerrier. +Et Pallas Athènè, saisissant le fouet et les rênes, poussa vers +Arès les chevaux aux sabots massifs. Et le dieu venait de tuer le +grand Périphas, le plus brave des Aitôliens, illustre fils +d'Okhèsios; et, tout sanglant, il le dépouillait; mais Athènè mit +le casque d'Aidès, pour que le puissant Arès ne la reconnût pas. +Et dès que le fléau des hommes, Arès, eut aperçu le divin +Diomèdès, il laissa le grand Périphas étendu dans la poussière, là +où, l'ayant tué, il lui avait arraché l'âme, et il marcha droit à +l'habile cavalier Diomèdès. + +Et quand ils se furent rapprochés l'un de l'autre, Arès, le +premier, lança sa pique d'airain par-dessus le joug et les rênes +des chevaux, voulant arracher l'âme du Tydéide; mais la divine +Athènè aux yeux clairs, saisissant le trait d'une main, le +détourna du char, afin de le rendre inutile. Puis, Diomèdès hardi +au combat lança impétueusement sa pique d'airain, et Pallas Athènè +la dirigea dans le bas ventre, sous le ceinturon. + +Et le dieu fut blessé, et la pique, ramenée en arrière, déchira sa +belle peau, et le féroce Arès poussa un cri aussi fort que la +clameur de dix mille guerriers se ruant dans la mêlée. Et +l'épouvante saisit les Akhaiens et les Troiens, tant avait retenti +le cri d'Arès insatiable de combats. Et, comme apparaît, au- +dessous des nuées, une noire vapeur chassée par un vent brûlant, +ainsi Arès apparut au brave Tydéide Diomèdès, tandis qu'il +traversait le vaste Ouranos, au milieu des nuages. Et il parvint à +la demeure des dieux, dans le haut Olympos. Et il s'assit auprès +de Zeus Kroniôn, gémissant dans son coeur; et, lui montrant le +sang immortel qui coulait de sa blessure, il lui dit en paroles +ailées: + +-- Père Zeus, ne t'indigneras-tu point de voir ces violences? +Toujours, nous, les dieux, nous nous faisons souffrir cruellement +pour la cause des hommes. Mais c'est toi qui es la source de nos +querelles, car tu as enfanté une fille insensée, perverse et +inique. Nous, les dieux Olympiens, nous t'obéissons et nous te +sommes également soumis; mais jamais tu ne blâmes ni ne réprimes +celle-ci, et tu lui permets tout, parce que tu as engendré seul +cette fille funeste qui pousse le fils de Tydeus, le magnanime +Diomèdès, à se jeter furieux sur les dieux immortels. Il a blessé +d'abord la main d'Aphroditè, puis, il s'est rué sur moi, semblable +à un dieu, et si mes pieds rapides ne m'avaient emporté, je +subirais mille maux, couché vivant au milieu des cadavres et livré +sans force aux coups de l'airain. + +Et Zeus qui amasse les nuées, le regardant d'un oeil sombre, lui +répondit: + +-- Cesse de te plaindre à moi, dieu changeant! Je te hais le plus +entre tous les Olympiens, car tu n'aimes que la discorde, la +guerre et le combat, et tu as l'esprit intraitable de ta mère, +Hèrè, que mes paroles répriment à peine. C'est son exemple qui +cause tes maux. Mais je ne permettrai pas que tu souffres plus +longtemps, car tu es mon fils, et c'est de moi que ta mère t'a +conçu. Méchant comme tu es, si tu étais né de quelque autre dieu, +depuis longtemps déjà tu serais le dernier des Ouraniens. + +Il parla ainsi et ordonna à Paièôn de le guérir, et celui-ci le +guérit en arrosant sa blessure de doux remèdes liquides, car il +n'était point mortel. Aussi vite le lait blanc s'épaissit quand on +l'agite, aussi vite le furieux Arès fut guéri. Hèbè le baigna et +le revêtit de beaux vêtements, et il s'assit, fier de cet honneur, +auprès de Zeus Kroniôn. Et l'Argienne Hèrè et la protectrice +Athènè rentrèrent dans la demeure du grand Zeus, après avoir +chassé le cruel Arès de la mêlée guerrière. + + +Chant 6 + +Livrée à elle-même, la rude bataille des Troiens et des Akhaiens +se répandit confusément çà et là par la plaine. Et ils se +frappaient, les uns les autres, de leurs lances d'airain, entre +les eaux courantes du Simoïs et du Xanthos. + +Et, le premier, Aias Télamônien enfonça la phalange des Troiens et +ralluma l'espérance de ses compagnons, ayant percé un guerrier, le +plus courageux d'entre les Thrakiens, le fils d'Eussôros, Akamas, +qui était robuste et grand. Il frappa le cône du casque à +l'épaisse crinière de cheval, et la pointe d'airain, ouvrant le +front, s'enfonça à travers l'os, et les ténèbres couvrirent ses +yeux. + +Et Diomèdès hardi au combat tua Axylos Teuthranide qui habitait +dans Arisbè bien bâtie, était riche et bienveillant aux hommes, et +les recevait tous avec amitié, sa demeure étant au bord de la +route. Mais nul alors ne se mit au-devant de lui pour détourner la +sombre mort. Et Diomèdès le tua, ainsi que son serviteur Kalésios, +qui dirigeait ses chevaux, et tous deux descendirent sous la +terre. + +Et Euryalos tua Drèsos et Opheltios, et il se jeta sur Aisèpos et +Pèdasos, que la nymphe naïade Abarbaréè avait conçus autrefois de +l'irréprochable Boukoliôn. Et Boukoliôn était fils du noble +Laomédôn, et il était son premier-né, et sa mère l'avait enfanté +en secret. En paissant ses brebis, il s'était uni à la nymphe sur +une même couche; et, enceinte, elle avait enfanté deux fils +jumeaux; mais le Mèkistèiade brisa leur force et leurs souples +membres, et arracha leurs armures de leurs épaules. + +Et Polypoitès prompt au combat tua Astyalos; et Odysseus tua +Pidytès le Perkosien, par la lance d'airain; et Teukros tua le +divin Arétaôn. + +Et Antilokhos Nestoréide tua Ablèros de sa lance éclatante; et le +roi des hommes, Agamemnôn, tua Élatos qui habitait la haute +Pèdasos, sur les bords du Saméoïs au beau cours. Et le héros +Lèitos tua Phylakos qui fuyait, et Eurypylos tua Mélanthios. Puis, +Ménélaos hardi au combat prit Adrèstos vivant. Arrêtés par une +branche de tamaris, les deux chevaux de celui-ci, ayant rompu le +char près du timon, s'enfuyaient, épouvantés, par la plaine, du +côté de la ville, avec d'autres chevaux effrayés, et Adrèstos +avait roulé du char, auprès de la roue, la face dans la poussière. +Et l'Atréide Ménélaos, armé d'une longue lance, s'arrêta devant +lui; et Adrèstos saisit ses genoux et le supplia: + +-- Laisse-moi la vie, fils d'Atreus, et accepte une riche rançon. +Une multitude de choses précieuses sont dans la demeure de mon +père, et il est riche. Il a de l'airain, de l'or et du fer ouvragé +dont il te fera de larges dons, s'il apprend que je vis encore sur +les nefs des Argiens. + +Il parla ainsi, et déjà il persuadait le coeur de Ménélaos, et +celui-ci allait le remettre à son serviteur pour qu'il l'emmenât +vers les nefs rapides des Akhaiens; mais Agamemnôn vint en courant +au-devant de lui, et lui cria cette dure parole: + +-- Ô lâche Ménélaos, pourquoi prendre ainsi pitié des hommes? +Certes, les Troiens ont accompli d'excellentes actions dans ta +demeure! que nul n'évite une fin terrible et n'échappe de nos +mains! pas même l'enfant dans le sein de sa mère! qu'ils meurent +tous avec Ilios, sans sépulture et sans mémoire! + +Par ces paroles équitables, le héros changea l'esprit de son frère +qui repoussa le héros Adrèstos. Et le roi Agamemnôn le frappa au +front et le renversa, et l'Atréide, lui mettant le pied sur la +poitrine, arracha la lance de frêne. + +Et Nestôr, à haute voix, animait les Argiens: + +-- Ô amis, héros Danaens, serviteurs d'Arès, que nul ne s'attarde, +dans son désir des dépouilles et pour en porter beaucoup vers les +nefs! Tuons des hommes! Vous dépouillerez ensuite à loisir les +morts couchés dans la plaine! + +Ayant ainsi parlé, il excitait la force et le courage de chacun. +Et les Troiens, domptés par leur lâcheté, eussent regagné la haute +Ilios, devant les Akhaiens chers à Arès, si le Priamide Hélénos, +le plus illustre de tous les divinateurs, ayant abordé Ainéias et +Hektôr, ne leur eût dit: + +-- Ainéias et Hektôr, puisque le fardeau des Troiens et des +Lykiens pèse tout entier sur vous qui êtes les princes du combat +et des délibérations, debout ici, arrêtez de toutes parts ce +peuple devant les portes, avant qu'ils se réfugient tous jusque +dans les bras des femmes et soient en risée aux ennemis. Et quand +vous aurez exhorté toutes les phalanges, nous combattrons, +inébranlables, contre les Danaens, bien que rompus de lassitude; +mais la nécessité le veut. Puis, Hektôr, rends-toi à la ville, et +dis à notre mère qu'ayant réuni les femmes âgées dans le temple +d'Athènè aux yeux clairs, au sommet de la citadelle, et ouvrant +les portes de la maison sacrée, elle pose sur les genoux d'Athènè +à la belle chevelure le péplos le plus riche et le plus grand qui +soit dans sa demeure, et celui qu'elle aime le plus; et qu'elle +s'engage à sacrifier dans son temple douze génisses d'un an encore +indomptées, si elle prend pitié de la ville et des femmes +Troiennes et de leurs enfants, et si elle détourne de la sainte +Ilios le fils de Tydeus, le féroce guerrier qui répand le plus de +terreur et qui est, je pense, le plus brave des Akhaiens. Jamais +nous n'avons autant redouté Akhilleus, ce chef des hommes, et +qu'on dit le fils d'une déesse; car Diomèdès est plein d'une +grande fureur, et nul ne peut égaler son courage. + +Il parla ainsi, et Hektôr obéit à son frère. Et il sauta hors du +char avec ses armes, et, agitant deux lances aiguës, il allait de +tous côtés par l'armée, excitant au combat, et il suscita une rude +bataille. Et tous, s'étant retournés, firent tête aux Akhaiens; et +ceux-ci, reculant, cessèrent le carnage, car ils croyaient qu'un +immortel était descendu de l'Ouranos étoilé pour secourir les +Troiens, ces derniers revenant ainsi à la charge. Et, d'une voix +haute, Hektôr excitait les Troiens: + +-- Braves Troiens, et vous, alliés venus de si loin, soyez des +hommes! Souvenez-vous de tout votre courage, tandis que j'irai +vers Ilios dire à nos vieillards prudents et à nos femmes de +supplier les dieux et de leur vouer des hécatombes. + +Ayant ainsi parlé, Hektôr au beau casque s'éloigna, et le cuir +noir qui bordait tout autour l'extrémité du bouclier arrondi +heurtait ses talons et son cou. + +Et Glaukos, fils de Hippolokhos, et le fils de Tydeus, prompts à +combattre, s'avancèrent entre les deux armées. Et quand ils furent +en face l'un de l'autre, le premier, Diomèdès hardi au combat lui +parla ainsi: + +-- Qui es-tu entre les hommes mortels, ô très brave? Je ne t'ai +jamais vu jusqu'ici dans le combat qui glorifie les guerriers; et +certes, maintenant, tu l'emportes de beaucoup sur eux tous par ta +fermeté, puisque tu as attendu ma longue lance. Ce sont les fils +des malheureux qui s'opposent à mon courage. Mais si tu es quelque +immortel, et si tu viens de l'Ouranos, je ne combattrai point +contre les Ouraniens. Car le fils de Dryas, le brave Lykoorgos, ne +vécut pas longtemps, lui qui combattait contre les dieux +ouraniens. Et il poursuivait, sur le sacré Nysa, les nourrices du +furieux Dionysos; et celles-ci, frappées du fouet du tueur +d'hommes Lykoorgos, jetèrent leurs Thyrses; et Dionysos, effrayé, +sauta dans la mer, et Thétis le reçut dans son sein, tremblant et +saisi d'un grand frisson à cause des menaces du guerrier. Et les +dieux qui vivent en repos furent irrités contre celui-ci; et le +fils de Kronos le rendit aveugle, et il ne vécut pas longtemps, +parce qu'il était odieux à tous les immortels. Moi, je ne voudrais +point combattre contre les dieux heureux. Mais si tu es un des +mortels qui mangent les fruits de la terre, approche, afin +d'atteindre plus promptement aux bornes de la mort. + +Et l'illustre fils de Hippolokhos lui répondit: + +-- Magnanime Tydéide, pourquoi t'informes-tu de ma race? La +génération des hommes est semblable à celle des feuilles. Le vent +répand les feuilles sur la terre, et la forêt germe et en produit +de nouvelles, et le temps du printemps arrive. C'est ainsi que la +génération des hommes naît et s'éteint. Mais si tu veux savoir +quelle est ma race que connaissent de nombreux guerriers, sache +qu'il est une ville, Éphyrè, au fond de la terre d'Argos féconde +en chevaux. Là vécut Sisyphos, le plus rusé des hommes, Sisyphos +Aiolidès; et il engendra Glaukos, et Glaukos engendra +l'irréprochable Bellérophontès, à qui les dieux donnèrent la +beauté et la vigueur charmante. Mais Proitos, qui était le plus +puissant des Argiens, car Zeus les avait soumis à son sceptre, eut +contre lui de mauvaises pensées et le chassa de son peuple. Car la +femme de Proitos, la divine Antéia, désira ardemment s'unir au +fils de Glaukos par un amour secret; mais elle ne persuada point +le sage et prudent Bellérophontès; et, pleine de mensonge, elle +parla ainsi au roi Proitos: + +-- Meurs, Proitos, ou tue Bellérophontès qui, par violence, a +voulu s'unir d'amour à moi. + +Elle parla ainsi, et, à ces paroles, la colère saisit le roi. Et +il ne tua point Bellérophontès, redoutant pieusement ce meurtre +dans son esprit; mais il l'envoya en Lykiè avec des tablettes où +il avait tracé des signes de mort, afin qu'il les remît à son +beau-père et que celui-ci le tuât. Et Bellérophontès alla en Lykiè +sous les heureux auspices des dieux. Et quand il y fut arrivé, sur +les bords du rapide Xanthos, le roi de la grande Lykiè le reçut +avec honneur, lui fut hospitalier pendant neuf jours et sacrifia +neuf boeufs. Mais quand Eôs aux doigts rosés reparut pour la +dixième fois, alors il l'interrogea et demanda à voir les signes +envoyés par son gendre Proitos. Et, quand il les eut vus, il lui +ordonna d'abord de tuer l'indomptable Khimaira. Celle-ci était née +des dieux et non des hommes, lion par devant, dragon par +l'arrière, et chèvre par le milieu du corps. Et elle soufflait des +flammes violentes. Mais il la tua, s'étant fié aux prodiges des +dieux. Puis, il combattit les Solymes illustres, et il disait +avoir entrepris là le plus rude combat des guerriers. Enfin il tua +les Amazones viriles. Comme il revenait, le roi lui tendit un +piège rusé, ayant choisi et placé en embuscade les plus braves +guerriers de la grande Lykiè. Mais nul d'entre eux ne revit sa +demeure, car l'irréprochable Bellérophontès les tua tous. Et le +roi connut alors que cet homme était de la race illustre d'un +dieu, et il le retint et lui donna sa fille et la moitié de sa +domination royale. Et les Lykiens lui choisirent un domaine, le +meilleur de tous, plein d'arbres et de champs, afin qu'il le +cultivât. Et sa femme donna trois enfants au brave Bellérophontès: +Isandros, Hippolokhos et Laodaméia. Et le sage Zeus s'unit à +Laodaméia, et elle enfanta le divin Sarpèdôn couvert d'airain. +Mais quand Bellérophontès fut en haine aux dieux, il errait seul +dans le désert d'Alèios. Arès insatiable de guerre tua son fils +Isandros, tandis que celui-ci combattait les illustres Solymes. +Artémis aux rênes d'or, irritée, tua Laodaméia; et Hippolokhos m'a +engendré, et je dis que je suis né de lui. Et il m'a envoyé à +Troiè, m'ordonnant d'être le premier parmi les plus braves, afin +de ne point déshonorer la génération de mes pères qui ont habité +Éphyrè et la grande Lykiè. Je me glorifie d'être de cette race et +de ce sang. + +Il parla ainsi, et Diomèdès brave au combat fut joyeux, et il +enfonça sa lance dans la terre nourricière, et il dit avec +bienveillance au prince des peuples: + +-- Tu es certainement mon ancien hôte paternel. Autrefois, le +noble Oineus reçut pendant vingt jours dans ses demeures +hospitalières l'irréprochable Bellérophontès. Et ils se firent de +beaux présents. Oineus donna un splendide ceinturon de pourpre, et +Bellérophontès donna une coupe d'or très creuse que j'ai laissée, +en partant, dans mes demeures. Je ne me souviens point de Tydeus, +car il me laissa tout petit quand l'armée des Akhaiens périt +devant Thèbè. C'est pourquoi je suis un ami pour toi dans Argos, +et tu seras le mien en Lykiè quand j'irai vers ce peuple. Évitons +nos lances, même dans la mêlée. J'ai à tuer assez d'autres Troiens +illustres et d'alliés, soit qu'un dieu me les amène, soit que je +les atteigne, et toi assez d'Akhaiens, si tu le peux. Echangeons +nos armes, afin que tous sachent que nous sommes des hôtes +paternels. + +Ayant ainsi parlé tous deux, ils descendirent de leurs chars et se +serrèrent la main et échangèrent leur foi. Mais le Kronide Zeus +troubla l'esprit de Glaukos qui donna au Tydéide Diomèdès des +armes d'or du prix de cent boeufs pour des armes d'airain du prix +de neuf boeufs. + +Dès que Hektôr fut arrivé aux portes Skaies et au hêtre, toutes +les femmes et toutes les filles des Troiens couraient autour de +lui, s'inquiétant de leurs fils, de leurs frères, de leurs +concitoyens et de leurs maris. Et il leur ordonna de supplier +toutes ensemble les dieux, un grand deuil étant réservé à beaucoup +d'entre elles. Et quand il fut parvenu à la belle demeure de +Priamos aux portiques éclatants, -- et là s'élevaient cinquante +chambres nuptiales de pierre polie, construites les unes auprès +des autres, où couchaient les fils de Priamos avec leurs femmes +légitimes; et, en face, dans la cour, étaient douze hautes +chambres nuptiales de pierre polie, construites les unes auprès +des autres, où couchaient les gendres de Priamos avec leurs femmes +chastes, -- sa mère vénérable vint au-devant de lui, comme elle +allait chez Laodikè, la plus belle de ses filles, et elle lui prit +la main et parla ainsi: + +-- Enfant, pourquoi as-tu quitté la rude bataille? Les fils odieux +des Akhaiens nous pressent sans doute et combattent autour de la +ville, et tu es venu tendre les mains vers Zeus, dans la +citadelle? Attends un peu, et je t'apporterai un vin mielleux afin +que tu en fasses des libations au père Zeus et aux autres +immortels, et que tu sois ranimé, en ayant bu; car le vin augmente +la force du guerrier fatigué; et ta fatigue a été grande, tandis +que tu défendais tes concitoyens. + +Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit: + +-- Ne m'apporte pas un vin mielleux, mère vénérable, de peur que +tu m'affaiblisses et que je perde force et courage. Je craindrais +de faire des libations de vin pur à Zeus avec des mains souillées, +car il n'est point permis, plein de sang et de poussière, +d'implorer le Krôniôn qui amasse les nuées. Donc, porte des +parfums et réunis les femmes âgées dans le temple d'Athènè +dévastatrice; et dépose sur les genoux d'Athènè à la belle +chevelure le péplos le plus riche et le plus grand qui soit dans +ta demeure, et celui que tu aimes le plus; et promets de sacrifier +dans son temple douze génisses d'un an, encore indomptées, si elle +prend pitié de la ville et des femmes Troiennes et de leurs +enfants, et si elle détourne de la sainte Ilios le fils de Tydeus, +le féroce guerrier qui répand le plus de terreur. Va donc au +temple d'Athènè dévastatrice, et moi, j'irai vers Pâris, afin de +l'appeler, si pourtant il veut entendre ma voix. Plût aux dieux +que la terre s'ouvrît sous lui! car l'Olympien l'a certainement +nourri pour la ruine entière des Troiens, du magnanime Priamos et +de ses fils. Si je le voyais descendre chez Aidès, mon âme serait +délivrée de ses amères douleurs. + +Il parla ainsi, et Hékabè se rendit à sa demeure et commanda aux +servantes; et celles-ci, par la ville, réunirent les femmes âgées. +Puis Hékabè entra dans sa chambre nuptiale parfumée où étaient des +péplos diversement peints, ouvrage des femmes Sidoniennes que le +divin Alexandros avait ramenées de Sidôn, dans sa navigation sur +la haute mer par où il avait conduit Hélènè née d'un père divin. +Et, pour l'offrir à Athènè, Hékabè en prit un, le plus beau, le +plus varié et le plus grand; et il brillait comme une étoile et il +était placé le dernier. Et elle se mit en marche, et les femmes +âgées la suivaient. + +Et quand elles furent arrivées dans le temple d'Athènè, Théanô aux +belles joues, fille de Kissèis, femme du dompteur de chevaux +Antènôr, leur ouvrit les portes, car les Troiens l'avaient faite +prêtresse d'Athènè. Et toutes, avec un gémissement, tendirent les +mains vers Athènè. Et Théanô aux belles joues, ayant reçu le +péplos, le déposa sur les genoux d'Athènè à la belle chevelure, +et, en le lui vouant, elle priait la fille du grand Zeus: + +-- Vénérable Athènè, gardienne de la ville, très divine déesse, +brise la lance de Diomèdès, et fais-le tomber lui-même devant les +portes Skaies, afin que nous te sacrifiions dans ton temple douze +génisses d'un an, encore indomptées, si tu prends pitié de la +ville, des femmes Troiennes et de leurs enfants. + +Elle parla ainsi dans son voeu, et elles suppliaient ainsi la +fille du grand Zeus; mais Pallas Athènè les refusa. + +Et Hektôr gagna les belles demeures d'Alexandros, que celui-ci +avait construites lui-même à l'aide des meilleurs ouvriers de la +riche Troiè. Et ils avaient construit une chambre nuptiale, une +maison et une cour, auprès des demeures de Priamos et de Hektôr, +au sommet de la citadelle. Ce fut là que Hektôr, cher à Zeus, +entra. Et il tenait à la main une lance haute de dix coudées; et +une pointe d'airain étincelait à l'extrémité de la lance, fixée +par un anneau d'or. Et, dans la chambre nuptiale, il trouva +Alexandros qui s'occupait de ses belles armes, polissant son +bouclier, sa cuirasse et ses arcs recourbés. Et l'Argienne Hélénè +était assise au milieu de ses femmes, dirigeant leurs beaux +travaux. + +Et Hektôr, ayant regardé Pâris, lui dit ces paroles outrageantes: + +-- Misérable! la colère que tu as ressentie n'était point bonne. +Nos troupes périssent autour de la ville, sous les hautes +murailles. Grâce à toi, les clameurs de la guerre montent avec +fureur autour de cette ville, et tu blâmerais toi-même celui que +tu verrais s'éloigner de la rude bataille. Lève-toi donc, si tu ne +veux voir la ville consumée bientôt par la flamme ardente. + +Et le divin Alexandros lui répondit: + +-- Hektôr, puisque tu ne m'as point blâmé avec violence, mais dans +la juste mesure, je te répondrai. Je ne restais point dans ma +chambre nuptiale par colère ou par indignation contre les Troiens, +mais pour me livrer à la douleur. Maintenant que mon épouse me +conseille par de douces paroles de retourner au combat, je crois, +comme elle, que cela est pour le mieux. La victoire exauce tour à +tour les guerriers. Mais attends que je revête mes armes +belliqueuses, ou précède-moi, je vais te suivre. + +Il parla ainsi, et Hektôr ne lui répondit rien; et Hélénè dit à +Hektôr ces douces paroles: + +-- Mon frère, frère d'une misérable chienne de malheur, et +horrible! Plût aux dieux qu'au jour même où ma mère m'enfanta un +furieux souffle de vent m'eût emportée sur une montagne ou abîmée +dans la mer tumultueuse, et que l'onde m'eût engloutie, avant que +ces choses fussent arrivées! Mais, puisque les dieux avaient +résolu ces maux, je voudrais être la femme d'un meilleur guerrier, +et qui souffrît au moins de l'indignation et des exécrations des +hommes. Mais celui-ci n'a point un coeur inébranlable, et il ne +l'aura jamais, et je pense qu'il en portera bientôt la peine. +Viens, mon frère, entre et prends ce siège, car ton âme est pleine +d'un lourd souci, grâce à moi, chienne que je suis, et grâce au +crime d'Alexandros. Zeus nous a fait à tous deux une mauvaise +destinée, afin que nous soyons célèbres par là chez les hommes qui +naîtront dans l'avenir. + +Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit: + +-- Ne me fais point asseoir, Hélénè, bien que tu m'aimes, car tu +ne me persuaderas point. Mon coeur est plein du désir de secourir +les Troiens qui regrettent vivement mon absence. Mais excite +Pâris, et qu'il se hâte de me suivre, tandis que je serai encore +dans la ville. Je vais, dans ma demeure, revoir mes serviteurs, ma +femme bien-aimée et mon petit enfant. Je ne sais s'il me sera +permis de les revoir jamais plus, ou si les dieux me dompteront +par les mains des Akhaiens. + +Ayant ainsi parlé, Hektôr au casque mouvant sortit et parvint +bientôt à ses demeures, et il n'y trouva point Andromakhè aux bras +blancs, car elle était sortie avec son fils et une servante au +beau péplos, et elle se tenait sur la tour, pleurant et gémissant. +Hektôr, n'ayant point trouvé dans ses demeures sa femme +irréprochable, s'arrêta sur le seuil et parla ainsi aux servantes: + +-- Venez, servantes, et dites-moi la vérité. Où est allée, hors +des demeures, Andromakhè aux bras blancs? Est-ce chez mes soeurs, +ou chez mes belles-soeurs au beau péplos, ou dans le temple +d'Athènè avec les autres Troiennes qui apaisent la puissante +déesse à la belle chevelure? + +Et la vigilante intendante lui répondit: + +-- Hektôr, puisque tu veux que nous disions la vérité, elle n'est +point allée chez tes soeurs, ni chez tes belles-soeurs au beau +péplos, ni dans le temple d'Athènè avec les autres Troiennes qui +apaisent la puissante déesse à la belle chevelure; mais elle est +au faîte de la vaste tour d'Ilios, ayant appris une grande +victoire des Akhaiens sur les Troiens. Et, pleine d'égarement, +elle s'est hâtée de courir aux murailles, et la nourrice, auprès +d'elle, portait l'enfant. + +Et la femme intendante parla ainsi. Hektôr, étant sorti de ses +demeures, reprit son chemin à travers les rues magnifiquement +construites et populeuses, et, traversant la grande ville, il +arriva aux portes Skaies par où il devait sortir dans la plaine. +Et sa femme, qui lui apporta une riche dot, accourut au-devant de +lui, Andromakhè, fille du magnanime Êétiôn qui habita sous le +Plakos couvert de forêts, dans Thèbè Hypoplakienne, et qui +commanda aux Kilikiens. Et sa fille était la femme de Hektôr au +casque d'airain. Et quand elle vint au-devant de lui, une servante +l'accompagnait qui portait sur le sein son jeune fils, petit +enfant encore, le Hektoréide bien-aimé, semblable à une belle +étoile. Hektôr le nommait Skamandrios, mais les autres Troiens +Astyanax, parce que Hektôr seul protégeait Troiè. Et il sourit en +regardant son fils en silence; mais Andromakhè, se tenant auprès +de lui en pleurant, prit sa main et lui parla ainsi: + +-- Malheureux, ton courage te perdra; et tu n'as pitié ni de ton +fils enfant, ni de moi, misérable, qui serai bientôt ta veuve, car +les Akhaiens te tueront en se ruant tous contre toi. Il vaudrait +mieux pour moi, après t'avoir perdu, subir la sépulture, car rien +ne me consolera quand tu auras accompli ta destinée, et il ne me +restera que mes douleurs. Je n'ai plus ni mon père ni ma mère +vénérable. Le divin Akhilleus tua mon père, quand il saccagea la +ville populeuse des Kilikiens, Thèbè aux portes hautes. Il tua +Êétiôn, mais il ne le dépouilla point, par un respect pieux. Il le +brûla avec ses belles armes et il lui éleva un tombeau, et les +nymphes orestiades, filles de Zeus tempétueux, plantèrent des +ormes autour. J'avais sept frères dans nos demeures; et tous +descendirent en un jour chez Aidès, car le divin Akhilleus aux +pieds rapides les tua tous, auprès de leurs boeufs aux pieds lents +et de leurs blanches brebis. Et il emmena, avec les autres +dépouilles, ma mère qui régnait sous le Plakos planté d'arbres, et +il l'affranchit bientôt pour une grande rançon; mais Artémis qui +se réjouit de ses flèches la perça dans nos demeures. Hektôr! Tu +es pour moi un père, une mère vénérable, un frère et un époux +plein de jeunesse! Aie pitié! Reste sur cette tour; ne fais point +ton fils orphelin et ta femme veuve. Réunis l'armée auprès de ce +figuier sauvage où l'accès de la ville est le plus facile. Déjà, +trois fois, les plus courageux des Akhaiens ont tenté cet assaut, +les deux Aias, l'illustre Idoméneus, les Atréides et le brave fils +de Tydeus, soit par le conseil d'un divinateur, soit par le seul +élan de leur courage. + +Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit: + +-- Certes, femme, ces inquiétudes me possèdent aussi, mais je +redouterais cruellement les Troiens et les Troiennes aux longs +péplos traînants, si, comme un lâche, je fuyais le combat. Et mon +coeur ne me pousse point à fuir, car j'ai appris à être toujours +audacieux et à combattre, parmi les premiers, pour la gloire de +mon père et pour la mienne. Je sais, dans mon esprit et dans mon +coeur, qu'un jour viendra où la sainte Troiè périra, et Priamos, +et le brave peuple de Priamos. Mais ni le malheur futur des +Troiens ni celui de Hékabè elle-même, du roi Priamos et de mes +frères courageux qui tomberont en foule sous les guerriers +ennemis, ne m'afflige autant que le tien, quand un Akhaien +cuirassé d'airain te ravira la liberté et t'emmènera pleurante! Et +tu tisseras la toile de l'étranger, et tu porteras de force l'eau +de Messèis et de Hypéréiè, car la dure nécessité le voudra. Et, +sans doute, quelqu'un dira, te voyant répandre des larmes: -- +Celle-ci est la femme de Hektôr qui était le plus brave des +Troiens dompteurs de chevaux quand il combattait autour de Troiè.’ +-- Quelqu'un dira cela, et tu seras déchirée d'une grande douleur, +en songeant à cet époux que tu auras perdu, et qui, seul, pourrait +finir ta servitude. Mais que la lourde terre me recouvre mort, +avant que j'entende tes cris et que je te voie arracher d'ici! + +Ayant ainsi parlé, l'illustre Hektôr tendit les mains vers son +fils, mais l'enfant se rejeta en arrière dans le sein de la +nourrice à la belle ceinture, épouvanté à l'aspect de son père +bien-aimé, et de l'airain et de la queue de cheval qui s'agitait +terriblement sur le cône du casque. Et le père bien-aimé sourit et +la mère vénérable aussi. Et l'illustre Hektôr ôta son casque et le +déposa resplendissant sur la terre. Et il baisa son fils bien- +aimé, et, le berçant dans ses bras, il supplia Zeus et les autres +dieux: + +-- Zeus, et vous, dieux, faites que mon fils s'illustre comme moi +parmi les Troiens, qu'il soit plein de force et qu'il règne +puissamment dans Troiè! Qu'on dise un jour, le voyant revenir du +combat: Celui-ci est plus brave que son père! Qu'ayant tué le +guerrier ennemi, il rapporte de sanglantes dépouilles, et que le +coeur de sa mère en soit réjoui! + +Ayant ainsi parlé, il déposa son enfant entre les bras de sa femme +bien-aimée, qui le reçut sur son sein parfumé, en pleurant et en +souriant; et le guerrier, voyant cela, la caressa de la main et +lui dit: + +-- Malheureuse, ne te désespère point à cause de moi. Aucun +guerrier ne m'enverra chez Aidès contre ma destinée, et nul homme +vivant ne peut fuir sa destinée, lâche ou brave. Mais retourne +dans tes demeures, prends soin de tes travaux, de la toile et de +la quenouille, et mets tes servantes à leur tâche. Le souci de la +guerre appartient à tous les guerriers qui sont nés dans Ilios, et +surtout à moi. + +Ayant ainsi parlé, l'illustre Hektôr reprit son casque à flottante +queue de cheval. Et l'épouse bien-aimée retourna vers ses +demeures, regardant en arrière et versant des larmes. Et aussitôt +qu'elle fut arrivée aux demeures du tueur d'hommes Hektôr, elle y +trouva ses nombreuses servantes en proie à une grande douleur. Et +celles-ci pleuraient, dans ses demeures, Hektôr encore vivant, ne +pensant pas qu'il revînt jamais plus du combat, ayant échappé aux +mains guerrières des Akhaiens. + +Et Pâris ne s'attardait point dans ses hautes demeures mais, ayant +revêtu ses armes excellentes, d'un airain varié, il parcourait la +ville, de ses pieds rapides, tel qu'un étalon qui, longtemps +nourri d'orge à la crèche, ses liens étant rompus, court dans la +plaine en frappant la terre et saute dans le fleuve au beau cours +où il a coutume de se baigner. Et il redresse la tête, et ses +crins flottent épars sur ses épaules, et, fier de sa beauté, ses +jarrets le portent d'un trait aux lieux où paissent les chevaux. +Ainsi Pâris Priamide, sous ses armes éclatantes comme l'éclair, +descendait de la hauteur de Pergamos; et ses pieds rapides le +portaient; et voici qu'il rencontra le divin Hektôr, son frère, +comme celui-ci quittait le lieu où il s'était entretenu avec +Andromakhè. + +Et, le premier, le roi Alexandros lui dit: + +-- Frère vénéré, sans doute je t'ai retardé et je ne suis point +venu promptement comme tu me l'avais ordonné. + +Hektôr au casque mouvant lui répondit: + +-- Ami, aucun guerrier, avec équité, ne peut te blâmer dans le +combat, car tu es brave; mais tu te lasses vite, et tu refuses +alors de combattre, et mon coeur est attristé par les outrages que +t'adressent les Troiens qui subissent tant de maux à cause de toi. +Mais, allons! et nous apaiserons ces ressentiments, si Zeus nous +donne d'offrir un jour, dans nos demeures, un libre kratère aux +dieux ouraniens qui vivent toujours, après avoir chassé loin de +Troiè les Akhaiens aux belles knèmides. + + +Chant 7 + +Ayant ainsi parlé, l'illustre Hektôr sortit des portes, et son +frère Alexandros l'accompagnait, et tous deux, dans leur coeur, +étaient pleins du désir de combattre. Comme un dieu envoie un vent +propice aux matelots suppliants qui se sont épuisés à battre la +mer de leurs avirons polis, de sorte que leurs membres sont rompus +de fatigue, de même les Priamides apparurent aux Troiens qui les +désiraient. + +Et aussitôt Alexandros tua le fils du roi Arèithoos, Ménèsthios, +qui habitait dans Arnè, et que Arèithoos qui combattait avec une +massue engendra de Philomédousa aux yeux de boeuf. Et Hektôr tua, +de sa pique aiguë, Eionèos; et l'airain le frappa au cou, sous le +casque, et brisa ses forces. Et Glaukos, fils de Hippolokhos, chef +des Lykiens, blessa, de sa pique, entre les épaules, au milieu de +la mêlée, Iphinoos Dexiade qui sautait sur ses chevaux rapides. Et +il tomba sur la terre, et ses forces furent brisées. + +Et la divine Athènè aux yeux clairs, ayant vu les Argiens qui +périssaient dans la rude bataille, descendit à la hâte du faîte de +l'Olympos devant la sainte Ilios, et Apollôn accourut vers elle, +voulant donner la victoire aux Troiens, et l'ayant vue de la +hauteur de Pergamos. Et ils se rencontrèrent auprès du hêtre, et +le roi Apollôn, fils de Zeus, parla le premier: + +-- Pourquoi, pleine d'ardeur, viens-tu de nouveau de l'Olympos, +fille du grand Zeus? Est-ce pour assurer aux Danaens la victoire +douteuse? Car tu n'as nulle pitié des Troiens qui périssent. Mais, +si tu veux m'en croire, ceci sera pour le mieux. Arrêtons pour +aujourd'hui la guerre et le combat. Tous lutteront ensuite jusqu'à +la chute de Troiè, puisqu'il vous plaît, à vous, immortels, de +renverser cette ville. + +Et la déesse aux yeux clairs, Athènè, lui répondit: + +-- Qu'il en soit ainsi, ô archer! C'est dans ce même dessein que +je suis venue de l'Olympos vers les Troiens et les Akhaiens. Mais +comment arrêteras-tu le combat des guerriers? + +Et le roi Apollôn, fils de Zeus, lui répondit: + +-- Excitons le solide courage de Hektôr dompteur de chevaux, et +qu'il provoque, seul, un des Danaens à combattre un rude combat. +Et les Akhaiens aux knèmides d'airain exciteront un des leurs à +combattre le divin Hektôr. + +Il parla ainsi, et la divine Athènè aux yeux clairs consentit. Et +Hélénos, le cher fils de Priamos, devina dans son esprit ce qu'il +avait plu aux dieux de décider, et il s'approcha de Hektôr et lui +parla ainsi: + +-- Hektôr Priamide, égal à Zeus en sagesse, voudras-tu m'en +croire, moi qui suis ton frère? Fais que les Troiens et tous les +Akhaiens s'arrêtent, et provoque le plus brave des Akhaiens à +combattre contre toi un rude combat. Ta moire n'est point de +mourir et de subir aujourd'hui ta destinée, car j'ai entendu la +voix des dieux qui vivent toujours. + +Il parla ainsi, et Hektôr s'en réjouit, et, s'avançant en tête des +Troiens, il arrêta leurs phalanges à l'aide de la pique qu'il +tenait par le milieu, et tous s'arrêtèrent. Et Agamemnôn contint +aussi les Akhaiens aux belles knèmides. Et Athènè et Apollôn qui +porte l'arc d'argent, semblables à des vautours, s'assirent sous +le hêtre élevé du père Zeus tempétueux qui se réjouit des +guerriers. Et les deux armées, par rangs épais, s'assirent, +hérissées et brillantes de boucliers, de casques et de piques. +Comme, au souffle de Zéphyros, l'ombre se répand sur la mer qui +devient toute noire, de même les rangs des Akhaiens et des Troiens +couvraient la plaine. Et Hektôr leur parla ainsi: + +-- Écoutez-moi, Troiens et Akhaiens aux belles knèmides, afin que +je vous dise ce que mon coeur m'ordonne de dire. Le sublime +Kronide n'a point scellé notre alliance, mais il songe à nous +accabler tous de calamités, jusqu'à ce que vous preniez Troiè aux +fortes tours, ou que vous soyez domptés auprès des nefs qui +fendent la mer. Puisque vous êtes les princes des Panakhaiens, que +celui d'entre vous que son courage poussera à combattre contre moi +sorte des rangs et combatte le divin Hektôr. Je vous le dis, et +que Zeus soit témoin: si celui-là me tue de sa pique d'airain, me +dépouillant de mes armes, il les emportera dans ses nefs creuses; +mais il renverra mon corps dans ma demeure, afin que les Troiens +et les femmes des Troiens brûlent mon cadavre sur un bûcher; et, +si je le tue, et qu'Apollôn me donne cette gloire, j'emporterai +ses armes dans la sainte Ilios et je les suspendrai dans le temple +de l'archer Apollôn; mais je renverrai son corps aux nefs solides, +afin que les Akhaiens chevelus l'ensevelissent. Et ils lui +élèveront un tombeau sur le rivage du large Hellèspontos. Et +quelqu'un d'entre les hommes futurs, naviguant sur la noire mer, +dans sa nef solide, dira, voyant ce tombeau d'un guerrier mort +depuis longtemps: -- Celui-ci fut tué autrefois par l'illustre +Hektôr dont le courage était grand.’ Il le dira, et ma gloire ne +mourra jamais. + +Il parla ainsi, et tous restèrent muets, n'osant refuser ni +accepter. Alors Ménélaos se leva et dit, plein de reproches, et +soupirant profondément: + +-- Hélas! Akhaiennes menaçantes, et non plus Akhaiens! certes, +ceci nous sera un grand opprobre, si aucun des Danaens ne se lève +contre Hektôr. Mais que la terre et l'eau vous manquent, à vous +qui restez assis sans courage et sans gloire! Moi, je m'armerai +donc contre Hektôr, car la victoire enfin est entre les mains des +dieux immortels. + +Il parla ainsi, et il se couvrait de ses belles armes. Alors, +Ménélaos, tu aurais trouvé la fin de ta vie sous les mains de +Hektôr, car il était beaucoup plus fort que toi, si les rois des +Akhaiens, s'étant levés, ne t'eussent retenu. Et l'Atréide +Agamemnôn qui commande au loin lui prit la main et lui dit: + +-- Insensé Ménélaos, nourrisson de Zeus, d'où te vient cette +démence? Contiens-toi, malgré ta douleur. Cesse de vouloir +combattre contre un meilleur guerrier que toi, le Priamide Hektôr, +que tous redoutent. Akhilleus, qui est beaucoup plus fort que toi +dans la bataille qui illustre les guerriers, craint de le +rencontrer. Reste donc assis dans les rangs de tes compagnons, et +les Akhaiens exciteront un autre combattant. Bien que le Priamide +soit brave et insatiable de guerre, je pense qu'il se reposera +volontiers, s'il échappe à ce rude combat. + +Il parla ainsi, et l'esprit du héros fut persuadé par les paroles +sages de son frère, et il lui obéit. Et ses serviteurs, joyeux, +enlevèrent les armes de ses épaules. Et Nestôr se leva au milieu +des Argiens et dit: + +-- Ah! certes, un grand deuil envahit la terre Akhaienne! Et le +vieux cavalier Pèleus, excellent et sage agorète des Myrmidônes, +va gémir grandement, lui qui, autrefois, m'interrogeant dans sa +demeure, apprenait, plein de joie, quels étaient les pères et les +fils de tous les Akhaiens! Quand il saura que tous sont épouvantés +par Hektôr, il étendra souvent les mains vers les immortels, afin +que son âme, hors de son corps, descende dans la demeure d'Aidès! +Plût à vous, ô Zeus, Athènè et Apollôn, que je fusse plein de +jeunesse, comme au temps où, près du rapide Kéladontès, les +Pyliens combattaient les Arkadiens armés de piques, sous les murs +de Phéia où viennent les eaux courantes du Iardanos. Au milieu +d'eux était le divin guerrier Éreuthaliôn, portant sur ses épaules +les armes du roi Arèithoos, du divin Arèithoos que les hommes et +les femmes aux belles ceintures appelaient le porte-massue, parce +qu'il ne combattait ni avec l'arc, ni avec la longue pique, mais +qu'il rompait les rangs ennemis à l'aide d'une massue de fer. +Lykoorgos le tua par ruse, et non par force, dans une route +étroite, où la massue de fer ne put écarter de lui la mort. Là, +Lykoorgos, le prévenant, le perça de sa pique dans le milieu du +corps, et le renversa sur la terre. Et il le dépouilla des armes +que lui avait données le rude Arès. Dès lors, Lykoorgos les porta +dans la guerre; mais, devenu vieux dans ses demeures, il les donna +à son cher compagnon Éreuthaliôn, qui, étant ainsi armé, +provoquait les plus braves. Et tous tremblaient, pleins de +crainte, et nul n'osait. Et mon coeur hardi me poussa à combattre, +confiant dans mes forces, bien que le plus jeune de tous. Et je +combattis, et Athènè m'accorda la victoire, et je tuai ce très +robuste et très brave guerrier dont le grand corps couvrit un +vaste espace. Plût aux dieux que je fusse ainsi plein de jeunesse +et que mes forces fussent intactes! Hektôr au casque mouvant +commencerait aussitôt le combat. Mais vous ne vous hâtez point de +lutter contre Hektôr, vous qui êtes les plus braves des +Panakhaiens. + +Et le vieillard leur fit ces reproches, et neuf d'entre eux se +levèrent. Et le premier fut le roi des hommes, Agamemnôn. Puis, le +brave Diomèdès Tydéide se leva. Et après eux se levèrent les Aias +revêtus d'une grande force, et Idoméneus et le compagnon +d'Idoméneus, Mèrionès, semblable au tueur de guerriers Arès, et +Eurypylos, l'illustre fils d'Évaimôn, et Thoas Andraimonide et le +divin Odysseus. Tous voulaient combattre contre le divin Hektôr. +Et le cavalier Gérennien Nestôr dit au milieu d'eux: + +-- Remuez maintenant tous les sorts, et celui qui sera choisi par +le sort combattra pour tous les Akhaiens aux belles knèmides, et +il se réjouira de son courage, s'il échappe au rude combat et à la +lutte dangereuse. + +Il parla ainsi, et chacun marqua son signe, et tous furent mêlés +dans le casque de l'Atréide Agamemnôn. Et les peuples priaient, +élevant les mains vers les dieux, et chacun disait, regardant le +large Ouranos: + +-- Père Zeus, fais sortir le signe d'Aias, ou du fils de Tydeus, +ou du roi de la très riche Mykènè! + +Ils parlèrent ainsi, et le cavalier Gérennien Nestôr agita le +casque et en fit sortir le signe d'Aias que tous désiraient. Un +héraut le prit, le présentant par la droite aux princes Akhaiens. +Et ceux qui ne le reconnaissaient point le refusaient. Mais quand +il parvint à celui qui l'avait marqué et jeté dans le casque, à +l'illustre Aias, celui-ci le reconnut aussitôt, et, le laissant +tomber à ses pieds, il dit, plein de joie: + +-- Ô amis, ce signe est le mien; et je m'en réjouis dans mon +coeur, et je pense que je dompterai le divin Hectôr. Allons! +pendant que je revêtirai mes armes belliqueuses, suppliez tout +bas, afin que les Troiens ne vous entendent point, le roi Zeus +Kroniôn; ou priez-le tout haut, car nous ne craignons personne. +Quel guerrier pourrait me dompter aisément, à l'aide de sa force +ou de ma faiblesse? Je suis né dans Salamis, et je n'y ai point +été élevé sans gloire. + +Il parla ainsi, et tous suppliaient le père Zeus Kroniôn, et +chacun disait, regardant le vaste Ouranos: + +-- Père Zeus, qui commandes de l'Ida, très auguste, très grand, +donne la victoire à Aias et qu'il remporte une gloire brillante; +mais, si tu aimes Hektôr et le protèges, fais que le courage et la +gloire des deux guerriers soient égaux. + +Ils parlèrent ainsi, et Aias s'armait de l'airain éclatant. Et +après qu'il eut couvert son corps de ses armes, il marcha en +avant, pareil au monstrueux Arès que le Kroniôn envoie au milieu +des guerriers qu'il pousse à combattre, le coeur plein de fureur. +Ainsi marchait le grand Aias, rempart des Akhaiens, avec un +sourire terrible, à grands pas, et brandissant sa longue pique. Et +les Argiens se réjouissaient en le regardant, et un tremblement +saisit les membres des Troiens, et le coeur de Hektôr lui-même +palpita dans sa poitrine; mais il ne pouvait reculer dans la foule +des siens, ni fuir le combat, puisqu'il l'avait demandé. Et Aias +s'approcha, portant un bouclier fait d'airain et de sept peaux de +boeuf, et tel qu'une tour. Et l'excellent ouvrier Tykhios qui +habitait Hylè l'avait fabriqué à l'aide de sept peaux de forts +taureaux, recouvertes d'une plaque d'airain. Et Aias Télamônien, +portant ce bouclier devant sa poitrine, s'approcha de Hektôr, et +dit ces paroles menaçantes: + +-- Maintenant, Hektôr, tu sauras, seul à seul, quels sont les +chefs des Danaens, sans compter Akhilleus au coeur de lion, qui +rompt les phalanges des guerriers. Il repose aujourd'hui, sur le +rivage de la mer, dans ses nefs aux poupes recourbées, irrité +contre Agamemnôn le prince des peuples; mais nous pouvons tous +combattre contre toi. Commence donc le combat. + +Et Hektôr au casque mouvant lui répondit: + +-- Divin Aias Télamônien, prince des peuples, ne m'éprouve point +comme si j'étais un faible enfant ou une femme qui ignore les +travaux de la guerre. Je sais combattre et tuer les hommes, et +mouvoir mon dur bouclier de la main droite ou de la main gauche, +et il m'est permis de combattre audacieusement. Je sais, dans la +rude bataille, de pied ferme marcher au son d'Arès, et me jeter +dans la mêlée sur mes cavales rapides. Mais je ne veux point +frapper un homme tel que toi par surprise, mais en face, si je +puis. + +Il parla ainsi, et il lança sa longue pique vibrante et frappa le +grand bouclier d'Aias. Et la pique irrésistible pénétra à travers +les sept peaux de boeuf jusqu'à la dernière lame d'airain. Et le +divin Aias lança aussi sa longue pique, et il en frappa le +bouclier égal du Priamide; et la pique solide pénétra dans le +bouclier éclatant, et, perçant la cuirasse artistement faite, +déchira la tunique sur le flanc. Mais le Priamide se courba et +évita la noire kèr. + +Et tous deux, relevant leurs piques, se ruèrent, semblables à des +lions mangeurs de chair crue, ou à des sangliers dont la vigueur +est grande. Et le Priamide frappa de sa pique le milieu du +bouclier, mais il n'en perça point l'airain, et la pointe s'y +tordit. Et Aias, bondissant, frappa le bouclier, qu'il traversa de +sa pique, et il arrêta Hektôr qui se ruait, et il lui blessa la +gorge, et un sang noir en jaillit. Mais Hektôr au casque mouvant +ne cessa point de combattre, et, reculant, il prit de sa forte +main une pierre grande, noire et rugueuse, qui gisait sur la +plaine, et il frappa le milieu du grand bouclier couvert de sept +peaux de boeuf, et l'airain résonna sourdement. Et Aias, soulevant +à son tour une pierre plus grande encore, la lança en lui +imprimant une force immense. Et, de cette pierre, il brisa le +bouclier, et les genoux du Priamide fléchirent, et il tomba à la +renverse sous le bouclier. Mais Apollôn le releva aussitôt. Et +déjà ils se seraient frappés tous deux de leurs épées, en se ruant +l'un contre l'autre, si les hérauts, messagers de Zeus et des +hommes, n'étaient survenus, l'un du côté des Troiens, l'autre du +côté des Akhaiens cuirassés, Talthybios et Idaios, sages tous +deux. Et ils levèrent leurs sceptres entre les deux guerriers, et +Idaios, plein de conseils prudents, leur dit: + +-- Ne combattez pas plus longtemps, mes chers fils. Zeus qui +amasse les nuées vous aime tous deux, et tous deux vous êtes très +braves, comme nous le savons tous. Mais voici la nuit, et il est +bon d'obéir à la nuit. + +Et le Télamônien Aias lui répondit: + +-- Idaios, ordonne à Hektôr de parler. C'est lui qui a provoqué au +combat les plus braves d'entre nous. Qu'il décide, et j'obéirai, +et je ferai ce qu'il fera. + +Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit: + +-- Aias, un dieu t'a donné la prudence, la force et la grandeur, +et tu l'emportes par ta lance sur tous les Akhaiens. Cessons pour +aujourd'hui la lutte et le combat. Nous combattrons de nouveau +plus tard, jusqu'à ce qu'un dieu en décide et donne à l'un de nous +la victoire. Voici la nuit, et il est bon d'obéir à la nuit, afin +que tu réjouisses, auprès des nefs Akhaiennes, tes concitoyens et +tes compagnons, et que j'aille, dans la grande ville du roi +Priamos, réjouir les Troiens et les Troiennes ornées de longues +robes, qui prieront pour moi dans les temples divins. Mais +faisons-nous de mutuels et illustres dons, afin que les Akhaiens +et les Troiens disent: Ils ont combattu pour la discorde qui brûle +le coeur, et voici qu'ils se sont séparés avec amitié. + +Ayant ainsi parlé, il offrit à Aias l'épée aux clous d'argent, +avec la gaine et les courroies artistement travaillées, et Aias +lui donna un ceinturon éclatant, couleur de pourpre. Et ils se +retirèrent, l'un vers l'armée des Akhaiens, l'autre vers les +Troiens. Et ceux-ci se réjouirent en foule, quand ils virent +Hektôr vivant et sauf, échappé des mains invaincues et de la force +d'Aias. Et ils l'emmenèrent vers la ville, après avoir désespéré +de son salut. + +Et, de leur côté, les Akhaiens bien armés conduisirent au divin +Agamemnôn Aias joyeux de sa victoire. Et quand ils furent arrivés +aux tentes de l'Atréide, le roi des hommes Agamemnôn sacrifia au +puissant Kroniôn un taureau de cinq ans. Après l'avoir écorché, +disposé et coupé adroitement en morceaux, ils percèrent ceux-ci de +broches, les firent rôtir avec soin et les retirèrent du feu. +Puis, ils préparèrent le repas et se mirent à manger, et aucun ne +put se plaindre, en son âme, de manquer d'une part égale. Mais le +héros Atréide Agamemnôn, qui commande au loin, honora Aias du dos +entier. Et, tous ayant bu et mangé selon leur soif et leur faim, +le vieillard Nestôr ouvrit le premier le conseil et parla ainsi, +plein de prudence: + +-- Atréides, et vous, chefs des Akhaiens, beaucoup d'Akhaiens +chevelus sont morts, dont le rude Arès a répandu le sang noir sur +les bords du clair Skamandros, et dont les âmes sont descendues +chez Aidès. C'est pourquoi il faut suspendre le combat dès la +lueur du matin. Puis, nous étant réunis, nous enlèverons les +cadavres à l'aide de nos boeufs et de nos mulets, et nous les +brûlerons devant les nefs, afin que chacun en rapporte les cendres +à ses fils, quand tous seront de retour dans la terre de la +patrie. Et nous leur élèverons, autour d'un seul bûcher, un même +tombeau dans la plaine. Et tout auprès, nous construirons aussitôt +de hautes tours qui nous protégeront nous et nos nefs. Et nous y +mettrons des portes solides pour le passage des cavaliers, et nous +creuserons en dehors un fossé profond qui arrêtera les cavaliers +et les chevaux, si les braves Troiens poussent le combat jusque +là. + +Il parla ainsi, et tous les rois l'approuvèrent. + +Et l'agora tumultueuse et troublée des Troiens s'était réunie +devant les portes de Priamos, sur la haute citadelle d'Ilios. Et +le sage Antènôr parla ainsi le premier: + +-- Écoutez-moi, Troiens, Dardaniens et alliés, afin que je dise ce +que mon coeur m'ordonne. Allons! rendons aux Atréides l'Argienne +Hélénè et toutes ses richesses, et qu'ils les emmènent. Nous +combattons maintenant contre les serments sacrés que nous avons +jurés, et je n'espère rien de bon pour nous, si vous ne faites ce +que je dis. + +Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et alors se leva du milieu de tous +le divin Alexandros, l'époux de Hélénè à la belle chevelure. Et il +répondit en paroles ailées: + +-- Antènôr, ce que tu as dit ne m'est point agréable. Tu aurais pu +concevoir de meilleurs desseins, et, si tu as parlé sérieusement, +certes, les dieux t'ont ravi l'esprit. Mais je parle devant les +Troiens dompteurs de chevaux, et je repousse ce que tu as dit. Je +ne rendrai point cette femme. Pour les richesses que j'ai +emportées d'Argos dans ma demeure, je veux les rendre toutes, et +j'y ajouterai des miennes. + +Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et, au milieu de tous, se leva le +Dardanide Priamos, semblable à un dieu par sa prudence. Et, plein +de sagesse, il parla ainsi et dit: + +-- Écoutez-moi, Troiens, Dardaniens et alliés, afin que je dise ce +que mon coeur m'ordonne. Maintenant, prenez votre repas comme +d'habitude, et faites tour à tour bonne garde. Que dès le matin +Idaios se rende aux nefs creuses, afin de porter aux Atréides +Agamemnôn et Ménélaos l'offre d'Alexandros d'où viennent nos +discordes. Et qu'il leur demande, par de sages paroles, s'ils +veulent suspendre la triste guerre jusqu'à ce que nous ayons brûlé +les cadavres. Nous combattrons ensuite de nouveau, en attendant +que le sort décide entre nous et donne la victoire à l'un des deux +peuples. + +Il parla ainsi, et ceux qui l'écoutaient obéirent, et l'armée prit +son repas comme d'habitude. Dès le matin, Idaios se rendit aux +nefs creuses. Et il trouva les Danaens, nourrissons de Zeus, +réunis dans l'agora, auprès de la poupe de la nef d'Agamemnôn. Et, +se tenant au milieu d'eux, il parla ainsi: + +-- Atréides et Akhaiens aux belles knèmides, Priamos et les +illustres Troiens m'ordonnent de vous porter l'offre d'Alexandros +d'où viennent nos discordes, si toutefois elle vous est agréable. +Toutes les richesses qu'Alexandros a rapportées dans Ilios sur ses +nefs creuses, -- plût aux dieux qu'il fût mort auparavant! -- il +veut les rendre et y ajouter des siennes; mais il refuse de rendre +la jeune épouse de l'illustre Ménélaos, malgré les supplications +des Troiens. Et ils m'ont aussi ordonné de vous demander si vous +voulez suspendre la triste guerre jusqu'à ce que nous ayons brûlé +les cadavres. Nous combattrons ensuite de nouveau, en attendant +que le sort décide entre nous et donne la victoire à l'un des deux +peuples. + +Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et Diomèdès hardi au +combat parla ainsi: + +-- Qu'aucun de nous n'accepte les richesses d'Alexandros ni Hélénè +elle-même. Il est manifeste pour tous, fût-ce pour un enfant, que +le suprême désastre est suspendu sur la tête des Troiens. + +Il parla ainsi, et tous les fils des Akhaiens poussèrent des +acclamations, admirant les paroles du dompteur de chevaux +Diomèdès. Et le roi Agamemnôn dit à Idaios + +-- Idaios, tu as entendu la réponse des Akhaiens. Ils t'ont +répondu, et ce qu'ils disent me plaît. Cependant, je ne vous +refuse point de brûler vos morts et d'honorer par le feu les +cadavres de ceux qui ont succombé. Que l'époux de Hèrè, Zeus qui +tonne dans les hauteurs, soit témoin de notre traité! + +Ayant ainsi parlé, il éleva son sceptre vers tous les dieux. Et +Idaios retourna dans la sainte Ilios, où les Troiens et les +Dardaniens étaient réunis en agora, attendant son retour. Et il +arriva, et, au milieu d'eux, il rendit compte de son message. Et +aussitôt ils s'empressèrent de transporter, ceux-ci les cadavres, +ceux-là le bois du bûcher. Et les Argiens, de leur côté, +s'exhortaient, loin des nefs creuses, à relever leurs morts et à +construire le bûcher. + +Hélios, à son lever, frappait les campagnes de ses rayons, et, +montant dans l'Ouranos, sortait doucement du cours profond de +l'Okéanos. Et les deux armées accouraient l'une vers l'autre. +Alors, il leur fut difficile de reconnaître leurs guerriers; mais +quand ils eurent lavé leur poussière sanglante, ils les déposèrent +sur les chars en répandant des larmes brûlantes. Et le grand +Priamos ne leur permit point de gémir, et ils amassèrent les morts +sur le bûcher, se lamentant dans leur coeur. Et, après les avoir +brûlés, ils retournèrent vers la sainte Ilios. + +De leur côté, les Akhaiens aux belles knèmides amassèrent les +cadavres sur le bûcher, tristes dans leur coeur. Et, après les +avoir brûlés, ils s'en retournèrent vers les nefs creuses. Éôs +n'était point levée encore, et déjà la nuit était douteuse, quand +un peuple des Akhaiens vint élever dans la plaine un seul tombeau +sur l'unique bûcher. Et, non loin, d'autres guerriers +construisirent, pour se protéger eux-mêmes et les nefs, de hautes +tours avec des portes solides pour le passage des cavaliers. Et +ils creusèrent, au dehors et tout autour, un fossé profond, large +et grand, qu'ils défendirent avec des pieux. Et c'est ainsi que +travaillaient les Akhaiens chevelus. + +Et les dieux, assis auprès du foudroyant Zeus, regardaient avec +admiration ce grand travail des Akhaiens aux tuniques d'airain. +Et, au milieu d'eux, Poseidaôn qui ébranle la terre parla ainsi: + +-- Père Zeus, qui donc, parmi les mortels qui vivent sur la terre +immense, fera connaître désormais aux immortels sa pensée et ses +desseins? Ne vois-tu pas que les Akhaiens chevelus ont construit +une muraille devant leurs nefs, avec un fossé tout autour, et +qu'ils n'ont point offert d'illustres hécatombes aux dieux? La +gloire de ceci se répandra autant que la lumière d'Éôs; et les +murs que Phoibos Apollôn et moi avons élevés au héros Laomédôn +seront oubliés. + +Et Zeus qui amasse les nuées, avec un profond soupir, lui +répondit: + +-- Ah! Très puissant, qui ébranles la terre, qu'as-tu dit? Un +dieu, moins doué de force que toi, n'aurait point cette crainte. +Certes, ta gloire se répandra aussi loin que la lumière d'Éôs. +Reprends courage, et quand les Akhaiens chevelus auront regagné +sur leurs nefs la terre bien-aimée de la patrie, engloutis tout +entier dans la mer ce mur écroulé, couvre de nouveau de sables le +vaste rivage, et que cette immense muraille des Akhaiens +s'évanouisse devant toi. + +Et ils s'entretenaient ainsi. Et Hélios se coucha, et le travail +des Akhaiens fut terminé. Et ceux-ci tuaient des boeufs sous les +tentes, et ils prenaient leurs repas. Et plusieurs nefs avaient +apporté de Lemnos le vin qu'avait envoyé le Ièsonide Eunèos, que +Hypsipylè avait conçu du prince des peuples Ièsôn. Et le Ièsonide +avait donné aux Atréides mille mesures de vin. Et les Akhaiens +chevelus leur achetaient ce vin, ceux-ci avec de l'airain, ceux-là +avec du fer brillant; les uns avec des peaux de boeufs, les autres +avec les boeufs eux-mêmes, et d'autres avec leurs esclaves. Et +tous enfin préparaient l'excellent repas. + +Et, pendant toute la nuit, les Akhaiens chevelus mangeaient; et +les Troiens aussi et les alliés mangeaient dans la ville. Et, au +milieu de la nuit, le sage Zeus, leur préparant de nouvelles +calamités, tonna terriblement; et la pâle crainte les saisit. Et +ils répandaient le vin hors des coupes, et aucun n'osa boire avant +de faire des libations au très puissant Kroniôn. Enfin, s'étant +couchés, ils goûtèrent la douceur du sommeil. + + +Chant 8 + +Éôs au péplos couleur de safran éclairait toute la terre, et Zeus +qui se réjouit de la foudre convoqua l'agora des dieux sur le plus +haut faîte de l'Olympos aux sommets sans nombre. Et il leur parla, +et ils écoutaient respectueusement: + +-- Écoutez-moi tous, dieux et déesses, afin que je vous dise ce +que j'ai résolu dans mon coeur. Et que nul dieu, mâle ou femelle, +ne résiste à mon ordre; mais obéissez tous, afin que j'achève +promptement mon oeuvre. Car si j'apprends que quelqu'un des dieux +est allé secourir soit les Troiens, soit les Danaens, celui-là +reviendra dans l'Olympos honteusement châtié. Et je le saisirai, +et je le jetterai au loin, dans le plus creux des gouffres de la +terre, au fond du noir Tartaros qui a des portes de fer et un +seuil d'airain, au-dessous de la demeure d'Aidès, autant que la +terre est au-dessous de l'Ouranos. Et il saura que je suis le plus +fort de tous les dieux. Debout, dieux! tentez-le, et vous le +saurez. Suspendez une chaîne d'or du faîte de l'Ouranos, et tous, +dieux et déesses, attachez-vous à cette chaîne. Vous n'entraînerez +jamais, malgré vos efforts, de l'Ouranos sur la terre, Zeus le +modérateur suprême. Et moi, certes, si je le voulais, je vous +enlèverais tous, et la terre et la mer, et j'attacherais cette +chaîne au faîte de l'Olympos, et tout y resterait suspendu, tant +je suis au-dessus des dieux et des hommes! + +Il parla ainsi, et tous restèrent muets, stupéfaits de ces +paroles, car il avait durement parlé. Et Athènè, la déesse aux +yeux clairs, lui dit: + +-- Ô notre père! Kronide, le plus haut des rois, nous savons bien +que ta force ne le cède à aucune autre; mais nous gémissons sur +les Danaens, habiles à lancer la pique, qui vont périr par une +destinée mauvaise. Certes, nous ne combattrons pas, si tu le veux +ainsi, mais nous conseillerons les Argiens, afin qu'ils ne +périssent point tous, grâce à ta colère. + +Et Zeus qui amasse les nuées, souriant, lui dit: + +-- Reprends courage, Tritogénéia, chère enfant. Certes, j'ai parlé +très rudement, mais je veux être doux pour toi. + +Ayant ainsi parlé, il lia au char les chevaux aux pieds d'airain, +rapides, ayant pour crinières des chevelures d'or; et il +s'enveloppa d'un vêtement d'or; et il prit un fouet d'or bien +travaillé, et il monta sur son char. Et il frappa les chevaux du +fouet, et ils volèrent aussitôt entre la terre et l'Ouranos +étoilé. Il parvint sur l'Ida qui abonde en sources, où vivent les +bêtes sauvages, et sur le Gargaros, où il possède une enceinte +sacrée et un autel parfumé. Le père des hommes et des dieux y +arrêta ses chevaux, les délia et les enveloppa d'une grande nuée. +Et il s'assit sur le faîte, plein de gloire, regardant la ville +des Troiens et les nefs des Akhaiens. + +Et les Akhaiens chevelus s'armaient, ayant mangé en hâte sous les +tentes; et les Troiens aussi s'armaient dans la ville; et ils +étaient moins nombreux, mais brûlants du désir de combattre, par +nécessité, pour leurs enfants et pour leurs femmes. Et les portes +s'ouvraient, et les peuples, fantassins et cavaliers, se ruaient +au dehors, et il s'élevait un bruit immense. + +Et quand ils se furent rencontrés, les piques et les forces des +guerriers aux cuirasses d'airain se mêlèrent confusément, et les +boucliers bombés se heurtèrent, et il s'éleva un bruit immense. On +entendait les cris de joie et les lamentations de ceux qui tuaient +ou mouraient, et la terre ruisselait de sang; et tant qu'Éôs +brilla et que le jour sacré monta, les traits frappèrent les +hommes, et les hommes tombaient. Mais quand Hélios fut parvenu au +faîte de l'Ouranos, le père Zeus étendit ses balances d'or, et il +y plaça deux kères de la mort qui rend immobile à jamais, la kèr +des Troiens dompteurs de chevaux et la kèr des Akhaiens aux +cuirasses d'airain. Il éleva les balances, les tenant par le +milieu, et le jour fatal des Akhaiens s'inclina; et la destinée +des Akhaiens toucha la terre nourricière, et celle des Troiens +monta vers le large Ouranos. Et il roula le tonnerre immense sur +l'Ida, et il lança l'ardent éclair au milieu du peuple guerrier +des Akhaiens; et, l'ayant vu, ils restèrent stupéfaits et pâles de +terreur. + +Ni Idoméneus, ni Agamemnôn, ni les deux Aias, serviteurs d'Arès, +n'osèrent rester. Le Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens, resta +seul, mais contre son gré, par la chute de son cheval. Le divin +Alexandros, l'époux de Hélénè aux beaux cheveux, avait percé le +cheval d'une flèche au sommet de la tête, endroit mortel, là où +croissent les premiers crins. Et, l'airain ayant pénétré dans la +cervelle, le cheval, saisi de douleur, se roulait et épouvantait +les autres chevaux. Et, comme le vieillard se hâtait de couper les +rênes avec l'épée, les rapides chevaux de Hektôr, portant leur +brave conducteur, approchaient dans la mêlée, et le vieillard eût +perdu la vie, si Diomèdès ne l'eût vu. Et il jeta un cri terrible, +appelant Odysseus: + +-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, pourquoi fuis-tu, tournant le +dos comme un lâche dans la mêlée? Crains qu'on ne te perce d'une +pique dans le dos, tandis que tu fuis. Reste, et repoussons ce +rude guerrier loin de ce vieillard. + +Il parla ainsi, mais le divin et patient Odysseus ne l'entendit +point et passa outre vers les nefs creuses des Akhaiens. Et le +Tydéide, bien que seul, se mêla aux combattants avancés, et se +tint debout devant les chevaux du vieux Nèlèide, et il lui dit ces +paroles ailées: + +-- Ô vieillard, voici que de jeunes guerriers te pressent avec +fureur. Ta force est dissoute, la lourde vieillesse t'accable, ton +serviteur est faible et tes chevaux sont lents. Mais monte sur mon +char, et tu verras quels sont les chevaux de Trôs que j'ai pris à +Ainéias, et qui savent, avec une rapidité égale, poursuivre +l'ennemi ou fuir à travers la plaine. Que nos serviteurs prennent +soin de tes chevaux, et poussons ceux-ci sur les Troiens dompteurs +de chevaux, et que Hektôr sache si ma pique est furieuse entre mes +mains. + +Il parla ainsi, et le cavalier Gérennien Nestôr lui obéit. Et les +deux braves serviteurs, Sthénélos et Eurymédôn, prirent soin de +ses cavales. Et les deux rois montèrent sur le char de Diomèdès, +et Nestôr saisit les rênes brillantes et fouetta les chevaux; et +ils approchèrent. Et le fils de Tydeus lança sa pique contre le +Priamide qui venait à lui, et il le manqua; mais il frappa dans la +poitrine, près de la mamelle, Éniopeus, fils du magnanime +Thèbaios, et qui tenait les rênes des chevaux. Et celui-ci tomba +du char, et ses chevaux rapides reculèrent, et il perdit l'âme et +la force. Une amère douleur enveloppa l'âme de Hektôr à cause de +son compagnon; mais il le laissa gisant, malgré sa douleur, et +chercha un autre brave conducteur. Et ses chevaux n'en manquèrent +pas longtemps, car il trouva promptement le hardi Arképtolémos +Iphitide; et il lui confia les chevaux rapides, et il lui remit +les rênes en main. + +Alors, il serait arrivé un désastre, et des actions furieuses +auraient été commises, et les Troiens auraient été renfermés dans +Ilios comme des agneaux, si le père des hommes et des dieux ne +s'était aperçu de ceci. Et il tonna fortement, lançant la foudre +éclatante devant les chevaux de Diomèdès; et l'ardente flamme du +soufre brûlant jaillit. Les chevaux effrayés s'abattirent sous le +char, et les rênes splendides échappèrent des mains de Nestôr; et +il craignit dans son coeur, et il dit à Diomèdès: + +-- Tydéide! retourne, fais fuir les chevaux aux sabots épais. Ne +vois-tu point que Zeus ne t'aide pas? Voici que Zeus Kronide donne +maintenant la victoire à Hektôr, et il nous la donnera aussi, +selon sa volonté. Le plus brave des hommes ne peut rien contre la +volonté de Zeus dont la force est sans égale. + +Et Diomèdès hardi au combat lui répondit: + +-- Oui, vieillard, tu as dit vrai, et selon la justice; mais une +amère douleur envahit mon âme. Hektôr dira, haranguant les +Troiens: Le Tydéide a fui devant moi vers ses nefs!' Avant qu'il +se glorifie de ceci, que la terre profonde m'engloutisse! + +Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit: + +-- Ah! fils du brave Tydeus, qu'as-tu dit? Si Hektôr te nommait +lâche et faible, ni les Troiens, ni les Dardaniens, ne l'en +croiraient, ni les femmes des magnanimes Troiens porteurs de +boucliers, elles dont tu as renversé dans la poussière les jeunes +époux. + +Ayant ainsi parlé, il prit la fuite, poussant les chevaux aux +sabots massifs à travers la mêlée. Et les Troiens et Hektôr, avec +de grands cris, les accablaient de traits; et le grand Hektôr au +casque mouvant cria d'une voix haute: + +-- Tydéide, certes, les cavaliers Danaens t'honoraient entre tous, +te réservant la meilleure place, et les viandes, et les coupes +pleines. Aujourd'hui, ils t'auront en mépris, car tu n'es plus +qu'une femme! Va donc, fille lâche! Tu es par ma faute sur nos +tours, et tu emmèneras point nos femmes dans tes nefs. Auparavant, +je t'aurai donné la mort. + +Il parla ainsi, et le Tydéide hésita, voulant fuir et combattre +face à face. Et il hésita trois fois dans son esprit et dans son +coeur; et trois fois le sage Zeus tonna du haut des monts Idaiens, +en signe de victoire pour les Troiens. Et Hektôr, d'une voix +puissante, animait les Troiens: + +-- Troiens, Lykiens et hardis Dardaniens, amis, soyez des hommes +et souvenez-vous de votre force et de votre courage. Je sens que +le Kroniôn me promet la victoire et une grande gloire, et réserve +la défaite aux Danaens. Les insensés! Ils ont élevé ces murailles +inutiles et méprisables qui n'arrêteront point ma force; et mes +chevaux sauteront aisément par-dessus le fossé profond. Mais quand +j'aurai atteint les nefs creuses, souvenez-vous de préparer le feu +destructeur, afin que je brûle les nefs, et qu'auprès des nefs je +tue les Argiens eux-mêmes, aveuglés par la fumée. + +Ayant ainsi parlé, il dit à ses chevaux: + +-- Xanthos, Podargos, Aithôn et divin Lampos, payez-moi les soins +infinis d'Andromakhè, fille du magnanime Êétiôn, qui vous présente +le doux froment et vous verse du vin, quand vous le désirez, même +avant moi qui me glorifie d'être son jeune époux. Hâtez-vous donc, +courez! Si nous ne pouvons enlever le bouclier de Nestôr, qui est +tout en or ainsi que ses poignées, et dont la gloire est parvenue +jusqu'à l'Ouranos, et la riche cuirasse de Diomèdès dompteur de +chevaux, et que Hèphaistos a forgée avec soin, j'espère que les +Akhaiens remonteront cette nuit même dans leurs nefs rapides. + +Il parla ainsi dans son désir, et le vénérable Hèrè s'en indigna; +et elle s'agita sur son trône, et le vaste Olympos s'ébranla. Et +elle dit en face au grand Poseidaôn: + +-- Toi qui ébranle la terre, ah! Tout-puissant, ton coeur n'est-il +point ému dans ta poitrine quand les Danaens périssent? Ils +t'offrent cependant, dans Hélikè et dans Aigas, un grand nombre de +beaux présents. Donne-leur donc la victoire. Si nous voulions, +nous tous qui soutenons les Danaens, repousser les Troiens et +résister à Zeus dont la voix sonne au loin, il serait bientôt seul +assis sur l'Ida. + +Et le puissant qui ébranle la terre, plein de colère, lui dit: + +-- Audacieuse Hèrè, qu'as-tu dit? Je ne veux point que nous +combattions Zeus Kroniôn, car il est bien plus fort que nous. + +Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, tout l'espace qui séparait +les nefs du fossé était empli confusément de chevaux et de +porteurs de boucliers, car Hektôr Priamide, semblable à +l'impétueux Arès, les avait enfermés là, Zeus l'ayant glorifié. Et +il eût consumé les nefs égales, à l'aide du feu, si la vénérable +Hèrè n'eût inspiré à Agamemnôn de ranimer à la hâte les Akhaiens. +Et il parcourut les tentes et les nefs des Akhaiens, portant à sa +main robuste un grand manteau pourpré. Et il s'arrêta sur la +grande et noire nef d'Odysseus, qui était au centre de toutes, +afin d'être entendu des deux extrémités, des tentes d'Aias +Télamôniade à celles d'Akhilleus, car tous deux avaient tiré sur +le sable leurs nefs égales aux bouts du camp, certains de leur +force et de leur courage. Et là, d'une voix haute, il cria aux +Akhaiens: + +-- Honte à vous, Argiens couverts d'opprobre, qui n'avez qu'une +vaine beauté! Que sont devenues vos paroles orgueilleuses, quand, +à Lemnos, mangeant la chair des boeufs aux longues cornes, et +buvant les kratères pleins de vin, vous vous vantiez d'être les +plus braves et de vaincre les Troiens, un contre cent et contre +deux cents? Et maintenant, nous ne pouvons même résister à un seul +d'entre eux, à Hektôr qui va consumer nos nefs par le feu. Père +Zeus! as-tu déjà accablé d'un tel désastre quelqu'un des rois +tout-puissants, et l'as-tu privé de tant de gloire? Certes, je +n'ai jamais passé devant tes temples magnifiques, quand je vins +ici pour ma ruine, sur ma nef chargée de rameurs, plein du désir +de renverser les hautes murailles de Troiè, sans brûler sur tes +nombreux autels la graisse et les cuisses des boeufs. Ô Zeus! +exauce donc mon voeu: que nous puissions au moins échapper et nous +enfuir, et que les Troiens ne tuent pas tous les Akhaiens! + +Il parla ainsi, et le père Zeus eut pitié de ses larmes, et il +promit par un signe que les peuples ne périraient pas. Et il +envoya un aigle, le plus sûr des oiseaux, tenant entre ses serres +le jeune faon d'une biche agile. Et l'aigle jeta ce faon sur +l'autel magnifique de Zeus, où les Akhaiens sacrifiaient à Zeus, +source de tous les oracles. Et quand ils virent l'oiseau envoyé +par Zeus, il retournèrent dans la mêlée et se ruèrent sur les +Troiens. + +Et alors aucun des Danaens innombrables ne put se glorifier, +poussant ses chevaux rapides au-delà du fossé, d'avoir devancé le +Tydéide et combattu le premier. Et, tout d'abord, il tua un +guerrier Troien, Agélaos Phradmonide, qui fuyait. Et il lui +enfonça sa pique dans le dos, entre les épaules; et la pique +traversa la poitrine. Le Troien tomba du char, et ses armes +retentirent. + +Et les Atréides le suivaient, et les deux Aias pleins d'une +vigueur indomptable, et Idoméneus, et Mèrionès, tel qu'Arès, +compagnon d'Idoméneus, et le tueur d'hommes Euryalos, et +Eurypylos, fils illustre d'Évaimôn. Et Teukros survint le +neuvième, avec son arc tendu, et se tenant derrière le bouclier +d'Aias Télamôniade. Et quand le grand Aias soulevait le bouclier, +Teukros, regardant de toutes parts, ajustait et frappait un ennemi +dans la mêlée, et celui-ci tombait mort. Et il revenait auprès +d'Aias comme un enfant vers sa mère, et Aias l'abritait de +l'éclatant bouclier. + +Quel fut le premier Troien que tua l'irréprochable Teukros? +D'abord Orsilokhos, puis Orménos, et Ophélestès, et Daitôr, et +Khromios, et le divin Lykophontès, et Amopaôn Polyaimonide, et +Ménalippos. Et il les coucha tour à tour sur la terre nourricière. +Et le roi des hommes, Agamemnôn, plein de joie de le voir +renverser de ses flèches les phalanges des Troiens, s'approcha et +lui dit: + +-- Cher Teukros Télamônien, prince des peuples, continue à lancer +tes flèches pour le salut des Danaens, et pour glorifier ton père +Télamôn qui t'a nourri et soigné dans ses demeures tout petit et +bien que bâtard. Et je te le dis, et ma parole s'accomplira: si +Zeus tempétueux et Athènè me donnent de renverser la forte +citadelle d'Ilios, le premier après moi tu recevras une glorieuse +récompense: un trépied, deux chevaux et un char, et une femme qui +partagera ton lit. + +Et l'irréprochable Teukros lui répondit: + +-- Très illustre Atréide, pourquoi m'excites-tu quand je suis +plein d'ardeur? Certes, je ferai de mon mieux et selon mes forces. +Depuis que nous les repoussons vers Ilios, je tue les guerriers de +mes flèches. J'en ai lancé huit, et toutes se sont enfoncées dans +la chair des jeunes hommes impétueux; mais je ne puis frapper ce +chien enragé! + +Il parla ainsi, et il lança une flèche contre Hektôr, plein du +désir de l'atteindre, et il le manqua. Et la flèche perça la +poitrine de l'irréprochable Gorgythiôn, brave fils de Priamos, +qu'avait enfanté la belle Kathanéira, venue d'Aisimè, et semblable +aux déesses par sa beauté. Et, comme un pavot, dans un jardin, +penche la tête sous le poids de ses fruits et des rosées +printanières, de même le Priamide pencha la tête sous le poids de +son casque. Et Teukros lança une autre flèche contre Hektôr, plein +du désir de l'atteindre, et il le manqua encore; et il perça, près +de la mamelle, le brave Arkhéptolémos, conducteur des chevaux de +Hektôr; et Arkhéptolémos tomba du char; ses chevaux rapides +reculèrent, et sa vie et sa force furent anéanties. Le regret amer +de son compagnon serra le coeur de Hektôr, mais, malgré sa +douleur, il le laissa gisant, et il ordonna à son frère Kébriôn de +prendre les rênes, et ce dernier obéit. + +Alors, Hektôr sauta du char éclatant, poussant un cri terrible; +et, saisissant une pierre, il courut à Teukros, plein du désir de +l'en frapper. Et le Télamônien avait tiré du carquois une flèche +amère, et il la plaçait sur le nerf, quand Hektôr au casque +mouvant, comme il tendait l'arc, le frappa de la pierre dure à +l'épaule, là où la clavicule sépare le cou de la poitrine, à un +endroit mortel. Et le nerf de l'arc fut brisé, et le poignet fut +écrasé, et l'arc s'échappa de sa main, et il tomba à genoux. Mais +Aias n'abandonna point son frère tombé, et il accourut, le +couvrant de son bouclier. Puis, ses deux chers compagnons, +Mèkisteus, fils d'Ekhios, et le divin Alastôr, emportèrent vers +les nefs creuses Teukros qui poussait des gémissements. + +Et l'Olympien rendit de nouveau le courage aux Troiens, et ils +repoussèrent les Akhaiens jusqu'au fossé profond; et Hektôr +marchait en avant, répandant la terreur de sa force. Comme un +chien qui poursuit de ses pieds rapides un sanglier sauvage ou un +lion, le touche aux cuisses et aux fesses, épiant l'instant où il +se retournera, de même Hektôr poursuivait les Akhaiens chevelus, +tuant toujours celui qui restait en arrière. Et les Akhaiens +fuyaient. Et beaucoup tombaient sous les mains des Troiens, en +traversant les pieux et le fossé. Mais les autres s'arrêtèrent +auprès des nefs, s'animant entre eux, levant les bras et suppliant +tous les dieux. Et Hektôr poussait de tous côtés ses chevaux aux +belles crinières, ayant les yeux de Gorgô et du sanguinaire Arès. +Et la divine Hèrè aux bras blancs, à cette vue, fut saisie de +pitié et dit à Athènè ces paroles ailées: + +-- Ah! fille de Zeus tempétueux, ne secourrons-nous point, en ce +combat suprême, les Danaens qui périssent? Car voici que, par une +destinée mauvaise, ils vont périr sous la violence d'un seul +homme. Le Priamide Hektôr est plein d'une fureur intolérable, et +il les accable de maux. + +Et la divine Athènè aux yeux clairs lui répondit: + +-- Certes, le Priamide aurait déjà perdu la force avec la vie et +serait tombé mort sous la main des Argiens, sur sa terre natale, +si mon père, toujours irrité, dur et inique, ne s'opposait à ma +volonté. Et il ne se souvient plus que j'ai souvent secouru son +fils accablé de travaux par Eurystheus. Hèraklès criait vers +l'Ouranos, et Zeus m'envoya pour le secourir. Certes, si j'avais +prévu ceci, quand Hèraklès fut envoyé dans les demeures aux portes +massives d'Aidès, pour enlever, de l'Érébos, le chien du haïssable +Aidès, certes, il n'aurait point repassé l'eau courante et +profonde de Styx! Et Zeus me hait, et il cède aux désirs de Thétis +qui a embrassé ses genoux et lui a caressé la barbe, le suppliant +d'honorer Akhilleus le destructeur de citadelles. Et il me nommera +encore sa chère fille aux yeux clairs! Mais attelle nos chevaux +aux sabots massifs, tandis que j'irai dans la demeure de Zeus +prendre l'Aigide et me couvrir de mes armes guerrières. Je verrai +si le Priamide Hektôr au casque mouvant sera joyeux de nous voir +descendre toutes deux dans la mêlée. Certes, plus d'un Troien +couché devant les nefs des Akhaiens va rassasier les chiens et les +oiseaux carnassiers de sa graisse et de sa chair! + +Elle parla ainsi, et la divine Hèrè aux bras blancs obéit. Et la +divine et vénérable Hèrè, fille du grand Kronos, se hâta d'atteler +les chevaux liés par des harnais d'or. Et Athènè, fille de Zeus +tempétueux, laissa tomber son riche péplos, qu'elle avait +travaillé de ses mains, sur le pavé de la demeure de son père, et +elle prit la cuirasse de Zeus qui amasse les nuées, et elle se +revêtit de ses armes pour la guerre lamentable. + +Et elle monta dans le char flamboyant, et elle saisit la lance +lourde, grande et solide, avec laquelle, étant la fille d'un père +tout-puissant, elle dompte la foule des héros contre qui elle +s'irrite. Et Hèrè frappa du fouet les chevaux rapides, et les +portes de l'Ouranos s'ouvrirent d'elles-mêmes en criant, gardées +par les Heures qui sont chargées d'ouvrir le grand Ouranos et +l'Olympos, ou de les fermer avec un nuage épais. Et ce fut par là +que les déesses poussèrent les chevaux obéissant à l'aiguillon. Et +le père Zeus, les ayant vues de l'Ida, fut saisi d'une grande +colère, et il envoya la messagère Iris aux ailes d'or: + +-- Va! hâte-toi, légère Iris! Fais-les reculer, et qu'elles ne se +présentent point devant moi, car ceci serait dangereux pour elles. +Je le dis, et ma parole s'accomplira: J'écraserai les chevaux +rapides sous leur char que je briserai, et je les en précipiterai, +et, avant dix ans, elles ne guériront point des plaies que leur +fera la foudre. Athènè aux yeux clairs saura qu'elle a combattu +son père. Ma colère n'est point aussi grande contre Hèrè, car elle +est habituée à toujours résister à ma volonté. + +Il parla ainsi, et la messagère Iris aux pieds prompts comme le +vent s'élança, et elle descendit des cimes Idaiennes dans le grand +Olympos, et elle les arrêta aux premières portes de l'Olympos aux +vallées sans nombre, et elle leur dit les paroles de Zeus: + +-- Où allez-vous? Pourquoi votre coeur est-il ainsi troublé? Le +Kronide ne veut pas qu'on vienne en aide aux Argiens. Voici la +menace du fils de Kronos, s'il agit selon sa parole: il écrasera +les chevaux rapides sous votre char qu'il brisera, et il vous en +précipitera, et, avant dix ans, vous ne guérirez point des plaies +que vous fera la foudre. Athènè aux yeux clairs, tu sauras que tu +as combattu ton père! Sa colère n'est point aussi grande contre +Hèrè, car elle est habituée à toujours résister à sa volonté. Mais +toi, très violente et audacieuse chienne, oseras-tu lever ta lance +terrible contre Zeus? + +Ayant ainsi parlé, Iris aux pieds rapides s'envola, et Hèrè dit à +Athènè: + +-- Ah! fille de Zeus tempétueux, je ne puis permettre que nous +combattions contre Zeus pour des mortels. Que l'un meure, que +l'autre vive, soit! Et que Zeus décide, comme il est juste, et +selon sa volonté, entre les Troiens et les Danaens. + +Ayant ainsi parlé, elle fit retourner les chevaux aux sabots +massifs, et les Heures dételèrent les chevaux aux belles crinières +et les attachèrent aux crèches divines, et appuyèrent le char +contre le mur éclatant. Et les déesses, le coeur triste, +s'assirent sur des sièges d'or au milieu des autres dieux. Et le +père Zeus poussa du haut de l'Ida, vers l'Olympos, son char aux +belles roues et ses chevaux, et il parvint aux sièges des dieux. +Et l'illustre qui ébranle la terre détela les chevaux, posa le +char sur un autel et le couvrit d'un voile de lin. Et Zeus à la +grande voix s'assit sur son trône d'or, et le large Olympos +trembla sous lui. Et Athènè et Hèrè étaient assises loin de Zeus, +et elles ne lui parlaient ni ne l'interrogeaient; mais il les +devina et dit: + +-- Athènè et Hèrè, pourquoi êtes-vous ainsi affligées? Vous ne +vous êtes point longtemps fatiguées, du moins, dans la bataille +qui illustre les guerriers, afin d'anéantir les Troiens pour qui +vous avez tant de haine. Non! Tous les dieux de l'Olympos ne me +résisteront point, tant la force de mes mains invincibles est +grande. La terreur a fait trembler vos beaux membres avant d'avoir +vu la guerre et la mêlée violente. Et je le dis, et ma parole se +serait accomplie: frappées toutes deux de la foudre, vous ne +seriez point revenues sur votre char dans l'Olympos qui est la +demeure des immortels. + +Et il parla ainsi, et Athènè et Hèrè gémissaient, assises à côté +l'une de l'autre, et méditant le malheur des Troiens. Et Athènè +restait muette, irritée contre son père Zeus, et une sauvage +colère la brûlait; mais Hèrè ne put contenir la sienne, et elle +dit: + +-- Très dur Kronide, quelle parole as-tu dite? Nous savons bien +que ta force est grande, mais nous gémissons sur les belliqueux +Danaens qui vont périr par une destinée mauvaise. Nous ne +combattrons point, si tu le veux; mais nous aiderons les Argiens +de nos conseils, afin qu'ils ne périssent point tous par ta +colère. + +Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit: + +-- Certes, au retour d'Éôs, tu pourras voir, vénérable Hèrè aux +yeux de boeuf, le tout-puissant Kroniôn mieux détruire encore +l'armée innombrable des Argiens; car le brave Hektôr ne cessera +point de combattre, que le rapide Pèléiôn ne se soit levé auprès +des nefs, le jour où les Akhaiens combattront sous leurs poupes, +luttant dans un étroit espace sur le cadavre de Patroklos. Ceci +est fatal. Je me soucie peu de ta colère, quand même tu irais aux +dernières limites de la terre et de la mer, où sont couchés +Iapétos et Kronos, loin des vents et de la lumière de Hélios, fils +de Hypériôn, dans l'enceinte du creux Tartaros. Quand même tu +irais là, je me soucie peu de ta colère, car rien n'est plus +impudent que toi. + +Il parla ainsi, et Hèrè aux bras blancs ne répondit rien. Et la +brillante lumière Hélienne tomba dans l'Okéanos, laissant la noire +nuit sur la terre nourricière. La lumière disparut contre le gré +des Troiens, mais la noire nuit fut la bienvenue des Akhaiens qui +la désiraient ardemment. + +Et l'illustre Hektôr réunit l'agora des Troiens, les ayant +conduits loin des nefs, sur les bords du fleuve tourbillonnant, en +un lieu où il n'y avait point de cadavres. Et ils descendirent de +leurs chevaux pour écouter les paroles de Hektôr cher à Zeus. Et +il tenait à la main une pique de onze coudées, à la brillante +pointe d'airain retenue par un anneau d'or. Et, appuyé sur cette +pique, il dit aux Troiens ces paroles ailées: + +-- Écoutez-moi, Troiens, Dardaniens et alliés. J'espérais ne +retourner dans Ilios battue des vents qu'après avoir détruit les +nefs et tous les Akhaiens; mais les ténèbres sont venues qui ont +sauvé les Argiens et les nefs sur le rivage de la mer. C'est +pourquoi, obéissons à la nuit noire, et préparons le repas. +Dételez les chevaux aux belles crinières et donnez-leur de la +nourriture. Amenez promptement de la ville des boeufs et de +grasses brebis, et apportez un doux vin de vos demeures, et +amassez beaucoup de bois, afin que, toute la nuit, jusqu'au retour +d'Éôs qui naît le matin, nous allumions beaucoup de feux dont +l'éclat s'élève dans l'Ouranos, et afin que les Akhaiens chevelus +ne profitent pas de la nuit pour fuir sur le vaste dos de la mer. +Qu'ils ne montent point tranquillement du moins sur leurs nefs, et +que chacun d'eux, en montant sur sa nef, emporte dans son pays une +blessure faite par nos piques et nos lances aiguës! Que tout autre +redoute désormais d'apporter la guerre lamentable aux Troiens +dompteurs de chevaux. Que les hérauts chers à Zeus appellent, par +la ville, les jeunes enfants et les vieillards aux tempes blanches +à se réunir sur les tours élevées par les dieux; et que les femmes +timides, chacune dans sa demeure, allument de grands feux, afin +qu'on veille avec vigilance, de peur qu'on entre par surprise dans +la ville, en l'absence des hommes. Qu'il soit fait comme je le +dis, magnanimes Troiens, car mes paroles sont salutaires. Dès le +retour d'Éôs je parlerai encore aux Troiens dompteurs de chevaux. +Je me vante, ayant supplié Zeus et les autres dieux, de chasser +bientôt d'ici ces chiens que les kères ont amenés sur les nefs +noires. Veillons sur nous-mêmes pendant la nuit; mais, dès la +première heure du matin, couvrons-nous de nos armes et poussons +l'impétueux Arès sur les nefs creuses. Je saurai si le brave +Diomèdès Tydéide me repoussera loin des nefs jusqu'aux murailles, +ou si, le perçant de l'airain, j'emporterai ses dépouilles +sanglantes. Demain, il pourra se glorifier de sa force, s'il +résiste à ma pique; mais j'espère plutôt que, demain, quand Hélios +se lèvera, il tombera des premiers, tout sanglant, au milieu d'une +foule de ses compagnons. Et plût aux dieux que je fusse immortel +et toujours jeune, et honoré comme Athènè et Apollôn, autant qu'il +est certain que ce jour sera funeste aux Argiens! + +Hektôr parla ainsi, et les Troiens poussèrent des acclamations. Et +ils détachèrent du joug les chevaux mouillés de sueur, et ils les +lièrent avec des lanières auprès des chars; et ils amenèrent +promptement de la ville des boeufs et des brebis grasses; et ils +apportèrent un doux vin et du pain de leurs demeures, et ils +amassèrent beaucoup de bois. Puis, ils sacrifièrent de complètes +hécatombes aux immortels, et le vent en portait la fumée épaisse +et douce dans l'Ouranos. Mais les dieux heureux n'en voulurent +point et la dédaignèrent, car ils haîssaient la sainte Ilios, et +Priamos, et le peuple de Priamos aux piques de frêne. + +Et les Troiens, pleins d'espérance, passaient la nuit sur le +sentier de la guerre, ayant allumé de grands feux. Comme, lorsque +les astres étincellent dans l'Ouranos autour de la claire Sélènè, +et que le vent ne trouble point l'air, on voit s'éclairer les +cimes et les hauts promontoires et les vallées, et que l'aithèr +infini s'ouvre au faîte de l'Ouranos, et que le berger joyeux voit +luire tous les astres; de même, entre les nefs et l'eau courante +du Xanthos, les feux des Troiens brillaient devant Ilios. Mille +feux brûlaient ainsi dans la plaine; et, près de chacun, étaient +assis cinquante guerriers autour de la flamme ardente. Et les +chevaux, mangeant l'orge et l'avoine, se tenaient auprès des +chars, attendant Éôs au beau trône. + + +Chant 9 + +Tandis que les Troiens plaçaient ainsi leurs gardes, le désir de +la fuite, qui accompagne la froide terreur, saisissait les +Akhaiens. Et les plus braves étaient frappés d'une accablante +tristesse. + +De même, lorsque les deux vents Boréas et Zéphyros, soufflant de +la Thrèkè, bouleversent la haute mer poissonneuse, et que l'onde +noire se gonfle et se déroule en masses d'écume, ainsi, dans leurs +poitrines, se déchirait le coeur des Akhaiens. Et l'Atréide, +frappé d'une grande douleur, ordonna aux hérauts à la voix sonore +d'appeler, chacun par son nom, et sans clameurs, les hommes à +l'agora. Et lui-même appela les plus proches. Et tous vinrent +s'asseoir dans l'agora, pleins de tristesse. Et Agamemnôn se leva, +versant des larmes, comme une source abondante qui tombe largement +d'une roche élevée. Et, avec un profond soupir, il dit aux +Argiens: + +-- Ô amis, rois et chefs des Argiens, le Kronide Zeus m'a accablé +d'un lourd malheur, lui qui m'avait solennellement promis que je +ne m'en retournerais qu'après avoir détruit Ilios aux murailles +solides. Maintenant, il médite une fraude funeste, et il m'ordonne +de retourner sans gloire dans Argos, quand j'ai perdu tant de +guerriers déjà! Et ceci plaît au tout-puissant Zeus qui a renversé +les citadelles de tant de villes, et qui en renversera encore, car +sa puissance est très grande. Allons! obéissez tous à mes paroles: +fuyons sur nos nefs vers la terre bien-aimée de la patrie. Nous ne +prendrons jamais Ilios aux larges rues. + +Il parla ainsi, et tous restèrent muets, et les fils des Akhaiens +étaient tristes et silencieux. Enfin, Diomèdès hardi au combat +parla au milieu d'eux: + +-- Atréide, je combattrai le premier tes paroles insensées, comme +il est permis, ô roi, dans l'agora; et tu ne t'en irriteras pas, +car toi-même tu m'as outragé déjà au milieu des Danaens, me +nommant faible et lâche. Et ceci, les Argiens le savent, jeunes et +vieux. Certes, le fils du subtil Kronos t'a doué inégalement. Il +t'a accordé le sceptre et les honneurs suprêmes, mais il ne t'a +point donné la fermeté de l'âme, qui est la plus grande vertu. +Malheureux! penses-tu que les fils des Akhaiens soient aussi +faibles et aussi lâches que tu le dis? Si ton coeur te pousse à +retourner en arrière, va! voici la route; et les nombreuses nefs +qui t'ont suivi de Mykènè sont là, auprès du rivage de la mer. +Mais tous les autres Akhaiens chevelus resteront jusqu'à ce que +nous ayons renversé Ilios. Et s'ils veulent eux-mêmes fuir sur +leurs nefs vers la terre bien-aimée de la patrie, moi et Sthénélos +nous combattrons jusqu'à ce que nous ayons vu la fin d'Ilios, car +nous sommes venus ici sur la foi des dieux! + +Il parla ainsi, et tous les fils des Akhaiens applaudirent, +admirant le discours du dompteur de chevaux Diomèdès. Et le +cavalier Nestôr, se levant au milieu d'eux, parla ainsi: + +-- Tydéide, tu es le plus hardi au combat, et tu es aussi le +premier à l'agora parmi tes égaux en âge. Nul ne blâmera tes +paroles, et aucun des Akhaiens ne les contredira mais tu n'as pas +tout dit. À la vérité, tu es jeune, et tu pourrais être le moins +âgé de mes fils; et, cependant, tu parles avec prudence devant les +rois des Argiens, et comme il convient. C'est à moi de tout +prévoir et de tout dire, car je me glorifie d'être plus vieux que +toi. Et nul ne blâmera mes paroles, pas même le roi Agamemnôn. Il +est sans intelligence, sans justice et sans foyers domestiques, +celui qui aime les affreuses discordes intestines. Mais obéissons +maintenant à la nuit noire: préparons notre repas, plaçons des +gardes choisies auprès du fossé profond, en avant des murailles. +C'est aux jeunes hommes de prendre ce soin, et c'est à toi, +Atréide, qui es le chef suprême, de le leur commander. Puis, offre +un repas aux chefs, car ceci est convenable et t'appartient. Tes +tentes sont pleines du vin que les nefs des Akhaiens t'apportent +chaque jour de la Thrèkè, à travers l'immensité de la haute mer. +Tu peux aisément beaucoup offrir, et tu commandes à un grand +nombre de serviteurs. Quand les chefs seront assemblés, obéis à +qui te donnera le meilleur conseil; car les Akhaiens ont tous +besoin de sages conseils au moment où les ennemis allument tant de +feux auprès des nefs. Qui de nous pourrait s'en réjouir? Cette +nuit, l'armée sera perdue ou sauvée. + +Il parla ainsi, et tous, l'ayant écouté, obéirent. Et les gardes +armées sortirent, conduites par le Nestoréide Thrasymèdès, prince +des peuples, par Askalaphos et Ialménos, fils d'Arès, par +Mèrionès, Apharèos et Dèipiros, et par le divin Lykomèdès, fils de +Kréôn. Et les sept chefs des gardes conduisaient, chacun, cent +jeunes guerriers armés de longues piques. Et ils se placèrent +entre le fossé et la muraille, et ils allumèrent des feux et +prirent leur repas. Et l'Atréide conduisit les chefs des Akhaiens +sous sa tente et leur offrit un abondant repas. Et tous étendirent +les mains vers les mets. Et, quand ils eurent assouvi la soif et +la faim, le premier d'entre eux, le vieillard Nestôr, qui avait +déjà donné le meilleur conseil, parla ainsi, plein de sagesse, et +dit: + +-- Très illustre Atréide Agamemnôn, roi des hommes, je commencerai +et je finirai par toi, car tu commandes à de nombreux peuples, et +Zeus t'a donné le sceptre et les droits afin que tu les gouvernes. +C'est pourquoi il faut que tu saches parler et entendre, et +accueillir les sages conseils, si leur coeur ordonne aux autres +chefs de t'en donner de meilleurs. Et je te dirai ce qu'il y a de +mieux à faire, car personne n'a une meilleure pensée que celle que +je médite maintenant, et depuis longtemps, depuis le jour où tu as +enlevé, ô race divine, contre notre gré, la vierge Breisèis de la +tente d'Akhilleus irrité. Et j'ai voulu te dissuader, et, cédant à +ton coeur orgueilleux, tu as outragé le plus brave des hommes, que +les immortels mêmes honorent, et tu lui as enlevé sa récompense. +Délibérons donc aujourd'hui, et cherchons comment nous pourrons +apaiser Akhilleus par des présents pacifiques et par des paroles +flatteuses. + +Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit: + +-- Ô vieillard, tu ne mens point en rappelant mes injustices. J'ai +commis une offense, et je ne le nie point. Un guerrier que Zeus +aime dans son coeur l'emporte sur tous les guerriers. Et c'est +pour l'honorer qu'il accable aujourd'hui l'armée des Akhaiens. +Mais, puisque j'ai failli en obéissant à de funestes pensées, je +veux maintenant apaiser Akhilleus et lui offrir des présents +infinis. Et je vous dirai quels sont ces dons illustres: sept +trépieds vierges du feu, dix talents d'or, vingt bassins qu'on +peut exposer à la flamme, douze chevaux robustes qui ont toujours +remporté les premiers prix par la rapidité de leur course. Et il +ne manquerait plus de rien, et il serait comblé d'or celui qui +posséderait les prix que m'ont rapportés ces chevaux aux sabots +massifs. Et je donnerai encore au Pèléide sept belles femmes +Lesbiennes, habiles aux travaux, qu'il a prises lui-même dans +Lesbos bien peuplée, et que j'ai choisies, car elles étaient plus +belles que toutes les autres femmes. Et je les lui donnerai, et, +avec elles, celle que je lui ai enlevée, la vierge Breisèis; et je +jurerai un grand serment qu'elle n'a point connu mon lit, et que +je l'ai respectée. Toutes ces choses lui seront livrées aussitôt. +Et si les dieux nous donnent de renverser la grande ville de +Priamos, il remplira abondamment sa nef d'or et d'airain. Et quand +nous, Akhaiens, partagerons la proie, qu'il choisisse vingt femmes +Troiennes, les plus belles après l'Argienne Hélénè. Et si nous +retournons dans la fertile Argos, en Akhaiè, qu'il soit mon +gendre, et je l'honorerai autant qu'Orestès, mon unique fils +nourri dans les délices. J'ai trois filles dans mes riches +demeures, Khrysothémis, Laodikè et Iphianassa. Qu'il emmène, sans +lui assurer une dot, celle qu'il aimera le mieux, dans les +demeures de Pèleus. Ce sera moi qui la doterai, comme jamais +personne n'a doté sa fille, car je lui donnerai sept villes très +illustres: Kardamylè, Énopè, Hira aux prés verdoyants, la divine +Phèra, Anthéia aux gras pâturages, la belle Aipéia et Pèdasos +riche en vignes. Toutes sont aux bords de la mer, auprès de la +sablonneuse Pylos. Leurs habitants abondent en boeufs et en +troupeaux, et, par leurs dons, ils l'honoreront comme un dieu; et, +sous son sceptre, ils lui payeront de riches tributs. Je lui +donnerai tout cela s'il dépose sa colère. Qu'il s'apaise donc. +Aidès seul est implacable et indompté, et c'est pourquoi, de tous +les dieux, il est le plus haï des hommes. Qu'il me cède comme il +est juste, puisque je suis plus puissant et plus âgé que lui. + +Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit: + +-- Très illustre Atréide Agamemnôn, roi des hommes, certes, ils ne +sont point à mépriser les présents que tu offres au roi Akhilleus. +Allons! envoyons promptement des messagers choisis sous la tente +du Pèléide Akhilleus. Je les désignerai moi-même, et ils obéiront. +Que Phoinix aimé de Zeus les conduise, et ce seront le grand Aias +et le divin Odysseus, suivis des hérauts Hodios et Eurybatès. +Trempons nos mains dans l'eau, et supplions en silence Zeus +Kronide de nous prendre en pitié. + +Il parla ainsi, et tous furent satisfaits de ses paroles. Et les +hérauts versèrent aussitôt de l'eau sur leurs mains, et les jeunes +hommes emplirent les kratères de vin qu'ils distribuèrent, selon +l'ordre, à pleines coupes. Et, après avoir bu autant qu'ils le +voulaient, ils sortirent de la tente de l'Atréide Agamemnôn. Et le +cavalier Gérennien Nestôr exhorta longuement chacun d'eux, et +surtout Odysseus, à faire tous leurs efforts pour apaiser et +fléchir l'irréprochable Pèléide. Et ils allaient le long du rivage +de la mer aux bruits sans nombre, suppliant celui qui entoure la +terre de leur accorder de toucher le grand coeur de l'Aiakide. + +Et ils parvinrent aux nefs et aux tentes des Myrmidones. Et ils +trouvèrent le Pèléide qui charmait son âme en jouant d'une kithare +aux doux sons, belle, artistement faite et surmontée d'un joug +d'argent, et qu'il avait prise parmi les dépouilles, après avoir +détruit la ville d'Êétiôn. Et il charmait son âme, et il chantait +les actions glorieuses des hommes. Et Patroklos, seul, était assis +auprès de lui, l'écoutant en silence jusqu'à ce qu'il eût cessé de +chanter. + +Et ils s'avancèrent, précédés par le divin Odysseus, et ils +s'arrêtèrent devant le Pèléide. Et Akhilleus, étonné, se leva de +son siège, avec sa kithare, et Patroklos se leva aussi en voyant +les guerriers. Et Akhilleus aux pieds rapides leur parla ainsi: + +-- Je vous salue, guerriers. Certes, vous êtes les bienvenus, mais +quelle nécessité vous amène, vous qui, malgré ma colère, m'êtes +les plus chers parmi les Akhaiens? + +Ayant ainsi parlé, le divin Akhilleus les conduisit et les fit +asseoir sur des sièges aux draperies pourprées. Et aussitôt il dit +à Patroklos: + +-- Fils de Ménoitios, apporte un grand kratère, fais un doux +mélange, et prépare des coupes pour chacun de nous, car des hommes +très chers sont venus sous ma tente. + +Il parla ainsi, et Patroklos obéit à son cher compagnon. Et +Akhilleus étendit sur un grand billot, auprès du feu, le dos d'une +brebis, celui d'une chèvre grasse et celui d'un porc gras. Et +tandis qu'Automédôn maintenait les chairs, le divin Akhilleus les +coupait par morceaux et les embrochait. Et le Ménoitiade, homme +semblable à un dieu, allumait un grand feu. Et quand la flamme +tomba et s'éteignit, il étendit les broches au-dessus des charbons +en les appuyant sur des pierres, et il les aspergea de sel sacré. +Et Patroklos, ayant rôti les chairs et les ayant posées sur la +table, distribua le pain dans de belles corbeilles. Et Akhilleus +coupa les viandes, et il s'assit en face du divin Odysseus, et il +ordonna à Patroklos de sacrifier aux dieux. Et celui-ci fit des +libations dans le feu. Et tous étendirent les mains vers les mets +offerts. Et quand ils eurent assouvi la faim et la soif, Aias fit +signe à Phoinix. Aussitôt le divin Odysseus le comprit, et, +remplissant sa coupe de vin, il parla ainsi à Akhilleus: + +-- Salut, Akhilleus! Aucun de nous n'a manqué d'une part égale, +soit sous la tente de l'Atréide Agamemnôn, soit ici. Les mets y +abondent également. Mais il ne nous est point permis de goûter la +joie des repas, car nous redoutons un grand désastre, ô race +divine! et nous l'attendons, et nous ne savons si nos nefs solides +périront ou seront sauvées, à moins que tu ne t'armes de ton +courage. Voici que les Troiens orgueilleux et leurs alliés venus +de loin ont assis leur camp devant nos murailles et nos nefs. Et +ils ont allumé des feux sans nombre, et ils disent que rien ne les +retiendra plus et qu'ils vont se jeter sur nos nefs noires. Et le +Kronide Zeus a lancé l'éclair, montrant à leur droite des signes +propices. Hektôr, appuyé par Zeus, et très orgueilleux de sa +force, est plein d'une fureur terrible, n'honorant plus ni les +hommes ni les dieux. Une rage s'est emparée de lui. Il fait des +imprécations pour que la divine Éôs reparaisse promptement. Il se +vante de rompre bientôt les éperons de nos nefs et de consumer +celles-ci dans le feu ardent, et de massacrer les Akhaiens +aveuglés par la fumée. Je crains bien, dans mon esprit, que les +dieux n'accomplissent ses menaces, et que nous périssions +inévitablement devant Troiè, loin de la fertile Argos nourrice de +chevaux. Lève-toi, si tu veux, au dernier moment, sauver les fils +des Akhaiens de la rage des Troiens. Sinon, tu seras saisi de +douleur, car il n'y a point de remède contre un mal accompli. +Songe donc maintenant à reculer le dernier jour des Danaens. Ô +ami, ton père Pèleus te disait, le jour où il t'envoya, de la +Phthiè, vers Agamemnôn: -- Mon fils, Athènè et Hèrè te donneront +la victoire, s'il leur plaît; mais réprime ton grand coeur dans ta +poitrine, car la bienveillance est au-dessus de tout. Fuis la +discorde qui engendre les maux, afin que les Argiens, jeunes et +vieux, t'honorent.' Ainsi parlait le vieillard, et tu as oublié +ses paroles; mais aujourd'hui apaise-toi, refrène la colère qui +ronge le coeur, et Agamemnôn te fera des présents dignes de toi. +Si tu veux m'écouter, je te dirai ceux qu'il promet de remettre +sous tes tentes: -- sept trépieds vierges du feu, dix talents +d'or, vingt bassins qu'on peut exposer à la flamme, douze chevaux +robustes qui ont toujours remporté les premiers prix par la +rapidité de leur course. Et il ne manquerait plus de rien, et il +serait comblé d'or, celui qui posséderait les prix qu'ont +rapportés à l'Atréide Agamemnôn ces chevaux aux sabots massifs. Et +il te donnera encore sept belles femmes Lesbiennes, habiles aux +travaux, que tu as prises toi-même dans Lesbos bien peuplée, et +qu'il a choisies, car elles étaient plus belles que toutes les +autres femmes. Et il te les donnera, et, avec elles, celle qu'il +t'a enlevée, la vierge Breisèis; et il jurera un grand serment +qu'elle n'a point connu son lit et qu'il l'a respectée. Toutes ces +choses te seront livrées aussitôt. Mais si les dieux nous donnent +de renverser la grande ville de Priamos, tu rempliras abondamment +ta nef d'or et d'airain. Et quand nous, Akhaiens, nous partagerons +la proie, tu choisiras vingt femmes Troiennes, les plus belles +après l'Argienne Hélénè. Et si nous retournons dans la fertile +Argos, en Akhaiè, tu seras son gendre, et il t'honorera autant +qu'Orestès, son unique fils nourri dans les délices. Il a trois +filles dans ses riches demeures: Krysothémis, Laodikè et +Iphianassa. Tu emmèneras, sans lui assurer une dot, celle que tu +aimeras le mieux, dans les demeures de Pèleus. Ce sera lui qui la +dotera comme jamais personne n'a doté sa fille, car il te donnera +sept villes très illustres: Kardamylè, Énopè, Hira aux prés +verdoyants, la divine Phèra, Anthéia aux gras pâturages, la belle +Aipéia et Pèdasos riche en vignes. Toutes sont aux bords de la +mer, auprès de la sablonneuse Pylos. Leurs habitants abondent en +boeufs et en troupeaux. Et, par leurs dons, ils t'honoreront comme +un dieu; et, sous ton sceptre, ils te payeront de riches tributs. +Et il te donnera tout cela si tu déposes ta colère. Mais si +l'Atréide et ses présents te sont odieux, aie pitié du moins des +Panakhaiens accablés de douleur dans leur camp et qui t'honoreront +comme un dieu. Certes, tu leur devras une grande gloire, et tu +tueras Hektôr qui viendra à ta rencontre et qui se vante que nul +ne peut se comparer à lui de tous les Danaens que les nefs ont +apportés ici. + +Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit: + +-- Divin Laertiade, très subtil Odysseus, il faut que je dise +clairement ce que j'ai résolu et ce qui s'accomplira, afin que +vous n'insistiez pas tour à tour. Celui qui cache sa pensée dans +son âme et ne dit point la vérité m'est plus odieux que le seuil +d'Aidès. Je dirai donc ce qui me semble préférable. Ni l'Atréide +Agamemnôn, ni les autres Danaens ne me persuaderont, puisqu'il ne +m'a servi à rien de combattre sans relâche les guerriers ennemis. +Celui qui reste au camp et celui qui combat avec courage ont une +même part. Le lâche et le brave remportent le même honneur, et +l'homme oisif est tué comme celui qui agit. Rien ne m'est resté +d'avoir souffert des maux sans nombre et d'avoir exposé mon âme en +combattant. Comme l'oiseau qui porte à ses petits sans plume la +nourriture qu'il a ramassée et dont il n'a rien gardé pour lui- +même, j'ai passé sans sommeil d'innombrables nuits, j'ai lutté +contre les hommes pendant des journées sanglantes, pour la cause +de vos femmes; j'ai dévasté, à l'aide de mes nefs, douze villes, +demeures des hommes; sur terre, j'en ai pris onze autour de la +fertile Ilios; j'ai rapporté de toutes ces villes mille choses +précieuses et superbes, et j'ai tout donné à l'Atréide Agamemnôn, +tandis qu'assis auprès des nefs rapides, il n'en distribuait +qu'une moindre part aux rois et aux chefs et se réservait la plus +grande. Du moins ceux-ci ont gardé ce qu'il leur a donné; mais, de +tous les Akhaiens, à moi seul il m'a enlevé ma récompense! Qu'il +se réjouisse donc de cette femme et qu'il en jouisse! Pourquoi les +Argiens combattent-ils les Troiens? Pourquoi les Atréides ont-ils +conduit ici cette nombreuse armée? N'est-ce point pour la cause de +Hélénè à la belle chevelure? Sont-ils les seuls de tous les hommes +qui aiment leurs femmes? Tout homme sage et bon aime la sienne et +en prend soin. Et moi aussi, j'aimais celle-ci dans mon coeur, +bien que captive. Maintenant que, de ses mains, il m'a arraché ma +récompense, et qu'il m'a volé, il ne me persuadera, ni ne me +trompera plus, car je suis averti. Qu'il délibère avec toi, ô +Odysseus, et avec les autres rois, afin d'éloigner des nefs la +flamme ardente. Déjà il a fait sans moi de nombreux travaux; il a +construit un mur et creusé un fossé profond et large, défendu par +des pieux. Mais il n'en a pas réprimé davantage la violence du +tueur d'hommes Hektôr. Quand je combattais au milieu des Akhaiens, +Hektôr ne sortait que rarement de ses murailles. À peine se +hasardait-il devant les portes Skaies et auprès du hêtre. Et il +m'y attendit une fois, et à peine put-il échapper à mon +impétuosité. Maintenant, puisque je ne veux plus combattre le +divin Hektôr, demain, ayant sacrifié à Zeus et à tous les dieux, +je traînerai à la mer mes nefs chargées; et tu verras, si tu le +veux et si tu t'en soucies, mes nefs voguer, dès le matin, sur le +Hellespontos poissonneux, sous l'effort vigoureux des rameurs. Et +si l'illustre qui entoure la terre me donne une heureuse +navigation, le troisième jour j'arriverai dans la fertile Phthiè, +où sont les richesses que j'y ai laissées quand je vins ici pour +mon malheur. Et j'y conduirai l'or et le rouge airain, et les +belles femmes et le fer luisant que le sort m'a accordés, car le +roi Atréide Agamemnôn m'a arraché la récompense qu'il m'avait +donnée. Et répète-lui ouvertement ce que je dis, afin que les +Akhaiens s'indignent, s'il espère tromper de nouveau quelqu'autre +des Danaens. Mais, bien qu'il ait l'impudence d'un chien, il +n'oserait me regarder en face. Je ne veux plus ni délibérer, ni +agir avec lui, car il m'a trompé et outragé. C'est assez. Mais +qu'il reste en repos dans sa méchanceté, car le très sage Zeus lui +a ravi l'esprit. Ses dons me sont odieux, et lui, je l'honore +autant que la demeure d'Aidès. Et il me donnerait dix et vingt +fois plus de richesses qu'il n'en a et qu'il n'en aura, qu'il n'en +vient d'Orkhoménos, ou de Thèba dans l'Aigyptia, où les trésors +abondent dans les demeures, qui a cent portes, et qui, par +chacune, voit sortir deux cents guerriers avec chevaux et chars; +et il me ferait autant de présents qu'il y a de grains de sable et +de poussière, qu'il n'apaiserait point mon coeur avant d'avoir +expié l'outrage sanglant qu'il m'a fait. Et je ne prendrai point +pour femme légitime la fille de l'Atréide Agamemnôn, fût-elle plus +belle qu'Aphroditè d'or et plus habile aux travaux qu'Athènè aux +yeux clairs. Je ne la prendrai point pour femme légitime. Qu'il +choisisse un autre Akhaien qui lui plaise et qui soit un roi plus +puissant. Si les dieux me gardent, et si je rentre dans ma +demeure, Pèleus me choisira lui-même une femme légitime. Il y a, +dans l'Akhaiè, la Hellas et la Phthiè, de nombreuses jeunes filles +de chefs guerriers qui défendent les citadelles, et je ferai de +l'une d'elles ma femme légitime bien-aimée. Et mon coeur généreux +me pousse à prendre une femme légitime et à jouir des biens acquis +par le vieillard Pèleus. Toutes les richesses que renfermait la +grande Ilios aux nombreux habitants pendant la paix, avant la +venue des fils des Akhaiens, ne sont point d'un prix égal à la +vie, non plus que celles que renferme le sanctuaire de pierre de +l'archer Phoibos Apollôn, dans l'âpre Pythô. Les boeufs, les +grasses brebis, les trépieds, les blondes crinières des chevaux, +tout cela peut être conquis; mais l'âme qui s'est une fois +échappée d'entre nos dents ne peut être ressaisie ni rappelée. Ma +mère, la déesse Thétis aux pieds d'argent, m'a dit que deux kères +m'étaient offertes pour arriver à la mort. Si je reste et si je +combats autour de la ville des Troiens, je ne retournerai jamais +dans mes demeures, mais ma gloire sera immortelle. Si je retourne +vers ma demeure, dans la terre bien-aimée de ma patrie, je perdrai +toute gloire, mais je vivrai très vieux, et la mort ne me saisira +qu'après de très longues années. Je conseille à tous les Akhaiens +de retourner vers leurs demeures, car vous ne verrez jamais le +dernier jour de la haute Ilios. Zeus qui tonne puissamment la +protège de ses mains et a rempli son peuple d'une grande audace. +Pour vous, allez porter ma réponse aux chefs des Akhaiens, car +c'est là le partage des anciens; et ils chercheront dans leur +esprit un meilleur moyen de sauver les nefs et les tribus +Akhaiennes, car ma colère rend inutile celui qu'ils avaient +trouvé. Et Phoinix restera et couchera ici, afin de me suivre +demain, sur mes nefs, dans notre patrie, s'il le désire, du moins, +car je ne le contraindrai point. + +Il parla ainsi, et tous restèrent muets, accablés de ce discours +et de ce dur refus. Enfin, le vieux cavalier Phoinix parla ainsi, +versant des larmes, tant il craignait pour les nefs des Akhaiens: + +-- Si déjà tu as résolu ton retour, illustre Akhilleus, et si tu +refuses d'éloigner des nefs rapides la violence du feu +destructeur, parce que la colère est tombée dans ton coeur, +comment, cher fils, pourrai-je t'abandonner et rester seul ici? Le +vieux cavalier Pèleus m'ordonna de t'accompagner le jour où il +t'envoya, loin de la Phthiè, vers Agamemnôn, tout jeune encore, +ignorant la guerre lamentable et l'agora où les hommes deviennent +illustres. Et il m'ordonna de t'accompagner afin que je pusse +t'enseigner à parler et à agir. C'est pourquoi je ne veux point me +séparer de toi, cher fils, même quand un dieu me promettrait de +m'épargner la vieillesse et me rendrait à ma jeunesse florissante, +tel que j'étais quand je quittai pour la première fois la Hellas +aux belles femmes, fuyant la colère de mon père Amyntôr Orménide. +Et il s'était irrité contre moi à cause de sa concubine aux beaux +cheveux qu'il aimait et pour laquelle il méprisait sa femme +légitime, ma mère. Et celle-ci me suppliait toujours, à genoux, de +séduire cette concubine, pour que le vieillard la prît en haine. +Et je lui obéis, et mon père, s'en étant aperçu, se répandit en +imprécations, et supplia les odieuses Erinnyes, leur demandant que +je ne sentisse jamais sur mes genoux un fils bien-aimé, né de moi; +et les dieux, Zeus le souterrain et la cruelle Perséphonéia +accomplirent ses imprécations. Alors je ne pus me résoudre dans +mon âme à rester dans les demeures de mon père irrité. Et de +nombreux amis et parents, venus de tous côtés, me retinrent. Et +ils tuèrent beaucoup de grasses brebis et de boeufs noirs aux +pieds lents; et ils passèrent à l'ardeur du feu les porcs lourds +de graisse, et ils burent, par grandes cruches, le vin du +vieillard. Et pendant neuf nuits ils dormirent autour de moi, et +chacun me gardait tour à tour. L'un se tenait sous le portique de +la cour, l'autre dans le vestibule de la salle bien fermée. Et le +feu ne s'éteignait jamais. Mais, dans l'obscurité de la dixième +nuit, ayant rompu les portes de la salle, j'échappai facilement à +mes gardiens et aux serviteurs, et je m'enfuis loin de la grande +Hellas, et j'arrivai dans la fertile Phthiè, nourrice de brebis, +auprès du roi Pèleus. Et il me reçut avec bienveillance, et il +m'aima comme un père aime un fils unique, né dans son extrême +vieillesse, au milieu de ses domaines. Et il me fit riche, et il +me donna à gouverner un peuple, aux confins de la Phthiè, et je +commandai aux Dolopiens. Et je t'ai aimé de même dans mon coeur, ô +Akhilleus égal aux dieux. Et tu ne voulais t'asseoir aux repas et +manger dans tes demeures qu'assis sur mes genoux, et rejetant +parfois le vin et les mets dont tu étais rassasié, sur ma poitrine +et ma tunique, comme font les petits enfants. Et j'ai beaucoup +souffert et beaucoup travaillé pour toi, pensant que, si les dieux +m'avaient refusé une postérité, je t'adopterais pour fils, ô +Akhilleus semblable aux dieux, afin que tu pusses un jour me +défendre des outrages et de la mort. Ô Akhilleus, apaise ta grande +âme, car il ne te convient pas d 'avoir un coeur sans pitié. Les +dieux eux-mêmes sont exorables, bien qu'ils n'aient point d'égaux +en vertu, en honneurs et en puissance; et les hommes les +fléchissent cependant par les prières, par les voeux, par les +libations et par l'odeur des sacrifices, quand ils les ont +offensés en leur désobéissant. Les prières, filles du grand Zeus, +boiteuses, ridées et louches, suivent à grand'peine Atè. Et celle- +ci, douée de force et de rapidité, les précède de très loin et +court sur la face de la terre en maltraitant les hommes. Et les +prières la suivent, en guérissant les maux qu'elle a faits, +secourant et exauçant celui qui les vénère, elles qui sont filles +de Zeus. Mais elles supplient Zeus Kroniôn de faire poursuivre et +châtier par Atè celui qui les repousse et les renie. C'est +pourquoi, ô Akhilleus, rends aux filles de Zeus l'honneur qui +fléchit l'âme des plus braves. Si l'Atréide ne t'offrait point de +présents, s'il ne t'en annonçait point d'autres encore, s'il +gardait sa colère, je ne t'exhorterais point à déposer la tienne, +et à secourir les Argiens qui, cependant, désespèrent du salut. +Mais voici qu'il t'offre dès aujourd'hui de nombreux présents et +qu'il t'en annonce d'autres encore, et qu'il t'envoie, en +suppliants, les premiers chefs de l'armée Akhaienne, ceux qui te +sont chers entre tous les Argiens. Ne méprise donc point leurs +paroles, afin que nous ne blâmions point la colère que tu +ressentais; car nous avons appris que les anciens héros qu'une +violente colère avait saisis se laissaient fléchir par des +présents et par des paroles pacifiques. Je me souviens d'une +histoire antique. Certes, elle n'est point récente. Amis, je vous +la dirai: les Kourètes combattaient les Aitôliens belliqueux, +autour de la ville de Kalidôn; et les Kourètes voulaient la +saccager. Et Artémis au siège d'or avait attiré cette calamité sur +les Aitôliens, irritée qu'elle était de ce qu'Oineus ne lui eût +point offert de prémices dans ses grasses prairies. Tous les dieux +avaient joui de ses hécatombes; mais, oublieux ou imprudent, il +n'avait point sacrifié à la seule fille du grand Zeus, ce qui +causa des maux amers; car, dans sa colère, la race divine qui se +réjouit de ses flèches suscita un sanglier sauvage, aux blanches +défenses, qui causa des maux innombrables, dévasta les champs +d'Oineus et arracha de grands arbres, avec racines et fleurs. + +Et le fils d'Oineus, Méléagros, tua ce sanglier, après avoir +appelé, des villes prochaines, des hommes chasseurs et des chiens. +Et cette bête sauvage ne fut point domptée par peu de chasseurs, +et elle en fit monter plusieurs sur le bûcher. Mais Artémis excita +la discorde et la guerre entre les Kourètes et les magnanimes +Aitôliens, à cause de la hure du sanglier et de sa dépouille +hérissée. Aussi longtemps que Méléagros cher à Arès combattit, les +Kourètes, vaincus, ne purent rester hors de leurs murailles; mais +la colère, qui trouble l'esprit des plus sages, envahit l'âme de +Méléagros, et irrité dans son coeur contre sa mère Althaiè, il +resta inactif auprès de sa femme légitime, la belle Kléopatrè, +fille de la vierge Marpissè Événide et d'Idaios, le plus brave des +hommes qui fussent alors sur la terre. Et celui-ci avait tendu son +arc contre le roi Phoibos Apollôn, à cause de la belle nymphe +Marpissè. Et le père et la mère vénérable de Kléopatrè l'avaient +surnommée Alkyonè, parce que la mère d' Alkyôn avait gémi +amèrement quand l' archer Phoibos Apollôn la ravit. Et Méléagros +restait auprès de Kléopatrè, couvant une ardente colère dans son +coeur, à cause des imprécations de sa mère qui suppliait en +gémissant les dieux de venger le meurtre fraternel. Et, les genoux +ployés, le sein baigné de pleurs, frappant de ses mains la terre +nourricière, elle conjurait Aidès et la cruelle Perséphonéia de +donner la mort à son fils Méléagros. Et Érinnys à l'âme +implacable, qui erre dans la nuit, l'entendit du fond de l'Érébos. +Et les Kourètes se ruèrent, en fureur et en tumulte, contre les +portes de la ville, et ils heurtaient les tours. Et les vieillards +Aitôliens supplièrent Méléagros; et ils lui envoyèrent les sacrés +sacrificateurs des dieux, afin qu'il sortît et secourût les siens. +Et ils lui offrirent un très riche présent, lui disant de choisir +le plus fertile et le plus beau domaine de l'heureuse Kalydôn, +vaste de cinquante arpents, moitié en vignes, moitié en terres +arables. Et le vieux cavalier Oineus le suppliait, debout sur le +seuil élevé de la chambre nuptiale et frappant les portes +massives. Et ses soeurs et sa mère vénérable le suppliaient aussi; +mais il ne les écoutait point, non plus que ses plus chers +compagnons, et ils ne pouvaient apaiser son coeur. Mais déjà les +Kourètes escaladaient les tours, incendiaient la ville et +approchaient de la chambre nuptiale. Alors, la belle jeune femme +le supplia à son tour, et elle lui rappela les calamités qui +accablent les habitants d'une ville prise d'assaut: les hommes +tués, les demeures réduites en cendre, les enfants et les jeunes +femmes emmenés. Et enfin son âme fut ébranlée au tableau de ces +misères. Et il se leva, revêtit ses armes éclatantes, et recula le +dernier jour des Aitôliens, car il avait déposé sa colère. Et ils +ne lui firent point de nombreux et riches présents, et cependant +il les sauva ainsi. Mais ne songe point à ces choses, ami, et +qu'un dieu contraire ne te détermine point à faire de même. Il +serait plus honteux pour toi de ne secourir les nefs que lorsqu' +elles seront en flammes. Viens! reçois ces présents, et les +Akhaiens t'honoreront comme un dieu. Si tu combattais plus tard, +sans accepter ces dons, tu serais moins honoré, même si tu +repoussais le danger loin des nefs. + +Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit: + +-- Ô Phoinix, père divin et vénérable, je n'ai nul besoin +d'honneurs. Je suis assez honoré par la volonté de Zeus qui me +retient auprès de mes nefs aux poupes recourbées, et je le serai +tant qu'il y aura un souffle dans ma poitrine et que mes genoux +pourront se mouvoir. Mais je te le dis, garde mes paroles dans ton +esprit: Ne trouble point mon coeur, en pleurant et en gémissant, à +cause du héros Atréide, car il ne te convient point de l'aimer, à +moins de me devenir odieux, à moi qui t'aime. Il est juste que tu +haïsses celui qui me hait. Règne avec moi et défends ta part de +mon honneur. Ceux-ci vont partir, et tu resteras ici, couché sur +un lit moelleux; et, aux premières lueurs d'Éôs, nous délibérerons +s'il nous faut retourner vers notre patrie, ou rester. + +Il parla, et, de ses sourcils, il fit signe à Patroklos, afin que +celui-ci préparât le lit épais de Phoinix et que les envoyés +sortissent promptement de la tente. Mais le Télamônien Aias, +semblable à un dieu, parla ainsi: + +-- Divin Laertiade, très subtil Odysseus, allons-nous-en! Ces +discours n' auront point de fin, et il nous faut rapporter +promptement une réponse, bien que mauvaise, aux Danaens qui nous +attendent. Akhilleus garde une colère orgueilleuse dans son coeur +implacable. Dur, il se soucie peu de l'amitié de ses compagnons +qui l'honorent entre tous auprès des nefs. Ô inexorable! +n'accepte-t-on point le prix du meurtre d'un frère ou d'un fils? +Et celui qui a tué reste au milieu de son peuple, dès qu'il a +expié son crime, et son ennemi, satisfait, s'apaise. Les dieux ont +allumé dans ta poitrine une sombre et inextinguible colère, à +cause d'une seule jeune fille, quand nous t'en offrons sept très +belles et un grand nombre d'autres présents. C'est pourquoi, +prends un esprit plus doux, et respecte ta demeure, puisque nous +sommes tes hôtes domestiques envoyés par la foule des Danaens, et +que nous désirons être les plus chers de tes amis, entre tous les +Akhaiens. + +Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit: + +-- Divin Aias Télamônien, prince des peuples, ce que tu as dit est +sage, mais mon coeur se gonfle de colère quand je songe à +l'Atréide qui m'a outragé au milieu des Danaens, comme il eût fait +d'un misérable. Allez donc, et rapportez votre message. Je ne me +soucierai plus de la guerre sanglante avant que le divin Hektôr, +le fils du brave Priamos, ne soit parvenu jusqu'aux tentes et aux +nefs des Myrmidones, après avoir massacré les Argiens et incendié +leurs nefs. C'est devant ma tente et ma nef noire que je +repousserai le furieux Hektôr loin de la mêlée. + +Il parla ainsi. Et chacun, ayant saisi une coupe profonde, fit ses +libations, et ils s'en retournèrent vers les nefs, et Odysseus les +conduisait. + +Et Patroklos commanda à ses compagnons et aux servantes de +préparer promptement le lit épais de Phoinix. Et, lui obéissant, +elles préparèrent le lit, comme il l'avait commandé. Et elles le +firent de peaux de brebis, de couvertures et de fins tissus de +lin. Et le vieillard se coucha, en attendant la divine Éôs. Et +Akhilleus se coucha dans le fond de la tente bien construite, et, +auprès de lui, se coucha une femme qu'il avait amenée de Lesbos, +la fille de Phorbas, Diomèda aux belles joues. Et Patroklos se +coucha dans une autre partie de la tente, et, auprès de lui, se +coucha la belle Iphis que lui avait donnée le divin Akhilleus +quand il prit la haute Skyros, citadelle d'Ényeus. + +Et, les envoyés étant arrivés aux tentes de l'Atréide, les fils +des Akhaiens, leur offrant des coupes d'or, s'empressèrent autour +d'eux, et ils les interrogeaient. Et, le premier, le roi des +hommes, Agamemnôn, les interrogea ainsi: + +-- Dis-moi, Odysseus, très digne de louanges, illustre gloire des +Akhaiens, veut-il défendre les nefs de la flamme ardente, ou +refuse-t-il, ayant gardé sa colère dans son coeur orgueilleux? + +Et le patient et divin Odysseus lui répondit: + +-- Très illustre Atréide Agamemnôn, roi des hommes, il ne veut +point éteindre sa colère, et il n'est que plus irrité. Il refuse +tes dons. Il te conseille de délibérer avec les autres Argiens +comment tu sauveras les nefs et l'armée des Akhaiens. Il menace, +dès les premières lueurs d'Éôs, de traîner à la mer ses nefs +solides; et il exhorte les autres Argiens à retourner vers leur +patrie, car il dit que vous ne verrez jamais le dernier jour de la +haute Ilios, et que Zeus qui tonne puissamment la protège de ses +mains et a rempli son peuple d'une grande audace. Il a parlé +ainsi, et ceux qui m'ont suivi, Aias et les deux hérauts pleins de +prudence peuvent l'affirmer. Et le vieillard Phoinix s'est couché +sous sa tente, et il l'emmènera demain sur ses nefs vers leur +chère patrie, s'il le désire, car il ne veut point le contraindre. + +Il parla ainsi, et tous restèrent muets, accablés de ce discours +et de ces dures paroles. Et les fils des Akhaiens restèrent +longtemps muets et tristes. Enfin, Diomèdès hardi au combat parla +ainsi: + +-- Très illustre roi des hommes, Atréide Agamemnôn, plût aux dieux +que tu n'eusses point supplié l'irréprochable Pèléide, en lui +offrant des dons infinis! Il avait un coeur orgueilleux, et tu as +enflé son orgueil. Laissons-le; qu'il parte ou qu'il reste. Il +combattra de nouveau quand il lui plaira et qu'un dieu l'y +poussera. Allons! faites tous ce que je vais dire. Reposons-nous, +puisque nous avons ranimé notre âme en buvant et en mangeant, ce +qui donne la force et le courage. Mais aussitôt que la belle Éôs +aux doigts rosés paraîtra, rangeons l'armée et les chars devant +les nefs. Alors, Atréide, exhorte les hommes au combat, et combats +toi-même aux premiers rangs. + +Il parla ainsi, et tous les rois applaudirent, admirant les +paroles de l'habile cavalier Diomèdès. Et après avoir fait des +libations, ils se retirèrent sous leurs tentes, où ils se +couchèrent et s'endormirent. + + +Chant 10 + +Les chefs des Panakhaiens dormaient dans la nuit, auprès des nefs, +domptés par le sommeil; mais le doux sommeil ne saisissait point +l'Atréide Agamemnôn, prince des peuples, et il roulait beaucoup de +pensées dans son esprit. + +De même que l'époux de Hèrè lance la foudre, ce grand bruit +précurseur des batailles amères, ou de la pluie abondante, ou de +la grêle pressée, ou de la neige qui blanchit les campagnes; de +même Agamemnôn poussait de nombreux soupirs du fond de sa +poitrine, et tout son coeur tremblait quand il contemplait le camp +des Troiens et la multitude des feux qui brûlaient devant Ilios, +et qu'il entendait le son des flûtes et la rumeur des hommes. Et +il regardait ensuite l'armée des Akhaiens, et il arrachait ses +cheveux qu'il vouait à l'éternel Zeus, et il gémissait dans son +coeur magnanime. + +Et il vit que le mieux était de se rendre auprès du Nèlèiôn Nestôr +pour délibérer sur le moyen de sauver ses guerriers et de trouver +un remède aux maux qui accablaient tous les Danaens. Et, s'étant +levé, il revêtit une tunique, attacha de belles sandales à ses +pieds robustes, s'enveloppa de la peau rude d'un lion grand et +fauve, et saisit une lance. + +Et voici que la même terreur envahissait Ménélaos. Le sommeil +n'avait point fermé ses paupières, et il tremblait en songeant aux +souffrances des Argiens qui, pour sa cause ayant traversé la vaste +mer, étaient venus devant Troiè, pleins d'ardeur belliqueuse. Et +il couvrit son large dos de la peau tachetée d'un léopard, posa un +casque d'airain sur sa tête, saisit une lance de sa main robuste +et sortit pour éveiller son frère qui commandait à tous les +Argiens, et qu'ils honoraient comme un dieu. Et il le rencontra, +revêtu de ses belles armes, auprès de la poupe de sa nef; et +Agamemnôn fut joyeux de le voir, et le brave Ménélaos parla ainsi +le premier: + +-- Pourquoi t'armes-tu, frère? Veux-tu envoyer un de nos +compagnons épier les Troiens? Je crains qu'aucun de ceux qui te le +promettront n'ose, seul dans la nuit divine, épier les guerriers +ennemis. Celui qui le fera, certes, sera plein d'audace. + +Et le roi Agamemnôn, lui répondant, parla ainsi: + +-- Il nous faut à tous deux un sage conseil, ô Ménélaos, +nourrisson de Zeus, qui nous aide à sauver les Argiens et les +nefs, puisque l'esprit de Zeus nous est contraire, et qu'il se +complaît aux sacrifices de Hektôr beaucoup plus qu'aux nôtres; car +je n'ai jamais ni vu, ni entendu dire qu'un seul homme ait +accompli, en un jour, autant de rudes travaux que Hektôr cher à +Zeus contre les fils des Akhaiens, bien qu'il ne soit né ni d'une +déesse ni d'un dieu. Et je pense que les Argiens se souviendront +amèrement et longtemps de tous les maux qu'il leur a faits. Mais, +va! Cours vers les nefs; appelle Aias et Idoméneus. Moi, je vais +trouver le divin Nestôr, afin qu'il se lève et vienne vers la +troupe sacrée des gardes, et qu'il leur commande. Ils l'écouteront +avec plus de respect que d'autres, car son fils est à leur tête, +avec Mèrionès, le compagnon d'Idoméneus. C'est à eux que nous +avons donné le commandement des gardes. + +Et le brave Ménélaos lui répondit: + +-- Comment faut-il obéir à ton ordre? Resterai-je au milieu d'eux, +en t'attendant, ou reviendrai-je promptement vers toi, après les +avoir avertis? + +Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit: + +-- Reste, afin que nous ne nous égarions point tous deux en venant +au hasard au-devant l'un de l'autre, car le camp a de nombreuses +routes. Parle à voix haute sur ton chemin et recommande la +vigilance. Adjure chaque guerrier au nom de ses pères et de ses +descendants; donne des louanges à tous, et ne montre point un +esprit orgueilleux. Il faut que nous agissions ainsi par nous- +mêmes, car, dès le berceau, Zeus nous a infligé cette lourde +tâche. + +Ayant ainsi parlé, il congédia son frère, après lui avoir donné de +sages avis, et il se rendit auprès de Nestôr, prince des peuples. +Et il le trouva sous sa tente, non loin de sa nef noire, couché +sur un lit épais. Et autour de lui étaient répandues ses armes aux +reflets variés, le bouclier, les deux lances, et le casque +étincelant, et le riche ceinturon que ceignait le vieillard quand +il s'armait pour la guerre terrible, à la tête des siens; car il +ne se laissait point accabler par la triste vieillesse. Et, +s'étant soulevé, la tête appuyée sur le bras, il parla ainsi à +l'Atréide: + +-- Qui es-tu, qui viens seul vers les nefs, à travers le camp, au +milieu de la nuit noire, quand tous les hommes mortels sont +endormis? Cherches-tu quelque garde ou quelqu'un de tes +compagnons? Parle, ne reste pas muet en m'approchant. Que te faut- +il? + +Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit: + +-- Ô Nestôr Nèlèiade, illustre gloire des Akhaiens, reconnais +l'Atréide Agamemnôn, celui que Zeus accable entre tous de travaux +infinis, jusqu'à ce que le souffle manque à ma poitrine et que mes +genoux cessent de se mouvoir. J'erre ainsi, parce que le doux +sommeil n'abaisse point mes paupières, et que la guerre et la +ruine des Akhaiens me rongent de soucis. Je tremble pour les +Danaens, et je suis troublé, et mon coeur n'est plus ferme, et il +bondit hors de mon sein, et mes membres illustres frémissent. Si +tu sais ce qu'il faut entreprendre, et puisque tu ne dors pas, +viens; rendons-nous auprès des gardes, et sachons si, rompus de +fatigue, ils dorment et oublient de veiller. Les guerriers ennemis +ne sont pas éloignés, et nous ne savons s'ils ne méditent point de +combattre cette nuit. + +Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit: + +-- Atréide Agamemnôn, très illustre roi des hommes, le prudent +Zeus n'accordera peut-être pas à Hektôr tout ce qu'il espère; et +je pense qu'il ressentira à son tour de cruelles douleurs si +Akhilleus arrache de son coeur sa colère fatale. Mais je te +suivrai volontiers, et nous appellerons les autres chefs: le +Tydéide illustre par sa lance, et Odysseus, et l'agile Aias, et le +robuste fils de Phyleus, et le divin Aias aussi, et le roi +Idoméneus. Les nefs de ceux-ci sont très éloignées. Cependant, je +blâme hautement Ménélaos, bien que je l'aime et le vénère, et même +quand tu t'en irriterais contre moi. Pourquoi dort-il et te +laisse-t-il agir seul? Il devrait lui-même exciter tous les chefs, +car une inexorable nécessité nous assiège. + +Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit: + +-- Ô vieillard, je t'ai parfois poussé à le blâmer, car il est +souvent négligent et ne veut point agir, non qu'il manque +d'intelligence ou d'activité, mais parce qu'il me regarde et +attend que je lui donne l'exemple. Mais voici qu'il s'est levé +avant moi et qu'il m'a rencontré. Et je l'ai envoyé appeler ceux +que tu nommes. Allons! nous les trouverons devant les portes, au +milieu des gardes; car c'est là que j'ai ordonné qu'ils se +réunissent. + +Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit: + +-- Nul d'entre les Argiens ne s'irritera contre lui et ne +résistera à ses exhortations et à ses ordres. + +Ayant ainsi parlé, il se couvrit la poitrine d'une tunique, +attacha de belles sandales à ses pieds robustes, agrafa un manteau +fait d'une double laine pourprée, saisit une forte lance à pointe +d'airain et s'avança vers les nefs des Akhaiens cuirassés. Et le +cavalier Gérennien Nestôr, parlant à haute voix, éveilla Odysseus +égal à Zeus en prudence; et celui-ci, aussitôt qu'il eut entendu, +sortit de sa tente et leur dit: + +-- Pourquoi errez-vous seuls auprès des nefs, à travers le camp, +au milieu de la nuit divine? Quelle nécessité si grande vous y +oblige? + +Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit: + +-- Laertiade, issu de Zeus, subtil Odysseus, ne t'irrite pas. Une +profonde inquiétude trouble les Akhaiens. Suis-nous donc et +éveillons chaque chef, afin de délibérer s'il faut fuir ou +combattre. + +Il parla ainsi, et le subtil Odysseus, étant rentré sous sa tente, +jeta un bouclier éclatant sur ses épaules et revint à eux. Et ils +se rendirent auprès du Tydéide Diomèdès, et ils le virent hors de +sa tente avec ses armes. Et ses compagnons dormaient autour, le +bouclier sous la tête. Leurs lances étaient plantées droites, et +l'airain brillait comme l'éclair de Zeus. Et le héros dormait +aussi, couché sur la peau d'un boeuf sauvage, un tapis splendide +sous la tête. Et le cavalier Gérennien Nestôr, s'approchant, le +poussa du pied et lui parla rudement: + +-- Lève-toi, fils de Tydeus! Pourquoi dors-tu pendant cette nuit? +N'entends-tu pas les Troiens, dans leur camp, sur la hauteur, non +loin des nefs? Peu d'espace nous sépare d'eux. + +Il parla ainsi, et Diomèdès, sortant aussitôt de son repos, lui +répondit par ces paroles ailées: + +-- Tu ne te ménages pas assez, vieillard. Les jeunes fils des +Akhaiens ne peuvent-ils aller de tous côtés dans le camp éveiller +chacun des rois? Vieillard, tu es infatigable, en vérité. + +Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit: + +-- Certes, ami, tout ce que tu as dit est très sage. J'ai des +guerriers nombreux et des fils irréprochables. Un d'entre eux +aurait pu parcourir le camp. Mais une dure nécessité assiège les +Akhaiens; la vie ou la mort des Argiens est sur le tranchant de +l'épée. Viens donc, et, si tu me plains, car tu es plus jeune que +moi, éveille l'agile Aias et le fils de Phyleus. + +Il parla ainsi et Diomèdès, se couvrant les épaules de la peau +d'un grand lion fauve, prit une lance, courut éveiller les deux +rois et les amena. Et bientôt ils arrivèrent tous au milieu des +gardes, dont les chefs ne dormaient point et veillaient en armes, +avec vigilance. Comme des chiens qui gardent activement des brebis +dans l'étable, et qui, entendant une bête féroce sortie des bois +sur les montagnes, hurlent contre elle au milieu des cris des +pâtres; de même veillaient les gardes, et le doux sommeil +n'abaissait point leurs paupières pendant cette triste nuit; mais +ils étaient tournés du côté de la plaine, écoutant si les Troiens +s'avançaient. Et le vieillard Nestôr, les ayant vus, en fut +réjoui; et, les félicitant, il leur dit en paroles ailées: + +-- C'est ainsi, chers enfants, qu'il faut veiller. Que le sommeil +ne saisisse aucun d'entre vous, de peur que nous ne soyons le +jouet de l'ennemi. + +Ayant ainsi parlé, il passa le fossé, et les rois Argiens +convoqués au conseil le suivirent, et, avec eux, Mèrionès et +l'illustre fils de Nestôr, appelés à délibérer aussi. Et, +lorsqu'ils eurent passé le fossé, ils s'arrêtèrent en un lieu d'où +l'on voyait le champ de bataille, là où le robuste Hektôr, ayant +défait les Argiens, avait commencé sa retraite dès que la nuit eut +répandu ses ténèbres. Et c'est là qu'ils délibéraient entre eux. +Et le cavalier Gérennien Nestôr parla ainsi le premier: + +-- Ô amis, quelque guerrier, sûr de son coeur audacieux, veut-il +aller au milieu des Troiens magnanimes? Peut-être se saisirait-il +d'un ennemi sorti de son camp, ou entendrait-il les Troiens qui +délibèrent entre eux, soit qu'ils veuillent rester loin des nefs, +soit qu'ils ne veuillent retourner dans leur ville, qu'ayant +dompté les Akhaiens. Il apprendrait tout et reviendrait vers nous, +sans blessure, et il aurait une grande gloire sous l'Ouranos, +parmi les hommes, ainsi qu'une noble récompense. Les chefs qui +commandent sur nos nefs, tous, tant qu'ils sont, lui donneraient, +chacun, une brebis noire allaitant un agneau, et ce don serait +sans égal; et toujours il serait admis à nos repas et à nos fêtes. + +Il parla ainsi, et tous restèrent muets, mais le brave Diomèdès +répondit: + +-- Nestôr, mon coeur et mon esprit courageux me poussent à entrer +dans le camp prochain des guerriers ennemis; mais, si quelque +héros veut me suivre, mon espoir sera plus grand et ma confiance +sera plus ferme. Quand deux hommes marchent ensemble, l'un conçoit +avant l'autre ce qui est utile. Ce n'est pas qu'un seul ne le +puisse, mais son esprit est plus lent et sa résolution est +moindre. + +Il parla ainsi, et beaucoup voulurent le suivre: les deux Aias, +nourrissons d'Arès, et le fils de Nestôr, et Mèrionès, et +l'Atréide Ménélaos illustre par sa lance. L’audacieux Odysseus +voulut aussi pénétrer dans le camp des Troiens. Et le roi des +hommes, Agamemnôn, parla ainsi au milieu d'eux: + +-- Tydéide Diomèdès, le plus cher à mon âme, choisis, dans le +meilleur de ces héros, le compagnon que tu voudras, puisque tous +s'offrent à toi; mais ne néglige point, par respect, le plus +robuste pour un plus faible, même s'il était un roi plus puissant. + +Il parla ainsi, et il craignait pour le blond Ménélaos mais le +brave Diomèdès répondit: + +-- Puisque tu m'ordonnes de choisir moi-même un compagnon, comment +pourrais-je oublier le divin Odysseus qui montre dans tous les +travaux un coeur irréprochable et un esprit viril, et qui est aimé +de Pallas Athènè? S'il m'accompagne, nous reviendrons tous deux du +milieu des flammes, car il est plein d'intelligence. + +Et le patient et divin Odysseus lui répondit: + +-- Tydéide Diomèdès, ne me loue ni ne me blâme outre mesure. Tu +parles au milieu des Argiens qui me connaissent. Allons! la nuit +passe; déjà l'aube est proche; les étoiles s'inclinent. Les deux +premières parties de la nuit se sont écoulées, et la troisième +seule nous reste. + +Ayant ainsi parlé, ils se couvrirent de leurs lourdes armes. +Thrasymèdès, ferme au combat, donna au Tydéide une épée à deux +tranchants, car la sienne était restée sur les nefs, et un +bouclier. Et Diomèdès mit sur sa tête un casque fait d'une peau de +taureau, terne et sans crinière, tel qu'en portaient les plus +jeunes guerriers. Et Mèrionès donna à Odysseus un arc, un carquois +et une épée. Et le Laertiade mit sur sa tête un casque fait de +peau, fortement lié, en dedans, de courroies, que les dents +blanches d'un sanglier hérissaient de toutes parts au dehors, et +couvert de poils au milieu. Autolykos avait autrefois enlevé ce +casque dans Éléôn, quand il força la solide demeure d'Amyntôr +Orménide; et il le donna, dans Skandéia, au Kythérien Amphidamas; +et Amphidamas le donna à son hôte Molos, et Molos à son fils +Mèrionès. Maintenant Odysseus le mit sur sa tête. + +Et après avoir revêtu leurs armes, les deux guerriers partirent, +quittant les autres chefs. Et Pallas Athènè envoya, au bord de la +route, un héron propice, qu'ils ne virent point dans la nuit +obscure, mais qu'ils entendirent crier. Et Odysseus, tout joyeux, +pria Athènè: + +-- Entends-moi, fille de Zeus tempétueux, toi qui viens à mon aide +dans tous mes travaux, et à qui je ne cache rien de tout ce que je +fais. À cette heure, sois-moi favorable encore, Athènè! Accorde- +nous de revenir vers nos nefs illustres, ayant accompli une grande +action qui soit amère aux Troiens. + +Et le brave Diomèdès la pria aussi: + +-- Entends-moi, fille indomptée de Zeus! Protège-moi maintenant, +comme tu protégeas le divin Tydeus, mon père, dans Thèbè, où il +fut envoyé par les Akhaiens. Il laissa les Akhaiens cuirassés sur +les bords de l'Asôpos; et il portait une parole pacifique aux +Kadméiens; mais, au retour, il accomplit des actions mémorables, +avec ton aide, déesse, qui le protégeais! Maintenant, sois-moi +favorable aussi, et je te sacrifierai une génisse d'un an, au +large front, indomptée, car elle n'aura jamais été soumise au +joug. Et je te la sacrifierai, en répandant de l'or sur ses +cornes. + +Ils parlèrent ainsi en priant, et Pallas Athènè les entendit. Et, +après qu'ils eurent prié la fille du grand Zeus, ils s'avancèrent +comme deux lions, à travers la nuit épaisse et le carnage et les +cadavres et les armes et le sang noir. + +Mais Hektôr aussi n'avait point permis aux Troiens magnanimes de +dormir; et il avait convoqué les plus illustres des chefs et des +princes, et il délibérait prudemment avec eux: + +-- Qui d'entre vous méritera une grande récompense, en me +promettant d'accomplir ce que je désire? Cette récompense sera +suffisante. Je lui donnerai un char et deux chevaux au beau col, +les meilleurs entre tous ceux qui sont auprès des nefs rapides des +Akhaiens. Il remporterait une grande gloire celui qui oserait +approcher des nefs rapides, et reconnaître si les Argiens veillent +toujours devant les nefs, ou si, domptés par nos mains, ils se +préparent à fuir et ne veulent plus même veiller pendant la nuit, +accablés par la fatigue. + +Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et il y avait, parmi les +Troiens, Dolôn, fils d'Eumèdos, divin héraut, riche en or et en +airain. Dolôn n'était point beau, mais il avait des pieds agiles; +et c'était un fils unique avec cinq soeurs. Il se leva, et il dit +à Hektôr et aux Troiens: + +-- Hektôr, mon coeur et mon esprit courageux me poussent à aller +vers les nefs rapides, à la découverte; mais lève ton sceptre et +jure que tu me donneras les chevaux et le char orné d'airain qui +portent l'irréprochable Pèléiôn. Je ne te serai point un espion +inhabile et au-dessous de ton attente. J'irai de tous côtés dans +le camp, et je parviendrai jusqu'à la nef d'Agamemnôn, où, sans +doute, les premiers d'entre les rois délibèrent s'il faut fuir ou +combattre. + +Il parla ainsi, et le Priamide saisit son sceptre et fit ce +serment: + +-- Que l'époux de Hèrè, Zeus au grand bruit, le sache: nul autre +guerrier Troien ne sera jamais traîné par ces chevaux, car ils +n'illustreront que toi seul, selon ma promesse. + +Il parla ainsi, jurant un vain serment, et il excita Dolôn. Et +celui-ci jeta aussitôt sur ses épaules un arc recourbé, se couvrit +de la peau d'un loup blanc, mit sur sa tête un casque de peau de +belette, et prit une lance aiguë. Et il s'avança vers les nefs, +hors du camp; mais il ne devait point revenir des nefs rendre +compte à Hektôr de son message. Lorsqu'il eut dépassé la foule des +hommes et des chevaux, il courut rapidement. Et le divin Odysseus +le vit arriver et dit à Diomèdès: + +-- Ô Diomèdès, cet homme vient du camp ennemi. Je ne sais s'il +veut espionner nos nefs, ou dépouiller quelque cadavre parmi les +morts. Laissons-le nous dépasser un peu dans la plaine, et nous le +poursuivrons, et nous le prendrons aussitôt. S'il court plus +rapidement que nous, pousse-le vers les nefs, loin de son camp, en +le menaçant de ta lance, afin qu'il ne se réfugie point dans la +ville. + +Ayant ainsi parlé, ils se cachèrent hors du chemin parmi les +cadavres, et le Troien les dépassa promptement dans son +imprudence. Et il s'était à peine éloigné de la longueur d'un +sillon que tracent deux mules, qui valent mieux que les boeufs +pour tracer un sillon dans une terre dure, que les deux guerriers +le suivirent. Et il les entendit, et il s'arrêta inquiet. Et il +pensait dans son esprit que ses compagnons accouraient pour le +rappeler par l'ordre de Hektôr; mais à une portée de trait +environ, il reconnut des guerriers ennemis, et agitant ses jambes +rapides, il prit la fuite, et les deux Argiens le poussaient avec +autant de hâte. + +Ainsi que deux bons chiens de chasse, aux dents aiguës, +poursuivent de près, dans un bois, un faon ou un lièvre qui les +devance en criant, ainsi le Tydéide et Odysseus, le destructeur de +citadelles, poursuivaient ardemment le Troien, en le rejetant loin +de son camp. Et, comme il allait bientôt se mêler aux gardes en +fuyant vers les nefs, Athènè donna une plus grande force au +Tydéide, afin qu'il ne frappât point le second coup, et qu'un des +Akhaiens cuirassés ne pût se glorifier d'avoir fait la première +blessure. Et le robuste Diomèdès, agitant sa lance, parla ainsi: + +-- Arrête, ou je te frapperai de ma lance, et je ne pense pas que +tu évites longtemps de recevoir la dure mort de ma main. + +Il parla ainsi et fit partir sa lance qui ne perça point le +Troien; mais la pointe du trait effleura seulement l'épaule droite +et s'enfonça en terre. Et Dolôn s'arrêta plein de crainte, +épouvanté, tremblant, pâle, et ses dents claquaient. + +Et les deux guerriers, haletants, lui saisirent les mains, et il +leur dit en pleurant: + +-- Prenez-moi vivant. Je me rachèterai. J'ai dans mes demeures de +l'or et du fer propre à être travaillé. Pour mon affranchissement, +mon père vous en donnera la plus grande part, s'il apprend que je +suis vivant sur les nefs des Akhaiens. + +Et le subtil Odysseus lui répondit: + +-- Prends courage, et que la mort ne soit pas présente à ton +esprit; mais dis-moi la vérité. Pourquoi viens-tu seul, de ton +camp, vers les nefs, par la nuit obscure, quand tous les hommes +mortels sont endormis? Serait-ce pour dépouiller les cadavres +parmi les morts, ou Hektôr t'a-t-il envoyé observer ce qui se +passe auprès des nefs creuses, ou viens-tu de ton propre +mouvement? + +Et Dolôn, dont les membres tremblaient, leur répondit: + +-- Hektôr, contre ma volonté, m'a poussé à ma ruine. Ayant promis +de me donner les chevaux aux sabots massifs de l'illustre Pèléiôn +et son char orné d'airain, il m'a ordonné d'aller et de +m'approcher, pendant la nuit obscure et rapide, des guerriers +ennemis, et de voir s'ils gardent toujours leurs nefs rapides, ou +si, domptés par nos mains, vous délibérez, prêts à fuir, et ne +pouvant même plus veiller, étant rompus de fatigue. + +Et le subtil Odysseus, en souriant, lui répondit: + +-- Certes, tu espérais, dans ton esprit, une grande récompense, en +désirant les chevaux du brave Aiakide, car ils ne peuvent être +domptés et conduits par des guerriers mortels, sauf par Akhilleus +qu'une mère immortelle a enfanté. Mais dis-moi la vérité. Où as-tu +laissé Hektôr, prince des peuples? Où sont ses armes belliqueuses +et ses chevaux? Où sont les sentinelles et les tentes des autres +Troiens? Dis-nous s'ils délibèrent entre eux, soit qu'ils aient +dessein de rester où ils sont, loin des nefs, soit qu'ils désirent +ne rentrer dans la ville qu'après avoir dompté les Akhaiens. + +Et Dolôn, fils d'Eumèdos, lui répondit: + +-- Je te dirai toute la vérité. Hektôr, dans le conseil, délibère +auprès du tombeau du divin Ilos, loin du bruit. Il n'y a point de +gardes autour du camp, car tous les Troiens veillent devant leurs +feux, pressés par la nécessité et s'excitant les uns les autres; +mais les alliés, venus de diverses contrées, dorment tous, se +fiant à la vigilance des Troiens, et n'ayant avec eux ni leurs +enfants, ni leurs femmes. + +Et le subtil Odysseus lui dit: + +-- Sont-ils mêlés aux braves Troiens, ou dorment-ils à l'écart? +Parle clairement, afin que je comprenne. + +Et Dolôn, fils d'Eumèdos, lui répondit: + +-- Je te dirai toute la vérité. Auprès de la mer sont les Kariens, +les Paiones aux arcs recourbés, les Léléges, les Kaukônes et les +divins Pélasges; du côté de Thymbrè sont les Lykiens, les Mysiens +orgueilleux, les cavaliers Phrygiens et les Maiones qui combattent +sur des chars. Mais pourquoi me demandez-vous ces choses? Si vous +désirez entrer dans le camp des Troiens, les Thrèkiens récemment +arrivés sont à l'écart, aux extrémités du camp, et leur roi, +Rhèsos Eionéide, est avec eux. J'ai vu ses grands et magnifiques +chevaux. Ils sont plus blancs que la neige, et semblables aux +vents quand ils courent. Et j'ai vu son char orné d'or et +d'argent, et ses grandes armes d'or, admirables aux yeux, et qui +conviennent moins à des hommes mortels qu'aux dieux qui vivent +toujours. Maintenant, conduisez-moi vers vos nefs rapides, ou, +m'attachant avec des liens solides, laissez-moi ici jusqu'à votre +retour, quand vous aurez reconnu si j'ai dit la vérité ou si j'ai +menti. + +Et le robuste Diomèdès, le regardant d'un oeil sombre, lui +répondit: + +-- Dolôn, ne pense pas m'échapper, puisque tu es tombé entre nos +mains, bien que tes paroles soient bonnes. Si nous acceptons le +prix de ton affranchissement, et si nous te renvoyons, certes, tu +reviendras auprès des nefs rapides des Akhaiens, pour espionner ou +combattre; mais, si tu perds la vie, dompté par mes mains, tu ne +nuiras jamais plus aux Argiens. + +Il parla ainsi, et comme Dolôn le suppliait en lui touchant la +barbe de la main, il le frappa brusquement de son épée au milieu +de la gorge et trancha les deux muscles. Et le Troien parlait +encore quand sa tête tomba dans la poussière. Et ils arrachèrent +le casque de peau de belette, et la peau de loup, et l'arc +flexible et la longue lance. Et le divin Odysseus, les soulevant +vers le ciel, les voua, en priant, à la dévastatrice Athènè. + +-- Réjouis-toi de ces armes, déesse! Nous t'invoquons, toi qui es +la première entre tous les Olympiens immortels. Conduis-nous où +sont les guerriers Thrèkiens, leurs chevaux et leurs tentes. + +Il parla ainsi, et, levant les bras, il posa ces armes sur un +tamaris qu'il marqua d'un signe en nouant les roseaux et les +larges branches, afin de les reconnaître au retour, dans la nuit +noire. + +Et ils marchèrent ensuite à travers les armes et la plaine +sanglante, et ils parvinrent bientôt aux tentes des guerriers +Thrèkiens. Et ceux-ci dormaient, rompus de fatigue; et leurs +belles armes étaient couchées à terre auprès d'eux, sur trois +rangs. Et, auprès de chaque homme, il y avait deux chevaux. Et, au +milieu, dormait Rhèsos, et, auprès de lui, ses chevaux rapides +étaient attachés avec des courroies, derrière le char. + +Et Odysseus le vit le premier, et il le montra à Diomèdès: + +-- Diomèdès, voici l'homme et les chevaux dont nous a parlé Dolôn +que nous avons tué. Allons! use de ta force et sers-toi de tes +armes. Détache ces chevaux, ou je le ferai moi-même si tu +préfères. + +Il parla ainsi, et Athènè aux yeux clairs donna une grande force à +Diomèdès. Et il tuait çà et là; et ceux qu'il frappait de l'épée +gémissaient, et la terre ruisselait de sang. Comme un lion, +tombant au milieu de troupeaux sans gardiens, se rue sur les +chèvres et les brebis; ainsi le fils de Tydeus se rua sur les +Thrèkiens, jusqu'à ce qu'il en eût tué douze. Et dès que le +Tydéide avait frappé, Odysseus, qui le suivait, traînait à l'écart +le cadavre par les pieds, pensant dans son esprit que les chevaux +aux belles crinières passeraient plus librement, et ne +s'effaroucheraient point, n'étant pas accoutumés à marcher sur les +morts. Et, lorsque le fils de Tydeus s'approcha du roi, ce fut le +treizième qu'il priva de sa chère âme. Et sur la tête de Rhèsos, +qui râlait, un songe fatal planait cette nuit-là, sous la forme de +l'Oinéide, et par la volonté d'Athènè. + +Cependant le patient Odysseus détacha les chevaux aux sabots +massifs, et, les liant avec les courroies, il les conduisit hors +du camp, les frappant de son arc, car il avait oublié de saisir le +fouet étincelant resté dans le beau char. Et, alors, il siffla +pour avertir le divin Diomèdès. Et celui-ci délibérait dans son +esprit si, avec plus d'audace encore, il n'entraînerait point, par +le timon, le char où étaient déposées les belles armes, ou s'il +arracherait la vie à un plus grand nombre de Thrèkiens. Pendant +qu'il délibérait ainsi dans son esprit, Athènè s'approcha et lui +dit: + +-- Songe au retour, fils du magnanime Tydeus, de peur qu'un dieu +n'éveille les Troiens et que tu ne sois contraint de fuir vers les +nefs creuses. + +Elle parla ainsi, et il comprit les paroles de la déesse, et il +sauta sur les chevaux, et Odysseus les frappa de son arc, et ils +volaient vers les nefs rapides des Akhaiens. Mais Apollôn à l'arc +d'argent de ses yeux perçants vit Athènè auprès du fils de Tydeus. +Irrité, il entra dans le camp des Troiens et réveilla le chef +Thrèkien Hippokoôn, brave parent de Rhèsos. Et celui-là, se +levant, vit déserte la place où étaient les chevaux rapides, et +les hommes palpitant dans leur sang; et il gémit, appelant son +cher compagnon par son nom. Et une immense clameur s'éleva parmi +les Troiens qui accouraient; et ils s'étonnaient de cette action +audacieuse, et que les hommes qui l'avaient accomplie fussent +retournés sains et saufs vers les nefs creuses. + +Et quand ceux-ci furent arrivés là où ils avaient tué l'espion de +Hektôr, Odysseus, cher à Zeus, arrêta les chevaux rapides. Et le +Tydéide, sautant à terre, remit aux mains d'Odysseus les +dépouilles sanglantes, et remonta. Et ils excitèrent les chevaux +qui volaient avec ardeur vers les nefs creuses. Et, le premier, +Nestôr entendit leur bruit et dit: + +-- Ô amis, chefs et princes des Argiens, mentirai-je ou dirai-je +vrai? Mon coeur m'ordonne de parler. Le galop de chevaux rapides +frappe mes oreilles. Plaise aux dieux que, déjà, Odysseus et le +robuste Diomèdès aient enlevé aux Troiens des chevaux aux sabots +massifs; mais je crains avec véhémence, dans mon esprit, que les +plus braves des Argiens n'aient pu échapper à la foule des +Troiens! + +Il avait à peine parlé, et les deux rois arrivèrent et +descendirent. Et tous, pleins de joie, les saluèrent de la main, +avec des paroles flatteuses. Et, le premier, le cavalier Gérennien +Nestôr les interrogea: + +-- Dis-moi, Odysseus comblé de louanges, gloire des Akhaiens, +comment avez-vous enlevé ces chevaux? Est-ce en entrant dans le +camp des Troiens, ou avez-vous rencontré un dieu qui vous en ait +fait don? Ils sont semblables aux rayons de Hélios! Je me mêle, +certes, toujours aux Troiens, et je ne pense pas qu'on m'ait vu +rester auprès des nefs, bien que je sois vieux; mais je n'ai +jamais vu de tels chevaux. Je soupçonne qu'un dieu vous les a +donnés, car Zeus qui amasse les nuées vous aime tous deux, et +Athènè aux yeux clairs, fille de Zeus tempétueux, vous aime aussi. + +Et le subtil Odysseus lui répondit: + +-- Nestôr Nèlèiade, gloire des Akhaiens, sans doute un dieu, s'il +l'eût voulu, nous eût donné des chevaux même au-dessus de ceux-ci, +car les dieux peuvent tout. Mais ces chevaux, sur lesquels tu +m'interroges, ô vieillard, sont Thrèkiens et arrivés récemment. Le +hardi Diomèdès a tué leur roi et douze des plus braves compagnons +de celui-ci. Nous avons tué, non loin des nefs, un quatorzième +guerrier, un espion que Hektôr et les illustres Troiens envoyaient +dans notre camp. + +Il parla ainsi, joyeux, et fit sauter le fossé aux chevaux. Et les +autres chefs Argiens, joyeux aussi, vinrent jusqu'à la tente +solide du Tydéide. Et ils attachèrent, avec de bonnes courroies, +les étalons Thrèkiens à la crèche devant laquelle les rapides +chevaux de Diomèdès se tenaient, broyant le doux froment. Et +Odysseus posa les dépouilles sanglantes de Dolôn sur la poupe de +sa nef, pour qu'elles fussent vouées à Athènè. Et tous deux, étant +entrés dans la mer pour enlever leur sueur, lavèrent leurs jambes, +leurs cuisses et leurs épaules. Et après que l'eau de la mer eut +enlevé leur sueur et qu'ils se furent ranimés, ils entrèrent dans +des baignoires polies. Et, s'étant parfumés d'une huile épaisse, +ils s'assirent pour le repas du matin, puisant dans un plein +kratère pour faire, en honneur d'Athènè, des libations de vin +doux. + + +Chant 11 + +Éôs quitta le lit du brillant Tithôn, afin de porter la lumière +aux immortels et aux vivants. Et Zeus envoya Éris vers les nefs +rapides des Akhaiens, portant dans ses mains le signe terrible de +la guerre. Et elle s'arrêta sur la nef large et noire d'Odysseus, +qui était au centre, pour que son cri fût entendu de tous côtés, +depuis les tentes du Télamônien Aias jusqu'à celles d'Akhilleus; +car ceux-ci, confiants dans leur courage et la force de leurs +mains, avaient placé leurs nefs égales aux deux extrémités du +camp. De ce lieu, la déesse poussa un cri retentissant et horrible +qui souffla au coeur de chacun des Akhaiens un ardent désir de +guerroyer et de combattre sans relâche. Et, aussitôt, la guerre +leur fut plus douce que le retour, sur les nefs creuses, dans la +terre bien-aimée de la patrie. + +Et l'Atréide, élevant la voix, ordonna aux Argiens de s'armer; et +lui-même se couvrit de l'airain éclatant. Et, d'abord, il entoura +ses jambes de belles knèmides retenues par des agrafes d'argent. +Ensuite, il ceignit sa poitrine d'une cuirasse que lui avait +autrefois donnée Kinyrès, son hôte. Kinyrès, ayant appris dans +Kypros par la renommée que les Akhaiens voguaient vers Ilios sur +leurs nefs, avait fait ce présent au roi. Et cette cuirasse avait +dix cannelures en émail noir, douze en or, vingt en étain. Et +trois dragons azurés s'enroulaient jusqu'au col, semblables aux +Iris que le Kroniôn fixa dans la nuée pour être un signe aux +vivants. + +Et il suspendit à ses épaules l'épée où étincelaient des clous +d'or dans la gaîne d'argent soutenue par des courroies d'or. Il +s'abrita tout entier sous un beau bouclier aux dix cercles +d'airain et aux vingt bosses d'étain blanc, au milieu desquelles +il y en avait une d'émail noir où s'enroulait Gorgô à l'aspect +effrayant et aux regards horribles. Auprès étaient la Crainte et +la Terreur. Et ce bouclier était suspendu à une courroie d'argent +où s'enroulait un dragon azuré dont le col se terminait en trois +têtes. Et il mit un casque chevelu orné de quatre cônes et +d'aigrettes de crin qui s'agitaient terriblement. Et il prit deux +lances solides aux pointes d'airain qui brillaient jusqu'à +l'Ouranos. Et Athènaiè et Hèrè éveillèrent un grand bruit pour +honorer le roi de la riche Mykènè. + +Et les chefs ordonnèrent aux conducteurs des chars de retenir les +chevaux auprès du fossé, tandis qu'ils se ruaient couverts de +leurs armes. Et une immense clameur s'éleva avant le jour. Et les +chars et les chevaux, rangés auprès du fossé, suivaient à peu de +distance les guerriers; ceux-ci les précédèrent, et le cruel +Kronide excita un grand tumulte et fit pleuvoir du haut de +l'aithèr des rosées teintes de sang, en signe qu'il allait +précipiter chez Aidès une foule de têtes illustres. + +De leur côté, les Troiens se rangeaient sur la hauteur autour du +grand Hektôr, de l'irréprochable Polydamas, d'Ainéias qui, dans +Ilios, était honoré comme un dieu par les Troiens, des trois +Anténorides, Polybos, le divin Agènôr et le jeune Akamas, +semblable aux immortels. + +Et, entre les premiers combattants, Hektôr portait son bouclier +poli. De même qu'une étoile désastreuse s'éveille, brillante, et +s'avance à travers les nuées obscures, de même Hektôr apparaissait +en tête des premiers combattants, ou au milieu d'eux, et leur +commandant à tous; et il resplendissait, couvert d'airain, pareil +à l'éclair du père Zeus tempêtueux. + +Et, comme deux troupes opposées de moissonneurs qui tranchent les +gerbes dans le champ d'un homme riche, les Troiens et les Akhaiens +s'entretuaient, se ruant les uns contre les autres, oublieux de la +fuite funeste, inébranlables et tels que des loups. + +Et la désastreuse Éris se réjouissait de les voir, car, seule de +tous les dieux, elle assistait au combat. Et les autres immortels +étaient absents, et chacun d'eux était assis, tranquille dans sa +belle demeure, sur les sommets de l'Olympos. Et ils blâmaient le +Kroniôn qui amasse les noires nuées, parce qu'il voulait donner +une grande gloire aux Troiens. Mais le père Zeus, assis à l'écart, +ne s'inquiétait point d'eux. Et il siégeait, plein de gloire, +regardant la ville des Troiens et les nefs des Akhaiens, et +l'éclat de l'airain, et ceux qui reculaient, et ceux qui +s'élançaient. + +Tant que l'aube dura et que le jour sacré prit de la force, les +traits sifflèrent des deux côtés et les hommes moururent; mais, +vers l'heure où le bûcheron prend son repas dans les gorges de la +montagne, et que, les bras rompus d'avoir coupé les grands arbres, +et le coeur défaillant, il ressent le désir d'une douce +nourriture, les Danaens, s'exhortant les uns les autres, rompirent +les phalanges. Et Agamemnôn bondit le premier et tua le guerrier +Bianôr, prince des peuples, et son compagnon Oileus qui conduisait +les chevaux. Et celui-ci, sautant du char, lui avait fait face. Et +l'Atréide, comme il sautait, le frappa au front de la lance aiguë, +et le casque épais ne résista point à l'airain qui y pénétra, +brisa le crâne et traversa la cervelle du guerrier qui s'élançait. +Et le roi des hommes, Agamemnôn, les abandonna tous deux en ce +lieu, après avoir arraché leurs cuirasses étincelantes. + +Puis, il s'avança pour tuer Isos et Antiphos, deux fils de +Priamos, l'un bâtard et l'autre légitime, montés sur le même char. +Et le bâtard tenait les rênes, et l'illustre Antiphos combattait. +Akhilleus les avait autrefois saisis et liés avec des branches +d'osier, sur les sommets de l'Ida, comme ils paissaient leurs +brebis; et il avait accepté le prix de leur affranchissement. Mais +voici que l'Atréide Agamemnôn qui commandait au loin perça Isos +d'un coup de lance au-dessus de la mamelle, et, frappant Antiphos +de l'épée auprès de l'oreille, le renversa du char. Et, comme il +leur arrachait leurs belles armes, il les reconnut, les ayant vus +auprès des nefs, quand Akhilleus aux pieds rapides les y avait +amenés des sommets de l'Ida. + +Ainsi un lion brise aisément, dans son antre, les saisissant avec +ses fortes dents, les faibles petits d'une biche légère, et +arrache leur âme délicate. Et la biche accourt, mais elle ne peut +les secourir, car une profonde terreur la saisit; et elle s'élance +à travers les fourrés de chênes des bois, effarée et suant +d'épouvante devant la fureur de la puissante bête féroce. De même +nul ne put conjurer la perte des Priamides, et tous fuyaient +devant les Argiens. + +Et le roi Agamemnôn saisit sur le même char Peisandros et le brave +Hippolokhos, fils tous deux du belliqueux Antimakhos. Et celui-ci, +ayant accepté l'or et les présents splendides d'Alexandros, +n'avait pas permis que Hélénè fût rendue au brave Ménélaos. Et +comme l'Atréide se ruait sur eux, tel qu'un lion, ils furent +troublés; et, les souples rênes étant tombées de leurs mains, +leurs chevaux rapides les emportaient. Et, prosternés sur le char, +ils suppliaient Agamemnôn: + +-- Prends-nous vivants, fils d'Atreus, et reçois le prix de notre +affranchissement. De nombreuses richesses sont amassées dans les +demeures d'Antimakhos, l'or, l'airain et le fer propre à être +travaillé. Notre père t'en donnera la plus grande partie pour +notre affranchissement, s'il apprend que nous sommes vivants sur +les nefs des Akhaiens. + +En pleurant, ils adressaient au roi ces douces paroles, mais ils +entendirent une dure réponse: + +-- Si vous êtes les fils du brave Antimakhos qui, autrefois, dans +l'agora des Troiens, conseillait de tuer nos envoyés, Ménélaos et +le divin Odysseus, et de ne point les laisser revenir vers les +Akhaiens, maintenant vous allez payer l'injure de votre père. + +Il parla ainsi, et, frappant de sa lance Peisandros à la poitrine, +il le renversa dans la poussière, et, comme Hippolokhos sautait, +il le tua à terre; et, lui coupant les bras et le cou, il le fit +rouler comme un tronc mort à travers la foule. Et il les abandonna +pour se ruer sur les phalanges en désordre, suivi des Akhaiens aux +belles knèmides. Et les piétons tuaient les piétons qui fuyaient, +et les cavaliers tuaient les cavaliers. Et, sous leurs pieds, et +sous les pieds sonores des chevaux, une grande poussière montait +de la plaine dans l'air. Et le roi Agamemnôn allait, tuant +toujours et excitant les Argiens. + +Ainsi, quand la flamme désastreuse dévore une épaisse forêt, et +quand le vent qui tourbillonne l'active de tous côtés, les arbres +tombent sous l'impétuosité du feu. De même, sous l'Atréide +Agamemnôn, tombaient les têtes des Troiens en fuite. Les chevaux +entraînaient, effarés, la tête haute, les chars vides à travers +les rangs, et regrettaient leurs conducteurs irréprochables qui +gisaient contre terre, plus agréables aux oiseaux carnassiers qu'à +leurs femmes. + +Et Zeus conduisit Hektôr loin des lances, loin de la poussière, +loin du carnage et du sang. Et l'Atréide, excitant les Danaens, +poursuivait ardemment l'ennemi. Et les Troiens, auprès du tombeau +de l'antique Dardanide Ilos, se précipitaient dans la plaine, +désirant rentrer dans la ville. Et ils approchaient du figuier, et +l'Atréide les poursuivait, baignant de leur sang ses mains rudes, +et poussant des cris. Et, lorsqu'ils furent parvenus au hêtre et +aux portes Skaies, ils s'arrêtèrent, s'attendant les uns les +autres. Et la multitude fuyait dispersée à travers la plaine, +comme un troupeau de vaches qu'un lion, brusquement survenu, +épouvante au milieu de la nuit; mais une seule d'entre elles meurt +chaque fois. Le lion, l'ayant saisie de ses fortes dents, lui +brise le cou, boit son sang et dévore ses entrailles. Ainsi +l'Atréide Agamemnôn les poursuivait, tuant toujours le dernier; et +ils fuyaient. Un grand nombre d'entre eux tombait, la tête la +première, ou se renversait du haut des chars sous les mains de +l'Atréide dont la lance était furieuse. Mais, quand on fut parvenu +à la ville et à ses hautes murailles, le père des hommes et des +dieux descendit de l'Ouranos sur les sommets de l'Ida aux sources +abondantes, avec la foudre aux mains, et il appela la messagère +Iris aux ailes d'or: + +-- Va! rapide Iris, et dis à Hektôr qu'il se tienne en repos et +qu'il ordonne au reste de l'armée de combattre l'ennemi aussi +longtemps qu'il verra le prince des peuples, Agamemnôn, se jeter +furieux aux premiers rangs et rompre les lignes des guerriers. +Mais, dès que l'Atréide, frappé d'un coup de lance ou blessé d'une +flèche, remontera sur son char, je rendrai au Priamide la force de +tuer; et il tuera, étant parvenu aux nefs bien construites, +jusqu'à ce que Hélios tombe et que la nuit sacrée s'élève. + +Il parla ainsi, et la rapide Iris aux pieds prompts comme le vent +lui obéit. Et elle descendit des sommets de l'Ida vers la sainte +Ilios, et elle trouva le fils du belliqueux Priamos, le divin +Hektôr, debout sur son char solide. Et Iris aux pieds rapides +s'approcha et lui dit: + +-- Fils de Priamos, Hektôr, égal à Zeus en sagesse, le père Zeus +m'envoie te dire ceci: Tiens-toi en repos, et ordonne au reste de +l'armée de combattre l'ennemi, aussi longtemps que tu verras le +prince des peuples, Agamemnôn, se jeter furieux aux premiers rangs +des combattants et rompre les lignes des guerriers; mais dès que +l'Atréide, frappé d'un coup de lance ou blessé d'une flèche, +remontera sur son char, Zeus te rendra la force de tuer, et tu +tueras, étant parvenu aux nefs bien construites, jusqu'à ce que +Hélios tombe et que la nuit sacrée s'élève. + +Ayant ainsi parlé, Iris aux pieds rapides disparut. Et Hektôr, +sautant du haut de son char, avec ses armes, et agitant ses lances +aiguës, courut de tous côtés à travers l'armée, l'excitant au +combat. Et les Troiens, se retournant, firent face aux Akhaiens. +Et les Argiens s'arrêtèrent, serrant leurs phalanges pour soutenir +le combat; mais Agamemnôn se rua en avant, voulant combattre le +premier. + +Dites-moi maintenant, Muses qui habitez les demeures ouraniennes, +celui des Troiens ou des illustres alliés qui s'avança le premier +contre Agamemnôn. Ce fut Iphidamas Anténoride, grand et robuste, +élevé dans la fertile Thrèkiè, nourrice de brebis. Et son aïeul +maternel Kisseus, qui engendra Théanô aux belles joues, l'éleva +tout enfant dans ses demeures; et quand il eut atteint la +glorieuse puberté, il le retint en lui donnant sa fille pour +femme. Et quand le jeune guerrier apprit l'arrivée des Akhaiens, +il quitta sa demeure nuptiale et vint avec douze nefs aux poupes +recourbées qu'il laissa à Perkopè. Et il vint à pied jusque dans +Ilios. Et ce fut lui qui s'avança contre Agamemnôn. Tous deux +s'étant rencontrés, l'Atréide le manqua de sa lance qui se +détourna du but. Et Iphidamas frappa au-dessous de la cuirasse, +sur le ceinturon; et il poussa sa lance avec vigueur, sans la +quitter; mais il ne perça point le ceinturon habilement fait, et +la pointe de l'arme, rencontrant une lame d'argent, se tordit +comme du plomb. Et Agamemnôn qui commande au loin, rapide comme un +lion, saisit la lance, et, l'arrachant, frappa de son épée +l'Anténoride au cou, et le tua. Ainsi ce malheureux, en secourant +ses concitoyens, s'endormit d'un sommeil d'airain, loin de sa +jeune femme dont il n'avait point vu le bonheur. Et il lui avait +fait de nombreux présents, lui ayant d'abord donné cent boeufs, et +lui ayant promis mille chèvres et brebis. Et voici que l'Atréide +Agamemnôn le dépouilla, et rentra dans la foule des Akhaiens, +emportant ses belles armes. + +Et l'illustre guerrier Koôn, l'aîné des Anténorides, l'aperçut, et +une amère douleur obscurcit ses yeux quand il vit son frère mort. +En se cachant, il frappa le divin Agamemnôn d'un coup de lance au +milieu du bras, sous le coude, et la pointe de l'arme brillante +traversa le bras. Et le roi des hommes, Agamemnôn, frissonna; +mais, loin d'abandonner le combat, il se rua sur Koôn, armé de sa +lance solide. Et celui-ci traînait par les pieds son frère +Iphidamas, né du même père, et il appelait les plus braves à son +aide. Mais, comme il l'entraînait, l'Atréide le frappa de sa lance +d'airain sous son bouclier rond, et il le tua; et il lui coupa la +tête sur le corps même d'Iphidamas. Ainsi les deux fils d'Antènôr, +sous la main du roi Atréide, accomplissant leurs destinées, +descendirent aux demeures d'Aidès. + +Et l'Atréide continua d'enfoncer les lignes des guerriers à coups +de lance, d'épée ou de lourdes roches, aussi longtemps que le sang +coula, chaud, de sa blessure; mais dès que la plaie fut desséchée, +que le sang s'arrêta, les douleurs aiguës domptèrent sa force, +semblables à ces douleurs amères que les filles de Hèrè, les +Éileithyes, envoient comme des traits acerbes à la femme qui +enfante. Ainsi les douleurs aiguës domptèrent la force de +l'Atréide. Il monta sur son char, ordonnant au conducteur des +chevaux de les pousser vers les nefs creuses, car il défaillait +dans son coeur. Et il dit aux Danaens, criant à haute voix pour +être entendu: + +-- Ô amis, chefs et princes des Argiens, c'est à vous maintenant +d'éloigner le combat désastreux des nefs qui traversent la mer, +puisque le sage Zeus ne me permet pas de combattre les Troiens +pendant toute la durée du jour. + +Il parla ainsi, et le conducteur du char fouetta les chevaux aux +beaux crins du côté des nefs creuses, et ils couraient avec +ardeur, le poitrail écumant, soulevant la poussière et entraînant +leur roi blessé, loin du combat. Et dès que Hektôr s'aperçut de la +retraite d'Agamemnôn, il excita à haute voix les Troiens et les +Lykiens. + +-- Troiens, Lykiens et Dardaniens, hardis combattants, soyez des +hommes! Amis, souvenez-vous de votre courage intrépide. Ce +guerrier si brave se retire, et Zeus Kronide veut me donner une +grande gloire. Poussez droit vos chevaux aux durs sabots sur les +robustes Danaens, afin de remporter une gloire sans égale. + +Ayant ainsi parlé, il excita la force et le courage de chacun. De +même qu'un chasseur excite les chiens aux blanches dents contre un +sauvage sanglier ou contre un lion, de même le Priamide Hektôr, +semblable au cruel Arès, excita les magnanimes Troiens contre les +Akhaiens. Et lui-même, sûr de son courage, se rua des premiers +dans la mêlée, semblable au tourbillon orageux qui tombe sur la +haute mer et la bouleverse. + +Et, maintenant, quel fut le premier, quel fut le dernier que tua +le Priamide Hektôr, quand Zeus voulut le glorifier? Assaios, +d'abord, et Autonoos, et Opitès, et Dolops Klytide, et Opheltiôn, +et Agélaos, et Aisymnos, Oros et le magnanime Hipponoos. Et il tua +chacun de ces princes Danaens. Puis, il tomba sur la multitude, +tel que Zéphyros qui agite les nuées, lorsqu'il flagelle les +vapeurs tempêtueuses amassées par le Notos furieux, qu'il déroule +les flots énormes, et, de ses souffles épars, disperse l'écume +dans les hauteurs de l'air. De même, Hektôr fit tomber une foule +de têtes guerrières. + +Alors, c'eût été le jour d'un désastre fatal et de maux +incurables, et les Argiens, dans leur fuite, eussent succombé +auprès des nefs, si Odysseus n'eût exhorté le Tydéide Diomèdès: + +-- Tydéide, avons-nous oublié notre courage intrépide? Viens +auprès de moi, très cher; car ce nous serait un grand opprobre si +Hektôr au casque mouvant s'emparait des nefs. + +Et le robuste Diomèdès lui répondit: + +-- Me voici, certes, prêt à combattre. Mais notre joie sera brève, +puisque Zeus qui amasse les nuées veut donner la victoire aux +Troiens. + +Il parla ainsi, et il renversa Tymbraios de son char, l'ayant +frappé de sa lance à la mamelle gauche. Et Odysseus tua Moliôn, le +divin compagnon de Thymbraios. Et ils abandonnèrent les deux +guerriers ainsi éloignés du combat, et ils se jetèrent dans la +mêlée. Et comme deux sangliers audacieux qui reviennent sur les +chiens chasseurs, ils contraignirent les Troiens de reculer, et +les Akhaiens, en proie au divin Hektôr, respirèrent un moment. Et +les deux rois prirent un char et deux guerriers très braves, fils +du Perkosien Mérops, habile divinateur, qui avait défendu à ses +fils de partir pour la guerre fatale. Mais ils ne lui obéirent +pas, et les kères de la mort les entraînèrent. Et l'illustre +Tydéide Diomèdès leur enleva l'âme et la vie, et les dépouilla de +leurs belles armes, tandis qu'Odysseus tuait Hippodamos et +Hypeirokhos. Alors, le Kroniôn, les regardant du haut de l'Ida, +rétablit le combat, afin qu'ils se tuassent également des deux +côtés. + +Et le fils de Tydeus blessa de sa lance à la cuisse le héros +Agastrophos Paionide. Et les chevaux du Paionide étaient trop +éloignés pour l'aider à fuir; et il gémissait dans son âme de ce +que le conducteur du char l'eût retenu en arrière, tandis qu'il +s'élançait à pied parmi les combattants, jusqu'à ce qu'il eût +perdu la douce vie. Mais Hektôr, l'ayant vu aux premières lignes, +se rua en poussant de grands cris, suivi des phalanges Troiennes. +Et le hardi Diomèdès, à cette vue, frissonna et dit à Odysseus +debout près de lui: + +-- C'est sur nous que le furieux Hektôr roule ce tourbillon +sinistre; mais restons inébranlables, et nous repousserons son +attaque. + +Il parla ainsi, et il lança sa longue pique qui ne se détourna pas +du but, car le coup atteignit la tête du Priamide, au sommet du +casque. La pointe d'airain ne pénétra point et fut repoussée, et +le triple airain du casque que Phoibos Apollôn avait donné au +Priamide le garantit; mais il recula aussitôt, rentra dans la +foule, et, tombant sur ses genoux, appuya contre terre sa main +robuste, et la noire nuit couvrit ses yeux. + +Et, pendant que Diomèdès, suivant de près le vol impétueux de sa +lance, la relevait à l'endroit où elle était tombée, Hektôr, +ranimé, monta sur son char, se perdit dans la foule et évita la +noire mort. Et le robuste Diomèdès, le menaçant de sa lance, lui +cria: + +-- Ô chien! tu as de nouveau évité la mort qui a passé près de +toi. Phoibos Apollôn t'a sauvé encore une fois, lui que tu +supplies toujours au milieu du choc des lances. Mais, certes, je +te tuerai si je te retrouve et qu'un des dieux me vienne en aide. +Maintenant, je vais attaquer tous ceux que je pourrai saisir. + +Et, parlant ainsi, il tua l'illustre Paionide. + +Mais Alexandros, l'époux de Hélénè à la belle chevelure, appuyé +contre la colonne du tombeau de l'antique guerrier Dardanide Ilos, +tendit son arc contre le Tydéide Diomèdès, prince des peuples. Et, +comme celui-ci arrachait la cuirasse brillante, le bouclier et le +casque épais du robuste Agastrophos, Alexandros tendit l'arc de +corne et perça d'une flèche certaine le pied droit de Diomèdès; +et, à travers le pied, la flèche s'enfonça en terre. Et +Alexandros, riant aux éclats, sortit de son abri, et dit en se +vantant: + +-- Te voilà blessé! ma flèche n'a pas été vaine. Plût aux dieux +qu'elle se fût enfoncée dans ton ventre et que je t'eusse tué! Les +Troiens, qui te redoutent, comme des chèvres en face d'un lion, +respireraient plus à l'aise. + +Et l'intrépide et robuste Diomèdès lui répondit: + +-- Misérable archer, aussi vain de tes cheveux que de ton arc, +séducteur de vierges! si tu combattais face à face contre moi, tes +flèches te seraient d'un vain secours. Voici que tu te glorifies +pour m'avoir percé le pied! Je m'en soucie autant que si une femme +ou un enfant m'avait atteint par imprudence. Le trait d'un lâche +est aussi vil que lui. Mais celui que je touche seulement de ma +lance expire aussitôt. Sa femme se déchire les joues, ses enfants +sont orphelins, et il rougit la terre de son sang, et il se +corrompt, et il y a autour de lui plus d'oiseaux carnassiers que +de femmes en pleurs. + +Il parla ainsi, et l'illustre Odysseus se plaça devant lui; et, se +baissant, il arracha la flèche de son pied; mais aussitôt il +ressentit dans tout le corps une amère douleur. Et, le coeur +défaillant, il monta sur son char, ordonnant au conducteur de le +ramener aux nefs creuses. + +Et l'illustre Odysseus, resté seul, car tous les Argiens s'étaient +enfuis, gémit et se dit dans son coeur magnanime: + +-- Hélas! que vais-je devenir? Ce serait une grande honte que de +reculer devant cette multitude; mais ne serait-il pas plus cruel +de mourir seul ici, puisque le Kroniôn a mis tous les Danaens en +fuite? Mais pourquoi délibérer dans mon coeur? Je sais que les +lâches seuls reculent dans la mêlée. Le brave, au contraire, +combat de pied ferme, soit qu'il frappe, soit qu'il soit frappé. + +Pendant qu'il délibérait ainsi dans son esprit et dans son coeur, +les phalanges des Troiens porteurs de boucliers survinrent et +enfermèrent de tous côtés leur fléau. De même que les chiens +vigoureux et les jeunes chasseurs entourent un sanglier, dans +l'épaisseur d'un bois, et que celui-ci leur fait tête en aiguisant +ses blanches défenses dans ses mâchoires torses, et que tous +l'environnent malgré ses défenses furieuses et son aspect +horrible; de même, les Troiens se pressaient autour d'Odysseus +cher à Zeus. Mais le Laertiade blessa d'abord l'irréprochable +Deiopis à l'épaule, de sa lance aiguë; et il tua Thoôn et Ennomos. +Et comme Khersidamas sautait de son char, il le perça sous le +bouclier, au nombril; et le Troien roula dans la poussière, +saisissant la terre à pleines mains. Et le Laertiade les +abandonna, et il blessa de sa lance Kharops Hippaside, frère de +l'illustre Sôkos. Et Sôkos, semblable à un dieu, accourant au +secours de son frère, s'approcha et lui dit: + +-- Ô Odysseus, insatiable de ruses et de travaux, aujourd'hui tu +triompheras des deux Hippasides, et, les ayant tués, tu enlèveras +leurs armes, ou, frappé de ma lance, tu perdras la vie. + +Ayant ainsi parlé, il frappa le bouclier arrondi, et la lance +solide perça le bouclier étincelant, et, à travers la cuirasse +habilement travaillée, déchira la peau au-dessus des poumons; mais +Athènè ne permit pas qu'elle pénétrât jusqu'aux entrailles. Et +Odysseus, sentant que le coup n'était pas mortel, recula et dit à +Sôkos: + +-- Malheureux! voici que la mort accablante va te saisir. Tu me +contrains de ne plus combattre les Troiens, mais je t'apporte +aujourd'hui la noire mort; et, dompté par ma lance, tu vas me +combler de gloire et rendre ton âme à Aidès aux beaux chevaux. + +Il parla ainsi, et, comme Sôkos fuyait, il le frappa de sa lance +dans le dos, entre les épaules, et lui traversa la poitrine. Il +tomba avec bruit, et le divin Odysseus s'écria en se glorifiant: + +-- Ô Sôkos, fils de l'habile cavalier Hippasos, la mort t'a +devancé et tu n'as pu lui échapper. Ah! malheureux! ton père et ta +mère vénérable ne fermeront point tes yeux, et les seuls oiseaux +carnassiers agiteront autour de toi leurs lourdes ailes. Mais +quand je serai mort, les divins Akhaiens célébreront mes +funérailles. + +Ayant ainsi parlé, il arracha de son bouclier et de son corps la +lance solide du brave Sôkos, et aussitôt son sang jaillit de la +plaie, et son coeur se troubla. Et les magnanimes Troiens, voyant +le sang d'Odysseus, se ruèrent en foule sur lui; et il reculait, +en appelant ses compagnons. Et il cria trois fois aussi haut que +le peut un homme, et le brave Ménélaos l'entendit trois fois et +dit aussitôt au Télamônien Aias: + +-- Divin Aias Télamônien, prince des peuples, j'entends la voix du +patient Odysseus, semblable à celle d'un homme que les Troiens +auraient enveloppé dans la mêlée. Allons à travers la foule. Il +faut le secourir. Je crains qu'il ait été abandonné au milieu des +Troiens, et que, malgré son courage, il périsse, laissant d'amers +regrets aux Danaens. + +Ayant ainsi parlé, il s'élança, et le divin Aias le suivit, et ils +trouvèrent Odysseus au milieu des Troiens qui l'enveloppaient. + +Ainsi des loups affamés, sur les montagnes, hurlent autour d'un +vieux cerf qu'un chasseur a blessé d'une flèche. Il a fui, tant +que son sang a été tiède et que ses genoux ont pu se mouvoir; mais +dès qu'il est tombé sous le coup de la flèche rapide, les loups +carnassiers le déchirent sur les montagnes, au fond des bois. Et +voici qu'un lion survient qui enlève la proie, tandis que les +loups s'enfuient épouvantés. Ainsi les robustes Troiens se +pressaient autour du subtil et prudent Odysseus qui, se ruant à +coups de lance, éloignait sa dernière heure. Et Aias, portant un +bouclier semblable à une tour, parut à son côté, et les Troiens +prirent la fuite çà et là. Et le brave Ménélaos, saisissant +Odysseus par la main, le retira de la mêlée, tandis qu'un +serviteur faisait approcher le char. + +Et Aias, bondissant au milieu des Troiens, tua Doryklos, bâtard de +Priamos, et Pandokos, et Lysandros, et Pyrasos, et Pylartès. De +même qu'un fleuve, gonflé par les pluies de Zeus, descend, comme +un torrent, des montagnes dans la plaine, emportant un grand +nombre de chênes déracinés et de pins, et roule ses limons dans la +mer; de même l'illustre Aias, se ruant dans la mêlée, tuait les +hommes et les chevaux. + +Hektôr ignorait ceci, car il combattait vers la gauche, sur les +rives du fleuve Skamandros, là où les têtes des hommes tombaient +en plus grand nombre, et où de grandes clameurs s'élevaient autour +du cavalier Nestôr et du brave Idoméneus. Hektôr les assiégeait de +sa lance et de ses chevaux, et rompait les phalanges des +guerriers; mais les divins Akhaiens n'eussent point reculé, si +Alexandros, l'époux de la belle Hélénè, n'eût blessé à l'épaule +droite, d'une flèche à trois pointes, le brave Makhaôn, prince des +peuples. Alors les vigoureux Akhaiens craignirent, s'ils +reculaient, d'exposer la vie de ce guerrier. + +Et, aussitôt, Idoméneus dit au divin Nestôr: + +-- Ô Nestôr Nèlèiade, gloire des Akhaiens, hâte-toi, monte sur ton +char avec Makhaôn, et pousse vers les nefs tes chevaux aux sabots +massifs. Un médecin vaut plusieurs hommes, car il sait extraire +les flèches et répandre les doux baumes dans les blessures. + +Il parla ainsi, et le cavalier Gérennien Nestôr lui obéit. Et il +monta sur son char avec Makhaôn, fils de l'irréprochable médecin +Asklèpios. Et il flagellait les chevaux, et ceux-ci volaient +ardemment vers les nefs creuses. + +Cependant Kébrionès, assis auprès de Hektôr sur le même char, vit +au loin le trouble des Troiens et dit au Priamide: + +-- Hektôr, tandis que nous combattons ici les Danaens, à +l'extrémité de la mêlée, les autres Troiens fuient pêle-mêle avec +leurs chars. C'est le Télamônien Aias qui les a rompus. Je le +reconnais bien, car il porte un vaste bouclier sur ses épaules. +C'est pourquoi il nous faut pousser nos chevaux et notre char de +ce côté, là où les cavaliers et les piétons s'entretuent et où +s'élève une immense clameur. + +Il parla ainsi et frappa du fouet éclatant les chevaux aux belles +crinières; et, sous le fouet, ceux-ci entraînèrent rapidement le +char entre les Troiens et les Akhaiens, écrasant les cadavres et +les armes. Et les jantes et les moyeux des roues étaient aspergés +du sang qui jaillissait sous les sabots des chevaux. Et le +Priamide, plein du désir de pénétrer dans la mêlée et de rompre +les phalanges, apportait le trouble et la mort aux Danaens, et il +assiégeait leurs lignes ébranlées, en les attaquant à coups de +lance, d'épée et de lourdes roches. Mais il évitait d'attaquer le +Télamônien Aias. + +Alors le père Zeus saisit Aias d'une crainte soudaine. Et celui- +ci, étonné, s'arrêta. Et, rejetant sur son dos son bouclier aux +sept peaux de boeuf, il recula, regardant toujours la foule. +Semblable à une bête fauve, il reculait pas à pas, faisant face à +l'ennemi. Comme un lion fauve que les chiens et les pâtres +chassent loin de l'étable des boeufs, car ils veillaient avec +vigilance, sans qu'il ait pu savourer les chairs grasses dont il +était avide, bien qu'il se soit précipité avec fureur, et qui, +accablé sous les torches et les traits que lui lancent des mains +audacieuses, s'éloigne, au matin, plein de tristesse et frémissant +de rage; de même Aias reculait, le coeur troublé, devant les +Troiens, craignant pour les nefs des Akhaiens. + +De même un âne têtu entre dans un champ, malgré les efforts des +enfants qui brisent leurs bâtons sur son dos. Il continue à paître +la moisson, sans se soucier des faibles coups qui l'atteignent, et +se retire à grand'peine quand il est rassasié. Ainsi les +magnanimes Troiens et leurs alliés frappaient de leurs lances +Aias, le grand fils de Télamôn. Ils frappaient son bouclier, et le +poursuivaient; mais Aias, reprenant parfois ses forces +impétueuses, se retournait et repoussait les phalanges des +cavaliers Troiens; puis, il reculait de nouveau, les empêchant +ainsi de se précipiter tous à la fois vers les nefs rapides. Or, +il combattait seul dans l'intervalle qui séparait les Troiens et +les Akhaiens. Et les traits hérissaient son grand bouclier, ou +s'enfonçaient en terre sans se rassasier de sa chair blanche dont +ils étaient avides. + +Et l'illustre fils d'Évaimôn, Eurypylos, l'aperçut ainsi assiégé +d'un nuage de traits. Et il accourut à ses côtés, et il lança sa +pique éclatante. Et il perça le Phausiade Apisaôn, prince des +peuples, dans le foie, sous le diaphragme, et il le tua. Et +Eurypylos, s'élançant, lui arracha ses armes. Mais lorsque le +divin Alexandros le vit emportant les armes d'Apisaôn, il tendit +son arc contre lui et il le perça d'une flèche à la cuisse droite. +Le roseau se brisa, la cuisse s'engourdit, et l'Évaimônide, +rentrant dans la foule de ses compagnons, afin d'éviter la mort, +cria d'une voix haute afin d'être entendu des Danaens: + +-- Ô amis, chefs et princes des Argiens, arrêtez et retournez- +vous. Éloignez la dernière heure d'Aias qui est accablé de traits, +et qui, je pense, ne sortira pas vivant de la mêlée terrible. +Serrez-vous donc autour d'Aias, le grand fils de Télamôn. + +Eurypylos, blessé, parla ainsi; mais ses compagnons se pressèrent +autour de lui, le bouclier incliné et la lance en arrêt. Et Aias, +les ayant rejoints, fit avec eux face à l'ennemi. Et ils +combattirent de nouveau, tels que des flammes ardentes. + +Mais les cavales du Nèlèide emportaient loin du combat, et +couvertes d'écume, Nestôr, et Makhaôn, prince des peuples. + +Et le divin Akhilleus aux pieds rapides les reconnut. Et, debout +sur la poupe de sa vaste nef, il regardait le rude combat et la +défaite lamentable. Et il appela son compagnon Patroklos. Celui-ci +l'entendit et sortit de ses tentes, semblable à Arès. Et ce fut +l'origine de son malheur. Et le brave fils de Ménoitios dit le +premier: + +-- Pourquoi m'appelles-tu, Akhilleus? Que veux-tu de moi? + +Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit: + +-- Divin Ménoitiade, très cher à mon âme, j'espère maintenant que +les Akhaiens ne tarderont pas à tomber suppliants à mes genoux, +car une intolérable nécessité les assiège. Va donc, Patroklos cher +à Zeus, et demande à Nestôr quel est le guerrier blessé qu'il +ramène du combat. Il ressemble à l'Asklèpiade Makhaôn, mais je +n'ai point vu son visage, et les chevaux l'ont emporté rapidement. + +Il parla ainsi, et Patroklos obéit à son cher compagnon, et il +s'élança vers les tentes et les nefs des Akhaiens. + +Et quand Nestôr et Makhaôn furent arrivés aux tentes du Nèlèide, +ils sautèrent du char sur la terre nourricière. Et le serviteur du +vieillard, Eurymèdôn, détela les chevaux. Et les deux rois, ayant +séché leur sueur au vent de la mer, entrèrent sous la tente et +prirent des sièges, et Hékamèdè aux beaux cheveux leur prépara à +boire. Et Nestôr l'avait amenée de Ténédos qu'Akhilleus venait de +détruire; et c'était la fille du magnanime Arsinoos, et les +Akhaiens l'avaient donnée au Nèlèide parce qu'il les surpassait +tous par sa prudence. + +Elle posa devant eux une belle table aux pieds de métal azuré, et, +sur cette table, un bassin d'airain poli avec des oignons pour +exciter à boire, et du miel vierge et de la farine sacrée; puis, +une très-belle coupe enrichie de clous d'or, que le vieillard +avait apportée de ses demeures. Et cette coupe avait quatre anses +et deux fonds, et, sur chaque anse, deux colombes d'or semblaient +manger. Tout autre l'eût soulevée avec peine quand elle était +remplie, mais le vieux Nestôr la soulevait facilement. + +Et la jeune femme, semblable aux déesses, prépara une boisson de +vin de Pramneios, et sur ce vin elle râpa, avec de l'airain, du +fromage de chèvre, qu'elle aspergea de blanche farine. Et, après +ces préparatifs, elle invita les deux rois à boire; et ceux-ci, +ayant bu et étanché la soif brûlante, charmèrent leur repos en +parlant tour à tour. + +Et le divin Patroklos parut alors à l'entrée de la tente. Et le +vieillard, l'ayant aperçu, se leva de son siège éclatant, le prit +par la main et voulut le faire asseoir; mais Patroklos recula et +lui dit: + +-- Je ne puis me reposer, divin vieillard, et tu ne me persuaderas +pas. Il est terrible et irritable celui qui m'envoie te demander +quel est le guerrier blessé que tu as ramené. Mais je le vois et +je reconnais Makhaôn, prince des peuples. Maintenant je +retournerai vers Akhilleus pour lui donner cette nouvelle, car tu +sais, divin vieillard, combien il est impatient et prompt à +accuser, même un innocent. + +Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit: + +-- Pourquoi Akhilleus a-t-il ainsi pitié des fils des Akhaiens que +les traits ont percés? Ignore-t-il donc le deuil qui enveloppe +l'armée? Déjà les plus braves gisent sur leurs nefs, frappés ou +blessés. Le robuste Tydéide Diomèdès est blessé, et Odysseus +illustre par sa lance, et Agamemnôn. Une flèche a percé la cuisse +d'Eurypylos, et c'est aussi une flèche qui a frappé Makhaôn que je +viens de ramener du combat. Mais le brave Akhilleus n'a ni souci +ni pitié des Danaens. Attend-il que les nefs rapides soient en +proie aux flammes, malgré les Argiens, et que ceux-ci périssent +jusqu'au dernier? Je n'ai plus la force qui animait autrefois mes +membres agiles. Plût aux dieux que je fusse florissant de jeunesse +et de vigueur, comme au temps où une dissension s'éleva entre nous +et les Élidiens, à cause d'un enlèvement de boeufs, quand je tuai +le robuste Hypeirokhide Itymoneus qui habitait Élis, et dont +j'enlevai les boeufs par représailles. Et il les défendait, mais +je le frappai d'un coup de lance, aux premiers rangs, et il tomba. +Et ses tribus sauvages s'enfuirent en tumulte, et nous enlevâmes +un grand butin: cinquante troupeaux de boeufs, autant de brebis, +autant de porcs et autant de chèvres, cent cinquante cavales baies +et leurs nombreux poulains. Et nous les conduisîmes, pendant la +nuit, dans Pylos, la ville de Nèleus. Et Nèleus se réjouit dans +son coeur, parce que j'avais fait toutes ces choses, ayant +combattu pour la première fois. Et, au lever du jour, les hérauts +convoquèrent ceux dont les troupeaux avaient été emmenés dans la +fertile Élis; et les chefs Pyliens, s'étant réunis, partagèrent le +butin. Mais alors les Épéiens nous opprimaient, car nous étions +peu nombreux et nous avions beaucoup souffert dans Pylos, depuis +que Hèraklès nous avait accablés, il y avait quelques années, en +tuant les premiers de la ville. Et nous étions douze fils +irréprochables de Nèleus, et j'étais resté le dernier, car tous +les autres avaient péri; et c'est pourquoi les orgueilleux Épéiens +cuirassés nous accablaient d'injustes outrages. Le vieillard +Nèleus reçut en partage un troupeau de boeufs et un troupeau de +brebis, trois cents têtes de bétail et leurs bergers, car la +divine Élis lui avait beaucoup enlevé de richesses. Le roi des +hommes, Augéias, avait retenu quatre de ses chevaux, avec leurs +chars, qui se rendaient aux jeux, et il n'avait renvoyé que le +conducteur plein de tristesse de cette perte. Et le vieux Nèleus +en fut très irrité; et c'est pourquoi il reçut une grande part du +butin; mais il distribua le reste au peuple par portions égales. +Et comme nous partagions le butin, en faisant des sacrifices, les +Épéiens survinrent, le troisième jour, en grand nombre, avec leurs +chevaux aux sabots massifs, et les deux Molionides, jeunes encore, +et inhabiles malgré leur force et leur courage. Or, Thryôessa +s'élevait sur une hauteur, non loin de l'Alphéos, aux confins de +la sablonneuse Pylos. Et l'ennemi l'assiégeait, désirant la +détruire. Mais, comme ils traversaient les plaines, Athènè, +pendant la nuit, descendit vers nous du haut de l'Olympos pour +nous appeler aux armes; et elle rassembla aisément les peuples +dans Pylos. Et tous étaient pleins d'ardeur. Nèleus me défendit de +m'armer, et il cacha mes chevaux, car il pensait que je n'étais +pas assez fort pour combattre. Mais je partis à pied, et je +m'illustrai au milieu des cavaliers, parce que Athènè me guidait +au combat. Et tous, cavaliers et piétons Pyliens, nous attendîmes +la divine Éôs auprès d'Arènè, là où le fleuve Minyéios tombe dans +la mer. Vers midi, arrivés sur les bords sacrés de l'Alphéos, nous +fîmes de grands sacrifices au puissant Zeus, offrant aussi un +taureau à l'Alphéos, un autre taureau à Poseidaôn, et une génisse +indomptée à Athènè aux yeux clairs. Puis, chacun de nous, ayant +pris son repas dans les rangs, se coucha avec ses armes sur les +rives du fleuve. Cependant les magnanimes Épéiens assiégeaient la +ville, désirant la détruire; et voici que les durs travaux d'Arès +leur apparurent. Quand Hélios resplendit sur la terre, nous +courûmes au combat, en suppliant Zeus et Athènè. Et dès que les +Pyliens et les Épéiens se furent attaqués, le premier je tuai un +guerrier et je me saisis de ses chevaux aux sabots massifs. Et +c'était le brave Moulios, gendre d'Augéias, car il avait épousé sa +fille, la blonde Agamèdè, qui connaissait toutes les plantes +médicinales qui poussent sur la vaste terre. Et je le perçai de ma +lance d'airain, comme il s'élançait, et il tomba dans la +poussière; et je sautai sur son char, et je combattis aux premiers +rangs; et les magnanimes Épéiens s'enfuirent épouvantés, quand ils +virent tomber ce guerrier, chef des cavaliers, le plus brave +d'entre eux. Et je me jetai sur eux, semblable à une noire +tempête. Je m'emparai de cinquante chars, et je tuai de ma lance +deux guerriers sur chaque char. Sans doute j'eusse tué aussi les +deux jeunes Aktorides, si leur aïeul Poseidaôn qui commande au +loin ne les eût enlevés de la mêlée, en les enveloppant d'une nuée +épaisse. Alors Zeus accorda aux Pyliens une grande victoire. Nous +poursuivîmes au loin l'ennemi à travers la plaine, tuant les +hommes et enlevant de belles armes, et poussant nos chevaux +jusqu'à Bouprasios féconde en fruits, jusqu'à la pierreuse Olènè +et Alèsios qu'on nomme maintenant Kolônè. Et Athènè rappela +l'armée, et je tuai encore un guerrier; et les Akhaiens, quittant +Bouprasios, ramenèrent leurs chevaux rapides vers Pylos. Et tous +rendaient grâces parmi les dieux à Zeus, et parmi les guerriers à +Nestôr. Tel je fus au milieu des braves; mais Akhilleus n'use de +sa force que pour lui seul, et je pense qu'il ressentira un jour +d'amers regrets, quand toute l'armée Akhaienne aura péri. Ô ami, +Ménoitios t'adressa de sages paroles quand, loin de la Phthiè, il +t'envoya vers Agamemnôn. Nous étions là, le divin Odysseus et moi, +et nous entendîmes facilement ce qu'il te dit dans ses demeures. +Et nous étions venus vers les riches demeures de Pèleus, +parcourant l'Akhaiè fertile, afin de rassembler les guerriers. +Nous y trouvâmes le héros Ménoitios, et toi, et Akhilleus. Et le +vieux cavalier Pèleus brûlait, dans ses cours intérieures, les +cuisses grasses d'un boeuf en l'honneur de Zeus qui se réjouit de +la foudre. Et il tenait une coupe d'or, et il répandait des +libations de vin noir sur les feux sacrés, et vous prépariez les +chairs du boeuf. Nous restions debout sous le vestibule; mais +Akhilleus, surpris, se leva, nous conduisit par la main, nous fit +asseoir et posa devant nous la nourriture hospitalière qu'il est +d'usage d'offrir aux étrangers. Et, après nous être rassasiés de +boire et de manger, je commençai à parler, vous exhortant à nous +suivre. Et vous y consentîtes volontiers, et les deux vieillards +vous adressèrent de sages paroles. D'abord, le vieux Pèleus +recommanda à Akhilleus de surpasser tous les autres guerriers en +courage; puis le fils d'Aktôr, Ménoitios, te dit: -- Mon fils, +Akhilleus t'est supérieur par la naissance, mais tu es plus âgé +que lui. Ses forces sont plus grandes que les tiennes, mais parle- +lui avec sagesse, avertis-le, guide-le, et il obéira aux +excellents conseils.' + +Le vieillard te donna ces instructions, mais tu les as oubliées. +Parle donc au brave Akhilleus; peut-être écoutera-t-il tes +paroles. Qui sait si, grâces à un dieu, tu ne toucheras point son +coeur? Le conseil d'un ami est bon à suivre. Mais si, dans son +esprit, il redoute quelque oracle ou un avertissement que lui a +donné sa mère vénérable de la part de Zeus, qu'il t'envoie +combattre au moins, et que l'armée des Myrmidones te suive; et +peut-être sauveras-tu les Danaens. S'il te confiait ses belles +armes, peut-être les Troiens te prendraient-ils pour lui, et, +s'enfuyant, laisseraient-ils respirer les fils accablés des +Akhaiens; et le repos est de courte durée à la guerre. Or, des +troupes riches repousseraient aisément vers la ville, loin des +nefs et des tentes, des hommes fatigués par le combat. + +Il parla ainsi, et il remua le coeur de Patroklos, et celui-ci se +hâta de retourner vers les nefs de l'Aiakide Akhilleus. Mais, +lorsque, dans sa course, il fut arrivé aux nefs du divin Odysseus, +là où étaient l'agora et le lieu de justice, et où l'on dressait +les autels des dieux, il rencontra le magnanime Évaimônide +Eurypylos qui revenait du combat, boitant et la cuisse percée +d'une flèche. Et la sueur tombait de sa tête et de ses épaules, et +un sang noir sortait de sa profonde blessure; mais son coeur était +toujours ferme. Et, en le voyant, le robuste fils de Ménoitios fut +saisi de compassion, et il lui dit ces paroles ailées: + +-- Ah! malheureux chefs et princes des Danaens, serez-vous donc, +loin de vos amis, loin de la terre natale, la pâture des chiens +qui se rassasieront de votre graisse blanche dans Ilios? Mais dis- +moi, divin héros Eurypylos, les Akhaiens soutiendront-ils l'effort +du cruel Hektôr, ou périront-ils sous sa lance? + +Et le sage Eurypylos lui répondit: + +-- Divin Patroklos, il n'y a plus de salut pour les Akhaiens, et +ils périront devant les nefs noires. Les plus robustes et les plus +braves gisent dans leurs nefs, frappés ou blessés par les mains +des Troiens dont les forces augmentent toujours. Mais sauve-moi en +me ramenant dans ma nef noire. Arrache cette flèche de ma cuisse, +baigne d'une eau tiède la plaie et le sang qui en coule, et verse +dans ma blessure ces doux et excellents baumes que tu tiens +d'Akhilleus qui les a reçus de Kheirôn, le plus juste des +centaures. Des deux médecins, Podaleirios et Makhaôn, l'un, je +pense, est dans sa tente, blessé lui-même et manquant de médecins, +et l'autre soutient dans la plaine le dur combat contre les +Troiens. + +Et le robuste fils de Ménoitios lui répondit: + +-- Héros Eurypylos, comment finiront ces choses, et que ferons- +nous? Je vais répéter à Akhilleus les paroles du cavalier +Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens; mais, cependant, je ne +t'abandonnerai pas dans ta détresse. + +Il parla ainsi, et, le soutenant contre sa poitrine, il conduisit +le prince des peuples jusque dans sa tente. Et le serviteur +d'Eurypylos, en le voyant, prépara un lit de peaux de boeuf; et le +héros s'y coucha; et le Ménoitiade, à l'aide d'un couteau, retira +de la cuisse le trait acerbe et aigu, lava le sang noir avec de +l'eau tiède, et, de ses mains, exprima dans la plaie le suc d'une +racine amère qui adoucissait et calmait. Et toutes les douleurs du +héros disparurent, et la blessure se ferma, et le sang cessa de +couler. + + +Chant 12 + +Ainsi le robuste fils de Ménoitios prenait soin d'Eurypylos dans +ses tentes. Et les Argiens et les Troiens combattaient avec +fureur, et le fossé et la vaste muraille ne devaient pas longtemps +protéger les Danaens. Quand ils l'avaient élevée pour sauvegarder +les nefs rapides et le nombreux butin, ils n'avaient point offert +de riches hécatombes aux dieux, et cette muraille, ayant été +construite malgré les dieux, ne devait pas être de longue durée. + +Tant que Hektôr fut vivant, et que le Pèléide garda sa colère, et +que la ville du roi Priamos fut épargnée, le grand mur des +Akhaiens subsista; mais, après que les plus illustres des Troiens +furent morts, et que, parmi les Argiens, les uns eurent péri et +les autres survécu, et que la ville de Priamos eut été renversée +dans la dixième année, les Argiens s'en retournèrent dans leur +chère patrie. + +Alors, Poseidaôn et Apollôn se décidèrent à détruire cette +muraille, en réunissant la violence des fleuves qui coulent à la +mer des sommets de l'Ida: le Rhèsos, le Heptaporos, le Karèsos, le +Rhodios, le Grènikos, l'Aisépos, le divin Skamandros et le Simoïs, +où tant de casques et de boucliers roulèrent dans la poussière +avec la foule des guerriers demi-dieux. Et Phoibos Apollôn les +réunit tous, et, pendant neuf jours, dirigea leurs courants contre +cette muraille. Et Zeus pleuvait continuellement, afin que les +débris fussent submergés plus tôt par la mer. Et Poseidaôn lui- +même, le trident en main, fit s'écrouler, sous l'effort des eaux, +les poutres et les pierres et les fondements que les Akhaiens +avaient péniblement construits. Et il mit la muraille au niveau du +rapide Hellespontos; et, sur ces débris, les sables s'étant +amoncelés comme auparavant sur le vaste rivage, le dieu fit +retourner les fleuves dans les lits où ils avaient coutume de +rouler leurs belles eaux. + +Ainsi, dans l'avenir, devaient faire Poseidaôn et Apollôn. Mais, +aujourd'hui, autour du mur solide, éclataient les clameurs de la +guerre et le combat; et les poutres des tours criaient sous les +coups, et les Argiens, sous le fouet de Zeus, étaient acculés +contre les nefs creuses, redoutant le robuste Hektôr, maître de la +fuite. Et celui-ci combattait toujours, semblable à un tourbillon. + +De même, quand un sanglier ou un lion, fier de sa vigueur, se +retourne contre les chiens et les chasseurs, ceux-ci, se serrant, +s'arrêtent en face et lui dardent un grand nombre de traits; mais +son coeur orgueilleux ne tremble ni ne s'épouvante, et son audace +cause sa perte. Il tente souvent d'enfoncer les lignes des +chasseurs, et là où il se rue, elles cèdent toujours. Ainsi, se +ruant dans la mêlée, Hektôr exhortait ses compagnons à franchir le +fossé; mais ses chevaux rapides n'osaient eux-mêmes avancer, et, +en hennissant, ils s'arrêtaient sur le bord, car le fossé creux +les effrayait, ne pouvant être franchi ou traversé facilement. Des +deux côtés se dressaient de hauts talus hérissés de pals aigus +plantés par les fils des Akhaiens, épais, solides et tournés +contre les guerriers ennemis. Des chevaux traînant un char léger +n'auraient pu y pénétrer aisément; mais les hommes de pied +désiraient tenter l'escalade. Et alors Polydamas s'approcha du +brave Hektôr et lui dit: + +-- Hektôr, et vous, chefs des Troiens et des alliés, nous poussons +imprudemment à travers ce fossé nos chevaux rapides, car le +passage en est difficile. Des pals aigus s'y dressent en effet, et +derrière eux monte le mur des Akhaiens. On ne peut ici ni +combattre sur les chars, ni en descendre. La voie est étroite, et +je pense que nous y périrons. Puisse Zeus qui tonne dans les +hauteurs accabler les Argiens de mille maux et venir en aide aux +Troiens aussi sûrement que je voudrais voir à l'instant ceux-là +périr tous, sans gloire, loin d'Argos. Mais, s'ils reviennent sur +nous et nous repoussent des nefs, nous serons précipités dans le +fossé creux; et je ne pense pas qu'un seul d'entre nous, dans sa +fuite, puisse regagner la ville. Écoutez donc et obéissez à mes +paroles. Que les conducteurs retiennent les chevaux au bord de ce +fossé, et nous, à pied, couverts de nos armes, nous suivrons tous +Hektôr, et les Akhaiens ne résisteront pas, si, en effet, leur +ruine est proche. + +Polydamas parla ainsi, et ce sage conseil plut à Hektôr, et, +aussitôt, il sauta de son char avec ses armes; et, comme le divin +Hektôr, les autres Troiens sautèrent aussi de leurs chars, et ils +ordonnèrent aux conducteurs de ranger les chevaux sur le bord du +fossé; et, se divisant en cinq corps, ils suivirent leurs chefs. + +Avec Hektôr et l'irréprochable Polydamas marchaient les plus +nombreux et les plus braves, ceux qui désiraient avec le plus +d'ardeur enfoncer la muraille; et leur troisième chef était +Kébrionès, car Hektôr avait laissé à la garde du char un moins +brave guerrier. Et le deuxième corps était commandé par Alkathoos, +Pâris et Agènôr. Et le troisième corps obéissait à Hélénos et au +divin Dèiphobos, deux fils de Priamos, et au héros Asios Hyrtakide +que ses chevaux au poil roux et de haute taille avaient amené +d'Arisba et des bords du Sellèis. Et le chef du quatrième corps +était le noble fils d'Ankhisès, Ainéias; et avec lui commandaient +les deux Anténorides, Arkélokhos et Akamas, habiles au combat. Et +Sarpèdôn, avec Glaukos et le magnanime Astéropaios, commandait les +illustres alliés. Et ces guerriers étaient les plus courageux +après Hektôr, car il les surpassait tous. + +Et s'étant couverts de leurs boucliers de cuir, ils allèrent droit +aux Danaens, ne pensant pas que ceux-ci pussent résister, et +certains d'envahir les nefs noires. Ainsi les Troiens et leurs +alliés venus de loin obéissaient au sage conseil de +l'irréprochable Polydamas; mais le Hyrtakide Asios, prince des +hommes, ne voulut point abandonner ses chevaux et leur conducteur, +et il s'élança avec eux vers les nefs rapides. Insensé! Il ne +devait point, ayant évité la noire kèr, fier de ses chevaux et de +son char, revenir des nefs vers la haute Ilios; et déjà la triste +moire l'enveloppait de la lance de l'illustre Deukalide Idoméneus. + +Et il se rua sur la gauche des nefs, à l'endroit où les Akhaiens +ramenaient dans le camp leurs chevaux et leurs chars. Il trouva +les portes ouvertes, car ni les battants, ni les barrières +n'étaient fermés, afin que les guerriers, dans leur fuite, pussent +regagner les nefs. Plein d'orgueil, il poussa ses chevaux de ce +côté, et ses compagnons le suivaient avec de perçantes clameurs, +ne pensant pas que les Akhaiens pussent résister, et certains +d'envahir les nefs noires. + +Les insensés! Ils rencontrèrent devant les portes deux braves +guerriers, fils magnanimes des belliqueux Lapithes. Et l'un était +le robuste Polypoitès, fils de Peirithoos, et l'autre, Léonteus, +semblable au tueur Arès. Et tous deux, devant les hautes portes, +ils se tenaient comme deux chênes, sur les montagnes, bravant les +tempêtes et la pluie, affermis par leurs larges racines. Ainsi, +certains de leurs forces et de leur courage, ils attendaient le +choc du grand Asios et ne reculaient point. + +Et, droit au mur bien construit, avec de grandes clameurs, se +ruaient, le bouclier sur la tête, le prince Asios, Iamènès, +Orestès, Adamas Asiade, Thoôn et Oinomaos. Et, par leurs cris, les +deux Lapithes exhortaient les Akhaiens à venir défendre les nefs. +Mais, voyant les Troiens escalader la muraille, les Danaens pleins +de terreur poussaient de grands cris. Alors, les deux Lapithes, se +jetant devant les portes, combattirent tels que deux sangliers +sauvages qui, sur les montagnes, forcés par les chasseurs et les +chiens, se retournent impétueusement et brisent les arbustes dont +ils arrachent les racines. Et ils grincent des dents jusqu'à ce +qu'un trait leur ait arraché la vie. + +Ainsi l'airain éclatant résonnait sur la poitrine des deux +guerriers frappés par les traits; et ils combattaient +courageusement, confiants dans leurs forces et dans leurs +compagnons. + +Et ceux-ci lançaient des pierres du haut des tours bien +construites, pour se défendre, eux, leurs tentes et leurs nefs +rapides. Et de même que la lourde neige, que la violence du vent +qui agite les nuées noires verse, épaisse, sur la terre +nourricière, de même les traits pleuvaient des mains des Akhaiens +et des Troiens. Et les casques et les boucliers bombés sonnaient, +heurtés par les pierres. Alors, gémissant et se frappant les +cuisses, Asios Hyrtakide parla ainsi, indigné: + +-- Père Zeus! certes, tu n'aimes qu'à mentir, car je ne pensais +pas que les héros Akhaiens pussent soutenir notre vigueur et nos +mains inévitables. Voici que, pareils aux guêpes au corsage +mobile, ou aux abeilles qui bâtissent leurs ruches dans un sentier +ardu, et qui n'abandonnent point leurs demeures creuses, mais +défendent leur jeune famille contre les chasseurs, voici que ces +deux guerriers, seuls devant les portes, ne reculent point, +attendant d'être morts ou vainqueurs. + +Il parla ainsi, mais il ne fléchit point l'âme de Zeus qui, dans +son coeur, voulait glorifier Hektôr. + +Et d'autres aussi combattaient autour des portes; mais, à qui +n'est point dieu, il est difficile de tout raconter. Et çà et là, +autour du mur, roulait un feu dévorant de pierres. Et les Argiens, +en gémissant de cette nécessité, combattaient pour leurs nefs. Et +tous les dieux étaient tristes qui soutenaient les Danaens dans +les batailles. + +Et, alors, le robuste fils de Peirithoos, Polypoitès, frappa +Damasos de sa lance, sur le casque d'airain; mais le casque ne +résista point, et la pointe d'airain, rompant l'os, écrasa la +cervelle, et l'homme furieux fut dompté. Et Polypoitès tua ensuite +Pylôn et Ormènios. Et le fils d'Antimakhos, Léonteus, nourrisson +d'Arès, de sa lance perça Hippomakhos à la ceinture, à travers le +baudrier. Puis, ayant tiré l'épée aiguë hors de la gaine, et se +ruant dans la foule, il frappa Antiphatès, et celui-ci tomba à la +renverse. Puis, Léonteus entassa Ménôn, Iamènos et Orestès sur la +terre nourricière. + +Et tandis que les deux Lapithes enlevaient leurs armes splendides, +derrière Polydamas et Hektôr accouraient de jeunes guerriers, +nombreux et très braves, pleins du désir de rompre la muraille et +de brûler les nefs. Mais ils hésitèrent au bord du fossé. En +effet, comme ils allaient le franchir, ils virent un signe +augural. Un aigle, volant dans les hautes nuées, apparut à leur +gauche, et il portait entre ses serres un grand dragon sanglant, +mais qui vivait et palpitait encore, et combattait toujours, et +mordait l'aigle à la poitrine et au cou. Et celui-ci, vaincu par +la douleur, le laissa choir au milieu de la foule, et s'envola +dans le vent en poussant des cris. Et les Troiens frémirent +d'horreur en face du dragon aux couleurs variées qui gisait au +milieu d'eux, signe de Zeus tempétueux. Et alors Polydamas parla +ainsi au brave Hektôr: + +-- Hektôr, toujours, dans l'agora, tu repousses et tu blâmes mes +conseils prudents, car tu veux qu'aucun guerrier ne dise autrement +que toi, dans l'agora ou dans le combat; et il faut que nous ne +servions qu'à augmenter ton pouvoir. Mais je parlerai cependant, +car mes paroles seront bonnes. N'allons point assiéger les nefs +Akhaiennes, car ceci arrivera, si un vrai signe est apparu aux +Troiens, prêts à franchir le fossé, cet aigle qui, volant dans les +hautes nuées, portait entre ses serres ce grand dragon sanglant, +mais vivant encore, et qui l'a laissé choir avant de le livrer en +pâture à ses petits dans son aire. C'est pourquoi, même si nous +rompions de force les portes et les murailles des Akhaiens, même +s'ils fuyaient, nous ne reviendrions point par les mêmes chemins +et en bon ordre; mais nous abandonnerions de nombreux Troiens que +les Akhaiens auraient tués avec l'airain, en défendant leurs nefs. +Ainsi doit parler tout augure savant dans les prodiges divins, et +les peuples doivent lui obéir. + +Et Hektôr au casque mouvant, le regardant d'un oeil sombre, lui +dit: + +-- Polydamas, certes, tes paroles ne me plaisent point, et, sans +doute, tu le sais, tes conseils auraient pu être meilleurs. Si tu +as parlé sincèrement, c'est que les dieux t'ont ravi +l'intelligence, puisque tu nous ordonnes d'oublier la volonté de +Zeus qui tonne dans les hauteurs, et les promesses qu'il m'a +faites et confirmées par un signe de sa tête. Tu veux que nous +obéissions à des oiseaux qui étendent leurs ailes! Je ne m'en +inquiète point, je n'en ai nul souci, soit qu'ils volent à ma +droite, vers Éôs ou Hélios, soit qu'ils volent à ma gauche, vers +le sombre couchant. Nous n'obéirons qu'à la volonté du grand Zeus +qui commande aux hommes mortels et aux immortels. Le meilleur des +augures est de combattre pour sa patrie. Pourquoi crains-tu la +guerre et le combat? Même quand nous tomberions tous autour des +nefs des Argiens, tu ne dois point craindre la mort, car ton coeur +ne te pousse point à combattre courageusement. Mais si tu te +retires de la mêlée, si tu pousses les guerriers à fuir, aussitôt, +frappé de ma lance, tu rendras l'esprit. + +Il parla ainsi et s'élança, et tous le suivirent avec une clameur +immense. Et Zeus qui se réjouit de la foudre souleva, des cimes de +l'Ida, un tourbillon de vent qui couvrit les nefs de poussière, +amollit le courage des Akhaiens et assura la gloire à Hektôr et +aux Troiens qui, confiants dans les signes de Zeus et dans leur +vigueur, tentaient de rompre la grande muraille des Akhaiens. + +Et ils arrachaient les créneaux, et ils démolissaient les +parapets, et ils ébranlaient avec des leviers les piles que les +Akhaiens avaient posées d'abord en terre pour soutenir les tours. +Et ils les arrachaient, espérant détruire la muraille des +Akhaiens. Mais les Danaens ne reculaient point, et, couvrant les +parapets de leurs boucliers de peaux de boeuf, ils en repoussaient +les ennemis qui assiégeaient la muraille. + +Et les deux Aias couraient çà et là sur les tours, ranimant le +courage des Akhaiens. Tantôt par des paroles flatteuses, tantôt +par de rudes paroles, ils excitaient ceux qu'ils voyaient se +retirer du combat: + +-- Amis! vous, les plus vaillants des Argiens, ou les moins +braves, car tous les guerriers ne sont pas égaux dans la mêlée, +c'est maintenant, vous le voyez, qu'il faut combattre, tous tant +que vous êtes. Que nul ne se retire vers les nefs devant les +menaces de l'ennemi. En avant! Exhortez-vous les uns les autres. +Peut-être que l'Olympien foudroyant Zeus nous donnera de repousser +les Troiens jusque dans la ville. + +Et c'est ainsi que d'une voix belliqueuse ils excitaient les +Akhaiens. + +De même que, par un jour d'hiver, tombent les flocons amoncelés de +la neige, quand le sage Zeus, manifestant ses traits, les répand +sur les hommes mortels, et que les vents se taisent, tandis que la +neige couvre les cimes des grandes montagnes, et les hauts +promontoires, et les campagnes herbues, et les vastes travaux des +laboureurs, et qu'elle tombe aussi sur les rivages de la mer +écumeuse où les flots la fondent, pendant que la pluie de Zeus +enveloppe tout le reste; de même une grêle de pierres volait des +Akhaiens aux Troiens et des Troiens aux Akhaiens, et un +retentissement s'élevait tout autour de la muraille. + +Mais ni les Troiens ni l'illustre Hektôr n'auraient alors rompu +les portes de la muraille ni la longue barrière, si le sage Zeus +n'eût poussé son fils Sarpèdôn contre les Argiens, comme un lion +contre des boeufs aux cornes recourbées. + +Et il tenait devant lui un bouclier d'une rondeur égale, beau, +revêtu de lames d'airain que l'ouvrier avait appliquées sur +d'épaisses peaux de boeuf, et entouré de longs cercles d'or. Et, +tenant ce bouclier et agitant deux lances, Sarpèdôn s'avançait, +comme un lion nourri sur les montagnes, qui, depuis longtemps +affamé, est excité par son coeur audacieux à enlever les brebis +jusque dans l'enclos profond, et qui, bien qu'elles soient gardées +par les chiens et par les pasteurs armés de lances, ne recule +point sans tenter le péril, mais d'un bond saisit sa proie, s'il +n'est d'abord percé par un trait rapide. Ainsi le coeur du divin +Sarpèdôn le poussait à enfoncer le rempart et à rompre les +parapets. Et il dit à Glaukos, fils de Hippolokhos: + +-- Glaukos, pourquoi, dans la Lykiè, sommes-nous grandement +honorés par les meilleures places, les viandes et les coupes +pleines, et sommes-nous regardés comme des dieux? Pourquoi +cultivons-nous un grand domaine florissant, sur les rives du +Xanthos, une terre plantée de vignes et de blé? C'est afin que +nous soyons debout, en tête des Lykiens, dans l'ardente bataille. +C'est afin que chacun des Lykiens bien armés dise: Nos rois, qui +gouvernent la Lykiè, ne sont pas sans gloire. S'ils mangent les +grasses brebis, s'ils boivent le vin excellent et doux, ils sont +pleins de courage et de vigueur, et ils combattent en tête des +Lykiens.' Ô ami, si en évitant la guerre nous pouvions rester +jeunes et immortels, je ne combattrais pas au premier rang et je +ne t'enverrais pas à la bataille glorieuse; mais mille chances de +mort nous enveloppent, et il n'est point permis à l'homme vivant +de les éviter ni de les fuir. Allons! donnons une grande gloire à +l'ennemi ou à nous. + +Il parla ainsi, et Glaukos ne recula point et lui obéit. Et ils +allaient, conduisant la foule des Lykiens. Et le fils de Pétéos, +Ménèstheus, frémit en les voyant, car ils se ruaient à l'assaut de +sa tour. Et il jeta les yeux sur la muraille des Akhaiens, +cherchant quelque chef qui vînt défendre ses compagnons. Et il +aperçut les deux Aias, insatiables de combats, et, auprès d'eux, +Teukros qui sortait de sa tente. Mais ses clameurs ne pouvaient +être entendues, tant était immense le retentissement qui montait +dans l'Ouranos, fracas des boucliers heurtés, des casques aux +crinières de chevaux, des portes assiégées et que les Troiens +s'efforçaient de rompre. Et, alors, Ménèstheus envoya vers Aias le +héraut Thoôs: + +-- Va! divin Thoôs, appelle Aias, ou même les deux à la fois, ce +qui serait bien mieux, car c'est de ce côté que la ruine nous +menace. Voici que les chefs Lykiens se ruent sur nous, impétueux +comme ils le sont toujours dans les rudes batailles. Mais si le +combat retient ailleurs les deux Aias, amène au moins le robuste +Télamônien et l'excellent archer Teukros. + +Il parla ainsi, et Thoôs, l'ayant entendu, obéit, et, courant sur +la muraille des Argiens cuirassés, s'arrêta devant les Aias et +leur dit aussitôt. + +-- Aias, chefs des Argiens cuirassés, le fils bien-aimé du divin +Pétéos vous demande d'accourir à son aide, tous deux si vous le +pouvez, ce qui serait bien mieux, car c'est de ce côté que la +ruine nous menace. Voici que les chefs Lykiens se ruent sur nous, +impétueux comme ils le sont toujours dans les rudes batailles. +Mais si le combat vous retient tous deux, que le robuste Aias +Télamônien vienne au moins, et, avec lui, l'excellent archer +Teukros. + +Il parla ainsi, et, sans tarder, le grand Télamônien dit aussitôt +à l'Oiliade: + +-- Aias, toi et le brave Lykomèdès, inébranlables, excitez les +Danaens au combat. Moi, j'irai à l'aide de Ménèstheus, et je +reviendrai après l'avoir secouru. + +Ayant ainsi parlé, le Télamônien Aias s'éloigna avec son frère +Teukros né du même père que lui, et, avec eux, Pandiôn, qui +portait l'arc de Teukros. + +Et quand ils eurent atteint la tour du magnanime Ménèstheus, ils +se placèrent derrière le mur à l'instant même du danger, car les +illustres princes et chefs des Lykiens montaient à l'assaut de la +muraille, semblables à un noir tourbillon. Et ils se +rencontrèrent, et une horrible clameur s'éleva de leur choc. + +Et Aias Télamônien, le premier, tua un compagnon de Sarpèdôn, le +magnanime Épikleus. Et il le frappa d'un rude bloc de marbre qui +gisait, énorme, en dedans du mur, au sommet du rempart, près des +créneaux, et tel que, de ses deux mains, un jeune guerrier, de +ceux qui vivent de nos jours, ne soulèverait point le pareil. +Aias, de son bras tendu, l'enleva en l'air, brisa le casque aux +quatre cônes et écrasa entièrement la tête du guerrier. Et celui- +ci tomba du faîte de la tour, comme un plongeur, et son esprit +abandonna ses ossements. + +Et Teukros perça d'une flèche le bras nu du brave Glaukos, fils de +Hippolokhos, à l'instant où celui-ci escaladait la haute muraille, +et il l'éloigna du combat. Et Glaukos sauta du mur pour que nul +des Akhaiens ne vît sa blessure et ne l'insultât. + +Et Sarpèdôn, le voyant fuir, fut saisi de douleur; mais, sans +oublier de combattre, il frappa le Thestoride Alkmaôn de sa lance, +et, la ramenant à lui, il entraîna l'homme la face contre terre, +et les armes d'airain du Thestoride retentirent dans sa chute. Et +Sarpèdôn saisit de ses mains vigoureuses un créneau du mur, et il +l'arracha tout entier, et la muraille resta béante, livrant un +chemin à la multitude. + +Et Aias et Teukros firent face tous deux. Et Teukros frappa +Sarpèdôn sur le baudrier splendide qui entourait la poitrine, mais +Zeus détourna la flèche du corps de son fils, afin qu'il ne fût +point tué devant les nefs. Et Aias, d'un bond, frappa le bouclier +de Sarpèdôn, et la lance y pénétra, réprimant l'impétuosité du +guerrier qui s'éloigna du mur, mais sans se retirer, car son coeur +espérait la victoire. Et, se retournant, il exhorta ainsi les +nobles Lykiens: + +-- Ô Lykiens, pourquoi laissez-vous de côté votre ardent courage? +Il m'est difficile, tout robuste que je suis, de renverser seul +cette muraille et de frayer un chemin vers les nefs. Accourez +donc. Toutes nos forces réunies réussiront mieux. + +Il parla ainsi, et, touchés de ses reproches, ils se précipitèrent +autour de leur roi. Et les Argiens, de leur côté, derrière la +muraille, renforçaient leurs phalanges, car une lourde tâche leur +était réservée. Et les illustres Lykiens, ayant rompu la muraille, +ne pouvaient cependant se frayer un chemin jusqu'aux nefs. Et les +belliqueux Danaens, les ayant arrêtés, ne pouvaient non plus les +repousser loin de la muraille. + +De même que deux hommes, la mesure à la main, se querellent sur le +partage d'un champ commun et se disputent la plus petite portion +du terrain, de même, séparés par les créneaux, les combattants +heurtaient de toutes parts les boucliers au grand orbe et les +défenses plus légères. Et beaucoup étaient blessés par l'airain +cruel; et ceux qui, en fuyant, découvraient leur dos, étaient +percés, même à travers les boucliers. Et les tours et les créneaux +étaient inondés du sang des guerriers. Et les Troiens ne pouvaient +mettre en fuite les Akhaiens, mais ils se contenaient les uns les +autres. Telles sont les balances d'une ouvrière équitable. Elle +tient les poids d'un côté et la laine de l'autre, et elle les pèse +et les égalise, afin d'apporter à ses enfants un chétif salaire. +Ainsi le combat restait égal entre les deux partis, jusqu'au +moment où Zeus accorda une gloire éclatante au Priamide Hektôr +qui, le premier, franchit le mur des Akhaiens. Et il cria d'une +voix retentissante, afin d'être entendu des Troiens: + +-- En avant, cavaliers Troiens! Rompez la muraille des Argiens, et +allumez de vos mains une immense flamme ardente. + +Il parla ainsi, et tous l'entendirent, et ils se jetèrent sur la +muraille, escaladant les créneaux et dardant les lances aiguës. Et +Hektôr portait une pierre énorme, lourde, pointue, qui gisait +devant les portes, telle que deux très robustes hommes de nos +jours n'en pourraient soulever la pareille de terre, sur leur +chariot. Mais, seul, il l'agitait facilement, car le fils du +subtil Kronos la lui rendait légère. De même qu'un berger porte +aisément dans sa main la toison d'un bélier, et en trouve le poids +léger, de même Hektôr portait la pierre soulevée droit aux ais +doubles qui défendaient les portes, hautes, solides et à deux +battants. Deux poutres les fermaient en dedans, traversées par une +cheville. + +Et, s'approchant, il se dressa sur ses pieds et frappa la porte +par le milieu, et le choc ne fut pas inutile. Il rompit les deux +gonds, et la pierre enfonça le tout et tomba lourdement de l'autre +côté. Et ni les poutres brisées, ni les battants en éclats ne +résistèrent au choc de la pierre. Et l'illustre Hektôr sauta dans +le camp, semblable à une nuit rapide, tandis que l'airain dont il +était revêtu resplendissait. Et il brandissait deux lances dans +ses mains, et nul, excepté un dieu, n'eût pu l'arrêter dans son +élan. + +Et le feu luisait dans ses yeux. Et il commanda à la multitude des +Troiens de franchir la muraille, et tous lui obéirent. Les uns +escaladèrent la muraille, les autres enfoncèrent les portes, et +les Danaens s'enfuirent jusqu'aux nefs creuses, et un immense +tumulte s'éleva. + + +Chant 13 + +Et dès que Zeus eut poussé Hektôr et les Troiens jusqu'aux nefs, +les y laissant soutenir seuls le rude combat, il tourna ses yeux +splendides sur la terre des cavaliers Thrèkiens, des Mysiens, qui +combattent de près, et des illustres Hippomolgues qui se +nourrissent de lait, pauvres, mais les plus justes des hommes. Et +Zeus ne jetait plus ses yeux splendides sur Troiè, ne pensant +point dans son esprit qu'aucun des immortels osât secourir ou les +Troiens, ou les Danaens. + +Mais celui qui ébranle la terre ne veillait pas en vain, et il +regardait la guerre et le combat, assis sur le plus haut sommet de +la Samothrèkè feuillue, d'où apparaissaient tout l'Ida et la ville +de Priamos et les nefs des Akhaiens. Et là, assis hors de la mer, +il prenait pitié des Akhaiens domptés par les Troiens, et +s'irritait profondément contre Zeus. Et, aussitôt, il descendit du +sommet escarpé, et les hautes montagnes et les forêts tremblaient +sous les pieds immortels de Poseidaôn qui marchait. Et il fit +trois pas, et, au quatrième, il atteignit le terme de sa course, +Aigas, où, dans les gouffres de la mer, étaient ses illustres +demeures d'or, éclatantes et incorruptibles. + +Et là, il attacha au char ses chevaux rapides, dont les pieds +étaient d'airain et les crinières d'or. Et il se revêtit d'or lui- +même, saisit le fouet d'or habilement travaillé, et monta sur son +char. Et il allait sur les eaux, et, de toutes parts, les cétacés, +émergeant de l'abîme, bondissaient, joyeux, et reconnaissaient +leur roi. Et la mer s'ouvrait avec allégresse, et les chevaux +volaient rapidement sans que l'écume mouillât l'essieu d'airain. +Et les chevaux agiles le portèrent jusqu'aux nefs. + +Et il y avait un antre large dans les gouffres de la mer profonde, +entre Ténédos et l'âpre Imbros. Là, Poseidaôn qui ébranle la terre +arrêta ses chevaux, les délia du char, leur offrit la nourriture +divine et leur mit aux pieds des entraves d'or solides et +indissolubles, afin qu'ils attendissent en paix le retour de leur +roi. Et il s'avança vers l'armée des Akhaiens. + +Et les Troiens amoncelés, semblables à la flamme, tels qu'une +tempête, pleins de frémissements et de clameurs, se précipitaient, +furieux, derrière le Priamide Hektôr. Et ils espéraient se saisir +des nefs des Akhaiens et y tuer tous les Akhaiens. Mais Poseidaôn +qui entoure la terre et qui la secoue, sorti de la mer profonde, +excitait les Argiens, ayant revêtu le corps de Kalkhas et pris sa +voix infatigable. Et il parla ainsi aux deux Aias, pleins d'ardeur +eux-mêmes: + +-- Aias! Vous sauverez les hommes d'Akhaiè, si vous vous souvenez +de votre courage et non de la fuite désastreuse. Ailleurs, je ne +crains pas les efforts des Troiens qui ont franchi notre grande +muraille, car les braves Akhaiens soutiendront l'attaque; mais +c'est ici, je pense, que nous aurons à subir de plus grands maux, +devant Hektôr, plein de rage, semblable à la flamme, et qui se +vante d'être le fils du très puissant Zeus. Puisse un des dieux +vous inspirer de lui résister courageusement! Et vous, exhortez +vos compagnons, afin de rejeter le Priamide, malgré son audace, +loin des nefs rapides, même quand l'Olympien l'exciterait. + +Celui qui entoure la terre et qui l'ébranle parla ainsi, et, les +frappant de son sceptre, il les remplit de force et de courage et +rendit légers leurs pieds et leurs mains. Et lui-même s'éloigna +aussitôt, comme le rapide épervier, qui, s'élançant à tire-d'aile +du faîte d'un rocher escarpé, poursuit dans la plaine un oiseau +d'une autre race. Ainsi, Poseidaôn qui ébranle la terre s'éloigna +d'eux. Et aussitôt le premier des deux, le rapide Aias Oilèiade, +dit au Télamôniade: + +-- Aias, sans doute un des dieux Olympiens, ayant pris la forme du +divinateur, vient de nous ordonner de combattre auprès des nefs. +Car ce n'est point là le divinateur Kalkhas. J'ai facilement +reconnu les pieds de celui qui s'éloigne. Les dieux sont aisés à +reconnaître. Je sens mon coeur, dans ma poitrine, plein d'ardeur +pour la guerre et le combat, et mes mains et mes pieds sont plus +légers. + +Et le Télamônien Aias lui répondit: + +-- Et moi aussi, je sens mes mains rudes frémir autour de ma +lance, et ma force me secouer et mes pieds m'emporter en avant. Et +voici que je suis prêt à lutter seul contre le Priamide Hektôr qui +ne se lasse jamais de combattre. + +Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, joyeux de l'ardeur guerrière +que le dieu avait mise dans leurs coeurs, celui-ci, loin d'eux, +encourageait les Akhaiens qui reposaient leur âme auprès des nefs +rapides, car leurs membres étaient rompus de fatigue, et une amère +douleur les saisissait à la vue des Troiens qui avaient franchi la +grande muraille. Et des larmes coulaient de leurs paupières, et +ils n'espéraient plus fuir leur ruine. Mais celui qui ébranle la +terre ranima facilement leurs braves phalanges. Et il exhorta +Teukros, Lèitos, Pénéléos, Thoas, Dèipyros, Mèrionès et +Antilokhos, habiles au combat. Et il leur dit en paroles ailées: + +-- Ô honte! jeunes guerriers Argiens, je me fiais en votre courage +pour sauver nos nefs, mais, si vous suspendez le combat, voici que +le jour est venu d'être domptés par les Troiens. Ô douleur! je +vois de mes yeux ce grand prodige terrible que je ne pensais point +voir jamais, les Troiens sur nos nefs! Eux qui, auparavant, +étaient semblables aux cerfs fuyards, pâture des lynx, des +léopards et des loups, errants par les forêts, sans force et +inhabiles au combat! Car les Troiens n'osaient, auparavant, braver +en face la vigueur des Akhaiens; et, maintenant, loin de la ville, +ils combattent auprès des nefs creuses, grâce à la lâcheté du chef +et à la négligence des hommes qui refusent de défendre les nefs +rapides, et s'y laissent tuer. Mais, s'il est vrai que l'Atréide +Agamemnôn qui règne au loin soit coupable d'avoir outragé le +Pèléiôn aux pieds rapides, nous est-il permis pour cela +d'abandonner le combat? Réparons ce mal. Les esprits justes se +guérissent aisément de l'erreur. Vous ne pouvez sans honte oublier +votre courage, étant parmi les plus braves. Je ne m'inquiéterais +point d'un lâche qui fuirait le combat, mais, contre vous, je +m'indigne dans mon coeur. Ô pleins de mollesse, bientôt vous aurez +causé par votre inaction un mal irréparable. Que la honte et mes +reproches entrent dans vos âmes, car voici qu'un grand combat +s'engage et que le brave Hektôr, ayant rompu nos portes et nos +barrières, combat auprès des nefs. + +Et, parlant ainsi, celui qui ébranle la terre excitait les +Akhaiens. Et autour des deux Aias se pressaient de solides +phalanges qu'auraient louées Arès et Athènè qui excite les +guerriers. Et les plus braves attendaient les Troiens et le divin +Hektôr, lance contre lance, bouclier contre bouclier, casque +contre casque, homme contre homme. Et les crinières, sur les cônes +splendides, se mêlaient, tant les rangs étaient épais; et les +lances s'agitaient entre les mains audacieuses, et tous +marchaient, pleins du désir de combattre. + +Mais sur eux se ruent une foule de Troiens, derrière Hektôr qui +s'élançait. De même qu'une roche désastreuse qu'un torrent, gonflé +par une immense pluie, roule, déracinée, de la cime d'un mont, et +qui se précipite à travers tous les obstacles jusqu'à ce qu'elle +arrive à la plaine où, bien qu'arrêtée dans sa course, elle remue +encore; de même Hektôr menaçait d'arriver jusqu'à la mer, aux +tentes et aux nefs des Akhaiens; mais il se heurta contre les +masses épaisses d'hommes, contraint de s'arrêter. Et les fils des +Akhaiens le repoussèrent en le frappant de leurs épées et de leurs +lances aiguës. Alors, reculant, il s'écria d'une voix haute aux +Troiens: + +-- Troiens, Lykiens et Dardaniens belliqueux, restez fermes. Les +Akhaiens ne me résisteront pas longtemps, bien qu'ils se dressent +maintenant comme une tour; mais ils vont fuir devant ma lance, si +le plus grand des dieux, l'époux tonnant de Hèrè, m'encourage. + +Il parla ainsi, excitant la force et la vaillance de chacun. Et le +Priamide Dèiphobos, plein de fierté, marchait d'un pied léger au +milieu d'eux, couvert de son bouclier d'une rondeur égale. Et +Mèrionès lança contre lui sa pique étincelante, qui, ne s'égarant +point, frappa le bouclier d'une rondeur égale et fait de peau de +taureau; mais la longue lance y pénétra à peine et se brisa à son +extrémité. Et Dèiphobos éloigna de sa poitrine le bouclier de peau +de taureau, craignant la lance du brave Mèrionès; mais ce héros +rentra dans la foule de ses compagnons, indigné d'avoir manqué la +victoire et rompu sa lance. Et il courut vers les nefs des +Akhaiens, afin d'y chercher une longue pique qu'il avait laissée +dans sa tente. Mais d'autres combattaient, et une immense clameur +s'élevait de tous côtés. + +Et Teukros Télamônien tua, le premier, le brave guerrier Imbrios, +fils de Mentôr et riche en chevaux. Et, avant l'arrivée des fils +des Akhaiens, il habitait Pèdaios, avec Mèdésikastè, fille +illégitime de Priamos; mais, après l'arrivée des nefs aux doubles +avirons des Danaens, il vint à Ilios et s'illustra parmi les +Troiens. + +Et le fils de Télamôn, de sa longue lance, le perça sous +l'oreille, et il tomba, comme un frêne qui, tranché par l'airain +sur le sommet d'un mont élevé, couvre la terre de son feuillage +délicat. Il tomba ainsi, et ses belles armes d'airain sonnèrent +autour de lui. Et Teukros accourut pour le dépouiller; mais +Hektôr, comme il s'élançait, lança contre lui sa pique éclatante. +Et le Télamônien la vit et l'évita, et la lance du Priamide frappa +dans la poitrine Amphimakhos, fils de Ktéatos Aktorionide, qui +s'avançait. Et sa chute retentit et ses armes sonnèrent sur lui. +Et Hektôr s'élança pour dépouiller du casque bien adapté aux +tempes le magnanime Amphimakhos. Mais Aias se rua sur lui, armé +d'une pique étincelante; et, comme Hektôr était entièrement +enveloppé de l'airain effrayant, Aias frappa seulement le bouclier +bombé et le repoussa violemment loin des deux cadavres que les +Akhaiens entraînèrent. + +Et Stikhios et le divin Ménèstheus, princes des Athènaiens, +portèrent Amphimakhos dans les tentes des Akhaiens, et les Aias, +avides du combat impétueux, se saisirent d'Imbrios. De même que +deux lions, arrachant une chèvre aux dents aiguës des chiens, +l'emportent à travers les taillis épais en la tenant loin de terre +dans leurs mâchoires, de même les deux Aias enlevèrent Imbrios et +le dépouillèrent de ses armes. Et Aias Oilèiade, furieux de la +mort d'Amphimakhos, coupa la tête du Troien, et, la jetant comme +une boule au travers de la multitude, l'envoya rouler dans la +poussière, sous les pieds de Hektôr. Et alors, Poseidaôn, irrité +de la mort de son petit-fils tué dans le combat, courut aux tentes +des Akhaiens, afin d'exciter les Danaens et de préparer des +calamités aux Troiens. + +Et Idoméneus, illustre par sa lance, le rencontra. Et celui-ci +quittait un de ses compagnons qui, dans le combat, avait été +frappé au jarret par l'airain aigu et emporté par les siens. Et +Idoméneus, l'ayant confié aux médecins, sortait de sa tente, plein +du désir de retourner au combat. Et le roi qui ébranle la terre +lui parla ainsi, ayant pris la figure et la voix de l'Andraimonide +Thoas, qui, dans tout Pleurôn et la haute Kalydôn, commandait aux +Aitôliens, et que ceux-ci honoraient comme un dieu: + +-- Idoméneus, prince des Krètois, où sont tes menaces et celles +des Akhaiens aux Troiens? + +Et le prince des Krètois, Idoméneus, lui répondit: + +-- Ô Thoas, aucun guerrier n'est en faute, autant que j'en puis +juger, car nous combattons tous; aucun n'est retenu par la pâle +crainte, aucun, par indolence, ne refuse le combat dangereux; mais +cela plaît sans doute au très puissant Zeus que les Akhaiens +périssent ici, sans gloire et loin d'Argos. Thoas, toi qui, +toujours plein d'ardeur guerrière, as coutume d'encourager les +faibles, ne cesse pas dans ce moment, et ranime la vaillance de +chaque guerrier. + +Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit: + +-- Idoméneus, ne puisse-t-il jamais revenir de la terre Troienne, +puisse-t-il être la proie des chiens, le guerrier qui, en ce jour, +cessera volontairement de combattre! Va! et reviens avec tes +armes. Il faut nous concerter. Peut-être serons-nous tous deux de +quelque utilité. L'union des guerriers est utile, même celle des +plus timides; et nous saurons combattre les héros. + +Ayant ainsi parlé, le dieu rentra dans la mêlée des hommes, et +Idoméneus regagna ses tentes et revêtit ses belles armes. Il +saisit deux lances et accourut, semblable au feu fulgurant que le +Kroniôn, de sa main, précipite des cimes de l'Olympos enflammé, +comme un signe rayonnant aux hommes vivants. Ainsi resplendissait +l'airain sur la poitrine du roi qui accourait. + +Et Mèrionès, son brave compagnon, le rencontra non loin de la +tente. Et il venait chercher une lance d'airain. Et Idoméneus lui +parla ainsi: + +-- Mèrionès aux pieds rapides, fils de Molos, le plus cher de mes +compagnons, pourquoi quittes-tu la guerre et le combat? Es-tu +blessé, et la pointe du trait te tourmente-t-elle? Viens-tu +m'annoncer quelque chose? Certes, pour moi, je n'ai pas le dessein +de rester dans mes tentes, mais je désire le combat. + +Et le sage Mèrionès lui répondit: + +-- Idoméneus, prince des Krètois cuirassés, je viens afin de +prendre une lance, si, dans tes tentes, il en reste une; car j'ai +rompu la mienne sur le bouclier de l'orgueilleux Dèiphobos. + +Et Idoméneus, prince des Krètois, lui répondit: + +-- Si tu veux des lances, tu en trouveras une, tu en trouveras +vingt, appuyées étincelantes contre les parois de ma tente. Ce +sont des lances Troiennes enlevées à ceux que j'ai tués, car je +combats de près les guerriers ennemis; et c'est pourquoi j'ai des +lances, des boucliers bombés, des casques et des cuirasses +éclatantes. + +Et le sage Mèrionès lui répondit: + +-- Dans ma tente et dans ma nef noire abondent aussi les +dépouilles Troiennes; mais elles sont trop éloignées. Je ne pense +pas aussi avoir jamais oublié mon courage. Je combats au premier +rang, parmi les guerriers illustres, à l'heure où la mêlée +retentit. Quelques-uns des Akhaiens cuirassés peuvent ne m'avoir +point vu, mais toi, tu me connais. + +Et Idoméneus, prince des Krètois, lui répondit: + +-- Je sais quel est ton courage. Pourquoi me parler ainsi? Si nous +étions choisis parmi les plus braves pour une embuscade, car c'est +là que le courage des guerriers éclate, là on distingue le brave +du lâche, car celui-ci change à tout instant de couleur, et son +coeur n'est point assez ferme pour attendre tranquillement en +place; et il remue sans cesse, tantôt sur un pied, tantôt sur +l'autre; et son coeur tremble dans sa poitrine par crainte de la +mort, et ses dents claquent, tandis que le brave ne change point +de couleur, et il ne redoute rien au premier rang des guerriers, +dans l'embuscade, et il souhaite l'ardent combat; certes, donc, +aucun de nous ne blâmerait en cet instant ni ton courage ni ton +bras; et si tu étais blessé alors, ce ne serait point à l'épaule +ou dans le dos que tu serais frappé d'un trait, mais en pleine +poitrine ou dans le ventre, tandis que tu te précipiterais dans la +mêlée des combattants. Va! ne parlons plus, inactifs, comme des +enfants, de peur que ceci nous soit reproché injurieusement. Va +dans ma tente, et prends une lance solide. + +Il parla ainsi, et Mèrionès, semblable au rapide Arès, saisit +promptement dans la tente une lance d'airain, et il marcha avec +Idoméneus, plein du désir de combattre. Ainsi marche le désastreux +Arès avec la Terreur, sa fille bien-aimée, forte et indomptable, +qui épouvante le plus brave. Ils descendent de la Thrèkè vers les +Épirotes ou les magnanimes Phlègyens, et ils n'exaucent point les +deux peuples à la fois, mais ils accordent la gloire à l'un ou à +l'autre. Ainsi Mèrionès et Idoméneus, princes des hommes, +marchaient, armés de l'airain splendide. + +Et Mèrionès, le premier, parla ainsi: + +-- Deukalide, de quel côté veux-tu entrer dans la mêlée? À droite, +au centre, ou à gauche? C'est là que les Akhaiens chevelus +faiblissent. + +Et Idoméneus, prince des Krètois, lui répondit: + +-- D'autres sont au centre qui défendent les nefs, les deux Aias +et Teukros, le plus habile archer d'entre les Akhaiens, et brave +aussi de pied ferme. Ils suffiront à repousser le Priamide Hektôr. +Quelque brave qu'il soit, et quelle que soit son ardeur à +combattre, il ne réussira pas à dompter leur courage et leurs +mains invincibles et à brûler les nefs, à moins que le Kroniôn +lui-même ne jette l'ardente foudre sur les nefs rapides. Jamais le +grand Télamônien Aias ne le cédera à aucun homme né mortel et +nourri des dons de Dèmètèr, vulnérable par l'airain ou par de +lourds rochers. Il ne reculerait même pas devant l'impétueux +Akhilleus, s'il ne peut cependant lutter contre lui en agilité. +Allons vers la gauche de l'armée, et voyons promptement si nous +remporterons une grande gloire, ou si nous la donnerons à +l'ennemi. + +Il parla ainsi, et Mèrionès, semblable au rapide Arès, s'élança du +côté où Idoméneus ordonnait d'aller. Et dès que les Troiens eurent +vu Idoméneus, semblable à la flamme par son courage, avec son +compagnon brillant sous ses armes, s'exhortant les uns les autres, +ils se jetèrent sur lui. Et le combat fut égal entre eux tous +devant les poupes des nefs. + +De même que les vents tempétueux, en un jour de sécheresse, +soulèvent par les chemins de grands tourbillons de poussière, de +même tous se ruèrent dans une mêlée furieuse afin de s'entretuer +de l'airain aigu. Et la multitude des guerriers se hérissa de +longues lances qui perçaient la chair des combattants. Et la +splendeur de l'airain, des casques étincelants, des cuirasses +polies et des boucliers, éblouissait les yeux. Et il eût été +impitoyable celui qui, loin de s'attrister de ce combat, s'en fût +réjoui. + +Et les deux fils puissants de Kronos, dans leur volonté contraire, +accablaient ainsi les héros de lourdes calamités. Zeus voulait +donner la victoire à Hektôr et aux Troiens, afin d'honorer +Akhilleus aux pieds rapides; et il ne voulait pas détruire les +tribus Akhaiennes devant Ilios, mais honorer Thétis et son fils +magnanime. Et Poseidaôn, sorti en secret de la blanche mer, +encourageait les Akhaiens, et il gémissait de les voir domptés par +les Troiens, et il s'irritait contre Zeus. Et tous deux avaient la +même origine et le même père, mais Zeus était le plus âgé et +savait plus de choses. Et c'est pourquoi Poseidaôn ne secourait +point ouvertement les Argiens, mais, sous la forme d'un guerrier, +parcourait l'armée en les encourageant. + +Et tous deux avaient étendu également sur l'un et l'autre parti +les chaînes du combat violent et de la guerre désastreuse, chaînes +infrangibles, indissolubles, et qui rompaient les genoux d'un +grand nombre de héros. + +Et Idoméneus, bien qu'à demi blanc de vieillesse, exhortant les +Danaens, bondit sur les Troiens qu'il fit reculer. Et il tua +Othryoneus de Kabèsos qui, venu récemment, attiré par le bruit de +la guerre, demandait Kassandrè, la plus belle des filles de +Priamos. Et il n'offrait point de présents, mais il avait promis +de repousser les fils des Akhaiens loin de Troiè. Et le vieillard +Priamos avait juré de lui donner sa fille, et, sur cette promesse, +il combattait bravement. Et, comme il s'avançait avec fierté, +Idoméneus le frappa de sa lance étincelante, et la cuirasse +d'airain ne résista point au coup qui pénétra au milieu du ventre. +Et il tomba avec bruit, et Idoméneus s'écria en l'insultant: + +-- Othryoneus! je te proclame le premier des hommes si tu tiens la +parole donnée au Dardanide Priamos. Il t'a promis sa fille, et +c'est nous qui accomplirons sa promesse. Et nous te donnerons la +plus belle des filles d'Agamemnôn, venue d'Argos pour t'épouser, +si tu veux avec nous détruire la ville bien peuplée d'Ilios. Mais +suis-nous dans les nefs qui traversent la mer, afin de convenir de +tes noces, car nous aussi, nous sommes d'excellents beaux-pères! + +Et le héros Idoméneus parla ainsi, et il le traînait par un pied à +travers la mêlée. Et, pour venger Othryoneus, Asios accourut, à +pied devant son char, et ses chevaux, retenus par leur conducteur, +soufflaient sur ses épaules. Et il désirait percer Idoméneus, mais +celui-ci l'atteignit le premier, de sa lance, dans la gorge, sous +le menton. Et la lance passa au travers du cou, et Asios tomba +comme un chêne ou comme un peuplier, ou comme un pin élevé que des +constructeurs de nefs, sur les montagnes, coupent de leurs haches +récemment aiguisées. Ainsi le guerrier gisait étendu devant ses +chevaux et son char, grinçant des dents et saisissant la poussière +sanglante. Et le conducteur, éperdu, ne songeait pas à éviter +l'ennemi en faisant retourner les chevaux. Et le brave Antilokhos +le frappa de sa lance, et la cuirasse d'airain ne résista pas au +coup qui pénétra au milieu du ventre. Et l'homme tomba, expirant, +du char habilement fait, et le fils du magnanime Nestôr, +Antilokhos, entraîna les chevaux du côté des Akhaiens aux belles +knèmides. + +Et Dèiphobos, triste de la mort d'Asios, s'approchant d'Idoméneus, +lui lança sa pique étincelante. Mais Idoméneus, l'ayant aperçue, +évita la pique d'airain en se couvrant de son bouclier d'une +rondeur égale fait de peaux de boeuf et d'airain brillant, et +qu'il portait à l'aide de deux manches. Et il en était entièrement +couvert, et l'airain vola par-dessus, effleurant le bouclier qui +résonna. Mais la lance ne s'échappa point en vain d'une main +vigoureuse, et, frappant Hypsènôr Hippaside, prince des peuples, +elle s'enfonça dans son foie et rompit ses genoux. Et Dèiphobos +cria en se glorifiant: + +-- Asios ne mourra pas non vengé, et, en allant aux portes solides +d'Aidès, il se réjouira dans son brave coeur, car je lui ai donné +un compagnon. + +Il parla ainsi, et ses paroles orgueilleuses emplirent les Argiens +de douleur, et surtout le brave Antilokhos. Mais, bien +qu'attristé, il n'oublia point son compagnon, et, courant tout +autour, il le couvrit de son bouclier. Et deux autres compagnons +bien-aimés de Hypsènôr, Mékisteus et le divin Alastôr, +l'emportèrent en gémissant dans les nefs creuses. + +Et Idoméneus ne laissait point reposer son courage, et il désirait +toujours envelopper quelque Troien de la nuit noire, ou tomber +lui-même en sauvant les Akhaiens de leur ruine. Alors périt le +fils bien-aimé d'Aisyétas nourri par Zeus, le héros Alkathoos, +gendre d'Ankhisès. Et il avait épousé Hippodaméia, l'aînée des +filles d'Ankhisès, très chère, dans leur demeure, à son père et à +sa mère vénérable. Et elle l'emportait sur toutes ses compagnes +par la beauté, l'habileté aux travaux et la prudence et c'est +pourquoi un grand chef l'avait épousée dans la large Troiè. Et +Poseidaôn dompta Alkathoos par les mains d'Idoméneus. Et il +éteignit ses yeux étincelants, et il enchaîna ses beaux membres, +de façon à ce qu'il ne pût ni fuir ni se détourner, mais que, tout +droit comme une colonne ou un arbre élevé, il reçût au milieu de +la poitrine la lance du héros Idoméneus. Et sa cuirasse d'airain, +qui éloignait de lui la mort, résonna, rompue par la lance. Et sa +chute retentit, et la pointe d'airain, dans son coeur qui +palpitait, remua jusqu'à ce que le rude Arès eût épuisé la force +de la lance. Et Idoméneus cria d'une voix terrible en se +glorifiant: + +-- Dèiphobos! je pense que les choses sont au moins égales. En +voici trois de tués pour un, et tu te vantais en vain. Malheureux! +ose m'attendre, et tu verras ce que vaut la race de Zeus. Zeus +engendra Minôs, gardien de la Krètè, et Minôs engendra un fils, +l'irréprochable Deukaliôn, et Deukaliôn m'engendra pour être le +chef de nombreux guerriers dans la grande Krètè, et mes nefs m'ont +amené ici pour ton malheur, celui de ton père et celui des +Troiens. + +Il parla ainsi, et Dèiphobos délibéra s'il irait chercher pour +soutien quelque autre des Troiens magnanimes, ou s'il combattrait +seul. Et il vit qu'il valait mieux aller vers Ainéias. Et il le +trouva debout aux derniers rangs, car il était irrité contre le +divin Priamos qui ne l'honorait pas, bien qu'il fût brave entre +tous les guerriers. Et Dèiphobos, s'approchant, lui dit en paroles +ailées: + +-- Ainéias, prince des Troiens, si la gloire te touche, viens +protéger ton beau-frère. Suis-moi, allons vers Alkathoos qui, +époux de ta soeur, a autrefois nourri ton enfance dans ses +demeures. Idoméneus, illustre par sa lance, l'a tué. + +Il parla ainsi, et le coeur d'Ainéias fut ébranlé dans sa +poitrine, et il marcha pour combattre Idoméneus. Mais celui-ci ne +fut point saisi par la peur comme un enfant, et il attendit, de +même qu'un sanglier des montagnes, certain de sa force, attend, +dans un lieu désert, le tumulte des chasseurs qui s'approchent. +Son dos se hérisse, ses yeux lancent du feu, et il aiguise ses +défenses pour repousser aussitôt les chiens et les chasseurs. De +même Idoméneus, illustre par sa lance, ne recula point devant +Ainéias qui accourait au combat. Et il appela ses compagnons +Askalaphos, Apharèos, Dèipyros, Mèrionès et Antilokhos. Et il leur +dit en paroles ailées: + +-- Accourez, amis, car je suis seul, et je crains Ainéias aux +pieds rapides qui vient sur moi. Il est très brave, et c'est un +tueur d'hommes, et il est dans la fleur de la jeunesse, à l'âge où +la force est la plus grande. Si nous étions du même âge, avec mon +courage, une grande gloire nous serait donnée, à lui ou à moi. + +Il parla ainsi, et tous, avec une même ardeur, ils l'entourèrent, +le bouclier sur l'épaule. Et Ainéias, de son côté, appela aussi +ses compagnons, Dèiphobos, Pâris et le divin Agènôr, comme lui +princes des Troiens. Et leurs troupes les suivaient, telles que +des troupeaux de brebis qui suivent le bélier hors du pâturage, +pour aller boire. Et le berger se réjouit dans son âme. De même le +coeur d'Ainéias fut joyeux dans sa poitrine, en voyant la foule +des guerriers qui le suivaient. + +Et, autour d'Alkathoos, tous dardèrent leurs longues lances, et, +sur les poitrines, l'horrible airain retentissait, tandis qu'ils +se frappaient à l'envi. Et deux braves guerriers, Ainéias et +Idoméneus semblable à Arès, désiraient surtout se percer de +l'airain cruel. Et Ainéias, le premier, lança sa pique contre +Idoméneus; mais celui-ci, l'ayant aperçue, évita la pique d'airain +qui s'enfonça en vibrant dans la terre, inutile, bien que partie +d'une main vigoureuse. + +Et Idoméneus frappa Oinomaos au milieu du ventre, et la cuirasse +fut rompue, et l'airain s'enfonça dans les intestins, et le +guerrier tomba en saisissant la terre avec les mains. Et Idoméneus +arracha la lance du cadavre, mais il ne put dépouiller les épaules +de leurs belles armes, car il était accablé par les traits. Et il +n'avait plus les pieds vigoureux avec lesquels il s'élançait +autrefois pour reprendre sa pique ou pour éviter celle de +l'ennemi. Il éloignait encore de pied ferme son jour fatal, mais +il ne pouvait plus fuir aisément. + +Et Dèiphobos, comme il se retirait lentement, toujours irrité +contre lui, voulut le frapper de sa lance étincelante; mais il le +manqua, et la lance perça Askalaphos, fils de Arès. Et la forte +lance s'enfonça dans l'épaule, et le guerrier tomba, saisissant la +terre avec ses mains. + +Et le terrible Arès plein de clameurs ignorait que son fils fût +tombé mort dans la mêlée violente. Et il était assis au sommet de +l'Olympos, sous les nuées d'or, retenu par la volonté de Zeus, +ainsi que les autres dieux immortels, loin du combat. + +Et tous se ruèrent autour d'Askalaphos. Et comme Dèiphobos +enlevait son casque brillant, Mèrionès, semblable au rapide Arès, +bondit, et, de sa lance, perça le bras du Troien qui laissa +échapper le casque sonore. Et Mèrionès bondit de nouveau comme un +vautour, et arracha du bras blessé sa forte lance, et rentra dans +les rangs de ses compagnons. Et Politès, frère de Dèiphobos, +entourant celui-ci de ses bras, l'entraîna hors de la mêlée, +derrière les rangs, où se tenaient ses chevaux rapides, et le char +éclatant, et leur conducteur. Et ils le portèrent dans la ville, +poussant des gémissements. Et le sang coulait de sa blessure +fraîche. Et les autres combattaient toujours, et une immense +clameur s'élevait. + +Et Ainéias, se ruant sur Apharèos Kalètoride, le frappa à la gorge +de sa lance aiguë; et la tête s'inclina, et le bouclier tomba, et +le casque aussi, et la mort fatale l'enveloppa. + +Et Antilokhos, apercevant le dos de Thoôn, le frappa +impétueusement, et il trancha la veine qui, courant le long du +dos, arrive au cou. Le Troien tomba à la renverse sur la +poussière, étendant les deux mains vers ses compagnons bien-aimés. +Et Antilokhos accourut, et, regardant autour de lui, enleva ses +belles armes de ses épaules. Et les Troiens, l'entourant aussitôt, +accablaient de traits son beau et large bouclier; mais ils ne +purent déchirer avec l'airain cruel le corps délicat d'Antilokhos, +car Poseidaôn qui ébranle la terre protégeait le Nestôride contre +la multitude des traits. Et celui-ci ne s'éloignait point de +l'ennemi, mais il tournait sur lui-même, agitant sans cesse sa +lance et cherchant qui il pourrait frapper de loin, ou de près. + +Et Adamas Asiade, l'ayant aperçu dans la mêlée, le frappa de +l'airain aigu au milieu du bouclier; mais Poseidaôn aux cheveux +bleus refusa au Troien la vie d'Antilokhos, et la moitié du trait +resta dans le bouclier comme un pieu à demi brûlé, et l'autre +tomba sur la terre. Et comme Adamas fuyait la mort dans les rangs +de ses compagnons, Mèrionès, le poursuivant, le perça entre les +parties mâles et le nombril, là où une plaie est mortelle pour les +hommes lamentables. C'est là qu'il enfonça sa lance, et Adamas +tomba palpitant sous le coup, comme un taureau, dompté par la +force des liens, que des bouviers ont mené sur les montagnes. +Ainsi Adamas blessé palpita, mais peu de temps, car le héros +Mèrionès arracha la lance de la plaie, et les ténèbres se +répandirent sur les yeux du Troien. + +Et Hélénos, de sa grande épée de Thrèkè, frappa Dèipyros à la +tempe, et le casque roula sur la terre, et un des Akhaiens le +ramassa sous les pieds des combattants. Et la nuit couvrit les +yeux de Dèipyros. + +Et la douleur saisit le brave Atréide Ménélaos qui s'avança contre +le prince Hélénos, en lançant sa longue pique. Et le Troien +bandait son arc, et tous deux dardèrent à la fois, l'un sa lance +aiguë, l'autre la flèche jaillissant du nerf. Et le Priamide +frappa de sa flèche la cuirasse bombée, et le trait acerbe y +rebondit. De même que, dans l'aire spacieuse, les fèves noires ou +les pois, au souffle du vent et sous l'effort du vanneur, +rejaillissent du large van, de même la flèche acerbe rebondit loin +de la cuirasse de l'illustre Ménélaos. + +Et le brave Atréide frappa la main qui tenait l'arc poli, et la +lance aiguë attacha la main à l'arc, et Hélénos rentra dans la +foule de ses compagnons, évitant la mort et traînant le frêne de +la lance suspendu à sa main. Et le magnanime Agènôr arracha le +trait de la blessure qu'il entoura d'une fronde en laine qu'un +serviteur tenait à son côté. + +Et Peisandros marcha contre l'illustre Ménélaos, et la moire +fatale le conduisait au seuil de la mort, pour qu'il fût dompté +par toi, Ménélaos, dans le rude combat. Quand ils se furent +rencontrés, l'Atréide le manqua, et Peisandros frappa le bouclier +de l'illustre Ménélaos; mais il ne put traverser l'airain, et le +large bouclier repoussa la pique dont la pointe se rompit. Et +Peisandros se réjouissait dans son esprit, espérant la victoire, +et l'illustre Atréide, ayant tiré l'épée aux clous d'argent, sauta +sur lui; mais le Troien saisit, sous le bouclier, la belle hache à +deux tranchants, au manche d'olivier, faite d'un airain excellent, +et ils combattirent. + +Peisandros frappa le cône du casque au sommet, près de la +crinière, et lui-même fut atteint au front, au-dessus du nez. Et +ses os crièrent, et ses yeux ensanglantés jaillirent à ses pieds, +dans la poussière; et il se renversa et tomba. Et Ménélaos, lui +mettant le pied sur la poitrine, lui arracha ses armes et dit en +se glorifiant: + +-- Vous laisserez ainsi les nefs des cavaliers Danaens, ô +parjures, insatiables de la rude bataille! Vous ne m'avez épargné +ni un outrage, ni un opprobre, mauvais chiens, qui n'avez pas +redouté la colère terrible de Zeus hospitalier qui tonne fortement +et qui détruira votre haute citadelle; car vous êtes venus sans +cause, après avoir été reçus en amis, m'enlever, avec toutes mes +richesses, la femme que j'avais épousée vierge. Et, maintenant, +voici que vous tentez de jeter la flamme désastreuse sur nos nefs +qui traversent la mer, et de tuer les héros Akhaiens! Mais vous +serez réprimés, bien que remplis de fureur guerrière. Ô père Zeus, +on dit que tu surpasses en sagesse tous les hommes et tous les +dieux, et c'est de toi que viennent ces choses! N'es-tu pas +favorable aux Troiens parjures, dont l'esprit est impie, et qui ne +peuvent être rassasiés par la guerre désastreuse? Certes, la +satiété nous vient de tout, du sommeil, de l'amour, du chant et de +la danse charmante, qui, cependant, nous plaisent plus que la +guerre; mais les Troiens sont insatiables de combats. + +Ayant ainsi parlé, l'irréprochable Ménélaos arracha les armes +sanglantes du cadavre, et les remit à ses compagnons; et il se +mêla de nouveau à ceux qui combattaient en avant. Et le fils du +roi Pylaiméneus, Harpaliôn, se jeta sur lui. Et il avait suivi son +père bien-aimé à la guerre de Troiè, et il ne devait point +retourner dans la terre de la patrie. De sa pique il frappa le +milieu du bouclier de l'Atréide, mais l'airain ne put le +traverser, et Harpaliôn, évitant la mort, se réfugia dans la foule +de ses compagnons, regardant de tous côtés pour ne pas être frappé +de l'airain. Et, comme il fuyait, Mèrionès lui lança une flèche +d'airain, et il le perça à la cuisse droite, et la flèche pénétra, +sous l'os, jusque dans la vessie. Et il tomba entre les bras de +ses chers compagnons, rendant l'âme. Il gisait comme un ver sur la +terre, et son sang noir coulait, baignant la terre. Et les +magnanimes Paphlagones, s'empressant et gémissant, le déposèrent +sur son char pour être conduit à la sainte Ilios; et son père, +répandant des larmes, allait avec eux, nul n'ayant vengé son fils +mort. + +Et Pâris, irrité dans son âme de cette mort, car Harpaliôn était +son hôte entre les nombreux Paphlagones, lança une flèche +d'airain. Et il y avait un guerrier Akhaien, Eukhènor, fils du +divinateur Polyidos, riche et brave, et habitant Korinthos. Et il +était monté sur sa nef, subissant sa destinée, car le bon Polyidos +lui avait dit souvent qu'il mourrait, dans ses demeures, d'un mal +cruel, ou que les Troiens le tueraient parmi les nefs des +Akhaiens. Et il avait voulu éviter à la fois la lourde amende des +Akhaiens, et la maladie cruelle qui l'aurait accablé de douleurs, +mais Pâris le perça au-dessous de l'oreille, et l'âme s'envola de +ses membres, et une horrible nuée l'enveloppa. + +Tandis qu'ils combattaient, pareils au feu ardent, Hektôr cher à +Zeus ignorait qu'à la gauche des nefs ses peuples étaient défaits +par les Argiens, tant celui qui ébranle la terre animait les +Danaens et les pénétrait de sa force. Et le Priamide se tenait là +où il avait franchi les portes et où il enfonçait les épaisses +lignes des Danaens porteurs de boucliers. Là, les nefs d'Aias et +de Prôtésilaos avaient été tirées sur le rivage de la blanche mer, +et le mur y était peu élevé. Là aussi étaient les plus furieux +combattants, et les chevaux, les Boiôtiens, les Iaônes aux longs +vêtements, les Lokriens, les Phthiotes et les illustres Épéiens, +qui soutenaient l'assaut autour des nefs et ne pouvaient repousser +le divin Hektôr semblable à la flamme. + +Et là étaient aussi les braves Athènaiens que conduisait +Ménèstheus, fils de Pétéos, suivi de Pheidas, de Stikhios et du +grand Bias. Et les chefs des Épéiens étaient Mégès Phyléide, +Amphiôn et Drakios. Et les chefs des Phthiotes étaient Médôn et +l'agile Ménéptolèmos. Médôn était fils bâtard du divin Oileus, et +frère d'Aias, et il habitait Phylakè, loin de la terre de la +patrie, ayant tué le frère de sa belle-mère Ériopis; et +Ménéptolèmos était fils d'Iphiklos Phylakide. Et ils combattaient +tous deux en tête des Phthiotes magnanimes, parmi les Boiôtiens, +pour défendre les nefs. + +Et Aias, le fils agile d'Oileus, se tenait toujours auprès d'Aias +Télamônien. Comme deux boeufs noirs traînent ensemble, d'un +souffle égal, une lourde charrue dans une terre nouvelle, tandis +que la sueur coule de la racine de leurs cornes, et que, liés à +distance au même joug, ils vont dans le sillon, ouvrant du soc la +terre profonde, de même les deux Aias allaient ensemble. Mais de +nombreux et braves guerriers suivaient le Télamôniade et portaient +son bouclier, quand la fatigue et la sueur rompaient ses genoux. +Et les Lokriens ne suivaient pas le magnanime Oilèiade, car il ne +leur plaisait pas de combattre en ligne. Ils n'avaient ni casques +d'airain hérissés de crins de cheval, ni boucliers bombés, ni +lances de frêne; et ils étaient venus devant Troiè avec des arcs +et des frondes de laine, et ils en accablaient et en rompaient +sans cesse les phalanges Troiennes. Et les premiers combattaient, +couverts de leurs belles armes, contre les Troiens et Hektôr armé +d'airain, et les autres, cachés derrière ceux-là, lançaient sans +cesse des flèches innombrables. + +Alors, les Troiens se fussent enfuis misérablement, loin des +tentes et des nefs, vers la sainte Ilios, si Polydamas n'eût dit +au brave Hektôr: + +-- Hektôr, il est impossible que tu écoutes un conseil. Parce +qu'un dieu t'a donné d'exceller dans la guerre, tu veux aussi +l'emporter par la sagesse. Mais tu ne peux tout posséder. Les +dieux accordent aux uns le courage, aux autres l'art de la danse, +à l'autre la kithare et le chant. Le prévoyant Zeus mit un esprit +sage en celui-ci, et les hommes en profitent, et il sauvegarde les +cités, et il recueille pour lui-même le fruit de sa prudence. La +couronne de la guerre éclate de toutes parts autour de toi, et les +Troiens magnanimes qui ont franchi la muraille fuient avec leurs +armes, ou combattent en petit nombre contre beaucoup, dispersés +autour des nefs. Retourne, et appelle ici tous les chefs, afin que +nous délibérions en conseil si nous devons nous ruer sur les nefs, +en espérant qu'un dieu nous accorde la victoire, ou s'il nous faut +reculer avant d'être entamés. Je crains que les Akhaiens ne +vengent leur défaite d'hier, car il y a dans les nefs un homme +insatiable de guerre, qui, je pense, ne s'abstiendra pas longtemps +de combat. + +Polydamas parla ainsi, et son conseil prudent persuada Hektôr, et +il sauta de son char à terre avec ses armes, et il dit en paroles +ailées: + +-- Polydamas, retiens ici tous les chefs. Moi, j'irai au milieu du +combat et je reviendrai bientôt, les ayant convoqués. + +Il parla ainsi, et se précipita, pareil à une montagne neigeuse, +parmi les Troiens et les alliés, avec de hautes clameurs. Et, +ayant entendu la voix de Hektôr, ils accouraient tous auprès du +Panthoide Polydamas. Et le Priamide Hektôr allait, cherchant parmi +les combattants, Dèiphobos et le roi Hélénos, et l'Asiade Adamas +et le Hyrtakide Asios. Et il les trouva tous, ou blessés, ou +morts, autour des nefs et des poupes des Akhaiens, ayant rendu +l'âme sous les mains des Argiens. + +Et il vit, à la gauche de cette bataille meurtrière, le divin +Alexandros, l'époux de Hélénè à la belle chevelure, animant ses +compagnons au combat. Et, s'arrêtant devant lui, il lui dit ces +paroles outrageantes: + +-- Misérable Pâris, doué d'une grande beauté, séducteur de femmes, +où sont Dèiphobos, le roi Hélénos, et l'Asiade Adamas et le +Hyrtakide Asios? Où est Othryoneus? Aujourd'hui la sainte Ilios +croule de son faîte, et tu as évité seul cette ruine terrible. + +Et le divin Alexandros lui répondit: + +-- Hektôr, tu te plais à m'accuser quand je ne suis point +coupable. Parfois je me suis retiré du combat, mais ma mère ne m'a +point enfanté lâche. Depuis que tu as excité la lutte de nos +compagnons auprès des nefs, nous avons combattu sans cesse les +Danaens. Ceux que tu demandes sont morts. Seuls, Dèiphobos et le +roi Hélénos ont été tous deux blessés à la main par de longues +lances; mais le Kroniôn leur a épargné la mort. Conduis-nous donc +où ton coeur et ton esprit t'ordonnent d'aller, et nous serons +prompts à te suivre, et je ne pense pas que nous cessions le +combat tant que nos forces le permettront. Il n'est permis à +personne de combattre au-delà de ses forces. + +Ayant ainsi parlé, le héros fléchit l'âme de son frère, et ils +coururent là où la mêlée était la plus furieuse, là où étaient +Kébrionès et l'irréprochable Polydamas, Phakès, Orthaios, le divin +Polyphoitès, et Palmys, et Askanios et Moros, fils de Hippotiôn. +Et ceux-ci avaient succédé depuis la veille aux autres guerriers +de la fertile Askaniè, et déjà Zeus les poussait au combat. + +Et tous allaient, semblables aux tourbillons de vent que le père +Zeus envoie avec le tonnerre par les campagnes, et dont le bruit +se mêle au retentissement des grandes eaux bouillonnantes et +soulevées de la mer aux rumeurs sans nombre, qui se gonflent, +blanches d'écume, et roulent les unes sur les autres. + +Ainsi les Troiens se succédaient derrière leurs chefs éclatants +d'airain. Et le Priamide Hektôr les menait, semblable au terrible +Arès, et il portait devant lui son bouclier égal fait de peaux +épaisses recouvertes d'airain. Et autour de ses tempes +resplendissait son casque mouvant, et, sous son bouclier, il +marchait contre les phalanges, cherchant à les enfoncer de tous +côtés. Mais il n'ébranla point l'âme des Akhaiens dans leurs +poitrines, et Aias, le premier, s'avança en le provoquant: + +-- Viens, malheureux! Pourquoi tentes-tu d'effrayer les Argiens? +Nous ne sommes pas inhabiles au combat. C'est le fouet fatal de +Zeus qui nous éprouve. Tu espères sans doute, dans ton esprit, +détruire nos nefs, mais nos mains te repousseront, et bientôt ta +ville bien peuplée sera prise et renversée par nous. Et je te le +dis, le temps viendra où, fuyant, tu supplieras le père Zeus et +les autres immortels pour que tes chevaux soient plus rapides que +l'épervier, tandis qu'ils t'emporteront vers la ville à travers la +poussière de la plaine. + +Et, comme il parlait ainsi, un aigle vola à sa droite dans les +hauteurs, et les Akhaiens se réjouirent de cet augure. Et +l'illustre Hektôr lui répondit: + +-- Aias, orgueilleux et insensé, qu'as-tu dit? Plût aux dieux que +je fusse le fils de Zeus tempétueux, et que la vénérable Hèrè +m'eût enfanté, aussi vrai que ce jour sera fatal aux Argiens, et +que tu tomberas toi-même, si tu oses attendre ma longue lance qui +déchirera ton corps délicat, et que tu rassasieras les chiens +d'Ilios et les oiseaux carnassiers de ta graisse et de ta chair, +auprès des nefs des Akhaiens! + +Ayant ainsi parlé, il se rua en avant, et ses compagnons le +suivirent avec une immense clameur que l'armée répéta par +derrière. Et les Argiens, se souvenant de leur vigueur, +répondirent par d'autres cris, et la clameur des deux peuples +monta jusque dans l'aithèr, parmi les splendeurs de Zeus. + + +Chant 14 + + +Tout en buvant, Nestôr entendit la clameur des hommes, et il dit à +l'Asklèpiade ces paroles ailées: + +-- Divin Makhaôn, que deviendront ces choses? Voici que la clameur +des jeunes hommes grandit autour des nefs. Reste ici, et bois ce +vin qui réchauffe, tandis que Hékamèdè aux beaux cheveux fait +tiédir l'eau qui lavera le sang de ta plaie. Moi, j'irai sur la +hauteur voir ce qui en est. + +Ayant ainsi parlé, il saisit dans sa tente le bouclier de son +fils, le brave Thrasymèdès qui, lui-même, avait pris le bouclier +éclatant d'airain de son père, et il saisit aussi une forte lance +à pointe d'airain, et, sortant de la tente, il vit une chose +lamentable: les Akhaiens bouleversés et les Troiens magnanimes les +poursuivant, et le mur des Akhaiens renversé. De même, quand +l'onde silencieuse de la grande mer devient toute noire, dans le +pressentiment des vents impétueux, et reste immobile, ne sachant +encore de quel côté ils souffleront; de même, le vieillard, +hésitant, ne savait s'il se mêlerait à la foule des cavaliers +Danaens, ou s'il irait rejoindre Agamemnôn, le prince des peuples. +Mais il jugea qu'il était plus utile de rejoindre l'Atréide. + +Et Troiens et Danaens s'entre-tuaient dans la mêlée, et l'airain +solide sonnait autour de leurs corps, tandis qu'ils se frappaient +de leurs épées et de leurs lances à deux pointes. + +Et Nestôr rencontra, venant des nefs, les rois divins que l'airain +avait blessés, le Tydéide, et Odysseus, et l'Atréide Agamemnôn. +Leurs nefs étaient éloignées du champ de bataille, ayant été +tirées les premières sur le sable de la blanche mer; car celles +qui vinrent les premières s'avançaient jusque dans la plaine, et +le mur protégeait leurs poupes. Tout large qu'il était, le rivage +ne pouvait contenir toutes les nefs sans resserrer le camp; et les +Akhaiens les avaient rangées par files, dans la gorge du rivage, +entre les deux promontoires. + +Et les rois, l'âme attristée dans leur poitrine, venaient +ensemble, appuyés sur leurs lances. Et leur esprit s'effraya quand +ils virent le vieux Nestôr, et le roi Agamemnôn lui dit aussitôt: + +-- Ô Nestôr Nèlèiade, gloire des Akhaiens, pourquoi reviens-tu de +ce combat fatal? Je crains que le brave Hektôr n'accomplisse la +menace qu'il a faite, dans l'agora des Troiens, de ne rentrer dans +Ilios qu'après avoir brûlé les nefs et tué tous les Akhaiens. Il +l'a dit et il le fait. Ah! certes, les Akhaiens aux belles +knèmides ont contre moi la même colère qu'Akhilleus, et ils ne +veulent plus combattre autour des nefs. + +Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit: + +-- Certes, tu dis vrai, et Zeus qui tonne dans les hauteurs n'y +peut rien lui-même. Le mur est renversé que nous nous flattions +d'avoir élevé devant les nefs comme un rempart inaccessible. Et +voici que les Troiens combattent maintenant au milieu des nefs, et +nous ne saurions reconnaître, en regardant avec le plus +d'attention, de quel côté les Akhaiens roulent bouleversés. +Mais ils tombent partout, et leurs clameurs montent dans +l'Ouranos. Pour nous, délibérons sur ces calamités, si toutefois +une résolution peut être utile. Je ne vous engage point à +retourner dans la mêlée, car un blessé ne peut combattre. + +Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit: + +-- Nestôr, puisque le combat est au milieu des nefs, et que le mur +et le fossé ont été inutiles qui ont coûté tant de travaux aux +Danaens, et qui devaient, pensions-nous, être un rempart +inaccessible, c'est qu'il plaît, sans doute, au très-puissant Zeus +que les Akhaiens périssent tous, sans gloire, loin d'Argos. Je +reconnaissais autrefois qu'il secourait les Danaens, mais je sais +maintenant qu'il honore les Troiens comme des bienheureux, et +qu'il enchaîne notre vigueur et nos mains. Allons, obéissez à mes +paroles. Traînons à la mer les nefs qui en sont le plus +rapprochées. Restons sur nos ancres jusqu'à la nuit; et, si les +Troiens cessent le combat, nous pourrons mettre à la mer divine le +reste de nos nefs. Il n'y a nulle honte à fuir notre ruine entière +à l'aide de la nuit, et mieux vaut fuir les maux que d'en être +accablé. + +Et le sage Odysseus, le regardant d'un oeil sombre, lui dit: + +-- Atréide, quelle parole mauvaise a passé à travers tes dents? Tu +devrais conduire une armée de lâches au lieu de nous commander, +nous à qui Zeus a donné de poursuivre les guerres rudes, de la +jeunesse à la vieillesse, et jusqu'à la mort. Ainsi, tu veux +renoncer à la grande ville des Troiens pour laquelle nous avons +souffert tant de maux? Tais-toi. Que nul d'entre les Akhaiens +n'entende cette parole que n'aurait dû prononcer aucun homme d'un +esprit juste, un roi à qui obéissent des peuples aussi nombreux +que ceux auxquels tu commandes parmi les Akhaiens. Moi, je +condamne cette parole que tu as dite, cet ordre de traîner à la +mer les nefs bien construites, loin des clameurs du combat. Ne +serait-ce pas combler les désirs des Troiens déjà victorieux? +Comment les Akhaiens soutiendraient-ils le combat, pendant qu'ils +traîneraient les nefs à la mer? Ils ne songeraient qu'aux nefs et +négligeraient le combat. Ton conseil nous serait fatal, prince des +peuples! + +Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit: + +-- Ô Odysseus, tes rudes paroles ont pénétré dans mon coeur. Je ne +veux point que les fils des Akhaiens traînent à la mer, contre +leur gré, les nefs bien construites. Maintenant, si quelqu'un a un +meilleur conseil à donner, jeune ou vieux, qu'il parle, et sa +parole me remplira de joie. + +Et le brave Diomèdès parla ainsi au milieu d'eux: + +-- Celui-là est près de vous, et nous ne chercherons pas +longtemps, si vous voulez obéir. Et vous ne me blâmerez point de +parler parce que je suis le plus jeune, car je suis né d'un père +illustre et je descends d'une race glorieuse. Et mon père est +Tydeus qui occupe un large sépulcre dans Thèbè. Portheus engendra +trois fils irréprochables qui habitaient Pleurôn et la haute +Kalydôn: Agrios, Mélas, et le troisième était le cavalier Oineus, +le père de mon père, et le plus brave des trois. Et celui-ci +demeura chez lui, mais mon père habita Argos. Ainsi le voulurent +Zeus et les autres dieux. Et mon père épousa une des filles +d'Adrestès, et il habitait une maison pleine d'abondance, car il +possédait beaucoup de champs fertiles entourés de grands vergers. +Et ses brebis étaient nombreuses, et il était illustre par sa +lance entre tous les Akhaiens. Vous savez que je dis la vérité, +que ma race n'est point vile, et vous ne mépriserez point mes +paroles. Allons vers le champ de bataille, bien que blessés, loin +des traits, afin que nous ne recevions pas blessure sur blessure; +mais animons et excitons les Akhaiens qui déjà se lassent et +cessent de combattre courageusement. + +Il parla ainsi, et ils l'écoutèrent volontiers et lui obéirent. Et +le roi des hommes, Agamemnôn, les précédait. Et l'illustre qui +ébranle la terre les vit et vint à eux sous la forme d'un +vieillard. Il prit la main droite de l'Atréide Agamemnôn, et il +lui dit: +-- Atréide, maintenant le coeur féroce d'Akhilleus se réjouit dans +sa poitrine, en voyant la fuite et le carnage des Akhaiens. Il a +perdu l'esprit. Qu'un dieu lui rende autant de honte! Tous les +dieux heureux ne sont point irrités contre toi. Les princes et les +chefs des Troiens empliront encore la plaine de poussière, et tu +les verras fuir vers leur ville, loin des nefs et des tentes. + +Ayant ainsi parlé, il se précipita vers la plaine en poussant un +grand cri, tel que celui que neuf ou dix mille hommes qui se ruent +au combat pourraient pousser de leurs poitrines. Tel fut le cri du +roi qui ébranle la terre. Et il versa la force dans le coeur des +Akhaiens, avec le désir de guerroyer et de combattre. + +Hèrè regardait, assise sur un trône d'or, au sommet de l'Olympos, +et elle reconnut aussitôt son frère qui s'agitait dans la +glorieuse bataille, et elle se réjouit dans son coeur. Et elle vit +Zeus assis au faîte de l'Ida où naissent les sources, et il lui +était odieux. Aussitôt, la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf songea +au moyen de tromper Zeus tempétueux, et ceci lui sembla meilleur +d'aller le trouver sur l'Ida, pour exciter en lui le désir +amoureux de sa beauté, afin qu'un doux et profond sommeil fermât +ses paupières et obscurcît ses pensées. + +Et elle entra dans la chambre nuptiale que son fils bien-aimé +Hèphaistos avait faite. Et il avait adapté aux portes solides un +verrou secret, et aucun des dieux n'aurait pu les ouvrir. Elle +entra et ferma les portes resplendissantes. Et, d'abord, elle lava +son beau corps avec de l'ambroisie; puis elle se parfuma d'une +huile divine dont l'arôme se répandit dans la demeure de Zeus, sur +la terre et dans l'Ouranos. Et son beau corps étant parfumé, elle +peigna sa chevelure et tressa de ses mains ses cheveux éclatants, +beaux et divins, qui flottaient de sa tête immortelle. Et elle +revêtit une khlamyde divine qu'Athènè avait faite elle-même et +ornée de mille merveilles, et elle la fixa sur sa poitrine avec +des agrafes d'or. Et elle mit une ceinture à cent franges, et à +ses oreilles bien percées des pendants travaillés avec soin et +ornés de trois pierres précieuses. Et la grâce l'enveloppait tout +entière. Ensuite, la déesse mit un beau voile blanc comme Hélios, +et, à ses beaux pieds, de belles sandales. S'étant ainsi parée, +elle sortit de sa chambre nuptiale, et, appelant Aphroditè loin +des autres dieux, elle lui dit: + +-- M'accorderas-tu, chère fille, ce que je vais te demander, ou me +refuseras-tu, irritée de ce que je protège les Danaens, et toi les +Troiens? + +Et la fille de Zeus, Aphroditè, lui répondit: + +-- Vénérable Hèrè, fille du grand Kronos, dis ce que tu désires. +Mon coeur m'ordonne de te satisfaire, si je le puis, et si c'est +possible. + +Et la vénérable Hèrè qui médite des ruses lui répondit: + +-- Donne-moi l'amour et le désir à l'aide desquels tu domptes les +dieux immortels et les hommes mortels. Je vais voir, aux limites +de la terre, Okéanos, origine des dieux, et la maternelle Téthys, +qui m'ont élevée et nourrie dans leurs demeures, m'ayant reçue de +Rhéiè, quand Zeus au large regard jeta Kronos sous la terre et +sous la mer stérile. Je vais les voir, afin d'apaiser leurs +dissensions amères. Déjà, depuis longtemps, ils ne partagent plus +le même lit, parce que la colère est entrée dans leur coeur. Si je +puis les persuader par mes paroles, et si je les rends au même +lit, pour qu'ils puissent s'unir d'amour, ils m'appelleront leur +bien-aimée et vénérable. + +Et Aphroditè qui aime les sourires lui répondit: + +-- Il n'est point permis de te rien refuser, à toi qui couches +dans les bras du grand Zeus. + +Elle parla ainsi, et elle détacha de son sein la ceinture aux +couleurs variées où résident toutes les voluptés, et l'amour, et +le désir, et l'entretien amoureux, et l'éloquence persuasive qui +trouble l'esprit des sages. Et elle mit cette ceinture entre les +mains de Hèrè, et elle lui dit: + +-- Reçois cette ceinture aux couleurs variées, où résident toutes +les voluptés, et mets-la sur ton sein, et tu ne reviendras pas +sans avoir fait ce que tu désires. + +Elle parla ainsi, et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf rit, et, +en riant, elle mit la ceinture sur son sein. Et Aphroditè, la +fille de Zeus, rentra dans sa demeure, et Hèrè, joyeuse, quitta le +faîte de l'Olympos. Puis, traversant la Pièriè et la riante +Émathiè, elle gagna les montagnes neigeuses des Thrèkiens, et ses +pieds ne touchaient point la terre. Et, de l'Athos, elle descendit +vers la mer agitée et parvint à Lemnos, la ville du divin Thoas, +où elle rencontra Hypnos, frère de Thanatos. Elle lui prit la main +et lui dit ces paroles: + +-- Hypnos, roi de tous les dieux et de tous les hommes, si jamais +tu m'as écoutée, obéis-moi aujourd'hui, et je ne cesserai de te +rendre grâces. Endors, sous leurs paupières, les yeux splendides +de Zeus, dès que je serai couchée dans ses bras, et je te donnerai +un beau trône incorruptible, tout en or, qu'a fait mon fils +Hèphaistos qui boite des deux pieds; et il y joindra un escabeau +sur lequel tu appuieras tes beaux pieds pendant le repas. + +Et le doux Hypnos, lui répondant, parla ainsi: + +-- Hèrè, vénérable déesse, fille du grand Kronos, j'assoupirai +aisément tout autre des dieux éternels, et même le fleuve Okéanos, +cette source de toutes choses; mais je n'approcherai point du +Kroniôn Zeus et je ne l'endormirai point, à moins qu'il me +l'ordonne. Déjà il m'a averti, grâce à toi, le jour où son fils +magnanime naviguait loin d'Ilios, de la cité dévastée des Troiens. +Et j'enveloppai doucement les membres de Zeus tempêtueux, tandis +que tu méditais des calamités, et que, répandant sur la mer le +souffle des vents furieux, tu poussais Hèraklès vers Koôs bien +peuplée, loin de tous ses amis. Et Zeus, s'éveillant indigné, +dispersa tous les dieux par l'Ouranos; et il me cherchait pour me +précipiter du haut de l'aithèr dans la mer, si Nyx qui dompte les +dieux et les hommes, et que je suppliais en fuyant, ne m'eût +sauvé. Et Zeus, bien que très irrité, s'apaisa, craignant de +déplaire à la rapide Nyx. Et maintenant tu m'ordonnes de courir le +même danger! + +Il parla ainsi, et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf lui +répondit: + +-- Hypnos, pourquoi t'inquiéter ainsi? Penses-tu que Zeus au large +regard s'irrite pour les Troiens autant que pour son fils +Hèraklès? Viens, et je te donnerai pour épouse une des plus jeunes +Kharites, Pasithéiè, que tu désires sans cesse. + +Elle parla ainsi, et Hypnos, plein de joie, lui répondit: + +-- Jure, par l'eau de Styx, un inviolable serment; touche d'une +main la terre et de l'autre la mer marbrée, et qu'ils soient +témoins, les dieux souterrains qui vivent autour de Kronos, que tu +me donneras Pasithéiè que je désire sans cesse. + +Il parla ainsi, et la déesse Hèrè aux bras blancs jura aussitôt +comme il le désirait, et elle nomma tous les dieux sous-tartaréens +qu'on nomme Titans. Et, après ce serment, ils quittèrent tous deux +Lemnos et Imbros, couverts d'une nuée et faisant rapidement leur +chemin. Et, laissant la mer à Lektos, ils parvinrent à l'Ida qui +abonde en bêtes fauves et en sources, et sous leurs pieds se +mouvait la cime des bois. Là, Hypnos resta en arrière, de peur que +Zeus le vît, et il monta dans un grand pin né sur l'Ida, et qui +s'élevait jusque dans l'aithèr. Et il se blottit dans les épais +rameaux du pin, semblable à l'oiseau bruyant que les hommes +appellent Khalkis et les dieux Kymindis. + +Hèrè gravit rapidement le haut Gargaros, au faîte de l'Ida. Et +Zeus qui amasse les nuées la vit, et aussitôt le désir s'empara de +lui, comme autrefois, quand ils partagèrent le même lit, loin de +leurs parents bien-aimés. Il s'approcha et lui dit: + +-- Hèrè, pourquoi as-tu quitté l'Olympos? Tu n'as ni tes chevaux, +ni ton char. + +Et la vénérable Hèrè qui médite des ruses lui répondit: + +-- Je vais voir, aux limites de la terre, Okéanos, origine des +dieux, et la maternelle Téthys, qui m'ont élevée et nourrie dans +leurs demeures. Je vais les voir, afin d'apaiser leurs dissensions +amères. Déjà, depuis longtemps, ils ne partagent plus le même lit, +parce que la colère est entrée dans leur coeur. Mes chevaux, qui +me portent sur la terre et sur la mer, sont aux pieds de l'Ida aux +nombreuses sources, et c'est à cause de toi que j'ai quitté +l'Olympos, craignant ta colère, si j'allais, en te le cachant, +dans la demeure du profond Okéanos. + +Et Zeus qui amasse les nuées lui dit: + +-- Hèrè, attends et tu partiras ensuite, mais couchons-nous pleins +d'amour. Jamais le désir d'une déesse ou d'une femme n'a dompté +ainsi tout mon coeur. Jamais je n'ai tant aimé, ni l'épouse +d'Ixiôn, qui enfanta Peirithoos semblable à un dieu par la +sagesse, ni la fille d'Akrisiôn, la belle Danaè, qui enfanta +Perseus, le plus illustre de tous les hommes, ni la fille du +magnanime Phoinix, qui enfanta Minôs et Rhadamanthès, ni Sémélè +qui enfanta Diônysos, la joie des hommes, ni Alkmènè qui enfanta +aussi dans Thèbè mon robuste fils Hèraklès, ni la reine Dèmètèr +aux beaux cheveux, ni l'illustre Lètô, ni toi-même; car je n'ai +jamais ressenti pour toi tant de désir et tant d'amour. + +Et la vénérable Hèrè pleine de ruses lui répondit: + +-- Très-redoutable Kronide, qu'as-tu dit? Tu désires que nous nous +unissions d'amour, maintenant, sur le faîte de l'Ida ouvert à tous +les regards! Si quelqu'un des dieux qui vivent toujours nous +voyait couchés et en avertissait tous les autres! Je n'oserais +plus rentrer dans tes demeures, en sortant de ton lit, car ce +serait honteux. Mais, si tels sont ton désir et ta volonté, la +chambre nuptiale que ton fils Hèphaistos a faite a des portes +solides. C'est là que nous irons dormir, puisqu'il te plaît que +nous partagions le même lit. + +Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit: + +-- Ne crains pas qu'aucun dieu te voie, ni aucun homme. Je +t'envelopperai d'une nuée d'or, telle que Hélios lui-même ne la +pénétrerait pas, bien que rien n'échappe à sa lumière. + +Et le fils de Kronos prit l'Épouse dans ses bras. Et sous eux la +terre divine enfanta une herbe nouvelle, le lotos brillant de +rosée, et le safran, et l'hyacinthe épaisse et molle, qui les +soulevaient de terre. Et ils s'endormirent, et une belle nuée d'or +les enveloppait, et d'étincelantes rosées en tombaient. + +Ainsi dormait, tranquille, le père Zeus sur le haut Gargaros, +dompté par le sommeil et par l'amour, en tenant l'Épouse dans ses +bras. Et le doux Hypnos courut aux nefs des Akhaiens en porter la +nouvelle à celui qui ébranle la terre, et il lui dit en paroles +ailées: + +-- Hâte-toi, Poseidaôn, de venir en aide aux Akhaiens, et donne- +leur la victoire au moins quelques instants, pendant que Zeus +dort, car je l'ai assoupi mollement, et Hèrè l'a séduit par +l'amour, afin qu'il s'endormît. + +Il parla ainsi et retourna vers les illustres tribus des hommes; +mais il excita plus encore Poseidaôn à secourir les Danaens, et +Poseidaôn, s'élançant aux premiers rangs, s'écria: + +-- Argiens! laisserons-nous de nouveau la victoire au Priamide +Hektôr, afin qu'il prenne les nefs et se glorifie? Il triomphe, +parce que Akhilleus reste, le coeur irrité, dans ses nefs creuses; +mais nous n'aurons plus un si grand regret d'Akhilleus, si nous +savons nous défendre les uns les autres. Allons! obéissez-moi +tous. Couverts de nos meilleurs et de nos plus grands boucliers, +les casques éclatants en tête et les longues piques en main, +allons! Et je vous conduirai, et je ne pense pas que le Priamide +Hektôr nous attende, bien qu'il soit plein d'audace. Que les plus +braves cèdent leurs boucliers légers, s'ils en ont de tels, aux +guerriers plus faibles, et qu'ils s'abritent sous de plus grands! + +Il parla ainsi, et chacun obéit. Et les rois eux-mêmes, quoique +blessés, rangèrent les lignes. Le Tydéide, Odysseus et l'Atréide +Agamemnôn, parcourant les rangs, échangeaient les armes, donnant +les plus fortes aux plus robustes, et les plus faibles aux moins +vigoureux. Et tous s'avancèrent, revêtus de l'airain éclatant, et +celui qui ébranle la terre les précédait, tenant dans sa forte +main une longue et terrible épée, semblable à l'éclair, telle +qu'on ne peut l'affronter dans la mêlée lamentable, et qui pénètre +les hommes de terreur. + +Et l'illustre Hektôr, de son côté, rangeait les Troiens en +bataille. Et tous deux préparaient une lutte horrible, Poseidaôn à +la chevelure bleue et l'illustre Hektôr, celui-ci secourant les +Troiens et celui-là les Akhaiens. Et la mer inondait la plage +jusqu'aux tentes et aux nefs, et les deux peuples se heurtaient +avec une grande clameur; mais ni l'eau de la mer qui roule sur le +rivage, poussée par le souffle furieux de Boréas, ni le +crépitement d'un vaste incendie qui brûle une forêt, dans les +gorges des montagnes, ni le vent qui rugit dans les grands chênes, +ne sont aussi terribles que n'était immense la clameur des +Akhaiens et des Troiens, se ruant les uns sur les autres. + +Et, le premier, l'illustre Hektôr lança sa pique contre Aias qui +s'était retourné sur lui, et il ne le manqua pas, car la pique +frappa la poitrine là où les deux baudriers se croisent, celui du +bouclier et celui de l'épée aux clous d'argent; et ils +préservèrent la chair délicate. Hektôr fut affligé qu'un trait +rapide se fût vainement échappé de sa main; et, fuyant la mort, il +se retira dans la foule de ses compagnons. Mais, comme il se +retirait, le grand Télamônien Aias saisit une des roches qui +retenaient les câbles des nefs, et qui se rencontraient sous les +pieds des combattants, et il en frappa Hektôr dans la poitrine, +au-dessus du bouclier, près du cou, après l'avoir soulevée et +l'avoir fait tourbillonner. De même qu'un chêne tombe, déraciné +par l'éclair du grand Zeus, et que l'odeur du soufre s'en exhale, +et que chacun s'en épouvante, tant est terrible la foudre du grand +Zeus; de même la force de Hektôr tomba dans la poussière. Et sa +pique échappa de sa main, et son casque tomba, et son bouclier +aussi, et toutes ses armes d'airain résonnèrent. + +Et les fils des Akhaiens accoururent avec de grands cris, espérant +l'entraîner, et ils lancèrent d'innombrables traits; mais aucun ne +put blesser le prince des peuples, car les plus braves le +protégèrent aussitôt: Polydamas, Ainéias, et le divin Agènôr, et +Sarpèdôn, le chef des Lykiens, et l'irréprochable Glaukos. Aucun +ne négligea de le secourir, et tous tenaient devant lui leurs +boucliers bombés. Et ses compagnons l'emportèrent dans leurs bras, +loin de la mêlée, jusqu'à l'endroit où se tenaient ses chevaux +rapides, et son char, et leur conducteur. Et ils l'emportèrent +vers la ville, poussant des gémissements. Et quand ils furent +parvenus au gué du Xanthos tourbillonnant qu'engendra l'immortel +Zeus, ils le déposèrent du char sur la terre, et ils le +baignèrent, et, revenant à lui, il ouvrit les yeux. Mais, tombant +à genoux, il vomit un sang noir, et, de nouveau, il se renversa +contre terre, et une nuit noire l'enveloppa, tant le coup d'Aias +l'avait dompté. + +Les Argiens, voyant qu'on enlevait Hektôr, se ruèrent avec plus +d'ardeur sur les Troiens et ne songèrent qu'à combattre. Le +premier, le fils d'Oileus, le rapide Aias, de sa lance aiguë, en +bondissant, blessa ios Énopide, que l'irréprochable nymphe Nèis +enfanta d'Énops qui paissait ses troupeaux sur les rives du +Satnioïs. Et l'illustre Oilèiade le blessa de sa lance dans le +ventre, et il tomba à la renverse, et, autour de lui, les Troiens +et les Danaens engagèrent une lutte terrible. Et le Panthoide +Polydamas vint le venger, et il frappa Prothoènôr Arèilykide à +l'épaule droite, et la forte lance entra dans l'épaule. Prothoènôr +renversé saisit la poussière avec ses mains, et Polydamas s'écria +insolemment: + +-- Je ne pense pas qu'un trait inutile soit parti de la main du +magnanime Panthoide. Un Argien l'a reçu dans le corps, et il +s'appuiera dessus pour descendre dans les demeures d'Aidès. + +Il parla ainsi, et les Argiens furent remplis de douleur en +l'entendant se glorifier ainsi. Et le belliqueux Télamônien Aias +fut troublé, ayant vu Prothoènôr tomber auprès de lui. Et aussitôt +il lança sa pique contre Polydamas qui se retirait; mais celui-ci +évita la mort en sautant de côté, et l'Anténoride Arkhélokhos +reçut le coup, car les dieux lui destinaient la mort. Et il fut +frappé à la dernière vertèbre du cou, et les deux muscles furent +tranchés, et sa tête, sa bouche et ses narines touchèrent la terre +avant ses genoux. + +Et Aias cria à l'irréprochable Polydamas: + +-- Vois, Polydamas, et dis la vérité. Ce guerrier mort ne suffit- +il pas pour venger Prothoènôr? Il ne me semble ni lâche, ni d'une +race vile. C'est le frère du dompteur de chevaux Antènôr, ou son +fils, car il a le visage de cette famille. + +Et il parla ainsi, le connaissant bien. Et la douleur saisit les +Troiens. Alors, Akamas, debout devant son frère mort, blessa d'un +coup de lance le Boiôtien Promakhos, comme celui-ci traînait le +cadavre par les pieds. Et Akamas, triomphant, cria: + +-- Argiens destinés à la mort, et toujours prodigues de menaces, +la lutte et le deuil ne seront pas pour nous seuls, et vous aussi +vous mourrez! Voyez! votre Promakhos dort dompté par ma lance, et +mon frère n'est pas resté longtemps sans vengeance; aussi, tout +homme souhaite de laisser dans ses demeures un frère qui le venge. + +Il parla ainsi, et ses paroles insultantes remplirent les Argiens +de douleur, et elles irritèrent surtout l'âme de Pénéléôs qui se +rua sur Akamas. Mais celui-ci n'osa pas soutenir le choc du roi +Pénéléôs qui blessa Ilioneus, fils de ce Phorbas, riche en +troupeaux, que Hermès aimait entre tous les Troiens, et à qui il +avait donné de grands biens. Et il le frappa sous le sourcil, au +fond de l'oeil, d'où la pupille fut arrachée. Et la lance, +traversant l'oeil, sortit derrière la tête, et Ilioneus, les mains +étendues, tomba. Puis, Pénéléôs, tirant de la gaîne son épée +aiguë, coupa la tête qui roula sur la terre avec le casque, et la +forte lance encore fixée dans l'oeil. Et Pénéléôs la saisit, et, +la montrant aux Troiens, il leur cria: + +-- Allez de ma part, Troiens, dire au père et à la mère de +l'illustre Ilioneus qu'ils gémissent dans leurs demeures. Ah! +l'épouse de l'Alégénoride Promakhos ne se réjouira pas non plus au +retour de son époux bien-aimé, quand les fils des Akhaiens, loin +de Troiè, s'en retourneront sur leurs nefs! + +Il parla ainsi, et la pâle terreur saisit les Troiens, et chacun +d'eux regardait autour de lui, cherchant comment il éviterait la +mort. + +Dites-moi maintenant, Muses qui habitez les demeures Olympiennes, +celui des Akhaiens qui enleva le premier des dépouilles +sanglantes, quand l'illustre qui ébranle la terre eut fait pencher +la victoire? + +Le premier, Aias Télamônien frappa Hyrthios Gyrtiade, chef des +braves Mysiens. Et Antilokhos tua Phalkès et Merméros, et Mèrionès +tua Morys et Hippotiôn, et Teukros tua Prothoôn et Périphètès, et +l'Atréide Ménélaos blessa au côté le prince des peuples Hypérénôr. +Il lui déchira les intestins, et l'âme s'échappa par l'horrible +blessure, et un brouillard couvrit ses yeux. Mais Aias, l'agile +fils d'Oileus, en tua bien plus encore, car nul n'était son égal +pour atteindre ceux que Zeus met en fuite. + + +Chant 15 + +Les Troiens franchissaient, dans leur fuite, les pieux et le +fossé, et beaucoup tombaient sous les mains des Danaens. Et ils +s'arrêtèrent auprès de leurs chars, pâles de terreur. + +Mais Zeus s'éveilla, sur les sommets de l'Ida, auprès de Hèrè au +trône d'or. Et, se levant, il regarda et vit les Troiens et les +Akhaiens, et les premiers en pleine déroute, et les Argiens, ayant +au milieu d'eux le roi Poseidaôn, les poussant avec fureur. Et il +vit Hektôr gisant dans la plaine, entouré de ses compagnons, +respirant à peine et vomissant le sang, car ce n'était pas le plus +faible des Akhaiens qui l'avait blessé. + +Et le père des hommes et des dieux fut rempli de pitié en le +voyant, et, avec un regard sombre, il dit à Hèrè: + +-- Ô astucieuse! ta ruse a éloigné le divin Hektôr du combat et +mis ses troupes en fuite. Je ne sais si tu ne recueilleras pas la +première le fruit de tes ruses, et si je ne t'accablerai point de +coups. Ne te souvient-il plus du jour où tu étais suspendue dans +l'air, avec une enclume à chaque pied, les mains liées d'une +solide chaîne d'or, et où tu pendais ainsi de l'aithèr et des +nuées? Tous les dieux, par le grand Olympos, te regardaient avec +douleur et ne pouvaient te secourir, car celui que j'aurais saisi, +je l'aurais précipité de l'Ouranos, et il serait arrivé sur la +terre, respirant à peine. Et cependant ma colère, à cause des +souffrances du divin Hèraklès, n'était point assouvie. C'était toi +qui, l'accablant de maux, avais appelé Boréas et les tempêtes sur +la mer stérile, et qui l'avais rejeté vers Koôs bien peuplée. Mais +je le délivrai et le ramenai dans Argos féconde en chevaux. +Souviens-toi de ces choses et renonce à tes ruses, et sache qu'il +ne te suffit pas, pour me tromper, de te donner à moi sur ce lit, +loin des dieux. + +Il parla ainsi, et la vénérable Hèrè frissonna et lui répondit en +paroles ailées: + +-- Que Gaia le sache, et le large Ouranos, et l'eau souterraine de +Styx, ce qui est le plus grand serment des dieux heureux, et ta +tête sacrée, et notre lit nuptial que je n'attesterai jamais en +vain! Ce n'est point par mon conseil que Poseidaôn qui ébranle la +terre a dompté les Troiens et Hektôr. Son coeur seul l'a poussé, +ayant compassion des Akhaiens désespérés autour de leurs nefs. +Mais j'irai et je lui conseillerai, ô Zeus qui amasses les noires +nuées, de se retirer où tu le voudras. + +Elle parla ainsi, et le père des dieux et des hommes sourit, et +lui répondit ces paroles ailées: + +-- Si tu penses comme moi, étant assise au milieu des immortels, ô +vénérable Hèrè aux yeux de boeuf, Poseidaôn lui-même, quoi qu'il +veuille, se conformera aussitôt à notre volonté. Si tu as dit la +vérité dans ton coeur, va dans l'assemblée des dieux, appelle Iris +et l'illustre archer Apollôn, afin que l'une aille, vers l'armée +des Akhaiens cuirassés, dire au roi Poseidaôn qu'il se retire de +la mêlée, et qu'il rentre dans ses demeures; et que Phoibos +Apollôn ranime les forces de Hektôr et apaise les douleurs qui +l'accablent, afin que le Priamide attaque de nouveau les Akhaiens +et les mette en fuite. Et ils fuiront jusqu'aux nefs du Pèléide +Akhilleus qui suscitera son compagnon Patroklos. Et l'illustre +Hektôr tuera Patroklos devant Ilios, là où celui-ci aura dompté +une multitude de guerriers, et, entre autres, mon fils, le divin +Sarpèdôn. Et le divin Akhilleus, furieux, tuera Hektôr. Et, +désormais, je repousserai toujours les Troiens loin des nefs, +jusqu'au jour où les Akhaiens prendront la haute Ilios par les +conseils d'Athènè. Mais je ne déposerai point ma colère, et je ne +permettrai à aucun des immortels de secourir les Danaens, tant que +ne seront point accomplis et le désir du Pèléide et la promesse +que j'ai faite par un signe de ma tête, le jour où la déesse +Thétis, embrassant mes genoux, m'a supplié d'honorer Akhilleus, le +dévastateur de citadelles. + +Il parla ainsi, et la déesse Hèrè aux bras blancs se hâta de +monter des cimes de l'Ida dans le haut Olympos. Ainsi vole la +pensée d'un homme qui, ayant parcouru de nombreuses contrées et se +souvenant de ce qu'il a vu, se dit: J'étais là! La vénérable Hèrè +vola aussi promptement, et elle arriva dans l'assemblée des dieux, +sur le haut Olympos où sont les demeures de Zeus. Et tous se +levèrent en la voyant, et lui offrirent la coupe qu'elle reçut de +Thémis aux belles joues, car celle-ci était venue la première au- +devant d'elle et lui avait dit en paroles ailées: + +-- Hèrè, pourquoi viens-tu, toute troublée? Est-ce le fils de +Kronos, ton époux, qui t'a effrayée? + +Et la déesse Hèrè aux bras blancs lui répondit: + +-- Divine Thémis, ne m'interroge point. Tu sais combien son âme +est orgueilleuse et dure. Préside le festin des dieux dans ces +demeures. Tu sauras avec tous les immortels les desseins fatals de +Zeus. Je ne pense pas que ni les hommes, ni les dieux puissent se +réjouir désormais dans leurs festins. + +La vénérable Hèrè parla et s'assit. Et les dieux s'attristèrent +dans les demeures de Zeus; mais la fille de Kronos sourit +amèrement, tandis que son front était sombre au-dessus de ses +sourcils bleus; et elle dit indignée: + +-- Insensés que nous sommes nous nous irritons contre Zeus et nous +voulons le dompter, soit par la flatterie, soit par la violence; +et, assis à l'écart, il ne s'en soucie ni ne s'en émeut, sachant +qu'il l'emporte sur tous les dieux immortels par la force et la +puissance. Subissez donc les maux qu'il lui plaît d'envoyer à +chacun de vous. Déjà le malheur atteint Arès; son fils a péri dans +la mêlée, Askalaphos, celui de tous les hommes qu'il aimait le +mieux, et que le puissant Arès disait être son fils. + +Elle parla ainsi, et Arès, frappant de ses deux mains ses cuisses +vigoureuses, dit en gémissant: + +-- Ne vous irritez point, habitants des demeures Olympiennes, si +je descends aux nefs des Akhaiens pour venger le meurtre de mon +fils, quand même ma destinée serait de tomber parmi les morts, le +sang et la poussière, frappé de l'éclair de Zeus! + +Il parla ainsi, et il ordonna à la Crainte et à la Fuite d'atteler +ses chevaux, et il se couvrit de ses armes splendides. Et, alors, +une colère bien plus grande et bien plus terrible se fût soulevée +dans l'âme de Zeus contre les immortels, si Athènè, craignant pour +tous les dieux, n'eût sauté dans le parvis, hors du trône où elle +était assise. Et elle arracha le casque de la tête d'Arès, et le +bouclier de ses épaules et la lance d'airain de sa main robuste, +et elle réprimanda l'impétueux Arès: + +-- Insensé! tu perds l'esprit et tu vas périr. As-tu des oreilles +pour ne point entendre? N'as-tu plus ni intelligence, ni pudeur? +N'as-tu point écouté les paroles de la déesse Hèrè aux bras blancs +que Zeus a envoyée dans l'Olympos? Veux-tu, toi-même, frappé de +mille maux, revenir, accablé et gémissant, après avoir attiré des +calamités sur les autres dieux? Zeus laissera aussitôt les Troiens +et les Akhaiens magnanimes, et il viendra nous précipiter de +l'Olympos, innocents ou coupables. Je t'ordonne d'apaiser la +colère du meurtre de ton fils. Déjà de plus braves et de plus +vigoureux que lui sont morts, ou seront tués. Il est difficile de +sauver de la mort les générations des hommes. + +Ayant ainsi parlé, elle fit asseoir l'impétueux Arès sur son +trône. Puis, Hèrè appela, hors de l'Olympos, Apollôn et Iris, qui +est la messagère de tous les dieux immortels, et elle leur dit en +paroles ailées: + +-- Zeus vous ordonne de venir promptement sur l'Ida, et, quand +vous l'aurez vu, faites ce qu'il vous ordonnera. + +Ayant ainsi parlé, la vénérable Hèrè rentra et s'assit sur son +trône. Et les deux immortels s'envolèrent à la hâte, et ils +arrivèrent sur l'Ida où naissent les sources et les bêtes fauves. +Et ils virent Zeus au large regard assis sur le faîte du Gargaros, +et il s'était enveloppé d'une nuée parfumée. Et ils s'arrêtèrent +devant Zeus qui amasse les nuées. Et, satisfait, dans son esprit, +qu'ils eussent obéi promptement aux ordres de l'épouse bien-aimée, +il dit d'abord en paroles ailées à Iris: + +-- Va! rapide Iris, parle au roi Poseidaôn, et sois une messagère +fidèle. Dis-lui qu'il se retire de la mêlée, et qu'il reste, soit +dans l'assemblée des dieux, soit dans la mer divine. Mais s'il +n'obéissait pas à mes ordres et s'il les méprisait, qu'il délibère +et réfléchisse dans son esprit. Malgré sa vigueur, il ne pourra +soutenir mon attaque, car mes forces surpassent de beaucoup les +siennes, et je suis l'aîné. Qu'il craigne donc de se croire l'égal +de celui que tous les autres dieux redoutent. + +Il parla ainsi, et la rapide Iris aux pieds aériens descendit du +faîte des cimes Idaiennes, vers la sainte Ilios. Comme la neige +vole du milieu des nuées, ou la grêle chassée par le souffle +impétueux de Boréas, ainsi volait la rapide Iris; et, s'arrêtant +devant lui, elle dit à l'illustre qui ébranle la terre: + +-- Poseidaôn aux cheveux bleus, je suis envoyée par Zeus +tempétueux. Il te commande de te retirer de la mêlée et de rester, +soit dans l'assemblée des dieux, soit dans la mer divine. Si tu +n'obéissais pas à ses ordres, et si tu les méprisais, il te menace +de venir te combattre, et il te conseille d'éviter son bras, car +ses forces sont de beaucoup supérieures aux tiennes, et il est +l'aîné. Il t'avertit de ne point te croire l'égal de celui que +tous les dieux redoutent. + +Et l'illustre qui ébranle la terre, indigné, lui répondit: + +-- Ah! certes, bien qu'il soit grand, il parle avec orgueil, s'il +veut me réduire par la force, moi, son égal. Nous sommes trois +frères nés de Kronos, et qu'enfanta Rhéiè: Zeus, moi et Aidès qui +commande aux ombres. On fit trois parts du monde, et chacun de +nous reçut la sienne. Et le sort décida que j'habiterais toujours +la blanche mer, et Aidès eut les noires ténèbres, et Zeus eut le +large Ouranos, dans les nuées et dans l'aithèr. Mais le haut +Olympos et la terre furent communs à tous. C'est pourquoi je ne +ferai point la volonté de Zeus, bien qu'il soit puissant. Qu'il +garde tranquillement sa part; il ne m'épouvantera pas comme un +lâche. Qu'il menace à son gré les fils et les filles qu'il a +engendrés, puisque la nécessité les contraint de lui obéir. + +Et la rapide Iris aux pieds aériens lui répondit: + +-- Poseidaôn aux cheveux bleus, me faut-il rapporter à Zeus cette +parole dure et hautaine? Ne changeras-tu point? L'esprit des sages +n'est point inflexible, et tu sais que les Érinnyes suivent les +aînés. + +Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit: + +-- Déesse Iris, tu as bien parlé. Il est bon qu'un messager +possède la prudence; mais une amère douleur emplit mon esprit et +mon coeur quand Zeus veut, par des paroles violentes, réduire son +égal en honneurs et en droits. Je céderai, quoique indigné; mais +je te le dis, et je le menacerai de ceci: Si, malgré nous, -- moi, +la dévastatrice Athènè, Hèrè, Hermès et le roi Hèphaistos, -- il +épargne la haute Ilios et refuse de la détruire et de donner la +victoire aux Argiens, qu'il sache que notre haine sera inexorable. + +Ayant ainsi parlé, il laissa le peuple des Akhaiens et rentra dans +la mer. Et les héros Akhaiens le regrettaient. Et alors Zeus qui +amasse les nuées dit à Apollôn: + +-- Va maintenant, cher Phoibos, vers Hektôr armé d'airain, car +voici que celui qui ébranle la terre est rentré dans la mer, +fuyant ma fureur. Certes, ils auraient entendu un combat terrible +les dieux souterrains qui vivent autour de Kronos; mais il vaut +mieux pour tous deux que, malgré sa colère, il ait évité mes +mains, car cette lutte aurait fait couler de grandes sueurs. Mais +toi, prends l'aigide aux franges d'or, afin d'épouvanter, en la +secouant, les héros Akhaiens. Archer, prends soin de l'illustre +Hektôr et remplis-le d'une grande force, pour qu'il chasse les +Akhaiens jusqu'aux nefs et jusqu'au Hellespontos; et je songerai +alors comment je permettrai aux Akhaiens de respirer. + +Il parla ainsi, et Apollôn se hâta d'obéir à son père. Et il +descendit du faîte de l'Ida, semblable à un épervier tueur de +colombes, et le plus impétueux des oiseaux. Et il trouva le divin +Hektôr, le fils du sage Priamos, non plus couché, mais assis, et +se ranimant, et reconnaissant ses compagnons autour de lui. Et le +râle et la sueur avaient disparu par la seule pensée de Zeus +tempétueux. Et Apollôn s'approcha et lui dit: + +-- Hektôr, fils de Priamos, pourquoi rester assis, sans forces, +loin des tiens? Es-tu la proie de quelque douleur? + +Et Hektôr au casque mouvant lui répondit d'une voix faible: + +-- Qui es-tu, ô le meilleur des dieux, qui m'interroges ainsi? Ne +sais-tu pas qu'auprès des nefs Akhaiennes, tandis que je tuais ses +compagnons, le brave Aias m'a frappé d'un rocher dans la poitrine +et a rompu mes forces et mon courage? + +Certes, j'ai cru voir aujourd'hui les morts et la demeure d'Aidès, +en rendant ma chère âme. + +Et le royal archer Apollôn lui répondit: + +-- Prends courage! Du haut de l'Ida, le Kroniôn a envoyé pour te +secourir Phoibos Apollôn à l'épée d'or. Toi et ta haute citadelle, +je vous ai protégés et je vous protège toujours. Viens! excite les +cavaliers à pousser leurs chevaux rapides vers les nefs creuses, +et j'irai devant toi, et j'aplanirai la voie aux chevaux, et je +mettrai en fuite les héros Akhaiens. + +Ayant ainsi parlé, il remplit le prince des peuples d'une grande +force. Comme un étalon, longtemps retenu à la crèche et nourri +d'orge abondante, qui rompt son lien, et qui court, frappant la +terre de ses quatre pieds, se plonger dans le fleuve clair, et +qui, la tête haute, secouant ses crins sur ses épaules, fier de sa +beauté, bondit aisément jusqu'aux lieux accoutumés où paissent les +cavales; de même Hektôr, à la voix du dieu, courait de ses pieds +rapides, excitant les cavaliers. Comme des chiens et des +campagnards qui poursuivent un cerf rameux, ou une chèvre sauvage +qui se dérobe sous une roche creuse ou dans la forêt sombre, et +qu'ils ne peuvent atteindre, quand un lion à longue barbe, +survenant tout à coup à leurs cris, les disperse aussitôt malgré +leur impétuosité, de même les Danaens, poursuivant l'ennemi de +leurs lances à deux pointes, s'épouvantèrent en voyant Hektôr +parcourir les lignes Troiennes, et leur âme tomba à leurs pieds. + +Et Thoas Andraimonide les excitait. Et c'était le meilleur +guerrier Aitôlien, habile au combat de la lance et ferme dans la +mêlée. Et peu d'Akhaiens l'emportaient sur lui dans l'agora. Et il +s'écria: + +-- Ah! certes, je vois de mes yeux un grand prodige. Voici le +Priamide échappé à la mort. Chacun de nous espérait qu'il avait +péri par les mains d'Aias Télamônien; mais sans doute un dieu l'a +sauvé de nouveau, lui qui a rompu les genoux de tant de Danaens, +et qui va en rompre encore, car ce n'est point sans l'aide de Zeus +tonnant qu'il revient furieux au combat. Mais, allons! et obéissez +tous. Que la multitude retourne aux nefs, et tenons ferme, nous +qui sommes les plus braves de l'armée. Tendons vers lui nos +grandes lances, et je ne pense pas qu'il puisse, malgré ses +forces, enfoncer les lignes des Danaens. + +Il parla ainsi, et tous l'entendirent et obéirent. Et autour de +lui étaient les Aias et le roi Idoméneus, et Teukros et Mèrionès, +et Mégès semblable à Arès; et ils se préparaient au combat, +réunissant les plus braves, contre Hektôr et les Troiens. Et, +derrière eux, la multitude retournait vers les nefs des Akhaiens. + +Et les Troiens frappèrent les premiers. Hektôr les précédait, +accompagné de Phoibos Apollôn, les épaules couvertes d'une nuée et +tenant l'aigide terrible, aux longues franges, que le forgeron +Hèphaistos donna à Zeus pour épouvanter les hommes. Et, tenant +l'aigide en main, il menait les Troiens. Et les Argiens les +attendaient de pied ferme, et une clameur s'éleva des deux côtés. +Les flèches jaillissaient des nerfs et les lances des mains +robustes; et les unes pénétraient dans la chair des jeunes hommes, +et les autres entraient en terre, avides de sang, mais sans avoir +percé le beau corps des combattants. + +Aussi longtemps que Phoibos Apollôn tint l'aigide immobile en ses +mains, les traits percèrent des deux côtés, et les guerriers +tombèrent; mais quand il la secoua devant la face des cavaliers +Danaens, en poussant des cris terribles, leur coeur se troubla +dans leurs poitrines, et ils oublièrent leur force et leur +courage. + +Comme un troupeau de boeufs, ou un grand troupeau de brebis, que +deux bêtes féroces, au milieu de la nuit, bouleversent +soudainement, en l'absence de leur gardien, de même les Akhaiens +furent saisis de terreur, et Apollôn les mit en fuite et donna la +victoire à Hektôr et aux Troiens. Alors, dans cette fuite, chaque +homme tua un autre homme. Hektôr tua Stikhios et Arkésilaos, l'un, +chef des Boiôtiens aux tuniques d'airain, l'autre, fidèle +compagnon du magnanime Ménèstheus. Et Ainéias tua Médôn et Iasos. +Et Médôn était bâtard du divin Oileus et frère d'Aias; mais il +habitait Phylakè, loin de sa patrie, ayant tué le frère de sa +belle-mère Ériopis, femme d'Oileus. Et Iasos était un chef +Athènaien et fils de Sphèlos Boukolide. + +Et Polydamas tua Mèkistheus, et Politès tua Ekhios qui combattait +aux premiers rangs. Et le divin Agènôr tua Klônios, et Pâris +frappa au sommet de l'épaule, par derrière, Dèiokhos qui fuyait, +et l'airain le traversa. + +Tandis que les vainqueurs dépouillaient les cadavres de leurs +armes, les Akhaiens franchissaient les pieux, dans le fossé, et +fuyaient çà et là, derrière la muraille, contraints par la +nécessité. Mais Hektôr commanda à haute voix aux Troiens de se +ruer sur les nefs et de laisser là les dépouilles sanglantes: + +-- Celui que je verrai loin des nefs, je lui donnerai la mort. Ni +ses frères, ni ses soeurs ne mettront son corps sur le bûcher, et +les chiens le déchireront devant notre ville. + +Ayant ainsi parlé, il poussa les chevaux du fouet, en entraînant +les Troiens, et tous, avec des cris menaçants et une clameur +immense, ils poussaient leurs chars en avant. Et Phoibos Apollôn +jeta facilement du pied les bords du fossé dans le milieu, et, le +comblant, le fit aussi large que l'espace parcouru par le trait +que lance un guerrier vigoureux. Et tous s'y jetèrent en foule, et +Apollôn, les précédant avec l'aigide éclatante, renversa le mur +des Akhaiens aussi aisément qu'un enfant renverse, auprès de la +mer, les petits monceaux de sable qu'il a amassés et qu'il +disperse en se jouant. Ainsi, archer Apollôn, tu dispersas +l'oeuvre qui avait coûté tant de peines et de misères aux Argiens, +et tu les mis en fuite. + +Et ils s'arrêtèrent auprès des nefs, s'exhortant les uns les +autres; et, les mains étendues vers les dieux, ils les +imploraient. Et le Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens, priait, +les bras levés vers l'Ouranos étoilé: + +-- Père Zeus! si jamais, dans la fertile Argos, brûlant pour toi +les cuisses grasses des boeufs et des brebis, nous t'avons supplié +de nous accorder le retour, et si tu l'as promis d'un signe de ta +tête, souviens-toi, ô Olympien! Éloigne notre jour suprême, et ne +permets pas que les Akhaiens soient domptés par les Troiens. + +Il parla ainsi en priant, et le sage Zeus entendit la prière du +vieux Nèlèiade et tonna. Et, au bruit du tonnerre, les Troiens, +croyant comprendre la pensée de Zeus tempêtueux, se ruèrent plus +furieux sur les Argiens. Comme les grandes lames de la haute mer +assiègent les flancs d'une nef, poussées par la violence du vent, +car c'est elle qui gonfle les eaux; de même les Troiens +escaladaient le mur avec de grandes clameurs; et ils poussaient +leurs chevaux et combattaient devant les nefs à coups de lances +aiguës; et les Akhaiens, du haut de leurs nefs noires, les +repoussaient avec ces longs pieux, couchés dans les nefs, et qui, +cerclés d'airain, servent dans le combat naval. + +Tant que les Akhaiens et les Troiens combattirent au-delà du mur, +loin des nefs rapides, Patroklos, assis sous la tente de +l'irréprochable Eurypylos, le charma par ses paroles et baigna sa +blessure de baumes qui guérissent les douleurs amères; mais quand +il vit que les Troiens avaient franchi le mur, et que les Akhaiens +fuyaient avec des cris, il gémit, et frappa ses cuisses de ses +mains, et il dit en pleurant: + +-- Eurypylos, je ne puis rester plus longtemps, bien que tu +souffres, car voici une mêlée suprême. Qu'un de tes compagnons te +soigne; il faut que je retourne vers Akhilleus et que je l'exhorte +à combattre. Qui sait si, un dieu m'aidant, je ne toucherai point +son âme? Le conseil d'un ami est excellent. + +Ayant ainsi parlé, il s'éloigna. + +Cependant les Akhaiens soutenaient l'assaut des Troiens. Et ceux- +ci ne pouvaient rompre les phalanges des Danaens et envahir les +tentes et les nefs, et ceux-là ne pouvaient repousser l'ennemi +loin des nefs. Comme le bois dont on construit une nef est mis de +niveau par un habile ouvrier à qui Athènè a enseigné toute sa +science, de même le combat était partout égal autour des nefs. + +Et le Priamide attaqua l'illustre Aias. Et tous deux soutenaient +le travail du combat autour des nefs, et l'un ne pouvait éloigner +l'autre pour incendier les nefs, et l'autre ne pouvait repousser +le premier que soutenait un dieu. Et l'illustre Aias frappa de sa +lance Kalètôr, fils de Klytios, comme celui-ci portait le feu sur +les nefs; et Kalètôr tomba renversé, laissant échapper la torche +de ses mains. Et quand Hektôr vit son parent tomber dans la +poussière devant la nef noire, il cria aux Troiens et aux Lykiens: + +-- Troiens, Lykiens et Dardaniens belliqueux, n'abandonnez point +le combat étroitement engagé, mais enlevez le fils de Klytios, et +que les Akhaiens ne le dépouillent point de ses armes. + +Il parla ainsi, et lança sa pique éclatante contre Aias, mais il +le manqua, et il atteignit Lykophôn, fils de Mastôr, compagnon +d'Aias, et qui habitait avec celui-ci, depuis qu'il avait tué un +homme dans la divine Kythèrè. Et le Priamide le frappa de sa lance +aiguë au-dessus de l'oreille, auprès d'Aias, et Lykophôn tomba du +haut de la poupe sur la poussière, et ses forces furent dissoutes. +Et Aias, frémissant, appela son frère: + +-- Ami Teukros, notre fidèle compagnon est mort, lui qui, loin de +Kythèrè, vivait auprès de nous et que nous honorions autant que +nos parents bien-aimés. Le magnanime Hektôr l'a tué. Où sont tes +flèches mortelles et l'arc que t'a donné Phoibos Apollôn? + +Il parla ainsi, et Teukros l'entendit, et il accourut, tenant en +main son arc recourbé et le carquois plein de flèches. Et il lança +ses flèches aux Troiens. Et il frappa Kléitos, fils de Peisènôr, +compagnon de l'illustre Panthoide Polydamas, dont il conduisait le +char et les chevaux à travers les phalanges bouleversées, afin de +plaire à Hektôr et aux Troiens. Mais le malheur l'accabla sans que +nul pût le secourir; et la flèche fatale entra derrière le cou, et +il tomba du char, et les chevaux reculèrent, secouant le char +vide. + +Et le prince Polydamas, l'ayant vu, accourut promptement aux +chevaux et les confia à Astynoos, fils de Protiaôn, lui +recommandant de les tenir près de lui. Et il se mêla de nouveau +aux combattants. + +Et Teukros lança une flèche contre Hektôr, et il l'eût retranché +du combat, auprès des nefs des Akhaiens, s'il l'avait atteint, et +lui eût arraché l'âme; mais il ne put échapper au regard du sage +Zeus qui veillait sur Hektôr. Et Zeus priva de cette gloire le +Télamônien Teukros, car il rompit le nerf bien tendu, comme +Teukros tendait l'arc excellent. Et la flèche à pointe d'airain +s'égara, et l'arc tomba des mains de l'archer. Et Teukros frémit +et dit à son frère: + +-- Ah! certes, quelque dieu nous traverse dans le combat. Il m'a +arraché l'arc des mains et rompu le nerf tout neuf que j'y avais +attaché moi-même ce matin, afin qu'il pût lancer beaucoup de +flèches. + +Et le grand Télamônien Aias lui répondit: + +-- Ô ami, laisse ton arc et tes flèches, puisqu'un dieu jaloux des +Danaens disperse tes traits. Prends une longue lance, mets un +bouclier sur tes épaules et combats les Troiens en excitant les +troupes. Que ce ne soit pas du moins sans peine qu'ils se rendent +maîtres de nos nefs bien construites. Mais souvenons-nous de +combattre. + +Il parla ainsi, et Teukros, déposant son arc dans sa tente, saisit +une solide lance à pointe d'airain, mit un bouclier à quatre lames +sur ses épaules, un excellent casque à crinière sur sa tête, et se +hâta de revenir auprès d'Aias. Mais quand Hektôr eut vu que les +flèches de Teukros lui étaient devenues inutiles, il cria à haute +voix aux Troiens et aux Lykiens: + +-- Troiens, Lykiens et belliqueux Dardaniens, soyez des hommes, et +souvenez-vous de votre force et de votre courage auprès des nefs +creuses! Je vois de mes yeux les flèches d'un brave archer brisées +par Zeus. Il est facile de comprendre à qui le puissant Kroniôn +accorde ou refuse son aide, qui il menace et qui il veut couvrir +de gloire. Maintenant, il brise les forces des Akhaiens et il nous +protège. Combattez fermement autour des nefs. Si l'un de vous est +blessé et meurt, qu'il meure sans regrets, car il est glorieux de +mourir pour la patrie, car il sauvera sa femme, ses enfants et +tout son patrimoine, si les Akhaiens retournent, sur leurs nefs, +dans la chère terre de leurs aïeux. + +Ayant ainsi parlé, il excita la force et le courage de chacun. Et +Aias, de son côté, exhortait ses compagnons: + +-- Ô honte! c'est maintenant, Argiens, qu'il faut périr ou sauver +les nefs. Espérez-vous, si Hektôr au casque mouvant se saisit de +vos nefs, retourner à pied dans la patrie? Ne l'entendez-vous +point exciter ses guerriers, ce Hektôr qui veut brûler nos nefs? +Ce n'est point aux danses qu'il les pousse, mais au combat. Le +mieux est de leur opposer nos bras et notre vigueur. Il faut +mourir promptement ou vivre, au lieu de nous consumer dans un +combat sans fin contre des hommes qui ne nous valent pas. + +Ayant ainsi parlé, il ranima le courage de chacun. Alors Hektôr +tua Skhédios, fils de Périmèdès, chef des Phôkèens; et Aias tua +Laodamas, chef des hommes de pied, fils illustre d'Antènôr. Et +Polydamas tua Otos le Kyllénien, compagnon du Phyléide, chef des +magnanimes Épéiens. Et Mégès, l'ayant vu, s'élança sur Polydamas; +mais celui-ci, s'étant courbé, échappa au coup de la pique, car +Apollôn ne permit pas que le Panthoide tombât parmi les +combattants; et la pique de Mégès perça la poitrine de Kreismos +qui tomba avec bruit. Et comme le Phyléide lui arrachait ses +armes, le brave Dolops Lampétide se jeta sur lui, Dolops +qu'engendra le Laomédontiade Lampos, le meilleur des hommes +mortels. Et il perça de sa lance le milieu du bouclier de Mégès, +mais son épaisse cuirasse préserva celui-ci. C'était la cuirasse +que Phyleus apporta autrefois d'Éphyrè, des bords du fleuve +Sellèis. Et son hôte, le roi des hommes, Euphètès, la lui avait +donnée, pour la porter dans les mêlées comme un rempart contre +l'ennemi. Et, maintenant, elle préserva son fils de la mort. Et +Mégès frappa de son épée le cône du casque d'airain à crinière de +cheval, et l'aigrette rompue tomba dans la poussière, ayant été +teinte récemment d'une couleur de pourpre. Et tandis que Mégès +combattait encore et espérait la victoire, le brave Ménélaos +accourut à son aide, et, venant à la dérobée, frappa l'épaule du +Troien. Et la pointe d'airain traversa la poitrine, et le guerrier +tomba sur la face. + +Et les deux Akhaiens s'élançaient pour le dépouiller de ses armes +d'airain; mais Hektôr excita les parents de Dolops, et surtout il +réprimanda le Hikétaonide, le brave Ménalippos, qui paissait, +avant la guerre, ses boeufs aux pieds flexibles dans Perkôtè, mais +qui vint à Ilios quand les nefs Danaennes aux doubles avirons +arrivèrent. Et il brillait parmi les Troiens, et il habitait +auprès de Priamos qui l'honorait à l'égal de ses fils. Et Hektôr +lui adressa ces paroles dures et sévères: + +-- Ainsi, Ménalippos, nous restons inertes. Ton parent mort ne +touche-t-il point ton coeur? Ne vois-tu pas qu'ils arrachent les +armes de Dolops? Suis-moi. Ce n'est plus de loin qu'il faut +combattre les Argiens. Nous les tuerons, ou la haute Ilios sera +prise et ils égorgeront ses citoyens. + +En parlant ainsi, il s'élança, et Ménalippos le suivit, semblable +à un dieu. Et le grand Télamônien Aias exhortait les Akhaiens: + +-- Ô amis! soyez des hommes. Ayez honte de fuir et faites face au +combat. Les braves sont plutôt sauvés que tués, et les lâches +seuls n'ont ni gloire, ni salut. + +Il parla ainsi, et les Akhaiens retinrent ses paroles dans leur +esprit, prêts à s'entre-aider; et ils faisaient comme un mur +d'airain autour des nefs; et Zeus excitait les Troiens contre eux. +Et le brave Ménélaos anima ainsi Antilokhos: + +-- Antilokhos, nul d'entre les Akhaiens n'est plus jeune que toi, +ni plus rapide, ni plus brave au combat. Plût aux dieux que tu +pusses tuer quelque Troien! + +Il parla ainsi, et il le laissa excité par ces paroles. Et +Antilokhos se jeta parmi les combattants et lança sa pique +éclatante, et les Troiens reculèrent; mais la pique ne fut point +lancée en vain, car elle perça à la poitrine, près de la mamelle, +Ménalippos, l'orgueilleux fils de Hikétaôn. Et il tomba et ses +armes sonnèrent. Et le brave Antilokhos se jeta sur lui, comme un +chien sur un faon qu'un chasseur a percé tandis qu'il bondissait +hors du gîte. Ainsi, Ménalippos, le belliqueux Antilokhos sauta +sur toi pour t'arracher tes armes; mais le divin Hektôr, l'ayant +vu, courut sur lui à travers la mêlée. Et Antilokhos ne l'attendit +pas, quoique brave, et il prit la fuite, comme une bête fauve qui, +ayant tué un chien, ou le bouvier au milieu des boeufs, fuit avant +que la foule des hommes la poursuive. Ainsi fuyait le Nestôride. +Et les Troiens et Hektôr, avec de grands cris, l'accablaient de +traits violents; mais il leur fit face, arrivé auprès de ses +compagnons. + +Et les Troiens, semblables à des lions mangeurs de chair crue, se +ruaient sur les nefs, accomplissant ainsi les ordres de Zeus, car +il leur inspirait la force et il troublait l'âme des Argiens, +voulant donner une grande gloire au Priamide Hektôr, et le laisser +jeter la flamme ardente sur les nefs aux poupes recourbées, afin +d'exaucer la fatale prière de Thétis. Et le sage Zeus attendait +qu'il eût vu le feu embraser une nef, et alors il repousserait les +Troiens loin des nefs et rendrait la victoire aux Danaens. C'est +pourquoi il entraînait vers les nefs creuses le Priamide Hektôr +déjà plein d'ardeur, furieux, agitant sa lance comme Arès, ou +pareil à un incendie terrible qui gronde sur les montagnes, dans +l'épaisseur d'une forêt profonde. Et la bouche de Hektôr écumait, +et ses yeux flambaient sous ses sourcils, et son casque s'agitait +sur sa tête guerrière. + +Et Zeus lui venait en aide, l'honorant et le glorifiant parmi les +hommes, car sa vie devait être brève, et voici que Pallas Athènè +préparait le jour fatal où il tomberait sous la violence du +Pèléide. + +Et il tentait de rompre les lignes des guerriers, se ruant là où +il voyait la mêlée la plus pressée et les armes les plus belles. +Mais, malgré son désir, il ne pouvait rompre l'armée ennemie, car +celle-ci résistait comme une tour, ou comme une roche énorme et +haute qui, se dressant près de la blanche mer, soutient le souffle +rugissant des vents et le choc des grandes lames qui se brisent +contre elle. Ainsi les Danaens soutenaient fermement l'assaut des +Troiens et ne fuyaient point, tandis que Hektôr, éclatant comme le +feu, bondissait de tous côtés dans la mêlée. + +Comme l'eau de la mer, enflée par les vents qui soufflent avec +véhémence du milieu des nuées, assiège une nef rapide et la couvre +tout entière d'écume, tandis que le vent frémit dans la voile et +que les matelots sont épouvantés, parce que la mort est proche; de +même le coeur des Akhaiens se rompait dans leurs poitrines. + +Ou, quand il arrive qu'un lion désastreux tombe au milieu des +boeufs innombrables qui paissent dans un vaste marécage, de même +que le bouvier, ne sachant point combattre les bêtes fauves pour +le salut de ses boeufs noirs, va tantôt à un bout, tantôt à +l'autre bout du troupeau, tandis que le lion bondit au milieu des +génisses qui s'épouvantent et en dévore une; de même les Akhaiens +étaient bouleversés par Hektôr et par le père Zeus. + +Cependant, le Priamide n'avait tué que le seul Périphètès de +Mykènè, fils bien-aimé de Kypreus, qui portait à la force +Hèrakléenne les ordres du roi Eurystheus. Il était né fils +excellent d'un père indigne, et, par toutes les vertus, par son +courage et par sa sagesse, il était le premier des Mykènaiens. Et +il donna une grande gloire à Hektôr, car, en se retournant, il +heurta le bord du grand bouclier qui le couvrait tout entier et le +préservait des traits; et, les pieds embarrassés, il tomba en +arrière, et, dans sa chute, son casque résonna autour de ses +tempes. Alors, Hektôr, l'ayant vu, accourut et lui perça la +poitrine d'un coup de lance, au milieu de ses compagnons qui +n'osèrent le secourir, tant ils redoutaient le divin Hektôr. + +Et les Argiens qui, d'abord, étaient devant les nefs, se +réfugiaient maintenant au milieu de celles qui, les premières, +avaient été tirées sur le sable. Puis, cédant à la force, ils +abandonnèrent aussi les intervalles de celles-ci, mais, s'arrêtant +devant les tentes, ils ne se dispersèrent point dans le camp, car +la honte et la terreur les retenaient, et ils s'exhortaient les +uns les autres. + +Alors, le Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens, attestant leurs +parents, adjura chaque guerrier: + +-- Ô amis, soyez des hommes! Craignez la honte en face des autres +hommes. Souvenez-vous de vos fils, de vos femmes, de vos domaines, +de vos parents qui vivent encore ou qui sont morts. Je vous adjure +en leur nom de tenir ferme et de ne pas fuir. + +Il parla ainsi, et il ranima leur force et leur courage. Alors, +Athènè dissipa la nuée épaisse qui couvrait leurs yeux, et la +lumière se fit de toutes parts, autant sur les nefs que sur le +champ de bataille. Et ceux qui fuyaient, comme ceux qui luttaient, +et ceux qui combattaient auprès des nefs rapides, virent le brave +Hektôr et ses compagnons. + +Et il ne plut point à l'âme du magnanime Aias de rester où étaient +les autres fils des Akhaiens. Et il s'avança, traversant les +poupes des nefs et agitant un grand pieu cerclé d'airain et long +de vingt-deux coudées. Comme un habile cavalier qui, ayant mis +ensemble quatre chevaux très agiles, les pousse vers une grande +ville, sur le chemin public, et que les hommes et les femmes +admirent, tandis qu'il saute de l'un à l'autre, et qu'ils courent +toujours; de même Aias marchait rapidement sur les poupes des +nefs, et sa voix montait dans l'Ouranos, tandis qu'il excitait par +de grandes clameurs les Danaens à sauver les tentes et les nefs. + +Hektôr, de son côté, ne restait point dans la foule des Troiens +bien armés. Comme un aigle fauve qui tombe sur une multitude +d'oiseaux, paissant le long d'un fleuve, oies, grues et cygnes aux +longs cous; de même Hektôr se précipita sur une nef à proue bleue. +Et, de sa grande main, Zeus le poussait par derrière, et tout son +peuple avec lui. Et, de nouveau, une violente mêlée s'engagea +autour des nefs. On eût dit des hommes infatigables et indomptés +se ruant à un premier combat, tant ils luttaient tous avec ardeur. +Et les Akhaiens, n'espérant pas échapper au carnage, se croyaient +destinés à la mort, et les Troiens espéraient, dans leur coeur, +brûler les nefs et tuer les héros Akhaiens. Et ils se ruaient, +avec ces pensées, les uns contre les autres. + +Hektôr saisit la poupe de la nef belle et rapide qui avait amené +Prôtésilaos à Troiè et qui n'avait point dû le ramener dans la +terre de la patrie. Et les Akhaiens et les Troiens s'entre-tuaient +pour cette nef. Et l'impétuosité des flèches et des piques ne leur +suffisant plus, ils se frappaient, dans une même pensée, avec les +doubles haches tranchantes, les grandes épées et les lances +aiguës. Et beaucoup de beaux glaives à poignée noire tombaient sur +le sable des mains et des épaules des hommes qui combattaient, et +la terre était trempée d'un sang noir. Mais Hektôr saisissant de +ses mains les ornements de la poupe, et s'y attachant, cria aux +Troiens: + +-- Apportez le feu, et poussez des clameurs en vous ruant! Zeus +nous offre le jour de la vengeance en nous livrant ces nefs qui, +venues vers Ilios contre la volonté des dieux, nous ont apporté +tant de calamités, par la lâcheté des vieillards qui me retenaient +et retenaient l'armée quand je voulais marcher et combattre ici. +Mais si le prévoyant Zeus aveuglait alors notre esprit, maintenant +c'est lui-même qui nous excite et nous pousse! + +Il parla ainsi, et tous se jetèrent avec plus de fureur sur les +Akhaiens. Et Aias ne put soutenir plus longtemps l'assaut, car il +était accablé de traits; et il recula, de peur de mourir, jusqu'au +banc des rameurs, long de sept pieds, et il abandonna la poupe de +la nef. Mais, du banc où il était, il éloignait à coups de lance +chaque Troien qui apportait le feu infatigable. Et, avec +d'horribles cris, il exhortait les Danaens: + +-- Ô amis, héros Danaens, serviteurs d'Arès, soyez des hommes! +Souvenez-vous de votre force et de votre courage. Pensez-vous +trouver derrière vous d'autres défenseurs, ou une muraille plus +inaccessible qui vous préserve de la mort? Nous n'avons point ici +de ville ceinte de tours d'où nous puissions repousser l'ennemi et +assurer notre salut. Mais nous sommes ici dans les plaines des +Troiens bien armés, acculés contre la mer, loin de la terre de la +patrie, et notre salut est dans nos mains et non dans la lassitude +du combat. + +Il parla ainsi, et, furieux, il traversait de sa lance aiguë +chaque Troien qui apportait le feu sur les nefs creuses afin de +plaire à Hektôr et de lui obéir. Et, ceux-là, Aias les traversait +de sa lance aiguë, et il en tua douze devant les nefs. + + +Chant 16 + +Et ils combattaient ainsi pour les nefs bien construites. Et +Patroklos se tenait devant le prince des peuples, Akhilleus, +versant de chaudes larmes, comme une source d'eau noire qui flue +du haut d'un rocher. Et le divin Akhilleus en eut compassion, et +il lui dit ces paroles ailées: + +-- Pourquoi pleures-tu, Patroklos, comme une petite fille qui +court après sa mère, saisit sa robe et la regarde en pleurant +jusqu'à ce que celle-ci la prenne dans ses bras? Semblable à cette +enfant, ô Patroklos, tu verses des larmes abondantes. Quel message +as-tu pour les Myrmidones ou pour moi? As-tu seul reçu quelque +nouvelle de la Phthiè? On dit cependant que le fils d'Aktôr, +Ménoitios, et l'Aiakide Pèleus vivent encore parmi les Myrmidones. +Certes, nous serions accablés, s'ils étaient morts. Mais peut-être +pleures-tu pour les Argiens qui périssent auprès des nefs creuses, +par leur propre iniquité? Parle, ne me cache rien afin que nous +sachions tous deux. + +Et le cavalier Patroklos, avec un profond soupir, lui répondit: + +-- Ô Akhilleus, fils de Pèleus, le plus brave des Akhaiens, ne +t'irrite point, car de grandes calamités accablent les Akhaiens. +Déjà les plus braves d'entre eux gisent dans les nefs, frappés et +blessés. Le robuste Tydéide Diomèdès est blessé, et Odysseus +illustre par sa lance, et Agamemnôn. Eurypylos a la cuisse percée +d'une flèche; et les médecins les soignent et baignent leurs +blessures avec des baumes. Mais toi, Akhilleus, tu es implacable! +Ô Pèlèiade, doué d'un courage inutile, qu'une colère telle que la +tienne ne me saisisse jamais! À qui viendras-tu désormais en aide, +si tu ne sauves pas les Argiens de cette ruine terrible? Ô +inexorable! Le cavalier Pèleus n'est point ton père, Thétis ne t'a +point conçu. La mer bleue t'a enfanté et ton âme est dure comme +les hauts rochers. Si tu fuis l'accomplissement d'un oracle, et si +ta mère vénérable t'a averti de la part de Zeus, au moins envoie- +moi promptement à la tête des Myrmidones, et que j'apporte une +lueur de salut aux Danaens! Laisse-moi couvrir mes épaules de tes +armes. Les Troiens reculeront, me prenant pour toi, et les fils +belliqueux des Akhaiens respireront, et nous chasserons +facilement, nouveaux combattants, ces hommes écrasés de fatigue, +loin des tentes et des nefs, vers leur ville. + +Il parla ainsi, suppliant, l'insensé! cherchant la mort et la kèr +fatale. Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit en gémissant: + +-- Divin Patroklos, qu'as-tu dit? Je ne m'inquiète d'aucun oracle, +et ma mère vénérable ne m'a rien annoncé de la part de Zeus. Mais +un noir chagrin est dans mon coeur et trouble mon esprit, depuis +que cet homme, dont la puissance est la plus haute, m'a arraché ma +récompense, à moi qui suis son égal! Tel est le noir chagrin qui +me ronge. Cette jeune femme que j'avais conquise par ma lance, +après avoir renversé une ville aux fortes murailles, et que les +fils des Akhaiens m'avaient donnée en récompense, le roi Atréide +Agamemnôn me l'a arrachée des mains, comme à un vil vagabond! Mais +oublions le passé. Sans doute je ne puis nourrir dans mon coeur +une colère éternelle. J'avais résolu de ne la déposer que le jour +où les clameurs de la guerre parviendraient jusqu'à mes nefs. +Couvre donc tes épaules de mes armes illustres, et mène les braves +Myrmidones au combat, puisqu'une noire nuée de Troiens enveloppe +les nefs. Voici que les Argiens sont acculés contre le rivage de +la mer, dans un espace très-étroit, et toute la ville des Troiens +s'est ruée sur eux avec audace, car ils ne voient point le front +de mon casque resplendir. Certes, dans leur fuite, ils empliraient +les fossés des champs de leurs cadavres, si le roi Agamemnôn ne +m'avait point outragé; et maintenant ils assiègent le camp. La +lance furieuse du Tydéide Diomèdès ne s'agite plus dans ses mains +pour sauver les Danaens de la mort, et je n'entends plus la voix +de l'Atréide sortir de sa tête détestée, mais celle du tueur +d'hommes Hektôr, qui excite les Troiens de toutes parts. Et la +clameur de ceux-ci remplit toute la plaine, et ils bouleversent +les Akhaiens. Va, Patroklos, rue-toi sur eux, et repousse cette +ruine loin des nefs. Ne les laisse pas détruire les nefs par le +feu ardent, et que le doux retour ne nous soit pas ravi. Mais +garde mes paroles dans ton esprit, si tu veux que je sois honoré +et glorifié par tous les Danaens, et qu'ils me rendent cette belle +jeune femme et un grand nombre de présents splendides, par +surcroît. Repousse les Troiens loin des nefs et reviens. Si +l'Époux de Hèrè, qui tonne au loin, te donne la victoire, ne +dompte pas sans moi les Troiens belliqueux; car tu me couvrirais +de honte, si, les ayant vaincus, et plein de l'orgueil et de +l'ivresse du combat, tu menais l'armée à Ilios. Crains qu'un des +dieux éternels ne se rue sur toi du haut de l'Olympos, surtout +l'archer Apollôn qui protège les Troiens. Reviens après avoir +sauvé les nefs, et laisse-les combattre dans la plaine. Qu'il vous +plaise, ô père Zeus, ô Athènè, ô Apollôn, que nul d'entre les +Troiens et les Akhaiens n'évite la mort, et que, seuls, nous +survivions tous deux et renversions les murailles sacrées d'Ilios! + +Et ils se parlaient ainsi. Mais Aias ne suffisait plus au combat, +tant il était accablé de traits. Et l'esprit de Zeus et les +Troiens illustres l'emportaient sur lui; et son casque splendide, +dont les aigrettes étaient rompues par les coups, sonnait autour +de ses tempes, et son épaule fatiguée ne pouvait plus soutenir le +poids du bouclier. Et cependant, malgré la nuée des traits, ils ne +pouvaient l'ébranler, bien que respirant à peine, inondé de la +sueur de tous ses membres, et haletant sous des maux multipliés. + +Et Hektôr frappa de sa grande épée la lance de frêne d'Aias, et il +la coupa là où la pointe se joignait au bois; et le Télamônien +Aias n'agita plus dans sa main qu'une lance mutilée, car la pointe +d'airain, en tombant, sonna contre terre. Et Aias, dans son coeur +irréprochable, reconnut avec horreur l'oeuvre des dieux, et vit +que Zeus qui tonne dans les hauteurs, domptant son courage, +donnait la victoire aux Troiens. Et il se retira loin des traits, +et les Troiens jetèrent le feu infatigable sur la nef rapide, et +la flamme inextinguible enveloppa aussitôt la poupe, et Akhilleus, +frappant ses cuisses, dit à Patroklos: + +-- Hâte-toi, divin Patroklos! Je vois le feu ardent sur les nefs. +Si elles brûlent, nous ne pourrons plus songer au retour. Revêts +promptement mes armes, et j'assemblerai mon peuple. + +Il parla ainsi, et Patroklos se couvrit de l'airain splendide. Il +attacha de belles knèmides à ses jambes avec des agrafes d'argent; +il mit sur sa poitrine la cuirasse étincelante, aux mille reflets, +du rapide Akhilleus, et il suspendit à ses épaules l'épée d'airain +aux clous d'argent. Puis, il prit le grand et solide bouclier, et +il posa sur sa noble tête le casque magnifique à la terrible +aigrette de crins, et de ses mains il saisit de fortes piques; +mais il laissa la lance lourde, immense et solide, de +l'irréprochable Aiakide, la lance Pèliade que Kheirôn avait +apportée à son père bien-aimé des cimes du Pèlios, afin d'être la +mort des héros. Et Patroklos ordonna à Automédôn, qu'il honorait +le plus après Akhilleus, et qui lui était le plus fidèle dans le +combat, d'atteler les chevaux au char. Et c'est pourquoi Automédôn +soumit au joug les chevaux rapides, Xanthos et Balios, qui, tous +deux, volaient comme le vent, et que la Harpye Podargè avait +conçus de Zéphyros, lorsqu'elle paissait dans une prairie aux +bords du fleuve Okéanos. Et Automédôn lia au-delà du timon +l'irréprochable Pèdasos qu'Akhilleus avait amené de la ville +saccagée de Êétiôn. Et Pèdasos, bien que mortel, suivait les +chevaux immortels. + +Et Akhilleus armait les Myrmidones sous leurs tentes. De même que +des loups mangeurs de chair crue et pleins d'une grande force qui, +dévorant un grand cerf rameux qu'ils ont tué sur les montagnes, +vont en troupe, la gueule rouge de sang et vomissant le sang, +laper de leurs langues légères les eaux de la source noire, tandis +que leur ventre s'enfle et que leur coeur est toujours intrépide; +de même les chefs des Myrmidones se pressaient autour du brave +compagnon du rapide Aiakide. Et, au milieu d'eux, le belliqueux +Akhilleus excitait les porteurs de boucliers et les chevaux. + +Et Akhilleus cher à Zeus avait conduit à Troiè cinquante nefs +rapides, et cinquante guerriers étaient assis sur les bancs de +rameurs de chacune, et cinq chefs les commandaient sous ses +ordres. + +Et le premier chef était Ménèsthios à la cuirasse étincelante, aux +mille reflets, fils du fleuve Sperkhios qui tombait de Zeus. Et la +belle Polydorè, fille de Pèleus, femme mortelle épouse d'un dieu, +l'avait conçu de l'infatigable Sperkhios; mais Bôros, fils de +Périèreus, l'ayant épousée en la dotant richement, passait pour +être le père de Ménèsthios. + +Et le deuxième chef était le brave Eudôros, conçu en secret, et +qu'avait enfanté la belle Polymèlè, habile dans les danses, fille +de Phylas. Et le tueur d'Argos l'aima, l'ayant vue dans un choeur +de la tumultueuse Artémis à l'arc d'or. Et l'illustre Herméias, +montant aussitôt dans les combles de la demeure, coucha +secrètement avec elle, et elle lui donna un fils illustre, l'agile +et brave Eudôros. Et après qu'Eiléithya qui préside aux douloureux +enfantements l'eut conduit à la lumière, et qu'il eut vu la +splendeur de Hélios, le robuste Aktoride Ekhékhleus conduisit +Polymèlè dans ses demeures et lui fit mille dons nuptiaux. Et le +vieux Phylas éleva et nourrit avec soin Eudôros, comme s'il était +son fils. + +Et le troisième chef était le brave Peisandros Maimalide qui +excellait au combat de la lance, parmi les Myrmidones, après +Patroklos. + +Et le quatrième chef était le vieux cavalier Phoinix, et le +cinquième était l'irréprochable Akhimédôn, fils de Laerkeus. + +Et Akhilleus, les ayant tous rangés sous leurs chefs, leur dit en +paroles sévères: + +-- Myrmidones, qu'aucun de vous n'oublie les menaces que, dans les +nefs rapides, vous adressiez aux Troiens, durant les jours de ma +colère, quand vous m'accusiez moi-même, disant: -- Ô dur fils de +Pèleus, sans doute une mère farouche t'a nourri de fiel, toi qui +retiens de force tes compagnons sur leurs nefs! Que nous +retournions au moins dans nos demeures sur les nefs qui fendent la +mer, puisqu'une colère inexorable est entrée dans ton coeur. -- +Souvent vous me parliez ainsi. Aujourd'hui, voici le grand combat +dont vous étiez avides. Que chacun de vous, avec un coeur solide, +lutte donc contre les Troiens. + +Il parla ainsi, et il excita la force et le courage de chacun, et +ils serrèrent leurs rangs. De même qu'un homme fortifie de pierres +épaisses le mur d'une haute maison qui soutiendra l'effort des +vents, de même les casques et les boucliers bombés se pressèrent, +tous se soutenant les uns les autres, boucliers contre boucliers, +casques à crinières étincelantes contre casques, homme contre +homme. Et Patroklos et Automédôn, qui n'avaient qu'une âme, se +mirent en tête des Myrmidones. + +Mais Akhilleus entra sous sa tente, et souleva le couvercle d'un +coffre riche et bien fait, et plein de tuniques, de manteaux +impénétrables au vent et de tapis velus. Et là se trouvait une +coupe d'un beau travail dans laquelle le vin ardent n'avait été +versé que pour Akhilleus seul entre tous les hommes, et qui +n'avait fait de libations qu'au père Zeus seul entre tous les +dieux. Et, l'ayant retirée du coffre, il la purifia avec du +soufre, puis il la lava avec de l'eau pure et claire, et il lava +ses mains aussi; et, puisant le vin ardent, faisant des libations +et regardant l'Ouranos, il pria debout au milieu de tous, et Zeus +qui se réjouit de la foudre l'entendit et le vit: + +-- Zeus! roi Dôdônaien, Pélasgique, qui, habitant au loin, +commandes sur Dôdônè enveloppée par l'hiver, au milieu de tes +divinateurs, les Selles, qui ne se lavent point les pieds et +dorment sur la terre, si tu as déjà exaucé ma prière, et si, pour +m'honorer, tu as rudement châtié le peuple des Akhaiens, accomplis +encore mon voeu! Je reste dans l'enceinte de mes nefs, mais +j'envoie mon compagnon combattre en tête de nombreux Myrmidones. Ô +Prévoyant Zeus! donne-lui la victoire, affermis son coeur dans sa +poitrine, et que Hektôr apprenne que mon compagnon sait combattre +seul et que ses mains robustes n'attendent point pour agir que je +me rue dans le carnage d'Arès. Mais, ayant repoussé la guerre et +ses clameurs loin des nefs, qu'il revienne, sain et sauf, vers mes +nefs rapides, avec mes armes et mes braves compagnons! + +Il parla ainsi en priant, et le sage Zeus l'entendit, et il exauça +une partie de sa prière, et il rejeta l'autre. Il voulut bien que +Patroklos repoussât la guerre et le combat loin des nefs, mais il +ne voulut pas qu'il revînt sain et sauf du combat. Après avoir +fait des libations et supplié le père Zeus, le Pèléide rentra sous +sa tente et déposa la coupe dans le coffre; et il sortit de +nouveau pour regarder la rude mêlée des Troiens et des Akhaiens. + +Et les Myrmidones, rangés sous le magnanime Patroklos, se ruèrent, +pleins d'ardeur, contre les Troiens. Et ils se répandaient +semblables à des guêpes, nichées sur le bord du chemin, et que des +enfants se plaisent à irriter dans leurs nids. Et ces insensés +préparent un grand mal pour beaucoup; car, si un voyageur les +excite involontairement au passage, les guêpes au coeur intrépide +tourbillonnent et défendent leurs petits. Ainsi les braves +Myrmidones se répandaient hors des nefs; et une immense clameur +s'éleva; et Patroklos exhorta ainsi ses compagnons à voix haute: + +-- Myrmidones, compagnons du Pèléide Akhilleus, amis, soyez des +hommes, et souvenez-vous de votre force et de votre courage, afin +d'honorer le Pèléide, le plus brave des hommes, auprès des nefs +des Argiens, et nous, ses belliqueux compagnons. Et que l'Atréide +Agamemnôn qui commande au loin reconnaisse sa faute, lui qui a +outragé le plus brave des Akhaiens. + +Il parla ainsi, et il excita leur force et leur courage, et ils se +ruèrent avec fureur sur les Troiens, et les nefs résonnèrent des +hautes clameurs des Akhaiens. Et, alors, les Troiens virent le +brave fils de Ménoitios et son compagnon, tous deux +resplendissants sous leurs armes. Leurs coeurs en furent émus, et +leurs phalanges se troublèrent; et ils crurent que le Pèléide aux +pieds rapides avait déposé sa colère auprès des nefs. Et chacun +regardait de tous côtés comment il éviterait la mort. + +Et Patroklos, le premier, lança sa pique éclatante au plus épais +de la mêlée tumultueuse, autour de la poupe de la nef du magnanime +Prôtésilaos. Et il frappa Pyraikhmès, qui avait amené les +cavaliers Paiones d'Amydônè et des bords de l'Axios au large +cours; et il le frappa à l'épaule droite, et Pyraikhmès tomba dans +la poussière en gémissant, et les Paiones prirent la fuite. +Patroklos les dispersa tous ainsi, ayant tué leur chef qui +excellait dans le combat. Et il arracha le feu de la nef, et il +l'éteignit. Et les Troiens, dans un immense tumulte, s'enfuirent +loin de la nef à demi brûlée, et les Danaens, sortant en foule des +nefs creuses, se jetèrent sur eux, et une haute clameur s'éleva. +De même que, le foudroyant Zeus ayant dissipé les nuées noires au +faîte d'une grande montagne, tout apparaît soudainement, les +cavernes, les cimes aiguës et les bois, et qu'une immense sérénité +se répand dans l'aithèr; de même les Danaens respirèrent après +avoir éloigné des nefs la flamme ennemie. Mais ce ne fut point la +fin du combat. Les Troiens, repoussés des nefs noires par les +Akhaiens belliqueux, ne fuyaient point bouleversés, mais ils +résistaient encore, bien que cédant à la nécessité. Alors, dans la +mêlée élargie, chaque chef Akhaien tua un guerrier. + +Et, le premier de tous, le brave fils de Ménoitios perça de sa +pique aiguë la cuisse d'Arèilykos qui fuyait. L'airain traversa la +cuisse et brisa l'os, et l'homme tomba la face contre terre. Et le +brave Ménélaos frappa Thoas à l'endroit de la poitrine que le +bouclier ne couvrait pas, et il rompit ses forces. Et le Phyléide, +voyant Amphiklos qui s'élançait, le prévint en le frappant au bas +de la cuisse, là où les muscles sont très-épais; et la pointe +d'airain déchira les nerfs, et l'obscurité couvrit les yeux +d'Amphiklos. Et la lance aiguë du Nestôride blessa Atymnios, et +l'airain traversa les entrailles, et le Troien tomba devant +Antilokhos. Et Maris, irrité de la mort de son frère, et debout +devant le cadavre, lança sa pique contre Antilokhos; mais le divin +Thrasymèdès le prévint, comme il allait frapper, et le perça près +de l'épaule, et la pointe d'airain, tranchant tous les muscles, +dépouilla l'os de toute sa chair. Et Maris tomba avec bruit, et un +noir brouillard couvrit ses yeux. Ainsi descendirent dans l'Érébos +deux frères, braves compagnons de Sarpèdôn, et tous deux fils +d'Amisôdaros qui avait nourri l'indomptable Khimaira pour la +destruction des hommes. + +Aias Oiliade saisit vivant Kléoboulos embarrassé dans la mêlée, et +il le tua en le frappant de son épée à la gorge, et toute l'épée y +entra chaude de sang, et la mort pourprée et la Moire violente +obscurcirent ses yeux. Pènéléôs et Lykôn, s'attaquant, se +manquèrent de leurs lances et combattirent avec leurs épées. Lykôn +frappa le cône du casque à aigrette de crins, et l'épée se rompit; +mais Pènéléôs le perça au cou, sous l'oreille, et l'épée y entra +tout entière, et la tête fut suspendue à la peau, et Lykôn fut +tué. Et Mèrionès, poursuivant avec rapidité Akamas qui montait sur +son char, le frappa à l'épaule droite, et le Troien tomba du char, +et une nuée obscurcit ses yeux. + +Idoméneus frappa de sa pique Érymas dans la bouche, et la pique +d'airain pénétra jusque dans la cervelle en brisant les os blancs; +et toutes les dents furent ébranlées, et les deux yeux s'emplirent +de sang, et le sang jaillit de la bouche et des narines, et la +nuée noire de la mort l'enveloppa. + +Ainsi les chefs Danaens tuèrent chacun un guerrier. De même que +des loups féroces se jettent, dans les montagnes, sur des agneaux +ou des chevreaux que les bergers imprudents ont laissés, dispersés +çà et là, et qui les emportent tout tremblants; de même les +Danaens bouleversaient les Troiens qui fuyaient tumultueusement, +oubliant leur force et leur courage. + +Et le grand Aias désirait surtout atteindre Hektôr arme d'airain; +mais celui-ci, habile au combat, couvrant ses larges épaules de +son bouclier de peau de taureau, observait le bruit strident des +flèches et le son des piques. Et il comprenait les chances du +combat; et toujours ferme, il protégeait ses chers compagnons. De +même qu'une nuée monte de l'Olympos jusque dans l'Ouranos, quand +Zeus excite la tempête dans la sérénité de l'aithèr, de même la +clameur et la fuite s'élançaient des nefs. Et les Troiens ne +repassèrent point le fossé aisément. Les chevaux rapides de Hektôr +l'emportèrent loin de son peuple que le fossé profond arrêtait. Et +une multitude de chevaux s'y précipitaient, brisant les timons et +abandonnant les chars des princes. Et Patroklos les poursuivait +avec fureur, exhortant les Danaens et méditant la ruine des +Troiens. Et ceux-ci, pleins de clameurs, emplissaient les chemins +de leur fuite; et une vaste poussière montait vers les nuées, et +les chevaux aux sabots massifs couraient vers la ville, loin des +nefs et des tentes. Et Patroklos poussait, avec des cris +menaçants, cette armée bouleversée. Et les hommes tombaient hors +des chars sous les essieux, et les chars bondissants +retentissaient. Et les chevaux immortels et rapides, illustres +présents des dieux à Pèleus, franchirent le fossé profond, pleins +du désir de la course. Et le coeur de Patroklos le poussait vers +Hektôr, afin de le frapper de sa pique; mais les chevaux rapides +du Priamide l'avaient emporté. + +Dans les jours de l'automne, quand la terre est accablée sous de +noirs tourbillons, et quand Zeus répand une pluie abondante, +irrité contre les hommes qui jugeaient avec iniquité dans l'agora +et chassaient la justice, sans respect des dieux, de même qu'ils +voient maintenant les torrents creuser leurs campagnes et se +précipiter dans la mer pourprée du haut des rochers escarpés, +détruisant de tous côtés les travaux des hommes; de même on voyait +les cavales troiennes courir épouvantées. Et Patroklos, ayant +rompu les premières phalanges, les repoussa vers les nefs et ne +leur permit pas de regagner la ville qu'elles désiraient +atteindre. Et il les massacrait, en les poursuivant, entre les +nefs, le fleuve et les hautes murailles, et il tirait vengeance +d'un grand nombre d'hommes. Et il frappa d'abord Pronoos, de sa +pique éclatante, dans la poitrine découverte par le bouclier. Et +les forces du Troien furent rompues, et il retentit en tombant. Et +il attaqua Thestôr, fils d'Énops. Et Thestôr était affaissé sur le +siège du char, l'esprit troublé; et les rênes lui étaient tombées +des mains. Patroklos le frappa de sa lance à la joue droite, et +l'airain passa à travers les dents, et, comme il le ramenait, il +arracha l'homme du char. Ainsi un homme, assis au faîte d'un haut +rocher qui avance, à l'aide de l'hameçon brillant et de la ligne, +attire un grand poisson hors de la mer. Ainsi Patroklos enleva du +char, à l'aide de sa lance éclatante, Thestôr, la bouche béante; +et celui-ci, en tombant, rendit l'âme. Puis il frappa d'une pierre +dans la tête Éryalos, qui s'élançait, et dont la tête s'ouvrit en +deux, sous le casque solide, et qui tomba et rendit l'âme, +enveloppé par la mort. Puis, Patroklos coucha, domptés, sur la +terre nourricière, Érymas, Amphotéros, Épaltès, Tlépolémos +Damastoride, Ékhios, Pyrès, Ipheus, Évippos et l'Argéade +Polymèlos. Mais Sarpèdôn, voyant ses compagnons tués et dépouillés +de leurs armes par les mains du Ménoitiade Patroklos, exhorta les +irréprochables Lykiens: + +-- Ô honte! Pourquoi fuyez-vous, Lykiens? Vous êtes maintenant +bien rapides! J'irai contre ce guerrier, et je saurai s'il me +domptera, lui qui a accablé les Troiens de tant de maux et qui a +rompu les genoux de tant de braves. + +Il parla ainsi, et il sauta avec ses armes, de son char, sur la +terre. Et Patroklos le vit et sauta de son char. De même que deux +vautours aux becs recourbés et aux serres aiguës, sur une roche +escarpée luttent avec de grands cris; de même ils se ruèrent l'un +sur l'autre avec des clameurs. Et le fils du subtil Kronos les +ayant vus, fut rempli de compassion, et il dit à Hèrè, sa soeur et +son épouse: + +-- Hélas! voici que la destinée de Sarpèdôn qui m'est très-cher +parmi les hommes, est d'être tué par le Ménoitiade Patroklos, et +mon coeur hésitant délibère dans ma poitrine si je le +transporterai vivant du combat lamentable au milieu du riche +peuple de Lykiè, ou si je le dompterai par les mains du +Ménoitiade. + +Et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf lui répondit: + +-- Redoutable Kronide, quelle parole as-tu dite? Tu veux +affranchir de la triste mort un homme mortel depuis longtemps voué +au destin? Fais-le, mais nous tous, les dieux, nous ne +t'approuverons pas. Je te dirai ceci, et retiens-le dans ton +esprit: Si tu envoies Sarpèdôn vivant dans ses demeures, songe +que, désormais, chacun des dieux voudra aussi sauver un fils bien- +aimé de la rude mêlée. Il y a, en effet, beaucoup de fils des +dieux qui combattent autour de la grande ville de Priamos, de ces +dieux que tu auras irrités. Si Sarpèdôn t'est cher et que ton +coeur le plaigne, laisse-le tomber dans la rude mêlée sous les +mains du Ménoitiade Patroklos; mais dès qu'il aura rendu l'âme et +la vie, envoie Thanatos et le doux Hypnos afin qu'ils le +transportent chez le peuple de la grande Lykiè. Ses parents et ses +concitoyens l'enseveliront, et ils lui élèveront un tombeau et une +colonne; car c'est là l'honneur des morts. + +Elle parla ainsi, et le père des hommes et des dieux consentit. Et +il versa sur la terre une pluie de sang, afin d'honorer son fils +bien-aimé que Patroklos devait tuer dans la fertile Troiè, loin de +sa patrie. + +Et les deux héros s'étant rencontrés, Patroklos frappa dans le +ventre l'illustre Thrasymèdès qui conduisait le char du roi +Sarpèdôn, et il le tua. Et Sarpèdôn s'élança; mais sa pique +éclatante, s'étant égarée, blessa à l'épaule le cheval Pèdasos qui +hennit, tomba dans la poussière et rendit l'âme. Et ses compagnons +se cabrèrent, et le joug cria, et les rênes furent entremêlées. +Mais le brave Automédôn mit fin à ce trouble. Il se leva, et, +tirant la longue épée qui pendait sur sa cuisse robuste, il +trancha les traits qui étaient au-delà du timon. Et les deux +autres chevaux, se remettant au joug, obéirent aux rênes, et les +deux guerriers continuèrent le combat lamentable. + +Alors la pique éclatante de Sarpèdôn s'égara encore, car la pointe +d'airain effleura l'épaule gauche de Patroklos sans le blesser. Et +celui-ci se rua avec l'airain, et le trait ne s'échappa point +vainement de sa main, car il frappa Sarpèdôn à cette cloison qui +enferme le coeur vivant. Et il tomba comme tombe un chêne, ou un +peuplier, ou un grand pin que les bûcherons, sur les montagnes, +coupent de leurs haches tranchantes, pour construire des nefs. Et +il était étendu devant ses chevaux et son char, grinçant des dents +et saisissant la poussière sanglante. De même qu'un taureau +magnanime qu'un lion fauve a saisi parmi les boeufs aux pieds +flexibles, et qui meurt en mugissant sous les dents du lion, de +même le roi des Lykiens porteurs de boucliers gémissait, dompté +par Patroklos. Et il appela son cher compagnon + +-- Ami Glaukos, brave entre les hommes, c'est maintenant qu'il te +faut combattre intrépidement. Si la mêlée lamentable ne trouble +point ton coeur, sois prompt. Les appelant de tous côtés, exhorte +les chefs Lykiens à combattre pour Sarpèdôn, et combats toi-même +pour moi. Je serais à jamais ton opprobre et ta honte si les +Akhaiens me dépouillaient de mes armes dans le combat des nefs. +Sois ferme, et exhorte tout mon peuple. + +Il parla ainsi, et l'ombre de la mort couvrit ses yeux et ses +narines. Et Patroklos, lui mettant le pied sur la poitrine, +arracha sa lance, et les entrailles la suivirent, et le Ménoitiade +arracha en même temps sa lance et l'âme de Sarpèdôn. + +Les Myrmidones saisirent les chevaux haletants et qui voulaient +fuir depuis que le char de leurs maîtres était vide. Mais, en +entendant la voix de Sarpèdôn, Glaukos ressentit une amère +douleur, et son coeur fut déchiré de ne pouvoir le secourir. +Pressant de sa main son bras cruellement blessé par la flèche que +lui avait lancée Teukros, du haut de la muraille, en défendant ses +compagnons, il supplia ainsi l'archer Apollôn: + +-- Entends-moi, ô roi! soit de la riche Lykiè, soit de Troiè, car +tu peux entendre de tout lieu les plaintes de l'homme qui gémit, +et voici que la douleur me ronge. Je subis une blessure cruelle, +et ma main est en proie à de grands maux, et mon sang coule sans +cesse, et mon épaule est très-lourde, et je ne puis ni saisir ma +lance, ni combattre l'ennemi. Et voici que le plus illustre des +hommes est mort, Sarpèdôn, fils de Zeus qui n'a point secouru son +fils. Mais toi, ô roi! guéris cette blessure amère, apaise mon +mal, afin que j'excite les Lykiens à combattre et que je combatte +moi-même pour ce cadavre. + +Il parla ainsi en priant, et Phoibos Apollôn l'entendit et apaisa +aussitôt sa douleur. Et le sang noir cessa de couler de sa +blessure amère, et la force lui fut rendue. Glaukos connut dans +son esprit que le grand dieu avait exaucé sa prière, et il se +réjouit. Et d'abord, courant de tous côtés, il excita les chefs +Lykiens à combattre pour Sarpèdôn puis, marchant à grands pas vers +les Troiens, il chercha Polydamas Panthoide, le divin Agènôr, +Ainéias et Hektôr armé d'airain, et il leur dit ces paroles +ailées: + +-- Hektôr, tu oublies tes alliés qui, pour toi, rendent l'âme loin +de leurs amis et de la terre de la patrie, et tu refuses de les +secourir. Le chef des Lykiens porteurs de boucliers est mort, +Sarpèdôn, qui protégeait la Lykiè par sa justice et par sa vertu. +Arès d'airain l'a tué par la lance de Patroklos. Venez, amis, et +indignez-vous. Que les Myrmidones, irrités à cause de tant +d'Akhaiens que nous avons tués de nos lances rapides auprès des +nefs, n'enlèvent point les armes et n'insultent point le cadavre +de Sarpèdôn. + +Il parla ainsi, et une intolérable et irrésistible douleur saisit +les Troiens, car Sarpèdôn, bien qu'étranger, était le rempart de +leur ville, et des peuples nombreux le suivaient, et lui-même +excellait dans le combat. Et ils marchèrent avec ardeur droit aux +Danaens, menés par Hektôr irrité à cause de Sarpèdôn. Mais le +coeur solide de Patroklos Ménoitiade excitait aussi les Akhaiens, +et il dit aux deux Aias prompts aux combats: + +-- Aias! soyez aujourd'hui tels que vous avez toujours été parmi +les plus braves et les meilleurs. Il est tombé l'homme qui, le +premier, a franchi le mur des Akhaiens, Sarpèdôn! Insultons ce +cadavre et arrachons ses armes de ses épaules, et tuons de +l'airain tous ceux de ses compagnons qui voudraient le défendre. + +Il parla ainsi, et les Aias se hâtèrent de lui venir en aide; et +de chaque côté, Troiens, Lykiens, Myrmidones et Akhaiens, serrant +leurs phalanges, se ruaient avec d'horribles clameurs autour du +cadavre, et les armes des hommes retentissaient. Et Zeus répandit +sur la mêlée une obscurité affreuse, afin que le labeur du combat +pour son fils bien-aimé fût plus terrible. Et d'abord les Troiens +repoussèrent les Akhaiens aux sourcils arqués; et un des meilleurs +parmi les Myrmidones fut tué, le divin Épeigeus, fils du magnanime +Agakleus. Et Épeigeus commandait autrefois dans Boudéiôn bien +peuplée; mais, ayant tué son brave beau-frère, il vint en +suppliant auprès de Pèleus et de Thétis aux pieds d'argent, qui +l'envoyèrent, avec le mâle Akhilleus, vers Ilios aux beaux +chevaux, combattre les Troiens. Et comme il mettait la main sur le +cadavre, l'illustre Hektôr le frappa d'une pierre à la tête, et la +tête se fendit en deux, sous le casque solide; et il tomba la face +sur le cadavre. Puis, l'affreuse mort l'enveloppa lui-même, et +Patroklos fut saisi de douleur, à cause de son compagnon tué. + +Et il se rua à travers les combattants, semblable à un épervier +rapide qui terrifie les geais et les étourneaux. Ainsi le cavalier +Patroklos se rua contre les Lykiens et les Troiens, irrité dans +son coeur à cause de son compagnon. Et il frappa d'une pierre au +cou Sthénélaos Ithaiménide, et les nerfs furent rompus; et les +premiers rangs et l'illustre Hektôr reculèrent d'autant d'espace +qu'en parcourt une pique bien lancée, dans le combat contre des +hommes intrépides ou dans les jeux. Autant reculèrent les Troiens +et s'avancèrent les Akhaiens. + +Et, le premier, Glaukos, chef des Lykiens porteurs de boucliers, +se retournant, tua le magnanime Bathykleus, fils bien-aimé de +Khalkôn, qui habitait l'Hellas et qui était illustre parmi les +Myrmidones par ses domaines et par ses richesses. Et, Bathykleus +le poursuivant, Glaukos se retourna subitement et le frappa de sa +lance au milieu de la poitrine, et il tomba avec bruit, et une +lourde douleur saisit les Akhaiens quand le guerrier tomba, et les +Troiens se réjouirent; mais les Akhaiens infatigables, se +souvenant de leur courage, se jetèrent en foule autour du cadavre. + +Alors Mèrionès tua un guerrier Troien, le brave Laogôn, fils +d'Onètôr, prêtre de Zeus Idaien, et que le peuple honorait comme +un dieu. Il le frappa sous la mâchoire et l'oreille, et l'âme +abandonna aussitôt ses membres, et l'affreux brouillard +l'enveloppa. Et Ainéias lança sa pique d'airain contre Mèrionès, +et il espérait l'atteindre sous le bouclier, comme il s'élançait; +mais celui-ci évita la pique d'airain en se courbant, et la longue +pique s'enfonça en terre et vibra jusqu'à ce que le robuste Arès +eût épuisé sa force. Et la pique d'Ainéias vibrait ainsi parce +qu'elle était partie d'une main vigoureuse. Et Ainéias, irrité, +lui dit: + +-- Mèrionès, bien que tu sois un agile sauteur, ma pique t'eût +rendu immobile à jamais, si je t'avais atteint. + +Et Mèrionès illustre par sa lance lui répondit: + +-- Ainéias, il te sera difficile, malgré ta vigueur, de rompre les +forces de tous ceux qui te combattront. Si moi aussi, je +t'atteignais de l'airain aigu, bien que tu sois robuste et +confiant dans tes forces, tu me donnerais la gloire et ton âme à +Aidès illustre par ses chevaux. + +Il parla ainsi, et le robuste fils de Ménoitios le réprimanda: + +-- Mèrionès, pourquoi tant parler, étant brave? Ô ami! ce n'est +point par des paroles outrageantes que tu repousseras les Troiens +loin de ce cadavre. La fin de la guerre est dans nos mains. Les +paroles conviennent à l'agora. Il ne s'agit point ici de parler, +mais de combattre. + +Il parla ainsi, et marcha en avant, et le divin Mèrionès le +suivit. Et de même que les bûcherons font un grand tumulte dans +les gorges des montagnes, et que l'écho retentit au loin; de même +la grande plaine frémissait sous les guerriers qui frappaient, de +leurs épées et de leurs lances, l'airain et le cuir des solides +boucliers; et nul n'aurait plus reconnu le divin Sarpèdôn, tant il +était couvert de traits, de sang et de poussière. Et tous se +ruaient sans cesse autour de son cadavre, comme les mouches qui +bourdonnent, au printemps, dans l'étable, autour des vases remplis +de lait. C'est ainsi qu'ils se ruaient en foule autour de ce +cadavre. + +Et Zeus, ne détournant point ses yeux splendides de la rude mêlée, +délibérait dans son esprit sur la mort de Patroklos, hésitant si +l'illustre Hektôr le tuerait de suite avec l'airain, dans la +mêlée, sur le divin Sarpèdôn, et lui arracherait ses armes des +épaules, ou si la rude mêlée serait prolongée pour la mort d'un +plus grand nombre. Et il sembla meilleur à Zeus que le brave +compagnon du Pèléide Akhilleus repoussât, vers la ville, Hektôr et +les Troiens, et arrachât l'âme de beaucoup de guerriers. Et c'est +pourquoi il amollit le courage de Hektôr qui, montant sur son +char, prit la fuite en ordonnant aux Troiens de fuir aussi, car il +avait reconnu les balances sacrées de Zeus. Et les illustres +Lykiens ne restèrent point, et ils prirent aussi la fuite en +voyant leur roi couché, le coeur percé, au milieu des cadavres, +car beaucoup étaient tombés pendant que le Kroniôn excitait le +combat. Et les Akhaiens arrachèrent des épaules de Sarpèdôn ses +belles armes resplendissantes, et le robuste fils de Ménoitios les +donna à ses compagnons pour être portées aux nefs creuses. Et +alors Zeus qui amasse les nuées dit à Apollôn: + +-- Va maintenant, cher Phoibos. Purifie Sarpèdôn, hors de la +mêlée, du sang noir qui le souille. Lave-le dans les eaux du +fleuve, et, l'ayant oint d'ambroisie, couvre-le de vêtements +immortels. Puis, remets-le aux Jumeaux rapides, Hypnos et +Thanatos, pour qu'ils le portent chez le riche peuple de la grande +Lykiè. Ses parents et ses amis l'enseveliront et lui élèveront un +tombeau et une colonne, car c'est là l'honneur des morts. + +Il parla ainsi, et Apollôn, se hâtant d'obéir à son père, +descendit des cimes Idaiennes dans la mêlée et enleva Sarpèdôn +loin des traits. Et il le transporta pour le laver dans les eaux +du fleuve, l'oignit d'ambroisie, le couvrit de vêtements immortels +et le confia aux Jumeaux rapides, Hypnos et Thanatos, qui le +transportèrent aussitôt chez le riche peuple de la grande Lykiè. + +Et Patroklos, excitant Automédôn et ses chevaux, poursuivait les +Lykiens et les Troiens, pour son malheur, l'insensé! car s'il +avait obéi à l'ordre du Pèléide, il aurait évité la kèr mauvaise +de la noire mort. Mais l'esprit de Zeus est plus puissant que +celui des hommes. Il terrifie le brave que lui-même a poussé au +combat, et il lui enlève la victoire. + +Et, maintenant, quel fut le premier, quel fut le dernier que tu +tuas, ô Patroklos, quand les dieux préparèrent ta mort? Adrèstès, +Autonoos et Ekhéklos, Périmos Mégade et Épistôr, et Mélanippos; +puis, Élasos, Moulios et Phylartès. Il tua ceux-ci, et les autres +échappèrent par la fuite. Et alors les fils des Akhaiens eussent +pris la haute Ilios par les mains de Patroklos furieux, si Phoibos +Apollôn, debout au faîte d'une tour solide, préparant la perte du +Ménoitiade, ne fût venu en aide aux Troiens. Et trois fois +Patroklos s'élança jusqu'au relief de la haute muraille, et trois +fois Apollôn le repoussa de ses mains immortelles, en heurtant son +bouclier éclatant. Et, quand il s'élança une quatrième fois, +semblable à un dieu, l'archer Apollôn lui dit ces paroles +menaçantes: + +-- Retire-toi, divin Patroklos. Il n'est pas dans ta destinée de +renverser de ta lance la haute citadelle des magnanimes Troiens. +Akhilleus lui-même ne le pourra point, bien qu'il te soit très- +supérieur. + +Il parla ainsi, et Patroklos recula au loin pour éviter la colère +de l'archer Apollôn. Et Hektôr, retenant ses chevaux aux sabots +solides près des Portes Skaies, hésitait s'il retournerait au +combat, ou s'il ordonnerait aux troupes de se renfermer dans les +murailles. + +Et Phoibos Apollôn s'approcha de lui, semblable au jeune et brave +guerrier Asios, fils de Dymas, frère de Hékabè et oncle du +dompteur de chevaux Hektôr, et qui habitait la Phrygiè sur les +bords du Sangarios. Et, semblable à Asios, Phoibos Apollôn dit à +Hektôr: + +-- Hektôr, pourquoi t'éloignes-tu du combat? Cela ne te convient +pas. Plût aux dieux que je te fusse supérieur autant que je te +suis inférieur, il te serait fatal d'avoir quitté le combat. +Allons, pousse tes chevaux aux sabots massifs contre Patroklos. Tu +le tueras peut-être, et Apollôn te donnera la victoire. + +Ayant ainsi parlé, le dieu rentra dans la foule des guerriers. Et +l'illustre Hektôr ordonna au brave Kébrionès d'exciter ses chevaux +vers la mêlée. Et Apollôn, au milieu de la foule, répandit le +trouble parmi les Argiens et accorda la victoire à Hektôr et aux +Troiens. Et le Priamide, laissant tous les autres Danaens, +poussait vers le seul Patroklos ses chevaux aux sabots massifs. Et +Patroklos, de son côté, sauta de son char, tenant sa pique de la +main gauche. Et il saisit de la droite un morceau de marbre, rude +et anguleux, d'abord caché dans sa main, et qu'il lança avec +effort. Et ce ne fut pas en vain, car cette pierre aiguë frappa au +front le conducteur de chevaux Kébrionès, bâtard de l'illustre +Priamos. Et la pierre coupa les deux sourcils, et l'os ne résista +pas, et les yeux du Troien jaillirent à ses pieds dans la +poussière. Et, semblable au plongeur, il tomba du char, et son âme +abandonna ses membres. Et le cavalier Patroklos cria avec une +raillerie amère: + +-- Ah! certes, voici un homme agile! Comme il plonge! Vraiment, il +rassasierait de coquillages toute une multitude, en sautant de sa +nef dans la mer, même si elle était agitée, puisqu'il plonge aussi +aisément du haut d'un char. Certes, il y a d'excellents plongeurs +parmi les Troiens! + +Ayant ainsi parlé, il s'élança sur le héros Kébrionès, comme un +lion impétueux qui va dévaster une étable et recevoir une blessure +en pleine poitrine, car il se perd par sa propre ardeur. Ainsi, +Patroklos, tu te ruas sur Kébrionès. Et le Priamide sauta de son +char, et tous deux luttèrent pour le cadavre, comme deux lions +pleins de faim combattent, sur les montagnes, pour une biche +égorgée. Ainsi, sur le cadavre de Kébrionès, les deux habiles +guerriers, Patroklos Ménoitiade et l'illustre Hektôr, désiraient +se percer l'un l'autre de l'airain cruel. Et le Priamide tenait le +cadavre par la tête et ne lâchait point prise, tandis que +Patroklos le tenait par les pieds. Et les Troiens et les Danaens +engagèrent alors un rude combat. + +De même que l'Euros et le Notos, par leur rencontre furieuse, +bouleversent, dans les gorges des montagnes, une haute forêt de +hêtres, de frênes et de cornouillers à écorce épaisse, qui +heurtent leurs vastes rameaux et se rompent avec bruit; ainsi les +Troiens et les Akhaiens, se ruant les uns sur les autres, +combattaient et ne fuyaient point honteusement. Et les lances +aiguës, et les flèches ailées qui jaillissaient des nerfs +s'enfonçaient autour de Kébrionès, et de lourds rochers brisaient +les bouchers. Et là, Kébrionès gisait, grand, oublieux des chevaux +et du char, et dans un tourbillon de poussière. Aussi longtemps +que Hélios tint le milieu de l'Ouranos, les traits jaillirent des +deux côtés, et les deux peuples périssaient également; mais +lorsqu'il déclina, les Akhaiens furent les plus forts et ils +entraînèrent le héros Kébrionès loin des traits et du tumulte des +Troiens, et ils lui arrachèrent ses armes des épaules. + +Et Patroklos, méditant la perte des Troiens, se rua en avant. Il +se rua trois fois, tel que le rapide Arès, poussant des cris +horribles, et il tua neuf guerriers. Mais quand il s'élança une +quatrième fois, semblable à un dieu, alors, Patroklos, la fin de +ta vie approcha! Phoibos à travers la mêlée, vint à lui, terrible. +Et le Ménoitiade ne vit point le dieu qui s'était enveloppé d'une +épaisse nuée. Et Phoibos se tint derrière lui et le frappa de la +main dans le dos, entre les larges épaules, et ses yeux furent +troublés par le vertige. Et Phoibos Apollôn lui arracha de la tête +son casque, qui roula sous les pieds des chevaux en retentissant, +et dont l'aigrette fut souillée de sang et de poussière. Et il +n'était point arrivé à ce casque d'être souillé de poussière quand +il protégeait le beau front du divin Akhilleus; mais Zeus voulait +donner ce casque au Priamide Hektôr, afin qu'il le portât, car sa +mort était proche. + +Et la longue et lourde lance de Patroklos se brisa dans sa main, +et le roi Apollôn, fils de Zeus, détacha sa cuirasse. Son esprit +fut saisi de stupeur, et ses membres furent inertes, et il +s'arrêta stupéfait. + +Alors le Dardanien Panthoide Euphorbos, excellent cavalier, et +habile, entre les meilleurs, à lancer la pique, et qui avait déjà +précipité vingt guerriers de leurs chars, s'approcha du Ménoitiade +par derrière et le blessa d'un coup de lance aiguë. Et ce fut le +premier qui te blessa, dompteur de chevaux Patroklos! Mais il ne +t'abattit point, et, retirant sa lance, il recula aussitôt dans la +foule, redoutant Patroklos désarmé. Et celui-ci, frappé par un +dieu et par la lance d'un homme, recula aussi dans la foule de ses +compagnons, pour éviter la mort. + +Et dès que Hektôr eut vu le magnanime Patroklos se retirer, blessé +par l'airain aigu, il se jeta sur lui et le frappa dans le côté +d'un coup de lance qui le traversa. Et le Ménoitiade tomba avec +bruit, et la douleur saisit le peuple des Akhaiens. De même un +lion dompte dans le combat un robuste sanglier, car ils +combattaient ardemment sur le faîte des montagnes, pour un peu +d'eau qu'ils voulaient boire tous deux; mais le lion dompte avec +violence le sanglier haletant. Ainsi le Priamide Hektôr arracha +l'âme du brave fils de Ménoitios, et, plein d'orgueil, il +l'insulta par ces paroles ailées: + +-- Patroklos, tu espérais sans doute renverser notre ville et +emmener, captives sur tes nefs, nos femmes, dans ta chère terre +natale? Ô insensé! c'est pour les protéger que les rapides chevaux +de Hektôr l'ont mené au combat, car je l'emporte par ma lance sur +tous les Troiens belliqueux, et j'éloigne leur dernier jour. Mais +toi, les oiseaux carnassiers te mangeront. Ah! malheureux! le +brave Akhilleus ne t'a point sauvé, lui qui, t'envoyant combattre, +tandis qu'il restait, te disait sans doute: -- Ne reviens point, +dompteur de chevaux Patroklos, dans les nefs creuses, avant +d'avoir arraché de sa poitrine la cuirasse sanglante du tueur +d'hommes Hektôr. Il t'a parlé ainsi sans doute, et il t'a persuadé +dans ta démence! + +Et le cavalier Patroklos, respirant à peine, lui répondit:: + +-- Hektôr, maintenant tu te glorifies, car le Kronide et Apollôn +t'ont donné la victoire. Ils m'ont aisément dompté, en m'enlevant +mes armes des épaules; mais, si vingt guerriers tels que toi +m'avaient attaqué, ils seraient tous morts par ma lance. C'est la +Moire violente et le fils de Lètô, et, parmi les hommes, +Euphorbos, qui me tuent; mais toi, tu n'es venu que le dernier. Je +te le dis, garde mes paroles dans ton esprit: Tu ne vivras point +longtemps, et ta mort est proche. La Moire violente va te dompter +par les mains de l'irréprochable Aiakide Akhilleus. + +Il parla ainsi et mourut, et son âme abandonna son corps et +descendit chez Aidès, en pleurant sa destinée, sa force et sa +jeunesse. + +Et l'illustre Hektôr répondit au cadavre du Ménoitiade: + +-- Patroklos, pourquoi m'annoncer la mort? Qui sait si Akhilleus, +le fils de Thétis aux beaux cheveux, ne rendra point l'esprit sous +ma lance? + +Ayant ainsi parlé, il lui mit le pied sur le corps, et, le +repoussant, arracha de la plaie sa lance d'airain. Et aussitôt il +courut sur Automédôn, le divin compagnon du rapide Aiakide, +voulant l'abattre; mais les chevaux immortels, présents splendides +que les dieux avaient faits à Pèleus, enlevèrent Automédôn. + + +Chant 17 + +Et le brave Ménélaos, fils d'Atreus, ayant vu que Patroklos avait +été tué par les Troiens, courut aux premiers rangs, armé de +l'airain splendide. Et il allait autour du cadavre, comme une +vache gémissante, qui n'avait point encore connu l'enfantement, +court autour du veau son premier-né. Ainsi le blond Ménélaos +allait autour de Patroklos, et, le gardant de sa lance et de son +bouclier égal, il se préparait à tuer celui qui approcherait. Et +le Panthoide, habile à lancer la pique, n'oublia point +l'irréprochable Patroklos qui gisait là, et il s'arrêta devant le +cadavre, et il dit au brave Ménélaos: + +-- Atréide Ménélaos, illustre prince des peuples, recule, laisse +ce cadavre, et livre-moi ces dépouilles sanglantes, car, le +premier d'entre les Troiens et les alliés, j'ai blessé Patroklos +de ma lance dans la rude mêlée. Laisse-moi donc remporter cette +gloire parmi les Troiens, ou je te frapperai et j'arracherai ta +chère âme. + +Et le blond Ménélaos, indigné, lui répondit: + +-- Père Zeus! quelle honte de se vanter au-delà de ses forces! Ni +la rage du léopard, ni celle du lion, ni celle du sanglier féroce +dont l'âme est toujours furieuse dans sa vaste poitrine, ne +surpassent l'orgueil des fils de Panthos! Le robuste cavalier +Hypérènôr se glorifiait de sa jeunesse lorsqu'il m'insulta, disant +que j'étais le plus lâche des Danaens; et je pense que ses pieds +rapides ne le porteront plus désormais vers l'épouse bien-aimée et +les parents vénérables. Ainsi je romprai tes forces si tu me tiens +tête; et je t'avertis de rentrer dans la foule et de ne point me +braver, avant que le malheur soit tombé sur toi. L'insensé seul ne +reconnaît que ce qui est accompli. + +Il parla ainsi, et il ne persuada point Euphorbos qui lui +répondit: + +-- Divin Ménélaos, certes, maintenant tu vas payer le sang de mon +frère que tu as tué. Tu t'en glorifies, et tu as rendu sa femme +veuve dans la profonde chambre nuptiale, et tu as accablé ses +parents d'une douleur amère. Et moi, je vengerai ces malheureux et +je remettrai aux mains de Panthos et de la divine Phrontis ta tête +et tes armes. Mais ne retardons pas plus longtemps le combat qui +amènera la victoire ou la défaite de l'un de nous. + +Il parla ainsi, et il frappa le bouclier d'une rondeur égale; mais +il ne put le traverser, et la pointe d'airain se recourba sur le +solide bouclier. Et l'Atréide Ménélaos, suppliant le père Zeus, se +rua avec l'airain; et comme Euphorbos reculait, il le perça à la +gorge, et la pointe, poussée par une main robuste, traversa le cou +délicat. Et le Panthoide tomba avec bruit, et ses armes +retentirent sur lui. Et ses cheveux, qui avaient les reflets de +l'or et de l'argent, et qui étaient semblables aux cheveux des +Kharites, furent souillés de sang. De même qu'un jeune olivier +qu'un homme a planté dans un lieu solitaire, où l'eau jaillit +abondante et nourrit sa verdeur, et que le souffle des vents +mobiles balance, tandis qu'il se couvre de fleurs blanches, mais +qu'un grand tourbillon enveloppe brusquement, arrache et renverse +contre terre; de même l'Atréide Ménélaos tua le brave Panthoide +Euphorbos, et le dépouilla de ses armes. + +Quand un lion montagnard, sûr de sa force, enlève la meilleure +vache d'un grand troupeau qui paît, lui brise le cou avec ses +fortes dents, boit son sang et mange ses entrailles, les chiens et +les bergers poussent, de loin, de grandes clameurs et n'approchent +point, parce que la blême terreur les a saisis. De même nul +d'entre les Troiens n'osait attaquer l'illustre Ménélaos; et il +eût aisément enlevé les belles armes du Panthoide, si Phoibos +Apollôn, par envie, n'eût excité contre lui Hektôr semblable au +rapide Arès. Et, sous la forme de Mentès, chef des Kikones, il dit +au Priamide ces paroles ailées: + +-- Hektôr, où cours-tu ainsi? pourquoi poursuis-tu follement les +chevaux du brave Akhilleus, qui ne peuvent être ni soumis, ni +conduits par aucun homme mortel, autre qu'Akhilleus qu'une mère +immortelle a enfanté? Voici, pendant ce temps, que le brave +Ménélaos, fils d'Atreus, pour défendre Patroklos, a tué le plus +courageux des Troiens, le Panthoide Euphorbos, et rompu sa vigueur +impétueuse. + +Le dieu parla ainsi et rentra dans la foule des hommes. Et une +amère douleur saisit le coeur sombre de Hektôr. Il regarda autour +de lui dans la mêlée, et il vit Ménélaos enlevant les belles armes +d'Euphorbos, et le Panthoide gisant contre terre, et le sang qui +coulait de la plaie ouverte. Avec de hautes clameurs, armé de +l'airain éclatant, et semblable au feu inextinguible de +Hèphaistos, il s'élança aux premiers rangs. Et le fils d'Atreus +l'entendit et le vit, et il gémit, disant dans son coeur +magnanime: + +-- Hélas! si j'abandonne ces belles armes et Patroklos qui est +mort pour ma cause, les Danaens qui me verront seront indignés; +mais si je combats seul contre Hektôr et les Troiens, je crains +que cette multitude m'enveloppe, car Hektôr au casque mouvant mène +avec lui tous les Troiens. Mais pourquoi délibérer dans ma chère +âme? Quand un homme veut lutter contre un autre homme qu'un dieu +honore, aussitôt une lourde calamité est suspendue sur lui. C'est +pourquoi aucun Danaen ne me blâmera de me retirer devant Hektôr, +puisqu'il est poussé par un dieu. Si j'entendais le brave Aias +dans la mêlée, nous retournerions tous deux au combat, même contre +un dieu, et nous sauverions ce cadavre pour le Pèléide Akhilleus, +et dans nos maux ceci serait pour le mieux. + +Et tandis qu'il délibérait dans son esprit et dans son coeur, les +phalanges Troiennes arrivaient conduites par Hektôr. Ménélaos +recula et abandonna le cadavre, mais en se retournant, comme un +lion à longue barbe que les chiens et les bergers chassent de +l'étable avec des lances et des cris, et dont le coeur farouche +est troublé, et qui ne s'éloigne qu'à regret de l'enclos. Ainsi le +blond Ménélaos s'éloigna de Patroklos. Et il se retourna dès qu'il +eut rejoint ses compagnons, et, cherchant partout des yeux le +grand Aias Télamônien, il le vit à la gauche de la mêlée, +exhortant ses compagnons et les excitant à combattre, car Phoibos +Apollôn avait jeté une grande terreur en eux. Et Ménélaos courut à +lui et lui dit aussitôt: + +-- Aias, viens, ami! hâtons-nous pour Patroklos qui est mort, et +rapportons au moins son cadavre à Akhilleus, car c'est Hektôr au +casque mouvant qui a ses armes. + +Il parla ainsi, et l'âme du brave Aias fut remuée, et il se jeta +aux premiers rangs, avec le blond Ménélaos. + +Et le Priamide, après avoir dépouillé Patroklos de ses armes +illustres, l'entraînait pour lui couper la tête avec l'airain et +livrer son cadavre aux chiens troiens; mais Aias arriva, portant +un bouclier semblable à une tour. Et Hektôr rentra dans la foule +de ses compagnons; et, montant sur son char, il donna les belles +armes aux Troiens, pour être portées à Ilios et pour répandre le +bruit de sa gloire. + +Et Aias marchait autour du Ménoitiade, le couvrant de son +bouclier, comme une lionne autour de ses petits. Elle les menait à +travers la forêt, quand les chasseurs surviennent. Aussitôt, +pleine de fureur, elle fronce les sourcils et en couvre ses yeux. +Ainsi Aias marchait autour du héros Patroklos, et le brave Atréide +Ménélaos se tenait près de lui, avec un grand deuil dans la +poitrine. + +Mais le fils de Hippolokhos, Glaukos, chef des hommes de Lykiè, +regardant Hektôr d'un oeil sombre, lui dit ces dures paroles: + +-- Hektôr, tu as l'aspect du plus brave des hommes, mais tu n'es +pas tel dans le combat, et tu ne mérites point ta gloire, car tu +ne sais que fuir. Songe maintenant à sauver ta ville et ta +citadelle, seul avec les peuples nés dans Ilios. Jamais plus les +Lykiens ne lutteront contre les Danaens pour Troiè, puisque tu +n'en as point de reconnaissance, bien qu'ils combattent +éternellement. Lâche comment défendrais-tu même un faible guerrier +dans la mêlée, puisque tu as abandonné, en proie aux Akhaiens, +Sarpèdôn, ton hôte et ton compagnon, lui qui, vivant, fut d'un si +grand secours à ta ville et à toi-même, et que maintenant tu +abandonnes aux chiens! C'est pourquoi, si les Lykiens m'obéissent, +nous retournerons dans nos demeures, et la ruine d'Ilios sera +proche. Si les Troiens avaient l'audace et la force de ceux qui +combattent pour la patrie, nous traînerions dans Ilios, dans la +grande ville de Priamos, le cadavre de Patroklos; et, aussitôt, +les Argiens nous rendraient les belles armes de Sarpèdôn et +Sarpèdôn lui-même; car il a été tué, le compagnon de cet homme qui +est le plus formidable des Argiens auprès des nefs et qui a les +plus braves compagnons. Mais tu n'as pas osé soutenir l'attaque du +magnanime Aias, ni ses regards, dans la mêlée; et tu as redouté de +combattre, car il l'emporte de beaucoup sur toi! + +Et, le regardant d'un oeil sombre, Hektôr au casque mouvant lui +répondit: + +-- Glaukos, pourquoi parles-tu si outrageusement? Certes, ami, je +te croyais supérieur en prudence à tous ceux qui habitent la +fertile Lykiè, et maintenant je te blâme d'avoir parlé ainsi, +disant que je n'ai pas osé attendre le grand Aias. Jamais ni le +bruit des chars, ni le retentissement de la mêlée ne m'ont +épouvanté; mais l'esprit de Zeus tempétueux terrifie aisément le +brave et lui enlève la victoire, bien qu'il l'ait poussé au +combat. Mais viens et tu verras en ce jour si je suis un lâche, +comme tu le dis, et si je saurai rompre la vigueur des Danaens qui +défendront le cadavre de Patroklos. + +Il parla ainsi, et il exhorta les Troiens à voix haute: + +-- Troiens, Lykiens et braves Dardaniens, soyez des hommes, amis! +Souvenez-vous de votre force et de votre courage, tandis que je +vais revêtir les armes de l'irréprochable Akhilleus, enlevées à +Patroklos que j'ai tué. + +Ayant ainsi parlé, Hektôr, s'éloignant de la mêlée, courut +rapidement vers ses compagnons qui portaient à Ilios les armes +illustres du Pèléide. Et, loin de la mêlée lamentable, il changea +d'armes et donna les siennes pour être portées dans la sainte +Ilios. Et il se couvrit des armes immortelles du Pèléide +Akhilleus, que les dieux ouraniens avaient données à Pèleus. Et +celui-ci, étant vieux, les avait données à son fils; mais le fils +ne devait point vieillir sous les armes paternelles. + +Et quand Zeus qui amasse les nuées vit Hektôr couvert des armes du +divin Pèléide, il secoua la tête et dit dans son esprit: + +-- Ô malheureux! tu ne songes point à la mort qui est proche de +toi, et tu revêts les armes immortelles du plus brave des hommes, +devant qui tous les guerriers frémissent; et tu as tué son +compagnon si doux et si courageux, et tu as outrageusement arraché +ses armes de sa tête et de ses épaules! Mais je te donnerai une +grande gloire en retour de ce que Andromakhè ne recevra point, +après le combat, les armes illustres du Pèléide. + +Zeus parla ainsi, et il scella sa promesse en abaissant ses +sourcils bleus. Et il adapta les armes au corps du Priamide qui, +hardi et furieux comme Arès, sentit couler dans tous ses membres +la force et le courage. Et, poussant de hautes clameurs, il +apparut aux illustres alliés et aux Troiens, semblable à +Akhilleus, car il resplendissait sous les armes du magnanime +Pèléide. Et, allant de l'un à l'autre, il les exhortait tous: +Mesthlès, Glaukos, Médôn, Thersilokhos, Astéropaios, Deisinôr, +Hippothoos et Phorkis, et Khromios et le divinateur Ennomos. Et, +les excitant par des paroles rapides, il leur parla ainsi: + +-- Entendez-moi, innombrables peuples alliés et voisins d'Ilios! +Je n'ai point appelé une multitude inactive quand je vous ai +convoqués de vos villes, mais je vous ai demandé de défendre +ardemment les femmes des Troiens et leurs petits enfants contre +les Akhaiens belliqueux. Pour vous, j'ai épuisé mes peuples de +vivres et de présents et j'ai nourri vos forces. Que chacun +combatte donc, triomphe ou périsse, car c'est le sort de la +guerre. Celui qui entraînera le corps de Patroklos vers les +Troiens dompteurs de chevaux aura, pour sa part, la moitié des +dépouilles, et j'aurai l'autre moitié, et sa gloire sera égale à +la mienne. + +Il parla ainsi, et tous, les lances tendues, se ruèrent sur les +Danaens, espérant arracher au Télamônien Aias le cadavre de +Patroklos. Les insensés! Il devait plutôt arracher, sur ce +cadavre, l'âme de beaucoup d'entre eux. Et il dit au brave +Ménélaos: + +-- Divin Ménélaos, ô ami! je n'espère pas que nous revenions de ce +combat, et, certes, je crains moins pour le cadavre de Patroklos, +que les chiens troiens et les oiseaux carnassiers vont bientôt +dévorer, que pour ma tête et la tienne, car Hektôr couvre le champ +de bataille comme une nuée, et la lourde ruine pend sur nous. +Hâte-toi, appelle les princes des Danaens, s'ils t'entendent. + +Il parla ainsi, et le brave Ménélaos s'empressa d'appeler à grands +cris les Danaens: + +-- Ô amis! Princes et chefs des Argiens, vous qui mangez aux repas +des Atréides Agamemnôn et Ménélaos, et qui commandez les +phalanges, car tout honneur et toute gloire viennent de Zeus; +comme il m'est difficile de vous reconnaître dans le tourbillon de +la mêlée, que chacun de vous accoure de lui-même, indigné que +Patroklos soit livré en pâture aux chiens troiens. + +Il parla ainsi, et le rapide Aias, fils d'Oileus, vint le premier, +en courant à travers la mêlée, et, après lui, Idoméneus, et le +compagnon d'Idoméneus, Mèrionès, semblable au tueur d'hommes Arès. +Mais qui pourrait, dans son esprit, dire les noms de tous ceux qui +vinrent rétablir le combat des Akhaiens? + +Et les Troiens avançaient, et Hektôr les menait. De même que le +large courant d'un fleuve tombé de Zeus se précipite à la mer, et +que la mer s'enfle hors de son lit, et que les rivages résonnent +au loin; de même retentissait la clameur des Troiens. Mais les +Akhaiens se tenaient debout autour du Ménoitiade, n'ayant qu'une +âme et couverts de leurs boucliers d'airain. Et Zeus répandait une +nuée épaisse sur leurs casques éclatants; car il n'avait point haï +le Ménoitiade pendant que, vivant, il était le compagnon de +l'Aiakide; et il ne voulait pas qu'il fût livré en pâture aux +chiens troiens; et il anima ses compagnons à le défendre. + +Et, d'abord, les Troiens repoussèrent les Akhaiens aux sourcils +arqués. Ceux-ci prirent la fuite, abandonnant le cadavre; et les +Troiens ne les poursuivirent point, malgré leur désir du meurtre; +mais ils entraînaient le cadavre. Et les Akhaiens ne +l'abandonnèrent pas longtemps; et, les ramenant aussitôt, Aias, le +premier des Danaens par l'aspect héroïque et les actions, après +l'irréprochable Pèléide, se rua aux premiers rangs, semblable par +la fureur à un sanglier qui, rebroussant à travers les taillis, +disperse les chiens et les jeunes hommes. Ainsi le grand Aias, +fils de l'illustre Télamôn, dispersa aisément les phalanges +Troiennes qui se pressaient autour de Patroklos, espérant +l'entraîner dans Ilios et remporter cette gloire. + +Et Hippothoos, fils du Pélasge Lèthos, ayant lié le tendon par une +courroie, traînait Patroklos par un pied dans la mêlée, afin de +plaire à Hektôr et aux Troiens; mais il lui en arriva malheur, +sans que nul pût le sauver, car le Télamônien, se ruant au milieu +de la foule, le frappa sur son casque d'airain, et le casque à +crinière fut brisé par la grande lance et la main vigoureuse +d'Aias, et l'airain de la pointe traversa la cervelle qui jaillit +sanglante de la plaie, et ses forces furent rompues. Il lâcha le +pied du magnanime Patroklos et tomba lui-même sur le cadavre, loin +de Larissè; et il ne rendit point à ses parents bien-aimés les +soins qu'ils lui avaient donnés, et sa vie fut brève, ayant été +ainsi dompté par le magnanime Aias. + +Hektôr lança contre Aias sa pique éclatante, mais celui-ci, +l'ayant aperçue, évita la pique d'airain qui frappa le magnanime +Skhédios, fils d'Iphitos, et le plus brave des Phôkèens, et qui +habitait la grande Panopè, commandant à de nombreux peuples. La +pique le perça au milieu de la gorge, et la pointe d'airain sortit +au sommet de l'épaule. Il tomba avec bruit et ses armes +retentirent sur lui. Et Aias perça au milieu du ventre le brave +Phorkys, fils de Phainops, qui défendait le corps de Hippothoos. +L'airain rompit le creux de la cuirasse et déchira les entrailles. +Il tomba, saisissant la terre avec ses mains, et les premiers +rangs, ainsi que Hektôr, reculèrent. Et les Argiens, avec de +grands cris, entraînèrent, morts, Phorkys et Hippothoos, et +enlevèrent leurs armes. + +Alors, les Troiens eussent été mis en fuite par les braves +Akhaiens et fussent rentrés dans Ilios, domptés par leur propre +lâcheté, et les Akhaiens eussent remporté la victoire, malgré +Zeus, par leur vigueur et leur courage, si Apollôn lui-même n'eût +excité Ainéias, sous la forme du héraut Périphas Épytide qui avait +vieilli, auprès de son vieux père, dans l'étude et la science de +la sagesse. Semblable à Périphas, le fils de Zeus parla ainsi: + +-- Ainéias, comment sauveriez-vous la sainte Ilios, même malgré la +volonté d'un dieu? En étant tels que des guerriers que j'ai vus, +confiants dans leur propre courage, autant que dans la vigueur et +le nombre de leur peuple. Zeus nous offre la victoire plutôt +qu'aux Danaens, mais vous êtes des lâches qui ne savez pas +combattre. + +Il parla ainsi, et Ainéias reconnut l'archer Apollôn, et il cria +aussitôt à Hektôr: + +-- Hektôr, et vous, chefs des Troiens et des alliés, c'est une +honte de fuir vers Ilios, vaincus, à cause de notre lâcheté, par +les braves Akhaiens. Voici qu'un des dieux s'est approché de moi, +et il m'a dit que le très puissant Zeus nous était propice dans le +combat. C'est pourquoi, marchons aux Danaens, et qu'ils +n'emportent pas sans peine, jusqu'aux nefs, Patroklos mort. + +Il parla ainsi, et il s'élança parmi les premiers combattants, et +les Troiens firent face aux Akhaiens. Et Ainéias blessa d'un coup +de lance Leiokritos, fils d'Arisbas, et brave compagnon de +Lykomèdès. Et le brave Lykomèdès fut saisi de compassion en le +voyant tomber. Il s'approcha, et, lançant sa pique brillante, il +perça dans le foie le Hippaside Apisaôn, prince des peuples, et il +rompit ses forces. Le Hippaside était venu de la fertile Paioniè, +et il était le premier des Paiones, après Astéropaios. Et le brave +Astéropaios fut saisi de compassion en le voyant tomber, et il se +rua en avant pour combattre les Danaens, mais vainement, car les +Akhaiens se tenaient tous, hérissés de lances, autour de +Patroklos. Et Aias les exhortait ardemment, et il leur ordonnait +de ne point s'écarter du cadavre en s'élançant hors des rangs, +mais de rester autour de Patroklos et de tenir ferme. Le grand +Aias commandait ainsi; et la terre était baignée d'un sang +pourpré, et tous tombaient les uns sur les autres, Troiens, alliés +et Danaens; mais ceux-ci périssaient en plus petit nombre, car ils +n'oubliaient point de s'entr'aider dans la mêlée. Et tous +luttaient, pareils à un incendie; et nul n'aurait pu dire si +Hélios brillait, ou Sélènè, tant les braves qui s'agitaient autour +du Ménoitiade étaient enveloppés d'un noir brouillard. + +Ailleurs, d'autres Troiens et d'autres Akhaiens aux belles +knèmides combattaient à l'aise sous un air serein; et là se +répandait l'étincelante splendeur de Hélios, et il n'y avait de +nuées ni sur la terre, ni sur les montagnes. Et ils combattaient +mollement, évitant les traits de part et d'autre, et séparés par +un large espace. Mais, au centre, sous le noir brouillard, les +plus braves, se frappant de l'airain cruel, subissaient tous les +maux de la guerre. Et là, deux excellents guerriers, Thrasymèdès +et Antilokhos, ne savaient pas que l'irréprochable Patroklos fût +mort. Ils pensaient qu'il était vivant et qu'il combattait les +Troiens au fort de la mêlée, tandis qu'eux-mêmes luttaient pour le +salut de leurs compagnons, loin du Ménoitiade, comme Nestôr le +leur avait ordonné, quand il les envoya des nefs noires au combat. + +Et, pendant tout le jour, le carnage continua autour de Patroklos, +du brave compagnon du rapide Aiakide, et tous avaient les genoux, +les pieds, les mains et les yeux souillés de poussière et de sang. +De même qu'un homme ordonne à ses serviteurs de tendre une grande +peau de boeuf tout imprégnée de graisse liquide, et que ceux-ci la +tendent en cercle, et que, sous leurs efforts, la graisse pénètre +dans la peau; de même, de tous les côtés, les combattants +traînaient çà et là le cadavre dans un étroit espace, les Troiens +vers Ilios et les Akhaiens vers les nefs creuses; et un affreux +tumulte s'élevait, qui eût réjoui Athènè et Arès qui irrite le +combat. Ainsi Zeus heurta, tout le jour, la mêlée des hommes et +des chevaux sur le cadavre de Patroklos. + +Mais le divin Akhilleus ignorait la mort du Ménoitiade, car les +hommes combattaient, loin des nefs, sous les murailles de Troiè. +Et il pensait que Patroklos reviendrait vivant, après avoir poussé +jusqu'aux portes de la ville, sachant qu'il ne devait point +renverser Ilios sans lui, et même avec lui. Souvent, en effet, il +l'avait entendu dire à sa mère qui lui révélait la pensée de Zeus; +mais sa mère ne lui avait pas annoncé un si grand malheur, et il +ne savait pas que son plus cher compagnon périrait. + +Et tous, autour du cadavre, combattaient, infatigables, de leurs +lances aiguës, et s'entre-tuaient. Et les Akhaiens cuirassés +disaient: + +-- Ô amis! il serait honteux de retourner vers les nefs creuses! +Que la noire terre nous engloutisse ici, plutôt que de laisser les +braves Troiens entraîner ce cadavre vers leur ville et remporter +cette gloire! + +Et les Troiens magnanimes disaient: + +-- Ô amis! si la moire veut que nous tombions tous ici, soit! mais +que nul ne recule! + +Chacun parlait ainsi et animait le courage de ses compagnons, et +ils combattaient, et le retentissement de l'airain montait dans +l'Ouranos, par les airs stériles. Et les chevaux de l'Aiakide +pleuraient, hors de la mêlée, parce qu'ils avaient perdu leur +conducteur couché sur la poussière par le tueur d'hommes Hektôr. +Et, vainement, Automédôn, le fils du brave Diorès, les excitait du +fouet ou leur adressait de flatteuses paroles, ils ne voulaient +point aller vers le large Hellespontos, ni vers la mêlée des +Akhaiens; et, de même qu'une colonne qui reste debout sur la tombe +d'un homme ou d'une femme, ils restaient immobiles devant le beau +char, la tête courbée vers la terre. Et de chaudes larmes +tombaient de leurs paupières, car ils regrettaient leur +conducteur; et leurs crinières florissantes pendaient, souillées, +des deux côtés du joug. Et le Kroniôn fut saisi de compassion en +les voyant, et, secouant la tête, il dit dans son esprit: + +-- Ah! malheureux! pourquoi vous avons-nous donnés au roi Pèleus +qui est mortel, vous qui ne connaîtrez point la vieillesse et qui +êtes immortels? Était-ce pour que vous subissiez aussi les +douleurs humaines? Car l'homme est le plus malheureux de tous les +êtres qui respirent, ou qui rampent sur la terre. Mais le Priamide +Hektôr ne vous conduira jamais, ni vous, ni vos chars splendides. +N'est-ce pas assez qu'il possède les armes et qu'il s'en glorifie? +Je remplirai vos genoux et votre âme de vigueur, afin que vous +rameniez Automédôn de la mêlée, vers les nefs creuses; car je +donnerai la victoire aux Troiens, jusqu'à ce qu'ils touchent aux +nefs bien construites, jusqu'à ce que Hélios tombe et que l'ombre +sacrée arrive. + +Ayant ainsi parlé, il inspira une grande force aux chevaux, et +ceux-ci, secouant la poussière de leurs crins sur la terre, +entraînèrent rapidement le char léger entre les Troiens et les +Akhaiens. Et Automédôn, bien que pleurant son compagnon, excitait +l'impétuosité des chevaux, tel qu'un vautour sur des oies. Et il +s'éloignait ainsi de la foule des Troiens, et il revenait se ruer +dans la mêlée; mais il poursuivait les guerriers sans les tuer, ne +pouvant à la fois, seul sur le char sacré, combattre de la lance +et diriger les chevaux rapides. Enfin, un de ses compagnons, +Alkimédôn, fils de Laerkeus Aimonide, le vit de ses yeux, et, +s'arrêtant auprès du char, dit à Automédôn: + +-- Automédôn, quel dieu t'ayant mis dans l'âme un dessein insensé, +t'a ravi l'esprit? Tu veux combattre seul aux premiers rangs, +contre les Troiens, et ton compagnon est mort, et Hektôr se +glorifie de porter sur ses épaules les armes de l'Aiakide! + +Et le fils de Diorès, Automédôn, lui répondit: + +-- Alkimédôn, nul des Akhaiens ne pourrait dompter les chevaux +immortels, si ce n'est toi. Patroklos, vivant, seul le pouvait, +étant semblable aux dieux par sa prudence. Maintenant, la mort et +la moire l'ont saisi. Prends le fouet et les rênes splendides, et +je descendrai pour combattre. + +Il parla ainsi, et Alkimédôn monta sur le char et prit le fouet et +les rênes, et Automédôn descendit; mais l'illustre Hektôr, l'ayant +vu, dit aussitôt à Ainéias: + +-- Ainéias, prince des Troiens cuirassés, je vois les deux chevaux +du rapide Aiakide qui courent dans la mêlée avec des conducteurs +vils, et j'espère les saisir, si tu veux m'aider, car, sans doute, +ces hommes n'oseront point nous tenir tête. + +Il parla, et l'irréprochable fils d'Ankhisès consentit, et ils +marchèrent, abritant leurs épaules des cuirs secs et solides que +recouvrait l'airain. Et avec eux marchaient Khromios et Arètos +semblable à un dieu. Et les insensés espéraient tuer les deux +Akhaiens et se saisir des chevaux au large cou; mais ils ne +devaient point revenir sans avoir répandu leur sang sous les mains +d'Automédôn. Et celui-ci supplia le père Zeus, et, plein de force +et de courage dans son coeur sombre, il dit à son compagnon +fidèle, Alkimédôn: + +-- Alkimédôn, ne retiens point les chevaux loin de moi, mais +qu'ils soufflent sur mon dos, car je ne pense pas que la fureur du +Priamide Hektôr s'apaise, avant qu'il nous ait tués et qu'il ait +saisi les chevaux aux belles crinières d'Akhilleus, ou qu'il soit +lui-même tombé sous nos mains. + +Ayant ainsi parlé, il appela les Aias et Ménélaos: + +-- Aias et Ménélaos, chefs des Argiens, remettez ce cadavre aux +plus braves, et qu'ils le défendent, et qu'ils repoussent la foule +des hommes; mais éloignez notre dernier jour, à nous qui sommes +vivants, car voici que Hektôr et Ainéias, les plus terribles des +Troiens, se ruent sur nous à travers la mêlée lamentable. Mais la +destinée est sur les genoux des dieux! Je lance ma pique, me +confiant en Zeus. + +Il parla, et il lança sa longue pique, et il frappa le bouclier +égal d'Arètos. Et le bouclier n'arrêta point l'airain qui le +traversa et entra dans le ventre à travers le baudrier. De même, +quand un jeune homme, armé d'une hache tranchante, frappe entre +les deux cornes d'un boeuf sauvage, il coupe le nerf, et l'animal +bondit et tombe. De même Arètos bondit, et tomba à la renverse, et +la pique, à travers les entrailles, rompit ses forces. Et Hektôr +lança sa pique éclatante contre Automédôn; mais celui-ci, l'ayant +vu, évita en se baissant la pique d'airain qui, par-dessus lui, +plongea en terre et vibra jusqu'à ce que Arès eût épuisé sa +vigueur. Et tous deux se jetaient l'un sur l'autre avec leurs +épées, quand les rapides Aias, à la voix de leur compagnon, se +ruèrent à travers la mêlée. Et Hektôr, Ainéias et Khromios pareil +à un dieu reculèrent, laissant Arètos couché, le ventre ouvert. Et +Automédôn, pareil au rapide Arès, le dépouillant de ses armes, dit +en se glorifiant: + +-- Du moins, j'ai un peu soulagé ma douleur de la mort du +Ménoitiade, bien que je n'aie tué qu'un homme très inférieur à +lui. + +Et il mit sur le char les dépouilles sanglantes, et il y monta, +les pieds et les mains sanglants, comme un lion qui vient de +manger un taureau. + +Et, de nouveau, la mêlée affreuse et lamentable recommença sur +Patroklos. Et Athènè, descendant de l'Ouranos, anima le combat, +car Zeus au large regard l'avait envoyée afin d'encourager les +Danaens, son esprit étant changé. De même que l'Ouranien Zeus +envoie aux vivants une Iris pourprée, signe de guerre ou de +froides tempêtes, qui interrompt les travaux des hommes et nuit +aux troupeaux; de même Athènè, s'enveloppant d'une nuée pourprée, +se mêla à la foule des Akhaiens. Et, d'abord, elle excita le fils +d'Atreus, parlant ainsi au brave Ménélaos, sous la forme de +Phoinix à la voix mâle: + +-- Quelle honte et quelle douleur pour toi, Ménélaos, si les +chiens rapides des Troiens mangeaient, sous leurs murailles, le +cher compagnon de l'illustre Akhilleus Mais sois ferme, et +encourage tout ton peuple. + +Et le brave Ménélaos lui répondit: + +-- Phoinix, mon père, vieillard vénérable, plût aux dieux +qu'Athènè me donnât la force et repoussât loin de moi les traits. +J'irais et je défendrais Patroklos, car, en mourant, il a +violemment déchiré mon coeur. Mais la vigueur de Hektôr est comme +celle du feu, et il ne cesse de tuer avec l'airain, et Zeus lui +donne la victoire. + +Il parla ainsi, et Athènè aux yeux clairs se réjouit parce qu'il +l'avait implorée avant tous les dieux. Et elle répandit la vigueur +dans ses épaules et dans ses genoux, et elle mit dans sa poitrine +l'audace de la mouche qui, toujours et vainement chassée, se plaît +à mordre, car le sang de l'homme lui est doux. Et elle mit cette +audace dans son coeur sombre; et, retournant vers Patroklos, il +lança sa pique brillante. Et parmi les Troiens se trouvait Podès, +fils d'Êétiôn, riche, brave, et très honoré par Hektôr entre tous +les autres, parce qu'il était son plus cher convive. Le blond +Ménélaos le frappa sur le baudrier, comme il fuyait; et l'airain +le traversa, et il tomba avec bruit, et l'Atréide Ménélaos +entraîna son cadavre du côté des Akhaiens. Et Apollôn excita +Hektôr, sous la forme de Phainops Asiade qui habitait Abydos, et +qui était le plus cher des hôtes du Priamide. Et l'archer Apollôn +dit à celui-ci, sous la forme de Phainops: + +-- Hektôr, qui d'entre les Akhaiens te redoutera désormais, si tu +crains Ménélaos qui n'est qu'un faible guerrier, et qui enlève +seul ce cadavre, après avoir tué ton compagnon fidèle, brave entre +les hommes, Podès, fils d'Êétiôn? + +Il parla ainsi, et la noire nuée de la douleur enveloppa Hektôr, +et il se rua aux premiers rangs, armé de l'airain splendide. Et +alors le Kroniôn saisit l'aigide aux franges éclatantes, et il +couvrit l'Ida de nuées, et, fulgurant, il tonna fortement, +secouant l'aigide, donnant la victoire aux Troiens et mettant les +Akhaiens en fuite. + +Et, le premier, le Boiôtien Pènéléôs prit la fuite, blessé par +Polydamas d'un coup de lance qui lui avait traversé le haut de +l'épaule jusqu'à l'os. Et Hektôr blessa à la main Lèitos, fils du +magnanime Alektryôn; et il le mit en fuite, épouvanté et regardant +de tous côtés, car il n'espérait plus pouvoir tenir une lance pour +le combat. + +Et comme Hektôr se jetait sur Lèitos, Idoméneus le frappa à la +cuirasse, au-dessous de la mamelle, mais la longue pique se rompit +là où la pointe s'unit au bois, et les Troiens poussèrent des +clameurs; et, contre Idoméneus Deukalide debout sur son char, +Hektôr lança sa pique qui s'égara et perça le conducteur de +Mèrionès, Koiranos, qui l'avait suivi de la populeuse Lyktos. +Idoméneus étant venu à pied des nefs aux doubles avirons, il eût +donné une grande gloire aux Troiens, si Koiranos n'eût amené +aussitôt les chevaux rapides. Et il fut le salut d'Idoméneus, et +il lui conserva la lumière; mais lui-même rendit l'âme sous le +tueur d'hommes Hektôr qui le perça entre la mâchoire et l'oreille. +La pique ébranla les dents et trancha la moitié de la langue. +Koiranos tomba du char, laissant traîner les rênes. Et Mèrionès, +les saisissant à terre, dit à Idoméneus: + +-- Fouette maintenant les rapides chevaux jusqu'aux nefs; tu vois +comme moi que la victoire échappe aux Akhaiens. + +Il parla ainsi, et Idoméneus fouetta les chevaux aux belles +crinières, jusqu'aux nefs creuses, car la crainte avait envahi son +coeur. Et le magnanime Aias et Ménélaos reconnurent aussi que la +victoire échappait aux Akhaiens et que Zeus la donnait aux +Troiens. Et le grand Télamônien Aias dit le premier: + +-- Ô dieux! le plus insensé comprendrait maintenant que le père +Zeus donne la victoire aux Troiens. Tous leurs traits portent, que +ce soit la main d'un lâche qui les envoie ou d'un brave; Zeus les +dirige, et les nôtres tombent vains et impuissants sur la terre. +Allons, songeons au moins au meilleur moyen d'entraîner le cadavre +de Patroklos, et nous réjouirons ensuite nos compagnons par notre +retour. Ils s'attristent en nous regardant, car ils pensent que +nous n'échapperons pas aux mains inévitables et à la vigueur du +tueur d'hommes Hektôr, mais que nous serons rejetés vers les nefs +noires. Plût aux dieux qu'un de nous annonçât promptement ce +malheur au Pèléide! Je ne pense pas qu'il sache que son cher +compagnon est mort. Mais je ne sais qui nous pourrions envoyer +parmi les Akhaiens. Un brouillard noir nous enveloppe tous, les +hommes et les chevaux. Père Zeus, délivre de cette obscurité les +fils des Akhaiens; rends-nous la clarté, que nos yeux puissent +voir; et si tu veux nous perdre dans ta colère, que ce soit du +moins à la lumière! + +Il parla ainsi, et le père Zeus eut compassion de ses larmes, et +il dispersa aussitôt le brouillard et dissipa la nuée. Hélios +brilla, et toute l'armée apparut. Et Aias dit au brave Ménélaos: + +-- Divin Ménélaos, cherche maintenant Antilokhos, le magnanime +fils de Nestôr, si toutefois il est encore vivant, et qu'il se +hâte d'aller dire au belliqueux Akhilleus que le plus cher de ses +compagnons est mort. + +Il parla ainsi, et le brave Ménélaos se hâta d'obéir, et il +s'éloigna, comme un lion qui, fatigué d'avoir lutté contre les +chiens et les hommes, s'éloigne de l'enclos; car, toute la nuit, +par leur vigilance, ils ne lui ont point permis d'enlever les +boeufs gras. Il s'est rué sur eux, plein du désir des chairs +fraîches; mais la foule des traits a volé de leurs mains +audacieuses, ainsi que les torches ardentes qu'il redoute malgré +sa fureur; et, vers le matin, il s'éloigne, le coeur attristé. De +même le brave Ménélaos s'éloignait contre son gré du corps de +Patroklos, car il craignait que les Akhaiens terrifiés ne +l'abandonnassent en proie à l'ennemi. Et il exhorta Mèrionès et +les Aias: + +-- Aias, chefs des Argiens, et toi, Mèrionès, souvenez-vous de la +douceur du malheureux Patroklos! Pendant sa vie, il était plein de +douceur pour tous; et, maintenant, la mort et la moire l'ont +saisi! + +Ayant ainsi parlé, le blond Ménélaos s'éloigna, regardant de tous +les côtés, comme l'aigle qui, dit-on, est, de tous les oiseaux de +l'Ouranos, celui dont la vue est la plus perçante, car, des +hauteurs où il vit, il aperçoit le lièvre qui gîte sous un arbuste +feuillu; et il tombe aussitôt sur lui, le saisit et lui arrache +l'âme. De même, divin Ménélaos, tes yeux clairs regardaient de +tous côtés, dans la foule des Akhaiens, s'ils voyaient, vivant, le +fils de Nestôr. Et Ménélaos le reconnut, à la gauche de la mêlée, +excitant ses compagnons au combat. Et, s'approchant, le blond +Ménélaos lui dit: + +-- Viens, divin Antilokhos! apprends une triste nouvelle. Plût aux +dieux que ceci ne fût jamais arrivé! Sans doute tu sais déjà qu'un +dieu accable les Akhaiens et donne la victoire aux Troiens. Le +meilleur des Akhaiens a été tué, Patroklos, qui laisse de grands +regrets aux Danaens. Mais toi, cours aux nefs des Akhaiens, et +annonce ce malheur au Pèléide. Qu'il vienne promptement sauver son +cadavre nu, car Hektôr au casque mouvant possède ses armes. + +Il parla ainsi, et Antilokhos, accablé par ces paroles, resta +longtemps muet, et ses yeux s'emplirent de larmes, et la voix lui +manqua; mais il obéit à l'ordre de Ménélaos. Et il remit ses armes +à l'irréprochable Laodokos, son ami, qui conduisait ses chevaux +aux sabots massifs, et il s'éloigna en courant. Et ses pieds +l'emportaient, pleurant, afin d'annoncer au Pèléide Akhilleus la +triste nouvelle. + +Et tu ne voulus point, divin Ménélaos, venir en aide aux +compagnons attristés d'Antilokhos, aux Pyliens qui le +regrettaient. Et il leur laissa le divin Thrasymèdès, et il +retourna auprès du héros Patroklos, et, parvenu jusqu'aux Aias, il +leur dit: + +-- J'ai envoyé Antilokhos vers les nefs, afin de parler au Pèléiôn +aux pieds rapides; mais je ne pense pas que le Pèlèiade vienne +maintenant, bien que très irrité contre le divin Hektôr, car il ne +peut combattre sans armes. Songeons, pour le mieux, de quelle +façon nous entraînerons ce cadavre, et comment nous éviterons +nous-mêmes la mort et la moire à travers le tumulte des Troiens. + +Et le grand Aias Télamônien lui répondit: + +-- Tu as bien dit, ô illustre Ménélaos. Toi et Mèrionès, enlevez +promptement le cadavre et emportez-le hors de la mêlée; et, +derrière vous, nous repousserons les Troiens et le divin Hektôr, +nous qui avons la même âme et le même nom, et qui savons affronter +tous deux le combat terrible. + +Il parla ainsi, et, dans leurs bras, ils enlevèrent le cadavre. Et +les Troiens poussèrent des cris horribles en voyant les Akhaiens +enlever Patroklos. Et ils se ruèrent, semblables à des chiens qui, +devançant les chasseurs, s'amassent sur un sanglier blessé qu'ils +veulent déchirer. Mais s'il se retourne, confiant dans sa force, +ils s'arrêtent et fuient çà et là. Ainsi les Troiens se ruaient en +foule, frappant de l'épée et de la lance; mais, quand les Aias se +retournaient et leur tenaient tête, ils changeaient de couleur, et +aucun n'osait les combattre pour leur disputer ce cadavre. + +Et ils emportaient ainsi avec ardeur le cadavre, hors de la mêlée, +vers les nefs creuses. Et le combat les suivait, acharné et +terrible, comme un incendie qui éclate brusquement dans une ville; +et les maisons croulent dans une vaste flamme que tourmente la +violence du vent. Ainsi le tumulte sans trêve des chevaux et des +hommes poursuivait les Akhaiens. Comme des mulets vigoureux, se +hâtant, malgré le travail et la sueur, traînent par l'âpre chemin +d'une montagne, soit une poutre, soit un mât; ainsi Ménélaos et +Mèrionès emportaient à la hâte le cadavre. Et derrière eux, les +Aias repoussaient les Troiens, comme une colline boisée, qui +s'étend par la plaine, repousse les courants furieux des fleuves +rapides qui ne peuvent la rompre et qu'elle rejette toujours vers +la plaine. Ainsi les Aias repoussaient la foule des Troiens qui +les poursuivaient, conduits par Ainéias Ankhisiade et par +l'illustre Hektôr. Comme une troupe d'étourneaux et de geais vole +en poussant des cris aigus, à l'approche de l'épervier qui tue les +petits oiseaux, de même les fils des Akhaiens couraient avec des +clameurs perçantes, devant Ainéias et Hektôr, et oublieux du +combat. Et les belles armes des Danaens en fuite emplissaient les +bords du fossé et le fossé lui-même; mais le carnage ne cessait +point. + + +Chant 18 + +Et ils combattaient ainsi, comme le feu ardent. Et Antilokhos vint +à Akhilleus aux pieds rapides, et il le trouva devant ses nefs aux +antennes dressées, songeant dans son esprit aux choses accomplies +déjà; et, gémissant, il disait dans son coeur magnanime: + +-- Ô dieux! pourquoi les Akhaiens chevelus, dispersés par la +plaine, sont-ils repoussés tumultueusement vers les nefs? Que les +dieux m'épargnent ces cruelles douleurs qu'autrefois ma mère +m'annonça, quand elle me disait que le meilleur des Myrmidones, +moi vivant, perdrait la lumière de Hélios sous les mains des +Troiens. Sans doute il est déjà mort, le brave fils de Ménoitios, +le malheureux! Certes, j'avais ordonné qu'ayant repoussé le feu +ennemi, il revînt aux nefs sans combattre Hektôr. + +Tandis qu'il roulait ceci dans son esprit et dans son coeur, le +fils de l'illustre Nestôr s'approcha de lui, et, versant de +chaudes larmes, dit la triste nouvelle: + +-- Hélas! fils du belliqueux Pèleus, certes, tu vas entendre une +triste nouvelle; et plût aux dieux que ceci ne fût point arrivé! +Patroklos gît mort, et tous combattent pour son cadavre nu, car +Hektôr possède ses armes. + +Il parla ainsi, et la noire nuée de la douleur enveloppa +Akhilleus, et il saisit de ses deux mains la poussière du foyer et +la répandit sur sa tête, et il en souilla sa belle face; et la +noire poussière souilla sa tunique nektaréenne; et, lui-même, +étendu tout entier dans la poussière, gisait, et des deux mains +arrachait sa chevelure. Et les femmes, que lui et Patroklos +avaient prises, hurlaient violemment, affligées dans leur coeur; +et toutes, hors des tentes, entouraient le belliqueux Akhilleus, +et elles se frappaient la poitrine, et leurs genoux étaient +rompus. Antilokhos aussi gémissait, répandant des larmes, et +tenait les mains d'Akhilleus qui sanglotait dans son noble coeur. +Et le Nestôride craignait qu'il se tranchât la gorge avec +l'airain. + +Akhilleus poussait des sanglots terribles, et sa mère vénérable +l'entendit, assise dans les gouffres de la mer, auprès de son +vieux père. Et elle se lamenta aussitôt. Et autour de la déesse +étaient rassemblées toutes les nèrèides qui sont au fond de la +mer: Glaukè, et Thaléia, et Kymodokè, et Nèsaiè, et Spéiô, et +Thoè, et Haliè aux yeux de boeuf, et Kymothoè, et Alkaiè, et +Limnoréia, et Mélitè, et Iaira, et Amphithoè, et Agavè, et Lôtô, +et Prôtô, et Phérousa, Dynaménè, et Dexaménè et Amphinomè, et +Kallianassa, et Dôris, et Panopè, et l'illustre Galatéia, et +Nèmertès, et Abseudès, et Kallianéira, et Klyménè, et Ianéira, et +Ianassa, et Maira, et Oreithya, et Amathéia aux beaux cheveux, et +les autres nèrèides qui sont dans la profonde mer. Et elles +emplissaient la grotte d'argent, et elles se frappaient la +poitrine, et Thétis se lamentait ainsi: + +-- Ecoutez-moi, soeurs nèrèides, afin que vous sachiez les +douleurs qui déchirent mon âme, hélas! à moi, malheureuse, qui ai +enfanté un homme illustre, un fils irréprochable et brave, le plus +courageux des héros, et qui a grandi comme un arbre. Je l'ai élevé +comme une plante dans une terre fertile, et je l'ai envoyé vers +Ilios, sur ses nefs aux poupes recourbées, combattre les Troiens. +Et je ne le verrai point revenir dans mes demeures, dans la maison +Pèléienne. Voici qu'il est vivant, et qu'il voit la lumière de +Hélios, et qu'il souffre, et je ne puis le secourir. Mais j'irai +vers mon fils bien-aimé, et je saurai de lui-même quelle douleur +l'accable loin du combat. + +Ayant ainsi parlé, elle quitta la grotte, et toutes la suivaient, +pleurantes; et l'eau de la mer s'ouvrait devant elles. Puis, elles +parvinrent à la riche Troie, et elles abordèrent là où les +Myrmidones, autour d'Akhilleus aux pieds rapides, avaient tiré +leurs nombreuses nefs sur le rivage. Et sa mère vénérable le +trouva poussant de profonds soupirs; et elle prit, en pleurant, la +tête de son fils, et elle lui dit en gémissant ces paroles ailées: + +-- Mon enfant, pourquoi pleures-tu? Quelle douleur envahit ton +âme? Parle, ne me cache rien, afin que nous sachions tous deux. +Zeus, ainsi que je l'en avais supplié de mes mains étendues, a +rejeté tous les fils des Akhaiens auprès des nefs, et ils +souffrent de grands maux, parce que tu leur manques. + +Et Akhilleus aux pieds rapides, avec de profonds soupirs, lui +répondit: + +-- Ma mère, l'Olympien m'a exaucé; mais qu'en ai-je retiré, +puisque mon cher compagnon Patroklos est mort, lui que j'honorais +entre tous autant que moi-même? Je l'ai perdu. Hektôr, l'ayant +tué, lui a arraché mes belles, grandes et admirables armes, +présents splendides des dieux à Pèleus, le jour où ils te firent +partager le lit d'un homme mortel. Plût aux dieux que tu fusses +restée avec les déesses de la mer, et que Pèleus eût épousé plutôt +une femme mortelle! Maintenant, une douleur éternelle emplira ton +âme, à cause de la mort de ton fils que tu ne verras plus revenir +dans tes demeures; car je ne veux plus vivre, ni m'inquiéter des +hommes, à moins que Hektôr, percé par ma lance, ne rende l'âme, et +que Patroklos Ménoitiade, livré en pâture aux chiens, ne soit +vengé. + +Et Thétis, versant des larmes, lui répondit: + +-- Mon enfant, dois-tu donc bientôt mourir, comme tu le dis? C'est +ta mort qui doit suivre celle de Hektôr! + +Et Akhilleùs aux pieds rapides, en gémissant lui répondit: + +-- Je mourrai donc, puisque je n'ai pu secourir mon compagnon, +pendant qu'on le tuait. Il est mort loin de la patrie, et il m'a +conjuré de le venger. Je mourrai maintenant, puisque je ne +retournerai point dans la patrie, et que je n'ai sauvé ni +Patroklos, ni ceux de mes compagnons qui sont tombés en foule sous +le divin Hektôr, tandis que j'étais assis sur mes nefs, inutile +fardeau de la terre, moi qui l'emporte sur tous les Akhaiens dans +le combat; car d'autres sont meilleurs dans l'agora. Ah! que la +dissension périsse parmi les dieux! et, parmi les hommes, périsse +la colère qui trouble le plus sage, et qui, plus douce que le miel +liquide, se gonfle, comme la fumée dans la poitrine des hommes! +C'est ainsi que le roi des hommes, Agamemnôn, a provoqué ma +colère. Mais oublions le passé, malgré nos douleurs, et, dans +notre poitrine, ployons notre âme à la nécessité. Je chercherai +Hektôr qui m'a enlevé cette chère tête, et je recevrai la mort +quand il plaira à Zeus et aux autres dieux immortels. La force +Hèrakléenne n'évita point la mort, lui qui était très-cher au roi +Zeus Kroniôn; mais l'inévitable colère de Hèrè et la moire le +domptèrent. Si une moire semblable m'attend, on me couchera mort +sur le bûcher, mais, auparavant, je remporterai une grande gloire. +Et que la Troadienne, ou la Dardanienne, essuie de ses deux mains +ses joues délicates couvertes de larmes, car je la contraindrai de +gémir misérablement; et elles comprendront que je me suis +longtemps éloigné du combat. Ne me retiens donc pas, malgré ta +tendresse, car tu ne me persuaderas point. + +Et la déesse Thétis aux pieds d'argent lui répondit: + +-- Certes, mon fils, tu as bien dit: il est beau de venger la +ruine cruelle de ses compagnons. Mais tes armes d'airain, belles +et splendides, sont parmi les Troiens. Hektôr au casque mouvant se +glorifie d'en avoir couvert ses épaules; mais je ne pense pas +qu'il s'en réjouisse longtemps, car le meurtre est auprès de lui. +N'entre point dans la mêlée d'Arès avant que tu m'aies revue de +tes yeux. Je reviendrai demain, comme Hélios se lèvera, avec de +belles armes venant du roi Hèphaistos. + +Ayant ainsi parlé, elle quitta son fils et dit à ses soeurs de la +mer: + +-- Rentrez à la hâte dans le large sein de la mer, et retournez +dans les demeures de notre vieux père, et dites-lui tout ceci. +Moi, je vais dans le vaste Olympos, auprès de l'illustre ouvrier +Hèphaistos, afin de lui demander de belles armes splendides pour +mon fils. + +Elle parla ainsi, et les nèrèides disparurent aussitôt sous l'eau +de la mer, et la déesse Thétis aux pieds d'argent monta de nouveau +dans l'Olympos, afin d'en rapporter de belles et illustres armes +pour son fils. + +Et, tandis que ses pieds la portaient dans l'Olympos, les +Akhaiens, avec un grand tumulte, vers les nefs et le Hellespontos, +fuyaient devant le tueur d'hommes Hektôr. + +Et les Akhaiens aux belles knèmides n'avaient pu enlever hors des +traits le cadavre de Patroklos, du compagnon d'Akhilleus; et tout +le peuple de Troiè, et les chevaux, et le Priamide Hektôr, +semblable à la flamme par sa fureur, poursuivaient toujours +Patroklos. Et, trois fois, l'illustre Hektôr le saisit par les +pieds, désirant l'entraîner, et excitant les Troiens, et, trois +fois, les Aias, revêtus d'une force impétueuse, le repoussèrent +loin du cadavre; et lui, certain de son courage, tantôt se ruait +dans la mêlée, tantôt s'arrêtait avec de grands cris, mais jamais +ne reculait. De même que les bergers campagnards ne peuvent +chasser loin de sa proie un lion fauve et affamé, de même les deux +Aias ne pouvaient repousser le Priamide Hektôr loin du cadavre; et +il l'eût entraîné, et il eût remporté une grande gloire, si la +rapide Iris aux pieds aériens vers le Pèléide ne fût venue à la +hâte de l'Olympos, afin qu'il se montrât. Hèrè l'avait envoyée, +Zeus et les autres dieux l'ignorant. Et, debout auprès de lui, +elle dit en paroles ailées: + +-- Lève-toi, Pèléide, le plus effrayant des hommes, et secours +Patroklos pour qui on combat avec fureur devant les nefs. C'est là +que tous s'entre-tuent, les Akhaiens pour le défendre, et les +Troiens pour l'entraîner vers Ilios battue des vents. Et +l'illustre Hektôr espère surtout l'entraîner, et il veut mettre, +après l'avoir coupée, la tête de Patroklos au bout d'un pieu. +Lève-toi; ne reste pas plus longtemps inerte, et que la honte te +saisisse en songeant à Patroklos devenu le jouet des chiens +troiens. Ce serait un opprobre pour toi, si son cadavre était +souillé. + +Et le divin et rapide Akhilleus lui dit: + +-- Déesse Iris, qui d'entre les dieux t'a envoyée vers moi? + +Et la rapide Iris aux pieds aériens lui répondit: + +-- Hèrè, la glorieuse épouse de Zeus, m'a envoyée; et le sublime +Kronide et tous les immortels qui habitent l'Olympos neigeux +l'ignorent. + +Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla ainsi: + +-- Comment irais-je au combat, puisqu'ils ont mes armes? Ma mère +bien-aimée me le défend, avant que je l'aie vue, de mes yeux, +reparaître avec de belles armes venant de Hèphaistos. Je ne puis +revêtir celles d'aucun autre guerrier, sauf le bouclier d'Aias +Télamôniade; mais il combat sans doute aux premiers rangs, tuant +les ennemis, de sa lance, autour du cadavre de Patroklos. + +Et la rapide Iris aux pieds aériens lui répondit: + +-- Certes, nous savons que tes belles armes te sont enlevées; +mais, tel que te voilà, apparais aux Troiens sur le bord du fossé; +et ils reculeront épouvantés, et les braves fils des Akhaiens +respireront. Il ne s'agit que de respirer un moment. + +Ayant ainsi parlé, la rapide Iris disparut. Et Akhilleus cher à +Zeus se leva; et, sur ses robustes épaules, Athènè mit l'aigide +frangée; et la grande déesse ceignit la tête du héros d'une nuée +d'or sur laquelle elle alluma une flamme resplendissante. De même, +dans une île lointaine, la fumée monte vers l'aithèr, du milieu +d'une ville assiégée. Tout le jour, les citoyens ont combattu avec +fureur hors de la ville; mais, au déclin de Hélios, ils allument +des feux ardents dont la splendeur monte dans l'air, et sera peut- +être vue des peuples voisins qui viendront sur leurs nefs les +délivrer d'Arès. Ainsi, une haute clarté montait de la tête d' +Akhilleus jusque dans l'aithèr. Et il s'arrêta sur le bord du +fossé, sans se mêler aux Akhaiens, car il obéissait à l'ordre +prudent de sa mère. Là, debout, il poussa un cri, et Pallas Athènè +cria aussi, et un immense tumulte s'éleva parmi les Troiens. Et +l'illustre voix de l'Aiakide était semblable au son strident de la +trompette, autour d'une ville assiégée par des ennemis acharnés. + +Et, dès que les Troiens eurent entendu la voix d'airain de +l'Aiakide, ils frémirent tous; et les chevaux aux belles crinières +tournèrent les chars, car ils pressentaient des malheurs, et leurs +conducteurs furent épouvantés quand ils virent cette flamme +infatigable et horrible qui brûlait sur la tête du magnanime +Pèléiôn et que nourrissait la déesse aux yeux clairs Athènè. Et, +trois fois, sur le bord du fossé, le divin Akhilleus cria, et, +trois fois, les Troiens furent bouleversés, et les illustres +alliés; et douze des plus braves périrent au milieu de leurs chars +et de leurs lances. + +Mais les Akhaiens, emportant avec ardeur Patroklos hors des +traits, le déposèrent sur un lit. Et ses chers compagnons +pleuraient autour, et, avec eux, marchait Akhilleus aux pieds +rapides. Et il versait de chaudes larmes, voyant son cher +compagnon couché dans le cercueil, percé par l'airain aigu, lui +qu'il avait envoyé au combat avec ses chevaux et son char, et +qu'il ne devait point revoir vivant. + +Et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf commanda à l'infatigable +Hélios de retourner aux sources d'Okéanos, et Hélios disparut à +regret; et les divins Akhaiens mirent fin à la mêlée violente et à +la guerre lamentable. Et les Troiens, abandonnant aussi le rude +combat, délièrent les chevaux rapides, et s'assemblèrent pour +l'agora, avant le repas. Et l'agora les vit debout, aucun ne +voulant s'asseoir, car la terreur les tenait depuis qu'Akhilleus +avait reparu, lui qui, depuis longtemps, ne se mêlait plus au +combat. Et le sage Polydamas Panthoide commença de parler. Et seul +il voyait le passé et l'avenir. Et c'était le compagnon de Hektôr, +étant né la même nuit; mais il le surpassait en sagesse, autant +que Hektôr l'emportait en courage. Plein de prudence, il leur dit +dans l'agora: + +-- Amis, délibérez mûrement. Je conseille de marcher vers la +ville, et de ne point attendre la divine Éôs auprès des nefs, car +nous sommes loin des murs. Aussi longtemps que cet homme a été +irrité contre le divin Agamemnôn, il était plus aisé de dompter +les Akhaiens. Et je me réjouissais de coucher auprès des nefs +rapides, espérant saisir les nefs aux deux rangs d'avirons; mais +je redoute maintenant le rapide Pèléiôn; car, dans son coeur +indomptable, il ne voudra point rester dans la plaine où les +Troyens et les Akhaiens déploient la force d'Arès, mais il +combattra pour s'emparer de notre ville et de nos femmes. Allons +vers Ilios; obéissez-moi et faites ainsi. Maintenant, la nuit +contraire retient le rapide Pèléiôn; mais s'il nous attaque demain +avec fureur, celui qui le sentira, alors fuira volontiers vers la +sainte Ilios, s'il lui échappe. Et les chiens et les oiseaux +carnassiers mangeront une foule de Troiens. Plaise aux dieux qu'on +ne me le dise jamais! Si vous obéissez à mes paroles, bien qu'à +regret, nous reprendrons des forces cette nuit; et ses tours, ses +hautes portes et leurs barrières longues et solides protégeront la +ville. Demain, armés dès le matin, nous serons debout sur nos +tours; et le travail lui sera lourds s'il vient de ses nefs +assiéger nos murailles. Et il s'en retournera vers les nefs, ayant +épuisé ses chevaux au grand cou à courir sous les murs de la +ville. Et il ne pourra point pénétrer dans Ilios et il ne la +détruira jamais, et, auparavant, les chiens rapides le mangeront. + +Et Hektôr au casque mouvant, avec un sombre regard, lui répondit: + +-- Polydamas, il me déplaît que tu nous ordonnes de nous renfermer +encore dans la ville. N'êtes-vous donc point las d'être enfermés +dans nos tours? Autrefois, tous les hommes qui parlent des langues +diverses vantaient la ville de Priamos, abondante en or, riche en +airain. Aujourd'hui, les trésors qui étaient dans nos demeures +sont dissipés. Depuis que le grand Zeus est irrité, la plupart de +nos biens ont été transportés en Phrygiè et dans la belle Maioniè. +Et maintenant que le fils du subtil Kronos m'a donné la victoire +auprès des nefs et m'a permis d'acculer les Akhaiens à la mer, ô +insensé, ne répands point de telles pensées dans le peuple. Aucun +des Troiens ne t'obéira, je ne le permettrai point. Allons! faites +ce que je vais dire. Prenez le repas dans les rangs. N'oubliez +point de veiller, chacun à son tour. Si quelque Troien craint pour +ses richesses, qu'il les donne au peuple afin que tous en +profitent, et cela vaudra mieux que d'en faire jouir les Akhaiens. +Demain, dès le matin, nous recommencerons le rude combat auprès +des nefs creuses. Et, si le divin Akhilleus se lève auprès des +nefs, la rencontre lui sera rude; car je ne le fuira pas dans le +combat violent, mais je lui tiendrai courageusement tête. Ou il +remportera une grande gloire, ou je triompherai. Arès est commun à +tous, et, souvent, il tue celui qui voulait tuer. + +Hektôr parla ainsi, et les Troiens applaudirent, les insensés! car +Pallas Athènè leur avait ravi l'esprit. Et ils applaudirent les +paroles funestes de Hektôr, et ils n'écoutèrent point le sage +conseil de Polydamas, et ils prirent leur repas dans les rangs. + +Mais les Akhaiens, pendant toute la nuit, pleurèrent autour de +Patroklos. Et le Pèléide menait le deuil lamentable, posant ses +mains tueuses d'hommes sur la poitrine de son compagnon, et +gémissant, comme une lionne à longue barbe dont un chasseur a +enlevé les petits dans une épaisse forêt. Elle arrive trop tard, +et elle gémit, cherchant par toutes les vallées les traces de +l'homme; et une violente colère la saisit. Ainsi Akhilleus, avec +de profonds soupirs, dit aux Myrmidones: + +-- Ô dieux! Certes, j'ai prononcé une parole vaine, le jour où, +consolant le héros Ménoitios dans ses demeures, je lui disais que +je ramènerais son fils illustre, après qu'il aurait renversé Ilios +et pris sa part des dépouilles. Mais Zeus n'accomplit pas tous les +désirs des hommes. Nous rougirons tous deux la terre devant Troiè, +et le vieux cavalier Pèleus ne me reverra plus dans ses demeures, +ni ma mère Thétis, car cette terre me gardera. Ô Patroklos, +puisque je subirai la tombe le dernier, je ne t'ensevelirai point +avant de t'avoir apporté les armes et la tête de Hektôr, ton +magnanime meurtrier. Et je tuerai devant ton bûcher douze +illustres fils des Troiens, car je suis irrité de ta mort. Et, +pendant ce temps, tu resteras couché sur mes nefs aux poupes +recourbées; et autour de toi, les Troiennes et les Dardaniennes au +large sein que nous avons conquises tous deux par notre force et +nos lances, après avoir renversé beaucoup de riches cités d'hommes +aux diverses langues, gémiront nuit et jour en versant des larmes. + +Le divin Akhilleus parla ainsi, et il ordonna à ses compagnons de +mettre un grand trépied sur le feu, afin de laver promptement les +souillures sanglantes de Patroklos. Et ils mirent sur le feu +ardent le trépied des ablutions, et ils y versèrent l'eau; et, au- +dessous, ils allumèrent le bois. Et la flamme enveloppa le ventre +du trépied, et l'eau chauffa. Et quand l'eau fut chaude dans le +trépied brillant, ils lavèrent Patroklos; et, l'ayant oint d'une +huile grasse, ils emplirent ses plaies d'un baume de neuf ans; et, +le déposant sur le lit, ils le couvrirent d'un lin léger, de la +tête aux pieds, et, par-dessus, d'un vêtement blanc. Ensuite, +pendant toute la nuit, les Myrmidones gémirent, pleurant +Patroklos. Mais Zeus dit à Hèrè sa soeur et son épouse: + +-- Tu as enfin réussi, vénérable Hèrè aux yeux de boeuf! Voici +qu'Akhilleus aux pieds rapides s'est levé. Les Akhaiens chevelus +ne seraient-ils point nés de toi? + +Et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf lui répondit: + +-- Très dur Kronide, quelle parole as-tu dite? Un homme, bien que +mortel, et doué de peu d'intelligence, peut se venger d'un autre +homme; et moi, qui suis la plus puissante des déesses, et par ma +naissance, et parce que je suis ton épouse à toi qui règnes sur +les immortels, je ne pourrais méditer la perte des Troiens! + +Et ils parlaient ainsi. Et Thétis aux pieds d'argent parvint à la +demeure de Hèphaistos, incorruptible, étoilée, admirable aux +immortels eux-mêmes; faite d'airain, et que le Boiteux avait +construite de ses mains. + +Et elle le trouva suant et se remuant autour des soufflets, et +haletant. Et il forgeait vingt trépieds pour être placés autour de +sa demeure solide. Et il les avait posés sur des roues d'or afin +qu'ils se rendissent d'eux-mêmes à l'assemblée divine, et qu'ils +en revinssent de même. Il ne leur manquait, pour être finis, que +des anses aux formes variées. Hèphaistos les préparait et en +forgeait les attaches. Et tandis qu'il travaillait à ces oeuvres +habiles, la déesse Thétis aux pieds d'argent s'approcha. Et Kharis +aux belles bandelettes, qu'avait épousée l'illustre Boiteux des +deux pieds, l'ayant vue, lui prit la main et lui dit: + +-- Ô Thétis au large péplos, vénérable et chère, pourquoi viens-tu +dans notre demeure où nous te voyons si rarement? Mais suis-moi, +et je t'offrirai les mets hospitaliers. + +Ayant ainsi parlé, la très noble déesse la conduisit. Et, l'ayant +fait asseoir sur un trône aux clous d'argent, beau et +ingénieusement fait, elle plaça un escabeau sous ses pieds et +appela l'illustre ouvrier Hèphaistos: + +-- Viens, Hèphaistos! Thétis a besoin de toi. + +Et l'illustre Boiteux des deux pieds lui répondit: + +-- Certes, elle est toute puissante sur moi, la déesse vénérable +qui est entrée ici. C'est elle qui me sauva, quand je fus +précipité d'en haut par ma mère impitoyable qui voulait me cacher +aux dieux parce que j'étais boiteux. Que de douleurs j'eusse +endurées alors, si Thétis, et Eurynomè, la fille d'Okéanos au +reflux rapide, ne m'avaient reçu dans leur sein! Pour elles, dans +leur grotte profonde, pendant neuf ans, je forgeai mille +ornements, des agrafes, des noeuds, des colliers et des bracelets. +Et l'immense fleuve Okéanos murmurait autour de la grotte. Et elle +n'était connue ni des dieux, ni des hommes, mais seulement de +Thétis et d'Eurynomè qui m'avaient sauvé. Et, maintenant, puisque +Thétis aux beaux cheveux vient dans ma demeure, je lui rendrai +grâce de m'avoir sauvé. Mais toi, offre-lui les mets hospitaliers, +tandis que je déposerai mes soufflets et tous mes instruments. + +Il parla ainsi. Et le corps monstrueux du dieu se redressa de +l'enclume; et il boitait, chancelant sur ses jambes grêles et +torses. Et il éloigna les soumets du feu, et il déposa dans un +coffre d'argent tous ses instruments familiers. Puis, une éponge +essuya sa face, ses deux mains, son cou robuste et sa poitrine +velue. Il mit une tunique, prit un sceptre énorme et sortit de la +forge en boitant. Et deux servantes soutenaient les pas du roi. +Elles étaient d'or, semblables aux vierges vivantes qui pensent et +parlent, et que les dieux ont instruites. Soutenu par elles et +marchant à pas lourds, il vint s'asseoir auprès de Thétis, sur un +trône brillant. Et il prit les mains de la déesse et lui dit: + +-- Thétis au long péplos, vénérable et chère, pourquoi es-tu venue +dans ma demeure où nous te voyons si rarement? Parle. Mon coeur +m'ordonne d'accomplir ton désir, si je le puis, et si c'est +possible. + +Et Thétis, versant des larmes, lui répondit: + +-- Hèphaistos! parmi toutes les déesses qui sont dans l'Olympos, +en est-il une qui ait subi des maux aussi cruels que ceux dont +m'accable le Kronide Zeus? Seule, entre les déesses de la mer, il +m'a soumise à un homme, à l'Aiakide Pèleus; et j'ai subi à regret +la couche d'un homme! Et, maintenant, accablé par la triste +vieillesse, il gît dans sa demeure. Mais voici que j'ai d'autres +douleurs. Un fils est né de moi, le plus illustre des héros, et il +a grandi comme un arbre, et je l'ai nourri comme une plante dans +une terre fertile. Et je l'ai envoyé vers Ilios sur ses nefs aux +poupes recourbées, pour combattre les Troiens, et je ne le verrai +plus revenir dans ma demeure, dans la maison Pèléienne. Pendant +qu'il est vivant et qu'il voit la lumière de Hélios, il est +triste, et je ne puis le secourir. Les fils des Akhaiens lui +avaient donné pour récompense une vierge que le roi Agamemnôn lui +a enleva des mains, et il en gémissait dans son coeur. Mais voici +que les Troiens ont repoussé les Akhaiens jusqu'aux nefs et les y +ont renfermés. Les princes des Argiens ont supplié mon fils et lui +ont offert de nombreux et illustres présents. Il a refusé de +détourner lui-même leur ruine, mais il a envoyé Patroklos au +combat, couvert de ses armes et avec tout son peuple. Et, ce jour- +là, sans doute, ils eussent renversé la ville, si Apollôn n'eût +tué aux premiers rangs le brave fils de Ménoitios qui accablait +les Troiens, et n'eût donné la victoire à Hektôr. Et, maintenant, +j'embrasse tes genoux! Donne à mon fils, qui doit bientôt mourir, +un bouclier, un casque, de belles knèmides avec leurs agrafes et +une cuirasse, car son cher compagnon, tué par les Troiens, a perdu +ses armes, et il gémit, couché sur la terre! + +Et l'illustre Boiteux des deux pieds lui répondit: + +-- Rassure-toi, et n'aie plus d'inquiétudes dans ton esprit. Plût +aux dieux que je pusse le sauver de la mort lamentable quand le +lourd destin le saisira, aussi aisément que je vais lui donner de +belles armes qui empliront d'admiration la multitude des hommes. + +Ayant ainsi parlé, il la quitta, et, retournant à ses soufflets, +il les approcha du feu et leur ordonna de travailler. Et ils +répandirent leur souffle dans vingt fourneaux, tantôt violemment, +tantôt plus lentement, selon la volonté de Hèphaistos, pour +l'accomplissement de son oeuvre. Et il jeta dans le feu le dur +airain et l'étain, et l'or précieux et l'argent. Il posa sur un +tronc une vaste enclume, et il saisit d'une main le lourd marteau +et de l'autre la tenaille. Et il fit d'abord un bouclier grand et +solide, aux ornements variés, avec un contour triple et +resplendissant et une attache d'argent. Et il mit cinq bandes au +bouclier, et il y traça, dans son intelligence, une multitude +d'images. Il y représenta la terre et l'Ouranos, et la mer, et +l'infatigable Hélios, et l'orbe enflé de Sélènè, et tous les +astres dont l'Ouranos est couronné: les Plèiades, les Hyades, la +force d'Oriôn, et l'Ourse, qu'on nomme aussi le Chariot qui se +tourne sans cesse vers Oriôn, et qui, seule, ne tombe point dans +les eaux de l'Okéanos. + +Et il fit deux belles cités des hommes. Dans l'une on voyait des +noces et des festins solennels. Et les épouses, hors des chambres +nuptiales, étaient conduites par la ville, et de toutes parts +montait le chant d'hyménée, et les jeunes hommes dansaient en +rond, et les flûtes et les kithares résonnaient, et les femmes, +debout sous les portiques, admiraient ces choses. + +Et les peuples étaient assemblés dans l'agora, une querelle +s'étant élevée. Deux hommes se disputaient pour l'amende d'un +meurtre. L'un affirmait au peuple qu'il avait payé cette amende, +et l'autre niait l'avoir reçue. Et tous deux voulaient qu'un +arbitre finît leur querelle, et les citoyens les applaudissaient +l'un et l'autre. Les hérauts apaisaient le peuple, et les +vieillards étaient assis sur des pierres polies, en un cercle +sacré. Les hérauts portaient des sceptres en main; et les +plaideurs, prenant le sceptre, se défendaient tour à tour. Deux +talents d'or étaient déposés au milieu du cercle pour celui qui +parlerait selon la justice. + +Puis, deux armées, éclatantes d'airain, entouraient l'autre cité. +Et les ennemis offraient aux citoyens, ou de détruire la ville, ou +de la partager, elle et tout ce qu'elle renfermait. Et ceux-ci n'y +consentaient pas, et ils s'armaient secrètement pour une +embuscade; et, sur les murailles veillaient les femmes, les +enfants et les vieillards. Mais les hommes marchaient, conduits +par Arès et par Athènè, tous deux en or, vêtus d'or, beaux et +grands sous leurs armes, comme il était convenable pour des dieux; +car les hommes étaient plus petits. Et, parvenus au lieu commode +pour l'embuscade, sur les bords du fleuve où boivent les +troupeaux, ils s'y cachaient, couverts de l'airain brillant. + +Deux sentinelles, placées plus loin, guettaient les brebis et les +boeufs aux cornes recourbées. Et les animaux s'avançaient suivis +de deux bergers qui se charmaient en jouant de la flûte, sans se +douter de l'embûche. + +Et les hommes cachés accouraient; et ils tuaient les boeufs et les +beaux troupeaux de blanches brebis, et les bergers eux-mêmes. +Puis, ceux qui veillaient devant les tentes, entendant ce tumulte +parmi les boeufs, et montant sur leurs chars rapides, arrivaient +aussitôt et combattaient sur les bords du fleuve. Et ils se +frappaient avec les lances d'airain, parmi la discorde et le +tumulte et la kèr fatale. Et celle-ci blessait un guerrier, ou +saisissait cet autre sans blessure, ou traînait celui-là par les +pieds, à travers le carnage, et ses vêtements dégouttaient de +sang. Et tous semblaient des hommes vivants qui combattaient et +qui entraînaient de part et d'autre les cadavres. + +Puis, Hèphaistos représenta une terre grasse et molle et trois +fois labourée. Et les laboureurs menaient dans ce champ les +attelages qui retournaient la terre. Parvenus au bout, un homme +leur offrait à chacun une coupe de vin doux; et ils revenaient, +désirant achever les nouveaux sillons qu'ils creusaient. Et la +terre était d'or, et semblait noire derrière eux, et comme déjà +labourée. Tel était ce miracle de Hèphaistos. + +Puis, il représenta un champ de hauts épis que des moissonneurs +coupaient avec des faux tranchantes. Les épis tombaient, épais, +sur les bords du sillon, et d'autres étaient liés en gerbes. Trois +hommes liaient les gerbes, et, derrière eux, des enfants prenaient +dans leurs bras les épis et les leur offraient sans cesse. Le roi, +en silence, le sceptre en main et le coeur joyeux, était debout +auprès des sillons. Des hérauts, plus loin, sous un chêne, +préparaient, pour le repas, un grand boeuf qu'ils avaient tué, et +les femmes saupoudraient les viandes avec de la farine blanche, +pour le repas des moissonneurs. + +Puis, Hèphaistos représenta une belle vigne d'or chargée de +raisins, avec des rameaux d'or sombre et des pieds d'argent. +Autour d'elle un fossé bleu, et, au-dessus, une haie d'étain. Et +la vigne n'avait qu'un sentier où marchaient les vendangeurs. Les +jeunes filles et les jeunes hommes qui aiment la gaîté portaient +le doux fruit dans des paniers d'osier. Un enfant, au milieu +d'eux, jouait harmonieusement d'une kithare sonore, et sa voix +fraîche s'unissait aux sons des cordes. Et ils le suivaient +chantant, dansant avec ardeur, et frappant tous ensemble la terre. + +Puis, Hèphaistos représenta un troupeau de boeufs aux grandes +cornes. Et ils étaient faits d'or et d'étain, et, hors de +l'étable, en mugissant, ils allaient au pâturage, le long du +fleuve sonore qui abondait en roseaux. Et quatre bergers d'or +conduisaient les boeufs, et neuf chiens rapides les suivaient. Et +voici que deux lions horribles saisissaient, en tête des vaches, +un taureau beuglant; et il était entraîné, poussant de longs +mugissements. Les chiens et les bergers les poursuivaient; mais +les lions déchiraient la peau du grand boeuf, et buvaient ses +entrailles et son sang noir. Et les bergers excitaient en vain les +chiens rapides qui refusaient de mordre les lions, et n'aboyaient +de près que pour fuir aussitôt. + +Puis, l'illustre Boiteux des deux pieds représenta un grand pacage +de brebis blanches, dans une grande vallée; et des étables, des +enclos et des bergeries couvertes. + +Puis, l'illustre Boiteux des deux pieds représenta un choeur de +danses, semblable à celui que, dans la grande Knôssos, Daidalos +fit autrefois pour Ariadnè aux beaux cheveux; et les adolescents +et les belles vierges dansaient avec ardeur en se tenant par la +main. Et celles-ci portaient des robes légères, et ceux-là des +tuniques finement tissées qui brillaient comme de l'huile. Elles +portaient de belles couronnes, et ils avaient des épées d'or +suspendues à des baudriers d'argent. Et, habilement, ils dansaient +en rond avec rapidité, comme la roue que le potier, assis au +travail, sent courir sous sa main. Et ils tournaient ainsi en +s'enlaçant par dessins variés; et la foule charmée se pressait +autour. Et deux sauteurs qui chantaient, bondissaient eux-mêmes au +milieu du choeur. + +Puis, Hèphaistos, tout autour du bouclier admirablement travaillé, +représenta la grande force du fleuve Okéanos. + +Et, après le bouclier grand et solide, il fit la cuirasse plus +éclatante que la splendeur du feu. Et il fit le casque épais, +beau, orné, et adapté aux tempes du Pèléide, et il le surmonta +d'une aigrette d'or. Puis il fit les knèmides d'étain flexible. + +Et, quand l'illustre Boiteux des deux pieds eut achevé ces armes, +il les déposa devant la mère d'Akhilleus, et celle-ci, comme +l'épervier, sauta du faîte de l'Olympos neigeux, emportant les +armes resplendissantes que Hèphaistos avait faites. + + +Chant 19 + +Éôs au péplos couleur de safran sortait des flots d'Okéanos pour +porter la lumière aux immortels et aux hommes. Et Thétis parvint +aux nefs avec les présents du dieu. Et elle trouva son fils bien- +aimé entourant de ses bras Patroklos et pleurant amèrement. Et, +autour de lui, ses compagnons gémissaient. Mais la déesse parut au +milieu d'eux, prit la main d'Akhilleus et lui dit: + +-- Mon enfant, malgré notre douleur, laissons-le, puisqu'il est +mort par la volonté des dieux. Reçois de Hèphaistos ces armes +illustres et belles, telles que jamais aucun homme n'en a porté +sur ses épaules. + +Ayant ainsi parlé, la déesse les déposa devant Akhilleus, et les +armes merveilleuses résonnèrent. La terreur saisit les Myrmidones, +et nul d'entre eux ne put en soutenir l'éclat, et ils tremblèrent; +mais Akhilleus, dès qu'il les vit, se sentit plus furieux, et, +sous ses paupières, ses yeux brûlaient, terribles, et tels que la +flamme. Il se réjouissait de tenir dans ses mains les présents +splendides du dieu; et, après avoir admiré, plein de joie, ce +travail merveilleux, aussitôt il dit à sa mère ces paroles ailées: + +-- Ma mère, certes, un dieu t'a donné ces armes qui ne peuvent +être que l'oeuvre des immortels, et qu'un homme ne pourrait faire. +Je vais m'armer à l'instant. Mais je crains que les mouches +pénètrent dans les blessures du brave fils de Ménoitios, y +engendrent des vers, et, souillant ce corps où la vie est éteinte, +corrompent tout le cadavre. + +Et la déesse Thétis aux pieds d'argent lui répondit: + +-- Mon enfant, que ces inquiétudes ne soient point dans ton +esprit. Loin de Patroklos j'écarterai moi-même les essaims impurs +des mouches qui mangent les guerriers tués dans le combat. Ce +cadavre resterait couché ici toute une année, qu'il serait encore +sain, et plus frais même. Mais toi, appelle les héros Akhaiens à +l'agora, et, renonçant à ta colère contre le prince des peuples +Agamemnôn, hâte-toi de t'armer et revêts-toi de ton courage. + +Ayant ainsi parlé, elle le remplit de vigueur et d'audace; et elle +versa dans les narines de Patroklos l'ambroisie et le nektar +rouge, afin que le corps fût incorruptible. + +Et le divin Akhilleus courait sur le rivage de la mer, poussant +des cris horribles, et excitant les héros Akhaiens. Et ceux qui, +auparavant, restaient dans les nefs, et les pilotes qui tenaient +les gouvernails, et ceux mêmes qui distribuaient les vivres auprès +des nefs, tous allaient à l' agora où Akhilleus reparaissait, +après s'être éloigné longtemps du combat. Et les deux serviteurs +d'Arès, le belliqueux Tydéide et le divin Odysseus, boitant et +appuyés sur leurs lances, car ils souffraient encore de leurs +blessures, vinrent s'asseoir aux premiers rangs. Et le roi des +hommes, Agamemnôn, vint le dernier, étant blessé aussi, Koôn +Anténoride l'ayant frappé de sa lance d'airain, dans la rude +mêlée. Et quand tous les Akhaiens furent assemblés, Akhilleus aux +pieds rapides, se levant au milieu d'eux, parla ainsi: + +-- Atréide, n'eût-il pas mieux valu nous entendre, quand, pleins +de colère, nous avons consumé notre coeur pour cette jeune femme? +Plût aux dieux que la flèche d'Artémis l'eût tuée sur les nefs, le +jour où je la pris dans Lyrnessos bien peuplée! Tant d'Akhaiens +n'auraient pas mordu la vaste terre sous des mains ennemies, à +cause de ma colère. Ceci n'a servi qu'à Hektôr et aux Troiens; et +je pense que les Akhaiens se souviendront longtemps de notre +querelle. Mais oublions le passé, malgré notre douleur; et, dans +notre poitrine, soumettons notre âme à la nécessité. Aujourd'hui, +je dépose ma colère. Il ne convient pas que je sois toujours +irrité. Mais toi, appelle promptement au combat les Akhaiens +chevelus, afin que je marche aux Troiens et que je voie s'ils +veulent dormir auprès des nefs. Il courbera volontiers les genoux, +celui qui aura échappé à nos lances dans le combat. + +Il parla ainsi, et les Akhaiens aux belles knèmides se réjouirent +que le magnanime Pèléiôn renonçât à sa colère. Et le roi des +hommes, Agamemnôn, parla de son siège, ne se levant point au +milieu d'eux: + +-- Ô chers héros Danaens, serviteurs d'Arès, il est juste +d'écouter celui qui parle, et il ne convient point de +l'interrompre, car cela est pénible, même pour le plus habile. Qui +pourrait écouter et entendre au milieu du tumulte des hommes? La +voix sonore du meilleur agorète est vaine. Je parlerai au Pèléide. +Vous, Argiens, écoutez mes paroles, et que chacun connaisse ma +pensée. Souvent les Akhaiens m'ont accusé, mais je n'ai point +causé leurs maux. Zeus, la moire, Érinnyes qui errent dans les +ténèbres, ont jeté la fureur dans mon âme, au milieu de l'agora, +le jour où j'ai enlevé la récompense d'Akhilleus. Mais qu'aurais- +je fait? Une déesse accomplit tout, la vénérable fille de Zeus, la +fatale Atè qui égare les hommes. Ses pieds aériens ne touchent +point la terre, mais elle passe sur la tête des hommes qu'elle +blesse, et elle n'enchaîne pas qu'eux. Autrefois, en effet, elle a +égaré Zeus qui l'emporte sur les hommes et les dieux. Hèrè trompa +le Kronide par ses ruses, le jour où Alkménè allait enfanter la +force Hèracléenne, dans Thèbè aux fortes murailles. Et, plein de +joie, Zeus dit au milieu de tous les dieux: -- Écoutez-moi, dieux +et déesses, afin que je dise ce que mon esprit m'inspire. +Aujourd'hui, Eileithya, qui préside aux douloureux enfantements, +appellera à la lumière un homme de ceux qui sont de ma race et de +mon sang, et qui commandera sur tous ses voisins.’ Et la vénérable +Hèrè qui médite des ruses parla ainsi: -- Tu mens, et tu +n'accompliras point tes paroles. Allons, Olympien! jure, par un +inviolable serment, qu'il commandera sur tous ses voisins, l'homme +de ton sang et de ta race qui, aujourd'hui, tombera d'entre les +genoux d'une femme.’ Elle parla ainsi, et Zeus ne comprit point sa +ruse, et il jura un grand serment dont il devait souffrir dans la +suite. Et, quittant à la hâte le faîte de l'Olympos, Hèrè parvint +dans Argos Akhaienne où elle savait que l'illustre épouse de +Sthénélos Persèiade portait un fils dans son sein. Et elle le fit +naître avant le temps, à sept mois. Et elle retarda les douleurs +de l'enfantement et les couches d'Alkménè. Puis, l'annonçant au +Kroniôn Zeus, elle lui dit: -- Père Zeus qui tiens la foudre +éclatante, je t'annoncerai ceci: l'homme illustre est né qui +commandera sur les Argiens. C'est Eurystheus, fils de Sthénélos +Persèiade. Il est de ta race, et il n'est pas indigne de commander +sur les Argiens.’ Elle parla ainsi, et une douleur aiguë et +profonde blessa le coeur de Zeus. Et, saisissant Atè par ses +tresses brillantes, il jura, par un inviolable serment, qu'elle ne +reviendrait plus jamais dans l'Olympos et dans l'Ouranos étoilé, +Atè, qui égare tous les esprits. Il parla ainsi, et, la faisant +tournoyer, il la jeta, de l'Ouranos étoilé, au milieu des hommes. +Et c'est par elle qu'il gémissait, quand il voyait son fils bien- +aimé accablé de travaux sous le joug violent d'Eurystheus. Et il +en est ainsi de moi. Quand le grand Hektôr au casque mouvant +accablait les Argiens auprès des poupes des nefs, je ne pouvais +oublier cette fureur qui m'avait égaré. Mais, puisque je t'ai +offensé et que Zeus m'a ravi l'esprit, je veux t'apaiser et te +faire des présents infinis. Va donc au combat et encourage les +troupes; et je préparerai les présents que le divin Odysseus, hier +sous tes tentes, t'a promis. Ou, si tu le désires, attends, malgré +ton ardeur à combattre. Des hérauts vont t'apporter ces présents, +de ma nef, et tu verras ce que je veux te donner pour t'apaiser. + +Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit: + +-- Très llustre Atréide Agamemnôn, roi des hommes, si tu veux me +faire ces présents, comme cela est juste, ou les garder, tu le +peux. Ne songeons maintenant qu'à combattre. Il ne s'agit ni +d'éviter le combat, ni de perdre le temps, mais d'accomplir un +grand travail. Il faut qu'on revoie Akhilleus aux premiers rangs, +enfonçant de sa lance d'airain les phalanges troiennes, et que +chacun de vous se souvienne de combattre un ennemi. + +Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi: + +-- Bien que tu sois brave, ô Akhilleus semblable à un dieu, ne +pousse point vers Ilios, contre les Troiens, les fils des Akhaiens +qui n'ont point mangé; car la mêlée sera longue, dès que les +phalanges des guerriers se seront heurtées, et qu'un dieu leur +aura inspiré à tous la vigueur. Ordonne que les Akhaiens se +nourrissent de pain et de vin dans les nefs rapides. Cela seul +donne la force et le courage. Un guerrier ne peut, sans manger, +combattre tout un jour, jusqu'à la chute de Hélios. Quelle que +soit son ardeur, ses membres sont lourds, la soif et la faim le +tourmentent, et ses genoux sont rompus. Mais celui qui a bu et +mangé combat tout un jour contre l'ennemi, plein de courage, et +ses membres ne sont las que lorsque tous se retirent de la mêlée. +Renvoie l'armée et ordonne-lui de préparer le repas. Et le roi des +hommes, Agamemnôn, fera porter ses présents au milieu de l'agora, +afin que tous les Akhaiens les voient de leurs yeux; et tu te +réjouiras dans ton cour. Et Agamemnôn jurera, debout, au milieu +des Argiens, qu'il n'est jamais entré dans le lit de Breisèis, et +qu'il ne l'a point possédée, comme c'est la coutume, ô roi, des +hommes et des femmes. Et toi, Akhilleus, apaise ton coeur dans ta +poitrine. Ensuite, Agamemnôn t'offrira un festin sous sa tente, +afin que rien ne manque à ce qui t'est dû. Et toi. Atréide, sois +plus équitable désormais. Il est convenable qu'un roi apaise celui +qu'il a offensé le premier. + +Et le roi des hommes, Agamemnôn. lui répondit: + +-- Laertiade, je me réjouis de ce que tu as dit. Tu n'as rien +oublié, et tu as tout expliqué convenablement. Certes, je veux +faire ce serment, car mon coeur me l'ordonne et je ne me +parjurerai point devant les dieux. Qu'Akhilleus attende, malgré +son désir de combattre, et que tous attendent réunis, jusqu'à ce +que les présents soient apportés de mes tentes et que nous ayons +consacré notre alliance. Et toi, Odysseus, je te le commande et te +l'ordonne, prends les plus illustres des jeunes fils des Akhaiens, +et qu'ils apportent de mes nefs tout ce que tu as promis hier au +Pèléide; et amène aussi les femmes. Et Talthybios préparera +promptement, dans le vaste camp des Akhaiens, le sanglier qui sera +tué, en offrande à Zeus et à Hélios. + +Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla ainsi: + +--Atréide Agnmemnôn, très llustre roi des hommes, tu t'inquiéteras +de ceci quand la guerre aura pris fin et quand ma fureur sera +moins grande dans ma poitrine. Ils gisent encore sans sépulture +ceux qu'a tués le Priamide Hektôr, tandis que Zeus lui donnait la +victoire, et vous songez à manger! J'ordonnerai plutôt aux fils +des Akhaiens de combattre maintenant, sans avoir mangé, et de ne +préparer un grand repas qu'au coucher de Hélios, après avoir vengé +notre injure. Pour moi, rien n'entrera auparavant dans ma bouche, +ni pain, ni vin. Mon compagnon est mort; il est couché sous ma +tente, percé de l'airain aigu, les pieds du côté de l'entrée, et +mes autres compagnons pleurent autour de lui. Et je n'ai plus +d'autre désir dans le coeur que le carnage, le sang et le +gémissement des guerriers. + +Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi: + +-- Ô Akhilleus Pèléide, le plus brave des Akhaiens, tu l'emportes +de beaucoup sur moi, et tu vaux beaucoup mieux que moi par ta +lance, mais ma sagesse est supérieure à la tienne, car je suis ton +aîné, et je sais plus de choses. C'est pourquoi, cède à mes +paroles. Le combat accable bientôt des hommes qui ont faim. +L'airain couche d'abord sur la terre une moisson épaisse, mais +elle diminue quand Zeus, qui est le juge du combat des hommes, +incline ses balances. Ce n'est point par leur ventre vide que les +Akhaiens doivent pleurer les morts. Les nôtres tombent en grand +nombre tous les jours; quand donc pourrions-nous respirer? Il +faut, avec un esprit patient, ensevelir nos morts, et pleurer ce +jour-là; mais ceux que la guerre haïssable a épargnés, qu'ils +mangent et boivent, afin que, vêtus de l'airain indompté, ils +puissent mieux combatte l'ennemi, et sans relâche. Qu'aucun de +vous n'attende un meilleur conseil, car tout autre serait fatal à +qui resterait auprès des nefs des Argiens. Mais, bientôt, marchons +tous ensemble contre les Troiens dompteurs de chevaux, et +soulevons une rude mêlée. + +Il parla ainsi, et il choisit pour le suivre les fils de +l'illustre Nestôr, et Mégès Phyléide, et Thoas, et Mèrionès, et le +Kréiontiade Lykomèdès, et Mélanippos. Et ils arrivèrent aux tentes +de l'Atréide Agamemnôn, et aussitôt Odysseus parla, et le travail +s'acheva. Et ils emportèrent de la tente les sept trépieds qu'il +avait promis, et vingt splendides coupes. Et ils emmenèrent douze +chevaux et sept belles femmes habiles aux travaux, et la huitième +fut Breisèis aux belles joues. Et Odysseus marchait devant avec +dix talents d'or qu'il avait pesés; et les jeunes hommes d'Akhaiè +portaient ensemble les autres présents, et ils les déposèrent au +milieu de l'agora. + +Alors Agamemnôn se leva. Talthybios, semblable à un dieu par la +voix, debout auprès du prince des peuples, tenait un sanglier dans +ses mains. Et l'Atréide saisit le couteau toujours suspendu auprès +de la grande gaîne de son épée, et, coupant les soies du sanglier, +les mains levées vers Zeus, il les lui voua. Et les Argiens, assis +en silence, écoutaient le roi respectueusement. Et, suppliant, il +dit, regardant le large Ouranos: + +-- Qu'ils le sachent tous, Zeus le plus haut et le très puissant, +et Gaia, et Hélios, et les Erinnyes qui, sous la terre, punissent +les hommes parjures:je n'ai jamais porté la main sur la vierge +Breisèis, ni partagé son lit, et je ne l'ai soumise à aucun +travail; mais elle est restée intacte dans mes tentes. Et si je ne +jure point la vérité, que les dieux m'envoient tous les maux dont +ils accablent celui qui les outrage en se parjurant. + +Il parla ainsi, et, de l'airain cruel, il coupa la gorge du +sanglier. Et Talthybios jeta, en tournant, la victime dans les +grands flots de la blanche mer, pour être mangée par les poissons. +Et, se levant au milieu des belliqueux Argiens, Akhilleus dit: + +-- Père Zeus! certes, tu causes de grands maux aux hommes. +L'Atréide n'eût jamais excité la colère dans ma poitrine, et il ne +m'eût jamais enlevé cette jeune femme contre ma volonté dans un +mauvais dessein, si Zeus n'eût voulu donner la mort à une foule +d'Akhaiens. Maintenant, allez manger, afin que nous combattions. + +Il parla ainsi, et il rompit aussitôt l'agora, et tous se +dispersèrent, chacun vers sa nef. Et les magnanimes Myrmidones +emportèrent les présents vers la nef du divin Akhilleus, et ils +les déposèrent dans les tentes, faisant asseoir les femmes et +liant les chevaux auprès des chevaux. + +Et dès que Breisèis, semblable à Aphroditè d'or, eut vu Patroklos +percé de l'airain aigu, elle se lamenta en l'entourant de ses +bras, et elle déchira de ses mains sa poitrine, son cou délicat et +son beau visage. Et la jeune femme, semblable aux déesses, dit en +pleurant: + +-- O Patroklos, si doux pour moi, malheureuse! Je t'ai laissé +vivant quand je quittai cette tente, et voici que je te retrouve +mort, prince des peuples! Pour moi le mal suit le mal. L'homme à +qui mon père et ma mère vénérable m'avaient donnée, je l'ai vu, +devant sa ville, percé de l'airain aigu. Et mes trois frères, que +ma mère avait enfantés, et que j'aimais, trouvèrent aussi leur +jour fatal. Et tu ne me permettais point de pleurer, quand le +rapide Akhilleus eut tué mon époux et renversé la ville du divin +Mynès, et tu me disais que tu ferais de moi la jeune épouse du +divin Akhilleus, et que tu me conduirais sur tes nefs dans la +Phthiè, pour y faire le festin nuptial au milieu des Myrmidones. +Aussi toi qui étais si doux, je pleurerai toujours ta mort. + +Elle parla ainsi, en pleurant. Et les autres jeunes femmes +gémissaient, semblant pleurer sur Patroklos, et déplorant leurs +propres misères. + +Et les princes vénérables des Akhaiens, réunis autour d'Akhilleus, +le suppliaient de manger, mais il ne le voulait pas: + +-- Je vous conjure, si mes chers compagnons veulent m'écouter, de +ne point m'ordonner de boire et de manger, car je suis en proie à +une amère douleur. Je puis attendre jusqu'au coucher de Hélios. + +Il parla ainsi et renvoya les autres rois, sauf les deux Atréides, +le divin Odysseus, Nestôr, Idoméneus et le vieux cavalier Phoinix, +qui restèrent pour charmer sa tristesse. Mais rien ne devait le +consoler, avant qu'il se fût jeté dans la mêlée sanglante. Et le +souvenir renouvelait ses gémissements, et il disait: + +-- Certes, autrefois, ô malheureux, le plus cher de mes +compagnons, tu m'apprêtais toi-même, avec soin, un excellent +repas, quand les Akhaiens portaient la guerre lamentable aux +Troiens dompteurs de chevaux. Et, maintenant, tu gîs, percé par +l'airain, et mon coeur, plein du regret de ta mort, se refuse à +toute nourriture. Je ne pourrais subir une douleur plus amère, +même si j'apprenais la mort de mon père qui, peut-être, dans la +Phthiè, verse en ce moment des larmes, privé du secours de son +fils, tandis que, sur une terre étrangère je combats les Troiens +dompteurs de chevaux pour la cause de l'exécrable Hélénè; ou même, +si je regrettais mon fils bien-aimé, qu'on élève à Skyros, +Néoptolémos semblable à un dieu, s'il vit encore. Autrefois, +j'espérais dans mon coeur que je mourrais seul devant Troiè, loin +d'Argos féconde en chevaux, et que tu conduirais mon fils, de +Skyros vers la Phthiè, sur ta nef rapide; et que tu lui remettrais +mes domaines, mes serviteurs et ma haute et grande demeure. Car je +pense que Pèleus n'existe plus, ou que, s'il traîne un reste de +vie, il attend, accablé par l'affreuse vieillesse, qu'on lui porte +la triste nouvelle de ma mort. + +Il parla ainsi en pleurant, et les princes vénérables gémirent, +chacun se souvenant de ce qu'il avait laissé dans ses demeures. Et +le Kroniôn, les voyant pleurer, fut saisi de compassion, et il dit +à Athènè ces paroles ailées: + +-- Ma fille, délaisses-tu déjà ce héros? Akhilleus n'est-il plus +rien dans ton esprit? Devant ses nefs aux antennes dressées, il +est assis, gémissant sur son cher compagnon. Les autres mangent, +et lui reste sans nourriture. Va! verse dans sa poitrine le nektar +et la douce ambroisie, pour que la faim ne l'accable point. + +Et, parlant ainsi, il excita Athènè déjà pleine d'ardeur. Et, +semblable à l'aigle marin aux cris perçants, elle sauta de +l'Ouranos dans l'aithèr; et tandis que les Akhaiens s'armaient +sous les tentes, elle versa dans la poitrine d'Akhilleus le nektar +et l'ambroisie désirable, pour que la faim mauvaise ne rompit pas +ses genoux. Puis, elle retourna dans la solide demeure de son père +très puissant, et les Akhaiens se répandirent hors des nefs +rapides. + +De même que les neiges épaisses volent dans l'air, refroidies par +le souffle impétueux de l'aithéréen Boréas, de même, hors des +nefs, se répandaient les casques solides et resplendissants, et +les boucliers bombés, et les cuirasses épaisses, et les lances de +frêne. Et la splendeur en montait dans l'Ouranos, et toute la +terre, au loin, riait de l'éclat de l'airain, et retentissait du +trépignement des pieds des guerriers. Et, au milieu d'eux, +s'armait le divin Akhilleus; et ses dents grinçaient, et ses yeux +flambaient comme le feu, et une affreuse douleur emplissait son +coeur; et, furieux contre les Troiens, il se couvrit des armes que +le dieu Hèphaistos lui avait faites. Et, d'abord, il attacha +autour de ses jambes, par des agrafes d'argent, les belles +knèmides. Puis il couvrit sa poitrine de la cuirasse. Il suspendit +l'épée d'airain aux clous d'argent à ses épaules, et il saisit le +bouclier immense et solide d'où sortait une longue clarté, comme +de Sélénè. De même que la splendeur d'un ardent incendie apparaît +de loin, sur la mer, aux matelots, et brûle, dans un enclos +solitaire, au faîte des montagnes, tandis que les rapides +tempêtes, sur la mer poissonneuse, les emportent loin de leurs +amis; de même l'éclat du beau et solide bouclier d'Akhilleus +montait dans l'air. Et il mit sur sa tête le casque lourd. Et le +casque à crinière luisait comme un astre, et les crins d'or que +Hèphaistos avait posés autour se mouvaient par masses. Et le divin +Akhilleus essaya ses armes, présents illustres, afin de voir si +elles convenaient à ses membres. Et elles étaient comme des ailes +qui enlevaient le prince des peuples. Et il retira de l'étui la +lance paternelle, lourde, immense et solide, que ne pouvait +soulever aucun des Akhaiens, et que, seul, Akhilleus savait +manier; la lance Pèliade que, du faîte du Pèlios, Khirôn avait +apportée à Pèleus, pour le meurtre des héros. + +Et Automédôn et Alkimos lièrent les chevaux au joug avec de belles +courroies; ils leur mirent les freins dans la bouche, et ils +raidirent les rênes vers le siège du char. Et Automédôn y monta, +saisissant d'une main habile le fouet brillant, et Akhilleus y +monta aussi, tout resplendissant sous ses armes, comme le matinal +Hypérionade, et il dit rudement aux chevaux de son père: + +-- Xanthos et Balios, illustres enfants de Podargè, ramenez cette +fois votre conducteur parmi les Danaens, quand nous serons +rassasiés du combat, et ne l'abandonnez point mort comme +Patroklos. + +Et le cheval aux pieds rapides, Xanthos, lui parla sous le joug; +et il inclina la tête, et toute sa crinière. flottant autour du +timon, tombait jusqu'à terre. Et la déesse Hèrè aux bras blancs +lui permit de parler: + +-- Certes, nous te sauverons aujourd'hui, très brave Akhilleus; +cependant, ton dernier jour approche. Ne nous en accuse point, +mais le grand Zeus et la moire puissante. Ce n'est ni par notre +lenteur, ni par notre lâcheté que les Troiens ont arraché tes +armes des épaules de Patroklos. C'est le dieu excellent que Lètô +aux beaux cheveux a enfanté, qui, ayant tué le Ménoitiade au +premier rang, a donné la victoire à Hektôr. Quand notre course +serait telle que le souffle de Zéphyros, le plus rapide des vents, +tu n'en tomberais pas moins sous les coups d'un dieu et d'un +homme. + +Et comme il parlait, les Érinnyes arrêtèrent sa voix, et Akhilleus +aux pieds rapides lui répondit, furieux: + +-- Xanthos, pourquoi m'annoncer la mort? Que t'importe? Je sais +que ma destinée est de mourir ici, loin de mon père et de ma mère, +mais je ne m'arrêterai qu'après avoir assouvi les Troiens de +combats. + +Il parla ainsi, et, avec de grands cris, il poussa aux premiers +rangs les chevaux aux sabots massifs. + + +Chant 20 + +Auprès des nefs aux poupes recourbées, et autour de toi, fils de +Pèleus, les Akhaiens insatiables de combats s'armaient ainsi, et +les Troiens, de leur côté, se rangeaient sur la hauteur de la +plaine. + +Et Zeus ordonna à Thémis de convoquer les dieux à l'agora, de +toutes les cimes de l'Olympos. Et celle-ci, volant çà et là, leur +commanda de se rendre à la demeure de Zeus. Et aucun des fleuves +n'y manqua, sauf Okéanos; ni aucune des nymphes qui habitent les +belles forêts, et les sources des fleuves et les prairies herbues. +Et tous les dieux vinrent s'asseoir, dans la demeure de Zeus qui +amasse les nuées, sous les portiques brillants que Hèphaistos +avait habilement construits pour le père Zeus. Et ils vinrent +tous; et Poseidaôn, ayant entendu la déesse, vint aussi de la mer; +et il s'assit au milieu d'eux, et il interrogea la pensée de Zeus: + +-- Pourquoi, ô foudroyant, convoques-tu de nouveau les dieux à +l'agora? Serait-ce pour délibérer sur les Troiens et les Akhaiens? +Bientôt, en effet, ils vont engager la bataille ardente. + +Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi: + +-- Tu as dit, Poseidaôn, dans quel dessein je vous ai tous réunis, +car ces peuples périssables m'occupent en effet. Assis au faîte de +l'Olympos, je me réjouirai en les regardant combattre, mais vous, +allez tous vers les Troiens et les Akhaiens. Secourez les uns ou +les autres, selon que votre coeur vous y poussera; car si +Akhilleus combat seul et librement les Troiens, jamais ils ne +soutiendront la rencontre du rapide Pèléiôn. Déjà, son aspect seul +les a épouvantés; et, maintenant qu'il est plein de fureur à cause +de son compagnon, je crains qu'il renverse les murailles d'Ilios, +malgré le destin. + +Le Kroniôn parla, suscitant une guerre inéluctable. Et tous les +dieux, opposés les uns aux autres, se préparèrent au combat. Et, +du côté des nefs, se rangèrent Hèrè, et Pallas Athènè, et +Poseidaôn qui entoure la terre, et Hermès utile et plein de +sagesse, et Hèphaistos, boiteux et frémissant dans sa force. Et, +du côté des Troiens, se rangèrent Arès aux armes mouvantes, et +Phoibos aux longs cheveux, et Artémis joyeuse de ses flèches, et +Lètô, et Xanthos, et Aphroditè qui aime les sourires. + +Tant que les dieux ne se mêlèrent point aux guerriers, les +Akhaiens furent pleins de confiance et d'orgueil, parce +qu’Akhilleus avait reparu, après s'être éloigné longtemps du +combat. Et la terreur rompit les genoux des Troiens quand ils +virent le Pèléiôn aux pieds rapides, resplendissant sous ses armes +et pareil au terrible Arès. Mais quand les dieux se furent mêlés +aux guerriers, la violente Éris excita les deux peuples. Et Athènè +poussa des cris, tantôt auprès du fossé creux, hors des murs, +tantôt le long des rivages retentissants. Et Arès, semblable à une +noire tempête, criait aussi, soit au faîte d'Ilios, en excitant +les Troiens, soit le long des belles collines du Simoïs. Ainsi les +dieux heureux engagèrent la mêlée violente entre les deux peuples. + +Et le père des hommes et des dieux tonna longuement dans les +hauteurs; et Poseidaôn ébranla la terre immense et les cimes des +montagnes; et les racines de l'Ida aux nombreuses sources +tremblèrent, et la ville des Troiens et les nefs des Akhaiens. Et +le souterrain Aidôneus, le roi des morts, trembla, et il sauta, +épouvanté, de son trône; et il cria, craignant que Poseidaôn qui +ébranle la terre l'entr'ouvrît, et que les demeures affreuses et +infectes, en horreur aux dieux eux-mêmes, fussent vues des mortels +et des immortels: tant fut terrible le retentissement du choc des +dieux. + +Et Phoibos Apollôn, avec ses flèches empennées, marchait contre le +roi Poseidaôn; et la déesse Athènè aux yeux clairs contre Arès, et +Artémis, soeur de l'archer Apollôn, joyeuse de porter les sonores +flèches dorées, contre Hèrè; et, contre Lètô, le sage et utile +Hermès; et, contre Hèphaistos, le grand fleuve aux profonds +tourbillons, que les dieux nomment Xanthos, et les hommes +Skamandros. Ainsi les dieux marchaient contre les dieux. + +Mais Akhilleus ne désirait rencontrer que le Priamide Hektôr dans +la mêlée, et il ne songeait qu'à boire le sang du brave Priamide. +Et Apollôn qui soulève les peuples excita Ainéias contre le +Pèléide, et il le remplit d'une grande force, et semblable par la +voix à Lykaôn, fils de Priamos, le fils de Zeus dit à Ainéias: + +-- Ainéias, prince des Troiens, où est la promesse que tu faisais +aux rois d'Ilios de combattre le Pèléide Akhilleus? + +Et Ainéias, lui répondant, parla ainsi: + +-- Priamide, pourquoi me pousses-tu à combattre l'orgueilleux +Pèléiôn? Je ne tiendrais pas tête pour la première fois au rapide +Akhilleus. Déjà, autrefois, de sa lance, il m'a chassé de l'Ida, +quand, ravissant nos boeufs, il détruisit Lyrnessos et Pèdasos; +mais Zeus me sauva, en donnant la force et la rapidité à mes +genoux. Certes, je serais tombé sous les mains d'Akhilleus et +d'Athènè qui marchait devant lui et l'excitait à tuer les Léléges +et les Troiens, à l'aide de sa lance d'airain. Aucun guerrier ne +peut lutter contre Akhilleus. Un des dieux est toujours auprès de +lui qui le préserve. Ses traits vont droit au but, et ne +s'arrêtent qu'après s'être enfoncés dans le corps de l'homme. Si +un dieu rendait le combat égal entre nous, il ne me dompterait pas +aisément, bien qu'il se vante d'être tout entier d'airain. + +Et le roi Apollôn, fils de Zeus, lui répondit: + +-- Héros, il t'appartient aussi d'invoquer les dieux éternels. On +dit aussi, en effet, qu'Aphroditè, fille de Zeus, t'a enfanté, et +lui est né d'une déesse inférieure. Ta mère est fille de Zeus, et +la sienne est fille du Vieillard de la mer. Pousse droit à lui +l'airain indomptable, et que ses paroles injurieuses et ses +menaces ne t'arrêtent pas. + +Ayant ainsi parlé, il inspira une grande force au prince des +peuples, qui courut en avant, armé de l'airain splendide. Mais le +fils d'Ankhisès, courant au Pèléide à travers la mêlée des hommes, +fut aperçu par Hèrè aux bras blancs, et celle-ci, réunissant les +dieux, leur dit: + +-- Poseidaôn et Athènè, songez à ceci dans votre esprit: Ainéias, +armé de l'airain splendide, court au Pèléide, et Phoibos Apollôn +l'y excite. Allons, écartons ce dieu, et qu'un de nous assiste +Akhilleus et lui donne la force et l'intrépidité. Qu'il sache que +les plus puissants des immortels l'aiment, et que ce sont les plus +faibles qui viennent en aide aux Troiens dans le combat. Tous, +nous sommes descendus de l'Ouranos dans la mêlée, afin de le +préserver des Troiens, en ce jour; et il subira ensuite ce que la +destinée lui a filé avec le lin, depuis que sa mère l'a enfanté. +Si Akhilleus, dans ce combat, ne ressent pas l'inspiration des +dieux, il redoutera la rencontre d'un immortel, car l'apparition +des dieux épouvante les hommes. + +Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit: + +-- Hèrè, ne t'irrite point hors de raison, car cela ne te convient +pas. Je ne veux point que nous combattions les autres dieux, étant +de beaucoup plus forts qu'eux. Asseyons-nous hors de la mêlée, sur +la colline, et laissons aux hommes le souci de la guerre. Si Arès +commence le combat, ou Phoibos Apollôn, et s'ils arrêtent +Akhilleus et l'empêchent d'agir, alors une lutte terrible +s'engagera entre eux et nous, et je pense que, promptement +vaincus, ils retourneront dans l'Ouranos, vers l'assemblée des +immortels, rudement domptés par nos mains irrésistibles. + +Ayant ainsi parlé, Poseidaôn aux cheveux bleus les précéda vers la +muraille haute du divin Hèraklès. Athènè et les Troiens avaient +autrefois élevé cette enceinte pour le mettre à l'abri de la +Baleine, quand ce monstre le poursuivait du rivage dans la plaine. +Là, Poseidaôn et les autres dieux s'assirent, s'étant enveloppés +d'une épaisse nuée. Et, de leur côté, les immortels, défenseurs +d'Ilios, s'assirent sur les collines du Simoïs, autour de toi, +archer Apollôn, et de toi, Arès, destructeur des citadelles! Ainsi +tous les dieux étaient assis, et ils méditaient, retardant le +terrible combat, bien que Zeus, tranquille dans les hauteurs, les +y eût excités. + +Et toute la plaine était emplie et resplendissait de l'airain des +chevaux et des hommes, et la terre retentissait sous les pieds des +deux armées. Et, au milieu de tous, s'avançaient, prêts à +combattre, Ainéias Ankhisiade et le divin Akhilleus. Et Ainéias +marchait, menaçant, secouant son casque solide et portant devant +sa poitrine son bouclier terrible, et brandissant sa lance +d'airain. Et le Pèléide se ruait sur lui, comme un lion dangereux +que toute une foule désire tuer. Et il avance, méprisant ses +ennemis; mais, dès qu'un des jeunes hommes l'a blessé, il ouvre la +gueule, et l'écume jaillit à travers ses dents, et son coeur rugit +dans sa poitrine, et il se bat les deux flancs et les reins de sa +queue, s'animant au combat. Puis, les yeux flambants, il bondit +avec force droit sur les hommes, afin de les déchirer ou d'en être +tué lui-même. Ainsi sa force et son orgueil poussaient Akhilleus +contre le magnanime Ainéias. Et, quand ils se furent rencontrés, +le premier, le divin Akhilleus aux pieds rapides parla ainsi: + +-- Ainéias, pourquoi sors-tu de la foule des guerriers? Désires-tu +me combattre dans l'espoir de commander aux Troiens dompteurs de +chevaux, avec la puissance de Priamos? Mais si tu me tuais, +Priamos ne te donnerait point cette récompense, car il a des fils, +et lui-même n'est pas insensé. Les Troiens, si tu me tuais, +t'auraient-ils promis un domaine excellent où tu jouirais de tes +vignes et de tes moissons? Mais je pense que tu le mériteras peu +aisément, car déjà je t'ai vu fuir devant ma lance. Ne te +souviens-tu pas que je t'ai précipité déjà des cimes Idaiennes, +loin de tes boeufs, et que, sans te retourner dans ta fuite, tu te +réfugias à Lyrnessos? Mais, l'ayant renversée, avec l'aide de Zeus +et d'Athènè, j'en emmenai toutes les femmes qui pleuraient leur +liberté. Zeus et les autres dieux te sauvèrent. Cependant, je ne +pense pas qu'ils te sauvent aujourd'hui comme tu l'espères. Je te +conseille donc de ne pas me tenir tête, et de rentrer dans la +foule avant qu'il te soit arrivé malheur. L'insensé ne connaît son +mal qu'après l'avoir subi. + +Et Ainéias lui répondit: + +-- N'espère point, par des paroles, m'épouvanter comme un enfant, +car moi aussi je pourrais me répandre en outrages. L'un et l'autre +nous connaissons notre race et nos parents, sachant tous deux la +tradition des anciens hommes, bien que tu n'aies jamais vu mes +parents, ni moi les tiens. On dit que tu es le fils de l'illustre +Pèleus et que ta mère est la nymphe marine Thétis aux beaux +cheveux. Moi, je me glorifie d'être le fils du magnanime Ankhisès, +et ma mère est Aphroditè. Les uns ou les autres, aujourd'hui, +pleureront leur fils bien-aimé; car je ne pense point que des +paroles enfantines nous éloignent du combat. Veux-tu bien +connaître ma race, célèbre parmi la multitude des hommes? Zeus qui +amasse les nuées engendra d'abord Dardanos, et celui-ci bâtit +Dardaniè. Et la sainte Ilios, citadelle des hommes, ne s'élevait +point encore dans la plaine, et les peuples habitaient aux pieds +de l'Ida où abondent les sources. Et Dardanos engendra le roi +Érikhthonios, qui fut le plus riche des hommes. Dans ses marécages +paissaient trois mille juments fières de leurs poulains. Et +Boréas, sous la forme d'un cheval aux crins bleus, les aima et les +couvrit comme elles paissaient, et elles firent douze poulines qui +bondissaient dans les champs fertiles, courant sur la cime des +épis sans les courber. Et quand elles bondissaient sur le large +dos de la mer, elles couraient sur la cime des écumes blanches. Et +Érikthonios engendra le roi des Troiens, Trôos. Et Trôos engendra +trois fils irréprochables, Ilos, Assarakos et le divin Ganymèdès, +qui fut le plus beau des hommes mortels, et que les dieux +enlevèrent à cause de sa beauté, afin qu'il fût l'échanson de Zeus +et qu'il habitât parmi les immortels. Et Ilos engendra l'illustre +Laomédôn, et Laomédôn engendra Tithonos, Priamos, Lampos, Klytios +et Hikétaôn, nourrisson d'Arès. Mais Assarakos engendra Kapys, qui +engendra Ankhisès, et Ankhisès m'a engendré, comme Priamos a +engendré le divin Hektôr. Je me glorifie de ce sang et de cette +race. Zeus, comme il le veut, augmente ou diminue la vertu des +hommes, étant le plus puissant. Mais, debout dans la mêlée, ne +parlons point plus longtemps comme de petits enfants. Nous +pourrions aisément amasser plus d'injures que n'en porterait une +nef à cent avirons. La langue des hommes est rapide et abonde en +discours qui se multiplient de part et d'autre, et tout ce que tu +diras, tu pourras l'entendre. Faut-il que nous luttions d'injures +et d'outrages, comme des femmes furieuses qui combattent sur une +place publique à coups de mensonges et de vérités, car la colère +les mène? Les paroles ne me feront pas reculer avant que tu n'aies +combattu. Agis donc promptement, et goûtons tous deux de nos +lances d'airain. + +Il parla ainsi, et il poussa violemment la lance d'airain contre +le terrible bouclier, dont l'orbe résonna sous le coup. Et le +Pèléide, de sa main vigoureuse, tendit le bouclier loin de son +corps, craignant que la longue lance du magnanime Ainéias passât +au travers. L'insensé ne songeait pas que les présents glorieux +des dieux résistent aisément aux forces des hommes. + +La forte lance du belliqueux Ainéias ne traversa point le +bouclier, car l'or, présent d'un dieu, arrêta le coup, qui perça +deux lames. Et il y en avait encore trois que le Boiteux avait +disposées ainsi: deux lames d'airain par-dessus, deux lames +d'étain au-dessous, et, au milieu, une lame d'or qui arrêta la +pique d'airain. Alors Akhilleus jeta sa longue lance, qui frappa +le bord du bouclier égal d'Ainéias, là où l'airain et le cuir +étaient le moins épais. Et la lance du Pèliade traversa le +bouclier qui retentit. Et Ainéias le tendit loin de son corps, en +se courbant, plein de crainte. Et la lance, par-dessus son dos, +s'enfonça en terre, ayant rompu les deux lames du bouclier qui +abritait le Troien. Et celui-ci resta épouvanté, et la douleur +troubla ses yeux, quand il vit la grande lance enfoncée auprès de +lui. + +Et Akhilleus, arrachant de la gaîne son épée aiguë, se rua avec un +cri terrible. Et Ainéias saisit un lourd rocher, tel que deux +hommes de maintenant ne pourraient le porter; mais il le remuait +aisément. Alors, Ainéias eût frappé Akhilleus, qui se ruait, soit +au casque, soit au bouclier qui le préservait de la mort, et le +Pèléide, avec l'épée, lui eût arraché l'âme, si Poseidaôn qui +ébranle la terre ne s'en fût aperçu. Et aussitôt, il dit, au +milieu des dieux immortels: + +-- Hélas! je gémis sur le magnanime Ainéias, qui va descendre chez +Aidès, dompté par le Pèléide. L'archer Apollôn a persuadé +l'insensé et ne le sauvera point. Mais, innocent qu'il est, +pourquoi subirait-il les maux mérités par d'autres? N'a-t-il point +toujours offert des présents agréables aux dieux qui habitent le +large Ouranos? Allons! sauvons-le de la mort, de peur que le +Kronide ne s'irrite si Akhilleus le tue. Sa destinée est de +survivre, afin que la race de Dardanos ne périsse point, lui que +le Kronide a le plus aimé parmi tous les enfants que lui ont +donnés les femmes mortelles. Le Kroniôn est plein de haine pour la +race de Priamos. La force d'Ainéias commandera sur les Troiens, et +les fils de ses fils régneront, et ceux qui naîtront dans les +temps à venir. + +Et la vénérable Hèrè aux yeux de boeuf lui répondit: + +-- Poseidaôn, vois s'il te convient, dans ton esprit, de sauver +Ainéias ou de laisser le Pèléide Akhilleus le tuer; car nous avons +souvent juré, moi et Pallas Athènè, au milieu des dieux, que +jamais nous n'éloignerions le jour fatal d'un Troien, même quand +Troiè brûlerait tout entière dans le feu allumé par les fils des +Akhaiens. + +Et, dès que Poseidaôn qui ébranle la terre eut entendu ces +paroles, il se jeta dans la mêlée, à travers le retentissement des +lances, jusqu'au lieu où se trouvaient Ainéias et Akhilleus. Et il +couvrit d'un brouillard les yeux du Pèléide; et, arrachant du +bouclier du magnanime Ainéias la lance à pointe d'airain, il la +posa aux pieds d'Akhilleus. Puis, il enleva de terre Ainéias; et +celui-ci franchit les épaisses masses de guerriers et de chevaux, +poussé par la main du dieu. Et quand il fut arrivé aux dernières +lignes de la bataille, là où les Kaukônes s'armaient pour le +combat, Poseidaôn qui ébranle la terre, s'approchant, lui dit ces +paroles ailées: + +-- Ainéias, qui d'entre les dieux t'a persuadé, insensé, de +combattre Akhilleus, qui est plus fort que toi et plus cher aux +immortels? Recule quand tu le rencontreras, de peur que, malgré la +moire, tu descendes chez Aidès. Mais, quand Akhilleus aura subi la +destinée et la mort, ose combattre aux premiers rangs, car aucun +autre des Akhaiens ne te tuera. + +Ayant ainsi parlé, il le quitta. Puis, il dispersa l'épais +brouillard qui couvrait les yeux d'Akhilleus, et celui-ci vit tout +clairement de ses yeux, et, plein de colère, il dit dans son +esprit: + +-- Ô dieux! certes, voici un grand prodige. Ma lance gît sur la +terre, devant moi, et je ne vois plus le guerrier contre qui je +l'ai jetée et que je voulais tuer! Certes, Ainéias est cher aux +dieux immortels. Je pensais qu'il s'en vantait faussement. Qu'il +vive! Il n'aura plus le désir de me braver, maintenant qu'il a +évité la mort. Mais, allons! j'exhorterai les Danaens belliqueux +et j'éprouverai la force des autres Troiens. + +Il parla ainsi, et il courut à travers les rangs, commandant à +chaque guerrier: + +-- Ne restez pas plus longtemps loin de l'ennemi, divins Akhaiens! +Marchez, homme contre homme, et prêts au combat. Il m'est +difficile, malgré ma force, de poursuivre et d'attaquer seul tant +de guerriers; ni Arès, bien qu'il soit un dieu immortel, ni +Athènè, n'y suffiraient. Je vous aiderai de mes mains, de mes +pieds, de toute ma vigueur, sans jamais faiblir; et je serai +partout, au travers de la mêlée; et je ne pense pas qu'aucun +Troien se réjouisse de rencontrer ma lance. + +Il parla ainsi, et, de son côté, l'illustre Hektôr animait les +Troiens, leur promettant qu'il combattrait Akhilleus: + +-- Troiens magnanimes, ne craignez point Akhilleus. Moi aussi, +avec des paroles, je combattrais jusqu'aux immortels; mais, avec +la lance, ce serait impossible, car ils sont les plus forts. +Akhilleus ne réussira point dans tout ce qu'il dit. S'il accomplit +une de ses menaces, il n'accomplira point l'autre. Je vais marcher +contre lui, quand même il serait tel que le feu par ses mains. +Oui! quand même il serait tel que le feu par ses mains, quand il +serait par sa vigueur tel que le feu ardent. + +Il parla ainsi, et aussitôt les Troiens tendirent leurs lances, et +ils se serrèrent, et une grande clameur s'éleva. Mais Phoibos +Apollôn s'approcha de Hektôr et lui dit: + +-- Hektôr, ne sors point des rangs contre Akhilleus. Reste dans le +tumulte de la mêlée, de peur qu'il te perce de la lance ou de +l'épée, de loin ou de près. + +Il parla ainsi, et le Priamide rentra dans la foule des guerriers, +plein de crainte, dès qu'il eut entendu la voix du dieu. + +Et Akhilleus, vêtu de courage et de force, se jeta sur les Troiens +en poussant des cris horribles. Et il tua d'abord le brave +Iphitiôn Otryntéide, chef de nombreux guerriers, et que la nymphe +Nèis avait conçu du destructeur de citadelles Otrynteus, sous le +neigeux Tmôlos, dans la fertile Hydè. Comme il se ruait en avant, +le divin Akhilleus le frappa au milieu de la tête, et celle-ci se +fendit en deux, et Iphitiôn tomba avec bruit, et le divin +Akhilleus se glorifia ainsi: + +-- Te voilà couché sur la terre, Otryntéide, le plus effrayant des +hommes! Tu es mort ici, toi qui es né non loin du lac Gygaios où +est ton champ paternel, sur les bords poissonneux du Hyllos et du +Hermos tourbillonnant. + +Il parla ainsi, triomphant, et le brouillard couvrit les yeux de +Iphitiôn, que les chars des Akhaiens déchirèrent de leurs roues +aux premiers rangs. Et, après lui, Akhilleus tua Dèmoléôn, brave +fils d'Antènôr. Et il lui rompit la tempe à travers le casque +d'airain, et le casque d'airain n'arrêta point le coup, et la +pointe irrésistible brisa l'os en écrasant toute la cervelle. Et +c'est ainsi qu'Akhilleus tua Dèmoléôn qui se ruait sur lui. + +Et comme Hippodamas, sautant de son char, fuyait, Akhilleus le +perça dans le dos d'un coup de lance. Et le Troien rendit l'âme en +mugissant comme un taureau que des jeunes hommes entraînent à +l'autel du dieu de Hélikè, de Poseidaôn qui se réjouit du +sacrifice. Et c'est ainsi qu'il mugissait et que son âme abandonna +ses ossements. + +Puis Akhilleus poursuivit de sa lance le divin Polydôros Priamide, +à qui son père ne permettait point de combattre, étant le dernier- +né de ses enfants et le plus aimé de tous. Et il surpassait tous +les hommes à la course. Et il courait, dans une ardeur de +jeunesse, fier de son agilité, parmi les premiers combattants; +mais le divin Akhilleus, plus rapide que lui, le frappa dans le +dos, là où les agrafes d'or attachaient le baudrier sur la double +cuirasse. Et la pointe de la lance le traversa jusqu'au nombril, +et il tomba, hurlant, sur les genoux; et une nuée noire +l'enveloppa, tandis que, courbé sur la terre, il retenait ses +entrailles à pleines mains. + +Hektôr, voyant son frère Polydôros renversé et retenant ses +entrailles avec ses mains, sentit un brouillard sur ses yeux, et +il ne put se résoudre à combattre plus longtemps de loin, et il +vint à Akhilleus, secouant sa lance aiguë et semblable à la +flamme. Et Akhilleus le vit, et bondit en avant, et dit en +triomphant: + +-- Voici donc l'homme qui m'a déchiré le coeur et qui a tué mon +irréprochable compagnon! Ne nous évitons pas plus longtemps dans +les détours de la mêlée. + +Il parla ainsi, et, regardant le divin Hektôr d'un oeil sombre, il +dit: + +-- Viens! approche, afin de mourir plus vite! + +Et Hektôr au casque mouvant lui répondit sans crainte: + +-- Pèléide, n'espère point m'épouvanter par des paroles comme un +petit enfant. Moi aussi je pourrais parler injurieusement et avec +orgueil. Je sais que tu es brave et que je ne te vaux pas; mais +nos destinées sont sur les genoux des dieux. Bien que je sois +moins fort que toi, je t'arracherai peut-être l'âme d'un coup de +ma lance. Elle aussi, elle a une pointe perçante. + +Il parla ainsi, et, secouant sa lance, il la jeta; mais Athènè, +d'un souffle, l'écarta de l'illustre Akhilleus, et la repoussa +vers le divin Hektôr, et la fit tomber à ses pieds. Et Akhilleus, +furieux, se rua pour le tuer, en jetant des cris horribles; mais +Apollôn enleva aisément le Priamide, comme le peut un dieu; et il +l'enveloppa d'une épaisse nuée. Et trois fois le divin Akhilleus +aux pieds rapides, se précipitant, perça cette nuée épaisse de sa +lance d'airain. Et, une quatrième fois, semblable à un daimôn, il +se rua en avant, et il cria ces paroles outrageantes: + +-- Chien! de nouveau tu échappes à la mort. Elle t'a approché de +près, mais Phoibos Apollôn t'a sauvé, lui à qui tu fais des voeux +quand tu marches à travers le retentissement des lances. Je te +tuerai, si je te rencontre encore, et si quelque dieu me vient en +aide. Maintenant, je poursuivrai les autres Troiens. + +Ayant ainsi parlé, il perça Dryops au milieu de la gorge, et +l'homme tomba à ses pieds, et il l'abandonna. Puis, il frappa de +sa lance, au genou, le large et grand Démokhos Philétoride; puis, +avec sa forte épée, il lui arracha l'âme. Et, courant sur Laogonos +et Dardanos, fils de Bias, il les renversa tous deux de leur char, +l'un d'un coup de lance, l'autre d'un coup d'épée. + +Et Trôos Alastoride, pensant qu'Akhilleus l'épargnerait, ne le +tuerait point et le prendrait vivant, ayant pitié de sa jeunesse, +vint embrasser ses genoux. Et l'insensé ne savait pas que le +Pèléide était inexorable, et qu'il n'était ni doux, ni tendre, +mais féroce. Et comme le Troien embrassait ses genoux en le +suppliant, Akhilleus lui perça le foie d'un coup d'épée et le lui +arracha. Un sang noir jaillit du corps de Trôos, et le brouillard +de la mort enveloppa ses yeux. + +Et Akhilleus perça Moulios d'un coup de lance, de l'une à l'autre +oreille. Et de son épée à lourde poignée il fendit par le milieu +la tête de l'Agènôride Ekheklos; et l'épée fuma ruisselante de +sang, et la noire mort et la moire violente couvrirent ses yeux. + +Et il frappa Deukaliôn là où se réunissent les nerfs du coude. La +pointe d'airain lui engourdit le bras, et il resta immobile, +voyant la mort devant lui. Et Akhilleus, d'un coup d'épée, lui +enleva la tête, qui tomba avec le casque. La moelle jaillit des +vertèbres, et il resta étendu contre terre. + +Puis, Akhilleus se jeta sur le brave Rhigmos, fils de Peireus, qui +était venu de la fertile Thrèkè. Et il le perça de sa lance dans +le ventre, et l'homme tomba de son char. Et comme Aréithoos, +compagnon de Rhigmos, faisait retourner les chevaux, Akhilleus, le +perçant dans le dos d'un coup de lance, le renversa du char; et +les chevaux s'enfuirent épouvantés. + +De même qu'un vaste incendie gronde dans les gorges profondes +d'une montagne aride, tandis que l'épaisse forêt brûle et que le +vent secoue et roule la flamme; de même Akhilleus courait, tel +qu'un daimôn, tuant tous ceux qu'il poursuivait, et la terre noire +ruisselait de sang. + +De même que deux boeufs au large front foulent, accouplés, l'orge +blanche dans une aire arrondie, et que les tiges frêles laissent +échapper les graines sous les pieds des boeufs qui mugissent; de +même, sous le magnanime Akhilleus, les chevaux aux sabots massifs +foulaient les cadavres et les boucliers. Et tout l'essieu était +inondé de sang, et toutes les parois du char ruisselaient des +gouttes de sang qui jaillissaient des roues et des sabots des +chevaux. Et le Pèléide était avide de gloire, et le sang souillait +ses mains inévitables. + + +Chant 21 + +Et quand les Troiens furent arrivés au gué du fleuve au beau +cours, du Xanthos tourbillonnant qu'engendra l'immortel Zeus, le +Pèléide, partageant leurs phalanges, les rejeta dans la plaine, +vers la ville, là où les Akhaiens fuyaient, la veille, bouleversés +par la fureur de l'illustre Hektôr. + +Et les uns se précipitaient çà et là dans leur fuite, et, pour les +arrêter, Hèrè répandit devant eux une nuée épaisse; et les autres +roulaient dans le fleuve profond aux tourbillons d'argent. Ils y +tombaient avec un grand bruit, et les eaux et les rives +retentissaient, tandis qu'ils nageaient çà et là, en poussant des +cris, au milieu des tourbillons. + +De même que des sauterelles volent vers un fleuve, chassées par +l'incendie, et que le feu infatigable éclate brusquement avec plus +de violence, et qu'elles se jettent, épouvantées, dans l'eau; de +même, devant Akhilleus, le cours retentissant du Xanthos aux +profonds tourbillons s'emplissait confusément de chevaux et +d'hommes. + +Et le divin Akhilleus, laissant sa lance sur le bord, appuyée +contre un tamaris, et ne gardant que son épée, sauta lui-même dans +le fleuve, semblable à un daimôn, et méditant un oeuvre terrible. +Et il frappait tout autour de lui; et il excitait de l'épée les +gémissements des blessés, et le sang rougissait l'eau. + +De même que les poissons qui fuient un grand dauphin emplissent, +épouvantés, les retraites secrètes des baies tranquilles, tandis +qu'il dévore tous ceux qu'il saisit; de même les Troiens, à +travers le courant impétueux du fleuve, se cachaient sous les +rochers. Et quand Akhilleus fut las de tuer, il tira du fleuve +douze jeunes hommes vivants qui devaient mourir, en offrande à +Patroklos Ménoitiade. Et les retirant du fleuve, tremblants comme +des faons, il leur lia les mains derrière le dos avec les belles +courroies qui retenaient leurs tuniques retroussées, et les remit +à ses compagnons pour être conduits aux nefs creuses. Puis, il se +rua en avant pour tuer encore. + +Et il aperçut un fils du Dardanide Priamos, Lykaôn, qui sortait du +fleuve. Et il l'avait autrefois enlevé, dans une marche de nuit, +loin du verger de son père. Et Lykaôn taillait avec l'airain +tranchant les jeunes branches d'un figuier pour en faire les deux +hémicycles d'un char. Et le divin Akhilleus survint brusquement +pour son malheur, et, l'emmenant sur ses nefs, il le vendit à +Lemnos bien bâtie, et le fils de Jèsôn l'acheta. Et Êétiôn +d'Imbros, son hôte, l'ayant racheté à grand prix, l'envoya dans la +divine Arisbè, d'où il revint en secret dans la demeure +paternelle. Et, depuis onze jours, il se réjouissait avec ses +amis, étant revenu de Lemnos, et, le douzième, un dieu le rejeta +aux mains d'Akhilleus, qui devait l'envoyer violemment chez Aidès. +Et dès que le divin Akhilleus aux pieds rapides l'eut reconnu qui +sortait nu du fleuve, sans casque, sans bouclier et sans lance, +car il avait jeté ses armes, étant rompu de fatigue et couvert de +sueur, aussitôt le Pèléide irrité se dit dans son esprit +magnanime: + +-- Ô dieux! certes, voici un grand prodige. Sans doute aussi les +Troiens magnanimes que j'ai tués se relèveront des ténèbres +noires, puisque celui-ci, que j'avais vendu dans la sainte Lemnos, +reparaît, ayant évité la mort. La profondeur de la blanche mer qui +engloutit tant de vivants ne l'a point arrêté. Allons! il sentira +la pointe de ma lance, et je verrai et je saurai s'il s'évadera de +même, et si la terre féconde le retiendra, elle qui dompte le +brave. + +Il pensait ainsi, immobile. Et Lykaôn vint à lui, tremblant et +désirant embrasser ses genoux, car il voulait éviter la mort +mauvaise et la kèr noire. Et le divin Akhilleus leva sa longue +lance pour le frapper; mais Lykaôn saisit ses genoux en se +courbant, et la lance, avide de mordre la chair, par-dessus son +dos s'enfonça en terre. Et, tenant d'une main la lance aiguë qu'il +ne lâchait point, et de l'autre bras entourant les genoux +d'Akhilleus, il le supplia par ces paroles ailées: + +-- J'embrasse tes genoux, Akhilleus! honore-moi, aie pitié de moi! +Je suis ton suppliant, ô race divine! J'ai goûté sous ton toit les +dons de Dèmètèr, depuis le jour où tu m'enlevas de nos beaux +vergers pour me vendre, loin de mon père et de mes amis, dans la +sainte Lemnos, où je te valu le prix de cent boeufs. Et je fus +racheté pour trois fois autant. Voici le douzième jour, après tant +de maux soufferts, que je suis rentré dans Ilios, et de nouveau la +moire fatale me remet dans tes mains! Je dois être odieux au père +Zeus, qui me livre à toi de nouveau. Sans doute elle m'a enfanté +pour peu de jours ma mère Laothoè, fille du vieux Alteus qui +commande aux belliqueux Léléges, et qui habite la haute Pèdasos +sur les bords du fleuve Satnioïs. Et Priamos posséda Laothoè parmi +toutes ses femmes, et elle eut deux fils, et tu les auras tués +tous deux. En tête des hommes de pied tu as dompté Polydôros égal +à un dieu, en le perçant de ta lance aiguë. Et voici que le +malheur est maintenant sur moi, car je n'éviterai pas tes mains, +puisqu'un dieu m'y a jeté. Mais je te le dis, et que mes paroles +soient dans ton esprit: ne me tue point, puisque je ne suis pas le +frère utérin de Hektôr, qui a tué ton compagnon doux et brave. + +Et l'illustre fils de Priamos parla ainsi, suppliant; mais il +entendit une voix inexorable: + +-- Insensé! ne parle plus jamais du prix de ton affranchissement. +Avant le jour suprême de Patroklos, il me plaisait d'épargner les +Troiens. J'en ai pris un grand nombre vivants et je les ai vendus. +Maintenant, aucun des Troiens qu'un dieu me jettera dans les mains +n'évitera la mort, surtout les fils de Priamos. Ami, meurs! +Pourquoi gémir en vain? Patroklos est bien mort, qui valait +beaucoup mieux que toi. Regarde! Je suis beau et grand, je suis né +d'un noble père; une déesse m'a enfanté; et cependant la mort et +la moire violente me saisiront, le matin, le soir ou à midi, et +quelqu'un m'arrachera l'âme, soit d'un coup de lance, soit d'une +flèche. + +Il parla ainsi, et les genoux et le coeur manquèrent au Priamide. +Et, lâchant la lance, il s'assit, les mains étendues. Et +Akhilleus, tirant son épée aiguë, le frappa au cou, près de la +clavicule, et l'airain entra tout entier. Lykaôn tomba sur la +face; un sang noir jaillit et ruissela par terre. Et Akhilleus, le +saisissant par les pieds, le jeta dans le fleuve, et il l'insulta +en paroles rapides: + +-- Va! reste avec les poissons, qui boiront tranquillement le sang +de ta blessure. Ta mère ne te déposera point sur le lit funèbre, +mais le Skamandros tourbillonnant t'emportera dans la vaste mer, +et quelque poisson, sautant sur l'eau, dévorera la chair blanche +de Lykaôn dans la noire horreur de l'abîme. Périssez tous, jusqu'à +ce que nous renversions la sainte Ilios! Fuyez, et moi je vous +tuerai en vous poursuivant. Il ne vous sauvera point, le fleuve au +beau cours, aux tourbillons d'argent, à qui vous sacrifiez tant de +taureaux et tant de chevaux vivants que vous jetez dans ses +tourbillons; mais vous périrez tous d'une mort violente, jusqu'à +ce que vous ayez expié le meurtre de Patroklos et le carnage des +Akhaiens que vous avez tués, moi absent, auprès des nefs rapides. + +Il parla ainsi, et le fleuve irrité délibérait dans son esprit +comment il réprimerait la fureur du divin Akhilleus et +repousserait cette calamité loin des Troiens. + +Et le fils de Pèleus, avec sa longue lance, sauta sur Astéropaios, +fils de Pèlégôn, afin de le tuer. Et le large Axios engendra +Pèlégôn, et il avait été conçu par l'aînée des filles +d'Akessamènos, Périboia, qui s'était unie à ce fleuve aux profonds +tourbillons. Et Akhilleus courait sur Astéropaios qui, hors du +fleuve, l'attendait, deux lances aux mains; car le Xanthos, irrité +à cause des jeunes hommes qu'Akhilleus avait égorgés dans ses +eaux, avait inspiré la force et le courage au Pèlégonide. Et quand +ils se furent rencontrés, le divin Pèléide aux pieds rapides lui +parla ainsi: + +-- Qui es-tu parmi les hommes, toi qui oses m'attendre? Ce sont +les fils des malheureux qui s'opposent à mon courage. + +Et l'illustre fils de Pèlégôn lui répondit: + +-- Magnanime Pèléide, pourquoi demander quelle est ma race? Je +viens de la Paioniè fertile et lointaine, et je commande les +Paiones aux longues lances. Il y a onze jours que je suis arrivé +dans Ilios. Je descends du large fleuve Axios qui répand ses eaux +limpides sur la terre, et qui engendra l'illustre Pèlégôn; et on +dit que Pèlégôn est mon père. Maintenant, divin Akhilleus, +combattons! + +Il parla ainsi, menaçant. Et le divin Akhilleus leva la lance +Pèliade, et le héros Astéropaios, de ses deux mains à la fois, +jeta ses deux lances; et l'une, frappant le bouclier, ne put le +rompre, arrêtée par la lame d'or, présent d'un dieu; et l'autre +effleura le coude du bras droit. Le sang noir jaillit, et l'arme, +avide de mordre la chair, s'enfonça en terre. Alors Akhilleus +lança sa pique rapide contre Astéropaios, voulant le tuer; mais il +le manqua, et la pique de frêne, en frémissant, s'enfonça presque +en entier dans le tertre du bord. Et le Pèléide, tirant son épée +aiguë, se jeta sur Astéropaios qui s'efforçait d'arracher du +rivage la lance d'Akhilleus. Et, trois fois, il l'ébranla pour +l'arracher, et comme il allait, une quatrième fois, tenter de +rompre la lance de frêne de l'Aiakide, celui-ci lui arracha l'âme, +l'ayant frappé dans le ventre, au nombril. Et toutes les +entrailles s'échappèrent de la plaie, et la nuit couvrit ses yeux. +Et Akhilleus, se jetant sur lui, le dépouilla de ses armes, et +dit, triomphant: + +-- Reste là, couché. Il n'était pas aisé pour toi de combattre les +enfants du tout-puissant Kroniôn, bien que tu sois né d'un fleuve +au large cours, et moi je me glorifie d'être de la race du grand +Zeus. Pèleus Aiakide qui commande aux nombreux Myrmidones m'a +engendré, et Zeus a engendré Aiakos. Autant Zeus est supérieur aux +fleuves qui se jettent impétueusement dans la mer, autant la race +de Zeus est supérieure à celle des fleuves. Voici un grand fleuve +auprès de toi; qu'il te sauve, s'il peut. Mais il n'est point +permis de lutter contre Zeus Kroniôn. Le roi Akhéloios lui-même ne +se compare point à Zeus, ni la grande violence du profond Okéanos +d'où sont issus toute la mer, tous les fleuves, toutes les +fontaines et toutes les sources. Mais lui-même redoute la foudre +du grand Zeus, l'horrible tonnerre qui prolonge son retentissement +dans l'Ouranos. + +Il parla ainsi, et arrachant du rivage sa lance d'airain, il le +laissa mort sur le sable, et baigné par l'eau noire. Et les +anguilles et les poissons l'environnaient, mangeant la graisse de +ses reins. Et Akhilleus se jeta sur les cavaliers Paiones qui +s'enfuirent le long du fleuve tourbillonnant, quand ils virent +leur brave chef, dans le rude combat, tué d'un coup d'épée par les +mains d'Akhilleus. + +Et il tua Thersilokos, et Mydôn, et Astypylos, et Mnèsos, et +Thrasios, et Ainios, et Orphélestès. Et le rapide Akhilleus eût +tué beaucoup d'autres Paiones, si le fleuve aux profonds +tourbillons, irrité, et semblable à un homme, ne lui eût dit du +fond d'un tourbillon: + +-- Ô Akhilleus, certes, tu es très brave; mais tu égorges +affreusement les hommes, et les dieux eux-mêmes te viennent en +aide. Si le fils de Kronos te livre tous les Troiens pour que tu +les détruises, du moins, les chassant hors de mon lit, tue-les +dans la plaine. Mes belles eaux sont pleines de cadavres, et je ne +puis mener à la mer mon cours divin entravé par les morts, et tu +ne cesses de tuer. Arrête, car l'horreur me saisit, ô prince des +peuples! + +Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit: + +-- Je ferai ce que tu veux, divin Skamandros; mais je ne cesserai +point d'égorger les Troiens insolents avant de les avoir enfermés +dans leur ville, et d'avoir trouvé Hektôr face à face, afin qu'il +me tue, ou que je le tue. + +Il parla ainsi et se jeta comme un daimôn sur les Troiens. Et le +fleuve aux profonds tourbillons dit à Apollôn: + +-- Hélas! fils de Zeus, toi qui portes l'arc d'argent, tu n'obéis +pas au Kroniôn qui t'avait commandé de venir en aide aux Troiens, +et de les protéger jusqu'au moment où le crépuscule du soir +couvrira de son ombre la terre féconde. + +Il parla ainsi; mais Akhilleus sauta du rivage au milieu de l'eau, +et le fleuve se gonfla en bouillonnant, et, furieux, il roula ses +eaux bouleversées, soulevant tous les cadavres dont il était +plein, et qu'avait faits Akhilleus, et les rejetant sur ses bords +en mugissant comme un taureau. Mais il sauvait ceux qui vivaient +encore, en les cachant parmi ses belles eaux, dans ses tourbillons +profonds. + +Et l'eau tumultueuse et terrible montait autour d'Akhilleus en +heurtant son bouclier avec fureur, et il chancelait sur ses pieds. +Et, alors, il saisit des deux mains un grand orme qui, tombant +déraciné, en déchirant toute la berge, amassa ses branches +épaisses en travers du courant, et, couché tout entier, fit un +pont sur le fleuve. Et Akhilleus, sautant de là hors du gouffre, +s'élança, épouvanté, dans la plaine. Mais le grand fleuve ne +s'arrêta point, et il assombrit la cime de ses flots, afin +d'éloigner le divin Akhilleus du combat, et de reculer la chute +d'Ilios. + +Et le Pèléide fuyait par bonds d'un jet de lance, avec +l'impétuosité de l'aigle noir, de l'aigle chasseur, le plus fort +et le plus rapide des oiseaux. C'est ainsi qu'il fuyait. Et +l'airain retentissait horriblement sur sa poitrine; et il se +dérobait en courant, mais le fleuve le poursuivait toujours à +grand bruit. + +Quand un fontainier a mené, d'une source profonde, un cours d'eau +à travers les plantations et les jardins, et qu'il a écarté avec +sa houe tous les obstacles à l'écoulement, les cailloux roulent +avec le flot qui murmure, et court sur la pente, et devance le +fontainier lui-même. C'est ainsi que le fleuve pressait toujours +Akhilleus, malgré sa rapidité, car les dieux sont plus puissants +que les hommes. Et toutes les fois que le divin et rapide +Akhilleus tentait de s'arrêter, afin de voir si tous les immortels +qui habitent le large Ouranos voulaient l'épouvanter, autant de +fois l'eau du fleuve divin se déroulait par-dessus ses épaules. +Et, triste dans son coeur, il bondissait vers les hauteurs; mais +le Xanthos furieux heurtait obliquement ses genoux et dérobait le +fond sous ses pieds. Et le Pèléide hurla vers le large Ouranos: + +-- Père Zeus! aucun des dieux ne veut-il me délivrer de ce fleuve, +moi, misérable! Je subirais ensuite ma destinée. Certes, nul +d'entre les Ouraniens n'est plus coupable que ma mère bien-aimée +qui m'a menti, disant que je devais périr par les flèches rapides +d'Apollôn sous les murs des Troiens cuirassés. Plût aux dieux que +Hektôr, le plus brave des hommes nourris ici, m'eût tué! Un brave +au moins eût tué un brave. Et, maintenant, voici que ma destinée +est de subir une mort honteuse, étouffé dans ce grand fleuve, +comme un petit porcher qu'un torrent a noyé, tandis qu'il le +traversait par un mauvais temps! + +Il parla ainsi, et aussitôt Poseidaôn et Athènè s'approchèrent de +lui sous des formes humaines; et, prenant sa main entre leurs +mains, ils le rassurèrent. Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui +dit: + +-- Pèléide, rassure-toi, et cesse de craindre. Nous te venons en +aide, Athènè et moi, et Zeus nous approuve. Ta destinée n'est +point de mourir dans ce fleuve, et tu le verras bientôt s'apaiser. +Mais nous te conseillerons sagement, si tu nous obéis. Ne cesse +point d'agir de tes mains dans la rude mêlée, que tu n'aies +renfermé les Troiens dans les illustres murailles d'Ilios, ceux du +moins qui t'auront échappé. Puis, ayant arraché l'âme de Hektôr, +retourne vers les nefs. Nous te réservons une grande gloire. + +Ayant ainsi parlé, ils rejoignirent les immortels. Et Akhilleus, +excité par les paroles des dieux, s'élança dans la plaine où l'eau +débordait de tous côtés, soulevant les belles armes des guerriers +morts, et les cadavres aussi. Et ses genoux le soutinrent contre +le courant impétueux, et le large fleuve ne put le retenir, car +Athènè lui avait donné une grande vigueur. Mais le Skamandros +n'apaisa point sa fureur, et il s'irrita plus encore contre le +Pèléide, et, soulevant toute son onde, il appela le Simoïs à +grands cris: + +-- Cher frère, brisons tous deux la vigueur de cet homme qui +renversera bientôt la grande ville du roi Priamos, car les Troiens +ne combattent plus. Viens très promptement à mon aide. Emplis-toi +de toute l'eau des sources, enfle tous les torrents, et hausse une +grande houle pleine de bruit, de troncs d'arbres et de rochers, +afin que nous arrêtions cet homme féroce qui triomphe, et ose tout +ce qu'osent les dieux. Je jure ceci: à quoi lui serviront sa +force, sa beauté et ses belles armes, quand tout cela sera couché +au fond de mon lit, sous la boue? Et, lui-même, je l'envelopperai +de sables et de limons, et les Akhaiens ne pourront recueillir ses +os, tant je les enfouirai sous la boue. Et la boue sera son +sépulcre, et quand les Akhaiens voudront l'ensevelir, il n'aura +plus besoin de tombeau! + +Il parla ainsi, et sur Akhilleus il se rua tout bouillonnant de +fureur, plein de bruit, d'écume, de sang et de cadavres. Et l'onde +pourprée du fleuve tombé de Zeus se dressa, saisissant le Pèléide. +Et, alors, Hèrè poussa un cri, craignant que le grand fleuve +tourbillonnant engloutît Akhilleus, et elle dit aussitôt à son +fils bien-aimé Hèphaistos + +Va, Hèphaistos, mon fils! combats le Xanthos tourbillonnant que +nous t'avons donné pour adversaire. Va! allume promptement tes +flammes innombrables. Moi, j'exciterai, du sein de la mer, la +violence de Zéphyros et du tempétueux Notos, afin que l'incendie +dévore les têtes et les armes des Troiens. Et toi, brûle tous les +arbres sur les rives du Xanthos, embrase-le lui-même, et n'écoute +ni ses flatteries, ni ses menaces; mais déploie toute ta violence, +jusqu'à ce que je t'avertisse; et, alors, éteins l'incendie +infatigable. + +Elle parla ainsi, et Hèphaistos alluma le vaste feu qui, d'abord, +consuma dans la plaine les nombreux cadavres qu'avait faits +Akhilleus. Et toute la plaine fut desséchée, et l'eau divine fut +réprimée. De même que Boréas, aux jours d'automne, sèche les +jardins récemment arrosés et réjouit le jardinier, de même le feu +dessécha la plaine et brûla les cadavres. Puis, Hèphaistos tourna +contre le fleuve sa flamme resplendissante; et les ormes +brûlaient, et les saules, et les tamaris; et le lotos brûlait, et +le glaïeul, et le cyprès, qui abondaient tous autour du fleuve aux +belles eaux. Et les anguilles et les poissons nageaient çà et là, +ou plongeaient dans les tourbillons, poursuivis par le souffle du +sage Hèphaistos. Et la force même du fleuve fut consumée, et il +cria ainsi: + +-- Hèphaistos! aucun des dieux ne peut lutter contre toi. Je ne +combattrai point tes feux brûlants. Cesse donc. Le divin Akhilleus +peut chasser tous les Troiens de leur ville. Pourquoi les secourir +et que me fait leur querelle? + +Il parla ainsi, brûlant, et ses eaux limpides bouillonnaient. De +même qu'un vase bout sur un grand feu qui fond la graisse d'un +sanglier gras, tandis que la flamme du bois sec l'enveloppe; de +même le beau cours du Xanthos brûlait, et l'eau bouillonnait, ne +pouvant plus couler dans son lit, tant le souffle ardent du sage +Hèphaistos la dévorait. Alors, le Xanthos implora Hèrè en paroles +rapides: + +-- Hèrè! pourquoi ton fils me tourmente-t-il ainsi? Je ne suis +point, certes, aussi coupable que les autres dieux qui secourent +les Troiens. Je m'arrêterai moi-même, si tu ordonnes à ton fils de +cesser. Et je jure aussi de ne plus retarder le dernier jour des +Troiens, quand même Troiè périrait par le feu, quand même les fils +belliqueux des Akhaiens la consumeraient tout entière! + +Et la déesse Hèrè aux bras blancs, l'ayant entendu, dit aussitôt à +son fils bien-aimé Hèphaistos: + +-- Hèphaistos, arrête, mon illustre fils! Il ne convient pas qu'un +dieu soit tourmenté à cause d'un homme. + +Elle parla ainsi, et Hèphaistos éteignit le vaste incendie et +l'eau reprit son beau cours; et la force du Xanthos étant domptée, +ils cessèrent le combat; et, bien qu'irritée, Hèrè les apaisa tous +deux. + +Mais, alors, une querelle terrible s'éleva parmi les autres dieux, +et leur esprit leur inspira des pensées ennemies. Et ils coururent +les uns sur les autres; et la terre large rendit un son immense; +et, au-dessus, le grand Ouranos retentit. Et Zeus, assis sur +l'Olympos, se mit à rire; et la joie emplit son coeur quand il vit +la dissension des dieux. Et ils ne retardèrent point le combat. +Arès, qui rompt les boucliers, attaqua, le premier, Athènè. Et il +lui dit cette parole outrageante, en brandissant sa lance +d'airain: + +-- Mouche à chien! pourquoi pousses-tu les dieux au combat? Tu as +une audace insatiable et un esprit toujours violent. Ne te +souvient-il plus que tu as excité le Tydéide Diomèdès contre moi, +et que tu as conduit sa lance et déchiré mon beau corps? Je pense +que tu vas expier tous les maux que tu m'as causés. + +Il parla ainsi, et il frappa l'horrible aigide à franges d'or qui +ne craint même point la foudre de Zeus. C'est là que le sanglant +Arès frappa de sa longue lance la déesse. Et celle-ci, reculant, +saisit, de sa main puissante, un rocher noir, âpre, immense, qui +gisait dans la plaine, et dont les anciens hommes avaient fait la +borne d'un champ. Elle en frappa le terrible Arès à la gorge et +rompit ses forces. Et il tomba, couvrant de son corps sept +arpents; et ses cheveux furent souillés de poussière, et ses armes +retentirent sur lui. Et Pallas Athènè rit et l'insulta +orgueilleusement en paroles ailées: + +Insensé, qui luttes contre moi, ne sais-tu pas que je me glorifie +d'être beaucoup plus puissante que toi? C'est ainsi que les +Érinnyes vengent ta mère qui te punit, dans sa colère, d'avoir +abandonné les Akhaiens pour secourir les Troiens insolents. + +Ayant ainsi parlé, elle détourna ses yeux splendides. Et voici +qu'Aphroditè, la fille de Zeus, conduisait par la main, hors de la +mêlée, Arès respirant à peine et recueillant ses esprits. Et la +déesse Hèrè aux bras blancs, l'ayant vue, dit à Athènè ces paroles +ailées: + +-- Athènè, fille de Zeus tempétueux, vois-tu cette mouche à chien +qui emmène, hors de la mêlée, Arès, le fléau des vivants? +Poursuis-la. + +Elle parla ainsi, et Athènè, pleine de joie, se jeta sur +Aphroditè, et, la frappant de sa forte main sur la poitrine, elle +fit fléchir ses genoux et son coeur. + +Arès et Aphroditè restèrent ainsi, étendus tous deux sur la terre +féconde; et Athènè les insulta par ces paroles ailées: + +-- Que ne sont-ils ainsi, tous les alliés des Troiens qui +combattent les Akhaiens cuirassés! Que n'ont-ils tous l'audace +d'Aphroditè qui, bravant ma force, a secouru Arès! Bientôt nous +cesserions de combattre, après avoir saccagé la haute citadelle +d'Ilios. + +Elle parla ainsi, et la déesse Hèrè aux bras blancs rit. Et le +puissant qui ébranle la terre dit à Apollôn: + +-- Phoibos, pourquoi restons-nous éloignés l'un de l'autre? Il ne +convient point, quand les autres dieux sont aux mains, que nous +retournions, sans combat, dans l'Ouranos, dans la demeure d'airain +de Zeus. Commence, car tu es le plus jeune, et il serait honteux à +moi de t'attaquer, puisque je suis l'aîné et que je sais plus de +choses. Insensé! as-tu donc un coeur tellement oublieux, et ne te +souvient-il plus des maux que nous avons subis à Ilios, quand, +seuls d'entre les dieux, exilés par Zeus, il fallut servir +l'insolent Laomédôn pendant une année? Une récompense nous fut +promise, et il nous commandait. Et j'entourai d'une haute et belle +muraille la ville des Troiens, afin qu'elle fût inexpugnable; et +toi, Phoibos, tu menais paître, sur les nombreuses cimes de l'Ida +couvert de forêts, les boeufs aux pieds tors et aux cornes +recourbées. Mais quand les Heures charmantes amenèrent le jour de +la récompense, le parjure Laomédôn nous la refusa, nous chassant +avec outrage. Même, il te menaça de te lier les mains et les +pieds, et de te vendre dans les îles lointaines. Et il jura aussi +de nous couper les oreilles avec l'airain. Et nous partîmes, +irrités dans l'âme, à cause de la récompense promise qu'il nous +refusait. Est-ce de cela que tu es reconnaissant à son peuple? Et +ne devrais-tu pas te joindre à nous pour exterminer ces Troiens +parjures, eux, leurs enfants et leurs femmes? + +Et le royal archer Apollôn lui répondit: + +-- Poseidaôn qui ébranles la terre, tu me nommerais insensé, si je +combattais contre toi pour les hommes misérables qui verdissent un +jour semblables aux feuilles, et qui mangent les fruits de la +terre, et qui se flétrissent et meurent bientôt. Ne combattons +point, et laissons-les lutter entre eux. + +Il parla ainsi et s'éloigna, ne voulant point, par respect, +combattre le frère de son père. Et la vénérable Artémis, sa soeur, +chasseresse de bêtes fauves, lui adressa ces paroles injurieuses: + +-- Tu fuis, ô archer! et tu laisses la victoire à Poseidaôn? +Lâche, pourquoi portes-tu un arc inutile? Je ne t'entendrai plus +désormais, dans les demeures paternelles, te vanter comme +auparavant, au milieu des dieux immortels, de combattre Poseidaôn +à forces égales! + +Elle parla ainsi, et l'archer Apollôn ne lui répondit pas; mais la +vénérable épouse de Zeus, pleine de colère, insulta de ces paroles +injurieuses Artémis qui se réjouit de ses flèches: + +-- Chienne hargneuse, comment oses-tu me tenir tête? Il te sera +difficile de me résister, bien que tu lances des flèches et que tu +sois comme une lionne pour les femmes que Zeus te permet de tuer à +ton gré. Il est plus aisé de percer, sur les montagnes, les bêtes +fauves et les biches sauvages que de lutter contre plus puissant +que soi. Mais si tu veux tenter le combat, viens! et tu sauras +combien ma force est supérieure à la tienne, bien que tu oses me +tenir tête! + +Elle parla ainsi, et saisissant d'une main les deux mains +d'Artémis, de l'autre elle lui arracha le carquois des épaules, et +elle l'en souffleta en riant. Et comme Artémis s'agitait çà et là, +les flèches rapides se répandirent de tous côtés. Et Artémis +s'envola, pleurante, comme une colombe qui, loin d'un épervier, se +réfugie sous une roche creuse, car sa destinée n'est point de +périr. Ainsi, pleurante, elle s'enfuit, abandonnant son arc. + +Alors, le messager, tueur d'Argos, dit à Lètô: + +-- Lètô, je ne combattrai point contre toi. Il est dangereux d'en +venir aux mains avec les épouses de Zeus qui amasse les nuées. +Hâte-toi, et va te vanter parmi les dieux immortels de m'avoir +dompté par ta force. + +Il parla ainsi; et Lètô, ramassant l'arc et les flèches éparses +dans la poussière, et les emportant, suivit sa fille. Et celle-ci +parvint à l'Olympos, à la demeure d'airain de Zeus. Et, pleurante, +elle s'assit sur les genoux de son père, et son péplos ambroisien +frémissait. Et le père Kronide lui demanda, en souriant doucement: + +-- Chère fille, qui d'entre les dieux t'a maltraitée ainsi +témérairement, comme si tu avais commis une faute devant tous? + +Et Artémis à la belle couronne lui répondit: + +-- Père, c'est ton épouse, Hèrè aux bras blancs, qui m'a frappée, +elle qui répand sans cesse la dissension parmi les immortels. + +Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, Phoibos Apollôn descendit +dans la sainte Ilios, car il craignait que les Danaens ne +renversassent ses hautes murailles avant le jour fatal. Et les +autres dieux éternels retournèrent dans l'Olympos, les uns irrités +et les autres triomphants; et ils s'assirent auprès du père qui +amasse les nuées. +Mais Akhilleus bouleversait les Troiens et leurs chevaux aux +sabots massifs. De même que la fumée monte d'une ville qui brûle, +jusque dans le large Ouranos; car la colère des dieux est sur elle +et accable de maux tous ses habitants; de même Akhilleus accablait +les Troiens. + +Et le vieux Priamos, debout sur une haute tour, reconnut le féroce +Akhilleus bouleversant et chassant devant lui les phalanges +Troiennes qui ne lui résistaient plus. Et il descendit de la tour +en se lamentant, et il dit aux gardes illustres des portes: + +-- Tenez les portes ouvertes, tant que les peuples mis en fuite +accourront vers la ville. Certes, voici qu'Akhilleus les a +bouleversés et qu'il approche; mais dès que les phalanges +respireront derrière les murailles, refermez les battants massifs, +car je crains que cet homme désastreux se rue dans nos murs. + +Il parla ainsi, et ils ouvrirent les portes en retirant les +barrières, et ils offrirent le salut aux phalanges. Et Apollôn +s'élança au-devant des Troiens pour les secourir. Et ceux-ci, vers +les hautes murailles et la ville, dévorés de soif et couverts de +poussière, fuyaient. Et, furieux, Akhilleus les poursuivait de sa +lance, le coeur toujours plein de rage et du désir de la gloire. + +Alors, sans doute, les fils des Akhaiens eussent pris Troiè aux +portes élevées, si Phoibos Apollôn n'eût excité le divin Agènôr, +brave et irréprochable fils d'Antènôr. Et il lui versa l'audace +dans le coeur, et pour le sauver des lourdes mains de la mort, il +se tint auprès, appuyé contre un hêtre et enveloppé d'un épais +brouillard. + +Mais dès qu'Agènôr eut reconnu le destructeur de citadelles +Akhilleus, il s'arrêta, roulant mille pensées dans son esprit, et +il se dit dans son brave coeur, en gémissant: + +-- Hélas! fuirai-je devant le brave Akhilleus, comme tous ceux-ci +dans leur épouvante? Il me saisira et me tuera comme un lâche que +je serai. Mais si, les laissant se disperser devant le Pèléide +Akhilleus, je fuyais à travers la plaine d'Ilios jusqu'aux cimes +de l'Ida, je m'y cacherais au milieu des taillis épais; et, le +soir, après avoir lavé mes sueurs au fleuve, je reviendrais à +Ilios. Mais pourquoi mon esprit délibère-t-il ainsi? Il me verra +quand je fuirai à travers la plaine, et, me poursuivant de ses +pieds rapides, il me saisira. Et alors je n'éviterai plus la mort +et les kères, car il est bien plus fort que tous les autres +hommes. Pourquoi n'irais-je pas à sa rencontre devant la ville? +Sans doute son corps est vulnérable à l'airain aigu, quoique le +Kronide Zeus lui donne la victoire. + +Ayant ainsi parlé, et son brave coeur l'excitant à combattre, il +attendit Akhilleus. De même qu'une panthère qui, du fond d'une +épaisse forêt, bondit, au-devant du chasseur, et que les +aboiements des chiens ne troublent ni n'épouvantent; et qui, +blessée d'un trait ou de l'épée, ou même percée de la lance, ne +recule point avant qu'elle ait déchiré son ennemi ou qu'il l'ait +tuée; de même le fils de l'illustre Antènôr, le divin Agènôr, ne +voulait point reculer avant de combattre Akhilleus. Et, tendant +son bouclier devant lui, et brandissant sa lance, il s'écria: + +-- Certes, tu as espéré trop tôt, illustre Akhilleus, que tu +renverserais aujourd'hui la ville des braves Troiens. Insensé! tu +subiras encore bien des maux pour cela. Nous sommes, dans Ilios, +un grand nombre d'hommes courageux qui saurons défendre nos +parents bien-aimés, nos femmes et nos enfants; et c'est ici que tu +subiras ta destinée, bien que tu sois un guerrier terrible et +plein d'audace. + +Il parla ainsi, et lança sa pique aiguë d'une main vigoureuse. Et +il frappa la jambe d'Akhilleus, au-dessous du genou. Et l'airain +résonna contre l'étain récemment forgé de la knèmide qui repoussa +le coup, car elle était le présent d'un dieu. Et le Pèléide se +jeta sur le divin Agènôr. Mais Apollôn lui refusa la victoire, car +il lui enleva l'Anténoride en le couvrant d'un brouillard épais, +et il le retira sain et sauf du combat. Puis il détourna par une +ruse le Pèléide des Troiens, en se tenant devant lui, sous la +forme d'Agènôr. Et il le fuyait, se laissant poursuivre à travers +la plaine fertile et le long du Skamandros tourbillonnant, et le +devançant à peine pour l'égarer. Et, pendant ce temps, les Troiens +épouvantés rentraient en foule dans Ilios qui s'en emplissait. Et +ils ne s'arrêtaient point hors de la ville et des murs, pour +savoir qui avait péri ou qui fuyait; mais ils s'engloutissaient +ardemment dans Ilios, tous ceux que leurs pieds et leurs genoux +avaient sauvés. + + +Chant 22 + +Ainsi les Troiens, chassés comme des faons, rentraient dans la +ville. Et ils séchaient leur sueur, et ils buvaient, apaisant leur +soif. Et les Akhaiens approchaient des murs, en lignes serrées et +le bouclier aux épaules. Mais la moire fatale fit que Hektôr resta +devant Ilios et les portes Skaies. Et Phoibos Apollôn dit au +Pèléide: + +-- Pèléide aux pieds rapides, toi qui n'es qu'un mortel, pourquoi +poursuis-tu un dieu immortel? Ne vois-tu pas que je suis un dieu? +Mais ta fureur n'a point de fin. Ne songes-tu donc plus aux +Troiens que tu poursuivais, et qui se sont enfermés dans leur +ville, tandis que tu t'écartais de ce côté? Cependant tu ne me +tueras point, car je ne suis pas mortel. + +Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit, plein de colère: + +-- Ô Apollôn, le plus funeste de tous les dieux, tu m'as aveuglé +en m'écartant des murailles! Sans doute, de nombreux Troiens +auraient encore mordu la terre avant de rentrer dans Ilios, et tu +m'as enlevé une grande gloire. Tu les as sauvés aisément, ne +redoutant point ma vengeance. Mais, certes, je me vengerais de +toi, si je le pouvais! + +Ayant ainsi parlé, il s'élança vers la ville, en méditant de +grandes actions, tel qu'un cheval victorieux qui emporte aisément +un char dans la plaine. Ainsi Akhilleus agitait rapidement ses +pieds et ses genoux. Et le vieux Priamos l'aperçut le premier, se +ruant à travers la plaine, et resplendissant comme l'étoile +caniculaire dont les rayons éclatent parmi les astres innombrables +de la nuit, et qu'on nomme le chien d'Oriôn. Et c'est la plus +éclatante des étoiles, mais c'est aussi un signe funeste qui +présage une fièvre ardente aux misérables hommes mortels. Et +l'airain resplendissait ainsi autour de la poitrine d'Akhilleus +qui accourait. + +Et le vieillard se lamentait en se frappant la tête, et il levait +ses mains, et il pleurait, poussant des cris et suppliant son fils +bien-aimé. Et celui-ci était debout devant les portes, plein du +désir de combattre Akhilleus. Et le vieillard, les mains étendues, +lui dit d'une voix lamentable: + +-- Hektôr, mon fils bien-aimé, n'attends point cet homme, étant +seul et loin des tiens, de peur que, tué par le Pèléiôn, tu ne +subisses ta destinée, car il est bien plus fort que toi. Ah! le +misérable, que n'est-il aussi cher aux dieux qu'à moi! Bientôt les +chiens et les oiseaux le dévoreraient étendu contre terre, et ma +douleur affreuse serait apaisée. De combien de braves enfants ne +m'a-t-il point privé, en les tuant, ou en les vendant aux îles +lointaines! Et je ne vois point, au milieu des Troiens rentrés +dans Ilios, mes deux fils Lykaôn et Polydôros, qu'a enfantés +Laothoè, la plus noble des femmes. S'ils sont vivants sous les +tentes, certes, nous les rachèterons avec de l'or et de l'airain, +car j'en ai beaucoup, et le vieux et illustre Altès en a beaucoup +donné à sa fille; mais s'ils sont morts, leur mère et moi qui les +avons engendrés, nous les pleurerons jusque dans les demeures +d'Aidès! Mais la douleur de nos peuples sera bien moindre si tu +n'es pas dompté par Akhilleus. Mon fils, rentre à la hâte dans nos +murs, pour le salut des Troiens et des Troiennes. Ne donne pas une +telle gloire au Pèléide, et ne te prive pas de la douce vie. Aie +pitié de moi, malheureux, qui vis encore, et à qui le père Zeus +réserve une affreuse destinée aux limites de la vieillesse, ayant +vu tous les maux m'accabler: mes fils tués, mes filles enlevées, +mes foyers renversés, mes petits-enfants écrasés contre terre et +les femmes de mes fils entraînées par les mains inexorables des +Akhaiens! Et moi-même, le dernier, les chiens mangeurs de chair +crue me déchireront sous mes portiques, après que j'aurai été +frappé de l'airain, ou qu'une lance m'aura arraché l'âme. Et ces +chiens, gardiens de mon seuil et nourris de ma table dans mes +demeures, furieux, et ayant bu tout mon sang, se coucheront sous +mes portiques! On peut regarder un jeune homme percé de l'airain +aigu et couché mort dans la mêlée, car il est toujours beau, bien +qu'il soit nu; mais une barbe blanche et les choses de la pudeur +déchirées par les chiens, c'est la plus misérable des destinées +pour les misérables mortels! + +Le vieillard parla ainsi, et il arrachait ses cheveux blancs; mais +il ne fléchissait point l'âme de Hektôr. Et voici que sa mère +gémissait et pleurait, et que, découvrant son sein et soulevant +d'une main sa mamelle, elle dit ces paroles lamentables: + +-- Hektôr, mon fils, respecte ce sein et prends pitié de moi! Si +jamais je t'ai donné cette mamelle qui apaisait tes vagissements +d'enfant, souviens-t'en, mon cher fils! Fuis cet homme, rentre +dans nos murs, ne t'arrête point pour le combattre. Car s'il te +tuait, ni moi qui t'ai enfanté, ni ta femme richement dotée, nous +ne te pleurerons sur ton lit funèbre; mais, loin de nous, auprès +des nefs des Argiens, les chiens rapides te mangeront! + +Et ils gémissaient ainsi, conjurant leur fils bien-aimé mais ils +ne fléchissaient point l'âme de Hektôr, qui attendait le grand +Akhilleus. De même qu'un dragon montagnard nourri d'herbes +vénéneuses, et plein de rage, se tord devant son repaire avec des +yeux horribles, en attendant un homme qui approche; de même +Hektôr, plein d'un ferme courage, ne reculait point. Et, le +bouclier appuyé contre le relief de la tour, il se disait dans son +coeur: + +-- Malheur à moi si je rentre dans les murailles! Polydamas +m'accablera de reproches, lui qui me conseillait de ramener les +Troiens dans la ville, cette nuit fatale où le divin Akhilleus +s'est levé. Je ne l'ai point écouté, et, certes, son conseil était +le meilleur. Et voici que j'ai perdu mon peuple par ma folie. Je +crains maintenant les Troiens et les Troiennes aux longs péplos. +Le plus lâche pourra dire: -- Hektôr, trop confiant dans ses +forces, a perdu son peuple!’ Ils parleront ainsi. Mieux vaut ne +rentrer qu'après avoir tué Akhilleus, ou bien mourir glorieusement +pour Ilios. Si, déposant mon bouclier bombé et mon casque solide, +et appuyant ma lance au mur, j'allais au-devant du brave +Akhilleus? Si je lui promettais de rendre aux Atréides Hélénè et +toutes les richesses qu'Alexandros a portées à Troiè sur ses nefs +creuses? Car c'est là l'origine de nos querelles. Si j'offrais aux +Akhaiens de partager tout ce que la ville renferme, ayant fait +jurer par serment aux Troiens de ne rien cacher et de partager +tous les trésors que contient la riche Ilios? Mais à quoi songe +mon esprit? Je ne supplierai point Akhilleus, car il n'aurait ni +respect ni pitié pour moi, et, désarmé que je serais, il me +tuerait comme une femme. Non! Il ne s'agit point maintenant de +causer du chêne ou du rocher comme le jeune homme et la jeune +fille qui parlent entre eux; mais or il s'agit de combattre et de +voir à qui l'Olympien donnera la victoire. + +Et il songeait ainsi, attendant Akhilleus. Et le Pèléide +approchait semblable à l'impétueux guerrier Arès et brandissant de +la main droite la terrible lance Pèlienne. Et l'airain +resplendissait, semblable à l'éclair, ou au feu ardent, ou à +Hélios qui se lève. Mais dès que Hektôr l'eut vu, la terreur le +saisit et il ne put l'attendre; et, laissant les portes derrière +lui, il s'enfuit épouvanté. Et le Pèléide s'élança de ses pieds +rapides. + +De même que, sur les montagnes, un épervier, le plus rapide des +oiseaux, poursuit une colombe tremblante qui fuit d'un vol oblique +et qu'il presse avec des cris aigus, désirant l'atteindre et la +saisir; de même Akhilleus se précipitait, et Hektôr, tremblant, +fuyait devant lui sous les murs des Troiens, en agitant ses genoux +rapides. Et ils passèrent auprès de la colline et du haut figuier, +à travers le chemin et le long des murailles. Et ils parvinrent +près du fleuve au beau cours, là où jaillissent les deux fontaines +du Skamandros tourbillonnant. Et l'une coule, tiède, et une fumée +s'en exhale comme d'un grand feu; et l'autre filtre, pendant +l'été, froide comme la grêle, ou la neige, ou le dur cristal de +l'eau. + +Et auprès des fontaines, il y avait deux larges et belles cuves de +pierre où les femmes des Troiens et leurs filles charmantes +lavaient leurs robes splendides, au temps de la paix, avant +l'arrivée des Akhaiens. Et c'est là qu'ils couraient tous deux, +l'un fuyant, et l'autre le poursuivant. Et c'était un brave qui +fuyait, et un plus brave qui le poursuivait avec ardeur. Et ils ne +se disputaient point une victime, ni le dos d'un boeuf, prix de la +course parmi les hommes; mais ils couraient pour la vie de Hektôr +dompteur de chevaux. + +De même que deux chevaux rapidement élancés, dans les jeux +funéraires d'un guerrier, pour atteindre la borne et remporter un +prix magnifique, soit un trépied, soit une femme; de même ils +tournèrent trois fois, de leurs pieds rapides, autour de la ville +de Priamos. Et tous les dieux les regardaient. Et voici que le +père des dieux et des hommes parla ainsi: + +-- Ô malheur! certes, je vois un homme qui m'est cher fuir autour +des murailles. Mon coeur s'attriste sur Hektôr, qui a souvent +brûlé pour moi de nombreuses cuisses de boeuf, sur les cimes du +grand Ida ou dans la citadelle d'Ilios. Le divin Akhilleus le +poursuit ardemment, de ses pieds rapides, autour de la ville de +Priamos. Allons, délibérez, ô dieux immortels. L'arracherons-nous +à la mort, ou dompterons-nous son courage par les mains du Pèléide +Akhilleus? + +Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit: + +-- Ô père foudroyant qui amasses les nuées, qu'as-tu dit? Tu veux +arracher à la mort lugubre cet homme mortel que la destinée a +marqué pour mourir! Fais-le; mais jamais, nous, les dieux, nous ne +t'approuverons. + +Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi: + +-- Rassure-toi, Tritogénéia, chère fille. Je n'ai point parlé dans +une volonté arrêtée, et je veux te complaire. Va, et agis comme tu +le voudras. + +Il parla ainsi, excitant Athènè déjà pleine d'ardeur; et elle +s'élança du faîte de l'Olympos. + +Et, cependant, le rapide Akhilleus pressait sans relâche Hektôr, +de même qu'un chien presse, sur les montagnes, le faon d'une +biche. Il le poursuit à travers les taillis et les vallées des +bois; et quand il se cache tremblant sous un buisson, le chien +flaire sa trace et le découvre aussitôt. De même Hektôr ne pouvait +se dérober au rapide Pèléiade. Autant de fois il voulait regagner +les portes Dardaniennes et l'abri des tours hautes et solides d'où +les Troiens pouvaient le secourir de leurs flèches, autant de fois +Akhilleus le poursuivait en le chassant vers la plaine; mais +Hektôr revenait toujours vers Ilios. De même que, dans un songe, +on poursuit un homme qui fuit, sans qu'on puisse l'atteindre et +qu'il puisse échapper, de même l'un ne pouvait saisir son ennemi, +ni celui-ci lui échapper. Mais comment Hektôr eût-il évité plus +longtemps les kères de la mort, si Apollôn, venant à son aide pour +la dernière fois, n'eût versé la vigueur dans ses genoux rapides? + +Et le divin Akhilleus ordonnait à ses peuples, par un signe de +tête, de ne point lancer contre Hektôr de flèches mortelles, de +peur que quelqu'un le tuât et remportât cette gloire avant lui. +Mais, comme ils revenaient pour la quatrième fois aux fontaines du +Skamandros, le père Zeus déploya ses balances d'or, et il y mit +deux kères de la mort violente, l'une pour Akhilleus et l'autre +pour Hektôr dompteur de chevaux. Et il les éleva en les tenant par +le milieu, et le jour fatal de Hektôr descendit vers les demeures +d'Aidès, et Phoibos Apollôn l'abandonna, et la déesse Athènè aux +yeux clairs, s'approchant du Pèléide, lui dit ces paroles ailées: + +-- J'espère enfin, illustre Akhilleus cher à Zeus, que nous allons +remporter une grande gloire auprès des nefs Akhaiennes, en tuant +Hektôr insatiable de combats. Il ne peut plus nous échapper, même +quand l'archer Apollôn, faisant mille efforts pour le sauver, se +prosternerait devant le père Zeus tempétueux. Arrête-toi, et +respire. Je vais persuader le Priamide de venir à toi et de te +combattre. + +Athènè parla ainsi, et Akhilleus, plein de joie, s'arrêta, appuyé +sur sa lance d'airain. Et Athènè, le quittant, s'approcha du divin +Hektôr, étant semblable à Dèiphobos par le corps et par la voix. +Et, debout auprès de lui, elle lui dit ces paroles ailées: + +-- Ô mon frère, voici que le rapide Akhilleus te presse en te +poursuivant autour de la ville de Priamos. Tenons ferme et faisons +tête tous deux à l'ennemi. + +Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit: + +-- Dèiphobos, certes, tu étais déjà le plus cher de mes frères, de +tous ceux que Hékabè et Priamos ont engendrés; mais je dois +t'honorer bien plus dans mon coeur, aujourd'hui que, pour me +secourir, tu es sorti de nos murailles, où tous les autres restent +enfermés. + +Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit: + +-- Ô mon frère, notre père et notre mère vénérable m'ont supplié à +genoux, et tous mes compagnons aussi, de rester dans les murs, car +tous sont épouvantés; mais mon âme était en proie à une amère +douleur. Maintenant, combattons bravement, et ne laissons point +nos lances en repos, et voyons si Akhilleus, nous ayant tués, +emportera nos dépouilles sanglantes vers les nefs creuses, ou s'il +sera dompté par ta lance. + +Athènè parla ainsi avec ruse et elle le précéda. Et dès qu'ils se +furent rencontrés, le grand Hektôr au casque mouvant parla ainsi +le premier: + +-- Je ne te fuirai pas plus longtemps, fils de Pèleus. Je t'ai fui +trois fois autour de la grande ville de Priamos et je n'ai point +osé attendre ton attaque; mais voici que mon coeur me pousse à te +tenir tête. Je tuerai ou je serai tué. Mais attestons les dieux, +et qu'ils soient les fidèles témoins et les gardiens de nos +pactes. Je ne t'outragerai point cruellement, si Zeus me donne la +victoire et si je t'arrache l'âme; mais, Akhilleus, après t'avoir +dépouillé de tes belles armes, je rendrai ton cadavre aux +Akhaiens. Fais de même, et promets-le. + +Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un oeil sombre, lui +répondit: + +-- Hektôr, le plus exécrable des hommes, ne me parle point de +pactes. De même qu'il n'y a point d'alliances entre les lions et +les hommes, et que les loups et les agneaux, loin de s'accorder, +se haïssent toujours; de même il m'est impossible de ne pas te +haïr, et il n'y aura point de pactes entre nous avant qu'un des +deux ne tombe, rassasiant de son sang le terrible guerrier Arès. +Rappelle tout ton courage. C'est maintenant que tu vas avoir +besoin de toute ton adresse et de toute ta vigueur, car tu n'as +plus de refuge, et voici que Pallas Athènè va te dompter par ma +lance, et que tu expieras en une fois les maux de mes compagnons +que tu as tués dans ta fureur! + +Il parla ainsi, et, brandissant sa longue pique, il la lança; mais +l'illustre Hektôr la vit et l'évita; et la pique d'airain, passant +au-dessus de lui, s'enfonça en terre. Et Pallas Athènè, l'ayant +arrachée, la rendit à Akhilleus, sans que le prince des peuples, +Hektôr, s'en aperçût. Et le Priamide dit au brave Pèléide: + +-- Tu m'as manqué, ô Akhilleus semblable aux dieux! Zeus ne +t'avait point enseigné ma destinée, comme tu le disais; mais ce +n'étaient que des paroles vaines et rusées, afin de m'effrayer et +de me faire oublier ma force et mon courage. Ce ne sera point dans +le dos que tu me perceras de ta lance, car je cours droit à toi. +Frappe donc ma poitrine, si un dieu te l'accorde, et tente +maintenant d'éviter ma lance d'airain. Plût aux dieux que tu la +reçusses tout entière dans le corps! La guerre serait plus facile +aux Troiens si je te tuais, car tu es leur pire fléau. + +Il parla ainsi en brandissant sa longue pique, et il la lança; et +elle frappa, sans dévier, le milieu du bouclier du Pèléide; mais +le bouclier la repoussa au loin. Et Hektôr, irrité qu'un trait +inutile se fût échappé de sa main, resta plein de trouble, car il +n'avait que cette lance. Et il appela à grands cris Dèiphobos au +bouclier brillant, et il lui demanda une autre lance; mais, +Dèiphobos ayant disparu, Hektôr, dans son esprit, connut sa +destinée, et il dit: + +-- Malheur à moi! voici que les dieux m'appellent à la mort. Je +croyais que le héros Dèiphobos était auprès de moi; mais il est +dans nos murs. C'est Athènè qui m'a trompé. La mauvaise mort est +proche; la voilà, plus de refuge. Ceci plaisait dès longtemps à +Zeus et au fils de Zeus, Apollôn, qui tous deux cependant +m'étaient bienveillants. Et voici que la moire va me saisir! Mais, +certes, je ne mourrai ni lâchement, ni sans gloire, et +j'accomplirai une grande action qu'apprendront les hommes futurs. + +Il parla ainsi, et, tirant l'épée aiguë qui pendait, grande et +lourde, sur son flanc, il se jeta sur Akhilleus, semblable à +l'aigle qui, planant dans les hauteurs, descend dans la plaine à +travers les nuées obscures, afin d'enlever la faible brebis ou le +lièvre timide. Ainsi se ruait Hektôr, en brandissant l'épée aiguë. +Et Akhilleus, emplissant son coeur d'une rage féroce, se rua aussi +sur le Priamide. Et il portait son beau bouclier devant sa +poitrine, et il secouait son casque éclatant aux quatre cônes et +aux splendides crinières d'or mouvantes que Hèphaistos avait +fixées au sommet. Comme Hespéros, la plus belle des étoiles +ouraniennes, se lève au milieu des astres de la nuit, ainsi +resplendissait l'éclair de la pointe d'airain que le Pèléide +brandissait, pour la perte de Hektôr, cherchant sur son beau corps +la place où il frapperait. Les belles armes d'airain que le +Priamide avait arrachées au cadavre de Patroklos le couvraient en +entier, sauf à la jointure du cou et de l'épaule, là où la fuite +de l'âme est la plus prompte. C'est là que le divin Akhilleus +enfonça sa lance, dont la pointe traversa le cou de Hektôr; mais +la lourde lance d'airain ne trancha point le gosier, et il pouvait +encore parler. Il tomba dans la poussière, et le divin Akhilleus +se glorifia ainsi: + +-- Hektôr, tu pensais peut-être, après avoir tué Patroklos, +n'avoir plus rien à craindre? Tu ne songeais point à moi qui étais +absent. Insensé! un vengeur plus fort lui restait sur les nefs +creuses, et c'était moi qui ai rompu tes genoux! Va! les chiens et +les oiseaux te déchireront honteusement, et les Akhaiens +enseveliront Patroklos! + +Et Hektôr au casque mouvant lui répondit, parlant à peine: + +-- Je te supplie par ton âme, par tes genoux, par tes parents, ne +laisse pas les chiens me déchirer auprès des nefs Akhaiennes. +Accepte l'or et l'airain que te donneront mon père et ma mère +vénérable. Renvoie mon corps dans mes demeures, afin que les +Troiens et les Troiennes me déposent avec honneur sur le bûcher. + +Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un oeil sombre, lui +dit: + +-- Chien! ne me supplie ni par mes genoux, ni par mes parents. +Plût aux dieux que j'eusse la force de manger ta chair crue, pour +le mal que tu m'as fait! Rien ne sauvera ta tête des chiens, quand +même on m'apporterait dix et vingt fois ton prix, et nulle autres +présents; quand même le Dardanide Priamos voudrait te racheter ton +poids d'or! Jamais la mère vénérable qui t'a enfanté ne te +pleurera couché sur un lit funèbre. Les chiens et les oiseaux te +déchireront tout entier! + +Et Hektôr au casque mouvant lui répondit en mourant: + +-- Certes, je prévoyais, te connaissant bien, que je ne te +fléchirais point, car ton coeur est de fer. Souviens-toi que les +dieux me vengeront le jour où Pâris et Phoibos Apollôn te tueront, +malgré ton courage, devant les portes Skaies. + +Et la mort l'ayant interrompu, son âme s'envola de son corps chez +Aidès, pleurant sa destinée mauvaise, sa vigueur et sa jeunesse. + +Et Akhilleus dit à son cadavre: + +-- Meurs! Je subirai ma destinée quand Zeus et les autres dieux le +voudront. + +Ayant ainsi parlé, il arracha sa lance d'airain du cadavre, et, la +posant à l'écart, il dépouilla les épaules du Priamide de ses +armes sanglantes. Et les fils des Akhaiens accoururent, et ils +admiraient la grandeur et la beauté de Hektôr; et chacun le +blessait de nouveau, et ils disaient en se regardant: + +-- Certes, Hektôr est maintenant plus aisé à manier que le jour où +il incendiait les nefs. + +Ils parlaient ainsi, et chacun le frappait. Mais aussitôt que le +divin Akhilleus aux pieds rapides eut dépouillé le Priamide de ses +armes, debout au milieu des Akhaiens, il leur dit ces paroles +ailées: + +-- Ô amis, princes et chefs des Argiens, puisque les dieux m'ont +donné de tuer ce guerrier qui nous a accablés de plus de maux que +tous les autres à la fois, allons assiéger la ville, et sachons +quelle est la pensée des Troiens: s'ils veulent, le Priamide étant +mort, abandonner la citadelle, ou y rester, bien qu'ils aient +perdu Hektôr. Mais à quoi songe mon esprit? Il gît auprès des +nefs, mort, non pleuré, non enseveli, Patroklos, que je +n'oublierai jamais tant que je vivrai, et que mes genoux +remueront! Même quand les morts oublieraient chez Aidès, moi je me +souviendrai de mon cher compagnon. Et maintenant, ô fils des +Akhaiens, chantez les paians et retournons aux nefs en entraînant +ce cadavre. Nous avons remporté une grande gloire, nous avons tué +le divin Hektôr, à qui les Troiens adressaient des voeux, dans +leur ville, comme à un dieu. + +Il parla ainsi, et il outragea indignement le divin Hektôr. Il lui +perça les tendons des deux pieds, entre le talon et la cheville, +et il y passa des courroies. Et il l'attacha derrière le char, +laissant traîner la tête. Puis, déposant les armes illustres dans +le char, il y monta lui-même, et il fouetta les chevaux, qui +s'élancèrent avec ardeur. Et le Priamide Hektôr était ainsi traîné +dans un tourbillon de poussière, et ses cheveux noirs en étaient +souillés, et sa tête était ensevelie dans la poussière, cette tête +autrefois si belle que Zeus livrait maintenant à l'ennemi, pour +être outragée sur la terre de la patrie. + +Ainsi toute la tête de Hektôr était souillée de poussière. Et sa +mère, arrachant ses cheveux et déchirant son beau voile, gémissait +en voyant de loin son fils. Et son père pleurait misérablement, et +les peuples aussi hurlaient et pleuraient par la ville. On eût dit +que la haute Ilios croulait tout entière dans le feu. Et les +peuples retenaient à grand'peine le vieux Priamos désespéré qui +voulait sortir des portes Dardaniennes. Et, se prosternant devant +eux, il les suppliait, les nommant par leurs noms: + +-- Mes amis, laissez-moi sortir seul de la ville, afin que j'aille +aux nefs des Akhaiens. Je supplierai cet homme impie qui accomplit +d'horribles actions. Il respectera peut-être mon âge, il aura +peut-être pitié de ma vieillesse; car son père aussi est vieux, +Pèleus, qui l'a engendré et nourri pour la ruine des Troiens, et +surtout pour m'accabler de maux. Que de fils florissants il m'a +tués! Et je gémis moins sur eux tous ensemble que sur le seul +Hektôr, dont le regret douloureux me fera descendre aux demeures +d'Aidès. Plût aux dieux qu'il fût mort dans nos bras! Au moins, +sur son cadavre, nous nous serions rassasiés de larmes et de +sanglots, la mère malheureuse qui l'a enfanté et moi! + +Il parla ainsi en pleurant. Et tous les citoyens pleuraient. Et, +parmi les Troiennes, Hékabè commença le deuil sans fin: + +-- Mon enfant! pourquoi suis-je encore vivante, malheureuse, +puisque tu es mort? Toi qui, les nuits et les jours, étais ma +gloire dans Ilios, et l'unique salut des Troiens et des Troiennes, +qui, dans la ville, te recevaient comme un dieu! Certes, tu +faisais toute leur gloire, quand tu vivais; mais voici que la +moire et la mort t'ont saisi! + +Elle parla ainsi en pleurant. Et la femme de Hektôr ne savait rien +encore, aucun messager ne lui ayant annoncé que son époux était +resté hors des portes. Et, dans sa haute demeure fermée, elle +tissait une toile double, splendide et ornée de fleurs variées. Et +elle ordonnait aux servantes à la belle chevelure de préparer, +dans la demeure, et de mettre un grand trépied sur le feu, afin +qu'un bain chaud fût prêt pour Hektôr à son retour du combat. +L'insensée ignorait qu'Athènè aux yeux clairs avait tué Hektôr par +les mains d'Akhilleus, loin de tous les bains. Mais elle entendit +des lamentations et des hurlements sur la tour. Et ses membres +tremblèrent, et la navette lui tomba des mains, et elle dit aux +servantes à la belle chevelure: + +-- Venez. Que deux d'entre vous me suivent, afin que je voie ce +qui nous arrive, car j'ai entendu la voix de la vénérable mère de +Hektôr. Mon coeur bondit dans ma poitrine, et mes genoux +défaillent. Peut-être quelque malheur menace-t-il les fils de +Priamos. Plaise aux dieux que mes paroles soient vaines! Mais je +crains que le divin Akhilleus, ayant écarté le brave Hektôr de la +ville, le poursuive dans la plaine et dompte son courage. Car mon +époux ne reste point dans la foule des guerriers, et il combat en +tête de tous, ne le cédant à aucun. + +Elle parla ainsi et sortit de sa demeure, semblable à une +bakkhante et le coeur palpitant, et les servantes la suivaient. +Arrivée sur la tour, au milieu de la foule des hommes, elle +s'arrêta, regardant du haut des murailles, et reconnut Hektôr +traîné devant la ville. Et les chevaux rapides le traînaient +indignement vers les nefs creuses des Akhaiens. Alors, une nuit +noire couvrit ses yeux, et elle tomba à la renverse, inanimée. Et +tous les riches ornements se détachèrent de sa tête, la +bandelette, le noeud, le réseau, et le voile que lui avait donné +Aphroditè d'or le jour où Hektôr au casque mouvant l'avait emmenée +de la demeure d'Êétiôn, après lui avoir donné une grande dot. Et +les soeurs et les belles-soeurs de Hektôr l'entouraient et la +soutenaient dans leurs bras, tandis qu'elle respirait à peine. Et +quand elle eut recouvré l'esprit, elle dit, gémissant au milieu +des Troiennes: + +-- Hektôr! ô malheureuse que je suis! Nous sommes nés pour une +même destinée: toi, dans Troiè et dans la demeure de Priamos; moi, +dans Thèbè, sous le mont Plakos couvert de forêts, dans la demeure +d'Êétiôn, qui m'éleva toute petite, père malheureux d'une +malheureuse. Plût aux dieux qu'il ne m'eût point engendrée! +Maintenant tu descends vers les demeures d'Aidès, dans la terre +creuse, et tu me laisses, dans notre demeure, veuve et accablée de +deuil. Et ce petit enfant que nous avons engendré tous deux, +malheureux que nous sommes! tu ne le protégeras pas, Hektôr, +puisque tu es mort, et lui ne te servira point de soutien. Même +s'il échappait à cette guerre lamentable des Akhaiens, il ne peut +s'attendre qu'au travail et à la douleur, car ils lui enlèveront +ses biens. Le jour qui fait un enfant orphelin lui ôte aussi tous +ses jeunes amis. Il est triste au milieu de tous, et ses joues +sont toujours baignées de larmes. Indigent, il s'approche des +compagnons de son père, prenant l'un par le manteau et l'autre par +la tunique. Si l'un d'entre eux, dans sa pitié, lui offre une +petite coupe, elle mouille ses lèvres sans rafraîchir son palais. +Le jeune homme, assis entre son père et sa mère, le repousse de la +table du festin, et, le frappant de ses mains, lui dit des paroles +injurieuses: -- Va-t'en! ton père n'est pas des nôtres!’ Et +l'enfant revient en pleurant auprès de sa mère veuve. Astyanax, +qui autrefois mangeait la moelle et la graisse des brebis sur les +genoux de son père; qui, lorsque le sommeil le prenait et qu'il +cessait de jouer, dormait dans un doux lit, aux bras de sa +nourrice, et le coeur rassasié de délices; maintenant Astyanax, +que les Troiens nommaient ainsi, car Hektôr défendait seul leurs +hautes murailles, subira mille maux, étant privé de son père bien- +aimé. Et voici, Hektôr, que les vers rampants te mangeront auprès +des nefs éperonnées, loin de tes parents, après que les chiens se +seront rassasiés de ta chair. Tu possédais, dans tes demeures, de +beaux et doux vêtements, oeuvre des femmes; mais je les brûlerai +tous dans le feu ardent, car ils ne te serviront pas et tu ne +seras pas enseveli avec eux. Qu'ils soient donc brûlés en ton +honneur au milieu des Troiens et des Troiennes! + +Elle parla ainsi en pleurant, et toutes les femmes se lamentaient +comme elle. + + +Chant 23 + +Et tandis qu'ils gémissaient ainsi par la ville, les Akhaiens +arrivèrent aux nefs et au Hellespontos. Et ils se dispersèrent, et +chacun rentra dans sa nef. Mais Akhilleus ne permit point aux +Myrmidones de se séparer, et il dit à ses braves compagnons: + +-- Myrmidones aux chevaux rapides, mes chers compagnons, ne +détachons point des chars nos chevaux aux sabots massifs; mais, +avec nos chevaux et nos chars, pleurons Patroklos, car tel est +l'honneur dû aux morts. Après nous être rassasiés de deuil, nous +délierons nos chevaux, et, tous, nous prendrons notre repas ici. + +Il parla ainsi, et ils se lamentaient, et Akhilleus le premier. +Et, en gémissant, ils poussèrent trois fois les chevaux aux belles +crinières autour du cadavre; et Thétis augmentait leur désir de +pleurer. Et, dans le regret du héros Patroklos, les larmes +baignaient les armes et arrosaient le sable. Au milieu d'eux, le +Pèléide commença le deuil lamentable, en posant ses mains tueuses +d'homme sur la poitrine de son ami: + +-- Sois content de moi, ô Patroklos, dans les demeures d'Aidès. +Tout ce que je t'ai promis, je l'accomplirai. Hektôr, jeté aux +chiens, sera déchiré par eux; et, pour te venger, je tuerai devant +ton bûcher douze nobles fils des Troiens. + +Il parla ainsi, et il outragea indignement le divin Hektôr en le +couchant dans la poussière devant le lit du Ménoitiade. Puis, les +Myrmidones quittèrent leurs splendides armes d'airain, dételèrent +leurs chevaux hennissants et s'assirent en foule autour de la nef +du rapide Aiakide, qui leur offrit le repas funèbre. Et beaucoup +de boeufs blancs mugissaient sous le fer, tandis qu'on les +égorgeait ainsi qu'un grand nombre de brebis et de chèvres +bêlantes. Et beaucoup de porcs gras cuisaient devant la flamme du +feu. Et le sang coulait abondamment autour du cadavre. Et les +princes Akhaiens conduisirent le prince Pèléiôn aux pieds rapides +vers le divin Agamemnôn, mais non sans peine, car le regret de son +compagnon emplissait son coeur. + +Et quand ils furent arrivés à la tente d'Agamemnôn, celui-ci +ordonna aux hérauts de poser un grand trépied sur le feu, afin que +le Pèléide, s'il y consentait, lavât le sang qui le souillait. +Mais il s'y refusa toujours et jura un grand serment: + +-- Non! par Zeus, le plus haut et le meilleur des dieux, je ne +purifierai point ma tête que je n'aie mis Patroklos sur le bûcher, +élevé son tombeau et coupé ma chevelure. Jamais, tant que je +vivrai, une telle douleur ne m'accablera plus. Mais achevons ce +repas odieux. Roi des hommes, Agamemnôn, commande qu'on apporte, +dès le matin, le bois du bûcher, et qu'on l'apprête, car il est +juste d'honorer ainsi Patroklos, qui subit les noires ténèbres. Et +le feu infatigable le consumera promptement à tous les yeux, et +les peuples retourneront aux travaux de la guerre. + +Il parla ainsi, et les princes, l'ayant entendu, lui obéirent. Et +tous, préparant le repas, mangèrent; et aucun ne se plaignit d'une +part inégale. Puis, ils se retirèrent sous les tentes pour y +dormir. + +Mais le Pèléide était couché, gémissant, sur le rivage de la mer +aux bruits sans nombre, au milieu des Myrmidones, en un lieu où +les flots blanchissaient le bord. Et le doux sommeil, lui versant +l'oubli de ses peines, l'enveloppa, car il avait fatigué ses beaux +membres en poursuivant Hektôr autour de la haute Ilios. Et l'âme +du malheureux Patroklos lui apparut, avec la grande taille, les +beaux yeux, la voix et jusqu'aux vêtements du héros. Elle s'arrêta +sur la tête d'Akhilleus et lui dit: + +-- Tu dors, et tu m'oublies, Akhilleus. Vivant, tu ne me +négligeais point, et, mort, tu m'oublies. Ensevelis-moi, afin que +je passe promptement les portes d'Aidès. Les âmes, ombres des +morts, me chassent et ne me laissent point me mêler à elles au- +delà du fleuve; et je vais, errant en vain autour des larges +portes de la demeure d'Aidès. Donne-moi la main; je t'en supplie +en pleurant, car je ne reviendrai plus du Hadès, quand vous +m'aurez livré au bûcher. Jamais plus, vivants tous deux, nous ne +nous confierons l'un à l'autre, assis loin de nos compagnons, car +la kèr odieuse qui m'était échue dès ma naissance m'a enfin saisi. +Ta moire fatale, ô Akhilleus égal aux dieux, est aussi de mourir +sous les murs des Troiens magnanimes! Mais je te demande ceci, et +puisses-tu me l'accorder: Akhilleus, que mes ossements ne soient +point séparés des tiens, mais qu'ils soient unis comme nous +l'avons été dans tes demeures. Quand Ménoitios m'y conduisit tout +enfant, d'Opoèn, parce que j'avais tué déplorablement, dans ma +colère, le fils d'Amphidamas, en jouant aux dés, le cavalier +Pèleus me reçut dans ses demeures, m'y éleva avec tendresse et me +nomma ton compagnon. Qu'une seule urne reçoive donc nos cendres, +cette urne d'or que t'a donnée ta mère vénérable. + +Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit: + +-- Pourquoi es-tu venu, ô tête chère! et pourquoi me commander ces +choses? Je t'obéirai, et les accomplirai promptement. Mais reste, +que je t'embrasse un moment, au moins! Adoucissons notre amère +douleur. + +Il parla ainsi, et il étendit ses mains affectueuses; mais il ne +saisit rien, et l'âme rentra en terre comme une fumée, avec un +âpre murmure. Et Akhilleus se réveilla stupéfait et, frappant ses +mains, il dit ces paroles lugubres: + +-- Ô dieux! l'âme existe encore dans le Hadès, mais comme une +vaine image, et sans corps. L'âme du malheureux Patroklos m'est +apparue cette nuit, pleurant et se lamentant, et semblable à lui- +même; et elle m'a ordonné d'accomplir ses voeux. + +Il parla ainsi, et il excita la douleur de tous les Myrmidones; et +Éôs aux doigts couleur de rose les trouva gémissant autour du +cadavre. + +Mais le roi Agamemnôn pressa les hommes et les mulets de sortir +des tentes et d'amener le bois. Et un brave guerrier les +commandait, Mèrionès, compagnon du courageux Idoméneus. Et ils +allaient, avec les haches qui tranchent le bois, et les cordes +bien tressées, et les mulets marchaient devant eux. Et, +franchissant les pentes, et les rudes montées et les précipices, +ils arrivèrent aux sommets de l'Ida où abondent les sources. Et, +aussitôt, de leurs haches pesantes, ils abattirent les chênes +feuillus qui tombaient à grand bruit. Et les Akhaiens y attelaient +les mulets qui dévoraient la terre de leurs pieds, se hâtant +d'emporter vers le camp leur charge à travers les broussailles +épaisses. Et les Akhaiens traînaient aussi les troncs feuillus, +ainsi que le commandait Mèrionès, le compagnon d'Idoméneus qui +aime les braves. Et ils déposèrent le bois sur le rivage, là où +Akhilleus avait marqué le grand tombeau de Patroklos et le sien. + +Puis, ayant amassé un immense monceau, ils s'assirent, attendant. +Et Akhilleus ordonna aux braves Myrmidones de se couvrir de leurs +armes et de monter sur leurs chars. Et ils se hâtaient de s'armer +et de monter sur leurs chars, guerriers et conducteurs. Et, +derrière les cavaliers, s'avançaient des nuées d'hommes de pied; +et, au milieu d'eux, Patroklos était porté par ses compagnons, qui +couvraient son cadavre de leurs cheveux qu'ils arrachaient. Et, +triste, le divin Akhilleus soutenait la tête de son irréprochable +compagnon qu'il allait envoyer dans le Hadès. + +Et quand ils furent arrivés au lieu marqué par Akhilleus, ils +déposèrent le corps et bâtirent le bûcher. Et le divin Akhilleus +aux pieds rapides eut une autre pensée. Et il coupa, à l'écart, sa +chevelure blonde qu'il avait laissée croître pour le fleuve +Sperkhios; et, gémissant, il dit, les yeux sur la mer sombre: + +-- Sperkhios! c'est en vain que mon père Pèleus te promit qu'à mon +retour dans la chère terre de la patrie je couperais ma chevelure, +et que je te sacrifierais de saintes hécatombes et cinquante +béliers, à ta source, là où sont ton temple et ton autel parfumé. +Le vieillard te fit ce voeu; mais tu n'as point exaucé son désir, +car je ne reverrai plus la chère terre de la patrie. C'est au +héros Patroklos que j'offre ma chevelure pour qu'il l'emporte. + +Ayant ainsi parlé, il déposa sa chevelure entre les mains de son +cher compagnon, augmentant ainsi la douleur de tous, et la lumière +de Hélios fût tombée tandis qu'ils pleuraient encore, si +Akhilleus, s'approchant d'Agamemnôn, ne lui eût dit: + +-- Atréide, à qui tout le peuple Akhaien obéit, plus tard il +pourra se rassasier de larmes. Commande-lui de s'éloigner du +bûcher et de préparer son repas. Nous, les chefs, qui avons un +plus grand souci de Patroklos, restons seuls. + +Et le roi des hommes, Agamemnôn, l'ayant entendu, renvoya aussitôt +le peuple vers les nefs égales; et les ensevelisseurs, restant +seuls, amassèrent le bois. Et ils firent le bûcher de cent pieds +sur toutes ses faces, et, sur son faîte, ils déposèrent, pleins de +tristesse, le cadavre de Patroklos. Puis, ils égorgèrent et +écorchèrent devant le bûcher une foule de brebis grasses et de +boeufs aux pieds flexibles. Et le magnanime Akhilleus, couvrant +tout le cadavre de leur graisse, de la tête aux pieds, entassa +tout autour leurs chairs écorchées. Et, s'inclinant sur le lit +funèbre, il y plaça des amphores de miel et d'huile. Puis, il jeta +sur le bûcher quatre chevaux aux beaux cous. Neuf chiens familiers +mangeaient autour de sa table. Il en tua deux qu'il jeta dans le +bûcher. Puis, accomplissant une mauvaise pensée, il égorgea douze +nobles enfants des Troiens magnanimes. Puis, il mit le feu au +bûcher, afin qu'il fût consumé, et il gémit, appelant son cher +compagnon: + +-- Sois content de moi, ô Patroklos! dans le Hadès, car j'ai +accompli tout ce que je t'ai promis. Le feu consume avec toi douze +nobles enfants des magnanimes Troiens. Pour le Priamide Hektôr, je +ne le livrerai point au feu, mais aux chiens. + +Il parla ainsi dans sa colère; mais les chiens ne devaient point +déchirer Hektôr, car, jour et nuit, la fille de Zeus, Aphroditè, +les chassait au loin, oignant le corps d'une huile ambroisienne, +afin que le Pèléide ne le déchirât point en le traînant. Et +Phoibos Apollôn enveloppait d'une nuée ouranienne le lieu où était +couché le cadavre, de peur que la force de Hélios n'en desséchât +les nerfs et les chairs. + +Mais le bûcher de Patroklos ne brûlait point. Alors le divin +Akhilleus aux pieds rapides pria à l'écart les deux vents Boréas +et Zéphyros, leur promettant de riches sacrifices. Et, faisant des +libations avec une coupe d'or, il les supplia de venir, afin de +consumer promptement le cadavre, en enflammant le bûcher. Et la +rapide Iris entendit ses prières et s'envola en messagère auprès +des vents. Et, rassemblés en foule dans la demeure du violent +Zéphyros, ils célébraient un festin. Et la rapide Iris survint et +s'arrêta sur le seuil de pierre. Et, dès qu'ils l'eurent vue de +leurs yeux, tous se levèrent, et chacun l'appela près de lui. Mais +elle ne voulut point s'asseoir et leur dit: + +-- Ce n'est pas le temps de m'asseoir. Je retourne aux bouches de +l'Okéanos, dans la terre des Aithiopiens, là où ils sacrifient des +hécatombes aux immortels, et j'en ai ma part. Mais Akhilleus +appelle Boréas et le sonore Zéphyros. Il les supplie de venir, +leur promettant de riches sacrifices s'ils excitent le feu à +consumer le bûcher sur lequel gît Patroklos que pleurent tous les +Akhaiens. + +Elle parla ainsi et s'envola. Et les deux vents se ruèrent avec un +bruit immense, chassant devant eux les nuées tumultueuses. Et ils +traversèrent la mer, et l'eau se souleva sous leur souffle +violent; et ils arrivèrent devant la riche Troiè et se jetèrent +sur le feu; et toute la nuit, soufflant horriblement, ils +irritèrent les flammes du bûcher; et, toute la nuit, le rapide +Akhilleus, puisant le vin à pleine coupe d'un kratère d'or, et le +répandant, arrosa la terre, appelant l'âme du malheureux +Patroklos. Comme un père qui se lamente, en brûlant les ossements +de son jeune fils dont la mort accable ses malheureux parents de +tristesse; de même Akhilleus gémissait en brûlant les ossements de +son compagnon, se roulant devant le bûcher, et se lamentant. + +Et quand l'étoile du matin reparut, messagère de lumière, et, +après elle, quand Éôs au péplos couleur de safran se répandit sur +la mer, alors le bûcher s'apaisa et la flamme s'éteignit, et les +vents partirent, s'en retournant dans leur demeure, à travers la +mer thrèkienne, dont les flots soulevés grondaient. Et le Pèléide, +quittant le bûcher, se coucha accablé de fatigue, et le doux +sommeil le saisit. Mais bientôt le bruit et le tumulte de ceux qui +se rassemblaient autour de l'Atréide le réveillèrent. Et il se +leva, et leur dit: + +-- Atréides, et vous, princes des Akhaiens, éteignez avec du vin +noir toutes les parties du bûcher que le feu a brûlées, et nous +recueillerons les os de Patroklos Ménoitiade. Ils sont faciles à +reconnaître, car le cadavre était au milieu du bûcher, et, loin de +lui tout autour, brûlaient confusément les chevaux et les hommes. +Déposons dans une urne d'or ces os recouverts d'une double +graisse, jusqu'à ce que je descende moi-même dans le Hadès. Je ne +demande point maintenant un grand sépulcre. Que celui-ci soit +simple. Mais vous, Akhaiens, qui survivrez sur vos nefs bien +construites, vous nous élèverez, après ma mort, un vaste et grand +tombeau. + +Il parla ainsi, et ils obéirent au rapide Pèléiôn. Et ils +éteignirent d'abord avec du vin noir toutes les parties du bûcher +que le feu avait brûlées; et la cendre épaisse tomba. Puis, en +pleurant, ils déposèrent dans une urne d'or, couverts d'une double +graisse, les os blancs de leur compagnon plein de douceur, et ils +mirent, sous la tente du Pèléide, cette urne enveloppée d'un voile +léger. Puis, marquant la place du tombeau, ils en creusèrent les +fondements autour du bûcher, et ils mirent la terre en monceau, et +ils partirent, ayant élevé le tombeau. + +Mais Akhilleus retint le peuple en ce lieu, et le fit asseoir en +un cercle immense, et il fit apporter des nefs les prix: des +vases, des trépieds, des chevaux, des mulets, des boeufs aux +fortes têtes, des femmes aux belles ceintures, et du fer brillant. +Et, d'abord, il offrit des prix illustres aux cavaliers rapides: +une femme irréprochable, habile aux travaux, et un trépied à anse, +contenant vingt-deux mesures, pour le premier vainqueur; pour le +second, une jument de six ans, indomptée et pleine d'un mulet; +pour le troisième, un vase tout neuf, beau, blanc, et contenant +quatre mesures; pour le quatrième, deux talents d'or; et pour le +cinquième, une urne neuve à deux anses. Et le Pèléide se leva et +dit aux Argiens: + +-- Atréides, et vous, très braves Akhaiens, voici, dans +l'enceinte, les prix offerts aux cavaliers. Si les Akhaiens +luttaient aujourd'hui pour un autre mort, certes, j'emporterais +ces prix dans mes tentes, car vous savez que mes chevaux +l'emportent sur tous, étant immortels. Poseidaôn les donna à mon +père Pèleus qui me les a donnés. Mais ni moi, ni mes chevaux aux +sabots massifs nous ne combattrons. Ils ont perdu l'irréprochable +vigueur de leur doux conducteur qui baignait leurs crinières +d'huile liquide, après les avoir lavées dans une eau pure; et +maintenant ils pleurent, les crinières pendantes, et ils restent +immobiles et pleins de tristesse. Mais vous qui, parmi tous les +Akhaiens, vous confiez en vos chevaux et en vos chars solides, +descendez dans l'enceinte. + +Le Pèléide parla ainsi, et de rapides cavaliers se levèrent. Et, +le premier, se leva le roi des hommes, Eumèlos, le fils bien-aimé +d'Admètès, très habile à mener un char. Et après lui, se leva le +brave Diomèdès Tydéide, conduisant sous le joug les chevaux de +Trôos qu'il avait enlevés autrefois à Ainéias, quand celui-ci fut +sauvé par Apollôn. Et, après Diomèdès, se leva le blond Ménélaos +Atréide, aimé de Zeus. Et il conduisait sous le joug deux chevaux +rapides: Aithè, jument d'Agamemnôn, et Podargos, qui lui +appartenait. Et l'Ankhisiade Ekhépôlos avait donné Aithè à +Agamemnôn, afin de ne point le suivre vers la haute Ilios. Et il +était resté, vivant dans les délices, car Zeus lui avait donné de +grandes richesses, et il habitait la grande Sikiôn. Et Ménélaos la +conduisait sous le joug, pleine d'ardeur. Et, après l'Atréide, se +leva, conduisant deux beaux chevaux, Antilokhos, l'illustre fils +du magnanime roi Nestôr Nèlèiade. Et les chevaux rapides qui +traînaient son char étaient pyliens. Et le père, debout auprès de +son fils, donnait des conseils excellents au jeune homme déjà +plein de prudence: + +-- Antilokhos, certes, Zeus et Poseidaôn, t'ayant aimé tout jeune, +t'ont enseigné à mener un char; c'est pourquoi on ne peut +t'instruire davantage. Tu sais tourner habilement la borne, mais +tes chevaux sont lourds, et je crains un malheur. Les autres ne te +sont pas supérieurs en science, mais leurs chevaux sont plus +rapides. Allons, ami, réfléchis à tout, afin que les prix ne +t'échappent pas. Le bûcheron vaut mieux par l'adresse que par la +force. C'est par son art que le pilote dirige sur la noire mer une +nef rapide, battue par les vents; et le conducteur de chars +l'emporte par son habileté sur le conducteur de chars. Celui qui +s'abandonne à ses chevaux et à son char vagabonde follement çà et +là, et ses chevaux s'emportent dans le stade, et il ne peut les +retenir. Mais celui qui sait les choses utiles, quand il conduit +des chevaux lourds, regardant toujours la borne, l'effleure en la +tournant. Et il ne lâche point tout d'abord les rênes en cuir de +boeuf, mais, les tenant d'une main ferme, il observe celui qui le +précède. Je vais te montrer la borne. On la reconnaît aisément. Là +s'élève un tronc desséché, d'une aune environ hors de terre et que +la pluie ne peut nourrir. C'est le tronc d'un chêne ou d'un pin. +Devant lui sont deux pierres blanches, posées de l'un et l'autre +côté, au détour du chemin, et, en deçà comme au-delà, s'étend +l'hippodrome aplani. C'est le tombeau d'un homme mort autrefois, +ou une limite plantée par les anciens hommes, et c'est la borne +que le divin Akhilleus aux pieds rapides vous a marquée. Quand tu +en approcheras, pousse tout auprès tes chevaux et ton char. +Penche-toi, de ton char bien construit, un peu sur la gauche, et +excite le cheval de droite de la voix et du fouet, en lui lâchant +toutes les rênes. Que ton cheval de gauche rase la borne, de façon +que le moyeu de la roue la touche presque; mais évite de heurter +la pierre, de peur de blesser tes chevaux et de briser ton char, +ce qui ferait la joie des autres, mais ta propre honte. Enfin, +ami, sois adroit et prudent. Si tu peux dépasser la borne le +premier, il n'en est aucun qui ne te poursuive vivement, mais nul +ne te devancera, quand même on pousserait derrière toi le divin +Atréiôn, ce rapide cheval d'Adrestès, qui était de race divine, ou +même les illustres chevaux de Laomédôn qui furent nourris ici. + +Et le Nèlèiôn Nestôr, ayant ainsi parlé et enseigné toute chose à +son fils, se rassit. Et, le cinquième, Mèrionès conduisait deux +chevaux aux beaux crins. + +Puis, ils montèrent tous sur leurs chars, et ils jetèrent les +sorts; et Akhilleus les remua, et Antilokhos Nestôréide vint le +premier, puis le roi Eumèlos, puis l'Atréide Ménélaos illustre par +sa lance, puis Mèrionès, et le dernier fut le Tydéide, le plus +brave de tous. Et ils se placèrent dans cet ordre, et Akhilleus +leur marqua la borne, au loin dans la plaine; et il envoya comme +inspecteur le divin Phoinix, compagnon de son père, afin qu'il +surveillât la course et dît la vérité. + +Et tous ensemble, levant le fouet sur les chevaux et les excitant +du fouet et de la voix, s'élancèrent dans la plaine, loin des +nefs. Et la poussière montait autour de leurs poitrines, comme un +nuage ou comme une tempête; et les crinières flottaient au vent; +et les chars tantôt semblaient s'enfoncer en terre, et tantôt +bondissaient au-dessus. Mais les conducteurs se tenaient fermes +sur leurs sièges, et leur coeur palpitait du désir de la victoire, +et chacun excitait ses chevaux qui volaient, soulevant la +poussière de la plaine. + +Mais quand les chevaux rapides, ayant atteint la limite de la +course, revinrent vers la blanche mer, l'ardeur des combattants et +la vitesse de la course devinrent visibles. Et les rapides juments +du Phèrètiade parurent les premières; et les chevaux troiens de +Diomèdès les suivaient de si près, qu'ils semblaient monter sur le +char. Et le dos et les larges épaules d'Eumèlos étaient chauffés +de leur souffle, car ils posaient sur lui leurs têtes. Et, certes, +Diomèdès eût vaincu ou rendu la lutte égale, si Phoibos Apollôn, +irrité contre le fils de Tydeus, n'eût fait tomber de ses mains le +fouet splendide. Et des larmes de colère jaillirent de ses yeux, +quand il vit les juments d'Eumèlos se précipiter plus rapides, et +ses propres chevaux se ralentir, n'étant plus aiguillonnés. + +Mais Apollôn, retardant le Tydéide, ne put se cacher d'Athènè. Et, +courant au prince des peuples, elle lui rendit son fouet et +remplit ses chevaux de vigueur. Puis, furieuse, et poursuivant le +fils d'Admètès, elle brisa le joug des juments, qui se dérobèrent. +Et le timon tomba rompu; et Eumèlos aussi tomba auprès de la roue, +se déchirant les bras, la bouche et les narines. Et il resta muet, +le front meurtri et les yeux pleins de larmes. + +Alors, Diomèdès, le devançant, poussa ses chevaux aux sabots +massifs, bien au-delà de tous, car Athènè leur avait donné une +grande vigueur et accordait la victoire au Tydéide. Et, après lui, +le blond Ménélaos Atréide menait son char, puis Antilokhos, qui +exhortait les chevaux de son père: + +-- Prenez courage, et courez plus rapidement. Certes, je ne vous +ordonne point de lutter contre les chevaux du brave Tydéide, car +Athènè donne la vitesse à leurs pieds et accorde la victoire à +leur maître; mais atteignez les chevaux de l'Atréide, et ne +faiblissez point, de peur que Aithè, qui n'est qu'une jument, vous +couvre de honte. + +Pourquoi tardez-vous, mes braves? Mais je vous le dis, et, certes, +ceci s'accomplira: Nestôr, le prince des peuples, ne se souciera +plus de vous; et il vous percera de l'airain aigu, si, par +lâcheté, nous ne remportons qu'un prix vil. Hâtez-vous et +poursuivez promptement l'Atréide. Moi, je vais méditer une ruse, +et je le devancerai au détour du chemin, et je le tromperai. + +Il parla ainsi, et les chevaux, effrayés des menaces du prince, +coururent plus rapidement. Et le brave Antilokhos vit que le +chemin se rétrécissait. La terre était défoncée par l'amas des +eaux de l'hiver, et une partie du chemin était rompue, formant un +trou profond. C'était là que se dirigeait Ménélaos pour éviter le +choc des chars. Et Antilokhos y poussa aussi ses chevaux aux +sabots massifs, hors de la voie, sur le bord du terrain en pente. +Et l'Atréide fut saisi de crainte et dit à Antilokhos: + +-- Antilokhos, tu mènes tes chevaux avec imprudence. Le chemin est +étroit, mais il sera bientôt plus large. Prends garde de nous +briser tous deux en heurtant mon char. + +Il parla ainsi, mais Antilokhos, comme s'il ne l'avait point +entendu, aiguillonna plus encore ses chevaux. Aussi rapides que le +jet d'un disque que lance de l'épaule un jeune homme qui éprouve +ses forces, les deux chars s'élancèrent de front. Mais l'Atréide +ralentit sa course et attendit, de peur que les chevaux aux sabots +massifs, se heurtant dans le chemin, ne renversassent les chars, +et qu'Antilokhos et lui, en se hâtant pour la victoire, ne fussent +précipités dans la poussière. Mais le blond Ménélaos, irrité, lui +dit: + +-- Antilokhos, aucun homme n'est plus perfide que toi! Va! c'est +bien faussement que nous te disions sage. Mais tu ne remporteras +point le prix sans te parjurer. + +Ayant ainsi parlé, il exhorta ses chevaux et leur cria: + +-- Ne me retardez pas, et n'ayez point le coeur triste. Leurs +pieds et leurs genoux seront plus tôt fatigués que les vôtres, car +ils sont vieux tous deux. + +Il parla ainsi, et ses chevaux, effrayés par la voix du roi, +s'élancèrent, et atteignirent aussitôt ceux d'Antilokhos. + +Cependant les Argiens, assis dans le stade, regardaient les chars +qui volaient dans la plaine, en soulevant la poussière. Et +Idoméneus, chef des Krètois, les vit le premier. Étant assis hors +du stade, sur une hauteur, il entendit une voix qui excitait les +chevaux, et il vit celui qui accourait le premier, dont toute la +robe était rouge, et qui avait au front un signe blanc, rond comme +l'orbe de Sélénè. Et il se leva et dit aux Argiens: + +-- Ô amis, princes et chefs des Argiens, voyez-vous ces chevaux +comme moi? Il me semble que ce sont d'autres chevaux et un autre +conducteur qui tiennent maintenant la tête. Peut-être les premiers +au départ ont-ils subi un malheur dans la plaine. Je les ai vus +tourner la borne et je ne les vois plus, et cependant j'embrasse +toute la plaine troienne. Ou les rênes auront échappé au +conducteur et il n'a pu tourner la borne heureusement, ou il est +tombé, brisant son char, et ses juments furieuses se sont +dérobées. Mais regardez vous-mêmes; je ne vois point clairement +encore; cependant, il me semble que c'est un guerrier Aitôlien qui +commande parmi les Argiens, le brave fils de Tydeus dompteur de +chevaux, Diomèdès. + +Et le rapide Aias, fils d'Oileus, lui répondit amèrement: + +-- Idoméneus, pourquoi toujours bavarder? Ce sont ces mêmes +juments aux pieds aériens qui arrivent à travers la vaste plaine. +Tu n'es certes pas le plus jeune parmi les Argiens, et les yeux +qui sortent de ta tête ne sont point les plus perçants. Mais tu +bavardes sans cesse. Il ne te convient pas de tant parler, car +beaucoup d'autres ici valent mieux que toi. Ce sont les juments +d'Eumèlos qui arrivent les premières, et c'est lui qui tient +toujours les rênes. + +Et le chef des Krètois, irrité, lui répondit: + +-- Aias, excellent pour la querelle, homme injurieux, le dernier +des Argiens, ton âme est toute féroce! Allons! déposons un +trépied, ou un vase, et prenons tous deux pour arbitre l'Atréide +Agamemnôn. Qu'il dise quels sont ces chevaux, et tu le sauras à +tes dépens. + +Il parla ainsi, et le rapide Aias, fils d'Oileus, plein de colère, +se leva pour lui répondre par d'outrageantes paroles, et il y +aurait eu une querelle entre eux, si Akhilleus, s'étant levé, +n'eût parlé: + +-- Ne vous adressez pas plus longtemps d'injurieuses paroles, Aias +et Idoméneus. Cela ne convient point, et vous blâmeriez qui en +ferait autant. Restez assis, et regardez. Ces chevaux qui se +hâtent pour la victoire vont arriver. Vous verrez alors quels sont +les premiers et les seconds. + +Il parla ainsi, et le Tydéide arriva, agitant sans relâche le +fouet sur ses chevaux, qui, en courant, soulevaient une haute +poussière qui enveloppait leur conducteur. Et le char, orné d'or +et d'étain, était enlevé par les chevaux rapides; et l'orbe des +roues laissait à peine une trace dans la poussière, tant ils +couraient rapidement. Et le char s'arrêta au milieu du stade; et +des flots de sueur coulaient de la tête et du poitrail des +chevaux. Et Diomèdès sauta de son char brillant et appuya le fouet +contre le joug. Et, sans tarder, le brave Sthénélos saisit le +prix. Il remit la femme et le trépied à deux anses à ses +magnanimes compagnons, et lui-même détela les chevaux. + +Et, après Diomèdès, le Nèlèiôn Antilokhos arriva, poussant ses +chevaux et devançant Ménélaos par ruse et non par la rapidité de +sa course. Et Ménélaos le poursuivait de près. Autant est près de +la roue un cheval qui traîne son maître, sur un char, dans la +plaine, tandis que les derniers crins de sa queue touchent les +jantes, et qu'il court à travers l'espace; autant Ménélaos suivait +de près le brave Antilokhos. Bien que resté en arrière à un jet de +disque, il l'avait atteint aussitôt, car Aithè aux beaux crins, la +jument d'Agamemnôn, avait redoublé d'ardeur; et si la course des +deux chars eût été plus longue, l'Atréide eût sans doute devancé +Antilokhos. Et Mèrionès, le brave compagnon d'Idoméneus, venait, à +un jet de lance, derrière l'illustre Ménélaos, ses chevaux étant +très lourds, et lui-même étant peu habile à conduire un char dans +le stade. + +Mais le fils d'Admètès venait le dernier de tous, traînant son +beau char et poussant ses chevaux devant lui. Et le divin +Akhilleus aux pieds rapides, le voyant, en eut compassion, et, +debout au milieu des Argiens, il dit ces paroles ailées: + +-- Ce guerrier excellent ramène le dernier ses chevaux aux sabots +massifs. Donnons-lui donc le second prix, comme il est juste, et +le fils de Tydeus emportera le premier. + +Il parla ainsi, et tous y consentirent; et il allait donner à +Eumélos la jument promise, si Antilokhos, le fils du magnanime +Nestôr, se levant, n'eût répondu à bon droit au Pèléide Akhilleus: + +-- Ô Akhilleus, je m'irriterai violemment contre toi, si tu fais +ce que tu as dit. Tu veux m'enlever mon prix, parce que, malgré +son habileté, Eumèlos a vu son char se rompre! Il devait supplier +les immortels. Il ne serait point arrivé le dernier. Si tu as +compassion de lui, et s'il t'est cher, il y a, sous ta tente, +beaucoup d'or, de l'airain, des brebis, des captives et des +chevaux aux sabots massifs. Donne-lui un plus grand prix que le +mien, dès maintenant, et que les Akhaiens y applaudissent, soit; +mais je ne céderai point mon prix. Que le guerrier qui voudrait me +le disputer combatte d'abord contre moi. + +Il parla ainsi, et le divin Akhilleus aux pieds vigoureux rit, +approuvant Antilokhos, parce qu'il l'aimait; et il lui répondit +ces paroles ailées: + +-- Antilokhos, si tu veux que je prenne dans ma tente un autre +prix pour Eumèlos, je le ferai. Je lui donnerai la cuirasse que +j'enlevai à Astéropaios. Elle est d'or et entourée d'étain +brillant. Elle est digne de lui. + +Il parla ainsi, et il ordonna à son cher compagnon Automédôn de +l'apporter de sa tente, et Automédôn partit et l'apporta. Et +Akhilleus la remit aux mains d'Eumèlos, qui la reçut avec joie. + +Et Ménélaos se leva au milieu de tous, triste et violemment irrité +contre Antilokhos. Un héraut lui mit le sceptre entre les mains et +ordonna aux Argiens de faire silence, et le divin guerrier parla +ainsi: + +--Antilokhos, toi qui étais plein de sagesse, pourquoi en as-tu +manqué? Tu as déshonoré ma gloire; tu as jeté en travers des miens +tes chevaux qui leur sont bien inférieurs. Vous, princes et chefs +des Argiens, jugez équitablement entre nous. Que nul d'entre les +Akhaiens aux tuniques d'airain ne puisse dire: Ménélaos a opprimé +Antilokhos par des paroles mensongères et a ravi son prix, car ses +chevaux ont été vaincus, mais lui l'a emporté par sa puissance. +Mais je jugerai moi-même, et je ne pense pas qu'aucun des Danaens +me blâme, car mon jugement sera droit. Antilokhos, approche, +enfant de Zeus, comme il est juste. Debout, devant ton char, +prends en main ce fouet que tu agitais sur tes chevaux, et jure +par Poseidaôn qui entoure la terre que tu n'as point traversé ma +course par ruse. + +Et le sage Antilokhos lui répondit: + +-- Pardonne maintenant, car je suis beaucoup plus jeune que toi, +roi Ménélaos, et tu es plus âgé et plus puissant. Tu sais quels +sont les défauts d'un jeune homme; l'esprit est très vif et la +réflexion très légère. Que ton coeur s'apaise. Je te donnerai moi- +même cette jument indomptée que j'ai reçue; et, si tu me demandais +plus encore, j'aimerais mieux te le donner aussi, ô fils de Zeus, +que de sortir pour toujours de ton coeur et d'être en exécration +aux dieux. + +Le fils du magnanime Nestôr parla ainsi et remit la jument entre +les mains de Ménélaos; et le coeur de celui-ci se remplit de joie, +comme les épis sous la rosée, quand les campagnes s'emplissent de +la moisson croissante. Ainsi, ton coeur fut joyeux, ô Ménélaos! Et +il répondit en paroles ailées: + +-- Antilokhos, ma colère ne te résiste pas, car tu n'as jamais été +ni léger, ni injurieux. La jeunesse seule a égaré ta prudence; +mais prends garde désormais de tromper tes supérieurs par des +ruses. Un autre d'entre les Akhaiens ne m'eût point apaisé aussi +vite; mais toi, ton père excellent et ton frère, vous avez subi +beaucoup de maux pour ma cause. Donc, je me rends à ta prière, et +je te donne cette jument qui m'appartient, afin que tous les +Akhaiens soient témoins que mon coeur n'a jamais été ni +orgueilleux, ni dur. + +Il parla ainsi, et il donna la jument à Noèmôn, compagnon +d'Antilokhos. Lui-même, il prit le vase splendide, et Mèrionès +reçut les deux talents d'or, prix de sa course. Et le cinquième +prix restait, l'urne à deux anses. Et Akhilleus, la portant à +travers l'assemblée des Argiens, la donna à Nestôr, et lui dit: + +-- Reçois ce présent, vieillard, et qu'il te soit un souvenir des +funérailles de Patroklos, que tu ne reverras plus parmi les +Argiens. Je te donne ce prix que tu n'as point disputé; car tu ne +combattras point avec les cestes, tu ne lutteras point, tu ne +lanceras point la pique et tu ne courras point, car la lourde +vieillesse t'accable. + +Ayant ainsi parlé, il lui mit l'urne aux mains, et Nestôr la +recevant avec joie, lui répondit ces paroles ailées: + +-- Mon fils, certes, tu as bien parlé. Ami, je n'ai plus, en +effet, mes membres vigoureux. Mes pieds sont lourds et mes bras ne +sont plus agiles. Plût aux dieux que je fusse jeune, et que ma +force fût telle qu'à l'époque où les Épéiens ensevelirent le roi +Amarinkeus dans Bouprasiôn! Ses fils déposèrent des prix, et aucun +guerrier ne fut mon égal parmi les Épéiens, les Pyliens et les +magnanimes Aitôliens. Je vainquis au pugilat Klydomèdeus, fils +d'Énops; à la lutte, Agkaios le Pleurônien qui se leva contre moi. +Je courus plus vite que le brave Iphiklos; je triomphai, au combat +de la lance, de Phyleus et de Polydôros; mais, à la course des +chars, par leur nombre, les Aktoriônes remportèrent la victoire, +et ils m'enlevèrent ainsi les plus beaux prix. Car ils étaient +deux: et l'un tenait fermement les rênes, et l'autre le fouet. Tel +j'étais autrefois, et maintenant de plus jeunes accomplissent ces +travaux, et il me faut obéir à la triste vieillesse; mais, alors, +j'excellais parmi les héros. Va! continue par d'autres combats les +funérailles de ton compagnon. J'accepte ce présent avec joie, et +mon coeur se réjouit de ce que tu te sois souvenu de moi qui te +suis bienveillant, et de ce que tu m'aies honoré, comme il est +juste qu'on m'honore parmi les Argiens. Que les dieux, en retour, +te comblent de leurs grâces! + +Il parla ainsi, et le Pèléide s'en retourna à travers la grande +assemblée des Akhaiens, après avoir écouté jusqu'au bout la propre +louange du Nèlèiade. + +Et il déposa les prix pour le rude combat des poings. Et il amena +dans l'enceinte, et il lia de ses mains une mule laborieuse, de +six ans, indomptée et presque indomptable; et il déposa une coupe +ronde pour le vaincu. Et, debout, il dit au milieu des Argiens: + +-- Atréides, et vous Akhaiens aux belles knèmides, j'appelle, pour +disputer ces prix, deux hommes vigoureux à se frapper de leurs +poings levés. Que tous les Akhaiens le sachent, celui à qui +Apollôn donnera la victoire, conduira dans sa tente cette mule +patiente, et le vaincu emportera cette coupe ronde. + +Il parla ainsi, et aussitôt un homme vigoureux et grand se leva, +Épéios, fils de Panopeus, habile au combat du poing. Il saisit la +mule laborieuse et dit: + +-- Qu'il vienne, celui qui veut emporter cette coupe, car je ne +pense pas qu'aucun des Akhaiens puisse emmener cette mule, m'ayant +vaincu par le poing; car, en cela, je me glorifie de l'emporter +sur tous. N'est-ce point assez que je sois inférieur dans le +combat? Aucun homme ne peut exceller en toutes choses. Mais, je le +dis, et ma parole s'accomplira: je briserai le corps de mon +adversaire et je romprai ses os. Que ses amis s'assemblent ici en +grand nombre pour l'emporter, quand il sera tombé sous mes mains. + +Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et le seul Euryalos se +leva, homme illustre, fils du roi Mèkisteus Talionide qui, +autrefois, alla dans Thèbè aux funérailles d'Oidipous, et qui +l'emporta sur tous les Kadméiônes. Et l'illustre Tydéide +s'empressait autour d'Euryalos, l'animant de ses paroles, car il +lui souhaitait la victoire. Et il lui mit d'abord une ceinture, et +il l'arma de courroies faites du cuir d'un boeuf sauvage. + +Puis, les deux combattants s'avancèrent au milieu de l'enceinte. +Et tous deux, levant à la fois leurs mains vigoureuses, se +frappèrent à la fois, en mêlant leurs poings lourds. Et on +entendait le bruit des mâchoires frappées; et la sueur coulait +chaude de tous leurs membres. Mais le divin Épéios, se ruant en +avant, frappa de tous les côtés la face d'Euryalos qui ne put +résister plus longtemps, et dont les membres défaillirent. De même +que le poisson qui est jeté, par le souffle furieux de Boréas, +dans les algues du bord, et que l'eau noire ressaisit; de même +Euryalos frappé bondit. Mais le magnanime Épéios le releva lui- +même, et ses chers compagnons, l'entourant, l'emmenèrent à travers +l'assemblée, les pieds traînants, vomissant un sang épais, et la +tête penchée. Et ils l'emmenaient ainsi, en le soutenant, et ils +emportèrent aussi la coupe ronde. + +Et le Pèléide déposa les prix de la lutte difficile devant les +Danaens: un grand trépied fait pour le feu, et destiné au +vainqueur, et que les Akhaiens, entre eux, estimèrent du prix de +douze boeufs; et, pour le vaincu, une femme habile aux travaux et +valant quatre boeufs. Et le Pèléide, debout, dit au milieu des +Argiens: + +-- Qu'ils se lèvent, ceux qui osent combattre pour ce prix. + +Il parla ainsi, et aussitôt le grand Télamônien Aias se leva; et +le sage Odysseus, plein de ruses, se leva aussi. Et tous deux, +s'étant munis de ceintures, descendirent dans l'enceinte et se +saisirent de leurs mains vigoureuses, tels que deux poutres qu'un +habile charpentier unit au sommet d'une maison pour résister à la +violence du vent. Ainsi leurs reins, sous leurs mains vigoureuses, +craquèrent avec force, et leur sueur coula abondamment, et +d'épaisses tumeurs, rouges de sang, s'élevèrent sur leurs flancs +et leurs épaules. Et tous deux désiraient ardemment la victoire et +le trépied qui en était le prix; mais Odysseus ne pouvait ébranler +Aias, et Aias ne pouvait renverser Odysseus. Et déjà ils +fatiguaient l'attente des Akhaiens aux belles knèmides; mais le +grand Télamônien Aias dit alors à Odysseus: + +-- Divin Laertiade, très sage Odysseus, enlève-moi, ou je +t'enlèverai, et Zeus fera le reste. + +Il parla ainsi, et il l'enleva; mais Odysseus n'oublia point ses +ruses, et, le frappant du pied sur le jarret, il fit ployer ses +membres, et, le renversant, tomba sur lui. Et les peuples étonnés +les admiraient. Alors le divin et patient Odysseus voulut à son +tour enlever Aias; mais il le souleva à peine, et ses genoux +ployèrent, et tous deux tombèrent côte à côte, et ils furent +souillés de poussière. Et, comme ils se relevaient une troisième +fois, Akhilleus se leva lui-même et les retint: + +-- Ne combattez pas plus longtemps et ne vous épuisez pas. La +victoire est à tous deux. Allez donc, emportant des prix égaux, et +laissez combattre les autres Akhaiens. + +Il parla ainsi; et, l'ayant entendu, ils lui obéirent; et, +secouant leur poussière, ils se couvrirent de leurs vêtements. + +Alors le Pèléide déposa les prix de la course: un très beau +kratère d'argent contenant six mesures. Et il surpassait par sa +beauté tous ceux qui étaient sur la terre. Les habiles Sidônes +l'avaient admirablement travaillé; et des Phoinikes l'avaient +amené, à travers la mer bleue; et, arrivés au port, ils l'avaient +donné à Thoas. Le Iasonide Euneus l'avait cédé au héros Patroklos +pour l'affranchissement du Priamide Lykaôn; et Akhilleus le +proposa en prix aux plus habiles coureurs dans les jeux funèbres +de son ami. Puis, il offrit un boeuf énorme et très gras; puis, +enfin, un demi talent d'or. Et, debout, il dit au milieu des +Argiens: + +-- Qu'ils se lèvent, ceux qui veulent combattre pour ce prix. + +Il parla ainsi, et, aussitôt, le rapide Aias, fils d'Oileus, se +leva; puis le sage Odysseus, puis Antilokhos, fils de Nestôr. Et +celui-ci dépassait tous les jeunes hommes à la course. Ils se +placèrent de front, et Akhilleus leur montra le but, et ils se +précipitèrent. L'Oiliade les devançait tous; puis, venait le divin +Odysseus. Autant la navette qu'une belle femme manie habilement, +approche de son sein, quand elle tire le fil à elle, autant +Odysseus était proche d'Aias, mettant ses pieds dans les pas de +celui-ci, avant que leur poussière se fût élevée. Ainsi le divin +Odysseus chauffait de son souffle la tête d'Aias. Et tous les +Akhaiens applaudissaient à son désir de la victoire et +l'excitaient à courir. Et comme ils approchaient du but, Odysseus +pria en lui-même Athènè aux yeux clairs: + +-- Exauce-moi, déesse! soutiens-moi heureusement dans ma course. + +Il parla ainsi; et Pallas Athènè, l'exauçant, rendit ses membres +plus agiles et ses pieds plus légers. Et comme ils revenaient aux +prix, Athènè poussa Aias qui tomba, en courant, là où s'était +amassé le sang des boeufs mugissants qu'Akhilleus aux pieds +rapides avait tués devant le corps de Patroklos; et sa bouche et +ses narines furent emplies de fumier et du sang des boeufs; et le +divin et patient Odysseus, le devançant, saisit le kratère +d'argent. Et l'illustre Aias prit le boeuf; et se tenant d'une +main à l'une des cornes du boeuf sauvage, et rejetant le fumier de +sa bouche, il dit au milieu des Argiens: + +-- Malheur à moi! certes, la déesse Athènè a embarrassé mes pieds, +elle qui accompagne et secourt toujours Odysseus, comme une mère. + +Il parla ainsi, et tous, en l'entendant, se mirent à rire. Et +Antilokhos enleva le dernier prix, et il dit en riant aux Argiens: + +-- Je vous le dis à tous, et vous le voyez, amis; maintenant et +toujours, les immortels honorent les vieillards. Aias est un peu +plus âgé que moi; mais Odysseus est de la génération des hommes +anciens. Cependant, il a une verte vieillesse, et il est difficile +à tous les Akhaiens, si ce n'est à Akhilleus, de lutter avec lui à +la course. + +Il parla ainsi, louant le Pèléiôn aux pieds rapides. Et Akhilleus +lui répondit: + +-- Antilokhos, tu ne m'auras point loué en vain, et je te donnerai +encore un autre demi-talent d'or. + +Ayant ainsi parlé, il le lui donna, et Antilokhos le reçut avec +joie. Puis, le Pèléide déposa dans l'enceinte une longue lance, un +bouclier et un casque; et c'étaient les armes que Patroklos avait +enlevées à Sarpèdôn. Et, debout, il dit au milieu des Argiens: + +-- Que deux guerriers, parmi les plus braves, et couverts de leurs +armes d'airain, combattent devant la foule. À celui qui, +atteignant le premier le corps de l'autre, aura fait couler le +sang noir à travers les armes, je donnerai cette belle épée +Thrèkienne, aux clous d'argent, que j'enlevai à Astéropaios. Quant +à ces armes, elles seront communes; et je leur offrirai à tous +deux un beau repas dans mes tentes. + +Il parla ainsi, et, aussitôt, le grand Télamônien Aias se leva; +et, après lui, le brave Diomèdès Tydéide se leva aussi. Et tous +deux, à l'écart, s'étant armés, se présentèrent au milieu de tous, +prêts à combattre et se regardant avec des yeux terribles. Et la +terreur saisit tous les Akhaiens. Et quand les héros se furent +rencontrés, trois fois, se jetant l'un sur l'autre, ils +s'attaquèrent ardemment. Aias perça le bouclier de Diomèdès, mais +il n'atteignit point le corps que protégeait la cuirasse. Et le +Tydéide dirigea la pointe de sa lance, au-dessus du grand +bouclier, près du cou; mais les Akhaiens, craignant pour Aias, +fîrent cesser le combat et leur donnèrent des prix égaux. +Cependant le héros Akhilleus donna au Tydéide la grande épée, avec +la gaîne et le riche baudrier. + +Puis, le Pèléide déposa un disque de fer brut que lançait +autrefois la force immense d'Êétiôn. Et le divin Akhilleus aux +pieds rapides, ayant tué Eétiôn, avait emporté cette masse dans +ses nefs, avec d'autres richesses. Et, debout, il dit au milieu +des Argiens: + +-- Qu'ils se lèvent, ceux qui veulent tenter ce combat. Celui qui +possédera ce disque, s'il a des champs fertiles qui s'étendent au +loin, ne manquera point de fer pendant cinq années entières. Ni +ses bergers, ni ses laboureurs n'iront en acheter à la ville, car +ce disque lui en fournira. + +Il parla ainsi, et le belliqueux Polypoitès se leva; et, après +lui, la force du divin Léonteus; puis, Aias Télamôniade, puis le +divin Épéios. Et ils prirent place; et le divin Épéios saisit le +disque, et, le faisant tourner, le lança; et tous les Akhaiens se +mirent à rire. Le second qui le lança fut Léonteus, rejeton +d'Arès. Le troisième fut le grand Télamônien Aias qui, de sa main +vigoureuse, le jeta bien au-delà des autres. Mais quand le +belliqueux Polypoitès l'eut saisi, il le lança plus loin que tous, +de l'espace entier que franchit le bâton recourbé d'un bouvier, +que celui-ci fait voler à travers les vaches vagabondes. + +Et les Akhaiens poussèrent des acclamations, et les compagnons du +brave Polypoitès emportèrent dans les nefs creuses le prix de leur +roi. + +Puis, le Pèléide déposa, pour les archers habiles, dix grandes +haches à deux tranchants et dix petites haches, toutes en fer. Et +il fit dresser dans l'enceinte le mât noir d'une nef éperonnée; +et, au sommet du mât, il fit lier par un lien léger une colombe +tremblante, but des flèches: + +-- Celui qui atteindra la colombe emportera les haches à deux +tranchants dans sa tente; et celui qui, moins adroit, et manquant +l'oiseau, aura coupé le lien, emportera les petites haches. + +Il parla ainsi, et le prince Teukros se leva aussitôt; et après +lui, Mèrionès, brave compagnon d'Idoméneus, se leva aussi. Et les +sorts ayant été remués dans un casque d'airain, celui de Teukros +parut le premier. Et, aussitôt, il lança une flèche avec vigueur, +oubliant de vouer à l'archer Apollôn une illustre hécatombe +d'agneaux premiers-nés. Et il manqua l'oiseau car Apollôn lui +envia cette gloire; mais il atteignit, auprès du pied, le lien qui +retenait l'oiseau; et la flèche amère trancha le lien, et la +colombe s'envola dans l'Ouranos, tandis que le lien retombait. Et +les Akhaiens poussèrent des acclamations. Mais, aussitôt, +Mèrionès, saisissant l'arc de la main de Teukros, car il tenait la +flèche prête, voua à l'archer Apollôn une illustre hécatombe +d'agneaux premiers-nés, et, tandis que la colombe montait en +tournoyant vers les hautes nuées, il l'atteignit sous l'aile. Le +trait la traversa et revint s'enfoncer en terre aux pieds de +Mèrionès; et l'oiseau tomba le long du mât noir de la nef +éperonnée, le cou pendant, et les plumes éparses, et son âme +s'envola de son corps. Et tous furent saisis d'admiration. Et +Mèrionés prit les dix haches à deux tranchants, et Teukros emporta +les petites haches dans sa tente. + +Puis, le Pèléide déposa une longue lance et un vase neuf et orné, +du prix d'un boeuf; et ceux qui devaient lancer la pique se +levèrent. Et l'Atréide Agamemnôn qui commande au loin se leva; et +Mèrionès, brave compagnon d'Idoméneus, se leva aussi. Mais le +divin et rapide Akhilleus leur dit: + +-- Atréide, nous savons combien tu l'emportes sur tous par ta +force et ton habileté à la lance. Emporte donc ce prix dans tes +nefs creuses. Mais, si tu le veux, et tel est mon désir, donne +cette lance au héros Mèrionès. + +Il parla ainsi, et le roi des hommes Agamemnôn y consentit. Et +Akhilleus donna la lance d'airain à Mèrionés, et le roi Atréide +remit le vase magnifique au héraut Talthybios. + + +Chant 24 + +Et les luttes ayant pris fin, les peuples se dispersèrent, +rentrant dans les nefs, afin de prendre leur repas et de jouir du +doux sommeil. Mais Akhilleus pleurait, se souvenant de son cher +compagnon; et le sommeil qui dompte tout ne le saisissait pas. Et +il se tournait çà et là, regrettant la force de Patroklos et son +coeur héroïque. Et il se souvenait des choses accomplies et des +maux soufferts ensemble, et de tous leurs combats en traversant la +mer dangereuse. Et, à ce souvenir, il versait des larmes, tantôt +couché sur le côté, tantôt sur le dos, tantôt le visage contre +terre. Puis, il se leva brusquement, et, plein de tristesse, il +erra sur le rivage de la mer. Et les premières lueurs d'Éôs +s'étant répandues sur les flots et sur les plages, il attela ses +chevaux rapides, et, liant Hektôr derrière le char, il le traîna +trois fois autour du tombeau du Ménoitiade. Puis, il rentra de +nouveau dans sa tente pour s'y reposer, et il laissa Hektôr +étendu, la face dans la poussière. + +Mais Apollôn, plein de pitié pour le guerrier sans vie, éloignait +du corps toute souillure et le couvrait tout entier de l'aigide +d'or, afin que le Pèléide, en le traînant, ne le déchirât point. +C'est ainsi que, furieux, Akhilleus outrageait Hektôr; et les +dieux heureux qui le regardaient en avaient pitié, et ils +excitaient le vigilant tueur d'Argos à l'enlever. Et ceci plaisait +à tous les dieux, sauf à Hèrè, à Poseidaôn et à la vierge aux yeux +clairs, qui, tous trois, gardaient leur ancienne haine pour la +sainte Ilios, pour Priamos et son peuple, à cause de l'injure +d'Alexandros qui méprisa les déesses quand elles vinrent dans sa +cabane, où il couronna celle qui le remplit d'un désir funeste. + +Et quand Éôs se leva pour la douzième fois, Phoibos Apollôn parla +ainsi au milieu des immortels: + +-- Ô dieux! vous êtes injustes et cruels. Pour vous, naguère, +Hektôr ne brûlait-il pas les cuisses des boeufs et des meilleures +chèvres? Et, maintenant, vous ne voulez pas même rendre son +cadavre à sa femme, à sa mère, à son fils, à son père Priamos et à +ses peuples, pour qu'ils le revoient et qu'ils le brûlent, et +qu'ils accomplissent ses funérailles. Ô dieux! vous ne voulez +protéger que le féroce Akhilleus dont les desseins sont +haïssables, dont le coeur est inflexible dans sa poitrine, et qui +est tel qu'un lion excité par sa grande force et par sa rage, qui +se jette sur les troupeaux des hommes pour les dévorer. Ainsi +Akhilleus a perdu toute compassion, et cette honte qui perd ou qui +aide les hommes. D'autres aussi peuvent perdre quelqu'un qui leur +est très cher, soit un frère, soit un fils; et ils pleurent et +gémissent, puis ils se consolent, car les moires ont donné aux +hommes un esprit patient. Mais lui, après avoir privé le divin +Hektôr de sa chère âme, l'attachant à son char, il le traîne +autour du tombeau de son compagnon. Cela n'est ni bon, ni juste. +Qu'il craigne, bien que très brave, que nous nous irritions contre +lui, car, dans sa fureur, il outrage une poussière insensible. + +Et, pleine de colère, Hèrè aux bras blancs lui répondit: + +-- Tu parles bien, archer, si on accorde des honneurs égaux à +Akhilleus et à Hektôr. Mais le Priamide a sucé la mamelle d'une +femme mortelle, tandis qu'Akhilleus est né d'une déesse que j'ai +nourrie moi-même et élevée avec tendresse, et que j'ai unie au +guerrier Pèleus cher aux immortels. Vous avez tous assisté à leurs +noces, ô dieux! et tu as pris part au festin, tenant ta kithare, +toi, protecteur des mauvais, et toujours perfide. + +Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi: + +-- Hèrè, ne t'irrite point contre les dieux. Un honneur égal ne +sera point fait à ces deux héros; mais Hektôr était le plus cher +aux dieux parmi les hommes qui sont dans Ilios. Et il m'était cher +à moi-même, car il n'oublia jamais les dons qui me sont agréables, +et jamais il n'a laissé mon autel manquer d'un repas abondant, de +libations et de parfums, car nous avons ces honneurs en partage. +Mais, certes, nous ne ferons point enlever furtivement le brave +Hektôr, ce qui serait honteux, car Akhilleus serait averti par sa +mère qui est auprès de lui nuit et jour. Qu'un des dieux appelle +Thétis auprès de moi, et je lui dirai de sages paroles, afin +qu'Akhilleus reçoive les présents de Priamos et rende Hektôr. + +Il parla ainsi, et la messagère Iris aux pieds tourbillonnants +partit. Entre Samos et Imbros, elle sauta dans la noire mer qui +retentit. Et elle s'enfonça dans les profondeurs comme le plomb +qui, attaché à la corne d'un boeuf sauvage, descend, portant la +mort aux poissons voraces. Et elle trouva Thétis dans sa grotte +creuse; et autour d'elle les déesses de la mer étaient assises en +foule. Et là, Thétis pleurait la destinée de son fils +irréprochable qui devait mourir devant la riche Troiè, loin de sa +patrie. Et, s'approchant, la rapide Iris lui dit: + +-- Lève-toi, Thétis. Zeus aux desseins éternels t'appelle. + +Et la déesse Thétis aux pieds d'argent lui répondit: + +-- Pourquoi le grand dieu m'appelle-t-il? Je crains de me mêler +aux immortels, car je subis d'innombrables douleurs. J'irai +cependant, et, quoi qu'il ait dit, il n'aura point parlé en vain. + +Ayant ainsi parlé, la noble déesse prit un voile bleu, le plus +sombre de tous, et se hâta de partir. Et la rapide Iris aux pieds +aériens allait devant. Et l'eau de la mer s'entrouvrit devant +elles; et, montant sur le rivage, elles s'élancèrent dans +l'Ouranos. Et elles trouvèrent là le Kronide au large regard, et, +autour de lui, les éternels dieux heureux, assis et rassemblés. Et +Thétis s'assit auprès du père Zeus, Athènè lui ayant cédé sa +place. Hèrè lui mit en main une belle coupe d'or, en la consolant; +et Thétis, ayant bu, la lui rendit. Et le père des dieux et des +hommes parla le premier: + +-- Déesse Thétis, tu es venue dans l'Olympos malgré ta tristesse, +car je sais que tu as dans le coeur une douleur insupportable. +Cependant, je te dirai pourquoi je t'ai appelée. Depuis neuf jours +une dissension s'est élevée entre les immortels à cause du cadavre +de Hektôr, et d'Akhilleus destructeur de citadelles. Les dieux +excitaient le vigilant tueur d'Argos à enlever le corps du +Priamide; mais je protège la gloire d'Akhilleus, car j'ai gardé +mon respect et mon amitié pour toi. Va donc promptement à l'armée +des Argiens, et donne des ordres à ton fils. Dis-lui que les dieux +sont irrités, et que moi-même, plus que tous, je suis irrité +contre lui, parce que, dans sa fureur, il retient Hektôr auprès +des nefs aux poupes recourbées. S'il me redoute, qu'il le rende. +Cependant, j'enverrai Iris au magnanime Priamos afin que, se +rendant aux nefs des Akhaiens, il rachète son fils bien-aimé, et +qu'il porte des présents qui fléchissent le coeur d'Akhilleus. + +Il parla ainsi, et la déesse Thétis aux pieds d'argent obéit. Et, +descendant à la hâte du faîte de l'Olympos, elle parvint à la +tente de son fils, et elle l'y trouva gémissant. Et, autour de +lui, ses compagnons préparaient activement le repas. Et une grande +brebis laineuse avait été tuée sous la tente. Et, auprès +d'Akhilleus, s'assit la mère vénérable. Et, le caressant de la +main, elle lui dit: + +-- Mon enfant, jusques à quand, pleurant et gémissant, consumeras- +tu ton coeur, oubliant de manger et de dormir? Cependant il est +doux de s'unir par l'amour à une femme. Je ne te verrai pas +longtemps vivant; voici venir la mort et la moire toute-puissante. +Mais écoute, car je te suis envoyée par Zeus. Il dit que tous les +dieux sont irrités contre toi, et que, plus que tous les +immortels, il est irrité aussi, parce que, dans ta fureur, tu +retiens Hektôr auprès des nefs éperonnées, et que tu ne le +renvoies point. Rends-le donc, et reçois le prix de son cadavre. + +Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla ainsi: + +-- Qu'on apporte donc des présents et qu'on emporte ce cadavre, +puisque l'Olympien lui-même le veut. + +Et, auprès des nefs, la mère et le fils se parlaient ainsi en +paroles rapides. Et le Kronide envoya Iris vers la sainte Ilios: + +-- Va, rapide Iris. Quitte ton siège dans l'Olympos, et ordonne, +dans Ilios, au magnanime Priamos qu'il aille aux nefs des Akhaiens +afin de racheter son fils bien-aimé, et qu'il porte à Akhilleus +des présents qui fléchissent son coeur. Qu'aucun autre Troien ne +le suive, sauf un héraut vénérable qui conduise les mulets et le +char rapide, et ramène vers la ville le cadavre de Hektôr que le +divin Akhilleus a tué. Et qu'il n'ait ni inquiétude, ni terreur. +Nous lui donnerons pour guide le tueur d'Argos qui le conduira +jusqu'à Akhilleus. Et quand il sera entré dans la tente +d'Akhilleus, celui-ci ne le tuera point, et même il le défendra +contre tous, car il n'est ni violent, ni insensé, ni impie, et il +respectera un suppliant. + +Il parla ainsi, et la messagère Iris aux pieds tourbillonnants +s'élança et parvint aux demeures de Priamos, pleines de +gémissements et de deuil. Et les fils étaient assis dans la cour +autour de leur père, et ils trempaient de larmes leurs vêtements. +Et, au milieu d'eux, le vieillard s'enveloppait dans son manteau, +et sa tête blanche et ses épaules étaient souillées de la cendre +qu'il y avait répandue de ses mains, en se roulant sur la terre. +Et ses filles et ses belles-filles se lamentaient par les +demeures, se souvenant de tant de braves guerriers tombés morts +sous les mains des Argiens. Et la messagère de Zeus, s'approchant +de Priamos, lui parla à voix basse, car le tremblement agitait les +membres du vieillard: + +-- Rassure-toi, Priamos Dardanide, et ne tremble pas. Je ne viens +point t'annoncer de malheur, mais une heureuse nouvelle. Je suis +envoyée par Zeus qui, de loin, prend souci de toi et te plaint. +L'Olympien t'ordonne de racheter le divin Hektôr, et de porter à +Akhilleus des présents qui fléchissent son coeur. Qu'aucun autre +Troien ne te suive, sauf un héraut vénérable qui conduise les +mulets et le char rapide, et ramène vers la ville le cadavre de +Hektôr que le divin Akhilleus a tué. N'aie ni inquiétude, ni +terreur. Le tueur d'Argos sera ton guide et il te conduira jusqu'à +Akhilleus. Et quand il t'aura mené dans la tente d'Akhilleus, +celui-ci ne te tuera point, et même il te défendra contre tous, +car il n'est ni violent, ni insensé, ni impie, et il respectera un +suppliant. + +Ayant ainsi parlé, la rapide Iris partit. Et Priamos ordonna à ses +fils d'atteler les mulets au char, et d'y attacher une corbeille. +Et il se rendit dans la chambre nuptiale, parfumée, en bois de +cèdre, et haute, et qui contenait beaucoup de choses admirables. +Et il appela sa femme Hékabè, et il lui dit: + +-- Ô chère! un messager oympien m'est venu de Zeus, afin qu'allant +aux nefs des Akhaiens, je rachète mon fils bien-aimé, et que je +porte à Akhilleus des présents qui fléchissent son coeur. Dis-moi +ce que tu penses dans ton esprit. Pour moi, mon courage et mon +coeur me poussent vers les nefs et la grande armée des Akhaiens. + +Il parla ainsi, et la femme se lamenta et répondit: + +-- Malheur à moi! Tu as perdu cette prudence qui t'a illustré +parmi les étrangers et ceux auxquels tu commandes. Tu veux aller +seul vers les nefs des Akhaiens, et rencontrer cet homme qui t'a +tué tant de braves enfants! Sans doute ton coeur est de fer. Dès +qu'il t'aura vu et saisi, cet homme féroce et sans foi n'aura +point pitié de toi et ne te respectera point, et nous te +pleurerons seuls dans nos demeures. Lorsque la moire puissante +reçut Hektôr naissant dans ses langes, après que je l'eus enfanté, +elle le destina à rassasier les chiens rapides, loin de ses +parents, sous les yeux d'un guerrier féroce. Que ne puis-je, +attachée à cet homme, lui manger le coeur! Alors seraient expiés +les maux de mon fils qui, cependant, n'est point mort en lâche, et +qui, sans rien craindre et sans fuir, a combattu jusqu'à la fin +pour les Troiens et les Troiennes. + +Et le divin vieillard Priamos lui répondit: + +-- Ne tente point de me retenir, et ne sois point dans nos +demeures un oiseau de mauvais augure. Si quelque homme terrestre +m'avait parlé, soit un divinateur, soit un hiérophante, je +croirais qu'il a menti, et je ne l'écouterais point; mais j'ai vu +et entendu une déesse, et je pars, car sa parole s'accomplira. Si +ma destinée est de périr auprès des nefs des Akhaiens aux tuniques +d'airain, soit! Akhilleus me tuera; tandis que je me rassasierai +de sanglots en embrassant mon fils. + +Il parla ainsi, et il ouvrit les beaux couvercles de ses coffres. +Et il prit douze péplos magnifiques, douze couvertures simples, +autant de tapis, autant de beaux manteaux et autant de tuniques. +Il prit dix talents pesant d'or, deux trépieds éclatants, quatre +vases et une coupe magnifique que les guerriers thrèkiens lui +avaient donnée, présent merveilleux, quand il était allé en envoyé +chez eux. Mais le vieillard en priva ses demeures, désirant dans +son coeur racheter son fils. Et il chassa loin du portique tous +les Troiens, en leur adressant ces paroles injurieuses: + +-- Allez, misérables couverts d'opprobre! N'avez-vous point de +deuil dans vos demeures? Pourquoi vous occupez-vous de moi? Vous +réjouissez-vous des maux dont le Kronide Zeus m'accable, et de ce +que j'ai perdu mon fils excellent? Vous en sentirez aussi la +perte, car, maintenant qu'il est mort, vous serez une proie plus +facile pour les Akhaiens. Pour moi avant de voir de mes yeux la +ville renversée et saccagée, je descendrai dans les demeures +d'Aidès! + +Il parla ainsi, et de son sceptre il repoussait les hommes, et +ceux-ci se retiraient devant le vieillard qui les chassait. Et il +appelait ses fils avec menace, injuriant Hélénos et Pâris, et le +divin Agathôn, et Pammôn, et Antiphôn, et le brave Politès, et +Dèiphobos, et Hippothoos, et le divin Aganos. Et le vieillard, les +appelant tous les neuf, leur commandait rudement: + +-- Hâtez-vous, misérables et infâmes enfants! Plût aux dieux que +tous ensemble, au lieu de Hektôr, vous fussiez tombés devant les +nefs rapides! Malheureux que je suis! J'avais engendré, dans la +grande Troiè, des fils excellents, et pas un d'entre eux ne m'est +resté, ni l'illustre Mèstôr, ni Trôilos dompteur de chevaux, ni +Hektôr qui était comme un dieu parmi les hommes, et qui ne +semblait pas être le fils d'un homme, mais d'un dieu. Arès me les +a tous enlevés, et il ne me reste que des lâches, des menteurs, +des sauteurs qui ne sont habiles qu'aux danses, des voleurs +publics d'agneaux et de chevreaux! Ne vous hâterez-vous point de +me préparer ce char? N'y placerez-vous point toutes ces choses, +afin que je parte? + +Il parla ainsi, et, redoutant les menaces de leur père, ils +amenèrent le beau char neuf, aux roues solides, attelé de mulets, +et ils y attachèrent une corbeille. Et ils prirent contre la +muraille le joug de buis, bossué et garni d'anneaux; et ils +prirent aussi les courroies du timon, longues de neuf coudées, +qu'ils attachèrent au bout du timon poli en les passant dans +l'anneau. Et ils les lièrent trois fois autour du bouton; puis, +les réunissant, ils les fixèrent par un noeud. Et ils apportèrent +de la chambre nuptiale les présents infinis destinés au rachat de +Hektôr, et ils les amassèrent sur le char. Puis, ils mirent sous +le joug les mulets aux sabots solides que les Mysiens avaient +autrefois donnés à Priamos. Et ils amenèrent aussi à Priamos les +chevaux que le vieillard nourrissait lui-même à la crèche polie. +Et, sous les hauts portiques, le héraut et Priamos, tous deux +pleins de prudence, les attelèrent. + +Puis, Hékabè, le coeur triste, s'approcha d'eux, portant de sa +main droite un doux vin dans une coupe d'or, afin qu'ils fissent +des libations. Et, debout devant les chevaux, elle dit à Priamos: + +-- Prends, et fais des libations au père Zeus, et prie-le, afin de +revenir dans tes demeures du milieu des ennemis, puisque ton coeur +te pousse vers les nefs, malgré moi. Supplie le Kroniôn Idaien qui +amasse les noires nuées et qui voit toute la terre d'Ilios. +Demande-lui d'envoyer à ta droite celui des oiseaux qu'il aime le +mieux, et dont la force est la plus grande; et, le voyant de tes +yeux, tu marcheras, rassuré, vers les nefs des cavaliers Danaens. +Mais si Zeus qui tonne au loin ne t'envoie point ce signe, je ne +te conseille point d'aller vers les nefs des Argiens, malgré ton +désir. + +Et Priamos semblable à un dieu, lui répondant, parla ainsi: + +-- Ô femme, je ne repousserai point ton conseil. Il est bon +d'élever ses mains vers Zeus, afin qu'il ait pitié de nous. + +Le vieillard parla ainsi, et il ordonna à une servante de verser +une eau pure sur ses mains. Et la servante apporta le bassin et le +vase. Et Priamos, s'étant lavé les mains, reçut la coupe de +Hékabè; et, priant, debout au milieu de la cour, il répandit le +vin, regardant l'Ouranos et disant: + +-- Père Zeus, qui règnes sur l'Ida, très glorieux, très grand, +accorde-moi de trouver grâce devant Akhilleus et de lui inspirer +de la compassion. Envoie à ma droite celui de tous les oiseaux que +tu aimes le mieux, et dont la force est la plus grande, afin que, +le voyant de mes yeux, je marche, rassuré, vers les nefs des +cavaliers Danaens. + +Il parla ainsi en priant, et le sage Zeus l'entendit, et il envoya +le plus véridique des oiseaux, l'aigle noir, le chasseur, celui +qu'on nomme le tacheté. Autant s'ouvrent les portes de la demeure +d'un homme riche, autant s'ouvraient ses deux ailes. Et il +apparut, volant à droite au-dessus de la ville; et tous se +réjouirent de le voir, et leur coeur fût joyeux dans leurs +poitrines. + +Et le vieillard monta aussitôt sur le beau char, et il le poussa +hors du vestibule et du portique sonore. Et les mulets traînaient +d'abord le char aux quatre roues, et le sage Idaios les +conduisait. Puis, venaient les chevaux que Priamos excitait du +fouet, et tous l'accompagnaient par la ville, en gémissant, comme +s'il allait à la mort. Et quand il fut descendu d'Ilios dans la +plaine, tous revinrent dans la ville, ses fils et ses gendres. + +Et Zeus au large regard, les voyant dans la plaine, eut pitié du +vieux Priamos, et, aussitôt, il dit à son fils bien-aimé Herméias: + +-- Herméias, puisque tu te plais avec les hommes et que tu peux +exaucer qui tu veux, va! conduis Priamos aux nefs creuses des +Akhaiens, et fais qu'aucun des Danaens ne l'aperçoive avant qu'il +parvienne au Pèléide. + +Il parla ainsi, et le messager tueur d'Argos obéit. Et aussitôt il +attacha à ses talons de belles ailes immortelles et d'or qui le +portaient sur la mer et sur la terre immense comme le souffle du +vent. Et il prit la verge qui, selon qu'il le veut, ferme les +paupières des hommes ou les éveille. Et, la tenant à la main, +l'illustre tueur d'Argos s'envola et parvint aussitôt à Troiè et +au Hellespontos. Et il s'approcha, semblable à un jeune homme +royal dans la fleur de sa belle jeunesse. + +Et les deux vieillards, ayant dépassé la grande tombe d'Ilos, +arrêtèrent les mulets et les chevaux pour les faire boire au +fleuve. Et déjà l'ombre du soir se répandait sur la terre. Et le +héraut aperçut Herméias, non loin, et il dit à Priamos: + +-- Prends garde, Dardanide! Ceci demande de la prudence. Je vois +un homme, et je pense que nous allons périr. Fuyons promptement +avec les chevaux, ou supplions-le en embrassant ses genoux. Peut- +être aura-t-il pitié de nous. + +Il parla ainsi et l'esprit de Priamos fut troublé, et il eut peur, +et ses cheveux se tinrent droits sur sa tête courbée, et il resta +stupéfait. Mais Herméias, s'approchant, lui prit la main et +l'interrogea ainsi: + +-- Père, où mènes-tu ces chevaux et ces mulets, dans la nuit +solitaire, tandis que tous les autres hommes dorment? Ne crains-tu +pas les Akhaiens pleins de force, ces ennemis redoutables qui sont +près de toi? Si quelqu'un d'entre eux te rencontrait par la nuit +noire et rapide, emmenant tant de richesses, que ferais-tu? C'est +un vieillard qui te suit, et tu n'es plus assez jeune pour +repousser un guerrier qui vous attaquerait. Mais, loin de te +nuire, je te préserverai de tout mal, car tu me sembles mon père +bien-aimé. + +Et le vieux et divin Priamos lui répondit: + +-- Mon cher fils, tu as dit la vérité. Mais un des dieux me +protège encore, puisqu'il envoie heureusement sur mon chemin un +guide tel que toi. Ton corps et ton visage sont beaux, ton esprit +est sage, et tu es né de parents heureux. + +Et le messager, tueur d'Argos, lui répondit: + +-- Vieillard, tu n'as point parlé au hasard. Mais réponds, et dis +la vérité. Envoies-tu ces trésors nombreux et précieux à des +hommes étrangers, afin qu'on te les conserve? ou, dans votre +terreur, abandonnez-vous tous la sainte Ilios, car un guerrier +illustre est mort, ton fils, qui, dans le combat, ne le cédait +point aux Akhaiens? + +Et le vieux et divin Priamos lui répondit: + +-- Qui donc es-tu, ô excellent! Et de quels parents es-tu né, toi +qui parles si bien de la destinée de mon fils malheureux? + +Et le messager, tueur d'Argos, lui répondit: + +-- Tu m'interroges, vieillard, sur le divin Hektôr. Je l'ai vu +souvent de mes yeux dans la mêlée glorieuse, quand, repoussant +vers les nefs les Argiens dispersés, il les tuait de l'airain +aigu. Immobiles, nous l'admirions; car Akhilleus, irrité contre +l'Atréide, ne nous permettait point de combattre. Je suis son +serviteur, et la même nef bien construite nous a portés. Je suis +un des Myrmidones et mon père est Polyktôr. Il est riche et vieux +comme toi. Il a sept fils et je suis le septième. Ayant tiré au +sort avec eux, je fus désigné pour suivre Akhilleus. J'allais +maintenant des nefs dans la plaine. Demain matin les Akhaiens aux +sourcils arqués porteront le combat autour de la ville. Ils se +plaignent du repos, et les rois des Akhaiens ne peuvent retenir +les guerriers avides de combattre. + +Et le vieux et divin Priamos lui répondit: + +-- Si tu es le serviteur du Pèlèiade Akhilleus, dis-moi toute la +vérité. Mon fils est-il encore auprès des nefs, ou déjà Akhilleus +a-t-il tranché tous ses membres, pour les livrer à ses chiens? + +Et le messager, tueur d'Argos, lui répondit: + +-- Ô vieillard, les chiens ne l'ont point encore mangé, ni les +oiseaux, mais il est couché devant la nef d'Akhilleus, sous la +tente. Voici douze jours et le corps n'est point corrompu, et les +vers, qui dévorent les guerriers tombés dans le combat, ne l'ont +point mangé. Mais Akhilleus le traîne sans pitié autour du tombeau +de son cher compagnon, dès que la divine Éôs reparaît, et il ne le +flétrit point. Tu admirerais, si tu le voyais, combien il est +frais. Le sang est lavé, il est sans aucune souillure, et toutes +les blessures sont fermées que beaucoup de guerriers lui ont +faites. Ainsi les dieux heureux prennent soin de ton fils, tout +mort qu'il est, parce qu'il leur était cher. + +Il parla ainsi, et le vieillard, plein de joie, lui répondit: + +-- Ô mon enfant, certes, il est bon d'offrir aux immortels les +présents qui leur sont dus. Jamais mon fils, quand il vivait, n'a +oublié, dans ses demeures, les dieux qui habitent l'Olympos, et +voici qu'ils se souviennent de lui dans la mort. Reçois cette +belle coupe de ma main, fais qu'on me rende Hektôr, et conduis- +moi, à l'aide des dieux, jusqu'à la tente du Pèléide. + +Et le messager, tueur d'Argos, lui répondit: + +-- Vieillard, tu veux tenter ma jeunesse, mais tu ne me +persuaderas point de prendre tes dons à l'insu d'Akhilleus. Je le +crains, en effet, et je le vénère trop dans mon coeur pour le +dépouiller, et il m'en arriverait malheur. Mais je +t'accompagnerais jusque dans l'illustre Argos, sur une nef rapide, +ou à pied; et aucun, si je te conduis, ne me bravera en +t'attaquant. + +Herméias, ayant ainsi parlé, sauta sur le char, saisit le fouet et +les rênes et inspira une grande force aux chevaux et aux mulets. +Et ils arrivèrent au fossé et aux tours des nefs, là où les gardes +achevaient de prendre leur repas. Et le messager, tueur d'Argos, +répandit le sommeil sur eux tous; et, soulevant les barres, il +ouvrit les portes, et il fit entrer Priamos et ses présents +splendides dans le camp, et ils parvinrent à la grande tente du +Pèlèiade. Et les Myrmidones l'avaient faite pour leur roi avec des +planches de sapin, et ils l'avaient couverte d'un toit de joncs +coupés dans la prairie. Et tout autour ils avaient fait une grande +enceinte de pieux; et la porte en était fermée par un seul tronc +de sapin, barre énorme que trois hommes, les Akhaiens, ouvraient +et fermaient avec peine, et que le Pèléide soulevait seul. Le +bienveillant Herméias la retira pour Priamos, et il conduisit le +vieillard dans l'intérieur de la cour, avec les illustres présents +destinés à Akhilleus aux pieds rapides. Et il sauta du char sur la +terre, et il dit: + +-- Ô vieillard, je suis Herméias, un dieu immortel, et Zeus m'a +envoyé pour te conduire. Mais je vais te quitter, et je ne me +montrerai point aux yeux d'Akhilleus, car il n'est point digne +d'un Immortel de protéger ainsi ouvertement les mortels. Toi, +entre, saisis les genoux du Pèléiôn et supplie-le au nom de son +père, de sa mère vénérable et de son fils, afin de toucher son +coeur. + +Ayant ainsi parlé, Herméias monta vers le haut Olympos; et Priamos +sauta du char sur la terre, et il laissa Idaios pour garder les +chevaux et les mulets, et il entra dans la tente où Akhilleus cher +à Zeus était assis. Et il le trouva. Ses compagnons étaient assis +à l'écart; et seuls, le héros Automédôn et le nourrisson d'Arès +Alkimos le servaient. Déjà il avait cessé de manger et de boire, +et la table était encore devant lui. Et le grand Priamos entra +sans être vu d'eux, et, s'approchant, il entoura de ses bras les +genoux d'Akhilleus, et il baisa les mains terribles et meurtrières +qui lui avaient tué tant de fils. + +Quand un homme a encouru une grande peine, ayant tué quelqu'un +dans sa patrie, et quand, exilé chez un peuple étranger, il entre +dans une riche demeure, tous ceux qui le voient restent +stupéfaits. Ainsi Akhilleus fut troublé en voyant le divin +Priamos; et les autres, pleins d'étonnement, se regardaient entre +eux. Et Priamos dit ces paroles suppliantes: + +-- Souviens-toi de ton père, ô Akhilleus égal aux dieux! Il est de +mon âge et sur le seuil fatal de la vieillesse. Ses voisins +l'oppriment peut-être en ton absence, et il n'a personne qui +écarte loin de lui l'outrage et le malheur; mais, au moins, il +sait que tu es vivant, et il s'en réjouit dans son coeur, et il +espère tous les jours qu'il verra son fils bien-aimé de retour +d'Ilios. Mais, moi, malheureux! qui ai engendré des fils +irréprochables dans la grande Troiè, je ne sais s'il m'en reste un +seul. J'en avais cinquante quand les Akhaiens arrivèrent. Dix-neuf +étaient sortis du même sein, et plusieurs femmes avaient enfanté +les autres dans mes demeures. L'impétueux Arès a rompu les genoux +du plus grand nombre. Un seul défendait ma ville et mes peuples, +Hektôr, que tu viens de tuer tandis qu'il combattait pour sa +patrie. Et c'est pour lui que je viens aux nefs des Akhaiens; et +je t'apporte, afin de le racheter, des présents infinis. Respecte +les dieux, Akhilleus, et, te souvenant de ton père, aie pitié de +moi qui suis plus malheureux que lui, car j'ai pu, ce qu'aucun +homme n'a encore fait sur la terre, approcher de ma bouche les +mains de celui qui a tué mes enfants! + +Il parla ainsi, et il remplit Akhilleus du regret de son père. Et +le Pèlèiade, prenant le vieillard par la main, le repoussa +doucement. Et ils se souvenaient tous deux; et Priamos, prosterné +aux pieds d'Akhilleus, pleurait de toutes ses larmes le tueur +d'hommes Hektôr; et Akhilleus pleurait son père et Patroklos, et +leurs gémissements retentissaient sous la tente. + +Puis, le divin Akhilleus, s'étant rassasié de larmes, sentit sa +douleur s'apaiser dans sa poitrine, et il se leva de son siège; et +plein de pitié pour cette tête et cette barbe blanche, il releva +le vieillard de sa main et lui dit ces paroles ailées: + +-- Ah! malheureux! Certes, tu as subi des peines sans nombre dans +ton coeur. Comment as-tu osé venir seul vers les nefs des Akhaiens +et soutenir la vue de l'homme qui t'a tué tant de braves enfants? +Ton coeur est de fer. Mais prends ce siège, et, bien qu'affligés, +laissons nos douleurs s'apaiser, car le deuil ne nous rend rien. +Les dieux ont destiné les misérables mortels à vivre pleins de +tristesse, et, seuls, ils n'ont point de soucis. Deux tonneaux +sont au seuil de Zeus, et l'un contient les maux, et l'autre les +biens. Et le foudroyant Zeus, mêlant ce qu'il donne, envoie tantôt +le mal et tantôt le bien. Et celui qui n'a reçu que des dons +malheureux est en proie à l'outrage, et la mauvaise faim le ronge +sur la terre féconde, et il va çà et là, non honoré des dieux ni +des hommes. Ainsi les dieux firent à Pèleus des dons illustres dès +sa naissance, et plus que tous les autres hommes il fut comblé de +félicités et de richesses, et il commanda aux Myrmidones, et, +mortel, il fut uni à une déesse. Mais les dieux le frappèrent d'un +mal: il fut privé d'une postérité héritière de sa puissance, et il +n'engendra qu'un fils qui doit bientôt mourir et qui ne soignera +point sa vieillesse; car, loin de ma patrie, je reste devant +Troiè, pour ton affliction et celle de tes enfants. Et toi-même, +vieillard, nous avons appris que tu étais heureux autrefois, et +que sur toute la terre qui va jusqu'à Lesbos de Makar, et, vers le +nord, jusqu'à la Phrygiè et le large Hellespontos, tu étais +illustre ô vieillard, par tes richesses et par tes enfants. Et +voici que les dieux t'ont frappé d'une calamité, et, depuis la +guerre et le carnage, des guerriers environnent ta ville. Sois +ferme, et ne te lamente point dans ton coeur sur l'inévitable +destinée. Tu ne feras point revivre ton fils par tes gémissements. +Crains plutôt de subir d'autres maux. + +Et le vieux et divin Priamos lui répondit: + +-- Ne me dis point de me reposer, ô nourrisson de Zeus, tant que +Hektôr est couché sans sépulture devant tes tentes. Rends-le-moi +promptement, afin je le voie de mes yeux, et reçois les présents +nombreux que nous te portons. Puisses-tu en jouir et retourner +dans la terre de ta patrie, puisque tu m'as laissé vivre et voir +la lumière de Hélios. + +Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un oeil sombre, lui +répondit: + +-- Vieillard, ne m'irrite pas davantage. Je sais que je dois te +rendre Hektôr. La mère qui m'a enfanté, la fille du Vieillard de +la mer, m'a été envoyée par Zeus. Et je sais aussi, Priamos, et tu +n'as pu me cacher, qu'un des dieux t’a conduit aux nefs rapides +des Akhaiens. Aucun homme, bien que jeune et brave, n'eût osé +venir jusqu'au camp. Il n'eût point échappé aux gardes, ni soulevé +aisément les barrières de nos portes. Ne réveille donc point les +douleurs de mon âme. Bien que je t'aie reçu, vieillard, comme un +suppliant sous mes tentes, crains que je viole les ordres de Zeus +et que je te tue. + +Il parla ainsi, et le vieillard trembla et obéit. Et le Pèléide +sauta comme un lion hors de la tente. Et il n'était point seul, et +deux serviteurs le suivirent, le héros Automédôn et Alkimos. Et +Akhilleus les honorait entre tous ses compagnons depuis la mort de +Patroklos. Et ils dételèrent les chevaux et les mulets, et ils +firent entrer le héraut de Priamos et lui donnèrent un siège. Puis +ils enlevèrent du beau char les présents infinis qui rachetaient +Hektôr; mais ils y laissèrent deux manteaux et une riche tunique +pour envelopper le cadavre qu'on allait emporter dans Ilios. + +Et Akhilleus, appelant les femmes, leur ordonna de laver le +cadavre et de le parfumer à l'écart, afin que Priamos ne vît point +son fils, et de peur qu'en le voyant, le père ne pût contenir sa +colère dans son coeur irrité, et qu'Akhilleus, furieux, le tuât, +en violant les ordres de Zeus. Et après que les femmes, ayant lavé +et parfumé le cadavre, l'eurent enveloppé du beau manteau et de la +tunique, Akhilleus le souleva lui-même du lit funèbre, et, avec +l'aide de ses compagnons, il le plaça sur le beau char. Puis, il +appela en gémissant son cher compagnon: + +-- Ne t'irrite point contre moi, Patroklos, si tu apprends, chez +Aidès, que j'ai rendu le divin Hektôr à son père bien-aimé; car il +m'a fait des présents honorables, dont je te réserve, comme il est +juste, une part égale. + +Le divin Akhilleus, ayant ainsi parlé, rentra dans sa tente. Et il +reprit le siège poli qu'il occupait en face de Priamos, et il lui +dit: + +-- Ton fils t'est rendu, vieillard, comme tu l'as désiré. Il est +couché sur un lit. Tu le verras et tu l'emporteras au retour +d'Éôs. Maintenant, songeons au repas. Niobè aux beaux cheveux +elle-même se souvint de manger après que ses douze enfants eurent +péri dans ses demeures, six filles et autant de fils florissants +de jeunesse. Apollôn, irrité contre Niobè, tua ceux-ci de son arc +d'argent; et Artémis qui se réjouit de ses flèches tua celles-là, +parce que Niobè s'était égalée à Lètô aux belles joues, disant que +la déesse n'avait conçu que deux enfants, tandis qu'elle en avait +conçu de nombreux. Elle le disait, mais les deux enfants de Lètô +tuèrent tous les siens. Et depuis neuf jours ils étaient couchés +dans le sang, et nul ne les ensevelissait: le Kroniôn avait changé +ces peuples en pierres; mais, le dixième jour, les dieux les +ensevelirent. Et, cependant, Niobè se souvenait de manger +lorsqu'elle était fatiguée de pleurer. Et maintenant, au milieu +des rochers et des montagnes désertes, sur le Sipylos, où sont les +retraites des nymphes divines qui dansent autour de l'Akhélôios, +bien que changée en pierre par les dieux, elle souffre encore. +Allons, divin vieillard, mangeons. Tu pleureras ensuite ton fils +bien-aimé, quand tu l'auras conduit dans Ilios. Là, il te fera +répandre des larmes. + +Le rapide Akhilleus parla ainsi, et, se levant, il tua une brebis +blanche. Et ses compagnons, l'ayant écorchée, la préparèrent avec +soin. Et, la coupant en morceaux, ils les fixèrent à des broches, +les rôtirent et les retirèrent à temps. Et Automédôn, prenant le +pain, le distribua sur la table dans de belles corbeilles. Et +Akhilleus distribua lui-même les chairs. Tous étendirent les mains +sur les mets qui étaient devant eux. Et quand ils n'eurent plus le +désir de boire et de manger, le Dardanide Priamos admira combien +Akhilleus était grand et beau et semblable aux dieux. Et Akhilleus +admirait aussi le Dardanide Priamos, son aspect vénérable et ses +sages paroles. Et, quand ils se furent admirés longtemps, le vieux +et divin Priamos parla ainsi: + +-- Fais que je puisse me coucher promptement, nourrisson de Zeus, +afin que je jouisse du doux sommeil; car mes yeux ne se sont point +fermés sous mes paupières depuis que mon fils a rendu l'âme sous +tes mains. Je n'ai fait que me lamenter et subir des douleurs +infinies, prosterné sur le fumier, dans l'enceinte de ma cour. Et +je n'ai pris quelque nourriture, et je n'ai bu de vin qu'ici. +Auparavant, je n'avais rien mangé. + +Il parla ainsi, et Akhilleus ordonna à ses compagnons et aux +femmes de préparer des lits sous le portique, et d'y étendre de +belles étoffes pourprées, puis des tapis, et, par-dessus, des +tuniques de laine. Et les femmes, sortant de la tente avec des +torches aux mains, préparèrent aussitôt deux lits. Et alors +Akhilleus aux pieds rapides dit avec bienveillance: + +Tu dormiras hors de la tente, cher vieillard, de peur qu'un des +Akhaiens, venant me consulter, comme ils en ont coutume, ne +t'aperçoive dans la nuit noire et rapide. Et aussitôt il en +avertirait le prince des peuples Agamemnôn, et peut-être que le +rachat du cadavre serait retardé. Mais réponds-moi, et dis la +vérité. Combien de jours désires-tu pour ensevelir le divin +Hektôr, afin que je reste en repos pendant ce temps, et que je +retienne les peuples? + +Et le vieux et divin Priamos lui répondit: + +-- Si tu veux que je rende de justes honneurs au divin Hektôr, en +faisant cela, Akhilleus, tu exauceras mon voeu le plus cher. Tu +sais que nous sommes renfermés dans la ville, et loin de la +montagne où le bois doit être coupé, et que les Troiens sont +saisis de terreur. Pendant neuf jours nous pleurerons Hektôr dans +nos demeures; le dixième, nous l'ensevelirons, et le peuple fera +le repas funèbre; le onzième, nous le placerons dans le tombeau, +et, le douzième, nous combattrons de nouveau, s'il le faut. + +Et le divin Akhilleus aux pieds rapides lui répondit: + +-- Vieillard Priamos, il en sera ainsi, selon ton désir; et +pendant ce temps, j'arrêterai la guerre. + +Ayant ainsi parlé, il serra la main droite du vieillard afin qu'il +cessât de craindre dans son coeur. Et le héraut et Priamos, tous +deux pleins de sagesse, s'endormirent sous le portique de la +tente. Et Akhilleus s'endormit dans le fond de sa tente bien +construite, et Breisèis aux belles joues coucha auprès de lui. + +Et tous les dieux et les hommes qui combattent à cheval dormaient +dans la nuit, domptés par le doux sommeil; mais le sommeil ne +saisit point le bienveillant Herméias, qui songeait à emmener le +roi Priamos du milieu des nefs, sans être vu des gardes sacrés des +portes. Et il s'approcha de sa tête et il lui dit: + +-- Ô vieillard! ne crains-tu donc aucun malheur, que tu dormes +ainsi au milieu d'hommes ennemis, après qu'Akhilleus t'a épargné? +Maintenant que tu as racheté ton fils bien-aimé par de nombreux +présents, les fils qui te restent en donneront trois fois autant +pour te racheter vivant, si l'Atréide Agamemnôn te découvre, et si +tous les Akhaiens l'apprennent. + +Il parla ainsi, et le vieillard trembla; et il ordonna au héraut +de se lever. Et Herméias attela leurs mulets et leurs chevaux, et +il les conduisit rapidement à travers le camp, et nul ne les vit. +Et quand ils furent arrivés au gué du fleuve au beau cours, du +Xanthos tourbillonnant que l'immortel Zeus engendra, Herméias +remonta vers le haut Olympos. + +Et déjà Éôs au péplos couleur de safran se répandait sur toute la +terre, et les deux vieillards poussaient les chevaux vers la +ville, en pleurant et en se lamentant, et les mulets portaient le +cadavre. Et nul ne les aperçut, parmi les hommes et les femmes aux +belles ceintures, avant Kassandrè semblable à Aphroditè d'or. Et, +du haut de Pergamos, elle vit son père bien-aimé, debout sur le +char, et le héraut, et le corps que les mulets amenaient sur le +lit funèbre. Et aussitôt elle pleura, et elle cria, par toute la +ville: + +-- Voyez, Troiens et Troiennes! Si vous alliez autrefois au-devant +de Hektôr, le coeur plein de joie, quand il revenait vivant du +combat, voyez celui qui était l'orgueil de la ville et de tout un +peuple! + +Elle parla ainsi, et nul parmi les hommes et les femmes ne resta +dans la ville, tant un deuil irrésistible les entraînait tous. Et +ils coururent, au-delà des portes, au-devant du cadavre. Et, les +premières, l'épouse bien-aimée et la mère vénérable, arrachant +leurs cheveux, se jetèrent sur le char en embrassant la tête de +Hektôr. Et tout autour la foule pleurait. Et certes, tout le jour, +jusqu'à la chute de Hélios, ils eussent gémi et pleuré devant les +portes, si Priamos, du haut de son char, n'eût dit à ses peuples: + +-- Retirez-vous, afin que je passe avec les mulets. Nous nous +rassasierons de larmes quand j'aurai conduit ce corps dans ma +demeure. + +Il parla ainsi, et, se séparant, ils laissèrent le char passer. +Puis, ayant conduit Hektôr dans les riches demeures, ils le +déposèrent sur un lit sculpté, et ils appelèrent les chanteurs +funèbres, et ceux-ci gémirent un chant lamentable auquel +succédaient les plaintes des femmes. Et, parmi celles-ci, +Andromakhè aux bras blancs commença le deuil, tenant dans ses +mains la tête du tueur d'hommes Hektôr: + +-- Ô homme! tu es mort jeune, et tu m'as laissée veuve dans mes +demeures, et je ne pense pas qu'il parvienne à la puberté, ce fils +enfant que nous avons engendré tous deux, ô malheureux que nous +sommes! Avant cela, cette ville sera renversée de son faîte, +puisque son défenseur a péri, toi qui la protégeais, et ses femmes +fidèles et ses petits enfants. Elles seront enlevées sur les nefs +creuses, et moi avec elles. Et toi, mon enfant, tu me suivras et +tu me subiras de honteux travaux, te fatiguant pour un maître +féroce! ou bien un Akhaien, te faisant tourner de la main, te +jettera du haut d'une tour pour une mort affreuse, furieux que +Hektôr ait tué ou son frère, ou son père, ou son fils; car de +nombreux Akhaiens sont tombés, mordant la terre, sous ses mains. +Et ton père n'était pas doux dans le combat, et c'est pour cela +que les peuples le pleurent par la ville. Ô Hektôr! tu accables +tes parents d'un deuil inconsolable, et tu me laisses surtout en +proie à d'affreuses douleurs, car, en mourant, tu ne m'auras point +tendu les bras de ton lit, et tu ne m'auras point dit quelque sage +parole dont je puisse me souvenir, les jours et les nuits, en +versant des larmes. + +Elle parla ainsi en pleurant, et les femmes gémirent avec elle; +et, au milieu de celles-ci, Hékabè continua le deuil désespéré: + +-- Hektôr, le plus cher de tous mes enfants, certes, les dieux +t'aimaient pendant ta vie, car ils ont veillé sur toi dans la +mort. Akhilleus aux pieds rapides a vendu tous ceux de mes fils +qu'il a pu saisir, par-delà la mer stérile, à Samos, à Imbros, et +dans la barbare Lemnos. Et il t'a arraché l'âme avec l'airain +aigu, et il t'a traîné autour du tombeau de son compagnon +Patroklos que tu as tué et qu'il n'a point fait revivre; et, +maintenant, te voici couché comme si tu venais de mourir dans nos +demeures, frais et semblable à un homme que l'archer Apollôn vient +de frapper de ses divines flèches. + +Elle parla ainsi en pleurant, et elle excita les gémissements des +femmes; et, au milieu de celles-ci, Hélénè continua le deuil: + +-- Hektôr, tu étais le plus cher de tous mes frères, car +Alexandros, plein de beauté, est mon époux, lui qui m'a conduite +dans Troiè. Plût aux dieux que j'eusse péri auparavant! Voici déjà +la vingtième année depuis que je suis venue, abandonnant ma +patrie, et jamais tu ne m'as dit une parole injurieuse ou dure, et +si l'un de mes frères, ou l'une des mes soeurs, ou ma belle-mère, +-- car Priamos me fut toujours un père plein de douceur, -- me +blâmait dans nos demeures, tu les avertissais et tu les apaisais +par ta douceur et par tes paroles bienveillantes. C'est pour cela +que je te pleure en gémissant, moi, malheureuse, qui n'aurai plus +jamais un protecteur ni un ami dans la grande Troiè, car tous +m'ont en horreur. + +Elle parla ainsi en pleurant, et tout le peuple gémit. + +Mais le vieux Priamos leur dit: + +-- Troiens, amenez maintenant le bois dans la ville, et ne +craignez point les embûches profondes des Argiens, car Akhilleus, +en me renvoyant des nefs noires, m'a promis de ne point nous +attaquer avant qu'Éôs ne soit revenue pour la douzième fois. + +Il parla ainsi, et tous, attelant aux chars les boeufs et les +mulets, aussitôt se rassemblèrent devant la ville. Et, pendant +neuf jours, ils amenèrent des monceaux de bois. Et quand Éôs +reparut pour la dixième fois éclairant les mortels, ils placèrent, +en versant des larmes, le brave Hektôr sur le faite du bûcher, et +ils y mirent le feu. Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, +reparut encore, tout le peuple se rassembla autour du bûcher de +l'illustre Hektôr. Et, après s'être rassemblés, ils éteignirent +d'abord le bûcher où la force du feu avait brûlé, avec du vin +noir. Puis, ses frères et ses compagnons recueillirent en +gémissant ses os blancs; et les larmes coulaient sur leurs joues. +Et ils déposèrent dans une urne d'or ses os fumants, et ils +l'enveloppèrent de péplos pourprés. Puis, ils la mirent dans une +fosse creuse recouverte de grandes pierres, et, au-dessus, ils +élevèrent le tombeau. Et des sentinelles veillaient de tous côtés +de peur que les Akhaiens aux belles knèmides ne se jetassent sur +la ville. Puis, le tombeau étant achevé, ils se retirèrent et se +réunirent en foule, afin de prendre part à un repas solennel, dans +les demeures du roi Priamos, nourrisson de Zeus. + +Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles de Hektôr +dompteur de chevaux. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Iliade, by Homère + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ILIADE *** + +***** This file should be named 14285-8.txt or 14285-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/2/8/14285/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
