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diff --git a/14163-0.txt b/14163-0.txt new file mode 100644 index 0000000..51e062c --- /dev/null +++ b/14163-0.txt @@ -0,0 +1,27920 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14163 *** + +Jules Verne +LES ENFANTS DU CAPITAINE GRANT + +(1868) + + +Table des matières + +PREMIÈRE PARTIE + +Chapitre I Balance-fish + +Chapitre II Les trois documents + +Chapitre III Malcolm-Castle + +Chapitre IV Une proposition de lady Glenarvan + +Chapitre V Le départ du «Duncan» + +Chapitre VI Le passager de la cabine numéro six + +Chapitre VII D’où vient et où va Jacques Paganel + +Chapitre VIII Un brave homme de plus à bord du «Duncan» + +Chapitre IX Le détroit de Magellan + +Chapitre X Le trente-septième parallèle + +Chapitre XI Traversée du Chili + +Chapitre XII À douze mille pieds dans les airs + +Chapitre XIII Descente de la cordillère + +Chapitre XIV Le coup de fusil de la providence + +Chapitre XV L’espagnol de Jacques Paganel + +Chapitre XVI Le rio-Colorado + +Chapitre XVII Les pampas + +Chapitre XVIII À la recherche d’une aiguade + +Chapitre XIX Les loups rouges + +Chapitre XX Les plaines argentines + +Chapitre XXI Le fort indépendance + +Chapitre XXII La crue + +Chapitre XXIII Où l’on mène la vie des oiseaux + +Chapitre XXIV Où l’on continue de mener la vie des oiseaux + +Chapitre XXXV Entre le feu et l’eau + +Chapitre XXVI L’Atlantique + + +DEUXIÈME PARTIE + +Chapitre I Le retour à bord + +Chapitre II Tristan d’Acunha + +Chapitre III L’île Amsterdam + +Chapitre IV Les paris de Jacques Paganel et du major Mac Nabbs + +Chapitre V Les colères de l’océan Indien + +Chapitre VI Le cap Bernouilli + +Chapitre VII Ayrton + +Chapitre VIII Le départ + +Chapitre IX La province de Victoria + +Chapitre X Wimerra river + +Chapitre XI Burke et Stuart + +Chapitre XII Le railway de Melbourne à Sandhurst + +Chapitre XIII Un premier prix de géographie + +Chapitre XIV Les mines du mont Alexandre + +Chapitre XV «Australian and New Zealand gazette» + +Chapitre XVI Où le major soutient que ce sont des singes + +Chapitre XVII Les éleveurs millionnaires + +Chapitre XVIII Les alpes australiennes + +Chapitre XIX Un coup de théâtre + +Chapitre XX Aland! Zealand! + +Chapitre XXI Quatre jours d’angoisse + +Chapitre XXII Eden + + +TROISIÈME PARTIE + +Chapitre I Le Macquarie + +Chapitre II Le passé du pays où l’on va + +Chapitre III Les massacres de la Nouvelle-Zélande + +Chapitre IV Les brisants + +Chapitre V Les matelots improvisés + +Chapitre VI Où le cannibalisme est traité théoriquement + +Chapitre VII Où l’on accoste enfin une terre qu’il faudrait éviter + +Chapitre VIII Le présent du pays où l’on est + +Chapitre IX Trente milles au nord + +Chapitre X Le fleuve national + +Chapitre XI Le lac Taupo + +Chapitre XII Les funérailles d’un chef maori + +Chapitre XIII Les dernières heures + +Chapitre XIV La montagne tabou + +Chapitre XV Les grands moyens de Paganel + +Chapitre XVI Entre deux feux + +Chapitre XVII Pourquoi le «Duncan» croisait sur la côte est de la +Nouvelle-Zélande + +Chapitre XVIII Ayrton ou Ben Joyce + +Chapitre XIX Une transaction + +Chapitre XX Un cri dans la nuit + +Chapitre XXI L’île Tabor + +Chapitre XXII La dernière distraction de Jacques Paganel + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + +Chapitre I +_Balance-fish_ + +Le 26 juillet 1864, par une forte brise du nord-est, un magnifique +yacht évoluait à toute vapeur sur les flots du canal du nord. Le +pavillon d’Angleterre battait à sa corne d’artimon; à l’extrémité +du grand mât, un guidon bleu portait les initiales E G, brodées en +or et surmontées d’une couronne ducale. Ce yacht se nommait le +_Duncan_; il appartenait à lord Glenarvan, l’un des seize pairs +écossais qui siègent à la chambre haute, et le membre le plus +distingué du «royal-thames-yacht-club», si célèbre dans tout le +royaume-uni. + +Lord Edward Glenarvan se trouvait à bord avec sa jeune femme, lady +Helena, et l’un de ses cousins, le major Mac Nabbs. + +Le _Duncan_, nouvellement construit, était venu faire ses essais à +quelques milles au dehors du golfe de la Clyde, et cherchait à +rentrer à Glasgow; déjà l’île d’Arran se relevait à l’horizon, +quand le matelot de vigie signala un énorme poisson qui s’ébattait +dans le sillage du yacht. + +Le capitaine John Mangles fit aussitôt prévenir lord Edward de +cette rencontre. Celui-ci monta sur la dunette avec le major Mac +Nabbs, et demanda au capitaine ce qu’il pensait de cet animal. + +«Vraiment, votre honneur, répondit John Mangles, je pense que +c’est un requin d’une belle taille. + +--Un requin dans ces parages! s’écria Glenarvan. + +--Cela n’est pas douteux, reprit le capitaine; ce poisson +appartient à une espèce de requins qui se rencontre dans toutes +les mers et sous toutes les latitudes. C’est le «balance-fish», et +je me trompe fort, ou nous avons affaire à l’un de ces coquins-là! +Si votre honneur y consent, et pour peu qu’il plaise à lady +Glenarvan d’assister à une pêche curieuse, nous saurons bientôt à +quoi nous en tenir. + +--Qu’en pensez-vous, Mac Nabbs? dit lord Glenarvan au major; +êtes-vous d’avis de tenter l’aventure? + +--Je suis de l’avis qu’il vous plaira, répondit tranquillement le +major. + +--D’ailleurs, reprit John Mangles, on ne saurait trop exterminer +ces terribles bêtes. Profitons de l’occasion, et, s’il plaît à +votre honneur, ce sera à la fois un émouvant spectacle et une +bonne action. + +--Faites, John,» dit lord Glenarvan. + +Puis il envoya prévenir lady Helena, qui le rejoignit sur la +dunette, fort tentée vraiment par cette pêche émouvante. + +La mer était magnifique; on pouvait facilement suivre à sa surface +les rapides évolutions du squale, qui plongeait ou s’élançait avec +une surprenante vigueur. John Mangles donna ses ordres. Les +matelots jetèrent par-dessus les bastingages de tribord une forte +corde, munie d’un émerillon amorcé avec un épais morceau de lard. +Le requin, bien qu’il fût encore à une distance de cinquante +yards, sentit l’appât offert à sa voracité. Il se rapprocha +rapidement du yacht. On voyait ses nageoires, grises à leur +extrémité, noires à leur base, battre les flots avec violence, +tandis que son appendice caudal le maintenait dans une ligne +rigoureusement droite. À mesure qu’il s’avançait, ses gros yeux +saillants apparaissaient, enflammés par la convoitise, et ses +mâchoires béantes, lorsqu’il se retournait, découvraient une +quadruple rangée de dents. Sa tête était large et disposée comme +un double marteau au bout d’un manche. John Mangles n’avait pu s’y +tromper; c’était là le plus vorace échantillon de la famille des +squales, le poisson-balance des anglais, le poisson-juif des +provençaux. + +Les passagers et les marins du _Duncan_ suivaient avec une vive +attention les mouvements du requin. Bientôt l’animal fut à portée +de l’émerillon; il se retourna sur le dos pour le mieux saisir, et +l’énorme amorce disparut dans son vaste gosier. + +Aussitôt il «se ferra» lui-même en donnant une violente secousse +au câble, et les matelots halèrent le monstrueux squale au moyen +d’un palan frappé à l’extrémité de la grande vergue. Le requin se +débattit violemment, en se voyant arracher de son élément naturel. +Mais on eut raison de sa violence. + +Une corde munie d’un nœud coulant le saisit par la queue et +paralysa ses mouvements. Quelques instants après, il était enlevé +au-dessus des bastingages et précipité sur le pont du yacht. +Aussitôt, un des marins s’approcha de lui, non sans précaution, +et, d’un coup de hache porté avec vigueur, il trancha la +formidable queue de l’animal. + +La pêche était terminée; il n’y avait plus rien à craindre de la +part du monstre; la vengeance des marins se trouvait satisfaite, +mais non leur curiosité. En effet, il est d’usage à bord de tout +navire de visiter soigneusement l’estomac du requin. + +Les matelots connaissent sa voracité peu délicate, s’attendent à +quelque surprise, et leur attente n’est pas toujours trompée. + +Lady Glenarvan ne voulut pas assister à cette répugnante +«exploration», et elle rentra dans la dunette. Le requin haletait +encore; il avait dix pieds de long et pesait plus de six cents +livres. + +Cette dimension et ce poids n’ont rien d’extraordinaire; mais si +le _balance-fish_ n’est pas classé parmi les géants de l’espèce, +du moins compte-t-il au nombre des plus redoutables. + +Bientôt l’énorme poisson fut éventré à coups de hache, et sans +plus de cérémonies. L’émerillon avait pénétré jusque dans +l’estomac, qui se trouva absolument vide; évidemment l’animal +jeûnait depuis longtemps, et les marins désappointés allaient en +jeter les débris à la mer, quand l’attention du maître d’équipage +fut attirée par un objet grossier, solidement engagé dans l’un des +viscères. + +«Eh! Qu’est-ce que cela? s’écria-t-il. + +--Cela, répondit un des matelots, c’est un morceau de roc que la +bête aura avalé pour se lester. + +--Bon! reprit un autre, c’est bel et bien un boulet ramé que ce +coquin-là a reçu dans le ventre, et qu’il n’a pas encore pu +digérer. + +--Taisez-vous donc, vous autres, répliqua Tom Austin, le second +du yacht, ne voyez-vous pas que cet animal était un ivrogne +fieffé, et que pour n’en rien perdre il a bu non seulement le vin, +mais encore la bouteille? + +--Quoi! s’écria lord Glenarvan, c’est une bouteille que ce requin +a dans l’estomac! + +--Une véritable bouteille, répondit le maître d’équipage. Mais on +voit bien qu’elle ne sort pas de la cave. + +--Eh bien, Tom, reprit lord Edward, retirez-la avec précaution; +les bouteilles trouvées en mer renferment souvent des documents +précieux. + +--Vous croyez? dit le major Mac Nabbs. + +--Je crois, du moins, que cela peut arriver. + +--Oh! je ne vous contredis point, répondit le major, et il y a +peut-être là un secret. + +--C’est ce que nous allons savoir, dit Glenarvan. + +--Eh bien, Tom? + +--Voilà, répondit le second, en montrant un objet informe qu’il +venait de retirer, non sans peine, de l’estomac du requin. + +--Bon, dit Glenarvan, faites laver cette vilaine chose, et qu’on +la porte dans la dunette.» + +Tom obéit, et cette bouteille, trouvée dans des circonstances si +singulières, fut déposée sur la table du carré, autour de laquelle +prirent place lord Glenarvan, le major Mac Nabbs, le capitaine +John Mangles et lady Helena, car une femme est, dit-on, toujours +un peu curieuse. + +Tout fait événement en mer. Il y eut un moment de silence. Chacun +interrogeait du regard cette épave fragile. Y avait-il là le +secret de tout un désastre, ou seulement un message insignifiant +confié au gré des flots par quelque navigateur désœuvré? + +Cependant, il fallait savoir à quoi s’en tenir, et Glenarvan +procéda sans plus attendre à l’examen de la bouteille; il prit, +d’ailleurs, toutes les précautions voulues en pareilles +circonstances; on eût dit un coroner relevant les particularités +d’une affaire grave; et Glenarvan avait raison, car l’indice le +plus insignifiant en apparence peut mettre souvent sur la voie +d’une importante découverte. + +Avant d’être visitée intérieurement, la bouteille fut examinée à +l’extérieur. Elle avait un col effilé, dont le goulot vigoureux +portait encore un bout de fil de fer entamé par la rouille; ses +parois, très épaisses et capables de supporter une pression de +plusieurs atmosphères, trahissaient une origine évidemment +champenoise. Avec ces bouteilles-là, les vignerons d’Aï ou +d’Épernay cassent des bâtons de chaise, sans qu’elles aient trace +de fêlure. Celle-ci avait donc pu supporter impunément les hasards +d’une longue pérégrination. + +«Une bouteille de la maison Cliquot», dit simplement le major. + +Et, comme il devait s’y connaître, son affirmation fut acceptée +sans conteste. + +«Mon cher major, répondit Helena, peu importe ce qu’est cette +bouteille, si nous ne savons pas d’où elle vient. + +--Nous le saurons, ma chère Helena, dit lord Edward, et déjà l’on +peut affirmer qu’elle vient de loin. Voyez les matières pétrifiées +qui la recouvrent, ces substances minéralisées, pour ainsi dire, +sous l’action des eaux de la mer! Cette épave avait déjà fait un +long séjour dans l’océan avant d’aller s’engloutir dans le ventre +d’un requin. + +--Il m’est impossible de ne pas être de votre avis, répondit le +major, et ce vase fragile, protégé par son enveloppe de pierre, a +pu faire un long voyage. + +--Mais d’où vient-il? demanda lady Glenarvan. + +--Attendez, ma chère Helena, attendez; il faut être patient avec +les bouteilles. Ou je me trompe fort, ou celle-ci va répondre +elle-même à toutes nos questions.» + +Et, ce disant, Glenarvan commença à gratter les dures matières qui +protégeaient le goulot; bientôt le bouchon apparut, mais fort +endommagé par l’eau de mer. + +«Circonstance fâcheuse, dit Glenarvan, car s’il se trouve là +quelque papier, il sera en fort mauvais état. + +--C’est à craindre, répliqua le major. + +--J’ajouterai, reprit Glenarvan, que cette bouteille mal bouchée +ne pouvait tarder à couler bas, et il est heureux que ce requin +l’ait avalée pour nous l’apporter à bord du _Duncan_. + +--Sans doute, répondit John Mangles, et cependant mieux eût valu +la pêcher en pleine mer, par une longitude et une latitude bien +déterminées. On peut alors, en étudiant les courants +atmosphériques et marins, reconnaître le chemin parcouru; mais +avec un facteur comme celui-là, avec ces requins qui marchent +contre vent et marée, on ne sait plus à quoi s’en tenir. + +--Nous verrons bien,» répondit Glenarvan. + +En ce moment, il enlevait le bouchon avec le plus grand soin, et +une forte odeur saline se répandit dans la dunette. + +«Eh bien? demanda lady Helena, avec une impatience toute féminine. + +--Oui! dit Glenarvan, je ne me trompais pas! Il y a là des +papiers! + +--Des documents! des documents! s’écria lady Helena. + +--Seulement, répondit Glenarvan, ils paraissent être rongés par +l’humidité, et il est impossible de les retirer, car ils adhèrent +aux parois de la bouteille. + +--Cassons-la, dit Mac Nabbs. + +--J’aimerais mieux la conserver intacte, répliqua Glenarvan. + +--Moi aussi, répondit le major. + +--Sans nul doute, dit lady Helena, mais le contenu est plus +précieux que le contenant, et il vaut mieux sacrifier celui-ci à +celui-là. + +--Que votre honneur détache seulement le goulot, dit John +Mangles, et cela permettra de retirer le document sans +l’endommager. + +--Voyons! Voyons! Mon cher Edward», s’écria lady Glenarvan. + +Il était difficile de procéder d’une autre façon, et quoi qu’il en +eût, lord Glenarvan se décida à briser le goulot de la précieuse +bouteille. Il fallut employer le marteau, car l’enveloppe +pierreuse avait acquis la dureté du granit. Bientôt ses débris +tombèrent sur la table, et l’on aperçut plusieurs fragments de +papier adhérents les uns aux autres. + +Glenarvan les retira avec précaution, les sépara, et les étala +devant ses yeux, pendant que lady Helena, le major et le capitaine +se pressaient autour de lui. + + +Chapitre II +_Les trois documents_ + +Ces morceaux de papier, à demi détruits par l’eau de mer, +laissaient apercevoir quelques mots seulement, restes +indéchiffrables de lignes presque entièrement effacées. Pendant +quelques minutes, lord Glenarvan les examina avec attention; il +les retourna dans tous les sens; il les exposa à la lumière du +jour; il observa les moindres traces d’écriture respectées par la +mer; puis il regarda ses amis, qui le considéraient d’un œil +anxieux. + +«Il y a là, dit-il, trois documents distincts, et +vraisemblablement trois copies du même document traduit en trois +langues, l’un anglais, l’autre français, le troisième allemand. +Les quelques mots qui ont résisté ne me laissent aucun doute à cet +égard. + +--Mais au moins, ces mots présentent-ils un sens? demanda lady +Glenarvan. + +--Il est difficile de se prononcer, ma chère Helena; les mots +tracés sur ces documents sont fort incomplets. + +--Peut-être se complètent-ils l’un par l’autre? dit le major. + +--Cela doit être, répondit John Mangles; il est impossible que +l’eau de mer ait rongé ces lignes précisément aux mêmes endroits, +et en rapprochant ces lambeaux de phrase, nous finirons par leur +trouver un sens intelligible. + +--C’est ce que nous allons faire, dit lord Glenarvan, mais +procédons avec méthode. Voici d’abord le document anglais.» + +Ce document présentait la disposition suivante de lignes et de +mots: + +_62 bri gow sink... Etc_. + +«Voilà qui ne signifie pas grand’chose, dit le major d’un air +désappointé. + +--Quoi qu’il en soit, répondit le capitaine, c’est là du bon +anglais. + +--Il n’y a pas de doute à cet égard, dit lord Glenarvan; les mots +_sink, aland, that, and, lost_, sont intacts; _skipp_ forme +évidemment le mot _skipper_, et il est question d’un sieur Gr, +probablement le capitaine d’un bâtiment naufragé. + +--Ajoutons, dit John Mangles, les mots _monit_ et _ssistance_ +dont l’interprétation est évidente. + +--Eh mais! C’est déjà quelque chose, cela, répondit lady Helena. + +--Malheureusement, répondit le major, il nous manque des lignes +entières. Comment retrouver le nom du navire perdu, le lieu du +naufrage? + +--Nous les retrouverons, dit lord Edward. + +--Cela n’est pas douteux, répliqua le major, qui était +invariablement de l’avis de tout le monde, mais de quelle façon? + +--En complétant un document par l’autre. + +--Cherchons donc!» s’écria lady Helena. + +Le second morceau de papier, plus endommagé que le précédent, +n’offrait que des mots isolés et disposés de cette manière: _7 +juni glas... Etc_. + +«Ceci est écrit en allemand, dit John Mangles, dès qu’il eut jeté +les yeux sur ce papier. + +--Et vous connaissez cette langue, John? demanda Glenarvan. + +--Parfaitement, votre honneur. + +--Eh bien, dites-nous ce que signifient ces quelques mots.» + +Le capitaine examina le document avec attention, et s’exprima en +ces termes: + +«D’abord, nous voilà fixés sur la date de l’événement; _7 juni_ +veut dire _7 juin_, et en rapprochant ce chiffre des chiffres 62 +fournis par le document anglais, nous avons cette date complète: +_7 juin 1862_. + +--Très bien! s’écria lady Helena; continuez, John. + +--Sur la même ligne, reprit le jeune capitaine, je trouve le mot +_glas_, qui, rapproché du mot _gow_ fourni par le premier +document, donne _Glasgow_. Il s’agit évidemment d’un navire du +port de Glasgow. + +--C’est mon opinion, répondit le major. + +--La seconde ligne du document manque tout entière, reprit John +Mangles. Mais, sur la troisième, je rencontre deux mots +importants: _zwei_ qui veut dire _deux_, et _atrosen_, ou mieux +_matrosen_, qui signifie _matelots_ en langue allemande. + +--Ainsi donc, dit lady Helena, il s’agirait d’un capitaine et de +deux matelots? + +--C’est probable, répondit lord Glenarvan. + +--J’avouerai à votre honneur, reprit le capitaine, que le mot +suivant, _graus_, m’embarrasse. Je ne sais comment le traduire. +Peut-être le troisième document nous le fera-t-il comprendre. +Quant aux deux derniers mots, ils s’expliquent sans difficultés. +_Bringt ihnen_ signifie _portez-leur_, et si on les rapproche du +mot anglais situé comme eux sur la septième ligne du premier +document, je veux dire du mot _assistance_, la phrase _portez-leur +secours_ se dégage toute seule. + +--Oui! Portez-leur secours! dit Glenarvan, mais où se trouvent +ces malheureux? Jusqu’ici nous n’avons pas une seule indication du +lieu, et le théâtre de la catastrophe est absolument inconnu. + +--Espérons que le document français sera plus explicite, dit lady +Helena. + +--Voyons le document français, répondit Glenarvan, et comme nous +connaissons tous cette langue, nos recherches seront plus +faciles.» + +Voici le fac-simile exact du troisième document: + +_Troi ats tannia gonie... Etc_. + +«Il y a des chiffres, s’écria lady Helena. Voyez, messieurs, +voyez!... + +--Procédons avec ordre, dit lord Glenarvan, et commençons par le +commencement. Permettez-moi de relever un à un ces mots épars et +incomplets. Je vois d’abord, dès les premières lettres, qu’il +s’agit d’un trois-mâts, dont le nom, grâce aux documents anglais +et français, nous est entièrement conservé: le _Britannia_. Des +deux mots suivants _gonie_ et _austral_, le dernier seul a une +signification que vous comprenez tous. + +--Voilà déjà un détail précieux, répondit John Mangles; le +naufrage a eu lieu dans l’hémisphère austral. + +--C’est vague, dit le major. + +--Je continue, reprit Glenarvan. Ah! Le mot _abor_, le radical du +verbe _aborder_. Ces malheureux ont abordé quelque part. Mais où? +_contin_! est-ce donc sur un continent? _cruel_!.... + +--_Cruel!_ s’écria John Mangles, mais voilà l’explication du mot +allemand _graus... Grausam... Cruel!_ + +--Continuons! Continuons! dit Glenarvan, dont l’intérêt était +violemment surexcité à mesure que le sens de ces mots incomplets +se dégageait à ses yeux. _Indi_... S’agit-il donc de l’_Inde_ où +ces matelots auraient été jetés? Que signifie ce mot _ongit_? Ah! +_longitude_! et voici la latitude: _trente-sept degrés onze +minutes_. + +--Enfin! Nous avons donc une indication précise. + +--Mais la longitude manque, dit Mac Nabbs. + +--On ne peut pas tout avoir, mon cher major, répondit Glenarvan, +et c’est quelque chose qu’un degré exact de latitude. Décidément, +ce document français est le plus complet des trois. Il est évident +que chacun d’eux était la traduction littérale des autres, car ils +contiennent tous le même nombre de lignes. Il faut donc maintenant +les réunir, les traduire en une seule langue, et chercher leur +sens le plus probable, le plus logique et le plus explicite. + +--Est-ce en français, demanda le major, en anglais ou en allemand +que vous allez faire cette traduction? + +--En français, répondit Glenarvan, puisque la plupart des mots +intéressants nous ont été conservés dans cette langue. + +--Votre honneur a raison, dit John Mangles, et d’ailleurs ce +langage nous est familier. + +--C’est entendu. Je vais écrire ce document en réunissant ces +restes de mots et ces lambeaux de phrase, en respectant les +intervalles qui les séparent, en complétant ceux dont le sens ne +peut être douteux; puis, nous comparerons et nous jugerons.» + +Glenarvan prit aussitôt la plume, et, quelques instants après, il +présentait à ses amis un papier sur lequel étaient tracées les +lignes suivantes: _7 juin 1862 trois-mâts Britannia Glasgow +sombré... Etc_. + +En ce moment, un matelot vint prévenir le capitaine que le +_Duncan_ embouquait le golfe de la Clyde, et il demanda ses +ordres. + +«Quelles sont les intentions de votre honneur? dit John Mangles en +s’adressant à lord Glenarvan. + +--Gagner Dumbarton au plus vite, John; puis, tandis que lady +Helena retournera à Malcolm-Castle, j’irai jusqu’à Londres +soumettre ce document à l’amirauté.» + +John Mangles donna ses ordres en conséquence, et le matelot alla +les transmettre au second. + +«Maintenant, mes amis, dit Glenarvan, continuons nos recherches. +Nous sommes sur les traces d’une grande catastrophe. La vie de +quelques hommes dépend de notre sagacité. Employons donc toute +notre intelligence à deviner le mot de cette énigme. + +--Nous sommes prêts, mon cher Edward, répondit lady Helena. + +--Tout d’abord, reprit Glenarvan, il faut considérer trois choses +bien distinctes dans ce document: 1) les choses que l’on sait; 2) +celles que l’on peut conjecturer; 3) celles qu’on ne sait pas. Que +savons-nous? Nous savons que le 7 juin 1862 un trois-mâts, le +_Britannia_, de Glasgow, a sombré; que deux matelots et le +capitaine ont jeté ce document à la mer par 37° 11’ de latitude, et +qu’ils demandent du secours. + +--Parfaitement, répliqua le major. + +--Que pouvons-nous conjecturer? reprit Glenarvan. D’abord, que le +naufrage a eu lieu dans les mers australes, et tout de suite +j’appellerai votre attention sur le mot _gonie_. Ne vient-il pas +de lui-même indiquer le nom du pays auquel il appartient? + +--La Patagonie! s’écria lady Helena. + +--Sans doute. + +--Mais la Patagonie est-elle traversée par le trente-septième +parallèle? demanda le major. + +--Cela est facile à vérifier, répondit John Mangles en déployant +une carte de l’Amérique méridionale. C’est bien cela. La Patagonie +est effleurée par ce trente-septième parallèle. Il coupe +l’Araucanie, longe à travers les pampas le nord des terres +patagones, et va se perdre dans l’Atlantique. + +--Bien. Continuons nos conjectures. Les deux matelots et le +capitaine _abor..._ abordent quoi? _contin..._ Le continent; vous +entendez, un continent et non pas une île. Que deviennent-ils? +Vous avez là deux lettres providentielles _Pr..._ Qui vous +apprennent leur sort. Ces malheureux, en effet, sont _pris_ ou +_prisonniers_ de qui? De _cruels indiens_. Êtes-vous convaincus? +Est-ce que les mots ne sautent pas d’eux-mêmes dans les places +vides? Est-ce que ce document ne s’éclaircit pas à vos yeux? Est-ce +que la lumière ne se fait pas dans votre esprit?» + +Glenarvan parlait avec conviction. Ses yeux respiraient une +confiance absolue. Tout son feu se communiquait à ses auditeurs. +Comme lui, ils s’écrièrent: «C’est évident! C’est évident!» + +Lord Edward, après un instant, reprit en ces termes: + +«Toutes ces hypothèses, mes amis, me semblent extrêmement +plausibles; pour moi, la catastrophe a eu lieu sur les côtes de la +Patagonie. D’ailleurs, je ferai demander à Glasgow quelle était la +destination du _Britannia_, et nous saurons s’il a pu être +entraîné dans ces parages. + +--Oh! Nous n’avons pas besoin d’aller chercher si loin, répondit +John Mangles. J’ai ici la collection de la _mercantile and +shipping gazette_, qui nous fournira des indications précises. + +--Voyons, voyons!» dit lady Glenarvan. + +John Mangles prit une liasse de journaux de l’année 1862 et se mit +à la feuilleter rapidement. Ses recherches ne furent pas longues, +et bientôt il dit avec un accent de satisfaction: + +«30 mai 1862. Pérou! Le Callao! En charge pour Glasgow. +B_ritannia_, capitaine Grant. + +--Grant! s’écria lord Glenarvan, ce hardi écossais qui a voulu +fonder une Nouvelle-Écosse dans les mers du Pacifique! + +--Oui, répondit John Mangles, celui-là même qui, en 1861, s’est +embarqué à Glasgow sur le _Britannia_, et dont on n’a jamais eu de +nouvelles. + +--Plus de doute! Plus de doute! dit Glenarvan. C’est bien lui. Le +_Britannia_ a quitté le Callao le 30 mai, et le 7 juin, huit jours +après son départ, il s’est perdu sur les côtes de la Patagonie. +Voilà son histoire tout entière dans ces restes de mots qui +semblaient indéchiffrables. Vous voyez, mes amis, que la part est +belle des choses que nous pouvions conjecturer. Quant à celles que +nous ne savons pas, elles se réduisent à une seule, au degré de +longitude qui nous manque. + +--Il nous est inutile, répondit John Mangles, puisque le pays est +connu, et avec la latitude seule, je me chargerais d’aller droit +au théâtre du naufrage. + +--Nous savons tout, alors? dit lady Glenarvan. + +--Tout, ma chère Helena, et ces blancs que la mer a laissés entre +les mots du document, je vais les remplir sans peine, comme si +j’écrivais sous la dictée du capitaine Grant.» + +Aussitôt lord Glenarvan reprit la plume, et il rédigea sans +hésiter la note suivante: + +_«Le» 7 juin 1862,» le» trois-mâts Britannia,» de» Glasgow», +a» sombré» sur les côtes de la Patagonie dans +l’hémisphère» austral.» se dirigeant» à terre, deux matelots» et +«le capitaine» Grant vont tenter d’aborder le «continent» où ils +seront prisonniers de «cruels indiens.» Ils ont «jeté ce document» +par degrés de «longitude et 37° 11’ de» latitude. «Portez-leur +secours» ou ils sont «perdus»_. + +«Bien! Bien! Mon cher Edward, dit lady Helena, et si ces +malheureux revoient leur patrie, c’est à vous qu’ils devront ce +bonheur. + +--Et ils la reverront, répondit Glenarvan. Ce document est trop +explicite, trop clair, trop certain, pour que l’Angleterre hésite +à venir au secours de trois de ses enfants abandonnés sur une côte +déserte. Ce qu’elle a fait pour Franklin et tant d’autres, elle le +fera aujourd’hui pour les naufragés du _Britannia_! + +--Mais ces malheureux, reprit lady Helena, ont sans doute une +famille qui pleure leur perte. Peut-être ce pauvre capitaine Grant +a-t-il une femme, des enfants... + +--Vous avez raison, ma chère lady, et je me charge de leur +apprendre que tout espoir n’est pas encore perdu. Maintenant, mes +amis, remontons sur la dunette, car nous devons approcher du +port.» + +En effet, le _Duncan_ avait forcé de vapeur; il longeait en ce +moment les rivages de l’île de Bute, et laissait Rothesay sur +tribord, avec sa charmante petite ville, couchée dans sa fertile +vallée; puis il s’élança dans les passes rétrécies du golfe, +évolua devant Greenok, et, à six heures du soir, il mouillait au +pied du rocher basaltique de Dumbarton, couronné par le célèbre +château de Wallace, le héros écossais. + +Là, une voiture attelée en poste attendait lady Helena pour la +reconduire à Malcolm-Castle avec le major Mac Nabbs. Puis lord +Glenarvan, après avoir embrassé sa jeune femme, s’élança dans +l’express du railway de Glasgow. + +Mais, avant de partir, il avait confié à un agent plus rapide une +note importance, et le télégraphe électrique, quelques minutes +après, apportait au _Times_ et au _Morning-Chronicle_ un avis +rédigé en ces termes: + +«Pour renseignements sur le sort du trois-mâts «_Britannia_, de +Glasgow, capitaine Grant», s’adresser à lord Glenarvan, Malcolm-Castle, +«Luss, comté de Dumbarton, Écosse.» + + +Chapitre III +_Malcolm-Castle_ + +Le château de Malcolm, l’un des plus poétiques des Highlands, est +situé auprès du village de Luss, dont il domine le joli vallon. +Les eaux limpides du lac Lomond baignent le granit de ses +murailles. + +Depuis un temps immémorial il appartenait à la famille Glenarvan, +qui conserva dans le pays de Rob-Roy et de Fergus Mac Gregor les +usages hospitaliers des vieux héros de Walter Scott. À l’époque où +s’accomplit la révolution sociale en Écosse, grand nombre de +vassaux furent chassés, qui ne pouvaient payer de gros fermages +aux anciens chefs de clans. + +Les uns moururent de faim; ceux-ci se firent pêcheurs; d’autres +émigrèrent. C’était un désespoir général. Seuls entre tous, les +Glenarvan crurent que la fidélité liait les grands comme les +petits, et ils demeurèrent fidèles à leurs tenanciers. Pas un ne +quitta le toit qui l’avait vu naître; nul n’abandonna la terre où +reposaient ses ancêtres; tous restèrent au clan de leurs anciens +seigneurs. Aussi, à cette époque même, dans ce siècle de +désaffection et de désunion, la famille Glenarvan ne comptait que +des écossais au château de Malcolm comme à bord du _Duncan_; tous +descendaient des vassaux de Mac Gregor, de Mac Farlane, de Mac +Nabbs, de Mac Naughtons, c’est-à-dire qu’ils étaient enfants des +comtés de Stirling et de Dumbarton: braves gens, dévoués corps et +âme à leur maître, et dont quelques-uns parlaient encore le +gaélique de la vieille Calédonie. + +Lord Glenarvan possédait une fortune immense; il l’employait à +faire beaucoup de bien; sa bonté l’emportait encore sur sa +générosité, car l’une était infinie, si l’autre avait forcément +des bornes. Le seigneur de Luss, «le laird» de Malcolm, +représentait son comté à la chambre des lords. Mais, avec ses +idées jacobites, peu soucieux de plaire à la maison de Hanovre, il +était assez mal vu des hommes d’état d’Angleterre, et surtout par +ce motif qu’il s’en tenait aux traditions de ses aïeux et +résistait énergiquement aux empiétements politiques de «ceux du +sud.» + +Ce n’était pourtant pas un homme arriéré que lord Edward +Glenarvan, ni de petit esprit, ni de mince intelligence; mais, +tout en tenant les portes de son comté largement ouvertes au +progrès, il restait écossais dans l’âme, et c’était pour la gloire +de l’Écosse qu’il allait lutter avec ses yachts de course dans les +«matches» du royal-thames-yacht-club. + +Edward Glenarvan avait trente-deux ans; sa taille était grande, +ses traits un peu sévères, son regard d’une douceur infinie, sa +personne toute empreinte de la poésie highlandaise. On le savait +brave à l’excès, entreprenant, chevaleresque, un Fergus du XIXe +siècle, mais bon par-dessus toute chose, meilleur que saint Martin +lui-même, car il eût donné son manteau tout entier aux pauvres +gens des hautes terres. + +Lord Glenarvan était marié depuis trois mois à peine; il avait +épousé miss Helena Tuffnel, la fille du grand voyageur William +Tuffnel, l’une des nombreuses victimes de la science géographique +et de la passion des découvertes. + +Miss Helena n’appartenait pas à une famille noble, mais elle était +écossaise, ce qui valait toutes les noblesses aux yeux de lord +Glenarvan; de cette jeune personne charmante, courageuse, dévouée, +le seigneur de Luss avait fait la compagne de sa vie. Un jour, il +la rencontra vivant seule, orpheline, à peu près sans fortune, +dans la maison de son père, à Kilpatrick. + +Il comprit que la pauvre fille ferait une vaillante femme; il +l’épousa. Miss Helena avait vingt-deux ans; c’était une jeune +personne blonde, aux yeux bleus comme l’eau des lacs écossais par +un beau matin du printemps. Son amour pour son mari l’emportait +encore sur sa reconnaissance. Elle l’aimait comme si elle eût été +la riche héritière, et lui l’orphelin abandonné. Quant à ses +fermiers et à ses serviteurs, ils étaient prêts à donner leur vie +pour celle qu’ils nommaient: notre bonne dame de Luss. + +Lord Glenarvan et lady Helena vivaient heureux à Malcolm-Castle, +au milieu de cette nature superbe et sauvage des Highlands, se +promenant sous les sombres allées de marronniers et de sycomores, +aux bords du lac où retentissaient encore les _pibrochs_ du vieux +temps, au fond de ces gorges incultes dans lesquelles l’histoire +de l’Écosse est écrite en ruines séculaires. Un jour ils +s’égaraient dans les bois de bouleaux ou de mélèzes, au milieu des +vastes champs de bruyères jaunies; un autre jour, ils gravissaient +les sommets abrupts du Ben Lomond, ou couraient à cheval à travers +les _glens_ abandonnés, étudiant, comprenant, admirant cette +poétique contrée encore nommée «le pays de Rob-Roy», et tous ces +sites célèbres, si vaillamment chantés par Walter Scott. Le soir, +à la nuit tombante, quand «la lanterne de Mac Farlane» s’allumait +à l’horizon, ils allaient errer le long des bartazennes, vieille +galerie circulaire qui faisait un collier de créneaux au château +de Malcolm, et là, pensifs, oubliés et comme seuls au monde, assis +sur quelque pierre détachée, au milieu du silence de la nature, +sous les pâles rayons de la lune, tandis que la nuit se faisait +peu à peu au sommet des montagnes assombries, ils demeuraient +ensevelis dans cette limpide extase et ce ravissement intime dont +les cœurs aimants ont seuls le secret sur la terre. + +Ainsi se passèrent les premiers mois de leur mariage. Mais lord +Glenarvan n’oubliait pas que sa femme était fille d’un grand +voyageur! Il se dit que lady Helena devait avoir dans le cœur +toutes les aspirations de son père, et il ne se trompait pas. Le +_Duncan_ fut construit; il était destiné à transporter lord et +lady Glenarvan vers les plus beaux pays du monde, sur les flots de +la Méditerranée, et jusqu’aux îles de l’archipel. Que l’on juge de +la joie de lady Helena quand son mari mit le _Duncan_ à ses +ordres! En effet, est-il un plus grand bonheur que de promener son +amour vers ces contrées charmantes de la Grèce, et de voir se +lever la lune de miel sur les rivages enchantés de l’orient? + +Cependant lord Glenarvan était parti pour Londres. + +Il s’agissait du salut de malheureux naufragés; aussi, de cette +absence momentanée, lady Helena se montra-t-elle plus impatiente +que triste; le lendemain, une dépêche de son mari lui fit espérer +un prompt retour; le soir, une lettre demanda une prolongation; +les propositions de lord Glenarvan éprouvaient quelques +difficultés; le surlendemain, nouvelle lettre, dans laquelle lord +Glenarvan ne cachait pas son mécontentement à l’égard de +l’amirauté. + +Ce jour-là, lady Helena commença à être inquiète. + +Le soir, elle se trouvait seule dans sa chambre, quand l’intendant +du château, Mr Halbert, vint lui demander si elle voulait recevoir +une jeune fille et un jeune garçon qui désiraient parler à lord +Glenarvan. + +«Des gens du pays? dit lady Helena. + +--Non, madame, répondit l’intendant, car je ne les connais pas. +Ils viennent d’arriver par le chemin de fer de Balloch, et de +Balloch à Luss, ils ont fait la route à pied. + +--Priez-les de monter, Halbert,» dit lady Glenarvan. + +L’intendant sortit. Quelques instants après, la jeune fille et le +jeune garçon furent introduits dans la chambre de lady Helena. +C’étaient une sœur et un frère. À leur ressemblance on ne pouvait +en douter. + +La sœur avait seize ans. Sa jolie figure un peu fatiguée, ses +yeux qui avaient dû pleurer souvent, sa physionomie résignée, mais +courageuse, sa mise pauvre, mais propre, prévenaient en sa faveur. +Elle tenait par la main un garçon de douze ans à l’air décidé, et +qui semblait prendre sa sœur sous sa protection. Vraiment! +Quiconque eût manqué à la jeune fille aurait eu affaire à ce petit +bonhomme! La sœur demeura un peu interdite en se trouvant devant +lady Helena. Celle-ci se hâta de prendre la parole. + +«Vous désirez me parler? dit-elle en encourageant la jeune fille +du regard. + +--Non, répondit le jeune garçon d’un ton déterminé, pas à vous, +mais à lord Glenarvan lui-même. + +--Excusez-le, madame, dit alors la sœur en regardant son frère. + +--Lord Glenarvan n’est pas au château, reprit lady Helena; mais +je suis sa femme, et si je puis le remplacer auprès de vous... + +--Vous êtes lady Glenarvan? dit la jeune fille. + +--Oui, miss. + +--La femme de lord Glenarvan de Malcolm-Castle, qui a publié dans +le _Times_ une note relative au naufrage du _Britannia_? + +--Oui! oui! répondit lady Helena avec empressement, et vous?... + +--Je suis miss Grant, madame, et voici mon frère. + +--Miss Grant! Miss Grant! s’écria lady Helena en attirant la +jeune fille près d’elle, en lui prenant les mains, en baisant les +bonnes joues du petit bonhomme. + +--Madame, reprit la jeune fille, que savez-vous du naufrage de +mon père? Est-il vivant? Le reverrons-nous jamais? Parlez, je vous +en supplie! + +--Ma chère enfant, dit lady Helena, Dieu me garde de vous +répondre légèrement dans une semblable circonstance; je ne +voudrais pas vous donner une espérance illusoire... + +--Parlez, madame, parlez! Je suis forte contre la douleur, et je +puis tout entendre. + +--Ma chère enfant, répondit lady Helena, l’espoir est bien +faible; mais, avec l’aide de Dieu qui peut tout, il est possible +que vous revoyiez un jour votre père. + +--Mon Dieu! Mon Dieu!» s’écria miss Grant, qui ne put contenir +ses larmes, tandis que Robert couvrait de baisers les mains de +lady Glenarvan. + +Lorsque le premier accès de cette joie douloureuse fut passé, la +jeune fille se laissa aller à faire des questions sans nombre; +lady Helena lui raconta l’histoire du document, comment le +_Britannia_ s’était perdu sur les côtes de la Patagonie; de quelle +manière, après le naufrage, le capitaine et deux matelots, seuls +survivants, devaient avoir gagné le continent; enfin, comment ils +imploraient le secours du monde entier dans ce document écrit en +trois langues et abandonné aux caprices de l’océan. + +Pendant ce récit, Robert Grant dévorait des yeux lady Helena; sa +vie était suspendue à ses lèvres; son imagination d’enfant lui +retraçait les scènes terribles dont son père avait dû être la +victime; il le voyait sur le pont du _Britannia_; il le suivait au +sein des flots; il s’accrochait avec lui aux rochers de la côte; +il se traînait haletant sur le sable et hors de la portée des +vagues. Plusieurs fois, pendant cette histoire, des paroles +s’échappèrent de sa bouche. + +«Oh! papa! Mon pauvre papa!» s’écria-t-il en se pressant contre sa +sœur. + +Quant à miss Grant, elle écoutait, joignant les mains, et ne +prononça pas une seule parole, jusqu’au moment où, le récit +terminé, elle dit: + +«Oh! madame! Le document! Le document! + +--Je ne l’ai plus, ma chère enfant, répondit lady Helena. + +--Vous ne l’avez plus? + +--Non; dans l’intérêt même de votre père, il a dû être porté à +Londres par lord Glenarvan; mais je vous ai dit tout ce qu’il +contenait mot pour mot, et comment nous sommes parvenus à en +retrouver le sens exact; parmi ces lambeaux de phrases presque +effacés, les flots ont respecté quelques chiffres; +malheureusement, la longitude... + +--On s’en passera! s’écria le jeune garçon. + +--Oui, Monsieur Robert, répondit Helena en souriant à le voir si +déterminé. Ainsi, vous le voyez, miss Grant, les moindres détails +de ce document vous sont connus comme à moi. + +--Oui, madame, répondit la jeune fille, mais j’aurais voulu voir +l’écriture de mon père. + +--Eh bien, demain, demain peut-être, lord Glenarvan sera de +retour. Mon mari, muni de ce document incontestable, a voulu le +soumettre aux commissaires de l’amirauté, afin de provoquer +l’envoi immédiat d’un navire à la recherche du capitaine Grant. + +--Est-il possible, madame! s’écria la jeune fille; vous avez fait +cela pour nous? + +--Oui, ma chère miss, et j’attends lord Glenarvan d’un instant à +l’autre. + +--Madame, dit la jeune fille avec un profond accent de +reconnaissance et une religieuse ardeur, lord Glenarvan et vous, +soyez bénis du ciel! + +--Chère enfant, répondit lady Helena, nous ne méritons aucun +remerciement; toute autre personne à notre place eût fait ce que +nous avons fait. Puissent se réaliser les espérances que je vous +ai laissé concevoir! Jusqu’au retour de lord Glenarvan, vous +demeurez au château... + +--Madame, répondit la jeune fille, je ne voudrais pas abuser de +la sympathie que vous témoignez à des étrangers. + +--Étrangers! Chère enfant; ni votre frère ni vous, vous n’êtes +des étrangers dans cette maison, et je veux qu’à son arrivée lord +Glenarvan apprenne aux enfants du capitaine Grant ce que l’on va +tenter pour sauver leur père.» + +Il n’y avait pas à refuser une offre faite avec tant de cœur. Il +fut donc convenu que miss Grant et son frère attendraient à +Malcolm-Castle le retour de lord Glenarvan. + + +Chapitre IV +_Une proposition de lady Glenarvan_ + +Pendant cette conversation, lady Helena n’avait point parlé des +craintes exprimées dans les lettres de lord Glenarvan sur +l’accueil fait à sa demande par les commissaires de l’amirauté. +Pas un mot non plus ne fut dit touchant la captivité probable du +capitaine Grant chez les indiens de l’Amérique méridionale. À quoi +bon attrister ces pauvres enfants sur la situation de leur père et +diminuer l’espérance qu’ils venaient de concevoir? Cela ne +changeait rien aux choses. Lady Helena s’était donc tue à cet +égard, et, après avoir satisfait à toutes les questions de miss +Grant, elle l’interrogea à son tour sur sa vie, sur sa situation +dans ce monde où elle semblait être la seule protectrice de son +frère. + +Ce fut une touchante et simple histoire qui accrut encore la +sympathie de lady Glenarvan pour la jeune fille. + +Miss Mary et Robert Grant étaient les seuls enfants du capitaine. +Harry Grant avait perdu sa femme à la naissance de Robert, et +pendant ses voyages au long cours, il laissait ses enfants aux +soins d’une bonne et vieille cousine. C’était un hardi marin que +le capitaine Grant, un homme sachant bien son métier, bon +navigateur et bon négociant tout à la fois, réunissant ainsi une +double aptitude précieuse aux skippers de la marine marchande. Il +habitait la ville de Dundee, dans le comté de Perth, en Écosse. Le +capitaine Grant était donc un enfant du pays. + +Son père, un ministre de Sainte-Katrine Church, lui avait donné +une éducation complète, pensant que cela ne peut jamais nuire à +personne, pas même à un capitaine au long cours. + +Pendant ses premiers voyages d’outre-mer, comme second d’abord, et +enfin en qualité de skipper, ses affaires réussirent, et quelques +années après la naissance de Robert Harry, il se trouvait +possesseur d’une certaine fortune. + +C’est alors qu’une grande idée lui vint à l’esprit, qui rendit son +nom populaire en Écosse. Comme les Glenarvan, et quelques grandes +familles des Lowlands, il était séparé de cœur, sinon de fait, de +l’envahissante Angleterre. Les intérêts de son pays ne pouvaient +être à ses yeux ceux des anglo-saxons, et pour leur donner un +développement personnel il résolut de fonder une vaste colonie +écossaise dans un des continents de l’Océanie. + +Rêvait-il pour l’avenir cette indépendance dont les États-Unis +avaient donné l’exemple, cette indépendance que les Indes et +l’Australie ne peuvent manquer de conquérir un jour? Peut-être. + +Peut-être aussi laissa-t-il percer ses secrètes espérances. On +comprend donc que le gouvernement refusât de prêter la main à son +projet de colonisation; il créa même au capitaine Grant des +difficultés qui, dans tout autre pays, eussent tué leur homme. +Mais Harry ne se laissa pas abattre; il fit appel au patriotisme +de ses compatriotes, mit sa fortune au service de sa cause, +construisit un navire, et, secondé par un équipage d’élite, après +avoir confié ses enfants aux soins de sa vieille cousine, il +partit pour explorer les grandes îles du Pacifique. C’était en +l’année 1861. + +Pendant un an, jusqu’en mai 1862, on eut de ses nouvelles; mais, +depuis son départ du Callao, au mois de juin, personne n’entendit +plus parler du _Britannia_, et la _gazette maritime_ devint muette +sur le sort du capitaine. + +Ce fut dans ces circonstances-là que mourut la vieille cousine +d’Harry Grant, et les deux enfants restèrent seuls au monde. + +Mary Grant avait alors quatorze ans; son âme vaillante ne recula +pas devant la situation qui lui était faite, et elle se dévoua +tout entière à son frère encore enfant. Il fallait l’élever, +l’instruire. + +À force d’économies, de prudence et de sagacité, travaillant nuit +et jour, se donnant toute à lui, se refusant tout à elle, la sœur +suffit à l’éducation du frère, et remplit courageusement ses +devoirs maternels. Les deux enfants vivaient donc à Dundee dans +cette situation touchante d’une misère noblement acceptée, mais +vaillamment combattue. + +Mary ne songeait qu’à son frère, et rêvait pour lui quelque +heureux avenir. Pour elle, hélas! Le _Britannia_ était à jamais +perdu, et son père mort, bien mort. Il faut donc renoncer à +peindre son émotion, quand la note du _Times_, que le hasard jeta +sous ses yeux, la tira subitement de son désespoir. + +Il n’y avait pas à hésiter; son parti fut pris immédiatement. Dût-elle +apprendre que le corps du capitaine Grant avait été retrouvé +sur une côte déserte, au fond d’un navire désemparé, cela valait +mieux que ce doute incessant, cette torture éternelle de +l’inconnu. + +Elle dit tout à son frère; le jour même, ces deux enfants prirent +le chemin de fer de Perth, et le soir ils arrivèrent à Malcolm-Castle, +où Mary, après tant d’angoisses, se reprit à espérer. + +Voilà cette douloureuse histoire que Mary Grant raconta à lady +Glenarvan, d’une façon simple, et sans songer qu’en tout ceci, +pendant ces longues années d’épreuves, elle s’était conduite en +fille héroïque; mais lady Helena y songea pour elle, et à +plusieurs reprises, sans cacher ses larmes, elle pressa dans ses +bras les deux enfants du capitaine Grant. + +Quant à Robert, il semblait qu’il entendît cette histoire pour la +première fois, il ouvrait de grands yeux en écoutant sa sœur; il +comprenait tout ce qu’elle avait fait, tout ce qu’elle avait +souffert, et enfin, l’entourant de ses bras: + +«Ah! Maman! Ma chère maman!» s’écria-t-il, sans pouvoir retenir ce +cri parti du plus profond de son cœur. + +Pendant cette conversation, la nuit était tout à fait venue. Lady +Helena, tenant compte de la fatigue des deux enfants, ne voulut +pas prolonger plus longtemps cet entretien. Mary Grant et Robert +furent conduits dans leurs chambres, et s’endormirent en rêvant à +un meilleur avenir. Après leur départ, lady Helena fit demander le +major, et lui apprit tous les incidents de cette soirée. + +«Une brave jeune fille que cette Mary Grant! dit Mac Nabbs, +lorsqu’il eut entendu le récit de sa cousine. + +--Fasse le ciel que mon mari réussisse dans son entreprise! +répondit lady Helena, car la situation de ces deux enfants +deviendrait affreuse. + +--Il réussira, répliqua Mac Nabbs, ou les lords de l’amirauté +auraient un cœur plus dur que la pierre de Portland.» + +Malgré cette assurance du major, lady Helena passa la nuit dans +les craintes les plus vives et ne put prendre un moment de repos. + +Le lendemain, Mary Grant et son frère, levés dès l’aube, se +promenaient dans la grande cour du château, quand un bruit de +voiture se fit entendre. + +Lord Glenarvan rentrait à Malcolm-Castle de toute la vitesse de +ses chevaux. Presque aussitôt lady Helena, accompagnée du major, +parut dans la cour, et vola au-devant de son mari. Celui-ci +semblait triste, désappointé, furieux. + +Il serrait sa femme dans ses bras et se taisait. + +«Eh bien, Edward, Edward? s’écria lady Helena. + +--Eh bien, ma chère Helena, répondit lord Glenarvan, ces gens-là +n’ont pas de cœur! + +--Ils ont refusé?... + +--Oui! Ils m’ont refusé un navire! Ils ont parlé des millions +vainement dépensés à la recherche de Franklin! Ils ont déclaré le +document obscur, inintelligible! Ils ont dit que l’abandon de ces +malheureux remontait à deux ans déjà, et qu’il y avait peu de +chance de les retrouver! Ils ont soutenu que, prisonniers des +indiens, ils avaient dû être entraînés dans l’intérieur des +terres, qu’on ne pouvait fouiller toute la Patagonie pour +retrouver trois hommes, --trois écossais! --que cette recherche +serait vaine et périlleuse, qu’elle coûterait plus de victimes +qu’elle n’en sauverait. Enfin, ils ont donné toutes les mauvaises +raisons de gens qui veulent refuser. Ils se souvenaient des +projets du capitaine, et le malheureux Grant est à jamais perdu! + +--Mon père! mon pauvre père! s’écria Mary Grant en se précipitant +aux genoux de lord Glenarvan. + +--Votre père! quoi, miss... dit celui-ci, surpris de voir cette +jeune fille à ses pieds. + +--Oui, Edward, miss Mary et son frère, répondit lady Helena, les +deux enfants du capitaine Grant, que l’amirauté vient de condamner +à rester orphelins! + +--Ah! Miss, reprit lord Glenarvan en relevant la jeune fille, si +j’avais su votre présence...» + +Il n’en dit pas davantage! Un silence pénible, entrecoupé de +sanglots, régnait dans la cour. + +Personne n’élevait la voix, ni lord Glenarvan, ni lady Helena, ni +le major, ni les serviteurs du château, rangés silencieusement +autour de leurs maîtres. Mais par leur attitude, tous ces écossais +protestaient contre la conduite du gouvernement anglais. + +Après quelques instants, le major prit la parole, et, s’adressant +à lord Glenarvan, il lui dit: + +«Ainsi, vous n’avez plus aucun espoir? + +--Aucun. + +--Eh bien, s’écria le jeune Robert, moi j’irai trouver ces gens-là, +et nous verrons...» + +Robert n’acheva pas sa menace, car sa sœur l’arrêta; mais son +poing fermé indiquait des intentions peu pacifiques. + +«Non, Robert, dit Mary Grant, non! Remercions ces braves seigneurs +de ce qu’ils ont fait pour nous; gardons-leur une reconnaissance +éternelle, et partons tous les deux. + +--Mary! s’écria lady Helena. + +--Miss, où voulez-vous aller? dit lord Glenarvan. + +--Je vais aller me jeter aux pieds de la reine, répondit la jeune +fille, et nous verrons si elle sera sourde aux prières de deux +enfants qui demandent la vie de leur père.» + +Lord Glenarvan secoua la tête, non qu’il doutât du cœur de sa +gracieuse majesté, mais il savait que Mary Grant ne pourrait +parvenir jusqu’à elle. + +Les suppliants arrivent trop rarement aux marches d’un trône, et +il semble que l’on ait écrit sur la porte des palais royaux ce que +les anglais mettent sur la roue des gouvernails de leurs navires: +_Passengers are requested not to speak to the man at the wheel_. + +Lady Helena avait compris la pensée de son mari; elle savait que +la jeune fille allait tenter une inutile démarche; elle voyait ces +deux enfants menant désormais une existence désespérée. Ce fut +alors qu’elle eut une idée grande et généreuse. + +«Mary Grant, s’écria-t-elle, attendez, mon enfant, et écoutez ce +que je vais dire.» + +La jeune fille tenait son frère par la main et se disposait à +partir. Elle s’arrêta. + +Alors lady Helena, l’œil humide, mais la voix ferme et les traits +animés, s’avança vers son mari. + +«Edward, lui dit-elle, en écrivant cette lettre et en la jetant à +la mer, le capitaine Grant l’avait confiée aux soins de Dieu lui-même. +Dieu nous l’a remise, à nous! Sans doute, Dieu a voulu nous +charger du salut de ces malheureux. + +--Que voulez-vous dire, Helena?» demanda lord Glenarvan. + +Un silence profond régnait dans toute l’assemblée. + +«Je veux dire, reprit lady Helena, qu’on doit s’estimer heureux de +commencer la vie du mariage par une bonne action. Eh bien, vous, +mon cher Edward, pour me plaire, vous avez projeté un voyage de +plaisir! Mais quel plaisir sera plus vrai, plus utile, que de +sauver des infortunés que leur pays abandonne? + +--Helena! s’écria lord Glenarvan. + +--Oui, vous me comprenez, Edward! Le _Duncan_ est un brave et bon +navire! Il peut affronter les mers du sud! Il peut faire le tour +du monde, et il le fera, s’il le faut! Partons, Edward! Allons à +la recherche du capitaine Grant!» + +À ces hardies paroles, lord Glenarvan avait tendu les bras à sa +jeune femme; il souriait, il la pressait sur son cœur, tandis que +Mary et Robert lui baisaient les mains. Et, pendant cette scène +touchante, les serviteurs du château, émus et enthousiasmés, +laissaient échapper de leur cœur ce cri de reconnaissance: + +«Hurrah pour la dame de Luss! Hurrah! Trois fois hurrah pour lord +et lady Glenarvan!» + + +Chapitre V +_Le départ du «Duncan»_ + +Il a été dit que lady Helena avait une âme forte et généreuse. Ce +qu’elle venait de faire en était une preuve indiscutable. Lord +Glenarvan fut à bon droit fier de cette noble femme, capable de le +comprendre et de le suivre. Cette idée de voler au secours du +capitaine Grant s’était déjà emparée de lui, quand, à Londres, il +vit sa demande repoussée; s’il n’avait pas devancé lady Helena, +c’est qu’il ne pouvait se faire à la pensée de se séparer d’elle. + +Mais puisque lady Helena demandait à partir elle-même, toute +hésitation cessait. Les serviteurs du château avaient salué de +leurs cris cette proposition; il s’agissait de sauver des frères, +des écossais comme eux, et lord Glenarvan s’unit cordialement aux +hurrahs qui acclamaient la dame de Luss. + +Le départ résolu, il n’y avait pas une heure à perdre. Le jour +même, lord Glenarvan expédia à John Mangles l’ordre d’amener le +_Duncan_ à Glasgow, et de tout préparer pour un voyage dans les +mers du sud qui pouvait devenir un voyage de circumnavigation. +D’ailleurs, en formulant sa proposition, lady Helena n’avait pas +trop préjugé des qualités du _Duncan_; construit dans des +conditions remarquables de solidité et de vitesse, il pouvait +impunément tenter un voyage au long cours. + +C’était un yacht à vapeur du plus bel échantillon; il jaugeait +deux cent dix tonneaux, et les premiers navires qui abordèrent au +nouveau monde, ceux de Colomb, de Vespuce, de Pinçon, de Magellan, +étaient de dimensions bien inférieures. + +Le _Duncan_ avait deux mâts: un mât de misaine avec misaine, +goélette-misaine, petit hunier et petit perroquet, un grand mât +portant brigantine et flèche; de plus, une trinquette, un grand +foc, un petit foc et des voiles d’étai. Sa voilure était +suffisante, et il pouvait profiter du vent comme un simple +clipper; mais, avant tout, il comptait sur la puissance mécanique +renfermée dans ses flancs. + +Sa machine, d’une force effective de cent soixante chevaux, et +construite d’après un nouveau système, possédait des appareils de +surchauffe qui donnaient une tension plus grande à sa vapeur; elle +était à haute pression et mettait en mouvement une hélice double. +Le _Duncan_ à toute vapeur pouvait acquérir une vitesse supérieure +à toutes les vitesses obtenues jusqu’à ce jour. En effet, pendant +ses essais dans le golfe de la Clyde, il avait fait, d’après le +_patent-log_, jusqu’à dix-sept milles à l’heure. Donc, tel il +était, tel il pouvait partir et faire le tour du monde. John +Mangles n’eut à se préoccuper que des aménagements intérieurs. + +Son premier soin fut d’abord d’agrandir ses soutes, afin +d’emporter la plus grande quantité possible de charbon, car il est +difficile de renouveler en route les approvisionnements de +combustible. Même précaution fut prise pour les cambuses, et John +Mangles fit si bien qu’il emmagasina pour deux ans de vivres; +l’argent ne lui manquait pas, et il en eut même assez pour acheter +un canon à pivot qui fut établi sur le gaillard d’avant du yacht; +on ne savait pas ce qui arriverait, et il est toujours bon de +pouvoir lancer un boulet de huit à une distance de quatre milles. + +John Mangles, il faut le dire, s’y entendait; bien qu’il ne +commandât qu’un yacht de plaisance, il comptait parmi les +meilleurs skippers de Glasgow; il avait trente ans, les traits un +peu rudes, mais indiquant le courage et la bonté. + +C’était un enfant du château, que la famille Glenarvan éleva et +dont elle fit un excellent marin. John Mangles donna souvent des +preuves d’habileté, d’énergie et de sang-froid dans quelques-uns +de ses voyages au long cours. Lorsque lord Glenarvan lui offrit le +commandement du _Duncan_, il l’accepta de grand cœur, car il +aimait comme un frère le seigneur de Malcolm-Castle, et cherchait, +sans l’avoir rencontrée jusqu’alors, l’occasion de se dévouer pour +lui. + +Le second, Tom Austin, était un vieux marin digne de toute +confiance; vingt-cinq hommes, en comprenant le capitaine et le +second composaient l’équipage du _Duncan_; tous appartenaient au +comté de Dumbarton; tous, matelots éprouvés, étaient fils des +tenanciers de la famille et formaient à bord un clan véritable de +braves gens auxquels ne manquait même pas le _piper-bag_ +traditionnel. Lord Glenarvan avait là une troupe de bons sujets, +heureux de leur métier, dévoués, courageux, habiles dans le +maniement des armes comme à la manœuvre d’un navire, et capables +de le suivre dans les plus hasardeuses expéditions. Quand +l’équipage du _Duncan_ apprit où on le conduisait, il ne put +contenir sa joyeuse émotion, et les échos des rochers de Dumbarton +se réveillèrent à ses enthousiastes hurrahs. + +John Mangles, tout en s’occupant d’arrimer et d’approvisionner son +navire, n’oublia pas d’aménager les appartements de lord et de +lady Glenarvan pour un voyage de long cours. Il dut préparer +également les cabines des enfants du capitaine Grant, car lady +Helena n’avait pu refuser à Mary la permission de la suivre à bord +du _Duncan_. + +Quant au jeune Robert, il se fût caché dans la cale du yacht +plutôt que de ne pas partir. Eût-il dû faire le métier de mousse, +comme Nelson et Franklin, il se serait embarqué sur le _Duncan_. +Le moyen de résister à un pareil petit bonhomme! + +On n’essaya pas. Il fallut même consentir «à lui refuser» la +qualité de passager, car, mousse, novice ou matelot, il voulait +servir. John Mangles fut chargé de lui apprendre le métier de +marin. + +«Bon, dit Robert, et qu’il ne m’épargne pas les coups de martinet, +si je ne marche pas droit! + +--Sois tranquille, mon garçon», répondit Glenarvan d’un air +sérieux, et sans ajouter que l’usage du chat à neuf queues était +défendu, et, d’ailleurs, parfaitement inutile à bord du _Duncan_. + +Pour compléter le rôle des passagers, il suffira de nommer le +major Mac Nabbs. Le major était un homme âgé de cinquante ans, +d’une figure calme et régulière, qui allait où on lui disait +d’aller, une excellente et parfaite nature, modeste, silencieux, +paisible et doux; toujours d’accord sur n’importe quoi, avec +n’importe qui, il ne discutait rien, il ne se disputait pas, il ne +s’emportait point; il montait du même pas l’escalier de sa chambre +à coucher ou le talus d’une courtine battue en brèche, ne +s’émouvant de rien au monde, ne se dérangeant jamais, pas même +pour un boulet de canon, et sans doute il mourra sans avoir trouvé +l’occasion de se mettre en colère. Cet homme possédait au suprême +degré non seulement le vulgaire courage des champs de bataille, +cette bravoure physique uniquement due à l’énergie musculaire, +mais mieux encore, le courage moral, c’est-à-dire la fermeté de +l’âme. + +S’il avait un défaut, c’était d’être absolument écossais de la +tête aux pieds, un calédonien pur sang, un observateur entêté des +vieilles coutumes de son pays. Aussi ne voulut-il jamais servir +l’Angleterre, et ce grade de major, il le gagna au 42e régiment +des Highland-Black-Watch, garde noire, dont les compagnies étaient +formées uniquement de gentilshommes écossais. Mac Nabbs, en sa +qualité de cousin des Glenarvan, demeurait au château de Malcolm, +et en sa qualité de major il trouva tout naturel de prendre +passage sur le _Duncan_. + +Tel était donc le personnel de ce yacht, appelé par des +circonstances imprévues à accomplir un des plus surprenants +voyages des temps modernes. Depuis son arrivée au _steamboat-quay_ +de Glasgow, il avait monopolisé à son profit la curiosité +publique; une foule considérable venait chaque jour le visiter; on +ne s’intéressait qu’à lui, on ne parlait que de lui, au grand +déplaisir des autres capitaines du port, entre autres du capitaine +Burton, commandant le _Scotia_, un magnifique steamer amarré +auprès du _Duncan_, et en partance pour Calcutta. + +Le _Scotia_, vu sa taille, avait le droit de considérer le +_Duncan_ comme un simple _fly-boat_. + +Cependant tout l’intérêt se concentrait sur le yacht de lord +Glenarvan, et s’accroissait de jour en jour. + +En effet, le moment du départ approchait, John Mangles s’était +montré habile et expéditif. Un mois après ses essais dans le golfe +de la Clyde, le _Duncan_, arrimé, approvisionné, aménagé, pouvait +prendre la mer. Le départ fut fixé au 25 août, ce qui permettait +au yacht d’arriver vers le commencement du printemps des latitudes +australes. + +Lord Glenarvan, dès que son projet fut connu, n’avait pas été sans +recevoir quelques observations sur les fatigues et les dangers du +voyage; mais il n’en tint aucun compte, et il se disposa à quitter +Malcolm-Castle. D’ailleurs, beaucoup le blâmaient qui l’admiraient +sincèrement. Puis, l’opinion publique se déclara franchement pour +le lord écossais, et tous les journaux, à l’exception des «organes +du gouvernement», blâmèrent unanimement la conduite des +commissaires de l’amirauté dans cette affaire. Au surplus, lord +Glenarvan fut insensible au blâme comme à l’éloge: il faisait son +devoir, et se souciait peu du reste. + +Le 24 août, Glenarvan, lady Helena, le major Mac Nabbs, Mary et +Robert Grant, Mr Olbinett, le steward du yacht, et sa femme Mrs +Olbinett, attachée au service de lady Glenarvan, quittèrent +Malcolm-Castle, après avoir reçu les touchants adieux des +serviteurs de la famille. Quelques heures plus tard, ils étaient +installés à bord. La population de Glasgow accueillit avec une +sympathique admiration lady Helena, la jeune et courageuse femme +qui renonçait aux tranquilles plaisirs d’une vie opulente et +volait au secours des naufragés. + +Les appartements de lord Glenarvan et de sa femme occupaient dans +la dunette tout l’arrière du _Duncan_; ils se composaient de deux +chambres à coucher, d’un salon et de deux cabinets de toilette; +puis il y avait un carré commun, entouré de six cabines, dont cinq +étaient occupées par Mary et Robert Grant, Mr et Mrs Olbinett, et +le major Mac Nabbs. Quant aux cabines de John Mangles et de Tom +Austin, elles se trouvaient situées en retour et s’ouvraient sur +le tillac. + +L’équipage était logé dans l’entrepont, et fort à son aise, car le +yacht n’emportait d’autre cargaison que son charbon, ses vivres et +des armes. La place n’avait donc pas manqué à John Mangles pour +les aménagements intérieurs, et il en avait habilement profité. + +Le _Duncan_ devait partir dans la nuit du 24 au 25 août, à la +marée descendante de trois heures du matin. Mais, auparavant, la +population de Glasgow fut témoin d’une cérémonie touchante. À huit +heures du soir, lord Glenarvan et ses hôtes, l’équipage entier, +depuis les chauffeurs jusqu’au capitaine, tous ceux qui devaient +prendre part à ce voyage de dévouement, abandonnèrent le yacht et +se rendirent à Saint-Mungo, la vieille cathédrale de Glasgow. + +Cette antique église restée intacte au milieu des ruines causées +par la réforme et si merveilleusement décrite par Walter Scott, +reçut sous ses voûtes massives les passagers et les marins du +_Duncan_. + +Une foule immense les accompagnait. Là, dans la grande nef, pleine +de tombes comme un cimetière, le révérend Morton implora les +bénédictions du ciel et mit l’expédition sous la garde de la +providence. Il y eut un moment où la voix de Mary Grant s’éleva +dans la vieille église. La jeune fille priait pour ses +bienfaiteurs et versait devant Dieu les douces larmes de la +reconnaissance. Puis, l’assemblée se retira sous l’empire d’une +émotion profonde. À onze heures, chacun était rentré à bord. John +Mangles et l’équipage s’occupaient des derniers préparatifs. + +À minuit, les feux furent allumés; le capitaine donna l’ordre de +les pousser activement, et bientôt des torrents de fumée noire se +mêlèrent aux brumes de la nuit. Les voiles du _Duncan_ avaient été +soigneusement renfermées dans l’étui de toile qui servait à les +garantir des souillures du charbon, car le vent soufflait du sud-ouest +et ne pouvait favoriser la marche du navire. + +À deux heures, le _Duncan_ commença à frémir sous la trépidation +de ses chaudières; le manomètre marqua une pression de quatre +atmosphères; la vapeur réchauffée siffla par les soupapes; la +marée était étale; le jour permettait déjà de reconnaître les +passes de la Clyde entre les balises et les _biggings_ dont les +fanaux s’effaçaient peu à peu devant l’aube naissante. Il n’y +avait plus qu’à partir. + +John Mangles fit prévenir lord Glenarvan, qui monta aussitôt sur +le pont. + +Bientôt le jusant se fit sentir; le _Duncan_ lança dans les airs +de vigoureux coups de sifflet, largua ses amarres, et se dégagea +des navires environnants; l’hélice fut mise en mouvement et poussa +le yacht dans le chenal de la rivière. + +John n’avait pas pris de pilote; il connaissait admirablement les +passes de la Clyde, et nul pratique n’eût mieux manœuvré à son +bord. Le yacht évoluait sur un signe de lui: de la main droite il +commandait à la machine; de la main gauche, au gouvernail, +silencieusement et sûrement. Bientôt les dernières usines firent +place aux villas élevées çà et là sur les collines riveraines, et +les bruits de la ville s’éteignirent dans l’éloignement. + +Une heure après le _Duncan_ rasa les rochers de Dumbarton; deux +heures plus tard, il était dans le golfe de la Clyde; à six heures +du matin, il doublait le _mull_ de Cantyre, sortait du canal du +nord, et voguait en plein océan. + + +Chapitre VI +_Le passager de la cabine numéro six_ + +Pendant cette première journée de navigation, la mer fut assez +houleuse, et le vent fraîchit vers le soir; le _Duncan_ était fort +secoué; aussi les dames ne parurent-elles pas sur la dunette; +elles restèrent couchées dans leurs cabines, et firent bien. + +Mais le lendemain le vent tourna d’un point; le capitaine John +établit la misaine, la brigantine et le petit hunier; le _Duncan_, +mieux appuyé sur les flots, fut moins sensible aux mouvements de +roulis et de tangage. Lady Helena et Mary Grant purent dès l’aube +rejoindre sur le pont lord Glenarvan, le major et le capitaine. Le +lever du soleil fut magnifique. L’astre du jour, semblable à un +disque de métal doré par les procédés Ruolz, sortait de l’océan +comme d’un immense bain voltaïque. + +Le _Duncan_ glissait au milieu d’une irradiation splendide, et +l’on eût vraiment dit que ses voiles se tendaient sous l’effort +des rayons du soleil. + +Les hôtes du yacht assistaient dans une silencieuse contemplation +à cette apparition de l’astre radieux. + +«Quel admirable spectacle! dit enfin lady Helena. Voilà le début +d’une belle journée. Puisse le vent ne point se montrer contraire +et favoriser la marche du _Duncan_. + +--Il serait impossible d’en désirer un meilleur, ma chère Helena, +répondit lord Glenarvan, et nous n’avons pas à nous plaindre de ce +commencement de voyage. + +--La traversée sera-t-elle longue, mon cher Edward? + +--C’est au capitaine John de nous répondre, dit Glenarvan. +Marchons-nous bien? Êtes-vous satisfait de votre navire, John? + +--Très satisfait, votre honneur, répliqua John; c’est un +merveilleux bâtiment, et un marin aime à le sentir sous ses pieds. +Jamais coque et machine ne furent mieux en rapport; aussi, vous +voyez comme le sillage du yacht est plat, et combien il se dérobe +aisément à la vague. Nous marchons à raison de dix-sept milles à +l’heure. Si cette rapidité se soutient, nous couperons la ligne +dans dix jours, et avant cinq semaines nous aurons doublé le cap +Horn. + +--Vous entendez, Mary, reprit lady Helena, avant cinq semaines! + +--Oui, madame, répondit la jeune fille, j’entends, et mon cœur a +battu bien fort aux paroles du capitaine. + +--Et cette navigation, miss Mary, demanda lord Glenarvan, comment +la supportez-vous? + +--Assez bien, _mylord_, et sans éprouver trop de désagréments. +D’ailleurs, je m’y ferai vite. + +--Et notre jeune Robert? + +--Oh! Robert, répondit John Mangles, quand il n’est pas fourré +dans la machine, il est juché à la pomme des mâts. Je vous le +donne pour un garçon qui se moque du mal de mer. Et tenez! Le +voyez-vous?» + +Sur un geste du capitaine, tous les regards se portèrent vers le +mât de misaine, et chacun put apercevoir Robert suspendu aux +balancines du petit perroquet à cent pieds en l’air. Mary ne put +retenir un mouvement. + +«Oh! Rassurez-vous, miss, dit John Mangles, je réponds de lui, et +je vous promets de présenter avant peu un fameux luron au +capitaine Grant, car nous le retrouverons, ce digne capitaine! + +--Le ciel vous entende, Monsieur John, répondit la jeune fille. + +--Ma chère enfant, reprit lord Glenarvan, il y a dans tout ceci +quelque chose de providentiel qui doit nous donner bon espoir. +Nous n’allons pas, on nous mène. Nous ne cherchons pas, on nous +conduit. Et puis, voyez tous ces braves gens enrôlés au service +d’une si belle cause. Non seulement nous réussirons dans notre +entreprise, mais elle s’accomplira sans difficultés. J’ai promis à +lady Helena un voyage d’agrément, et je me trompe fort, ou je +tiendrai ma parole. + +--Edward, dit lady Glenarvan, vous êtes le meilleur des hommes. + +--Non point, mais j’ai le meilleur des équipages sur le meilleur +des navires. Est-ce que vous ne l’admirez pas notre _Duncan_, miss +Mary? + +--Au contraire, _mylord_, répondit la jeune fille, je l’admire et +en véritable connaisseuse. + +--Ah! vraiment! + +--J’ai joué tout enfant sur les navires de mon père; il aurait dû +faire de moi un marin, et s’il le fallait, je ne serais peut-être +pas embarrassée de prendre un ris ou de tresser une garcette. + +--Eh! Miss, que dites-vous là? s’écria John Mangles. + +--Si vous parlez ainsi, reprit lord Glenarvan, vous allez vous +faire un grand ami du capitaine John, car il ne conçoit rien au +monde qui vaille l’état de marin! Il n’en voit pas d’autre, même +pour une femme! N’est-il pas vrai, John? + +--Sans doute, votre honneur, répondit le jeune capitaine, et +j’avoue cependant que miss Grant est mieux à sa place sur la +dunette qu’à serrer une voile de perroquet; mais je n’en suis pas +moins flatté de l’entendre parler ainsi. + +--Et surtout quand elle admire le _Duncan_, répliqua Glenarvan. + +--Qui le mérite bien, répondit John. + +--Ma foi, dit lady Helena, puisque vous êtes si fier de votre +yacht, vous me donnez envie de le visiter jusqu’à fond de cale, et +de voir comment nos braves matelots sont installés dans +l’entrepont. + +--Admirablement, répondit John; ils sont là comme chez eux. + +--Et ils sont véritablement chez eux, ma chère Helena, répondit +lord Glenarvan. Ce yacht est une portion de notre vieille +Calédonie! C’est un morceau détaché du comté de Dumbarton qui +vogue par grâce spéciale, de telle sorte que nous n’avons pas +quitté notre pays! Le _Duncan_, c’est le château de Malcolm, et +l’océan, c’est le lac Lomond. + +--Eh bien, mon cher Edward, faites-nous les honneurs du château, +répondit lady Helena. + +--À vos ordres, madame, dit Glenarvan, mais auparavant laissez-moi +prévenir Olbinett.» + +Le steward du yacht était un excellent maître d’hôtel, un écossais +qui aurait mérité d’être français pour son importance; d’ailleurs, +remplissant ses fonctions avec zèle et intelligence. + +Il se rendit aux ordres de son maître. + +«Olbinett, nous allons faire un tour avant déjeuner, dit +Glenarvan, comme s’il se fût agi d’une promenade à Tarbet ou au +lac Katrine; j’espère que nous trouverons la table servie à notre +retour.» + +Olbinett s’inclina gravement. + +«Nous accompagnez-vous, major? dit lady Helena. + +--Si vous l’ordonnez, répondit Mac Nabbs. + +--Oh! fit lord Glenarvan, le major est absorbé dans les fumées de +son cigare; il ne faut pas l’en arracher; car je vous le donne +pour un intrépide fumeur, miss Mary. Il fume toujours, même en +dormant.» + +Le major fit un signe d’assentiment, et les hôtes de lord +Glenarvan descendirent dans l’entrepont. + +Mac Nabbs, demeuré seul, et causant avec lui-même, selon son +habitude, mais sans jamais se contrarier, s’enveloppa de nuages +plus épais; il restait immobile, et regardait à l’arrière le +sillage du yacht. Après quelques minutes, d’une muette +contemplation, il se retourna et se vit en face d’un nouveau +personnage. Si quelque chose avait pu le surprendre, le major eût +été surpris de cette rencontre, car ce passager lui était +absolument inconnu. + +Cet homme grand, sec et maigre, pouvait avoir quarante ans; il +ressemblait à un long clou à grosse tête; sa tête, en effet, était +large et forte, son front haut, son nez allongé, sa bouche grande, +son menton fortement busqué. Quant à ses yeux, ils se +dissimulaient derrière d’énormes lunettes rondes et son regard +semblait avoir cette indécision particulière aux nyctalopes. Sa +physionomie annonçait un homme intelligent et gai; il n’avait pas +l’air rébarbatif de ces graves personnages qui ne rient jamais, +par principe, et dont la nullité se couvre d’un masque sérieux. +Loin de là. Le laisser-aller, le sans-façon aimable de cet inconnu +démontraient clairement qu’il savait prendre les hommes et les +choses par leur bon côté. Mais sans qu’il eût encore parlé, on le +sentait parleur, et distrait surtout, à la façon des gens qui ne +voient pas ce qu’ils regardent, et qui n’entendent pas ce qu’ils +écoutent. Il était coiffé d’une casquette de voyage, chaussé de +fortes bottines jaunes et de guêtres de cuir, vêtu d’un pantalon +de velours marron et d’une jaquette de même étoffe, dont les +poches innombrables semblaient bourrées de calepins, d’agendas, de +carnets, de portefeuilles, et de mille objets aussi embarrassants +qu’inutiles, sans parler d’une longue-vue qu’il portait en +bandoulière. + +L’agitation de cet inconnu contrastait singulièrement avec la +placidité du major; il tournait autour de mac Nabbs, il le +regardait, il l’interrogeait des yeux, sans que celui-ci +s’inquiétât de savoir d’où il venait, où il allait, pourquoi il se +trouvait à bord du _Duncan_. + +Quand cet énigmatique personnage vit ses tentatives déjouées par +l’indifférence du major, il saisit sa longue-vue, qui dans son +plus grand développement mesurait quatre pieds de longueur, et, +immobile, les jambes écartées, semblable au poteau d’une grande +route, il braqua son instrument sur cette ligne où le ciel et +l’eau se confondaient dans un même horizon; après cinq minutes +d’examen, il abaissa sa longue-vue, et, la posant sur le pont, il +s’appuya dessus comme il eût fait d’une canne; mais aussitôt les +compartiments de la lunette glissèrent l’un sur l’autre, elle +rentra en elle-même, et le nouveau passager, auquel le point +d’appui manqua subitement, faillit s’étaler au pied du grand mât. + +Tout autre eût au moins souri à la place du major. + +Le major ne sourcilla pas. L’inconnu prit alors son parti. + +«Steward!» cria-t-il, avec un accent qui dénotait un étranger. + +Et il attendit. Personne ne parut. + +«Steward!» répéta-t-il d’une voix plus forte. + +Mr Olbinett passait en ce moment, se rendant à la cuisine située +sous le gaillard d’avant. Quel fut son étonnement de s’entendre +ainsi interpellé par ce grand individu qu’il ne connaissait pas? + +«D’où vient ce personnage? se dit-il. Un ami de lord Glenarvan? +C’est impossible.» + +Cependant il monta sur la dunette, et s’approcha de l’étranger. + +«Vous êtes le steward du bâtiment? lui demanda celui-ci. + +--Oui, monsieur, répondit Olbinett, mais je n’ai pas l’honneur... + +--Je suis le passager de la cabine numéro six. + +--Numéro six? répéta le steward. + +--Sans doute. Et vous vous nommez?... + +--Olbinett. + +--Eh bien! Olbinett, mon ami, répondit l’étranger de la cabine +numéro six, il faut penser au déjeuner, et vivement. Voilà trente-six +heures que je n’ai mangé, ou plutôt trente-six heures que je +n’ai que dormi, ce qui est pardonnable à un homme venu tout d’une +traite de Paris à Glasgow. À quelle heure déjeune-t-on, s’il vous +plaît? + +--À neuf heures», répondit machinalement Olbinett. + +L’étranger voulut consulter sa montre, mais cela ne laissa pas de +prendre un temps long, car il ne la trouva qu’à sa neuvième poche. + +«Bon, fit-il, il n’est pas encore huit heures. Eh bien, alors, +Olbinett, un biscuit et un verre de sherry pour attendre, car je +tombe d’inanition.» + +Olbinett écoutait sans comprendre; d’ailleurs l’inconnu parlait +toujours et passait d’un sujet à un autre avec une extrême +volubilité. + +«Eh bien, dit-il, et le capitaine? Le capitaine n’est pas encore +levé! Et le second? Que fait-il le second? Est-ce qu’il dort +aussi? Le temps est beau, heureusement, le vent favorable, et le +navire marche tout seul.» + +Précisément, et comme il parlait ainsi, John Mangles parut à +l’escalier de la dunette. + +«Voici le capitaine, dit Olbinett. + +--Ah! Enchanté, s’écria l’inconnu, enchanté, capitaine Burton, de +faire votre connaissance!» + +Si quelqu’un fut stupéfait, ce fut à coup sûr John Mangles, non +moins de s’entendre appeler «capitaine Burton» que de voir cet +étranger à son bord. + +L’autre continuait de plus belle: + +«Permettez-moi de vous serrer la main, dit-il, et si je ne l’ai +pas fait avant-hier soir, c’est qu’au moment d’un départ il ne +faut gêner personne. Mais aujourd’hui, capitaine, je suis +véritablement heureux d’entrer en relation avec vous.» + +John Mangles ouvrait des yeux démesurés, regardant tantôt +Olbinett, et tantôt ce nouveau venu. + +«Maintenant, reprit celui-ci, la présentation est faite, mon cher +capitaine, et nous voilà de vieux amis. Causons donc, et dites-moi +si vous êtes content du _Scotia?_ + +--Qu’entendez-vous par le _Scotia?_ dit enfin John Mangles. + +--Mais le _Scotia_ qui nous porte, un bon navire dont on m’a +vanté les qualités physiques non moins que les qualités morales de +son commandant, le brave capitaine Burton. Seriez-vous parent du +grand voyageur africain de ce nom? Un homme audacieux. Mes +compliments, alors! + +--Monsieur, reprit John Mangles, non seulement je ne suis pas +parent du voyageur Burton, mais je ne suis même pas le capitaine +Burton. + +--Ah! fit l’inconnu, c’est donc au second du _Scotia_, Mr +Burdness, que je m’adresse en ce moment? + +--Mr Burdness?» répondit John Mangles qui commençait à soupçonner +la vérité. + +Seulement, avait-il affaire à un fou ou à un étourdi? Cela faisait +question dans son esprit, et il allait s’expliquer +catégoriquement, quand lord Glenarvan, sa femme et miss Grant +remontèrent sur le pont. + +L’étranger les aperçut, et s’écria: + +«Ah! Des passagers! Des passagères! Parfait. J’espère, Monsieur +Burdness, que vous allez me présenter...» + +Et s’avançant avec une parfaite aisance, sans attendre +l’intervention de John Mangles: + +«Madame, dit-il à miss Grant, miss, dit-il à lady Helena, +monsieur... Ajouta-t-il en s’adressant à lord Glenarvan. + +--Lord Glenarvan, dit John Mangles. + +--_Mylord_, reprit alors l’inconnu, je vous demande pardon de me +présenter moi-même; mais, à la mer, il faut bien se relâcher un +peu de l’étiquette; j’espère que nous ferons rapidement +connaissance, et que dans la compagnie de ces dames la traversée +du _Scotia_ nous paraîtra aussi courte qu’agréable.» + +Lady Helena et miss Grant n’auraient pu trouver un seul mot à +répondre. Elles ne comprenaient rien à la présence de cet intrus +sur la dunette du _Duncan_. + +«Monsieur, dit alors Glenarvan, à qui ai-je l’honneur de parler? + +--À Jacques-Éliacin-François-Marie Paganel, secrétaire de la +société de géographie de Paris, membre correspondant des sociétés +de Berlin, de Bombay, de Darmstadt, de Leipzig, de Londres, de +Pétersbourg, de Vienne, de New-York, membre honoraire de +l’institut royal géographique et ethnographique des Indes +orientales, qui, après avoir passé vingt ans de sa vie à faire de +la géographie de cabinet, a voulu entrer dans la science +militante, et se dirige vers l’Inde pour y relier entre eux les +travaux des grands voyageurs.» + + +Chapitre VII +_D’où vient et où va Jacques Paganel_ + +Le secrétaire de la société de géographie devait être un aimable +personnage, car tout cela fut dit avec beaucoup de grâce. Lord +Glenarvan, d’ailleurs, savait parfaitement à qui il avait affaire; +le nom et le mérite de Jacques Paganel lui étaient parfaitement +connus; ses travaux géographiques, ses rapports sur les +découvertes modernes insérés aux bulletins de la société, sa +correspondance avec le monde entier, en faisaient l’un des savants +les plus distingués de la France. Aussi Glenarvan tendit +cordialement la main à son hôte inattendu. + +«Et maintenant que nos présentations sont faites, ajouta-t-il, +voulez-vous me permettre, Monsieur Paganel, de vous adresser une +question? + +--Vingt questions, _mylord_, répondit Jacques Paganel; ce sera +toujours un plaisir pour moi de m’entretenir avec vous. + +--C’est avant-hier soir que vous êtes arrivé à bord de ce navire? + +--Oui, _mylord_, avant-hier soir, à huit heures. J’ai sauté du +_caledonian-railway_ dans un cab, et du cab dans le _Scotia_, où +j’avais fait retenir de Paris la cabine numéro six. La nuit était +sombre. Je ne vis personne à bord. Or, me sentant fatigué par +trente heures de route, et sachant que pour éviter le mal de mer +c’est une précaution bonne à prendre de se coucher en arrivant et +de ne pas bouger de son cadre pendant les premiers jours de la +traversée, je me suis mis au lit incontinent, et j’ai +consciencieusement dormi pendant trente-six heures, je vous prie +de le croire.» + +Les auditeurs de Jacques Paganel savaient désormais à quoi s’en +tenir sur sa présence à bord. + +Le voyageur français, se trompant de navire, s’était embarqué +pendant que l’équipage du _Duncan_ assistait à la cérémonie de +Saint-Mungo. Tout s’expliquait. Mais qu’allait dire le savant +géographe, lorsqu’il apprendrait le nom et la destination du +navire sur lequel il avait pris passage? + +«Ainsi, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, c’est Calcutta que vous +avez choisi pour point de départ de vos voyages? + +--Oui, _mylord_. Voir l’Inde est une idée que j’ai caressée +pendant toute ma vie. C’est mon plus beau rêve qui va se réaliser +enfin dans la patrie des éléphants et des _taugs_. + +--Alors, Monsieur Paganel, il ne vous serait point indifférent de +visiter un autre pays? + +--Non, _mylord_, cela me serait désagréable, car j’ai des +recommandations pour lord Sommerset, le gouverneur général des +Indes, et une mission de la société de géographie que je tiens à +remplir. + +--Ah! vous avez une mission? + +--Oui, un utile et curieux voyage à tenter, et dont le programme +a été rédigé par mon savant ami et collègue M Vivien De Saint-Martin. +Il s’agit, en effet, de s’élancer sur les traces des +frères Schlaginweit, du colonel Waugh, de Webb, d’Hodgson, des +missionnaires Huc et Gabet, de Moorcroft, de M Jules Remy, et de +tant d’autres voyageurs célèbres. Je veux réussir là où le +missionnaire Krick a malheureusement échoué en 1846; en un mot, +reconnaître le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou, qui arrose le Tibet +pendant un espace de quinze cents kilomètres, en longeant la base +septentrionale de l’Himalaya, et savoir enfin si cette rivière +ne se joint pas au Brahmapoutre dans le nord-est de l’Assam. La +médaille d’or, _mylord_, est assurée au voyageur qui parviendra à +réaliser ainsi l’un des plus vifs _desiderata_ de la géographie +des Indes.» + +Paganel était magnifique. Il parlait avec une animation superbe. +Il se laissait emporter sur les ailes rapides de l’imagination. Il +eût été aussi impossible de l’arrêter que le Rhin aux chutes de +Schaffouse. + +«Monsieur Jacques Paganel, dit lord Glenarvan, après un instant de +silence, c’est là certainement un beau voyage et dont la science +vous sera fort reconnaissante; mais je ne veux pas prolonger plus +longtemps votre erreur, et, pour le moment du moins, vous devez +renoncer au plaisir de visiter les Indes. + +--Y renoncer! Et pourquoi? + +--Parce que vous tournez le dos à la péninsule indienne. + +--Comment! Le capitaine Burton... + +--Je ne suis pas le capitaine Burton, répondit John Mangles. + +--Mais le _Scotia?_ + +--Mais ce navire n’est pas le _Scotia_!» + +L’étonnement de Paganel ne saurait se dépeindre. + +Il regarda tour à tour lord Glenarvan, toujours sérieux, lady +Helena et Mary Grant, dont les traits exprimaient un sympathique +chagrin, John Mangles qui souriait, et le major qui ne bronchait +pas; puis, levant les épaules et ramenant ses lunettes de son +front à ses yeux: + +«Quelle plaisanterie!» s’écria-t-il. + +Mais en ce moment ses yeux rencontrèrent la roue du gouvernail qui +portait ces deux mots en exergue: + +_Duncan Glasgow_ + +«Le _Duncan!_ le _Duncan!_» fit-il en poussant un véritable cri de +désespoir! + +Puis, dégringolant l’escalier de la dunette, il se précipita vers +sa cabine. + +Dès que l’infortuné savant eut disparu, personne à bord, sauf le +major, ne put garder son sérieux, et le rire gagna jusqu’aux +matelots. Se tromper de railway! Bon! Prendre le train d’Édimbourg +pour celui de Dumbarton. Passe encore! Mais se tromper de navire, +et voguer vers le Chili quand on veut aller aux Indes, c’est là le +fait d’une haute distraction. + +«Au surplus, cela ne m’étonne pas de la part de Jacques Paganel, +dit Glenarvan; il est fort cité pour de pareilles mésaventures. Un +jour, il a publié une célèbre carte d’Amérique, dans laquelle il +avait mis le Japon. Cela ne l’empêche pas d’être un savant +distingué, et l’un des meilleurs géographes de France. + +--Mais qu’allons-nous faire de ce pauvre monsieur? dit lady +Helena. Nous ne pouvons l’emmener en Patagonie. + +--Pourquoi non? répondit gravement Mac Nabbs; nous ne sommes pas +responsables de ses distractions. Supposez qu’il soit dans un +train de chemin de fer, le ferait-il arrêter? + +--Non, mais il descendrait à la station prochaine, reprit lady +Helena. + +--Eh bien, dit Glenarvan, c’est ce qu’il pourra faire, si cela +lui plaît, à notre prochaine relâche.» + +En ce moment, Paganel, piteux et honteux, remontait sur la +dunette, après s’être assuré de la présence de ses bagages à bord. +Il répétait incessamment ces mots malencontreux; le _Duncan!_ le +_Duncan!_ + +Il n’en eût pas trouvé d’autres dans son vocabulaire. Il allait et +venait, examinant la mâture du yacht, et interrogeant le muet +horizon de la pleine mer. Enfin, il revint vers lord Glenarvan: + +«Et ce _Duncan_ va?... Dit-il. + +--En Amérique, Monsieur Paganel. + +--Et plus spécialement?... + +--À Concepcion. + +--Au Chili! Au Chili! s’écria l’infortuné géographe. Et ma +mission des Indes! Mais que vont dire M De Quatrefages, le +président de la commission centrale! Et M D’Avezac! Et M +Cortambert! Et M Vivien De Saint-Martin! Comment me représenter +aux séances de la société! + +--Voyons, Monsieur Paganel, répondit Glenarvan, ne vous +désespérez pas. Tout peut s’arranger, et vous n’aurez subi qu’un +retard relativement de peu d’importance. Le Yarou-Dzangbo-Tchou +vous attendra toujours dans les montagnes du Tibet. Nous +relâcherons bientôt à Madère, et là vous trouverez un navire qui +vous ramènera en Europe. + +--Je vous remercie, _mylord_, il faudra bien se résigner. Mais, +on peut le dire, voilà une aventure extraordinaire, et il n’y a +qu’à moi que ces choses arrivent. Et ma cabine qui est retenue à +bord du _Scotia!_ + +--Ah! Quant au _Scotia_, je vous engage à y renoncer +provisoirement. + +--Mais, dit Paganel, après avoir examiné de nouveau le navire, le +_Duncan_ est un yacht de plaisance? + +--Oui, monsieur, répondit John Mangles, et il appartient à son +honneur lord Glenarvan. + +--Qui vous prie d’user largement de son hospitalité, dit +Glenarvan. + +--Mille grâces, _mylord_, répondit Paganel; je suis vraiment +sensible à votre courtoisie; mais permettez-moi une simple +observation: c’est un beau pays que l’Inde; il offre aux voyageurs +des surprises merveilleuses; les dames ne le connaissent pas sans +doute... Eh bien, l’homme de la barre n’aurait qu’à donner un tour +de roue, et le yacht le _Duncan_ voguerait aussi facilement vers +Calcutta que vers Concepcion; or, puisqu’il fait un voyage +d’agrément...» + +Les hochements de tête qui accueillirent la proposition de Paganel +ne lui permirent pas d’en continuer le développement. Il s’arrêta +court. + +«Monsieur Paganel, dit alors lady Helena, s’il ne s’agissait que +d’un voyage d’agrément, je vous répondrais: Allons tous ensemble +aux grandes-Indes, et lord Glenarvan ne me désapprouverait pas. +Mais le _Duncan_ va rapatrier des naufragés abandonnés sur la côte +de la Patagonie, et il ne peut changer une si humaine +destination...» + +En quelques minutes, le voyageur français fut mis au courant de la +situation; il apprit, non sans émotion, la providentielle +rencontre des documents, l’histoire du capitaine Grant, la +généreuse proposition de lady Helena. + +«Madame, dit-il, permettez-moi d’admirer votre conduite en tout +ceci, et de l’admirer sans réserve. Que votre yacht continue sa +route, je me reprocherais de le retarder d’un seul jour. + +--Voulez-vous donc vous associer à nos recherches? demanda lady +Helena. + +--C’est impossible, madame, il faut que je remplisse ma mission. +Je débarquerai à votre prochaine relâche... + +--À Madère alors, dit John Mangles. + +--À Madère, soit. Je ne serai qu’à cent quatre-vingts lieues de +Lisbonne, et j’attendrai là des moyens de transport. + +--Eh bien, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, il sera fait suivant +votre désir, et pour mon compte, je suis heureux de pouvoir vous +offrir pendant quelques jours l’hospitalité à mon bord. Puissiez-vous +ne pas trop vous ennuyer dans notre compagnie! + +--Oh! _Mylord_, s’écria le savant, je suis encore trop heureux de +m’être trompé d’une si agréable façon! Néanmoins, c’est une +situation fort ridicule que celle d’un homme qui s’embarque pour +les Indes et fait voile pour l’Amérique!» + +Malgré cette réflexion mélancolique, Paganel prit son parti d’un +retard qu’il ne pouvait empêcher. + +Il se montra aimable, gai et même distrait; il enchanta les dames +par sa bonne humeur; avant la fin de la journée, il était l’ami de +tout le monde. Sur sa demande, le fameux document lui fut +communiqué. Il l’étudia avec soin, longuement, minutieusement. +Aucune autre interprétation ne lui parut possible. Mary Grant et +son frère lui inspirèrent le plus vif intérêt. + +Il leur donna bon espoir. Sa façon d’entrevoir les événements et +le succès indiscutable qu’il prédit au _Duncan_ arrachèrent un +sourire à la jeune fille. Vraiment, sans sa mission, il se serait +lancé à la recherche du capitaine Grant! + +En ce qui concerne lady Helena, quand il apprit qu’elle était +fille de William Tuffnel, ce fut une explosion d’interjections +admiratives. Il avait connu son père. Quel savant audacieux! Que +de lettres ils échangèrent, quand William Tuffnel fut membre +correspondant de la société! C’était lui, lui-même, qui l’avait +présenté avec M Malte-Brun! Quelle rencontre, et quel plaisir de +voyager avec la fille de William Tuffnel! + +Finalement, il demanda à lady Helena la permission de l’embrasser. +À quoi consentit lady Glenarvan quoique de fût peut-être un peu +«improper.» + + +Chapitre VIII +_Un brave homme de plus à bord du «Duncan»_ + +Cependant le yacht, favorisé par les courants du nord de +l’Afrique, marchait rapidement vers l’équateur. Le 30 août, on eut +connaissance du groupe de Madère. Glenarvan, fidèle à sa promesse, +offrit à son nouvel hôte de relâcher pour le mettre à terre. + +«Mon cher lord, répondit Paganel, je ne ferai point de cérémonies +avec vous. Avant mon arrivée à bord, aviez-vous l’intention de +vous arrêter à Madère? + +--Non, dit Glenarvan. + +--Eh bien, permettez-moi de mettre à profit les conséquences de +ma malencontreuse distraction. Madère est une île trop connue. +Elle n’offre plus rien d’intéressant à un géographe. On a tout +dit, tout écrit sur ce groupe, qui est, d’ailleurs, en pleine +décadence au point de vue de la viticulture. Imaginez-vous qu’il +n’y a plus de vignes à Madère! La récolte de vin qui, en 1813, +s’élevait à vingt-deux mille pipes, est tombée, en 1845, à deux +mille six cent soixante-neuf. Aujourd’hui, elle ne va pas à cinq +cents! C’est un affligeant spectacle. Si donc il vous est +indifférent de relâcher aux Canaries?... + +--Relâchons aux Canaries, répondit Glenarvan. Cela ne nous écarte +pas de notre route. + +--Je le sais, mon cher lord. Aux Canaries, voyez-vous, il y a +trois groupes à étudier, sans parler du pic de Ténériffe, que j’ai +toujours désiré voir. C’est une occasion. J’en profite, et, en +attendant le passage d’un navire qui me ramène en Europe, je ferai +l’ascension de cette montagne célèbre. + +--Comme il vous plaira, mon cher Paganel», répondit lord +Glenarvan, qui ne put s’empêcher de sourire. + +Et il avait raison de sourire. + +Les Canaries sont peu éloignées de Madère. Deux cent cinquante +milles à peine séparent les deux groupes, distance insignifiante +pour un aussi bon marcheur que le _Duncan_. + +Le 31 août, à deux heures du soir, John Mangles et Paganel se +promenaient sur la dunette. Le français pressait son compagnon de +vives questions sur le Chili; tout à coup le capitaine +l’interrompit, et montrant dans le sud un point de l’horizon: + +«Monsieur Paganel? dit-il. + +--Mon cher capitaine, répondit le savant. + +--Veuillez porter vos regards de ce côté. Ne voyez-vous rien? + +--Rien. + +--Vous ne regardez pas où il faut. Ce n’est pas à l’horizon, mais +au-dessus, dans les nuages. + +--Dans les nuages? J’ai beau chercher... + +--Tenez, maintenant, par le bout-dehors de beaupré. + +--Je ne vois rien. + +--C’est que vous ne voulez pas voir. Quoi qu’il en soit, et bien +que nous en soyons à quarante milles, vous m’entendez, le pic de +Ténériffe est parfaitement visible au-dessus de l’horizon.» + +Que Paganel voulût voir ou non, il dut se rendre à l’évidence +quelques heures plus tard, à moins de s’avouer aveugle. + +«Vous l’apercevez enfin? lui dit John Mangles. + +--Oui, oui, parfaitement, répondit Paganel; et c’est là, ajouta-t-il +d’un ton dédaigneux, c’est là ce qu’on appelle le pic de +Ténériffe? + +--Lui-même. + +--Il paraît avoir une hauteur assez médiocre. + +--Cependant il est élevé de onze mille pieds au-dessus du niveau +de la mer. + +--Cela ne vaut pas le Mont Blanc. + +--C’est possible, mais quand il s’agira de le gravir, vous le +trouverez peut-être suffisamment élevé. + +--Oh! le gravir! Le gravir, mon cher capitaine, à quoi bon, je +vous prie, après MM De Humboldt et Bonplan? Un grand génie, ce +Humboldt! Il a fait l’ascension de cette montagne; il en a donné +une description qui ne laisse rien à désirer; il en a reconnu les +cinq zones: la zone des vins, la zone des lauriers, la zone des +pins, la zone des bruyères alpines, et enfin la zone de la +stérilité. C’est au sommet du piton même qu’il a posé le pied, et +là, il n’avait même pas la place de s’asseoir. Du haut de la +montagne, sa vue embrassait un espace égal au quart de l’Espagne. +Puis il a visité le volcan jusque dans ses entrailles, et il a +atteint le fond de son cratère éteint. Que voulez-vous que je +fasse après ce grand homme, je vous le demande? + +--En effet, répondit John Mangles, il ne reste plus rien à +glaner. C’est fâcheux, car vous vous ennuierez fort à attendre un +navire dans le port de Ténériffe. Il n’y a pas là beaucoup de +distractions à espérer. + +--Excepté les miennes, dit Paganel en riant. Mais, mon cher +Mangles, est-ce que les îles du Cap-Vert n’offrent pas des points +de relâche importants? + +--Si vraiment. Rien de plus facile que de s’embarquer à Villa-Praïa. + +--Sans parler d’un avantage qui n’est point à dédaigner, répliqua +Paganel, c’est que les îles du Cap-Vert sont peu éloignées du +Sénégal, où je trouverai des compatriotes. Je sais bien que l’on +dit ce groupe médiocrement intéressant, sauvage, malsain; mais +tout est curieux à l’œil du géographe. Voir est une science. Il y +a des gens qui ne savent pas voir, et qui voyagent avec autant +d’intelligence qu’un crustacé. Croyez bien que je ne suis pas de +leur école. + +--À votre aise, monsieur Paganel, répondit John Mangles; je suis +certain que la science géographique gagnera à votre séjour dans +les îles du Cap-Vert. Nous devons précisément y relâcher pour +faire du charbon. Votre débarquement ne nous causera donc aucun +retard.» + +Cela dit, le capitaine donna la route de manière à passer dans +l’ouest des Canaries; le célèbre pic fut laissé sur bâbord, et le +_Duncan_, continuant sa marche rapide, coupa le tropique du Cancer +le 2 septembre, à cinq heures du matin. + +Le temps vint alors à changer. C’était l’atmosphère humide et +pesante de la saison des pluies, «le tempo das aguas», suivant +l’expression espagnole, saison pénible aux voyageurs, mais utile +aux habitants des îles africaines, qui manquent d’arbres, et +conséquemment qui manquent d’eau. La mer, très houleuse, empêcha +les passagers de se tenir sur le pont; mais les conversations du +carré n’en furent pas moins fort animées. + +Le 3 septembre, Paganel se mit à rassembler ses bagages pour son +prochain débarquement. Le _Duncan_ évoluait entre les îles du Cap-Vert; +il passa devant l’île du sel, véritable tombe de sable, +infertile et désolée; après avoir longé de vastes bancs de corail, +il laissa par le travers l’île Saint-Jacques, traversée du nord au +midi par une chaîne de montagnes basaltiques que terminent deux +mornes élevés. Puis John Mangles embouqua la baie de Villa-Praïa, +et mouilla bientôt devant la ville par huit brasses de fond. Le +temps était affreux et le ressac excessivement violent, bien que +la baie fût abritée contre les vents du large. La pluie tombait à +torrents et permettait à peine de voir la ville, élevée sur une +plaine en forme de terrasse qui s’appuyait à des contreforts de +roches volcaniques hauts de trois cents pieds. L’aspect de l’île à +travers cet épais rideau de pluie était navrant. + +Lady Helena ne put donner suite à son projet de visiter la ville; +l’embarquement du charbon ne se faisait pas sans de grandes +difficultés. Les passagers du _Duncan_ se virent donc consignés +sous la dunette, pendant que la mer et le ciel mêlaient leurs eaux +dans une inexprimable confusion. La question du temps fut +naturellement à l’ordre du jour dans les conversations du bord. +Chacun dit son mot, sauf le major, qui eût assisté au déluge +universel avec une indifférence complète. Paganel allait et venait +en hochant la tête. + +«C’est un fait exprès, disait-il. + +--Il est certain, répondit Glenarvan, que les éléments se +déclarent contre vous. + +--J’en aurai pourtant raison. + +--Vous ne pouvez affronter pareille pluie, dit lady Helena. + +--Moi, madame, parfaitement. Je ne la crains que pour mes bagages +et mes instruments. Tout sera perdu. + +--Il n’y a que le débarquement à redouter, reprit Glenarvan. Une +fois à Villa-Praïa, vous ne serez pas trop mal logé; peu +proprement, par exemple: En compagnie de singes et de porcs dont +les relations ne sont pas toujours agréables. Mais un voyageur n’y +regarde pas de si près. D’abord il faut espérer que dans sept ou +huit mois vous pourrez vous embarquer pour l’Europe. + +--Sept ou huit mois! s’écria Paganel. + +--Au moins. Les îles du Cap-Vert ne sont pas très fréquentées des +navires pendant la saison des pluies. Mais vous pourrez employer +votre temps d’une façon utile. Cet archipel est encore peu connu; +en topographie, en climatologie, en ethnographie, en hypsométrie, +il y a beaucoup à faire. + +--Vous aurez des fleuves à reconnaître, dit lady Helena. + +--Il n’y en a pas, madame, répondit Paganel. + +--Eh bien, des rivières? + +--Il n’y en a pas non plus. + +--Des cours d’eau alors? + +--Pas davantage. + +--Bon, fit le major, vous vous rabattrez sur les forêts. + +--Pour faire des forêts, il faut des arbres; or, il n’y a pas +d’arbres. + +--Un joli pays! répliqua le major. + +--Consolez-vous, mon cher Paganel, dit alors Glenarvan, vous +aurez du moins des montagnes. + +--Oh! peu élevées et peu intéressantes, _mylord_. D’ailleurs, ce +travail a été fait. + +--Fait! dit Glenarvan. + +--Oui, voilà bien ma chance habituelle. Si, aux Canaries, je me +voyais en présence des travaux de Humboldt, ici, je me trouve +devancé par un géologue, M Charles Sainte-Claire Deville! + +--Pas possible? + +--Sans doute, répondit Paganel d’un ton piteux. Ce savant se +trouvait à bord de la corvette de l’état _la décidée_, pendant sa +relâche aux îles du Cap-Vert, et il a visité le sommet le plus +intéressant du groupe, le volcan de l’île Fogo. Que voulez-vous +que je fasse après lui? + +--Voilà qui est vraiment regrettable, répondit lady Helena. +Qu’allez-vous devenir, Monsieur Paganel?» + +Paganel garda le silence pendant quelques instants. + +«Décidément, reprit Glenarvan, vous auriez mieux fait de débarquer +à Madère, quoiqu’il n’y ait plus de vin!» + +Nouveau silence du savant secrétaire de la société de géographie. + +«Moi, j’attendrais», dit le major, exactement comme s’il avait +dit: je n’attendrais pas. + +«Mon cher Glenarvan, reprit alors Paganel, où comptez-vous +relâcher désormais? + +--Oh! Pas avant Concepcion. + +--Diable! Cela m’écarte singulièrement des Indes. + +--Mais non, du moment que vous avez passé le cap Horn, vous vous +en rapprochez. + +--Je m’en doute bien. + +--D’ailleurs, reprit Glenarvan avec le plus grand sérieux, quand +on va aux Indes, qu’elles soient orientales ou occidentales, peu +importe. + +--Comment, peu importe! + +--Sans compter que les habitants des pampas de la Patagonie sont +aussi bien des indiens que les indigènes du Pendjaub. + +--Ah! parbleu, _mylord_, s’écria Paganel, voilà une raison que je +n’aurais jamais imaginée! + +--Et puis, mon cher Paganel, on peut gagner la médaille d’or en +quelque lieu que ce soit; il y a partout à faire, à chercher, à +découvrir, dans les chaînes des Cordillères comme dans les +montagnes du Tibet. + +--Mais le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou? + +--Bon! vous le remplacerez par le Rio-Colorado! Voilà un fleuve +peu connu, et qui sur les cartes coule un peu trop à la fantaisie +des géographes. + +--Je le sais, mon cher lord, il y a là des erreurs de plusieurs +degrés. Oh! je ne doute pas que sur ma demande la société de +Géographie ne m’eût envoyé dans la Patagonie aussi bien qu’aux +Indes. Mais je n’y ai pas songé. + +--Effet de vos distractions habituelles. + +--Voyons, Monsieur Paganel, nous accompagnez-vous? dit lady +Helena de sa voix la plus engageante. + +--Madame, et ma mission? + +--Je vous préviens que nous passerons par le détroit de Magellan, +reprit Glenarvan. + +--_Mylord_, vous êtes un tentateur. + +--J’ajoute que nous visiterons le Port-Famine! + +--Le Port-Famine, s’écria le français, assailli de toutes parts, +ce port célèbre dans les fastes géographiques! + +--Considérez aussi, Monsieur Paganel, reprit lady Helena, que, +dans cette entreprise, vous aurez le droit d’associer le nom de la +France à celui de l’Écosse. + +--Oui, sans doute! + +--Un géographe peut servir utilement notre expédition, et quoi de +plus beau que de mettre la science au service de l’humanité? + +--Voilà qui est bien dit, madame! + +--Croyez-moi. Laissez faire le hasard, ou plutôt la providence. +Imitez-nous. Elle nous a envoyé ce document, nous sommes partis. +Elle vous jette à bord du _Duncan_, ne le quittez plus. + +--Voulez-vous que je vous le dise, mes braves amis? reprit alors +Paganel; eh bien, vous avez grande envie que je reste! + +--Et vous, Paganel, vous mourez d’envie de rester, repartit +Glenarvan. + +--Parbleu! s’écria le savant géographe, mais je craignais d’être +indiscret!» + + +Chapitre IX +_Le détroit de Magellan_ + +La joie fut générale à bord, quand on connut la résolution de +Paganel. Le jeune Robert lui sauta au cou avec une vivacité fort +démonstrative. Le digne secrétaire faillit tomber à la renverse. + +«Un rude petit bonhomme, dit-il, je lui apprendrai la géographie.» + +Or, comme John Mangles se chargeait d’en faire un marin, Glenarvan +un homme de cœur, le major un garçon de sang-froid, lady Helena +un être bon et généreux, Mary Grant un élève reconnaissant envers +de pareils maîtres, Robert devait évidemment devenir un jour un +gentleman accompli. + +Le _Duncan_ termina rapidement son chargement de charbon, puis, +quittant ces tristes parages, il gagna vers l’ouest le courant de +la côte du Brésil, et, le 7 septembre, après avoir franchi +l’équateur sous une belle brise du nord, il entra dans +l’hémisphère austral. + +La traversée se faisait donc sans peine. Chacun avait bon espoir. +Dans cette expédition à la recherche du capitaine Grant, la somme +des probabilités semblait s’accroître chaque jour. + +L’un des plus confiants du bord, c’était le capitaine. Mais sa +confiance venait surtout du désir qui le tenait si fort au cœur +de voir miss Mary heureuse et consolée. Il s’était pris d’un +intérêt tout particulier pour cette jeune fille; et ce sentiment, +il le cacha si bien, que, sauf Mary Grant et lui, tout le monde +s’en aperçut à bord du _Duncan_. + +Quant au savant géographe, c’était probablement l’homme le plus +heureux de l’hémisphère austral; il passait ses journées à étudier +les cartes dont il couvrait la table du carré; de là des +discussions quotidiennes avec Mr Olbinett, qui ne pouvait mettre +le couvert. Mais Paganel avait pour lui tous les hôtes de la +dunette, sauf le major, que les questions géographiques laissaient +fort indifférent, surtout à l’heure du dîner. De plus, ayant +découvert toute une cargaison de livres fort dépareillés dans les +coffres du second, et parmi eux un certain nombre d’ouvrages +espagnols, Paganel résolut d’apprendre la langue de Cervantes, que +personne ne savait à bord. Cela devait faciliter ses recherches +sur le littoral chilien. Grâce à ses dispositions au +polyglottisme, il ne désespérait pas de parler couramment ce +nouvel idiome en arrivant à Concepcion. Aussi étudiait-il avec +acharnement, et on l’entendait marmotter incessamment des syllabes +hétérogènes. + +Pendant ses loisirs, il ne manquait pas de donner une instruction +pratique au jeune Robert, et il lui apprenait l’histoire de ces +côtes dont le _Duncan_ s’approchait si rapidement. + +On se trouvait alors, le 10 septembre, par 57° 3’ de latitude et +31° 15’ de longitude, et ce jour-là Glenarvan apprit une chose que +de plus instruits ignorent probablement. Paganel racontait +l’histoire de l’Amérique, et pour arriver aux grands navigateurs, +dont le yacht suivait alors la route, il remonta à Christophe +Colomb; puis il finit en disant que le célèbre génois était mort +sans savoir qu’il avait découvert un nouveau monde. Tout +l’auditoire se récria. Paganel persista dans son affirmation. + +«Rien n’est plus certain, ajouta-t-il. Je ne veux pas diminuer la +gloire de Colomb, mais le fait est acquis. À la fin du quinzième +siècle, les esprits n’avaient qu’une préoccupation: faciliter les +communications avec l’Asie, et chercher l’orient par les routes de +l’occident; en un mot, aller par le plus court «au pays des +épices». C’est ce que tenta Colomb. Il fit quatre voyages; il +toucha l’Amérique aux côtes de Cumana, de Honduras, de Mosquitos, +de Nicaragua, de Veragua, de Costa-Rica, de Panama, qu’il prit +pour les terres du Japon et de la Chine, et mourut sans s’être +rendu compte de l’existence du grand continent auquel il ne devait +pas même léguer son nom! + +--Je veux vous croire, mon cher Paganel, répondit Glenarvan; +cependant vous me permettrez d’être surpris, et de vous demander +quels sont les navigateurs qui ont reconnu la vérité sur les +découvertes de Colomb? + +--Ses successeurs, Ojeda, qui l’avait déjà accompagné dans ses +voyages, ainsi que Vincent Pinzon, Vespuce, Mendoza, Bastidas, +Cabral, Solis, Balboa. Ces navigateurs longèrent les côtes +orientales de l’Amérique; ils les délimitèrent en descendant vers +le sud, emportés, eux aussi, trois cent soixante ans avant nous, +par ce courant qui nous entraîne! Voyez, mes amis, nous avons +coupé l’équateur à l’endroit même où Pinzon le passa dans la +dernière année du quinzième siècle, et nous approchons de ce +huitième degré de latitude australe sous lequel il accosta les +terres du Brésil. Un an après, le portugais Cabral descendit +jusqu’au port Séguro. Puis Vespuce, dans sa troisième expédition +en 1502, alla plus loin encore dans le sud. En 1508, Vincent +Pinzon et Solis s’associèrent pour la reconnaissance des rivages +américains, et en 1514, Solis découvrit l’embouchure du _rio_ de +la Plata, où il fut dévoré par les indigènes, laissant à Magellan +la gloire de contourner le continent. Ce grand navigateur, en +1519, partit avec cinq bâtiments, suivit les côtes de la +Patagonie, découvrit le port Désiré, le port San-Julian, où il fit +de longues relâches, trouva par cinquante-deux degrés de latitude +ce détroit des Onze-mille-vierges qui devait porter son nom, et, +le 28 novembre 1520, il déboucha dans l’océan Pacifique. Ah! +Quelle joie il dut éprouver, et quelle émotion fit battre son +cœur, lorsqu’il vit une mer nouvelle étinceler à l’horizon sous +les rayons du soleil! + +--Oui, M Paganel, s’écria Robert Grant, enthousiasmé par les +paroles du géographe, j’aurais voulu être là! + +--Moi aussi, mon garçon, et je n’aurais pas manqué une occasion +pareille, si le ciel m’eût fait naître trois cents ans plus tôt! + +--Ce qui eût été fâcheux pour nous, Monsieur Paganel, répondit +lady Helena, car vous ne seriez pas maintenant sur la dunette du +_Duncan_ à nous raconter cette histoire. + +--Un autre l’eût dite à ma place, madame, et il aurait ajouté que +la reconnaissance de la côte occidentale est due aux frères +Pizarre. Ces hardis aventuriers furent de grands fondateurs de +villes. Cusco, Quito, Lima, Santiago, Villarica, Valparaiso et +Concepcion, où le _Duncan_ nous mène, sont leur ouvrage. À cette +époque, les découvertes de Pizarre se relièrent à celles de +Magellan, et le développement des côtes américaines figura sur les +cartes, à la grande satisfaction des savants du vieux monde. + +--Eh bien, moi, dit Robert, je n’aurais pas encore été satisfait. + +--Pourquoi donc? répondit Mary, en considérant son jeune frère +qui se passionnait à l’histoire de ces découvertes. + +--Oui, mon garçon, pourquoi? demanda lord Glenarvan avec le plus +encourageant sourire. + +--Parce que j’aurais voulu savoir ce qu’il y avait au delà du +détroit de Magellan. + +--Bravo, mon ami, répondit Paganel, et moi aussi, j’aurais voulu +savoir si le continent se prolongeait jusqu’au pôle, ou s’il +existait une mer libre, comme le supposait Drake, un de vos +compatriotes, _mylord_. Il est donc évident que si Robert Grant +et Jacques Paganel eussent vécu au XVIIe siècle, ils se seraient +embarqués à la suite de Shouten et de Lemaire, deux hollandais +fort curieux de connaître le dernier mot de cette énigme +géographique. + +--Étaient-ce des savants? demanda lady Helena. + +--Non, mais d’audacieux commerçants, que le côté scientifique des +découvertes inquiétait assez peu. Il existait alors une compagnie +hollandaise des Indes orientales, qui avait un droit absolu sur +tout le commerce fait par le détroit de Magellan. Or, comme à +cette époque on ne connaissait pas d’autre passage pour se rendre +en Asie par les routes de l’occident, ce privilège constituait un +accaparement véritable. Quelques négociants voulurent donc lutter +contre ce monopole, en découvrant un autre détroit, et de ce +nombre fut un certain Isaac Lemaire, homme intelligent et +instruit. Il fit les frais d’une expédition commandée par son +neveu, Jacob Lemaire, et Shouten, un bon marin, originaire de +Horn. Ces hardis navigateurs partirent au mois de juin 1615, près +d’un siècle après Magellan; ils découvrirent le détroit de +Lemaire, entre la Terre de Feu et la terre des états, et, le 12 +février 1616, ils doublèrent ce fameux cap Horn, qui, mieux que +son frère, le cap de Bonne-Espérance, eût mérité de s’appeler le +cap des tempêtes! + +--Oui, certes, j’aurais voulu être là! s’écria Robert. + +--Et tu aurais puisé à la source des émotions les plus vives, mon +garçon, reprit Paganel en s’animant. Est-il, en effet, une +satisfaction plus vraie, un plaisir plus réel que celui du +navigateur qui pointe ses découvertes sur la carte du bord? Il +voit les terres se former peu à peu sous ses regards, île par île, +promontoire par promontoire, et, pour ainsi dire, émerger du sein +des flots! D’abord, les lignes terminales sont vagues, brisées, +interrompues! Ici un cap solitaire, là une baie isolée, plus loin +un golfe perdu dans l’espace. Puis les découvertes se complètent, +les lignes se rejoignent, le pointillé des cartes fait place au +trait; les baies échancrent des côtes déterminées, les caps +s’appuient sur des rivages certains; enfin le nouveau continent, +avec ses lacs, ses rivières et ses fleuves, ses montagnes, ses +vallées et ses plaines, ses villages, ses villes et ses capitales, +se déploie sur le globe dans toute sa splendeur magnifique! Ah! +Mes amis, un découvreur de terres est un véritable inventeur! Il +en a les émotions et les surprises! Mais maintenant cette mine est +à peu près épuisée! on a tout vu, tout reconnu, tout inventé en +fait de continents ou de nouveaux mondes, et nous autres, derniers +venus dans la science géographique, nous n’avons plus rien à +faire? + +--Si, mon cher Paganel, répondit Glenarvan. + +--Et quoi donc? + +--Ce que nous faisons!» + +Cependant le _Duncan_ filait sur cette route des Vespuce et des +Magellan avec une rapidité merveilleuse. Le 15 septembre, il coupa +le tropique du Capricorne, et le cap fut dirigé vers l’entrée du +célèbre détroit. Plusieurs fois les côtes basses de la Patagonie +furent aperçues, mais comme une ligne à peine visible à l’horizon; +on les rangeait à plus de dix milles, et la fameuse longue-vue de +Paganel ne lui donna qu’une vague idée de ces rivages américains. + +Le 25 septembre, le _Duncan_ se trouvait à la hauteur du détroit +de Magellan. Il s’y engagea sans hésiter. Cette voie est +généralement préférée par les navires à vapeur qui se rendent dans +l’océan Pacifique. Sa longueur exacte n’est que de trois cent +soixante-seize milles; les bâtiments du plus fort tonnage y +trouvent partout une eau profonde, même au ras de ses rivages, un +fond d’une excellente tenue, de nombreuses aiguades, des rivières +abondantes en poissons, des forêts riches en gibier, en vingt +endroits des relâches sûres et faciles, enfin mille ressources qui +manquent au détroit de Lemaire et aux terribles rochers du cap +Horn, incessamment visités par les ouragans et les tempêtes. + +Pendant les premières heures de navigation, c’est-à-dire sur un +espace de soixante à quatre-vingts milles, jusqu’au cap Gregory, +les côtes sont basses et sablonneuses. Jacques Paganel ne voulait +perdre ni un point de vue, ni un détail du détroit. La traversée +devait durer trente-six heures à peine, et ce panorama mouvant des +deux rives valait bien la peine que le savant s’imposât de +l’admirer sous les splendides clartés du soleil austral. Nul +habitant ne se montra sur les terres du nord; quelques misérables +Fuegiens seulement erraient sur les rocs décharnés de la Terre de +Feu. Paganel eut donc à regretter de ne pas voir de patagons, ce +qui le fâcha fort, au grand amusement de ses compagnons de route. + +«Une Patagonie sans patagons, disait-il, ce n’est plus une +Patagonie. + +--Patience, mon digne géographe, répondit Glenarvan, nous verrons +des patagons. + +--Je n’en suis pas certain. + +--Mais il en existe, dit lady Helena. + +--J’en doute fort, madame, puisque je n’en vois pas. + +--Enfin, ce nom de patagons, qui signifie «grands pieds» en +espagnol, n’a pas été donné à des êtres imaginaires. + +--Oh! le nom n’y fait rien, répondit Paganel, qui s’entêtait dans +son idée pour animer la discussion, et d’ailleurs, à vrai dire, on +ignore comment ils se nomment! + +--Par exemple! s’écria Glenarvan. Saviez-vous cela, major? + +--Non, répondit Mac Nabbs, et je ne donnerais pas une livre +d’Écosse pour le savoir. + +--Vous l’entendrez pourtant, reprit Paganel, major indifférent! +Si Magellan a nommé Patagons les indigènes de ces contrées, les +Fuegiens les appellent Tiremenen, les Chiliens Caucalhues, les +colons du Carmen Tehuelches, les Araucans Huiliches; Bougainville +leur donne le nom de Chaouha, Falkner celui de Tehuelhets! Eux-mêmes +ils se désignent sous la dénomination générale d’Inaken! Je +vous demande comment vous voulez que l’on s’y reconnaisse, et si +un peuple qui a tant de noms peut exister! + +--Voilà un argument! répondit lady Helena. + +--Admettons-le, reprit Glenarvan; mais notre ami Paganel avouera, +je pense, que s’il y a doute sur le nom des patagons, il y a au +moins certitude sur leur taille! + +--Jamais je n’avouerai une pareille énormité, répondit Paganel. + +--Ils sont grands, dit Glenarvan. + +--Je l’ignore. + +--Petits? demanda lady Helena. + +--Personne ne peut l’affirmer. + +--Moyens, alors? dit Mac Nabbs pour tout concilier. + +--Je ne le sais pas davantage. + +--Cela est un peu fort, s’écria Glenarvan; les voyageurs qui les +ont vus... + +--Les voyageurs qui les ont vus, répondit le géographe, ne +s’entendent en aucune façon. Magellan dit que sa tête touchait à +peine à leur ceinture! + +--Eh bien! + +--Oui, mais Drake prétend que les anglais sont plus grands que le +plus grand patagon! + +--Oh! des anglais, c’est possible, répliqua dédaigneusement le +major; mais s’il s’agissait d’écossais! + +--Cavendish assure qu’ils sont grands et robustes, reprit +Paganel. Hawkins en fait des géants. Lemaire et Shouten leur +donnent onze pieds de haut. + +--Bon, voilà des gens dignes de foi, dit Glenarvan. + +--Oui, tout autant que Wood, Narborough et Falkner, qui leur ont +trouvé une taille moyenne. Il est vrai que Byron, la Giraudais, +Bougainville, Wallis et Carteret affirment que les patagons ont +six pieds six pouces, tandis que M D’Orbigny, le savant qui +connaît le mieux ces contrées, leur attribue une taille moyenne de +cinq pieds quatre pouces. + +--Mais alors, dit lady Helena, quelle est la vérité au milieu de +tant de contradictions? + +--La vérité, madame, répondit Paganel, la voici: C’est que les +patagons ont les jambes courtes et le buste développé. On peut +donc formuler son opinion d’une manière plaisante, en disant que +ces gens-là ont six pieds quand ils sont assis, et cinq seulement +quand ils sont debout. + +--Bravo! Mon cher savant, répondit Glenarvan. Voilà qui est dit. + +--À moins, reprit Paganel, qu’ils n’existent pas, ce qui mettrait +tout le monde d’accord. Mais pour finir, mes amis, j’ajouterai +cette remarque consolante: c’est que le détroit de Magellan est +magnifique, même sans patagons!» + +En ce moment, le _Duncan_ contournait la presqu’île de Brunswick, +entre deux panoramas splendides. Soixante-dix milles après avoir +doublé le cap Gregory, il laissa sur tribord le pénitencier de +Punta Arena. Le pavillon chilien et le clocher de l’église +apparurent un instant entre les arbres. + +Alors le détroit courait entre des masses granitiques d’un effet +imposant; les montagnes cachaient leur pied au sein de forêts +immenses, et perdaient dans les nuages leur tête poudrée d’une +neige éternelle; vers le sud-ouest, le mont Tarn se dressait à six +mille cinq cents pieds dans les airs; la nuit vint, précédée d’un +long crépuscule; la lumière se fondit insensiblement en nuances +douces; le ciel se constella d’étoiles brillantes, et la croix du +sud vint marquer aux yeux des navigateurs la route du pôle +austral. Au milieu de cette obscurité lumineuse, à la clarté de +ces astres qui remplacent les phares des côtes civilisées, le +yacht continua audacieusement sa route sans jeter l’ancre dans ces +baies faciles dont le rivage abonde; souvent l’extrémité de ses +vergues frôla les branches des hêtres antarctiques qui se +penchaient sur les flots; souvent aussi son hélice battit les eaux +des grandes rivières, en réveillant les oies, les canards, les +bécassines, les sarcelles, et tout ce monde emplumé des humides +parages. + +Bientôt des ruines apparurent, et quelques écroulements auxquels +la nuit prêtait un aspect grandiose, triste reste d’une colonie +abandonnée, dont le nom protestera éternellement contre la +fertilité de ces côtes et la richesse de ces forêts giboyeuses. Le +_Duncan_ passait devant le Port-Famine. + +Ce fut à cet endroit même que l’espagnol Sarmiento, en 1581, vint +s’établir avec quatre cents émigrants. + +Il y fonda la ville de Saint-Philippe; des froids extrêmement +rigoureux décimèrent la colonie, la disette acheva ceux que +l’hiver avait épargnés, et, en 1587, le corsaire Cavendish trouva +le dernier de ces quatre cents malheureux qui mourait de faim sur +les ruines d’une ville vieille de six siècles après six ans +d’existence. + +Le _Duncan_ longea ces rivages déserts; au lever du jour, il +naviguait au milieu des passes rétrécies, entre des forêts de +hêtres, de frênes et de bouleaux, du sein desquelles émergeaient +des dômes verdoyants, des mamelons tapissés d’un houx vigoureux et +des pics aigus, parmi lesquels l’obélisque de Buckland se dressait +à une grande hauteur. Il passa à l’ouvert de la baie Saint-Nicolas, +autrefois la baie des français, ainsi nommée par +Bougainville; au loin, se jouaient des troupeaux de phoques et de +baleines d’une grande taille, à en juger par leurs jets, qui +étaient visibles à une distance de quatre milles. + +Enfin, il doubla le cap Froward, tout hérissé encore des dernières +glaces de l’hiver. De l’autre côté du détroit, sur la Terre de +Feu, s’élevait à six milles pieds le mont Sarmiento, énorme +agrégation de roches séparées par des bandes de nuages, et qui +formaient dans le ciel comme un archipel aérien. + +C’est au cap Froward que finit véritablement le continent +américain, car le cap Horn n’est qu’un rocher perdu en mer sous le +cinquante-sixième degré de latitude. + +Ce point dépassé, le détroit se rétrécit entre la presqu’île de +Brunswick et la terre de la désolation, longue île allongée entre +mille îlots, comme un énorme cétacé échoué au milieu des galets. + +Quelle différence entre cette extrémité si déchiquetée de +l’Amérique et les pointes franches et nettes de l’Afrique, de +l’Australie ou des Indes! Quel cataclysme inconnu a ainsi +pulvérisé cet immense promontoire jeté entre deux océans? + +Alors, aux rivages fertiles succédait une suite de côtes dénudées, +à l’aspect sauvage, échancrées par les mille pertuis de cet +inextricable labyrinthe. + +Le _Duncan_, sans une erreur, sans une hésitation, suivait de +capricieuses sinuosités en mêlant les tourbillons de sa fumée aux +brumes déchirées par les rocs. Il passa, sans ralentir sa marche, +devant quelques factoreries espagnoles établies sur ces rives +abandonnées. Au cap Tamar, le détroit s’élargit; le yacht put +prendre du champ pour tourner la côte accore des îles Narborough +et se rapprocha des rivages du sud. Enfin, trente-six heures après +avoir embouqué le détroit, il vit surgir le rocher du cap Pilares +sur l’extrême pointe de la terre de la désolation. Une mer +immense, libre, étincelante, s’étendait devant son étrave, et +Jacques Paganel, la saluant d’un geste enthousiaste, se sentit ému +comme le fut Fernand de Magellan lui-même, au moment où la +_Trinidad_ s’inclina sous les brises de l’océan Pacifique. + + +Chapitre X +_Le trente-septième parallèle_ + +Huit jours après avoir doublé le cap Pilares, le _Duncan_ donnait +à pleine vapeur dans la baie de Talcahuano, magnifique estuaire +long de douze milles et large de neuf. Le temps était admirable. +Le ciel de ce pays n’a pas un nuage de novembre à mars, et le vent +du sud règne invariablement le long des côtes abritées par la +chaîne des Andes. John Mangles, suivant les ordres d’Edward +Glenarvan, avait serré de près l’archipel des Chiloé et les +innombrables débris de tout ce continent américain. Quelque épave, +un espars brisé, un bout de bois travaillé de la main des hommes, +pouvaient mettre le _Duncan_ sur les traces du naufrage; mais on +ne vit rien, et le yacht, continuant sa route, mouilla dans le +port de Talcahuano, quarante-deux jours après avoir quitté les +eaux brumeuses de la Clyde. + +Aussitôt Glenarvan fit mettre son canot à la mer, et, suivi de +Paganel, il débarqua au pied de l’estacade. Le savant géographe, +profitant de la circonstance, voulut se servir de la langue +espagnole qu’il avait si consciencieusement étudiée; mais, à son +grand étonnement, il ne put se faire comprendre des indigènes. + +«C’est l’accent qui me manque, dit-il. + +--Allons à la douane», répondit Glenarvan. + +Là, on lui apprit, au moyen de quelques mots d’anglais accompagnés +de gestes expressifs, que le consul britannique résidait à +Concepcion. C’était une course d’une heure. Glenarvan trouva +aisément deux chevaux d’allure rapide, et peu de temps après +Paganel et lui franchissaient les murs de cette grande ville, due +au génie entreprenant de Valdivia, le vaillant compagnon des +Pizarre. + +Combien elle était déchue de son ancienne splendeur! Souvent +pillée par les indigènes, incendiée en 1819, désolée, ruinée, ses +murs encore noircis par la flamme des dévastations, éclipsée déjà +par Talcahuano, elle comptait à peine huit mille âmes. + +Sous le pied paresseux des habitants, ses rues se transformaient +en prairies. Pas de commerce, activité nulle, affaires +impossibles. La mandoline résonnait à chaque balcon; des chansons +langoureuses s’échappaient à travers la jalousie des fenêtres, et +Concepcion, l’antique cité des hommes, était devenue un village de +femmes et d’enfants. + +Glenarvan se montra peu désireux de rechercher les causes de cette +décadence, bien que Jacques Paganel l’entreprît à ce sujet, et, +sans perdre un instant, il se rendit chez J R Bentock, esq, consul +de sa majesté britannique. Ce personnage le reçut fort civilement, +et se chargea, lorsqu’il connut l’histoire du capitaine Grant, de +prendre des informations sur tout le littoral. + +Quant à la question de savoir si le trois-mâts _Britannia_ avait +fait côte vers le trente-septième parallèle le long des rivages +chiliens ou araucaniens, elle fut résolue négativement. Aucun +rapport sur un événement de cette nature n’était parvenu ni au +consul, ni à ses collègues des autres nations. + +Glenarvan ne se découragea pas. Il revint à Talcahuano, et +n’épargnant ni démarches, ni soins, ni argent, il expédia des +agents sur les côtes. + +Vaines recherches. Les enquêtes les plus minutieuses faites chez +les populations riveraines ne produisirent pas de résultat. Il +fallut en conclure que le _Britannia_ n’avait laissé aucune trace +de son naufrage. + +Glenarvan instruisit alors ses compagnons de l’insuccès de ses +démarches. Mary Grant et son frère ne purent contenir l’expression +de leur douleur. C’était six jours après l’arrivée du _Duncan_ à +Talcahuano. Les passagers se trouvaient réunis dans la dunette. + +Lady Helena consolait, non par ses paroles, --qu’aurait-elle pu +dire? --mais par ses caresses, les deux enfants du capitaine. +Jacques Paganel avait repris le document, et il le considérait +avec une profonde attention, comme s’il eût voulu lui arracher de +nouveaux secrets. Depuis une heure, il l’examinait ainsi, lorsque +Glenarvan, l’interpellant, lui dit: + +«Paganel! Je m’en rapporte à votre sagacité. Est-ce que +l’interprétation que nous avons faite de ce document est erronée? +Est-ce que le sens de ces mots est illogique?» + +Paganel ne répondit pas. Il réfléchissait. + +«Est-ce que nous nous trompons sur le théâtre présumé de la +catastrophe? reprit Glenarvan. Est-ce que le nom de _Patagonie_ ne +saute pas aux yeux des gens les moins perspicaces?» + +Paganel se taisait toujours. + +«Enfin, dit Glenarvan, le mot _indien_ ne vient-il pas encore nous +donner raison? + +--Parfaitement, répondit Mac Nabbs. + +--Et, dès lors, n’est-il pas évident que les naufragés, au moment +où ils écrivaient ces lignes, s’attendaient à devenir prisonniers +des indiens? + +--Je vous arrête là, mon cher lord, répondit enfin Paganel, et si +vos autres conclusions sont justes, la dernière, du moins, ne me +paraît pas rationnelle. + +--Que voulez-vous dire? demanda lady Helena, tandis que tous les +regards se fixaient sur le géographe. + +--Je veux dire, répondit Paganel, en accentuant ses paroles, que +le capitaine Grant _est maintenant prisonnier des indiens_, et +j’ajouterai que le document ne laisse aucun doute sur cette +situation. + +--Expliquez-vous, monsieur, dit Miss Grant. + +--Rien de plus facile, ma chère Mary; au lieu de lire sur le +document _seront prisonniers_, lisons _sont prisonniers_, et tout +devient clair. + +--Mais cela est impossible! répondit Glenarvan. + +--Impossible! Et pourquoi, mon noble ami? demanda Paganel en +souriant. + +--Parce que la bouteille n’a pu être lancée qu’au moment où le +navire se brisait sur les rochers. De là cette conséquence, que +les degrés de longitude et de latitude s’appliquent au lieu même +du naufrage. + +--Rien ne le prouve, répliqua vivement Paganel, et je ne vois pas +pourquoi les naufragés, après avoir été entraînés par les indiens +dans l’intérieur du continent, n’auraient pas cherché à faire +connaître, au moyen de cette bouteille, le lieu de leur captivité. + +--Tout simplement, mon cher Paganel, parce que, pour lancer une +bouteille à la mer, il faut au moins que la mer soit là. + +--Ou, à défaut de la mer, repartit Paganel, les fleuves qui s’y +jettent!» + +Un silence d’étonnement accueillit cette réponse inattendue, et +admissible cependant. À l’éclair qui brilla dans les yeux de ses +auditeurs, Paganel comprit que chacun d’eux se rattachait à une +nouvelle espérance. Lady Helena fut la première à reprendre la +parole. + +«Quelle idée! s’écria-t-elle. + +--Et quelle bonne idée, ajouta naïvement le géographe. + +--Alors, votre avis?... Demanda Glenarvan. + +--Mon avis est de chercher le trente-septième parallèle à +l’endroit où il rencontre la côte américaine et de le suivre sans +s’écarter d’un demi-degré jusqu’au point où il se plonge dans +l’Atlantique. Peut-être trouverons-nous sur son parcours les +naufragés du _Britannia_. + +--Faible chance! répondit le major. + +--Si faible qu’elle soit, reprit Paganel, nous ne devons pas la +négliger. Que j’aie raison, par hasard, que cette bouteille soit +arrivée à la mer en suivant le courant d’un fleuve de ce +continent, nous ne pouvons manquer, dès lors, de tomber sur les +traces des prisonniers. Voyez, mes amis, voyez la carte de ce +pays, et je vais vous convaincre jusqu’à l’évidence!» + +Ce disant, Paganel étala sur la table une carte du Chili et des +provinces argentines. + +«Regardez, dit-il, et suivez-moi dans cette promenade à travers le +continent américain. Enjambons l’étroite bande chilienne. +Franchissons la Cordillère des Andes. Descendons au milieu des +pampas. Les fleuves, les rivières, les cours d’eau manquent-ils à +ces régions? Non. Voici le Rio Negro, voici le Rio Colorado, voici +leurs affluents coupés par le trente-septième degré de latitude, +et qui tous ont pu servir au transport du document. Là, peut-être, +au sein d’une tribu, aux mains d’indiens sédentaires, au bord de +ces rivières peu connues, dans les gorges des sierras, ceux que +j’ai le droit de nommer nos amis attendent une intervention +providentielle! Devons-nous donc tromper leur espérance? N’est-ce +pas votre avis à tous de suivre à travers ces contrées la ligne +rigoureuse que mon doigt trace en ce moment sur la carte, et si, +contre toute prévision, je me trompe encore, n’est-ce pas notre +devoir de remonter jusqu’au bout le trente-septième parallèle, et, +s’il le faut, pour retrouver les naufragés, de faire avec lui le +tour du monde?» + +Ces paroles prononcées avec une généreuse animation, produisirent +une émotion profonde parmi les auditeurs de Paganel. Tous se +levèrent et vinrent lui serrer la main. + +«Oui! Mon père est là! s’écriait Robert Grant, en dévorant la +carte des yeux. + +--Et où il est, répondit Glenarvan, nous saurons le retrouver, +mon enfant! Rien de plus logique que l’interprétation de notre ami +Paganel, et il faut, sans hésiter, suivre la voie qu’il nous +trace. Ou le capitaine est entre les mains d’indiens nombreux, ou +il est prisonnier d’une faible tribu. Dans ce dernier cas, nous le +délivrerons. Dans l’autre, après avoir reconnu sa situation, nous +rejoignons le _Duncan_ sur la côte orientale, nous gagnons Buenos-Ayres, +et là, un détachement organisé par le major Mac Nabbs aura +raison de tous les indiens des provinces argentines. + +--Bien! Bien! Votre honneur! répondit John Mangles, et +j’ajouterai que cette traversée du continent américain se fera +sans périls. + +--Sans périls et sans fatigues, reprit Paganel. Combien l’ont +accomplie déjà qui n’avaient guère nos moyens d’exécution, et dont +le courage n’était pas soutenu par la grandeur de l’entreprise! +Est-ce qu’en 1872 un certain Basilio Villarmo n’est pas allé de +Carmen aux cordillères? Est-ce qu’en 1806 un chilien, alcade de la +province de Concepcion, don Luiz de la Cruz, parti d’Antuco, n’a +pas précisément suivi ce trente-septième degré, et, franchissant +les Andes, n’est-il pas arrivé à Buenos-Ayres, après un trajet +accompli en quarante jours? Enfin le colonel Garcia, M Alcide +d’Orbigny, et mon honorable collègue, le docteur Martin de Moussy, +n’ont-ils pas parcouru ce pays en tous les sens, et fait pour la +science ce que nous allons faire pour l’humanité? + +--Monsieur! Monsieur, dit Mary Grant d’une voix brisée par +l’émotion, comment reconnaître un dévouement qui vous expose à +tant de dangers? + +--Des dangers! s’écria Paganel. Qui a prononcé le mot _danger_? + +--Ce n’est pas moi! répondit Robert Grant, l’œil brillant, le +regard décidé. + +--Des dangers! reprit Paganel, est-ce que cela existe? +D’ailleurs, de quoi s’agit-il? D’un voyage de trois cent cinquante +lieues à peine, puisque nous irons en ligne droite, d’un voyage +qui s’accomplira sous une latitude équivalente à celle de +l’Espagne, de la Sicile, de la Grèce dans l’autre hémisphère, et +par conséquent sous un climat à peu près identique, d’un voyage +enfin dont la durée sera d’un mois au plus! C’est une promenade! + +--Monsieur Paganel, demanda alors lady Helena, vous pensez donc +que si les naufragés sont tombés au pouvoir des indiens, leur +existence a été respectée? + +--Si je le pense, madame! Mais les indiens ne sont pas des +anthropophages! Loin de là. Un de mes compatriotes, que j’ai +connu à la société de géographie, M Guinnard, est resté pendant +trois ans prisonnier des indiens des pampas. Il a souffert, il a +été fort maltraité, mais enfin il est sorti victorieux de cette +épreuve. Un européen est un être utile dans ces contrées; les +indiens en connaissent la valeur, et ils le soignent comme un +animal de prix. + +--Eh bien, il n’y a plus à hésiter, dit Glenarvan, il faut +partir, et partir sans retard. Quelle route devons-nous suivre? + +--Une route facile et agréable, répondit Paganel. Un peu de +montagnes en commençant, puis une pente douce sur le versant +oriental des Andes, et enfin une plaine unie, gazonnée, sablée, un +vrai jardin. + +--Voyons la carte, dit le major. + +--La voici, mon cher Mac Nabbs. Nous irons prendre l’extrémité du +trente-septième parallèle sur la côte chilienne, entre la pointe +Rumena et la baie de Carnero. Après avoir traversé la capitale de +l’Araucanie, nous couperons la cordillère par la passe d’Antuco, +en laissant le volcan au sud; puis, glissant sur les déclivités +allongées des montagnes, franchissant le Neuquem, le Rio Colorado, +nous atteindrons les pampas, le Salinas, la rivière Guamini, la +sierra Tapalquen. Là se présentent les frontières de la province +de Buenos-Ayres. Nous les passerons, nous gravirons la sierra +Tandil, et nous prolongerons nos recherches jusqu’à la pointe +Medano sur les rivages de l’Atlantique.» + +En parlant ainsi, en développant le programme de l’expédition, +Paganel ne prenait même pas la peine de regarder la carte déployée +sous ses yeux; il n’en avait que faire. Nourrie des travaux de +Frézier, de Molina, de Humboldt, de Miers, de D’Orbigny, sa +mémoire ne pouvait être ni trompée, ni surprise. Après avoir +terminé cette nomenclature géographique, il ajouta: + +«Donc, mes chers amis, la route est droite. En trente jours nous +l’aurons franchie, et nous serons arrivés avant le _Duncan_ sur la +côte orientale, pour peu que les vents d’aval retardent sa marche. + +--Ainsi le _Duncan_, dit John Mangles, devra croiser entre le cap +Corrientes et le cap Saint-Antoine? + +--Précisément. + +--Et comment composeriez-vous le personnel d’une pareille +expédition? demanda Glenarvan. + +--Le plus simplement possible. Il s’agit seulement de reconnaître +la situation du capitaine Grant, et non de faire le coup de fusil +avec les indiens. Je crois que lord Glenarvan, notre chef naturel; +le major, qui ne voudra céder sa place à personne; votre +serviteur, Jacques Paganel... + +--Et moi! s’écria le jeune Grant. + +--Robert! Robert! dit Mary. + +--Et pourquoi pas? répondit Paganel. Les voyages forment la +jeunesse. Donc, nous quatre, et trois marins du _Duncan_... + +--Comment, dit John Mangles en s’adressant à son maître, votre +honneur ne réclame pas pour moi? + +--Mon cher John, répondit Glenarvan, nous laissons nos passagères +à bord, c’est-à-dire ce que nous avons de plus cher au monde! Qui +veillerait sur elles, si ce n’est le dévoué capitaine du _Duncan_? + +--Nous ne pouvons donc pas vous accompagner? dit lady Helena, +dont les yeux se voilèrent d’un nuage de tristesse. + +--Ma chère Helena, répondit Glenarvan, notre voyage doit +s’accomplir dans des conditions exceptionnelles de célérité; notre +séparation sera courte, et... + +--Oui, mon ami, je vous comprends, répondit lady Helena; allez +donc, et réussissez dans votre entreprise! + +--D’ailleurs, ce n’est pas un voyage, dit Paganel. + +--Et qu’est-ce donc? demanda lady Helena. + +--Un passage, rien de plus. Nous passerons, voilà tout, comme +l’honnête homme sur terre, en faisant le plus de bien possible. +_Transire benefaciendo_, c’est là notre devise.» + +Sur cette parole de Paganel se termina la discussion, si l’on peut +donner ce nom à une conversation dans laquelle tout le monde fut +du même avis. Les préparatifs commencèrent le jour même. On +résolut de tenir l’expédition secrète, pour ne pas donner l’éveil +aux indiens. + +Le départ fut fixé au 14 octobre. Quand il s’agit de choisir les +matelots destinés à débarquer, tous offrirent leurs services, et +Glenarvan n’eut que l’embarras du choix. Il préféra donc s’en +remettre au sort, pour ne pas désobliger de si braves gens. + +C’est ce qui eut lieu, et le second, Tom Austin, Wilson, un +vigoureux gaillard, et Mulrady, qui eût défié à la boxe Tom Sayers +lui-même, n’eurent point à se plaindre de la chance. + +Glenarvan avait déployé une extrême activité dans ses préparatifs. +Il voulait être prêt au jour indiqué, et il le fut. Concurremment, +John Mangles s’approvisionnait de charbon, de manière à pouvoir +reprendre immédiatement la mer. Il tenait à devancer les voyageurs +sur la côte argentine. De là, une véritable rivalité entre +Glenarvan et le jeune capitaine, qui tourna au profit de tous. + +En effet, le 14 octobre, à l’heure dite, chacun était prêt. Au +moment du départ, les passagers du yacht se réunirent dans le +carré. Le _Duncan_ était en mesure d’appareiller, et les branches +de son hélice troublaient déjà les eaux limpides de Talcahuano. + +Glenarvan, Paganel, Mac Nabbs, Robert Grant, Tom Austin, Wilson, +Mulrady, armés de carabines et de revolvers Colt, se préparèrent à +quitter le bord. Guides et mulets les attendaient à l’extrémité de +l’estacade. + +«Il est temps, dit enfin lord Edward. + +--Allez donc, mon ami!» répondit lady Helena en contenant son +émotion. + +Lord Glenarvan la pressa sur son cœur, tandis que Robert se +jetait au cou de Mary Grant. + +«Et maintenant, chers compagnons, dit Jacques Paganel, une +dernière poignée de main qui nous dure jusqu’aux rivages de +l’Atlantique!» + +C’était beaucoup demander. Cependant il y eut là des étreintes +capables de réaliser les vœux du digne savant. + +On remonta sur le pont, et les sept voyageurs quittèrent le +_Duncan_. Bientôt ils atteignirent le quai, dont le yacht en +évoluant se rapprocha à moins d’une demi-encablure. + +Lady Helena, du haut de la dunette, s’écria une dernière fois: + +«Mes amis, Dieu vous aide! + +--Et il nous aidera, madame, répondit Jacques Paganel, car je +vous prie de le croire, nous nous aiderons nous-mêmes! + +--En avant! cria John Mangles à son mécanicien. + +--En route!» répondit lord Glenarvan. + +Et à l’instant même où les voyageurs, rendant la bride à leurs +montures, suivaient le chemin du rivage, le _Duncan_, sous +l’action de son hélice, reprenait à toute vapeur la route de +l’océan. + + +Chapitre XI +_Traversée du Chili_ + +La troupe indigène organisée par Glenarvan se composait de trois +hommes et d’un enfant. Le muletier-chef était un anglais +naturalisé dans ce pays depuis vingt ans. Il faisait le métier de +louer des mulets aux voyageurs et de les guider à travers les +différents passages des cordillères. + +Puis, il les remettait entre les mains d’un «baqueano», guide +argentin, auquel le chemin des pampas était familier. Cet anglais +n’avait pas tellement oublié sa langue maternelle dans la +compagnie des mulets et des indiens qu’il ne pût s’entretenir avec +les voyageurs. De là, une facilité pour la manifestation de ses +volontés et l’exécution de ses ordres, dont Glenarvan s’empressa +de profiter, puisque Jacques Paganel ne parvenait pas encore à se +faire comprendre. + +Ce muletier-chef, ce «catapaz», suivant la dénomination chilienne, +était secondé par deux péons indigènes et un enfant de douze ans. +Les péons surveillaient les mulets chargés du bagage de la troupe, +et l’enfant conduisait la «madrina», petite jument qui, portant +grelots et sonnette, marchait en avant et entraînait dix mules à +sa suite. Les voyageurs en montaient sept, le catapaz une; les +deux autres transportaient les vivres et quelques rouleaux +d’étoffes destinés à assurer le bon vouloir des caciques de la +plaine. Les péons allaient à pied, suivant leur habitude. Cette +traversée de l’Amérique méridionale devait donc s’exécuter dans +les conditions les meilleures, au point de vue de la sûreté et de +la célérité. + +Ce n’est pas un voyage ordinaire que ce passage à travers la +chaîne des Andes. On ne peut l’entreprendre sans employer ces +robustes mulets dont les plus estimés sont de provenance +argentine. Ces excellentes bêtes ont acquis dans le pays un +développement supérieur à celui de la race primitive. Elles sont +peu difficiles sur la question de nourriture. Elles ne boivent +qu’une seule fois par jour, font aisément dix lieues en huit +heures, et portent sans se plaindre une charge de quatorze +arrobes. + +Il n’y a pas d’auberges sur cette route d’un océan à l’autre. On +mange de la viande séchée, du riz assaisonné de piment, et le +gibier qui consent à se laisser tuer en route. On boit l’eau des +torrents dans la montagne, l’eau des ruisseaux dans la plaine, +relevée de quelques gouttes de rhum, dont chacun a sa provision +contenue dans une corne de bœuf appelée «chiffle». Il faut avoir +soin, d’ailleurs, de ne pas abuser des boissons alcooliques, peu +favorables dans une région où le système nerveux de l’homme est +particulièrement exalté. Quant à la literie, elle est contenue +tout entière dans la selle indigène nommée «recado». Cette selle +est faite de «pelions», peaux de moutons tannées d’un côté et +garnies de laine de l’autre, que maintiennent de larges sangles +luxueusement brodées. Un voyageur roulé dans ces chaudes +couvertures brave impunément les nuits humides et dort du meilleur +sommeil. + +Glenarvan en homme qui sait voyager et se conformer aux usages des +divers pays, avait adopté le costume chilien pour lui et les +siens. Paganel et Robert, deux enfants, --un grand et un petit, -- +ne se sentirent pas de joie, quand ils introduisirent leur tête +à travers le puncho national, vaste tartan percé d’un trou à son +centre, et leurs jambes dans des bottes de cuir faites de la patte +de derrière d’un jeune cheval. Il fallait voir leur mule richement +harnachée, ayant à la bouche le mors arable, la longue bride en +cuir tressé servant de fouet, la têtière enjolivée d’ornements de +métal, et les «alforjas», doubles sacs en toile de couleur +éclatante qui contenaient les vivres du jour. + +Paganel, toujours distrait, faillit recevoir trois ou quatre +ruades de son excellente monture au moment de l’enfourcher. Une +fois en selle, son inséparable longue-vue en bandoulière, les +pieds cramponnés aux étriers, il se confia à la sagacité de sa +bête et n’eut pas lieu de s’en repentir. + +Quant au jeune Robert, il montra dès ses débuts de remarquables +dispositions à devenir un excellent cavalier. + +On partit. Le temps était superbe, le ciel d’une limpidité +parfaite, et l’atmosphère suffisamment rafraîchie par les brises +de la mer, malgré les ardeurs du soleil. La petite troupe suivit +d’un pas rapide les sinueux rivages de la baie de Talcahuano, afin +de gagner à trente milles au sud l’extrémité du parallèle. On +marcha rapidement pendant cette première journée à travers les +roseaux d’anciens marais desséchés, mais on parla peu. Les adieux +du départ avaient laissé une vive impression dans l’esprit des +voyageurs. Ils pouvaient voir encore la fumée du _Duncan_ qui se +perdait à l’horizon. + +Tous se taisaient, à l’exception de Paganel; ce studieux géographe +se posait à lui-même des questions en espagnol, et se répondait +dans cette langue nouvelle. + +Le catapaz, au surplus, était un homme assez taciturne, et que sa +profession n’avait pas dû rendre bavard. Il parlait à peine à ses +péons. + +Ceux-ci, en gens du métier, entendaient fort bien leur service. Si +quelque mule s’arrêtait, ils la stimulaient d’un cri guttural, si +le cri ne suffisait pas, un bon caillou, lancé d’une main sûre, +avait raison de son entêtement. Qu’une sangle vînt à se détacher, +une bride à manquer, le péon, se débarrassant de son puncho, +enveloppait la tête de la mule, qui, l’accident réparé, reprenait +aussitôt sa marche. + +L’habitude des muletiers est de partir à huit heures, après le +déjeuner du matin, et d’aller ainsi jusqu’au moment de la couchée, +à quatre heures du soir. + +Glenarvan s’en tint à cet usage. Or, précisément, quand le signal +de halte fut donné par le catapaz, les voyageurs arrivaient à la +ville d’Arauco, située à l’extrémité sud de la baie, sans avoir +abandonné la lisière écumeuse de l’océan. Il eût alors fallu +marcher pendant une vingtaine de milles dans l’ouest jusqu’à la +baie Carnero pour y trouver l’extrémité du trente-septième degré. +Mais les agents de Glenarvan avaient déjà parcouru cette partie du +littoral sans rencontrer aucun vestige du naufrage. Une nouvelle +exploration devenait donc inutile, et il fut décidé que la ville +d’Arauco serait prise pour point de départ. De là, la route devait +être tenue vers l’est, suivant une ligne rigoureusement droite. + +La petite troupe entra dans la ville pour y passer la nuit, et +campa en pleine cour d’une auberge dont le confortable était +encore à l’état rudimentaire. + +Arauco est la capitale de l’Araucanie, un état long de cent +cinquante lieues, large de trente, habité par les molouches, ces +fils aînés de la race chilienne chantés par le poète Ercilla. Race +fière et forte, la seule des deux Amériques qui n’ait jamais subi +une domination étrangère. Si Arauco a jadis appartenu aux +espagnols, les populations, du moins, ne se soumirent pas; elles +résistèrent alors comme elles résistent aujourd’hui aux +envahissantes entreprises du Chili, et leur drapeau indépendant, +--une étoile blanche sur champ d’azur, --flotte encore au sommet +de la colline fortifiée qui protège la ville. + +Tandis que l’on préparait le souper, Glenarvan, Paganel et le +catapaz se promenèrent entre les maisons coiffées de chaumes. Sauf +une église et les restes d’un couvent de franciscains, Arauco +n’offrait rien de curieux. Glenarvan tenta de recueillir quelques +renseignements qui n’aboutirent pas. Paganel était désespéré de ne +pouvoir se faire comprendre des habitants; mais, puisque ceux-ci +parlaient l’araucanien, --une langue mère dont l’usage est +général jusqu’au détroit de Magellan, --l’espagnol de Paganel lui +servait autant que de l’hébreu. Il occupa donc ses yeux à défaut +de ses oreilles, et, somme toute, il éprouva une vraie joie de +savant à observer les divers types de la race molouche qui +posaient devant lui. Les hommes avaient une taille élevée, le +visage plat, le teint cuivré, le menton épilé, l’œil méfiant, la +tête large et perdue dans une longue chevelure noire. Ils +paraissaient voués à cette fainéantise spéciale des gens de guerre +qui ne savent que faire en temps de paix. Leurs femmes, misérables +et courageuses, s’employaient aux travaux pénibles du ménage, +pansaient les chevaux, nettoyaient les armes, labouraient, +chassaient pour leurs maîtres, et trouvaient encore le temps de +fabriquer ces _punchos_ bleu-turquoise qui demandent deux années +de travail, et dont le moindre prix atteint cent dollars. + +En résumé, ces molouches forment un peuple peu intéressant et de +mœurs assez sauvages. Ils ont à peu près tous les vices humains, +contre une seule vertu, l’amour de l’indépendance. + +«De vrais spartiates», répétait Paganel, quand, sa promenade +terminée, il vint prendre place au repas du soir. + +Le digne savant exagérait, et on le comprit encore moins quand il +ajouta que son cœur de français battait fort pendant sa visite à +la ville d’Arauco. + +Lorsque le major lui demanda la raison de ce «battement» +inattendu, il répondit que son émotion était bien naturelle, +puisqu’un de ses compatriotes occupait naguère le trône +d’Araucanie. Le major le pria de vouloir bien faire connaître le +nom de ce souverain. Jacques Paganel nomma fièrement le brave M De +Tonneins, un excellent homme, ancien avoué de Périgueux, un peu +trop barbu, et qui avait subi ce que les rois détrônés appellent +volontiers «l’ingratitude de leurs sujets». Le major ayant +légèrement souri à l’idée d’un ancien avoué chassé du trône, +Paganel répondit fort sérieusement qu’il était peut-être plus +facile à un avoué de faire un bon roi, qu’à un roi de faire un bon +avoué. Et sur cette remarque, chacun de rire et de boire quelques +gouttes de «chicha» à la santé d’Orellie-Antoine 1er, ex-roi +d’Araucanie. Quelques minutes plus tard, les voyageurs, roulés +dans leur puncho, dormaient d’un profond sommeil. Le lendemain, à +huit heures, la madrina en tête, les péons en queue, la petite +troupe reprit à l’est la route du trente-septième parallèle. Elle +traversait alors le fertile territoire de l’Araucanie, riche en +vignes et en troupeaux. Mais, peu à peu, la solitude se fit. + +À peine, de mille en mille, une hutte de «ras-treadores», indiens +dompteurs de chevaux, célèbres dans toute l’Amérique. Parfois, un +relais de poste abandonné, qui servait d’abri à l’indigène errant +des plaines. Deux rivières pendant cette journée barrèrent la +route aux voyageurs, le Rio De Raque et le Rio De Tubal. Mais le +catapaz découvrit un gué qui permit de passer outre. La chaîne des +Andes se déroulait à l’horizon, enflant ses croupes et multipliant +ses pics vers le nord. Ce n’étaient encore là que les basses +vertèbres de l’énorme épine dorsale sur laquelle s’appuie la +charpente du nouveau-monde. + +À quatre heures du soir, après un trajet de trente-cinq milles, on +s’arrêta en pleine campagne sous un bouquet de myrtes géants. Les +mules furent débridées, et allèrent paître en liberté l’herbe +épaisse de la prairie. Les alforjas fournirent la viande et le riz +accoutumés. Les pelions étendus sur le sol servirent de +couverture, d’oreillers, et chacun trouva sur ces lits improvisés +un repos réparateur, tandis que les péons et le catapaz veillaient +à tour de rôle. + +Puisque le temps devenait si favorable, puisque tous les +voyageurs, sans en excepter Robert, se maintenaient en bonne +santé, puisqu’enfin ce voyage débutait sous de si heureux +auspices, il fallait en profiter et pousser en avant comme un +joueur «pousse dans la veine». C’était l’avis de tous. La journée +suivante, on marcha vivement, on franchit sans accident le rapide +de Bell et le soir, en campant sur les bords du Rio Biobio, qui +sépare le Chili espagnol du Chili indépendant, Glenarvan put +encore inscrire trente-cinq milles de plus à l’actif de +l’expédition. Le pays n’avait pas changé. Il était toujours +fertile et riche en amaryllis, violettes arborescentes, +_fluschies_, daturas et cactus à fleurs d’or. Quelques animaux se +tenaient tapis dans les fourrés. Mais d’indigènes, on voyait peu. +À peine quelques «guassos», enfants dégénérés des indiens et des +espagnols galopant sur des chevaux ensanglantés par l’éperon +gigantesque qui chaussait leur pied nu et passant comme des +ombres. On ne trouvait à qui parler sur la route et les +renseignements manquaient absolument, Glenarvan en prenait son +parti. Il se disait que le capitaine Grant, prisonnier des +Indiens, devait avoir été entraîné par eux au delà de la chaîne +des Andes. Les recherches ne pouvaient être fructueuses que dans +les pampas, non en deçà. Il fallait donc patienter, aller en +avant, vite et toujours. + +Le 17, on repartit à l’heure habituelle et dans l’ordre accoutumé. +Un ordre que Robert ne gardait pas sans peine, car son ardeur +l’entraînait à devancer la madrina, au grand désespoir de sa mule. + +Il ne fallait rien de moins qu’un rappel sévère de Glenarvan pour +maintenir le jeune garçon à son poste de marche. + +Le pays devint alors plus accidenté; quelques ressauts de terrains +indiquaient de prochaines montagnes; les _rios_ se multipliaient, +en obéissant bruyamment aux caprices des pentes. Paganel +consultait souvent ses cartes; quand l’un de ces ruisseaux n’y +figurait pas, ce qui arrivait fréquemment, son sang de géographe +bouillonnait dans ses veines, et il se fâchait de la plus +charmante façon du monde. + +«Un ruisseau qui n’a pas de nom, disait-il, c’est comme s’il +n’avait pas d’état civil! Il n’existe pas aux yeux de la loi +géographique.» + +Aussi ne se gênait-il pas pour baptiser ces _rios_ innommés; il +les notait sur sa carte et les affublait des qualificatifs les +plus retentissants de la langue espagnole. + +«Quelle langue! répétait-il, quelle langue pleine et sonore! C’est +une langue de métal, et je suis sûr qu’elle est composée de +soixante-dix-huit parties de cuivre et de vingt-deux d’étain, +comme le bronze des cloches! + +--Mais au moins, faites-vous des progrès? lui répondit Glenarvan. + +--Certes! Mon cher lord! Ah! S’il n’y avait pas l’accent! Mais il +y a l’accent!» + +Et en attendant mieux, Paganel, chemin faisant, travaillait à +rompre son gosier aux difficultés de la prononciation, sans +oublier ses observations géographiques. Là, par exemple, il était +étonnamment fort et n’eût pas trouvé son maître. Lorsque Glenarvan +interrogeait le catapaz sur une particularité du pays, son savant +compagnon devançait toujours la réponse du guide. Le catapaz le +regardait d’un air ébahi. + +Ce jour-là même, vers dix heures, une route se présenta, qui +coupait la ligne suivie jusqu’alors. + +Glenarvan en demanda naturellement le nom, et naturellement aussi, +ce fut Jacques Paganel qui répondit: + +«C’est la route de Yumbel à Los Angeles.» + +Glenarvan regarda le catapaz. + +«Parfaitement», répondit celui-ci. + +Puis, s’adressant au géographe: + +«Vous avez donc traversé ce pays? dit-il. + +--Parbleu! répondit sérieusement Paganel. + +--Sur un mulet? + +--Non, dans un fauteuil.» + +Le catapaz ne comprit pas, car il haussa les épaules et revint en +tête de la troupe. À cinq heures du soir, il s’arrêtait dans une +gorge peu profonde, à quelques milles au-dessus de la petite ville +de Loja; et cette nuit-là, les voyageurs campèrent au pied des +sierras, premiers échelons de la grande cordillère. + + +Chapitre XII +_À douze mille pieds dans les airs_ + +La traversée du Chili n’avait présenté jusqu’ici aucun incident +grave. Mais alors ces obstacles et ces dangers que comporte un +passage dans les montagnes s’offraient à la fois. La lutte avec +les difficultés naturelles allait véritablement commencer. + +Une question importante dut être résolue avant le départ. Par quel +passage pouvait-on franchir la chaîne des Andes, sans s’écarter de +la route déterminée? Le catapaz fut interrogé à ce sujet: + +«Je ne connais, répondit-il, que deux passages praticables dans +cette partie des cordillères. + +--Le passage d’Arica, sans doute, dit Paganel, qui a été +découvert par Valdivia Mendoza? + +--Précisément. + +--Et celui de Villarica, situé au sud du Nevado de ce nom? + +--Juste. + +--Eh bien, mon ami, ces deux passages n’ont qu’un tort, c’est de +nous entraîner au nord ou au sud plus qu’il ne convient. + +--Avez-vous un autre paso à nous proposer? demanda le major. + +--Parfaitement, répondit Paganel, le paso d’Antuco, situé sur le +penchant volcanique, par trente-sept degrés trente minutes, c’est-à-dire +à un demi-degré près de notre route. Il se trouve à mille +toises de hauteur seulement et a été reconnu par Zamudio De Cruz. + +--Bon, fit Glenarvan, mais ce paso d’Antuco, le connaissez-vous, +catapaz? + +--Oui, _mylord_, je l’ai traversé, et si je ne le proposais pas, +c’est que c’est tout au plus une voie de bétail qui sert aux +indiens pasteurs des versants orientaux. + +--Eh bien, mon ami, répondit Glenarvan, là où passent les +troupeaux de juments, de moutons et de bœufs, des _pehuenches_, +nous saurons passer aussi. + +Et puisqu’il nous maintient dans la ligne droite, va pour le paso +d’Antuco.» + +Le signal du départ fut aussitôt donné, et l’on s’enfonça dans la +vallée de las Lejas, entre de grandes masses de calcaire +cristallisé. On montait suivant une pente presque insensible. Vers +onze heures, il fallut contourner les bords d’un petit lac, +réservoir naturel et rendez-vous pittoresque de tous les _rios_ du +voisinage; ils y arrivaient en murmurant et s’y confondaient dans +une limpide tranquillité. Au-dessus du lac s’étendaient de vastes +«llanos», hautes plaines couvertes de graminées, où paissaient des +troupeaux indiens. + +Puis, un marais se rencontra qui courait sud et nord, et dont on +se tira, grâce à l’instinct des mules. À une heure, le fort +Ballenare apparut sur un roc à pic qu’il couronnait de ses +courtines démantelées. On passa outre. Les pentes devenaient déjà +raides, pierreuses, et les cailloux, détachés par le sabot des +mules, roulaient sous leurs pas en formant de bruyantes cascades +de pierres. Vers trois heures, nouvelles ruines pittoresques d’un +fort détruit dans le soulèvement de 1770. + +«Décidément, dit Paganel, les montagnes ne suffisent pas à séparer +les hommes, il faut encore les fortifier!» + +À partir de ce point, la route devint difficile, périlleuse même; +l’angle des pentes s’ouvrit davantage, les corniches se +rétrécirent de plus en plus, les précipices se creusèrent +effroyablement. + +Les mules avançaient prudemment, le nez à terre, flairant le +chemin. On marchait en file. Parfois, à un coude brusque, la +madrina disparaissait, et la petite caravane se guidait alors au +bruit lointain de sa sonnette. Souvent aussi, les capricieuses +sinuosités du sentier ramenaient la colonne sur deux lignes +parallèles, et le catapaz pouvait parler aux péons, tandis qu’une +crevasse, large de deux toises à peine, mais profonde de deux +cents, creusait entre eux un infranchissable abîme. + +La végétation herbacée luttait encore cependant contre les +envahissements de la pierre, mais on sentait déjà le règne minéral +aux prises avec le règne végétal. Les approches du volcan d’Antuco +se reconnaissaient à quelques traînées de lave d’une couleur +ferrugineuse et hérissées de cristaux jaunes en forme d’aiguilles. +Les rocs, entassés les uns sur les autres, et prêts à choir, se +tenaient contre toutes les lois de l’équilibre. Évidemment, les +cataclysmes devaient facilement modifier leur aspect, et, à +considérer ces pics sans aplomb, ces dômes gauches, ces mamelons +mal assis, il était facile de voir que l’heure du tassement +définitif n’avait pas encore sonné pour cette montagneuse région. + +Dans ces conditions, la route devait être difficile à reconnaître. +L’agitation presque incessante de la charpente andine en change +souvent le tracé, et les points de repère ne sont plus à leur +place. Aussi le catapaz hésitait-il; il s’arrêtait; il regardait +autour de lui; il interrogeait la forme des rochers; il cherchait +sur la pierre friable des traces d’indiens. Toute orientation +devenait impossible. + +Glenarvan suivait son guide pas à pas; il comprenait, il sentait +son embarras croissant avec les difficultés du chemin; il n’osait +l’interroger et pensait, non sans raison peut-être, qu’il en est +des muletiers comme de l’instinct des mulets et qu’il vaut mieux +s’en rapporter à lui. + +Pendant une heure encore, le catapaz erra pour ainsi dire à +l’aventure, mais toujours en gagnant des zones plus élevées de la +montagne. Enfin il fut forcé de s’arrêter court. On se trouvait au +fond d’une vallée de peu de largeur, une de ces gorges étroites +que les indiens appellent «quebradas». Un mur de porphyre, taillé +à pic, en fermait l’issue. Le catapaz, après avoir cherché +vainement un passage, mit pied à terre, se croisa les bras, et +attendit. Glenarvan vint à lui. + +«Vous vous êtes égaré? demanda-t-il. + +--Non, _mylord_, répondit le catapaz. + +--Cependant, nous ne sommes pas dans le passage d’Antuco? + +--Nous y sommes. + +--Vous ne vous trompez pas? + +--Je ne me trompe pas. Voici les restes d’un feu qui a servi aux +indiens, et voilà les traces laissées par les troupeaux de juments +et de moutons. + +--Eh bien, on a passé par cette route! + +--Oui, mais on n’y passera plus. Le dernier tremblement de terre +l’a rendue impraticable... + +--Aux mulets, répondit le major, mais non aux hommes. + +--Ah! Ceci vous regarde, répondit le catapaz, j’ai fait ce que +j’ai pu. Mes mules et moi, nous sommes prêts à retourner en +arrière, s’il vous plaît de revenir sur vos pas et de chercher les +autres passages de la cordillère. + +--Et ce sera un retard?... + +--De trois jours, au moins.» + +Glenarvan écoutait en silence les paroles du catapaz. Celui-ci +était évidemment dans les conditions de son marché. Ses mules ne +pouvaient aller plus loin. Cependant, quand la proposition fut +faite de rebrousser chemin, Glenarvan se retourna vers ses +compagnons, et leur dit: + +«Voulez-vous passer quand même? + +--Nous voulons vous suivre, répondit Tom Austin. + +--Et même vous précéder, ajouta Paganel. De quoi s’agit-il, après +tout? De franchir une chaîne de montagnes, dont les versants +opposés offrent une descente incomparablement plus facile! Cela +fait, nous trouverons les _baqueanos_ argentins qui nous guideront +à travers les pampas, et des chevaux rapides habitués à galoper +dans les plaines. En avant donc, et sans hésiter. + +--En avant! s’écrièrent les compagnons de Glenarvan. + +--Vous ne nous accompagnez pas? demanda celui-ci au catapaz. + +--Je suis conducteur de mules, répondit le muletier. + +--À votre aise. + +--On se passera de lui, dit Paganel; de l’autre côté de cette +muraille, nous retrouverons les sentiers d’Antuco, et je me fais +fort de vous conduire au bas de la montagne aussi directement que +le meilleur guide des cordillères.» + +Glenarvan régla donc avec le catapaz, et le congédia, lui, ses +péons et ses mules. Les armes, les instruments et quelques vivres +furent répartis entre les sept voyageurs. D’un commun accord, on +décida que l’ascension serait immédiatement reprise, et que, s’il +le fallait, on voyagerait une partie de la nuit. Sur le talus de +gauche serpentait un sentier abrupt que des mules n’auraient pu +franchir. + +Les difficultés furent grandes, mais, après deux heures de +fatigues et de détours, Glenarvan et ses compagnons se +retrouvèrent sur le passage d’Antuco. + +Ils étaient alors dans la partie andine proprement dite, qui n’est +pas éloignée de l’arête supérieure des cordillères; mais de +sentier frayé, de paso déterminé, il n’y avait plus apparence. +Toute cette région venait d’être bouleversée dans les derniers +tremblements de terre, et il fallut s’élever de plus en plus sur +les croupes de la chaîne. Paganel fut assez décontenancé de ne pas +trouver la route libre, et il s’attendit à de rudes fatigues pour +gagner le sommet des Andes, car leur hauteur moyenne est comprise +entre onze mille et douze mille six cents pieds. Fort +heureusement, le temps était calme, le ciel pur, la saison +favorable; mais en hiver, de mai à octobre, une pareille ascension +eût été impraticable; les froids intenses tuent rapidement les +voyageurs, et ceux qu’ils épargnent n’échappent pas, du moins, aux +violences des «temporales», sortes d’ouragans particuliers à ces +régions, et qui, chaque année, peuplent de cadavres les gouffres +de la cordillère. + +On monta pendant toute la nuit; on se hissait à force de poignets +sur des plateaux presque inaccessibles; on sautait des crevasses +larges et profondes; les bras ajoutés aux bras remplaçaient les +cordes, et les épaules servaient d’échelons; ces hommes intrépides +ressemblaient à une troupe de clowns livrés à toute la folie des +jeux icariens. Ce fut alors que la vigueur de Mulrady et l’adresse +de Wilson eurent mille occasions de s’exercer. Ces deux braves +écossais se multiplièrent; maintes fois, sans leur dévouement et +leur courage, la petite troupe n’aurait pu passer. + +Glenarvan ne perdait pas de vue le jeune Robert, que son âge et sa +vivacité portaient aux imprudences. Paganel, lui, s’avançait avec +une furie toute française. Quant au major, il ne se remuait +qu’autant qu’il le fallait, pas plus, pas moins, et il s’élevait +par un mouvement insensible. + +S’apercevait-il qu’il montait depuis plusieurs heures? Cela n’est +pas certain. Peut-être s’imaginait-il descendre. + +À cinq heures du matin, les voyageurs avaient atteint une hauteur +de sept mille cinq cents pieds, déterminée par une observation +barométrique. Ils se trouvaient alors sur les plateaux +secondaires, dernière limite de la région arborescente. Là +bondissaient quelques animaux qui eussent fait la joie ou la +fortune d’un chasseur; ces bêtes agiles le savaient bien, car +elles fuyaient, et de loin, l’approche des hommes. C’était le +lama, animal précieux des montagnes, qui remplace le mouton, le +bœuf et le cheval, et vit là où ne vivrait pas le mulet. C’était +le chinchilla, petit rongeur doux et craintif, riche en fourrure, +qui tient le milieu entre le lièvre et la gerboise, et auquel ses +pattes de derrière donnent l’apparence d’un kangourou. Rien de +charmant à voir comme ce léger animal courant sur la cime des +arbres à la façon d’un écureuil. + +«Ce n’est pas encore un oiseau, disait Paganel, mais ce n’est déjà +plus un quadrupède.» + +Cependant, ces animaux n’étaient pas les derniers habitants de la +montagne. À neuf mille pieds, sur la limite des neiges +perpétuelles, vivaient encore, et par troupes, des ruminants d’une +incomparable beauté, l’alpaga au pelage long et soyeux, puis cette +sorte de chèvre sans cornes, élégante et fière, dont la laine est +fine, et que les naturalistes ont nommée vigogne. Mais il ne +fallait pas songer à l’approcher, et c’est à peine s’il était +donné de la voir; elle s’enfuyait, on pourrait dire à tire-d’aile, +et glissait sans bruit sur les tapis éblouissants de blancheur. + +À cette heure, l’aspect des régions était entièrement +métamorphosé. De grands blocs de glace éclatants, d’une teinte +bleuâtre dans certains escarpements, se dressaient de toutes parts +et réfléchissaient les premiers rayons du jour. L’ascension devint +très périlleuse alors. On ne s’aventurait plus sans sonder +attentivement pour reconnaître les crevasses. Wilson avait pris la +tête de la file, et du pied il éprouvait le sol des glaciers. Ses +compagnons marchaient exactement sur les empreintes de ses pas, et +évitaient d’élever la voix, car le moindre bruit agitant les +couches d’air pouvait provoquer la chute des masses neigeuses +suspendues à sept ou huit cents pieds au-dessus de leur tête. + +Ils étaient alors parvenus à la région des arbrisseaux, qui, deux +cent cinquante toises plus haut, cédèrent la place aux graminées +et aux cactus. À onze mille pieds, ces plantes elles-mêmes +abandonnèrent le sol aride, et toute trace de végétation disparut. +Les voyageurs ne s’étaient arrêtés qu’une seule fois, à huit +heures, pour réparer leurs forces par un repas sommaire, et, avec +un courage surhumain, ils reprirent l’ascension, bravant des +dangers toujours croissants. Il fallut enfourcher des arêtes +aiguës et passer au-dessus de gouffres que le regard n’osait +sonder. En maint endroit, des croix de bois jalonnaient la route +et marquaient la place de catastrophes multipliées. Vers deux +heures, un immense plateau, sans trace de végétation, une sorte de +désert, s’étendit entre des pics décharnés. L’air était sec, le +ciel d’un bleu cru; à cette hauteur, les pluies sont inconnues, et +les vapeurs ne s’y résolvent qu’en neige ou en grêle. Çà et là, +quelques pics de porphyre ou de basalte trouaient le suaire blanc +comme les os d’un squelette, et, par instants, des fragments de +quartz ou de gneiss, désunis sous l’action de l’air, s’éboulaient +avec un bruit mat, qu’une atmosphère peu dense rendait presque +imperceptible. + +Cependant, la petite troupe, malgré son courage, était à bout de +forces. Glenarvan, voyant l’épuisement de ses compagnons, +regrettait de s’être engagé si avant dans la montagne. Le jeune +Robert se raidissait contre la fatigue, mais il ne pouvait aller +plus loin. À trois heures, Glenarvan s’arrêta. + +«Il faut prendre du repos, dit-il, car il vit bien que personne ne +ferait cette proposition. + +--Prendre du repos? répondit Paganel, mais nous n’avons pas +d’abri. + +--Cependant, c’est indispensable, ne fût-ce que pour Robert. + +--Mais non, _mylord_, répondit le courageux enfant, je puis +encore marcher... Ne vous arrêtez pas... + +--On te portera, mon garçon, répondit Paganel, mais il faut +gagner à tout prix le versant oriental. Là nous trouverons peut-être +quelque hutte de refuge. Je demande encore deux heures de +marche. + +--Est-ce votre avis, à tous? demanda Glenarvan. + +--Oui», répondirent ses compagnons. + +Mulrady ajouta: + +«Je me charge de l’enfant.» + +Et l’on reprit la direction de l’est. Ce furent encore deux heures +d’une ascension effrayante. On montait toujours pour atteindre les +dernières sommités de la montagne. + +La raréfaction de l’air produisait cette oppression douloureuse +connue sous le nom de «puna». Le sang suintait à travers les +gencives et les lèvres par défaut d’équilibre, et peut-être aussi +sous l’influence des neiges, qui à une grande hauteur vicient +évidemment l’atmosphère. Il fallait suppléer au défaut de sa +densité par des inspirations fréquentes, et activer ainsi la +circulation, ce qui fatiguait non moins que la réverbération des +rayons du soleil sur les plaques de neige. Quelle que fût la +volonté de ces hommes courageux, le moment vint donc où les plus +vaillants défaillirent, et le vertige, ce terrible mal des +montagnes, détruisit non seulement leurs forces physiques, mais +aussi leur énergie morale. On ne lutte pas impunément contre des +fatigues de ce genre. Bientôt les chutes devinrent fréquentes, et +ceux qui tombaient n’avançaient qu’en se traînant sur les genoux. + +Or, l’épuisement allait mettre un terme à cette ascension trop +prolongée, et Glenarvan ne considérait pas sans terreur +l’immensité des neiges, le froid dont elles imprégnaient cette +région funeste, l’ombre qui montait vers ces cimes désolées, le +défaut d’abri pour la nuit, quand le major l’arrêta, et d’un ton +calme: + +«Une hutte», dit-il. + + +Chapitre XIII +_Descente de la cordillère_ + +Tout autre que Mac Nabbs eût passé cent fois à côté, autour, au-dessus +même de cette hutte, sans en soupçonner l’existence. Une +extumescence du tapis de neige la distinguait à peine des rocs +environnants. Il fallut la déblayer. Après une demi-heure d’un +travail opiniâtre, Wilson et Mulrady eurent dégagé l’entrée de la +«_casucha_». Et la petite troupe s’y blottit avec empressement. + +Cette _casucha_, construite par les indiens, était faite +«d’adobes», espèce de briques cuites au soleil; elle avait la +forme d’un cube de douze pieds sur chaque face, et se dressait au +sommet d’un bloc de basalte. Un escalier de pierre conduisait à la +porte, seule ouverture de la cahute, et, quelque étroite qu’elle +fût, les ouragans, la neige ou la grêle, savaient bien s’y frayer +un passage, lorsque les temporales les déchaînaient dans la +montagne. + +Dix personnes pouvaient aisément y tenir place, et si ses murs +n’eussent pas été suffisamment étanches dans la saison des pluies, +à cette époque du moins ils garantissaient à peu près contre un +froid intense que le thermomètre portait à dix degrés au-dessous +de zéro. D’ailleurs, une sorte de foyer avec tuyau de briques fort +mal rejointoyées permettait d’allumer du feu et de combattre +efficacement la température extérieure. + +«Voilà un gîte suffisant, dit Glenarvan, s’il n’est pas +confortable. La providence nous y a conduits, et nous ne pouvons +faire moins que de l’en remercier. + +--Comment donc, répondit Paganel, mais c’est un palais! Il n’y +manque que des factionnaires et des courtisans. Nous serons +admirablement ici. + +--Surtout quand un bon feu flambera dans l’âtre, dit Tom Austin, +car si nous avons faim nous n’avons pas moins froid, il me semble, +et, pour ma part, un bon fagot me réjouirait plus qu’une tranche +de venaison. + +--Eh bien, Tom, répondit Paganel, on tâchera de trouver du +combustible. + +--Du combustible au sommet des cordillères! dit Mulrady en +secouant la tête d’un air de doute. + +--Puisqu’on a fait une cheminée dans cette _casucha_, répondit le +major, c’est probablement parce qu’on trouve ici quelque chose à +brûler. + +--Notre ami Mac Nabbs a raison, dit Glenarvan; disposez tout pour +le souper; je vais aller faire le métier de bûcheron. + +--Je vous accompagne avec Wilson, répondit Paganel. + +--Si vous avez besoin de moi?... Dit Robert en se levant. + +--Non, repose-toi, mon brave garçon, répondit Glenarvan. Tu seras +un homme à l’âge où d’autres ne sont encore que des enfants!» + +Glenarvan, Paganel et Wilson sortirent de la _casucha_. Il était +six heures du soir. Le froid piquait vivement malgré le calme +absolu de l’atmosphère. Le bleu du ciel s’assombrissait déjà, et +le soleil effleurait de ses derniers rayons les hauts pics des +plateaux andins. Paganel, ayant emporté son baromètre, le +consulta, et vit que le mercure se maintenait à 0, 495 +millimètres. La dépression de la colonne barométrique +correspondait à une élévation de onze mille sept cents pieds. +Cette région des cordillères avait donc une altitude inférieure de +neuf cent dix mètres seulement à celle du Mont Blanc. Si ces +montagnes eussent présenté les difficultés dont est hérissé le +géant de la Suisse, si seulement les ouragans et les tourbillons +se fussent déchaînés contre eux, pas un des voyageurs n’eût +franchi la grande chaîne du nouveau-monde. + +Glenarvan et Paganel, arrivés sur un monticule de porphyre, +portèrent leurs regards à tous les points de l’horizon. Ils +occupaient alors le sommet des _nevados_ de la Cordillère, et +dominaient un espace de quarante milles carrés. À l’est, les +versants s’abaissaient en rampes douces par des pentes praticables +sur lesquelles les péons se laissent glisser pendant l’espace de +plusieurs centaines de toises. Au loin, des traînées +longitudinales de pierre et de blocs erratiques, repoussés par le +glissement des glaciers, formaient d’immenses lignes de moraines. +Déjà la vallée du Colorado se noyait dans une ombre montante, +produite par l’abaissement du soleil; les reliefs du terrain, les +saillies, les aiguilles, les pics, éclairés par ses rayons, +s’éteignaient graduellement, et l’assombrissement se faisait peu à +peu sur tout le versant oriental des Andes. Dans l’ouest, la +lumière éclairait encore les contreforts qui soutiennent la paroi +à pic des flancs occidentaux. + +C’était un éblouissement de voir les rocs et les glaciers baignés +dans cette irradiation de l’astre du jour. Vers le nord ondulait +une succession de cimes qui se confondaient insensiblement et +formaient comme une ligne tremblée sous un crayon inhabile. L’œil +s’y perdait confusément. Mais au sud, au contraire, le spectacle +devenait splendide, et, avec la nuit tombante, il allait prendre +de sublimes proportions. En effet, le regard s’enfonçant dans la +vallée sauvage du Torbido, dominait l’Antuco, dont le cratère +béant se creusait à deux milles de là. Le volcan rugissait comme +un monstre énorme, semblable aux léviathans des jours +apocalyptiques, et vomissait d’ardentes fumées mêlées à des +torrents d’une flamme fuligineuse. Le cirque de montagnes qui +l’entourait paraissait être en feu; des grêles de pierres +incandescentes, des nuages de vapeurs rougeâtres, des fusées de +laves, se réunissaient en gerbes étincelantes. Un immense éclat, +qui s’accroissait d’instant en instant, une déflagration +éblouissante emplissait ce vaste circuit de ses réverbérations +intenses, tandis que le soleil, dépouillé peu à peu de ses lueurs +crépusculaires, disparaissait comme un astre éteint dans les +ombres de l’horizon. + +Paganel et Glenarvan seraient restés longtemps à contempler cette +lutte magnifique des feux de la terre et des feux du ciel; les +bûcherons improvisés faisaient place aux artistes; mais Wilson, +moins enthousiaste, les rappela au sentiment de la situation. Le +bois manquait, il est vrai; heureusement, un lichen maigre et sec +revêtait les rocs; on en fit une ample provision, ainsi que d’une +certaine plante nommée «llaretta», dont la racine pouvait brûler +suffisamment. Ce précieux combustible rapporté à la _casucha_, on +l’entassa dans le foyer. Le feu fut difficile à allumer et surtout +à entretenir. L’air très raréfié ne fournissait plus assez +d’oxygène à son alimentation; du moins ce fut la raison donnée par +le major. + +«En revanche, ajoutait-il, l’eau n’aura pas besoin de cent degrés +de chaleur pour bouillir; ceux qui aiment le café fait avec de +l’eau à cent degrés seront forcés de s’en passer, car à cette +hauteur l’ébullition se manifestera avant quatre-vingt-dix +degrés.» + +Mac Nabbs ne se trompait pas, et le thermomètre plongé dans l’eau +de la chaudière, dès qu’elle fut bouillante, ne marqua que quatre-vingt-sept +degrés. Ce fut avec volupté que chacun but quelques +gorgées de café brûlant; quant à la viande sèche, elle parut un +peu insuffisante, ce qui provoqua de la part de Paganel une +réflexion aussi sensée qu’inutile. + +«Parbleu, dit-il, il faut avouer qu’une grillade de lama ne serait +pas à dédaigner! on dit que cet animal remplace le bœuf et le +mouton, et je serais bien aise de savoir si c’est au point de vue +alimentaire! + +--Comment! dit le major, vous n’êtes pas content de notre souper, +savant Paganel? + +--Enchanté, mon brave major; cependant j’avoue qu’un plat de +venaison serait le bienvenu. + +--Vous êtes un sybarite, dit Mac Nabbs. + +--J’accepte le qualificatif, major; mais vous-même, et quoique +vous en disiez, vous ne bouderiez pas devant un beefsteak +quelconque! + +--Cela est probable, répondit le major. + +--Et si l’on vous priait d’aller vous poster à l’affût malgré le +froid et la nuit, vous iriez sans faire une réflexion? + +--Évidemment, et pour peu que cela vous plaise...» + +Les compagnons de Mac Nabbs n’avaient pas eu le temps de le +remercier et d’enrayer son incessante obligeance, que des +hurlements lointains se firent entendre. Ils se prolongeaient +longuement. Ce n’étaient pas là des cris d’animaux isolés, mais +ceux d’un troupeau qui s’approchait avec rapidité. + +La providence, après avoir fourni la cahute, voulait-elle donc +offrir le souper? Ce fut la réflexion du géographe. Mais Glenarvan +rabattit un peu de sa joie en lui faisant observer que les +quadrupèdes de la cordillère ne se rencontrent jamais sur une zone +si élevée. + +«Alors, d’où vient ce bruit? dit Tom Austin. Entendez-vous comme +il s’approche! + +--Une avalanche? dit Mulrady. + +--Impossible! Ce sont de véritables hurlements, répliqua Paganel. + +--Voyons, dit Glenarvan. + +--Et voyons en chasseurs», répondit le major qui prit sa +carabine. + +Tous s’élancèrent hors de la _casucha_. La nuit était venue, +sombre et constellée. La lune ne montrait pas encore le disque à +demi rongé de sa dernière phase. + +Les sommets du nord et de l’est disparaissaient dans les ténèbres, +et le regard ne percevait plus que la silhouette fantastique de +quelques rocs dominants. Les hurlements, --des hurlements de +bêtes effarées, --redoublaient. Ils venaient de la partie +ténébreuse des cordillères. Que se passait-il? + +Soudain, une avalanche furieuse arriva, mais une avalanche d’êtres +animés et fous de terreur. Tout le plateau sembla s’agiter. De ces +animaux, il en venait des centaines, des milliers peut-être, qui, +malgré la raréfaction de l’air, produisaient un vacarme +assourdissant. Étaient-ce des bêtes fauves de la pampa ou +seulement une troupe de lamas et de vigognes? Glenarvan, Mac +Nabbs, Robert, Austin, les deux matelots, n’eurent que le temps de +se jeter à terre, pendant que ce tourbillon vivant passait à +quelques pieds au-dessus d’eux. + +Paganel, qui, en sa qualité de nyctalope, se tenait debout pour +mieux voir, fut culbuté en un clin d’œil. + +En ce moment la détonation d’une arme à feu éclata. + +Le major avait tiré au jugé. Il lui sembla qu’un animal tombait à +quelques pas de lui, tandis que toute la bande, emportée par son +irrésistible élan et redoublant ses clameurs, disparaissait sur +les pentes éclairées par la réverbération du volcan. + +«Ah! Je les tiens, dit une voix, --la voix de Paganel. + +--Et que tenez-vous? demanda Glenarvan. + +--Mes lunettes, parbleu! C’est bien le moins qu’on perde ses +lunettes dans une pareille bagarre! + +--Vous n’êtes pas blessé?... + +--Non, un peu piétiné. Mais par qui? + +--Par ceci», répondit le major, en traînant après lui l’animal +qu’il avait abattu. + +Chacun se hâta de regagner la cahute, et à la lueur du foyer on +examina le «coup de fusil» de Mac Nabbs. + +C’était une jolie bête, ressemblant à un petit chameau sans bosse; +elle avait la tête fine, le corps aplati, les jambes longues et +grêles, le poil fin, le pelage café au lait, et le dessous du +ventre tacheté de blanc. À peine Paganel l’eut-il regardée, qu’il +s’écria: + +«C’est un guanaque! + +--Qu’est-ce que c’est qu’un guanaque? demanda Glenarvan. + +--Une bête qui se mange, répondit Paganel. + +--Et c’est bon? + +--Savoureux. Un mets de l’olympe. Je savais bien que nous +aurions de la viande fraîche pour souper. Et quelle viande! Mais +qui va découper l’animal? + +--Moi, dit Wilson. + +--Bien, je me charge de le faire griller, répliqua Paganel. + +--Vous êtes donc cuisinier, Monsieur Paganel? dit Robert. + +--Parbleu, mon garçon, puisque je suis français! Dans un français +il y a toujours un cuisinier.» + +Cinq minutes après, Paganel déposa de larges tranches de venaison +sur les charbons produits par la racine de _llaretta_. Dix minutes +plus tard, il servit à ses compagnons cette viande fort +appétissante sous le nom de «filets de guanaque». + +Personne ne fit de façons, et chacun y mordit à pleines dents. + +Mais, à la grande stupéfaction du géographe, une grimace générale, +accompagnée d’un «pouah» unanime, accueillit la première bouchée. + +«C’est horrible! dit l’un. + +--Ce n’est pas mangeable!» répliqua l’autre. + +Le pauvre savant, quoi qu’il en eût, dut convenir que cette +grillade ne pouvait être acceptée, même par des affamés. On +commençait donc à lui lancer quelques plaisanteries, qu’il +entendait parfaitement, du reste, et à dauber son «mets de +l’olympe»; lui-même cherchait la raison pour laquelle cette chair +de guanaque, véritablement bonne et très estimée, était devenue +détestable entre ses mains, quand une réflexion subite traversa +son cerveau. + +«J’y suis, s’écria-t-il! Eh parbleu! J’y suis, j’ai trouvé! + +--Est-ce que c’est de la viande trop avancée? demanda +tranquillement Mac Nabbs. + +--Non, major intolérant, mais de la viande qui a trop marché! +Comment ai-je pu oublier cela? + +--Que voulez-vous dire? Monsieur Paganel, demanda Tom Austin. + +--Je veux dire que le guanaque n’est bon que lorsqu’il a été tué +au repos; si on le chasse longtemps, s’il fournit une longue +course, sa chair n’est plus mangeable. Je puis donc affirmer au +goût que cet animal venait de loin, et par conséquent le troupeau +tout entier. + +--Vous êtes certain de ce fait? dit Glenarvan. + +--Absolument certain. + +--Mais quel événement, quel phénomène a pu effrayer ainsi ces +animaux et les chasser à l’heure où ils devraient être +paisiblement endormis dans leur gîte? + +--À cela, mon cher Glenarvan, dit Paganel, il m’est impossible de +vous répondre. Si vous m’en croyez, allons dormir sans en chercher +plus long. Pour mon compte, je meurs de sommeil. Dormons-nous, +major? + +--Dormons, Paganel.» + +Sur ce, chacun s’enveloppa de son _poncho_, le feu fut ravivé pour +la nuit, et bientôt dans tous les tons et sur tous les rythmes +s’élevèrent des ronflements formidables, au milieu desquels la +basse du savant géographe soutenait l’édifice harmonique. + +Seul, Glenarvan ne dormit pas. De secrètes inquiétudes le tenaient +dans un état de fatigante insomnie. Il songeait involontairement à +ce troupeau fuyant dans une direction commune, à son effarement +inexplicable. Les guanaques ne pouvaient être poursuivis par des +bêtes fauves. + +À cette hauteur, il n’y en a guère, et de chasseurs encore moins. +Quelle terreur les précipitait donc vers les abîmes de l’Antuco, +et quelle en était la cause? Glenarvan avait le pressentiment d’un +danger prochain. + +Cependant, sous l’influence d’un demi-assoupissement, ses idées se +modifièrent peu à peu, et les craintes firent place à l’espérance. +Il se vit au lendemain, dans la plaine des Andes. Là devaient +commencer véritablement ses recherches, et le succès n’était peut-être +pas loin. Il songea au capitaine Grant, à ses deux matelots +délivrés d’un dur esclavage. + +Ces images passaient rapidement devant son esprit, à chaque +instant distrait par un pétillement du feu, une étincelle +crépitant dans l’air, une flamme vivement oxygénée qui éclairait +la face endormie de ses compagnons, et agitait quelque ombre +fuyante sur les murs de la _casucha_. Puis, ses pressentiments +revenaient avec plus d’intensité. Il écoutait vaguement les bruits +extérieurs, difficiles à expliquer sur ces cimes solitaires? + +À un certain moment, il crut surprendre des grondements éloignés, +sourds, menaçants, comme les roulements d’un tonnerre qui ne +viendrait pas du ciel. Or, ces grondements ne pouvaient appartenir +qu’à un orage déchaîné sur les flancs de la montagne, à quelques +milles pieds au-dessous de son sommet. + +Glenarvan voulut constater le fait, et sortit. + +La lune se levait alors. L’atmosphère était limpide et calme. Pas +un nuage, ni en haut, ni en bas. Çà et là, quelques reflets +mobiles des flammes de l’Antuco. Nul orage, nul éclair. Au zénith +étincelaient des milliers d’étoiles. Pourtant les grondements +duraient toujours: ils semblaient se rapprocher et courir à +travers la chaîne des Andes. Glenarvan rentra plus inquiet, se +demandant quel rapport existait entre ces ronflements souterrains +et la fuite des guanaques. Y avait-il là un effet et une cause? Il +regarda sa montre, qui marquait deux heures du matin. + +Cependant, n’ayant point la certitude d’un danger immédiat, il +n’éveilla pas ses compagnons, que la fatigue tenait pesamment +endormis, et il tomba lui-même dans une lourde somnolence qui dura +plusieurs heures. + +Tout d’un coup, de violents fracas le remirent sur pied. C’était +un assourdissant vacarme, comparable au bruit saccadé que feraient +d’innombrables caissons d’artillerie roulant sur un pavé sonore. +Soudain Glenarvan sentit le sol manquer à ses pieds; il vit la +_casucha_ osciller et s’entr’ouvrir. + +«Alerte!» s’écria-t-il. + +Ses compagnons, tous réveillés et renversés pêle-mêle, étaient +entraînés sur une pente rapide. + +Le jour se levait alors, et la scène était effrayante. La forme +des montagnes changeait subitement: les cônes se tronquaient; les +pics chancelants disparaissaient comme si quelque trappe +s’entr’ouvrait sous leur base. Par suite d’un phénomène +particulier aux cordillères, un massif, large de plusieurs milles, +se déplaçait tout entier et glissait vers la plaine. + +«Un tremblement de terre!» s’écria Paganel. + +Il ne se trompait pas. C’était un de ces cataclysmes fréquents sur +la lisière montagneuse du Chili, et précisément dans cette région +où Copiapo a été deux fois détruit, et Santiago renversé quatre +fois en quatorze ans. Cette portion du globe est travaillée par +les feux de la terre, et les volcans de cette chaîne d’origine +récente n’offrent que d’insuffisantes soupapes à la sortie des +vapeurs souterraines. De là ces secousses incessantes, connues +sous le nom de «tremblores». + +Cependant, ce plateau auquel se cramponnaient sept hommes +accrochés à des touffes de lichen, étourdis, épouvantés, glissait +avec la rapidité d’un express, c’est-à-dire une vitesse de +cinquante milles à l’heure. Pas un cri n’était possible, pas un +mouvement pour fuir ou s’enrayer. On n’aurait pu s’entendre. Les +roulements intérieurs, le fracas des avalanches, le choc des +masses de granit et de basalte, les tourbillons d’une neige +pulvérisée, rendaient toute communication impossible. Tantôt, le +massif dévalait sans heurts ni cahots; tantôt, pris d’un mouvement +de tangage et de roulis comme le pont d’un navire secoué par la +houle, côtoyant des gouffres dans lesquels tombaient des morceaux +de montagne, déracinant les arbres séculaires, il nivelait avec la +précision d’une faux immense toutes les saillies du versant +oriental. + +Que l’on songe à la puissance d’une masse pesant plusieurs +milliards de tonnes, lancée avec une vitesse toujours croissante +sous un angle de cinquante degrés. + +Ce que dura cette chute indescriptible, nul n’aurait pu l’évaluer. +À quel abîme elle devait aboutir, nul n’eût osé le prévoir. Si +tous étaient là, vivants, ou si l’un d’eux gisait déjà au fond +d’un abîme, nul encore n’aurait pu le dire. Étouffés par la +vitesse de la course, glacés par l’air froid qui les pénétrait, +aveuglés par les tourbillons de neige, ils haletaient, anéantis, +presque inanimés, et ne s’accrochaient aux rocs que par un suprême +instinct de conservation. + +Tout d’un coup, un choc d’une incomparable violence les arracha de +leur glissant véhicule. Ils furent lancés en avant et roulèrent +sur les derniers échelons de la montagne. Le plateau s’était +arrêté net. + +Pendant quelques minutes, nul ne bougea. Enfin, l’un se releva +étourdi du coup, mais ferme encore, --le major. Il secoua la +poussière qui l’aveuglait, puis il regarda autour de lui. Ses +compagnons, étendus dans un cercle restreint, comme les grains de +plomb d’un fusil qui ont fait balle, étaient renversés les uns sur +les autres. + +Le major les compta. Tous, moins un, gisaient sur le sol. Celui +qui manquait, c’était Robert Grant. + + +Chapitre XIV +_Le coup de fusil de la providence_ + +Le versant oriental de la cordillère des Andes est fait de longues +pentes qui vont se perdre insensiblement à la plaine, sur laquelle +une portion du massif s’était subitement arrêtée. Dans cette +contrée nouvelle, tapissée de pâturages épais, hérissée d’arbres +magnifiques, un nombre incalculable de ces pommiers plantés au +temps de la conquête étincelaient de fruits dorés et formaient des +forêts véritables. C’était un coin de l’opulente Normandie jeté +dans les régions platéennes, et, en toute autre circonstance, +l’œil d’un voyageur eût été frappé de cette transition subite du +désert à l’oasis, des cimes neigeuses aux prairies verdoyantes, de +l’hiver à l’été. + +Le sol avait repris, d’ailleurs, une immobilité absolue. Le +tremblement de terre s’était apaisé, et sans doute les forces +souterraines exerçaient plus loin leur action dévastatrice, car la +chaîne des Andes est toujours en quelque endroit agitée ou +tremblante. Cette fois, la commotion avait été d’une violence +extrême. La ligne des montagnes se trouvait entièrement modifiée. +Un panorama nouveau de cimes, de crêtes et de pics se découpait +sur le fond bleu du ciel, et le guide des pampas y eût en vain +cherché ses points de repère accoutumés. + +Une admirable journée se préparait; les rayons du soleil, sorti de +son lit humide du Pacifique, glissaient sur les plaines argentines +et se plongeaient déjà dans les flots de l’autre océan. Il était +huit heures du matin. + +Lord Glenarvan et ses compagnons, ranimés par les soins du major, +revinrent peu à peu à la vie. En somme, ils avaient subi un +étourdissement effroyable, mais rien de plus. La cordillère était +descendue, et ils n’auraient eu qu’à s’applaudir d’un moyen de +locomotion dont la nature avait fait tous les frais, si l’un +d’eux, le plus faible, un enfant, Robert Grant, n’eût manqué à +l’appel. + +Chacun l’aimait, ce courageux garçon, Paganel qui s’était +particulièrement attaché à lui, le major malgré sa froideur, tous, +et surtout Glenarvan. + +Ce dernier, quand il apprit la disparition de Robert, fut +désespéré. Il se représentait le pauvre enfant englouti dans +quelque abîme, et appelant d’une voix inutile celui qu’il nommait +son second père. + +«Mes amis, mes amis, dit-il en retenant à peine ses larmes, il +faut le chercher, il faut le retrouver! Nous ne pouvons +l’abandonner ainsi! Pas une vallée, pas un précipice, pas un abîme +qui ne doive être fouillé jusqu’au fond! on m’attachera par une +corde! on m’y descendra! Je le veux, vous m’entendez! Je le veux! +Fasse le ciel que Robert respire encore! Sans lui, comment +oserions-nous retrouver son père, et de quel droit sauver le +capitaine Grant, si son salut a coûté la vie à son enfant!» + +Les compagnons de Glenarvan l’écoutaient sans répondre; ils +sentaient qu’il cherchait dans leur regard quelque lueur +d’espérance, et ils baissaient les yeux. + +«Eh bien, reprit Glenarvan, vous m’avez entendu! Vous vous taisez! +Vous n’espérez plus rien! Rien!» + +Il y eut quelques instants de silence; puis, Mac Nabbs prit la +parole et dit: + +«Qui de vous, mes amis, se rappelle à quel instant Robert a +disparu?» + +À cette demande, aucune réponse ne fut faite. + +«Au moins, reprit le major, vous me direz près de qui se trouvait +l’enfant pendant la descente de la cordillère? + +--Près de moi, répondit Wilson. + +--Eh bien, jusqu’à quel moment l’as-tu vu près de toi? Rappelle +tes souvenirs. Parle. + +--Voici tout ce dont je me souviens, répondit Wilson. Robert +Grant était encore à mes côtés, la main crispée à une touffe de +lichen, moins de deux minutes avant le choc qui a terminé notre +descente. + +--Moins de deux minutes! Fais bien attention, Wilson, les minutes +ont dû te paraître longues! + +--Ne te trompes-tu pas? + +--Je ne crois pas me tromper... C’est bien cela... Moins de deux +minutes! + +--Bon! dit Mac Nabbs. Et Robert se trouvait-il placé à ta gauche +ou à ta droite? + +--À ma gauche. Je me rappelle que son _poncho_ fouettait ma +figure. + +--Et toi, par rapport à nous, tu étais placé?... + +--Également sur la gauche. + +--Ainsi, Robert n’a pu disparaître que de ce côté, dit le major, +se tournant vers la montagne et indiquant sa droite. J’ajouterai +qu’en tenant compte du temps écoulé depuis sa disparition, +l’enfant doit être tombé sur la partie de la montagne comprise +entre le sol et deux milles de hauteur. C’est là qu’il faut le +chercher, en nous partageant les différentes zones, et c’est là +que nous le retrouverons.» + +Pas une parole ne fut ajoutée. Les six hommes, gravissant les +pentes de la cordillère, s’échelonnèrent sur sa croupe à diverses +hauteurs et commencèrent leur exploration. Ils se maintenaient +constamment à droite de la ligne de descente, fouillant les +moindres fissures, descendant au fond des précipices comblés en +partie par les débris du massif, et plus d’un en sortit les +vêtements en lambeaux, les pieds et les mains ensanglantés, après +avoir exposé sa vie. Toute cette portion des Andes, sauf quelques +plateaux inaccessibles, fut scrupuleusement fouillée pendant de +longues heures, sans qu’aucun de ces braves gens songeât à prendre +du repos. Vaines recherches. + +L’enfant avait trouvé non seulement la mort dans la montagne, mais +aussi un tombeau dont la pierre, faite de quelque roc énorme, +s’était à jamais refermée sur lui. + +Vers une heure, Glenarvan et ses compagnons, brisés, anéantis, se +retrouvaient au fond de la vallée. + +Glenarvan était en proie à une douleur violente; il parlait à +peine, et de ses lèvres sortaient ces seuls mots entrecoupés de +soupirs: + +«Je ne m’en irai pas! Je ne m’en irai pas!» + +Chacun comprit cette obstination devenue une idée fixe, et la +respecta. + +«Attendons, dit Paganel au major et à Tom Austin. Prenons quelque +repos, et réparons nos forces. Nous en avons besoin, soit pour +recommencer nos recherches, soit pour continuer notre route. + +--Oui, répondit Mac Nabbs, et restons, puisque Edward veut +demeurer! Il espère. Mais qu’espère-t-il? + +--Dieu le sait, dit Tom Austin. + +--Pauvre Robert!» répondit Paganel en s’essuyant les yeux. + +Les arbres poussaient en grand nombre dans la vallée. + +Le major choisit un groupe de hauts caroubiers, sous lesquels il +fit établir un campement provisoire. + +Quelques couvertures, les armes, un peu de viande séchée et du +riz, voilà ce qui restait aux voyageurs. Un _rio_ coulait non +loin, qui fournit une eau encore troublée par l’avalanche. Mulrady +alluma du feu sur l’herbe, et bientôt il offrit à son maître une +boisson chaude et réconfortante. Mais Glenarvan la refusa et +demeura étendu sur son _poncho_ dans une profonde prostration. + +La journée se passa ainsi. La nuit vint, calme et tranquille comme +la nuit précédente. Pendant que ses compagnons demeuraient +immobiles, quoique inassoupis, Glenarvan remonta les pentes de la +cordillère. Il prêtait l’oreille, espérant toujours qu’un dernier +appel parviendrait jusqu’à lui. Il s’aventura loin, haut, seul, +collant son oreille contre terre, écoutant et comprimant les +battements de son cœur, appelant d’une voix désespérée. + +Pendant toute la nuit, le pauvre lord erra dans la montagne. +Tantôt Paganel, tantôt le major le suivaient, prêts à lui porter +secours sur les crêtes glissantes et au bord des gouffres où +l’entraînait son inutile imprudence. Mais ses derniers efforts +furent stériles, et à ces cris mille fois jetés de «Robert! +Robert!» l’écho seul répondit en répétant ce nom regretté. + +Le jour se leva. Il fallut aller chercher Glenarvan sur les +plateaux éloignés, et, malgré lui, le ramener au campement. Son +désespoir était affreux. Qui eût osé lui parler de départ et lui +proposer de quitter cette vallée funeste? Cependant, les vivres +manquaient. Non loin devaient se rencontrer les guides argentins +annoncés par le muletier, et les chevaux nécessaires à la +traversée des pampas. Revenir sur ses pas offrait plus de +difficultés que marcher en avant. D’ailleurs, c’était à l’océan +Atlantique que rendez-vous avait été donné au _Duncan_. Toutes les +raisons graves ne permettaient pas un plus long retard, et, dans +l’intérêt de tous, l’heure de partir ne pouvait être reculée. + +Ce fut Mac Nabbs qui tenta d’arracher Glenarvan à sa douleur. +Longtemps il parla sans que son ami parût l’entendre. Glenarvan +secouait la tête. + +Quelques mots, cependant, entr’ouvrirent ses lèvres. + +«Partir? dit-il. + +--Oui! Partir. + +--Encore une heure! + +--Oui, encore une heure», répondit le digne major. + +Et, l’heure écoulée, Glenarvan demanda en grâce qu’une autre heure +lui fût accordée. On eût dit un condamné implorant une +prolongation d’existence. + +Ce fut ainsi jusqu’à midi environ. Alors Mac Nabbs, de l’avis de +tous, n’hésita plus, et dit à Glenarvan qu’il fallait partir, et +que d’une prompte résolution dépendait la vie de ses compagnons. + +«Oui! oui! répondit Glenarvan. Partons! partons!» + +Mais, en parlant ainsi, ses yeux se détournaient de Mac Nabbs; son +regard fixait un point noir dans les airs. Soudain, sa main se +leva et demeura immobile comme si elle eût été pétrifiée. + +«Là! Là, dit-il, voyez! Voyez!» + +Tous les regards se portèrent vers le ciel, et dans la direction +si impérieusement indiquée. En ce moment, le point noir +grossissait visiblement. C’était un oiseau qui planait à une +hauteur incommensurable. + +«Un condor, dit Paganel. + +--Oui, un condor, répondit Glenarvan. Qui sait? Il vient! Il +descend! Attendons!» + +Qu’espérait Glenarvan? Sa raison s’égarait-elle? + +«Qui sait?» avait-il dit. + +Paganel ne s’était pas trompé. Le condor devenait plus visible +d’instants en instants. Ce magnifique oiseau, jadis révéré des +incas, est le roi des Andes méridionales. Dans ces régions, il +atteint un développement extraordinaire. + +Sa force est prodigieuse, et souvent il précipite des bœufs au +fond des gouffres. Il s’attaque aux moutons, aux chevaux, aux +jeunes veaux errants par les plaines, et les enlève dans ses +serres à de grandes hauteurs. Il n’est pas rare qu’il plane à +vingt mille pieds au-dessus du sol, c’est-à-dire à cette limite +que l’homme ne peut pas franchir. De là, invisible aux meilleures +vues, ce roi des airs promène un regard perçant sur les régions +terrestres, et distingue les plus faibles objets avec une +puissance de vision qui fait l’étonnement des naturalistes. + +Qu’avait donc vu ce condor? Un cadavre, celui de Robert Grant!» +Qui sait?» répétait Glenarvan, sans le perdre du regard. L’énorme +oiseau s’approchait, tantôt planant, tantôt tombant avec la +vitesse des corps inertes abandonnés dans l’espace. Bientôt il +décrivit des cercles d’un large rayon, à moins de cent toises du +sol. On le distinguait parfaitement. Il mesurait plus de quinze +pieds d’envergure. Ses ailes puissantes le portaient sur le fluide +aérien presque sans battre, car c’est le propre des grands oiseaux +de voler avec un calme majestueux, tandis que pour les soutenir +dans l’air il faut aux insectes mille coups d’ailes par seconde. + +Le major et Wilson avaient saisi leur carabine, Glenarvan les +arrêta d’un geste. Le condor enlaçait dans les replis de son vol +une sorte de plateau inaccessible situé à un quart de mille sur +les flancs de la cordillère. Il tournait avec une rapidité +vertigineuse, ouvrant, refermant ses redoutables serres, et +secouant sa crête cartilagineuse. + +«C’est là! Là!» s’écria Glenarvan. + +Puis, soudain, une pensée traversa son esprit. + +«Si Robert est encore vivant! s’écria-t-il en poussant une +exclamation terrible, cet oiseau... Feu! Mes amis! Feu!» + +Mais il était trop tard. Le condor s’était dérobé derrière de +hautes saillies de roc. Une seconde s’écoula, une seconde que +l’aiguille dut mettre un siècle à battre! Puis l’énorme oiseau +reparut pesamment chargé et s’élevant d’un vol plus lourd. + +Un cri d’horreur se fit entendre. Aux serres du condor un corps +inanimé apparaissait suspendu et ballotté, celui de Robert Grant. +L’oiseau l’enlevait par ses vêtements et se balançait dans les +airs à moins de cent cinquante pieds au-dessus du campement; il +avait aperçu les voyageurs, et, cherchant à s’enfuir avec sa +lourde proie, il battait violemment de l’aile les couches +atmosphériques. + +«Ah! s’écria Glenarvan, que le cadavre de Robert se brise sur ces +rocs, plutôt que de servir...» + +Il n’acheva pas, et, saisissant la carabine de Wilson, il essaya +de coucher en joue le condor. + +Mais son bras tremblait. Il ne pouvait fixer son arme. Ses yeux se +troublaient. + +«Laissez-moi faire», dit le major. + +Et l’œil calme, la main assurée, le corps immobile, il visa +l’oiseau qui se trouvait déjà à trois cents pieds de lui. + +Mais il n’avait pas encore pressé la gâchette de sa carabine, +qu’une détonation retentit dans le fond de la vallée; une fumée +blanche fusa entre deux masses de basalte, et le condor, frappé à +la tête, tomba peu à peu en tournoyant, soutenu par ses grandes +ailes déployées qui formaient parachute. Il n’avait pas lâché sa +proie, et ce fut avec une certaine lenteur qu’il s’affaissa sur le +sol, à dix pas des berges du ruisseau. + +«À nous! à nous!» dit Glenarvan. + +Et sans chercher d’où venait ce coup de fusil providentiel, il se +précipita vers le condor. Ses compagnons le suivirent en courant. + +Quand ils arrivèrent, l’oiseau était mort, et le corps de Robert +disparaissait sous ses larges ailes. Glenarvan se jeta sur le +cadavre de l’enfant, l’arracha aux serres de l’oiseau, l’étendit +sur l’herbe, et pressa de son oreille la poitrine de ce corps +inanimé. + +Jamais plus terrible cri de joie ne s’échappa de lèvres humaines, +qu’à ce moment où Glenarvan se releva en répétant: + +«Il vit! Il vit encore!» + +En un instant, Robert fut dépouillé de ses vêtements, et sa figure +baignée d’eau fraîche. Il fit un mouvement, il ouvrit les yeux, il +regarda, il prononça quelques paroles, et ce fut pour dire: + +«Ah! vous, _mylord_... Mon père!...» + +Glenarvan ne put répondre; l’émotion l’étouffait, et, +s’agenouillant, il pleura près de cet enfant si miraculeusement +sauvé. + + +Chapitre XV +_L’espagnol de Jacques Paganel_ + +Après l’immense danger auquel il venait d’échapper, Robert en +courut un autre, non moins grand, celui d’être dévoré de caresses. +Quoiqu’il fût bien faible encore, pas un de ces braves gens ne +résista au désir de le presser sur son cœur. Il faut croire que +ces bonnes étreintes ne sont pas fatales aux malades, car l’enfant +n’en mourut pas. Au contraire. + +Mais après le sauvé, on pensa au sauveur, et ce fut naturellement +le major qui eut l’idée de regarder autour de lui. À cinquante pas +du _rio_, un homme d’une stature très élevée se tenait immobile +sur un des premiers échelons de la montagne. Un long fusil +reposait à ses pieds. Cet homme, subitement apparu, avait les +épaules larges, les cheveux longs et rattachés avec des cordons de +cuir. Sa taille dépassait six pieds. Sa figure bronzée était rouge +entre les yeux et la bouche, noire à la paupière inférieure, et +blanche au front. Vêtu à la façon des patagons des frontières, +l’indigène portait un splendide manteau décoré d’arabesques +rouges, fait avec le dessous du cou et des jambes d’un guanaque, +cousu de tendons d’autruche, et dont la laine soyeuse était +retournée à l’extérieur. Sous son manteau s’appliquait un vêtement +de peau de renard serré à la taille, et qui par devant se +terminait en pointe. À sa ceinture pendait un petit sac renfermant +les couleurs qui lui servaient à peindre son visage. Ses bottes +étaient formées d’un morceau de cuir de bœuf, et fixées à la +cheville par des courroies croisées régulièrement. + +La figure de ce patagon était superbe et dénotait une réelle +intelligence, malgré le bariolage qui la décorait. Il attendait +dans une pose pleine de dignité. À le voir immobile et grave sur +son piédestal de rochers, on l’eût pris pour la statue du sang-froid. + +Le major, dès qu’il l’eut aperçu, le montra à Glenarvan, qui +courut à lui. Le patagon fit deux pas en avant. Glenarvan prit sa +main et la serra dans les siennes. Il y avait dans le regard du +lord, dans l’épanouissement de sa figure, dans toute sa +physionomie un tel sentiment de reconnaissance, une telle +expression de gratitude, que l’indigène ne put s’y tromper. Il +inclina doucement la tête, et prononça quelques paroles que ni le +major ni son ami ne purent comprendre. + +Alors, le patagon, après avoir regardé attentivement les +étrangers, changea de langage; mais, quoi qu’il fît, ce nouvel +idiome ne fut pas plus compris que le premier. Cependant, +certaines expressions dont se servit l’indigène frappèrent +Glenarvan. Elles lui parurent appartenir à la langue espagnole, +dont il connaissait quelques mots usuels. + +«_Espanol?_» dit-il. + +Le patagon remua la tête de haut en bas, mouvement alternatif qui +a la même signification affirmative chez tous les peuples. + +«Bon, fit le major, voilà l’affaire de notre ami Paganel. Il est +heureux qu’il ait eu l’idée d’apprendre l’espagnol!» + +On appela Paganel. Il accourut aussitôt, et salua le Patagon avec +une grâce toute française, à laquelle celui-ci n’entendit +probablement rien. Le savant géographe fut mis au courant de la +situation. + +«Parfait», dit-il. + +Et, ouvrant largement la bouche afin de mieux articuler, il dit: + +«_Vos sois un homem de bem!_» + +L’indigène tendit l’oreille, et ne répondit rien. + +«Il ne comprend pas, dit le géographe. + +--Peut-être n’accentuez-vous pas bien? Répliqua le major. + +--C’est juste. Diable d’accent!» + +Et de nouveau Paganel recommença son compliment. + +Il obtint le même succès. + +«Changeons de phrase», dit-il, et, prononçant avec une lenteur +magistrale, il fit entendre ces mots: + +«_Sem duvida, um patagâo_.» + +L’autre resta muet comme devant. + +«_Dizeime!_» ajouta Paganel. + +Le patagon ne répondit pas davantage. + +«_Vos compriendeis?_» cria Paganel si violemment qu’il faillit +s’en rompre les cordes vocales. + +Il était évident que l’indien ne comprenait pas, car il répondit, +mais en espagnol: + +«_No comprendo_.» + +Ce fut au tour de Paganel d’être ébahi, et il fit vivement aller +ses lunettes de son front à ses yeux, comme un homme agacé. + +«Que je sois pendu, dit-il, si j’entends un mot de ce patois +infernal! C’est de l’araucanien, bien sûr! + +--Mais non, répondit Glenarvan, cet homme a certainement répondu +en espagnol.» + +Et se tournant vers le patagon: + +«_Espanol?_ répéta-t-il. + +--_Si, si!_» répondit l’indigène. + +La surprise de Paganel devint de la stupéfaction. + +Le major et Glenarvan se regardaient du coin de l’œil. + +«Ah çà! Mon savant ami, dit le major, pendant qu’un demi-sourire +se dessinait sur ses lèvres, est-ce que vous auriez commis une de +ces distractions dont vous me paraissez avoir le monopole? + +--Hein! fit le géographe en dressant l’oreille. + +--Oui! Il est évident que ce patagon parle l’espagnol... + +--Lui? + +--Lui! Est-ce que, par hasard, vous auriez appris une autre +langue, en croyant étudier...» + +Mac Nabbs n’acheva pas. Un «oh!» vigoureux du savant, accompagné +de haussements d’épaules, le coupa net. + +«Major, vous allez un peu loin, dit Paganel d’un ton assez sec. + +--Enfin, puisque vous ne comprenez pas! répondit Mac Nabbs. + +--Je ne comprends pas, parce que cet indigène parle mal! répliqua +le géographe, qui commençait à s’impatienter. + +--C’est-à-dire qu’il parle mal parce que vous ne comprenez pas, +riposta tranquillement le major. + +--Mac Nabbs, dit alors Glenarvan, c’est là une supposition +inadmissible. Quelque distrait que soit notre ami Paganel, on ne +peut supposer que ses distractions aient été jusqu’à apprendre une +langue pour une autre! + +--Alors, mon cher Edward, ou plutôt vous, mon brave Paganel, +expliquez-moi ce qui se passe ici. + +--Je n’explique pas, répondit Paganel, je constate. Voici le +livre dans lequel je m’exerce journellement aux difficultés de la +langue espagnole! Examinez-le, major, et vous verrez si je vous en +impose!» + +Ceci dit, Paganel fouilla dans ses nombreuses poches; après +quelques minutes de recherches, il en tira un volume en fort +mauvais état, et le présenta d’un air assuré. + +Le major prit le livre et le regarda: + +«Eh bien, quel est cet ouvrage? demanda-t-il. + +--Ce sont les _Lusiades_, répondit Paganel, une admirable épopée, +qui... + +--Les _Lusiades!_ s’écria Glenarvan. + +--Oui, mon ami, les _Lusiades_ du grand Camoëns, ni plus ni +moins! + +--Camoëns, répéta Glenarvan, mais, malheureux ami, Camoëns est un +portugais! C’est le portugais que vous apprenez depuis six +semaines! + +--Camoëns! _Lusiades!_ portugais!...» + +Paganel ne put pas en dire davantage. Ses yeux se troublèrent sous +ses lunettes, tandis qu’un éclat de rire homérique éclatait à ses +oreilles, car tous ses compagnons étaient là qui l’entouraient. + +Le patagon ne sourcillait pas; il attendait patiemment +l’explication d’un incident absolument incompréhensible pour lui. + +«Ah! Insensé! Fou! dit enfin Paganel. Comment! Cela est ainsi? Ce +n’est point une invention faite à plaisir? J’ai fait cela, moi? +Mais c’est la confusion des langues, comme à Babel! Ah! Mes amis! +Mes amis! Partir pour les Indes et arriver au Chili! Apprendre +l’espagnol et parler le portugais, cela est trop fort, et si cela +continue, un jour il m’arrivera de me jeter par la fenêtre au lieu +de jeter mon cigare!» + +À entendre Paganel prendre ainsi sa mésaventure, à voir sa comique +déconvenue, il était impossible de garder son sérieux. D’ailleurs, +il donnait l’exemple. + +«Riez, mes amis! disait-il, riez de bon cœur! Vous ne rirez pas +tant de moi que j’en ris moi-même!» + +Et il fit entendre le plus formidable éclat de rire qui soit +jamais sorti de la bouche d’un savant. + +«Il n’en est pas moins vrai que nous sommes sans interprète, dit +le major. + +--Oh! Ne vous désolez pas, répondit Paganel; le portugais et +l’espagnol se ressemblent tellement que je m’y suis trompé; mais +aussi, cette ressemblance me servira à réparer promptement mon +erreur, et avant peu je veux remercier ce digne patagon dans la +langue qu’il parle si bien.» + +Paganel avait raison, car bientôt il put échanger quelques mots +avec l’indigène; il apprit même que le patagon se nommait +Thalcave, mot qui dans la langue araucanienne signifie «Le +Tonnant». + +Ce surnom lui venait sans doute de son adresse à manier des armes +à feu. + +Mais ce dont Glenarvan se félicita particulièrement, ce fut +d’apprendre que le patagon était guide de son métier, et guide des +pampas. Il y avait dans cette rencontre quelque chose de si +providentiel, que le succès de l’entreprise prit déjà la forme +d’un fait accompli, et personne ne mit plus en doute le salut du +capitaine Grant. Cependant, les voyageurs et le patagon étaient +retournés auprès de Robert. + +Celui-ci tendit les bras vers l’indigène, qui, sans prononcer une +parole, lui mit la main sur la tête. + +Il examina l’enfant et palpa ses membres endoloris. + +Puis, souriant, il alla cueillir sur les bords du _rio_ quelques +poignées de céleri sauvage dont il frotta le corps du malade. Sous +ce massage fait avec une délicatesse infinie, l’enfant sentit ses +forces renaître, et il fut évident que quelques heures de repos +suffiraient à le remettre. + +On décida donc que cette journée et la nuit suivante se +passeraient au campement. Deux graves questions, d’ailleurs, +restaient à résoudre, touchant la nourriture et le transport. +Vivres et mulets manquaient également. Heureusement, Thalcave +était là. Ce guide, habitué à conduire les voyageurs le long des +frontières patagones, et l’un des plus intelligents _baqueanos_ du +pays, se chargea de fournir à Glenarvan tout ce qui manquait à sa +petite troupe. Il lui offrit de le conduire à une «tolderia» +d’indiens, distante de quatre milles au plus, où se trouveraient +les choses nécessaires à l’expédition. Cette proposition fut faite +moitié par gestes, moitié en mots espagnols, que Paganel parvint à +comprendre. Elle fut acceptée. + +Aussitôt, Glenarvan et son savant ami, prenant congé de leurs +compagnons, remontèrent le _rio_ sous la conduite du patagon. + +Ils marchèrent d’un bon pas pendant une heure et demie, et à +grandes enjambées, pour suivre le géant Thalcave. Toute cette +région andine était charmante et d’une opulente fertilité. Les +gras pâturages se succédaient l’un à l’autre, et eussent nourri +sans peine une armée de cent mille ruminants. + +De larges étangs, liés entre eux par l’inextricable lacet des +_rios_, procuraient à ces plaines une verdoyante humidité. Des +cygnes à tête noire s’y ébattaient capricieusement et disputaient +l’empire des eaux à de nombreuses autruches qui gambadaient à +travers les llanos. Le monde des oiseaux était fort brillant, fort +bruyant aussi, mais d’une variété merveilleuse. Les «isacas», +gracieuses tourterelles grisâtres au plumage strié de blanc, et +les cardinaux jaunes s’épanouissaient sur les branches d’arbres +comme des fleurs vivantes; les pigeons voyageurs traversaient +l’espace, tandis que toute la gent emplumée des moineaux, les +«chingolos», les «hilgueros» et les «monjitas», se poursuivant à +tire-d’aile, remplissaient l’air de cris pétillants. + +Jacques Paganel marchait d’admiration en admiration; les +interjections sortaient incessamment de ses lèvres, à l’étonnement +du patagon, qui trouvait tout naturel qu’il y eût des oiseaux par +les airs, des cygnes sur les étangs et de l’herbe dans les +prairies. Le savant n’eut pas à regretter sa promenade, ni à se +plaindre de sa durée. Il se croyait à peine parti, que le +campement des indiens s’offrait à sa vue. + +Cette _tolderia_ occupait le fond d’une vallée étranglée entre les +contreforts des Andes. Là vivaient, sous des cabanes de +branchages, une trentaine d’indigènes nomades paissant de grands +troupeaux de vaches laitières, de moutons, de bœufs et de +chevaux. Ils allaient ainsi d’un pâturage à un autre, et +trouvaient la table toujours servie pour leurs convives à quatre +pattes. + +Type hybride des races d’Araucans, de Pehuenches et d’Aucas, ces +ando-péruviens, de couleur olivâtre, de taille moyenne, de formes +massives, au front bas, à la face presque circulaire, aux lèvres +minces, aux pommettes saillantes, aux traits efféminés, à la +physionomie froide, n’eussent pas offert aux yeux d’un +anthropologiste le caractère des races pures. + +C’étaient, en somme, des indigènes peu intéressants. + +Mais Glenarvan en voulait à leur troupeau, non à eux. Du moment +qu’ils avaient des bœufs et des chevaux, il n’en demandait pas +davantage. + +Thalcave se chargea de la négociation, qui ne fut pas longue. En +échange de sept petits chevaux de race argentine tout harnachés, +d’une centaine de livres de _charqui_ ou viande séchée, de +quelques mesures de riz et d’outres de cuir pour l’eau, les +indiens, à défaut de vin ou de rhum, qu’ils eussent préféré, +acceptèrent vingt onces d’or, dont ils connaissaient parfaitement +la valeur. Glenarvan voulait acheter un huitième cheval pour le +patagon, mais celui-ci lui fit comprendre que c’était inutile. + +Ce marché terminé, Glenarvan prit congé de ses nouveaux +«fournisseurs», suivant l’expression de Paganel, et il revint au +campement en moins d’une demi-heure. Son arrivée fut saluée par +des acclamations qu’il voulut bien rapporter à qui de droit, +c’est-à-dire aux vivres et aux montures. + +Chacun mangea avec appétit. Robert prit quelques aliments; ses +forces lui étaient presque entièrement revenues. + +La fin de la journée se passa dans un repos complet. + +On parla un peu de tout, des chères absentes, du _Duncan_, du +capitaine John Mangles, de son brave équipage, d’Harry Grant, qui +n’était pas loin peut-être. + +Quant à Paganel, il ne quittait pas l’indien; il se faisait +l’ombre de Thalcave. Il ne se sentait pas d’aise de voir un vrai +patagon, auprès duquel il eût passé pour un nain, un patagon qui +pouvait presque rivaliser avec cet empereur Maximin et ce nègre du +Congo vu par le savant Van Der Brock, hauts de huit pieds tous les +deux! Puis il assommait le grave indien de phrases espagnoles, et +celui-ci se laissait faire. Le géographe étudiait, sans livre +cette fois. On l’entendait articuler des mots retentissants à +l’aide du gosier, de la langue et des mâchoires. + +«Si je n’attrape pas l’accent, répétait-il au major, il ne faudra +pas m’en vouloir! Mais qui m’eût dit qu’un jour ce serait un +patagon qui m’apprendrait l’espagnol?» + + +Chapitre XVI +_Le rio-Colorado_ + +Le lendemain 22 octobre, à huit heures, Thalcave donna le signal +du départ. Le sol argentin, entre le vingt-deuxième et le +quarante-deuxième degré, s’incline de l’ouest à l’est; les +voyageurs n’avaient plus qu’à descendre une pente douce jusqu’à la +mer. + +Quand le patagon refusa le cheval que lui offrait Glenarvan, +celui-ci pensa qu’il préférait aller à pied, suivant l’habitude de +certains guides, et certes, ses longues jambes devaient lui rendre +la marche facile. Mais Glenarvan se trompait. + +Au moment de partir, Thalcave siffla d’une façon particulière. +Aussitôt un magnifique cheval argentin, de superbe taille, sortit +d’un petit bois peu éloigné, et se rendit à l’appel de son maître. + +L’animal était d’une beauté parfaite; sa couleur brune indiquait +une bête de fond, fière, courageuse et vive; il avait la tête +légère et finement attachée, les naseaux largement ouverts, l’œil +ardent, les jarrets larges, le garrot bien sorti, la poitrine +haute, les paturons longs, c’est-à-dire toutes les qualités qui +font la force et la souplesse. Le major, en parfait connaisseur, +admira sans réserve cet échantillon de la race pampéenne, auquel +il trouva certaines ressemblances avec le «hunter». + +Anglais. Ce bel animal s’appelait «Thaouka», c’est-à-dire «oiseau» +en langue patagone, et il méritait ce nom à juste titre. + +Lorsque Thalcave fut en selle, son cheval bondit sous lui. Le +patagon, écuyer consommé, était magnifique à voir. Son +harnachement comportait les deux instruments de chasse usités dans +la plaine argentine, les «bolas» et le «lazo». Les bolas +consistent en trois boules réunies ensemble par une courroie de +cuir, attachée à l’avant du recado. + +L’indien les lance souvent à cent pas de distance sur l’animal ou +l’ennemi qu’il poursuit, et avec une précision telle, qu’elles +s’enroulent autour de ses jambes et l’abattent aussitôt. C’est +donc entre ses mains un instrument redoutable, et il le manie avec +une surprenante habileté. Le _lazo_, au contraire, n’abandonne pas +la main qui le brandit. Il se compose uniquement d’une corde +longue de trente pieds, formée par la réunion de deux cuirs bien +tressés, et terminée par un nœud coulant qui glisse dans un +anneau de fer. C’est ce nœud coulant que lance la main droite, +tandis que la gauche tient le reste du _lazo_, dont l’extrémité +est fixée fortement à la selle. Une longue carabine mise en +bandoulière complétait les armes offensives du patagon. + +Thalcave, sans remarquer l’admiration produite par sa grâce +naturelle, son aisance et sa fière désinvolture, prit la tête de +la troupe, et l’on partit, tantôt au galop, tantôt au pas des +chevaux, auxquels l’allure du trot semblait être inconnue. + +Robert montait avec beaucoup de hardiesse, et rassura promptement +Glenarvan sur son aptitude à se tenir en selle. + +Au pied même de la cordillère commence la plaine des pampas. Elle +peut se diviser en trois parties. + +La première s’étend depuis la chaîne des Andes sur un espace de +deux cent cinquante milles, couvert d’arbres peu élevés et de +buissons. La seconde, large de quatre cent cinquante milles, est +tapissée d’une herbe magnifique, et s’arrête à cent quatre-vingts +milles de Buenos-Ayres. De ce point à la mer, le pas du voyageur +foule d’immenses prairies de luzernes et de chardons. + +C’est la troisième partie des pampas. + +En sortant des gorges de la cordillère, la troupe de Glenarvan +rencontra d’abord une grande quantité de dunes de sable appelées +«medanos», véritables vagues incessamment agitées par le vent, +lorsque la racine des végétaux ne les enchaîne pas au sol. + +Ce sable est d’une extrême finesse; aussi le voyait-on, au moindre +souffle, s’envoler en ébroussins légers, ou former de véritables +trombes qui s’élevaient à une hauteur considérable. Ce spectacle +faisait à la fois le plaisir et le désagrément des yeux: le +plaisir, car rien n’était plus curieux que ces trombes errant par +la plaine, luttant, se confondant, s’abattant, se relevant dans un +désordre inexprimable; le désagrément, car une poussière +impalpable se dégageait de ces innombrables _medanos_, et +pénétrait à travers les paupières, si bien fermées qu’elles +fussent. + +Ce phénomène dura pendant une grande partie de la journée sous +l’action des vents du nord. On marcha rapidement néanmoins, et, +vers six heures, les cordillères, éloignées de quarante milles, +présentaient un aspect noirâtre déjà perdu dans les brumes du +soir. + +Les voyageurs étaient un peu fatigués de leur route, qui pouvait +être estimée à trente-huit milles. Aussi virent-ils avec plaisir +arriver l’heure du coucher. + +Ils campèrent sur les bords du rapide Neuquem, un _rio_ +torrentueux aux eaux troubles, encaissé dans de hautes falaises +rouges. Le Neuquem est nommé Ramid ou Comoe par certains +géographes, et prend sa source au milieu de lacs que les indiens +seuls connaissent. + +La nuit et la journée suivante n’offrirent aucun incident digne +d’être relaté. On allait vite et bien. Un sol uni une température +supportable rendaient facile la marche en avant. Vers midi, +cependant, le soleil fut prodigue de rayons très chauds. Le soir +venu, une barre de nuages raya l’horizon du sud-ouest, symptôme +assuré d’un changement de temps. Le patagon ne pouvait s’y +méprendre, et du doigt il indiqua au géographe la zone occidentale +du ciel. + +«Bon! Je sais», dit Paganel, et s’adressant à ses compagnons: +«voilà ajouta-t-il, un changement de temps qui se prépare. Nous +allons avoir un coup de pampero.» + +Et il expliqua que ce pampero est fréquent dans les plaines +argentines. C’est un vent du sud-ouest très sec. Thalcave ne +s’était pas trompé, et pendant la nuit, qui fut assez pénible pour +des gens abrités d’un simple _poncho_, le pampero souffla avec une +grande force. Les chevaux se couchèrent sur le sol, et les hommes +s’étendirent près d’eux en groupe serré. Glenarvan craignait +d’être retardé si cet ouragan se prolongeait; mais Paganel le +rassura, après avoir consulté son baromètre. + +«Ordinairement, lui dit-il, le pampero crée des tempêtes de trois +jours que la dépression du mercure indique d’une façon certaine. +Mais quand, au contraire, le baromètre remonte, --et c’est le +cas, --On en est quitte pour quelques heures de rafales +furieuses. Rassurez-vous donc, mon cher ami, au lever du jour le +ciel aura repris sa pureté habituelle. + +--Vous parlez comme un livre, Paganel, répondit Glenarvan. + +--Et j’en suis un, répliqua Paganel. Libre à vous de me +feuilleter tant qu’il vous plaira.» + +Le livre ne se trompait pas. À une heure du matin, le vent tomba +subitement, et chacun put trouver dans le sommeil un repos +réparateur. Le lendemain, on se levait frais et dispos, Paganel +surtout, qui faisait craquer ses articulations avec un bruit +joyeux et s’étirait comme un jeune chien. + +Ce jour était le vingt-quatrième d’octobre, et le dixième depuis +le départ de Talcahuano. + +Quatre-vingt-treize milles séparaient encore les voyageurs du +point où le _rio_-Colorado coupe le trente-septième parallèle, +c’est-à-dire trois jours de voyage. Pendant cette traversée du +continent américain, lord Glenarvan guettait avec une scrupuleuse +attention l’approche des indigènes. Il voulait les interroger au +sujet du capitaine Grant par l’intermédiaire du patagon, avec +lequel Paganel, d’ailleurs, commençait à s’entretenir +suffisamment. Mais on suivait une ligne peu fréquentée des +indiens, car les routes de la pampa qui vont de la république +argentine aux cordillères sont situées plus au nord. + +Aussi, indiens errants ou tribus sédentaires vivant sous la loi +des caciques ne se rencontraient pas. + +Si, d’aventure, quelque cavalier nomade apparaissait au loin, il +s’enfuyait rapidement, peu soucieux d’entrer en communication avec +des inconnus. Une pareille troupe devait sembler suspecte à +quiconque se hasardait seul dans la plaine, au bandit dont la +prudence s’alarmait à la vue de huit hommes bien armés et bien +montés, comme au voyageur qui, par ces campagnes désertes, pouvait +voir en eux des gens mal intentionnés. De là, une impossibilité +absolue de s’entretenir avec les honnêtes gens ou les pillards. + +C’était à regretter de ne pas se trouver en face d’une bande de +«rastreadores», dût-on commencer la conversation à coups de fusil. +Cependant, si Glenarvan, dans l’intérêt de ses recherches, eut à +regretter l’absence des indiens, un incident se produisit qui vint +singulièrement justifier l’interprétation du document. + +Plusieurs fois la route suivie par l’expédition coupa des sentiers +de la pampa, entre autres une route assez importante, --celle de +Carmen à Mendoza, --reconnaissable aux ossements d’animaux +domestiques, de mulets, de chevaux, de moutons ou de bœufs, qui +la jalonnaient de leurs débris désagrégés sous le bec des oiseaux +de proie et blanchis à l’action décolorante de l’atmosphère. Ils +étaient là par milliers, et sans doute plus d’un squelette humain +y confondait sa poussière avec la poussière des plus humbles +animaux. + +Jusqu’alors Thalcave n’avait fait aucune observation sur la route +rigoureusement suivie. Il comprenait, cependant, que, ne se +reliant à aucune voie des pampas, elle n’aboutissait ni aux +villes, ni aux villages, ni aux établissements des provinces +argentines. + +Chaque matin, on marchait vers le soleil levant, sans s’écarter de +la ligne droite, et chaque soir le soleil couchant se trouvait à +l’extrémité opposée de cette ligne. En sa qualité de guide, +Thalcave devait donc s’étonner de voir que non seulement il ne +guidait pas, mais qu’on le guidait lui-même. + +Cependant, s’il s’en étonna, ce fut avec la réserve naturelle aux +indiens, et à propos de simples sentiers négligés jusqu’alors, il +ne fit aucune observation. + +Mais ce jour-là, arrivé à la susdite voie de communication, il +arrêta son cheval et se tourna vers Paganel: + +«Route de Carmen, dit-il. + +--Eh bien, oui, mon brave patagon, répondit le géographe dans son +plus pur espagnol, route de Carmen à Mendoza. + +--Nous ne la prenons pas? reprit Thalcave. + +--Non, répliqua Paganel. + +--Et nous allons? + +--Toujours à l’est. + +--C’est aller nulle part. + +--Qui sait?» + +Thalcave se tut et regarda le savant d’un air profondément +surpris. Il n’admettait pas, pourtant, que Paganel plaisantât le +moins du monde. Un indien, toujours sérieux, ne pense jamais qu’on +ne parle pas sérieusement. + +«Vous n’allez donc pas à Carmen? Ajouta-t-il après un instant de +silence. + +--Non, répondit Paganel. + +--Ni à Mendoza? + +--Pas davantage.» + +En ce moment, Glenarvan, ayant rejoint Paganel, lui demanda ce que +disait Thalcave, et pourquoi il s’était arrêté. + +«Il m’a demandé si nous allions soit à Carmen, soit à Mendoza, +répondit Paganel, et il s’étonne fort de ma réponse négative à sa +double question. + +--Au fait, notre route doit lui paraître fort étrange reprit +Glenarvan. + +--Je le crois. Il dit que nous n’allons nulle part. + +--Eh bien, Paganel, est-ce que vous ne pourriez pas lui expliquer +le but de notre expédition, et quel intérêt nous avons à marcher +toujours vers l’est? + +--Ce sera fort difficile, répondit Paganel, car un indien +n’entend rien aux degrés terrestres, et l’histoire du document +sera pour lui une histoire fantastique. + +--Mais, dit sérieusement le major, sera-ce l’histoire qu’il ne +comprendra pas, ou l’historien? + +--Ah! Mac Nabbs, répliqua Paganel, voilà que vous doutez encore +de mon espagnol! + +--Eh bien, essayez, mon digne ami. + +--Essayons.» + +Paganel retourna vers le patagon et entreprit un discours +fréquemment interrompu par le manque de mots, par la difficulté de +traduire certaines particularités, et d’expliquer à un sauvage à +demi ignorant des détails fort peu compréhensibles pour lui. + +Le savant était curieux à voir. Il gesticulait, il articulait, il +se démenait de cent façons, et des gouttes de sueur tombaient en +cascade de son front à sa poitrine. Quand la langue n’alla plus, +le bras lui vint en aide. Paganel mit pied à terre, et là, sur le +sable, il traça une carte géographique où se croisaient des +latitudes et des longitudes, où figuraient les deux océans, où +s’allongeait la route de Carmen. Jamais professeur ne fut dans un +tel embarras. Thalcave regardait ce manège d’un air tranquille, +sans laisser voir s’il comprenait ou non. La leçon du géographe +dura plus d’une demi-heure. Puis il se tut, épongea son visage qui +fondait en eau, et regarda le patagon. + +«A-t-il compris? demanda Glenarvan. + +--Nous verrons bien, répondit Paganel, mais s’il n’a pas compris, +j’y renonce.» + +Thalcave ne bougeait pas. Il ne parlait pas davantage. Ses yeux +restaient attachés aux figures tracées sur le sable, que le vent +effaçait peu à peu. + +«Eh bien?» lui demanda Paganel. + +Thalcave ne parut pas l’entendre. Paganel voyait déjà un sourire +ironique se dessiner sur les lèvres du major, et, voulant en venir +à son honneur, il allait recommencer avec une nouvelle énergie ses +démonstrations géographiques, quand le patagon l’arrêta d’un +geste. + +«Vous cherchez un prisonnier? dit-il. + +--Oui, répondit Paganel. + +--Et précisément sur cette ligne comprise entre le soleil qui se +couche et le soleil qui se lève, ajouta Thalcave, en précisant par +une comparaison à la mode indienne la route de l’ouest à l’est. + +--Oui, oui, c’est cela. + +--Et c’est votre dieu, dit le patagon, qui a confié aux flots de +la vaste mer les secrets du prisonnier? + +--Dieu lui-même. + +--Que sa volonté s’accomplisse alors, répondit Thalcave avec une +certaine solennité, nous marcherons dans l’est, et s’il le faut, +jusqu’au soleil!» + +Paganel, triomphant dans la personne de son élève, traduisit +immédiatement à ses compagnons les réponses de l’indien. + +«Quelle race intelligente! Ajouta-t-il. Sur vingt paysans de mon +pays, dix-neuf n’auraient rien compris à mes explications.» + +Glenarvan engagea Paganel à demander au patagon s’il avait entendu +dire que des étrangers fussent tombés entre les mains d’indiens +des pampas. + +Paganel fit la demande, et attendit la réponse. + +«Peut-être», dit le patagon. + +À ce mot immédiatement traduit, Thalcave fut entouré des sept +voyageurs. On l’interrogeait du regard. + +Paganel, ému, et trouvant à peine ses mots, reprit cet +interrogatoire si intéressant, tandis que ses yeux fixés sur le +grave indien essayaient de surprendre sa réponse avant qu’elle ne +sortît de ses lèvres. + +Chaque mot espagnol du patagon, il le répétait en anglais, de +telle sorte que ses compagnons l’entendaient parler, pour ainsi +dire, dans leur langue naturelle. + +«Et ce prisonnier? demanda Paganel. + +--C’était un étranger, répondit Thalcave, un européen. + +--Vous l’avez vu? + +--Non, mais il est parlé de lui dans les récits des indiens. +C’était un brave! Il avait un cœur de taureau! + +--Un cœur de taureau! dit Paganel. Ah! + +Magnifique langue patagone! Vous comprenez, mes amis! Un homme +courageux! + +--Mon père!» s’écria Robert Grant. + +Puis, s’adressant à Paganel: + +«Comment dit-on «_c’est mon père_» en espagnol? lui demanda-t-il. + +--_Es mio padre_», répondit le géographe. + +Aussitôt Robert, prenant les mains de Thalcave, dit d’une voix +douce: + +«_Es mio padre!_ + +--_Suo padre!_» répondit le patagon, dont le regard s’éclaira. + +Il prit l’enfant dans ses bras, l’enleva de son cheval, et le +considéra avec la plus curieuse sympathie. Son visage intelligent +était empreint d’une paisible émotion. + +Mais Paganel n’avait pas terminé son interrogatoire. + +Ce prisonnier, où était-il? Que faisait-il? Quand Thalcave en +avait-il entendu parler? Toutes ces questions se pressaient à la +fois dans son esprit. + +Les réponses ne se firent pas attendre, et il apprit que +l’européen était esclave de l’une des tribus indiennes qui +parcourent le pays entre le Colorado et le _rio_ Negro. + +«Mais où se trouvait-il en dernier lieu? demanda Paganel. + +--Chez le cacique Calfoucoura, répondit Thalcave. + +--Sur la ligne suivie par nous jusqu’ici? + +--Oui. + +--Et quel est ce cacique? + +--Le chef des indiens-poyuches, un homme à deux langues, un homme +à deux cœurs! + +--C’est-à-dire faux en parole et faux en action, dit Paganel, +après avoir traduit à ses compagnons cette belle image de la +langue patagone. --et pourrons-nous délivrer notre ami? Ajouta-t-il. + +--Peut-être, s’il est encore aux mains des indiens. + +--Et quand en avez-vous entendu parler? + +--Il y a longtemps, et, depuis lors, le soleil a ramené déjà deux +étés dans le ciel des pampas!» + +La joie de Glenarvan ne peut se décrire. Cette réponse concordait +exactement avec la date du document. Mais une question restait à +poser à Thalcave. Paganel la fit aussitôt. + +«Vous parlez d’un prisonnier, dit-il, est-ce qu’il n’y en avait +pas trois? + +--Je ne sais, répondit Thalcave. + +--Et vous ne connaissez rien de la situation actuelle? + +--Rien.» + +Ce dernier mot termina la conversation. Il était possible que les +trois prisonniers fussent séparés depuis longtemps. Mais ce qui +résultait des renseignements donnés par le patagon, c’est que les +indiens parlaient d’un européen tombé en leur pouvoir. La date de +sa captivité, l’endroit même où il devait être, tout, jusqu’à la +phrase patagone employée pour exprimer son courage, se rapportait +évidemment au capitaine Harry Grant. Le lendemain 25 octobre, les +voyageurs reprirent avec une animation nouvelle la route de l’est. +La plaine, toujours triste et monotone, formait un de ces espaces +sans fin qui se nomment «travesias» dans la langue du pays. Le sol +argileux, livré à l’action des vents, présentait une horizontalité +parfaite; pas une pierre, pas un caillou même, excepté dans +quelques ravins arides et desséchés, ou sur le bord des mares +artificielles creusées de la main des indiens. À de longs +intervalles apparaissaient des forêts basses à cimes noirâtres que +perçaient çà et là des caroubiers blancs dont la gousse renferme +une pulpe sucrée, agréable et rafraîchissante; puis, quelques +bouquets de térébinthes, des «chanares», des genêts sauvages, et +toute espèce d’arbres épineux dont la maigreur trahissait déjà +l’infertilité du sol. + +Le 26, la journée fut fatigante. Il s’agissait de gagner le _rio_-Colorado. +Mais les chevaux, excités par leurs cavaliers, firent +une telle diligence, que le soir même, par 69° 45’ de longitude, +ils atteignirent le beau fleuve des régions pampéennes. Son nom +indien, le Cobu-Leubu, signifie «grande rivière», et, après un +long parcours, il va se jeter dans l’Atlantique. Là, vers son +embouchure, se produit une particularité curieuse, car alors la +masse de ses eaux diminue en s’approchant de la mer, soit par +imbibition, soit par évaporation, et la cause de ce phénomène +n’est pas encore parfaitement déterminée. + +En arrivant au Colorado, le premier soin de Paganel fut de se +baigner «géographiquement». + +Dans ses eaux colorées par une argile rougeâtre. Il fut surpris de +les trouver aussi profondes, résultat uniquement dû à la fonte des +neiges sous le premier soleil de l’été. De plus, la largeur du +fleuve était assez considérable pour que les chevaux ne pussent le +traverser à la nage. Fort heureusement, à quelques centaines de +toises en amont se trouvait un pont de clayonnage soutenu par des +lanières de cuir et suspendu à la mode indienne. La petite troupe +put donc passer le fleuve et camper sur la rive gauche. + +Avant de s’endormir, Paganel voulut prendre un relèvement exact du +Colorado, et il le pointa sur sa carte avec un soin particulier, à +défaut du Yarou-Dzangbo-Tchou, qui coulait sans lui dans les +montagnes du Tibet. + +Pendant les deux journées suivantes, celles du 27 et du 28 +octobre, le voyage s’accomplit sans incidents. Même monotonie et +même stérilité du terrain. Jamais paysage ne fut moins varié, +jamais panorama plus insignifiant. + +Cependant, le sol devint très humide. Il fallut passer des +«canadas», sortes de bas-fonds inondés, et des «esteros», lagunes +permanentes encombrées d’herbes aquatiques. Le soir, les chevaux +s’arrêtèrent au bord d’un vaste lac, aux eaux fortement +minéralisées, l’Ure-Lanquem, nommé «lac amer» par les indiens, qui +fut en 1862 témoin de cruelles représailles des troupes +argentines. + +On campa à la manière accoutumée, et la nuit aurait été bonne, +n’eût été la présence des singes, des allouates et des chiens +sauvages. Ces bruyants animaux, sans doute en l’honneur, mais, à +coup sûr, pour le désagrément des oreilles européennes, +exécutèrent une de ces symphonies naturelles que n’eût pas +désavouée un compositeur de l’avenir. + + +Chapitre XVII +_Les pampas_ + +La Pampasie argentine s’étend du trente-quatrième au quarantième +degré de latitude australe. Le mot «pampa», d’origine +araucanienne, signifie «plaine d’herbes», et s’applique justement +à cette région. + +Les mimosées arborescentes de sa partie occidentale, les herbages +substantiels de sa partie orientale, lui donnent un aspect +particulier. Cette végétation prend racine dans une couche de +terre qui recouvre le sol argilo-sableux, rougeâtre ou jaune. Le +géologue trouverait des richesses abondantes, s’il interrogeait +ces terrains de l’époque tertiaire. + +Là gisent en quantités infinies des ossements antédiluviens que +les indiens attribuent à de grandes races de tatous disparues, et +sous cette poussière végétale est enfouie l’histoire primitive de +ces contrées. + +La pampa américaine est une spécialité géographique, comme les +savanes des grands-lacs ou les steppes de la Sibérie. Son climat a +des chaleurs et des froids plus extrêmes que celui de la province +de Buenos-Ayres, étant plus continental. Car, suivant +l’explication que donna Paganel, la chaleur de l’été emmagasinée +dans l’océan qui l’absorbe est lentement restituée par lui pendant +l’hiver. De là cette conséquence, que les îles ont une température +plus uniforme que l’intérieur des continents. Aussi, le climat de +la Pampasie occidentale n’a-t-il pas cette égalité qu’il présente +sur les côtes, grâce au voisinage de l’Atlantique. Il est soumis à +de brusques excès, à des modifications rapides qui font +incessamment sauter d’un degré à l’autre les colonnes +thermométriques. En automne, c’est-à-dire pendant les mois d’avril +et de mai, les pluies y sont fréquentes et torrentielles. Mais, à +cette époque de l’année, le temps était très sec et la température +fort élevée. + +On partit dès l’aube, vérification faite de la route; le sol, +enchaîné par les arbrisseaux et arbustes, offrait une fixité +parfaite; plus de _médanos_, ni le sable dont ils se formaient, ni +la poussière que le vent tenait en suspension dans les airs. Les +chevaux marchaient d’un bon pas, entre les touffes de «paja-brava», +l’herbe pampéenne par excellence, qui sert d’abri aux +indiens pendant les orages. À de certaines distances, mais de plus +en plus rares, quelques bas-fonds humides laissaient pousser des +saules, et une certaine plante, le «gygnerium argenteum», qui se +plaît dans le voisinage des eaux douces. Là, les chevaux se +délectaient d’une bonne lampée, prenant le bien quand il venait, +et se désaltérant pour l’avenir. + +Thalcave, en avant, battait les buissons. Il effrayait ainsi les +«cholinas», vipères de la plus dangereuse espèce, dont la morsure +tue un bœuf en moins d’une heure. L’agile Thaouka bondissait au-dessus +des broussailles et aidait son maître à frayer un passage +aux chevaux qui le suivaient. + +Le voyage, sur ces plaines unies et droites, s’accomplissait donc +facilement et rapidement. + +Aucun changement ne se produisait dans la nature de la prairie; +pas une pierre, pas un caillou, même à cent milles à la ronde. +Jamais pareille monotonie ne se rencontra, ni si obstinément +prolongée. De paysages, d’incidents, de surprises naturelles, il +n’y avait pas l’ombre! Il fallait être un Paganel, un de ces +enthousiastes savants qui voient là où il n’y a rien à voir, pour +prendre intérêt aux détails de la route. À quel propos? Il +n’aurait pu le dire. Un buisson tout au plus! Un brin d’herbe +peut-être. Cela lui suffisait pour exciter sa faconde inépuisable, +et instruire Robert, qui se plaisait à l’écouter. + +Pendant cette journée du 29 octobre, la plaine se déroula devant +les voyageurs avec son uniformité infinie. Vers deux heures, de +longues traces d’animaux se rencontrèrent sous les pieds des +chevaux. C’étaient les ossements d’un innombrable troupeau de +bœufs, amoncelés et blanchis. Ces débris ne s’allongeaient pas en +ligne sinueuse, telle que la laissent après eux des animaux à bout +de forces et tombant peu à peu sur la route. + +Aussi, personne ne savait comment expliquer cette réunion de +squelettes dans un espace relativement restreint, et Paganel, quoi +qu’il fît, pas plus que les autres. Il interrogea donc Thalcave, +qui ne fut point embarrassé de lui répondre. + +Un «pas possible!» du savant et un signe très affirmatif du +patagon intriguèrent fort leurs compagnons. + +«Qu’est-ce donc? demandèrent-ils. + +--Le feu du ciel, répondit le géographe. + +--Quoi! La foudre aurait produit un tel désastre! dit Tom Austin; +un troupeau de cinq cents têtes étendu sur le sol! + +--Thalcave l’affirme, et Thalcave ne se trompe pas. Je le crois, +d’ailleurs, car les orages des pampas se signalent, entre tous, +par leurs fureurs. + +Puissions-nous ne pas les éprouver un jour! + +--Il fait bien chaud, dit Wilson. + +--Le thermomètre, répondit Paganel, doit marquer trente degrés à +l’ombre. + +--Cela ne m’étonne pas, dit Glenarvan, je sens l’électricité qui +me pénètre. Espérons que cette température ne se maintiendra pas. + +--Oh! Oh! fit Paganel, il ne faut pas compter sur un changement +de temps, puisque l’horizon est libre de toute brume. + +--Tant pis, répondit Glenarvan, car nos chevaux sont très +affectés par la chaleur. Tu n’as pas trop chaud, mon garçon? +Ajouta-t-il en s’adressant à Robert. + +--Non, _mylord_, répondit le petit bonhomme. J’aime la chaleur, +c’est une bonne chose. + +--L’hiver surtout», fit observer judicieusement le major, en +lançant vers le ciel la fumée de son cigare. + +Le soir, on s’arrêta près d’un «rancho» abandonné, un +entrelacement de branchages mastiqués de boue et recouverts de +chaume; cette cabane attenait à une enceinte de pieux à demi +pourris, qui suffit, cependant, à protéger les chevaux pendant la +nuit contre les attaques des renards. Non qu’ils eussent rien à +redouter personnellement de la part de ces animaux, mais les +malignes bêtes rongent leurs licous, et les chevaux en profitent +pour s’échapper. + +À quelques pas du rancho était creusé un trou qui servait de +cuisine et contenait des cendres refroidies. À l’intérieur, il y +avait un banc, un grabat de cuir de bœuf, une marmite, une broche +et une bouilloire à maté. Le maté est une boisson fort en usage +dans l’Amérique du sud. C’est le thé des indiens. Il consiste en +une infusion de feuilles séchées au feu, et on l’aspire comme les +boissons américaines au moyen d’un tube de paille. À la demande de +Paganel, Thalcave prépara quelques tasses de ce breuvage, qui +accompagna fort avantageusement les comestibles ordinaires et fut +déclaré excellent. + +Le lendemain, 30 octobre, le soleil se leva dans une brume ardente +et versa sur le sol ses rayons les plus chauds. La température de +cette journée devait être excessive, en effet, et malheureusement +la plaine n’offrait aucun abri. Cependant, on reprit +courageusement la route de l’est. Plusieurs fois se rencontrèrent +d’immenses troupeaux qui, n’ayant pas la force de paître sous +cette chaleur accablante, restaient paresseusement étendus. De +gardiens, de bergers, pour mieux dire, il n’était pas question. +Des chiens habitués à téter les brebis, quand la soif les +aiguillonne, surveillaient seuls ces nombreuses agglomérations de +vaches, de taureaux et de bœufs. Ces animaux sont d’ailleurs +d’humeur douce, et n’ont pas cette horreur instinctive du rouge +qui distingue leurs congénères européens. + +«Cela vient sans doute de ce qu’ils paissent l’herbe d’une +république!» dit Paganel, enchanté de sa plaisanterie, un peu trop +française peut-être. + +Vers le milieu de la journée, quelques changements se produisirent +dans la pampa, qui ne pouvaient échapper à des yeux fatigués de sa +monotonie. Les graminées devinrent plus rares. Elles firent place +à de maigres bardanes, et à des chardons gigantesques, hauts de +neuf pieds, qui eussent fait le bonheur de tous les ânes de la +terre. Des _chanares_ rabougris et autres arbrisseaux épineux d’un +vert sombre, plantes chères aux terrains desséchés, poussaient çà +et là. Jusqu’alors une certaine humidité conservée dans l’argile +de la prairie entretenait les pâturages; le tapis d’herbe était +épais et luxueux; mais alors, sa moquette, usée par places, +arrachée en maint endroit, laissait voir la trame et étalait aux +regards la misère du sol. Ces symptômes d’une croissante +sécheresse ne pouvaient être méconnus, et Thalcave les fit +remarquer. + +«Je ne suis pas fâché de ce changement, dit Tom Austin; toujours +de l’herbe, toujours de l’herbe, cela devient écœurant à la +longue. + +--Oui, mais toujours de l’herbe, toujours de l’eau, répondit le +major. + +--Oh! Nous ne sommes pas à court, dit Wilson, et nous trouverons +bien quelque rivière sur notre route.» + +Si Paganel avait entendu cette réponse, il n’eût pas manqué de +dire que les rivières étaient rares entre le Colorado et les +sierras de la province argentine; mais en ce moment il expliquait +à Glenarvan un fait sur lequel celui-ci venait d’attirer son +attention. + +Depuis quelque temps, l’atmosphère semblait être imprégnée d’une +odeur de fumée. Cependant, nul feu n’était visible à l’horizon; +nulle fumée ne trahissait un incendie éloigné. On ne pouvait donc +assigner à ce phénomène une cause naturelle. Bientôt cette odeur +d’herbe brûlée devint si forte qu’elle étonna les voyageurs, moins +Paganel et Thalcave. Le géographe, que l’explication d’un fait +quelconque ne pouvait embarrasser, fit à ses amis la réponse +suivante: + +«Nous ne voyons pas le feu, dit-il, et nous sentons la fumée. Or, +pas de fumée sans feu, et le proverbe est vrai en Amérique comme +en Europe. Il y a donc un feu quelque part. Seulement, ces pampas +sont si unies que rien n’y gêne les courants de l’atmosphère, et +l’on y sent souvent l’odeur d’herbes qui brûlent à une distance de +près de soixante-quinze milles. + +--Soixante-quinze milles? Répliqua le major d’un ton peu +convaincu. + +--Tout autant, affirma Paganel. Mais j’ajoute que ces +conflagrations se propagent sur une grande échelle et atteignent +souvent un développement considérable. + +--Qui met le feu aux prairies? demanda Robert. + +--Quelquefois la foudre, quand l’herbe est desséchée par les +chaleurs; quelquefois aussi la main des indiens. + +--Et dans quel but? + +--Ils prétendent, --je ne sais jusqu’à quel point cette +prétention est fondée, --qu’après un incendie des pampas les +graminées y poussent mieux. Ce serait alors un moyen de revivifier +le sol par l’action des cendres. Pour mon compte, je crois plutôt +que ces incendies sont destinés à détruire des milliards d’ixodes, +sorte d’insectes parasites qui incommodent particulièrement les +troupeaux. + +--Mais ce moyen énergique, dit le major, doit coûter la vie à +quelques-uns des bestiaux qui errent par la plaine? + +--Oui, il en brûle; mais qu’importe dans le nombre? + +--Je ne réclame pas pour eux, reprit Mac Nabbs, c’est leur +affaire, mais pour les voyageurs qui traversent la pampa. Ne peut-il +arriver qu’ils soient surpris et enveloppés par les flammes? + +--Comment donc! s’écria Paganel avec un air de satisfaction +visible, cela arrive quelquefois, et, pour ma part, je ne serais +pas fâché d’assister à un pareil spectacle. + +--Voilà bien notre savant, répondit Glenarvan, il pousserait la +science jusqu’à se faire brûler vif. + +--Ma foi non, mon cher Glenarvan, mais on a lu son Cooper, et Bas +De Cuir nous a enseigné le moyen d’arrêter la marche des flammes +en arrachant l’herbe autour de soi dans un rayon de quelques +toises. Rien n’est plus simple. Aussi, je ne redoute pas +l’approche d’un incendie, et je l’appelle de tous mes vœux!» + +Mais les désirs de Paganel ne devaient pas se réaliser, et s’il +rôtit à moitié, ce fut uniquement à la chaleur des rayons du +soleil, qui versait une insoutenable ardeur. Les chevaux +haletaient sous l’influence de cette température tropicale. Il n’y +avait pas d’ombre à espérer, à moins qu’elle ne vînt de quelque +rare nuage voilant le disque enflammé; l’ombre courait alors sur +le sol uni, et les cavaliers, poussant leur monture, essayaient de +se maintenir dans la nappe fraîche que les vents d’ouest +chassaient devant eux. Mais les chevaux, bientôt distancés, +demeuraient en arrière, et l’astre dévoilé arrosait d’une nouvelle +pluie de feu le terrain calciné des pampas. + +Cependant, quand Wilson avait dit que la provision d’eau ne +manquerait pas, il comptait sans la soif inextinguible qui dévora +ses compagnons pendant cette journée; quand il avait ajouté que +l’on rencontrerait quelque _rio_ sur la route, il s’était trop +avancé. En effet, non seulement les _rios_ manquaient, car la +planéité du sol ne leur offrait aucun lit favorable, mais les +mares artificielles creusées de la main des indiens étaient +également taries. + +En voyant les symptômes de sécheresse s’accroître de mille en +mille, Paganel fit quelques observations à Thalcave, et lui +demanda où il comptait trouver de l’eau. + +«Au lac Salinas, répondit l’indien. + +--Et quand y arriverons-nous? + +--Demain soir.» + +Le soir, on fit halte après une traite de trente milles. Chacun +comptait sur une bonne nuit pour se remettre des fatigues du jour, +et elle fut précisément troublée par une nuée de moustiques et de +maringouins. Leur présence indiquait un changement du vent, qui, +en effet, tourna d’un quart et passa dans le nord. Ces maudits +insectes disparaissent généralement avec les brises du sud ou du +sud-ouest. + +Si le major gardait son calme, même au milieu des petites misères +de la vie, Paganel, au contraire, s’indignait des taquineries du +sort. Il donna au diable moustiques et maringouins, et regretta +fort l’eau acidulée qui eût calmé les mille cuissons de ses +piqûres. Bien que le major essayât de le consoler en lui disant +que sur les trois cent mille espèces d’insectes que comptent les +naturalistes on devait s’estimer heureux de n’avoir affaire qu’à +deux seulement, il se réveilla de fort mauvaise humeur. + +Cependant, il ne se fit point prier pour repartir dès l’aube +naissante, car il s’agissait d’arriver le jour même au lac +Salinas. Les chevaux étaient très fatigués; ils mouraient de soif, +et quoique leurs cavaliers se fussent privés pour eux, leur ration +avait été très restreinte. La sécheresse était encore plus forte, +et la chaleur non moins intolérable sous le souffle poussiéreux du +vent du nord, ce simoun des pampas. + +Pendant cette journée, la monotonie du voyage fut un instant +interrompue. Mulrady, qui marchait en avant, revint sur ses pas en +signalant l’approche d’un parti d’indiens. Cette rencontre fut +appréciée diversement. Glenarvan songea aux renseignements que ces +indigènes pourraient lui fournir sur les naufragés du _Britannia_. +Thalcave, pour son compte, ne se réjouit guère de trouver sur sa +route les indiens nomades de la prairie; il les tenait pour +pillards et voleurs, et ne cherchait qu’à les éviter. Suivant ses +ordres, la petite troupe se massa, et les armes furent mises en +état. + +Bientôt, on aperçut le détachement indien. Il se composait +seulement d’une dizaine d’indigènes, ce qui rassura le patagon. +Les indiens s’approchèrent à une centaine de pas. On pouvait +facilement les distinguer. C’étaient des naturels appartenant à +cette race pampéenne, balayée en 1833 par le général Rosas. Leur +front élevé, bombé et non fuyant, leur haute taille, leur couleur +olivâtre, en faisaient de beaux types de la race indienne. + +Ils étaient vêtus de peaux de guanaques ou de mouffettes, et +portaient avec la lance, longue de vingt pieds, couteaux, frondes, +_bolas_ et _lazos_. + +Leur dextérité à manier le cheval indiquait d’habiles cavaliers. + +Ils s’arrêtèrent à cent pas et parurent conférer, criant et +gesticulant. Glenarvan s’avança vers eux. + +Mais il n’avait pas franchi deux toises, que le détachement, +faisant volte-face, disparut avec une incroyable vélocité. + +«Les lâches! s’écria Paganel. + +--Ils s’enfuient trop vite pour d’honnêtes gens, dit Mac Nabbs. + +--Quels sont ces indiens? demanda Paganel à Thalcave. + +--Gauchos, répondit le patagon. + +--Des gauchos! reprit Paganel, en se tournant vers ses +compagnons, des gauchos! Alors nous n’avions pas besoin de prendre +tant de précautions! + +--Pourquoi cela? dit le major. + +--Parce que les gauchos sont des paysans inoffensifs. + +--Vous croyez, Paganel? + +--Sans doute, ceux-ci nous ont pris pour des voleurs et ils se +sont enfuis. + +--Je crois plutôt qu’ils n’ont pas osé nous attaquer, répondit +Glenarvan, très vexé de n’avoir pu communiquer avec ces indigènes, +quels qu’ils fussent. + +--C’est mon avis, dit le major, car, si je ne me trompe, loin +d’être inoffensifs, les gauchos sont, au contraire, de francs et +redoutables bandits. + +--Par exemple!» s’écria Paganel. + +Et il se mit à discuter vivement cette thèse ethnologique, si +vivement même, qu’il trouva moyen d’émouvoir le major, et s’attira +cette répartie peu habituelle dans les discussions de Mac Nabbs: + +«Je crois que vous avez tort, Paganel. + +--Tort? Répliqua le savant. + +--Oui. Thalcave lui-même a pris ces indiens pour des voleurs, et +Thalcave sait à quoi s’en tenir. + +--Eh bien, Thalcave s’est trompé cette fois, riposta Paganel avec +une certaine aigreur. Les gauchos sont des agriculteurs, des +pasteurs, pas autre chose, et moi-même, je l’ai écrit dans une +brochure assez remarquée sur les indigènes des pampas. + +--Eh bien, vous avez commis une erreur, Monsieur Paganel. + +--Moi, une erreur, Monsieur Mac Nabbs? + +--Par distraction, si vous voulez, répliqua le major en +insistant, et vous en serez quitte pour faire quelques errata à +votre prochaine édition.» + +Paganel, très mortifié d’entendre discuter et même plaisanter ses +connaissances géographiques, sentit la mauvaise humeur le gagner. + +«Sachez, monsieur, dit-il, que mes livres n’ont pas besoin +d’errata de cette espèce! + +--Si! à cette occasion, du moins, riposta Mac Nabbs. + +--Monsieur, je vous trouve taquin aujourd’hui! répartit Paganel. + +--Et moi, je vous trouve aigre!» riposta le major. + +La discussion prenait, on le voit, des proportions inattendues, et +sur un sujet qui, certes, n’en valait pas la peine. Glenarvan +jugea à propos d’intervenir. + +«Il est certain, dit-il, qu’il y a d’un côté taquinerie et de +l’autre aigreur, ce qui m’étonne de votre part à tous deux.» + +Le patagon, sans comprendre le sujet de la querelle, avait +facilement deviné que les deux amis se disputaient. Il se mit à +sourire et dit tranquillement: + +«C’est le vent du nord. + +--Le vent du nord! s’écria Paganel. Qu’est-ce que le vent du nord +a à faire dans tout ceci? + +--Eh! c’est cela même, répondit Glenarvan, c’est le vent du nord +qui est la cause de votre mauvaise humeur! J’ai entendu dire qu’il +irritait particulièrement le système nerveux dans le sud de +l’Amérique. + +--Par saint Patrick, Edward, vous avez raison! dit le major, et +il partit d’un éclat de rire. + +Mais Paganel, vraiment monté, ne voulut pas démordre de la +discussion, et il se rabattit sur Glenarvan, dont l’intervention +lui parut un peu trop plaisante. + +«Ah! vraiment, _mylord_, dit-il, j’ai le système nerveux irrité? + +--Oui, Paganel, c’est le vent du nord, un vent qui fait commettre +bien des crimes dans la pampa, comme la tramontane dans la +campagne de Rome! + +--Des crimes! répartit le savant. J’ai l’air d’un homme qui veut +commettre des crimes? + +--Je ne dis pas précisément cela. + +--Dites tout de suite que je veux vous assassiner! + +--Eh! répondit Glenarvan, qui riait sans pouvoir se contenir, +j’en ai peur. Heureusement que le vent du nord ne dure qu’un +jour!» + +Tout le monde, à cette réponse, fit chorus avec Glenarvan. Alors +Paganel piqua des deux, et s’en alla en avant passer sa mauvaise +humeur. Un quart d’heure après, il n’y pensait plus. + +À huit heures du soir, Thalcave ayant poussé une pointe en avant, +signala les _barrancas_ du lac tant désiré. Un quart d’heure +après, la petite troupe descendait les berges du Salinas. Mais là +l’attendait une grave déception. Le lac était à sec. + + +Chapitre XVIII +_À la recherche d’une aiguade_ + +Le lac Salinas termine le chapelet de lagunes qui se rattachent +aux sierras Ventana et Guamini. De nombreuses expéditions venaient +autrefois de Buenos-Ayres y faire provision de sel, car ses eaux +contiennent du chlorure de sodium dans une remarquable proportion. +Mais alors, l’eau volatilisée par une chaleur ardente avait déposé +tout le sel qu’elle contenait en suspension, et le lac ne formait +plus qu’un immense miroir resplendissant. + +Lorsque Thalcave annonça la présence d’un liquide potable au lac +Salinas il entendait parler des _rios_ d’eau douce qui s’y +précipitent en maint endroit. + +Mais, en ce moment, ses affluents étaient taris comme lui. +L’ardent soleil avait tout bu. De là, consternation générale, +quand la troupe altérée arriva sur les rives desséchées du +Salinas. Il fallait prendre un parti. Le peu d’eau conservée dans +les outres était à demi corrompue, et ne pouvait désaltérer. La +soif commençait à se faire cruellement sentir. La faim et la +fatigue disparaissaient devant cet impérieux besoin. Un «roukah», +sorte de tente de cuir dressée dans un pli de terrain et +abandonnée des indigènes, servit de retraite aux voyageurs +épuisés, tandis que leurs chevaux, étendus sur les bords vaseux du +lac, broyaient avec répugnance les plantes marines et les roseaux +secs. + +Lorsque chacun eut pris place dans le _roukah_, Paganel interrogea +Thalcave et lui demanda son avis sur ce qu’il convenait de faire. +Une conversation rapide, dont Glenarvan saisit quelques mots, +cependant, s’établit entre le géographe et l’indien. Thalcave +parlait avec calme. Paganel gesticulait pour deux. + +Ce dialogue dura quelques minutes, et le patagon se croisa les +bras. + +«Qu’a-t-il dit? demanda Glenarvan. J’ai cru comprendre qu’il +conseillait de nous séparer. + +--Oui, en deux troupes, répondit Paganel. Ceux de nous dont les +chevaux, accablés de fatigue et de soif, peuvent à peine mettre un +pied devant l’autre, continueront tant bien que mal la route du +trente-septième parallèle. Les mieux montés, au contraire, les +devançant sur cette route, iront reconnaître la rivière Guamini, +qui se jette dans le lac San-Lucas, à trente et un milles d’ici. +Si l’eau s’y trouve en quantité suffisante, ils attendront leurs +compagnons sur les bords de la Guamini. Si l’eau manque, ils +reviendront au-devant d’eux pour leur épargner un voyage inutile. + +--Et alors? demanda Tom Austin. + +--Alors, il faudra se résoudre à descendre pendant soixante-quinze +milles vers le sud, jusqu’aux premières ramifications de la +sierra Ventana, où les rivières sont nombreuses. + +--L’avis est bon, répondit Glenarvan, et nous le suivrons sans +retard. Mon cheval n’a pas encore trop souffert du manque d’eau, +et j’offre d’accompagner Thalcave. + +--Oh! _Mylord_, emmenez-moi, dit Robert, comme s’il se fût agi +d’une partie de plaisir. + +--Mais pourras-tu nous suivre, mon enfant? + +--Oui! J’ai une bonne bête qui ne demande pas mieux que d’aller +en avant. Voulez-vous... _Mylord_?... Je vous en prie. + +--Viens donc, mon garçon, dit Glenarvan, enchanté de ne pas se +séparer de Robert. À nous trois, ajouta-t-il, nous serons bien +maladroits si nous ne découvrons pas quelque aiguade fraîche et +limpide. + +--Eh bien, et moi? dit Paganel. + +--Oh! Vous, mon cher Paganel, répondit le major, vous resterez +avec le détachement de réserve. Vous connaissez trop bien le +trente-septième parallèle, et la rivière Guamini et la pampa tout +entière pour nous abandonner. Ni Mulrady, ni Wilson, ni moi, nous +ne sommes capables de rejoindre Thalcave à son rendez-vous, tandis +que nous marcherons avec confiance sous la bannière du brave +Jacques Paganel. + +--Je me résigne, répondit le géographe, très flatté d’obtenir un +commandement supérieur. + +--Mais pas de distractions! Ajouta le major. N’allez pas nous +conduire où nous n’avons que faire, et nous ramener, par exemple, +sur les bords de l’océan Pacifique! + +--Vous le mériteriez, major insupportable, répondit en riant +Paganel. Cependant, dites-moi, mon cher Glenarvan, comment +comprendrez-vous le langage de Thalcave? + +--Je suppose, répondit Glenarvan, que le patagon et moi nous +n’aurons pas besoin de causer. D’ailleurs, avec quelques mots +espagnols que je possède, je parviendrais bien dans une +circonstance pressante à lui exprimer ma pensée et à comprendre la +sienne. + +--Allez donc, mon digne ami, répondit Paganel. + +--Soupons d’abord, dit Glenarvan, et dormons, s’il se peut, +jusqu’à l’heure du départ.» + +On soupa sans boire, ce qui parut peu rafraîchissant, et l’on +dormit, faute de mieux. Paganel rêva de torrents, de cascades, de +rivières, de fleuves, d’étangs, de ruisseaux, voire même de +carafes pleines, en un mot, de tout ce qui contient habituellement +une eau potable. Ce fut un vrai cauchemar. + +Le lendemain, à six heures, les chevaux de Thalcave, de Glenarvan +et de Robert Grant furent sellés; on leur fit boire la dernière +ration d’eau, et ils l’avalèrent avec plus d’envie que de +satisfaction, car elle était très nauséabonde. Puis les trois +cavaliers se mirent en selle. + +«Au revoir, dirent le major, Austin, Wilson et Mulrady. + +--Et surtout, tâchez de ne pas revenir!» ajouta Paganel. + +Bientôt, le patagon, Glenarvan et Robert perdirent de vue, non +sans un certain serrement de cœur, le détachement confié à la +sagacité du géographe. + +Le «desertio de las Salinas», qu’ils traversaient alors, est une +plaine argileuse, couverte d’arbustes rabougris hauts de dix +pieds, de petites mimosées que les indiens appellent «curra-mammel», +et de «jumes», arbustes buissonneux, riches en soude. + +Çà et là, de larges plaques de sel réverbéraient les rayons +solaires avec une étonnante intensité. + +L’œil eût aisément confondu ces «barreros» avec des surfaces +glacées par un froid violent; mais l’ardeur du soleil avait vite +fait de le détromper. + +Néanmoins, ce contraste d’un sol aride et brûlé avec ces nappes +étincelantes donnait à ce désert une physionomie très particulière +qui intéressait le regard. + +À quatre-vingts milles dans le sud, au contraire, cette sierra +Ventana, vers laquelle le dessèchement possible de la Guamini +forcerait peut-être les voyageurs de descendre, présentait un +aspect différent. Ce pays, reconnu en 1835 par le capitaine Fitz-Roy, +qui commandait alors l’expédition du _Beagle_, est d’une +fertilité superbe. Là poussent avec une vigueur sans égale les +meilleurs pâturages du territoire indien; le versant nord-ouest +des sierras s’y revêt d’une herbe luxuriante, et descend au milieu +de forêts riches en essences diverses; là se voient «l’algarrobo», +sorte de caroubier, dont le fruit séché et réduit en poussière +sert à confectionner un pain assez estimé des indiens; le +«quebracho blanc», aux branches longues et flexibles qui pleurent +à la manière du saule européen; le «quebracho rouge», d’un bois +indestructible; le «naudubay», qui prend feu avec une extrême +facilité, et cause souvent de terribles incendies; le «viraro», +dont les fleurs violettes s’étagent en forme de pyramide, et enfin +le «timbo», qui élève jusqu’à quatre-vingts pieds dans les airs +son immense parasol, sous lequel des troupeaux entiers peuvent +s’abriter contre les rayons du soleil. Les argentins ont tenté +souvent de coloniser ce riche pays, sans réussir à vaincre +l’hostilité des indiens. + +Certes, on devait croire que des _rios_ abondants descendaient des +croupes de la sierra, pour fournir l’eau nécessaire à tant de +fertilité, et, en effet, les sécheresses les plus grandes n’ont +jamais vaporisé ces rivières; mais, pour les atteindre, il fallait +faire une pointe de cent trente milles dans le sud. Thalcave avait +donc raison de se diriger d’abord vers la Guamini, qui, sans +l’écarter de sa route, se trouvait à une distance beaucoup plus +rapprochée. + +Les trois chevaux galopaient avec entrain. Ces excellentes bêtes +sentaient d’instinct sans doute où les menaient leurs maîtres. +Thaouka, surtout, montrait une vaillance que ni les fatigues ni +les besoins ne pouvaient diminuer; il franchissait comme un oiseau +les canadas desséchées et les buissons de curra-mammel, en +poussant des hennissements de bon augure. Les chevaux de Glenarvan +et de Robert, d’un pas plus lourd, mais entraînés par son exemple, +le suivaient courageusement. Thalcave, immobile sur sa selle, +donnait à ses compagnons, l’exemple que Thaouka donnait aux siens. + +Le patagon tournait souvent la tête pour considérer Robert Grant. + +En voyant le jeune garçon, ferme et bien assis, les reins souples, +les épaules effacées, les jambes tombant naturellement, les genoux +fixés à la selle, il témoignait sa satisfaction par un cri +encourageant. En vérité, Robert Grant devenait un excellent +cavalier et méritait les compliments de l’indien. + +«Bravo, Robert, disait Glenarvan, Thalcave a l’air de te +féliciter! Il t’applaudit, mon garçon. + +--Et à quel propos, _mylord_? + +--À propos de la bonne façon dont tu montes à cheval. + +--Oh! je me tiens solidement, et voilà tout, répondit Robert, qui +rougit de plaisir à s’entendre complimenter. + +--C’est le principal, Robert, répondit Glenarvan, mais tu es trop +modeste, et, je te le prédis, tu ne peux manquer de devenir un +sportsman accompli. + +--Bon, fit Robert en riant, et papa qui veut faire de moi un +marin, que dira-t-il? + +--L’un n’empêche pas l’autre. Si tous les cavaliers ne font pas +de bons marins, tous les marins sont capables de faire de bons +cavaliers. À chevaucher sur les vergues on apprend à se tenir +solidement. Quant à savoir rassembler son cheval, à exécuter les +mouvements obliques ou circulaires, cela vient tout seul, car rien +n’est plus naturel. + +--Pauvre père! répondit Robert, ah! Que de grâces il vous rendra, +_mylord_, quand vous l’aurez sauvé! + +--Tu l’aimes bien, Robert? + +--Oui, _mylord_. Il était si bon pour ma sœur et pour moi! Il ne +pensait qu’à nous! Chaque voyage nous valait un souvenir de tous +les pays qu’il visitait, et mieux encore, de bonnes caresses, de +bonnes paroles à son retour. Ah! vous l’aimerez, vous aussi, quand +vous le connaîtrez! Mary lui ressemble. Il a la voix douce comme +elle! Pour un marin, c’est singulier, n’est-ce pas? + +--Oui, très singulier, Robert, répondit Glenarvan. + +--Je le vois encore, reprit l’enfant, qui semblait alors se +parler à lui-même. Bon et brave papa! Il m’endormait sur ses +genoux, quand j’étais petit, et il murmurait toujours un vieux +refrain écossais où l’on chante les lacs de notre pays. L’air me +revient parfois, mais confusément. À Mary aussi. Ah! _Mylord_, que +nous l’aimions! Tenez, je crois qu’il faut être petit pour bien +aimer son père! + +--Et grand pour le vénérer, mon enfant», répondit Glenarvan, tout +ému des paroles échappées de ce jeune cœur. + +Pendant cette conversation, les chevaux avaient ralenti leur +allure et cheminaient au pas. + +«Nous le retrouverons, n’est-ce pas? dit Robert, après quelques +instants de silence. + +--Oui, nous le retrouverons, répondit Glenarvan. Thalcave nous a +mis sur ses traces, et j’ai confiance en lui. + +--Un brave indien, Thalcave, dit l’enfant. + +--Certes. + +--Savez-vous une chose, _mylord_? + +--Parle d’abord, et je te répondrai. + +--C’est qu’il n’y a que des braves gens avec vous! Mme Helena que +j’aime tant, le major avec son air tranquille, le capitaine +Mangles, et M Paganel, et les matelots du _Duncan_, si courageux +et si dévoués! + +--Oui, je sais cela, mon garçon, répondit Glenarvan. + +--Et savez-vous que vous êtes le meilleur de tous? + +--Non, par exemple, je ne le sais pas! + +--Eh bien, il faut l’apprendre, _mylord_», répondit Robert, qui +saisit la main du lord et la porta à ses lèvres. + +Glenarvan secoua doucement la tête, et si la conversation ne +continua pas, c’est qu’un geste de Thalcave rappela les +retardataires. Ils s’étaient laissé devancer. Or, il fallait ne +pas perdre de temps et songer à ceux qui restaient en arrière. + +On reprit donc une allure rapide, mais il fut bientôt évident que, +Thaouka excepté, les chevaux ne pourraient longtemps la soutenir. +À midi, il fallut leur donner une heure de repos. Ils n’en +pouvaient plus et refusaient de manger les touffes d’_alfafares_, +sorte de luzerne maigre et torréfiée par les rayons du soleil. + +Glenarvan devint inquiet. Les symptômes de stérilité ne +diminuaient pas, et le manque d’eau pouvait amener des +conséquences désastreuses. + +Thalcave ne disait rien, et pensait probablement que si la Guamini +était desséchée, il serait alors temps de se désespérer, si +toutefois un cœur indien a jamais entendu sonner l’heure du +désespoir. + +Il se remit donc en marche, et, bon gré mal gré, le fouet et +l’éperon aidant, les chevaux durent reprendre la route, mais au +pas, ils ne pouvaient faire mieux. + +Thalcave aurait bien été en avant, car, en quelques heures, +Thaouka pouvait le transporter aux bords du _rio_. Il y songea +sans doute; mais, sans doute aussi, il ne voulut pas laisser ses +deux compagnons seuls au milieu de ce désert, et, pour ne pas les +devancer, il força Thaouka de prendre une allure plus modérée. + +Ce ne fut pas sans résister, sans se cabrer, sans hennir +violemment, que le cheval de Thalcave se résigna à garder le pas; +il fallut non pas tant la vigueur de son maître pour l’y +contraindre que ses paroles. Thalcave causait véritablement avec +son cheval, et Thaouka, s’il ne lui répondait pas, le comprenait +du moins. Il faut croire que le patagon lui donna d’excellentes +raisons, car, après avoir pendant quelque temps «discuté», Thaouka +se rendit à ses arguments et obéit, non sans ronger son frein. + +Mais si Thaouka comprit Thalcave, Thalcave n’avait pas moins +compris Thaouka. L’intelligent animal, servi par des organes +supérieurs, sentait quelque humidité dans l’air; il l’aspirait +avec frénésie, agitant et faisant claquer sa langue, comme si elle +eût trempé dans un bienfaisant liquide. Le patagon ne pouvait s’y +méprendre: l’eau n’était pas loin. + +Il encouragea donc ses compagnons en interprétant les impatiences +de Thaouka, que les deux autres chevaux ne tardèrent pas à +comprendre. Ils firent un dernier effort, et galopèrent à la suite +de l’indien. Vers trois heures, une ligne blanche apparut dans un +pli de terrain. Elle tremblotait sous les rayons du soleil. + +«L’eau! dit Glenarvan. + +--L’eau! oui, l’eau!» s’écria Robert. + +Ils n’avaient plus besoin d’exciter leurs montures; les pauvres +bêtes, sentant leurs forces ranimées, s’emportèrent avec une +irrésistible violence. En quelques minutes, elles eurent atteint +le _rio_ de Guamini, et, toutes harnachées, se précipitèrent +jusqu’au poitrail dans ses eaux bienfaisantes. + +Leurs maîtres les imitèrent, un peu malgré eux, et prirent un bain +involontaire, dont ils ne songèrent pas à se plaindre. + +«Ah! Que c’est bon! disait Robert, se désaltérant en plein _rio_. + +--Modère-toi, mon garçon», répondait Glenarvan, qui ne prêchait +pas d’exemple. + +On n’entendait plus que le bruit de rapides lampées. + +Pour son compte, Thalcave but tranquillement, sans se presser, à +petites gorgées, mais «long comme un _lazo_», suivant l’expression +patagone. Il n’en finissait pas, et l’on pouvait craindre que le +_rio_ n’y passât tout entier. + +«Enfin, dit Glenarvan, nos amis ne seront pas déçus dans leur +espérance; ils sont assurés, en arrivant à la Guamini, de trouver +une eau limpide et abondante, si Thalcave en laisse, toutefois! + +--Mais ne pourrait-on pas aller au-devant d’eux? demanda Robert. +On leur épargnerait quelques heures d’inquiétudes et de +souffrances. + +--Sans doute, mon garçon, mais comment transporter cette eau? Les +outres sont restées entre les mains de Wilson. Non, il vaut mieux +attendre comme c’est convenu. En calculant le temps nécessaire, et +en comptant sur des chevaux qui ne marchent qu’au pas, nos amis +seront ici dans la nuit. Préparons-leur donc bon gîte et bon +repas.» + +Thalcave n’avait pas attendu la proposition de Glenarvan pour +chercher un lieu de campement. Il avait fort heureusement trouvé +sur les bords du _rio_ une «_ramada_», sorte d’enceinte destinée à +parquer les troupeaux et fermée sur trois côtés. L’emplacement +était excellent pour s’y établir, du moment qu’on ne craignait pas +de dormir à la belle étoile, et c’était le moindre souci des +compagnons de Thalcave. + +Aussi ne cherchèrent-ils pas mieux, et ils s’étendirent en plein +soleil pour sécher leurs vêtements imprégnés d’eau. + +«Eh bien, puisque voilà le gîte, dit Glenarvan, pensons au souper. +Il faut que nos amis soient satisfaits des courriers qu’ils ont +envoyés en avant, et je me trompe fort, ou ils n’auront pas à se +plaindre. Je crois qu’une heure de chasse ne sera pas du temps +perdu. Es-tu prêt, Robert? + +--Oui, _mylord_», répondit le jeune garçon en se levant, le fusil +à la main. + +Si Glenarvan avait eu cette idée, c’est que les bords de la +Guamini semblaient être le rendez-vous de tout le gibier des +plaines environnantes; on voyait s’enlever par compagnies les +«tinamous», sorte de bartavelles particulières aux pampas, des +gelinottes noires, une espèce de pluvier, nommé «teru-teru», des +râles aux couleurs jaunes, et des poules d’eau d’un vert +magnifique. + +Quant aux quadrupèdes, ils ne se laissaient pas apercevoir; mais +Thalcave, indiquant les grandes herbes et les taillis épais, fit +comprendre qu’ils s’y tenaient cachés. Les chasseurs n’avaient que +quelques pas à faire pour se trouver dans le pays le plus giboyeux +du monde. + +Ils se mirent donc en chasse, et, dédaignant d’abord la plume pour +le poil, leurs premiers coups s’adressèrent au gros gibier de la +pampa. + +Bientôt, se levèrent devant eux, et par centaines, des chevreuils +et des guanaques, semblables à ceux qui les assaillirent si +violemment sur les cimes de la cordillère; mais ces animaux, très +craintifs, s’enfuirent avec une telle vitesse, qu’il fut +impossible de les approcher à portée de fusil. Les chasseurs se +rabattirent alors sur un gibier moins rapide, qui, d’ailleurs, ne +laissait rien à désirer au point de vue alimentaire. Une douzaine +de bartavelles et de râles furent démontés, et Glenarvan tua fort +adroitement un pécari «tay-tetre», pachyderme à poil fauve très +bon à manger, qui valait son coup de fusil. + +En moins d’une demi-heure, les chasseurs, sans se fatiguer, +abattirent tout le gibier dont ils avaient besoin; Robert, pour sa +part, s’empara d’un curieux animal appartenant à l’ordre des +édentés, «un armadillo», sorte de tatou couvert d’une carapace à +pièces osseuses et mobiles, qui mesurait un pied et demi de long. +Quant à Thalcave, il donna à ses compagnons le spectacle d’une +chasse au «nandou», espèce d’autruche particulière à la pampa, et +dont la rapidité est merveilleuse. + +L’indien ne chercha pas à ruser avec un animal si prompt à la +course; il poussa Thaouka au galop, droit à lui, de manière à +l’atteindre aussitôt, car, la première attaque manquée, le nandou +eût bientôt fatigué cheval et chasseur dans l’inextricable lacet +de ses détours. Thalcave, arrivé à bonne distance, lança ses bolas +d’une main vigoureuse, et si adroitement, qu’elles s’enroulèrent +autour des jambes de l’autruche et paralysèrent ses efforts. En +quelques secondes, elle gisait à terre. + +On rapporta donc à la _ramada_, le chapelet de bartavelles, +l’autruche de Thalcave, le pécari de Glenarvan et le tatou de +Robert. L’autruche et le pécari furent préparés aussitôt, c’est-à-dire +dépouillés de leur peau coriace et coupés en tranches minces. +Quant au tatou, c’est un animal précieux, qui porte sa rôtissoire +avec lui, et on le plaça dans sa propre carapace sur des charbons +ardents. + +Les trois chasseurs se contentèrent, pour le souper, de dévorer +les bartavelles, et ils gardèrent à leurs amis les pièces de +résistance. + +Les chevaux n’avaient pas été oubliés. Une grande quantité de +fourrage sec, amassé dans la _ramada_, leur servit à la fois de +nourriture et de litière. + +Quand tout fut préparé, Glenarvan, Robert et l’indien +s’enveloppèrent de leur _poncho_, et s’étendirent sur un édredon +d’_alfafares_, le lit habituel des chasseurs pampéens. + + +Chapitre XIX +_Les loups rouges_ + +La nuit vint. Une nuit de nouvelle lune, pendant laquelle l’astre +des nuits devait rester invisible à tous les habitants de la +terre. L’indécise clarté des étoiles éclairait seule la plaine. À +l’horizon, les constellations zodiacales s’éteignaient dans une +brume plus foncée. Les eaux de la Guamini coulaient sans murmurer +comme une longue nappe d’huile qui glisse sur un plan de marbre. +Oiseaux, quadrupèdes et reptiles se reposaient des fatigues du +jour, et un silence de désert s’étendait sur l’immense territoire +des pampas. + +Glenarvan, Robert et Thalcave avaient subi la loi commune. +Allongés sur l’épaisse couche de luzerne, ils dormaient d’un +profond sommeil. Les chevaux, accablés de lassitude, s’étaient +couchés à terre; seul, Thaouka, en vrai cheval de sang, dormait +debout, les quatre jambes posées d’aplomb, fier au repos comme à +l’action, et prêt à s’élancer au moindre signe de son maître. Un +calme complet régnait à l’intérieur de l’enceinte, et les charbons +du foyer nocturne, s’éteignant peu à peu, jetaient leurs dernières +lueurs dans la silencieuse obscurité. + +Cependant, vers dix heures environ, après un assez court sommeil, +l’indien se réveilla. Ses yeux devinrent fixes sous ses sourcils +abaissés, et son oreille se tendit vers la plaine. Il cherchait +évidemment à surprendre quelque son imperceptible. + +Bientôt une vague inquiétude apparut sur sa figure, si impassible +qu’elle fût d’habitude. + +Avait-il senti l’approche d’indiens rôdeurs, ou la venue des +jaguars, des tigres d’eau et autres bêtes redoutables, qui ne sont +pas rares dans le voisinage des rivières? Cette dernière +hypothèse, sans doute, lui parut plausible, car il jeta un rapide +regard sur les matières combustibles entassées dans l’enceinte, et +son inquiétude s’accrut encore. + +En effet, toute cette litière sèche d’_alfafares_ devait se +consumer vite et ne pouvait arrêter longtemps des animaux +audacieux. + +Dans cette conjoncture, Thalcave n’avait qu’à attendre les +événements, et il attendit, à demi couché, la tête reposant sur +les mains, les coudes appuyés aux genoux, l’œil immobile, dans la +posture d’un homme qu’une anxiété subite vient d’arracher au +sommeil. + +Une heure se passa. Tout autre que Thalcave, rassuré par le +silence extérieur, se fût rejeté sur sa couche. Mais où un +étranger n’eût rien soupçonné, les sens surexcités et l’instinct +naturel de l’indien pressentaient quelque danger prochain. + +Pendant qu’il écoutait et épiait, Thaouka fit entendre un +hennissement sourd; ses naseaux s’allongèrent vers l’entrée de la +_ramada_. Le patagon se redressa soudain. + +«Thaouka a senti quelque ennemi», dit-il. + +Il se leva et vint examiner attentivement la plaine. + +Le silence y régnait encore, mais non la tranquillité. Thalcave +entrevit des ombres se mouvant sans bruit à travers les touffes de +_curra-mammel_. Çà et là étincelaient des points lumineux, qui se +croisaient dans tous les sens, s’éteignaient et se rallumaient +tour à tour. On eût dit une danse de falots fantastiques sur le +miroir d’une immense lagune. Quelque étranger eût pris sans doute +ces étincelles volantes pour des lampyres qui brillent, la nuit +venue, en maint endroit des régions pampéennes, mais Thalcave ne +s’y trompa pas; il comprit à quels ennemis il avait affaire; il +arma sa carabine, et vint se placer en observation près des +premiers poteaux de l’enceinte. + +Il n’attendit pas longtemps. Un cri étrange, un mélange +d’aboiements et de hurlements retentit dans la pampa. La +détonation de la carabine lui répondit, et fut suivie de cent +clameurs épouvantables. + +Glenarvan et Robert, subitement réveillés, se relevèrent. + +«Qu’y a-t-il? demanda le jeune Grant. + +--Des indiens? dit Glenarvan. + +--Non, répondit Thalcave, des «aguaras.» + +Robert regarda Glenarvan. + +«Des _aguaras_? dit-il. + +--Oui, répondit Glenarvan, les loups rouges de la pampa.» + +Tous deux saisirent leurs armes et rejoignirent l’indien. Celui-ci +leur montra la plaine, d’où s’élevait un formidable concert de +hurlements. + +Robert fit involontairement un pas en arrière. + +«Tu n’as pas peur des loups, mon garçon? Lui dit Glenarvan. + +--Non, _mylord_, répondit Robert d’une voix ferme. Auprès de +vous, d’ailleurs, je n’ai peur de rien. + +--Tant mieux. Ces _aguaras_ sont des bêtes assez peu redoutables, +et, n’était leur nombre, je ne m’en préoccuperais même pas. + +--Qu’importe! répondit Robert. Nous sommes bien armés, qu’ils y +viennent! + +--Et ils seront bien reçus!» + +En parlant ainsi, Glenarvan voulait rassurer l’enfant; mais il ne +songeait pas sans une secrète terreur à cette légion de +carnassiers déchaînés dans la nuit. Peut-être étaient-ils là par +centaines, et trois hommes, si bien armés qu’ils fussent, ne +pouvaient lutter avec avantage contre un tel nombre d’animaux. + +Lorsque le patagon prononça le mot «aguara», Glenarvan reconnut +aussitôt le nom donné au loup rouge par les indiens de la pampa. +Ce carnassier, le «canis-jubatus» des naturalistes, a la taille +d’un grand chien et la tête d’un renard; son pelage est rouge +cannelle, et sur son dos flotte une crinière noire qui lui court +tout le long de l’échine. Cet animal est très leste et très +vigoureux; il habite généralement les endroits marécageux et +poursuit à la nage les bêtes aquatiques; la nuit le chasse de sa +tanière, où il dort pendant le jour; on le redoute +particulièrement dans les estancias où s’élèvent les troupeaux, +car, pour peu que la faim l’aiguillonne, il s’en prend au gros +bétail et commet des ravages considérables. Isolé, l’aguara n’est +pas à craindre; mais il en est autrement d’un grand nombre de ces +animaux affamés, et mieux vaudrait avoir affaire à quelque couguar +ou jaguar que l’on peut attaquer face à face. + +Or, aux hurlements dont retentissait la pampa, à la multitude des +ombres qui bondissaient dans la plaine, Glenarvan ne pouvait se +méprendre sur la quantité de loups rouges rassemblés au bord de la +Guamini; ces animaux avaient senti là une proie sûre, chair de +cheval ou chair humaine, et nul d’entre eux ne regagnerait son +gîte sans en avoir eu sa part. La situation était donc très +alarmante. + +Cependant le cercle des loups se restreignit peu à peu. Les +chevaux réveillés donnèrent des signes de la plus vive terreur. +Seul, Thaouka frappait du pied, cherchant à rompre son licol et +prêt à s’élancer au dehors. Son maître ne parvenait à le calmer +qu’en faisant entendre un sifflement continu. + +Glenarvan et Robert s’étaient postés de manière à défendre +l’entrée de la _ramada_. Leurs carabines armées, ils allaient +faire feu sur le premier rang des _aguaras_, quand Thalcave releva +de la main leur arme déjà mise en joue. + +«Que veut Thalcave? dit Robert. + +--Il nous défend de tirer! répondit Glenarvan. + +--Pourquoi? + +--Peut-être ne juge-t-il pas le moment opportun!» + +Ce n’était pas ce motif qui faisait agir l’indien, mais une raison +plus grave, et Glenarvan la comprit, quand Thalcave, soulevant sa +poudrière et la retournant, montra qu’elle était à peu près vide. + +«Eh bien? dit Robert. + +--Eh bien, il faut ménager nos munitions. Notre chasse +aujourd’hui nous a coûté cher, et nous sommes à court de plomb et +de poudre. Il ne nous reste pas vingt coups à tirer!» + +L’enfant ne répondit rien. + +«Tu n’as pas peur, Robert? + +--Non, _mylord_. + +--Bien, mon garçon.» + +En ce moment, une nouvelle détonation retentit. + +Thalcave avait jeté à terre un ennemi trop audacieux; les loups, +qui s’avançaient en rangs pressés, reculèrent et se massèrent à +cent pas de l’enceinte. + +Aussitôt, Glenarvan, sur un signe de l’indien, prit sa place; +celui-ci, ramassant la litière, les herbes, en un mot toutes les +matières combustibles, les entassa à l’entrée de la _ramada_, et y +jeta un charbon encore incandescent. + +Bientôt un rideau de flammes se tendit sur le fond noir du ciel, +et, à travers ses déchirures, la plaine se montra vivement +éclairée par de grands reflets mobiles. Glenarvan put juger alors +de l’innombrable quantité d’animaux auxquels il fallait résister. +Jamais tant de loups ne s’étaient vus ensemble, ni si excités par +la convoitise. La barrière de feu que venait de leur opposer +Thalcave avait redoublé leur colère en les arrêtant net. + +Quelques-uns, cependant, s’avancèrent jusqu’au brasier même, et +s’y brûlèrent les pattes. + +De temps à autre, il fallait un nouveau coup de fusil pour arrêter +cette horde hurlante, et, au bout d’une heure, une quinzaine de +cadavres jonchaient déjà la prairie. + +Les assiégés se trouvaient alors dans une situation relativement +moins dangereuse; tant que dureraient les munitions, tant que la +barrière de feu se dresserait à l’entrée de la _ramada_, +l’envahissement n’était pas à craindre. Mais après, que faire, +quand tous ces moyens de repousser la bande de loups manqueraient +à la fois? + +Glenarvan regarda Robert et sentit son cœur se gonfler. Il +s’oublia, lui, pour ne songer qu’à ce pauvre enfant qui montrait +un courage au-dessus de son âge. Robert était pâle, mais sa main +n’abandonnait pas son arme, et il attendait de pied ferme l’assaut +des loups irrités. + +Cependant Glenarvan, après avoir froidement envisagé la situation, +résolut d’en finir. + +«Dans une heure, dit-il, nous n’aurons plus ni poudre, ni plomb, +ni feu. Eh bien, il ne faut pas attendre à ce moment pour prendre +un parti.» + +Il retourna donc vers Thalcave, et rassemblant les quelques mots +d’espagnol que lui fournit sa mémoire, il commença avec l’indien +une conversation souvent interrompue par les coups de feu. + +Ce ne fut pas sans peine que ces deux hommes parvinrent à se +comprendre. Glenarvan, fort heureusement, connaissait les mœurs +du loup rouge. Sans cette circonstance, il n’aurait su interpréter +les mots et les gestes du patagon. + +Néanmoins, un quart d’heure se passa avant qu’il pût transmettre à +Robert la réponse de Thalcave. + +Glenarvan avait interrogé l’indien sur leur situation presque +désespérée. + +«Et qu’a-t-il répondu? demanda Robert Grant. + +--Il a dit que, coûte que coûte, il fallait tenir jusqu’au lever +du jour. L’aguara ne sort que la nuit, et, le matin venu, il +rentre dans son repaire. C’est le loup des ténèbres, une bête +lâche qui a peur du grand jour, un hibou à quatre pattes! + +--Eh bien, défendons-nous jusqu’au jour! + +--Oui, mon garçon, et à coups de couteau, quand nous ne pourrons +plus le faire à coups de fusil.» + +Déjà Thalcave avait donné l’exemple, et lorsqu’un loup +s’approchait du brasier, le long bras armé du patagon traversait +la flamme et en ressortait rouge de sang. + +Cependant les moyens de défense allaient manquer. + +Vers deux heures du matin, Thalcave jetait dans le brasier la +dernière brassée de combustible, et il ne restait plus aux +assiégés que cinq coups à tirer. + +Glenarvan porta autour de lui un regard douloureux. + +Il songea à cet enfant qui était là, à ses compagnons, à tous ceux +qu’il aimait. Robert ne disait rien. Peut-être le danger +n’apparaissait-il pas imminent à sa confiante imagination. Mais +Glenarvan y pensait pour lui, et se représentait cette perspective +horrible, maintenant inévitable, d’être dévoré vivant! Il ne fut +pas maître de son émotion; il attira l’enfant sur sa poitrine, il +le serra contre son cœur, il colla ses lèvres à son front, tandis +que des larmes involontaires coulaient de ses yeux. + +Robert le regarda en souriant. + +«Je n’ai pas peur! dit-il. + +--Non! mon enfant, non, répondit Glenarvan, et tu as raison. Dans +deux heures, le jour viendra, et nous serons sauvés! --bien, +Thalcave, bien, mon brave patagon!» s’écria-t-il au moment où +l’indien tuait à coups de crosse deux énormes bêtes qui tentaient +de franchir la barrière ardente. + +Mais, en ce moment, la lueur mourante du foyer lui montra la bande +des _aguaras_ qui marchait en rangs pressés à l’assaut de la +_ramada_. + +Le dénoûment de ce drame sanglant approchait; le feu tombait peu à +peu, faute de combustible; la flamme baissait; la plaine, éclairée +jusqu’alors, rentrait dans l’ombre, et dans l’ombre aussi +reparaissaient les yeux phosphorescents des loups rouges. Encore +quelques minutes, et toute la horde se précipiterait dans +l’enceinte. + +Thalcave déchargea pour la dernière fois sa carabine, jeta un +ennemi de plus à terre, et, ses munitions épuisées, il se croisa +les bras. Sa tête s’inclina sur sa poitrine. Il parut méditer +silencieusement. Cherchait-il donc quelque moyen hardi, +impossible, insensé, de repousser cette troupe furieuse? Glenarvan +n’osait l’interroger. + +En ce moment, un changement se produisit dans l’attaque des loups. +Ils semblèrent s’éloigner, et leurs hurlements, si assourdissants +jusqu’alors, cessèrent subitement. Un morne silence s’étendit sur +la plaine. + +«Ils s’en vont! dit Robert. + +--Peut-être», répondit Glenarvan, qui prêta l’oreille aux bruits +du dehors. + +Mais Thalcave, devinant sa pensée, secoua la tête. + +Il savait bien que les animaux n’abandonneraient pas une proie +assurée, tant que le jour ne les aurait pas ramenés à leurs +sombres tanières. + +Cependant la tactique de l’ennemi s’était évidemment modifiée. + +Il n’essayait plus de forcer l’entrée de la _ramada_, mais ses +nouvelles manœuvres allaient créer un danger plus pressant +encore. Les _aguaras_, renonçant à pénétrer par cette entrée que +défendaient obstinément le fer et le feu, tournèrent la _ramada_, +et d’un commun accord ils cherchèrent à l’assaillir par le côté +opposé. + +Bientôt on entendit leurs griffes s’incruster dans le bois à demi +pourri. Entre les poteaux ébranlés passaient déjà des pattes +vigoureuses, des gueules sanglantes. Les chevaux, effarés, rompant +leur licol, couraient dans l’enceinte, pris d’une terreur folle. +Glenarvan saisit entre ses bras le jeune enfant, afin de le +défendre jusqu’à la dernière extrémité. Peut-être même, tentant +une fuite impossible, allait-il s’élancer au dehors, quand ses +regards se portèrent sur l’indien. + +Thalcave, après avoir tourné comme une bête fauve dans la +_ramada_, s’était brusquement rapproché de son cheval qui +frémissait d’impatience, et il commença à le seller avec soin, +n’oubliant ni une courroie, ni un ardillon. Il ne semblait plus +s’inquiéter des hurlements qui redoublaient alors. Glenarvan le +regardait faire avec une sinistre épouvante. + +«Il nous abandonne! s’écria-t-il, en voyant Thalcave rassembler +ses guides, comme un cavalier qui va se mettre en selle. + +--Lui! Jamais!» dit Robert. + +Et en effet, l’indien allait tenter, non d’abandonner ses amis, +mais de les sauver en se sacrifiant pour eux. + +Thaouka était prêt; il mordait son mors; il bondissait; ses yeux, +pleins d’un feu superbe, jetaient des éclairs; il avait compris +son maître. + +Glenarvan, au moment où l’indien saisissait la crinière de son +cheval, lui prit le bras d’une main convulsive. + +«Tu pars? dit-il en montrant la plaine libre alors. + +--Oui», fit l’indien, qui comprit le geste de son compagnon. + +Puis il ajouta quelques mots espagnols qui signifiaient: + +«Thaouka! Bon cheval. Rapide. Entraînera les loups à sa suite. + +--Ah! Thalcave! s’écria Glenarvan. + +--Vite! Vite!» répondit l’indien, pendant que Glenarvan disait à +Robert d’une voix brisée par l’émotion: + +«Robert! Mon enfant! Tu l’entends! Il veut se dévouer pour nous! +Il veut s’élancer dans la pampa, et détourner la rage des loups en +l’attirant sur lui! + +--Ami Thalcave, répondit Robert en se jetant aux pieds du +patagon, ami Thalcave, ne nous quitte pas! + +--Non! dit Glenarvan, il ne nous quittera pas.» + +Et se tournant vers l’indien: + +«Partons ensemble, dit-il, en montrant les chevaux épouvantés et +serrés contre les poteaux. + +--Non, fit l’indien, qui ne se méprit pas sur le sens de ces +paroles. Mauvaises bêtes. Effrayées. Thaouka. Bon cheval. + +--Eh bien soit! dit Glenarvan, Thalcave ne te quittera pas, +Robert! Il m’apprend ce que j’ai à faire! à moi de partir! à lui +de rester près de toi.» + +Puis, saisissant la bride de Thaouka: + +«Ce sera moi, dit-il, qui partirai! + +--Non, répondit tranquillement le patagon. + +--Moi, te dis-je, s’écria Glenarvan, en lui arrachant la bride +des mains, ce sera moi! Sauve cet enfant! Je te le confie, +Thalcave!» + +Cependant Thalcave résistait. Cette discussion se prolongeait, et +le danger croissait de seconde en seconde. Déjà les pieux rongés +cédaient aux dents et aux griffes des loups. Ni Glenarvan ni +Thalcave ne paraissaient vouloir céder. L’indien avait entraîné +Glenarvan vers l’entrée de l’enceinte; il lui montrait la plaine +libre de loups; dans son langage animé il lui faisait comprendre +qu’il ne fallait pas perdre un instant; que le danger, si la +manœuvre ne réussissait pas, serait plus grand pour ceux qui +restaient; enfin que seul il connaissait assez Thaouka pour +employer au salut commun ses merveilleuses qualités de légèreté et +de vitesse. Glenarvan, aveuglé, s’entêtait et voulait se dévouer, +quand soudain il fut repoussé violemment. Thaouka bondissait; il +se dressait sur ses pieds de derrière, et tout d’un coup, emporté, +il franchit la barrière de feu et la lisière de cadavres, tandis +qu’une voix d’enfant s’écriait:» Dieu vous sauve, _mylord_!» + +Et c’est à peine si Glenarvan et Thalcave eurent le temps +d’apercevoir Robert qui, cramponné à la crinière de Thaouka, +disparaissait dans les ténèbres. + +«Robert! Malheureux!» s’écria Glenarvan. + +Mais ces paroles, l’indien lui-même ne put les entendre. Un +hurlement épouvantable éclata. Les loups rouges, lancés sur les +traces du cheval, s’enfuyaient dans l’ouest avec une fantastique +rapidité. + +Thalcave et Glenarvan se précipitèrent hors de la _ramada_. Déjà +la plaine avait repris sa tranquillité, et c’est à peine s’ils +purent entrevoir une ligne mouvante qui ondulait au loin dans les +ombres de la nuit. + +Glenarvan tomba sur le sol, accablé, désespéré, joignant les +mains. Il regarda Thalcave. L’indien souriait avec son calme +accoutumé. + +«Thaouka. Bon cheval! Enfant brave! Il se sauvera! répétait-il en +approuvant d’un signe de la tête. + +--Et s’il tombe? dit Glenarvan. + +--Il ne tombera pas!» + +Malgré la confiance de Thalcave, la nuit s’acheva pour le pauvre +lord dans d’affreuses angoisses. Il voulait courir à la recherche +de Robert; mais l’indien l’arrêta; il lui fit comprendre que les +chevaux ne pouvaient le rejoindre, que Thaouka avait dû distancer +ses ennemis, qu’on ne pourrait le retrouver dans les ténèbres, et +qu’il fallait attendre le jour pour s’élancer sur les traces de +Robert. + +À quatre heures du matin, l’aube commença à poindre. + +Le moment de partir était arrivé. + +«En route», dit l’indien. + +Glenarvan ne répondit pas, mais il sauta sur le cheval de Robert. +Bientôt les deux cavaliers galopaient vers l’ouest, remontant la +ligne droite dont leurs compagnons ne devaient pas s’écarter. +Pendant une heure, ils allèrent ainsi à une vitesse prodigieuse, +cherchant Robert des yeux, craignant à chaque pas de rencontrer +son cadavre ensanglanté. Glenarvan déchirait les flancs de son +cheval sous l’éperon. + +Enfin des coups de fusil se firent entendre, des détonations +régulièrement espacées comme un signal de reconnaissance. + +«Ce sont eux», s’écria Glenarvan. + +Thalcave et lui communiquèrent à leurs chevaux une allure plus +rapide encore, et, quelques instants après, ils rejoignirent le +détachement conduit par Paganel. Un cri s’échappa de la poitrine +de Glenarvan. Robert était là, vivant, bien vivant, porté par le +superbe Thaouka, qui hennit de plaisir en revoyant son maître. + +«Ah! Mon enfant! Mon enfant!» s’écria Glenarvan, avec une +indicible expression de tendresse. + +Et Robert et lui, mettant pied à terre, se précipitèrent dans les +bras l’un de l’autre. Puis, ce fut au tour de l’indien de serrer +sur sa poitrine le courageux fils du capitaine Grant. + +«Il vit! Il vit! s’écriait Glenarvan. + +--Oui! répondit Robert, et grâce à Thaouka!» + +L’indien n’avait pas attendu cette parole de reconnaissance pour +remercier son cheval, et, en ce moment, il lui parlait, il +l’embrassait, comme si un sang humain eût coulé dans les veines du +fier animal. + +Puis, se retournant vers Paganel, il lui montra le jeune Robert: + +«Un brave!» dit-il. + +Cependant, Glenarvan disait à Robert en l’entourant de ses bras: + +«Pourquoi, mon fils, pourquoi n’as-tu pas laissé Thalcave ou moi +tenter cette dernière chance de te sauver? + +--_Mylord_, répondit l’enfant avec l’accent de la plus vive +reconnaissance, n’était-ce pas à moi de me dévouer? Thalcave m’a +déjà sauvé la vie! Et vous, vous allez sauver mon père.» + + +Chapitre XX +_Les plaines argentines_ + +Après les premiers épanchements du retour, Paganel, Austin, +Wilson, Mulrady, tous ceux qui étaient restés en arrière, sauf +peut-être le major Mac Nabbs, s’aperçurent d’une chose, c’est +qu’ils mouraient de soif. Fort heureusement, la Guamini coulait à +peu de distance. On se remit donc en route, et à sept heures du +matin la petite troupe arriva près de l’enceinte. À voir ses +abords jonchés des cadavres des loups, il fut facile de comprendre +la violence de l’attaque et la vigueur de la défense. + +Bientôt les voyageurs, abondamment rafraîchis, se livrèrent à un +déjeuner phénoménal dans l’enceinte de la _ramada_. Les filets de +nandou furent déclarés excellents, et le tatou, rôti dans sa +carapace, un mets délicieux. + +«En manger raisonnablement, dit Paganel, ce serait de +l’ingratitude envers la providence, il faut en manger trop.» + +Et il en mangea trop, et ne s’en porta pas plus mal, grâce à l’eau +limpide de la Guamini, qui lui parut posséder des qualités +digestives d’une grande supériorité. + +À dix heures du matin, Glenarvan, ne voulant pas renouveler les +fautes d’Annibal à Capoue, donna le signal du départ. Les outres +de cuir furent remplies d’eau, et l’on partit. Les chevaux bien +restaurés montrèrent beaucoup d’ardeur, et, presque tout le temps, +ils se maintinrent à l’allure du petit galop de chasse. Le pays +plus humide devenait aussi plus fertile, mais toujours désert. Nul +incident ne se produisit pendant les journées du 2 et du 3 +novembre, et le soir, les voyageurs, rompus déjà aux fatigues des +longues marches, campèrent à la limite des pampas, sur les +frontières de la province de Buenos-Ayres. Ils avaient quitté la +baie de Talcahuano le 14 octobre; ainsi donc, en vingt-deux jours, +quatre cent cinquante milles, c’est-à-dire près des deux tiers du +chemin, se trouvaient heureusement franchis. + +Le lendemain matin, on dépassa la ligne conventionnelle qui sépare +les plaines argentines de la région des pampas. C’est là que +Thalcave espérait rencontrer les caciques aux mains desquels il ne +doutait pas de trouver Harry Grant et ses deux compagnons +d’esclavage. + +Des quatorze provinces qui composent la république argentine, +celle de Buenos-Ayres est à la fois la plus vaste et la plus +peuplée. Sa frontière confine aux territoires indiens du sud, +entre le soixante-quatrième et le soixante-cinquième degré. + +Son territoire est étonnamment fertile. Un climat particulièrement +salubre règne sur cette plaine couverte de graminées et de plantes +arborescentes légumineuses, qui présente une horizontalité presque +parfaite jusqu’au pied des sierras Tandil et Tapalquem. + +Depuis qu’ils avaient quitté la Guamini, les voyageurs +constataient, non sans grande satisfaction, une amélioration +notable dans la température. Sa moyenne ne dépassait pas dix-sept +degrés centigrades, grâce aux vents violents et froids de la +Patagonie qui agitent incessamment les ondes atmosphériques. Bêtes +et gens n’avaient donc aucun motif de se plaindre, après avoir +tant souffert de la sécheresse et de la chaleur. On s’avançait +avec ardeur et confiance. Mais, quoi qu’en eût dit Thalcave, le +pays semblait être entièrement inhabité, ou, pour employer un mot +plus juste, «déshabité.» + +Souvent la ligne de l’est côtoya ou coupa des petites lagunes, +faites tantôt d’eaux douces, tantôt d’eaux saumâtres. + +Sur les bords et à l’abri des buissons sautillaient de légers +roitelets et chantaient de joyeuses alouettes, en compagnie des +«tangaras», ces rivaux en couleurs des colibris étincelants. Ces +jolis oiseaux battaient gaiement de l’aile sans prendre garde aux +étourneaux militaires qui paradaient sur les berges avec leurs +épaulettes et leurs poitrines rouges. Aux buissons épineux se +balançait, comme un hamac de créole, le nid mobile des «annubis», +et sur le rivage des lagunes, de magnifiques flamants, marchant en +troupe régulière, déployaient au vent leurs ailes couleur de feu. +On apercevait leurs nids groupés par milliers, en forme de cônes +tronqués d’un pied de haut, qui formaient comme une petite ville. +Les flamants ne se dérangeaient pas trop à l’approche des +voyageurs. Ce qui ne fit pas le compte du savant Paganel. + +«Depuis longtemps, dit-il au major, je suis curieux de voir voler +un flamant. + +--Bon! dit le major. + +--Or, puisque j’en trouve l’occasion, j’en profite. + +--Profitez-en, Paganel. + +--Venez avec moi, major. Viens aussi, Robert. J’ai besoin de +témoins.» + +Et Paganel, laissant ses compagnons marcher en avant, se dirigea, +suivi de Robert Grant et du major, vers la troupe des +phénicoptères. + +Arrivé à bonne portée, il tira un coup de fusil à poudre, car il +n’aurait pas versé inutilement le sang d’un oiseau, et tous les +flamants de s’envoler d’un commun accord, pendant que Paganel les +observait attentivement à travers ses lunettes. + +«Eh bien, dit-il au major quand la troupe eut disparu, les avez-vous +vus voler? + +--Oui certes, répondit Mac Nabbs, et, à moins d’être aveugle, on +ne pouvait faire moins. + +--Avez-vous trouvé qu’en volant ils ressemblaient à des flèches +empennées? + +--Pas le moins du monde. + +--Pas du tout, ajouta Robert. + +--J’en étais sûr! reprit le savant d’un air de satisfaction. Cela +n’a pas empêché le plus orgueilleux des gens modestes, mon +illustre compatriote Chateaubriand, d’avoir fait cette +comparaison inexacte entre les flamants et les flèches! Ah! +Robert, la comparaison, vois-tu bien, c’est la plus dangereuse +figure de rhétorique que je connaisse. Défie-t’en toute la vie, et +ne l’emploie qu’à la dernière extrémité. + +--Ainsi vous êtes satisfait de votre expérience? dit le major. + +--Enchanté. + +--Et moi aussi; mais pressons nos chevaux, car votre illustre +Chateaubriand nous a mis d’un mille en arrière.» + +Lorsqu’il eut rejoint ses compagnons, Paganel trouva Glenarvan en +grande conversation avec l’indien qu’il ne semblait pas +comprendre. Thalcave s’était souvent arrêté pour observer +l’horizon, et chaque fois son visage avait exprimé un assez vif +étonnement. Glenarvan, ne voyant pas auprès de lui son interprète +ordinaire, avait essayé, mais en vain, d’interroger l’indien. +Aussi, du plus loin qu’il aperçut le savant, il lui cria: + +«Arrivez donc, ami Paganel, Thalcave et moi, nous ne parvenons +guère à nous entendre!» + +Paganel s’entretint pendant quelques minutes avec le patagon, et +se retournant vers Glenarvan: + +«Thalcave, lui dit-il, s’étonne d’un fait qui est véritablement +bizarre. + +--Lequel? + +--C’est de ne rencontrer ni indiens ni traces d’indiens dans ces +plaines, qui sont ordinairement sillonnées de leurs bandes, soit +qu’ils chassent devant eux le bétail volé aux estancias, soit +qu’ils aillent jusqu’aux Andes vendre leurs tapis de _zorillo_ et +leurs fouets en cuir tressé. + +--Et à quoi Thalcave attribue-t-il cet abandon? + +--Il ne saurait le dire; il s’en étonne, voilà tout. + +--Mais quels indiens comptait-il trouver dans cette partie des +pampas? + +--Précisément ceux qui ont eu des prisonniers étrangers entre +leurs mains, ces indigènes que commandent les caciques +Calfoucoura, Catriel ou Yanchetruz. + +--Quels sont ces gens-là? + +--Des chefs de bandes qui étaient tout-puissants il y a une +trentaine d’années, avant qu’ils eussent été rejetés au delà des +sierras. Depuis cette époque, ils se sont soumis autant qu’un +indien peut se soumettre, et ils battent la plaine de la Pampasie +aussi bien que la province de Buenos-Ayres. Je m’étonne donc avec +Thalcave de ne pas rencontrer leurs traces dans un pays où ils +font généralement le métier de _salteadores_. + +--Mais alors, demanda Glenarvan, quel parti devons-nous prendre? + +--Je vais le savoir», répondit Paganel. + +Et après quelques instants de conversation avec Thalcave, il dit: + +«Voici son avis, qui me paraît fort sage. Il faut continuer notre +route à l’est jusqu’au fort indépendance, --c’est notre chemin, -- +et là, si nous n’avons pas de nouvelles du capitaine Grant, nous +saurons du moins ce que sont devenus les indiens de la plaine +argentine. + +--Ce fort indépendance est-il éloigné? répondit Glenarvan. + +--Non, il est situé dans la sierra Tandil, à une soixantaine de +milles. + +--Et nous y arriverons?... + +--Après-demain soir.» + +Glenarvan fut assez déconcerté de cet incident. Ne pas trouver un +indien dans les pampas, c’était à quoi on se fût le moins attendu. +Il y en a trop ordinairement. Il fallait donc qu’une circonstance +toute spéciale les eût écartés. Mais, chose grave surtout, si +Harry Grant était prisonnier de l’une de ces tribus, il avait été +entraîné dans le nord ou dans le sud? Ce doute ne laissa pas +d’inquiéter Glenarvan. Il s’agissait de conserver à tout prix la +piste du capitaine. Enfin, le mieux était de suivre l’avis de +Thalcave et d’atteindre le village de Tandil. Là, du moins, on +trouverait à qui parler. + +Vers quatre heures du soir, une colline, qui pouvait passer pour +une montagne dans un pays si plat, fut signalée à l’horizon. +C’était la sierra Tapalquem, au pied de laquelle les voyageurs +campèrent la nuit suivante. Le passage de cette sierra se fit le +lendemain le plus facilement du monde. On suivait des ondulations +sablonneuses d’un terrain à pentes douces. Une pareille sierra ne +pouvait être prise au sérieux par des gens qui avaient franchi la +cordillère des Andes, et les chevaux ralentirent à peine leur +rapide allure. + +À midi, on dépassait le fort abandonné de Tapalquem, premier +anneau de cette chaîne de fortins tendue sur la lisière du sud +contre les indigènes pillards. Mais d’indiens, on n’en rencontra +pas l’ombre, à la surprise croissante de Thalcave. Cependant, vers +le milieu du jour, trois coureurs des plaines, bien montés et bien +armés, observèrent un instant la petite troupe; mais ils ne se +laissèrent pas approcher, et s’enfuirent avec une incroyable +rapidité. Glenarvan était furieux. + +«Des gauchos», dit le patagon, en donnant à ces indigènes la +dénomination qui avait amené une discussion entre le major et +Paganel. + +«Ah! Des gauchos, répondit Mac Nabbs. Eh bien, Paganel, le vent du +nord ne souffle pas aujourd’hui. Qu’est-ce que vous pensez de ces +animaux-là? + +--Je pense qu’ils ont l’air de fameux bandits, répondit Paganel. + +--Et de là à en être, mon cher savant? + +--Il n’y a qu’un pas, mon cher major!» + +L’aveu de Paganel fut suivi d’un rire général qui ne le déconcerta +point, et il fit même, à l’occasion de ces indiens, une très +curieuse observation. + +«J’ai lu quelque part, dit-il, que chez l’arabe la bouche a une +rare expression de férocité, tandis que l’expression humaine se +trouve dans le regard. Eh bien, chez le sauvage américain, c’est +tout le contraire. Ces gens-là ont l’œil particulièrement +méchant.» + +Un physionomiste de profession n’eût pas mieux dit pour +caractériser la race indienne. + +Cependant, d’après les ordres de Thalcave, on marchait en peloton +serré; quelque désert que fût le pays, il fallait se défier des +surprises; mais la précaution fut inutile, et le soir même on +campait dans une vaste _tolderia_ abandonnée, où le cacique +Catriel réunissait ordinairement ses bandes d’indigènes. À +l’inspection du terrain, au défaut de traces récentes, le patagon +reconnut que la _tolderia_ n’avait pas été occupée depuis +longtemps. + +Le lendemain, Glenarvan et ses compagnons se retrouvaient dans la +plaine: les premières estancias qui avoisinent la sierra Tandil +furent aperçues; mais Thalcave résolut de ne pas s’y arrêter et de +marcher droit au fort indépendance, où il voulait se renseigner, +particulièrement sur la situation singulière de ce pays abandonné. + +Les arbres, si rares, depuis la cordillère, reparurent alors, la +plupart plantés après l’arrivée des européens sur le territoire +américain. Il y avait là des _azedarachs_, des pêchers, des +peupliers, des saules, des acacias, qui poussaient tout seuls, +vite et bien. Ils entouraient généralement les «corrales», vastes +enceintes à bétail garnies de pieux. Là paissaient et +s’engraissaient par milliers bœufs, moutons, vaches et chevaux, +marqués au fer chaud de l’estampille du maître, tandis que de +grands chiens vigilants et nombreux veillaient aux alentours. Le +sol un peu salin qui s’étend au pied des montagnes convient +admirablement aux troupeaux et produit un fourrage excellent. On +le choisit donc de préférence pour l’établissement des estancias, +qui sont dirigées par un majordome et un contremaître, ayant sous +leurs ordres quatre péons pour mille têtes de bétail. + +Ces gens-là mènent la vie des grands pasteurs de la bible; leurs +troupeaux sont aussi nombreux, plus nombreux peut-être, que ceux +dont s’emplissaient les plaines de la Mésopotamie; mais ici la +famille manque au berger, et les grands «estanceros» de la pampa +ont tout du grossier marchand de bœufs, rien du patriarche des +temps bibliques. + +C’est ce que Paganel expliqua fort bien à ses compagnons, et, à ce +sujet, il se livra à une discussion anthropologique pleine +d’intérêt sur la comparaison des races. Il parvint même à +intéresser le major, qui ne s’en cacha point. + +Paganel eut aussi l’occasion de faire observer un curieux effet de +mirage très commun dans ces plaines horizontales: les estancias, +de loin, ressemblaient à de grandes îles; les peupliers et les +saules de leur lisière semblaient réfléchis dans une eau limpide +qui fuyait devant les pas des voyageurs; mais l’illusion était si +parfaite que l’œil ne pouvait s’y habituer. + +Pendant cette journée du 6 novembre, on rencontra plusieurs +estancias, et aussi un ou deux saladeros. + +C’est là que le bétail, après avoir été engraissé au milieu de +succulents pâturages, vient tendre la gorge au couteau du boucher. +Le saladero, ainsi que son nom l’indique, est l’endroit où se +salent les viandes. C’est à la fin du printemps que commencent ces +travaux répugnants. Les «saladeros» vont alors chercher les +animaux au corral; ils les saisissent avec le _lazo_, qu’ils +manient habilement, et les conduisent au saladero; là, bœufs, +taureaux, vaches, moutons sont abattus par centaines, écorchés et +décharnés. Mais souvent les taureaux ne se laissent pas prendre +sans résistance. + +L’écorcheur se transforme alors en toréador, et ce métier +périlleux, il le fait avec une adresse et, il faut le dire, une +férocité peu communes. En somme, cette boucherie présente un +affreux spectacle. Rien de repoussant comme les environs d’un +saladero; de ces enceintes horribles s’échappent, avec une +atmosphère chargée d’émanations fétides, des cris féroces +d’écorcheurs, des aboiements sinistres de chiens, des hurlements +prolongés de bêtes expirantes, tandis que les urubus et les auras, +grands vautours de la plaine argentine, venus par milliers de +vingt lieues à la ronde, disputent aux bouchers les débris encore +palpitants de leurs victimes. Mais en ce moment les saladeros +étaient muets, paisibles et inhabités. + +L’heure de ces immenses tueries n’avait pas encore sonné. + +Thalcave pressait la marche; il voulait arriver le soir même au +fort indépendance; les chevaux, excités par leurs maîtres et +suivant l’exemple de Thaouka, volaient à travers les hautes +graminées du sol. On rencontra plusieurs fermes crénelées et +défendues par des fossés profonds; la maison principale était +pourvue d’une terrasse du haut de laquelle les habitants, +organisés militairement, peuvent faire le coup de fusil avec les +pillards de la plaine. Glenarvan eût peut-être trouvé là les +renseignements qu’il cherchait, mais le plus sûr était d’arriver +au village de Tandil. On ne s’arrêta pas. On passa à gué le _rio_ +de los Huesos, et, quelques milles plus loin, le Chapaléofu. +Bientôt la sierra Tandil offrit au pied des chevaux le talus +gazonné de ses premières pentes, et, une heure après, le village +apparut au fond d’une gorge étroite, dominée par les murs crénelés +du fort indépendance. + + +Chapitre XXI +_Le fort indépendance_ + +La sierra Tandil est élevée de mille pieds au-dessus du niveau de +la mer; c’est une chaîne primordiale, c’est-à-dire antérieure à +toute création organique et métamorphique, en ce sens que sa +texture et sa composition se sont peu à peu modifiées sous +l’influence de la chaleur interne. + +Elle est formée d’une succession semi-circulaire de collines de +gneiss couvertes de gazon. Le district de Tandil, auquel elle a +donné son nom, comprend tout le sud de la province de Buenos-Ayres, +et se délimite par un versant qui envoie vers le nord les +_rios_ nés sur ses pentes. + +Ce district renferme environ quatre mille habitants, et son chef-lieu +est le village de Tandil, situé au pied des croupes +septentrionales de la sierra, sous la protection du fort +indépendance; sa position est assez heureuse sur l’important +ruisseau du Chapaléofu. Particularité singulière et que ne pouvait +ignorer Paganel, ce village est spécialement peuplé de basques +français et de colons italiens. Ce fut en effet la France qui +fonda les premiers établissements étrangers dans cette portion +inférieure de la Plata. En 1828, le fort indépendance, destiné à +protéger le pays contre les invasions réitérées des indiens, fut +élevé par les soins du français Parchappe. Un savant de premier +ordre le seconda dans cette entreprise, Alcide d’Orbigny, qui a le +mieux connu, étudié et décrit tous les pays méridionaux de +l’Amérique du sud. + +C’est un point assez important que ce village de Tandil. Au moyen +de ses «galeras», grandes charrettes à bœufs très propres à +suivre les routes de la plaine, il communique en douze jours avec +Buenos-Ayres; de là un commerce assez actif: + +Le village envoie à la ville le bétail de ses estancias, les +salaisons de ses saladeros, et les produits très curieux de +l’industrie indienne, tels que les étoffes de coton, les tissus de +laine, les ouvrages si recherchés des tresseurs de cuir, etc. + +Aussi Tandil, sans compter un certain nombre de maisons assez +confortables, renferme-t-il des écoles et des églises, pour +s’instruire dans ce monde et dans l’autre. + +Paganel, après avoir donné ces détails, ajouta que les +renseignements ne pourraient manquer au village de Tandil; le +fort, d’ailleurs, est toujours occupé par un détachement de +troupes nationales. Glenarvan fit donc mettre les chevaux à +l’écurie d’une «fonda» d’assez bonne apparence; puis Paganel, le +major, Robert et lui, sous la conduite de Thalcave, se dirigèrent +vers le fort indépendance. Après quelques minutes d’ascension sur +une des croupes de la sierra, ils arrivèrent à la poterne, assez +mal gardée par une sentinelle argentine. Ils passèrent sans +difficulté, ce qui indiquait une grande incurie ou une extrême +sécurité. + +Quelques soldats faisaient alors l’exercice sur l’esplanade du +fort; mais le plus âgé de ces soldats avait vingt ans, et le plus +jeune sept à peine. À vrai dire, c’était une douzaine d’enfants et +de jeunes garçons, qui s’escrimaient assez proprement. Leur +uniforme consistait en une chemise rayée, nouée à la taille par +une ceinture de cuir; de pantalon, de culotte ou de kilt écossais, +il n’était point question; la douceur de la température autorisait +d’ailleurs la légèreté relative de ce costume. Et d’abord, Paganel +eut bonne idée d’un gouvernement qui ne se ruinait pas en galons. +Chacun de ces jeunes bambins portait un fusil à percussion et un +sabre, le sabre trop long et le fusil trop lourd pour les petits. + +Tous avaient la figure basanée, et un certain air de famille. Le +caporal instructeur qui les commandait leur ressemblait aussi. Ce +devaient être, et c’étaient en effet, douze frères qui paradaient +sous les ordres du treizième. + +Paganel ne s’en étonna pas; il connaissait sa statistique +argentine, et savait que dans le pays la moyenne des enfants +dépasse neuf par ménage; mais ce qui le surprit fort, ce fut de +voir ces petits une précision parfaite les principaux mouvements +de la charge en douze temps. Souvent même, les commandements du +caporal se faisaient dans la langue maternelle du savant +géographe. + +«Voilà qui est particulier», dit-il. + +Mais Glenarvan n’était pas venu au fort indépendance pour voir des +bambins faire l’exercice, encore moins pour s’occuper de leur +nationalité ou de leur origine. Il ne laissa donc pas à Paganel le +temps de s’étonner davantage, et il le pria de demander le chef de +la garnison. Paganel s’exécuta, et l’un des soldats argentins se +dirigea vers une petite maison qui servait de caserne. + +Quelques instants après, le commandant parut en personne. C’était +un homme de cinquante ans, vigoureux, l’air militaire, les +moustaches rudes, la pommette des joues saillante, les cheveux +grisonnants, l’œil impérieux, autant du moins qu’on en pouvait +juger à travers les tourbillons de fumée qui s’échappaient de sa +pipe à court tuyau. Sa démarche rappela fort à Paganel la tournure +_sui generis_ des vieux sous-officiers de son pays. + +Thalcave, s’adressant au commandant, lui présenta lord Glenarvan +et ses compagnons. Pendant qu’il parlait, le commandant ne cessait +de dévisager Paganel avec une persistance assez embarrassante. + +Le savant ne savait où le troupier voulait en venir, et il allait +l’interroger, quand l’autre lui prit la main sans façon, et dit +d’une voix joyeuse dans la langue du géographe: + +«Un français? + +--Oui! Un français! répondit Paganel. + +--Ah! Enchanté! Bienvenu! Bienvenu! Suis français aussi, répéta +le commandant en secouant le bras du savant avec une vigueur +inquiétante. + +--Un de vos amis? demanda le major à Paganel. + +--Parbleu! répondit celui-ci avec une certaine fierté, on a des +amis dans les cinq parties du monde.» + +Et après avoir dégagé sa main, non sans peine, de l’étau vivant +qui la broyait, il entra en conversation réglée avec le vigoureux +commandant. + +Glenarvan aurait bien voulu placer un mot qui eût rapport à ses +affaires, mais le militaire racontait son histoire, et il n’était +pas d’humeur à s’arrêter en route. On voyait que ce brave homme +avait quitté la France depuis longtemps; sa langue maternelle ne +lui était plus familière, et il avait oublié sinon les mots, du +moins la manière de les assembler. Il parlait à peu près comme un +nègre des colonies françaises. En effet, et ainsi que ses +visiteurs ne tardèrent pas à l’apprendre, le commandant du fort +indépendance était un sergent français, ancien compagnon de +Parchappe. + +Depuis la fondation du fort, en 1828, il ne l’avait plus quitté, +et actuellement il le commandait avec l’agrément du gouvernement +argentin. C’était un homme de cinquante ans, un basque; il se +nommait Manuel Ipharaguerre. On voit que, s’il n’était pas +espagnol, il l’avait échappé belle. Un an après son arrivée dans +le pays, le sergent Manuel se fit naturaliser, prit du service +dans l’armée argentine et épousa une brave indienne, qui +nourrissait alors deux jumeaux de six mois. Deux garçons, bien +entendu, car la digne compagne du sergent ne se serait pas permis +de lui donner des filles. Manuel ne concevait pas d’autre état que +l’état militaire, et il espérait bien, avec le temps et l’aide de +Dieu, offrir à la république une compagnie de jeunes soldats tout +entière. + +«Vous avez vu! dit-il. Charmants! Bons soldats. José! Juan! +Miquele! Pepe! Pepe, sept ans! mâche déjà sa cartouche!» + +Pepe, s’entendant complimenter, rassembla ses deux petits pieds et +présenta les armes avec une grâce parfaite. + +«Il ira bien! Ajouta le sergent. Un jour, colonel major ou +brigadier général!» + +Le sergent Manuel se montrait si enchanté qu’il n’y avait à le +contredire ni sur la supériorité du métier des armes, ni sur +l’avenir réservé à sa belliqueuse progéniture. Il était heureux, +et, comme l’a dit Goethe: «Rien de ce qui nous rend heureux n’est +illusion.» + +Toute cette histoire dura un bon quart d’heure, au grand +étonnement de Thalcave. L’indien ne pouvait comprendre que tant de +paroles sortissent d’un seul gosier. Personne n’interrompit le +commandant. + +Mais comme il faut bien qu’un sergent, même un sergent français +finisse par se taire, Manuel se tut enfin, non sans avoir obligé +ses hôtes à le suivre dans sa demeure. Ceux-ci se résignèrent à +être présentés à Mme Ipharaguerre, qui leur parut être «une bonne +personne», si cette expression du vieux monde peut s’employer +toutefois, à propos d’une indienne. + +Puis, quand on eut fait toutes ses volontés, le sergent demanda à +ses hôtes ce qui lui procurait l’honneur de leur visite. C’était +l’instant ou jamais de s’expliquer. Paganel lui raconta en +français tout ce voyage à travers les pampas et termina en +demandant la raison pour laquelle les indiens avaient abandonné le +pays. + +«Ah!... Personne!... Répondit le sergent en haussant les épaules. +Effectivement!... Personne!... Nous autres, bras croisés... Rien à +faire! + +--Mais pourquoi? + +--Guerre. + +--Guerre? + +--Oui! Guerre civile... + +--Guerre civile?... Reprit Paganel, qui, sans y prendre garde, se +mettait à «parler nègre.» + +--Oui, guerre entre Paraguayens et Buenos-Ayriens, répondit le +sergent. + +--Eh bien? + +--Eh bien, indiens tous dans le nord, sur les derrières du +général Flores. Indiens pillards, pillent. + +--Mais les caciques? + +--Caciques avec eux. + +--Quoi! Catriel. + +--Pas de Catriel. + +--Et Calfoucoura? + +--Point de Calfoucoura. + +--Et Yanchetruz? + +--Plus de Yanchetruz!» + +Cette réponse fut rapportée à Thalcave, qui secoua la tête d’un +air approbatif. En effet, Thalcave l’ignorait ou l’avait oublié, +une guerre civile, qui devait entraîner plus tard l’intervention +du Brésil, décimait les deux partis de la république. + +Les indiens ont tout à gagner à ces luttes intestines, et ils ne +pouvaient manquer de si belles occasions de pillage. Aussi le +sergent ne se trompait-il pas en donnant à l’abandon des pampas +cette raison d’une guerre civile qui se faisait dans le nord des +provinces argentines. + +Mais cet événement renversait les projets de Glenarvan, dont les +plans se trouvaient ainsi déjoués. En effet, si Harry Grant était +prisonnier des caciques, il avait dû être entraîné avec eux +jusqu’aux frontières du nord. + +Dès lors, où et comment le retrouver? Fallait-il tenter une +recherche périlleuse, et presque inutile, jusqu’aux limites +septentrionales de la pampa? + +C’était une résolution grave, qui devait être sérieusement +débattue. + +Cependant, une question importante pouvait encore être posée au +sergent, et ce fut le major qui songea à la faire pendant que ses +amis se regardaient en silence. + +«Le sergent avait-il entendu dire que des européens fussent +retenus prisonniers par les caciques de la pampa?» + +Manuel réfléchit pendant quelques instants, en homme qui fait +appel à ses souvenirs. + +«Oui, dit-il enfin. + +--Ah!» fit Glenarvan, se rattachant à un nouvel espoir. + +Paganel, Mac Nabbs, Robert et lui entouraient le sergent. + +«Parlez! Parlez! disaient-ils en le considérant d’un œil avide. + +--Il y a quelques années, répondit Manuel, oui... C’est cela... +Prisonniers européens... Mais jamais vus... + +--Quelques années, reprit Glenarvan, vous vous trompez... La date +du naufrage est précise... Le _Britannia_ s’est perdu en juin +1862... Il y a donc moins de deux ans. + +--Oh! Plus que cela, _mylord_. + +--Impossible, s’écria Paganel. + +--Si vraiment! C’était à la naissance de Pepe... Il s’agissait de +deux hommes. + +--Non, trois! dit Glenarvan. + +--Deux! répliqua le sergent d’un ton affirmatif. + +--Deux! dit Glenarvan très surpris. Deux anglais? + +--Non pas, répondit le sergent. Qui parle d’anglais? Non... Un +français et un italien. + +--Un italien qui fut massacré par les Poyuches? s’écria Paganel. + +--Oui! Et j’ai appris depuis... Français sauvé. + +--Sauvé! s’écria le jeune Robert, dont la vie était suspendue aux +lèvres du sergent. + +--Oui, sauvé des mains des indiens», répondit Manuel. + +Chacun regardait le savant, qui se frappait le front d’un air +désespéré. + +«Ah! Je comprends, dit-il enfin, tout est clair, tout s’explique! + +--Mais de quoi s’agit-il? demanda Glenarvan, aussi inquiet +qu’impatienté. + +--Mes amis, répondit Paganel, en prenant les mains de Robert, il +faut nous résigner à une grave déconvenue! Nous avons suivi une +fausse piste! Il ne s’agit point ici du capitaine, mais d’un de +mes compatriotes, dont le compagnon, Marco Vazello, fut +effectivement assassiné par les Poyuches, d’un français qui +plusieurs fois accompagna ces cruels indiens jusqu’aux rives du +Colorado, et qui, après s’être heureusement échappé de leurs +mains, a revu la France. En croyant suivre les traces d’Harry +Grant, nous sommes tombés sur celles du jeune Guinnard.» + +Un profond silence accueillit cette déclaration. + +L’erreur était palpable. Les détails donnés par le sergent, la +nationalité du prisonnier, le meurtre de son compagnon, son +évasion des mains des indiens, tout s’accordait pour la rendre +évidente. + +Glenarvan regardait Thalcave d’un air décontenancé. L’indien prit +alors la parole: + +«N’avez-vous jamais entendu parler de trois anglais captifs? +demanda-t-il au sergent français. + +--Jamais, répondit Manuel... On l’aurait appris à Tandil... Je le +saurais... Non, cela n’est pas...» + +Glenarvan, après cette réponse formelle, n’avait rien à faire au +fort indépendance. Ses amis et lui se retirèrent donc, non sans +avoir remercié le sergent et échangé quelques poignées de main +avec lui. + +Glenarvan était désespéré de ce renversement complet de ses +espérances. Robert marchait près de lui sans rien dire, les yeux +humides de larmes. + +Glenarvan ne trouvait pas une seule parole pour le consoler. +Paganel gesticulait en se parlant à lui-même. Le major ne +desserrait pas les lèvres. Quant à Thalcave, il paraissait froissé +dans son amour-propre d’indien de s’être égaré sur une fausse +piste. Personne, cependant, ne songeait à lui reprocher une erreur +si excusable. + +On rentra à la fonda. + +Le souper fut triste. Certes, aucun de ces hommes courageux et +dévoués ne regrettait tant de fatigues inutilement supportées, +tant de dangers vainement encourus. Mais chacun voyait s’anéantir +en un instant tout espoir de succès. En effet, pouvait-on +rencontrer le capitaine Grant entre la sierra Tandil et la mer? +Non. Le sergent Manuel, si quelque prisonnier fût tombé aux mains +des indiens sur les côtes de l’Atlantique, en aurait été +certainement informé. Un événement de cette nature ne pouvait +échapper à l’attention des indigènes qui font un commerce suivi de +Tandil à Carmen, à l’embouchure de _rio_ Negro. Or, entre +trafiquants de la plaine argentine, tout se sait, et tout se dit. +Il n’y avait donc plus qu’un parti à prendre: rejoindre, et sans +tarder, le _Duncan_, au rendez-vous assigné de la pointe Medano. + +Cependant, Paganel avait demandé à Glenarvan le document sur la +foi duquel leurs recherches s’étaient si malheureusement égarées. +Il le relisait avec une colère peu dissimulée. Il cherchait à lui +arracher une interprétation nouvelle. + +«Ce document est pourtant bien clair! répétait Glenarvan. Il +s’explique de la manière la plus catégorique sur le naufrage du +capitaine et sur le lieu de sa captivité! + +--Eh bien, non! répondit le géographe en frappant la table du +poing, cent fois non! Puisque Harry Grant n’est pas dans les +pampas, il n’est pas en Amérique. Or, où il est, ce document doit +le dire, et il le dira, mes amis, ou je ne suis plus Jacques +Paganel!» + + +Chapitre XXII +_La crue_ + +Une distance de cent cinquante milles sépare le fort indépendance +des rivages de l’Atlantique. + +À moins de retards imprévus, et certainement improbables, +Glenarvan, en quatre jours, devait avoir rejoint le _Duncan_. Mais +revenir à bord sans le capitaine Grant, après avoir si +complètement échoué dans ses recherches, il ne pouvait se faire à +cette idée. Aussi, le lendemain, ne songea-t-il pas à donner ses +ordres pour le départ. Ce fut le major qui prit sur lui de faire +seller les chevaux, de renouveler les provisions, et d’établir les +relèvements de route. Grâce à son activité, la petite troupe, à +huit heures du matin, descendait les croupes gazonnées de la +sierra Tandil. + +Glenarvan, Robert à ses côtés, galopait sans mot dire; son +caractère audacieux et résolu ne lui permettait pas d’accepter cet +insuccès d’une âme tranquille; son cœur battait à se rompre, et +sa tête était en feu. Paganel, agacé par la difficulté, retournait +de toutes les façons les mots du document pour en tirer un +enseignement nouveau. + +Thalcave, muet, laissait à Thaouka le soin de le conduire. Le +major, toujours confiant, demeurait solide au poste, comme un +homme sur lequel le découragement ne saurait avoir de prise. Tom +Austin et ses deux matelots partageaient l’ennui de leur maître. À +un moment où un timide lapin traversa devant eux les sentiers de +la sierra, les superstitieux écossais se regardèrent. + +«Un mauvais présage, dit Wilson. + +--Oui, dans les Highlands, répondit Mulrady. + +--Ce qui est mauvais dans les Highlands n’est pas meilleur ici», +répliqua sentencieusement Wilson. + +Vers midi, les voyageurs avaient franchi la sierra Tandil et +retrouvaient les plaines largement ondulées qui s’étendent jusqu’à +la mer. À chaque pas, des _rios_ limpides arrosaient cette fertile +contrée et allaient se perdre au milieu de hauts pâturages. Le sol +reprenait son horizontalité normale, comme l’océan après une +tempête. Les dernières montagnes de la Pampasie argentine étaient +passées, et la prairie monotone offrait au pas des chevaux son +long tapis de verdure. + +Le temps jusqu’alors avait été beau. Mais le ciel, ce jour-là, +prit un aspect peu rassurant. Les masses de vapeurs, engendrées +par la haute température des journées précédentes et disposées par +nuages épais, promettaient de se résoudre en pluies torrentielles. +D’ailleurs, le voisinage de l’Atlantique et le vent d’ouest qui y +règne en maître rendaient le climat de cette contrée +particulièrement humide. On le voyait bien à sa fertilité, à la +grasse abondance de ses pâturages et à leur sombre verdeur. +Cependant, ce jour-là du moins, les larges nues ne crevèrent pas, +et, le soir, les chevaux, après avoir allègrement fourni une +traite de quarante milles, s’arrêtèrent au bord de profondes +«canadas», immenses fossés naturels remplis d’eau. Tout abri +manquait. Les _ponchos_ servirent à la fois de tentes et de +couvertures, et chacun s’endormit sous un ciel menaçant, qui s’en +tint aux menaces, fort heureusement. + +Le lendemain, à mesure que la plaine s’abaissait, la présence des +eaux souterraines se trahit plus sensiblement encore; l’humidité +suintait par tous les pores du sol. Bientôt de larges étangs, les +uns déjà profonds, les autres commençant à se former, coupèrent la +route de l’est. Tant qu’il ne s’agit que de «lagunas», amas d’eau +bien circonscrits et libres de plantes aquatiques, les chevaux +purent aisément s’en tirer; mais avec ces bourbiers mouvants, +nommés «penganos», ce fut plus difficile; de hautes herbes les +obstruaient, et pour reconnaître le péril, il fallait y être +engagé. + +Ces fondrières avaient été déjà fatales à plus d’un être vivant. +En effet, Robert, qui s’était porté en avant d’un demi-mille, +revint au galop, et s’écria: + +«Monsieur Paganel! Monsieur Paganel! Une forêt de cornes! + +--Quoi! répondit le savant, tu as trouvé une forêt de cornes? + +--Oui, oui, tout au moins un taillis. + +--Un taillis! Tu rêves, mon garçon, répliqua Paganel en haussant +les épaules. + +--Je ne rêve pas, reprit Robert, et vous verrez vous-même! Voilà +un singulier pays! on y sème des cornes, et elles poussent comme +du blé! Je voudrais bien en avoir de la graine! + +--Mais il parle sérieusement, dit le major. + +--Oui, monsieur le major, vous allez bien voir.» + +Robert ne s’était pas trompé, et bientôt on se trouva devant un +immense champ de cornes, régulièrement plantées, qui s’étendait à +perte de vue. C’était un véritable taillis, bas et serré, mais +étrange. + +«Eh bien? dit Robert. + +--Voilà qui est particulier, répondit Paganel en se tournant vers +l’indien et l’interrogeant. + +--Les cornes sortent de terre, dit Thalcave, mais les bœufs sont +dessous. + +--Quoi! s’écria Paganel, il y a là tout un troupeau enlisé dans +cette boue? + +--Oui», fit le patagon. + +En effet, un immense troupeau avait trouvé la mort sous ce sol +ébranlé par sa course; des centaines de bœufs venaient de périr +ainsi, côte à côte, étouffés dans la vaste fondrière. Ce fait, qui +se produit quelquefois dans la plaine argentine, ne pouvait être +ignoré de l’indien, et c’était un avertissement dont il convenait +de tenir compte. On tourna l’immense hécatombe, qui eût satisfait +les dieux les plus exigeants de l’antiquité, et, une heure après, +le champ de cornes restait à deux milles en arrière. + +Thalcave observait avec une certaine anxiété cet état de choses +qui ne lui semblait pas ordinaire. + +Il s’arrêtait souvent et se dressait sur ses étriers. Sa grande +taille lui permettait d’embrasser du regard un vaste horizon; +mais, n’apercevant rien qui pût l’éclairer, il reprenait bientôt +sa marche interrompue. Un mille plus loin, il s’arrêtait encore, +puis, s’écartant de la ligne suivie, il faisait une pointe de +quelques milles, tantôt au nord, tantôt au sud, et revenait +prendre la tête de la troupe, sans dire ni ce qu’il espérait ni ce +qu’il craignait. Ce manège, maintes fois répété, intrigua Paganel +et inquiéta Glenarvan. + +Le savant fut donc invité à interroger l’indien. + +Ce qu’il fit aussitôt. + +Thalcave lui répondit qu’il s’étonnait de voir la plaine imprégnée +d’eau. Jamais, à sa connaissance, et depuis qu’il exerçait le +métier de guide, ses pieds n’avaient foulé un sol si détrempé. +Même à la saison des grandes pluies, la campagne argentine offrait +toujours des passes praticables. + +«Mais à quoi attribuer cette humidité croissante? demanda Paganel. + +--Je ne sais, répondit l’indien, et quand je le saurais!... + +--Est-ce que les _rios_ des sierras grossis par les pluies ne +débordent jamais? + +--Quelquefois. + +--Et maintenant, peut-être? + +--Peut-être!» dit Thalcave. + +Paganel dut se contenter de cette demi-réponse, et il fit +connaître à Glenarvan le résultat de sa conversation. + +«Et que conseille Thalcave? dit Glenarvan. + +--Qu’y a-t-il à faire? demanda Paganel au patagon. + +--Marcher vite», répondit l’indien. + +Conseil plus facile à donner qu’à suivre. Les chevaux se +fatiguaient promptement à fouler un sol qui fuyait sous eux, la +dépression s’accusait de plus en plus, et cette partie de la +plaine pouvait être assimilée à un immense bas-fond, où les eaux +envahissantes devaient rapidement s’accumuler. Il importait donc +de franchir sans retard ces terrains en contre-bas qu’une +inondation eût immédiatement transformés en lac. + +On hâta le pas. Mais ce ne fut pas assez de cette eau qui se +déroulait en nappes sous le pied des chevaux. Vers deux heures, +les cataractes du ciel s’ouvrirent, et des torrents d’une pluie +tropicale se précipitèrent sur la plaine. Jamais plus belle +occasion ne se présenta de se montrer philosophe. + +Nul moyen de se soustraire à ce déluge, et mieux valait le +recevoir stoïquement. Les _ponchos_ étaient ruisselants; les +chapeaux les arrosaient comme un toit dont les gouttières sont +engorgées; la frange des _recados_ semblait faite de filets +liquides, et les cavaliers, éclaboussés par leurs montures dont le +sabot frappait à chaque pas les torrents du sol, chevauchaient +dans une double averse qui venait à la fois de la terre et du +ciel. + +Ce fut ainsi que, trempés, transis et brisés de fatigue, ils +arrivèrent le soir à un rancho fort misérable. Des gens peu +difficiles pouvaient seuls lui donner le nom d’abri, et des +voyageurs aux abois consentir à s’y abriter. Mais Glenarvan et ses +compagnons n’avaient pas le choix. Ils se blottirent donc dans +cette cahute abandonnée, dont n’aurait pas voulu un pauvre indien +des pampas. + +Un mauvais feu d’herbe qui donnait plus de fumée que de chaleur +fut allumé, non sans peine. Les rafales de pluie faisaient rage au +dehors, et à travers le chaume pourri suintaient de larges +gouttes. Si le foyer ne s’éteignit pas vingt fois, c’est que vingt +fois Mulrady et Wilson luttèrent contre l’envahissement de l’eau. +Le souper, très médiocre et peu réconfortant, fut assez triste. + +L’appétit manquait. Seul le major fit honneur au _charqui_ humide +et ne perdit pas un coup de dent. + +L’impassible Mac Nabbs était supérieur aux événements. Quant à +Paganel, en sa qualité de français, il essaya de plaisanter. Mais +cela ne prit pas. + +«Mes plaisanteries sont mouillées, dit-il, elles ratent!» + +Cependant, comme ce qu’il y avait de plus plaisant dans cette +circonstance était de dormir, chacun chercha dans le sommeil un +oubli momentané de ses fatigues. La nuit fut mauvaise; les ais du +rancho craquaient à se rompre; il s’inclinait sous les poussées du +vent et menaçait de s’en aller à chaque rafale; les malheureux +chevaux gémissaient au dehors, exposés à toute l’inclémence du +ciel, et leurs maîtres ne souffraient pas moins dans leur méchante +cahute. Cependant le sommeil finit par l’emporter. Robert le +premier, fermant les yeux, laissa reposer sa tête sur l’épaule de +lord Glenarvan, et bientôt tous les hôtes du rancho dormaient sous +la garde de Dieu. + +Il paraît que Dieu fit bonne garde, car la nuit s’acheva sans +accident. On se réveilla à l’appel de Thaouka, qui, toujours +veillant, hennissait au dehors et frappait d’un sabot vigoureux le +mur de la cahute. À défaut de Thalcave, il savait au besoin donner +le signal du départ. On lui devait trop pour ne pas lui obéir, et +l’on partit. La pluie avait diminué, mais le terrain étanche +conservait l’eau versée; sur son imperméable argile, les flaques, +les marais, les étangs débordaient et formaient d’immenses +«banados» d’une perfide profondeur. Paganel, consultant sa carte, +pensa, non sans raison, que les _rios_ Grande et Vivarota, où se +drainent habituellement les eaux de cette plaine, devaient s’être +confondus dans un lit large de plusieurs milles. + +Une extrême vitesse de marche devint alors nécessaire. Il +s’agissait du salut commun. Si l’inondation croissait, où trouver +asile? + +L’immense cercle tracé par l’horizon n’offrait pas un seul point +culminant, et sur cette plaine horizontale l’envahissement des +eaux devait être rapide. + +Les chevaux furent donc poussés à fond de train. + +Thaouka tenait la tête, et, mieux que certains amphibies aux +puissantes nageoires, il méritait le nom de cheval marin, car il +bondissait comme s’il eût été dans son élément naturel. + +Tout d’un coup, vers dix heures du matin, Thaouka donna les signes +d’une extrême agitation. Il se retournait fréquemment vers les +planes immensités du sud; ses hennissements se prolongeaient; ses +naseaux aspiraient fortement l’air vif. Il se cabrait avec +violence. Thalcave, que ses bonds ne pouvaient désarçonner, ne le +maintenait pas sans peine. L’écume de sa bouche se mélangeait de +sang sous l’action du mors vigoureusement serré, et cependant +l’ardent animal ne se calmait pas; libre, son maître sentait bien +qu’il se fût enfui vers le nord de toute la rapidité de ses +jambes. + +«Qu’a donc Thaouka? demanda Paganel; est-il mordu par les sangsues +si voraces des eaux argentines? + +--Non, répondit l’indien. + +--Il s’effraye donc de quelque danger? + +--Oui, il a senti le danger. + +--Lequel? + +--Je ne sais.» + +Si l’œil ne révélait pas encore ce péril que devinait Thaouka, +l’oreille, du moins, pouvait déjà s’en rendre compte. En effet, un +murmure sourd, pareil au bruit d’une marée montante, se faisait +entendre au delà des limites de l’horizon. Le vent soufflait par +rafales humides et chargées d’une poussière aqueuse; les oiseaux, +fuyant quelque phénomène inconnu, traversaient l’air à tire-d’aile; +les chevaux, immergés jusqu’à mi-jambe, ressentaient les +premières poussées du courant. Bientôt un bruit formidable, des +beuglements, des hennissements, des bêlements retentirent à un +demi-mille dans le sud, et d’immenses troupeaux apparurent, qui, +se renversant, se relevant, se précipitant, mélange incohérent de +bêtes effarées, fuyaient avec une effroyable rapidité. + +C’est à peine s’il fut possible de les distinguer au milieu des +tourbillons liquides soulevés dans leur course. Cent baleines de +la plus forte taille n’auraient pas refoulé avec plus de violence +les flots de l’océan. + +«_Anda, anda!_ cria Thalcave d’une voix éclatante. + +--Qu’est-ce donc? dit Paganel. + +--La crue! La crue! répondit Thalcave en éperonnant son cheval +qu’il lança dans la direction du nord. + +--L’inondation!» s’écria Paganel, et ses compagnons, lui en tête, +volèrent sur les traces de Thaouka. + +Il était temps. En effet, à cinq milles vers le sud, un haut et +large mascaret dévalait sur la campagne, qui se changeait en +océan. Les grandes herbes disparaissaient comme fauchées. Les +touffes de mimosées, arrachées par le courant, dérivaient et +formaient des îlots flottants. La masse liquide se débitait par +nappes épaisses d’une irrésistible puissance. Il y avait +évidemment eu rupture des _barrancas_ des grands fleuves de la +Pampasie, et peut-être les eaux du Colorado au nord et du _rio_ +Negro au sud se réunissaient-elles alors dans un lit commun. + +La barre signalée par Thalcave arrivait avec la vitesse d’un +cheval de course. Les voyageurs fuyaient devant elle comme une +nuée chassée par un vent d’orage. Leurs yeux cherchaient en vain +un lieu de refuge. Le ciel et l’eau se confondaient à l’horizon. +Les chevaux, surexcités par le péril, s’emportaient dans un galop +échevelé, et leurs cavaliers pouvaient à peine se tenir en selle. + +Glenarvan regardait souvent en arrière. + +«L’eau nous gagne, pensait-il. + +--_Anda, anda!_» criait Thalcave. + +Et l’on pressait encore les malheureuses bêtes. + +De leur flanc labouré par l’éperon s’échappait un sang vif qui +traçait sur l’eau de longs filets rouges. Ils trébuchaient dans +les crevasses du sol. + +Ils s’embarrassaient dans les herbes cachées. Ils s’abattaient. On +les relevait. Ils s’abattaient encore. On les relevait toujours. +Le niveau des eaux montait sensiblement. De longues ondulations +annonçaient l’assaut de cette barre qui agitait à moins de deux +milles sa tête écumante. Pendant un quart d’heure se prolongea +cette lutte suprême contre le plus terrible des éléments. Les +fugitifs n’avaient pu se rendre compte de la distance qu’ils +venaient de parcourir, mais, à en juger par la rapidité de leur +course, elle devait être considérable. Cependant, les chevaux, +noyés jusqu’au poitrail, n’avançaient plus qu’avec une extrême +difficulté. Glenarvan, Paganel, Austin, tous se crurent perdus et +voués à cette mort horrible des malheureux abandonnés en mer. +Leurs montures commençaient à perdre le sol de la plaine, et six +pieds d’eau suffisaient à les noyer. Il faut renoncer à peindre +les poignantes angoisses de ces huit hommes envahis par une marée +montante. Ils sentaient leur impuissance à lutter contre ces +cataclysmes de la nature, supérieurs aux forces humaines. Leur +salut n’était plus dans leurs mains. + +Cinq minutes après, les chevaux étaient à la nage; le courant seul +les entraînait avec une incomparable violence et une vitesse égale +à celle de leur galop le plus rapide, qui devait dépasser vingt +milles à l’heure. + +Tout salut semblait impossible, quand la voix du major se fit +entendre. + +«Un arbre, dit-il. + +--Un arbre? s’écria Glenarvan. + +--Là, là!» répondit Thalcave. + +Et, du doigt, il montra à huit cents brasses dans le nord une +espèce de noyer gigantesque qui s’élevait solitairement du milieu +des eaux. + +Ses compagnons n’avaient pas besoin d’être excités. +Cet arbre qui s’offrait si inopinément à eux, il fallait le gagner +à tout prix. Les chevaux ne l’atteindraient pas sans doute, mais +les hommes, du moins, pouvaient être sauvés. Le courant les +portait. En ce moment, le cheval de Tom Austin fit entendre un +hennissement étouffé et disparut. + +Son maître, dégagé de ses étriers se mit à nager vigoureusement. + +«Accroche-toi à ma selle, lui cria Glenarvan. + +--Merci, votre honneur, répondit Tom Austin, les bras sont +solides. + +--Ton cheval, Robert?... Reprit Glenarvan, se tournant vers le +jeune Grant. + +--Il va, _mylord_! Il va! Il nage comme un poisson! + +--Attention!» dit le major d’une voix forte. + +Ce mot était à peine prononcé, que l’énorme mascaret arriva. Une +vague monstrueuse, haute de quarante pieds, déferla sur les +fugitifs avec un bruit épouvantable. Hommes et bêtes, tout +disparut dans un tourbillon d’écume. Une masse liquide pesant +plusieurs millions de tonnes les roula dans ses eaux furieuses. +Lorsque la barre fut passée, les hommes revinrent à la surface des +eaux et se comptèrent rapidement; mais les chevaux, sauf Thaouka +portant son maître, avaient pour jamais disparu. + +«Hardi! Hardi! répétait Glenarvan, qui soutenait Paganel d’un bras +et nageait de l’autre. + +--Cela va! Cela va!... Répondit le digne savant, et même, je ne +suis pas fâché...» + +De quoi n’était-il pas fâché? on ne le sut jamais, car le pauvre +homme fut forcé d’avaler la fin de sa phrase avec une demi-pinte +d’eau limoneuse. Le major s’avançait tranquillement, en tirant une +coupe régulière qu’un maître nageur n’eût pas désavouée. + +Les matelots se faufilaient comme deux marsouins dans leur liquide +élément. Quant à Robert, accroché à la crinière de Thaouka, il se +laissait emporter avec lui. Thaouka fendait les eaux avec une +énergie superbe, et se maintenait instinctivement dans la ligne de +l’arbre où portait le courant. + +L’arbre n’était plus qu’à vingt brasses. En quelques instants, il +fut atteint par la troupe entière. + +Heureusement, car, ce refuge manqué, toute chance de salut +s’évanouissait, et il fallait périr dans les flots. + +L’eau s’élevait jusqu’au sommet du tronc, à l’endroit où les +branches mères prenaient naissance. + +Il fut donc facile de s’y accrocher. Thalcave, abandonnant son +cheval et hissant Robert, grimpa le premier, et bientôt ses bras +puissants eurent mis en lieu sûr les nageurs épuisés. Mais +Thaouka, entraîné par le courant, s’éloignait rapidement. + +Il tournait vers son maître sa tête intelligente, et, secouant sa +longue crinière, il l’appelait en hennissant. + +«Tu l’abandonnes! dit Paganel à Thalcave. + +--Moi!» s’écria l’indien. + +Et, plongeant dans les eaux torrentueuses, il reparut à dix +brasses de l’arbre. Quelques instants après, son bras s’appuyait +au cou de Thaouka, et cheval et cavalier dérivaient ensemble vers +le brumeux horizon du nord. + + +Chapitre XXIII +_Où l’on mène la vie des oiseaux_ + +L’arbre sur lequel Glenarvan et ses compagnons venaient de trouver +refuge ressemblait à un noyer. + +Il en avait le feuillage luisant et la forme arrondie. + +En réalité, c’était «l’ombu», qui se rencontre isolément dans les +plaines argentines. Cet arbre au tronc tortueux et énorme est fixé +au sol non seulement par ses grosses racines, mais encore par des +rejetons vigoureux qui l’y attachent de la plus tenace façon. +Aussi avait-il résisté à l’assaut du mascaret. + +Cet _ombu_ mesurait en hauteur une centaine de pieds, et pouvait +couvrir de son ombre une circonférence de soixante toises. Tout +cet échafaudage reposait sur trois grosses branches qui se +trifurquaient au sommet du tronc large de six pieds. Deux de ces +branches s’élevaient presque perpendiculairement, et supportaient +l’immense parasol de feuillage, dont les rameaux croisés, mêlés, +enchevêtrés comme par la main d’un vannier, formaient un +impénétrable abri. + +La troisième branche, au contraire, s’étendait à peu près +horizontalement au-dessus des eaux mugissantes; ses basses +feuilles s’y baignaient déjà; elle figurait un cap avancé de cette +île de verdure entourée d’un océan. L’espace ne manquait pas à +l’intérieur de cet arbre gigantesque; le feuillage, repoussé à la +circonférence, laissait de grands intervalles largement dégagés, +de véritables clairières, de l’air en abondance, de la fraîcheur +partout. À voir ces branches élever jusqu’aux nues leurs rameaux +innombrables, tandis que des lianes parasites les rattachaient +l’une à l’autre, et que des rayons de soleil se glissaient à +travers les trouées du feuillage, on eût vraiment dit que le tronc +de cet _ombu_ portait à lui seul une forêt tout entière. + +À l’arrivée des fugitifs, un monde ailé s’enfuit sur les hautes +ramures, protestant par ses cris contre une si flagrante +usurpation de domicile. + +Ces oiseaux qui, eux aussi, avaient cherché refuge sur cet _ombu_ +solitaire, étaient là par centaines, des merles, des étourneaux, +des _isacas_, des _hilgueros_ et surtout les _picaflors_, oiseaux-mouches +aux couleurs resplendissantes; et, quand ils s’envolèrent, +il sembla qu’un coup de vent dépouillait l’arbre de toutes ses +fleurs. + +Tel était l’asile offert à la petite troupe de Glenarvan. Le jeune +Grant et l’agile Wilson, à peine juchés dans l’arbre, se hâtèrent +de grimper jusqu’à ses branches supérieures. Leur tête trouait +alors le dôme de verdure. De ce point culminant, la vue embrassait +un vaste horizon. L’océan créé par l’inondation les entourait de +toutes parts, et les regards, si loin qu’ils s’étendissent, ne +purent en apercevoir la limite. Aucun arbre ne sortait de la +plaine liquide; l’_ombu_, seul au milieu des eaux débordées, +frémissait à leur choc. Au loin, dérivant du sud au nord, +passaient, emportés par l’impétueux courant, des troncs déracinés, +des branches tordues, des chaumes arrachés à quelque rancho +démoli, des poutres de hangars volées par les eaux aux toits des +estancias, des cadavres d’animaux noyés, des peaux sanglantes, et +sur un arbre vacillant toute une famille de jaguars rugissants qui +se cramponnaient des griffes à leur radeau fragile. + +Plus loin encore un point noir, presque invisible déjà, attira +l’attention de Wilson. C’était Thalcave et son fidèle Thaouka, qui +disparaissaient dans l’éloignement. + +«Thalcave, ami Thalcave! s’écria Robert, en tendant la main vers +le courageux patagon. + +--Il se sauvera, Monsieur Robert, répondit Wilson; mais allons +rejoindre son honneur.» + +Un instant après, Robert Grant et le matelot descendaient les +trois étages de branches et se trouvaient au sommet du tronc. Là, +Glenarvan, Paganel, le major, Austin et Mulrady étaient assis, à +cheval ou accrochés, suivant leurs aptitudes naturelles. Wilson +rendit compte de sa visite à la cime de l’_ombu_. Tous partagèrent +son opinion à l’égard de Thalcave. Il n’y eut doute que sur la +question de savoir si ce serait Thalcave qui sauverait Thaouka, ou +Thaouka qui sauverait Thalcave. La situation des hôtes de l’_ombu_ +était, sans contredit, beaucoup plus alarmante. L’arbre ne +céderait pas sans doute à la force du courant, mais l’inondation +croissante pouvait gagner ses hautes branches, car la dépression +du sol faisait de cette partie de la plaine un profond réservoir. + +Le premier soin de Glenarvan fut donc d’établir, au moyen +d’entailles, des points de repère qui permissent d’observer les +divers niveaux d’eau. + +La crue, stationnaire alors, paraissait avoir atteint sa plus +grande élévation. C’était déjà rassurant. + +«Et maintenant, qu’allons-nous faire? dit Glenarvan. + +--Faire notre nid, parbleu! répondit gaiement Paganel. + +--Faire notre nid! s’écria Robert. + +--Sans doute, mon garçon, et vivre de la vie des oiseaux, puisque +nous ne pouvons vivre de la vie des poissons. + +--Bien! dit Glenarvan, mais qui nous donnera la becquée? + +--Moi», répondit le major. + +Tous les regards se portèrent sur Mac Nabbs; le major était +confortablement assis dans un fauteuil naturel formé de deux +branches élastiques, et d’une main il tendait ses alforjas +mouillées, mais rebondies. + +«Ah! Mac Nabbs, s’écria Glenarvan, je vous reconnais bien là! Vous +songez à tout, même dans des circonstances où il est permis de +tout oublier. + +--Du moment qu’on était décidé à ne pas se noyer, répondit le +major, ce n’était pas dans l’intention de mourir de faim! + +--J’y aurais bien songé, dit naïvement Paganel, mais je suis si +distrait! + +--Et que contiennent les alforjas? demanda Tom Austin. + +--La nourriture de sept hommes pendant deux jours, répondit Mac +Nabbs. + +--Bon, dit Glenarvan, j’espère que l’inondation aura suffisamment +diminué d’ici vingt-quatre heures. + +--Ou que nous aurons trouvé un moyen de regagner la terre ferme, +répliqua Paganel. + +--Notre premier devoir est donc de déjeuner, dit Glenarvan. + +--Après nous être séchés toutefois, fit observer le major. + +--Et du feu? dit Wilson. + +--Eh bien! Il faut en faire, répondit Paganel. + +--Où? + +--Au sommet du tronc, parbleu! + +--Avec quoi? + +--Avec du bois mort que nous irons couper dans l’arbre. + +--Mais comment l’allumer? dit Glenarvan. Notre amadou ressemble à +une éponge mouillée! + +--On s’en passera! répondit Paganel; un peu de mousse sèche, un +rayon de soleil, la lentille de ma longue-vue, et vous allez voir +de quel feu je me chauffe. Qui va chercher du bois dans la forêt? + +--Moi!» s’écria Robert. + +Et, suivi de son ami Wilson, il disparut comme un jeune chat dans +les profondeurs de l’arbre. Pendant leur absence, Paganel trouva +de la mousse sèche en quantité suffisante; il se procura un rayon +de soleil, ce qui fut facile, car l’astre du jour brillait alors +d’un vif éclat; puis, sa lentille aidant, il enflamma sans peine +ces matières combustibles, qui furent déposées sur une couche de +feuilles humides à la trifurcation des grosses branches de +l’_ombu_. C’était un foyer naturel qui n’offrait aucun danger +d’incendie. Bientôt Wilson et Robert revinrent avec une brassée de +bois mort, qui fut jeté sur la mousse. Paganel, afin de déterminer +le tirage, se plaça au-dessus du foyer, ses deux longues jambes +écartées, à la manière arabe; puis, se baissant et se relevant par +un mouvement rapide, il fit au moyen de son _poncho_ un violent +appel d’air. + +Le bois s’enflamma, et bientôt une belle flamme ronflante s’éleva +du brasero improvisé. Chacun se sécha à sa fantaisie, tandis que +les _ponchos_ accrochés dans l’arbre se balançaient au souffle du +vent; puis on déjeuna, tout en se rationnant, car il fallait +songer au lendemain; l’immense bassin se viderait moins vite peut-être +que l’espérait Glenarvan, et, en somme, les provisions +étaient fort restreintes. L’_ombu_ ne produisait aucun fruit; +heureusement, il pouvait offrir un remarquable contingent d’œufs +frais, grâce aux nids nombreux qui poussaient sur ses branches, +sans compter leurs hôtes emplumés. + +Ces ressources n’étaient nullement à dédaigner. + +Maintenant donc, dans la prévision d’un séjour prolongé, il +s’agissait de procéder à une installation confortable. + +«Puisque la cuisine et la salle à manger sont au rez-de-chaussée, +dit Paganel, nous irons nous coucher au premier étage; la maison +est vaste; le loyer n’est pas cher; il ne faut pas se gêner. +J’aperçois là-haut des berceaux naturels dans lesquels, une fois +bien attachés, nous dormirons comme dans les meilleurs lits du +monde. Nous n’avons rien à craindre; d’ailleurs, on veillera, et +nous sommes en nombre pour repousser des flottes d’indiens et +autres animaux. + +--Il ne nous manque que des armes, dit Tom Austin. + +--J’ai mes revolvers, dit Glenarvan. + +--Et moi, les miens, répondit Robert. + +--À quoi bon, reprit Tom Austin, si M Paganel ne trouve pas le +moyen de fabriquer la poudre? + +--C’est inutile, répondit Mac Nabbs, en montrant une poudrière en +parfait état. + +--Et d’où vous vient-elle, major? demanda Paganel. + +--De Thalcave. Il a pensé qu’elle pouvait nous être utile, et il +me l’a remise avant de se précipiter au secours de Thaouka. + +--Généreux et brave indien! s’écria Glenarvan. + +--Oui, répondit Tom Austin, si tous les patagons sont taillés sur +ce modèle, j’en fais mon compliment à la Patagonie. + +--Je demande qu’on n’oublie pas le cheval! dit Paganel. Il fait +partie du patagon, et je me trompe fort, ou nous les reverrons, +l’un portant l’autre. + +--À quelle distance sommes-nous de l’Atlantique? demanda le +major. + +--À une quarantaine de milles tout au plus, répondit Paganel. Et +maintenant, mes amis, puisque chacun est libre de ses actions, je +vous demande la permission de vous quitter; je vais me choisir là-haut +un observatoire, et, ma longue-vue aidant, je vous tiendrai +au courant des choses de ce monde.» + +On laissa faire le savant, qui, fort adroitement, se hissa de +branche en branche et disparut derrière l’épais rideau de +feuillage. Ses compagnons s’occupèrent alors d’organiser la +couchée et de préparer leur lit. Ce ne fut ni difficile ni long. + +Pas de couvertures à faire, ni de meubles à ranger, et bientôt +chacun vint reprendre sa place autour du brasero. On causa alors, +mais non plus de la situation présente, qu’il fallait supporter +avec patience. On en revint à ce thème inépuisable du capitaine +Grant. Si les eaux se retiraient, le _Duncan_, avant trois jours, +reverrait les voyageurs à son bord. Mais Harry Grant, ses deux +matelots, ces malheureux naufragés, ne seraient pas avec eux. Il +semblait même, après cet insuccès, après cette inutile traversée +de l’Amérique, que tout espoir de les retrouver était +irrévocablement perdu. Où diriger de nouvelles recherches? Quelle +serait donc la douleur de lady Helena et de Mary Grant en +apprenant que l’avenir ne leur gardait plus aucune espérance! + +«Pauvre sœur! dit Robert, tout est fini, pour nous!» + +Glenarvan, pour la première fois, ne trouva pas un mot consolant à +répondre. Quel espoir pouvait-il donner au jeune enfant? N’avait-il +pas suivi avec une rigoureuse exactitude les indications du +document? + +«Et pourtant, dit-il, ce trente-septième degré de latitude n’est +pas un vain chiffre! Qu’il s’applique au naufrage ou à la +captivité d’Harry Grant, il n’est pas supposé, interprété, deviné! +Nous l’avons lu de nos propres yeux! + +--Tout cela est vrai, votre honneur, répondit Tom Austin, et +cependant nos recherches n’ont pas réussi. + +--C’est irritant et désespérant à la fois, s’écria Glenarvan. + +--Irritant, si vous voulez, répondit Mac Nabbs d’un ton +tranquille, mais non pas désespérant. C’est précisément parce que +nous avons un chiffre indiscutable, qu’il faut épuiser jusqu’au +bout tous ses enseignements. + +--Que voulez-vous dire, demanda Glenarvan, et, à votre avis, que +peut-il rester à faire? + +--Une chose très simple et très logique, mon cher Edward. Mettons +le cap à l’est, quand nous serons à bord du _Duncan_, et suivons +jusqu’à notre point de départ, s’il le faut, ce trente-septième +parallèle. + +--Croyez-vous donc Mac Nabbs, que je n’y aie pas songé? répondit +Glenarvan. Si! Cent fois! Mais quelle chance avons-nous de +réussir? Quitter le continent américain, n’est-ce pas s’éloigner +de l’endroit indiqué par Harry Grant lui-même, de cette Patagonie +si clairement nommée dans le document? + +--Voulez-vous donc recommencer vos recherches dans les pampas, +répondit le major, quand vous avez la certitude que le naufrage du +_Britannia_ n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique ni sur les +côtes de l’Atlantique?» + +Glenarvan ne répondit pas. + +«Et si faible que soit la chance de retrouver Harry Grant en +remontant le parallèle indiqué par lui, ne devons-nous pas la +tenter? + +--Je ne dis pas non... Répondit Glenarvan. + +--Et vous, mes amis, ajouta le major en s’adressant aux marins, +ne partagez-vous pas mon opinion? + +--Entièrement, répondit Tom Austin, que Mulrady et Wilson +approuvèrent d’un signe de tête. + +--Écoutez-moi, mes amis, reprit Glenarvan après quelques instants +de réflexion, et entends bien, Robert, car ceci est une grave +discussion. Je ferai tout au monde pour retrouver le capitaine +Grant, je m’y suis engagé, et j’y consacrerai ma vie entière, s’il +le faut. Toute l’Écosse se joindrait à moi pour sauver cet homme +de cœur qui s’est dévoué pour elle. Moi aussi, je pense que, si +faible que soit cette chance, nous devons faire le tour du monde +par ce trente-septième parallèle, et je le ferai. Mais la question +à résoudre n’est pas celle-là. Elle est beaucoup plus importante +et la voici: devons-nous abandonner définitivement et dès à +présent nos recherches sur le continent américain?» + +La question, catégoriquement posée, resta sans réponse. Personne +n’osait se prononcer. + +«Eh bien! reprit Glenarvan en s’adressant plus spécialement au +major. + +--Mon cher Edward, répondit Mac Nabbs, c’est encourir une assez +grande responsabilité que de vous répondre _hic et nunc_. Cela +demande réflexion. Avant tout, je désire savoir quelles sont les +contrées que traverse le trente-septième degré de latitude +australe. + +--Cela, c’est l’affaire de Paganel, répondit Glenarvan. + +--Interrogeons-le donc», répliqua le major. + +On ne voyait plus le savant, caché par le feuillage épais de +l’_ombu_. Il fallut le héler. + +«Paganel! Paganel! s’écria Glenarvan. + +--Présent, répondit une voix qui venait du ciel. + +--Où êtes-vous? + +--Dans ma tour. + +--Que faites-vous là? + +--J’examine l’immense horizon. + +--Pouvez-vous descendre un instant? + +--Vous avez besoin de moi? + +--Oui. + +--À quel propos? + +--Pour savoir quels pays traverse le trente-septième parallèle. + +--Rien de plus aisé, répondit Paganel; inutile même de me +déranger pour vous le dire. + +--Eh bien, allez. + +--Voilà. En quittant l’Amérique, le trente-septième parallèle sud +traverse l’océan Atlantique. + +--Bon. + +--Il rencontre les îles Tristan d’Acunha. + +--Bien. + +--Il passe à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance. + +--Après? + +--Il court à travers la mer des Indes. + +--Ensuite? + +--Il effleure l’île Saint-Pierre du groupe des îles Amsterdam. + +--Allez toujours. + +--Il coupe l’Australie par la province de Victoria. + +--Continuez. + +--En sortant de l’Australie...» + +Cette dernière phrase ne fut pas achevée. Le géographe hésitait-il? +Le savant ne savait-il plus? + +Non; mais un cri formidable se fit entendre dans les hauteurs de +l’_ombu_. Glenarvan et ses amis pâlirent en se regardant. Une +nouvelle catastrophe venait-elle d’arriver? Le malheureux Paganel +s’était-il laissé choir? Déjà Wilson et Mulrady volaient à son +secours, quand un long corps apparut. Paganel dégringolait de +branche en branche. + +Était-il vivant? était-il mort? on ne savait, mais il allait +tomber dans les eaux mugissantes, quand le major, l’arrêta au +passage. + +«Bien obligé, Mac Nabbs! s’écria Paganel. + +--Quoi? Qu’avez-vous? dit le major. Qu’est-ce qui vous a pris? +Encore une de vos éternelles distractions? + +--Oui! oui! répondit Paganel d’une voix étranglée par l’émotion. +Oui! Une distraction... Phénoménale cette fois! + +--Laquelle? + +--Nous nous sommes trompés! Nous nous trompons encore! Nous nous +trompons toujours! + +--Expliquez-vous! + +--Glenarvan, major, Robert, mes amis, s’écria Paganel, nous +cherchons le capitaine Grant où il n’est pas! + +--Que dites-vous? s’écria Glenarvan. + +--Non seulement où il n’est pas, ajouta Paganel, mais encore où +il n’a jamais été!» + + +Chapitre XXIV +_Où l’on continue de mener la vie des oiseaux_ + +Un profond étonnement accueillit ces paroles inattendues. Que +voulait dire le géographe? + +Avait-il perdu l’esprit? Il parlait cependant avec une telle +conviction, que tous les regards se portèrent sur Glenarvan. Cette +affirmation de Paganel était une réponse directe à la question +qu’il venait de poser. Mais Glenarvan se borna à faire un geste de +dénégation qui ne prouvait pas en faveur du savant. + +Cependant celui-ci, maître de son émotion, reprit la parole. + +«Oui! dit-il d’une voix convaincue, oui! Nous nous sommes égarés +dans nos recherches, et nous avons lu sur le document ce qui n’y +est pas! + +--Expliquez-vous, Paganel, dit le major, et avec plus de calme. + +--C’est très simple, major. Comme vous j’étais dans l’erreur, +comme vous j’étais lancé dans une interprétation fausse, quand, il +n’y a qu’un instant, au haut de cet arbre, répondant à vos +questions, et m’arrêtant sur le mot «Australie», un éclair a +traversé mon cerveau et la lumière s’est faite. + +--Quoi! s’écria Glenarvan, vous prétendez que Harry Grant?... + +--Je prétends, répondit Paganel, que le mot _austral_ qui se +trouve dans le document n’est pas un mot complet, comme nous +l’avons cru jusqu’ici, mais bien le radical du mot _Australie_. + +--Voilà qui serait particulier! répondit le major. + +--Particulier! répliqua Glenarvan, en haussant les épaules, c’est +tout simplement impossible. + +--Impossible! reprit Paganel. C’est un mot que nous n’admettons +pas en France. + +--Comment! Ajouta Glenarvan du ton de la plus profonde +incrédulité, vous osez prétendre, le document en main, que le +naufrage du _Britannia_ a eu lieu sur les côtes de l’Australie? + +--J’en suis sûr! répondit Paganel. + +--Ma foi, Paganel, dit Glenarvan, voilà une prétention qui +m’étonne beaucoup, venant du secrétaire d’une société +géographique. + +--Pour quelle raison? demanda Paganel, touché à son endroit +sensible. + +--Parce que, si vous admettez le mot _Australie_, vous admettez +en même temps qu’il s’y trouve des _indiens_, ce qui ne s’est +jamais vu jusqu’ici.» + +Paganel ne fut nullement surpris de l’argument. Il s’y attendait +sans doute, et se mit à sourire. + +«Mon cher Glenarvan, dit-il, ne vous hâtez pas de triompher; je +vais vous «battre à plates coutures», comme nous disons, nous +autres français, et jamais anglais n’aura été si bien battu! Ce +sera la revanche de Crécy et d’Azincourt! + +--Je ne demande pas mieux. Battez-moi, Paganel. + +--Écoutez donc. Il n’y a pas plus d’indiens dans le texte du +document que de Patagonie! Le mot incomplet _indi..._ Ne signifie +pas _indiens_; mais bien _indigènes!_ or, admettez-vous qu’il y +ait des «indigènes» en Australie?» + +Il faut avouer qu’en ce moment Glenarvan regarda fixement Paganel. + +«Bravo! Paganel dit le major, --admettez-vous mon interprétation, +mon cher lord? + +--Oui! répondit Glenarvan, si vous me prouvez que ce reste de mot +_gonie_ ne s’applique pas au pays des patagons! + +--Non! Certes, s’écria Paganel, il ne s’agit pas de _Patagonie!_ +lisez tout ce que vous voudrez, excepté cela. + +--Mais quoi? + +--_Cosmogonie! Théogonie! Agonie!_... + +--_Agonie!_ dit le major. + +--Cela m’est indifférent, répondit Paganel; le mot n’a aucune +importance. Je ne chercherai même pas ce qu’il peut signifier. Le +point principal, c’est que _austral_ indique l’_Australie_, et il +fallait être aveuglément engagé dans une voie fausse, pour n’avoir +pas découvert, dès l’abord, une explication si évidente. Si +j’avais trouvé le document, moi, si mon jugement n’avait pas été +faussé par votre interprétation, je ne l’aurais jamais compris +autrement!» + +Cette fois, les hurrahs, les félicitations, les compliments +accueillirent ces paroles de Paganel. + +Austin, les matelots, le major, Robert surtout, si heureux de +renaître à l’espoir, applaudirent le digne savant. Glenarvan, dont +les yeux se dessillaient peu à peu, était, dit-il, tout près de se +rendre. + +«Une dernière observation, mon cher Paganel, et je n’aurai plus +qu’à m’incliner devant votre perspicacité. + +--Parlez, Glenarvan. + +--Comment assemblez-vous entre eux ces mots nouvellement +interprétés, et de quelle manière lisez-vous le document? + +--Rien n’est plus facile. Voici le document», dit Paganel, en +présentant le précieux papier qu’il étudiait si consciencieusement +depuis quelques jours. + +Un profond silence se fit, pendant que le géographe, rassemblant +ses idées, prenait son temps pour répondre. Son doigt suivait sur +le document les lignes interrompues, tandis que d’une voix sûre, +et soulignant certains mots, il s’exprima en ces termes: «_le 7 +juin 1862, le trois-mâts Britannia de Glasgow a sombré après_...» +Mettons, si vous voulez, «_deux jours, trois jours_» ou «_une +longue agonie_», peu importe, c’est tout à fait indifférent, «_sur +les côtes de l’Australie. Se dirigeant à terre, deux matelots et +le capitaine Grant vont essayer d’aborder_» ou «_ont abordé le +continent, où ils seront_» ou «_sont prisonniers de cruels +indigènes. Ils ont jeté ce document_», etc., etc. Est-ce clair? + +--C’est clair, répondit Glenarvan, si le nom de «continent» peut +s’appliquer à l’Australie, qui n’est qu’une île! + +--Rassurez-vous, mon cher Glenarvan, les meilleurs géographes +sont d’accord pour nommer cette île «le continent australien.» + +--Alors, je n’ai plus qu’une chose à dire, mes amis, s’écria +Glenarvan. En Australie! Et que le ciel nous assiste! + +--En Australie! répétèrent ses compagnons d’une voix unanime. + +--Savez-vous bien, Paganel, ajouta Glenarvan, que votre présence +à bord du _Duncan_ est un fait providentiel? + +--Bon, répondit Paganel. Mettons que je suis un envoyé de la +providence, et n’en parlons plus!» + +Ainsi se termina cette conversation qui, dans l’avenir, eut de si +grandes conséquences. Elle modifia complètement la situation +morale des voyageurs. Ils venaient de ressaisir le fil de ce +labyrinthe dans lequel ils se croyaient à jamais égarés. Une +nouvelle espérance s’élevait sur les ruines de leurs projets +écroulés. Ils pouvaient sans crainte laisser derrière eux ce +continent américain, et toutes leurs pensées s’envolaient déjà +vers la terre australienne. En remontant à bord du _Duncan_, ses +passagers n’y apporteraient pas le désespoir à son bord, et lady +Helena, Mary Grant, n’auraient pas à pleurer l’irrévocable perte +du capitaine Grant! Aussi, ils oublièrent les dangers de leur +situation pour se livrer à la joie, et ils n’eurent qu’un seul +regret, celui de ne pouvoir partir sans retard. + +Il était alors quatre heures du soir. On résolut de souper à six. +Paganel voulut célébrer par un festin splendide cette heureuse +journée. Or, le menu était très restreint, il proposa à Robert +d’aller chasser «dans la forêt prochaine.» Robert battit des mains +à cette bonne idée. On prit la poudrière de Thalcave, on nettoya +les revolvers, on les chargea de petit plomb, et l’on partit. + +«Ne vous éloignez pas», dit gravement le major aux deux chasseurs. + +Après leur départ, Glenarvan et Mac Nabbs allèrent consulter les +marques entaillées dans l’arbre, tandis que Wilson et Mulrady +rallumaient les charbons du brasero. + +Glenarvan, descendu à la surface de l’immense lac, ne vit aucun +symptôme de décroissance. Cependant les eaux semblaient avoir +atteint leur maximum d’élévation; mais la violence avec laquelle +elles s’écoulaient du sud au nord prouvait que l’équilibre ne +s’était pas encore établi entre les fleuves argentins. Avant de +baisser, il fallait d’abord que cette masse liquide demeurât +étale, comme la mer au moment où le flot finit et le jusant +commence. On ne pouvait donc pas compter sur un abaissement des +eaux tant qu’elles courraient vers le nord avec cette torrentueuse +rapidité. + +Pendant que Glenarvan et le major faisaient leurs observations, +des coups de feu retentirent dans l’arbre, accompagnés de cris de +joie presque aussi bruyants. Le soprano de Robert jetait de fines +roulades sur la basse de Paganel. C’était à qui serait le plus +enfant. La chasse s’annonçait bien, et laissait pressentir des +merveilles culinaires. + +Lorsque le major et Glenarvan furent revenus auprès du brasero, +ils eurent d’abord à féliciter Wilson d’une excellente idée. Ce +brave marin, au moyen d’une épingle et d’un bout de ficelle, +s’était livré à une pêche miraculeuse. Plusieurs douzaines de +petits poissons, délicats comme les éperlans, et nommés +«mojarras», frétillaient dans un pli de son _poncho_, et +promettaient de faire un plat exquis. + +En ce moment, les chasseurs redescendirent des cimes de l’_ombu_. +Paganel portait prudemment des œufs d’hirondelle noire, et un +chapelet de moineaux qu’il devait présenter plus tard sous le nom +de mauviettes. Robert avait adroitement abattu plusieurs paires +«d’hilgueros», petits oiseaux verts et jaunes, excellents à +manger, et fort demandés sur le marché de Montevideo. + +Paganel, qui connaissait cinquante et une manières de préparer les +œufs, dut se borner cette fois à les faire durcir sous les +cendres chaudes. + +Néanmoins, le repas fut aussi varié que délicat. + +La viande sèche, les œufs durs, les _mojarras_ grillés, les +moineaux et les _hilgueros_ rôtis composèrent un de ces festins +dont le souvenir est impérissable. + +La conversation fut très gaie. On complimenta fort Paganel en sa +double qualité de chasseur et de cuisinier. Le savant accepta ces +congratulations avec la modestie qui sied au vrai mérite. Puis, il +se livra à des considérations curieuses sur ce magnifique _ombu_ +qui l’abritait de son feuillage, et dont, selon lui, les +profondeurs étaient immenses. + +«Robert et moi, ajouta-t-il plaisamment, nous nous croyions en +pleine forêt pendant la chasse. J’ai cru un moment que nous +allions nous perdre. Je ne pouvais plus retrouver mon chemin! Le +soleil déclinait à l’horizon! Je cherchais en vain la trace de mes +pas. La faim se faisait cruellement sentir! Déjà les sombres +taillis retentissaient du rugissement des bêtes féroces... C’est-à-dire, +non! Il n’y a pas de bêtes féroces, et je le regrette! + +--Comment! dit Glenarvan, vous regrettez les bêtes féroces? + +--Oui! Certes. + +--Cependant, quand on a tout à craindre de leur férocité... + +--La férocité n’existe pas... Scientifiquement parlant, répondit +le savant. + +--Ah! Pour le coup, Paganel, dit le major, vous ne me ferez +jamais admettre l’utilité des bêtes féroces! à quoi servent-elles? + +--Major! s’écria Paganel, mais elles servent à faire des +classifications, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres, +des espèces... + +--Bel avantage! dit Mac Nabbs. Je m’en passerais bien! Si j’avais +été l’un des compagnons de Noé au moment du déluge, j’aurais +certainement empêché cet imprudent patriarche de mettre dans +l’arche des couples de lions, de tigres, de panthères, d’ours et +autres animaux aussi malfaisants qu’inutiles. + +--Vous auriez fait cela? demanda Paganel. + +--Je l’aurais fait. + +--Eh bien! Vous auriez eu tort au point de vue zoologique! + +--Non pas au point de vue humain, répondit le major. + +--C’est révoltant! reprit Paganel, et pour mon compte, au +contraire, j’aurais précisément conservé les mégathériums, les +ptérodactyles, et tous les êtres antédiluviens dont nous sommes si +malheureusement privés... + +--Je vous dis, moi, que Noé a mal agi, repartit le major, et +qu’il a mérité jusqu’à la fin des siècles la malédiction des +savants!» + +Les auditeurs de Paganel et du major ne pouvaient s’empêcher de +rire en voyant les deux amis se disputer sur le dos du vieux Noé. +Le major, contrairement à tous ses principes, lui qui de sa vie +n’avait discuté avec personne, était chaque jour aux prises avec +Paganel. Il faut croire que le savant l’excitait particulièrement. +Glenarvan, suivant son habitude, intervint dans le débat et dit: + +«Qu’il soit regrettable ou non, au point de vue scientifique comme +au point de vue humain, d’être privé d’animaux féroces, il faut +nous résigner aujourd’hui à leur absence. Paganel ne pouvait +espérer en rencontrer dans cette forêt aérienne. + +--Pourquoi pas? répondit le savant. + +--Des bêtes fauves sur un arbre? dit Tom Austin. + +--Eh! Sans doute! Le tigre d’Amérique, le jaguar, lorsqu’il est +trop vivement pressé par les chasseurs, se réfugie sur les arbres! +Un de ces animaux, surpris par l’inondation, aurait parfaitement +pu chercher asile entre les branches de l’_ombu_. + +--Enfin, vous n’en avez pas rencontré, je suppose? dit le major. + +--Non, répondit Paganel, bien que nous ayons battu tout le bois. +C’est fâcheux, car ç’eût été là une chasse superbe. Un féroce +carnassier que ce jaguar! D’un seul coup de patte, il tord le cou +à un cheval! Quand il a goûté de la chair humaine, il y revient +avec sensualité. Ce qu’il aime le mieux, c’est l’indien, puis le +nègre, puis le mulâtre, puis le blanc. + +--Enchanté de ne venir qu’au quatrième rang! répondit Mac Nabbs. + +--Bon! Cela prouve tout simplement que vous êtes fade! riposta +Paganel d’un air de dédain! + +--Enchanté d’être fade! riposta le major. + +--Eh bien, c’est humiliant! répondit l’intraitable Paganel. Le +blanc se proclame le premier des hommes! Il paraît que ce n’est +pas l’avis de messieurs les jaguars! + +--Quoi qu’il en soit, mon brave Paganel, dit Glenarvan, attendu +qu’il n’y a parmi nous ni indiens, ni nègres, ni mulâtres, je me +réjouis de l’absence de vos chers jaguars. Notre situation n’est +pas tellement agréable... + +--Comment! Agréable, s’écria Paganel, en sautant sur ce mot qui +pouvait donner un nouveau cours à la conversation, vous vous +plaignez de votre sort, Glenarvan? + +--Sans doute, répondit Glenarvan. Est-ce que vous êtes à votre +aise dans ces branches incommodes et peu capitonnées? + +--Je n’ai jamais été mieux, même dans mon cabinet. Nous menons la +vie des oiseaux, nous chantons, nous voltigeons! Je commence à +croire que les hommes sont destinés à vivre sur les arbres. + +--Il ne leur manque que des ailes! dit le major. + +--Ils s’en feront quelque jour! + +--En attendant, répondit Glenarvan, permettez-moi, mon cher ami, +de préférer à cette demeure aérienne le sable d’un parc, le +parquet d’une maison ou le pont d’un navire! + +--Glenarvan, répondit Paganel, il faut accepter les choses comme +elles viennent! Bonnes, tant mieux. Mauvaises, on n’y prend garde. +Je vois que vous regrettez le confortable de Malcolm-Castle! + +--Non, mais... + +--Je suis certain que Robert est parfaitement heureux, se hâta de +dire Paganel, pour assurer au moins un partisan à ses théories. + +--Oui, Monsieur Paganel! s’écria Robert d’un ton joyeux. + +--C’est de son âge, répondit Glenarvan. + +--Et du mien! riposta le savant. Moins on a d’aises, moins on a +de besoins. Moins on a de besoins, plus on est heureux. + +--Allons, dit le major, voilà Paganel qui va faire une sortie +contre les richesses et les lambris dorés. + +--Non, Mac Nabbs, répondit le savant, mais si vous le voulez +bien, je vais vous raconter, à ce propos, une petite histoire +arabe qui me revient à l’esprit. + +--Oui! oui! Monsieur Paganel, dit Robert. + +--Et que prouvera votre histoire? demanda le major. + +--Ce que prouvent toutes les histoires, mon brave compagnon. + +--Pas grand’chose alors, répondit Mac Nabbs. Enfin, allez +toujours, Shéhérazade, et contez-nous un de ces contes que vous +racontez si bien. + +--Il y avait une fois, dit Paganel, un fils du grand Haroun-Al-Raschid +qui n’était pas heureux. Il alla consulter un vieux +derviche. Le sage vieillard lui répondit que le bonheur était +chose difficile à trouver en ce monde. «Cependant, ajouta-t-il, +je connais un moyen infaillible de vous procurer le bonheur. -- +Quel est-il? demanda le jeune prince. --C’est, répondit le +derviche, de mettre sur vos épaules la chemise d’un homme +heureux!» --là-dessus, le prince embrassa le vieillard, et s’en +fut à la recherche de son talisman. Le voilà parti. Il visite +toutes les capitales de la terre! Il essaye des chemises de roi, +des chemises d’empereurs, des chemises de princes, des chemises de +seigneurs. Peine inutile. Il n’en est pas plus heureux! Il endosse +alors des chemises d’artistes, des chemises de guerriers, des +chemises de marchands. Pas davantage. Il fit ainsi bien du chemin +sans trouver le bonheur. Enfin, désespéré d’avoir essayé tant de +chemises, il revenait fort triste, un beau jour, au palais de son +père, quand il avisa dans la campagne un brave laboureur, tout +joyeux et tout chantant, qui poussait sa charrue. «Voilà pourtant +un homme qui possède le bonheur, se dit-il, ou le bonheur n’existe +pas sur terre.» Il va à lui. «Bonhomme, dit-il, es-tu heureux? -- +Oui! fait l’autre. --Tu ne désires rien? --Non. --Tu ne +changerais pas ton sort pour celui d’un roi? --Jamais! --Eh +bien, vends-moi ta chemise! --Ma chemise! Je n’en ai point!» + + +Chapitre XXV +_Entre le feu et l’eau_ + +L’histoire de Jacques Paganel eut un très grand succès. On +l’applaudit fort, mais chacun garda son opinion, et le savant +obtint ce résultat ordinaire à toute discussion, celui de ne +convaincre personne. + +Cependant, on demeura d’accord sur ce point, qu’il faut faire +contre fortune bon cœur, et se contenter d’un arbre, quand on n’a +ni palais ni chaumière. + +Pendant ces discours et autres, le soir était venu. + +Un bon sommeil pouvait seul terminer dignement cette émouvante +journée. Les hôtes de l’_ombu_ se sentaient non seulement fatigués +des péripéties de l’inondation, mais surtout accablés par la +chaleur du jour, qui avait été excessive. Leurs compagnons ailés +donnaient déjà l’exemple du repos; les _hilgueros_, ces rossignols +de la pampa, cessaient leurs mélodieuses roulades, et tous les +oiseaux de l’arbre avaient disparu dans l’épaisseur du feuillage +assombri. Le mieux était de les imiter. + +Cependant, avant de se «mettre au nid», comme dit Paganel, +Glenarvan, Robert et lui grimpèrent à l’observatoire pour examiner +une dernière fois la plaine liquide. Il était neuf heures environ. +Le soleil venait de se coucher dans les brumes étincelantes de +l’horizon occidental. Toute cette moitié de la sphère céleste +jusqu’au zénith se noyait dans une vapeur chaude. Les +constellations si brillantes de l’hémisphère austral semblaient +voilées d’une gaze légère et apparaissaient confusément. +Néanmoins, on les distinguait assez pour les reconnaître, et +Paganel fit observer à son ami Robert, au profit de son ami +Glenarvan, cette zone circumpolaire où les étoiles sont +splendides. Entre autres, il lui montra la croix du sud, groupe de +quatre étoiles de première et de seconde grandeur, disposées en +losange, à peu près à la hauteur du pôle; le Centaure, où brille +l’étoile la plus rapprochée de la terre, à huit mille milliards de +lieues seulement; les nuées de Magellan, deux vastes nébuleuses, +dont la plus étendue couvre un espace deux cents fois grand comme +la surface apparente de la lune; puis, enfin, ce «trou noir» où +semble manquer absolument la matière stellaire. + +À son grand regret, Orion, qui se laisse voir des deux +hémisphères, n’apparaissait pas encore; mais Paganel apprit à ses +deux élèves une particularité curieuse de la cosmographie +patagone. Aux yeux de ces poétiques indiens, Orion représente un +immense _lazo_ et trois bolas lancées par la main du chasseur qui +parcourt les célestes prairies. Toutes ces constellations, +reflétées dans le miroir des eaux, provoquaient les admirations du +regard en créant autour de lui comme un double ciel. + +Pendant que le savant Paganel discourait ainsi, tout l’horizon de +l’est prenait un aspect orageux. + +Une barre épaisse et sombre, nettement tranchée, y montait peu à +peu en éteignant les étoiles. Ce nuage, d’apparence sinistre, +envahit bientôt une moitié de la voûte qu’il semblait combler. Sa +force motrice devait résider en lui, car il n’y avait pas un +souffle de vent. Les couches atmosphériques conservaient un calme +absolu. Pas une feuille ne remuait à l’arbre, pas une ride ne +plissait la surface des eaux. L’air même paraissait manquer, comme +si quelque vaste machine pneumatique l’eût raréfié. Une électricité +à haute tension saturait l’atmosphère, et tout être vivant la +sentait courir le long de ses nerfs. + +Glenarvan, Paganel et Robert furent sensiblement impressionnés par +ces ondes électriques. + +«Nous allons avoir de l’orage, dit Paganel. + +--Tu n’as pas peur du tonnerre? demanda Glenarvan au jeune +garçon. + +--Oh! _Mylord_, répondit Robert. + +--Eh bien, tant mieux, car l’orage n’est pas loin. + +--Et il sera fort, reprit Paganel, si j’en juge par l’état du +ciel. + +--Ce n’est pas l’orage qui m’inquiète, reprit Glenarvan, mais +bien des torrents de pluie dont il sera accompagné. Nous serons +trempés jusqu’à la moelle des os. Quoi que vous disiez, Paganel, +un nid ne peut suffire à un homme, et vous l’apprendrez bientôt à +vos dépens. + +--Oh! avec de la philosophie! répondit le savant. + +--La philosophie, ça n’empêche pas d’être mouillé! + +--Non, mais ça réchauffe. + +--Enfin, dit Glenarvan, rejoignons nos amis et engageons-les à +s’envelopper de leur philosophie et de leurs _ponchos_ le plus +étroitement possible, et surtout à faire provision de patience, +car nous en aurons besoin!» + +Glenarvan jeta un dernier regard sur le ciel menaçant. La masse +des nuages le couvrait alors tout entier. À peine une bande +indécise vers le couchant s’éclairait-elle de lueurs +crépusculaires. + +L’eau revêtait une teinte sombre et ressemblait à un grand nuage +inférieur prêt à se confondre avec les lourdes vapeurs. L’ombre +même n’était plus visible. Les sensations de lumière ou de bruit +n’arrivaient ni aux yeux ni aux oreilles. Le silence devenait +aussi profond que l’obscurité. + +«Descendons, dit Glenarvan, la foudre ne tardera pas à éclater!» + +Ses deux amis et lui se laissèrent glisser sur les branches +lisses, et furent assez surpris de rentrer dans une sorte de demi-clarté +très surprenante; elle était produite par une myriade de +points lumineux qui se croisaient en bourdonnant à la surface des +eaux. + +«Des phosphorescences? dit Glenarvan. + +--Non, répondit Paganel, mais des insectes phosphorescents, de +véritables lampyres, des diamants vivants et pas chers, dont les +dames de Buenos-Ayres se font de magnifiques parures! + +--Quoi! s’écria Robert, ce sont des insectes qui volent ainsi +comme des étincelles? + +--Oui, mon garçon.» + +Robert s’empara d’un de ces brillants insectes. + +Paganel ne s’était pas trompé. C’était une sorte de gros bourdon, +long d’un pouce, auquel les indiens ont donné le nom de «tuco-tuco». +Ce curieux coléoptère jetait des lueurs par deux taches +situées en avant de son corselet, et sa lumière assez vive eût +permis de lire dans l’obscurité. Paganel, approchant l’insecte de +sa montre, put voir qu’elle marquait dix heures du soir. + +Glenarvan, ayant rejoint le major et les trois marins, leur fit +des recommandations pour la nuit. + +Il fallait s’attendre à un violent orage. Après les premiers +roulements du tonnerre, le vent se déchaînerait sans doute, et +l’_ombu_ serait fort secoué. Chacun fut donc invité à s’attacher +fortement dans le lit de branches qui lui avait été dévolu. Si +l’on ne pouvait éviter les eaux du ciel, au moins fallait-il se +garer des eaux de la terre, et ne point tomber dans ce rapide +courant qui se brisait au pied de l’arbre. + +On se souhaita une bonne nuit sans trop l’espérer. + +Puis, chacun se glissant dans sa couche aérienne, s’enveloppa de +son _poncho_ et attendit le sommeil. + +Mais l’approche des grands phénomènes de la nature jette au cœur +de tout être sensible une vague inquiétude, dont les plus forts ne +sauraient se défendre. Les hôtes de l’_ombu_, agités, oppressés, +ne purent clore leur paupière, et le premier coup de tonnerre les +trouva tout éveillés. Il se produisit un peu avant onze heures +sous la forme d’un roulement éloigné. Glenarvan gagna l’extrémité +de la branche horizontale et hasarda sa tête hors du feuillage. + +Le fond noir du soir était déjà scarifié d’incisions vives et +brillantes que les eaux du lac réverbéraient avec netteté. La nue +se déchirait en maint endroit, mais comme un tissu mou et +cotonneux, sans bruit strident. + +Glenarvan, après avoir observé le zénith et l’horizon qui se +confondaient dans une égale obscurité, revint au sommet du tronc. + +«Qu’en dites-vous, Glenarvan? demanda Paganel. + +--Je dis que cela commence bien, mes amis, et si cela continue, +l’orage sera terrible. + +--Tant mieux, répondit l’enthousiaste Paganel, j’aime autant un +beau spectacle, puisque je ne puis le fuir. + +--Voilà encore une de vos théories qui va éclater, dit le major. + +--Et l’une de mes meilleures, Mac Nabbs. Je suis de l’avis de +Glenarvan, l’orage sera superbe. Tout à l’heure, pendant que +j’essayais de dormir, plusieurs faits me sont revenus à la +mémoire, qui me le font espérer, car nous sommes ici dans la +région des grandes tempêtes électriques. J’ai lu quelque part, en +effet, qu’en 1793, précisément dans la province de Buenos-Ayres, +le tonnerre est tombé trente-sept fois pendant un seul orage. Mon +collègue, M Martin De Moussy, a compté jusqu’à cinquante-cinq +minutes de roulement non interrompu. + +--Montre en main? dit le major. + +--Montre en main. Une seule chose m’inquiéterait, ajouta Paganel, +si l’inquiétude servait à éviter le danger, c’est que l’unique +point culminant de cette plaine est précisément l’_ombu_ où nous +sommes. Un paratonnerre serait ici fort utile, car précisément cet +arbre est, entre tous ceux de la pampa, celui que la foudre +affectionne particulièrement. Et puis, vous ne l’ignorez pas, mes +amis, les savants recommandent de ne point chercher refuge sous +les arbres pendant l’orage. + +--Bon, dit le major, voilà une recommandation qui vient à propos! + +--Il faut avouer, Paganel, répondit Glenarvan, que vous +choisissez bien le moment pour nous conter ces choses rassurantes! + +--Bah! répliqua Paganel, tous les moments sont bons pour +s’instruire. Ah! Cela commence!» + +Des éclats de tonnerre plus violents interrompirent cette +inopportune conversation; leur intensité croissait en gagnant des +tons plus élevés; ils se rapprochaient et passaient du grave au +médium, pour emprunter à la musique une très juste comparaison. + +Bientôt ils devinrent stridents et firent vibrer avec de rapides +oscillations les cordes atmosphériques. L’espace était en feu, et +dans cet embrasement, on ne pouvait reconnaître à quelle étincelle +électrique appartenaient ces roulements indéfiniment prolongés, +qui se répercutaient d’écho en écho jusque dans les profondeurs du +ciel. + +Les éclairs incessants affectaient des formes variées. Quelques-uns, +lancés perpendiculairement au sol, se répétaient cinq ou six +fois à la même place. D’autres auraient excité au plus haut point +la curiosité d’un savant, car si Arago, dans ses curieuses +statistiques, n’a relevé que deux exemples d’éclairs fourchus, ils +se reproduisaient ici par centaines. Quelques-uns, divisés en +mille branches diverses, se débitaient sous l’aspect de zigzags +coralliformes, et produisaient sur la voûte obscure des jeux +étonnants de lumière arborescente. + +Bientôt tout le ciel, de l’est au nord, fut sous-tendu par une +bande phosphorique d’un éclat intense. Cet incendie gagna peu à +peu l’horizon entier, enflammant les nuages comme un amas de +matières combustibles, et, bientôt reflété par les eaux +miroitantes, il forma une immense sphère de feu dont l’_ombu_ +occupait le point central. + +Glenarvan et ses compagnons regardaient silencieusement ce +terrifiant spectacle. Ils n’auraient pu se faire entendre. Des +nappes de lumière blanche glissaient jusqu’à eux, et dans ces +rapides éclats apparaissaient et disparaissaient vivement tantôt +la figure calme du major, tantôt la face curieuse de Paganel ou +les traits énergiques de Glenarvan, tantôt la tête effarée de +Robert ou la physionomie insouciante des matelots animés +subitement d’une vie spectrale. + +Cependant, la pluie ne tombait pas encore, et le vent se taisait +toujours. Mais bientôt les cataractes du ciel s’entr’ouvrirent, et +des raies verticales se tendirent comme les fils d’un tisseur sur +le fond noir du ciel. Ces larges gouttes d’eau, frappant la +surface du lac, rejaillissaient en milliers d’étincelles +illuminées par le feu des éclairs. + +Cette pluie annonçait-elle la fin de l’orage? + +Glenarvan et ses compagnons devaient-ils en être quittes pour +quelques douches vigoureusement administrées? Non. Au plus fort de +cette lutte des feux aériens, à l’extrémité de cette branche mère +qui s’étendait horizontalement, apparut subitement un globe +enflammé de la grosseur du poing et entouré d’une fumée noire. +Cette boule, après avoir tourné sur elle-même pendant quelques +secondes, éclata comme une bombe, et avec un bruit tel qu’il fut +perceptible au milieu du fracas général. Une vapeur sulfureuse +remplit l’atmosphère. + +Il se fit un instant de silence, et la voix de Tom Austin put être +entendue, qui criait: + +«L’arbre est en feu.» + +Tom Austin ne se trompait pas. En un moment, la flamme, comme si +elle eût été communiquée à une immense pièce d’artifice, se +propagea sur le côté ouest de l’_ombu_; le bois mort, les nids +d’herbes desséchée, et enfin tout l’aubier, de nature spongieuse, +fournirent un aliment favorable à sa dévorante activité. + +Le vent se levait alors et souffla sur cet incendie. Il fallait +fuir. Glenarvan et les siens se réfugièrent en toute hâte dans la +partie orientale de l’_ombu_ respectée par la flamme, muets, +troublés, effarés, se hissant, se glissant, s’aventurant sur des +rameaux qui pliaient sous leur poids. Cependant, les branchages +grésillaient, craquaient et se tordaient dans le feu comme des +serpents brûlés vifs; leurs débris incandescents tombaient dans +les eaux débordées et s’en allaient au courant en jetant des +éclats fauves. Les flammes, tantôt s’élevaient à une prodigieuse +hauteur et se perdaient dans l’embrasement de l’atmosphère; +tantôt, rabattues par l’ouragan déchaîné, elles enveloppaient +l’_ombu_ comme une robe de Nessus. Glenarvan, Robert, le major, +Paganel, les matelots étaient terrifiés; une épaisse fumée les +suffoquait; une intolérable ardeur les brûlait; l’incendie gagnait +de leur côté la charpente inférieure de l’arbre; rien ne pouvait +l’arrêter ni l’éteindre! Enfin, la situation ne fut plus tenable, +et de deux morts, il fallut choisir la moins cruelle. + +«À l’eau!» cria Glenarvan. + +Wilson, que les flammes atteignaient, venait déjà de se précipiter +dans le lac, quand on l’entendit s’écrier avec l’accent de la plus +violente terreur: + +«À moi! à moi!» + +Austin se précipita vers lui, et l’aida à regagner le sommet du +tronc. + +«Qu’y a-t-il? + +--Les caïmans! Les caïmans!» répondit Wilson. + +Et le pied de l’arbre apparut entouré des plus redoutables animaux +de l’ordre des sauriens. Leurs écailles miroitaient dans les +larges plaques de lumière dessinées par l’incendie; leur queue +aplatie dans le sens vertical, leur tête semblable à un fer de +lance, leurs yeux saillants, leurs mâchoires fendues jusqu’en +arrière de l’oreille, tous ces signes caractéristiques ne purent +tromper Paganel. Il reconnut ces féroces alligators particuliers à +l’Amérique, et nommés caïmans dans les pays espagnols. Ils étaient +là une dizaine qui battaient l’eau de leur queue formidable, et +attaquaient l’_ombu_ avec les longues dents de leur mâchoire +inférieure. + +À cette vue, les malheureux se sentirent perdus. Une mort +épouvantable leur était réservée, qu’ils dussent périr dévorés par +les flammes ou par la dent des caïmans. Et l’on entendit le major +lui-même, d’une voix calme, dire: + +«Il se pourrait bien que ce fût la fin de la fin.» + +L’orage était alors dans sa période décroissante, mais il avait +développé dans l’atmosphère une considérable quantité de vapeurs +auxquelles les phénomènes électriques allaient communiquer une +violence extrême. Dans le sud se formait peu à peu une énorme +trombe, un cône de brouillards, la pointe en bas, la base en haut, +qui reliait les eaux bouillonnantes aux nuages orageux. Ce météore +s’avança bientôt en tournant sur lui-même avec une rapidité +vertigineuse; il refoulait vers son centre une colonne liquide +enlevée au lac, et un appel énergique, produit par son mouvement +giratoire, précipitait vers lui tous les courants d’air +environnants. + +En peu d’instants, la gigantesque trombe se jeta sur l’_ombu_ et +l’enlaça de ses replis. L’arbre fut secoué jusque dans ses +racines. Glenarvan put croire que les caïmans l’attaquaient de +leurs puissantes mâchoires et l’arrachaient du sol. Ses compagnons +et lui, se tenant les uns les autres, sentirent que le robuste +arbre cédait et se culbutait; ses branches enflammées plongèrent +dans les eaux tumultueuses avec un sifflement terrible. Ce fut +l’œuvre d’une seconde. La trombe, déjà passée, portait ailleurs +sa violence désastreuse, et, pompant les eaux du lac, semblait le +vider sur son passage. + +Alors l’_ombu_, couché sur les eaux, dériva sous les efforts +combinés du vent et du courant. Les caïmans avaient fui, sauf un +seul, qui rampait sur les racines retournées et s’avançait les +mâchoires ouvertes; mais Mulrady saisissant une branche à demi +entamée par le feu, en assomma l’animal d’un si rude coup qu’il +lui cassa les reins. Le caïman culbuté s’abîma dans les remous du +torrent. Glenarvan et ses compagnons, délivrés de ses voraces +sauriens, gagnèrent les branches situées au vent de l’incendie, +tandis que l’_ombu_, dont les flammes, au souffle de l’ouragan, +s’arrondissaient en voiles incandescentes, dériva comme un brûlot +en feu dans les ombres de la nuit. + + +Chapitre XXVI +_L’Atlantique_ + +Pendant deux heures, l’_ombu_ navigua sur l’immense lac sans +atteindre la terre ferme. Les flammes qui le rongeaient s’étaient +peu à peu éteintes. + +Le principal danger de cette épouvantable traversée avait disparu. +Le major se borna à dire qu’il n’y aurait pas lieu de s’étonner si +l’on se sauvait. + +Le courant, conservant sa direction première, allait toujours du +sud-ouest au nord-est. + +L’obscurité, à peine illuminée çà et là de quelque tardif éclair, +était redevenue profonde, et Paganel cherchait en vain des points +de repère à l’horizon. + +L’orage touchait à sa fin. Les larges gouttes de pluie faisaient +place à de légers embruns qui s’éparpillaient au souffle du vent, +et les gros nuages dégonflés se coupaient par bandes dans les +hauteurs du ciel. + +La marche de l’_ombu_ était rapide sur l’impétueux torrent; il +glissait avec une surprenante vitesse, et comme si quelque +puissant engin de locomotion eut été renfermé sous son écorce. +Rien ne prouvait qu’il ne dût pas dériver ainsi pendant des jours +entiers. Vers trois heures du matin, cependant, le major fit +observer que ses racines frôlaient le sol. + +Tom Austin, au moyen d’une longue branche détachée, sonda avec +soin et constata que le terrain allait en pente remontante. En +effet, vingt minutes plus tard, un choc eut lieu, et l’_ombu_ +s’arrêta net. + +«Terre! Terre!» s’écria Paganel d’une voix retentissante. + +L’extrémité des branches calcinées avait donné contre une +extumescence du sol. Jamais navigateurs ne furent plus satisfaits +de toucher. L’écueil, ici, c’était le port. Déjà Robert et Wilson, +lancés sur un plateau solide, poussaient un hurrah de joie, quand +un sifflement bien connu se fit entendre. Le galop d’un cheval +retentit sur la plaine, et la haute taille de l’indien se dressa +dans l’ombre. + +«Thalcave! s’écria Robert. + +--Thalcave! répondirent ses compagnons. + +--_Amigos!_» dit le patagon, qui avait attendu les voyageurs là +où le courant devait les amener, puisqu’il l’y avait conduit lui-même. + +En ce moment, il enleva Robert Grant dans ses bras sans se douter +que Paganel pendait après lui, et il le serra sur sa poitrine. +Bientôt, Glenarvan, le major et les marins heureux de revoir leur +fidèle guide, lui pressaient les mains avec une vigoureuse +cordialité. Puis, le patagon les conduisit dans le hangar d’une +estancia abandonnée. + +Là flambait un bon feu qui les réchauffa, là rôtissaient de +succulentes tranches de venaison dont ils ne laissèrent pas +miette. Et quand leur esprit reposé se prit à réfléchir, aucun +d’eux ne put croire qu’il eût échappé à cette aventure faite de +tant de dangers divers, l’eau, le feu et les redoutables caïmans +des rivières argentines. + +Thalcave, en quelques mots, raconta son histoire à Paganel, et +reporta au compte de son intrépide cheval tout l’honneur de +l’avoir sauvé. Paganel essaya alors de lui expliquer la nouvelle +interprétation du document, et quelles espérances elle permettait +de concevoir. L’indien comprit-il bien les ingénieuses hypothèses +du savant? On peut en douter, mais il vit ses amis heureux et +confiants, et il ne lui en fallait pas davantage. + +On croira sans peine que ces intrépides voyageurs après leur +journée de repos passée sur l’_ombu_, ne se firent pas prier pour +se remettre en route. + +À huit heures du matin, ils étaient prêts à partir. + +On se trouvait trop au sud des estancias et des saladeros pour se +procurer des moyens de transport. + +Donc, nécessité absolue d’aller à pied. Il ne s’agissait, en +somme, que d’une quarantaine de milles, et Thaouka ne se +refuserait pas à porter de temps en temps un piéton fatigué, et +même deux au besoin. + +En trente-six heures on pouvait atteindre les rivages de +l’Atlantique. + +Le moment venu, le guide et ses compagnons laissèrent derrière eux +l’immense bas-fond encore noyé sous les eaux, et se dirigèrent à +travers des plaines plus élevées. Le territoire argentin reprenait +sa monotone physionomie; quelques bouquets de bois, plantés par +des mains européennes, se hasardaient çà et là au-dessus des +pâturages, aussi rares, d’ailleurs, qu’aux environs des sierras +Tandil et Tapalquem; les arbres indigènes ne se permettent de +pousser qu’à la lisière de ces longues prairies et aux approches +du cap Corrientes. + +Ainsi se passa cette journée. Le lendemain, quinze milles avant +d’être atteints, le voisinage de l’océan se fit sentir. La +_virazon_, un vent singulier qui souffle régulièrement pendant les +deuxièmes moitiés du jour et de la nuit, courbait les grandes +herbes. Du sol amaigri s’élevaient des bois clairsemés, de petites +mimosées arborescentes, des buissons d’acacias et des bouquets de +_curra-mabol_. + +Quelques lagunes salines miroitaient comme des morceaux de verre +cassé, et rendirent la marche pénible, car il fallut les tourner. +On pressait le pas, afin d’arriver le jour même au lac Salado sur +les rivages de l’océan, et, pour tout dire, les voyageurs étaient +passablement fatigués, quand, à huit heures du soir, ils +aperçurent les dunes de sable, hautes de vingt toises, qui en +délimitent la lisière écumeuse. Bientôt, le long murmure de la mer +montante frappa leurs oreilles. + +«L’océan! s’écria Paganel. + +--Oui, l’océan!» répondit Thalcave. + +Et ces marcheurs, auxquels la force semblait près de manquer, +escaladaient bientôt les dunes avec une remarquable agilité. + +Mais l’obscurité était grande déjà. Les regards se promenèrent en +vain sur l’immensité sombre. Ils cherchèrent le _Duncan_, sans +l’apercevoir. + +«Il est pourtant là, s’écria Glenarvan, nous attendant et courant +bord sur bord! + +--Nous le verrons demain», répondit Mac Nabbs. + +Tom Austin héla au juger le yacht invisible, mais sans obtenir de +réponse. Le vent était d’ailleurs très fort, et la mer assez +mauvaise. Les nuages chassaient de l’ouest, et la crête écumante +des vagues s’envolait en fine poussière jusqu’au-dessus des dunes. +Si donc le _Duncan_ était au rendez-vous assigné, l’homme du +bossoir ne pouvait ni être entendu ni entendre. La côte n’offrait +aucun abri. Nulle baie, nulle anse, nul port. Pas même une crique. +Elle se composait de longs bancs de sable qui allaient se perdre +en mer, et dont l’approche est plus dangereuse que celle des +rochers à fleur d’eau. Les bancs, en effet, irritent la lame; la +mer y est particulièrement mauvaise, et les navires sont à coup +sûr perdus, qui par les gros temps viennent s’échouer sur ces +tapis de sable. + +Il était donc fort naturel que le _Duncan_, jugeant cette côte +détestable et sans port de refuge, se tînt éloigné. John Mangles, +avec sa prudence habituelle, devait s’en élever le plus possible. +Ce fut l’opinion de Tom Austin, et il affirma que le _Duncan_ ne +pouvait tenir la mer à moins de cinq bons milles. + +Le major engagea donc son impatient ami à se résigner. Il +n’existait aucun moyen de dissiper ces épaisses ténèbres. À quoi +bon, dès lors, fatiguer ses regards à les promener sur le sombre +horizon? + +Ceci dit, il organisa une sorte de campement à l’abri des dunes; +les dernières provisions servirent au dernier repas du voyage; +puis chacun, suivant l’exemple du major, se creusa un lit +improvisé dans un trou assez confortable, et, ramenant jusqu’à son +menton l’immense couverture de sable, s’endormit d’un lourd +sommeil. Seul Glenarvan veilla. Le vent se maintenait en grande +brise, et l’océan se ressentait encore de l’orage passé. Ses +vagues, toujours tumultueuses, se brisaient au pied des bancs avec +un bruit de tonnerre. Glenarvan ne pouvait se faire à l’idée de +savoir le _Duncan_ si près de lui. Quant à supposer qu’il ne fût +pas arrivé au rendez-vous convenu, c’était inadmissible. Glenarvan +avait quitté la baie de Talcahuano le 14 octobre, et il arrivait +le 12 novembre aux rivages de l’Atlantique. Or, pendant cet espace +de trente jours employés à traverser le Chili, la cordillère, les +pampas, la plaine argentine, le _Duncan_ avait eu le temps de +doubler le cap Horn et d’arriver à la côte opposée. + +Pour un tel marcheur, les retards n’existaient pas; la tempête +avait été certainement violente et ses fureurs terribles sur le +vaste champ de l’Atlantique, mais le yacht était un bon navire et +son capitaine un bon marin. Donc, puisqu’il devait être là, il y +était. + +Ces réflexions, quoi qu’il en soit, ne parvinrent pas à calmer +Glenarvan. Quand le cœur et la raison se débattent, celle-ci +n’est pas la plus forte. Le «laird» de Malcolm-Castle sentait dans +cette obscurité tous ceux qu’il aimait, sa chère Helena, Mary +Grant, l’équipage de son _Duncan_. Il errait sur le rivage désert +que les flots couvraient de leurs paillettes phosphorescentes. Il +regardait, il écoutait. Il crut même, à de certains moments, +surprendre en mer une lueur indécise. + +«Je ne me trompe pas, se dit-il, j’ai vu un feu de navire, le feu +du _Duncan_. Ah! Pourquoi mes regards ne peuvent-ils percer ces +ténèbres!» + +Une idée lui vint alors. Paganel se disait nyctalope, Paganel y +voyait la nuit. Il alla réveiller Paganel. Le savant dormait dans +son trou du sommeil des taupes, quand un bras vigoureux l’arracha +de sa couche de sable. + +«Qui va là? s’écria-t-il. + +--C’est moi, Paganel. + +--Qui, vous? + +--Glenarvan. Venez, j’ai besoin de vos yeux. + +--Mes yeux? répondit Paganel, qui les frottait vigoureusement. + +--Oui, vos yeux, pour distinguer notre _Duncan_ dans cette +obscurité. Allons, venez. + +--Au diable la nyctalopie!» se dit Paganel, enchanté d’ailleurs, +d’être utile à Glenarvan. + +Et se relevant, secouant ses membres engourdis, «broumbroumant» +comme les gens qui s’éveillent, il suivit son ami sur le rivage. + +Glenarvan le pria d’examiner le sombre horizon de la mer. Pendant +quelques minutes, Paganel se livra consciencieusement à cette +contemplation. + +«Eh bien! N’apercevez-vous rien? demanda Glenarvan. + +--Rien! Un chat lui-même n’y verrait pas à deux pas de lui. + +--Cherchez un feu rouge ou un feu vert, c’est-à-dire un feu de +bâbord ou de tribord. + +--Je ne vois ni feu vert ni feu rouge! Tout est noir!» répondit +Paganel, dont les yeux se fermaient involontairement. + +Pendant une demi-heure, il suivit son impatient ami, +machinalement, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, puis la +relevant brusquement. Il ne répondait pas, il ne parlait plus. Ses +pas mal assurés le laissaient rouler comme un homme ivre. + +Glenarvan regarda Paganel. Paganel dormait en marchant. + +Glenarvan le prit alors par le bras, et, sans le réveiller, le +reconduisit à son trou, où il l’enterra confortablement. À l’aube +naissante, tout le monde fut mis sur pied à ce cri: + +«Le _Duncan!_ le _Duncan!_ + +--Hurrah! Hurrah!» répondirent à Glenarvan ses compagnons, se +précipitant sur le rivage. + +En effet, à cinq milles au large, le yacht, ses basses voiles +soigneusement serrées, se maintenait sous petite vapeur. Sa fumée +se perdait confusément dans les brumes du matin. La mer était +forte, et un navire de ce tonnage ne pouvait sans danger approcher +le pied des bancs. + +Glenarvan, armé de la longue-vue de Paganel, observait les allures +du _Duncan_. John Mangles ne devait pas avoir aperçu ses +passagers, car il n’évoluait pas, et continuait de courir, bâbord +amures, sous son hunier au bas ris. + +Mais en ce moment, Thalcave, après avoir fortement bourré sa +carabine, la déchargea dans la direction du yacht. + +On écouta. On regarda surtout. Trois fois, la carabine de l’indien +retentit, réveillant les échos des dunes. + +Enfin, une fumée blanche apparut aux flancs du yacht. + +«Ils nous ont vus! s’écria Glenarvan. C’est le canon du _Duncan!_» + +Et, quelques secondes après, une sourde détonation venait mourir à +la limite du rivage. Aussitôt, le _Duncan_, changeant son hunier +et forçant le feu de ses fourneaux, évolua de manière à ranger de +plus près la côte. + +Bientôt, la lunette aidant, on vit une embarcation se détacher du +bord. + +«Lady Helena ne pourra venir, dit Tom Austin, la mer est trop +dure! + +--John Mangles non plus, répondit Mac Nabbs, il ne peut quitter +son navire. + +--Ma sœur! Ma sœur! disait Robert, tendant ses bras vers le +yacht qui roulait violemment. + +--Ah! Qu’il me tarde d’être à bord! s’écria Glenarvan. + +--Patience, Edward. Vous y serez dans deux heures», répondit le +major. + +Deux heures! En effet, l’embarcation, armée de six avirons, ne +pouvait en moins de temps accomplir son trajet d’aller et de +retour. + +Alors Glenarvan rejoignit Thalcave, qui les bras croisés, Thaouka +près de lui, regardait tranquillement la mouvante surface des +flots. + +Glenarvan prit sa main, et lui montrant le yacht: + +«Viens», dit-il. + +L’indien secoua doucement la tête. + +«Viens, ami, reprit Glenarvan. + +--Non, répondit doucement Thalcave. Ici est Thaouka, et là, les +pampas!» ajouta-t-il, en embrassant d’un geste passionné l’immense +étendue des plaines. + +Glenarvan comprit bien que l’indien ne voudrait jamais abandonner +la prairie où blanchissaient les os de ses pères. Il connaissait +le religieux attachement de ces enfants du désert pour le pays +natal. Il serra donc la main de Thalcave, et n’insista pas. Il +n’insista pas, non plus, quand l’indien, souriant à sa manière, +refusa le prix de ses services en disant: + +«Par amitié.» + +Glenarvan ne put lui répondre. Il aurait voulu laisser au moins un +souvenir au brave indien qui lui rappelât ses amis de l’Europe. +Mais que lui restait-il? Ses armes, ses chevaux, il avait tout +perdu dans les désastres de l’inondation. Ses amis n’étaient pas +plus riches que lui. + +Il ne savait donc comment reconnaître le désintéressement du brave +guide, quand une idée lui vint à l’esprit. Il tira de son +portefeuille un médaillon précieux qui entourait un admirable +portrait, un chef-d’œuvre de Lawrence, et il l’offrit à l’indien. + +«Ma femme», dit-il. + +Thalcave considéra le portrait d’un œil attendri, et prononça ces +simples mots: + +«Bonne et belle!» + +Puis Robert, Paganel, le major, Tom Austin, les deux matelots, +vinrent avec de touchantes paroles faire leurs adieux au patagon. +Ces braves gens étaient sincèrement émus de quitter cet ami +intrépide et dévoué. Thalcave les pressa tous sur sa large +poitrine. Paganel lui fit accepter une carte de l’Amérique +méridionale et des deux océans que l’indien avait souvent regardée +avec intérêt. C’était ce que le savant possédait de plus précieux. +Quant à Robert, il n’avait que ses caresses à donner; il les +offrit à son sauveur, et Thaouka ne fut pas oublié dans sa +distribution. + +En ce moment, l’embarcation du _Duncan_ approchait; elle se glissa +dans un étroit chenal creusé entre les bancs, et vint bientôt +échouer au rivage. + +«Ma femme? demanda Glenarvan. + +--Ma sœur? s’écria Robert. + +--Lady Helena et miss Grant vous attendent à bord, répondit le +patron du canot. Mais partons, votre honneur, nous n’avons pas une +minute à perdre, car le jusant commence à se faire sentir.» + +Les derniers embrassements furent prodigués à l’indien. Thalcave +accompagna les amis jusqu’à l’embarcation, qui fut remise à flot. +Au moment où Robert montait à bord, l’indien le prit dans ses bras +et le regarda avec tendresse. + +«Et maintenant va, dit-il, tu es un homme! + +--Adieu, ami! Adieu! dit encore une fois Glenarvan. + +--Ne nous reverrons-nous jamais? s’écria Paganel. + +--_Quien sabe?»_ répondit Thalcave, en levant son bras vers le +ciel. + +Ce furent les dernières paroles de l’indien, qui se perdirent dans +le souffle du vent. On poussa au large. Le canot s’éloigna, +emporté par la mer descendante. + +Longtemps, la silhouette immobile de Thalcave apparut à travers +l’écume des vagues. Puis sa grande taille s’amoindrit, et il +disparut aux yeux de ses amis d’un jour. Une heure après, Robert +s’élançait le premier à bord du _Duncan_ et se jetait au cou de +Mary Grant, pendant que l’équipage du yacht remplissait l’air de +ses joyeux hurrahs. + +Ainsi s’était accomplie cette traversée de l’Amérique du sud +suivant une ligne rigoureusement droite. Ni montagnes, ni fleuves +ne firent dévier les voyageurs de leur imperturbable route, et, +s’ils n’eurent pas à combattre le mauvais vouloir des hommes, les +éléments, souvent déchaînés contre eux, soumirent à de rudes +épreuves leur généreuse intrépidité. + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +Chapitre I +_Le retour à bord_ + +Les premiers instants furent consacrés au bonheur de se revoir. +Lord Glenarvan n’avait pas voulu que l’insuccès des recherches +refroidît la joie dans le cœur de ses amis. Aussi ses premières +paroles furent-elles celles-ci: «Confiance, mes amis, confiance! +Le capitaine Grant n’est pas avec nous, mais nous avons la +certitude de le retrouver.» + +Il ne fallait rien de moins qu’une telle assurance pour rendre +l’espoir aux passagères du _Duncan_. + +En effet, lady Helena et Mary Grant, pendant que l’embarcation +ralliait le yacht, avaient éprouvé les mille angoisses de +l’attente. Du haut de la dunette, elles essayaient de compter ceux +qui revenaient à bord. + +Tantôt la jeune fille se désespérait; tantôt, au contraire, elle +s’imaginait voir Harry Grant. Son cœur palpitait; elle ne pouvait +parler, elle se soutenait à peine. Lady Helena l’entourait de ses +bras. John Mangles, en observation près d’elle, se taisait; ses +yeux de marin, si habitués à distinguer les objets éloignés, ne +voyaient pas le capitaine. + +«Il est là! Il vient! Mon père!» murmurait la jeune fille. Mais, +la chaloupe se rapprochant peu à peu, l’illusion devint +impossible. Les voyageurs n’étaient pas à cent brasses du bord, +que non seulement lady Helena et John Mangles, mais Mary elle-même, +les yeux baignés de larmes, avaient perdu tout espoir. Il +était temps que lord Glenarvan arrivât et fît entendre ses +rassurantes paroles. + +Après les premiers embrassements, lady Helena, Mary Grant et John +Mangles furent instruits des principaux incidents de l’expédition, +et, avant tout, Glenarvan leur fit connaître cette nouvelle +interprétation du document due à la sagacité de Jacques Paganel. +Il fit aussi l’éloge de Robert, dont Mary devait être fière à bon +droit. Son courage, son dévouement, les dangers qu’il avait +courus, tout fut mis en relief par Glenarvan, au point que le +jeune garçon n’aurait su où se cacher, si les bras de sa sœur ne +lui eussent offert un refuge. + +«Il ne faut pas rougir, Robert, dit John Mangles, tu t’es conduit +en digne fils du capitaine Grant!» + +Il tendit ses bras au frère de Mary, et appuya ses lèvres sur ses +joues encore humides des larmes de la jeune fille. + +On ne parle ici que pour mémoire de l’accueil que reçurent le +major et le géographe, et du souvenir dont fut honoré le généreux +Thalcave. Lady Helena regretta de ne pouvoir presser la main du +brave indien. Mac Nabbs, après les premiers épanchements, avait +gagné sa cabine, où il se faisait la barbe d’une main calme et +assurée. Quant à Paganel, il voltigeait de l’un à l’autre, comme +une abeille, butinant le suc des compliments et des sourires. Il +voulut embrasser tout l’équipage du _Duncan_, et, soutenant que +lady Helena en faisait partie aussi bien que Mary Grant, il +commença sa distribution par elles pour finir à Mr Olbinett. + +Le _stewart_ ne crut pouvoir mieux reconnaître une telle +politesse, qu’en annonçant le déjeuner. + +«Le déjeuner? s’écria Paganel. + +--Oui, monsieur Paganel, répondit Mr Olbinett. + +--Un vrai déjeuner, sur une vraie table, avec un couvert et des +serviettes? + +--Sans doute, monsieur Paganel. + +--Et on ne mangera ni _charqui_, ni œufs durs, ni filets +d’autruche? + +--Oh! monsieur! répondit le maître d’hôtel, humilié dans son art. + +--Je n’ai pas voulu vous blesser, mon ami, dit le savant avec un +sourire. Mais, depuis un mois, tel était notre ordinaire, et nous +dînions, non pas assis à table, mais étendus sur le sol, à moins +que nous ne fussions à califourchon sur des arbres. Ce déjeuner +que vous venez d’annoncer a donc pu me paraître un rêve, une +fiction, une chimère! + +--Eh bien, allons constater sa réalité, monsieur Paganel, +répondit lady Helena, qui ne se retenait pas de rire. + +--Voici mon bras, dit le galant géographe. + +--Votre honneur n’a pas d’ordres à me donner pour le _Duncan?_ +demanda John Mangles. + +--Après déjeuner, mon cher John, répondit Glenarvan, nous +discuterons en famille le programme de notre nouvelle expédition.» + +Les passagers du yacht et le jeune capitaine descendirent dans le +carré. Ordre fut donné à l’ingénieur de se maintenir en pression, +afin de partir au premier signal. + +Le major, rasé de frais, et les voyageurs, après une rapide +toilette, prirent place à la table. + +On fit fête au déjeuner de Mr Olbinett. Il fut déclaré excellent, +et même supérieur aux splendides festins de la pampa, Paganel +revint deux fois à chacun des plats, «par distraction», dit-il. + +Ce mot malencontreux amena lady Glenarvan à demander si l’aimable +français était quelquefois retombé dans son péché habituel. Le +major et lord Glenarvan se regardèrent en souriant. Quant à +Paganel, il éclata de rire, franchement, et s’engagea «sur +l’honneur» à ne plus commettre une seule distraction pendant tout +le voyage; puis il fit d’une très plaisante façon le récit de sa +déconvenue et de ses profondes études sur l’œuvre de Camoëns. + +«Après tout, ajouta-t-il en terminant, à quelque chose malheur est +bon, et je ne regrette pas mon erreur. + +--Et pourquoi, mon digne ami? demanda le major. + +--Parce que non seulement je sais l’espagnol, mais aussi le +portugais. Je parle deux langues au lieu d’une! + +--Par ma foi, je n’y avais pas songé, répondit Mac Nabbs. Mes +compliments, Paganel, mes sincères compliments!» + +On applaudit Paganel, qui ne perdait pas un coup de dent. Il +mangeait et causait tout ensemble. Mais il ne remarqua pas une +particularité qui ne put échapper à Glenarvan: ce furent les +attentions de John Mangles pour sa voisine Mary Grant. Un léger +signe de lady Helena à son mari lui apprit que c’était «comme +cela!» Glenarvan regarda les deux jeunes gens avec une affectueuse +sympathie, et il interpella John Mangles, mais à un tout autre +propos. + +«Et votre voyage, John, lui demanda-t-il, comment s’est-il +accompli? + +--Dans les meilleures conditions, répondit le capitaine. +Seulement j’apprendrai à votre honneur que nous n’avons pas repris +la route du détroit de Magellan. + +--Bon! s’écria Paganel, vous avez doublé le cap Horn, et je +n’étais pas là! + +--Pendez-vous! dit le major. + +--Égoïste! C’est pour avoir de ma corde, que vous me donnez ce +conseil! répliqua le géographe. + +--Voyons, mon cher Paganel, répondit Glenarvan, à moins d’être +doué du don d’ubiquité, on ne saurait être partout. Or, puisque +vous couriez la plaine des pampas, vous ne pouviez pas en même +temps doubler le cap Horn. + +--Cela ne m’empêche pas de le regretter», répliqua le savant. + +Mais on ne le poussa pas davantage, et on le laissa sur cette +réponse. John Mangles reprit alors la parole, et fit le récit de +sa traversée. En prolongeant la côte américaine, il avait observé +tous les archipels occidentaux sans trouver aucune trace du +_Britannia_. Arrivé au cap Pilares, à l’entrée du détroit, et +trouvant les vents debout, il donna dans le sud; le _Duncan_ +longea les îles de la Désolation, s’éleva jusqu’au soixante-septième +degré de latitude australe, doubla le cap Horn, rangea la +Terre de Feu, et, passant le détroit de Lemaire, il suivit les +côtes de la Patagonie. + +Là, il éprouva des coups de vent terribles à la hauteur du cap +Corrientes, ceux-là mêmes qui assaillirent si violemment les +voyageurs pendant l’orage. Mais le yacht se comporta bien, et +depuis trois jours John Mangles courait des bordées au large, +lorsque les détonations de la carabine lui signalèrent l’arrivée +des voyageurs si impatiemment attendus. Quant à lady Glenarvan et +à miss Grant, le capitaine du _Duncan_ serait injuste en +méconnaissant leur rare intrépidité. La tempête ne les effraya +pas, et si elles manifestèrent quelques craintes, ce fut en +songeant à leurs amis, qui erraient alors dans les plaines de la +république Argentine. + +Ainsi se termina le récit de John Mangles; il fut suivi des +félicitations de lord Glenarvan. Puis, celui-ci, s’adressant à +Mary Grant: + +«Ma chère miss, dit-il, je vois que le capitaine John rend hommage +à vos grandes qualités, et je suis heureux de penser que vous ne +vous déplaisez point à bord de son navire! + +--Comment pourrait-il en être autrement? répondit Mary, en +regardant lady Helena, et peut-être aussi le jeune capitaine. + +--Oh! Ma sœur vous aime bien, monsieur John, s’écria Robert, et +moi, je vous aime aussi! + +--Et je te le rends, mon cher enfant», répondit John Mangles, un +peu déconcerté des paroles de Robert, qui amenèrent une légère +rougeur au front de Mary Grant. + +Puis, mettant la conversation sur un terrain moins brûlant, John +Mangles ajouta: + +«Puisque j’ai fini de raconter le voyage du _Duncan_, votre +honneur voudra-t-il nous donner quelques détails sur sa traversée +de l’Amérique et sur les exploits de notre jeune héros?» + +Nul récit ne pouvait être plus agréable à lady Helena et à miss +Grant. Aussi lord Glenarvan se hâta de satisfaire leur +curiosité. Il reprit, incident par incident, tout son voyage +d’un océan à l’autre. Le passage de la Cordillère Des Andes, le +tremblement de terre, la disparition de Robert, l’enlèvement du +condor, le coup de fusil de Thalcave, l’épisode des loups rouges, +le dévouement du jeune garçon, le sergent Manuel, l’inondation, le +refuge sur l’_ombu_, la foudre, l’incendie, les caïmans, la +trombe, la nuit au bord de l’Atlantique, ces divers détails, gais +ou terribles, vinrent tour à tour exciter la joie et l’effroi de +ses auditeurs. + +Mainte circonstance fut rapportée, qui valut à Robert les caresses +de sa sœur et de lady Helena. + +Jamais enfant ne se vit si bien embrassé, et par des amies plus +enthousiastes. + +Lorsque lord Glenarvan eut terminé son histoire, il ajouta ces +paroles: + +«Maintenant, mes amis, songeons au présent; le passé est passé, +mais l’avenir est à nous; revenons au capitaine Harry Grant.» + +Le déjeuner était terminé; les convives rentrèrent dans le salon +particulier de lady Glenarvan; ils prirent place autour d’une +table chargée de cartes et de plans, et la conversation s’engagea +aussitôt. + +«Ma chère Helena, dit lord Glenarvan, en montant à bord, je vous +ai annoncé que si les naufragés du _Britannia_ ne revenaient pas +avec nous, nous avions plus que jamais l’espoir de les retrouver. +De notre passage à travers l’Amérique est résultée cette +conviction, je dirai mieux, cette certitude: + +Que la catastrophe n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique, ni +sur les côtes de l’Atlantique. De là cette conséquence naturelle, +que l’interprétation tirée du document était erronée en ce qui +touche la Patagonie. + +Fort heureusement, notre ami Paganel, illuminé par une soudaine +inspiration, a découvert l’erreur. Il a démontré que nous suivions +une voie fausse, et il a interprété le document de manière à ne +plus laisser aucune hésitation dans notre esprit. Il s’agit du +document écrit en français, et je prierai Paganel de l’expliquer +ici, afin que personne ne conserve le moindre doute à cet égard.» + +Le savant, mis en demeure de parler, s’exécuta aussitôt; il +disserta sur les mots _gonie_ et _indi_ de la façon la plus +convaincante; il fit sortir rigoureusement du mot _austral_ le mot +Australie; il démontra que le capitaine Grant, en quittant la côte +du Pérou pour revenir en Europe, avait pu, sur un navire +désemparé, être entraîné par les courants méridionaux du Pacifique +jusqu’aux rivages australiens; enfin, ses ingénieuses hypothèses, +ses plus fines déductions, obtinrent l’approbation complète de +John Mangles lui-même, juge difficile en pareille matière, et qui +ne se laissait pas entraîner à des écarts d’imagination. + +Lorsque Paganel eut achevé sa dissertation, Glenarvan annonça que +le _Duncan_ allait faire immédiatement route pour l’Australie. + +Cependant le major, avant que l’ordre ne fût donné de mettre cap à +l’est, demanda à faire une simple observation. + +«Parlez, Mac Nabbs, répondit Glenarvan. + +--Mon but, dit le major, n’est point d’affaiblir les arguments de +mon ami Paganel, encore moins de les réfuter; je les trouve +sérieux, sagaces, dignes de toute notre attention, et ils doivent +à juste titre former la base de nos recherches futures. Mais je +désire qu’ils soient soumis à un dernier examen afin que leur +valeur soit incontestable et incontestée.» + +On ne savait où voulait en venir le prudent Mac Nabbs, et ses +auditeurs l’écoutaient avec une certaine anxiété. + +«Continuez, major, dit Paganel. Je suis prêt à répondre à toutes +vos questions. + +--Rien ne sera plus simple, dit le major. Quand, il y a cinq +mois, dans le golfe de la Clyde, nous avons étudié les trois +documents, leur interprétation nous a paru évidente. Nulle autre +côte que la côte occidentale de la Patagonie ne pouvait avoir été +le théâtre du naufrage. Nous n’avions même pas à ce sujet l’ombre +d’un doute. + +--Réflexion fort juste, répondit Glenarvan. + +--Plus tard, reprit le major, lorsque Paganel, dans un moment de +providentielle distraction, s’embarqua à notre bord, les documents +lui furent soumis, et il approuva sans réserve nos recherches sur +la côte américaine. + +--J’en conviens, répondit le géographe. + +--Et cependant, nous nous sommes trompés, dit le major. + +--Nous nous sommes trompés, répéta Paganel. Mais pour se tromper, +Mac Nabbs, il ne faut qu’être homme, tandis qu’il est fou celui +qui persiste dans son erreur. + +--Attendez, Paganel, répondit le major, ne vous animez pas. Je ne +veux point dire que nos recherches doivent se prolonger en +Amérique. + +--Alors que demandez-vous? dit Glenarvan. + +--Un aveu, rien de plus, l’aveu que l’Australie paraît être +maintenant le théâtre du naufrage du _Britannia_ aussi évidemment +que l’Amérique le semblait naguère. + +--Nous l’avouons volontiers, répondit Paganel. + +--J’en prends acte, reprit le major, et j’en profite pour engager +votre imagination à se défier de ces évidences successives et +contradictoires. Qui sait si, après l’Australie, un autre pays ne +nous offrira pas les mêmes certitudes, et si, ces nouvelles +recherches vainement faites, il ne semblera pas «évident» qu’elles +doivent être recommencées ailleurs?» + +Glenarvan et Paganel se regardèrent. Les observations du major les +frappaient par leur justesse. + +«Je désire donc, reprit Mac Nabbs, qu’une dernière épreuve soit +faite avant de faire route pour l’Australie. Voici les documents, +voici des cartes. Examinons successivement tous les points par +lesquels passe le trente-septième parallèle, et voyons si quelque +autre pays ne se rencontrerait pas, dont le document donnerait +l’indication précise. + +--Rien de plus facile et de moins long, répondit Paganel, car, +heureusement, les terres n’abondent pas sous cette latitude. + +--Voyons», dit le major, en déployant un planisphère anglais, +dressé suivant la projection de Mercator, et qui offrait à l’œil +tout l’ensemble du globe terrestre. + +La carte fut placée devant lady Helena, et chacun se plaça de +façon à suivre la démonstration de Paganel. + +«Ainsi que je vous l’ai déjà appris, dit le géographe, après avoir +traversé l’Amérique Du Sud, le trente-septième degré de latitude +rencontre les îles Tristan d’Acunha. Or, je soutiens que pas un +des mots du document ne peut se rapporter à ces îles.» + +Les documents scrupuleusement examinés, on dut reconnaître que +Paganel avait raison. + +Tristan d’Acunha fut rejeté à l’unanimité. + +«Continuons, reprit le géographe. En sortant de l’Atlantique, nous +passons à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance, et +nous pénétrons dans la mer des Indes. Un seul groupe d’îles se +trouve sur notre route, le groupe des îles Amsterdam. Soumettons-les +au même examen que Tristan d’Acunha.» + +Après un contrôle attentif, les îles Amsterdam furent évincées à +leur tour. Aucun mot, entier ou non, français, anglais ou +allemand, ne s’appliquait à ce groupe de l’océan Indien. + +«Nous arrivons maintenant à l’Australie, reprit Paganel; le +trente-septième parallèle rencontre ce continent au cap +Bernouilli; il en sort par la baie Twofold. Vous conviendrez comme +moi, et sans forcer les textes, que le mot anglais _stra_ et le +mot français _austral_ peuvent s’appliquer à l’Australie. La chose +est assez évidente pour que je n’insiste pas.» + +Chacun approuva la conclusion de Paganel. Ce système réunissait +toutes les probabilités en sa faveur. + +«Allons au delà, dit le major. + +--Allons, répondit le géographe, le voyage est facile. En +quittant la baie Twofold, on traverse le bras de mer qui s’étend à +l’est de l’Australie et on rencontre la Nouvelle Zélande. Tout +d’abord, je vous rappellerai que le mot _contin_ du document +français indique un «continent» d’une façon irréfragable. Le +capitaine Grant ne peut donc avoir trouvé refuge sur la Nouvelle +Zélande qui n’est qu’une île. Quoi qu’il en soit, examinez, +comparez, retournez les mots, et voyez si, par impossible, ils +pourraient convenir à cette nouvelle contrée. + +--En aucune façon, répondit John Mangles, qui fit une minutieuse +observation des documents et du planisphère. + +--Non, dirent les auditeurs de Paganel et le major lui-même, non, +il ne peut s’agir de la Nouvelle Zélande. + +--Maintenant, reprit le géographe, sur tout cet immense espace +qui sépare cette grande île de la côte américaine, le trente-septième +parallèle ne traverse qu’un îlot aride et désert. + +--Qui se nomme?... Demanda le major. + +--Voyez la carte. C’est Maria-Thérésa, nom dont je ne trouve +aucune trace dans les trois documents. + +--Aucune, répondit Glenarvan. + +--Je vous laisse donc, mes amis, à décider si toutes les +probabilités, pour ne pas dire les certitudes, ne sont point en +faveur du continent australien? + +--Évidemment, répondirent à l’unanimité les passagers et le +capitaine du _Duncan_. + +--John, dit alors Glenarvan, vous avez des vivres et du charbon +en suffisante quantité? + +--Oui, votre honneur, je me suis amplement approvisionné à +Talcahuano, et, d’ailleurs, la ville du Cap nous permettra de +renouveler très facilement notre combustible. + +--Eh bien, alors, donnez la route... + +--Encore une observation, dit le major, interrompant son ami. + +--Faites, Mac Nabbs. + +--Quelles que soient les garanties de succès que nous offre +l’Australie, ne serait-il pas à propos de relâcher un jour ou deux +aux îles Tristan d’Acunha et Amsterdam? Elles sont situées sur +notre parcours, et ne s’éloignent aucunement de notre route. Nous +saurons alors si le _Britannia_ n’y a pas laissé trace de son +naufrage. + +--L’incrédule major, s’écria Paganel, il y tient! + +--Je tiens surtout à ne pas revenir sur nos pas, si l’Australie, +par hasard, ne réalise pas les espérances qu’elle fait concevoir. + +--La précaution me paraît bonne, répondit Glenarvan. + +--Et ce n’est pas moi qui vous dissuaderai de la prendre, +répliqua Paganel. Au contraire. + +--Alors, John, dit Glenarvan, faites mettre le cap sur Tristan +d’Acunha. + +--À l’instant, votre honneur», répondit le capitaine, et il +remonta sur le pont, tandis que Robert et Mary Grant adressaient +les plus vives paroles de reconnaissance à lord Glenarvan. + +Bientôt le _Duncan_, s’éloignant de la côte américaine et courant +dans l’est, fendit de sa rapide étrave les flots de l’océan +Atlantique. + + +Chapitre II +_Tristan d’Acunha_ + +Si le yacht eût suivi la ligne de l’équateur, les cent quatre-vingt-seize +degrés qui séparent l’Australie de l’Amérique, ou pour +mieux dire, le cap Bernouilli du cap Corrientes, auraient valu +onze mille sept cent soixante milles géographiques. + +Mais, sur le trente-septième parallèle, ces cent quatre-vingt-seize +degrés, par suite de la forme du globe, ne représentent que +neuf mille quatre cent quatre-vingts milles. De la côte américaine +à Tristan d’Acunha, on compte deux mille cent milles, distance que +John Mangles espérait franchir en dix jours, si les vents d’est ne +retardaient pas la marche du yacht. Or, il eut précisément lieu +d’être satisfait, car vers le soir la brise calmit sensiblement, +puis changea, et le _Duncan_ put déployer sur une mer tranquille +toutes ses incomparables qualités. + +Les passagers avaient repris le jour même leurs habitudes du bord. +Il ne semblait pas qu’ils eussent quitté le navire pendant un +mois. Après les eaux du Pacifique, les eaux de l’Atlantique +s’étendaient sous leurs yeux, et, à quelques nuances près, tous +les flots se ressemblent. Les éléments, après les avoir si +terriblement éprouvés, unissaient maintenant leurs efforts pour +les favoriser. L’océan était paisible, le vent soufflait du bon +côté, et tout le jeu de voiles, tendu sous les brises de l’ouest, +vint en aide à l’infatigable vapeur emmagasinée dans la chaudière. + +Cette rapide traversée s’accomplit donc sans accident ni incident. +On attendait avec confiance la côte australienne. Les probabilités +se changeaient en certitudes. On causait du capitaine Grant comme +si le yacht allait le prendre dans un port déterminé. + +Sa cabine et les cadres de ses deux compagnons furent préparés à +bord. Mary Grant se plaisait à la disposer de ses mains, à +l’embellir. Elle lui avait été cédée par Mr Olbinett, qui +partageait actuellement la chambre de _mistress_ Olbinett. Cette +cabine confinait au fameux numéro six, retenu à bord du _Scotia_ +par Jacques Paganel. + +Le savant géographe s’y tenait presque toujours enfermé. Il +travaillait du matin au soir à un ouvrage intitulé: _Sublimes +impressions d’un géographe dans la Pampasie argentine_. On +l’entendait essayer d’une voix émue ses périodes élégantes avant +de les confier aux blanches pages de son calepin, et plus d’une +fois, infidèle à Clio, la muse de l’histoire, il invoqua dans ses +transports la divine Calliope, qui préside aux grandes choses +épiques. + +Paganel, d’ailleurs, ne s’en cachait pas. Les chastes filles +d’Apollon quittaient volontiers pour lui les sommets du Parnasse +ou de l’Hélicon. Lady Helena lui en faisait ses sincères +compliments. + +Le major le félicitait aussi de ces visites mythologiques. + +«Mais surtout, ajoutait-il, pas de distractions, mon cher Paganel, +et si, par hasard, il vous prend fantaisie d’apprendre +l’australien, n’allez pas l’étudier dans une grammaire chinoise!» + +Les choses allaient donc parfaitement à bord. Lord et lady +Glenarvan observaient avec intérêt John Mangles et Mary Grant. Ils +n’y trouvaient rien à redire, et, décidément, puisque John ne +parlait point, mieux valait n’y pas prendre garde. + +«Que pensera le capitaine Grant? dit un jour Glenarvan à lady +Helena. + +--Il pensera que John est digne de Mary, mon cher Edward, et il +ne se trompera pas.» + +Cependant, le yacht marchait rapidement vers son but. Cinq jours +après avoir perdu de vue le cap Corrientes, le 16 novembre, de +belles brises d’ouest se firent sentir, celles-là mêmes dont +s’accommodent fort les navires qui doublent la pointe africaine +contre les vents réguliers du sud-est. Le _Duncan_ se couvrit de +toiles, et sous sa misaine, sa brigantine, son hunier, son +perroquet, ses bonnettes, ses voiles de flèche et d’étais, il +courut bâbord amures avec une audacieuse rapidité. C’est à peine +si son hélice mordait sur les eaux fuyantes que coupait son +étrave, et il semblait qu’il luttait alors avec les yachts de +course du royal-thames-club. + +Le lendemain, l’océan se montra couvert d’immenses goémons, +semblable à un vaste étang obstrué par les herbes. On eût dit une +de ces mers de sargasses formées de tous les débris d’arbres et de +plantes arrachés aux continents voisins. Le commandant Maury les a +spécialement signalées à l’attention des navigateurs. Le _Duncan_ +paraissait glisser sur une longue prairie que Paganel compara +justement aux pampas, et sa marche fut un peu retardée. + +Vingt-quatre heures après, au lever du jour, la voix du matelot de +vigie se fit entendre. + +«Terre! Cria-t-il. + +--Dans quelle direction? demanda Tom Austin, qui était de quart. + +--Sous le vent à nous», répondit le matelot. + +À ce cri toujours émotionnant, le pont du yacht se peupla +subitement. Bientôt une longue-vue sortit de la dunette et fut +immédiatement suivie de Jacques Paganel. Le savant braqua son +instrument dans la direction indiquée, et ne vit rien qui +ressemblât à une terre. + +«Regardez dans les nuages, lui dit John Mangles. + +--En effet, répondit Paganel, on dirait une sorte de pic presque +imperceptible encore. + +--C’est Tristan d’Acunha, reprit John Mangles. + +--Alors, si j’ai bonne mémoire, répliqua le savant, nous devons +en être à quatre-vingts milles, car le pic de Tristan, haut de +sept mille pieds, est visible à cette distance. + +--Précisément», répondit le capitaine John. + +Quelques heures plus tard, le groupe d’îles très hautes et très +escarpées fut parfaitement visible à l’horizon. Le piton conique +de Tristan se détachait en noir sur le fond resplendissant du +ciel, tout bariolé des rayons du soleil levant. Bientôt l’île +principale se dégagea de la masse rocheuse, au sommet d’un +triangle incliné vers le nord-est. + +Tristan d’Acunha est située par 37° 8’ de latitude australe, et +10° 44’ de longitude à l’ouest du méridien de Greenwich. À dix-huit +milles au sud-ouest, l’île Inaccessible, et à dix milles au +sud-est, l’île du Rossignol, complètent ce petit groupe isolé dans +cette partie de l’Atlantique. + +Vers midi, on releva les deux principaux amers qui servent aux +marins de point de reconnaissance, savoir, à un angle de l’île +Inaccessible, une roche qui figure fort exactement un bateau sous +voile, et, à la pointe nord de l’île du Rossignol, deux îlots +semblables à un fortin en ruine. À trois heures, le _Duncan_ +donnait dans la baie Falmouth de Tristan d’Acunha, que la pointe +de Help ou de Bon-Secours abrite contre les vents d’ouest. + +Là, dormaient à l’ancre quelques baleiniers occupés de la pêche +des phoques et autres animaux marins, dont ces côtes offrent +d’innombrables échantillons. + +John Mangles s’occupa de chercher un bon mouillage, car ces rades +foraines sont très dangereuses par les coups de vents de nord-ouest +et de nord, et, précisément à cette place, le brick anglais +_Julia_ se perdit corps et biens, en 1829. Le _Duncan_ s’approcha +à un demi-mille du rivage, et mouilla par vingt brasses sur fond +de roches. Aussitôt, passagères et passagers s’embarquèrent dans +le grand canot et prirent pied sur un sable fin et noir, +impalpable débris des roches calcinées de l’île. + +La capitale de tout le groupe de Tristan d’Acunha consiste en un +petit village situé au fond de la baie sur un gros ruisseau fort +murmurant. Il y avait là une cinquantaine de maisons assez propres +et disposées avec cette régularité géométrique qui paraît être le +dernier mot de l’architecture anglaise. Derrière cette ville en +miniature s’étendaient quinze cents hectares de plaines, bornées +par un immense remblai de laves; au-dessus de ce plateau, le piton +conique montait à sept mille pieds dans les airs. + +Lord Glenarvan fut reçu par un gouverneur qui relève de la colonie +anglaise du Cap. Il s’enquit immédiatement d’Harry Grant et du +_Britannia_. + +Ces noms étaient entièrement inconnus. Les îles Tristan d’Acunha +sont hors de la route des navires, et par conséquent peu +fréquentées. Depuis le célèbre naufrage du _Blendon-Hall_, qui +toucha en 1821 sur les rochers de l’île Inaccessible, deux +bâtiments avaient fait côte à l’île principale, le _Primauguet_ en +1845, et le trois-mâts américain _Philadelphia_ en 1857. La +statistique acunhienne des sinistres maritimes se bornait à ces +trois catastrophes. + +Glenarvan ne s’attendait pas à trouver des renseignements plus +précis, et il n’interrogeait le gouverneur de l’île que par acquit +de conscience. + +Il envoya même les embarcations du bord faire le tour de l’île, +dont la circonférence est de dix-sept milles au plus. Londres ou +Paris n’y tiendrait pas, quand même elle serait trois fois plus +grande. + +Pendant cette reconnaissance, les passagers du _Duncan_ se +promenèrent dans le village et sur les côtes voisines. La +population de Tristan d’Acunha ne s’élève pas à cent cinquante +habitants. Ce sont des anglais et des américains mariés à des +négresses et à des hottentotes du Cap, qui ne laissent rien à +désirer sous le rapport de la laideur. Les enfants de ces ménages +hétérogènes présentaient un mélange très désagréable de la roideur +saxonne et de la noirceur africaine. + +Cette promenade de touristes, heureux de sentir la terre ferme +sous leurs pieds, se prolongea sur le rivage auquel confine la +grande plaine cultivée qui n’existe que dans cette partie de +l’île. Partout ailleurs, la côte est faite de falaises de laves, +escarpées et arides. Là, d’énormes albatros et des pingouins +stupides se comptent par centaines de mille. + +Les visiteurs, après avoir examiné ces roches d’origine ignée, +remontèrent vers la plaine; des sources vives et nombreuses, +alimentées par les neiges éternelles du cône, murmuraient çà et +là; de verts buissons où l’œil comptait presque autant de +passereaux que de fleurs, égayaient le sol; un seul arbre, sorte +de phylique, haut de vingt pieds, et le «tusseh», plante +arundinacée gigantesque, à tige ligneuse, sortaient du verdoyant +pâturage; une acène sarmenteuse à graine piquante, des lomaries +robustes à filaments enchevêtrés, quelques plantes frutescentes +très vivaces, des ancérines dont les parfums balsamiques +chargeaient la brise de senteurs pénétrantes, des mousses, des +céleris sauvages et des fougères formaient une flore peu +nombreuse, mais opulente. On sentait qu’un printemps éternel +versait sa douce influence sur cette île privilégiée. + +Paganel soutint avec enthousiasme que c’était là cette fameuse +Ogygie chantée par Fénelon. Il proposa à lady Glenarvan de +chercher une grotte, de succéder à l’aimable Calypso, et ne +demanda d’autre emploi pour lui-même que d’être «une des nymphes +qui la servaient.» + +Ce fut ainsi que, causant et admirant, les promeneurs revinrent au +yacht à la nuit tombante; aux environs du village paissaient des +troupeaux de bœufs et de moutons; les champs de blé, de maïs, et +de plantes potagères importées depuis quarante ans, étalaient +leurs richesses jusque dans les rues de la capitale. + +Au moment où lord Glenarvan rentrait à son bord, les embarcations +du _Duncan_ ralliaient le yacht. + +Elles avaient fait en quelques heures le tour de l’île. Aucune +trace du _Britannia_ ne s’était rencontrée sur leur parcours. Ce +voyage de circumnavigation ne produisit donc d’autre résultat que +de faire rayer définitivement l’île Tristan du programme des +recherches. + +Le _Duncan_ pouvait, dès lors, quitter ce groupe d’îles africaines +et continuer sa route à l’est. + +S’il ne partit pas le soir même, c’est que Glenarvan autorisa son +équipage à faire la chasse aux phoques innombrables, qui, sous le +nom de veaux, de lions, d’ours et d’éléphants marins, encombrent +les rivages de la baie Falmouth. Autrefois, les baleines franches +se plaisaient dans les eaux de l’île; mais tant de pêcheurs les +avaient poursuivies et harponnées, qu’il en restait à peine. + +Les amphibies, au contraire, s’y rencontraient par troupeaux. +L’équipage du yacht résolut d’employer la nuit à les chasser, et +le jour suivant à faire une ample provision d’huile. + +Aussi le départ du _Duncan_ fut-il remis au surlendemain 20 +novembre. + +Pendant le souper, Paganel donna quelques détails sur les îles +Tristan qui intéressèrent ses auditeurs. Ils apprirent que ce +groupe, découvert en 1506 par le portugais Tristan d’Acunha, un +des compagnons d’Albuquerque, demeura inexploré pendant plus d’un +siècle. Ces îles passaient, non sans raison, pour des nids à +tempêtes, et n’avaient pas meilleure réputation que les Bermudes. +Donc, on ne les approchait guère, et jamais navire n’y +atterrissait, qui n’y fût jeté malgré lui par les ouragans de +l’Atlantique. + +En 1697, trois bâtiments hollandais de la compagnie des Indes y +relâchèrent, et en déterminèrent les coordonnées, laissant au +grand astronome Halley le soin de revoir leurs calculs en l’an +1700. De 1712 à 1767, quelques navigateurs français en eurent +connaissance, et principalement La Pérouse, que ses instructions y +conduisirent pendant son célèbre voyage de 1785. + +Ces îles, si peu visitées jusqu’alors, étaient demeurées désertes, +quand, en 1811, un américain, Jonathan Lambert, entreprit de les +coloniser. Lui et deux compagnons y abordèrent au mois de janvier, +et firent courageusement leur métier de colons. Le gouverneur +anglais du cap de Bonne-Espérance, ayant appris qu’ils +prospéraient, leur offrit le protectorat de l’Angleterre. Jonathan +accepta, et hissa sur sa cabane le pavillon britannique. Il +semblait devoir régner paisiblement sur «ses peuples», composés +d’un vieil italien et d’un mulâtre portugais, quand, un jour, dans +une reconnaissance des rivages de son empire, il se noya ou fut +noyé, on ne sait trop. 1816 arriva. Napoléon fut emprisonné à +Sainte-Hélène, et, pour le mieux garder, l’Angleterre établit une +garnison à l’île de l’Ascension, et une autre à Tristan d’Acunha. + +La garnison de Tristan consistait en une compagnie d’artillerie du +Cap et un détachement de hottentots. Elle y resta jusqu’en 1821, +et, à la mort du prisonnier de Sainte-Hélène, elle fut rapatriée +au Cap. + +«Un seul européen, ajouta Paganel, un caporal, un écossais... + +--Ah! Un écossais! dit le major, que ses compatriotes +intéressaient toujours plus spécialement. + +--Il se nommait William Glass, répondit Paganel, et resta dans +l’île avec sa femme et deux hottentots. Bientôt, deux anglais, un +matelot et un pêcheur de la Tamise, ex-dragon dans l’armée +argentine, se joignirent à l’écossais, et enfin en 1821, un des +naufragés du _Blendon-Hall_, accompagné de sa jeune femme, trouva +refuge dans l’île Tristan. Ainsi donc, en 1821, l’île comptait six +hommes et deux femmes. En 1829, elle eut jusqu’à sept hommes, six +femmes et quatorze enfants. + +En 1835, le chiffre s’élevait à quarante, et maintenant il est +triplé. + +--Ainsi commencent les nations, dit Glenarvan. + +Pendant la nuit, l’équipage du _Duncan_ fit bonne chasse, et une +cinquantaine de gros phoques passèrent de vie à trépas. Après +avoir autorisé la chasse, Glenarvan ne pouvait en interdire le +profit. La journée suivante fut donc employée à recueillir l’huile +et à préparer les peaux de ces lucratifs amphibies. Les passagers +employèrent naturellement ce second jour de relâche à faire une +nouvelle excursion dans l’île. Glenarvan et le major emportèrent +leur fusil pour tâter le gibier acunhien. + +Pendant cette promenade, on poussa jusqu’au pied de la montagne, +sur un sol semé de débris décomposés, de scories, de laves +poreuses et noires, et de tous les détritus volcaniques. Le pied +du mont sortait d’un chaos de roches branlantes. Il était +difficile de se méprendre sur la nature de l’énorme cône, et le +capitaine anglais Carmichaël avait eu raison de le reconnaître +pour un volcan éteint. + +Les chasseurs aperçurent quelques sangliers. L’un d’eux tomba +frappé sous la balle du major. Glenarvan se contenta d’abattre +plusieurs couples de perdrix noires dont le cuisinier du bord +devait faire un excellent salmis. Une grande quantité de chèvres +furent entrevues au sommet des plateaux élevés. + +Quant aux chats sauvages, fiers, hardis et robustes, redoutables +aux chiens eux-mêmes, ils pullulaient et promettaient de faire un +jour des bêtes féroces très distinguées. + +À huit heures, tout le monde était de retour à bord, et, dans la +nuit, le _Duncan_ quittait l’île Tristan d’Acunha, qu’il ne devait +plus revoir. + + +Chapitre III +_L’île Amsterdam_ + +L’intention de John Mangles était d’aller faire du charbon au cap +Espérance. Il dut donc s’écarter un peu du trente-septième +parallèle et remonter de deux degrés vers le nord. Le _Duncan_ se +trouvait au-dessous de la zone des vents alizés et rencontra de +grandes brises de l’ouest très favorables à sa marche. En moins de +six jours, il franchit les treize cents milles qui séparent +Tristan d’Acunha de la pointe africaine. Le 24 novembre, à trois +heures du soir, on eut connaissance de la montagne de la Table, et +un peu plus tard John releva la montagne des Signaux, qui marque +l’entrée de la baie. Il y donna vers huit heures, et jeta l’ancre +dans le port du Cap-Town. + +Paganel, en sa qualité de membre de la société de géographie, ne +pouvait ignorer que l’extrémité de l’Afrique fut entrevue pour la +première fois en 1486 par l’amiral portugais Barthélemy Diaz, et +doublée seulement en 1497 par le célèbre Vasco De Gama. Et comment +Paganel l’aurait-il ignoré, puisque Camoëns chanta dans ses +_lusiades_ la gloire du grand navigateur? Mais à ce propos il fit +une remarque curieuse: c’est que si Diaz, en 1486, six ans avant +le premier voyage de Christophe Colomb, eût doublé le cap de +Bonne-Espérance, la découverte de l’Amérique aurait pu être +indéfiniment retardée. En effet, la route du cap était la plus +courte et la plus directe pour aller aux Indes orientales. Or, en +s’enfonçant vers l’ouest, que cherchait le grand marin génois, +sinon à abréger les voyages au pays des épices? + +Donc, le cap une fois doublé, son expédition demeurait sans but, +et il ne l’eût probablement pas entreprise. + +La ville du Cap, située au fond de Cap-Bay, fut fondée en 1652 par +le hollandais Van Riebeck. + +C’était la capitale d’une importante colonie, qui devint +décidément anglaise après les traités de 1815. Les passagers du +_Duncan_ profitèrent de leur relâche pour la visiter. + +Ils n’avaient que douze heures à dépenser en promenade, car un +jour suffisait au capitaine John pour renouveler ses +approvisionnements, et il voulait repartir le 26, dès le matin. + +Il n’en fallut pas davantage, d’ailleurs, pour parcourir les cases +régulières de cet échiquier qui s’appelle Cap-Town, sur lequel +trente mille habitants, les uns blancs et les autres noirs, jouent +le rôle de rois, de reines, de cavaliers, de pions, de fous peut-être. +C’est ainsi, du moins, que s’exprima Paganel. Quand on a vu +le château qui s’élève au sud-est de la ville, la maison et le +jardin du gouvernement, la bourse, le musée, la croix de pierre +plantée par Barthélemy Diaz au temps de sa découverte, et +lorsqu’on a bu un verre de pontai, le premier cru des vins de +Constance, il ne reste plus qu’à partir. C’est ce que firent les +voyageurs, le lendemain, au lever du jour. Le _Duncan_ appareilla +sous son foc, sa trinquette, sa misaine, son hunier, et quelques +heures après il doublait ce fameux cap des Tempêtes, auquel +l’optimiste roi de Portugal, Jean II, donna fort maladroitement le +nom de Bonne-Espérance. + +Deux mille neuf cents milles à franchir entre le Cap et l’île +Amsterdam, par une belle mer, et sous une brise bien faite, +c’était l’affaire d’une dizaine de jours. Les navigateurs, plus +favorisés que les voyageurs des pampas, n’avaient pas à se +plaindre des éléments. L’air et l’eau, ligués contre eux en terre +ferme, se réunissaient alors pour les pousser en avant. + +«Ah! La mer! La mer! répétait Paganel, c’est le champ par +excellence où s’exercent les forces humaines, et le vaisseau est +le véritable véhicule de la civilisation! Réfléchissez, mes amis. +Si le globe n’eût été qu’un immense continent, on n’en connaîtrait +pas encore la millième partie au XIXe siècle! Voyez ce qui se +passe à l’intérieur des grandes terres. Dans les steppes de la +Sibérie, dans les plaines de l’Asie centrale, dans les déserts de +l’Afrique, dans les prairies de l’Amérique, dans les vastes +terrains de l’Australie, dans les solitudes glacées des pôles, +l’homme ose à peine s’y aventurer, le plus hardi recule, le plus +courageux succombe. On ne peut passer. Les moyens de transports +sont insuffisants. La chaleur, les maladies, la sauvagerie des +indigènes, forment autant d’infranchissables obstacles. Vingt +milles de désert séparent plus les hommes que cinq cent milles +d’océan! on est voisin d’une côte à une autre; étranger, pour peu +qu’une forêt vous sépare! + +L’Angleterre confine à l’Australie, tandis que l’Égypte, par +exemple, semble être à des millions de lieues du Sénégal, et +Péking aux antipodes de Saint-Pétersbourg! La mer se traverse +aujourd’hui plus aisément que le moindre Sahara, et c’est grâce à +elle, comme l’a fort justement dit un savant américain, qu’une +parenté universelle s’est établie entre toutes les parties du +monde.» + +Paganel parlait avec chaleur, et le major lui-même ne trouva pas à +reprendre un seul mot de cet hymne à l’océan. Si, pour retrouver +Harry Grant, il eût fallu suivre à travers un continent la ligne +du trente-septième parallèle, l’entreprise n’aurait pu être +tentée; mais la mer était là pour transporter les courageux +chercheurs d’une terre à l’autre, et, le 6 décembre, aux premières +lueurs du jour, elle laissa une montagne nouvelle émerger du sein +de ses flots. + +C’était l’île Amsterdam, située par 37° 47’ de latitude, et 77° +24’ de longitude, dont le cône élevé est, par un temps serein, +visible à cinquante milles. À huit heures, sa forme encore +indéterminée reproduisait assez exactement l’aspect de Ténériffe. + +«Et par conséquent, dit Glenarvan, elle ressemble à Tristan +d’Acunha. + +--Très judicieusement conclu, répondit Paganel, d’après cet +axiome géométrographique, que deux îles semblables à une troisième +se ressemblent entre elles. J’ajouterai que, comme Tristan +d’Acunha, l’île Amsterdam est et a été également riche en phoques +et en Robinsons. + +--Il y a donc des Robinsons partout? demanda lady Helena. + +--Ma foi, madame, répondit Paganel, je connais peu d’îles qui +n’aient eu leur aventure en ce genre, et le hasard avait déjà +réalisé bien avant lui le roman de votre immortel compatriote, +Daniel de Foe. + +--Monsieur Paganel, dit Mary Grant, voulez-vous me permettre de +vous faire une question? + +--Deux, ma chère miss, et je m’engage à y répondre. + +--Eh bien, reprit la jeune fille, est-ce que vous vous +effrayeriez beaucoup à l’idée d’être abandonné dans une île +déserte? + +--Moi! s’écria Paganel. + +--Allons, mon ami, dit le major, n’allez pas avouer que c’est +votre plus cher désir! + +--Je ne prétends pas cela, répliqua le géographe, mais, enfin, +l’aventure ne me déplairait pas trop. Je me referais une vie +nouvelle. Je chasserais, je pêcherais, j’élirais domicile dans une +grotte l’hiver, sur un arbre l’été; j’aurais des magasins pour mes +récoltes; enfin je coloniserais mon île. + +--À vous tout seul? + +--À moi tout seul, s’il le fallait. D’ailleurs, est-on jamais +seul au monde? Ne peut-on choisir des amis dans la race animale, +apprivoiser un jeune chevreau, un perroquet éloquent, un singe +aimable? Et si le hasard vous envoie un compagnon, comme le fidèle +Vendredi, que faut-il de plus pour être heureux? Deux amis sur un +rocher, voilà le bonheur! Supposez le major et moi... + +--Merci, répondit le major, je n’ai aucun goût pour les rôles de +Robinson, et je les jouerais fort mal. + +--Cher Monsieur Paganel, répondit lady Helena, voilà encore votre +imagination qui vous emporte dans les champs de la fantaisie. Mais +je crois que la réalité est bien différente du rêve. Vous ne +songez qu’à ces Robinsons imaginaires soigneusement jetés dans une +île bien choisie, et que la nature traite en enfants gâtés! Vous +ne voyez que le beau côté des choses! + +--Quoi! Madame, vous ne pensez pas qu’on puisse être heureux dans +une île déserte? + +--Je ne le crois pas. L’homme est fait pour la société, non pour +l’isolement. La solitude ne peut engendrer que le désespoir. C’est +une question de temps. Que d’abord les soucis de la vie +matérielle, les besoins de l’existence, distraient le malheureux à +peine sauvé des flots, que les nécessités du présent lui dérobent +les menaces de l’avenir, c’est possible. Mais ensuite, quand il se +sent seul, loin de ses semblables, sans espérance de revoir son +pays et ceux qu’il aime, que doit-il penser, que doit-il souffrir? +Son îlot, c’est le monde entier. Toute l’humanité se renferme en +lui, et, lorsque la mort arrive, mort effrayante dans cet abandon, +il est là comme le dernier homme au dernier jour du monde. Croyez-moi, +Monsieur Paganel, il vaut mieux ne pas être cet homme-là!» + +Paganel se rendit, non sans regrets, aux arguments de lady Helena, +et la conversation se prolongea ainsi sur les avantages et les +désagréments de l’isolement, jusqu’au moment où le _Duncan_ +mouilla à un mille du rivage de l’île Amsterdam. + +Ce groupe isolé dans l’océan Indien est formé de deux îles +distinctes situées à trente-trois milles environ l’une de l’autre, +et précisément sur le méridien de la péninsule indienne; au nord, +est l’île Amsterdam ou Saint-Pierre; au sud, l’île Saint-Paul; +mais il est bon de dire qu’elles ont été souvent confondues par +les géographes et les navigateurs. + +Ces îles furent découvertes en décembre 1796 par le hollandais +Vlaming, puis reconnues par d’Entrecasteaux, qui menait alors +l’_espérance_ et la _recherche_ à la découverte de La Pérouse. + +C’est de ce voyage que date la confusion des deux îles. Le marin +Barrow, Beautemps-Beaupré dans l’atlas de d’Entrecasteaux, puis +Horsburg, Pinkerton, et d’autres géographes, ont constamment +décrit l’île Saint-Pierre pour l’île Saint-Paul, et +réciproquement. En 1859, les officiers de la frégate autrichienne +la _Novara_, dans son voyage de circumnavigation, évitèrent de +commettre cette erreur, que Paganel tenait particulièrement à +rectifier. + +L’île Saint-Paul, située au sud de l’île Amsterdam, n’est qu’un +îlot inhabité, formé d’une montagne conique qui doit être un +ancien volcan. + +L’île Amsterdam, au contraire, à laquelle la chaloupe conduisit +les passagers du _Duncan_, peut avoir douze milles de +circonférence. Elle est habitée par quelques exilés volontaires +qui se sont faits à cette triste existence. Ce sont les gardiens +de la pêcherie, qui appartient, ainsi que l’île, à un certain M +Otovan, négociant de la réunion. Ce souverain, qui n’est pas +encore reconnu par les grandes puissances européennes, se fait là +une liste civile de soixante-quinze à quatre-vingt mille francs, +en pêchant, salant et expédiant un «cheilodactylus», connu moins +savamment sous le nom de morue de mer. + +Du reste, cette île Amsterdam était destinée à devenir et à +demeurer française. En effet, elle appartint tout d’abord, par +droit de premier occupant, à M Camin, armateur de Saint-Denis, à +Bourbon; puis elle fut cédée, en vertu d’un contrat international +quelconque, à un polonais, qui la fit cultiver par des esclaves +malgaches. Qui dit polonais dit français, si bien que de polonaise +l’île redevint française entre les mains du sieur Otovan. + +Lorsque le _Duncan_ l’accosta, le 6 décembre 1864, sa population +s’élevait à trois habitants, un français et deux mulâtres, tous +les trois commis du négociant-propriétaire. Paganel put donc +serrer la main à un compatriote dans la personne du respectable +M Viot, alors très âgé. Ce «sage vieillard» fit avec beaucoup de +politesse les honneurs de son île. C’était pour lui un heureux +jour que celui où il recevait d’aimables étrangers. + +Saint-Pierre n’est fréquenté que par des pêcheurs de phoques, de +rares baleiniers, gens fort grossiers d’habitude, et qui n’ont pas +beaucoup gagné à la fréquentation des chiens de mer. + +M Viot présenta ses sujets, les deux mulâtres; ils formaient toute +la population vivante de l’île, avec quelques sangliers baugés à +l’intérieur et plusieurs milliers de pingouins naïfs. La petite +maison où vivaient les trois insulaires était située au fond d’un +port naturel du sud-ouest formé par l’écroulement d’une portion de +la montagne. + +Ce fut bien avant le règne d’Otovan Ier que l’île Saint-Pierre +servit de refuge à des naufragés. + +Paganel intéressa fort ses auditeurs en commençant son premier +récit par ces mots: _Histoire de deux écossais abandonnés dans +l’île Amsterdam_. + +C’était en 1827. Le navire anglais _Palmira_, passant en vue de +l’île, aperçut une fumée qui s’élevait dans les airs. Le capitaine +s’approcha du rivage, et vit bientôt deux hommes qui faisaient des +signaux de détresse. Il envoya son canot à terre, qui recueillit +Jacques Paine, un garçon de vingt-deux ans, et Robert Proudfoot, +âgé de quarante-huit ans. Ces deux infortunés étaient +méconnaissables. Depuis dix-huit mois, presque sans aliments, +presque sans eau douce, vivant de coquillages, pêchant avec un +mauvais clou recourbé, attrapant de temps à autre quelque +marcassin à la course, demeurant jusqu’à trois jours sans manger, +veillant comme des vestales près d’un feu allumé de leur dernier +morceau d’amadou, ne le laissant jamais s’éteindre et l’emportant +dans leurs excursions comme un objet du plus haut prix, ils +vécurent ainsi de misère, de privations, de souffrances. Paine et +Proudfoot avaient été débarqués dans l’île par un schooner qui +faisait la pêche des phoques. Suivant la coutume des pêcheurs, ils +devaient pendant un mois s’approvisionner de peaux et d’huile, en +attendant le retour du schooner. Le schooner ne reparut pas. + +Cinq mois après, le _Hope_, qui se rendait à Van-Diemen, vint +atterrir à l’île; mais son capitaine, par un de ces barbares +caprices que rien n’explique, refusa de recevoir les deux +écossais; il repartit sans leur laisser ni un biscuit, ni un +briquet, et certainement les deux malheureux fussent morts avant +peu, si la _Palmira_, passant en vue de l’île Amsterdam, ne les +eût recueillis à son bord. + +La seconde aventure que mentionne l’histoire de l’île Amsterdam, -- +si pareil rocher peut avoir une histoire, --est celle du +capitaine Péron, un français, cette fois. Cette aventure, +d’ailleurs, débute comme celle des deux écossais et finit de même: +une relâche volontaire dans l’île, un navire qui ne revient pas, +et un navire étranger que le hasard des vents porte sur ce groupe, +après quarante mois d’abandon. Seulement, un drame sanglant marqua +le séjour du capitaine Péron, et offre de curieux points de +ressemblance avec les événements imaginaires qui attendaient à son +retour dans son île le héros de Daniel de Foe. + +Le capitaine Péron s’était fait débarquer avec quatre matelots, +deux anglais et deux français; il devait, pendant quinze mois, se +livrer à la chasse des lions marins. La chasse fut heureuse; mais +quand, les quinze mois écoulés, le navire ne reparut pas, lorsque +les vivres s’épuisèrent peu à peu, les relations internationales +devinrent difficiles. Les deux anglais se révoltèrent contre le +capitaine Péron, qui eût péri de leurs mains, sans le secours de +ses compatriotes. À partir de ce moment, les deux partis, se +surveillant nuit et jour, sans cesse armés, tantôt vainqueurs, +tantôt vaincus tour à tour, menèrent une épouvantable existence de +misère et d’angoisses. Et, certainement, l’un aurait fini par +anéantir l’autre, si quelque navire anglais n’eût rapatrié ces +malheureux qu’une misérable question de nationalité divisait sur +un roc de l’océan Indien. + +Telles furent ces aventures. Deux fois l’île Amsterdam devint +ainsi la patrie de matelots abandonnés, que la providence sauva +deux fois de la misère et de la mort. Mais, depuis lors, aucun +navire ne s’était perdu sur ces côtes. Un naufrage eût jeté ses +épaves à la grève; des naufragés seraient parvenus aux pêcheries +de M Viot. Or, le vieillard habitait l’île depuis de longues +années, et jamais l’occasion ne s’offrit à lui d’exercer son +hospitalité envers des victimes de la mer. Du _Britannia_ et du +capitaine Grant, il ne savait rien. Ni l’île Amsterdam, ni l’îlot +Saint-Paul, que les baleiniers et pêcheurs visitaient souvent, +n’avaient été le théâtre de cette catastrophe. + +Glenarvan ne fut ni surpris ni attristé de sa réponse. Ses +compagnons et lui, dans ces diverses relâches, cherchaient où +n’était pas le capitaine Grant, non où il était. Ils voulaient +constater son absence de ces différents points du parallèle, voilà +tout. Le départ du _Duncan_ fut donc décidé pour le lendemain. + +Vers le soir, après une bonne promenade, Glenarvan fit ses adieux +à l’honnête M Viot. Chacun lui souhaita tout le bonheur possible +sur son îlot désert. En retour, le vieillard fit des vœux pour le +succès de l’expédition, et l’embarcation du _Duncan_ ramena ses +passagers à bord. + + +Chapitre IV +_Les paris de Jacques Paganel et du major Mac Nabbs_ + +Le 7 décembre, à trois heures du matin, les fourneaux du _Duncan_ +ronflaient déjà; on vira au cabestan; l’ancre vint à pic, quitta +le fond sableux du petit port, remonta au bossoir, l’hélice se mit +en mouvement, et le yacht prit le large. Lorsque les passagers +montèrent sur le pont, à huit heures, l’île Amsterdam +disparaissait dans les brumes de l’horizon. C’était la dernière +étape sur la route du trente-septième parallèle, et trois mille +milles la séparaient de la côte australienne. Que le vent d’ouest +tînt bon une douzaine de jours encore, que la mer se montrât +favorable, et le _Duncan_ atteindrait le but de son voyage. + +Mary Grant et Robert ne considéraient pas sans émotion ces flots +que le _Britannia_ sillonnait sans doute quelques jours avant son +naufrage. Là, peut-être, le capitaine Grant, son navire déjà +désemparé, son équipage réduit, luttait contre les redoutables +ouragans de la mer des Indes, et se sentait entraîné à la côte +avec une irrésistible force. John Mangles montrait à la jeune +fille les courants indiqués sur les cartes du bord; il lui +expliquait leur direction constante. L’un, entre autres, le +courant traversier de l’océan Indien, porte au continent +australien, et son action se fait sentir de l’ouest à l’est dans +le Pacifique non moins que dans l’Atlantique. Ainsi donc, le +_Britannia_, rasé de sa mâture, démonté de son gouvernail, c’est-à-dire +désarmé contre les violences de la mer et du ciel, avait dû +courir à la côte et s’y briser. + +Cependant, une difficulté se présentait ici. Les dernières +nouvelles du capitaine Grant étaient du Callao, 30 mai 1862, +d’après la _mercantile and shipping gazette_. Comment, le 7 juin, +huit jours après avoir quitté la côte du Pérou, le _Britannia_ +pouvait-il se trouver dans la mer des Indes? Paganel, consulté à +ce sujet, fit une réponse très plausible, et dont de plus +difficiles se fussent montrés satisfaits. + +C’était un soir, le 12 décembre, six jours après le départ de +l’île Amsterdam. Lord et lady Glenarvan, Robert et Mary Grant, le +capitaine John, Mac Nabbs et Paganel, causaient sur la dunette. + +Suivant l’habitude, on parlait du _Britannia_, car c’était +l’unique pensée du bord. Or, précisément, la difficulté susdite +fut soulevée incidemment, et eut pour effet immédiat d’enrayer les +esprits sur cette route de l’espérance. + +Paganel, à cette remarque inattendue que fit Glenarvan, releva +vivement la tête. Puis, sans répondre, il alla chercher le +document. Lorsqu’il revint, il se contenta de hausser les épaules, +comme un homme honteux d’avoir pu être arrêté un instant par une +«semblable misère.» + +«Bon, mon cher ami, dit Glenarvan, mais faites-nous au moins une +réponse. + +--Non, répondit Paganel, je ferai une question seulement, et je +l’adresserai au capitaine John. + +--Parlez, Monsieur Paganel, dit John Mangles. + +--Un navire bon marcheur peut-il traverser en un mois toute la +partie de l’océan Pacifique comprise entre l’Amérique et +l’Australie? + +--Oui, en faisant deux cents milles par vingt-quatre heures. + +--Est-ce une marche extraordinaire? + +--Nullement. Les clippers à voiles obtiennent souvent des +vitesses supérieures. + +--Eh bien, reprit Paganel, au lieu de lire «7 juin» sur le +document, supposez que la mer ait rongé un chiffre de cette date, +lisez «17 juin» ou «27 juin», et tout s’explique. + +--En effet, répondit lady Helena, du 31 mai au 27 juin... + +--Le capitaine Grant a pu traverser le Pacifique et se trouver +dans la mer des Indes!» + +Un vif sentiment de satisfaction accueillit cette conclusion de +Paganel. + +«Encore un point éclairci! dit Glenarvan, et grâce à notre ami. Il +ne nous reste donc plus qu’à atteindre l’Australie, et à +rechercher les traces du _Britannia_ sur sa côte occidentale. + +--Ou sa côte orientale, dit John Mangles. + +--En effet, vous avez raison, John. Rien n’indique dans le +document que la catastrophe ait eu lieu plutôt sur les rivages de +l’ouest que sur ceux de l’est. Nos recherches devront donc porter +à ces deux points où l’Australie est coupée par le trente-septième +parallèle. + +--Ainsi, _mylord_, dit la jeune fille, il y a doute à cet égard? + +--Oh! Non, miss, se hâta de répondre John Mangles, qui voulut +dissiper cette appréhension de Mary Grant. Son honneur voudra bien +remarquer que si le capitaine Grant eût atterri aux rivages est de +l’Australie, il aurait presque aussitôt trouvé secours et +assistance. Toute cette côte est anglaise, pour ainsi dire, et +peuplée de colons. L’équipage du _Britannia_ n’avait pas dix +milles à faire pour rencontrer des compatriotes. + +--Bien, capitaine John, répliqua Paganel. Je me range à votre +opinion. À la côte orientale, à la baie Twofold, à la ville +d’Eden, Harry Grant eût non seulement reçu asile dans une colonie +anglaise, mais les moyens de transport ne lui auraient pas manqué +pour retourner en Europe. + +--Ainsi, dit lady Helena, les naufragés n’ont pu trouver les +mêmes ressources sur cette partie de l’Australie vers laquelle le +_Duncan_ nous mène? + +--Non, madame, répondit Paganel, la côte est déserte. Nulle voie +de communication ne la relie à Melbourne ou Adélaïde. Si le +_Britannia_ s’est perdu sur les récifs qui la bordent, tout +secours lui a manqué, comme s’il se fût brisé sur les plages +inhospitalières de l’Afrique. + +--Mais alors, demanda Mary Grant, qu’est devenu mon père, depuis +deux ans? + +--Ma chère Mary, répondit Paganel, vous tenez pour certain, +n’est-il pas vrai, que le capitaine Grant a gagné la terre +australienne après son naufrage? + +--Oui, Monsieur Paganel, répondit la jeune fille. + +--Eh bien, une fois sur ce continent, qu’est devenu le capitaine +Grant? Les hypothèses ici ne sont pas nombreuses. Elles se +réduisent à trois. Ou Harry Grant et ses compagnons ont atteint +les colonies anglaises, ou ils sont tombés aux mains des +indigènes, ou enfin ils se sont perdus dans les immenses solitudes +de l’Australie.» + +Paganel se tut, et chercha dans les yeux de ses auditeurs une +approbation de son système. + +«Continuez, Paganel, dit lord Glenarvan. + +--Je continue, répondit Paganel; et d’abord, je repousse la +première hypothèse. Harry Grant n’a pu arriver aux colonies +anglaises, car son salut était assuré, et depuis longtemps déjà il +serait auprès de ses enfants dans sa bonne ville de Dundee. + +--Pauvre père! Murmura Mary Grant, depuis deux ans séparé de +nous! + +--Laisse parler Monsieur Paganel, ma sœur, dit Robert, il finira +par nous apprendre... + +--Hélas! Non, mon garçon! Tout ce que je puis affirmer, c’est que +le capitaine Grant est prisonnier des australiens, ou... + +--Mais ces indigènes, demanda vivement lady Glenarvan, sont-ils?... + +--Rassurez-vous, madame, répondit le savant, qui comprit la +pensée de lady Helena, ces indigènes sont sauvages, abrutis, au +dernier échelon de l’intelligence humaine, mais de mœurs douces, +et non sanguinaires comme leurs voisins de la Nouvelle Zélande. +S’ils ont fait prisonniers les naufragés du _Britannia_, ils n’ont +jamais menacé leur existence, vous pouvez m’en croire. Tous les +voyageurs sont unanimes sur ce point que les australiens ont +horreur de verser le sang, et maintes fois ils ont trouvé en eux +de fidèles alliés pour repousser l’attaque des bandes de convicts, +bien autrement cruels. + +--Vous entendez ce que dit Monsieur Paganel, reprit lady Helena +en s’adressant à Mary Grant. Si votre père est entre les mains des +indigènes, ce que fait pressentir d’ailleurs le document, nous le +retrouverons. + +--Et s’il est perdu dans cet immense pays? répondit la jeune +fille dont les regards interrogeaient Paganel. + +--Eh bien! s’écria le géographe d’un ton confiant, nous le +retrouverons encore! N’est-ce pas, mes amis? + +--Sans doute, répondit Glenarvan, qui voulut donner à la +conversation une moins triste allure. Je n’admets pas qu’on se +perde... + +--Ni moi non plus, répliqua Paganel. + +--Est-ce grand, l’Australie? demanda Robert. + +--L’Australie, mon garçon, a quelque chose comme sept cent +soixante-quinze millions d’hectares, autant dire les quatre +cinquièmes de l’Europe. + +--Tant que cela? dit le major. + +--Oui, Mac Nabbs, à un yard près. Croyez-vous qu’un pareil pays +ait le droit de prendre la qualification de «continent» que le +document lui donne? + +--Certes, Paganel. + +--J’ajouterai, reprit le savant, que l’on cite peu de voyageurs +qui se soient perdus dans cette vaste contrée. Je crois même que +Leichardt est le seul dont le sort soit ignoré, et encore j’avais +été informé à la société de géographie, quelque temps avant mon +départ, que Mac Intyre croyait avoir retrouvé ses traces. + +--Est-ce que l’Australie n’a pas été parcourue dans toutes ses +parties? demanda lady Glenarvan. + +--Non, madame, répondit Paganel, tant s’en faut! Ce continent +n’est pas mieux connu que l’intérieur de l’Afrique, et, cependant, +ce n’est pas faute de voyageurs entreprenants. De 1606 jusqu’en +1862, plus de cinquante, à l’intérieur et sur les côtes, ont +travaillé à la reconnaissance de l’Australie. + +--Oh! cinquante, dit le major d’un air de doute. + +--Oui! Mac Nabbs, tout autant. J’entends parler des marins qui +ont délimité les rivages australiens au milieu des dangers d’une +navigation inconnue, et des voyageurs qui se sont lancés à travers +ce continent. + +--Néanmoins, cinquante, c’est beaucoup dire, répliqua le major. + +--Et j’irai plus loin, Mac Nabbs, reprit le géographe, toujours +excité par la contradiction. + +--Allez plus loin, Paganel. + +--Si vous m’en défiez, je vous citerai ces cinquante noms sans +hésiter. + +--Oh! fit tranquillement le major. Voilà bien les savants! Ils ne +doutent de rien. + +--Major, dit Paganel, pariez-vous votre carabine de Purdey Moore +et Dickson contre ma longue-vue de Secretan? + +--Pourquoi pas, Paganel, si cela vous fait plaisir? répondit Mac +Nabbs. + +--Bon! Major, s’écria le savant, voilà une carabine avec laquelle +vous ne tuerez plus guère de chamois ou de renards, à moins que je +ne vous la prête, ce que je ferai toujours avec plaisir! + +--Paganel, répondit sérieusement le major, quand vous aurez +besoin de ma longue-vue, elle sera toujours à votre disposition. + +--Commençons donc, répliqua Paganel. Mesdames et messieurs, vous +composez la galerie qui nous juge. Toi, Robert, tu marqueras les +points.» + +Lord et lady Glenarvan, Mary et Robert, le major et John Mangles, +que la discussion amusait, se préparèrent à écouter le géographe. +Il s’agissait, d’ailleurs, de l’Australie, vers laquelle les +conduisait le _Duncan_, et son histoire ne pouvait venir plus à +propos. Paganel fut donc invité à commencer sans retard ses tours +de mnémotechnie. + +» Mnémosyne! s’écria-t-il, déesse de la mémoire, mère des chastes +muses, inspire ton fidèle et fervent adorateur! Il y a deux cent +cinquante-huit ans, mes amis, l’Australie était encore inconnue. +On soupçonnait bien l’existence d’un grand continent austral; deux +cartes conservées dans la bibliothèque de votre musée britannique, +mon cher Glenarvan, et datées de 1550, mentionnent une terre au +sud de l’Asie, qu’elles appellent la Grande Java des portugais. +Mais ces cartes ne sont pas suffisamment authentiques. J’arrive +donc au XVIIe siècle, en 1606. Cette année-là, un navigateur +espagnol, Quiros, découvrit une terre qu’il nomma Australia de +Espiritu Santo. Quelques auteurs ont prétendu qu’il s’agissait du +groupe des Nouvelles Hébrides, et non de l’Australie. Je ne +discuterai pas la question. Compte ce Quiros, Robert, et passons à +un autre. + +--Un, dit Robert. + +--Dans la même année, Luiz Vaz De Torres, qui commandait en +second la flotte de Quiros, poursuivit plus au sud la +reconnaissance des nouvelles terres. Mais c’est au hollandais +Théodoric Hertoge que revient l’honneur de la grande découverte. +Il atterrit à la côte occidentale de l’Australie par 25 degrés de +latitude, et lui donna le nom d’_Eendracht_, que portait son +navire. Après lui, les navigateurs se multiplient. En 1618, +Zeachen reconnaît sur la côte septentrionale les terres +d’Arnheim et de Diemen. En 1619, Jean Edels prolonge et baptise de +son propre nom une portion de la côte ouest. En 1622, Leuwin +descend jusqu’au cap devenu son homonyme. En 1627, De Nuitz et De +Witt, l’un à l’ouest, l’autre au sud, complètent les découvertes +de leurs prédécesseurs, et sont suivis par le commandant +Carpenter, qui pénètre avec ses vaisseaux dans cette vaste +échancrure encore nommée golfe de Carpentarie. Enfin, en 1642, le +célèbre marin Tasman contourne l’île de Van-Diemen, qu’il croit +rattachée au continent, et lui donne le nom du gouverneur général +de Batavia, nom que la postérité, plus juste, a changé pour celui +de Tasmanie. Alors le continent australien était tourné; on savait +que l’océan Indien et le Pacifique l’entouraient de leurs eaux, +et, en 1665, le nom de Nouvelle Hollande qu’elle ne devait pas +garder, était imposé à cette grande île australe, précisément à +l’époque où le rôle des navigateurs hollandais allait finir. À +quel nombre sommes-nous? + +--À dix, répondit Robert. + +--Bien, reprit Paganel, je fais une croix, et je passe aux +anglais. En 1686, un chef de boucaniers, un frère de la côte, un +des plus célèbres flibustiers des mers du sud, Williams Dampier, +après de nombreuses aventures mêlées de plaisirs et de misères, +arriva sur le navire le _Cygnet_ au rivage nord-ouest de la +Nouvelle Hollande par 16 degrés 50 de latitude; il communiqua avec +les naturels, et fit de leurs mœurs, de leur pauvreté, de leur +intelligence, une description très complète. Il revint, en 1689, à +la baie même où Hertoge avait débarqué, non plus en flibustier, +mais en commandant du _Roebuck_, un bâtiment de la marine royale. +Jusqu’ici, cependant, la découverte de la Nouvelle Hollande +n’avait eu d’autre intérêt que celui d’un fait géographique. On ne +pensait guère à la coloniser, et pendant trois quarts de siècle, +de 1699 à 1770, aucun navigateur n’y vint aborder. Mais alors +apparut le plus illustre des marins du monde entier, le capitaine +Cook, et le nouveau continent ne tarda pas à s’ouvrir aux +émigrations européennes. Pendant ses trois voyages célèbres, James +Cook accosta les terres de la Nouvelle Hollande, et pour la +première fois, le 31 mars 1770. Après avoir heureusement observé à +Otahiti le passage de Vénus sur le soleil, Cook lança son petit +navire l’_Endeavour_ dans l’ouest de l’océan Pacifique. Ayant +reconnu la Nouvelle Zélande, il arriva dans une baie de la côte +ouest de l’Australie, et il la trouva si riche en plantes +nouvelles qu’il lui donna le nom de Baie Botanique. C’est le +_Botany-Bay_ actuel. Ses relations avec des naturels à demi +abrutis furent peu intéressantes. Il remonta vers le nord, et par +16 degrés de latitude, près du cap Tribulation, l’_Endeavour_ +toucha sur un fond de corail, à huit lieues de la côte. Le danger +de couler bas était imminent. Vivres et canons furent jetés à la +mer; mais dans la nuit suivante la marée remit à flot le navire +allégé, et s’il ne coula pas, c’est qu’un morceau de corail, +engagé dans l’ouverture, aveugla suffisamment sa voie d’eau. Cook +put conduire son bâtiment à une petite crique où se jetait une +rivière qui fut nommée Endeavour. Là, pendant trois mois que +durèrent leurs réparations, les anglais essayèrent d’établir des +communications utiles avec les indigènes; mais ils y réussirent +peu, et remirent à la voile. L’_Endeavour_ continua sa route vers +le nord. Cook voulait savoir si un détroit existait entre la +Nouvelle Guinée et la Nouvelle Hollande; après de nouveaux +dangers, après avoir sacrifié vingt fois son navire, il aperçut la +mer, qui s’ouvrait largement dans le sud-ouest. Le détroit +existait. Il fut franchi. Cook descendit dans une petite île, et, +prenant possession au nom de l’Angleterre de la longue étendue de +côtes qu’il avait reconnues, il leur donna le nom très britannique +de Nouvelle Galles Du Sud. Trois ans plus tard, le hardi marin +commandait l’_Aventure_ et la _Résolution_; le capitaine Furneaux +alla sur l’_Aventure_ reconnaître les côtes de la terre de Van-Diemen, +et revint en supposant qu’elle faisait partie de la +Nouvelle Hollande. Ce ne fut qu’en 1777, lors de son troisième +voyage, que Cook mouilla avec ses vaisseaux la _Résolution_ et la +_Découverte_ dans la baie de l’Aventure sur la terre de Van-Diemen, +et c’est de là qu’il partit pour aller, quelques mois plus +tard, mourir aux îles Sandwich. + +--C’était un grand homme, dit Glenarvan. + +--Le plus illustre marin qui ait jamais existé. Ce fut Banks, son +compagnon, qui suggéra au gouvernement anglais la pensée de fonder +une colonie à Botany-Bay. Après lui, s’élancent des navigateurs de +toutes les nations. Dans la dernière lettre reçue de La Pérouse, +écrite de Botany-Bay et datée du 7 février 1787, l’infortuné marin +annonce son intention de visiter le golfe de Carpentarie et toute +la côte de la Nouvelle Hollande jusqu’à la terre de Van-Diemen. Il +part, et ne revient plus. En 1788, le capitaine Philipp établit à +Port-Jackson la première colonie anglaise. En 1791, Vancouver +relève un périple considérable de côtes méridionales du nouveau +continent. En 1792, d’Entrecasteaux, expédié à la recherche de La +Pérouse, fait le tour de la Nouvelle Hollande, à l’ouest et au +sud, découvrant des îles inconnues sur sa route. En 1795 et 1797, +Flinders et Bass, deux jeunes gens, poursuivent courageusement +dans une barque longue de huit pieds la reconnaissance des côtes +du sud, et, en 1797, Bass passe entre la terre de Van-Diemen et la +Nouvelle Hollande, par le détroit qui porte son nom. Cette même +année, Vlaming, le découvreur de l’île Amsterdam, reconnaissait +sur les rivages orientaux la rivière Swan-River, où s’ébattaient +des cygnes noirs de la plus belle espèce. Quant à Flinders, il +reprit en 1801 ses curieuses explorations, et par 138° 58’ de +longitude et 35° 40’ de latitude, il se rencontra dans Encounter-Bay +avec le _géographe_ et le _naturaliste_, deux navires français +que commandaient les capitaines Baudin et Hamelin. + +--Ah! Le capitaine Baudin? dit le major. + +--Oui! Pourquoi cette exclamation? demanda Paganel. + +--Oh! Rien. Continuez, mon cher Paganel. + +--Je continue donc en ajoutant aux noms de ces navigateurs celui +du capitaine King, qui, de 1817 à 1822, compléta la reconnaissance +des côtes intertropicales de la Nouvelle Hollande. + +--Cela fait vingt-quatre noms, dit Robert. + +--Bon, répondit Paganel, j’ai déjà la moitié de la carabine du +major. Et maintenant que j’en ai fini avec les marins, passons aux +voyageurs. + +--Très bien, Monsieur Paganel, dit lady Helena. Il faut avouer +que vous avez une mémoire étonnante. + +--Ce qui est fort singulier, ajouta Glenarvan, chez un homme +si... + +--Si distrait, se hâta de dire Paganel. Oh! je n’ai que la +mémoire des dates et des faits. Voilà tout. + +--Vingt-quatre, répéta Robert. + +--Eh bien, vingt-cinq, le lieutenant Daws. C’était en 1789, un an +après l’établissement de la colonie à Port-Jackson. On avait fait +le tour du nouveau continent; mais ce qu’il renfermait, personne +n’eût pu le dire. Une longue rangée de montagnes parallèles au +rivage oriental semblait interdire tout accès à l’intérieur. Le +lieutenant Daws, après neuf journées de marche, dut rebrousser +chemin et revenir à Port-Jackson. Pendant la même année, le +capitaine Tench essaya de franchir cette haute chaîne, et ne put y +parvenir. Ces deux insuccès détournèrent pendant trois ans les +voyageurs de reprendre cette tâche difficile. En 1792, le colonel +Paterson, un hardi explorateur africain cependant, échoua dans la +même tentative. L’année suivante, un simple quartier-maître de la +marine anglaise, le courageux Hawkins, dépassa de vingt milles la +ligne que ses devanciers n’avaient pu franchir. Pendant dix-huit +ans, je n’ai que deux noms à citer, ceux du célèbre marin Bass et +de M Bareiller, un ingénieur de la colonie, qui ne furent pas plus +heureux que leurs prédécesseurs, et j’arrive à l’année 1813 où un +passage fut enfin découvert à l’ouest de Sydney. Le gouverneur +Macquarie s’y hasarda en 1815, et la ville de Bathurst fut fondée +au delà des montagnes bleues. À partir de ce moment, Throsby en +1819, Oxley qui traversa trois cents milles de pays, Howel et Hune +dont le point de départ fut précisément Twofold-Bay, où passe le +trente-septième parallèle, et le capitaine Sturt, qui, en 1829 et +1830, reconnut les cours du Darling et du Murray, enrichirent la +géographie de faits nouveaux et aidèrent au développement des +colonies. + +--Trente-six, dit Robert. + +--Parfait! J’ai de l’avance, répondit Paganel. Je cite pour +mémoire Eyre et Leichardt, qui parcoururent une portion du pays en 1840 et +1841; Sturt, en 1845; les frères Grégory et Helpmann, en 1846, +dans l’Australie occidentale; Kennedy, en 1847, sur le fleuve +Victoria, et, en 1848, dans l’Australie du nord; Grégory, en 1852; +Austin, en 1854; les Grégory, de 1855 à 1858, dans le nord-ouest +du continent; Babbage, du lac Torrens au lac Eyre, et j’arrive +enfin à un voyageur célèbre dans les fastes australiens, à Stuart, +qui traça trois fois ses audacieux itinéraires à travers le +continent. Sa première expédition à l’intérieur est de 1860. Plus +tard, si vous le voulez, je vous raconterai comment l’Australie +fut quatre fois traversée du sud au nord. Aujourd’hui, je me borne +à achever cette longue nomenclature, et, de 1860 à 1862, +j’ajouterai aux noms de tant de hardis pionniers de la science +ceux des frères Dempster, de Clarkson et Harper, ceux de Burke et +Wills, ceux de Neilson, de Walker, Landsborough, Mackinlay, +Howit... + +--Cinquante-six! s’écria Robert. + +--Bon! Major, reprit Paganel, je vais vous faire bonne mesure, +car je ne vous ai cité ni Duperrey, ni Bougainville, ni Fitz-Roy, +ni De Wickam, ni Stokes... + +--Assez, fit le major, accablé sous le nombre. + +--Ni Pérou, ni Quoy, reprit Paganel, lancé comme un express, ni +Bennett, ni Cuningham, ni Nutchell, ni Tiers... + +--Grâce!... + +--Ni Dixon, ni Strelesky, ni Reid, ni Wilkes, ni Mitchell... + +--Arrêtez, Paganel, dit Glenarvan, qui riait de bon cœur, +n’accablez pas l’infortuné Mac Nabbs. Soyez généreux! Il s’avoue +vaincu. + +--Et sa carabine? demanda le géographe d’un air triomphant. + +--Elle est à vous, Paganel, répondit le major, et je la regrette +bien. Mais vous avez une mémoire à gagner tout un musée +d’artillerie. + +--Il est certainement impossible, dit lady Helena, de mieux +connaître son Australie. Ni le plus petit nom, ni le plus petit +fait... + +--Oh! le plus petit fait! dit le major en secouant la tête. + +--Hein! Qu’est-ce, Mac Nabbs? s’écria Paganel. + +--Je dis que les incidents relatifs à la découverte de +l’Australie ne vous sont peut-être pas tous connus. + +--Par exemple! fit Paganel avec un suprême mouvement de fierté. + +--Et si je vous en cite un que vous ne sachiez pas, me rendrez-vous +ma carabine? demanda Mac Nabbs. + +--À l’instant, major. + +--Marché conclu? + +--Marché conclu. + +--Bien. Savez-vous, Paganel, pourquoi l’Australie n’appartient +pas à la France? + +--Mais, il me semble... + +--Ou, tout au moins, quelle raison en donnent les anglais? + +--Non, major, répondit Paganel d’un air vexé. + +--C’est tout simplement parce que le capitaine Baudin, qui +n’était pourtant pas timide, eut tellement peur en 1802 du +croassement des grenouilles australiennes, qu’il leva l’ancre au +plus vite et s’enfuit pour ne jamais revenir. + +--Quoi! s’écria le savant, dit-on cela en Angleterre? Mais c’est +une mauvaise plaisanterie! + +--Très mauvaise, je l’avoue, répondit le major, mais elle est +historique dans le royaume-uni. + +--C’est une indignité! s’écria le patriotique géographe. Et +cela se répète sérieusement? + +--Je suis forcé d’en convenir, mon cher Paganel, répondit +Glenarvan au milieu d’un éclat de rire général. Comment! Vous +ignoriez cette particularité? + +--Absolument. Mais je proteste! d’ailleurs, les anglais nous +appellent «mangeurs de grenouilles!» Or, généralement, on n’a pas +peur de ce que l’on mange. + +--Cela ne se dit pas moins, Paganel», répondit le major en +souriant modestement. + +Et voilà comment cette fameuse carabine de Purdey Moore et Dikson +resta la propriété du major Mac Nabbs. + + +Chapitre V +_Les colères de l’océan Indien_ + +Deux jours après cette conversation, John Mangles ayant fait son +point à midi, annonça que le _Duncan_ se trouvait par 113° 37’ de +longitude. Les passagers consultèrent la carte du bord et virent, +non sans grande satisfaction, que cinq degrés à peine les +séparaient du cap Bernouilli. + +Entre ce cap et la pointe d’Entrecasteaux, la côte australienne +décrit un arc que sous-tend le trente-septième parallèle. Si alors +le _Duncan_ fût remonté vers l’équateur, il aurait eu promptement +connaissance du cap Chatham, qui lui restait à cent vingt milles +dans le nord. Il naviguait alors dans cette partie de la mer des +Indes abritée par le continent australien. + +On pouvait donc espérer que, sous quatre jours, le cap Bernouilli +se relèverait à l’horizon. + +Le vent d’ouest avait jusqu’alors favorisé la marche du yacht; +mais depuis quelques jours il montrait une tendance à diminuer; +peu à peu, il calmit. Le 13 décembre, il tomba tout à fait, et les +voiles inertes pendirent le long des mâts. + +Le _Duncan_, sans sa puissante hélice, eût été enchaîné par les +calmes de l’océan. + +Cet état de l’atmosphère pouvait se prolonger indéfiniment. Le +soir, Glenarvan s’entretenait à ce sujet avec John Mangles. Le +jeune capitaine, qui voyait se vider ses soutes à charbon, +paraissait fort contrarié de cette tombée du vent. Il avait +couvert son navire de voiles, hissé ses bonnettes et ses voiles +d’étai pour profiter des moindres souffles; mais, suivant +l’expression des matelots, il n’y avait pas de quoi remplir un +chapeau. + +«En tout cas, dit Glenarvan, il ne faut pas trop se plaindre, +mieux vaut absence de vent que vent contraire. + +--Votre honneur a raison, répondit John Mangles; mais +précisément, ces calmes subits amènent des changements de temps. +Aussi je les redoute; nous naviguons sur la limite des moussons +qui, d’octobre à avril, soufflent du nord-est, et pour peu +qu’elles nous prennent debout, notre marche sera fort retardée. + +--Que voulez-vous, John? Si cette contrariété arrivait, il +faudrait bien s’y soumettre. Ce ne serait qu’un retard, après +tout. + +--Sans doute, si la tempête ne s’en mêlait pas. + +--Est-ce que vous craignez le mauvais temps? dit Glenarvan en +examinant le ciel, qui, cependant, de l’horizon au zénith, +apparaissait libre de nuages. + +--Oui, répondit le capitaine, je le dis à votre honneur, mais je +ne voudrais pas effrayer lady Glenarvan ni miss Grant. + +--Et vous agissez sagement. Qu’y a-t-il? + +--Des menaces certaines de gros temps. Ne vous fiez pas à +l’apparence du ciel, _mylord_. Rien n’est plus trompeur. Depuis +deux jours, le baromètre baisse d’une manière inquiétante; il est +en ce moment à vingt-sept pouces. C’est un avertissement que je ne +puis négliger. Or je redoute particulièrement les colères de la +mer australe, car je me suis déjà trouvé aux prises avec elles. +Les vapeurs qui vont se condenser dans les immenses glaciers du +pôle sud produisent un appel d’air d’une extrême violence. De là +une lutte des vents polaires et équatoriaux qui crée les cyclones, +les tornades, et ces formes multiples des tempêtes contre +lesquelles un navire ne lutte pas sans désavantage. + +--John, répondit Glenarvan, le _Duncan_ est un bâtiment solide, +son capitaine un habile marin. Que l’orage vienne, et nous saurons +nous défendre!» + +John Mangles, en exprimant ses craintes, obéissait à son instinct +d’homme de mer. C’était un habile «weatherwise», expression +anglaise qui s’applique aux observateurs du temps. La baisse +persistante du baromètre lui fit prendre toutes les mesures de +prudence à son bord. + +Il s’attendait à une tempête violente que l’état du ciel +n’indiquait pas encore, mais son infaillible instrument ne pouvait +le tromper; les courants atmosphériques accourent des lieux où la +colonne de mercure est haute vers ceux où elle s’abaisse; plus ces +lieux sont rapprochés, plus le niveau se rétablit rapidement dans +les couches aériennes, et plus la vitesse du vent est grande. + +John resta sur le pont pendant toute la nuit. Vers onze heures, le +ciel s’encrassa dans le sud. John fit monter tout son monde en +haut et amener ses petites voiles; il ne conserva que sa misaine, +sa brigantine, son hunier et ses focs. À minuit, le vent fraîchit. +Il ventait grand frais, c’est-à-dire que les molécules d’air +étaient chassées avec une vitesse de six toises par seconde. Le +craquement des mâts, le battement des manœuvres courantes, le +bruit sec des voiles parfois prises en ralingues, le gémissement +des cloisons intérieures, apprirent aux passagers ce qu’ils +ignoraient encore. Paganel, Glenarvan, le major, Robert, +apparurent sur le pont, les uns en curieux, les autres prêts à +agir. + +Dans ce ciel qu’ils avaient laissé limpide et constellé roulaient +des nuages épais, séparés par des bandes tachetées comme une peau +de léopard. + +«L’ouragan? demanda simplement Glenarvan à John Mangles. + +--Pas encore, mais bientôt», répondit le capitaine. + +En ce moment, il donna l’ordre de prendre le bas ris du hunier. +Les matelots s’élancèrent dans les enfléchures du vent, et, non +sans peine, ils diminuèrent la surface de la voile en l’enroulant +de ses garcettes sur la vergue amenée. John Mangles tenait à +conserver le plus de toile possible, afin d’appuyer le yacht et +d’adoucir ses mouvements de roulis. + +Puis, ces précautions prises, il donna des ordres à Austin et au +maître d’équipage, pour parer à l’assaut de l’ouragan, qui ne +pouvait tarder à se déchaîner. Les saisines des embarcations et +les amarres de la drome furent doublées. On renforça les palans de +côté du canon. On roidit les haubans et galhaubans. Les écoutilles +furent condamnées. + +John, comme un officier sur le couronnement d’une brèche, ne +quittait pas le bord du vent, et du haut de la dunette il essayait +d’arracher ses secrets à ce ciel orageux. + +En ce moment, le baromètre était tombé à vingt-six pouces, +abaissement qui se produit rarement dans la colonne barométrique, +et le _storm-glass_ indiquait la tempête. + +Il était une heure du matin. Lady Helena et miss Grant, violemment +secouées dans leur cabine, se hasardèrent à venir sur le pont. Le +vent avait alors une vitesse de quatorze toises par seconde. Il +sifflait dans des manœuvres dormantes avec une extrême violence. +Ces cordes de métal, pareilles à celles d’un instrument, +résonnaient comme si quelque gigantesque archet eût provoqué leurs +rapides oscillations; les poulies se choquaient; les manœuvres +couraient avec un bruit aigu dans leurs gorges rugueuses; les +voiles détonaient comme des pièces d’artillerie; des vagues déjà +monstrueuses accouraient à l’assaut du yacht, qui se jouait comme +un alcyon sur leur crête écumante. + +Lorsque le capitaine John aperçut les passagères, il alla +rapidement à elles, et les pria de rentrer dans la dunette; +quelques paquets de mer embarquaient déjà, et le pont pouvait être +balayé d’un instant à l’autre. Le fracas des éléments était si +éclatant alors, que lady Helena entendait à peine le jeune +capitaine. + +«Il n’y a aucun danger? Put-elle cependant lui dire pendant une +légère accalmie. + +--Aucun, madame, répondit John Mangles; mais vous ne pouvez +rester sur le pont, ni vous, miss Mary.» + +Lady Glenarvan et miss Grant ne résistèrent pas à un ordre qui +ressemblait à une prière, et elles rentrèrent sous la dunette au +moment où une vague, déferlant au-dessus du tableau d’arrière, fit +tressaillir dans leurs compartiments les vitres du capot. En ce +moment, la violence du vent redoubla; les mâts plièrent sous la +pression des voiles, et le yacht sembla se soulever sur les flots. + +«Cargue la misaine! Cria John Mangles; amène le hunier et les +focs!» + +Les matelots se précipitèrent à leur poste de manœuvre; les +drisses furent larguées, les cargues pesées, les focs halés bas +avec un bruit qui dominait celui du ciel, et le _Duncan_, dont la +cheminée vomissait des torrents d’une fumée noire, frappa +inégalement la mer des branches parfois émergées de son hélice. + +Glenarvan, le major, Paganel et Robert contemplaient avec une +admiration mêlée d’effroi cette lutte du _Duncan_ contre les +flots; ils se cramponnaient fortement aux râteliers des +bastingages sans pouvoir échanger un seul mot, et regardaient les +bandes de pétrels-satanicles, ces funèbres oiseaux des tempêtes, +qui se jouaient dans les vents déchaînés. + +En ce moment, un sifflement assourdissant se fit entendre au-dessus +des bruits de l’ouragan. La vapeur fusa avec violence, non +du tuyau d’échappement, mais des soupapes de la chaudière; le +sifflet d’alarme retentit avec une force inaccoutumée; le yacht +donna une bande effroyable, et Wilson, qui tenait la roue, fut +renversé par un coup de barre inattendu. Le _Duncan_ venait en +travers à la lame et ne gouvernait plus. + +«Qu’y a-t-il? s’écria John Mangles en se précipitant sur la +passerelle. + +--Le navire se couche! répondit Tom Austin. + +--Est-ce que nous sommes démontés de notre gouvernail? + +--À la machine! à la machine!» cria la voix de l’ingénieur. + +John se précipita vers la machine et s’affala par l’échelle. Une +nuée de vapeur remplissait la chambre; les pistons étaient +immobiles dans les cylindres; les bielles n’imprimaient aucun +mouvement à l’arbre de couche. En ce moment, le mécanicien, voyant +leurs efforts inutiles et craignant pour ses chaudières, ferma +l’introduction et laissa fuir la vapeur par le tuyau +d’échappement. + +«Qu’est-ce donc? demanda le capitaine. + +--L’hélice est faussée, ou engagée, répondit le mécanicien; elle +ne fonctionne plus. + +--Quoi? Il est impossible de la dégager? + +--Impossible.» + +Ce n’était pas le moment de chercher à remédier à cet accident; il +y avait un fait incontestable: + +L’hélice ne pouvait marcher, et la vapeur, ne travaillant plus, +s’était échappée par les soupapes. + +John devait donc en revenir à ses voiles, et chercher un +auxiliaire dans ce vent qui s’était fait son plus dangereux +ennemi. + +Il remonta, et dit en deux mots la situation à lord Glenarvan; +puis il le pressa de rentrer dans la dunette avec les autres +passagers, Glenarvan voulut rester sur le pont. + +«Non, votre honneur, répondit John Mangles d’une voix ferme, il +faut que je sois seul ici avec mon équipage. Rentrez! Le navire +peut s’engager et les lames vous balayeraient sans merci. + +--Mais nous pouvons être utiles... + +--Rentrez, rentrez, _mylord_, il le faut! Il y a des +circonstances où je suis le maître à bord! Retirez-vous, je le +veux!» + +Pour que John Mangles s’exprimât avec une telle autorité, il +fallait que la situation fût suprême. + +Glenarvan comprit que c’était à lui de donner l’exemple de +l’obéissance. Il quitta donc le pont, suivi de ses trois +compagnons, et rejoignit les deux passagères, qui attendaient avec +anxiété le dénoûment de cette lutte avec les éléments. + +«Un homme énergique que mon brave John! dit Glenarvan, en entrant +dans le carré. + +--Oui, répondit Paganel, il m’a rappelé ce bosseman de votre +grand Shakespeare, quand il s’écrie dans le drame de _la tempête_, +au roi qu’il porte à son bord: + +«Hors d’ici! Silence! à vos cabanes! Si vous ne pouvez imposer +silence à ces éléments, taisez-vous! Hors de mon chemin, vous dis-je!» + +Cependant John Mangles n’avait pas perdu une seconde pour tirer le +navire de la périlleuse situation que lui faisait son hélice +engagée. Il résolut de se tenir à la cape pour s’écarter le moins +possible de sa route. Il s’agissait donc de conserver des voiles +et de les brasser obliquement, de manière à présenter le travers à +la tempête. On établit le hunier au bas ris, une sorte de +trinquette sur l’étai du grand mât, et la barre fut mise sous le +vent. + +Le yacht, doué de grandes qualités nautiques, évolua comme un +cheval rapide qui sent l’éperon, et il prêta le flanc aux lames +envahissantes. Cette voilure si réduite tiendrait-elle? Elle était +faite de la meilleure toile de Dundee; mais quel tissu peut +résister à de pareilles violences? + +Cette allure de la cape avait l’avantage d’offrir aux vagues les +portions les plus solides du yacht, et de le maintenir dans sa +direction première. + +Cependant, elle n’était pas sans péril, car le navire pouvait +s’engager dans ces immenses vides laissés entre les lames et ne +pas s’en relever. Mais John Mangles n’avait pas le choix des +manœuvres et il résolut de garder la cape, tant que la mâture et +les voiles ne viendraient pas en bas. Son équipage se tenait là +sous ses yeux, prêt à se porter où sa présence serait nécessaire. +John, attaché aux haubans, surveillait la mer courroucée. + +Le reste de la nuit se passa dans cette situation. On espérait que +la tempête diminuerait au lever du jour. + +Vain espoir. Vers huit heures du matin, il surventa encore, et le +vent, avec une vitesse de dix-huit toises par seconde, se fit +ouragan. + +John ne dit rien, mais il trembla pour son navire et ceux qu’il +portait. Le _Duncan_ donnait une bande effroyable; ses épontilles +en craquaient, et parfois les bouts-dehors de misaine venaient +fouetter la crête des vagues. Il y eut un instant où l’équipage +crut que le yacht ne se relèverait pas. Déjà les matelots, la +hache à la main, s’élançaient pour couper les haubans du grand +mât, quand les voiles, arrachées à leurs ralingues, s’envolèrent +comme de gigantesques albatros. + +Le _Duncan_ se redressa; mais, sans appui sur les flots, sans +direction, il fut ballotté épouvantablement, au point que les mâts +menaçaient de se rompre jusque dans leur emplanture. Il ne pouvait +longtemps supporter un pareil roulis, il fatiguait dans ses hauts, +et bientôt ses bordages disjoints, ses coutures crevées, devaient +livrer passage aux flots. + +John Mangles n’avait plus qu’une ressource, établir un tourmentin +et fuir devant le temps. Il y parvint après plusieurs heures d’un +travail vingt fois défait avant d’être achevé. Ce ne fut pas avant +trois heures du soir que la trinquette put être hissée sur l’étai +de misaine et livrée à l’action du vent. + +Alors, sous ce morceau de toile, le _Duncan_ laissa porter et se +prit à fuir vent arrière avec une incalculable rapidité. Il allait +ainsi dans le nord-est où le poussait la tempête. Il lui fallait +conserver le plus de vitesse possible, car d’elle seule dépendait +sa sécurité. Quelquefois, dépassant les lames emportées avec lui, +il les tranchait de son avant effilé, s’y enfonçait comme un +énorme cétacé, et laissait balayer son pont de l’avant à +l’arrière. En d’autres moments, sa vitesse égalait celle des +flots, son gouvernail perdait toute action, et il faisait +d’énormes embardées qui menaçaient de le rejeter en travers. +Enfin, il arrivait aussi que les vagues couraient plus vite que +lui sous le souffle de l’ouragan; elles sautaient alors par-dessus +le couronnement, et tout le pont était balayé de l’arrière à +l’avant avec une irrésistible violence. + +Ce fut dans cette alarmante situation, au milieu d’alternatives +d’espoir et de désespoir, que se passèrent la journée du 15 +décembre et la nuit qui suivit. John Mangles ne quitta pas un +instant son poste; il ne prit aucune nourriture; il était torturé +par des craintes que son impassible figure ne voulait pas trahir, +et son regard cherchait obstinément à percer les brumes amoncelées +dans le nord. + +En effet, il pouvait tout craindre. Le _Duncan_, rejeté hors de sa +route, courait à la côte australienne avec une vitesse que rien ne +pouvait enrayer. John Mangles sentait aussi par instinct, non +autrement, qu’un courant de foudre l’entraînait. + +À chaque instant, il redoutait le choc d’un écueil sur lequel le +yacht se fût brisé en mille pièces. Il estimait que la côte ne +devait pas se rencontrer à moins de douze milles sous le vent. Or, +la terre c’est le naufrage, c’est la perte d’un bâtiment. + +Cent fois mieux vaut l’immense océan, contre les fureurs duquel un +navire peut se défendre, fût-ce en lui cédant. Mais lorsque la +tempête le jette sur des atterrages, il est perdu. + +John Mangles alla trouver lord Glenarvan; il l’entretint en +particulier; il lui dépeignit la situation sans diminuer sa +gravité; il l’envisagea avec le sang-froid d’un marin prêt à tout, +et termina en disant qu’il serait peut-être obligé de jeter le +_Duncan_ à la côte. + +«Pour sauver ceux qu’il porte, si c’est possible, _mylord_. + +--Faites, John, répondit Glenarvan. + +--Et lady Helena? Miss Grant? + +--Je ne les préviendrai qu’au dernier moment, lorsque tout espoir +sera perdu de tenir la mer. Vous m’avertirez. + +--Je vous avertirai, _mylord_.» + +Glenarvan revint auprès des passagères, qui, sans connaître tout +le danger, le sentaient imminent. + +Elles montraient un grand courage, égal au moins à celui de leurs +compagnons. Paganel se livrait aux théories les plus inopportunes +sur la direction des courants atmosphériques; il faisait à Robert, +qui l’écoutait, d’intéressantes comparaisons entre les tornades, +les cyclones et les tempêtes rectilignes. Quant au major, il +attendait la fin avec le fatalisme d’un musulman. Vers onze +heures, l’ouragan parut mollir un peu, les humides brumes se +dissipèrent, et, dans une rapide éclaircie, John put voir une +terre basse qui lui restait à six milles sous le vent. Il y +courait en plein. Des lames monstrueuses déferlaient à une +prodigieuse hauteur, jusqu’à cinquante pieds et plus. John comprit +qu’elles trouvaient là un point d’appui solide pour rebondir à une +telle élévation. + +«Il y a des bancs de sable, dit-il à Austin. + +--C’est mon avis, répondit le second. + +--Nous sommes dans la main de Dieu, reprit John. + +S’il n’offre pas une passe praticable au _Duncan_, et s’il ne l’y +conduit lui-même, nous sommes perdus. + +--La marée est haute en ce moment, capitaine, peut-être pourrons-nous +franchir ces bancs? + +--Mais voyez donc, Austin, la fureur de ces lames. Quel navire +pourrait leur résister? Prions Dieu qu’il nous aide, mon ami!» + +Cependant le _Duncan_, sous son tourmentin, portait à la côte avec +une vitesse effrayante. Bientôt il ne fut plus qu’à deux milles +des accores du banc. Les vapeurs cachaient à chaque instant la +terre. + +Néanmoins, John crut apercevoir au delà de cette lisière écumeuse +un bassin plus tranquille. Là, le _Duncan_ se fût trouvé dans une +sûreté relative. + +Mais comment passer? + +John fit monter ses passagers sur le pont; il ne voulait pas que, +l’heure du naufrage venue, ils fussent renfermés dans la dunette. +Glenarvan et ses compagnons regardèrent la mer épouvantable. Mary +Grant pâlit. + +«John, dit tout bas Glenarvan au jeune capitaine, j’essayerai de +sauver ma femme, ou je périrai avec elle. Charge-toi de miss +Grant. + +--Oui, votre honneur», répondit John Mangles, en portant la main +du lord à ses yeux humides. + +Le _Duncan_ n’était plus qu’à quelques encablures du pied des +bancs. La mer, haute alors, eût sans doute laissé assez d’eau sous +la quille du yacht pour lui permettre de franchir ces dangereux +bas-fonds. Mais alors les vagues énormes, le soulevant et +l’abandonnant tour à tour, devaient le faire immanquablement +talonner. Y avait-il donc un moyen d’adoucir les mouvements de ces +lames, de faciliter le glissement de leurs molécules liquides, en +un mot, de calmer cette mer tumultueuse? + +John Mangles eut une dernière idée. + +«L’huile! s’écria-t-il; mes enfants, filez de l’huile! Filez de +l’huile!» + +Ces paroles furent rapidement comprises de tout l’équipage. Il +s’agissait d’employer un moyen qui réussit quelquefois; on peut +apaiser la fureur des vagues, en les couvrant d’une nappe d’huile; +cette nappe surnage, et détruit le choc des eaux, qu’elle +lubrifie. L’effet en est immédiat, mais il passe vite. + +Quand un navire a franchi cette mer factice, elle redouble ses +fureurs, et malheur à qui se hasarderait à sa suite. Les barils +contenant la provision d’huile de phoque furent hissés sur le +gaillard d’avant par l’équipage, dont le danger centuplait les +forces. Là, ils furent défoncés à coups de hache, et suspendus au-dessus +des bastingages de tribord et de bâbord. + +«Tiens bon!» cria John Mangles, épiant le moment favorable. + +En vingt secondes, le yacht atteignit l’entrée de la passe barrée +par un mascaret mugissant. C’était l’instant. + +«À dieu vat!» cria le jeune capitaine. + +Les barils furent chavirés, et de leurs flancs s’échappèrent des +flots d’huile. Instantanément, la nappe onctueuse nivela, pour +ainsi dire, l’écumeuse surface de la mer. Le _Duncan_ vola sur les +eaux calmées et se trouva bientôt dans un bassin paisible, au delà +des redoutables bancs. + + +Chapitre VI +_Le cap Bernouilli_ + +Le premier soin de John Mangles fut d’affourcher solidement son +navire sur deux ancres. Il mouilla par cinq brasses d’eau. Le fond +était bon, un gravier dur qui donnait une excellente tenue. Donc, +nulle crainte de chasser ou de s’échouer à mer basse. Le _Duncan_, +après tant d’heures périlleuses, se trouvait dans une sorte de +crique abritée par une haute pointe circulaire contre les vents du +large. + +Lord Glenarvan avait serré la main du jeune capitaine en disant: +«Merci, John.» + +Et John se sentit généreusement récompensé avec ces deux seuls +mots. Glenarvan garda pour lui le secret de ses angoisses, et ni +lady Helena, ni Mary Grant, ni Robert ne soupçonnèrent la gravité +des périls auxquels ils venaient d’échapper. + +Un point important restait à éclaircir. À quel endroit de la côte +le _Duncan_ avait-il été jeté par cette formidable tempête? Où +reprendrait-il son parallèle accoutumé? À quelle distance le cap +Bernouilli lui restait-il dans le sud-ouest? Telles furent les +premières questions adressées à John Mangles. Celui-ci fit +aussitôt ses relèvements, et pointa ses observations sur la carte +du bord. + +En somme, le _Duncan_ n’avait pas trop dévié de sa route: de deux +degrés à peine. Il se trouvait par 136° 12’ de longitude et 35° 07’ de +latitude, au cap Catastrophe, situé à l’une des pointes de +l’Australie méridionale, et à trois cents milles du cap +Bernouilli. + +Le cap Catastrophe, au nom de funeste augure, a pour pendant le +cap Borda, formé par un promontoire de l’île Kanguroo. Entre ces +deux caps s’ouvre le détroit de l’Investigator, qui conduit à deux +golfes assez profonds, l’un au nord, le golfe Spencer, l’autre au +sud, le golfe Saint-Vincent. + +Sur la côte orientale de ce dernier est creusé le port d’Adélaïde, +capitale de cette province nommée Australie méridionale. Cette +ville, fondée en 1836, compte quarante mille habitants, et offre +des ressources assez complètes. Mais elle est plus occupée de +cultiver un sol fécond, d’exploiter ses raisins et ses oranges, et +toutes ses richesses agricoles, que de créer de grandes +entreprises industrielles. Sa population compte moins d’ingénieurs +que d’agriculteurs, et l’esprit général est peu tourné vers les +opérations commerciales ou les arts mécaniques. + +Le _Duncan_ pourrait-il réparer ses avaries? C’était la question à +décider. John Mangles voulut savoir à quoi s’en tenir. Il fit +plonger à l’arrière du yacht; ses plongeurs lui rapportèrent +qu’une des branches de l’hélice avait été faussée, et portait +contre l’étambot: de là, l’impossibilité du mouvement de rotation. +Cette avarie fut jugée grave, assez grave même pour nécessiter un +outillage qui ne se rencontrerait pas à Adélaïde. + +Glenarvan et le capitaine John, après mûres réflexions, prirent la +résolution suivante: le _Duncan_ suivrait à la voile le contour +des rivages australiens, en cherchant les traces du _Britannia_; +il s’arrêterait au cap Bernouilli, où seraient prises les +dernières informations, et continuerait sa route au sud jusqu’à +Melbourne, où ses avaries pourraient être facilement réparées. + +L’hélice remise en état, le _Duncan_ irait croiser sur les côtes +orientales pour achever la série de ses recherches. + +Cette proposition fut approuvée. John Mangles résolut de profiter +du premier bon vent pour appareiller. Il n’attendit pas longtemps. +Vers le soir, l’ouragan était entièrement tombé. Une brise +maniable lui succéda, qui soufflait du sud-ouest. On fit les +dispositions pour l’appareillage. De nouvelles voiles furent +enverguées. À quatre heures du matin, les matelots virèrent au +cabestan. Bientôt l’ancre fut à pic, elle dérapa, et le _Duncan_, +sous sa misaine, son hunier, son perroquet, ses focs, sa +brigantine et sa voile de flèche, courut au plus près, tribord +amures, au vent des rivages australiens. + +Deux heures après, il perdit de vue le cap Catastrophe, et se +trouva par le travers du détroit de l’Investigator. Le soir, le +cap Borda fut doublé, et l’île Kanguroo prolongée à quelques +encablures. C’est la plus grande des petites îles australiennes, +et elle sert de refuge aux déportés fugitifs. Son aspect était +enchanteur. D’immenses tapis de verdure revêtaient les rocs +stratifiés de ses rivages. On voyait comme au temps de sa +découverte, en 1802, d’innombrables bandes de _kanguroos_ bondir à +travers les bois et les plaines. + +Le lendemain, pendant que le _Duncan_ courait bord sur bord, ses +embarcations furent envoyées à terre avec mission de visiter les +accores de la côte. + +Il se trouvait alors sur le trente-sixième parallèle, et, jusqu’au +trente-huitième, Glenarvan ne voulait pas laisser un point +inexploré. + +Pendant la journée du 18 décembre, le yacht, qui boulinait comme +un vrai clipper sous sa voilure entièrement déployée, rasa le +rivage de la baie Encounter. C’est là qu’en 1828 le voyageur Sturt +arriva après avoir découvert le Murray, le plus grand fleuve de +l’Australie méridionale. Ce n’étaient déjà plus les rives +verdoyantes de l’île Kanguroo, mais des mornes arides, rompant +parfois l’uniformité d’une côte basse et déchiquetée, çà et là +quelque falaise grise, ou des promontoires de sable, enfin toute +la sécheresse d’un continent polaire. + +Les embarcations pendant cette navigation firent un rude service. +Les marins ne s’en plaignirent pas. + +Presque toujours Glenarvan, son inséparable Paganel et le jeune +Robert les accompagnaient. Ils voulaient de leurs propres yeux +chercher quelques vestiges du _Britannia_. Mais cette scrupuleuse +exploration ne révéla rien du naufrage. Les rivages australiens +furent aussi muets à cet égard que les terres patagones. +Cependant, il ne fallait pas perdre tout espoir tant que ne serait +pas atteint le point précis indiqué par le document. On n’agissait +ainsi que par surcroît de prudence, et pour ne rien abandonner au +hasard. Pendant la nuit, le _Duncan_ mettait en panne, de manière +à se maintenir sur place autant que possible, et, le jour, la côte +était fouillée avec soin. + +Ce fut ainsi que, le 20 décembre, on arriva par le cap Bernouilli, +qui termine la baie Lacépède, sans avoir trouvé la moindre épave. +Mais cet insuccès ne prouvait rien contre le capitaine du +_Britannia_. + +En effet, depuis deux ans, époque à laquelle remontait la +catastrophe, la mer avait pu, avait dû disperser, +ronger les restes du trois-mâts et les arracher de +l’écueil. D’ailleurs, les indigènes, qui sentent les naufrages +comme un vautour sent un cadavre, devaient avoir recueilli les +plus minces débris. Puis, Harry Grant et ses deux compagnons, +faits prisonniers au moment où les vagues les jetaient à la côte, +avaient été sans nul doute entraînés dans l’intérieur du +continent. + +Mais alors tombait une des ingénieuses hypothèses de Jacques +Paganel. Tant qu’il s’agissait du territoire argentin, le +géographe pouvait à bon droit prétendre que les chiffres du +document se rapportaient, non au théâtre du naufrage, mais au lieu +même de la captivité. En effet, les grands fleuves de la Pampasie, +leurs nombreux affluents, étaient là pour porter à la mer le +précieux document. Ici, au contraire, dans cette partie de +l’Australie, les cours d’eau sont peu abondants qui coupent le +trente-septième parallèle; de plus, le Rio-Colorado, le Rio-Negro, +vont se jeter à la mer à travers des plages désertes, inhabitables +et inhabitées, tandis que les principales rivières australiennes, +le Murray, la Yarra, le Torrens, le Darling, ou affluent les unes +aux autres, ou se précipitent dans l’océan par des embouchures qui +sont devenues des rades fréquentées, des ports où la navigation +est active. Quelle probabilité, dès lors, qu’une fragile bouteille +eût pu descendre le cours de ces eaux incessamment parcourues et +arriver à l’océan Indien? + +Cette impossibilité ne pouvait échapper à des esprits perspicaces. +L’hypothèse de Paganel, plausible en Patagonie dans les provinces +argentines, eût donc été illogique en Australie. Paganel le +reconnut dans une discussion qui fut soulevée à ce sujet par le +major Mac Nabbs. Il devint évident que les degrés relatés au +document ne s’appliquaient qu’au lieu du naufrage, que par +conséquent la bouteille avait été jetée à la mer à l’endroit où se +brisa le _Britannia_, sur la côte occidentale de l’Australie. + +Cependant, et comme le fit justement observer Glenarvan, cette +interprétation définitive n’excluait pas l’hypothèse de la +captivité du capitaine Grant. Celui-ci, d’ailleurs, le faisait +pressentir dans son document par ces mots, dont il fallait tenir +compte: _où ils seront prisonniers de cruels indigènes_. Mais il +n’existait plus aucune raison pour rechercher les prisonniers sur +le trente-septième parallèle plutôt que sur un autre. + +Cette question, longtemps débattue, reçut ainsi sa solution +définitive, et donna les conséquences suivantes: si des traces du +_Britannia_ ne se rencontraient pas au cap Bernouilli, lord +Glenarvan n’avait plus qu’à revenir en Europe. Ses recherches +auraient été infructueuses, mais il avait rempli son devoir +courageusement et consciencieusement. + +Cela ne laissa pas d’attrister particulièrement les passagers du +yacht, et de désespérer Mary et Robert Grant. En se rendant au +rivage avec lord et lady Glenarvan, John Mangles, Mac Nabbs et +Paganel, les deux enfants du capitaine se disaient que la question +du salut de leur père allait irrévocablement se décider. +Irrévocablement, on peut le dire, car Paganel, dans une précédente +discussion avait judicieusement démontré que les naufragés +seraient rapatriés depuis longtemps déjà, si leur navire se fût +brisé sur les écueils de la côte orientale. + +«Espoir! Espoir! Toujours espoir! répétait lady Helena à la jeune +fille, assise près d’elle dans l’embarcation qui les conduisait à +terre. La main de Dieu ne nous abandonnera pas! + +--Oui, miss Mary, dit le capitaine John, c’est au moment où les +hommes ont épuisé les ressources humaines, que le ciel intervient, +et, par quelque fait imprévu, leur ouvre des voies nouvelles. + +--Dieu vous entende, Monsieur John!» répondit Mary Grant. + +Le rivage n’était plus qu’à une encablure; il terminait par des +pentes assez douces l’extrémité du cap qui s’avançait de deux +milles en mer. + +L’embarcation accosta dans une petite crique naturelle entre des +bancs de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, +doivent former une ceinture de récifs à la partie sud de +l’Australie. + +Tels ils étaient déjà, tels ils suffisaient à détruire la coque +d’un navire, et le _Britannia_ pouvait s’être perdu là corps et +biens. + +Les passagers du _Duncan_ débarquèrent sans difficulté sur un +rivage absolument désert. Des falaises à bandes stratifiées +formaient une ligne côtière haute de soixante à quatre-vingts +pieds. Il eût été difficile d’escalader cette courtine naturelle +sans échelles ni crampons. John Mangles, heureusement, découvrit +fort à propos une brèche produite à un demi-mille au sud par un +éboulement partiel de la falaise. La mer, sans doute, battait +cette barrière de tuf friable pendant ses grandes colères +d’équinoxe, et déterminait ainsi la chute des portions supérieures +du massif. + +Glenarvan et ses compagnons s’engagèrent dans la tranchée, et +arrivèrent au sommet de la falaise par une pente assez raide. +Robert, comme un jeune chat, grimpa un talus fort à pic, et arriva +le premier à la crête supérieure, au désespoir de Paganel, humilié +de voir ses grandes jambes de quarante ans vaincues par de petites +jambes de douze ans. Cependant, il distança, et de loin, le +paisible major, qui n’y tenait pas autrement. + +La petite troupe, bientôt réunie, examina la plaine qui s’étendait +sous ses regards. C’était un vaste terrain inculte avec des +buissons et des broussailles, une contrée stérile, que Glenarvan +compara aux _glens_ des basses terres d’Écosse, et Paganel aux +landes infertiles de la Bretagne. Mais si cette contrée paraissait +inhabitée le long de la côte, la présence de l’homme, non du +sauvage, mais du travailleur, se révéla au loin par quelques +constructions de bon augure. + +«Un moulin!» s’écria Robert. + +À trois milles, en effet, les ailes d’un moulin tournaient au +vent. + +«C’est bien un moulin, répondit Paganel, qui venait de braquer sa +longue-vue sur l’objet en question. Voilà un petit monument aussi +modeste qu’utile, dont la vue a le privilège d’enchanter mes +regards. + +--C’est presque un clocher, dit lady Helena. + +--Oui, madame, et si l’un moud le pain du corps, l’autre moud le +pain de l’âme. À ce point de vue ils se ressemblent encore. + +--Allons au moulin», répliqua Glenarvan. + +On se mit en route. Après une demi-heure de marche, le sol, +travaillé par la main de l’homme, se montra sous un nouvel aspect. +La transition de la contrée stérile à la campagne cultivée fut +brusque. Au lieu de broussailles, des haies vives entouraient un +enclos récemment défriché; quelques bœufs et une demi-douzaine de +chevaux pâturaient dans des prairies entourées de robustes acacias +pris dans les vastes pépinières de l’île Kanguroo. Peu à peu +apparurent des champs couverts de céréales, quelques acres de +terrains hérissés de blonds épis, des meules de foin dressées +comme de grandes ruches, des vergers aux fraîches clôtures, un +beau jardin digne d’Horace, où l’agréable se mêlait à l’utile, +puis des hangars, des communs sagement distribués, enfin une +habitation simple et confortable, que le joyeux moulin dominait +avec son pignon aigu et caressait de l’ombre mobile de ses grandes +ailes. + +En ce moment, un homme d’une cinquantaine d’années, d’une +physionomie prévenante, sortit de la maison principale, aux +aboiements de quatre grands chiens qui annonçaient la venue des +étrangers. Cinq beaux et forts garçons, ses fils, le suivirent +avec leur mère, une grande et robuste femme. On ne pouvait s’y +méprendre: cet homme, entouré de sa vaillante famille, au milieu +de ces constructions encore neuves, dans cette campagne presque +vierge, présentait le type accompli du colon irlandais qui, las +des misères de son pays, est venu chercher la fortune et le +bonheur au delà des mers. + +Glenarvan et les siens ne s’étaient pas encore présentés, ils +n’avaient eu le temps de décliner ni leurs noms, ni leurs +qualités, que ces cordiales paroles les saluaient déjà: + +«Étrangers, soyez les bienvenus dans la maison de Paddy O’Moore. + +--Vous êtes irlandais? dit Glenarvan en prenant la main que lui +offrait le colon. + +--Je l’ai été, répondit Paddy O’Moore. Maintenant, je suis +australien. Entrez, qui que vous soyez, messieurs, cette maison +est la vôtre.» + +Il n’y avait qu’à accepter sans cérémonie une invitation faite de +si bonne grâce. Lady Helena et Mary Grant, conduites par +_mistress_ O’Moore, entrèrent dans l’habitation, pendant que les +fils du colon débarrassaient les visiteurs de leurs armes. + +Une vaste salle, fraîche et claire, occupait le rez-de-chaussée de +la maison construite en forts madriers disposés horizontalement. +Quelques bancs de bois rivés aux murailles peintes de couleurs +gaies, une dizaine d’escabeaux, deux bahuts en chêne où +s’étalaient une faïence blanche et des brocs d’étain brillant, une +large et longue table à laquelle vingt convives se seraient assis +à l’aise, formaient un ameublement digne de la solide maison et de +ses robustes habitants. + +Le dîner de midi était servi. La soupière fumait entre le rosbeef +et le gigot de mouton, entourés de larges assiettes d’olives, de +raisins et d’oranges; le nécessaire était là; le superflu ne +manquait pas. + +L’hôte et l’hôtesse avaient un air si engageant, la table à +l’aspect tentateur était si vaste et si abondamment fournie, qu’il +eût été malséant de ne point s’y asseoir. Déjà les domestiques de +la ferme, les égaux de leur maître, venaient y partager leur +repas. Paddy O’Moore indiqua de la main la place réservée aux +étrangers. + +«Je vous attendais, dit-il simplement à lord Glenarvan. + +--Vous? répondit celui-ci fort surpris. + +--J’attends toujours ceux qui viennent», répondit l’irlandais. + +Puis, d’une voix grave, pendant que sa famille et ses serviteurs +se tenaient debout respectueusement, il récita le bénédicité. Lady +Helena se sentit tout émue d’une si parfaite simplicité de mœurs, +et un regard de son mari lui fit comprendre qu’il l’admirait comme +elle. + +On fit fête au repas. La conversation s’engagea sur toute la +ligne. D’écossais à irlandais, il n’y a que la main. La Tweed, +large de quelques toises, creuse un fossé plus profond entre +l’Écosse et l’Angleterre que les vingt lieues du canal d’Irlande +qui séparent la vieille Calédonie de la verte Erin. Paddy O’Moore +raconta son histoire. + +C’était celle de tous les émigrants que la misère chasse de leur +pays. Beaucoup viennent chercher au loin la fortune, qui n’y +trouvent que déboires et malheurs. Ils accusent la chance, +oubliant d’accuser leur inintelligence, leur paresse et leurs +vices. Quiconque est sobre et courageux, économe et brave, +réussit. + +Tel fut et tel était Paddy O’Moore. Il quitta Dundalk, où il +mourait de faim, emmena sa famille vers les contrées +australiennes, débarqua à Adélaïde, dédaigna les travaux du mineur +pour les fatigues moins aléatoires de l’agriculteur, et, deux mois +après, il commença son exploitation, si prospère aujourd’hui. + +Tout le territoire de l’Australie du sud est divisé par portions +d’une contenance de quatre-vingts acres chacune. Ces divers lots +sont cédés aux colons par le gouvernement, et par chaque lot un +laborieux agriculteur peut gagner de quoi vivre et mettre de côté +une somme nette de quatre-vingts livres sterling. + +Paddy O’Moore savait cela. Ses connaissances agronomiques le +servirent fort. Il vécut, il économisa, et acquit de nouveaux lots +avec les profits du premier. Sa famille prospéra, son exploitation +aussi. Le paysan irlandais devint propriétaire foncier, et quoique +son établissement ne comptât pas encore deux ans d’existence, il +possédait alors cinq cents acres d’un sol vivifié par ses soins, +et cinq cents têtes de bétail. Il était son maître, après avoir +été l’esclave des européens, et indépendant comme on peut l’être +dans le plus libre pays du monde. + +Ses hôtes, à ce récit de l’émigrant irlandais, répondirent par de +sincères et franches félicitations. + +Paddy O’Moore, son histoire terminée, attendait, sans doute +confidences pour confidences, mais sans les provoquer. Il était de +ces gens discrets qui disent: voilà ce que je suis, mais je ne +vous demande pas qui vous êtes. Glenarvan, lui, avait un intérêt +immédiat à parler du _Duncan_, de sa présence au cap Bernouilli, +et des recherches qu’il poursuivait avec une infatigable +persévérance. Mais, en homme qui va droit au but, il interrogea +d’abord Paddy O’Moore sur le naufrage du _Britannia_. + +La réponse de l’irlandais ne fut pas favorable. Il n’avait jamais +entendu parler de ce navire. Depuis deux ans, aucun bâtiment +n’était venu se perdre à la côte, ni au-dessus du cap, ni au-dessous. +Or, la catastrophe datait de deux années seulement. Il +pouvait donc affirmer avec la plus entière certitude que les +naufragés n’avaient pas été jetés sur cette partie des rivages de +l’ouest. + +«Maintenant, _mylord_, ajouta-t-il, je vous demanderai quel +intérêt vous avez à m’adresser cette question.» + +Alors, Glenarvan raconta au colon l’histoire du document, le +voyage du yacht, les tentatives faites pour retrouver le capitaine +Grant; il ne cacha pas que ses plus chères espérances tombaient +devant des affirmations aussi nettes, et qu’il désespérait de +retrouver jamais les naufragés du _Britannia_. + +De telles paroles devaient produire une douloureuse impression sur +les auditeurs de Glenarvan. Robert et Mary étaient là qui +l’écoutaient, les yeux mouillés de larmes. Paganel ne trouvait pas +un mot de consolation et d’espoir. John Mangles souffrait d’une +douleur qu’il ne pouvait adoucir. Déjà le désespoir envahissait +l’âme de ces hommes généreux que le _Duncan_ venait de porter +inutilement à ces lointains rivages, quand ces paroles se firent +entendre: + +«_Mylord_, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est +vivant, il est vivant sur la terre australienne!» + + +Chapitre VII +_Ayrton_ + +La surprise que produisirent ces paroles ne saurait se dépeindre. +Glenarvan s’était levé d’un bond, et, repoussant son siège: + +«Qui parle ainsi? s’écria-t-il. + +--Moi, répondit un des serviteurs de Paddy O’Moore, assis au bout +de la table. + +--Toi, Ayrton! dit le colon, non moins stupéfait que Glenarvan. + +--Moi, répondit Ayrton d’une voix émue, mais ferme, moi, écossais +comme vous, _mylord_, moi, un des naufragés du _Britannia!_» + +Cette déclaration produisit un indescriptible effet. + +Mary Grant, à demi pâmée par l’émotion, à demi mourante de +bonheur, cette fois, se laissa aller dans les bras de lady Helena. +John Mangles, Robert, Paganel, quittant leur place, se +précipitèrent vers celui que Paddy O’Moore venait de nommer +Ayrton. + +C’était un homme de quarante-cinq ans, d’une rude physionomie, +dont le regard très brillant se perdait sous une arcade +sourcilière profondément enfoncée. + +Sa vigueur devait être peu commune, malgré la maigreur de son +corps. Il était tout os et tout nerfs, et, suivant une expression +écossaise, il ne perdait pas son temps à faire de la chair grasse. + +Une taille moyenne, des épaules larges, une allure décidée, une +figure pleine d’intelligence et d’énergie, quoique les traits en +fussent durs, prévenaient en sa faveur. La sympathie qu’il +inspirait était encore accrue par les traces d’une récente misère +empreinte sur son visage. On voyait qu’il avait souffert et +beaucoup, bien qu’il parût homme à supporter les souffrances, à +les braver, à les vaincre. + +Glenarvan et ses amis avaient senti cela à première vue. + +La personnalité d’Ayrton s’imposait dès l’abord. + +Glenarvan, se faisant l’interprète de tous, le pressa de questions +auxquelles Ayrton répondit. La rencontre de Glenarvan et Ayrton +avait évidemment produit chez tous deux une émotion réciproque. + +Aussi les premières questions de Glenarvan se pressèrent-elles +sans ordre, et comme malgré lui. + +«Vous êtes un des naufragés du _Britannia_? demanda-t-il. + +--Oui, _mylord_, le quartier-maître du capitaine Grant, répondit +Ayrton. + +--Sauvé avec lui après le naufrage? + +--Non, _mylord_, non. À ce moment terrible, j’ai été séparé, +enlevé du pont du navire, jeté à la côte. + +--Vous n’êtes donc pas un des deux matelots dont le document fait +mention? + +--Non. Je ne connaissais pas l’existence de ce document. Le +capitaine l’a lancé à la mer quand je n’étais plus à bord. + +--Mais le capitaine? Le capitaine? + +--Je le croyais noyé, disparu, abîmé avec tout l’équipage du +_Britannia_. Je pensais avoir survécu seul. + +--Mais vous avez dit que le capitaine Grant était vivant! + +--Non. J’ai dit: si le capitaine est vivant... + +--Vous avez ajouté: il est sur le continent australien!... + +--Il ne peut être que là, en effet. + +--Vous ne savez donc pas où il est? + +--Non, _mylord_, je vous le répète, je le croyais enseveli dans +les flots ou brisé sur les rocs. C’est vous qui m’apprenez que +peut-être il vit encore. + +--Mais alors que savez-vous? demanda Glenarvan. + +--Ceci seulement. Si le capitaine Grant est vivant, il est en +Australie. + +--Où donc a eu lieu le naufrage?» dit alors le major Mac Nabbs. + +C’était la première question à poser, mais, dans le trouble causé +par cet incident, Glenarvan, pressé de savoir avant tout où se +trouvait le capitaine Grant, ne s’informa pas de l’endroit où le +_Britannia_ s’était perdu. À partir de ce moment, la conversation, +jusque-là vague, illogique, procédant par bonds, effleurant les +sujets sans les approfondir, mêlant les faits, intervertissant les +dates, prit une allure plus raisonnable, et bientôt les détails de +cette obscure histoire apparurent nets et précis à l’esprit de ses +auditeurs. + +À la question faite par Mac Nabbs, Ayrton répondit en ces termes: + +«Lorsque je fus arraché du gaillard d’avant où je halais bas le +foc, le _Britannia_ courait vers la côte de l’Australie. Il n’en +était pas à deux encablures. Le naufrage a donc eu lieu à cet +endroit même. + +--Par trente-sept degrés de latitude? demanda John Mangles. + +--Par trente-sept degrés, répondit Ayrton. + +--Sur la côte ouest? + +--Non pas! Sur la côte est, répliqua vivement le quartier-maître. + +--Et à quelle époque? + +--Dans la nuit du 27 juin 1862. + +--C’est cela! C’est cela même! s’écria Glenarvan. + +--Vous voyez donc bien, _mylord_, ajouta Ayrton, que j’ai pu +justement dire: si le capitaine Grant vit encore, c’est sur le +continent australien qu’il faut le chercher, non ailleurs. + +--Et nous le chercherons, et nous le trouverons, et nous le +sauverons, mon ami! s’écria Paganel. Ah! précieux document, +ajouta-t-il avec une naïveté parfaite, il faut avouer que tu es +tombé entre les mains de gens bien perspicaces!» + +Personne, sans doute, n’entendit les flatteuses paroles de +Paganel. Glenarvan et lady Helena, Mary et Robert s’étaient +empressés autour d’Ayrton. + +Ils lui serraient les mains. Il semblait que la présence de cet +homme fût un gage assuré du salut d’Harry Grant. Puisque le +matelot avait échappé aux dangers du naufrage, pourquoi le +capitaine ne se serait-il pas tiré sain et sauf de cette +catastrophe? Ayrton répétait volontiers que le capitaine Grant +devait être vivant comme lui. Où, il ne saurait le dire, mais +certainement sur ce continent. Il répondait aux mille questions +dont il était assailli avec une intelligence et une précision +remarquables. Miss Mary, pendant qu’il parlait, tenait une de ses +mains dans les siennes. C’était un compagnon de son père, ce +matelot, un des marins du _Britannia!_ Il avait vécu près d’Harry +Grant, courant avec lui les mers, bravant les mêmes dangers! + +Mary ne pouvait détacher ses regards de cette rude physionomie et +pleurait de bonheur. + +Jusqu’ici, personne n’avait eu la pensée de mettre en doute la +véracité et l’identité du quartier-maître. + +Seuls, le major et peut-être John Mangles, moins prompts à se +rendre, se demandaient si les paroles d’Ayrton méritaient une +entière confiance. Sa rencontre imprévue pouvait exciter quelques +soupçons. + +Certainement, Ayrton avait cité des faits et des dates +concordantes, de frappantes particularités. Mais les détails, si +exacts qu’ils soient, ne forment pas une certitude, et +généralement, on l’a remarqué, le mensonge s’affirme par la +précision des détails. Mac Nabbs réserva donc son opinion, et +s’abstint de se prononcer. + +Quant à John Mangles, ses doutes ne résistèrent pas longtemps aux +paroles du matelot, et il le tint pour un vrai compagnon du +capitaine Grant, quand il l’eut entendu parler de son père à la +jeune fille. + +Ayrton connaissait parfaitement Mary et Robert. Il les avait vus à +Glasgow au départ du _Britannia_. Il rappela leur présence à ce +déjeuner d’adieu donné à bord aux amis du capitaine. Le shérif Mac +Intyre y assistait. + +On avait confié Robert, --il avait dix ans à peine, --aux soins +de Dick Turner, le maître d’équipage, et il lui échappa pour +grimper aux barres du perroquet. + +«C’est vrai, c’est vrai,» disait Robert Grant. + +Et Ayrton rappelait ainsi mille petits faits, sans paraître y +attacher l’importance que leur donnait John Mangles. Et, quand il +s’arrêtait, Mary lui disait de sa douce voix: + +«Encore, Monsieur Ayrton, parlez-nous encore de notre père!» + +Le quartier-maître satisfit de son mieux aux désirs de la jeune +fille. Glenarvan ne voulait pas l’interrompre, et cependant, vingt +questions plus utiles se pressaient dans son esprit; mais lady +Helena, lui montrant la joyeuse émotion de Mary, arrêtait ses +paroles. + +Ce fut dans cette conversation qu’Ayrton raconta l’histoire du +_Britannia_ et son voyage à travers les mers du Pacifique. Mary +Grant en connaissait une grande partie, puisque les nouvelles du +navire allaient jusqu’au mois de mai de l’année 1862. Pendant +cette période d’un an Harry Grant atterrit aux principales +terres de l’Océanie. Il toucha aux Hébrides, à la Nouvelle Guinée, +à la Nouvelle Zélande, à la Nouvelle Calédonie, se heurtant à des +prises de possession souvent peu justifiées, subissant le mauvais +vouloir des autorités anglaises, car son navire était signalé dans +les colonies britanniques. Cependant il avait trouvé un point +important sur la côte occidentale de la Papouasie; là, +l’établissement d’une colonie écossaise lui parut facile et sa +prospérité assurée; en effet, un bon port de relâche sur la route +des Moluques et des Philippines devait attirer des navires, +surtout quand le percement de l’isthme de Suez aurait supprimé la +voie du cap de Bonne-Espérance. Harry Grant était de ceux qui +préconisaient en Angleterre l’œuvre de M De Lesseps et ne +jetaient pas des rivalités politiques au travers d’un grand +intérêt international. + +Après cette reconnaissance de la Papouasie, le _Britannia_ alla se +ravitailler au Callao, et il quitta ce port le 30 mai 1862, pour +revenir en Europe par l’océan Indien et la route du Cap. Trois +semaines après son départ, une tempête épouvantable désempara le +navire. Il s’engagea. Il fallut couper la mâture. Une voie d’eau +se déclara dans les fonds, qu’on ne parvint pas à aveugler. +L’équipage fut bientôt exténué, à bout de forces. On ne put pas +affranchir les pompes. Pendant huit jours, le _Britannia_ fut le +jouet des ouragans. Il avait six pieds d’eau dans sa cale. Il +s’enfonçait peu à peu. Les embarcations avaient été enlevées +pendant la tempête. Il fallait périr à bord, quand, dans la nuit +du 27 juin, comme l’avait parfaitement compris Paganel, on eut +connaissance du rivage oriental de l’Australie. Bientôt le navire +fit côte. Un choc violent eut lieu. En ce moment, Ayrton enlevé +par une vague, fut jeté au milieu des brisants et perdit +connaissance. Quand il revint à lui, il était entre les mains des +indigènes qui l’entraînèrent dans l’intérieur du continent. Depuis +lors, il n’entendit plus parler du _Britannia_ et supposa, non +sans raison, qu’il avait péri corps et biens sur les dangereux +récifs de Twofold-Bay. Ici se terminait le récit relatif au +capitaine Grant. Il provoqua plus d’une fois de douloureuses +exclamations. Le major n’aurait pu sans injustice douter de son +authenticité. Mais, après l’histoire du _Britannia_, l’histoire +particulière d’Ayrton devait présenter un intérêt plus actuel +encore. En effet, Grant, on n’en doutait pas, grâce au document, +avait survécu au naufrage avec deux de ses matelots, comme Ayrton +lui-même. Du sort de l’un on pouvait raisonnablement conclure au +sort de l’autre. Ayrton fut donc invité à faire le récit de ses +aventures. + +Il fut très simple et très court. + +Le matelot naufragé, prisonnier d’une tribu indigène, se vit +emmené dans ces régions intérieures arrosées par le Darling, +c’est-à-dire à quatre cents milles au nord du trente-septième +parallèle. Là, il vécut fort misérable, parce que la tribu était +misérable elle-même, mais non maltraité. Ce furent deux longues +années d’un pénible esclavage. Cependant, l’espoir de recouvrer sa +liberté le tenait au cœur. + +Il épiait la moindre occasion de se sauver, bien que sa fuite dût +le jeter au milieu de dangers innombrables. + +Une nuit d’octobre 1864, il trompa la vigilance des naturels et +disparut dans la profondeur de forêts immenses. Pendant un mois, +vivant de racines, de fougères comestibles, de gommes de mimosas, +il erra au milieu de ces vastes solitudes, se guidant le jour sur +le soleil, la nuit sur les étoiles, souvent abattu par le +désespoir. Il traversa ainsi des marais, des rivières, des +montagnes, toute cette portion inhabitée du continent que de rares +voyageurs ont sillonnée de leurs hardis itinéraires. Enfin, +mourant, épuisé, il arriva à l’habitation hospitalière de Paddy +O’Moore, où il trouva une existence heureuse en échange de son +travail. + +«Et si Ayrton se loue de moi, dit le colon irlandais, quand ce +récit fut achevé, je n’ai qu’à me louer de lui. C’est un homme +intelligent, brave, un bon travailleur, et, s’il lui plaît, la +demeure de Paddy O’Moore sera longtemps la sienne.» + +Ayrton remercia l’irlandais d’un geste, et il attendit que de +nouvelles questions lui fussent adressées. Il se disait, +cependant, que la légitime curiosité de ses auditeurs devait +être satisfaite. À quoi eût-il répondu désormais qui n’eût été +cent fois dit déjà? Glenarvan allait donc ouvrir la discussion sur +un nouveau plan à combiner, en profitant de la rencontre d’Ayrton +et de ses renseignements, quand le major, s’adressant au matelot, +lui dit: + +«Vous étiez quartier-maître à bord du _Britannia_? + +--Oui», répondit Ayrton sans hésiter. + +Mais, comprenant qu’un certain sentiment de défiance, un doute, si +léger qu’il fût, avait dicté cette demande au major, il ajouta: + +«J’ai d’ailleurs sauvé du naufrage mon engagement à bord.» + +Et il sortit immédiatement de la salle commune pour aller chercher +cette pièce officielle. Son absence ne dura pas une minute. Mais +Paddy O’Moore eut le temps de dire: + +«_Mylord_, je vous donne Ayrton pour un honnête homme. Depuis deux +mois qu’il est à mon service, je n’ai pas un seul reproche à lui +faire. Je connaissais l’histoire de son naufrage et de sa +captivité. C’est un homme loyal, digne de toute votre confiance.» + +Glenarvan allait répondre qu’il n’avait jamais douté de la bonne +foi d’Ayrton, quand celui-ci rentra et présenta son engagement en +règle. C’était un papier signé des armateurs du _Britannia_ et du +capitaine Grant, dont Mary reconnut parfaitement l’écriture. + +Il constatait que «Tom Ayrton, matelot de première classe, était +engagé comme quartier-maître à bord du trois-mâts _Britannia_, de +Glasgow.» il n’y avait donc plus de doute possible sur l’identité +d’Ayrton, car il eût été difficile d’admettre que cet engagement +fût entre ses mains et ne lui appartînt pas. + +«Maintenant, dit Glenarvan, je fais appel aux conseils de tous, et +je provoque une discussion immédiate sur ce qu’il convient de +faire. Vos avis, Ayrton, nous seront particulièrement précieux, et +je vous serai fort obligé de nous les donner.» + +Ayrton réfléchit quelques instants, puis il répondit en ces +termes: + +«Je vous remercie, _mylord_, de la confiance que vous avez en moi, +et j’espère m’en montrer digne. J’ai quelque connaissance de ce +pays, des mœurs des indigènes, et si je puis vous être utile... + +--Bien certainement, répondit Glenarvan. + +--Je pense comme vous, répondit Ayrton, que le capitaine Grant et +ses deux matelots ont été sauvés du naufrage; mais, puisqu’ils +n’ont pas gagné les possessions anglaises, puisqu’ils n’ont pas +reparu, je ne doute pas que leur sort n’ait été le mien, et qu’ils +ne soient prisonniers d’une tribu de naturels. + +--Vous répétez là, Ayrton, les arguments que j’ai déjà fait +valoir, dit Paganel. Les naufragés sont évidemment prisonniers des +indigènes, ainsi qu’ils le craignaient. Mais devons-nous penser +que, comme vous, ils ont été entraînés au nord du trente-septième +degré? + +--C’est à supposer, monsieur, répondit Ayrton; les tribus +ennemies ne demeurent guère dans le voisinage des districts soumis +aux anglais. + +--Voilà qui compliquera nos recherches, dit Glenarvan, assez +déconcerté. Comment retrouver les traces des prisonniers dans +l’intérieur d’un aussi vaste continent?» + +Un silence prolongé accueillit cette observation. + +Lady Helena interrogeait souvent du regard tous ses compagnons +sans obtenir une réponse. Paganel lui-même restait muet, contre +son habitude. Son ingéniosité ordinaire lui faisait défaut. John +Mangles arpentait à grands pas la salle commune, comme s’il eût +été sur le pont de son navire, et dans quelque embarras. + +«Et vous, Monsieur Ayrton, dit alors lady Helena au matelot, que +feriez-vous? + +--Madame, répondit assez vivement Ayrton, je me rembarquerais à +bord du _Duncan_, et j’irais droit au lieu du naufrage. Là, je +prendrais conseil des circonstances, et peut-être des indices que +le hasard pourrait fournir. + +--Bien, dit Glenarvan; seulement, il faudra attendre que le +_Duncan_ soit réparé. + +--Ah! vous avez éprouvé des avaries? demanda Ayrton. + +--Oui, répondit John Mangles. + +--Graves? + +--Non, mais elles nécessitent un outillage que nous ne possédons +pas à bord. Une des branches de l’hélice est faussée, et ne peut +être réparée qu’à Melbourne. + +--Ne pouvez-vous aller à la voile? demanda le quartier-maître. + +--Si, mais, pour peu que les vents contrarient le _Duncan_, il +mettrait un temps considérable à gagner Twofold-Bay, et, en tout +cas, il faudra qu’il revienne à Melbourne. + +--Eh bien, qu’il y aille, à Melbourne! s’écria Paganel, et allons +sans lui à la baie Twofold. + +--Et comment? demanda John Mangles. + +--En traversant l’Australie comme nous avons traversé l’Amérique, +en suivant le trente-septième parallèle. + +--Mais le _Duncan?_ reprit Ayrton, insistant d’une façon toute +particulière. + +--Le _Duncan_ nous rejoindra, ou nous rejoindrons le _Duncan_, +suivant le cas. Le capitaine Grant est-il retrouvé pendant notre +traversée, nous revenons ensemble à Melbourne. Poursuivons-nous, +au contraire, nos recherches jusqu’à la côte, le _Duncan_ viendra +nous y rejoindre. Qui a des objections à faire à ce plan? Est-ce +le major? + +--Non, répondit Mac Nabbs, si la traversée de l’Australie est +praticable. + +--Tellement praticable, répondit Paganel, que je propose à lady +Helena et à miss Grant de nous accompagner. + +--Parlez-vous sérieusement, Paganel? demanda Glenarvan. + +--Très sérieusement, mon cher lord. C’est un voyage de trois cent +cinquante milles, pas davantage! À douze milles par jour, il +durera un mois à peine, c’est-à-dire le temps nécessaire aux +réparations du _Duncan_. Ah! S’il s’agissait de traverser le +continent australien sous une plus basse latitude, s’il fallait le +couper dans sa plus grande largeur, passer ces immenses déserts où +la chaleur est torride, faire enfin ce que n’ont pas encore tenté +les plus hardis voyageurs, ce serait différent! Mais ce trente-septième +parallèle coupe la province de Victoria, un pays anglais +s’il en fut, avec des routes, des chemins de fer, et peuplé en +grande partie sur ce parcours. C’est un voyage qui se fait en +calèche, si l’on veut, ou en charrette, ce qui est encore +préférable. C’est une promenade de Londres à Édimbourg. Ce n’est +pas autre chose. + +--Mais les animaux féroces? dit Glenarvan, qui voulait exposer +toutes les objections possibles. + +--Il n’y a pas d’animaux féroces en Australie. + +--Mais les sauvages? + +--Il n’y a pas de sauvages sous cette latitude, et en tout cas, +ils n’ont pas la cruauté des nouveaux zélandais. + +--Mais les convicts? + +--Il n’y a pas de convicts dans les provinces méridionales de +l’Australie, mais seulement dans les colonies de l’est. La +province de Victoria les a non seulement repoussés, mais elle a +fait une loi pour exclure de son territoire les condamnés libérés +des autres provinces. Le gouvernement victorien a même, cette +année, menacé la compagnie péninsulaire de lui retirer son +subside, si ses navires continuaient à prendre du charbon dans les +ports de l’Australie occidentale où les convicts sont admis. +Comment! Vous ne savez pas cela, vous, un anglais! + +--D’abord, je ne suis pas un anglais, répondit Glenarvan. + +--Ce qu’a dit M Paganel est parfaitement juste, dit alors Paddy +O’Moore. Non seulement la province de Victoria, mais l’Australie +méridionale, le Queensland, la Tasmanie même, sont d’accord pour +repousser les déportés de leur territoire. Depuis que j’habite +cette ferme, je n’ai pas entendu parler d’un seul convict. + +--Et pour mon compte, je n’en ai jamais rencontré, répondit +Ayrton. + +--Vous le voyez, mes amis, reprit Jacques Paganel, très peu de +sauvages, pas de bêtes féroces, point de convicts, il n’y a pas +beaucoup de contrées de l’Europe dont on pourrait en dire autant! +Eh bien, est-ce convenu? + +--Qu’en pensez-vous, Helena? demanda Glenarvan. + +--Ce que nous pensons tous, mon cher Edward, répondit lady +Helena, se tournant vers ses compagnons: en route! En route!» + + +Chapitre VIII +_Le départ_ + +Glenarvan n’avait pas l’habitude de perdre du temps entre +l’adoption d’une idée et son exécution. La proposition de Paganel +une fois admise, il donna immédiatement ses ordres afin que les +préparatifs du voyage fussent achevés dans le plus bref délai. Le +départ fut fixé au surlendemain 22 décembre. + +Quels résultats devait produire cette traversée de l’Australie? La +présence d’Harry Grant étant devenue un fait indiscutable, les +conséquences de cette expédition pouvaient être grandes. Elle +accroissait la somme des chances favorables. Nul ne se flattait de +trouver le capitaine précisément sur cette ligne du trente-septième +parallèle qui allait être rigoureusement suivie; mais +peut-être coupait-elle ses traces, et en tout cas elle menait +droit au théâtre de son naufrage. Là était le principal point. + +De plus, si Ayrton consentait à se joindre aux voyageurs, à les +guider à travers les forêts de la province Victoria, à les +conduire jusqu’à la côte orientale, il y avait là une nouvelle +chance de succès. Glenarvan le sentait bien; il tenait +particulièrement à s’assurer l’utile concours du compagnon d’Harry +Grant, et il demanda à son hôte s’il ne lui déplairait pas trop +qu’il fît à Ayrton la proposition de l’accompagner. + +Paddy O’Moore y consentit, non sans regretter de perdre cet +excellent serviteur. + +«Eh bien, nous suivrez-vous, Ayrton, dans cette expédition à la +recherche des naufragés du _Britannia_?» + +Ayrton ne répondit pas immédiatement à cette demande; il parut +même hésiter pendant quelques instants; puis, toute réflexion +faite, il dit: + +«Oui, _mylord_, je vous suivrai, et si je ne vous mène pas sur les +traces du capitaine Grant, au moins vous conduirai-je à l’endroit +même où s’est brisé son navire. + +--Merci, Ayrton, répondit Glenarvan. + +--Une seule question, _mylord_. + +--Faites, mon ami. + +--Où retrouverez-vous le _Duncan?_ + +--À Melbourne, si nous ne traversons pas l’Australie d’un rivage +à l’autre. À la côte orientale, si nos recherches se prolongent +jusque-là. + +--Mais alors son capitaine?... + +--Son capitaine attendra mes instructions dans le port de +Melbourne. + +--Bien, _mylord_, dit Ayrton, comptez sur moi. + +--J’y compte, Ayrton», répondit Glenarvan. + +Le contremaître du _Britannia_ fut vivement remercié par les +passagers du _Duncan_. Les enfants de son capitaine lui +prodiguèrent leurs meilleures caresses. Tous étaient heureux de sa +décision, sauf l’irlandais, qui perdait en lui un aide intelligent +et fidèle. Mais Paddy comprit l’importance que Glenarvan devait +attacher à la présence du quartier-maître, et il se résigna. + +Glenarvan le chargea de lui fournir des moyens de transport pour +ce voyage à travers l’Australie, et, cette affaire conclue, les +passagers revinrent à bord, après avoir pris rendez-vous avec +Ayrton. + +Le retour se fit joyeusement. Tout était changé. + +Toute hésitation disparaissait. Les courageux chercheurs ne +devaient plus aller en aveugles sur cette ligne du trente-septième +parallèle. Harry Grant, on ne pouvait en douter, avait trouvé +refuge sur le continent, et chacun se sentait le cœur plein de +cette satisfaction que donne la certitude après le doute. + +Dans deux mois, si les circonstances le favorisaient, le _Duncan_ +débarquerait Harry Grant sur les rivages d’Écosse! + +Quand John Mangles appuya la proposition de tenter avec les +passagers la traversée de l’Australie, il supposait bien que, +cette fois, il accompagnerait l’expédition. Aussi en conféra-t-il +avec Glenarvan. + +Il fit valoir toutes sortes d’arguments en sa faveur, son +dévouement pour lady Helena, pour son honneur lui-même, son +utilité comme organisateur de la caravane, et son inutilité comme +capitaine à bord du _Duncan_, enfin mille excellentes raisons, +excepté la meilleure, dont Glenarvan n’avait pas besoin pour être +convaincu. + +«Une seule question, John, dit Glenarvan. Vous avez une confiance +absolue dans votre second? + +--Absolue, répondit John Mangles. Tom Austin est un bon marin. Il +conduira le _Duncan_ à sa destination, il le réparera habilement +et le ramènera au jour dit. Tom est un homme esclave du devoir et +de la discipline. Jamais il ne prendra sur lui de modifier ou de +retarder l’exécution d’un ordre. Votre honneur peut donc compter +sur lui comme sur moi-même. + +--C’est entendu, John, répondit Glenarvan, vous nous +accompagnerez; car il sera bon, ajouta-t-il en souriant, que vous +soyez là quand nous retrouverons le père de Mary Grant. + +--Oh! Votre honneur!...» murmura John Mangles. + +Ce fut tout ce qu’il put dire. Il pâlit un instant et saisit la +main que lui tendait lord Glenarvan. + +Le lendemain, John Mangles, accompagné du charpentier et de +matelots chargés de vivres, retourna à l’établissement de Paddy +O’Moore. Il devait organiser les moyens de transport de concert +avec l’irlandais. + +Toute la famille l’attendait, prête à travailler sous ses ordres. +Ayrton était là et ne ménagea pas les conseils que lui fournit son +expérience. + +Paddy et lui furent d’accord sur ce point: que les voyageuses +devaient faire la route en charrette à bœufs, et les voyageurs à +cheval. Paddy était en mesure de procurer les bêtes et le +véhicule. + +Le véhicule était un de ces chariots longs de vingt pieds et +recouverts d’une bâche que supportent quatre roues pleines, sans +rayons, sans jantes, sans cerclure de fer, de simples disques de +bois, en un mot. Le train de devant, fort éloigné du train de +derrière, se rattachait par un mécanisme rudimentaire qui ne +permettait pas de tourner court. + +À ce train était fixé un timon de trente-cinq pieds, le long +duquel six bœufs accouplés devaient prendre place. Ces animaux, +ainsi disposés, tiraient de la tête et du cou par la double +combinaison d’un joug attaché sur leur nuque et d’un collier fixé +au joug par une clavette de fer. Il fallait une grande adresse +pour conduire cette machine étroite, longue, oscillante, prompte +aux déviations, et pour guider cet attelage au moyen de +l’aiguillon. Mais Ayrton avait fait son apprentissage à la ferme +irlandaise, et Paddy répondait de son habileté. À lui donc fut +dévolu le rôle de conducteur. + +Le véhicule, dépourvu de ressorts, n’offrait aucun confort; mais +tel il était, tel il le fallait prendre. John Mangles, ne pouvant +rien changer à sa construction grossière, le fit disposer à +l’intérieur de la plus convenable façon. Tout d’abord, on le +divisa en deux compartiments au moyen d’une cloison en planches. +L’arrière fut destiné à recevoir les vivres, les bagages, et la +cuisine portative de Mr Olbinett. L’avant dut appartenir +entièrement aux voyageuses. Sous la main du charpentier, ce +premier compartiment se transforma en une chambre commode, +couverte d’un épais tapis, munie d’une toilette et de deux +couchettes réservées à lady Helena et à Mary Grant. D’épais +rideaux de cuir fermaient, au besoin, ce premier compartiment et +le défendaient contre la fraîcheur des nuits. À la rigueur, les +hommes pourraient y trouver un refuge pendant les grandes pluies; +mais une tente devait habituellement les abriter à l’heure du +campement. + +John Mangles s’ingénia à réunir dans un étroit espace tous les +objets nécessaires à deux femmes, et il y réussit. + +Lady Helena et Mary Grant ne devaient pas trop regretter dans +cette chambre roulante les confortables cabines du _Duncan_. + +Quant aux voyageurs, ce fut plus simple: sept chevaux vigoureux +étaient destinés à lord Glenarvan, Paganel, Robert Grant, Mac +Nabbs, John Mangles, et les deux marins Wilson et Mulrady qui +accompagnaient leur maître dans cette nouvelle expédition. Ayrton +avait sa place naturelle sur le siège du chariot, et Mr Olbinett +que l’équitation ne tentait guère, s’arrangerait très bien de +voyager dans le compartiment aux bagages. + +Chevaux et bœufs paissaient dans les prairies de l’habitation, et +pouvaient être facilement rassemblés au moment du départ. + +Ses dispositions prises et ses ordres donnés au maître +charpentier, John Mangles revint à bord avec la famille +irlandaise, qui voulut rendre visite à lord Glenarvan. Ayrton +avait jugé convenable de se joindre à eux, et, vers quatre heures, +John et ses compagnons franchissaient la coupée du _Duncan_. + +Ils furent reçus à bras ouverts. Glenarvan leur offrit de dîner à +son bord. Il ne voulait pas être en reste de politesse, et ses +hôtes acceptèrent volontiers la revanche de leur hospitalité +australienne dans le carré du yacht. + +Paddy O’Moore fut émerveillé. L’ameublement des cabines, les +tentures, les tapisseries, tout l’accastillage d’érable et de +palissandre excita son admiration. Ayrton, au contraire, ne donna +qu’une approbation modérée à ces superfluités coûteuses. + +Mais, en revanche, le quartier-maître du _Britannia_ examina le +yacht à un point de vue plus marin; il le visita jusqu’à fond de +cale; il descendit à la chambre de l’hélice; il observa la +machine, s’enquit de sa force effective, de sa consommation; il +explora les soutes au charbon, la cambuse, l’approvisionnement de +poudre; il s’intéressa particulièrement au magasin d’armes, au +canon monté sur le gaillard d’avant, à sa portée. + +Glenarvan avait affaire à un homme qui s’y connaissait; il le vit +bien aux demandes spéciales d’Ayrton. Enfin, celui-ci termina sa +tournée par l’inspection de la mâture et du gréement. + +«Vous avez là un beau navire, _mylord_, dit-il. + +--Un bon navire surtout, répondit Glenarvan. + +--Et quel est son tonnage? + +--Il jauge deux cent dix tonneaux. + +--Me tromperai-je beaucoup, ajouta Ayrton, en affirmant que le +_Duncan_ file aisément ses quinze nœuds à toute vapeur? + +--Mettez-en dix-sept, répliqua John Mangles, et vous compterez +juste. + +--Dix-sept! s’écria le quartier-maître, mais alors pas un navire +de guerre, j’entends des meilleurs qui soient, n’est capable de +lui donner la chasse? + +--Pas un! répondit John Mangles. Le _Duncan_ est un véritable +yacht de course, qui ne se laisserait battre sous aucune allure. + +--Même à la voile? demanda Ayrton. + +--Même à la voile. + +--Eh bien, _mylord_, et vous, capitaine, répondit Ayrton, recevez +les compliments d’un marin qui sait ce que vaut un navire. + +--Bien, Ayrton, répondit Glenarvan; restez donc à notre bord, et +il ne tiendra qu’à vous que ce bâtiment devienne le vôtre. + +--J’y songerai, _mylord_», répondit simplement le quartier-maître. + +Mr Olbinett vint en ce moment prévenir son honneur que le dîner +était servi. Glenarvan et ses hôtes se dirigèrent vers la dunette. + +«Un homme intelligent, cet Ayrton, dit Paganel au major. + +--Trop intelligent!» murmura Mac Nabbs, à qui, sans apparence de +raison, il faut bien le dire, la figure et les manières du +quartier-maître ne revenaient pas. + +Pendant le dîner, Ayrton donna d’intéressants détails sur le +continent australien, qu’il connaissait parfaitement. Il s’informa +du nombre de matelots que lord Glenarvan emmenait dans son +expédition. + +Lorsqu’il apprit que deux d’entre eux seulement, Mulrady et +Wilson, devaient l’accompagner, il parut étonné. Il engagea +Glenarvan à former sa troupe des meilleurs marins du _Duncan_. Il +insista même à cet égard, insistance qui, soit dit en passant, dut +effacer tout soupçon de l’esprit du major. + +«Mais, dit Glenarvan, notre voyage à travers l’Australie +méridionale n’offre aucun danger? + +--Aucun, se hâta de répondre Ayrton. + +--Eh bien, laissons à bord le plus de monde possible. Il faut des +hommes pour manœuvrer le _Duncan_ à la voile, et pour le réparer. +Il importe, avant tout, qu’il se trouve exactement au rendez-vous +qui lui sera ultérieurement assigné. Donc, ne diminuons pas son +équipage.» + +Ayrton parut comprendre l’observation de lord Glenarvan et +n’insista plus. + +Le soir venu, écossais et irlandais se séparèrent. + +Ayrton et la famille de Paddy O’Moore retournèrent à leur +habitation. Chevaux et chariot devaient être prêts pour le +lendemain. Le départ fut fixé à huit heures du matin. + +Lady Helena et Mary Grant firent alors leurs derniers préparatifs. +Ils furent courts, et surtout moins minutieux que ceux de Jacques +Paganel. Le savant passa une partie de la nuit à dévisser, +essuyer, visser et revisser les verres de sa longue-vue. Aussi +dormait-il encore quand le lendemain, à l’aube, le major l’éveilla +d’une voix retentissante. + +Déjà les bagages avaient été transportés à la ferme par les soins +de John Mangles. Une embarcation attendait les voyageurs, qui ne +tardèrent pas à y prendre place. Le jeune capitaine donna ses +derniers ordres à Tom Austin. Il lui recommanda par-dessus tout +d’attendre les ordres de lord Glenarvan à Melbourne, et de les +exécuter scrupuleusement quels qu’ils fussent. Le vieux marin +répondit à John Mangles qu’il pouvait compter sur lui. Au nom de +l’équipage, il présenta à son honneur ses vœux pour le succès de +l’expédition. Le canot déborda, et un tonnerre de hurrahs éclata +dans les airs. + +En dix minutes, l’embarcation atteignit le rivage. Un quart +d’heure plus tard, les voyageurs arrivaient à la ferme irlandaise. +Tout était prêt. Lady Helena fut enchantée de son installation. +L’immense chariot avec ses roues primitives et ses ais massifs +lui plut particulièrement. Ces six bœufs attelés par paires +avaient un air patriarcal qui lui seyait fort. + +«Parbleu! dit Paganel, voilà un admirable véhicule, et qui vaut +tous les _mail-coachs_ du monde. Une maison qui se déplace, qui +marche, qui s’arrête où bon vous semble, que peut-on désirer de +mieux? + +--Monsieur Paganel, répondit lady Helena, j’espère avoir le +plaisir de vous recevoir dans mes salons? + +--Comment donc, madame, répliqua le savant, mais ce sera un +honneur pour moi! Avez-vous pris un jour? + +--J’y serai tous les jours pour mes amis, répondit en riant lady +Helena, et vous êtes... + +--Le plus dévoué de tous, madame», répliqua galamment Paganel. + +Cet échange de politesses fut interrompu par l’arrivée de sept +chevaux tout harnachés que conduisait un des fils de Paddy. Lord +Glenarvan régla avec l’irlandais le prix de ces diverses +acquisitions, en y ajoutant force remerciements que le brave colon +estimait au moins à l’égal des guinées. + +On donna le signal du départ. Lady Helena et miss Grant prirent +place dans leur compartiment, Ayrton sur le siège, Olbinett à +l’arrière du chariot; Glenarvan, le major, Paganel, Robert, John +Mangles, les deux matelots, tous armés de carabines et de +revolvers, enfourchèrent leurs chevaux. Un «Dieu vous assiste!» +fut lancé par Paddy O’Moore, et repris en chœur par sa famille. +Ayrton fit entendre un cri particulier, et piqua son long +attelage. Le chariot s’ébranla, ses ais craquèrent, les essieux +grincèrent dans le moyeu des roues, et bientôt disparut au +tournant de la route la ferme hospitalière de l’honnête irlandais. + + +Chapitre IX +_La province de Victoria_ + +On était au 23 décembre 1864. Ce décembre, si triste, si maussade, +si humide dans l’hémisphère boréal, aurait dû s’appeler juin sur +ce continent. + +Astronomiquement, l’été comptait déjà deux jours d’existence, car, +le 21, le soleil venait d’atteindre le capricorne, et sa présence +au-dessus de l’horizon diminuait déjà de quelques minutes. Ainsi +donc, c’était dans la plus chaude saison de l’année et sous les +rayons d’un soleil presque tropical que devait s’accomplir ce +nouveau voyage de lord Glenarvan. + +L’ensemble des possessions anglaises dans cette partie de l’océan +Pacifique est appelé Australasie. Il comprend la Nouvelle +Hollande, la Tasmanie, la Nouvelle Zélande, et quelques îles +circonvoisines. + +Quant au continent australien, il est divisé en vastes colonies de +grandeur et de richesses fort inégales. Quiconque jette les yeux +sur les cartes modernes dressées par MM Petermann ou Preschoell +est d’abord frappé de la rectitude de ces divisions. + +Les anglais ont tiré au cordeau les lignes conventionnelles qui +séparent ces grandes provinces. + +Ils n’ont tenu compte ni des versants orographiques, ni du cours +des rivières, ni des variétés de climats, ni des différences de +races. Ces colonies confinent rectangulairement l’une à l’autre et +s’emboîtent comme les pièces d’une marqueterie. À cette +disposition de lignes droites, d’angles droits, on reconnaît +l’œuvre du géomètre, non l’œuvre du géographe. Seules, les +côtes, avec leurs sinuosités variées, leurs fiords, leurs baies, +leurs caps, leurs estuaires, protestent au nom de la nature par +leur irrégularité charmante. + +Cet aspect d’échiquier excitait toujours, et à bon droit, la verve +de Jacques Paganel. Si l’Australie eût été française, très +certainement les géographes français n’auraient pas poussé jusqu’à +ce point la passion de l’équerre et du tire-ligne. + +Les colonies de la grande île océanienne sont actuellement au +nombre de six: la Nouvelle Galles du sud, capitale Sydney; le +Queensland, capitale Brisbane; la province de Victoria, capitale +Melbourne; l’Australie méridionale, capitale Adélaïde; l’Australie +occidentale, capitale Perth; et enfin l’Australie +septentrionale, encore sans capitale. Les côtes seules sont +peuplées par les colons. C’est à peine si quelque ville importante +s’est hasardée à deux cents milles dans les terres. + +Quant à l’intérieur du continent, c’est-à-dire sur une surface +égale aux deux tiers de l’Europe, il est à peu près inconnu. + +Fort heureusement, le trente-septième parallèle ne traverse pas +ces immenses solitudes, ces inaccessibles contrées, qui ont déjà +coûté de nombreuses victimes à la science. Glenarvan n’aurait pu +les affronter. + +Il n’avait affaire qu’à la partie méridionale de l’Australie, qui +se décomposait ainsi: une étroite portion de la province +d’Adélaïde, la province de Victoria dans toute sa largeur, et +enfin le sommet du triangle renversé que forme la Nouvelle Galles +du sud. + +Or, du cap Bernouilli à la frontière de Victoria, on mesure +soixante-deux milles à peine. C’était deux jours de marche, pas +plus, et Ayrton comptait coucher le lendemain soir à Aspley, la +ville la plus occidentale de la province de Victoria. + +Les débuts d’un voyage sont toujours marqués par l’entrain des +cavaliers et des chevaux. À l’animation des premiers, rien à dire, +mais il parut convenable de modérer l’allure des seconds. Qui veut +aller loin doit ménager sa monture. Il fut donc décidé que chaque +journée ne comporterait pas plus de vingt-cinq à trente milles en +moyenne. + +D’ailleurs, le pas des chevaux devait se régler sur le pas plus +lent des bœufs, véritables engins mécaniques qui perdent en temps +ce qu’ils gagnent en force. Le chariot, avec ses passagers, ses +approvisionnements, c’était le noyau de la caravane, la forteresse +ambulante. Les cavaliers pouvaient battre l’estrade sur ses +flancs, mais ils ne devaient jamais s’en éloigner. + +Ainsi donc, aucun ordre de marche n’étant spécialement adopté, +chacun fut libre de faire à sa guise dans une certaine limite, les +chasseurs de courir la plaine, les gens aimables de converser avec +les habitantes du chariot, les philosophes de philosopher +ensemble. Paganel, qui possédait toutes ces qualités diverses, +devait être partout à la fois. + +La traversée de la province d’Adélaïde n’offrit rien +d’intéressant. Une suite de coteaux peu élevés, mais riches en +poussière, une longue étendue de terrains vagues dont l’ensemble +constitue ce qu’on appelle le «bush» dans le pays, quelques +prairies, couvertes par touffes d’un arbuste salé aux feuilles +anguleuses dont la gent ovine se montre fort friande, se +succédèrent pendant plusieurs milles. Çà et là se voyaient +quelques «pig’s-faces», moutons à tête de porc d’une espèce +particulière à la Nouvelle Hollande, qui paissaient entre les +poteaux de la ligne télégraphique récemment établie d’Adélaïde à +la côte. + +Jusqu’alors ces plaines rappelaient singulièrement les monotones +étendues de la Pampasie argentine. + +Même sol herbeux et uni. Même horizon nettement tranché sur le +ciel. Mac Nabbs soutenait que l’on n’avait pas changé de pays; +mais Paganel affirma que la contrée se modifierait bientôt. Sur sa +garantie, on s’attendit à de merveilleuses choses. + +Vers trois heures, le chariot traversa un large espace dépourvu +d’arbres, connu sous le nom de «mosquitos plains.» Le savant eut +la satisfaction géographique de constater qu’il méritait son nom. +Les voyageurs et leurs montures souffrirent beaucoup des morsures +réitérées de ces importuns diptères; les éviter était impossible; +les calmer fut plus facile, grâce aux flacons d’ammoniaque de la +pharmacie portative. + +Paganel ne put s’empêcher de donner à tous les diables ces +moustiques acharnés qui lardèrent sa longue personne de leurs +agaçantes piqûres. + +Vers le soir, quelques haies vives d’acacias égayèrent la plaine; +çà et là, des bouquets de gommiers blancs; plus loin, une ornière +fraîchement creusée; puis, des arbres d’origine européenne, +oliviers, citronniers et chênes verts, enfin des palissades bien +entretenues. À huit heures, les bœufs, pressant leur marche sous +l’aiguillon d’Ayrton, arrivèrent à la station de Red-Gum. + +Ce mot «station» s’applique aux établissements de l’intérieur où +se fait l’élève du bétail, cette principale richesse de +l’Australie. Les éleveurs, ce sont les «squatters», c’est-à-dire +les gens qui s’assoient sur le sol. En effet, c’est la première +position que prend tout colon fatigué de ses pérégrinations à +travers ces contrées immenses. + +Red-Gum-Station était un établissement de peu d’importance. Mais +Glenarvan y trouva la plus franche hospitalité. La table est +invariablement servie pour le voyageur sous le toit de ces +habitations solitaires, et dans un colon australien on rencontre +toujours un hôte obligeant. + +Le lendemain, Ayrton attela ses bœufs dès le point du jour. Il +voulait arriver le soir même sur le territoire de Victoria. Le sol +se montra peu à peu plus accidenté. Une succession de petites +collines ondulait à perte de vue, toutes saupoudrées de sable +écarlate. On eût dit un immense drapeau rouge jeté sur la plaine, +dont les plis se gonflaient au souffle du vent. Quelques +«malleys», sortes de sapins tachetés de blanc, au tronc droit et +lisse, étendaient leurs branches et leur feuillage d’un vert foncé +sur de grasses prairies où pullulaient des bandes joyeuses de +gerboises. Plus tard, ce furent de vastes champs de broussailles +et de jeunes gommiers; puis les groupes s’écartèrent, les arbustes +isolés se firent arbres, et présentèrent le premier spécimen des +forêts de l’Australie. + +Cependant, aux approches de la frontière victorienne, l’aspect du +pays se modifiait sensiblement. Les voyageurs sentaient qu’ils +foulaient du pied une terre nouvelle. Leur imperturbable +direction, c’était toujours la ligne droite sans qu’aucun +obstacle, lac ou montagne, les obligeât à la changer en ligne +courbe ou brisée. Ils mettaient invariablement en pratique le +premier théorème de la géométrie, et suivaient, sans se détourner, +le plus court chemin d’un point à un autre. De fatigue et de +difficultés, ils ne s’en doutaient pas. + +Leur marche se conformait à la lente allure des bœufs, et si ces +tranquilles animaux n’allaient pas vite, du moins allaient-ils +sans jamais s’arrêter. + +Ce fut ainsi qu’après une traite de soixante milles fournie en +deux jours, la caravane atteignit, le 23 + +Au soir, la paroisse d’Aspley, première ville de la province de +Victoria, située sur le cent quarante et unième degré de +longitude, dans le district de Wimerra. + +Le chariot fut remisé, par les soins d’Ayrton, à Crown’s Inn, +une auberge qui, faute de mieux, s’appelait l’_hôtel de la +couronne_. Le souper, uniquement composé de mouton accommodé sous +toutes les formes, fumait sur la table. + +On mangea beaucoup, mais l’on causa plus encore. + +Chacun, désireux de s’instruire sur les singularités du continent +australien, interrogea avidement le géographe. Paganel ne se fit +pas prier, et décrivit cette province victorienne, qui fut nommée +l’Australie-Heureuse. + +«Fausse qualification! dit-il. On eût mieux fait de l’appeler +l’Australie riche, car il en est des pays comme des individus: la +richesse ne fait pas le bonheur. L’Australie, grâce à ses mines +d’or, a été livrée à la bande dévastatrice et féroce des +aventuriers. Vous verrez cela quand nous traverserons les terrains +aurifères. + +--La colonie de Victoria n’a-t-elle pas une origine assez +récente? demanda lady Glenarvan. + +--Oui, madame, elle ne compte encore que trente ans d’existence. +Ce fut le 6 juin 1835, un mardi... + +--À sept heures un quart du soir, ajouta le major, qui aimait à +chicaner Paganel sur la précision de ses dates. + +--Non, à sept heures dix minutes, reprit sérieusement le +géographe, que Batman et Falckner fondèrent un établissement à +Port-Philippe, sur cette baie où s’étend aujourd’hui la grande +ville de Melbourne. Pendant quinze ans, la colonie fit partie de +la Nouvelle Galles du sud, et releva de Sydney, sa capitale. Mais, +en 1851, elle fut déclarée indépendante et prit le nom de +Victoria. + +--Et depuis elle a prospéré? demanda Glenarvan. + +--Jugez-en, mon noble ami, répondit Paganel. Voici les chiffres +fournis par la dernière statistique, et, quoi qu’en pense Mac +Nabbs, je ne sais rien de plus éloquent que les chiffres. + +--Allez, dit le major. + +--Je vais. En 1836, la colonie de Port-Philippe avait deux cent +quarante-quatre habitants. Aujourd’hui, la province de Victoria en +compte cinq cent cinquante mille. Sept millions de pieds de vigne +lui rendent annuellement cent vingt et un mille gallons de vin. +Cent trois mille chevaux galopent à travers ses plaines, et six +cent soixante-quinze mille deux cent soixante-douze bêtes à cornes +se nourrissent sur ses immenses pâturages. + +--Bravo! Monsieur Paganel! s’écria lady Helena, en riant de bon +cœur. Il faut convenir que vous êtes ferré sur ces questions +géographiques, et mon cousin Mac Nabbs aura beau faire, il ne vous +prendra pas en défaut. + +--Mais c’est mon métier, madame, de savoir ces choses-là et de +vous les apprendre au besoin. Aussi, vous pouvez me croire, quand +je vous dis que cet étrange pays nous réserve des merveilles. + +--Jusqu’ici, cependant... répondit Mac Nabbs, qui prenait plaisir +à pousser le géographe pour surexciter sa verve. + +--Mais attendez donc, impatient major! s’écria Paganel. Vous avez +à peine un pied sur la frontière, et vous vous dépitez déjà! Eh +bien! Je vous dis, moi, je vous répète, je vous soutiens que cette +contrée est la plus curieuse qui soit sur terre. Sa formation, sa +nature, ses produits, son climat, et jusqu’à sa disparition +future, ont étonné, étonnent et étonneront tous les savants du +monde. Imaginez-vous, mes amis, un continent dont les bords, et +non le centre, se sont élevés primitivement au-dessus des flots +comme un anneau gigantesque; qui renferme peut-être à sa partie +centrale une mer intérieure à demi évaporée; dont les fleuves se +dessèchent de jour en jour; où l’humidité n’existe pas, ni dans +l’air, ni dans le sol; où les arbres perdent annuellement leur +écorce au lieu de perdre leurs feuilles; où les feuilles se +présentent de profil au soleil, non de face, et ne donnent pas +d’ombre; où le bois est souvent incombustible; où les pierres de +taille fondent sous la pluie; où les forêts sont basses et les +herbes gigantesques; où les animaux sont étranges; où les +quadrupèdes ont des becs, comme l’échidné et l’ornithorynque, et +ont obligé les naturalistes à créer spécialement pour eux le genre +nouveau des monothrèmes; où le _kanguroo_ bondit sur ses pattes +inégales; où les moutons ont des têtes de porc; où les renards +voltigent d’arbre en arbre; où les cygnes sont noirs; où les rats +font des nids; où le «bower bird» ouvre ses salons aux visites de +ses amis ailés; où les oiseaux étonnent l’imagination par la +diversité de leurs chants et de leurs aptitudes; où l’un sert +d’horloge et l’autre fait claquer un fouet de postillon, l’un +imite le rémouleur, l’autre bat les secondes, comme un balancier +de pendule, où l’un rit le matin quand le soleil se lève, et +l’autre pleure le soir quand il se couche! Oh! Contrée bizarre, +illogique, s’il en fut jamais, terre paradoxale et formée contre +nature! C’est à bon droit que le savant botaniste Grimard a pu +dire de toi: «voilà donc cette Australie, sorte de parodie des +lois universelles, ou de défi plutôt, jeté à la face du reste du +monde!» + +La tirade de Paganel, lancée à toute vitesse, semblait ne pouvoir +s’arrêter. L’éloquent secrétaire de la société géographique ne se +possédait plus. Il allait, il allait, gesticulant à tout rompre et +brandissant sa fourchette au grand danger de ses voisins de table. +Mais enfin sa voix fut couverte par un tonnerre de bravos, et il +parvint à se taire. Certainement, après cette énumération des +singularités australiennes, on ne songeait pas à lui en demander +davantage. Et cependant le major, de sa voix calme ne put +s’empêcher de dire: + +«Et c’est tout, Paganel? + +--Eh bien! Non, ce n’est pas tout! riposta le savant avec une +nouvelle véhémence. + +--Quoi? demanda lady Helena très intriguée, il y a encore quelque +chose de plus étonnant en Australie? + +--Oui, madame, son climat! Il l’emporte encore sur ses +productions par son étrangeté. + +--Par exemple! s’écria-t-on. + +--Je ne parle pas des qualités hygiéniques du continent +australien si riche en oxygène et si pauvre en azote; il n’a pas +de vents humides, puisque les alizés soufflent parallèlement à ses +côtes, et la plupart des maladies y sont inconnues, depuis le +typhus jusqu’à la rougeole et aux affections chroniques. + +--Cependant ce n’est pas un mince avantage, dit Glenarvan. + +--Sans doute, mais je n’en parle pas, répondit Paganel. Ici, le +climat a une qualité... invraisemblable. + +--Laquelle? demanda John Mangles. + +--Il est moralisateur! + +--Moralisateur? + +--Oui, répondit le savant avec conviction. Oui, moralisateur! Ici +les métaux ne s’oxydent pas à l’air, les hommes non plus. Ici +l’atmosphère pure et sèche blanchit tout rapidement, le linge et +les âmes! Et on avait bien remarqué en Angleterre les vertus de ce +climat, quand on résolut d’envoyer dans ce pays les gens à +moraliser. + +--Quoi! Cette influence se fait réellement sentir? demanda lady +Glenarvan. + +--Oui, madame, sur les animaux et les hommes. + +--Vous ne plaisantez pas, Monsieur Paganel? + +--Je ne plaisante pas. Les chevaux et les bestiaux y sont d’une +docilité remarquable. Vous le verrez. + +--Ce n’est pas possible! + +--Mais cela est! Et les malfaiteurs, transportés dans cet air +vivifiant et salubre, s’y régénèrent en quelques années. Cet effet +est connu des philanthropes. + +En Australie, toutes les natures s’améliorent. + +--Mais alors, vous, Monsieur Paganel, vous qui êtes déjà si bon, +dit lady Helena, qu’allez-vous devenir sur cette terre +privilégiée? + +--Excellent, madame, répondit Paganel, tout simplement +excellent!» + + +Chapitre X +_Wimerra river_ + +Le lendemain, 24 décembre, le départ eut lieu dès l’aube. La +chaleur était déjà forte, mais supportable, la route presque unie +et propice au pas des chevaux. + +La petite troupe s’engagea sous un taillis assez clairsemé. Le +soir, après une bonne journée de marche, elle campa sur les bords +du lac Blanc, aux eaux saumâtres et impotables. + +Là, Jacques Paganel fut forcé de convenir que ce lac n’était pas +plus blanc que la mer Noire n’est noire, que la mer Rouge n’est +rouge, que le fleuve Jaune n’est jaune, et que les montagnes +Bleues ne sont bleues. Cependant, il discuta fort, par amour-propre +de géographe; mais ses arguments ne prévalurent pas. + +Mr Olbinett prépara le repas du soir avec sa ponctualité +habituelle; puis les voyageurs, les uns dans le chariot, les +autres sous la tente, ne tardèrent pas à s’endormir, malgré les +hurlements lamentables des «dingos», qui sont les chacals de +l’Australie. + +Une plaine admirable, toute diaprée de chrysanthèmes, s’étendait +au delà du lac Blanc. Le lendemain, Glenarvan et ses compagnons, +au réveil, auraient volontiers applaudi le magnifique décor offert +à leurs regards. Ils partirent. Quelques gibbosités lointaines +trahissaient seules le relief du sol. Jusqu’à l’horizon, tout +était prairie et fleurs dans leur printanière érubescence. Les +reflets bleus du lin à feuilles menues se mariaient au rouge +écarlate d’un acanthus particulier à cette contrée. De nombreuses +variétés d’émérophilis égayaient cette verdure, et les terrains +imprégnés de sel disparaissaient sous les ansérines, les arroches, +les bettes, celles-ci glauques, celles-là rougeâtres, de +l’envahissante famille des salsolacées. Plantes utiles à +l’industrie, car elles donnent une soude excellente par +l’incinération et le lavage de leurs cendres. + +Paganel, qui devenait botaniste au milieu des fleurs, appelait de +leurs noms ces productions variées, et, avec sa manie de tout +chiffrer, il ne manqua pas de dire que l’on comptait jusqu’ici +quatre mille deux cents espèces de plantes réparties en cent vingt +familles dans la flore australienne. + +Plus tard, après une dizaine de milles rapidement franchis, le +chariot circula entre de hauts bouquets d’acacias, de mimosas et +de gommiers blancs, dont l’inflorescence est si variable. Le règne +végétal, dans cette contrée des «spring plains», ne se montrait +pas ingrat envers l’astre du jour, et il rendait en parfums et en +couleurs ce que le soleil lui donnait en rayons. + +Quant au règne animal, il était plus avare de ses produits. +Quelques casoars bondissaient dans la plaine, sans qu’il fût +possible de les approcher. Cependant le major fut assez adroit +pour frapper d’une balle au flanc un animal fort rare, et qui tend +à disparaître. C’était un «jabiru», la grue géante des colons +anglais. Ce volatile avait cinq pieds de haut, et son bec noir, +large, conique, à bout très pointu, mesurait dix-huit pouces de +longueur. Les reflets violets et pourpres de sa tête contrastaient +vivement avec le vert lustré de son cou, l’éclatante blancheur de +sa gorge et le rouge vif de ses longues jambes. + +La nature semblait avoir épuisé en sa faveur toute la palette des +couleurs primitives. + +On admira beaucoup cet oiseau, et le major aurait eu les honneurs +de la journée, si le jeune Robert n’eût rencontré, quelques milles +plus loin, et bravement assommé une bête informe, moitié hérisson, +moitié fourmilier, un être à demi ébauché comme les animaux des +premiers âges de la création. Une langue extensible, longue et +gluante, pendait hors de sa gueule entée, et pêchait les fourmis, +qui forment sa principale nourriture. + +«C’est un échidné! dit Paganel, donnant à ce monothrème son +véritable nom. Avez-vous jamais vu un pareil animal? + +--Il est horrible, répondit Glenarvan. + +--Horrible, mais curieux, reprit Paganel; de plus, particulier à +l’Australie, et on le chercherait en vain dans toute autre partie +du monde.» + +Naturellement, Paganel voulut emporter le hideux échidné et le +mettre dans le compartiment des bagages. Mais Mr Olbinett réclama +avec une telle indignation, que le savant renonça à conserver cet +échantillon des monothrèmes. + +Ce jour-là, les voyageurs dépassèrent de trente minutes le cent +quarante et unième degré de longitude. Jusqu’ici, peu de colons, +peu de squatters s’étaient offerts à leur vue. Le pays semblait +désert. D’aborigènes, il n’y en avait pas l’ombre, car les tribus +sauvages errent plus au nord à travers les immenses solitudes +arrosées par les affluents du Darling et du Murray. + +Mais un curieux spectacle intéressa la troupe de Glenarvan. Il lui +fut donné de voir un de ces immenses troupeaux que de hardis +spéculateurs amènent des montagnes de l’est jusqu’aux provinces de +Victoria et de l’Australie méridionale. + +Vers quatre heures du soir, John Mangles signala à trois milles en +avant une énorme colonne de poussière qui se déroulait à +l’horizon. D’où venait ce phénomène? on fut fort embarrassé de le +dire. + +Paganel penchait pour un météore quelconque, auquel sa vive +imagination cherchait déjà une cause naturelle. Mais Ayrton +l’arrêta dans le champ des conjectures où il s’aventurait, en +affirmant que ce soulèvement de poussière provenait d’un troupeau +en marche. + +Le quartier-maître ne se trompait pas. L’épaisse nuée s’approcha. +Il s’en échappait tout un concert de bêlements, de hennissements +et de beuglements. + +La voix humaine sous forme de cris, de sifflets, de vociférations, +se mêlait aussi à cette symphonie pastorale. + +Un homme sortit du nuage bruyant. C’était le conducteur en chef de +cette armée à quatre pattes. + +Glenarvan s’avança au-devant de lui, et les relations s’établirent +sans plus de façons. Le conducteur, ou, pour lui donner son +véritable titre, le «stockeeper», était propriétaire d’une partie +du troupeau. Il se nommait Sam Machell, et venait, en effet, des +provinces de l’est, se dirigeant vers la baie Portland. + +Son troupeau comprenait douze mille soixante-quinze têtes, soit +mille bœufs, onze mille moutons et soixante-quinze chevaux. Tous +ces animaux, achetés maigres dans les plaines des montagnes +Bleues, allaient s’engraisser au milieu des pâturages salutaires +de l’Australie méridionale, où ils sont revendus avec grand +bénéfice. Ainsi, Sam Machell, gagnant deux livres par bœuf et une +demi-livre par mouton, devait réaliser un bénéfice de cinquante +mille francs. C’était une grosse affaire. Mais quelle patience, +quelle énergie pour conduire à destination cette troupe rétive, et +quelles fatigues à braver! + +Le gain est péniblement acquis que ce dur métier rapporte! + +Sam Machell raconta en peu de mots son histoire, tandis que le +troupeau continuait sa marche entre les bouquets de mimosas. Lady +Helena, Mary Grant, les cavaliers avaient mis pied à terre, et, +assis à l’ombre d’un vaste gommier, ils écoutaient le récit du +_stockeeper_. + +Sam Machell était parti depuis sept mois. Il faisait environ dix +milles par jour, et son interminable voyage devait durer trois +mois encore. Il avait avec lui, pour l’aider dans cette laborieuse +tâche, vingt chiens et trente hommes, dont cinq noirs fort habiles +à retrouver les traces des bêtes égarées. + +Six chariots suivaient l’armée. Les conducteurs, armés de +_stockwhipps_, fouets dont le manche a dix-huit pouces et la +lanière neuf pieds de longueur, circulaient entre les rangs, +rétablissant çà et là l’ordre souvent troublé, tandis que la +cavalerie légère des chiens voltigeait sur les ailes. + +Les voyageurs admirèrent la discipline établie dans le troupeau. +Les diverses races marchaient séparément, car bœufs et moutons +sauvages s’entendent assez mal; les premiers ne consentent jamais +à paître où les seconds ont passé. De là, nécessité de placer les +bœufs en tête, et ceux-ci, divisés en deux bataillons, allaient +en avant. + +Suivaient cinq régiments de moutons commandés par vingt +conducteurs, et le peloton des chevaux marchait à l’arrière-garde. + +Sam Machell fit remarquer à ses auditeurs que les guides de +l’armée n’étaient ni des chiens ni des hommes, mais bien des +bœufs, des «leaders» intelligents, dont leurs congénères +reconnaissaient la supériorité. Ils s’avançaient au premier +rang, avec une gravité parfaite, prenant la bonne route par +instinct, et très convaincus de leur droit à être traités avec +égards. Aussi les ménageait-on, car le troupeau leur obéissait +sans conteste. Leur convenait-il de s’arrêter, il fallait céder à +ce bon plaisir, et vainement essayait-on de se remettre en marche +après une halte, s’ils ne donnaient eux-mêmes le signal du départ. + +Quelques détails ajoutés par le _stockeeper_ complétèrent +l’histoire de cette expédition, digne d’être écrite, sinon +commandée, par Xénophon lui-même. Tant que l’armée marchait en +plaine, c’était bien. Peu d’embarras, peu de fatigues. Les bêtes +paissaient sur la route, se désaltéraient aux nombreux creeks des +pâturages, dormaient la nuit, voyageaient le jour, et se +rassemblaient docilement à la voix des chiens. Mais dans les +grandes forêts du continent, à travers les taillis d’eucalyptus et +de mimosas, les difficultés croissaient. Pelotons, bataillons et +régiments se mélangeaient ou s’écartaient, et il fallait un temps +considérable pour les réunir. Que par malheur un leader vînt à +s’égarer, on devait le retrouver à tout prix sous peine d’une +débandade générale, et les noirs employaient souvent plusieurs +jours à ces difficiles recherches. Que les grandes pluies vinssent +à tomber, les bêtes paresseuses refusaient d’avancer, et par les +violents orages une panique désordonnée s’emparait de ces animaux +fous de terreur. + +Cependant, à force d’énergie et d’activité, le _stockeeper_ +triomphait de ces difficultés sans cesse renaissantes. Il +marchait; les milles s’ajoutaient aux milles; les plaines, les +bois, les montagnes restaient en arrière. Mais où il fallait +joindre à tant de qualités cette qualité supérieure, qui s’appelle +la patience, --une patience à toute épreuve, une patience que non +seulement des heures, non seulement des jours, mais des semaines +ne doivent pas abattre, --c’était au passage des rivières. Là, le +_stockeeper_ se voyait retenu devant un cours d’eau, sur ses bords +non pas infranchissables, mais infranchis. L’obstacle venait +uniquement de l’entêtement du troupeau qui se refusait à passer. +Les bœufs, après avoir humé l’eau, revenaient sur leurs pas. Les +moutons fuyaient dans toutes les directions plutôt que d’affronter +l’élément liquide. On attendait la nuit pour entraîner la troupe à +la rivière, cela ne réussissait pas. On y jetait les béliers de +force, les brebis ne se décidaient pas à les suivre. On essayait +de prendre le troupeau par la soif en le privant d’eau pendant +plusieurs jours, le troupeau se passait de boire et ne +s’aventurait pas davantage. On transportait les agneaux sur +l’autre rive, dans l’espoir que les mères viendraient à leurs +cris; les agneaux bêlaient, et les mères ne bougeaient pas de la +rive opposée. Cela durait quelquefois tout un mois, et le +_stockeeper_ ne savait plus que faire de son armée bêlante, +hennissante et beuglante. Puis, un beau jour, sans raison, par +caprice, on ne sait pourquoi ni comment, un détachement +franchissait la rivière, et alors c’était une autre difficulté +d’empêcher le troupeau de s’y jeter en désordre. La confusion se +mettait dans les rangs, et beaucoup d’animaux se noyaient dans les +rapides. + +Tels furent les détails donnés par Sam Machell. + +Pendant son récit, une grande partie du troupeau avait défilé en +bon ordre. Il était temps qu’il allât rejoindre la tête de son +armée et choisir les meilleurs pâturages. Il prit donc congé de +lord Glenarvan, enfourcha un excellent cheval indigène qu’un de +ses hommes tenait en laisse, et reçut les adieux de tous avec de +cordiales poignées de main. + +Quelques instants plus tard, il avait disparu dans le tourbillon +de poussière. + +Le chariot reprit en sens inverse sa marche un moment +interrompue, et ne s’arrêta que le soir au pied du mont Talbot. + +Paganel fit alors observer judicieusement qu’on était au 25 +décembre, le jour de Noël, le Christmas tant fêté des familles +anglaises. Mais le _stewart_ ne l’avait pas oublié, et un souper +succulent, servi sous la tente, lui valut les compliments sincères +des convives. Il faut le dire, Mr Olbinett s’était véritablement +surpassé. Sa réserve avait fourni un contingent de mets européens +qui se rencontrent rarement dans les déserts de l’Australie. Un +jambon de renne, des tranches de bœuf salé, du saumon fumé, un +gâteau d’orge et d’avoine, du thé à discrétion, du _whisky_ en +abondance, quelques bouteilles de porto, composèrent ce repas +étonnant. On se serait cru dans la grande salle à manger de +Malcolm-Castle, au milieu des Highlands, en pleine Écosse. + +Certes, rien ne manquait à ce festin, depuis la soupe au gingembre +jusqu’au _minced-pies_ du dessert. + +Cependant, Paganel crut devoir y joindre les fruits d’un oranger +sauvage qui croissait au pied des collines. C’était le «moccaly» +des indigènes; ses oranges faisaient un fruit assez insipide, mais +ses pépins écrasés emportaient la bouche comme du piment de +Cayenne. Le géographe s’obstina à les manger si consciencieusement +par amour de la science, qu’il se mit le palais en feu, et ne put +répondre aux questions dont le major l’accabla sur les +particularités des déserts australiens. + +La journée du lendemain, 26 décembre, n’offrit aucun incident +utile à relater. On rencontra les sources du Norton-Creek, et plus +tard la Mackensie-river à demi desséchée. Le temps se tenait au +beau avec une chaleur très supportable; le vent soufflait du sud, +et rafraîchissait l’atmosphère comme eût fait le vent du nord dans +l’hémisphère boréal: ce que fit remarquer Paganel à son ami Robert +Grant. + +«Circonstance heureuse, ajouta-t-il, car la chaleur est plus forte +en moyenne dans l’hémisphère austral que dans l’hémisphère boréal. + +--Et pourquoi? demanda le jeune garçon. + +--Pourquoi, Robert? répondit Paganel. N’as-tu donc jamais entendu +dire que la terre était plus rapprochée du soleil pendant l’hiver? + +--Si, Monsieur Paganel. + +--Et que le froid de l’hiver n’est dû qu’à l’obliquité des rayons +solaires? + +--Parfaitement. + +--Eh bien, mon garçon, c’est pour cette raison même qu’il fait +plus chaud dans l’hémisphère austral. + +--Je ne comprends pas, répondit Robert, qui ouvrait de grands +yeux. + +--Réfléchis donc, reprit Paganel, quand nous sommes en hiver, là-bas, +en Europe, quelle est la saison qui règne ici, en Australie, +aux antipodes? + +--L’été, dit Robert. + +--Eh bien, puisque précisément à cette époque la terre se trouve +plus rapprochée du soleil... Comprends-tu? + +--Je comprends... + +--Que l’été des régions australes est plus chaud par suite de +cette proximité que l’été des régions boréales. + +--En effet, Monsieur Paganel. + +--Donc, quand on dit que le soleil est plus près de la terre «en +hiver», ce n’est vrai que pour nous autres, qui habitons la partie +boréale du globe. + +--Voilà une chose à laquelle je n’avais pas songé, répondit +Robert. + +--Et maintenant, va, mon garçon, et ne l’oublie plus.» + +Robert reçut de bonne grâce sa petite leçon de cosmographie, et +finit par apprendre que la température moyenne de la province de +Victoria atteignait soixante-quatorze degrés fahrenheit (plus 23°33 centigrades). + +Le soir, la troupe campa à cinq milles au delà du lac Lonsdale, +entre le mont Drummond qui se dressait au nord, et le mont Dryden +dont le médiocre sommet écornait l’horizon du sud. + +Le lendemain, à onze heures, le chariot atteignit les bords de +la Wimerra, sur le cent quarante-troisième méridien. + +La rivière, large d’un demi-mille, s’en allait par nappes limpides +entre deux hautes rangées de gommiers et d’acacias. Quelques +magnifiques myrtacées, le «metrosideros speciosa» entre autres, +élevaient à une quinzaine de pieds leurs branches longues et +pleurantes, agrémentées de fleurs rouges. Mille oiseaux, des +loriots, des pinsons, des pigeons aux ailes d’or, sans parler +des perroquets babillards, voletaient dans les vertes ramilles. +Au-dessous, à la surface des eaux, s’ébattait un couple de cygnes +noirs, timides et inabordables. Ce «rara avis» des rivières +australiennes se perdit bientôt dans les méandres de la Wimerra, +qui arrosait capricieusement cette campagne attrayante. + +Cependant, le chariot s’était arrêté sur un tapis de gazon dont +les franges pendaient sur les eaux rapides. Là, ni radeau, ni +pont. Il fallait passer pourtant. Ayrton s’occupa de chercher un +gué praticable. La rivière, un quart de mille en amont, lui parut +moins profonde, et ce fut en cet endroit qu’il résolut d’atteindre +l’autre rive. Divers sondages n’accusèrent que trois pieds d’eau. +Le chariot pouvait donc s’engager sur ce haut-fond sans courir +de grands risques. + +«Il n’existe aucun autre moyen de franchir cette rivière? demanda +Glenarvan au quartier-maître. + +--Non, _mylord_, répondit Ayrton, mais ce passage ne me semble +pas dangereux. Nous nous en tirerons. + +--Lady Glenarvan et miss Grant doivent-elles quitter le +chariot! + +--Aucunement. Mes bœufs ont le pied sûr, et je me charge de les +maintenir dans la bonne voie. + +--Allez, Ayrton, répondit Glenarvan, je me fie à vous.» + +Les cavaliers entourèrent le lourd véhicule, et l’on entra +résolument dans la rivière. Les chariots, ordinairement, quand +ils tentent ces passages à gué, sont entourés d’un chapelet de +tonnes vides qui les soutient à la surface des eaux. Mais ici +cette ceinture natatoire manquait; il fallait donc se confier à la +sagacité des bœufs tenus en main par le prudent Ayrton. Celui-ci, +de son siège, dirigeait l’attelage; le major et les deux matelots +fendaient le rapide courant à quelques toises en tête. + +Glenarvan et John Mangles, de chaque côté du chariot, se +tenaient prêts à secourir les voyageuses, Paganel et Robert +fermaient la ligne. + +Tout alla bien jusqu’au milieu de la Wimerra. Mais alors, le creux +s’accusa davantage, et l’eau monta au-dessus des jantes. Les +bœufs, rejetés hors du gué, pouvaient perdre pied et entraîner +avec eux l’oscillante machine. Ayrton se dévoua courageusement; il +se mit à l’eau, et, s’accrochant aux cornes des bœufs, il parvint +à les remettre en droit chemin. + +En ce moment, un heurt impossible à prévoir eut lieu; un +craquement se fit; le chariot s’inclina sous un angle +inquiétant; l’eau gagna les pieds des voyageuses; tout l’appareil +commença à dériver, en dépit de Glenarvan et de John Mangles, +cramponnés aux ridelles. Ce fut un moment plein d’anxiété. + +Fort heureusement, un vigoureux coup de collier rapprocha le +véhicule de la rive opposée. La rivière offrit aux pieds des +bœufs et des chevaux une pente remontante, et bientôt hommes et +bêtes se trouvèrent en sûreté sur l’autre bord, non moins +satisfaits que trempés. + +Seulement l’avant-train du chariot avait été brisé par le choc, +et le cheval de Glenarvan se trouvait déferré des pieds de devant. + +Cet accident demandait une réparation prompte. On se regardait +donc d’un air assez embarrassé, quand Ayrton proposa d’aller à la +station de Black-Point, située à vingt milles au nord, et d’en +ramener un maréchal ferrant. + +«Allez, allez, mon brave Ayrton, lui dit Glenarvan. Que vous faut-il +de temps pour faire ce trajet et revenir au campement? + +--Quinze heures peut-être, répondit Ayrton, mais pas plus. + +--Partez donc, et, en attendant votre retour, nous camperons au +bord de la Wimerra.» + +Quelques minutes après, le quartier-maître, monté sur le cheval de +Wilson, disparaissait derrière un épais rideau de mimosas. + + +Chapitre XI +_Burke et Stuart_ + +Le reste de la journée fut employé en conversations et en +promenades. Les voyageurs, causant et admirant, parcoururent les +rives de la Wimerra. Les grues cendrées et les ibis, poussant des +cris rauques, s’enfuyaient à leur approche. L’oiseau-satin se +dérobait sur les hautes branches du figuier sauvage, les +loriots, les traquets, les épimaques voltigeaient entre les +tiges superbes des liliacées, les martins-pêcheurs abandonnaient +leur pêche habituelle, tandis que toute la famille plus civilisée +des perroquets, le «blue-mountain» paré des sept couleurs du +prisme, le petit «roschill» à la tête écarlate, à la gorge jaune, +et le «lori» au plumage rouge et bleu, continuaient leur +assourdissant bavardage au sommet des gommiers en fleur. + +Ainsi, tantôt couchés sur l’herbe au bord des eaux murmurantes, +tantôt errant à l’aventure entre les touffes de mimosas, les +promeneurs admirèrent cette belle nature jusqu’au coucher du jour. +La nuit, précédée d’un rapide crépuscule, les surprit à un demi-mille +du campement. Ils revinrent en se guidant non sur l’étoile +polaire, invisible de l’hémisphère austral, mais sur la croix du +sud, qui brillait à mi-chemin de l’horizon au zénith. + +Mr Olbinett avait dressé le souper sous la tente. On se mit à +table. Le succès du repas fut un certain salmis de perroquets +adroitement tués par Wilson et habilement préparés par le +_stewart_. + +Le souper terminé, ce fut à qui trouverait un prétexte pour ne +point donner au repos les premières heures de cette nuit si belle. +Lady Helena mit tout son monde d’accord, en demandant à Paganel de +raconter l’histoire des grands voyageurs australiens, une histoire +promise depuis longtemps déjà. + +Paganel ne demandait pas mieux. Ses auditeurs s’étendirent au pied +d’un _banksia_ magnifique; la fumée des cigares s’éleva bientôt +jusqu’au feuillage perdu dans l’ombre, et le géographe, se fiant à +son inépuisable mémoire, prit aussitôt la parole. + +«Vous vous rappelez, mes amis, et le major n’a point oublié sans +doute, l’énumération de voyageurs que je vous fis à bord du +_Duncan_. De tous ceux qui cherchèrent à pénétrer à l’intérieur du +continent, quatre seulement sont parvenus à le traverser du sud au +nord ou du nord au sud. Ce sont: Burke, en 1860 et 1861; Mac +Kinlay, en 1861 et 1862; Landsborough, en 1862, et Stuart, aussi +en 1862. De Mac Kinlay, et de Landsborough, je vous dirai peu de +chose. Le premier alla d’Adélaïde au golfe Carpentarie; le second, +du golfe Carpentarie à Melbourne, tous deux envoyés par des +comités australiens à la recherche de Burke, qui ne reparaissait +plus et ne devait jamais reparaître. + +«Burke et Stuart, tels sont les deux hardis explorateurs dont je +vais vous parler, et je commence sans préambule. + +«Le 20 août 1860, sous les auspices de la société royale de +Melbourne, partait un ex-officier irlandais, ancien inspecteur de +police à Castlemaine, nommé Robert O’Hara Burke. Onze hommes +l’accompagnaient, William John Wills, jeune astronome distingué, +le docteur Beckler, un botaniste, Gray, King, jeune militaire de +l’armée des Indes, Landells, Brahe, et plusieurs cipayes. Vingt-cinq +chevaux et vingt-cinq chameaux portaient les voyageurs, leurs +bagages et des provisions pour dix-huit mois. L’expédition devait +se rendre au golfe de Carpentarie, sur la côte septentrionale, +en suivant d’abord la rivière Cooper. + +«Elle franchit sans peine les lignes du Murray et du Darling, et +arriva à la station de Menindié, sur la limite des colonies. + +«Là, on reconnut que les nombreux bagages étaient très +embarrassants. Cette gêne et une certaine dureté de caractère de +Burke mirent la mésintelligence dans la troupe. Landells, le +directeur des chameaux, suivi de quelques serviteurs hindous, se +sépara de l’expédition, et revint sur les bords du Darling. + +«Burke poursuivit sa route en avant. Tantôt par de magnifiques +pâturages largement arrosés, tantôt par des chemins pierreux et +privés d’eau, il descendit vers le Cooper’s-creek. Le 20 novembre, +trois mois après son départ, il établissait un premier dépôt de +provisions au bord de la rivière. + +«Ici, les voyageurs furent retenus quelque temps sans trouver une +route praticable vers le nord, une route où l’eau fût assurée. +Après de grandes difficultés, ils arrivèrent à un campement qu’ils +nommèrent le fort Wills. Ils en firent un poste entouré de +palissades, situé à mi-chemin de Melbourne au golfe de +Carpentarie. Là, Burke divisa sa troupe en deux parts. L’une, sous +les ordres de Brahe, dut rester au fort Wills pendant trois mois +et plus, si les provisions ne lui manquaient pas, et attendre le +retour de l’autre. Celle-ci ne comprit que Burke, King, Gray et +Wills. Ils emmenaient six chameaux. + +«Ils emportaient pour trois mois de vivres, c’est-à-dire trois +quintaux de farine, cinquante livres de riz, cinquante livres de +farine d’avoine, un quintal de viande de cheval séchée, cent +livres de porc salé et de lard, et trente livres de biscuit, le +tout pour faire un voyage de six cents lieues, aller et retour. + +«Ces quatre hommes partirent. Après la pénible traversée d’un +désert pierreux, ils arrivèrent sur la rivière d’Eyre, au point +extrême atteint par Sturt, en 1845, et, remontant le cent +quarantième méridien aussi exactement que possible, ils pointèrent +vers le nord. + +«Le 7 janvier, ils passèrent le tropique sous un soleil de feu, +trompés par des mirages décevants, souvent privés d’eau, +quelquefois rafraîchis par de grands orages, trouvant çà et là +quelques indigènes errants dont ils n’eurent point à se plaindre; +en somme, peu gênés par les difficultés d’une route que ne +barraient ni lacs, ni fleuves, ni montagnes. + +«Le 12 janvier, quelques collines de grès apparurent vers le nord, +entre autres le mont Forbes, et une succession de chaînes +granitiques, qu’on appelle des «ranges.» Là, les fatigues furent +grandes. On avançait à peine. Les animaux refusaient de se porter +en avant: «toujours dans les ranges! Les chameaux suent de +crainte!» écrit Burke sur son carnet de voyage. Néanmoins, à force +d’énergie, les explorateurs arrivent sur les bords de la rivière +Turner, puis au cours supérieur du fleuve Flinders, vu par Stokes +en 1841, qui va se jeter dans le golfe de Carpentarie, entre des +rideaux de palmiers et d’eucalyptus. + +«Les approches de l’océan se manifestèrent par une suite de +terrains marécageux. Un des chameaux y périt. Les autres +refusèrent d’aller au delà. King et Gray durent rester avec eux. +Burke et Wills continuèrent de marcher au nord, et, après de +grandes difficultés fort obscurément relatées dans leurs notes, +ils arrivèrent à un point où le flux de la mer couvrait les +marécages, mais ils ne virent point l’océan. C’était le 11 février +1861. + +--Ainsi, dit lady Glenarvan, ces hommes hardis ne purent aller au +delà? + +--Non, madame, répondit Paganel. Le sol des marais fuyait sous +leurs pieds, et ils durent songer à rejoindre leurs compagnons du +fort Wills. Triste retour, je vous jure! Ce fut en se traînant, +faibles et épuisés, que Burke et son camarade retrouvèrent Gray et +King. Puis l’expédition, descendant au sud par la route déjà +suivie, se dirigea vers le Cooper’s-creek. + +«Les péripéties, les dangers, les souffrances de ce voyage, nous +ne les connaissons pas exactement, car les notes manquent au +carnet des explorateurs. Mais cela a dû être terrible. + +«En effet, au mois d’avril, arrivés dans la vallée de Cooper, ils +n’étaient plus que trois. Gray venait de succomber à la peine. +Quatre chameaux avaient péri. Cependant, si Burke parvient à +gagner le fort Wills, où l’attend Brahe avec son dépôt de +provisions, ses compagnons et lui sont sauvés. Ils redoublent +d’énergie; ils se traînent pendant quelques jours encore; le 21 +avril, ils aperçoivent les palissades du fort, ils +l’atteignent!... Ce jour-là, après cinq mois d’une vaine attente, +Brahe était parti. + +--Parti! s’écria le jeune Robert. + +--Oui, parti! Le jour même, par une déplorable fatalité! La note +laissée par Brahe n’avait pas sept heures de date! Burke ne +pouvait songer à le rejoindre. Les malheureux abandonnés se +refirent un peu avec les provisions du dépôt. Mais les moyens de +transport leur manquaient, et cent cinquante lieues les séparaient +encore du Darling. + +«C’est alors que Burke, contrairement à l’opinion de Wills, songe +à gagner les établissements australiens, situés près du mont +Hopeless, à soixante lieues du fort Wills. On se met en route. + +«Des deux chameaux qui restent, l’un périt dans un affluent +fangeux du Cooper’s-creek; l’autre ne peut plus faire un pas, il +faut l’abattre, et se nourrir de sa chair. Bientôt les vivres sont +dévorés. + +«Les trois infortunés sont réduits à se nourrir de «_nardou_», +plante aquatique dont les sporules sont comestibles. Faute d’eau, +faute de moyens pour la transporter, ils ne peuvent s’éloigner des +rives du Cooper. Un incendie brûle leur cabane et leurs effets de +campement. Ils sont perdus! Ils n’ont plus qu’à mourir! + +«Burke appela King près de lui: «je n’ai plus que quelques heures +à vivre, lui dit-il; voilà ma montre et mes notes. Quand je serai +mort, je désire que vous placiez un pistolet dans ma main droite, +et que vous me laissiez tel que je serai, sans me mettre en +terre!», cela dit, Burke ne parla plus, et il expira le lendemain +matin à huit heures. + +«King, épouvanté, éperdu, alla à la recherche d’une tribu +australienne. Lorsqu’il revint, Wills venait de succomber aussi. +Quant à King, il fut recueilli par des indigènes et, au mois de +septembre, retrouvé par l’expédition de M Howitt, envoyée à la +recherche de Burke en même temps que Mac Kinlay et Landsborough. +Ainsi donc, des quatre explorateurs, un seul survécut à cette +traversée du continent australien.» + +Le récit de Paganel avait laissé une impression douloureuse dans +l’esprit de ses auditeurs. Chacun songeait au capitaine Grant, qui +errait peut-être comme Burke et les siens au milieu de ce +continent funeste. Les naufragés avaient-ils échappé aux +souffrances qui décimèrent ces hardis pionniers? Ce rapprochement +fut si naturel, que les larmes vinrent aux yeux de Mary Grant. + +«Mon père! Mon pauvre père! Murmura-t-elle. + +--Miss Mary! Miss Mary! s’écria John Mangles, pour endurer de +tels maux, il faut affronter les contrées de l’intérieur! Le +capitaine Grant, lui, est entre les mains des indigènes, comme +King, et, comme King, il sera sauvé! Il ne s’est jamais trouvé +dans d’aussi mauvaises conditions! + +--Jamais, ajouta Paganel, et je vous le répète, ma chère miss, +les australiens sont hospitaliers. + +--Dieu vous entende! répondit la jeune fille. + +--Et Stuart? demanda Glenarvan, qui voulait détourner le cours de +ces tristes pensées. + +--Stuart? répondit Paganel. Oh! Stuart a été plus heureux, et son +nom est célèbre dans les annales australiennes. Dès l’année 1848, +John Mac Douall Stuart, votre compatriote, mes amis, préludait à +ses voyages, en accompagnant Sturt dans les déserts situés au nord +d’Adélaïde. En 1860, suivi de deux hommes seulement, il tenta, +mais en vain, de pénétrer dans l’intérieur de l’Australie. Ce +n’était pas un homme à se décourager. En 1861, le 1er janvier, il +quitta le Chambers-Creek, à la tête de onze compagnons déterminés, +et ne s’arrêta qu’à soixante lieues du golfe de Carpentarie; mais, +les provisions manquant, il dut revenir à Adélaïde sans avoir +traversé le redoutable continent. Cependant, il osa tenter encore +la fortune, et organiser une troisième expédition qui, cette fois, +devait atteindre le but si ardemment désiré. + +«Le parlement de l’Australie méridionale patronna chaudement cette +nouvelle exploration, et vota un subside de deux mille livres +sterling. Stuart prit toutes les précautions que lui suggéra son +expérience de pionnier. Ses amis, Waterhouse le naturaliste, +Thring, Kekwick, ses anciens compagnons, Woodforde, Auld, dix en +tout, se joignirent à lui. Il emporta vingt outres de cuir +d’Amérique, pouvant contenir sept gallons chacune, et, le 5 avril +1862, l’expédition se trouvait réunie au bassin de Newcastle-Water, +au delà du dix-huitième degré de latitude, à ce point même +que Stuart n’avait pu dépasser. La ligne de son itinéraire suivait +à peu près le cent trente et unième méridien, et, par conséquent, +faisait un écart de sept degrés à l’ouest de celui de Burke. + +«Le bassin de Newcastle-Water devait être la base des explorations +nouvelles. Stuart, entouré de bois épais, essaya vainement de +passer au nord et au nord-est. Même insuccès pour gagner à l’ouest +la rivière de Victoria; d’impénétrables buissons fermaient toute +issue. + +«Stuart résolut alors de changer son campement, et il parvint à le +transporter un peu plus au nord, dans les marais d’Hower. Alors, +tendant vers l’est, il rencontra au milieu de plaines herbeuses le +ruisseau Daily, qu’il remonta pendant une trentaine de milles. + +«La contrée devenait magnifique; ses pâturages eussent fait la +joie et la fortune d’un squatter; les eucalyptus y poussaient à +une prodigieuse hauteur. Stuart, émerveillé, continua de se porter +en avant; il atteignit les rives de la rivière Strangway et du +Roper’s-Creek découvert par Leichardt; leurs eaux coulaient au +milieu de palmiers dignes de cette région tropicale; là vivaient +des tribus d’indigènes qui firent bon accueil aux explorateurs. + +«De ce point, l’expédition inclina vers le nord-nord-ouest, +cherchant à travers un terrain couvert de grès et de roches +ferrugineuses les sources de la rivière Adélaïde, qui se jette +dans le golfe de Van-Diemen. Elle traversait alors la terre +d’Arnhem, au milieu des choux-palmistes, des bambous, des pins et +des pendanus. L’Adélaïde s’élargissait; ses rives devenaient +marécageuses; la mer était proche. + +«Le mardi, 22 juillet, Stuart campa dans les marais de Fresh-Water, +très gêné par d’innombrables ruisseaux qui coupaient sa +route. Il envoya trois de ses compagnons chercher des chemins +praticables; le lendemain, tantôt tournant d’infranchissables +criques, tantôt s’embourbant dans les terrains fangeux, il +atteignit quelques plaines élevées et revêtues de gazon où +croissaient des bouquets de gommiers et des arbres à écorce +fibreuse; là volaient par bandes des oies, des ibis, des oiseaux +aquatiques d’une sauvagerie extrême. D’indigènes, il y avait peu +ou point. Seulement quelques fumées de campements lointains. + +«Le 24 juillet, neuf mois après son départ d’Adélaïde, Stuart part +à huit heures vingt minutes du matin dans la direction du nord; il +veut atteindre la mer le jour même; le pays est légèrement élevé, +parsemé de minerai de fer et de roches volcaniques; les arbres +deviennent petits; ils prennent un air maritime; une large vallée +alluvionnaire se présente, bordée au delà par un rideau +d’arbustes. Stuart entend distinctement le bruit des vagues qui +déferlent, mais il ne dit rien à ses compagnons. On pénètre dans +un taillis obstrué de sarments de vigne sauvage. + +«Stuart fait quelques pas. Il est sur les bords de l’océan indien! +«La mer! La mer!» s’écrie Thring stupéfait! Les autres accourent, +et trois hurrahs prolongés saluent l’océan indien. + +«Le continent venait d’être traversé pour la quatrième fois! + +«Stuart, suivant la promesse faite au gouverneur sir Richard +Macdonnell, se baigna les pieds et se lava la face et les mains +dans les flots de la mer. + +«Puis il revint à la vallée et inscrivit sur un arbre ses +initiales J M D S. Un campement fut organisé près d’un petit +ruisseau aux eaux courantes. + +«Le lendemain, Thring alla reconnaître si l’on pouvait gagner par +le sud-ouest l’embouchure de la rivière Adélaïde; mais le sol +était trop marécageux pour le pied des chevaux; il fallut y +renoncer. + +«Alors Stuart choisit dans une clairière un arbre élevé. Il en +coupa les branches basses, et à la cime il fit déployer le drapeau +australien. Sur l’arbre ces mots furent inscrits dans l’écorce: +_c’est à un pied au sud que tu dois fouiller le sol_. + +«Et si quelque voyageur creuse, un jour, la terre à l’endroit +indiqué, il trouvera une boîte de fer-blanc, et dans cette boîte +ce document dont les mots sont gravés dans ma mémoire: _Grande +exploration et traversée du sud au nord de l’Australie_. + +«Les explorateurs aux ordres de John Mac Douall Stuart sont +arrivés ici le 25 juillet 1862, après avoir traversé toute +l’Australie de la mer du sud aux rives de l’océan Indien, en +passant par le centre du continent. Ils avaient quitté Adélaïde le +26 octobre 1861, et ils sortaient le 21 janvier 1862 de la +dernière station de la colonie dans la direction du nord. En +mémoire de cet heureux événement, ils ont déployé ici le drapeau +australien avec le nom du chef de l’expédition. Tout est bien. +Dieu protège la reine.» + +«Suivent les signatures de Stuart et de ses compagnons. + +«Ainsi fut constaté ce grand événement qui eut un retentissement +immense dans le monde entier. + +--Et ces hommes courageux ont-ils tous revu leurs amis du sud? +demanda lady Helena. + +--Oui, madame, répondit Paganel; tous, mais non pas sans de +cruelles fatigues. Stuart fut le plus éprouvé; sa santé était +gravement compromise par le scorbut, quand il reprit son +itinéraire vers Adélaïde. Au commencement de septembre, sa maladie +avait fait de tels progrès, qu’il ne croyait pas revoir les +districts habités. Il ne pouvait plus se tenir en selle; il +allait, couché dans un palanquin suspendu entre deux chevaux. À la +fin d’octobre, des crachements de sang le mirent à toute +extrémité. On tua un cheval pour lui faire du bouillon; le 28 +octobre, il pensait mourir, quand une crise salutaire le sauva, +et, le 10 décembre, la petite troupe tout entière atteignit les +premiers établissements. + +«Ce fut le 17 décembre que Stuart entra à Adélaïde au milieu d’une +population enthousiasmée. Mais sa santé était toujours délabrée, +et bientôt, après avoir obtenu la grande médaille d’or de la +société de géographie, il s’embarqua sur l’_Indus_ pour sa chère +Écosse, sa patrie, où nous le reverrons à notre retour. + +--C’était un homme qui possédait au plus haut degré l’énergie +morale, dit Glenarvan, et, mieux encore que la force physique, +elle conduit à l’accomplissement des grandes choses. L’Écosse est +fière à bon droit de le compter au nombre de ses enfants. + +--Et depuis Stuart, demanda lady Helena, aucun voyageur n’a-t-il +tenté de nouvelles découvertes? + +--Si, madame, répondit Paganel. Je vous ai parlé souvent de +Leichardt. Ce voyageur avait déjà fait en 1844 une remarquable +exploration dans l’Australie septentrionale. En 1848, il +entreprit une seconde expédition vers le nord-est. Depuis dix-sept +ans, il n’a pas reparu. L’année dernière, le célèbre botaniste, le +docteur Muller, de Melbourne, a provoqué une souscription publique +destinée aux frais d’une expédition. Cette expédition a été +rapidement couverte, et une troupe de courageux squatters, +commandée par l’intelligent et audacieux Mac Intyre, a quitté le +21 juin 1864 les pâturages de la rivière de Paroo. Au moment où je +vous parle, il doit s’être profondément enfoncé, à la recherche de +Leichardt, dans l’intérieur du continent. Puisse-t-il réussir, et +nous-mêmes puissions-nous, comme lui, retrouver les amis qui nous +sont chers!» + +Ainsi finit le récit du géographe. L’heure était avancée. On +remercia Paganel, et chacun, quelques instants plus tard, dormait +paisiblement, tandis que l’oiseau-horloge, caché dans le feuillage +des gommiers blancs, battait régulièrement les secondes de cette +nuit tranquille. + + +Chapitre XII +_Le railway de Melbourne à Sandhurst_ + +Le major n’avait pas vu sans une certaine appréhension Ayrton +quitter le campement de Wimerra pour aller chercher un maréchal +ferrant à cette station de Black-Point. Mais il ne souffla mot de +ses défiances personnelles, et il se contenta de surveiller les +environs de la rivière. La tranquillité de ces paisibles campagnes +ne fut aucunement troublée, et, après quelques heures de nuit, le +soleil reparut au-dessus de l’horizon. + +Pour son compte, Glenarvan n’avait d’autre crainte que de voir +Ayrton revenir seul. Faute d’ouvriers, le chariot ne pouvait se +remettre en route. Le voyage était arrêté pendant plusieurs jours +peut-être, et Glenarvan impatient de réussir, avide d’atteindre +son but, n’admettait aucun retard. + +Ayrton, fort heureusement, n’avait perdu ni son temps ni ses +démarches. Le lendemain il reparut au lever du jour. Un homme +l’accompagnait, qui se disait maréchal ferrant de la station de +Black-Point. + +C’était un gaillard vigoureux, de haute stature, mais d’une +physionomie basse et bestiale qui ne prévenait pas en sa faveur. +Peu importait, en somme, s’il savait son métier. En tout cas, il +ne parlait guère, et sa bouche ne s’usait pas en paroles inutiles. + +«Est-ce un ouvrier capable? demanda John Mangles au quartier-maître. + +--Je ne le connais pas plus que vous, capitaine, répondit Ayrton. +Nous verrons.» + +Le maréchal ferrant se mit à l’ouvrage. C’était un homme du +métier, on le vit bien à la façon dont il répara l’avant-train du +chariot. Il travaillait adroitement, avec une vigueur peu +commune. Le major observa que la chair de ses poignets, fortement +érodée, présentait un collier noirâtre de sang extravasé. C’était +l’indice d’une blessure récente que les manches d’une mauvaise +chemise de laine dissimulaient assez mal. Mac Nabbs interrogea le +maréchal ferrant au sujet de ces érosions qui devaient être très +douloureuses. Mais celui-ci ne répondit pas et continua son +travail. + +Deux heures après, les avaries du chariot étaient réparées. + +Quant au cheval de Glenarvan, ce fut vite fait. Le maréchal +ferrant avait eu soin d’apporter des fers tout préparés. Ces fers +offraient une particularité qui n’échappa point au major. C’était +un trèfle grossièrement découpé à leur partie antérieure. Mac +Nabbs le fit voir à Ayrton. + +«C’est la marque de Black-Point, répondit le quartier-maître. Cela +permet de suivre la trace des chevaux qui s’écartent de la +station, et de ne point la confondre avec d’autres.» + +Bientôt les fers furent ajustés aux sabots du cheval. + +Puis le maréchal ferrant réclama son salaire, et s’en alla sans +avoir prononcé quatre paroles. + +Une demi-heure plus tard, les voyageurs étaient en marche. Au delà +des rideaux de mimosas s’étendait un espace largement découvert +qui méritait bien son nom «d’open plain.» Quelques débris de +quartz et de roches ferrugineuses gisaient entre les buissons, les +hautes herbes et les palissades où parquaient de nombreux +troupeaux. Quelques milles plus loin, les roues du chariot +sillonnèrent assez profondément des terrains lacustres, où +murmuraient des creeks irréguliers, à demi cachés sous un rideau +de roseaux gigantesques. + +Puis on côtoya de vastes lagunes salées, en pleine évaporation. Le +voyage se faisait sans peine, et, il faut ajouter, sans ennui. + +Lady Helena invitait les cavaliers à lui rendre visite tour à +tour, car son salon était fort exigu. + +Mais chacun se délassait ainsi des fatigues du cheval et se +récréait à la conversation de cette aimable femme. Lady Helena, +secondée par miss Mary, faisait avec une grâce parfaite les +honneurs de sa maison ambulante. John Mangles n’était pas oublié +dans ces invitations quotidiennes, et sa conversation un peu +sérieuse ne déplaisait point. Au contraire. + +Ce fut ainsi que l’on coupa diagonalement le _mail-road_ de +Growland à Horsham, une route très poussiéreuse que les piétons +n’usaient guère. Quelques croupes de collines peu élevées furent +effleurées en passant à l’extrémité du comté de Talbot, et le soir +la troupe arriva à trois milles au-dessus de Maryborough. Il +tombait une pluie fine, qui en tout autre pays eût détrempé le +sol; mais ici l’air absorbait l’humidité si merveilleusement, que +le campement n’en souffrit pas. + +Le lendemain, 29 décembre, la marche fut un peu retardée par une +suite de monticules qui formaient une petite Suisse en miniature. +C’étaient de perpétuelles montées ou descentes, et force cahots +peu agréables. Les voyageurs firent une partie de la route à pied, +et ne s’en plaignirent pas. + +À onze heures, on arriva à Carlsbrook, municipalité assez +importante. Ayrton était d’avis de tourner la ville sans y +pénétrer, afin, disait-il, de gagner du temps. Glenarvan partagea +son opinion, mais Paganel, toujours friand de curiosités, +désirait visiter Carlsbrook. On le laissa faire, et le chariot +continua lentement son voyage. + +Paganel, suivant son habitude, emmena Robert avec lui. Sa visite à +la municipalité fut rapide, mais elle suffit à lui donner un +aperçu exact des villes australiennes. Il y avait là une banque, +un palais de justice, un marché, une école, une église, et une +centaine de maisons de brique parfaitement uniformes. + +Le tout disposé dans un quadrilatère régulier coupé de rues +parallèles, d’après la méthode anglaise. Rien de plus simple, mais +de moins récréatif. Quand la ville augmente, on allonge ses rues +comme les culottes d’un enfant qui grandit, et la symétrie +primitive n’est aucunement dérangée. + +Une grande activité régnait à Carlsbrook, symptôme remarquable +dans ces cités nées d’hier. Il semble qu’en Australie les villes +poussent comme des arbres, à la chaleur du soleil. Des gens +affairés couraient les rues; des expéditeurs d’or se pressaient +aux bureaux d’arrivage, le précieux métal, escorté par la police +indigène, venait des usines de Bendigo et du mont Alexandre. Tout +ce monde éperonné par l’intérêt ne songeait qu’à ses affaires, et +les étrangers passèrent inaperçus au milieu de cette population +laborieuse. + +Après une heure employée à parcourir Carlsbrook, les deux +visiteurs rejoignirent leurs compagnons à travers une campagne +soigneusement cultivée. De longues prairies, connues sous le nom +de «low level plains», lui succédèrent avec d’innombrables +troupeaux de moutons et des huttes de bergers. Puis le désert se +montra, sans transition, avec cette brusquerie particulière à la +nature australienne. Les collines de Simpson et le mont +Tarrangower marquaient la pointe que fait au sud le district de +Loddo sur le cent quarante-quatrième degré de longitude. + +Cependant, on n’avait rencontré jusqu’ici aucune de ces tribus +d’aborigènes qui vivent à l’état sauvage. + +Glenarvan se demandait si les australiens manqueraient à +l’Australie comme avaient manqué les indiens dans la Pampasie +argentine. Mais Paganel lui apprit que, sous cette latitude, les +sauvages fréquentaient principalement les plaines du Murray, +situées à cent milles dans l’est. + +«Nous approchons du pays de l’or, dit-il. Avant deux jours nous +traverserons cette opulente région du mont Alexandre. C’est là que +s’est abattue en 1852 la nuée des mineurs. Les naturels ont dû +s’enfuir vers les déserts de l’intérieur. Nous sommes en pays +civilisé sans qu’il y paraisse, et notre route, avant la fin de +cette journée, aura coupé le railway qui met en communication le +Murray et la mer. Eh bien, faut-il le dire, mes amis, un chemin de +fer en Australie, voilà qui me paraît une chose surprenante! + +--Et pourquoi donc, Paganel? demanda Glenarvan. + +--Pourquoi! Parce que cela jure! Oh! je sais bien que vous +autres, habitués à coloniser des possessions lointaines, vous qui +avez des télégraphes électriques et des expositions universelles +dans la Nouvelle Zélande, vous trouverez cela tout simple! Mais +cela confond l’esprit d’un français comme moi et brouille toutes +ses idées sur l’Australie. + +--Parce que vous regardez le passé et non le présent», répondit +John Mangles. + +Un vigoureux coup de sifflet interrompit la discussion. Les +voyageurs n’étaient pas à un mille du chemin de fer. Une +locomotive, venant du sud et marchant à petite vitesse, s’arrêta +précisément au point d’intersection de la voie ferrée et de la +route suivie par le chariot. Ce chemin de fer, ainsi que l’avait +dit Paganel, reliait la capitale de Victoria au Murray, le plus +grand fleuve de l’Australie. + +Cet immense cours d’eau, découvert par Sturt en 1828, sorti des +Alpes australiennes, grossi du Lachlan et du Darling, couvre toute +la frontière septentrionale de la province Victoria, et va se +jeter dans la baie Encounter, auprès d’Adélaïde. Il traverse des +pays riches, fertiles, et les stations des squatters se +multiplient sur son parcours, grâce aux communications faciles que +le railway établit avec Melbourne. + +Ce chemin de fer était alors exploité sur une longueur de cent +cinq milles entre Melbourne et Sandhurst, desservant Kyneton et +Castlemaine. La voie, en construction, se poursuivait pendant +soixante-dix milles jusqu’à Echuca, capitale de la colonie la +Riverine, fondée cette année même sur le Murray. + +Le trente-septième parallèle coupait la voie ferrée à quelques +milles au-dessus de Castlemaine, et précisément à Camden-Bridge, +pont jeté sur la Lutton, un des nombreux affluents du Murray. + +C’est vers ce point qu’Ayrton dirigea son chariot, précédé des +cavaliers, qui se permirent un temps de galop jusqu’à Camden-Bridge. +Ils y étaient attirés, d’ailleurs, par un vif sentiment de +curiosité. + +En effet, une foule considérable se portait vers le pont du chemin +de fer. Les habitants des stations voisines abandonnaient leurs +maisons; les bergers, laissant leurs troupeaux, encombraient les +abords de la voie. On pouvait entendre ces cris souvent répétés: + +«Au railway! Au railway!» + +Quelque événement grave devait s’être produit, qui causait toute +cette agitation. Une grande catastrophe peut-être. + +Glenarvan, suivi de ses compagnons, pressa le pas de son cheval. +En quelques minutes, il arriva à Camden-Bridge. Là, il comprit la +cause du rassemblement. + +Un effroyable accident avait eu lieu, non une rencontre de trains, +mais un déraillement et une chute qui rappelaient les plus graves +désastres des _railways_ américains. La rivière que traversait la +voie ferrée était comblée de débris de wagons et de locomotive. +Soit que le pont eût cédé sous la charge du train, soit que le +convoi se fût jeté hors des rails, cinq voitures sur six avaient +été précipitées dans le lit de la Lutton à la suite de la +locomotive. + +Seul, le dernier wagon, miraculeusement préservé par la rupture de +sa chaîne, restait sur la voie à une demi-toise de l’abîme. Au-dessous, +ce n’était qu’un sinistre amoncellement d’essieux noircis +et faussés, de caissons défoncés, de rails tordus, de traverses +calcinées. La chaudière éclatant au choc, avait projeté ses débris +de plaques à d’énormes distances. + +De toute cette agglomération d’objets informes sortaient encore +quelques flammes et des spirales de vapeur mêlées à une fumée +noire. Après l’horrible chute, l’incendie plus horrible encore! De +larges traces de sang, des membres épars, des tronçons de cadavres +carbonisés apparaissaient çà et là, et personne n’osait calculer +le nombre de victimes entassées sous ces débris. + +Glenarvan, Paganel, le major, Mangles, mêlés à la foule, +écoutaient les propos qui couraient de l’un à l’autre. Chacun +cherchait à expliquer la catastrophe, tandis que l’on travaillait +au sauvetage. + +«Le pont s’est rompu, disait celui-ci. + +--Rompu! répondaient ceux-là. Il s’est si peu rompu qu’il est +encore intact. On a oublié de le fermer au passage du train. Voilà +tout.» + +C’était, en effet, un pont tournant qui s’ouvrait pour le service +de la batellerie. Le garde, par une impardonnable négligence, +avait-il donc oublié de le fermer, et le convoi lancé à toute +vitesse, auquel la voie venait à manquer subitement, s’était-il +ainsi précipité dans le lit de la Lutton? Cette hypothèse semblait +très admissible, car si une moitié du pont gisait sous les débris +de wagons, l’autre moitié, ramenée sur la rive opposée, pendait +encore à ses chaînes intactes. Plus de doute possible! Une incurie +du garde venait de causer cette catastrophe. + +L’accident était arrivé dans la nuit, à l’express N° 37, parti de +Melbourne à onze heures quarante-cinq du soir. Il devait être +trois heures quinze du matin, quand le train, vingt-cinq minutes +après avoir quitté la station de Castlemaine, arriva au passage de +Camden-Bridge et y demeura en détresse. + +Aussitôt, les voyageurs et les employés du dernier wagon +s’occupèrent de demander des secours; mais le télégraphe, dont les +poteaux gisaient à terre, ne fonctionnait plus. Il fallut trois +heures aux autorités de Castlemaine pour arriver sur le lieu du +sinistre. Il était donc six heures du matin quand le sauvetage fut +organisé sous la direction de M Mitchell, _surveyor_ général de la +colonie, et d’une escouade de policemen commandés par un officier +de police. Les squatters et leurs gens étaient venus en aide, et +travaillèrent d’abord à éteindre l’incendie qui dévorait cet +amoncellement de débris avec une insurmontable activité. + +Quelques cadavres méconnaissables étaient couchés sur les talus du +remblai. Mais il fallait renoncer à retirer un être vivant de +cette fournaise. Le feu avait rapidement achevé l’œuvre de +destruction. Des voyageurs du train, dont on ignorait le nombre, +dix survivaient seulement, ceux du dernier wagon. + +L’administration du chemin de fer venait d’envoyer une locomotive +de secours pour les ramener à Castlemaine. + +Cependant, lord Glenarvan, s’étant fait connaître du _surveyor_ +général, causait avec lui et l’officier de police. Ce dernier +était un homme grand et maigre, d’un imperturbable sang-froid, et +qui, s’il avait quelque sensibilité dans le cœur, n’en laissait +rien voir sur ses traits impassibles. Il était, devant tout ce +désastre, comme un mathématicien devant un problème; il cherchait +à le résoudre et à en dégager l’inconnue. Aussi, à cette parole de +Glenarvan: «Voilà un grand malheur!» répondit-il tranquillement: + +«Mieux que cela, _mylord_. + +--Mieux que cela! s’écria Glenarvan, choqué de la phrase, et qu’y +a-t-il de mieux qu’un malheur? + +--Un crime!» répondit tranquillement l’officier de police. + +Glenarvan, sans s’arrêter à l’impropriété de l’expression, se +retourna vers M Mitchell, l’interrogeant du regard. + +«Oui, _mylord_, répondit le _surveyor_ général, notre enquête nous +a conduits à cette certitude, que la catastrophe est le résultat +d’un crime. Le dernier wagon des bagages a été pillé. Les +voyageurs survivants ont été attaqués par une troupe de cinq à six +malfaiteurs. C’est intentionnellement que le pont a été ouvert, +non par négligence, et si l’on rapproche ce fait de la disparition +du garde, on en doit conclure que ce misérable s’est fait le +complice des criminels.» + +L’officier de police, à cette déduction du _surveyor_ général, +secoua la tête. + +«Vous ne partagez pas mon avis? lui demanda M Mitchell. + +--Non, en ce qui regarde la complicité du garde. + +--Cependant, cette complicité, reprit le _surveyor_ général, +permet d’attribuer le crime aux sauvages qui errent dans les +campagnes du Murray. Sans le garde, ces indigènes n’ont pu ouvrir +ce pont tournant dont le mécanisme leur est inconnu. + +--Juste, répondit l’officier de police. + +--Or, ajouta M Mitchell, il est constant, par la déposition d’un +batelier dont le bateau a franchi Camden-Bridge à dix heures +quarante du soir, que le pont a été réglementairement refermé +après son passage. + +--Parfait. + +--Ainsi donc, la complicité du garde me paraît établie d’une +façon péremptoire.» + +L’officier de police secouait la tête par un mouvement continu. + +«Mais alors, monsieur, lui demanda Glenarvan, vous n’attribuez +point le crime aux sauvages? + +--Aucunement. + +--À qui, alors?» + +En ce moment, une assez grande rumeur s’éleva à un demi-mille en +amont de la rivière. Un rassemblement s’était formé, qui se +grossit rapidement. Il arriva bientôt à la station. Au centre du +rassemblement, deux hommes portaient un cadavre. C’était le +cadavre du garde, déjà froid. Un coup de poignard l’avait frappé +au cœur. Les assassins, en traînant son corps loin de Camden-Bridge, +avaient voulu sans doute égarer les soupçons de la police +pendant ses premières recherches. Or, cette découverte justifiait +pleinement les doutes de l’officier. Les sauvages n’étaient pour +rien dans le crime. + +«Ceux qui ont fait le coup, dit-il, sont des gens familiarisés +avec l’usage de ce petit instrument.» + +Et parlant ainsi, il montra une paire de «darbies», espèce de +menottes faites d’un double anneau de fer muni d’une serrure. + +«Avant peu, ajouta-t-il, j’aurai le plaisir de leur offrir ce +bracelet comme cadeau du nouvel an. + +--Mais alors vous soupçonnez?... + +--Des gens qui ont «voyagé gratis sur les bâtiments de sa +majesté.» + +--Quoi! Des convicts! s’écria Paganel, qui connaissait cette +métaphore employée dans les colonies australiennes. + +--Je croyais, fit observer Glenarvan, que les transportés +n’avaient pas droit de séjour dans la province de Victoria? + +--Peuh! répliqua l’officier de police, s’ils n’ont pas ce droit +ils le prennent! ça s’échappe quelquefois, les convicts, et je me +trompe fort ou ceux-ci viennent en droite ligne de Perth. Eh bien, +ils y retourneront, vous pouvez m’en croire.» + +M Mitchell approuva d’un geste les paroles de l’officier de +police. En ce moment, le chariot arrivait au passage à niveau de +la voie ferrée. + +Glenarvan voulut épargner aux voyageuses l’horrible spectacle de +Camden-Bridge. Il salua le _surveyor_ général, prit congé de lui, +et fit signe à ses amis de le suivre. + +«Ce n’est pas une raison, dit-il, pour interrompre notre voyage.» + +Arrivé au chariot, Glenarvan parla simplement à lady Helena d’un +accident de chemin de fer, sans dire la part que le crime avait +prise à cette catastrophe; il ne mentionna pas non plus la +présence dans le pays d’une bande de convicts, se réservant d’en +instruire Ayrton en particulier. Puis, la petite troupe traversa +le railway quelques centaines de toises au-dessus du pont, et +reprit vers l’est sa route accoutumée. + + +Chapitre XIII +_Un premier prix de géographie_ + +Quelques collines découpaient à l’horizon leur profil allongé et +terminaient la plaine à deux mille du railway. Le chariot ne +tarda pas à s’engager au milieu de gorges étroites et +capricieusement contournées. Elles aboutissaient à une contrée +charmante, où de beaux arbres, non réunis en forêts, mais groupés +par bouquets isolés, poussaient avec une exubérance toute +tropicale. Entre les plus admirables se distinguaient les +«casuarinas», qui semblent avoir emprunté au chêne la structure +robuste de son tronc, à l’acacia ses gousses odorantes, et au pin +la rudesse de ses feuilles un peu glauques. À leurs rameaux se +mêlaient les cônes si curieux du «banksia latifolia», dont la +maigreur est d’une suprême élégance. De grands arbustes à +brindilles retombantes faisaient dans les massifs l’effet d’une +eau verte débordant de vasques trop pleines. Le regard hésitait +entre toutes ces merveilles naturelles, et ne savait où fixer son +admiration. + +La petite troupe s’était arrêtée un instant. Ayrton, sur l’ordre +de lady Helena, avait retenu son attelage. Les gros disques du +chariot cessaient de crier sur le sable quartzeux. De longs +tapis verts s’étendaient sous les groupes d’arbres; seulement, +quelques extumescences du sol, des renflements réguliers, les +divisaient en cases encore assez apparentes, comme un vaste +échiquier. + +Paganel ne se trompa pas à la vue de ces verdoyantes solitudes, si +poétiquement disposées pour l’éternel repos. Il reconnut ces +carrés funéraires, dont l’herbe efface maintenant les dernières +traces, et que le voyageur rencontre si rarement sur la terre +australienne. + +«Les bocages de la mort», dit-il. + +En effet, un cimetière indigène était là, devant ses yeux, mais si +frais, si ombragé, si égayé par de joyeuses volées d’oiseaux, si +engageant, qu’il n’éveillait aucune idée triste. On l’eût pris +volontiers pour un des jardins de l’Eden, alors que la mort était +bannie de la terre. Il semblait fait pour les vivants. Mais ces +tombes, que le sauvage entretenait avec un soin pieux, +disparaissaient déjà sous une marée montante de verdure. La +conquête avait chassé l’australien loin de la terre où reposaient +ses ancêtres, et la colonisation allait bientôt livrer ces champs +de la mort à la dent des troupeaux. Aussi ces bocages sont-ils +devenus rares, et combien déjà sont foulés aux pieds du voyageur +indifférent, qui recouvrent toute une génération récente! + +Cependant Paganel et Robert, devançant leurs compagnons, suivaient +entre les tumuli de petites allées ombreuses. Ils causaient et +s’instruisaient l’un l’autre, car le géographe prétendait qu’il +gagnait beaucoup à la conversation du jeune Grant. Mais ils +n’avaient pas fait un quart de mille, que lord Glenarvan les vit +s’arrêter, puis descendre de cheval, et enfin se pencher vers la +terre. Ils paraissaient examiner un objet très curieux, à en +croire leurs gestes expressifs. + +Ayrton piqua son attelage, et le chariot ne tarda pas à +rejoindre les deux amis. La cause de leur halte et de leur +étonnement fut aussitôt reconnue. Un enfant indigène, un petit +garçon de huit ans, vêtu d’habits européens, dormait d’un paisible +sommeil à l’ombre d’un magnifique _banksia_. Il était difficile de +se méprendre aux traits caractéristiques de sa race: + +Ses cheveux crépus, son teint presque noir, son nez épaté, ses +lèvres épaisses, une longueur peu ordinaire des bras, le +classaient immédiatement parmi les naturels de l’intérieur. Mais +une intelligente physionomie le distinguait, et certainement +l’éducation avait déjà relevé ce jeune sauvage de sa basse +origine. + +Lady Helena, très intéressée à sa vue, mit pied à terre, et +bientôt toute la troupe entoura le petit indigène, qui dormait +profondément. + +«Pauvre enfant, dit Mary Grant, est-il donc perdu dans ce désert? + +--Je suppose, répondit lady Helena, qu’il est venu de loin pour +visiter ces bocages de la mort! Ici reposent sans doute ceux qu’il +aime! + +--Mais il ne faut pas l’abandonner! dit Robert. Il est seul, +et...» + +La charitable phrase de Robert fut interrompue par un mouvement du +jeune indigène, qui se retourna sans se réveiller; mais alors la +surprise de chacun fut extrême de lui voir sur les épaules un +écriteau et d’y lire l’inscription suivante: _toliné, to be +conducted to echuca, ... Etc_ + +«Voilà bien les anglais! s’écria Paganel. Ils expédient un enfant +comme un colis! Ils l’enregistrent comme un paquet! on me l’avait +bien dit, mais je ne voulais pas le croire. + +--Pauvre petit! fit lady Helena. était-il dans ce train qui a +déraillé à Camden-Bridge? Peut-être ses parents ont-ils péri, et +le voilà seul au monde! + +--Je ne crois pas, madame, répondit John Mangles. Cet écriteau +indique, au contraire, qu’il voyageait seul. + +--Il s’éveille», dit Mary Grant. + +En effet, l’enfant se réveillait. Peu à peu ses yeux s’ouvrirent +et se refermèrent aussitôt, blessés par l’éclat du jour. Mais lady +Helena lui prit la main; il se leva et jeta un regard étonné au +groupe des voyageurs. + +Un sentiment de crainte altéra d’abord ses traits, mais la +présence de lady Glenarvan le rassura. + +«Comprends-tu l’anglais, mon ami? lui demanda la jeune femme. + +--Je le comprends et je le parle», répondit l’enfant dans la +langue des voyageurs, mais avec un accent très marqué. + +Sa prononciation rappelait celle des français qui s’expriment dans +la langue du royaume-uni. + +«Quel est ton nom? demanda lady Helena. + +--Toliné, répondit le petit indigène. + +--Ah! Toliné! s’écria Paganel. Si je ne me trompe, ce mot +signifie «écorce d’arbre» en australien?» + +Toliné fit un signe affirmatif et reporta ses regards sur les +voyageuses. + +«D’où viens-tu, mon ami? reprit lady Helena. + +--De Melbourne, par le railway de Sandhurst. + +--Tu étais dans ce train qui a déraillé au pont de Camden? +demanda Glenarvan. + +--Oui, monsieur, répondit Toliné, mais le Dieu de la bible m’a +protégé. + +--Tu voyageais seul? + +--Seul. Le révérend Paxton m’avait confié aux soins de Jeffries +Smith. Malheureusement, le pauvre facteur a été tué! + +--Et dans ce train, tu ne connaissais personne? + +--Personne, monsieur, mais Dieu veille sur les enfants et ne les +abandonne jamais!» + +Toliné disait ces choses d’une voix douce, qui allait au cœur. +Quand il parlait de Dieu, sa parole devenait plus grave, ses yeux +s’allumaient, et l’on sentait toute la ferveur contenue dans cette +jeune âme. + +Cet enthousiasme religieux dans un âge si tendre s’expliquera +facilement. Cet enfant était un de ces jeunes indigènes baptisés +par les missionnaires anglais, et élevés par eux dans les +pratiques austères de la religion méthodiste. Ses réponses calmes, +sa tenue propre, son costume sombre lui donnaient déjà l’air d’un +petit révérend. + +Mais où allait-il ainsi à travers ces régions désertes, et +pourquoi avait-il quitté Camden-Bridge? + +Lady Helena l’interrogea à ce sujet. + +«Je retournais à ma tribu, dans le Lachlan, répondit-il. Je veux +revoir ma famille. + +--Des australiens? demanda John Mangles. + +--Des australiens du Lachlan, répondit Toliné. + +--Et tu as un père, une mère? dit Robert Grant. + +--Oui, mon frère», répondit Toliné, en offrant sa main au jeune +Grant, que ce nom de frère touchait sensiblement. Il embrassa le +petit indigène, et il n’en fallait pas plus pour faire d’eux une +paire d’amis. + +Cependant les voyageurs, vivement intéressés par les réponses de +ce jeune sauvage, s’étaient peu à peu assis autour de lui, et +l’écoutaient parler. Déjà le soleil s’abaissait derrière les +grands arbres. + +Puisque l’endroit paraissait propice à une halte, et qu’il +importait peu de faire quelques milles de plus avant la nuit +close, Glenarvan donna l’ordre de tout préparer pour le campement. +Ayrton détela les bœufs; avec l’aide de Mulrady et de Wilson, il +leur mit les entraves et les laissa paître à leur fantaisie. La +tente fut dressée. Olbinett prépara le repas. Toliné accepta d’en +prendre sa part, non sans faire quelque cérémonie, quoiqu’il eût +faim. On se mit donc à table, les deux enfants l’un près de +l’autre. Robert choisissait les meilleurs morceaux pour son +nouveau camarade, et Toliné les acceptait avec une grâce craintive +et pleine de charme. + +La conversation, cependant, ne languissait pas. Chacun +s’intéressait à l’enfant et l’interrogeait. On voulait connaître +son histoire. Elle était bien simple. Son passé, ce fut celui de +ces pauvres indigènes confiés dès leur bas âge aux soins des +sociétés charitables par les tribus voisines de la colonie. Les +australiens ont des mœurs douces. Ils ne professent pas envers +leurs envahisseurs cette haine farouche qui caractérise les +nouveaux zélandais, et peut-être quelques peuplades de l’Australie +septentrionale. On les voit fréquenter les grandes villes, +Adélaïde, Sydney, Melbourne, et s’y promener même dans un costume +assez primitif. + +Ils y trafiquent des menus objets de leur industrie, d’instruments +de chasse ou de pêche, d’armes, et quelques chefs de tribu, par +économie sans doute, laissent volontiers leurs enfants profiter du +bénéfice de l’éducation anglaise. + +Ainsi firent les parents de Toliné, véritables sauvages du +Lachlan, vaste région située au delà du Murray. Depuis cinq ans +qu’il demeurait à Melbourne, l’enfant n’avait revu aucun des +siens. Et pourtant, l’impérissable sentiment de la famille vivait +toujours dans son cœur, et c’était pour revoir sa tribu, +dispersée peut-être, sa famille, décimée sans doute, qu’il avait +repris le pénible chemin du désert. + +«Et après avoir embrassé tes parents tu reviendras à Melbourne, +mon enfant? lui demanda lady Glenarvan. + +--Oui, madame, répondit Toliné en regardant la jeune femme avec +une sincère expression de tendresse. + +--Et que veux-tu faire un jour? + +--Je veux arracher mes frères à la misère et à l’ignorance! Je +veux les instruire, les amener à connaître et à aimer Dieu! Je +veux être missionnaire!» + +Ces paroles prononcées avec animation par un enfant de huit ans, +pouvaient prêter à rire à des esprits légers et railleurs; mais +elles furent comprises et respectées de ces graves écossais; ils +admirèrent la religieuse vaillance de ce jeune disciple, déjà prêt +au combat. Paganel se sentit remué jusqu’au fond du cœur, et il +éprouva une véritable sympathie pour le petit indigène. + +Faut-il le dire? Jusqu’ici, ce sauvage en habit européen ne lui +plaisait guère. Il ne venait pas en Australie pour voir des +australiens en redingote! + +Il les voulait habillés d’un simple tatouage. Cette mise +«convenable» déroutait ses idées. Mais du moment que Toliné eut +parlé si ardemment, il revint sur son compte et se déclara son +admirateur. La fin de cette conversation, d’ailleurs, devait faire +du brave géographe le meilleur ami du petit australien. + +En effet, à une question de lady Helena, Toliné répondit qu’il +faisait ses études «à l’école normale» de Melbourne, dirigée par +le révérend M Paxton. + +«Et que t’apprend-on à cette école? demanda lady Glenarvan. + +--On m’apprend la bible, les mathématiques, la géographie... + +--Ah! La géographie! s’écria Paganel, touché dans son endroit +sensible. + +--Oui, monsieur, répondit Toliné. J’ai même eu un premier prix de +géographie avant les vacances de janvier. + +--Tu as eu un prix de géographie, mon garçon? + +--Le voilà, monsieur», dit Toliné, tirant un livre de sa poche. + +C’était une bible in-32, bien reliée. Au verso de la première +page, on lisait cette mention: _école normale de Melbourne, 1er +prix de géographie, Toliné du Lachlan_. + +Paganel n’y tint plus! Un australien fort en géographie, cela +l’émerveillait, et il embrassa Toliné sur les deux joues, ni plus +ni moins que s’il eût été le révérend Paxton lui-même, un jour de +distribution de prix. Paganel, cependant, aurait dû savoir que ce +fait n’est pas rare dans les écoles australiennes. Les jeunes +sauvages sont très aptes à saisir les sciences géographiques; ils +y mordent volontiers, et montrent, au contraire, un esprit assez +rebelle aux calculs. + +Toliné, lui, n’avait rien compris aux caresses subites du savant. +Lady Helena dut lui expliquer que Paganel était un célèbre +géographe, et, au besoin, un professeur distingué. + +«Un professeur de géographie! répondit Toliné. Oh! monsieur, +interrogez-moi! + +--T’interroger, mon garçon! dit Paganel, mais je ne demande pas +mieux! J’allais même le faire sans ta permission. Je ne suis pas +fâché de voir comment on enseigne la géographie à l’école normale +de Melbourne! + +--Et si Toliné allait vous en remontrer, Paganel! dit Mac Nabbs. + +--Par exemple! s’écria le géographe, en remontrer au secrétaire +de la société de géographie de France!» + +Puis, assurant ses lunettes sur son nez, redressant sa haute +taille, et prenant un ton grave, comme il convient à un +professeur, il commença son interrogation. + +«Élève Toliné, dit-il, levez-vous.» + +Toliné, qui était debout, ne pouvait se lever davantage. Il +attendit donc dans une posture modeste les questions du géographe. + +«Élève Toliné, reprit Paganel, quelles sont les cinq parties du +monde? + +--L’Océanie, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Europe, répondit +Toliné. + +--Parfait. Parlons d’abord de l’Océanie, puisque nous y sommes en +ce moment. Quelles sont ses principales divisions? + +--Elle se divise en Polynésie, en Malaisie, en Micronésie et en +Mégalésie. Ses principales îles sont l’Australie, qui appartient +aux anglais, la Nouvelle Zélande, qui appartient aux anglais, la +Tasmanie, qui appartient aux anglais, les îles Chatham, Auckland, +Macquarie, Kermadec, Makin, Maraki, etc., qui appartiennent aux +anglais. + +--Bon, répondit Paganel, mais la Nouvelle Calédonie, les +Sandwich, les Mendana, les Pomotou? + +--Ce sont des îles placées sous le protectorat de la Grande-Bretagne. + +--Comment! Sous le protectorat de la Grande-Bretagne! s’écria +Paganel. Mais il me semble que la France, au contraire... + +--La France! fit le petit garçon d’un air étonné. + +--Tiens! Tiens! dit Paganel, voilà ce que l’on vous apprend à +l’école normale de Melbourne? + +--Oui, monsieur le professeur; est-ce que ce n’est pas bien? + +--Si! Si! Parfaitement, répondit Paganel. Toute l’Océanie est aux +anglais! C’est une affaire entendue! Continuons.» + +Paganel avait un air demi-vexé, demi-surpris, qui faisait la joie +du major. + +L’interrogation continua. + +«Passons à l’Asie, dit le géographe. + +--L’Asie, répondit Toliné, est un pays immense. + +Capitale: Calcutta. Villes principales: Bombay, Madras, Calicut, +Aden, Malacca, Singapoor, Pegou, Colombo; îles Laquedives, îles +Maldives, îles Chagos, etc., etc. Appartient aux anglais. + +--Bon! Bon! élève Toliné. Et l’Afrique? + +--L’Afrique renferme deux colonies principales: au sud, celle du +Cap, avec Cape-Town pour capitale, et à l’ouest, les +établissements anglais, ville principale: Sierra-Leone. + +--Bien répondu! dit Paganel, qui commençait à prendre son parti +de cette géographie anglo-fantaisiste, parfaitement enseigné! +Quant à l’Algérie, au Maroc, à l’Égypte... Rayés des atlas +britanniques! Je serais bien aise, maintenant, de parler un peu de +l’Amérique! + +--Elle se divise, reprit Toliné, en Amérique septentrionale et +en Amérique méridionale. La première appartient aux anglais par le +Canada, le Nouveau Brunswick, la Nouvelle-Écosse, et les États-Unis +sous l’administration du gouverneur Johnson! + +--Le gouverneur Johnson! s’écria Paganel, ce successeur du grand +et bon Lincoln assassiné par un fou fanatique de l’esclavage! +Parfait! on ne peut mieux. Et quant à l’Amérique du Sud, avec sa +Guyane, ses Malouines, son archipel des Shetland, sa Géorgie, sa +Jamaïque, sa Trinidad, etc., etc., elle appartient encore aux +anglais! Ce n’est pas moi qui disputerai à ce sujet. Mais, par +exemple, Toliné, je voudrais bien connaître ton opinion sur +l’Europe, ou plutôt celle de tes professeurs? + +--L’Europe? répondit Toliné, qui ne comprenait rien à l’animation +du géographe. + +--Oui! L’Europe! à qui appartient l’Europe? + +--Mais l’Europe appartient aux anglais, répondit l’enfant d’un +ton convaincu. + +--Je m’en doute bien, reprit Paganel. Mais comment? Voilà ce que +je désire savoir. + +--Par l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande, Malte, les îles Jersey +et Guernesey, les îles Ioniennes, les Hébrides, les Shetland, les +Orcades... + +--Bien! Bien, Toliné, mais il y a d’autres états que tu oublies +de mentionner, mon garçon! + +--Lesquels? Monsieur, répondit l’enfant, qui ne se déconcertait +pas. + +--L’Espagne, la Russie, l’Autriche, la Prusse, la France? + +--Ce sont des provinces et non des états, dit Toliné. + +--Par exemple! s’écria Paganel, en arrachant ses lunettes de ses +yeux. + +--Sans doute, l’Espagne, capitale Gibraltar. + +--Admirable! Parfait! Sublime! Et la France, car je suis français +et je ne serais pas fâché d’apprendre à qui j’appartiens! + +--La France, répondit tranquillement Toliné, c’est une province +anglaise, chef-lieu Calais. + +--Calais! s’écria Paganel. Comment! Tu crois que Calais +appartient encore à l’Angleterre? + +--Sans doute. + +--Et que c’est le chef-lieu de la France? + +--Oui, monsieur, et c’est là que réside le gouverneur, lord +Napoléon...» + +À ces derniers mots, Paganel éclata. Toliné ne savait que penser. +On l’avait interrogé, il avait répondu de son mieux. Mais la +singularité de ses réponses ne pouvait lui être imputée; il ne la +soupçonnait même pas. Cependant, il ne paraissait point +déconcerté, et il attendait gravement la fin de ces +incompréhensibles ébats. + +«Vous le voyez, dit en riant le major à Paganel. N’avais-je pas +raison de prétendre que l’élève Toliné vous en remontrerait? + +--Certes! Ami major, répliqua le géographe. Ah! Voilà comme on +enseigne la géographie à Melbourne! Ils vont bien, les professeurs +de l’école normale! L’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique, +l’Océanie, le monde entier, tout aux anglais! Parbleu, avec cette +éducation ingénieuse, je comprends que les indigènes se +soumettent! Ah çà! Toliné, et la lune, mon garçon, est-ce qu’elle +est anglaise aussi? + +--Elle le sera», répondit gravement le jeune sauvage. + +Là-dessus, Paganel se leva. Il ne pouvait plus tenir en place. Il +lui fallait rire tout à son aise, et il alla passer son accès à un +quart de mille du campement. + +Cependant, Glenarvan avait été chercher un livre dans la petite +bibliothèque de voyage. C’était le _précis de géographie_ de +Samuel Richardson, un ouvrage estimé en Angleterre, et plus au +courant de la science que les professeurs de Melbourne. + +«Tiens, mon enfant, dit-il à Toliné, prends et garde ce livre. Tu +as quelques idées fausses en géographie qu’il est bon de réformer. +Je te le donne en souvenir de notre rencontre.» + +Toliné prit le livre sans répondre; il le regarda attentivement, +remuant la tête d’un air d’incrédulité, sans se décider à le +mettre dans sa poche. + +Cependant, la nuit était tout à fait venue. Il était dix heures du +soir. Il fallait songer au repos afin de se lever de grand matin. +Robert offrit à son ami Toliné la moitié de sa couchette. + +Le petit indigène accepta. + +Quelques instants après, lady Helena et Mary Grant regagnèrent le +chariot, et les voyageurs s’étendirent sous la tente, pendant +que les éclats de rire de Paganel se mêlaient encore au chant doux +et bas des pies sauvages. + +Mais le lendemain, quand, à six heures, un rayon de soleil +réveilla les dormeurs, ils cherchèrent en vain l’enfant +australien. Toliné avait disparu. + +Voulait-il gagner sans retard les contrées du Lachlan? S’était-il +blessé des rires de Paganel? + +On ne savait. + +Mais, lorsque lady Helena s’éveilla, elle trouva sur sa poitrine +un frais bouquet de sensitives à feuilles simples, et Paganel, +dans la poche de sa veste, «_la géographie_» de Samuel Richardson. + + +Chapitre XIV +_Les mines du mont Alexandre_ + +En 1814, sir Roderick Impey Murchison, actuellement président de +la société royale géographique de Londres, trouva, par l’étude de +leur conformation, des rapports d’identité remarquables entre la +chaîne de l’Oural et la chaîne qui s’étend du nord au sud, non +loin de la côte méridionale de l’Australie. + +Or, l’Oural étant une chaîne aurifère, le savant géologue se +demanda si le précieux métal ne se rencontrerait pas dans la +cordillère australienne. Il ne se trompait pas. + +En effet, deux ans plus tard, quelques échantillons d’or lui +furent envoyés de la Nouvelle Galles du sud, et il décida +l’émigration d’un grand nombre d’ouvriers du Cornouaille vers les +régions aurifères de la Nouvelle Hollande. + +C’était M Francis Dutton qui avait trouvé les premières pépites de +l’Australie du sud. C’étaient MM Forbes et Smyth qui avaient +découvert les premiers placers de la Nouvelle Galles. + +Le premier élan donné, les mineurs affluèrent de tous les points +du globe, anglais, américains, italiens, français, allemands, +chinois. Cependant, ce ne fut que le 3 avril 1851 que M Hargraves +reconnut des gîtes d’or très riches, et proposa au gouverneur de +la colonie de Sydney, sir Ch. Fitz-Roy, de lui en révéler +l’emplacement pour la modique somme de cinq cents livres sterling. + +Son offre ne fut pas acceptée, mais le bruit de la découverte +s’était répandu. Les chercheurs se dirigèrent vers le Summerhill +et le Leni’s Pond. La ville d’Ophir fut fondée, et, par la +richesse des exploitations, elle se montra bientôt digne de son +nom biblique. + +Jusqu’alors il n’était pas question de la province de Victoria, +qui devait cependant l’emporter par l’opulence de ses gîtes. + +En effet, quelques mois plus tard, au mois d’août 1851, les +premières pépites de la province furent déterrées, et bientôt +quatre districts se virent largement exploités. Ces quatre +districts étaient ceux de Ballarat, de l’Ovens, de Bendigo et du +mont Alexandre, tous très riches; mais, sur la rivière d’Ovens, +l’abondance des eaux rendait le travail pénible; à Ballarat, une +répartition inégale de l’or déjouait souvent les calculs des +exploitants; à Bendigo, le sol ne se prêtait pas aux exigences du +travailleur. Au mont Alexandre, toutes les conditions de succès se +trouvèrent réunies sur un sol régulier, et ce précieux métal, +valant jusqu’à quatorze cent quarante et un francs la livre, +atteignit le taux le plus élevé de tous les marchés du monde. + +C’était précisément à ce lieu si fécond en ruines funestes et en +fortunes inespérées que la route du trente-septième parallèle +conduisait les chercheurs du capitaine Harry Grant. + +Après avoir marché pendant toute la journée du 31 décembre sur un +terrain très accidenté qui fatigua les chevaux et les bœufs, ils +aperçurent les cimes arrondies du mont Alexandre. Le campement fut +établi dans une gorge étroite de cette petite chaîne, et les +animaux allèrent, les entraves aux pieds, chercher leur nourriture +entre les blocs de quartz qui parsemaient le sol. Ce n’était pas +encore la région des placers exploités. Le lendemain seulement, +premier jour de l’année 1866, le chariot creusa son ornière dans +les routes de cette opulente contrée. + +Jacques Paganel et ses compagnons furent ravis de voir en passant +ce mont célèbre, appelé Geboor dans la langue australienne. Là, se +précipita toute la horde des aventuriers, les voleurs et les +honnêtes gens, ceux qui font pendre et ceux qui se font pendre. +Aux premiers bruits de la grande découverte, en cette année dorée +de 1851, les villes, les champs, les navires, furent abandonnés +des habitants, des squatters et des marins. + +La fièvre de l’or devint épidémique, contagieuse comme la peste, +et combien en moururent, qui croyaient déjà tenir la fortune! La +prodigue nature avait, disait-on, semé des millions sur plus de +vingt-cinq degrés de latitude dans cette merveilleuse Australie. + +C’était l’heure de la récolte, et ces nouveaux moissonneurs +couraient à la moisson. Le métier du «digger», du bêcheur, primait +tous les autres, et, s’il est vrai que beaucoup succombèrent à la +tâche, brisés par les fatigues, quelques-uns, cependant, +s’enrichirent d’un seul coup de pioche. On taisait les ruines, on +ébruitait les fortunes. Ces coups du sort trouvaient un écho dans +les cinq parties du monde. Bientôt des flots d’ambitieux de toutes +castes refluèrent sur les rivages de l’Australie, et, pendant les +quatre derniers mois de l’année 1852, Melbourne, seule, reçut +cinquante-quatre mille émigrants, une armée, mais une armée sans +chef, sans discipline, une armée au lendemain d’une victoire qui +n’était pas encore remportée, en un mot, cinquante-quatre mille +pillards de la plus malfaisante espèce. + +Pendant ces premières années d’ivresse folle, ce fut un +inexprimable désordre. Cependant, les anglais, avec leur énergie +accoutumée, se rendirent maîtres de la situation. Les policemen et +les gendarmes indigènes abandonnèrent le parti des voleurs pour +celui des honnêtes gens. Il y eut revirement. Aussi Glenarvan ne +devait-il rien retrouver des scènes violentes de 1852. Treize ans +s’étaient écoulés depuis cette époque, et maintenant +l’exploitation des terrains aurifères se faisait avec méthode, +suivant les règles d’une sévère organisation. + +D’ailleurs, les placers s’épuisaient déjà. À force de les +fouiller, on en trouvait le fond. Et comment n’eût-on pas tari ces +trésors accumulés par la nature, puisque, de 1852 à 1858, les +mineurs ont arraché au sol de Victoria soixante-trois millions +cent sept mille quatre cent soixante-dix-huit livres sterling? Les +émigrants ont donc diminué dans une proportion notable, et ils se +sont jetés sur des contrées vierges encore. Aussi, les «gold +fields», les champs d’or, nouvellement découverts à Otago et à +Marlborough dans la Nouvelle Zélande, sont-ils actuellement percés +à jour par des milliers de termites à deux pieds sans plumes. + +Vers onze heures, on arriva au centre des exploitations. Là, +s’élevait une véritable ville, avec usines, maison de banque, +église, caserne, cottage et bureaux de journal. Les hôtels, les +fermes, les villas, n’y manquaient point. Il y avait même un +théâtre à dix shillings la place, et très suivi. On jouait avec un +grand succès une pièce du cru intitulée _Francis Obadiag, ou +l’heureux digger_. Le héros, au dénouement, donnait le dernier +coup de pioche du désespoir, et trouvait un «nugget» d’un poids +invraisemblable. + +Glenarvan, curieux de visiter cette vaste exploitation du mont +Alexandre, laissa le chariot marcher en avant sous la conduite +d’Ayrton et de Mulrady. Il devait le rejoindre quelques heures +plus tard. Paganel fut enchanté de cette détermination, et suivant +son habitude, il se fit le guide et le _cicerone_ de la petite +troupe. + +D’après son conseil, on se dirigea vers la banque. Les rues +étaient larges, macadamisées et arrosées soigneusement. + +De gigantesques affiches des _golden company (limited)_, des +_digger’s general office_, des _nugget’s union_, sollicitaient le +regard. + +L’association des bras et des capitaux s’était substituée à +l’action isolée du mineur. Partout on entendait fonctionner les +machines qui lavaient les sables et pulvérisaient le quartz +précieux. + +Au delà des habitations s’étendaient les placers, c’est-à-dire de +vastes étendues de terrains livrés à l’exploitation. Là piochaient +les mineurs engagés pour le compte des compagnies et fortement +rétribués par elles. + +L’œil n’aurait pu compter ces trous qui criblaient le sol. Le fer +des bêches étincelait au soleil et jetait une incessante +irradiation d’éclairs. Il y avait parmi ces travailleurs des types +de toutes nations. Ils ne se querellaient point, et ils +accomplissaient silencieusement leur tâche, en gens salariés. + +«Il ne faudrait pas croire, cependant, dit Paganel, qu’il n’y a +plus sur le sol australien un de ces fiévreux chercheurs qui +viennent tenter la fortune au jeu des mines. Je sais bien que la +plupart louent leurs bras aux compagnies, et il le faut, puisque +les terrains aurifères sont tous vendus ou affermés par le +gouvernement. Mais à celui qui n’a rien, qui ne peut ni louer ni +acheter, il reste encore une chance de s’enrichir. + +--Laquelle? demanda lady Helena. + +--La chance d’exercer le «jumping», répondit Paganel. Ainsi, nous +autres, qui n’avons aucun droit sur ces placers, nous pourrions +cependant, --avec beaucoup de bonheur, s’entend, --faire +fortune. + +--Mais comment? demanda le major. + +--Par le jumping, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire. + +--Qu’est-ce que le jumping? redemanda le major. + +--C’est une convention admise entre les mineurs, qui amène +souvent des violences et des désordres, mais que les autorités +n’ont jamais pu abolir. + +--Allez donc, Paganel, dit Mac Nabbs, vous nous mettez l’eau à la +bouche. + +--Eh bien, il est admis que toute terre du centre d’exploitation +à laquelle on n’a pas travaillé pendant vingt-quatre heures, les +grandes fêtes exceptées, tombe dans le domaine public. Quiconque +s’en empare peut la creuser et s’enrichir, si le ciel lui vient en +aide. Ainsi, Robert, mon garçon, tâche de découvrir un de ces +trous délaissés, et il est à toi! + +--Monsieur Paganel, dit Mary Grant, ne donnez pas à mon frère de +semblables idées. + +--Je plaisante, ma chère miss, répondit Paganel, et Robert le +sait bien. Lui, mineur! Jamais! Creuser la terre, la retourner, la +cultiver, puis l’ensemencer et lui demander toute une moisson pour +ses peines, bon. Mais la fouiller à la façon des taupes, en +aveugle comme elles, pour lui arracher un peu d’or, c’est un +triste métier, et il faut être abandonné de Dieu et des hommes +pour le faire!» + +Après avoir visité le principal emplacement des mines et foulé un +terrain de transport, composé en grande partie de quartz, de +schiste argileux et de sable provenant de la désagrégation des +roches, les voyageurs arrivèrent à la banque. + +C’était un vaste édifice, portant à son faîte le pavillon +national. Lord Glenarvan fut reçu par l’inspecteur général, qui +fit les honneurs de son établissement. + +C’est là que les compagnies déposent contre un reçu l’or arraché +aux entrailles du sol. Il y avait loin du temps où le mineur des +premiers jours était exploité par les marchands de la colonie. +Ceux-ci lui payaient aux placers cinquante-trois shillings l’once +qu’ils revendaient soixante-cinq à Melbourne! Le marchand, il est +vrai, courait les risques du transport, et comme les spéculateurs +de grande route pullulaient, l’escorte n’arrivait pas toujours à +destination. + +De curieux échantillons d’or furent montrés aux visiteurs, et +l’inspecteur leur donna d’intéressants détails sur les divers +modes d’exploitation de ce métal. + +On le rencontre généralement sous deux formes, l’or roulé et l’or +désagrégé. Il se trouve à l’état de minerai, mélangé avec les +terres d’alluvion, ou renfermé dans sa gangue de quartz. Aussi, +pour l’extraire, procède-t-on suivant la nature du terrain, par +les fouilles de surface ou les fouilles de profondeur. + +Quand c’est de l’or roulé, il gît au fond des torrents, des +vallées et des ravins, étagé suivant sa grosseur, les grains +d’abord, puis les lamelles, et enfin les paillettes. + +Si c’est au contraire de l’or désagrégé, dont la gangue a été +décomposée par l’action de l’air, il est concentré sur place, +réuni en tas, et forme ce que les mineurs appellent des +«pochettes». Il y a de ces pochettes qui renferment une fortune. + +Au mont Alexandre, l’or se recueille plus spécialement dans les +couches argileuses et dans l’interstice des roches ardoisiennes. +Là, sont les nids à pépites; là, le mineur heureux a souvent mis +la main sur le gros lot des placers. + +Les visiteurs, après avoir examiné les divers spécimens d’or, +parcoururent le musée minéralogique de la banque. Ils virent, +étiquetés et classés, tous les produits dont est formé le sol +australien. L’or ne fait pas sa seule richesse, et il peut passer +à juste titre pour un vaste écrin où la nature renferme ses bijoux +précieux. Sous les vitrines étincelaient la topaze blanche, rivale +des topazes brésiliennes, le grenat almadin, l’épidote, sorte de +silicate d’un beau vert, le rubis balais, représenté par des +spinelles écarlates et par une variété rose de la plus grande +beauté, des saphirs bleu clair et bleu foncé, tels que le +corindon, et aussi recherchés que celui du Malabar ou du Tibet, +des rutiles brillants, et enfin un petit cristal de diamant qui +fut trouvé sur les bords du Turon. Rien ne manquait à cette +resplendissante collection de pierres fines, et il ne fallait pas +aller chercher loin l’or nécessaire à les enchâsser. À moins de +les vouloir toutes montées, on ne pouvait en demander davantage. + +Glenarvan prit congé de l’inspecteur de la banque, après l’avoir +remercié de sa complaisance, dont il avait largement usé. Puis, la +visite des placers fut reprise. + +Paganel, si détaché qu’il fût des biens de ce monde, ne faisait +pas un pas sans fouiller du regard ce sol. C’était plus fort que +lui, et les plaisanteries de ses compagnons n’y pouvaient rien. + +À chaque instant, il se baissait, ramassait un caillou, un morceau +de gangue, des débris de quartz; il les examinait avec attention +et les rejetait bientôt avec mépris. Ce manège dura pendant toute +la promenade. + +«Ah çà! Paganel, lui demanda le major, est-ce que vous avez perdu +quelque chose? + +--Sans doute, répondit Paganel, on a toujours perdu ce qu’on n’a +pas trouvé, dans ce pays d’or et de pierres précieuses. Je ne sais +pas pourquoi j’aimerais à emporter une pépite pesant quelques +onces, ou même une vingtaine de livres, pas davantage. + +--Et qu’en feriez-vous, mon digne ami? dit Glenarvan. + +--Oh! je ne serais pas embarrassé, répondit Paganel. J’en ferais +hommage à mon pays! Je la déposerais à la banque de France... + +--Qui l’accepterait? + +--Sans doute, sous la forme d’obligations de chemins de fer!» + +On félicita Paganel sur la façon dont il entendait offrir sa +pépite «à son pays», et lady Helena lui souhaita de trouver le +plus gros _nugget_ du monde. + +Tout en plaisantant, les voyageurs parcoururent la plus grande +partie des terrains exploités. Partout le travail se faisait +régulièrement, mécaniquement, mais sans animation. + +Après deux heures de promenade, Paganel avisa une auberge fort +décente, où il proposa de s’asseoir en attendant l’heure de +rejoindre le chariot. Lady Helena y consentit, et comme +l’auberge ne va pas sans rafraîchissements, Paganel demanda à +l’aubergiste de servir quelque boisson du pays. + +On apporta un «nobler» pour chaque personne. Or, le _nobler_, +c’est tout bonnement le grog, mais le grog retourné. Au lieu de +mettre un petit verre d’eau-de-vie dans un grand verre d’eau, on +met un petit verre d’eau dans un grand verre d’eau-de-vie, on +sucre et l’on boit. C’était un peu trop australien, et, au grand +étonnement de l’aubergiste, le _nobler_, rafraîchi d’une grande +carafe d’eau, redevint le grog britannique. + +Puis, on causa mine et mineurs. C’était le cas ou jamais. + +Paganel, très satisfait de ce qu’il venait de voir, avoua +cependant que ce devait être plus curieux autrefois, pendant les +premières années d’exploitation du mont Alexandre. + +«La terre, dit-il, était alors criblée de trous et envahie par des +légions de fourmis travailleuses, et quelles fourmis! Tous les +émigrants en avaient l’ardeur, mais non la prévoyance! L’or s’en +allait en folies. On le buvait, on le jouait, et cette auberge où +nous sommes était un «enfer», comme on disait alors. Les coups de +dés amenaient les coups de couteau. La police n’y pouvait rien, et +maintes fois le gouverneur de la colonie fut obligé de marcher +avec des troupes régulières contre les mineurs révoltés. +Cependant, il parvint à les mettre à la raison, il imposa un droit +de patente à chaque exploitant, il le fit percevoir non sans +peine, et, en somme, les désordres furent ici moins grands qu’en +Californie. + +--Ce métier de mineur, demanda lady Helena, tout individu peut +donc l’exercer? + +--Oui, madame. Il n’est pas nécessaire d’être bachelier pour +cela. De bons bras suffisent. Les aventuriers, chassés par la +misère, arrivaient aux mines sans argent pour la plupart, les +riches avec une pioche, les pauvres avec un couteau, et tous +apportaient dans ce travail une rage qu’ils n’eussent pas mise à +un métier d’honnête homme. C’était un singulier aspect que celui +de ces terrains aurifères! Le sol était couvert de tentes, de +prélarts, de cahutes, de baraques en terre, en planche, en +feuillage. Au milieu, dominait la marquise du gouvernement, ornée +du pavillon britannique, les tentes en coutil bleu de ses agents, +et les établissements des changeurs, des marchands d’or, des +trafiquants, qui spéculaient sur cet ensemble de richesse et de +pauvreté. Ceux-là se sont enrichis à coup sûr. Il fallait voir ces +_diggers_ à longue barbe et en chemise de laine rouge, vivant dans +l’eau et la boue. L’air était rempli du bruit continu des pioches, +et d’émanations fétides provenant des carcasses d’animaux qui +pourrissaient sur le sol. Une poussière étouffante enveloppait +comme un nuage ces malheureux qui fournissaient à la mortalité une +moyenne excessive, et certainement, dans un pays moins salubre, +cette population eût été décimée par le typhus. Et encore, si tous +ces aventuriers avaient réussi! Mais tant de misère n’était pas +compensée, et, à bien compter, on verrait que, pour un mineur qui +s’est enrichi, cent, deux cent mille peut-être, sont morts pauvres +et désespérés. + +--Pourriez-vous nous dire, Paganel, demanda Glenarvan, comment on +procédait à l’extraction de l’or? + +--Rien n’était plus simple, répondit Paganel. Les premiers +mineurs faisaient le métier d’orpailleurs, tel qu’il est encore +pratiqué dans quelques parties des Cévennes, en France. +Aujourd’hui les compagnies procèdent autrement; elles remontent à +la source même, au filon qui produit les lamelles, les paillettes +et les pépites. Mais les orpailleurs se contentaient de laver les +sables aurifères, voilà tout. Ils creusaient le sol, ils +recueillaient les couches de terre qui leur semblaient +productives, et ils les traitaient par l’eau pour en séparer le +minerai précieux. Ce lavage s’opérait au moyen d’un instrument +d’origine américaine, appelé «craddle» ou berceau. C’était une +boîte longue de cinq à six pieds, une sorte de bière ouverte et +divisée en deux compartiments. Le premier était muni d’un crible +grossier, superposé à d’autres cribles à mailles plus serrées; le +second était rétréci à sa partie inférieure. On mettait le sable +sur le crible à une extrémité, on y versait de l’eau, et de la +main on agitait, ou plutôt on berçait l’instrument. Les pierres +restaient dans le premier crible, le minerai et le sable fin dans +les autres, suivant leur grosseur, et la terre délayée s’en allait +avec l’eau par l’extrémité inférieure. Voilà quelle était la +machine généralement usitée. + +--Mais encore fallait-il l’avoir, dit John Mangles. + +--On l’achetait aux mineurs enrichis ou ruinés, suivant le cas, +répondit Paganel, ou l’on s’en passait. + +--Et comment la remplaçait-on? demanda Mary Grant. + +--Par un plat, ma chère Mary, un simple plat de fer; on vannait +la terre comme on vanne le blé; seulement, au lieu de grains de +froment, on recueillait quelquefois des grains d’or. Pendant la +première année plus d’un mineur a fait fortune sans autres frais. +Voyez-vous, mes amis, c’était le bon temps, bien que les bottes +valussent cent cinquante francs la paire, et qu’on payât dix +shillings un verre de limonade! Les premiers arrivés ont toujours +raison. L’or était partout, en abondance, à la surface du sol; les +ruisseaux coulaient sur un lit de métal; on en trouvait jusque +dans les rues de Melbourne; on macadamisait avec de la poudre +d’or. + +Aussi, du 26 janvier au 24 février 1852, le précieux métal +transporté du mont Alexandre à Melbourne sous l’escorte du +gouvernement s’est élevé à huit millions deux cent trente-huit +mille sept cent cinquante francs. Cela fait une moyenne de cent +soixante-quatre mille sept cent vingt-cinq francs par jour. + +--À peu près la liste civile de l’empereur de Russie, dit +Glenarvan. + +--Pauvre homme! répliqua le major. + +--Cite-t-on des coups de fortune subits? demanda lady Helena. + +--Quelques-uns, madame. + +--Et vous les connaissez? dit Glenarvan. + +--Parbleu! répondit Paganel. En 1852 dans le district de +Ballarat, on trouva un _nugget_ qui pesait cinq cent soixante-treize +onces, un autre dans le Gippsland de sept cent quatre-vingt-deux onces, +et, en 1861, un lingot de huit cent trente-quatre onces. + +Enfin, toujours à Ballarat, un mineur découvrit un _nugget_ pesant +soixante-cinq kilogrammes, ce qui, à dix-sept cent vingt-deux +francs la livre, fait deux cent vingt-trois mille huit cent +soixante francs! Un coup de pioche qui rapporte onze mille francs +de rente, c’est un beau coup de pioche! + +--Dans quelle proportion s’est accrue la production de l’or +depuis la découverte de ces mines? demanda John Mangles. + +--Dans une proportion énorme, mon cher John. Cette production +n’était que de quarante-sept millions par an au commencement du +siècle, et actuellement, en y comprenant le produit des mines +d’Europe, d’Asie et d’Amérique, on l’évalue à neuf cents millions, +autant dire un milliard. + +--Ainsi, Monsieur Paganel, dit le jeune Robert, à l’endroit même +où nous sommes, sous nos pieds, il y a peut-être beaucoup d’or? + +--Oui, mon garçon, des millions! Nous marchons dessus, c’est que +nous le méprisons! + +--C’est donc un pays privilégié que l’Australie? + +--Non, Robert, répondit le géographe. Les pays aurifères ne sont +point privilégiés. Ils n’enfantent que des populations fainéantes, +et jamais les races fortes et laborieuses. Vois le Brésil, le +Mexique, la Californie, l’Australie! Où en sont-ils au dix-neuvième +siècle? Le pays par excellence, mon garçon, ce n’est pas +le pays de l’or, c’est le pays du fer!» + + +Chapitre XV +_«Australian and New Zealand gazette»_ + +Le 2 janvier, au soleil levant, les voyageurs franchirent la +limite des régions aurifères et les frontières du comté de Talbot. +Le pied de leurs chevaux frappait alors les poudreux sentiers du +comté de Dalhousie. Quelques heures après, ils passaient à gué la +Colban et la Campaspe rivers par 144°35’ et 144°45’ de longitude. +La moitié du voyage était accomplie. Encore quinze jours d’une +traversée aussi heureuse, et la petite troupe atteindrait les +rivages de la baie Twofold. + +Du reste, tout le monde était bien portant. Les promesses de +Paganel, relativement à cet hygiénique climat, se réalisaient. Peu +ou point d’humidité, et une chaleur très supportable. Les chevaux +et les bœufs ne s’en plaignaient point. Les hommes, pas +davantage. + +Une seule modification avait été apportée à l’ordre de marche +depuis Camden-Bridge. La criminelle catastrophe du railway, +lorsqu’elle fut connue d’Ayrton, l’engagea à prendre quelques +précautions, jusque-là fort inutiles. Les chasseurs durent ne +point perdre le chariot de vue. Pendant les heures de campement, +l’un d’eux fut toujours de garde. + +Matin et soir, les amorces des armes furent renouvelées. Il était +certain qu’une bande de malfaiteurs battait la campagne, et, +quoique rien ne fît naître des craintes immédiates, il fallait +être prêt à tout événement. + +Inutile d’ajouter que ces précautions furent prises à l’insu de +lady Helena et de Mary Grant, que Glenarvan ne voulait pas +effrayer. + +Au fond, on avait raison d’agir ainsi. Une imprudence, une +négligence même pouvait coûter cher. + +Glenarvan, d’ailleurs, n’était pas seul à se préoccuper de cet +état de choses. Dans les bourgs isolés, dans les stations, les +habitants et les squatters se précautionnaient contre toute +attaque ou surprise. Les maisons se fermaient à la nuit tombante. +Les chiens, lâchés dans les palissades, aboyaient à la moindre +approche. Pas de berger rassemblant à cheval ses nombreux +troupeaux pour la rentrée du soir, qui ne portât une carabine +suspendue à l’arçon de sa selle. La nouvelle du crime commis au +pont de Camden motivait cet excès de précaution, et maint colon se +verrouillait avec soin au crépuscule, qui jusqu’alors dormait +fenêtres et portes ouvertes. + +L’administration de la province elle-même fit preuve de zèle et de +prudence. Des détachements de gendarmes indigènes furent envoyés +dans les campagnes. On assura plus spécialement le service des +dépêches. Jusqu’à ce moment, le _mail-coach_ courait les grands +chemins sans escorte. Or, ce jour-là, précisément à l’instant où +la troupe de Glenarvan traversait la route de Kilmore à Heathcote, +la malle passa de toute la vitesse de ses chevaux en soulevant un +tourbillon de poussière. Mais si vite qu’elle eût disparu, +Glenarvan avait vu reluire les carabines des policemen qui +galopaient à ses portières. On se serait cru reporté à cette +époque funeste où la découverte des premiers placers jetait sur le +continent australien l’écume des populations européennes. + +Un mille après avoir traversé la route de Kilmore, le chariot +s’enfonça sous un massif d’arbres géants, et, pour la première +fois depuis le cap Bernouilli, les voyageurs pénétrèrent dans une +de ces forêts qui couvrent une superficie de plusieurs degrés. + +Ce fut un cri d’admiration à la vue des eucalyptus hauts de deux +cents pieds, dont l’écorce fongueuse mesurait jusqu’à cinq pouces +d’épaisseur. Les troncs, de vingt pieds de tour, sillonnés par les +baves d’une résine odorante, s’élevaient à cent cinquante pieds +au-dessus du sol. + +Pas une branche, pas un rameau, pas une pousse capricieuse, pas un +nœud même n’altérait leur profil. + +Ils ne seraient pas sortis plus lisses de la main du tourneur. + +C’étaient autant de colonnes exactement calibrées qui se +comptaient par centaines. Elles s’épanouissaient à une excessive +hauteur en chapiteaux de branches contournées et garnies à leur +extrémité de feuilles alternes; à l’aisselle de ces feuilles +pendaient des fleurs solitaires dont le calice figurait une urne +renversée. + +Sous ce plafond toujours vert, l’air circulait librement; une +incessante ventilation buvait l’humidité du sol; les chevaux, les +troupeaux de bœufs, les chariots pouvaient passer à l’aise +entre ces arbres largement espacés et aménagés comme les jalons +d’un taillis en coupe. Ce n’était là ni le bois à bouquets pressés +et obstrués de ronces, ni la forêt vierge barricadée de troncs +abattus et tendue de lianes inextricables, où, seuls, le fer et le +feu peuvent frayer la route aux pionniers. Un tapis d’herbe au +pied des arbres, une nappe de verdure à leur sommet, de longues +perspectives de piliers hardis, peu d’ombre, peu de fraîcheur en +somme, une clarté spéciale et semblable aux lueurs qui filtrent à +travers un mince tissu, des reflets réguliers, des miroitements +nets sur le sol, tout cet ensemble constituait un spectacle +bizarre et riche en effets neufs. La forêt du continent océanien +ne rappelle en aucune façon les forêts du nouveau monde, et +l’eucalyptus, le «tara» des aborigènes, rangé dans cette famille +des myrtes dont les différentes espèces peuvent à peine +s’énumérer, est l’arbre par excellence de la flore australienne. + +Si l’ombre n’est pas épaisse ni l’obscurité profonde sous ces +dômes de verdure, cela tient à ce que les arbres présentent une +anomalie curieuse dans la disposition de leurs feuilles. Aucune +n’offre sa face au soleil, mais bien sa tranche acérée. L’œil +n’aperçoit que des profils dans ce singulier feuillage. Aussi, les +rayons du soleil glissent-ils jusqu’à terre, comme s’ils passaient +entre les lames relevées d’une persienne. + +Chacun fit cette remarque et parut surpris. Pourquoi cette +disposition particulière? Cette question s’adressait naturellement +à Paganel. Il répondit en homme que rien n’embarrasse. + +«Ce qui m’étonne ici, dit-il, ce n’est pas la bizarrerie de la +nature; la nature sait ce qu’elle fait, mais les botanistes ne +savent pas toujours ce qu’ils disent. La nature ne s’est pas +trompée en donnant à ces arbres ce feuillage spécial, mais les +hommes se sont fourvoyés en les appelant des «eucalyptus.» + +--Que veut dire ce mot? demanda Mary Grant. + +--Il vient de εὖ καλύπτω, et signifie _je couvre bien_. On a eu soin +de commettre l’erreur en grec afin qu’elle fût moins sensible, +mais il est évident que l’eucalyptus couvre mal. + +--Accordé, mon cher Paganel, répondit Glenarvan, et maintenant, +apprenez-nous pourquoi les feuilles poussent ainsi. + +--Par une raison purement physique, mes amis, répondit Paganel, +et que vous comprendrez sans peine. Dans cette contrée où l’air +est sec, où les pluies sont rares, où le sol est desséché, les +arbres n’ont besoin ni de vent ni de soleil. L’humidité manquant, +la sève manque aussi. De là ces feuilles étroites qui cherchent à +se défendre elles-mêmes contre le jour et à se préserver d’une +trop grande évaporation. Voilà pourquoi elles se présentent de +profil et non de face à l’action des rayons solaires. Il n’y a +rien de plus intelligent qu’une feuille. + +--Et rien de plus égoïste! répliqua le major. Celles-ci n’ont +songé qu’à elles, et pas du tout aux voyageurs.» + +Chacun fut un peu de l’avis de Mac Nabbs, moins Paganel, qui, tout +en s’essuyant le front, se félicitait de marcher sous des arbres +sans ombre. + +Cependant, cette disposition du feuillage était regrettable; la +traversée de ces forêts est souvent très longue, et pénible par +conséquent, puisque rien ne protège le voyageur contre les ardeurs +du jour. + +Pendant toute la journée, le chariot roula sous ces +interminables travées d’eucalyptus. On ne rencontra ni un +quadrupède, ni un indigène. Quelques kakatoès habitaient les cimes +de la forêt; mais, à cette hauteur, on les distinguait à peine, et +leur babillage se changeait en imperceptible murmure. + +Parfois, un essaim de perruches traversait une allée lointaine et +l’animait d’un rapide rayon multicolore. + +Mais, en somme, un profond silence régnait dans ce vaste temple de +verdure, et le pas des chevaux, quelques mots échangés dans une +conversation décousue, les roues du chariot qui grinçaient, et, +de temps en temps, un cri d’Ayrton excitant son indolent attelage, +troublaient seuls ces immenses solitudes. + +Le soir venu, on campa au pied d’eucalyptus qui portaient la +marque d’un feu assez récent. Ils formaient comme de hautes +cheminées d’usines, car la flamme les avait creusés intérieurement +dans toute leur longueur. Avec le seul revêtement d’écorce qui +leur restait, ils ne s’en portaient pas plus mal. + +Cependant, cette fâcheuse habitude des squatters ou des indigènes +finira par détruire ces magnifiques arbres, et ils disparaîtront +comme ces cèdres du Liban, vieux de quatre siècles, que brûle la +flamme maladroite des campements. Olbinett, suivant le conseil de +Paganel, alluma le feu du souper dans un de ces troncs tubulaires; +il obtint aussitôt un tirage considérable, et la fumée alla se +perdre dans le massif assombri du feuillage. On prit les +précautions voulues pour la nuit, et Ayrton, Mulrady, Wilson, John +Mangles, se relayant tour à tour, veillèrent jusqu’au lever du +soleil. + +Pendant toute la journée du 3 janvier l’interminable forêt +multiplia ses longues avenues symétriques. + +C’était à croire qu’elle ne finirait pas. Cependant, vers le soir, +les rangs des arbres s’éclaircirent, et à quelques milles, dans +une petite plaine, apparut une agglomération de maisons +régulières. + +«Seymour! s’écria Paganel. Voilà la dernière ville que nous devons +rencontrer avant de quitter la province de Victoria. + +--Est-elle importante? demanda lady Helena. + +--Madame, répondit Paganel, c’est une simple paroisse qui est en +train de devenir une municipalité. + +--Y trouverons-nous un hôtel convenable? dit Glenarvan. + +--Je l’espère, répondit le géographe. + +--Eh bien, entrons dans la ville, car nos vaillantes voyageuses +ne seront pas fâchées, j’imagine, de s’y reposer une nuit. + +--Mon cher Edward, répondit lady Helena, Mary et moi nous +acceptons, mais à la condition que cela ne causera ni un +dérangement, ni un retard. + +--Aucunement, répondit lord Glenarvan; notre attelage est +fatigué; d’ailleurs, demain, nous repartirons à la pointe du +jour.» + +Il était alors neuf heures. La lune s’approchait de l’horizon et +ne jetait plus que des rayons obliques, noyés dans la brume. +L’obscurité se faisait peu à peu. Toute la troupe pénétra dans les +larges rues de Seymour sous la direction de Paganel, qui semblait +toujours parfaitement connaître ce qu’il n’avait jamais vu. Mais +son instinct le guidait, et il arriva droit à Campbell’s north +british hôtel. + +Chevaux et bœufs furent menés à l’écurie, le chariot remisé, et +les voyageurs conduits à des chambres assez confortables. À dix +heures, les convives prenaient place à une table, sur laquelle +Olbinett avait jeté le coup d’œil du maître. Paganel venait de +courir la ville en compagnie de Robert, et il raconta son +impression nocturne d’une très laconique façon. Il n’avait +absolument rien vu. + +Cependant, un homme moins distrait eût remarqué certaine agitation +dans les rues de Seymour: des groupes étaient formés çà et là, qui +se grossissaient peu à peu; on causait à la porte des maisons; on +s’interrogeait avec une inquiétude réelle; quelques journaux du +jour étaient lus à haute voix, commentés, discutés. Ces symptômes +ne pouvaient échapper à l’observateur le moins attentif. Cependant +Paganel n’avait rien soupçonné. + +Le major, lui, sans aller si loin, sans même sortir de l’hôtel, se +rendit compte des craintes qui préoccupaient justement la petite +ville. Dix minutes de conversation avec le loquace Dickson, le +maître de l’hôtel, et il sut à quoi s’en tenir. + +Mais il n’en souffla mot. Seulement, quand le souper fut terminé, +lorsque lady Glenarvan, Mary et Robert Grant eurent regagné leurs +chambres, le major retint ses compagnons et leur dit: + +«On connaît les auteurs du crime commis sur le chemin de fer de +Sandhurst. + +--Et ils sont arrêtés? demanda vivement Ayrton. + +--Non, répondit Mac Nabbs, sans paraître remarquer l’empressement +du quartier-maître, empressement très justifié, d’ailleurs, dans +cette circonstance. + +--Tant pis, ajouta Ayrton. + +--Eh bien! demanda Glenarvan, à qui attribue-t-on ce crime? + +--Lisez, répondit le major, qui présenta à Glenarvan un numéro de +l’_Australian and New Zealand gazette_, et vous verrez que +l’inspecteur de police ne se trompait pas.» + +Glenarvan lut à haute voix le passage suivant: + +«Sydney, 2 janvier 1866. --On se rappelle que, dans «la nuit du +29 au 30 décembre dernier, un accident eut lieu à Camden-Bridge, à +cinq milles au delà de la station de Castlemaine, railway de +Melbourne à Sandhurst. L’express de nuit de 11 h 45, lancé à toute +vitesse, est venu se précipiter dans la Lutton-river. Le pont de +Camden était resté ouvert au passage du train. + +«Des vols nombreux commis après l’accident, le «cadavre» du garde +retrouvé à un demi-mille de Camden-Bridge, prouvèrent que cette +catastrophe était le résultat d’un crime. + +«En effet, d’après l’enquête du coroner, il résulte que ce crime +doit être attribué à la bande de convicts échappés depuis six mois +du pénitentiaire de Perth, Australie occidentale, au moment où ils +allaient être transférés à l’île Norfolk. + +«Ces convicts sont au nombre de vingt-neuf; ils sont commandés par +un certain Ben Joyce, malfaiteur de la plus dangereuse espèce, +arrivé depuis quelques mois en Australie, on ne sait par quel +navire, et sur lequel la justice n’a jamais pu mettre la main. + +«Les habitants des villes, les colons et squatters des stations +sont invités à se tenir sur leurs gardes, et à faire parvenir au +_surveyor_ général tous les renseignements de nature à favoriser +ses recherches. + +«J P Mitchell, S G» + +Lorsque Glenarvan eut terminé la lecture de cet article, Mac Nabbs +se tourna vers le géographe et lui dit: + +«Vous voyez, Paganel, qu’il peut y avoir des convicts en +Australie. + +--Des évadés, c’est évident! répondit Paganel, mais des +transportés régulièrement admis, non. Ces gens-là n’ont pas le +droit d’être ici. + +--Enfin, ils y sont, reprit Glenarvan; mais je ne suppose pas que +leur présence puisse modifier nos projets et arrêter notre voyage. +Qu’en penses-tu, John?» + +John Mangles ne répondit pas immédiatement; il hésitait entre la +douleur que causerait aux deux enfants l’abandon des recherches +commencées et la crainte de compromettre l’expédition. + +«Si lady Glenarvan et miss Grant n’étaient pas avec nous, dit-il, +je me préoccuperais fort peu de cette bande de misérables.» + +Glenarvan le comprit et ajouta: + +«Il va sans dire qu’il ne s’agit pas de renoncer à accomplir notre +tâche; mais peut-être serait-il prudent, à cause de nos compagnes, +de rejoindre le _Duncan_ à Melbourne, et d’aller reprendre à l’est +les traces d’Harry Grant. Qu’en pensez-vous, Mac Nabbs? + +--Avant de me prononcer, répondit le major, je désirerais +connaître l’opinion d’Ayrton.» + +Le quartier-maître, directement interpellé, regarda Glenarvan. + +«Je pense, dit-il, que nous sommes à deux cents milles de +Melbourne, et que le danger, s’il existe, est aussi grand sur la +route du sud que sur la route de l’est. Toutes deux sont peu +fréquentées, toutes deux se valent. D’ailleurs, je ne crois pas +qu’une trentaine de malfaiteurs puissent effrayer huit hommes bien +armés et résolus. Donc, sauf meilleur avis, j’irais en avant. + +--Bien parlé, Ayrton, répondit Paganel. En continuant, nous +pouvons couper les traces du capitaine Grant. En revenant au sud, +nous les fuyons au contraire. Je pense donc comme vous, et je fais +bon marché de ces échappés de Perth, dont un homme de cœur ne +saurait tenir compte!» + +Sur ce, la proposition de ne rien changer au programme du voyage +fut mise aux voix et passa à l’unanimité. + +«Une seule observation, _mylord_, dit Ayrton au moment où on +allait se séparer. + +--Parlez, Ayrton. + +--Ne serait-il pas opportun d’envoyer au _Duncan_ l’ordre de +rallier la côte? + +--À quoi bon? répondit John Mangles. Lorsque nous serons arrivés +à la baie Twofold, il sera temps d’expédier cet ordre. Si quelque +événement imprévu nous obligeait à gagner Melbourne, nous +pourrions regretter de ne plus y trouver le _Duncan_. +D’ailleurs, ses avaries ne doivent pas encore être réparées. Je +crois donc, par ces divers motifs, qu’il vaut mieux attendre. + +--Bien!» répondit Ayrton, qui n’insista pas. + +Le lendemain, la petite troupe, armée et prête à tout événement, +quitta Seymour. Une demi-heure après, elle rentrait dans la forêt +d’eucalyptus, qui reparaissait de nouveau vers l’est. Glenarvan +eût préféré voyager en rase campagne. Une plaine est moins propice +aux embûches et guet-apens qu’un bois épais. Mais on n’avait pas +le choix, et le chariot se faufila pendant toute la journée +entre les grands arbres monotones. Le soir, après avoir longé la +frontière septentrionale du comté d’Anglesey, il franchit le +cent quarante-sixième méridien, et l’on campa sur la limite du +district de Murray. + + +Chapitre XVI +_Où le major soutient que ce sont des singes_ + +Le lendemain matin, 5 janvier, les voyageurs mettaient le pied sur +le vaste territoire de Murray. Ce district vague et inhabité +s’étend jusqu’à la haute barrière des Alpes australiennes. La +civilisation ne l’a pas encore découpé en comtés distincts. C’est +la portion peu connue et peu fréquentée de la province. Ses forêts +tomberont un jour sous la hache du bushman; ses prairies seront +livrées au troupeau du squatter; mais jusqu’ici c’est le sol +vierge, tel qu’il émergea de l’océan Indien, c’est le désert. + +L’ensemble de ces terrains porte un nom significatif sur les +cartes anglaises: «reserve for the blacks», la réserve pour les +noirs. C’est là que les indigènes ont été brutalement repoussés +par les colons. On leur a laissé, dans les plaines éloignées, sous +les bois inaccessibles, quelques places déterminées, où la race +aborigène achèvera peu à peu de s’éteindre. Tout homme blanc, +colon, émigrant, squatter, bushman, peut franchir les limites de +ces réserves. Le noir seul n’en doit jamais sortir. + +Paganel, tout en chevauchant, traitait cette grave question des +races indigènes. Il n’y eut qu’un avis à cet égard, c’est que le +système britannique poussait à l’anéantissement des peuplades +conquises, à leur effacement des régions où vivaient leurs +ancêtres. Cette funeste tendance fut partout marquée, et en +Australie plus qu’ailleurs. + +Aux premiers temps de la colonie, les déportés, les colons eux-mêmes, +considéraient les noirs comme des animaux sauvages. Ils les +chassaient et les tuaient à coups de fusil. On les massacrait, on +invoquait l’autorité des jurisconsultes pour prouver que +l’australien étant hors la loi naturelle, le meurtre de ces +misérables ne constituait pas un crime. Les journaux de Sydney +proposèrent même un moyen efficace de se débarrasser des tribus du +lac Hunter: + +C’était de les empoisonner en masse. + +Les anglais, on le voit, au début de leur conquête, appelèrent le +meurtre en aide à la colonisation. + +Leurs cruautés furent atroces. Ils se conduisirent en Australie +comme aux Indes, où cinq millions d’indiens ont disparu; comme au +Cap, où une population d’un million de hottentots est tombée à +cent mille. Aussi la population aborigène, décimée par les mauvais +traitements et l’ivrognerie, tend-elle à disparaître du continent +devant une civilisation homicide. Certains gouverneurs, il est +vrai, ont lancé des décrets contre les sanguinaires bushmen! + +Ils punissaient de quelques coups de fouet le blanc qui coupait le +nez ou les oreilles à un noir, ou lui enlevait le petit doigt, +«pour s’en faire un bourre-pipe. «vaines menaces! Les meurtres +s’organisèrent sur une vaste échelle et des tribus entières +disparurent. Pour ne citer que l’île de Van-Diemen, qui comptait +cinq cent mille indigènes au commencement du siècle, ses +habitants, en 1863, étaient réduits à sept! Et dernièrement, le +_Mercure_ a pu signaler l’arrivée à Hobart-Town du dernier des +tasmaniens. + +Ni Glenarvan, ni le major, ni John Mangles, ne contredirent +Paganel. Eussent-ils été anglais, ils n’auraient pas défendu leurs +compatriotes. Les faits étaient patents, incontestables. + +«Il y a cinquante ans, ajouta Paganel, nous aurions déjà +rencontré sur notre route mainte tribu de naturels, et jusqu’ici +pas un indigène n’est encore apparu. Dans un siècle, ce continent +sera entièrement dépeuplé de sa race noire.» + +En effet, la réserve paraissait être absolument abandonnée. Nulle +trace de campements ni de huttes. + +Les plaines et les grands taillis se succédaient, et peu à peu la +contrée prit un aspect sauvage. Il semblait même qu’aucun être +vivant, homme ou bête, ne fréquentait ces régions éloignées, quand +Robert, s’arrêtant devant un bouquet d’eucalyptus, s’écria: + +«Un singe! Voilà un singe!» + +Et il montrait un grand corps noir qui, se glissant de branche en +branche avec une surprenante agilité, passait d’une cime à +l’autre, comme si quelque appareil membraneux l’eût soutenu dans +l’air. En cet étrange pays, les singes volaient-ils donc comme +certains renards auxquels la nature a donné des ailes de chauve-souris? + +Cependant, le chariot s’était arrêté, et chacun suivait des yeux +l’animal qui se perdit peu à peu dans les hauteurs de +l’eucalyptus. Bientôt, on le vit redescendre avec la rapidité de +l’éclair, courir sur le sol avec mille contorsions et gambades, +puis saisir de ses longs bras le tronc lisse d’un énorme gommier. +On se demandait comment il s’élèverait sur cet arbre droit et +glissant qu’il ne pouvait embrasser. Mais le singe, frappant +alternativement le tronc d’une sorte de hache, creusa de petites +entailles, et par ces points d’appui régulièrement espacés, il +atteignit la fourche du gommier. En quelques secondes, il disparut +dans l’épaisseur du feuillage. + +«Ah çà, qu’est-ce que c’est que ce singe-là? demanda le major. + +--Ce singe-là, répondit Paganel, c’est un australien pur sang!» + +Les compagnons du géographe n’avaient pas encore eu le temps de +hausser les épaules, que des cris qu’on pourrait orthographier +ainsi: «coo-eeh! coo-eeh!» retentirent à peu de distance. +Ayrton piqua ses bœufs, et, cent pas plus loin, les voyageurs +arrivaient inopinément à un campement d’indigènes. + +Quel triste spectacle! Une dizaine de tentes se dressaient sur le +sol nu. Ces «gunyos», faits avec des bandes d’écorce étagées comme +des tuiles, ne protégeaient que d’un côté leurs misérables +habitants. Ces êtres, dégradés par la misère, étaient repoussants. +Il y en avait là une trentaine, hommes, femmes et enfants, vêtus +de peaux de _kanguroos_ déchiquetées comme des haillons. Leur +premier mouvement, à l’approche du chariot, fut de s’enfuir. +Mais quelques mots d’Ayrton prononcés dans un inintelligible +patois parurent les rassurer. Ils revinrent alors, moitié +confiants, moitié craintifs, comme des animaux auxquels on tend +quelque morceau friand. + +Ces indigènes, hauts de cinq pieds quatre pouces à cinq pieds sept +pouces, avaient un teint fuligineux, non pas noir, mais couleur de +vieille suie, les cheveux floconneux, les bras longs, l’abdomen +proéminent, le corps velu et couturé par les cicatrices du +tatouage ou par les incisions pratiquées dans les cérémonies +funèbres. Rien d’horrible comme leur figure monstrueuse, leur +bouche énorme, leur nez épaté et écrasé sur les joues, leur +mâchoire inférieure proéminente, armée de dents blanches, mais +proclives. Jamais créatures humaines n’avaient présenté à ce point +le type d’animalité. + +«Robert ne se trompait pas, dit le major, ce sont des singes, -- +pur sang, si l’on veut, --mais ce sont des singes! + +--Mac Nabbs, répondit lady Helena, donneriez-vous donc raison à +ceux qui les chassent comme des bêtes sauvages? Ces pauvres êtres +sont des hommes. + +--Des hommes! s’écria Mac Nabbs! Tout au plus des êtres +intermédiaires entre l’homme et l’orang-outang! Et encore, si je +mesurais leur angle facial, je le trouverais aussi fermé que celui +du singe!» + +Mac Nabbs avait raison sous ce rapport; l’angle facial de +l’indigène australien est très aigu et sensiblement égal à celui +de l’orang-outang, soit soixante à soixante-deux degrés. Aussi +n’est-ce pas sans raison que M De Rienzi proposa de classer ces +malheureux dans une race à part qu’il nommait les +«pithécomorphes», c’est-à-dire hommes à formes de singes. + +Mais lady Helena avait encore plus raison que Mac Nabbs, en tenant +pour des êtres doués d’une âme ces indigènes placés au dernier +degré de l’échelle humaine. Entre la brute et l’australien existe +l’infranchissable abîme qui sépare les genres. Pascal a justement +dit que l’homme n’est brute nulle part. + +Il est vrai qu’il ajoute avec non moins de sagesse, «ni ange non +plus.» + +Or, précisément, lady Helena et Mary Grant donnaient tort à cette +dernière partie de la proposition du grand penseur. Ces deux +charitables femmes avaient quitté le chariot; elles tendaient +une main caressante à ces misérables créatures; elles leur +offraient des aliments que ces sauvages avalaient avec une +répugnante gloutonnerie. Les indigènes devaient d’autant mieux +prendre lady Helena pour une divinité, que, suivant leur religion, +les blancs sont d’anciens noirs, blanchis après leur mort. + +Mais ce furent les femmes, surtout, qui excitèrent la pitié des +voyageuses. Rien n’est comparable à la condition de +l’australienne; une nature marâtre lui a même refusé le moindre +charme; c’est une esclave, enlevée par la force brutale, qui n’a +eu d’autre présent de noce que des coups de «waddie», sorte de +bâton rivé à la main de son maître. Depuis ce moment, frappée +d’une vieillesse précoce et foudroyante, elle a été accablée de +tous les pénibles travaux de la vie errante, portant avec ses +enfants enroulés dans un paquet de jonc les instruments de pêche +et de chasse, les provisions de «phormium tenax», dont elle +fabrique des filets. Elle doit procurer des vivres à sa famille; +elle chasse les lézards, les opossums et les serpents jusqu’à la +cime des arbres; elle coupe le bois du foyer; elle arrache les +écorces de la tente; pauvre bête de somme, elle ignore le repos, +et ne mange qu’après son maître les restes dégoûtants dont il ne +veut plus. + +En ce moment, quelques-unes de ces malheureuses, privées de +nourriture depuis longtemps peut-être, essayaient d’attirer les +oiseaux en leur présentant des graines. + +On les voyait étendues sur le sol brûlant, immobiles, comme +mortes, attendre pendant des heures entières qu’un naïf oiseau +vînt à portée de leur main! Leur industrie en fait de pièges +n’allait pas plus loin, et il fallait être un volatile australien +pour s’y laisser prendre. + +Cependant les indigènes, apprivoisés par les avances des +voyageurs, les entouraient, et l’on dut se garder alors contre +leurs instincts éminemment pillards. Ils parlaient un idiome +sifflant, fait de battements de langue. Cela ressemblait à des +cris d’animaux. Cependant, leur voix avait souvent des inflexions +câlines d’une grande douceur; le mot «noki, noki», se répétait +souvent, et les gestes le faisaient suffisamment comprendre. +C’était le «Donnez-moi! Donnez-moi!» qui s’appliquait aux plus +menus objets des voyageurs. Mr Olbinett eut fort à faire pour +défendre le compartiment aux bagages et surtout les vivres de +l’expédition. + +Ces pauvres affamés jetaient sur le chariot un regard effrayant +et montraient des dents aiguës qui s’étaient peut-être exercées +sur des lambeaux de chair humaine. La plupart des tribus +australiennes ne sont pas anthropophages, sans doute, en temps de +paix, mais il est peu de sauvages qui se refusent à dévorer la +chair d’un ennemi vaincu. + +Cependant, à la demande d’Helena, Glenarvan donna ordre de +distribuer quelques aliments. Les naturels comprirent son +intention et se livrèrent à des démonstrations qui eussent ému le +cœur le plus insensible. Ils poussèrent aussi des rugissements +semblables à ceux des bêtes fauves, quand le gardien leur apporte +la pitance quotidienne. Sans donner raison au major, on ne pouvait +nier pourtant que cette race ne touchât de près à l’animal. + +Mr Olbinett, en homme galant, avait cru devoir servir d’abord les +femmes. Mais ces malheureuses créatures n’osèrent manger avant +leurs redoutables maîtres. Ceux-ci se jetèrent sur le biscuit et +la viande sèche comme sur une proie. + +Mary Grant, songeant que son père était prisonnier d’indigènes +aussi grossiers, sentit les larmes lui venir aux yeux. Elle se +représentait tout ce que devait souffrir un homme tel qu’Harry +Grant, esclave de ces tribus errantes, en proie à la misère, à la +faim, aux mauvais traitements. + +John Mangles, qui l’observait avec la plus inquiète attention, +devina les pensées dont son cœur était plein, et il alla au-devant +de ses désirs en interrogeant le quartier-maître du _Britannia_. + +«Ayrton, lui dit-il, est-ce des mains de pareils sauvages que vous +vous êtes échappé? + +--Oui, capitaine, répondit Ayrton. Toutes ces peuplades de +l’intérieur se ressemblent. Seulement, vous ne voyez ici qu’une +poignée de ces pauvres diables, tandis qu’il existe sur les bords +du Darling des tribus nombreuses et commandées par des chefs dont +l’autorité est redoutable. + +--Mais, demanda John Mangles, que peut faire un européen au +milieu de ces naturels? + +--Ce que je faisais moi-même, répondit Ayrton; il chasse, il +pêche avec eux, il prend part à leurs combats; comme je vous l’ai +déjà dit, il est traité en raison des services qu’il rend, et pour +peu que ce soit un homme intelligent et brave, il prend dans la +tribu une situation considérable. + +--Mais il est prisonnier? dit Mary Grant. + +--Et surveillé, ajouta Ayrton, de façon à ne pouvoir faire un +pas, ni jour ni nuit! + +--Cependant, vous êtes parvenu à vous échapper, Ayrton, dit le +major, qui vint se mêler à la conversation. + +--Oui, Monsieur Mac Nabbs, à la faveur d’un combat entre ma tribu +et une peuplade voisine. J’ai réussi. +Bien. Je ne le regrette pas. Mais si c’était à refaire, je +préférerais, je crois, un éternel esclavage aux tortures que j’ai +éprouvées en traversant les déserts de l’intérieur. Dieu garde le +capitaine Grant de tenter une pareille chance de salut! + +--Oui, certes, répondit John Mangles, nous devons désirer, miss +Mary, que votre père soit retenu dans une tribu indigène. Nous +trouverons ses traces plus aisément que s’il errait dans les +forêts du continent. + +--Vous espérez toujours? demanda la jeune fille. + +--J’espère toujours, miss Mary, vous voir heureuse un jour, avec +l’aide de Dieu!» + +Les yeux humides de Mary Grant purent seuls remercier le jeune +capitaine. + +Pendant cette conversation, un mouvement inaccoutumé s’était +produit parmi les sauvages; ils poussaient des cris retentissants; +ils couraient dans diverses directions; ils saisissaient leurs +armes et semblaient pris d’une fureur farouche. + +Glenarvan ne savait où ils voulaient en venir, quand le major, +interpellant Ayrton, lui dit: + +«Puisque vous avez vécu pendant longtemps chez les australiens, +vous comprenez sans doute le langage de ceux-ci? + +--À peu près, répondit le quartier-maître, car, autant de tribus, +autant d’idiomes. Cependant, je crois deviner que, par +reconnaissance, ces sauvages veulent montrer à son honneur le +simulacre d’un combat.» + +C’était en effet la cause de cette agitation. Les indigènes, sans +autre préambule, s’attaquèrent avec une fureur parfaitement +simulée, et si bien même, qu’à moins d’être prévenu on eût pris au +sérieux cette petite guerre. Mais les australiens sont des mimes +excellents, au dire des voyageurs, et, en cette occasion, ils +déployèrent un remarquable talent. + +Leurs instruments d’attaque et de défense consistaient en un +casse-tête, sorte de massue de bois qui a raison des crânes les +plus épais, et une espèce de «tomahawk», pierre aiguisée très +dure, fixée entre deux bâtons par une gomme adhérente. Cette hache +a une poignée longue de dix pieds. C’est un redoutable instrument +de guerre et un utile instrument de paix, qui sert à abattre les +branches ou les têtes, à entailler les corps ou les arbres, +suivant le cas. + +Toutes ces armes s’agitaient dans des mains frénétiques, au bruit +des vociférations; les combattants se jetaient les uns sur les +autres; ceux-ci tombaient comme morts, ceux-là poussaient le cri +du vainqueur. Les femmes, les vieilles principalement, possédées +du démon de la guerre, les excitaient au combat, se précipitaient +sur les faux cadavres, et les mutilaient en apparence avec une +férocité qui, réelle, n’eût pas été plus horrible. À chaque +instant, lady Helena craignait que le jeu ne dégénérât en bataille +sérieuse. D’ailleurs, les enfants, qui avaient pris part au +combat, y allaient franchement. Les petits garçons et les petites +filles, plus rageuses, surtout, s’administraient des taloches +superbes avec un entrain féroce. + +Ce combat simulé durait déjà depuis dix minutes, quand soudain les +combattants s’arrêtèrent. Les armes tombèrent de leurs mains. Un +profond silence succéda au bruyant tumulte. Les indigènes +demeurèrent fixes dans leur dernière attitude, comme des +personnages de tableaux vivants. + +On les eût dit pétrifiés. + +Quelle était la cause de ce changement, et pourquoi tout d’un coup +cette immobilité marmoréenne. On ne tarda pas à le savoir. + +Une bande de kakatoès se déployait en ce moment à la hauteur des +gommiers. Ils remplissaient l’air de leurs babillements et +ressemblaient, avec les nuances vigoureuses de leur plumage, à un +arc-en-ciel volant. C’était l’apparition de cette éclatante nuée +d’oiseaux qui avait interrompu le combat. La chasse, plus utile +que la guerre, lui succédait. + +Un des indigènes, saisissant un instrument peint en rouge, d’une +structure particulière, quitta ses compagnons toujours immobiles, +et se dirigea entre les arbres et les buissons vers la bande de +kakatoès. + +Il ne faisait aucun bruit en rampant, il ne frôlait pas une +feuille, il ne déplaçait pas un caillou. + +C’était une ombre qui glissait. + +Le sauvage, arrivé à une distance convenable, lança son instrument +suivant une ligne horizontale à deux pieds du sol. Cette arme +parcourut ainsi un espace de quarante pieds environ; puis, +soudain, sans toucher la terre, elle se releva subitement par un +angle droit, monta à cent pieds dans l’air, frappa mortellement +une douzaine d’oiseaux, et, décrivant une parabole, revint tomber +aux pieds du chasseur. + +Glenarvan et ses compagnons étaient stupéfaits; ils ne pouvaient +en croire leurs yeux. + +«C’est le «boomerang!» dit Ayrton. + +--Le boomerang! s’écria Paganel, le boomerang australien.» + +Et, comme un enfant, il alla ramasser l’instrument merveilleux, +«pour voir ce qu’il y avait dedans.» + +On aurait pu penser, en effet, qu’un mécanisme intérieur, un +ressort subitement détendu, en modifiait la course. Il n’en était +rien. + +Ce boomerang consistait tout uniment en une pièce de bois dur et +recourbé, longue de trente à quarante pouces. Son épaisseur au +milieu était de trois pouces environ, et ses deux extrémités se +terminaient en pointes aiguës. Sa partie concave rentrait de six +lignes et sa partie convexe présentait deux rebords très affilés. +C’était aussi simple qu’incompréhensible. + +«Voilà donc ce fameux boomerang! dit Paganel après avoir +attentivement examiné le bizarre instrument. + +Un morceau de bois et rien de plus. Pourquoi, à un certain moment +de sa course horizontale, remonte-t-il dans les airs pour revenir +à la main qui l’a jeté? + +Les savants et les voyageurs n’ont jamais pu donner l’explication +de ce phénomène. + +--Ne serait-ce pas un effet semblable à celui du cerceau qui, +lancé d’une certaine façon, revient à son point de départ? dit +John Mangles. + +--Ou plutôt, ajouta Glenarvan, un effet rétrograde, pareil à +celui d’une bille de billard frappée en un point déterminé? + +--Aucunement, répondit Paganel; dans ces deux cas, il y a un +point d’appui qui détermine la réaction: + +C’est le sol pour le cerceau, et le tapis pour la bille. Mais, +ici, le point d’appui manque, l’instrument ne touche pas la terre, +et cependant il remonte à une hauteur considérable! + +--Alors comment expliquez-vous ce fait, Monsieur Paganel? demanda +lady Helena. + +--Je ne l’explique pas, madame, je le constate une fois de plus; +l’effet tient évidemment à la manière dont le boomerang est lancé +et à sa conformation particulière. Mais, quant à ce lancement, +c’est encore le secret des australiens. + +--En tout cas, c’est bien ingénieux... pour des singes», ajouta +lady Helena, en regardant le major qui secoua la tête d’un air peu +convaincu. + +Cependant, le temps s’écoulait, et Glenarvan pensa qu’il ne devait +pas retarder davantage sa marche vers l’est; il allait donc prier +les voyageurs de remonter dans leur chariot, quand un sauvage +arriva tout courant, et prononça quelques mots avec une grande +animation. + +«Ah! fit Ayrton, ils ont aperçu des casoars! + +--Quoi! Il s’agit d’une chasse? dit Glenarvan. + +--Il faut voir cela, s’écria Paganel. Ce doit être curieux! Peut-être +le boomerang va-t-il fonctionner encore. + +--Qu’en pensez-vous, Ayrton? + +--Ce ne sera pas long, _mylord_», répondit le quartier-maître. + +Les indigènes n’avaient pas perdu un instant. C’est pour eux un +coup de fortune de tuer des casoars. La tribu a ses vivres assurés +pour quelques jours. Aussi les chasseurs emploient-ils toute leur +adresse à s’emparer d’une pareille proie. Mais comment, sans +fusils, parviennent-ils à abattre, et, sans chiens, à atteindre un +animal si agile? C’était le côté très intéressant du spectacle +réclamé par Paganel. + +L’ému ou casoar sans casque, nommé «moureuk» par les naturels, est +un animal qui commence à se faire rare dans les plaines de +l’Australie. Ce gros oiseau, haut de deux pieds et demi, a une +chair blanche qui rappelle beaucoup celle du dindon; il porte sur +la tête une plaque cornée; ses yeux sont brun clair, son bec noir +et courbé de haut en bas; ses doigts armés d’ongles puissants; ses +ailes, de véritables moignons, ne peuvent lui servir à voler; son +plumage, pour ne pas dire son pelage, est plus foncé au cou et à +la poitrine. Mais, s’il ne vole pas, il court et défierait sur le +turf le cheval le plus rapide. On ne peut donc le prendre que par +la ruse, et encore faut-il être singulièrement rusé. + +C’est pourquoi, à l’appel de l’indigène, une dizaine d’australiens +se déployèrent comme un détachement de tirailleurs. C’était dans +une admirable plaine, où l’indigo croissait naturellement et +bleuissait le sol de ses fleurs. Les voyageurs s’arrêtèrent sur la +lisière d’un bois de mimosas. + +À l’approche des naturels, une demi-douzaine d’émus se levèrent, +prirent la fuite, et allèrent se remiser à un mille. Quand le +chasseur de la tribu eut reconnu leur position, il fit signe à ses +camarades de s’arrêter. Ceux-ci s’étendirent sur le sol, tandis +que lui, tirant de son filet deux peaux de casoar fort adroitement +cousues, s’en affubla sur-le-champ. + +Son bras droit passait au-dessus de sa tête, et il imitait en +remuant la démarche d’un ému qui cherche sa nourriture. + +L’indigène se dirigea vers le troupeau; tantôt il s’arrêtait, +feignant de picorer quelques graines; tantôt il faisait voler la +poussière avec ses pieds et s’entourait d’un nuage poudreux. Tout +ce manège était parfait. Rien de plus fidèle que cette +reproduction des allures de l’ému. Le chasseur poussait des +grognements sourds auxquels l’oiseau lui-même se fût laissé +prendre. Ce qui arriva. Le sauvage se trouva bientôt au milieu de +la bande insoucieuse. Soudain, son bras brandit la massue, et cinq +émus sur six tombèrent à ses côtés. + +Le chasseur avait réussi; la chasse était terminée. + +Alors Glenarvan, les voyageuses, toute la petite troupe prit congé +des indigènes. Ceux-ci montrèrent peu de regrets de cette +séparation. Peut-être le succès de la chasse aux casoars leur +faisait-il oublier leur fringale satisfaite. Ils n’avaient même +pas la reconnaissance de l’estomac, plus vivace que celle du +cœur, chez les natures incultes et chez les brutes. + +Quoi qu’il en soit, on ne pouvait, en de certaines occasions, ne +point admirer leur intelligence et leur adresse. + + +Chapitre XVII +_Les éleveurs millionnaires_ + +Après une nuit tranquillement passée par 146°15’ de longitude, les +voyageurs, le 6 janvier, à sept heures du matin, continuèrent à +traverser le vaste district. Ils marchaient toujours vers le +soleil levant, et les empreintes de leurs pas traçaient sur la +plaine une ligne rigoureusement droite. Deux fois, ils coupèrent +des traces de squatters qui se dirigeaient vers le nord, et alors +ces diverses empreintes se seraient confondues, si le cheval de +Glenarvan n’eût laissé sur la poussière la marque de Black-Point, +reconnaissable à ses deux trèfles. + +La plaine était parfois sillonnée de creeks capricieux, entourés +de buis, aux eaux plutôt temporaires que permanentes. Ils +prenaient naissance sur les versants des «Buffalos-Ranges», chaîne +de médiocres montagnes dont la ligne pittoresque ondulait à +l’horizon. + +On résolut d’y camper le soir même. Ayrton pressa son attelage, +et, après une journée de trente-cinq milles, les bœufs +arrivèrent, un peu fatigués. La tente fut dressée sous de grands +arbres; la nuit était venue, le souper fut rapidement expédié. On +songeait moins à manger qu’à dormir, après une marche pareille. + +Paganel, à qui revenait le premier quart, ne se coucha pas, et, sa +carabine à l’épaule, il veilla sur le campement, se promenant de +long en large pour mieux résister au sommeil. + +Malgré l’absence de la lune, la nuit était presque lumineuse sous +l’éclat des constellations australes. + +Le savant s’amusait à lire dans ce grand livre du firmament +toujours ouvert et si intéressant pour qui sait le comprendre. Le +profond silence de la nature endormie n’était interrompu que par +le bruit des entraves qui retentissaient aux pieds des chevaux. + +Paganel se laissait donc entraîner à ses méditations +astronomiques, et il s’occupait plus des choses du ciel que des +choses de la terre, quand un son lointain le tira de sa rêverie. + +Il prêta une oreille attentive, et, à sa grande stupéfaction, il +crut reconnaître les sons d’un piano; quelques accords, largement +arpégés, envoyaient jusqu’à lui leur sonorité frémissante. + +Il ne pouvait s’y tromper. + +«Un piano dans le désert! Se dit Paganel. Voilà ce que je +n’admettrai jamais.» + +C’était très surprenant, en effet, et Paganel aima mieux croire +que quelque étrange oiseau d’Australie imitait les sons d’un +Pleyel ou d’un Érard, comme d’autres imitent des bruits d’horloge +et de rémouleur. + +Mais, en ce moment, une voix purement timbrée s’éleva dans les +airs. Le pianiste était doublé d’un chanteur. Paganel écouta sans +vouloir se rendre. + +Cependant après quelques instants, il fut forcé de reconnaître +l’air sublime qui frappait son oreille. + +C’était _il mio tesoro tanto_, du _Don Juan_. + +«Parbleu! Pensa le géographe, si bizarres que soient les oiseaux +australiens, et quand ce seraient les perroquets les plus +musiciens du monde, ils ne peuvent pas chanter du Mozart!» + +Puis il écouta jusqu’au bout cette sublime inspiration du maître. +L’effet de cette suave mélodie, portée à travers une nuit limpide, +était indescriptible. + +Paganel demeura longtemps sous ce charme inexprimable; puis la +voix se tut, et tout rentra dans le silence. + +Quand Wilson vint relever Paganel, il le trouva plongé dans une +rêverie profonde. Paganel ne dit rien au matelot; il se réserva +d’instruire Glenarvan, le lendemain, de cette particularité, et il +alla se blottir sous la tente. + +Le lendemain, toute la troupe était réveillée par des aboiements +inattendus. Glenarvan se leva aussitôt. + +Deux magnifiques «pointers», hauts sur pied, admirables spécimens +du chien d’arrêt de race anglaise, gambadaient sur la lisière d’un +petit bois. À l’approche des voyageurs, ils rentrèrent sous les +arbres en redoublant leurs cris. + +«Il y a donc une station dans ce désert, dit Glenarvan, et des +chasseurs, puisque voilà des chiens de chasse?» + +Paganel ouvrait déjà la bouche pour raconter ses impressions de la +nuit passée, quand deux jeunes gens apparurent, montant deux +chevaux de sang de toute beauté, de véritables «hunters.» + +Les deux gentlemen, vêtus d’un élégant costume de chasse, +s’arrêtèrent à la vue de la petite troupe campée à la façon +bohémienne. Ils semblaient se demander ce que signifiait la +présence de gens armés en cet endroit, quand ils aperçurent les +voyageuses qui descendaient du chariot. Aussitôt, ils mirent +pied à terre, et ils s’avancèrent vers elles, le chapeau à la +main. + +Lord Glenarvan vint à leur rencontre, et, en sa qualité +d’étranger, il déclina ses noms et qualités. + +Les jeunes gens s’inclinèrent, et l’un d’eux, le plus âgé, dit: +«_mylord_, ces dames, vos compagnons et vous, voulez-vous nous +faire l’honneur de vous reposer dans notre habitation? + +--Messieurs?... Dit Glenarvan. + +--Michel et Sandy Patterson, propriétaires de Hottam-Station. +Vous êtes déjà sur les terres de l’établissement et vous n’avez +pas un quart de mille à faire. + +--Messieurs, répondit Glenarvan, je ne voudrais pas abuser d’une +hospitalité si gracieusement offerte... + +--_Mylord_, reprit Michel Patterson, en acceptant, vous obligez +de pauvres exilés qui seront trop heureux de vous faire les +honneurs du désert.» + +Glenarvan s’inclina en signe d’acquiescement. + +«Monsieur, dit alors Paganel, s’adressant à Michel Patterson, +serais-je indiscret en vous demandant si c’est vous qui chantiez +hier cet air du divin Mozart? + +--C’est moi, monsieur, répondit le gentleman, et mon cousin Sandy +m’accompagnait. + +--Eh bien! Monsieur, reprit Paganel, recevez les sincères +compliments d’un français, admirateur passionné de cette musique.» + +Paganel tendit la main au jeune gentleman, qui la prit d’un air +fort aimable. Puis, Michel Patterson indiqua vers la droite la +route à suivre. Les chevaux avaient été laissés aux soins d’Ayrton +et des matelots. + +Ce fut donc à pied, causant et admirant, que les voyageurs, guidés +par les deux jeunes gens, se rendirent à l’habitation d’Hottam-Station. + +C’était vraiment un établissement magnifique, tenu avec la +sévérité rigoureuse des parcs anglais. + +D’immenses prairies, encloses de barrières grises, s’étendaient à +perte de vue. Là, paissaient les bœufs par milliers, et les +moutons par millions. De nombreux bergers et des chiens plus +nombreux encore gardaient cette tumultueuse armée. Aux beuglements +et aux bêlements se mêlaient l’aboiement des dogues et le +claquement strident des _stockwhipps_. + +Vers l’est, le regard s’arrêtait sur une lisière de _myalls_ et de +gommiers, que dominait à sept mille cinq cents pieds dans les airs +la cime imposante du mont Hottam. + +De longues avenues d’arbres verts à feuilles persistantes +rayonnaient dans toutes les directions. + +Çà et là se massaient d’épais taillis de «grass-trees», arbustes +hauts de dix pieds, semblables au palmier nain, et perdus dans +leur chevelure de feuilles étroites et longues. L’air était +embaumé du parfum des lauriers-menthes, dont les bouquets de +fleurs blanches, alors en pleine floraison, dégageaient les plus +fines senteurs aromatiques. + +Aux groupes charmants de ces arbres indigènes se mariaient les +productions transplantées des climats européens. Le pêcher, le +poirier, le pommier, le figuier, l’oranger, le chêne lui-même, +furent salués par les hurrahs des voyageurs, et ceux-ci, s’ils ne +s’étonnèrent pas trop de marcher à l’ombre des arbres de leur +pays, s’émerveillèrent, du moins, à la vue des oiseaux qui +voltigeaient entre les branches, les «satin-birds» au plumage +soyeux, et les séricules, vêtus mi-partie d’or et de velours noir. + +Entre autres, et pour la première fois, il leur fut donné +d’admirer le «menure», c’est l’oiseau-lyre, dont l’appendice +caudal figure le gracieux instrument d’Orphée. Il fuyait entre les +fougères arborescentes, et lorsque sa queue frappait les branches, +on s’étonnait presque de ne pas entendre ces harmonieux accords +dont s’inspirait Amphion pour rebâtir les murs de Thèbes. Paganel +avait envie d’en jouer. + +Cependant, lord Glenarvan ne se contentait pas d’admirer les +féeriques merveilles de cette oasis improvisée dans le désert +australien. Il écoutait le récit des jeunes gentlemen. En +Angleterre, au milieu de ses campagnes civilisées, le nouvel +arrivant eût tout d’abord appris à son hôte d’où il venait, où il +allait. Mais ici, et par une nuance de délicatesse finement +observée, Michel et Sandy Patterson crurent devoir se faire +connaître des voyageurs auxquels ils offraient l’hospitalité. Ils +racontèrent donc leur histoire. + +C’était celle de tous ces jeunes anglais, intelligents et +industrieux, qui ne croient pas que la richesse dispense du +travail. Michel et Sandy Patterson étaient fils d’un banquier de +Londres. À vingt ans, le chef de leur famille avait dit: «Voici +des millions, jeunes gens. Allez dans quelque colonie lointaine; +fondez-y un établissement utile; puisez dans le travail la +connaissance de la vie. Si vous réussissez, tant mieux. Si vous +échouez, peu importe. Nous ne regretterons pas les millions qui +vous auront servi à devenir des hommes.» Les deux jeunes gens +obéirent. Ils choisirent en Australie la colonie de Victoria pour +y semer les _bank-notes_ paternelles, et ils n’eurent pas lieu de +s’en repentir. Au bout de trois ans, l’établissement prospérait. + +On compte dans les provinces de Victoria, de la Nouvelle Galles du +sud et de l’Australie méridionale plus de trois mille stations, +les unes dirigées par les squatters qui élèvent le bétail, les +autres par les _settlers_, dont la principale industrie est la +culture du sol. Jusqu’à l’arrivée des deux jeunes anglais, +l’établissement le plus considérable de ce genre était celui de M +Jamieson, qui couvrait cent kilomètres de superficie, avec une +bordure de vingt-cinq kilomètres sur le Paroo, l’un des affluents +du Darling. + +Maintenant, la station d’Hottam l’emportait en étendue et en +affaires. Les deux jeunes gens étaient squatters et _settlers_ +tout à la fois. Ils administraient avec une rare habileté, et, ce +qui est plus difficile, avec une énergie peu commune, leur immense +propriété. + +On le voit, cette station se trouvait reportée à une grande +distance des principales villes, au milieu des déserts peu +fréquentés du Murray. Elle occupait l’espace compris entre 146°48’ +et 147°, c’est-à-dire un terrain long et large de cinq lieues, +situé entre les Buffalos-Ranges et le mont Hottam. Aux deux angles +nord de ce vaste quadrilatère se dressaient à gauche le mont +Aberdeen, à droite les sommets du High-Barven. Les eaux belles et +sinueuses n’y manquaient pas, grâce aux creeks et affluents de +l’Oven’s-River, qui se jette au nord dans le lit du Murray. Aussi, +l’élève du bétail et la culture du sol y réussissaient également. +Dix mille acres de terre, admirablement assolés et aménagés, +mêlaient les récoltes indigènes aux productions exotiques, tandis +que plusieurs millions d’animaux s’engraissaient dans les +verdoyants pâturages. Aussi, les produits de Hottam-Station +étaient-ils cotés à de hauts cours sur les marchés de Castlemaine +et de Melbourne. + +Michel et Sandy Patterson achevaient de donner ces détails de leur +industrieuse existence quand, à l’extrémité d’une avenue de +casuarinas, apparut l’habitation. + +C’était une charmante maison de bois et de briques, enfouie sous +des bouquets d’émérophilis. Elle avait la forme élégante du +chalet, et une véranda à laquelle pendaient des lampes chinoises +contournait le long des murs comme un impluvium antique. Devant +les fenêtres se déployaient des bannes multicolores qui semblaient +être en fleurs. Rien de plus coquet, rien de plus délicieux au +regard, mais aussi rien de plus confortable. Sur les pelouses et +dans les massifs groupés aux alentours poussaient des candélabres +de bronze, qui supportaient d’élégantes lanternes; à la nuit +tombante, tout ce parc s’illuminait des blanches lumières du gaz, +venu d’un petit gazomètre, caché sous des berceaux de _myalls_ et +de fougères arborescentes. + +D’ailleurs, on ne voyait ni communs, ni écuries, ni hangars, rien +de ce qui indique une exploitation rurale. Toutes ces dépendances, +--un véritable village composé de plus de vingt huttes et +maisons, --étaient situées à un quart de mille, au fond d’une +petite vallée. Des fils électriques mettaient en communication +instantanée le village et la maison des maîtres. Celle-ci, loin de +tout bruit, semblait perdue dans une forêt d’arbres exotiques. + +Bientôt, l’avenue des casuarinas fut dépassée. Un petit pont de +fer d’une élégance extrême, jeté sur un creek murmurant, donnait +accès dans le parc réservé. + +Il fut franchi. Un intendant de haute mine vint au-devant des +voyageurs; les portes de l’habitation s’ouvrirent, et les hôtes de +Hottam-Station pénétrèrent dans les somptueux appartements +contenus sous cette enveloppe de briques et de fleurs. + +Tout le luxe de la vie artiste et fashionable s’offrit à leurs +yeux. Sur l’antichambre, ornée de sujets décoratifs empruntés à +l’outillage du turf et de la chasse, s’ouvrait un vaste salon à +cinq fenêtres. Là, un piano couvert de partitions anciennes et +nouvelles, des chevalets portant des toiles ébauchées, des socles +ornés de statues de marbre, quelques tableaux de maîtres flamands +accrochés aux murs, de riches tapis, doux au pied comme une herbe +épaisse, pans de tapisserie égayés de gracieux épisodes +mythologiques, un lustre antique suspendu au plafond, des faïences +précieuses, des bibelots de prix et d’un goût parfait, mille riens +chers et délicats qu’on s’étonnait de voir dans une habitation +australienne, prouvaient une suprême entente des arts et du +confort. Tout ce qui pouvait charmer les ennuis d’un exil +volontaire, tout ce qui pouvait ramener l’esprit au souvenir des +habitudes européennes, meublait ce féerique salon. On se serait +cru dans quelque château de France ou d’Angleterre. + +Les cinq fenêtres laissaient passer à travers le fin tissu des +bannes un jour tamisé et déjà adouci par les pénombres de la +véranda. Lady Helena, en s’approchant, fut émerveillée. +L’habitation de ce côté dominait une large vallée qui s’étendait +jusqu’au pied des montagnes de l’est. La succession des prairies +et des bois, çà et là de vastes clairières, l’ensemble des +collines gracieusement arrondies, le relief de ce sol accidenté, +formaient un spectacle supérieur à toute description. + +Nulle autre contrée au monde ne pouvait lui être comparée, pas +même cette vallée du paradis, si renommée, des frontières +norvégiennes du Telemarck. + +Ce vaste panorama, découpé par de grandes plaques d’ombre et de +lumière, changeait à chaque heure suivant les caprices du soleil. +L’imagination ne pouvait rien rêver au delà, et cet aspect +enchanteur satisfaisait tous les appétits du regard. + +Cependant, sur un ordre de Sandy Patterson, un déjeuner venait +d’être improvisé par le maître d’hôtel de la station, et, moins +d’un quart d’heure après leur arrivée, les voyageurs s’asseyaient +devant une table somptueusement servie. La qualité des mets et des +vins était indiscutable; mais ce qui plaisait surtout, au milieu +de ces raffinements de l’opulence, c’était la joie des deux jeunes +squatters, heureux d’offrir sous leur toit cette splendide +hospitalité. + +D’ailleurs, ils ne tardèrent pas à connaître le but de +l’expédition, et ils prirent un vif intérêt aux recherches de +Glenarvan. Ils donnèrent aussi bon espoir aux enfants du +capitaine. + +«Harry Grant, dit Michel, est évidemment tombé entre les mains des +indigènes, puisqu’il n’a pas reparu dans les établissements de la +côte. Il connaissait exactement sa position, le document le +prouve, et pour n’avoir pas gagné quelque colonie anglaise, il +faut qu’à l’instant où il prenait terre il ait été fait prisonnier +par les sauvages. + +--C’est précisément ce qui est arrivé à son quartier-maître +Ayrton, répondit John Mangles. + +--Mais vous, messieurs, demanda lady Helena, vous n’avez jamais +entendu parler de la catastrophe du _Britannia_? + +--Jamais, madame, répondit Michel. + +--Et quel traitement, suivant vous, a subi le capitaine Grant, +prisonnier des australiens? + +--Les australiens ne sont pas cruels, madame, répondit le jeune +squatter, et miss Grant peut être rassurée à cet égard. Il y a des +exemples fréquents de la douceur de leur caractère, et quelques +européens ont vécu longtemps parmi eux, sans avoir jamais eu à se +plaindre de leur brutalité. + +--King entre autres, dit Paganel, le seul survivant de +l’expédition de Burke. + +--Non seulement ce hardi explorateur, reprit Sandy, mais aussi un +soldat anglais, nommé Buckley, qui, s’étant échappé en 1803 sur la +côte de Port-Philippe, fut recueilli par les indigènes et vécut +trente-trois ans avec eux. + +--Et depuis cette époque, ajouta Michel Patterson, un des +derniers numéros de l’_Australasian_ nous apprend qu’un certain +Morrill vient d’être rendu à ses compatriotes, après seize ans +d’esclavage. + +L’histoire du capitaine doit être la sienne, car c’est précisément +à la suite du naufrage de la _Péruvienne_, en 1846, qu’il a été +fait prisonnier par les naturels et emmené dans l’intérieur du +continent. Ainsi, je crois que vous devez conserver tout espoir.» + +Ces paroles causèrent une joie extrême aux auditeurs du jeune +squatter. Elles corroboraient les renseignements déjà donnés par +Paganel et Ayrton. + +Puis, on parla des convicts, lorsque les voyageuses eurent quitté +la table. Les squatters connaissaient la catastrophe de Camden-Bridge, +mais la présence d’une bande d’évadés ne leur inspirait +aucune inquiétude. Ce n’est pas à une station dont le personnel +s’élevait à plus de cent hommes, que ces malfaiteurs oseraient +s’attaquer. On devait penser, d’ailleurs, qu’ils ne +s’aventureraient pas dans ces déserts du Murray, où ils n’avaient +que faire, ni du côté des colonies de la Nouvelle Galles, dont les +routes sont très surveillées. Tel était aussi l’avis d’Ayrton. + +Lord Glenarvan ne put refuser à ses aimables amphitryons de passer +cette journée entière à la station de Hottam. C’étaient douze +heures de retard qui devenaient douze heures de repos; les chevaux +et les bœufs ne pouvaient que se refaire avantageusement dans les +confortables écuries de la station. + +Ce fut donc chose convenue, et les deux jeunes gens soumirent à +leurs hôtes un programme de la journée qui fut adopté avec +empressement. + +À midi, sept vigoureux hunters piaffaient aux portes de +l’habitation. Un élégant break destiné aux dames, et conduit à +grandes guides, permettait à son cocher de montrer son adresse +dans les savantes manœuvres du «four in hand». Les cavaliers, +précédés de piqueurs et armés d’excellents fusils de chasse à +système, se mirent en selle et galopèrent aux portières, pendant +que la meute des pointers aboyait joyeusement à travers les +taillis. + +Pendant quatre heures, la cavalcade parcourut les allées et +avenues de ce parc grand comme un petit état d’Allemagne. Le +Reuss-Schleitz ou la Saxe-Cobourg-Gotha y auraient tenu tout +entiers. + +Si l’on y rencontrait moins d’habitants, les moutons, en revanche, +foisonnaient. Quant au gibier, une armée de rabatteurs n’en eût +pas jeté davantage sous le fusil des chasseurs. Aussi, ce fut +bientôt une série de détonations inquiétantes pour les hôtes +paisibles des bois et des plaines. Le jeune Robert fit des +merveilles à côté du major Mac Nabbs. Ce hardi garçon, malgré les +recommandations de sa sœur, était toujours en tête, et le premier +au feu. + +Mais John Mangles se chargea de veiller sur lui, et Mary Grant se +rassura. + +Pendant cette battue, on tua certains animaux particuliers au +pays, et dont jusqu’alors Paganel ne connaissait que le nom: entre +autres, le «wombat» et le «bandicoot». + +Le wombat est un herbivore qui creuse des terriers à la manière +des blaireaux; il est gros comme un mouton, et sa chair est +excellente. + +Le bandicoot est une espèce de marsupiaux, qui en remontrerait au +renard d’Europe et lui donnerait des leçons de pillage dans les +basses-cours. Cet animal, d’un aspect assez repoussant, long d’un +pied et demi, tomba sous les coups de Paganel, qui, par amour-propre +de chasseur, le trouva charmant. + +«Une adorable bête,» disait-il. + +Robert, entre autres pièces importantes, tua fort adroitement un +«dasyure viverrin», sorte de petit renard, dont le pelage noir et +moucheté de blanc vaut celui de la martre, et un couple d’opossums +qui se cachaient dans le feuillage épais des grands arbres. + +Mais de tous ces hauts faits, le plus intéressant fut, sans +contredit, une chasse au _kanguroo_. Les chiens, vers quatre +heures, firent lever une bande de ces curieux marsupiaux. Les +petits rentrèrent précipitamment dans la poche maternelle, et +toute la troupe s’échappa en file. Rien de plus étonnant que ces +énormes bonds du _kanguroo_, dont les jambes de derrière, deux +fois plus longues que celles de devant, se détendent comme un +ressort. En tête de la troupe fuyante décampait un mâle haut de +cinq pieds, magnifique spécimen du «macropus giganteus», +un «vieil homme», comme disent les bushmen. + +Pendant quatre à cinq milles, la chasse fut activement conduite. +Les _kanguroos_ ne se lassaient pas, et les chiens, qui redoutent, +non sans raison, leur vigoureuse patte armée d’un ongle aigu, ne +se souciaient pas de les approcher. Mais enfin, épuisée par sa +course, la bande s’arrêta et le «vieil homme» s’appuya contre un +tronc d’arbre, prêt à se défendre. Un des pointers, emporté par +son élan, alla rouler près de lui. Un instant après, le malheureux +chien sautait en l’air, et retombait éventré. Certes, la meute +tout entière n’aurait pas eu raison de ces puissants marsupiaux. +Il fallait donc en finir à coups de fusil, et les balles seules +pouvaient abattre le gigantesque animal. + +En ce moment, Robert faillit être victime de son imprudence. Dans +le but d’assurer son coup, il s’approcha si près du _kanguroo_, +que celui-ci s’élança d’un bond. + +Robert tomba, un cri retentit. Mary Grant, du haut du break, +terrifiée, sans voix, presque sans regards, tendait les mains vers +son frère. Aucun chasseur n’osait tirer sur l’animal, car il +pouvait aussi frapper l’enfant. + +Mais soudain John Mangles, son couteau de chasse ouvert, se +précipita sur le _kanguroo_ au risque d’être éventré, et il frappa +l’animal au cœur. La bête abattue, Robert se releva sans +blessure. Un instant après, il était dans les bras de sa sœur. + +«Merci, Monsieur John! Merci! dit Mary Grant, qui tendit la main +au jeune capitaine. + +--Je répondais de lui», dit John Mangles, en prenant la main +tremblante de la jeune fille. + +Cet incident termina la chasse. La bande de marsupiaux s’était +dispersée après la mort de son chef, dont les dépouilles furent +rapportées à l’habitation. Il était alors six heures du soir. Un +dîner magnifique attendait les chasseurs. Entre autres mets, un +bouillon de queue de _kanguroo_, préparé à la mode indigène, fut +le grand succès du repas. + +Après les glaces et sorbets du dessert, les convives passèrent au +salon. La soirée fut consacrée à la musique. Lady Helena, très +bonne pianiste, mit ses talents à la disposition des squatters. +Michel et Sandy Patterson chantèrent avec un goût parfait des +passages empruntés aux dernières partitions de Gounod, de Victor +Massé, de Félicien David, et même de ce génie incompris, Richard +Wagner. + +À onze heures, le thé fut servi; il était fait avec cette +perfection anglaise qu’aucun autre peuple ne peut égaler. Mais +Paganel ayant demandé à goûter le thé australien, on lui apporta +une liqueur noire comme de l’encre, un litre d’eau dans lequel une +demi-livre de thé avait bouilli pendant quatre heures. Paganel, +malgré ses grimaces, déclara ce breuvage excellent. + +À minuit, les hôtes de la station, conduits à des chambres +fraîches et confortables, prolongèrent dans leurs rêves les +plaisirs de cette journée. + +Le lendemain, dès l’aube, ils prirent congé des deux jeunes +squatters. Il y eut force remercîments et promesses de se revoir +en Europe, au château de Malcolm. Puis le chariot se mit en +marche, tourna la base du mont Hottam, et bientôt l’habitation +disparut, comme une vision rapide, aux yeux des voyageurs. Pendant +cinq milles encore, ils foulèrent du pied de leurs chevaux le sol +de la station. + +À neuf heures seulement, la dernière palissade fut franchie, et la +petite troupe s’enfonça à travers les contrées presque inconnues +de la province victorienne. + + +Chapitre XVIII +_Les alpes australiennes_ + +Une immense barrière coupait la route dans le sud-est. + +C’était la chaîne des Alpes australiennes, vaste fortification +dont les capricieuses courtines s’étendent sur une longueur de +quinze cents milles, et arrêtent les nuages à quatre mille pieds +dans les airs. + +Le ciel couvert ne laissait arriver au sol qu’une chaleur tamisée +par le tissu serré des vapeurs. La température était donc +supportable, mais la marche difficile sur un terrain déjà fort +accidenté. Les extumescences de la plaine se prononçaient de plus +en plus. Quelques mamelons, plantés de jeunes gommiers verts, se +gonflaient çà et là. Plus loin, ces gibbosités, accusées vivement, +formaient les premiers échelons des grandes Alpes. Il fallait +monter d’une manière continue, et l’on s’en apercevait bien à +l’effort des bœufs dont le joug craquait sous la traction du +lourd chariot; ils soufflaient bruyamment, et les muscles de +leurs jarrets se tendaient, près de se rompre. Les ais du véhicule +gémissaient aux heurts inattendus qu’Ayrton, si habile qu’il fût, +ne parvenait pas à éviter. Les voyageuses en prenaient gaiement +leur parti. + +John Mangles et ses deux matelots battaient la route à quelques +centaines de pas en avant; ils choisissaient les passages +praticables, pour ne pas dire les passes, car tous ces ressauts du +sol figuraient autant d’écueils entre lesquels le chariot +choisissait le meilleur chenal. C’était une véritable navigation à +travers ces terrains houleux. + +Tâche difficile, périlleuse souvent. Maintes fois, la hache de +Wilson dut frayer un passage au milieu d’épais fourrés d’arbustes. +Le sol argileux et humide fuyait sous le pied. La route s’allongea +des mille détours que d’inabordables obstacles, hauts blocs de +granit, ravins profonds, lagunes suspectes, obligeaient à faire. +Aussi, vers le soir, c’est à peine si un demi-degré avait été +franchi. On campa au pied des Alpes, au bord du creek de Cobongra, +sur la lisière d’une petite plaine couverte d’arbrisseaux hauts de +quatre pieds, dont les feuilles d’un rouge clair égayaient le +regard. + +«Nous aurons du mal à passer, dit Glenarvan en regardant la chaîne +des montagnes dont la silhouette se fondait déjà dans l’obscurité +du soir. Des Alpes! +Voilà une dénomination qui donne à réfléchir. + +--Il faut en rabattre, mon cher Glenarvan, lui répondit Paganel. +Ne croyez pas que vous avez toute une Suisse à traverser. Il y a +dans l’Australie des Grampians, des Pyrénées, des Alpes, des +montagnes Bleues, comme en Europe et en Amérique, mais en +miniature. Cela prouve tout simplement que l’imagination des +géographes n’est pas infinie, ou que la langue des noms propres +est bien pauvre. + +--Ainsi, ces Alpes australiennes?... Demanda lady Helena. + +--Sont des montagnes de poche, répondit Paganel. + +Nous les franchirons sans nous en apercevoir. + +--Parlez pour vous! dit le major. Il n’y a qu’un homme distrait +qui puisse traverser une chaîne de montagnes sans s’en douter. + +--Distrait! s’écria Paganel. Mais je ne suis plus distrait. Je +m’en rapporte à ces dames. Depuis que j’ai mis le pied sur le +continent, n’ai-je pas tenu ma promesse? Ai-je commis une seule +distraction? A-t-on une erreur à me reprocher? + +--Aucune, Monsieur Paganel, dit Mary Grant. Vous êtes maintenant +le plus parfait des hommes. + +--Trop parfait! Ajouta en riant lady Helena. Vos distractions +vous allaient bien. + +--N’est-il pas vrai, madame? répondit Paganel. Si je n’ai plus un +défaut, je vais devenir un homme comme tout le monde. J’espère +donc qu’avant peu je commettrai quelque bonne bévue dont vous +rirez bien. +Voyez-vous, quand je ne me trompe pas, il me semble que je manque +à ma vocation.» + +Le lendemain, 9 janvier, malgré les assurances du confiant +géographe, ce ne fut pas sans grandes difficultés que la petite +troupe s’engagea dans le passage des Alpes. Il fallut aller à +l’aventure, s’enfoncer par des gorges étroites et profondes qui +pouvaient finir en impasses. + +Ayrton eût été très embarrassé sans doute, si, après une heure de +marche, une auberge, un misérable «tap» +ne se fût inopinément présenté sur un des sentiers de la montagne. + +«Parbleu! s’écria Paganel, le maître de cette taverne ne doit pas +faire fortune en un pareil endroit! à quoi peut-il servir? + +--À nous donner sur notre route les renseignements dont nous +avons besoin, répondit Glenarvan. Entrons.» + +Glenarvan, suivi d’Ayrton, franchit le seuil de l’auberge. Le +maître de _Bush-Inn_, --ainsi le portait son enseigne, --était +un homme grossier, à face rébarbative, et qui devait se considérer +comme son principal client à l’endroit du gin, du brandy et du +whisky de sa taverne. D’habitude, il ne voyait guère que des +squatters en voyage, ou quelques conducteurs de troupeaux. + +Il répondit avec un air de mauvaise humeur aux questions qui lui +furent adressées. Mais ses réponses suffirent à fixer Ayrton sur +sa route. Glenarvan reconnut par quelques couronnes la peine que +l’aubergiste s’était donnée, et il allait quitter la taverne, +quand une pancarte collée au mur attira ses regards. + +C’était une notice de la police coloniale. Elle signalait +l’évasion des convicts de Perth et mettait à prix la tête de Ben +Joyce. Cent livres sterling à qui le livrerait. + +«Décidément, dit Glenarvan au quartier-maître, c’est un misérable +bon à pendre. + +--Et surtout à prendre! répondit Ayrton. Cent livres! + +Mais c’est une somme! Il ne les vaut pas. + +--Quant au tavernier, ajouta Glenarvan, il ne me rassure guère, +malgré sa pancarte. + +--Ni moi», répondit Ayrton. + +Glenarvan et le quartier-maître rejoignirent le chariot. On se +dirigea vers le point où s’arrête la route de Lucknow. Là +serpentait une étroite passe qui prenait la chaîne de biais. On +commença à monter. + +Ce fut une pénible ascension. Plus d’une fois, les voyageuses et +leurs compagnons mirent pied à terre. Il fallait venir en aide au +lourd véhicule et pousser à la roue, le retenir souvent sur de +périlleuses déclivités, dételer les bœufs dont l’attelage ne +pouvait se développer utilement à des tournants brusques, caler le +chariot qui menaçait de revenir en arrière, et, plus d’une fois, +Ayrton dut appeler à son aide le renfort des chevaux déjà fatigués +de se hisser eux-mêmes. + +Fut-ce cette fatigue prolongée, ou toute autre cause, mais l’un +des chevaux succomba pendant cette journée. + +Il s’abattit subitement sans qu’aucun symptôme fît pressentir cet +accident. C’était le cheval de Mulrady, et quand celui-ci voulut +le relever, il le trouva mort. + +Ayrton vint examiner l’animal étendu à terre, et parut ne rien +comprendre à cette mort instantanée. + +«Il faut que cette bête, dit Glenarvan, se soit rompu quelque +vaisseau. + +--Évidemment, répondit Ayrton. + +--Prends mon cheval, Mulrady, ajouta Glenarvan, je vais rejoindre +lady Helena dans le chariot.» + +Mulrady obéit, et la petite troupe continua sa fatigante +ascension, après avoir abandonné aux corbeaux le cadavre de +l’animal. + +La chaîne des Alpes australiennes est peu épaisse, et sa base ne +s’étend pas sur une largeur de huit milles. + +Donc, si le passage choisi par Ayrton aboutissait au revers +oriental, on pouvait, quarante-huit heures plus tard, avoir +franchi cette haute barrière. Alors, d’obstacles insurmontables, +de route difficile, il ne serait plus question jusqu’à la mer. + +Pendant la journée du 10, les voyageurs atteignirent le plus haut +point du passage, deux mille pieds environ. Ils se trouvaient sur +un plateau dégagé qui laissait la vue s’étendre au loin. Vers le +nord miroitaient les eaux tranquilles du lac Oméo, tout pointillé +d’oiseaux aquatiques, et au delà, les vastes plaines du Murray. Au +sud, se déroulaient les nappes verdoyantes du Gippsland, ses +terrains riches en or, ses hautes forêts, avec l’apparence d’un +pays primitif. Là, la nature était encore maîtresse de ses +produits, du cours de ses eaux, de ses grands arbres vierges de la +hache, et les squatters, rares jusqu’alors, n’osaient lutter +contre elle. Il semblait que cette chaîne des Alpes séparât deux +contrées diverses, dont l’une avait conservé sa sauvagerie. Le +soleil se couchait alors, et quelques rayons, perçant les nuages +rougis, ravivaient les teintes du district de Murray. Au +contraire, le Gippsland, abrité derrière l’écran des montagnes, se +perdait dans une vague obscurité, et l’on eût dit que l’ombre +plongeait dans une nuit précoce toute cette région transalpine. + +Ce contraste fut vivement senti de spectateurs placés entre ces +deux pays si tranchés, et une certaine émotion les prit à voir +cette contrée presque inconnue qu’ils allaient traverser jusqu’aux +frontières victoriennes. + +On campa sur le plateau même, et le lendemain la descente +commença. Elle fut assez rapide. Une grêle d’une violence extrême +assaillit les voyageurs, et les força de chercher un abri sous des +roches. Ce n’étaient pas des grêlons, mais de véritables plaques +de glace, larges comme la main, qui se précipitaient des nuages +orageux. Une fronde ne les eût pas lancées avec plus de force, et +quelques bonnes contusions apprirent à Paganel et à Robert qu’il +fallait se dérober à leurs coups. Le chariot fut criblé en maint +endroit, et peu de toitures eussent résisté à la chute de ces +glaçons aigus dont quelques-uns s’incrustaient dans le tronc des +arbres. + +Il fallut attendre la fin de cette averse prodigieuse, sous peine +d’être lapidé. Ce fut l’affaire d’une heure environ, et la troupe +s’engagea de nouveau sur les roches déclives, toutes glissantes +encore des ruissellements de la grêle. + +Vers le soir, le chariot, fort cahoté, fort disjoint en +différentes parties de sa carcasse, mais encore solide sur ses +disques de bois, descendait les derniers échelons des Alpes, entre +de grands sapins isolés. La passe aboutissait aux plaines du +Gippsland. La chaîne des Alpes venait d’être heureusement +franchie, et les dispositions accoutumées furent faites pour le +campement du soir. + +Le 12, dès l’aube, reprise du voyage avec une ardeur qui ne se +démentait pas. Chacun avait hâte d’arriver au but, c’est-à-dire à +l’océan Pacifique, au point même où se brisa le _Britannia_. Là +seulement pouvaient être utilement rejointes les traces des +naufragés, et non dans ces contrées désertes du Gippsland. Aussi, +Ayrton pressait-il lord Glenarvan d’expédier au _Duncan_ l’ordre +de se rendre à la côte, afin d’avoir à sa disposition tous les +moyens de recherche. Il fallait, selon lui, profiter de la route +de Lucknow qui se rend à Melbourne. Plus tard, ce serait +difficile, car les communications directes avec la capitale +manqueraient absolument. + +Ces recommandations du quartier-maître paraissaient bonnes à +suivre. Paganel conseillait d’en tenir compte. Il pensait aussi +que la présence du yacht serait fort utile en pareille +circonstance, et il ajoutait que l’on ne pourrait plus communiquer +avec Melbourne, la route de Lucknow une fois dépassée. + +Glenarvan était indécis, et peut-être eût-il expédié ces ordres +que réclamait tout particulièrement Ayrton, si le major n’eût +combattu cette décision avec une grande vigueur. Il démontra que +la présence d’Ayrton était nécessaire à l’expédition, qu’aux +approches de la côte le pays lui serait connu, que si le hasard +mettait la caravane sur les traces d’Harry Grant, le quartier-maître +serait plus qu’un autre capable de les suivre, enfin que +seul il pouvait indiquer l’endroit où s’était perdu le +_Britannia_. + +Mac Nabbs opina donc pour la continuation du voyage sans rien +changer à son programme. Il trouva un auxiliaire dans John +Mangles, qui se rangea à son avis. Le jeune capitaine fit même +observer que les ordres de son honneur parviendraient plus +facilement au _Duncan_ s’ils étaient expédiés de Twofold-Bay, que +par l’entremise d’un messager forcé de parcourir deux cents milles +d’un pays sauvage. Ce parti prévalut. Il fut décidé qu’on +attendrait pour agir l’arrivée à Twofold-Bay. Le major observait +Ayrton, qui lui parut assez désappointé. Mais il n’en dit rien, +et, suivant sa coutume, il garda ses observations pour son compte. + +Les plaines qui s’étendent au pied des Alpes australiennes étaient +unies, avec une légère inclinaison vers l’est. De grands bouquets +de mimosas et d’eucalyptus, des gommiers d’essences diverses, en +rompaient çà et là la monotone uniformité. Le «gastrolobium +grandiflorum» hérissait le sol de ses arbustes aux fleurs +éclatantes. Quelques creeks sans importance, de simples ruisseaux +encombrés de petits joncs et envahis par les orchidées, coupèrent +souvent la route. On les passa à gué. Au loin s’enfuyaient, à +l’approche des voyageurs, des bandes d’outardes et de casoars. Au-dessus +des arbrisseaux sautaient et ressautaient des _kanguroos_ +comme une troupe de pantins élastiques. Mais les chasseurs de +l’expédition ne songeaient guère à chasser, et leurs chevaux +n’avaient pas besoin de ce surcroît de fatigue. + +D’ailleurs, une lourde chaleur pesait sur la contrée. +Une électricité violente saturait l’atmosphère. Bêtes et gens +subissaient son influence. Ils allaient devant eux sans en +chercher davantage. Le silence n’était interrompu que par les cris +d’Ayrton excitant son attelage accablé. + +De midi à deux heures, on traversa une curieuse forêt de fougères +qui eût excité l’admiration de gens moins harassés. Ces plantes +arborescentes, en pleine floraison, mesuraient jusqu’à trente +pieds de hauteur. Chevaux et cavaliers passaient à l’aise sous +leurs ramilles retombantes, et parfois la molette d’un éperon +résonnait en heurtant leur tige ligneuse. + +Sous ces parasols immobiles régnait une fraîcheur dont personne ne +songea à se plaindre. Jacques Paganel, toujours démonstratif, +poussa quelques soupirs de satisfaction qui firent lever des +troupes de perruches et de kakatoès. Ce fut un concert de +jacasseries assourdissantes. + +Le géographe continuait de plus belle ses cris et ses jubilations, +quand ses compagnons le virent tout d’un coup chanceler sur son +cheval et s’abattre comme une masse. Était-ce quelque +étourdissement, pis même, une suffocation causée par la haute +température? on courut à lui. + +«Paganel! Paganel! Qu’avez-vous! s’écria Glenarvan. + +--J’ai, cher ami, que je n’ai plus de cheval, répondit Paganel en +se dégageant de ses étriers. + +--Quoi! Votre cheval? + +--Mort, foudroyé, comme celui de Mulrady!» + +Glenarvan, John Mangles, Wilson, examinèrent l’animal. Paganel ne +se trompait pas. Son cheval venait d’être frappé subitement. + +«Voilà qui est singulier, dit John Mangles. + +--Très singulier, en effet», murmura le major. + +Glenarvan ne laissa pas d’être préoccupé de ce nouvel accident. Il +ne pouvait se remonter dans ce désert. + +Or, si une épidémie frappait les chevaux de l’expédition, il +serait très embarrassé pour continuer sa route. + +Or, avant la fin du jour, le mot «épidémie» sembla devoir se +justifier. Un troisième cheval, celui de Wilson, tomba mort, et, +circonstance plus grave peut-être, un des bœufs fut également +frappé. Les moyens de transport et de traction étaient réduits à +trois bœufs et quatre chevaux. + +La situation devint grave. Les cavaliers démontés pouvaient, en +somme, prendre leur parti d’aller à pied. Bien des squatters +l’avaient fait déjà, à travers ces régions désertes. Mais s’il +fallait abandonner le chariot, que deviendraient les voyageuses? + +Pourraient-elles franchir les cent vingt milles qui les séparaient +encore de la baie Twofold? + +John Mangles et Glenarvan, très inquiets, examinèrent les chevaux +survivants. Peut-être pouvait-on prévenir de nouveaux accidents. +Examen fait, aucun symptôme de maladie, de défaillance même, ne +fut remarqué. Ces animaux étaient en parfaite santé et +supportaient vaillamment les fatigues du voyage. Glenarvan espéra +donc que cette singulière épidémie ne ferait pas d’autres +victimes. + +Ce fut aussi l’avis d’Ayrton, qui avouait ne rien comprendre à ces +morts foudroyantes. + +On se remit en marche. Le chariot servait de véhicule aux +piétons qui s’y délassaient tour à tour. Le soir, après une marche +de dix milles seulement, le signal de halte fut donné, le +campement fut organisé, et la nuit se passa sans encombre, sous un +vaste bouquet de fougères arborescentes, entre lesquelles +passaient d’énormes chauves-souris, justement nommées des renards +volants. + +La journée du lendemain, 13 janvier, fut bonne. Les accidents de +la veille ne se renouvelèrent pas. L’état sanitaire de +l’expédition demeura satisfaisant. + +Chevaux et bœufs firent gaillardement leur office. + +Le salon de lady Helena fut très animé, grâce au nombre de +visiteurs qui affluèrent. Mr Olbinett s’occupa très activement à +faire circuler les rafraîchissements que trente degrés de chaleur +rendaient nécessaires. Un demi-baril de _scotch-ale_ y passa tout +entier. On déclara Barclay et Co le plus grand homme de la Grande-Bretagne, +même avant Wellington, qui n’eût jamais fabriqué d’aussi +bonne bière. Amour-propre d’écossais. Jacques Paganel but beaucoup +et discourut encore plus _de omni re scibili_. + +Une journée si bien commencée semblait devoir bien finir. On avait +franchi quinze bons milles, et adroitement passé un pays assez +montueux et d’un sol rougeâtre. Tout laissait espérer que l’on +camperait le soir même sur les bords de la Snowy, importante +rivière qui va se jeter au sud de Victoria dans le Pacifique. +Bientôt la roue du chariot creusa ses ornières sur de larges +plaines faites d’une alluvion noirâtre, entre des touffes d’herbe +exubérantes et de nouveaux champs de gastrolobium. Le soir arriva, +et un brouillard nettement tranché à l’horizon marqua le cours de +la Snowy. Quelques milles furent encore enlevés à la vigueur du +collier. Une forêt de hauts arbres se dressa à un coude de la +route, derrière une modeste éminence du terrain. Ayrton dirigea +son attelage un peu surmené à travers les grands troncs perdus +dans l’ombre, et il dépassait déjà la lisière du bois, à un demi-mille +de la rivière, quand le chariot s’enfonça brusquement +jusqu’au moyeu des roues. + +«Attention! Cria-t-il aux cavaliers qui le suivaient. + +--Qu’est-ce donc? demanda Glenarvan. + +--Nous sommes embourbés», répondit Ayrton. + +De la voix et de l’aiguillon, il excita ses bœufs, qui, enlisés +jusqu’à mi-jambes, ne purent bouger. + +«Campons ici, dit John Mangles. + +--C’est ce qu’il y a de mieux à faire, répondit Ayrton. Demain, +au jour, nous verrons à nous en tirer. + +--Halte!» cria Glenarvan. + +La nuit s’était faite rapidement après un court crépuscule, mais +la chaleur n’avait pas fui avec la lumière. L’atmosphère recélait +d’étouffantes vapeurs. + +Quelques éclairs, éblouissantes réverbérations d’un orage +lointain, enflammaient l’horizon. La couchée fut organisée. On +s’arrangea tant bien que mal du chariot embourbé. Le sombre dôme +des grands arbres abrita la tente des voyageurs. Si la pluie ne +s’en mêlait pas, ils étaient décidés à ne pas se plaindre. + +Ayrton parvint, non sans peine, à retirer ses trois bœufs du +terrain mouvant. Ces courageuses bêtes en avaient jusqu’aux +flancs. Le quartier-maître les parqua avec les quatre chevaux, et +ne laissa à personne le soin de choisir leur fourrage. Ce service, +il le faisait, d’ailleurs, avec intelligence, et, ce soir-là, +Glenarvan remarqua que ses soins redoublèrent; ce dont il le +remercia, car la conservation de l’attelage était d’un intérêt +majeur. + +Pendant ce temps, les voyageurs prirent leur part d’un souper +assez sommaire. La fatigue et la chaleur tuant la faim, ils +avaient besoin, non de nourriture, mais de repos. Lady Helena et +miss Grant, après avoir souhaité le bonsoir à leurs compagnons, +regagnèrent la couchette accoutumée. Quant aux hommes, les uns se +glissèrent sous la tente; les autres, par goût, s’étendirent sur +une herbe épaisse au pied des arbres, ce qui est sans inconvénient +dans ces pays salubres. + +Peu à peu, chacun s’endormit d’un lourd sommeil. + +L’obscurité redoublait sous un rideau de gros nuages qui +envahissaient le ciel. Il n’y avait pas un souffle de vent dans +l’atmosphère. Le silence de la nuit n’était interrompu que par les +hululements du «morepork», qui donnait la tierce mineure avec une +surprenante justesse comme les tristes coucous d’Europe. + +Vers onze heures, après un mauvais sommeil, lourd et fatigant, le +major se réveilla. Ses yeux à demi fermés furent frappés d’une +vague lumière qui courait sous les grands arbres. On eût dit une +nappe blanchâtre, miroitante comme l’eau d’un lac, et Mac Nabbs +crut d’abord que les premières lueurs d’un incendie se +propageaient sur le sol. + +Il se leva, et marcha vers le bois. Sa surprise fut grande quand +il se vit en présence d’un phénomène purement naturel. Sous ses +yeux s’étendait un immense plan de champignons qui émettaient des +phosphorescences. Les spores lumineux de ces cryptogames +rayonnaient dans l’ombre avec une certaine intensité. + +Le major, qui n’était point égoïste, allait réveiller Paganel, +afin que le savant constatât ce phénomène de ses propres yeux, +quand un incident l’arrêta. + +La lueur phosphorescente illuminait le bois pendant l’espace d’un +demi-mille, et Mac Nabbs crut voir passer rapidement des ombres +sur la lisière éclairée. + +Ses regards le trompaient-ils? était-il le jouet d’une +hallucination? + +Mac Nabbs se coucha à terre, et, après une rigoureuse observation, +il aperçut distinctement plusieurs hommes, qui, se baissant, se +relevant, tour à tour, semblaient chercher sur le sol des traces +encore fraîches. + +Ce que voulaient ces hommes, il fallait le savoir. + +Le major n’hésita pas, et sans donner l’éveil à ses compagnons, +rampant sur le sol comme un sauvage des prairies, il disparut sous +les hautes herbes. + + +Chapitre XIX +_Un coup de théâtre_ + +Ce fut une affreuse nuit. À deux heures du matin, la pluie +commença à tomber, une pluie torrentielle que les nuages orageux +versèrent jusqu’au jour. La tente devint un insuffisant abri. +Glenarvan et ses compagnons se réfugièrent dans le chariot. On +ne dormit pas. On causa de choses et d’autres. Seul, le major, +dont personne n’avait remarqué la courte absence, se contenta +d’écouter sans mot dire. La terrible averse ne discontinuait pas. +On pouvait craindre qu’elle ne provoquât un débordement de la +Snowy, dont le chariot, enlisé dans un sol mou, se fût très mal +trouvé. Aussi, plus d’une fois, Mulrady, Ayrton, John Mangles +allèrent examiner le niveau des eaux courantes, et revinrent +mouillés de la tête aux pieds. + +Enfin, le jour parut. La pluie cessa, mais les rayons du soleil ne +purent traverser l’épaisse nappe des nuages. De larges flaques +d’eau jaunâtre, de vrais étangs troubles et bourbeux, salissaient +le sol. + +Une buée chaude transpirait à travers ces terrains détrempés et +saturait l’atmosphère d’une humidité malsaine. + +Glenarvan s’occupa du chariot tout d’abord. C’était l’essentiel +à ses yeux. On examina le lourd véhicule. + +Il se trouvait embourbé au milieu d’une vaste dépression du sol +dans une glaise tenace. Le train de devant disparaissait presque +en entier, et celui de derrière jusqu’au heurtequin de l’essieu. +On aurait de la peine à retirer cette lourde machine, et ce ne +serait pas trop de toutes les forces réunies des hommes, des +bœufs et des chevaux. + +«En tout cas, il faut se hâter, dit John Mangles. +Cette glaise en séchant rendra l’opération plus difficile. + +--Hâtons-nous», répondit Ayrton. + +Glenarvan, ses deux matelots, John Mangles et Ayrton pénétrèrent +sous le bois où les animaux avaient passé la nuit. + +C’était une haute forêt de gommiers d’un aspect sinistre. Rien que +des arbres morts, largement espacés, écorcés depuis des siècles, +ou plutôt écorchés comme les chênes-lièges au moment de la +récolte. Ils portaient à deux cents pieds dans les airs le maigre +réseau de leurs branches dépouillées. + +Pas un oiseau ne nichait sur ces squelettes aériens; pas une +feuille ne tremblait à cette ramure sèche et cliquetante comme un +fouillis d’ossements. À quel cataclysme attribuer ce phénomène, +assez fréquent en Australie, de forêts entières frappées d’une +mort épidémique? on ne sait. Ni les plus vieux indigènes, ni leurs +ancêtres, ensevelis depuis longtemps dans les bocages de la mort, +ne les ont vus verdoyants. + +Glenarvan, tout en marchant, regardait le ciel gris sur lequel se +profilaient nettement les moindres ramilles des gommiers comme de +fines découpures. + +Ayrton s’étonnait de ne plus rencontrer les chevaux et les bœufs +à l’endroit où il les avait conduits. + +Ces bêtes entravées ne pouvaient aller loin cependant. + +On les chercha dans le bois, mais sans les trouver. + +Ayrton, surpris, revint alors du côté de la Snowy-river, bordée de +magnifiques mimosas. Il faisait entendre un cri bien connu de son +attelage, qui ne répondait pas. Le quartier-maître semblait très +inquiet, et ses compagnons se regardaient d’un air désappointé. + +Une heure se passa dans de vaines recherches, et Glenarvan allait +retourner au chariot, distant d’un bon mille, quand un +hennissement frappa son oreille. + +Un beuglement se fit entendre presque aussitôt. + +«Ils sont là!» s’écria John Mangles, en se glissant entre les +hautes touffes de gastrolobium, qui étaient assez hautes pour +cacher un troupeau. + +Glenarvan, Mulrady et Ayrton se lancèrent sur ses traces et +partagèrent bientôt sa stupéfaction. + +Deux bœufs et trois chevaux gisaient sur le sol, foudroyés comme +les autres. Leurs cadavres étaient déjà froids, et une bande de +maigres corbeaux, croassant dans les mimosas, guettait cette proie +inattendue. Glenarvan et les siens s’entre-regardèrent, et Wilson +ne put retenir un juron qui lui monta au gosier. + +«Que veux-tu, Wilson? dit lord Glenarvan, se contenant à peine, +nous n’y pouvons rien. Ayrton, emmenez le bœuf et le cheval qui +restent. Il faudra bien qu’ils nous tirent d’affaire. + +--Si le chariot n’était pas embourbé, répondit John Mangles, +ces deux bêtes, marchant à petites journées, suffiraient à le +conduire à la côte. Il faut donc à tout prix dégager ce maudit +véhicule. + +--Nous essayerons, John, répondit Glenarvan. + +Retournons au campement, où l’on doit être inquiet de notre +absence prolongée.» + +Ayrton enleva les entraves du bœuf, Mulrady celles du cheval, et +l’on revint en suivant les bords sinueux de la rivière. Une demi-heure +après, Paganel et Mac Nabbs, lady Helena et miss Grant +savaient à quoi s’en tenir. + +«Par ma foi! ne put s’empêcher de dire le major, il est fâcheux, +Ayrton, que vous n’ayez pas eu à ferrer toutes nos bêtes au +passage de la Wimerra. + +--Pourquoi cela, monsieur? demanda Ayrton. + +--Parce que de tous nos chevaux, celui que vous avez mis entre +les mains de votre maréchal ferrant, celui-là seul a échappé au +sort commun! + +--C’est vrai, dit John Mangles, et voilà un singulier hasard! + +--Un hasard, et rien de plus», répondit le quartier-maître, +regardant fixement le major. + +Mac Nabbs serra les lèvres, comme s’il eût voulu retenir des +paroles prêtes à lui échapper. Glenarvan, Mangles, lady Helena +semblaient attendre qu’il complétât sa pensée, mais le major se +tut, et se dirigea vers le chariot qu’Ayrton examinait. + +«Qu’a-t-il voulu dire? demanda Glenarvan à John Mangles. + +--Je ne sais, répondit le jeune capitaine. Cependant, le major +n’est point homme à parler sans raison. + +--Non, John, dit lady Helena. Mac Nabbs doit avoir des soupçons à +l’égard d’Ayrton. + +--Des soupçons? Fit Paganel en haussant les épaules. + +--Lesquels? répondit Glenarvan. Le suppose-t-il capable d’avoir +tué nos chevaux et nos bœufs? Mais dans quel but? L’intérêt +d’Ayrton n’est-il pas identique au nôtre? + +--Vous avez raison, mon cher Edward, dit lady Helena, et +j’ajouterai que le quartier-maître nous a donné depuis le +commencement du voyage d’incontestables preuves de dévouement. + +--Sans doute, répondit John Mangles. Mais alors, que signifie +l’observation du major? + +--Le croit-il donc d’accord avec ces convicts? s’écria +imprudemment Paganel. + +--Quels convicts? demanda miss Grant. + +--Monsieur Paganel se trompe, répondit vivement John Mangles. Il +sait bien qu’il n’y a pas de convicts dans la province de +Victoria. + +--Eh! c’est parbleu vrai! répliqua Paganel, qui aurait voulu +retirer ses paroles. Où diable avais-je la tête? Qui a jamais +entendu parler de convicts en Australie? D’ailleurs, à peine +débarqués, ils font de très honnêtes gens! Le climat! Miss Mary, +le climat moralisateur...» + +Le pauvre savant, voulant réparer sa bévue, faisait comme le +chariot, il s’embourbait. Lady Helena le regardait, ce qui lui +ôtait tout son sang-froid. Mais ne voulant pas l’embarrasser +davantage, elle emmena miss Mary du côté de la tente, où Mr +Olbinett s’occupait de dresser le déjeuner suivant toutes les +règles de l’art. + +«C’est moi qui mériterais d’être transporté, dit piteusement +Paganel. + +--Je le pense», répondit Glenarvan. + +Et sur cette réponse faite avec un sérieux qui accabla le digne +géographe, Glenarvan et John Mangles allèrent vers le chariot. + +En ce moment, Ayrton et les deux matelots travaillaient à +l’arracher de sa vaste ornière. Le bœuf et le cheval, attelés +côte à côte, tiraient de toute la force de leurs muscles; les +traits étaient tendus à se rompre, les colliers menaçaient de +céder à l’effort. Wilson et Mulrady poussaient aux roues, tandis +que, de la voix et de l’aiguillon, le quartier-maître excitait +l’attelage dépareillé. Le lourd véhicule ne bougeait pas. La +glaise, déjà sèche, le retenait comme s’il eût été scellé dans du +ciment hydraulique. + +John Mangles fit arroser la glaise pour la rendre moins tenace. Ce +fut en vain. Le chariot conserva son immobilité. Après de +nouveaux coups de vigueur, hommes et bêtes s’arrêtèrent. À moins +de démonter la machine pièce à pièce, il fallait renoncer à la +tirer de la fondrière. Or, l’outillage manquait, et l’on ne +pouvait entreprendre un pareil travail. + +Cependant, Ayrton, qui voulait vaincre à tout prix cet obstacle, +allait tenter de nouveaux efforts, quand lord Glenarvan l’arrêta. + +«Assez, Ayrton, assez, dit-il. Il faut ménager le bœuf et le +cheval qui nous restent. Si nous devons continuer à pied notre +route, l’un portera les deux voyageuses, l’autre nos provisions. +Ils peuvent donc rendre encore d’utiles services. + +--Bien, _mylord_, répondit le quartier-maître en dételant ses +bêtes épuisées. + +--Maintenant, mes amis, ajouta Glenarvan, retournons au +campement, délibérons, examinons la situation, voyons de quel côté +sont les bonnes et les mauvaises chances, et prenons un parti.» + +Quelques instants après, les voyageurs se refaisaient de leur +mauvaise nuit par un déjeuner passable, et la discussion était +ouverte. Tous furent appelés à donner leur avis. + +D’abord, il s’agit de relever la position du campement d’une +manière extrêmement précise. Paganel, chargé de ce soin, le fit +avec la rigueur voulue. + +Selon lui, l’expédition se trouvait arrêtée sur le trente-septième +parallèle, par 147°53’ de longitude, au bord de la Snowy-river. + +«Quel est le relèvement exact de la côte à Twofold-Bay? demanda +Glenarvan. + +--Cent cinquante degrés, répondit Paganel. + +--Et ces deux degrés sept minutes valent?... + +--Soixante-quinze milles. + +--Et Melbourne est?... + +--À deux cents milles au moins. + +--Bon. Notre position étant ainsi déterminée, dit Glenarvan, que +convient-il de faire?» + +La réponse fut unanime: aller à la côte sans tarder. + +Lady Helena et Mary Grant s’engageaient à faire cinq milles par +jour. Les courageuses femmes ne s’effrayaient pas de franchir à +pied, s’il le fallait, la distance qui séparait Snowy-river de +Twofold-Bay. + +«Vous êtes la vaillante compagne du voyageur, ma chère Helena, dit +lord Glenarvan. Mais sommes-nous certains de trouver à la baie les +ressources dont nous aurons besoin en y arrivant? + +--Sans aucun doute, répondit Paganel. Eden est une municipalité +qui a déjà bien des années d’existence. + +Son port doit avoir des relations fréquentes avec Melbourne. Je +suppose même qu’à trente-cinq milles d’ici, à la paroisse de +Delegete, sur la frontière victorienne, nous pourrons ravitailler +l’expédition et trouver des moyens de transport. + +--Et le _Duncan?_ demanda Ayrton, ne jugez-vous pas opportun, +_mylord_, de le mander à la baie? + +--Qu’en pensez-vous, John? demanda Glenarvan. + +--Je ne crois pas que votre honneur doive se presser à ce sujet, +répondit le jeune capitaine, après avoir réfléchi. Il sera +toujours temps de donner vos ordres à Tom Austin et de l’appeler à +la côte. + +--C’est de toute évidence, ajouta Paganel. + +--Remarquez, reprit John Mangles, que dans quatre ou cinq jours +nous serons à Eden. + +--Quatre ou cinq jours! reprit Ayrton en hochant la tête, mettez-en +quinze ou vingt, capitaine, si vous ne voulez pas plus tard +regretter votre erreur! + +--Quinze ou vingt jours pour faire soixante-quinze milles! +s’écria Glenarvan. + +--Au moins, _mylord_. Vous allez traverser la portion la plus +difficile de Victoria, un désert où tout manque, disent les +squatters, des plaines de broussailles sans chemin frayé, dans +lesquelles les stations n’ont pu s’établir. Il y faudra marcher la +hache ou la torche à la main, et, croyez-moi, vous n’irez pas +vite.» + +Ayrton avait parlé d’un ton ferme. Paganel, sur qui se portèrent +des regards interrogateurs, approuva d’un signe de tête les +paroles du quartier-maître. + +«J’admets ces difficultés, reprit alors John Mangles. Eh bien! +dans quinze jours, votre honneur expédiera ses ordres au _Duncan_. + +--J’ajouterai, reprit alors Ayrton, que les principaux obstacles +ne viendront pas des embarras de la route. Mais il faudra +traverser la Snowy, et très probablement attendre la baisse des +eaux. + +--Attendre! s’écria le jeune capitaine. Ne peut-on trouver un +gué? + +--Je ne le pense pas, répondit Ayrton. Ce matin, j’ai cherché un +passage praticable, mais en vain. Il est rare de rencontrer une +rivière aussi torrentueuse à cette époque, et c’est une fatalité +contre laquelle je ne puis rien. + +--Elle est donc large, cette Snowy? demanda lady Glenarvan. + +--Large et profonde, madame, répondit Ayrton, large d’un mille +avec un courant impétueux. Un bon nageur ne la traverserait pas +sans danger. + +--Eh bien! construisons un canot, s’écria Robert, qui ne doutait +de rien. On abat un arbre, on le creuse, on s’y embarque; et tout +est dit. + +--Qu’en pensez-vous, Ayrton? demanda Glenarvan. + +--Je pense, _mylord_, que, dans un mois, s’il n’arrive quelque +secours, nous serons encore retenus sur les bords de la Snowy! + +--Enfin, avez-vous un plan meilleur? demanda John Mangles avec +une certaine impatience. + +--Oui, si le _Duncan_ quitte Melbourne et rallie la côte est! + +--Ah! toujours le _Duncan!_ et en quoi sa présence à la baie nous +facilitera-t-elle les moyens d’y arriver?» + +Ayrton réfléchit pendant quelques instants avant de répondre, et +dit d’une façon assez évasive: + +«Je ne veux point imposer mes opinions. Ce que j’en fais est dans +l’intérêt de tous, et je suis disposé à partir dès que son honneur +donnera le signal du départ.» + +Puis, il croisa les bras. + +«Ceci n’est pas répondre, Ayrton, reprit Glenarvan. +Faites-nous connaître votre plan, et nous le discuterons. Que +proposez-vous?» + +Ayrton, d’une voix calme et assurée, s’exprima en ces termes: + +«Je propose de ne pas nous aventurer au delà de la Snowy dans +l’état de dénûment où nous sommes. C’est ici même qu’il faut +attendre des secours, et ces secours ne peuvent venir que du +_Duncan_. Campons en cet endroit, où les vivres ne manquent pas, +et que l’un de nous porte à Tom Austin l’ordre de rallier la baie +Twofold.» + +Un certain étonnement accueillit cette proposition inattendue, et +contre laquelle John Mangles ne dissimula pas son antipathie. + +«Pendant ce temps, reprit Ayrton, ou les eaux de la Snowy +baisseront, ce qui permettra de trouver un gué praticable, ou il +faudra recourir au canot, et nous aurons le temps de le +construire. Voilà, _mylord_, le plan que je soumets à votre +approbation. + +--Bien, Ayrton, répondit Glenarvan. Votre idée mérite d’être +prise en sérieuse considération. Son plus grand tort est de causer +un retard, mais elle épargne de sérieuses fatigues et peut-être +des dangers réels. Qu’en pensez-vous, mes amis? + +--Parlez, mon cher Mac Nabbs, dit alors lady Helena. Depuis le +commencement de la discussion, vous vous contentez d’écouter, et +vous êtes très avare de vos paroles. + +--Puisque vous me demandez mon avis, répondit le major, je vous +le donnerai très franchement. Ayrton me paraît avoir parlé en +homme sage, prudent, et je me range à sa proposition.» + +On ne s’attendait guère à cette réponse, car jusqu’alors Mac Nabbs +avait toujours combattu les idées d’Ayrton à ce sujet. Aussi +Ayrton, surpris, jeta un regard rapide sur le major. Cependant, +Paganel, lady Helena, les matelots étaient très disposés à appuyer +le projet du quartier-maître. Ils n’hésitèrent plus après les +paroles de Mac Nabbs. + +Glenarvan déclara donc le plan d’Ayrton adopté en principe. + +«Et maintenant, John, ajouta-t-il, ne pensez-vous pas que la +prudence commande d’agir ainsi, et de camper sur les bords de la +rivière, en attendant les moyens de transport? + +--Oui, répondit John Mangles, si toutefois notre messager +parvient à passer la Snowy, que nous ne pouvons passer nous-même!» + +On regarda le quartier-maître, qui sourit en homme sûr de lui. + +«Le messager ne franchira pas la rivière, dit-il. + +--Ah! fit John Mangles. + +--Il ira tout simplement rejoindre la route de Luknow, qui le +mènera droit à Melbourne. + +--Deux cent cinquante milles à faire à pied! s’écria le jeune +capitaine. + +--À cheval, répliqua Ayrton. Il reste un cheval bien portant. Ce +sera l’affaire de quatre jours. Ajoutez deux jours pour la +traversée du _Duncan_ à la baie, vingt-quatre heures pour revenir +au campement, et, dans une semaine, le messager sera de retour +avec les hommes de l’équipage.» + +Le major approuvait d’un signe de tête les paroles d’Ayrton, ce +qui ne laissait pas d’exciter l’étonnement de John Mangles. Mais +la proposition du quartier-maître avait réuni tous les suffrages, +et il ne s’agissait plus que d’exécuter ce plan véritablement bien +conçu. + +«Maintenant, mes amis, dit Glenarvan, il reste à choisir notre +messager. Il aura une mission pénible et périlleuse, je ne veux +pas le dissimuler. Qui se dévouera pour ses compagnons et ira +porter nos instructions à Melbourne?» + +Wilson, Mulrady, John Mangles, Paganel, Robert lui-même, +s’offrirent immédiatement. John insistait d’une façon toute +particulière pour que cette mission lui fût confiée. Mais Ayrton, +qui ne s’était pas encore prononcé prit la parole, et dit: + +«S’il plaît à votre honneur, ce sera moi qui partirai _mylord_. +J’ai l’habitude de ces contrées. Maintes fois, j’ai parcouru des +régions plus difficiles. Je puis me tirer d’affaire là où un autre +resterait. Je réclame donc dans l’intérêt commun ce droit de me +rendre à Melbourne. Un mot m’accréditera auprès de votre second, +et dans six jours, je me fais fort d’amener le _Duncan_ à la baie +Twofold. + +--Bien parlé, répondit Glenarvan. Vous êtes un homme intelligent +et courageux, Ayrton, et vous réussirez.» + +Le quartier-maître était évidemment plus apte que tout autre à +remplir cette difficile mission. Chacun le comprit et se retira. +John Mangles fit une dernière objection, disant que la présence +d’Ayrton était nécessaire pour retrouver les traces du _Britannia_ +ou d’Harry Grant. Mais le major fit observer que l’expédition +resterait campée sur les bords de la Snowy jusqu’au retour +d’Ayrton, qu’il n’était pas question de reprendre sans lui ces +importantes recherches, conséquemment que son absence ne +préjudicierait en aucune façon aux intérêts du capitaine. + +«Eh bien, partez, Ayrton, dit Glenarvan. Faites diligence, et +revenez par Eden à notre campement de la Snowy.» + +Un éclair de satisfaction brilla dans les yeux du quartier-maître. +Il détourna la tête, mais, si vite qu’il se fût détourné, John +Mangles avait surpris cet éclair; John, par instinct, non +autrement, sentait s’accroître ses défiances contre Ayrton. + +Le quartier-maître fit donc ses préparatifs de départ aidé des +deux matelots, dont l’un s’occupa de son cheval, et l’autre de ses +provisions. Pendant ce temps, Glenarvan écrivait la lettre +destinée à Tom Austin. + +Il ordonnait au second du _Duncan_ de se rendre sans retard à la +baie Twofold. Il lui recommandait le quartier-maître comme un +homme en qui il pouvait avoir toute confiance. Tom Austin, arrivé +à la côte, devait mettre un détachement des matelots du yacht sous +les ordres d’Ayrton... + +Glenarvan en était à ce passage de sa lettre, quand Mac Nabbs, qui +le suivait des yeux, lui demanda d’un ton singulier comment il +écrivait le nom d’Ayrton. + +«Mais comme il se prononce, répondit Glenarvan. + +--C’est une erreur, reprit tranquillement le major. Il se +prononce Ayrton, mais il s’écrit Ben Joyce!» + + +Chapitre XX +_Aland! Zealand!_ + +La révélation de ce nom de Ben Joyce produisit l’effet d’un coup +de foudre. Ayrton s’était brusquement redressé. Sa main tenait un +revolver. Une détonation éclata. Glenarvan tomba frappé d’une +balle. Des coups de fusil retentirent au dehors. + +John Mangles et les matelots, d’abord surpris, voulurent se jeter +sur Ben Joyce; mais l’audacieux convict avait déjà disparu et +rejoint sa bande disséminée sur la lisière du bois de gommiers. + +La tente n’offrait pas un suffisant abri contre les balles. Il +fallait battre en retraite. Glenarvan, légèrement atteint, s’était +relevé. + +«Au chariot! Au chariot!» cria John Mangles, et il entraîna +lady Helena et Mary Grant, qui furent bientôt en sûreté derrière +les épaisses ridelles. + +Là, John, le major, Paganel, les matelots saisirent leurs +carabines et se tinrent prêts à riposter aux convicts. Glenarvan +et Robert avaient rejoint les voyageuses, tandis qu’Olbinett +accourait à la défense commune. + +Ces événements s’étaient accomplis avec la rapidité de l’éclair. +John Mangles observait attentivement la lisière du bois. Les +détonations s’étaient tues subitement à l’arrivée de Ben Joyce. Un +profond silence succédait à la bruyante fusillade. Quelques +volutes de vapeur blanche se contournaient encore entre les +branches des gommiers. Les hautes touffes de gastrolobium +demeuraient immobiles. Tout indice d’attaque avait disparu. + +Le major et John Mangles poussèrent une reconnaissance jusqu’aux +grands arbres. La place était abandonnée. De nombreuses traces de +pas s’y voyaient, et quelques amorces à demi consumées fumaient +sur le sol. Le major, en homme prudent, les éteignit, car il +suffisait d’une étincelle pour allumer un incendie redoutable dans +cette forêt d’arbres secs. + +«Les convicts ont disparu, dit John Mangles. + +--Oui, répondit le major, et cette disparition m’inquiète. Je +préférerais les voir face à face. Mieux vaut un tigre en plaine +qu’un serpent sous les herbes. Battons ces buissons autour du +chariot.» + +Le major et John fouillèrent la campagne environnante. De la +lisière du bois aux bords de la Snowy, ils ne rencontrèrent pas un +seul convict. La bande de Ben Joyce semblait s’être envolée comme +une troupe d’oiseaux malfaisants. Cette disparition était trop +singulière pour laisser une sécurité parfaite. C’est pourquoi on +résolut de se tenir sur le qui-vive. Le chariot, véritable +forteresse embourbée, devint le centre du campement, et deux +hommes, se relevant d’heure en heure, firent bonne garde. + +Le premier soin de lady Helena et de Mary Grant avait été de +panser la blessure de Glenarvan. Au moment où son mari tomba sous +la balle de Ben Joyce, lady Helena, épouvantée, s’était précipitée +vers lui. Puis, maîtrisant son angoisse, cette femme courageuse +avait conduit Glenarvan au chariot. Là, l’épaule du blessé fut +mise à nu, et le major reconnut que la balle, déchirant les +chairs, n’avait produit aucune lésion interne. Ni l’os ni les +muscles ne lui parurent attaqués. La blessure saignait beaucoup, +mais Glenarvan, remuant les doigts de l’avant-bras, rassura lui-même +ses amis sur les résultats du coup. Son pansement fait, il ne +voulut plus que l’on s’occupât de lui, et on en vint aux +explications. + +Les voyageurs, moins Mulrady et Wilson qui veillaient au dehors, +s’étaient alors casés tant bien que mal dans le chariot. Le +major fut invité à parler. + +Avant de commencer son récit, il mit lady Helena au courant des +choses qu’elle ignorait, c’est-à-dire l’évasion d’une bande de +condamnés de Perth, leur apparition dans les contrées de la +Victoria, leur complicité dans la catastrophe du chemin de fer. Il +lui remit le numéro de l’_Australian and New Zealand gazette_ +acheté à Seymour, et il ajouta que la police avait mis à prix la +tête de ce Ben Joyce, redoutable bandit, auquel dix-huit mois de +crimes avaient fait une funeste célébrité. + +Mais comment Mac Nabbs avait-il reconnu ce Ben Joyce dans le +quartier-maître Ayrton? Là était le mystère que tous voulaient +éclaircir, et le major s’expliqua. + +Depuis le jour de sa rencontre, Mac Nabbs, par instinct, se +défiait d’Ayrton. Deux ou trois faits presque insignifiants, un +coup d’œil échangé entre le quartier-maître et le forgeron à la +Wimerra-river, l’hésitation d’Ayrton à traverser les villes et les +bourgs, son insistance à mander le _Duncan_ à la côte, la mort +étrange des animaux confiés à ses soins, enfin un manque de +franchise dans ses allures, tous ces détails peu à peu groupés +avaient éveillé les soupçons du major. + +Cependant, il n’aurait pu formuler une accusation directe, sans +les événements qui s’étaient passés la nuit précédente. + +Mac Nabbs, se glissant entre les hautes touffes d’arbrisseaux, +arriva près des ombres suspectes qui venaient d’éveiller son +attention à un demi-mille du campement. Les plantes +phosphorescentes jetaient de pâles lueurs dans l’obscurité. + +Trois hommes examinaient des traces sur le sol, des empreintes de +pas fraîchement faites, et, parmi eux, Mac Nabbs reconnut le +maréchal ferrant de Black-Point. «ce sont eux, disait l’un. -- +oui, répondait l’autre, voilà le trèfle des fers. --c’est comme +cela depuis la Wimerra. --tous les chevaux sont morts. --le +poison n’est pas loin. --en voilà de quoi démonter une cavalerie +tout entière. Une plante utile que ce gastrolobium!» + +«Puis ils se turent, ajouta Mac Nabbs, et s’éloignèrent. Je n’en +savais pas assez. Je les suivis. Bientôt la conversation +recommença: «un habile homme, Ben Joyce, dit le forgeron, un +fameux quartier-maître avec son invention de naufrage! Si son +projet réussit, c’est un coup de fortune! Satané Ayrton! -- +appelle-le Ben Joyce, car il a bien gagné son nom!» en ce moment, +ces coquins quittèrent le bois de gommiers. Je savais ce que je +voulais savoir, et je revins au campement, avec la certitude que +tous les convicts ne se moralisent pas en Australie, n’en déplaise +à Paganel!» + +Le major se tut. + +Ses compagnons, silencieux, réfléchissaient. + +«Ainsi, dit Glenarvan dont la colère faisait pâlir la figure, +Ayrton nous a entraînés jusqu’ici pour nous piller et nous +assassiner! + +--Oui, répondit le major. + +--Et depuis la Wimerra, sa bande suit nos traces et nous épie, +guettant une occasion favorable? + +--Oui. + +--Mais ce misérable n’est donc pas un matelot du _Britannia_? Il +a donc volé son nom d’Ayrton, volé son engagement à bord?» + +Les regards se dirigèrent vers Mac Nabbs, qui avait dû se poser +ces questions à lui-même. + +«Voici, répondit-il de sa voix toujours calme, les certitudes que +l’on peut dégager de cette obscure situation. À mon avis, cet +homme s’appelle réellement Ayrton. Ben Joyce est son nom de +guerre. Il est incontestable qu’il connaît Harry Grant et qu’il a +été quartier-maître à bord du _Britannia_. Ces faits, prouvés déjà +par les détails précis que nous a donnés Ayrton, sont de plus +corroborés par les paroles des convicts que je vous ai rapportées. +Ne nous égarons donc pas dans de vaines hypothèses, et tenons pour +certain que Ben Joyce est Ayrton, comme Ayrton est Ben Joyce, +c’est-à-dire un matelot du _Britannia_ devenu chef d’une bande de +convicts.» + +Les explications de Mac Nabbs furent acceptées sans discussion. + +«Maintenant, répondit Glenarvan, me direz-vous comment et pourquoi +le quartier-maître d’Harry Grant se trouve en Australie? + +--Comment? Je l’ignore, répondit Mac Nabbs, et la police déclare +ne pas en savoir plus long que moi à ce sujet. Pourquoi? Il m’est +impossible de le dire. + +Il y a là un mystère que l’avenir expliquera. + +--La police ne connaît pas même cette identité d’Ayrton et de Ben +Joyce, dit John Mangles. + +--Vous avez raison, John, répondit le major, et une semblable +particularité serait de nature à éclairer ses recherches. + +--Ainsi, dit lady Helena, ce malheureux s’était introduit à la +ferme de Paddy O’Moore dans une intention criminelle? + +--Ce n’est pas douteux, répondit Mac Nabbs. Il préparait quelque +mauvais coup contre l’irlandais, quand une occasion meilleure +s’est offerte à lui. Le hasard nous a mis en présence. Il a +entendu le récit de Glenarvan, l’histoire du naufrage, et, en +homme audacieux, il s’est promptement décidé à en tirer parti. +L’expédition a été décidée. À la Wimerra, il a communiqué avec +l’un des siens, le forgeron de Black-Point, et a laissé des traces +reconnaissables de notre passage. Sa bande nous a suivis. Une +plante vénéneuse lui a permis de tuer peu à peu nos bœufs et nos +chevaux. Puis, le moment venu, il nous a embourbés dans les marais +de la Snowy et livrés aux convicts qu’il commande.» + +Tout était dit sur Ben Joyce. Son passé venait d’être reconstitué +par le major, et le misérable apparaissait tel qu’il était, un +audacieux et redoutable criminel. Ses intentions, clairement +démontrées, exigeaient de la part de Glenarvan une vigilance +extrême. Heureusement, il y avait moins à craindre du bandit +démasqué que du traître. + +Mais de cette situation nettement élucidée ressortait une +conséquence grave. Personne n’y avait encore songé. Seule Mary +Grant, laissant discuter tout ce passé, regardait l’avenir. John +Mangles, d’abord, la vit ainsi pâle et désespérée. Il comprit ce +qui se passait dans son esprit. + +«Miss Mary! Miss Mary! s’écria-t-il. Vous pleurez! + +--Tu pleures, mon enfant? dit lady Helena. + +--Mon père! Madame, mon père!» répondit la jeune fille. + +Elle ne put continuer. Mais une révélation subite se fit dans +l’esprit de chacun. On comprit la douleur de miss Mary, pourquoi +les larmes tombaient de ses yeux, pourquoi le nom de son père +montait de son cœur à ses lèvres. + +La découverte de la trahison d’Ayrton détruisait tout espoir. Le +convict, pour entraîner Glenarvan, avait supposé un naufrage. Dans +leur conversation surprise par Mac Nabbs, les convicts l’avaient +clairement dit. Jamais le _Britannia_ n’était venu se briser sur +les écueils de Twofold-Bay! Jamais Harry Grant n’avait mis le pied +sur le continent australien! + +Pour la seconde fois, l’interprétation erronée du document venait +de jeter sur une fausse piste les chercheurs du _Britannia!_ + +Tous, devant cette situation, devant la douleur des deux enfants, +gardèrent un morne silence. Qui donc eût encore trouvé quelques +paroles d’espoir? Robert pleurait dans les bras de sa sœur. +Paganel murmurait d’une voix dépitée: + +«Ah! Malencontreux document! Tu peux te vanter d’avoir mis le +cerveau d’une douzaine de braves gens à une rude épreuve!» + +Et le digne géographe, véritablement furieux contre lui-même, se +frappait le front à le démolir. + +Cependant Glenarvan rejoignit Mulrady et Wilson, préposés à la +garde extérieure. Un profond silence régnait sur cette plaine +comprise entre la lisière du bois et la rivière. Les gros nuages +immobiles s’écrasaient sur la voûte du ciel. Au milieu de cette +atmosphère engourdie dans une torpeur profonde, le moindre bruit +se fût transmis avec netteté, et rien ne se faisait entendre. Ben +Joyce et sa bande devaient s’être repliés à une distance assez +considérable, car des volées d’oiseaux qui s’ébattaient sur les +basses branches des arbres, quelques _kanguroos_ occupés à brouter +paisiblement les jeunes pousses, un couple d’eurus dont la tête +confiante passait entre les grandes touffes d’arbrisseaux, +prouvaient que la présence de l’homme ne troublait pas ces +paisibles solitudes. + +«Depuis une heure, demandait Glenarvan à ses deux matelots, vous +n’avez rien vu, rien entendu? + +--Rien, votre honneur, répondit Wilson. Les convicts doivent être +à plusieurs milles d’ici. + +--Il faut qu’ils n’aient pas été en force suffisante pour nous +attaquer, ajouta Mulrady. Ce Ben Joyce aura voulu recruter +quelques bandits de son espèce parmi les _bushrangers_ qui errent +au pied des Alpes. + +--C’est probable, Mulrady, répondit Glenarvan. Ces coquins sont +des lâches. Ils nous savent armés et bien armés. Peut-être +attendent-ils la nuit pour commencer leur attaque. Il faudra +redoubler de surveillance à la chute du jour. Ah! Si nous pouvions +quitter cette plaine marécageuse et poursuivre notre route vers la +côte! Mais les eaux grossies de la rivière nous barrent le +passage. Je payerais son pesant d’or un radeau qui nous +transporterait sur l’autre rive! + +--Pourquoi votre honneur, dit Wilson, ne nous donne-t-il pas +l’ordre de construire ce radeau? Le bois ne manque pas. + +--Non, Wilson, répondit Glenarvan, cette Snowy n’est pas une +rivière, c’est un infranchissable torrent.» + +En ce moment, John Mangles, le major et Paganel rejoignirent +Glenarvan. Ils venaient précisément d’examiner la Snowy. Les eaux +accrues par les dernières pluies s’étaient encore élevées d’un +pied au-dessus de l’étiage. Elles formaient un courant +torrentueux, comparable aux rapides de l’Amérique. Impossible de +s’aventurer sur ces nappes mugissantes et ces impétueuses +avalasses, brisées en mille remous où se creusaient des gouffres. + +John Mangles déclara le passage impraticable. + +«Mais, ajouta-t-il, il ne faut pas rester ici sans rien tenter. Ce +qu’on voulait faire avant la trahison d’Ayrton est encore plus +nécessaire après. + +--Que dis-tu, John? demanda Glenarvan. + +--Je dis que des secours sont urgents, et puisqu’on ne peut aller +à Twofold-Bay, il faut aller à Melbourne. Un cheval nous reste. +Que votre honneur me le donne, _mylord_, et j’irai à Melbourne. + +--Mais c’est là une dangereuse tentative, John, dit Glenarvan. +Sans parler des périls de ce voyage de deux cents milles à travers +un pays inconnu, les sentiers et la route doivent être gardés par +les complices de Ben Joyce. + +--Je le sais, _mylord_, mais je sais aussi que la situation ne +peut se prolonger. Ayrton ne demandait que huit jours d’absence +pour ramener les hommes du _Duncan_. Moi, je veux en six jours +être revenu sur les bords de la Snowy. Eh bien! Qu’ordonne votre +honneur? + +--Avant que Glenarvan se prononce, dit Paganel, je dois faire une +observation. Qu’on aille à Melbourne, oui, mais que ces dangers +soient réservés à John Mangles, non. C’est le capitaine du +_Duncan_, et comme tel il ne peut s’exposer. J’irai à sa place. + +--Bien parlé, répondit le major. Et pourquoi serait-ce vous, +Paganel? + +--Ne sommes-nous pas là? s’écrièrent Mulrady et Wilson. + +--Et croyez-vous, reprit Mac Nabbs, que je m’effraye d’une traite +de deux cents milles à cheval? + +--Mes amis, dit Glenarvan, si l’un de nous doit aller à +Melbourne, que le sort le désigne. Paganel, écrivez nos noms... + +--Pas le vôtre, du moins, _mylord_, dit John Mangles. + +--Et pourquoi? demanda Glenarvan. + +--Vous séparer de lady Helena, vous, dont la blessure n’est pas +même fermée! + +--Glenarvan, dit Paganel, vous ne pouvez quitter l’expédition. + +--Non, reprit le major. Votre place est ici, Edward, vous ne +devez pas partir. + +--Il y a des dangers à courir, répondit Glenarvan, et je n’en +laisserai pas ma part à d’autres. écrivez, Paganel. Que mon nom +soit mêlé aux noms de mes camarades, et fasse le ciel qu’il soit +le premier à sortir!» + +On s’inclina devant cette volonté. Le nom de Glenarvan fut joint +aux autres noms. On procéda au tirage, et le sort se prononça pour +Mulrady. Le brave matelot poussa un hurrah de satisfaction. + +«_Mylord_, je suis prêt à partir», dit-il. + +Glenarvan serra la main de Mulrady. Puis il retourna vers le +chariot, laissant au major et à John Mangles la garde du +campement. + +Lady Helena fut aussitôt instruite du parti pris d’envoyer un +messager à Melbourne et de la décision du sort. Elle trouva pour +Mulrady, des paroles qui allèrent au cœur de ce vaillant marin. +On le savait brave, intelligent, robuste, supérieur à toute +fatigue, et, véritablement, le sort ne pouvait mieux choisir. + +Le départ de Mulrady fut fixé à huit heures, après le court +crépuscule du soir. Wilson se chargea de préparer le cheval. Il +eut l’idée de changer le fer révélateur qu’il portait au pied +gauche, et de le remplacer par le fer de l’un des chevaux morts +dans la nuit. Les convicts ne pourraient pas reconnaître les +traces de Mulrady, ni le suivre, n’étant pas montés. + +Pendant que Wilson s’occupait de ces détails, Glenarvan prépara la +lettre destinée à Tom Austin; mais son bras blessé le gênait, et +il chargea Paganel d’écrire pour lui. Le savant, absorbé dans une +idée fixe, semblait étranger à ce qui se passait autour de lui. Il +faut le dire, Paganel, dans toute cette succession d’aventures +fâcheuses, ne pensait qu’à son document faussement interprété. Il +en retournait les mots pour leur arracher un nouveau sens, et +demeurait plongé dans les abîmes de l’interprétation. + +Aussi n’entendit-il pas la demande de Glenarvan, et celui-ci fut +forcé de la renouveler. + +«Ah! Très bien, répondit Paganel, je suis prêt!» + +Et tout en parlant, Paganel préparait machinalement son carnet. Il +en déchira une page blanche, puis, le crayon à la main, il se mit +en devoir d’écrire. + +Glenarvan commença à dicter les instructions suivantes: + +«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire +le _Duncan_...» + +Paganel achevait ce dernier mot, quand ses yeux se portèrent, par +hasard, sur le numéro de l’_Australian and New Zealand_, qui +gisait à terre. Le journal replié ne laissait voir que les deux +dernières syllabes de son titre. Le crayon de Paganel s’arrêta, et +Paganel parut oublier complètement Glenarvan, sa lettre, sa +dictée. + +«Eh bien? Paganel, dit Glenarvan. + +--Ah! fit le géographe, en poussant un cri. + +--Qu’avez-vous? demanda le major. + +--Rien! Rien!» répondit Paganel. + +Puis, plus bas, il répétait: «_Aland! Aland! Aland!_» + +Il s’était levé. Il avait saisi le journal. Il le secouait, +cherchant à retenir des paroles prêtes à s’échapper de ses lèvres. +Lady Helena, Mary, Robert, Glenarvan, le regardaient sans rien +comprendre à cette inexplicable agitation. + +Paganel ressemblait à un homme qu’une folie subite vient de +frapper. Mais cet état de surexcitation nerveuse ne dura pas. Il +se calma peu à peu; la joie qui brillait dans ses regards +s’éteignit; il reprit sa place et dit d’un ton calme: + +«Quand vous voudrez, _mylord_, je suis à vos ordres.» + +Glenarvan reprit la dictée de sa lettre, qui fut définitivement +libellée en ces termes: + +«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire +le _Duncan_ par trente-sept degrés de latitude à la côte +orientale de l’Australie...» + +--De l’Australie? dit Paganel. Ah! oui! de l’Australie!» + +Puis il acheva sa lettre et la présenta à la signature de +Glenarvan. Celui-ci gêné par sa récente blessure, se tira tant +bien que mal de cette formalité. La lettre fut close et cachetée. +Paganel, d’une main que l’émotion faisait trembler encore, mit +l’adresse suivante: + +Tom Austin, second à bord du yacht le _Duncan_, Melbourne. + +Puis, il quitta le chariot, gesticulant et répétant ces mots +incompréhensibles: «_Aland! Aland! Zealand!_» + + +Chapitre XXI +_Quatre jours d’angoisse_ + +Le reste de la journée s’écoula sans autre incident. + +On acheva de tout préparer pour le départ de Mulrady. Le brave +matelot était heureux de donner à son honneur cette marque de +dévouement. + +Paganel avait repris son sang-froid et ses manières accoutumées. +Son regard indiquait bien encore une vive préoccupation, mais il +paraissait décidé à la tenir secrète. Il avait sans doute de +fortes raisons pour en agir ainsi, car le major l’entendit répéter +ces paroles, comme un homme qui lutte avec lui-même: + +«Non! Non! Ils ne me croiraient pas! Et, d’ailleurs, à quoi bon? +Il est trop tard!» + +Cette résolution prise, il s’occupa de donner à Mulrady les +indications nécessaires pour atteindre Melbourne, et la carte sous +les yeux, il lui traça son itinéraire. Tous les «tracks», c’est-à-dire +les sentiers de la prairie, aboutissaient à la route de +Lucknow. Cette route, après avoir descendu droit au sud jusqu’à la +côte, prenait par un coude brusque la direction de Melbourne. Il +fallait toujours la suivre et ne point tenter de couper court à +travers un pays peu connu. + +Ainsi rien de plus simple. Mulrady ne pouvait s’égarer. + +Quant aux dangers, ils n’existaient plus à quelques milles au delà +du campement, où Ben Joyce et sa troupe devaient s’être embusqués. +Une fois passé, Mulrady se faisait fort de distancer rapidement +les convicts et de mener à bien son importante mission. + +À six heures, le repas fut pris en commun. Une pluie torrentielle +tombait. La tente n’offrait plus un abri suffisant, et chacun +avait cherché refuge dans le chariot. C’était, du reste, une +retraite sûre. La glaise le tenait encastré au sol, et y adhérait +comme un fort sur ses fondations. L’arsenal se composait de sept +carabines et de sept revolvers, et permettait de soutenir un siège +assez long, car ni les munitions ni les vivres ne manquaient. Or, +avant six jours, le _Duncan_ mouillerait dans la baie Twofold. +Vingt-quatre heures après, son équipage atteindrait l’autre rive +de la Snowy, et si le passage n’était pas encore praticable, les +convicts, du moins, seraient forcés de se retirer devant des +forces supérieures. Mais, avant tout, il fallait que Mulrady +réussît dans sa périlleuse entreprise. + +À huit heures, la nuit devint très sombre. C’était l’instant de +partir. Le cheval destiné à Mulrady fut amené. Ses pieds, entourés +de linges, par surcroît de précaution, ne faisaient aucun bruit +sur le sol. + +L’animal paraissait fatigué, et, cependant, de la sûreté et de la +vigueur de ses jambes dépendait le salut de tous. + +Le major conseilla à Mulrady de le ménager, du moment qu’il serait +hors de l’atteinte des convicts. + +Mieux valait un retard d’une demi-journée et arriver sûrement. + +John Mangles remit à son matelot un revolver qu’il venait de +charger avec le plus grand soin. Arme redoutable dans la main d’un +homme qui ne tremble pas, car six coups de feu, éclatant en +quelques secondes, balayaient aisément un chemin obstrué de +malfaiteurs. + +Mulrady se mit en selle. + +«Voici la lettre que tu remettras à Tom Austin, lui dit Glenarvan. +Qu’il ne perde pas une heure! Qu’il parte pour la baie Twofold, et +s’il ne nous y trouve pas, si nous n’avons pu franchir la Snowy, +qu’il vienne à nous sans retard! Maintenant, va, mon brave +matelot, et que Dieu te conduise.» + +Glenarvan, lady Helena, Mary Grant, tous serrèrent la main de +Mulrady. Ce départ, par une nuit noire et pluvieuse, sur une route +semée de dangers, à travers les immensités inconnues d’un désert, +eût impressionné un cœur moins ferme que celui du matelot. + +«Adieu, _mylord_», dit-il d’une voix calme, et il disparut bientôt +par un sentier qui longeait la lisière du bois. + +En ce moment, la rafale redoublait de violence. Les hautes +branches des eucalyptus cliquetaient dans l’ombre avec une +sonorité mate. On pouvait entendre la chute de cette ramure sèche +sur le sol détrempé. + +Plus d’un arbre géant, auquel manquait la sève, mais debout +jusqu’alors, tomba pendant cette tempétueuse bourrasque. Le vent +hurlait à travers les craquements du bois et mêlait ses +gémissements sinistres au grondement de la Snowy. Les gros nuages, +qu’il chassait dans l’est, traînaient jusqu’à terre comme des +haillons de vapeur. Une lugubre obscurité accroissait encore +l’horreur de la nuit. + +Les voyageurs, après le départ de Mulrady, se blottirent dans le +chariot. Lady Helena et Mary Grant, Glenarvan et Paganel +occupaient le premier compartiment, qui avait été hermétiquement +clos. + +Dans le second, Olbinett, Wilson et Robert avaient trouvé un gîte +suffisant. Le major et John Mangles veillaient au dehors. + +Acte de prudence nécessaire, car une attaque des convicts était +facile, possible par conséquent. + +Les deux fidèles gardiens faisaient donc leur quart, et recevaient +philosophiquement ces rafales que la nuit leur crachait au visage. +Ils essayaient de percer du regard ces ténèbres propices aux +embûches, car l’oreille ne pouvait rien percevoir au milieu des +bruits de la tempête, hennissements du vent, cliquetis des +branches, chutes des troncs d’arbres, et grondement des eaux +déchaînées. + +Cependant, quelques courtes accalmies suspendaient parfois la +bourrasque. Le vent se taisait comme pour reprendre haleine. La +Snowy gémissait seule à travers les roseaux immobiles et le rideau +noir des gommiers. Le silence semblait plus profond dans ces +apaisements momentanés. Le major et John Mangles écoutaient alors +avec attention. + +Ce fut pendant un de ces répits qu’un sifflement aigu parvint +jusqu’à eux. + +John Mangles alla rapidement au major. + +«Vous avez entendu? Lui dit-il. + +--Oui, fit Mac Nabbs. Est-ce un homme ou un animal? + +--Un homme», répondit John Mangles. + +Puis tous deux écoutèrent. L’inexplicable sifflement se +reproduisit soudain, et quelque chose comme une détonation lui +répondit, mais presque insaisissable, car la tempête rugissait +alors avec une nouvelle violence. Mac Nabbs et John Mangles ne +pouvaient s’entendre. Ils vinrent se placer sous le vent du +chariot. + +En ce moment, les rideaux de cuir se soulevèrent, et Glenarvan +rejoignit ses deux compagnons. Il avait entendu, comme eux, ce +sifflement sinistre, et la détonation qui avait fait écho sous la +bâche. + +«Dans quelle direction? demanda-t-il. + +--Là, fit John, indiquant le sombre _track_ dans la direction +prise par Mulrady. + +--À quelle distance? + +--Le vent portait, répondit John Mangles. Ce doit être à trois +milles au moins. + +--Allons! dit Glenarvan en jetant sa carabine sur son épaule. + +--N’allons pas! répondit le major. C’est un piège pour nous +éloigner du chariot. + +--Et si Mulrady est tombé sous les coups de ces misérables! +reprit Glenarvan, qui saisit la main de Mac Nabbs. + +--Nous le saurons demain, répondit froidement le major, fermement +résolu à empêcher Glenarvan de commettre une inutile imprudence. + +--Vous ne pouvez quitter le campement, _mylord_, dit John, j’irai +seul. + +--Pas davantage! reprit Mac Nabbs avec énergie. + +Voulez-vous donc qu’on nous tue en détail, diminuer nos forces, +nous mettre à la merci de ces malfaiteurs? Si Mulrady a été leur +victime, c’est un malheur qu’il ne faut pas doubler d’un second. + +Mulrady est parti, désigné par le sort. Si le sort m’eût choisi à +sa place, je serais parti comme lui, mais je n’aurais demandé ni +attendu aucun secours.» + +En retenant Glenarvan et John Mangles, le major avait raison à +tous les points de vue. Tenter d’arriver jusqu’au matelot, courir +par cette nuit sombre au-devant des convicts embusqués dans +quelque taillis, c’était insensé, et, d’ailleurs, inutile. + +La petite troupe de Glenarvan ne comptait pas un tel nombre +d’hommes qu’elle pût en sacrifier encore. + +Cependant, Glenarvan semblait ne vouloir pas se rendre à ces +raisons. Sa main tourmentait sa carabine. Il allait et venait +autour du chariot. Il prêtait l’oreille au moindre bruit. Il +essayait de percer du regard cette obscurité sinistre. La pensée +de savoir un des siens frappé d’un coup mortel, abandonné sans +secours, appelant en vain ceux pour lesquels il s’était dévoué, +cette pensée le torturait. Mac Nabbs ne savait pas s’il +parviendrait à le retenir, si Glenarvan, emporté par son cœur, +n’irait pas se jeter sous les coups de Ben Joyce. + +«Edward, lui dit-il, calmez-vous. Écoutez un ami. +Pensez à lady Helena, à Mary Grant, à tous ceux qui restent! +D’ailleurs, où voulez-vous aller? Où retrouver Mulrady? C’est à +deux milles d’ici qu’il a été attaqué! Sur quelle route? Quel +sentier prendre?...» + +En ce moment, et comme une réponse au major, un cri de détresse se +fit entendre. + +«Écoutez!» dit Glenarvan. + +Ce cri venait du côté même où la détonation avait éclaté, à moins +d’un quart de mille. Glenarvan, repoussant Mac Nabbs, s’avançait +déjà sur le sentier, quand, à trois cents pas du chariot, ces +mots se firent entendre: + +«À moi! à moi!» + +C’était une voix plaintive et désespérée. John Mangles et le major +s’élancèrent dans sa direction. + +Quelques instants après, ils aperçurent le long du taillis une +forme humaine qui se traînait et poussait de lugubres +gémissements. + +Mulrady était là, blessé, mourant, et quand ses compagnons le +soulevèrent, ils sentirent leurs mains se mouiller de sang. + +La pluie redoublait alors, et le vent se déchaînait dans la ramure +des «dead trees.» Ce fut au milieu des coups de la rafale que +Glenarvan, le major et John Mangles transportèrent le corps de +Mulrady. + +À leur arrivée, chacun se leva. Paganel, Robert, Wilson, Olbinett, +quittèrent le chariot, et lady Helena céda son compartiment au +pauvre Mulrady. Le major ôta la veste du matelot qui ruisselait de +sang et de pluie. Il découvrit sa blessure. C’était un coup de +poignard que le malheureux avait au flanc droit. + +Mac Nabbs le pansa adroitement. L’arme avait-elle atteint des +organes essentiels, il ne pouvait le dire. Un jet de sang écarlate +et saccadé en sortait; la pâleur, la défaillance du blessé, +prouvaient qu’il avait été sérieusement atteint. Le major plaça +sur l’orifice de la blessure, qu’il lava préalablement à l’eau +fraîche, un épais tampon d’amadou, puis des gâteaux de charpie +maintenus avec un bandage. Il parvint à suspendre l’hémorragie. +Mulrady fut placé sur le côté correspondant à la blessure, la tête +et la poitrine élevées, et lady Helena lui fit boire quelques +gorgées d’eau. + +Au bout d’un quart d’heure, le blessé immobile jusqu’alors, fit un +mouvement. Ses yeux s’entr’ouvrirent. Ses lèvres murmurèrent des +mots sans suite, et le major, approchant son oreille, l’entendit +répéter: + +«_Mylord_... La lettre... Ben Joyce...» + +Le major répéta ces paroles et regarda ses compagnons. Que voulait +dire Mulrady? Ben Joyce avait attaqué le matelot, mais pourquoi? +N’était-ce pas seulement dans le but de l’arrêter, de l’empêcher +d’arriver au _Duncan?_ cette lettre... + +Glenarvan visita les poches de Mulrady. La lettre adressée à Tom +Austin ne s’y trouvait plus! + +La nuit se passa dans les inquiétudes et les angoisses. On +craignait à chaque instant que le blessé ne vînt à mourir. Une +fièvre ardente le dévorait. + +Lady Helena, Mary Grant, deux sœurs de charité, ne le quittèrent +pas. Jamais malade ne fut si bien soigné, et par des mains plus +compatissantes. + +Le jour parut. La pluie avait cessé. De gros nuages roulaient +encore dans les profondeurs du ciel. Le sol était jonché des +débris de branches. La glaise, détrempée par des torrents d’eau, +avait encore cédé. + +Les abords du chariot devenaient difficiles, mais il ne pouvait +s’enliser plus profondément. + +John Mangles, Paganel et Glenarvan allèrent dès le point du jour +faire une reconnaissance autour du campement. Ils remontèrent le +sentier encore taché de sang. Ils ne virent aucun vestige de Ben +Joyce ni de sa bande. + +Ils poussèrent jusqu’à l’endroit où l’attaque avait eu lieu. Là, +deux cadavres gisaient à terre, frappés des balles de Mulrady. +L’un était le cadavre du maréchal ferrant de Black-Point. Sa +figure, décomposée par la mort, faisait horreur. + +Glenarvan ne porta plus loin ses investigations. La prudence lui +défendait de s’éloigner. Il revint donc au chariot, très absorbé +par la gravité de la situation. + +«on ne peut songer à envoyer un autre messager à Melbourne, dit-il. + +--Cependant, il le faut, _mylord_, répondit John Mangles, et je +tenterai de passer là où mon matelot n’a pu réussir. + +--Non, John. Tu n’as même pas un cheval pour te porter pendant +ces deux cents milles!» + +En effet, le cheval de Mulrady, le seul qui restât, n’avait pas +reparu. était-il tombé sous les coups des meurtriers? Courait-il +égaré à travers ce désert? + +Les convicts ne s’en étaient-ils pas emparés? + +«Quoi qu’il arrive, reprit Glenarvan, nous ne nous séparerons +plus. Attendons huit jours, quinze jours, que les eaux de la Snowy +reprennent leur niveau normal. Nous gagnerons alors la baie +Twofold à petites journées et de là nous expédierons au _Duncan_ +par une voie plus sûre l’ordre de rallier la côte. + +--C’est le seul parti à prendre, répondit Paganel. + +--Donc, mes amis, reprit Glenarvan, plus de séparation. Un homme +risque trop à s’aventurer seul dans ce désert infesté de bandits. +Et maintenant, que Dieu sauve notre pauvre matelot, et nous +protège nous-mêmes!» + +Glenarvan avait deux fois raison: d’abord d’interdire toute +tentative isolée, ensuite d’attendre patiemment sur les bords de +la Snowy un passage praticable. Trente-cinq milles à peine le +séparaient de Delegete, la première ville-frontière de la Nouvelle +Galles du sud, où il trouverait des moyens de transport pour +gagner la baie Twofold. + +De là, il télégraphierait à Melbourne les ordres relatifs au +_Duncan_. + +Ces mesures étaient sages, mais on les prenait tardivement. Si +Glenarvan n’eût pas envoyé Mulrady sur la route de Lucknow, que de +malheurs auraient été évités, sans parler de l’assassinat du +matelot! + +En revenant au campement, il trouva ses compagnons moins affectés. +Ils semblaient avoir repris espoir. + +«Il va mieux! Il va mieux! s’écria Robert en courant au-devant de +lord Glenarvan. + +--Mulrady?... + +--Oui! Edward, répondit lady Helena. Une réaction s’est opérée. +Le major est plus rassuré. Notre matelot vivra. + +--Où est Mac Nabbs? demanda Glenarvan. + +--Près de lui. Mulrady a voulu l’entretenir. Il ne faut pas les +troubler.» + +Effectivement, depuis une heure, le blessé était sorti de son +assoupissement, et la fièvre avait diminué. + +Mais le premier soin de Mulrady, en reprenant le souvenir et la +parole fut de demander lord Glenarvan, ou, à son défaut, le major. +Mac Nabbs, le voyant si faible, voulait lui interdire toute +conversation; mais Mulrady insista avec une telle énergie que le +major dut se rendre. + +Or, l’entretien durait déjà depuis quelques minutes, quand +Glenarvan revint. Il n’y avait plus qu’à attendre le rapport de +Mac Nabbs. + +Bientôt, les rideaux du chariot s’agitèrent et le major parut. +Il rejoignit ses amis au pied d’un gommier, où la tente avait été +dressée. Son visage, si froid d’ordinaire, accusait une grave +préoccupation. + +Lorsque ses regards s’arrêtèrent sur lady Helena, sur la jeune +fille, ils exprimèrent une douloureuse tristesse. + +Glenarvan l’interrogea, et voici en substance ce que le major +venait d’apprendre. + +En quittant le campement, Mulrady suivit un des sentiers indiqués +par Paganel. Il se hâtait, autant du moins que le permettait +l’obscurité de la nuit. + +D’après son estime, il avait franchi une distance de deux milles +environ, quand plusieurs hommes, --cinq, croit-il, --se jetèrent +à la tête de son cheval. L’animal se cabra. Mulrady saisit son +revolver et fit feu. Il lui parut que deux des assaillants +tombaient. À la lueur de la détonation, il reconnut Ben Joyce. +Mais ce fut tout. Il n’eut pas le temps de décharger entièrement +son arme. Un coup violent lui fut porté au côté droit, et le +renversa. + +Cependant, il n’avait pas encore perdu connaissance. + +Les meurtriers le croyaient mort. Il sentit qu’on le fouillait. +Puis, ces paroles furent prononcées: + +«J’ai la lettre, dit un des convicts. --donne, répondit Ben +Joyce, et maintenant le _Duncan_ est à nous!» + +À cet endroit du récit de Mac Nabbs, Glenarvan ne put retenir un +cri. + +Mac Nabbs continua: + +«À présent, vous autres, reprit Ben Joyce, attrapez le cheval. +Dans deux jours, je serai à bord du _Duncan_; dans six, à la baie +Twofold. C’est là le rendez-vous. La troupe du _mylord_ sera +encore embourbée dans les marais de la Snowy. Passez la rivière au +pont de Kemple-Pier, gagnez la côte, et attendez-moi. Je trouverai +bien le moyen de vous introduire à bord. Une fois l’équipage à la +mer, avec un navire comme le _Duncan_, nous serons les maîtres de +l’océan Indien. --hurrah pour Ben Joyce!» +s’écrièrent les convicts. Le cheval de Mulrady fut amené, et Ben +Joyce disparut au galop par la route de Lucknow, pendant que la +bande gagnait au sud-est la Snowy-river. Mulrady, quoique +grièvement blessé, eut la force de se traîner jusqu’à trois cents +pas du campement où nous l’avons recueilli presque mort. + +Voilà, dit Mac Nabbs, l’histoire de Mulrady. Vous comprenez +maintenant pourquoi le courageux matelot tenait tant à parler.» + +Cette révélation terrifia Glenarvan et les siens. + +«Pirates! Pirates! s’écria Glenarvan. Mon équipage massacré! Mon +_Duncan_ aux mains de ces bandits! + +--Oui! Car Ben Joyce surprendra le navire, répondit le major, et +alors... + +--Eh bien! Il faut que nous arrivions à la côte avant ces +misérables! dit Paganel. + +--Mais comment franchir la Snowy? dit Wilson. + +--Comme eux, répondit Glenarvan. Ils vont passer au pont de +Kemple-Pier, nous y passerons aussi. + +--Mais Mulrady, que deviendra-t-il? demanda lady Helena. + +--On le portera! on se relayera! Puis-je livrer mon équipage sans +défense à la troupe de Ben Joyce?» + +L’idée de passer la Snowy au pont de Kemple-Pier était praticable, +mais hasardeuse. Les convicts pouvaient s’établir sur ce point et +le défendre. Ils seraient au moins trente contre sept! Mais il est +des moments où l’on ne se compte pas, où il faut marcher quand +même. + +«_Mylord_, dit alors John Mangles, avant de risquer notre dernière +chance, avant de s’aventurer vers ce pont, il est prudent d’aller +le reconnaître. Je m’en charge. + +--Je vous accompagnerai, John», répondit Paganel. + +Cette proposition acceptée, John Mangles et Paganel se préparèrent +à partir à l’instant. Ils devaient descendre la Snowy, suivre ses +bords jusqu’à l’endroit où ils rencontreraient ce point signalé +par Ben Joyce, et se dérober surtout à la vue des convicts qui +devaient battre les rives. + +Donc, munis de vivres et bien armés, les deux courageux compagnons +partirent, et disparurent bientôt en se faufilant au milieu des +grands roseaux de la rivière. + +Pendant toute la journée, on les attendit. Le soir venu, ils +n’étaient pas encore revenus. Les craintes furent très vives. + +Enfin, vers onze heures, Wilson signala leur retour. + +Paganel et John Mangles étaient harassés par les fatigues d’une +marche de dix milles. + +«Ce pont! Ce pont existe-t-il? demanda Glenarvan, qui s’élança au-devant +d’eux. + +--Oui! Un pont de lianes, dit John Mangles. Les convicts l’ont +passé, en effet. Mais... + +--Mais... Fit Glenarvan qui pressentait un nouveau malheur. + +--Ils l’ont brûlé après leur passage!» répondit Paganel. + + +Chapitre XXII +_Eden_ + +Ce n’était pas le moment de se désespérer, mais d’agir. +Le pont de Kemple-Pier détruit, il fallait passer la Snowy, coûte +que coûte, et devancer la troupe de Ben Joyce sur les rivages de +Twofold-Bay. Aussi ne perdit-on pas de temps en vaines paroles, et +le lendemain, le 16 janvier, John Mangles et Glenarvan vinrent +observer la rivière, afin d’organiser le passage. + +Les eaux tumultueuses et grossies par les pluies ne baissaient +pas. Elles tourbillonnaient avec une indescriptible fureur. +C’était se vouer à la mort que de les affronter. Glenarvan, les +bras croisés, la tête basse, demeurait immobile. + +«Voulez-vous que j’essaye de gagner l’autre rive à la nage? dit +John Mangles. + +--Non! John, répondit Glenarvan, retenant de la main le hardi +jeune homme, attendons!» + +Et tous deux retournèrent au campement. La journée se passa dans +les plus vives angoisses. Dix fois, Glenarvan revint à la Snowy. +Il cherchait à combiner quelque hardi moyen pour la traverser. +Mais en vain. + +Un torrent de laves eût coulé entre ses rives qu’elle n’eût pas +été plus infranchissable. + +Pendant ces longues heures perdues, lady Helena, conseillée par le +major, entourait Mulrady des soins les plus intelligents. Le +matelot se sentait revenir à la vie. Mac Nabbs osait affirmer +qu’aucun organe essentiel n’avait été lésé. La perte de son sang +suffisait à expliquer la faiblesse du malade. Aussi, sa blessure +fermée, l’hémorragie suspendue, il n’attendait plus que du temps +et du repos sa complète guérison. Lady Helena avait exigé qu’il +occupât le premier compartiment du chariot. + +Mulrady se sentait tout honteux. Son plus grand souci, c’était de +penser que son état pouvait retarder Glenarvan, et il fallut lui +promettre qu’on le laisserait au campement, sous la garde de +Wilson, si le passage de la Snowy devenait possible. + +Malheureusement, ce passage ne fut praticable ni ce jour-là, ni le +lendemain, 17 janvier. Se voir ainsi arrêté désespérait Glenarvan. +Lady Helena et le major essayaient en vain de le calmer, de +l’exhorter à la patience. Patienter, quand, en ce moment peut-être, +Ben Joyce arrivait à bord du yacht! + +Quand le _Duncan_, larguant ses amarres, forçait de vapeur pour +atteindre cette côte funeste, et lorsque chaque heure l’en +rapprochait! + +John Mangles ressentait dans son cœur toutes les angoisses de +Glenarvan. Aussi, voulant vaincre à tout prix l’obstacle, il +construisit un canot à la manière australienne, avec de larges +morceaux d’écorce de gommiers. Ces plaques, fort légères, étaient +retenues par des barreaux de bois et formaient une embarcation +bien fragile. + +Le capitaine et le matelot essayèrent ce frêle canot pendant la +journée du 18. Tout ce que pouvaient l’habileté, la force, +l’adresse, le courage, ils le firent. Mais, à peine dans le +courant, ils chavirèrent et faillirent payer de leur vie cette +téméraire expérience. L’embarcation, entraînée dans les remous, +disparut. John Mangles et Wilson n’avaient même pas gagné dix +brasses sur cette rivière, grossie par les pluies et la fonte de +neiges, et qui mesurait alors un mille de largeur. + +Les journées du 19 et du 20 janvier se perdirent dans cette +situation. Le major et Glenarvan remontèrent la Snowy pendant cinq +milles sans trouver un passage guéable. Partout même impétuosité +des eaux, même rapidité torrentueuse. Tout le versant méridional +des Alpes australiennes versait dans cet unique lit ses masses +liquides. + +Il fallut renoncer à l’espoir de sauver le _Duncan_. + +Cinq jours s’étaient écoulés depuis le départ de Ben Joyce. Le +yacht devait être en ce moment à la côte et aux mains des +convicts! + +Cependant, il était impossible que cet état de choses se +prolongeât. Les crues temporaires s’épuisent vite, et en raison +même de leur violence. En effet, Paganel, dans la matinée du 21, +constata que l’élévation des eaux, au-dessus de l’étiage, +commençait à diminuer. Il rapporta à Glenarvan le résultat de ses +observations. + +«Eh! Qu’importe, maintenant? répondit Glenarvan, il est trop tard! + +--Ce n’est pas une raison pour prolonger notre séjour au +campement, répliqua le major. + +--En effet, répondit John Mangles. Demain, peut-être, le passage +sera praticable. + +--Et cela sauvera-t-il mon malheureux équipage? s’écria +Glenarvan. + +--Que votre honneur m’écoute, reprit John Mangles. + +Je connais Tom Austin. Il a dû exécuter vos ordres et partir dès +que son départ a été possible. Mais qui nous dit que le _Duncan_ +fût prêt, que ses avaries fussent réparées à l’arrivée de Ben +Joyce à Melbourne? Et si le yacht n’a pu prendre la mer, s’il a +subi un jour, deux jours de retard! + +--Tu as raison, John! répondit Glenarvan. Il faut gagner la baie +Twofold. Nous ne sommes qu’à trente-cinq milles de Delegete! + +--Oui, dit Paganel, et dans cette ville nous trouverons de +rapides moyens de transport. Qui sait si nous n’arriverons pas à +temps pour prévenir un malheur? + +--Partons!» s’écria Glenarvan. + +Aussitôt, John Mangles et Wilson s’occupèrent de construire une +embarcation de grande dimension. + +L’expérience avait prouvé que des morceaux d’écorce ne pourraient +résister à la violence du torrent. John abattit des troncs de +gommiers dont il fit un radeau grossier, mais solide. Ce travail +fut long, et la journée s’écoula sans que l’appareil fût terminé. +Il ne fut achevé que le lendemain. + +Alors, les eaux de la Snowy avaient sensiblement baissé. Le +torrent redevenait rivière, à courant rapide, il est vrai. +Cependant, en biaisant, en le maîtrisant dans une certaine limite, +John espérait atteindre la rive opposée. + +À midi et demi, on embarqua ce que chacun pouvait emporter de +vivres pour un trajet de deux jours. Le reste fut abandonné avec +le chariot et la tente. + +Mulrady allait assez bien pour être transporté; sa convalescence +marchait rapidement. + +À une heure, chacun prit place sur le radeau, que son amarre +retenait à la rive. John Mangles avait installé sur le tribord et +confié à Wilson une sorte d’aviron pour soutenir l’appareil contre +le courant et diminuer sa dérive. Quant à lui, debout à l’arrière, +il comptait se diriger au moyen d’une grossière godille. Lady +Helena et Mary Grant occupaient le centre du radeau, près de +Mulrady; Glenarvan, le major, Paganel et Robert les entouraient, +prêts à leur porter secours. + +«Sommes-nous parés, Wilson? demanda John Mangles à son matelot. + +--Oui, capitaine, répondit Wilson, en saisissant son aviron d’une +main robuste. + +--Attention, et soutiens-nous contre le courant.» + +John Mangles démarra le radeau, et d’une poussée il le lança à +travers les eaux de la Snowy. Tout alla bien pendant une quinzaine +de toises. Wilson résistait à la dérive. Mais bientôt l’appareil +fut pris dans des remous, et tourna sur lui-même sans que ni +l’aviron ni la godille ne pussent le maintenir en droite ligne. +Malgré leurs efforts, Wilson et John Mangles se trouvèrent bientôt +placés dans une position inverse, qui rendit impossible l’action +des rames. + +Il fallut se résigner. Aucun moyen n’existait d’enrayer ce +mouvement giratoire du radeau. Il tournait avec une vertigineuse +rapidité, et il dérivait. John Mangles, debout, la figure pâle, +les dents serrées, regardait l’eau qui tourbillonnait. + +Cependant, le radeau s’engagea au milieu de la Snowy. Il se +trouvait alors à un demi-mille en aval de son point de départ. Là, +le courant avait une force extrême, et, comme il rompait les +remous, il rendit à l’appareil un peu de stabilité. + +John et Wilson reprirent leurs avirons et parvinrent à se pousser +dans une direction oblique. + +Leur manœuvre eut pour résultat de les rapprocher de la rive +gauche. Ils n’en étaient plus qu’à cinquante toises, quand +l’aviron de Wilson cassa net. Le radeau, non soutenu, fut +entraîné. John voulut résister, au risque de rompre sa godille. + +Wilson, les mains ensanglantées, joignit ses efforts aux siens. + +Enfin, ils réussirent, et le radeau, après une traversée qui dura +plus d’une demi-heure, vint heurter le talus à pic de la rive. Le +choc fut violent; les troncs se disjoignirent, les cordes +cassèrent, l’eau pénétra en bouillonnant. Les voyageurs n’eurent +que le temps de s’accrocher aux buissons qui surplombaient. Ils +tirèrent à eux Mulrady et les deux femmes à demi trempées. Bref, +tout le monde fut sauvé, mais la plus grande partie des provisions +embarquées et les armes, excepté la carabine du major, s’en +allèrent à la dérive avec les débris du radeau. + +La rivière était franchie. La petite troupe se trouvait à peu près +sans ressources, à trente-cinq milles de Delegete, au milieu de +ces déserts inconnus de la frontière victorienne. Là ne se +rencontrent ni colon ni squatter, car la région est inhabitée, si +ce n’est par des _bushrangers_ féroces et pillards. + +On résolut de partir sans délai. Mulrady vit bien qu’il serait un +sujet d’embarras; il demanda à rester, et même à rester seul, pour +attendre des secours de Delegete. + +Glenarvan refusa. Il ne pouvait atteindre Delegete avant trois +jours, la côte avant cinq, c’est-à-dire le 26 janvier. Or, depuis +le 16, le _Duncan_ avait quitté Melbourne. Que lui faisaient +maintenant quelques heures de retard? + +«Non, mon ami, dit-il, je ne veux abandonner personne. Faisons une +civière, et nous te porterons tour à tour.» + +La civière fut installée au moyen de branches d’eucalyptus +couvertes de ramures, et, bon gré, mal gré, Mulrady dut y prendre +place. Glenarvan voulut être le premier à porter son matelot. Il +prit la civière d’un bout, Wilson de l’autre, et l’on se mit en +marche. + +Quel triste spectacle, et qu’il finissait mal, ce voyage si bien +commencé! on n’allait plus à la recherche d’Harry Grant. Ce +continent, où il n’était pas, où il ne fut jamais, menaçait d’être +fatal à ceux qui cherchaient ses traces. Et quand ses hardis +compatriotes atteindraient la côte australienne, ils n’y +trouveraient pas même le _Duncan_ pour les rapatrier! + +Ce fut silencieusement et péniblement que se passa cette première +journée. De dix minutes en dix minutes, on se relayait au portage +de la civière. + +Tous les compagnons du matelot s’imposaient sans se plaindre cette +fatigue, accrue encore par une forte chaleur. + +Le soir, après cinq milles seulement, on campa sous un bouquet de +gommiers. Le reste des provisions, échappé au naufrage, fournit le +repas du soir. Mais il ne fallait plus compter que sur la carabine +du major. + +La nuit fut mauvaise. La pluie s’en mêla. Le jour sembla long à +reparaître. On se remit en marche. Le major ne trouva pas +l’occasion de tirer un seul coup de fusil. Cette funeste région, +c’était plus que le désert, puisque les animaux mêmes ne la +fréquentaient pas. + +Heureusement, Robert découvrit un nid d’outardes, et, dans ce nid, +une douzaine de gros œufs qu’Olbinett fit cuire sous la cendre +chaude. Cela fit, avec quelques plants de pourpier qui croissaient +au fond d’un ravin, tout le déjeuner du 23. + +La route devint alors extrêmement difficile. Les plaines +sablonneuses étaient hérissées de «spinifex», une herbe épineuse +qui porte à Melbourne le nom de «porc-épic». Elle mettait les +vêtements en lambeaux et les jambes en sang. Les courageuses +femmes ne se plaignaient pas, cependant; elles allaient +vaillamment, donnant l’exemple, encourageant l’un et l’autre d’un +mot ou d’un regard. + +On s’arrêta, le soir, au pied du mont Bulla-Bulla, sur les bords +du creek de Jungalla. Le souper eût été maigre, si Mac Nabbs n’eût +enfin tué un gros rat, le «mus conditor», qui jouit d’une +excellente réputation au point de vue alimentaire. Olbinett le fit +rôtir, et il eût paru au-dessus de sa renommée, si sa taille avait +égalé celle d’un mouton. + +Il fallut s’en contenter, cependant. On le rongea jusqu’aux os. + +Le 23, les voyageurs fatigués, mais toujours énergiques, se +remirent en route. Après avoir contourné la base de la montagne, +ils traversèrent de longues prairies dont l’herbe semblait faite +de fanons de baleine. + +C’était un enchevêtrement de dards, un fouillis de baïonnettes +aiguës, où le chemin dut être frayé tantôt par la hache, tantôt +par le feu. + +Ce matin-là, il ne fut pas question de déjeuner. Rien d’aride +comme cette région semée de débris de quartz. + +Non seulement la faim, mais aussi la soif se fit cruellement +sentir. Une atmosphère brûlante en redoublait les cruelles +atteintes. Glenarvan et les siens ne faisaient pas un demi-mille +par heure. Si cette privation d’eau et d’aliments se prolongeait +jusqu’au soir, ils tomberaient sur cette route pour ne plus se +relever. + +Mais quand tout manque à l’homme, lorsqu’il se voit sans +ressources, à l’instant où il pense que l’heure est venue de +succomber à la peine, alors se manifeste l’intervention de la +providence. + +L’eau, elle l’offrit dans des «céphalotes», espèces de godets +remplis d’un bienfaisant liquide, qui pendaient aux branches +d’arbustes coralliformes. Tous s’y désaltérèrent et sentirent la +vie se ranimer en eux. + +La nourriture, ce fut celle qui soutient les indigènes, quand le +gibier, les insectes, les serpents viennent à manquer. Paganel +découvrit, dans le lit desséché d’un creek, une plante dont les +excellentes propriétés lui avaient été souvent décrites par un de +ses collègues de la société de géographie. + +C’était le «_nardou_», un cryptogame de la famille des +marsiléacées, celui-là même qui prolongea la vie de Burke et de +King dans les déserts de l’intérieur. + +Sous ses feuilles, semblables à celles du trèfle, poussaient des +sporules desséchées. Ces sporules, grosses comme une lentille, +furent écrasées entre deux pierres, et donnèrent une sorte de +farine. On en fit un pain grossier, qui calma les tortures de la +faim. Cette plante se trouvait abondamment à cette place. Olbinett +put donc en ramasser une grande quantité, et la nourriture fut +assurée pour plusieurs jours. + +Le lendemain, 24, Mulrady fit une partie de la route à pied. Sa +blessure était entièrement cicatrisée. La ville de Delegete +n’était plus qu’à dix milles, et le soir, on campa par 149 de +longitude sur la frontière même de la Nouvelle Galles du sud. + +Une pluie fine et pénétrante tombait depuis quelques heures. Tout +abri eût manqué, si, par hasard, John Mangles n’eût découvert une +hutte de scieurs, abandonnée et délabrée. Il fallut se contenter +de cette misérable cahute de branchages et de chaumes. + +Wilson voulut allumer du feu afin de préparer le pain de _nardou_, +et il alla ramasser du bois mort qui jonchait le sol. Mais quand +il s’agit d’enflammer ce bois, il ne put y parvenir. La grande +quantité de matière alumineuse qu’il renfermait empêchait toute +combustion. C’était le bois incombustible que Paganel avait +cité dans son étrange nomenclature des produits australiens. + +Il fallut donc se passer de feu, de pain par conséquent, et dormir +dans les vêtements humides, tandis que les oiseaux rieurs, cachés +dans les hautes branches, semblaient bafouer ces infortunés +voyageurs. + +Cependant, Glenarvan touchait au terme de ses souffrances. Il +était temps. Les deux jeunes femmes faisaient d’héroïques efforts, +mais leurs forces s’en allaient d’heure en heure. Elles se +traînaient, elles ne marchaient plus. + +Le lendemain, on partit dès l’aube. À onze heures, apparut +Delegete, dans le comté de Wellesley, à cinquante milles de la +baie Twofold. + +Là, des moyens de transport furent rapidement organisés. En se +sentant si près de la côte, l’espoir revint au cœur de Glenarvan. +Peut-être, s’il y avait eu le moindre retard, devancerait-il +l’arrivée du _Duncan!_ en vingt-quatre heures, il serait parvenu à +la baie! + +À midi, après un repas réconfortant, tous les voyageurs, installés +dans un _mail-coach_, quittèrent Delegete au galop de cinq chevaux +vigoureux. + +Les postillons, stimulés par la promesse d’une bonne-main +princière, enlevaient la rapide voiture sur une route bien +entretenue. Ils ne perdaient pas deux minutes aux relais, qui se +succédaient de dix milles en dix milles. Il semblait que Glenarvan +leur eût communiqué l’ardeur qui le dévorait. + +Toute la journée, on courut ainsi à raison de six milles à +l’heure, toute la nuit aussi. + +Le lendemain, au soleil levant, un sourd murmure annonça +l’approche de l’océan Indien. Il fallut contourner la baie pour +atteindre le rivage au trente-septième parallèle, précisément à ce +point où Tom Austin devait attendre l’arrivée des voyageurs. + +Quand la mer apparut, tous les regards se portèrent au large, +interrogeant l’espace. Le _Duncan_, par un miracle de la +providence, était-il là, courant bord sur bord, comme un mois +auparavant, par le travers du cap Corrientes, sur les côtes +argentines? + +On ne vit rien. Le ciel et l’eau se confondaient dans un même +horizon. Pas une voile n’animait la vaste étendue de l’océan. + +Un espoir restait encore. Peut-être Tom Austin avait-il cru devoir +jeter l’ancre dans la baie Twofold, car la mer était mauvaise, et +un navire ne pouvait se tenir en sûreté sur de pareils atterrages. + +«À Eden!» dit Glenarvan. + +Aussitôt, le _mail-coach_ reprit à droite la route circulaire qui +prolongeait les rivages de la baie, et se dirigea vers la petite +ville d’Eden, distante de cinq milles. + +Les postillons s’arrêtèrent non loin du feu fixe qui signale +l’entrée du port. Quelques navires étaient mouillés dans la rade, +mais aucun ne déployait à sa corne le pavillon de Malcolm. + +Glenarvan, John Mangles, Paganel, descendirent de voiture, +coururent à la douane, interrogèrent les employés et consultèrent +les arrivages des derniers jours. Aucun navire n’avait rallié la +baie depuis une semaine. + +«Ne serait-il pas parti! s’écria Glenarvan, qui, par un revirement +facile au cœur de l’homme, ne voulait plus désespérer. Peut-être +sommes-nous arrivés avant lui!» + +John Mangles secoua la tête. Il connaissait Tom Austin. Son second +n’aurait jamais retardé de dix jours l’exécution d’un ordre. + +«Je veux savoir à quoi m’en tenir, dit Glenarvan. + +Mieux vaut la certitude que le doute!» + +Un quart d’heure après, un télégramme était lancé au syndic des +_shipbrokers_ de Melbourne. Puis, les voyageurs se firent conduire +à l’hôtel _Victoria_. + +À deux heures, une dépêche télégraphique fut remise à lord +Glenarvan. Elle était libellée en ces termes: + +«Lord Glenarvan, Eden, «Twofold-Bay. + +«_Duncan_ parti depuis 18 courant pour destination inconnue. + +«J Andrew S B « + +La dépêche tomba des mains de Glenarvan. + +Plus de doute! L’honnête yacht écossais, aux mains de Ben Joyce, +était devenu un navire de pirates! + +Ainsi finissait cette traversée de l’Australie, commencée sous de +si favorables auspices. Les traces du capitaine Grant et des +naufragés semblaient être irrévocablement perdues; cet insuccès +coûtait la vie de tout un équipage; lord Glenarvan succombait à la +lutte, et ce courageux chercheur, que les éléments conjurés +n’avaient pu arrêter dans les pampas, la perversité des hommes +venait de le vaincre sur le continent australien. + + +TROISIÈME PARTIE + + + +Chapitre I +_Le Macquarie_ + +Si jamais les chercheurs du capitaine Grant devaient désespérer de +le revoir, n’était-ce pas en ce moment où tout leur manquait à la +fois? + +Sur quel point du monde tenter une nouvelle expédition? Comment +explorer de nouveaux pays? + +Le _Duncan_ n’existait plus, et un rapatriement immédiat n’était +pas même possible. Ainsi donc l’entreprise de ces généreux +écossais avait échoué. + +L’insuccès! Triste mot qui n’a pas d’écho dans une âme vaillante, +et, cependant, sous les coups de la fatalité, il fallait bien que +Glenarvan reconnût son impuissance à poursuivre cette œuvre de +dévouement. + +Mary Grant, dans cette situation, eut le courage de ne plus +prononcer le nom de son père. Elle contint ses angoisses en +songeant au malheureux équipage qui venait de périr. La fille +s’effaça devant l’amie, et ce fut elle qui consola Lady Glenarvan, +après en avoir reçu tant de consolations! + +La première, elle parla du retour en Écosse. À la voir si +courageuse, si résignée, John Mangles l’admira. + +Il voulut faire entendre un dernier mot en faveur du capitaine, +mais Mary l’arrêta d’un regard, et, plus tard, elle lui dit: + +«Non, monsieur John, songeons à ceux qui se sont dévoués. Il faut +que lord Glenarvan retourne en Europe! + +--Vous avez raison, miss Mary, répondit John Mangles, il le faut. +Il faut aussi que les autorités anglaises soient informées du sort +du _Duncan_. Mais ne renoncez pas à tout espoir. Les recherches +que nous avons commencées, plutôt que de les abandonner, je les +reprendrais seul! Je retrouverai le capitaine Grant, ou je +succomberai à la tâche!» + +C’était un engagement sérieux que prenait John Mangles. Mary +l’accepta, et elle tendit sa main vers la main du jeune capitaine, +comme pour ratifier ce traité. De la part de John Mangles, c’était +un dévouement de toute sa vie; de la part de Mary, une inaltérable +reconnaissance. + +Pendant cette journée, le départ fut décidé définitivement. On +résolut de gagner Melbourne sans retard. Le lendemain, John alla +s’enquérir des navires en partance. Il comptait trouver des +communications fréquentes entre Eden et la capitale de Victoria. + +Son attente fut déçue. Les navires étaient rares. + +Trois ou quatre bâtiments, ancrés dans la baie de Twofold, +composaient toute la flotte marchande de l’endroit. Aucun en +destination de Melbourne ni de Sydney, ni de Pointe-De-Galles. Or, +en ces trois ports de l’Australie seulement, Glenarvan eût trouvé +des navires en charge pour l’Angleterre. En effet, la _Peninsular +oriental steam navigation company_ a une ligne régulière de +paquebots entre ces points et la métropole. + +Dans cette conjoncture, que faire? Attendre un navire? on pouvait +s’attarder longtemps, car la baie de Twofold est peu fréquentée. +Combien de bâtiments passent au large et ne viennent jamais +atterrir! + +Après réflexions et discussions, Glenarvan allait se décider à +gagner Sydney par les routes de la côte, lorsque Paganel fit une +proposition à laquelle personne ne s’attendait. + +Le géographe avait été rendre de son côté une visite à la baie +Twofold. Il savait que les moyens de transport manquaient pour +Sydney et Melbourne. + +Mais de ces trois navires mouillés en rade, l’un se préparait à +partir pour Auckland, la capitale d’Ikana-Maoui, l’île nord de la +Nouvelle-Zélande. + +Or, Paganel proposa de fréter le bâtiment en question, et de +gagner Auckland, d’où il serait facile de retourner en Europe par +les bateaux de la compagnie péninsulaire. + +Cette proposition fut prise en considération sérieuse. Paganel, +d’ailleurs, ne se lança point dans ces séries d’arguments dont il +était habituellement si prodigue. Il se borna à énoncer le fait, +et il ajouta que la traversée ne durerait pas plus de cinq ou six +jours. La distance qui sépare l’Australie de la Nouvelle-Zélande +n’est, en effet, que d’un millier de milles. + +Par une coïncidence singulière, Auckland se trouvait situé +précisément sur cette ligne du trente-septième parallèle que les +chercheurs suivaient obstinément depuis la côte de l’Araucanie. +Certes, le géographe, sans être taxé de partialité, aurait pu +tirer de ce fait un argument favorable à sa proposition. C’était, +en effet, une occasion toute naturelle de visiter les accores de +la Nouvelle-Zélande. + +Cependant, Paganel ne fit pas valoir cet avantage. + +Après deux déconvenues successives, il ne voulait pas sans doute +hasarder une troisième interprétation du document. D’ailleurs, +qu’en eût-il tiré? Il y était dit d’une façon péremptoire qu’un +«continent» avait servi de refuge au capitaine Grant, non pas une +île. Or, ce n’était qu’une île, cette Nouvelle-Zélande. Ceci +paraissait décisif. Quoi qu’il en soit, pour cette raison ou pour +toute autre, Paganel ne rattacha aucune idée d’exploration +nouvelle à cette proposition de gagner Auckland. Il fit seulement +observer que des communications régulières existaient entre ce +point et la Grande-Bretagne, et qu’il serait facile d’en profiter. + +John Mangles appuya la proposition de Paganel. Il en conseilla +l’adoption, puisqu’on ne pouvait attendre l’arrivée problématique +d’un navire à la baie Twofold. Mais, avant de passer outre, il +jugea convenable de visiter le bâtiment signalé par le géographe. +Glenarvan, le major, Paganel, Robert et lui prirent une +embarcation, et, en quelques coups d’avirons, ils accostèrent le +navire mouillé à deux encablures du quai. + +C’était un brick de deux cent cinquante tonneaux, nommé le +_Macquarie_. Il faisait le cabotage entre les différents ports de +l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Le capitaine, ou, pour +mieux dire, le «master», reçut assez grossièrement ses visiteurs. +Ils virent bien qu’ils avaient affaire à un homme sans éducation, +que ses manières ne distinguaient pas essentiellement des cinq +matelots de son bord. Une grosse figure rouge, des mains épaisses, +un nez écrasé, un œil crevé, des lèvres encrassées par la pipe, +avec cela l’air brutal, faisaient de Will Halley un triste +personnage. Mais on n’avait pas le choix, et, pour une traversée +de quelques jours, il ne fallait pas y regarder de si près. + +«Que voulez-vous, vous autres? demanda Will Halley à ces inconnus +qui prenaient pied sur le pont de son navire. + +--Le capitaine? répondit John Mangles. + +--C’est moi, dit Halley. Après? + +--Le _Macquarie_ est en charge pour Auckland? + +--Oui. Après? + +--Qu’est-ce qu’il porte? + +--Tout ce qui se vend et tout ce qui s’achète. Après? + +--Quand part-il? + +--Demain, à la marée de midi. Après? + +--Prendrait-il des passagers? + +--C’est selon les passagers, et s’ils se contentaient de la +gamelle du bord. + +--Ils apporteraient leurs provisions. + +--Après? + +--Après? + +--Oui. Combien sont-ils? + +--Neuf, dont deux dames. + +--Je n’ai pas de cabines. + +--On s’arrangera du roufle qui sera laissé à leur disposition. + +--Après? + +--Acceptez-vous? dit John Mangles, que les façons du capitaine +n’embarrassaient guère. + +--Faut voir», répondit le patron du _Macquarie_. + +Will Halley fit un tour ou deux, frappant le pont de ses grosses +bottes ferrées, puis il revint brusquement sur John Mangles. + +«Qu’est-ce qu’on paye? dit-il. + +--Qu’est-ce qu’on demande? répondit John. + +--Cinquante livres.» + +Glenarvan fit un signe d’assentiment. + +«Bon! Cinquante livres, répondit John Mangles. + +--Mais le passage tout sec, ajouta Will Halley. + +--Tout sec. + +--Nourriture à part. + +--À part. + +--Convenu. Après? dit Will en tendant la main. + +--Hein? + +--Les arrhes? + +--Voici la moitié du prix, vingt-cinq livres, dit John Mangles, +en comptant la somme au master, qui l’empocha sans dire merci. + +--Demain à bord, fit-il. Avant midi. Qu’on y soit où qu’on n’y +soit pas, je dérape. + +--On y sera.» + +Ceci répondu, Glenarvan, le major, Robert, Paganel et John Mangles +quittèrent le bord, sans que Will Halley eût seulement touché du +doigt le surouet collé à sa tignasse rouge. + +«Quel butor! dit John. + +--Eh bien, il me va, répondit Paganel. C’est un vrai loup de mer. + +--Un vrai ours! répliqua le major. + +--Et j’imagine, ajouta John Mangles, que cet ours-là doit avoir +fait, dans le temps, trafic de chair humaine. + +--Qu’importe! répondit Glenarvan, du moment qu’il commande le +_Macquarie_, et que le _Macquarie_ va à la Nouvelle-Zélande. De +Twofold-Bay à Auckland on le verra peu; après Auckland, on ne le +verra plus.» + +Lady Helena et Mary Grant apprirent avec plaisir que le départ +était fixé au lendemain. Glenarvan leur fit observer que la +_Macquarie_ ne valait pas le _Duncan_ pour le confort. Mais, après +tant d’épreuves, elles n’étaient pas femmes à s’embarrasser de si +peu. Mr Olbinett fut invité à se charger des approvisionnements. +Le pauvre homme, depuis la perte du _Duncan_, avait souvent pleuré +la malheureuse _mistress_ Olbinett restée à bord, et, par +conséquent, victime avec tout l’équipage de la férocité des +convicts. Cependant, il remplit ses fonctions de _stewart_ avec +son zèle accoutumé, et la «nourriture à part» consista en vivres +choisis qui ne figurèrent jamais à l’ordinaire du brick. En +quelques heures ses provisions furent faites. + +Pendant ce temps, le major escomptait chez un changeur des traites +que Glenarvan avait sur l’_Union-Bank_ de Melbourne. Il ne voulait +pas être dépourvu d’or, non plus que d’armes et de munitions; +aussi renouvela-t-il son arsenal. + +Quant à Paganel, il se procura une excellente carte de la +Nouvelle-Zélande, publiée à Édimbourg par Johnston. + +Mulrady allait bien alors. Il se ressentait à peine de la blessure +qui mit ses jours en danger. Quelques heures de mer devaient +achever sa guérison. Il comptait se traiter par les brises du +Pacifique. + +Wilson fut chargé de disposer à bord du _Macquarie_ le logement +des passagers. Sous ses coups de brosse et de balai, le roufle +changea d’aspect. Will Halley, haussant les épaules, laissa le +matelot faire à sa guise. De Glenarvan, de ses compagnes et de ses +compagnons, il ne se souciait guère. Il ne savait même pas leur +nom et ne s’en inquiéta pas. Ce surcroît de chargement lui valait +cinquante livres, voilà tout, et il le prisait moins que les deux +cents tonneaux de cuirs tannés dont regorgeait sa cale. Les peaux +d’abord, les hommes ensuite. C’était un négociant. Quant à ses +qualités de marin, il passait pour un assez bon pratique de ces +mers que les récifs de coraux rendent très dangereuses. + +Pendant les dernières heures de cette journée, Glenarvan voulut +retourner à ce point du rivage coupé par le trente-septième +parallèle. Deux motifs l’y poussaient. + +Il désirait visiter encore une fois cet endroit présumé du +naufrage. En effet, Ayrton était certainement le quartier-maître +du _Britannia_, et le _Britannia_ pouvait s’être réellement perdu +sur cette partie de la côte australienne; sur la côte est à défaut +de la côte ouest. Il ne fallait donc pas abandonner légèrement un +point que l’on ne devait plus revoir. + +Et puis, à défaut du _Britannia_, le _Duncan_, du moins, était +tombé là entre les mains des convicts. Peut-être y avait-il eu +combat! Pourquoi ne trouverait-on pas sur le rivage les traces +d’une lutte, d’une suprême résistance? Si l’équipage avait péri +dans les flots, les flots n’auraient-ils pas rejeté quelques +cadavres à la côte? + +Glenarvan, accompagné de son fidèle John, opéra cette +reconnaissance. Le maître de l’hôtel _Victoria_ mit deux chevaux à +leur disposition, et ils reprirent cette route du nord qui +contourne la baie Twofold. + +Ce fut une triste exploration. Glenarvan et le capitaine John +chevauchaient sans parler. + +Mais ils se comprenaient. Mêmes pensées, et, partant, mêmes +angoisses torturaient leur esprit. Ils regardaient les rocs rongés +par la mer. Ils n’avaient besoin ni de s’interroger ni de se +répondre. + +On peut s’en rapporter au zèle et à l’intelligence de John pour +affirmer que chaque point du rivage fut scrupuleusement exploré, +les moindres criques examinées avec soin comme les plages déclives +et les plateaux sableux où les marées du Pacifique, médiocres +cependant, auraient pu jeter une épave. + +Mais aucun indice ne fut relevé, de nature à provoquer en ces +parages de nouvelles recherches. + +La trace du naufrage échappait encore. + +Quant au _Duncan_, rien non plus. Toute cette portion de +l’Australie, riveraine de l’océan, était déserte. + +Toutefois, John Mangles découvrit sur la lisière du rivage des +traces évidentes de campement, des restes de feux récemment +allumés sous des _myalls_ isolés. Une tribu nomade de naturels +avait-elle donc passé là depuis quelques jours? Non, car un indice +frappa les yeux de Glenarvan et lui démontra d’une incontestable +façon que des convicts avaient fréquenté cette partie de la côte. + +Cet indice, c’était une vareuse grise et jaune, usée, rapiécée, un +haillon sinistre abandonné au pied d’un arbre. Elle portait le +numéro matricule du pénitentiaire de Perth. Le forçat n’était plus +là, mais sa défroque sordide répondait pour lui. + +Cette livrée du crime, après avoir vêtu quelque misérable, +achevait de pourrir sur ce rivage désert. + +«Tu vois, John! dit Glenarvan, les convicts sont arrivés +jusqu’ici! Et nos pauvres camarades du _Duncan_?... + +--Oui! répondit John d’une voix sourde, il est certain qu’ils +n’ont pas été débarqués, qu’ils ont péri... + +--Les misérables! s’écria Glenarvan. S’ils tombent jamais entre +mes mains, je vengerai mon équipage!...» + +La douleur avait durci les traits de Glenarvan. + +Pendant quelques minutes, le lord regarda l’immensité des flots, +cherchant peut-être d’un dernier regard quelque navire perdu dans +l’espace. Puis ses yeux s’éteignirent, il redevint lui-même, et, +sans ajouter un mot ni faire un geste, il reprit la route d’Eden +au galop de son cheval. + +Une seule formalité restait à remplir, la déclaration au constable +des événements qui venaient de s’accomplir. Elle fut faite le soir +même à Thomas Banks. Ce magistrat put à peine dissimuler sa +satisfaction en libellant son procès-verbal. Il était tout +simplement ravi du départ de Ben Joyce et de sa bande. La ville +entière partagea son contentement. Les convicts venaient de +quitter l’Australie, grâce à un nouveau crime, il est vrai, mais +enfin ils étaient partis. Cette importante nouvelle fut +immédiatement télégraphiée aux autorités de Melbourne et de +Sydney. + +Sa déclaration achevée, Glenarvan revint à l’hôtel _Victoria_. + +Les voyageurs passèrent fort tristement cette dernière soirée. +Leurs pensées erraient sur cette terre féconde en malheurs. Ils se +rappelaient tant d’espérances si légitimement conçues au cap +Bernouilli, si cruellement brisées à la baie Twofold! + +Paganel, lui, était en proie à une agitation fébrile. John +Mangles, qui l’observait depuis l’incident de la Snowy-River, +sentait que le géographe voulait et ne voulait pas parler. Maintes +fois il l’avait pressé de questions auxquelles l’autre n’avait pas +répondu. + +Cependant, ce soir-là, John, le reconduisant à sa chambre, lui +demanda pourquoi il était si nerveux. + +«Mon ami John, répondit évasivement Paganel, je ne suis pas plus +nerveux que d’habitude. + +--Monsieur Paganel, reprit John, vous avez un secret qui vous +étouffe! + +--Eh bien! Que voulez-vous, s’écria le géographe gesticulant, +c’est plus fort que moi! + +--Qu’est-ce qui est plus fort que vous? + +--Ma joie d’un côté, mon désespoir de l’autre. + +--Vous êtes joyeux et désespéré à la fois? + +--Oui, joyeux et désespéré d’aller visiter la Nouvelle-Zélande. + +--Est-ce que vous auriez quelque indice? demanda vivement John +Mangles. Est-ce que vous avez repris la piste perdue? + +--Non, ami John! on _ne revient pas de la Nouvelle-Zélande!_ +mais, cependant... Enfin, vous connaissez la nature humaine! Il +suffit qu’on respire pour espérer! Et ma devise, c’est «_spiro, +spero_,» qui vaut les plus belles devises du monde!» + + +Chapitre II +_Le passé du pays où l’on va_ + +Le lendemain, 27 janvier, les passagers du _Macquarie_ étaient +installés à bord dans l’étroit roufle du brick. Will Halley +n’avait point offert sa cabine aux voyageuses. Politesse peu +regrettable, car la tanière était digne de l’ours. + +À midi et demi, on appareilla avec le jusant. L’ancre vint à pic +et fut péniblement arrachée du fond. Il ventait du sud-ouest une +brise modérée. Les voiles furent larguées peu à peu. Les cinq +hommes du bord manœuvraient lentement. Wilson voulut aider +l’équipage. Mais Halley le pria de se tenir tranquille et de ne +point se mêler de ce qui ne le regardait pas. Il avait l’habitude +de se tirer tout seul d’affaire et ne demandait ni aide ni +conseils. + +Ceci était à l’adresse de John Mangles, que la gaucherie de +certaines manœuvres faisait sourire. + +John le tint pour dit, se réservant d’intervenir, de fait sinon de +droit, au cas où la maladresse de l’équipage compromettrait la +sûreté du navire. + +Cependant, avec le temps et les bras des cinq matelots stimulés +par les jurons du master, la voilure fut établie. Le _Macquarie_ +courut grand largue, bâbord amure, sous ses basses voiles, ses +huniers, ses perroquets, sa brigantine et ses focs. + +Plus tard, les bonnettes et les cacatois furent hissés. Mais, +malgré ce renfort de toiles, le brick avançait à peine. Ses formes +renflées de l’avant, l’évasement de ses fonds, la lourdeur de son +arrière, en faisaient un mauvais marcheur, le type parfait du +«sabot.» + +Il fallut en prendre son parti. Heureusement, et si mal que +naviguât le _Macquarie_, en cinq jours, six au plus, il devait +avoir atteint la rade d’Auckland. + +À sept heures du soir, on perdit de vue les côtes de l’Australie +et le feu fixe du port d’Eden. La mer, assez houleuse, fatiguait +le navire; il tombait lourdement dans le creux des vagues. Les +passagers éprouvèrent de violentes secousses qui rendirent pénible +leur séjour dans le roufle. + +Cependant, ils ne pouvaient rester sur le pont, car la pluie était +violente. Ils se virent donc condamnés à un emprisonnement +rigoureux. + +Chacun alors se laissa aller au courant de ses pensées. On causa +peu. C’est à peine si lady Helena et Mary Grant échangeaient +quelques paroles. + +Glenarvan ne tenait pas en place. Il allait et venait, tandis que +le major demeurait immobile. + +John Mangles, suivi de Robert, montait de temps en temps sur le +pont pour observer la mer. Quant à Paganel, il murmurait dans son +coin des mots vagues et incohérents. + +À quoi songeait le digne géographe? À cette Nouvelle-Zélande vers +laquelle la fatalité le conduisait. Toute son histoire, il la +refaisait dans son esprit, et le passé de ce pays sinistre +réapparaissait à ses yeux. + +Mais y avait-il dans cette histoire un fait, un incident qui eût +jamais autorisé les découvreurs de ces îles à les considérer comme +un continent? + +Un géographe moderne, un marin, pouvaient-ils leur attribuer cette +dénomination? on le voit, Paganel revenait toujours à +l’interprétation du document. + +C’était une obsession, une idée fixe. Après la Patagonie, après +l’Australie, son imagination, sollicitée par un mot, s’acharnait +sur la Nouvelle-Zélande. Mais un point, un seul, l’arrêtait dans +cette voie. + +«_contin... Contin..._ répétait-il... Cela veut pourtant dire +continent!» + +Et il se reprit à suivre par le souvenir les navigateurs qui +reconnurent ces deux grandes îles des mers australes. + +Ce fut le 13 décembre 1642 que le hollandais Tasman, après avoir +découvert la terre de Van-Diemen, vint atterrir aux rivages +inconnus de la Nouvelle-Zélande. + +Il prolongea la côte pendant quelques jours, et, le 17, ses +navires pénétrèrent dans une large baie que terminait une étroite +passe creusée entre deux îles. + +L’île du nord, c’était Ika-Na-Maoui, mots zélandais qui signifient +«le poisson de Mauwi». L’île du sud, c’était Mahaï-Pouna-Mou, +c’est-à-dire «la baleine qui produit le jade vert.» + +Abel Tasman envoya ses canots à terre, et ils revinrent +accompagnés de deux pirogues qui portaient un bruyant équipage de +naturels. Ces sauvages étaient de taille moyenne, bruns et jaunes +de peau, avec les os saillants, la voix rude, les cheveux noirs, +liés sur la tête à la mode japonaise et surmontés d’une grande +plume blanche. + +Cette première entrevue des européens et des indigènes semblait +promettre des relations amicales de longue durée. Mais le jour +suivant, au moment où l’un des canots de Tasman allait reconnaître +un mouillage plus rapproché de la terre, sept pirogues, montées +par un grand nombre d’indigènes, l’assaillirent violemment. + +Le canot se retourna sur le côté et s’emplit d’eau. + +Le quartier-maître qui le commandait fut tout d’abord frappé à la +gorge d’une pique grossièrement aiguisée. + +Il tomba à la mer. De ses six compagnons, quatre furent tués; les +deux autres et le quartier-maître, nageant vers les navires, +purent être recueillis et sauvés. + +Après ce funeste événement, Tasman appareilla, bornant sa +vengeance à cingler les naturels de quelques coups de mousquet qui +ne les atteignirent probablement pas. Il quitta cette baie à +laquelle est resté le nom de baie du massacre, remonta la côte +occidentale, et, le 5 janvier, il mouilla près de la pointe du +nord. En cet endroit, non seulement la violence du ressac, mais +les mauvaises dispositions des sauvages, l’empêchèrent de faire de +l’eau, et il quitta définitivement ces terres auxquelles il donna +le nom de Staten-Land, c’est-à-dire Terre Des états, en l’honneur +des états généraux. + +En effet, le navigateur hollandais s’imaginait qu’elles +confinaient aux îles du même nom découvertes à l’est de la Terre +de Feu, à la pointe méridionale de l’Amérique. Il croyait avoir +trouvé «le grand continent du sud.» + +«Mais, se disait Paganel, ce qu’un marin du dix-septième siècle a +pu nommer «continent», un marin du dix-neuvième n’a pu l’appeler +ainsi! Pareille erreur n’est pas admissible! Non! Il y a quelque +chose qui m’échappe!» + +Pendant plus d’un siècle, la découverte de Tasman fut oubliée, et +la Nouvelle-Zélande ne semblait plus exister, quand un navigateur +français, Surville, en prit connaissance par 35° 37’ de latitude. +D’abord il n’eut pas à se plaindre des indigènes; mais les vents +l’assaillirent avec une violence extrême, et une tempête se +déclara pendant laquelle la chaloupe qui portait les malades de +l’expédition fut jetée sur le rivage de la baie du refuge. Là, un +chef nommé Nagui-Nouï reçut parfaitement les français et les +traita dans sa propre case. Tout alla bien jusqu’au moment où un +canot de Surville fut volé. + +Surville réclama vainement, et crut devoir punir de ce vol un +village qu’il incendia tout entier. + +Terrible et injuste vengeance, qui ne fut pas étrangère aux +sanglantes représailles dont la Nouvelle-Zélande allait être le +théâtre. + +Le 6 octobre 1769, parut sur ces côtes l’illustre Cook. Il mouilla +dans la baie de Taoué-Roa avec son navire l’_Endeavour_, et +chercha à se rallier les naturels par de bons traitements. Mais, +pour bien traiter les gens, il faut commencer par les prendre. +Cook n’hésita pas à faire deux ou trois prisonniers et à leur +imposer ses bienfaits par la force. Ceux-ci, comblés de présents +et de caresses, furent ensuite renvoyés à terre. Bientôt, +plusieurs naturels, séduits par leurs récits, vinrent à bord +volontairement et firent des échanges avec les européens. Quelques +jours après, Cook se dirigea vers la baie Hawkes, vaste échancrure +creusée dans la côte est de l’île septentrionale. Il se trouva +là en présence d’indigènes belliqueux, criards, provocateurs. +Leurs démonstrations allèrent même si loin qu’il devint nécessaire +de les calmer par un coup de mitraille. + +Le 20 octobre, l’_Endeavour_ mouilla sur la baie de Toko-Malou, où +vivait une population pacifique de deux cents âmes. Les botanistes +du bord firent dans le pays de fructueuses explorations, et les +naturels les transportèrent au rivage avec leurs propres pirogues. +Cook visita deux villages défendus par des palissades, des +parapets et de doubles fossés, qui annonçaient de sérieuses +connaissances en castramétation. Le plus important de ces forts +était situé sur un rocher dont les grandes marées faisaient une +île véritable; mieux qu’une île même, car non seulement les eaux +l’entouraient, mais elles mugissaient à travers une arche +naturelle, haute de soixante pieds, sur laquelle reposait ce «pâh» +inaccessible. Le 31 mars, Cook, après avoir fait pendant cinq mois +une ample moisson d’objets curieux, de plantes indigènes, de +documents ethnographiques et ethnologiques, donna son nom au +détroit qui sépare les deux îles, et quitta la Nouvelle-Zélande. +Il devait la retrouver dans ses voyages ultérieurs. + +En effet, en 1773, le grand marin reparut à la baie Hawkes, et fut +témoin de scènes de cannibalisme. Ici, il faut reprocher à ses +compagnons de les avoir provoquées. Des officiers, ayant trouvé à +terre les membres mutilés d’un jeune sauvage, les rapportèrent à +bord, «les firent cuire», et les offrirent aux naturels, qui se +jetèrent dessus avec voracité. Triste fantaisie de se faire ainsi +les cuisiniers d’un repas d’anthropophages! + +Cook, pendant son troisième voyage, visita encore ces terres qu’il +affectionnait particulièrement et dont il tenait à compléter le +levé hydrographique. Il les quitta pour la dernière fois le 25 +février 1777. + +En 1791, Vancouver fit une relâche de vingt jours à la baie +sombre, sans aucun profit pour les sciences naturelles ou +géographiques. D’Entrecasteaux, en 1793, releva vingt-cinq milles +de côtes dans la partie septentrionale d’Ikana-Maoui. Les +capitaines de la marine marchande, Hausen et Dalrympe, puis Baden, +Richardson, Moodi, y firent une courte apparition, et le docteur +Savage, pendant un séjour de cinq semaines, recueillit +d’intéressants détails sur les mœurs des néo-zélandais. + +Ce fut cette même année, en 1805, que le neveu du chef de Rangui-Hou, +l’intelligent Doua-Tara, s’embarqua sur le navire l’_Argo_, +mouillé à la Baie Des Îles et commandé par le capitaine Baden. + +Peut-être les aventures de Doua-Tara fourniront-elles un sujet +d’épopée à quelque Homère maori. Elles furent fécondes en +désastres, en injustices, en mauvais traitements. + +Manque de foi, séquestration, coups et blessures, voilà ce que le +pauvre sauvage reçut en échange de ses bons services. Quelle idée +il dut se faire de gens qui se disent civilisés! on l’emmena à +Londres. On en fit un matelot de la dernière classe, le souffre-douleur +des équipages. Sans le révérend Marsden, il fût mort à la +peine. Ce missionnaire s’intéressa au jeune sauvage, auquel il +reconnut un jugement sûr, un caractère brave, des qualités +merveilleuses de douceur, de grâce et d’affabilité. Marsden fit +obtenir à son protégé quelques sacs de blé et des instruments de +culture destinés à son pays. Cette petite pacotille lui fut volée. +Les malheurs, les souffrances accablèrent de nouveau le pauvre +Doua-Tara jusqu’en 1814, où on le retrouve enfin rétabli dans le +pays de ses ancêtres. Il allait alors recueillir le fruit de tant +de vicissitudes, quand la mort le frappa à l’âge de vingt-huit +ans, au moment où il s’apprêtait à régénérer cette sanguinaire +Zélande. La civilisation se trouva sans doute retardée de longues +années par cet irréparable malheur. Rien ne remplace un homme +intelligent et bon, qui réunit dans son cœur l’amour du bien à +l’amour de la patrie! + +Jusqu’en 1816, la Nouvelle-Zélande fut délaissée. À cette époque, +Thompson, en 1817, Lidiard Nicholas, en 1819, Marsden, +parcoururent diverses portions des deux îles, et, en 1820, Richard +Cruise, capitaine au quatre-vingt-quatrième régiment d’infanterie, +y fit un séjour de dix mois qui valut à la science de sérieuses +études sur les mœurs indigènes. + +En 1824, Duperrey, commandant la _Coquille_, relâcha à la Baie des +Îles pendant quinze jours, et n’eut qu’à se louer des naturels. + +Après lui, en 1827, le baleinier anglais _Mercury_ dut se défendre +contre le pillage et le meurtre. La même année, le capitaine +Dillon fut accueilli de la plus hospitalière façon pendant deux +relâches. + +En mars 1827, le commandant de l’_Astrolabe_, l’illustre Dumont-d’Urville, +put impunément et sans armes passer quelques nuits à +terre au milieu des indigènes, échanger des présents et des +chansons, dormir dans les huttes, et poursuivre, sans être +troublé, ses intéressants travaux de relèvements, qui ont valu de +si belles cartes au dépôt de la marine. + +Au contraire, l’année suivante, le brick anglais _Hawes_, commandé +par John James, après avoir touché à la Baie des Îles, se dirigea +vers le cap de l’est, et eut beaucoup à souffrir de la part d’un +chef perfide nommé Enararo. Plusieurs de ses compagnons subirent +une mort affreuse. + +De ces événements contradictoires, de ces alternatives de douceur +et de barbarie, il faut conclure que trop souvent les cruautés des +néo-zélandais ne furent que des représailles. Bons ou mauvais +traitements tenaient aux mauvais ou aux bons capitaines. Il y eut +certainement quelques attaques non justifiées de la part des +naturels, mais surtout des vengeances provoquées par les +européens; malheureusement, le châtiment retomba sur ceux qui ne +le méritaient pas. Après d’Urville, l’ethnographie de la Nouvelle-Zélande +fut complétée par un audacieux explorateur qui, vingt +fois, parcourut le monde entier, un nomade, un bohémien de la +science, un anglais, Earle. Il visita les portions inconnues des +deux îles, sans avoir à se plaindre personnellement des indigènes, +mais il fut souvent témoin de scène d’anthropophagie. Les néo-zélandais +se dévoraient entre eux avec une sensualité répugnante. + +C’est aussi ce que le capitaine Laplace reconnut en 1831, pendant +sa relâche à la Baie des Îles. Déjà les combats étaient bien +autrement redoutables, car les sauvages maniaient les armes à feu +avec une remarquable précision. Aussi, les contrées autrefois +florissantes et peuplées d’Ika-Na-Maoui se changèrent-elles en +solitudes profondes. Des peuplades entières avaient disparu comme +disparaissent des troupeaux de moutons, rôties et mangées. + +Les missionnaires ont en vain lutté pour vaincre ces instincts +sanguinaires. Dès 1808, _Church missionary society_ avait envoyé +ses plus habiles agents, --c’est le nom qui leur convient, -- +dans les principales stations de l’île septentrionale. Mais la +barbarie des néo-zélandais l’obligea à suspendre l’établissement +des missions. En 1814, seulement, MM Marsden, le protecteur de +Doua-Tara, Hall et King débarquèrent à la Baie des Îles, et +achetèrent des chefs un terrain de deux cents acres au prix de +douze haches de fer. Là s’établit le siège de la société +anglicane. + +Les débuts furent difficiles. Mais enfin les naturels respectèrent +la vie des missionnaires. Ils acceptèrent leurs soins et leurs +doctrines. Quelques naturels farouches s’adoucirent. Le sentiment +de la reconnaissance s’éveilla dans ces cœurs inhumains. Il +arriva même en 1824, que les zélandais protégèrent leurs «arikis», +c’est-à-dire les révérends, contre de sauvages matelots qui les +insultaient et les menaçaient de mauvais traitements. + +Ainsi donc, avec le temps, les missions prospérèrent, malgré la +présence des convicts évadés de Port Jackson, qui démoralisaient +la population indigène. En 1831, le _journal des missions +évangéliques_ signalait deux établissements considérables, situés +l’un à Kidi-Kidi, sur les rives d’un canal qui court à la mer dans +la Baie des Îles, l’autre à Paï-Hia, au bord de la rivière de +Kawa-Kawa. Les indigènes convertis au christianisme avaient tracé +des routes sous la direction des _arikis_, percé des +communications à travers les forêts immenses, jeté des ponts sur +les torrents. Chaque missionnaire allait à son tour prêcher la +religion civilisatrice dans les tribus reculées, élevant des +chapelles de joncs ou d’écorce, des écoles pour les jeunes +indigènes, et sur le toit de ces modestes constructions se +déployait le pavillon de la mission, portant la croix du Christ et +ces mots: «rongo-pai», c’est-à-dire «l’évangile», en langue néo-zélandaise. + +Malheureusement, l’influence des missionnaires ne s’est pas +étendue au delà de leurs établissements. + +Toute la partie nomade des populations échappe à leur action. Le +cannibalisme n’est détruit que chez les chrétiens, et encore, il +ne faudrait pas soumettre ces nouveaux convertis à de trop grandes +tentations. L’instinct du sang frémit en eux. + +D’ailleurs, la guerre existe toujours à l’état chronique dans ces +sauvages contrées. Les zélandais ne sont pas des australiens +abrutis, qui fuient devant l’invasion européenne; ils résistent, +ils se défendent, ils haïssent leurs envahisseurs, et une +incurable haine les pousse en ce moment contre les émigrants +anglais. L’avenir de ces grandes îles est joué sur un coup de dé. +C’est une civilisation immédiate qui l’attend, ou une barbarie +profonde pour de longs siècles, suivant le hasard des armes. + +Ainsi Paganel, le cerveau bouillant d’impatience, avait refait +dans son esprit l’histoire de la Nouvelle-Zélande. Mais rien, dans +cette histoire, ne permettait de qualifier de «continent» cette +contrée composée de deux îles, et si quelques mots du document +avaient éveillé son imagination, ces deux syllabes _contin_ +l’arrêtaient obstinément dans la voie d’une interprétation +nouvelle. + + +Chapitre III +_Les massacres de la Nouvelle-Zélande_ + +À la date du 31 janvier, quatre jours après son départ, le +_Macquarie_ n’avait pas encore franchi les deux tiers de cet océan +resserré entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Will Halley +s’occupait peu des manœuvres de son bâtiment: il laissait faire. +On le voyait rarement, ce dont personne ne songeait à se plaindre. +Qu’il passât tout son temps dans sa cabine, nul n’y eût trouvé à +redire, si le grossier master ne se fût pas grisé chaque jour de +gin ou de brandy. Ses matelots l’imitaient volontiers, et jamais +navire ne navigua plus à la grâce de Dieu que le _Macquarie_ de +Twofold-Bay. + +Cette impardonnable incurie obligeait John Mangles à une +surveillance incessante. Mulrady et Wilson redressèrent plus d’une +fois la barre au moment où quelque embardée allait coucher le +brick sur le flanc. Souvent Will Halley intervenait et malmenait +les deux marins avec force jurons. Ceux-ci, peu endurants, ne +demandaient qu’à souquer cet ivrogne et à l’affaler à fond de cale +pour le reste de la traversée. Mais John Mangles les arrêtait, et +calmait, non sans peine, leur juste indignation. + +Cependant, cette situation du navire le préoccupait; mais, pour ne +pas inquiéter Glenarvan, il n’en parla qu’au major et à Paganel. +Mac Nabbs lui donna, en d’autres termes, le même conseil que +Mulrady et Wilson. + +«Si cette mesure vous paraît utile John, dit Mac Nabbs, vous ne +devez point hésiter à prendre le commandement, ou, si vous l’aimez +mieux, la direction du navire. Cet ivrogne, après nous avoir +débarqués à Auckland, redeviendra maître à son bord, et il +chavirera, si c’est son bon plaisir. + +--Sans doute, monsieur Mac Nabbs, répondit John, et je le ferai, +s’il le faut absolument. Tant que nous sommes en pleine mer, un +peu de surveillance suffit; mes matelots et moi, nous ne quittons +pas le pont. Mais, à l’approche des côtes, si ce Will Hallay ne +recouvre pas sa raison, j’avoue que je serai très embarrassé. + +--Ne pourrez-vous donner la route! demanda Paganel. + +--Ce sera difficile, répondit John. Croiriez-vous qu’il n’y a pas +une carte marine à bord! + +--En vérité? + +--En vérité. Le _Macquarie_ ne fait que le cabotage entre Eden et +Auckland, et ce Will Halley a une telle habitude de ces parages, +qu’il ne prend aucun relèvement. + +--Il s’imagine sans doute, répondit Paganel, que son navire +connaît la route, et qu’il se dirige tout seul. + +--Oh! Oh! reprit John Mangles, je ne crois pas aux bâtiments qui +se dirigent eux-mêmes, et si Will Halley est ivre sur les +atterrages, il nous mettra dans un extrême embarras. + +--Espérons, dit Paganel, qu’il aura repêché sa raison dans le +voisinage de la terre. + +--Ainsi, demanda Mac Nabbs, le cas échéant, vous ne pourriez pas +conduire le _Macquarie_ à Auckland? + +--Sans la carte de cette partie de la côte, c’est impossible. Les +accores en sont extrêmement dangereux. C’est une suite de petits +fiords irréguliers et capricieux comme les fiords de Norvège. Les +récifs sont nombreux et il faut une grande pratique pour les +éviter. Un navire, quelque solide qu’il fût, serait perdu, si sa +quille heurtait l’un de ces rocs immergés à quelques pieds sous +l’eau. + +--Et dans ce cas, dit le major, l’équipage n’a d’autre ressource +que de se réfugier à la côte? + +--Oui, monsieur Mac Nabbs, si le temps le permet. + +--Dure extrémité! répondit Paganel, car elles ne sont pas +hospitalières, les côtes de la Nouvelle-Zélande, et les dangers +sont aussi grands au delà qu’en deçà des rivages! + +--Vous parlez des maoris, monsieur Paganel? demanda John Mangles. + +--Oui, mon ami. Leur réputation est faite dans l’océan Indien. Il +ne s’agit pas ici d’australiens timides ou abrutis, mais bien +d’une race intelligente et sanguinaire, de cannibales friands de +chair humaine, d’anthropophages dont il ne faut attendre aucune +pitié. + +--Ainsi, dit le major, si le capitaine Grant avait fait naufrage +sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, vous ne conseilleriez point +de se lancer à sa recherche? + +--Sur les côtes, si, répondit le géographe, car on pourrait peut-être +trouver des traces du _Britannia_, mais à l’intérieur, non, +car ce serait inutile. Tout européen qui s’aventure dans ces +funestes contrées tombe entre les mains des maoris, et tout +prisonnier aux mains des maoris est perdu. J’ai poussé mes amis à +franchir les pampas, à traverser l’Australie, mais jamais je ne +les entraînerais sur les sentiers de la Nouvelle-Zélande. Que la +main du ciel nous conduise, fasse Dieu que nous ne soyons jamais +au pouvoir de ces féroces indigènes!» + +Les craintes de Paganel n’étaient que trop justifiées. La +Nouvelle-Zélande a une renommée terrible, et l’on peut mettre une +date sanglante à tous les incidents qui ont signalé sa découverte. + +La liste est longue de ces victimes inscrites au martyrologe des +navigateurs. Ce fut Abel Tasman qui, par ses cinq matelots tués et +dévorés, commença ces sanglantes annales du cannibalisme. Après +lui, le capitaine Tukney et tout son équipage de chaloupiers +subirent le même sort. Vers la partie orientale du détroit de +Foveaux, cinq pêcheurs du _Sydney-Cove_ trouvèrent également la +mort sous la dent des naturels. Il faut encore citer quatre hommes +de la goélette _Brothers_, assassinés au havre Molineux, plusieurs +soldats du général Gates, et trois déserteurs de la _Mathilda_, +pour arriver au nom si douloureusement célèbre du capitaine Marion +Du Frène. + +Le 11 mai 1772, après le premier voyage de Cook, le capitaine +français Marion vint mouiller à la Baie des Îles avec son navire +le _Mascarin_ et le _Castries_, commandé par le capitaine Crozet. +Les hypocrites néo-zélandais firent un excellent accueil aux +nouveaux arrivants. Ils se montrèrent timides même, et il fallut +des présents, de bons services, une fraternisation quotidienne, un +long commerce d’amitiés, pour les acclimater à bord. + +Leur chef, l’intelligent Takouri, appartenait, s’il faut en croire +Dumont-d’Urville, à la tribu des Wangaroa, et il était parent du +naturel traîtreusement enlevé par Surville, deux ans avant +l’arrivée du capitaine Marion. + +Dans un pays où l’honneur impose à tout maori d’obtenir par le +sang satisfaction des outrages subis, Takouri ne pouvait oublier +l’injure faite à sa tribu. Il attendit patiemment l’arrivée d’un +navire européen, médita sa vengeance et l’accomplit avec un atroce +sang-froid. + +Après avoir simulé des craintes à l’égard des français, Takouri +n’oublia rien pour les endormir dans une trompeuse sécurité. Ses +camarades et lui passèrent souvent la nuit à bord des vaisseaux. +Ils apportaient des poissons choisis. Leurs filles et leurs femmes +les accompagnaient. Ils apprirent bientôt à connaître les noms des +officiers et ils les invitèrent à visiter leurs villages. Marion +et Crozet, séduits par de telles avances, parcoururent ainsi toute +cette côte peuplée de quatre mille habitants. Les naturels +accouraient au-devant d’eux sans armes et cherchaient à leur +inspirer une confiance absolue. + +Le capitaine Marion, en relâchant à la Baie des Îles, avait +l’intention de changer la mâture du _Castries_, fort endommagée +par les dernières tempêtes. Il explora donc l’intérieur des +terres, et, le 23 mai, il trouva une forêt de cèdres magnifiques à +deux lieues du rivage, et à portée d’une baie située à une lieue +des navires. + +Là, un établissement fut formé, où les deux tiers des équipages, +munis de haches et autres outils, travaillèrent à abattre les +arbres et à refaire les chemins qui conduisaient à la baie. Deux +autres postes furent choisis, l’un dans la petite île de Motou-Aro, +au milieu du port, où l’on transporta les malades de +l’expédition, les forgerons et les tonneliers des bâtiments, +l’autre sur la grande terre, au bord de l’océan, à une lieue et +demie des vaisseaux; ce dernier communiquait avec le campement des +charpentiers. Sur tous ces postes, des sauvages vigoureux et +prévenants aidaient les marins dans leurs divers travaux. + +Cependant le capitaine Marion ne s’était pas abstenu jusque-là +de certaines mesures de prudence. + +Les sauvages ne montaient jamais en armes à son bord, et les +chaloupes n’allaient à terre que bien armées. + +Mais Marion et les plus défiants de ses officiers furent +aveuglés par les manières des indigènes et le commandant ordonna +de désarmer les canots. Toutefois, le capitaine Crozet voulut +persuader à Marion de rétracter cet ordre. Il n’y réussit pas. + +Alors, les attentions et le dévouement des néo-zélandais +redoublèrent. Leurs chefs et les officiers vivaient sur le pied +d’une intimité parfaite. + +Maintes fois, Takouri amena son fils à bord, et le laissa coucher +dans les cabines. Le 8 juin, Marion, pendant une visite +solennelle qu’il fit à terre, fut reconnu «grand chef» de tout le +pays, et quatre plumes blanches ornèrent ses cheveux en signes +honorifiques. + +Trente-trois jours s’écoulèrent ainsi depuis l’arrivée des +vaisseaux à la Baie des Îles. Les travaux de la mâture avançaient; +les caisses à eau se remplissaient à l’aiguade de Motou-Aro. Le +capitaine Crozet dirigeait en personne le poste des charpentiers, +et jamais espérances ne furent plus fondées de voir une entreprise +menée à bonne fin. + +Le 12 juin à deux heures, le canot du commandant fut paré pour une +partie de pêche projetée au pied du village de Takouri. Marion +s’y embarqua avec les deux jeunes officiers Vaudricourt et Lehoux, +un volontaire, le capitaine d’armes et douze matelots. + +Takouri et cinq autres chefs l’accompagnaient. Rien ne pouvait +faire prévoir l’épouvantable catastrophe qui attendait seize +européens sur dix-sept. + +Le canot déborda, fila vers la terre, et des deux vaisseaux on le +perdit bientôt de vue. + +Le soir, le capitaine Marion ne revint pas coucher à bord. +Personne ne fut inquiet de son absence. On supposa qu’il avait +voulu visiter le chantier de la mâture et y passer la nuit. + +Le lendemain, à cinq heures, la chaloupe du _Castries_ alla, +suivant son habitude, faire de l’eau à l’île de Motou-Aro. Elle +revint à bord sans incident. + +À neuf heures, le matelot de garde du _Mascarin_ aperçut en mer un +homme presque épuisé qui nageait vers les vaisseaux. Un canot alla +à son secours et le ramena à bord. + +C’était Turner, un des chaloupiers du capitaine Marion. Il avait +au flanc une blessure produite par deux coups de lance, et il +revenait seul des dix-sept hommes qui, la veille, avaient quitté +le navire. + +On l’interrogea, et bientôt furent connus tous les détails de cet +horrible drame. + +Le canot de l’infortuné Marion avait accosté le village à sept +heures du matin. Les sauvages vinrent gaiement au-devant des +visiteurs. Ils portèrent sur leurs épaules les officiers et les +matelots qui ne voulaient point se mouiller en débarquant. Puis, +les français se séparèrent les uns des autres. + +Aussitôt, les sauvages, armés de lances, de massues et de casse-tête, +s’élancèrent sur eux, dix contre un, et les massacrèrent. Le +matelot Turner, frappé de deux coups de lance, put échapper à ses +ennemis et se cacher dans des broussailles. De là, il fut témoin +d’abominables scènes. Les sauvages dépouillèrent les morts de +leurs vêtements, leur ouvrirent le ventre, les hachèrent en +morceaux... + +En ce moment, Turner, sans être aperçu, se jeta à la mer, et fut +recueilli mourant, par le canot du _Mascarin_. + +Cet événement consterna les deux équipages. Un cri de vengeance +éclata. Mais, avant de venger les morts, il fallait sauver les +vivants. Il y avait trois postes à terre, et des milliers de +sauvages altérés de sang, des cannibales mis en appétit, les +entouraient. + +En l’absence du capitaine Crozet, qui avait passé la nuit au +chantier de la mâture, Duclesmeur, le premier officier du bord, +prit des mesures d’urgence. La chaloupe du _Mascarin_ fut expédiée +avec un officier et un détachement de soldats. Cet officier +devait, avant tout, porter secours aux charpentiers. Il partit, +longea la côte, vit le canot du commandant Marion échoué à terre +et débarqua. + +Le capitaine Crozet, absent du bord, comme il a été dit, ne savait +rien du massacre, quand, vers deux heures de l’après-midi, il vit +paraître le détachement. Il pressentit un malheur. Il se porta en +avant et apprit la vérité. Défense fut faite par lui d’en +instruire ses compagnons qu’il ne voulait pas démoraliser. + +Les sauvages, rassemblés par troupes, occupaient toutes les +hauteurs. Le capitaine Crozet fit enlever les principaux outils, +enterra les autres, incendia ses hangars et commença sa retraite +avec soixante hommes. + +Les naturels le suivaient, criant: «_Takouri mate Marion!_», ils +espéraient effrayer les matelots en dévoilant la mort de leurs +chefs. + +Ceux-ci, furieux, voulurent se précipiter sur ces misérables. Le +capitaine Crozet put à peine les contenir. Deux lieues furent +faites. + +Le détachement atteignit le rivage et s’embarqua dans les +chaloupes avec les hommes du second poste. + +Pendant tout ce temps, un millier de sauvage, assis à terre, ne +bougèrent pas. Mais, quand les chaloupes prirent le large, les +pierres commencèrent à voler. + +Aussitôt, quatre matelots, bons tireurs, abattirent successivement +tous les chefs, à la grande stupéfaction des naturels, qui ne +connaissaient pas l’effet des armes à feu. + +Le capitaine Crozet rallia le _Mascarin_, et il expédia aussitôt +la chaloupe à l’île Motou-Aro. + +Un détachement de soldats s’établit sur l’île pour y passer la +nuit, et les malades furent réintégrés à bord. + +Le lendemain, un second détachement vint renforcer le poste. Il +fallait nettoyer l’île des sauvages qui l’infestaient et continuer +à remplir les caisses d’eau. Le village de Motou-Aro comptait +trois cents habitants. Les français l’attaquèrent. Six chefs +furent tués, le reste des naturels culbuté à la baïonnette, le +village incendié. Cependant, le _Castries_ ne pouvait reprendre la +mer sans mâture, et Crozet, forcé de renoncer aux arbres de la +forêt de cèdres, dut faire des mâts d’assemblage. Les travaux +d’aiguade continuèrent. + +Un mois s’écoula. Les sauvages firent quelques tentatives pour +reprendre l’île Motou-Aro, mais sans y parvenir. Lorsque leurs +pirogues passaient à portée des vaisseaux, on les coupait à coups +de canon. + +Enfin, les travaux furent achevés. Il restait à savoir si +quelqu’une des seize victimes n’avait pas survécu au massacre, et +à venger les autres. La chaloupe, portant un nombreux détachement +d’officiers et de soldats, se rendit au village de Takouri. À son +approche, ce chef perfide et lâche s’enfuit, portant sur ses +épaules le manteau du commandant Marion. Les cabanes de son +village furent scrupuleusement fouillées. Dans sa case, on trouva +le crâne d’un homme qui avait été cuit récemment. L’empreinte des +dents du cannibale s’y voyait encore. + +Une cuisse humaine était embrochée d’une baguette de bois. Une +chemise au col ensanglanté fut reconnue pour la chemise de +Marion, puis les vêtements, les pistolets du jeune Vaudricourt, +les armes du canot et des hardes en lambeaux. Plus loin, dans un +autre village, des entrailles humaines nettoyées et cuites. + +Ces preuves irrécusables de meurtre et d’anthropophagie furent +recueillies, et ces restes humains respectueusement enterrés; puis +les villages de Takouri et de Piki-Ore, son complice, livrés aux +flammes. Le 14 juillet 1772, les deux vaisseaux quittèrent ces +funestes parages. + +Telle fut cette catastrophe dont le souvenir doit être présent à +l’esprit de tout voyageur qui met le pied sur les rivages de la +Nouvelle-Zélande. C’est un imprudent capitaine celui qui ne +profite pas de ces enseignements. Les néo-zélandais sont toujours +perfides et anthropophages. Cook, à son tour, le reconnut bien, +pendant son second voyage de 1773. + +En effet, la chaloupe de l’un de ses vaisseaux, l’_Aventure_, +commandée par le capitaine Furneaux, s’étant rendue à terre, le 17 +décembre, pour chercher une provision d’herbes sauvages, ne +reparut plus. Un midshipman et neuf hommes la montaient. Le +capitaine Furneaux, inquiet, envoya le lieutenant Burney à sa +recherche. Burney, arrivé au lieu du débarquement, trouva, dit-il, +«un tableau de carnage et de barbarie dont il est impossible de +parler sans horreur; les têtes, les entrailles, les poumons de +plusieurs de nos gens, gisaient épars sur le sable, et, tout près +de là, quelques chiens dévoraient encore d’autres débris de ce +genre.» + +Pour terminer cette liste sanglante, il faut ajouter le navire +_Brothers_, attaqué en 1815 par les néo-zélandais, et tout +l’équipage du _Boyd_, capitaine Thompson, massacré en 1820. Enfin, +le 1er mars 1829, à Walkitaa, le chef Enararo pilla le brick +anglais _Hawes_, de Sydney; sa horde de cannibales massacra +plusieurs matelots, fit cuire les cadavres et les dévora. + +Tel était ce pays de la Nouvelle-Zélande vers lequel courait le +_Macquarie_, monté par un équipage stupide, sous le commandement +d’un ivrogne. + + +Chapitre IV +_Les brisants_ + +Cependant, cette pénible traversée se prolongeait. + +Le 2 février, six jours après son départ, le _Macquarie_ n’avait +pas encore connaissance des rivages d’Auckland. Le vent était bon +pourtant, et se maintenait dans le sud-ouest; mais les courants le +contrariaient, et c’est à peine si le brick étalait. La mer dure +et houleuse fatiguait ses hauts; sa membrure craquait, et il se +relevait péniblement du creux des lames. Ses haubans, ses +galhaubans, ses étais mal ridés, laissaient du jeu aux mâts, que +de violentes secousses ébranlaient à chaque coup de roulis. + +Très heureusement, Will Halley, en homme peu pressé, ne forçait +point sa voilure, car toute la mâture serait venue en bas +inévitablement. + +John Mangles espérait donc que cette méchante carcasse atteindrait +le port sans autre mésaventure, mais il souffrait à voir ses +compagnons si mal installés à bord de ce brick. + +Ni lady Helena ni Mary Grant ne se plaignaient cependant, bien +qu’une pluie continuelle les obligeât à demeurer dans le roufle. +Là, le manque d’air et les secousses du navire les incommodaient +fort. Aussi venaient-elles souvent sur le pont braver l’inclémence +du ciel jusqu’au moment où d’insoutenables rafales les forçaient +de redescendre. + +Elles rentraient alors dans cet étroit espace, plus propre à loger +des marchandises que des passagers et surtout des passagères. + +Alors, leurs amis cherchaient à les distraire. + +Paganel essayait de tuer le temps avec ses histoires, mais il y +réussissait peu. En effet, les esprits, égarés sur cette route du +retour, étaient démoralisés. Autant les dissertations du géographe +sur les pampas ou l’Australie intéressaient autrefois, autant ses +réflexions, ses aperçus à propos de la Nouvelle-Zélande laissaient +indifférent et froid. + +D’ailleurs, vers ce pays nouveau de sinistre mémoire, on allait +sans entrain, sans conviction, non volontairement, mais sous la +pression de la fatalité. De tous les passagers du _Macquarie_, le +plus à plaindre était lord Glenarvan. On le voyait rarement dans +le roufle. Il ne pouvait tenir en place. Sa nature nerveuse, +surexcitée, ne s’accommodait pas d’un emprisonnement entre quatre +cloisons étroites. Le jour, la nuit même, sans s’inquiéter des +torrents de pluie et des paquets de mer, il restait sur le pont, +tantôt accoudé à la lisse, tantôt marchant avec une agitation +fébrile. Ses yeux regardaient incessamment l’espace. + +Sa lunette, pendant les courtes embellies, le parcourait +obstinément. Ces flots muets, il semblait les interroger. Cette +brume qui voilait l’horizon, ces vapeurs amoncelées, il eût voulu +les déchirer d’un geste. Il ne pouvait se résigner, et sa +physionomie respirait une âpre douleur. C’était l’homme énergique, +jusqu’alors heureux et puissant, auquel la puissance et le bonheur +manquaient tout à coup. + +John Mangles ne le quittait pas et supportait à ses côtés les +intempéries du ciel. Ce jour-là, Glenarvan, partout où se faisait +une trouée dans la brume, scrutait l’horizon avec un entêtement +plus tenace. John s’approcha de lui: + +«Votre honneur cherche la terre?» lui demanda-t-il. + +Glenarvan fit de la tête un signe négatif. + +«Cependant, reprit le jeune capitaine, il doit vous tarder de +quitter ce brick. Depuis trente-six heures déjà, nous devrions +avoir connaissance des feux d’Auckland.» + +Glenarvan ne répondait pas. Il regardait toujours, et pendant une +minute sa lunette demeura braquée vers l’horizon au vent du +navire. + +«La terre n’est pas de ce côté, dit John Mangles. Que votre +honneur regarde plutôt vers tribord. + +--Pourquoi, John? répondit Glenarvan. Ce n’est pas la terre que +je cherche! + +--Que voulez-vous, _mylord_? + +--Mon yacht! Mon _Duncan_! répondit Glenarvan avec colère. Il +doit être là, dans ces parages, écumant ces mers, faisant ce +sinistre métier de pirate! Il est là, te dis-je, là, John, sur +cette route des navires, entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande! +Et j’ai le pressentiment que nous le rencontrerons! + +--Dieu nous préserve de cette rencontre, _mylord_! + +--Pourquoi, John? + +--Votre honneur oublie notre situation! Que ferions-nous sur ce +brick, si le _Duncan_ lui donnait la chasse! Nous ne pourrions +pas même fuir! + +--Fuir, John? + +--Oui, _mylord_! Nous l’essayerions en vain! Nous serions +pris, livrés à la merci de ces misérables, et Ben Joyce a montré +qu’il ne reculait pas devant un crime. Je fais bon marché de notre +vie! Nous nous défendrions jusqu’à la mort! Soit! Mais après? +Songez à lady Glenarvan, _mylord_, songez à Mary Grant! + +--Pauvres femmes! Murmura Glenarvan. John, j’ai le cœur brisé, +et parfois je sens le désespoir l’envahir. Il me semble que de +nouvelles catastrophes nous attendent, que le ciel s’est déclaré +contre nous! J’ai peur! + +--Vous, _mylord_? + +--Non pour moi, John, mais pour ceux que j’aime, pour ceux que tu +aimes aussi! + +--Rassurez-vous, _mylord_, répondit le jeune capitaine. Il ne +faut plus craindre! Le _Macquarie_ marche mal, mais il marche. +Will Halley est un être abruti, mais je suis là, et si les +approches de la terre me semblent dangereuses, je ramènerai le +navire au large. Donc, de ce côté, peu ou point de danger. Mais, +quant à se trouver bord à bord avec le _Duncan_, Dieu nous en +préserve, et si votre honneur cherche à l’apercevoir, que ce soit +pour l’éviter, que ce soit pour le fuir!» + +John Mangles avait raison. La rencontre du _Duncan_ eût été +funeste au _Macquarie_. + +Or, cette rencontre était à craindre dans ces mers resserrées que +les pirates pouvaient écumer sans risques. Cependant, ce jour-là, +du moins, le yacht ne parut pas, et la sixième nuit depuis le +départ de Twofold-Bay arriva, sans que les craintes de John +Mangles se fussent réalisées. + +Mais cette nuit devait être terrible. L’obscurité se fit presque +subitement à sept heures du soir. + +Le ciel était très menaçant. L’instinct du marin, supérieur à +l’abrutissement de l’ivresse, opéra sur Will Halley. Il quitta sa +cabine, se frottant les yeux, secouant sa grosse tête rouge. + +Puis, il huma un grand coup d’air, comme un autre eût avalé un +grand verre d’eau pour se remettre, et il examina la mâture. Le +vent fraîchissait, et, tournant d’un quart dans l’ouest, il +portait en plein à la côte zélandaise. + +Will Halley appela ses hommes avec force jurons, fit serrer les +perroquets et établir la voilure de nuit. John Mangles l’approuva +sans rien dire. + +Il avait renoncé à s’entretenir avec ce grossier marin. Mais ni +Glenarvan ni lui ne quittèrent le pont. Deux heures après, une +grande brise se déclara. + +Will Halley fit prendre le bas ris dans ses huniers. La manœuvre +eût été dure pour cinq hommes si le _Macquarie_ n’eût porté une +double vergue du système américain. En effet, il suffisait +d’amener la vergue supérieure pour que le hunier fût réduit à sa +moindre dimension. + +Deux heures se passèrent. La mer grossissait. Le _Macquarie_ +éprouvait dans ses fonds des secousses à faire croire que sa +quille raclait des roches. Il n’en était rien cependant, mais +cette lourde coque s’élevait difficilement à la lame. Aussi, le +revers des vagues embarquait par masses d’eau considérables. Le +canot, suspendu aux portemanteaux de bâbord, disparut dans un coup +de mer. + +John Mangles ne laissa pas d’être inquiet. Tout autre bâtiment se +fût joué de ces flots peu redoutables, en somme. Mais, avec ce +lourd bateau, on pouvait craindre de sombrer à pic, car le pont se +remplissait, à chaque plongeon, et la nappe liquide, ne trouvant +pas par les dalots un assez rapide écoulement, pouvait submerger +le navire. Il eût été sage, pour parer à tout événement, de briser +les pavois à coups de hache, afin de faciliter la sortie des eaux. + +Mais Will Halley refusa de prendre cette précaution. D’ailleurs, +un danger plus grand menaçait le _Macquarie_, et, sans doute, il +n’était plus temps de le prévenir. + +Vers onze heures et demie, John Mangles et Wilson, qui se tenaient +au bord sous le vent, furent frappés d’un bruit insolite. Leur +instinct d’hommes de mer se réveilla. John saisit la main du +matelot. + +«Le ressac! Lui dit-il. + +--Oui, répondit Wilson. La lame brise sur des bancs. + +--À deux encablures au plus? + +--Au plus! La terre est là!» + +John se pencha au-dessus des bastingages, regarda les flots +sombres et s’écria: la sonde! Wilson! La sonde! + +Le master, posté à l’avant, ne semblait pas se douter de sa +position. Wilson saisit la ligne de sonde lovée dans sa baille, et +s’élança dans les porte-haubans de misaine. + +Il jeta le plomb; la corde fila entre ses doigts. Au troisième +nœud, le plomb s’arrêta. + +«Trois brasses! Cria Wilson. + +--Capitaine, dit John, courant à Will Halley, nous sommes sur les +brisants.» + +Vit-il ou non Halley lever les épaules, peu importe. Mais il se +précipita vers le gouvernail, mit la barre dessous, tandis que +Wilson, lâchant la sonde, halait sur les bras du grand hunier pour +faire lofer le navire. Le matelot qui gouvernait, vigoureusement +repoussé, n’avait rien compris à cette attaque subite. + +«Aux bras du vent! Larguez! Larguez!» criait le jeune capitaine en +manœuvrant de manière à s’élever des récifs. + +Pendant une demi-minute, la hanche de tribord du brick les +prolongea, et, malgré l’obscurité de la nuit, John aperçut une +ligne mugissante qui blanchissait à quatre brasses du navire. + +En ce moment, Will Halley, ayant conscience de cet imminent +danger, perdait la tête. Ses matelots, à peine dégrisés, ne +pouvaient comprendre ses ordres. D’ailleurs, l’incohérence de ses +paroles, la contradiction de ses commandements, montraient que le +sang-froid manquait à ce stupide ivrogne. + +Il était surpris par la proximité de la terre, qui lui restait à +huit milles sous le vent, quand il la croyait distante de trente +ou quarante. Les courants avaient jeté hors de sa route habituelle +et pris au dépourvu ce misérable routinier. + +Cependant, la prompte manœuvre de John Mangles venait d’éloigner +le _Macquarie_ des brisants. + +Mais John ignorait sa position. Peut-être se trouvait-il serré +dans une ceinture de récifs. + +Le vent portait en plein dans l’est, et, à chaque coup de tangage, +on pouvait toucher. + +Bientôt, en effet, le bruit du ressac redoubla par tribord devant. +Il fallut lofer encore. John remit la barre dessous et brassa en +pointe. Les brisants se multipliaient sous l’étrave du brick, et +il fut nécessaire de virer vent devant pour reprendre le large. +Cette manœuvre réussirait-elle avec un bâtiment mal équilibré, +sous une voilure réduite? + +C’était incertain, mais il fallait le tenter. + +«La barre dessous, toute!» cria John Mangles à Wilson. + +Le _Macquarie_ commença à se rapprocher de la nouvelle ligne de +récifs. Bientôt, la mer écuma au choc des roches immergées. + +Ce fut un inexprimable moment d’angoisse. L’écume rendait les +lames lumineuses. On eût dit qu’un phénomène de phosphorescence +les éclairait subitement. La mer hurlait, comme si elle eût +possédé la voix de ces écueils antiques animés par la mythologie +païenne. Wilson et Mulrady, courbés sur la roue du gouvernail, +pesaient de tout leur poids. La barre venait à toucher. + +Soudain, un choc eut lieu. Le _Macquarie_ avait donné sur une +roche. Les sous-barbes du beaupré cassèrent et compromirent la +stabilité du mât de misaine. Le virement de bord s’achèverait-il +sans autre avarie? + +Non, car une accalmie se fit tout à coup, et le navire revint sous +le vent. Son évolution fut arrêtée net. Une haute vague le prit en +dessous, le porta plus avant sur les récifs, et il retomba avec +une violence extrême. Le mât de misaine vint en bas avec tout son +gréement. Le brick talonna deux fois et resta immobile, donnant +sur tribord une bande de trente degrés. + +Les vitres du capot avaient volé en éclats. Les passagers se +précipitèrent au dehors. Mais les vagues balayaient le pont d’une +extrémité à l’autre, et ils ne pouvaient s’y tenir sans danger. +John Mangles, sachant le navire solidement encastré dans le sable, +les pria de rentrer dans le roufle. + +«La vérité, John? demanda froidement Glenarvan. + +--La vérité, _mylord_, répondit John Mangles, est que nous ne +coulerons pas. Quant à être démoli par la mer, c’est une autre +question, mais nous avons le temps d’aviser. + +--Il est minuit? + +--Oui, _mylord_, et il faut attendre le jour. + +--Ne peut-on mettre le canot à la mer? + +--Par cette houle, et dans cette obscurité, c’est impossible! Et +d’ailleurs en quel endroit accoster la terre? + +--Eh bien, John, restons ici jusqu’au jour.» + +Cependant Will Halley courait comme un fou sur le pont de son +brick. Ses matelots, revenus de leur stupeur, défoncèrent un baril +d’eau-de-vie et se mirent à boire. John prévit que leur ivresse +allait bientôt amener des scènes terribles. On ne pouvait compter +sur le capitaine pour les retenir. Le misérable s’arrachait les +cheveux et se tordait les bras. Il ne pensait qu’à sa cargaison +qui n’était pas assurée. + +«Je suis ruiné! Je suis perdu!» s’écriait-il en courant d’un bord +à l’autre. + +John Mangles ne songeait guère à le consoler. Il fit armer ses +compagnons, et tous se tinrent prêts à repousser les matelots qui +se gorgeaient de brandy, en proférant d’épouvantables blasphèmes. + +«Le premier de ces misérables qui s’approche du roufle, dit +tranquillement le major, je le tue comme un chien.» + +Les matelots virent sans doute que les passagers étaient +déterminés à les tenir en respect, car, après quelques tentatives +de pillage, ils disparurent. John Mangles ne s’occupa plus de ces +ivrognes, et attendit impatiemment le jour. + +Le navire était alors absolument immobile. La mer se calmait peu à +peu. Le vent tombait. La coque pouvait donc résister pendant +quelques heures encore. Au lever du soleil, John examinerait la +terre. Si elle présentait un atterrissement facile, le you-you, +maintenant la seule embarcation du bord, servirait au transport de +l’équipage et des passagers. Il faudrait trois voyages, au moins, +car il n’y avait place que pour quatre personnes. Quant au canot, +on a vu qu’il avait été enlevé dans un coup de mer. + +Tout en réfléchissant aux dangers de sa situation, John Mangles, +appuyé sur le capot, écoutait les bruits du ressac. Il cherchait à +percer l’obscurité profonde. Il se demandait à quelle distance se +trouvait cette terre enviée et redoutée tout à la fois. Les +brisants s’étendent souvent à plusieurs lieues d’une côte. Le +frêle canot pourrait-il résister à une traversée un peu longue? + +Tandis que John songeait ainsi, demandant un peu de lumière à ce +ciel ténébreux, les passagères, confiantes en sa parole, +reposaient sur leurs couchettes. L’immobilité du brick leur +assurait quelques heures de tranquillité. Glenarvan, John et leurs +compagnons, n’entendant plus les cris de l’équipage ivre-mort, se +refaisaient aussi dans un rapide sommeil, et, à une heure du +matin, un silence profond régnait à bord de ce brick, endormi lui-même +sur son lit de sable. + +Vers quatre heures, les premières clartés apparurent dans l’est. +Les nuages se nuancèrent légèrement sous les pâles lueurs de +l’aube. John remonta sur le pont. À l’horizon pendait un rideau de +brumes. Quelques contours indécis flottaient dans les vapeurs +matinales, mais à une certaine hauteur. Une faible houle agitait +encore la mer, et les flots du large se perdaient au milieu +d’épaisses nuées immobiles. + +John attendit. La lumière s’accrut peu à peu, l’horizon se piqua +de tons rouges. Le rideau monta lentement sur le vaste décor du +fond. Des récifs noirs pointèrent hors des eaux. Puis, une ligne +se dessina sur une bande d’écume, un point lumineux s’alluma comme +un phare au sommet d’un piton projeté sur le disque encore +invisible du soleil levant. La terre était là, à moins de neuf +milles. + +«La terre!», s’écria John Mangles. + +Ses compagnons, réveillés à sa voix, s’élancèrent sur le pont du +brick, et regardèrent en silence la côte qui s’accusait à +l’horizon. Hospitalière ou funeste, elle devait être leur lieu de +refuge. + +«Où est Will Halley? demanda Glenarvan. + +--Je ne sais, _mylord_, répondit John Mangles. + +--Et ses matelots? + +--Disparus comme lui. + +--Et, comme lui, ivres-morts, sans doute, ajouta Mac Nabbs. + +--Qu’on les cherche! dit Glenarvan, on ne peut les abandonner sur +ce navire.» + +Mulrady et Wilson descendirent au logement du gaillard d’avant, +et, deux minutes après, ils revinrent. Le poste était vide. Ils +visitèrent alors l’entrepont et le brick jusqu’à fond de cale. Ils +ne trouvèrent ni Will Halley ni ses matelots. + +«Quoi! Personne? dit Glenarvan. + +--Sont-ils tombés à la mer? demanda Paganel. + +--Tout est possible», répondit John Mangles, très soucieux de +cette disparition. + +Puis, se dirigeant vers l’arrière: + +«Au canot», dit-il. + +Wilson et Mulrady le suivirent pour mettre le you-you à la mer. Le +you-you avait disparu. + + +Chapitre V +_Les matelots improvisés_ + +Will Halley et son équipage, profitant de la nuit et du sommeil +des passagers, s’étaient enfuis sur l’unique canot du brick. On ne +pouvait en douter. Ce capitaine, que son devoir obligeait à rester +le dernier à bord, l’avait quitté le premier. + +«Ces coquins ont fui, dit John Mangles. Eh bien! Tant mieux, +_mylord_. C’est autant de fâcheuses scènes qu’ils nous épargnent! + +--Je le pense, répondit Glenarvan; d’ailleurs, il y a toujours un +capitaine à bord, John, et des matelots courageux, sinon habiles, +tes compagnons. Commande, et nous sommes prêts à t’obéir.» + +Le major, Paganel, Robert, Wilson, Mulrady, Olbinett lui-même, +applaudirent aux paroles de Glenarvan, et, rangés sur le pont, ils +se tinrent à la disposition de John Mangles. + +«Que faut-il faire?» demanda Glenarvan. + +Le jeune capitaine promena son regard sur la mer, observa la +mâture incomplète du brick, et dit, après quelques instants de +réflexion: + +«Nous avons deux moyens, _mylord_, de nous tirer de cette +situation: relever le bâtiment et reprendre la mer, ou gagner la +côte sur un radeau qui sera facile à construire. + +--Si le bâtiment peut être relevé, relevons-le, répondit +Glenarvan. C’est le meilleur parti à prendre, n’est-il pas vrai? + +--Oui, votre honneur, car, une fois à terre, que deviendrions-nous +sans moyens de transport? + +--Évitons la côte, ajouta Paganel. Il faut se défier de la +Nouvelle-Zélande. + +--D’autant plus que nous avons beaucoup dérivé, reprit John. +L’incurie d’Halley nous a rejetés dans le sud, c’est évident. À +midi, je ferai mon point, et si, comme je le présume, nous sommes +au-dessous d’Auckland, j’essayerai de remonter avec le _Macquarie_ +en prolongeant la côte. + +--Mais les avaries du brick? demanda lady Helena. + +--Je ne les crois pas graves, madame, répondit John Mangles. +J’établirai à l’avant un mât de fortune pour remplacer le mât de +misaine, et nous marcherons, lentement, il est vrai, mais nous +irons là où nous voulons aller. Si, par malheur, la coque du brick +est défoncée, ou s’il ne peut être renfloué, il faudra se résigner +à gagner la côte et à reprendre par terre le chemin d’Auckland. + +--Voyons donc l’état du navire, dit le major. Cela importe avant +tout.» + +Glenarvan, John et Mulrady ouvrirent le grand panneau et +descendirent dans la cale. Environ deux cents tonneaux de peaux +tannées s’y trouvaient fort mal arrimés. On put les déplacer sans +trop de peine, au moyen de palans frappés sur le grand étai à +l’aplomb du panneau. John fit aussitôt jeter à la mer une partie +de ces ballots afin d’alléger le navire. + +Après trois heures d’un rude travail, on put examiner les fonds du +brick. Deux coutures du bordage s’étaient ouvertes à bâbord, à la +hauteur des préceintes. Or, le _Macquarie_ donnant sa bande sur +tribord, sa gauche opposée émergeait, et les coutures défectueuses +étaient à l’air. L’eau ne pouvait donc pénétrer. D’ailleurs, +Wilson se hâta de rétablir le joint des bordages avec de l’étoupe +et une feuille de cuivre soigneusement clouée. + +En sondant, on ne trouva pas deux pieds d’eau dans la cale. Les +pompes devaient facilement épuiser cette eau et soulager d’autant +le navire. + +Examen fait de la coque, John reconnut qu’elle avait peu souffert +dans l’échouage. Il était probable qu’une partie de la fausse +quille resterait engagée dans le sable, mais on pouvait s’en +passer. + +Wilson, après avoir visité l’intérieur du bâtiment, plongea afin +de déterminer sa position sur le haut-fond. + +Le _Macquarie_, l’avant tourné au nord-ouest, avait donné sur un +banc de sable vasard d’un accore très brusque. L’extrémité +inférieure de son étrave et environ les deux tiers de sa quille +s’y trouvaient profondément encastrés. L’autre partie jusqu’à +l’étambot flottait sur une eau dont la hauteur atteignait cinq +brasses. Le gouvernail n’était donc point engagé et fonctionnait +librement. John jugea inutile de le soulager. Avantage réel, car +on serait à même de s’en servir au premier besoin. + +Les marées ne sont pas très fortes dans le Pacifique. Cependant, +John Mangles comptait sur l’arrivée du flot pour relever le +_Macquarie_. + +Le brick avait touché une heure environ avant la pleine mer. +Depuis le moment où le jusant se fit sentir, sa bande sur tribord +s’était de plus en plus accusée. À six heures du matin, à la mer +basse elle atteignait son maximum d’inclinaison, et il parut +inutile d’étayer le navire au moyen de béquilles. On put ainsi +conserver à bord les vergues et autres espars que John destinait à +établir un mât de fortune sur l’avant. + +Restaient à prendre les positions pour renflouer le _Macquarie_. +Travail long et pénible. Il serait évidemment impossible d’être +paré pour la pleine mer de midi un quart. On verrait seulement +comment se comporterait le brick, en partie déchargé, sous +l’action du flot, et à la marée suivante on donnerait le coup de +collier. + +«À l’ouvrage!» commanda John Mangles. + +Ses matelots improvisés étaient à ses ordres. + +John fit d’abord serrer les voiles restées sur leurs cargues. Le +major, Robert et Paganel, dirigés par Wilson, montèrent à la +grand’hune. + +Le grand hunier, tendu sous l’effort du vent, eût contrarié le +dégagement du navire. Il fallut le serrer, ce qui se fit tant bien +que mal. Puis, après un travail opiniâtre et dur à des mains qui +n’en avaient pas l’habitude, le mât du grand perroquet fut +dépassé. Le jeune Robert, agile comme un chat, hardi comme un +mousse, avait rendu les plus grands services pendant cette +difficile opération. + +Il s’agit alors de mouiller une ancre, deux peut-être, à l’arrière +du navire et dans la direction de la quille. L’effort de traction +devait s’opérer sur ces ancres pour haler le _Macquarie_ à marée +haute. Cette opération ne présente aucune difficulté, quand on +dispose d’une embarcation; on prend une ancre à jet, et on la +mouille au point convenable, qui a été reconnu à l’avance. + +Mais ici, tout canot manquait, et il fallait y suppléer. + +Glenarvan était assez pratique de la mer pour comprendre la +nécessité de ces opérations. Une ancre devait être mouillée pour +dégager le navire échoué à mer basse. + +«Mais sans canot, que faire? demanda-t-il à John. + +--Nous emploierons les débris du mât de misaine et des barriques +vides, répondit le jeune capitaine. L’opération sera difficile, +mais non pas impossible, car les ancres du _Macquarie_ sont de +petite dimension. Une fois mouillées, si elles ne dérapent pas, +j’ai bon espoir. + +--Bien, ne perdons pas de temps, John.» + +Tout le monde, matelots et passagers, fut appelé sur le pont. +Chacun prit part à la besogne. On brisa à coups de hache les agrès +qui retenaient encore le mât de misaine. Le bas mât s’était rompu +dans sa chute au ras du ton, de telle sorte que la hune put être +facilement retirée. + +John Mangles destinait cette plate-forme à faire un radeau. Il la +soutint au moyen de barriques vides, et la rendit capable de +porter ses ancres. Une godille fut installée, qui permettait de +gouverner l’appareil. D’ailleurs, le jusant devait le faire +dériver précisément à l’arrière du brick; puis, quand les ancres +seraient par le fond, il serait facile de revenir à bord en se +halant sur le grelin du navire. + +Ce travail était à demi achevé, quand le soleil s’approcha du +méridien. + +John Mangles laissa Glenarvan suivre les opérations commencées, et +s’occupa de relever sa position. Ce relèvement était très +important à déterminer. Fort heureusement, John avait trouvé dans +la chambre de Will Halley, avec un annuaire de l’observatoire de +Greenwich, un sextant très sale, mais suffisant pour obtenir le +point. Il le nettoya et l’apporta sur le pont. + +Cet instrument, par une série de miroirs mobiles, ramène le soleil +à l’horizon au moment où il est midi, c’est-à-dire quand l’astre +du jour atteint le plus haut point de sa course. On comprend donc +que, pour opérer, il faut viser avec la lunette du sextant un +horizon vrai, celui que forment le ciel et l’eau en se confondant. +Or, précisément la terre s’allongeait en un vaste promontoire dans +le nord, et, s’interposant entre l’observateur et l’horizon vrai, +elle rendait l’observation impossible. + +Dans ce cas, où l’horizon manque, on le remplace par un horizon +artificiel. C’est ordinairement une cuvette plate, remplie de +mercure, au-dessus de laquelle on opère. Le mercure présente ainsi +et de lui-même un miroir parfaitement horizontal. + +John n’avait point de mercure à bord, mais il tourna la difficulté +en se servant d’une baille remplie de goudron liquide, dont la +surface réfléchissait très suffisamment l’image du soleil. + +Il connaissait déjà sa longitude, étant sur la côte ouest de la +Nouvelle-Zélande. Heureusement, car sans chronomètre il n’aurait +pu la calculer. + +La latitude seule lui manquait et il se mit en mesure de +l’obtenir. + +Il prit donc, au moyen du sextant, la hauteur méridienne du soleil +au-dessus de l’horizon. + +Cette hauteur se trouva de 68° 30’. La distance du soleil au +zénith était donc de 21° 30’, puisque ces deux nombres ajoutés +l’un à l’autre donnent 90°. Or, ce jour-là, 3 février, la +déclinaison du soleil étant de 16° 30’ d’après l’annuaire, en +l’ajoutant à cette distance zénithale de 21° 30’, on avait une +latitude de 38°. + +La situation du _Macquarie_ se déterminait donc ainsi: longitude +171° 13’, latitude 38°, sauf quelques erreurs insignifiantes +produites par l’imperfection des instruments, et dont on pouvait +ne pas tenir compte. + +En consultant la carte de Johnston achetée par Paganel à Eden, +John Mangles vit que le naufrage avait eu lieu à l’ouvert de la +baie d’Aotea, au-dessus de la pointe Cahua, sur les rivages de la +province d’Auckland. La ville d’Auckland étant située sur le +trente-septième parallèle, le _Macquarie_ avait été rejeté d’un +degré dans le sud. Il devrait donc remonter d’un degré pour +atteindre la capitale de la Nouvelle-Zélande. + +«Ainsi, dit Glenarvan, un trajet de vingt-cinq milles tout au +plus. Ce n’est rien. + +--Ce qui n’est rien sur mer sera long et pénible sur terre, +répondit Paganel. + +--Aussi, répondit John Mangles, ferons-nous tout ce qui est +humainement possible pour renflouer le _Macquarie_.» + +Le point établi, les opérations furent reprises. À midi un quart, +la mer était pleine. John ne put en profiter, puisque ses ancres +n’étaient pas encore mouillées. Mais il n’en observa pas moins le +_Macquarie_ avec une certaine anxiété. + +Flotterait-il sous l’action du flot? La question allait se décider +en cinq minutes. + +On attendit. Quelques craquements eurent lieu; ils étaient +produits, sinon par un soulèvement, au moins par un tressaillement +de la carène. John conçut le bon espoir pour la marée suivante, +mais en somme le brick ne bougea pas. + +Les travaux continuèrent. À deux heures, le radeau était prêt. +L’ancre à jet y fut embarquée. John et Wilson l’accompagnèrent, +après avoir amarré un grelin sur l’arrière du navire. Le jusant +les fit dériver, et ils mouillèrent à une demi-encablure par dix +brasses de fond. + +La tenue était bonne et le radeau revint à bord. + +Restait la grosse ancre de bossoir. On la descendit, non sans +difficulté. Le radeau recommença l’opération, et bientôt cette +seconde ancre fut mouillée en arrière de l’autre, par un fond de +quinze brasses. + +Puis, se halant sur le câble, John et Wilson retournèrent au +_Macquarie_. + +Le câble et le grelin furent garnis au guindeau, et on attendit la +prochaine pleine mer, qui devait se faire sentir à une heure du +matin. Il était alors six heures du soir. + +John Mangles complimenta ses matelots, et fit entendre à Paganel +que, le courage et la bonne conduite aidant, il pourrait devenir +un jour quartier-maître. + +Cependant, Mr Olbinett, après avoir aidé aux diverses manœuvres, +était retourné à la cuisine. + +Il avait préparé un repas réconfortant qui venait à propos. Un +rude appétit sollicitait l’équipage. + +Il fut pleinement satisfait, et chacun se sentit refait pour les +travaux ultérieurs. Après le dîner, John Mangles prit les +dernières précautions qui devaient assurer le succès de +l’opération. Il ne faut rien négliger, quand il s’agit de +renflouer un navire. Souvent, l’entreprise manque, faute de +quelques lignes d’allégement, et la quille engagée ne quitte pas +son lit de sable. + +John Mangles avait fait jeter à la mer une grande partie des +marchandises, afin de soulager le brick; mais le reste des +ballots, les lourds espars, les vergues de rechange, quelques +tonnes de gueuses qui formaient le lest, furent reportés à +l’arrière, pour faciliter de leur poids le dégagement de l’étrave. +Wilson et Mulrady y roulèrent également un certain nombre de +barriques qu’ils remplirent d’eau, afin de relever le nez du +brick. + +Minuit sonnait, quand ces derniers travaux furent achevés. +L’équipage était sur les dents, circonstance regrettable, au +moment où il n’aurait pas trop de toutes ses forces pour virer au +guindeau: ce qui amena John Mangles à prendre une résolution +nouvelle. + +En ce moment, la brise calmissait. Le vent faisait à peine courir +quelques risées capricieuses à la surface des flots. John, +observant l’horizon, remarqua que le vent tendait à revenir du +sud-ouest dans le nord-ouest. Un marin ne pouvait se tromper à la +disposition particulière et à la couleur des bandes de nuages. +Wilson et Mulrady partageaient l’opinion de leur capitaine. + +John Mangles fit part de ses observations à Glenarvan, et lui +proposa de remettre au lendemain l’opération du renflouage. + +«Et voici, mes raisons, dit-il. D’abord, nous sommes très +fatigués, et toutes nos forces sont nécessaires pour dégager le +navire. Puis, une fois relevé, comment le conduire au milieu de +ces dangereux brisants et par une obscurité profonde? Mieux vaut +agir en pleine lumière. D’ailleurs, une autre raison me porte à +attendre. Le vent promet de nous venir en aide, et je tiens à en +profiter, je veux qu’il fasse culer cette vieille coque, pendant +que la mer la soulèvera. Demain, si je ne me trompe, la brise +soufflera du nord-ouest. Nous établirons les voiles du grand mât à +masquer, et elles concourront à relever le brick.» + +Ces raisons étaient décisives. Glenarvan et Paganel, les +impatients du bord, se rendirent, et l’opération fut remise au +lendemain. La nuit se passa bien. Un quart avait été réglé pour +veiller surtout au mouillage des ancres. + +Le jour parut. Les prévisions de John Mangles se réalisaient. Il +vantait une brise du nord-nord-ouest qui tendait à fraîchir. +C’était un surcroît de force très avantageux. L’équipage fut mis +en réquisition. + +Robert, Wilson, Mulrady en haut du grand mât, le major, Glenarvan, +Paganel sur le pont, disposèrent les manœuvres de façon à +déployer les voiles au moment précis. La vergue du grand hunier +fut hissée à bloc, la grand’voile et le grand hunier laissés sur +leurs cargues. + +Il était neuf heures du matin. Quatre heures devaient encore +s’écouler jusqu’à la pleine mer. Elles ne furent pas perdues. John +les employa à établir son mât de fortune sur l’avant du brick, +afin de remplacer le mât de misaine. Il pourrait ainsi s’éloigner +de ces dangereux parages, dès que le navire serait à flot. Les +travailleurs firent de nouveaux efforts, et, avant midi, la vergue +de misaine était solidement assujettie en guise de mât. + +Lady Helena et Mary Grant se rendirent très utiles, et +enverguèrent une voile de rechange sur la vergue du petit +perroquet. C’était une joie pour elles de s’employer au salut +commun. Ce gréement achevé, si le _Macquarie_ laissait à désirer +au point de vue de l’élégance, du moins pouvait-il naviguer à la +condition de ne pas s’écarter de la côte. + +Cependant, le flot montait. La surface de la mer se soulevait en +petites vagues houleuses. Les têtes de brisants disparaissaient +peu à peu, comme des animaux marins qui rentrent sous leur liquide +élément. L’heure approchait de tenter la grande opération. Une +fiévreuse impatience tenait les esprits en surexcitation. Personne +ne parlait. On regardait John. On attendait un ordre de lui. + +John Mangles, penché sur la lisse du gaillard d’arrière, observait +la marée. Il jetait un coup d’œil inquiet au câble et au grelin +élongés et fortement embraqués. À une heure, la mer atteignit son +plus haut point. Elle était étale, c’est-à-dire à ce court instant +où l’eau ne monte plus et ne descend pas encore. Il fallait opérer +sans retard. + +La grand’voile et le grand hunier furent largués et coiffèrent le +mât sous l’effort du vent. + +«Au guindeau!» cria John. + +C’était un guindeau muni de bringuebales, comme les pompes à +incendie. Glenarvan, Mulrady, Robert d’un côté, Paganel, le major, +Olbinett de l’autre, pesèrent sur les bringuebales, qui +communiquaient le mouvement à l’appareil. En même temps, John et +Wilson, engageant les barres d’abattage, ajoutèrent leurs efforts à +ceux de leurs compagnons. + +«Hardi! Hardi! Cria le jeune capitaine, et de l’ensemble!» + +Le câble et le grelin se tendirent sous la puissante action du +guindeau. Les ancres tinrent bon et ne chassèrent point. Il +fallait réussir promptement. + +La pleine mer ne dure que quelques minutes. Le niveau d’eau ne +pouvait aider à baisser. On redoubla d’efforts. Le vent donnait +avec violence et masquait les voiles contre le mât. Quelques +tressaillements se firent sentir dans la coque. Le brick parut +près de se soulever. Peut-être suffirait-il d’un bras de plus pour +l’arracher au banc de sable. + +«Helena! Mary!» cria Glenarvan. + +Les deux jeunes femmes vinrent joindre leurs efforts à ceux de +leurs compagnons. Un dernier cliquetis du linguet se fit entendre. + +Mais ce fut tout. Le brick ne bougea pas. L’opération était +manquée. Le jusant commençait déjà, et il fut évident que, même +avec l’aide du vent et de la mer, cet équipage réduit ne pourrait +renflouer son navire. + + +Chapitre VI +_Où le cannibalisme est traité théoriquement_ + +Le premier moyen de salut tenté par John Mangles avait échoué. Il +fallait recourir au second sans tarder. Il est évident qu’on ne +pouvait relever le _Macquarie_, et non moins évident que le seul +parti à prendre, c’était d’abandonner le bâtiment. + +Attendre à bord des secours problématiques, ç’eût été imprudence +et folie. Avant l’arrivée providentielle d’un navire sur le +théâtre du naufrage, le _Macquarie_ serait mis en pièces! La +prochaine tempête, ou seulement une mer un peu forte, soulevée par +les vents du large, le roulerait sur les sables, le briserait, le +dépècerait, en disperserait les débris. Avant cette inévitable +destruction, John voulait gagner la terre. + +Il proposa donc de construire un radeau, ou, en langue maritime, +un «ras» assez solide pour porter les passagers et une quantité +suffisante de vivres à la côte zélandaise. + +Il n’y avait pas à discuter, mais à agir. Les travaux furent +commencés, et ils étaient fort avancés, quand la nuit vint les +interrompre. + +Vers huit heures du soir, après le souper, tandis que lady Helena +et Mary Grant reposaient sur les couchettes du roufle, Paganel et +ses amis s’entretenaient de questions graves en parcourant le pont +du navire. Robert n’avait pas voulu les quitter. + +Ce brave enfant écoutait de toutes ses oreilles, prêt à rendre un +service, prêt à se dévouer à une périlleuse entreprise. + +Paganel avait demandé à John Mangles si le radeau ne pourrait +suivre la côte jusqu’à Auckland, au lieu de débarquer ses +passagers à terre. John répondit que cette navigation était +impossible avec un appareil aussi défectueux. + +«Et ce que nous ne pouvons tenter sur un radeau, dit Paganel, +aurait-il pu se faire avec le canot du brick? + +--Oui, à la rigueur, répondit John Mangles, mais à la condition +de naviguer le jour et de mouiller la nuit. + +--Ainsi, ces misérables qui nous ont abandonnés... + +--Oh! Ceux-là, répondit John Mangles, ils étaient ivres, et, par +cette profonde obscurité, je crains bien qu’ils n’aient payé de +leur vie ce lâche abandon. + +--Tant pis pour eux, reprit Paganel, et tant pis pour nous, car +ce canot eût été bien utile. + +--Que voulez-vous, Paganel? dit Glenarvan. Le radeau nous portera +à terre. + +--C’est précisément ce que j’aurais voulu éviter, répondit le +géographe. + +--Quoi! Un voyage de vingt milles au plus après ce que nous avons +fait dans les Pampas et à travers l’Australie, peut-il effrayer +des hommes rompus aux fatigues? + +--Mes amis, répondit Paganel, je ne mets en doute ni votre +courage ni la vaillance de nos compagnes. Vingt milles! Ce n’est +rien en tout autre pays que la Nouvelle-Zélande. Vous ne me +soupçonnerez pas de pusillanimité. Le premier, je vous ai +entraînés à travers l’Amérique, à travers l’Australie. Mais ici, +je le répète, tout vaut mieux que de s’aventurer dans ce pays +perfide. + +--Tout vaut mieux que de s’exposer à une perte certaine sur un +navire échoué, fit John Mangles. + +--Qu’avons-nous donc tant à redouter de la Nouvelle-Zélande? +demanda Glenarvan. + +--Les sauvages, répondit Paganel. + +--Les sauvages! répliqua Glenarvan. Ne peut-on les éviter, en +suivant la côte? D’ailleurs, une attaque de quelques misérables ne +peut préoccuper dix européens bien armés et décidés à se défendre. + +--Il ne s’agit pas de misérables, répondit Paganel en secouant la +tête. Les néo-zélandais forment des tribus terribles, qui luttent +contre la domination anglaise, contre les envahisseurs, qui les +vainquent souvent, qui les mangent toujours! + +--Des cannibales! s’écria Robert, des cannibales!» + +Puis on l’entendit qui murmurait ces deux noms: + +«Ma sœur! Madame Helena! + +--Ne crains rien, mon enfant, lui répondit Glenarvan, pour +rassurer le jeune enfant. Notre ami Paganel exagère! + +--Je n’exagère rien, reprit Paganel. Robert a montré qu’il était +un homme, et je le traite en homme, en ne lui cachant pas la +vérité. Les néo-zélandais sont les plus cruels, pour ne pas dire +les plus gourmands des anthropophages. Ils dévorent tout ce qui +leur tombe sous la dent. La guerre n’est pour eux qu’une chasse à +ce gibier savoureux qui s’appelle l’homme, et il faut l’avouer, +c’est la seule guerre logique. Les européens tuent leurs ennemis +et les enterrent. Les sauvages tuent leurs ennemis et les mangent, +et, comme l’a fort bien dit mon compatriote Toussenel, le mal +n’est pas tant de faire rôtir son ennemi quand il est mort, que de +le tuer quand il ne veut pas mourir. + +--Paganel, répondit le major, il y a matière à discussion, mais +ce n’est pas le moment. Qu’il soit logique ou non d’être mangé, +nous ne voulons pas qu’on nous mange. Mais comment le +christianisme n’a-t-il pas encore détruit ces habitudes +d’anthropophagie? + +--Croyez-vous donc que tous les néo-zélandais soient chrétiens? +Répliqua Paganel. C’est le petit nombre, et les missionnaires sont +encore et trop souvent victimes de ces brutes. L’année dernière, +le révérend Walkner a été martyrisé avec une horrible cruauté. Les +maoris l’ont pendu. Leurs femmes lui ont arraché les yeux. On a bu +son sang, on a mangé sa cervelle. Et ce meurtre a eu lieu en 1864, +à Opotiki, à quelques lieues d’Auckland, pour ainsi dire sous les +yeux des autorités anglaises. Mes amis, il faut des siècles pour +changer la nature d’une race d’hommes. Ce que les maoris ont été, +ils le seront longtemps encore. Toute leur histoire est faite de +sang. Que d’équipages ils ont massacrés et dévorés, depuis les +matelots de Tasman jusqu’aux marins du _Hawes_! et ce n’est pas la +chair blanche qui les a mis en appétit. Bien avant l’arrivée des +européens, les zélandais demandaient au meurtre l’assouvissement +de leur gloutonnerie. + +Maints voyageurs vécurent parmi eux, qui ont assisté à des repas +de cannibales, où les convives n’étaient poussés que par le désir +de manger d’un mets délicat, comme la chair d’une femme ou d’un +enfant! + +--Bah! fit le major, ces récits ne sont-ils pas dus pour la +plupart à l’imagination des voyageurs? + +On aime volontiers à revenir des pays dangereux et de l’estomac +des anthropophages! + +--Je fais la part de l’exagération, répondit Paganel. Mais des +hommes dignes de foi ont parlé, les missionnaires Kendall, +Marsden, les capitaines Dillon, d’Urville, Laplace, d’autres +encore, et je crois à leurs récits, je dois y croire. Les +zélandais sont cruels par nature. À la mort de leurs chefs, ils +immolent des victimes humaines. Ils prétendent par ces sacrifices +apaiser la colère du défunt, qui pourrait frapper les vivants, et +en même temps lui offrir des serviteurs pour l’autre vie! Mais +comme ils mangent ces domestiques posthumes, après les avoir +massacrés, on est fondé à croire que l’estomac les y pousse plus +que la superstition. + +--Cependant, dit John Mangles, j’imagine que la superstition joue +un rôle dans les scènes du cannibalisme. C’est pourquoi, si la +religion change, les mœurs changeront aussi. + +--Bon, ami John, répondit Paganel. Vous soulevez là cette grave +question de l’origine de l’anthropophagie. Est-ce la religion, +est-ce la faim qui a poussé les hommes à s’entre-dévorer? Cette +discussion serait au moins oiseuse en ce moment. Pourquoi le +cannibalisme existe? La question n’est pas encore résolue; mais il +existe, fait grave, dont nous n’avons que trop de raisons de nous +préoccuper.» + +Paganel disait vrai. L’anthropophagie est passée à l’état +chronique dans la Nouvelle-Zélande, comme aux îles Fidji ou au +détroit de Torrès. La superstition intervient évidemment dans ces +odieuses coutumes, mais il y a des cannibales, parce qu’il y a des +moments où le gibier est rare et la faim grande. Les sauvages ont +commencé par manger de la chair humaine pour satisfaire les +exigences d’un appétit rarement rassasié; puis, les prêtres ont +ensuite réglementé et sanctifié ces monstrueuses habitudes. Le +repas est devenu cérémonie, voilà tout. + +D’ailleurs, aux yeux des maoris, rien de plus naturel que de se +manger les uns les autres. Les missionnaires les ont souvent +interrogés à propos du cannibalisme. Ils leur ont demandé pourquoi +ils dévoraient leurs frères. À quoi les chefs répondaient que les +poissons mangent les poissons, que les chiens mangent les hommes, +que les hommes mangent les chiens, et que les chiens se mangent +entre eux. Dans leur théogonie même, la légende rapporte qu’un +dieu mangea un autre dieu. Avec de tels précédents, comment +résister au plaisir de manger son semblable? + +De plus, les zélandais prétendent qu’en dévorant un ennemi mort on +détruit sa partie spirituelle. On hérite ainsi de son âme, de sa +force, de sa valeur, qui sont particulièrement renfermés dans la +cervelle. Aussi, cette portion de l’individu figure-t-elle dans +les festins comme plat d’honneur et de premier choix. + +Cependant, Paganel soutint, non sans raison, que la sensualité, le +besoin surtout, excitaient les zélandais à l’anthropophagie, et +non seulement les sauvages de l’Océanie, mais les sauvages de +l’Europe. + +«Oui, ajouta-t-il, le cannibalisme a longtemps régné chez les +ancêtres des peuples les plus civilisés, et ne prenez point cela +pour une personnalité, chez les écossais particulièrement. + +--Vraiment? dit Mac Nabbs. + +--Oui, major, reprit Paganel. Quand vous lirez certains passages +de saint Jérôme sur les _atticoli_ de l’Écosse, vous verrez ce +qu’il faut penser de vos aïeux! Et sans remonter au delà des temps +historiques, sous le règne d’Élisabeth, à l’époque même où +Shakespeare rêvait à son Shylock, Sawney Bean, bandit écossais, ne +fut-il pas exécuté pour crime de cannibalisme? Et quel sentiment +l’avait porté à manger de la chair humaine? La religion? Non, la +faim. + +--La faim? dit John Mangles. + +--La faim, répondit Paganel, mais surtout cette nécessité pour le +carnivore de refaire sa chair et son sang par l’azote contenu dans +les matières animales. C’est bien de fournir au travail des +poumons au moyen des plantes tubéreuses et féculentes. Mais qui +veut être fort et actif doit absorber ces aliments plastiques qui +réparent les muscles. Tant que les maoris ne seront pas membres de +la société des légumistes, ils mangeront de la viande, et, pour +viande, de la chair humaine. + +--Pourquoi pas la viande des animaux? dit Glenarvan. + +--Parce qu’ils n’ont pas d’animaux, répondit Paganel, et il faut +le savoir, non pour excuser, mais pour expliquer leurs habitudes +de cannibalisme. Les quadrupèdes, les oiseaux mêmes sont rares +dans ce pays inhospitalier. Aussi les maoris, de tout temps, se +sont-ils nourris de chair humaine. Il y a même des «saisons à +manger les hommes», comme dans les contrées civilisées, des +saisons pour la chasse. Alors ont lieu les grandes battues, c’est-à-dire +les grandes guerres, et des peuplades entières sont servies +sur la table des vainqueurs. + +--Ainsi, dit Glenarvan, selon vous, Paganel, l’anthropophagie ne +disparaîtra que le jour où les moutons, les bœufs et les porcs +pulluleront dans les prairies de la Nouvelle-Zélande. + +--Évidemment, mon cher lord, et encore faudra-t-il des années +pour que les maoris se déshabituent de la chair zélandaise qu’ils +préfèrent à toute autre, car les fils aimeront longtemps ce que +leurs pères ont aimé. À les en croire, cette chair a le goût de la +viande de porc, mais avec plus de fumet. Quant à la chair blanche, +ils en sont moins friands, parce que les blancs mêlent du sel à +leurs aliments, ce qui leur donne une saveur particulière peu +goûtée des gourmets. + +--Ils sont difficiles! dit le major. Mais cette chair blanche ou +noire, la mangent-ils crue ou cuite? + +--Eh! Qu’est-ce que cela vous fait, Monsieur Mac Nabbs? s’écria +Robert. + +--Comment donc, mon garçon, répondit sérieusement le major, mais +si je dois jamais finir sous la dent d’un anthropophage, j’aime +mieux être cuit! + +--Pourquoi? + +--Pour être sûr de ne pas être dévoré vivant! + +--Bon! Major, reprit Paganel, mais si c’est pour être cuit +vivant! + +--Le fait est, répondit le major, que je n’en donnerais pas le +choix pour une demi-couronne. + +--Quoi qu’il en soit, Mac Nabbs, et si cela peut vous être +agréable, répliqua Paganel, apprenez que les néo-zélandais ne +mangent la chair que cuite ou fumée. Ce sont des gens bien appris +et qui se connaissent en cuisine. Mais, pour mon compte, l’idée +d’être mangé m’est particulièrement désagréable! Terminer son +existence dans l’estomac d’un sauvage, pouah! + +--Enfin, de tout ceci, dit John Mangles, il résulte qu’il ne faut +pas tomber entre leurs mains. Espérons aussi qu’un jour le +christianisme aura aboli ces monstrueuses coutumes. + +--Oui, nous devons l’espérer, répondit Paganel; mais, croyez-moi, +un sauvage qui a goûté de la chair humaine y renoncera +difficilement. Jugez-en par les deux faits que voici. + +--Voyons les faits, Paganel, dit Glenarvan. + +--Le premier est rapporté dans les chroniques de la société des +jésuites au Brésil. Un missionnaire portugais rencontra un jour +une vieille brésilienne très malade. Elle n’avait plus que +quelques jours à vivre. Le jésuite l’instruisit des vérités du +christianisme, que la moribonde admit sans discuter. Puis, après +la nourriture de l’âme, il songea à la nourriture du corps, et il +offrit à sa pénitente quelques friandises européennes. «Hélas! +répondit la vieille, mon estomac ne peut supporter aucune espèce +d’aliments. Il n’y a qu’une seule chose dont je voudrais goûter; +mais, par malheur, personne ici ne pourrait me la procurer. -- +Qu’est-ce donc? demanda le jésuite. --Ah! Mon fils! C’est la main +d’un petit garçon! Il me semble que j’en grignoterais les petits +os avec plaisir!» + +--Ah çà! Mais c’est donc bon? demanda Robert. + +--Ma seconde histoire va te répondre, mon garçon, reprit Paganel. +Un jour, un missionnaire reprochait à un cannibale cette coutume +horrible et contraire aux lois divines de manger de la chair +humaine. «Et puis ce doit être mauvais! Ajouta-t-il. --Ah! mon +père! répondit le sauvage en jetant un regard de convoitise sur le +missionnaire, dites que Dieu le défend! Mais ne dites pas que +c’est mauvais! Si seulement vous en aviez mangé!...» + + +Chapitre VII +_Où l’on accoste enfin une terre qu’il faudrait éviter_ + +Les faits rapportés par Paganel étaient indiscutables. + +La cruauté des néo-zélandais ne pouvait être mise en doute. Donc, +il y avait danger à descendre à terre. + +Mais eût-il été cent fois plus grand, ce danger, il fallait +l’affronter. John Mangles sentait la nécessité de quitter sans +retard un navire voué à une destruction prochaine. Entre deux +périls, l’un certain, l’autre seulement probable, pas d’hésitation +possible. + +Quant à cette chance d’être recueilli par un bâtiment, on ne +pouvait raisonnablement y compter. Le _Macquarie_ n’était pas sur +la route des navires qui cherchent les atterrages de la Nouvelle-Zélande. + +Ils se rendent ou plus haut à Auckland, ou plus bas à New-Plymouth. +Or, l’échouage avait eu lieu précisément entre ces deux +points, sur la partie déserte des rivages d’Ika-Na-Maoui. Côte +mauvaise, dangereuse, mal hantée. Les bâtiments n’ont d’autre +souci que de l’éviter, et, si le vent les y porte, de s’en élever +au plus vite. + +«Quand partirons-nous? demanda Glenarvan. + +--Demain matin, à dix heures, répondit John Mangles. La marée +commencera à monter et nous portera à terre.» + +Le lendemain, 5 février, à huit heures, la construction du radeau +était achevée. John avait donné tous ses soins à l’établissement +de l’appareil. + +La hune de misaine, qui servit au mouillage des ancres, ne pouvait +suffire à transporter des passagers et des vivres. Il fallait un +véhicule solide, dirigeable, et capable de résister à la mer +pendant une navigation de neuf milles. La mâture seule pouvait +fournir les matériaux nécessaires à sa construction. + +Wilson et Mulrady s’étaient mis à l’œuvre. Le gréement fut coupé +à la hauteur des capes de mouton, et sous les coups de hache, le +grand mât, attaqué par le pied, passa par-dessus les bastingages +de tribord qui craquèrent sous sa chute. Le _Macquarie_ se +trouvait alors rasé comme un ponton. + +Le bas mât, les mâts de hune et de perroquet furent sciés et +séparés. Les principales pièces du radeau flottaient alors. On les +réunit aux débris du mât de misaine, et ces espars furent liés +solidement entre eux. John eut soin de placer dans les interstices +une demi-douzaine de barriques vides, qui devaient surélever +l’appareil au-dessus de l’eau. + +Sur cette première assise fortement établie, Wilson avait posé une +sorte de plancher en claire-voie fait de caillebotis. Les vagues +pouvaient donc déferler sur le radeau sans y séjourner, et les +passagers devaient être à l’abri de l’humidité. D’ailleurs, des +pièces à eau, solidement saisies, formaient une espèce de pavois +circulaire qui protégeait le pont contre les grosses lames. + +Ce matin-là, John, voyant le vent favorable, fit installer au +centre de l’appareil la vergue du petit perroquet en guise de mât. +Elle fut maintenue par des haubans et munie d’une voile de +fortune. Un grand aviron à large pelle, fixé à l’arrière, +permettait de gouverner l’appareil, si le vent lui imprimait une +vitesse suffisante. + +Tel, ce radeau, établi dans les meilleures conditions, pouvait +résister aux secousses de la houle. Mais gouvernerait-il, +atteindrait-il la côte si le vent tournait? C’était la question. À +neuf heures commença le chargement. + +D’abord les vivres furent embarqués en suffisante quantité pour +durer jusqu’à Auckland, car il ne fallait pas compter sur les +productions de cette terre ingrate. + +L’office particulière d’Olbinett fournit quelques viandes +conservées, ce qui restait des provisions achetées pour la +traversée du _Macquarie_. Peu de chose, en somme. Il fallut se +rejeter sur les vivres grossiers du bord, des biscuits de mer de +qualité médiocre, et deux barriques de poissons salés. Le +_stewart_ en était tout honteux. + +Ces provisions furent enfermées dans des caisses hermétiquement +closes, étanches et impénétrables à l’eau de mer, puis descendues +et retenues par de fortes saisines au pied du mât de fortune. On +mit en lieu sûr et au sec les armes et les munitions. + +Très heureusement, les voyageurs étaient bien armés de carabines +et de revolvers. + +Une ancre à jet fut également embarquée pour le cas où John, ne +pouvant atteindre la terre dans une marée, serait forcé de +mouiller au large. + +À dix heures, le flot commença à se faire sentir. La brise +soufflait faiblement du nord-ouest. Une légère houle ondulait la +surface de la mer. + +«Sommes-nous prêts? demanda John Mangles. + +--Tout est paré, capitaine, répondit Wilson. + +--Embarque!» cria John. + +Lady Helena et Mary Grant descendirent par une grossière échelle +de corde, et s’installèrent au pied du mât sur les caisses de +vivres, leurs compagnons près d’elles. Wilson prit en main le +gouvernail. John se plaça aux cargues de la voile, et Mulrady +coupa l’amarre qui retenait le radeau aux flancs du brick. + +La voile fut déployée, et l’appareil commença à se diriger vers la +terre sous la double action de la marée et du vent. + +La côte restait à neuf milles, distance médiocre qu’un canot armé +de bons avirons eût franchie en trois heures. Mais, avec le +radeau, il fallait en rabattre. Si le vent tenait, on pourrait +peut-être atteindre la terre dans une seule marée. Mais, si la +brise venait à calmir, le jusant l’emporterait, et il serait +nécessaire de mouiller pour attendre la marée suivante. Grosse +affaire, et qui ne laissait pas de préoccuper John Mangles. + +Cependant, il espérait réussir. Le vent fraîchissait. + +Le flot ayant commencé à dix heures, on devait avoir accosté la +terre à trois heures, sous peine de jeter l’ancre ou d’être ramené +au large par la mer descendante. + +Le début de la traversée fut heureux. Peu à peu, les têtes noires +des récifs et le tapis jaune des bancs disparurent sous les +montées de la houle et du flot. + +Une grande attention, une extrême habileté, devinrent nécessaires +pour éviter ces brisants immergés, et diriger un appareil peu +sensible au gouvernail et prompt aux déviations. + +À midi, il était encore à cinq milles de la côte. + +Un ciel assez clair permettait de distinguer les principaux +mouvements de terrain. Dans le nord-est se dressait un mont haut +de deux mille cinq cents pieds. Il se découpait sur l’horizon +d’une façon étrange, et sa silhouette reproduisait le grimaçant +profil d’une tête de singe, la nuque renversée. + +C’était le Pirongia, exactement situé, suivant la carte, sur le +trente-huitième parallèle. + +À midi et demi, Paganel fit remarquer que tous les écueils avaient +disparu sous la marée montante. + +«Sauf un, répondit lady Helena. + +--Lequel? Madame, demanda Paganel. + +--Là, répondit lady Helena, indiquant un point noir à un mille en +avant. + +--En effet, répondit Paganel. Tâchons de relever sa position afin +de ne point donner dessus, car la marée ne tardera pas à le +recouvrir. + +--Il est justement par l’arête nord de la montagne, dit John +Mangles. Wilson, veille à passer au large. + +--Oui, capitaine», répondit le matelot, pesant de tout son poids +sur le gros aviron de l’arrière. + +En une demi-heure, on gagna un demi-mille. Mais, chose étrange, le +point noir émergeait toujours des flots. + +John le regardait attentivement et, pour le mieux observer, il +emprunta la longue-vue de Paganel. + +«Ce n’est point un récif, dit-il, après un instant d’examen; c’est +un objet flottant qui monte et descend avec la houle. + +--N’est-ce pas un morceau de la mâture du _Macquarie_? demanda +lady Helena. + +--Non, répondit Glenarvan, aucun débris n’a pu dériver si loin du +navire. + +--Attendez! s’écria John Mangles, je le reconnais, c’est le +canot! + +--Le canot du brick! dit Glenarvan. + +--Oui, _mylord_. Le canot du brick, la quille renversée! + +--Les malheureux! s’écria lady Helena, ils ont péri! + +--Oui, madame, répondit John Mangles, et ils devaient périr, car +au milieu de ces brisants, sur une mer houleuse, par cette nuit +noire, ils couraient à une mort certaine. + +--Que le ciel ait eu pitié d’eux!» murmura Mary Grant. + +Pendant quelques instants, les passagers demeurèrent silencieux. +Ils regardaient cette frêle embarcation qui se rapprochait. Elle +avait évidemment chaviré à quatre milles de la terre, et, de ceux +qui la montaient, pas un sans doute ne s’était sauvé. + +«Mais ce canot peut nous être utile, dit Glenarvan. + +--En effet, répondit John Mangles. Mets le cap dessus, Wilson.» + +La direction du radeau fut modifiée, mais la brise tomba peu à +peu, et l’on n’atteignit pas l’embarcation avant deux heures. + +Mulrady, placé à l’avant, para le choc, et le youyou chaviré vint +se ranger le long du bord. + +«Vide? demanda John Mangles. + +--Oui, capitaine, répondit le matelot, le canot est vide, et ses +bordages se sont ouverts. Il ne saurait donc nous servir. + +--On n’en peut tirer aucun parti? demanda Mac Nabbs. + +--Aucun, répondit John Mangles. C’est une épave bonne à brûler. + +--Je le regrette, dit Paganel, car ce you-you aurait pu nous +conduire à Auckland. + +--Il faut se résigner, Monsieur Paganel, répondit John Mangles. +D’ailleurs, sur une mer aussi tourmentée, je préfère encore notre +radeau à cette fragile embarcation. Il n’a fallu qu’un faible choc +pour la mettre en pièces! Donc, _mylord_, nous n’avons plus rien à +faire ici. + +--Quand tu voudras, John, dit Glenarvan. + +--En route, Wilson, reprit le jeune capitaine, et droit sur la +côte.» + +Le flot devait encore monter pendant une heure environ. On put +franchir une distance de deux milles. + +Mais alors la brise tomba presque entièrement et parut avoir une +certaine tendance à se lever de terre. Le radeau resta immobile. +Bientôt même, il commence à dériver vers la pleine mer sous la +poussée du jusant. John ne pouvait hésiter une seconde. + +«Mouille», cria-t-il. + +Mulrady, préparé à l’exécution de cet ordre, laissa tomber l’ancre +par cinq brasses de fond. Le radeau recula de deux toises sur le +grelin fortement tendu. + +La voile de fortune carguée, les dispositions furent prises pour +une assez longue station. + +En effet, la mer ne devait pas renverser avant neuf heures du +soir, et puisque John Mangles ne se souciait pas de naviguer +pendant la nuit, il était mouillé là jusqu’à cinq heures du matin. +La terre était en vue à moins de trois milles. + +Une assez forte houle soulevait les flots, et semblait par un +mouvement continu porter à la côte. + +Aussi, Glenarvan, quand il apprit que la nuit entière se passerait +à bord, demanda à John pourquoi il ne profitait pas des +ondulations de cette houle pour se rapprocher de la côte. + +«Votre honneur, répondit le jeune capitaine, est trompé par une +illusion d’optique. Bien qu’elle semble marcher, la houle ne +marche pas. C’est un balancement des molécules liquides, rien de +plus. Jetez un morceau de bois au milieu de ces vagues, et vous +verrez qu’il demeurera stationnaire, tant que le jusant ne se fera +pas sentir. Il ne nous reste donc qu’à prendre patience. + +--Et à dîner», ajouta le major. + +Olbinett tira d’une caisse de vivres quelques morceaux de viande +sèche, et une douzaine de biscuits. Le _stewart_ rougissait +d’offrir à ses maîtres un si maigre menu. Mais il fut accepté de +bonne grâce, même par les voyageuses, que les brusques mouvements +de la mer, ne mettaient guère en appétit. En effet, ces chocs du +radeau, qui faisait tête à la houle en secouant son câble, étaient +d’une fatigante brutalité. L’appareil, incessamment ballotté sur +des lames courtes et capricieuses, ne se fût pas heurté plus +violemment aux arêtes vives d’une roche sous-marine. C’était +parfois à croire qu’il touchait. Le grelin travaillait fortement, +et de demi-heure en demi-heure John en faisait filer une brasse +pour le rafraîchir. Sans cette précaution, il eût inévitablement +cassé, et le radeau, abandonné à lui-même, aurait été se perdre au +large. + +Les appréhensions de John seront donc aisément comprises. Ou son +grelin pouvait casser, ou son ancre déraper, et dans les deux cas +il était en détresse. + +La nuit approchait. Déjà, le disque du soleil, allongé par la +réfraction, et d’un rouge de sang, allait disparaître derrière +l’horizon. Les dernières lignes d’eau resplendissaient dans +l’ouest et scintillaient comme des nappes d’argent liquide. De ce +côté, tout était ciel et eau, sauf un point nettement accusé, la +carcasse du _Macquarie_ immobile sur son haut-fond. + +Le rapide crépuscule retarda de quelques minutes à peine la +formation des ténèbres, et bientôt la terre, qui bornait les +horizons de l’est et du nord, se fondit dans la nuit. + +Situation pleine d’angoisses que celle de ces naufragés, sur cet +étroit radeau, envahis par l’ombre! Les uns s’endormirent dans un +assoupissement anxieux et propice aux mauvais rêves, les autres ne +purent trouver une heure de sommeil. Au lever du jour, tous +étaient brisés par les fatigues de la nuit. + +Avec la mer montante, le vent reprit du large. Il était six heures +du matin. Le temps pressait. John fit ses dispositions pour +l’appareillage. Il ordonna de lever l’ancre. Mais les pattes de +l’ancre, sous les secousses du câble, s’étaient profondément +incrustées dans le sable. Sans guindeau, et même avec les palans +que Wilson installa, il fut impossible de l’arracher. + +Une demi-heure s’écoula dans de vaines tentatives. + +John, impatient d’appareiller, fit couper le grelin, abandonnant +son ancre et s’enlevant toute possibilité de mouiller dans un cas +urgent, si la marée ne suffisait pas pour gagner la côte. Mais il +ne voulut pas tarder davantage, et un coup de hache livra le +radeau au gré de la brise, aidée d’un courant de deux nœuds à +l’heure. + +La voile fut larguée. On dériva lentement vers la terre qui +s’estompait en masses grisâtres sur un fond de ciel illuminé par +le soleil levant. Les récifs furent adroitement évités et doublés. +Mais, sous la brise incertaine du large, l’appareil ne semblait +pas se rapprocher du rivage. Que de peines pour atteindre cette +Nouvelle-Zélande, qu’il était si dangereux d’accoster! + +À neuf heures, cependant, la terre restait à moins d’un mille. Les +brisants la hérissaient. Elle était très accore. Il fallut y +découvrir un atterrage praticable. Le vent mollit peu à peu et +tomba entièrement. La voile inerte battait le mât et le fatiguait. +John la fit carguer. Le flot seul portait le radeau à la côte, +mais il avait fallu renoncer à le gouverner, et d’énormes fucus +retardaient encore sa marche. + +À dix heures, John se vit à peu près stationnaire, à trois +encablures du rivage. Pas d’ancre à mouiller. + +Allait-il donc être repoussé au large par le jusant? + +John, les mains crispées, le cœur dévoré d’inquiétude, jetait un +regard farouche à cette terre inabordable. + +Heureusement, --heureusement cette fois, --un choc eut lieu. Le +radeau s’arrêta. Il venait d’échouer à haute mer, sur un fond de +sable à vingt-cinq brasses de la côte. + +Glenarvan, Robert, Wilson, Mulrady, se jetèrent à l’eau. Le radeau +fut fixé solidement par des amarres sur les écueils voisins. Les +voyageuses, portées de bras en bras, atteignirent la terre sans +avoir mouillé un pli de leurs robes, et bientôt tous, avec armes +et vivres, eurent pris définitivement pied sur ces redoutables +rivages de la Nouvelle-Zélande. + + +Chapitre VIII +_Le présent du pays où l’on est_ + +Glenarvan aurait voulu, sans perdre une heure, suivre la côte et +remonter vers Auckland. Mais depuis le matin, le ciel s’était +chargé de gros nuages, et vers onze heures, après le débarquement, +les vapeurs se condensèrent en pluie violente. De là impossibilité +de se mettre en route et nécessité de chercher un abri. + +Wilson découvrit fort à propos une grotte creusée par la mer dans +les roches basaltiques du rivage. + +Les voyageurs s’y réfugièrent avec armes et provisions. Là se +trouvait toute une récolte de varech desséché, jadis engrangée par +les flots. + +C’était une literie naturelle dont on s’accommoda. + +Quelques morceaux de bois furent empilés à l’entrée de la grotte, +puis allumés, et chacun s’y sécha de son mieux. + +John espérait que la durée de cette pluie diluvienne serait en +raison inverse de sa violence. + +Il n’en fut rien. Les heures se passèrent sans amener une +modification dans l’état du ciel. Le vent fraîchit vers midi et +accrut encore la bourrasque. + +Ce contre-temps eût impatienté le plus patient des hommes. Mais +qu’y faire? ç’eût été folie de braver sans véhicule une pareille +tempête. D’ailleurs, quelques jours devaient suffire pour gagner +Auckland, et un retard de douze heures ne pouvait préjudicier à +l’expédition, si les indigènes n’arrivaient pas. + +Pendant cette halte forcée, la conversation roula sur les +incidents de la guerre dont la Nouvelle-Zélande était alors le +théâtre. Mais pour comprendre et estimer la gravité des +circonstances au milieu desquelles se trouvaient jetés les +naufragés du _Macquarie_, il faut connaître l’histoire de cette +lutte qui ensanglantait alors l’île d’Ika-Na-Maoui. + +Depuis l’arrivée d’Abel Tasman au détroit de Cook, le 16 décembre +1642, les néo-zélandais, souvent visités par les navires +européens, étaient demeurés libres dans leurs îles indépendantes. +Nulle puissance européenne ne songeait à s’emparer de cet archipel +qui commande les mers du Pacifique. Seuls, les missionnaires, +établis sur ces divers points, apportaient à ces nouvelles +contrées les bienfaits de la civilisation chrétienne. Quelques-uns +d’entre eux, cependant, et spécialement les anglicans, préparaient +les chefs zélandais à se courber sous le joug de l’Angleterre. +Ceux-ci, habilement circonvenus, signèrent une lettre adressée à +la reine Victoria pour réclamer sa protection. Mais les plus +clairvoyants pressentaient la sottise de cette démarche, et l’un +d’eux, après avoir appliqué sur la lettre l’image de son tatouage, +fit entendre ces prophétiques paroles: «Nous avons perdu notre +pays; désormais, il n’est plus à nous; bientôt l’étranger viendra +s’en emparer et nous serons ses esclaves.» + +En effet, le 29 janvier 1840, la corvette _Herald_ arrivait à la +Baie des Îles, au nord d’Ika-Na-Maoui. Le capitaine de vaisseau +Hobson débarqua au village de Korora-Reka. Les habitants furent +invités à se réunir en assemblée générale dans l’église +protestante. Là, lecture fut donnée des titres que le capitaine +Hobson tenait de la reine d’Angleterre. + +Le 5 janvier suivant, les principaux chefs zélandais furent +appelés chez le résident anglais au village de Païa. Le capitaine +Hobson chercha à obtenir leur soumission, disant que la reine +avait envoyé des troupes et des vaisseaux pour les protéger, que +leurs droits restaient garantis, que leur liberté demeurait +entière. Toutefois, leurs propriétés devaient appartenir à la +reine Victoria, à laquelle ils étaient obligés de les vendre. + +La majorité des chefs, trouvant la protection trop chère, refusa +d’y acquiescer. Mais les promesses et les présents eurent plus +d’empire sur ces sauvages natures que les grands mots du capitaine +Hobson, et la prise de possession fut confirmée. Depuis cette +année 1840 jusqu’au jour où le _Duncan_ quitta le golfe de la +Clyde, que se passa-t-il? Rien que ne sût Jacques Paganel, rien +dont il ne fût prêt à instruire ses compagnons. + +«Madame, répondit-il aux questions de lady Helena, je vous +répéterai ce que j’ai déjà eu l’occasion de dire, c’est que les +néo-zélandais forment une population courageuse qui, après avoir +cédé un instant, résiste pied à pied aux envahissements de +l’Angleterre. Les tribus des maoris sont organisées comme les +anciens clans de l’Écosse. Ce sont autant de grandes familles qui +reconnaissent un chef très soucieux d’une complète déférence à son +égard. Les hommes de cette race sont fiers et braves, les uns +grands, aux cheveux lisses, semblables aux maltais ou aux juifs de +Bagdad et de race supérieure, les autres plus petits, trapus, +pareils aux mulâtres, mais tous robustes, hautains et guerriers. +Ils ont eu un chef célèbre nommé Hihi, un véritable Vercingétorix. +Vous ne vous étonnerez donc pas si la guerre avec les anglais +s’éternise sur le territoire d’Ika-Na-Maoui, car là se trouve la +fameuse tribu des Waikatos, que William Thompson entraîne à la +défense du sol. + +--Mais les anglais, demanda John Mangles, ne sont-ils pas maîtres +des principaux points de la Nouvelle-Zélande? + +--Sans doute, mon cher John, répondit Paganel. Après la prise de +possession du capitaine Hobson, devenu depuis gouverneur de l’île, +neuf colonies se sont peu à peu fondées, de 1840 à 1862, dans les +positions les plus avantageuses. De là, neuf provinces, quatre +dans l’île du nord, les provinces d’Auckland, de Taranaki, de +Wellington et de Hawkes-Bay; cinq dans l’île du sud, les provinces +de Nelson, de Marlborough, de Canterbury, d’Otago et de Southland, +avec une population générale de cent quatre-vingt mille trois cent +quarante-six habitants, au 30 juin 1864. Des villes importantes et +commerçantes se sont élevées de toutes parts. Quand nous +arriverons à Auckland, vous serez forcés d’admirer sans réserve la +situation de cette Corinthe du sud, dominant son isthme étroit +jeté comme un pont sur l’océan Pacifique, et qui compte déjà douze +mille habitants. À l’ouest, New-Plymouth; à l’est, Ahuhiri; au +sud, Wellington, sont déjà des villes florissantes et fréquentées. +Dans l’île de Tawai-Pounamou, vous auriez l’embarras du choix +entre Nelson, ce Montpellier des antipodes, ce jardin de la +Nouvelle-Zélande, Picton sur le détroit de Cook, Christchurch, +Invercargill et Dunedin, dans cette opulente province d’Otago où +affluent les chercheurs d’or du monde entier. Et remarquez qu’il +ne s’agit point ici d’un assemblage de quelques cahutes, d’une +agglomération de familles sauvages, mais bien de villes +véritables, avec ports, cathédrales, banques, docks, jardins +botaniques, muséums d’histoire naturelle, sociétés +d’acclimatation, journaux, hôpitaux, établissements de +bienfaisance, instituts philosophiques, loges de francs-maçons, +clubs, sociétés chorales, théâtres et palais d’exposition +universelle, ni plus ni moins qu’à Londres ou à Paris! Et si ma +mémoire est fidèle, c’est en 1865, cette année même, et peut-être +au moment où je vous parle, que les produits industriels du globe +entier sont exposés dans un pays d’anthropophages! + +--Quoi! Malgré la guerre avec les indigènes? demanda lady Helena. + +--Les anglais, madame, se préoccupent bien d’une guerre! répliqua +Paganel. Ils se battent et ils exposent en même temps. Cela ne les +trouble pas. Ils construisent même des chemins de fer sous le +fusil des néo-zélandais. Dans la province d’Auckland, le railway +de Drury et le railway de Mere-Mere coupent les principaux points +occupés par les révoltés. Je gagerais que les ouvriers font le +coup de feu du haut des locomotives. + +--Mais où en est cette interminable guerre? demanda John Mangles. + +--Voilà six grands mois que nous avons quitté l’Europe, répondit +Paganel, je ne puis donc savoir ce qui s’est passé depuis notre +départ, sauf quelques faits, toutefois, que j’ai lus dans les +journaux de Maryboroug et de Seymour, pendant notre traversée de +l’Australie. Mais, à cette époque, on se battait fort dans l’île +d’Ikana-Maoui. + +--Et à quelle époque cette guerre a-t-elle commencé? dit Mary +Grant. + +--Vous voulez dire «recommencé», ma chère miss, répondit Paganel, +car une première insurrection eut lieu en 1845. C’est vers la fin +de 1863; mais longtemps avant, les maoris se préparaient à secouer +le joug de la domination anglaise. Le parti national des indigènes +entretenait une active propagande pour amener l’élection d’un chef +maori. Il voulait faire un roi du vieux Potatau, et de son village +situé entre les fleuves Waikato et Waipa, la capitale du nouveau +royaume. Ce Potatau n’était qu’un vieillard plus astucieux que +hardi, mais il avait un premier ministre énergique et intelligent, +un descendant de la tribu de ces Ngatihahuas qui habitaient +l’isthme d’Auckland avant l’occupation étrangère. Ce ministre, +nommé William Thompson devint l’âme de cette guerre +d’indépendance. Il organisa habilement des troupes maories. Sous +son inspiration, un chef de Taranaki réunit dans une même pensée +les tribus éparses; un autre chef du Waikato forma l’association +du «land league», une vraie ligue du bien public, destinée à +empêcher les indigènes de vendre leurs terres au gouvernement +anglais; des banquets eurent lieu, comme dans les pays civilisés +qui préludent à une révolution. Les journaux britanniques +commencèrent à relever ces symptômes alarmants, et le gouvernement +s’inquiéta sérieusement des menées de la «land league.» Bref, les +esprits étaient montés, la mine prête à éclater. Il ne manquait +plus que l’étincelle, ou plutôt le choc de deux intérêts pour la +produire. + +--Et ce choc?... Demanda Glenarvan. + +--Il eut lieu en 1860, répondit Paganel, dans la province de +Taranaki, sur la côte sud-ouest d’Ika-Na-Maoui. Un indigène +possédait six cents acres de terre dans le voisinage de New-Plymouth. +Il les vendit au gouvernement anglais. Mais quand les +arpenteurs se présentèrent pour mesurer le terrain vendu, le chef +Kingi protesta, et, au mois de mars, il construisit sur les six +cents acres en litige un camp défendu par de hautes palissades. +Quelques jours après, le colonel Gold enleva ce camp à la tête de +ses troupes, et, ce jour même, fut tiré le premier coup de feu de +la guerre nationale. + +--Les maoris sont-ils nombreux? demanda John Mangles. + +--La population maorie a été bien réduite depuis un siècle, +répondit le géographe. En 1769, Cook l’estimait à quatre cent +mille habitants. En 1845, le recensement du _protectorat indigène_ +l’abaissait à cent neuf mille. Les massacres civilisateurs, les +maladies et l’eau de feu l’ont décimée; mais dans les deux îles il +reste encore quatre-vingt-dix mille naturels, dont trente mille +guerriers qui tiendront longtemps en échec les troupes +européennes. + +--La révolte a-t-elle réussi jusqu’à ce jour? dit lady Helena. + +--Oui, madame, et les anglais eux-mêmes ont souvent admiré le +courage des néo-zélandais. Ceux-ci font une guerre de partisans, +tentent des escarmouches, se ruent sur les petits détachements, +pillent les domaines des colons. Le général Cameron ne se sentait +pas à l’aise dans ces campagnes dont il fallait battre tous les +buissons. En 1863, après une lutte longue et meurtrière, les +maoris occupaient une grande position fortifiée sur le haut +Waikato, à l’extrémité d’une chaîne de collines escarpées, et +couverte par trois lignes de défense. + +» Des prophètes appelaient toute la population maorie à la défense +du sol et promettaient l’extermination des «pakeka», c’est-à-dire +des blancs. Trois mille hommes se disposaient à la lutte sous les +ordres du général Cameron, et ne faisaient plus aucun quartier aux +maoris, depuis le meurtre barbare du capitaine Sprent. De +sanglantes batailles eurent lieu. + +» Quelques-unes durèrent douze heures, sans que les maoris +cédassent aux canons européens. C’était la farouche tribu des +Waikatos, sous les ordres de William Thompson, qui formait le +noyau de l’armée indépendante. Ce général indigène commanda +d’abord à deux mille cinq cents guerriers, puis à huit mille. + +» Les sujets de Shongi et de Heki, deux redoutables chefs, lui +vinrent en aide. Les femmes, dans cette guerre sainte, prirent +part aux plus rudes fatigues. + +» Mais le bon droit n’a pas toujours les bonnes armes. Après des +combats meurtriers, le général Cameron parvint à soumettre le +district du Waikato, un district vide et dépeuplé, car les maoris +lui échappèrent de toutes parts. Il y eut d’admirables faits de +guerre. Quatre cents maoris enfermés dans la forteresse d’Orakan, +assiégés par mille anglais sous les ordres du brigadier général +Carey, sans vivres, sans eau, refusèrent de se rendre. Puis, un +jour, en plein midi, ils se frayèrent un chemin à travers le 40e +régiment décimé, et se sauvèrent dans les marais. + +--Mais la soumission du district de Waikato, demanda John +Mangles, a-t-elle terminé cette sanglante guerre? + +--Non, mon ami, répondit Paganel. Les anglais ont résolu de +marcher sur la province de Taranaki et d’assiéger Mataitawa, la +forteresse de William Thompson. Mais ils ne s’en empareront pas +sans des pertes considérables. Au moment de quitter Paris, j’avais +appris que le gouverneur et le général venaient d’accepter la +soumission des tribus Taranga, et qu’ils leur laissaient les trois +quarts de leurs terres. On disait aussi que le principal chef de +la rébellion, William Thompson, songeait à se rendre; mais les +journaux australiens n’ont point confirmé cette nouvelle; au +contraire. Il est donc probable qu’en ce moment même la résistance +s’organise avec une nouvelle vigueur. + +--Et suivant votre opinion, Paganel, dit Glenarvan, cette lutte +aurait pour théâtre les provinces de Taranaki et d’Auckland. + +--Je le pense. + +--Cette province même où nous a jetés le naufrage du _Macquarie_? + +--Précisément. Nous avons pris terre à quelques milles au-dessus +du havre Kawhia, où doit flotter encore le pavillon national des +maoris. + +--Alors, nous ferons sagement de remonter vers le nord, dit +Glenarvan. + +--Très sagement, en effet, répondit Paganel. Les néo-zélandais +sont enragés contre les européens, et particulièrement contre les +anglais. Donc, évitons de tomber entre leurs mains. + +--Peut-être rencontrerons-nous quelque détachement de troupes +européennes? dit lady Helena. Ce serait une bonne fortune. + +--Peut-être, madame, répondit le géographe, mais je ne l’espère +pas. Les détachements isolés ne battent pas volontiers la +campagne, quand le moindre buisson, la plus frêle broussaille +cache un tirailleur habile. Je ne compte donc point sur une +escorte des soldats du 40e régiment. Mais quelques missions sont +établies sur la côte ouest que nous allons suivre, et nous pouvons +facilement faire des étapes de l’une à l’autre jusqu’à Auckland. +Je songe même à rejoindre cette route que M De Hochstetter a +parcourue en suivant le cours du Waikato. + +--Était-ce un voyageur, Monsieur Paganel? demanda Robert Grant. + +--Oui, mon garçon, un membre de la commission scientifique +embarquée à bord de la frégate autrichienne _la Novara_ pendant +son voyage de circumnavigation en 1858. + +--Monsieur Paganel, reprit Robert, dont les yeux s’allumaient à +la pensée des grandes expéditions géographiques, la Nouvelle-Zélande +a-t-elle des voyageurs célèbres comme Burke et Stuart en +Australie? + +--Quelques-uns, mon enfant, tels que le docteur Hooker, le +professeur Brizard, les naturalistes Dieffenbach et Julius Haast; +mais, quoique plusieurs d’entre eux aient payé de la vie leur +aventureuse passion, ils sont moins célèbres que les voyageurs +australiens ou africains. + +--Et vous connaissez leur histoire? demanda le jeune Grant. + +--Parbleu, mon garçon, et comme je vois que tu grilles d’en +savoir autant que moi, je vais te la dire. + +--Merci, Monsieur Paganel, je vous écoute. + +--Et nous aussi, nous vous écoutons, dit lady Helena. Ce n’est +pas la première fois que le mauvais temps nous aura forcés de nous +instruire. Parlez pour tout le monde, Monsieur Paganel. + +--À vos ordres, madame, répondit le géographe, mais mon récit ne +sera pas long. Il ne s’agit point ici de ces hardis découvreurs +qui luttaient corps à corps avec le minotaure australien. La +Nouvelle-Zélande est un pays trop peu étendu pour se défendre +contre les investigations de l’homme. Aussi mes héros n’ont-ils +point été des voyageurs, à proprement parler, mais de simples +touristes, victimes des plus prosaïques accidents. + +--Et vous les nommez?... Demanda Mary Grant. + +--Le géomètre Witcombe, et Charlton Howitt, celui-là même qui a +retrouvé les restes de Burke, dans cette mémorable expédition que +je vous ai racontée pendant notre halte aux bords de la Wimerra. +Witcombe et Howitt commandaient chacun deux explorations dans +l’île de Tawaï-Pounamou. + +» Tous deux partirent de Christ-church, dans les premiers mois de +1863, pour découvrir des passages différents à travers les +montagnes du nord de la province de Canterbury. Howitt, +franchissant la chaîne sur la limite septentrionale de la +province, vint établir son quartier général sur le lac Brunner, +Witcombe, au contraire, trouva dans la vallée du Rakaia un passage +qui aboutissait à l’est du mont Tyndall. Witcombe avait un +compagnon de route, Jacob Louper, qui a publié dans le _lyttleton-times_ +le récit du voyage et de la catastrophe. Autant qu’il m’en +souvient, le 22 avril 1863 les deux explorateurs se trouvaient au +pied d’un glacier où le Rakaia prend sa source. Ils montèrent +jusqu’au sommet du mont et s’engagèrent à la recherche de nouveaux +passages. Le lendemain, Witcombe et Louper, épuisés de fatigue et +de froid, campaient par une neige épaisse à quatre mille pieds au-dessus +du niveau de la mer. Pendant sept jours, ils errèrent dans +les montagnes, au fond de vallées dont les parois à pic ne +livraient aucune issue, souvent sans feu, parfois sans nourriture, +leur sucre changé en sirop, leur biscuit réduit à une pâte humide, +leurs habits et leurs couvertures ruisselants de pluie, dévorés +par des insectes, faisant de grandes journées de trois milles et +de petites journées pendant lesquelles ils gagnaient deux cents +yards à peine. Enfin, le 29 avril, ils rencontrèrent une hutte de +maoris, et, dans un jardin, quelques poignées de pommes de terre. +Ce fut le dernier repas que les deux amis partagèrent ensemble. Le +soir, ils atteignirent le rivage de la mer, près de l’embouchure +du Taramakau. Il s’agissait de passer sur sa rive droite, afin de +se diriger au nord vers le fleuve Grey. Le Taramakau était profond +et large. + +» Louper, après une heure de recherches, trouva deux petits canots +endommagés qu’il répara de son mieux et qu’il fixa l’un à l’autre. +Les deux voyageurs s’embarquèrent vers le soir. Mais à peine au +milieu du courant, les canots s’emplirent d’eau. + +» Witcombe se jeta à la nage et retourna vers la rive gauche. +Jacob Louper, qui ne savait pas nager, resta accroché au canot. Ce +fut ce qui le sauva, mais non sans péripéties. Le malheureux fut +poussé vers les brisants. + +» Une première lame le plongea au fond de la mer. Une seconde le +ramena à la surface. Il fut heurté contre les rocs. La plus sombre +des nuits était venue. La pluie tombait à torrents. Louper, le +corps sanglant et gonflé par l’eau de mer, resta ainsi ballotté +pendant plusieurs heures. Enfin, le canot heurta la terre ferme, +et le naufragé, privé de sentiment, fut rejeté sur le rivage. Le +lendemain, au lever du jour, il se traîna vers une source, et +reconnut que le courant l’avait porté à un mille de l’endroit où +il venait de tenter le passage du fleuve. Il se leva, il suivit la +côte et trouva bientôt l’infortuné Witcombe, le corps et la tête +enfouis dans la vase. Il était mort. Louper de ses mains creusa +une fosse au milieu des sables et enterra le cadavre de son +compagnon. Deux jours après, mourant de faim, il fut recueilli par +des maoris hospitaliers, --il y en a quelques-uns, --et, le 4 +mai, il atteignit le lac Brunner, au campement de Charlton Howitt, +qui, six semaines plus tard, allait périr lui-même comme le +malheureux Witcombe. + +--Oui! dit John Mangles, il semble que ces catastrophes +s’enchaînent, qu’un lien fatal unit les voyageurs entre eux, et +qu’ils périssent tous, quand le centre vient à se rompre. + +--Vous avez raison, ami John, répondit Paganel, et souvent j’ai +fait cette remarque. Par quelle loi de solidarité Howitt a-t-il +été conduit à succomber à peu près dans les mêmes circonstances? +on ne peut le dire. Charlton Howitt avait été engagé par M Wyde, +chef des travaux du gouvernement, pour tracer une route praticable +aux chevaux depuis les plaines d’Hurunui jusqu’à l’embouchure du +Taramakau. Il partit le 1er janvier 1863, accompagné de cinq +hommes. Il s’acquitta de sa mission avec une incomparable +intelligence, et une route longue de quarante milles fut percée +jusqu’à un point infranchissable du Taramakau. Howitt revint alors +à Christchurch et, malgré l’hiver qui s’approchait, il demanda à +continuer ses travaux. + +» M Wyde y consentit. Howitt repartit pour approvisionner son +campement afin d’y passer la mauvaise saison. C’est à cette époque +qu’il recueillit Jacob Louper. Le 27 juin, Howitt et deux de ses +hommes, Robert Little, Henri Mullis, quittèrent le campement. Ils +traversèrent le lac Brunner. Depuis, on ne les a jamais revus. +Leur canot, frêle et ras sur l’eau, fut retrouvé échoué sur la +côte. On les a cherchés pendant neuf semaines, mais en vain, et il +est évident que ces malheureux, qui ne savaient pas nager, se sont +noyés dans les eaux du lac. + +--Mais pourquoi ne seraient-ils pas sains et saufs, chez quelque +tribu zélandaise? dit lady Helena. Il est au moins permis d’avoir +des doutes sur leur mort. + +--Hélas! Non, madame, répondit Paganel, puisque, au mois d’août +1864, un an après la catastrophe, ils n’avaient pas reparu... Et +quand on est un an sans reparaître dans ce pays de la Nouvelle-Zélande, +murmura-t-il à voix basse, c’est qu’on est +irrévocablement perdu!» + + +Chapitre IX +_Trente milles au nord_ + +Le 7 février, à six heures du matin, le signal du départ fut donné +par Glenarvan. La pluie avait cessé pendant la nuit. Le ciel, +capitonné de petits nuages grisâtres, arrêtait les rayons du +soleil à trois milles au-dessus du sol. La température modérée +permettait d’affronter les fatigues d’un voyage diurne. + +Paganel avait mesuré sur la carte une distance de quatre-vingts +milles entre la pointe de Cahua et Auckland; c’était un voyage de +huit jours, à dix milles par vingt-quatre heures. Mais, au lieu de +suivre les rivages sinueux de la mer, il lui parut bon de gagner à +trente milles le confluent du Waikato et du Waipa, au village de +Ngarnavahia. + +Là, passe l’«overland mail _track_», route, pour ne pas dire +sentier, praticable aux voitures, qui traverse une grande partie +de l’île depuis Napier sur la baie Hawkes jusqu’à Auckland. Alors, +il serait facile d’atteindre Drury et de s’y reposer dans un +excellent hôtel que recommande particulièrement le naturaliste +Hochstetter. + +Les voyageurs, munis chacun de leur part de vivres, commencèrent à +tourner les rivages de la baie Aotea. Par prudence, ils ne +s’écartaient point les uns des autres, et par instinct, leurs +carabines armées, ils surveillaient les plaines ondulées de l’est. +Paganel, son excellente carte à la main, trouvait un plaisir +d’artiste à relever l’exactitude de ses moindres détails. + +Pendant une partie de la journée, la petite troupe foula un sable +composé de débris de coquilles bivalves, d’os de seiche, et +mélangé dans une grande proportion de peroxyde et de protoxyde de +fer. Un aimant approché du sol se fût instantanément revêtu de +cristaux brillants. + +Sur le rivage caressé par la marée montante s’ébattaient quelques +animaux marins, peu soucieux de s’enfuir. Les phoques, avec leurs +têtes arrondies, leur front large et recourbé, leurs yeux +expressifs, présentaient une physionomie douce et même +affectueuse. On comprenait que la fable, poétisant à sa manière +ces curieux habitants des flots, en eût fait d’enchanteresses +sirènes, quoique leur voix ne fût qu’un grognement peu harmonieux. +Ces animaux, nombreux sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, sont +l’objet d’un commerce actif. On les pêche pour leur huile et leur +fourrure. + +Entre eux se faisaient remarquer trois ou quatre éléphants marins, +d’un gris bleuâtre, et longs de vingt-cinq à trente pieds. Ces +énormes amphibies, paresseusement étendus sur d’épais lits de +laminaires géantes, dressaient leur trompe érectile et agitaient +d’une grimaçante façon les soies rudes de leurs moustaches longues +et tordues, de vrais tire-bouchons frisés comme la barbe d’un +dandy. Robert s’amusait à contempler ce monde intéressant, quand +il s’écria très surpris: + +«Tiens! Ces phoques qui mangent des cailloux!» + +Et, en effet, plusieurs de ces animaux avalaient les pierres du +rivage avec une avidité gloutonne. + +«Parbleu! Le fait est certain! répliqua Paganel. On ne peut nier +que ces animaux ne paissent les galets du rivage. + +--Une singulière nourriture, dit Robert, et d’une digestion +difficile! + +--Ce n’est pas pour se nourrir, mon garçon, mais pour se lester, +que ces amphibies avalent des pierres. C’est un moyen d’augmenter +leur pesanteur spécifique et d’aller facilement au fond de l’eau. +Une fois revenus à terre, ils rendront ces pierres sans plus de +cérémonies. Tu vas voir ceux-ci plonger sous les flots.» + +Bientôt, en effet, une demi-douzaine de phoques, suffisamment +lestés, se traînèrent pesamment le long du rivage et disparurent +sous le liquide élément. + +Mais Glenarvan ne pouvait perdre un temps précieux à guetter leur +retour pour observer l’opération du délestage et, au grand regret +de Paganel, la marche interrompue fut reprise. + +À dix heures, halte pour déjeuner au pied de grands rocs de +basalte disposés comme des dolmens celtiques sur le bord de la +mer. Un banc d’huîtres fournit une grande quantité de ces +mollusques. Ces huîtres étaient petites et d’un goût peu agréable. +Mais, suivant le conseil de Paganel, Olbinett les fit cuire sur +des charbons ardents, et, ainsi préparées, les douzaines +succédèrent aux douzaines pendant toute la durée du repas. + +La halte finie, on continua de suivre les rivages de la baie. Sur +ses rocs dentelés, au sommet de ses falaises, s’étaient réfugiés +tout un monde d’oiseaux de mer, des frégates, des fous, des +goélands, de vastes albatros immobiles à la pointe des pics aigus. + +À quatre heures du soir, dix milles avaient été franchis sans +peine ni fatigue. Les voyageuses demandèrent à continuer leur +marche jusqu’à la nuit. En ce moment, la direction de la route dut +être modifiée; il fallait, en tournant le pied de quelques +montagnes qui apparaissaient au nord, s’engager dans la vallée du +Waipa. + +Le sol présentait au loin l’aspect d’immenses prairies qui s’en +allaient à perte de vue, et promettaient une facile promenade. +Mais les voyageurs, arrivés à la lisière de ces champs de verdure, +furent très désillusionnés. Le pâturage faisait place à un taillis +de buissons à petites fleurs blanches, entremêlés de ces hautes et +innombrables fougères que les terrains de la Nouvelle-Zélande +affectionnent particulièrement. Il fallut se frayer une route à +travers ces tiges ligneuses, et l’embarras fut grand. Cependant, à +huit heures du soir, les premières croupes des Hakarihoata-Ranges +furent tournées, et le camp organisé sans retard. + +Après une traite de quatorze milles, il était permis de songer au +repos. Du reste, on n’avait ni chariot ni tente, et ce fut au +pied de magnifiques pins de Norfolk que chacun se disposa pour +dormir. Les couvertures ne manquaient pas et servirent à +improviser les lits. + +Glenarvan prit de rigoureuses précautions pour la nuit. Ses +compagnons et lui, bien armés, durent veiller par deux jusqu’au +lever du jour. Aucun feu ne fut allumé. Ces barrières +incandescentes sont utiles contre les bêtes fauves, mais la +Nouvelle-Zélande n’a ni tigre, ni lion, ni ours, aucun animal +féroce; les néo-zélandais, il est vrai, les remplacent +suffisamment. Or, un feu n’eût servi qu’à attirer ces jaguars à +deux pattes. + +Bref, la nuit fut bonne, à cela près de quelques mouches de sable, +des «ngamu» en langue indigène, dont la piqûre est très +désagréable, et d’une audacieuse famille de rats qui grignota à +belles dents les sacs aux provisions. + +Le lendemain, 8 février, Paganel se réveilla plus confiant et +presque réconcilié avec le pays. Les maoris, qu’il redoutait +particulièrement, n’avaient point paru, et ces féroces cannibales +ne le menacèrent même pas dans ses rêves. Il en témoigna toute sa +satisfaction à Glenarvan. + +«Je pense donc, lui-dit-il, que cette petite promenade s’achèvera +sans encombre. Ce soir, nous aurons atteint le confluent du Waipa +et du Waikato, et, ce point dépassé, une rencontre d’indigènes est +peu à craindre sur la route d’Auckland. + +--Quelle distance avons-nous à parcourir, demanda Glenarvan, pour +atteindre le confluent du Waipa et du Waikato? + +--Quinze milles, à peu près le chemin que nous avons fait hier. + +--Mais nous serons fort retardés si ces interminables taillis +continuent à obstruer les sentiers. + +--Non, répondit Paganel, nous suivrons les rives du Waipa, et là, +plus d’obstacles, mais un chemin facile, au contraire. + +--Partons donc», répondit Glenarvan, qui vit les voyageuses +prêtes à se mettre en route. + +Pendant les premières heures de cette journée, les taillis +retardèrent encore la marche. Ni chariot, ni chevaux n’eussent +passé où passèrent les voyageurs. + +Leur véhicule australien fut donc médiocrement regretté. Jusqu’au +jour où des routes carrossables seront percées à travers ses +forêts de plantes, la Nouvelle-Zélande ne sera praticable qu’aux +seuls piétons. Les fougères, dont les espèces sont innombrables, +concourent avec la même obstination que les maoris à la défense du +sol national. + +La petite troupe éprouva donc mille difficultés à franchir les +plaines où se dressent les collines d’Hakarihoata. Mais, avant +midi, elle atteignit les rives du Waipa et remonta sans peine vers +le nord par les berges de la rivière. + +C’était une charmante vallée, coupée de petits creeks aux eaux +fraîches et pures, qui couraient joyeusement sous les arbrisseaux. +La Nouvelle-Zélande, suivant le botaniste Hooker, a présenté +jusqu’à ce jour deux mille espèces de végétaux, dont cinq cents +lui appartiennent spécialement. Les fleurs y sont rares, peu +nuancées, et il y a disette presque absolue de plantes annuelles, +mais abondance de filicinées, de graminées et d’ombellifères. + +Quelques grands arbres s’élevaient çà et là hors des premiers +plans de la sombre verdure, des «métrosideros «à fleurs écarlates, +des pins de Norfolk, des thuyas aux rameaux comprimés +verticalement, et une sorte de cyprès, le «rimu», non moins triste +que ses congénères européens; tous ces troncs étaient envahis par +de nombreuses variétés de fougères. + +Entre les branches des grands arbres, à la surface des +arbrisseaux, voltigeaient et bavardaient quelques kakatoès, le +«kakariki» vert, avec une bande rouge sous la gorge, le «taupo», +orné d’une belle paire de favoris noirs, et un perroquet gros +comme un canard, roux de plumage, avec un éclatant dessous +d’ailes, que les naturalistes ont surnommé le «Nestor méridional.» + +Le major et Robert purent, sans s’éloigner de leurs compagnons, +tirer quelques bécassines et perdrix qui se remisaient sous la +basse futaie des plaines. + +Olbinett, afin de gagner du temps, s’occupa de les plumer en +route. + +Paganel, pour son compte, moins sensible aux qualités nutritives +du gibier, aurait voulu s’emparer de quelque oiseau particulier à +la Nouvelle-Zélande. La curiosité du naturaliste faisait taire +en lui l’appétit du voyageur. Sa mémoire, si elle ne le trompait +pas, lui rappelait à l’esprit les étranges façons du «tui» des +indigènes, tantôt nommé «le moqueur» pour ses ricaneries +incessantes et tantôt «le curé» parce qu’il porte un rabat blanc +sur son plumage noir comme une soutane. + +«Ce _tui_, disait Paganel au major, devient tellement gras pendant +l’hiver qu’il en est malade. Il ne peut plus voler. Alors, il se +déchire la poitrine à coups de bec, afin de se débarrasser de sa +graisse et se rendre plus léger. Cela ne vous paraît-il pas +singulier, Nabbs? + +--Tellement singulier, répondit le major, que je n’en crois pas +le premier mot!» + +Et Paganel, à son grand regret, ne put s’emparer d’un seul +échantillon de ces oiseaux et montrer à l’incrédule major les +sanglantes scarifications de leur poitrine. + +Mais il fut plus heureux avec un animal bizarre, qui, sous la +poursuite de l’homme, du chat et du chien, a fui vers les contrées +inhabitées et tend à disparaître de la faune zélandaise. Robert, +furetant comme un véritable furet, découvrit dans un nid formé de +racines entrelacées une paire de poules sans ailes et sans queue, +avec quatre orteils aux pieds, un long bec de bécasse et une +chevelure de plumes blanches sur tout le corps. Animaux étranges, +qui semblaient marquer la transition des ovipares aux mammifères. + +C’était le «kiwi» zélandais, «l’aptérix australis» des +naturalistes, qui se nourrit indifféremment de larves, d’insectes, +de vers ou de semences. Cet oiseau est spécial au pays. À peine a-t-on +pu l’introduire dans les jardins zoologiques d’Europe. Ses +formes à demi ébauchées, ses mouvements comiques, ont toujours +attiré l’attention des voyageurs, et pendant la grande exploration +en Océanie de l’_Astrolabe_ et de la _Zélée_, Dumont-d’Urville fut +principalement chargé par l’académie des sciences de rapporter un +spécimen de ces singuliers oiseaux. Mais, malgré les récompenses +promises aux indigènes, il ne put se procurer un seul kiwi vivant. + +Paganel, heureux d’une telle bonne fortune, lia ensemble ses deux +poules et les emporta bravement avec l’intention d’en faire +hommage au jardin des plantes de Paris. «_Donné par M Jacques +Paganel_», il lisait déjà cette séduisante inscription sur la plus +belle cage de l’établissement, le confiant géographe! + +Cependant, la petite troupe descendait sans fatigue les rives du +Waipa. La contrée était déserte; nulle trace d’indigènes, nul +sentier qui indiquât la présence de l’homme dans ces plaines. Les +eaux de la rivière coulaient entre de hauts buissons ou glissaient +sur des grèves allongées. Le regard pouvait alors errer jusqu’aux +petites montagnes qui fermaient la vallée dans l’est. Avec leurs +formes étranges, leurs profils noyés dans une brume trompeuse, +elles ressemblaient à des animaux gigantesques, dignes des temps +antédiluviens. On eût dit tout un troupeau d’énormes cétacés, +saisis par une subite pétrification. Un caractère essentiellement +volcanique se dégageait de ces masses tourmentées. La Nouvelle-Zélande +n’est, en effet, que le produit récent d’un travail +plutonien. Son émersion au-dessus des eaux s’accroît sans cesse. +Certains points se sont exhaussés d’une toise depuis vingt ans. + +Le feu court encore à travers ses entrailles, la secoue, la +convulsionne, et s’échappe en maint endroit par la bouche des +geysers et le cratère des volcans. + +À quatre heures du soir, neuf milles avaient été gaillardement +enlevés. Suivant la carte que Paganel consultait incessamment, le +confluent du Waipa et du Waikato devait se rencontrer à moins de +cinq milles. Là, passait la route d’Auckland. Là, le campement +serait établi pour la nuit. Quant aux cinquante milles qui les +séparaient de la capitale, deux ou trois jours suffisaient à les +franchir, et huit heures, au plus, si Glenarvan rencontrait la +malle-poste, qui fait un service bi-mensuel entre Auckland et la +baie Hawkes. + +«Ainsi, dit Glenarvan, nous serons encore forcés de camper pendant +la nuit prochaine? + +--Oui, répondit Paganel, mais, je l’espère, pour la dernière +fois. + +--Tant mieux, car ce sont là de dures épreuves pour lady Helena +et Mary Grant. + +--Et elles les supportent sans se plaindre, ajouta John Mangles. +Mais, si je ne me trompe, Monsieur Paganel, vous aviez parlé d’un +village situé au confluent des deux rivières. + +--Oui, répondit le géographe, le voici marqué sur la carte de +Johnston. C’est Ngarnavahia, à deux milles environ au-dessous du +confluent. + +--Eh bien! Ne pourrait-on s’y loger pour la nuit? Lady Helena et +miss Grant n’hésiteraient pas à faire deux milles de plus pour +trouver un hôtel à peu près convenable. + +--Un hôtel! s’écria Paganel, un hôtel dans un village maori! Mais +pas même une auberge, ni un cabaret! Ce village n’est qu’une +réunion de huttes indigènes, et loin d’y chercher asile, mon avis +est de l’éviter prudemment. + +--Toujours vos craintes, Paganel! dit Glenarvan. + +--Mon cher lord, mieux vaut défiance que confiance avec les +maoris. Je ne sais dans quels termes ils sont avec les anglais, si +l’insurrection est comprimée ou victorieuse, si nous ne tombons +pas en pleine guerre. Or, modestie à part, des gens de notre +qualité seraient de bonne prise, et je ne tiens pas à tâter malgré +moi de l’hospitalité zélandaise. Je trouve donc sage d’éviter ce +village de Ngarnavahia, de le tourner, de fuir toute rencontre des +indigènes. Une fois à Drury, ce sera différent, et là, nos +vaillantes compagnes se referont à leur aise des fatigues du +voyage.» + +L’opinion du géographe prévalut. Lady Helena préféra passer une +dernière nuit en plein air et ne pas exposer ses compagnons. Ni +Mary Grant ni elle ne demandèrent à faire halte, et elles +continuèrent à suivre les berges de la rivière. + +Deux heures après, les premières ombres du soir commençaient à +descendre des montagnes. Le soleil, avant de disparaître sous +l’horizon de l’occident, avait profité d’une subite trouée de +nuages pour darder quelques rayons tardifs. Les sommets éloignés +de l’est s’empourprèrent des derniers feux du jour. + +Ce fut comme un rapide salut à l’adresse des voyageurs. + +Glenarvan et les siens hâtèrent le pas. Ils connaissaient la +brièveté du crépuscule sous cette latitude déjà élevée, et combien +se fait vite cet envahissement de la nuit. Il s’agissait +d’atteindre le confluent des deux rivières avant l’obscurité +profonde. Mais un épais brouillard se leva de terre et rendit très +difficile la reconnaissance de la route. + +Heureusement, l’ouïe remplaça la vue, que les ténèbres rendaient +inutile. Bientôt un murmure plus accentué des eaux indiqua la +réunion des deux fleuves dans un même lit. À huit heures, la +petite troupe arrivait à ce point où le Waipa se perd dans le +Waikato, non sans quelques mugissements des ondes heurtées. + +«Le Waikato est là, s’écria Paganel, et la route d’Auckland +remonte le long de sa rive droite. + +--Nous la verrons demain, répondit le major. Campons ici. Il me +semble que ces ombres plus marquées sont celles d’un petit fourré +d’arbres qui a poussé là tout exprès pour nous abriter. Soupons et +dormons. + +--Soupons, dit Paganel, mais de biscuits et de viande sèche, sans +allumer un feu. Nous sommes arrivés ici incognito, tâchons de nous +en aller de même! Très heureusement, ce brouillard nous rend +invisibles.» + +Le bouquet d’arbres fut atteint, et chacun se conforma aux +prescriptions du géographe. Le souper froid fut absorbé sans +bruit, et bientôt un profond sommeil s’empara des voyageurs +fatigués par une marche de quinze milles. + + +Chapitre X +_Le fleuve national_ + +Le lendemain, au lever du jour, un brouillard assez dense rampait +lourdement sur les eaux du fleuve. Une partie des vapeurs qui +saturaient l’air s’était condensée par le refroidissement et +couvrait d’un nuage épais la surface des eaux. Mais les rayons du +soleil ne tardèrent pas à percer ces masses vésiculaires, qui +fondirent sous le regard de l’astre radieux. Les rives embrumées +se dégagèrent, et le cours du Waikato apparut dans toute sa +matinale beauté. + +Une langue de terre finement allongée, hérissée d’arbrisseaux, +venait mourir en pointe à la réunion des deux courants. Les eaux +du Waipa, plus fougueuses, refoulaient les eaux du Waikato pendant +un quart de mille avant de s’y confondre; mais le fleuve, puissant +et calme, avait bientôt raison de la rageuse rivière, et il +l’entraînait paisiblement dans son cours jusqu’au réservoir du +Pacifique. + +Lorsque les vapeurs se levèrent, une embarcation se montra, qui +remontait le courant du Waikato. + +C’était un canot long de soixante-dix pieds, large de cinq, +profond de trois, l’avant relevé comme une gondole vénitienne, et +taillé tout entier dans le tronc d’un sapin _kahikatea_. Un lit de +fougère sèche en garnissait le fond. Huit avirons à l’avant le +faisaient voler à la surface des eaux, pendant qu’un homme, assis +à l’arrière, le dirigeait au moyen d’une pagaie mobile. + +Cet homme était un indigène de grande taille, âgé de quarante-cinq +ans environ, à la poitrine large, aux membres musculeux, armé de +pieds et de mains vigoureux. Son front bombé et sillonné de plis +épais, son regard violent, sa physionomie sinistre, en faisaient +un personnage redoutable. + +C’était un chef maori, et de haut rang. On le voyait au tatouage +fin et serré qui zébrait son corps et son visage. Des ailes de son +nez aquilin partaient deux spirales noires qui, cerclant ses yeux +jaunes, se rejoignaient sur son front et se perdaient dans sa +magnifique chevelure. Sa bouche aux dents éclatantes et son menton +disparaissaient sous de régulières bigarrures, dont les élégantes +volutes se contournaient jusqu’à sa robuste poitrine. + +Le tatouage, le «moko» des néo-zélandais, est une haute marque de +distinction. Celui-là seul est digne de ces paraphes honorifiques +qui a figuré vaillamment dans quelques combats. Les esclaves, les +gens du bas peuple, ne peuvent y prétendre. Les chefs célèbres se +reconnaissent au fini, à la précision et à la nature du dessin qui +reproduit souvent sur leurs corps des images d’animaux. Quelques-uns +subissent jusqu’à cinq fois l’opération fort douloureuse du +moko. Plus on est illustre, plus on est «illustré» dans ce pays de +la Nouvelle-Zélande. + +Dumont-d’Urville a donné de curieux détails sur cette coutume. Il +a justement fait observer que le moko tenait lieu de ces armoiries +dont certaines familles sont si vaines en Europe. Mais il remarque +une différence entre ces deux signes de distinction: + +C’est que les armoiries des européens n’attestent souvent que le +mérite individuel de celui qui, le premier, a su les obtenir, sans +rien prouver quant au mérite de ses enfants; tandis que les +armoiries individuelles des néo-zélandais témoignent d’une manière +authentique que, pour avoir le droit de les porter, ils ont dû +faire preuve d’un courage personnel extraordinaire. + +D’ailleurs, le tatouage des maoris, indépendamment de la +considération dont il jouit, possède une incontestable utilité. Il +donne au système cutané un surcroît d’épaisseur, qui permet à la +peau de résister aux intempéries des saisons et aux incessantes +piqûres des moustiques. + +Quant au chef qui dirigeait l’embarcation, nul doute possible sur +son illustration. L’os aigu d’albatros, qui sert aux tatoueurs +maoris, avait, en lignes serrées et profondes, sillonné cinq fois +son visage. + +Il en était à sa cinquième édition, et cela se voyait à sa mine +hautaine. + +Son corps, drapé dans une vaste natte de «phormium» garnie de +peaux de chiens, était ceint d’un pagne ensanglanté dans les +derniers combats. + +Ses oreilles supportaient à leur lobe allongé des penchants en +jade vert, et, autour de son cou, frémissaient des colliers de +«pounamous», sortes de pierres sacrées auxquelles les zélandais +attachent quelque idée superstitieuse. À son côté reposait un +fusil de fabrique anglaise, et un «patou-patou», espèce de hache à +double tranchant, couleur d’émeraude et longue de dix-huit pouces. + +Auprès de lui, neuf guerriers d’un moindre rang, mais armés, l’air +farouche, quelques-uns souffrant encore de blessures récentes, +demeuraient dans une immobilité parfaite, enveloppés de leur +manteau de phormium. Trois chiens de mine sauvage étaient étendus +à leurs pieds. Les huit rameurs de l’avant semblaient être des +serviteurs ou des esclaves du chef. Ils nageaient vigoureusement. +Aussi l’embarcation remontait le courant du Waikato, peu rapide du +reste, avec une vitesse notable. + +Au centre de ce long canot, les pieds attachés, mais les mains +libres, dix prisonniers européens se tenaient serrés les uns +contre les autres. + +C’étaient Glenarvan et lady Helena, Mary Grant, Robert, Paganel, +le major, John Mangles, le _stewart_, les deux matelots. + +La veille au soir, toute la petite troupe, trompée par l’épais +brouillard, était venue camper au milieu d’un nombreux parti +d’indigènes. Vers le milieu de la nuit, les voyageurs surpris dans +leur sommeil furent faits prisonniers, puis transportés à bord de +l’embarcation. Ils n’avaient pas été maltraités jusqu’alors, mais +ils eussent en vain essayé de résister. Leurs armes, leurs +munitions étaient entre les mains des sauvages, et leurs propres +balles les auraient promptement jetés à terre. + +Ils ne tardèrent pas à apprendre, en saisissant quelques mots +anglais dont se servaient les indigènes, que ceux-ci, refoulés par +les troupes britanniques, battus et décimés, regagnaient les +districts du haut Waikato. Le chef maori, après une opiniâtre +résistance, ses principaux guerriers massacrés par les soldats du +42e régiment, revenait faire un nouvel appel aux tribus du fleuve, +afin de rejoindre l’indomptable William Thompson, qui luttait +toujours contre les conquérants. Ce chef se nommait Kai-Koumou, +nom sinistre en langue indigène, qui signifie «celui qui mange les +membres de son ennemi.» Il était brave, audacieux, mais sa cruauté +égalait sa valeur. Il n’y avait aucune pitié à attendre de lui. +Son nom était bien connu des soldats anglais, et sa tête venait +d’être mise à prix par le gouverneur de la Nouvelle-Zélande. + +Ce coup terrible avait frappé lord Glenarvan au moment où il +allait atteindre le port si désiré d’Auckland et se rapatrier en +Europe. Cependant, à considérer son visage froid et calme, on +n’aurait pu deviner l’excès de ses angoisses. C’est que Glenarvan, +dans les circonstances graves, se montrait à la hauteur de ses +infortunes. Il sentait qu’il devait être la force, l’exemple de sa +femme et de ses compagnons, lui, l’époux, le chef; prêt d’ailleurs +à mourir le premier pour le salut commun quand les circonstances +l’exigeraient. Profondément religieux, il ne voulait pas +désespérer de la justice de Dieu en face de la sainteté de son +entreprise, et, au milieu des périls accumulés sur sa route, il ne +regretta pas l’élan généreux qui l’avait entraîné jusque dans ces +sauvages pays. + +Ses compagnons étaient dignes de lui; ils partageaient ses nobles +pensées, et, à voir leur physionomie tranquille et fière, on ne +les eût pas crus entraînés vers une suprême catastrophe. +D’ailleurs, par un commun accord et sur le conseil de Glenarvan, +ils avaient résolu d’affecter une indifférence superbe devant les +indigènes. C’était le seul moyen d’imposer à ces farouches +natures. Les sauvages, en général, et particulièrement les maoris, +ont un certain sentiment de dignité dont ils ne se départissent +jamais. Ils estiment qui se fait estimer par son sang-froid et son +courage. + +Glenarvan savait qu’en agissant ainsi, il épargnait à ses +compagnons et à lui d’inutiles mauvais traitements. + +Depuis le départ du campement, les indigènes, peu loquaces comme +tous les sauvages, avaient à peine parlé entre eux. Cependant, à +quelques mots échangés, Glenarvan reconnut que la langue anglaise +leur était familière. Il résolut donc d’interroger le chef +zélandais sur le sort qui leur était réservé. + +S’adressant à Kai-Koumou, il lui dit d’une voix exempte de toute +crainte: + +«Où nous conduis-tu, chef?» + +Kai-Koumou le regarda froidement sans lui répondre. + +«Que comptes-tu faire de nous?» reprit Glenarvan. + +Les yeux de Kai-Koumou brillèrent d’un éclair rapide, et d’une +voix grave, il répondit alors: + +«T’échanger, si les tiens veulent de toi; te tuer, s’ils +refusent.» + +Glenarvan n’en demanda pas davantage, mais l’espoir lui revint au +cœur. Sans doute, quelques chefs de l’armée maorie étaient tombés +aux mains des anglais, et les indigènes voulaient tenter de les +reprendre par voie d’échange. Il y avait donc là une chance de +salut, et la situation n’était pas désespérée. + +Cependant, le canot remontait rapidement le cours du fleuve. +Paganel, que la mobilité de son caractère emportait volontiers +d’un extrême à l’autre, avait repris tout espoir. Il se disait que +les maoris leur épargnaient la peine de se rendre aux postes +anglais, et que c’était autant de gagné. Donc, tout résigné à son +sort, il suivait sur sa carte le cours du Waikato à travers les +plaines et les vallées de la province. Lady Helena et Mary Grant, +comprimant leurs terreurs, s’entretenaient à voix basse avec +Glenarvan, et le plus habile physionomiste n’eût pas surpris sur +leurs visages les angoisses de leur cœur. + +Le Waikato est le fleuve national de la Nouvelle-Zélande. Les +maoris en sont fiers et jaloux, comme les allemands du Rhin et les +slaves du Danube. Dans son cours de deux cents milles, il arrose +les plus belles contrées de l’île septentrionale, depuis la +province de Wellington jusqu’à la province d’Auckland. Il a donné +son nom à toutes ces tribus riveraines qui, indomptables et +indomptées, se sont levées en masse contre les envahisseurs. + +Les eaux de ce fleuve sont encore à peu près vierges de tout +sillage étranger. Elles ne s’ouvrent que devant la proue des +pirogues insulaires. C’est à peine si quelque audacieux touriste a +pu s’aventurer entre ces rives sacrées. L’accès du haut Waikato +paraît être interdit aux profanes européens. + +Paganel connaissait la vénération des indigènes pour cette grande +artère zélandaise. Il savait que les naturalistes anglais et +allemands ne l’avaient guère remonté au delà de sa jonction avec +le Waipa. + +Jusqu’où le bon plaisir de Kai-Koumou allait-il entraîner ses +captifs? Il n’aurait pu le deviner, si le mot «taupo», fréquemment +répété entre le chef et ses guerriers, n’eût éveillé son +attention. + +Il consulta sa carte et vit que ce nom de _taupo_ s’appliquait à +un lac célèbre dans les annales géographiques, et creusé sur la +portion la plus montagneuse de l’île, à l’extrémité méridionale de +la province d’Auckland. Le Waikato sort de ce lac, après l’avoir +traversé dans toute sa largeur. Or, du confluent au lac, le fleuve +se développe sur un parcours de cent vingt milles environ. + +Paganel, s’adressant en français à John Mangles pour ne pas être +compris des sauvages, le pria d’estimer la vitesse du canot. John +la porta à trois milles à peu près par heure. + +«Alors, répondit le géographe, si nous faisons halte pendant la +nuit, notre voyage jusqu’au lac durera près de quatre jours. + +--Mais les postes anglais, où sont-ils situés? demanda Glenarvan. + +--Il est difficile de le savoir! répondit Paganel. Cependant la +guerre a dû se porter dans la province de Taranaki, et, selon +toute probabilité, les troupes sont massées du côté du lac, au +revers des montagnes, là où s’est concentré le foyer de +l’insurrection. + +--Dieu le veuille!» dit lady Helena. + +Glenarvan jeta un triste regard sur sa jeune femme, sur Mary +Grant, exposées à la merci de ces farouches indigènes et emportées +dans un pays sauvage, loin de toute intervention humaine. Mais il +se vit observé par Kai-Koumou, et, par prudence, ne voulant pas +lui laisser deviner que l’une des captives fût sa femme, il +refoula ses pensées dans son cœur et observa les rives du fleuve +avec une parfaite indifférence. + +L’embarcation, à un demi-mille au-dessus du confluent, avait passé +sans s’arrêter devant l’ancienne résidence du roi Potatau. Nul +autre canot ne sillonnait les eaux du fleuve. Quelques huttes, +longuement espacées sur les rives, témoignaient par leur +délabrement des horreurs d’une guerre récente. + +Les campagnes riveraines semblaient abandonnées, les bords du +fleuve étaient déserts. Quelques représentants de la famille des +oiseaux aquatiques animaient seuls cette triste solitude. Tantôt, +le «taparunga», un échassier aux ailes noires, au ventre blanc, au +bec rouge, s’enfuyait sur ses longues pattes. Tantôt, des hérons +de trois espèces, le «matuku» cendré, une sorte de butor à mine +stupide, et le magnifique «kotuku», blanc de plumage, jaune de +bec, noir de pieds, regardaient paisiblement passer l’embarcation +indigène. Où les berges déclives accusaient une certaine +profondeur de l’eau, le martin-pêcheur, le «kotaré» des maoris, +guettait ces petites anguilles qui frétillent par millions dans +les rivières zélandaises. Où les buissons s’arrondissaient au-dessus +du fleuve, des huppes très fières, des rallecs et des +poules sultanes faisaient leur matinale toilette sous les premiers +rayons du soleil. Tout ce monde ailé jouissait en paix des loisirs +que lui laissait l’absence des hommes chassés ou décimés par la +guerre. + +Pendant cette première partie de son cours, le Waikato coulait +largement au milieu de vastes plaines. Mais en amont, les +collines, puis les montagnes, allaient bientôt rétrécir la vallée +où s’était creusé son lit. À dix milles au-dessus du confluent, la +carte de Paganel indiquait sur la rive gauche le rivage de +Kirikiriroa, qui s’y trouva en effet. Kai-Koumou ne s’arrêta +point. Il fit donner aux prisonniers leurs propres aliments +enlevés dans le pillage du campement. Quant à ses guerriers, ses +esclaves et lui, ils se contentèrent de la nourriture indigène, de +fougères comestibles, le «pteris esculenta» des botanistes, +racines cuites au four, et de «kapanas», pommes de terre +abondamment cultivées dans les deux îles. Nulle matière animale ne +figurait à leur repas, et la viande sèche des captifs ne parut +leur inspirer aucun désir. + +À trois heures, quelques montagnes se dressèrent sur la rive +droite, les Pokaroa-Ranges, qui ressemblaient à une courtine +démantelée. Sur certaines arêtes à pic étaient perchés des «pahs» +en ruines, anciens retranchements élevés par les ingénieurs maoris +dans d’inexpugnables positions. On eût dit de grands nids +d’aigles. + +Le soleil allait disparaître derrière l’horizon, quand le canot +heurta une berge encombrée de ces pierres ponces que le Waikato, +sorti de montagnes volcaniques, entraîne dans son cours. Quelques +arbres poussaient là, qui parurent propres à abriter un campement. +Kai-Koumou fit débarquer ses prisonniers, et les hommes eurent les +mains liées, les femmes restèrent libres; tous furent placés au +centre du campement, auquel des brasiers allumés firent une +infranchissable barrière de feux. + +Avant que Kai-Koumou eût appris à ses captifs son intention de les +échanger, Glenarvan et John Mangles avaient discuté les moyens de +recouvrer leur liberté. Ce qu’ils ne pouvaient essayer dans +l’embarcation, ils espéraient le tenter à terre, à l’heure du +campement, avec les hasards favorables de la nuit. + +Mais, depuis l’entretien de Glenarvan et du chef zélandais, il +parut sage de s’abstenir. Il fallait patienter. C’était le parti +le plus prudent. + +L’échange offrait des chances de salut que ne présentaient pas une +attaque à main armée ou une fuite à travers ces contrées +inconnues. + +Certainement, bien des événements pouvaient surgir qui +retarderaient ou empêcheraient même une telle négociation; mais le +mieux était encore d’en attendre l’issue. En effet, que pouvaient +faire une dizaine d’hommes sans armes contre une trentaine de +sauvages bien armés? Glenarvan, d’ailleurs, supposait que la tribu +de Kai-Koumou avait perdu quelque chef de haute valeur qu’elle +tenait particulièrement à reprendre, et il ne se trompait pas. + +Le lendemain, l’embarcation remonta le cours du fleuve avec une +nouvelle rapidité. À dix heures, elle s’arrêta un instant au +confluent du Pohaiwhenna, petite rivière qui venait sinueusement +des plaines de la rive droite. + +Là un canot, monté par dix indigènes, rejoignit l’embarcation de +Kai-Koumou. Les guerriers échangèrent à peine le salut d’arrivée, +le «aïré maira», qui veut dire «viens ici en bonne santé», et les +deux canots marchèrent de conserve. Les nouveaux venus avaient +récemment combattu contre les troupes anglaises. On le voyait à +leurs vêtements en lambeaux, à leurs armes ensanglantées, aux +blessures qui saignaient encore sous leurs haillons. + +Ils étaient sombres, taciturnes. Avec l’indifférence naturelle à +tous les peuples sauvages, ils n’accordèrent aucune attention aux +européens. + +À midi, les sommets du Maungatotari se dessinèrent dans l’ouest. +La vallée du Waikato commençait à se resserrer. Là, le fleuve, +profondément encaissé, se déchaînait avec la violence d’un rapide. +Mais la vigueur des indigènes, doublée et régularisée par un chant +qui rythmait le battement des rames, enleva l’embarcation sur les +eaux écumantes. Le rapide fut dépassé, et le Waikato reprit son +cours lent, brisé de mille en mille par l’angle de ses rives. + +Vers le soir, Kai-Koumou accosta au pied des montagnes dont les +premiers contreforts tombaient à pic sur d’étroites berges. Là, +une vingtaine d’indigènes, débarqués de leurs canots, prenaient +des dispositions pour la nuit. Des feux flambaient sous les +arbres. Un chef, l’égal de Kai-Koumou, s’avança à pas comptés, et, +frottant son nez contre celui de Kai-Koumou, il lui donna le salut +cordial du «chongui». Les prisonniers furent déposés au centre du +campement et gardés avec une extrême vigilance. + +Le lendemain matin, cette longue remontée du Waikato fut reprise. +D’autres embarcations arrivèrent par les petits affluents du +fleuve. Une soixantaine de guerriers, évidemment les fuyards de la +dernière insurrection, étaient réunis alors, et, plus ou moins +maltraités par les balles anglaises, ils regagnaient les districts +des montagnes. Quelquefois, un chant s’élevait des canots qui +marchaient en ligne. Un indigène entonnait l’ode patriotique du +mystérieux «Pihé», _papa ra ti wati tidi i dounga nei_... Hymne +national qui entraîne les maoris à la guerre de l’indépendance. La +voix du chanteur, pleine et sonore, réveillait les échos des +montagnes, et, après chaque couplet, les indigènes, frappant leur +poitrine, qui résonnait comme un tambour, reprenaient en chœur la +strophe belliqueuse. Puis, sur un nouvel effort de rames, les +canots faisaient tête au courant et volaient à la surface des +eaux. + +Un phénomène curieux vint, pendant cette journée, marquer la +navigation du fleuve. Vers quatre heures, l’embarcation, sans +hésiter, sans retarder sa course, guidée par la main ferme du +chef, se lança à travers une vallée étroite. Des remous se +brisaient avec rage contre des îlots nombreux et propices aux +accidents. + +Moins que jamais, dans cet étrange passage du Waikato, il n’était +permis de chavirer, car ses bords n’offraient aucun refuge. +Quiconque eût mis le pied sur la vase bouillante des rives se fût +inévitablement perdu. + +En effet, le fleuve coulait entre ces sources chaudes signalées de +tout temps à la curiosité des touristes. L’oxyde de fer colorait +en rouge vif le limon des berges, où le pied n’eût pas rencontré +une toise de tuf solide. L’atmosphère était saturée d’une odeur +sulfureuse très pénétrante. Les indigènes n’en souffraient pas, +mais les captifs furent sérieusement incommodés par les miasmes +exhalés des fissures du sol et les bulles qui crevaient sous la +tension des gaz intérieurs. Mais si l’odorat se faisait +difficilement à ces émanations, l’œil ne pouvait qu’admirer cet +imposant spectacle. + +Les embarcations s’aventurèrent dans l’épaisseur d’un nuage de +vapeurs blanches. Ses éblouissantes volutes s’étageaient en dôme +au-dessus du fleuve. Sur ses rives, une centaine de geysers, les +uns lançant des masses de vapeurs, les autres s’épanchant en +colonnes liquides, variaient leurs effets comme les jets et les +cascades d’un bassin, organisés par la main de l’homme. On eût dit +que quelque machiniste dirigeait à son gré les intermittences de +ces sources. Les eaux et les vapeurs, confondues dans l’air, +s’irisaient aux rayons du soleil. + +En cet endroit, le Waikato coulait sur un lit mobile qui bout +incessamment sous l’action des feux souterrains. Non loin, du côté +du lac Rotorua, dans l’est, mugissaient les sources thermales et +les cascades fumantes du Rotomahana et du Tetarata entrevues par +quelques hardis voyageurs. Cette région est percée de geysers, de +cratères et de solfatares. + +Là s’échappe le trop-plein des gaz qui n’ont pu trouver issue par +les insuffisantes soupapes du Tongariro et du Wakari, les seuls +volcans en activité de la Nouvelle-Zélande. + +Pendant deux milles, les canots indigènes naviguèrent sous cette +voûte de vapeurs, englobés dans les chaudes volutes qui roulaient +à la surface des eaux; puis, la fumée sulfureuse se dissipa, et un +air pur, sollicité par la rapidité du courant, vint rafraîchir les +poitrines haletantes. La région des sources était passée. + +Avant la fin du jour, deux rapides furent encore remontés sous +l’aviron vigoureux des sauvages, celui d’Hipapatua et celui de +Tamatea. Le soir, Kai-Koumou campa à cent milles du confluent du +Waipa et du Waikato. Le fleuve, s’arrondissant vers l’est, +retombait alors au sud sur le lac Taupo, comme un immense jet +d’eau dans un bassin. + +Le lendemain, Jacques Paganel, consultant la carte, reconnut sur +la rive droite le mont Taubara, qui s’élève à trois mille pieds +dans les airs. + +À midi, tout le cortège des embarcations débouchait par un +évasement du fleuve dans le lac Taupo, et les indigènes saluaient +de leurs gestes un lambeau d’étoffe que le vent déployait au +sommet d’une hutte. C’était le drapeau national. + + +Chapitre XI +_Le lac Taupo_ + +Un gouffre insondable, long de vingt-cinq milles, large de vingt, +s’est un jour formé, bien avant les temps historiques, par un +écroulement de cavernes au milieu des laves trachytiques du centre +de l’île. + +Les eaux, précipitées des sommets environnants, ont envahi cette +énorme cavité. Le gouffre s’est fait lac, mais abîme toujours, et +les sondes sont encore impuissantes à mesurer sa profondeur. + +Tel est cet étrange lac Taupo, élevé à douze cent cinquante pieds +au-dessus du niveau de la mer, et dominé par un cirque de +montagnes hautes de quatre cents toises. À l’ouest, des rochers à +pic d’une grande taille; au nord quelques cimes éloignées et +couronnées de petits bois; à l’est, une large plage sillonnée par +une route décorée de pierres ponces qui resplendissent sous le +treillis des buissons; au sud, des cônes volcaniques derrière un +premier plan de forêts encadrent majestueusement cette vaste +étendue d’eau dont les tempêtes retentissantes valent les cyclones +de l’océan. + +Toute cette région bout comme une chaudière immense, suspendue sur +les flammes souterraines. Les terrains frémissent sous les +caresses du feu central. + +De chaudes buées filtrent en maint endroit. La croûte de terre se +fend en violentes craquelures comme un gâteau trop poussé, et sans +doute ce plateau s’abîmerait dans une incandescente fournaise si, +douze milles plus loin, les vapeurs emprisonnées ne trouvaient une +issue par les cratères du Tongariro. + +De la rive du nord, ce volcan apparaissait empanaché de fumée et +de flammes, au-dessus de petits monticules ignivomes. Le Tongariro +semblait se rattacher à un système orographique assez compliqué. + +Derrière lui, le mont Ruapahou, isolé dans la plaine, dressait à +neuf mille pieds en l’air sa tête perdue au milieu des nuages. +Aucun mortel n’a posé le pied sur son cône inaccessible; l’œil +humain n’a jamais sondé les profondeurs de son cratère, tandis +que, trois fois en vingt ans, MM Bidwill et Dyson, et récemment M +De Hochstetter, ont mesuré les cimes plus abordables du Tongariro. + +Ces volcans ont leurs légendes, et, en toute autre circonstance, +Paganel n’eût pas manqué de les apprendre à ses compagnons. Il +leur aurait raconté cette dispute qu’une question de femme éleva +un jour entre le Tongariro et le Taranaki, alors son voisin et +ami. Le Tongariro, qui a la tête chaude, comme tous les volcans, +s’emporta jusqu’à frapper le Taranaki. Le Taranaki, battu et +humilié, s’enfuit par la vallée du Whanganni, laissa tomber en +route deux morceaux de montagne, et gagna les rivages de la mer, +où il s’élève solitairement sous le nom de mont Egmont. + +Mais Paganel n’était guère en disposition de conter, ni ses amis +en humeur de l’entendre. Ils observaient silencieusement la rive +nord-est du Taupo où la plus décevante fatalité venait de les +conduire. La mission établie par le révérend Grace à Pukawa, sur +les bords occidentaux du lac, n’existait plus. Le ministre avait +été chassé par la guerre loin du principal foyer de +l’insurrection. + +Les prisonniers étaient seuls, abandonnés à la merci de maoris +avides de représailles et précisément dans cette portion sauvage +de l’île où le christianisme n’a jamais pénétré. + +Kai-Koumou, en quittant les eaux du Waikato, traversa la petite +crique qui sert d’entonnoir au fleuve, doubla un promontoire aigu, +et accosta la grève orientale du lac, au pied des premières +ondulations du mont Manga, grosse extumescence haute de trois +cents toises. Là, s’étalaient des champs de «phormium», le lin +précieux de la Nouvelle-Zélande. C’est le «harakeké» des +indigènes. Rien n’est à dédaigner dans cette utile plante. Sa +fleur fournit une sorte de miel excellent; sa tige produit une +substance gommeuse, qui remplace la cire ou l’amidon; sa feuille, +plus complaisante encore, se prête à de nombreuses +transformations: fraîche, elle sert de papier; desséchée, elle +fait un excellent amadou; découpée, elle se change en cordes, +câbles et filets; divisée en filaments et teillée, elle devient +couverture ou manteau, natte ou pagne, et, teinte en rouge ou en +noir, elle vêtit les plus élégants maoris. + +Aussi, ce précieux phormium se trouve-t-il partout dans les deux +îles, aux bords de la mer comme au long des fleuves et sur la rive +des lacs. Ici, ses buissons sauvages couvraient des champs +entiers; ses fleurs, d’un rouge brun, et semblables à l’agave, +s’épanouissaient partout hors de l’inextricable fouillis de ses +longues feuilles, qui formaient un trophée de lames tranchantes. +De gracieux oiseaux, les nectariens, habitués des champs de +phormium, volaient par bandes nombreuses et se délectaient du suc +mielleux des fleurs. + +Dans les eaux du lac barbotaient des troupes de canards au plumage +noirâtre, bariolés de gris et de vert, et qui se sont aisément +domestiqués. + +À un quart de mille, sur un escarpement de la montagne, +apparaissait un «pah», retranchement maori placé dans une position +inexpugnable. Les prisonniers débarqués un à un, les pieds et les +mains libres, y furent conduits par les guerriers. Le sentier qui +aboutissait au retranchement traversait des champs de phormium, et +un bouquet de beaux arbres, des «kaikateas», à feuilles +persistantes et à baies rouges, des «dracenas australis», le «ti» +des indigènes, dont la cime remplace avantageusement le chou-palmiste, +et des «huious» qui servent à teindre les étoffes en +noir. De grosses colombes à reflets métalliques, des glaucopes +cendrés, et un monde d’étourneaux à caroncules rougeâtres, +s’envolèrent à l’approche des indigènes. + +Après un assez long détour, Glenarvan, lady Helena, Mary Grant et +leurs compagnons arrivèrent à l’intérieur du _pah_. + +Cette forteresse était défendue par une première enceinte de +solides palissades, hautes de quinze pieds; une seconde ligne de +pieux, puis une clôture d’osier percée de meurtrières, enfermaient +la seconde enceinte, c’est-à-dire le plateau du _pah_, sur lequel +s’élevaient des constructions maories et une quarantaine de huttes +disposées symétriquement. + +En y arrivant, les captifs furent horriblement impressionnés à la +vue des têtes qui ornaient les poteaux de la seconde enceinte. +Lady Helena et Mary Grant détournèrent les yeux avec plus de +dégoût encore que d’épouvante. + +Ces têtes avaient appartenu aux chefs ennemis tombés dans les +combats, dont les corps servirent de nourriture aux vainqueurs. + +Le géographe les reconnut pour telles, à leurs orbites caves et +privés d’yeux. + +En effet, l’œil des chefs est dévoré; la tête, préparée à la +manière indigène, vidée de sa cervelle et dénudée de tout +épiderme, le nez maintenu par de petites planchettes, les narines +bourrées de phormium, la bouche et les paupières cousues, est mise +au four et soumise à une fumigation de trente heures. + +Ainsi disposée, elle se conserve indéfiniment sans altération ni +ride, et forme des trophées de victoire. + +Souvent les maoris conservent la tête de leurs propres chefs; +mais, dans ce cas, l’œil reste dans son orbite et regarde. Les +néo-zélandais montrent ces restes avec orgueil; ils les offrent à +l’admiration des jeunes guerriers, et leur payent un tribut de +vénération par des cérémonies solennelles. + +Mais, dans le _pah_ de Kai-Koumou, les têtes d’ennemis ornaient +seules cet horrible muséum, et là, sans doute, plus d’un anglais, +l’orbite vide, augmentait la collection du chef maori. + +La case de Kai-Koumou, entre plusieurs huttes de moindre +importance, s’élevait au fond du _pah_, devant un large terrain +découvert que des européens eussent appelé «le champ de bataille.» +Cette case était un assemblage de pieux calfeutrés d’un +entrelacement de branches, et tapissé intérieurement de nattes de +phormium. Vingt pieds de long, quinze pieds de large, dix pieds de +haut faisaient à Kai-Koumou une habitation de trois mille pieds +cubes. Il n’en faut pas plus pour loger un chef zélandais. + +Une seule ouverture donnait accès dans la hutte; un battant à +bascule, formé d’un épais tissu végétal, servait de porte. Au-dessus, +le toit se prolongeait en manière d’impluvium. Quelques +figures sculptées au bout des chevrons ornaient la case, et le +«wharepuni» ou portail offrait à l’admiration des visiteurs des +feuillages, des figures symboliques, des monstres, des rinceaux +contournés, tout un fouillis curieux, né sous le ciseau des +ornemanistes indigènes. + +À l’intérieur de la case, le plancher fait de terre battue +s’élevait d’un demi-pied au-dessus du sol. + +Quelques claies en roseaux, et des matelas de fougère sèche +recouverts d’une natte tissée avec les feuilles longues et +flexibles du «typha», servaient de lits. Au milieu, un trou en +pierre formait le foyer, et au toit, un second trou servait de +cheminée. La fumée, quand elle était suffisamment épaisse, se +décidait enfin à profiter de cette issue, non sans avoir déposé +sur les murs de l’habitation un vernis du plus beau noir. + +À côté de la case s’élevaient les magasins qui renfermaient les +provisions du chef, sa récolte de phormium, de patates, de taros, +de fougères comestibles, et les fours où s’opère la cuisson de ces +divers aliments au contact de pierres chauffées. Plus loin, dans +de petites enceintes, parquaient des porcs et des chèvres, rares +descendants des utiles animaux acclimatés par le capitaine Cook. +Des chiens couraient çà et là, quêtant leur maigre nourriture. + +Ils étaient assez mal entretenus pour des bêtes qui servent +journellement à l’alimentation du maori. + +Glenarvan et ses compagnons avaient embrassé cet ensemble d’un +coup d’œil. Ils attendaient auprès d’une case vide le bon plaisir +du chef, non sans être exposés aux injures d’une bande de vieilles +femmes. + +Cette troupe de harpies les entourait, les menaçait du poing, +hurlait et vociférait. Quelques mots d’anglais qui s’échappaient +de leurs grosses lèvres laissaient clairement entrevoir qu’elles +réclamaient d’immédiates vengeances. + +Au milieu de ces vociférations et de ces menaces, lady Helena, +tranquille en apparence, affectait un calme qui ne pouvait être +dans son cœur. Cette courageuse femme, pour laisser tout son +sang-froid à lord Glenarvan, se contenait par d’héroïques efforts. +La pauvre Mary Grant, elle, se sentait défaillir, et John Mangles +la soutenait, prêt à se faire tuer pour la défendre. Ses +compagnons supportaient diversement ce déluge d’invectives, +indifférents comme le major, ou en proie à une irritation +croissante comme Paganel. + +Glenarvan, voulant éviter à lady Helena l’assaut de ces vieilles +mégères, marcha droit à Kai-Koumou, et montrant le groupe hideux: +«Chasse-les», dit-il. + +Le chef maori regarda fixement son prisonnier sans lui répondre; +puis, d’un geste, il fit taire la horde hurlante. Glenarvan +s’inclina, en signe de remerciement, et vint reprendre lentement +sa place au milieu des siens. + +En ce moment, une centaine de néo-zélandais étaient réunis dans le +_pah_, des vieillards, des hommes faits, des jeunes gens, les uns +calmes, mais sombres, attendant les ordres de Kai-Koumou, les +autres se livrant à tous les entraînements d’une violente douleur; +ceux-ci pleuraient leurs parents ou amis tombés dans les derniers +combats. + +Kai-Koumou, de tous les chefs qui se levèrent à la voix de William +Thompson, revenait seul aux districts du lac, et, le premier, il +apprenait à sa tribu la défaite de l’insurrection nationale, +battue dans les plaines du bas Waikato. Des deux cents guerriers +qui, sous ses ordres, coururent à la défense du sol, cent +cinquante manquaient au retour. + +Si quelques-uns étaient prisonniers des envahisseurs, combien, +étendus sur le champ de bataille, ne devaient jamais revenir au +pays de leurs aïeux! + +Ainsi s’expliquait la désolation profonde dont la tribu fut +frappée à l’arrivée de Kai-Koumou. Rien n’avait encore transpiré +de la dernière défaite, et cette funeste nouvelle venait d’éclater +à l’instant. + +Chez les sauvages, la douleur morale se manifeste toujours par des +démonstrations physiques. Aussi, les parents et amis des guerriers +morts, les femmes surtout, se déchiraient la figure et les épaules +avec des coquilles aiguës. Le sang jaillissait et se mêlait à +leurs larmes. Les profondes incisions marquaient les grands +désespoirs. + +Les malheureuses zélandaises, ensanglantées et folles, étaient +horribles à voir. + +Un autre motif, très grave aux yeux des indigènes, accroissait +encore leur désespoir. Non seulement le parent, l’ami qu’ils +pleuraient, n’était plus, mais ses ossements devaient manquer au +tombeau de la famille. Or, la possession de ces restes est +regardée, dans la religion maorie, comme indispensable aux +destinées de la vie future; non la chair périssable, mais les os, +qui sont recueillis avec soin, nettoyés, grattés, polis, vernis +même, et définitivement déposés dans «l’oudoupa», c’est-à-dire «la +maison de gloire». Ces tombes sont ornées de statues de bois qui +reproduisent avec une fidélité parfaite les tatouages du défunt. +Mais aujourd’hui, les tombeaux resteraient vides, les cérémonies +religieuses ne s’accompliraient pas, et les os qu’épargnerait la +dent des chiens sauvages blanchiraient sans sépulture sur le champ +du combat. + +Alors redoublèrent les marques de douleur. Aux menaces des femmes +succédèrent les imprécations des hommes contre les européens. Les +injures éclataient, les gestes devenaient plus violents. Aux cris +allaient succéder les actes de brutalité. + +Kai-Koumou, craignant d’être débordé par les fanatiques de sa +tribu, fit conduire ses captifs en un lieu sacré, situé à l’autre +extrémité du _pah_ sur un plateau abrupt. Cette hutte s’appuyait à +un massif élevé d’une centaine de pieds au-dessus d’elle, qui +terminait par un talus assez raide ce côté du retranchement. Dans +ce «waré-atoua», maison consacrée, les prêtres ou les _arikis_ +enseignaient aux zélandais un dieu en trois personnes, le père, le +fils, et l’oiseau ou l’esprit. + +La hutte, vaste, bien close, renfermait la nourriture sainte et +choisie que Maoui-Ranga-Rangui mange par la bouche de ses prêtres. + +Là, les captifs, momentanément abrités contre la fureur indigène, +s’étendirent sur des nattes de phormium. Lady Helena, ses forces +épuisées, son énergie morale vaincue, se laissa aller dans les +bras de son mari. + +Glenarvan, la pressant sur sa poitrine, lui répétait: «Courage, ma +chère Helena, le ciel ne nous abandonnera pas!» + +Robert, à peine enfermé, se hissa sur les épaules de Wilson, et +parvint à glisser sa tête par un interstice ménagé entre le toit +et la muraille, où pendaient des chapelets d’amulettes. De là, son +regard embrassait toute l’étendue du _pah_ jusqu’à la case de Kai-Koumou. + +«Ils sont assemblés autour du chef, dit-il à voix basse... Ils +agitent leurs bras... Ils poussent des hurlements... Kai-Koumou +veut parler...» + +L’enfant se tut pendant quelques minutes, puis il reprit: + +«Kai-Koumou parle... Les sauvages se calment... Ils l’écoutent... + +--Évidemment, dit le major, ce chef a un intérêt personnel à nous +protéger. Il veut échanger ses prisonniers contre des chefs de sa +tribu! Mais ses guerriers y consentiront-ils? + +--Oui!... Ils l’écoutent... Reprit Robert. Ils se dispersent... +Les uns rentrent dans leurs huttes... Les autres quittent le +retranchement... + +--Dis-tu vrai? s’écria le major. + +--Oui, Monsieur Mac Nabbs, répondit Robert. Kai-Koumou est resté +seul avec les guerriers de son embarcation. Ah! L’un d’eux se +dirige vers notre case. + +--Descends, Robert», dit Glenarvan. + +En ce moment, lady Helena, qui s’était relevée, saisit le bras de +son mari. + +«Edward, dit-elle d’une voix ferme, ni Mary Grant ni moi nous ne +devons tomber vivantes entre les mains de ces sauvages!» + +Et, ces paroles dites, elle tendit à Glenarvan un revolver chargé. + +«Une arme! s’écria Glenarvan, dont un éclair illumina les yeux. + +--Oui! Les maoris ne fouillent pas leurs prisonnières! Mais cette +arme, c’est pour nous, Edward, non pour eux!... + +--Glenarvan, dit rapidement Mac Nabbs, cachez ce revolver! Il +n’est pas temps encore...» + +Le revolver disparut sous les vêtements du lord. + +La natte qui fermait l’entrée de la case se souleva. Un indigène +parut. + +Il fit signe aux prisonniers de le suivre. + +Glenarvan et les siens, en groupe serré, traversèrent le _pah_, et +s’arrêtèrent devant Kai-Koumou. + +Autour de ce chef étaient réunis les principaux guerriers de sa +tribu. Parmi eux se voyait ce maori dont l’embarcation rejoignit +celle de Kai-Koumou au confluent du Pohaiwhenna sur le Waikato. +C’était un homme de quarante ans, vigoureux, de mine farouche et +cruelle. Il se nommait Kara-Tété, c’est-à-dire «l’irascible» en +langue zélandaise. Kai-Koumou le traitait avec certains égards, +et, à la finesse de son tatouage, on reconnaissait que Kara-Tété +occupait un rang élevé dans la tribu. Cependant, un observateur +eût deviné qu’entre ces deux chefs il y avait rivalité. Le major +observa que l’influence de Kara-Tété portait ombrage à Kai-Koumou. +Ils commandaient tous les deux à ces importantes peuplades du +Waikato et avec une puissance égale. Aussi, pendant cet entretien, +si la bouche de Kai-Koumou souriait, ses yeux trahissaient une +profonde inimitié. + +Kai-Koumou interrogea Glenarvan: + +«Tu es anglais? lui demanda-t-il. + +--Oui, répondit le lord sans hésiter, car cette nationalité +devait rendre un échange plus facile. + +--Et tes compagnons? dit Kai-Koumou. + +--Mes compagnons sont anglais comme moi. Nous sommes des +voyageurs, des naufragés. Mais, si tu tiens à le savoir, nous +n’avons pas pris part à la guerre. + +--Peu importe! répondit brutalement Kara-Tété. Tout anglais est +notre ennemi. Les tiens ont envahi notre île! Ils ont brûlé nos +villages! + +--Ils ont eu tort! répondit Glenarvan d’une voix grave. Je te le +dis parce que je le pense, et non parce que je suis en ton +pouvoir. + +--Écoute, reprit Kai-Koumou, le Tohonga, le grand prêtre de Nouï-Atoua, +est tombé entre les mains de tes frères; il est prisonnier +des Pakekas. Notre dieu nous commande de racheter sa vie. J’aurais +voulu t’arracher le cœur, j’aurais voulu que ta tête et la tête +de tes compagnons fussent éternellement suspendues aux poteaux de +cette palissade! Mais Nouï-Atoua a parlé.» + +En s’exprimant ainsi, Kai-Koumou, jusque-là maître de lui, +tremblait de colère, et sa physionomie s’imprégnait d’une féroce +exaltation. + +Puis, après quelques instants, il reprit plus froidement: «Crois-tu +que les anglais échangent notre Tohonga contre ta personne?» + +Glenarvan hésita à répondre, et observa attentivement le chef +maori. + +«Je l’ignore, dit-il, après un moment de silence. + +--Parle, reprit Kai-Koumou. Ta vie vaut-elle la vie de notre +Tohonga? + +--Non, répondit Glenarvan. Je ne suis ni un chef ni un prêtre +parmi les miens!» + +Paganel, stupéfait de cette réponse, regarda Glenarvan avec un +étonnement profond. + +Kai-Koumou parut également surpris. + +«Ainsi, tu doutes? dit-il. + +--J’ignore, répéta Glenarvan. + +--Les tiens ne t’accepteront pas en échange de notre Tohonga? + +--Moi seul? Non, répéta Glenarvan. Nous tous, peut-être. + +--Chez les maoris, dit Kai-Koumou, c’est tête pour tête. + +--Offre d’abord ces femmes en échange de ton prêtre», dit +Glenarvan, qui désigna lady Helena et Mary Grant. + +Lady Helena voulut s’élancer vers son mari. Le major la retint. + +«Ces deux dames, reprit Glenarvan en s’inclinant avec une grâce +respectueuse vers lady Helena et Mary Grant, occupent un haut rang +dans leur pays.» + +Le guerrier regarda froidement son prisonnier. Un mauvais sourire +passa sur ses lèvres; mais il le réprima presque aussitôt, et +répondit d’une voix qu’il contenait à peine: + +«Espères-tu donc tromper Kai-Koumou par de fausses paroles, +européen maudit? Crois-tu que les yeux de Kai-Koumou ne sachent +pas lire dans les cœurs!» + +Et, montrant lady Helena: + +«Voilà ta femme! dit-il. + +--Non! La mienne!» s’écria Kara-Tété. + +Puis, repoussant les prisonniers, la main du chef s’étendit sur +l’épaule de lady Helena, qui pâlit sous ce contact. + +«Edward!» cria la malheureuse femme éperdue. + +Glenarvan, sans prononcer un seul mot, leva le bras. + +Un coup de feu retentit. Kara-Tété tomba mort. + +À cette détonation, un flot d’indigènes sortit des huttes. Le +_pah_ s’emplit en un instant. Cent bras se levèrent sur les +infortunés. Le revolver de Glenarvan lui fut arraché de la main. + +Kai-Koumou jeta sur Glenarvan un regard étrange; puis d’une main, +couvrant le corps du meurtrier, de l’autre, il contint la foule +qui se ruait sur les enfants. + +Enfin sa voix domina le tumulte. + +«Tabou! Tabou!» s’écria-t-il. + +À ce mot, la foule s’arrêta devant Glenarvan et ses compagnons, +momentanément préservés par une puissance surnaturelle. + +Quelques instants après, ils étaient reconduits au _waré-atoua_, +qui leur servait de prison. Mais Robert Grant et Jacques Paganel +n’étaient plus avec eux. + + +Chapitre XII +_Les funérailles d’un chef maori_ + +Kai-Koumou, suivant un exemple assez fréquent dans la Nouvelle-Zélande, +joignait le titre d’_ariki_ à celui de chef de tribu. Il +était revêtu de la dignité de prêtre, et, comme tel, il pouvait +étendre sur les personnes ou sur les objets la superstitieuse +protection du tabou. + +Le tabou, commun aux peuples de race polynésienne, a pour effet +immédiat d’interdire toute relation ou tout usage avec l’objet ou +la personne tabouée. + +Selon la religion maorie, quiconque porterait une main sacrilège +sur ce qui est déclaré tabou, serait puni de mort par le Dieu +irrité. D’ailleurs, au cas où la divinité tarderait à venger sa +propre injure, les prêtres ne manqueraient pas d’accélérer sa +vengeance. + +Le tabou est appliqué par les chefs dans un but politique, à moins +qu’il ne résulte d’une situation ordinaire de la vie privée. Un +indigène est taboué pendant quelques jours, en mainte +circonstance, lorsqu’il s’est coupé les cheveux, lorsqu’il vient +de subir l’opération du tatouage, lorsqu’il construit une pirogue, +lorsqu’il bâtit une maison, quand il est atteint d’une maladie +mortelle, quand il est mort. Une imprévoyante consommation menace-t-elle +de dépeupler les rivières de leurs poissons, de ruiner dans +leurs primeurs les plantations de patates douces, ces objets sont +frappés d’un tabou protecteur et économique. Un chef veut-il +éloigner les importuns de sa maison, il la taboue; monopoliser à +son profit les relations avec un navire étranger, il le taboue +encore; mettre en quarantaine un trafiquant européen dont il est +mécontent, il le taboue toujours. Son interdiction ressemble alors +à l’ancien «veto» des rois. + +Lorsqu’un objet est taboué, nul n’y peut toucher impunément. Quand +un indigène est soumis à cette interdiction, certains aliments lui +sont défendus pendant un temps déterminé. Est-il relevé de cette +diète sévère, s’il est riche, ses esclaves l’assistent et lui +introduisent dans le gosier les mets qu’il ne doit pas toucher de +ses mains; s’il est pauvre, il est réduit à ramasser ses aliments +avec sa bouche, et le tabou en fait un animal. + +En somme, et pour conclure, cette singulière coutume dirige et +modifie les moindres actions des néo-zélandais. C’est l’incessante +intervention de la divinité dans la vie sociale. Il a force de loi +et l’on peut dire que tout le code indigène, code indiscutable et +indiscuté, se résume dans la fréquente application du tabou. + +Quant aux prisonniers enfermés dans le _waré-atoua_, c’était un +tabou arbitraire qui venait de les soustraire aux fureurs de la +tribu. Quelques-uns des indigènes, les amis et les partisans de +Kai-Koumou, s’étaient arrêtés subitement à la voix de leur chef et +avait protégé les captifs. + +Glenarvan ne se faisait cependant pas illusion sur le sort qui lui +était réservé. Sa mort pouvait seule payer le meurtre d’un chef. +Or, la mort chez les peuples sauvages n’est jamais que la fin d’un +long supplice. Glenarvan s’attendait donc à expier cruellement la +légitime indignation qui avait armé son bras, mais il espérait que +la colère de Kai-Koumou ne frapperait que lui. + +Quelle nuit ses compagnons et lui passèrent! Qui pourrait peindre +leurs angoisses et mesurer leurs souffrances? Le pauvre Robert, le +brave Paganel n’avaient pas reparu. Mais comment douter de leur +sort? N’étaient-ils pas les premières victimes sacrifiées à la +vengeance des indigènes? Tout espoir avait disparu, même du cœur +de Mac Nabbs, qui ne désespérait pas aisément. + +John Mangles se sentait devenir fou devant le morne désespoir de +Mary Grant séparée de son frère. Glenarvan songeait à cette +terrible demande de lady Helena qui, pour se soustraire au +supplice ou à l’esclavage, voulait mourir de sa main! Aurait-il +cet horrible courage? + +«Et Mary, de quel droit la frapper?» pensait John dont le cœur se +brisait. + +Quant à une évasion, elle était évidemment impossible. Dix +guerriers, armés jusqu’aux dents, veillaient à la porte du _waré-atoua_. + +Le matin du 13 février arriva. Aucune communication n’eut lieu +entre les indigènes et les prisonniers défendus par le tabou. La +case renfermait une certaine quantité de vivres auxquels les +malheureux touchèrent à peine. La faim disparaissait devant la +douleur. La journée se passa sans apporter ni un changement ni un +espoir. Sans doute, l’heure des funérailles du cher mort et +l’heure du supplice devaient sonner ensemble. + +Cependant, si Glenarvan ne se dissimulait pas que toute idée +d’échange avait dû abandonner Kai-Koumou, le major conservait sur +ce point une lueur d’espérance. + +«Qui sait, disait-il en rappelant à Glenarvan l’effet produit sur +le chef par la mort de Kara-Tété, qui sait si Kai-Koumou, au fond, +ne se sent pas votre obligé?» + +Mais, malgré les observations de Mac Nabbs, Glenarvan ne voulait +plus espérer. Le lendemain s’écoula encore sans que les apprêts du +supplice fussent faits. Voici quelle était la raison de ce retard. + +Les maoris croient que l’âme, pendant les trois jours qui suivent +la mort, habite le corps du défunt, et, pendant trois fois vingt-quatre +heures, le cadavre reste sans sépulture. Cette coutume +suspensive de la mort fut observée dans toute sa rigueur. Jusqu’au +15 février, le _pah_ demeura désert. John Mangles, hissé sur les +épaules de Wilson, observa souvent les retranchements extérieurs. +Aucun indigène ne s’y montra. Seules, les sentinelles, faisant +bonne garde, se relayaient à la porte du _waré-atoua_. + +Mais, le troisième jour, les huttes s’ouvrirent; les sauvages, +hommes, femmes, enfants, c’est-à-dire plusieurs centaines de +maoris, se rassemblèrent dans le _pah_, muets et calmes. + +Kai-Koumou sortit de sa case, et, entouré des principaux chefs de +sa tribu, il prit place sur un tertre élevé de quelques pieds, au +centre du retranchement. La masse des indigènes formait un demi-cercle +à quelques toises en arrière. Toute l’assemblée gardait un +absolu silence. + +Sur un signe de Kai-Koumou, un guerrier se dirigea vers le _waré-atoua_. + +«Souviens-toi», dit lady Helena à son mari. + +Glenarvan serra sa femme contre son cœur. En ce moment, Mary +Grant s’approcha de John Mangles: + +«Lord et lady Glenarvan, dit-elle, penseront que si une femme peut +mourir de la main de son mari pour fuir une honteuse existence, +une fiancée peut mourir aussi de la main de son fiancé pour y +échapper à son tour. John, je puis vous le dire, dans cet instant +suprême, ne suis-je pas depuis longtemps votre fiancée dans le +secret de votre cœur? Puis-je compter sur vous, cher John, comme +lady Helena sur lord Glenarvan? + +--Mary! s’écria le jeune capitaine éperdu. Ah! chère Mary!...» + +Il ne put achever; la natte se souleva, et les captifs furent +entraînés vers Kai-Koumou; les deux femmes étaient résignées à +leur sort; les hommes dissimulaient leurs angoisses sous un calme +qui témoignait d’une énergie surhumaine. + +Ils arrivèrent devant le chef zélandais. Celui-ci ne fit pas +attendre son jugement: + +«Tu as tué Kara-Tété? dit-il à Glenarvan. + +--Je l’ai tué, répondit le lord. + +--Demain, tu mourras au soleil levant. + +--Seul? demanda Glenarvan, dont le cœur battait avec violence. + +--Ah! si la vie de notre Tohonga n’était pas plus précieuse que +la vôtre!» s’écria Kai-Koumou, dont les yeux exprimaient un regret +féroce! + +En ce moment, une agitation se produisit parmi les indigènes. +Glenarvan jeta un regard rapide autour de lui. Bientôt la foule +s’ouvrit, et un guerrier parut, ruisselant de sueur, brisé de +fatigue. + +Kai-Koumou, dès qu’il l’aperçut, lui dit en anglais, avec +l’évidente intention d’être compris des captifs: + +«Tu viens du camp des Pakékas? + +--Oui, répondit le maori. + +--Tu as vu le prisonnier, notre Tohonga? + +--Je l’ai vu. + +--Il est vivant? + +--Il est mort! Les anglais l’ont fusillé!» + +C’en était fait de Glenarvan et de ses compagnons. + +«Tous, s’écria Kai-Koumou, vous mourrez demain au lever du jour!» + +Ainsi donc, un châtiment commun frappait indistinctement ces +infortunés. Lady Helena et Mary Grant levèrent vers le ciel un +regard de sublime remerciement. + +Les captifs ne furent pas reconduits au _waré-atoua_. + +Ils devaient assister pendant cette journée aux funérailles du +chef et aux sanglantes cérémonies qui les accompagnent. Une troupe +d’indigènes les conduisit à quelques pas au pied d’un énorme +_koudi_. + +Là, leurs gardiens demeurèrent auprès d’eux sans les perdre de +vue. Le reste de la tribu maorie, absorbé dans sa douleur +officielle, semblait les avoir oubliés. + +Les trois jours réglementaires s’étaient écoulés depuis la mort de +Kara-Tété. L’âme du défunt avait donc définitivement abandonné sa +dépouille mortelle. La cérémonie commença. + +Le corps fut apporté sur un petit tertre, au milieu du +retranchement. Il était revêtu d’un somptueux costume et enveloppé +d’une magnifique natte de phormium. Sa tête, ornée de plumes, +portait une couronne de feuilles vertes. Sa figure, ses bras et sa +poitrine, frottés d’huile, n’accusaient aucune corruption. + +Les parents et les amis arrivèrent au pied du tertre, et, tout +d’un coup, comme si quelque chef d’orchestre eût battu la mesure +d’un chant funèbre, un immense concert de pleurs, de gémissements, +de sanglots, s’éleva dans les airs. On pleurait le défunt sur un +rythme plaintif et lourdement cadencé. + +Ses proches se frappaient la tête; ses parentes se déchiraient le +visage avec leurs ongles et se montraient plus prodigues de sang +que de larmes. + +Ces malheureuses femmes accomplissaient consciencieusement ce +sauvage devoir. Mais ce n’était pas assez de ces démonstrations +pour apaiser l’âme du défunt, dont le courroux aurait frappé sans +doute les survivants de sa tribu, et ses guerriers, ne pouvant le +rappeler à la vie, voulurent qu’il n’eût point à regretter dans +l’autre monde le bien-être de l’existence terrestre. Aussi, la +compagne de Kara Tété ne devait-elle pas abandonner son époux dans +la tombe. D’ailleurs, l’infortunée se serait refusée à lui +survivre. + +C’était la coutume, d’accord avec le devoir, et les exemples de +pareils sacrifices ne manquent pas à l’histoire zélandaise. + +Cette femme parut. Elle était jeune encore. Ses cheveux en +désordre flottaient sur ses épaules. Ses sanglots et ses cris +s’élevaient vers le ciel. De vagues paroles, des regrets, des +phrases interrompues où elle célébrait les vertus du mort, +entrecoupaient ses gémissements, et, dans un suprême paroxysme de +douleur, elle s’étendit au pied du tertre, frappant le sol de sa +tête. + +En ce moment, Kai-Koumou s’approcha d’elle. + +Soudain, la malheureuse victime se releva; mais un violent coup de +«méré» sorte de massue redoutable, tournoyant dans la main du +chef, la rejeta à terre. Elle tomba foudroyée. + +D’épouvantables cris s’élevèrent aussitôt. Cent bras menacèrent +les captifs, épouvantés de cet horrible spectacle. Mais nul ne +bougea, car la cérémonie funèbre n’était pas achevée. + +La femme de Kara-Tété avait rejoint son époux dans la tombe. Les +deux corps restaient étendus l’un près de l’autre. Mais, pour +l’éternelle vie, ce n’était pas assez, à ce défunt, de sa fidèle +compagne. Qui les aurait servis tous deux près de Nouï-Atoua, si +leurs esclaves ne les avaient pas suivis de ce monde dans l’autre? + +Six malheureux furent amenés devant les cadavres de leurs maîtres. +C’étaient des serviteurs que les impitoyables lois de la guerre +avaient réduits en esclavage. Pendant la vie du chef, ils avaient +subi les plus dures privations, souffert mille mauvais +traitements, à peine nourris, employés sans cesse à des travaux de +bêtes de somme, et maintenant, selon la croyance maorie, ils +allaient reprendre pour l’éternité cette existence +d’asservissement. + +Ces infortunés paraissaient être résignés à leur sort. Ils ne +s’étonnaient point d’un sacrifice depuis longtemps prévu. Leurs +mains, libres de tout lien, attestaient qu’ils recevraient la mort +sans se défendre. + +D’ailleurs, cette mort fut rapide, et les longues souffrances leur +furent épargnées. On réservait les tortures aux auteurs du +meurtre, qui, groupés à vingt pas, détournaient les yeux de cet +affreux spectacle dont l’horreur allait encore s’accroître. + +Six coups de _méré_, portés par la main de six guerriers +vigoureux, étendirent les victimes sur le sol, au milieu d’une +mare de sang. Ce fut le signal d’une épouvantable scène de +cannibalisme. + +Le corps des esclaves n’est pas protégé par le tabou comme le +cadavre du maître. Il appartient à la tribu. C’est la menue +monnaie jetée aux pleureurs des funérailles. Aussi, le sacrifice +consommé, toute la masse des indigènes, chefs, guerriers, +vieillards, femmes, enfants, sans distinction d’âge ni de sexe, +prise d’une fureur bestiale, se rua sur les restes inanimés des +victimes. En moins de temps qu’une plume rapide ne pourrait le +retracer, les corps, encore fumants, furent déchirés, divisés, +dépecés, mis, non pas en morceaux, mais en miettes. Des deux cents +maoris présents au sacrifice, chacun eut sa part de cette chair +humaine. On luttait, on se battait, on se disputait le moindre +lambeau. Les gouttes d’un sang chaud éclaboussaient ces monstrueux +convives, et toute cette horde répugnante grouillait sous une +pluie rouge. C’était le délire et la furie de tigres acharnés sur +leur proie. On eût dit un cirque où les belluaires dévoraient les +bêtes fauves. Puis, vingt feux s’allumèrent sur divers points du +_pah_; l’odeur de la viande brûlée infecta l’atmosphère, et, sans +le tumulte épouvantable de ce festin, sans les cris qui +s’échappaient encore de ces gosiers gorgés de chair, les captifs +auraient entendu les os des victimes craquer sous la dent des +cannibales. + +Glenarvan et ses compagnons, haletants, essayaient de dérober aux +yeux des deux pauvres femmes cette abominable scène. Ils +comprenaient alors quel supplice les attendait le lendemain, au +lever du soleil, et, sans doute, de quelles cruelles tortures une +pareille mort serait précédée. Ils étaient muets d’horreur. + +Puis, les danses funèbres commencèrent. Des liqueurs fortes, +extraites du «piper excelsum», véritable esprit de piment, +activèrent l’ivresse des sauvages. Ils n’avaient plus rien +d’humain. Peut-être même, oubliant le tabou du chef, allaient-ils +se porter aux derniers excès sur les prisonniers qu’épouvantait +leur délire? Mais Kai-Koumou avait gardé sa raison au milieu de +l’ivresse générale. Il accorda une heure à cette orgie de sang +pour qu’elle pût atteindre toute son intensité, puis s’éteindre, +et le dernier acte des funérailles se joua avec le cérémonial +accoutumé. + +Les cadavres de Kara-Tété et de sa femme furent relevés, les +membres ployés et ramassés contre le ventre, suivant la coutume +zélandaise. Il s’agissait alors de les inhumer, non pas d’une +façon définitive, mais jusqu’au moment où la terre, ayant dévoré +les chairs, ne renfermerait plus que des ossements. + +L’emplacement de l’_oudoupa_, c’est-à-dire de la tombe, avait été +choisi en dehors du retranchement, à deux milles environ, au +sommet d’une petite montagne nommée Maunganamu, située sur la rive +droite du lac. + +C’est là que les corps devaient être transportés. + +Deux espèces de palanquins très primitifs, ou, pour être franc, +deux civières furent apportées au pied du tertre. Les cadavres, +repliés sur eux-mêmes, plutôt assis que couchés, et maintenus dans +leurs vêtements par un cercle de lianes, y furent placés. + +Quatre guerriers les enlevèrent sur leurs épaules, et toute la +tribu, reprenant son hymne funèbre, les suivit processionnellement +jusqu’au lieu de l’inhumation. + +Les captifs, toujours surveillés, virent le cortège quitter la +première enceinte du _pah_; puis, les chants et les cris +diminuèrent peu à peu. + +Pendant une demi-heure environ, ce funèbre convoi resta hors de +leur vue dans les profondeurs de la vallée. Puis, ils le +réaperçurent qui serpentait sur les sentiers de la montagne. +L’éloignement rendait fantastique le mouvement ondulé de cette +longue et sinueuse colonne. + +La tribu s’arrêta à une hauteur de huit cents pieds, c’est-à-dire +au sommet du Maunganamu, à l’endroit même préparé pour +l’ensevelissement de Kara-Tété. + +Un simple maori n’aurait eu pour tombe qu’un trou et un tas de +pierres. Mais à un chef puissant et redouté, destiné sans doute à +une déification prochaine, sa tribu réservait un tombeau digne de +ses exploits. + +L’_oudoupa_ avait été entouré de palissades, et des pieux ornés de +figures rougies à l’ocre se dressaient près de la fosse où +devaient reposer les cadavres. + +Les parents n’avaient point oublié que le «waidoua», l’esprit des +morts, se nourrit de substances matérielles, comme fait le corps +pendant cette périssable vie. C’est pourquoi des vivres avaient +été déposés dans l’enceinte, ainsi que les armes et les vêtements +du défunt. + +Rien ne manquait au confort de la tombe. Les deux époux y furent +déposés l’un près de l’autre, puis recouverts de terre et +d’herbes, après une nouvelle série de lamentations. + +Alors le cortège redescendit silencieusement la montagne, et nul +maintenant ne pouvait gravir le Maunganamu sous peine de mort, car +il était taboué, comme le Tongariro, où reposent les restes d’un +chef écrasé en 1846 par une convulsion du sol zélandais. + + +Chapitre XIII +_Les dernières heures_ + +Au moment où le soleil disparaissait au delà du lac Taupo, +derrière les cimes du Tuhahua et du Puketapu, les captifs furent +reconduits à leur prison. Ils ne devaient plus la quitter avant +l’heure où les sommets des Wahiti-Ranges s’allumeraient aux +premiers feux du jour. + +Il leur restait une nuit pour se préparer à mourir. + +Malgré l’accablement, malgré l’horreur dont ils étaient frappés, +ils prirent leur repas en commun. + +«Nous n’aurons pas trop de toutes nos forces, avait dit Glenarvan, +pour regarder la mort en face. Il faut montrer à ces barbares +comment des européens savent mourir.» + +Le repas achevé, lady Helena récita la prière du soir à haute +voix. Tous ses compagnons, la tête nue, s’y associèrent. + +Où est l’homme qui ne pense pas à Dieu devant la mort? + +Ce devoir accompli, les prisonniers s’embrassèrent. + +Mary Grant et Helena, retirées dans un coin de la hutte, +s’étendirent sur une natte. Le sommeil, qui suspend tous les maux, +s’appesantit bientôt sur leurs paupières: elles s’endormirent dans +les bras l’une de l’autre, vaincues par la fatigue et les longues +insomnies. Glenarvan, prenant alors ses amis à part, leur dit: + +«Mes chers compagnons, notre vie et celle de ces pauvres femmes +est à Dieu. S’il est dans les décrets du ciel que nous mourions +demain, nous saurons, j’en suis sûr, mourir en gens de cœur, en +chrétiens, prêts à paraître sans crainte devant le juge suprême. +Dieu, qui voit le fond des âmes, sait que nous poursuivions un +noble but. Si la mort nous attend au lieu du succès, c’est qu’il +le veut. Si dur que soit son arrêt, je ne murmurerai pas contre +lui. Mais la mort ici, ce n’est pas la mort seulement, c’est le +supplice, c’est l’infamie, peut-être, et voici deux femmes...» + +Ici, la voix de Glenarvan, ferme jusqu’alors, s’altéra. Il se tut +pour dominer son émotion. Puis, après un moment de silence: + +«John, dit-il au jeune capitaine, tu as promis à Mary ce que j’ai +promis à lady Helena. Qu’as-tu résolu? + +--Cette promesse, répondit John Mangles, je crois avoir, devant +Dieu le droit de la remplir. + +--Oui, John! Mais nous sommes sans armes? + +--En voici une, répondit John, montrant un poignard. Je l’ai +arraché des mains de Kara-Tété, quand ce sauvage est tombé à vos +pieds. _Mylord_, celui de nous qui survivra à l’autre accomplira +le vœu de lady Helena et de Mary Grant.» + +Après ces paroles, un profond silence régna dans la hutte. Enfin, +le major l’interrompit en disant: + +«Mes amis, gardez pour les dernières minutes ce moyen extrême. Je +suis peu partisan de ce qui est irrémédiable. + +--Je n’ai pas parlé pour nous, répondit Glenarvan. Quelle qu’elle +soit, nous saurons braver la mort! Ah! Si nous étions seuls, vingt +fois déjà je vous aurais crié: mes amis, tentons une sortie! +Attaquons ces misérables! Mais elles! Elles!...» + +John, en ce moment, souleva la natte, et compta vingt-cinq +indigènes qui veillaient à la porte du _waré-atoua_. Un grand feu +avait été allumé et jetait de sinistres lueurs sur le relief +accidenté du _pah_. + +De ces sauvages, les uns étaient étendus autour du brasier; les +autres, debout, immobiles, se détachaient vivement en noir sur le +clair rideau des flammes. Mais tous portaient de fréquents regards +sur la hutte confiée à leur surveillance. + +On dit qu’entre un geôlier qui veille et un prisonnier qui veut +fuir, les chances sont pour le prisonnier. En effet, l’intérêt de +l’un est plus grand que l’intérêt de l’autre. Celui-ci peut +oublier qu’il garde, celui-là ne peut pas oublier qu’il est gardé. +Le captif pense plus souvent à fuir que son gardien à empêcher sa +fuite. + +De là, évasions fréquentes et merveilleuses. + +Mais, ici, c’était la haine, la vengeance, qui surveillaient les +captifs, et non plus un geôlier indifférent. Si les prisonniers +n’avaient point été attachés, c’est que des liens étaient +inutiles, puisque vingt-cinq hommes veillaient à la seule issue du +_waré-atoua_. + +Cette case, adossée au roc qui terminait le retranchement, n’était +accessible que par une étroite langue de terre qui la reliait par +devant au plateau du _pah_. Ses deux autres côtés s’élevaient au-dessus +de flancs à pic et surplombaient un abîme profond de cent +pieds. Par là, la descente était impraticable. Nul moyen non plus +de fuir par le fond, que cuirassait l’énorme rocher. La seule +issue, c’était l’entrée même du _waré-atoua_, et les maoris +gardaient cette langue de terre qui la réunissait au _pah_ comme +un pont-levis. Toute évasion était donc impossible, et Glenarvan, +après avoir pour la vingtième fois sondé les murs de sa prison, +fut obligé de le reconnaître. + +Les heures de cette nuit d’angoisses s’écoulaient cependant. +D’épaisses ténèbres avaient envahi la montagne. Ni lune ni étoiles +ne troublaient la profonde obscurité. Quelques rafales de vent +couraient sur les flancs du _pah_. Les pieux de la case +gémissaient. Le foyer des indigènes se ranimait soudain à cette +ventilation passagère, et le reflet des flammes jetait des lueurs +rapides à l’intérieur du _waré-atoua_. Le groupe des prisonniers +s’éclairait un instant. Ces pauvres gens étaient absorbés dans +leurs pensées dernières. Un silence de mort régnait dans la hutte. + +Il devait être quatre heures du matin environ, quand l’attention +du major fut éveillée par un léger bruit qui semblait se produire +derrière les poteaux du fond, dans la paroi de la hutte adossée au +massif. Mac Nabbs, d’abord indifférent à ce bruit, voyant qu’il +continuait, écouta; puis, intrigué de sa persistance, il colla, +pour le mieux apprécier, son oreille contre la terre. Il lui +sembla qu’on grattait, qu’on creusait à l’extérieur. + +Quand il fut certain du fait, le major, se glissant près de +Glenarvan et de John Mangles, les arracha à leurs douloureuses +pensées et les conduisit au fond de la case. + +«Écoutez», dit-il à voix basse, en leur faisant signe de se +baisser. + +Les grattements étaient de plus en plus perceptibles; on pouvait +entendre les petites pierres grincer sous la pression d’un corps +aigu et s’ébouler extérieurement. + +«Quelque bête dans son terrier», dit John Mangles. + +Glenarvan se frappa le front: + +«Qui sait, dit-il, si c’était un homme?... + +--Homme ou animal, répondit le major, je saurai à quoi m’en +tenir!» + +Wilson, Olbinett se joignirent à leurs compagnons, et tous se +mirent à creuser la paroi, John avec son poignard, les autres avec +des pierres arrachées du sol ou avec leurs ongles, tandis que +Mulrady, étendu à terre, surveillait par l’entre-bâillement de la +natte le groupe des indigènes. + +Ces sauvages, immobiles autour du brasier, ne soupçonnaient rien +de ce qui se passait à vingt pas d’eux. + +Le sol était fait d’une terre meuble et friable qui recouvrait le +tuf siliceux. Aussi, malgré le manque d’outils, le trou avança +rapidement. Bientôt il fut évident qu’un homme ou des hommes, +accrochés sur les flancs du _pah_, perçaient une galerie dans sa +paroi extérieure. Quel pouvait être leur but? + +Connaissaient-ils l’existence des prisonniers, ou le hasard d’une +tentative personnelle expliquait-il le travail qui semblait +s’accomplir? + +Les captifs redoublèrent leurs efforts. Leurs doigts déchirés +saignaient, mais ils creusaient toujours. + +Après une demi-heure de travail, le trou, foré par eux, avait +atteint une demi-toise de profondeur. Ils pouvaient reconnaître +aux bruits plus accentués qu’une mince couche de terre seulement +empêchait alors une communication immédiate. + +Quelques minutes s’écoulèrent encore, et soudain le major retira +sa main coupée par une lame aiguë. + +Il retint un cri prêt à lui échapper. + +John Mangles, opposant la lame de son poignard, évita le couteau +qui s’agitait hors du sol, mais il saisit la main qui le tenait. + +C’était une main de femme ou d’enfant, une main européenne! + +De part et d’autre, pas un mot n’avait été prononcé. Il était +évident que, de part et d’autre, il y avait intérêt à se taire. + +«Est-ce Robert?» murmura Glenarvan. + +Mais, si bas qu’il eût prononcé ce nom, Mary Grant, éveillée par +les mouvements qui s’accomplissaient dans la case, se glissa près +de Glenarvan, et, saisissant cette main toute maculée de terre, +elle la couvrit de baisers. + +«Toi! Toi! disait la jeune fille, qui n’avait pu s’y méprendre, +toi, mon Robert! + +--Oui, petite sœur, répondit Robert, je suis là, pour vous +sauver tous! Mais, silence! + +--Brave enfant! répétait Glenarvan. + +--Surveillez les sauvages au dehors», reprit Robert. + +Mulrady, un moment distrait par l’apparition de l’enfant, reprit +son poste d’observation. + +«Tout va bien, dit-il. Il n’y a plus que quatre guerriers qui +veillent. Les autres sont endormis. + +--Courage!» répondit Wilson. + +En un instant, le trou fut agrandi, et Robert passa des bras de sa +sœur dans les bras de lady Helena. + +Autour de son corps était roulée une longue corde de phormium. + +«Mon enfant, mon enfant, murmurait la jeune femme, ces sauvages ne +t’ont pas tué! + +--Non, madame, répondit Robert. Je ne sais comment, pendant le +tumulte, j’ai pu me dérober à leurs yeux; j’ai franchi l’enceinte; +pendant deux jours, je suis resté caché derrière des arbrisseaux; +j’errais la nuit; je voulais vous revoir. Pendant que toute la +tribu s’occupait des funérailles du chef, je suis venu reconnaître +ce côté du retranchement où s’élève la prison, et j’ai vu que je +pourrais arriver jusqu’à vous. J’ai volé dans une hutte déserte ce +couteau et cette corde. Les touffes d’herbes, les branches +d’arbustes m’ont servi d’échelle; j’ai trouvé par hasard une +espèce de grotte creusée dans le massif même où s’appuie cette +hutte; je n’ai eu que quelques pieds à creuser dans une terre +molle, et me voilà.» + +Vingt baisers muets furent la seule réponse que put obtenir +Robert. + +«Partons! dit-il d’un ton décidé. + +--Paganel est en bas? demanda Glenarvan. + +--Monsieur Paganel? répondit l’enfant, surpris de la question. + +--Oui, il nous attend? + +--Mais non, _mylord_. Comment, Monsieur Paganel n’est pas ici? + +--Il n’y est pas, Robert, répondit Mary Grant. + +--Quoi? Tu ne l’as pas vu? demanda Glenarvan. Vous ne vous êtes +pas rencontrés dans ce tumulte? Vous ne vous êtes pas échappés +ensemble? + +--Non, _mylord_, répondit Robert, atterré d’apprendre la +disparition de son ami Paganel. + +--Partons, dit le major, il n’y a pas une minute à perdre. En +quelque lieu que soit Paganel, il ne peut pas être plus mal que +nous ici. Partons!» + +En effet, les moments étaient précieux. Il fallait fuir. L’évasion +ne présentait pas de grandes difficultés, si ce n’est sur une +paroi presque perpendiculaire en dehors de la grotte, et pendant +une vingtaine de pieds seulement. Puis, après, le talus offrait +une descente assez douce jusqu’au bas de la montagne. De ce point, +les captifs pouvaient gagner rapidement les vallées inférieures, +tandis que les maoris, s’ils venaient à s’apercevoir de leur +fuite, seraient forcés de faire un très long détour pour les +atteindre, puisqu’ils ignoraient l’existence de cette galerie +creusée entre le _waré-atoua_ et le talus extérieur. + +L’évasion commença. Toutes les précautions furent prises pour la +faire réussir. Les captifs passèrent un à un par l’étroite galerie +et se trouvèrent dans la grotte. John Mangles, avant de quitter la +hutte, fit disparaître tous les décombres et se glissa à son tour +par l’ouverture, sur laquelle il laissa retomber les nattes de la +case. La galerie se trouvait donc entièrement dissimulée. + +Il s’agissait à présent de descendre la paroi perpendiculaire +jusqu’au talus, et cette descente aurait été impraticable, si +Robert n’eût apporté la corde de phormium. + +On la déroula; elle fut fixée à une saillie de roche et rejetée au +dehors. + +John Mangles, avant de laisser ses amis se suspendre à ces +filaments de phormium, qui, par leur torsion, formaient la corde, +les éprouva; ils ne lui parurent pas offrir une grande solidité; +or, il ne fallait pas s’exposer inconsidérément, car une chute +pouvait être mortelle. + +«Cette corde, dit-il, ne peut supporter que le poids de deux +corps; ainsi, procédons en conséquence. Que lord et lady Glenarvan +se laissent glisser d’abord; lorsqu’ils seront arrivés au talus, +trois secousses imprimées à la corde nous donneront le signal de +les suivre. + +--Je passerai le premier, répondit Robert. J’ai découvert au bas +du talus une sorte d’excavation profonde où les premiers descendus +se cacheront pour attendre les autres. + +--Va, mon enfant», dit Glenarvan en serrant la main du jeune +garçon. + +Robert disparut par l’ouverture de la grotte. Une minute après, +les trois secousses de la corde apprenaient que l’enfant venait +d’opérer heureusement sa descente. + +Aussitôt Glenarvan et lady Helena se hasardèrent en dehors de la +grotte. L’obscurité était profonde encore, mais quelques teintes +grisâtres nuançaient déjà les cimes qui se dressaient dans l’est. + +Le froid piquant du matin ranima la jeune femme. Elle se sentit +plus forte et commença sa périlleuse évasion. + +Glenarvan d’abord, lady Helena ensuite, se laissèrent glisser le +long de la corde jusqu’à l’endroit où la paroi perpendiculaire +rencontrait le sommet du talus. Puis Glenarvan, précédant sa femme +et la soutenant, commença à descendre à reculons. Il cherchait les +touffes d’herbes et les arbrisseaux propres à lui offrir un point +d’appui; il les éprouvait d’abord, et y plaçait ensuite le pied de +lady Helena. Quelques oiseaux, réveillés subitement, s’envolaient +en poussant de petits cris, et les fugitifs frémissaient quand une +pierre, détachée de son alvéole, roulait avec bruit jusqu’au bas +de la montagne. + +Ils avaient atteint la moitié du talus, lorsqu’une voix se fit +entendre à l’ouverture de la grotte: + +«Arrêtez!» murmurait John Mangles. + +Glenarvan, accroché d’une main à une touffe de tétragones, de +l’autre, retenant sa femme, attendit, respirant à peine. + +Wilson avait eu une alerte. Ayant entendu quelque bruit à +l’extérieur du _waré-atoua_, il était rentré dans la hutte, et, +soulevant la natte, il observait les maoris. Sur un signe de lui, +John arrêta Glenarvan. + +En effet, un des guerriers, surpris par quelque rumeur insolite, +s’était relevé et rapproché du _waré-atoua_. Debout, à deux pas de +la hutte, il écoutait, la tête inclinée. Il resta dans cette +attitude pendant une minute longue comme une heure, l’oreille +tendue, l’œil aux aguets. Puis, secouant la tête en homme qui +s’est mépris, il revint vers ses compagnons, prit une brassée de +bois mort et la jeta dans le brasier à demi éteint, dont les +flammes se ravivèrent. Sa figure, vivement éclairée, ne trahissait +plus aucune préoccupation, et, après avoir observé les premières +lueurs de l’aube qui blanchissaient l’horizon, il s’étendit près +du feu pour réchauffer ses membres refroidis. + +«Tout va bien», dit Wilson. + +John fit signe à Glenarvan de reprendre sa descente. + +Glenarvan se laissa glisser doucement sur le talus; bientôt lady +Helena et lui prirent pied sur l’étroit sentier où les attendait +Robert. + +La corde fut secouée trois fois, et, à son tour, John Mangles, +précédant Mary Grant, suivit la périlleuse route. Son opération +réussit; il rejoignit lord et lady Glenarvan dans le trou signalé +par Robert. + +Cinq minutes plus tard, tous les fugitifs, heureusement évadés du +_waré-atoua_, quittaient leur retraite provisoire, et, fuyant les +rives habitées du lac, ils s’enfonçaient par d’étroits sentiers, +au plus profond des montagnes. + +Ils marchaient rapidement, cherchant à se défier de tous les +points où quelque regard pouvait les atteindre. Ils ne parlaient +pas, ils glissaient comme des ombres à travers les arbrisseaux. Où +allaient-ils? à l’aventure, mais ils étaient libres. + +Vers cinq heures, le jour commença à poindre. Des nuances +bleuâtres marbraient les hautes bandes de nuages. Les brumeux +sommets se dégageaient des vapeurs matinales. L’astre du jour ne +devait pas tarder à paraître, et ce soleil, au lieu de donner le +signal du supplice, allait, au contraire, signaler la fuite des +condamnés. + +Il fallait donc, avant ce moment fatal, que les fugitifs se +fussent mis hors de la portée des sauvages, afin de les dépister +par l’éloignement. + +Mais ils ne marchaient pas vite, car les sentiers étaient abrupts. +Lady Helena gravissait les pentes, soutenue, pour ne pas dire +portée, par Glenarvan, et Mary Grant s’appuyait au bras de John +Mangles; Robert, heureux, triomphant, le cœur plein de joie de +son succès, ouvrait la marche, les deux matelots la fermaient. + +Encore une demi-heure, et l’astre radieux allait émerger des +brumes de l’horizon. + +Pendant une demi-heure, les fugitifs marchèrent à l’aventure. +Paganel n’était pas là pour les diriger, --Paganel, l’objet de +leurs alarmes et dont l’absence faisait une ombre noire à leur +bonheur. + +Cependant, ils se dirigeaient vers l’est, autant que possible, et +s’avançaient au-devant d’une magnifique aurore. Bientôt ils eurent +atteint une hauteur de cinq cents pieds au-dessus du lac Taupo, et +le froid du matin, accru par cette altitude, les piquait vivement. +Des formes indécises de collines et de montagnes s’étageaient les +unes au-dessus des autres; mais Glenarvan ne demandait qu’à s’y +perdre. Plus tard, il verrait à sortir de ce montueux labyrinthe. +Enfin le soleil parut, et il envoya ses premiers rayons au-devant +des fugitifs. + +Soudain un hurlement terrible, fait de cent cris, éclata dans les +airs. Il s’élevait du _pah_, dont Glenarvan ignorait alors +l’exacte situation. + +D’ailleurs, un épais rideau de brumes, tendu sous ses pieds, +l’empêchait de distinguer les vallées basses. + +Mais les fugitifs ne pouvaient en douter, leur évasion était +découverte, échapperaient-ils à la poursuite des indigènes? +Avaient-ils été aperçus? + +Leurs traces ne les trahiraient-elles pas? + +En ce moment, le brouillard inférieur se leva, les enveloppa +momentanément d’un nuage humide, et ils aperçurent à trois cents +pieds au-dessous d’eux la masse frénétique des indigènes. + +Ils voyaient, mais ils avaient été vus. De nombreux hurlements +éclatèrent, des aboiements s’y joignirent, et la tribu tout +entière, après avoir en vain essayé d’escalader la roche du _waré-atoua_, +se précipita hors des enceintes, et s’élança par les plus +courts sentiers à la poursuite des prisonniers qui fuyaient sa +vengeance. + + +Chapitre XIV +_La montagne tabou_ + +Le sommet de la montagne s’élevait encore d’une centaine de pieds. +Les fugitifs avaient intérêt à l’atteindre afin de se dérober, sur +le versant opposé, à la vue des maoris. Ils espéraient que quelque +crête praticable leur permettrait alors de gagner les cimes +voisines, qui se confondaient dans un système orographique, dont +le pauvre Paganel eût sans doute, s’il avait été là, débrouillé +les complications. + +L’ascension fut donc hâtée, sous la menace de ces vociférations +qui se rapprochaient de plus en plus. + +La horde envahissante arrivait au pied de la montagne. + +«Courage! Courage! Mes amis», criait Glenarvan, excitant ses +compagnons de la voix et du geste. + +En moins de cinq minutes, ils atteignirent le sommet du mont; là, +ils se retournèrent afin de juger la situation et de prendre une +direction qui pût dépister les maoris. + +De cette hauteur, leurs regards dominaient le lac Taupo, qui +s’étendait vers l’ouest dans son cadre pittoresque de montagnes. +Au nord, les cimes du Pirongia. Au sud, le cratère enflammé du +Tongariro. + +Mais, vers l’est, le regard butait contre la barrière de cimes et +de croupes qui joignait les Wahiti-Ranges, cette grande chaîne +dont les anneaux non interrompus relient toute l’île +septentrionale du détroit de Cook au cap oriental. + +Il fallait donc redescendre le versant opposé et s’engager dans +d’étroites gorges, peut-être sans issues. + +Glenarvan jeta un coup d’œil anxieux autour de lui; le brouillard +s’étant fondu aux rayons du soleil, son regard pénétrait nettement +dans les moindres cavités du sol. Aucun mouvement des maoris ne +pouvait échapper à sa vue. + +Les indigènes n’étaient pas à cinq cents pieds de lui, quand ils +atteignirent le plateau sur lequel reposait le cône solitaire. + +Glenarvan ne pouvait, si peu que ce fût, prolonger sa halte. +épuisé ou non, il fallait fuir sous peine d’être cerné. + +«Descendons! s’écria-t-il, descendons avant que le chemin ne soit +coupé!» + +Mais, au moment où les pauvres femmes se relevaient par un suprême +effort, Mac Nabbs les arrêta, et dit: + +«C’est inutile, Glenarvan. Voyez.» + +Et tous, en effet, virent l’inexplicable changement qui venait de +se produire dans le mouvement des maoris. + +Leur poursuite s’était subitement interrompue. + +L’assaut de la montagne venait de cesser comme par un impérieux +contre-ordre. La bande d’indigènes avait maîtrisé son élan, et +s’était arrêtée comme les flots de la mer devant un roc +infranchissable. + +Tous ces sauvages, mis en appétit de sang, maintenant rangés au +pied du mont, hurlaient, gesticulaient, agitaient des fusils et +des haches, mais n’avançaient pas d’une semelle. Leurs chiens, +comme eux enracinés au sol, aboyaient avec rage. + +Que se passait-il donc? Quelle puissance invisible retenait les +indigènes? Les fugitifs regardaient sans comprendre, craignant que +le charme qui enchaînait la tribu de Kai-Koumou ne vînt à se +rompre. + +Soudain, John Mangles poussa un cri qui fit retourner ses +compagnons. De la main, il leur montrait une petite forteresse +élevée au sommet du cône. + +«Le tombeau du chef Kara-Tété! s’écria Robert. + +--Dis-tu vrai, Robert? demanda Glenarvan. + +--Oui, _mylord_, c’est bien le tombeau! Je le reconnais...» + +Robert ne se trompait pas. À cinquante pieds au-dessus, à la +pointe extrême de la montagne, des pieux fraîchement peints +formaient une petite enceinte palissadée. Glenarvan reconnut à son +tour la tombe du chef zélandais. Dans les hasards de sa fuite, il +avait été conduit à la cime même du Maunganamu. + +Le lord suivi de ses compagnons, gravit les derniers talus du cône +jusqu’au pied même du tombeau. Une large ouverture recouverte de +nattes y donnait accès. + +Glenarvan allait pénétrer dans l’intérieur de l’_oudoupa_ quand, +tout d’un coup, il recula vivement: + +«Un sauvage! dit-il. + +--Un sauvage dans ce tombeau? demanda le major. + +--Oui, Mac Nabbs. + +--Qu’importe, entrons.» + +Glenarvan, le major, Robert et John Mangles pénétrèrent dans +l’enceinte. Un maori était là, vêtu d’un grand manteau de +phormium; l’ombre de l’_oudoupa_ ne permettait pas de distinguer +ses traits. Il paraissait fort tranquille, et déjeunait avec la +plus parfaite insouciance. Glenarvan allait lui adresser la +parole, quand l’indigène, le prévenant, lui dit d’un ton aimable +et en bonne langue anglaise: + +«Asseyez-vous donc, mon cher lord, le déjeuner vous attend.» + +C’était Paganel. À sa voix, tous se précipitèrent dans l’_oudoupa_ +et tous passèrent dans les bras de l’excellent géographe. Paganel +était retrouvé! + +C’était le salut commun qui se présentait dans sa personne! on +allait l’interroger, on voulait savoir comment et pourquoi il se +trouvait au sommet du Maunganamu; mais Glenarvan arrêta d’un mot +cette inopportune curiosité. + +«Les sauvages! dit-il. + +--Les sauvages, répondit en haussant les épaules Paganel. Voilà +des individus que je méprise souverainement! + +--Mais ne peuvent-ils?... + +--Eux! Ces imbéciles! Venez les voir!» + +Chacun suivit Paganel, qui sortit de l’_oudoupa_. Les zélandais +étaient à la même place, entourant le pied du cône, et poussant +d’épouvantables vociférations. + +«Criez! Hurlez! époumonez-vous, stupides créatures! dit Paganel. +Je vous défie bien de gravir cette montagne! + +--Et pourquoi? demanda Glenarvan. + +--Parce que le chef y est enterré, parce que ce tombeau nous +protège, parce que la montagne est tabou! + +--Tabou? + +--Oui, mes amis! Et voilà pourquoi je me suis réfugié ici comme +dans un de ces lieux d’asile du moyen âge ouverts aux malheureux. + +--Dieu est pour nous!» s’écria lady Helena, levant ses mains vers +le ciel. + +En effet, le mont était tabou, et, par sa consécration, il +échappait à l’envahissement des superstitieux sauvages. + +Ce n’était pas encore le salut des fugitifs, mais un répit +salutaire, dont ils cherchaient à profiter. Glenarvan, en proie à +une indicible émotion, ne proférait pas une parole, et le major +remuait la tête d’un air véritablement satisfait. + +«Et maintenant, mes amis, dit Paganel, si ces brutes comptent sur +nous pour exercer leur patience, ils se trompent. Avant deux +jours, nous serons hors des atteintes de ces coquins. + +--Nous fuirons! dit Glenarvan. Mais comment? + +--Je n’en sais rien répondit Paganel, mais nous fuirons tout de +même.» + +Alors, chacun voulut connaître les aventures du géographe. Chose +bizarre, et retenue singulière chez un homme si prolixe, il +fallut, pour ainsi dire, lui arracher les paroles de la bouche. +Lui qui aimait tant à conter, il ne répondit que d’une manière +évasive aux questions de ses amis. + +«On m’a changé mon Paganel», pensait Mac Nabbs. + +En effet, la physionomie du digne savant n’était plus la même. Il +s’enveloppait sévèrement dans son vaste châle de phormium, et +semblait éviter les regards trop curieux. Ses manières +embarrassées, lorsqu’il était question de lui, n’échappèrent à +personne, mais, par discrétion, personne ne parut les remarquer. +D’ailleurs, quand Paganel n’était plus sur le tapis, il reprenait +son enjouement habituel. + +Quant à ses souvenirs, voici ce qu’il jugea convenable d’en +apprendre à ses compagnons, lorsque tous se furent assis près de +lui, au pied des poteaux de l’_oudoupa_. + +Après le meurtre de Kara-Tété, Paganel profita comme Robert du +tumulte des indigènes et se jeta hors de l’enceinte du _pah_. +Mais, moins heureux que le jeune Grant, il alla donner droit dans +un campement de maoris. Là commandait un chef de belle taille, à +l’air intelligent, évidemment supérieur à tous les guerriers de sa +tribu. Ce chef parlait correctement anglais, et souhaita la +bienvenue en limant du bout de son nez le nez du géographe. + +Paganel se demandait s’il devait se considérer comme prisonnier ou +non. Mais, voyant qu’il ne pouvait faire un pas sans être +gracieusement accompagné du chef, il sut bientôt à quoi s’en tenir +à cet égard. + +Ce chef, nommé «Hihy», c’est-à-dire «rayon du soleil», n’était +point un méchant homme. Les lunettes et la longue-vue du géographe +semblaient lui donner une haute idée de Paganel, et il l’attacha +particulièrement à sa personne, non seulement par ses bienfaits, +mais encore avec de bonnes cordes de phormium. La nuit surtout. + +Cette situation nouvelle dura trois grands jours. + +Pendant ce laps de temps, Paganel fut-il bien ou mal traité? «oui +et non», dit-il, sans s’expliquer davantage. Bref, il était +prisonnier, et, sauf la perspective d’un supplice immédiat, sa +condition ne lui paraissait guère plus enviable que celle de ses +infortunés amis. + +Heureusement, pendant une nuit, il parvint à ronger ses cordes et +à s’échapper. Il avait assisté de loin à l’enterrement du chef, il +savait qu’on l’avait inhumé au sommet du Maunganamu, et que la +montagne devenait tabou par ce fait. Ce fut là qu’il résolut de se +réfugier, ne voulant pas quitter le pays où ses compagnons étaient +retenus. Il réussit dans sa périlleuse entreprise. Il arriva +pendant la nuit dernière au tombeau de Kara-Tété, et attendit, +«tout en reprenant des forces», que le ciel délivrât ses amis par +quelque hasard. + +Tel fut le récit de Paganel. Omit-il à dessein certaine +circonstance de son séjour chez les indigènes? Plus d’une fois, +son embarras le laissa croire. Quoi qu’il en soit, il reçut +d’unanimes félicitations, et, le passé connu, on en revint au +présent. La situation était toujours excessivement grave. Les +indigènes, s’ils ne se hasardaient pas à gravir le Maunganamu, +comptaient sur la faim et la soif pour reprendre leurs +prisonniers. Affaire de temps, et les sauvages ont la patience +longue. + +Glenarvan ne se méprenait pas sur les difficultés de sa position, +mais il résolut d’attendre les circonstances favorables, et de les +faire naître, au besoin. + +Et d’abord Glenarvan voulut reconnaître avec soin le Maunganamu, +c’est-à-dire sa forteresse improvisée, non pour la défendre, car +le siège n’en était pas à craindre, mais pour en sortir. Le major, +John, Robert, Paganel et lui, prirent un relevé exact de la +montagne. Ils observèrent la direction des sentiers, leurs +aboutissants, leur déclivité. La crête, longue d’un mille, qui +réunissait le Maunganamu à la chaîne des Wahiti, allait en +s’abaissant vers la plaine. Son arête, étroite et capricieusement +profilée, présentait la seule route praticable, au cas où +l’évasion serait possible. Si les fugitifs y passaient inaperçus, +à la faveur de la nuit, peut-être réussiraient-ils à s’engager +dans les profondes vallées des Ranges, et à dépister les guerriers +maoris. Mais cette route offrait plus d’un danger. Dans sa partie +basse, elle passait à portée des coups de fusil. Les balles des +indigènes postés aux rampes inférieures pouvaient s’y croiser, et +tendre là un réseau de fer que nul ne saurait impunément franchir. + +Glenarvan et ses amis, s’étant aventurés sur la partie dangereuse +de la crête, furent salués d’une grêle de plomb qui ne les +atteignit pas. Quelques bourres, enlevées par le vent, arrivèrent +jusqu’à eux. Elles étaient faites de papier imprimé que Paganel +ramassa par curiosité pure et qu’il déchiffra non sans peine. + +«Bon! dit-il, savez-vous, mes amis, avec quoi ces animaux-là +bourrent leurs fusils? + +--Non, Paganel, répondit Glenarvan. + +--Avec des feuillets de la bible! Si c’est l’emploi qu’ils font +des versets sacrés, je plains leurs missionnaires! Ils auront de +la peine à fonder des bibliothèques maories. + +--Et quel passage des livres saints ces indigènes nous ont-ils +tiré en pleine poitrine? demanda Glenarvan. + +--Une parole du Dieu tout-puissant, répondit John Mangles, qui +venait de lire à son tour le papier maculé par l’explosion. Cette +parole nous dit d’espérer en lui, ajouta le capitaine, avec +l’inébranlable conviction de sa foi écossaise. + +--Lis, John», dit Glenarvan. + +Et John lut ce verset respecté par la déflagration de la poudre: + +«Psaume 90. --«_Parce qu’il a espéré en moi, je le délivrerai_.» + +--Mes amis, dit Glenarvan, il faut reporter ces paroles +d’espérance à nos braves et chères compagnes. Il y a là de quoi +leur ranimer le cœur.» + +Glenarvan et ses compagnons remontèrent les abrupts sentiers du +cône, et se dirigèrent vers le tombeau qu’ils voulaient examiner. + +Chemin faisant, ils furent étonnés de surprendre, à de petits +intervalles, comme un certain frémissement du sol. Ce n’était pas +une agitation, mais cette vibration continue qu’éprouvent les +parois d’une chaudière à la poussée de l’eau bouillante. De +violentes vapeurs, nées de l’action des feux souterrains, étaient +évidemment emmagasinées sous l’enveloppe de la montagne. + +Cette particularité ne pouvait émerveiller des gens qui venaient +de passer entre les sources chaudes du Waikato. Ils savaient que +cette région centrale d’Ika-Na-Maoui est essentiellement +volcanique. + +C’est un véritable tamis dont le tissu laisse transpirer les +vapeurs de la terre par les sources bouillantes et les solfatares. + +Paganel, qui l’avait déjà observée, appela donc l’attention de ses +amis sur la nature volcanique de la montagne. Le Maunganamu +n’était que l’un de ces nombreux cônes qui hérissent la portion +centrale de l’île, c’est-à-dire un volcan de l’avenir. + +La moindre action mécanique pouvait déterminer la formation d’un +cratère dans ses parois faites d’un tuf siliceux et blanchâtre. + +«En effet, dit Glenarvan, mais nous ne sommes pas plus en danger +ici qu’auprès de la chaudière du _Duncan_. C’est une tôle solide +que cette croûte de terre! + +--D’accord, répondit le major, mais une chaudière, si bonne +qu’elle soit, finit toujours par éclater, après un long service. + +--Mac Nabbs, reprit Paganel, je ne demande pas à rester sur ce +cône. Que le ciel me montre une route praticable, et je le quitte +à l’instant. + +--Ah! Pourquoi ce Maunganamu ne peut-il nous entraîner lui-même, +répondit John Mangles, puisque tant de puissance mécanique est +renfermée dans ses flancs! Il y a peut-être, sous nos pieds, la +force de plusieurs millions de chevaux, stérile et perdue! Notre +_Duncan_ n’en demanderait pas la millième partie pour nous porter +au bout du monde!» + +Ce souvenir du _Duncan_, évoqué par John Mangles, eut pour effet +de ramener les pensées les plus tristes dans l’esprit de +Glenarvan; car, si désespérée que fût sa propre situation, il +l’oubliait souvent pour gémir sur le sort de son équipage. + +Il songeait encore, quand il retrouva au sommet du Maunganamu ses +compagnons d’infortune. + +Lady Helena, dès qu’elle l’aperçut, vint à lui. + +«Mon cher Edward, dit-elle, vous avez reconnu notre position? +Devons-nous espérer ou craindre? + +--Espérer, ma chère Helena, répondit Glenarvan. Les indigènes ne +franchiront jamais la limite de la montagne, et le temps ne nous +manquera pas pour former un plan d’évasion. + +--D’ailleurs, madame, dit John Mangles, c’est Dieu lui-même qui +nous recommande d’espérer.» + +John Mangles remit à lady Helena ce feuillet de la bible, où se +lisait le verset sacré. La jeune femme et la jeune fille, l’âme +confiante, le cœur ouvert à toutes les interventions du ciel, +virent dans ces paroles du livre saint un infaillible présage de +salut. + +«Maintenant, à l’_oudoupa_! s’écria gaiement Paganel. C’est notre +forteresse, notre château, notre salle à manger, notre cabinet de +travail! Personne ne nous y dérangera! Mesdames, permettez-moi de +vous faire les honneurs de cette charmante habitation.» + +On suivit l’aimable Paganel. Lorsque les sauvages virent les +fugitifs profaner de nouveau cette sépulture tabouée, ils firent +éclater de nombreux coups de feu et d’épouvantables hurlements, +ceux-ci aussi bruyants que ceux-là. Mais, fort heureusement, les +balles ne portèrent pas si loin que les cris, et tombèrent à mi-côte, +pendant que les vociférations allaient se perdre dans l’espace. + +Lady Helena, Mary Grant et leurs compagnons, tout à fait rassurés +en voyant que la superstition des maoris était encore plus forte +que leur colère, entrèrent dans le monument funèbre. + +C’était une palissade de pieux peints en rouge, que cet _oudoupa_ +du chef zélandais. Des figures symboliques, un vrai tatouage sur +bois, racontaient la noblesse et les hauts faits du défunt. Des +chapelets d’amulettes, de coquillages ou de pierres taillées se +balançaient d’un poteau à l’autre. À l’intérieur, le sol +disparaissait sous un tapis de feuilles vertes. Au centre, une +légère extumescence trahissait la tombe fraîchement creusée. + +Là, reposaient les armes du chef, ses fusils chargés et amorcés, +sa lance, sa superbe hache en jade vert, avec une provision de +poudre et de balles suffisante pour les chasses éternelles. + +«Voilà tout un arsenal, dit Paganel, dont nous ferons un meilleur +emploi que le défunt. Une bonne idée qu’ont ces sauvages +d’emporter leurs armes dans l’autre monde! + +--Eh! mais, ce sont des fusils de fabrique anglaise! dit le +major. + +--Sans doute, répondit Glenarvan, et c’est une assez sotte +coutume de faire cadeau d’armes à feu aux sauvages! Ils s’en +servent ensuite contre les envahisseurs, et ils ont raison. En +tout cas, ces fusils pourront nous être utiles! + +--Mais ce qui nous sera plus utile encore, dit Paganel, ce sont +les vivres et l’eau destinés à Kara-Tété.» + +En effet, les parents et les amis du mort avaient bien fait les +choses. L’approvisionnement témoignait de leur estime pour les +vertus du chef. Il y avait des vivres suffisants à nourrir dix +personnes pendant quinze jours ou plutôt le défunt pour +l’éternité. Ces aliments de nature végétale consistaient en +fougères, en patates douces, le «convolvulus batatas» indigène, et +en pommes de terre importées depuis longtemps dans le pays par les +européens. De grands vases contenaient l’eau pure qui figure au +repas zélandais, et une douzaine de paniers, artistement tressés, +renfermaient des tablettes d’une gomme verte parfaitement +inconnue. + +Les fugitifs étaient donc prémunis pour quelques jours contre la +faim et la soif. Ils ne se firent aucunement prier pour prendre +leur premier repas aux dépens du chef. + +Glenarvan rapporta les aliments nécessaires à ses compagnons, et +les confia aux soins de Mr Olbinett. + +Le _stewart_, toujours formaliste, même dans les plus graves +situations, trouva le menu du repas un peu maigre. D’ailleurs, il +ne savait comment préparer ces racines, et le feu lui manquait. + +Mais Paganel le tira d’affaire, en lui conseillant d’enfouir tout +simplement ses fougères et ses patates douces dans le sol même. + +En effet, la température des couches supérieures était très +élevée, et un thermomètre, enfoncé dans ce terrain, eût +certainement accusé une chaleur de soixante à soixante-cinq +degrés. Olbinett faillit même s’échauder très sérieusement, car, +au moment où il venait de creuser un trou pour y déposer ses +racines, une colonne de vapeur d’eau se dégagea, et monta en +sifflant à une hauteur d’une toise. Le _stewart_ tomba à la +renverse, épouvanté. + +«Fermez le robinet!» cria le major, qui, aidé des deux matelots, +accourut et combla le trou de débris ponceux, tandis que Paganel, +considérant d’un air singulier ce phénomène, murmurait ces mots: + +«Tiens! Tiens! Hé! Hé! Pourquoi pas? + +--Vous n’êtes pas blessé? demanda Mac Nabbs à Olbinett. + +--Non, Monsieur Mac Nabbs, répondit le _stewart_, mais je ne +m’attendais guère... + +--À tant de bienfaits du ciel! s’écria Paganel d’un ton enjoué. +Après l’eau et les vivres de Kara-Tété, le feu de la terre! Mais +c’est un paradis que cette montagne! Je propose d’y fonder une +colonie, de la cultiver, de nous y établir pour le reste de nos +jours! Nous serons les Robinsons du Maunganamu! En vérité, je +cherche vainement ce qui nous manque sur ce confortable cône! + +--Rien, s’il est solide, répondit John Mangles. + +--Bon! Il n’est pas fait d’hier, dit Paganel. Depuis longtemps il +résiste à l’action des feux intérieurs, et il tiendra bien jusqu’à +notre départ. + +--Le déjeuner est servi», annonça Mr Olbinett, aussi gravement +que s’il eût été dans l’exercice de ses fonctions au château de +Malcolm. + +Aussitôt les fugitifs, assis près de la palissade, commencèrent un +de ces repas que depuis quelque temps la providence leur envoyait +si exactement dans les plus graves conjonctures. + +On ne se montra pas difficile sur le choix des aliments, mais les +avis furent partagés touchant la racine de fougère comestible. Les +uns lui trouvèrent une saveur douce et agréable, les autres un +goût mucilagineux, parfaitement insipide, et une remarquable +coriacité. Les patates douces, cuites dans le sol brûlant, étaient +excellentes. Le géographe fit observer que Kara-Tété n’était point +à plaindre. + +Puis, la faim rassasiée, Glenarvan proposa de discuter sans +retard, un plan d’évasion. + +«Déjà! dit Paganel, d’un ton véritablement piteux. Comment, vous +songez déjà à quitter ce lieu de délices? + +--Mais, Monsieur Paganel, répondit lady Helena, en admettant que +nous soyons à Capoue, vous savez qu’il ne faut pas imiter Annibal! + +--Madame, répondit Paganel, je ne me permettrai point de vous +contredire, et puisque vous voulez discuter, discutons. + +--Je pense tout d’abord, dit Glenarvan, que nous devons tenter +une évasion avant d’y être poussés par la famine. Les forces ne +nous manquent pas, et il faut en profiter. La nuit prochaine, nous +essayerons de gagner les vallées de l’est en traversant le cercle +des indigènes à la faveur des ténèbres. + +--Parfait, répondit Paganel, si les maoris nous laissent passer. + +--Et s’ils nous en empêchent? dit John Mangles. + +--Alors, nous emploierons les grands moyens, répondit Paganel. + +--Vous avez donc de grands moyens? demanda le major. + +--À n’en savoir que faire!» répliqua Paganel sans s’expliquer +davantage. + +Il ne restait plus qu’à attendre la nuit pour essayer de franchir +la ligne des indigènes. + +Ceux-ci n’avaient pas quitté la place. Leurs rangs semblaient même +s’être grossis des retardataires de la tribu. + +Çà et là, des foyers allumés formaient une ceinture de feux à la +base du cône. Quand les ténèbres envahirent les vallées +environnantes, le Maunganamu parut sortir d’un vaste brasier, +tandis que son sommet se perdait dans une ombre épaisse. + +On entendait à six cents pieds plus bas l’agitation, les cris, le +murmure du bivouac ennemi. + +À neuf heures, par une nuit très noire, Glenarvan et John Mangles +résolurent d’opérer une reconnaissance, avant d’entraîner leurs +compagnons sur cette périlleuse route. Ils descendirent sans +bruit, pendant dix minutes environ, et s’engagèrent sur l’étroite +arête qui traversait la ligne indigène, à cinquante pieds au-dessus +du campement. + +Tout allait bien jusqu’alors. Les maoris, étendus près de leurs +brasiers, ne semblaient pas apercevoir les deux fugitifs, qui +firent encore quelques pas. + +Mais soudain, à gauche et à droite de la crête, une double +fusillade éclata. + +«En arrière! dit Glenarvan, ces bandits ont des yeux de chat et +des fusils de riflemen!» + +John Mangles et lui remontèrent aussitôt les roides talus du mont, +et vinrent promptement rassurer leurs amis effrayés par les +détonations. + +Le chapeau de Glenarvan avait été traversé de deux balles. Il +était donc impossible de s’aventurer sur l’interminable crête +entre ces deux rangs de tirailleurs. + +«À demain, dit Paganel, et puisque nous ne pouvons tromper la +vigilance de ces indigènes, vous me permettrez de leur servir un +plat de ma façon!» + +La température était assez froide. Heureusement, Kara-Tété avait +emporté dans sa tombe ses meilleures robes de nuit, de chaudes +couvertures de phormium dont chacun s’enveloppa sans scrupule, et +bientôt les fugitifs, gardés par la superstition indigène, +dormaient tranquillement à l’abri des palissades, sur ce sol tiède +et tout frissonnant de bouillonnements intérieurs. + + +Chapitre XV +_Les grands moyens de Paganel_ + +Le lendemain, 17 février, le soleil levant réveilla de ses +premiers rayons les dormeurs du Maunganamu. Les maoris, depuis +longtemps déjà, allaient et venaient au pied du cône, sans +s’écarter de leur ligne d’observation. De furieuses clameurs +saluèrent l’apparition des européens qui sortaient de l’enceinte +profanée. + +Chacun jeta son premier coup d’œil aux montagnes environnantes, +aux vallées profondes encore noyées de brumes, à la surface du lac +Taupo, que le vent du matin ridait légèrement. + +Puis tous, avides de connaître les nouveaux projets de Paganel, se +réunirent autour de lui, et l’interrogèrent des yeux. + +Paganel répondit aussitôt à l’inquiète curiosité de ses +compagnons. + +«Mes amis, dit-il, mon projet a cela d’excellent que, s’il ne +produit pas tout l’effet que j’en attends, s’il échoue même, notre +situation ne sera pas empirée. Mais il doit réussir, il réussira. + +--Et ce projet? demanda Mac Nabbs. + +--Le voici, répondit Paganel. La superstition des indigènes a +fait de cette montagne un lieu d’asile, il faut que la +superstition nous aide à en sortir. + +Si je parviens à persuader à Kai-Koumou que nous avons été +victimes de notre profanation, que le courroux céleste nous a +frappés, en un mot, que nous sommes morts et d’une mort terrible, +croyez-vous qu’il abandonne ce plateau du Maunganamu pour +retourner à son village? + +--Cela n’est pas douteux, dit Glenarvan. + +--Et de quelle mort horrible nous menacez-vous? demanda lady +Helena. + +--De la mort des sacrilèges, mes amis, répondit Paganel. Les +flammes vengeresses sont sous nos pieds. Ouvrons-leur passage! + +--Quoi! Vous voulez faire un volcan! s’écria John Mangles. + +--Oui, un volcan factice, un volcan improvisé, dont nous +dirigerons les fureurs! Il y a là toute une provision de vapeurs +et de feux souterrains qui ne demandent qu’à sortir! Organisons +une éruption artificielle à notre profit! + +--L’idée est bonne, dit le major. Bien imaginé, Paganel! + +--Vous comprenez, reprit le géographe, que nous feindrons d’être +dévorés par les flammes du Pluton zélandais, et que nous +disparaîtrons spirituellement dans le tombeau de Kara-Tété... + +--Où nous resterons trois jours, quatre jours, cinq jours, s’il +le faut, c’est-à-dire jusqu’au moment où les sauvages, convaincus +de notre mort, abandonneront la partie. + +--Mais s’ils ont l’idée de constater notre châtiment, dit miss +Grant, s’ils gravissent la montagne? + +--Non, ma chère Mary, répondit Paganel, ils ne le feront pas. La +montagne est tabouée, et quand elle aura elle-même dévoré ses +profanateurs, son tabou sera plus rigoureux encore! + +--Ce projet est véritablement bien conçu, dit Glenarvan. Il n’a +qu’une chance contre lui, et cette chance, c’est que les sauvages +s’obstinent à rester si longtemps encore au pied du Maunganamu, +que les vivres viennent à nous manquer. Mais cela est peu +probable, surtout si nous jouons habilement notre jeu. + +--Et quand tenterons-nous cette dernière chance? demanda lady +Helena. + +--Ce soir même, répondit Paganel, à l’heure des plus épaisses +ténèbres. + +--C’est convenu, répondit Mac Nabbs. Paganel, vous êtes un homme +de génie et moi qui ne me passionne guère, d’habitude, je réponds +du succès. Ah! Ces coquins! Nous allons leur servir un petit +miracle, qui retardera leur conversion d’un bon siècle! Que les +missionnaires nous le pardonnent!» + +Le projet de Paganel était donc adopté, et véritablement, avec les +superstitieuses idées des maoris, il pouvait, il devait réussir. +Restait son exécution. L’idée était bonne, mais sa mise en +pratique difficile. Ce volcan n’allait-il pas dévorer les +audacieux qui lui creuseraient un cratère? Pourrait-on maîtriser, +diriger cette éruption, quand ses vapeurs, ses flammes et ses +laves seraient déchaînées? Le cône tout entier ne s’abîmerait-il +pas dans un gouffre de feu? C’était toucher là à ces phénomènes +dont la nature s’est réservé le monopole absolu. + +Paganel avait prévu ces difficultés, mais il comptait agir avec +prudence et sans pousser les choses à l’extrême. Il suffisait +d’une apparence pour duper les maoris, et non de la terrible +réalité d’une éruption. + +Combien cette journée parut longue! Chacun en compta les +interminables heures. Tout était préparé pour la fuite. Les vivres +de l’_oudoupa_ avaient été divisés et formaient des paquets peu +embarrassants. + +Quelques nattes et les armes à feu complétaient ce léger bagage, +enlevé au tombeau du chef. Il va sans dire que ces préparatifs +furent faits dans l’enceinte palissadée et à l’insu des sauvages. + +À six heures, le _stewart_ servit un repas réconfortant. Où et +quand mangerait-on dans les vallées du district, nul ne le pouvait +prévoir. + +Donc, on dîna pour l’avenir. Le plat du milieu se composait d’une +demi-douzaine de gros rats, attrapés par Wilson et cuits à +l’étouffée. Lady Helena et Mary Grant refusèrent obstinément de +goûter ce gibier si estimé dans la Nouvelle-Zélande, mais les +hommes s’en régalèrent comme de vrais maoris. Cette chair était +véritablement excellente, savoureuse, même, et les six rongeurs +furent rongés jusqu’aux os. + +Le crépuscule du soir arriva. Le soleil disparut derrière une +bande d’épais nuages d’aspect orageux. + +Quelques éclairs illuminaient l’horizon, et un tonnerre lointain +roulait dans les profondeurs du ciel. + +Paganel salua l’orage qui venait en aide à ses desseins et +complétait sa mise en scène. Les sauvages sont superstitieusement +affectés par ces grands phénomènes de la nature. Les néo-zélandais +tiennent le tonnerre pour la voix irritée de leur Nouï-Atoua et +l’éclair n’est que la fulguration courroucée de ses yeux. La +divinité paraîtrait donc venir personnellement châtier les +profanateurs du tabou. À huit heures, le sommet du Maunganamu +disparut dans une obscurité sinistre. + +Le ciel prêtait un fond noir à cet épanouissement de flammes que +la main de Paganel allait y projeter. + +Les maoris ne pouvaient plus voir leurs prisonniers. + +Le moment d’agir était venu. + +Il fallait procéder avec rapidité. Glenarvan, Paganel, Mac Nabbs, +Robert, le _stewart_, les deux matelots, se mirent à l’œuvre +simultanément. + +L’emplacement du cratère fut choisi à trente pas du tombeau de +Kara-Tété. Il était important, en effet, que cet _oudoupa_ fut +respecté par l’éruption, car avec lui eût également disparu le +tabou de la montagne. Là, Paganel avait remarqué un énorme bloc de +pierre autour duquel les vapeurs s’épanchaient avec une certaine +intensité. Ce bloc recouvrait un petit cratère naturel creusé dans +le cône, et s’opposait par son poids seul à l’épanchement des +flammes souterraines. Si l’on parvenait à le rejeter hors de son +alvéole, les vapeurs et les laves fuseraient aussitôt par +l’ouverture dégagée. + +Les travailleurs se firent des leviers avec les pieux arrachés à +l’intérieur de l’_oudoupa_, et ils attaquèrent vigoureusement la +masse rocheuse. Sous leurs efforts simultanés, le roc ne tarda pas +à s’ébranler. Ils lui creusèrent une sorte de petite tranchée sur +le talus du mont, afin qu’il pût glisser par ce plan incliné. À +mesure qu’ils le soulevaient, les trépidations du sol s’accusaient +plus violemment. + +De sourds rugissements de flammes et des sifflements de fournaise +couraient sous la croûte amincie. Les audacieux ouvriers, +véritables cyclopes maniant les feux de la terre, travaillaient +silencieusement. + +Bientôt, quelques fissures et des jets de vapeur brûlante leur +apprirent que la place devenait périlleuse. Mais un suprême effort +arracha le bloc qui glissa sur la pente du mont et disparut. + +Aussitôt la couche amincie céda. Une colonne incandescente fusa +vers le ciel avec de véhémentes détonations, tandis que des +ruisseaux d’eau bouillante et de laves roulaient vers le campement +des indigènes et les vallées inférieures. + +Tout le cône trembla, et l’on put croire qu’il s’abîmait dans un +gouffre sans fond. Glenarvan et ses compagnons eurent à peine le +temps de se soustraire aux atteintes de l’éruption; ils +s’enfuirent dans l’enceinte de l’_oudoupa_, non sans avoir reçu +quelques gouttes d’une eau portée à une température de quatre-vingt-quatorze +degrés. + +Cette eau répandit d’abord une légère odeur de bouillon, qui se +changea bientôt en une odeur de soufre très marquée. + +Alors, les vases, les laves, les détritus volcaniques, se +confondirent dans un même embrasement. Des torrents de feu +sillonnèrent les flancs du Maunganamu. Les montagnes prochaines +s’éclairèrent au feu de l’éruption; les vallées profondes +s’illuminèrent d’une réverbération intense. + +Tous les sauvages s’étaient levés, hurlant sous la morsure de ces +laves qui bouillonnaient au milieu de leur bivouac. Ceux que le +fleuve de feu n’avait pas atteints fuyaient et remontaient les +collines environnantes; puis, ils se retournaient épouvantés, et +considéraient cet effrayant phénomène, ce volcan dans lequel la +colère de leur dieu abîmait les profanateurs de la montagne +sacrée. Et, à de certains moments où faiblissait le fracas de +l’éruption, on les entendait hurler leur cri sacramentel: + +«Tabou! Tabou! Tabou!» + +Cependant, une énorme quantité de vapeurs, de pierres enflammées +et de laves s’échappait de ce cratère du Maunganamu. Ce n’était +plus un simple geyser comme ceux qui avoisinent le mont Hécla en +Islande, mais le mont Hécla lui-même. Toute cette suppuration +volcanique s’était contenue jusqu’alors sous l’enveloppe du cône, +parce que les soupapes du Tongariro suffisaient à son expansion; +mais lorsqu’on lui ouvrit une issue nouvelle, elle se précipita +avec une extrême véhémence, et cette nuit-là, par une loi +d’équilibre, les autres éruptions de l’île durent perdre de leur +intensité habituelle. + +Une heure après le début de ce volcan sur la scène du monde, de +larges ruisseaux de lave incandescente coulaient sur ses flancs. +On voyait toute une légion de rats sortir de leurs trous +inhabitables et fuir le sol embrasé. + +Pendant la nuit entière et sous l’orage qui se déchaînait dans les +hauteurs du ciel, le cône fonctionna avec une violence qui ne +laissa pas d’inquiéter Glenarvan. L’éruption rongeait les bords du +cratère. + +Les prisonniers, cachés derrière l’enceinte de pieux, suivaient +les effrayants progrès du phénomène. + +Le matin arriva. La fureur volcanique ne se modérait pas. +D’épaisses vapeurs jaunâtres se mêlaient aux flammes; les torrents +de lave serpentaient de toutes parts. + +Glenarvan, l’œil aux aguets, le cœur palpitant, glissa son +regard à tous les interstices de l’enceinte palissadée et observa +le campement des indigènes. + +Les maoris avaient fui sur les plateaux voisins, hors des +atteintes du volcan. Quelques cadavres, couchés au pied du cône, +étaient carbonisés par le feu. Plus loin, vers le _pah_, les laves +avaient gagné une vingtaine de huttes, qui fumaient encore. Les +zélandais, formant çà et là des groupes, considéraient le sommet +empanaché du Maunganamu avec une religieuse épouvante. + +Kai-Koumou vint au milieu de ses guerriers, et Glenarvan le +reconnut. Le chef s’avança jusqu’au pied du cône, par le côté +respecté des laves, mais il n’en franchit pas le premier échelon. + +Là, les bras étendus comme un sorcier qui exorcise, il fit +quelques grimaces dont le sens n’échappa point aux prisonniers. +Ainsi que l’avait prévu Paganel, Kai-Koumou lançait sur la +montagne vengeresse un tabou plus rigoureux. + +Bientôt après, les indigènes s’en allaient par files dans les +sentiers sinueux qui descendaient vers le _pah_. + +«Ils partent! s’écria Glenarvan. Ils abandonnent leur poste! Dieu +soit loué! Notre stratagème a réussi! Ma chère Helena, mes braves +compagnons, nous voilà morts, nous voilà enterrés! Mais ce soir, à +la nuit, nous ressusciterons, nous quitterons notre tombeau, nous +fuirons ces barbares peuplades!» + +On se figurerait difficilement la joie qui régna dans l’_oudoupa_. +L’espoir avait repris tous les cœurs. Ces courageux voyageurs +oubliaient le passé, oubliaient l’avenir, pour ne songer qu’au +présent! + +Et pourtant, cette tâche n’était pas facile de gagner quelque +établissement européen au milieu de ces contrées inconnues. Mais, +Kai-Koumou dépisté, on se croyait sauvé de tous les sauvages de la +Nouvelle-Zélande! + +Le major, pour son compte, ne cacha pas le souverain mépris que +lui causaient ces maoris, et les expressions ne lui manquèrent pas +pour les qualifier. + +Ce fut un assaut entre Paganel et lui. Ils les traitèrent de +brutes impardonnables, d’ânes stupides, d’idiots du Pacifique, de +sauvages de Bedlam, de crétins des antipodes, etc., etc. + +Ils ne tarirent pas. + +Une journée entière devait encore s’écouler avant l’évasion +définitive. On l’employa à discuter un plan de fuite. Paganel +avait précieusement conservé sa carte de la Nouvelle-Zélande, et +il put y chercher les plus sûrs chemins. + +Après discussion, les fugitifs résolurent de se porter dans l’est, +vers la baie Plenty. C’était passer par des régions inconnues, +mais vraisemblablement désertes. Les voyageurs, habitués déjà à se +tirer des difficultés naturelles, à tourner les obstacles +physiques, ne redoutaient que la rencontre des maoris. Ils +voulaient donc les éviter à tout prix et gagner la côte orientale, +où les missionnaires ont fondé quelques établissements. + +De plus, cette portion de l’île avait échappé jusqu’ici aux +désastres de la guerre, et les partis indigènes n’y battaient pas +la campagne. + +Quant à la distance qui séparait le lac Taupo de la baie Plenty, +on pouvait l’évaluer à cent milles. + +Dix jours de marche à dix milles par jour. Cela se ferait, non +sans fatigue; mais, dans cette courageuse troupe, nul ne comptait +ses pas. Les missions une fois atteintes, les voyageurs s’y +reposeraient en attendant quelque occasion favorable de gagner +Auckland, car c’était toujours cette ville qu’ils voulaient +gagner. + +Ces divers points arrêtés, on continua de surveiller les indigènes +jusqu’au soir. Il n’en restait plus un seul au pied de la +montagne, et quand l’ombre envahit les vallées du Taupo, aucun feu +ne signala la présence des maoris au bas du cône. Le chemin était +libre. + +À neuf heures, par une nuit noire, Glenarvan donna le signal du +départ. Ses compagnons et lui, armés et équipés aux frais de Kara-Tété, +commencèrent à descendre prudemment les rampes du +Maunganamu. John Mangles et Wilson tenaient la tête, l’oreille et +l’œil aux aguets. Ils s’arrêtaient au moindre bruit, ils +interrogeaient la moindre lueur. Chacun se laissait pour ainsi +dire glisser sur le talus du mont pour se mieux confondre avec +lui. + +À deux cents pieds au-dessus du sommet, John Mangles et son +matelot atteignirent la périlleuse arête défendue si obstinément +par les indigènes. Si par malheur les maoris, plus rusés que les +fugitifs, avaient feint une retraite pour les attirer jusqu’à eux, +s’ils n’avaient pas été dupes du phénomène volcanique, c’était en +ce lieu même que leur présence se révélerait. Glenarvan, malgré +toute sa confiance et en dépit des plaisanteries de Paganel, ne +put s’empêcher de frémir. Le salut des siens allait se jouer tout +entier pendant ces dix minutes nécessaires à franchir la crête. Il +sentait battre le cœur de lady Helena, cramponnée à son bras. + +Il ne songeait pas à reculer d’ailleurs. John, pas davantage. Le +jeune capitaine, suivi de tous et protégé par une obscurité +complète, rampa sur l’arête étroite, s’arrêtant lorsque quelque +pierre détachée roulait jusqu’au bas du plateau. Si les sauvages +étaient encore embusqués en contre-bas, ces bruits insolites +devaient provoquer des deux côtés une redoutable fusillade. + +Cependant, à glisser comme un serpent sur cette crête inclinée, +les fugitifs n’allaient pas vite. Quand John Mangles eut atteint +le point le plus abaissé, vingt-cinq pieds à peine le séparaient +du plateau où la veille campaient les indigènes; puis l’arête se +relevait par une pente assez roide et montait vers un taillis +pendant l’espace d’un quart de mille. + +Toutefois, cette partie basse fut franchie sans accident, et les +voyageurs commencèrent à remonter en silence. Le bouquet de bois +était invisible, mais on le savait là, et pourvu qu’une embuscade +n’y fût pas préparée, Glenarvan espérait s’y trouver en lieu sûr. +Cependant, il observa qu’à compter de ce moment il n’était plus +protégé par le tabou. La crête remontante n’appartenait pas au +Maunganamu, mais bien au système orographique qui hérissait la +partie orientale du lac Taupo. Donc, non seulement les coups de +fusil des indigènes, mais une attaque corps à corps était à +redouter. + +Pendant dix minutes, la petite troupe s’éleva par un mouvement +insensible vers les plateaux supérieurs. + +John n’apercevait pas encore le sombre taillis, mais il devait en +être à moins de deux cents pieds. + +Soudain il s’arrêta, recula presque. Il avait cru surprendre +quelque bruit dans l’ombre. Son hésitation enraya la marche de ses +compagnons. + +Il demeura immobile, et assez pour inquiéter ceux qui le +suivaient. On attendit. Dans quelles angoisses, cela ne peut +s’exprimer! Serait-on forcé de revenir en arrière et de regagner +le sommet du Maunganamu? + +Mais John, voyant que le bruit ne se renouvelait pas, reprit son +ascension sur l’étroit chemin de l’arête. + +Bientôt le taillis se dessina vaguement dans l’ombre. + +En quelques pas, il fut atteint, et les fugitifs se blottirent +sous l’épais feuillage des arbres. + + +Chapitre XVI +_Entre deux feux_ + +La nuit favorisait cette évasion. Il fallait donc en profiter pour +quitter les funestes parages du lac Taupo. Paganel prit la +direction de la petite troupe, et son merveilleux instinct de +voyageur se révéla de nouveau pendant cette difficile +pérégrination dans les montagnes. Il manœuvrait avec une +surprenante habileté au milieu des ténèbres, choisissant sans +hésiter les sentiers presque invisibles, tenant une direction +constante dont il ne s’écartait pas. Sa nyctalopie, il est vrai, +le servait fort, et ses yeux de chat lui permettaient de +distinguer les moindres objets dans cette profonde obscurité. + +Pendant trois heures, on marcha sans faire halte sur les rampes +très allongées du revers oriental. + +Paganel inclinait un peu vers le sud-est, afin de gagner un étroit +passage creusé entre les Kaimanawa et les Wahiti-Ranges, où se +glisse la route d’Auckland à la baie Haukes. Cette gorge franchie, +il comptait se jeter hors du chemin, et, abrité par les hautes +chaînes, marcher à la côte à travers les régions inhabitées de la +province. + +À neuf heures du matin, douze milles avaient été enlevés en douze +heures. On ne pouvait exiger plus des courageuses femmes. +D’ailleurs, le lieu parut convenable pour établir un campement. +Les fugitifs avaient atteint le défilé qui sépare les deux +chaînes. La route d’Oberland restait à droite et courait vers le +sud. Paganel, sa carte à la main, fit un crochet vers le nord-est, +et, à dix heures, la petite troupe atteignit une sorte d’abrupt +redan formé par une saillie de la montagne. Les vivres furent +tirés des sacs, et on leur fit honneur. Mary Grant et le major, +que la fougère comestible avait peu satisfaits jusqu’alors, s’en +régalèrent ce jour-là. + +La halte se prolongea jusqu’à deux heures de l’après-midi, puis la +route de l’est fut reprise, et les voyageurs s’arrêtèrent le soir +à huit milles des montagnes. Ils ne se firent pas prier pour +dormir en plein air. + +Le lendemain, le chemin présenta des difficultés assez sérieuses. +Il fallut traverser ce curieux district des lacs volcaniques, des +geysers et des solfatares qui s’étend à l’est des Wahiti-Ranges. + +Les yeux en furent beaucoup plus satisfaits que les jambes. +C’étaient à chaque quart de mille des détours, des obstacles, des +crochets, très fatigants à coup sûr; mais quel étrange spectacle, +et quelle variété infinie la nature donne à ses grandes scènes! + +Sur ce vaste espace de vingt milles carrés, l’épanchement des +forces souterraines se produisait sous toutes les formes. Des +sources salines d’une transparence étrange, peuplées de myriades +d’insectes, sortaient des taillis indigènes d’arbres à thé. Elles +dégageaient une pénétrante odeur de poudre brûlée, et déposaient +sur le sol un résidu blanc comme une neige éblouissante. Leurs +eaux limpides étaient portées jusqu’à l’ébullition, tandis que +d’autres sources voisines s’épanchaient en nappes glacées. Des +fougères gigantesques croissaient sur leurs bords, et dans des +conditions analogues à celles de la végétation silurienne. + +De tous côtés, des gerbes liquides, entourbillonnées de vapeurs, +s’élançaient du sol comme les jets d’eau d’un parc, les unes +continues, les autres intermittentes et comme soumises au bon +plaisir d’un Pluton capricieux. Elles s’étageaient en amphithéâtre +sur des terrasses naturelles superposées à la manière des vasques +modernes; leurs eaux se confondaient peu à peu sous les volutes de +fumées blanches, et, rongeant les degrés semi-diaphanes de ces +escaliers gigantesques, elles alimentaient des lacs entiers avec +leurs cascades bouillonnantes. Plus loin, aux sources chaudes et +aux geysers tumultueux succédèrent les solfatares. Le terrain +apparut tout boutonné de grosses pustules. C’étaient autant de +cratères à demi éteints et lézardés de nombreuses fissures d’où se +dégageaient divers gaz. L’atmosphère était saturée de l’odeur +piquante et désagréable des acides sulfureux. Le soufre, formant +des croûtes et des concrétions cristallines, tapissait le sol. Là +s’amassaient depuis de longs siècles d’incalculables et stériles +richesses, et c’est en ce district encore peu connu de la +Nouvelle-Zélande que l’industrie viendra s’approvisionner, si les +soufrières de la Sicile s’épuisent un jour. + +On comprend quelles fatigues subirent les voyageurs à traverser +ces régions hérissées d’obstacles. Les campements y étaient +difficiles, et la carabine des chasseurs n’y rencontrait pas un +oiseau digne d’être plumé par les mains de Mr Olbinett. Aussi +fallait-il le plus souvent se contenter de fougères et de patates +douces, maigre repas qui ne refaisait guère les forces épuisées de +la petite troupe. Chacun avait donc hâte d’en finir avec ces +terrains arides et déserts. + +Cependant, il ne fallut pas moins de quatre jours pour tourner +cette impraticable contrée. Le 23 février seulement, à cinquante +milles du Maunganamu, Glenarvan put camper au pied d’un mont +anonyme, indiqué sur la carte de Paganel. Les plaines +d’arbrisseaux s’étendaient sous sa vue, et les grandes forêts +réapparaissaient à l’horizon. + +C’était de bon augure, à la condition toutefois que l’habitabilité +de ces régions n’y ramenât pas trop d’habitants. Jusqu’ici, les +voyageurs n’avaient pas rencontré l’ombre d’un indigène. + +Ce jour-là, Mac Nabbs et Robert tuèrent trois kiwis, qui +figurèrent avec honneur sur la table du campement, mais pas +longtemps, pour tout dire, car en quelques minutes ils furent +dévorés du bec aux pattes. + +Puis, au dessert, entre les patates douces et les pommes de terre, +Paganel fit une motion qui fut adoptée avec enthousiasme. + +Il proposa de donner le nom de Glenarvan à cette montagne innommée +qui se perdait à trois mille pieds dans les nuages, et il pointa +soigneusement sur sa carte le nom du lord écossais. + +Insister sur les incidents assez monotones et peu intéressants qui +marquèrent le reste du voyage, est inutile. Deux ou trois faits de +quelque importance seulement signalèrent cette traversée des lacs +à l’océan Pacifique. + +On marchait pendant toute la journée à travers les forêts et les +plaines. John relevait sa direction sur le soleil et les étoiles. +Le ciel, assez clément, épargnait ses chaleurs et ses pluies. +Néanmoins, une fatigue croissante retardait ces voyageurs si +cruellement éprouvés déjà, et ils avaient hâte d’arriver aux +missions. Ils causaient, cependant, ils s’entretenaient encore, +mais non plus d’une façon générale. La petite troupe se divisait +en groupes que formait, non pas une plus étroite sympathie, mais +une communion d’idées plus personnelles. + +Le plus souvent, Glenarvan allait seul, songeant, à mesure qu’il +s’approchait de la côte, au _Duncan_ et à son équipage. Il +oubliait les dangers qui le menaçaient encore jusqu’à Auckland, +pour penser à ses matelots massacrés. Cette horrible image ne le +quittait pas. + +On ne parlait plus d’Harry Grant. À quoi bon, puisqu’on ne pouvait +rien tenter pour lui? Si le nom du capitaine se prononçait encore, +c’était dans les conversations de sa fille et de John Mangles. + +John n’avait point rappelé à Mary ce que la jeune fille lui avait +dit pendant la dernière nuit du _Waré-atoua_. Sa discrétion ne +voulait pas prendre acte d’une parole prononcée dans un suprême +instant de désespoir. + +Quand il parlait d’Harry Grant, John faisait encore des projets de +recherches ultérieures. Il affirmait à Mary que lord Glenarvan +reprendrait cette entreprise avortée. Il partait de ce point que +l’authenticité du document ne pouvait être mise en doute. Donc, +Harry Grant existait quelque part. + +Donc, fallût-il fouiller le monde entier, on devait le retrouver. +Mary s’enivrait de ces paroles, et John et elle, unis par les +mêmes pensées, se confondaient maintenant dans le même espoir. +Souvent lady Helena prenait part à leur conversation; mais elle ne +s’abandonnait point à tant d’illusions, et se gardait pourtant de +ramener ces jeunes gens à la triste réalité. + +Pendant ce temps, Mac Nabbs, Robert, Wilson et Mulrady chassaient +sans trop s’éloigner de la petite troupe, et chacun d’eux +fournissait son contingent de gibier. Paganel, toujours drapé dans +son manteau de phormium, se tenait à l’écart, muet et pensif. + +Et cependant, --cela est bon à dire, --malgré cette loi de la +nature qui fait qu’au milieu des épreuves, des dangers, des +fatigues, des privations, les meilleurs caractères se froissent et +s’aigrissent, tous ces compagnons d’infortune restèrent unis, +dévoués, prêts à se faire tuer les uns pour les autres. + +Le 25 février, la route fut barrée par une rivière qui devait être +le Waikari de la carte de Paganel. + +On put la passer à gué. + +Pendant deux jours, les plaines d’arbustes se succédèrent sans +interruption. La moitié de la distance qui sépare le lac Taupo de +la côte avait été franchie sans mauvaise rencontre, sinon sans +fatigue. + +Alors apparurent d’immenses et interminables forêts qui +rappelaient les forêts australiennes; mais ici, les kauris +remplaçaient les eucalyptus. Bien qu’ils eussent singulièrement +usé leur admiration depuis quatre mois de voyage, Glenarvan et ses +compagnons furent encore émerveillés à la vue de ces pins +gigantesques, dignes rivaux des cèdres du Liban et des «mammouth +trees» de la Californie. Ces kauris, en langue de botaniste «des +abiétacées damarines», mesuraient cent pieds de hauteur avant la +ramification des branches. Ils poussaient par bouquets isolés, et +la forêt se composait, non pas d’arbres, mais d’innombrables +groupes d’arbres qui étendaient à deux cents pieds dans les airs +leur parasol de feuilles vertes. + +Quelques-uns de ces pins, jeunes encore, âgés à peine d’une +centaine d’années, ressemblaient aux sapins rouges des régions +européennes. Ils portaient une sombre couronne terminée par un +cône aigu. Leurs aînés, au contraire, des arbres vieux de cinq ou +six siècles, formaient d’immenses tentes de verdure supportées sur +les inextricables bifurcations de leurs branches. Ces patriarches +de la forêt zélandaise mesuraient jusqu’à cinquante pieds de +circonférence, et les bras réunis de tous les voyageurs ne +pouvaient pas entourer leur tronc. + +Pendant trois jours, la petite troupe s’aventura sous ces vastes +arceaux et sur un sol argileux que le pas de l’homme n’avait +jamais foulé. On le voyait bien aux amas de gomme résineuse +entassés, en maint endroit, au pied des kauris, et qui eussent +suffi pendant de longues années à l’exportation indigène. + +Les chasseurs trouvèrent par bandes nombreuses les kiwis si rares +au milieu des contrées fréquentées par les maoris. C’est dans ces +forêts inaccessibles que se sont réfugiés ces curieux oiseaux +chassés par les chiens zélandais. Ils fournirent aux repas des +voyageurs une abondante et saine nourriture. + +Il arriva même à Paganel d’apercevoir au loin, dans un épais +fourré, un couple de volatiles gigantesques. Son instinct de +naturaliste se réveilla. Il appela ses compagnons, et, malgré leur +fatigue, le major, Robert et lui se lancèrent sur les traces de +ces animaux. + +On comprendra l’ardente curiosité du géographe, car il avait +reconnu ou cru reconnaître ces oiseaux pour des «moas», +appartenant à l’espèce des «dinormis», que plusieurs savants +rangent parmi les variétés disparues. Or, cette rencontre +confirmait l’opinion de M De Hochstetter et autres voyageurs sur +l’existence actuelle de ces géants sans ailes de la Nouvelle-Zélande. + +Ces _moas_ que poursuivait Paganel, ces contemporains des +mégathérium et des ptérodactyles, devaient avoir dix-huit pieds de +hauteur. C’étaient des autruches démesurées et peu courageuses, +car elles fuyaient avec une extrême rapidité. Mais pas une balle +ne put les arrêter dans leur course! Après quelques minutes de +chasse, ces insaisissables _moas_ disparurent derrière les grands +arbres, et les chasseurs en furent pour leurs frais de poudre et +de déplacement. + +Ce soir-là, 1er mars, Glenarvan et ses compagnons, abandonnant +enfin l’immense forêt de kauris, campèrent au pied du mont +Ikirangi, dont la cime montait à cinq mille cinq cents pieds dans +les airs. + +Alors, près de cent milles avaient été franchis depuis le +Maunganamu, et la côte restait encore à trente milles. John +Mangles avait espéré faire cette traversée en dix jours, mais il +ignorait alors les difficultés que présentait cette région. + +En effet, les détours, les obstacles de la route, les +imperfections des relèvements, l’avaient allongée d’un cinquième, +et malheureusement les voyageurs, en arrivant au mont Ikirangi, +étaient complètement épuisés. + +Or, il fallait encore deux grands jours de marche pour atteindre +la côte, et maintenant, une nouvelle activité, une extrême +vigilance, redevenaient nécessaires, car on rentrait dans une +contrée souvent fréquentée par les naturels. + +Cependant, chacun dompta ses fatigues, et le lendemain la petite +troupe repartit au lever du jour. + +Entre le mont Ikirangi, qui fut laissé à droite, et le mont Hardy, +dont le sommet s’élevait à gauche à une hauteur de trois mille +sept cents pieds, le voyage devint très pénible. Il y avait là, +sur une longueur de dix milles, une plaine toute hérissée de +«supple-jacks», sorte de liens flexibles justement nommés «lianes +étouffantes». À chaque pas, les bras et les jambes s’y +embarrassaient, et ces lianes, de véritables serpents, enroulaient +le corps de leurs tortueux replis. Pendant deux jours, il fallut +s’avancer la hache à la main et lutter contre cette hydre à cent +mille têtes, ces plantes tracassantes et tenaces, que Paganel eût +volontiers classées parmi les zoophytes. + +Là, dans ces plaines, la chasse devint impossible, et les +chasseurs n’apportèrent plus leur tribut accoutumé. Les provisions +touchaient à leur fin, on ne pouvait les renouveler; l’eau +manquait, on ne pouvait apaiser une soif doublée par les fatigues. + +Alors, les souffrances de Glenarvan et des siens furent horribles, +et, pour la première fois, l’énergie morale fut près de les +abandonner. + +Enfin, ne marchant plus, se traînant, corps sans âmes menés par le +seul instinct de la conservation qui survivait à tout autre +sentiment, ils atteignirent la pointe Lottin, sur les bords du +Pacifique. + +En cet endroit se voyaient quelques huttes désertes, ruines d’un +village récemment dévasté par la guerre, des champs abandonnés, +partout les marques du pillage, de l’incendie. Là, la fatalité +réservait une nouvelle et terrible épreuve aux infortunés +voyageurs. + +Ils erraient le long du rivage, quand, à un mille de la côte, +apparut un détachement d’indigènes, qui s’élança vers eux en +agitant ses armes. Glenarvan, acculé à la mer, ne pouvait fuir, +et, réunissant ses dernières forces, il allait prendre ses +dispositions pour combattre, quand John Mangles s’écria: + +«Un canot, un canot!» + +À vingt pas, en effet, une pirogue, garnie de six avirons, était +échouée sur la grève. La mettre à flot, s’y précipiter et fuir ce +dangereux rivage, ce fut l’affaire d’un instant. John Mangles, Mac +Nabbs, Wilson, Mulrady se mirent aux avirons; Glenarvan prit le +gouvernail; les deux femmes, Olbinett et Robert s’étendirent près +de lui. + +En dix minutes, la pirogue fut d’un quart de mille au large. La +mer était calme. Les fugitifs gardaient un profond silence. + +Cependant, John, ne voulant pas trop s’écarter de la côte, allait +donner l’ordre de prolonger le rivage, quand son aviron s’arrêta +subitement dans ses mains. + +Il venait d’apercevoir trois pirogues qui débouchaient de la +pointe Lottin, dans l’évidente intention de lui appuyer la chasse. + +«En mer! En mer! s’écria-t-il, et plutôt nous abîmer dans les +flots!» + +La pirogue, enlevée par ses quatre rameurs, reprit le large. +Pendant une demi-heure, elle put maintenir sa distance; mais les +malheureux, épuisés, ne tardèrent pas à faiblir, et les trois +autres pirogues gagnèrent sensiblement sur eux. En ce moment, deux +milles à peine les en séparaient. Donc, nulle possibilité d’éviter +l’attaque des indigènes, qui, armés de leurs longs fusils, se +préparaient à faire feu. + +Que faisait alors Glenarvan? Debout, à l’arrière du canot, il +cherchait à l’horizon quelque secours chimérique. Qu’attendait-il? +Que voulait-il? Avait-il comme un pressentiment? + +Tout à coup, son regard s’enflamma, sa main s’étendit vers un +point de l’espace. + +«Un navire! s’écria-t-il, mes amis, un navire! + +Nagez! Nagez ferme!» + +Pas un des quatre rameurs ne se retourna pour voir ce bâtiment +inespéré, car il ne fallait pas perdre un coup d’aviron. Seul, +Paganel, se levant, braqua sa longue-vue sur le point indiqué. + +«Oui, dit-il, un navire! Un steamer! Il chauffe à toute vapeur! Il +vient sur nous! Hardi, mes camarades!» + +Les fugitifs déployèrent une nouvelle énergie, et pendant une +demi-heure encore, conservant leur distance, ils enlevèrent la +pirogue à coups précipités. Le steamer devenait de plus en plus +visible. On distinguait ses deux mâts à sec de toile et les gros +tourbillons de sa fumée noire. + +Glenarvan, abandonnant la barre à Robert, avait saisi la lunette +du géographe et ne perdait pas un des mouvements du navire. + +Mais que durent penser John Mangles et ses compagnons, quand ils +virent les traits du lord se contracter, sa figure pâlir, et +l’instrument tomber de ses mains? Un seul mot leur expliqua ce +subit désespoir. + +«Le _Duncan!_ s’écria Glenarvan, le _Duncan_ et les convicts! + +--Le _Duncan!_ s’écria John, qui lâcha son aviron et se leva +aussitôt. + +--Oui! La mort des deux côtés!» murmura Glenarvan, brisé par tant +d’angoisses. + +C’était le yacht, en effet, on ne pouvait s’y méprendre, le yacht +avec son équipage de bandits! + +Le major ne put retenir une malédiction qu’il lança contre le +ciel. C’en était trop! + +Cependant, la pirogue était abandonnée à elle-même. + +Où la diriger? Où fuir? était-il possible de choisir entre les +sauvages ou les convicts? + +Un coup de fusil partit de l’embarcation indigène la plus +rapprochée, et la balle vint frapper l’aviron de Wilson. Quelques +coups de rames repoussèrent alors la pirogue vers le _Duncan_. + +Le yacht marchait à toute vapeur et n’était plus qu’à un demi-mille. +John Mangles, coupé de toutes parts, ne savait plus comment +évoluer, dans quelle direction fuir. Les deux pauvres femmes, +agenouillées, éperdues, priaient. + +Les sauvages faisaient un feu roulant, et les balles pleuvaient +autour de la pirogue. En ce moment, une forte détonation éclata, +et un boulet, lancé par le canon du yacht, passa sur la tête des +fugitifs. Ceux-ci, pris entre deux feux, demeurèrent immobiles +entre le _Duncan_ et les canots indigènes. + +John Mangles, fou de désespoir, saisit sa hache. Il allait +saborder la pirogue, la submerger avec ses infortunés compagnons, +quand un cri de Robert l’arrêta. + +«Tom Austin! Tom Austin! disait l’enfant. Il est à bord! Je le +vois! Il nous a reconnus! Il agite son chapeau!» + +La hache resta suspendue au bras de John. + +Un second boulet siffla sur sa tête et vint couper en deux la plus +rapprochée des trois pirogues, tandis qu’un hurrah éclatait à bord +du _Duncan_. Les sauvages, épouvantés, fuyaient et regagnaient la +côte. + +«À nous! à nous, Tom!» avait crié John Mangles d’une voix +éclatante. + +Et, quelques instants après, les dix fugitifs, sans savoir +comment, sans y rien comprendre, étaient tous en sûreté à bord du +_Duncan_. + + +Chapitre XVII +_Pourquoi le «Duncan» croisait sur la côte est de la Nouvelle-Zélande_ + +Il faut renoncer à peindre les sentiments de Glenarvan et de ses +amis, quand résonnèrent à leurs oreilles les chants de la vieille +Écosse. Au moment où ils mettaient le pied sur le pont du +_Duncan_, le _bag-piper_, gonflant sa cornemuse, attaquait le +_pibroch_ national du clan de Malcolm, et de vigoureux hurrahs +saluaient le retour du laird à son bord. + +Glenarvan, John Mangles, Paganel, Robert, le major lui-même, tous +pleuraient et s’embrassaient. + +Ce fut d’abord de la joie, du délire. Le géographe était +absolument fou; il gambadait et mettait en joue avec son +inséparable longue-vue, les dernières pirogues qui regagnaient la +côte. + +Mais, à la vue de Glenarvan, de ses compagnons, les vêtements en +lambeaux, les traits hâves et portant la marque de souffrances +horribles, l’équipage du yacht interrompit ses démonstrations. +C’étaient des spectres qui revenaient à bord, et non ces voyageurs +hardis et brillants, que, trois mois auparavant, l’espoir +entraînait sur les traces des naufragés. Le hasard, le hasard seul +les ramenait à ce navire qu’ils ne s’attendaient plus à revoir! Et +dans quel triste état de consomption et de faiblesse! + +Mais, avant de songer à la fatigue, aux impérieux besoins de la +faim et de la soif, Glenarvan interrogea Tom Austin sur sa +présence dans ces parages. + +Pourquoi le _Duncan_ se trouvait-il sur la côte orientale de la +Nouvelle-Zélande? Comment n’était-il pas entre les mains de Ben +Joyce? Par quelle providentielle fatalité Dieu l’avait-il amené +sur la route des fugitifs? + +Pourquoi? Comment? À quel propos? Ainsi débutaient les questions +simultanées qui venaient frapper Tom Austin à bout portant. Le +vieux marin ne savait auquel entendre. Il prit donc le parti de +n’écouter que lord Glenarvan et de ne répondre qu’à lui. + +«Mais les convicts? demanda Glenarvan, qu’avez-vous fait des +convicts? + +--Les convicts?... Répondit Tom Austin du ton d’un homme qui ne +comprend rien à une question. + +--Oui! Les misérables qui ont attaqué le yacht? + +--Quel yacht? dit Tom Austin, le yacht de votre honneur? + +--Mais oui! Tom! Le _Duncan_, et ce Ben Joyce qui est venu à +bord? + +--Je ne connais pas ce Ben Joyce, je ne l’ai jamais vu, répondit +Austin. + +--Jamais! s’écria Glenarvan stupéfait des réponses du vieux +marin. Alors, me direz-vous, Tom, pourquoi le _Duncan_ croise en +ce moment sur les côtes de la Nouvelle-Zélande?» + +Si Glenarvan, lady Helena, miss Grant, Paganel, le major, Robert, +John Mangles, Olbinett, Mulrady, Wilson, ne comprenaient rien aux +étonnements du vieux marin, quelle fut leur stupéfaction, quand +Tom répondit d’une voix calme: + +«Mais le _Duncan_ croise ici par ordre de votre honneur. + +--Par mes ordres! s’écria Glenarvan. + +--Oui, _mylord_. Je n’ai fait que me conformer à vos instructions +contenues dans votre lettre du 14 janvier. + +--Ma lettre! Ma lettre!» s’écria Glenarvan. + +En ce moment, les dix voyageurs entouraient Tom Austin et le +dévoraient du regard. La lettre datée de Snowy-River était donc +parvenue au _Duncan?_ + +«Voyons, reprit Glenarvan, expliquons-nous, car je crois rêver. +Vous avez reçu une lettre, Tom? + +--Oui, une lettre de votre honneur. + +--À Melbourne? + +--À Melbourne, au moment où j’achevais de réparer mes avaries. + +--Et cette lettre? + +--Elle n’était pas écrite de votre main, mais signée de vous, +_mylord_. + +--C’est cela même. Ma lettre vous a été apportée par un convict +nommé Ben Joyce. + +--Non, par un matelot appelé Ayrton, quartier-maître du +_Britannia_. + +--Oui! Ayrton, Ben Joyce, c’est le même individu. Eh bien! Que +disait cette lettre? + +--Elle me donnait l’ordre de quitter Melbourne sans retard, et de +venir croiser sur les côtes orientales de... + +--De l’Australie! s’écria Glenarvan avec une véhémence qui +déconcerta le vieux marin. + +--De l’Australie? répéta Tom en ouvrant les yeux, mais non! De la +Nouvelle-Zélande! + +--De l’Australie! Tom! De l’Australie!» répondirent d’une seule +voix les compagnons de Glenarvan. + +En ce moment, Austin eut une sorte d’éblouissement. + +Glenarvan lui parlait avec une telle assurance, qu’il craignit de +s’être trompé en lisant cette lettre. Lui, le fidèle et exact +marin, aurait-il commis une pareille erreur? Il rougit, il se +troubla. + +«Remettez-vous, Tom, dit lady Helena, la providence a voulu... + +--Mais non, madame, pardonnez-moi, reprit le vieux Tom. Non! Ce +n’est pas possible! Je ne me suis pas trompé! Ayrton a lu la +lettre comme moi, et c’est lui, lui, qui voulait, au contraire, me +ramener à la côte australienne! + +--Ayrton? s’écria Glenarvan. + +--Lui-même! Il m’a soutenu que c’était une erreur, que vous me +donniez rendez-vous à la baie Twofold! + +--Avez-vous la lettre, Tom? demanda le major, intrigué au plus +haut point. + +--Oui, Monsieur Mac Nabbs, répondit Austin. Je vais la chercher.» + +Austin courut à sa cabine du gaillard d’avant. + +Pendant la minute que dura son absence, on se regardait, on se +taisait, sauf le major, qui, l’œil fixé sur Paganel, dit en se +croisant les bras: + +«Par exemple, il faut avouer, Paganel, que ce serait un peu fort! + +--Hein?» fit le géographe, qui, le dos courbé et les lunettes sur +le front, ressemblait à un gigantesque point d’interrogation. + +Austin revint. Il tenait à la main la lettre écrite par Paganel et +signée par Glenarvan. + +«Que votre honneur lise», dit le vieux marin. + +Glenarvan prit la lettre et lut: + +«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire +le _Duncan_ par 37 degrés de latitude à la côte orientale de la +Nouvelle-Zélande!...» + +«La Nouvelle-Zélande!» s’écria Paganel bondissant. + +Et il saisit la lettre des mains de Glenarvan, se frotta les yeux, +ajusta ses lunettes sur son nez, et lut à son tour. + +«La Nouvelle-Zélande!» dit-il avec un accent impossible à rendre, +tandis que la lettre s’échappait de ses doigts. + +En ce moment, il sentit une main s’appuyer sur son épaule. Il se +redressa et se vit face à face avec le major. + +«Allons, mon brave Paganel, dit Mac Nabbs d’un air grave, il est +encore heureux que vous n’ayez pas envoyé le _Duncan_ en +Cochinchine!» + +Cette plaisanterie acheva le pauvre géographe. Un rire universel, +homérique, gagna tout l’équipage du yacht. Paganel, comme fou, +allait et venait, prenant sa tête à deux mains, s’arrachant les +cheveux. Ce qu’il faisait, il ne le savait plus; ce qu’il voulait +faire, pas davantage! Il descendit par l’échelle de la dunette, +machinalement; il arpenta le pont, titubant, allant devant lui, +sans but, et remonta sur le gaillard d’avant. Là, ses pieds +s’embarrassèrent dans un paquet de câbles. Il trébucha. Ses mains, +au hasard, se raccrochèrent à une corde. + +Tout à coup, une épouvantable détonation éclata. Le canon du +gaillard d’avant partit, criblant les flots tranquilles d’une +volée de mitraille. Le malencontreux Paganel s’était rattrapé à la +corde de la pièce encore chargée, et le chien venait de s’abattre +sur l’amorce fulminante. De là ce coup de tonnerre. Le géographe +fut renversé sur l’échelle du gaillard et disparut par le capot +jusque dans le poste de l’équipage. + +À la surprise produite par la détonation, succéda un cri +d’épouvante. On crut à un malheur. Dix matelots se précipitèrent +dans l’entrepont et remontèrent Paganel plié en deux. + +Le géographe ne parlait plus. + +On transporta ce long corps sur la dunette. Les compagnons du +brave français étaient désespérés. Le major, toujours médecin dans +les grandes occasions, se préparait à enlever les habits du +malheureux Paganel, afin de panser ses blessures; mais à peine +avait-il porté la main sur le moribond, que celui-ci se redressa, +comme s’il eût été mis en contact avec une bobine électrique. + +«Jamais! Jamais!» s’écria-t-il; et, ramenant sur son maigre corps +les lambeaux de ses vêtements, il se boutonna avec une vivacité +singulière. + +«Mais, Paganel! dit le major. + +--Non! vous dis-je! + +--Il faut visiter... + +--Vous ne visiterez pas! + +--Vous avez peut-être cassé... Reprit Mac Nabbs. + +--Oui, répondit Paganel, qui se remit d’aplomb sur ses longues +jambes, mais ce que j’ai cassé, le charpentier le raccommodera! + +--Quoi donc? + +--L’épontille du poste, qui s’est brisée dans ma chute!» + +À cette réplique, les éclats de rire recommencèrent de plus belle. +Cette réponse avait rassuré tous les amis du digne Paganel, qui +était sorti sain et sauf de ses aventures avec le canon du +gaillard d’avant. + +«En tout cas, pensa le major, voilà un géographe étrangement +pudibond!» + +Cependant, Paganel, revenu de ses grandes émotions, eut encore à +répondre à une question qu’il ne pouvait éviter. + +«Maintenant, Paganel, lui dit Glenarvan, répondez franchement. Je +reconnais que votre distraction a été providentielle. À coup sûr, +sans vous, le _Duncan_ serait tombé entre les mains des convicts; +sans vous, nous aurions été repris par les maoris! Mais, pour +l’amour de dieu, dites-moi par quelle étrange association d’idées, +par quelle surnaturelle aberration d’esprit, vous avez été conduit +à écrire le nom de la Nouvelle-Zélande pour le nom de l’Australie? + +--Eh! Parbleu! s’écria Paganel, c’est...» + +Mais au même instant, ses yeux se portèrent sur Robert, sur Mary +Grant, et il s’arrêta court; puis il répondit: + +«Que voulez-vous, mon cher Glenarvan, je suis un insensé, un fou, +un être incorrigible, et je mourrai dans la peau du plus fameux +distrait... + +--À moins qu’on ne vous écorche, ajouta le major. + +--M’écorcher! s’écria le géographe d’un air furibond. Est-ce une +allusion?... + +--Quelle allusion, Paganel?» demanda Mac Nabbs de sa voix +tranquille. + +L’incident n’eut pas de suite. Le mystère de la présence du +_Duncan_ était éclairci; les voyageurs si miraculeusement sauvés +ne songèrent plus qu’à regagner leurs confortables cabines du bord +et à déjeuner. + +Cependant, laissant lady Helena et Mary Grant, le major, Paganel +et Robert entrer dans la dunette, Glenarvan et John Mangles +retinrent Tom Austin près d’eux. Ils voulaient encore +l’interroger. + +«Maintenant, mon vieux Tom, dit Glenarvan, répondez-moi. Est-ce +que cet ordre d’aller croiser sur les côtes de la Nouvelle-Zélande +ne vous a pas paru singulier? + +--Si, votre honneur, répondit Austin, j’ai été très surpris, mais +je n’ai pas l’habitude de discuter les ordres que je reçois, et +j’ai obéi. Pouvais-je agir autrement? Si, pour n’avoir pas suivi +vos instructions à la lettre, une catastrophe fût arrivée, +n’aurais-je pas été coupable? Auriez-vous fait autrement, +capitaine? + +--Non, Tom, répondit John Mangles. + +--Mais qu’avez-vous pensé? demanda Glenarvan. + +--J’ai pensé, votre honneur, que, dans l’intérêt d’Harry Grant, +il fallait aller là où vous me disiez d’aller. J’ai pensé que, par +suite de combinaisons nouvelles, un navire devait vous transporter +à la Nouvelle-Zélande, et que je devais vous attendre sur la côte +est de l’île. D’ailleurs, en quittant Melbourne, j’ai gardé le +secret de ma destination, et l’équipage ne l’a connue qu’au moment +où nous étions en pleine mer, lorsque les terres de l’Australie +avaient déjà disparu à nos yeux. Mais alors un incident, qui m’a +rendu très perplexe, s’est passé à bord. + +--Que voulez-vous dire, Tom? demanda Glenarvan. + +--Je veux dire, répondit Tom Austin, que lorsque le quartier-maître +Ayrton apprit, le lendemain de l’appareillage, la +destination du _Duncan_... + +--Ayrton! s’écria Glenarvan. Il est donc à bord? + +--Oui, votre honneur. + +--Ayrton ici! répéta Glenarvan, regardant John Mangles. + +--Dieu l’a voulu!» répondit le jeune capitaine. + +En un instant, avec la rapidité de l’éclair, la conduite d’Ayrton, +sa trahison longuement préparée, la blessure de Glenarvan, +l’assassinat de Mulrady, les misères de l’expédition arrêtée dans +les marais de la Snowy, tout le passé du misérable apparut devant +les yeux de ces deux hommes. Et maintenant, par le plus étrange +concours de circonstances, le convict était en leur pouvoir. + +«Où est-il? demanda vivement Glenarvan. + +--Dans une cabine du gaillard d’avant, répondit Tom Austin, et +gardé à vue. + +--Pourquoi cet emprisonnement? + +--Parce que quand Ayrton a vu que le yacht faisait voile pour la +Nouvelle-Zélande, il est entré en fureur, parce qu’il a voulu +m’obliger à changer la direction du navire, parce qu’il m’a +menacé, parce qu’enfin il a excité mes hommes à la révolte. J’ai +compris que c’était un particulier dangereux, et j’ai dû prendre +des mesures de précaution contre lui. + +--Et depuis ce temps? + +--Depuis ce temps, il est resté dans sa cabine, sans chercher à +en sortir. + +--Bien, Tom.» + +En ce moment, Glenarvan et John Mangles furent mandés dans la +dunette. Le déjeuner, dont ils avaient un si pressant besoin, +était préparé. Ils prirent place à la table du carré et ne +parlèrent point d’Ayrton. + +Mais, le repas achevé, quand les convives, refaits et restaurés, +furent réunis sur le pont, Glenarvan leur apprit la présence du +quartier-maître à son bord. En même temps, il annonça son +intention de le faire comparaître devant eux. + +«Puis-je me dispenser d’assister à cet interrogatoire? demanda +lady Helena. Je vous avoue, mon cher Edward, que la vue de ce +malheureux me serait extrêmement pénible. + +--C’est une confrontation, Helena, répondit lord Glenarvan. +Restez, je vous en prie. Il faut que Ben Joyce se voie face à face +avec toutes ses victimes!» + +Lady Helena se rendit à cette observation. Mary Grant et elle +prirent place auprès de lord Glenarvan. Autour de lui se rangèrent +le major, Paganel, John Mangles, Robert, Wilson, Mulrady, +Olbinett, tous compromis si gravement par la trahison du convict. +L’équipage du yacht, sans comprendre encore la gravité de cette +scène, gardait un profond silence. + +«Faites venir Ayrton», dit Glenarvan. + + +Chapitre XVIII +_Ayrton ou Ben Joyce_ + +Ayrton parut. Il traversa le pont d’un pas assuré et gravit +l’escalier de la dunette. Ses yeux étaient sombres, ses dents +serrées, ses poings fermés convulsivement. Sa personne ne décelait +ni forfanterie ni humilité. Lorsqu’il fut en présence de lord +Glenarvan, il se croisa les bras, muet et calme, attendant d’être +interrogé. + +«Ayrton, dit Glenarvan, nous voilà donc, vous et nous, sur ce +_Duncan_ que vous vouliez livrer aux convicts de Ben Joyce!» + +À ces paroles, les lèvres du quartier-maître tremblèrent +légèrement. Une rapide rougeur colora ses traits impassibles. Non +la rougeur du remords, mais la honte de l’insuccès. Sur ce yacht +qu’il prétendait commander en maître, il était prisonnier, et son +sort allait s’y décider en peu d’instants. + +Cependant, il ne répondit pas. Glenarvan attendit patiemment. Mais +Ayrton s’obstinait à garder un absolu silence. + +«Parlez, Ayrton, qu’avez-vous à dire?» reprit Glenarvan. + +Ayrton hésita; les plis de son front se creusèrent profondément; +puis, d’une voix calme: + +«Je n’ai rien à dire, _mylord_, répliqua-t-il. J’ai fait la +sottise de me laisser prendre. Agissez comme il vous plaira.» + +Sa réponse faite, le quartier-maître porta ses regards vers la +côte qui se déroulait à l’ouest, et il affecta une profonde +indifférence pour tout ce qui se passait autour de lui. À le voir, +on l’eût cru étranger à cette grave affaire. Mais Glenarvan avait +résolu de rester patient. Un puissant intérêt le poussait à +connaître certains détails de la mystérieuse existence d’Ayrton, +surtout en ce qui touchait Harry Grant et le _Britannia_. Il +reprit donc son interrogatoire, parlant avec une douceur extrême, +et imposant le calme le plus complet aux violentes irritations de +son cœur. + +«Je pense, Ayrton, reprit-il, que vous ne refuserez pas de +répondre à certaines demandes que je désire vous faire. Et +d’abord, dois-je vous appeler Ayrton ou Ben Joyce? êtes-vous, oui +ou non, le quartier-maître du _Britannia_?» + +Ayrton resta impassible, observant la côte, sourd à toute +question. + +Glenarvan, dont l’œil s’animait, continua d’interroger le +quartier-maître. + +«Voulez-vous m’apprendre comment vous avez quitté le _Britannia_, +pourquoi vous étiez en Australie?» + +Même silence, même impassibilité. + +«Écoutez-moi bien, Ayrton, reprit Glenarvan. Vous avez intérêt à +parler. Il peut vous être tenu compte d’une franchise qui est +votre dernière ressource. Pour la dernière fois, voulez-vous +répondre à mes questions?» + +Ayrton tourna la tête vers Glenarvan et le regarda dans les yeux: + +«_Mylord_, dit-il, je n’ai pas à répondre. C’est à la justice et +non à moi de prouver contre moi-même. + +--Les preuves seront faciles! répondit Glenarvan. + +--Faciles! _Mylord_? reprit Ayrton d’un ton railleur. Votre +honneur me paraît s’avancer beaucoup. Moi, j’affirme que le +meilleur juge de _temple-bar_ serait embarrassé de ma personne! +Qui dira pourquoi je suis venu en Australie, puisque le capitaine +Grant n’est plus là pour l’apprendre? Qui prouvera que je suis ce +Ben Joyce signalé par la police, puisque la police ne m’a jamais +tenu entre ses mains et que mes compagnons sont en liberté? Qui +relèvera à mon détriment, sauf vous, non pas un crime, mais une +action blâmable? Qui peut affirmer que j’ai voulu m’emparer de ce +navire et le livrer aux convicts? Personne, entendez-moi, +personne! Vous avez des soupçons, bien, mais il faut des +certitudes pour condamner un homme, et les certitudes vous +manquent. Jusqu’à preuve du contraire, je suis Ayrton, quartier-maître du _Britannia_.» + +Ayrton s’était animé en parlant, et il revint bientôt à son +indifférence première. Il s’imaginait sans doute que sa +déclaration terminerait l’interrogatoire; mais Glenarvan reprit la +parole et dit: + +«Ayrton, je ne suis pas un juge chargé d’instruire contre vous. Ce +n’est point mon affaire. Il importe que nos situations respectives +soient nettement définies. Je ne vous demande rien qui puisse vous +compromettre. Cela regarde la justice. Mais vous savez quelles +recherches je poursuis, et d’un mot vous pouvez me remettre sur +les traces que j’ai perdues. Voulez-vous parler?» + +Ayrton remua la tête en homme décidé à se taire. + +«Voulez-vous me dire où est le capitaine Grant? demanda Glenarvan. + +--Non, _mylord_, répondit Ayrton. + +--Voulez-vous m’indiquer où s’est échoué le _Britannia_? + +--Pas davantage. + +--Ayrton, répondit Glenarvan d’un ton presque suppliant, voulez-vous +au moins, si vous savez où est Harry Grant, l’apprendre à ses +pauvres enfants qui n’attendent qu’un mot de votre bouche?» + +Ayrton hésita. Ses traits se contractèrent. Mais d’une voix basse: + +«Je ne puis, _mylord_», murmura-t-il. + +Et il ajouta avec violence, comme s’il se fût reproché un instant +de faiblesse: + +«Non! Je ne parlerai pas! Faites-moi pendre si vous voulez! + +--Pendre!» s’écria Glenarvan, dominé par un brusque mouvement de +colère. + +Puis, se maîtrisant, il répondit d’une voix grave: + +«Ayrton, il n’y a ici ni juges ni bourreaux. À la première relâche +vous serez remis entre les mains des autorités anglaises. + +--C’est ce que je demande!» répliqua le quartier-maître. + +Puis il retourna d’un pas tranquille à la cabine qui lui servait +de prison, et deux matelots furent placés à sa porte, avec ordre +de surveiller ses moindres mouvements. Les témoins de cette scène +se retirèrent indignés et désespérés. + +Puisque Glenarvan venait d’échouer contre l’obstination d’Ayrton, +que lui restait-il à faire? + +Évidemment poursuivre le projet formé à Eden de retourner en +Europe, quitte à reprendre plus tard cette entreprise frappée +d’insuccès, car alors les traces du _Britannia_ semblaient être +irrévocablement perdues, le document ne se prêtait à aucune +interprétation nouvelle, tout autre pays manquait même sur la +route du trente-septième parallèle, et le _Duncan_ n’avait plus +qu’à revenir. + +Glenarvan, après avoir consulté ses amis, traita plus spécialement +avec John Mangles la question du retour. John inspecta ses soutes; +l’approvisionnement de charbon devait durer quinze jours au plus. +Donc, nécessité de refaire du combustible à la plus prochaine +relâche. + +John proposa à Glenarvan de mettre le cap sur la baie de +Talcahuano, où le _Duncan_ s’était déjà ravitaillé avant +d’entreprendre son voyage de circumnavigation. C’était un trajet +direct et précisément sur le trente-septième degré. Puis le yacht, +largement approvisionné, irait au sud doubler le cap Horn, et +regagnerait l’Écosse par les routes de l’Atlantique. + +Ce plan fut adopté, ordre fut donné à l’ingénieur de forcer sa +pression. Une demi-heure après, le cap était mis sur Talcahuano +par une mer digne de son nom de Pacifique, et à six heures du +soir, les dernières montagnes de la Nouvelle-Zélande +disparaissaient dans les chaudes brumes de l’horizon. + +C’était donc le voyage du retour qui commençait. + +Triste traversée pour ces courageux chercheurs qui revenaient au +port sans ramener Harry Grant! + +Aussi l’équipage si joyeux au départ, si confiant au début, +maintenant vaincu et découragé, reprenait-il le chemin de +l’Europe. De ces braves matelots, pas un ne se sentait ému à la +pensée de revoir son pays, et tous, longtemps encore, ils auraient +affronté les périls de la mer pour retrouver le capitaine Grant. + +Aussi, à ces hurrahs qui acclamèrent Glenarvan à son retour, +succéda bientôt le découragement. Plus de ces communications +incessantes entre les passagers, plus de ces entretiens qui +égayaient autrefois la route. Chacun se tenait à l’écart, dans la +solitude de sa cabine, et rarement l’un ou l’autre apparaissait +sur le pont du _Duncan_. + +L’homme en qui s’exagéraient ordinairement les sentiments du bord, +pénibles ou joyeux, Paganel, lui qui au besoin eût inventé +l’espérance, Paganel demeurait morne et silencieux. On le voyait à +peine. + +Sa loquacité naturelle, sa vivacité française s’étaient changées +en mutisme et en abattement. Il semblait même plus complètement +découragé que ses compagnons. Si Glenarvan parlait de recommencer +ses recherches, Paganel secouait la tête en homme qui n’espère +plus rien, et dont la conviction paraissait faite sur le sort des +naufragés du _Britannia_. + +On sentait qu’il les croyait irrévocablement perdus. + +Cependant, il y avait à bord un homme qui pouvait dire le dernier +mot de cette catastrophe, et dont le silence se prolongeait. +C’était Ayrton. Nul doute que ce misérable ne connût, sinon la +vérité sur la situation actuelle du capitaine, du moins le lieu du +naufrage. Mais évidemment, Grant, retrouvé, serait un témoin à +charge contre lui. Aussi se taisait-il obstinément. De là une +violente colère, chez les matelots surtout, qui voulait lui faire +un mauvais parti. + +Plusieurs fois, Glenarvan renouvela ses tentatives près du +quartier-maître. Promesses et menaces furent inutiles. +L’entêtement d’Ayrton était poussé si loin, et si peu explicable, +en somme, que le major en venait à croire qu’il ne savait rien. +Opinion partagée, d’ailleurs, par le géographe, et qui corroborait +ses idées particulières sur le compte d’Harry Grant. + +Mais si Ayrton ne savait rien, pourquoi n’avouait-il pas son +ignorance? Elle ne pouvait tourner contre lui. Son silence +accroissait la difficulté de former un plan nouveau. De la +rencontre du quartier-maître en Australie devait-on déduire la +présence d’Harry Grant sur ce continent? Il fallait décider à tout +prix Ayrton à s’expliquer sur ce sujet. + +Lady Helena, voyant l’insuccès de son mari, lui demanda la +permission de lutter à son tour contre l’obstination du quartier-maître. +Où un homme avait échoué, peut-être une femme réussirait-elle +par sa douce influence. N’est-ce pas l’éternelle histoire de +cet ouragan de la fable qui ne peut arracher le manteau aux +épaules du voyageur, tandis que le moindre rayon de soleil le lui +enlève aussitôt? + +Glenarvan, connaissant l’intelligence de sa jeune femme, lui +laissa toute liberté d’agir. + +Ce jour-là, 5 mars, Ayrton fut amené dans l’appartement de lady +Helena. Mary Grant dut assister à l’entrevue, car l’influence de +la jeune fille pouvait être grande, et lady Helena ne voulait +négliger aucune chance de succès. + +Pendant une heure, les deux femmes restèrent enfermées avec le +quartier-maître du _Britannia_, mais rien ne transpira de leur +entretien. Ce qu’elles dirent, les arguments qu’elles employèrent +pour arracher le secret du convict, tous les détails de cet +interrogatoire demeurèrent inconnus. D’ailleurs, quand elles +quittèrent Ayrton, elles ne paraissaient pas avoir réussi, et leur +figure annonçait un véritable découragement. + +Aussi, lorsque le quartier-maître fut reconduit à sa cabine, les +matelots l’accueillirent à son passage par de violentes menaces. +Lui, se contenta de hausser les épaules, ce qui accrut la fureur +de l’équipage, et pour la contenir, il ne fallut rien moins que +l’intervention de John Mangles et de Glenarvan. + +Mais lady Helena ne se tint pas pour battue. Elle voulut lutter +jusqu’au bout contre cette âme sans pitié, et le lendemain elle +alla elle-même à la cabine d’Ayrton, afin d’éviter les scènes que +provoquait son passage sur le pont du yacht. + +Pendant deux longues heures, la bonne et douce écossaise resta +seule, face à face, avec le chef des convicts. Glenarvan, en proie +à une nerveuse agitation, rôdait auprès de la cabine, tantôt +décidé à épuiser jusqu’au bout les chances de réussite, tantôt à +arracher sa femme à ce pénible entretien. + +Mais cette fois, lorsque lady Helena reparut, ses traits +respiraient la confiance. Avait-elle donc arraché ce secret et +remué dans le cœur de ce misérable les dernières fibres de la +pitié? + +Mac Nabbs, qui l’aperçut tout d’abord, ne put retenir un mouvement +bien naturel d’incrédulité. + +Pourtant le bruit se répandit aussitôt parmi l’équipage que le +quartier-maître avait enfin cédé aux instances de lady Helena. Ce +fut comme une commotion électrique. Tous les matelots se +rassemblèrent sur le pont, et plus rapidement que si le sifflet de +Tom Austin les eût appelés à la manœuvre. + +Cependant Glenarvan s’était précipité au-devant de sa femme. + +«Il a parlé? demanda-t-il. + +--Non, répondit lady Helena. Mais, cédant à mes prières, Ayrton +désire vous voir. + +--Ah! Chère Helena, vous avez réussi! + +--Je l’espère, Edward. + +--Avez-vous fait quelque promesse que je doive ratifier? + +--Une seule, mon ami, c’est que vous emploierez tout votre crédit +à adoucir le sort réservé à ce malheureux. + +--Bien, ma chère Helena. Qu’Ayrton vienne à l’instant.» + +Lady Helena se retira dans sa chambre, accompagnée de Mary Grant, +et le quartier-maître fut conduit au carré, où l’attendait lord +Glenarvan. + + +Chapitre XIX +_Une transaction_ + +Dès que le quartier-maître se trouva en présence du lord, ses +gardiens se retirèrent. + +«Vous avez désiré me parler, Ayrton? dit Glenarvan. + +--Oui, _mylord_, répondit le quartier-maître. + +--À moi seul? + +--Oui, mais je pense que si le major Mac Nabbs et Monsieur +Paganel assistaient à l’entretien, cela vaudrait mieux. + +--Pour qui? + +--Pour moi.» + +Ayrton parlait avec calme. Glenarvan le regarda fixement; puis il +fit prévenir Mac Nabbs et Paganel, qui se rendirent aussitôt à son +invitation. + +«Nous vous écoutons», dit Glenarvan, dès que ses deux amis eurent +pris place à la table du carré. + +Ayrton se recueillit pendant quelques instants et dit: + +«_Mylord_, c’est l’habitude que des témoins figurent à tout +contrat ou transaction intervenue entre deux parties. Voilà +pourquoi j’ai réclamé la présence de MM Paganel et Mac Nabbs. Car +c’est, à proprement parler, une affaire que je viens vous +proposer.» + +Glenarvan, habitué aux manières d’Ayrton, ne sourcilla pas, bien +qu’une affaire entre cet homme et lui semblât chose étrange. + +«Quelle est cette affaire? dit-il. + +--La voici, répondit Ayrton. Vous désirez savoir de moi certains +détails qui peuvent vous être utiles. Je désire obtenir de vous +certains avantages qui me seront précieux. Donnant, donnant, +_mylord_. Cela vous convient-il ou non? + +--Quels sont ces détails? demanda Paganel. + +--Non, reprit Glenarvan, quels sont ces avantages?» + +Ayrton, d’une inclination de tête, montra qu’il comprenait la +nuance observée par Glenarvan. + +«Voici, dit-il, les avantages que je réclame. Vous avez toujours, +_mylord_, l’intention de me remettre entre les mains des autorités +anglaises? + +--Oui, Ayrton, et ce n’est que justice. + +--Je ne dis pas non, répondit tranquillement le quartier-maître. +Ainsi, vous ne consentiriez point à me rendre la liberté?» + +Glenarvan hésita avant de répondre à une question si nettement +posée. De ce qu’il allait dire dépendait peut-être le sort d’Harry +Grant! + +Cependant le sentiment du devoir envers la justice l’emporta, et +il dit: + +«Non, Ayrton, je ne puis vous rendre la liberté. + +--Je ne la demande pas, répondit fièrement le quartier-maître. + +--Alors, que voulez-vous? + +--Une situation moyenne, _mylord_, entre la potence qui m’attend +et la liberté que vous ne pouvez pas m’accorder. + +--Et c’est?... + +--De m’abandonner dans une des îles désertes du Pacifique, avec +les objets de première nécessité. + +Je me tirerai d’affaire comme je pourrai, et je me repentirai, si +j’ai le temps!» + +Glenarvan, peu préparé à cette ouverture, regarda ses deux amis, +qui restaient silencieux. Après avoir réfléchi quelques instants, +il répondit: + +«Ayrton, si je vous accorde votre demande, vous m’apprendrez tout +ce que j’ai intérêt à savoir? + +--Oui, _mylord_, c’est-à-dire tout ce que je sais sur le +capitaine Grant et sur le _Britannia_. + +--La vérité entière? + +--Entière. + +--Mais qui me répondra?... + +--Oh! je vois ce qui vous inquiète, _mylord_. Il faudra vous en +rapporter à moi, à la parole d’un malfaiteur! C’est vrai! Mais que +voulez-vous? + +La situation est ainsi faite. C’est à prendre ou à laisser. + +--Je me fierai à vous, Ayrton, dit simplement Glenarvan. + +--Et vous aurez raison, _mylord_. D’ailleurs, si je vous trompe, +vous aurez toujours le moyen de vous venger! + +--Lequel? + +--En me venant reprendre dans l’île que je n’aurai pu fuir.» + +Ayrton avait réponse à tout. Il allait au-devant des difficultés, +il fournissait contre lui des arguments sans réplique. On le voit, +il affectait de traiter son «affaire» avec une indiscutable bonne +foi. Il était impossible de s’abandonner avec une plus parfaite +confiance. Et cependant, il trouva le moyen d’aller plus loin +encore dans cette voie du désintéressement. + +«_Mylord_ et messieurs, ajouta-t-il, je veux que vous soyez +convaincus de ce fait, c’est que je joue cartes sur table. Je ne +cherche point à vous tromper, et vais vous donner une nouvelle +preuve de ma sincérité dans cette affaire. J’agis franchement, +parce que moi-même je compte sur votre loyauté. + +--Parlez, Ayrton, répondit Glenarvan. + +--_Mylord_, je n’ai point encore votre parole d’accéder à ma +proposition, et cependant, je n’hésite pas à vous dire que je sais +peu de chose sur le compte d’Harry Grant. + +--Peu de chose! s’écria Glenarvan. + +--Oui, _mylord_, les détails que je suis en mesure de vous +communiquer sont relatifs à moi; ils me sont personnels, et ne +contribueront guère à vous remettre sur les traces que vous avez +perdues.» + +Un vif désappointement se peignit sur les traits de Glenarvan et +du major. Ils croyaient le quartier-maître possesseur d’un +important secret, et celui-ci avouait que ses révélations seraient +à peu près stériles. Quant à Paganel, il demeurait impassible. + +Quoi qu’il en soit, cet aveu d’Ayrton, qui se livrait, pour ainsi +dire, sans garantie, toucha singulièrement ses auditeurs, surtout +lorsque le quartier-maître ajouta pour conclure: + +«Ainsi, vous êtes prévenu, _mylord_; l’affaire sera moins +avantageuse pour vous que pour moi. + +--Il n’importe, répondit Glenarvan. J’accepte votre proposition, +Ayrton. Vous avez ma parole d’être débarqué dans une des îles de +l’océan Pacifique. + +--Bien, _mylord_», répondit le quartier-maître. + +Cet homme étrange fut-il heureux de cette décision? + +On aurait pu en douter, car sa physionomie impassible ne révéla +aucune émotion. Il semblait qu’il traitât pour un autre que pour +lui. + +«Je suis prêt à répondre, dit-il. + +--Nous n’avons pas de questions à vous faire, dit Glenarvan. +Apprenez-nous ce que vous savez, Ayrton en commençant par déclarer +qui vous êtes. + +--Messieurs, répondit Ayrton, je suis réellement Tom Ayrton, le +quartier-maître du _Britannia_. J’ai quitté Glasgow sur le navire +d’Harry Grant, le 12 mars 1861. Pendant quatorze mois, nous avons +couru ensemble les mers du Pacifique, cherchant quelque position +avantageuse pour y fonder une colonie écossaise. Harry Grant était +un homme à faire de grandes choses, mais souvent de graves +discussions s’élevaient entre nous. Son caractère ne m’allait pas. +Je ne sais pas plier; or, avec Harry Grant, quand sa résolution +est prise, toute résistance est impossible, _mylord_. Cet homme-là +est de fer pour lui et pour les autres. Néanmoins, j’osai me +révolter. J’essayai d’entraîner l’équipage dans ma révolte, et de +m’emparer du navire. Que j’aie eu tort ou non, peu importe. Quoi +qu’il en soit, Harry Grant n’hésita pas, et, le 8 avril 1862, il +me débarqua sur la côte ouest de l’Australie. + +--De l’Australie, dit le major, interrompant le récit d’Ayrton, +et par conséquent vous avez quitté le _Britannia_ avant sa relâche +au Callao, d’où sont datées ses dernières nouvelles? + +--Oui, répondit le quartier-maître, car le _Britannia_ n’a jamais +relâché au Callao pendant que j’étais à bord. Et si je vous ai +parlé du Callao à la ferme de Paddy O’Moore, c’est que votre récit +venait de m’apprendre ce détail. + +--Continuez, Ayrton, dit Glenarvan. + +--Je me trouvai donc abandonné sur une côte à peu près déserte, +mais à vingt milles seulement des établissements pénitentiaires de +Perth, la capitale de l’Australie occidentale. En errant sur les +rivages, je rencontrai une bande de convicts qui venaient de +s’échapper. Je me joignis à eux. Vous me dispenserez, _mylord_, de +vous raconter ma vie pendant deux ans et demi. Sachez seulement +que je devins le chef des évadés sous le nom de Ben Joyce. Au mois +de septembre 1864, je me présentai à la ferme irlandaise. J’y fus +admis comme domestique sous mon vrai nom d’Ayrton. J’attendais là +que l’occasion se présentât de m’emparer d’un navire. C’était mon +suprême but. Deux mois plus tard, le _Duncan_ arriva. Pendant +votre visite à la ferme, vous avez raconté, _mylord_, toute +l’histoire du capitaine Grant. J’appris alors ce que j’ignorais, +la relâche du _Britannia_ au Callao, ses dernières nouvelles +datées de juin 1862, deux mois après mon débarquement, l’affaire +du document, la perte du navire sur un point du trente-septième +parallèle, et enfin les raisons sérieuses que vous aviez de +chercher Harry Grant à travers le continent australien. Je +n’hésitai pas. Je résolus de m’approprier le _Duncan_, un +merveilleux navire qui eût distancé les meilleurs marcheurs de la +marine britannique. Mais il avait des avaries graves à réparer. Je +le laissai donc partir pour Melbourne, et je me donnai à vous en +ma vraie qualité de quartier-maître, offrant de vous guider vers +le théâtre d’un naufrage placé fictivement par moi vers la côte +est de l’Australie. Ce fut ainsi que, tantôt suivi à distance et +tantôt précédé de ma bande de convicts, je dirigeai votre +expédition à travers la province de Victoria. Mes gens commirent à +Camden-Bridge un crime inutile, puisque le _Duncan_, une fois +rendu à la côte, ne pouvait m’échapper, et qu’avec ce yacht, +j’étais le maître de l’océan. Je vous conduisis ainsi et sans +défiance jusqu’à la Snowy-River. Les chevaux et les bœufs +tombèrent peu à peu empoisonnés par le gastrolobium. J’embourbai +le chariot dans les marais de la Snowy. Sur mes instances... +Mais vous savez le reste, _mylord_, et vous pouvez être certain +que, sans la distraction de M Paganel, je commanderais maintenant +à bord du _Duncan_. Telle est mon histoire, messieurs; mes +révélations ne peuvent malheureusement pas vous remettre sur les +traces d’Harry Grant et vous voyez qu’en traitant avec moi vous +avez fait une mauvaise affaire.» + +Le quartier-maître se tut, croisa ses bras suivant son habitude, +et attendit. Glenarvan et ses amis gardaient le silence. Ils +sentaient que la vérité tout entière venait d’être dite par cet +étrange malfaiteur. La prise du _Duncan_ n’avait manqué que par +une cause indépendante de sa volonté. Ses complices étaient venus +aux rivages de Twofold-Bay, comme le prouvait cette vareuse de +convict trouvée par Glenarvan. Là, fidèles aux et enfin, las de +l’attendre, ils s’étaient sans doute remis à leur métier de +pillards et d’incendiaires dans les campagnes de la Nouvelle-Galles +du sud. Le major reprit le premier l’interrogatoire, afin +de préciser les dates relatives au _Britannia_. + +«Ainsi, demanda-t-il au quartier-maître, c’est bien le 8 avril +1862 que vous avez été débarqué sur la côte ouest de l’Australie? + +--Exactement, répondit Ayrton. + +--Et savez-vous alors quels étaient les projets d’Harry Grant? + +--D’une manière vague. + +--Parlez toujours, Ayrton, dit Glenarvan. Le moindre indice peut +nous mettre sur la voie. + +--Ce que je puis vous dire, le voici, _mylord_, répondit le +quartier-maître. Le capitaine Grant avait l’intention de visiter +la Nouvelle-Zélande. Or, cette partie de son programme n’a point +été exécutée pendant mon séjour à bord. Il ne serait donc pas +impossible que le _Britannia_, en quittant le Callao, ne fût venu +prendre connaissance des terres de la Nouvelle-Zélande. Cela +concorderait avec la date du 27 juin 1862, assignée par le +document au naufrage du trois-mâts. + +--Évidemment, dit Paganel. + +--Mais, reprit Glenarvan, rien dans ces restes de mots conservés +sur le document ne peut s’appliquer à la Nouvelle-Zélande. + +--À cela, je ne puis rien répondre, dit le quartier-maître. + +--Bien, Ayrton, dit Glenarvan. Vous avez tenu votre parole, je +tiendrai la mienne. Nous allons décider dans quelle île de l’océan +Pacifique vous serez abandonné. + +--Oh! peu m’importe, _mylord_, répondit Ayrton. + +--Retournez à votre cabine, dit Glenarvan, et attendez notre +décision.» + +Le quartier-maître se retira sous la garde de deux matelots. + +«Ce scélérat aurait pu être un homme, dit le major. + +--Oui, répondit Glenarvan. C’est une nature forte et +intelligente! Pourquoi faut-il que ses facultés se soient tournées +vers le mal! + +--Mais Harry Grant? + +--Je crains bien qu’il soit à jamais perdu! Pauvres enfants, qui +pourrait leur dire où est leur père? + +--Moi! répondit Paganel. Oui! moi.» + +On a dû le remarquer, le géographe, si loquace, si impatient +d’ordinaire, avait à peine parlé pendant l’interrogatoire +d’Ayrton. Il écoutait sans desserrer les dents. Mais ce dernier +mot qu’il prononça en valait bien d’autres, et il fit tout d’abord +bondir Glenarvan. + +«Vous! s’écria-t-il, vous, Paganel, vous savez où est le capitaine +Grant! + +--Oui, autant qu’on peut le savoir, répondit le géographe. + +--Et par qui le savez-vous? + +--Par cet éternel document. + +--Ah! fit le major du ton de la plus parfaite incrédulité. + +--Écoutez d’abord, Mac Nabbs, dit Paganel, vous hausserez les +épaules après. Je n’ai pas parlé plus tôt parce que vous ne +m’auriez pas cru. Puis, c’était inutile. Mais si je me décide +aujourd’hui, c’est que l’opinion d’Ayrton est précisément venue +appuyer la mienne. + +--Ainsi la Nouvelle-Zélande? demanda Glenarvan. + +--Écoutez et jugez, répondit Paganel. Ce n’est pas sans raison, +ou plutôt, ce n’est pas sans «une raison», que j’ai commis +l’erreur qui nous a sauvés. Au moment où j’écrivais cette lettre +sous la dictée de Glenarvan, le mot «Zélande» me travaillait le +cerveau. Voici pourquoi. Vous vous rappelez que nous étions dans +le chariot. Mac Nabbs venait d’apprendre à lady Helena +l’histoire des convicts; il lui avait remis le numéro de +l’_Australian and New Zealand gazette_ qui relatait la catastrophe +de Camden-Bridge. Or, au moment où j’écrivais, le journal gisait à +terre, et plié de telle façon que deux syllabes de son titre +apparaissaient seulement. Ces deux syllabes étaient _aland_. +Quelle illumination se fit dans mon esprit! _aland_ était +précisément un mot du document anglais, un mot que nous avions +traduit jusqu’alors par _à terre_, et qui devait être la +terminaison du nom propre _Zealand_. + +--Hein! fit Glenarvan. + +--Oui, reprit Paganel avec une conviction profonde, cette +interprétation m’avait échappé, et savez-vous pourquoi? Parce que +mes recherches s’exerçaient naturellement sur le document +français, plus complet que les autres, et où manque ce mot +important. + +--Oh! oh! dit le major, c’est trop d’imagination, Paganel, et +vous oubliez un peu facilement vos déductions précédentes. + +--Allez, major, je suis prêt à vous répondre. + +--Alors, reprit Mac Nabbs, que devient votre mot _austra_? + +--Ce qu’il était d’abord. Il désigne seulement les contrées +«australes.» + +--Bien. Et cette syllabe _indi_, qui a été une première fois le +radical d’_indiens_, et une seconde fois le radical d’_indigènes_? + +--Eh bien, la troisième et dernière fois, répondit Paganel, elle +sera la première syllabe du mot _indigence_! + +--Et _contin_! s’écria Mac Nabbs, signifie-t-il encore +_continent_? + +--Non! Puisque la Nouvelle-Zélande n’est qu’une île. + +--Alors?... Demanda Glenarvan. + +--Mon cher lord, répondit Paganel, je vais vous traduire le +document suivant ma troisième interprétation, et vous jugerez. Je +ne vous fais que deux observations: 1) oubliez autant que possible +les interprétations précédentes, et dégagez votre esprit de toute +préoccupation antérieure; 2) certains passages vous paraîtront +«forcés», et il est possible que je les traduise mal, mais ils +n’ont aucune importance, entre autres le mot _agonie_ qui me +choque, mais que je ne puis expliquer autrement. D’ailleurs, c’est +le document français qui sert de base à mon interprétation, et +n’oubliez pas qu’il a été écrit par un anglais, auquel les +idiotismes de la langue française pouvaient ne pas être familiers. +Ceci posé, je commence.» + +Et Paganel, articulant chaque syllabe avec lenteur, récita les +phrases suivantes: + +«Le _27 juin 1862_, le _trois-mâts Britannia_, de _Glasgow_, a +_sombré_, après une «longue _agonie_, dans les mers _australes_ et +sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, --en anglais _Zealand_. -- +_deux matelots_ et le _capitaine Grant_ ont pu y aborder.» Là, +continuellement en proie à une cruelle indigence, ils ont _jeté ce +document_ «par... De longitude et 37° 11’ de latitude. _Venez à +leur_ secours, ou ils sont _perdus_.» + +Paganel s’arrêta. Son interprétation était admissible. Mais, +précisément parce qu’elle paraissait aussi vraisemblable que les +précédentes, elle pouvait être aussi fausse. Glenarvan et le major +ne cherchèrent donc pas à la discuter. + +Cependant, puisque les traces du _Britannia_ ne s’étaient +rencontrées ni sur les côtes de la Patagonie, ni sur les côtes de +l’Australie, au point où ces deux contrées sont coupées par le +trente-septième parallèle, les chances étaient en faveur de la +Nouvelle-Zélande. Cette remarque, faite par Paganel, frappa +surtout ses amis. + +«Maintenant, Paganel, dit Glenarvan, me direz-vous pourquoi, +depuis deux mois environ, vous avez tenu cette interprétation +secrète? + +--Parce que je ne voulais pas vous donner encore de vaines +espérances. D’ailleurs, nous allions à Auckland, précisément au +point indiqué par la latitude du document. + +--Mais depuis lors, quand nous avons été entraînés hors de cette +route, pourquoi n’avoir pas parlé? + +--C’est que, si juste que soit cette interprétation, elle ne peut +contribuer au salut du capitaine. + +--Pour quelle raison, Paganel? + +--Parce que, l’hypothèse étant admise que le capitaine Harry +Grant s’est échoué à la Nouvelle-Zélande, du moment que deux ans +se sont passés sans qu’il ait reparu, c’est qu’il a été victime du +naufrage ou des zélandais. + +--Ainsi, votre opinion est?... Demanda Glenarvan. + +--Que l’on pourrait peut-être retrouver quelques vestiges du +naufrage, mais que les naufragés du _Britannia_ sont +irrévocablement perdus! + +--Silence sur tout ceci, mes amis, dit Glenarvan, et laissez-moi +choisir le moment où j’apprendrai cette triste nouvelle aux +enfants du capitaine Grant!» + + +Chapitre XX +_Un cri dans la nuit_ + +L’équipage sut bientôt que la mystérieuse situation du capitaine +Grant n’avait pas été éclaircie par les révélations d’Ayrton. Le +découragement fut profond à bord, car on avait compté sur le +quartier-maître, et le quartier-maître ne savait rien qui pût +mettre le _Duncan_ sur les traces du _Britannia_! + +La route du yacht fut donc maintenue. Restait à choisir l’île dans +laquelle Ayrton devait être abandonné. + +Paganel et John Mangles consultèrent les cartes du bord. +Précisément, sur ce trente-septième parallèle, figurait un îlot +isolé connu sous le nom de Maria-Thérésa, rocher perdu en plein +océan Pacifique relégué à trois mille cinq cents milles de la côte +américaine et à quinze cents milles de la Nouvelle-Zélande. Au +nord, les terres les plus rapprochées formaient l’archipel des +Pomotou, sous le protectorat français. Au sud, rien jusqu’à la +banquise éternellement glacée du pôle austral. Nul navire ne +venait prendre connaissance de cette île solitaire. Aucun écho du +monde n’arrivait jusqu’à elle. Seuls, les oiseaux des tempêtes s’y +reposaient pendant leurs longues traversées, et beaucoup de cartes +ne signalaient même pas ce roc battu par les flots du Pacifique. + +Si jamais l’isolement absolu devait se rencontrer sur la terre, +c’était dans cette île jetée en dehors des routes humaines. On fit +connaître sa situation à Ayrton. Ayrton accepta d’y vivre loin de +ses semblables, et le cap fut mis sur Maria-Thérésa. En ce moment, +une ligne rigoureusement droite eût passé par l’axe du _Duncan_, +l’île et la baie de Talcahuano. + +Deux jours plus tard, à deux heures, la vigie signala une terre à +l’horizon. C’était Maria-Thérésa, basse, allongée, à peine émergée +des flots, qui apparaissait comme un énorme cétacé. + +Trente milles la séparaient encore du yacht, dont l’étrave +tranchait les lames avec une rapidité de seize nœuds à l’heure. + +Peu à peu, le profil de l’îlot s’accusa sur l’horizon. Le soleil, +s’abaissant vers l’ouest, découpait en pleine lumière sa +capricieuse silhouette. Quelques sommets peu élevés se détachaient +çà et là, piqués par les rayons de l’astre du jour. + +À cinq heures, John Mangles crut distinguer une fumée légère qui +montait vers le ciel. + +«Est-ce un volcan? demanda-t-il à Paganel, qui, la longue-vue aux +yeux, observait cette terre nouvelle. + +--Je ne sais que penser, répondit le géographe. Maria-Thérésa est +un point peu connu. Cependant, il ne faudrait pas s’étonner si son +origine était due à quelque soulèvement sous-marin, et, par +conséquent, volcanique. + +--Mais alors, dit Glenarvan, si une éruption l’a produite, ne +peut-on craindre qu’une éruption ne l’emporte? + +--C’est peu probable, répondit Paganel. On connaît son existence +depuis plusieurs siècles, ce qui est une garantie. Lorsque l’île +Julia émergea de la Méditerranée, elle ne demeura pas longtemps +hors des flots et disparut quelques mois après sa naissance. + +--Bien, dit Glenarvan. Penses-tu, John, que nous puissions +atterrir avant la nuit? + +--Non, votre honneur. Je ne dois pas risquer le _Duncan_ au +milieu des ténèbres, sur une côte qui ne m’est pas connue. Je me +tiendrai sous faible pression en courant de petits bords, et +demain, au point du jour, nous enverrons une embarcation à terre.» + +À huit heures du soir, Maria-Thérésa, quoique à cinq milles au +vent, n’apparaissait plus que comme une ombre allongée, à peine +visible. Le _Duncan_ s’en rapprochait toujours. + +À neuf heures, une lueur assez vive, un feu brilla dans +l’obscurité. Il était immobile et continu. + +«Voilà qui confirmerait le volcan, dit Paganel, en observant avec +attention. + +--Cependant, répondit John Mangles, à cette distance, nous +devrions entendre les fracas qui accompagnent toujours une +éruption, et le vent d’est n’apporte aucun bruit à notre oreille. + +--En effet, dit Paganel, ce volcan brille, mais ne parle pas. On +dirait, de plus, qu’il a des intermittences comme un phare à +éclat. + +--Vous avez raison, reprit John Mangles, et pourtant nous ne +sommes pas sur une côte éclairée. Ah! s’écria-t-il, un autre feu! +Sur la plage cette fois! Voyez! Il s’agite! Il change de place!» + +John ne se trompait pas. Un nouveau feu avait apparu, qui semblait +s’éteindre parfois et se ranimait tout à coup. + +«L’île est donc habitée? dit Glenarvan. + +--Par des sauvages, évidemment, répondit Paganel. + +--Mais alors, nous ne pouvons y abandonner le quartier-maître. + +--Non, répondit le major, ce serait faire un trop mauvais cadeau, +même à des sauvages. + +--Nous chercherons quelque autre île déserte, dit Glenarvan, qui +ne put s’empêcher de sourire de «la délicatesse» de Mac Nabbs. +J’ai promis la vie sauve à Ayrton, et je veux tenir ma promesse. + +--En tout cas, défions-nous, ajouta Paganel. Les zélandais ont la +barbare coutume de tromper les navires avec des feux mouvants, +comme autrefois les habitants de Cornouailles. Or, les indigènes +de Maria-Thérésa peuvent connaître ce procédé. + +--Laisse arriver d’un quart, cria John au matelot du gouvernail. +Demain, au soleil levant, nous saurons à quoi nous en tenir.» + +À onze heures, les passagers et John Mangles regagnèrent leurs +cabines. À l’avant, la bordée de quart se promenait sur le pont du +yacht. À l’arrière, l’homme de barre était seul à son poste. + +En ce moment, Mary Grant et Robert montèrent sur la dunette. + +Les deux enfants du capitaine, accoudés sur la lisse, regardaient +tristement la mer phosphorescente et le sillage lumineux du +_Duncan_. Mary songeait à l’avenir de Robert; Robert songeait à +l’avenir de sa sœur. Tous deux pensaient à leur père. + +Existait-il encore, ce père adoré? Fallait-il donc renoncer? Mais +non, sans lui, que serait la vie? Sans lui que deviendraient-ils? +Que seraient-ils devenus déjà sans lord Glenarvan, sans lady +Helena? + +Le jeune garçon, mûri par l’infortune, devinait les pensées qui +agitaient sa sœur. Il prit la main de Mary dans la sienne. + +«Mary, lui dit-il, il ne faut jamais désespérer. Rappelle-toi les +leçons que nous donnait notre père: «le courage remplace tout ici-bas», +disait-il. Ayons-le donc, ce courage obstiné, qui le faisait +supérieur à tout. Jusqu’ici tu as travaillé pour moi, ma sœur, je +veux travailler pour toi à mon tour. + +--Cher Robert! répondait la jeune fille. + +--Il faut que je t’apprenne une chose, reprit Robert. Tu ne te +fâcheras pas, Mary? + +--Pourquoi me fâcherais-je, mon enfant? + +--Et tu me laisseras faire? + +--Que veux-tu dire? demanda Mary, inquiète. + +--Ma sœur! Je serai marin... + +--Tu me quitteras? s’écria la jeune fille, en serrant la main de +son frère. + +--Oui, sœur! Je serai marin comme mon père, marin comme le +capitaine John! Mary, ma chère Mary! Le capitaine John n’a pas +perdu tout espoir, lui! Tu auras, comme moi, confiance dans son +dévouement! Il fera de moi, il me l’a promis, un bon, un grand +marin, et jusque-là, nous chercherons notre père ensemble! Dis que +tu le veux, sœur! Ce que notre père eût fait pour nous, notre +devoir, le mien du moins, est de le faire pour lui! Ma vie a un +but auquel elle est due tout entière: chercher, chercher toujours +celui qui ne nous eût jamais abandonnés l’un ou l’autre! Chère +Mary, qu’il était bon, notre père! + +--Et si noble, si généreux! reprit Mary. Sais-tu, Robert, qu’il +était déjà une des gloires de notre pays et qu’il aurait compté +parmi ses grands hommes, si le sort ne l’eût arrêté dans sa +marche! + +--Si je le sais!» dit Robert. + +Mary Grant serra Robert sur son cœur. Le jeune enfant sentit que +des larmes coulaient sur son front. + +«Mary! Mary! s’écria-t-il, ils ont beau dire, nos amis, ils ont +beau se taire, j’espère encore et j’espérerai toujours! Un homme +comme mon père ne meurt pas avant d’avoir accompli sa tâche!» + +Mary Grant ne put répondre. Les sanglots l’étouffaient. Mille +sentiments se heurtaient dans son âme à cette pensée que de +nouvelles tentatives seraient faites pour retrouver Harry Grant, +et que le dévouement du jeune capitaine était sans bornes. + +«Monsieur John espère encore? demanda-t-elle. + +--Oui, répondit Robert. C’est un frère qui ne nous abandonnera +jamais. Je serai marin, n’est-ce pas, sœur, marin pour chercher +mon père avec lui! Tu veux bien? + +--Si je le veux! répondit Mary. Mais nous séparer! murmura la +jeune fille. + +--Tu ne seras pas seule, Mary. Je sais cela! Mon ami John me l’a +dit. Mme Helena ne te permettra pas de la quitter. Tu es une +femme, toi, tu peux, tu dois accepter ses bienfaits. Les refuser +serait de l’ingratitude! Mais un homme, mon père me l’a dit cent +fois, un homme doit se faire son sort à lui-même! + +--Mais que deviendra notre chère maison de Dundee, si pleine de +souvenirs? + +--Nous la conserverons, petite sœur! Tout cela est arrangé et +bien arrangé par notre ami John et aussi par lord Glenarvan. Il te +gardera au château de Malcolm, comme sa fille! Le lord l’a dit à +mon ami John, et mon ami John me l’a répété! Tu seras là chez toi, +trouvant à qui parler de notre père, en attendant que John et moi +nous te le ramenions un jour! Ah! Quel beau jour ce sera! s’écria +Robert, dont le front rayonnait d’enthousiasme. + +--Mon frère, mon enfant, répondit Mary, qu’il serait heureux, +notre père, s’il pouvait t’entendre! Comme tu lui ressembles, cher +Robert, à ce père bien-aimé! Quand tu seras un homme, tu seras lui +tout entier! + +--Dieu t’entende, Mary, dit Robert, rougissant d’un saint et +filial orgueil. + +--Mais comment nous acquitter envers lord et lady Glenarvan? +reprit Mary Grant. + +--Oh! Ce ne sera pas difficile! s’écria Robert avec sa confiance +juvénile. On les aime, on les vénère, on le leur dit, on les +embrasse bien, et un jour, à la première occasion, on se fait tuer +pour eux! + +--Vis pour eux, au contraire! s’écria la jeune fille en couvrant +de baisers le front de son frère. Ils aimeront mieux cela, --et +moi aussi!» + +Puis, se laissant aller à d’indéfinissables rêveries, les deux +enfants du capitaine se regardèrent dans la vague obscurité de la +nuit. Cependant, par la pensée, ils causaient, ils +s’interrogeaient, ils se répondaient encore. La mer calme se +berçait en longues ondulations, et l’hélice agitait dans l’ombre +un remous lumineux. Alors se produisit un incident étrange et +véritablement surnaturel. Le frère et la sœur, par une de ces +communications magnétiques qui lient mystérieusement les âmes +entre elles, subirent à la fois et au même instant une même +hallucination. Du milieu de ces flots alternativement sombres et +brillants, Mary et Robert crurent entendre s’élever jusqu’à eux +une voix dont le son profond et lamentable fit tressaillir toutes +les fibres de leur cœur. + +«À moi! à moi! Criait cette voix. + +--Mary, dit Robert, as-tu entendu? Tu as entendu?» + +Et, se dressant subitement au-dessus de la lisse, tous deux, +penchés, interrogèrent les profondeurs de la nuit. + +Mais ils ne virent rien, que l’ombre qui s’étendait sans fin +devant eux. + +«Robert, dit Mary, pâle d’émotion, j’ai cru... Oui, j’ai cru comme +toi... Nous avons la fièvre tous les deux, mon Robert!...» + +Mais un nouvel appel arriva jusqu’à eux, et cette fois l’illusion +fut telle que le même cri sortit à la fois de leurs deux cœurs: + +«Mon père! Mon père!...» + +C’en était trop pour Mary Grant. Brisée par l’émotion, elle tomba +évanouie dans les bras de Robert. + +«Au secours! Cria Robert. Ma sœur! Mon père! Au secours!» + +L’homme de barre s’élança pour relever la jeune fille. Les +matelots de quart accoururent, puis John Mangles, lady Helena, +Glenarvan, subitement réveillés. + +«Ma sœur se meurt, et notre père est là!» s’écriait Robert en +montrant les flots. + +On ne comprenait rien à ses paroles. + +«Si, répétait-il. Mon père est là! J’ai entendu la voix de mon +père! Mary l’a entendue comme moi!» + +Et en ce moment, Mary Grant, revenue à elle, égarée, folle, +s’écriait aussi: «Mon père! Mon père est là!» + +La malheureuse jeune fille, se relevant et se penchant au-dessus +de la lisse, voulait se précipiter à la mer. + +«_Mylord_! Madame Helena! répétait-elle en joignant les mains, je +vous dis que mon père est là! Je vous affirme que j’ai entendu sa +voix sortir des flots comme une lamentation, comme un dernier +adieu!» + +Alors, des spasmes, des convulsions reprirent la pauvre enfant. +Elle se débattit. Il fallut la transporter dans sa cabine, et lady +Helena la suivit pour lui donner ses soins, tandis que Robert +répétait toujours: + +«Mon père! Mon père est là! J’en suis sûr, _mylord_!» + +Les témoins de cette scène douloureuse finirent par comprendre que +les deux enfants du capitaine avaient été le jouet d’une +hallucination. Mais comment détromper leurs sens, si violemment +abusés? + +Glenarvan l’essaya cependant. Il prit Robert par la main et lui +dit: + +«Tu as entendu la voix de ton père, mon cher enfant? + +--Oui, _mylord_. Là, au milieu des flots! Il criait: À moi! à +moi! + +--Et tu as reconnu cette voix? + +--Si j’ai reconnu sa voix, _mylord_! Oh! oui! Je vous le jure! Ma +sœur l’a entendue, elle l’a reconnue comme moi! Comment voulez-vous +que nous nous soyons trompés tous les deux? _Mylord_, allons +au secours de mon père! Un canot! Un canot!» + +Glenarvan vit bien qu’il ne pourrait détromper le pauvre enfant. +Néanmoins, il fit une dernière tentative et appela l’homme de +barre. + +«Hawkins, lui demanda-t-il, vous étiez au gouvernail au moment où +miss Mary a été si singulièrement frappée? + +--Oui, votre honneur, répondit Hawkins. + +--Et vous n’avez rien vu, rien entendu? + +--Rien. + +--Tu le vois, Robert. + +--Si c’eût été le père d’Hawkins, répondit le jeune enfant avec +une indomptable énergie, Hawkins ne dirait pas qu’il n’a rien +entendu. C’était mon père, _mylord_! Mon père! Mon père!...» + +La voix de Robert s’éteignit dans un sanglot. Pâle et muet, à son +tour, il perdit connaissance. + +Glenarvan fit porter Robert dans son lit, et l’enfant, brisé par +l’émotion, tomba dans un profond assoupissement. + +«Pauvres orphelins! dit John Mangles, Dieu les éprouve d’une +terrible façon! + +--Oui, répondit Glenarvan, l’excès de la douleur aura produit +chez tous les deux, et au même moment, une hallucination pareille. + +--Chez tous les deux! Murmura Paganel, c’est étrange! La science +pure ne l’admettrait pas.» + +Puis, se penchant à son tour sur la mer et prêtant l’oreille, +Paganel, après avoir fait signe à chacun de se taire, écouta. Le +silence était profond partout. Paganel héla d’une voix forte. Rien +ne lui répondit. + +«C’est étrange! répétait le géographe, en regagnant sa cabine. Une +intime sympathie de pensées et de douleurs ne suffit pas à +expliquer un phénomène!» + +Le lendemain, 8 mars, à cinq heures du matin, dès l’aube, les +passagers, Robert et Mary parmi eux, car il avait été impossible +de les retenir, étaient réunis sur le pont du _Duncan_. Chacun +voulait examiner cette terre à peine entrevue la veille. + +Les lunettes se promenèrent avidement sur les points principaux de +l’île. Le yacht en prolongeait les rivages à la distance d’un +mille. Le regard pouvait saisir leurs moindres détails. Un cri +poussé par Robert s’éleva soudain. L’enfant prétendait voir deux +hommes qui couraient et gesticulaient, pendant qu’un troisième +agitait un pavillon. + +«Le pavillon d’Angleterre, s’écria John Mangles qui avait saisi sa +lunette. + +--C’est vrai! s’écria Paganel, en se retournant vivement vers +Robert. + +--_Mylord_, dit Robert tremblant d’émotion, _mylord_, si vous ne +voulez pas que je gagne l’île à la nage, vous ferez mettre à la +mer une embarcation. Ah! _mylord_! Je vous demande à genoux d’être +le premier à prendre terre!» + +Personne n’osait parler à bord. Quoi! Sur cet îlot traversé par ce +trente-septième parallèle, trois hommes, des naufragés, des +anglais! Et chacun, revenant sur les événements de la veille +pensait à cette voix entendue dans la nuit par Robert et Mary!... +Les enfants ne s’étaient abusés peut-être que sur un point: une +voix avait pu venir jusqu’à eux, mais cette voix pouvait-elle être +celle de leur père? Non, mille fois non, hélas! Et chacun, pensant +à l’horrible déception qui les attendait, tremblait que cette +nouvelle épreuve ne dépassât leurs forces! Mais comment les +arrêter? Lord Glenarvan n’en eut pas le courage. + +«Au canot!» s’écria-t-il. + +En une minute, l’embarcation fut mise à la mer. Les deux enfants +du capitaine, Glenarvan, John Mangles, Paganel, s’y précipitèrent, +et elle déborda rapidement sous l’impulsion de six matelots qui +nageaient avec rage. + +À dix toises du rivage, Mary poussa un cri déchirant. + +«Mon père!» + +Un homme se tenait sur la côte, entre deux autres hommes. Sa +taille grande et forte, sa physionomie à la fois douce et hardie, +offrait un mélange expressif des traits de Mary et de Robert +Grant. + +C’était bien l’homme qu’avaient si souvent dépeint les deux +enfants. Leur cœur ne les avait pas trompés. C’était leur père, +c’était le capitaine Grant! + +Le capitaine entendit le cri de Mary, ouvrit les bras, et tomba +sur le sable, comme foudroyé. + + +Chapitre XXI +_L’île Tabor_ + +On ne meurt pas de joie, car le père et les enfants revinrent à la +vie avant même qu’on les eût recueillis sur le yacht. Comment +peindre cette scène? Les mots n’y suffiraient pas. Tout l’équipage +pleurait en voyant ces trois êtres confondus dans une muette +étreinte. Harry Grant, arrivé sur le pont, fléchit le genou. Le +pieux écossais voulut, en touchant ce qui était pour lui le sol de +la patrie, remercier, avant tous, Dieu de sa délivrance. + +Puis, se tournant vers lady Helena, vers lord Glenarvan et ses +compagnons, il leur rendit grâces d’une voix brisée par l’émotion. +En quelques mots, ses enfants, dans la courte traversée de l’îlot +au yacht venaient de lui apprendre toute l’histoire du _Duncan_. + +Quelle immense dette il avait contractée envers cette noble femme +et ses compagnons! Depuis lord Glenarvan jusqu’au dernier des +matelots, tous n’avaient-ils pas lutté et souffert pour lui? + +Harry Grant exprima les sentiments de gratitude qui inondaient son +cœur avec tant de simplicité et de noblesse, son mâle visage +était illuminé d’une émotion si pure et si douce, que tout +l’équipage se sentit récompensé et au delà des épreuves subies. +L’impassible major lui-même avait l’œil humide d’une larme qu’il +n’était pas en son pouvoir de retenir. Quant au digne Paganel, il +pleurait comme un enfant qui ne pense pas à cacher ses larmes. + +Harry Grant ne se lassait pas de regarder sa fille. Il la trouvait +belle, charmante! Il le lui disait et redisait tout haut, prenant +lady Helena à témoin, comme pour certifier que son amour paternel +ne l’abusait pas. + +Puis, se tournant vers son fils: + +«Comme il a grandi! C’est un homme!» s’écriait-il avec +ravissement. + +Et il prodiguait à ces deux êtres si chers les mille baisers +amassés dans son cœur pendant deux ans d’absence. + +Robert lui présenta successivement tous ses amis, et trouva le +moyen de varier ses formules, quoiqu’il eût à dire de chacun la +même chose! C’est que, l’un comme l’autre, tout le monde avait été +parfait pour les deux orphelins. Quand arriva le tour de John +Mangles d’être présenté, le capitaine rougit comme une jeune fille +et sa voix tremblait en répondant au père de Mary. + +Lady Helena fit alors au capitaine Grant le récit du voyage, et +elle le rendit fier de son fils, fier de sa fille. + +Harry Grant apprit les exploits du jeune héros, et comment cet +enfant avait déjà payé à lord Glenarvan une partie de la dette +paternelle. Puis, à son tour, John Mangles parla de Mary en des +termes tels, que Harry Grant, instruit par quelques mots de lady +Helena, mit la main de sa fille dans la vaillante main du jeune +capitaine, et, se tournant vers lord et lady Glenarvan: + +«_Mylord_, et vous, madame, dit-il, bénissons nos enfants!» + +Lorsque tout fut dit et redit mille fois, Glenarvan instruisit +Harry Grant de ce qui concernait Ayrton. Grant confirma les aveux +du quartier-maître au sujet de son débarquement sur la côte +australienne. + +«C’est un homme intelligent, audacieux, ajouta-t-il, et que les +passions ont jeté dans le mal. Puissent la réflexion et le +repentir le ramener à des sentiments meilleurs!» + +Mais avant qu’Ayrton fût transféré à l’île Tabor, Harry Grant +voulut faire à ses nouveaux amis les honneurs de son rocher. Il +les invita à visiter sa maison de bois et à s’asseoir à la table +du Robinson océanien. Glenarvan et ses hôtes acceptèrent de grand +cœur. Robert et Mary Grant brûlaient du désir de voir ces lieux +solitaires où le capitaine les avait tant pleurés. + +Une embarcation fut armée, et le père, les deux enfants, lord et +lady Glenarvan, le major, John Mangles et Paganel, débarquèrent +bientôt sur les rivages de l’île. + +Quelques heures suffirent à parcourir le domaine d’Harry Grant. +C’était à vrai dire, le sommet d’une montagne sous-marine, un +plateau où les roches de basalte abondaient avec des débris +volcaniques. Aux époques géologiques de la terre, ce mont avait +peu à peu surgi des profondeurs du Pacifique sous l’action des +feux souterrains; mais, depuis des siècles, le volcan était devenu +une montagne paisible, et son cratère comblé, un îlot émergeant de +la plaine liquide. Puis l’humus se forma; le règne végétal +s’empara de cette terre nouvelle; quelques baleiniers de passage y +débarquèrent des animaux domestiques, chèvres et porcs, qui +multiplièrent à l’état sauvage, et la nature se manifesta par ses +trois règnes sur cette île perdue au milieu de l’océan. + +Lorsque les naufragés du _Britannia_ s’y furent réfugiés, la main +de l’homme vint régulariser les efforts de la nature. En deux ans +et demi, Harry Grant et ses matelots métamorphosèrent leur îlot. + +Plusieurs acres de terre, cultivés avec soin, produisaient des +légumes d’une excellente qualité. + +Les visiteurs arrivèrent à la maison ombragée par des gommiers +verdoyants; devant ses fenêtres s’étendait la magnifique mer, +étincelant aux rayons du soleil. Harry Grant fit mettre sa table à +l’ombre des beaux arbres, et chacun y prit place. Un gigot de +chevreau, du pain de _nardou_, quelques bols de lait, deux ou +trois pieds de chicorée sauvage, une eau pure et fraîche formèrent +les éléments de ce repas simple et digne de bergers de l’Arcadie. + +Paganel était ravi. + +Ses vieilles idées de Robinson lui remontaient au cerveau. + +«Il ne sera pas à plaindre, ce coquin d’Ayrton! s’écria-t-il dans +son enthousiasme. C’est un paradis que cet îlot. + +--Oui, répondit Harry Grant, un paradis pour trois pauvres +naufragés que le ciel y garde! Mais je regrette que Maria-Thérésa +n’ait pas été une île vaste et fertile, avec une rivière au lieu +d’un ruisseau et un port au lieu d’une anse battue par les flots +du large. + +--Et pourquoi, capitaine? demanda Glenarvan. + +--Parce que j’y aurais jeté les fondements de la colonie dont je +veux doter l’Écosse dans le Pacifique. + +--Ah! Capitaine Grant, dit Glenarvan, vous n’avez donc point +abandonné l’idée qui vous a rendu si populaire dans notre vieille +patrie? + +--Non, _mylord_, et Dieu ne m’a sauvé par vos mains que pour me +permettre de l’accomplir. Il faut que nos pauvres frères de la +vieille Calédonie, tous ceux qui souffrent, aient un refuge contre +la misère sur une terre nouvelle! Il faut que notre chère patrie +possède dans ces mers une colonie à elle, rien qu’à elle, où elle +trouve un peu de cette indépendance et de ce bien-être qui lui +manquent en Europe! + +--Ah! Cela est bien dit, capitaine Grant, répondit lady Helena. +C’est un beau projet, et digne d’un grand cœur. Mais cet îlot?... + +--Non, madame, c’est un roc bon tout au plus à nourrir quelques +colons, tandis qu’il nous faut une terre vaste et riche de tous +les trésors des premiers âges. + +--Eh bien, capitaine, s’écria Glenarvan, l’avenir est à nous, et +cette terre, nous la chercherons ensemble!» + +Les mains d’Harry Grant et de Glenarvan se serrèrent dans une +chaude étreinte, comme pour ratifier cette promesse. + +Puis, sur cette île même, dans cette humble maison, chacun voulut +connaître l’histoire des naufragés du _Britannia_ pendant ces deux +longues années d’abandon. Harry Grant s’empressa de satisfaire le +désir de ses nouveaux amis: + +«Mon histoire, dit-il, est celle de tous les Robinsons jetés sur +une île, et qui, ne pouvant compter que sur Dieu et sur eux-mêmes, +sentent qu’ils ont le devoir de disputer leur vie aux éléments! + +«Ce fut pendant la nuit du 26 au 27 juin 1862 que le _Britannia_, +désemparé par six jours de tempête, vint se briser sur les rochers +de Maria-Thérésa. La mer était démontée, le sauvetage impossible, +et tout mon malheureux équipage périt. Seuls, mes deux matelots, +Bob Learce, Joe Bell et moi, nous parvînmes à gagner la côte après +vingt tentatives infructueuses! + +«La terre qui nous recueillit n’était qu’un îlot désert, large de +deux milles, long de cinq, avec une trentaine d’arbres à +l’intérieur, quelques prairies et une source d’eau fraîche qui +fort heureusement ne tarit jamais. Seul avec mes deux matelots, +dans ce coin du monde, je ne désespérai pas. Je mis ma confiance +en Dieu, et je m’apprêtai à lutter résolument. Bob et Joe, mes +braves compagnons d’infortune, mes amis, me secondèrent +énergiquement. + +«Nous commençâmes, comme le Robinson idéal de Daniel de Foe, notre +modèle, par recueillir les épaves du navire, des outils, un peu de +poudre, des armes, un sac de graines précieuses. Les premiers +jours furent pénibles, mais bientôt la chasse et la pêche nous +fournirent une nourriture assurée, car les chèvres sauvages +pullulaient à l’intérieur de l’île, et les animaux marins +abondaient sur ses côtes. Peu à peu notre existence s’organisa +régulièrement. + +«Je connaissais exactement la situation de l’îlot par mes +instruments, que j’avais sauvés du naufrage. Ce relèvement nous +plaçait hors de la route des navires, et nous ne pouvions être +recueillis, à moins d’un hasard providentiel. Tout en songeant à +ceux qui m’étaient chers et que je n’espérais plus revoir, +j’acceptai courageusement cette épreuve, et le nom de mes deux +enfants se mêla chaque jour à mes prières. + +«Cependant, nous travaillions résolument. Bientôt plusieurs acres +de terre furent ensemencés avec les graines du _Britannia_; les +pommes de terre, la chicorée, l’oseille assainirent notre +alimentation habituelle; puis d’autres légumes encore. Nous prîmes +quelques chevreaux, qui s’apprivoisèrent facilement. Nous eûmes du +lait, du beurre. Le _nardou_, qui croissait dans les creeks +desséchés, nous fournit une sorte de pain assez substantiel, et la +vie matérielle ne nous inspira plus aucune crainte. + +«Nous avions construit une maison de planches avec les débris du +_Britannia_; elle fut recouverte de voiles soigneusement +goudronnées, et sous ce solide abri la saison des pluies se passa +heureusement. Là, furent discutés bien des plans, bien des rêves, +dont le meilleur vient de se réaliser! + +«J’avais d’abord eu l’idée d’affronter la mer sur un canot fait +avec les épaves du navire, mais quinze cents milles nous +séparaient de la terre la plus proche, c’est-à-dire des îles de +l’archipel Pomotou. Aucune embarcation n’eût résisté à une +traversée si longue. Aussi j’y renonçai, et je n’attendis plus mon +salut que d’une intervention divine. + +«Ah! Mes pauvres enfants! Que de fois, du haut des rocs de la +côte, nous avons guetté des navires au large! Pendant tout le +temps que dura notre exil, deux ou trois voiles seulement +apparurent à l’horizon, mais pour disparaître aussitôt! Deux ans +et demi se passèrent ainsi. Nous n’espérions plus, mais nous ne +désespérions pas encore. + +«Enfin, la veille de ce jour, j’étais monté sur le plus haut +sommet de l’île, quand j’aperçus une légère fumée dans l’ouest. +Elle grandit. Bientôt un navire devint visible à mes yeux. Il +semblait se diriger vers nous. + +«Mais n’éviterait-il pas cet îlot qui ne lui offrait aucun point +de relâche? + +«Ah! Quelle journée d’angoisses, et comment mon cœur ne s’est-il +pas brisé dans ma poitrine! Mes compagnons allumèrent un feu sur +un des pics de Maria-Thérésa. La nuit vint, mais le yacht ne fit +aucun signal de reconnaissance! Le salut était là cependant! +Allions-nous donc le voir s’évanouir! + +«Je n’hésitai plus. L’ombre s’accroissait. Le navire pouvait +doubler l’île pendant la nuit. Je me jetai à la mer et me dirigeai +vers lui. L’espoir triplait mes forces. Je fendais les lames avec +une vigueur surhumaine. J’approchais du yacht, et trente brasses +m’en séparaient à peine, quand il vira de bord! + +«Alors je poussai ces cris désespérés que mes deux enfants furent +seuls à entendre, et qui n’avaient point été une illusion. + +«Puis je revins au rivage, épuisé, vaincu par l’émotion et la +fatigue. Mes deux matelots me recueillirent à demi-mort. Ce fut +une nuit horrible que cette dernière nuit que nous passâmes dans +l’île, et nous nous croyions pour jamais abandonnés, quand, le +jour venu, j’aperçus le yacht qui courait des bordées sous petite +vapeur. Votre canot fut mis à la mer... Nous étions sauvés, et, +divine bonté du ciel! Mes enfants, mes chers enfants, étaient là, +qui me tendaient les bras!» + +Le récit d’Harry Grant s’acheva au milieu des baisers et des +caresses de Mary et de Robert. Et ce fut alors seulement que le +capitaine apprit qu’il devait son salut à ce document passablement +hiéroglyphique, que, huit jours après son naufrage, il avait +enfermé dans une bouteille et confié aux caprices des flots. Mais +que pensait Jacques Paganel pendant le récit du capitaine Grant? +Le digne géographe retournait une millième fois dans son cerveau +les mots du document! Il repassait ces trois interprétations +successives, fausses toutes trois! Comment cette île Maria-Thérésa +était-elle donc indiquée sur ces papiers rongés par la mer? +Paganel n’y tint plus, et, saisissant la main d’Harry Grant: + +«Capitaine, s’écria-t-il, me direz-vous enfin ce que contenait +votre indéchiffrable document?» + +À cette demande du géographe, la curiosité fut générale, car le +mot de l’énigme, cherché depuis neuf mois, allait être prononcé! + +«Eh bien, capitaine, demanda Paganel, vous souvenez-vous des +termes précis du document? + +--Exactement, répondit Harry Grant, et pas un jour ne s’est +écoulé sans que ma mémoire ne m’ait rappelé ces mots auxquels se +rattachait notre seul espoir. + +--Et quels sont-ils, capitaine? demanda Glenarvan. Parlez, car +notre amour-propre est piqué au vif. + +--Je suis prêt à vous satisfaire, répondit Harry Grant, mais vous +savez que, pour multiplier les chances de salut, j’avais renfermé +dans la bouteille trois documents écrits en trois langues. Lequel +désirez-vous connaître? + +--Ils ne sont donc pas identiques? s’écria Paganel. + +--Si, à un nom près. + +--Eh bien, citez le document français, reprit Glenarvan; c’est +celui que les flots ont le plus respecté, et il a principalement +servi de base à nos interprétations. + +--_Mylord_, le voici mot pour mot, répondit Harry Grant. + +«Le 27 juin 1862, le trois-mâts _Britannia_, de Glasgow, s’est +perdu à quinze cents lieues de la Patagonie, dans l’hémisphère +austral. Portés à terre, deux matelots et le capitaine Grant ont +atteint à l’île Tabor... + +--Hein! fit Paganel. + +--là, reprit Harry Grant, continuellement en proie à une cruelle +indigence, ils ont jeté ce document par 15°3’ de longitude et +37°11’ de latitude. Venez à leur secours, ou ils sont perdus.» + +À ce nom de Tabor, Paganel s’était levé brusquement; puis, ne se +contenant plus, il s’écria: + +«Comment, l’île Tabor! Mais c’est l’île Maria-Thérésa? + +--Sans doute, Monsieur Paganel, répondit Harry Grant, Maria-Thérésa +sur les cartes anglaises et allemandes, mais Tabor sur les +cartes françaises!» + +À cet instant, un formidable coup de poing atteignit l’épaule de +Paganel, qui plia sous le choc. La vérité oblige à dire qu’il lui +fut adressé par le major, manquant pour la première fois à ses +graves habitudes de convenance. + +«Géographe!» dit Mac Nabbs avec le ton du plus profond mépris. + +Mais Paganel n’avait même pas senti la main du major. Qu’était-ce +auprès du coup géographique qui l’accablait! + +Ainsi donc, comme il l’apprit au capitaine Grant, il s’était peu à +peu rapproché de la vérité! Il avait déchiffré presque entièrement +l’indéchiffrable document! Tour à tour les noms de la Patagonie, +de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande lui étaient apparus avec +une irrécusable certitude. _Cotin_, d’abord _continent_, avait peu +à peu repris sa véritable signification de _continuelle_. _Indi_ +avait successivement signifié _indiens, indigènes_, puis enfin +_indigence_, son sens vrai. Seul, le mot rongé «abor» avait trompé +la sagacité du géographe! Paganel en avait fait obstinément le +radical du verbe _aborder_, quand c’était le nom propre, le nom +français de l’île Tabor, de l’île qui servait de refuge aux +naufragés du _Britannia_! Erreur difficile à éviter, cependant, +puisque les planisphères du _Duncan_ donnaient à cet îlot le nom +de Maria-Thérésa. + +«Il n’importe! s’écriait Paganel, s’arrachant les cheveux, je +n’aurais pas dû oublier cette double appellation! C’est une faute +impardonnable, une erreur indigne d’un secrétaire de la société de +géographie! Je suis déshonoré! + +--Mais, Monsieur Paganel, dit lady Helena, modérez votre douleur! + +--Non! Madame, non! Je ne suis qu’un âne! + +--Et pas même un âne savant!» répondit le major, en manière de +consolation. + +Lorsque le repas fut terminé, Harry Grant remit toutes choses en +ordre dans sa maison. Il n’emporta rien, voulant que le coupable +héritât des richesses de l’honnête homme. + +On revint à bord. Glenarvan comptait partir le jour même et donna +ses ordres pour le débarquement du quartier-maître. Ayrton fut +amené sur la dunette et se trouva en présence d’Harry Grant. + +«C’est moi, Ayrton, dit Grant. + +--C’est vous, capitaine, répondit Ayrton, sans marquer aucun +étonnement de retrouver Harry Grant. Eh bien, je ne suis pas fâché +de vous revoir en bonne santé. + +--Il paraît, Ayrton, que j’ai fait une faute en vous débarquant +sur une terre habitée. + +--Il paraît, capitaine. + +--Vous allez me remplacer sur cette île déserte. Puisse le ciel +vous inspirer le repentir! + +--Ainsi soit-il!» répondit Ayrton d’un ton calme. + +Puis Glenarvan, s’adressant au quartier-maître, lui dit: + +«Vous persistez, Ayrton, dans cette résolution d’être abandonné? + +--Oui, _mylord_. + +--L’île Tabor vous convient? + +--Parfaitement. + +--Maintenant, écoutez mes dernières paroles, Ayrton. Ici, vous +serez éloigné de toute terre, et sans communication possible avec +vos semblables. Les miracles sont rares, et vous ne pourrez fuir +cet îlot où le _Duncan_ vous laisse. Vous serez seul, sous l’œil +d’un Dieu qui lit au plus profond des cœurs, mais vous ne serez +ni perdu ni ignoré, comme fut le capitaine Grant. Si indigne que +vous soyez du souvenir des hommes, les hommes se souviendront de +vous. Je sais où vous êtes, Ayrton, je sais où vous trouver, je ne +l’oublierai jamais. + +--Dieu conserve votre honneur!» répondit simplement Ayrton. + +Telles furent les dernières paroles échangées entre Glenarvan et +le quartier-maître. Le canot était prêt. Ayrton y descendit. + +John Mangles avait d’avance fait transporter dans l’île quelques +caisses d’aliments conservés, des outils, des armes et un +approvisionnement de poudre et de plomb. + +Le quartier-maître pouvait donc se régénérer par le travail; rien +ne lui manquait, pas même des livres, et entre autres la bible, si +chère aux cœurs anglais. + +L’heure de la séparation était venue. L’équipage et les passagers +se tenaient sur le pont. Plus d’un se sentait l’âme serrée. Mary +Grant et lady Helena ne pouvaient contenir leur émotion. + +«Il le faut donc? demanda la jeune femme à son mari, il faut donc +que ce malheureux soit abandonné! + +--Il le faut, Helena, répondit lord Glenarvan. C’est +l’expiation!» + +En ce moment, le canot, commandé par John Mangles, déborda. +Ayrton, debout, toujours impassible, ôta son chapeau et salua +gravement. + +Glenarvan se découvrit, avec lui tout l’équipage, comme on fait +devant un homme qui va mourir, et l’embarcation s’éloigna au +milieu d’un profond silence. + +Ayrton, arrivé à terre, sauta sur le sable, et le canot revint à +bord. + +Il était alors quatre heures du soir, et du haut de la dunette, +les passagers purent voir le quartier-maître, les bras croisés, +immobile comme une statue sur un roc, et regardant le navire. + +«Nous partons, _mylord_? demanda John Mangles. + +--Oui, John, répondit vivement Glenarvan, plus ému qu’il ne +voulait le paraître. + +--Go head!» cria John à l’ingénieur. + +La vapeur siffla dans ses conduits, l’hélice battit les flots, et, +à huit heures, les derniers sommets de l’île Tabor disparaissaient +dans les ombres de la nuit. + + +Chapitre XXII +_La dernière distraction de Jacques Paganel_ + +Le _Duncan_, onze jours après avoir quitté l’île, le 18 mars, eut +connaissance de la côte américaine, et, le lendemain, il mouilla +dans la baie de Talcahuano. + +Il y revenait après un voyage de cinq mois, pendant lequel, +suivant rigoureusement la ligne du trente-septième parallèle, il +avait fait le tour du monde. Les passagers de cette mémorable +expédition, sans précédents dans les annales du _traveller’s +club_, venaient de traverser le Chili, les Pampas, la république +Argentine, l’Atlantique, les îles d’Acunha, l’océan Indien, les +îles Amsterdam, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’île Tabor et +le Pacifique. Leurs efforts n’avaient point été stériles et ils +rapatriaient les naufragés du _Britannia_. + +Pas un de ces braves écossais, partis à la voix de leur laird, ne +manquait à l’appel, tous revenaient à leur vieille Écosse, et +cette expédition rappelait la bataille «sans larmes» de l’histoire +ancienne. + +Le _Duncan_, son ravitaillement terminé, prolongea les côtes de la +Patagonie, doubla le cap Horn, et courut à travers l’océan +Atlantique. + +Nul voyage ne fut moins incidenté. Le yacht emportait dans ses +flancs une cargaison de bonheur. + +Il n’y avait plus de secret à bord, pas même les sentiments de +John Mangles pour Mary Grant. + +Si, cependant. Un mystère intriguait encore Mac Nabbs. Pourquoi +Paganel demeurait-il toujours hermétiquement renfermé dans ses +habits et encravaté au fond d’un cache-nez qui lui montait +jusqu’aux oreilles? + +Le major grillait de connaître le motif de cette singulière manie. +Mais c’est le cas de dire que, malgré les interrogations, les +allusions, les soupçons de Mac Nabbs, Paganel ne se déboutonna +pas. + +Non, pas même quand le _Duncan_ passa la ligne et que les coutures +du pont fondirent sous une chaleur de cinquante degrés. + +«Il est si distrait, qu’il se croit à Saint-Pétersbourg,» disait +le major en voyant le géographe enveloppé d’une vaste houppelande, +comme si le mercure eût été gelé dans le thermomètre. + +Enfin, le 9 mai, cinquante-trois jours après avoir quitté +Talcahuano, John Mangles releva les feux du cap Clear. Le yacht +embouqua le canal Saint-Georges, traversa la mer d’Irlande, et, le +10 mai, il donna dans le golfe de la Clyde. À onze heures, il +mouillait à Dumbarton. À deux heures du soir, ses passagers +entraient à Malcolm-Castle, au milieu des hurrahs des highlanders. + +Il était donc écrit qu’Harry Grant et ses deux compagnons seraient +sauvés, que John Mangles épouserait Mary Grant dans la vieille +cathédrale de Saint-Mungo, où le révérend Morton, après avoir +prié, neuf mois auparavant, pour le salut du père, bénit le +mariage de sa fille et de son sauveur! + +Il était donc écrit que Robert serait marin comme Harry Grant, +marin comme John Mangles, et qu’il reprendrait avec eux les grands +projets du capitaine, sous la haute protection de lord Glenarvan! + +Mais était-il écrit que Jacques Paganel ne mourrait pas garçon? +Probablement. + +En effet, le savant géographe, après ses héroïques exploits, ne +pouvait échapper à la célébrité. Ses distractions firent fureur +dans le grand monde écossais. On se l’arrachait, et il ne +suffisait plus aux politesses dont il fut l’objet. + +Et ce fut alors qu’une aimable demoiselle de trente ans, rien de +moins que la cousine du major Mac Nabbs, un peu excentrique elle-même, +mais bonne et charmante encore, s’éprit des singularités du +géographe et lui offrit sa main. Il y avait un million dedans; +mais on évita d’en parler. + +Paganel était loin d’être insensible aux sentiments de miss +Arabella; cependant, il n’osait se prononcer. + +Ce fut le major qui s’entremit entre ces deux cœurs faits l’un +pour l’autre. Il dit même à Paganel que le mariage était +la «dernière distraction» qu’il pût se permettre. + +Grand embarras de Paganel, qui, par une étrange singularité, ne se +décidait pas à articuler le mot fatal. + +«Est-ce que miss Arabella ne vous plaît pas? lui demandait sans +cesse Mac Nabbs. + +--Oh! Major, elle est charmante! s’écria Paganel, mille fois trop +charmante, et, s’il faut tout vous dire, il me plairait davantage +qu’elle le fût moins! Je lui voudrais un défaut. + +--Soyez tranquille, répondit le major, elle en possède, et plus +d’un. La femme la plus parfaite en a toujours son contingent. +Ainsi, Paganel, est-ce décidé? + +--Je n’ose, reprenait Paganel. + +--Voyons, mon savant ami, pourquoi hésitez-vous? + +--Je suis indigne de miss Arabella!» répondait invariablement le +géographe. + +Et il ne sortait pas de là. + +Enfin, mis un jour au pied du mur par l’intraitable major, il +finit par lui confier, sous le sceau du secret, une particularité +qui devait faciliter son signalement, si jamais la police se +mettait à ses trousses. + +«Bah! s’écria le major. + +--C’est comme je vous le dis, répliqua Paganel. + +--Qu’importe? Mon digne ami. + +--Vous croyez? + +--Au contraire, vous n’en êtes que plus singulier. Cela ajoute à +vos mérites personnels! Cela fait de vous l’homme sans pareil rêvé +par Arabella!» + +Et le major, gardant un imperturbable sérieux, laissa Paganel en +proie aux plus poignantes inquiétudes. + +Un court entretien eut lieu entre Mac Nabbs et miss Arabella. + +Quinze jours après, un mariage se célébrait à grand fracas, dans +la chapelle de Malcolm-Castle. + +Paganel était magnifique, mais hermétiquement boutonné, et miss +Arabella splendide. + +Et ce secret du géographe fût toujours resté enseveli dans les +abîmes de l’inconnu, si le major n’en eût parlé à Glenarvan, qui +ne le cacha point à lady Helena, qui en dit un mot à _mistress_ +Mangles. + +Bref, ce secret parvint aux oreilles de _mistress_ Olbinett, et il +éclata. + +Jacques Paganel, pendant ses trois jours de captivité chez les +maoris, avait été _tatoué_, mais tatoué des pieds aux épaules, et +il portait sur sa poitrine l’image d’un kiwi héraldique, aux ailes +éployées, qui lui mordait le cœur. + +Ce fut la seule aventure de son grand voyage dont Paganel ne se +consola jamais et qu’il ne pardonna pas à la Nouvelle-Zélande; ce +fut aussi ce qui, malgré bien des sollicitations et malgré ses +regrets, l’empêcha de retourner en France. Il eût craint d’exposer +toute la société de géographie dans sa personne aux plaisanteries +des caricaturistes et des petits journaux, en lui ramenant un +secrétaire fraîchement tatoué. + +Le retour du capitaine en Écosse fut salué comme un événement +national et Harry Grant devint l’homme le plus populaire de la +vieille Calédonie. + +Son fils Robert s’est fait marin comme lui, marin comme le +capitaine John, et c’est sous les auspices de lord Glenarvan qu’il +a repris le projet de fonder une colonie écossaise dans les mers +du Pacifique. + + + + + +End of Project Gutenberg's Les enfants du capitaine Grant, by Jules Verne + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14163 *** |
