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+The Project Gutenberg EBook of Les enfants du capitaine Grant, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les enfants du capitaine Grant
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: November 26, 2004 [EBook #14163]
+[Last updated: June 6, 2015]
+
+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DU CAPITAINE GRANT ***
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+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
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+Jules Verne
+LES ENFANTS DU CAPITAINE GRANT
+
+(1868)
+
+
+Table des matières
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+Chapitre I Balance-fish
+
+Chapitre II Les trois documents
+
+Chapitre III Malcolm-Castle
+
+Chapitre IV Une proposition de lady Glenarvan
+
+Chapitre V Le départ du «Duncan»
+
+Chapitre VI Le passager de la cabine numéro six
+
+Chapitre VII D’où vient et où va Jacques Paganel
+
+Chapitre VIII Un brave homme de plus à bord du «Duncan»
+
+Chapitre IX Le détroit de Magellan
+
+Chapitre X Le trente-septième parallèle
+
+Chapitre XI Traversée du Chili
+
+Chapitre XII À douze mille pieds dans les airs
+
+Chapitre XIII Descente de la cordillère
+
+Chapitre XIV Le coup de fusil de la providence
+
+Chapitre XV L’espagnol de Jacques Paganel
+
+Chapitre XVI Le rio-Colorado
+
+Chapitre XVII Les pampas
+
+Chapitre XVIII À la recherche d’une aiguade
+
+Chapitre XIX Les loups rouges
+
+Chapitre XX Les plaines argentines
+
+Chapitre XXI Le fort indépendance
+
+Chapitre XXII La crue
+
+Chapitre XXIII Où l’on mène la vie des oiseaux
+
+Chapitre XXIV Où l’on continue de mener la vie des oiseaux
+
+Chapitre XXXV Entre le feu et l’eau
+
+Chapitre XXVI L’Atlantique
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+Chapitre I Le retour à bord
+
+Chapitre II Tristan d’Acunha
+
+Chapitre III L’île Amsterdam
+
+Chapitre IV Les paris de Jacques Paganel et du major Mac Nabbs
+
+Chapitre V Les colères de l’océan Indien
+
+Chapitre VI Le cap Bernouilli
+
+Chapitre VII Ayrton
+
+Chapitre VIII Le départ
+
+Chapitre IX La province de Victoria
+
+Chapitre X Wimerra river
+
+Chapitre XI Burke et Stuart
+
+Chapitre XII Le railway de Melbourne à Sandhurst
+
+Chapitre XIII Un premier prix de géographie
+
+Chapitre XIV Les mines du mont Alexandre
+
+Chapitre XV «Australian and New Zealand gazette»
+
+Chapitre XVI Où le major soutient que ce sont des singes
+
+Chapitre XVII Les éleveurs millionnaires
+
+Chapitre XVIII Les alpes australiennes
+
+Chapitre XIX Un coup de théâtre
+
+Chapitre XX Aland! Zealand!
+
+Chapitre XXI Quatre jours d’angoisse
+
+Chapitre XXII Eden
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+Chapitre I Le Macquarie
+
+Chapitre II Le passé du pays où l’on va
+
+Chapitre III Les massacres de la Nouvelle-Zélande
+
+Chapitre IV Les brisants
+
+Chapitre V Les matelots improvisés
+
+Chapitre VI Où le cannibalisme est traité théoriquement
+
+Chapitre VII Où l’on accoste enfin une terre qu’il faudrait éviter
+
+Chapitre VIII Le présent du pays où l’on est
+
+Chapitre IX Trente milles au nord
+
+Chapitre X Le fleuve national
+
+Chapitre XI Le lac Taupo
+
+Chapitre XII Les funérailles d’un chef maori
+
+Chapitre XIII Les dernières heures
+
+Chapitre XIV La montagne tabou
+
+Chapitre XV Les grands moyens de Paganel
+
+Chapitre XVI Entre deux feux
+
+Chapitre XVII Pourquoi le «Duncan» croisait sur la côte est de la
+Nouvelle-Zélande
+
+Chapitre XVIII Ayrton ou Ben Joyce
+
+Chapitre XIX Une transaction
+
+Chapitre XX Un cri dans la nuit
+
+Chapitre XXI L’île Tabor
+
+Chapitre XXII La dernière distraction de Jacques Paganel
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+Chapitre I
+_Balance-fish_
+
+Le 26 juillet 1864, par une forte brise du nord-est, un magnifique
+yacht évoluait à toute vapeur sur les flots du canal du nord. Le
+pavillon d’Angleterre battait à sa corne d’artimon; à l’extrémité
+du grand mât, un guidon bleu portait les initiales E G, brodées en
+or et surmontées d’une couronne ducale. Ce yacht se nommait le
+_Duncan_; il appartenait à lord Glenarvan, l’un des seize pairs
+écossais qui siègent à la chambre haute, et le membre le plus
+distingué du «royal-thames-yacht-club», si célèbre dans tout le
+royaume-uni.
+
+Lord Edward Glenarvan se trouvait à bord avec sa jeune femme, lady
+Helena, et l’un de ses cousins, le major Mac Nabbs.
+
+Le _Duncan_, nouvellement construit, était venu faire ses essais à
+quelques milles au dehors du golfe de la Clyde, et cherchait à
+rentrer à Glasgow; déjà l’île d’Arran se relevait à l’horizon,
+quand le matelot de vigie signala un énorme poisson qui s’ébattait
+dans le sillage du yacht.
+
+Le capitaine John Mangles fit aussitôt prévenir lord Edward de
+cette rencontre. Celui-ci monta sur la dunette avec le major Mac
+Nabbs, et demanda au capitaine ce qu’il pensait de cet animal.
+
+«Vraiment, votre honneur, répondit John Mangles, je pense que
+c’est un requin d’une belle taille.
+
+--Un requin dans ces parages! s’écria Glenarvan.
+
+--Cela n’est pas douteux, reprit le capitaine; ce poisson
+appartient à une espèce de requins qui se rencontre dans toutes
+les mers et sous toutes les latitudes. C’est le «balance-fish», et
+je me trompe fort, ou nous avons affaire à l’un de ces coquins-là!
+Si votre honneur y consent, et pour peu qu’il plaise à lady
+Glenarvan d’assister à une pêche curieuse, nous saurons bientôt à
+quoi nous en tenir.
+
+--Qu’en pensez-vous, Mac Nabbs? dit lord Glenarvan au major;
+êtes-vous d’avis de tenter l’aventure?
+
+--Je suis de l’avis qu’il vous plaira, répondit tranquillement le
+major.
+
+--D’ailleurs, reprit John Mangles, on ne saurait trop exterminer
+ces terribles bêtes. Profitons de l’occasion, et, s’il plaît à
+votre honneur, ce sera à la fois un émouvant spectacle et une
+bonne action.
+
+--Faites, John,» dit lord Glenarvan.
+
+Puis il envoya prévenir lady Helena, qui le rejoignit sur la
+dunette, fort tentée vraiment par cette pêche émouvante.
+
+La mer était magnifique; on pouvait facilement suivre à sa surface
+les rapides évolutions du squale, qui plongeait ou s’élançait avec
+une surprenante vigueur. John Mangles donna ses ordres. Les
+matelots jetèrent par-dessus les bastingages de tribord une forte
+corde, munie d’un émerillon amorcé avec un épais morceau de lard.
+Le requin, bien qu’il fût encore à une distance de cinquante
+yards, sentit l’appât offert à sa voracité. Il se rapprocha
+rapidement du yacht. On voyait ses nageoires, grises à leur
+extrémité, noires à leur base, battre les flots avec violence,
+tandis que son appendice caudal le maintenait dans une ligne
+rigoureusement droite. À mesure qu’il s’avançait, ses gros yeux
+saillants apparaissaient, enflammés par la convoitise, et ses
+mâchoires béantes, lorsqu’il se retournait, découvraient une
+quadruple rangée de dents. Sa tête était large et disposée comme
+un double marteau au bout d’un manche. John Mangles n’avait pu s’y
+tromper; c’était là le plus vorace échantillon de la famille des
+squales, le poisson-balance des anglais, le poisson-juif des
+provençaux.
+
+Les passagers et les marins du _Duncan_ suivaient avec une vive
+attention les mouvements du requin. Bientôt l’animal fut à portée
+de l’émerillon; il se retourna sur le dos pour le mieux saisir, et
+l’énorme amorce disparut dans son vaste gosier.
+
+Aussitôt il «se ferra» lui-même en donnant une violente secousse
+au câble, et les matelots halèrent le monstrueux squale au moyen
+d’un palan frappé à l’extrémité de la grande vergue. Le requin se
+débattit violemment, en se voyant arracher de son élément naturel.
+Mais on eut raison de sa violence.
+
+Une corde munie d’un nœud coulant le saisit par la queue et
+paralysa ses mouvements. Quelques instants après, il était enlevé
+au-dessus des bastingages et précipité sur le pont du yacht.
+Aussitôt, un des marins s’approcha de lui, non sans précaution,
+et, d’un coup de hache porté avec vigueur, il trancha la
+formidable queue de l’animal.
+
+La pêche était terminée; il n’y avait plus rien à craindre de la
+part du monstre; la vengeance des marins se trouvait satisfaite,
+mais non leur curiosité. En effet, il est d’usage à bord de tout
+navire de visiter soigneusement l’estomac du requin.
+
+Les matelots connaissent sa voracité peu délicate, s’attendent à
+quelque surprise, et leur attente n’est pas toujours trompée.
+
+Lady Glenarvan ne voulut pas assister à cette répugnante
+«exploration», et elle rentra dans la dunette. Le requin haletait
+encore; il avait dix pieds de long et pesait plus de six cents
+livres.
+
+Cette dimension et ce poids n’ont rien d’extraordinaire; mais si
+le _balance-fish_ n’est pas classé parmi les géants de l’espèce,
+du moins compte-t-il au nombre des plus redoutables.
+
+Bientôt l’énorme poisson fut éventré à coups de hache, et sans
+plus de cérémonies. L’émerillon avait pénétré jusque dans
+l’estomac, qui se trouva absolument vide; évidemment l’animal
+jeûnait depuis longtemps, et les marins désappointés allaient en
+jeter les débris à la mer, quand l’attention du maître d’équipage
+fut attirée par un objet grossier, solidement engagé dans l’un des
+viscères.
+
+«Eh! Qu’est-ce que cela? s’écria-t-il.
+
+--Cela, répondit un des matelots, c’est un morceau de roc que la
+bête aura avalé pour se lester.
+
+--Bon! reprit un autre, c’est bel et bien un boulet ramé que ce
+coquin-là a reçu dans le ventre, et qu’il n’a pas encore pu
+digérer.
+
+--Taisez-vous donc, vous autres, répliqua Tom Austin, le second
+du yacht, ne voyez-vous pas que cet animal était un ivrogne
+fieffé, et que pour n’en rien perdre il a bu non seulement le vin,
+mais encore la bouteille?
+
+--Quoi! s’écria lord Glenarvan, c’est une bouteille que ce requin
+a dans l’estomac!
+
+--Une véritable bouteille, répondit le maître d’équipage. Mais on
+voit bien qu’elle ne sort pas de la cave.
+
+--Eh bien, Tom, reprit lord Edward, retirez-la avec précaution;
+les bouteilles trouvées en mer renferment souvent des documents
+précieux.
+
+--Vous croyez? dit le major Mac Nabbs.
+
+--Je crois, du moins, que cela peut arriver.
+
+--Oh! je ne vous contredis point, répondit le major, et il y a
+peut-être là un secret.
+
+--C’est ce que nous allons savoir, dit Glenarvan.
+
+--Eh bien, Tom?
+
+--Voilà, répondit le second, en montrant un objet informe qu’il
+venait de retirer, non sans peine, de l’estomac du requin.
+
+--Bon, dit Glenarvan, faites laver cette vilaine chose, et qu’on
+la porte dans la dunette.»
+
+Tom obéit, et cette bouteille, trouvée dans des circonstances si
+singulières, fut déposée sur la table du carré, autour de laquelle
+prirent place lord Glenarvan, le major Mac Nabbs, le capitaine
+John Mangles et lady Helena, car une femme est, dit-on, toujours
+un peu curieuse.
+
+Tout fait événement en mer. Il y eut un moment de silence. Chacun
+interrogeait du regard cette épave fragile. Y avait-il là le
+secret de tout un désastre, ou seulement un message insignifiant
+confié au gré des flots par quelque navigateur désœuvré?
+
+Cependant, il fallait savoir à quoi s’en tenir, et Glenarvan
+procéda sans plus attendre à l’examen de la bouteille; il prit,
+d’ailleurs, toutes les précautions voulues en pareilles
+circonstances; on eût dit un coroner relevant les particularités
+d’une affaire grave; et Glenarvan avait raison, car l’indice le
+plus insignifiant en apparence peut mettre souvent sur la voie
+d’une importante découverte.
+
+Avant d’être visitée intérieurement, la bouteille fut examinée à
+l’extérieur. Elle avait un col effilé, dont le goulot vigoureux
+portait encore un bout de fil de fer entamé par la rouille; ses
+parois, très épaisses et capables de supporter une pression de
+plusieurs atmosphères, trahissaient une origine évidemment
+champenoise. Avec ces bouteilles-là, les vignerons d’Aï ou
+d’Épernay cassent des bâtons de chaise, sans qu’elles aient trace
+de fêlure. Celle-ci avait donc pu supporter impunément les hasards
+d’une longue pérégrination.
+
+«Une bouteille de la maison Cliquot», dit simplement le major.
+
+Et, comme il devait s’y connaître, son affirmation fut acceptée
+sans conteste.
+
+«Mon cher major, répondit Helena, peu importe ce qu’est cette
+bouteille, si nous ne savons pas d’où elle vient.
+
+--Nous le saurons, ma chère Helena, dit lord Edward, et déjà l’on
+peut affirmer qu’elle vient de loin. Voyez les matières pétrifiées
+qui la recouvrent, ces substances minéralisées, pour ainsi dire,
+sous l’action des eaux de la mer! Cette épave avait déjà fait un
+long séjour dans l’océan avant d’aller s’engloutir dans le ventre
+d’un requin.
+
+--Il m’est impossible de ne pas être de votre avis, répondit le
+major, et ce vase fragile, protégé par son enveloppe de pierre, a
+pu faire un long voyage.
+
+--Mais d’où vient-il? demanda lady Glenarvan.
+
+--Attendez, ma chère Helena, attendez; il faut être patient avec
+les bouteilles. Ou je me trompe fort, ou celle-ci va répondre
+elle-même à toutes nos questions.»
+
+Et, ce disant, Glenarvan commença à gratter les dures matières qui
+protégeaient le goulot; bientôt le bouchon apparut, mais fort
+endommagé par l’eau de mer.
+
+«Circonstance fâcheuse, dit Glenarvan, car s’il se trouve là
+quelque papier, il sera en fort mauvais état.
+
+--C’est à craindre, répliqua le major.
+
+--J’ajouterai, reprit Glenarvan, que cette bouteille mal bouchée
+ne pouvait tarder à couler bas, et il est heureux que ce requin
+l’ait avalée pour nous l’apporter à bord du _Duncan_.
+
+--Sans doute, répondit John Mangles, et cependant mieux eût valu
+la pêcher en pleine mer, par une longitude et une latitude bien
+déterminées. On peut alors, en étudiant les courants
+atmosphériques et marins, reconnaître le chemin parcouru; mais
+avec un facteur comme celui-là, avec ces requins qui marchent
+contre vent et marée, on ne sait plus à quoi s’en tenir.
+
+--Nous verrons bien,» répondit Glenarvan.
+
+En ce moment, il enlevait le bouchon avec le plus grand soin, et
+une forte odeur saline se répandit dans la dunette.
+
+«Eh bien? demanda lady Helena, avec une impatience toute féminine.
+
+--Oui! dit Glenarvan, je ne me trompais pas! Il y a là des
+papiers!
+
+--Des documents! des documents! s’écria lady Helena.
+
+--Seulement, répondit Glenarvan, ils paraissent être rongés par
+l’humidité, et il est impossible de les retirer, car ils adhèrent
+aux parois de la bouteille.
+
+--Cassons-la, dit Mac Nabbs.
+
+--J’aimerais mieux la conserver intacte, répliqua Glenarvan.
+
+--Moi aussi, répondit le major.
+
+--Sans nul doute, dit lady Helena, mais le contenu est plus
+précieux que le contenant, et il vaut mieux sacrifier celui-ci à
+celui-là.
+
+--Que votre honneur détache seulement le goulot, dit John
+Mangles, et cela permettra de retirer le document sans
+l’endommager.
+
+--Voyons! Voyons! Mon cher Edward», s’écria lady Glenarvan.
+
+Il était difficile de procéder d’une autre façon, et quoi qu’il en
+eût, lord Glenarvan se décida à briser le goulot de la précieuse
+bouteille. Il fallut employer le marteau, car l’enveloppe
+pierreuse avait acquis la dureté du granit. Bientôt ses débris
+tombèrent sur la table, et l’on aperçut plusieurs fragments de
+papier adhérents les uns aux autres.
+
+Glenarvan les retira avec précaution, les sépara, et les étala
+devant ses yeux, pendant que lady Helena, le major et le capitaine
+se pressaient autour de lui.
+
+
+Chapitre II
+_Les trois documents_
+
+Ces morceaux de papier, à demi détruits par l’eau de mer,
+laissaient apercevoir quelques mots seulement, restes
+indéchiffrables de lignes presque entièrement effacées. Pendant
+quelques minutes, lord Glenarvan les examina avec attention; il
+les retourna dans tous les sens; il les exposa à la lumière du
+jour; il observa les moindres traces d’écriture respectées par la
+mer; puis il regarda ses amis, qui le considéraient d’un œil
+anxieux.
+
+«Il y a là, dit-il, trois documents distincts, et
+vraisemblablement trois copies du même document traduit en trois
+langues, l’un anglais, l’autre français, le troisième allemand.
+Les quelques mots qui ont résisté ne me laissent aucun doute à cet
+égard.
+
+--Mais au moins, ces mots présentent-ils un sens? demanda lady
+Glenarvan.
+
+--Il est difficile de se prononcer, ma chère Helena; les mots
+tracés sur ces documents sont fort incomplets.
+
+--Peut-être se complètent-ils l’un par l’autre? dit le major.
+
+--Cela doit être, répondit John Mangles; il est impossible que
+l’eau de mer ait rongé ces lignes précisément aux mêmes endroits,
+et en rapprochant ces lambeaux de phrase, nous finirons par leur
+trouver un sens intelligible.
+
+--C’est ce que nous allons faire, dit lord Glenarvan, mais
+procédons avec méthode. Voici d’abord le document anglais.»
+
+Ce document présentait la disposition suivante de lignes et de
+mots:
+
+_62 bri gow sink... Etc_.
+
+«Voilà qui ne signifie pas grand’chose, dit le major d’un air
+désappointé.
+
+--Quoi qu’il en soit, répondit le capitaine, c’est là du bon
+anglais.
+
+--Il n’y a pas de doute à cet égard, dit lord Glenarvan; les mots
+_sink, aland, that, and, lost_, sont intacts; _skipp_ forme
+évidemment le mot _skipper_, et il est question d’un sieur Gr,
+probablement le capitaine d’un bâtiment naufragé.
+
+--Ajoutons, dit John Mangles, les mots _monit_ et _ssistance_
+dont l’interprétation est évidente.
+
+--Eh mais! C’est déjà quelque chose, cela, répondit lady Helena.
+
+--Malheureusement, répondit le major, il nous manque des lignes
+entières. Comment retrouver le nom du navire perdu, le lieu du
+naufrage?
+
+--Nous les retrouverons, dit lord Edward.
+
+--Cela n’est pas douteux, répliqua le major, qui était
+invariablement de l’avis de tout le monde, mais de quelle façon?
+
+--En complétant un document par l’autre.
+
+--Cherchons donc!» s’écria lady Helena.
+
+Le second morceau de papier, plus endommagé que le précédent,
+n’offrait que des mots isolés et disposés de cette manière: _7
+juni glas... Etc_.
+
+«Ceci est écrit en allemand, dit John Mangles, dès qu’il eut jeté
+les yeux sur ce papier.
+
+--Et vous connaissez cette langue, John? demanda Glenarvan.
+
+--Parfaitement, votre honneur.
+
+--Eh bien, dites-nous ce que signifient ces quelques mots.»
+
+Le capitaine examina le document avec attention, et s’exprima en
+ces termes:
+
+«D’abord, nous voilà fixés sur la date de l’événement; _7 juni_
+veut dire _7 juin_, et en rapprochant ce chiffre des chiffres 62
+fournis par le document anglais, nous avons cette date complète:
+_7 juin 1862_.
+
+--Très bien! s’écria lady Helena; continuez, John.
+
+--Sur la même ligne, reprit le jeune capitaine, je trouve le mot
+_glas_, qui, rapproché du mot _gow_ fourni par le premier
+document, donne _Glasgow_. Il s’agit évidemment d’un navire du
+port de Glasgow.
+
+--C’est mon opinion, répondit le major.
+
+--La seconde ligne du document manque tout entière, reprit John
+Mangles. Mais, sur la troisième, je rencontre deux mots
+importants: _zwei_ qui veut dire _deux_, et _atrosen_, ou mieux
+_matrosen_, qui signifie _matelots_ en langue allemande.
+
+--Ainsi donc, dit lady Helena, il s’agirait d’un capitaine et de
+deux matelots?
+
+--C’est probable, répondit lord Glenarvan.
+
+--J’avouerai à votre honneur, reprit le capitaine, que le mot
+suivant, _graus_, m’embarrasse. Je ne sais comment le traduire.
+Peut-être le troisième document nous le fera-t-il comprendre.
+Quant aux deux derniers mots, ils s’expliquent sans difficultés.
+_Bringt ihnen_ signifie _portez-leur_, et si on les rapproche du
+mot anglais situé comme eux sur la septième ligne du premier
+document, je veux dire du mot _assistance_, la phrase _portez-leur
+secours_ se dégage toute seule.
+
+--Oui! Portez-leur secours! dit Glenarvan, mais où se trouvent
+ces malheureux? Jusqu’ici nous n’avons pas une seule indication du
+lieu, et le théâtre de la catastrophe est absolument inconnu.
+
+--Espérons que le document français sera plus explicite, dit lady
+Helena.
+
+--Voyons le document français, répondit Glenarvan, et comme nous
+connaissons tous cette langue, nos recherches seront plus
+faciles.»
+
+Voici le fac-simile exact du troisième document:
+
+_Troi ats tannia gonie... Etc_.
+
+«Il y a des chiffres, s’écria lady Helena. Voyez, messieurs,
+voyez!...
+
+--Procédons avec ordre, dit lord Glenarvan, et commençons par le
+commencement. Permettez-moi de relever un à un ces mots épars et
+incomplets. Je vois d’abord, dès les premières lettres, qu’il
+s’agit d’un trois-mâts, dont le nom, grâce aux documents anglais
+et français, nous est entièrement conservé: le _Britannia_. Des
+deux mots suivants _gonie_ et _austral_, le dernier seul a une
+signification que vous comprenez tous.
+
+--Voilà déjà un détail précieux, répondit John Mangles; le
+naufrage a eu lieu dans l’hémisphère austral.
+
+--C’est vague, dit le major.
+
+--Je continue, reprit Glenarvan. Ah! Le mot _abor_, le radical du
+verbe _aborder_. Ces malheureux ont abordé quelque part. Mais où?
+_contin_! est-ce donc sur un continent? _cruel_!....
+
+--_Cruel!_ s’écria John Mangles, mais voilà l’explication du mot
+allemand _graus... Grausam... Cruel!_
+
+--Continuons! Continuons! dit Glenarvan, dont l’intérêt était
+violemment surexcité à mesure que le sens de ces mots incomplets
+se dégageait à ses yeux. _Indi_... S’agit-il donc de l’_Inde_ où
+ces matelots auraient été jetés? Que signifie ce mot _ongit_? Ah!
+_longitude_! et voici la latitude: _trente-sept degrés onze
+minutes_.
+
+--Enfin! Nous avons donc une indication précise.
+
+--Mais la longitude manque, dit Mac Nabbs.
+
+--On ne peut pas tout avoir, mon cher major, répondit Glenarvan,
+et c’est quelque chose qu’un degré exact de latitude. Décidément,
+ce document français est le plus complet des trois. Il est évident
+que chacun d’eux était la traduction littérale des autres, car ils
+contiennent tous le même nombre de lignes. Il faut donc maintenant
+les réunir, les traduire en une seule langue, et chercher leur
+sens le plus probable, le plus logique et le plus explicite.
+
+--Est-ce en français, demanda le major, en anglais ou en allemand
+que vous allez faire cette traduction?
+
+--En français, répondit Glenarvan, puisque la plupart des mots
+intéressants nous ont été conservés dans cette langue.
+
+--Votre honneur a raison, dit John Mangles, et d’ailleurs ce
+langage nous est familier.
+
+--C’est entendu. Je vais écrire ce document en réunissant ces
+restes de mots et ces lambeaux de phrase, en respectant les
+intervalles qui les séparent, en complétant ceux dont le sens ne
+peut être douteux; puis, nous comparerons et nous jugerons.»
+
+Glenarvan prit aussitôt la plume, et, quelques instants après, il
+présentait à ses amis un papier sur lequel étaient tracées les
+lignes suivantes: _7 juin 1862 trois-mâts Britannia Glasgow
+sombré... Etc_.
+
+En ce moment, un matelot vint prévenir le capitaine que le
+_Duncan_ embouquait le golfe de la Clyde, et il demanda ses
+ordres.
+
+«Quelles sont les intentions de votre honneur? dit John Mangles en
+s’adressant à lord Glenarvan.
+
+--Gagner Dumbarton au plus vite, John; puis, tandis que lady
+Helena retournera à Malcolm-Castle, j’irai jusqu’à Londres
+soumettre ce document à l’amirauté.»
+
+John Mangles donna ses ordres en conséquence, et le matelot alla
+les transmettre au second.
+
+«Maintenant, mes amis, dit Glenarvan, continuons nos recherches.
+Nous sommes sur les traces d’une grande catastrophe. La vie de
+quelques hommes dépend de notre sagacité. Employons donc toute
+notre intelligence à deviner le mot de cette énigme.
+
+--Nous sommes prêts, mon cher Edward, répondit lady Helena.
+
+--Tout d’abord, reprit Glenarvan, il faut considérer trois choses
+bien distinctes dans ce document: 1) les choses que l’on sait; 2)
+celles que l’on peut conjecturer; 3) celles qu’on ne sait pas. Que
+savons-nous? Nous savons que le 7 juin 1862 un trois-mâts, le
+_Britannia_, de Glasgow, a sombré; que deux matelots et le
+capitaine ont jeté ce document à la mer par 37° 11’ de latitude, et
+qu’ils demandent du secours.
+
+--Parfaitement, répliqua le major.
+
+--Que pouvons-nous conjecturer? reprit Glenarvan. D’abord, que le
+naufrage a eu lieu dans les mers australes, et tout de suite
+j’appellerai votre attention sur le mot _gonie_. Ne vient-il pas
+de lui-même indiquer le nom du pays auquel il appartient?
+
+--La Patagonie! s’écria lady Helena.
+
+--Sans doute.
+
+--Mais la Patagonie est-elle traversée par le trente-septième
+parallèle? demanda le major.
+
+--Cela est facile à vérifier, répondit John Mangles en déployant
+une carte de l’Amérique méridionale. C’est bien cela. La Patagonie
+est effleurée par ce trente-septième parallèle. Il coupe
+l’Araucanie, longe à travers les pampas le nord des terres
+patagones, et va se perdre dans l’Atlantique.
+
+--Bien. Continuons nos conjectures. Les deux matelots et le
+capitaine _abor..._ abordent quoi? _contin..._ Le continent; vous
+entendez, un continent et non pas une île. Que deviennent-ils?
+Vous avez là deux lettres providentielles _Pr..._ Qui vous
+apprennent leur sort. Ces malheureux, en effet, sont _pris_ ou
+_prisonniers_ de qui? De _cruels indiens_. Êtes-vous convaincus?
+Est-ce que les mots ne sautent pas d’eux-mêmes dans les places
+vides? Est-ce que ce document ne s’éclaircit pas à vos yeux? Est-ce
+que la lumière ne se fait pas dans votre esprit?»
+
+Glenarvan parlait avec conviction. Ses yeux respiraient une
+confiance absolue. Tout son feu se communiquait à ses auditeurs.
+Comme lui, ils s’écrièrent: «C’est évident! C’est évident!»
+
+Lord Edward, après un instant, reprit en ces termes:
+
+«Toutes ces hypothèses, mes amis, me semblent extrêmement
+plausibles; pour moi, la catastrophe a eu lieu sur les côtes de la
+Patagonie. D’ailleurs, je ferai demander à Glasgow quelle était la
+destination du _Britannia_, et nous saurons s’il a pu être
+entraîné dans ces parages.
+
+--Oh! Nous n’avons pas besoin d’aller chercher si loin, répondit
+John Mangles. J’ai ici la collection de la _mercantile and
+shipping gazette_, qui nous fournira des indications précises.
+
+--Voyons, voyons!» dit lady Glenarvan.
+
+John Mangles prit une liasse de journaux de l’année 1862 et se mit
+à la feuilleter rapidement. Ses recherches ne furent pas longues,
+et bientôt il dit avec un accent de satisfaction:
+
+«30 mai 1862. Pérou! Le Callao! En charge pour Glasgow.
+B_ritannia_, capitaine Grant.
+
+--Grant! s’écria lord Glenarvan, ce hardi écossais qui a voulu
+fonder une Nouvelle-Écosse dans les mers du Pacifique!
+
+--Oui, répondit John Mangles, celui-là même qui, en 1861, s’est
+embarqué à Glasgow sur le _Britannia_, et dont on n’a jamais eu de
+nouvelles.
+
+--Plus de doute! Plus de doute! dit Glenarvan. C’est bien lui. Le
+_Britannia_ a quitté le Callao le 30 mai, et le 7 juin, huit jours
+après son départ, il s’est perdu sur les côtes de la Patagonie.
+Voilà son histoire tout entière dans ces restes de mots qui
+semblaient indéchiffrables. Vous voyez, mes amis, que la part est
+belle des choses que nous pouvions conjecturer. Quant à celles que
+nous ne savons pas, elles se réduisent à une seule, au degré de
+longitude qui nous manque.
+
+--Il nous est inutile, répondit John Mangles, puisque le pays est
+connu, et avec la latitude seule, je me chargerais d’aller droit
+au théâtre du naufrage.
+
+--Nous savons tout, alors? dit lady Glenarvan.
+
+--Tout, ma chère Helena, et ces blancs que la mer a laissés entre
+les mots du document, je vais les remplir sans peine, comme si
+j’écrivais sous la dictée du capitaine Grant.»
+
+Aussitôt lord Glenarvan reprit la plume, et il rédigea sans
+hésiter la note suivante:
+
+_«Le» 7 juin 1862,» le» trois-mâts Britannia,» de» Glasgow»,
+a» sombré» sur les côtes de la Patagonie dans
+l’hémisphère» austral.» se dirigeant» à terre, deux matelots» et
+«le capitaine» Grant vont tenter d’aborder le «continent» où ils
+seront prisonniers de «cruels indiens.» Ils ont «jeté ce document»
+par degrés de «longitude et 37° 11’ de» latitude. «Portez-leur
+secours» ou ils sont «perdus»_.
+
+«Bien! Bien! Mon cher Edward, dit lady Helena, et si ces
+malheureux revoient leur patrie, c’est à vous qu’ils devront ce
+bonheur.
+
+--Et ils la reverront, répondit Glenarvan. Ce document est trop
+explicite, trop clair, trop certain, pour que l’Angleterre hésite
+à venir au secours de trois de ses enfants abandonnés sur une côte
+déserte. Ce qu’elle a fait pour Franklin et tant d’autres, elle le
+fera aujourd’hui pour les naufragés du _Britannia_!
+
+--Mais ces malheureux, reprit lady Helena, ont sans doute une
+famille qui pleure leur perte. Peut-être ce pauvre capitaine Grant
+a-t-il une femme, des enfants...
+
+--Vous avez raison, ma chère lady, et je me charge de leur
+apprendre que tout espoir n’est pas encore perdu. Maintenant, mes
+amis, remontons sur la dunette, car nous devons approcher du
+port.»
+
+En effet, le _Duncan_ avait forcé de vapeur; il longeait en ce
+moment les rivages de l’île de Bute, et laissait Rothesay sur
+tribord, avec sa charmante petite ville, couchée dans sa fertile
+vallée; puis il s’élança dans les passes rétrécies du golfe,
+évolua devant Greenok, et, à six heures du soir, il mouillait au
+pied du rocher basaltique de Dumbarton, couronné par le célèbre
+château de Wallace, le héros écossais.
+
+Là, une voiture attelée en poste attendait lady Helena pour la
+reconduire à Malcolm-Castle avec le major Mac Nabbs. Puis lord
+Glenarvan, après avoir embrassé sa jeune femme, s’élança dans
+l’express du railway de Glasgow.
+
+Mais, avant de partir, il avait confié à un agent plus rapide une
+note importance, et le télégraphe électrique, quelques minutes
+après, apportait au _Times_ et au _Morning-Chronicle_ un avis
+rédigé en ces termes:
+
+«Pour renseignements sur le sort du trois-mâts «_Britannia_, de
+Glasgow, capitaine Grant», s’adresser à lord Glenarvan, Malcolm-Castle,
+«Luss, comté de Dumbarton, Écosse.»
+
+
+Chapitre III
+_Malcolm-Castle_
+
+Le château de Malcolm, l’un des plus poétiques des Highlands, est
+situé auprès du village de Luss, dont il domine le joli vallon.
+Les eaux limpides du lac Lomond baignent le granit de ses
+murailles.
+
+Depuis un temps immémorial il appartenait à la famille Glenarvan,
+qui conserva dans le pays de Rob-Roy et de Fergus Mac Gregor les
+usages hospitaliers des vieux héros de Walter Scott. À l’époque où
+s’accomplit la révolution sociale en Écosse, grand nombre de
+vassaux furent chassés, qui ne pouvaient payer de gros fermages
+aux anciens chefs de clans.
+
+Les uns moururent de faim; ceux-ci se firent pêcheurs; d’autres
+émigrèrent. C’était un désespoir général. Seuls entre tous, les
+Glenarvan crurent que la fidélité liait les grands comme les
+petits, et ils demeurèrent fidèles à leurs tenanciers. Pas un ne
+quitta le toit qui l’avait vu naître; nul n’abandonna la terre où
+reposaient ses ancêtres; tous restèrent au clan de leurs anciens
+seigneurs. Aussi, à cette époque même, dans ce siècle de
+désaffection et de désunion, la famille Glenarvan ne comptait que
+des écossais au château de Malcolm comme à bord du _Duncan_; tous
+descendaient des vassaux de Mac Gregor, de Mac Farlane, de Mac
+Nabbs, de Mac Naughtons, c’est-à-dire qu’ils étaient enfants des
+comtés de Stirling et de Dumbarton: braves gens, dévoués corps et
+âme à leur maître, et dont quelques-uns parlaient encore le
+gaélique de la vieille Calédonie.
+
+Lord Glenarvan possédait une fortune immense; il l’employait à
+faire beaucoup de bien; sa bonté l’emportait encore sur sa
+générosité, car l’une était infinie, si l’autre avait forcément
+des bornes. Le seigneur de Luss, «le laird» de Malcolm,
+représentait son comté à la chambre des lords. Mais, avec ses
+idées jacobites, peu soucieux de plaire à la maison de Hanovre, il
+était assez mal vu des hommes d’état d’Angleterre, et surtout par
+ce motif qu’il s’en tenait aux traditions de ses aïeux et
+résistait énergiquement aux empiétements politiques de «ceux du
+sud.»
+
+Ce n’était pourtant pas un homme arriéré que lord Edward
+Glenarvan, ni de petit esprit, ni de mince intelligence; mais,
+tout en tenant les portes de son comté largement ouvertes au
+progrès, il restait écossais dans l’âme, et c’était pour la gloire
+de l’Écosse qu’il allait lutter avec ses yachts de course dans les
+«matches» du royal-thames-yacht-club.
+
+Edward Glenarvan avait trente-deux ans; sa taille était grande,
+ses traits un peu sévères, son regard d’une douceur infinie, sa
+personne toute empreinte de la poésie highlandaise. On le savait
+brave à l’excès, entreprenant, chevaleresque, un Fergus du XIXe
+siècle, mais bon par-dessus toute chose, meilleur que saint Martin
+lui-même, car il eût donné son manteau tout entier aux pauvres
+gens des hautes terres.
+
+Lord Glenarvan était marié depuis trois mois à peine; il avait
+épousé miss Helena Tuffnel, la fille du grand voyageur William
+Tuffnel, l’une des nombreuses victimes de la science géographique
+et de la passion des découvertes.
+
+Miss Helena n’appartenait pas à une famille noble, mais elle était
+écossaise, ce qui valait toutes les noblesses aux yeux de lord
+Glenarvan; de cette jeune personne charmante, courageuse, dévouée,
+le seigneur de Luss avait fait la compagne de sa vie. Un jour, il
+la rencontra vivant seule, orpheline, à peu près sans fortune,
+dans la maison de son père, à Kilpatrick.
+
+Il comprit que la pauvre fille ferait une vaillante femme; il
+l’épousa. Miss Helena avait vingt-deux ans; c’était une jeune
+personne blonde, aux yeux bleus comme l’eau des lacs écossais par
+un beau matin du printemps. Son amour pour son mari l’emportait
+encore sur sa reconnaissance. Elle l’aimait comme si elle eût été
+la riche héritière, et lui l’orphelin abandonné. Quant à ses
+fermiers et à ses serviteurs, ils étaient prêts à donner leur vie
+pour celle qu’ils nommaient: notre bonne dame de Luss.
+
+Lord Glenarvan et lady Helena vivaient heureux à Malcolm-Castle,
+au milieu de cette nature superbe et sauvage des Highlands, se
+promenant sous les sombres allées de marronniers et de sycomores,
+aux bords du lac où retentissaient encore les _pibrochs_ du vieux
+temps, au fond de ces gorges incultes dans lesquelles l’histoire
+de l’Écosse est écrite en ruines séculaires. Un jour ils
+s’égaraient dans les bois de bouleaux ou de mélèzes, au milieu des
+vastes champs de bruyères jaunies; un autre jour, ils gravissaient
+les sommets abrupts du Ben Lomond, ou couraient à cheval à travers
+les _glens_ abandonnés, étudiant, comprenant, admirant cette
+poétique contrée encore nommée «le pays de Rob-Roy», et tous ces
+sites célèbres, si vaillamment chantés par Walter Scott. Le soir,
+à la nuit tombante, quand «la lanterne de Mac Farlane» s’allumait
+à l’horizon, ils allaient errer le long des bartazennes, vieille
+galerie circulaire qui faisait un collier de créneaux au château
+de Malcolm, et là, pensifs, oubliés et comme seuls au monde, assis
+sur quelque pierre détachée, au milieu du silence de la nature,
+sous les pâles rayons de la lune, tandis que la nuit se faisait
+peu à peu au sommet des montagnes assombries, ils demeuraient
+ensevelis dans cette limpide extase et ce ravissement intime dont
+les cœurs aimants ont seuls le secret sur la terre.
+
+Ainsi se passèrent les premiers mois de leur mariage. Mais lord
+Glenarvan n’oubliait pas que sa femme était fille d’un grand
+voyageur! Il se dit que lady Helena devait avoir dans le cœur
+toutes les aspirations de son père, et il ne se trompait pas. Le
+_Duncan_ fut construit; il était destiné à transporter lord et
+lady Glenarvan vers les plus beaux pays du monde, sur les flots de
+la Méditerranée, et jusqu’aux îles de l’archipel. Que l’on juge de
+la joie de lady Helena quand son mari mit le _Duncan_ à ses
+ordres! En effet, est-il un plus grand bonheur que de promener son
+amour vers ces contrées charmantes de la Grèce, et de voir se
+lever la lune de miel sur les rivages enchantés de l’orient?
+
+Cependant lord Glenarvan était parti pour Londres.
+
+Il s’agissait du salut de malheureux naufragés; aussi, de cette
+absence momentanée, lady Helena se montra-t-elle plus impatiente
+que triste; le lendemain, une dépêche de son mari lui fit espérer
+un prompt retour; le soir, une lettre demanda une prolongation;
+les propositions de lord Glenarvan éprouvaient quelques
+difficultés; le surlendemain, nouvelle lettre, dans laquelle lord
+Glenarvan ne cachait pas son mécontentement à l’égard de
+l’amirauté.
+
+Ce jour-là, lady Helena commença à être inquiète.
+
+Le soir, elle se trouvait seule dans sa chambre, quand l’intendant
+du château, Mr Halbert, vint lui demander si elle voulait recevoir
+une jeune fille et un jeune garçon qui désiraient parler à lord
+Glenarvan.
+
+«Des gens du pays? dit lady Helena.
+
+--Non, madame, répondit l’intendant, car je ne les connais pas.
+Ils viennent d’arriver par le chemin de fer de Balloch, et de
+Balloch à Luss, ils ont fait la route à pied.
+
+--Priez-les de monter, Halbert,» dit lady Glenarvan.
+
+L’intendant sortit. Quelques instants après, la jeune fille et le
+jeune garçon furent introduits dans la chambre de lady Helena.
+C’étaient une sœur et un frère. À leur ressemblance on ne pouvait
+en douter.
+
+La sœur avait seize ans. Sa jolie figure un peu fatiguée, ses
+yeux qui avaient dû pleurer souvent, sa physionomie résignée, mais
+courageuse, sa mise pauvre, mais propre, prévenaient en sa faveur.
+Elle tenait par la main un garçon de douze ans à l’air décidé, et
+qui semblait prendre sa sœur sous sa protection. Vraiment!
+Quiconque eût manqué à la jeune fille aurait eu affaire à ce petit
+bonhomme! La sœur demeura un peu interdite en se trouvant devant
+lady Helena. Celle-ci se hâta de prendre la parole.
+
+«Vous désirez me parler? dit-elle en encourageant la jeune fille
+du regard.
+
+--Non, répondit le jeune garçon d’un ton déterminé, pas à vous,
+mais à lord Glenarvan lui-même.
+
+--Excusez-le, madame, dit alors la sœur en regardant son frère.
+
+--Lord Glenarvan n’est pas au château, reprit lady Helena; mais
+je suis sa femme, et si je puis le remplacer auprès de vous...
+
+--Vous êtes lady Glenarvan? dit la jeune fille.
+
+--Oui, miss.
+
+--La femme de lord Glenarvan de Malcolm-Castle, qui a publié dans
+le _Times_ une note relative au naufrage du _Britannia_?
+
+--Oui! oui! répondit lady Helena avec empressement, et vous?...
+
+--Je suis miss Grant, madame, et voici mon frère.
+
+--Miss Grant! Miss Grant! s’écria lady Helena en attirant la
+jeune fille près d’elle, en lui prenant les mains, en baisant les
+bonnes joues du petit bonhomme.
+
+--Madame, reprit la jeune fille, que savez-vous du naufrage de
+mon père? Est-il vivant? Le reverrons-nous jamais? Parlez, je vous
+en supplie!
+
+--Ma chère enfant, dit lady Helena, Dieu me garde de vous
+répondre légèrement dans une semblable circonstance; je ne
+voudrais pas vous donner une espérance illusoire...
+
+--Parlez, madame, parlez! Je suis forte contre la douleur, et je
+puis tout entendre.
+
+--Ma chère enfant, répondit lady Helena, l’espoir est bien
+faible; mais, avec l’aide de Dieu qui peut tout, il est possible
+que vous revoyiez un jour votre père.
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu!» s’écria miss Grant, qui ne put contenir
+ses larmes, tandis que Robert couvrait de baisers les mains de
+lady Glenarvan.
+
+Lorsque le premier accès de cette joie douloureuse fut passé, la
+jeune fille se laissa aller à faire des questions sans nombre;
+lady Helena lui raconta l’histoire du document, comment le
+_Britannia_ s’était perdu sur les côtes de la Patagonie; de quelle
+manière, après le naufrage, le capitaine et deux matelots, seuls
+survivants, devaient avoir gagné le continent; enfin, comment ils
+imploraient le secours du monde entier dans ce document écrit en
+trois langues et abandonné aux caprices de l’océan.
+
+Pendant ce récit, Robert Grant dévorait des yeux lady Helena; sa
+vie était suspendue à ses lèvres; son imagination d’enfant lui
+retraçait les scènes terribles dont son père avait dû être la
+victime; il le voyait sur le pont du _Britannia_; il le suivait au
+sein des flots; il s’accrochait avec lui aux rochers de la côte;
+il se traînait haletant sur le sable et hors de la portée des
+vagues. Plusieurs fois, pendant cette histoire, des paroles
+s’échappèrent de sa bouche.
+
+«Oh! papa! Mon pauvre papa!» s’écria-t-il en se pressant contre sa
+sœur.
+
+Quant à miss Grant, elle écoutait, joignant les mains, et ne
+prononça pas une seule parole, jusqu’au moment où, le récit
+terminé, elle dit:
+
+«Oh! madame! Le document! Le document!
+
+--Je ne l’ai plus, ma chère enfant, répondit lady Helena.
+
+--Vous ne l’avez plus?
+
+--Non; dans l’intérêt même de votre père, il a dû être porté à
+Londres par lord Glenarvan; mais je vous ai dit tout ce qu’il
+contenait mot pour mot, et comment nous sommes parvenus à en
+retrouver le sens exact; parmi ces lambeaux de phrases presque
+effacés, les flots ont respecté quelques chiffres;
+malheureusement, la longitude...
+
+--On s’en passera! s’écria le jeune garçon.
+
+--Oui, Monsieur Robert, répondit Helena en souriant à le voir si
+déterminé. Ainsi, vous le voyez, miss Grant, les moindres détails
+de ce document vous sont connus comme à moi.
+
+--Oui, madame, répondit la jeune fille, mais j’aurais voulu voir
+l’écriture de mon père.
+
+--Eh bien, demain, demain peut-être, lord Glenarvan sera de
+retour. Mon mari, muni de ce document incontestable, a voulu le
+soumettre aux commissaires de l’amirauté, afin de provoquer
+l’envoi immédiat d’un navire à la recherche du capitaine Grant.
+
+--Est-il possible, madame! s’écria la jeune fille; vous avez fait
+cela pour nous?
+
+--Oui, ma chère miss, et j’attends lord Glenarvan d’un instant à
+l’autre.
+
+--Madame, dit la jeune fille avec un profond accent de
+reconnaissance et une religieuse ardeur, lord Glenarvan et vous,
+soyez bénis du ciel!
+
+--Chère enfant, répondit lady Helena, nous ne méritons aucun
+remerciement; toute autre personne à notre place eût fait ce que
+nous avons fait. Puissent se réaliser les espérances que je vous
+ai laissé concevoir! Jusqu’au retour de lord Glenarvan, vous
+demeurez au château...
+
+--Madame, répondit la jeune fille, je ne voudrais pas abuser de
+la sympathie que vous témoignez à des étrangers.
+
+--Étrangers! Chère enfant; ni votre frère ni vous, vous n’êtes
+des étrangers dans cette maison, et je veux qu’à son arrivée lord
+Glenarvan apprenne aux enfants du capitaine Grant ce que l’on va
+tenter pour sauver leur père.»
+
+Il n’y avait pas à refuser une offre faite avec tant de cœur. Il
+fut donc convenu que miss Grant et son frère attendraient à
+Malcolm-Castle le retour de lord Glenarvan.
+
+
+Chapitre IV
+_Une proposition de lady Glenarvan_
+
+Pendant cette conversation, lady Helena n’avait point parlé des
+craintes exprimées dans les lettres de lord Glenarvan sur
+l’accueil fait à sa demande par les commissaires de l’amirauté.
+Pas un mot non plus ne fut dit touchant la captivité probable du
+capitaine Grant chez les indiens de l’Amérique méridionale. À quoi
+bon attrister ces pauvres enfants sur la situation de leur père et
+diminuer l’espérance qu’ils venaient de concevoir? Cela ne
+changeait rien aux choses. Lady Helena s’était donc tue à cet
+égard, et, après avoir satisfait à toutes les questions de miss
+Grant, elle l’interrogea à son tour sur sa vie, sur sa situation
+dans ce monde où elle semblait être la seule protectrice de son
+frère.
+
+Ce fut une touchante et simple histoire qui accrut encore la
+sympathie de lady Glenarvan pour la jeune fille.
+
+Miss Mary et Robert Grant étaient les seuls enfants du capitaine.
+Harry Grant avait perdu sa femme à la naissance de Robert, et
+pendant ses voyages au long cours, il laissait ses enfants aux
+soins d’une bonne et vieille cousine. C’était un hardi marin que
+le capitaine Grant, un homme sachant bien son métier, bon
+navigateur et bon négociant tout à la fois, réunissant ainsi une
+double aptitude précieuse aux skippers de la marine marchande. Il
+habitait la ville de Dundee, dans le comté de Perth, en Écosse. Le
+capitaine Grant était donc un enfant du pays.
+
+Son père, un ministre de Sainte-Katrine Church, lui avait donné
+une éducation complète, pensant que cela ne peut jamais nuire à
+personne, pas même à un capitaine au long cours.
+
+Pendant ses premiers voyages d’outre-mer, comme second d’abord, et
+enfin en qualité de skipper, ses affaires réussirent, et quelques
+années après la naissance de Robert Harry, il se trouvait
+possesseur d’une certaine fortune.
+
+C’est alors qu’une grande idée lui vint à l’esprit, qui rendit son
+nom populaire en Écosse. Comme les Glenarvan, et quelques grandes
+familles des Lowlands, il était séparé de cœur, sinon de fait, de
+l’envahissante Angleterre. Les intérêts de son pays ne pouvaient
+être à ses yeux ceux des anglo-saxons, et pour leur donner un
+développement personnel il résolut de fonder une vaste colonie
+écossaise dans un des continents de l’Océanie.
+
+Rêvait-il pour l’avenir cette indépendance dont les États-Unis
+avaient donné l’exemple, cette indépendance que les Indes et
+l’Australie ne peuvent manquer de conquérir un jour? Peut-être.
+
+Peut-être aussi laissa-t-il percer ses secrètes espérances. On
+comprend donc que le gouvernement refusât de prêter la main à son
+projet de colonisation; il créa même au capitaine Grant des
+difficultés qui, dans tout autre pays, eussent tué leur homme.
+Mais Harry ne se laissa pas abattre; il fit appel au patriotisme
+de ses compatriotes, mit sa fortune au service de sa cause,
+construisit un navire, et, secondé par un équipage d’élite, après
+avoir confié ses enfants aux soins de sa vieille cousine, il
+partit pour explorer les grandes îles du Pacifique. C’était en
+l’année 1861.
+
+Pendant un an, jusqu’en mai 1862, on eut de ses nouvelles; mais,
+depuis son départ du Callao, au mois de juin, personne n’entendit
+plus parler du _Britannia_, et la _gazette maritime_ devint muette
+sur le sort du capitaine.
+
+Ce fut dans ces circonstances-là que mourut la vieille cousine
+d’Harry Grant, et les deux enfants restèrent seuls au monde.
+
+Mary Grant avait alors quatorze ans; son âme vaillante ne recula
+pas devant la situation qui lui était faite, et elle se dévoua
+tout entière à son frère encore enfant. Il fallait l’élever,
+l’instruire.
+
+À force d’économies, de prudence et de sagacité, travaillant nuit
+et jour, se donnant toute à lui, se refusant tout à elle, la sœur
+suffit à l’éducation du frère, et remplit courageusement ses
+devoirs maternels. Les deux enfants vivaient donc à Dundee dans
+cette situation touchante d’une misère noblement acceptée, mais
+vaillamment combattue.
+
+Mary ne songeait qu’à son frère, et rêvait pour lui quelque
+heureux avenir. Pour elle, hélas! Le _Britannia_ était à jamais
+perdu, et son père mort, bien mort. Il faut donc renoncer à
+peindre son émotion, quand la note du _Times_, que le hasard jeta
+sous ses yeux, la tira subitement de son désespoir.
+
+Il n’y avait pas à hésiter; son parti fut pris immédiatement. Dût-elle
+apprendre que le corps du capitaine Grant avait été retrouvé
+sur une côte déserte, au fond d’un navire désemparé, cela valait
+mieux que ce doute incessant, cette torture éternelle de
+l’inconnu.
+
+Elle dit tout à son frère; le jour même, ces deux enfants prirent
+le chemin de fer de Perth, et le soir ils arrivèrent à Malcolm-Castle,
+où Mary, après tant d’angoisses, se reprit à espérer.
+
+Voilà cette douloureuse histoire que Mary Grant raconta à lady
+Glenarvan, d’une façon simple, et sans songer qu’en tout ceci,
+pendant ces longues années d’épreuves, elle s’était conduite en
+fille héroïque; mais lady Helena y songea pour elle, et à
+plusieurs reprises, sans cacher ses larmes, elle pressa dans ses
+bras les deux enfants du capitaine Grant.
+
+Quant à Robert, il semblait qu’il entendît cette histoire pour la
+première fois, il ouvrait de grands yeux en écoutant sa sœur; il
+comprenait tout ce qu’elle avait fait, tout ce qu’elle avait
+souffert, et enfin, l’entourant de ses bras:
+
+«Ah! Maman! Ma chère maman!» s’écria-t-il, sans pouvoir retenir ce
+cri parti du plus profond de son cœur.
+
+Pendant cette conversation, la nuit était tout à fait venue. Lady
+Helena, tenant compte de la fatigue des deux enfants, ne voulut
+pas prolonger plus longtemps cet entretien. Mary Grant et Robert
+furent conduits dans leurs chambres, et s’endormirent en rêvant à
+un meilleur avenir. Après leur départ, lady Helena fit demander le
+major, et lui apprit tous les incidents de cette soirée.
+
+«Une brave jeune fille que cette Mary Grant! dit Mac Nabbs,
+lorsqu’il eut entendu le récit de sa cousine.
+
+--Fasse le ciel que mon mari réussisse dans son entreprise!
+répondit lady Helena, car la situation de ces deux enfants
+deviendrait affreuse.
+
+--Il réussira, répliqua Mac Nabbs, ou les lords de l’amirauté
+auraient un cœur plus dur que la pierre de Portland.»
+
+Malgré cette assurance du major, lady Helena passa la nuit dans
+les craintes les plus vives et ne put prendre un moment de repos.
+
+Le lendemain, Mary Grant et son frère, levés dès l’aube, se
+promenaient dans la grande cour du château, quand un bruit de
+voiture se fit entendre.
+
+Lord Glenarvan rentrait à Malcolm-Castle de toute la vitesse de
+ses chevaux. Presque aussitôt lady Helena, accompagnée du major,
+parut dans la cour, et vola au-devant de son mari. Celui-ci
+semblait triste, désappointé, furieux.
+
+Il serrait sa femme dans ses bras et se taisait.
+
+«Eh bien, Edward, Edward? s’écria lady Helena.
+
+--Eh bien, ma chère Helena, répondit lord Glenarvan, ces gens-là
+n’ont pas de cœur!
+
+--Ils ont refusé?...
+
+--Oui! Ils m’ont refusé un navire! Ils ont parlé des millions
+vainement dépensés à la recherche de Franklin! Ils ont déclaré le
+document obscur, inintelligible! Ils ont dit que l’abandon de ces
+malheureux remontait à deux ans déjà, et qu’il y avait peu de
+chance de les retrouver! Ils ont soutenu que, prisonniers des
+indiens, ils avaient dû être entraînés dans l’intérieur des
+terres, qu’on ne pouvait fouiller toute la Patagonie pour
+retrouver trois hommes, --trois écossais! --que cette recherche
+serait vaine et périlleuse, qu’elle coûterait plus de victimes
+qu’elle n’en sauverait. Enfin, ils ont donné toutes les mauvaises
+raisons de gens qui veulent refuser. Ils se souvenaient des
+projets du capitaine, et le malheureux Grant est à jamais perdu!
+
+--Mon père! mon pauvre père! s’écria Mary Grant en se précipitant
+aux genoux de lord Glenarvan.
+
+--Votre père! quoi, miss... dit celui-ci, surpris de voir cette
+jeune fille à ses pieds.
+
+--Oui, Edward, miss Mary et son frère, répondit lady Helena, les
+deux enfants du capitaine Grant, que l’amirauté vient de condamner
+à rester orphelins!
+
+--Ah! Miss, reprit lord Glenarvan en relevant la jeune fille, si
+j’avais su votre présence...»
+
+Il n’en dit pas davantage! Un silence pénible, entrecoupé de
+sanglots, régnait dans la cour.
+
+Personne n’élevait la voix, ni lord Glenarvan, ni lady Helena, ni
+le major, ni les serviteurs du château, rangés silencieusement
+autour de leurs maîtres. Mais par leur attitude, tous ces écossais
+protestaient contre la conduite du gouvernement anglais.
+
+Après quelques instants, le major prit la parole, et, s’adressant
+à lord Glenarvan, il lui dit:
+
+«Ainsi, vous n’avez plus aucun espoir?
+
+--Aucun.
+
+--Eh bien, s’écria le jeune Robert, moi j’irai trouver ces gens-là,
+et nous verrons...»
+
+Robert n’acheva pas sa menace, car sa sœur l’arrêta; mais son
+poing fermé indiquait des intentions peu pacifiques.
+
+«Non, Robert, dit Mary Grant, non! Remercions ces braves seigneurs
+de ce qu’ils ont fait pour nous; gardons-leur une reconnaissance
+éternelle, et partons tous les deux.
+
+--Mary! s’écria lady Helena.
+
+--Miss, où voulez-vous aller? dit lord Glenarvan.
+
+--Je vais aller me jeter aux pieds de la reine, répondit la jeune
+fille, et nous verrons si elle sera sourde aux prières de deux
+enfants qui demandent la vie de leur père.»
+
+Lord Glenarvan secoua la tête, non qu’il doutât du cœur de sa
+gracieuse majesté, mais il savait que Mary Grant ne pourrait
+parvenir jusqu’à elle.
+
+Les suppliants arrivent trop rarement aux marches d’un trône, et
+il semble que l’on ait écrit sur la porte des palais royaux ce que
+les anglais mettent sur la roue des gouvernails de leurs navires:
+_Passengers are requested not to speak to the man at the wheel_.
+
+Lady Helena avait compris la pensée de son mari; elle savait que
+la jeune fille allait tenter une inutile démarche; elle voyait ces
+deux enfants menant désormais une existence désespérée. Ce fut
+alors qu’elle eut une idée grande et généreuse.
+
+«Mary Grant, s’écria-t-elle, attendez, mon enfant, et écoutez ce
+que je vais dire.»
+
+La jeune fille tenait son frère par la main et se disposait à
+partir. Elle s’arrêta.
+
+Alors lady Helena, l’œil humide, mais la voix ferme et les traits
+animés, s’avança vers son mari.
+
+«Edward, lui dit-elle, en écrivant cette lettre et en la jetant à
+la mer, le capitaine Grant l’avait confiée aux soins de Dieu lui-même.
+Dieu nous l’a remise, à nous! Sans doute, Dieu a voulu nous
+charger du salut de ces malheureux.
+
+--Que voulez-vous dire, Helena?» demanda lord Glenarvan.
+
+Un silence profond régnait dans toute l’assemblée.
+
+«Je veux dire, reprit lady Helena, qu’on doit s’estimer heureux de
+commencer la vie du mariage par une bonne action. Eh bien, vous,
+mon cher Edward, pour me plaire, vous avez projeté un voyage de
+plaisir! Mais quel plaisir sera plus vrai, plus utile, que de
+sauver des infortunés que leur pays abandonne?
+
+--Helena! s’écria lord Glenarvan.
+
+--Oui, vous me comprenez, Edward! Le _Duncan_ est un brave et bon
+navire! Il peut affronter les mers du sud! Il peut faire le tour
+du monde, et il le fera, s’il le faut! Partons, Edward! Allons à
+la recherche du capitaine Grant!»
+
+À ces hardies paroles, lord Glenarvan avait tendu les bras à sa
+jeune femme; il souriait, il la pressait sur son cœur, tandis que
+Mary et Robert lui baisaient les mains. Et, pendant cette scène
+touchante, les serviteurs du château, émus et enthousiasmés,
+laissaient échapper de leur cœur ce cri de reconnaissance:
+
+«Hurrah pour la dame de Luss! Hurrah! Trois fois hurrah pour lord
+et lady Glenarvan!»
+
+
+Chapitre V
+_Le départ du «Duncan»_
+
+Il a été dit que lady Helena avait une âme forte et généreuse. Ce
+qu’elle venait de faire en était une preuve indiscutable. Lord
+Glenarvan fut à bon droit fier de cette noble femme, capable de le
+comprendre et de le suivre. Cette idée de voler au secours du
+capitaine Grant s’était déjà emparée de lui, quand, à Londres, il
+vit sa demande repoussée; s’il n’avait pas devancé lady Helena,
+c’est qu’il ne pouvait se faire à la pensée de se séparer d’elle.
+
+Mais puisque lady Helena demandait à partir elle-même, toute
+hésitation cessait. Les serviteurs du château avaient salué de
+leurs cris cette proposition; il s’agissait de sauver des frères,
+des écossais comme eux, et lord Glenarvan s’unit cordialement aux
+hurrahs qui acclamaient la dame de Luss.
+
+Le départ résolu, il n’y avait pas une heure à perdre. Le jour
+même, lord Glenarvan expédia à John Mangles l’ordre d’amener le
+_Duncan_ à Glasgow, et de tout préparer pour un voyage dans les
+mers du sud qui pouvait devenir un voyage de circumnavigation.
+D’ailleurs, en formulant sa proposition, lady Helena n’avait pas
+trop préjugé des qualités du _Duncan_; construit dans des
+conditions remarquables de solidité et de vitesse, il pouvait
+impunément tenter un voyage au long cours.
+
+C’était un yacht à vapeur du plus bel échantillon; il jaugeait
+deux cent dix tonneaux, et les premiers navires qui abordèrent au
+nouveau monde, ceux de Colomb, de Vespuce, de Pinçon, de Magellan,
+étaient de dimensions bien inférieures.
+
+Le _Duncan_ avait deux mâts: un mât de misaine avec misaine,
+goélette-misaine, petit hunier et petit perroquet, un grand mât
+portant brigantine et flèche; de plus, une trinquette, un grand
+foc, un petit foc et des voiles d’étai. Sa voilure était
+suffisante, et il pouvait profiter du vent comme un simple
+clipper; mais, avant tout, il comptait sur la puissance mécanique
+renfermée dans ses flancs.
+
+Sa machine, d’une force effective de cent soixante chevaux, et
+construite d’après un nouveau système, possédait des appareils de
+surchauffe qui donnaient une tension plus grande à sa vapeur; elle
+était à haute pression et mettait en mouvement une hélice double.
+Le _Duncan_ à toute vapeur pouvait acquérir une vitesse supérieure
+à toutes les vitesses obtenues jusqu’à ce jour. En effet, pendant
+ses essais dans le golfe de la Clyde, il avait fait, d’après le
+_patent-log_, jusqu’à dix-sept milles à l’heure. Donc, tel il
+était, tel il pouvait partir et faire le tour du monde. John
+Mangles n’eut à se préoccuper que des aménagements intérieurs.
+
+Son premier soin fut d’abord d’agrandir ses soutes, afin
+d’emporter la plus grande quantité possible de charbon, car il est
+difficile de renouveler en route les approvisionnements de
+combustible. Même précaution fut prise pour les cambuses, et John
+Mangles fit si bien qu’il emmagasina pour deux ans de vivres;
+l’argent ne lui manquait pas, et il en eut même assez pour acheter
+un canon à pivot qui fut établi sur le gaillard d’avant du yacht;
+on ne savait pas ce qui arriverait, et il est toujours bon de
+pouvoir lancer un boulet de huit à une distance de quatre milles.
+
+John Mangles, il faut le dire, s’y entendait; bien qu’il ne
+commandât qu’un yacht de plaisance, il comptait parmi les
+meilleurs skippers de Glasgow; il avait trente ans, les traits un
+peu rudes, mais indiquant le courage et la bonté.
+
+C’était un enfant du château, que la famille Glenarvan éleva et
+dont elle fit un excellent marin. John Mangles donna souvent des
+preuves d’habileté, d’énergie et de sang-froid dans quelques-uns
+de ses voyages au long cours. Lorsque lord Glenarvan lui offrit le
+commandement du _Duncan_, il l’accepta de grand cœur, car il
+aimait comme un frère le seigneur de Malcolm-Castle, et cherchait,
+sans l’avoir rencontrée jusqu’alors, l’occasion de se dévouer pour
+lui.
+
+Le second, Tom Austin, était un vieux marin digne de toute
+confiance; vingt-cinq hommes, en comprenant le capitaine et le
+second composaient l’équipage du _Duncan_; tous appartenaient au
+comté de Dumbarton; tous, matelots éprouvés, étaient fils des
+tenanciers de la famille et formaient à bord un clan véritable de
+braves gens auxquels ne manquait même pas le _piper-bag_
+traditionnel. Lord Glenarvan avait là une troupe de bons sujets,
+heureux de leur métier, dévoués, courageux, habiles dans le
+maniement des armes comme à la manœuvre d’un navire, et capables
+de le suivre dans les plus hasardeuses expéditions. Quand
+l’équipage du _Duncan_ apprit où on le conduisait, il ne put
+contenir sa joyeuse émotion, et les échos des rochers de Dumbarton
+se réveillèrent à ses enthousiastes hurrahs.
+
+John Mangles, tout en s’occupant d’arrimer et d’approvisionner son
+navire, n’oublia pas d’aménager les appartements de lord et de
+lady Glenarvan pour un voyage de long cours. Il dut préparer
+également les cabines des enfants du capitaine Grant, car lady
+Helena n’avait pu refuser à Mary la permission de la suivre à bord
+du _Duncan_.
+
+Quant au jeune Robert, il se fût caché dans la cale du yacht
+plutôt que de ne pas partir. Eût-il dû faire le métier de mousse,
+comme Nelson et Franklin, il se serait embarqué sur le _Duncan_.
+Le moyen de résister à un pareil petit bonhomme!
+
+On n’essaya pas. Il fallut même consentir «à lui refuser» la
+qualité de passager, car, mousse, novice ou matelot, il voulait
+servir. John Mangles fut chargé de lui apprendre le métier de
+marin.
+
+«Bon, dit Robert, et qu’il ne m’épargne pas les coups de martinet,
+si je ne marche pas droit!
+
+--Sois tranquille, mon garçon», répondit Glenarvan d’un air
+sérieux, et sans ajouter que l’usage du chat à neuf queues était
+défendu, et, d’ailleurs, parfaitement inutile à bord du _Duncan_.
+
+Pour compléter le rôle des passagers, il suffira de nommer le
+major Mac Nabbs. Le major était un homme âgé de cinquante ans,
+d’une figure calme et régulière, qui allait où on lui disait
+d’aller, une excellente et parfaite nature, modeste, silencieux,
+paisible et doux; toujours d’accord sur n’importe quoi, avec
+n’importe qui, il ne discutait rien, il ne se disputait pas, il ne
+s’emportait point; il montait du même pas l’escalier de sa chambre
+à coucher ou le talus d’une courtine battue en brèche, ne
+s’émouvant de rien au monde, ne se dérangeant jamais, pas même
+pour un boulet de canon, et sans doute il mourra sans avoir trouvé
+l’occasion de se mettre en colère. Cet homme possédait au suprême
+degré non seulement le vulgaire courage des champs de bataille,
+cette bravoure physique uniquement due à l’énergie musculaire,
+mais mieux encore, le courage moral, c’est-à-dire la fermeté de
+l’âme.
+
+S’il avait un défaut, c’était d’être absolument écossais de la
+tête aux pieds, un calédonien pur sang, un observateur entêté des
+vieilles coutumes de son pays. Aussi ne voulut-il jamais servir
+l’Angleterre, et ce grade de major, il le gagna au 42e régiment
+des Highland-Black-Watch, garde noire, dont les compagnies étaient
+formées uniquement de gentilshommes écossais. Mac Nabbs, en sa
+qualité de cousin des Glenarvan, demeurait au château de Malcolm,
+et en sa qualité de major il trouva tout naturel de prendre
+passage sur le _Duncan_.
+
+Tel était donc le personnel de ce yacht, appelé par des
+circonstances imprévues à accomplir un des plus surprenants
+voyages des temps modernes. Depuis son arrivée au _steamboat-quay_
+de Glasgow, il avait monopolisé à son profit la curiosité
+publique; une foule considérable venait chaque jour le visiter; on
+ne s’intéressait qu’à lui, on ne parlait que de lui, au grand
+déplaisir des autres capitaines du port, entre autres du capitaine
+Burton, commandant le _Scotia_, un magnifique steamer amarré
+auprès du _Duncan_, et en partance pour Calcutta.
+
+Le _Scotia_, vu sa taille, avait le droit de considérer le
+_Duncan_ comme un simple _fly-boat_.
+
+Cependant tout l’intérêt se concentrait sur le yacht de lord
+Glenarvan, et s’accroissait de jour en jour.
+
+En effet, le moment du départ approchait, John Mangles s’était
+montré habile et expéditif. Un mois après ses essais dans le golfe
+de la Clyde, le _Duncan_, arrimé, approvisionné, aménagé, pouvait
+prendre la mer. Le départ fut fixé au 25 août, ce qui permettait
+au yacht d’arriver vers le commencement du printemps des latitudes
+australes.
+
+Lord Glenarvan, dès que son projet fut connu, n’avait pas été sans
+recevoir quelques observations sur les fatigues et les dangers du
+voyage; mais il n’en tint aucun compte, et il se disposa à quitter
+Malcolm-Castle. D’ailleurs, beaucoup le blâmaient qui l’admiraient
+sincèrement. Puis, l’opinion publique se déclara franchement pour
+le lord écossais, et tous les journaux, à l’exception des «organes
+du gouvernement», blâmèrent unanimement la conduite des
+commissaires de l’amirauté dans cette affaire. Au surplus, lord
+Glenarvan fut insensible au blâme comme à l’éloge: il faisait son
+devoir, et se souciait peu du reste.
+
+Le 24 août, Glenarvan, lady Helena, le major Mac Nabbs, Mary et
+Robert Grant, Mr Olbinett, le steward du yacht, et sa femme Mrs
+Olbinett, attachée au service de lady Glenarvan, quittèrent
+Malcolm-Castle, après avoir reçu les touchants adieux des
+serviteurs de la famille. Quelques heures plus tard, ils étaient
+installés à bord. La population de Glasgow accueillit avec une
+sympathique admiration lady Helena, la jeune et courageuse femme
+qui renonçait aux tranquilles plaisirs d’une vie opulente et
+volait au secours des naufragés.
+
+Les appartements de lord Glenarvan et de sa femme occupaient dans
+la dunette tout l’arrière du _Duncan_; ils se composaient de deux
+chambres à coucher, d’un salon et de deux cabinets de toilette;
+puis il y avait un carré commun, entouré de six cabines, dont cinq
+étaient occupées par Mary et Robert Grant, Mr et Mrs Olbinett, et
+le major Mac Nabbs. Quant aux cabines de John Mangles et de Tom
+Austin, elles se trouvaient situées en retour et s’ouvraient sur
+le tillac.
+
+L’équipage était logé dans l’entrepont, et fort à son aise, car le
+yacht n’emportait d’autre cargaison que son charbon, ses vivres et
+des armes. La place n’avait donc pas manqué à John Mangles pour
+les aménagements intérieurs, et il en avait habilement profité.
+
+Le _Duncan_ devait partir dans la nuit du 24 au 25 août, à la
+marée descendante de trois heures du matin. Mais, auparavant, la
+population de Glasgow fut témoin d’une cérémonie touchante. À huit
+heures du soir, lord Glenarvan et ses hôtes, l’équipage entier,
+depuis les chauffeurs jusqu’au capitaine, tous ceux qui devaient
+prendre part à ce voyage de dévouement, abandonnèrent le yacht et
+se rendirent à Saint-Mungo, la vieille cathédrale de Glasgow.
+
+Cette antique église restée intacte au milieu des ruines causées
+par la réforme et si merveilleusement décrite par Walter Scott,
+reçut sous ses voûtes massives les passagers et les marins du
+_Duncan_.
+
+Une foule immense les accompagnait. Là, dans la grande nef, pleine
+de tombes comme un cimetière, le révérend Morton implora les
+bénédictions du ciel et mit l’expédition sous la garde de la
+providence. Il y eut un moment où la voix de Mary Grant s’éleva
+dans la vieille église. La jeune fille priait pour ses
+bienfaiteurs et versait devant Dieu les douces larmes de la
+reconnaissance. Puis, l’assemblée se retira sous l’empire d’une
+émotion profonde. À onze heures, chacun était rentré à bord. John
+Mangles et l’équipage s’occupaient des derniers préparatifs.
+
+À minuit, les feux furent allumés; le capitaine donna l’ordre de
+les pousser activement, et bientôt des torrents de fumée noire se
+mêlèrent aux brumes de la nuit. Les voiles du _Duncan_ avaient été
+soigneusement renfermées dans l’étui de toile qui servait à les
+garantir des souillures du charbon, car le vent soufflait du sud-ouest
+et ne pouvait favoriser la marche du navire.
+
+À deux heures, le _Duncan_ commença à frémir sous la trépidation
+de ses chaudières; le manomètre marqua une pression de quatre
+atmosphères; la vapeur réchauffée siffla par les soupapes; la
+marée était étale; le jour permettait déjà de reconnaître les
+passes de la Clyde entre les balises et les _biggings_ dont les
+fanaux s’effaçaient peu à peu devant l’aube naissante. Il n’y
+avait plus qu’à partir.
+
+John Mangles fit prévenir lord Glenarvan, qui monta aussitôt sur
+le pont.
+
+Bientôt le jusant se fit sentir; le _Duncan_ lança dans les airs
+de vigoureux coups de sifflet, largua ses amarres, et se dégagea
+des navires environnants; l’hélice fut mise en mouvement et poussa
+le yacht dans le chenal de la rivière.
+
+John n’avait pas pris de pilote; il connaissait admirablement les
+passes de la Clyde, et nul pratique n’eût mieux manœuvré à son
+bord. Le yacht évoluait sur un signe de lui: de la main droite il
+commandait à la machine; de la main gauche, au gouvernail,
+silencieusement et sûrement. Bientôt les dernières usines firent
+place aux villas élevées çà et là sur les collines riveraines, et
+les bruits de la ville s’éteignirent dans l’éloignement.
+
+Une heure après le _Duncan_ rasa les rochers de Dumbarton; deux
+heures plus tard, il était dans le golfe de la Clyde; à six heures
+du matin, il doublait le _mull_ de Cantyre, sortait du canal du
+nord, et voguait en plein océan.
+
+
+Chapitre VI
+_Le passager de la cabine numéro six_
+
+Pendant cette première journée de navigation, la mer fut assez
+houleuse, et le vent fraîchit vers le soir; le _Duncan_ était fort
+secoué; aussi les dames ne parurent-elles pas sur la dunette;
+elles restèrent couchées dans leurs cabines, et firent bien.
+
+Mais le lendemain le vent tourna d’un point; le capitaine John
+établit la misaine, la brigantine et le petit hunier; le _Duncan_,
+mieux appuyé sur les flots, fut moins sensible aux mouvements de
+roulis et de tangage. Lady Helena et Mary Grant purent dès l’aube
+rejoindre sur le pont lord Glenarvan, le major et le capitaine. Le
+lever du soleil fut magnifique. L’astre du jour, semblable à un
+disque de métal doré par les procédés Ruolz, sortait de l’océan
+comme d’un immense bain voltaïque.
+
+Le _Duncan_ glissait au milieu d’une irradiation splendide, et
+l’on eût vraiment dit que ses voiles se tendaient sous l’effort
+des rayons du soleil.
+
+Les hôtes du yacht assistaient dans une silencieuse contemplation
+à cette apparition de l’astre radieux.
+
+«Quel admirable spectacle! dit enfin lady Helena. Voilà le début
+d’une belle journée. Puisse le vent ne point se montrer contraire
+et favoriser la marche du _Duncan_.
+
+--Il serait impossible d’en désirer un meilleur, ma chère Helena,
+répondit lord Glenarvan, et nous n’avons pas à nous plaindre de ce
+commencement de voyage.
+
+--La traversée sera-t-elle longue, mon cher Edward?
+
+--C’est au capitaine John de nous répondre, dit Glenarvan.
+Marchons-nous bien? Êtes-vous satisfait de votre navire, John?
+
+--Très satisfait, votre honneur, répliqua John; c’est un
+merveilleux bâtiment, et un marin aime à le sentir sous ses pieds.
+Jamais coque et machine ne furent mieux en rapport; aussi, vous
+voyez comme le sillage du yacht est plat, et combien il se dérobe
+aisément à la vague. Nous marchons à raison de dix-sept milles à
+l’heure. Si cette rapidité se soutient, nous couperons la ligne
+dans dix jours, et avant cinq semaines nous aurons doublé le cap
+Horn.
+
+--Vous entendez, Mary, reprit lady Helena, avant cinq semaines!
+
+--Oui, madame, répondit la jeune fille, j’entends, et mon cœur a
+battu bien fort aux paroles du capitaine.
+
+--Et cette navigation, miss Mary, demanda lord Glenarvan, comment
+la supportez-vous?
+
+--Assez bien, _mylord_, et sans éprouver trop de désagréments.
+D’ailleurs, je m’y ferai vite.
+
+--Et notre jeune Robert?
+
+--Oh! Robert, répondit John Mangles, quand il n’est pas fourré
+dans la machine, il est juché à la pomme des mâts. Je vous le
+donne pour un garçon qui se moque du mal de mer. Et tenez! Le
+voyez-vous?»
+
+Sur un geste du capitaine, tous les regards se portèrent vers le
+mât de misaine, et chacun put apercevoir Robert suspendu aux
+balancines du petit perroquet à cent pieds en l’air. Mary ne put
+retenir un mouvement.
+
+«Oh! Rassurez-vous, miss, dit John Mangles, je réponds de lui, et
+je vous promets de présenter avant peu un fameux luron au
+capitaine Grant, car nous le retrouverons, ce digne capitaine!
+
+--Le ciel vous entende, Monsieur John, répondit la jeune fille.
+
+--Ma chère enfant, reprit lord Glenarvan, il y a dans tout ceci
+quelque chose de providentiel qui doit nous donner bon espoir.
+Nous n’allons pas, on nous mène. Nous ne cherchons pas, on nous
+conduit. Et puis, voyez tous ces braves gens enrôlés au service
+d’une si belle cause. Non seulement nous réussirons dans notre
+entreprise, mais elle s’accomplira sans difficultés. J’ai promis à
+lady Helena un voyage d’agrément, et je me trompe fort, ou je
+tiendrai ma parole.
+
+--Edward, dit lady Glenarvan, vous êtes le meilleur des hommes.
+
+--Non point, mais j’ai le meilleur des équipages sur le meilleur
+des navires. Est-ce que vous ne l’admirez pas notre _Duncan_, miss
+Mary?
+
+--Au contraire, _mylord_, répondit la jeune fille, je l’admire et
+en véritable connaisseuse.
+
+--Ah! vraiment!
+
+--J’ai joué tout enfant sur les navires de mon père; il aurait dû
+faire de moi un marin, et s’il le fallait, je ne serais peut-être
+pas embarrassée de prendre un ris ou de tresser une garcette.
+
+--Eh! Miss, que dites-vous là? s’écria John Mangles.
+
+--Si vous parlez ainsi, reprit lord Glenarvan, vous allez vous
+faire un grand ami du capitaine John, car il ne conçoit rien au
+monde qui vaille l’état de marin! Il n’en voit pas d’autre, même
+pour une femme! N’est-il pas vrai, John?
+
+--Sans doute, votre honneur, répondit le jeune capitaine, et
+j’avoue cependant que miss Grant est mieux à sa place sur la
+dunette qu’à serrer une voile de perroquet; mais je n’en suis pas
+moins flatté de l’entendre parler ainsi.
+
+--Et surtout quand elle admire le _Duncan_, répliqua Glenarvan.
+
+--Qui le mérite bien, répondit John.
+
+--Ma foi, dit lady Helena, puisque vous êtes si fier de votre
+yacht, vous me donnez envie de le visiter jusqu’à fond de cale, et
+de voir comment nos braves matelots sont installés dans
+l’entrepont.
+
+--Admirablement, répondit John; ils sont là comme chez eux.
+
+--Et ils sont véritablement chez eux, ma chère Helena, répondit
+lord Glenarvan. Ce yacht est une portion de notre vieille
+Calédonie! C’est un morceau détaché du comté de Dumbarton qui
+vogue par grâce spéciale, de telle sorte que nous n’avons pas
+quitté notre pays! Le _Duncan_, c’est le château de Malcolm, et
+l’océan, c’est le lac Lomond.
+
+--Eh bien, mon cher Edward, faites-nous les honneurs du château,
+répondit lady Helena.
+
+--À vos ordres, madame, dit Glenarvan, mais auparavant laissez-moi
+prévenir Olbinett.»
+
+Le steward du yacht était un excellent maître d’hôtel, un écossais
+qui aurait mérité d’être français pour son importance; d’ailleurs,
+remplissant ses fonctions avec zèle et intelligence.
+
+Il se rendit aux ordres de son maître.
+
+«Olbinett, nous allons faire un tour avant déjeuner, dit
+Glenarvan, comme s’il se fût agi d’une promenade à Tarbet ou au
+lac Katrine; j’espère que nous trouverons la table servie à notre
+retour.»
+
+Olbinett s’inclina gravement.
+
+«Nous accompagnez-vous, major? dit lady Helena.
+
+--Si vous l’ordonnez, répondit Mac Nabbs.
+
+--Oh! fit lord Glenarvan, le major est absorbé dans les fumées de
+son cigare; il ne faut pas l’en arracher; car je vous le donne
+pour un intrépide fumeur, miss Mary. Il fume toujours, même en
+dormant.»
+
+Le major fit un signe d’assentiment, et les hôtes de lord
+Glenarvan descendirent dans l’entrepont.
+
+Mac Nabbs, demeuré seul, et causant avec lui-même, selon son
+habitude, mais sans jamais se contrarier, s’enveloppa de nuages
+plus épais; il restait immobile, et regardait à l’arrière le
+sillage du yacht. Après quelques minutes, d’une muette
+contemplation, il se retourna et se vit en face d’un nouveau
+personnage. Si quelque chose avait pu le surprendre, le major eût
+été surpris de cette rencontre, car ce passager lui était
+absolument inconnu.
+
+Cet homme grand, sec et maigre, pouvait avoir quarante ans; il
+ressemblait à un long clou à grosse tête; sa tête, en effet, était
+large et forte, son front haut, son nez allongé, sa bouche grande,
+son menton fortement busqué. Quant à ses yeux, ils se
+dissimulaient derrière d’énormes lunettes rondes et son regard
+semblait avoir cette indécision particulière aux nyctalopes. Sa
+physionomie annonçait un homme intelligent et gai; il n’avait pas
+l’air rébarbatif de ces graves personnages qui ne rient jamais,
+par principe, et dont la nullité se couvre d’un masque sérieux.
+Loin de là. Le laisser-aller, le sans-façon aimable de cet inconnu
+démontraient clairement qu’il savait prendre les hommes et les
+choses par leur bon côté. Mais sans qu’il eût encore parlé, on le
+sentait parleur, et distrait surtout, à la façon des gens qui ne
+voient pas ce qu’ils regardent, et qui n’entendent pas ce qu’ils
+écoutent. Il était coiffé d’une casquette de voyage, chaussé de
+fortes bottines jaunes et de guêtres de cuir, vêtu d’un pantalon
+de velours marron et d’une jaquette de même étoffe, dont les
+poches innombrables semblaient bourrées de calepins, d’agendas, de
+carnets, de portefeuilles, et de mille objets aussi embarrassants
+qu’inutiles, sans parler d’une longue-vue qu’il portait en
+bandoulière.
+
+L’agitation de cet inconnu contrastait singulièrement avec la
+placidité du major; il tournait autour de mac Nabbs, il le
+regardait, il l’interrogeait des yeux, sans que celui-ci
+s’inquiétât de savoir d’où il venait, où il allait, pourquoi il se
+trouvait à bord du _Duncan_.
+
+Quand cet énigmatique personnage vit ses tentatives déjouées par
+l’indifférence du major, il saisit sa longue-vue, qui dans son
+plus grand développement mesurait quatre pieds de longueur, et,
+immobile, les jambes écartées, semblable au poteau d’une grande
+route, il braqua son instrument sur cette ligne où le ciel et
+l’eau se confondaient dans un même horizon; après cinq minutes
+d’examen, il abaissa sa longue-vue, et, la posant sur le pont, il
+s’appuya dessus comme il eût fait d’une canne; mais aussitôt les
+compartiments de la lunette glissèrent l’un sur l’autre, elle
+rentra en elle-même, et le nouveau passager, auquel le point
+d’appui manqua subitement, faillit s’étaler au pied du grand mât.
+
+Tout autre eût au moins souri à la place du major.
+
+Le major ne sourcilla pas. L’inconnu prit alors son parti.
+
+«Steward!» cria-t-il, avec un accent qui dénotait un étranger.
+
+Et il attendit. Personne ne parut.
+
+«Steward!» répéta-t-il d’une voix plus forte.
+
+Mr Olbinett passait en ce moment, se rendant à la cuisine située
+sous le gaillard d’avant. Quel fut son étonnement de s’entendre
+ainsi interpellé par ce grand individu qu’il ne connaissait pas?
+
+«D’où vient ce personnage? se dit-il. Un ami de lord Glenarvan?
+C’est impossible.»
+
+Cependant il monta sur la dunette, et s’approcha de l’étranger.
+
+«Vous êtes le steward du bâtiment? lui demanda celui-ci.
+
+--Oui, monsieur, répondit Olbinett, mais je n’ai pas l’honneur...
+
+--Je suis le passager de la cabine numéro six.
+
+--Numéro six? répéta le steward.
+
+--Sans doute. Et vous vous nommez?...
+
+--Olbinett.
+
+--Eh bien! Olbinett, mon ami, répondit l’étranger de la cabine
+numéro six, il faut penser au déjeuner, et vivement. Voilà trente-six
+heures que je n’ai mangé, ou plutôt trente-six heures que je
+n’ai que dormi, ce qui est pardonnable à un homme venu tout d’une
+traite de Paris à Glasgow. À quelle heure déjeune-t-on, s’il vous
+plaît?
+
+--À neuf heures», répondit machinalement Olbinett.
+
+L’étranger voulut consulter sa montre, mais cela ne laissa pas de
+prendre un temps long, car il ne la trouva qu’à sa neuvième poche.
+
+«Bon, fit-il, il n’est pas encore huit heures. Eh bien, alors,
+Olbinett, un biscuit et un verre de sherry pour attendre, car je
+tombe d’inanition.»
+
+Olbinett écoutait sans comprendre; d’ailleurs l’inconnu parlait
+toujours et passait d’un sujet à un autre avec une extrême
+volubilité.
+
+«Eh bien, dit-il, et le capitaine? Le capitaine n’est pas encore
+levé! Et le second? Que fait-il le second? Est-ce qu’il dort
+aussi? Le temps est beau, heureusement, le vent favorable, et le
+navire marche tout seul.»
+
+Précisément, et comme il parlait ainsi, John Mangles parut à
+l’escalier de la dunette.
+
+«Voici le capitaine, dit Olbinett.
+
+--Ah! Enchanté, s’écria l’inconnu, enchanté, capitaine Burton, de
+faire votre connaissance!»
+
+Si quelqu’un fut stupéfait, ce fut à coup sûr John Mangles, non
+moins de s’entendre appeler «capitaine Burton» que de voir cet
+étranger à son bord.
+
+L’autre continuait de plus belle:
+
+«Permettez-moi de vous serrer la main, dit-il, et si je ne l’ai
+pas fait avant-hier soir, c’est qu’au moment d’un départ il ne
+faut gêner personne. Mais aujourd’hui, capitaine, je suis
+véritablement heureux d’entrer en relation avec vous.»
+
+John Mangles ouvrait des yeux démesurés, regardant tantôt
+Olbinett, et tantôt ce nouveau venu.
+
+«Maintenant, reprit celui-ci, la présentation est faite, mon cher
+capitaine, et nous voilà de vieux amis. Causons donc, et dites-moi
+si vous êtes content du _Scotia?_
+
+--Qu’entendez-vous par le _Scotia?_ dit enfin John Mangles.
+
+--Mais le _Scotia_ qui nous porte, un bon navire dont on m’a
+vanté les qualités physiques non moins que les qualités morales de
+son commandant, le brave capitaine Burton. Seriez-vous parent du
+grand voyageur africain de ce nom? Un homme audacieux. Mes
+compliments, alors!
+
+--Monsieur, reprit John Mangles, non seulement je ne suis pas
+parent du voyageur Burton, mais je ne suis même pas le capitaine
+Burton.
+
+--Ah! fit l’inconnu, c’est donc au second du _Scotia_, Mr
+Burdness, que je m’adresse en ce moment?
+
+--Mr Burdness?» répondit John Mangles qui commençait à soupçonner
+la vérité.
+
+Seulement, avait-il affaire à un fou ou à un étourdi? Cela faisait
+question dans son esprit, et il allait s’expliquer
+catégoriquement, quand lord Glenarvan, sa femme et miss Grant
+remontèrent sur le pont.
+
+L’étranger les aperçut, et s’écria:
+
+«Ah! Des passagers! Des passagères! Parfait. J’espère, Monsieur
+Burdness, que vous allez me présenter...»
+
+Et s’avançant avec une parfaite aisance, sans attendre
+l’intervention de John Mangles:
+
+«Madame, dit-il à miss Grant, miss, dit-il à lady Helena,
+monsieur... Ajouta-t-il en s’adressant à lord Glenarvan.
+
+--Lord Glenarvan, dit John Mangles.
+
+--_Mylord_, reprit alors l’inconnu, je vous demande pardon de me
+présenter moi-même; mais, à la mer, il faut bien se relâcher un
+peu de l’étiquette; j’espère que nous ferons rapidement
+connaissance, et que dans la compagnie de ces dames la traversée
+du _Scotia_ nous paraîtra aussi courte qu’agréable.»
+
+Lady Helena et miss Grant n’auraient pu trouver un seul mot à
+répondre. Elles ne comprenaient rien à la présence de cet intrus
+sur la dunette du _Duncan_.
+
+«Monsieur, dit alors Glenarvan, à qui ai-je l’honneur de parler?
+
+--À Jacques-Éliacin-François-Marie Paganel, secrétaire de la
+société de géographie de Paris, membre correspondant des sociétés
+de Berlin, de Bombay, de Darmstadt, de Leipzig, de Londres, de
+Pétersbourg, de Vienne, de New-York, membre honoraire de
+l’institut royal géographique et ethnographique des Indes
+orientales, qui, après avoir passé vingt ans de sa vie à faire de
+la géographie de cabinet, a voulu entrer dans la science
+militante, et se dirige vers l’Inde pour y relier entre eux les
+travaux des grands voyageurs.»
+
+
+Chapitre VII
+_D’où vient et où va Jacques Paganel_
+
+Le secrétaire de la société de géographie devait être un aimable
+personnage, car tout cela fut dit avec beaucoup de grâce. Lord
+Glenarvan, d’ailleurs, savait parfaitement à qui il avait affaire;
+le nom et le mérite de Jacques Paganel lui étaient parfaitement
+connus; ses travaux géographiques, ses rapports sur les
+découvertes modernes insérés aux bulletins de la société, sa
+correspondance avec le monde entier, en faisaient l’un des savants
+les plus distingués de la France. Aussi Glenarvan tendit
+cordialement la main à son hôte inattendu.
+
+«Et maintenant que nos présentations sont faites, ajouta-t-il,
+voulez-vous me permettre, Monsieur Paganel, de vous adresser une
+question?
+
+--Vingt questions, _mylord_, répondit Jacques Paganel; ce sera
+toujours un plaisir pour moi de m’entretenir avec vous.
+
+--C’est avant-hier soir que vous êtes arrivé à bord de ce navire?
+
+--Oui, _mylord_, avant-hier soir, à huit heures. J’ai sauté du
+_caledonian-railway_ dans un cab, et du cab dans le _Scotia_, où
+j’avais fait retenir de Paris la cabine numéro six. La nuit était
+sombre. Je ne vis personne à bord. Or, me sentant fatigué par
+trente heures de route, et sachant que pour éviter le mal de mer
+c’est une précaution bonne à prendre de se coucher en arrivant et
+de ne pas bouger de son cadre pendant les premiers jours de la
+traversée, je me suis mis au lit incontinent, et j’ai
+consciencieusement dormi pendant trente-six heures, je vous prie
+de le croire.»
+
+Les auditeurs de Jacques Paganel savaient désormais à quoi s’en
+tenir sur sa présence à bord.
+
+Le voyageur français, se trompant de navire, s’était embarqué
+pendant que l’équipage du _Duncan_ assistait à la cérémonie de
+Saint-Mungo. Tout s’expliquait. Mais qu’allait dire le savant
+géographe, lorsqu’il apprendrait le nom et la destination du
+navire sur lequel il avait pris passage?
+
+«Ainsi, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, c’est Calcutta que vous
+avez choisi pour point de départ de vos voyages?
+
+--Oui, _mylord_. Voir l’Inde est une idée que j’ai caressée
+pendant toute ma vie. C’est mon plus beau rêve qui va se réaliser
+enfin dans la patrie des éléphants et des _taugs_.
+
+--Alors, Monsieur Paganel, il ne vous serait point indifférent de
+visiter un autre pays?
+
+--Non, _mylord_, cela me serait désagréable, car j’ai des
+recommandations pour lord Sommerset, le gouverneur général des
+Indes, et une mission de la société de géographie que je tiens à
+remplir.
+
+--Ah! vous avez une mission?
+
+--Oui, un utile et curieux voyage à tenter, et dont le programme
+a été rédigé par mon savant ami et collègue M Vivien De Saint-Martin.
+Il s’agit, en effet, de s’élancer sur les traces des
+frères Schlaginweit, du colonel Waugh, de Webb, d’Hodgson, des
+missionnaires Huc et Gabet, de Moorcroft, de M Jules Remy, et de
+tant d’autres voyageurs célèbres. Je veux réussir là où le
+missionnaire Krick a malheureusement échoué en 1846; en un mot,
+reconnaître le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou, qui arrose le Tibet
+pendant un espace de quinze cents kilomètres, en longeant la base
+septentrionale de l’Himalaya, et savoir enfin si cette rivière
+ne se joint pas au Brahmapoutre dans le nord-est de l’Assam. La
+médaille d’or, _mylord_, est assurée au voyageur qui parviendra à
+réaliser ainsi l’un des plus vifs _desiderata_ de la géographie
+des Indes.»
+
+Paganel était magnifique. Il parlait avec une animation superbe.
+Il se laissait emporter sur les ailes rapides de l’imagination. Il
+eût été aussi impossible de l’arrêter que le Rhin aux chutes de
+Schaffouse.
+
+«Monsieur Jacques Paganel, dit lord Glenarvan, après un instant de
+silence, c’est là certainement un beau voyage et dont la science
+vous sera fort reconnaissante; mais je ne veux pas prolonger plus
+longtemps votre erreur, et, pour le moment du moins, vous devez
+renoncer au plaisir de visiter les Indes.
+
+--Y renoncer! Et pourquoi?
+
+--Parce que vous tournez le dos à la péninsule indienne.
+
+--Comment! Le capitaine Burton...
+
+--Je ne suis pas le capitaine Burton, répondit John Mangles.
+
+--Mais le _Scotia?_
+
+--Mais ce navire n’est pas le _Scotia_!»
+
+L’étonnement de Paganel ne saurait se dépeindre.
+
+Il regarda tour à tour lord Glenarvan, toujours sérieux, lady
+Helena et Mary Grant, dont les traits exprimaient un sympathique
+chagrin, John Mangles qui souriait, et le major qui ne bronchait
+pas; puis, levant les épaules et ramenant ses lunettes de son
+front à ses yeux:
+
+«Quelle plaisanterie!» s’écria-t-il.
+
+Mais en ce moment ses yeux rencontrèrent la roue du gouvernail qui
+portait ces deux mots en exergue:
+
+_Duncan Glasgow_
+
+«Le _Duncan!_ le _Duncan!_» fit-il en poussant un véritable cri de
+désespoir!
+
+Puis, dégringolant l’escalier de la dunette, il se précipita vers
+sa cabine.
+
+Dès que l’infortuné savant eut disparu, personne à bord, sauf le
+major, ne put garder son sérieux, et le rire gagna jusqu’aux
+matelots. Se tromper de railway! Bon! Prendre le train d’Édimbourg
+pour celui de Dumbarton. Passe encore! Mais se tromper de navire,
+et voguer vers le Chili quand on veut aller aux Indes, c’est là le
+fait d’une haute distraction.
+
+«Au surplus, cela ne m’étonne pas de la part de Jacques Paganel,
+dit Glenarvan; il est fort cité pour de pareilles mésaventures. Un
+jour, il a publié une célèbre carte d’Amérique, dans laquelle il
+avait mis le Japon. Cela ne l’empêche pas d’être un savant
+distingué, et l’un des meilleurs géographes de France.
+
+--Mais qu’allons-nous faire de ce pauvre monsieur? dit lady
+Helena. Nous ne pouvons l’emmener en Patagonie.
+
+--Pourquoi non? répondit gravement Mac Nabbs; nous ne sommes pas
+responsables de ses distractions. Supposez qu’il soit dans un
+train de chemin de fer, le ferait-il arrêter?
+
+--Non, mais il descendrait à la station prochaine, reprit lady
+Helena.
+
+--Eh bien, dit Glenarvan, c’est ce qu’il pourra faire, si cela
+lui plaît, à notre prochaine relâche.»
+
+En ce moment, Paganel, piteux et honteux, remontait sur la
+dunette, après s’être assuré de la présence de ses bagages à bord.
+Il répétait incessamment ces mots malencontreux; le _Duncan!_ le
+_Duncan!_
+
+Il n’en eût pas trouvé d’autres dans son vocabulaire. Il allait et
+venait, examinant la mâture du yacht, et interrogeant le muet
+horizon de la pleine mer. Enfin, il revint vers lord Glenarvan:
+
+«Et ce _Duncan_ va?... Dit-il.
+
+--En Amérique, Monsieur Paganel.
+
+--Et plus spécialement?...
+
+--À Concepcion.
+
+--Au Chili! Au Chili! s’écria l’infortuné géographe. Et ma
+mission des Indes! Mais que vont dire M De Quatrefages, le
+président de la commission centrale! Et M D’Avezac! Et M
+Cortambert! Et M Vivien De Saint-Martin! Comment me représenter
+aux séances de la société!
+
+--Voyons, Monsieur Paganel, répondit Glenarvan, ne vous
+désespérez pas. Tout peut s’arranger, et vous n’aurez subi qu’un
+retard relativement de peu d’importance. Le Yarou-Dzangbo-Tchou
+vous attendra toujours dans les montagnes du Tibet. Nous
+relâcherons bientôt à Madère, et là vous trouverez un navire qui
+vous ramènera en Europe.
+
+--Je vous remercie, _mylord_, il faudra bien se résigner. Mais,
+on peut le dire, voilà une aventure extraordinaire, et il n’y a
+qu’à moi que ces choses arrivent. Et ma cabine qui est retenue à
+bord du _Scotia!_
+
+--Ah! Quant au _Scotia_, je vous engage à y renoncer
+provisoirement.
+
+--Mais, dit Paganel, après avoir examiné de nouveau le navire, le
+_Duncan_ est un yacht de plaisance?
+
+--Oui, monsieur, répondit John Mangles, et il appartient à son
+honneur lord Glenarvan.
+
+--Qui vous prie d’user largement de son hospitalité, dit
+Glenarvan.
+
+--Mille grâces, _mylord_, répondit Paganel; je suis vraiment
+sensible à votre courtoisie; mais permettez-moi une simple
+observation: c’est un beau pays que l’Inde; il offre aux voyageurs
+des surprises merveilleuses; les dames ne le connaissent pas sans
+doute... Eh bien, l’homme de la barre n’aurait qu’à donner un tour
+de roue, et le yacht le _Duncan_ voguerait aussi facilement vers
+Calcutta que vers Concepcion; or, puisqu’il fait un voyage
+d’agrément...»
+
+Les hochements de tête qui accueillirent la proposition de Paganel
+ne lui permirent pas d’en continuer le développement. Il s’arrêta
+court.
+
+«Monsieur Paganel, dit alors lady Helena, s’il ne s’agissait que
+d’un voyage d’agrément, je vous répondrais: Allons tous ensemble
+aux grandes-Indes, et lord Glenarvan ne me désapprouverait pas.
+Mais le _Duncan_ va rapatrier des naufragés abandonnés sur la côte
+de la Patagonie, et il ne peut changer une si humaine
+destination...»
+
+En quelques minutes, le voyageur français fut mis au courant de la
+situation; il apprit, non sans émotion, la providentielle
+rencontre des documents, l’histoire du capitaine Grant, la
+généreuse proposition de lady Helena.
+
+«Madame, dit-il, permettez-moi d’admirer votre conduite en tout
+ceci, et de l’admirer sans réserve. Que votre yacht continue sa
+route, je me reprocherais de le retarder d’un seul jour.
+
+--Voulez-vous donc vous associer à nos recherches? demanda lady
+Helena.
+
+--C’est impossible, madame, il faut que je remplisse ma mission.
+Je débarquerai à votre prochaine relâche...
+
+--À Madère alors, dit John Mangles.
+
+--À Madère, soit. Je ne serai qu’à cent quatre-vingts lieues de
+Lisbonne, et j’attendrai là des moyens de transport.
+
+--Eh bien, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, il sera fait suivant
+votre désir, et pour mon compte, je suis heureux de pouvoir vous
+offrir pendant quelques jours l’hospitalité à mon bord. Puissiez-vous
+ne pas trop vous ennuyer dans notre compagnie!
+
+--Oh! _Mylord_, s’écria le savant, je suis encore trop heureux de
+m’être trompé d’une si agréable façon! Néanmoins, c’est une
+situation fort ridicule que celle d’un homme qui s’embarque pour
+les Indes et fait voile pour l’Amérique!»
+
+Malgré cette réflexion mélancolique, Paganel prit son parti d’un
+retard qu’il ne pouvait empêcher.
+
+Il se montra aimable, gai et même distrait; il enchanta les dames
+par sa bonne humeur; avant la fin de la journée, il était l’ami de
+tout le monde. Sur sa demande, le fameux document lui fut
+communiqué. Il l’étudia avec soin, longuement, minutieusement.
+Aucune autre interprétation ne lui parut possible. Mary Grant et
+son frère lui inspirèrent le plus vif intérêt.
+
+Il leur donna bon espoir. Sa façon d’entrevoir les événements et
+le succès indiscutable qu’il prédit au _Duncan_ arrachèrent un
+sourire à la jeune fille. Vraiment, sans sa mission, il se serait
+lancé à la recherche du capitaine Grant!
+
+En ce qui concerne lady Helena, quand il apprit qu’elle était
+fille de William Tuffnel, ce fut une explosion d’interjections
+admiratives. Il avait connu son père. Quel savant audacieux! Que
+de lettres ils échangèrent, quand William Tuffnel fut membre
+correspondant de la société! C’était lui, lui-même, qui l’avait
+présenté avec M Malte-Brun! Quelle rencontre, et quel plaisir de
+voyager avec la fille de William Tuffnel!
+
+Finalement, il demanda à lady Helena la permission de l’embrasser.
+À quoi consentit lady Glenarvan quoique de fût peut-être un peu
+«improper.»
+
+
+Chapitre VIII
+_Un brave homme de plus à bord du «Duncan»_
+
+Cependant le yacht, favorisé par les courants du nord de
+l’Afrique, marchait rapidement vers l’équateur. Le 30 août, on eut
+connaissance du groupe de Madère. Glenarvan, fidèle à sa promesse,
+offrit à son nouvel hôte de relâcher pour le mettre à terre.
+
+«Mon cher lord, répondit Paganel, je ne ferai point de cérémonies
+avec vous. Avant mon arrivée à bord, aviez-vous l’intention de
+vous arrêter à Madère?
+
+--Non, dit Glenarvan.
+
+--Eh bien, permettez-moi de mettre à profit les conséquences de
+ma malencontreuse distraction. Madère est une île trop connue.
+Elle n’offre plus rien d’intéressant à un géographe. On a tout
+dit, tout écrit sur ce groupe, qui est, d’ailleurs, en pleine
+décadence au point de vue de la viticulture. Imaginez-vous qu’il
+n’y a plus de vignes à Madère! La récolte de vin qui, en 1813,
+s’élevait à vingt-deux mille pipes, est tombée, en 1845, à deux
+mille six cent soixante-neuf. Aujourd’hui, elle ne va pas à cinq
+cents! C’est un affligeant spectacle. Si donc il vous est
+indifférent de relâcher aux Canaries?...
+
+--Relâchons aux Canaries, répondit Glenarvan. Cela ne nous écarte
+pas de notre route.
+
+--Je le sais, mon cher lord. Aux Canaries, voyez-vous, il y a
+trois groupes à étudier, sans parler du pic de Ténériffe, que j’ai
+toujours désiré voir. C’est une occasion. J’en profite, et, en
+attendant le passage d’un navire qui me ramène en Europe, je ferai
+l’ascension de cette montagne célèbre.
+
+--Comme il vous plaira, mon cher Paganel», répondit lord
+Glenarvan, qui ne put s’empêcher de sourire.
+
+Et il avait raison de sourire.
+
+Les Canaries sont peu éloignées de Madère. Deux cent cinquante
+milles à peine séparent les deux groupes, distance insignifiante
+pour un aussi bon marcheur que le _Duncan_.
+
+Le 31 août, à deux heures du soir, John Mangles et Paganel se
+promenaient sur la dunette. Le français pressait son compagnon de
+vives questions sur le Chili; tout à coup le capitaine
+l’interrompit, et montrant dans le sud un point de l’horizon:
+
+«Monsieur Paganel? dit-il.
+
+--Mon cher capitaine, répondit le savant.
+
+--Veuillez porter vos regards de ce côté. Ne voyez-vous rien?
+
+--Rien.
+
+--Vous ne regardez pas où il faut. Ce n’est pas à l’horizon, mais
+au-dessus, dans les nuages.
+
+--Dans les nuages? J’ai beau chercher...
+
+--Tenez, maintenant, par le bout-dehors de beaupré.
+
+--Je ne vois rien.
+
+--C’est que vous ne voulez pas voir. Quoi qu’il en soit, et bien
+que nous en soyons à quarante milles, vous m’entendez, le pic de
+Ténériffe est parfaitement visible au-dessus de l’horizon.»
+
+Que Paganel voulût voir ou non, il dut se rendre à l’évidence
+quelques heures plus tard, à moins de s’avouer aveugle.
+
+«Vous l’apercevez enfin? lui dit John Mangles.
+
+--Oui, oui, parfaitement, répondit Paganel; et c’est là, ajouta-t-il
+d’un ton dédaigneux, c’est là ce qu’on appelle le pic de
+Ténériffe?
+
+--Lui-même.
+
+--Il paraît avoir une hauteur assez médiocre.
+
+--Cependant il est élevé de onze mille pieds au-dessus du niveau
+de la mer.
+
+--Cela ne vaut pas le Mont Blanc.
+
+--C’est possible, mais quand il s’agira de le gravir, vous le
+trouverez peut-être suffisamment élevé.
+
+--Oh! le gravir! Le gravir, mon cher capitaine, à quoi bon, je
+vous prie, après MM De Humboldt et Bonplan? Un grand génie, ce
+Humboldt! Il a fait l’ascension de cette montagne; il en a donné
+une description qui ne laisse rien à désirer; il en a reconnu les
+cinq zones: la zone des vins, la zone des lauriers, la zone des
+pins, la zone des bruyères alpines, et enfin la zone de la
+stérilité. C’est au sommet du piton même qu’il a posé le pied, et
+là, il n’avait même pas la place de s’asseoir. Du haut de la
+montagne, sa vue embrassait un espace égal au quart de l’Espagne.
+Puis il a visité le volcan jusque dans ses entrailles, et il a
+atteint le fond de son cratère éteint. Que voulez-vous que je
+fasse après ce grand homme, je vous le demande?
+
+--En effet, répondit John Mangles, il ne reste plus rien à
+glaner. C’est fâcheux, car vous vous ennuierez fort à attendre un
+navire dans le port de Ténériffe. Il n’y a pas là beaucoup de
+distractions à espérer.
+
+--Excepté les miennes, dit Paganel en riant. Mais, mon cher
+Mangles, est-ce que les îles du Cap-Vert n’offrent pas des points
+de relâche importants?
+
+--Si vraiment. Rien de plus facile que de s’embarquer à Villa-Praïa.
+
+--Sans parler d’un avantage qui n’est point à dédaigner, répliqua
+Paganel, c’est que les îles du Cap-Vert sont peu éloignées du
+Sénégal, où je trouverai des compatriotes. Je sais bien que l’on
+dit ce groupe médiocrement intéressant, sauvage, malsain; mais
+tout est curieux à l’œil du géographe. Voir est une science. Il y
+a des gens qui ne savent pas voir, et qui voyagent avec autant
+d’intelligence qu’un crustacé. Croyez bien que je ne suis pas de
+leur école.
+
+--À votre aise, monsieur Paganel, répondit John Mangles; je suis
+certain que la science géographique gagnera à votre séjour dans
+les îles du Cap-Vert. Nous devons précisément y relâcher pour
+faire du charbon. Votre débarquement ne nous causera donc aucun
+retard.»
+
+Cela dit, le capitaine donna la route de manière à passer dans
+l’ouest des Canaries; le célèbre pic fut laissé sur bâbord, et le
+_Duncan_, continuant sa marche rapide, coupa le tropique du Cancer
+le 2 septembre, à cinq heures du matin.
+
+Le temps vint alors à changer. C’était l’atmosphère humide et
+pesante de la saison des pluies, «le tempo das aguas», suivant
+l’expression espagnole, saison pénible aux voyageurs, mais utile
+aux habitants des îles africaines, qui manquent d’arbres, et
+conséquemment qui manquent d’eau. La mer, très houleuse, empêcha
+les passagers de se tenir sur le pont; mais les conversations du
+carré n’en furent pas moins fort animées.
+
+Le 3 septembre, Paganel se mit à rassembler ses bagages pour son
+prochain débarquement. Le _Duncan_ évoluait entre les îles du Cap-Vert;
+il passa devant l’île du sel, véritable tombe de sable,
+infertile et désolée; après avoir longé de vastes bancs de corail,
+il laissa par le travers l’île Saint-Jacques, traversée du nord au
+midi par une chaîne de montagnes basaltiques que terminent deux
+mornes élevés. Puis John Mangles embouqua la baie de Villa-Praïa,
+et mouilla bientôt devant la ville par huit brasses de fond. Le
+temps était affreux et le ressac excessivement violent, bien que
+la baie fût abritée contre les vents du large. La pluie tombait à
+torrents et permettait à peine de voir la ville, élevée sur une
+plaine en forme de terrasse qui s’appuyait à des contreforts de
+roches volcaniques hauts de trois cents pieds. L’aspect de l’île à
+travers cet épais rideau de pluie était navrant.
+
+Lady Helena ne put donner suite à son projet de visiter la ville;
+l’embarquement du charbon ne se faisait pas sans de grandes
+difficultés. Les passagers du _Duncan_ se virent donc consignés
+sous la dunette, pendant que la mer et le ciel mêlaient leurs eaux
+dans une inexprimable confusion. La question du temps fut
+naturellement à l’ordre du jour dans les conversations du bord.
+Chacun dit son mot, sauf le major, qui eût assisté au déluge
+universel avec une indifférence complète. Paganel allait et venait
+en hochant la tête.
+
+«C’est un fait exprès, disait-il.
+
+--Il est certain, répondit Glenarvan, que les éléments se
+déclarent contre vous.
+
+--J’en aurai pourtant raison.
+
+--Vous ne pouvez affronter pareille pluie, dit lady Helena.
+
+--Moi, madame, parfaitement. Je ne la crains que pour mes bagages
+et mes instruments. Tout sera perdu.
+
+--Il n’y a que le débarquement à redouter, reprit Glenarvan. Une
+fois à Villa-Praïa, vous ne serez pas trop mal logé; peu
+proprement, par exemple: En compagnie de singes et de porcs dont
+les relations ne sont pas toujours agréables. Mais un voyageur n’y
+regarde pas de si près. D’abord il faut espérer que dans sept ou
+huit mois vous pourrez vous embarquer pour l’Europe.
+
+--Sept ou huit mois! s’écria Paganel.
+
+--Au moins. Les îles du Cap-Vert ne sont pas très fréquentées des
+navires pendant la saison des pluies. Mais vous pourrez employer
+votre temps d’une façon utile. Cet archipel est encore peu connu;
+en topographie, en climatologie, en ethnographie, en hypsométrie,
+il y a beaucoup à faire.
+
+--Vous aurez des fleuves à reconnaître, dit lady Helena.
+
+--Il n’y en a pas, madame, répondit Paganel.
+
+--Eh bien, des rivières?
+
+--Il n’y en a pas non plus.
+
+--Des cours d’eau alors?
+
+--Pas davantage.
+
+--Bon, fit le major, vous vous rabattrez sur les forêts.
+
+--Pour faire des forêts, il faut des arbres; or, il n’y a pas
+d’arbres.
+
+--Un joli pays! répliqua le major.
+
+--Consolez-vous, mon cher Paganel, dit alors Glenarvan, vous
+aurez du moins des montagnes.
+
+--Oh! peu élevées et peu intéressantes, _mylord_. D’ailleurs, ce
+travail a été fait.
+
+--Fait! dit Glenarvan.
+
+--Oui, voilà bien ma chance habituelle. Si, aux Canaries, je me
+voyais en présence des travaux de Humboldt, ici, je me trouve
+devancé par un géologue, M Charles Sainte-Claire Deville!
+
+--Pas possible?
+
+--Sans doute, répondit Paganel d’un ton piteux. Ce savant se
+trouvait à bord de la corvette de l’état _la décidée_, pendant sa
+relâche aux îles du Cap-Vert, et il a visité le sommet le plus
+intéressant du groupe, le volcan de l’île Fogo. Que voulez-vous
+que je fasse après lui?
+
+--Voilà qui est vraiment regrettable, répondit lady Helena.
+Qu’allez-vous devenir, Monsieur Paganel?»
+
+Paganel garda le silence pendant quelques instants.
+
+«Décidément, reprit Glenarvan, vous auriez mieux fait de débarquer
+à Madère, quoiqu’il n’y ait plus de vin!»
+
+Nouveau silence du savant secrétaire de la société de géographie.
+
+«Moi, j’attendrais», dit le major, exactement comme s’il avait
+dit: je n’attendrais pas.
+
+«Mon cher Glenarvan, reprit alors Paganel, où comptez-vous
+relâcher désormais?
+
+--Oh! Pas avant Concepcion.
+
+--Diable! Cela m’écarte singulièrement des Indes.
+
+--Mais non, du moment que vous avez passé le cap Horn, vous vous
+en rapprochez.
+
+--Je m’en doute bien.
+
+--D’ailleurs, reprit Glenarvan avec le plus grand sérieux, quand
+on va aux Indes, qu’elles soient orientales ou occidentales, peu
+importe.
+
+--Comment, peu importe!
+
+--Sans compter que les habitants des pampas de la Patagonie sont
+aussi bien des indiens que les indigènes du Pendjaub.
+
+--Ah! parbleu, _mylord_, s’écria Paganel, voilà une raison que je
+n’aurais jamais imaginée!
+
+--Et puis, mon cher Paganel, on peut gagner la médaille d’or en
+quelque lieu que ce soit; il y a partout à faire, à chercher, à
+découvrir, dans les chaînes des Cordillères comme dans les
+montagnes du Tibet.
+
+--Mais le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou?
+
+--Bon! vous le remplacerez par le Rio-Colorado! Voilà un fleuve
+peu connu, et qui sur les cartes coule un peu trop à la fantaisie
+des géographes.
+
+--Je le sais, mon cher lord, il y a là des erreurs de plusieurs
+degrés. Oh! je ne doute pas que sur ma demande la société de
+Géographie ne m’eût envoyé dans la Patagonie aussi bien qu’aux
+Indes. Mais je n’y ai pas songé.
+
+--Effet de vos distractions habituelles.
+
+--Voyons, Monsieur Paganel, nous accompagnez-vous? dit lady
+Helena de sa voix la plus engageante.
+
+--Madame, et ma mission?
+
+--Je vous préviens que nous passerons par le détroit de Magellan,
+reprit Glenarvan.
+
+--_Mylord_, vous êtes un tentateur.
+
+--J’ajoute que nous visiterons le Port-Famine!
+
+--Le Port-Famine, s’écria le français, assailli de toutes parts,
+ce port célèbre dans les fastes géographiques!
+
+--Considérez aussi, Monsieur Paganel, reprit lady Helena, que,
+dans cette entreprise, vous aurez le droit d’associer le nom de la
+France à celui de l’Écosse.
+
+--Oui, sans doute!
+
+--Un géographe peut servir utilement notre expédition, et quoi de
+plus beau que de mettre la science au service de l’humanité?
+
+--Voilà qui est bien dit, madame!
+
+--Croyez-moi. Laissez faire le hasard, ou plutôt la providence.
+Imitez-nous. Elle nous a envoyé ce document, nous sommes partis.
+Elle vous jette à bord du _Duncan_, ne le quittez plus.
+
+--Voulez-vous que je vous le dise, mes braves amis? reprit alors
+Paganel; eh bien, vous avez grande envie que je reste!
+
+--Et vous, Paganel, vous mourez d’envie de rester, repartit
+Glenarvan.
+
+--Parbleu! s’écria le savant géographe, mais je craignais d’être
+indiscret!»
+
+
+Chapitre IX
+_Le détroit de Magellan_
+
+La joie fut générale à bord, quand on connut la résolution de
+Paganel. Le jeune Robert lui sauta au cou avec une vivacité fort
+démonstrative. Le digne secrétaire faillit tomber à la renverse.
+
+«Un rude petit bonhomme, dit-il, je lui apprendrai la géographie.»
+
+Or, comme John Mangles se chargeait d’en faire un marin, Glenarvan
+un homme de cœur, le major un garçon de sang-froid, lady Helena
+un être bon et généreux, Mary Grant un élève reconnaissant envers
+de pareils maîtres, Robert devait évidemment devenir un jour un
+gentleman accompli.
+
+Le _Duncan_ termina rapidement son chargement de charbon, puis,
+quittant ces tristes parages, il gagna vers l’ouest le courant de
+la côte du Brésil, et, le 7 septembre, après avoir franchi
+l’équateur sous une belle brise du nord, il entra dans
+l’hémisphère austral.
+
+La traversée se faisait donc sans peine. Chacun avait bon espoir.
+Dans cette expédition à la recherche du capitaine Grant, la somme
+des probabilités semblait s’accroître chaque jour.
+
+L’un des plus confiants du bord, c’était le capitaine. Mais sa
+confiance venait surtout du désir qui le tenait si fort au cœur
+de voir miss Mary heureuse et consolée. Il s’était pris d’un
+intérêt tout particulier pour cette jeune fille; et ce sentiment,
+il le cacha si bien, que, sauf Mary Grant et lui, tout le monde
+s’en aperçut à bord du _Duncan_.
+
+Quant au savant géographe, c’était probablement l’homme le plus
+heureux de l’hémisphère austral; il passait ses journées à étudier
+les cartes dont il couvrait la table du carré; de là des
+discussions quotidiennes avec Mr Olbinett, qui ne pouvait mettre
+le couvert. Mais Paganel avait pour lui tous les hôtes de la
+dunette, sauf le major, que les questions géographiques laissaient
+fort indifférent, surtout à l’heure du dîner. De plus, ayant
+découvert toute une cargaison de livres fort dépareillés dans les
+coffres du second, et parmi eux un certain nombre d’ouvrages
+espagnols, Paganel résolut d’apprendre la langue de Cervantes, que
+personne ne savait à bord. Cela devait faciliter ses recherches
+sur le littoral chilien. Grâce à ses dispositions au
+polyglottisme, il ne désespérait pas de parler couramment ce
+nouvel idiome en arrivant à Concepcion. Aussi étudiait-il avec
+acharnement, et on l’entendait marmotter incessamment des syllabes
+hétérogènes.
+
+Pendant ses loisirs, il ne manquait pas de donner une instruction
+pratique au jeune Robert, et il lui apprenait l’histoire de ces
+côtes dont le _Duncan_ s’approchait si rapidement.
+
+On se trouvait alors, le 10 septembre, par 57° 3’ de latitude et
+31° 15’ de longitude, et ce jour-là Glenarvan apprit une chose que
+de plus instruits ignorent probablement. Paganel racontait
+l’histoire de l’Amérique, et pour arriver aux grands navigateurs,
+dont le yacht suivait alors la route, il remonta à Christophe
+Colomb; puis il finit en disant que le célèbre génois était mort
+sans savoir qu’il avait découvert un nouveau monde. Tout
+l’auditoire se récria. Paganel persista dans son affirmation.
+
+«Rien n’est plus certain, ajouta-t-il. Je ne veux pas diminuer la
+gloire de Colomb, mais le fait est acquis. À la fin du quinzième
+siècle, les esprits n’avaient qu’une préoccupation: faciliter les
+communications avec l’Asie, et chercher l’orient par les routes de
+l’occident; en un mot, aller par le plus court «au pays des
+épices». C’est ce que tenta Colomb. Il fit quatre voyages; il
+toucha l’Amérique aux côtes de Cumana, de Honduras, de Mosquitos,
+de Nicaragua, de Veragua, de Costa-Rica, de Panama, qu’il prit
+pour les terres du Japon et de la Chine, et mourut sans s’être
+rendu compte de l’existence du grand continent auquel il ne devait
+pas même léguer son nom!
+
+--Je veux vous croire, mon cher Paganel, répondit Glenarvan;
+cependant vous me permettrez d’être surpris, et de vous demander
+quels sont les navigateurs qui ont reconnu la vérité sur les
+découvertes de Colomb?
+
+--Ses successeurs, Ojeda, qui l’avait déjà accompagné dans ses
+voyages, ainsi que Vincent Pinzon, Vespuce, Mendoza, Bastidas,
+Cabral, Solis, Balboa. Ces navigateurs longèrent les côtes
+orientales de l’Amérique; ils les délimitèrent en descendant vers
+le sud, emportés, eux aussi, trois cent soixante ans avant nous,
+par ce courant qui nous entraîne! Voyez, mes amis, nous avons
+coupé l’équateur à l’endroit même où Pinzon le passa dans la
+dernière année du quinzième siècle, et nous approchons de ce
+huitième degré de latitude australe sous lequel il accosta les
+terres du Brésil. Un an après, le portugais Cabral descendit
+jusqu’au port Séguro. Puis Vespuce, dans sa troisième expédition
+en 1502, alla plus loin encore dans le sud. En 1508, Vincent
+Pinzon et Solis s’associèrent pour la reconnaissance des rivages
+américains, et en 1514, Solis découvrit l’embouchure du _rio_ de
+la Plata, où il fut dévoré par les indigènes, laissant à Magellan
+la gloire de contourner le continent. Ce grand navigateur, en
+1519, partit avec cinq bâtiments, suivit les côtes de la
+Patagonie, découvrit le port Désiré, le port San-Julian, où il fit
+de longues relâches, trouva par cinquante-deux degrés de latitude
+ce détroit des Onze-mille-vierges qui devait porter son nom, et,
+le 28 novembre 1520, il déboucha dans l’océan Pacifique. Ah!
+Quelle joie il dut éprouver, et quelle émotion fit battre son
+cœur, lorsqu’il vit une mer nouvelle étinceler à l’horizon sous
+les rayons du soleil!
+
+--Oui, M Paganel, s’écria Robert Grant, enthousiasmé par les
+paroles du géographe, j’aurais voulu être là!
+
+--Moi aussi, mon garçon, et je n’aurais pas manqué une occasion
+pareille, si le ciel m’eût fait naître trois cents ans plus tôt!
+
+--Ce qui eût été fâcheux pour nous, Monsieur Paganel, répondit
+lady Helena, car vous ne seriez pas maintenant sur la dunette du
+_Duncan_ à nous raconter cette histoire.
+
+--Un autre l’eût dite à ma place, madame, et il aurait ajouté que
+la reconnaissance de la côte occidentale est due aux frères
+Pizarre. Ces hardis aventuriers furent de grands fondateurs de
+villes. Cusco, Quito, Lima, Santiago, Villarica, Valparaiso et
+Concepcion, où le _Duncan_ nous mène, sont leur ouvrage. À cette
+époque, les découvertes de Pizarre se relièrent à celles de
+Magellan, et le développement des côtes américaines figura sur les
+cartes, à la grande satisfaction des savants du vieux monde.
+
+--Eh bien, moi, dit Robert, je n’aurais pas encore été satisfait.
+
+--Pourquoi donc? répondit Mary, en considérant son jeune frère
+qui se passionnait à l’histoire de ces découvertes.
+
+--Oui, mon garçon, pourquoi? demanda lord Glenarvan avec le plus
+encourageant sourire.
+
+--Parce que j’aurais voulu savoir ce qu’il y avait au delà du
+détroit de Magellan.
+
+--Bravo, mon ami, répondit Paganel, et moi aussi, j’aurais voulu
+savoir si le continent se prolongeait jusqu’au pôle, ou s’il
+existait une mer libre, comme le supposait Drake, un de vos
+compatriotes, _mylord_. Il est donc évident que si Robert Grant
+et Jacques Paganel eussent vécu au XVIIe siècle, ils se seraient
+embarqués à la suite de Shouten et de Lemaire, deux hollandais
+fort curieux de connaître le dernier mot de cette énigme
+géographique.
+
+--Étaient-ce des savants? demanda lady Helena.
+
+--Non, mais d’audacieux commerçants, que le côté scientifique des
+découvertes inquiétait assez peu. Il existait alors une compagnie
+hollandaise des Indes orientales, qui avait un droit absolu sur
+tout le commerce fait par le détroit de Magellan. Or, comme à
+cette époque on ne connaissait pas d’autre passage pour se rendre
+en Asie par les routes de l’occident, ce privilège constituait un
+accaparement véritable. Quelques négociants voulurent donc lutter
+contre ce monopole, en découvrant un autre détroit, et de ce
+nombre fut un certain Isaac Lemaire, homme intelligent et
+instruit. Il fit les frais d’une expédition commandée par son
+neveu, Jacob Lemaire, et Shouten, un bon marin, originaire de
+Horn. Ces hardis navigateurs partirent au mois de juin 1615, près
+d’un siècle après Magellan; ils découvrirent le détroit de
+Lemaire, entre la Terre de Feu et la terre des états, et, le 12
+février 1616, ils doublèrent ce fameux cap Horn, qui, mieux que
+son frère, le cap de Bonne-Espérance, eût mérité de s’appeler le
+cap des tempêtes!
+
+--Oui, certes, j’aurais voulu être là! s’écria Robert.
+
+--Et tu aurais puisé à la source des émotions les plus vives, mon
+garçon, reprit Paganel en s’animant. Est-il, en effet, une
+satisfaction plus vraie, un plaisir plus réel que celui du
+navigateur qui pointe ses découvertes sur la carte du bord? Il
+voit les terres se former peu à peu sous ses regards, île par île,
+promontoire par promontoire, et, pour ainsi dire, émerger du sein
+des flots! D’abord, les lignes terminales sont vagues, brisées,
+interrompues! Ici un cap solitaire, là une baie isolée, plus loin
+un golfe perdu dans l’espace. Puis les découvertes se complètent,
+les lignes se rejoignent, le pointillé des cartes fait place au
+trait; les baies échancrent des côtes déterminées, les caps
+s’appuient sur des rivages certains; enfin le nouveau continent,
+avec ses lacs, ses rivières et ses fleuves, ses montagnes, ses
+vallées et ses plaines, ses villages, ses villes et ses capitales,
+se déploie sur le globe dans toute sa splendeur magnifique! Ah!
+Mes amis, un découvreur de terres est un véritable inventeur! Il
+en a les émotions et les surprises! Mais maintenant cette mine est
+à peu près épuisée! on a tout vu, tout reconnu, tout inventé en
+fait de continents ou de nouveaux mondes, et nous autres, derniers
+venus dans la science géographique, nous n’avons plus rien à
+faire?
+
+--Si, mon cher Paganel, répondit Glenarvan.
+
+--Et quoi donc?
+
+--Ce que nous faisons!»
+
+Cependant le _Duncan_ filait sur cette route des Vespuce et des
+Magellan avec une rapidité merveilleuse. Le 15 septembre, il coupa
+le tropique du Capricorne, et le cap fut dirigé vers l’entrée du
+célèbre détroit. Plusieurs fois les côtes basses de la Patagonie
+furent aperçues, mais comme une ligne à peine visible à l’horizon;
+on les rangeait à plus de dix milles, et la fameuse longue-vue de
+Paganel ne lui donna qu’une vague idée de ces rivages américains.
+
+Le 25 septembre, le _Duncan_ se trouvait à la hauteur du détroit
+de Magellan. Il s’y engagea sans hésiter. Cette voie est
+généralement préférée par les navires à vapeur qui se rendent dans
+l’océan Pacifique. Sa longueur exacte n’est que de trois cent
+soixante-seize milles; les bâtiments du plus fort tonnage y
+trouvent partout une eau profonde, même au ras de ses rivages, un
+fond d’une excellente tenue, de nombreuses aiguades, des rivières
+abondantes en poissons, des forêts riches en gibier, en vingt
+endroits des relâches sûres et faciles, enfin mille ressources qui
+manquent au détroit de Lemaire et aux terribles rochers du cap
+Horn, incessamment visités par les ouragans et les tempêtes.
+
+Pendant les premières heures de navigation, c’est-à-dire sur un
+espace de soixante à quatre-vingts milles, jusqu’au cap Gregory,
+les côtes sont basses et sablonneuses. Jacques Paganel ne voulait
+perdre ni un point de vue, ni un détail du détroit. La traversée
+devait durer trente-six heures à peine, et ce panorama mouvant des
+deux rives valait bien la peine que le savant s’imposât de
+l’admirer sous les splendides clartés du soleil austral. Nul
+habitant ne se montra sur les terres du nord; quelques misérables
+Fuegiens seulement erraient sur les rocs décharnés de la Terre de
+Feu. Paganel eut donc à regretter de ne pas voir de patagons, ce
+qui le fâcha fort, au grand amusement de ses compagnons de route.
+
+«Une Patagonie sans patagons, disait-il, ce n’est plus une
+Patagonie.
+
+--Patience, mon digne géographe, répondit Glenarvan, nous verrons
+des patagons.
+
+--Je n’en suis pas certain.
+
+--Mais il en existe, dit lady Helena.
+
+--J’en doute fort, madame, puisque je n’en vois pas.
+
+--Enfin, ce nom de patagons, qui signifie «grands pieds» en
+espagnol, n’a pas été donné à des êtres imaginaires.
+
+--Oh! le nom n’y fait rien, répondit Paganel, qui s’entêtait dans
+son idée pour animer la discussion, et d’ailleurs, à vrai dire, on
+ignore comment ils se nomment!
+
+--Par exemple! s’écria Glenarvan. Saviez-vous cela, major?
+
+--Non, répondit Mac Nabbs, et je ne donnerais pas une livre
+d’Écosse pour le savoir.
+
+--Vous l’entendrez pourtant, reprit Paganel, major indifférent!
+Si Magellan a nommé Patagons les indigènes de ces contrées, les
+Fuegiens les appellent Tiremenen, les Chiliens Caucalhues, les
+colons du Carmen Tehuelches, les Araucans Huiliches; Bougainville
+leur donne le nom de Chaouha, Falkner celui de Tehuelhets! Eux-mêmes
+ils se désignent sous la dénomination générale d’Inaken! Je
+vous demande comment vous voulez que l’on s’y reconnaisse, et si
+un peuple qui a tant de noms peut exister!
+
+--Voilà un argument! répondit lady Helena.
+
+--Admettons-le, reprit Glenarvan; mais notre ami Paganel avouera,
+je pense, que s’il y a doute sur le nom des patagons, il y a au
+moins certitude sur leur taille!
+
+--Jamais je n’avouerai une pareille énormité, répondit Paganel.
+
+--Ils sont grands, dit Glenarvan.
+
+--Je l’ignore.
+
+--Petits? demanda lady Helena.
+
+--Personne ne peut l’affirmer.
+
+--Moyens, alors? dit Mac Nabbs pour tout concilier.
+
+--Je ne le sais pas davantage.
+
+--Cela est un peu fort, s’écria Glenarvan; les voyageurs qui les
+ont vus...
+
+--Les voyageurs qui les ont vus, répondit le géographe, ne
+s’entendent en aucune façon. Magellan dit que sa tête touchait à
+peine à leur ceinture!
+
+--Eh bien!
+
+--Oui, mais Drake prétend que les anglais sont plus grands que le
+plus grand patagon!
+
+--Oh! des anglais, c’est possible, répliqua dédaigneusement le
+major; mais s’il s’agissait d’écossais!
+
+--Cavendish assure qu’ils sont grands et robustes, reprit
+Paganel. Hawkins en fait des géants. Lemaire et Shouten leur
+donnent onze pieds de haut.
+
+--Bon, voilà des gens dignes de foi, dit Glenarvan.
+
+--Oui, tout autant que Wood, Narborough et Falkner, qui leur ont
+trouvé une taille moyenne. Il est vrai que Byron, la Giraudais,
+Bougainville, Wallis et Carteret affirment que les patagons ont
+six pieds six pouces, tandis que M D’Orbigny, le savant qui
+connaît le mieux ces contrées, leur attribue une taille moyenne de
+cinq pieds quatre pouces.
+
+--Mais alors, dit lady Helena, quelle est la vérité au milieu de
+tant de contradictions?
+
+--La vérité, madame, répondit Paganel, la voici: C’est que les
+patagons ont les jambes courtes et le buste développé. On peut
+donc formuler son opinion d’une manière plaisante, en disant que
+ces gens-là ont six pieds quand ils sont assis, et cinq seulement
+quand ils sont debout.
+
+--Bravo! Mon cher savant, répondit Glenarvan. Voilà qui est dit.
+
+--À moins, reprit Paganel, qu’ils n’existent pas, ce qui mettrait
+tout le monde d’accord. Mais pour finir, mes amis, j’ajouterai
+cette remarque consolante: c’est que le détroit de Magellan est
+magnifique, même sans patagons!»
+
+En ce moment, le _Duncan_ contournait la presqu’île de Brunswick,
+entre deux panoramas splendides. Soixante-dix milles après avoir
+doublé le cap Gregory, il laissa sur tribord le pénitencier de
+Punta Arena. Le pavillon chilien et le clocher de l’église
+apparurent un instant entre les arbres.
+
+Alors le détroit courait entre des masses granitiques d’un effet
+imposant; les montagnes cachaient leur pied au sein de forêts
+immenses, et perdaient dans les nuages leur tête poudrée d’une
+neige éternelle; vers le sud-ouest, le mont Tarn se dressait à six
+mille cinq cents pieds dans les airs; la nuit vint, précédée d’un
+long crépuscule; la lumière se fondit insensiblement en nuances
+douces; le ciel se constella d’étoiles brillantes, et la croix du
+sud vint marquer aux yeux des navigateurs la route du pôle
+austral. Au milieu de cette obscurité lumineuse, à la clarté de
+ces astres qui remplacent les phares des côtes civilisées, le
+yacht continua audacieusement sa route sans jeter l’ancre dans ces
+baies faciles dont le rivage abonde; souvent l’extrémité de ses
+vergues frôla les branches des hêtres antarctiques qui se
+penchaient sur les flots; souvent aussi son hélice battit les eaux
+des grandes rivières, en réveillant les oies, les canards, les
+bécassines, les sarcelles, et tout ce monde emplumé des humides
+parages.
+
+Bientôt des ruines apparurent, et quelques écroulements auxquels
+la nuit prêtait un aspect grandiose, triste reste d’une colonie
+abandonnée, dont le nom protestera éternellement contre la
+fertilité de ces côtes et la richesse de ces forêts giboyeuses. Le
+_Duncan_ passait devant le Port-Famine.
+
+Ce fut à cet endroit même que l’espagnol Sarmiento, en 1581, vint
+s’établir avec quatre cents émigrants.
+
+Il y fonda la ville de Saint-Philippe; des froids extrêmement
+rigoureux décimèrent la colonie, la disette acheva ceux que
+l’hiver avait épargnés, et, en 1587, le corsaire Cavendish trouva
+le dernier de ces quatre cents malheureux qui mourait de faim sur
+les ruines d’une ville vieille de six siècles après six ans
+d’existence.
+
+Le _Duncan_ longea ces rivages déserts; au lever du jour, il
+naviguait au milieu des passes rétrécies, entre des forêts de
+hêtres, de frênes et de bouleaux, du sein desquelles émergeaient
+des dômes verdoyants, des mamelons tapissés d’un houx vigoureux et
+des pics aigus, parmi lesquels l’obélisque de Buckland se dressait
+à une grande hauteur. Il passa à l’ouvert de la baie Saint-Nicolas,
+autrefois la baie des français, ainsi nommée par
+Bougainville; au loin, se jouaient des troupeaux de phoques et de
+baleines d’une grande taille, à en juger par leurs jets, qui
+étaient visibles à une distance de quatre milles.
+
+Enfin, il doubla le cap Froward, tout hérissé encore des dernières
+glaces de l’hiver. De l’autre côté du détroit, sur la Terre de
+Feu, s’élevait à six milles pieds le mont Sarmiento, énorme
+agrégation de roches séparées par des bandes de nuages, et qui
+formaient dans le ciel comme un archipel aérien.
+
+C’est au cap Froward que finit véritablement le continent
+américain, car le cap Horn n’est qu’un rocher perdu en mer sous le
+cinquante-sixième degré de latitude.
+
+Ce point dépassé, le détroit se rétrécit entre la presqu’île de
+Brunswick et la terre de la désolation, longue île allongée entre
+mille îlots, comme un énorme cétacé échoué au milieu des galets.
+
+Quelle différence entre cette extrémité si déchiquetée de
+l’Amérique et les pointes franches et nettes de l’Afrique, de
+l’Australie ou des Indes! Quel cataclysme inconnu a ainsi
+pulvérisé cet immense promontoire jeté entre deux océans?
+
+Alors, aux rivages fertiles succédait une suite de côtes dénudées,
+à l’aspect sauvage, échancrées par les mille pertuis de cet
+inextricable labyrinthe.
+
+Le _Duncan_, sans une erreur, sans une hésitation, suivait de
+capricieuses sinuosités en mêlant les tourbillons de sa fumée aux
+brumes déchirées par les rocs. Il passa, sans ralentir sa marche,
+devant quelques factoreries espagnoles établies sur ces rives
+abandonnées. Au cap Tamar, le détroit s’élargit; le yacht put
+prendre du champ pour tourner la côte accore des îles Narborough
+et se rapprocha des rivages du sud. Enfin, trente-six heures après
+avoir embouqué le détroit, il vit surgir le rocher du cap Pilares
+sur l’extrême pointe de la terre de la désolation. Une mer
+immense, libre, étincelante, s’étendait devant son étrave, et
+Jacques Paganel, la saluant d’un geste enthousiaste, se sentit ému
+comme le fut Fernand de Magellan lui-même, au moment où la
+_Trinidad_ s’inclina sous les brises de l’océan Pacifique.
+
+
+Chapitre X
+_Le trente-septième parallèle_
+
+Huit jours après avoir doublé le cap Pilares, le _Duncan_ donnait
+à pleine vapeur dans la baie de Talcahuano, magnifique estuaire
+long de douze milles et large de neuf. Le temps était admirable.
+Le ciel de ce pays n’a pas un nuage de novembre à mars, et le vent
+du sud règne invariablement le long des côtes abritées par la
+chaîne des Andes. John Mangles, suivant les ordres d’Edward
+Glenarvan, avait serré de près l’archipel des Chiloé et les
+innombrables débris de tout ce continent américain. Quelque épave,
+un espars brisé, un bout de bois travaillé de la main des hommes,
+pouvaient mettre le _Duncan_ sur les traces du naufrage; mais on
+ne vit rien, et le yacht, continuant sa route, mouilla dans le
+port de Talcahuano, quarante-deux jours après avoir quitté les
+eaux brumeuses de la Clyde.
+
+Aussitôt Glenarvan fit mettre son canot à la mer, et, suivi de
+Paganel, il débarqua au pied de l’estacade. Le savant géographe,
+profitant de la circonstance, voulut se servir de la langue
+espagnole qu’il avait si consciencieusement étudiée; mais, à son
+grand étonnement, il ne put se faire comprendre des indigènes.
+
+«C’est l’accent qui me manque, dit-il.
+
+--Allons à la douane», répondit Glenarvan.
+
+Là, on lui apprit, au moyen de quelques mots d’anglais accompagnés
+de gestes expressifs, que le consul britannique résidait à
+Concepcion. C’était une course d’une heure. Glenarvan trouva
+aisément deux chevaux d’allure rapide, et peu de temps après
+Paganel et lui franchissaient les murs de cette grande ville, due
+au génie entreprenant de Valdivia, le vaillant compagnon des
+Pizarre.
+
+Combien elle était déchue de son ancienne splendeur! Souvent
+pillée par les indigènes, incendiée en 1819, désolée, ruinée, ses
+murs encore noircis par la flamme des dévastations, éclipsée déjà
+par Talcahuano, elle comptait à peine huit mille âmes.
+
+Sous le pied paresseux des habitants, ses rues se transformaient
+en prairies. Pas de commerce, activité nulle, affaires
+impossibles. La mandoline résonnait à chaque balcon; des chansons
+langoureuses s’échappaient à travers la jalousie des fenêtres, et
+Concepcion, l’antique cité des hommes, était devenue un village de
+femmes et d’enfants.
+
+Glenarvan se montra peu désireux de rechercher les causes de cette
+décadence, bien que Jacques Paganel l’entreprît à ce sujet, et,
+sans perdre un instant, il se rendit chez J R Bentock, esq, consul
+de sa majesté britannique. Ce personnage le reçut fort civilement,
+et se chargea, lorsqu’il connut l’histoire du capitaine Grant, de
+prendre des informations sur tout le littoral.
+
+Quant à la question de savoir si le trois-mâts _Britannia_ avait
+fait côte vers le trente-septième parallèle le long des rivages
+chiliens ou araucaniens, elle fut résolue négativement. Aucun
+rapport sur un événement de cette nature n’était parvenu ni au
+consul, ni à ses collègues des autres nations.
+
+Glenarvan ne se découragea pas. Il revint à Talcahuano, et
+n’épargnant ni démarches, ni soins, ni argent, il expédia des
+agents sur les côtes.
+
+Vaines recherches. Les enquêtes les plus minutieuses faites chez
+les populations riveraines ne produisirent pas de résultat. Il
+fallut en conclure que le _Britannia_ n’avait laissé aucune trace
+de son naufrage.
+
+Glenarvan instruisit alors ses compagnons de l’insuccès de ses
+démarches. Mary Grant et son frère ne purent contenir l’expression
+de leur douleur. C’était six jours après l’arrivée du _Duncan_ à
+Talcahuano. Les passagers se trouvaient réunis dans la dunette.
+
+Lady Helena consolait, non par ses paroles, --qu’aurait-elle pu
+dire? --mais par ses caresses, les deux enfants du capitaine.
+Jacques Paganel avait repris le document, et il le considérait
+avec une profonde attention, comme s’il eût voulu lui arracher de
+nouveaux secrets. Depuis une heure, il l’examinait ainsi, lorsque
+Glenarvan, l’interpellant, lui dit:
+
+«Paganel! Je m’en rapporte à votre sagacité. Est-ce que
+l’interprétation que nous avons faite de ce document est erronée?
+Est-ce que le sens de ces mots est illogique?»
+
+Paganel ne répondit pas. Il réfléchissait.
+
+«Est-ce que nous nous trompons sur le théâtre présumé de la
+catastrophe? reprit Glenarvan. Est-ce que le nom de _Patagonie_ ne
+saute pas aux yeux des gens les moins perspicaces?»
+
+Paganel se taisait toujours.
+
+«Enfin, dit Glenarvan, le mot _indien_ ne vient-il pas encore nous
+donner raison?
+
+--Parfaitement, répondit Mac Nabbs.
+
+--Et, dès lors, n’est-il pas évident que les naufragés, au moment
+où ils écrivaient ces lignes, s’attendaient à devenir prisonniers
+des indiens?
+
+--Je vous arrête là, mon cher lord, répondit enfin Paganel, et si
+vos autres conclusions sont justes, la dernière, du moins, ne me
+paraît pas rationnelle.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda lady Helena, tandis que tous les
+regards se fixaient sur le géographe.
+
+--Je veux dire, répondit Paganel, en accentuant ses paroles, que
+le capitaine Grant _est maintenant prisonnier des indiens_, et
+j’ajouterai que le document ne laisse aucun doute sur cette
+situation.
+
+--Expliquez-vous, monsieur, dit Miss Grant.
+
+--Rien de plus facile, ma chère Mary; au lieu de lire sur le
+document _seront prisonniers_, lisons _sont prisonniers_, et tout
+devient clair.
+
+--Mais cela est impossible! répondit Glenarvan.
+
+--Impossible! Et pourquoi, mon noble ami? demanda Paganel en
+souriant.
+
+--Parce que la bouteille n’a pu être lancée qu’au moment où le
+navire se brisait sur les rochers. De là cette conséquence, que
+les degrés de longitude et de latitude s’appliquent au lieu même
+du naufrage.
+
+--Rien ne le prouve, répliqua vivement Paganel, et je ne vois pas
+pourquoi les naufragés, après avoir été entraînés par les indiens
+dans l’intérieur du continent, n’auraient pas cherché à faire
+connaître, au moyen de cette bouteille, le lieu de leur captivité.
+
+--Tout simplement, mon cher Paganel, parce que, pour lancer une
+bouteille à la mer, il faut au moins que la mer soit là.
+
+--Ou, à défaut de la mer, repartit Paganel, les fleuves qui s’y
+jettent!»
+
+Un silence d’étonnement accueillit cette réponse inattendue, et
+admissible cependant. À l’éclair qui brilla dans les yeux de ses
+auditeurs, Paganel comprit que chacun d’eux se rattachait à une
+nouvelle espérance. Lady Helena fut la première à reprendre la
+parole.
+
+«Quelle idée! s’écria-t-elle.
+
+--Et quelle bonne idée, ajouta naïvement le géographe.
+
+--Alors, votre avis?... Demanda Glenarvan.
+
+--Mon avis est de chercher le trente-septième parallèle à
+l’endroit où il rencontre la côte américaine et de le suivre sans
+s’écarter d’un demi-degré jusqu’au point où il se plonge dans
+l’Atlantique. Peut-être trouverons-nous sur son parcours les
+naufragés du _Britannia_.
+
+--Faible chance! répondit le major.
+
+--Si faible qu’elle soit, reprit Paganel, nous ne devons pas la
+négliger. Que j’aie raison, par hasard, que cette bouteille soit
+arrivée à la mer en suivant le courant d’un fleuve de ce
+continent, nous ne pouvons manquer, dès lors, de tomber sur les
+traces des prisonniers. Voyez, mes amis, voyez la carte de ce
+pays, et je vais vous convaincre jusqu’à l’évidence!»
+
+Ce disant, Paganel étala sur la table une carte du Chili et des
+provinces argentines.
+
+«Regardez, dit-il, et suivez-moi dans cette promenade à travers le
+continent américain. Enjambons l’étroite bande chilienne.
+Franchissons la Cordillère des Andes. Descendons au milieu des
+pampas. Les fleuves, les rivières, les cours d’eau manquent-ils à
+ces régions? Non. Voici le Rio Negro, voici le Rio Colorado, voici
+leurs affluents coupés par le trente-septième degré de latitude,
+et qui tous ont pu servir au transport du document. Là, peut-être,
+au sein d’une tribu, aux mains d’indiens sédentaires, au bord de
+ces rivières peu connues, dans les gorges des sierras, ceux que
+j’ai le droit de nommer nos amis attendent une intervention
+providentielle! Devons-nous donc tromper leur espérance? N’est-ce
+pas votre avis à tous de suivre à travers ces contrées la ligne
+rigoureuse que mon doigt trace en ce moment sur la carte, et si,
+contre toute prévision, je me trompe encore, n’est-ce pas notre
+devoir de remonter jusqu’au bout le trente-septième parallèle, et,
+s’il le faut, pour retrouver les naufragés, de faire avec lui le
+tour du monde?»
+
+Ces paroles prononcées avec une généreuse animation, produisirent
+une émotion profonde parmi les auditeurs de Paganel. Tous se
+levèrent et vinrent lui serrer la main.
+
+«Oui! Mon père est là! s’écriait Robert Grant, en dévorant la
+carte des yeux.
+
+--Et où il est, répondit Glenarvan, nous saurons le retrouver,
+mon enfant! Rien de plus logique que l’interprétation de notre ami
+Paganel, et il faut, sans hésiter, suivre la voie qu’il nous
+trace. Ou le capitaine est entre les mains d’indiens nombreux, ou
+il est prisonnier d’une faible tribu. Dans ce dernier cas, nous le
+délivrerons. Dans l’autre, après avoir reconnu sa situation, nous
+rejoignons le _Duncan_ sur la côte orientale, nous gagnons Buenos-Ayres,
+et là, un détachement organisé par le major Mac Nabbs aura
+raison de tous les indiens des provinces argentines.
+
+--Bien! Bien! Votre honneur! répondit John Mangles, et
+j’ajouterai que cette traversée du continent américain se fera
+sans périls.
+
+--Sans périls et sans fatigues, reprit Paganel. Combien l’ont
+accomplie déjà qui n’avaient guère nos moyens d’exécution, et dont
+le courage n’était pas soutenu par la grandeur de l’entreprise!
+Est-ce qu’en 1872 un certain Basilio Villarmo n’est pas allé de
+Carmen aux cordillères? Est-ce qu’en 1806 un chilien, alcade de la
+province de Concepcion, don Luiz de la Cruz, parti d’Antuco, n’a
+pas précisément suivi ce trente-septième degré, et, franchissant
+les Andes, n’est-il pas arrivé à Buenos-Ayres, après un trajet
+accompli en quarante jours? Enfin le colonel Garcia, M Alcide
+d’Orbigny, et mon honorable collègue, le docteur Martin de Moussy,
+n’ont-ils pas parcouru ce pays en tous les sens, et fait pour la
+science ce que nous allons faire pour l’humanité?
+
+--Monsieur! Monsieur, dit Mary Grant d’une voix brisée par
+l’émotion, comment reconnaître un dévouement qui vous expose à
+tant de dangers?
+
+--Des dangers! s’écria Paganel. Qui a prononcé le mot _danger_?
+
+--Ce n’est pas moi! répondit Robert Grant, l’œil brillant, le
+regard décidé.
+
+--Des dangers! reprit Paganel, est-ce que cela existe?
+D’ailleurs, de quoi s’agit-il? D’un voyage de trois cent cinquante
+lieues à peine, puisque nous irons en ligne droite, d’un voyage
+qui s’accomplira sous une latitude équivalente à celle de
+l’Espagne, de la Sicile, de la Grèce dans l’autre hémisphère, et
+par conséquent sous un climat à peu près identique, d’un voyage
+enfin dont la durée sera d’un mois au plus! C’est une promenade!
+
+--Monsieur Paganel, demanda alors lady Helena, vous pensez donc
+que si les naufragés sont tombés au pouvoir des indiens, leur
+existence a été respectée?
+
+--Si je le pense, madame! Mais les indiens ne sont pas des
+anthropophages! Loin de là. Un de mes compatriotes, que j’ai
+connu à la société de géographie, M Guinnard, est resté pendant
+trois ans prisonnier des indiens des pampas. Il a souffert, il a
+été fort maltraité, mais enfin il est sorti victorieux de cette
+épreuve. Un européen est un être utile dans ces contrées; les
+indiens en connaissent la valeur, et ils le soignent comme un
+animal de prix.
+
+--Eh bien, il n’y a plus à hésiter, dit Glenarvan, il faut
+partir, et partir sans retard. Quelle route devons-nous suivre?
+
+--Une route facile et agréable, répondit Paganel. Un peu de
+montagnes en commençant, puis une pente douce sur le versant
+oriental des Andes, et enfin une plaine unie, gazonnée, sablée, un
+vrai jardin.
+
+--Voyons la carte, dit le major.
+
+--La voici, mon cher Mac Nabbs. Nous irons prendre l’extrémité du
+trente-septième parallèle sur la côte chilienne, entre la pointe
+Rumena et la baie de Carnero. Après avoir traversé la capitale de
+l’Araucanie, nous couperons la cordillère par la passe d’Antuco,
+en laissant le volcan au sud; puis, glissant sur les déclivités
+allongées des montagnes, franchissant le Neuquem, le Rio Colorado,
+nous atteindrons les pampas, le Salinas, la rivière Guamini, la
+sierra Tapalquen. Là se présentent les frontières de la province
+de Buenos-Ayres. Nous les passerons, nous gravirons la sierra
+Tandil, et nous prolongerons nos recherches jusqu’à la pointe
+Medano sur les rivages de l’Atlantique.»
+
+En parlant ainsi, en développant le programme de l’expédition,
+Paganel ne prenait même pas la peine de regarder la carte déployée
+sous ses yeux; il n’en avait que faire. Nourrie des travaux de
+Frézier, de Molina, de Humboldt, de Miers, de D’Orbigny, sa
+mémoire ne pouvait être ni trompée, ni surprise. Après avoir
+terminé cette nomenclature géographique, il ajouta:
+
+«Donc, mes chers amis, la route est droite. En trente jours nous
+l’aurons franchie, et nous serons arrivés avant le _Duncan_ sur la
+côte orientale, pour peu que les vents d’aval retardent sa marche.
+
+--Ainsi le _Duncan_, dit John Mangles, devra croiser entre le cap
+Corrientes et le cap Saint-Antoine?
+
+--Précisément.
+
+--Et comment composeriez-vous le personnel d’une pareille
+expédition? demanda Glenarvan.
+
+--Le plus simplement possible. Il s’agit seulement de reconnaître
+la situation du capitaine Grant, et non de faire le coup de fusil
+avec les indiens. Je crois que lord Glenarvan, notre chef naturel;
+le major, qui ne voudra céder sa place à personne; votre
+serviteur, Jacques Paganel...
+
+--Et moi! s’écria le jeune Grant.
+
+--Robert! Robert! dit Mary.
+
+--Et pourquoi pas? répondit Paganel. Les voyages forment la
+jeunesse. Donc, nous quatre, et trois marins du _Duncan_...
+
+--Comment, dit John Mangles en s’adressant à son maître, votre
+honneur ne réclame pas pour moi?
+
+--Mon cher John, répondit Glenarvan, nous laissons nos passagères
+à bord, c’est-à-dire ce que nous avons de plus cher au monde! Qui
+veillerait sur elles, si ce n’est le dévoué capitaine du _Duncan_?
+
+--Nous ne pouvons donc pas vous accompagner? dit lady Helena,
+dont les yeux se voilèrent d’un nuage de tristesse.
+
+--Ma chère Helena, répondit Glenarvan, notre voyage doit
+s’accomplir dans des conditions exceptionnelles de célérité; notre
+séparation sera courte, et...
+
+--Oui, mon ami, je vous comprends, répondit lady Helena; allez
+donc, et réussissez dans votre entreprise!
+
+--D’ailleurs, ce n’est pas un voyage, dit Paganel.
+
+--Et qu’est-ce donc? demanda lady Helena.
+
+--Un passage, rien de plus. Nous passerons, voilà tout, comme
+l’honnête homme sur terre, en faisant le plus de bien possible.
+_Transire benefaciendo_, c’est là notre devise.»
+
+Sur cette parole de Paganel se termina la discussion, si l’on peut
+donner ce nom à une conversation dans laquelle tout le monde fut
+du même avis. Les préparatifs commencèrent le jour même. On
+résolut de tenir l’expédition secrète, pour ne pas donner l’éveil
+aux indiens.
+
+Le départ fut fixé au 14 octobre. Quand il s’agit de choisir les
+matelots destinés à débarquer, tous offrirent leurs services, et
+Glenarvan n’eut que l’embarras du choix. Il préféra donc s’en
+remettre au sort, pour ne pas désobliger de si braves gens.
+
+C’est ce qui eut lieu, et le second, Tom Austin, Wilson, un
+vigoureux gaillard, et Mulrady, qui eût défié à la boxe Tom Sayers
+lui-même, n’eurent point à se plaindre de la chance.
+
+Glenarvan avait déployé une extrême activité dans ses préparatifs.
+Il voulait être prêt au jour indiqué, et il le fut. Concurremment,
+John Mangles s’approvisionnait de charbon, de manière à pouvoir
+reprendre immédiatement la mer. Il tenait à devancer les voyageurs
+sur la côte argentine. De là, une véritable rivalité entre
+Glenarvan et le jeune capitaine, qui tourna au profit de tous.
+
+En effet, le 14 octobre, à l’heure dite, chacun était prêt. Au
+moment du départ, les passagers du yacht se réunirent dans le
+carré. Le _Duncan_ était en mesure d’appareiller, et les branches
+de son hélice troublaient déjà les eaux limpides de Talcahuano.
+
+Glenarvan, Paganel, Mac Nabbs, Robert Grant, Tom Austin, Wilson,
+Mulrady, armés de carabines et de revolvers Colt, se préparèrent à
+quitter le bord. Guides et mulets les attendaient à l’extrémité de
+l’estacade.
+
+«Il est temps, dit enfin lord Edward.
+
+--Allez donc, mon ami!» répondit lady Helena en contenant son
+émotion.
+
+Lord Glenarvan la pressa sur son cœur, tandis que Robert se
+jetait au cou de Mary Grant.
+
+«Et maintenant, chers compagnons, dit Jacques Paganel, une
+dernière poignée de main qui nous dure jusqu’aux rivages de
+l’Atlantique!»
+
+C’était beaucoup demander. Cependant il y eut là des étreintes
+capables de réaliser les vœux du digne savant.
+
+On remonta sur le pont, et les sept voyageurs quittèrent le
+_Duncan_. Bientôt ils atteignirent le quai, dont le yacht en
+évoluant se rapprocha à moins d’une demi-encablure.
+
+Lady Helena, du haut de la dunette, s’écria une dernière fois:
+
+«Mes amis, Dieu vous aide!
+
+--Et il nous aidera, madame, répondit Jacques Paganel, car je
+vous prie de le croire, nous nous aiderons nous-mêmes!
+
+--En avant! cria John Mangles à son mécanicien.
+
+--En route!» répondit lord Glenarvan.
+
+Et à l’instant même où les voyageurs, rendant la bride à leurs
+montures, suivaient le chemin du rivage, le _Duncan_, sous
+l’action de son hélice, reprenait à toute vapeur la route de
+l’océan.
+
+
+Chapitre XI
+_Traversée du Chili_
+
+La troupe indigène organisée par Glenarvan se composait de trois
+hommes et d’un enfant. Le muletier-chef était un anglais
+naturalisé dans ce pays depuis vingt ans. Il faisait le métier de
+louer des mulets aux voyageurs et de les guider à travers les
+différents passages des cordillères.
+
+Puis, il les remettait entre les mains d’un «baqueano», guide
+argentin, auquel le chemin des pampas était familier. Cet anglais
+n’avait pas tellement oublié sa langue maternelle dans la
+compagnie des mulets et des indiens qu’il ne pût s’entretenir avec
+les voyageurs. De là, une facilité pour la manifestation de ses
+volontés et l’exécution de ses ordres, dont Glenarvan s’empressa
+de profiter, puisque Jacques Paganel ne parvenait pas encore à se
+faire comprendre.
+
+Ce muletier-chef, ce «catapaz», suivant la dénomination chilienne,
+était secondé par deux péons indigènes et un enfant de douze ans.
+Les péons surveillaient les mulets chargés du bagage de la troupe,
+et l’enfant conduisait la «madrina», petite jument qui, portant
+grelots et sonnette, marchait en avant et entraînait dix mules à
+sa suite. Les voyageurs en montaient sept, le catapaz une; les
+deux autres transportaient les vivres et quelques rouleaux
+d’étoffes destinés à assurer le bon vouloir des caciques de la
+plaine. Les péons allaient à pied, suivant leur habitude. Cette
+traversée de l’Amérique méridionale devait donc s’exécuter dans
+les conditions les meilleures, au point de vue de la sûreté et de
+la célérité.
+
+Ce n’est pas un voyage ordinaire que ce passage à travers la
+chaîne des Andes. On ne peut l’entreprendre sans employer ces
+robustes mulets dont les plus estimés sont de provenance
+argentine. Ces excellentes bêtes ont acquis dans le pays un
+développement supérieur à celui de la race primitive. Elles sont
+peu difficiles sur la question de nourriture. Elles ne boivent
+qu’une seule fois par jour, font aisément dix lieues en huit
+heures, et portent sans se plaindre une charge de quatorze
+arrobes.
+
+Il n’y a pas d’auberges sur cette route d’un océan à l’autre. On
+mange de la viande séchée, du riz assaisonné de piment, et le
+gibier qui consent à se laisser tuer en route. On boit l’eau des
+torrents dans la montagne, l’eau des ruisseaux dans la plaine,
+relevée de quelques gouttes de rhum, dont chacun a sa provision
+contenue dans une corne de bœuf appelée «chiffle». Il faut avoir
+soin, d’ailleurs, de ne pas abuser des boissons alcooliques, peu
+favorables dans une région où le système nerveux de l’homme est
+particulièrement exalté. Quant à la literie, elle est contenue
+tout entière dans la selle indigène nommée «recado». Cette selle
+est faite de «pelions», peaux de moutons tannées d’un côté et
+garnies de laine de l’autre, que maintiennent de larges sangles
+luxueusement brodées. Un voyageur roulé dans ces chaudes
+couvertures brave impunément les nuits humides et dort du meilleur
+sommeil.
+
+Glenarvan en homme qui sait voyager et se conformer aux usages des
+divers pays, avait adopté le costume chilien pour lui et les
+siens. Paganel et Robert, deux enfants, --un grand et un petit, --
+ne se sentirent pas de joie, quand ils introduisirent leur tête
+à travers le puncho national, vaste tartan percé d’un trou à son
+centre, et leurs jambes dans des bottes de cuir faites de la patte
+de derrière d’un jeune cheval. Il fallait voir leur mule richement
+harnachée, ayant à la bouche le mors arable, la longue bride en
+cuir tressé servant de fouet, la têtière enjolivée d’ornements de
+métal, et les «alforjas», doubles sacs en toile de couleur
+éclatante qui contenaient les vivres du jour.
+
+Paganel, toujours distrait, faillit recevoir trois ou quatre
+ruades de son excellente monture au moment de l’enfourcher. Une
+fois en selle, son inséparable longue-vue en bandoulière, les
+pieds cramponnés aux étriers, il se confia à la sagacité de sa
+bête et n’eut pas lieu de s’en repentir.
+
+Quant au jeune Robert, il montra dès ses débuts de remarquables
+dispositions à devenir un excellent cavalier.
+
+On partit. Le temps était superbe, le ciel d’une limpidité
+parfaite, et l’atmosphère suffisamment rafraîchie par les brises
+de la mer, malgré les ardeurs du soleil. La petite troupe suivit
+d’un pas rapide les sinueux rivages de la baie de Talcahuano, afin
+de gagner à trente milles au sud l’extrémité du parallèle. On
+marcha rapidement pendant cette première journée à travers les
+roseaux d’anciens marais desséchés, mais on parla peu. Les adieux
+du départ avaient laissé une vive impression dans l’esprit des
+voyageurs. Ils pouvaient voir encore la fumée du _Duncan_ qui se
+perdait à l’horizon.
+
+Tous se taisaient, à l’exception de Paganel; ce studieux géographe
+se posait à lui-même des questions en espagnol, et se répondait
+dans cette langue nouvelle.
+
+Le catapaz, au surplus, était un homme assez taciturne, et que sa
+profession n’avait pas dû rendre bavard. Il parlait à peine à ses
+péons.
+
+Ceux-ci, en gens du métier, entendaient fort bien leur service. Si
+quelque mule s’arrêtait, ils la stimulaient d’un cri guttural, si
+le cri ne suffisait pas, un bon caillou, lancé d’une main sûre,
+avait raison de son entêtement. Qu’une sangle vînt à se détacher,
+une bride à manquer, le péon, se débarrassant de son puncho,
+enveloppait la tête de la mule, qui, l’accident réparé, reprenait
+aussitôt sa marche.
+
+L’habitude des muletiers est de partir à huit heures, après le
+déjeuner du matin, et d’aller ainsi jusqu’au moment de la couchée,
+à quatre heures du soir.
+
+Glenarvan s’en tint à cet usage. Or, précisément, quand le signal
+de halte fut donné par le catapaz, les voyageurs arrivaient à la
+ville d’Arauco, située à l’extrémité sud de la baie, sans avoir
+abandonné la lisière écumeuse de l’océan. Il eût alors fallu
+marcher pendant une vingtaine de milles dans l’ouest jusqu’à la
+baie Carnero pour y trouver l’extrémité du trente-septième degré.
+Mais les agents de Glenarvan avaient déjà parcouru cette partie du
+littoral sans rencontrer aucun vestige du naufrage. Une nouvelle
+exploration devenait donc inutile, et il fut décidé que la ville
+d’Arauco serait prise pour point de départ. De là, la route devait
+être tenue vers l’est, suivant une ligne rigoureusement droite.
+
+La petite troupe entra dans la ville pour y passer la nuit, et
+campa en pleine cour d’une auberge dont le confortable était
+encore à l’état rudimentaire.
+
+Arauco est la capitale de l’Araucanie, un état long de cent
+cinquante lieues, large de trente, habité par les molouches, ces
+fils aînés de la race chilienne chantés par le poète Ercilla. Race
+fière et forte, la seule des deux Amériques qui n’ait jamais subi
+une domination étrangère. Si Arauco a jadis appartenu aux
+espagnols, les populations, du moins, ne se soumirent pas; elles
+résistèrent alors comme elles résistent aujourd’hui aux
+envahissantes entreprises du Chili, et leur drapeau indépendant,
+--une étoile blanche sur champ d’azur, --flotte encore au sommet
+de la colline fortifiée qui protège la ville.
+
+Tandis que l’on préparait le souper, Glenarvan, Paganel et le
+catapaz se promenèrent entre les maisons coiffées de chaumes. Sauf
+une église et les restes d’un couvent de franciscains, Arauco
+n’offrait rien de curieux. Glenarvan tenta de recueillir quelques
+renseignements qui n’aboutirent pas. Paganel était désespéré de ne
+pouvoir se faire comprendre des habitants; mais, puisque ceux-ci
+parlaient l’araucanien, --une langue mère dont l’usage est
+général jusqu’au détroit de Magellan, --l’espagnol de Paganel lui
+servait autant que de l’hébreu. Il occupa donc ses yeux à défaut
+de ses oreilles, et, somme toute, il éprouva une vraie joie de
+savant à observer les divers types de la race molouche qui
+posaient devant lui. Les hommes avaient une taille élevée, le
+visage plat, le teint cuivré, le menton épilé, l’œil méfiant, la
+tête large et perdue dans une longue chevelure noire. Ils
+paraissaient voués à cette fainéantise spéciale des gens de guerre
+qui ne savent que faire en temps de paix. Leurs femmes, misérables
+et courageuses, s’employaient aux travaux pénibles du ménage,
+pansaient les chevaux, nettoyaient les armes, labouraient,
+chassaient pour leurs maîtres, et trouvaient encore le temps de
+fabriquer ces _punchos_ bleu-turquoise qui demandent deux années
+de travail, et dont le moindre prix atteint cent dollars.
+
+En résumé, ces molouches forment un peuple peu intéressant et de
+mœurs assez sauvages. Ils ont à peu près tous les vices humains,
+contre une seule vertu, l’amour de l’indépendance.
+
+«De vrais spartiates», répétait Paganel, quand, sa promenade
+terminée, il vint prendre place au repas du soir.
+
+Le digne savant exagérait, et on le comprit encore moins quand il
+ajouta que son cœur de français battait fort pendant sa visite à
+la ville d’Arauco.
+
+Lorsque le major lui demanda la raison de ce «battement»
+inattendu, il répondit que son émotion était bien naturelle,
+puisqu’un de ses compatriotes occupait naguère le trône
+d’Araucanie. Le major le pria de vouloir bien faire connaître le
+nom de ce souverain. Jacques Paganel nomma fièrement le brave M De
+Tonneins, un excellent homme, ancien avoué de Périgueux, un peu
+trop barbu, et qui avait subi ce que les rois détrônés appellent
+volontiers «l’ingratitude de leurs sujets». Le major ayant
+légèrement souri à l’idée d’un ancien avoué chassé du trône,
+Paganel répondit fort sérieusement qu’il était peut-être plus
+facile à un avoué de faire un bon roi, qu’à un roi de faire un bon
+avoué. Et sur cette remarque, chacun de rire et de boire quelques
+gouttes de «chicha» à la santé d’Orellie-Antoine 1er, ex-roi
+d’Araucanie. Quelques minutes plus tard, les voyageurs, roulés
+dans leur puncho, dormaient d’un profond sommeil. Le lendemain, à
+huit heures, la madrina en tête, les péons en queue, la petite
+troupe reprit à l’est la route du trente-septième parallèle. Elle
+traversait alors le fertile territoire de l’Araucanie, riche en
+vignes et en troupeaux. Mais, peu à peu, la solitude se fit.
+
+À peine, de mille en mille, une hutte de «ras-treadores», indiens
+dompteurs de chevaux, célèbres dans toute l’Amérique. Parfois, un
+relais de poste abandonné, qui servait d’abri à l’indigène errant
+des plaines. Deux rivières pendant cette journée barrèrent la
+route aux voyageurs, le Rio De Raque et le Rio De Tubal. Mais le
+catapaz découvrit un gué qui permit de passer outre. La chaîne des
+Andes se déroulait à l’horizon, enflant ses croupes et multipliant
+ses pics vers le nord. Ce n’étaient encore là que les basses
+vertèbres de l’énorme épine dorsale sur laquelle s’appuie la
+charpente du nouveau-monde.
+
+À quatre heures du soir, après un trajet de trente-cinq milles, on
+s’arrêta en pleine campagne sous un bouquet de myrtes géants. Les
+mules furent débridées, et allèrent paître en liberté l’herbe
+épaisse de la prairie. Les alforjas fournirent la viande et le riz
+accoutumés. Les pelions étendus sur le sol servirent de
+couverture, d’oreillers, et chacun trouva sur ces lits improvisés
+un repos réparateur, tandis que les péons et le catapaz veillaient
+à tour de rôle.
+
+Puisque le temps devenait si favorable, puisque tous les
+voyageurs, sans en excepter Robert, se maintenaient en bonne
+santé, puisqu’enfin ce voyage débutait sous de si heureux
+auspices, il fallait en profiter et pousser en avant comme un
+joueur «pousse dans la veine». C’était l’avis de tous. La journée
+suivante, on marcha vivement, on franchit sans accident le rapide
+de Bell et le soir, en campant sur les bords du Rio Biobio, qui
+sépare le Chili espagnol du Chili indépendant, Glenarvan put
+encore inscrire trente-cinq milles de plus à l’actif de
+l’expédition. Le pays n’avait pas changé. Il était toujours
+fertile et riche en amaryllis, violettes arborescentes,
+_fluschies_, daturas et cactus à fleurs d’or. Quelques animaux se
+tenaient tapis dans les fourrés. Mais d’indigènes, on voyait peu.
+À peine quelques «guassos», enfants dégénérés des indiens et des
+espagnols galopant sur des chevaux ensanglantés par l’éperon
+gigantesque qui chaussait leur pied nu et passant comme des
+ombres. On ne trouvait à qui parler sur la route et les
+renseignements manquaient absolument, Glenarvan en prenait son
+parti. Il se disait que le capitaine Grant, prisonnier des
+Indiens, devait avoir été entraîné par eux au delà de la chaîne
+des Andes. Les recherches ne pouvaient être fructueuses que dans
+les pampas, non en deçà. Il fallait donc patienter, aller en
+avant, vite et toujours.
+
+Le 17, on repartit à l’heure habituelle et dans l’ordre accoutumé.
+Un ordre que Robert ne gardait pas sans peine, car son ardeur
+l’entraînait à devancer la madrina, au grand désespoir de sa mule.
+
+Il ne fallait rien de moins qu’un rappel sévère de Glenarvan pour
+maintenir le jeune garçon à son poste de marche.
+
+Le pays devint alors plus accidenté; quelques ressauts de terrains
+indiquaient de prochaines montagnes; les _rios_ se multipliaient,
+en obéissant bruyamment aux caprices des pentes. Paganel
+consultait souvent ses cartes; quand l’un de ces ruisseaux n’y
+figurait pas, ce qui arrivait fréquemment, son sang de géographe
+bouillonnait dans ses veines, et il se fâchait de la plus
+charmante façon du monde.
+
+«Un ruisseau qui n’a pas de nom, disait-il, c’est comme s’il
+n’avait pas d’état civil! Il n’existe pas aux yeux de la loi
+géographique.»
+
+Aussi ne se gênait-il pas pour baptiser ces _rios_ innommés; il
+les notait sur sa carte et les affublait des qualificatifs les
+plus retentissants de la langue espagnole.
+
+«Quelle langue! répétait-il, quelle langue pleine et sonore! C’est
+une langue de métal, et je suis sûr qu’elle est composée de
+soixante-dix-huit parties de cuivre et de vingt-deux d’étain,
+comme le bronze des cloches!
+
+--Mais au moins, faites-vous des progrès? lui répondit Glenarvan.
+
+--Certes! Mon cher lord! Ah! S’il n’y avait pas l’accent! Mais il
+y a l’accent!»
+
+Et en attendant mieux, Paganel, chemin faisant, travaillait à
+rompre son gosier aux difficultés de la prononciation, sans
+oublier ses observations géographiques. Là, par exemple, il était
+étonnamment fort et n’eût pas trouvé son maître. Lorsque Glenarvan
+interrogeait le catapaz sur une particularité du pays, son savant
+compagnon devançait toujours la réponse du guide. Le catapaz le
+regardait d’un air ébahi.
+
+Ce jour-là même, vers dix heures, une route se présenta, qui
+coupait la ligne suivie jusqu’alors.
+
+Glenarvan en demanda naturellement le nom, et naturellement aussi,
+ce fut Jacques Paganel qui répondit:
+
+«C’est la route de Yumbel à Los Angeles.»
+
+Glenarvan regarda le catapaz.
+
+«Parfaitement», répondit celui-ci.
+
+Puis, s’adressant au géographe:
+
+«Vous avez donc traversé ce pays? dit-il.
+
+--Parbleu! répondit sérieusement Paganel.
+
+--Sur un mulet?
+
+--Non, dans un fauteuil.»
+
+Le catapaz ne comprit pas, car il haussa les épaules et revint en
+tête de la troupe. À cinq heures du soir, il s’arrêtait dans une
+gorge peu profonde, à quelques milles au-dessus de la petite ville
+de Loja; et cette nuit-là, les voyageurs campèrent au pied des
+sierras, premiers échelons de la grande cordillère.
+
+
+Chapitre XII
+_À douze mille pieds dans les airs_
+
+La traversée du Chili n’avait présenté jusqu’ici aucun incident
+grave. Mais alors ces obstacles et ces dangers que comporte un
+passage dans les montagnes s’offraient à la fois. La lutte avec
+les difficultés naturelles allait véritablement commencer.
+
+Une question importante dut être résolue avant le départ. Par quel
+passage pouvait-on franchir la chaîne des Andes, sans s’écarter de
+la route déterminée? Le catapaz fut interrogé à ce sujet:
+
+«Je ne connais, répondit-il, que deux passages praticables dans
+cette partie des cordillères.
+
+--Le passage d’Arica, sans doute, dit Paganel, qui a été
+découvert par Valdivia Mendoza?
+
+--Précisément.
+
+--Et celui de Villarica, situé au sud du Nevado de ce nom?
+
+--Juste.
+
+--Eh bien, mon ami, ces deux passages n’ont qu’un tort, c’est de
+nous entraîner au nord ou au sud plus qu’il ne convient.
+
+--Avez-vous un autre paso à nous proposer? demanda le major.
+
+--Parfaitement, répondit Paganel, le paso d’Antuco, situé sur le
+penchant volcanique, par trente-sept degrés trente minutes, c’est-à-dire
+à un demi-degré près de notre route. Il se trouve à mille
+toises de hauteur seulement et a été reconnu par Zamudio De Cruz.
+
+--Bon, fit Glenarvan, mais ce paso d’Antuco, le connaissez-vous,
+catapaz?
+
+--Oui, _mylord_, je l’ai traversé, et si je ne le proposais pas,
+c’est que c’est tout au plus une voie de bétail qui sert aux
+indiens pasteurs des versants orientaux.
+
+--Eh bien, mon ami, répondit Glenarvan, là où passent les
+troupeaux de juments, de moutons et de bœufs, des _pehuenches_,
+nous saurons passer aussi.
+
+Et puisqu’il nous maintient dans la ligne droite, va pour le paso
+d’Antuco.»
+
+Le signal du départ fut aussitôt donné, et l’on s’enfonça dans la
+vallée de las Lejas, entre de grandes masses de calcaire
+cristallisé. On montait suivant une pente presque insensible. Vers
+onze heures, il fallut contourner les bords d’un petit lac,
+réservoir naturel et rendez-vous pittoresque de tous les _rios_ du
+voisinage; ils y arrivaient en murmurant et s’y confondaient dans
+une limpide tranquillité. Au-dessus du lac s’étendaient de vastes
+«llanos», hautes plaines couvertes de graminées, où paissaient des
+troupeaux indiens.
+
+Puis, un marais se rencontra qui courait sud et nord, et dont on
+se tira, grâce à l’instinct des mules. À une heure, le fort
+Ballenare apparut sur un roc à pic qu’il couronnait de ses
+courtines démantelées. On passa outre. Les pentes devenaient déjà
+raides, pierreuses, et les cailloux, détachés par le sabot des
+mules, roulaient sous leurs pas en formant de bruyantes cascades
+de pierres. Vers trois heures, nouvelles ruines pittoresques d’un
+fort détruit dans le soulèvement de 1770.
+
+«Décidément, dit Paganel, les montagnes ne suffisent pas à séparer
+les hommes, il faut encore les fortifier!»
+
+À partir de ce point, la route devint difficile, périlleuse même;
+l’angle des pentes s’ouvrit davantage, les corniches se
+rétrécirent de plus en plus, les précipices se creusèrent
+effroyablement.
+
+Les mules avançaient prudemment, le nez à terre, flairant le
+chemin. On marchait en file. Parfois, à un coude brusque, la
+madrina disparaissait, et la petite caravane se guidait alors au
+bruit lointain de sa sonnette. Souvent aussi, les capricieuses
+sinuosités du sentier ramenaient la colonne sur deux lignes
+parallèles, et le catapaz pouvait parler aux péons, tandis qu’une
+crevasse, large de deux toises à peine, mais profonde de deux
+cents, creusait entre eux un infranchissable abîme.
+
+La végétation herbacée luttait encore cependant contre les
+envahissements de la pierre, mais on sentait déjà le règne minéral
+aux prises avec le règne végétal. Les approches du volcan d’Antuco
+se reconnaissaient à quelques traînées de lave d’une couleur
+ferrugineuse et hérissées de cristaux jaunes en forme d’aiguilles.
+Les rocs, entassés les uns sur les autres, et prêts à choir, se
+tenaient contre toutes les lois de l’équilibre. Évidemment, les
+cataclysmes devaient facilement modifier leur aspect, et, à
+considérer ces pics sans aplomb, ces dômes gauches, ces mamelons
+mal assis, il était facile de voir que l’heure du tassement
+définitif n’avait pas encore sonné pour cette montagneuse région.
+
+Dans ces conditions, la route devait être difficile à reconnaître.
+L’agitation presque incessante de la charpente andine en change
+souvent le tracé, et les points de repère ne sont plus à leur
+place. Aussi le catapaz hésitait-il; il s’arrêtait; il regardait
+autour de lui; il interrogeait la forme des rochers; il cherchait
+sur la pierre friable des traces d’indiens. Toute orientation
+devenait impossible.
+
+Glenarvan suivait son guide pas à pas; il comprenait, il sentait
+son embarras croissant avec les difficultés du chemin; il n’osait
+l’interroger et pensait, non sans raison peut-être, qu’il en est
+des muletiers comme de l’instinct des mulets et qu’il vaut mieux
+s’en rapporter à lui.
+
+Pendant une heure encore, le catapaz erra pour ainsi dire à
+l’aventure, mais toujours en gagnant des zones plus élevées de la
+montagne. Enfin il fut forcé de s’arrêter court. On se trouvait au
+fond d’une vallée de peu de largeur, une de ces gorges étroites
+que les indiens appellent «quebradas». Un mur de porphyre, taillé
+à pic, en fermait l’issue. Le catapaz, après avoir cherché
+vainement un passage, mit pied à terre, se croisa les bras, et
+attendit. Glenarvan vint à lui.
+
+«Vous vous êtes égaré? demanda-t-il.
+
+--Non, _mylord_, répondit le catapaz.
+
+--Cependant, nous ne sommes pas dans le passage d’Antuco?
+
+--Nous y sommes.
+
+--Vous ne vous trompez pas?
+
+--Je ne me trompe pas. Voici les restes d’un feu qui a servi aux
+indiens, et voilà les traces laissées par les troupeaux de juments
+et de moutons.
+
+--Eh bien, on a passé par cette route!
+
+--Oui, mais on n’y passera plus. Le dernier tremblement de terre
+l’a rendue impraticable...
+
+--Aux mulets, répondit le major, mais non aux hommes.
+
+--Ah! Ceci vous regarde, répondit le catapaz, j’ai fait ce que
+j’ai pu. Mes mules et moi, nous sommes prêts à retourner en
+arrière, s’il vous plaît de revenir sur vos pas et de chercher les
+autres passages de la cordillère.
+
+--Et ce sera un retard?...
+
+--De trois jours, au moins.»
+
+Glenarvan écoutait en silence les paroles du catapaz. Celui-ci
+était évidemment dans les conditions de son marché. Ses mules ne
+pouvaient aller plus loin. Cependant, quand la proposition fut
+faite de rebrousser chemin, Glenarvan se retourna vers ses
+compagnons, et leur dit:
+
+«Voulez-vous passer quand même?
+
+--Nous voulons vous suivre, répondit Tom Austin.
+
+--Et même vous précéder, ajouta Paganel. De quoi s’agit-il, après
+tout? De franchir une chaîne de montagnes, dont les versants
+opposés offrent une descente incomparablement plus facile! Cela
+fait, nous trouverons les _baqueanos_ argentins qui nous guideront
+à travers les pampas, et des chevaux rapides habitués à galoper
+dans les plaines. En avant donc, et sans hésiter.
+
+--En avant! s’écrièrent les compagnons de Glenarvan.
+
+--Vous ne nous accompagnez pas? demanda celui-ci au catapaz.
+
+--Je suis conducteur de mules, répondit le muletier.
+
+--À votre aise.
+
+--On se passera de lui, dit Paganel; de l’autre côté de cette
+muraille, nous retrouverons les sentiers d’Antuco, et je me fais
+fort de vous conduire au bas de la montagne aussi directement que
+le meilleur guide des cordillères.»
+
+Glenarvan régla donc avec le catapaz, et le congédia, lui, ses
+péons et ses mules. Les armes, les instruments et quelques vivres
+furent répartis entre les sept voyageurs. D’un commun accord, on
+décida que l’ascension serait immédiatement reprise, et que, s’il
+le fallait, on voyagerait une partie de la nuit. Sur le talus de
+gauche serpentait un sentier abrupt que des mules n’auraient pu
+franchir.
+
+Les difficultés furent grandes, mais, après deux heures de
+fatigues et de détours, Glenarvan et ses compagnons se
+retrouvèrent sur le passage d’Antuco.
+
+Ils étaient alors dans la partie andine proprement dite, qui n’est
+pas éloignée de l’arête supérieure des cordillères; mais de
+sentier frayé, de paso déterminé, il n’y avait plus apparence.
+Toute cette région venait d’être bouleversée dans les derniers
+tremblements de terre, et il fallut s’élever de plus en plus sur
+les croupes de la chaîne. Paganel fut assez décontenancé de ne pas
+trouver la route libre, et il s’attendit à de rudes fatigues pour
+gagner le sommet des Andes, car leur hauteur moyenne est comprise
+entre onze mille et douze mille six cents pieds. Fort
+heureusement, le temps était calme, le ciel pur, la saison
+favorable; mais en hiver, de mai à octobre, une pareille ascension
+eût été impraticable; les froids intenses tuent rapidement les
+voyageurs, et ceux qu’ils épargnent n’échappent pas, du moins, aux
+violences des «temporales», sortes d’ouragans particuliers à ces
+régions, et qui, chaque année, peuplent de cadavres les gouffres
+de la cordillère.
+
+On monta pendant toute la nuit; on se hissait à force de poignets
+sur des plateaux presque inaccessibles; on sautait des crevasses
+larges et profondes; les bras ajoutés aux bras remplaçaient les
+cordes, et les épaules servaient d’échelons; ces hommes intrépides
+ressemblaient à une troupe de clowns livrés à toute la folie des
+jeux icariens. Ce fut alors que la vigueur de Mulrady et l’adresse
+de Wilson eurent mille occasions de s’exercer. Ces deux braves
+écossais se multiplièrent; maintes fois, sans leur dévouement et
+leur courage, la petite troupe n’aurait pu passer.
+
+Glenarvan ne perdait pas de vue le jeune Robert, que son âge et sa
+vivacité portaient aux imprudences. Paganel, lui, s’avançait avec
+une furie toute française. Quant au major, il ne se remuait
+qu’autant qu’il le fallait, pas plus, pas moins, et il s’élevait
+par un mouvement insensible.
+
+S’apercevait-il qu’il montait depuis plusieurs heures? Cela n’est
+pas certain. Peut-être s’imaginait-il descendre.
+
+À cinq heures du matin, les voyageurs avaient atteint une hauteur
+de sept mille cinq cents pieds, déterminée par une observation
+barométrique. Ils se trouvaient alors sur les plateaux
+secondaires, dernière limite de la région arborescente. Là
+bondissaient quelques animaux qui eussent fait la joie ou la
+fortune d’un chasseur; ces bêtes agiles le savaient bien, car
+elles fuyaient, et de loin, l’approche des hommes. C’était le
+lama, animal précieux des montagnes, qui remplace le mouton, le
+bœuf et le cheval, et vit là où ne vivrait pas le mulet. C’était
+le chinchilla, petit rongeur doux et craintif, riche en fourrure,
+qui tient le milieu entre le lièvre et la gerboise, et auquel ses
+pattes de derrière donnent l’apparence d’un kangourou. Rien de
+charmant à voir comme ce léger animal courant sur la cime des
+arbres à la façon d’un écureuil.
+
+«Ce n’est pas encore un oiseau, disait Paganel, mais ce n’est déjà
+plus un quadrupède.»
+
+Cependant, ces animaux n’étaient pas les derniers habitants de la
+montagne. À neuf mille pieds, sur la limite des neiges
+perpétuelles, vivaient encore, et par troupes, des ruminants d’une
+incomparable beauté, l’alpaga au pelage long et soyeux, puis cette
+sorte de chèvre sans cornes, élégante et fière, dont la laine est
+fine, et que les naturalistes ont nommée vigogne. Mais il ne
+fallait pas songer à l’approcher, et c’est à peine s’il était
+donné de la voir; elle s’enfuyait, on pourrait dire à tire-d’aile,
+et glissait sans bruit sur les tapis éblouissants de blancheur.
+
+À cette heure, l’aspect des régions était entièrement
+métamorphosé. De grands blocs de glace éclatants, d’une teinte
+bleuâtre dans certains escarpements, se dressaient de toutes parts
+et réfléchissaient les premiers rayons du jour. L’ascension devint
+très périlleuse alors. On ne s’aventurait plus sans sonder
+attentivement pour reconnaître les crevasses. Wilson avait pris la
+tête de la file, et du pied il éprouvait le sol des glaciers. Ses
+compagnons marchaient exactement sur les empreintes de ses pas, et
+évitaient d’élever la voix, car le moindre bruit agitant les
+couches d’air pouvait provoquer la chute des masses neigeuses
+suspendues à sept ou huit cents pieds au-dessus de leur tête.
+
+Ils étaient alors parvenus à la région des arbrisseaux, qui, deux
+cent cinquante toises plus haut, cédèrent la place aux graminées
+et aux cactus. À onze mille pieds, ces plantes elles-mêmes
+abandonnèrent le sol aride, et toute trace de végétation disparut.
+Les voyageurs ne s’étaient arrêtés qu’une seule fois, à huit
+heures, pour réparer leurs forces par un repas sommaire, et, avec
+un courage surhumain, ils reprirent l’ascension, bravant des
+dangers toujours croissants. Il fallut enfourcher des arêtes
+aiguës et passer au-dessus de gouffres que le regard n’osait
+sonder. En maint endroit, des croix de bois jalonnaient la route
+et marquaient la place de catastrophes multipliées. Vers deux
+heures, un immense plateau, sans trace de végétation, une sorte de
+désert, s’étendit entre des pics décharnés. L’air était sec, le
+ciel d’un bleu cru; à cette hauteur, les pluies sont inconnues, et
+les vapeurs ne s’y résolvent qu’en neige ou en grêle. Çà et là,
+quelques pics de porphyre ou de basalte trouaient le suaire blanc
+comme les os d’un squelette, et, par instants, des fragments de
+quartz ou de gneiss, désunis sous l’action de l’air, s’éboulaient
+avec un bruit mat, qu’une atmosphère peu dense rendait presque
+imperceptible.
+
+Cependant, la petite troupe, malgré son courage, était à bout de
+forces. Glenarvan, voyant l’épuisement de ses compagnons,
+regrettait de s’être engagé si avant dans la montagne. Le jeune
+Robert se raidissait contre la fatigue, mais il ne pouvait aller
+plus loin. À trois heures, Glenarvan s’arrêta.
+
+«Il faut prendre du repos, dit-il, car il vit bien que personne ne
+ferait cette proposition.
+
+--Prendre du repos? répondit Paganel, mais nous n’avons pas
+d’abri.
+
+--Cependant, c’est indispensable, ne fût-ce que pour Robert.
+
+--Mais non, _mylord_, répondit le courageux enfant, je puis
+encore marcher... Ne vous arrêtez pas...
+
+--On te portera, mon garçon, répondit Paganel, mais il faut
+gagner à tout prix le versant oriental. Là nous trouverons peut-être
+quelque hutte de refuge. Je demande encore deux heures de
+marche.
+
+--Est-ce votre avis, à tous? demanda Glenarvan.
+
+--Oui», répondirent ses compagnons.
+
+Mulrady ajouta:
+
+«Je me charge de l’enfant.»
+
+Et l’on reprit la direction de l’est. Ce furent encore deux heures
+d’une ascension effrayante. On montait toujours pour atteindre les
+dernières sommités de la montagne.
+
+La raréfaction de l’air produisait cette oppression douloureuse
+connue sous le nom de «puna». Le sang suintait à travers les
+gencives et les lèvres par défaut d’équilibre, et peut-être aussi
+sous l’influence des neiges, qui à une grande hauteur vicient
+évidemment l’atmosphère. Il fallait suppléer au défaut de sa
+densité par des inspirations fréquentes, et activer ainsi la
+circulation, ce qui fatiguait non moins que la réverbération des
+rayons du soleil sur les plaques de neige. Quelle que fût la
+volonté de ces hommes courageux, le moment vint donc où les plus
+vaillants défaillirent, et le vertige, ce terrible mal des
+montagnes, détruisit non seulement leurs forces physiques, mais
+aussi leur énergie morale. On ne lutte pas impunément contre des
+fatigues de ce genre. Bientôt les chutes devinrent fréquentes, et
+ceux qui tombaient n’avançaient qu’en se traînant sur les genoux.
+
+Or, l’épuisement allait mettre un terme à cette ascension trop
+prolongée, et Glenarvan ne considérait pas sans terreur
+l’immensité des neiges, le froid dont elles imprégnaient cette
+région funeste, l’ombre qui montait vers ces cimes désolées, le
+défaut d’abri pour la nuit, quand le major l’arrêta, et d’un ton
+calme:
+
+«Une hutte», dit-il.
+
+
+Chapitre XIII
+_Descente de la cordillère_
+
+Tout autre que Mac Nabbs eût passé cent fois à côté, autour, au-dessus
+même de cette hutte, sans en soupçonner l’existence. Une
+extumescence du tapis de neige la distinguait à peine des rocs
+environnants. Il fallut la déblayer. Après une demi-heure d’un
+travail opiniâtre, Wilson et Mulrady eurent dégagé l’entrée de la
+«_casucha_». Et la petite troupe s’y blottit avec empressement.
+
+Cette _casucha_, construite par les indiens, était faite
+«d’adobes», espèce de briques cuites au soleil; elle avait la
+forme d’un cube de douze pieds sur chaque face, et se dressait au
+sommet d’un bloc de basalte. Un escalier de pierre conduisait à la
+porte, seule ouverture de la cahute, et, quelque étroite qu’elle
+fût, les ouragans, la neige ou la grêle, savaient bien s’y frayer
+un passage, lorsque les temporales les déchaînaient dans la
+montagne.
+
+Dix personnes pouvaient aisément y tenir place, et si ses murs
+n’eussent pas été suffisamment étanches dans la saison des pluies,
+à cette époque du moins ils garantissaient à peu près contre un
+froid intense que le thermomètre portait à dix degrés au-dessous
+de zéro. D’ailleurs, une sorte de foyer avec tuyau de briques fort
+mal rejointoyées permettait d’allumer du feu et de combattre
+efficacement la température extérieure.
+
+«Voilà un gîte suffisant, dit Glenarvan, s’il n’est pas
+confortable. La providence nous y a conduits, et nous ne pouvons
+faire moins que de l’en remercier.
+
+--Comment donc, répondit Paganel, mais c’est un palais! Il n’y
+manque que des factionnaires et des courtisans. Nous serons
+admirablement ici.
+
+--Surtout quand un bon feu flambera dans l’âtre, dit Tom Austin,
+car si nous avons faim nous n’avons pas moins froid, il me semble,
+et, pour ma part, un bon fagot me réjouirait plus qu’une tranche
+de venaison.
+
+--Eh bien, Tom, répondit Paganel, on tâchera de trouver du
+combustible.
+
+--Du combustible au sommet des cordillères! dit Mulrady en
+secouant la tête d’un air de doute.
+
+--Puisqu’on a fait une cheminée dans cette _casucha_, répondit le
+major, c’est probablement parce qu’on trouve ici quelque chose à
+brûler.
+
+--Notre ami Mac Nabbs a raison, dit Glenarvan; disposez tout pour
+le souper; je vais aller faire le métier de bûcheron.
+
+--Je vous accompagne avec Wilson, répondit Paganel.
+
+--Si vous avez besoin de moi?... Dit Robert en se levant.
+
+--Non, repose-toi, mon brave garçon, répondit Glenarvan. Tu seras
+un homme à l’âge où d’autres ne sont encore que des enfants!»
+
+Glenarvan, Paganel et Wilson sortirent de la _casucha_. Il était
+six heures du soir. Le froid piquait vivement malgré le calme
+absolu de l’atmosphère. Le bleu du ciel s’assombrissait déjà, et
+le soleil effleurait de ses derniers rayons les hauts pics des
+plateaux andins. Paganel, ayant emporté son baromètre, le
+consulta, et vit que le mercure se maintenait à 0, 495
+millimètres. La dépression de la colonne barométrique
+correspondait à une élévation de onze mille sept cents pieds.
+Cette région des cordillères avait donc une altitude inférieure de
+neuf cent dix mètres seulement à celle du Mont Blanc. Si ces
+montagnes eussent présenté les difficultés dont est hérissé le
+géant de la Suisse, si seulement les ouragans et les tourbillons
+se fussent déchaînés contre eux, pas un des voyageurs n’eût
+franchi la grande chaîne du nouveau-monde.
+
+Glenarvan et Paganel, arrivés sur un monticule de porphyre,
+portèrent leurs regards à tous les points de l’horizon. Ils
+occupaient alors le sommet des _nevados_ de la Cordillère, et
+dominaient un espace de quarante milles carrés. À l’est, les
+versants s’abaissaient en rampes douces par des pentes praticables
+sur lesquelles les péons se laissent glisser pendant l’espace de
+plusieurs centaines de toises. Au loin, des traînées
+longitudinales de pierre et de blocs erratiques, repoussés par le
+glissement des glaciers, formaient d’immenses lignes de moraines.
+Déjà la vallée du Colorado se noyait dans une ombre montante,
+produite par l’abaissement du soleil; les reliefs du terrain, les
+saillies, les aiguilles, les pics, éclairés par ses rayons,
+s’éteignaient graduellement, et l’assombrissement se faisait peu à
+peu sur tout le versant oriental des Andes. Dans l’ouest, la
+lumière éclairait encore les contreforts qui soutiennent la paroi
+à pic des flancs occidentaux.
+
+C’était un éblouissement de voir les rocs et les glaciers baignés
+dans cette irradiation de l’astre du jour. Vers le nord ondulait
+une succession de cimes qui se confondaient insensiblement et
+formaient comme une ligne tremblée sous un crayon inhabile. L’œil
+s’y perdait confusément. Mais au sud, au contraire, le spectacle
+devenait splendide, et, avec la nuit tombante, il allait prendre
+de sublimes proportions. En effet, le regard s’enfonçant dans la
+vallée sauvage du Torbido, dominait l’Antuco, dont le cratère
+béant se creusait à deux milles de là. Le volcan rugissait comme
+un monstre énorme, semblable aux léviathans des jours
+apocalyptiques, et vomissait d’ardentes fumées mêlées à des
+torrents d’une flamme fuligineuse. Le cirque de montagnes qui
+l’entourait paraissait être en feu; des grêles de pierres
+incandescentes, des nuages de vapeurs rougeâtres, des fusées de
+laves, se réunissaient en gerbes étincelantes. Un immense éclat,
+qui s’accroissait d’instant en instant, une déflagration
+éblouissante emplissait ce vaste circuit de ses réverbérations
+intenses, tandis que le soleil, dépouillé peu à peu de ses lueurs
+crépusculaires, disparaissait comme un astre éteint dans les
+ombres de l’horizon.
+
+Paganel et Glenarvan seraient restés longtemps à contempler cette
+lutte magnifique des feux de la terre et des feux du ciel; les
+bûcherons improvisés faisaient place aux artistes; mais Wilson,
+moins enthousiaste, les rappela au sentiment de la situation. Le
+bois manquait, il est vrai; heureusement, un lichen maigre et sec
+revêtait les rocs; on en fit une ample provision, ainsi que d’une
+certaine plante nommée «llaretta», dont la racine pouvait brûler
+suffisamment. Ce précieux combustible rapporté à la _casucha_, on
+l’entassa dans le foyer. Le feu fut difficile à allumer et surtout
+à entretenir. L’air très raréfié ne fournissait plus assez
+d’oxygène à son alimentation; du moins ce fut la raison donnée par
+le major.
+
+«En revanche, ajoutait-il, l’eau n’aura pas besoin de cent degrés
+de chaleur pour bouillir; ceux qui aiment le café fait avec de
+l’eau à cent degrés seront forcés de s’en passer, car à cette
+hauteur l’ébullition se manifestera avant quatre-vingt-dix
+degrés.»
+
+Mac Nabbs ne se trompait pas, et le thermomètre plongé dans l’eau
+de la chaudière, dès qu’elle fut bouillante, ne marqua que quatre-vingt-sept
+degrés. Ce fut avec volupté que chacun but quelques
+gorgées de café brûlant; quant à la viande sèche, elle parut un
+peu insuffisante, ce qui provoqua de la part de Paganel une
+réflexion aussi sensée qu’inutile.
+
+«Parbleu, dit-il, il faut avouer qu’une grillade de lama ne serait
+pas à dédaigner! on dit que cet animal remplace le bœuf et le
+mouton, et je serais bien aise de savoir si c’est au point de vue
+alimentaire!
+
+--Comment! dit le major, vous n’êtes pas content de notre souper,
+savant Paganel?
+
+--Enchanté, mon brave major; cependant j’avoue qu’un plat de
+venaison serait le bienvenu.
+
+--Vous êtes un sybarite, dit Mac Nabbs.
+
+--J’accepte le qualificatif, major; mais vous-même, et quoique
+vous en disiez, vous ne bouderiez pas devant un beefsteak
+quelconque!
+
+--Cela est probable, répondit le major.
+
+--Et si l’on vous priait d’aller vous poster à l’affût malgré le
+froid et la nuit, vous iriez sans faire une réflexion?
+
+--Évidemment, et pour peu que cela vous plaise...»
+
+Les compagnons de Mac Nabbs n’avaient pas eu le temps de le
+remercier et d’enrayer son incessante obligeance, que des
+hurlements lointains se firent entendre. Ils se prolongeaient
+longuement. Ce n’étaient pas là des cris d’animaux isolés, mais
+ceux d’un troupeau qui s’approchait avec rapidité.
+
+La providence, après avoir fourni la cahute, voulait-elle donc
+offrir le souper? Ce fut la réflexion du géographe. Mais Glenarvan
+rabattit un peu de sa joie en lui faisant observer que les
+quadrupèdes de la cordillère ne se rencontrent jamais sur une zone
+si élevée.
+
+«Alors, d’où vient ce bruit? dit Tom Austin. Entendez-vous comme
+il s’approche!
+
+--Une avalanche? dit Mulrady.
+
+--Impossible! Ce sont de véritables hurlements, répliqua Paganel.
+
+--Voyons, dit Glenarvan.
+
+--Et voyons en chasseurs», répondit le major qui prit sa
+carabine.
+
+Tous s’élancèrent hors de la _casucha_. La nuit était venue,
+sombre et constellée. La lune ne montrait pas encore le disque à
+demi rongé de sa dernière phase.
+
+Les sommets du nord et de l’est disparaissaient dans les ténèbres,
+et le regard ne percevait plus que la silhouette fantastique de
+quelques rocs dominants. Les hurlements, --des hurlements de
+bêtes effarées, --redoublaient. Ils venaient de la partie
+ténébreuse des cordillères. Que se passait-il?
+
+Soudain, une avalanche furieuse arriva, mais une avalanche d’êtres
+animés et fous de terreur. Tout le plateau sembla s’agiter. De ces
+animaux, il en venait des centaines, des milliers peut-être, qui,
+malgré la raréfaction de l’air, produisaient un vacarme
+assourdissant. Étaient-ce des bêtes fauves de la pampa ou
+seulement une troupe de lamas et de vigognes? Glenarvan, Mac
+Nabbs, Robert, Austin, les deux matelots, n’eurent que le temps de
+se jeter à terre, pendant que ce tourbillon vivant passait à
+quelques pieds au-dessus d’eux.
+
+Paganel, qui, en sa qualité de nyctalope, se tenait debout pour
+mieux voir, fut culbuté en un clin d’œil.
+
+En ce moment la détonation d’une arme à feu éclata.
+
+Le major avait tiré au jugé. Il lui sembla qu’un animal tombait à
+quelques pas de lui, tandis que toute la bande, emportée par son
+irrésistible élan et redoublant ses clameurs, disparaissait sur
+les pentes éclairées par la réverbération du volcan.
+
+«Ah! Je les tiens, dit une voix, --la voix de Paganel.
+
+--Et que tenez-vous? demanda Glenarvan.
+
+--Mes lunettes, parbleu! C’est bien le moins qu’on perde ses
+lunettes dans une pareille bagarre!
+
+--Vous n’êtes pas blessé?...
+
+--Non, un peu piétiné. Mais par qui?
+
+--Par ceci», répondit le major, en traînant après lui l’animal
+qu’il avait abattu.
+
+Chacun se hâta de regagner la cahute, et à la lueur du foyer on
+examina le «coup de fusil» de Mac Nabbs.
+
+C’était une jolie bête, ressemblant à un petit chameau sans bosse;
+elle avait la tête fine, le corps aplati, les jambes longues et
+grêles, le poil fin, le pelage café au lait, et le dessous du
+ventre tacheté de blanc. À peine Paganel l’eut-il regardée, qu’il
+s’écria:
+
+«C’est un guanaque!
+
+--Qu’est-ce que c’est qu’un guanaque? demanda Glenarvan.
+
+--Une bête qui se mange, répondit Paganel.
+
+--Et c’est bon?
+
+--Savoureux. Un mets de l’olympe. Je savais bien que nous
+aurions de la viande fraîche pour souper. Et quelle viande! Mais
+qui va découper l’animal?
+
+--Moi, dit Wilson.
+
+--Bien, je me charge de le faire griller, répliqua Paganel.
+
+--Vous êtes donc cuisinier, Monsieur Paganel? dit Robert.
+
+--Parbleu, mon garçon, puisque je suis français! Dans un français
+il y a toujours un cuisinier.»
+
+Cinq minutes après, Paganel déposa de larges tranches de venaison
+sur les charbons produits par la racine de _llaretta_. Dix minutes
+plus tard, il servit à ses compagnons cette viande fort
+appétissante sous le nom de «filets de guanaque».
+
+Personne ne fit de façons, et chacun y mordit à pleines dents.
+
+Mais, à la grande stupéfaction du géographe, une grimace générale,
+accompagnée d’un «pouah» unanime, accueillit la première bouchée.
+
+«C’est horrible! dit l’un.
+
+--Ce n’est pas mangeable!» répliqua l’autre.
+
+Le pauvre savant, quoi qu’il en eût, dut convenir que cette
+grillade ne pouvait être acceptée, même par des affamés. On
+commençait donc à lui lancer quelques plaisanteries, qu’il
+entendait parfaitement, du reste, et à dauber son «mets de
+l’olympe»; lui-même cherchait la raison pour laquelle cette chair
+de guanaque, véritablement bonne et très estimée, était devenue
+détestable entre ses mains, quand une réflexion subite traversa
+son cerveau.
+
+«J’y suis, s’écria-t-il! Eh parbleu! J’y suis, j’ai trouvé!
+
+--Est-ce que c’est de la viande trop avancée? demanda
+tranquillement Mac Nabbs.
+
+--Non, major intolérant, mais de la viande qui a trop marché!
+Comment ai-je pu oublier cela?
+
+--Que voulez-vous dire? Monsieur Paganel, demanda Tom Austin.
+
+--Je veux dire que le guanaque n’est bon que lorsqu’il a été tué
+au repos; si on le chasse longtemps, s’il fournit une longue
+course, sa chair n’est plus mangeable. Je puis donc affirmer au
+goût que cet animal venait de loin, et par conséquent le troupeau
+tout entier.
+
+--Vous êtes certain de ce fait? dit Glenarvan.
+
+--Absolument certain.
+
+--Mais quel événement, quel phénomène a pu effrayer ainsi ces
+animaux et les chasser à l’heure où ils devraient être
+paisiblement endormis dans leur gîte?
+
+--À cela, mon cher Glenarvan, dit Paganel, il m’est impossible de
+vous répondre. Si vous m’en croyez, allons dormir sans en chercher
+plus long. Pour mon compte, je meurs de sommeil. Dormons-nous,
+major?
+
+--Dormons, Paganel.»
+
+Sur ce, chacun s’enveloppa de son _poncho_, le feu fut ravivé pour
+la nuit, et bientôt dans tous les tons et sur tous les rythmes
+s’élevèrent des ronflements formidables, au milieu desquels la
+basse du savant géographe soutenait l’édifice harmonique.
+
+Seul, Glenarvan ne dormit pas. De secrètes inquiétudes le tenaient
+dans un état de fatigante insomnie. Il songeait involontairement à
+ce troupeau fuyant dans une direction commune, à son effarement
+inexplicable. Les guanaques ne pouvaient être poursuivis par des
+bêtes fauves.
+
+À cette hauteur, il n’y en a guère, et de chasseurs encore moins.
+Quelle terreur les précipitait donc vers les abîmes de l’Antuco,
+et quelle en était la cause? Glenarvan avait le pressentiment d’un
+danger prochain.
+
+Cependant, sous l’influence d’un demi-assoupissement, ses idées se
+modifièrent peu à peu, et les craintes firent place à l’espérance.
+Il se vit au lendemain, dans la plaine des Andes. Là devaient
+commencer véritablement ses recherches, et le succès n’était peut-être
+pas loin. Il songea au capitaine Grant, à ses deux matelots
+délivrés d’un dur esclavage.
+
+Ces images passaient rapidement devant son esprit, à chaque
+instant distrait par un pétillement du feu, une étincelle
+crépitant dans l’air, une flamme vivement oxygénée qui éclairait
+la face endormie de ses compagnons, et agitait quelque ombre
+fuyante sur les murs de la _casucha_. Puis, ses pressentiments
+revenaient avec plus d’intensité. Il écoutait vaguement les bruits
+extérieurs, difficiles à expliquer sur ces cimes solitaires?
+
+À un certain moment, il crut surprendre des grondements éloignés,
+sourds, menaçants, comme les roulements d’un tonnerre qui ne
+viendrait pas du ciel. Or, ces grondements ne pouvaient appartenir
+qu’à un orage déchaîné sur les flancs de la montagne, à quelques
+milles pieds au-dessous de son sommet.
+
+Glenarvan voulut constater le fait, et sortit.
+
+La lune se levait alors. L’atmosphère était limpide et calme. Pas
+un nuage, ni en haut, ni en bas. Çà et là, quelques reflets
+mobiles des flammes de l’Antuco. Nul orage, nul éclair. Au zénith
+étincelaient des milliers d’étoiles. Pourtant les grondements
+duraient toujours: ils semblaient se rapprocher et courir à
+travers la chaîne des Andes. Glenarvan rentra plus inquiet, se
+demandant quel rapport existait entre ces ronflements souterrains
+et la fuite des guanaques. Y avait-il là un effet et une cause? Il
+regarda sa montre, qui marquait deux heures du matin.
+
+Cependant, n’ayant point la certitude d’un danger immédiat, il
+n’éveilla pas ses compagnons, que la fatigue tenait pesamment
+endormis, et il tomba lui-même dans une lourde somnolence qui dura
+plusieurs heures.
+
+Tout d’un coup, de violents fracas le remirent sur pied. C’était
+un assourdissant vacarme, comparable au bruit saccadé que feraient
+d’innombrables caissons d’artillerie roulant sur un pavé sonore.
+Soudain Glenarvan sentit le sol manquer à ses pieds; il vit la
+_casucha_ osciller et s’entr’ouvrir.
+
+«Alerte!» s’écria-t-il.
+
+Ses compagnons, tous réveillés et renversés pêle-mêle, étaient
+entraînés sur une pente rapide.
+
+Le jour se levait alors, et la scène était effrayante. La forme
+des montagnes changeait subitement: les cônes se tronquaient; les
+pics chancelants disparaissaient comme si quelque trappe
+s’entr’ouvrait sous leur base. Par suite d’un phénomène
+particulier aux cordillères, un massif, large de plusieurs milles,
+se déplaçait tout entier et glissait vers la plaine.
+
+«Un tremblement de terre!» s’écria Paganel.
+
+Il ne se trompait pas. C’était un de ces cataclysmes fréquents sur
+la lisière montagneuse du Chili, et précisément dans cette région
+où Copiapo a été deux fois détruit, et Santiago renversé quatre
+fois en quatorze ans. Cette portion du globe est travaillée par
+les feux de la terre, et les volcans de cette chaîne d’origine
+récente n’offrent que d’insuffisantes soupapes à la sortie des
+vapeurs souterraines. De là ces secousses incessantes, connues
+sous le nom de «tremblores».
+
+Cependant, ce plateau auquel se cramponnaient sept hommes
+accrochés à des touffes de lichen, étourdis, épouvantés, glissait
+avec la rapidité d’un express, c’est-à-dire une vitesse de
+cinquante milles à l’heure. Pas un cri n’était possible, pas un
+mouvement pour fuir ou s’enrayer. On n’aurait pu s’entendre. Les
+roulements intérieurs, le fracas des avalanches, le choc des
+masses de granit et de basalte, les tourbillons d’une neige
+pulvérisée, rendaient toute communication impossible. Tantôt, le
+massif dévalait sans heurts ni cahots; tantôt, pris d’un mouvement
+de tangage et de roulis comme le pont d’un navire secoué par la
+houle, côtoyant des gouffres dans lesquels tombaient des morceaux
+de montagne, déracinant les arbres séculaires, il nivelait avec la
+précision d’une faux immense toutes les saillies du versant
+oriental.
+
+Que l’on songe à la puissance d’une masse pesant plusieurs
+milliards de tonnes, lancée avec une vitesse toujours croissante
+sous un angle de cinquante degrés.
+
+Ce que dura cette chute indescriptible, nul n’aurait pu l’évaluer.
+À quel abîme elle devait aboutir, nul n’eût osé le prévoir. Si
+tous étaient là, vivants, ou si l’un d’eux gisait déjà au fond
+d’un abîme, nul encore n’aurait pu le dire. Étouffés par la
+vitesse de la course, glacés par l’air froid qui les pénétrait,
+aveuglés par les tourbillons de neige, ils haletaient, anéantis,
+presque inanimés, et ne s’accrochaient aux rocs que par un suprême
+instinct de conservation.
+
+Tout d’un coup, un choc d’une incomparable violence les arracha de
+leur glissant véhicule. Ils furent lancés en avant et roulèrent
+sur les derniers échelons de la montagne. Le plateau s’était
+arrêté net.
+
+Pendant quelques minutes, nul ne bougea. Enfin, l’un se releva
+étourdi du coup, mais ferme encore, --le major. Il secoua la
+poussière qui l’aveuglait, puis il regarda autour de lui. Ses
+compagnons, étendus dans un cercle restreint, comme les grains de
+plomb d’un fusil qui ont fait balle, étaient renversés les uns sur
+les autres.
+
+Le major les compta. Tous, moins un, gisaient sur le sol. Celui
+qui manquait, c’était Robert Grant.
+
+
+Chapitre XIV
+_Le coup de fusil de la providence_
+
+Le versant oriental de la cordillère des Andes est fait de longues
+pentes qui vont se perdre insensiblement à la plaine, sur laquelle
+une portion du massif s’était subitement arrêtée. Dans cette
+contrée nouvelle, tapissée de pâturages épais, hérissée d’arbres
+magnifiques, un nombre incalculable de ces pommiers plantés au
+temps de la conquête étincelaient de fruits dorés et formaient des
+forêts véritables. C’était un coin de l’opulente Normandie jeté
+dans les régions platéennes, et, en toute autre circonstance,
+l’œil d’un voyageur eût été frappé de cette transition subite du
+désert à l’oasis, des cimes neigeuses aux prairies verdoyantes, de
+l’hiver à l’été.
+
+Le sol avait repris, d’ailleurs, une immobilité absolue. Le
+tremblement de terre s’était apaisé, et sans doute les forces
+souterraines exerçaient plus loin leur action dévastatrice, car la
+chaîne des Andes est toujours en quelque endroit agitée ou
+tremblante. Cette fois, la commotion avait été d’une violence
+extrême. La ligne des montagnes se trouvait entièrement modifiée.
+Un panorama nouveau de cimes, de crêtes et de pics se découpait
+sur le fond bleu du ciel, et le guide des pampas y eût en vain
+cherché ses points de repère accoutumés.
+
+Une admirable journée se préparait; les rayons du soleil, sorti de
+son lit humide du Pacifique, glissaient sur les plaines argentines
+et se plongeaient déjà dans les flots de l’autre océan. Il était
+huit heures du matin.
+
+Lord Glenarvan et ses compagnons, ranimés par les soins du major,
+revinrent peu à peu à la vie. En somme, ils avaient subi un
+étourdissement effroyable, mais rien de plus. La cordillère était
+descendue, et ils n’auraient eu qu’à s’applaudir d’un moyen de
+locomotion dont la nature avait fait tous les frais, si l’un
+d’eux, le plus faible, un enfant, Robert Grant, n’eût manqué à
+l’appel.
+
+Chacun l’aimait, ce courageux garçon, Paganel qui s’était
+particulièrement attaché à lui, le major malgré sa froideur, tous,
+et surtout Glenarvan.
+
+Ce dernier, quand il apprit la disparition de Robert, fut
+désespéré. Il se représentait le pauvre enfant englouti dans
+quelque abîme, et appelant d’une voix inutile celui qu’il nommait
+son second père.
+
+«Mes amis, mes amis, dit-il en retenant à peine ses larmes, il
+faut le chercher, il faut le retrouver! Nous ne pouvons
+l’abandonner ainsi! Pas une vallée, pas un précipice, pas un abîme
+qui ne doive être fouillé jusqu’au fond! on m’attachera par une
+corde! on m’y descendra! Je le veux, vous m’entendez! Je le veux!
+Fasse le ciel que Robert respire encore! Sans lui, comment
+oserions-nous retrouver son père, et de quel droit sauver le
+capitaine Grant, si son salut a coûté la vie à son enfant!»
+
+Les compagnons de Glenarvan l’écoutaient sans répondre; ils
+sentaient qu’il cherchait dans leur regard quelque lueur
+d’espérance, et ils baissaient les yeux.
+
+«Eh bien, reprit Glenarvan, vous m’avez entendu! Vous vous taisez!
+Vous n’espérez plus rien! Rien!»
+
+Il y eut quelques instants de silence; puis, Mac Nabbs prit la
+parole et dit:
+
+«Qui de vous, mes amis, se rappelle à quel instant Robert a
+disparu?»
+
+À cette demande, aucune réponse ne fut faite.
+
+«Au moins, reprit le major, vous me direz près de qui se trouvait
+l’enfant pendant la descente de la cordillère?
+
+--Près de moi, répondit Wilson.
+
+--Eh bien, jusqu’à quel moment l’as-tu vu près de toi? Rappelle
+tes souvenirs. Parle.
+
+--Voici tout ce dont je me souviens, répondit Wilson. Robert
+Grant était encore à mes côtés, la main crispée à une touffe de
+lichen, moins de deux minutes avant le choc qui a terminé notre
+descente.
+
+--Moins de deux minutes! Fais bien attention, Wilson, les minutes
+ont dû te paraître longues!
+
+--Ne te trompes-tu pas?
+
+--Je ne crois pas me tromper... C’est bien cela... Moins de deux
+minutes!
+
+--Bon! dit Mac Nabbs. Et Robert se trouvait-il placé à ta gauche
+ou à ta droite?
+
+--À ma gauche. Je me rappelle que son _poncho_ fouettait ma
+figure.
+
+--Et toi, par rapport à nous, tu étais placé?...
+
+--Également sur la gauche.
+
+--Ainsi, Robert n’a pu disparaître que de ce côté, dit le major,
+se tournant vers la montagne et indiquant sa droite. J’ajouterai
+qu’en tenant compte du temps écoulé depuis sa disparition,
+l’enfant doit être tombé sur la partie de la montagne comprise
+entre le sol et deux milles de hauteur. C’est là qu’il faut le
+chercher, en nous partageant les différentes zones, et c’est là
+que nous le retrouverons.»
+
+Pas une parole ne fut ajoutée. Les six hommes, gravissant les
+pentes de la cordillère, s’échelonnèrent sur sa croupe à diverses
+hauteurs et commencèrent leur exploration. Ils se maintenaient
+constamment à droite de la ligne de descente, fouillant les
+moindres fissures, descendant au fond des précipices comblés en
+partie par les débris du massif, et plus d’un en sortit les
+vêtements en lambeaux, les pieds et les mains ensanglantés, après
+avoir exposé sa vie. Toute cette portion des Andes, sauf quelques
+plateaux inaccessibles, fut scrupuleusement fouillée pendant de
+longues heures, sans qu’aucun de ces braves gens songeât à prendre
+du repos. Vaines recherches.
+
+L’enfant avait trouvé non seulement la mort dans la montagne, mais
+aussi un tombeau dont la pierre, faite de quelque roc énorme,
+s’était à jamais refermée sur lui.
+
+Vers une heure, Glenarvan et ses compagnons, brisés, anéantis, se
+retrouvaient au fond de la vallée.
+
+Glenarvan était en proie à une douleur violente; il parlait à
+peine, et de ses lèvres sortaient ces seuls mots entrecoupés de
+soupirs:
+
+«Je ne m’en irai pas! Je ne m’en irai pas!»
+
+Chacun comprit cette obstination devenue une idée fixe, et la
+respecta.
+
+«Attendons, dit Paganel au major et à Tom Austin. Prenons quelque
+repos, et réparons nos forces. Nous en avons besoin, soit pour
+recommencer nos recherches, soit pour continuer notre route.
+
+--Oui, répondit Mac Nabbs, et restons, puisque Edward veut
+demeurer! Il espère. Mais qu’espère-t-il?
+
+--Dieu le sait, dit Tom Austin.
+
+--Pauvre Robert!» répondit Paganel en s’essuyant les yeux.
+
+Les arbres poussaient en grand nombre dans la vallée.
+
+Le major choisit un groupe de hauts caroubiers, sous lesquels il
+fit établir un campement provisoire.
+
+Quelques couvertures, les armes, un peu de viande séchée et du
+riz, voilà ce qui restait aux voyageurs. Un _rio_ coulait non
+loin, qui fournit une eau encore troublée par l’avalanche. Mulrady
+alluma du feu sur l’herbe, et bientôt il offrit à son maître une
+boisson chaude et réconfortante. Mais Glenarvan la refusa et
+demeura étendu sur son _poncho_ dans une profonde prostration.
+
+La journée se passa ainsi. La nuit vint, calme et tranquille comme
+la nuit précédente. Pendant que ses compagnons demeuraient
+immobiles, quoique inassoupis, Glenarvan remonta les pentes de la
+cordillère. Il prêtait l’oreille, espérant toujours qu’un dernier
+appel parviendrait jusqu’à lui. Il s’aventura loin, haut, seul,
+collant son oreille contre terre, écoutant et comprimant les
+battements de son cœur, appelant d’une voix désespérée.
+
+Pendant toute la nuit, le pauvre lord erra dans la montagne.
+Tantôt Paganel, tantôt le major le suivaient, prêts à lui porter
+secours sur les crêtes glissantes et au bord des gouffres où
+l’entraînait son inutile imprudence. Mais ses derniers efforts
+furent stériles, et à ces cris mille fois jetés de «Robert!
+Robert!» l’écho seul répondit en répétant ce nom regretté.
+
+Le jour se leva. Il fallut aller chercher Glenarvan sur les
+plateaux éloignés, et, malgré lui, le ramener au campement. Son
+désespoir était affreux. Qui eût osé lui parler de départ et lui
+proposer de quitter cette vallée funeste? Cependant, les vivres
+manquaient. Non loin devaient se rencontrer les guides argentins
+annoncés par le muletier, et les chevaux nécessaires à la
+traversée des pampas. Revenir sur ses pas offrait plus de
+difficultés que marcher en avant. D’ailleurs, c’était à l’océan
+Atlantique que rendez-vous avait été donné au _Duncan_. Toutes les
+raisons graves ne permettaient pas un plus long retard, et, dans
+l’intérêt de tous, l’heure de partir ne pouvait être reculée.
+
+Ce fut Mac Nabbs qui tenta d’arracher Glenarvan à sa douleur.
+Longtemps il parla sans que son ami parût l’entendre. Glenarvan
+secouait la tête.
+
+Quelques mots, cependant, entr’ouvrirent ses lèvres.
+
+«Partir? dit-il.
+
+--Oui! Partir.
+
+--Encore une heure!
+
+--Oui, encore une heure», répondit le digne major.
+
+Et, l’heure écoulée, Glenarvan demanda en grâce qu’une autre heure
+lui fût accordée. On eût dit un condamné implorant une
+prolongation d’existence.
+
+Ce fut ainsi jusqu’à midi environ. Alors Mac Nabbs, de l’avis de
+tous, n’hésita plus, et dit à Glenarvan qu’il fallait partir, et
+que d’une prompte résolution dépendait la vie de ses compagnons.
+
+«Oui! oui! répondit Glenarvan. Partons! partons!»
+
+Mais, en parlant ainsi, ses yeux se détournaient de Mac Nabbs; son
+regard fixait un point noir dans les airs. Soudain, sa main se
+leva et demeura immobile comme si elle eût été pétrifiée.
+
+«Là! Là, dit-il, voyez! Voyez!»
+
+Tous les regards se portèrent vers le ciel, et dans la direction
+si impérieusement indiquée. En ce moment, le point noir
+grossissait visiblement. C’était un oiseau qui planait à une
+hauteur incommensurable.
+
+«Un condor, dit Paganel.
+
+--Oui, un condor, répondit Glenarvan. Qui sait? Il vient! Il
+descend! Attendons!»
+
+Qu’espérait Glenarvan? Sa raison s’égarait-elle?
+
+«Qui sait?» avait-il dit.
+
+Paganel ne s’était pas trompé. Le condor devenait plus visible
+d’instants en instants. Ce magnifique oiseau, jadis révéré des
+incas, est le roi des Andes méridionales. Dans ces régions, il
+atteint un développement extraordinaire.
+
+Sa force est prodigieuse, et souvent il précipite des bœufs au
+fond des gouffres. Il s’attaque aux moutons, aux chevaux, aux
+jeunes veaux errants par les plaines, et les enlève dans ses
+serres à de grandes hauteurs. Il n’est pas rare qu’il plane à
+vingt mille pieds au-dessus du sol, c’est-à-dire à cette limite
+que l’homme ne peut pas franchir. De là, invisible aux meilleures
+vues, ce roi des airs promène un regard perçant sur les régions
+terrestres, et distingue les plus faibles objets avec une
+puissance de vision qui fait l’étonnement des naturalistes.
+
+Qu’avait donc vu ce condor? Un cadavre, celui de Robert Grant!»
+Qui sait?» répétait Glenarvan, sans le perdre du regard. L’énorme
+oiseau s’approchait, tantôt planant, tantôt tombant avec la
+vitesse des corps inertes abandonnés dans l’espace. Bientôt il
+décrivit des cercles d’un large rayon, à moins de cent toises du
+sol. On le distinguait parfaitement. Il mesurait plus de quinze
+pieds d’envergure. Ses ailes puissantes le portaient sur le fluide
+aérien presque sans battre, car c’est le propre des grands oiseaux
+de voler avec un calme majestueux, tandis que pour les soutenir
+dans l’air il faut aux insectes mille coups d’ailes par seconde.
+
+Le major et Wilson avaient saisi leur carabine, Glenarvan les
+arrêta d’un geste. Le condor enlaçait dans les replis de son vol
+une sorte de plateau inaccessible situé à un quart de mille sur
+les flancs de la cordillère. Il tournait avec une rapidité
+vertigineuse, ouvrant, refermant ses redoutables serres, et
+secouant sa crête cartilagineuse.
+
+«C’est là! Là!» s’écria Glenarvan.
+
+Puis, soudain, une pensée traversa son esprit.
+
+«Si Robert est encore vivant! s’écria-t-il en poussant une
+exclamation terrible, cet oiseau... Feu! Mes amis! Feu!»
+
+Mais il était trop tard. Le condor s’était dérobé derrière de
+hautes saillies de roc. Une seconde s’écoula, une seconde que
+l’aiguille dut mettre un siècle à battre! Puis l’énorme oiseau
+reparut pesamment chargé et s’élevant d’un vol plus lourd.
+
+Un cri d’horreur se fit entendre. Aux serres du condor un corps
+inanimé apparaissait suspendu et ballotté, celui de Robert Grant.
+L’oiseau l’enlevait par ses vêtements et se balançait dans les
+airs à moins de cent cinquante pieds au-dessus du campement; il
+avait aperçu les voyageurs, et, cherchant à s’enfuir avec sa
+lourde proie, il battait violemment de l’aile les couches
+atmosphériques.
+
+«Ah! s’écria Glenarvan, que le cadavre de Robert se brise sur ces
+rocs, plutôt que de servir...»
+
+Il n’acheva pas, et, saisissant la carabine de Wilson, il essaya
+de coucher en joue le condor.
+
+Mais son bras tremblait. Il ne pouvait fixer son arme. Ses yeux se
+troublaient.
+
+«Laissez-moi faire», dit le major.
+
+Et l’œil calme, la main assurée, le corps immobile, il visa
+l’oiseau qui se trouvait déjà à trois cents pieds de lui.
+
+Mais il n’avait pas encore pressé la gâchette de sa carabine,
+qu’une détonation retentit dans le fond de la vallée; une fumée
+blanche fusa entre deux masses de basalte, et le condor, frappé à
+la tête, tomba peu à peu en tournoyant, soutenu par ses grandes
+ailes déployées qui formaient parachute. Il n’avait pas lâché sa
+proie, et ce fut avec une certaine lenteur qu’il s’affaissa sur le
+sol, à dix pas des berges du ruisseau.
+
+«À nous! à nous!» dit Glenarvan.
+
+Et sans chercher d’où venait ce coup de fusil providentiel, il se
+précipita vers le condor. Ses compagnons le suivirent en courant.
+
+Quand ils arrivèrent, l’oiseau était mort, et le corps de Robert
+disparaissait sous ses larges ailes. Glenarvan se jeta sur le
+cadavre de l’enfant, l’arracha aux serres de l’oiseau, l’étendit
+sur l’herbe, et pressa de son oreille la poitrine de ce corps
+inanimé.
+
+Jamais plus terrible cri de joie ne s’échappa de lèvres humaines,
+qu’à ce moment où Glenarvan se releva en répétant:
+
+«Il vit! Il vit encore!»
+
+En un instant, Robert fut dépouillé de ses vêtements, et sa figure
+baignée d’eau fraîche. Il fit un mouvement, il ouvrit les yeux, il
+regarda, il prononça quelques paroles, et ce fut pour dire:
+
+«Ah! vous, _mylord_... Mon père!...»
+
+Glenarvan ne put répondre; l’émotion l’étouffait, et,
+s’agenouillant, il pleura près de cet enfant si miraculeusement
+sauvé.
+
+
+Chapitre XV
+_L’espagnol de Jacques Paganel_
+
+Après l’immense danger auquel il venait d’échapper, Robert en
+courut un autre, non moins grand, celui d’être dévoré de caresses.
+Quoiqu’il fût bien faible encore, pas un de ces braves gens ne
+résista au désir de le presser sur son cœur. Il faut croire que
+ces bonnes étreintes ne sont pas fatales aux malades, car l’enfant
+n’en mourut pas. Au contraire.
+
+Mais après le sauvé, on pensa au sauveur, et ce fut naturellement
+le major qui eut l’idée de regarder autour de lui. À cinquante pas
+du _rio_, un homme d’une stature très élevée se tenait immobile
+sur un des premiers échelons de la montagne. Un long fusil
+reposait à ses pieds. Cet homme, subitement apparu, avait les
+épaules larges, les cheveux longs et rattachés avec des cordons de
+cuir. Sa taille dépassait six pieds. Sa figure bronzée était rouge
+entre les yeux et la bouche, noire à la paupière inférieure, et
+blanche au front. Vêtu à la façon des patagons des frontières,
+l’indigène portait un splendide manteau décoré d’arabesques
+rouges, fait avec le dessous du cou et des jambes d’un guanaque,
+cousu de tendons d’autruche, et dont la laine soyeuse était
+retournée à l’extérieur. Sous son manteau s’appliquait un vêtement
+de peau de renard serré à la taille, et qui par devant se
+terminait en pointe. À sa ceinture pendait un petit sac renfermant
+les couleurs qui lui servaient à peindre son visage. Ses bottes
+étaient formées d’un morceau de cuir de bœuf, et fixées à la
+cheville par des courroies croisées régulièrement.
+
+La figure de ce patagon était superbe et dénotait une réelle
+intelligence, malgré le bariolage qui la décorait. Il attendait
+dans une pose pleine de dignité. À le voir immobile et grave sur
+son piédestal de rochers, on l’eût pris pour la statue du sang-froid.
+
+Le major, dès qu’il l’eut aperçu, le montra à Glenarvan, qui
+courut à lui. Le patagon fit deux pas en avant. Glenarvan prit sa
+main et la serra dans les siennes. Il y avait dans le regard du
+lord, dans l’épanouissement de sa figure, dans toute sa
+physionomie un tel sentiment de reconnaissance, une telle
+expression de gratitude, que l’indigène ne put s’y tromper. Il
+inclina doucement la tête, et prononça quelques paroles que ni le
+major ni son ami ne purent comprendre.
+
+Alors, le patagon, après avoir regardé attentivement les
+étrangers, changea de langage; mais, quoi qu’il fît, ce nouvel
+idiome ne fut pas plus compris que le premier. Cependant,
+certaines expressions dont se servit l’indigène frappèrent
+Glenarvan. Elles lui parurent appartenir à la langue espagnole,
+dont il connaissait quelques mots usuels.
+
+«_Espanol?_» dit-il.
+
+Le patagon remua la tête de haut en bas, mouvement alternatif qui
+a la même signification affirmative chez tous les peuples.
+
+«Bon, fit le major, voilà l’affaire de notre ami Paganel. Il est
+heureux qu’il ait eu l’idée d’apprendre l’espagnol!»
+
+On appela Paganel. Il accourut aussitôt, et salua le Patagon avec
+une grâce toute française, à laquelle celui-ci n’entendit
+probablement rien. Le savant géographe fut mis au courant de la
+situation.
+
+«Parfait», dit-il.
+
+Et, ouvrant largement la bouche afin de mieux articuler, il dit:
+
+«_Vos sois un homem de bem!_»
+
+L’indigène tendit l’oreille, et ne répondit rien.
+
+«Il ne comprend pas, dit le géographe.
+
+--Peut-être n’accentuez-vous pas bien? Répliqua le major.
+
+--C’est juste. Diable d’accent!»
+
+Et de nouveau Paganel recommença son compliment.
+
+Il obtint le même succès.
+
+«Changeons de phrase», dit-il, et, prononçant avec une lenteur
+magistrale, il fit entendre ces mots:
+
+«_Sem duvida, um patagâo_.»
+
+L’autre resta muet comme devant.
+
+«_Dizeime!_» ajouta Paganel.
+
+Le patagon ne répondit pas davantage.
+
+«_Vos compriendeis?_» cria Paganel si violemment qu’il faillit
+s’en rompre les cordes vocales.
+
+Il était évident que l’indien ne comprenait pas, car il répondit,
+mais en espagnol:
+
+«_No comprendo_.»
+
+Ce fut au tour de Paganel d’être ébahi, et il fit vivement aller
+ses lunettes de son front à ses yeux, comme un homme agacé.
+
+«Que je sois pendu, dit-il, si j’entends un mot de ce patois
+infernal! C’est de l’araucanien, bien sûr!
+
+--Mais non, répondit Glenarvan, cet homme a certainement répondu
+en espagnol.»
+
+Et se tournant vers le patagon:
+
+«_Espanol?_ répéta-t-il.
+
+--_Si, si!_» répondit l’indigène.
+
+La surprise de Paganel devint de la stupéfaction.
+
+Le major et Glenarvan se regardaient du coin de l’œil.
+
+«Ah çà! Mon savant ami, dit le major, pendant qu’un demi-sourire
+se dessinait sur ses lèvres, est-ce que vous auriez commis une de
+ces distractions dont vous me paraissez avoir le monopole?
+
+--Hein! fit le géographe en dressant l’oreille.
+
+--Oui! Il est évident que ce patagon parle l’espagnol...
+
+--Lui?
+
+--Lui! Est-ce que, par hasard, vous auriez appris une autre
+langue, en croyant étudier...»
+
+Mac Nabbs n’acheva pas. Un «oh!» vigoureux du savant, accompagné
+de haussements d’épaules, le coupa net.
+
+«Major, vous allez un peu loin, dit Paganel d’un ton assez sec.
+
+--Enfin, puisque vous ne comprenez pas! répondit Mac Nabbs.
+
+--Je ne comprends pas, parce que cet indigène parle mal! répliqua
+le géographe, qui commençait à s’impatienter.
+
+--C’est-à-dire qu’il parle mal parce que vous ne comprenez pas,
+riposta tranquillement le major.
+
+--Mac Nabbs, dit alors Glenarvan, c’est là une supposition
+inadmissible. Quelque distrait que soit notre ami Paganel, on ne
+peut supposer que ses distractions aient été jusqu’à apprendre une
+langue pour une autre!
+
+--Alors, mon cher Edward, ou plutôt vous, mon brave Paganel,
+expliquez-moi ce qui se passe ici.
+
+--Je n’explique pas, répondit Paganel, je constate. Voici le
+livre dans lequel je m’exerce journellement aux difficultés de la
+langue espagnole! Examinez-le, major, et vous verrez si je vous en
+impose!»
+
+Ceci dit, Paganel fouilla dans ses nombreuses poches; après
+quelques minutes de recherches, il en tira un volume en fort
+mauvais état, et le présenta d’un air assuré.
+
+Le major prit le livre et le regarda:
+
+«Eh bien, quel est cet ouvrage? demanda-t-il.
+
+--Ce sont les _Lusiades_, répondit Paganel, une admirable épopée,
+qui...
+
+--Les _Lusiades!_ s’écria Glenarvan.
+
+--Oui, mon ami, les _Lusiades_ du grand Camoëns, ni plus ni
+moins!
+
+--Camoëns, répéta Glenarvan, mais, malheureux ami, Camoëns est un
+portugais! C’est le portugais que vous apprenez depuis six
+semaines!
+
+--Camoëns! _Lusiades!_ portugais!...»
+
+Paganel ne put pas en dire davantage. Ses yeux se troublèrent sous
+ses lunettes, tandis qu’un éclat de rire homérique éclatait à ses
+oreilles, car tous ses compagnons étaient là qui l’entouraient.
+
+Le patagon ne sourcillait pas; il attendait patiemment
+l’explication d’un incident absolument incompréhensible pour lui.
+
+«Ah! Insensé! Fou! dit enfin Paganel. Comment! Cela est ainsi? Ce
+n’est point une invention faite à plaisir? J’ai fait cela, moi?
+Mais c’est la confusion des langues, comme à Babel! Ah! Mes amis!
+Mes amis! Partir pour les Indes et arriver au Chili! Apprendre
+l’espagnol et parler le portugais, cela est trop fort, et si cela
+continue, un jour il m’arrivera de me jeter par la fenêtre au lieu
+de jeter mon cigare!»
+
+À entendre Paganel prendre ainsi sa mésaventure, à voir sa comique
+déconvenue, il était impossible de garder son sérieux. D’ailleurs,
+il donnait l’exemple.
+
+«Riez, mes amis! disait-il, riez de bon cœur! Vous ne rirez pas
+tant de moi que j’en ris moi-même!»
+
+Et il fit entendre le plus formidable éclat de rire qui soit
+jamais sorti de la bouche d’un savant.
+
+«Il n’en est pas moins vrai que nous sommes sans interprète, dit
+le major.
+
+--Oh! Ne vous désolez pas, répondit Paganel; le portugais et
+l’espagnol se ressemblent tellement que je m’y suis trompé; mais
+aussi, cette ressemblance me servira à réparer promptement mon
+erreur, et avant peu je veux remercier ce digne patagon dans la
+langue qu’il parle si bien.»
+
+Paganel avait raison, car bientôt il put échanger quelques mots
+avec l’indigène; il apprit même que le patagon se nommait
+Thalcave, mot qui dans la langue araucanienne signifie «Le
+Tonnant».
+
+Ce surnom lui venait sans doute de son adresse à manier des armes
+à feu.
+
+Mais ce dont Glenarvan se félicita particulièrement, ce fut
+d’apprendre que le patagon était guide de son métier, et guide des
+pampas. Il y avait dans cette rencontre quelque chose de si
+providentiel, que le succès de l’entreprise prit déjà la forme
+d’un fait accompli, et personne ne mit plus en doute le salut du
+capitaine Grant. Cependant, les voyageurs et le patagon étaient
+retournés auprès de Robert.
+
+Celui-ci tendit les bras vers l’indigène, qui, sans prononcer une
+parole, lui mit la main sur la tête.
+
+Il examina l’enfant et palpa ses membres endoloris.
+
+Puis, souriant, il alla cueillir sur les bords du _rio_ quelques
+poignées de céleri sauvage dont il frotta le corps du malade. Sous
+ce massage fait avec une délicatesse infinie, l’enfant sentit ses
+forces renaître, et il fut évident que quelques heures de repos
+suffiraient à le remettre.
+
+On décida donc que cette journée et la nuit suivante se
+passeraient au campement. Deux graves questions, d’ailleurs,
+restaient à résoudre, touchant la nourriture et le transport.
+Vivres et mulets manquaient également. Heureusement, Thalcave
+était là. Ce guide, habitué à conduire les voyageurs le long des
+frontières patagones, et l’un des plus intelligents _baqueanos_ du
+pays, se chargea de fournir à Glenarvan tout ce qui manquait à sa
+petite troupe. Il lui offrit de le conduire à une «tolderia»
+d’indiens, distante de quatre milles au plus, où se trouveraient
+les choses nécessaires à l’expédition. Cette proposition fut faite
+moitié par gestes, moitié en mots espagnols, que Paganel parvint à
+comprendre. Elle fut acceptée.
+
+Aussitôt, Glenarvan et son savant ami, prenant congé de leurs
+compagnons, remontèrent le _rio_ sous la conduite du patagon.
+
+Ils marchèrent d’un bon pas pendant une heure et demie, et à
+grandes enjambées, pour suivre le géant Thalcave. Toute cette
+région andine était charmante et d’une opulente fertilité. Les
+gras pâturages se succédaient l’un à l’autre, et eussent nourri
+sans peine une armée de cent mille ruminants.
+
+De larges étangs, liés entre eux par l’inextricable lacet des
+_rios_, procuraient à ces plaines une verdoyante humidité. Des
+cygnes à tête noire s’y ébattaient capricieusement et disputaient
+l’empire des eaux à de nombreuses autruches qui gambadaient à
+travers les llanos. Le monde des oiseaux était fort brillant, fort
+bruyant aussi, mais d’une variété merveilleuse. Les «isacas»,
+gracieuses tourterelles grisâtres au plumage strié de blanc, et
+les cardinaux jaunes s’épanouissaient sur les branches d’arbres
+comme des fleurs vivantes; les pigeons voyageurs traversaient
+l’espace, tandis que toute la gent emplumée des moineaux, les
+«chingolos», les «hilgueros» et les «monjitas», se poursuivant à
+tire-d’aile, remplissaient l’air de cris pétillants.
+
+Jacques Paganel marchait d’admiration en admiration; les
+interjections sortaient incessamment de ses lèvres, à l’étonnement
+du patagon, qui trouvait tout naturel qu’il y eût des oiseaux par
+les airs, des cygnes sur les étangs et de l’herbe dans les
+prairies. Le savant n’eut pas à regretter sa promenade, ni à se
+plaindre de sa durée. Il se croyait à peine parti, que le
+campement des indiens s’offrait à sa vue.
+
+Cette _tolderia_ occupait le fond d’une vallée étranglée entre les
+contreforts des Andes. Là vivaient, sous des cabanes de
+branchages, une trentaine d’indigènes nomades paissant de grands
+troupeaux de vaches laitières, de moutons, de bœufs et de
+chevaux. Ils allaient ainsi d’un pâturage à un autre, et
+trouvaient la table toujours servie pour leurs convives à quatre
+pattes.
+
+Type hybride des races d’Araucans, de Pehuenches et d’Aucas, ces
+ando-péruviens, de couleur olivâtre, de taille moyenne, de formes
+massives, au front bas, à la face presque circulaire, aux lèvres
+minces, aux pommettes saillantes, aux traits efféminés, à la
+physionomie froide, n’eussent pas offert aux yeux d’un
+anthropologiste le caractère des races pures.
+
+C’étaient, en somme, des indigènes peu intéressants.
+
+Mais Glenarvan en voulait à leur troupeau, non à eux. Du moment
+qu’ils avaient des bœufs et des chevaux, il n’en demandait pas
+davantage.
+
+Thalcave se chargea de la négociation, qui ne fut pas longue. En
+échange de sept petits chevaux de race argentine tout harnachés,
+d’une centaine de livres de _charqui_ ou viande séchée, de
+quelques mesures de riz et d’outres de cuir pour l’eau, les
+indiens, à défaut de vin ou de rhum, qu’ils eussent préféré,
+acceptèrent vingt onces d’or, dont ils connaissaient parfaitement
+la valeur. Glenarvan voulait acheter un huitième cheval pour le
+patagon, mais celui-ci lui fit comprendre que c’était inutile.
+
+Ce marché terminé, Glenarvan prit congé de ses nouveaux
+«fournisseurs», suivant l’expression de Paganel, et il revint au
+campement en moins d’une demi-heure. Son arrivée fut saluée par
+des acclamations qu’il voulut bien rapporter à qui de droit,
+c’est-à-dire aux vivres et aux montures.
+
+Chacun mangea avec appétit. Robert prit quelques aliments; ses
+forces lui étaient presque entièrement revenues.
+
+La fin de la journée se passa dans un repos complet.
+
+On parla un peu de tout, des chères absentes, du _Duncan_, du
+capitaine John Mangles, de son brave équipage, d’Harry Grant, qui
+n’était pas loin peut-être.
+
+Quant à Paganel, il ne quittait pas l’indien; il se faisait
+l’ombre de Thalcave. Il ne se sentait pas d’aise de voir un vrai
+patagon, auprès duquel il eût passé pour un nain, un patagon qui
+pouvait presque rivaliser avec cet empereur Maximin et ce nègre du
+Congo vu par le savant Van Der Brock, hauts de huit pieds tous les
+deux! Puis il assommait le grave indien de phrases espagnoles, et
+celui-ci se laissait faire. Le géographe étudiait, sans livre
+cette fois. On l’entendait articuler des mots retentissants à
+l’aide du gosier, de la langue et des mâchoires.
+
+«Si je n’attrape pas l’accent, répétait-il au major, il ne faudra
+pas m’en vouloir! Mais qui m’eût dit qu’un jour ce serait un
+patagon qui m’apprendrait l’espagnol?»
+
+
+Chapitre XVI
+_Le rio-Colorado_
+
+Le lendemain 22 octobre, à huit heures, Thalcave donna le signal
+du départ. Le sol argentin, entre le vingt-deuxième et le
+quarante-deuxième degré, s’incline de l’ouest à l’est; les
+voyageurs n’avaient plus qu’à descendre une pente douce jusqu’à la
+mer.
+
+Quand le patagon refusa le cheval que lui offrait Glenarvan,
+celui-ci pensa qu’il préférait aller à pied, suivant l’habitude de
+certains guides, et certes, ses longues jambes devaient lui rendre
+la marche facile. Mais Glenarvan se trompait.
+
+Au moment de partir, Thalcave siffla d’une façon particulière.
+Aussitôt un magnifique cheval argentin, de superbe taille, sortit
+d’un petit bois peu éloigné, et se rendit à l’appel de son maître.
+
+L’animal était d’une beauté parfaite; sa couleur brune indiquait
+une bête de fond, fière, courageuse et vive; il avait la tête
+légère et finement attachée, les naseaux largement ouverts, l’œil
+ardent, les jarrets larges, le garrot bien sorti, la poitrine
+haute, les paturons longs, c’est-à-dire toutes les qualités qui
+font la force et la souplesse. Le major, en parfait connaisseur,
+admira sans réserve cet échantillon de la race pampéenne, auquel
+il trouva certaines ressemblances avec le «hunter».
+
+Anglais. Ce bel animal s’appelait «Thaouka», c’est-à-dire «oiseau»
+en langue patagone, et il méritait ce nom à juste titre.
+
+Lorsque Thalcave fut en selle, son cheval bondit sous lui. Le
+patagon, écuyer consommé, était magnifique à voir. Son
+harnachement comportait les deux instruments de chasse usités dans
+la plaine argentine, les «bolas» et le «lazo». Les bolas
+consistent en trois boules réunies ensemble par une courroie de
+cuir, attachée à l’avant du recado.
+
+L’indien les lance souvent à cent pas de distance sur l’animal ou
+l’ennemi qu’il poursuit, et avec une précision telle, qu’elles
+s’enroulent autour de ses jambes et l’abattent aussitôt. C’est
+donc entre ses mains un instrument redoutable, et il le manie avec
+une surprenante habileté. Le _lazo_, au contraire, n’abandonne pas
+la main qui le brandit. Il se compose uniquement d’une corde
+longue de trente pieds, formée par la réunion de deux cuirs bien
+tressés, et terminée par un nœud coulant qui glisse dans un
+anneau de fer. C’est ce nœud coulant que lance la main droite,
+tandis que la gauche tient le reste du _lazo_, dont l’extrémité
+est fixée fortement à la selle. Une longue carabine mise en
+bandoulière complétait les armes offensives du patagon.
+
+Thalcave, sans remarquer l’admiration produite par sa grâce
+naturelle, son aisance et sa fière désinvolture, prit la tête de
+la troupe, et l’on partit, tantôt au galop, tantôt au pas des
+chevaux, auxquels l’allure du trot semblait être inconnue.
+
+Robert montait avec beaucoup de hardiesse, et rassura promptement
+Glenarvan sur son aptitude à se tenir en selle.
+
+Au pied même de la cordillère commence la plaine des pampas. Elle
+peut se diviser en trois parties.
+
+La première s’étend depuis la chaîne des Andes sur un espace de
+deux cent cinquante milles, couvert d’arbres peu élevés et de
+buissons. La seconde, large de quatre cent cinquante milles, est
+tapissée d’une herbe magnifique, et s’arrête à cent quatre-vingts
+milles de Buenos-Ayres. De ce point à la mer, le pas du voyageur
+foule d’immenses prairies de luzernes et de chardons.
+
+C’est la troisième partie des pampas.
+
+En sortant des gorges de la cordillère, la troupe de Glenarvan
+rencontra d’abord une grande quantité de dunes de sable appelées
+«medanos», véritables vagues incessamment agitées par le vent,
+lorsque la racine des végétaux ne les enchaîne pas au sol.
+
+Ce sable est d’une extrême finesse; aussi le voyait-on, au moindre
+souffle, s’envoler en ébroussins légers, ou former de véritables
+trombes qui s’élevaient à une hauteur considérable. Ce spectacle
+faisait à la fois le plaisir et le désagrément des yeux: le
+plaisir, car rien n’était plus curieux que ces trombes errant par
+la plaine, luttant, se confondant, s’abattant, se relevant dans un
+désordre inexprimable; le désagrément, car une poussière
+impalpable se dégageait de ces innombrables _medanos_, et
+pénétrait à travers les paupières, si bien fermées qu’elles
+fussent.
+
+Ce phénomène dura pendant une grande partie de la journée sous
+l’action des vents du nord. On marcha rapidement néanmoins, et,
+vers six heures, les cordillères, éloignées de quarante milles,
+présentaient un aspect noirâtre déjà perdu dans les brumes du
+soir.
+
+Les voyageurs étaient un peu fatigués de leur route, qui pouvait
+être estimée à trente-huit milles. Aussi virent-ils avec plaisir
+arriver l’heure du coucher.
+
+Ils campèrent sur les bords du rapide Neuquem, un _rio_
+torrentueux aux eaux troubles, encaissé dans de hautes falaises
+rouges. Le Neuquem est nommé Ramid ou Comoe par certains
+géographes, et prend sa source au milieu de lacs que les indiens
+seuls connaissent.
+
+La nuit et la journée suivante n’offrirent aucun incident digne
+d’être relaté. On allait vite et bien. Un sol uni une température
+supportable rendaient facile la marche en avant. Vers midi,
+cependant, le soleil fut prodigue de rayons très chauds. Le soir
+venu, une barre de nuages raya l’horizon du sud-ouest, symptôme
+assuré d’un changement de temps. Le patagon ne pouvait s’y
+méprendre, et du doigt il indiqua au géographe la zone occidentale
+du ciel.
+
+«Bon! Je sais», dit Paganel, et s’adressant à ses compagnons:
+«voilà ajouta-t-il, un changement de temps qui se prépare. Nous
+allons avoir un coup de pampero.»
+
+Et il expliqua que ce pampero est fréquent dans les plaines
+argentines. C’est un vent du sud-ouest très sec. Thalcave ne
+s’était pas trompé, et pendant la nuit, qui fut assez pénible pour
+des gens abrités d’un simple _poncho_, le pampero souffla avec une
+grande force. Les chevaux se couchèrent sur le sol, et les hommes
+s’étendirent près d’eux en groupe serré. Glenarvan craignait
+d’être retardé si cet ouragan se prolongeait; mais Paganel le
+rassura, après avoir consulté son baromètre.
+
+«Ordinairement, lui dit-il, le pampero crée des tempêtes de trois
+jours que la dépression du mercure indique d’une façon certaine.
+Mais quand, au contraire, le baromètre remonte, --et c’est le
+cas, --On en est quitte pour quelques heures de rafales
+furieuses. Rassurez-vous donc, mon cher ami, au lever du jour le
+ciel aura repris sa pureté habituelle.
+
+--Vous parlez comme un livre, Paganel, répondit Glenarvan.
+
+--Et j’en suis un, répliqua Paganel. Libre à vous de me
+feuilleter tant qu’il vous plaira.»
+
+Le livre ne se trompait pas. À une heure du matin, le vent tomba
+subitement, et chacun put trouver dans le sommeil un repos
+réparateur. Le lendemain, on se levait frais et dispos, Paganel
+surtout, qui faisait craquer ses articulations avec un bruit
+joyeux et s’étirait comme un jeune chien.
+
+Ce jour était le vingt-quatrième d’octobre, et le dixième depuis
+le départ de Talcahuano.
+
+Quatre-vingt-treize milles séparaient encore les voyageurs du
+point où le _rio_-Colorado coupe le trente-septième parallèle,
+c’est-à-dire trois jours de voyage. Pendant cette traversée du
+continent américain, lord Glenarvan guettait avec une scrupuleuse
+attention l’approche des indigènes. Il voulait les interroger au
+sujet du capitaine Grant par l’intermédiaire du patagon, avec
+lequel Paganel, d’ailleurs, commençait à s’entretenir
+suffisamment. Mais on suivait une ligne peu fréquentée des
+indiens, car les routes de la pampa qui vont de la république
+argentine aux cordillères sont situées plus au nord.
+
+Aussi, indiens errants ou tribus sédentaires vivant sous la loi
+des caciques ne se rencontraient pas.
+
+Si, d’aventure, quelque cavalier nomade apparaissait au loin, il
+s’enfuyait rapidement, peu soucieux d’entrer en communication avec
+des inconnus. Une pareille troupe devait sembler suspecte à
+quiconque se hasardait seul dans la plaine, au bandit dont la
+prudence s’alarmait à la vue de huit hommes bien armés et bien
+montés, comme au voyageur qui, par ces campagnes désertes, pouvait
+voir en eux des gens mal intentionnés. De là, une impossibilité
+absolue de s’entretenir avec les honnêtes gens ou les pillards.
+
+C’était à regretter de ne pas se trouver en face d’une bande de
+«rastreadores», dût-on commencer la conversation à coups de fusil.
+Cependant, si Glenarvan, dans l’intérêt de ses recherches, eut à
+regretter l’absence des indiens, un incident se produisit qui vint
+singulièrement justifier l’interprétation du document.
+
+Plusieurs fois la route suivie par l’expédition coupa des sentiers
+de la pampa, entre autres une route assez importante, --celle de
+Carmen à Mendoza, --reconnaissable aux ossements d’animaux
+domestiques, de mulets, de chevaux, de moutons ou de bœufs, qui
+la jalonnaient de leurs débris désagrégés sous le bec des oiseaux
+de proie et blanchis à l’action décolorante de l’atmosphère. Ils
+étaient là par milliers, et sans doute plus d’un squelette humain
+y confondait sa poussière avec la poussière des plus humbles
+animaux.
+
+Jusqu’alors Thalcave n’avait fait aucune observation sur la route
+rigoureusement suivie. Il comprenait, cependant, que, ne se
+reliant à aucune voie des pampas, elle n’aboutissait ni aux
+villes, ni aux villages, ni aux établissements des provinces
+argentines.
+
+Chaque matin, on marchait vers le soleil levant, sans s’écarter de
+la ligne droite, et chaque soir le soleil couchant se trouvait à
+l’extrémité opposée de cette ligne. En sa qualité de guide,
+Thalcave devait donc s’étonner de voir que non seulement il ne
+guidait pas, mais qu’on le guidait lui-même.
+
+Cependant, s’il s’en étonna, ce fut avec la réserve naturelle aux
+indiens, et à propos de simples sentiers négligés jusqu’alors, il
+ne fit aucune observation.
+
+Mais ce jour-là, arrivé à la susdite voie de communication, il
+arrêta son cheval et se tourna vers Paganel:
+
+«Route de Carmen, dit-il.
+
+--Eh bien, oui, mon brave patagon, répondit le géographe dans son
+plus pur espagnol, route de Carmen à Mendoza.
+
+--Nous ne la prenons pas? reprit Thalcave.
+
+--Non, répliqua Paganel.
+
+--Et nous allons?
+
+--Toujours à l’est.
+
+--C’est aller nulle part.
+
+--Qui sait?»
+
+Thalcave se tut et regarda le savant d’un air profondément
+surpris. Il n’admettait pas, pourtant, que Paganel plaisantât le
+moins du monde. Un indien, toujours sérieux, ne pense jamais qu’on
+ne parle pas sérieusement.
+
+«Vous n’allez donc pas à Carmen? Ajouta-t-il après un instant de
+silence.
+
+--Non, répondit Paganel.
+
+--Ni à Mendoza?
+
+--Pas davantage.»
+
+En ce moment, Glenarvan, ayant rejoint Paganel, lui demanda ce que
+disait Thalcave, et pourquoi il s’était arrêté.
+
+«Il m’a demandé si nous allions soit à Carmen, soit à Mendoza,
+répondit Paganel, et il s’étonne fort de ma réponse négative à sa
+double question.
+
+--Au fait, notre route doit lui paraître fort étrange reprit
+Glenarvan.
+
+--Je le crois. Il dit que nous n’allons nulle part.
+
+--Eh bien, Paganel, est-ce que vous ne pourriez pas lui expliquer
+le but de notre expédition, et quel intérêt nous avons à marcher
+toujours vers l’est?
+
+--Ce sera fort difficile, répondit Paganel, car un indien
+n’entend rien aux degrés terrestres, et l’histoire du document
+sera pour lui une histoire fantastique.
+
+--Mais, dit sérieusement le major, sera-ce l’histoire qu’il ne
+comprendra pas, ou l’historien?
+
+--Ah! Mac Nabbs, répliqua Paganel, voilà que vous doutez encore
+de mon espagnol!
+
+--Eh bien, essayez, mon digne ami.
+
+--Essayons.»
+
+Paganel retourna vers le patagon et entreprit un discours
+fréquemment interrompu par le manque de mots, par la difficulté de
+traduire certaines particularités, et d’expliquer à un sauvage à
+demi ignorant des détails fort peu compréhensibles pour lui.
+
+Le savant était curieux à voir. Il gesticulait, il articulait, il
+se démenait de cent façons, et des gouttes de sueur tombaient en
+cascade de son front à sa poitrine. Quand la langue n’alla plus,
+le bras lui vint en aide. Paganel mit pied à terre, et là, sur le
+sable, il traça une carte géographique où se croisaient des
+latitudes et des longitudes, où figuraient les deux océans, où
+s’allongeait la route de Carmen. Jamais professeur ne fut dans un
+tel embarras. Thalcave regardait ce manège d’un air tranquille,
+sans laisser voir s’il comprenait ou non. La leçon du géographe
+dura plus d’une demi-heure. Puis il se tut, épongea son visage qui
+fondait en eau, et regarda le patagon.
+
+«A-t-il compris? demanda Glenarvan.
+
+--Nous verrons bien, répondit Paganel, mais s’il n’a pas compris,
+j’y renonce.»
+
+Thalcave ne bougeait pas. Il ne parlait pas davantage. Ses yeux
+restaient attachés aux figures tracées sur le sable, que le vent
+effaçait peu à peu.
+
+«Eh bien?» lui demanda Paganel.
+
+Thalcave ne parut pas l’entendre. Paganel voyait déjà un sourire
+ironique se dessiner sur les lèvres du major, et, voulant en venir
+à son honneur, il allait recommencer avec une nouvelle énergie ses
+démonstrations géographiques, quand le patagon l’arrêta d’un
+geste.
+
+«Vous cherchez un prisonnier? dit-il.
+
+--Oui, répondit Paganel.
+
+--Et précisément sur cette ligne comprise entre le soleil qui se
+couche et le soleil qui se lève, ajouta Thalcave, en précisant par
+une comparaison à la mode indienne la route de l’ouest à l’est.
+
+--Oui, oui, c’est cela.
+
+--Et c’est votre dieu, dit le patagon, qui a confié aux flots de
+la vaste mer les secrets du prisonnier?
+
+--Dieu lui-même.
+
+--Que sa volonté s’accomplisse alors, répondit Thalcave avec une
+certaine solennité, nous marcherons dans l’est, et s’il le faut,
+jusqu’au soleil!»
+
+Paganel, triomphant dans la personne de son élève, traduisit
+immédiatement à ses compagnons les réponses de l’indien.
+
+«Quelle race intelligente! Ajouta-t-il. Sur vingt paysans de mon
+pays, dix-neuf n’auraient rien compris à mes explications.»
+
+Glenarvan engagea Paganel à demander au patagon s’il avait entendu
+dire que des étrangers fussent tombés entre les mains d’indiens
+des pampas.
+
+Paganel fit la demande, et attendit la réponse.
+
+«Peut-être», dit le patagon.
+
+À ce mot immédiatement traduit, Thalcave fut entouré des sept
+voyageurs. On l’interrogeait du regard.
+
+Paganel, ému, et trouvant à peine ses mots, reprit cet
+interrogatoire si intéressant, tandis que ses yeux fixés sur le
+grave indien essayaient de surprendre sa réponse avant qu’elle ne
+sortît de ses lèvres.
+
+Chaque mot espagnol du patagon, il le répétait en anglais, de
+telle sorte que ses compagnons l’entendaient parler, pour ainsi
+dire, dans leur langue naturelle.
+
+«Et ce prisonnier? demanda Paganel.
+
+--C’était un étranger, répondit Thalcave, un européen.
+
+--Vous l’avez vu?
+
+--Non, mais il est parlé de lui dans les récits des indiens.
+C’était un brave! Il avait un cœur de taureau!
+
+--Un cœur de taureau! dit Paganel. Ah!
+
+Magnifique langue patagone! Vous comprenez, mes amis! Un homme
+courageux!
+
+--Mon père!» s’écria Robert Grant.
+
+Puis, s’adressant à Paganel:
+
+«Comment dit-on «_c’est mon père_» en espagnol? lui demanda-t-il.
+
+--_Es mio padre_», répondit le géographe.
+
+Aussitôt Robert, prenant les mains de Thalcave, dit d’une voix
+douce:
+
+«_Es mio padre!_
+
+--_Suo padre!_» répondit le patagon, dont le regard s’éclaira.
+
+Il prit l’enfant dans ses bras, l’enleva de son cheval, et le
+considéra avec la plus curieuse sympathie. Son visage intelligent
+était empreint d’une paisible émotion.
+
+Mais Paganel n’avait pas terminé son interrogatoire.
+
+Ce prisonnier, où était-il? Que faisait-il? Quand Thalcave en
+avait-il entendu parler? Toutes ces questions se pressaient à la
+fois dans son esprit.
+
+Les réponses ne se firent pas attendre, et il apprit que
+l’européen était esclave de l’une des tribus indiennes qui
+parcourent le pays entre le Colorado et le _rio_ Negro.
+
+«Mais où se trouvait-il en dernier lieu? demanda Paganel.
+
+--Chez le cacique Calfoucoura, répondit Thalcave.
+
+--Sur la ligne suivie par nous jusqu’ici?
+
+--Oui.
+
+--Et quel est ce cacique?
+
+--Le chef des indiens-poyuches, un homme à deux langues, un homme
+à deux cœurs!
+
+--C’est-à-dire faux en parole et faux en action, dit Paganel,
+après avoir traduit à ses compagnons cette belle image de la
+langue patagone. --et pourrons-nous délivrer notre ami? Ajouta-t-il.
+
+--Peut-être, s’il est encore aux mains des indiens.
+
+--Et quand en avez-vous entendu parler?
+
+--Il y a longtemps, et, depuis lors, le soleil a ramené déjà deux
+étés dans le ciel des pampas!»
+
+La joie de Glenarvan ne peut se décrire. Cette réponse concordait
+exactement avec la date du document. Mais une question restait à
+poser à Thalcave. Paganel la fit aussitôt.
+
+«Vous parlez d’un prisonnier, dit-il, est-ce qu’il n’y en avait
+pas trois?
+
+--Je ne sais, répondit Thalcave.
+
+--Et vous ne connaissez rien de la situation actuelle?
+
+--Rien.»
+
+Ce dernier mot termina la conversation. Il était possible que les
+trois prisonniers fussent séparés depuis longtemps. Mais ce qui
+résultait des renseignements donnés par le patagon, c’est que les
+indiens parlaient d’un européen tombé en leur pouvoir. La date de
+sa captivité, l’endroit même où il devait être, tout, jusqu’à la
+phrase patagone employée pour exprimer son courage, se rapportait
+évidemment au capitaine Harry Grant. Le lendemain 25 octobre, les
+voyageurs reprirent avec une animation nouvelle la route de l’est.
+La plaine, toujours triste et monotone, formait un de ces espaces
+sans fin qui se nomment «travesias» dans la langue du pays. Le sol
+argileux, livré à l’action des vents, présentait une horizontalité
+parfaite; pas une pierre, pas un caillou même, excepté dans
+quelques ravins arides et desséchés, ou sur le bord des mares
+artificielles creusées de la main des indiens. À de longs
+intervalles apparaissaient des forêts basses à cimes noirâtres que
+perçaient çà et là des caroubiers blancs dont la gousse renferme
+une pulpe sucrée, agréable et rafraîchissante; puis, quelques
+bouquets de térébinthes, des «chanares», des genêts sauvages, et
+toute espèce d’arbres épineux dont la maigreur trahissait déjà
+l’infertilité du sol.
+
+Le 26, la journée fut fatigante. Il s’agissait de gagner le _rio_-Colorado.
+Mais les chevaux, excités par leurs cavaliers, firent
+une telle diligence, que le soir même, par 69° 45’ de longitude,
+ils atteignirent le beau fleuve des régions pampéennes. Son nom
+indien, le Cobu-Leubu, signifie «grande rivière», et, après un
+long parcours, il va se jeter dans l’Atlantique. Là, vers son
+embouchure, se produit une particularité curieuse, car alors la
+masse de ses eaux diminue en s’approchant de la mer, soit par
+imbibition, soit par évaporation, et la cause de ce phénomène
+n’est pas encore parfaitement déterminée.
+
+En arrivant au Colorado, le premier soin de Paganel fut de se
+baigner «géographiquement».
+
+Dans ses eaux colorées par une argile rougeâtre. Il fut surpris de
+les trouver aussi profondes, résultat uniquement dû à la fonte des
+neiges sous le premier soleil de l’été. De plus, la largeur du
+fleuve était assez considérable pour que les chevaux ne pussent le
+traverser à la nage. Fort heureusement, à quelques centaines de
+toises en amont se trouvait un pont de clayonnage soutenu par des
+lanières de cuir et suspendu à la mode indienne. La petite troupe
+put donc passer le fleuve et camper sur la rive gauche.
+
+Avant de s’endormir, Paganel voulut prendre un relèvement exact du
+Colorado, et il le pointa sur sa carte avec un soin particulier, à
+défaut du Yarou-Dzangbo-Tchou, qui coulait sans lui dans les
+montagnes du Tibet.
+
+Pendant les deux journées suivantes, celles du 27 et du 28
+octobre, le voyage s’accomplit sans incidents. Même monotonie et
+même stérilité du terrain. Jamais paysage ne fut moins varié,
+jamais panorama plus insignifiant.
+
+Cependant, le sol devint très humide. Il fallut passer des
+«canadas», sortes de bas-fonds inondés, et des «esteros», lagunes
+permanentes encombrées d’herbes aquatiques. Le soir, les chevaux
+s’arrêtèrent au bord d’un vaste lac, aux eaux fortement
+minéralisées, l’Ure-Lanquem, nommé «lac amer» par les indiens, qui
+fut en 1862 témoin de cruelles représailles des troupes
+argentines.
+
+On campa à la manière accoutumée, et la nuit aurait été bonne,
+n’eût été la présence des singes, des allouates et des chiens
+sauvages. Ces bruyants animaux, sans doute en l’honneur, mais, à
+coup sûr, pour le désagrément des oreilles européennes,
+exécutèrent une de ces symphonies naturelles que n’eût pas
+désavouée un compositeur de l’avenir.
+
+
+Chapitre XVII
+_Les pampas_
+
+La Pampasie argentine s’étend du trente-quatrième au quarantième
+degré de latitude australe. Le mot «pampa», d’origine
+araucanienne, signifie «plaine d’herbes», et s’applique justement
+à cette région.
+
+Les mimosées arborescentes de sa partie occidentale, les herbages
+substantiels de sa partie orientale, lui donnent un aspect
+particulier. Cette végétation prend racine dans une couche de
+terre qui recouvre le sol argilo-sableux, rougeâtre ou jaune. Le
+géologue trouverait des richesses abondantes, s’il interrogeait
+ces terrains de l’époque tertiaire.
+
+Là gisent en quantités infinies des ossements antédiluviens que
+les indiens attribuent à de grandes races de tatous disparues, et
+sous cette poussière végétale est enfouie l’histoire primitive de
+ces contrées.
+
+La pampa américaine est une spécialité géographique, comme les
+savanes des grands-lacs ou les steppes de la Sibérie. Son climat a
+des chaleurs et des froids plus extrêmes que celui de la province
+de Buenos-Ayres, étant plus continental. Car, suivant
+l’explication que donna Paganel, la chaleur de l’été emmagasinée
+dans l’océan qui l’absorbe est lentement restituée par lui pendant
+l’hiver. De là cette conséquence, que les îles ont une température
+plus uniforme que l’intérieur des continents. Aussi, le climat de
+la Pampasie occidentale n’a-t-il pas cette égalité qu’il présente
+sur les côtes, grâce au voisinage de l’Atlantique. Il est soumis à
+de brusques excès, à des modifications rapides qui font
+incessamment sauter d’un degré à l’autre les colonnes
+thermométriques. En automne, c’est-à-dire pendant les mois d’avril
+et de mai, les pluies y sont fréquentes et torrentielles. Mais, à
+cette époque de l’année, le temps était très sec et la température
+fort élevée.
+
+On partit dès l’aube, vérification faite de la route; le sol,
+enchaîné par les arbrisseaux et arbustes, offrait une fixité
+parfaite; plus de _médanos_, ni le sable dont ils se formaient, ni
+la poussière que le vent tenait en suspension dans les airs. Les
+chevaux marchaient d’un bon pas, entre les touffes de «paja-brava»,
+l’herbe pampéenne par excellence, qui sert d’abri aux
+indiens pendant les orages. À de certaines distances, mais de plus
+en plus rares, quelques bas-fonds humides laissaient pousser des
+saules, et une certaine plante, le «gygnerium argenteum», qui se
+plaît dans le voisinage des eaux douces. Là, les chevaux se
+délectaient d’une bonne lampée, prenant le bien quand il venait,
+et se désaltérant pour l’avenir.
+
+Thalcave, en avant, battait les buissons. Il effrayait ainsi les
+«cholinas», vipères de la plus dangereuse espèce, dont la morsure
+tue un bœuf en moins d’une heure. L’agile Thaouka bondissait au-dessus
+des broussailles et aidait son maître à frayer un passage
+aux chevaux qui le suivaient.
+
+Le voyage, sur ces plaines unies et droites, s’accomplissait donc
+facilement et rapidement.
+
+Aucun changement ne se produisait dans la nature de la prairie;
+pas une pierre, pas un caillou, même à cent milles à la ronde.
+Jamais pareille monotonie ne se rencontra, ni si obstinément
+prolongée. De paysages, d’incidents, de surprises naturelles, il
+n’y avait pas l’ombre! Il fallait être un Paganel, un de ces
+enthousiastes savants qui voient là où il n’y a rien à voir, pour
+prendre intérêt aux détails de la route. À quel propos? Il
+n’aurait pu le dire. Un buisson tout au plus! Un brin d’herbe
+peut-être. Cela lui suffisait pour exciter sa faconde inépuisable,
+et instruire Robert, qui se plaisait à l’écouter.
+
+Pendant cette journée du 29 octobre, la plaine se déroula devant
+les voyageurs avec son uniformité infinie. Vers deux heures, de
+longues traces d’animaux se rencontrèrent sous les pieds des
+chevaux. C’étaient les ossements d’un innombrable troupeau de
+bœufs, amoncelés et blanchis. Ces débris ne s’allongeaient pas en
+ligne sinueuse, telle que la laissent après eux des animaux à bout
+de forces et tombant peu à peu sur la route.
+
+Aussi, personne ne savait comment expliquer cette réunion de
+squelettes dans un espace relativement restreint, et Paganel, quoi
+qu’il fît, pas plus que les autres. Il interrogea donc Thalcave,
+qui ne fut point embarrassé de lui répondre.
+
+Un «pas possible!» du savant et un signe très affirmatif du
+patagon intriguèrent fort leurs compagnons.
+
+«Qu’est-ce donc? demandèrent-ils.
+
+--Le feu du ciel, répondit le géographe.
+
+--Quoi! La foudre aurait produit un tel désastre! dit Tom Austin;
+un troupeau de cinq cents têtes étendu sur le sol!
+
+--Thalcave l’affirme, et Thalcave ne se trompe pas. Je le crois,
+d’ailleurs, car les orages des pampas se signalent, entre tous,
+par leurs fureurs.
+
+Puissions-nous ne pas les éprouver un jour!
+
+--Il fait bien chaud, dit Wilson.
+
+--Le thermomètre, répondit Paganel, doit marquer trente degrés à
+l’ombre.
+
+--Cela ne m’étonne pas, dit Glenarvan, je sens l’électricité qui
+me pénètre. Espérons que cette température ne se maintiendra pas.
+
+--Oh! Oh! fit Paganel, il ne faut pas compter sur un changement
+de temps, puisque l’horizon est libre de toute brume.
+
+--Tant pis, répondit Glenarvan, car nos chevaux sont très
+affectés par la chaleur. Tu n’as pas trop chaud, mon garçon?
+Ajouta-t-il en s’adressant à Robert.
+
+--Non, _mylord_, répondit le petit bonhomme. J’aime la chaleur,
+c’est une bonne chose.
+
+--L’hiver surtout», fit observer judicieusement le major, en
+lançant vers le ciel la fumée de son cigare.
+
+Le soir, on s’arrêta près d’un «rancho» abandonné, un
+entrelacement de branchages mastiqués de boue et recouverts de
+chaume; cette cabane attenait à une enceinte de pieux à demi
+pourris, qui suffit, cependant, à protéger les chevaux pendant la
+nuit contre les attaques des renards. Non qu’ils eussent rien à
+redouter personnellement de la part de ces animaux, mais les
+malignes bêtes rongent leurs licous, et les chevaux en profitent
+pour s’échapper.
+
+À quelques pas du rancho était creusé un trou qui servait de
+cuisine et contenait des cendres refroidies. À l’intérieur, il y
+avait un banc, un grabat de cuir de bœuf, une marmite, une broche
+et une bouilloire à maté. Le maté est une boisson fort en usage
+dans l’Amérique du sud. C’est le thé des indiens. Il consiste en
+une infusion de feuilles séchées au feu, et on l’aspire comme les
+boissons américaines au moyen d’un tube de paille. À la demande de
+Paganel, Thalcave prépara quelques tasses de ce breuvage, qui
+accompagna fort avantageusement les comestibles ordinaires et fut
+déclaré excellent.
+
+Le lendemain, 30 octobre, le soleil se leva dans une brume ardente
+et versa sur le sol ses rayons les plus chauds. La température de
+cette journée devait être excessive, en effet, et malheureusement
+la plaine n’offrait aucun abri. Cependant, on reprit
+courageusement la route de l’est. Plusieurs fois se rencontrèrent
+d’immenses troupeaux qui, n’ayant pas la force de paître sous
+cette chaleur accablante, restaient paresseusement étendus. De
+gardiens, de bergers, pour mieux dire, il n’était pas question.
+Des chiens habitués à téter les brebis, quand la soif les
+aiguillonne, surveillaient seuls ces nombreuses agglomérations de
+vaches, de taureaux et de bœufs. Ces animaux sont d’ailleurs
+d’humeur douce, et n’ont pas cette horreur instinctive du rouge
+qui distingue leurs congénères européens.
+
+«Cela vient sans doute de ce qu’ils paissent l’herbe d’une
+république!» dit Paganel, enchanté de sa plaisanterie, un peu trop
+française peut-être.
+
+Vers le milieu de la journée, quelques changements se produisirent
+dans la pampa, qui ne pouvaient échapper à des yeux fatigués de sa
+monotonie. Les graminées devinrent plus rares. Elles firent place
+à de maigres bardanes, et à des chardons gigantesques, hauts de
+neuf pieds, qui eussent fait le bonheur de tous les ânes de la
+terre. Des _chanares_ rabougris et autres arbrisseaux épineux d’un
+vert sombre, plantes chères aux terrains desséchés, poussaient çà
+et là. Jusqu’alors une certaine humidité conservée dans l’argile
+de la prairie entretenait les pâturages; le tapis d’herbe était
+épais et luxueux; mais alors, sa moquette, usée par places,
+arrachée en maint endroit, laissait voir la trame et étalait aux
+regards la misère du sol. Ces symptômes d’une croissante
+sécheresse ne pouvaient être méconnus, et Thalcave les fit
+remarquer.
+
+«Je ne suis pas fâché de ce changement, dit Tom Austin; toujours
+de l’herbe, toujours de l’herbe, cela devient écœurant à la
+longue.
+
+--Oui, mais toujours de l’herbe, toujours de l’eau, répondit le
+major.
+
+--Oh! Nous ne sommes pas à court, dit Wilson, et nous trouverons
+bien quelque rivière sur notre route.»
+
+Si Paganel avait entendu cette réponse, il n’eût pas manqué de
+dire que les rivières étaient rares entre le Colorado et les
+sierras de la province argentine; mais en ce moment il expliquait
+à Glenarvan un fait sur lequel celui-ci venait d’attirer son
+attention.
+
+Depuis quelque temps, l’atmosphère semblait être imprégnée d’une
+odeur de fumée. Cependant, nul feu n’était visible à l’horizon;
+nulle fumée ne trahissait un incendie éloigné. On ne pouvait donc
+assigner à ce phénomène une cause naturelle. Bientôt cette odeur
+d’herbe brûlée devint si forte qu’elle étonna les voyageurs, moins
+Paganel et Thalcave. Le géographe, que l’explication d’un fait
+quelconque ne pouvait embarrasser, fit à ses amis la réponse
+suivante:
+
+«Nous ne voyons pas le feu, dit-il, et nous sentons la fumée. Or,
+pas de fumée sans feu, et le proverbe est vrai en Amérique comme
+en Europe. Il y a donc un feu quelque part. Seulement, ces pampas
+sont si unies que rien n’y gêne les courants de l’atmosphère, et
+l’on y sent souvent l’odeur d’herbes qui brûlent à une distance de
+près de soixante-quinze milles.
+
+--Soixante-quinze milles? Répliqua le major d’un ton peu
+convaincu.
+
+--Tout autant, affirma Paganel. Mais j’ajoute que ces
+conflagrations se propagent sur une grande échelle et atteignent
+souvent un développement considérable.
+
+--Qui met le feu aux prairies? demanda Robert.
+
+--Quelquefois la foudre, quand l’herbe est desséchée par les
+chaleurs; quelquefois aussi la main des indiens.
+
+--Et dans quel but?
+
+--Ils prétendent, --je ne sais jusqu’à quel point cette
+prétention est fondée, --qu’après un incendie des pampas les
+graminées y poussent mieux. Ce serait alors un moyen de revivifier
+le sol par l’action des cendres. Pour mon compte, je crois plutôt
+que ces incendies sont destinés à détruire des milliards d’ixodes,
+sorte d’insectes parasites qui incommodent particulièrement les
+troupeaux.
+
+--Mais ce moyen énergique, dit le major, doit coûter la vie à
+quelques-uns des bestiaux qui errent par la plaine?
+
+--Oui, il en brûle; mais qu’importe dans le nombre?
+
+--Je ne réclame pas pour eux, reprit Mac Nabbs, c’est leur
+affaire, mais pour les voyageurs qui traversent la pampa. Ne peut-il
+arriver qu’ils soient surpris et enveloppés par les flammes?
+
+--Comment donc! s’écria Paganel avec un air de satisfaction
+visible, cela arrive quelquefois, et, pour ma part, je ne serais
+pas fâché d’assister à un pareil spectacle.
+
+--Voilà bien notre savant, répondit Glenarvan, il pousserait la
+science jusqu’à se faire brûler vif.
+
+--Ma foi non, mon cher Glenarvan, mais on a lu son Cooper, et Bas
+De Cuir nous a enseigné le moyen d’arrêter la marche des flammes
+en arrachant l’herbe autour de soi dans un rayon de quelques
+toises. Rien n’est plus simple. Aussi, je ne redoute pas
+l’approche d’un incendie, et je l’appelle de tous mes vœux!»
+
+Mais les désirs de Paganel ne devaient pas se réaliser, et s’il
+rôtit à moitié, ce fut uniquement à la chaleur des rayons du
+soleil, qui versait une insoutenable ardeur. Les chevaux
+haletaient sous l’influence de cette température tropicale. Il n’y
+avait pas d’ombre à espérer, à moins qu’elle ne vînt de quelque
+rare nuage voilant le disque enflammé; l’ombre courait alors sur
+le sol uni, et les cavaliers, poussant leur monture, essayaient de
+se maintenir dans la nappe fraîche que les vents d’ouest
+chassaient devant eux. Mais les chevaux, bientôt distancés,
+demeuraient en arrière, et l’astre dévoilé arrosait d’une nouvelle
+pluie de feu le terrain calciné des pampas.
+
+Cependant, quand Wilson avait dit que la provision d’eau ne
+manquerait pas, il comptait sans la soif inextinguible qui dévora
+ses compagnons pendant cette journée; quand il avait ajouté que
+l’on rencontrerait quelque _rio_ sur la route, il s’était trop
+avancé. En effet, non seulement les _rios_ manquaient, car la
+planéité du sol ne leur offrait aucun lit favorable, mais les
+mares artificielles creusées de la main des indiens étaient
+également taries.
+
+En voyant les symptômes de sécheresse s’accroître de mille en
+mille, Paganel fit quelques observations à Thalcave, et lui
+demanda où il comptait trouver de l’eau.
+
+«Au lac Salinas, répondit l’indien.
+
+--Et quand y arriverons-nous?
+
+--Demain soir.»
+
+Le soir, on fit halte après une traite de trente milles. Chacun
+comptait sur une bonne nuit pour se remettre des fatigues du jour,
+et elle fut précisément troublée par une nuée de moustiques et de
+maringouins. Leur présence indiquait un changement du vent, qui,
+en effet, tourna d’un quart et passa dans le nord. Ces maudits
+insectes disparaissent généralement avec les brises du sud ou du
+sud-ouest.
+
+Si le major gardait son calme, même au milieu des petites misères
+de la vie, Paganel, au contraire, s’indignait des taquineries du
+sort. Il donna au diable moustiques et maringouins, et regretta
+fort l’eau acidulée qui eût calmé les mille cuissons de ses
+piqûres. Bien que le major essayât de le consoler en lui disant
+que sur les trois cent mille espèces d’insectes que comptent les
+naturalistes on devait s’estimer heureux de n’avoir affaire qu’à
+deux seulement, il se réveilla de fort mauvaise humeur.
+
+Cependant, il ne se fit point prier pour repartir dès l’aube
+naissante, car il s’agissait d’arriver le jour même au lac
+Salinas. Les chevaux étaient très fatigués; ils mouraient de soif,
+et quoique leurs cavaliers se fussent privés pour eux, leur ration
+avait été très restreinte. La sécheresse était encore plus forte,
+et la chaleur non moins intolérable sous le souffle poussiéreux du
+vent du nord, ce simoun des pampas.
+
+Pendant cette journée, la monotonie du voyage fut un instant
+interrompue. Mulrady, qui marchait en avant, revint sur ses pas en
+signalant l’approche d’un parti d’indiens. Cette rencontre fut
+appréciée diversement. Glenarvan songea aux renseignements que ces
+indigènes pourraient lui fournir sur les naufragés du _Britannia_.
+Thalcave, pour son compte, ne se réjouit guère de trouver sur sa
+route les indiens nomades de la prairie; il les tenait pour
+pillards et voleurs, et ne cherchait qu’à les éviter. Suivant ses
+ordres, la petite troupe se massa, et les armes furent mises en
+état.
+
+Bientôt, on aperçut le détachement indien. Il se composait
+seulement d’une dizaine d’indigènes, ce qui rassura le patagon.
+Les indiens s’approchèrent à une centaine de pas. On pouvait
+facilement les distinguer. C’étaient des naturels appartenant à
+cette race pampéenne, balayée en 1833 par le général Rosas. Leur
+front élevé, bombé et non fuyant, leur haute taille, leur couleur
+olivâtre, en faisaient de beaux types de la race indienne.
+
+Ils étaient vêtus de peaux de guanaques ou de mouffettes, et
+portaient avec la lance, longue de vingt pieds, couteaux, frondes,
+_bolas_ et _lazos_.
+
+Leur dextérité à manier le cheval indiquait d’habiles cavaliers.
+
+Ils s’arrêtèrent à cent pas et parurent conférer, criant et
+gesticulant. Glenarvan s’avança vers eux.
+
+Mais il n’avait pas franchi deux toises, que le détachement,
+faisant volte-face, disparut avec une incroyable vélocité.
+
+«Les lâches! s’écria Paganel.
+
+--Ils s’enfuient trop vite pour d’honnêtes gens, dit Mac Nabbs.
+
+--Quels sont ces indiens? demanda Paganel à Thalcave.
+
+--Gauchos, répondit le patagon.
+
+--Des gauchos! reprit Paganel, en se tournant vers ses
+compagnons, des gauchos! Alors nous n’avions pas besoin de prendre
+tant de précautions!
+
+--Pourquoi cela? dit le major.
+
+--Parce que les gauchos sont des paysans inoffensifs.
+
+--Vous croyez, Paganel?
+
+--Sans doute, ceux-ci nous ont pris pour des voleurs et ils se
+sont enfuis.
+
+--Je crois plutôt qu’ils n’ont pas osé nous attaquer, répondit
+Glenarvan, très vexé de n’avoir pu communiquer avec ces indigènes,
+quels qu’ils fussent.
+
+--C’est mon avis, dit le major, car, si je ne me trompe, loin
+d’être inoffensifs, les gauchos sont, au contraire, de francs et
+redoutables bandits.
+
+--Par exemple!» s’écria Paganel.
+
+Et il se mit à discuter vivement cette thèse ethnologique, si
+vivement même, qu’il trouva moyen d’émouvoir le major, et s’attira
+cette répartie peu habituelle dans les discussions de Mac Nabbs:
+
+«Je crois que vous avez tort, Paganel.
+
+--Tort? Répliqua le savant.
+
+--Oui. Thalcave lui-même a pris ces indiens pour des voleurs, et
+Thalcave sait à quoi s’en tenir.
+
+--Eh bien, Thalcave s’est trompé cette fois, riposta Paganel avec
+une certaine aigreur. Les gauchos sont des agriculteurs, des
+pasteurs, pas autre chose, et moi-même, je l’ai écrit dans une
+brochure assez remarquée sur les indigènes des pampas.
+
+--Eh bien, vous avez commis une erreur, Monsieur Paganel.
+
+--Moi, une erreur, Monsieur Mac Nabbs?
+
+--Par distraction, si vous voulez, répliqua le major en
+insistant, et vous en serez quitte pour faire quelques errata à
+votre prochaine édition.»
+
+Paganel, très mortifié d’entendre discuter et même plaisanter ses
+connaissances géographiques, sentit la mauvaise humeur le gagner.
+
+«Sachez, monsieur, dit-il, que mes livres n’ont pas besoin
+d’errata de cette espèce!
+
+--Si! à cette occasion, du moins, riposta Mac Nabbs.
+
+--Monsieur, je vous trouve taquin aujourd’hui! répartit Paganel.
+
+--Et moi, je vous trouve aigre!» riposta le major.
+
+La discussion prenait, on le voit, des proportions inattendues, et
+sur un sujet qui, certes, n’en valait pas la peine. Glenarvan
+jugea à propos d’intervenir.
+
+«Il est certain, dit-il, qu’il y a d’un côté taquinerie et de
+l’autre aigreur, ce qui m’étonne de votre part à tous deux.»
+
+Le patagon, sans comprendre le sujet de la querelle, avait
+facilement deviné que les deux amis se disputaient. Il se mit à
+sourire et dit tranquillement:
+
+«C’est le vent du nord.
+
+--Le vent du nord! s’écria Paganel. Qu’est-ce que le vent du nord
+a à faire dans tout ceci?
+
+--Eh! c’est cela même, répondit Glenarvan, c’est le vent du nord
+qui est la cause de votre mauvaise humeur! J’ai entendu dire qu’il
+irritait particulièrement le système nerveux dans le sud de
+l’Amérique.
+
+--Par saint Patrick, Edward, vous avez raison! dit le major, et
+il partit d’un éclat de rire.
+
+Mais Paganel, vraiment monté, ne voulut pas démordre de la
+discussion, et il se rabattit sur Glenarvan, dont l’intervention
+lui parut un peu trop plaisante.
+
+«Ah! vraiment, _mylord_, dit-il, j’ai le système nerveux irrité?
+
+--Oui, Paganel, c’est le vent du nord, un vent qui fait commettre
+bien des crimes dans la pampa, comme la tramontane dans la
+campagne de Rome!
+
+--Des crimes! répartit le savant. J’ai l’air d’un homme qui veut
+commettre des crimes?
+
+--Je ne dis pas précisément cela.
+
+--Dites tout de suite que je veux vous assassiner!
+
+--Eh! répondit Glenarvan, qui riait sans pouvoir se contenir,
+j’en ai peur. Heureusement que le vent du nord ne dure qu’un
+jour!»
+
+Tout le monde, à cette réponse, fit chorus avec Glenarvan. Alors
+Paganel piqua des deux, et s’en alla en avant passer sa mauvaise
+humeur. Un quart d’heure après, il n’y pensait plus.
+
+À huit heures du soir, Thalcave ayant poussé une pointe en avant,
+signala les _barrancas_ du lac tant désiré. Un quart d’heure
+après, la petite troupe descendait les berges du Salinas. Mais là
+l’attendait une grave déception. Le lac était à sec.
+
+
+Chapitre XVIII
+_À la recherche d’une aiguade_
+
+Le lac Salinas termine le chapelet de lagunes qui se rattachent
+aux sierras Ventana et Guamini. De nombreuses expéditions venaient
+autrefois de Buenos-Ayres y faire provision de sel, car ses eaux
+contiennent du chlorure de sodium dans une remarquable proportion.
+Mais alors, l’eau volatilisée par une chaleur ardente avait déposé
+tout le sel qu’elle contenait en suspension, et le lac ne formait
+plus qu’un immense miroir resplendissant.
+
+Lorsque Thalcave annonça la présence d’un liquide potable au lac
+Salinas il entendait parler des _rios_ d’eau douce qui s’y
+précipitent en maint endroit.
+
+Mais, en ce moment, ses affluents étaient taris comme lui.
+L’ardent soleil avait tout bu. De là, consternation générale,
+quand la troupe altérée arriva sur les rives desséchées du
+Salinas. Il fallait prendre un parti. Le peu d’eau conservée dans
+les outres était à demi corrompue, et ne pouvait désaltérer. La
+soif commençait à se faire cruellement sentir. La faim et la
+fatigue disparaissaient devant cet impérieux besoin. Un «roukah»,
+sorte de tente de cuir dressée dans un pli de terrain et
+abandonnée des indigènes, servit de retraite aux voyageurs
+épuisés, tandis que leurs chevaux, étendus sur les bords vaseux du
+lac, broyaient avec répugnance les plantes marines et les roseaux
+secs.
+
+Lorsque chacun eut pris place dans le _roukah_, Paganel interrogea
+Thalcave et lui demanda son avis sur ce qu’il convenait de faire.
+Une conversation rapide, dont Glenarvan saisit quelques mots,
+cependant, s’établit entre le géographe et l’indien. Thalcave
+parlait avec calme. Paganel gesticulait pour deux.
+
+Ce dialogue dura quelques minutes, et le patagon se croisa les
+bras.
+
+«Qu’a-t-il dit? demanda Glenarvan. J’ai cru comprendre qu’il
+conseillait de nous séparer.
+
+--Oui, en deux troupes, répondit Paganel. Ceux de nous dont les
+chevaux, accablés de fatigue et de soif, peuvent à peine mettre un
+pied devant l’autre, continueront tant bien que mal la route du
+trente-septième parallèle. Les mieux montés, au contraire, les
+devançant sur cette route, iront reconnaître la rivière Guamini,
+qui se jette dans le lac San-Lucas, à trente et un milles d’ici.
+Si l’eau s’y trouve en quantité suffisante, ils attendront leurs
+compagnons sur les bords de la Guamini. Si l’eau manque, ils
+reviendront au-devant d’eux pour leur épargner un voyage inutile.
+
+--Et alors? demanda Tom Austin.
+
+--Alors, il faudra se résoudre à descendre pendant soixante-quinze
+milles vers le sud, jusqu’aux premières ramifications de la
+sierra Ventana, où les rivières sont nombreuses.
+
+--L’avis est bon, répondit Glenarvan, et nous le suivrons sans
+retard. Mon cheval n’a pas encore trop souffert du manque d’eau,
+et j’offre d’accompagner Thalcave.
+
+--Oh! _Mylord_, emmenez-moi, dit Robert, comme s’il se fût agi
+d’une partie de plaisir.
+
+--Mais pourras-tu nous suivre, mon enfant?
+
+--Oui! J’ai une bonne bête qui ne demande pas mieux que d’aller
+en avant. Voulez-vous... _Mylord_?... Je vous en prie.
+
+--Viens donc, mon garçon, dit Glenarvan, enchanté de ne pas se
+séparer de Robert. À nous trois, ajouta-t-il, nous serons bien
+maladroits si nous ne découvrons pas quelque aiguade fraîche et
+limpide.
+
+--Eh bien, et moi? dit Paganel.
+
+--Oh! Vous, mon cher Paganel, répondit le major, vous resterez
+avec le détachement de réserve. Vous connaissez trop bien le
+trente-septième parallèle, et la rivière Guamini et la pampa tout
+entière pour nous abandonner. Ni Mulrady, ni Wilson, ni moi, nous
+ne sommes capables de rejoindre Thalcave à son rendez-vous, tandis
+que nous marcherons avec confiance sous la bannière du brave
+Jacques Paganel.
+
+--Je me résigne, répondit le géographe, très flatté d’obtenir un
+commandement supérieur.
+
+--Mais pas de distractions! Ajouta le major. N’allez pas nous
+conduire où nous n’avons que faire, et nous ramener, par exemple,
+sur les bords de l’océan Pacifique!
+
+--Vous le mériteriez, major insupportable, répondit en riant
+Paganel. Cependant, dites-moi, mon cher Glenarvan, comment
+comprendrez-vous le langage de Thalcave?
+
+--Je suppose, répondit Glenarvan, que le patagon et moi nous
+n’aurons pas besoin de causer. D’ailleurs, avec quelques mots
+espagnols que je possède, je parviendrais bien dans une
+circonstance pressante à lui exprimer ma pensée et à comprendre la
+sienne.
+
+--Allez donc, mon digne ami, répondit Paganel.
+
+--Soupons d’abord, dit Glenarvan, et dormons, s’il se peut,
+jusqu’à l’heure du départ.»
+
+On soupa sans boire, ce qui parut peu rafraîchissant, et l’on
+dormit, faute de mieux. Paganel rêva de torrents, de cascades, de
+rivières, de fleuves, d’étangs, de ruisseaux, voire même de
+carafes pleines, en un mot, de tout ce qui contient habituellement
+une eau potable. Ce fut un vrai cauchemar.
+
+Le lendemain, à six heures, les chevaux de Thalcave, de Glenarvan
+et de Robert Grant furent sellés; on leur fit boire la dernière
+ration d’eau, et ils l’avalèrent avec plus d’envie que de
+satisfaction, car elle était très nauséabonde. Puis les trois
+cavaliers se mirent en selle.
+
+«Au revoir, dirent le major, Austin, Wilson et Mulrady.
+
+--Et surtout, tâchez de ne pas revenir!» ajouta Paganel.
+
+Bientôt, le patagon, Glenarvan et Robert perdirent de vue, non
+sans un certain serrement de cœur, le détachement confié à la
+sagacité du géographe.
+
+Le «desertio de las Salinas», qu’ils traversaient alors, est une
+plaine argileuse, couverte d’arbustes rabougris hauts de dix
+pieds, de petites mimosées que les indiens appellent «curra-mammel»,
+et de «jumes», arbustes buissonneux, riches en soude.
+
+Çà et là, de larges plaques de sel réverbéraient les rayons
+solaires avec une étonnante intensité.
+
+L’œil eût aisément confondu ces «barreros» avec des surfaces
+glacées par un froid violent; mais l’ardeur du soleil avait vite
+fait de le détromper.
+
+Néanmoins, ce contraste d’un sol aride et brûlé avec ces nappes
+étincelantes donnait à ce désert une physionomie très particulière
+qui intéressait le regard.
+
+À quatre-vingts milles dans le sud, au contraire, cette sierra
+Ventana, vers laquelle le dessèchement possible de la Guamini
+forcerait peut-être les voyageurs de descendre, présentait un
+aspect différent. Ce pays, reconnu en 1835 par le capitaine Fitz-Roy,
+qui commandait alors l’expédition du _Beagle_, est d’une
+fertilité superbe. Là poussent avec une vigueur sans égale les
+meilleurs pâturages du territoire indien; le versant nord-ouest
+des sierras s’y revêt d’une herbe luxuriante, et descend au milieu
+de forêts riches en essences diverses; là se voient «l’algarrobo»,
+sorte de caroubier, dont le fruit séché et réduit en poussière
+sert à confectionner un pain assez estimé des indiens; le
+«quebracho blanc», aux branches longues et flexibles qui pleurent
+à la manière du saule européen; le «quebracho rouge», d’un bois
+indestructible; le «naudubay», qui prend feu avec une extrême
+facilité, et cause souvent de terribles incendies; le «viraro»,
+dont les fleurs violettes s’étagent en forme de pyramide, et enfin
+le «timbo», qui élève jusqu’à quatre-vingts pieds dans les airs
+son immense parasol, sous lequel des troupeaux entiers peuvent
+s’abriter contre les rayons du soleil. Les argentins ont tenté
+souvent de coloniser ce riche pays, sans réussir à vaincre
+l’hostilité des indiens.
+
+Certes, on devait croire que des _rios_ abondants descendaient des
+croupes de la sierra, pour fournir l’eau nécessaire à tant de
+fertilité, et, en effet, les sécheresses les plus grandes n’ont
+jamais vaporisé ces rivières; mais, pour les atteindre, il fallait
+faire une pointe de cent trente milles dans le sud. Thalcave avait
+donc raison de se diriger d’abord vers la Guamini, qui, sans
+l’écarter de sa route, se trouvait à une distance beaucoup plus
+rapprochée.
+
+Les trois chevaux galopaient avec entrain. Ces excellentes bêtes
+sentaient d’instinct sans doute où les menaient leurs maîtres.
+Thaouka, surtout, montrait une vaillance que ni les fatigues ni
+les besoins ne pouvaient diminuer; il franchissait comme un oiseau
+les canadas desséchées et les buissons de curra-mammel, en
+poussant des hennissements de bon augure. Les chevaux de Glenarvan
+et de Robert, d’un pas plus lourd, mais entraînés par son exemple,
+le suivaient courageusement. Thalcave, immobile sur sa selle,
+donnait à ses compagnons, l’exemple que Thaouka donnait aux siens.
+
+Le patagon tournait souvent la tête pour considérer Robert Grant.
+
+En voyant le jeune garçon, ferme et bien assis, les reins souples,
+les épaules effacées, les jambes tombant naturellement, les genoux
+fixés à la selle, il témoignait sa satisfaction par un cri
+encourageant. En vérité, Robert Grant devenait un excellent
+cavalier et méritait les compliments de l’indien.
+
+«Bravo, Robert, disait Glenarvan, Thalcave a l’air de te
+féliciter! Il t’applaudit, mon garçon.
+
+--Et à quel propos, _mylord_?
+
+--À propos de la bonne façon dont tu montes à cheval.
+
+--Oh! je me tiens solidement, et voilà tout, répondit Robert, qui
+rougit de plaisir à s’entendre complimenter.
+
+--C’est le principal, Robert, répondit Glenarvan, mais tu es trop
+modeste, et, je te le prédis, tu ne peux manquer de devenir un
+sportsman accompli.
+
+--Bon, fit Robert en riant, et papa qui veut faire de moi un
+marin, que dira-t-il?
+
+--L’un n’empêche pas l’autre. Si tous les cavaliers ne font pas
+de bons marins, tous les marins sont capables de faire de bons
+cavaliers. À chevaucher sur les vergues on apprend à se tenir
+solidement. Quant à savoir rassembler son cheval, à exécuter les
+mouvements obliques ou circulaires, cela vient tout seul, car rien
+n’est plus naturel.
+
+--Pauvre père! répondit Robert, ah! Que de grâces il vous rendra,
+_mylord_, quand vous l’aurez sauvé!
+
+--Tu l’aimes bien, Robert?
+
+--Oui, _mylord_. Il était si bon pour ma sœur et pour moi! Il ne
+pensait qu’à nous! Chaque voyage nous valait un souvenir de tous
+les pays qu’il visitait, et mieux encore, de bonnes caresses, de
+bonnes paroles à son retour. Ah! vous l’aimerez, vous aussi, quand
+vous le connaîtrez! Mary lui ressemble. Il a la voix douce comme
+elle! Pour un marin, c’est singulier, n’est-ce pas?
+
+--Oui, très singulier, Robert, répondit Glenarvan.
+
+--Je le vois encore, reprit l’enfant, qui semblait alors se
+parler à lui-même. Bon et brave papa! Il m’endormait sur ses
+genoux, quand j’étais petit, et il murmurait toujours un vieux
+refrain écossais où l’on chante les lacs de notre pays. L’air me
+revient parfois, mais confusément. À Mary aussi. Ah! _Mylord_, que
+nous l’aimions! Tenez, je crois qu’il faut être petit pour bien
+aimer son père!
+
+--Et grand pour le vénérer, mon enfant», répondit Glenarvan, tout
+ému des paroles échappées de ce jeune cœur.
+
+Pendant cette conversation, les chevaux avaient ralenti leur
+allure et cheminaient au pas.
+
+«Nous le retrouverons, n’est-ce pas? dit Robert, après quelques
+instants de silence.
+
+--Oui, nous le retrouverons, répondit Glenarvan. Thalcave nous a
+mis sur ses traces, et j’ai confiance en lui.
+
+--Un brave indien, Thalcave, dit l’enfant.
+
+--Certes.
+
+--Savez-vous une chose, _mylord_?
+
+--Parle d’abord, et je te répondrai.
+
+--C’est qu’il n’y a que des braves gens avec vous! Mme Helena que
+j’aime tant, le major avec son air tranquille, le capitaine
+Mangles, et M Paganel, et les matelots du _Duncan_, si courageux
+et si dévoués!
+
+--Oui, je sais cela, mon garçon, répondit Glenarvan.
+
+--Et savez-vous que vous êtes le meilleur de tous?
+
+--Non, par exemple, je ne le sais pas!
+
+--Eh bien, il faut l’apprendre, _mylord_», répondit Robert, qui
+saisit la main du lord et la porta à ses lèvres.
+
+Glenarvan secoua doucement la tête, et si la conversation ne
+continua pas, c’est qu’un geste de Thalcave rappela les
+retardataires. Ils s’étaient laissé devancer. Or, il fallait ne
+pas perdre de temps et songer à ceux qui restaient en arrière.
+
+On reprit donc une allure rapide, mais il fut bientôt évident que,
+Thaouka excepté, les chevaux ne pourraient longtemps la soutenir.
+À midi, il fallut leur donner une heure de repos. Ils n’en
+pouvaient plus et refusaient de manger les touffes d’_alfafares_,
+sorte de luzerne maigre et torréfiée par les rayons du soleil.
+
+Glenarvan devint inquiet. Les symptômes de stérilité ne
+diminuaient pas, et le manque d’eau pouvait amener des
+conséquences désastreuses.
+
+Thalcave ne disait rien, et pensait probablement que si la Guamini
+était desséchée, il serait alors temps de se désespérer, si
+toutefois un cœur indien a jamais entendu sonner l’heure du
+désespoir.
+
+Il se remit donc en marche, et, bon gré mal gré, le fouet et
+l’éperon aidant, les chevaux durent reprendre la route, mais au
+pas, ils ne pouvaient faire mieux.
+
+Thalcave aurait bien été en avant, car, en quelques heures,
+Thaouka pouvait le transporter aux bords du _rio_. Il y songea
+sans doute; mais, sans doute aussi, il ne voulut pas laisser ses
+deux compagnons seuls au milieu de ce désert, et, pour ne pas les
+devancer, il força Thaouka de prendre une allure plus modérée.
+
+Ce ne fut pas sans résister, sans se cabrer, sans hennir
+violemment, que le cheval de Thalcave se résigna à garder le pas;
+il fallut non pas tant la vigueur de son maître pour l’y
+contraindre que ses paroles. Thalcave causait véritablement avec
+son cheval, et Thaouka, s’il ne lui répondait pas, le comprenait
+du moins. Il faut croire que le patagon lui donna d’excellentes
+raisons, car, après avoir pendant quelque temps «discuté», Thaouka
+se rendit à ses arguments et obéit, non sans ronger son frein.
+
+Mais si Thaouka comprit Thalcave, Thalcave n’avait pas moins
+compris Thaouka. L’intelligent animal, servi par des organes
+supérieurs, sentait quelque humidité dans l’air; il l’aspirait
+avec frénésie, agitant et faisant claquer sa langue, comme si elle
+eût trempé dans un bienfaisant liquide. Le patagon ne pouvait s’y
+méprendre: l’eau n’était pas loin.
+
+Il encouragea donc ses compagnons en interprétant les impatiences
+de Thaouka, que les deux autres chevaux ne tardèrent pas à
+comprendre. Ils firent un dernier effort, et galopèrent à la suite
+de l’indien. Vers trois heures, une ligne blanche apparut dans un
+pli de terrain. Elle tremblotait sous les rayons du soleil.
+
+«L’eau! dit Glenarvan.
+
+--L’eau! oui, l’eau!» s’écria Robert.
+
+Ils n’avaient plus besoin d’exciter leurs montures; les pauvres
+bêtes, sentant leurs forces ranimées, s’emportèrent avec une
+irrésistible violence. En quelques minutes, elles eurent atteint
+le _rio_ de Guamini, et, toutes harnachées, se précipitèrent
+jusqu’au poitrail dans ses eaux bienfaisantes.
+
+Leurs maîtres les imitèrent, un peu malgré eux, et prirent un bain
+involontaire, dont ils ne songèrent pas à se plaindre.
+
+«Ah! Que c’est bon! disait Robert, se désaltérant en plein _rio_.
+
+--Modère-toi, mon garçon», répondait Glenarvan, qui ne prêchait
+pas d’exemple.
+
+On n’entendait plus que le bruit de rapides lampées.
+
+Pour son compte, Thalcave but tranquillement, sans se presser, à
+petites gorgées, mais «long comme un _lazo_», suivant l’expression
+patagone. Il n’en finissait pas, et l’on pouvait craindre que le
+_rio_ n’y passât tout entier.
+
+«Enfin, dit Glenarvan, nos amis ne seront pas déçus dans leur
+espérance; ils sont assurés, en arrivant à la Guamini, de trouver
+une eau limpide et abondante, si Thalcave en laisse, toutefois!
+
+--Mais ne pourrait-on pas aller au-devant d’eux? demanda Robert.
+On leur épargnerait quelques heures d’inquiétudes et de
+souffrances.
+
+--Sans doute, mon garçon, mais comment transporter cette eau? Les
+outres sont restées entre les mains de Wilson. Non, il vaut mieux
+attendre comme c’est convenu. En calculant le temps nécessaire, et
+en comptant sur des chevaux qui ne marchent qu’au pas, nos amis
+seront ici dans la nuit. Préparons-leur donc bon gîte et bon
+repas.»
+
+Thalcave n’avait pas attendu la proposition de Glenarvan pour
+chercher un lieu de campement. Il avait fort heureusement trouvé
+sur les bords du _rio_ une «_ramada_», sorte d’enceinte destinée à
+parquer les troupeaux et fermée sur trois côtés. L’emplacement
+était excellent pour s’y établir, du moment qu’on ne craignait pas
+de dormir à la belle étoile, et c’était le moindre souci des
+compagnons de Thalcave.
+
+Aussi ne cherchèrent-ils pas mieux, et ils s’étendirent en plein
+soleil pour sécher leurs vêtements imprégnés d’eau.
+
+«Eh bien, puisque voilà le gîte, dit Glenarvan, pensons au souper.
+Il faut que nos amis soient satisfaits des courriers qu’ils ont
+envoyés en avant, et je me trompe fort, ou ils n’auront pas à se
+plaindre. Je crois qu’une heure de chasse ne sera pas du temps
+perdu. Es-tu prêt, Robert?
+
+--Oui, _mylord_», répondit le jeune garçon en se levant, le fusil
+à la main.
+
+Si Glenarvan avait eu cette idée, c’est que les bords de la
+Guamini semblaient être le rendez-vous de tout le gibier des
+plaines environnantes; on voyait s’enlever par compagnies les
+«tinamous», sorte de bartavelles particulières aux pampas, des
+gelinottes noires, une espèce de pluvier, nommé «teru-teru», des
+râles aux couleurs jaunes, et des poules d’eau d’un vert
+magnifique.
+
+Quant aux quadrupèdes, ils ne se laissaient pas apercevoir; mais
+Thalcave, indiquant les grandes herbes et les taillis épais, fit
+comprendre qu’ils s’y tenaient cachés. Les chasseurs n’avaient que
+quelques pas à faire pour se trouver dans le pays le plus giboyeux
+du monde.
+
+Ils se mirent donc en chasse, et, dédaignant d’abord la plume pour
+le poil, leurs premiers coups s’adressèrent au gros gibier de la
+pampa.
+
+Bientôt, se levèrent devant eux, et par centaines, des chevreuils
+et des guanaques, semblables à ceux qui les assaillirent si
+violemment sur les cimes de la cordillère; mais ces animaux, très
+craintifs, s’enfuirent avec une telle vitesse, qu’il fut
+impossible de les approcher à portée de fusil. Les chasseurs se
+rabattirent alors sur un gibier moins rapide, qui, d’ailleurs, ne
+laissait rien à désirer au point de vue alimentaire. Une douzaine
+de bartavelles et de râles furent démontés, et Glenarvan tua fort
+adroitement un pécari «tay-tetre», pachyderme à poil fauve très
+bon à manger, qui valait son coup de fusil.
+
+En moins d’une demi-heure, les chasseurs, sans se fatiguer,
+abattirent tout le gibier dont ils avaient besoin; Robert, pour sa
+part, s’empara d’un curieux animal appartenant à l’ordre des
+édentés, «un armadillo», sorte de tatou couvert d’une carapace à
+pièces osseuses et mobiles, qui mesurait un pied et demi de long.
+Quant à Thalcave, il donna à ses compagnons le spectacle d’une
+chasse au «nandou», espèce d’autruche particulière à la pampa, et
+dont la rapidité est merveilleuse.
+
+L’indien ne chercha pas à ruser avec un animal si prompt à la
+course; il poussa Thaouka au galop, droit à lui, de manière à
+l’atteindre aussitôt, car, la première attaque manquée, le nandou
+eût bientôt fatigué cheval et chasseur dans l’inextricable lacet
+de ses détours. Thalcave, arrivé à bonne distance, lança ses bolas
+d’une main vigoureuse, et si adroitement, qu’elles s’enroulèrent
+autour des jambes de l’autruche et paralysèrent ses efforts. En
+quelques secondes, elle gisait à terre.
+
+On rapporta donc à la _ramada_, le chapelet de bartavelles,
+l’autruche de Thalcave, le pécari de Glenarvan et le tatou de
+Robert. L’autruche et le pécari furent préparés aussitôt, c’est-à-dire
+dépouillés de leur peau coriace et coupés en tranches minces.
+Quant au tatou, c’est un animal précieux, qui porte sa rôtissoire
+avec lui, et on le plaça dans sa propre carapace sur des charbons
+ardents.
+
+Les trois chasseurs se contentèrent, pour le souper, de dévorer
+les bartavelles, et ils gardèrent à leurs amis les pièces de
+résistance.
+
+Les chevaux n’avaient pas été oubliés. Une grande quantité de
+fourrage sec, amassé dans la _ramada_, leur servit à la fois de
+nourriture et de litière.
+
+Quand tout fut préparé, Glenarvan, Robert et l’indien
+s’enveloppèrent de leur _poncho_, et s’étendirent sur un édredon
+d’_alfafares_, le lit habituel des chasseurs pampéens.
+
+
+Chapitre XIX
+_Les loups rouges_
+
+La nuit vint. Une nuit de nouvelle lune, pendant laquelle l’astre
+des nuits devait rester invisible à tous les habitants de la
+terre. L’indécise clarté des étoiles éclairait seule la plaine. À
+l’horizon, les constellations zodiacales s’éteignaient dans une
+brume plus foncée. Les eaux de la Guamini coulaient sans murmurer
+comme une longue nappe d’huile qui glisse sur un plan de marbre.
+Oiseaux, quadrupèdes et reptiles se reposaient des fatigues du
+jour, et un silence de désert s’étendait sur l’immense territoire
+des pampas.
+
+Glenarvan, Robert et Thalcave avaient subi la loi commune.
+Allongés sur l’épaisse couche de luzerne, ils dormaient d’un
+profond sommeil. Les chevaux, accablés de lassitude, s’étaient
+couchés à terre; seul, Thaouka, en vrai cheval de sang, dormait
+debout, les quatre jambes posées d’aplomb, fier au repos comme à
+l’action, et prêt à s’élancer au moindre signe de son maître. Un
+calme complet régnait à l’intérieur de l’enceinte, et les charbons
+du foyer nocturne, s’éteignant peu à peu, jetaient leurs dernières
+lueurs dans la silencieuse obscurité.
+
+Cependant, vers dix heures environ, après un assez court sommeil,
+l’indien se réveilla. Ses yeux devinrent fixes sous ses sourcils
+abaissés, et son oreille se tendit vers la plaine. Il cherchait
+évidemment à surprendre quelque son imperceptible.
+
+Bientôt une vague inquiétude apparut sur sa figure, si impassible
+qu’elle fût d’habitude.
+
+Avait-il senti l’approche d’indiens rôdeurs, ou la venue des
+jaguars, des tigres d’eau et autres bêtes redoutables, qui ne sont
+pas rares dans le voisinage des rivières? Cette dernière
+hypothèse, sans doute, lui parut plausible, car il jeta un rapide
+regard sur les matières combustibles entassées dans l’enceinte, et
+son inquiétude s’accrut encore.
+
+En effet, toute cette litière sèche d’_alfafares_ devait se
+consumer vite et ne pouvait arrêter longtemps des animaux
+audacieux.
+
+Dans cette conjoncture, Thalcave n’avait qu’à attendre les
+événements, et il attendit, à demi couché, la tête reposant sur
+les mains, les coudes appuyés aux genoux, l’œil immobile, dans la
+posture d’un homme qu’une anxiété subite vient d’arracher au
+sommeil.
+
+Une heure se passa. Tout autre que Thalcave, rassuré par le
+silence extérieur, se fût rejeté sur sa couche. Mais où un
+étranger n’eût rien soupçonné, les sens surexcités et l’instinct
+naturel de l’indien pressentaient quelque danger prochain.
+
+Pendant qu’il écoutait et épiait, Thaouka fit entendre un
+hennissement sourd; ses naseaux s’allongèrent vers l’entrée de la
+_ramada_. Le patagon se redressa soudain.
+
+«Thaouka a senti quelque ennemi», dit-il.
+
+Il se leva et vint examiner attentivement la plaine.
+
+Le silence y régnait encore, mais non la tranquillité. Thalcave
+entrevit des ombres se mouvant sans bruit à travers les touffes de
+_curra-mammel_. Çà et là étincelaient des points lumineux, qui se
+croisaient dans tous les sens, s’éteignaient et se rallumaient
+tour à tour. On eût dit une danse de falots fantastiques sur le
+miroir d’une immense lagune. Quelque étranger eût pris sans doute
+ces étincelles volantes pour des lampyres qui brillent, la nuit
+venue, en maint endroit des régions pampéennes, mais Thalcave ne
+s’y trompa pas; il comprit à quels ennemis il avait affaire; il
+arma sa carabine, et vint se placer en observation près des
+premiers poteaux de l’enceinte.
+
+Il n’attendit pas longtemps. Un cri étrange, un mélange
+d’aboiements et de hurlements retentit dans la pampa. La
+détonation de la carabine lui répondit, et fut suivie de cent
+clameurs épouvantables.
+
+Glenarvan et Robert, subitement réveillés, se relevèrent.
+
+«Qu’y a-t-il? demanda le jeune Grant.
+
+--Des indiens? dit Glenarvan.
+
+--Non, répondit Thalcave, des «aguaras.»
+
+Robert regarda Glenarvan.
+
+«Des _aguaras_? dit-il.
+
+--Oui, répondit Glenarvan, les loups rouges de la pampa.»
+
+Tous deux saisirent leurs armes et rejoignirent l’indien. Celui-ci
+leur montra la plaine, d’où s’élevait un formidable concert de
+hurlements.
+
+Robert fit involontairement un pas en arrière.
+
+«Tu n’as pas peur des loups, mon garçon? Lui dit Glenarvan.
+
+--Non, _mylord_, répondit Robert d’une voix ferme. Auprès de
+vous, d’ailleurs, je n’ai peur de rien.
+
+--Tant mieux. Ces _aguaras_ sont des bêtes assez peu redoutables,
+et, n’était leur nombre, je ne m’en préoccuperais même pas.
+
+--Qu’importe! répondit Robert. Nous sommes bien armés, qu’ils y
+viennent!
+
+--Et ils seront bien reçus!»
+
+En parlant ainsi, Glenarvan voulait rassurer l’enfant; mais il ne
+songeait pas sans une secrète terreur à cette légion de
+carnassiers déchaînés dans la nuit. Peut-être étaient-ils là par
+centaines, et trois hommes, si bien armés qu’ils fussent, ne
+pouvaient lutter avec avantage contre un tel nombre d’animaux.
+
+Lorsque le patagon prononça le mot «aguara», Glenarvan reconnut
+aussitôt le nom donné au loup rouge par les indiens de la pampa.
+Ce carnassier, le «canis-jubatus» des naturalistes, a la taille
+d’un grand chien et la tête d’un renard; son pelage est rouge
+cannelle, et sur son dos flotte une crinière noire qui lui court
+tout le long de l’échine. Cet animal est très leste et très
+vigoureux; il habite généralement les endroits marécageux et
+poursuit à la nage les bêtes aquatiques; la nuit le chasse de sa
+tanière, où il dort pendant le jour; on le redoute
+particulièrement dans les estancias où s’élèvent les troupeaux,
+car, pour peu que la faim l’aiguillonne, il s’en prend au gros
+bétail et commet des ravages considérables. Isolé, l’aguara n’est
+pas à craindre; mais il en est autrement d’un grand nombre de ces
+animaux affamés, et mieux vaudrait avoir affaire à quelque couguar
+ou jaguar que l’on peut attaquer face à face.
+
+Or, aux hurlements dont retentissait la pampa, à la multitude des
+ombres qui bondissaient dans la plaine, Glenarvan ne pouvait se
+méprendre sur la quantité de loups rouges rassemblés au bord de la
+Guamini; ces animaux avaient senti là une proie sûre, chair de
+cheval ou chair humaine, et nul d’entre eux ne regagnerait son
+gîte sans en avoir eu sa part. La situation était donc très
+alarmante.
+
+Cependant le cercle des loups se restreignit peu à peu. Les
+chevaux réveillés donnèrent des signes de la plus vive terreur.
+Seul, Thaouka frappait du pied, cherchant à rompre son licol et
+prêt à s’élancer au dehors. Son maître ne parvenait à le calmer
+qu’en faisant entendre un sifflement continu.
+
+Glenarvan et Robert s’étaient postés de manière à défendre
+l’entrée de la _ramada_. Leurs carabines armées, ils allaient
+faire feu sur le premier rang des _aguaras_, quand Thalcave releva
+de la main leur arme déjà mise en joue.
+
+«Que veut Thalcave? dit Robert.
+
+--Il nous défend de tirer! répondit Glenarvan.
+
+--Pourquoi?
+
+--Peut-être ne juge-t-il pas le moment opportun!»
+
+Ce n’était pas ce motif qui faisait agir l’indien, mais une raison
+plus grave, et Glenarvan la comprit, quand Thalcave, soulevant sa
+poudrière et la retournant, montra qu’elle était à peu près vide.
+
+«Eh bien? dit Robert.
+
+--Eh bien, il faut ménager nos munitions. Notre chasse
+aujourd’hui nous a coûté cher, et nous sommes à court de plomb et
+de poudre. Il ne nous reste pas vingt coups à tirer!»
+
+L’enfant ne répondit rien.
+
+«Tu n’as pas peur, Robert?
+
+--Non, _mylord_.
+
+--Bien, mon garçon.»
+
+En ce moment, une nouvelle détonation retentit.
+
+Thalcave avait jeté à terre un ennemi trop audacieux; les loups,
+qui s’avançaient en rangs pressés, reculèrent et se massèrent à
+cent pas de l’enceinte.
+
+Aussitôt, Glenarvan, sur un signe de l’indien, prit sa place;
+celui-ci, ramassant la litière, les herbes, en un mot toutes les
+matières combustibles, les entassa à l’entrée de la _ramada_, et y
+jeta un charbon encore incandescent.
+
+Bientôt un rideau de flammes se tendit sur le fond noir du ciel,
+et, à travers ses déchirures, la plaine se montra vivement
+éclairée par de grands reflets mobiles. Glenarvan put juger alors
+de l’innombrable quantité d’animaux auxquels il fallait résister.
+Jamais tant de loups ne s’étaient vus ensemble, ni si excités par
+la convoitise. La barrière de feu que venait de leur opposer
+Thalcave avait redoublé leur colère en les arrêtant net.
+
+Quelques-uns, cependant, s’avancèrent jusqu’au brasier même, et
+s’y brûlèrent les pattes.
+
+De temps à autre, il fallait un nouveau coup de fusil pour arrêter
+cette horde hurlante, et, au bout d’une heure, une quinzaine de
+cadavres jonchaient déjà la prairie.
+
+Les assiégés se trouvaient alors dans une situation relativement
+moins dangereuse; tant que dureraient les munitions, tant que la
+barrière de feu se dresserait à l’entrée de la _ramada_,
+l’envahissement n’était pas à craindre. Mais après, que faire,
+quand tous ces moyens de repousser la bande de loups manqueraient
+à la fois?
+
+Glenarvan regarda Robert et sentit son cœur se gonfler. Il
+s’oublia, lui, pour ne songer qu’à ce pauvre enfant qui montrait
+un courage au-dessus de son âge. Robert était pâle, mais sa main
+n’abandonnait pas son arme, et il attendait de pied ferme l’assaut
+des loups irrités.
+
+Cependant Glenarvan, après avoir froidement envisagé la situation,
+résolut d’en finir.
+
+«Dans une heure, dit-il, nous n’aurons plus ni poudre, ni plomb,
+ni feu. Eh bien, il ne faut pas attendre à ce moment pour prendre
+un parti.»
+
+Il retourna donc vers Thalcave, et rassemblant les quelques mots
+d’espagnol que lui fournit sa mémoire, il commença avec l’indien
+une conversation souvent interrompue par les coups de feu.
+
+Ce ne fut pas sans peine que ces deux hommes parvinrent à se
+comprendre. Glenarvan, fort heureusement, connaissait les mœurs
+du loup rouge. Sans cette circonstance, il n’aurait su interpréter
+les mots et les gestes du patagon.
+
+Néanmoins, un quart d’heure se passa avant qu’il pût transmettre à
+Robert la réponse de Thalcave.
+
+Glenarvan avait interrogé l’indien sur leur situation presque
+désespérée.
+
+«Et qu’a-t-il répondu? demanda Robert Grant.
+
+--Il a dit que, coûte que coûte, il fallait tenir jusqu’au lever
+du jour. L’aguara ne sort que la nuit, et, le matin venu, il
+rentre dans son repaire. C’est le loup des ténèbres, une bête
+lâche qui a peur du grand jour, un hibou à quatre pattes!
+
+--Eh bien, défendons-nous jusqu’au jour!
+
+--Oui, mon garçon, et à coups de couteau, quand nous ne pourrons
+plus le faire à coups de fusil.»
+
+Déjà Thalcave avait donné l’exemple, et lorsqu’un loup
+s’approchait du brasier, le long bras armé du patagon traversait
+la flamme et en ressortait rouge de sang.
+
+Cependant les moyens de défense allaient manquer.
+
+Vers deux heures du matin, Thalcave jetait dans le brasier la
+dernière brassée de combustible, et il ne restait plus aux
+assiégés que cinq coups à tirer.
+
+Glenarvan porta autour de lui un regard douloureux.
+
+Il songea à cet enfant qui était là, à ses compagnons, à tous ceux
+qu’il aimait. Robert ne disait rien. Peut-être le danger
+n’apparaissait-il pas imminent à sa confiante imagination. Mais
+Glenarvan y pensait pour lui, et se représentait cette perspective
+horrible, maintenant inévitable, d’être dévoré vivant! Il ne fut
+pas maître de son émotion; il attira l’enfant sur sa poitrine, il
+le serra contre son cœur, il colla ses lèvres à son front, tandis
+que des larmes involontaires coulaient de ses yeux.
+
+Robert le regarda en souriant.
+
+«Je n’ai pas peur! dit-il.
+
+--Non! mon enfant, non, répondit Glenarvan, et tu as raison. Dans
+deux heures, le jour viendra, et nous serons sauvés! --bien,
+Thalcave, bien, mon brave patagon!» s’écria-t-il au moment où
+l’indien tuait à coups de crosse deux énormes bêtes qui tentaient
+de franchir la barrière ardente.
+
+Mais, en ce moment, la lueur mourante du foyer lui montra la bande
+des _aguaras_ qui marchait en rangs pressés à l’assaut de la
+_ramada_.
+
+Le dénoûment de ce drame sanglant approchait; le feu tombait peu à
+peu, faute de combustible; la flamme baissait; la plaine, éclairée
+jusqu’alors, rentrait dans l’ombre, et dans l’ombre aussi
+reparaissaient les yeux phosphorescents des loups rouges. Encore
+quelques minutes, et toute la horde se précipiterait dans
+l’enceinte.
+
+Thalcave déchargea pour la dernière fois sa carabine, jeta un
+ennemi de plus à terre, et, ses munitions épuisées, il se croisa
+les bras. Sa tête s’inclina sur sa poitrine. Il parut méditer
+silencieusement. Cherchait-il donc quelque moyen hardi,
+impossible, insensé, de repousser cette troupe furieuse? Glenarvan
+n’osait l’interroger.
+
+En ce moment, un changement se produisit dans l’attaque des loups.
+Ils semblèrent s’éloigner, et leurs hurlements, si assourdissants
+jusqu’alors, cessèrent subitement. Un morne silence s’étendit sur
+la plaine.
+
+«Ils s’en vont! dit Robert.
+
+--Peut-être», répondit Glenarvan, qui prêta l’oreille aux bruits
+du dehors.
+
+Mais Thalcave, devinant sa pensée, secoua la tête.
+
+Il savait bien que les animaux n’abandonneraient pas une proie
+assurée, tant que le jour ne les aurait pas ramenés à leurs
+sombres tanières.
+
+Cependant la tactique de l’ennemi s’était évidemment modifiée.
+
+Il n’essayait plus de forcer l’entrée de la _ramada_, mais ses
+nouvelles manœuvres allaient créer un danger plus pressant
+encore. Les _aguaras_, renonçant à pénétrer par cette entrée que
+défendaient obstinément le fer et le feu, tournèrent la _ramada_,
+et d’un commun accord ils cherchèrent à l’assaillir par le côté
+opposé.
+
+Bientôt on entendit leurs griffes s’incruster dans le bois à demi
+pourri. Entre les poteaux ébranlés passaient déjà des pattes
+vigoureuses, des gueules sanglantes. Les chevaux, effarés, rompant
+leur licol, couraient dans l’enceinte, pris d’une terreur folle.
+Glenarvan saisit entre ses bras le jeune enfant, afin de le
+défendre jusqu’à la dernière extrémité. Peut-être même, tentant
+une fuite impossible, allait-il s’élancer au dehors, quand ses
+regards se portèrent sur l’indien.
+
+Thalcave, après avoir tourné comme une bête fauve dans la
+_ramada_, s’était brusquement rapproché de son cheval qui
+frémissait d’impatience, et il commença à le seller avec soin,
+n’oubliant ni une courroie, ni un ardillon. Il ne semblait plus
+s’inquiéter des hurlements qui redoublaient alors. Glenarvan le
+regardait faire avec une sinistre épouvante.
+
+«Il nous abandonne! s’écria-t-il, en voyant Thalcave rassembler
+ses guides, comme un cavalier qui va se mettre en selle.
+
+--Lui! Jamais!» dit Robert.
+
+Et en effet, l’indien allait tenter, non d’abandonner ses amis,
+mais de les sauver en se sacrifiant pour eux.
+
+Thaouka était prêt; il mordait son mors; il bondissait; ses yeux,
+pleins d’un feu superbe, jetaient des éclairs; il avait compris
+son maître.
+
+Glenarvan, au moment où l’indien saisissait la crinière de son
+cheval, lui prit le bras d’une main convulsive.
+
+«Tu pars? dit-il en montrant la plaine libre alors.
+
+--Oui», fit l’indien, qui comprit le geste de son compagnon.
+
+Puis il ajouta quelques mots espagnols qui signifiaient:
+
+«Thaouka! Bon cheval. Rapide. Entraînera les loups à sa suite.
+
+--Ah! Thalcave! s’écria Glenarvan.
+
+--Vite! Vite!» répondit l’indien, pendant que Glenarvan disait à
+Robert d’une voix brisée par l’émotion:
+
+«Robert! Mon enfant! Tu l’entends! Il veut se dévouer pour nous!
+Il veut s’élancer dans la pampa, et détourner la rage des loups en
+l’attirant sur lui!
+
+--Ami Thalcave, répondit Robert en se jetant aux pieds du
+patagon, ami Thalcave, ne nous quitte pas!
+
+--Non! dit Glenarvan, il ne nous quittera pas.»
+
+Et se tournant vers l’indien:
+
+«Partons ensemble, dit-il, en montrant les chevaux épouvantés et
+serrés contre les poteaux.
+
+--Non, fit l’indien, qui ne se méprit pas sur le sens de ces
+paroles. Mauvaises bêtes. Effrayées. Thaouka. Bon cheval.
+
+--Eh bien soit! dit Glenarvan, Thalcave ne te quittera pas,
+Robert! Il m’apprend ce que j’ai à faire! à moi de partir! à lui
+de rester près de toi.»
+
+Puis, saisissant la bride de Thaouka:
+
+«Ce sera moi, dit-il, qui partirai!
+
+--Non, répondit tranquillement le patagon.
+
+--Moi, te dis-je, s’écria Glenarvan, en lui arrachant la bride
+des mains, ce sera moi! Sauve cet enfant! Je te le confie,
+Thalcave!»
+
+Cependant Thalcave résistait. Cette discussion se prolongeait, et
+le danger croissait de seconde en seconde. Déjà les pieux rongés
+cédaient aux dents et aux griffes des loups. Ni Glenarvan ni
+Thalcave ne paraissaient vouloir céder. L’indien avait entraîné
+Glenarvan vers l’entrée de l’enceinte; il lui montrait la plaine
+libre de loups; dans son langage animé il lui faisait comprendre
+qu’il ne fallait pas perdre un instant; que le danger, si la
+manœuvre ne réussissait pas, serait plus grand pour ceux qui
+restaient; enfin que seul il connaissait assez Thaouka pour
+employer au salut commun ses merveilleuses qualités de légèreté et
+de vitesse. Glenarvan, aveuglé, s’entêtait et voulait se dévouer,
+quand soudain il fut repoussé violemment. Thaouka bondissait; il
+se dressait sur ses pieds de derrière, et tout d’un coup, emporté,
+il franchit la barrière de feu et la lisière de cadavres, tandis
+qu’une voix d’enfant s’écriait:» Dieu vous sauve, _mylord_!»
+
+Et c’est à peine si Glenarvan et Thalcave eurent le temps
+d’apercevoir Robert qui, cramponné à la crinière de Thaouka,
+disparaissait dans les ténèbres.
+
+«Robert! Malheureux!» s’écria Glenarvan.
+
+Mais ces paroles, l’indien lui-même ne put les entendre. Un
+hurlement épouvantable éclata. Les loups rouges, lancés sur les
+traces du cheval, s’enfuyaient dans l’ouest avec une fantastique
+rapidité.
+
+Thalcave et Glenarvan se précipitèrent hors de la _ramada_. Déjà
+la plaine avait repris sa tranquillité, et c’est à peine s’ils
+purent entrevoir une ligne mouvante qui ondulait au loin dans les
+ombres de la nuit.
+
+Glenarvan tomba sur le sol, accablé, désespéré, joignant les
+mains. Il regarda Thalcave. L’indien souriait avec son calme
+accoutumé.
+
+«Thaouka. Bon cheval! Enfant brave! Il se sauvera! répétait-il en
+approuvant d’un signe de la tête.
+
+--Et s’il tombe? dit Glenarvan.
+
+--Il ne tombera pas!»
+
+Malgré la confiance de Thalcave, la nuit s’acheva pour le pauvre
+lord dans d’affreuses angoisses. Il voulait courir à la recherche
+de Robert; mais l’indien l’arrêta; il lui fit comprendre que les
+chevaux ne pouvaient le rejoindre, que Thaouka avait dû distancer
+ses ennemis, qu’on ne pourrait le retrouver dans les ténèbres, et
+qu’il fallait attendre le jour pour s’élancer sur les traces de
+Robert.
+
+À quatre heures du matin, l’aube commença à poindre.
+
+Le moment de partir était arrivé.
+
+«En route», dit l’indien.
+
+Glenarvan ne répondit pas, mais il sauta sur le cheval de Robert.
+Bientôt les deux cavaliers galopaient vers l’ouest, remontant la
+ligne droite dont leurs compagnons ne devaient pas s’écarter.
+Pendant une heure, ils allèrent ainsi à une vitesse prodigieuse,
+cherchant Robert des yeux, craignant à chaque pas de rencontrer
+son cadavre ensanglanté. Glenarvan déchirait les flancs de son
+cheval sous l’éperon.
+
+Enfin des coups de fusil se firent entendre, des détonations
+régulièrement espacées comme un signal de reconnaissance.
+
+«Ce sont eux», s’écria Glenarvan.
+
+Thalcave et lui communiquèrent à leurs chevaux une allure plus
+rapide encore, et, quelques instants après, ils rejoignirent le
+détachement conduit par Paganel. Un cri s’échappa de la poitrine
+de Glenarvan. Robert était là, vivant, bien vivant, porté par le
+superbe Thaouka, qui hennit de plaisir en revoyant son maître.
+
+«Ah! Mon enfant! Mon enfant!» s’écria Glenarvan, avec une
+indicible expression de tendresse.
+
+Et Robert et lui, mettant pied à terre, se précipitèrent dans les
+bras l’un de l’autre. Puis, ce fut au tour de l’indien de serrer
+sur sa poitrine le courageux fils du capitaine Grant.
+
+«Il vit! Il vit! s’écriait Glenarvan.
+
+--Oui! répondit Robert, et grâce à Thaouka!»
+
+L’indien n’avait pas attendu cette parole de reconnaissance pour
+remercier son cheval, et, en ce moment, il lui parlait, il
+l’embrassait, comme si un sang humain eût coulé dans les veines du
+fier animal.
+
+Puis, se retournant vers Paganel, il lui montra le jeune Robert:
+
+«Un brave!» dit-il.
+
+Cependant, Glenarvan disait à Robert en l’entourant de ses bras:
+
+«Pourquoi, mon fils, pourquoi n’as-tu pas laissé Thalcave ou moi
+tenter cette dernière chance de te sauver?
+
+--_Mylord_, répondit l’enfant avec l’accent de la plus vive
+reconnaissance, n’était-ce pas à moi de me dévouer? Thalcave m’a
+déjà sauvé la vie! Et vous, vous allez sauver mon père.»
+
+
+Chapitre XX
+_Les plaines argentines_
+
+Après les premiers épanchements du retour, Paganel, Austin,
+Wilson, Mulrady, tous ceux qui étaient restés en arrière, sauf
+peut-être le major Mac Nabbs, s’aperçurent d’une chose, c’est
+qu’ils mouraient de soif. Fort heureusement, la Guamini coulait à
+peu de distance. On se remit donc en route, et à sept heures du
+matin la petite troupe arriva près de l’enceinte. À voir ses
+abords jonchés des cadavres des loups, il fut facile de comprendre
+la violence de l’attaque et la vigueur de la défense.
+
+Bientôt les voyageurs, abondamment rafraîchis, se livrèrent à un
+déjeuner phénoménal dans l’enceinte de la _ramada_. Les filets de
+nandou furent déclarés excellents, et le tatou, rôti dans sa
+carapace, un mets délicieux.
+
+«En manger raisonnablement, dit Paganel, ce serait de
+l’ingratitude envers la providence, il faut en manger trop.»
+
+Et il en mangea trop, et ne s’en porta pas plus mal, grâce à l’eau
+limpide de la Guamini, qui lui parut posséder des qualités
+digestives d’une grande supériorité.
+
+À dix heures du matin, Glenarvan, ne voulant pas renouveler les
+fautes d’Annibal à Capoue, donna le signal du départ. Les outres
+de cuir furent remplies d’eau, et l’on partit. Les chevaux bien
+restaurés montrèrent beaucoup d’ardeur, et, presque tout le temps,
+ils se maintinrent à l’allure du petit galop de chasse. Le pays
+plus humide devenait aussi plus fertile, mais toujours désert. Nul
+incident ne se produisit pendant les journées du 2 et du 3
+novembre, et le soir, les voyageurs, rompus déjà aux fatigues des
+longues marches, campèrent à la limite des pampas, sur les
+frontières de la province de Buenos-Ayres. Ils avaient quitté la
+baie de Talcahuano le 14 octobre; ainsi donc, en vingt-deux jours,
+quatre cent cinquante milles, c’est-à-dire près des deux tiers du
+chemin, se trouvaient heureusement franchis.
+
+Le lendemain matin, on dépassa la ligne conventionnelle qui sépare
+les plaines argentines de la région des pampas. C’est là que
+Thalcave espérait rencontrer les caciques aux mains desquels il ne
+doutait pas de trouver Harry Grant et ses deux compagnons
+d’esclavage.
+
+Des quatorze provinces qui composent la république argentine,
+celle de Buenos-Ayres est à la fois la plus vaste et la plus
+peuplée. Sa frontière confine aux territoires indiens du sud,
+entre le soixante-quatrième et le soixante-cinquième degré.
+
+Son territoire est étonnamment fertile. Un climat particulièrement
+salubre règne sur cette plaine couverte de graminées et de plantes
+arborescentes légumineuses, qui présente une horizontalité presque
+parfaite jusqu’au pied des sierras Tandil et Tapalquem.
+
+Depuis qu’ils avaient quitté la Guamini, les voyageurs
+constataient, non sans grande satisfaction, une amélioration
+notable dans la température. Sa moyenne ne dépassait pas dix-sept
+degrés centigrades, grâce aux vents violents et froids de la
+Patagonie qui agitent incessamment les ondes atmosphériques. Bêtes
+et gens n’avaient donc aucun motif de se plaindre, après avoir
+tant souffert de la sécheresse et de la chaleur. On s’avançait
+avec ardeur et confiance. Mais, quoi qu’en eût dit Thalcave, le
+pays semblait être entièrement inhabité, ou, pour employer un mot
+plus juste, «déshabité.»
+
+Souvent la ligne de l’est côtoya ou coupa des petites lagunes,
+faites tantôt d’eaux douces, tantôt d’eaux saumâtres.
+
+Sur les bords et à l’abri des buissons sautillaient de légers
+roitelets et chantaient de joyeuses alouettes, en compagnie des
+«tangaras», ces rivaux en couleurs des colibris étincelants. Ces
+jolis oiseaux battaient gaiement de l’aile sans prendre garde aux
+étourneaux militaires qui paradaient sur les berges avec leurs
+épaulettes et leurs poitrines rouges. Aux buissons épineux se
+balançait, comme un hamac de créole, le nid mobile des «annubis»,
+et sur le rivage des lagunes, de magnifiques flamants, marchant en
+troupe régulière, déployaient au vent leurs ailes couleur de feu.
+On apercevait leurs nids groupés par milliers, en forme de cônes
+tronqués d’un pied de haut, qui formaient comme une petite ville.
+Les flamants ne se dérangeaient pas trop à l’approche des
+voyageurs. Ce qui ne fit pas le compte du savant Paganel.
+
+«Depuis longtemps, dit-il au major, je suis curieux de voir voler
+un flamant.
+
+--Bon! dit le major.
+
+--Or, puisque j’en trouve l’occasion, j’en profite.
+
+--Profitez-en, Paganel.
+
+--Venez avec moi, major. Viens aussi, Robert. J’ai besoin de
+témoins.»
+
+Et Paganel, laissant ses compagnons marcher en avant, se dirigea,
+suivi de Robert Grant et du major, vers la troupe des
+phénicoptères.
+
+Arrivé à bonne portée, il tira un coup de fusil à poudre, car il
+n’aurait pas versé inutilement le sang d’un oiseau, et tous les
+flamants de s’envoler d’un commun accord, pendant que Paganel les
+observait attentivement à travers ses lunettes.
+
+«Eh bien, dit-il au major quand la troupe eut disparu, les avez-vous
+vus voler?
+
+--Oui certes, répondit Mac Nabbs, et, à moins d’être aveugle, on
+ne pouvait faire moins.
+
+--Avez-vous trouvé qu’en volant ils ressemblaient à des flèches
+empennées?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Pas du tout, ajouta Robert.
+
+--J’en étais sûr! reprit le savant d’un air de satisfaction. Cela
+n’a pas empêché le plus orgueilleux des gens modestes, mon
+illustre compatriote Chateaubriand, d’avoir fait cette
+comparaison inexacte entre les flamants et les flèches! Ah!
+Robert, la comparaison, vois-tu bien, c’est la plus dangereuse
+figure de rhétorique que je connaisse. Défie-t’en toute la vie, et
+ne l’emploie qu’à la dernière extrémité.
+
+--Ainsi vous êtes satisfait de votre expérience? dit le major.
+
+--Enchanté.
+
+--Et moi aussi; mais pressons nos chevaux, car votre illustre
+Chateaubriand nous a mis d’un mille en arrière.»
+
+Lorsqu’il eut rejoint ses compagnons, Paganel trouva Glenarvan en
+grande conversation avec l’indien qu’il ne semblait pas
+comprendre. Thalcave s’était souvent arrêté pour observer
+l’horizon, et chaque fois son visage avait exprimé un assez vif
+étonnement. Glenarvan, ne voyant pas auprès de lui son interprète
+ordinaire, avait essayé, mais en vain, d’interroger l’indien.
+Aussi, du plus loin qu’il aperçut le savant, il lui cria:
+
+«Arrivez donc, ami Paganel, Thalcave et moi, nous ne parvenons
+guère à nous entendre!»
+
+Paganel s’entretint pendant quelques minutes avec le patagon, et
+se retournant vers Glenarvan:
+
+«Thalcave, lui dit-il, s’étonne d’un fait qui est véritablement
+bizarre.
+
+--Lequel?
+
+--C’est de ne rencontrer ni indiens ni traces d’indiens dans ces
+plaines, qui sont ordinairement sillonnées de leurs bandes, soit
+qu’ils chassent devant eux le bétail volé aux estancias, soit
+qu’ils aillent jusqu’aux Andes vendre leurs tapis de _zorillo_ et
+leurs fouets en cuir tressé.
+
+--Et à quoi Thalcave attribue-t-il cet abandon?
+
+--Il ne saurait le dire; il s’en étonne, voilà tout.
+
+--Mais quels indiens comptait-il trouver dans cette partie des
+pampas?
+
+--Précisément ceux qui ont eu des prisonniers étrangers entre
+leurs mains, ces indigènes que commandent les caciques
+Calfoucoura, Catriel ou Yanchetruz.
+
+--Quels sont ces gens-là?
+
+--Des chefs de bandes qui étaient tout-puissants il y a une
+trentaine d’années, avant qu’ils eussent été rejetés au delà des
+sierras. Depuis cette époque, ils se sont soumis autant qu’un
+indien peut se soumettre, et ils battent la plaine de la Pampasie
+aussi bien que la province de Buenos-Ayres. Je m’étonne donc avec
+Thalcave de ne pas rencontrer leurs traces dans un pays où ils
+font généralement le métier de _salteadores_.
+
+--Mais alors, demanda Glenarvan, quel parti devons-nous prendre?
+
+--Je vais le savoir», répondit Paganel.
+
+Et après quelques instants de conversation avec Thalcave, il dit:
+
+«Voici son avis, qui me paraît fort sage. Il faut continuer notre
+route à l’est jusqu’au fort indépendance, --c’est notre chemin, --
+et là, si nous n’avons pas de nouvelles du capitaine Grant, nous
+saurons du moins ce que sont devenus les indiens de la plaine
+argentine.
+
+--Ce fort indépendance est-il éloigné? répondit Glenarvan.
+
+--Non, il est situé dans la sierra Tandil, à une soixantaine de
+milles.
+
+--Et nous y arriverons?...
+
+--Après-demain soir.»
+
+Glenarvan fut assez déconcerté de cet incident. Ne pas trouver un
+indien dans les pampas, c’était à quoi on se fût le moins attendu.
+Il y en a trop ordinairement. Il fallait donc qu’une circonstance
+toute spéciale les eût écartés. Mais, chose grave surtout, si
+Harry Grant était prisonnier de l’une de ces tribus, il avait été
+entraîné dans le nord ou dans le sud? Ce doute ne laissa pas
+d’inquiéter Glenarvan. Il s’agissait de conserver à tout prix la
+piste du capitaine. Enfin, le mieux était de suivre l’avis de
+Thalcave et d’atteindre le village de Tandil. Là, du moins, on
+trouverait à qui parler.
+
+Vers quatre heures du soir, une colline, qui pouvait passer pour
+une montagne dans un pays si plat, fut signalée à l’horizon.
+C’était la sierra Tapalquem, au pied de laquelle les voyageurs
+campèrent la nuit suivante. Le passage de cette sierra se fit le
+lendemain le plus facilement du monde. On suivait des ondulations
+sablonneuses d’un terrain à pentes douces. Une pareille sierra ne
+pouvait être prise au sérieux par des gens qui avaient franchi la
+cordillère des Andes, et les chevaux ralentirent à peine leur
+rapide allure.
+
+À midi, on dépassait le fort abandonné de Tapalquem, premier
+anneau de cette chaîne de fortins tendue sur la lisière du sud
+contre les indigènes pillards. Mais d’indiens, on n’en rencontra
+pas l’ombre, à la surprise croissante de Thalcave. Cependant, vers
+le milieu du jour, trois coureurs des plaines, bien montés et bien
+armés, observèrent un instant la petite troupe; mais ils ne se
+laissèrent pas approcher, et s’enfuirent avec une incroyable
+rapidité. Glenarvan était furieux.
+
+«Des gauchos», dit le patagon, en donnant à ces indigènes la
+dénomination qui avait amené une discussion entre le major et
+Paganel.
+
+«Ah! Des gauchos, répondit Mac Nabbs. Eh bien, Paganel, le vent du
+nord ne souffle pas aujourd’hui. Qu’est-ce que vous pensez de ces
+animaux-là?
+
+--Je pense qu’ils ont l’air de fameux bandits, répondit Paganel.
+
+--Et de là à en être, mon cher savant?
+
+--Il n’y a qu’un pas, mon cher major!»
+
+L’aveu de Paganel fut suivi d’un rire général qui ne le déconcerta
+point, et il fit même, à l’occasion de ces indiens, une très
+curieuse observation.
+
+«J’ai lu quelque part, dit-il, que chez l’arabe la bouche a une
+rare expression de férocité, tandis que l’expression humaine se
+trouve dans le regard. Eh bien, chez le sauvage américain, c’est
+tout le contraire. Ces gens-là ont l’œil particulièrement
+méchant.»
+
+Un physionomiste de profession n’eût pas mieux dit pour
+caractériser la race indienne.
+
+Cependant, d’après les ordres de Thalcave, on marchait en peloton
+serré; quelque désert que fût le pays, il fallait se défier des
+surprises; mais la précaution fut inutile, et le soir même on
+campait dans une vaste _tolderia_ abandonnée, où le cacique
+Catriel réunissait ordinairement ses bandes d’indigènes. À
+l’inspection du terrain, au défaut de traces récentes, le patagon
+reconnut que la _tolderia_ n’avait pas été occupée depuis
+longtemps.
+
+Le lendemain, Glenarvan et ses compagnons se retrouvaient dans la
+plaine: les premières estancias qui avoisinent la sierra Tandil
+furent aperçues; mais Thalcave résolut de ne pas s’y arrêter et de
+marcher droit au fort indépendance, où il voulait se renseigner,
+particulièrement sur la situation singulière de ce pays abandonné.
+
+Les arbres, si rares, depuis la cordillère, reparurent alors, la
+plupart plantés après l’arrivée des européens sur le territoire
+américain. Il y avait là des _azedarachs_, des pêchers, des
+peupliers, des saules, des acacias, qui poussaient tout seuls,
+vite et bien. Ils entouraient généralement les «corrales», vastes
+enceintes à bétail garnies de pieux. Là paissaient et
+s’engraissaient par milliers bœufs, moutons, vaches et chevaux,
+marqués au fer chaud de l’estampille du maître, tandis que de
+grands chiens vigilants et nombreux veillaient aux alentours. Le
+sol un peu salin qui s’étend au pied des montagnes convient
+admirablement aux troupeaux et produit un fourrage excellent. On
+le choisit donc de préférence pour l’établissement des estancias,
+qui sont dirigées par un majordome et un contremaître, ayant sous
+leurs ordres quatre péons pour mille têtes de bétail.
+
+Ces gens-là mènent la vie des grands pasteurs de la bible; leurs
+troupeaux sont aussi nombreux, plus nombreux peut-être, que ceux
+dont s’emplissaient les plaines de la Mésopotamie; mais ici la
+famille manque au berger, et les grands «estanceros» de la pampa
+ont tout du grossier marchand de bœufs, rien du patriarche des
+temps bibliques.
+
+C’est ce que Paganel expliqua fort bien à ses compagnons, et, à ce
+sujet, il se livra à une discussion anthropologique pleine
+d’intérêt sur la comparaison des races. Il parvint même à
+intéresser le major, qui ne s’en cacha point.
+
+Paganel eut aussi l’occasion de faire observer un curieux effet de
+mirage très commun dans ces plaines horizontales: les estancias,
+de loin, ressemblaient à de grandes îles; les peupliers et les
+saules de leur lisière semblaient réfléchis dans une eau limpide
+qui fuyait devant les pas des voyageurs; mais l’illusion était si
+parfaite que l’œil ne pouvait s’y habituer.
+
+Pendant cette journée du 6 novembre, on rencontra plusieurs
+estancias, et aussi un ou deux saladeros.
+
+C’est là que le bétail, après avoir été engraissé au milieu de
+succulents pâturages, vient tendre la gorge au couteau du boucher.
+Le saladero, ainsi que son nom l’indique, est l’endroit où se
+salent les viandes. C’est à la fin du printemps que commencent ces
+travaux répugnants. Les «saladeros» vont alors chercher les
+animaux au corral; ils les saisissent avec le _lazo_, qu’ils
+manient habilement, et les conduisent au saladero; là, bœufs,
+taureaux, vaches, moutons sont abattus par centaines, écorchés et
+décharnés. Mais souvent les taureaux ne se laissent pas prendre
+sans résistance.
+
+L’écorcheur se transforme alors en toréador, et ce métier
+périlleux, il le fait avec une adresse et, il faut le dire, une
+férocité peu communes. En somme, cette boucherie présente un
+affreux spectacle. Rien de repoussant comme les environs d’un
+saladero; de ces enceintes horribles s’échappent, avec une
+atmosphère chargée d’émanations fétides, des cris féroces
+d’écorcheurs, des aboiements sinistres de chiens, des hurlements
+prolongés de bêtes expirantes, tandis que les urubus et les auras,
+grands vautours de la plaine argentine, venus par milliers de
+vingt lieues à la ronde, disputent aux bouchers les débris encore
+palpitants de leurs victimes. Mais en ce moment les saladeros
+étaient muets, paisibles et inhabités.
+
+L’heure de ces immenses tueries n’avait pas encore sonné.
+
+Thalcave pressait la marche; il voulait arriver le soir même au
+fort indépendance; les chevaux, excités par leurs maîtres et
+suivant l’exemple de Thaouka, volaient à travers les hautes
+graminées du sol. On rencontra plusieurs fermes crénelées et
+défendues par des fossés profonds; la maison principale était
+pourvue d’une terrasse du haut de laquelle les habitants,
+organisés militairement, peuvent faire le coup de fusil avec les
+pillards de la plaine. Glenarvan eût peut-être trouvé là les
+renseignements qu’il cherchait, mais le plus sûr était d’arriver
+au village de Tandil. On ne s’arrêta pas. On passa à gué le _rio_
+de los Huesos, et, quelques milles plus loin, le Chapaléofu.
+Bientôt la sierra Tandil offrit au pied des chevaux le talus
+gazonné de ses premières pentes, et, une heure après, le village
+apparut au fond d’une gorge étroite, dominée par les murs crénelés
+du fort indépendance.
+
+
+Chapitre XXI
+_Le fort indépendance_
+
+La sierra Tandil est élevée de mille pieds au-dessus du niveau de
+la mer; c’est une chaîne primordiale, c’est-à-dire antérieure à
+toute création organique et métamorphique, en ce sens que sa
+texture et sa composition se sont peu à peu modifiées sous
+l’influence de la chaleur interne.
+
+Elle est formée d’une succession semi-circulaire de collines de
+gneiss couvertes de gazon. Le district de Tandil, auquel elle a
+donné son nom, comprend tout le sud de la province de Buenos-Ayres,
+et se délimite par un versant qui envoie vers le nord les
+_rios_ nés sur ses pentes.
+
+Ce district renferme environ quatre mille habitants, et son chef-lieu
+est le village de Tandil, situé au pied des croupes
+septentrionales de la sierra, sous la protection du fort
+indépendance; sa position est assez heureuse sur l’important
+ruisseau du Chapaléofu. Particularité singulière et que ne pouvait
+ignorer Paganel, ce village est spécialement peuplé de basques
+français et de colons italiens. Ce fut en effet la France qui
+fonda les premiers établissements étrangers dans cette portion
+inférieure de la Plata. En 1828, le fort indépendance, destiné à
+protéger le pays contre les invasions réitérées des indiens, fut
+élevé par les soins du français Parchappe. Un savant de premier
+ordre le seconda dans cette entreprise, Alcide d’Orbigny, qui a le
+mieux connu, étudié et décrit tous les pays méridionaux de
+l’Amérique du sud.
+
+C’est un point assez important que ce village de Tandil. Au moyen
+de ses «galeras», grandes charrettes à bœufs très propres à
+suivre les routes de la plaine, il communique en douze jours avec
+Buenos-Ayres; de là un commerce assez actif:
+
+Le village envoie à la ville le bétail de ses estancias, les
+salaisons de ses saladeros, et les produits très curieux de
+l’industrie indienne, tels que les étoffes de coton, les tissus de
+laine, les ouvrages si recherchés des tresseurs de cuir, etc.
+
+Aussi Tandil, sans compter un certain nombre de maisons assez
+confortables, renferme-t-il des écoles et des églises, pour
+s’instruire dans ce monde et dans l’autre.
+
+Paganel, après avoir donné ces détails, ajouta que les
+renseignements ne pourraient manquer au village de Tandil; le
+fort, d’ailleurs, est toujours occupé par un détachement de
+troupes nationales. Glenarvan fit donc mettre les chevaux à
+l’écurie d’une «fonda» d’assez bonne apparence; puis Paganel, le
+major, Robert et lui, sous la conduite de Thalcave, se dirigèrent
+vers le fort indépendance. Après quelques minutes d’ascension sur
+une des croupes de la sierra, ils arrivèrent à la poterne, assez
+mal gardée par une sentinelle argentine. Ils passèrent sans
+difficulté, ce qui indiquait une grande incurie ou une extrême
+sécurité.
+
+Quelques soldats faisaient alors l’exercice sur l’esplanade du
+fort; mais le plus âgé de ces soldats avait vingt ans, et le plus
+jeune sept à peine. À vrai dire, c’était une douzaine d’enfants et
+de jeunes garçons, qui s’escrimaient assez proprement. Leur
+uniforme consistait en une chemise rayée, nouée à la taille par
+une ceinture de cuir; de pantalon, de culotte ou de kilt écossais,
+il n’était point question; la douceur de la température autorisait
+d’ailleurs la légèreté relative de ce costume. Et d’abord, Paganel
+eut bonne idée d’un gouvernement qui ne se ruinait pas en galons.
+Chacun de ces jeunes bambins portait un fusil à percussion et un
+sabre, le sabre trop long et le fusil trop lourd pour les petits.
+
+Tous avaient la figure basanée, et un certain air de famille. Le
+caporal instructeur qui les commandait leur ressemblait aussi. Ce
+devaient être, et c’étaient en effet, douze frères qui paradaient
+sous les ordres du treizième.
+
+Paganel ne s’en étonna pas; il connaissait sa statistique
+argentine, et savait que dans le pays la moyenne des enfants
+dépasse neuf par ménage; mais ce qui le surprit fort, ce fut de
+voir ces petits une précision parfaite les principaux mouvements
+de la charge en douze temps. Souvent même, les commandements du
+caporal se faisaient dans la langue maternelle du savant
+géographe.
+
+«Voilà qui est particulier», dit-il.
+
+Mais Glenarvan n’était pas venu au fort indépendance pour voir des
+bambins faire l’exercice, encore moins pour s’occuper de leur
+nationalité ou de leur origine. Il ne laissa donc pas à Paganel le
+temps de s’étonner davantage, et il le pria de demander le chef de
+la garnison. Paganel s’exécuta, et l’un des soldats argentins se
+dirigea vers une petite maison qui servait de caserne.
+
+Quelques instants après, le commandant parut en personne. C’était
+un homme de cinquante ans, vigoureux, l’air militaire, les
+moustaches rudes, la pommette des joues saillante, les cheveux
+grisonnants, l’œil impérieux, autant du moins qu’on en pouvait
+juger à travers les tourbillons de fumée qui s’échappaient de sa
+pipe à court tuyau. Sa démarche rappela fort à Paganel la tournure
+_sui generis_ des vieux sous-officiers de son pays.
+
+Thalcave, s’adressant au commandant, lui présenta lord Glenarvan
+et ses compagnons. Pendant qu’il parlait, le commandant ne cessait
+de dévisager Paganel avec une persistance assez embarrassante.
+
+Le savant ne savait où le troupier voulait en venir, et il allait
+l’interroger, quand l’autre lui prit la main sans façon, et dit
+d’une voix joyeuse dans la langue du géographe:
+
+«Un français?
+
+--Oui! Un français! répondit Paganel.
+
+--Ah! Enchanté! Bienvenu! Bienvenu! Suis français aussi, répéta
+le commandant en secouant le bras du savant avec une vigueur
+inquiétante.
+
+--Un de vos amis? demanda le major à Paganel.
+
+--Parbleu! répondit celui-ci avec une certaine fierté, on a des
+amis dans les cinq parties du monde.»
+
+Et après avoir dégagé sa main, non sans peine, de l’étau vivant
+qui la broyait, il entra en conversation réglée avec le vigoureux
+commandant.
+
+Glenarvan aurait bien voulu placer un mot qui eût rapport à ses
+affaires, mais le militaire racontait son histoire, et il n’était
+pas d’humeur à s’arrêter en route. On voyait que ce brave homme
+avait quitté la France depuis longtemps; sa langue maternelle ne
+lui était plus familière, et il avait oublié sinon les mots, du
+moins la manière de les assembler. Il parlait à peu près comme un
+nègre des colonies françaises. En effet, et ainsi que ses
+visiteurs ne tardèrent pas à l’apprendre, le commandant du fort
+indépendance était un sergent français, ancien compagnon de
+Parchappe.
+
+Depuis la fondation du fort, en 1828, il ne l’avait plus quitté,
+et actuellement il le commandait avec l’agrément du gouvernement
+argentin. C’était un homme de cinquante ans, un basque; il se
+nommait Manuel Ipharaguerre. On voit que, s’il n’était pas
+espagnol, il l’avait échappé belle. Un an après son arrivée dans
+le pays, le sergent Manuel se fit naturaliser, prit du service
+dans l’armée argentine et épousa une brave indienne, qui
+nourrissait alors deux jumeaux de six mois. Deux garçons, bien
+entendu, car la digne compagne du sergent ne se serait pas permis
+de lui donner des filles. Manuel ne concevait pas d’autre état que
+l’état militaire, et il espérait bien, avec le temps et l’aide de
+Dieu, offrir à la république une compagnie de jeunes soldats tout
+entière.
+
+«Vous avez vu! dit-il. Charmants! Bons soldats. José! Juan!
+Miquele! Pepe! Pepe, sept ans! mâche déjà sa cartouche!»
+
+Pepe, s’entendant complimenter, rassembla ses deux petits pieds et
+présenta les armes avec une grâce parfaite.
+
+«Il ira bien! Ajouta le sergent. Un jour, colonel major ou
+brigadier général!»
+
+Le sergent Manuel se montrait si enchanté qu’il n’y avait à le
+contredire ni sur la supériorité du métier des armes, ni sur
+l’avenir réservé à sa belliqueuse progéniture. Il était heureux,
+et, comme l’a dit Goethe: «Rien de ce qui nous rend heureux n’est
+illusion.»
+
+Toute cette histoire dura un bon quart d’heure, au grand
+étonnement de Thalcave. L’indien ne pouvait comprendre que tant de
+paroles sortissent d’un seul gosier. Personne n’interrompit le
+commandant.
+
+Mais comme il faut bien qu’un sergent, même un sergent français
+finisse par se taire, Manuel se tut enfin, non sans avoir obligé
+ses hôtes à le suivre dans sa demeure. Ceux-ci se résignèrent à
+être présentés à Mme Ipharaguerre, qui leur parut être «une bonne
+personne», si cette expression du vieux monde peut s’employer
+toutefois, à propos d’une indienne.
+
+Puis, quand on eut fait toutes ses volontés, le sergent demanda à
+ses hôtes ce qui lui procurait l’honneur de leur visite. C’était
+l’instant ou jamais de s’expliquer. Paganel lui raconta en
+français tout ce voyage à travers les pampas et termina en
+demandant la raison pour laquelle les indiens avaient abandonné le
+pays.
+
+«Ah!... Personne!... Répondit le sergent en haussant les épaules.
+Effectivement!... Personne!... Nous autres, bras croisés... Rien à
+faire!
+
+--Mais pourquoi?
+
+--Guerre.
+
+--Guerre?
+
+--Oui! Guerre civile...
+
+--Guerre civile?... Reprit Paganel, qui, sans y prendre garde, se
+mettait à «parler nègre.»
+
+--Oui, guerre entre Paraguayens et Buenos-Ayriens, répondit le
+sergent.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, indiens tous dans le nord, sur les derrières du
+général Flores. Indiens pillards, pillent.
+
+--Mais les caciques?
+
+--Caciques avec eux.
+
+--Quoi! Catriel.
+
+--Pas de Catriel.
+
+--Et Calfoucoura?
+
+--Point de Calfoucoura.
+
+--Et Yanchetruz?
+
+--Plus de Yanchetruz!»
+
+Cette réponse fut rapportée à Thalcave, qui secoua la tête d’un
+air approbatif. En effet, Thalcave l’ignorait ou l’avait oublié,
+une guerre civile, qui devait entraîner plus tard l’intervention
+du Brésil, décimait les deux partis de la république.
+
+Les indiens ont tout à gagner à ces luttes intestines, et ils ne
+pouvaient manquer de si belles occasions de pillage. Aussi le
+sergent ne se trompait-il pas en donnant à l’abandon des pampas
+cette raison d’une guerre civile qui se faisait dans le nord des
+provinces argentines.
+
+Mais cet événement renversait les projets de Glenarvan, dont les
+plans se trouvaient ainsi déjoués. En effet, si Harry Grant était
+prisonnier des caciques, il avait dû être entraîné avec eux
+jusqu’aux frontières du nord.
+
+Dès lors, où et comment le retrouver? Fallait-il tenter une
+recherche périlleuse, et presque inutile, jusqu’aux limites
+septentrionales de la pampa?
+
+C’était une résolution grave, qui devait être sérieusement
+débattue.
+
+Cependant, une question importante pouvait encore être posée au
+sergent, et ce fut le major qui songea à la faire pendant que ses
+amis se regardaient en silence.
+
+«Le sergent avait-il entendu dire que des européens fussent
+retenus prisonniers par les caciques de la pampa?»
+
+Manuel réfléchit pendant quelques instants, en homme qui fait
+appel à ses souvenirs.
+
+«Oui, dit-il enfin.
+
+--Ah!» fit Glenarvan, se rattachant à un nouvel espoir.
+
+Paganel, Mac Nabbs, Robert et lui entouraient le sergent.
+
+«Parlez! Parlez! disaient-ils en le considérant d’un œil avide.
+
+--Il y a quelques années, répondit Manuel, oui... C’est cela...
+Prisonniers européens... Mais jamais vus...
+
+--Quelques années, reprit Glenarvan, vous vous trompez... La date
+du naufrage est précise... Le _Britannia_ s’est perdu en juin
+1862... Il y a donc moins de deux ans.
+
+--Oh! Plus que cela, _mylord_.
+
+--Impossible, s’écria Paganel.
+
+--Si vraiment! C’était à la naissance de Pepe... Il s’agissait de
+deux hommes.
+
+--Non, trois! dit Glenarvan.
+
+--Deux! répliqua le sergent d’un ton affirmatif.
+
+--Deux! dit Glenarvan très surpris. Deux anglais?
+
+--Non pas, répondit le sergent. Qui parle d’anglais? Non... Un
+français et un italien.
+
+--Un italien qui fut massacré par les Poyuches? s’écria Paganel.
+
+--Oui! Et j’ai appris depuis... Français sauvé.
+
+--Sauvé! s’écria le jeune Robert, dont la vie était suspendue aux
+lèvres du sergent.
+
+--Oui, sauvé des mains des indiens», répondit Manuel.
+
+Chacun regardait le savant, qui se frappait le front d’un air
+désespéré.
+
+«Ah! Je comprends, dit-il enfin, tout est clair, tout s’explique!
+
+--Mais de quoi s’agit-il? demanda Glenarvan, aussi inquiet
+qu’impatienté.
+
+--Mes amis, répondit Paganel, en prenant les mains de Robert, il
+faut nous résigner à une grave déconvenue! Nous avons suivi une
+fausse piste! Il ne s’agit point ici du capitaine, mais d’un de
+mes compatriotes, dont le compagnon, Marco Vazello, fut
+effectivement assassiné par les Poyuches, d’un français qui
+plusieurs fois accompagna ces cruels indiens jusqu’aux rives du
+Colorado, et qui, après s’être heureusement échappé de leurs
+mains, a revu la France. En croyant suivre les traces d’Harry
+Grant, nous sommes tombés sur celles du jeune Guinnard.»
+
+Un profond silence accueillit cette déclaration.
+
+L’erreur était palpable. Les détails donnés par le sergent, la
+nationalité du prisonnier, le meurtre de son compagnon, son
+évasion des mains des indiens, tout s’accordait pour la rendre
+évidente.
+
+Glenarvan regardait Thalcave d’un air décontenancé. L’indien prit
+alors la parole:
+
+«N’avez-vous jamais entendu parler de trois anglais captifs?
+demanda-t-il au sergent français.
+
+--Jamais, répondit Manuel... On l’aurait appris à Tandil... Je le
+saurais... Non, cela n’est pas...»
+
+Glenarvan, après cette réponse formelle, n’avait rien à faire au
+fort indépendance. Ses amis et lui se retirèrent donc, non sans
+avoir remercié le sergent et échangé quelques poignées de main
+avec lui.
+
+Glenarvan était désespéré de ce renversement complet de ses
+espérances. Robert marchait près de lui sans rien dire, les yeux
+humides de larmes.
+
+Glenarvan ne trouvait pas une seule parole pour le consoler.
+Paganel gesticulait en se parlant à lui-même. Le major ne
+desserrait pas les lèvres. Quant à Thalcave, il paraissait froissé
+dans son amour-propre d’indien de s’être égaré sur une fausse
+piste. Personne, cependant, ne songeait à lui reprocher une erreur
+si excusable.
+
+On rentra à la fonda.
+
+Le souper fut triste. Certes, aucun de ces hommes courageux et
+dévoués ne regrettait tant de fatigues inutilement supportées,
+tant de dangers vainement encourus. Mais chacun voyait s’anéantir
+en un instant tout espoir de succès. En effet, pouvait-on
+rencontrer le capitaine Grant entre la sierra Tandil et la mer?
+Non. Le sergent Manuel, si quelque prisonnier fût tombé aux mains
+des indiens sur les côtes de l’Atlantique, en aurait été
+certainement informé. Un événement de cette nature ne pouvait
+échapper à l’attention des indigènes qui font un commerce suivi de
+Tandil à Carmen, à l’embouchure de _rio_ Negro. Or, entre
+trafiquants de la plaine argentine, tout se sait, et tout se dit.
+Il n’y avait donc plus qu’un parti à prendre: rejoindre, et sans
+tarder, le _Duncan_, au rendez-vous assigné de la pointe Medano.
+
+Cependant, Paganel avait demandé à Glenarvan le document sur la
+foi duquel leurs recherches s’étaient si malheureusement égarées.
+Il le relisait avec une colère peu dissimulée. Il cherchait à lui
+arracher une interprétation nouvelle.
+
+«Ce document est pourtant bien clair! répétait Glenarvan. Il
+s’explique de la manière la plus catégorique sur le naufrage du
+capitaine et sur le lieu de sa captivité!
+
+--Eh bien, non! répondit le géographe en frappant la table du
+poing, cent fois non! Puisque Harry Grant n’est pas dans les
+pampas, il n’est pas en Amérique. Or, où il est, ce document doit
+le dire, et il le dira, mes amis, ou je ne suis plus Jacques
+Paganel!»
+
+
+Chapitre XXII
+_La crue_
+
+Une distance de cent cinquante milles sépare le fort indépendance
+des rivages de l’Atlantique.
+
+À moins de retards imprévus, et certainement improbables,
+Glenarvan, en quatre jours, devait avoir rejoint le _Duncan_. Mais
+revenir à bord sans le capitaine Grant, après avoir si
+complètement échoué dans ses recherches, il ne pouvait se faire à
+cette idée. Aussi, le lendemain, ne songea-t-il pas à donner ses
+ordres pour le départ. Ce fut le major qui prit sur lui de faire
+seller les chevaux, de renouveler les provisions, et d’établir les
+relèvements de route. Grâce à son activité, la petite troupe, à
+huit heures du matin, descendait les croupes gazonnées de la
+sierra Tandil.
+
+Glenarvan, Robert à ses côtés, galopait sans mot dire; son
+caractère audacieux et résolu ne lui permettait pas d’accepter cet
+insuccès d’une âme tranquille; son cœur battait à se rompre, et
+sa tête était en feu. Paganel, agacé par la difficulté, retournait
+de toutes les façons les mots du document pour en tirer un
+enseignement nouveau.
+
+Thalcave, muet, laissait à Thaouka le soin de le conduire. Le
+major, toujours confiant, demeurait solide au poste, comme un
+homme sur lequel le découragement ne saurait avoir de prise. Tom
+Austin et ses deux matelots partageaient l’ennui de leur maître. À
+un moment où un timide lapin traversa devant eux les sentiers de
+la sierra, les superstitieux écossais se regardèrent.
+
+«Un mauvais présage, dit Wilson.
+
+--Oui, dans les Highlands, répondit Mulrady.
+
+--Ce qui est mauvais dans les Highlands n’est pas meilleur ici»,
+répliqua sentencieusement Wilson.
+
+Vers midi, les voyageurs avaient franchi la sierra Tandil et
+retrouvaient les plaines largement ondulées qui s’étendent jusqu’à
+la mer. À chaque pas, des _rios_ limpides arrosaient cette fertile
+contrée et allaient se perdre au milieu de hauts pâturages. Le sol
+reprenait son horizontalité normale, comme l’océan après une
+tempête. Les dernières montagnes de la Pampasie argentine étaient
+passées, et la prairie monotone offrait au pas des chevaux son
+long tapis de verdure.
+
+Le temps jusqu’alors avait été beau. Mais le ciel, ce jour-là,
+prit un aspect peu rassurant. Les masses de vapeurs, engendrées
+par la haute température des journées précédentes et disposées par
+nuages épais, promettaient de se résoudre en pluies torrentielles.
+D’ailleurs, le voisinage de l’Atlantique et le vent d’ouest qui y
+règne en maître rendaient le climat de cette contrée
+particulièrement humide. On le voyait bien à sa fertilité, à la
+grasse abondance de ses pâturages et à leur sombre verdeur.
+Cependant, ce jour-là du moins, les larges nues ne crevèrent pas,
+et, le soir, les chevaux, après avoir allègrement fourni une
+traite de quarante milles, s’arrêtèrent au bord de profondes
+«canadas», immenses fossés naturels remplis d’eau. Tout abri
+manquait. Les _ponchos_ servirent à la fois de tentes et de
+couvertures, et chacun s’endormit sous un ciel menaçant, qui s’en
+tint aux menaces, fort heureusement.
+
+Le lendemain, à mesure que la plaine s’abaissait, la présence des
+eaux souterraines se trahit plus sensiblement encore; l’humidité
+suintait par tous les pores du sol. Bientôt de larges étangs, les
+uns déjà profonds, les autres commençant à se former, coupèrent la
+route de l’est. Tant qu’il ne s’agit que de «lagunas», amas d’eau
+bien circonscrits et libres de plantes aquatiques, les chevaux
+purent aisément s’en tirer; mais avec ces bourbiers mouvants,
+nommés «penganos», ce fut plus difficile; de hautes herbes les
+obstruaient, et pour reconnaître le péril, il fallait y être
+engagé.
+
+Ces fondrières avaient été déjà fatales à plus d’un être vivant.
+En effet, Robert, qui s’était porté en avant d’un demi-mille,
+revint au galop, et s’écria:
+
+«Monsieur Paganel! Monsieur Paganel! Une forêt de cornes!
+
+--Quoi! répondit le savant, tu as trouvé une forêt de cornes?
+
+--Oui, oui, tout au moins un taillis.
+
+--Un taillis! Tu rêves, mon garçon, répliqua Paganel en haussant
+les épaules.
+
+--Je ne rêve pas, reprit Robert, et vous verrez vous-même! Voilà
+un singulier pays! on y sème des cornes, et elles poussent comme
+du blé! Je voudrais bien en avoir de la graine!
+
+--Mais il parle sérieusement, dit le major.
+
+--Oui, monsieur le major, vous allez bien voir.»
+
+Robert ne s’était pas trompé, et bientôt on se trouva devant un
+immense champ de cornes, régulièrement plantées, qui s’étendait à
+perte de vue. C’était un véritable taillis, bas et serré, mais
+étrange.
+
+«Eh bien? dit Robert.
+
+--Voilà qui est particulier, répondit Paganel en se tournant vers
+l’indien et l’interrogeant.
+
+--Les cornes sortent de terre, dit Thalcave, mais les bœufs sont
+dessous.
+
+--Quoi! s’écria Paganel, il y a là tout un troupeau enlisé dans
+cette boue?
+
+--Oui», fit le patagon.
+
+En effet, un immense troupeau avait trouvé la mort sous ce sol
+ébranlé par sa course; des centaines de bœufs venaient de périr
+ainsi, côte à côte, étouffés dans la vaste fondrière. Ce fait, qui
+se produit quelquefois dans la plaine argentine, ne pouvait être
+ignoré de l’indien, et c’était un avertissement dont il convenait
+de tenir compte. On tourna l’immense hécatombe, qui eût satisfait
+les dieux les plus exigeants de l’antiquité, et, une heure après,
+le champ de cornes restait à deux milles en arrière.
+
+Thalcave observait avec une certaine anxiété cet état de choses
+qui ne lui semblait pas ordinaire.
+
+Il s’arrêtait souvent et se dressait sur ses étriers. Sa grande
+taille lui permettait d’embrasser du regard un vaste horizon;
+mais, n’apercevant rien qui pût l’éclairer, il reprenait bientôt
+sa marche interrompue. Un mille plus loin, il s’arrêtait encore,
+puis, s’écartant de la ligne suivie, il faisait une pointe de
+quelques milles, tantôt au nord, tantôt au sud, et revenait
+prendre la tête de la troupe, sans dire ni ce qu’il espérait ni ce
+qu’il craignait. Ce manège, maintes fois répété, intrigua Paganel
+et inquiéta Glenarvan.
+
+Le savant fut donc invité à interroger l’indien.
+
+Ce qu’il fit aussitôt.
+
+Thalcave lui répondit qu’il s’étonnait de voir la plaine imprégnée
+d’eau. Jamais, à sa connaissance, et depuis qu’il exerçait le
+métier de guide, ses pieds n’avaient foulé un sol si détrempé.
+Même à la saison des grandes pluies, la campagne argentine offrait
+toujours des passes praticables.
+
+«Mais à quoi attribuer cette humidité croissante? demanda Paganel.
+
+--Je ne sais, répondit l’indien, et quand je le saurais!...
+
+--Est-ce que les _rios_ des sierras grossis par les pluies ne
+débordent jamais?
+
+--Quelquefois.
+
+--Et maintenant, peut-être?
+
+--Peut-être!» dit Thalcave.
+
+Paganel dut se contenter de cette demi-réponse, et il fit
+connaître à Glenarvan le résultat de sa conversation.
+
+«Et que conseille Thalcave? dit Glenarvan.
+
+--Qu’y a-t-il à faire? demanda Paganel au patagon.
+
+--Marcher vite», répondit l’indien.
+
+Conseil plus facile à donner qu’à suivre. Les chevaux se
+fatiguaient promptement à fouler un sol qui fuyait sous eux, la
+dépression s’accusait de plus en plus, et cette partie de la
+plaine pouvait être assimilée à un immense bas-fond, où les eaux
+envahissantes devaient rapidement s’accumuler. Il importait donc
+de franchir sans retard ces terrains en contre-bas qu’une
+inondation eût immédiatement transformés en lac.
+
+On hâta le pas. Mais ce ne fut pas assez de cette eau qui se
+déroulait en nappes sous le pied des chevaux. Vers deux heures,
+les cataractes du ciel s’ouvrirent, et des torrents d’une pluie
+tropicale se précipitèrent sur la plaine. Jamais plus belle
+occasion ne se présenta de se montrer philosophe.
+
+Nul moyen de se soustraire à ce déluge, et mieux valait le
+recevoir stoïquement. Les _ponchos_ étaient ruisselants; les
+chapeaux les arrosaient comme un toit dont les gouttières sont
+engorgées; la frange des _recados_ semblait faite de filets
+liquides, et les cavaliers, éclaboussés par leurs montures dont le
+sabot frappait à chaque pas les torrents du sol, chevauchaient
+dans une double averse qui venait à la fois de la terre et du
+ciel.
+
+Ce fut ainsi que, trempés, transis et brisés de fatigue, ils
+arrivèrent le soir à un rancho fort misérable. Des gens peu
+difficiles pouvaient seuls lui donner le nom d’abri, et des
+voyageurs aux abois consentir à s’y abriter. Mais Glenarvan et ses
+compagnons n’avaient pas le choix. Ils se blottirent donc dans
+cette cahute abandonnée, dont n’aurait pas voulu un pauvre indien
+des pampas.
+
+Un mauvais feu d’herbe qui donnait plus de fumée que de chaleur
+fut allumé, non sans peine. Les rafales de pluie faisaient rage au
+dehors, et à travers le chaume pourri suintaient de larges
+gouttes. Si le foyer ne s’éteignit pas vingt fois, c’est que vingt
+fois Mulrady et Wilson luttèrent contre l’envahissement de l’eau.
+Le souper, très médiocre et peu réconfortant, fut assez triste.
+
+L’appétit manquait. Seul le major fit honneur au _charqui_ humide
+et ne perdit pas un coup de dent.
+
+L’impassible Mac Nabbs était supérieur aux événements. Quant à
+Paganel, en sa qualité de français, il essaya de plaisanter. Mais
+cela ne prit pas.
+
+«Mes plaisanteries sont mouillées, dit-il, elles ratent!»
+
+Cependant, comme ce qu’il y avait de plus plaisant dans cette
+circonstance était de dormir, chacun chercha dans le sommeil un
+oubli momentané de ses fatigues. La nuit fut mauvaise; les ais du
+rancho craquaient à se rompre; il s’inclinait sous les poussées du
+vent et menaçait de s’en aller à chaque rafale; les malheureux
+chevaux gémissaient au dehors, exposés à toute l’inclémence du
+ciel, et leurs maîtres ne souffraient pas moins dans leur méchante
+cahute. Cependant le sommeil finit par l’emporter. Robert le
+premier, fermant les yeux, laissa reposer sa tête sur l’épaule de
+lord Glenarvan, et bientôt tous les hôtes du rancho dormaient sous
+la garde de Dieu.
+
+Il paraît que Dieu fit bonne garde, car la nuit s’acheva sans
+accident. On se réveilla à l’appel de Thaouka, qui, toujours
+veillant, hennissait au dehors et frappait d’un sabot vigoureux le
+mur de la cahute. À défaut de Thalcave, il savait au besoin donner
+le signal du départ. On lui devait trop pour ne pas lui obéir, et
+l’on partit. La pluie avait diminué, mais le terrain étanche
+conservait l’eau versée; sur son imperméable argile, les flaques,
+les marais, les étangs débordaient et formaient d’immenses
+«banados» d’une perfide profondeur. Paganel, consultant sa carte,
+pensa, non sans raison, que les _rios_ Grande et Vivarota, où se
+drainent habituellement les eaux de cette plaine, devaient s’être
+confondus dans un lit large de plusieurs milles.
+
+Une extrême vitesse de marche devint alors nécessaire. Il
+s’agissait du salut commun. Si l’inondation croissait, où trouver
+asile?
+
+L’immense cercle tracé par l’horizon n’offrait pas un seul point
+culminant, et sur cette plaine horizontale l’envahissement des
+eaux devait être rapide.
+
+Les chevaux furent donc poussés à fond de train.
+
+Thaouka tenait la tête, et, mieux que certains amphibies aux
+puissantes nageoires, il méritait le nom de cheval marin, car il
+bondissait comme s’il eût été dans son élément naturel.
+
+Tout d’un coup, vers dix heures du matin, Thaouka donna les signes
+d’une extrême agitation. Il se retournait fréquemment vers les
+planes immensités du sud; ses hennissements se prolongeaient; ses
+naseaux aspiraient fortement l’air vif. Il se cabrait avec
+violence. Thalcave, que ses bonds ne pouvaient désarçonner, ne le
+maintenait pas sans peine. L’écume de sa bouche se mélangeait de
+sang sous l’action du mors vigoureusement serré, et cependant
+l’ardent animal ne se calmait pas; libre, son maître sentait bien
+qu’il se fût enfui vers le nord de toute la rapidité de ses
+jambes.
+
+«Qu’a donc Thaouka? demanda Paganel; est-il mordu par les sangsues
+si voraces des eaux argentines?
+
+--Non, répondit l’indien.
+
+--Il s’effraye donc de quelque danger?
+
+--Oui, il a senti le danger.
+
+--Lequel?
+
+--Je ne sais.»
+
+Si l’œil ne révélait pas encore ce péril que devinait Thaouka,
+l’oreille, du moins, pouvait déjà s’en rendre compte. En effet, un
+murmure sourd, pareil au bruit d’une marée montante, se faisait
+entendre au delà des limites de l’horizon. Le vent soufflait par
+rafales humides et chargées d’une poussière aqueuse; les oiseaux,
+fuyant quelque phénomène inconnu, traversaient l’air à tire-d’aile;
+les chevaux, immergés jusqu’à mi-jambe, ressentaient les
+premières poussées du courant. Bientôt un bruit formidable, des
+beuglements, des hennissements, des bêlements retentirent à un
+demi-mille dans le sud, et d’immenses troupeaux apparurent, qui,
+se renversant, se relevant, se précipitant, mélange incohérent de
+bêtes effarées, fuyaient avec une effroyable rapidité.
+
+C’est à peine s’il fut possible de les distinguer au milieu des
+tourbillons liquides soulevés dans leur course. Cent baleines de
+la plus forte taille n’auraient pas refoulé avec plus de violence
+les flots de l’océan.
+
+«_Anda, anda!_ cria Thalcave d’une voix éclatante.
+
+--Qu’est-ce donc? dit Paganel.
+
+--La crue! La crue! répondit Thalcave en éperonnant son cheval
+qu’il lança dans la direction du nord.
+
+--L’inondation!» s’écria Paganel, et ses compagnons, lui en tête,
+volèrent sur les traces de Thaouka.
+
+Il était temps. En effet, à cinq milles vers le sud, un haut et
+large mascaret dévalait sur la campagne, qui se changeait en
+océan. Les grandes herbes disparaissaient comme fauchées. Les
+touffes de mimosées, arrachées par le courant, dérivaient et
+formaient des îlots flottants. La masse liquide se débitait par
+nappes épaisses d’une irrésistible puissance. Il y avait
+évidemment eu rupture des _barrancas_ des grands fleuves de la
+Pampasie, et peut-être les eaux du Colorado au nord et du _rio_
+Negro au sud se réunissaient-elles alors dans un lit commun.
+
+La barre signalée par Thalcave arrivait avec la vitesse d’un
+cheval de course. Les voyageurs fuyaient devant elle comme une
+nuée chassée par un vent d’orage. Leurs yeux cherchaient en vain
+un lieu de refuge. Le ciel et l’eau se confondaient à l’horizon.
+Les chevaux, surexcités par le péril, s’emportaient dans un galop
+échevelé, et leurs cavaliers pouvaient à peine se tenir en selle.
+
+Glenarvan regardait souvent en arrière.
+
+«L’eau nous gagne, pensait-il.
+
+--_Anda, anda!_» criait Thalcave.
+
+Et l’on pressait encore les malheureuses bêtes.
+
+De leur flanc labouré par l’éperon s’échappait un sang vif qui
+traçait sur l’eau de longs filets rouges. Ils trébuchaient dans
+les crevasses du sol.
+
+Ils s’embarrassaient dans les herbes cachées. Ils s’abattaient. On
+les relevait. Ils s’abattaient encore. On les relevait toujours.
+Le niveau des eaux montait sensiblement. De longues ondulations
+annonçaient l’assaut de cette barre qui agitait à moins de deux
+milles sa tête écumante. Pendant un quart d’heure se prolongea
+cette lutte suprême contre le plus terrible des éléments. Les
+fugitifs n’avaient pu se rendre compte de la distance qu’ils
+venaient de parcourir, mais, à en juger par la rapidité de leur
+course, elle devait être considérable. Cependant, les chevaux,
+noyés jusqu’au poitrail, n’avançaient plus qu’avec une extrême
+difficulté. Glenarvan, Paganel, Austin, tous se crurent perdus et
+voués à cette mort horrible des malheureux abandonnés en mer.
+Leurs montures commençaient à perdre le sol de la plaine, et six
+pieds d’eau suffisaient à les noyer. Il faut renoncer à peindre
+les poignantes angoisses de ces huit hommes envahis par une marée
+montante. Ils sentaient leur impuissance à lutter contre ces
+cataclysmes de la nature, supérieurs aux forces humaines. Leur
+salut n’était plus dans leurs mains.
+
+Cinq minutes après, les chevaux étaient à la nage; le courant seul
+les entraînait avec une incomparable violence et une vitesse égale
+à celle de leur galop le plus rapide, qui devait dépasser vingt
+milles à l’heure.
+
+Tout salut semblait impossible, quand la voix du major se fit
+entendre.
+
+«Un arbre, dit-il.
+
+--Un arbre? s’écria Glenarvan.
+
+--Là, là!» répondit Thalcave.
+
+Et, du doigt, il montra à huit cents brasses dans le nord une
+espèce de noyer gigantesque qui s’élevait solitairement du milieu
+des eaux.
+
+Ses compagnons n’avaient pas besoin d’être excités.
+Cet arbre qui s’offrait si inopinément à eux, il fallait le gagner
+à tout prix. Les chevaux ne l’atteindraient pas sans doute, mais
+les hommes, du moins, pouvaient être sauvés. Le courant les
+portait. En ce moment, le cheval de Tom Austin fit entendre un
+hennissement étouffé et disparut.
+
+Son maître, dégagé de ses étriers se mit à nager vigoureusement.
+
+«Accroche-toi à ma selle, lui cria Glenarvan.
+
+--Merci, votre honneur, répondit Tom Austin, les bras sont
+solides.
+
+--Ton cheval, Robert?... Reprit Glenarvan, se tournant vers le
+jeune Grant.
+
+--Il va, _mylord_! Il va! Il nage comme un poisson!
+
+--Attention!» dit le major d’une voix forte.
+
+Ce mot était à peine prononcé, que l’énorme mascaret arriva. Une
+vague monstrueuse, haute de quarante pieds, déferla sur les
+fugitifs avec un bruit épouvantable. Hommes et bêtes, tout
+disparut dans un tourbillon d’écume. Une masse liquide pesant
+plusieurs millions de tonnes les roula dans ses eaux furieuses.
+Lorsque la barre fut passée, les hommes revinrent à la surface des
+eaux et se comptèrent rapidement; mais les chevaux, sauf Thaouka
+portant son maître, avaient pour jamais disparu.
+
+«Hardi! Hardi! répétait Glenarvan, qui soutenait Paganel d’un bras
+et nageait de l’autre.
+
+--Cela va! Cela va!... Répondit le digne savant, et même, je ne
+suis pas fâché...»
+
+De quoi n’était-il pas fâché? on ne le sut jamais, car le pauvre
+homme fut forcé d’avaler la fin de sa phrase avec une demi-pinte
+d’eau limoneuse. Le major s’avançait tranquillement, en tirant une
+coupe régulière qu’un maître nageur n’eût pas désavouée.
+
+Les matelots se faufilaient comme deux marsouins dans leur liquide
+élément. Quant à Robert, accroché à la crinière de Thaouka, il se
+laissait emporter avec lui. Thaouka fendait les eaux avec une
+énergie superbe, et se maintenait instinctivement dans la ligne de
+l’arbre où portait le courant.
+
+L’arbre n’était plus qu’à vingt brasses. En quelques instants, il
+fut atteint par la troupe entière.
+
+Heureusement, car, ce refuge manqué, toute chance de salut
+s’évanouissait, et il fallait périr dans les flots.
+
+L’eau s’élevait jusqu’au sommet du tronc, à l’endroit où les
+branches mères prenaient naissance.
+
+Il fut donc facile de s’y accrocher. Thalcave, abandonnant son
+cheval et hissant Robert, grimpa le premier, et bientôt ses bras
+puissants eurent mis en lieu sûr les nageurs épuisés. Mais
+Thaouka, entraîné par le courant, s’éloignait rapidement.
+
+Il tournait vers son maître sa tête intelligente, et, secouant sa
+longue crinière, il l’appelait en hennissant.
+
+«Tu l’abandonnes! dit Paganel à Thalcave.
+
+--Moi!» s’écria l’indien.
+
+Et, plongeant dans les eaux torrentueuses, il reparut à dix
+brasses de l’arbre. Quelques instants après, son bras s’appuyait
+au cou de Thaouka, et cheval et cavalier dérivaient ensemble vers
+le brumeux horizon du nord.
+
+
+Chapitre XXIII
+_Où l’on mène la vie des oiseaux_
+
+L’arbre sur lequel Glenarvan et ses compagnons venaient de trouver
+refuge ressemblait à un noyer.
+
+Il en avait le feuillage luisant et la forme arrondie.
+
+En réalité, c’était «l’ombu», qui se rencontre isolément dans les
+plaines argentines. Cet arbre au tronc tortueux et énorme est fixé
+au sol non seulement par ses grosses racines, mais encore par des
+rejetons vigoureux qui l’y attachent de la plus tenace façon.
+Aussi avait-il résisté à l’assaut du mascaret.
+
+Cet _ombu_ mesurait en hauteur une centaine de pieds, et pouvait
+couvrir de son ombre une circonférence de soixante toises. Tout
+cet échafaudage reposait sur trois grosses branches qui se
+trifurquaient au sommet du tronc large de six pieds. Deux de ces
+branches s’élevaient presque perpendiculairement, et supportaient
+l’immense parasol de feuillage, dont les rameaux croisés, mêlés,
+enchevêtrés comme par la main d’un vannier, formaient un
+impénétrable abri.
+
+La troisième branche, au contraire, s’étendait à peu près
+horizontalement au-dessus des eaux mugissantes; ses basses
+feuilles s’y baignaient déjà; elle figurait un cap avancé de cette
+île de verdure entourée d’un océan. L’espace ne manquait pas à
+l’intérieur de cet arbre gigantesque; le feuillage, repoussé à la
+circonférence, laissait de grands intervalles largement dégagés,
+de véritables clairières, de l’air en abondance, de la fraîcheur
+partout. À voir ces branches élever jusqu’aux nues leurs rameaux
+innombrables, tandis que des lianes parasites les rattachaient
+l’une à l’autre, et que des rayons de soleil se glissaient à
+travers les trouées du feuillage, on eût vraiment dit que le tronc
+de cet _ombu_ portait à lui seul une forêt tout entière.
+
+À l’arrivée des fugitifs, un monde ailé s’enfuit sur les hautes
+ramures, protestant par ses cris contre une si flagrante
+usurpation de domicile.
+
+Ces oiseaux qui, eux aussi, avaient cherché refuge sur cet _ombu_
+solitaire, étaient là par centaines, des merles, des étourneaux,
+des _isacas_, des _hilgueros_ et surtout les _picaflors_, oiseaux-mouches
+aux couleurs resplendissantes; et, quand ils s’envolèrent,
+il sembla qu’un coup de vent dépouillait l’arbre de toutes ses
+fleurs.
+
+Tel était l’asile offert à la petite troupe de Glenarvan. Le jeune
+Grant et l’agile Wilson, à peine juchés dans l’arbre, se hâtèrent
+de grimper jusqu’à ses branches supérieures. Leur tête trouait
+alors le dôme de verdure. De ce point culminant, la vue embrassait
+un vaste horizon. L’océan créé par l’inondation les entourait de
+toutes parts, et les regards, si loin qu’ils s’étendissent, ne
+purent en apercevoir la limite. Aucun arbre ne sortait de la
+plaine liquide; l’_ombu_, seul au milieu des eaux débordées,
+frémissait à leur choc. Au loin, dérivant du sud au nord,
+passaient, emportés par l’impétueux courant, des troncs déracinés,
+des branches tordues, des chaumes arrachés à quelque rancho
+démoli, des poutres de hangars volées par les eaux aux toits des
+estancias, des cadavres d’animaux noyés, des peaux sanglantes, et
+sur un arbre vacillant toute une famille de jaguars rugissants qui
+se cramponnaient des griffes à leur radeau fragile.
+
+Plus loin encore un point noir, presque invisible déjà, attira
+l’attention de Wilson. C’était Thalcave et son fidèle Thaouka, qui
+disparaissaient dans l’éloignement.
+
+«Thalcave, ami Thalcave! s’écria Robert, en tendant la main vers
+le courageux patagon.
+
+--Il se sauvera, Monsieur Robert, répondit Wilson; mais allons
+rejoindre son honneur.»
+
+Un instant après, Robert Grant et le matelot descendaient les
+trois étages de branches et se trouvaient au sommet du tronc. Là,
+Glenarvan, Paganel, le major, Austin et Mulrady étaient assis, à
+cheval ou accrochés, suivant leurs aptitudes naturelles. Wilson
+rendit compte de sa visite à la cime de l’_ombu_. Tous partagèrent
+son opinion à l’égard de Thalcave. Il n’y eut doute que sur la
+question de savoir si ce serait Thalcave qui sauverait Thaouka, ou
+Thaouka qui sauverait Thalcave. La situation des hôtes de l’_ombu_
+était, sans contredit, beaucoup plus alarmante. L’arbre ne
+céderait pas sans doute à la force du courant, mais l’inondation
+croissante pouvait gagner ses hautes branches, car la dépression
+du sol faisait de cette partie de la plaine un profond réservoir.
+
+Le premier soin de Glenarvan fut donc d’établir, au moyen
+d’entailles, des points de repère qui permissent d’observer les
+divers niveaux d’eau.
+
+La crue, stationnaire alors, paraissait avoir atteint sa plus
+grande élévation. C’était déjà rassurant.
+
+«Et maintenant, qu’allons-nous faire? dit Glenarvan.
+
+--Faire notre nid, parbleu! répondit gaiement Paganel.
+
+--Faire notre nid! s’écria Robert.
+
+--Sans doute, mon garçon, et vivre de la vie des oiseaux, puisque
+nous ne pouvons vivre de la vie des poissons.
+
+--Bien! dit Glenarvan, mais qui nous donnera la becquée?
+
+--Moi», répondit le major.
+
+Tous les regards se portèrent sur Mac Nabbs; le major était
+confortablement assis dans un fauteuil naturel formé de deux
+branches élastiques, et d’une main il tendait ses alforjas
+mouillées, mais rebondies.
+
+«Ah! Mac Nabbs, s’écria Glenarvan, je vous reconnais bien là! Vous
+songez à tout, même dans des circonstances où il est permis de
+tout oublier.
+
+--Du moment qu’on était décidé à ne pas se noyer, répondit le
+major, ce n’était pas dans l’intention de mourir de faim!
+
+--J’y aurais bien songé, dit naïvement Paganel, mais je suis si
+distrait!
+
+--Et que contiennent les alforjas? demanda Tom Austin.
+
+--La nourriture de sept hommes pendant deux jours, répondit Mac
+Nabbs.
+
+--Bon, dit Glenarvan, j’espère que l’inondation aura suffisamment
+diminué d’ici vingt-quatre heures.
+
+--Ou que nous aurons trouvé un moyen de regagner la terre ferme,
+répliqua Paganel.
+
+--Notre premier devoir est donc de déjeuner, dit Glenarvan.
+
+--Après nous être séchés toutefois, fit observer le major.
+
+--Et du feu? dit Wilson.
+
+--Eh bien! Il faut en faire, répondit Paganel.
+
+--Où?
+
+--Au sommet du tronc, parbleu!
+
+--Avec quoi?
+
+--Avec du bois mort que nous irons couper dans l’arbre.
+
+--Mais comment l’allumer? dit Glenarvan. Notre amadou ressemble à
+une éponge mouillée!
+
+--On s’en passera! répondit Paganel; un peu de mousse sèche, un
+rayon de soleil, la lentille de ma longue-vue, et vous allez voir
+de quel feu je me chauffe. Qui va chercher du bois dans la forêt?
+
+--Moi!» s’écria Robert.
+
+Et, suivi de son ami Wilson, il disparut comme un jeune chat dans
+les profondeurs de l’arbre. Pendant leur absence, Paganel trouva
+de la mousse sèche en quantité suffisante; il se procura un rayon
+de soleil, ce qui fut facile, car l’astre du jour brillait alors
+d’un vif éclat; puis, sa lentille aidant, il enflamma sans peine
+ces matières combustibles, qui furent déposées sur une couche de
+feuilles humides à la trifurcation des grosses branches de
+l’_ombu_. C’était un foyer naturel qui n’offrait aucun danger
+d’incendie. Bientôt Wilson et Robert revinrent avec une brassée de
+bois mort, qui fut jeté sur la mousse. Paganel, afin de déterminer
+le tirage, se plaça au-dessus du foyer, ses deux longues jambes
+écartées, à la manière arabe; puis, se baissant et se relevant par
+un mouvement rapide, il fit au moyen de son _poncho_ un violent
+appel d’air.
+
+Le bois s’enflamma, et bientôt une belle flamme ronflante s’éleva
+du brasero improvisé. Chacun se sécha à sa fantaisie, tandis que
+les _ponchos_ accrochés dans l’arbre se balançaient au souffle du
+vent; puis on déjeuna, tout en se rationnant, car il fallait
+songer au lendemain; l’immense bassin se viderait moins vite peut-être
+que l’espérait Glenarvan, et, en somme, les provisions
+étaient fort restreintes. L’_ombu_ ne produisait aucun fruit;
+heureusement, il pouvait offrir un remarquable contingent d’œufs
+frais, grâce aux nids nombreux qui poussaient sur ses branches,
+sans compter leurs hôtes emplumés.
+
+Ces ressources n’étaient nullement à dédaigner.
+
+Maintenant donc, dans la prévision d’un séjour prolongé, il
+s’agissait de procéder à une installation confortable.
+
+«Puisque la cuisine et la salle à manger sont au rez-de-chaussée,
+dit Paganel, nous irons nous coucher au premier étage; la maison
+est vaste; le loyer n’est pas cher; il ne faut pas se gêner.
+J’aperçois là-haut des berceaux naturels dans lesquels, une fois
+bien attachés, nous dormirons comme dans les meilleurs lits du
+monde. Nous n’avons rien à craindre; d’ailleurs, on veillera, et
+nous sommes en nombre pour repousser des flottes d’indiens et
+autres animaux.
+
+--Il ne nous manque que des armes, dit Tom Austin.
+
+--J’ai mes revolvers, dit Glenarvan.
+
+--Et moi, les miens, répondit Robert.
+
+--À quoi bon, reprit Tom Austin, si M Paganel ne trouve pas le
+moyen de fabriquer la poudre?
+
+--C’est inutile, répondit Mac Nabbs, en montrant une poudrière en
+parfait état.
+
+--Et d’où vous vient-elle, major? demanda Paganel.
+
+--De Thalcave. Il a pensé qu’elle pouvait nous être utile, et il
+me l’a remise avant de se précipiter au secours de Thaouka.
+
+--Généreux et brave indien! s’écria Glenarvan.
+
+--Oui, répondit Tom Austin, si tous les patagons sont taillés sur
+ce modèle, j’en fais mon compliment à la Patagonie.
+
+--Je demande qu’on n’oublie pas le cheval! dit Paganel. Il fait
+partie du patagon, et je me trompe fort, ou nous les reverrons,
+l’un portant l’autre.
+
+--À quelle distance sommes-nous de l’Atlantique? demanda le
+major.
+
+--À une quarantaine de milles tout au plus, répondit Paganel. Et
+maintenant, mes amis, puisque chacun est libre de ses actions, je
+vous demande la permission de vous quitter; je vais me choisir là-haut
+un observatoire, et, ma longue-vue aidant, je vous tiendrai
+au courant des choses de ce monde.»
+
+On laissa faire le savant, qui, fort adroitement, se hissa de
+branche en branche et disparut derrière l’épais rideau de
+feuillage. Ses compagnons s’occupèrent alors d’organiser la
+couchée et de préparer leur lit. Ce ne fut ni difficile ni long.
+
+Pas de couvertures à faire, ni de meubles à ranger, et bientôt
+chacun vint reprendre sa place autour du brasero. On causa alors,
+mais non plus de la situation présente, qu’il fallait supporter
+avec patience. On en revint à ce thème inépuisable du capitaine
+Grant. Si les eaux se retiraient, le _Duncan_, avant trois jours,
+reverrait les voyageurs à son bord. Mais Harry Grant, ses deux
+matelots, ces malheureux naufragés, ne seraient pas avec eux. Il
+semblait même, après cet insuccès, après cette inutile traversée
+de l’Amérique, que tout espoir de les retrouver était
+irrévocablement perdu. Où diriger de nouvelles recherches? Quelle
+serait donc la douleur de lady Helena et de Mary Grant en
+apprenant que l’avenir ne leur gardait plus aucune espérance!
+
+«Pauvre sœur! dit Robert, tout est fini, pour nous!»
+
+Glenarvan, pour la première fois, ne trouva pas un mot consolant à
+répondre. Quel espoir pouvait-il donner au jeune enfant? N’avait-il
+pas suivi avec une rigoureuse exactitude les indications du
+document?
+
+«Et pourtant, dit-il, ce trente-septième degré de latitude n’est
+pas un vain chiffre! Qu’il s’applique au naufrage ou à la
+captivité d’Harry Grant, il n’est pas supposé, interprété, deviné!
+Nous l’avons lu de nos propres yeux!
+
+--Tout cela est vrai, votre honneur, répondit Tom Austin, et
+cependant nos recherches n’ont pas réussi.
+
+--C’est irritant et désespérant à la fois, s’écria Glenarvan.
+
+--Irritant, si vous voulez, répondit Mac Nabbs d’un ton
+tranquille, mais non pas désespérant. C’est précisément parce que
+nous avons un chiffre indiscutable, qu’il faut épuiser jusqu’au
+bout tous ses enseignements.
+
+--Que voulez-vous dire, demanda Glenarvan, et, à votre avis, que
+peut-il rester à faire?
+
+--Une chose très simple et très logique, mon cher Edward. Mettons
+le cap à l’est, quand nous serons à bord du _Duncan_, et suivons
+jusqu’à notre point de départ, s’il le faut, ce trente-septième
+parallèle.
+
+--Croyez-vous donc Mac Nabbs, que je n’y aie pas songé? répondit
+Glenarvan. Si! Cent fois! Mais quelle chance avons-nous de
+réussir? Quitter le continent américain, n’est-ce pas s’éloigner
+de l’endroit indiqué par Harry Grant lui-même, de cette Patagonie
+si clairement nommée dans le document?
+
+--Voulez-vous donc recommencer vos recherches dans les pampas,
+répondit le major, quand vous avez la certitude que le naufrage du
+_Britannia_ n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique ni sur les
+côtes de l’Atlantique?»
+
+Glenarvan ne répondit pas.
+
+«Et si faible que soit la chance de retrouver Harry Grant en
+remontant le parallèle indiqué par lui, ne devons-nous pas la
+tenter?
+
+--Je ne dis pas non... Répondit Glenarvan.
+
+--Et vous, mes amis, ajouta le major en s’adressant aux marins,
+ne partagez-vous pas mon opinion?
+
+--Entièrement, répondit Tom Austin, que Mulrady et Wilson
+approuvèrent d’un signe de tête.
+
+--Écoutez-moi, mes amis, reprit Glenarvan après quelques instants
+de réflexion, et entends bien, Robert, car ceci est une grave
+discussion. Je ferai tout au monde pour retrouver le capitaine
+Grant, je m’y suis engagé, et j’y consacrerai ma vie entière, s’il
+le faut. Toute l’Écosse se joindrait à moi pour sauver cet homme
+de cœur qui s’est dévoué pour elle. Moi aussi, je pense que, si
+faible que soit cette chance, nous devons faire le tour du monde
+par ce trente-septième parallèle, et je le ferai. Mais la question
+à résoudre n’est pas celle-là. Elle est beaucoup plus importante
+et la voici: devons-nous abandonner définitivement et dès à
+présent nos recherches sur le continent américain?»
+
+La question, catégoriquement posée, resta sans réponse. Personne
+n’osait se prononcer.
+
+«Eh bien! reprit Glenarvan en s’adressant plus spécialement au
+major.
+
+--Mon cher Edward, répondit Mac Nabbs, c’est encourir une assez
+grande responsabilité que de vous répondre _hic et nunc_. Cela
+demande réflexion. Avant tout, je désire savoir quelles sont les
+contrées que traverse le trente-septième degré de latitude
+australe.
+
+--Cela, c’est l’affaire de Paganel, répondit Glenarvan.
+
+--Interrogeons-le donc», répliqua le major.
+
+On ne voyait plus le savant, caché par le feuillage épais de
+l’_ombu_. Il fallut le héler.
+
+«Paganel! Paganel! s’écria Glenarvan.
+
+--Présent, répondit une voix qui venait du ciel.
+
+--Où êtes-vous?
+
+--Dans ma tour.
+
+--Que faites-vous là?
+
+--J’examine l’immense horizon.
+
+--Pouvez-vous descendre un instant?
+
+--Vous avez besoin de moi?
+
+--Oui.
+
+--À quel propos?
+
+--Pour savoir quels pays traverse le trente-septième parallèle.
+
+--Rien de plus aisé, répondit Paganel; inutile même de me
+déranger pour vous le dire.
+
+--Eh bien, allez.
+
+--Voilà. En quittant l’Amérique, le trente-septième parallèle sud
+traverse l’océan Atlantique.
+
+--Bon.
+
+--Il rencontre les îles Tristan d’Acunha.
+
+--Bien.
+
+--Il passe à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance.
+
+--Après?
+
+--Il court à travers la mer des Indes.
+
+--Ensuite?
+
+--Il effleure l’île Saint-Pierre du groupe des îles Amsterdam.
+
+--Allez toujours.
+
+--Il coupe l’Australie par la province de Victoria.
+
+--Continuez.
+
+--En sortant de l’Australie...»
+
+Cette dernière phrase ne fut pas achevée. Le géographe hésitait-il?
+Le savant ne savait-il plus?
+
+Non; mais un cri formidable se fit entendre dans les hauteurs de
+l’_ombu_. Glenarvan et ses amis pâlirent en se regardant. Une
+nouvelle catastrophe venait-elle d’arriver? Le malheureux Paganel
+s’était-il laissé choir? Déjà Wilson et Mulrady volaient à son
+secours, quand un long corps apparut. Paganel dégringolait de
+branche en branche.
+
+Était-il vivant? était-il mort? on ne savait, mais il allait
+tomber dans les eaux mugissantes, quand le major, l’arrêta au
+passage.
+
+«Bien obligé, Mac Nabbs! s’écria Paganel.
+
+--Quoi? Qu’avez-vous? dit le major. Qu’est-ce qui vous a pris?
+Encore une de vos éternelles distractions?
+
+--Oui! oui! répondit Paganel d’une voix étranglée par l’émotion.
+Oui! Une distraction... Phénoménale cette fois!
+
+--Laquelle?
+
+--Nous nous sommes trompés! Nous nous trompons encore! Nous nous
+trompons toujours!
+
+--Expliquez-vous!
+
+--Glenarvan, major, Robert, mes amis, s’écria Paganel, nous
+cherchons le capitaine Grant où il n’est pas!
+
+--Que dites-vous? s’écria Glenarvan.
+
+--Non seulement où il n’est pas, ajouta Paganel, mais encore où
+il n’a jamais été!»
+
+
+Chapitre XXIV
+_Où l’on continue de mener la vie des oiseaux_
+
+Un profond étonnement accueillit ces paroles inattendues. Que
+voulait dire le géographe?
+
+Avait-il perdu l’esprit? Il parlait cependant avec une telle
+conviction, que tous les regards se portèrent sur Glenarvan. Cette
+affirmation de Paganel était une réponse directe à la question
+qu’il venait de poser. Mais Glenarvan se borna à faire un geste de
+dénégation qui ne prouvait pas en faveur du savant.
+
+Cependant celui-ci, maître de son émotion, reprit la parole.
+
+«Oui! dit-il d’une voix convaincue, oui! Nous nous sommes égarés
+dans nos recherches, et nous avons lu sur le document ce qui n’y
+est pas!
+
+--Expliquez-vous, Paganel, dit le major, et avec plus de calme.
+
+--C’est très simple, major. Comme vous j’étais dans l’erreur,
+comme vous j’étais lancé dans une interprétation fausse, quand, il
+n’y a qu’un instant, au haut de cet arbre, répondant à vos
+questions, et m’arrêtant sur le mot «Australie», un éclair a
+traversé mon cerveau et la lumière s’est faite.
+
+--Quoi! s’écria Glenarvan, vous prétendez que Harry Grant?...
+
+--Je prétends, répondit Paganel, que le mot _austral_ qui se
+trouve dans le document n’est pas un mot complet, comme nous
+l’avons cru jusqu’ici, mais bien le radical du mot _Australie_.
+
+--Voilà qui serait particulier! répondit le major.
+
+--Particulier! répliqua Glenarvan, en haussant les épaules, c’est
+tout simplement impossible.
+
+--Impossible! reprit Paganel. C’est un mot que nous n’admettons
+pas en France.
+
+--Comment! Ajouta Glenarvan du ton de la plus profonde
+incrédulité, vous osez prétendre, le document en main, que le
+naufrage du _Britannia_ a eu lieu sur les côtes de l’Australie?
+
+--J’en suis sûr! répondit Paganel.
+
+--Ma foi, Paganel, dit Glenarvan, voilà une prétention qui
+m’étonne beaucoup, venant du secrétaire d’une société
+géographique.
+
+--Pour quelle raison? demanda Paganel, touché à son endroit
+sensible.
+
+--Parce que, si vous admettez le mot _Australie_, vous admettez
+en même temps qu’il s’y trouve des _indiens_, ce qui ne s’est
+jamais vu jusqu’ici.»
+
+Paganel ne fut nullement surpris de l’argument. Il s’y attendait
+sans doute, et se mit à sourire.
+
+«Mon cher Glenarvan, dit-il, ne vous hâtez pas de triompher; je
+vais vous «battre à plates coutures», comme nous disons, nous
+autres français, et jamais anglais n’aura été si bien battu! Ce
+sera la revanche de Crécy et d’Azincourt!
+
+--Je ne demande pas mieux. Battez-moi, Paganel.
+
+--Écoutez donc. Il n’y a pas plus d’indiens dans le texte du
+document que de Patagonie! Le mot incomplet _indi..._ Ne signifie
+pas _indiens_; mais bien _indigènes!_ or, admettez-vous qu’il y
+ait des «indigènes» en Australie?»
+
+Il faut avouer qu’en ce moment Glenarvan regarda fixement Paganel.
+
+«Bravo! Paganel dit le major, --admettez-vous mon interprétation,
+mon cher lord?
+
+--Oui! répondit Glenarvan, si vous me prouvez que ce reste de mot
+_gonie_ ne s’applique pas au pays des patagons!
+
+--Non! Certes, s’écria Paganel, il ne s’agit pas de _Patagonie!_
+lisez tout ce que vous voudrez, excepté cela.
+
+--Mais quoi?
+
+--_Cosmogonie! Théogonie! Agonie!_...
+
+--_Agonie!_ dit le major.
+
+--Cela m’est indifférent, répondit Paganel; le mot n’a aucune
+importance. Je ne chercherai même pas ce qu’il peut signifier. Le
+point principal, c’est que _austral_ indique l’_Australie_, et il
+fallait être aveuglément engagé dans une voie fausse, pour n’avoir
+pas découvert, dès l’abord, une explication si évidente. Si
+j’avais trouvé le document, moi, si mon jugement n’avait pas été
+faussé par votre interprétation, je ne l’aurais jamais compris
+autrement!»
+
+Cette fois, les hurrahs, les félicitations, les compliments
+accueillirent ces paroles de Paganel.
+
+Austin, les matelots, le major, Robert surtout, si heureux de
+renaître à l’espoir, applaudirent le digne savant. Glenarvan, dont
+les yeux se dessillaient peu à peu, était, dit-il, tout près de se
+rendre.
+
+«Une dernière observation, mon cher Paganel, et je n’aurai plus
+qu’à m’incliner devant votre perspicacité.
+
+--Parlez, Glenarvan.
+
+--Comment assemblez-vous entre eux ces mots nouvellement
+interprétés, et de quelle manière lisez-vous le document?
+
+--Rien n’est plus facile. Voici le document», dit Paganel, en
+présentant le précieux papier qu’il étudiait si consciencieusement
+depuis quelques jours.
+
+Un profond silence se fit, pendant que le géographe, rassemblant
+ses idées, prenait son temps pour répondre. Son doigt suivait sur
+le document les lignes interrompues, tandis que d’une voix sûre,
+et soulignant certains mots, il s’exprima en ces termes: «_le 7
+juin 1862, le trois-mâts Britannia de Glasgow a sombré après_...»
+Mettons, si vous voulez, «_deux jours, trois jours_» ou «_une
+longue agonie_», peu importe, c’est tout à fait indifférent, «_sur
+les côtes de l’Australie. Se dirigeant à terre, deux matelots et
+le capitaine Grant vont essayer d’aborder_» ou «_ont abordé le
+continent, où ils seront_» ou «_sont prisonniers de cruels
+indigènes. Ils ont jeté ce document_», etc., etc. Est-ce clair?
+
+--C’est clair, répondit Glenarvan, si le nom de «continent» peut
+s’appliquer à l’Australie, qui n’est qu’une île!
+
+--Rassurez-vous, mon cher Glenarvan, les meilleurs géographes
+sont d’accord pour nommer cette île «le continent australien.»
+
+--Alors, je n’ai plus qu’une chose à dire, mes amis, s’écria
+Glenarvan. En Australie! Et que le ciel nous assiste!
+
+--En Australie! répétèrent ses compagnons d’une voix unanime.
+
+--Savez-vous bien, Paganel, ajouta Glenarvan, que votre présence
+à bord du _Duncan_ est un fait providentiel?
+
+--Bon, répondit Paganel. Mettons que je suis un envoyé de la
+providence, et n’en parlons plus!»
+
+Ainsi se termina cette conversation qui, dans l’avenir, eut de si
+grandes conséquences. Elle modifia complètement la situation
+morale des voyageurs. Ils venaient de ressaisir le fil de ce
+labyrinthe dans lequel ils se croyaient à jamais égarés. Une
+nouvelle espérance s’élevait sur les ruines de leurs projets
+écroulés. Ils pouvaient sans crainte laisser derrière eux ce
+continent américain, et toutes leurs pensées s’envolaient déjà
+vers la terre australienne. En remontant à bord du _Duncan_, ses
+passagers n’y apporteraient pas le désespoir à son bord, et lady
+Helena, Mary Grant, n’auraient pas à pleurer l’irrévocable perte
+du capitaine Grant! Aussi, ils oublièrent les dangers de leur
+situation pour se livrer à la joie, et ils n’eurent qu’un seul
+regret, celui de ne pouvoir partir sans retard.
+
+Il était alors quatre heures du soir. On résolut de souper à six.
+Paganel voulut célébrer par un festin splendide cette heureuse
+journée. Or, le menu était très restreint, il proposa à Robert
+d’aller chasser «dans la forêt prochaine.» Robert battit des mains
+à cette bonne idée. On prit la poudrière de Thalcave, on nettoya
+les revolvers, on les chargea de petit plomb, et l’on partit.
+
+«Ne vous éloignez pas», dit gravement le major aux deux chasseurs.
+
+Après leur départ, Glenarvan et Mac Nabbs allèrent consulter les
+marques entaillées dans l’arbre, tandis que Wilson et Mulrady
+rallumaient les charbons du brasero.
+
+Glenarvan, descendu à la surface de l’immense lac, ne vit aucun
+symptôme de décroissance. Cependant les eaux semblaient avoir
+atteint leur maximum d’élévation; mais la violence avec laquelle
+elles s’écoulaient du sud au nord prouvait que l’équilibre ne
+s’était pas encore établi entre les fleuves argentins. Avant de
+baisser, il fallait d’abord que cette masse liquide demeurât
+étale, comme la mer au moment où le flot finit et le jusant
+commence. On ne pouvait donc pas compter sur un abaissement des
+eaux tant qu’elles courraient vers le nord avec cette torrentueuse
+rapidité.
+
+Pendant que Glenarvan et le major faisaient leurs observations,
+des coups de feu retentirent dans l’arbre, accompagnés de cris de
+joie presque aussi bruyants. Le soprano de Robert jetait de fines
+roulades sur la basse de Paganel. C’était à qui serait le plus
+enfant. La chasse s’annonçait bien, et laissait pressentir des
+merveilles culinaires.
+
+Lorsque le major et Glenarvan furent revenus auprès du brasero,
+ils eurent d’abord à féliciter Wilson d’une excellente idée. Ce
+brave marin, au moyen d’une épingle et d’un bout de ficelle,
+s’était livré à une pêche miraculeuse. Plusieurs douzaines de
+petits poissons, délicats comme les éperlans, et nommés
+«mojarras», frétillaient dans un pli de son _poncho_, et
+promettaient de faire un plat exquis.
+
+En ce moment, les chasseurs redescendirent des cimes de l’_ombu_.
+Paganel portait prudemment des œufs d’hirondelle noire, et un
+chapelet de moineaux qu’il devait présenter plus tard sous le nom
+de mauviettes. Robert avait adroitement abattu plusieurs paires
+«d’hilgueros», petits oiseaux verts et jaunes, excellents à
+manger, et fort demandés sur le marché de Montevideo.
+
+Paganel, qui connaissait cinquante et une manières de préparer les
+œufs, dut se borner cette fois à les faire durcir sous les
+cendres chaudes.
+
+Néanmoins, le repas fut aussi varié que délicat.
+
+La viande sèche, les œufs durs, les _mojarras_ grillés, les
+moineaux et les _hilgueros_ rôtis composèrent un de ces festins
+dont le souvenir est impérissable.
+
+La conversation fut très gaie. On complimenta fort Paganel en sa
+double qualité de chasseur et de cuisinier. Le savant accepta ces
+congratulations avec la modestie qui sied au vrai mérite. Puis, il
+se livra à des considérations curieuses sur ce magnifique _ombu_
+qui l’abritait de son feuillage, et dont, selon lui, les
+profondeurs étaient immenses.
+
+«Robert et moi, ajouta-t-il plaisamment, nous nous croyions en
+pleine forêt pendant la chasse. J’ai cru un moment que nous
+allions nous perdre. Je ne pouvais plus retrouver mon chemin! Le
+soleil déclinait à l’horizon! Je cherchais en vain la trace de mes
+pas. La faim se faisait cruellement sentir! Déjà les sombres
+taillis retentissaient du rugissement des bêtes féroces... C’est-à-dire,
+non! Il n’y a pas de bêtes féroces, et je le regrette!
+
+--Comment! dit Glenarvan, vous regrettez les bêtes féroces?
+
+--Oui! Certes.
+
+--Cependant, quand on a tout à craindre de leur férocité...
+
+--La férocité n’existe pas... Scientifiquement parlant, répondit
+le savant.
+
+--Ah! Pour le coup, Paganel, dit le major, vous ne me ferez
+jamais admettre l’utilité des bêtes féroces! à quoi servent-elles?
+
+--Major! s’écria Paganel, mais elles servent à faire des
+classifications, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres,
+des espèces...
+
+--Bel avantage! dit Mac Nabbs. Je m’en passerais bien! Si j’avais
+été l’un des compagnons de Noé au moment du déluge, j’aurais
+certainement empêché cet imprudent patriarche de mettre dans
+l’arche des couples de lions, de tigres, de panthères, d’ours et
+autres animaux aussi malfaisants qu’inutiles.
+
+--Vous auriez fait cela? demanda Paganel.
+
+--Je l’aurais fait.
+
+--Eh bien! Vous auriez eu tort au point de vue zoologique!
+
+--Non pas au point de vue humain, répondit le major.
+
+--C’est révoltant! reprit Paganel, et pour mon compte, au
+contraire, j’aurais précisément conservé les mégathériums, les
+ptérodactyles, et tous les êtres antédiluviens dont nous sommes si
+malheureusement privés...
+
+--Je vous dis, moi, que Noé a mal agi, repartit le major, et
+qu’il a mérité jusqu’à la fin des siècles la malédiction des
+savants!»
+
+Les auditeurs de Paganel et du major ne pouvaient s’empêcher de
+rire en voyant les deux amis se disputer sur le dos du vieux Noé.
+Le major, contrairement à tous ses principes, lui qui de sa vie
+n’avait discuté avec personne, était chaque jour aux prises avec
+Paganel. Il faut croire que le savant l’excitait particulièrement.
+Glenarvan, suivant son habitude, intervint dans le débat et dit:
+
+«Qu’il soit regrettable ou non, au point de vue scientifique comme
+au point de vue humain, d’être privé d’animaux féroces, il faut
+nous résigner aujourd’hui à leur absence. Paganel ne pouvait
+espérer en rencontrer dans cette forêt aérienne.
+
+--Pourquoi pas? répondit le savant.
+
+--Des bêtes fauves sur un arbre? dit Tom Austin.
+
+--Eh! Sans doute! Le tigre d’Amérique, le jaguar, lorsqu’il est
+trop vivement pressé par les chasseurs, se réfugie sur les arbres!
+Un de ces animaux, surpris par l’inondation, aurait parfaitement
+pu chercher asile entre les branches de l’_ombu_.
+
+--Enfin, vous n’en avez pas rencontré, je suppose? dit le major.
+
+--Non, répondit Paganel, bien que nous ayons battu tout le bois.
+C’est fâcheux, car ç’eût été là une chasse superbe. Un féroce
+carnassier que ce jaguar! D’un seul coup de patte, il tord le cou
+à un cheval! Quand il a goûté de la chair humaine, il y revient
+avec sensualité. Ce qu’il aime le mieux, c’est l’indien, puis le
+nègre, puis le mulâtre, puis le blanc.
+
+--Enchanté de ne venir qu’au quatrième rang! répondit Mac Nabbs.
+
+--Bon! Cela prouve tout simplement que vous êtes fade! riposta
+Paganel d’un air de dédain!
+
+--Enchanté d’être fade! riposta le major.
+
+--Eh bien, c’est humiliant! répondit l’intraitable Paganel. Le
+blanc se proclame le premier des hommes! Il paraît que ce n’est
+pas l’avis de messieurs les jaguars!
+
+--Quoi qu’il en soit, mon brave Paganel, dit Glenarvan, attendu
+qu’il n’y a parmi nous ni indiens, ni nègres, ni mulâtres, je me
+réjouis de l’absence de vos chers jaguars. Notre situation n’est
+pas tellement agréable...
+
+--Comment! Agréable, s’écria Paganel, en sautant sur ce mot qui
+pouvait donner un nouveau cours à la conversation, vous vous
+plaignez de votre sort, Glenarvan?
+
+--Sans doute, répondit Glenarvan. Est-ce que vous êtes à votre
+aise dans ces branches incommodes et peu capitonnées?
+
+--Je n’ai jamais été mieux, même dans mon cabinet. Nous menons la
+vie des oiseaux, nous chantons, nous voltigeons! Je commence à
+croire que les hommes sont destinés à vivre sur les arbres.
+
+--Il ne leur manque que des ailes! dit le major.
+
+--Ils s’en feront quelque jour!
+
+--En attendant, répondit Glenarvan, permettez-moi, mon cher ami,
+de préférer à cette demeure aérienne le sable d’un parc, le
+parquet d’une maison ou le pont d’un navire!
+
+--Glenarvan, répondit Paganel, il faut accepter les choses comme
+elles viennent! Bonnes, tant mieux. Mauvaises, on n’y prend garde.
+Je vois que vous regrettez le confortable de Malcolm-Castle!
+
+--Non, mais...
+
+--Je suis certain que Robert est parfaitement heureux, se hâta de
+dire Paganel, pour assurer au moins un partisan à ses théories.
+
+--Oui, Monsieur Paganel! s’écria Robert d’un ton joyeux.
+
+--C’est de son âge, répondit Glenarvan.
+
+--Et du mien! riposta le savant. Moins on a d’aises, moins on a
+de besoins. Moins on a de besoins, plus on est heureux.
+
+--Allons, dit le major, voilà Paganel qui va faire une sortie
+contre les richesses et les lambris dorés.
+
+--Non, Mac Nabbs, répondit le savant, mais si vous le voulez
+bien, je vais vous raconter, à ce propos, une petite histoire
+arabe qui me revient à l’esprit.
+
+--Oui! oui! Monsieur Paganel, dit Robert.
+
+--Et que prouvera votre histoire? demanda le major.
+
+--Ce que prouvent toutes les histoires, mon brave compagnon.
+
+--Pas grand’chose alors, répondit Mac Nabbs. Enfin, allez
+toujours, Shéhérazade, et contez-nous un de ces contes que vous
+racontez si bien.
+
+--Il y avait une fois, dit Paganel, un fils du grand Haroun-Al-Raschid
+qui n’était pas heureux. Il alla consulter un vieux
+derviche. Le sage vieillard lui répondit que le bonheur était
+chose difficile à trouver en ce monde. «Cependant, ajouta-t-il,
+je connais un moyen infaillible de vous procurer le bonheur. --
+Quel est-il? demanda le jeune prince. --C’est, répondit le
+derviche, de mettre sur vos épaules la chemise d’un homme
+heureux!» --là-dessus, le prince embrassa le vieillard, et s’en
+fut à la recherche de son talisman. Le voilà parti. Il visite
+toutes les capitales de la terre! Il essaye des chemises de roi,
+des chemises d’empereurs, des chemises de princes, des chemises de
+seigneurs. Peine inutile. Il n’en est pas plus heureux! Il endosse
+alors des chemises d’artistes, des chemises de guerriers, des
+chemises de marchands. Pas davantage. Il fit ainsi bien du chemin
+sans trouver le bonheur. Enfin, désespéré d’avoir essayé tant de
+chemises, il revenait fort triste, un beau jour, au palais de son
+père, quand il avisa dans la campagne un brave laboureur, tout
+joyeux et tout chantant, qui poussait sa charrue. «Voilà pourtant
+un homme qui possède le bonheur, se dit-il, ou le bonheur n’existe
+pas sur terre.» Il va à lui. «Bonhomme, dit-il, es-tu heureux? --
+Oui! fait l’autre. --Tu ne désires rien? --Non. --Tu ne
+changerais pas ton sort pour celui d’un roi? --Jamais! --Eh
+bien, vends-moi ta chemise! --Ma chemise! Je n’en ai point!»
+
+
+Chapitre XXV
+_Entre le feu et l’eau_
+
+L’histoire de Jacques Paganel eut un très grand succès. On
+l’applaudit fort, mais chacun garda son opinion, et le savant
+obtint ce résultat ordinaire à toute discussion, celui de ne
+convaincre personne.
+
+Cependant, on demeura d’accord sur ce point, qu’il faut faire
+contre fortune bon cœur, et se contenter d’un arbre, quand on n’a
+ni palais ni chaumière.
+
+Pendant ces discours et autres, le soir était venu.
+
+Un bon sommeil pouvait seul terminer dignement cette émouvante
+journée. Les hôtes de l’_ombu_ se sentaient non seulement fatigués
+des péripéties de l’inondation, mais surtout accablés par la
+chaleur du jour, qui avait été excessive. Leurs compagnons ailés
+donnaient déjà l’exemple du repos; les _hilgueros_, ces rossignols
+de la pampa, cessaient leurs mélodieuses roulades, et tous les
+oiseaux de l’arbre avaient disparu dans l’épaisseur du feuillage
+assombri. Le mieux était de les imiter.
+
+Cependant, avant de se «mettre au nid», comme dit Paganel,
+Glenarvan, Robert et lui grimpèrent à l’observatoire pour examiner
+une dernière fois la plaine liquide. Il était neuf heures environ.
+Le soleil venait de se coucher dans les brumes étincelantes de
+l’horizon occidental. Toute cette moitié de la sphère céleste
+jusqu’au zénith se noyait dans une vapeur chaude. Les
+constellations si brillantes de l’hémisphère austral semblaient
+voilées d’une gaze légère et apparaissaient confusément.
+Néanmoins, on les distinguait assez pour les reconnaître, et
+Paganel fit observer à son ami Robert, au profit de son ami
+Glenarvan, cette zone circumpolaire où les étoiles sont
+splendides. Entre autres, il lui montra la croix du sud, groupe de
+quatre étoiles de première et de seconde grandeur, disposées en
+losange, à peu près à la hauteur du pôle; le Centaure, où brille
+l’étoile la plus rapprochée de la terre, à huit mille milliards de
+lieues seulement; les nuées de Magellan, deux vastes nébuleuses,
+dont la plus étendue couvre un espace deux cents fois grand comme
+la surface apparente de la lune; puis, enfin, ce «trou noir» où
+semble manquer absolument la matière stellaire.
+
+À son grand regret, Orion, qui se laisse voir des deux
+hémisphères, n’apparaissait pas encore; mais Paganel apprit à ses
+deux élèves une particularité curieuse de la cosmographie
+patagone. Aux yeux de ces poétiques indiens, Orion représente un
+immense _lazo_ et trois bolas lancées par la main du chasseur qui
+parcourt les célestes prairies. Toutes ces constellations,
+reflétées dans le miroir des eaux, provoquaient les admirations du
+regard en créant autour de lui comme un double ciel.
+
+Pendant que le savant Paganel discourait ainsi, tout l’horizon de
+l’est prenait un aspect orageux.
+
+Une barre épaisse et sombre, nettement tranchée, y montait peu à
+peu en éteignant les étoiles. Ce nuage, d’apparence sinistre,
+envahit bientôt une moitié de la voûte qu’il semblait combler. Sa
+force motrice devait résider en lui, car il n’y avait pas un
+souffle de vent. Les couches atmosphériques conservaient un calme
+absolu. Pas une feuille ne remuait à l’arbre, pas une ride ne
+plissait la surface des eaux. L’air même paraissait manquer, comme
+si quelque vaste machine pneumatique l’eût raréfié. Une électricité
+à haute tension saturait l’atmosphère, et tout être vivant la
+sentait courir le long de ses nerfs.
+
+Glenarvan, Paganel et Robert furent sensiblement impressionnés par
+ces ondes électriques.
+
+«Nous allons avoir de l’orage, dit Paganel.
+
+--Tu n’as pas peur du tonnerre? demanda Glenarvan au jeune
+garçon.
+
+--Oh! _Mylord_, répondit Robert.
+
+--Eh bien, tant mieux, car l’orage n’est pas loin.
+
+--Et il sera fort, reprit Paganel, si j’en juge par l’état du
+ciel.
+
+--Ce n’est pas l’orage qui m’inquiète, reprit Glenarvan, mais
+bien des torrents de pluie dont il sera accompagné. Nous serons
+trempés jusqu’à la moelle des os. Quoi que vous disiez, Paganel,
+un nid ne peut suffire à un homme, et vous l’apprendrez bientôt à
+vos dépens.
+
+--Oh! avec de la philosophie! répondit le savant.
+
+--La philosophie, ça n’empêche pas d’être mouillé!
+
+--Non, mais ça réchauffe.
+
+--Enfin, dit Glenarvan, rejoignons nos amis et engageons-les à
+s’envelopper de leur philosophie et de leurs _ponchos_ le plus
+étroitement possible, et surtout à faire provision de patience,
+car nous en aurons besoin!»
+
+Glenarvan jeta un dernier regard sur le ciel menaçant. La masse
+des nuages le couvrait alors tout entier. À peine une bande
+indécise vers le couchant s’éclairait-elle de lueurs
+crépusculaires.
+
+L’eau revêtait une teinte sombre et ressemblait à un grand nuage
+inférieur prêt à se confondre avec les lourdes vapeurs. L’ombre
+même n’était plus visible. Les sensations de lumière ou de bruit
+n’arrivaient ni aux yeux ni aux oreilles. Le silence devenait
+aussi profond que l’obscurité.
+
+«Descendons, dit Glenarvan, la foudre ne tardera pas à éclater!»
+
+Ses deux amis et lui se laissèrent glisser sur les branches
+lisses, et furent assez surpris de rentrer dans une sorte de demi-clarté
+très surprenante; elle était produite par une myriade de
+points lumineux qui se croisaient en bourdonnant à la surface des
+eaux.
+
+«Des phosphorescences? dit Glenarvan.
+
+--Non, répondit Paganel, mais des insectes phosphorescents, de
+véritables lampyres, des diamants vivants et pas chers, dont les
+dames de Buenos-Ayres se font de magnifiques parures!
+
+--Quoi! s’écria Robert, ce sont des insectes qui volent ainsi
+comme des étincelles?
+
+--Oui, mon garçon.»
+
+Robert s’empara d’un de ces brillants insectes.
+
+Paganel ne s’était pas trompé. C’était une sorte de gros bourdon,
+long d’un pouce, auquel les indiens ont donné le nom de «tuco-tuco».
+Ce curieux coléoptère jetait des lueurs par deux taches
+situées en avant de son corselet, et sa lumière assez vive eût
+permis de lire dans l’obscurité. Paganel, approchant l’insecte de
+sa montre, put voir qu’elle marquait dix heures du soir.
+
+Glenarvan, ayant rejoint le major et les trois marins, leur fit
+des recommandations pour la nuit.
+
+Il fallait s’attendre à un violent orage. Après les premiers
+roulements du tonnerre, le vent se déchaînerait sans doute, et
+l’_ombu_ serait fort secoué. Chacun fut donc invité à s’attacher
+fortement dans le lit de branches qui lui avait été dévolu. Si
+l’on ne pouvait éviter les eaux du ciel, au moins fallait-il se
+garer des eaux de la terre, et ne point tomber dans ce rapide
+courant qui se brisait au pied de l’arbre.
+
+On se souhaita une bonne nuit sans trop l’espérer.
+
+Puis, chacun se glissant dans sa couche aérienne, s’enveloppa de
+son _poncho_ et attendit le sommeil.
+
+Mais l’approche des grands phénomènes de la nature jette au cœur
+de tout être sensible une vague inquiétude, dont les plus forts ne
+sauraient se défendre. Les hôtes de l’_ombu_, agités, oppressés,
+ne purent clore leur paupière, et le premier coup de tonnerre les
+trouva tout éveillés. Il se produisit un peu avant onze heures
+sous la forme d’un roulement éloigné. Glenarvan gagna l’extrémité
+de la branche horizontale et hasarda sa tête hors du feuillage.
+
+Le fond noir du soir était déjà scarifié d’incisions vives et
+brillantes que les eaux du lac réverbéraient avec netteté. La nue
+se déchirait en maint endroit, mais comme un tissu mou et
+cotonneux, sans bruit strident.
+
+Glenarvan, après avoir observé le zénith et l’horizon qui se
+confondaient dans une égale obscurité, revint au sommet du tronc.
+
+«Qu’en dites-vous, Glenarvan? demanda Paganel.
+
+--Je dis que cela commence bien, mes amis, et si cela continue,
+l’orage sera terrible.
+
+--Tant mieux, répondit l’enthousiaste Paganel, j’aime autant un
+beau spectacle, puisque je ne puis le fuir.
+
+--Voilà encore une de vos théories qui va éclater, dit le major.
+
+--Et l’une de mes meilleures, Mac Nabbs. Je suis de l’avis de
+Glenarvan, l’orage sera superbe. Tout à l’heure, pendant que
+j’essayais de dormir, plusieurs faits me sont revenus à la
+mémoire, qui me le font espérer, car nous sommes ici dans la
+région des grandes tempêtes électriques. J’ai lu quelque part, en
+effet, qu’en 1793, précisément dans la province de Buenos-Ayres,
+le tonnerre est tombé trente-sept fois pendant un seul orage. Mon
+collègue, M Martin De Moussy, a compté jusqu’à cinquante-cinq
+minutes de roulement non interrompu.
+
+--Montre en main? dit le major.
+
+--Montre en main. Une seule chose m’inquiéterait, ajouta Paganel,
+si l’inquiétude servait à éviter le danger, c’est que l’unique
+point culminant de cette plaine est précisément l’_ombu_ où nous
+sommes. Un paratonnerre serait ici fort utile, car précisément cet
+arbre est, entre tous ceux de la pampa, celui que la foudre
+affectionne particulièrement. Et puis, vous ne l’ignorez pas, mes
+amis, les savants recommandent de ne point chercher refuge sous
+les arbres pendant l’orage.
+
+--Bon, dit le major, voilà une recommandation qui vient à propos!
+
+--Il faut avouer, Paganel, répondit Glenarvan, que vous
+choisissez bien le moment pour nous conter ces choses rassurantes!
+
+--Bah! répliqua Paganel, tous les moments sont bons pour
+s’instruire. Ah! Cela commence!»
+
+Des éclats de tonnerre plus violents interrompirent cette
+inopportune conversation; leur intensité croissait en gagnant des
+tons plus élevés; ils se rapprochaient et passaient du grave au
+médium, pour emprunter à la musique une très juste comparaison.
+
+Bientôt ils devinrent stridents et firent vibrer avec de rapides
+oscillations les cordes atmosphériques. L’espace était en feu, et
+dans cet embrasement, on ne pouvait reconnaître à quelle étincelle
+électrique appartenaient ces roulements indéfiniment prolongés,
+qui se répercutaient d’écho en écho jusque dans les profondeurs du
+ciel.
+
+Les éclairs incessants affectaient des formes variées. Quelques-uns,
+lancés perpendiculairement au sol, se répétaient cinq ou six
+fois à la même place. D’autres auraient excité au plus haut point
+la curiosité d’un savant, car si Arago, dans ses curieuses
+statistiques, n’a relevé que deux exemples d’éclairs fourchus, ils
+se reproduisaient ici par centaines. Quelques-uns, divisés en
+mille branches diverses, se débitaient sous l’aspect de zigzags
+coralliformes, et produisaient sur la voûte obscure des jeux
+étonnants de lumière arborescente.
+
+Bientôt tout le ciel, de l’est au nord, fut sous-tendu par une
+bande phosphorique d’un éclat intense. Cet incendie gagna peu à
+peu l’horizon entier, enflammant les nuages comme un amas de
+matières combustibles, et, bientôt reflété par les eaux
+miroitantes, il forma une immense sphère de feu dont l’_ombu_
+occupait le point central.
+
+Glenarvan et ses compagnons regardaient silencieusement ce
+terrifiant spectacle. Ils n’auraient pu se faire entendre. Des
+nappes de lumière blanche glissaient jusqu’à eux, et dans ces
+rapides éclats apparaissaient et disparaissaient vivement tantôt
+la figure calme du major, tantôt la face curieuse de Paganel ou
+les traits énergiques de Glenarvan, tantôt la tête effarée de
+Robert ou la physionomie insouciante des matelots animés
+subitement d’une vie spectrale.
+
+Cependant, la pluie ne tombait pas encore, et le vent se taisait
+toujours. Mais bientôt les cataractes du ciel s’entr’ouvrirent, et
+des raies verticales se tendirent comme les fils d’un tisseur sur
+le fond noir du ciel. Ces larges gouttes d’eau, frappant la
+surface du lac, rejaillissaient en milliers d’étincelles
+illuminées par le feu des éclairs.
+
+Cette pluie annonçait-elle la fin de l’orage?
+
+Glenarvan et ses compagnons devaient-ils en être quittes pour
+quelques douches vigoureusement administrées? Non. Au plus fort de
+cette lutte des feux aériens, à l’extrémité de cette branche mère
+qui s’étendait horizontalement, apparut subitement un globe
+enflammé de la grosseur du poing et entouré d’une fumée noire.
+Cette boule, après avoir tourné sur elle-même pendant quelques
+secondes, éclata comme une bombe, et avec un bruit tel qu’il fut
+perceptible au milieu du fracas général. Une vapeur sulfureuse
+remplit l’atmosphère.
+
+Il se fit un instant de silence, et la voix de Tom Austin put être
+entendue, qui criait:
+
+«L’arbre est en feu.»
+
+Tom Austin ne se trompait pas. En un moment, la flamme, comme si
+elle eût été communiquée à une immense pièce d’artifice, se
+propagea sur le côté ouest de l’_ombu_; le bois mort, les nids
+d’herbes desséchée, et enfin tout l’aubier, de nature spongieuse,
+fournirent un aliment favorable à sa dévorante activité.
+
+Le vent se levait alors et souffla sur cet incendie. Il fallait
+fuir. Glenarvan et les siens se réfugièrent en toute hâte dans la
+partie orientale de l’_ombu_ respectée par la flamme, muets,
+troublés, effarés, se hissant, se glissant, s’aventurant sur des
+rameaux qui pliaient sous leur poids. Cependant, les branchages
+grésillaient, craquaient et se tordaient dans le feu comme des
+serpents brûlés vifs; leurs débris incandescents tombaient dans
+les eaux débordées et s’en allaient au courant en jetant des
+éclats fauves. Les flammes, tantôt s’élevaient à une prodigieuse
+hauteur et se perdaient dans l’embrasement de l’atmosphère;
+tantôt, rabattues par l’ouragan déchaîné, elles enveloppaient
+l’_ombu_ comme une robe de Nessus. Glenarvan, Robert, le major,
+Paganel, les matelots étaient terrifiés; une épaisse fumée les
+suffoquait; une intolérable ardeur les brûlait; l’incendie gagnait
+de leur côté la charpente inférieure de l’arbre; rien ne pouvait
+l’arrêter ni l’éteindre! Enfin, la situation ne fut plus tenable,
+et de deux morts, il fallut choisir la moins cruelle.
+
+«À l’eau!» cria Glenarvan.
+
+Wilson, que les flammes atteignaient, venait déjà de se précipiter
+dans le lac, quand on l’entendit s’écrier avec l’accent de la plus
+violente terreur:
+
+«À moi! à moi!»
+
+Austin se précipita vers lui, et l’aida à regagner le sommet du
+tronc.
+
+«Qu’y a-t-il?
+
+--Les caïmans! Les caïmans!» répondit Wilson.
+
+Et le pied de l’arbre apparut entouré des plus redoutables animaux
+de l’ordre des sauriens. Leurs écailles miroitaient dans les
+larges plaques de lumière dessinées par l’incendie; leur queue
+aplatie dans le sens vertical, leur tête semblable à un fer de
+lance, leurs yeux saillants, leurs mâchoires fendues jusqu’en
+arrière de l’oreille, tous ces signes caractéristiques ne purent
+tromper Paganel. Il reconnut ces féroces alligators particuliers à
+l’Amérique, et nommés caïmans dans les pays espagnols. Ils étaient
+là une dizaine qui battaient l’eau de leur queue formidable, et
+attaquaient l’_ombu_ avec les longues dents de leur mâchoire
+inférieure.
+
+À cette vue, les malheureux se sentirent perdus. Une mort
+épouvantable leur était réservée, qu’ils dussent périr dévorés par
+les flammes ou par la dent des caïmans. Et l’on entendit le major
+lui-même, d’une voix calme, dire:
+
+«Il se pourrait bien que ce fût la fin de la fin.»
+
+L’orage était alors dans sa période décroissante, mais il avait
+développé dans l’atmosphère une considérable quantité de vapeurs
+auxquelles les phénomènes électriques allaient communiquer une
+violence extrême. Dans le sud se formait peu à peu une énorme
+trombe, un cône de brouillards, la pointe en bas, la base en haut,
+qui reliait les eaux bouillonnantes aux nuages orageux. Ce météore
+s’avança bientôt en tournant sur lui-même avec une rapidité
+vertigineuse; il refoulait vers son centre une colonne liquide
+enlevée au lac, et un appel énergique, produit par son mouvement
+giratoire, précipitait vers lui tous les courants d’air
+environnants.
+
+En peu d’instants, la gigantesque trombe se jeta sur l’_ombu_ et
+l’enlaça de ses replis. L’arbre fut secoué jusque dans ses
+racines. Glenarvan put croire que les caïmans l’attaquaient de
+leurs puissantes mâchoires et l’arrachaient du sol. Ses compagnons
+et lui, se tenant les uns les autres, sentirent que le robuste
+arbre cédait et se culbutait; ses branches enflammées plongèrent
+dans les eaux tumultueuses avec un sifflement terrible. Ce fut
+l’œuvre d’une seconde. La trombe, déjà passée, portait ailleurs
+sa violence désastreuse, et, pompant les eaux du lac, semblait le
+vider sur son passage.
+
+Alors l’_ombu_, couché sur les eaux, dériva sous les efforts
+combinés du vent et du courant. Les caïmans avaient fui, sauf un
+seul, qui rampait sur les racines retournées et s’avançait les
+mâchoires ouvertes; mais Mulrady saisissant une branche à demi
+entamée par le feu, en assomma l’animal d’un si rude coup qu’il
+lui cassa les reins. Le caïman culbuté s’abîma dans les remous du
+torrent. Glenarvan et ses compagnons, délivrés de ses voraces
+sauriens, gagnèrent les branches situées au vent de l’incendie,
+tandis que l’_ombu_, dont les flammes, au souffle de l’ouragan,
+s’arrondissaient en voiles incandescentes, dériva comme un brûlot
+en feu dans les ombres de la nuit.
+
+
+Chapitre XXVI
+_L’Atlantique_
+
+Pendant deux heures, l’_ombu_ navigua sur l’immense lac sans
+atteindre la terre ferme. Les flammes qui le rongeaient s’étaient
+peu à peu éteintes.
+
+Le principal danger de cette épouvantable traversée avait disparu.
+Le major se borna à dire qu’il n’y aurait pas lieu de s’étonner si
+l’on se sauvait.
+
+Le courant, conservant sa direction première, allait toujours du
+sud-ouest au nord-est.
+
+L’obscurité, à peine illuminée çà et là de quelque tardif éclair,
+était redevenue profonde, et Paganel cherchait en vain des points
+de repère à l’horizon.
+
+L’orage touchait à sa fin. Les larges gouttes de pluie faisaient
+place à de légers embruns qui s’éparpillaient au souffle du vent,
+et les gros nuages dégonflés se coupaient par bandes dans les
+hauteurs du ciel.
+
+La marche de l’_ombu_ était rapide sur l’impétueux torrent; il
+glissait avec une surprenante vitesse, et comme si quelque
+puissant engin de locomotion eut été renfermé sous son écorce.
+Rien ne prouvait qu’il ne dût pas dériver ainsi pendant des jours
+entiers. Vers trois heures du matin, cependant, le major fit
+observer que ses racines frôlaient le sol.
+
+Tom Austin, au moyen d’une longue branche détachée, sonda avec
+soin et constata que le terrain allait en pente remontante. En
+effet, vingt minutes plus tard, un choc eut lieu, et l’_ombu_
+s’arrêta net.
+
+«Terre! Terre!» s’écria Paganel d’une voix retentissante.
+
+L’extrémité des branches calcinées avait donné contre une
+extumescence du sol. Jamais navigateurs ne furent plus satisfaits
+de toucher. L’écueil, ici, c’était le port. Déjà Robert et Wilson,
+lancés sur un plateau solide, poussaient un hurrah de joie, quand
+un sifflement bien connu se fit entendre. Le galop d’un cheval
+retentit sur la plaine, et la haute taille de l’indien se dressa
+dans l’ombre.
+
+«Thalcave! s’écria Robert.
+
+--Thalcave! répondirent ses compagnons.
+
+--_Amigos!_» dit le patagon, qui avait attendu les voyageurs là
+où le courant devait les amener, puisqu’il l’y avait conduit lui-même.
+
+En ce moment, il enleva Robert Grant dans ses bras sans se douter
+que Paganel pendait après lui, et il le serra sur sa poitrine.
+Bientôt, Glenarvan, le major et les marins heureux de revoir leur
+fidèle guide, lui pressaient les mains avec une vigoureuse
+cordialité. Puis, le patagon les conduisit dans le hangar d’une
+estancia abandonnée.
+
+Là flambait un bon feu qui les réchauffa, là rôtissaient de
+succulentes tranches de venaison dont ils ne laissèrent pas
+miette. Et quand leur esprit reposé se prit à réfléchir, aucun
+d’eux ne put croire qu’il eût échappé à cette aventure faite de
+tant de dangers divers, l’eau, le feu et les redoutables caïmans
+des rivières argentines.
+
+Thalcave, en quelques mots, raconta son histoire à Paganel, et
+reporta au compte de son intrépide cheval tout l’honneur de
+l’avoir sauvé. Paganel essaya alors de lui expliquer la nouvelle
+interprétation du document, et quelles espérances elle permettait
+de concevoir. L’indien comprit-il bien les ingénieuses hypothèses
+du savant? On peut en douter, mais il vit ses amis heureux et
+confiants, et il ne lui en fallait pas davantage.
+
+On croira sans peine que ces intrépides voyageurs après leur
+journée de repos passée sur l’_ombu_, ne se firent pas prier pour
+se remettre en route.
+
+À huit heures du matin, ils étaient prêts à partir.
+
+On se trouvait trop au sud des estancias et des saladeros pour se
+procurer des moyens de transport.
+
+Donc, nécessité absolue d’aller à pied. Il ne s’agissait, en
+somme, que d’une quarantaine de milles, et Thaouka ne se
+refuserait pas à porter de temps en temps un piéton fatigué, et
+même deux au besoin.
+
+En trente-six heures on pouvait atteindre les rivages de
+l’Atlantique.
+
+Le moment venu, le guide et ses compagnons laissèrent derrière eux
+l’immense bas-fond encore noyé sous les eaux, et se dirigèrent à
+travers des plaines plus élevées. Le territoire argentin reprenait
+sa monotone physionomie; quelques bouquets de bois, plantés par
+des mains européennes, se hasardaient çà et là au-dessus des
+pâturages, aussi rares, d’ailleurs, qu’aux environs des sierras
+Tandil et Tapalquem; les arbres indigènes ne se permettent de
+pousser qu’à la lisière de ces longues prairies et aux approches
+du cap Corrientes.
+
+Ainsi se passa cette journée. Le lendemain, quinze milles avant
+d’être atteints, le voisinage de l’océan se fit sentir. La
+_virazon_, un vent singulier qui souffle régulièrement pendant les
+deuxièmes moitiés du jour et de la nuit, courbait les grandes
+herbes. Du sol amaigri s’élevaient des bois clairsemés, de petites
+mimosées arborescentes, des buissons d’acacias et des bouquets de
+_curra-mabol_.
+
+Quelques lagunes salines miroitaient comme des morceaux de verre
+cassé, et rendirent la marche pénible, car il fallut les tourner.
+On pressait le pas, afin d’arriver le jour même au lac Salado sur
+les rivages de l’océan, et, pour tout dire, les voyageurs étaient
+passablement fatigués, quand, à huit heures du soir, ils
+aperçurent les dunes de sable, hautes de vingt toises, qui en
+délimitent la lisière écumeuse. Bientôt, le long murmure de la mer
+montante frappa leurs oreilles.
+
+«L’océan! s’écria Paganel.
+
+--Oui, l’océan!» répondit Thalcave.
+
+Et ces marcheurs, auxquels la force semblait près de manquer,
+escaladaient bientôt les dunes avec une remarquable agilité.
+
+Mais l’obscurité était grande déjà. Les regards se promenèrent en
+vain sur l’immensité sombre. Ils cherchèrent le _Duncan_, sans
+l’apercevoir.
+
+«Il est pourtant là, s’écria Glenarvan, nous attendant et courant
+bord sur bord!
+
+--Nous le verrons demain», répondit Mac Nabbs.
+
+Tom Austin héla au juger le yacht invisible, mais sans obtenir de
+réponse. Le vent était d’ailleurs très fort, et la mer assez
+mauvaise. Les nuages chassaient de l’ouest, et la crête écumante
+des vagues s’envolait en fine poussière jusqu’au-dessus des dunes.
+Si donc le _Duncan_ était au rendez-vous assigné, l’homme du
+bossoir ne pouvait ni être entendu ni entendre. La côte n’offrait
+aucun abri. Nulle baie, nulle anse, nul port. Pas même une crique.
+Elle se composait de longs bancs de sable qui allaient se perdre
+en mer, et dont l’approche est plus dangereuse que celle des
+rochers à fleur d’eau. Les bancs, en effet, irritent la lame; la
+mer y est particulièrement mauvaise, et les navires sont à coup
+sûr perdus, qui par les gros temps viennent s’échouer sur ces
+tapis de sable.
+
+Il était donc fort naturel que le _Duncan_, jugeant cette côte
+détestable et sans port de refuge, se tînt éloigné. John Mangles,
+avec sa prudence habituelle, devait s’en élever le plus possible.
+Ce fut l’opinion de Tom Austin, et il affirma que le _Duncan_ ne
+pouvait tenir la mer à moins de cinq bons milles.
+
+Le major engagea donc son impatient ami à se résigner. Il
+n’existait aucun moyen de dissiper ces épaisses ténèbres. À quoi
+bon, dès lors, fatiguer ses regards à les promener sur le sombre
+horizon?
+
+Ceci dit, il organisa une sorte de campement à l’abri des dunes;
+les dernières provisions servirent au dernier repas du voyage;
+puis chacun, suivant l’exemple du major, se creusa un lit
+improvisé dans un trou assez confortable, et, ramenant jusqu’à son
+menton l’immense couverture de sable, s’endormit d’un lourd
+sommeil. Seul Glenarvan veilla. Le vent se maintenait en grande
+brise, et l’océan se ressentait encore de l’orage passé. Ses
+vagues, toujours tumultueuses, se brisaient au pied des bancs avec
+un bruit de tonnerre. Glenarvan ne pouvait se faire à l’idée de
+savoir le _Duncan_ si près de lui. Quant à supposer qu’il ne fût
+pas arrivé au rendez-vous convenu, c’était inadmissible. Glenarvan
+avait quitté la baie de Talcahuano le 14 octobre, et il arrivait
+le 12 novembre aux rivages de l’Atlantique. Or, pendant cet espace
+de trente jours employés à traverser le Chili, la cordillère, les
+pampas, la plaine argentine, le _Duncan_ avait eu le temps de
+doubler le cap Horn et d’arriver à la côte opposée.
+
+Pour un tel marcheur, les retards n’existaient pas; la tempête
+avait été certainement violente et ses fureurs terribles sur le
+vaste champ de l’Atlantique, mais le yacht était un bon navire et
+son capitaine un bon marin. Donc, puisqu’il devait être là, il y
+était.
+
+Ces réflexions, quoi qu’il en soit, ne parvinrent pas à calmer
+Glenarvan. Quand le cœur et la raison se débattent, celle-ci
+n’est pas la plus forte. Le «laird» de Malcolm-Castle sentait dans
+cette obscurité tous ceux qu’il aimait, sa chère Helena, Mary
+Grant, l’équipage de son _Duncan_. Il errait sur le rivage désert
+que les flots couvraient de leurs paillettes phosphorescentes. Il
+regardait, il écoutait. Il crut même, à de certains moments,
+surprendre en mer une lueur indécise.
+
+«Je ne me trompe pas, se dit-il, j’ai vu un feu de navire, le feu
+du _Duncan_. Ah! Pourquoi mes regards ne peuvent-ils percer ces
+ténèbres!»
+
+Une idée lui vint alors. Paganel se disait nyctalope, Paganel y
+voyait la nuit. Il alla réveiller Paganel. Le savant dormait dans
+son trou du sommeil des taupes, quand un bras vigoureux l’arracha
+de sa couche de sable.
+
+«Qui va là? s’écria-t-il.
+
+--C’est moi, Paganel.
+
+--Qui, vous?
+
+--Glenarvan. Venez, j’ai besoin de vos yeux.
+
+--Mes yeux? répondit Paganel, qui les frottait vigoureusement.
+
+--Oui, vos yeux, pour distinguer notre _Duncan_ dans cette
+obscurité. Allons, venez.
+
+--Au diable la nyctalopie!» se dit Paganel, enchanté d’ailleurs,
+d’être utile à Glenarvan.
+
+Et se relevant, secouant ses membres engourdis, «broumbroumant»
+comme les gens qui s’éveillent, il suivit son ami sur le rivage.
+
+Glenarvan le pria d’examiner le sombre horizon de la mer. Pendant
+quelques minutes, Paganel se livra consciencieusement à cette
+contemplation.
+
+«Eh bien! N’apercevez-vous rien? demanda Glenarvan.
+
+--Rien! Un chat lui-même n’y verrait pas à deux pas de lui.
+
+--Cherchez un feu rouge ou un feu vert, c’est-à-dire un feu de
+bâbord ou de tribord.
+
+--Je ne vois ni feu vert ni feu rouge! Tout est noir!» répondit
+Paganel, dont les yeux se fermaient involontairement.
+
+Pendant une demi-heure, il suivit son impatient ami,
+machinalement, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, puis la
+relevant brusquement. Il ne répondait pas, il ne parlait plus. Ses
+pas mal assurés le laissaient rouler comme un homme ivre.
+
+Glenarvan regarda Paganel. Paganel dormait en marchant.
+
+Glenarvan le prit alors par le bras, et, sans le réveiller, le
+reconduisit à son trou, où il l’enterra confortablement. À l’aube
+naissante, tout le monde fut mis sur pied à ce cri:
+
+«Le _Duncan!_ le _Duncan!_
+
+--Hurrah! Hurrah!» répondirent à Glenarvan ses compagnons, se
+précipitant sur le rivage.
+
+En effet, à cinq milles au large, le yacht, ses basses voiles
+soigneusement serrées, se maintenait sous petite vapeur. Sa fumée
+se perdait confusément dans les brumes du matin. La mer était
+forte, et un navire de ce tonnage ne pouvait sans danger approcher
+le pied des bancs.
+
+Glenarvan, armé de la longue-vue de Paganel, observait les allures
+du _Duncan_. John Mangles ne devait pas avoir aperçu ses
+passagers, car il n’évoluait pas, et continuait de courir, bâbord
+amures, sous son hunier au bas ris.
+
+Mais en ce moment, Thalcave, après avoir fortement bourré sa
+carabine, la déchargea dans la direction du yacht.
+
+On écouta. On regarda surtout. Trois fois, la carabine de l’indien
+retentit, réveillant les échos des dunes.
+
+Enfin, une fumée blanche apparut aux flancs du yacht.
+
+«Ils nous ont vus! s’écria Glenarvan. C’est le canon du _Duncan!_»
+
+Et, quelques secondes après, une sourde détonation venait mourir à
+la limite du rivage. Aussitôt, le _Duncan_, changeant son hunier
+et forçant le feu de ses fourneaux, évolua de manière à ranger de
+plus près la côte.
+
+Bientôt, la lunette aidant, on vit une embarcation se détacher du
+bord.
+
+«Lady Helena ne pourra venir, dit Tom Austin, la mer est trop
+dure!
+
+--John Mangles non plus, répondit Mac Nabbs, il ne peut quitter
+son navire.
+
+--Ma sœur! Ma sœur! disait Robert, tendant ses bras vers le
+yacht qui roulait violemment.
+
+--Ah! Qu’il me tarde d’être à bord! s’écria Glenarvan.
+
+--Patience, Edward. Vous y serez dans deux heures», répondit le
+major.
+
+Deux heures! En effet, l’embarcation, armée de six avirons, ne
+pouvait en moins de temps accomplir son trajet d’aller et de
+retour.
+
+Alors Glenarvan rejoignit Thalcave, qui les bras croisés, Thaouka
+près de lui, regardait tranquillement la mouvante surface des
+flots.
+
+Glenarvan prit sa main, et lui montrant le yacht:
+
+«Viens», dit-il.
+
+L’indien secoua doucement la tête.
+
+«Viens, ami, reprit Glenarvan.
+
+--Non, répondit doucement Thalcave. Ici est Thaouka, et là, les
+pampas!» ajouta-t-il, en embrassant d’un geste passionné l’immense
+étendue des plaines.
+
+Glenarvan comprit bien que l’indien ne voudrait jamais abandonner
+la prairie où blanchissaient les os de ses pères. Il connaissait
+le religieux attachement de ces enfants du désert pour le pays
+natal. Il serra donc la main de Thalcave, et n’insista pas. Il
+n’insista pas, non plus, quand l’indien, souriant à sa manière,
+refusa le prix de ses services en disant:
+
+«Par amitié.»
+
+Glenarvan ne put lui répondre. Il aurait voulu laisser au moins un
+souvenir au brave indien qui lui rappelât ses amis de l’Europe.
+Mais que lui restait-il? Ses armes, ses chevaux, il avait tout
+perdu dans les désastres de l’inondation. Ses amis n’étaient pas
+plus riches que lui.
+
+Il ne savait donc comment reconnaître le désintéressement du brave
+guide, quand une idée lui vint à l’esprit. Il tira de son
+portefeuille un médaillon précieux qui entourait un admirable
+portrait, un chef-d’œuvre de Lawrence, et il l’offrit à l’indien.
+
+«Ma femme», dit-il.
+
+Thalcave considéra le portrait d’un œil attendri, et prononça ces
+simples mots:
+
+«Bonne et belle!»
+
+Puis Robert, Paganel, le major, Tom Austin, les deux matelots,
+vinrent avec de touchantes paroles faire leurs adieux au patagon.
+Ces braves gens étaient sincèrement émus de quitter cet ami
+intrépide et dévoué. Thalcave les pressa tous sur sa large
+poitrine. Paganel lui fit accepter une carte de l’Amérique
+méridionale et des deux océans que l’indien avait souvent regardée
+avec intérêt. C’était ce que le savant possédait de plus précieux.
+Quant à Robert, il n’avait que ses caresses à donner; il les
+offrit à son sauveur, et Thaouka ne fut pas oublié dans sa
+distribution.
+
+En ce moment, l’embarcation du _Duncan_ approchait; elle se glissa
+dans un étroit chenal creusé entre les bancs, et vint bientôt
+échouer au rivage.
+
+«Ma femme? demanda Glenarvan.
+
+--Ma sœur? s’écria Robert.
+
+--Lady Helena et miss Grant vous attendent à bord, répondit le
+patron du canot. Mais partons, votre honneur, nous n’avons pas une
+minute à perdre, car le jusant commence à se faire sentir.»
+
+Les derniers embrassements furent prodigués à l’indien. Thalcave
+accompagna les amis jusqu’à l’embarcation, qui fut remise à flot.
+Au moment où Robert montait à bord, l’indien le prit dans ses bras
+et le regarda avec tendresse.
+
+«Et maintenant va, dit-il, tu es un homme!
+
+--Adieu, ami! Adieu! dit encore une fois Glenarvan.
+
+--Ne nous reverrons-nous jamais? s’écria Paganel.
+
+--_Quien sabe?»_ répondit Thalcave, en levant son bras vers le
+ciel.
+
+Ce furent les dernières paroles de l’indien, qui se perdirent dans
+le souffle du vent. On poussa au large. Le canot s’éloigna,
+emporté par la mer descendante.
+
+Longtemps, la silhouette immobile de Thalcave apparut à travers
+l’écume des vagues. Puis sa grande taille s’amoindrit, et il
+disparut aux yeux de ses amis d’un jour. Une heure après, Robert
+s’élançait le premier à bord du _Duncan_ et se jetait au cou de
+Mary Grant, pendant que l’équipage du yacht remplissait l’air de
+ses joyeux hurrahs.
+
+Ainsi s’était accomplie cette traversée de l’Amérique du sud
+suivant une ligne rigoureusement droite. Ni montagnes, ni fleuves
+ne firent dévier les voyageurs de leur imperturbable route, et,
+s’ils n’eurent pas à combattre le mauvais vouloir des hommes, les
+éléments, souvent déchaînés contre eux, soumirent à de rudes
+épreuves leur généreuse intrépidité.
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+Chapitre I
+_Le retour à bord_
+
+Les premiers instants furent consacrés au bonheur de se revoir.
+Lord Glenarvan n’avait pas voulu que l’insuccès des recherches
+refroidît la joie dans le cœur de ses amis. Aussi ses premières
+paroles furent-elles celles-ci: «Confiance, mes amis, confiance!
+Le capitaine Grant n’est pas avec nous, mais nous avons la
+certitude de le retrouver.»
+
+Il ne fallait rien de moins qu’une telle assurance pour rendre
+l’espoir aux passagères du _Duncan_.
+
+En effet, lady Helena et Mary Grant, pendant que l’embarcation
+ralliait le yacht, avaient éprouvé les mille angoisses de
+l’attente. Du haut de la dunette, elles essayaient de compter ceux
+qui revenaient à bord.
+
+Tantôt la jeune fille se désespérait; tantôt, au contraire, elle
+s’imaginait voir Harry Grant. Son cœur palpitait; elle ne pouvait
+parler, elle se soutenait à peine. Lady Helena l’entourait de ses
+bras. John Mangles, en observation près d’elle, se taisait; ses
+yeux de marin, si habitués à distinguer les objets éloignés, ne
+voyaient pas le capitaine.
+
+«Il est là! Il vient! Mon père!» murmurait la jeune fille. Mais,
+la chaloupe se rapprochant peu à peu, l’illusion devint
+impossible. Les voyageurs n’étaient pas à cent brasses du bord,
+que non seulement lady Helena et John Mangles, mais Mary elle-même,
+les yeux baignés de larmes, avaient perdu tout espoir. Il
+était temps que lord Glenarvan arrivât et fît entendre ses
+rassurantes paroles.
+
+Après les premiers embrassements, lady Helena, Mary Grant et John
+Mangles furent instruits des principaux incidents de l’expédition,
+et, avant tout, Glenarvan leur fit connaître cette nouvelle
+interprétation du document due à la sagacité de Jacques Paganel.
+Il fit aussi l’éloge de Robert, dont Mary devait être fière à bon
+droit. Son courage, son dévouement, les dangers qu’il avait
+courus, tout fut mis en relief par Glenarvan, au point que le
+jeune garçon n’aurait su où se cacher, si les bras de sa sœur ne
+lui eussent offert un refuge.
+
+«Il ne faut pas rougir, Robert, dit John Mangles, tu t’es conduit
+en digne fils du capitaine Grant!»
+
+Il tendit ses bras au frère de Mary, et appuya ses lèvres sur ses
+joues encore humides des larmes de la jeune fille.
+
+On ne parle ici que pour mémoire de l’accueil que reçurent le
+major et le géographe, et du souvenir dont fut honoré le généreux
+Thalcave. Lady Helena regretta de ne pouvoir presser la main du
+brave indien. Mac Nabbs, après les premiers épanchements, avait
+gagné sa cabine, où il se faisait la barbe d’une main calme et
+assurée. Quant à Paganel, il voltigeait de l’un à l’autre, comme
+une abeille, butinant le suc des compliments et des sourires. Il
+voulut embrasser tout l’équipage du _Duncan_, et, soutenant que
+lady Helena en faisait partie aussi bien que Mary Grant, il
+commença sa distribution par elles pour finir à Mr Olbinett.
+
+Le _stewart_ ne crut pouvoir mieux reconnaître une telle
+politesse, qu’en annonçant le déjeuner.
+
+«Le déjeuner? s’écria Paganel.
+
+--Oui, monsieur Paganel, répondit Mr Olbinett.
+
+--Un vrai déjeuner, sur une vraie table, avec un couvert et des
+serviettes?
+
+--Sans doute, monsieur Paganel.
+
+--Et on ne mangera ni _charqui_, ni œufs durs, ni filets
+d’autruche?
+
+--Oh! monsieur! répondit le maître d’hôtel, humilié dans son art.
+
+--Je n’ai pas voulu vous blesser, mon ami, dit le savant avec un
+sourire. Mais, depuis un mois, tel était notre ordinaire, et nous
+dînions, non pas assis à table, mais étendus sur le sol, à moins
+que nous ne fussions à califourchon sur des arbres. Ce déjeuner
+que vous venez d’annoncer a donc pu me paraître un rêve, une
+fiction, une chimère!
+
+--Eh bien, allons constater sa réalité, monsieur Paganel,
+répondit lady Helena, qui ne se retenait pas de rire.
+
+--Voici mon bras, dit le galant géographe.
+
+--Votre honneur n’a pas d’ordres à me donner pour le _Duncan?_
+demanda John Mangles.
+
+--Après déjeuner, mon cher John, répondit Glenarvan, nous
+discuterons en famille le programme de notre nouvelle expédition.»
+
+Les passagers du yacht et le jeune capitaine descendirent dans le
+carré. Ordre fut donné à l’ingénieur de se maintenir en pression,
+afin de partir au premier signal.
+
+Le major, rasé de frais, et les voyageurs, après une rapide
+toilette, prirent place à la table.
+
+On fit fête au déjeuner de Mr Olbinett. Il fut déclaré excellent,
+et même supérieur aux splendides festins de la pampa, Paganel
+revint deux fois à chacun des plats, «par distraction», dit-il.
+
+Ce mot malencontreux amena lady Glenarvan à demander si l’aimable
+français était quelquefois retombé dans son péché habituel. Le
+major et lord Glenarvan se regardèrent en souriant. Quant à
+Paganel, il éclata de rire, franchement, et s’engagea «sur
+l’honneur» à ne plus commettre une seule distraction pendant tout
+le voyage; puis il fit d’une très plaisante façon le récit de sa
+déconvenue et de ses profondes études sur l’œuvre de Camoëns.
+
+«Après tout, ajouta-t-il en terminant, à quelque chose malheur est
+bon, et je ne regrette pas mon erreur.
+
+--Et pourquoi, mon digne ami? demanda le major.
+
+--Parce que non seulement je sais l’espagnol, mais aussi le
+portugais. Je parle deux langues au lieu d’une!
+
+--Par ma foi, je n’y avais pas songé, répondit Mac Nabbs. Mes
+compliments, Paganel, mes sincères compliments!»
+
+On applaudit Paganel, qui ne perdait pas un coup de dent. Il
+mangeait et causait tout ensemble. Mais il ne remarqua pas une
+particularité qui ne put échapper à Glenarvan: ce furent les
+attentions de John Mangles pour sa voisine Mary Grant. Un léger
+signe de lady Helena à son mari lui apprit que c’était «comme
+cela!» Glenarvan regarda les deux jeunes gens avec une affectueuse
+sympathie, et il interpella John Mangles, mais à un tout autre
+propos.
+
+«Et votre voyage, John, lui demanda-t-il, comment s’est-il
+accompli?
+
+--Dans les meilleures conditions, répondit le capitaine.
+Seulement j’apprendrai à votre honneur que nous n’avons pas repris
+la route du détroit de Magellan.
+
+--Bon! s’écria Paganel, vous avez doublé le cap Horn, et je
+n’étais pas là!
+
+--Pendez-vous! dit le major.
+
+--Égoïste! C’est pour avoir de ma corde, que vous me donnez ce
+conseil! répliqua le géographe.
+
+--Voyons, mon cher Paganel, répondit Glenarvan, à moins d’être
+doué du don d’ubiquité, on ne saurait être partout. Or, puisque
+vous couriez la plaine des pampas, vous ne pouviez pas en même
+temps doubler le cap Horn.
+
+--Cela ne m’empêche pas de le regretter», répliqua le savant.
+
+Mais on ne le poussa pas davantage, et on le laissa sur cette
+réponse. John Mangles reprit alors la parole, et fit le récit de
+sa traversée. En prolongeant la côte américaine, il avait observé
+tous les archipels occidentaux sans trouver aucune trace du
+_Britannia_. Arrivé au cap Pilares, à l’entrée du détroit, et
+trouvant les vents debout, il donna dans le sud; le _Duncan_
+longea les îles de la Désolation, s’éleva jusqu’au soixante-septième
+degré de latitude australe, doubla le cap Horn, rangea la
+Terre de Feu, et, passant le détroit de Lemaire, il suivit les
+côtes de la Patagonie.
+
+Là, il éprouva des coups de vent terribles à la hauteur du cap
+Corrientes, ceux-là mêmes qui assaillirent si violemment les
+voyageurs pendant l’orage. Mais le yacht se comporta bien, et
+depuis trois jours John Mangles courait des bordées au large,
+lorsque les détonations de la carabine lui signalèrent l’arrivée
+des voyageurs si impatiemment attendus. Quant à lady Glenarvan et
+à miss Grant, le capitaine du _Duncan_ serait injuste en
+méconnaissant leur rare intrépidité. La tempête ne les effraya
+pas, et si elles manifestèrent quelques craintes, ce fut en
+songeant à leurs amis, qui erraient alors dans les plaines de la
+république Argentine.
+
+Ainsi se termina le récit de John Mangles; il fut suivi des
+félicitations de lord Glenarvan. Puis, celui-ci, s’adressant à
+Mary Grant:
+
+«Ma chère miss, dit-il, je vois que le capitaine John rend hommage
+à vos grandes qualités, et je suis heureux de penser que vous ne
+vous déplaisez point à bord de son navire!
+
+--Comment pourrait-il en être autrement? répondit Mary, en
+regardant lady Helena, et peut-être aussi le jeune capitaine.
+
+--Oh! Ma sœur vous aime bien, monsieur John, s’écria Robert, et
+moi, je vous aime aussi!
+
+--Et je te le rends, mon cher enfant», répondit John Mangles, un
+peu déconcerté des paroles de Robert, qui amenèrent une légère
+rougeur au front de Mary Grant.
+
+Puis, mettant la conversation sur un terrain moins brûlant, John
+Mangles ajouta:
+
+«Puisque j’ai fini de raconter le voyage du _Duncan_, votre
+honneur voudra-t-il nous donner quelques détails sur sa traversée
+de l’Amérique et sur les exploits de notre jeune héros?»
+
+Nul récit ne pouvait être plus agréable à lady Helena et à miss
+Grant. Aussi lord Glenarvan se hâta de satisfaire leur
+curiosité. Il reprit, incident par incident, tout son voyage
+d’un océan à l’autre. Le passage de la Cordillère Des Andes, le
+tremblement de terre, la disparition de Robert, l’enlèvement du
+condor, le coup de fusil de Thalcave, l’épisode des loups rouges,
+le dévouement du jeune garçon, le sergent Manuel, l’inondation, le
+refuge sur l’_ombu_, la foudre, l’incendie, les caïmans, la
+trombe, la nuit au bord de l’Atlantique, ces divers détails, gais
+ou terribles, vinrent tour à tour exciter la joie et l’effroi de
+ses auditeurs.
+
+Mainte circonstance fut rapportée, qui valut à Robert les caresses
+de sa sœur et de lady Helena.
+
+Jamais enfant ne se vit si bien embrassé, et par des amies plus
+enthousiastes.
+
+Lorsque lord Glenarvan eut terminé son histoire, il ajouta ces
+paroles:
+
+«Maintenant, mes amis, songeons au présent; le passé est passé,
+mais l’avenir est à nous; revenons au capitaine Harry Grant.»
+
+Le déjeuner était terminé; les convives rentrèrent dans le salon
+particulier de lady Glenarvan; ils prirent place autour d’une
+table chargée de cartes et de plans, et la conversation s’engagea
+aussitôt.
+
+«Ma chère Helena, dit lord Glenarvan, en montant à bord, je vous
+ai annoncé que si les naufragés du _Britannia_ ne revenaient pas
+avec nous, nous avions plus que jamais l’espoir de les retrouver.
+De notre passage à travers l’Amérique est résultée cette
+conviction, je dirai mieux, cette certitude:
+
+Que la catastrophe n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique, ni
+sur les côtes de l’Atlantique. De là cette conséquence naturelle,
+que l’interprétation tirée du document était erronée en ce qui
+touche la Patagonie.
+
+Fort heureusement, notre ami Paganel, illuminé par une soudaine
+inspiration, a découvert l’erreur. Il a démontré que nous suivions
+une voie fausse, et il a interprété le document de manière à ne
+plus laisser aucune hésitation dans notre esprit. Il s’agit du
+document écrit en français, et je prierai Paganel de l’expliquer
+ici, afin que personne ne conserve le moindre doute à cet égard.»
+
+Le savant, mis en demeure de parler, s’exécuta aussitôt; il
+disserta sur les mots _gonie_ et _indi_ de la façon la plus
+convaincante; il fit sortir rigoureusement du mot _austral_ le mot
+Australie; il démontra que le capitaine Grant, en quittant la côte
+du Pérou pour revenir en Europe, avait pu, sur un navire
+désemparé, être entraîné par les courants méridionaux du Pacifique
+jusqu’aux rivages australiens; enfin, ses ingénieuses hypothèses,
+ses plus fines déductions, obtinrent l’approbation complète de
+John Mangles lui-même, juge difficile en pareille matière, et qui
+ne se laissait pas entraîner à des écarts d’imagination.
+
+Lorsque Paganel eut achevé sa dissertation, Glenarvan annonça que
+le _Duncan_ allait faire immédiatement route pour l’Australie.
+
+Cependant le major, avant que l’ordre ne fût donné de mettre cap à
+l’est, demanda à faire une simple observation.
+
+«Parlez, Mac Nabbs, répondit Glenarvan.
+
+--Mon but, dit le major, n’est point d’affaiblir les arguments de
+mon ami Paganel, encore moins de les réfuter; je les trouve
+sérieux, sagaces, dignes de toute notre attention, et ils doivent
+à juste titre former la base de nos recherches futures. Mais je
+désire qu’ils soient soumis à un dernier examen afin que leur
+valeur soit incontestable et incontestée.»
+
+On ne savait où voulait en venir le prudent Mac Nabbs, et ses
+auditeurs l’écoutaient avec une certaine anxiété.
+
+«Continuez, major, dit Paganel. Je suis prêt à répondre à toutes
+vos questions.
+
+--Rien ne sera plus simple, dit le major. Quand, il y a cinq
+mois, dans le golfe de la Clyde, nous avons étudié les trois
+documents, leur interprétation nous a paru évidente. Nulle autre
+côte que la côte occidentale de la Patagonie ne pouvait avoir été
+le théâtre du naufrage. Nous n’avions même pas à ce sujet l’ombre
+d’un doute.
+
+--Réflexion fort juste, répondit Glenarvan.
+
+--Plus tard, reprit le major, lorsque Paganel, dans un moment de
+providentielle distraction, s’embarqua à notre bord, les documents
+lui furent soumis, et il approuva sans réserve nos recherches sur
+la côte américaine.
+
+--J’en conviens, répondit le géographe.
+
+--Et cependant, nous nous sommes trompés, dit le major.
+
+--Nous nous sommes trompés, répéta Paganel. Mais pour se tromper,
+Mac Nabbs, il ne faut qu’être homme, tandis qu’il est fou celui
+qui persiste dans son erreur.
+
+--Attendez, Paganel, répondit le major, ne vous animez pas. Je ne
+veux point dire que nos recherches doivent se prolonger en
+Amérique.
+
+--Alors que demandez-vous? dit Glenarvan.
+
+--Un aveu, rien de plus, l’aveu que l’Australie paraît être
+maintenant le théâtre du naufrage du _Britannia_ aussi évidemment
+que l’Amérique le semblait naguère.
+
+--Nous l’avouons volontiers, répondit Paganel.
+
+--J’en prends acte, reprit le major, et j’en profite pour engager
+votre imagination à se défier de ces évidences successives et
+contradictoires. Qui sait si, après l’Australie, un autre pays ne
+nous offrira pas les mêmes certitudes, et si, ces nouvelles
+recherches vainement faites, il ne semblera pas «évident» qu’elles
+doivent être recommencées ailleurs?»
+
+Glenarvan et Paganel se regardèrent. Les observations du major les
+frappaient par leur justesse.
+
+«Je désire donc, reprit Mac Nabbs, qu’une dernière épreuve soit
+faite avant de faire route pour l’Australie. Voici les documents,
+voici des cartes. Examinons successivement tous les points par
+lesquels passe le trente-septième parallèle, et voyons si quelque
+autre pays ne se rencontrerait pas, dont le document donnerait
+l’indication précise.
+
+--Rien de plus facile et de moins long, répondit Paganel, car,
+heureusement, les terres n’abondent pas sous cette latitude.
+
+--Voyons», dit le major, en déployant un planisphère anglais,
+dressé suivant la projection de Mercator, et qui offrait à l’œil
+tout l’ensemble du globe terrestre.
+
+La carte fut placée devant lady Helena, et chacun se plaça de
+façon à suivre la démonstration de Paganel.
+
+«Ainsi que je vous l’ai déjà appris, dit le géographe, après avoir
+traversé l’Amérique Du Sud, le trente-septième degré de latitude
+rencontre les îles Tristan d’Acunha. Or, je soutiens que pas un
+des mots du document ne peut se rapporter à ces îles.»
+
+Les documents scrupuleusement examinés, on dut reconnaître que
+Paganel avait raison.
+
+Tristan d’Acunha fut rejeté à l’unanimité.
+
+«Continuons, reprit le géographe. En sortant de l’Atlantique, nous
+passons à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance, et
+nous pénétrons dans la mer des Indes. Un seul groupe d’îles se
+trouve sur notre route, le groupe des îles Amsterdam. Soumettons-les
+au même examen que Tristan d’Acunha.»
+
+Après un contrôle attentif, les îles Amsterdam furent évincées à
+leur tour. Aucun mot, entier ou non, français, anglais ou
+allemand, ne s’appliquait à ce groupe de l’océan Indien.
+
+«Nous arrivons maintenant à l’Australie, reprit Paganel; le
+trente-septième parallèle rencontre ce continent au cap
+Bernouilli; il en sort par la baie Twofold. Vous conviendrez comme
+moi, et sans forcer les textes, que le mot anglais _stra_ et le
+mot français _austral_ peuvent s’appliquer à l’Australie. La chose
+est assez évidente pour que je n’insiste pas.»
+
+Chacun approuva la conclusion de Paganel. Ce système réunissait
+toutes les probabilités en sa faveur.
+
+«Allons au delà, dit le major.
+
+--Allons, répondit le géographe, le voyage est facile. En
+quittant la baie Twofold, on traverse le bras de mer qui s’étend à
+l’est de l’Australie et on rencontre la Nouvelle Zélande. Tout
+d’abord, je vous rappellerai que le mot _contin_ du document
+français indique un «continent» d’une façon irréfragable. Le
+capitaine Grant ne peut donc avoir trouvé refuge sur la Nouvelle
+Zélande qui n’est qu’une île. Quoi qu’il en soit, examinez,
+comparez, retournez les mots, et voyez si, par impossible, ils
+pourraient convenir à cette nouvelle contrée.
+
+--En aucune façon, répondit John Mangles, qui fit une minutieuse
+observation des documents et du planisphère.
+
+--Non, dirent les auditeurs de Paganel et le major lui-même, non,
+il ne peut s’agir de la Nouvelle Zélande.
+
+--Maintenant, reprit le géographe, sur tout cet immense espace
+qui sépare cette grande île de la côte américaine, le trente-septième
+parallèle ne traverse qu’un îlot aride et désert.
+
+--Qui se nomme?... Demanda le major.
+
+--Voyez la carte. C’est Maria-Thérésa, nom dont je ne trouve
+aucune trace dans les trois documents.
+
+--Aucune, répondit Glenarvan.
+
+--Je vous laisse donc, mes amis, à décider si toutes les
+probabilités, pour ne pas dire les certitudes, ne sont point en
+faveur du continent australien?
+
+--Évidemment, répondirent à l’unanimité les passagers et le
+capitaine du _Duncan_.
+
+--John, dit alors Glenarvan, vous avez des vivres et du charbon
+en suffisante quantité?
+
+--Oui, votre honneur, je me suis amplement approvisionné à
+Talcahuano, et, d’ailleurs, la ville du Cap nous permettra de
+renouveler très facilement notre combustible.
+
+--Eh bien, alors, donnez la route...
+
+--Encore une observation, dit le major, interrompant son ami.
+
+--Faites, Mac Nabbs.
+
+--Quelles que soient les garanties de succès que nous offre
+l’Australie, ne serait-il pas à propos de relâcher un jour ou deux
+aux îles Tristan d’Acunha et Amsterdam? Elles sont situées sur
+notre parcours, et ne s’éloignent aucunement de notre route. Nous
+saurons alors si le _Britannia_ n’y a pas laissé trace de son
+naufrage.
+
+--L’incrédule major, s’écria Paganel, il y tient!
+
+--Je tiens surtout à ne pas revenir sur nos pas, si l’Australie,
+par hasard, ne réalise pas les espérances qu’elle fait concevoir.
+
+--La précaution me paraît bonne, répondit Glenarvan.
+
+--Et ce n’est pas moi qui vous dissuaderai de la prendre,
+répliqua Paganel. Au contraire.
+
+--Alors, John, dit Glenarvan, faites mettre le cap sur Tristan
+d’Acunha.
+
+--À l’instant, votre honneur», répondit le capitaine, et il
+remonta sur le pont, tandis que Robert et Mary Grant adressaient
+les plus vives paroles de reconnaissance à lord Glenarvan.
+
+Bientôt le _Duncan_, s’éloignant de la côte américaine et courant
+dans l’est, fendit de sa rapide étrave les flots de l’océan
+Atlantique.
+
+
+Chapitre II
+_Tristan d’Acunha_
+
+Si le yacht eût suivi la ligne de l’équateur, les cent quatre-vingt-seize
+degrés qui séparent l’Australie de l’Amérique, ou pour
+mieux dire, le cap Bernouilli du cap Corrientes, auraient valu
+onze mille sept cent soixante milles géographiques.
+
+Mais, sur le trente-septième parallèle, ces cent quatre-vingt-seize
+degrés, par suite de la forme du globe, ne représentent que
+neuf mille quatre cent quatre-vingts milles. De la côte américaine
+à Tristan d’Acunha, on compte deux mille cent milles, distance que
+John Mangles espérait franchir en dix jours, si les vents d’est ne
+retardaient pas la marche du yacht. Or, il eut précisément lieu
+d’être satisfait, car vers le soir la brise calmit sensiblement,
+puis changea, et le _Duncan_ put déployer sur une mer tranquille
+toutes ses incomparables qualités.
+
+Les passagers avaient repris le jour même leurs habitudes du bord.
+Il ne semblait pas qu’ils eussent quitté le navire pendant un
+mois. Après les eaux du Pacifique, les eaux de l’Atlantique
+s’étendaient sous leurs yeux, et, à quelques nuances près, tous
+les flots se ressemblent. Les éléments, après les avoir si
+terriblement éprouvés, unissaient maintenant leurs efforts pour
+les favoriser. L’océan était paisible, le vent soufflait du bon
+côté, et tout le jeu de voiles, tendu sous les brises de l’ouest,
+vint en aide à l’infatigable vapeur emmagasinée dans la chaudière.
+
+Cette rapide traversée s’accomplit donc sans accident ni incident.
+On attendait avec confiance la côte australienne. Les probabilités
+se changeaient en certitudes. On causait du capitaine Grant comme
+si le yacht allait le prendre dans un port déterminé.
+
+Sa cabine et les cadres de ses deux compagnons furent préparés à
+bord. Mary Grant se plaisait à la disposer de ses mains, à
+l’embellir. Elle lui avait été cédée par Mr Olbinett, qui
+partageait actuellement la chambre de _mistress_ Olbinett. Cette
+cabine confinait au fameux numéro six, retenu à bord du _Scotia_
+par Jacques Paganel.
+
+Le savant géographe s’y tenait presque toujours enfermé. Il
+travaillait du matin au soir à un ouvrage intitulé: _Sublimes
+impressions d’un géographe dans la Pampasie argentine_. On
+l’entendait essayer d’une voix émue ses périodes élégantes avant
+de les confier aux blanches pages de son calepin, et plus d’une
+fois, infidèle à Clio, la muse de l’histoire, il invoqua dans ses
+transports la divine Calliope, qui préside aux grandes choses
+épiques.
+
+Paganel, d’ailleurs, ne s’en cachait pas. Les chastes filles
+d’Apollon quittaient volontiers pour lui les sommets du Parnasse
+ou de l’Hélicon. Lady Helena lui en faisait ses sincères
+compliments.
+
+Le major le félicitait aussi de ces visites mythologiques.
+
+«Mais surtout, ajoutait-il, pas de distractions, mon cher Paganel,
+et si, par hasard, il vous prend fantaisie d’apprendre
+l’australien, n’allez pas l’étudier dans une grammaire chinoise!»
+
+Les choses allaient donc parfaitement à bord. Lord et lady
+Glenarvan observaient avec intérêt John Mangles et Mary Grant. Ils
+n’y trouvaient rien à redire, et, décidément, puisque John ne
+parlait point, mieux valait n’y pas prendre garde.
+
+«Que pensera le capitaine Grant? dit un jour Glenarvan à lady
+Helena.
+
+--Il pensera que John est digne de Mary, mon cher Edward, et il
+ne se trompera pas.»
+
+Cependant, le yacht marchait rapidement vers son but. Cinq jours
+après avoir perdu de vue le cap Corrientes, le 16 novembre, de
+belles brises d’ouest se firent sentir, celles-là mêmes dont
+s’accommodent fort les navires qui doublent la pointe africaine
+contre les vents réguliers du sud-est. Le _Duncan_ se couvrit de
+toiles, et sous sa misaine, sa brigantine, son hunier, son
+perroquet, ses bonnettes, ses voiles de flèche et d’étais, il
+courut bâbord amures avec une audacieuse rapidité. C’est à peine
+si son hélice mordait sur les eaux fuyantes que coupait son
+étrave, et il semblait qu’il luttait alors avec les yachts de
+course du royal-thames-club.
+
+Le lendemain, l’océan se montra couvert d’immenses goémons,
+semblable à un vaste étang obstrué par les herbes. On eût dit une
+de ces mers de sargasses formées de tous les débris d’arbres et de
+plantes arrachés aux continents voisins. Le commandant Maury les a
+spécialement signalées à l’attention des navigateurs. Le _Duncan_
+paraissait glisser sur une longue prairie que Paganel compara
+justement aux pampas, et sa marche fut un peu retardée.
+
+Vingt-quatre heures après, au lever du jour, la voix du matelot de
+vigie se fit entendre.
+
+«Terre! Cria-t-il.
+
+--Dans quelle direction? demanda Tom Austin, qui était de quart.
+
+--Sous le vent à nous», répondit le matelot.
+
+À ce cri toujours émotionnant, le pont du yacht se peupla
+subitement. Bientôt une longue-vue sortit de la dunette et fut
+immédiatement suivie de Jacques Paganel. Le savant braqua son
+instrument dans la direction indiquée, et ne vit rien qui
+ressemblât à une terre.
+
+«Regardez dans les nuages, lui dit John Mangles.
+
+--En effet, répondit Paganel, on dirait une sorte de pic presque
+imperceptible encore.
+
+--C’est Tristan d’Acunha, reprit John Mangles.
+
+--Alors, si j’ai bonne mémoire, répliqua le savant, nous devons
+en être à quatre-vingts milles, car le pic de Tristan, haut de
+sept mille pieds, est visible à cette distance.
+
+--Précisément», répondit le capitaine John.
+
+Quelques heures plus tard, le groupe d’îles très hautes et très
+escarpées fut parfaitement visible à l’horizon. Le piton conique
+de Tristan se détachait en noir sur le fond resplendissant du
+ciel, tout bariolé des rayons du soleil levant. Bientôt l’île
+principale se dégagea de la masse rocheuse, au sommet d’un
+triangle incliné vers le nord-est.
+
+Tristan d’Acunha est située par 37° 8’ de latitude australe, et
+10° 44’ de longitude à l’ouest du méridien de Greenwich. À dix-huit
+milles au sud-ouest, l’île Inaccessible, et à dix milles au
+sud-est, l’île du Rossignol, complètent ce petit groupe isolé dans
+cette partie de l’Atlantique.
+
+Vers midi, on releva les deux principaux amers qui servent aux
+marins de point de reconnaissance, savoir, à un angle de l’île
+Inaccessible, une roche qui figure fort exactement un bateau sous
+voile, et, à la pointe nord de l’île du Rossignol, deux îlots
+semblables à un fortin en ruine. À trois heures, le _Duncan_
+donnait dans la baie Falmouth de Tristan d’Acunha, que la pointe
+de Help ou de Bon-Secours abrite contre les vents d’ouest.
+
+Là, dormaient à l’ancre quelques baleiniers occupés de la pêche
+des phoques et autres animaux marins, dont ces côtes offrent
+d’innombrables échantillons.
+
+John Mangles s’occupa de chercher un bon mouillage, car ces rades
+foraines sont très dangereuses par les coups de vents de nord-ouest
+et de nord, et, précisément à cette place, le brick anglais
+_Julia_ se perdit corps et biens, en 1829. Le _Duncan_ s’approcha
+à un demi-mille du rivage, et mouilla par vingt brasses sur fond
+de roches. Aussitôt, passagères et passagers s’embarquèrent dans
+le grand canot et prirent pied sur un sable fin et noir,
+impalpable débris des roches calcinées de l’île.
+
+La capitale de tout le groupe de Tristan d’Acunha consiste en un
+petit village situé au fond de la baie sur un gros ruisseau fort
+murmurant. Il y avait là une cinquantaine de maisons assez propres
+et disposées avec cette régularité géométrique qui paraît être le
+dernier mot de l’architecture anglaise. Derrière cette ville en
+miniature s’étendaient quinze cents hectares de plaines, bornées
+par un immense remblai de laves; au-dessus de ce plateau, le piton
+conique montait à sept mille pieds dans les airs.
+
+Lord Glenarvan fut reçu par un gouverneur qui relève de la colonie
+anglaise du Cap. Il s’enquit immédiatement d’Harry Grant et du
+_Britannia_.
+
+Ces noms étaient entièrement inconnus. Les îles Tristan d’Acunha
+sont hors de la route des navires, et par conséquent peu
+fréquentées. Depuis le célèbre naufrage du _Blendon-Hall_, qui
+toucha en 1821 sur les rochers de l’île Inaccessible, deux
+bâtiments avaient fait côte à l’île principale, le _Primauguet_ en
+1845, et le trois-mâts américain _Philadelphia_ en 1857. La
+statistique acunhienne des sinistres maritimes se bornait à ces
+trois catastrophes.
+
+Glenarvan ne s’attendait pas à trouver des renseignements plus
+précis, et il n’interrogeait le gouverneur de l’île que par acquit
+de conscience.
+
+Il envoya même les embarcations du bord faire le tour de l’île,
+dont la circonférence est de dix-sept milles au plus. Londres ou
+Paris n’y tiendrait pas, quand même elle serait trois fois plus
+grande.
+
+Pendant cette reconnaissance, les passagers du _Duncan_ se
+promenèrent dans le village et sur les côtes voisines. La
+population de Tristan d’Acunha ne s’élève pas à cent cinquante
+habitants. Ce sont des anglais et des américains mariés à des
+négresses et à des hottentotes du Cap, qui ne laissent rien à
+désirer sous le rapport de la laideur. Les enfants de ces ménages
+hétérogènes présentaient un mélange très désagréable de la roideur
+saxonne et de la noirceur africaine.
+
+Cette promenade de touristes, heureux de sentir la terre ferme
+sous leurs pieds, se prolongea sur le rivage auquel confine la
+grande plaine cultivée qui n’existe que dans cette partie de
+l’île. Partout ailleurs, la côte est faite de falaises de laves,
+escarpées et arides. Là, d’énormes albatros et des pingouins
+stupides se comptent par centaines de mille.
+
+Les visiteurs, après avoir examiné ces roches d’origine ignée,
+remontèrent vers la plaine; des sources vives et nombreuses,
+alimentées par les neiges éternelles du cône, murmuraient çà et
+là; de verts buissons où l’œil comptait presque autant de
+passereaux que de fleurs, égayaient le sol; un seul arbre, sorte
+de phylique, haut de vingt pieds, et le «tusseh», plante
+arundinacée gigantesque, à tige ligneuse, sortaient du verdoyant
+pâturage; une acène sarmenteuse à graine piquante, des lomaries
+robustes à filaments enchevêtrés, quelques plantes frutescentes
+très vivaces, des ancérines dont les parfums balsamiques
+chargeaient la brise de senteurs pénétrantes, des mousses, des
+céleris sauvages et des fougères formaient une flore peu
+nombreuse, mais opulente. On sentait qu’un printemps éternel
+versait sa douce influence sur cette île privilégiée.
+
+Paganel soutint avec enthousiasme que c’était là cette fameuse
+Ogygie chantée par Fénelon. Il proposa à lady Glenarvan de
+chercher une grotte, de succéder à l’aimable Calypso, et ne
+demanda d’autre emploi pour lui-même que d’être «une des nymphes
+qui la servaient.»
+
+Ce fut ainsi que, causant et admirant, les promeneurs revinrent au
+yacht à la nuit tombante; aux environs du village paissaient des
+troupeaux de bœufs et de moutons; les champs de blé, de maïs, et
+de plantes potagères importées depuis quarante ans, étalaient
+leurs richesses jusque dans les rues de la capitale.
+
+Au moment où lord Glenarvan rentrait à son bord, les embarcations
+du _Duncan_ ralliaient le yacht.
+
+Elles avaient fait en quelques heures le tour de l’île. Aucune
+trace du _Britannia_ ne s’était rencontrée sur leur parcours. Ce
+voyage de circumnavigation ne produisit donc d’autre résultat que
+de faire rayer définitivement l’île Tristan du programme des
+recherches.
+
+Le _Duncan_ pouvait, dès lors, quitter ce groupe d’îles africaines
+et continuer sa route à l’est.
+
+S’il ne partit pas le soir même, c’est que Glenarvan autorisa son
+équipage à faire la chasse aux phoques innombrables, qui, sous le
+nom de veaux, de lions, d’ours et d’éléphants marins, encombrent
+les rivages de la baie Falmouth. Autrefois, les baleines franches
+se plaisaient dans les eaux de l’île; mais tant de pêcheurs les
+avaient poursuivies et harponnées, qu’il en restait à peine.
+
+Les amphibies, au contraire, s’y rencontraient par troupeaux.
+L’équipage du yacht résolut d’employer la nuit à les chasser, et
+le jour suivant à faire une ample provision d’huile.
+
+Aussi le départ du _Duncan_ fut-il remis au surlendemain 20
+novembre.
+
+Pendant le souper, Paganel donna quelques détails sur les îles
+Tristan qui intéressèrent ses auditeurs. Ils apprirent que ce
+groupe, découvert en 1506 par le portugais Tristan d’Acunha, un
+des compagnons d’Albuquerque, demeura inexploré pendant plus d’un
+siècle. Ces îles passaient, non sans raison, pour des nids à
+tempêtes, et n’avaient pas meilleure réputation que les Bermudes.
+Donc, on ne les approchait guère, et jamais navire n’y
+atterrissait, qui n’y fût jeté malgré lui par les ouragans de
+l’Atlantique.
+
+En 1697, trois bâtiments hollandais de la compagnie des Indes y
+relâchèrent, et en déterminèrent les coordonnées, laissant au
+grand astronome Halley le soin de revoir leurs calculs en l’an
+1700. De 1712 à 1767, quelques navigateurs français en eurent
+connaissance, et principalement La Pérouse, que ses instructions y
+conduisirent pendant son célèbre voyage de 1785.
+
+Ces îles, si peu visitées jusqu’alors, étaient demeurées désertes,
+quand, en 1811, un américain, Jonathan Lambert, entreprit de les
+coloniser. Lui et deux compagnons y abordèrent au mois de janvier,
+et firent courageusement leur métier de colons. Le gouverneur
+anglais du cap de Bonne-Espérance, ayant appris qu’ils
+prospéraient, leur offrit le protectorat de l’Angleterre. Jonathan
+accepta, et hissa sur sa cabane le pavillon britannique. Il
+semblait devoir régner paisiblement sur «ses peuples», composés
+d’un vieil italien et d’un mulâtre portugais, quand, un jour, dans
+une reconnaissance des rivages de son empire, il se noya ou fut
+noyé, on ne sait trop. 1816 arriva. Napoléon fut emprisonné à
+Sainte-Hélène, et, pour le mieux garder, l’Angleterre établit une
+garnison à l’île de l’Ascension, et une autre à Tristan d’Acunha.
+
+La garnison de Tristan consistait en une compagnie d’artillerie du
+Cap et un détachement de hottentots. Elle y resta jusqu’en 1821,
+et, à la mort du prisonnier de Sainte-Hélène, elle fut rapatriée
+au Cap.
+
+«Un seul européen, ajouta Paganel, un caporal, un écossais...
+
+--Ah! Un écossais! dit le major, que ses compatriotes
+intéressaient toujours plus spécialement.
+
+--Il se nommait William Glass, répondit Paganel, et resta dans
+l’île avec sa femme et deux hottentots. Bientôt, deux anglais, un
+matelot et un pêcheur de la Tamise, ex-dragon dans l’armée
+argentine, se joignirent à l’écossais, et enfin en 1821, un des
+naufragés du _Blendon-Hall_, accompagné de sa jeune femme, trouva
+refuge dans l’île Tristan. Ainsi donc, en 1821, l’île comptait six
+hommes et deux femmes. En 1829, elle eut jusqu’à sept hommes, six
+femmes et quatorze enfants.
+
+En 1835, le chiffre s’élevait à quarante, et maintenant il est
+triplé.
+
+--Ainsi commencent les nations, dit Glenarvan.
+
+Pendant la nuit, l’équipage du _Duncan_ fit bonne chasse, et une
+cinquantaine de gros phoques passèrent de vie à trépas. Après
+avoir autorisé la chasse, Glenarvan ne pouvait en interdire le
+profit. La journée suivante fut donc employée à recueillir l’huile
+et à préparer les peaux de ces lucratifs amphibies. Les passagers
+employèrent naturellement ce second jour de relâche à faire une
+nouvelle excursion dans l’île. Glenarvan et le major emportèrent
+leur fusil pour tâter le gibier acunhien.
+
+Pendant cette promenade, on poussa jusqu’au pied de la montagne,
+sur un sol semé de débris décomposés, de scories, de laves
+poreuses et noires, et de tous les détritus volcaniques. Le pied
+du mont sortait d’un chaos de roches branlantes. Il était
+difficile de se méprendre sur la nature de l’énorme cône, et le
+capitaine anglais Carmichaël avait eu raison de le reconnaître
+pour un volcan éteint.
+
+Les chasseurs aperçurent quelques sangliers. L’un d’eux tomba
+frappé sous la balle du major. Glenarvan se contenta d’abattre
+plusieurs couples de perdrix noires dont le cuisinier du bord
+devait faire un excellent salmis. Une grande quantité de chèvres
+furent entrevues au sommet des plateaux élevés.
+
+Quant aux chats sauvages, fiers, hardis et robustes, redoutables
+aux chiens eux-mêmes, ils pullulaient et promettaient de faire un
+jour des bêtes féroces très distinguées.
+
+À huit heures, tout le monde était de retour à bord, et, dans la
+nuit, le _Duncan_ quittait l’île Tristan d’Acunha, qu’il ne devait
+plus revoir.
+
+
+Chapitre III
+_L’île Amsterdam_
+
+L’intention de John Mangles était d’aller faire du charbon au cap
+Espérance. Il dut donc s’écarter un peu du trente-septième
+parallèle et remonter de deux degrés vers le nord. Le _Duncan_ se
+trouvait au-dessous de la zone des vents alizés et rencontra de
+grandes brises de l’ouest très favorables à sa marche. En moins de
+six jours, il franchit les treize cents milles qui séparent
+Tristan d’Acunha de la pointe africaine. Le 24 novembre, à trois
+heures du soir, on eut connaissance de la montagne de la Table, et
+un peu plus tard John releva la montagne des Signaux, qui marque
+l’entrée de la baie. Il y donna vers huit heures, et jeta l’ancre
+dans le port du Cap-Town.
+
+Paganel, en sa qualité de membre de la société de géographie, ne
+pouvait ignorer que l’extrémité de l’Afrique fut entrevue pour la
+première fois en 1486 par l’amiral portugais Barthélemy Diaz, et
+doublée seulement en 1497 par le célèbre Vasco De Gama. Et comment
+Paganel l’aurait-il ignoré, puisque Camoëns chanta dans ses
+_lusiades_ la gloire du grand navigateur? Mais à ce propos il fit
+une remarque curieuse: c’est que si Diaz, en 1486, six ans avant
+le premier voyage de Christophe Colomb, eût doublé le cap de
+Bonne-Espérance, la découverte de l’Amérique aurait pu être
+indéfiniment retardée. En effet, la route du cap était la plus
+courte et la plus directe pour aller aux Indes orientales. Or, en
+s’enfonçant vers l’ouest, que cherchait le grand marin génois,
+sinon à abréger les voyages au pays des épices?
+
+Donc, le cap une fois doublé, son expédition demeurait sans but,
+et il ne l’eût probablement pas entreprise.
+
+La ville du Cap, située au fond de Cap-Bay, fut fondée en 1652 par
+le hollandais Van Riebeck.
+
+C’était la capitale d’une importante colonie, qui devint
+décidément anglaise après les traités de 1815. Les passagers du
+_Duncan_ profitèrent de leur relâche pour la visiter.
+
+Ils n’avaient que douze heures à dépenser en promenade, car un
+jour suffisait au capitaine John pour renouveler ses
+approvisionnements, et il voulait repartir le 26, dès le matin.
+
+Il n’en fallut pas davantage, d’ailleurs, pour parcourir les cases
+régulières de cet échiquier qui s’appelle Cap-Town, sur lequel
+trente mille habitants, les uns blancs et les autres noirs, jouent
+le rôle de rois, de reines, de cavaliers, de pions, de fous peut-être.
+C’est ainsi, du moins, que s’exprima Paganel. Quand on a vu
+le château qui s’élève au sud-est de la ville, la maison et le
+jardin du gouvernement, la bourse, le musée, la croix de pierre
+plantée par Barthélemy Diaz au temps de sa découverte, et
+lorsqu’on a bu un verre de pontai, le premier cru des vins de
+Constance, il ne reste plus qu’à partir. C’est ce que firent les
+voyageurs, le lendemain, au lever du jour. Le _Duncan_ appareilla
+sous son foc, sa trinquette, sa misaine, son hunier, et quelques
+heures après il doublait ce fameux cap des Tempêtes, auquel
+l’optimiste roi de Portugal, Jean II, donna fort maladroitement le
+nom de Bonne-Espérance.
+
+Deux mille neuf cents milles à franchir entre le Cap et l’île
+Amsterdam, par une belle mer, et sous une brise bien faite,
+c’était l’affaire d’une dizaine de jours. Les navigateurs, plus
+favorisés que les voyageurs des pampas, n’avaient pas à se
+plaindre des éléments. L’air et l’eau, ligués contre eux en terre
+ferme, se réunissaient alors pour les pousser en avant.
+
+«Ah! La mer! La mer! répétait Paganel, c’est le champ par
+excellence où s’exercent les forces humaines, et le vaisseau est
+le véritable véhicule de la civilisation! Réfléchissez, mes amis.
+Si le globe n’eût été qu’un immense continent, on n’en connaîtrait
+pas encore la millième partie au XIXe siècle! Voyez ce qui se
+passe à l’intérieur des grandes terres. Dans les steppes de la
+Sibérie, dans les plaines de l’Asie centrale, dans les déserts de
+l’Afrique, dans les prairies de l’Amérique, dans les vastes
+terrains de l’Australie, dans les solitudes glacées des pôles,
+l’homme ose à peine s’y aventurer, le plus hardi recule, le plus
+courageux succombe. On ne peut passer. Les moyens de transports
+sont insuffisants. La chaleur, les maladies, la sauvagerie des
+indigènes, forment autant d’infranchissables obstacles. Vingt
+milles de désert séparent plus les hommes que cinq cent milles
+d’océan! on est voisin d’une côte à une autre; étranger, pour peu
+qu’une forêt vous sépare!
+
+L’Angleterre confine à l’Australie, tandis que l’Égypte, par
+exemple, semble être à des millions de lieues du Sénégal, et
+Péking aux antipodes de Saint-Pétersbourg! La mer se traverse
+aujourd’hui plus aisément que le moindre Sahara, et c’est grâce à
+elle, comme l’a fort justement dit un savant américain, qu’une
+parenté universelle s’est établie entre toutes les parties du
+monde.»
+
+Paganel parlait avec chaleur, et le major lui-même ne trouva pas à
+reprendre un seul mot de cet hymne à l’océan. Si, pour retrouver
+Harry Grant, il eût fallu suivre à travers un continent la ligne
+du trente-septième parallèle, l’entreprise n’aurait pu être
+tentée; mais la mer était là pour transporter les courageux
+chercheurs d’une terre à l’autre, et, le 6 décembre, aux premières
+lueurs du jour, elle laissa une montagne nouvelle émerger du sein
+de ses flots.
+
+C’était l’île Amsterdam, située par 37° 47’ de latitude, et 77°
+24’ de longitude, dont le cône élevé est, par un temps serein,
+visible à cinquante milles. À huit heures, sa forme encore
+indéterminée reproduisait assez exactement l’aspect de Ténériffe.
+
+«Et par conséquent, dit Glenarvan, elle ressemble à Tristan
+d’Acunha.
+
+--Très judicieusement conclu, répondit Paganel, d’après cet
+axiome géométrographique, que deux îles semblables à une troisième
+se ressemblent entre elles. J’ajouterai que, comme Tristan
+d’Acunha, l’île Amsterdam est et a été également riche en phoques
+et en Robinsons.
+
+--Il y a donc des Robinsons partout? demanda lady Helena.
+
+--Ma foi, madame, répondit Paganel, je connais peu d’îles qui
+n’aient eu leur aventure en ce genre, et le hasard avait déjà
+réalisé bien avant lui le roman de votre immortel compatriote,
+Daniel de Foe.
+
+--Monsieur Paganel, dit Mary Grant, voulez-vous me permettre de
+vous faire une question?
+
+--Deux, ma chère miss, et je m’engage à y répondre.
+
+--Eh bien, reprit la jeune fille, est-ce que vous vous
+effrayeriez beaucoup à l’idée d’être abandonné dans une île
+déserte?
+
+--Moi! s’écria Paganel.
+
+--Allons, mon ami, dit le major, n’allez pas avouer que c’est
+votre plus cher désir!
+
+--Je ne prétends pas cela, répliqua le géographe, mais, enfin,
+l’aventure ne me déplairait pas trop. Je me referais une vie
+nouvelle. Je chasserais, je pêcherais, j’élirais domicile dans une
+grotte l’hiver, sur un arbre l’été; j’aurais des magasins pour mes
+récoltes; enfin je coloniserais mon île.
+
+--À vous tout seul?
+
+--À moi tout seul, s’il le fallait. D’ailleurs, est-on jamais
+seul au monde? Ne peut-on choisir des amis dans la race animale,
+apprivoiser un jeune chevreau, un perroquet éloquent, un singe
+aimable? Et si le hasard vous envoie un compagnon, comme le fidèle
+Vendredi, que faut-il de plus pour être heureux? Deux amis sur un
+rocher, voilà le bonheur! Supposez le major et moi...
+
+--Merci, répondit le major, je n’ai aucun goût pour les rôles de
+Robinson, et je les jouerais fort mal.
+
+--Cher Monsieur Paganel, répondit lady Helena, voilà encore votre
+imagination qui vous emporte dans les champs de la fantaisie. Mais
+je crois que la réalité est bien différente du rêve. Vous ne
+songez qu’à ces Robinsons imaginaires soigneusement jetés dans une
+île bien choisie, et que la nature traite en enfants gâtés! Vous
+ne voyez que le beau côté des choses!
+
+--Quoi! Madame, vous ne pensez pas qu’on puisse être heureux dans
+une île déserte?
+
+--Je ne le crois pas. L’homme est fait pour la société, non pour
+l’isolement. La solitude ne peut engendrer que le désespoir. C’est
+une question de temps. Que d’abord les soucis de la vie
+matérielle, les besoins de l’existence, distraient le malheureux à
+peine sauvé des flots, que les nécessités du présent lui dérobent
+les menaces de l’avenir, c’est possible. Mais ensuite, quand il se
+sent seul, loin de ses semblables, sans espérance de revoir son
+pays et ceux qu’il aime, que doit-il penser, que doit-il souffrir?
+Son îlot, c’est le monde entier. Toute l’humanité se renferme en
+lui, et, lorsque la mort arrive, mort effrayante dans cet abandon,
+il est là comme le dernier homme au dernier jour du monde. Croyez-moi,
+Monsieur Paganel, il vaut mieux ne pas être cet homme-là!»
+
+Paganel se rendit, non sans regrets, aux arguments de lady Helena,
+et la conversation se prolongea ainsi sur les avantages et les
+désagréments de l’isolement, jusqu’au moment où le _Duncan_
+mouilla à un mille du rivage de l’île Amsterdam.
+
+Ce groupe isolé dans l’océan Indien est formé de deux îles
+distinctes situées à trente-trois milles environ l’une de l’autre,
+et précisément sur le méridien de la péninsule indienne; au nord,
+est l’île Amsterdam ou Saint-Pierre; au sud, l’île Saint-Paul;
+mais il est bon de dire qu’elles ont été souvent confondues par
+les géographes et les navigateurs.
+
+Ces îles furent découvertes en décembre 1796 par le hollandais
+Vlaming, puis reconnues par d’Entrecasteaux, qui menait alors
+l’_espérance_ et la _recherche_ à la découverte de La Pérouse.
+
+C’est de ce voyage que date la confusion des deux îles. Le marin
+Barrow, Beautemps-Beaupré dans l’atlas de d’Entrecasteaux, puis
+Horsburg, Pinkerton, et d’autres géographes, ont constamment
+décrit l’île Saint-Pierre pour l’île Saint-Paul, et
+réciproquement. En 1859, les officiers de la frégate autrichienne
+la _Novara_, dans son voyage de circumnavigation, évitèrent de
+commettre cette erreur, que Paganel tenait particulièrement à
+rectifier.
+
+L’île Saint-Paul, située au sud de l’île Amsterdam, n’est qu’un
+îlot inhabité, formé d’une montagne conique qui doit être un
+ancien volcan.
+
+L’île Amsterdam, au contraire, à laquelle la chaloupe conduisit
+les passagers du _Duncan_, peut avoir douze milles de
+circonférence. Elle est habitée par quelques exilés volontaires
+qui se sont faits à cette triste existence. Ce sont les gardiens
+de la pêcherie, qui appartient, ainsi que l’île, à un certain M
+Otovan, négociant de la réunion. Ce souverain, qui n’est pas
+encore reconnu par les grandes puissances européennes, se fait là
+une liste civile de soixante-quinze à quatre-vingt mille francs,
+en pêchant, salant et expédiant un «cheilodactylus», connu moins
+savamment sous le nom de morue de mer.
+
+Du reste, cette île Amsterdam était destinée à devenir et à
+demeurer française. En effet, elle appartint tout d’abord, par
+droit de premier occupant, à M Camin, armateur de Saint-Denis, à
+Bourbon; puis elle fut cédée, en vertu d’un contrat international
+quelconque, à un polonais, qui la fit cultiver par des esclaves
+malgaches. Qui dit polonais dit français, si bien que de polonaise
+l’île redevint française entre les mains du sieur Otovan.
+
+Lorsque le _Duncan_ l’accosta, le 6 décembre 1864, sa population
+s’élevait à trois habitants, un français et deux mulâtres, tous
+les trois commis du négociant-propriétaire. Paganel put donc
+serrer la main à un compatriote dans la personne du respectable
+M Viot, alors très âgé. Ce «sage vieillard» fit avec beaucoup de
+politesse les honneurs de son île. C’était pour lui un heureux
+jour que celui où il recevait d’aimables étrangers.
+
+Saint-Pierre n’est fréquenté que par des pêcheurs de phoques, de
+rares baleiniers, gens fort grossiers d’habitude, et qui n’ont pas
+beaucoup gagné à la fréquentation des chiens de mer.
+
+M Viot présenta ses sujets, les deux mulâtres; ils formaient toute
+la population vivante de l’île, avec quelques sangliers baugés à
+l’intérieur et plusieurs milliers de pingouins naïfs. La petite
+maison où vivaient les trois insulaires était située au fond d’un
+port naturel du sud-ouest formé par l’écroulement d’une portion de
+la montagne.
+
+Ce fut bien avant le règne d’Otovan Ier que l’île Saint-Pierre
+servit de refuge à des naufragés.
+
+Paganel intéressa fort ses auditeurs en commençant son premier
+récit par ces mots: _Histoire de deux écossais abandonnés dans
+l’île Amsterdam_.
+
+C’était en 1827. Le navire anglais _Palmira_, passant en vue de
+l’île, aperçut une fumée qui s’élevait dans les airs. Le capitaine
+s’approcha du rivage, et vit bientôt deux hommes qui faisaient des
+signaux de détresse. Il envoya son canot à terre, qui recueillit
+Jacques Paine, un garçon de vingt-deux ans, et Robert Proudfoot,
+âgé de quarante-huit ans. Ces deux infortunés étaient
+méconnaissables. Depuis dix-huit mois, presque sans aliments,
+presque sans eau douce, vivant de coquillages, pêchant avec un
+mauvais clou recourbé, attrapant de temps à autre quelque
+marcassin à la course, demeurant jusqu’à trois jours sans manger,
+veillant comme des vestales près d’un feu allumé de leur dernier
+morceau d’amadou, ne le laissant jamais s’éteindre et l’emportant
+dans leurs excursions comme un objet du plus haut prix, ils
+vécurent ainsi de misère, de privations, de souffrances. Paine et
+Proudfoot avaient été débarqués dans l’île par un schooner qui
+faisait la pêche des phoques. Suivant la coutume des pêcheurs, ils
+devaient pendant un mois s’approvisionner de peaux et d’huile, en
+attendant le retour du schooner. Le schooner ne reparut pas.
+
+Cinq mois après, le _Hope_, qui se rendait à Van-Diemen, vint
+atterrir à l’île; mais son capitaine, par un de ces barbares
+caprices que rien n’explique, refusa de recevoir les deux
+écossais; il repartit sans leur laisser ni un biscuit, ni un
+briquet, et certainement les deux malheureux fussent morts avant
+peu, si la _Palmira_, passant en vue de l’île Amsterdam, ne les
+eût recueillis à son bord.
+
+La seconde aventure que mentionne l’histoire de l’île Amsterdam, --
+si pareil rocher peut avoir une histoire, --est celle du
+capitaine Péron, un français, cette fois. Cette aventure,
+d’ailleurs, débute comme celle des deux écossais et finit de même:
+une relâche volontaire dans l’île, un navire qui ne revient pas,
+et un navire étranger que le hasard des vents porte sur ce groupe,
+après quarante mois d’abandon. Seulement, un drame sanglant marqua
+le séjour du capitaine Péron, et offre de curieux points de
+ressemblance avec les événements imaginaires qui attendaient à son
+retour dans son île le héros de Daniel de Foe.
+
+Le capitaine Péron s’était fait débarquer avec quatre matelots,
+deux anglais et deux français; il devait, pendant quinze mois, se
+livrer à la chasse des lions marins. La chasse fut heureuse; mais
+quand, les quinze mois écoulés, le navire ne reparut pas, lorsque
+les vivres s’épuisèrent peu à peu, les relations internationales
+devinrent difficiles. Les deux anglais se révoltèrent contre le
+capitaine Péron, qui eût péri de leurs mains, sans le secours de
+ses compatriotes. À partir de ce moment, les deux partis, se
+surveillant nuit et jour, sans cesse armés, tantôt vainqueurs,
+tantôt vaincus tour à tour, menèrent une épouvantable existence de
+misère et d’angoisses. Et, certainement, l’un aurait fini par
+anéantir l’autre, si quelque navire anglais n’eût rapatrié ces
+malheureux qu’une misérable question de nationalité divisait sur
+un roc de l’océan Indien.
+
+Telles furent ces aventures. Deux fois l’île Amsterdam devint
+ainsi la patrie de matelots abandonnés, que la providence sauva
+deux fois de la misère et de la mort. Mais, depuis lors, aucun
+navire ne s’était perdu sur ces côtes. Un naufrage eût jeté ses
+épaves à la grève; des naufragés seraient parvenus aux pêcheries
+de M Viot. Or, le vieillard habitait l’île depuis de longues
+années, et jamais l’occasion ne s’offrit à lui d’exercer son
+hospitalité envers des victimes de la mer. Du _Britannia_ et du
+capitaine Grant, il ne savait rien. Ni l’île Amsterdam, ni l’îlot
+Saint-Paul, que les baleiniers et pêcheurs visitaient souvent,
+n’avaient été le théâtre de cette catastrophe.
+
+Glenarvan ne fut ni surpris ni attristé de sa réponse. Ses
+compagnons et lui, dans ces diverses relâches, cherchaient où
+n’était pas le capitaine Grant, non où il était. Ils voulaient
+constater son absence de ces différents points du parallèle, voilà
+tout. Le départ du _Duncan_ fut donc décidé pour le lendemain.
+
+Vers le soir, après une bonne promenade, Glenarvan fit ses adieux
+à l’honnête M Viot. Chacun lui souhaita tout le bonheur possible
+sur son îlot désert. En retour, le vieillard fit des vœux pour le
+succès de l’expédition, et l’embarcation du _Duncan_ ramena ses
+passagers à bord.
+
+
+Chapitre IV
+_Les paris de Jacques Paganel et du major Mac Nabbs_
+
+Le 7 décembre, à trois heures du matin, les fourneaux du _Duncan_
+ronflaient déjà; on vira au cabestan; l’ancre vint à pic, quitta
+le fond sableux du petit port, remonta au bossoir, l’hélice se mit
+en mouvement, et le yacht prit le large. Lorsque les passagers
+montèrent sur le pont, à huit heures, l’île Amsterdam
+disparaissait dans les brumes de l’horizon. C’était la dernière
+étape sur la route du trente-septième parallèle, et trois mille
+milles la séparaient de la côte australienne. Que le vent d’ouest
+tînt bon une douzaine de jours encore, que la mer se montrât
+favorable, et le _Duncan_ atteindrait le but de son voyage.
+
+Mary Grant et Robert ne considéraient pas sans émotion ces flots
+que le _Britannia_ sillonnait sans doute quelques jours avant son
+naufrage. Là, peut-être, le capitaine Grant, son navire déjà
+désemparé, son équipage réduit, luttait contre les redoutables
+ouragans de la mer des Indes, et se sentait entraîné à la côte
+avec une irrésistible force. John Mangles montrait à la jeune
+fille les courants indiqués sur les cartes du bord; il lui
+expliquait leur direction constante. L’un, entre autres, le
+courant traversier de l’océan Indien, porte au continent
+australien, et son action se fait sentir de l’ouest à l’est dans
+le Pacifique non moins que dans l’Atlantique. Ainsi donc, le
+_Britannia_, rasé de sa mâture, démonté de son gouvernail, c’est-à-dire
+désarmé contre les violences de la mer et du ciel, avait dû
+courir à la côte et s’y briser.
+
+Cependant, une difficulté se présentait ici. Les dernières
+nouvelles du capitaine Grant étaient du Callao, 30 mai 1862,
+d’après la _mercantile and shipping gazette_. Comment, le 7 juin,
+huit jours après avoir quitté la côte du Pérou, le _Britannia_
+pouvait-il se trouver dans la mer des Indes? Paganel, consulté à
+ce sujet, fit une réponse très plausible, et dont de plus
+difficiles se fussent montrés satisfaits.
+
+C’était un soir, le 12 décembre, six jours après le départ de
+l’île Amsterdam. Lord et lady Glenarvan, Robert et Mary Grant, le
+capitaine John, Mac Nabbs et Paganel, causaient sur la dunette.
+
+Suivant l’habitude, on parlait du _Britannia_, car c’était
+l’unique pensée du bord. Or, précisément, la difficulté susdite
+fut soulevée incidemment, et eut pour effet immédiat d’enrayer les
+esprits sur cette route de l’espérance.
+
+Paganel, à cette remarque inattendue que fit Glenarvan, releva
+vivement la tête. Puis, sans répondre, il alla chercher le
+document. Lorsqu’il revint, il se contenta de hausser les épaules,
+comme un homme honteux d’avoir pu être arrêté un instant par une
+«semblable misère.»
+
+«Bon, mon cher ami, dit Glenarvan, mais faites-nous au moins une
+réponse.
+
+--Non, répondit Paganel, je ferai une question seulement, et je
+l’adresserai au capitaine John.
+
+--Parlez, Monsieur Paganel, dit John Mangles.
+
+--Un navire bon marcheur peut-il traverser en un mois toute la
+partie de l’océan Pacifique comprise entre l’Amérique et
+l’Australie?
+
+--Oui, en faisant deux cents milles par vingt-quatre heures.
+
+--Est-ce une marche extraordinaire?
+
+--Nullement. Les clippers à voiles obtiennent souvent des
+vitesses supérieures.
+
+--Eh bien, reprit Paganel, au lieu de lire «7 juin» sur le
+document, supposez que la mer ait rongé un chiffre de cette date,
+lisez «17 juin» ou «27 juin», et tout s’explique.
+
+--En effet, répondit lady Helena, du 31 mai au 27 juin...
+
+--Le capitaine Grant a pu traverser le Pacifique et se trouver
+dans la mer des Indes!»
+
+Un vif sentiment de satisfaction accueillit cette conclusion de
+Paganel.
+
+«Encore un point éclairci! dit Glenarvan, et grâce à notre ami. Il
+ne nous reste donc plus qu’à atteindre l’Australie, et à
+rechercher les traces du _Britannia_ sur sa côte occidentale.
+
+--Ou sa côte orientale, dit John Mangles.
+
+--En effet, vous avez raison, John. Rien n’indique dans le
+document que la catastrophe ait eu lieu plutôt sur les rivages de
+l’ouest que sur ceux de l’est. Nos recherches devront donc porter
+à ces deux points où l’Australie est coupée par le trente-septième
+parallèle.
+
+--Ainsi, _mylord_, dit la jeune fille, il y a doute à cet égard?
+
+--Oh! Non, miss, se hâta de répondre John Mangles, qui voulut
+dissiper cette appréhension de Mary Grant. Son honneur voudra bien
+remarquer que si le capitaine Grant eût atterri aux rivages est de
+l’Australie, il aurait presque aussitôt trouvé secours et
+assistance. Toute cette côte est anglaise, pour ainsi dire, et
+peuplée de colons. L’équipage du _Britannia_ n’avait pas dix
+milles à faire pour rencontrer des compatriotes.
+
+--Bien, capitaine John, répliqua Paganel. Je me range à votre
+opinion. À la côte orientale, à la baie Twofold, à la ville
+d’Eden, Harry Grant eût non seulement reçu asile dans une colonie
+anglaise, mais les moyens de transport ne lui auraient pas manqué
+pour retourner en Europe.
+
+--Ainsi, dit lady Helena, les naufragés n’ont pu trouver les
+mêmes ressources sur cette partie de l’Australie vers laquelle le
+_Duncan_ nous mène?
+
+--Non, madame, répondit Paganel, la côte est déserte. Nulle voie
+de communication ne la relie à Melbourne ou Adélaïde. Si le
+_Britannia_ s’est perdu sur les récifs qui la bordent, tout
+secours lui a manqué, comme s’il se fût brisé sur les plages
+inhospitalières de l’Afrique.
+
+--Mais alors, demanda Mary Grant, qu’est devenu mon père, depuis
+deux ans?
+
+--Ma chère Mary, répondit Paganel, vous tenez pour certain,
+n’est-il pas vrai, que le capitaine Grant a gagné la terre
+australienne après son naufrage?
+
+--Oui, Monsieur Paganel, répondit la jeune fille.
+
+--Eh bien, une fois sur ce continent, qu’est devenu le capitaine
+Grant? Les hypothèses ici ne sont pas nombreuses. Elles se
+réduisent à trois. Ou Harry Grant et ses compagnons ont atteint
+les colonies anglaises, ou ils sont tombés aux mains des
+indigènes, ou enfin ils se sont perdus dans les immenses solitudes
+de l’Australie.»
+
+Paganel se tut, et chercha dans les yeux de ses auditeurs une
+approbation de son système.
+
+«Continuez, Paganel, dit lord Glenarvan.
+
+--Je continue, répondit Paganel; et d’abord, je repousse la
+première hypothèse. Harry Grant n’a pu arriver aux colonies
+anglaises, car son salut était assuré, et depuis longtemps déjà il
+serait auprès de ses enfants dans sa bonne ville de Dundee.
+
+--Pauvre père! Murmura Mary Grant, depuis deux ans séparé de
+nous!
+
+--Laisse parler Monsieur Paganel, ma sœur, dit Robert, il finira
+par nous apprendre...
+
+--Hélas! Non, mon garçon! Tout ce que je puis affirmer, c’est que
+le capitaine Grant est prisonnier des australiens, ou...
+
+--Mais ces indigènes, demanda vivement lady Glenarvan, sont-ils?...
+
+--Rassurez-vous, madame, répondit le savant, qui comprit la
+pensée de lady Helena, ces indigènes sont sauvages, abrutis, au
+dernier échelon de l’intelligence humaine, mais de mœurs douces,
+et non sanguinaires comme leurs voisins de la Nouvelle Zélande.
+S’ils ont fait prisonniers les naufragés du _Britannia_, ils n’ont
+jamais menacé leur existence, vous pouvez m’en croire. Tous les
+voyageurs sont unanimes sur ce point que les australiens ont
+horreur de verser le sang, et maintes fois ils ont trouvé en eux
+de fidèles alliés pour repousser l’attaque des bandes de convicts,
+bien autrement cruels.
+
+--Vous entendez ce que dit Monsieur Paganel, reprit lady Helena
+en s’adressant à Mary Grant. Si votre père est entre les mains des
+indigènes, ce que fait pressentir d’ailleurs le document, nous le
+retrouverons.
+
+--Et s’il est perdu dans cet immense pays? répondit la jeune
+fille dont les regards interrogeaient Paganel.
+
+--Eh bien! s’écria le géographe d’un ton confiant, nous le
+retrouverons encore! N’est-ce pas, mes amis?
+
+--Sans doute, répondit Glenarvan, qui voulut donner à la
+conversation une moins triste allure. Je n’admets pas qu’on se
+perde...
+
+--Ni moi non plus, répliqua Paganel.
+
+--Est-ce grand, l’Australie? demanda Robert.
+
+--L’Australie, mon garçon, a quelque chose comme sept cent
+soixante-quinze millions d’hectares, autant dire les quatre
+cinquièmes de l’Europe.
+
+--Tant que cela? dit le major.
+
+--Oui, Mac Nabbs, à un yard près. Croyez-vous qu’un pareil pays
+ait le droit de prendre la qualification de «continent» que le
+document lui donne?
+
+--Certes, Paganel.
+
+--J’ajouterai, reprit le savant, que l’on cite peu de voyageurs
+qui se soient perdus dans cette vaste contrée. Je crois même que
+Leichardt est le seul dont le sort soit ignoré, et encore j’avais
+été informé à la société de géographie, quelque temps avant mon
+départ, que Mac Intyre croyait avoir retrouvé ses traces.
+
+--Est-ce que l’Australie n’a pas été parcourue dans toutes ses
+parties? demanda lady Glenarvan.
+
+--Non, madame, répondit Paganel, tant s’en faut! Ce continent
+n’est pas mieux connu que l’intérieur de l’Afrique, et, cependant,
+ce n’est pas faute de voyageurs entreprenants. De 1606 jusqu’en
+1862, plus de cinquante, à l’intérieur et sur les côtes, ont
+travaillé à la reconnaissance de l’Australie.
+
+--Oh! cinquante, dit le major d’un air de doute.
+
+--Oui! Mac Nabbs, tout autant. J’entends parler des marins qui
+ont délimité les rivages australiens au milieu des dangers d’une
+navigation inconnue, et des voyageurs qui se sont lancés à travers
+ce continent.
+
+--Néanmoins, cinquante, c’est beaucoup dire, répliqua le major.
+
+--Et j’irai plus loin, Mac Nabbs, reprit le géographe, toujours
+excité par la contradiction.
+
+--Allez plus loin, Paganel.
+
+--Si vous m’en défiez, je vous citerai ces cinquante noms sans
+hésiter.
+
+--Oh! fit tranquillement le major. Voilà bien les savants! Ils ne
+doutent de rien.
+
+--Major, dit Paganel, pariez-vous votre carabine de Purdey Moore
+et Dickson contre ma longue-vue de Secretan?
+
+--Pourquoi pas, Paganel, si cela vous fait plaisir? répondit Mac
+Nabbs.
+
+--Bon! Major, s’écria le savant, voilà une carabine avec laquelle
+vous ne tuerez plus guère de chamois ou de renards, à moins que je
+ne vous la prête, ce que je ferai toujours avec plaisir!
+
+--Paganel, répondit sérieusement le major, quand vous aurez
+besoin de ma longue-vue, elle sera toujours à votre disposition.
+
+--Commençons donc, répliqua Paganel. Mesdames et messieurs, vous
+composez la galerie qui nous juge. Toi, Robert, tu marqueras les
+points.»
+
+Lord et lady Glenarvan, Mary et Robert, le major et John Mangles,
+que la discussion amusait, se préparèrent à écouter le géographe.
+Il s’agissait, d’ailleurs, de l’Australie, vers laquelle les
+conduisait le _Duncan_, et son histoire ne pouvait venir plus à
+propos. Paganel fut donc invité à commencer sans retard ses tours
+de mnémotechnie.
+
+» Mnémosyne! s’écria-t-il, déesse de la mémoire, mère des chastes
+muses, inspire ton fidèle et fervent adorateur! Il y a deux cent
+cinquante-huit ans, mes amis, l’Australie était encore inconnue.
+On soupçonnait bien l’existence d’un grand continent austral; deux
+cartes conservées dans la bibliothèque de votre musée britannique,
+mon cher Glenarvan, et datées de 1550, mentionnent une terre au
+sud de l’Asie, qu’elles appellent la Grande Java des portugais.
+Mais ces cartes ne sont pas suffisamment authentiques. J’arrive
+donc au XVIIe siècle, en 1606. Cette année-là, un navigateur
+espagnol, Quiros, découvrit une terre qu’il nomma Australia de
+Espiritu Santo. Quelques auteurs ont prétendu qu’il s’agissait du
+groupe des Nouvelles Hébrides, et non de l’Australie. Je ne
+discuterai pas la question. Compte ce Quiros, Robert, et passons à
+un autre.
+
+--Un, dit Robert.
+
+--Dans la même année, Luiz Vaz De Torres, qui commandait en
+second la flotte de Quiros, poursuivit plus au sud la
+reconnaissance des nouvelles terres. Mais c’est au hollandais
+Théodoric Hertoge que revient l’honneur de la grande découverte.
+Il atterrit à la côte occidentale de l’Australie par 25 degrés de
+latitude, et lui donna le nom d’_Eendracht_, que portait son
+navire. Après lui, les navigateurs se multiplient. En 1618,
+Zeachen reconnaît sur la côte septentrionale les terres
+d’Arnheim et de Diemen. En 1619, Jean Edels prolonge et baptise de
+son propre nom une portion de la côte ouest. En 1622, Leuwin
+descend jusqu’au cap devenu son homonyme. En 1627, De Nuitz et De
+Witt, l’un à l’ouest, l’autre au sud, complètent les découvertes
+de leurs prédécesseurs, et sont suivis par le commandant
+Carpenter, qui pénètre avec ses vaisseaux dans cette vaste
+échancrure encore nommée golfe de Carpentarie. Enfin, en 1642, le
+célèbre marin Tasman contourne l’île de Van-Diemen, qu’il croit
+rattachée au continent, et lui donne le nom du gouverneur général
+de Batavia, nom que la postérité, plus juste, a changé pour celui
+de Tasmanie. Alors le continent australien était tourné; on savait
+que l’océan Indien et le Pacifique l’entouraient de leurs eaux,
+et, en 1665, le nom de Nouvelle Hollande qu’elle ne devait pas
+garder, était imposé à cette grande île australe, précisément à
+l’époque où le rôle des navigateurs hollandais allait finir. À
+quel nombre sommes-nous?
+
+--À dix, répondit Robert.
+
+--Bien, reprit Paganel, je fais une croix, et je passe aux
+anglais. En 1686, un chef de boucaniers, un frère de la côte, un
+des plus célèbres flibustiers des mers du sud, Williams Dampier,
+après de nombreuses aventures mêlées de plaisirs et de misères,
+arriva sur le navire le _Cygnet_ au rivage nord-ouest de la
+Nouvelle Hollande par 16 degrés 50 de latitude; il communiqua avec
+les naturels, et fit de leurs mœurs, de leur pauvreté, de leur
+intelligence, une description très complète. Il revint, en 1689, à
+la baie même où Hertoge avait débarqué, non plus en flibustier,
+mais en commandant du _Roebuck_, un bâtiment de la marine royale.
+Jusqu’ici, cependant, la découverte de la Nouvelle Hollande
+n’avait eu d’autre intérêt que celui d’un fait géographique. On ne
+pensait guère à la coloniser, et pendant trois quarts de siècle,
+de 1699 à 1770, aucun navigateur n’y vint aborder. Mais alors
+apparut le plus illustre des marins du monde entier, le capitaine
+Cook, et le nouveau continent ne tarda pas à s’ouvrir aux
+émigrations européennes. Pendant ses trois voyages célèbres, James
+Cook accosta les terres de la Nouvelle Hollande, et pour la
+première fois, le 31 mars 1770. Après avoir heureusement observé à
+Otahiti le passage de Vénus sur le soleil, Cook lança son petit
+navire l’_Endeavour_ dans l’ouest de l’océan Pacifique. Ayant
+reconnu la Nouvelle Zélande, il arriva dans une baie de la côte
+ouest de l’Australie, et il la trouva si riche en plantes
+nouvelles qu’il lui donna le nom de Baie Botanique. C’est le
+_Botany-Bay_ actuel. Ses relations avec des naturels à demi
+abrutis furent peu intéressantes. Il remonta vers le nord, et par
+16 degrés de latitude, près du cap Tribulation, l’_Endeavour_
+toucha sur un fond de corail, à huit lieues de la côte. Le danger
+de couler bas était imminent. Vivres et canons furent jetés à la
+mer; mais dans la nuit suivante la marée remit à flot le navire
+allégé, et s’il ne coula pas, c’est qu’un morceau de corail,
+engagé dans l’ouverture, aveugla suffisamment sa voie d’eau. Cook
+put conduire son bâtiment à une petite crique où se jetait une
+rivière qui fut nommée Endeavour. Là, pendant trois mois que
+durèrent leurs réparations, les anglais essayèrent d’établir des
+communications utiles avec les indigènes; mais ils y réussirent
+peu, et remirent à la voile. L’_Endeavour_ continua sa route vers
+le nord. Cook voulait savoir si un détroit existait entre la
+Nouvelle Guinée et la Nouvelle Hollande; après de nouveaux
+dangers, après avoir sacrifié vingt fois son navire, il aperçut la
+mer, qui s’ouvrait largement dans le sud-ouest. Le détroit
+existait. Il fut franchi. Cook descendit dans une petite île, et,
+prenant possession au nom de l’Angleterre de la longue étendue de
+côtes qu’il avait reconnues, il leur donna le nom très britannique
+de Nouvelle Galles Du Sud. Trois ans plus tard, le hardi marin
+commandait l’_Aventure_ et la _Résolution_; le capitaine Furneaux
+alla sur l’_Aventure_ reconnaître les côtes de la terre de Van-Diemen,
+et revint en supposant qu’elle faisait partie de la
+Nouvelle Hollande. Ce ne fut qu’en 1777, lors de son troisième
+voyage, que Cook mouilla avec ses vaisseaux la _Résolution_ et la
+_Découverte_ dans la baie de l’Aventure sur la terre de Van-Diemen,
+et c’est de là qu’il partit pour aller, quelques mois plus
+tard, mourir aux îles Sandwich.
+
+--C’était un grand homme, dit Glenarvan.
+
+--Le plus illustre marin qui ait jamais existé. Ce fut Banks, son
+compagnon, qui suggéra au gouvernement anglais la pensée de fonder
+une colonie à Botany-Bay. Après lui, s’élancent des navigateurs de
+toutes les nations. Dans la dernière lettre reçue de La Pérouse,
+écrite de Botany-Bay et datée du 7 février 1787, l’infortuné marin
+annonce son intention de visiter le golfe de Carpentarie et toute
+la côte de la Nouvelle Hollande jusqu’à la terre de Van-Diemen. Il
+part, et ne revient plus. En 1788, le capitaine Philipp établit à
+Port-Jackson la première colonie anglaise. En 1791, Vancouver
+relève un périple considérable de côtes méridionales du nouveau
+continent. En 1792, d’Entrecasteaux, expédié à la recherche de La
+Pérouse, fait le tour de la Nouvelle Hollande, à l’ouest et au
+sud, découvrant des îles inconnues sur sa route. En 1795 et 1797,
+Flinders et Bass, deux jeunes gens, poursuivent courageusement
+dans une barque longue de huit pieds la reconnaissance des côtes
+du sud, et, en 1797, Bass passe entre la terre de Van-Diemen et la
+Nouvelle Hollande, par le détroit qui porte son nom. Cette même
+année, Vlaming, le découvreur de l’île Amsterdam, reconnaissait
+sur les rivages orientaux la rivière Swan-River, où s’ébattaient
+des cygnes noirs de la plus belle espèce. Quant à Flinders, il
+reprit en 1801 ses curieuses explorations, et par 138° 58’ de
+longitude et 35° 40’ de latitude, il se rencontra dans Encounter-Bay
+avec le _géographe_ et le _naturaliste_, deux navires français
+que commandaient les capitaines Baudin et Hamelin.
+
+--Ah! Le capitaine Baudin? dit le major.
+
+--Oui! Pourquoi cette exclamation? demanda Paganel.
+
+--Oh! Rien. Continuez, mon cher Paganel.
+
+--Je continue donc en ajoutant aux noms de ces navigateurs celui
+du capitaine King, qui, de 1817 à 1822, compléta la reconnaissance
+des côtes intertropicales de la Nouvelle Hollande.
+
+--Cela fait vingt-quatre noms, dit Robert.
+
+--Bon, répondit Paganel, j’ai déjà la moitié de la carabine du
+major. Et maintenant que j’en ai fini avec les marins, passons aux
+voyageurs.
+
+--Très bien, Monsieur Paganel, dit lady Helena. Il faut avouer
+que vous avez une mémoire étonnante.
+
+--Ce qui est fort singulier, ajouta Glenarvan, chez un homme
+si...
+
+--Si distrait, se hâta de dire Paganel. Oh! je n’ai que la
+mémoire des dates et des faits. Voilà tout.
+
+--Vingt-quatre, répéta Robert.
+
+--Eh bien, vingt-cinq, le lieutenant Daws. C’était en 1789, un an
+après l’établissement de la colonie à Port-Jackson. On avait fait
+le tour du nouveau continent; mais ce qu’il renfermait, personne
+n’eût pu le dire. Une longue rangée de montagnes parallèles au
+rivage oriental semblait interdire tout accès à l’intérieur. Le
+lieutenant Daws, après neuf journées de marche, dut rebrousser
+chemin et revenir à Port-Jackson. Pendant la même année, le
+capitaine Tench essaya de franchir cette haute chaîne, et ne put y
+parvenir. Ces deux insuccès détournèrent pendant trois ans les
+voyageurs de reprendre cette tâche difficile. En 1792, le colonel
+Paterson, un hardi explorateur africain cependant, échoua dans la
+même tentative. L’année suivante, un simple quartier-maître de la
+marine anglaise, le courageux Hawkins, dépassa de vingt milles la
+ligne que ses devanciers n’avaient pu franchir. Pendant dix-huit
+ans, je n’ai que deux noms à citer, ceux du célèbre marin Bass et
+de M Bareiller, un ingénieur de la colonie, qui ne furent pas plus
+heureux que leurs prédécesseurs, et j’arrive à l’année 1813 où un
+passage fut enfin découvert à l’ouest de Sydney. Le gouverneur
+Macquarie s’y hasarda en 1815, et la ville de Bathurst fut fondée
+au delà des montagnes bleues. À partir de ce moment, Throsby en
+1819, Oxley qui traversa trois cents milles de pays, Howel et Hune
+dont le point de départ fut précisément Twofold-Bay, où passe le
+trente-septième parallèle, et le capitaine Sturt, qui, en 1829 et
+1830, reconnut les cours du Darling et du Murray, enrichirent la
+géographie de faits nouveaux et aidèrent au développement des
+colonies.
+
+--Trente-six, dit Robert.
+
+--Parfait! J’ai de l’avance, répondit Paganel. Je cite pour
+mémoire Eyre et Leichardt, qui parcoururent une portion du pays en 1840 et
+1841; Sturt, en 1845; les frères Grégory et Helpmann, en 1846,
+dans l’Australie occidentale; Kennedy, en 1847, sur le fleuve
+Victoria, et, en 1848, dans l’Australie du nord; Grégory, en 1852;
+Austin, en 1854; les Grégory, de 1855 à 1858, dans le nord-ouest
+du continent; Babbage, du lac Torrens au lac Eyre, et j’arrive
+enfin à un voyageur célèbre dans les fastes australiens, à Stuart,
+qui traça trois fois ses audacieux itinéraires à travers le
+continent. Sa première expédition à l’intérieur est de 1860. Plus
+tard, si vous le voulez, je vous raconterai comment l’Australie
+fut quatre fois traversée du sud au nord. Aujourd’hui, je me borne
+à achever cette longue nomenclature, et, de 1860 à 1862,
+j’ajouterai aux noms de tant de hardis pionniers de la science
+ceux des frères Dempster, de Clarkson et Harper, ceux de Burke et
+Wills, ceux de Neilson, de Walker, Landsborough, Mackinlay,
+Howit...
+
+--Cinquante-six! s’écria Robert.
+
+--Bon! Major, reprit Paganel, je vais vous faire bonne mesure,
+car je ne vous ai cité ni Duperrey, ni Bougainville, ni Fitz-Roy,
+ni De Wickam, ni Stokes...
+
+--Assez, fit le major, accablé sous le nombre.
+
+--Ni Pérou, ni Quoy, reprit Paganel, lancé comme un express, ni
+Bennett, ni Cuningham, ni Nutchell, ni Tiers...
+
+--Grâce!...
+
+--Ni Dixon, ni Strelesky, ni Reid, ni Wilkes, ni Mitchell...
+
+--Arrêtez, Paganel, dit Glenarvan, qui riait de bon cœur,
+n’accablez pas l’infortuné Mac Nabbs. Soyez généreux! Il s’avoue
+vaincu.
+
+--Et sa carabine? demanda le géographe d’un air triomphant.
+
+--Elle est à vous, Paganel, répondit le major, et je la regrette
+bien. Mais vous avez une mémoire à gagner tout un musée
+d’artillerie.
+
+--Il est certainement impossible, dit lady Helena, de mieux
+connaître son Australie. Ni le plus petit nom, ni le plus petit
+fait...
+
+--Oh! le plus petit fait! dit le major en secouant la tête.
+
+--Hein! Qu’est-ce, Mac Nabbs? s’écria Paganel.
+
+--Je dis que les incidents relatifs à la découverte de
+l’Australie ne vous sont peut-être pas tous connus.
+
+--Par exemple! fit Paganel avec un suprême mouvement de fierté.
+
+--Et si je vous en cite un que vous ne sachiez pas, me rendrez-vous
+ma carabine? demanda Mac Nabbs.
+
+--À l’instant, major.
+
+--Marché conclu?
+
+--Marché conclu.
+
+--Bien. Savez-vous, Paganel, pourquoi l’Australie n’appartient
+pas à la France?
+
+--Mais, il me semble...
+
+--Ou, tout au moins, quelle raison en donnent les anglais?
+
+--Non, major, répondit Paganel d’un air vexé.
+
+--C’est tout simplement parce que le capitaine Baudin, qui
+n’était pourtant pas timide, eut tellement peur en 1802 du
+croassement des grenouilles australiennes, qu’il leva l’ancre au
+plus vite et s’enfuit pour ne jamais revenir.
+
+--Quoi! s’écria le savant, dit-on cela en Angleterre? Mais c’est
+une mauvaise plaisanterie!
+
+--Très mauvaise, je l’avoue, répondit le major, mais elle est
+historique dans le royaume-uni.
+
+--C’est une indignité! s’écria le patriotique géographe. Et
+cela se répète sérieusement?
+
+--Je suis forcé d’en convenir, mon cher Paganel, répondit
+Glenarvan au milieu d’un éclat de rire général. Comment! Vous
+ignoriez cette particularité?
+
+--Absolument. Mais je proteste! d’ailleurs, les anglais nous
+appellent «mangeurs de grenouilles!» Or, généralement, on n’a pas
+peur de ce que l’on mange.
+
+--Cela ne se dit pas moins, Paganel», répondit le major en
+souriant modestement.
+
+Et voilà comment cette fameuse carabine de Purdey Moore et Dikson
+resta la propriété du major Mac Nabbs.
+
+
+Chapitre V
+_Les colères de l’océan Indien_
+
+Deux jours après cette conversation, John Mangles ayant fait son
+point à midi, annonça que le _Duncan_ se trouvait par 113° 37’ de
+longitude. Les passagers consultèrent la carte du bord et virent,
+non sans grande satisfaction, que cinq degrés à peine les
+séparaient du cap Bernouilli.
+
+Entre ce cap et la pointe d’Entrecasteaux, la côte australienne
+décrit un arc que sous-tend le trente-septième parallèle. Si alors
+le _Duncan_ fût remonté vers l’équateur, il aurait eu promptement
+connaissance du cap Chatham, qui lui restait à cent vingt milles
+dans le nord. Il naviguait alors dans cette partie de la mer des
+Indes abritée par le continent australien.
+
+On pouvait donc espérer que, sous quatre jours, le cap Bernouilli
+se relèverait à l’horizon.
+
+Le vent d’ouest avait jusqu’alors favorisé la marche du yacht;
+mais depuis quelques jours il montrait une tendance à diminuer;
+peu à peu, il calmit. Le 13 décembre, il tomba tout à fait, et les
+voiles inertes pendirent le long des mâts.
+
+Le _Duncan_, sans sa puissante hélice, eût été enchaîné par les
+calmes de l’océan.
+
+Cet état de l’atmosphère pouvait se prolonger indéfiniment. Le
+soir, Glenarvan s’entretenait à ce sujet avec John Mangles. Le
+jeune capitaine, qui voyait se vider ses soutes à charbon,
+paraissait fort contrarié de cette tombée du vent. Il avait
+couvert son navire de voiles, hissé ses bonnettes et ses voiles
+d’étai pour profiter des moindres souffles; mais, suivant
+l’expression des matelots, il n’y avait pas de quoi remplir un
+chapeau.
+
+«En tout cas, dit Glenarvan, il ne faut pas trop se plaindre,
+mieux vaut absence de vent que vent contraire.
+
+--Votre honneur a raison, répondit John Mangles; mais
+précisément, ces calmes subits amènent des changements de temps.
+Aussi je les redoute; nous naviguons sur la limite des moussons
+qui, d’octobre à avril, soufflent du nord-est, et pour peu
+qu’elles nous prennent debout, notre marche sera fort retardée.
+
+--Que voulez-vous, John? Si cette contrariété arrivait, il
+faudrait bien s’y soumettre. Ce ne serait qu’un retard, après
+tout.
+
+--Sans doute, si la tempête ne s’en mêlait pas.
+
+--Est-ce que vous craignez le mauvais temps? dit Glenarvan en
+examinant le ciel, qui, cependant, de l’horizon au zénith,
+apparaissait libre de nuages.
+
+--Oui, répondit le capitaine, je le dis à votre honneur, mais je
+ne voudrais pas effrayer lady Glenarvan ni miss Grant.
+
+--Et vous agissez sagement. Qu’y a-t-il?
+
+--Des menaces certaines de gros temps. Ne vous fiez pas à
+l’apparence du ciel, _mylord_. Rien n’est plus trompeur. Depuis
+deux jours, le baromètre baisse d’une manière inquiétante; il est
+en ce moment à vingt-sept pouces. C’est un avertissement que je ne
+puis négliger. Or je redoute particulièrement les colères de la
+mer australe, car je me suis déjà trouvé aux prises avec elles.
+Les vapeurs qui vont se condenser dans les immenses glaciers du
+pôle sud produisent un appel d’air d’une extrême violence. De là
+une lutte des vents polaires et équatoriaux qui crée les cyclones,
+les tornades, et ces formes multiples des tempêtes contre
+lesquelles un navire ne lutte pas sans désavantage.
+
+--John, répondit Glenarvan, le _Duncan_ est un bâtiment solide,
+son capitaine un habile marin. Que l’orage vienne, et nous saurons
+nous défendre!»
+
+John Mangles, en exprimant ses craintes, obéissait à son instinct
+d’homme de mer. C’était un habile «weatherwise», expression
+anglaise qui s’applique aux observateurs du temps. La baisse
+persistante du baromètre lui fit prendre toutes les mesures de
+prudence à son bord.
+
+Il s’attendait à une tempête violente que l’état du ciel
+n’indiquait pas encore, mais son infaillible instrument ne pouvait
+le tromper; les courants atmosphériques accourent des lieux où la
+colonne de mercure est haute vers ceux où elle s’abaisse; plus ces
+lieux sont rapprochés, plus le niveau se rétablit rapidement dans
+les couches aériennes, et plus la vitesse du vent est grande.
+
+John resta sur le pont pendant toute la nuit. Vers onze heures, le
+ciel s’encrassa dans le sud. John fit monter tout son monde en
+haut et amener ses petites voiles; il ne conserva que sa misaine,
+sa brigantine, son hunier et ses focs. À minuit, le vent fraîchit.
+Il ventait grand frais, c’est-à-dire que les molécules d’air
+étaient chassées avec une vitesse de six toises par seconde. Le
+craquement des mâts, le battement des manœuvres courantes, le
+bruit sec des voiles parfois prises en ralingues, le gémissement
+des cloisons intérieures, apprirent aux passagers ce qu’ils
+ignoraient encore. Paganel, Glenarvan, le major, Robert,
+apparurent sur le pont, les uns en curieux, les autres prêts à
+agir.
+
+Dans ce ciel qu’ils avaient laissé limpide et constellé roulaient
+des nuages épais, séparés par des bandes tachetées comme une peau
+de léopard.
+
+«L’ouragan? demanda simplement Glenarvan à John Mangles.
+
+--Pas encore, mais bientôt», répondit le capitaine.
+
+En ce moment, il donna l’ordre de prendre le bas ris du hunier.
+Les matelots s’élancèrent dans les enfléchures du vent, et, non
+sans peine, ils diminuèrent la surface de la voile en l’enroulant
+de ses garcettes sur la vergue amenée. John Mangles tenait à
+conserver le plus de toile possible, afin d’appuyer le yacht et
+d’adoucir ses mouvements de roulis.
+
+Puis, ces précautions prises, il donna des ordres à Austin et au
+maître d’équipage, pour parer à l’assaut de l’ouragan, qui ne
+pouvait tarder à se déchaîner. Les saisines des embarcations et
+les amarres de la drome furent doublées. On renforça les palans de
+côté du canon. On roidit les haubans et galhaubans. Les écoutilles
+furent condamnées.
+
+John, comme un officier sur le couronnement d’une brèche, ne
+quittait pas le bord du vent, et du haut de la dunette il essayait
+d’arracher ses secrets à ce ciel orageux.
+
+En ce moment, le baromètre était tombé à vingt-six pouces,
+abaissement qui se produit rarement dans la colonne barométrique,
+et le _storm-glass_ indiquait la tempête.
+
+Il était une heure du matin. Lady Helena et miss Grant, violemment
+secouées dans leur cabine, se hasardèrent à venir sur le pont. Le
+vent avait alors une vitesse de quatorze toises par seconde. Il
+sifflait dans des manœuvres dormantes avec une extrême violence.
+Ces cordes de métal, pareilles à celles d’un instrument,
+résonnaient comme si quelque gigantesque archet eût provoqué leurs
+rapides oscillations; les poulies se choquaient; les manœuvres
+couraient avec un bruit aigu dans leurs gorges rugueuses; les
+voiles détonaient comme des pièces d’artillerie; des vagues déjà
+monstrueuses accouraient à l’assaut du yacht, qui se jouait comme
+un alcyon sur leur crête écumante.
+
+Lorsque le capitaine John aperçut les passagères, il alla
+rapidement à elles, et les pria de rentrer dans la dunette;
+quelques paquets de mer embarquaient déjà, et le pont pouvait être
+balayé d’un instant à l’autre. Le fracas des éléments était si
+éclatant alors, que lady Helena entendait à peine le jeune
+capitaine.
+
+«Il n’y a aucun danger? Put-elle cependant lui dire pendant une
+légère accalmie.
+
+--Aucun, madame, répondit John Mangles; mais vous ne pouvez
+rester sur le pont, ni vous, miss Mary.»
+
+Lady Glenarvan et miss Grant ne résistèrent pas à un ordre qui
+ressemblait à une prière, et elles rentrèrent sous la dunette au
+moment où une vague, déferlant au-dessus du tableau d’arrière, fit
+tressaillir dans leurs compartiments les vitres du capot. En ce
+moment, la violence du vent redoubla; les mâts plièrent sous la
+pression des voiles, et le yacht sembla se soulever sur les flots.
+
+«Cargue la misaine! Cria John Mangles; amène le hunier et les
+focs!»
+
+Les matelots se précipitèrent à leur poste de manœuvre; les
+drisses furent larguées, les cargues pesées, les focs halés bas
+avec un bruit qui dominait celui du ciel, et le _Duncan_, dont la
+cheminée vomissait des torrents d’une fumée noire, frappa
+inégalement la mer des branches parfois émergées de son hélice.
+
+Glenarvan, le major, Paganel et Robert contemplaient avec une
+admiration mêlée d’effroi cette lutte du _Duncan_ contre les
+flots; ils se cramponnaient fortement aux râteliers des
+bastingages sans pouvoir échanger un seul mot, et regardaient les
+bandes de pétrels-satanicles, ces funèbres oiseaux des tempêtes,
+qui se jouaient dans les vents déchaînés.
+
+En ce moment, un sifflement assourdissant se fit entendre au-dessus
+des bruits de l’ouragan. La vapeur fusa avec violence, non
+du tuyau d’échappement, mais des soupapes de la chaudière; le
+sifflet d’alarme retentit avec une force inaccoutumée; le yacht
+donna une bande effroyable, et Wilson, qui tenait la roue, fut
+renversé par un coup de barre inattendu. Le _Duncan_ venait en
+travers à la lame et ne gouvernait plus.
+
+«Qu’y a-t-il? s’écria John Mangles en se précipitant sur la
+passerelle.
+
+--Le navire se couche! répondit Tom Austin.
+
+--Est-ce que nous sommes démontés de notre gouvernail?
+
+--À la machine! à la machine!» cria la voix de l’ingénieur.
+
+John se précipita vers la machine et s’affala par l’échelle. Une
+nuée de vapeur remplissait la chambre; les pistons étaient
+immobiles dans les cylindres; les bielles n’imprimaient aucun
+mouvement à l’arbre de couche. En ce moment, le mécanicien, voyant
+leurs efforts inutiles et craignant pour ses chaudières, ferma
+l’introduction et laissa fuir la vapeur par le tuyau
+d’échappement.
+
+«Qu’est-ce donc? demanda le capitaine.
+
+--L’hélice est faussée, ou engagée, répondit le mécanicien; elle
+ne fonctionne plus.
+
+--Quoi? Il est impossible de la dégager?
+
+--Impossible.»
+
+Ce n’était pas le moment de chercher à remédier à cet accident; il
+y avait un fait incontestable:
+
+L’hélice ne pouvait marcher, et la vapeur, ne travaillant plus,
+s’était échappée par les soupapes.
+
+John devait donc en revenir à ses voiles, et chercher un
+auxiliaire dans ce vent qui s’était fait son plus dangereux
+ennemi.
+
+Il remonta, et dit en deux mots la situation à lord Glenarvan;
+puis il le pressa de rentrer dans la dunette avec les autres
+passagers, Glenarvan voulut rester sur le pont.
+
+«Non, votre honneur, répondit John Mangles d’une voix ferme, il
+faut que je sois seul ici avec mon équipage. Rentrez! Le navire
+peut s’engager et les lames vous balayeraient sans merci.
+
+--Mais nous pouvons être utiles...
+
+--Rentrez, rentrez, _mylord_, il le faut! Il y a des
+circonstances où je suis le maître à bord! Retirez-vous, je le
+veux!»
+
+Pour que John Mangles s’exprimât avec une telle autorité, il
+fallait que la situation fût suprême.
+
+Glenarvan comprit que c’était à lui de donner l’exemple de
+l’obéissance. Il quitta donc le pont, suivi de ses trois
+compagnons, et rejoignit les deux passagères, qui attendaient avec
+anxiété le dénoûment de cette lutte avec les éléments.
+
+«Un homme énergique que mon brave John! dit Glenarvan, en entrant
+dans le carré.
+
+--Oui, répondit Paganel, il m’a rappelé ce bosseman de votre
+grand Shakespeare, quand il s’écrie dans le drame de _la tempête_,
+au roi qu’il porte à son bord:
+
+«Hors d’ici! Silence! à vos cabanes! Si vous ne pouvez imposer
+silence à ces éléments, taisez-vous! Hors de mon chemin, vous dis-je!»
+
+Cependant John Mangles n’avait pas perdu une seconde pour tirer le
+navire de la périlleuse situation que lui faisait son hélice
+engagée. Il résolut de se tenir à la cape pour s’écarter le moins
+possible de sa route. Il s’agissait donc de conserver des voiles
+et de les brasser obliquement, de manière à présenter le travers à
+la tempête. On établit le hunier au bas ris, une sorte de
+trinquette sur l’étai du grand mât, et la barre fut mise sous le
+vent.
+
+Le yacht, doué de grandes qualités nautiques, évolua comme un
+cheval rapide qui sent l’éperon, et il prêta le flanc aux lames
+envahissantes. Cette voilure si réduite tiendrait-elle? Elle était
+faite de la meilleure toile de Dundee; mais quel tissu peut
+résister à de pareilles violences?
+
+Cette allure de la cape avait l’avantage d’offrir aux vagues les
+portions les plus solides du yacht, et de le maintenir dans sa
+direction première.
+
+Cependant, elle n’était pas sans péril, car le navire pouvait
+s’engager dans ces immenses vides laissés entre les lames et ne
+pas s’en relever. Mais John Mangles n’avait pas le choix des
+manœuvres et il résolut de garder la cape, tant que la mâture et
+les voiles ne viendraient pas en bas. Son équipage se tenait là
+sous ses yeux, prêt à se porter où sa présence serait nécessaire.
+John, attaché aux haubans, surveillait la mer courroucée.
+
+Le reste de la nuit se passa dans cette situation. On espérait que
+la tempête diminuerait au lever du jour.
+
+Vain espoir. Vers huit heures du matin, il surventa encore, et le
+vent, avec une vitesse de dix-huit toises par seconde, se fit
+ouragan.
+
+John ne dit rien, mais il trembla pour son navire et ceux qu’il
+portait. Le _Duncan_ donnait une bande effroyable; ses épontilles
+en craquaient, et parfois les bouts-dehors de misaine venaient
+fouetter la crête des vagues. Il y eut un instant où l’équipage
+crut que le yacht ne se relèverait pas. Déjà les matelots, la
+hache à la main, s’élançaient pour couper les haubans du grand
+mât, quand les voiles, arrachées à leurs ralingues, s’envolèrent
+comme de gigantesques albatros.
+
+Le _Duncan_ se redressa; mais, sans appui sur les flots, sans
+direction, il fut ballotté épouvantablement, au point que les mâts
+menaçaient de se rompre jusque dans leur emplanture. Il ne pouvait
+longtemps supporter un pareil roulis, il fatiguait dans ses hauts,
+et bientôt ses bordages disjoints, ses coutures crevées, devaient
+livrer passage aux flots.
+
+John Mangles n’avait plus qu’une ressource, établir un tourmentin
+et fuir devant le temps. Il y parvint après plusieurs heures d’un
+travail vingt fois défait avant d’être achevé. Ce ne fut pas avant
+trois heures du soir que la trinquette put être hissée sur l’étai
+de misaine et livrée à l’action du vent.
+
+Alors, sous ce morceau de toile, le _Duncan_ laissa porter et se
+prit à fuir vent arrière avec une incalculable rapidité. Il allait
+ainsi dans le nord-est où le poussait la tempête. Il lui fallait
+conserver le plus de vitesse possible, car d’elle seule dépendait
+sa sécurité. Quelquefois, dépassant les lames emportées avec lui,
+il les tranchait de son avant effilé, s’y enfonçait comme un
+énorme cétacé, et laissait balayer son pont de l’avant à
+l’arrière. En d’autres moments, sa vitesse égalait celle des
+flots, son gouvernail perdait toute action, et il faisait
+d’énormes embardées qui menaçaient de le rejeter en travers.
+Enfin, il arrivait aussi que les vagues couraient plus vite que
+lui sous le souffle de l’ouragan; elles sautaient alors par-dessus
+le couronnement, et tout le pont était balayé de l’arrière à
+l’avant avec une irrésistible violence.
+
+Ce fut dans cette alarmante situation, au milieu d’alternatives
+d’espoir et de désespoir, que se passèrent la journée du 15
+décembre et la nuit qui suivit. John Mangles ne quitta pas un
+instant son poste; il ne prit aucune nourriture; il était torturé
+par des craintes que son impassible figure ne voulait pas trahir,
+et son regard cherchait obstinément à percer les brumes amoncelées
+dans le nord.
+
+En effet, il pouvait tout craindre. Le _Duncan_, rejeté hors de sa
+route, courait à la côte australienne avec une vitesse que rien ne
+pouvait enrayer. John Mangles sentait aussi par instinct, non
+autrement, qu’un courant de foudre l’entraînait.
+
+À chaque instant, il redoutait le choc d’un écueil sur lequel le
+yacht se fût brisé en mille pièces. Il estimait que la côte ne
+devait pas se rencontrer à moins de douze milles sous le vent. Or,
+la terre c’est le naufrage, c’est la perte d’un bâtiment.
+
+Cent fois mieux vaut l’immense océan, contre les fureurs duquel un
+navire peut se défendre, fût-ce en lui cédant. Mais lorsque la
+tempête le jette sur des atterrages, il est perdu.
+
+John Mangles alla trouver lord Glenarvan; il l’entretint en
+particulier; il lui dépeignit la situation sans diminuer sa
+gravité; il l’envisagea avec le sang-froid d’un marin prêt à tout,
+et termina en disant qu’il serait peut-être obligé de jeter le
+_Duncan_ à la côte.
+
+«Pour sauver ceux qu’il porte, si c’est possible, _mylord_.
+
+--Faites, John, répondit Glenarvan.
+
+--Et lady Helena? Miss Grant?
+
+--Je ne les préviendrai qu’au dernier moment, lorsque tout espoir
+sera perdu de tenir la mer. Vous m’avertirez.
+
+--Je vous avertirai, _mylord_.»
+
+Glenarvan revint auprès des passagères, qui, sans connaître tout
+le danger, le sentaient imminent.
+
+Elles montraient un grand courage, égal au moins à celui de leurs
+compagnons. Paganel se livrait aux théories les plus inopportunes
+sur la direction des courants atmosphériques; il faisait à Robert,
+qui l’écoutait, d’intéressantes comparaisons entre les tornades,
+les cyclones et les tempêtes rectilignes. Quant au major, il
+attendait la fin avec le fatalisme d’un musulman. Vers onze
+heures, l’ouragan parut mollir un peu, les humides brumes se
+dissipèrent, et, dans une rapide éclaircie, John put voir une
+terre basse qui lui restait à six milles sous le vent. Il y
+courait en plein. Des lames monstrueuses déferlaient à une
+prodigieuse hauteur, jusqu’à cinquante pieds et plus. John comprit
+qu’elles trouvaient là un point d’appui solide pour rebondir à une
+telle élévation.
+
+«Il y a des bancs de sable, dit-il à Austin.
+
+--C’est mon avis, répondit le second.
+
+--Nous sommes dans la main de Dieu, reprit John.
+
+S’il n’offre pas une passe praticable au _Duncan_, et s’il ne l’y
+conduit lui-même, nous sommes perdus.
+
+--La marée est haute en ce moment, capitaine, peut-être pourrons-nous
+franchir ces bancs?
+
+--Mais voyez donc, Austin, la fureur de ces lames. Quel navire
+pourrait leur résister? Prions Dieu qu’il nous aide, mon ami!»
+
+Cependant le _Duncan_, sous son tourmentin, portait à la côte avec
+une vitesse effrayante. Bientôt il ne fut plus qu’à deux milles
+des accores du banc. Les vapeurs cachaient à chaque instant la
+terre.
+
+Néanmoins, John crut apercevoir au delà de cette lisière écumeuse
+un bassin plus tranquille. Là, le _Duncan_ se fût trouvé dans une
+sûreté relative.
+
+Mais comment passer?
+
+John fit monter ses passagers sur le pont; il ne voulait pas que,
+l’heure du naufrage venue, ils fussent renfermés dans la dunette.
+Glenarvan et ses compagnons regardèrent la mer épouvantable. Mary
+Grant pâlit.
+
+«John, dit tout bas Glenarvan au jeune capitaine, j’essayerai de
+sauver ma femme, ou je périrai avec elle. Charge-toi de miss
+Grant.
+
+--Oui, votre honneur», répondit John Mangles, en portant la main
+du lord à ses yeux humides.
+
+Le _Duncan_ n’était plus qu’à quelques encablures du pied des
+bancs. La mer, haute alors, eût sans doute laissé assez d’eau sous
+la quille du yacht pour lui permettre de franchir ces dangereux
+bas-fonds. Mais alors les vagues énormes, le soulevant et
+l’abandonnant tour à tour, devaient le faire immanquablement
+talonner. Y avait-il donc un moyen d’adoucir les mouvements de ces
+lames, de faciliter le glissement de leurs molécules liquides, en
+un mot, de calmer cette mer tumultueuse?
+
+John Mangles eut une dernière idée.
+
+«L’huile! s’écria-t-il; mes enfants, filez de l’huile! Filez de
+l’huile!»
+
+Ces paroles furent rapidement comprises de tout l’équipage. Il
+s’agissait d’employer un moyen qui réussit quelquefois; on peut
+apaiser la fureur des vagues, en les couvrant d’une nappe d’huile;
+cette nappe surnage, et détruit le choc des eaux, qu’elle
+lubrifie. L’effet en est immédiat, mais il passe vite.
+
+Quand un navire a franchi cette mer factice, elle redouble ses
+fureurs, et malheur à qui se hasarderait à sa suite. Les barils
+contenant la provision d’huile de phoque furent hissés sur le
+gaillard d’avant par l’équipage, dont le danger centuplait les
+forces. Là, ils furent défoncés à coups de hache, et suspendus au-dessus
+des bastingages de tribord et de bâbord.
+
+«Tiens bon!» cria John Mangles, épiant le moment favorable.
+
+En vingt secondes, le yacht atteignit l’entrée de la passe barrée
+par un mascaret mugissant. C’était l’instant.
+
+«À dieu vat!» cria le jeune capitaine.
+
+Les barils furent chavirés, et de leurs flancs s’échappèrent des
+flots d’huile. Instantanément, la nappe onctueuse nivela, pour
+ainsi dire, l’écumeuse surface de la mer. Le _Duncan_ vola sur les
+eaux calmées et se trouva bientôt dans un bassin paisible, au delà
+des redoutables bancs.
+
+
+Chapitre VI
+_Le cap Bernouilli_
+
+Le premier soin de John Mangles fut d’affourcher solidement son
+navire sur deux ancres. Il mouilla par cinq brasses d’eau. Le fond
+était bon, un gravier dur qui donnait une excellente tenue. Donc,
+nulle crainte de chasser ou de s’échouer à mer basse. Le _Duncan_,
+après tant d’heures périlleuses, se trouvait dans une sorte de
+crique abritée par une haute pointe circulaire contre les vents du
+large.
+
+Lord Glenarvan avait serré la main du jeune capitaine en disant:
+«Merci, John.»
+
+Et John se sentit généreusement récompensé avec ces deux seuls
+mots. Glenarvan garda pour lui le secret de ses angoisses, et ni
+lady Helena, ni Mary Grant, ni Robert ne soupçonnèrent la gravité
+des périls auxquels ils venaient d’échapper.
+
+Un point important restait à éclaircir. À quel endroit de la côte
+le _Duncan_ avait-il été jeté par cette formidable tempête? Où
+reprendrait-il son parallèle accoutumé? À quelle distance le cap
+Bernouilli lui restait-il dans le sud-ouest? Telles furent les
+premières questions adressées à John Mangles. Celui-ci fit
+aussitôt ses relèvements, et pointa ses observations sur la carte
+du bord.
+
+En somme, le _Duncan_ n’avait pas trop dévié de sa route: de deux
+degrés à peine. Il se trouvait par 136° 12’ de longitude et 35° 07’ de
+latitude, au cap Catastrophe, situé à l’une des pointes de
+l’Australie méridionale, et à trois cents milles du cap
+Bernouilli.
+
+Le cap Catastrophe, au nom de funeste augure, a pour pendant le
+cap Borda, formé par un promontoire de l’île Kanguroo. Entre ces
+deux caps s’ouvre le détroit de l’Investigator, qui conduit à deux
+golfes assez profonds, l’un au nord, le golfe Spencer, l’autre au
+sud, le golfe Saint-Vincent.
+
+Sur la côte orientale de ce dernier est creusé le port d’Adélaïde,
+capitale de cette province nommée Australie méridionale. Cette
+ville, fondée en 1836, compte quarante mille habitants, et offre
+des ressources assez complètes. Mais elle est plus occupée de
+cultiver un sol fécond, d’exploiter ses raisins et ses oranges, et
+toutes ses richesses agricoles, que de créer de grandes
+entreprises industrielles. Sa population compte moins d’ingénieurs
+que d’agriculteurs, et l’esprit général est peu tourné vers les
+opérations commerciales ou les arts mécaniques.
+
+Le _Duncan_ pourrait-il réparer ses avaries? C’était la question à
+décider. John Mangles voulut savoir à quoi s’en tenir. Il fit
+plonger à l’arrière du yacht; ses plongeurs lui rapportèrent
+qu’une des branches de l’hélice avait été faussée, et portait
+contre l’étambot: de là, l’impossibilité du mouvement de rotation.
+Cette avarie fut jugée grave, assez grave même pour nécessiter un
+outillage qui ne se rencontrerait pas à Adélaïde.
+
+Glenarvan et le capitaine John, après mûres réflexions, prirent la
+résolution suivante: le _Duncan_ suivrait à la voile le contour
+des rivages australiens, en cherchant les traces du _Britannia_;
+il s’arrêterait au cap Bernouilli, où seraient prises les
+dernières informations, et continuerait sa route au sud jusqu’à
+Melbourne, où ses avaries pourraient être facilement réparées.
+
+L’hélice remise en état, le _Duncan_ irait croiser sur les côtes
+orientales pour achever la série de ses recherches.
+
+Cette proposition fut approuvée. John Mangles résolut de profiter
+du premier bon vent pour appareiller. Il n’attendit pas longtemps.
+Vers le soir, l’ouragan était entièrement tombé. Une brise
+maniable lui succéda, qui soufflait du sud-ouest. On fit les
+dispositions pour l’appareillage. De nouvelles voiles furent
+enverguées. À quatre heures du matin, les matelots virèrent au
+cabestan. Bientôt l’ancre fut à pic, elle dérapa, et le _Duncan_,
+sous sa misaine, son hunier, son perroquet, ses focs, sa
+brigantine et sa voile de flèche, courut au plus près, tribord
+amures, au vent des rivages australiens.
+
+Deux heures après, il perdit de vue le cap Catastrophe, et se
+trouva par le travers du détroit de l’Investigator. Le soir, le
+cap Borda fut doublé, et l’île Kanguroo prolongée à quelques
+encablures. C’est la plus grande des petites îles australiennes,
+et elle sert de refuge aux déportés fugitifs. Son aspect était
+enchanteur. D’immenses tapis de verdure revêtaient les rocs
+stratifiés de ses rivages. On voyait comme au temps de sa
+découverte, en 1802, d’innombrables bandes de _kanguroos_ bondir à
+travers les bois et les plaines.
+
+Le lendemain, pendant que le _Duncan_ courait bord sur bord, ses
+embarcations furent envoyées à terre avec mission de visiter les
+accores de la côte.
+
+Il se trouvait alors sur le trente-sixième parallèle, et, jusqu’au
+trente-huitième, Glenarvan ne voulait pas laisser un point
+inexploré.
+
+Pendant la journée du 18 décembre, le yacht, qui boulinait comme
+un vrai clipper sous sa voilure entièrement déployée, rasa le
+rivage de la baie Encounter. C’est là qu’en 1828 le voyageur Sturt
+arriva après avoir découvert le Murray, le plus grand fleuve de
+l’Australie méridionale. Ce n’étaient déjà plus les rives
+verdoyantes de l’île Kanguroo, mais des mornes arides, rompant
+parfois l’uniformité d’une côte basse et déchiquetée, çà et là
+quelque falaise grise, ou des promontoires de sable, enfin toute
+la sécheresse d’un continent polaire.
+
+Les embarcations pendant cette navigation firent un rude service.
+Les marins ne s’en plaignirent pas.
+
+Presque toujours Glenarvan, son inséparable Paganel et le jeune
+Robert les accompagnaient. Ils voulaient de leurs propres yeux
+chercher quelques vestiges du _Britannia_. Mais cette scrupuleuse
+exploration ne révéla rien du naufrage. Les rivages australiens
+furent aussi muets à cet égard que les terres patagones.
+Cependant, il ne fallait pas perdre tout espoir tant que ne serait
+pas atteint le point précis indiqué par le document. On n’agissait
+ainsi que par surcroît de prudence, et pour ne rien abandonner au
+hasard. Pendant la nuit, le _Duncan_ mettait en panne, de manière
+à se maintenir sur place autant que possible, et, le jour, la côte
+était fouillée avec soin.
+
+Ce fut ainsi que, le 20 décembre, on arriva par le cap Bernouilli,
+qui termine la baie Lacépède, sans avoir trouvé la moindre épave.
+Mais cet insuccès ne prouvait rien contre le capitaine du
+_Britannia_.
+
+En effet, depuis deux ans, époque à laquelle remontait la
+catastrophe, la mer avait pu, avait dû disperser,
+ronger les restes du trois-mâts et les arracher de
+l’écueil. D’ailleurs, les indigènes, qui sentent les naufrages
+comme un vautour sent un cadavre, devaient avoir recueilli les
+plus minces débris. Puis, Harry Grant et ses deux compagnons,
+faits prisonniers au moment où les vagues les jetaient à la côte,
+avaient été sans nul doute entraînés dans l’intérieur du
+continent.
+
+Mais alors tombait une des ingénieuses hypothèses de Jacques
+Paganel. Tant qu’il s’agissait du territoire argentin, le
+géographe pouvait à bon droit prétendre que les chiffres du
+document se rapportaient, non au théâtre du naufrage, mais au lieu
+même de la captivité. En effet, les grands fleuves de la Pampasie,
+leurs nombreux affluents, étaient là pour porter à la mer le
+précieux document. Ici, au contraire, dans cette partie de
+l’Australie, les cours d’eau sont peu abondants qui coupent le
+trente-septième parallèle; de plus, le Rio-Colorado, le Rio-Negro,
+vont se jeter à la mer à travers des plages désertes, inhabitables
+et inhabitées, tandis que les principales rivières australiennes,
+le Murray, la Yarra, le Torrens, le Darling, ou affluent les unes
+aux autres, ou se précipitent dans l’océan par des embouchures qui
+sont devenues des rades fréquentées, des ports où la navigation
+est active. Quelle probabilité, dès lors, qu’une fragile bouteille
+eût pu descendre le cours de ces eaux incessamment parcourues et
+arriver à l’océan Indien?
+
+Cette impossibilité ne pouvait échapper à des esprits perspicaces.
+L’hypothèse de Paganel, plausible en Patagonie dans les provinces
+argentines, eût donc été illogique en Australie. Paganel le
+reconnut dans une discussion qui fut soulevée à ce sujet par le
+major Mac Nabbs. Il devint évident que les degrés relatés au
+document ne s’appliquaient qu’au lieu du naufrage, que par
+conséquent la bouteille avait été jetée à la mer à l’endroit où se
+brisa le _Britannia_, sur la côte occidentale de l’Australie.
+
+Cependant, et comme le fit justement observer Glenarvan, cette
+interprétation définitive n’excluait pas l’hypothèse de la
+captivité du capitaine Grant. Celui-ci, d’ailleurs, le faisait
+pressentir dans son document par ces mots, dont il fallait tenir
+compte: _où ils seront prisonniers de cruels indigènes_. Mais il
+n’existait plus aucune raison pour rechercher les prisonniers sur
+le trente-septième parallèle plutôt que sur un autre.
+
+Cette question, longtemps débattue, reçut ainsi sa solution
+définitive, et donna les conséquences suivantes: si des traces du
+_Britannia_ ne se rencontraient pas au cap Bernouilli, lord
+Glenarvan n’avait plus qu’à revenir en Europe. Ses recherches
+auraient été infructueuses, mais il avait rempli son devoir
+courageusement et consciencieusement.
+
+Cela ne laissa pas d’attrister particulièrement les passagers du
+yacht, et de désespérer Mary et Robert Grant. En se rendant au
+rivage avec lord et lady Glenarvan, John Mangles, Mac Nabbs et
+Paganel, les deux enfants du capitaine se disaient que la question
+du salut de leur père allait irrévocablement se décider.
+Irrévocablement, on peut le dire, car Paganel, dans une précédente
+discussion avait judicieusement démontré que les naufragés
+seraient rapatriés depuis longtemps déjà, si leur navire se fût
+brisé sur les écueils de la côte orientale.
+
+«Espoir! Espoir! Toujours espoir! répétait lady Helena à la jeune
+fille, assise près d’elle dans l’embarcation qui les conduisait à
+terre. La main de Dieu ne nous abandonnera pas!
+
+--Oui, miss Mary, dit le capitaine John, c’est au moment où les
+hommes ont épuisé les ressources humaines, que le ciel intervient,
+et, par quelque fait imprévu, leur ouvre des voies nouvelles.
+
+--Dieu vous entende, Monsieur John!» répondit Mary Grant.
+
+Le rivage n’était plus qu’à une encablure; il terminait par des
+pentes assez douces l’extrémité du cap qui s’avançait de deux
+milles en mer.
+
+L’embarcation accosta dans une petite crique naturelle entre des
+bancs de corail en voie de formation, qui, le temps aidant,
+doivent former une ceinture de récifs à la partie sud de
+l’Australie.
+
+Tels ils étaient déjà, tels ils suffisaient à détruire la coque
+d’un navire, et le _Britannia_ pouvait s’être perdu là corps et
+biens.
+
+Les passagers du _Duncan_ débarquèrent sans difficulté sur un
+rivage absolument désert. Des falaises à bandes stratifiées
+formaient une ligne côtière haute de soixante à quatre-vingts
+pieds. Il eût été difficile d’escalader cette courtine naturelle
+sans échelles ni crampons. John Mangles, heureusement, découvrit
+fort à propos une brèche produite à un demi-mille au sud par un
+éboulement partiel de la falaise. La mer, sans doute, battait
+cette barrière de tuf friable pendant ses grandes colères
+d’équinoxe, et déterminait ainsi la chute des portions supérieures
+du massif.
+
+Glenarvan et ses compagnons s’engagèrent dans la tranchée, et
+arrivèrent au sommet de la falaise par une pente assez raide.
+Robert, comme un jeune chat, grimpa un talus fort à pic, et arriva
+le premier à la crête supérieure, au désespoir de Paganel, humilié
+de voir ses grandes jambes de quarante ans vaincues par de petites
+jambes de douze ans. Cependant, il distança, et de loin, le
+paisible major, qui n’y tenait pas autrement.
+
+La petite troupe, bientôt réunie, examina la plaine qui s’étendait
+sous ses regards. C’était un vaste terrain inculte avec des
+buissons et des broussailles, une contrée stérile, que Glenarvan
+compara aux _glens_ des basses terres d’Écosse, et Paganel aux
+landes infertiles de la Bretagne. Mais si cette contrée paraissait
+inhabitée le long de la côte, la présence de l’homme, non du
+sauvage, mais du travailleur, se révéla au loin par quelques
+constructions de bon augure.
+
+«Un moulin!» s’écria Robert.
+
+À trois milles, en effet, les ailes d’un moulin tournaient au
+vent.
+
+«C’est bien un moulin, répondit Paganel, qui venait de braquer sa
+longue-vue sur l’objet en question. Voilà un petit monument aussi
+modeste qu’utile, dont la vue a le privilège d’enchanter mes
+regards.
+
+--C’est presque un clocher, dit lady Helena.
+
+--Oui, madame, et si l’un moud le pain du corps, l’autre moud le
+pain de l’âme. À ce point de vue ils se ressemblent encore.
+
+--Allons au moulin», répliqua Glenarvan.
+
+On se mit en route. Après une demi-heure de marche, le sol,
+travaillé par la main de l’homme, se montra sous un nouvel aspect.
+La transition de la contrée stérile à la campagne cultivée fut
+brusque. Au lieu de broussailles, des haies vives entouraient un
+enclos récemment défriché; quelques bœufs et une demi-douzaine de
+chevaux pâturaient dans des prairies entourées de robustes acacias
+pris dans les vastes pépinières de l’île Kanguroo. Peu à peu
+apparurent des champs couverts de céréales, quelques acres de
+terrains hérissés de blonds épis, des meules de foin dressées
+comme de grandes ruches, des vergers aux fraîches clôtures, un
+beau jardin digne d’Horace, où l’agréable se mêlait à l’utile,
+puis des hangars, des communs sagement distribués, enfin une
+habitation simple et confortable, que le joyeux moulin dominait
+avec son pignon aigu et caressait de l’ombre mobile de ses grandes
+ailes.
+
+En ce moment, un homme d’une cinquantaine d’années, d’une
+physionomie prévenante, sortit de la maison principale, aux
+aboiements de quatre grands chiens qui annonçaient la venue des
+étrangers. Cinq beaux et forts garçons, ses fils, le suivirent
+avec leur mère, une grande et robuste femme. On ne pouvait s’y
+méprendre: cet homme, entouré de sa vaillante famille, au milieu
+de ces constructions encore neuves, dans cette campagne presque
+vierge, présentait le type accompli du colon irlandais qui, las
+des misères de son pays, est venu chercher la fortune et le
+bonheur au delà des mers.
+
+Glenarvan et les siens ne s’étaient pas encore présentés, ils
+n’avaient eu le temps de décliner ni leurs noms, ni leurs
+qualités, que ces cordiales paroles les saluaient déjà:
+
+«Étrangers, soyez les bienvenus dans la maison de Paddy O’Moore.
+
+--Vous êtes irlandais? dit Glenarvan en prenant la main que lui
+offrait le colon.
+
+--Je l’ai été, répondit Paddy O’Moore. Maintenant, je suis
+australien. Entrez, qui que vous soyez, messieurs, cette maison
+est la vôtre.»
+
+Il n’y avait qu’à accepter sans cérémonie une invitation faite de
+si bonne grâce. Lady Helena et Mary Grant, conduites par
+_mistress_ O’Moore, entrèrent dans l’habitation, pendant que les
+fils du colon débarrassaient les visiteurs de leurs armes.
+
+Une vaste salle, fraîche et claire, occupait le rez-de-chaussée de
+la maison construite en forts madriers disposés horizontalement.
+Quelques bancs de bois rivés aux murailles peintes de couleurs
+gaies, une dizaine d’escabeaux, deux bahuts en chêne où
+s’étalaient une faïence blanche et des brocs d’étain brillant, une
+large et longue table à laquelle vingt convives se seraient assis
+à l’aise, formaient un ameublement digne de la solide maison et de
+ses robustes habitants.
+
+Le dîner de midi était servi. La soupière fumait entre le rosbeef
+et le gigot de mouton, entourés de larges assiettes d’olives, de
+raisins et d’oranges; le nécessaire était là; le superflu ne
+manquait pas.
+
+L’hôte et l’hôtesse avaient un air si engageant, la table à
+l’aspect tentateur était si vaste et si abondamment fournie, qu’il
+eût été malséant de ne point s’y asseoir. Déjà les domestiques de
+la ferme, les égaux de leur maître, venaient y partager leur
+repas. Paddy O’Moore indiqua de la main la place réservée aux
+étrangers.
+
+«Je vous attendais, dit-il simplement à lord Glenarvan.
+
+--Vous? répondit celui-ci fort surpris.
+
+--J’attends toujours ceux qui viennent», répondit l’irlandais.
+
+Puis, d’une voix grave, pendant que sa famille et ses serviteurs
+se tenaient debout respectueusement, il récita le bénédicité. Lady
+Helena se sentit tout émue d’une si parfaite simplicité de mœurs,
+et un regard de son mari lui fit comprendre qu’il l’admirait comme
+elle.
+
+On fit fête au repas. La conversation s’engagea sur toute la
+ligne. D’écossais à irlandais, il n’y a que la main. La Tweed,
+large de quelques toises, creuse un fossé plus profond entre
+l’Écosse et l’Angleterre que les vingt lieues du canal d’Irlande
+qui séparent la vieille Calédonie de la verte Erin. Paddy O’Moore
+raconta son histoire.
+
+C’était celle de tous les émigrants que la misère chasse de leur
+pays. Beaucoup viennent chercher au loin la fortune, qui n’y
+trouvent que déboires et malheurs. Ils accusent la chance,
+oubliant d’accuser leur inintelligence, leur paresse et leurs
+vices. Quiconque est sobre et courageux, économe et brave,
+réussit.
+
+Tel fut et tel était Paddy O’Moore. Il quitta Dundalk, où il
+mourait de faim, emmena sa famille vers les contrées
+australiennes, débarqua à Adélaïde, dédaigna les travaux du mineur
+pour les fatigues moins aléatoires de l’agriculteur, et, deux mois
+après, il commença son exploitation, si prospère aujourd’hui.
+
+Tout le territoire de l’Australie du sud est divisé par portions
+d’une contenance de quatre-vingts acres chacune. Ces divers lots
+sont cédés aux colons par le gouvernement, et par chaque lot un
+laborieux agriculteur peut gagner de quoi vivre et mettre de côté
+une somme nette de quatre-vingts livres sterling.
+
+Paddy O’Moore savait cela. Ses connaissances agronomiques le
+servirent fort. Il vécut, il économisa, et acquit de nouveaux lots
+avec les profits du premier. Sa famille prospéra, son exploitation
+aussi. Le paysan irlandais devint propriétaire foncier, et quoique
+son établissement ne comptât pas encore deux ans d’existence, il
+possédait alors cinq cents acres d’un sol vivifié par ses soins,
+et cinq cents têtes de bétail. Il était son maître, après avoir
+été l’esclave des européens, et indépendant comme on peut l’être
+dans le plus libre pays du monde.
+
+Ses hôtes, à ce récit de l’émigrant irlandais, répondirent par de
+sincères et franches félicitations.
+
+Paddy O’Moore, son histoire terminée, attendait, sans doute
+confidences pour confidences, mais sans les provoquer. Il était de
+ces gens discrets qui disent: voilà ce que je suis, mais je ne
+vous demande pas qui vous êtes. Glenarvan, lui, avait un intérêt
+immédiat à parler du _Duncan_, de sa présence au cap Bernouilli,
+et des recherches qu’il poursuivait avec une infatigable
+persévérance. Mais, en homme qui va droit au but, il interrogea
+d’abord Paddy O’Moore sur le naufrage du _Britannia_.
+
+La réponse de l’irlandais ne fut pas favorable. Il n’avait jamais
+entendu parler de ce navire. Depuis deux ans, aucun bâtiment
+n’était venu se perdre à la côte, ni au-dessus du cap, ni au-dessous.
+Or, la catastrophe datait de deux années seulement. Il
+pouvait donc affirmer avec la plus entière certitude que les
+naufragés n’avaient pas été jetés sur cette partie des rivages de
+l’ouest.
+
+«Maintenant, _mylord_, ajouta-t-il, je vous demanderai quel
+intérêt vous avez à m’adresser cette question.»
+
+Alors, Glenarvan raconta au colon l’histoire du document, le
+voyage du yacht, les tentatives faites pour retrouver le capitaine
+Grant; il ne cacha pas que ses plus chères espérances tombaient
+devant des affirmations aussi nettes, et qu’il désespérait de
+retrouver jamais les naufragés du _Britannia_.
+
+De telles paroles devaient produire une douloureuse impression sur
+les auditeurs de Glenarvan. Robert et Mary étaient là qui
+l’écoutaient, les yeux mouillés de larmes. Paganel ne trouvait pas
+un mot de consolation et d’espoir. John Mangles souffrait d’une
+douleur qu’il ne pouvait adoucir. Déjà le désespoir envahissait
+l’âme de ces hommes généreux que le _Duncan_ venait de porter
+inutilement à ces lointains rivages, quand ces paroles se firent
+entendre:
+
+«_Mylord_, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est
+vivant, il est vivant sur la terre australienne!»
+
+
+Chapitre VII
+_Ayrton_
+
+La surprise que produisirent ces paroles ne saurait se dépeindre.
+Glenarvan s’était levé d’un bond, et, repoussant son siège:
+
+«Qui parle ainsi? s’écria-t-il.
+
+--Moi, répondit un des serviteurs de Paddy O’Moore, assis au bout
+de la table.
+
+--Toi, Ayrton! dit le colon, non moins stupéfait que Glenarvan.
+
+--Moi, répondit Ayrton d’une voix émue, mais ferme, moi, écossais
+comme vous, _mylord_, moi, un des naufragés du _Britannia!_»
+
+Cette déclaration produisit un indescriptible effet.
+
+Mary Grant, à demi pâmée par l’émotion, à demi mourante de
+bonheur, cette fois, se laissa aller dans les bras de lady Helena.
+John Mangles, Robert, Paganel, quittant leur place, se
+précipitèrent vers celui que Paddy O’Moore venait de nommer
+Ayrton.
+
+C’était un homme de quarante-cinq ans, d’une rude physionomie,
+dont le regard très brillant se perdait sous une arcade
+sourcilière profondément enfoncée.
+
+Sa vigueur devait être peu commune, malgré la maigreur de son
+corps. Il était tout os et tout nerfs, et, suivant une expression
+écossaise, il ne perdait pas son temps à faire de la chair grasse.
+
+Une taille moyenne, des épaules larges, une allure décidée, une
+figure pleine d’intelligence et d’énergie, quoique les traits en
+fussent durs, prévenaient en sa faveur. La sympathie qu’il
+inspirait était encore accrue par les traces d’une récente misère
+empreinte sur son visage. On voyait qu’il avait souffert et
+beaucoup, bien qu’il parût homme à supporter les souffrances, à
+les braver, à les vaincre.
+
+Glenarvan et ses amis avaient senti cela à première vue.
+
+La personnalité d’Ayrton s’imposait dès l’abord.
+
+Glenarvan, se faisant l’interprète de tous, le pressa de questions
+auxquelles Ayrton répondit. La rencontre de Glenarvan et Ayrton
+avait évidemment produit chez tous deux une émotion réciproque.
+
+Aussi les premières questions de Glenarvan se pressèrent-elles
+sans ordre, et comme malgré lui.
+
+«Vous êtes un des naufragés du _Britannia_? demanda-t-il.
+
+--Oui, _mylord_, le quartier-maître du capitaine Grant, répondit
+Ayrton.
+
+--Sauvé avec lui après le naufrage?
+
+--Non, _mylord_, non. À ce moment terrible, j’ai été séparé,
+enlevé du pont du navire, jeté à la côte.
+
+--Vous n’êtes donc pas un des deux matelots dont le document fait
+mention?
+
+--Non. Je ne connaissais pas l’existence de ce document. Le
+capitaine l’a lancé à la mer quand je n’étais plus à bord.
+
+--Mais le capitaine? Le capitaine?
+
+--Je le croyais noyé, disparu, abîmé avec tout l’équipage du
+_Britannia_. Je pensais avoir survécu seul.
+
+--Mais vous avez dit que le capitaine Grant était vivant!
+
+--Non. J’ai dit: si le capitaine est vivant...
+
+--Vous avez ajouté: il est sur le continent australien!...
+
+--Il ne peut être que là, en effet.
+
+--Vous ne savez donc pas où il est?
+
+--Non, _mylord_, je vous le répète, je le croyais enseveli dans
+les flots ou brisé sur les rocs. C’est vous qui m’apprenez que
+peut-être il vit encore.
+
+--Mais alors que savez-vous? demanda Glenarvan.
+
+--Ceci seulement. Si le capitaine Grant est vivant, il est en
+Australie.
+
+--Où donc a eu lieu le naufrage?» dit alors le major Mac Nabbs.
+
+C’était la première question à poser, mais, dans le trouble causé
+par cet incident, Glenarvan, pressé de savoir avant tout où se
+trouvait le capitaine Grant, ne s’informa pas de l’endroit où le
+_Britannia_ s’était perdu. À partir de ce moment, la conversation,
+jusque-là vague, illogique, procédant par bonds, effleurant les
+sujets sans les approfondir, mêlant les faits, intervertissant les
+dates, prit une allure plus raisonnable, et bientôt les détails de
+cette obscure histoire apparurent nets et précis à l’esprit de ses
+auditeurs.
+
+À la question faite par Mac Nabbs, Ayrton répondit en ces termes:
+
+«Lorsque je fus arraché du gaillard d’avant où je halais bas le
+foc, le _Britannia_ courait vers la côte de l’Australie. Il n’en
+était pas à deux encablures. Le naufrage a donc eu lieu à cet
+endroit même.
+
+--Par trente-sept degrés de latitude? demanda John Mangles.
+
+--Par trente-sept degrés, répondit Ayrton.
+
+--Sur la côte ouest?
+
+--Non pas! Sur la côte est, répliqua vivement le quartier-maître.
+
+--Et à quelle époque?
+
+--Dans la nuit du 27 juin 1862.
+
+--C’est cela! C’est cela même! s’écria Glenarvan.
+
+--Vous voyez donc bien, _mylord_, ajouta Ayrton, que j’ai pu
+justement dire: si le capitaine Grant vit encore, c’est sur le
+continent australien qu’il faut le chercher, non ailleurs.
+
+--Et nous le chercherons, et nous le trouverons, et nous le
+sauverons, mon ami! s’écria Paganel. Ah! précieux document,
+ajouta-t-il avec une naïveté parfaite, il faut avouer que tu es
+tombé entre les mains de gens bien perspicaces!»
+
+Personne, sans doute, n’entendit les flatteuses paroles de
+Paganel. Glenarvan et lady Helena, Mary et Robert s’étaient
+empressés autour d’Ayrton.
+
+Ils lui serraient les mains. Il semblait que la présence de cet
+homme fût un gage assuré du salut d’Harry Grant. Puisque le
+matelot avait échappé aux dangers du naufrage, pourquoi le
+capitaine ne se serait-il pas tiré sain et sauf de cette
+catastrophe? Ayrton répétait volontiers que le capitaine Grant
+devait être vivant comme lui. Où, il ne saurait le dire, mais
+certainement sur ce continent. Il répondait aux mille questions
+dont il était assailli avec une intelligence et une précision
+remarquables. Miss Mary, pendant qu’il parlait, tenait une de ses
+mains dans les siennes. C’était un compagnon de son père, ce
+matelot, un des marins du _Britannia!_ Il avait vécu près d’Harry
+Grant, courant avec lui les mers, bravant les mêmes dangers!
+
+Mary ne pouvait détacher ses regards de cette rude physionomie et
+pleurait de bonheur.
+
+Jusqu’ici, personne n’avait eu la pensée de mettre en doute la
+véracité et l’identité du quartier-maître.
+
+Seuls, le major et peut-être John Mangles, moins prompts à se
+rendre, se demandaient si les paroles d’Ayrton méritaient une
+entière confiance. Sa rencontre imprévue pouvait exciter quelques
+soupçons.
+
+Certainement, Ayrton avait cité des faits et des dates
+concordantes, de frappantes particularités. Mais les détails, si
+exacts qu’ils soient, ne forment pas une certitude, et
+généralement, on l’a remarqué, le mensonge s’affirme par la
+précision des détails. Mac Nabbs réserva donc son opinion, et
+s’abstint de se prononcer.
+
+Quant à John Mangles, ses doutes ne résistèrent pas longtemps aux
+paroles du matelot, et il le tint pour un vrai compagnon du
+capitaine Grant, quand il l’eut entendu parler de son père à la
+jeune fille.
+
+Ayrton connaissait parfaitement Mary et Robert. Il les avait vus à
+Glasgow au départ du _Britannia_. Il rappela leur présence à ce
+déjeuner d’adieu donné à bord aux amis du capitaine. Le shérif Mac
+Intyre y assistait.
+
+On avait confié Robert, --il avait dix ans à peine, --aux soins
+de Dick Turner, le maître d’équipage, et il lui échappa pour
+grimper aux barres du perroquet.
+
+«C’est vrai, c’est vrai,» disait Robert Grant.
+
+Et Ayrton rappelait ainsi mille petits faits, sans paraître y
+attacher l’importance que leur donnait John Mangles. Et, quand il
+s’arrêtait, Mary lui disait de sa douce voix:
+
+«Encore, Monsieur Ayrton, parlez-nous encore de notre père!»
+
+Le quartier-maître satisfit de son mieux aux désirs de la jeune
+fille. Glenarvan ne voulait pas l’interrompre, et cependant, vingt
+questions plus utiles se pressaient dans son esprit; mais lady
+Helena, lui montrant la joyeuse émotion de Mary, arrêtait ses
+paroles.
+
+Ce fut dans cette conversation qu’Ayrton raconta l’histoire du
+_Britannia_ et son voyage à travers les mers du Pacifique. Mary
+Grant en connaissait une grande partie, puisque les nouvelles du
+navire allaient jusqu’au mois de mai de l’année 1862. Pendant
+cette période d’un an Harry Grant atterrit aux principales
+terres de l’Océanie. Il toucha aux Hébrides, à la Nouvelle Guinée,
+à la Nouvelle Zélande, à la Nouvelle Calédonie, se heurtant à des
+prises de possession souvent peu justifiées, subissant le mauvais
+vouloir des autorités anglaises, car son navire était signalé dans
+les colonies britanniques. Cependant il avait trouvé un point
+important sur la côte occidentale de la Papouasie; là,
+l’établissement d’une colonie écossaise lui parut facile et sa
+prospérité assurée; en effet, un bon port de relâche sur la route
+des Moluques et des Philippines devait attirer des navires,
+surtout quand le percement de l’isthme de Suez aurait supprimé la
+voie du cap de Bonne-Espérance. Harry Grant était de ceux qui
+préconisaient en Angleterre l’œuvre de M De Lesseps et ne
+jetaient pas des rivalités politiques au travers d’un grand
+intérêt international.
+
+Après cette reconnaissance de la Papouasie, le _Britannia_ alla se
+ravitailler au Callao, et il quitta ce port le 30 mai 1862, pour
+revenir en Europe par l’océan Indien et la route du Cap. Trois
+semaines après son départ, une tempête épouvantable désempara le
+navire. Il s’engagea. Il fallut couper la mâture. Une voie d’eau
+se déclara dans les fonds, qu’on ne parvint pas à aveugler.
+L’équipage fut bientôt exténué, à bout de forces. On ne put pas
+affranchir les pompes. Pendant huit jours, le _Britannia_ fut le
+jouet des ouragans. Il avait six pieds d’eau dans sa cale. Il
+s’enfonçait peu à peu. Les embarcations avaient été enlevées
+pendant la tempête. Il fallait périr à bord, quand, dans la nuit
+du 27 juin, comme l’avait parfaitement compris Paganel, on eut
+connaissance du rivage oriental de l’Australie. Bientôt le navire
+fit côte. Un choc violent eut lieu. En ce moment, Ayrton enlevé
+par une vague, fut jeté au milieu des brisants et perdit
+connaissance. Quand il revint à lui, il était entre les mains des
+indigènes qui l’entraînèrent dans l’intérieur du continent. Depuis
+lors, il n’entendit plus parler du _Britannia_ et supposa, non
+sans raison, qu’il avait péri corps et biens sur les dangereux
+récifs de Twofold-Bay. Ici se terminait le récit relatif au
+capitaine Grant. Il provoqua plus d’une fois de douloureuses
+exclamations. Le major n’aurait pu sans injustice douter de son
+authenticité. Mais, après l’histoire du _Britannia_, l’histoire
+particulière d’Ayrton devait présenter un intérêt plus actuel
+encore. En effet, Grant, on n’en doutait pas, grâce au document,
+avait survécu au naufrage avec deux de ses matelots, comme Ayrton
+lui-même. Du sort de l’un on pouvait raisonnablement conclure au
+sort de l’autre. Ayrton fut donc invité à faire le récit de ses
+aventures.
+
+Il fut très simple et très court.
+
+Le matelot naufragé, prisonnier d’une tribu indigène, se vit
+emmené dans ces régions intérieures arrosées par le Darling,
+c’est-à-dire à quatre cents milles au nord du trente-septième
+parallèle. Là, il vécut fort misérable, parce que la tribu était
+misérable elle-même, mais non maltraité. Ce furent deux longues
+années d’un pénible esclavage. Cependant, l’espoir de recouvrer sa
+liberté le tenait au cœur.
+
+Il épiait la moindre occasion de se sauver, bien que sa fuite dût
+le jeter au milieu de dangers innombrables.
+
+Une nuit d’octobre 1864, il trompa la vigilance des naturels et
+disparut dans la profondeur de forêts immenses. Pendant un mois,
+vivant de racines, de fougères comestibles, de gommes de mimosas,
+il erra au milieu de ces vastes solitudes, se guidant le jour sur
+le soleil, la nuit sur les étoiles, souvent abattu par le
+désespoir. Il traversa ainsi des marais, des rivières, des
+montagnes, toute cette portion inhabitée du continent que de rares
+voyageurs ont sillonnée de leurs hardis itinéraires. Enfin,
+mourant, épuisé, il arriva à l’habitation hospitalière de Paddy
+O’Moore, où il trouva une existence heureuse en échange de son
+travail.
+
+«Et si Ayrton se loue de moi, dit le colon irlandais, quand ce
+récit fut achevé, je n’ai qu’à me louer de lui. C’est un homme
+intelligent, brave, un bon travailleur, et, s’il lui plaît, la
+demeure de Paddy O’Moore sera longtemps la sienne.»
+
+Ayrton remercia l’irlandais d’un geste, et il attendit que de
+nouvelles questions lui fussent adressées. Il se disait,
+cependant, que la légitime curiosité de ses auditeurs devait
+être satisfaite. À quoi eût-il répondu désormais qui n’eût été
+cent fois dit déjà? Glenarvan allait donc ouvrir la discussion sur
+un nouveau plan à combiner, en profitant de la rencontre d’Ayrton
+et de ses renseignements, quand le major, s’adressant au matelot,
+lui dit:
+
+«Vous étiez quartier-maître à bord du _Britannia_?
+
+--Oui», répondit Ayrton sans hésiter.
+
+Mais, comprenant qu’un certain sentiment de défiance, un doute, si
+léger qu’il fût, avait dicté cette demande au major, il ajouta:
+
+«J’ai d’ailleurs sauvé du naufrage mon engagement à bord.»
+
+Et il sortit immédiatement de la salle commune pour aller chercher
+cette pièce officielle. Son absence ne dura pas une minute. Mais
+Paddy O’Moore eut le temps de dire:
+
+«_Mylord_, je vous donne Ayrton pour un honnête homme. Depuis deux
+mois qu’il est à mon service, je n’ai pas un seul reproche à lui
+faire. Je connaissais l’histoire de son naufrage et de sa
+captivité. C’est un homme loyal, digne de toute votre confiance.»
+
+Glenarvan allait répondre qu’il n’avait jamais douté de la bonne
+foi d’Ayrton, quand celui-ci rentra et présenta son engagement en
+règle. C’était un papier signé des armateurs du _Britannia_ et du
+capitaine Grant, dont Mary reconnut parfaitement l’écriture.
+
+Il constatait que «Tom Ayrton, matelot de première classe, était
+engagé comme quartier-maître à bord du trois-mâts _Britannia_, de
+Glasgow.» il n’y avait donc plus de doute possible sur l’identité
+d’Ayrton, car il eût été difficile d’admettre que cet engagement
+fût entre ses mains et ne lui appartînt pas.
+
+«Maintenant, dit Glenarvan, je fais appel aux conseils de tous, et
+je provoque une discussion immédiate sur ce qu’il convient de
+faire. Vos avis, Ayrton, nous seront particulièrement précieux, et
+je vous serai fort obligé de nous les donner.»
+
+Ayrton réfléchit quelques instants, puis il répondit en ces
+termes:
+
+«Je vous remercie, _mylord_, de la confiance que vous avez en moi,
+et j’espère m’en montrer digne. J’ai quelque connaissance de ce
+pays, des mœurs des indigènes, et si je puis vous être utile...
+
+--Bien certainement, répondit Glenarvan.
+
+--Je pense comme vous, répondit Ayrton, que le capitaine Grant et
+ses deux matelots ont été sauvés du naufrage; mais, puisqu’ils
+n’ont pas gagné les possessions anglaises, puisqu’ils n’ont pas
+reparu, je ne doute pas que leur sort n’ait été le mien, et qu’ils
+ne soient prisonniers d’une tribu de naturels.
+
+--Vous répétez là, Ayrton, les arguments que j’ai déjà fait
+valoir, dit Paganel. Les naufragés sont évidemment prisonniers des
+indigènes, ainsi qu’ils le craignaient. Mais devons-nous penser
+que, comme vous, ils ont été entraînés au nord du trente-septième
+degré?
+
+--C’est à supposer, monsieur, répondit Ayrton; les tribus
+ennemies ne demeurent guère dans le voisinage des districts soumis
+aux anglais.
+
+--Voilà qui compliquera nos recherches, dit Glenarvan, assez
+déconcerté. Comment retrouver les traces des prisonniers dans
+l’intérieur d’un aussi vaste continent?»
+
+Un silence prolongé accueillit cette observation.
+
+Lady Helena interrogeait souvent du regard tous ses compagnons
+sans obtenir une réponse. Paganel lui-même restait muet, contre
+son habitude. Son ingéniosité ordinaire lui faisait défaut. John
+Mangles arpentait à grands pas la salle commune, comme s’il eût
+été sur le pont de son navire, et dans quelque embarras.
+
+«Et vous, Monsieur Ayrton, dit alors lady Helena au matelot, que
+feriez-vous?
+
+--Madame, répondit assez vivement Ayrton, je me rembarquerais à
+bord du _Duncan_, et j’irais droit au lieu du naufrage. Là, je
+prendrais conseil des circonstances, et peut-être des indices que
+le hasard pourrait fournir.
+
+--Bien, dit Glenarvan; seulement, il faudra attendre que le
+_Duncan_ soit réparé.
+
+--Ah! vous avez éprouvé des avaries? demanda Ayrton.
+
+--Oui, répondit John Mangles.
+
+--Graves?
+
+--Non, mais elles nécessitent un outillage que nous ne possédons
+pas à bord. Une des branches de l’hélice est faussée, et ne peut
+être réparée qu’à Melbourne.
+
+--Ne pouvez-vous aller à la voile? demanda le quartier-maître.
+
+--Si, mais, pour peu que les vents contrarient le _Duncan_, il
+mettrait un temps considérable à gagner Twofold-Bay, et, en tout
+cas, il faudra qu’il revienne à Melbourne.
+
+--Eh bien, qu’il y aille, à Melbourne! s’écria Paganel, et allons
+sans lui à la baie Twofold.
+
+--Et comment? demanda John Mangles.
+
+--En traversant l’Australie comme nous avons traversé l’Amérique,
+en suivant le trente-septième parallèle.
+
+--Mais le _Duncan?_ reprit Ayrton, insistant d’une façon toute
+particulière.
+
+--Le _Duncan_ nous rejoindra, ou nous rejoindrons le _Duncan_,
+suivant le cas. Le capitaine Grant est-il retrouvé pendant notre
+traversée, nous revenons ensemble à Melbourne. Poursuivons-nous,
+au contraire, nos recherches jusqu’à la côte, le _Duncan_ viendra
+nous y rejoindre. Qui a des objections à faire à ce plan? Est-ce
+le major?
+
+--Non, répondit Mac Nabbs, si la traversée de l’Australie est
+praticable.
+
+--Tellement praticable, répondit Paganel, que je propose à lady
+Helena et à miss Grant de nous accompagner.
+
+--Parlez-vous sérieusement, Paganel? demanda Glenarvan.
+
+--Très sérieusement, mon cher lord. C’est un voyage de trois cent
+cinquante milles, pas davantage! À douze milles par jour, il
+durera un mois à peine, c’est-à-dire le temps nécessaire aux
+réparations du _Duncan_. Ah! S’il s’agissait de traverser le
+continent australien sous une plus basse latitude, s’il fallait le
+couper dans sa plus grande largeur, passer ces immenses déserts où
+la chaleur est torride, faire enfin ce que n’ont pas encore tenté
+les plus hardis voyageurs, ce serait différent! Mais ce trente-septième
+parallèle coupe la province de Victoria, un pays anglais
+s’il en fut, avec des routes, des chemins de fer, et peuplé en
+grande partie sur ce parcours. C’est un voyage qui se fait en
+calèche, si l’on veut, ou en charrette, ce qui est encore
+préférable. C’est une promenade de Londres à Édimbourg. Ce n’est
+pas autre chose.
+
+--Mais les animaux féroces? dit Glenarvan, qui voulait exposer
+toutes les objections possibles.
+
+--Il n’y a pas d’animaux féroces en Australie.
+
+--Mais les sauvages?
+
+--Il n’y a pas de sauvages sous cette latitude, et en tout cas,
+ils n’ont pas la cruauté des nouveaux zélandais.
+
+--Mais les convicts?
+
+--Il n’y a pas de convicts dans les provinces méridionales de
+l’Australie, mais seulement dans les colonies de l’est. La
+province de Victoria les a non seulement repoussés, mais elle a
+fait une loi pour exclure de son territoire les condamnés libérés
+des autres provinces. Le gouvernement victorien a même, cette
+année, menacé la compagnie péninsulaire de lui retirer son
+subside, si ses navires continuaient à prendre du charbon dans les
+ports de l’Australie occidentale où les convicts sont admis.
+Comment! Vous ne savez pas cela, vous, un anglais!
+
+--D’abord, je ne suis pas un anglais, répondit Glenarvan.
+
+--Ce qu’a dit M Paganel est parfaitement juste, dit alors Paddy
+O’Moore. Non seulement la province de Victoria, mais l’Australie
+méridionale, le Queensland, la Tasmanie même, sont d’accord pour
+repousser les déportés de leur territoire. Depuis que j’habite
+cette ferme, je n’ai pas entendu parler d’un seul convict.
+
+--Et pour mon compte, je n’en ai jamais rencontré, répondit
+Ayrton.
+
+--Vous le voyez, mes amis, reprit Jacques Paganel, très peu de
+sauvages, pas de bêtes féroces, point de convicts, il n’y a pas
+beaucoup de contrées de l’Europe dont on pourrait en dire autant!
+Eh bien, est-ce convenu?
+
+--Qu’en pensez-vous, Helena? demanda Glenarvan.
+
+--Ce que nous pensons tous, mon cher Edward, répondit lady
+Helena, se tournant vers ses compagnons: en route! En route!»
+
+
+Chapitre VIII
+_Le départ_
+
+Glenarvan n’avait pas l’habitude de perdre du temps entre
+l’adoption d’une idée et son exécution. La proposition de Paganel
+une fois admise, il donna immédiatement ses ordres afin que les
+préparatifs du voyage fussent achevés dans le plus bref délai. Le
+départ fut fixé au surlendemain 22 décembre.
+
+Quels résultats devait produire cette traversée de l’Australie? La
+présence d’Harry Grant étant devenue un fait indiscutable, les
+conséquences de cette expédition pouvaient être grandes. Elle
+accroissait la somme des chances favorables. Nul ne se flattait de
+trouver le capitaine précisément sur cette ligne du trente-septième
+parallèle qui allait être rigoureusement suivie; mais
+peut-être coupait-elle ses traces, et en tout cas elle menait
+droit au théâtre de son naufrage. Là était le principal point.
+
+De plus, si Ayrton consentait à se joindre aux voyageurs, à les
+guider à travers les forêts de la province Victoria, à les
+conduire jusqu’à la côte orientale, il y avait là une nouvelle
+chance de succès. Glenarvan le sentait bien; il tenait
+particulièrement à s’assurer l’utile concours du compagnon d’Harry
+Grant, et il demanda à son hôte s’il ne lui déplairait pas trop
+qu’il fît à Ayrton la proposition de l’accompagner.
+
+Paddy O’Moore y consentit, non sans regretter de perdre cet
+excellent serviteur.
+
+«Eh bien, nous suivrez-vous, Ayrton, dans cette expédition à la
+recherche des naufragés du _Britannia_?»
+
+Ayrton ne répondit pas immédiatement à cette demande; il parut
+même hésiter pendant quelques instants; puis, toute réflexion
+faite, il dit:
+
+«Oui, _mylord_, je vous suivrai, et si je ne vous mène pas sur les
+traces du capitaine Grant, au moins vous conduirai-je à l’endroit
+même où s’est brisé son navire.
+
+--Merci, Ayrton, répondit Glenarvan.
+
+--Une seule question, _mylord_.
+
+--Faites, mon ami.
+
+--Où retrouverez-vous le _Duncan?_
+
+--À Melbourne, si nous ne traversons pas l’Australie d’un rivage
+à l’autre. À la côte orientale, si nos recherches se prolongent
+jusque-là.
+
+--Mais alors son capitaine?...
+
+--Son capitaine attendra mes instructions dans le port de
+Melbourne.
+
+--Bien, _mylord_, dit Ayrton, comptez sur moi.
+
+--J’y compte, Ayrton», répondit Glenarvan.
+
+Le contremaître du _Britannia_ fut vivement remercié par les
+passagers du _Duncan_. Les enfants de son capitaine lui
+prodiguèrent leurs meilleures caresses. Tous étaient heureux de sa
+décision, sauf l’irlandais, qui perdait en lui un aide intelligent
+et fidèle. Mais Paddy comprit l’importance que Glenarvan devait
+attacher à la présence du quartier-maître, et il se résigna.
+
+Glenarvan le chargea de lui fournir des moyens de transport pour
+ce voyage à travers l’Australie, et, cette affaire conclue, les
+passagers revinrent à bord, après avoir pris rendez-vous avec
+Ayrton.
+
+Le retour se fit joyeusement. Tout était changé.
+
+Toute hésitation disparaissait. Les courageux chercheurs ne
+devaient plus aller en aveugles sur cette ligne du trente-septième
+parallèle. Harry Grant, on ne pouvait en douter, avait trouvé
+refuge sur le continent, et chacun se sentait le cœur plein de
+cette satisfaction que donne la certitude après le doute.
+
+Dans deux mois, si les circonstances le favorisaient, le _Duncan_
+débarquerait Harry Grant sur les rivages d’Écosse!
+
+Quand John Mangles appuya la proposition de tenter avec les
+passagers la traversée de l’Australie, il supposait bien que,
+cette fois, il accompagnerait l’expédition. Aussi en conféra-t-il
+avec Glenarvan.
+
+Il fit valoir toutes sortes d’arguments en sa faveur, son
+dévouement pour lady Helena, pour son honneur lui-même, son
+utilité comme organisateur de la caravane, et son inutilité comme
+capitaine à bord du _Duncan_, enfin mille excellentes raisons,
+excepté la meilleure, dont Glenarvan n’avait pas besoin pour être
+convaincu.
+
+«Une seule question, John, dit Glenarvan. Vous avez une confiance
+absolue dans votre second?
+
+--Absolue, répondit John Mangles. Tom Austin est un bon marin. Il
+conduira le _Duncan_ à sa destination, il le réparera habilement
+et le ramènera au jour dit. Tom est un homme esclave du devoir et
+de la discipline. Jamais il ne prendra sur lui de modifier ou de
+retarder l’exécution d’un ordre. Votre honneur peut donc compter
+sur lui comme sur moi-même.
+
+--C’est entendu, John, répondit Glenarvan, vous nous
+accompagnerez; car il sera bon, ajouta-t-il en souriant, que vous
+soyez là quand nous retrouverons le père de Mary Grant.
+
+--Oh! Votre honneur!...» murmura John Mangles.
+
+Ce fut tout ce qu’il put dire. Il pâlit un instant et saisit la
+main que lui tendait lord Glenarvan.
+
+Le lendemain, John Mangles, accompagné du charpentier et de
+matelots chargés de vivres, retourna à l’établissement de Paddy
+O’Moore. Il devait organiser les moyens de transport de concert
+avec l’irlandais.
+
+Toute la famille l’attendait, prête à travailler sous ses ordres.
+Ayrton était là et ne ménagea pas les conseils que lui fournit son
+expérience.
+
+Paddy et lui furent d’accord sur ce point: que les voyageuses
+devaient faire la route en charrette à bœufs, et les voyageurs à
+cheval. Paddy était en mesure de procurer les bêtes et le
+véhicule.
+
+Le véhicule était un de ces chariots longs de vingt pieds et
+recouverts d’une bâche que supportent quatre roues pleines, sans
+rayons, sans jantes, sans cerclure de fer, de simples disques de
+bois, en un mot. Le train de devant, fort éloigné du train de
+derrière, se rattachait par un mécanisme rudimentaire qui ne
+permettait pas de tourner court.
+
+À ce train était fixé un timon de trente-cinq pieds, le long
+duquel six bœufs accouplés devaient prendre place. Ces animaux,
+ainsi disposés, tiraient de la tête et du cou par la double
+combinaison d’un joug attaché sur leur nuque et d’un collier fixé
+au joug par une clavette de fer. Il fallait une grande adresse
+pour conduire cette machine étroite, longue, oscillante, prompte
+aux déviations, et pour guider cet attelage au moyen de
+l’aiguillon. Mais Ayrton avait fait son apprentissage à la ferme
+irlandaise, et Paddy répondait de son habileté. À lui donc fut
+dévolu le rôle de conducteur.
+
+Le véhicule, dépourvu de ressorts, n’offrait aucun confort; mais
+tel il était, tel il le fallait prendre. John Mangles, ne pouvant
+rien changer à sa construction grossière, le fit disposer à
+l’intérieur de la plus convenable façon. Tout d’abord, on le
+divisa en deux compartiments au moyen d’une cloison en planches.
+L’arrière fut destiné à recevoir les vivres, les bagages, et la
+cuisine portative de Mr Olbinett. L’avant dut appartenir
+entièrement aux voyageuses. Sous la main du charpentier, ce
+premier compartiment se transforma en une chambre commode,
+couverte d’un épais tapis, munie d’une toilette et de deux
+couchettes réservées à lady Helena et à Mary Grant. D’épais
+rideaux de cuir fermaient, au besoin, ce premier compartiment et
+le défendaient contre la fraîcheur des nuits. À la rigueur, les
+hommes pourraient y trouver un refuge pendant les grandes pluies;
+mais une tente devait habituellement les abriter à l’heure du
+campement.
+
+John Mangles s’ingénia à réunir dans un étroit espace tous les
+objets nécessaires à deux femmes, et il y réussit.
+
+Lady Helena et Mary Grant ne devaient pas trop regretter dans
+cette chambre roulante les confortables cabines du _Duncan_.
+
+Quant aux voyageurs, ce fut plus simple: sept chevaux vigoureux
+étaient destinés à lord Glenarvan, Paganel, Robert Grant, Mac
+Nabbs, John Mangles, et les deux marins Wilson et Mulrady qui
+accompagnaient leur maître dans cette nouvelle expédition. Ayrton
+avait sa place naturelle sur le siège du chariot, et Mr Olbinett
+que l’équitation ne tentait guère, s’arrangerait très bien de
+voyager dans le compartiment aux bagages.
+
+Chevaux et bœufs paissaient dans les prairies de l’habitation, et
+pouvaient être facilement rassemblés au moment du départ.
+
+Ses dispositions prises et ses ordres donnés au maître
+charpentier, John Mangles revint à bord avec la famille
+irlandaise, qui voulut rendre visite à lord Glenarvan. Ayrton
+avait jugé convenable de se joindre à eux, et, vers quatre heures,
+John et ses compagnons franchissaient la coupée du _Duncan_.
+
+Ils furent reçus à bras ouverts. Glenarvan leur offrit de dîner à
+son bord. Il ne voulait pas être en reste de politesse, et ses
+hôtes acceptèrent volontiers la revanche de leur hospitalité
+australienne dans le carré du yacht.
+
+Paddy O’Moore fut émerveillé. L’ameublement des cabines, les
+tentures, les tapisseries, tout l’accastillage d’érable et de
+palissandre excita son admiration. Ayrton, au contraire, ne donna
+qu’une approbation modérée à ces superfluités coûteuses.
+
+Mais, en revanche, le quartier-maître du _Britannia_ examina le
+yacht à un point de vue plus marin; il le visita jusqu’à fond de
+cale; il descendit à la chambre de l’hélice; il observa la
+machine, s’enquit de sa force effective, de sa consommation; il
+explora les soutes au charbon, la cambuse, l’approvisionnement de
+poudre; il s’intéressa particulièrement au magasin d’armes, au
+canon monté sur le gaillard d’avant, à sa portée.
+
+Glenarvan avait affaire à un homme qui s’y connaissait; il le vit
+bien aux demandes spéciales d’Ayrton. Enfin, celui-ci termina sa
+tournée par l’inspection de la mâture et du gréement.
+
+«Vous avez là un beau navire, _mylord_, dit-il.
+
+--Un bon navire surtout, répondit Glenarvan.
+
+--Et quel est son tonnage?
+
+--Il jauge deux cent dix tonneaux.
+
+--Me tromperai-je beaucoup, ajouta Ayrton, en affirmant que le
+_Duncan_ file aisément ses quinze nœuds à toute vapeur?
+
+--Mettez-en dix-sept, répliqua John Mangles, et vous compterez
+juste.
+
+--Dix-sept! s’écria le quartier-maître, mais alors pas un navire
+de guerre, j’entends des meilleurs qui soient, n’est capable de
+lui donner la chasse?
+
+--Pas un! répondit John Mangles. Le _Duncan_ est un véritable
+yacht de course, qui ne se laisserait battre sous aucune allure.
+
+--Même à la voile? demanda Ayrton.
+
+--Même à la voile.
+
+--Eh bien, _mylord_, et vous, capitaine, répondit Ayrton, recevez
+les compliments d’un marin qui sait ce que vaut un navire.
+
+--Bien, Ayrton, répondit Glenarvan; restez donc à notre bord, et
+il ne tiendra qu’à vous que ce bâtiment devienne le vôtre.
+
+--J’y songerai, _mylord_», répondit simplement le quartier-maître.
+
+Mr Olbinett vint en ce moment prévenir son honneur que le dîner
+était servi. Glenarvan et ses hôtes se dirigèrent vers la dunette.
+
+«Un homme intelligent, cet Ayrton, dit Paganel au major.
+
+--Trop intelligent!» murmura Mac Nabbs, à qui, sans apparence de
+raison, il faut bien le dire, la figure et les manières du
+quartier-maître ne revenaient pas.
+
+Pendant le dîner, Ayrton donna d’intéressants détails sur le
+continent australien, qu’il connaissait parfaitement. Il s’informa
+du nombre de matelots que lord Glenarvan emmenait dans son
+expédition.
+
+Lorsqu’il apprit que deux d’entre eux seulement, Mulrady et
+Wilson, devaient l’accompagner, il parut étonné. Il engagea
+Glenarvan à former sa troupe des meilleurs marins du _Duncan_. Il
+insista même à cet égard, insistance qui, soit dit en passant, dut
+effacer tout soupçon de l’esprit du major.
+
+«Mais, dit Glenarvan, notre voyage à travers l’Australie
+méridionale n’offre aucun danger?
+
+--Aucun, se hâta de répondre Ayrton.
+
+--Eh bien, laissons à bord le plus de monde possible. Il faut des
+hommes pour manœuvrer le _Duncan_ à la voile, et pour le réparer.
+Il importe, avant tout, qu’il se trouve exactement au rendez-vous
+qui lui sera ultérieurement assigné. Donc, ne diminuons pas son
+équipage.»
+
+Ayrton parut comprendre l’observation de lord Glenarvan et
+n’insista plus.
+
+Le soir venu, écossais et irlandais se séparèrent.
+
+Ayrton et la famille de Paddy O’Moore retournèrent à leur
+habitation. Chevaux et chariot devaient être prêts pour le
+lendemain. Le départ fut fixé à huit heures du matin.
+
+Lady Helena et Mary Grant firent alors leurs derniers préparatifs.
+Ils furent courts, et surtout moins minutieux que ceux de Jacques
+Paganel. Le savant passa une partie de la nuit à dévisser,
+essuyer, visser et revisser les verres de sa longue-vue. Aussi
+dormait-il encore quand le lendemain, à l’aube, le major l’éveilla
+d’une voix retentissante.
+
+Déjà les bagages avaient été transportés à la ferme par les soins
+de John Mangles. Une embarcation attendait les voyageurs, qui ne
+tardèrent pas à y prendre place. Le jeune capitaine donna ses
+derniers ordres à Tom Austin. Il lui recommanda par-dessus tout
+d’attendre les ordres de lord Glenarvan à Melbourne, et de les
+exécuter scrupuleusement quels qu’ils fussent. Le vieux marin
+répondit à John Mangles qu’il pouvait compter sur lui. Au nom de
+l’équipage, il présenta à son honneur ses vœux pour le succès de
+l’expédition. Le canot déborda, et un tonnerre de hurrahs éclata
+dans les airs.
+
+En dix minutes, l’embarcation atteignit le rivage. Un quart
+d’heure plus tard, les voyageurs arrivaient à la ferme irlandaise.
+Tout était prêt. Lady Helena fut enchantée de son installation.
+L’immense chariot avec ses roues primitives et ses ais massifs
+lui plut particulièrement. Ces six bœufs attelés par paires
+avaient un air patriarcal qui lui seyait fort.
+
+«Parbleu! dit Paganel, voilà un admirable véhicule, et qui vaut
+tous les _mail-coachs_ du monde. Une maison qui se déplace, qui
+marche, qui s’arrête où bon vous semble, que peut-on désirer de
+mieux?
+
+--Monsieur Paganel, répondit lady Helena, j’espère avoir le
+plaisir de vous recevoir dans mes salons?
+
+--Comment donc, madame, répliqua le savant, mais ce sera un
+honneur pour moi! Avez-vous pris un jour?
+
+--J’y serai tous les jours pour mes amis, répondit en riant lady
+Helena, et vous êtes...
+
+--Le plus dévoué de tous, madame», répliqua galamment Paganel.
+
+Cet échange de politesses fut interrompu par l’arrivée de sept
+chevaux tout harnachés que conduisait un des fils de Paddy. Lord
+Glenarvan régla avec l’irlandais le prix de ces diverses
+acquisitions, en y ajoutant force remerciements que le brave colon
+estimait au moins à l’égal des guinées.
+
+On donna le signal du départ. Lady Helena et miss Grant prirent
+place dans leur compartiment, Ayrton sur le siège, Olbinett à
+l’arrière du chariot; Glenarvan, le major, Paganel, Robert, John
+Mangles, les deux matelots, tous armés de carabines et de
+revolvers, enfourchèrent leurs chevaux. Un «Dieu vous assiste!»
+fut lancé par Paddy O’Moore, et repris en chœur par sa famille.
+Ayrton fit entendre un cri particulier, et piqua son long
+attelage. Le chariot s’ébranla, ses ais craquèrent, les essieux
+grincèrent dans le moyeu des roues, et bientôt disparut au
+tournant de la route la ferme hospitalière de l’honnête irlandais.
+
+
+Chapitre IX
+_La province de Victoria_
+
+On était au 23 décembre 1864. Ce décembre, si triste, si maussade,
+si humide dans l’hémisphère boréal, aurait dû s’appeler juin sur
+ce continent.
+
+Astronomiquement, l’été comptait déjà deux jours d’existence, car,
+le 21, le soleil venait d’atteindre le capricorne, et sa présence
+au-dessus de l’horizon diminuait déjà de quelques minutes. Ainsi
+donc, c’était dans la plus chaude saison de l’année et sous les
+rayons d’un soleil presque tropical que devait s’accomplir ce
+nouveau voyage de lord Glenarvan.
+
+L’ensemble des possessions anglaises dans cette partie de l’océan
+Pacifique est appelé Australasie. Il comprend la Nouvelle
+Hollande, la Tasmanie, la Nouvelle Zélande, et quelques îles
+circonvoisines.
+
+Quant au continent australien, il est divisé en vastes colonies de
+grandeur et de richesses fort inégales. Quiconque jette les yeux
+sur les cartes modernes dressées par MM Petermann ou Preschoell
+est d’abord frappé de la rectitude de ces divisions.
+
+Les anglais ont tiré au cordeau les lignes conventionnelles qui
+séparent ces grandes provinces.
+
+Ils n’ont tenu compte ni des versants orographiques, ni du cours
+des rivières, ni des variétés de climats, ni des différences de
+races. Ces colonies confinent rectangulairement l’une à l’autre et
+s’emboîtent comme les pièces d’une marqueterie. À cette
+disposition de lignes droites, d’angles droits, on reconnaît
+l’œuvre du géomètre, non l’œuvre du géographe. Seules, les
+côtes, avec leurs sinuosités variées, leurs fiords, leurs baies,
+leurs caps, leurs estuaires, protestent au nom de la nature par
+leur irrégularité charmante.
+
+Cet aspect d’échiquier excitait toujours, et à bon droit, la verve
+de Jacques Paganel. Si l’Australie eût été française, très
+certainement les géographes français n’auraient pas poussé jusqu’à
+ce point la passion de l’équerre et du tire-ligne.
+
+Les colonies de la grande île océanienne sont actuellement au
+nombre de six: la Nouvelle Galles du sud, capitale Sydney; le
+Queensland, capitale Brisbane; la province de Victoria, capitale
+Melbourne; l’Australie méridionale, capitale Adélaïde; l’Australie
+occidentale, capitale Perth; et enfin l’Australie
+septentrionale, encore sans capitale. Les côtes seules sont
+peuplées par les colons. C’est à peine si quelque ville importante
+s’est hasardée à deux cents milles dans les terres.
+
+Quant à l’intérieur du continent, c’est-à-dire sur une surface
+égale aux deux tiers de l’Europe, il est à peu près inconnu.
+
+Fort heureusement, le trente-septième parallèle ne traverse pas
+ces immenses solitudes, ces inaccessibles contrées, qui ont déjà
+coûté de nombreuses victimes à la science. Glenarvan n’aurait pu
+les affronter.
+
+Il n’avait affaire qu’à la partie méridionale de l’Australie, qui
+se décomposait ainsi: une étroite portion de la province
+d’Adélaïde, la province de Victoria dans toute sa largeur, et
+enfin le sommet du triangle renversé que forme la Nouvelle Galles
+du sud.
+
+Or, du cap Bernouilli à la frontière de Victoria, on mesure
+soixante-deux milles à peine. C’était deux jours de marche, pas
+plus, et Ayrton comptait coucher le lendemain soir à Aspley, la
+ville la plus occidentale de la province de Victoria.
+
+Les débuts d’un voyage sont toujours marqués par l’entrain des
+cavaliers et des chevaux. À l’animation des premiers, rien à dire,
+mais il parut convenable de modérer l’allure des seconds. Qui veut
+aller loin doit ménager sa monture. Il fut donc décidé que chaque
+journée ne comporterait pas plus de vingt-cinq à trente milles en
+moyenne.
+
+D’ailleurs, le pas des chevaux devait se régler sur le pas plus
+lent des bœufs, véritables engins mécaniques qui perdent en temps
+ce qu’ils gagnent en force. Le chariot, avec ses passagers, ses
+approvisionnements, c’était le noyau de la caravane, la forteresse
+ambulante. Les cavaliers pouvaient battre l’estrade sur ses
+flancs, mais ils ne devaient jamais s’en éloigner.
+
+Ainsi donc, aucun ordre de marche n’étant spécialement adopté,
+chacun fut libre de faire à sa guise dans une certaine limite, les
+chasseurs de courir la plaine, les gens aimables de converser avec
+les habitantes du chariot, les philosophes de philosopher
+ensemble. Paganel, qui possédait toutes ces qualités diverses,
+devait être partout à la fois.
+
+La traversée de la province d’Adélaïde n’offrit rien
+d’intéressant. Une suite de coteaux peu élevés, mais riches en
+poussière, une longue étendue de terrains vagues dont l’ensemble
+constitue ce qu’on appelle le «bush» dans le pays, quelques
+prairies, couvertes par touffes d’un arbuste salé aux feuilles
+anguleuses dont la gent ovine se montre fort friande, se
+succédèrent pendant plusieurs milles. Çà et là se voyaient
+quelques «pig’s-faces», moutons à tête de porc d’une espèce
+particulière à la Nouvelle Hollande, qui paissaient entre les
+poteaux de la ligne télégraphique récemment établie d’Adélaïde à
+la côte.
+
+Jusqu’alors ces plaines rappelaient singulièrement les monotones
+étendues de la Pampasie argentine.
+
+Même sol herbeux et uni. Même horizon nettement tranché sur le
+ciel. Mac Nabbs soutenait que l’on n’avait pas changé de pays;
+mais Paganel affirma que la contrée se modifierait bientôt. Sur sa
+garantie, on s’attendit à de merveilleuses choses.
+
+Vers trois heures, le chariot traversa un large espace dépourvu
+d’arbres, connu sous le nom de «mosquitos plains.» Le savant eut
+la satisfaction géographique de constater qu’il méritait son nom.
+Les voyageurs et leurs montures souffrirent beaucoup des morsures
+réitérées de ces importuns diptères; les éviter était impossible;
+les calmer fut plus facile, grâce aux flacons d’ammoniaque de la
+pharmacie portative.
+
+Paganel ne put s’empêcher de donner à tous les diables ces
+moustiques acharnés qui lardèrent sa longue personne de leurs
+agaçantes piqûres.
+
+Vers le soir, quelques haies vives d’acacias égayèrent la plaine;
+çà et là, des bouquets de gommiers blancs; plus loin, une ornière
+fraîchement creusée; puis, des arbres d’origine européenne,
+oliviers, citronniers et chênes verts, enfin des palissades bien
+entretenues. À huit heures, les bœufs, pressant leur marche sous
+l’aiguillon d’Ayrton, arrivèrent à la station de Red-Gum.
+
+Ce mot «station» s’applique aux établissements de l’intérieur où
+se fait l’élève du bétail, cette principale richesse de
+l’Australie. Les éleveurs, ce sont les «squatters», c’est-à-dire
+les gens qui s’assoient sur le sol. En effet, c’est la première
+position que prend tout colon fatigué de ses pérégrinations à
+travers ces contrées immenses.
+
+Red-Gum-Station était un établissement de peu d’importance. Mais
+Glenarvan y trouva la plus franche hospitalité. La table est
+invariablement servie pour le voyageur sous le toit de ces
+habitations solitaires, et dans un colon australien on rencontre
+toujours un hôte obligeant.
+
+Le lendemain, Ayrton attela ses bœufs dès le point du jour. Il
+voulait arriver le soir même sur le territoire de Victoria. Le sol
+se montra peu à peu plus accidenté. Une succession de petites
+collines ondulait à perte de vue, toutes saupoudrées de sable
+écarlate. On eût dit un immense drapeau rouge jeté sur la plaine,
+dont les plis se gonflaient au souffle du vent. Quelques
+«malleys», sortes de sapins tachetés de blanc, au tronc droit et
+lisse, étendaient leurs branches et leur feuillage d’un vert foncé
+sur de grasses prairies où pullulaient des bandes joyeuses de
+gerboises. Plus tard, ce furent de vastes champs de broussailles
+et de jeunes gommiers; puis les groupes s’écartèrent, les arbustes
+isolés se firent arbres, et présentèrent le premier spécimen des
+forêts de l’Australie.
+
+Cependant, aux approches de la frontière victorienne, l’aspect du
+pays se modifiait sensiblement. Les voyageurs sentaient qu’ils
+foulaient du pied une terre nouvelle. Leur imperturbable
+direction, c’était toujours la ligne droite sans qu’aucun
+obstacle, lac ou montagne, les obligeât à la changer en ligne
+courbe ou brisée. Ils mettaient invariablement en pratique le
+premier théorème de la géométrie, et suivaient, sans se détourner,
+le plus court chemin d’un point à un autre. De fatigue et de
+difficultés, ils ne s’en doutaient pas.
+
+Leur marche se conformait à la lente allure des bœufs, et si ces
+tranquilles animaux n’allaient pas vite, du moins allaient-ils
+sans jamais s’arrêter.
+
+Ce fut ainsi qu’après une traite de soixante milles fournie en
+deux jours, la caravane atteignit, le 23
+
+Au soir, la paroisse d’Aspley, première ville de la province de
+Victoria, située sur le cent quarante et unième degré de
+longitude, dans le district de Wimerra.
+
+Le chariot fut remisé, par les soins d’Ayrton, à Crown’s Inn,
+une auberge qui, faute de mieux, s’appelait l’_hôtel de la
+couronne_. Le souper, uniquement composé de mouton accommodé sous
+toutes les formes, fumait sur la table.
+
+On mangea beaucoup, mais l’on causa plus encore.
+
+Chacun, désireux de s’instruire sur les singularités du continent
+australien, interrogea avidement le géographe. Paganel ne se fit
+pas prier, et décrivit cette province victorienne, qui fut nommée
+l’Australie-Heureuse.
+
+«Fausse qualification! dit-il. On eût mieux fait de l’appeler
+l’Australie riche, car il en est des pays comme des individus: la
+richesse ne fait pas le bonheur. L’Australie, grâce à ses mines
+d’or, a été livrée à la bande dévastatrice et féroce des
+aventuriers. Vous verrez cela quand nous traverserons les terrains
+aurifères.
+
+--La colonie de Victoria n’a-t-elle pas une origine assez
+récente? demanda lady Glenarvan.
+
+--Oui, madame, elle ne compte encore que trente ans d’existence.
+Ce fut le 6 juin 1835, un mardi...
+
+--À sept heures un quart du soir, ajouta le major, qui aimait à
+chicaner Paganel sur la précision de ses dates.
+
+--Non, à sept heures dix minutes, reprit sérieusement le
+géographe, que Batman et Falckner fondèrent un établissement à
+Port-Philippe, sur cette baie où s’étend aujourd’hui la grande
+ville de Melbourne. Pendant quinze ans, la colonie fit partie de
+la Nouvelle Galles du sud, et releva de Sydney, sa capitale. Mais,
+en 1851, elle fut déclarée indépendante et prit le nom de
+Victoria.
+
+--Et depuis elle a prospéré? demanda Glenarvan.
+
+--Jugez-en, mon noble ami, répondit Paganel. Voici les chiffres
+fournis par la dernière statistique, et, quoi qu’en pense Mac
+Nabbs, je ne sais rien de plus éloquent que les chiffres.
+
+--Allez, dit le major.
+
+--Je vais. En 1836, la colonie de Port-Philippe avait deux cent
+quarante-quatre habitants. Aujourd’hui, la province de Victoria en
+compte cinq cent cinquante mille. Sept millions de pieds de vigne
+lui rendent annuellement cent vingt et un mille gallons de vin.
+Cent trois mille chevaux galopent à travers ses plaines, et six
+cent soixante-quinze mille deux cent soixante-douze bêtes à cornes
+se nourrissent sur ses immenses pâturages.
+
+--Bravo! Monsieur Paganel! s’écria lady Helena, en riant de bon
+cœur. Il faut convenir que vous êtes ferré sur ces questions
+géographiques, et mon cousin Mac Nabbs aura beau faire, il ne vous
+prendra pas en défaut.
+
+--Mais c’est mon métier, madame, de savoir ces choses-là et de
+vous les apprendre au besoin. Aussi, vous pouvez me croire, quand
+je vous dis que cet étrange pays nous réserve des merveilles.
+
+--Jusqu’ici, cependant... répondit Mac Nabbs, qui prenait plaisir
+à pousser le géographe pour surexciter sa verve.
+
+--Mais attendez donc, impatient major! s’écria Paganel. Vous avez
+à peine un pied sur la frontière, et vous vous dépitez déjà! Eh
+bien! Je vous dis, moi, je vous répète, je vous soutiens que cette
+contrée est la plus curieuse qui soit sur terre. Sa formation, sa
+nature, ses produits, son climat, et jusqu’à sa disparition
+future, ont étonné, étonnent et étonneront tous les savants du
+monde. Imaginez-vous, mes amis, un continent dont les bords, et
+non le centre, se sont élevés primitivement au-dessus des flots
+comme un anneau gigantesque; qui renferme peut-être à sa partie
+centrale une mer intérieure à demi évaporée; dont les fleuves se
+dessèchent de jour en jour; où l’humidité n’existe pas, ni dans
+l’air, ni dans le sol; où les arbres perdent annuellement leur
+écorce au lieu de perdre leurs feuilles; où les feuilles se
+présentent de profil au soleil, non de face, et ne donnent pas
+d’ombre; où le bois est souvent incombustible; où les pierres de
+taille fondent sous la pluie; où les forêts sont basses et les
+herbes gigantesques; où les animaux sont étranges; où les
+quadrupèdes ont des becs, comme l’échidné et l’ornithorynque, et
+ont obligé les naturalistes à créer spécialement pour eux le genre
+nouveau des monothrèmes; où le _kanguroo_ bondit sur ses pattes
+inégales; où les moutons ont des têtes de porc; où les renards
+voltigent d’arbre en arbre; où les cygnes sont noirs; où les rats
+font des nids; où le «bower bird» ouvre ses salons aux visites de
+ses amis ailés; où les oiseaux étonnent l’imagination par la
+diversité de leurs chants et de leurs aptitudes; où l’un sert
+d’horloge et l’autre fait claquer un fouet de postillon, l’un
+imite le rémouleur, l’autre bat les secondes, comme un balancier
+de pendule, où l’un rit le matin quand le soleil se lève, et
+l’autre pleure le soir quand il se couche! Oh! Contrée bizarre,
+illogique, s’il en fut jamais, terre paradoxale et formée contre
+nature! C’est à bon droit que le savant botaniste Grimard a pu
+dire de toi: «voilà donc cette Australie, sorte de parodie des
+lois universelles, ou de défi plutôt, jeté à la face du reste du
+monde!»
+
+La tirade de Paganel, lancée à toute vitesse, semblait ne pouvoir
+s’arrêter. L’éloquent secrétaire de la société géographique ne se
+possédait plus. Il allait, il allait, gesticulant à tout rompre et
+brandissant sa fourchette au grand danger de ses voisins de table.
+Mais enfin sa voix fut couverte par un tonnerre de bravos, et il
+parvint à se taire. Certainement, après cette énumération des
+singularités australiennes, on ne songeait pas à lui en demander
+davantage. Et cependant le major, de sa voix calme ne put
+s’empêcher de dire:
+
+«Et c’est tout, Paganel?
+
+--Eh bien! Non, ce n’est pas tout! riposta le savant avec une
+nouvelle véhémence.
+
+--Quoi? demanda lady Helena très intriguée, il y a encore quelque
+chose de plus étonnant en Australie?
+
+--Oui, madame, son climat! Il l’emporte encore sur ses
+productions par son étrangeté.
+
+--Par exemple! s’écria-t-on.
+
+--Je ne parle pas des qualités hygiéniques du continent
+australien si riche en oxygène et si pauvre en azote; il n’a pas
+de vents humides, puisque les alizés soufflent parallèlement à ses
+côtes, et la plupart des maladies y sont inconnues, depuis le
+typhus jusqu’à la rougeole et aux affections chroniques.
+
+--Cependant ce n’est pas un mince avantage, dit Glenarvan.
+
+--Sans doute, mais je n’en parle pas, répondit Paganel. Ici, le
+climat a une qualité... invraisemblable.
+
+--Laquelle? demanda John Mangles.
+
+--Il est moralisateur!
+
+--Moralisateur?
+
+--Oui, répondit le savant avec conviction. Oui, moralisateur! Ici
+les métaux ne s’oxydent pas à l’air, les hommes non plus. Ici
+l’atmosphère pure et sèche blanchit tout rapidement, le linge et
+les âmes! Et on avait bien remarqué en Angleterre les vertus de ce
+climat, quand on résolut d’envoyer dans ce pays les gens à
+moraliser.
+
+--Quoi! Cette influence se fait réellement sentir? demanda lady
+Glenarvan.
+
+--Oui, madame, sur les animaux et les hommes.
+
+--Vous ne plaisantez pas, Monsieur Paganel?
+
+--Je ne plaisante pas. Les chevaux et les bestiaux y sont d’une
+docilité remarquable. Vous le verrez.
+
+--Ce n’est pas possible!
+
+--Mais cela est! Et les malfaiteurs, transportés dans cet air
+vivifiant et salubre, s’y régénèrent en quelques années. Cet effet
+est connu des philanthropes.
+
+En Australie, toutes les natures s’améliorent.
+
+--Mais alors, vous, Monsieur Paganel, vous qui êtes déjà si bon,
+dit lady Helena, qu’allez-vous devenir sur cette terre
+privilégiée?
+
+--Excellent, madame, répondit Paganel, tout simplement
+excellent!»
+
+
+Chapitre X
+_Wimerra river_
+
+Le lendemain, 24 décembre, le départ eut lieu dès l’aube. La
+chaleur était déjà forte, mais supportable, la route presque unie
+et propice au pas des chevaux.
+
+La petite troupe s’engagea sous un taillis assez clairsemé. Le
+soir, après une bonne journée de marche, elle campa sur les bords
+du lac Blanc, aux eaux saumâtres et impotables.
+
+Là, Jacques Paganel fut forcé de convenir que ce lac n’était pas
+plus blanc que la mer Noire n’est noire, que la mer Rouge n’est
+rouge, que le fleuve Jaune n’est jaune, et que les montagnes
+Bleues ne sont bleues. Cependant, il discuta fort, par amour-propre
+de géographe; mais ses arguments ne prévalurent pas.
+
+Mr Olbinett prépara le repas du soir avec sa ponctualité
+habituelle; puis les voyageurs, les uns dans le chariot, les
+autres sous la tente, ne tardèrent pas à s’endormir, malgré les
+hurlements lamentables des «dingos», qui sont les chacals de
+l’Australie.
+
+Une plaine admirable, toute diaprée de chrysanthèmes, s’étendait
+au delà du lac Blanc. Le lendemain, Glenarvan et ses compagnons,
+au réveil, auraient volontiers applaudi le magnifique décor offert
+à leurs regards. Ils partirent. Quelques gibbosités lointaines
+trahissaient seules le relief du sol. Jusqu’à l’horizon, tout
+était prairie et fleurs dans leur printanière érubescence. Les
+reflets bleus du lin à feuilles menues se mariaient au rouge
+écarlate d’un acanthus particulier à cette contrée. De nombreuses
+variétés d’émérophilis égayaient cette verdure, et les terrains
+imprégnés de sel disparaissaient sous les ansérines, les arroches,
+les bettes, celles-ci glauques, celles-là rougeâtres, de
+l’envahissante famille des salsolacées. Plantes utiles à
+l’industrie, car elles donnent une soude excellente par
+l’incinération et le lavage de leurs cendres.
+
+Paganel, qui devenait botaniste au milieu des fleurs, appelait de
+leurs noms ces productions variées, et, avec sa manie de tout
+chiffrer, il ne manqua pas de dire que l’on comptait jusqu’ici
+quatre mille deux cents espèces de plantes réparties en cent vingt
+familles dans la flore australienne.
+
+Plus tard, après une dizaine de milles rapidement franchis, le
+chariot circula entre de hauts bouquets d’acacias, de mimosas et
+de gommiers blancs, dont l’inflorescence est si variable. Le règne
+végétal, dans cette contrée des «spring plains», ne se montrait
+pas ingrat envers l’astre du jour, et il rendait en parfums et en
+couleurs ce que le soleil lui donnait en rayons.
+
+Quant au règne animal, il était plus avare de ses produits.
+Quelques casoars bondissaient dans la plaine, sans qu’il fût
+possible de les approcher. Cependant le major fut assez adroit
+pour frapper d’une balle au flanc un animal fort rare, et qui tend
+à disparaître. C’était un «jabiru», la grue géante des colons
+anglais. Ce volatile avait cinq pieds de haut, et son bec noir,
+large, conique, à bout très pointu, mesurait dix-huit pouces de
+longueur. Les reflets violets et pourpres de sa tête contrastaient
+vivement avec le vert lustré de son cou, l’éclatante blancheur de
+sa gorge et le rouge vif de ses longues jambes.
+
+La nature semblait avoir épuisé en sa faveur toute la palette des
+couleurs primitives.
+
+On admira beaucoup cet oiseau, et le major aurait eu les honneurs
+de la journée, si le jeune Robert n’eût rencontré, quelques milles
+plus loin, et bravement assommé une bête informe, moitié hérisson,
+moitié fourmilier, un être à demi ébauché comme les animaux des
+premiers âges de la création. Une langue extensible, longue et
+gluante, pendait hors de sa gueule entée, et pêchait les fourmis,
+qui forment sa principale nourriture.
+
+«C’est un échidné! dit Paganel, donnant à ce monothrème son
+véritable nom. Avez-vous jamais vu un pareil animal?
+
+--Il est horrible, répondit Glenarvan.
+
+--Horrible, mais curieux, reprit Paganel; de plus, particulier à
+l’Australie, et on le chercherait en vain dans toute autre partie
+du monde.»
+
+Naturellement, Paganel voulut emporter le hideux échidné et le
+mettre dans le compartiment des bagages. Mais Mr Olbinett réclama
+avec une telle indignation, que le savant renonça à conserver cet
+échantillon des monothrèmes.
+
+Ce jour-là, les voyageurs dépassèrent de trente minutes le cent
+quarante et unième degré de longitude. Jusqu’ici, peu de colons,
+peu de squatters s’étaient offerts à leur vue. Le pays semblait
+désert. D’aborigènes, il n’y en avait pas l’ombre, car les tribus
+sauvages errent plus au nord à travers les immenses solitudes
+arrosées par les affluents du Darling et du Murray.
+
+Mais un curieux spectacle intéressa la troupe de Glenarvan. Il lui
+fut donné de voir un de ces immenses troupeaux que de hardis
+spéculateurs amènent des montagnes de l’est jusqu’aux provinces de
+Victoria et de l’Australie méridionale.
+
+Vers quatre heures du soir, John Mangles signala à trois milles en
+avant une énorme colonne de poussière qui se déroulait à
+l’horizon. D’où venait ce phénomène? on fut fort embarrassé de le
+dire.
+
+Paganel penchait pour un météore quelconque, auquel sa vive
+imagination cherchait déjà une cause naturelle. Mais Ayrton
+l’arrêta dans le champ des conjectures où il s’aventurait, en
+affirmant que ce soulèvement de poussière provenait d’un troupeau
+en marche.
+
+Le quartier-maître ne se trompait pas. L’épaisse nuée s’approcha.
+Il s’en échappait tout un concert de bêlements, de hennissements
+et de beuglements.
+
+La voix humaine sous forme de cris, de sifflets, de vociférations,
+se mêlait aussi à cette symphonie pastorale.
+
+Un homme sortit du nuage bruyant. C’était le conducteur en chef de
+cette armée à quatre pattes.
+
+Glenarvan s’avança au-devant de lui, et les relations s’établirent
+sans plus de façons. Le conducteur, ou, pour lui donner son
+véritable titre, le «stockeeper», était propriétaire d’une partie
+du troupeau. Il se nommait Sam Machell, et venait, en effet, des
+provinces de l’est, se dirigeant vers la baie Portland.
+
+Son troupeau comprenait douze mille soixante-quinze têtes, soit
+mille bœufs, onze mille moutons et soixante-quinze chevaux. Tous
+ces animaux, achetés maigres dans les plaines des montagnes
+Bleues, allaient s’engraisser au milieu des pâturages salutaires
+de l’Australie méridionale, où ils sont revendus avec grand
+bénéfice. Ainsi, Sam Machell, gagnant deux livres par bœuf et une
+demi-livre par mouton, devait réaliser un bénéfice de cinquante
+mille francs. C’était une grosse affaire. Mais quelle patience,
+quelle énergie pour conduire à destination cette troupe rétive, et
+quelles fatigues à braver!
+
+Le gain est péniblement acquis que ce dur métier rapporte!
+
+Sam Machell raconta en peu de mots son histoire, tandis que le
+troupeau continuait sa marche entre les bouquets de mimosas. Lady
+Helena, Mary Grant, les cavaliers avaient mis pied à terre, et,
+assis à l’ombre d’un vaste gommier, ils écoutaient le récit du
+_stockeeper_.
+
+Sam Machell était parti depuis sept mois. Il faisait environ dix
+milles par jour, et son interminable voyage devait durer trois
+mois encore. Il avait avec lui, pour l’aider dans cette laborieuse
+tâche, vingt chiens et trente hommes, dont cinq noirs fort habiles
+à retrouver les traces des bêtes égarées.
+
+Six chariots suivaient l’armée. Les conducteurs, armés de
+_stockwhipps_, fouets dont le manche a dix-huit pouces et la
+lanière neuf pieds de longueur, circulaient entre les rangs,
+rétablissant çà et là l’ordre souvent troublé, tandis que la
+cavalerie légère des chiens voltigeait sur les ailes.
+
+Les voyageurs admirèrent la discipline établie dans le troupeau.
+Les diverses races marchaient séparément, car bœufs et moutons
+sauvages s’entendent assez mal; les premiers ne consentent jamais
+à paître où les seconds ont passé. De là, nécessité de placer les
+bœufs en tête, et ceux-ci, divisés en deux bataillons, allaient
+en avant.
+
+Suivaient cinq régiments de moutons commandés par vingt
+conducteurs, et le peloton des chevaux marchait à l’arrière-garde.
+
+Sam Machell fit remarquer à ses auditeurs que les guides de
+l’armée n’étaient ni des chiens ni des hommes, mais bien des
+bœufs, des «leaders» intelligents, dont leurs congénères
+reconnaissaient la supériorité. Ils s’avançaient au premier
+rang, avec une gravité parfaite, prenant la bonne route par
+instinct, et très convaincus de leur droit à être traités avec
+égards. Aussi les ménageait-on, car le troupeau leur obéissait
+sans conteste. Leur convenait-il de s’arrêter, il fallait céder à
+ce bon plaisir, et vainement essayait-on de se remettre en marche
+après une halte, s’ils ne donnaient eux-mêmes le signal du départ.
+
+Quelques détails ajoutés par le _stockeeper_ complétèrent
+l’histoire de cette expédition, digne d’être écrite, sinon
+commandée, par Xénophon lui-même. Tant que l’armée marchait en
+plaine, c’était bien. Peu d’embarras, peu de fatigues. Les bêtes
+paissaient sur la route, se désaltéraient aux nombreux creeks des
+pâturages, dormaient la nuit, voyageaient le jour, et se
+rassemblaient docilement à la voix des chiens. Mais dans les
+grandes forêts du continent, à travers les taillis d’eucalyptus et
+de mimosas, les difficultés croissaient. Pelotons, bataillons et
+régiments se mélangeaient ou s’écartaient, et il fallait un temps
+considérable pour les réunir. Que par malheur un leader vînt à
+s’égarer, on devait le retrouver à tout prix sous peine d’une
+débandade générale, et les noirs employaient souvent plusieurs
+jours à ces difficiles recherches. Que les grandes pluies vinssent
+à tomber, les bêtes paresseuses refusaient d’avancer, et par les
+violents orages une panique désordonnée s’emparait de ces animaux
+fous de terreur.
+
+Cependant, à force d’énergie et d’activité, le _stockeeper_
+triomphait de ces difficultés sans cesse renaissantes. Il
+marchait; les milles s’ajoutaient aux milles; les plaines, les
+bois, les montagnes restaient en arrière. Mais où il fallait
+joindre à tant de qualités cette qualité supérieure, qui s’appelle
+la patience, --une patience à toute épreuve, une patience que non
+seulement des heures, non seulement des jours, mais des semaines
+ne doivent pas abattre, --c’était au passage des rivières. Là, le
+_stockeeper_ se voyait retenu devant un cours d’eau, sur ses bords
+non pas infranchissables, mais infranchis. L’obstacle venait
+uniquement de l’entêtement du troupeau qui se refusait à passer.
+Les bœufs, après avoir humé l’eau, revenaient sur leurs pas. Les
+moutons fuyaient dans toutes les directions plutôt que d’affronter
+l’élément liquide. On attendait la nuit pour entraîner la troupe à
+la rivière, cela ne réussissait pas. On y jetait les béliers de
+force, les brebis ne se décidaient pas à les suivre. On essayait
+de prendre le troupeau par la soif en le privant d’eau pendant
+plusieurs jours, le troupeau se passait de boire et ne
+s’aventurait pas davantage. On transportait les agneaux sur
+l’autre rive, dans l’espoir que les mères viendraient à leurs
+cris; les agneaux bêlaient, et les mères ne bougeaient pas de la
+rive opposée. Cela durait quelquefois tout un mois, et le
+_stockeeper_ ne savait plus que faire de son armée bêlante,
+hennissante et beuglante. Puis, un beau jour, sans raison, par
+caprice, on ne sait pourquoi ni comment, un détachement
+franchissait la rivière, et alors c’était une autre difficulté
+d’empêcher le troupeau de s’y jeter en désordre. La confusion se
+mettait dans les rangs, et beaucoup d’animaux se noyaient dans les
+rapides.
+
+Tels furent les détails donnés par Sam Machell.
+
+Pendant son récit, une grande partie du troupeau avait défilé en
+bon ordre. Il était temps qu’il allât rejoindre la tête de son
+armée et choisir les meilleurs pâturages. Il prit donc congé de
+lord Glenarvan, enfourcha un excellent cheval indigène qu’un de
+ses hommes tenait en laisse, et reçut les adieux de tous avec de
+cordiales poignées de main.
+
+Quelques instants plus tard, il avait disparu dans le tourbillon
+de poussière.
+
+Le chariot reprit en sens inverse sa marche un moment
+interrompue, et ne s’arrêta que le soir au pied du mont Talbot.
+
+Paganel fit alors observer judicieusement qu’on était au 25
+décembre, le jour de Noël, le Christmas tant fêté des familles
+anglaises. Mais le _stewart_ ne l’avait pas oublié, et un souper
+succulent, servi sous la tente, lui valut les compliments sincères
+des convives. Il faut le dire, Mr Olbinett s’était véritablement
+surpassé. Sa réserve avait fourni un contingent de mets européens
+qui se rencontrent rarement dans les déserts de l’Australie. Un
+jambon de renne, des tranches de bœuf salé, du saumon fumé, un
+gâteau d’orge et d’avoine, du thé à discrétion, du _whisky_ en
+abondance, quelques bouteilles de porto, composèrent ce repas
+étonnant. On se serait cru dans la grande salle à manger de
+Malcolm-Castle, au milieu des Highlands, en pleine Écosse.
+
+Certes, rien ne manquait à ce festin, depuis la soupe au gingembre
+jusqu’au _minced-pies_ du dessert.
+
+Cependant, Paganel crut devoir y joindre les fruits d’un oranger
+sauvage qui croissait au pied des collines. C’était le «moccaly»
+des indigènes; ses oranges faisaient un fruit assez insipide, mais
+ses pépins écrasés emportaient la bouche comme du piment de
+Cayenne. Le géographe s’obstina à les manger si consciencieusement
+par amour de la science, qu’il se mit le palais en feu, et ne put
+répondre aux questions dont le major l’accabla sur les
+particularités des déserts australiens.
+
+La journée du lendemain, 26 décembre, n’offrit aucun incident
+utile à relater. On rencontra les sources du Norton-Creek, et plus
+tard la Mackensie-river à demi desséchée. Le temps se tenait au
+beau avec une chaleur très supportable; le vent soufflait du sud,
+et rafraîchissait l’atmosphère comme eût fait le vent du nord dans
+l’hémisphère boréal: ce que fit remarquer Paganel à son ami Robert
+Grant.
+
+«Circonstance heureuse, ajouta-t-il, car la chaleur est plus forte
+en moyenne dans l’hémisphère austral que dans l’hémisphère boréal.
+
+--Et pourquoi? demanda le jeune garçon.
+
+--Pourquoi, Robert? répondit Paganel. N’as-tu donc jamais entendu
+dire que la terre était plus rapprochée du soleil pendant l’hiver?
+
+--Si, Monsieur Paganel.
+
+--Et que le froid de l’hiver n’est dû qu’à l’obliquité des rayons
+solaires?
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien, mon garçon, c’est pour cette raison même qu’il fait
+plus chaud dans l’hémisphère austral.
+
+--Je ne comprends pas, répondit Robert, qui ouvrait de grands
+yeux.
+
+--Réfléchis donc, reprit Paganel, quand nous sommes en hiver, là-bas,
+en Europe, quelle est la saison qui règne ici, en Australie,
+aux antipodes?
+
+--L’été, dit Robert.
+
+--Eh bien, puisque précisément à cette époque la terre se trouve
+plus rapprochée du soleil... Comprends-tu?
+
+--Je comprends...
+
+--Que l’été des régions australes est plus chaud par suite de
+cette proximité que l’été des régions boréales.
+
+--En effet, Monsieur Paganel.
+
+--Donc, quand on dit que le soleil est plus près de la terre «en
+hiver», ce n’est vrai que pour nous autres, qui habitons la partie
+boréale du globe.
+
+--Voilà une chose à laquelle je n’avais pas songé, répondit
+Robert.
+
+--Et maintenant, va, mon garçon, et ne l’oublie plus.»
+
+Robert reçut de bonne grâce sa petite leçon de cosmographie, et
+finit par apprendre que la température moyenne de la province de
+Victoria atteignait soixante-quatorze degrés fahrenheit (plus 23°33 centigrades).
+
+Le soir, la troupe campa à cinq milles au delà du lac Lonsdale,
+entre le mont Drummond qui se dressait au nord, et le mont Dryden
+dont le médiocre sommet écornait l’horizon du sud.
+
+Le lendemain, à onze heures, le chariot atteignit les bords de
+la Wimerra, sur le cent quarante-troisième méridien.
+
+La rivière, large d’un demi-mille, s’en allait par nappes limpides
+entre deux hautes rangées de gommiers et d’acacias. Quelques
+magnifiques myrtacées, le «metrosideros speciosa» entre autres,
+élevaient à une quinzaine de pieds leurs branches longues et
+pleurantes, agrémentées de fleurs rouges. Mille oiseaux, des
+loriots, des pinsons, des pigeons aux ailes d’or, sans parler
+des perroquets babillards, voletaient dans les vertes ramilles.
+Au-dessous, à la surface des eaux, s’ébattait un couple de cygnes
+noirs, timides et inabordables. Ce «rara avis» des rivières
+australiennes se perdit bientôt dans les méandres de la Wimerra,
+qui arrosait capricieusement cette campagne attrayante.
+
+Cependant, le chariot s’était arrêté sur un tapis de gazon dont
+les franges pendaient sur les eaux rapides. Là, ni radeau, ni
+pont. Il fallait passer pourtant. Ayrton s’occupa de chercher un
+gué praticable. La rivière, un quart de mille en amont, lui parut
+moins profonde, et ce fut en cet endroit qu’il résolut d’atteindre
+l’autre rive. Divers sondages n’accusèrent que trois pieds d’eau.
+Le chariot pouvait donc s’engager sur ce haut-fond sans courir
+de grands risques.
+
+«Il n’existe aucun autre moyen de franchir cette rivière? demanda
+Glenarvan au quartier-maître.
+
+--Non, _mylord_, répondit Ayrton, mais ce passage ne me semble
+pas dangereux. Nous nous en tirerons.
+
+--Lady Glenarvan et miss Grant doivent-elles quitter le
+chariot!
+
+--Aucunement. Mes bœufs ont le pied sûr, et je me charge de les
+maintenir dans la bonne voie.
+
+--Allez, Ayrton, répondit Glenarvan, je me fie à vous.»
+
+Les cavaliers entourèrent le lourd véhicule, et l’on entra
+résolument dans la rivière. Les chariots, ordinairement, quand
+ils tentent ces passages à gué, sont entourés d’un chapelet de
+tonnes vides qui les soutient à la surface des eaux. Mais ici
+cette ceinture natatoire manquait; il fallait donc se confier à la
+sagacité des bœufs tenus en main par le prudent Ayrton. Celui-ci,
+de son siège, dirigeait l’attelage; le major et les deux matelots
+fendaient le rapide courant à quelques toises en tête.
+
+Glenarvan et John Mangles, de chaque côté du chariot, se
+tenaient prêts à secourir les voyageuses, Paganel et Robert
+fermaient la ligne.
+
+Tout alla bien jusqu’au milieu de la Wimerra. Mais alors, le creux
+s’accusa davantage, et l’eau monta au-dessus des jantes. Les
+bœufs, rejetés hors du gué, pouvaient perdre pied et entraîner
+avec eux l’oscillante machine. Ayrton se dévoua courageusement; il
+se mit à l’eau, et, s’accrochant aux cornes des bœufs, il parvint
+à les remettre en droit chemin.
+
+En ce moment, un heurt impossible à prévoir eut lieu; un
+craquement se fit; le chariot s’inclina sous un angle
+inquiétant; l’eau gagna les pieds des voyageuses; tout l’appareil
+commença à dériver, en dépit de Glenarvan et de John Mangles,
+cramponnés aux ridelles. Ce fut un moment plein d’anxiété.
+
+Fort heureusement, un vigoureux coup de collier rapprocha le
+véhicule de la rive opposée. La rivière offrit aux pieds des
+bœufs et des chevaux une pente remontante, et bientôt hommes et
+bêtes se trouvèrent en sûreté sur l’autre bord, non moins
+satisfaits que trempés.
+
+Seulement l’avant-train du chariot avait été brisé par le choc,
+et le cheval de Glenarvan se trouvait déferré des pieds de devant.
+
+Cet accident demandait une réparation prompte. On se regardait
+donc d’un air assez embarrassé, quand Ayrton proposa d’aller à la
+station de Black-Point, située à vingt milles au nord, et d’en
+ramener un maréchal ferrant.
+
+«Allez, allez, mon brave Ayrton, lui dit Glenarvan. Que vous faut-il
+de temps pour faire ce trajet et revenir au campement?
+
+--Quinze heures peut-être, répondit Ayrton, mais pas plus.
+
+--Partez donc, et, en attendant votre retour, nous camperons au
+bord de la Wimerra.»
+
+Quelques minutes après, le quartier-maître, monté sur le cheval de
+Wilson, disparaissait derrière un épais rideau de mimosas.
+
+
+Chapitre XI
+_Burke et Stuart_
+
+Le reste de la journée fut employé en conversations et en
+promenades. Les voyageurs, causant et admirant, parcoururent les
+rives de la Wimerra. Les grues cendrées et les ibis, poussant des
+cris rauques, s’enfuyaient à leur approche. L’oiseau-satin se
+dérobait sur les hautes branches du figuier sauvage, les
+loriots, les traquets, les épimaques voltigeaient entre les
+tiges superbes des liliacées, les martins-pêcheurs abandonnaient
+leur pêche habituelle, tandis que toute la famille plus civilisée
+des perroquets, le «blue-mountain» paré des sept couleurs du
+prisme, le petit «roschill» à la tête écarlate, à la gorge jaune,
+et le «lori» au plumage rouge et bleu, continuaient leur
+assourdissant bavardage au sommet des gommiers en fleur.
+
+Ainsi, tantôt couchés sur l’herbe au bord des eaux murmurantes,
+tantôt errant à l’aventure entre les touffes de mimosas, les
+promeneurs admirèrent cette belle nature jusqu’au coucher du jour.
+La nuit, précédée d’un rapide crépuscule, les surprit à un demi-mille
+du campement. Ils revinrent en se guidant non sur l’étoile
+polaire, invisible de l’hémisphère austral, mais sur la croix du
+sud, qui brillait à mi-chemin de l’horizon au zénith.
+
+Mr Olbinett avait dressé le souper sous la tente. On se mit à
+table. Le succès du repas fut un certain salmis de perroquets
+adroitement tués par Wilson et habilement préparés par le
+_stewart_.
+
+Le souper terminé, ce fut à qui trouverait un prétexte pour ne
+point donner au repos les premières heures de cette nuit si belle.
+Lady Helena mit tout son monde d’accord, en demandant à Paganel de
+raconter l’histoire des grands voyageurs australiens, une histoire
+promise depuis longtemps déjà.
+
+Paganel ne demandait pas mieux. Ses auditeurs s’étendirent au pied
+d’un _banksia_ magnifique; la fumée des cigares s’éleva bientôt
+jusqu’au feuillage perdu dans l’ombre, et le géographe, se fiant à
+son inépuisable mémoire, prit aussitôt la parole.
+
+«Vous vous rappelez, mes amis, et le major n’a point oublié sans
+doute, l’énumération de voyageurs que je vous fis à bord du
+_Duncan_. De tous ceux qui cherchèrent à pénétrer à l’intérieur du
+continent, quatre seulement sont parvenus à le traverser du sud au
+nord ou du nord au sud. Ce sont: Burke, en 1860 et 1861; Mac
+Kinlay, en 1861 et 1862; Landsborough, en 1862, et Stuart, aussi
+en 1862. De Mac Kinlay, et de Landsborough, je vous dirai peu de
+chose. Le premier alla d’Adélaïde au golfe Carpentarie; le second,
+du golfe Carpentarie à Melbourne, tous deux envoyés par des
+comités australiens à la recherche de Burke, qui ne reparaissait
+plus et ne devait jamais reparaître.
+
+«Burke et Stuart, tels sont les deux hardis explorateurs dont je
+vais vous parler, et je commence sans préambule.
+
+«Le 20 août 1860, sous les auspices de la société royale de
+Melbourne, partait un ex-officier irlandais, ancien inspecteur de
+police à Castlemaine, nommé Robert O’Hara Burke. Onze hommes
+l’accompagnaient, William John Wills, jeune astronome distingué,
+le docteur Beckler, un botaniste, Gray, King, jeune militaire de
+l’armée des Indes, Landells, Brahe, et plusieurs cipayes. Vingt-cinq
+chevaux et vingt-cinq chameaux portaient les voyageurs, leurs
+bagages et des provisions pour dix-huit mois. L’expédition devait
+se rendre au golfe de Carpentarie, sur la côte septentrionale,
+en suivant d’abord la rivière Cooper.
+
+«Elle franchit sans peine les lignes du Murray et du Darling, et
+arriva à la station de Menindié, sur la limite des colonies.
+
+«Là, on reconnut que les nombreux bagages étaient très
+embarrassants. Cette gêne et une certaine dureté de caractère de
+Burke mirent la mésintelligence dans la troupe. Landells, le
+directeur des chameaux, suivi de quelques serviteurs hindous, se
+sépara de l’expédition, et revint sur les bords du Darling.
+
+«Burke poursuivit sa route en avant. Tantôt par de magnifiques
+pâturages largement arrosés, tantôt par des chemins pierreux et
+privés d’eau, il descendit vers le Cooper’s-creek. Le 20 novembre,
+trois mois après son départ, il établissait un premier dépôt de
+provisions au bord de la rivière.
+
+«Ici, les voyageurs furent retenus quelque temps sans trouver une
+route praticable vers le nord, une route où l’eau fût assurée.
+Après de grandes difficultés, ils arrivèrent à un campement qu’ils
+nommèrent le fort Wills. Ils en firent un poste entouré de
+palissades, situé à mi-chemin de Melbourne au golfe de
+Carpentarie. Là, Burke divisa sa troupe en deux parts. L’une, sous
+les ordres de Brahe, dut rester au fort Wills pendant trois mois
+et plus, si les provisions ne lui manquaient pas, et attendre le
+retour de l’autre. Celle-ci ne comprit que Burke, King, Gray et
+Wills. Ils emmenaient six chameaux.
+
+«Ils emportaient pour trois mois de vivres, c’est-à-dire trois
+quintaux de farine, cinquante livres de riz, cinquante livres de
+farine d’avoine, un quintal de viande de cheval séchée, cent
+livres de porc salé et de lard, et trente livres de biscuit, le
+tout pour faire un voyage de six cents lieues, aller et retour.
+
+«Ces quatre hommes partirent. Après la pénible traversée d’un
+désert pierreux, ils arrivèrent sur la rivière d’Eyre, au point
+extrême atteint par Sturt, en 1845, et, remontant le cent
+quarantième méridien aussi exactement que possible, ils pointèrent
+vers le nord.
+
+«Le 7 janvier, ils passèrent le tropique sous un soleil de feu,
+trompés par des mirages décevants, souvent privés d’eau,
+quelquefois rafraîchis par de grands orages, trouvant çà et là
+quelques indigènes errants dont ils n’eurent point à se plaindre;
+en somme, peu gênés par les difficultés d’une route que ne
+barraient ni lacs, ni fleuves, ni montagnes.
+
+«Le 12 janvier, quelques collines de grès apparurent vers le nord,
+entre autres le mont Forbes, et une succession de chaînes
+granitiques, qu’on appelle des «ranges.» Là, les fatigues furent
+grandes. On avançait à peine. Les animaux refusaient de se porter
+en avant: «toujours dans les ranges! Les chameaux suent de
+crainte!» écrit Burke sur son carnet de voyage. Néanmoins, à force
+d’énergie, les explorateurs arrivent sur les bords de la rivière
+Turner, puis au cours supérieur du fleuve Flinders, vu par Stokes
+en 1841, qui va se jeter dans le golfe de Carpentarie, entre des
+rideaux de palmiers et d’eucalyptus.
+
+«Les approches de l’océan se manifestèrent par une suite de
+terrains marécageux. Un des chameaux y périt. Les autres
+refusèrent d’aller au delà. King et Gray durent rester avec eux.
+Burke et Wills continuèrent de marcher au nord, et, après de
+grandes difficultés fort obscurément relatées dans leurs notes,
+ils arrivèrent à un point où le flux de la mer couvrait les
+marécages, mais ils ne virent point l’océan. C’était le 11 février
+1861.
+
+--Ainsi, dit lady Glenarvan, ces hommes hardis ne purent aller au
+delà?
+
+--Non, madame, répondit Paganel. Le sol des marais fuyait sous
+leurs pieds, et ils durent songer à rejoindre leurs compagnons du
+fort Wills. Triste retour, je vous jure! Ce fut en se traînant,
+faibles et épuisés, que Burke et son camarade retrouvèrent Gray et
+King. Puis l’expédition, descendant au sud par la route déjà
+suivie, se dirigea vers le Cooper’s-creek.
+
+«Les péripéties, les dangers, les souffrances de ce voyage, nous
+ne les connaissons pas exactement, car les notes manquent au
+carnet des explorateurs. Mais cela a dû être terrible.
+
+«En effet, au mois d’avril, arrivés dans la vallée de Cooper, ils
+n’étaient plus que trois. Gray venait de succomber à la peine.
+Quatre chameaux avaient péri. Cependant, si Burke parvient à
+gagner le fort Wills, où l’attend Brahe avec son dépôt de
+provisions, ses compagnons et lui sont sauvés. Ils redoublent
+d’énergie; ils se traînent pendant quelques jours encore; le 21
+avril, ils aperçoivent les palissades du fort, ils
+l’atteignent!... Ce jour-là, après cinq mois d’une vaine attente,
+Brahe était parti.
+
+--Parti! s’écria le jeune Robert.
+
+--Oui, parti! Le jour même, par une déplorable fatalité! La note
+laissée par Brahe n’avait pas sept heures de date! Burke ne
+pouvait songer à le rejoindre. Les malheureux abandonnés se
+refirent un peu avec les provisions du dépôt. Mais les moyens de
+transport leur manquaient, et cent cinquante lieues les séparaient
+encore du Darling.
+
+«C’est alors que Burke, contrairement à l’opinion de Wills, songe
+à gagner les établissements australiens, situés près du mont
+Hopeless, à soixante lieues du fort Wills. On se met en route.
+
+«Des deux chameaux qui restent, l’un périt dans un affluent
+fangeux du Cooper’s-creek; l’autre ne peut plus faire un pas, il
+faut l’abattre, et se nourrir de sa chair. Bientôt les vivres sont
+dévorés.
+
+«Les trois infortunés sont réduits à se nourrir de «_nardou_»,
+plante aquatique dont les sporules sont comestibles. Faute d’eau,
+faute de moyens pour la transporter, ils ne peuvent s’éloigner des
+rives du Cooper. Un incendie brûle leur cabane et leurs effets de
+campement. Ils sont perdus! Ils n’ont plus qu’à mourir!
+
+«Burke appela King près de lui: «je n’ai plus que quelques heures
+à vivre, lui dit-il; voilà ma montre et mes notes. Quand je serai
+mort, je désire que vous placiez un pistolet dans ma main droite,
+et que vous me laissiez tel que je serai, sans me mettre en
+terre!», cela dit, Burke ne parla plus, et il expira le lendemain
+matin à huit heures.
+
+«King, épouvanté, éperdu, alla à la recherche d’une tribu
+australienne. Lorsqu’il revint, Wills venait de succomber aussi.
+Quant à King, il fut recueilli par des indigènes et, au mois de
+septembre, retrouvé par l’expédition de M Howitt, envoyée à la
+recherche de Burke en même temps que Mac Kinlay et Landsborough.
+Ainsi donc, des quatre explorateurs, un seul survécut à cette
+traversée du continent australien.»
+
+Le récit de Paganel avait laissé une impression douloureuse dans
+l’esprit de ses auditeurs. Chacun songeait au capitaine Grant, qui
+errait peut-être comme Burke et les siens au milieu de ce
+continent funeste. Les naufragés avaient-ils échappé aux
+souffrances qui décimèrent ces hardis pionniers? Ce rapprochement
+fut si naturel, que les larmes vinrent aux yeux de Mary Grant.
+
+«Mon père! Mon pauvre père! Murmura-t-elle.
+
+--Miss Mary! Miss Mary! s’écria John Mangles, pour endurer de
+tels maux, il faut affronter les contrées de l’intérieur! Le
+capitaine Grant, lui, est entre les mains des indigènes, comme
+King, et, comme King, il sera sauvé! Il ne s’est jamais trouvé
+dans d’aussi mauvaises conditions!
+
+--Jamais, ajouta Paganel, et je vous le répète, ma chère miss,
+les australiens sont hospitaliers.
+
+--Dieu vous entende! répondit la jeune fille.
+
+--Et Stuart? demanda Glenarvan, qui voulait détourner le cours de
+ces tristes pensées.
+
+--Stuart? répondit Paganel. Oh! Stuart a été plus heureux, et son
+nom est célèbre dans les annales australiennes. Dès l’année 1848,
+John Mac Douall Stuart, votre compatriote, mes amis, préludait à
+ses voyages, en accompagnant Sturt dans les déserts situés au nord
+d’Adélaïde. En 1860, suivi de deux hommes seulement, il tenta,
+mais en vain, de pénétrer dans l’intérieur de l’Australie. Ce
+n’était pas un homme à se décourager. En 1861, le 1er janvier, il
+quitta le Chambers-Creek, à la tête de onze compagnons déterminés,
+et ne s’arrêta qu’à soixante lieues du golfe de Carpentarie; mais,
+les provisions manquant, il dut revenir à Adélaïde sans avoir
+traversé le redoutable continent. Cependant, il osa tenter encore
+la fortune, et organiser une troisième expédition qui, cette fois,
+devait atteindre le but si ardemment désiré.
+
+«Le parlement de l’Australie méridionale patronna chaudement cette
+nouvelle exploration, et vota un subside de deux mille livres
+sterling. Stuart prit toutes les précautions que lui suggéra son
+expérience de pionnier. Ses amis, Waterhouse le naturaliste,
+Thring, Kekwick, ses anciens compagnons, Woodforde, Auld, dix en
+tout, se joignirent à lui. Il emporta vingt outres de cuir
+d’Amérique, pouvant contenir sept gallons chacune, et, le 5 avril
+1862, l’expédition se trouvait réunie au bassin de Newcastle-Water,
+au delà du dix-huitième degré de latitude, à ce point même
+que Stuart n’avait pu dépasser. La ligne de son itinéraire suivait
+à peu près le cent trente et unième méridien, et, par conséquent,
+faisait un écart de sept degrés à l’ouest de celui de Burke.
+
+«Le bassin de Newcastle-Water devait être la base des explorations
+nouvelles. Stuart, entouré de bois épais, essaya vainement de
+passer au nord et au nord-est. Même insuccès pour gagner à l’ouest
+la rivière de Victoria; d’impénétrables buissons fermaient toute
+issue.
+
+«Stuart résolut alors de changer son campement, et il parvint à le
+transporter un peu plus au nord, dans les marais d’Hower. Alors,
+tendant vers l’est, il rencontra au milieu de plaines herbeuses le
+ruisseau Daily, qu’il remonta pendant une trentaine de milles.
+
+«La contrée devenait magnifique; ses pâturages eussent fait la
+joie et la fortune d’un squatter; les eucalyptus y poussaient à
+une prodigieuse hauteur. Stuart, émerveillé, continua de se porter
+en avant; il atteignit les rives de la rivière Strangway et du
+Roper’s-Creek découvert par Leichardt; leurs eaux coulaient au
+milieu de palmiers dignes de cette région tropicale; là vivaient
+des tribus d’indigènes qui firent bon accueil aux explorateurs.
+
+«De ce point, l’expédition inclina vers le nord-nord-ouest,
+cherchant à travers un terrain couvert de grès et de roches
+ferrugineuses les sources de la rivière Adélaïde, qui se jette
+dans le golfe de Van-Diemen. Elle traversait alors la terre
+d’Arnhem, au milieu des choux-palmistes, des bambous, des pins et
+des pendanus. L’Adélaïde s’élargissait; ses rives devenaient
+marécageuses; la mer était proche.
+
+«Le mardi, 22 juillet, Stuart campa dans les marais de Fresh-Water,
+très gêné par d’innombrables ruisseaux qui coupaient sa
+route. Il envoya trois de ses compagnons chercher des chemins
+praticables; le lendemain, tantôt tournant d’infranchissables
+criques, tantôt s’embourbant dans les terrains fangeux, il
+atteignit quelques plaines élevées et revêtues de gazon où
+croissaient des bouquets de gommiers et des arbres à écorce
+fibreuse; là volaient par bandes des oies, des ibis, des oiseaux
+aquatiques d’une sauvagerie extrême. D’indigènes, il y avait peu
+ou point. Seulement quelques fumées de campements lointains.
+
+«Le 24 juillet, neuf mois après son départ d’Adélaïde, Stuart part
+à huit heures vingt minutes du matin dans la direction du nord; il
+veut atteindre la mer le jour même; le pays est légèrement élevé,
+parsemé de minerai de fer et de roches volcaniques; les arbres
+deviennent petits; ils prennent un air maritime; une large vallée
+alluvionnaire se présente, bordée au delà par un rideau
+d’arbustes. Stuart entend distinctement le bruit des vagues qui
+déferlent, mais il ne dit rien à ses compagnons. On pénètre dans
+un taillis obstrué de sarments de vigne sauvage.
+
+«Stuart fait quelques pas. Il est sur les bords de l’océan indien!
+«La mer! La mer!» s’écrie Thring stupéfait! Les autres accourent,
+et trois hurrahs prolongés saluent l’océan indien.
+
+«Le continent venait d’être traversé pour la quatrième fois!
+
+«Stuart, suivant la promesse faite au gouverneur sir Richard
+Macdonnell, se baigna les pieds et se lava la face et les mains
+dans les flots de la mer.
+
+«Puis il revint à la vallée et inscrivit sur un arbre ses
+initiales J M D S. Un campement fut organisé près d’un petit
+ruisseau aux eaux courantes.
+
+«Le lendemain, Thring alla reconnaître si l’on pouvait gagner par
+le sud-ouest l’embouchure de la rivière Adélaïde; mais le sol
+était trop marécageux pour le pied des chevaux; il fallut y
+renoncer.
+
+«Alors Stuart choisit dans une clairière un arbre élevé. Il en
+coupa les branches basses, et à la cime il fit déployer le drapeau
+australien. Sur l’arbre ces mots furent inscrits dans l’écorce:
+_c’est à un pied au sud que tu dois fouiller le sol_.
+
+«Et si quelque voyageur creuse, un jour, la terre à l’endroit
+indiqué, il trouvera une boîte de fer-blanc, et dans cette boîte
+ce document dont les mots sont gravés dans ma mémoire: _Grande
+exploration et traversée du sud au nord de l’Australie_.
+
+«Les explorateurs aux ordres de John Mac Douall Stuart sont
+arrivés ici le 25 juillet 1862, après avoir traversé toute
+l’Australie de la mer du sud aux rives de l’océan Indien, en
+passant par le centre du continent. Ils avaient quitté Adélaïde le
+26 octobre 1861, et ils sortaient le 21 janvier 1862 de la
+dernière station de la colonie dans la direction du nord. En
+mémoire de cet heureux événement, ils ont déployé ici le drapeau
+australien avec le nom du chef de l’expédition. Tout est bien.
+Dieu protège la reine.»
+
+«Suivent les signatures de Stuart et de ses compagnons.
+
+«Ainsi fut constaté ce grand événement qui eut un retentissement
+immense dans le monde entier.
+
+--Et ces hommes courageux ont-ils tous revu leurs amis du sud?
+demanda lady Helena.
+
+--Oui, madame, répondit Paganel; tous, mais non pas sans de
+cruelles fatigues. Stuart fut le plus éprouvé; sa santé était
+gravement compromise par le scorbut, quand il reprit son
+itinéraire vers Adélaïde. Au commencement de septembre, sa maladie
+avait fait de tels progrès, qu’il ne croyait pas revoir les
+districts habités. Il ne pouvait plus se tenir en selle; il
+allait, couché dans un palanquin suspendu entre deux chevaux. À la
+fin d’octobre, des crachements de sang le mirent à toute
+extrémité. On tua un cheval pour lui faire du bouillon; le 28
+octobre, il pensait mourir, quand une crise salutaire le sauva,
+et, le 10 décembre, la petite troupe tout entière atteignit les
+premiers établissements.
+
+«Ce fut le 17 décembre que Stuart entra à Adélaïde au milieu d’une
+population enthousiasmée. Mais sa santé était toujours délabrée,
+et bientôt, après avoir obtenu la grande médaille d’or de la
+société de géographie, il s’embarqua sur l’_Indus_ pour sa chère
+Écosse, sa patrie, où nous le reverrons à notre retour.
+
+--C’était un homme qui possédait au plus haut degré l’énergie
+morale, dit Glenarvan, et, mieux encore que la force physique,
+elle conduit à l’accomplissement des grandes choses. L’Écosse est
+fière à bon droit de le compter au nombre de ses enfants.
+
+--Et depuis Stuart, demanda lady Helena, aucun voyageur n’a-t-il
+tenté de nouvelles découvertes?
+
+--Si, madame, répondit Paganel. Je vous ai parlé souvent de
+Leichardt. Ce voyageur avait déjà fait en 1844 une remarquable
+exploration dans l’Australie septentrionale. En 1848, il
+entreprit une seconde expédition vers le nord-est. Depuis dix-sept
+ans, il n’a pas reparu. L’année dernière, le célèbre botaniste, le
+docteur Muller, de Melbourne, a provoqué une souscription publique
+destinée aux frais d’une expédition. Cette expédition a été
+rapidement couverte, et une troupe de courageux squatters,
+commandée par l’intelligent et audacieux Mac Intyre, a quitté le
+21 juin 1864 les pâturages de la rivière de Paroo. Au moment où je
+vous parle, il doit s’être profondément enfoncé, à la recherche de
+Leichardt, dans l’intérieur du continent. Puisse-t-il réussir, et
+nous-mêmes puissions-nous, comme lui, retrouver les amis qui nous
+sont chers!»
+
+Ainsi finit le récit du géographe. L’heure était avancée. On
+remercia Paganel, et chacun, quelques instants plus tard, dormait
+paisiblement, tandis que l’oiseau-horloge, caché dans le feuillage
+des gommiers blancs, battait régulièrement les secondes de cette
+nuit tranquille.
+
+
+Chapitre XII
+_Le railway de Melbourne à Sandhurst_
+
+Le major n’avait pas vu sans une certaine appréhension Ayrton
+quitter le campement de Wimerra pour aller chercher un maréchal
+ferrant à cette station de Black-Point. Mais il ne souffla mot de
+ses défiances personnelles, et il se contenta de surveiller les
+environs de la rivière. La tranquillité de ces paisibles campagnes
+ne fut aucunement troublée, et, après quelques heures de nuit, le
+soleil reparut au-dessus de l’horizon.
+
+Pour son compte, Glenarvan n’avait d’autre crainte que de voir
+Ayrton revenir seul. Faute d’ouvriers, le chariot ne pouvait se
+remettre en route. Le voyage était arrêté pendant plusieurs jours
+peut-être, et Glenarvan impatient de réussir, avide d’atteindre
+son but, n’admettait aucun retard.
+
+Ayrton, fort heureusement, n’avait perdu ni son temps ni ses
+démarches. Le lendemain il reparut au lever du jour. Un homme
+l’accompagnait, qui se disait maréchal ferrant de la station de
+Black-Point.
+
+C’était un gaillard vigoureux, de haute stature, mais d’une
+physionomie basse et bestiale qui ne prévenait pas en sa faveur.
+Peu importait, en somme, s’il savait son métier. En tout cas, il
+ne parlait guère, et sa bouche ne s’usait pas en paroles inutiles.
+
+«Est-ce un ouvrier capable? demanda John Mangles au quartier-maître.
+
+--Je ne le connais pas plus que vous, capitaine, répondit Ayrton.
+Nous verrons.»
+
+Le maréchal ferrant se mit à l’ouvrage. C’était un homme du
+métier, on le vit bien à la façon dont il répara l’avant-train du
+chariot. Il travaillait adroitement, avec une vigueur peu
+commune. Le major observa que la chair de ses poignets, fortement
+érodée, présentait un collier noirâtre de sang extravasé. C’était
+l’indice d’une blessure récente que les manches d’une mauvaise
+chemise de laine dissimulaient assez mal. Mac Nabbs interrogea le
+maréchal ferrant au sujet de ces érosions qui devaient être très
+douloureuses. Mais celui-ci ne répondit pas et continua son
+travail.
+
+Deux heures après, les avaries du chariot étaient réparées.
+
+Quant au cheval de Glenarvan, ce fut vite fait. Le maréchal
+ferrant avait eu soin d’apporter des fers tout préparés. Ces fers
+offraient une particularité qui n’échappa point au major. C’était
+un trèfle grossièrement découpé à leur partie antérieure. Mac
+Nabbs le fit voir à Ayrton.
+
+«C’est la marque de Black-Point, répondit le quartier-maître. Cela
+permet de suivre la trace des chevaux qui s’écartent de la
+station, et de ne point la confondre avec d’autres.»
+
+Bientôt les fers furent ajustés aux sabots du cheval.
+
+Puis le maréchal ferrant réclama son salaire, et s’en alla sans
+avoir prononcé quatre paroles.
+
+Une demi-heure plus tard, les voyageurs étaient en marche. Au delà
+des rideaux de mimosas s’étendait un espace largement découvert
+qui méritait bien son nom «d’open plain.» Quelques débris de
+quartz et de roches ferrugineuses gisaient entre les buissons, les
+hautes herbes et les palissades où parquaient de nombreux
+troupeaux. Quelques milles plus loin, les roues du chariot
+sillonnèrent assez profondément des terrains lacustres, où
+murmuraient des creeks irréguliers, à demi cachés sous un rideau
+de roseaux gigantesques.
+
+Puis on côtoya de vastes lagunes salées, en pleine évaporation. Le
+voyage se faisait sans peine, et, il faut ajouter, sans ennui.
+
+Lady Helena invitait les cavaliers à lui rendre visite tour à
+tour, car son salon était fort exigu.
+
+Mais chacun se délassait ainsi des fatigues du cheval et se
+récréait à la conversation de cette aimable femme. Lady Helena,
+secondée par miss Mary, faisait avec une grâce parfaite les
+honneurs de sa maison ambulante. John Mangles n’était pas oublié
+dans ces invitations quotidiennes, et sa conversation un peu
+sérieuse ne déplaisait point. Au contraire.
+
+Ce fut ainsi que l’on coupa diagonalement le _mail-road_ de
+Growland à Horsham, une route très poussiéreuse que les piétons
+n’usaient guère. Quelques croupes de collines peu élevées furent
+effleurées en passant à l’extrémité du comté de Talbot, et le soir
+la troupe arriva à trois milles au-dessus de Maryborough. Il
+tombait une pluie fine, qui en tout autre pays eût détrempé le
+sol; mais ici l’air absorbait l’humidité si merveilleusement, que
+le campement n’en souffrit pas.
+
+Le lendemain, 29 décembre, la marche fut un peu retardée par une
+suite de monticules qui formaient une petite Suisse en miniature.
+C’étaient de perpétuelles montées ou descentes, et force cahots
+peu agréables. Les voyageurs firent une partie de la route à pied,
+et ne s’en plaignirent pas.
+
+À onze heures, on arriva à Carlsbrook, municipalité assez
+importante. Ayrton était d’avis de tourner la ville sans y
+pénétrer, afin, disait-il, de gagner du temps. Glenarvan partagea
+son opinion, mais Paganel, toujours friand de curiosités,
+désirait visiter Carlsbrook. On le laissa faire, et le chariot
+continua lentement son voyage.
+
+Paganel, suivant son habitude, emmena Robert avec lui. Sa visite à
+la municipalité fut rapide, mais elle suffit à lui donner un
+aperçu exact des villes australiennes. Il y avait là une banque,
+un palais de justice, un marché, une école, une église, et une
+centaine de maisons de brique parfaitement uniformes.
+
+Le tout disposé dans un quadrilatère régulier coupé de rues
+parallèles, d’après la méthode anglaise. Rien de plus simple, mais
+de moins récréatif. Quand la ville augmente, on allonge ses rues
+comme les culottes d’un enfant qui grandit, et la symétrie
+primitive n’est aucunement dérangée.
+
+Une grande activité régnait à Carlsbrook, symptôme remarquable
+dans ces cités nées d’hier. Il semble qu’en Australie les villes
+poussent comme des arbres, à la chaleur du soleil. Des gens
+affairés couraient les rues; des expéditeurs d’or se pressaient
+aux bureaux d’arrivage, le précieux métal, escorté par la police
+indigène, venait des usines de Bendigo et du mont Alexandre. Tout
+ce monde éperonné par l’intérêt ne songeait qu’à ses affaires, et
+les étrangers passèrent inaperçus au milieu de cette population
+laborieuse.
+
+Après une heure employée à parcourir Carlsbrook, les deux
+visiteurs rejoignirent leurs compagnons à travers une campagne
+soigneusement cultivée. De longues prairies, connues sous le nom
+de «low level plains», lui succédèrent avec d’innombrables
+troupeaux de moutons et des huttes de bergers. Puis le désert se
+montra, sans transition, avec cette brusquerie particulière à la
+nature australienne. Les collines de Simpson et le mont
+Tarrangower marquaient la pointe que fait au sud le district de
+Loddo sur le cent quarante-quatrième degré de longitude.
+
+Cependant, on n’avait rencontré jusqu’ici aucune de ces tribus
+d’aborigènes qui vivent à l’état sauvage.
+
+Glenarvan se demandait si les australiens manqueraient à
+l’Australie comme avaient manqué les indiens dans la Pampasie
+argentine. Mais Paganel lui apprit que, sous cette latitude, les
+sauvages fréquentaient principalement les plaines du Murray,
+situées à cent milles dans l’est.
+
+«Nous approchons du pays de l’or, dit-il. Avant deux jours nous
+traverserons cette opulente région du mont Alexandre. C’est là que
+s’est abattue en 1852 la nuée des mineurs. Les naturels ont dû
+s’enfuir vers les déserts de l’intérieur. Nous sommes en pays
+civilisé sans qu’il y paraisse, et notre route, avant la fin de
+cette journée, aura coupé le railway qui met en communication le
+Murray et la mer. Eh bien, faut-il le dire, mes amis, un chemin de
+fer en Australie, voilà qui me paraît une chose surprenante!
+
+--Et pourquoi donc, Paganel? demanda Glenarvan.
+
+--Pourquoi! Parce que cela jure! Oh! je sais bien que vous
+autres, habitués à coloniser des possessions lointaines, vous qui
+avez des télégraphes électriques et des expositions universelles
+dans la Nouvelle Zélande, vous trouverez cela tout simple! Mais
+cela confond l’esprit d’un français comme moi et brouille toutes
+ses idées sur l’Australie.
+
+--Parce que vous regardez le passé et non le présent», répondit
+John Mangles.
+
+Un vigoureux coup de sifflet interrompit la discussion. Les
+voyageurs n’étaient pas à un mille du chemin de fer. Une
+locomotive, venant du sud et marchant à petite vitesse, s’arrêta
+précisément au point d’intersection de la voie ferrée et de la
+route suivie par le chariot. Ce chemin de fer, ainsi que l’avait
+dit Paganel, reliait la capitale de Victoria au Murray, le plus
+grand fleuve de l’Australie.
+
+Cet immense cours d’eau, découvert par Sturt en 1828, sorti des
+Alpes australiennes, grossi du Lachlan et du Darling, couvre toute
+la frontière septentrionale de la province Victoria, et va se
+jeter dans la baie Encounter, auprès d’Adélaïde. Il traverse des
+pays riches, fertiles, et les stations des squatters se
+multiplient sur son parcours, grâce aux communications faciles que
+le railway établit avec Melbourne.
+
+Ce chemin de fer était alors exploité sur une longueur de cent
+cinq milles entre Melbourne et Sandhurst, desservant Kyneton et
+Castlemaine. La voie, en construction, se poursuivait pendant
+soixante-dix milles jusqu’à Echuca, capitale de la colonie la
+Riverine, fondée cette année même sur le Murray.
+
+Le trente-septième parallèle coupait la voie ferrée à quelques
+milles au-dessus de Castlemaine, et précisément à Camden-Bridge,
+pont jeté sur la Lutton, un des nombreux affluents du Murray.
+
+C’est vers ce point qu’Ayrton dirigea son chariot, précédé des
+cavaliers, qui se permirent un temps de galop jusqu’à Camden-Bridge.
+Ils y étaient attirés, d’ailleurs, par un vif sentiment de
+curiosité.
+
+En effet, une foule considérable se portait vers le pont du chemin
+de fer. Les habitants des stations voisines abandonnaient leurs
+maisons; les bergers, laissant leurs troupeaux, encombraient les
+abords de la voie. On pouvait entendre ces cris souvent répétés:
+
+«Au railway! Au railway!»
+
+Quelque événement grave devait s’être produit, qui causait toute
+cette agitation. Une grande catastrophe peut-être.
+
+Glenarvan, suivi de ses compagnons, pressa le pas de son cheval.
+En quelques minutes, il arriva à Camden-Bridge. Là, il comprit la
+cause du rassemblement.
+
+Un effroyable accident avait eu lieu, non une rencontre de trains,
+mais un déraillement et une chute qui rappelaient les plus graves
+désastres des _railways_ américains. La rivière que traversait la
+voie ferrée était comblée de débris de wagons et de locomotive.
+Soit que le pont eût cédé sous la charge du train, soit que le
+convoi se fût jeté hors des rails, cinq voitures sur six avaient
+été précipitées dans le lit de la Lutton à la suite de la
+locomotive.
+
+Seul, le dernier wagon, miraculeusement préservé par la rupture de
+sa chaîne, restait sur la voie à une demi-toise de l’abîme. Au-dessous,
+ce n’était qu’un sinistre amoncellement d’essieux noircis
+et faussés, de caissons défoncés, de rails tordus, de traverses
+calcinées. La chaudière éclatant au choc, avait projeté ses débris
+de plaques à d’énormes distances.
+
+De toute cette agglomération d’objets informes sortaient encore
+quelques flammes et des spirales de vapeur mêlées à une fumée
+noire. Après l’horrible chute, l’incendie plus horrible encore! De
+larges traces de sang, des membres épars, des tronçons de cadavres
+carbonisés apparaissaient çà et là, et personne n’osait calculer
+le nombre de victimes entassées sous ces débris.
+
+Glenarvan, Paganel, le major, Mangles, mêlés à la foule,
+écoutaient les propos qui couraient de l’un à l’autre. Chacun
+cherchait à expliquer la catastrophe, tandis que l’on travaillait
+au sauvetage.
+
+«Le pont s’est rompu, disait celui-ci.
+
+--Rompu! répondaient ceux-là. Il s’est si peu rompu qu’il est
+encore intact. On a oublié de le fermer au passage du train. Voilà
+tout.»
+
+C’était, en effet, un pont tournant qui s’ouvrait pour le service
+de la batellerie. Le garde, par une impardonnable négligence,
+avait-il donc oublié de le fermer, et le convoi lancé à toute
+vitesse, auquel la voie venait à manquer subitement, s’était-il
+ainsi précipité dans le lit de la Lutton? Cette hypothèse semblait
+très admissible, car si une moitié du pont gisait sous les débris
+de wagons, l’autre moitié, ramenée sur la rive opposée, pendait
+encore à ses chaînes intactes. Plus de doute possible! Une incurie
+du garde venait de causer cette catastrophe.
+
+L’accident était arrivé dans la nuit, à l’express N° 37, parti de
+Melbourne à onze heures quarante-cinq du soir. Il devait être
+trois heures quinze du matin, quand le train, vingt-cinq minutes
+après avoir quitté la station de Castlemaine, arriva au passage de
+Camden-Bridge et y demeura en détresse.
+
+Aussitôt, les voyageurs et les employés du dernier wagon
+s’occupèrent de demander des secours; mais le télégraphe, dont les
+poteaux gisaient à terre, ne fonctionnait plus. Il fallut trois
+heures aux autorités de Castlemaine pour arriver sur le lieu du
+sinistre. Il était donc six heures du matin quand le sauvetage fut
+organisé sous la direction de M Mitchell, _surveyor_ général de la
+colonie, et d’une escouade de policemen commandés par un officier
+de police. Les squatters et leurs gens étaient venus en aide, et
+travaillèrent d’abord à éteindre l’incendie qui dévorait cet
+amoncellement de débris avec une insurmontable activité.
+
+Quelques cadavres méconnaissables étaient couchés sur les talus du
+remblai. Mais il fallait renoncer à retirer un être vivant de
+cette fournaise. Le feu avait rapidement achevé l’œuvre de
+destruction. Des voyageurs du train, dont on ignorait le nombre,
+dix survivaient seulement, ceux du dernier wagon.
+
+L’administration du chemin de fer venait d’envoyer une locomotive
+de secours pour les ramener à Castlemaine.
+
+Cependant, lord Glenarvan, s’étant fait connaître du _surveyor_
+général, causait avec lui et l’officier de police. Ce dernier
+était un homme grand et maigre, d’un imperturbable sang-froid, et
+qui, s’il avait quelque sensibilité dans le cœur, n’en laissait
+rien voir sur ses traits impassibles. Il était, devant tout ce
+désastre, comme un mathématicien devant un problème; il cherchait
+à le résoudre et à en dégager l’inconnue. Aussi, à cette parole de
+Glenarvan: «Voilà un grand malheur!» répondit-il tranquillement:
+
+«Mieux que cela, _mylord_.
+
+--Mieux que cela! s’écria Glenarvan, choqué de la phrase, et qu’y
+a-t-il de mieux qu’un malheur?
+
+--Un crime!» répondit tranquillement l’officier de police.
+
+Glenarvan, sans s’arrêter à l’impropriété de l’expression, se
+retourna vers M Mitchell, l’interrogeant du regard.
+
+«Oui, _mylord_, répondit le _surveyor_ général, notre enquête nous
+a conduits à cette certitude, que la catastrophe est le résultat
+d’un crime. Le dernier wagon des bagages a été pillé. Les
+voyageurs survivants ont été attaqués par une troupe de cinq à six
+malfaiteurs. C’est intentionnellement que le pont a été ouvert,
+non par négligence, et si l’on rapproche ce fait de la disparition
+du garde, on en doit conclure que ce misérable s’est fait le
+complice des criminels.»
+
+L’officier de police, à cette déduction du _surveyor_ général,
+secoua la tête.
+
+«Vous ne partagez pas mon avis? lui demanda M Mitchell.
+
+--Non, en ce qui regarde la complicité du garde.
+
+--Cependant, cette complicité, reprit le _surveyor_ général,
+permet d’attribuer le crime aux sauvages qui errent dans les
+campagnes du Murray. Sans le garde, ces indigènes n’ont pu ouvrir
+ce pont tournant dont le mécanisme leur est inconnu.
+
+--Juste, répondit l’officier de police.
+
+--Or, ajouta M Mitchell, il est constant, par la déposition d’un
+batelier dont le bateau a franchi Camden-Bridge à dix heures
+quarante du soir, que le pont a été réglementairement refermé
+après son passage.
+
+--Parfait.
+
+--Ainsi donc, la complicité du garde me paraît établie d’une
+façon péremptoire.»
+
+L’officier de police secouait la tête par un mouvement continu.
+
+«Mais alors, monsieur, lui demanda Glenarvan, vous n’attribuez
+point le crime aux sauvages?
+
+--Aucunement.
+
+--À qui, alors?»
+
+En ce moment, une assez grande rumeur s’éleva à un demi-mille en
+amont de la rivière. Un rassemblement s’était formé, qui se
+grossit rapidement. Il arriva bientôt à la station. Au centre du
+rassemblement, deux hommes portaient un cadavre. C’était le
+cadavre du garde, déjà froid. Un coup de poignard l’avait frappé
+au cœur. Les assassins, en traînant son corps loin de Camden-Bridge,
+avaient voulu sans doute égarer les soupçons de la police
+pendant ses premières recherches. Or, cette découverte justifiait
+pleinement les doutes de l’officier. Les sauvages n’étaient pour
+rien dans le crime.
+
+«Ceux qui ont fait le coup, dit-il, sont des gens familiarisés
+avec l’usage de ce petit instrument.»
+
+Et parlant ainsi, il montra une paire de «darbies», espèce de
+menottes faites d’un double anneau de fer muni d’une serrure.
+
+«Avant peu, ajouta-t-il, j’aurai le plaisir de leur offrir ce
+bracelet comme cadeau du nouvel an.
+
+--Mais alors vous soupçonnez?...
+
+--Des gens qui ont «voyagé gratis sur les bâtiments de sa
+majesté.»
+
+--Quoi! Des convicts! s’écria Paganel, qui connaissait cette
+métaphore employée dans les colonies australiennes.
+
+--Je croyais, fit observer Glenarvan, que les transportés
+n’avaient pas droit de séjour dans la province de Victoria?
+
+--Peuh! répliqua l’officier de police, s’ils n’ont pas ce droit
+ils le prennent! ça s’échappe quelquefois, les convicts, et je me
+trompe fort ou ceux-ci viennent en droite ligne de Perth. Eh bien,
+ils y retourneront, vous pouvez m’en croire.»
+
+M Mitchell approuva d’un geste les paroles de l’officier de
+police. En ce moment, le chariot arrivait au passage à niveau de
+la voie ferrée.
+
+Glenarvan voulut épargner aux voyageuses l’horrible spectacle de
+Camden-Bridge. Il salua le _surveyor_ général, prit congé de lui,
+et fit signe à ses amis de le suivre.
+
+«Ce n’est pas une raison, dit-il, pour interrompre notre voyage.»
+
+Arrivé au chariot, Glenarvan parla simplement à lady Helena d’un
+accident de chemin de fer, sans dire la part que le crime avait
+prise à cette catastrophe; il ne mentionna pas non plus la
+présence dans le pays d’une bande de convicts, se réservant d’en
+instruire Ayrton en particulier. Puis, la petite troupe traversa
+le railway quelques centaines de toises au-dessus du pont, et
+reprit vers l’est sa route accoutumée.
+
+
+Chapitre XIII
+_Un premier prix de géographie_
+
+Quelques collines découpaient à l’horizon leur profil allongé et
+terminaient la plaine à deux mille du railway. Le chariot ne
+tarda pas à s’engager au milieu de gorges étroites et
+capricieusement contournées. Elles aboutissaient à une contrée
+charmante, où de beaux arbres, non réunis en forêts, mais groupés
+par bouquets isolés, poussaient avec une exubérance toute
+tropicale. Entre les plus admirables se distinguaient les
+«casuarinas», qui semblent avoir emprunté au chêne la structure
+robuste de son tronc, à l’acacia ses gousses odorantes, et au pin
+la rudesse de ses feuilles un peu glauques. À leurs rameaux se
+mêlaient les cônes si curieux du «banksia latifolia», dont la
+maigreur est d’une suprême élégance. De grands arbustes à
+brindilles retombantes faisaient dans les massifs l’effet d’une
+eau verte débordant de vasques trop pleines. Le regard hésitait
+entre toutes ces merveilles naturelles, et ne savait où fixer son
+admiration.
+
+La petite troupe s’était arrêtée un instant. Ayrton, sur l’ordre
+de lady Helena, avait retenu son attelage. Les gros disques du
+chariot cessaient de crier sur le sable quartzeux. De longs
+tapis verts s’étendaient sous les groupes d’arbres; seulement,
+quelques extumescences du sol, des renflements réguliers, les
+divisaient en cases encore assez apparentes, comme un vaste
+échiquier.
+
+Paganel ne se trompa pas à la vue de ces verdoyantes solitudes, si
+poétiquement disposées pour l’éternel repos. Il reconnut ces
+carrés funéraires, dont l’herbe efface maintenant les dernières
+traces, et que le voyageur rencontre si rarement sur la terre
+australienne.
+
+«Les bocages de la mort», dit-il.
+
+En effet, un cimetière indigène était là, devant ses yeux, mais si
+frais, si ombragé, si égayé par de joyeuses volées d’oiseaux, si
+engageant, qu’il n’éveillait aucune idée triste. On l’eût pris
+volontiers pour un des jardins de l’Eden, alors que la mort était
+bannie de la terre. Il semblait fait pour les vivants. Mais ces
+tombes, que le sauvage entretenait avec un soin pieux,
+disparaissaient déjà sous une marée montante de verdure. La
+conquête avait chassé l’australien loin de la terre où reposaient
+ses ancêtres, et la colonisation allait bientôt livrer ces champs
+de la mort à la dent des troupeaux. Aussi ces bocages sont-ils
+devenus rares, et combien déjà sont foulés aux pieds du voyageur
+indifférent, qui recouvrent toute une génération récente!
+
+Cependant Paganel et Robert, devançant leurs compagnons, suivaient
+entre les tumuli de petites allées ombreuses. Ils causaient et
+s’instruisaient l’un l’autre, car le géographe prétendait qu’il
+gagnait beaucoup à la conversation du jeune Grant. Mais ils
+n’avaient pas fait un quart de mille, que lord Glenarvan les vit
+s’arrêter, puis descendre de cheval, et enfin se pencher vers la
+terre. Ils paraissaient examiner un objet très curieux, à en
+croire leurs gestes expressifs.
+
+Ayrton piqua son attelage, et le chariot ne tarda pas à
+rejoindre les deux amis. La cause de leur halte et de leur
+étonnement fut aussitôt reconnue. Un enfant indigène, un petit
+garçon de huit ans, vêtu d’habits européens, dormait d’un paisible
+sommeil à l’ombre d’un magnifique _banksia_. Il était difficile de
+se méprendre aux traits caractéristiques de sa race:
+
+Ses cheveux crépus, son teint presque noir, son nez épaté, ses
+lèvres épaisses, une longueur peu ordinaire des bras, le
+classaient immédiatement parmi les naturels de l’intérieur. Mais
+une intelligente physionomie le distinguait, et certainement
+l’éducation avait déjà relevé ce jeune sauvage de sa basse
+origine.
+
+Lady Helena, très intéressée à sa vue, mit pied à terre, et
+bientôt toute la troupe entoura le petit indigène, qui dormait
+profondément.
+
+«Pauvre enfant, dit Mary Grant, est-il donc perdu dans ce désert?
+
+--Je suppose, répondit lady Helena, qu’il est venu de loin pour
+visiter ces bocages de la mort! Ici reposent sans doute ceux qu’il
+aime!
+
+--Mais il ne faut pas l’abandonner! dit Robert. Il est seul,
+et...»
+
+La charitable phrase de Robert fut interrompue par un mouvement du
+jeune indigène, qui se retourna sans se réveiller; mais alors la
+surprise de chacun fut extrême de lui voir sur les épaules un
+écriteau et d’y lire l’inscription suivante: _toliné, to be
+conducted to echuca, ... Etc_
+
+«Voilà bien les anglais! s’écria Paganel. Ils expédient un enfant
+comme un colis! Ils l’enregistrent comme un paquet! on me l’avait
+bien dit, mais je ne voulais pas le croire.
+
+--Pauvre petit! fit lady Helena. était-il dans ce train qui a
+déraillé à Camden-Bridge? Peut-être ses parents ont-ils péri, et
+le voilà seul au monde!
+
+--Je ne crois pas, madame, répondit John Mangles. Cet écriteau
+indique, au contraire, qu’il voyageait seul.
+
+--Il s’éveille», dit Mary Grant.
+
+En effet, l’enfant se réveillait. Peu à peu ses yeux s’ouvrirent
+et se refermèrent aussitôt, blessés par l’éclat du jour. Mais lady
+Helena lui prit la main; il se leva et jeta un regard étonné au
+groupe des voyageurs.
+
+Un sentiment de crainte altéra d’abord ses traits, mais la
+présence de lady Glenarvan le rassura.
+
+«Comprends-tu l’anglais, mon ami? lui demanda la jeune femme.
+
+--Je le comprends et je le parle», répondit l’enfant dans la
+langue des voyageurs, mais avec un accent très marqué.
+
+Sa prononciation rappelait celle des français qui s’expriment dans
+la langue du royaume-uni.
+
+«Quel est ton nom? demanda lady Helena.
+
+--Toliné, répondit le petit indigène.
+
+--Ah! Toliné! s’écria Paganel. Si je ne me trompe, ce mot
+signifie «écorce d’arbre» en australien?»
+
+Toliné fit un signe affirmatif et reporta ses regards sur les
+voyageuses.
+
+«D’où viens-tu, mon ami? reprit lady Helena.
+
+--De Melbourne, par le railway de Sandhurst.
+
+--Tu étais dans ce train qui a déraillé au pont de Camden?
+demanda Glenarvan.
+
+--Oui, monsieur, répondit Toliné, mais le Dieu de la bible m’a
+protégé.
+
+--Tu voyageais seul?
+
+--Seul. Le révérend Paxton m’avait confié aux soins de Jeffries
+Smith. Malheureusement, le pauvre facteur a été tué!
+
+--Et dans ce train, tu ne connaissais personne?
+
+--Personne, monsieur, mais Dieu veille sur les enfants et ne les
+abandonne jamais!»
+
+Toliné disait ces choses d’une voix douce, qui allait au cœur.
+Quand il parlait de Dieu, sa parole devenait plus grave, ses yeux
+s’allumaient, et l’on sentait toute la ferveur contenue dans cette
+jeune âme.
+
+Cet enthousiasme religieux dans un âge si tendre s’expliquera
+facilement. Cet enfant était un de ces jeunes indigènes baptisés
+par les missionnaires anglais, et élevés par eux dans les
+pratiques austères de la religion méthodiste. Ses réponses calmes,
+sa tenue propre, son costume sombre lui donnaient déjà l’air d’un
+petit révérend.
+
+Mais où allait-il ainsi à travers ces régions désertes, et
+pourquoi avait-il quitté Camden-Bridge?
+
+Lady Helena l’interrogea à ce sujet.
+
+«Je retournais à ma tribu, dans le Lachlan, répondit-il. Je veux
+revoir ma famille.
+
+--Des australiens? demanda John Mangles.
+
+--Des australiens du Lachlan, répondit Toliné.
+
+--Et tu as un père, une mère? dit Robert Grant.
+
+--Oui, mon frère», répondit Toliné, en offrant sa main au jeune
+Grant, que ce nom de frère touchait sensiblement. Il embrassa le
+petit indigène, et il n’en fallait pas plus pour faire d’eux une
+paire d’amis.
+
+Cependant les voyageurs, vivement intéressés par les réponses de
+ce jeune sauvage, s’étaient peu à peu assis autour de lui, et
+l’écoutaient parler. Déjà le soleil s’abaissait derrière les
+grands arbres.
+
+Puisque l’endroit paraissait propice à une halte, et qu’il
+importait peu de faire quelques milles de plus avant la nuit
+close, Glenarvan donna l’ordre de tout préparer pour le campement.
+Ayrton détela les bœufs; avec l’aide de Mulrady et de Wilson, il
+leur mit les entraves et les laissa paître à leur fantaisie. La
+tente fut dressée. Olbinett prépara le repas. Toliné accepta d’en
+prendre sa part, non sans faire quelque cérémonie, quoiqu’il eût
+faim. On se mit donc à table, les deux enfants l’un près de
+l’autre. Robert choisissait les meilleurs morceaux pour son
+nouveau camarade, et Toliné les acceptait avec une grâce craintive
+et pleine de charme.
+
+La conversation, cependant, ne languissait pas. Chacun
+s’intéressait à l’enfant et l’interrogeait. On voulait connaître
+son histoire. Elle était bien simple. Son passé, ce fut celui de
+ces pauvres indigènes confiés dès leur bas âge aux soins des
+sociétés charitables par les tribus voisines de la colonie. Les
+australiens ont des mœurs douces. Ils ne professent pas envers
+leurs envahisseurs cette haine farouche qui caractérise les
+nouveaux zélandais, et peut-être quelques peuplades de l’Australie
+septentrionale. On les voit fréquenter les grandes villes,
+Adélaïde, Sydney, Melbourne, et s’y promener même dans un costume
+assez primitif.
+
+Ils y trafiquent des menus objets de leur industrie, d’instruments
+de chasse ou de pêche, d’armes, et quelques chefs de tribu, par
+économie sans doute, laissent volontiers leurs enfants profiter du
+bénéfice de l’éducation anglaise.
+
+Ainsi firent les parents de Toliné, véritables sauvages du
+Lachlan, vaste région située au delà du Murray. Depuis cinq ans
+qu’il demeurait à Melbourne, l’enfant n’avait revu aucun des
+siens. Et pourtant, l’impérissable sentiment de la famille vivait
+toujours dans son cœur, et c’était pour revoir sa tribu,
+dispersée peut-être, sa famille, décimée sans doute, qu’il avait
+repris le pénible chemin du désert.
+
+«Et après avoir embrassé tes parents tu reviendras à Melbourne,
+mon enfant? lui demanda lady Glenarvan.
+
+--Oui, madame, répondit Toliné en regardant la jeune femme avec
+une sincère expression de tendresse.
+
+--Et que veux-tu faire un jour?
+
+--Je veux arracher mes frères à la misère et à l’ignorance! Je
+veux les instruire, les amener à connaître et à aimer Dieu! Je
+veux être missionnaire!»
+
+Ces paroles prononcées avec animation par un enfant de huit ans,
+pouvaient prêter à rire à des esprits légers et railleurs; mais
+elles furent comprises et respectées de ces graves écossais; ils
+admirèrent la religieuse vaillance de ce jeune disciple, déjà prêt
+au combat. Paganel se sentit remué jusqu’au fond du cœur, et il
+éprouva une véritable sympathie pour le petit indigène.
+
+Faut-il le dire? Jusqu’ici, ce sauvage en habit européen ne lui
+plaisait guère. Il ne venait pas en Australie pour voir des
+australiens en redingote!
+
+Il les voulait habillés d’un simple tatouage. Cette mise
+«convenable» déroutait ses idées. Mais du moment que Toliné eut
+parlé si ardemment, il revint sur son compte et se déclara son
+admirateur. La fin de cette conversation, d’ailleurs, devait faire
+du brave géographe le meilleur ami du petit australien.
+
+En effet, à une question de lady Helena, Toliné répondit qu’il
+faisait ses études «à l’école normale» de Melbourne, dirigée par
+le révérend M Paxton.
+
+«Et que t’apprend-on à cette école? demanda lady Glenarvan.
+
+--On m’apprend la bible, les mathématiques, la géographie...
+
+--Ah! La géographie! s’écria Paganel, touché dans son endroit
+sensible.
+
+--Oui, monsieur, répondit Toliné. J’ai même eu un premier prix de
+géographie avant les vacances de janvier.
+
+--Tu as eu un prix de géographie, mon garçon?
+
+--Le voilà, monsieur», dit Toliné, tirant un livre de sa poche.
+
+C’était une bible in-32, bien reliée. Au verso de la première
+page, on lisait cette mention: _école normale de Melbourne, 1er
+prix de géographie, Toliné du Lachlan_.
+
+Paganel n’y tint plus! Un australien fort en géographie, cela
+l’émerveillait, et il embrassa Toliné sur les deux joues, ni plus
+ni moins que s’il eût été le révérend Paxton lui-même, un jour de
+distribution de prix. Paganel, cependant, aurait dû savoir que ce
+fait n’est pas rare dans les écoles australiennes. Les jeunes
+sauvages sont très aptes à saisir les sciences géographiques; ils
+y mordent volontiers, et montrent, au contraire, un esprit assez
+rebelle aux calculs.
+
+Toliné, lui, n’avait rien compris aux caresses subites du savant.
+Lady Helena dut lui expliquer que Paganel était un célèbre
+géographe, et, au besoin, un professeur distingué.
+
+«Un professeur de géographie! répondit Toliné. Oh! monsieur,
+interrogez-moi!
+
+--T’interroger, mon garçon! dit Paganel, mais je ne demande pas
+mieux! J’allais même le faire sans ta permission. Je ne suis pas
+fâché de voir comment on enseigne la géographie à l’école normale
+de Melbourne!
+
+--Et si Toliné allait vous en remontrer, Paganel! dit Mac Nabbs.
+
+--Par exemple! s’écria le géographe, en remontrer au secrétaire
+de la société de géographie de France!»
+
+Puis, assurant ses lunettes sur son nez, redressant sa haute
+taille, et prenant un ton grave, comme il convient à un
+professeur, il commença son interrogation.
+
+«Élève Toliné, dit-il, levez-vous.»
+
+Toliné, qui était debout, ne pouvait se lever davantage. Il
+attendit donc dans une posture modeste les questions du géographe.
+
+«Élève Toliné, reprit Paganel, quelles sont les cinq parties du
+monde?
+
+--L’Océanie, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Europe, répondit
+Toliné.
+
+--Parfait. Parlons d’abord de l’Océanie, puisque nous y sommes en
+ce moment. Quelles sont ses principales divisions?
+
+--Elle se divise en Polynésie, en Malaisie, en Micronésie et en
+Mégalésie. Ses principales îles sont l’Australie, qui appartient
+aux anglais, la Nouvelle Zélande, qui appartient aux anglais, la
+Tasmanie, qui appartient aux anglais, les îles Chatham, Auckland,
+Macquarie, Kermadec, Makin, Maraki, etc., qui appartiennent aux
+anglais.
+
+--Bon, répondit Paganel, mais la Nouvelle Calédonie, les
+Sandwich, les Mendana, les Pomotou?
+
+--Ce sont des îles placées sous le protectorat de la Grande-Bretagne.
+
+--Comment! Sous le protectorat de la Grande-Bretagne! s’écria
+Paganel. Mais il me semble que la France, au contraire...
+
+--La France! fit le petit garçon d’un air étonné.
+
+--Tiens! Tiens! dit Paganel, voilà ce que l’on vous apprend à
+l’école normale de Melbourne?
+
+--Oui, monsieur le professeur; est-ce que ce n’est pas bien?
+
+--Si! Si! Parfaitement, répondit Paganel. Toute l’Océanie est aux
+anglais! C’est une affaire entendue! Continuons.»
+
+Paganel avait un air demi-vexé, demi-surpris, qui faisait la joie
+du major.
+
+L’interrogation continua.
+
+«Passons à l’Asie, dit le géographe.
+
+--L’Asie, répondit Toliné, est un pays immense.
+
+Capitale: Calcutta. Villes principales: Bombay, Madras, Calicut,
+Aden, Malacca, Singapoor, Pegou, Colombo; îles Laquedives, îles
+Maldives, îles Chagos, etc., etc. Appartient aux anglais.
+
+--Bon! Bon! élève Toliné. Et l’Afrique?
+
+--L’Afrique renferme deux colonies principales: au sud, celle du
+Cap, avec Cape-Town pour capitale, et à l’ouest, les
+établissements anglais, ville principale: Sierra-Leone.
+
+--Bien répondu! dit Paganel, qui commençait à prendre son parti
+de cette géographie anglo-fantaisiste, parfaitement enseigné!
+Quant à l’Algérie, au Maroc, à l’Égypte... Rayés des atlas
+britanniques! Je serais bien aise, maintenant, de parler un peu de
+l’Amérique!
+
+--Elle se divise, reprit Toliné, en Amérique septentrionale et
+en Amérique méridionale. La première appartient aux anglais par le
+Canada, le Nouveau Brunswick, la Nouvelle-Écosse, et les États-Unis
+sous l’administration du gouverneur Johnson!
+
+--Le gouverneur Johnson! s’écria Paganel, ce successeur du grand
+et bon Lincoln assassiné par un fou fanatique de l’esclavage!
+Parfait! on ne peut mieux. Et quant à l’Amérique du Sud, avec sa
+Guyane, ses Malouines, son archipel des Shetland, sa Géorgie, sa
+Jamaïque, sa Trinidad, etc., etc., elle appartient encore aux
+anglais! Ce n’est pas moi qui disputerai à ce sujet. Mais, par
+exemple, Toliné, je voudrais bien connaître ton opinion sur
+l’Europe, ou plutôt celle de tes professeurs?
+
+--L’Europe? répondit Toliné, qui ne comprenait rien à l’animation
+du géographe.
+
+--Oui! L’Europe! à qui appartient l’Europe?
+
+--Mais l’Europe appartient aux anglais, répondit l’enfant d’un
+ton convaincu.
+
+--Je m’en doute bien, reprit Paganel. Mais comment? Voilà ce que
+je désire savoir.
+
+--Par l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande, Malte, les îles Jersey
+et Guernesey, les îles Ioniennes, les Hébrides, les Shetland, les
+Orcades...
+
+--Bien! Bien, Toliné, mais il y a d’autres états que tu oublies
+de mentionner, mon garçon!
+
+--Lesquels? Monsieur, répondit l’enfant, qui ne se déconcertait
+pas.
+
+--L’Espagne, la Russie, l’Autriche, la Prusse, la France?
+
+--Ce sont des provinces et non des états, dit Toliné.
+
+--Par exemple! s’écria Paganel, en arrachant ses lunettes de ses
+yeux.
+
+--Sans doute, l’Espagne, capitale Gibraltar.
+
+--Admirable! Parfait! Sublime! Et la France, car je suis français
+et je ne serais pas fâché d’apprendre à qui j’appartiens!
+
+--La France, répondit tranquillement Toliné, c’est une province
+anglaise, chef-lieu Calais.
+
+--Calais! s’écria Paganel. Comment! Tu crois que Calais
+appartient encore à l’Angleterre?
+
+--Sans doute.
+
+--Et que c’est le chef-lieu de la France?
+
+--Oui, monsieur, et c’est là que réside le gouverneur, lord
+Napoléon...»
+
+À ces derniers mots, Paganel éclata. Toliné ne savait que penser.
+On l’avait interrogé, il avait répondu de son mieux. Mais la
+singularité de ses réponses ne pouvait lui être imputée; il ne la
+soupçonnait même pas. Cependant, il ne paraissait point
+déconcerté, et il attendait gravement la fin de ces
+incompréhensibles ébats.
+
+«Vous le voyez, dit en riant le major à Paganel. N’avais-je pas
+raison de prétendre que l’élève Toliné vous en remontrerait?
+
+--Certes! Ami major, répliqua le géographe. Ah! Voilà comme on
+enseigne la géographie à Melbourne! Ils vont bien, les professeurs
+de l’école normale! L’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique,
+l’Océanie, le monde entier, tout aux anglais! Parbleu, avec cette
+éducation ingénieuse, je comprends que les indigènes se
+soumettent! Ah çà! Toliné, et la lune, mon garçon, est-ce qu’elle
+est anglaise aussi?
+
+--Elle le sera», répondit gravement le jeune sauvage.
+
+Là-dessus, Paganel se leva. Il ne pouvait plus tenir en place. Il
+lui fallait rire tout à son aise, et il alla passer son accès à un
+quart de mille du campement.
+
+Cependant, Glenarvan avait été chercher un livre dans la petite
+bibliothèque de voyage. C’était le _précis de géographie_ de
+Samuel Richardson, un ouvrage estimé en Angleterre, et plus au
+courant de la science que les professeurs de Melbourne.
+
+«Tiens, mon enfant, dit-il à Toliné, prends et garde ce livre. Tu
+as quelques idées fausses en géographie qu’il est bon de réformer.
+Je te le donne en souvenir de notre rencontre.»
+
+Toliné prit le livre sans répondre; il le regarda attentivement,
+remuant la tête d’un air d’incrédulité, sans se décider à le
+mettre dans sa poche.
+
+Cependant, la nuit était tout à fait venue. Il était dix heures du
+soir. Il fallait songer au repos afin de se lever de grand matin.
+Robert offrit à son ami Toliné la moitié de sa couchette.
+
+Le petit indigène accepta.
+
+Quelques instants après, lady Helena et Mary Grant regagnèrent le
+chariot, et les voyageurs s’étendirent sous la tente, pendant
+que les éclats de rire de Paganel se mêlaient encore au chant doux
+et bas des pies sauvages.
+
+Mais le lendemain, quand, à six heures, un rayon de soleil
+réveilla les dormeurs, ils cherchèrent en vain l’enfant
+australien. Toliné avait disparu.
+
+Voulait-il gagner sans retard les contrées du Lachlan? S’était-il
+blessé des rires de Paganel?
+
+On ne savait.
+
+Mais, lorsque lady Helena s’éveilla, elle trouva sur sa poitrine
+un frais bouquet de sensitives à feuilles simples, et Paganel,
+dans la poche de sa veste, «_la géographie_» de Samuel Richardson.
+
+
+Chapitre XIV
+_Les mines du mont Alexandre_
+
+En 1814, sir Roderick Impey Murchison, actuellement président de
+la société royale géographique de Londres, trouva, par l’étude de
+leur conformation, des rapports d’identité remarquables entre la
+chaîne de l’Oural et la chaîne qui s’étend du nord au sud, non
+loin de la côte méridionale de l’Australie.
+
+Or, l’Oural étant une chaîne aurifère, le savant géologue se
+demanda si le précieux métal ne se rencontrerait pas dans la
+cordillère australienne. Il ne se trompait pas.
+
+En effet, deux ans plus tard, quelques échantillons d’or lui
+furent envoyés de la Nouvelle Galles du sud, et il décida
+l’émigration d’un grand nombre d’ouvriers du Cornouaille vers les
+régions aurifères de la Nouvelle Hollande.
+
+C’était M Francis Dutton qui avait trouvé les premières pépites de
+l’Australie du sud. C’étaient MM Forbes et Smyth qui avaient
+découvert les premiers placers de la Nouvelle Galles.
+
+Le premier élan donné, les mineurs affluèrent de tous les points
+du globe, anglais, américains, italiens, français, allemands,
+chinois. Cependant, ce ne fut que le 3 avril 1851 que M Hargraves
+reconnut des gîtes d’or très riches, et proposa au gouverneur de
+la colonie de Sydney, sir Ch. Fitz-Roy, de lui en révéler
+l’emplacement pour la modique somme de cinq cents livres sterling.
+
+Son offre ne fut pas acceptée, mais le bruit de la découverte
+s’était répandu. Les chercheurs se dirigèrent vers le Summerhill
+et le Leni’s Pond. La ville d’Ophir fut fondée, et, par la
+richesse des exploitations, elle se montra bientôt digne de son
+nom biblique.
+
+Jusqu’alors il n’était pas question de la province de Victoria,
+qui devait cependant l’emporter par l’opulence de ses gîtes.
+
+En effet, quelques mois plus tard, au mois d’août 1851, les
+premières pépites de la province furent déterrées, et bientôt
+quatre districts se virent largement exploités. Ces quatre
+districts étaient ceux de Ballarat, de l’Ovens, de Bendigo et du
+mont Alexandre, tous très riches; mais, sur la rivière d’Ovens,
+l’abondance des eaux rendait le travail pénible; à Ballarat, une
+répartition inégale de l’or déjouait souvent les calculs des
+exploitants; à Bendigo, le sol ne se prêtait pas aux exigences du
+travailleur. Au mont Alexandre, toutes les conditions de succès se
+trouvèrent réunies sur un sol régulier, et ce précieux métal,
+valant jusqu’à quatorze cent quarante et un francs la livre,
+atteignit le taux le plus élevé de tous les marchés du monde.
+
+C’était précisément à ce lieu si fécond en ruines funestes et en
+fortunes inespérées que la route du trente-septième parallèle
+conduisait les chercheurs du capitaine Harry Grant.
+
+Après avoir marché pendant toute la journée du 31 décembre sur un
+terrain très accidenté qui fatigua les chevaux et les bœufs, ils
+aperçurent les cimes arrondies du mont Alexandre. Le campement fut
+établi dans une gorge étroite de cette petite chaîne, et les
+animaux allèrent, les entraves aux pieds, chercher leur nourriture
+entre les blocs de quartz qui parsemaient le sol. Ce n’était pas
+encore la région des placers exploités. Le lendemain seulement,
+premier jour de l’année 1866, le chariot creusa son ornière dans
+les routes de cette opulente contrée.
+
+Jacques Paganel et ses compagnons furent ravis de voir en passant
+ce mont célèbre, appelé Geboor dans la langue australienne. Là, se
+précipita toute la horde des aventuriers, les voleurs et les
+honnêtes gens, ceux qui font pendre et ceux qui se font pendre.
+Aux premiers bruits de la grande découverte, en cette année dorée
+de 1851, les villes, les champs, les navires, furent abandonnés
+des habitants, des squatters et des marins.
+
+La fièvre de l’or devint épidémique, contagieuse comme la peste,
+et combien en moururent, qui croyaient déjà tenir la fortune! La
+prodigue nature avait, disait-on, semé des millions sur plus de
+vingt-cinq degrés de latitude dans cette merveilleuse Australie.
+
+C’était l’heure de la récolte, et ces nouveaux moissonneurs
+couraient à la moisson. Le métier du «digger», du bêcheur, primait
+tous les autres, et, s’il est vrai que beaucoup succombèrent à la
+tâche, brisés par les fatigues, quelques-uns, cependant,
+s’enrichirent d’un seul coup de pioche. On taisait les ruines, on
+ébruitait les fortunes. Ces coups du sort trouvaient un écho dans
+les cinq parties du monde. Bientôt des flots d’ambitieux de toutes
+castes refluèrent sur les rivages de l’Australie, et, pendant les
+quatre derniers mois de l’année 1852, Melbourne, seule, reçut
+cinquante-quatre mille émigrants, une armée, mais une armée sans
+chef, sans discipline, une armée au lendemain d’une victoire qui
+n’était pas encore remportée, en un mot, cinquante-quatre mille
+pillards de la plus malfaisante espèce.
+
+Pendant ces premières années d’ivresse folle, ce fut un
+inexprimable désordre. Cependant, les anglais, avec leur énergie
+accoutumée, se rendirent maîtres de la situation. Les policemen et
+les gendarmes indigènes abandonnèrent le parti des voleurs pour
+celui des honnêtes gens. Il y eut revirement. Aussi Glenarvan ne
+devait-il rien retrouver des scènes violentes de 1852. Treize ans
+s’étaient écoulés depuis cette époque, et maintenant
+l’exploitation des terrains aurifères se faisait avec méthode,
+suivant les règles d’une sévère organisation.
+
+D’ailleurs, les placers s’épuisaient déjà. À force de les
+fouiller, on en trouvait le fond. Et comment n’eût-on pas tari ces
+trésors accumulés par la nature, puisque, de 1852 à 1858, les
+mineurs ont arraché au sol de Victoria soixante-trois millions
+cent sept mille quatre cent soixante-dix-huit livres sterling? Les
+émigrants ont donc diminué dans une proportion notable, et ils se
+sont jetés sur des contrées vierges encore. Aussi, les «gold
+fields», les champs d’or, nouvellement découverts à Otago et à
+Marlborough dans la Nouvelle Zélande, sont-ils actuellement percés
+à jour par des milliers de termites à deux pieds sans plumes.
+
+Vers onze heures, on arriva au centre des exploitations. Là,
+s’élevait une véritable ville, avec usines, maison de banque,
+église, caserne, cottage et bureaux de journal. Les hôtels, les
+fermes, les villas, n’y manquaient point. Il y avait même un
+théâtre à dix shillings la place, et très suivi. On jouait avec un
+grand succès une pièce du cru intitulée _Francis Obadiag, ou
+l’heureux digger_. Le héros, au dénouement, donnait le dernier
+coup de pioche du désespoir, et trouvait un «nugget» d’un poids
+invraisemblable.
+
+Glenarvan, curieux de visiter cette vaste exploitation du mont
+Alexandre, laissa le chariot marcher en avant sous la conduite
+d’Ayrton et de Mulrady. Il devait le rejoindre quelques heures
+plus tard. Paganel fut enchanté de cette détermination, et suivant
+son habitude, il se fit le guide et le _cicerone_ de la petite
+troupe.
+
+D’après son conseil, on se dirigea vers la banque. Les rues
+étaient larges, macadamisées et arrosées soigneusement.
+
+De gigantesques affiches des _golden company (limited)_, des
+_digger’s general office_, des _nugget’s union_, sollicitaient le
+regard.
+
+L’association des bras et des capitaux s’était substituée à
+l’action isolée du mineur. Partout on entendait fonctionner les
+machines qui lavaient les sables et pulvérisaient le quartz
+précieux.
+
+Au delà des habitations s’étendaient les placers, c’est-à-dire de
+vastes étendues de terrains livrés à l’exploitation. Là piochaient
+les mineurs engagés pour le compte des compagnies et fortement
+rétribués par elles.
+
+L’œil n’aurait pu compter ces trous qui criblaient le sol. Le fer
+des bêches étincelait au soleil et jetait une incessante
+irradiation d’éclairs. Il y avait parmi ces travailleurs des types
+de toutes nations. Ils ne se querellaient point, et ils
+accomplissaient silencieusement leur tâche, en gens salariés.
+
+«Il ne faudrait pas croire, cependant, dit Paganel, qu’il n’y a
+plus sur le sol australien un de ces fiévreux chercheurs qui
+viennent tenter la fortune au jeu des mines. Je sais bien que la
+plupart louent leurs bras aux compagnies, et il le faut, puisque
+les terrains aurifères sont tous vendus ou affermés par le
+gouvernement. Mais à celui qui n’a rien, qui ne peut ni louer ni
+acheter, il reste encore une chance de s’enrichir.
+
+--Laquelle? demanda lady Helena.
+
+--La chance d’exercer le «jumping», répondit Paganel. Ainsi, nous
+autres, qui n’avons aucun droit sur ces placers, nous pourrions
+cependant, --avec beaucoup de bonheur, s’entend, --faire
+fortune.
+
+--Mais comment? demanda le major.
+
+--Par le jumping, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire.
+
+--Qu’est-ce que le jumping? redemanda le major.
+
+--C’est une convention admise entre les mineurs, qui amène
+souvent des violences et des désordres, mais que les autorités
+n’ont jamais pu abolir.
+
+--Allez donc, Paganel, dit Mac Nabbs, vous nous mettez l’eau à la
+bouche.
+
+--Eh bien, il est admis que toute terre du centre d’exploitation
+à laquelle on n’a pas travaillé pendant vingt-quatre heures, les
+grandes fêtes exceptées, tombe dans le domaine public. Quiconque
+s’en empare peut la creuser et s’enrichir, si le ciel lui vient en
+aide. Ainsi, Robert, mon garçon, tâche de découvrir un de ces
+trous délaissés, et il est à toi!
+
+--Monsieur Paganel, dit Mary Grant, ne donnez pas à mon frère de
+semblables idées.
+
+--Je plaisante, ma chère miss, répondit Paganel, et Robert le
+sait bien. Lui, mineur! Jamais! Creuser la terre, la retourner, la
+cultiver, puis l’ensemencer et lui demander toute une moisson pour
+ses peines, bon. Mais la fouiller à la façon des taupes, en
+aveugle comme elles, pour lui arracher un peu d’or, c’est un
+triste métier, et il faut être abandonné de Dieu et des hommes
+pour le faire!»
+
+Après avoir visité le principal emplacement des mines et foulé un
+terrain de transport, composé en grande partie de quartz, de
+schiste argileux et de sable provenant de la désagrégation des
+roches, les voyageurs arrivèrent à la banque.
+
+C’était un vaste édifice, portant à son faîte le pavillon
+national. Lord Glenarvan fut reçu par l’inspecteur général, qui
+fit les honneurs de son établissement.
+
+C’est là que les compagnies déposent contre un reçu l’or arraché
+aux entrailles du sol. Il y avait loin du temps où le mineur des
+premiers jours était exploité par les marchands de la colonie.
+Ceux-ci lui payaient aux placers cinquante-trois shillings l’once
+qu’ils revendaient soixante-cinq à Melbourne! Le marchand, il est
+vrai, courait les risques du transport, et comme les spéculateurs
+de grande route pullulaient, l’escorte n’arrivait pas toujours à
+destination.
+
+De curieux échantillons d’or furent montrés aux visiteurs, et
+l’inspecteur leur donna d’intéressants détails sur les divers
+modes d’exploitation de ce métal.
+
+On le rencontre généralement sous deux formes, l’or roulé et l’or
+désagrégé. Il se trouve à l’état de minerai, mélangé avec les
+terres d’alluvion, ou renfermé dans sa gangue de quartz. Aussi,
+pour l’extraire, procède-t-on suivant la nature du terrain, par
+les fouilles de surface ou les fouilles de profondeur.
+
+Quand c’est de l’or roulé, il gît au fond des torrents, des
+vallées et des ravins, étagé suivant sa grosseur, les grains
+d’abord, puis les lamelles, et enfin les paillettes.
+
+Si c’est au contraire de l’or désagrégé, dont la gangue a été
+décomposée par l’action de l’air, il est concentré sur place,
+réuni en tas, et forme ce que les mineurs appellent des
+«pochettes». Il y a de ces pochettes qui renferment une fortune.
+
+Au mont Alexandre, l’or se recueille plus spécialement dans les
+couches argileuses et dans l’interstice des roches ardoisiennes.
+Là, sont les nids à pépites; là, le mineur heureux a souvent mis
+la main sur le gros lot des placers.
+
+Les visiteurs, après avoir examiné les divers spécimens d’or,
+parcoururent le musée minéralogique de la banque. Ils virent,
+étiquetés et classés, tous les produits dont est formé le sol
+australien. L’or ne fait pas sa seule richesse, et il peut passer
+à juste titre pour un vaste écrin où la nature renferme ses bijoux
+précieux. Sous les vitrines étincelaient la topaze blanche, rivale
+des topazes brésiliennes, le grenat almadin, l’épidote, sorte de
+silicate d’un beau vert, le rubis balais, représenté par des
+spinelles écarlates et par une variété rose de la plus grande
+beauté, des saphirs bleu clair et bleu foncé, tels que le
+corindon, et aussi recherchés que celui du Malabar ou du Tibet,
+des rutiles brillants, et enfin un petit cristal de diamant qui
+fut trouvé sur les bords du Turon. Rien ne manquait à cette
+resplendissante collection de pierres fines, et il ne fallait pas
+aller chercher loin l’or nécessaire à les enchâsser. À moins de
+les vouloir toutes montées, on ne pouvait en demander davantage.
+
+Glenarvan prit congé de l’inspecteur de la banque, après l’avoir
+remercié de sa complaisance, dont il avait largement usé. Puis, la
+visite des placers fut reprise.
+
+Paganel, si détaché qu’il fût des biens de ce monde, ne faisait
+pas un pas sans fouiller du regard ce sol. C’était plus fort que
+lui, et les plaisanteries de ses compagnons n’y pouvaient rien.
+
+À chaque instant, il se baissait, ramassait un caillou, un morceau
+de gangue, des débris de quartz; il les examinait avec attention
+et les rejetait bientôt avec mépris. Ce manège dura pendant toute
+la promenade.
+
+«Ah çà! Paganel, lui demanda le major, est-ce que vous avez perdu
+quelque chose?
+
+--Sans doute, répondit Paganel, on a toujours perdu ce qu’on n’a
+pas trouvé, dans ce pays d’or et de pierres précieuses. Je ne sais
+pas pourquoi j’aimerais à emporter une pépite pesant quelques
+onces, ou même une vingtaine de livres, pas davantage.
+
+--Et qu’en feriez-vous, mon digne ami? dit Glenarvan.
+
+--Oh! je ne serais pas embarrassé, répondit Paganel. J’en ferais
+hommage à mon pays! Je la déposerais à la banque de France...
+
+--Qui l’accepterait?
+
+--Sans doute, sous la forme d’obligations de chemins de fer!»
+
+On félicita Paganel sur la façon dont il entendait offrir sa
+pépite «à son pays», et lady Helena lui souhaita de trouver le
+plus gros _nugget_ du monde.
+
+Tout en plaisantant, les voyageurs parcoururent la plus grande
+partie des terrains exploités. Partout le travail se faisait
+régulièrement, mécaniquement, mais sans animation.
+
+Après deux heures de promenade, Paganel avisa une auberge fort
+décente, où il proposa de s’asseoir en attendant l’heure de
+rejoindre le chariot. Lady Helena y consentit, et comme
+l’auberge ne va pas sans rafraîchissements, Paganel demanda à
+l’aubergiste de servir quelque boisson du pays.
+
+On apporta un «nobler» pour chaque personne. Or, le _nobler_,
+c’est tout bonnement le grog, mais le grog retourné. Au lieu de
+mettre un petit verre d’eau-de-vie dans un grand verre d’eau, on
+met un petit verre d’eau dans un grand verre d’eau-de-vie, on
+sucre et l’on boit. C’était un peu trop australien, et, au grand
+étonnement de l’aubergiste, le _nobler_, rafraîchi d’une grande
+carafe d’eau, redevint le grog britannique.
+
+Puis, on causa mine et mineurs. C’était le cas ou jamais.
+
+Paganel, très satisfait de ce qu’il venait de voir, avoua
+cependant que ce devait être plus curieux autrefois, pendant les
+premières années d’exploitation du mont Alexandre.
+
+«La terre, dit-il, était alors criblée de trous et envahie par des
+légions de fourmis travailleuses, et quelles fourmis! Tous les
+émigrants en avaient l’ardeur, mais non la prévoyance! L’or s’en
+allait en folies. On le buvait, on le jouait, et cette auberge où
+nous sommes était un «enfer», comme on disait alors. Les coups de
+dés amenaient les coups de couteau. La police n’y pouvait rien, et
+maintes fois le gouverneur de la colonie fut obligé de marcher
+avec des troupes régulières contre les mineurs révoltés.
+Cependant, il parvint à les mettre à la raison, il imposa un droit
+de patente à chaque exploitant, il le fit percevoir non sans
+peine, et, en somme, les désordres furent ici moins grands qu’en
+Californie.
+
+--Ce métier de mineur, demanda lady Helena, tout individu peut
+donc l’exercer?
+
+--Oui, madame. Il n’est pas nécessaire d’être bachelier pour
+cela. De bons bras suffisent. Les aventuriers, chassés par la
+misère, arrivaient aux mines sans argent pour la plupart, les
+riches avec une pioche, les pauvres avec un couteau, et tous
+apportaient dans ce travail une rage qu’ils n’eussent pas mise à
+un métier d’honnête homme. C’était un singulier aspect que celui
+de ces terrains aurifères! Le sol était couvert de tentes, de
+prélarts, de cahutes, de baraques en terre, en planche, en
+feuillage. Au milieu, dominait la marquise du gouvernement, ornée
+du pavillon britannique, les tentes en coutil bleu de ses agents,
+et les établissements des changeurs, des marchands d’or, des
+trafiquants, qui spéculaient sur cet ensemble de richesse et de
+pauvreté. Ceux-là se sont enrichis à coup sûr. Il fallait voir ces
+_diggers_ à longue barbe et en chemise de laine rouge, vivant dans
+l’eau et la boue. L’air était rempli du bruit continu des pioches,
+et d’émanations fétides provenant des carcasses d’animaux qui
+pourrissaient sur le sol. Une poussière étouffante enveloppait
+comme un nuage ces malheureux qui fournissaient à la mortalité une
+moyenne excessive, et certainement, dans un pays moins salubre,
+cette population eût été décimée par le typhus. Et encore, si tous
+ces aventuriers avaient réussi! Mais tant de misère n’était pas
+compensée, et, à bien compter, on verrait que, pour un mineur qui
+s’est enrichi, cent, deux cent mille peut-être, sont morts pauvres
+et désespérés.
+
+--Pourriez-vous nous dire, Paganel, demanda Glenarvan, comment on
+procédait à l’extraction de l’or?
+
+--Rien n’était plus simple, répondit Paganel. Les premiers
+mineurs faisaient le métier d’orpailleurs, tel qu’il est encore
+pratiqué dans quelques parties des Cévennes, en France.
+Aujourd’hui les compagnies procèdent autrement; elles remontent à
+la source même, au filon qui produit les lamelles, les paillettes
+et les pépites. Mais les orpailleurs se contentaient de laver les
+sables aurifères, voilà tout. Ils creusaient le sol, ils
+recueillaient les couches de terre qui leur semblaient
+productives, et ils les traitaient par l’eau pour en séparer le
+minerai précieux. Ce lavage s’opérait au moyen d’un instrument
+d’origine américaine, appelé «craddle» ou berceau. C’était une
+boîte longue de cinq à six pieds, une sorte de bière ouverte et
+divisée en deux compartiments. Le premier était muni d’un crible
+grossier, superposé à d’autres cribles à mailles plus serrées; le
+second était rétréci à sa partie inférieure. On mettait le sable
+sur le crible à une extrémité, on y versait de l’eau, et de la
+main on agitait, ou plutôt on berçait l’instrument. Les pierres
+restaient dans le premier crible, le minerai et le sable fin dans
+les autres, suivant leur grosseur, et la terre délayée s’en allait
+avec l’eau par l’extrémité inférieure. Voilà quelle était la
+machine généralement usitée.
+
+--Mais encore fallait-il l’avoir, dit John Mangles.
+
+--On l’achetait aux mineurs enrichis ou ruinés, suivant le cas,
+répondit Paganel, ou l’on s’en passait.
+
+--Et comment la remplaçait-on? demanda Mary Grant.
+
+--Par un plat, ma chère Mary, un simple plat de fer; on vannait
+la terre comme on vanne le blé; seulement, au lieu de grains de
+froment, on recueillait quelquefois des grains d’or. Pendant la
+première année plus d’un mineur a fait fortune sans autres frais.
+Voyez-vous, mes amis, c’était le bon temps, bien que les bottes
+valussent cent cinquante francs la paire, et qu’on payât dix
+shillings un verre de limonade! Les premiers arrivés ont toujours
+raison. L’or était partout, en abondance, à la surface du sol; les
+ruisseaux coulaient sur un lit de métal; on en trouvait jusque
+dans les rues de Melbourne; on macadamisait avec de la poudre
+d’or.
+
+Aussi, du 26 janvier au 24 février 1852, le précieux métal
+transporté du mont Alexandre à Melbourne sous l’escorte du
+gouvernement s’est élevé à huit millions deux cent trente-huit
+mille sept cent cinquante francs. Cela fait une moyenne de cent
+soixante-quatre mille sept cent vingt-cinq francs par jour.
+
+--À peu près la liste civile de l’empereur de Russie, dit
+Glenarvan.
+
+--Pauvre homme! répliqua le major.
+
+--Cite-t-on des coups de fortune subits? demanda lady Helena.
+
+--Quelques-uns, madame.
+
+--Et vous les connaissez? dit Glenarvan.
+
+--Parbleu! répondit Paganel. En 1852 dans le district de
+Ballarat, on trouva un _nugget_ qui pesait cinq cent soixante-treize
+onces, un autre dans le Gippsland de sept cent quatre-vingt-deux onces,
+et, en 1861, un lingot de huit cent trente-quatre onces.
+
+Enfin, toujours à Ballarat, un mineur découvrit un _nugget_ pesant
+soixante-cinq kilogrammes, ce qui, à dix-sept cent vingt-deux
+francs la livre, fait deux cent vingt-trois mille huit cent
+soixante francs! Un coup de pioche qui rapporte onze mille francs
+de rente, c’est un beau coup de pioche!
+
+--Dans quelle proportion s’est accrue la production de l’or
+depuis la découverte de ces mines? demanda John Mangles.
+
+--Dans une proportion énorme, mon cher John. Cette production
+n’était que de quarante-sept millions par an au commencement du
+siècle, et actuellement, en y comprenant le produit des mines
+d’Europe, d’Asie et d’Amérique, on l’évalue à neuf cents millions,
+autant dire un milliard.
+
+--Ainsi, Monsieur Paganel, dit le jeune Robert, à l’endroit même
+où nous sommes, sous nos pieds, il y a peut-être beaucoup d’or?
+
+--Oui, mon garçon, des millions! Nous marchons dessus, c’est que
+nous le méprisons!
+
+--C’est donc un pays privilégié que l’Australie?
+
+--Non, Robert, répondit le géographe. Les pays aurifères ne sont
+point privilégiés. Ils n’enfantent que des populations fainéantes,
+et jamais les races fortes et laborieuses. Vois le Brésil, le
+Mexique, la Californie, l’Australie! Où en sont-ils au dix-neuvième
+siècle? Le pays par excellence, mon garçon, ce n’est pas
+le pays de l’or, c’est le pays du fer!»
+
+
+Chapitre XV
+_«Australian and New Zealand gazette»_
+
+Le 2 janvier, au soleil levant, les voyageurs franchirent la
+limite des régions aurifères et les frontières du comté de Talbot.
+Le pied de leurs chevaux frappait alors les poudreux sentiers du
+comté de Dalhousie. Quelques heures après, ils passaient à gué la
+Colban et la Campaspe rivers par 144°35’ et 144°45’ de longitude.
+La moitié du voyage était accomplie. Encore quinze jours d’une
+traversée aussi heureuse, et la petite troupe atteindrait les
+rivages de la baie Twofold.
+
+Du reste, tout le monde était bien portant. Les promesses de
+Paganel, relativement à cet hygiénique climat, se réalisaient. Peu
+ou point d’humidité, et une chaleur très supportable. Les chevaux
+et les bœufs ne s’en plaignaient point. Les hommes, pas
+davantage.
+
+Une seule modification avait été apportée à l’ordre de marche
+depuis Camden-Bridge. La criminelle catastrophe du railway,
+lorsqu’elle fut connue d’Ayrton, l’engagea à prendre quelques
+précautions, jusque-là fort inutiles. Les chasseurs durent ne
+point perdre le chariot de vue. Pendant les heures de campement,
+l’un d’eux fut toujours de garde.
+
+Matin et soir, les amorces des armes furent renouvelées. Il était
+certain qu’une bande de malfaiteurs battait la campagne, et,
+quoique rien ne fît naître des craintes immédiates, il fallait
+être prêt à tout événement.
+
+Inutile d’ajouter que ces précautions furent prises à l’insu de
+lady Helena et de Mary Grant, que Glenarvan ne voulait pas
+effrayer.
+
+Au fond, on avait raison d’agir ainsi. Une imprudence, une
+négligence même pouvait coûter cher.
+
+Glenarvan, d’ailleurs, n’était pas seul à se préoccuper de cet
+état de choses. Dans les bourgs isolés, dans les stations, les
+habitants et les squatters se précautionnaient contre toute
+attaque ou surprise. Les maisons se fermaient à la nuit tombante.
+Les chiens, lâchés dans les palissades, aboyaient à la moindre
+approche. Pas de berger rassemblant à cheval ses nombreux
+troupeaux pour la rentrée du soir, qui ne portât une carabine
+suspendue à l’arçon de sa selle. La nouvelle du crime commis au
+pont de Camden motivait cet excès de précaution, et maint colon se
+verrouillait avec soin au crépuscule, qui jusqu’alors dormait
+fenêtres et portes ouvertes.
+
+L’administration de la province elle-même fit preuve de zèle et de
+prudence. Des détachements de gendarmes indigènes furent envoyés
+dans les campagnes. On assura plus spécialement le service des
+dépêches. Jusqu’à ce moment, le _mail-coach_ courait les grands
+chemins sans escorte. Or, ce jour-là, précisément à l’instant où
+la troupe de Glenarvan traversait la route de Kilmore à Heathcote,
+la malle passa de toute la vitesse de ses chevaux en soulevant un
+tourbillon de poussière. Mais si vite qu’elle eût disparu,
+Glenarvan avait vu reluire les carabines des policemen qui
+galopaient à ses portières. On se serait cru reporté à cette
+époque funeste où la découverte des premiers placers jetait sur le
+continent australien l’écume des populations européennes.
+
+Un mille après avoir traversé la route de Kilmore, le chariot
+s’enfonça sous un massif d’arbres géants, et, pour la première
+fois depuis le cap Bernouilli, les voyageurs pénétrèrent dans une
+de ces forêts qui couvrent une superficie de plusieurs degrés.
+
+Ce fut un cri d’admiration à la vue des eucalyptus hauts de deux
+cents pieds, dont l’écorce fongueuse mesurait jusqu’à cinq pouces
+d’épaisseur. Les troncs, de vingt pieds de tour, sillonnés par les
+baves d’une résine odorante, s’élevaient à cent cinquante pieds
+au-dessus du sol.
+
+Pas une branche, pas un rameau, pas une pousse capricieuse, pas un
+nœud même n’altérait leur profil.
+
+Ils ne seraient pas sortis plus lisses de la main du tourneur.
+
+C’étaient autant de colonnes exactement calibrées qui se
+comptaient par centaines. Elles s’épanouissaient à une excessive
+hauteur en chapiteaux de branches contournées et garnies à leur
+extrémité de feuilles alternes; à l’aisselle de ces feuilles
+pendaient des fleurs solitaires dont le calice figurait une urne
+renversée.
+
+Sous ce plafond toujours vert, l’air circulait librement; une
+incessante ventilation buvait l’humidité du sol; les chevaux, les
+troupeaux de bœufs, les chariots pouvaient passer à l’aise
+entre ces arbres largement espacés et aménagés comme les jalons
+d’un taillis en coupe. Ce n’était là ni le bois à bouquets pressés
+et obstrués de ronces, ni la forêt vierge barricadée de troncs
+abattus et tendue de lianes inextricables, où, seuls, le fer et le
+feu peuvent frayer la route aux pionniers. Un tapis d’herbe au
+pied des arbres, une nappe de verdure à leur sommet, de longues
+perspectives de piliers hardis, peu d’ombre, peu de fraîcheur en
+somme, une clarté spéciale et semblable aux lueurs qui filtrent à
+travers un mince tissu, des reflets réguliers, des miroitements
+nets sur le sol, tout cet ensemble constituait un spectacle
+bizarre et riche en effets neufs. La forêt du continent océanien
+ne rappelle en aucune façon les forêts du nouveau monde, et
+l’eucalyptus, le «tara» des aborigènes, rangé dans cette famille
+des myrtes dont les différentes espèces peuvent à peine
+s’énumérer, est l’arbre par excellence de la flore australienne.
+
+Si l’ombre n’est pas épaisse ni l’obscurité profonde sous ces
+dômes de verdure, cela tient à ce que les arbres présentent une
+anomalie curieuse dans la disposition de leurs feuilles. Aucune
+n’offre sa face au soleil, mais bien sa tranche acérée. L’œil
+n’aperçoit que des profils dans ce singulier feuillage. Aussi, les
+rayons du soleil glissent-ils jusqu’à terre, comme s’ils passaient
+entre les lames relevées d’une persienne.
+
+Chacun fit cette remarque et parut surpris. Pourquoi cette
+disposition particulière? Cette question s’adressait naturellement
+à Paganel. Il répondit en homme que rien n’embarrasse.
+
+«Ce qui m’étonne ici, dit-il, ce n’est pas la bizarrerie de la
+nature; la nature sait ce qu’elle fait, mais les botanistes ne
+savent pas toujours ce qu’ils disent. La nature ne s’est pas
+trompée en donnant à ces arbres ce feuillage spécial, mais les
+hommes se sont fourvoyés en les appelant des «eucalyptus.»
+
+--Que veut dire ce mot? demanda Mary Grant.
+
+--Il vient de εὖ καλύπτω, et signifie _je couvre bien_. On a eu soin
+de commettre l’erreur en grec afin qu’elle fût moins sensible,
+mais il est évident que l’eucalyptus couvre mal.
+
+--Accordé, mon cher Paganel, répondit Glenarvan, et maintenant,
+apprenez-nous pourquoi les feuilles poussent ainsi.
+
+--Par une raison purement physique, mes amis, répondit Paganel,
+et que vous comprendrez sans peine. Dans cette contrée où l’air
+est sec, où les pluies sont rares, où le sol est desséché, les
+arbres n’ont besoin ni de vent ni de soleil. L’humidité manquant,
+la sève manque aussi. De là ces feuilles étroites qui cherchent à
+se défendre elles-mêmes contre le jour et à se préserver d’une
+trop grande évaporation. Voilà pourquoi elles se présentent de
+profil et non de face à l’action des rayons solaires. Il n’y a
+rien de plus intelligent qu’une feuille.
+
+--Et rien de plus égoïste! répliqua le major. Celles-ci n’ont
+songé qu’à elles, et pas du tout aux voyageurs.»
+
+Chacun fut un peu de l’avis de Mac Nabbs, moins Paganel, qui, tout
+en s’essuyant le front, se félicitait de marcher sous des arbres
+sans ombre.
+
+Cependant, cette disposition du feuillage était regrettable; la
+traversée de ces forêts est souvent très longue, et pénible par
+conséquent, puisque rien ne protège le voyageur contre les ardeurs
+du jour.
+
+Pendant toute la journée, le chariot roula sous ces
+interminables travées d’eucalyptus. On ne rencontra ni un
+quadrupède, ni un indigène. Quelques kakatoès habitaient les cimes
+de la forêt; mais, à cette hauteur, on les distinguait à peine, et
+leur babillage se changeait en imperceptible murmure.
+
+Parfois, un essaim de perruches traversait une allée lointaine et
+l’animait d’un rapide rayon multicolore.
+
+Mais, en somme, un profond silence régnait dans ce vaste temple de
+verdure, et le pas des chevaux, quelques mots échangés dans une
+conversation décousue, les roues du chariot qui grinçaient, et,
+de temps en temps, un cri d’Ayrton excitant son indolent attelage,
+troublaient seuls ces immenses solitudes.
+
+Le soir venu, on campa au pied d’eucalyptus qui portaient la
+marque d’un feu assez récent. Ils formaient comme de hautes
+cheminées d’usines, car la flamme les avait creusés intérieurement
+dans toute leur longueur. Avec le seul revêtement d’écorce qui
+leur restait, ils ne s’en portaient pas plus mal.
+
+Cependant, cette fâcheuse habitude des squatters ou des indigènes
+finira par détruire ces magnifiques arbres, et ils disparaîtront
+comme ces cèdres du Liban, vieux de quatre siècles, que brûle la
+flamme maladroite des campements. Olbinett, suivant le conseil de
+Paganel, alluma le feu du souper dans un de ces troncs tubulaires;
+il obtint aussitôt un tirage considérable, et la fumée alla se
+perdre dans le massif assombri du feuillage. On prit les
+précautions voulues pour la nuit, et Ayrton, Mulrady, Wilson, John
+Mangles, se relayant tour à tour, veillèrent jusqu’au lever du
+soleil.
+
+Pendant toute la journée du 3 janvier l’interminable forêt
+multiplia ses longues avenues symétriques.
+
+C’était à croire qu’elle ne finirait pas. Cependant, vers le soir,
+les rangs des arbres s’éclaircirent, et à quelques milles, dans
+une petite plaine, apparut une agglomération de maisons
+régulières.
+
+«Seymour! s’écria Paganel. Voilà la dernière ville que nous devons
+rencontrer avant de quitter la province de Victoria.
+
+--Est-elle importante? demanda lady Helena.
+
+--Madame, répondit Paganel, c’est une simple paroisse qui est en
+train de devenir une municipalité.
+
+--Y trouverons-nous un hôtel convenable? dit Glenarvan.
+
+--Je l’espère, répondit le géographe.
+
+--Eh bien, entrons dans la ville, car nos vaillantes voyageuses
+ne seront pas fâchées, j’imagine, de s’y reposer une nuit.
+
+--Mon cher Edward, répondit lady Helena, Mary et moi nous
+acceptons, mais à la condition que cela ne causera ni un
+dérangement, ni un retard.
+
+--Aucunement, répondit lord Glenarvan; notre attelage est
+fatigué; d’ailleurs, demain, nous repartirons à la pointe du
+jour.»
+
+Il était alors neuf heures. La lune s’approchait de l’horizon et
+ne jetait plus que des rayons obliques, noyés dans la brume.
+L’obscurité se faisait peu à peu. Toute la troupe pénétra dans les
+larges rues de Seymour sous la direction de Paganel, qui semblait
+toujours parfaitement connaître ce qu’il n’avait jamais vu. Mais
+son instinct le guidait, et il arriva droit à Campbell’s north
+british hôtel.
+
+Chevaux et bœufs furent menés à l’écurie, le chariot remisé, et
+les voyageurs conduits à des chambres assez confortables. À dix
+heures, les convives prenaient place à une table, sur laquelle
+Olbinett avait jeté le coup d’œil du maître. Paganel venait de
+courir la ville en compagnie de Robert, et il raconta son
+impression nocturne d’une très laconique façon. Il n’avait
+absolument rien vu.
+
+Cependant, un homme moins distrait eût remarqué certaine agitation
+dans les rues de Seymour: des groupes étaient formés çà et là, qui
+se grossissaient peu à peu; on causait à la porte des maisons; on
+s’interrogeait avec une inquiétude réelle; quelques journaux du
+jour étaient lus à haute voix, commentés, discutés. Ces symptômes
+ne pouvaient échapper à l’observateur le moins attentif. Cependant
+Paganel n’avait rien soupçonné.
+
+Le major, lui, sans aller si loin, sans même sortir de l’hôtel, se
+rendit compte des craintes qui préoccupaient justement la petite
+ville. Dix minutes de conversation avec le loquace Dickson, le
+maître de l’hôtel, et il sut à quoi s’en tenir.
+
+Mais il n’en souffla mot. Seulement, quand le souper fut terminé,
+lorsque lady Glenarvan, Mary et Robert Grant eurent regagné leurs
+chambres, le major retint ses compagnons et leur dit:
+
+«On connaît les auteurs du crime commis sur le chemin de fer de
+Sandhurst.
+
+--Et ils sont arrêtés? demanda vivement Ayrton.
+
+--Non, répondit Mac Nabbs, sans paraître remarquer l’empressement
+du quartier-maître, empressement très justifié, d’ailleurs, dans
+cette circonstance.
+
+--Tant pis, ajouta Ayrton.
+
+--Eh bien! demanda Glenarvan, à qui attribue-t-on ce crime?
+
+--Lisez, répondit le major, qui présenta à Glenarvan un numéro de
+l’_Australian and New Zealand gazette_, et vous verrez que
+l’inspecteur de police ne se trompait pas.»
+
+Glenarvan lut à haute voix le passage suivant:
+
+«Sydney, 2 janvier 1866. --On se rappelle que, dans «la nuit du
+29 au 30 décembre dernier, un accident eut lieu à Camden-Bridge, à
+cinq milles au delà de la station de Castlemaine, railway de
+Melbourne à Sandhurst. L’express de nuit de 11 h 45, lancé à toute
+vitesse, est venu se précipiter dans la Lutton-river. Le pont de
+Camden était resté ouvert au passage du train.
+
+«Des vols nombreux commis après l’accident, le «cadavre» du garde
+retrouvé à un demi-mille de Camden-Bridge, prouvèrent que cette
+catastrophe était le résultat d’un crime.
+
+«En effet, d’après l’enquête du coroner, il résulte que ce crime
+doit être attribué à la bande de convicts échappés depuis six mois
+du pénitentiaire de Perth, Australie occidentale, au moment où ils
+allaient être transférés à l’île Norfolk.
+
+«Ces convicts sont au nombre de vingt-neuf; ils sont commandés par
+un certain Ben Joyce, malfaiteur de la plus dangereuse espèce,
+arrivé depuis quelques mois en Australie, on ne sait par quel
+navire, et sur lequel la justice n’a jamais pu mettre la main.
+
+«Les habitants des villes, les colons et squatters des stations
+sont invités à se tenir sur leurs gardes, et à faire parvenir au
+_surveyor_ général tous les renseignements de nature à favoriser
+ses recherches.
+
+«J P Mitchell, S G»
+
+Lorsque Glenarvan eut terminé la lecture de cet article, Mac Nabbs
+se tourna vers le géographe et lui dit:
+
+«Vous voyez, Paganel, qu’il peut y avoir des convicts en
+Australie.
+
+--Des évadés, c’est évident! répondit Paganel, mais des
+transportés régulièrement admis, non. Ces gens-là n’ont pas le
+droit d’être ici.
+
+--Enfin, ils y sont, reprit Glenarvan; mais je ne suppose pas que
+leur présence puisse modifier nos projets et arrêter notre voyage.
+Qu’en penses-tu, John?»
+
+John Mangles ne répondit pas immédiatement; il hésitait entre la
+douleur que causerait aux deux enfants l’abandon des recherches
+commencées et la crainte de compromettre l’expédition.
+
+«Si lady Glenarvan et miss Grant n’étaient pas avec nous, dit-il,
+je me préoccuperais fort peu de cette bande de misérables.»
+
+Glenarvan le comprit et ajouta:
+
+«Il va sans dire qu’il ne s’agit pas de renoncer à accomplir notre
+tâche; mais peut-être serait-il prudent, à cause de nos compagnes,
+de rejoindre le _Duncan_ à Melbourne, et d’aller reprendre à l’est
+les traces d’Harry Grant. Qu’en pensez-vous, Mac Nabbs?
+
+--Avant de me prononcer, répondit le major, je désirerais
+connaître l’opinion d’Ayrton.»
+
+Le quartier-maître, directement interpellé, regarda Glenarvan.
+
+«Je pense, dit-il, que nous sommes à deux cents milles de
+Melbourne, et que le danger, s’il existe, est aussi grand sur la
+route du sud que sur la route de l’est. Toutes deux sont peu
+fréquentées, toutes deux se valent. D’ailleurs, je ne crois pas
+qu’une trentaine de malfaiteurs puissent effrayer huit hommes bien
+armés et résolus. Donc, sauf meilleur avis, j’irais en avant.
+
+--Bien parlé, Ayrton, répondit Paganel. En continuant, nous
+pouvons couper les traces du capitaine Grant. En revenant au sud,
+nous les fuyons au contraire. Je pense donc comme vous, et je fais
+bon marché de ces échappés de Perth, dont un homme de cœur ne
+saurait tenir compte!»
+
+Sur ce, la proposition de ne rien changer au programme du voyage
+fut mise aux voix et passa à l’unanimité.
+
+«Une seule observation, _mylord_, dit Ayrton au moment où on
+allait se séparer.
+
+--Parlez, Ayrton.
+
+--Ne serait-il pas opportun d’envoyer au _Duncan_ l’ordre de
+rallier la côte?
+
+--À quoi bon? répondit John Mangles. Lorsque nous serons arrivés
+à la baie Twofold, il sera temps d’expédier cet ordre. Si quelque
+événement imprévu nous obligeait à gagner Melbourne, nous
+pourrions regretter de ne plus y trouver le _Duncan_.
+D’ailleurs, ses avaries ne doivent pas encore être réparées. Je
+crois donc, par ces divers motifs, qu’il vaut mieux attendre.
+
+--Bien!» répondit Ayrton, qui n’insista pas.
+
+Le lendemain, la petite troupe, armée et prête à tout événement,
+quitta Seymour. Une demi-heure après, elle rentrait dans la forêt
+d’eucalyptus, qui reparaissait de nouveau vers l’est. Glenarvan
+eût préféré voyager en rase campagne. Une plaine est moins propice
+aux embûches et guet-apens qu’un bois épais. Mais on n’avait pas
+le choix, et le chariot se faufila pendant toute la journée
+entre les grands arbres monotones. Le soir, après avoir longé la
+frontière septentrionale du comté d’Anglesey, il franchit le
+cent quarante-sixième méridien, et l’on campa sur la limite du
+district de Murray.
+
+
+Chapitre XVI
+_Où le major soutient que ce sont des singes_
+
+Le lendemain matin, 5 janvier, les voyageurs mettaient le pied sur
+le vaste territoire de Murray. Ce district vague et inhabité
+s’étend jusqu’à la haute barrière des Alpes australiennes. La
+civilisation ne l’a pas encore découpé en comtés distincts. C’est
+la portion peu connue et peu fréquentée de la province. Ses forêts
+tomberont un jour sous la hache du bushman; ses prairies seront
+livrées au troupeau du squatter; mais jusqu’ici c’est le sol
+vierge, tel qu’il émergea de l’océan Indien, c’est le désert.
+
+L’ensemble de ces terrains porte un nom significatif sur les
+cartes anglaises: «reserve for the blacks», la réserve pour les
+noirs. C’est là que les indigènes ont été brutalement repoussés
+par les colons. On leur a laissé, dans les plaines éloignées, sous
+les bois inaccessibles, quelques places déterminées, où la race
+aborigène achèvera peu à peu de s’éteindre. Tout homme blanc,
+colon, émigrant, squatter, bushman, peut franchir les limites de
+ces réserves. Le noir seul n’en doit jamais sortir.
+
+Paganel, tout en chevauchant, traitait cette grave question des
+races indigènes. Il n’y eut qu’un avis à cet égard, c’est que le
+système britannique poussait à l’anéantissement des peuplades
+conquises, à leur effacement des régions où vivaient leurs
+ancêtres. Cette funeste tendance fut partout marquée, et en
+Australie plus qu’ailleurs.
+
+Aux premiers temps de la colonie, les déportés, les colons eux-mêmes,
+considéraient les noirs comme des animaux sauvages. Ils les
+chassaient et les tuaient à coups de fusil. On les massacrait, on
+invoquait l’autorité des jurisconsultes pour prouver que
+l’australien étant hors la loi naturelle, le meurtre de ces
+misérables ne constituait pas un crime. Les journaux de Sydney
+proposèrent même un moyen efficace de se débarrasser des tribus du
+lac Hunter:
+
+C’était de les empoisonner en masse.
+
+Les anglais, on le voit, au début de leur conquête, appelèrent le
+meurtre en aide à la colonisation.
+
+Leurs cruautés furent atroces. Ils se conduisirent en Australie
+comme aux Indes, où cinq millions d’indiens ont disparu; comme au
+Cap, où une population d’un million de hottentots est tombée à
+cent mille. Aussi la population aborigène, décimée par les mauvais
+traitements et l’ivrognerie, tend-elle à disparaître du continent
+devant une civilisation homicide. Certains gouverneurs, il est
+vrai, ont lancé des décrets contre les sanguinaires bushmen!
+
+Ils punissaient de quelques coups de fouet le blanc qui coupait le
+nez ou les oreilles à un noir, ou lui enlevait le petit doigt,
+«pour s’en faire un bourre-pipe. «vaines menaces! Les meurtres
+s’organisèrent sur une vaste échelle et des tribus entières
+disparurent. Pour ne citer que l’île de Van-Diemen, qui comptait
+cinq cent mille indigènes au commencement du siècle, ses
+habitants, en 1863, étaient réduits à sept! Et dernièrement, le
+_Mercure_ a pu signaler l’arrivée à Hobart-Town du dernier des
+tasmaniens.
+
+Ni Glenarvan, ni le major, ni John Mangles, ne contredirent
+Paganel. Eussent-ils été anglais, ils n’auraient pas défendu leurs
+compatriotes. Les faits étaient patents, incontestables.
+
+«Il y a cinquante ans, ajouta Paganel, nous aurions déjà
+rencontré sur notre route mainte tribu de naturels, et jusqu’ici
+pas un indigène n’est encore apparu. Dans un siècle, ce continent
+sera entièrement dépeuplé de sa race noire.»
+
+En effet, la réserve paraissait être absolument abandonnée. Nulle
+trace de campements ni de huttes.
+
+Les plaines et les grands taillis se succédaient, et peu à peu la
+contrée prit un aspect sauvage. Il semblait même qu’aucun être
+vivant, homme ou bête, ne fréquentait ces régions éloignées, quand
+Robert, s’arrêtant devant un bouquet d’eucalyptus, s’écria:
+
+«Un singe! Voilà un singe!»
+
+Et il montrait un grand corps noir qui, se glissant de branche en
+branche avec une surprenante agilité, passait d’une cime à
+l’autre, comme si quelque appareil membraneux l’eût soutenu dans
+l’air. En cet étrange pays, les singes volaient-ils donc comme
+certains renards auxquels la nature a donné des ailes de chauve-souris?
+
+Cependant, le chariot s’était arrêté, et chacun suivait des yeux
+l’animal qui se perdit peu à peu dans les hauteurs de
+l’eucalyptus. Bientôt, on le vit redescendre avec la rapidité de
+l’éclair, courir sur le sol avec mille contorsions et gambades,
+puis saisir de ses longs bras le tronc lisse d’un énorme gommier.
+On se demandait comment il s’élèverait sur cet arbre droit et
+glissant qu’il ne pouvait embrasser. Mais le singe, frappant
+alternativement le tronc d’une sorte de hache, creusa de petites
+entailles, et par ces points d’appui régulièrement espacés, il
+atteignit la fourche du gommier. En quelques secondes, il disparut
+dans l’épaisseur du feuillage.
+
+«Ah çà, qu’est-ce que c’est que ce singe-là? demanda le major.
+
+--Ce singe-là, répondit Paganel, c’est un australien pur sang!»
+
+Les compagnons du géographe n’avaient pas encore eu le temps de
+hausser les épaules, que des cris qu’on pourrait orthographier
+ainsi: «coo-eeh! coo-eeh!» retentirent à peu de distance.
+Ayrton piqua ses bœufs, et, cent pas plus loin, les voyageurs
+arrivaient inopinément à un campement d’indigènes.
+
+Quel triste spectacle! Une dizaine de tentes se dressaient sur le
+sol nu. Ces «gunyos», faits avec des bandes d’écorce étagées comme
+des tuiles, ne protégeaient que d’un côté leurs misérables
+habitants. Ces êtres, dégradés par la misère, étaient repoussants.
+Il y en avait là une trentaine, hommes, femmes et enfants, vêtus
+de peaux de _kanguroos_ déchiquetées comme des haillons. Leur
+premier mouvement, à l’approche du chariot, fut de s’enfuir.
+Mais quelques mots d’Ayrton prononcés dans un inintelligible
+patois parurent les rassurer. Ils revinrent alors, moitié
+confiants, moitié craintifs, comme des animaux auxquels on tend
+quelque morceau friand.
+
+Ces indigènes, hauts de cinq pieds quatre pouces à cinq pieds sept
+pouces, avaient un teint fuligineux, non pas noir, mais couleur de
+vieille suie, les cheveux floconneux, les bras longs, l’abdomen
+proéminent, le corps velu et couturé par les cicatrices du
+tatouage ou par les incisions pratiquées dans les cérémonies
+funèbres. Rien d’horrible comme leur figure monstrueuse, leur
+bouche énorme, leur nez épaté et écrasé sur les joues, leur
+mâchoire inférieure proéminente, armée de dents blanches, mais
+proclives. Jamais créatures humaines n’avaient présenté à ce point
+le type d’animalité.
+
+«Robert ne se trompait pas, dit le major, ce sont des singes, --
+pur sang, si l’on veut, --mais ce sont des singes!
+
+--Mac Nabbs, répondit lady Helena, donneriez-vous donc raison à
+ceux qui les chassent comme des bêtes sauvages? Ces pauvres êtres
+sont des hommes.
+
+--Des hommes! s’écria Mac Nabbs! Tout au plus des êtres
+intermédiaires entre l’homme et l’orang-outang! Et encore, si je
+mesurais leur angle facial, je le trouverais aussi fermé que celui
+du singe!»
+
+Mac Nabbs avait raison sous ce rapport; l’angle facial de
+l’indigène australien est très aigu et sensiblement égal à celui
+de l’orang-outang, soit soixante à soixante-deux degrés. Aussi
+n’est-ce pas sans raison que M De Rienzi proposa de classer ces
+malheureux dans une race à part qu’il nommait les
+«pithécomorphes», c’est-à-dire hommes à formes de singes.
+
+Mais lady Helena avait encore plus raison que Mac Nabbs, en tenant
+pour des êtres doués d’une âme ces indigènes placés au dernier
+degré de l’échelle humaine. Entre la brute et l’australien existe
+l’infranchissable abîme qui sépare les genres. Pascal a justement
+dit que l’homme n’est brute nulle part.
+
+Il est vrai qu’il ajoute avec non moins de sagesse, «ni ange non
+plus.»
+
+Or, précisément, lady Helena et Mary Grant donnaient tort à cette
+dernière partie de la proposition du grand penseur. Ces deux
+charitables femmes avaient quitté le chariot; elles tendaient
+une main caressante à ces misérables créatures; elles leur
+offraient des aliments que ces sauvages avalaient avec une
+répugnante gloutonnerie. Les indigènes devaient d’autant mieux
+prendre lady Helena pour une divinité, que, suivant leur religion,
+les blancs sont d’anciens noirs, blanchis après leur mort.
+
+Mais ce furent les femmes, surtout, qui excitèrent la pitié des
+voyageuses. Rien n’est comparable à la condition de
+l’australienne; une nature marâtre lui a même refusé le moindre
+charme; c’est une esclave, enlevée par la force brutale, qui n’a
+eu d’autre présent de noce que des coups de «waddie», sorte de
+bâton rivé à la main de son maître. Depuis ce moment, frappée
+d’une vieillesse précoce et foudroyante, elle a été accablée de
+tous les pénibles travaux de la vie errante, portant avec ses
+enfants enroulés dans un paquet de jonc les instruments de pêche
+et de chasse, les provisions de «phormium tenax», dont elle
+fabrique des filets. Elle doit procurer des vivres à sa famille;
+elle chasse les lézards, les opossums et les serpents jusqu’à la
+cime des arbres; elle coupe le bois du foyer; elle arrache les
+écorces de la tente; pauvre bête de somme, elle ignore le repos,
+et ne mange qu’après son maître les restes dégoûtants dont il ne
+veut plus.
+
+En ce moment, quelques-unes de ces malheureuses, privées de
+nourriture depuis longtemps peut-être, essayaient d’attirer les
+oiseaux en leur présentant des graines.
+
+On les voyait étendues sur le sol brûlant, immobiles, comme
+mortes, attendre pendant des heures entières qu’un naïf oiseau
+vînt à portée de leur main! Leur industrie en fait de pièges
+n’allait pas plus loin, et il fallait être un volatile australien
+pour s’y laisser prendre.
+
+Cependant les indigènes, apprivoisés par les avances des
+voyageurs, les entouraient, et l’on dut se garder alors contre
+leurs instincts éminemment pillards. Ils parlaient un idiome
+sifflant, fait de battements de langue. Cela ressemblait à des
+cris d’animaux. Cependant, leur voix avait souvent des inflexions
+câlines d’une grande douceur; le mot «noki, noki», se répétait
+souvent, et les gestes le faisaient suffisamment comprendre.
+C’était le «Donnez-moi! Donnez-moi!» qui s’appliquait aux plus
+menus objets des voyageurs. Mr Olbinett eut fort à faire pour
+défendre le compartiment aux bagages et surtout les vivres de
+l’expédition.
+
+Ces pauvres affamés jetaient sur le chariot un regard effrayant
+et montraient des dents aiguës qui s’étaient peut-être exercées
+sur des lambeaux de chair humaine. La plupart des tribus
+australiennes ne sont pas anthropophages, sans doute, en temps de
+paix, mais il est peu de sauvages qui se refusent à dévorer la
+chair d’un ennemi vaincu.
+
+Cependant, à la demande d’Helena, Glenarvan donna ordre de
+distribuer quelques aliments. Les naturels comprirent son
+intention et se livrèrent à des démonstrations qui eussent ému le
+cœur le plus insensible. Ils poussèrent aussi des rugissements
+semblables à ceux des bêtes fauves, quand le gardien leur apporte
+la pitance quotidienne. Sans donner raison au major, on ne pouvait
+nier pourtant que cette race ne touchât de près à l’animal.
+
+Mr Olbinett, en homme galant, avait cru devoir servir d’abord les
+femmes. Mais ces malheureuses créatures n’osèrent manger avant
+leurs redoutables maîtres. Ceux-ci se jetèrent sur le biscuit et
+la viande sèche comme sur une proie.
+
+Mary Grant, songeant que son père était prisonnier d’indigènes
+aussi grossiers, sentit les larmes lui venir aux yeux. Elle se
+représentait tout ce que devait souffrir un homme tel qu’Harry
+Grant, esclave de ces tribus errantes, en proie à la misère, à la
+faim, aux mauvais traitements.
+
+John Mangles, qui l’observait avec la plus inquiète attention,
+devina les pensées dont son cœur était plein, et il alla au-devant
+de ses désirs en interrogeant le quartier-maître du _Britannia_.
+
+«Ayrton, lui dit-il, est-ce des mains de pareils sauvages que vous
+vous êtes échappé?
+
+--Oui, capitaine, répondit Ayrton. Toutes ces peuplades de
+l’intérieur se ressemblent. Seulement, vous ne voyez ici qu’une
+poignée de ces pauvres diables, tandis qu’il existe sur les bords
+du Darling des tribus nombreuses et commandées par des chefs dont
+l’autorité est redoutable.
+
+--Mais, demanda John Mangles, que peut faire un européen au
+milieu de ces naturels?
+
+--Ce que je faisais moi-même, répondit Ayrton; il chasse, il
+pêche avec eux, il prend part à leurs combats; comme je vous l’ai
+déjà dit, il est traité en raison des services qu’il rend, et pour
+peu que ce soit un homme intelligent et brave, il prend dans la
+tribu une situation considérable.
+
+--Mais il est prisonnier? dit Mary Grant.
+
+--Et surveillé, ajouta Ayrton, de façon à ne pouvoir faire un
+pas, ni jour ni nuit!
+
+--Cependant, vous êtes parvenu à vous échapper, Ayrton, dit le
+major, qui vint se mêler à la conversation.
+
+--Oui, Monsieur Mac Nabbs, à la faveur d’un combat entre ma tribu
+et une peuplade voisine. J’ai réussi.
+Bien. Je ne le regrette pas. Mais si c’était à refaire, je
+préférerais, je crois, un éternel esclavage aux tortures que j’ai
+éprouvées en traversant les déserts de l’intérieur. Dieu garde le
+capitaine Grant de tenter une pareille chance de salut!
+
+--Oui, certes, répondit John Mangles, nous devons désirer, miss
+Mary, que votre père soit retenu dans une tribu indigène. Nous
+trouverons ses traces plus aisément que s’il errait dans les
+forêts du continent.
+
+--Vous espérez toujours? demanda la jeune fille.
+
+--J’espère toujours, miss Mary, vous voir heureuse un jour, avec
+l’aide de Dieu!»
+
+Les yeux humides de Mary Grant purent seuls remercier le jeune
+capitaine.
+
+Pendant cette conversation, un mouvement inaccoutumé s’était
+produit parmi les sauvages; ils poussaient des cris retentissants;
+ils couraient dans diverses directions; ils saisissaient leurs
+armes et semblaient pris d’une fureur farouche.
+
+Glenarvan ne savait où ils voulaient en venir, quand le major,
+interpellant Ayrton, lui dit:
+
+«Puisque vous avez vécu pendant longtemps chez les australiens,
+vous comprenez sans doute le langage de ceux-ci?
+
+--À peu près, répondit le quartier-maître, car, autant de tribus,
+autant d’idiomes. Cependant, je crois deviner que, par
+reconnaissance, ces sauvages veulent montrer à son honneur le
+simulacre d’un combat.»
+
+C’était en effet la cause de cette agitation. Les indigènes, sans
+autre préambule, s’attaquèrent avec une fureur parfaitement
+simulée, et si bien même, qu’à moins d’être prévenu on eût pris au
+sérieux cette petite guerre. Mais les australiens sont des mimes
+excellents, au dire des voyageurs, et, en cette occasion, ils
+déployèrent un remarquable talent.
+
+Leurs instruments d’attaque et de défense consistaient en un
+casse-tête, sorte de massue de bois qui a raison des crânes les
+plus épais, et une espèce de «tomahawk», pierre aiguisée très
+dure, fixée entre deux bâtons par une gomme adhérente. Cette hache
+a une poignée longue de dix pieds. C’est un redoutable instrument
+de guerre et un utile instrument de paix, qui sert à abattre les
+branches ou les têtes, à entailler les corps ou les arbres,
+suivant le cas.
+
+Toutes ces armes s’agitaient dans des mains frénétiques, au bruit
+des vociférations; les combattants se jetaient les uns sur les
+autres; ceux-ci tombaient comme morts, ceux-là poussaient le cri
+du vainqueur. Les femmes, les vieilles principalement, possédées
+du démon de la guerre, les excitaient au combat, se précipitaient
+sur les faux cadavres, et les mutilaient en apparence avec une
+férocité qui, réelle, n’eût pas été plus horrible. À chaque
+instant, lady Helena craignait que le jeu ne dégénérât en bataille
+sérieuse. D’ailleurs, les enfants, qui avaient pris part au
+combat, y allaient franchement. Les petits garçons et les petites
+filles, plus rageuses, surtout, s’administraient des taloches
+superbes avec un entrain féroce.
+
+Ce combat simulé durait déjà depuis dix minutes, quand soudain les
+combattants s’arrêtèrent. Les armes tombèrent de leurs mains. Un
+profond silence succéda au bruyant tumulte. Les indigènes
+demeurèrent fixes dans leur dernière attitude, comme des
+personnages de tableaux vivants.
+
+On les eût dit pétrifiés.
+
+Quelle était la cause de ce changement, et pourquoi tout d’un coup
+cette immobilité marmoréenne. On ne tarda pas à le savoir.
+
+Une bande de kakatoès se déployait en ce moment à la hauteur des
+gommiers. Ils remplissaient l’air de leurs babillements et
+ressemblaient, avec les nuances vigoureuses de leur plumage, à un
+arc-en-ciel volant. C’était l’apparition de cette éclatante nuée
+d’oiseaux qui avait interrompu le combat. La chasse, plus utile
+que la guerre, lui succédait.
+
+Un des indigènes, saisissant un instrument peint en rouge, d’une
+structure particulière, quitta ses compagnons toujours immobiles,
+et se dirigea entre les arbres et les buissons vers la bande de
+kakatoès.
+
+Il ne faisait aucun bruit en rampant, il ne frôlait pas une
+feuille, il ne déplaçait pas un caillou.
+
+C’était une ombre qui glissait.
+
+Le sauvage, arrivé à une distance convenable, lança son instrument
+suivant une ligne horizontale à deux pieds du sol. Cette arme
+parcourut ainsi un espace de quarante pieds environ; puis,
+soudain, sans toucher la terre, elle se releva subitement par un
+angle droit, monta à cent pieds dans l’air, frappa mortellement
+une douzaine d’oiseaux, et, décrivant une parabole, revint tomber
+aux pieds du chasseur.
+
+Glenarvan et ses compagnons étaient stupéfaits; ils ne pouvaient
+en croire leurs yeux.
+
+«C’est le «boomerang!» dit Ayrton.
+
+--Le boomerang! s’écria Paganel, le boomerang australien.»
+
+Et, comme un enfant, il alla ramasser l’instrument merveilleux,
+«pour voir ce qu’il y avait dedans.»
+
+On aurait pu penser, en effet, qu’un mécanisme intérieur, un
+ressort subitement détendu, en modifiait la course. Il n’en était
+rien.
+
+Ce boomerang consistait tout uniment en une pièce de bois dur et
+recourbé, longue de trente à quarante pouces. Son épaisseur au
+milieu était de trois pouces environ, et ses deux extrémités se
+terminaient en pointes aiguës. Sa partie concave rentrait de six
+lignes et sa partie convexe présentait deux rebords très affilés.
+C’était aussi simple qu’incompréhensible.
+
+«Voilà donc ce fameux boomerang! dit Paganel après avoir
+attentivement examiné le bizarre instrument.
+
+Un morceau de bois et rien de plus. Pourquoi, à un certain moment
+de sa course horizontale, remonte-t-il dans les airs pour revenir
+à la main qui l’a jeté?
+
+Les savants et les voyageurs n’ont jamais pu donner l’explication
+de ce phénomène.
+
+--Ne serait-ce pas un effet semblable à celui du cerceau qui,
+lancé d’une certaine façon, revient à son point de départ? dit
+John Mangles.
+
+--Ou plutôt, ajouta Glenarvan, un effet rétrograde, pareil à
+celui d’une bille de billard frappée en un point déterminé?
+
+--Aucunement, répondit Paganel; dans ces deux cas, il y a un
+point d’appui qui détermine la réaction:
+
+C’est le sol pour le cerceau, et le tapis pour la bille. Mais,
+ici, le point d’appui manque, l’instrument ne touche pas la terre,
+et cependant il remonte à une hauteur considérable!
+
+--Alors comment expliquez-vous ce fait, Monsieur Paganel? demanda
+lady Helena.
+
+--Je ne l’explique pas, madame, je le constate une fois de plus;
+l’effet tient évidemment à la manière dont le boomerang est lancé
+et à sa conformation particulière. Mais, quant à ce lancement,
+c’est encore le secret des australiens.
+
+--En tout cas, c’est bien ingénieux... pour des singes», ajouta
+lady Helena, en regardant le major qui secoua la tête d’un air peu
+convaincu.
+
+Cependant, le temps s’écoulait, et Glenarvan pensa qu’il ne devait
+pas retarder davantage sa marche vers l’est; il allait donc prier
+les voyageurs de remonter dans leur chariot, quand un sauvage
+arriva tout courant, et prononça quelques mots avec une grande
+animation.
+
+«Ah! fit Ayrton, ils ont aperçu des casoars!
+
+--Quoi! Il s’agit d’une chasse? dit Glenarvan.
+
+--Il faut voir cela, s’écria Paganel. Ce doit être curieux! Peut-être
+le boomerang va-t-il fonctionner encore.
+
+--Qu’en pensez-vous, Ayrton?
+
+--Ce ne sera pas long, _mylord_», répondit le quartier-maître.
+
+Les indigènes n’avaient pas perdu un instant. C’est pour eux un
+coup de fortune de tuer des casoars. La tribu a ses vivres assurés
+pour quelques jours. Aussi les chasseurs emploient-ils toute leur
+adresse à s’emparer d’une pareille proie. Mais comment, sans
+fusils, parviennent-ils à abattre, et, sans chiens, à atteindre un
+animal si agile? C’était le côté très intéressant du spectacle
+réclamé par Paganel.
+
+L’ému ou casoar sans casque, nommé «moureuk» par les naturels, est
+un animal qui commence à se faire rare dans les plaines de
+l’Australie. Ce gros oiseau, haut de deux pieds et demi, a une
+chair blanche qui rappelle beaucoup celle du dindon; il porte sur
+la tête une plaque cornée; ses yeux sont brun clair, son bec noir
+et courbé de haut en bas; ses doigts armés d’ongles puissants; ses
+ailes, de véritables moignons, ne peuvent lui servir à voler; son
+plumage, pour ne pas dire son pelage, est plus foncé au cou et à
+la poitrine. Mais, s’il ne vole pas, il court et défierait sur le
+turf le cheval le plus rapide. On ne peut donc le prendre que par
+la ruse, et encore faut-il être singulièrement rusé.
+
+C’est pourquoi, à l’appel de l’indigène, une dizaine d’australiens
+se déployèrent comme un détachement de tirailleurs. C’était dans
+une admirable plaine, où l’indigo croissait naturellement et
+bleuissait le sol de ses fleurs. Les voyageurs s’arrêtèrent sur la
+lisière d’un bois de mimosas.
+
+À l’approche des naturels, une demi-douzaine d’émus se levèrent,
+prirent la fuite, et allèrent se remiser à un mille. Quand le
+chasseur de la tribu eut reconnu leur position, il fit signe à ses
+camarades de s’arrêter. Ceux-ci s’étendirent sur le sol, tandis
+que lui, tirant de son filet deux peaux de casoar fort adroitement
+cousues, s’en affubla sur-le-champ.
+
+Son bras droit passait au-dessus de sa tête, et il imitait en
+remuant la démarche d’un ému qui cherche sa nourriture.
+
+L’indigène se dirigea vers le troupeau; tantôt il s’arrêtait,
+feignant de picorer quelques graines; tantôt il faisait voler la
+poussière avec ses pieds et s’entourait d’un nuage poudreux. Tout
+ce manège était parfait. Rien de plus fidèle que cette
+reproduction des allures de l’ému. Le chasseur poussait des
+grognements sourds auxquels l’oiseau lui-même se fût laissé
+prendre. Ce qui arriva. Le sauvage se trouva bientôt au milieu de
+la bande insoucieuse. Soudain, son bras brandit la massue, et cinq
+émus sur six tombèrent à ses côtés.
+
+Le chasseur avait réussi; la chasse était terminée.
+
+Alors Glenarvan, les voyageuses, toute la petite troupe prit congé
+des indigènes. Ceux-ci montrèrent peu de regrets de cette
+séparation. Peut-être le succès de la chasse aux casoars leur
+faisait-il oublier leur fringale satisfaite. Ils n’avaient même
+pas la reconnaissance de l’estomac, plus vivace que celle du
+cœur, chez les natures incultes et chez les brutes.
+
+Quoi qu’il en soit, on ne pouvait, en de certaines occasions, ne
+point admirer leur intelligence et leur adresse.
+
+
+Chapitre XVII
+_Les éleveurs millionnaires_
+
+Après une nuit tranquillement passée par 146°15’ de longitude, les
+voyageurs, le 6 janvier, à sept heures du matin, continuèrent à
+traverser le vaste district. Ils marchaient toujours vers le
+soleil levant, et les empreintes de leurs pas traçaient sur la
+plaine une ligne rigoureusement droite. Deux fois, ils coupèrent
+des traces de squatters qui se dirigeaient vers le nord, et alors
+ces diverses empreintes se seraient confondues, si le cheval de
+Glenarvan n’eût laissé sur la poussière la marque de Black-Point,
+reconnaissable à ses deux trèfles.
+
+La plaine était parfois sillonnée de creeks capricieux, entourés
+de buis, aux eaux plutôt temporaires que permanentes. Ils
+prenaient naissance sur les versants des «Buffalos-Ranges», chaîne
+de médiocres montagnes dont la ligne pittoresque ondulait à
+l’horizon.
+
+On résolut d’y camper le soir même. Ayrton pressa son attelage,
+et, après une journée de trente-cinq milles, les bœufs
+arrivèrent, un peu fatigués. La tente fut dressée sous de grands
+arbres; la nuit était venue, le souper fut rapidement expédié. On
+songeait moins à manger qu’à dormir, après une marche pareille.
+
+Paganel, à qui revenait le premier quart, ne se coucha pas, et, sa
+carabine à l’épaule, il veilla sur le campement, se promenant de
+long en large pour mieux résister au sommeil.
+
+Malgré l’absence de la lune, la nuit était presque lumineuse sous
+l’éclat des constellations australes.
+
+Le savant s’amusait à lire dans ce grand livre du firmament
+toujours ouvert et si intéressant pour qui sait le comprendre. Le
+profond silence de la nature endormie n’était interrompu que par
+le bruit des entraves qui retentissaient aux pieds des chevaux.
+
+Paganel se laissait donc entraîner à ses méditations
+astronomiques, et il s’occupait plus des choses du ciel que des
+choses de la terre, quand un son lointain le tira de sa rêverie.
+
+Il prêta une oreille attentive, et, à sa grande stupéfaction, il
+crut reconnaître les sons d’un piano; quelques accords, largement
+arpégés, envoyaient jusqu’à lui leur sonorité frémissante.
+
+Il ne pouvait s’y tromper.
+
+«Un piano dans le désert! Se dit Paganel. Voilà ce que je
+n’admettrai jamais.»
+
+C’était très surprenant, en effet, et Paganel aima mieux croire
+que quelque étrange oiseau d’Australie imitait les sons d’un
+Pleyel ou d’un Érard, comme d’autres imitent des bruits d’horloge
+et de rémouleur.
+
+Mais, en ce moment, une voix purement timbrée s’éleva dans les
+airs. Le pianiste était doublé d’un chanteur. Paganel écouta sans
+vouloir se rendre.
+
+Cependant après quelques instants, il fut forcé de reconnaître
+l’air sublime qui frappait son oreille.
+
+C’était _il mio tesoro tanto_, du _Don Juan_.
+
+«Parbleu! Pensa le géographe, si bizarres que soient les oiseaux
+australiens, et quand ce seraient les perroquets les plus
+musiciens du monde, ils ne peuvent pas chanter du Mozart!»
+
+Puis il écouta jusqu’au bout cette sublime inspiration du maître.
+L’effet de cette suave mélodie, portée à travers une nuit limpide,
+était indescriptible.
+
+Paganel demeura longtemps sous ce charme inexprimable; puis la
+voix se tut, et tout rentra dans le silence.
+
+Quand Wilson vint relever Paganel, il le trouva plongé dans une
+rêverie profonde. Paganel ne dit rien au matelot; il se réserva
+d’instruire Glenarvan, le lendemain, de cette particularité, et il
+alla se blottir sous la tente.
+
+Le lendemain, toute la troupe était réveillée par des aboiements
+inattendus. Glenarvan se leva aussitôt.
+
+Deux magnifiques «pointers», hauts sur pied, admirables spécimens
+du chien d’arrêt de race anglaise, gambadaient sur la lisière d’un
+petit bois. À l’approche des voyageurs, ils rentrèrent sous les
+arbres en redoublant leurs cris.
+
+«Il y a donc une station dans ce désert, dit Glenarvan, et des
+chasseurs, puisque voilà des chiens de chasse?»
+
+Paganel ouvrait déjà la bouche pour raconter ses impressions de la
+nuit passée, quand deux jeunes gens apparurent, montant deux
+chevaux de sang de toute beauté, de véritables «hunters.»
+
+Les deux gentlemen, vêtus d’un élégant costume de chasse,
+s’arrêtèrent à la vue de la petite troupe campée à la façon
+bohémienne. Ils semblaient se demander ce que signifiait la
+présence de gens armés en cet endroit, quand ils aperçurent les
+voyageuses qui descendaient du chariot. Aussitôt, ils mirent
+pied à terre, et ils s’avancèrent vers elles, le chapeau à la
+main.
+
+Lord Glenarvan vint à leur rencontre, et, en sa qualité
+d’étranger, il déclina ses noms et qualités.
+
+Les jeunes gens s’inclinèrent, et l’un d’eux, le plus âgé, dit:
+«_mylord_, ces dames, vos compagnons et vous, voulez-vous nous
+faire l’honneur de vous reposer dans notre habitation?
+
+--Messieurs?... Dit Glenarvan.
+
+--Michel et Sandy Patterson, propriétaires de Hottam-Station.
+Vous êtes déjà sur les terres de l’établissement et vous n’avez
+pas un quart de mille à faire.
+
+--Messieurs, répondit Glenarvan, je ne voudrais pas abuser d’une
+hospitalité si gracieusement offerte...
+
+--_Mylord_, reprit Michel Patterson, en acceptant, vous obligez
+de pauvres exilés qui seront trop heureux de vous faire les
+honneurs du désert.»
+
+Glenarvan s’inclina en signe d’acquiescement.
+
+«Monsieur, dit alors Paganel, s’adressant à Michel Patterson,
+serais-je indiscret en vous demandant si c’est vous qui chantiez
+hier cet air du divin Mozart?
+
+--C’est moi, monsieur, répondit le gentleman, et mon cousin Sandy
+m’accompagnait.
+
+--Eh bien! Monsieur, reprit Paganel, recevez les sincères
+compliments d’un français, admirateur passionné de cette musique.»
+
+Paganel tendit la main au jeune gentleman, qui la prit d’un air
+fort aimable. Puis, Michel Patterson indiqua vers la droite la
+route à suivre. Les chevaux avaient été laissés aux soins d’Ayrton
+et des matelots.
+
+Ce fut donc à pied, causant et admirant, que les voyageurs, guidés
+par les deux jeunes gens, se rendirent à l’habitation d’Hottam-Station.
+
+C’était vraiment un établissement magnifique, tenu avec la
+sévérité rigoureuse des parcs anglais.
+
+D’immenses prairies, encloses de barrières grises, s’étendaient à
+perte de vue. Là, paissaient les bœufs par milliers, et les
+moutons par millions. De nombreux bergers et des chiens plus
+nombreux encore gardaient cette tumultueuse armée. Aux beuglements
+et aux bêlements se mêlaient l’aboiement des dogues et le
+claquement strident des _stockwhipps_.
+
+Vers l’est, le regard s’arrêtait sur une lisière de _myalls_ et de
+gommiers, que dominait à sept mille cinq cents pieds dans les airs
+la cime imposante du mont Hottam.
+
+De longues avenues d’arbres verts à feuilles persistantes
+rayonnaient dans toutes les directions.
+
+Çà et là se massaient d’épais taillis de «grass-trees», arbustes
+hauts de dix pieds, semblables au palmier nain, et perdus dans
+leur chevelure de feuilles étroites et longues. L’air était
+embaumé du parfum des lauriers-menthes, dont les bouquets de
+fleurs blanches, alors en pleine floraison, dégageaient les plus
+fines senteurs aromatiques.
+
+Aux groupes charmants de ces arbres indigènes se mariaient les
+productions transplantées des climats européens. Le pêcher, le
+poirier, le pommier, le figuier, l’oranger, le chêne lui-même,
+furent salués par les hurrahs des voyageurs, et ceux-ci, s’ils ne
+s’étonnèrent pas trop de marcher à l’ombre des arbres de leur
+pays, s’émerveillèrent, du moins, à la vue des oiseaux qui
+voltigeaient entre les branches, les «satin-birds» au plumage
+soyeux, et les séricules, vêtus mi-partie d’or et de velours noir.
+
+Entre autres, et pour la première fois, il leur fut donné
+d’admirer le «menure», c’est l’oiseau-lyre, dont l’appendice
+caudal figure le gracieux instrument d’Orphée. Il fuyait entre les
+fougères arborescentes, et lorsque sa queue frappait les branches,
+on s’étonnait presque de ne pas entendre ces harmonieux accords
+dont s’inspirait Amphion pour rebâtir les murs de Thèbes. Paganel
+avait envie d’en jouer.
+
+Cependant, lord Glenarvan ne se contentait pas d’admirer les
+féeriques merveilles de cette oasis improvisée dans le désert
+australien. Il écoutait le récit des jeunes gentlemen. En
+Angleterre, au milieu de ses campagnes civilisées, le nouvel
+arrivant eût tout d’abord appris à son hôte d’où il venait, où il
+allait. Mais ici, et par une nuance de délicatesse finement
+observée, Michel et Sandy Patterson crurent devoir se faire
+connaître des voyageurs auxquels ils offraient l’hospitalité. Ils
+racontèrent donc leur histoire.
+
+C’était celle de tous ces jeunes anglais, intelligents et
+industrieux, qui ne croient pas que la richesse dispense du
+travail. Michel et Sandy Patterson étaient fils d’un banquier de
+Londres. À vingt ans, le chef de leur famille avait dit: «Voici
+des millions, jeunes gens. Allez dans quelque colonie lointaine;
+fondez-y un établissement utile; puisez dans le travail la
+connaissance de la vie. Si vous réussissez, tant mieux. Si vous
+échouez, peu importe. Nous ne regretterons pas les millions qui
+vous auront servi à devenir des hommes.» Les deux jeunes gens
+obéirent. Ils choisirent en Australie la colonie de Victoria pour
+y semer les _bank-notes_ paternelles, et ils n’eurent pas lieu de
+s’en repentir. Au bout de trois ans, l’établissement prospérait.
+
+On compte dans les provinces de Victoria, de la Nouvelle Galles du
+sud et de l’Australie méridionale plus de trois mille stations,
+les unes dirigées par les squatters qui élèvent le bétail, les
+autres par les _settlers_, dont la principale industrie est la
+culture du sol. Jusqu’à l’arrivée des deux jeunes anglais,
+l’établissement le plus considérable de ce genre était celui de M
+Jamieson, qui couvrait cent kilomètres de superficie, avec une
+bordure de vingt-cinq kilomètres sur le Paroo, l’un des affluents
+du Darling.
+
+Maintenant, la station d’Hottam l’emportait en étendue et en
+affaires. Les deux jeunes gens étaient squatters et _settlers_
+tout à la fois. Ils administraient avec une rare habileté, et, ce
+qui est plus difficile, avec une énergie peu commune, leur immense
+propriété.
+
+On le voit, cette station se trouvait reportée à une grande
+distance des principales villes, au milieu des déserts peu
+fréquentés du Murray. Elle occupait l’espace compris entre 146°48’
+et 147°, c’est-à-dire un terrain long et large de cinq lieues,
+situé entre les Buffalos-Ranges et le mont Hottam. Aux deux angles
+nord de ce vaste quadrilatère se dressaient à gauche le mont
+Aberdeen, à droite les sommets du High-Barven. Les eaux belles et
+sinueuses n’y manquaient pas, grâce aux creeks et affluents de
+l’Oven’s-River, qui se jette au nord dans le lit du Murray. Aussi,
+l’élève du bétail et la culture du sol y réussissaient également.
+Dix mille acres de terre, admirablement assolés et aménagés,
+mêlaient les récoltes indigènes aux productions exotiques, tandis
+que plusieurs millions d’animaux s’engraissaient dans les
+verdoyants pâturages. Aussi, les produits de Hottam-Station
+étaient-ils cotés à de hauts cours sur les marchés de Castlemaine
+et de Melbourne.
+
+Michel et Sandy Patterson achevaient de donner ces détails de leur
+industrieuse existence quand, à l’extrémité d’une avenue de
+casuarinas, apparut l’habitation.
+
+C’était une charmante maison de bois et de briques, enfouie sous
+des bouquets d’émérophilis. Elle avait la forme élégante du
+chalet, et une véranda à laquelle pendaient des lampes chinoises
+contournait le long des murs comme un impluvium antique. Devant
+les fenêtres se déployaient des bannes multicolores qui semblaient
+être en fleurs. Rien de plus coquet, rien de plus délicieux au
+regard, mais aussi rien de plus confortable. Sur les pelouses et
+dans les massifs groupés aux alentours poussaient des candélabres
+de bronze, qui supportaient d’élégantes lanternes; à la nuit
+tombante, tout ce parc s’illuminait des blanches lumières du gaz,
+venu d’un petit gazomètre, caché sous des berceaux de _myalls_ et
+de fougères arborescentes.
+
+D’ailleurs, on ne voyait ni communs, ni écuries, ni hangars, rien
+de ce qui indique une exploitation rurale. Toutes ces dépendances,
+--un véritable village composé de plus de vingt huttes et
+maisons, --étaient situées à un quart de mille, au fond d’une
+petite vallée. Des fils électriques mettaient en communication
+instantanée le village et la maison des maîtres. Celle-ci, loin de
+tout bruit, semblait perdue dans une forêt d’arbres exotiques.
+
+Bientôt, l’avenue des casuarinas fut dépassée. Un petit pont de
+fer d’une élégance extrême, jeté sur un creek murmurant, donnait
+accès dans le parc réservé.
+
+Il fut franchi. Un intendant de haute mine vint au-devant des
+voyageurs; les portes de l’habitation s’ouvrirent, et les hôtes de
+Hottam-Station pénétrèrent dans les somptueux appartements
+contenus sous cette enveloppe de briques et de fleurs.
+
+Tout le luxe de la vie artiste et fashionable s’offrit à leurs
+yeux. Sur l’antichambre, ornée de sujets décoratifs empruntés à
+l’outillage du turf et de la chasse, s’ouvrait un vaste salon à
+cinq fenêtres. Là, un piano couvert de partitions anciennes et
+nouvelles, des chevalets portant des toiles ébauchées, des socles
+ornés de statues de marbre, quelques tableaux de maîtres flamands
+accrochés aux murs, de riches tapis, doux au pied comme une herbe
+épaisse, pans de tapisserie égayés de gracieux épisodes
+mythologiques, un lustre antique suspendu au plafond, des faïences
+précieuses, des bibelots de prix et d’un goût parfait, mille riens
+chers et délicats qu’on s’étonnait de voir dans une habitation
+australienne, prouvaient une suprême entente des arts et du
+confort. Tout ce qui pouvait charmer les ennuis d’un exil
+volontaire, tout ce qui pouvait ramener l’esprit au souvenir des
+habitudes européennes, meublait ce féerique salon. On se serait
+cru dans quelque château de France ou d’Angleterre.
+
+Les cinq fenêtres laissaient passer à travers le fin tissu des
+bannes un jour tamisé et déjà adouci par les pénombres de la
+véranda. Lady Helena, en s’approchant, fut émerveillée.
+L’habitation de ce côté dominait une large vallée qui s’étendait
+jusqu’au pied des montagnes de l’est. La succession des prairies
+et des bois, çà et là de vastes clairières, l’ensemble des
+collines gracieusement arrondies, le relief de ce sol accidenté,
+formaient un spectacle supérieur à toute description.
+
+Nulle autre contrée au monde ne pouvait lui être comparée, pas
+même cette vallée du paradis, si renommée, des frontières
+norvégiennes du Telemarck.
+
+Ce vaste panorama, découpé par de grandes plaques d’ombre et de
+lumière, changeait à chaque heure suivant les caprices du soleil.
+L’imagination ne pouvait rien rêver au delà, et cet aspect
+enchanteur satisfaisait tous les appétits du regard.
+
+Cependant, sur un ordre de Sandy Patterson, un déjeuner venait
+d’être improvisé par le maître d’hôtel de la station, et, moins
+d’un quart d’heure après leur arrivée, les voyageurs s’asseyaient
+devant une table somptueusement servie. La qualité des mets et des
+vins était indiscutable; mais ce qui plaisait surtout, au milieu
+de ces raffinements de l’opulence, c’était la joie des deux jeunes
+squatters, heureux d’offrir sous leur toit cette splendide
+hospitalité.
+
+D’ailleurs, ils ne tardèrent pas à connaître le but de
+l’expédition, et ils prirent un vif intérêt aux recherches de
+Glenarvan. Ils donnèrent aussi bon espoir aux enfants du
+capitaine.
+
+«Harry Grant, dit Michel, est évidemment tombé entre les mains des
+indigènes, puisqu’il n’a pas reparu dans les établissements de la
+côte. Il connaissait exactement sa position, le document le
+prouve, et pour n’avoir pas gagné quelque colonie anglaise, il
+faut qu’à l’instant où il prenait terre il ait été fait prisonnier
+par les sauvages.
+
+--C’est précisément ce qui est arrivé à son quartier-maître
+Ayrton, répondit John Mangles.
+
+--Mais vous, messieurs, demanda lady Helena, vous n’avez jamais
+entendu parler de la catastrophe du _Britannia_?
+
+--Jamais, madame, répondit Michel.
+
+--Et quel traitement, suivant vous, a subi le capitaine Grant,
+prisonnier des australiens?
+
+--Les australiens ne sont pas cruels, madame, répondit le jeune
+squatter, et miss Grant peut être rassurée à cet égard. Il y a des
+exemples fréquents de la douceur de leur caractère, et quelques
+européens ont vécu longtemps parmi eux, sans avoir jamais eu à se
+plaindre de leur brutalité.
+
+--King entre autres, dit Paganel, le seul survivant de
+l’expédition de Burke.
+
+--Non seulement ce hardi explorateur, reprit Sandy, mais aussi un
+soldat anglais, nommé Buckley, qui, s’étant échappé en 1803 sur la
+côte de Port-Philippe, fut recueilli par les indigènes et vécut
+trente-trois ans avec eux.
+
+--Et depuis cette époque, ajouta Michel Patterson, un des
+derniers numéros de l’_Australasian_ nous apprend qu’un certain
+Morrill vient d’être rendu à ses compatriotes, après seize ans
+d’esclavage.
+
+L’histoire du capitaine doit être la sienne, car c’est précisément
+à la suite du naufrage de la _Péruvienne_, en 1846, qu’il a été
+fait prisonnier par les naturels et emmené dans l’intérieur du
+continent. Ainsi, je crois que vous devez conserver tout espoir.»
+
+Ces paroles causèrent une joie extrême aux auditeurs du jeune
+squatter. Elles corroboraient les renseignements déjà donnés par
+Paganel et Ayrton.
+
+Puis, on parla des convicts, lorsque les voyageuses eurent quitté
+la table. Les squatters connaissaient la catastrophe de Camden-Bridge,
+mais la présence d’une bande d’évadés ne leur inspirait
+aucune inquiétude. Ce n’est pas à une station dont le personnel
+s’élevait à plus de cent hommes, que ces malfaiteurs oseraient
+s’attaquer. On devait penser, d’ailleurs, qu’ils ne
+s’aventureraient pas dans ces déserts du Murray, où ils n’avaient
+que faire, ni du côté des colonies de la Nouvelle Galles, dont les
+routes sont très surveillées. Tel était aussi l’avis d’Ayrton.
+
+Lord Glenarvan ne put refuser à ses aimables amphitryons de passer
+cette journée entière à la station de Hottam. C’étaient douze
+heures de retard qui devenaient douze heures de repos; les chevaux
+et les bœufs ne pouvaient que se refaire avantageusement dans les
+confortables écuries de la station.
+
+Ce fut donc chose convenue, et les deux jeunes gens soumirent à
+leurs hôtes un programme de la journée qui fut adopté avec
+empressement.
+
+À midi, sept vigoureux hunters piaffaient aux portes de
+l’habitation. Un élégant break destiné aux dames, et conduit à
+grandes guides, permettait à son cocher de montrer son adresse
+dans les savantes manœuvres du «four in hand». Les cavaliers,
+précédés de piqueurs et armés d’excellents fusils de chasse à
+système, se mirent en selle et galopèrent aux portières, pendant
+que la meute des pointers aboyait joyeusement à travers les
+taillis.
+
+Pendant quatre heures, la cavalcade parcourut les allées et
+avenues de ce parc grand comme un petit état d’Allemagne. Le
+Reuss-Schleitz ou la Saxe-Cobourg-Gotha y auraient tenu tout
+entiers.
+
+Si l’on y rencontrait moins d’habitants, les moutons, en revanche,
+foisonnaient. Quant au gibier, une armée de rabatteurs n’en eût
+pas jeté davantage sous le fusil des chasseurs. Aussi, ce fut
+bientôt une série de détonations inquiétantes pour les hôtes
+paisibles des bois et des plaines. Le jeune Robert fit des
+merveilles à côté du major Mac Nabbs. Ce hardi garçon, malgré les
+recommandations de sa sœur, était toujours en tête, et le premier
+au feu.
+
+Mais John Mangles se chargea de veiller sur lui, et Mary Grant se
+rassura.
+
+Pendant cette battue, on tua certains animaux particuliers au
+pays, et dont jusqu’alors Paganel ne connaissait que le nom: entre
+autres, le «wombat» et le «bandicoot».
+
+Le wombat est un herbivore qui creuse des terriers à la manière
+des blaireaux; il est gros comme un mouton, et sa chair est
+excellente.
+
+Le bandicoot est une espèce de marsupiaux, qui en remontrerait au
+renard d’Europe et lui donnerait des leçons de pillage dans les
+basses-cours. Cet animal, d’un aspect assez repoussant, long d’un
+pied et demi, tomba sous les coups de Paganel, qui, par amour-propre
+de chasseur, le trouva charmant.
+
+«Une adorable bête,» disait-il.
+
+Robert, entre autres pièces importantes, tua fort adroitement un
+«dasyure viverrin», sorte de petit renard, dont le pelage noir et
+moucheté de blanc vaut celui de la martre, et un couple d’opossums
+qui se cachaient dans le feuillage épais des grands arbres.
+
+Mais de tous ces hauts faits, le plus intéressant fut, sans
+contredit, une chasse au _kanguroo_. Les chiens, vers quatre
+heures, firent lever une bande de ces curieux marsupiaux. Les
+petits rentrèrent précipitamment dans la poche maternelle, et
+toute la troupe s’échappa en file. Rien de plus étonnant que ces
+énormes bonds du _kanguroo_, dont les jambes de derrière, deux
+fois plus longues que celles de devant, se détendent comme un
+ressort. En tête de la troupe fuyante décampait un mâle haut de
+cinq pieds, magnifique spécimen du «macropus giganteus»,
+un «vieil homme», comme disent les bushmen.
+
+Pendant quatre à cinq milles, la chasse fut activement conduite.
+Les _kanguroos_ ne se lassaient pas, et les chiens, qui redoutent,
+non sans raison, leur vigoureuse patte armée d’un ongle aigu, ne
+se souciaient pas de les approcher. Mais enfin, épuisée par sa
+course, la bande s’arrêta et le «vieil homme» s’appuya contre un
+tronc d’arbre, prêt à se défendre. Un des pointers, emporté par
+son élan, alla rouler près de lui. Un instant après, le malheureux
+chien sautait en l’air, et retombait éventré. Certes, la meute
+tout entière n’aurait pas eu raison de ces puissants marsupiaux.
+Il fallait donc en finir à coups de fusil, et les balles seules
+pouvaient abattre le gigantesque animal.
+
+En ce moment, Robert faillit être victime de son imprudence. Dans
+le but d’assurer son coup, il s’approcha si près du _kanguroo_,
+que celui-ci s’élança d’un bond.
+
+Robert tomba, un cri retentit. Mary Grant, du haut du break,
+terrifiée, sans voix, presque sans regards, tendait les mains vers
+son frère. Aucun chasseur n’osait tirer sur l’animal, car il
+pouvait aussi frapper l’enfant.
+
+Mais soudain John Mangles, son couteau de chasse ouvert, se
+précipita sur le _kanguroo_ au risque d’être éventré, et il frappa
+l’animal au cœur. La bête abattue, Robert se releva sans
+blessure. Un instant après, il était dans les bras de sa sœur.
+
+«Merci, Monsieur John! Merci! dit Mary Grant, qui tendit la main
+au jeune capitaine.
+
+--Je répondais de lui», dit John Mangles, en prenant la main
+tremblante de la jeune fille.
+
+Cet incident termina la chasse. La bande de marsupiaux s’était
+dispersée après la mort de son chef, dont les dépouilles furent
+rapportées à l’habitation. Il était alors six heures du soir. Un
+dîner magnifique attendait les chasseurs. Entre autres mets, un
+bouillon de queue de _kanguroo_, préparé à la mode indigène, fut
+le grand succès du repas.
+
+Après les glaces et sorbets du dessert, les convives passèrent au
+salon. La soirée fut consacrée à la musique. Lady Helena, très
+bonne pianiste, mit ses talents à la disposition des squatters.
+Michel et Sandy Patterson chantèrent avec un goût parfait des
+passages empruntés aux dernières partitions de Gounod, de Victor
+Massé, de Félicien David, et même de ce génie incompris, Richard
+Wagner.
+
+À onze heures, le thé fut servi; il était fait avec cette
+perfection anglaise qu’aucun autre peuple ne peut égaler. Mais
+Paganel ayant demandé à goûter le thé australien, on lui apporta
+une liqueur noire comme de l’encre, un litre d’eau dans lequel une
+demi-livre de thé avait bouilli pendant quatre heures. Paganel,
+malgré ses grimaces, déclara ce breuvage excellent.
+
+À minuit, les hôtes de la station, conduits à des chambres
+fraîches et confortables, prolongèrent dans leurs rêves les
+plaisirs de cette journée.
+
+Le lendemain, dès l’aube, ils prirent congé des deux jeunes
+squatters. Il y eut force remercîments et promesses de se revoir
+en Europe, au château de Malcolm. Puis le chariot se mit en
+marche, tourna la base du mont Hottam, et bientôt l’habitation
+disparut, comme une vision rapide, aux yeux des voyageurs. Pendant
+cinq milles encore, ils foulèrent du pied de leurs chevaux le sol
+de la station.
+
+À neuf heures seulement, la dernière palissade fut franchie, et la
+petite troupe s’enfonça à travers les contrées presque inconnues
+de la province victorienne.
+
+
+Chapitre XVIII
+_Les alpes australiennes_
+
+Une immense barrière coupait la route dans le sud-est.
+
+C’était la chaîne des Alpes australiennes, vaste fortification
+dont les capricieuses courtines s’étendent sur une longueur de
+quinze cents milles, et arrêtent les nuages à quatre mille pieds
+dans les airs.
+
+Le ciel couvert ne laissait arriver au sol qu’une chaleur tamisée
+par le tissu serré des vapeurs. La température était donc
+supportable, mais la marche difficile sur un terrain déjà fort
+accidenté. Les extumescences de la plaine se prononçaient de plus
+en plus. Quelques mamelons, plantés de jeunes gommiers verts, se
+gonflaient çà et là. Plus loin, ces gibbosités, accusées vivement,
+formaient les premiers échelons des grandes Alpes. Il fallait
+monter d’une manière continue, et l’on s’en apercevait bien à
+l’effort des bœufs dont le joug craquait sous la traction du
+lourd chariot; ils soufflaient bruyamment, et les muscles de
+leurs jarrets se tendaient, près de se rompre. Les ais du véhicule
+gémissaient aux heurts inattendus qu’Ayrton, si habile qu’il fût,
+ne parvenait pas à éviter. Les voyageuses en prenaient gaiement
+leur parti.
+
+John Mangles et ses deux matelots battaient la route à quelques
+centaines de pas en avant; ils choisissaient les passages
+praticables, pour ne pas dire les passes, car tous ces ressauts du
+sol figuraient autant d’écueils entre lesquels le chariot
+choisissait le meilleur chenal. C’était une véritable navigation à
+travers ces terrains houleux.
+
+Tâche difficile, périlleuse souvent. Maintes fois, la hache de
+Wilson dut frayer un passage au milieu d’épais fourrés d’arbustes.
+Le sol argileux et humide fuyait sous le pied. La route s’allongea
+des mille détours que d’inabordables obstacles, hauts blocs de
+granit, ravins profonds, lagunes suspectes, obligeaient à faire.
+Aussi, vers le soir, c’est à peine si un demi-degré avait été
+franchi. On campa au pied des Alpes, au bord du creek de Cobongra,
+sur la lisière d’une petite plaine couverte d’arbrisseaux hauts de
+quatre pieds, dont les feuilles d’un rouge clair égayaient le
+regard.
+
+«Nous aurons du mal à passer, dit Glenarvan en regardant la chaîne
+des montagnes dont la silhouette se fondait déjà dans l’obscurité
+du soir. Des Alpes!
+Voilà une dénomination qui donne à réfléchir.
+
+--Il faut en rabattre, mon cher Glenarvan, lui répondit Paganel.
+Ne croyez pas que vous avez toute une Suisse à traverser. Il y a
+dans l’Australie des Grampians, des Pyrénées, des Alpes, des
+montagnes Bleues, comme en Europe et en Amérique, mais en
+miniature. Cela prouve tout simplement que l’imagination des
+géographes n’est pas infinie, ou que la langue des noms propres
+est bien pauvre.
+
+--Ainsi, ces Alpes australiennes?... Demanda lady Helena.
+
+--Sont des montagnes de poche, répondit Paganel.
+
+Nous les franchirons sans nous en apercevoir.
+
+--Parlez pour vous! dit le major. Il n’y a qu’un homme distrait
+qui puisse traverser une chaîne de montagnes sans s’en douter.
+
+--Distrait! s’écria Paganel. Mais je ne suis plus distrait. Je
+m’en rapporte à ces dames. Depuis que j’ai mis le pied sur le
+continent, n’ai-je pas tenu ma promesse? Ai-je commis une seule
+distraction? A-t-on une erreur à me reprocher?
+
+--Aucune, Monsieur Paganel, dit Mary Grant. Vous êtes maintenant
+le plus parfait des hommes.
+
+--Trop parfait! Ajouta en riant lady Helena. Vos distractions
+vous allaient bien.
+
+--N’est-il pas vrai, madame? répondit Paganel. Si je n’ai plus un
+défaut, je vais devenir un homme comme tout le monde. J’espère
+donc qu’avant peu je commettrai quelque bonne bévue dont vous
+rirez bien.
+Voyez-vous, quand je ne me trompe pas, il me semble que je manque
+à ma vocation.»
+
+Le lendemain, 9 janvier, malgré les assurances du confiant
+géographe, ce ne fut pas sans grandes difficultés que la petite
+troupe s’engagea dans le passage des Alpes. Il fallut aller à
+l’aventure, s’enfoncer par des gorges étroites et profondes qui
+pouvaient finir en impasses.
+
+Ayrton eût été très embarrassé sans doute, si, après une heure de
+marche, une auberge, un misérable «tap»
+ne se fût inopinément présenté sur un des sentiers de la montagne.
+
+«Parbleu! s’écria Paganel, le maître de cette taverne ne doit pas
+faire fortune en un pareil endroit! à quoi peut-il servir?
+
+--À nous donner sur notre route les renseignements dont nous
+avons besoin, répondit Glenarvan. Entrons.»
+
+Glenarvan, suivi d’Ayrton, franchit le seuil de l’auberge. Le
+maître de _Bush-Inn_, --ainsi le portait son enseigne, --était
+un homme grossier, à face rébarbative, et qui devait se considérer
+comme son principal client à l’endroit du gin, du brandy et du
+whisky de sa taverne. D’habitude, il ne voyait guère que des
+squatters en voyage, ou quelques conducteurs de troupeaux.
+
+Il répondit avec un air de mauvaise humeur aux questions qui lui
+furent adressées. Mais ses réponses suffirent à fixer Ayrton sur
+sa route. Glenarvan reconnut par quelques couronnes la peine que
+l’aubergiste s’était donnée, et il allait quitter la taverne,
+quand une pancarte collée au mur attira ses regards.
+
+C’était une notice de la police coloniale. Elle signalait
+l’évasion des convicts de Perth et mettait à prix la tête de Ben
+Joyce. Cent livres sterling à qui le livrerait.
+
+«Décidément, dit Glenarvan au quartier-maître, c’est un misérable
+bon à pendre.
+
+--Et surtout à prendre! répondit Ayrton. Cent livres!
+
+Mais c’est une somme! Il ne les vaut pas.
+
+--Quant au tavernier, ajouta Glenarvan, il ne me rassure guère,
+malgré sa pancarte.
+
+--Ni moi», répondit Ayrton.
+
+Glenarvan et le quartier-maître rejoignirent le chariot. On se
+dirigea vers le point où s’arrête la route de Lucknow. Là
+serpentait une étroite passe qui prenait la chaîne de biais. On
+commença à monter.
+
+Ce fut une pénible ascension. Plus d’une fois, les voyageuses et
+leurs compagnons mirent pied à terre. Il fallait venir en aide au
+lourd véhicule et pousser à la roue, le retenir souvent sur de
+périlleuses déclivités, dételer les bœufs dont l’attelage ne
+pouvait se développer utilement à des tournants brusques, caler le
+chariot qui menaçait de revenir en arrière, et, plus d’une fois,
+Ayrton dut appeler à son aide le renfort des chevaux déjà fatigués
+de se hisser eux-mêmes.
+
+Fut-ce cette fatigue prolongée, ou toute autre cause, mais l’un
+des chevaux succomba pendant cette journée.
+
+Il s’abattit subitement sans qu’aucun symptôme fît pressentir cet
+accident. C’était le cheval de Mulrady, et quand celui-ci voulut
+le relever, il le trouva mort.
+
+Ayrton vint examiner l’animal étendu à terre, et parut ne rien
+comprendre à cette mort instantanée.
+
+«Il faut que cette bête, dit Glenarvan, se soit rompu quelque
+vaisseau.
+
+--Évidemment, répondit Ayrton.
+
+--Prends mon cheval, Mulrady, ajouta Glenarvan, je vais rejoindre
+lady Helena dans le chariot.»
+
+Mulrady obéit, et la petite troupe continua sa fatigante
+ascension, après avoir abandonné aux corbeaux le cadavre de
+l’animal.
+
+La chaîne des Alpes australiennes est peu épaisse, et sa base ne
+s’étend pas sur une largeur de huit milles.
+
+Donc, si le passage choisi par Ayrton aboutissait au revers
+oriental, on pouvait, quarante-huit heures plus tard, avoir
+franchi cette haute barrière. Alors, d’obstacles insurmontables,
+de route difficile, il ne serait plus question jusqu’à la mer.
+
+Pendant la journée du 10, les voyageurs atteignirent le plus haut
+point du passage, deux mille pieds environ. Ils se trouvaient sur
+un plateau dégagé qui laissait la vue s’étendre au loin. Vers le
+nord miroitaient les eaux tranquilles du lac Oméo, tout pointillé
+d’oiseaux aquatiques, et au delà, les vastes plaines du Murray. Au
+sud, se déroulaient les nappes verdoyantes du Gippsland, ses
+terrains riches en or, ses hautes forêts, avec l’apparence d’un
+pays primitif. Là, la nature était encore maîtresse de ses
+produits, du cours de ses eaux, de ses grands arbres vierges de la
+hache, et les squatters, rares jusqu’alors, n’osaient lutter
+contre elle. Il semblait que cette chaîne des Alpes séparât deux
+contrées diverses, dont l’une avait conservé sa sauvagerie. Le
+soleil se couchait alors, et quelques rayons, perçant les nuages
+rougis, ravivaient les teintes du district de Murray. Au
+contraire, le Gippsland, abrité derrière l’écran des montagnes, se
+perdait dans une vague obscurité, et l’on eût dit que l’ombre
+plongeait dans une nuit précoce toute cette région transalpine.
+
+Ce contraste fut vivement senti de spectateurs placés entre ces
+deux pays si tranchés, et une certaine émotion les prit à voir
+cette contrée presque inconnue qu’ils allaient traverser jusqu’aux
+frontières victoriennes.
+
+On campa sur le plateau même, et le lendemain la descente
+commença. Elle fut assez rapide. Une grêle d’une violence extrême
+assaillit les voyageurs, et les força de chercher un abri sous des
+roches. Ce n’étaient pas des grêlons, mais de véritables plaques
+de glace, larges comme la main, qui se précipitaient des nuages
+orageux. Une fronde ne les eût pas lancées avec plus de force, et
+quelques bonnes contusions apprirent à Paganel et à Robert qu’il
+fallait se dérober à leurs coups. Le chariot fut criblé en maint
+endroit, et peu de toitures eussent résisté à la chute de ces
+glaçons aigus dont quelques-uns s’incrustaient dans le tronc des
+arbres.
+
+Il fallut attendre la fin de cette averse prodigieuse, sous peine
+d’être lapidé. Ce fut l’affaire d’une heure environ, et la troupe
+s’engagea de nouveau sur les roches déclives, toutes glissantes
+encore des ruissellements de la grêle.
+
+Vers le soir, le chariot, fort cahoté, fort disjoint en
+différentes parties de sa carcasse, mais encore solide sur ses
+disques de bois, descendait les derniers échelons des Alpes, entre
+de grands sapins isolés. La passe aboutissait aux plaines du
+Gippsland. La chaîne des Alpes venait d’être heureusement
+franchie, et les dispositions accoutumées furent faites pour le
+campement du soir.
+
+Le 12, dès l’aube, reprise du voyage avec une ardeur qui ne se
+démentait pas. Chacun avait hâte d’arriver au but, c’est-à-dire à
+l’océan Pacifique, au point même où se brisa le _Britannia_. Là
+seulement pouvaient être utilement rejointes les traces des
+naufragés, et non dans ces contrées désertes du Gippsland. Aussi,
+Ayrton pressait-il lord Glenarvan d’expédier au _Duncan_ l’ordre
+de se rendre à la côte, afin d’avoir à sa disposition tous les
+moyens de recherche. Il fallait, selon lui, profiter de la route
+de Lucknow qui se rend à Melbourne. Plus tard, ce serait
+difficile, car les communications directes avec la capitale
+manqueraient absolument.
+
+Ces recommandations du quartier-maître paraissaient bonnes à
+suivre. Paganel conseillait d’en tenir compte. Il pensait aussi
+que la présence du yacht serait fort utile en pareille
+circonstance, et il ajoutait que l’on ne pourrait plus communiquer
+avec Melbourne, la route de Lucknow une fois dépassée.
+
+Glenarvan était indécis, et peut-être eût-il expédié ces ordres
+que réclamait tout particulièrement Ayrton, si le major n’eût
+combattu cette décision avec une grande vigueur. Il démontra que
+la présence d’Ayrton était nécessaire à l’expédition, qu’aux
+approches de la côte le pays lui serait connu, que si le hasard
+mettait la caravane sur les traces d’Harry Grant, le quartier-maître
+serait plus qu’un autre capable de les suivre, enfin que
+seul il pouvait indiquer l’endroit où s’était perdu le
+_Britannia_.
+
+Mac Nabbs opina donc pour la continuation du voyage sans rien
+changer à son programme. Il trouva un auxiliaire dans John
+Mangles, qui se rangea à son avis. Le jeune capitaine fit même
+observer que les ordres de son honneur parviendraient plus
+facilement au _Duncan_ s’ils étaient expédiés de Twofold-Bay, que
+par l’entremise d’un messager forcé de parcourir deux cents milles
+d’un pays sauvage. Ce parti prévalut. Il fut décidé qu’on
+attendrait pour agir l’arrivée à Twofold-Bay. Le major observait
+Ayrton, qui lui parut assez désappointé. Mais il n’en dit rien,
+et, suivant sa coutume, il garda ses observations pour son compte.
+
+Les plaines qui s’étendent au pied des Alpes australiennes étaient
+unies, avec une légère inclinaison vers l’est. De grands bouquets
+de mimosas et d’eucalyptus, des gommiers d’essences diverses, en
+rompaient çà et là la monotone uniformité. Le «gastrolobium
+grandiflorum» hérissait le sol de ses arbustes aux fleurs
+éclatantes. Quelques creeks sans importance, de simples ruisseaux
+encombrés de petits joncs et envahis par les orchidées, coupèrent
+souvent la route. On les passa à gué. Au loin s’enfuyaient, à
+l’approche des voyageurs, des bandes d’outardes et de casoars. Au-dessus
+des arbrisseaux sautaient et ressautaient des _kanguroos_
+comme une troupe de pantins élastiques. Mais les chasseurs de
+l’expédition ne songeaient guère à chasser, et leurs chevaux
+n’avaient pas besoin de ce surcroît de fatigue.
+
+D’ailleurs, une lourde chaleur pesait sur la contrée.
+Une électricité violente saturait l’atmosphère. Bêtes et gens
+subissaient son influence. Ils allaient devant eux sans en
+chercher davantage. Le silence n’était interrompu que par les cris
+d’Ayrton excitant son attelage accablé.
+
+De midi à deux heures, on traversa une curieuse forêt de fougères
+qui eût excité l’admiration de gens moins harassés. Ces plantes
+arborescentes, en pleine floraison, mesuraient jusqu’à trente
+pieds de hauteur. Chevaux et cavaliers passaient à l’aise sous
+leurs ramilles retombantes, et parfois la molette d’un éperon
+résonnait en heurtant leur tige ligneuse.
+
+Sous ces parasols immobiles régnait une fraîcheur dont personne ne
+songea à se plaindre. Jacques Paganel, toujours démonstratif,
+poussa quelques soupirs de satisfaction qui firent lever des
+troupes de perruches et de kakatoès. Ce fut un concert de
+jacasseries assourdissantes.
+
+Le géographe continuait de plus belle ses cris et ses jubilations,
+quand ses compagnons le virent tout d’un coup chanceler sur son
+cheval et s’abattre comme une masse. Était-ce quelque
+étourdissement, pis même, une suffocation causée par la haute
+température? on courut à lui.
+
+«Paganel! Paganel! Qu’avez-vous! s’écria Glenarvan.
+
+--J’ai, cher ami, que je n’ai plus de cheval, répondit Paganel en
+se dégageant de ses étriers.
+
+--Quoi! Votre cheval?
+
+--Mort, foudroyé, comme celui de Mulrady!»
+
+Glenarvan, John Mangles, Wilson, examinèrent l’animal. Paganel ne
+se trompait pas. Son cheval venait d’être frappé subitement.
+
+«Voilà qui est singulier, dit John Mangles.
+
+--Très singulier, en effet», murmura le major.
+
+Glenarvan ne laissa pas d’être préoccupé de ce nouvel accident. Il
+ne pouvait se remonter dans ce désert.
+
+Or, si une épidémie frappait les chevaux de l’expédition, il
+serait très embarrassé pour continuer sa route.
+
+Or, avant la fin du jour, le mot «épidémie» sembla devoir se
+justifier. Un troisième cheval, celui de Wilson, tomba mort, et,
+circonstance plus grave peut-être, un des bœufs fut également
+frappé. Les moyens de transport et de traction étaient réduits à
+trois bœufs et quatre chevaux.
+
+La situation devint grave. Les cavaliers démontés pouvaient, en
+somme, prendre leur parti d’aller à pied. Bien des squatters
+l’avaient fait déjà, à travers ces régions désertes. Mais s’il
+fallait abandonner le chariot, que deviendraient les voyageuses?
+
+Pourraient-elles franchir les cent vingt milles qui les séparaient
+encore de la baie Twofold?
+
+John Mangles et Glenarvan, très inquiets, examinèrent les chevaux
+survivants. Peut-être pouvait-on prévenir de nouveaux accidents.
+Examen fait, aucun symptôme de maladie, de défaillance même, ne
+fut remarqué. Ces animaux étaient en parfaite santé et
+supportaient vaillamment les fatigues du voyage. Glenarvan espéra
+donc que cette singulière épidémie ne ferait pas d’autres
+victimes.
+
+Ce fut aussi l’avis d’Ayrton, qui avouait ne rien comprendre à ces
+morts foudroyantes.
+
+On se remit en marche. Le chariot servait de véhicule aux
+piétons qui s’y délassaient tour à tour. Le soir, après une marche
+de dix milles seulement, le signal de halte fut donné, le
+campement fut organisé, et la nuit se passa sans encombre, sous un
+vaste bouquet de fougères arborescentes, entre lesquelles
+passaient d’énormes chauves-souris, justement nommées des renards
+volants.
+
+La journée du lendemain, 13 janvier, fut bonne. Les accidents de
+la veille ne se renouvelèrent pas. L’état sanitaire de
+l’expédition demeura satisfaisant.
+
+Chevaux et bœufs firent gaillardement leur office.
+
+Le salon de lady Helena fut très animé, grâce au nombre de
+visiteurs qui affluèrent. Mr Olbinett s’occupa très activement à
+faire circuler les rafraîchissements que trente degrés de chaleur
+rendaient nécessaires. Un demi-baril de _scotch-ale_ y passa tout
+entier. On déclara Barclay et Co le plus grand homme de la Grande-Bretagne,
+même avant Wellington, qui n’eût jamais fabriqué d’aussi
+bonne bière. Amour-propre d’écossais. Jacques Paganel but beaucoup
+et discourut encore plus _de omni re scibili_.
+
+Une journée si bien commencée semblait devoir bien finir. On avait
+franchi quinze bons milles, et adroitement passé un pays assez
+montueux et d’un sol rougeâtre. Tout laissait espérer que l’on
+camperait le soir même sur les bords de la Snowy, importante
+rivière qui va se jeter au sud de Victoria dans le Pacifique.
+Bientôt la roue du chariot creusa ses ornières sur de larges
+plaines faites d’une alluvion noirâtre, entre des touffes d’herbe
+exubérantes et de nouveaux champs de gastrolobium. Le soir arriva,
+et un brouillard nettement tranché à l’horizon marqua le cours de
+la Snowy. Quelques milles furent encore enlevés à la vigueur du
+collier. Une forêt de hauts arbres se dressa à un coude de la
+route, derrière une modeste éminence du terrain. Ayrton dirigea
+son attelage un peu surmené à travers les grands troncs perdus
+dans l’ombre, et il dépassait déjà la lisière du bois, à un demi-mille
+de la rivière, quand le chariot s’enfonça brusquement
+jusqu’au moyeu des roues.
+
+«Attention! Cria-t-il aux cavaliers qui le suivaient.
+
+--Qu’est-ce donc? demanda Glenarvan.
+
+--Nous sommes embourbés», répondit Ayrton.
+
+De la voix et de l’aiguillon, il excita ses bœufs, qui, enlisés
+jusqu’à mi-jambes, ne purent bouger.
+
+«Campons ici, dit John Mangles.
+
+--C’est ce qu’il y a de mieux à faire, répondit Ayrton. Demain,
+au jour, nous verrons à nous en tirer.
+
+--Halte!» cria Glenarvan.
+
+La nuit s’était faite rapidement après un court crépuscule, mais
+la chaleur n’avait pas fui avec la lumière. L’atmosphère recélait
+d’étouffantes vapeurs.
+
+Quelques éclairs, éblouissantes réverbérations d’un orage
+lointain, enflammaient l’horizon. La couchée fut organisée. On
+s’arrangea tant bien que mal du chariot embourbé. Le sombre dôme
+des grands arbres abrita la tente des voyageurs. Si la pluie ne
+s’en mêlait pas, ils étaient décidés à ne pas se plaindre.
+
+Ayrton parvint, non sans peine, à retirer ses trois bœufs du
+terrain mouvant. Ces courageuses bêtes en avaient jusqu’aux
+flancs. Le quartier-maître les parqua avec les quatre chevaux, et
+ne laissa à personne le soin de choisir leur fourrage. Ce service,
+il le faisait, d’ailleurs, avec intelligence, et, ce soir-là,
+Glenarvan remarqua que ses soins redoublèrent; ce dont il le
+remercia, car la conservation de l’attelage était d’un intérêt
+majeur.
+
+Pendant ce temps, les voyageurs prirent leur part d’un souper
+assez sommaire. La fatigue et la chaleur tuant la faim, ils
+avaient besoin, non de nourriture, mais de repos. Lady Helena et
+miss Grant, après avoir souhaité le bonsoir à leurs compagnons,
+regagnèrent la couchette accoutumée. Quant aux hommes, les uns se
+glissèrent sous la tente; les autres, par goût, s’étendirent sur
+une herbe épaisse au pied des arbres, ce qui est sans inconvénient
+dans ces pays salubres.
+
+Peu à peu, chacun s’endormit d’un lourd sommeil.
+
+L’obscurité redoublait sous un rideau de gros nuages qui
+envahissaient le ciel. Il n’y avait pas un souffle de vent dans
+l’atmosphère. Le silence de la nuit n’était interrompu que par les
+hululements du «morepork», qui donnait la tierce mineure avec une
+surprenante justesse comme les tristes coucous d’Europe.
+
+Vers onze heures, après un mauvais sommeil, lourd et fatigant, le
+major se réveilla. Ses yeux à demi fermés furent frappés d’une
+vague lumière qui courait sous les grands arbres. On eût dit une
+nappe blanchâtre, miroitante comme l’eau d’un lac, et Mac Nabbs
+crut d’abord que les premières lueurs d’un incendie se
+propageaient sur le sol.
+
+Il se leva, et marcha vers le bois. Sa surprise fut grande quand
+il se vit en présence d’un phénomène purement naturel. Sous ses
+yeux s’étendait un immense plan de champignons qui émettaient des
+phosphorescences. Les spores lumineux de ces cryptogames
+rayonnaient dans l’ombre avec une certaine intensité.
+
+Le major, qui n’était point égoïste, allait réveiller Paganel,
+afin que le savant constatât ce phénomène de ses propres yeux,
+quand un incident l’arrêta.
+
+La lueur phosphorescente illuminait le bois pendant l’espace d’un
+demi-mille, et Mac Nabbs crut voir passer rapidement des ombres
+sur la lisière éclairée.
+
+Ses regards le trompaient-ils? était-il le jouet d’une
+hallucination?
+
+Mac Nabbs se coucha à terre, et, après une rigoureuse observation,
+il aperçut distinctement plusieurs hommes, qui, se baissant, se
+relevant, tour à tour, semblaient chercher sur le sol des traces
+encore fraîches.
+
+Ce que voulaient ces hommes, il fallait le savoir.
+
+Le major n’hésita pas, et sans donner l’éveil à ses compagnons,
+rampant sur le sol comme un sauvage des prairies, il disparut sous
+les hautes herbes.
+
+
+Chapitre XIX
+_Un coup de théâtre_
+
+Ce fut une affreuse nuit. À deux heures du matin, la pluie
+commença à tomber, une pluie torrentielle que les nuages orageux
+versèrent jusqu’au jour. La tente devint un insuffisant abri.
+Glenarvan et ses compagnons se réfugièrent dans le chariot. On
+ne dormit pas. On causa de choses et d’autres. Seul, le major,
+dont personne n’avait remarqué la courte absence, se contenta
+d’écouter sans mot dire. La terrible averse ne discontinuait pas.
+On pouvait craindre qu’elle ne provoquât un débordement de la
+Snowy, dont le chariot, enlisé dans un sol mou, se fût très mal
+trouvé. Aussi, plus d’une fois, Mulrady, Ayrton, John Mangles
+allèrent examiner le niveau des eaux courantes, et revinrent
+mouillés de la tête aux pieds.
+
+Enfin, le jour parut. La pluie cessa, mais les rayons du soleil ne
+purent traverser l’épaisse nappe des nuages. De larges flaques
+d’eau jaunâtre, de vrais étangs troubles et bourbeux, salissaient
+le sol.
+
+Une buée chaude transpirait à travers ces terrains détrempés et
+saturait l’atmosphère d’une humidité malsaine.
+
+Glenarvan s’occupa du chariot tout d’abord. C’était l’essentiel
+à ses yeux. On examina le lourd véhicule.
+
+Il se trouvait embourbé au milieu d’une vaste dépression du sol
+dans une glaise tenace. Le train de devant disparaissait presque
+en entier, et celui de derrière jusqu’au heurtequin de l’essieu.
+On aurait de la peine à retirer cette lourde machine, et ce ne
+serait pas trop de toutes les forces réunies des hommes, des
+bœufs et des chevaux.
+
+«En tout cas, il faut se hâter, dit John Mangles.
+Cette glaise en séchant rendra l’opération plus difficile.
+
+--Hâtons-nous», répondit Ayrton.
+
+Glenarvan, ses deux matelots, John Mangles et Ayrton pénétrèrent
+sous le bois où les animaux avaient passé la nuit.
+
+C’était une haute forêt de gommiers d’un aspect sinistre. Rien que
+des arbres morts, largement espacés, écorcés depuis des siècles,
+ou plutôt écorchés comme les chênes-lièges au moment de la
+récolte. Ils portaient à deux cents pieds dans les airs le maigre
+réseau de leurs branches dépouillées.
+
+Pas un oiseau ne nichait sur ces squelettes aériens; pas une
+feuille ne tremblait à cette ramure sèche et cliquetante comme un
+fouillis d’ossements. À quel cataclysme attribuer ce phénomène,
+assez fréquent en Australie, de forêts entières frappées d’une
+mort épidémique? on ne sait. Ni les plus vieux indigènes, ni leurs
+ancêtres, ensevelis depuis longtemps dans les bocages de la mort,
+ne les ont vus verdoyants.
+
+Glenarvan, tout en marchant, regardait le ciel gris sur lequel se
+profilaient nettement les moindres ramilles des gommiers comme de
+fines découpures.
+
+Ayrton s’étonnait de ne plus rencontrer les chevaux et les bœufs
+à l’endroit où il les avait conduits.
+
+Ces bêtes entravées ne pouvaient aller loin cependant.
+
+On les chercha dans le bois, mais sans les trouver.
+
+Ayrton, surpris, revint alors du côté de la Snowy-river, bordée de
+magnifiques mimosas. Il faisait entendre un cri bien connu de son
+attelage, qui ne répondait pas. Le quartier-maître semblait très
+inquiet, et ses compagnons se regardaient d’un air désappointé.
+
+Une heure se passa dans de vaines recherches, et Glenarvan allait
+retourner au chariot, distant d’un bon mille, quand un
+hennissement frappa son oreille.
+
+Un beuglement se fit entendre presque aussitôt.
+
+«Ils sont là!» s’écria John Mangles, en se glissant entre les
+hautes touffes de gastrolobium, qui étaient assez hautes pour
+cacher un troupeau.
+
+Glenarvan, Mulrady et Ayrton se lancèrent sur ses traces et
+partagèrent bientôt sa stupéfaction.
+
+Deux bœufs et trois chevaux gisaient sur le sol, foudroyés comme
+les autres. Leurs cadavres étaient déjà froids, et une bande de
+maigres corbeaux, croassant dans les mimosas, guettait cette proie
+inattendue. Glenarvan et les siens s’entre-regardèrent, et Wilson
+ne put retenir un juron qui lui monta au gosier.
+
+«Que veux-tu, Wilson? dit lord Glenarvan, se contenant à peine,
+nous n’y pouvons rien. Ayrton, emmenez le bœuf et le cheval qui
+restent. Il faudra bien qu’ils nous tirent d’affaire.
+
+--Si le chariot n’était pas embourbé, répondit John Mangles,
+ces deux bêtes, marchant à petites journées, suffiraient à le
+conduire à la côte. Il faut donc à tout prix dégager ce maudit
+véhicule.
+
+--Nous essayerons, John, répondit Glenarvan.
+
+Retournons au campement, où l’on doit être inquiet de notre
+absence prolongée.»
+
+Ayrton enleva les entraves du bœuf, Mulrady celles du cheval, et
+l’on revint en suivant les bords sinueux de la rivière. Une demi-heure
+après, Paganel et Mac Nabbs, lady Helena et miss Grant
+savaient à quoi s’en tenir.
+
+«Par ma foi! ne put s’empêcher de dire le major, il est fâcheux,
+Ayrton, que vous n’ayez pas eu à ferrer toutes nos bêtes au
+passage de la Wimerra.
+
+--Pourquoi cela, monsieur? demanda Ayrton.
+
+--Parce que de tous nos chevaux, celui que vous avez mis entre
+les mains de votre maréchal ferrant, celui-là seul a échappé au
+sort commun!
+
+--C’est vrai, dit John Mangles, et voilà un singulier hasard!
+
+--Un hasard, et rien de plus», répondit le quartier-maître,
+regardant fixement le major.
+
+Mac Nabbs serra les lèvres, comme s’il eût voulu retenir des
+paroles prêtes à lui échapper. Glenarvan, Mangles, lady Helena
+semblaient attendre qu’il complétât sa pensée, mais le major se
+tut, et se dirigea vers le chariot qu’Ayrton examinait.
+
+«Qu’a-t-il voulu dire? demanda Glenarvan à John Mangles.
+
+--Je ne sais, répondit le jeune capitaine. Cependant, le major
+n’est point homme à parler sans raison.
+
+--Non, John, dit lady Helena. Mac Nabbs doit avoir des soupçons à
+l’égard d’Ayrton.
+
+--Des soupçons? Fit Paganel en haussant les épaules.
+
+--Lesquels? répondit Glenarvan. Le suppose-t-il capable d’avoir
+tué nos chevaux et nos bœufs? Mais dans quel but? L’intérêt
+d’Ayrton n’est-il pas identique au nôtre?
+
+--Vous avez raison, mon cher Edward, dit lady Helena, et
+j’ajouterai que le quartier-maître nous a donné depuis le
+commencement du voyage d’incontestables preuves de dévouement.
+
+--Sans doute, répondit John Mangles. Mais alors, que signifie
+l’observation du major?
+
+--Le croit-il donc d’accord avec ces convicts? s’écria
+imprudemment Paganel.
+
+--Quels convicts? demanda miss Grant.
+
+--Monsieur Paganel se trompe, répondit vivement John Mangles. Il
+sait bien qu’il n’y a pas de convicts dans la province de
+Victoria.
+
+--Eh! c’est parbleu vrai! répliqua Paganel, qui aurait voulu
+retirer ses paroles. Où diable avais-je la tête? Qui a jamais
+entendu parler de convicts en Australie? D’ailleurs, à peine
+débarqués, ils font de très honnêtes gens! Le climat! Miss Mary,
+le climat moralisateur...»
+
+Le pauvre savant, voulant réparer sa bévue, faisait comme le
+chariot, il s’embourbait. Lady Helena le regardait, ce qui lui
+ôtait tout son sang-froid. Mais ne voulant pas l’embarrasser
+davantage, elle emmena miss Mary du côté de la tente, où Mr
+Olbinett s’occupait de dresser le déjeuner suivant toutes les
+règles de l’art.
+
+«C’est moi qui mériterais d’être transporté, dit piteusement
+Paganel.
+
+--Je le pense», répondit Glenarvan.
+
+Et sur cette réponse faite avec un sérieux qui accabla le digne
+géographe, Glenarvan et John Mangles allèrent vers le chariot.
+
+En ce moment, Ayrton et les deux matelots travaillaient à
+l’arracher de sa vaste ornière. Le bœuf et le cheval, attelés
+côte à côte, tiraient de toute la force de leurs muscles; les
+traits étaient tendus à se rompre, les colliers menaçaient de
+céder à l’effort. Wilson et Mulrady poussaient aux roues, tandis
+que, de la voix et de l’aiguillon, le quartier-maître excitait
+l’attelage dépareillé. Le lourd véhicule ne bougeait pas. La
+glaise, déjà sèche, le retenait comme s’il eût été scellé dans du
+ciment hydraulique.
+
+John Mangles fit arroser la glaise pour la rendre moins tenace. Ce
+fut en vain. Le chariot conserva son immobilité. Après de
+nouveaux coups de vigueur, hommes et bêtes s’arrêtèrent. À moins
+de démonter la machine pièce à pièce, il fallait renoncer à la
+tirer de la fondrière. Or, l’outillage manquait, et l’on ne
+pouvait entreprendre un pareil travail.
+
+Cependant, Ayrton, qui voulait vaincre à tout prix cet obstacle,
+allait tenter de nouveaux efforts, quand lord Glenarvan l’arrêta.
+
+«Assez, Ayrton, assez, dit-il. Il faut ménager le bœuf et le
+cheval qui nous restent. Si nous devons continuer à pied notre
+route, l’un portera les deux voyageuses, l’autre nos provisions.
+Ils peuvent donc rendre encore d’utiles services.
+
+--Bien, _mylord_, répondit le quartier-maître en dételant ses
+bêtes épuisées.
+
+--Maintenant, mes amis, ajouta Glenarvan, retournons au
+campement, délibérons, examinons la situation, voyons de quel côté
+sont les bonnes et les mauvaises chances, et prenons un parti.»
+
+Quelques instants après, les voyageurs se refaisaient de leur
+mauvaise nuit par un déjeuner passable, et la discussion était
+ouverte. Tous furent appelés à donner leur avis.
+
+D’abord, il s’agit de relever la position du campement d’une
+manière extrêmement précise. Paganel, chargé de ce soin, le fit
+avec la rigueur voulue.
+
+Selon lui, l’expédition se trouvait arrêtée sur le trente-septième
+parallèle, par 147°53’ de longitude, au bord de la Snowy-river.
+
+«Quel est le relèvement exact de la côte à Twofold-Bay? demanda
+Glenarvan.
+
+--Cent cinquante degrés, répondit Paganel.
+
+--Et ces deux degrés sept minutes valent?...
+
+--Soixante-quinze milles.
+
+--Et Melbourne est?...
+
+--À deux cents milles au moins.
+
+--Bon. Notre position étant ainsi déterminée, dit Glenarvan, que
+convient-il de faire?»
+
+La réponse fut unanime: aller à la côte sans tarder.
+
+Lady Helena et Mary Grant s’engageaient à faire cinq milles par
+jour. Les courageuses femmes ne s’effrayaient pas de franchir à
+pied, s’il le fallait, la distance qui séparait Snowy-river de
+Twofold-Bay.
+
+«Vous êtes la vaillante compagne du voyageur, ma chère Helena, dit
+lord Glenarvan. Mais sommes-nous certains de trouver à la baie les
+ressources dont nous aurons besoin en y arrivant?
+
+--Sans aucun doute, répondit Paganel. Eden est une municipalité
+qui a déjà bien des années d’existence.
+
+Son port doit avoir des relations fréquentes avec Melbourne. Je
+suppose même qu’à trente-cinq milles d’ici, à la paroisse de
+Delegete, sur la frontière victorienne, nous pourrons ravitailler
+l’expédition et trouver des moyens de transport.
+
+--Et le _Duncan?_ demanda Ayrton, ne jugez-vous pas opportun,
+_mylord_, de le mander à la baie?
+
+--Qu’en pensez-vous, John? demanda Glenarvan.
+
+--Je ne crois pas que votre honneur doive se presser à ce sujet,
+répondit le jeune capitaine, après avoir réfléchi. Il sera
+toujours temps de donner vos ordres à Tom Austin et de l’appeler à
+la côte.
+
+--C’est de toute évidence, ajouta Paganel.
+
+--Remarquez, reprit John Mangles, que dans quatre ou cinq jours
+nous serons à Eden.
+
+--Quatre ou cinq jours! reprit Ayrton en hochant la tête, mettez-en
+quinze ou vingt, capitaine, si vous ne voulez pas plus tard
+regretter votre erreur!
+
+--Quinze ou vingt jours pour faire soixante-quinze milles!
+s’écria Glenarvan.
+
+--Au moins, _mylord_. Vous allez traverser la portion la plus
+difficile de Victoria, un désert où tout manque, disent les
+squatters, des plaines de broussailles sans chemin frayé, dans
+lesquelles les stations n’ont pu s’établir. Il y faudra marcher la
+hache ou la torche à la main, et, croyez-moi, vous n’irez pas
+vite.»
+
+Ayrton avait parlé d’un ton ferme. Paganel, sur qui se portèrent
+des regards interrogateurs, approuva d’un signe de tête les
+paroles du quartier-maître.
+
+«J’admets ces difficultés, reprit alors John Mangles. Eh bien!
+dans quinze jours, votre honneur expédiera ses ordres au _Duncan_.
+
+--J’ajouterai, reprit alors Ayrton, que les principaux obstacles
+ne viendront pas des embarras de la route. Mais il faudra
+traverser la Snowy, et très probablement attendre la baisse des
+eaux.
+
+--Attendre! s’écria le jeune capitaine. Ne peut-on trouver un
+gué?
+
+--Je ne le pense pas, répondit Ayrton. Ce matin, j’ai cherché un
+passage praticable, mais en vain. Il est rare de rencontrer une
+rivière aussi torrentueuse à cette époque, et c’est une fatalité
+contre laquelle je ne puis rien.
+
+--Elle est donc large, cette Snowy? demanda lady Glenarvan.
+
+--Large et profonde, madame, répondit Ayrton, large d’un mille
+avec un courant impétueux. Un bon nageur ne la traverserait pas
+sans danger.
+
+--Eh bien! construisons un canot, s’écria Robert, qui ne doutait
+de rien. On abat un arbre, on le creuse, on s’y embarque; et tout
+est dit.
+
+--Qu’en pensez-vous, Ayrton? demanda Glenarvan.
+
+--Je pense, _mylord_, que, dans un mois, s’il n’arrive quelque
+secours, nous serons encore retenus sur les bords de la Snowy!
+
+--Enfin, avez-vous un plan meilleur? demanda John Mangles avec
+une certaine impatience.
+
+--Oui, si le _Duncan_ quitte Melbourne et rallie la côte est!
+
+--Ah! toujours le _Duncan!_ et en quoi sa présence à la baie nous
+facilitera-t-elle les moyens d’y arriver?»
+
+Ayrton réfléchit pendant quelques instants avant de répondre, et
+dit d’une façon assez évasive:
+
+«Je ne veux point imposer mes opinions. Ce que j’en fais est dans
+l’intérêt de tous, et je suis disposé à partir dès que son honneur
+donnera le signal du départ.»
+
+Puis, il croisa les bras.
+
+«Ceci n’est pas répondre, Ayrton, reprit Glenarvan.
+Faites-nous connaître votre plan, et nous le discuterons. Que
+proposez-vous?»
+
+Ayrton, d’une voix calme et assurée, s’exprima en ces termes:
+
+«Je propose de ne pas nous aventurer au delà de la Snowy dans
+l’état de dénûment où nous sommes. C’est ici même qu’il faut
+attendre des secours, et ces secours ne peuvent venir que du
+_Duncan_. Campons en cet endroit, où les vivres ne manquent pas,
+et que l’un de nous porte à Tom Austin l’ordre de rallier la baie
+Twofold.»
+
+Un certain étonnement accueillit cette proposition inattendue, et
+contre laquelle John Mangles ne dissimula pas son antipathie.
+
+«Pendant ce temps, reprit Ayrton, ou les eaux de la Snowy
+baisseront, ce qui permettra de trouver un gué praticable, ou il
+faudra recourir au canot, et nous aurons le temps de le
+construire. Voilà, _mylord_, le plan que je soumets à votre
+approbation.
+
+--Bien, Ayrton, répondit Glenarvan. Votre idée mérite d’être
+prise en sérieuse considération. Son plus grand tort est de causer
+un retard, mais elle épargne de sérieuses fatigues et peut-être
+des dangers réels. Qu’en pensez-vous, mes amis?
+
+--Parlez, mon cher Mac Nabbs, dit alors lady Helena. Depuis le
+commencement de la discussion, vous vous contentez d’écouter, et
+vous êtes très avare de vos paroles.
+
+--Puisque vous me demandez mon avis, répondit le major, je vous
+le donnerai très franchement. Ayrton me paraît avoir parlé en
+homme sage, prudent, et je me range à sa proposition.»
+
+On ne s’attendait guère à cette réponse, car jusqu’alors Mac Nabbs
+avait toujours combattu les idées d’Ayrton à ce sujet. Aussi
+Ayrton, surpris, jeta un regard rapide sur le major. Cependant,
+Paganel, lady Helena, les matelots étaient très disposés à appuyer
+le projet du quartier-maître. Ils n’hésitèrent plus après les
+paroles de Mac Nabbs.
+
+Glenarvan déclara donc le plan d’Ayrton adopté en principe.
+
+«Et maintenant, John, ajouta-t-il, ne pensez-vous pas que la
+prudence commande d’agir ainsi, et de camper sur les bords de la
+rivière, en attendant les moyens de transport?
+
+--Oui, répondit John Mangles, si toutefois notre messager
+parvient à passer la Snowy, que nous ne pouvons passer nous-même!»
+
+On regarda le quartier-maître, qui sourit en homme sûr de lui.
+
+«Le messager ne franchira pas la rivière, dit-il.
+
+--Ah! fit John Mangles.
+
+--Il ira tout simplement rejoindre la route de Luknow, qui le
+mènera droit à Melbourne.
+
+--Deux cent cinquante milles à faire à pied! s’écria le jeune
+capitaine.
+
+--À cheval, répliqua Ayrton. Il reste un cheval bien portant. Ce
+sera l’affaire de quatre jours. Ajoutez deux jours pour la
+traversée du _Duncan_ à la baie, vingt-quatre heures pour revenir
+au campement, et, dans une semaine, le messager sera de retour
+avec les hommes de l’équipage.»
+
+Le major approuvait d’un signe de tête les paroles d’Ayrton, ce
+qui ne laissait pas d’exciter l’étonnement de John Mangles. Mais
+la proposition du quartier-maître avait réuni tous les suffrages,
+et il ne s’agissait plus que d’exécuter ce plan véritablement bien
+conçu.
+
+«Maintenant, mes amis, dit Glenarvan, il reste à choisir notre
+messager. Il aura une mission pénible et périlleuse, je ne veux
+pas le dissimuler. Qui se dévouera pour ses compagnons et ira
+porter nos instructions à Melbourne?»
+
+Wilson, Mulrady, John Mangles, Paganel, Robert lui-même,
+s’offrirent immédiatement. John insistait d’une façon toute
+particulière pour que cette mission lui fût confiée. Mais Ayrton,
+qui ne s’était pas encore prononcé prit la parole, et dit:
+
+«S’il plaît à votre honneur, ce sera moi qui partirai _mylord_.
+J’ai l’habitude de ces contrées. Maintes fois, j’ai parcouru des
+régions plus difficiles. Je puis me tirer d’affaire là où un autre
+resterait. Je réclame donc dans l’intérêt commun ce droit de me
+rendre à Melbourne. Un mot m’accréditera auprès de votre second,
+et dans six jours, je me fais fort d’amener le _Duncan_ à la baie
+Twofold.
+
+--Bien parlé, répondit Glenarvan. Vous êtes un homme intelligent
+et courageux, Ayrton, et vous réussirez.»
+
+Le quartier-maître était évidemment plus apte que tout autre à
+remplir cette difficile mission. Chacun le comprit et se retira.
+John Mangles fit une dernière objection, disant que la présence
+d’Ayrton était nécessaire pour retrouver les traces du _Britannia_
+ou d’Harry Grant. Mais le major fit observer que l’expédition
+resterait campée sur les bords de la Snowy jusqu’au retour
+d’Ayrton, qu’il n’était pas question de reprendre sans lui ces
+importantes recherches, conséquemment que son absence ne
+préjudicierait en aucune façon aux intérêts du capitaine.
+
+«Eh bien, partez, Ayrton, dit Glenarvan. Faites diligence, et
+revenez par Eden à notre campement de la Snowy.»
+
+Un éclair de satisfaction brilla dans les yeux du quartier-maître.
+Il détourna la tête, mais, si vite qu’il se fût détourné, John
+Mangles avait surpris cet éclair; John, par instinct, non
+autrement, sentait s’accroître ses défiances contre Ayrton.
+
+Le quartier-maître fit donc ses préparatifs de départ aidé des
+deux matelots, dont l’un s’occupa de son cheval, et l’autre de ses
+provisions. Pendant ce temps, Glenarvan écrivait la lettre
+destinée à Tom Austin.
+
+Il ordonnait au second du _Duncan_ de se rendre sans retard à la
+baie Twofold. Il lui recommandait le quartier-maître comme un
+homme en qui il pouvait avoir toute confiance. Tom Austin, arrivé
+à la côte, devait mettre un détachement des matelots du yacht sous
+les ordres d’Ayrton...
+
+Glenarvan en était à ce passage de sa lettre, quand Mac Nabbs, qui
+le suivait des yeux, lui demanda d’un ton singulier comment il
+écrivait le nom d’Ayrton.
+
+«Mais comme il se prononce, répondit Glenarvan.
+
+--C’est une erreur, reprit tranquillement le major. Il se
+prononce Ayrton, mais il s’écrit Ben Joyce!»
+
+
+Chapitre XX
+_Aland! Zealand!_
+
+La révélation de ce nom de Ben Joyce produisit l’effet d’un coup
+de foudre. Ayrton s’était brusquement redressé. Sa main tenait un
+revolver. Une détonation éclata. Glenarvan tomba frappé d’une
+balle. Des coups de fusil retentirent au dehors.
+
+John Mangles et les matelots, d’abord surpris, voulurent se jeter
+sur Ben Joyce; mais l’audacieux convict avait déjà disparu et
+rejoint sa bande disséminée sur la lisière du bois de gommiers.
+
+La tente n’offrait pas un suffisant abri contre les balles. Il
+fallait battre en retraite. Glenarvan, légèrement atteint, s’était
+relevé.
+
+«Au chariot! Au chariot!» cria John Mangles, et il entraîna
+lady Helena et Mary Grant, qui furent bientôt en sûreté derrière
+les épaisses ridelles.
+
+Là, John, le major, Paganel, les matelots saisirent leurs
+carabines et se tinrent prêts à riposter aux convicts. Glenarvan
+et Robert avaient rejoint les voyageuses, tandis qu’Olbinett
+accourait à la défense commune.
+
+Ces événements s’étaient accomplis avec la rapidité de l’éclair.
+John Mangles observait attentivement la lisière du bois. Les
+détonations s’étaient tues subitement à l’arrivée de Ben Joyce. Un
+profond silence succédait à la bruyante fusillade. Quelques
+volutes de vapeur blanche se contournaient encore entre les
+branches des gommiers. Les hautes touffes de gastrolobium
+demeuraient immobiles. Tout indice d’attaque avait disparu.
+
+Le major et John Mangles poussèrent une reconnaissance jusqu’aux
+grands arbres. La place était abandonnée. De nombreuses traces de
+pas s’y voyaient, et quelques amorces à demi consumées fumaient
+sur le sol. Le major, en homme prudent, les éteignit, car il
+suffisait d’une étincelle pour allumer un incendie redoutable dans
+cette forêt d’arbres secs.
+
+«Les convicts ont disparu, dit John Mangles.
+
+--Oui, répondit le major, et cette disparition m’inquiète. Je
+préférerais les voir face à face. Mieux vaut un tigre en plaine
+qu’un serpent sous les herbes. Battons ces buissons autour du
+chariot.»
+
+Le major et John fouillèrent la campagne environnante. De la
+lisière du bois aux bords de la Snowy, ils ne rencontrèrent pas un
+seul convict. La bande de Ben Joyce semblait s’être envolée comme
+une troupe d’oiseaux malfaisants. Cette disparition était trop
+singulière pour laisser une sécurité parfaite. C’est pourquoi on
+résolut de se tenir sur le qui-vive. Le chariot, véritable
+forteresse embourbée, devint le centre du campement, et deux
+hommes, se relevant d’heure en heure, firent bonne garde.
+
+Le premier soin de lady Helena et de Mary Grant avait été de
+panser la blessure de Glenarvan. Au moment où son mari tomba sous
+la balle de Ben Joyce, lady Helena, épouvantée, s’était précipitée
+vers lui. Puis, maîtrisant son angoisse, cette femme courageuse
+avait conduit Glenarvan au chariot. Là, l’épaule du blessé fut
+mise à nu, et le major reconnut que la balle, déchirant les
+chairs, n’avait produit aucune lésion interne. Ni l’os ni les
+muscles ne lui parurent attaqués. La blessure saignait beaucoup,
+mais Glenarvan, remuant les doigts de l’avant-bras, rassura lui-même
+ses amis sur les résultats du coup. Son pansement fait, il ne
+voulut plus que l’on s’occupât de lui, et on en vint aux
+explications.
+
+Les voyageurs, moins Mulrady et Wilson qui veillaient au dehors,
+s’étaient alors casés tant bien que mal dans le chariot. Le
+major fut invité à parler.
+
+Avant de commencer son récit, il mit lady Helena au courant des
+choses qu’elle ignorait, c’est-à-dire l’évasion d’une bande de
+condamnés de Perth, leur apparition dans les contrées de la
+Victoria, leur complicité dans la catastrophe du chemin de fer. Il
+lui remit le numéro de l’_Australian and New Zealand gazette_
+acheté à Seymour, et il ajouta que la police avait mis à prix la
+tête de ce Ben Joyce, redoutable bandit, auquel dix-huit mois de
+crimes avaient fait une funeste célébrité.
+
+Mais comment Mac Nabbs avait-il reconnu ce Ben Joyce dans le
+quartier-maître Ayrton? Là était le mystère que tous voulaient
+éclaircir, et le major s’expliqua.
+
+Depuis le jour de sa rencontre, Mac Nabbs, par instinct, se
+défiait d’Ayrton. Deux ou trois faits presque insignifiants, un
+coup d’œil échangé entre le quartier-maître et le forgeron à la
+Wimerra-river, l’hésitation d’Ayrton à traverser les villes et les
+bourgs, son insistance à mander le _Duncan_ à la côte, la mort
+étrange des animaux confiés à ses soins, enfin un manque de
+franchise dans ses allures, tous ces détails peu à peu groupés
+avaient éveillé les soupçons du major.
+
+Cependant, il n’aurait pu formuler une accusation directe, sans
+les événements qui s’étaient passés la nuit précédente.
+
+Mac Nabbs, se glissant entre les hautes touffes d’arbrisseaux,
+arriva près des ombres suspectes qui venaient d’éveiller son
+attention à un demi-mille du campement. Les plantes
+phosphorescentes jetaient de pâles lueurs dans l’obscurité.
+
+Trois hommes examinaient des traces sur le sol, des empreintes de
+pas fraîchement faites, et, parmi eux, Mac Nabbs reconnut le
+maréchal ferrant de Black-Point. «ce sont eux, disait l’un. --
+oui, répondait l’autre, voilà le trèfle des fers. --c’est comme
+cela depuis la Wimerra. --tous les chevaux sont morts. --le
+poison n’est pas loin. --en voilà de quoi démonter une cavalerie
+tout entière. Une plante utile que ce gastrolobium!»
+
+«Puis ils se turent, ajouta Mac Nabbs, et s’éloignèrent. Je n’en
+savais pas assez. Je les suivis. Bientôt la conversation
+recommença: «un habile homme, Ben Joyce, dit le forgeron, un
+fameux quartier-maître avec son invention de naufrage! Si son
+projet réussit, c’est un coup de fortune! Satané Ayrton! --
+appelle-le Ben Joyce, car il a bien gagné son nom!» en ce moment,
+ces coquins quittèrent le bois de gommiers. Je savais ce que je
+voulais savoir, et je revins au campement, avec la certitude que
+tous les convicts ne se moralisent pas en Australie, n’en déplaise
+à Paganel!»
+
+Le major se tut.
+
+Ses compagnons, silencieux, réfléchissaient.
+
+«Ainsi, dit Glenarvan dont la colère faisait pâlir la figure,
+Ayrton nous a entraînés jusqu’ici pour nous piller et nous
+assassiner!
+
+--Oui, répondit le major.
+
+--Et depuis la Wimerra, sa bande suit nos traces et nous épie,
+guettant une occasion favorable?
+
+--Oui.
+
+--Mais ce misérable n’est donc pas un matelot du _Britannia_? Il
+a donc volé son nom d’Ayrton, volé son engagement à bord?»
+
+Les regards se dirigèrent vers Mac Nabbs, qui avait dû se poser
+ces questions à lui-même.
+
+«Voici, répondit-il de sa voix toujours calme, les certitudes que
+l’on peut dégager de cette obscure situation. À mon avis, cet
+homme s’appelle réellement Ayrton. Ben Joyce est son nom de
+guerre. Il est incontestable qu’il connaît Harry Grant et qu’il a
+été quartier-maître à bord du _Britannia_. Ces faits, prouvés déjà
+par les détails précis que nous a donnés Ayrton, sont de plus
+corroborés par les paroles des convicts que je vous ai rapportées.
+Ne nous égarons donc pas dans de vaines hypothèses, et tenons pour
+certain que Ben Joyce est Ayrton, comme Ayrton est Ben Joyce,
+c’est-à-dire un matelot du _Britannia_ devenu chef d’une bande de
+convicts.»
+
+Les explications de Mac Nabbs furent acceptées sans discussion.
+
+«Maintenant, répondit Glenarvan, me direz-vous comment et pourquoi
+le quartier-maître d’Harry Grant se trouve en Australie?
+
+--Comment? Je l’ignore, répondit Mac Nabbs, et la police déclare
+ne pas en savoir plus long que moi à ce sujet. Pourquoi? Il m’est
+impossible de le dire.
+
+Il y a là un mystère que l’avenir expliquera.
+
+--La police ne connaît pas même cette identité d’Ayrton et de Ben
+Joyce, dit John Mangles.
+
+--Vous avez raison, John, répondit le major, et une semblable
+particularité serait de nature à éclairer ses recherches.
+
+--Ainsi, dit lady Helena, ce malheureux s’était introduit à la
+ferme de Paddy O’Moore dans une intention criminelle?
+
+--Ce n’est pas douteux, répondit Mac Nabbs. Il préparait quelque
+mauvais coup contre l’irlandais, quand une occasion meilleure
+s’est offerte à lui. Le hasard nous a mis en présence. Il a
+entendu le récit de Glenarvan, l’histoire du naufrage, et, en
+homme audacieux, il s’est promptement décidé à en tirer parti.
+L’expédition a été décidée. À la Wimerra, il a communiqué avec
+l’un des siens, le forgeron de Black-Point, et a laissé des traces
+reconnaissables de notre passage. Sa bande nous a suivis. Une
+plante vénéneuse lui a permis de tuer peu à peu nos bœufs et nos
+chevaux. Puis, le moment venu, il nous a embourbés dans les marais
+de la Snowy et livrés aux convicts qu’il commande.»
+
+Tout était dit sur Ben Joyce. Son passé venait d’être reconstitué
+par le major, et le misérable apparaissait tel qu’il était, un
+audacieux et redoutable criminel. Ses intentions, clairement
+démontrées, exigeaient de la part de Glenarvan une vigilance
+extrême. Heureusement, il y avait moins à craindre du bandit
+démasqué que du traître.
+
+Mais de cette situation nettement élucidée ressortait une
+conséquence grave. Personne n’y avait encore songé. Seule Mary
+Grant, laissant discuter tout ce passé, regardait l’avenir. John
+Mangles, d’abord, la vit ainsi pâle et désespérée. Il comprit ce
+qui se passait dans son esprit.
+
+«Miss Mary! Miss Mary! s’écria-t-il. Vous pleurez!
+
+--Tu pleures, mon enfant? dit lady Helena.
+
+--Mon père! Madame, mon père!» répondit la jeune fille.
+
+Elle ne put continuer. Mais une révélation subite se fit dans
+l’esprit de chacun. On comprit la douleur de miss Mary, pourquoi
+les larmes tombaient de ses yeux, pourquoi le nom de son père
+montait de son cœur à ses lèvres.
+
+La découverte de la trahison d’Ayrton détruisait tout espoir. Le
+convict, pour entraîner Glenarvan, avait supposé un naufrage. Dans
+leur conversation surprise par Mac Nabbs, les convicts l’avaient
+clairement dit. Jamais le _Britannia_ n’était venu se briser sur
+les écueils de Twofold-Bay! Jamais Harry Grant n’avait mis le pied
+sur le continent australien!
+
+Pour la seconde fois, l’interprétation erronée du document venait
+de jeter sur une fausse piste les chercheurs du _Britannia!_
+
+Tous, devant cette situation, devant la douleur des deux enfants,
+gardèrent un morne silence. Qui donc eût encore trouvé quelques
+paroles d’espoir? Robert pleurait dans les bras de sa sœur.
+Paganel murmurait d’une voix dépitée:
+
+«Ah! Malencontreux document! Tu peux te vanter d’avoir mis le
+cerveau d’une douzaine de braves gens à une rude épreuve!»
+
+Et le digne géographe, véritablement furieux contre lui-même, se
+frappait le front à le démolir.
+
+Cependant Glenarvan rejoignit Mulrady et Wilson, préposés à la
+garde extérieure. Un profond silence régnait sur cette plaine
+comprise entre la lisière du bois et la rivière. Les gros nuages
+immobiles s’écrasaient sur la voûte du ciel. Au milieu de cette
+atmosphère engourdie dans une torpeur profonde, le moindre bruit
+se fût transmis avec netteté, et rien ne se faisait entendre. Ben
+Joyce et sa bande devaient s’être repliés à une distance assez
+considérable, car des volées d’oiseaux qui s’ébattaient sur les
+basses branches des arbres, quelques _kanguroos_ occupés à brouter
+paisiblement les jeunes pousses, un couple d’eurus dont la tête
+confiante passait entre les grandes touffes d’arbrisseaux,
+prouvaient que la présence de l’homme ne troublait pas ces
+paisibles solitudes.
+
+«Depuis une heure, demandait Glenarvan à ses deux matelots, vous
+n’avez rien vu, rien entendu?
+
+--Rien, votre honneur, répondit Wilson. Les convicts doivent être
+à plusieurs milles d’ici.
+
+--Il faut qu’ils n’aient pas été en force suffisante pour nous
+attaquer, ajouta Mulrady. Ce Ben Joyce aura voulu recruter
+quelques bandits de son espèce parmi les _bushrangers_ qui errent
+au pied des Alpes.
+
+--C’est probable, Mulrady, répondit Glenarvan. Ces coquins sont
+des lâches. Ils nous savent armés et bien armés. Peut-être
+attendent-ils la nuit pour commencer leur attaque. Il faudra
+redoubler de surveillance à la chute du jour. Ah! Si nous pouvions
+quitter cette plaine marécageuse et poursuivre notre route vers la
+côte! Mais les eaux grossies de la rivière nous barrent le
+passage. Je payerais son pesant d’or un radeau qui nous
+transporterait sur l’autre rive!
+
+--Pourquoi votre honneur, dit Wilson, ne nous donne-t-il pas
+l’ordre de construire ce radeau? Le bois ne manque pas.
+
+--Non, Wilson, répondit Glenarvan, cette Snowy n’est pas une
+rivière, c’est un infranchissable torrent.»
+
+En ce moment, John Mangles, le major et Paganel rejoignirent
+Glenarvan. Ils venaient précisément d’examiner la Snowy. Les eaux
+accrues par les dernières pluies s’étaient encore élevées d’un
+pied au-dessus de l’étiage. Elles formaient un courant
+torrentueux, comparable aux rapides de l’Amérique. Impossible de
+s’aventurer sur ces nappes mugissantes et ces impétueuses
+avalasses, brisées en mille remous où se creusaient des gouffres.
+
+John Mangles déclara le passage impraticable.
+
+«Mais, ajouta-t-il, il ne faut pas rester ici sans rien tenter. Ce
+qu’on voulait faire avant la trahison d’Ayrton est encore plus
+nécessaire après.
+
+--Que dis-tu, John? demanda Glenarvan.
+
+--Je dis que des secours sont urgents, et puisqu’on ne peut aller
+à Twofold-Bay, il faut aller à Melbourne. Un cheval nous reste.
+Que votre honneur me le donne, _mylord_, et j’irai à Melbourne.
+
+--Mais c’est là une dangereuse tentative, John, dit Glenarvan.
+Sans parler des périls de ce voyage de deux cents milles à travers
+un pays inconnu, les sentiers et la route doivent être gardés par
+les complices de Ben Joyce.
+
+--Je le sais, _mylord_, mais je sais aussi que la situation ne
+peut se prolonger. Ayrton ne demandait que huit jours d’absence
+pour ramener les hommes du _Duncan_. Moi, je veux en six jours
+être revenu sur les bords de la Snowy. Eh bien! Qu’ordonne votre
+honneur?
+
+--Avant que Glenarvan se prononce, dit Paganel, je dois faire une
+observation. Qu’on aille à Melbourne, oui, mais que ces dangers
+soient réservés à John Mangles, non. C’est le capitaine du
+_Duncan_, et comme tel il ne peut s’exposer. J’irai à sa place.
+
+--Bien parlé, répondit le major. Et pourquoi serait-ce vous,
+Paganel?
+
+--Ne sommes-nous pas là? s’écrièrent Mulrady et Wilson.
+
+--Et croyez-vous, reprit Mac Nabbs, que je m’effraye d’une traite
+de deux cents milles à cheval?
+
+--Mes amis, dit Glenarvan, si l’un de nous doit aller à
+Melbourne, que le sort le désigne. Paganel, écrivez nos noms...
+
+--Pas le vôtre, du moins, _mylord_, dit John Mangles.
+
+--Et pourquoi? demanda Glenarvan.
+
+--Vous séparer de lady Helena, vous, dont la blessure n’est pas
+même fermée!
+
+--Glenarvan, dit Paganel, vous ne pouvez quitter l’expédition.
+
+--Non, reprit le major. Votre place est ici, Edward, vous ne
+devez pas partir.
+
+--Il y a des dangers à courir, répondit Glenarvan, et je n’en
+laisserai pas ma part à d’autres. écrivez, Paganel. Que mon nom
+soit mêlé aux noms de mes camarades, et fasse le ciel qu’il soit
+le premier à sortir!»
+
+On s’inclina devant cette volonté. Le nom de Glenarvan fut joint
+aux autres noms. On procéda au tirage, et le sort se prononça pour
+Mulrady. Le brave matelot poussa un hurrah de satisfaction.
+
+«_Mylord_, je suis prêt à partir», dit-il.
+
+Glenarvan serra la main de Mulrady. Puis il retourna vers le
+chariot, laissant au major et à John Mangles la garde du
+campement.
+
+Lady Helena fut aussitôt instruite du parti pris d’envoyer un
+messager à Melbourne et de la décision du sort. Elle trouva pour
+Mulrady, des paroles qui allèrent au cœur de ce vaillant marin.
+On le savait brave, intelligent, robuste, supérieur à toute
+fatigue, et, véritablement, le sort ne pouvait mieux choisir.
+
+Le départ de Mulrady fut fixé à huit heures, après le court
+crépuscule du soir. Wilson se chargea de préparer le cheval. Il
+eut l’idée de changer le fer révélateur qu’il portait au pied
+gauche, et de le remplacer par le fer de l’un des chevaux morts
+dans la nuit. Les convicts ne pourraient pas reconnaître les
+traces de Mulrady, ni le suivre, n’étant pas montés.
+
+Pendant que Wilson s’occupait de ces détails, Glenarvan prépara la
+lettre destinée à Tom Austin; mais son bras blessé le gênait, et
+il chargea Paganel d’écrire pour lui. Le savant, absorbé dans une
+idée fixe, semblait étranger à ce qui se passait autour de lui. Il
+faut le dire, Paganel, dans toute cette succession d’aventures
+fâcheuses, ne pensait qu’à son document faussement interprété. Il
+en retournait les mots pour leur arracher un nouveau sens, et
+demeurait plongé dans les abîmes de l’interprétation.
+
+Aussi n’entendit-il pas la demande de Glenarvan, et celui-ci fut
+forcé de la renouveler.
+
+«Ah! Très bien, répondit Paganel, je suis prêt!»
+
+Et tout en parlant, Paganel préparait machinalement son carnet. Il
+en déchira une page blanche, puis, le crayon à la main, il se mit
+en devoir d’écrire.
+
+Glenarvan commença à dicter les instructions suivantes:
+
+«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire
+le _Duncan_...»
+
+Paganel achevait ce dernier mot, quand ses yeux se portèrent, par
+hasard, sur le numéro de l’_Australian and New Zealand_, qui
+gisait à terre. Le journal replié ne laissait voir que les deux
+dernières syllabes de son titre. Le crayon de Paganel s’arrêta, et
+Paganel parut oublier complètement Glenarvan, sa lettre, sa
+dictée.
+
+«Eh bien? Paganel, dit Glenarvan.
+
+--Ah! fit le géographe, en poussant un cri.
+
+--Qu’avez-vous? demanda le major.
+
+--Rien! Rien!» répondit Paganel.
+
+Puis, plus bas, il répétait: «_Aland! Aland! Aland!_»
+
+Il s’était levé. Il avait saisi le journal. Il le secouait,
+cherchant à retenir des paroles prêtes à s’échapper de ses lèvres.
+Lady Helena, Mary, Robert, Glenarvan, le regardaient sans rien
+comprendre à cette inexplicable agitation.
+
+Paganel ressemblait à un homme qu’une folie subite vient de
+frapper. Mais cet état de surexcitation nerveuse ne dura pas. Il
+se calma peu à peu; la joie qui brillait dans ses regards
+s’éteignit; il reprit sa place et dit d’un ton calme:
+
+«Quand vous voudrez, _mylord_, je suis à vos ordres.»
+
+Glenarvan reprit la dictée de sa lettre, qui fut définitivement
+libellée en ces termes:
+
+«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire
+le _Duncan_ par trente-sept degrés de latitude à la côte
+orientale de l’Australie...»
+
+--De l’Australie? dit Paganel. Ah! oui! de l’Australie!»
+
+Puis il acheva sa lettre et la présenta à la signature de
+Glenarvan. Celui-ci gêné par sa récente blessure, se tira tant
+bien que mal de cette formalité. La lettre fut close et cachetée.
+Paganel, d’une main que l’émotion faisait trembler encore, mit
+l’adresse suivante:
+
+Tom Austin, second à bord du yacht le _Duncan_, Melbourne.
+
+Puis, il quitta le chariot, gesticulant et répétant ces mots
+incompréhensibles: «_Aland! Aland! Zealand!_»
+
+
+Chapitre XXI
+_Quatre jours d’angoisse_
+
+Le reste de la journée s’écoula sans autre incident.
+
+On acheva de tout préparer pour le départ de Mulrady. Le brave
+matelot était heureux de donner à son honneur cette marque de
+dévouement.
+
+Paganel avait repris son sang-froid et ses manières accoutumées.
+Son regard indiquait bien encore une vive préoccupation, mais il
+paraissait décidé à la tenir secrète. Il avait sans doute de
+fortes raisons pour en agir ainsi, car le major l’entendit répéter
+ces paroles, comme un homme qui lutte avec lui-même:
+
+«Non! Non! Ils ne me croiraient pas! Et, d’ailleurs, à quoi bon?
+Il est trop tard!»
+
+Cette résolution prise, il s’occupa de donner à Mulrady les
+indications nécessaires pour atteindre Melbourne, et la carte sous
+les yeux, il lui traça son itinéraire. Tous les «tracks», c’est-à-dire
+les sentiers de la prairie, aboutissaient à la route de
+Lucknow. Cette route, après avoir descendu droit au sud jusqu’à la
+côte, prenait par un coude brusque la direction de Melbourne. Il
+fallait toujours la suivre et ne point tenter de couper court à
+travers un pays peu connu.
+
+Ainsi rien de plus simple. Mulrady ne pouvait s’égarer.
+
+Quant aux dangers, ils n’existaient plus à quelques milles au delà
+du campement, où Ben Joyce et sa troupe devaient s’être embusqués.
+Une fois passé, Mulrady se faisait fort de distancer rapidement
+les convicts et de mener à bien son importante mission.
+
+À six heures, le repas fut pris en commun. Une pluie torrentielle
+tombait. La tente n’offrait plus un abri suffisant, et chacun
+avait cherché refuge dans le chariot. C’était, du reste, une
+retraite sûre. La glaise le tenait encastré au sol, et y adhérait
+comme un fort sur ses fondations. L’arsenal se composait de sept
+carabines et de sept revolvers, et permettait de soutenir un siège
+assez long, car ni les munitions ni les vivres ne manquaient. Or,
+avant six jours, le _Duncan_ mouillerait dans la baie Twofold.
+Vingt-quatre heures après, son équipage atteindrait l’autre rive
+de la Snowy, et si le passage n’était pas encore praticable, les
+convicts, du moins, seraient forcés de se retirer devant des
+forces supérieures. Mais, avant tout, il fallait que Mulrady
+réussît dans sa périlleuse entreprise.
+
+À huit heures, la nuit devint très sombre. C’était l’instant de
+partir. Le cheval destiné à Mulrady fut amené. Ses pieds, entourés
+de linges, par surcroît de précaution, ne faisaient aucun bruit
+sur le sol.
+
+L’animal paraissait fatigué, et, cependant, de la sûreté et de la
+vigueur de ses jambes dépendait le salut de tous.
+
+Le major conseilla à Mulrady de le ménager, du moment qu’il serait
+hors de l’atteinte des convicts.
+
+Mieux valait un retard d’une demi-journée et arriver sûrement.
+
+John Mangles remit à son matelot un revolver qu’il venait de
+charger avec le plus grand soin. Arme redoutable dans la main d’un
+homme qui ne tremble pas, car six coups de feu, éclatant en
+quelques secondes, balayaient aisément un chemin obstrué de
+malfaiteurs.
+
+Mulrady se mit en selle.
+
+«Voici la lettre que tu remettras à Tom Austin, lui dit Glenarvan.
+Qu’il ne perde pas une heure! Qu’il parte pour la baie Twofold, et
+s’il ne nous y trouve pas, si nous n’avons pu franchir la Snowy,
+qu’il vienne à nous sans retard! Maintenant, va, mon brave
+matelot, et que Dieu te conduise.»
+
+Glenarvan, lady Helena, Mary Grant, tous serrèrent la main de
+Mulrady. Ce départ, par une nuit noire et pluvieuse, sur une route
+semée de dangers, à travers les immensités inconnues d’un désert,
+eût impressionné un cœur moins ferme que celui du matelot.
+
+«Adieu, _mylord_», dit-il d’une voix calme, et il disparut bientôt
+par un sentier qui longeait la lisière du bois.
+
+En ce moment, la rafale redoublait de violence. Les hautes
+branches des eucalyptus cliquetaient dans l’ombre avec une
+sonorité mate. On pouvait entendre la chute de cette ramure sèche
+sur le sol détrempé.
+
+Plus d’un arbre géant, auquel manquait la sève, mais debout
+jusqu’alors, tomba pendant cette tempétueuse bourrasque. Le vent
+hurlait à travers les craquements du bois et mêlait ses
+gémissements sinistres au grondement de la Snowy. Les gros nuages,
+qu’il chassait dans l’est, traînaient jusqu’à terre comme des
+haillons de vapeur. Une lugubre obscurité accroissait encore
+l’horreur de la nuit.
+
+Les voyageurs, après le départ de Mulrady, se blottirent dans le
+chariot. Lady Helena et Mary Grant, Glenarvan et Paganel
+occupaient le premier compartiment, qui avait été hermétiquement
+clos.
+
+Dans le second, Olbinett, Wilson et Robert avaient trouvé un gîte
+suffisant. Le major et John Mangles veillaient au dehors.
+
+Acte de prudence nécessaire, car une attaque des convicts était
+facile, possible par conséquent.
+
+Les deux fidèles gardiens faisaient donc leur quart, et recevaient
+philosophiquement ces rafales que la nuit leur crachait au visage.
+Ils essayaient de percer du regard ces ténèbres propices aux
+embûches, car l’oreille ne pouvait rien percevoir au milieu des
+bruits de la tempête, hennissements du vent, cliquetis des
+branches, chutes des troncs d’arbres, et grondement des eaux
+déchaînées.
+
+Cependant, quelques courtes accalmies suspendaient parfois la
+bourrasque. Le vent se taisait comme pour reprendre haleine. La
+Snowy gémissait seule à travers les roseaux immobiles et le rideau
+noir des gommiers. Le silence semblait plus profond dans ces
+apaisements momentanés. Le major et John Mangles écoutaient alors
+avec attention.
+
+Ce fut pendant un de ces répits qu’un sifflement aigu parvint
+jusqu’à eux.
+
+John Mangles alla rapidement au major.
+
+«Vous avez entendu? Lui dit-il.
+
+--Oui, fit Mac Nabbs. Est-ce un homme ou un animal?
+
+--Un homme», répondit John Mangles.
+
+Puis tous deux écoutèrent. L’inexplicable sifflement se
+reproduisit soudain, et quelque chose comme une détonation lui
+répondit, mais presque insaisissable, car la tempête rugissait
+alors avec une nouvelle violence. Mac Nabbs et John Mangles ne
+pouvaient s’entendre. Ils vinrent se placer sous le vent du
+chariot.
+
+En ce moment, les rideaux de cuir se soulevèrent, et Glenarvan
+rejoignit ses deux compagnons. Il avait entendu, comme eux, ce
+sifflement sinistre, et la détonation qui avait fait écho sous la
+bâche.
+
+«Dans quelle direction? demanda-t-il.
+
+--Là, fit John, indiquant le sombre _track_ dans la direction
+prise par Mulrady.
+
+--À quelle distance?
+
+--Le vent portait, répondit John Mangles. Ce doit être à trois
+milles au moins.
+
+--Allons! dit Glenarvan en jetant sa carabine sur son épaule.
+
+--N’allons pas! répondit le major. C’est un piège pour nous
+éloigner du chariot.
+
+--Et si Mulrady est tombé sous les coups de ces misérables!
+reprit Glenarvan, qui saisit la main de Mac Nabbs.
+
+--Nous le saurons demain, répondit froidement le major, fermement
+résolu à empêcher Glenarvan de commettre une inutile imprudence.
+
+--Vous ne pouvez quitter le campement, _mylord_, dit John, j’irai
+seul.
+
+--Pas davantage! reprit Mac Nabbs avec énergie.
+
+Voulez-vous donc qu’on nous tue en détail, diminuer nos forces,
+nous mettre à la merci de ces malfaiteurs? Si Mulrady a été leur
+victime, c’est un malheur qu’il ne faut pas doubler d’un second.
+
+Mulrady est parti, désigné par le sort. Si le sort m’eût choisi à
+sa place, je serais parti comme lui, mais je n’aurais demandé ni
+attendu aucun secours.»
+
+En retenant Glenarvan et John Mangles, le major avait raison à
+tous les points de vue. Tenter d’arriver jusqu’au matelot, courir
+par cette nuit sombre au-devant des convicts embusqués dans
+quelque taillis, c’était insensé, et, d’ailleurs, inutile.
+
+La petite troupe de Glenarvan ne comptait pas un tel nombre
+d’hommes qu’elle pût en sacrifier encore.
+
+Cependant, Glenarvan semblait ne vouloir pas se rendre à ces
+raisons. Sa main tourmentait sa carabine. Il allait et venait
+autour du chariot. Il prêtait l’oreille au moindre bruit. Il
+essayait de percer du regard cette obscurité sinistre. La pensée
+de savoir un des siens frappé d’un coup mortel, abandonné sans
+secours, appelant en vain ceux pour lesquels il s’était dévoué,
+cette pensée le torturait. Mac Nabbs ne savait pas s’il
+parviendrait à le retenir, si Glenarvan, emporté par son cœur,
+n’irait pas se jeter sous les coups de Ben Joyce.
+
+«Edward, lui dit-il, calmez-vous. Écoutez un ami.
+Pensez à lady Helena, à Mary Grant, à tous ceux qui restent!
+D’ailleurs, où voulez-vous aller? Où retrouver Mulrady? C’est à
+deux milles d’ici qu’il a été attaqué! Sur quelle route? Quel
+sentier prendre?...»
+
+En ce moment, et comme une réponse au major, un cri de détresse se
+fit entendre.
+
+«Écoutez!» dit Glenarvan.
+
+Ce cri venait du côté même où la détonation avait éclaté, à moins
+d’un quart de mille. Glenarvan, repoussant Mac Nabbs, s’avançait
+déjà sur le sentier, quand, à trois cents pas du chariot, ces
+mots se firent entendre:
+
+«À moi! à moi!»
+
+C’était une voix plaintive et désespérée. John Mangles et le major
+s’élancèrent dans sa direction.
+
+Quelques instants après, ils aperçurent le long du taillis une
+forme humaine qui se traînait et poussait de lugubres
+gémissements.
+
+Mulrady était là, blessé, mourant, et quand ses compagnons le
+soulevèrent, ils sentirent leurs mains se mouiller de sang.
+
+La pluie redoublait alors, et le vent se déchaînait dans la ramure
+des «dead trees.» Ce fut au milieu des coups de la rafale que
+Glenarvan, le major et John Mangles transportèrent le corps de
+Mulrady.
+
+À leur arrivée, chacun se leva. Paganel, Robert, Wilson, Olbinett,
+quittèrent le chariot, et lady Helena céda son compartiment au
+pauvre Mulrady. Le major ôta la veste du matelot qui ruisselait de
+sang et de pluie. Il découvrit sa blessure. C’était un coup de
+poignard que le malheureux avait au flanc droit.
+
+Mac Nabbs le pansa adroitement. L’arme avait-elle atteint des
+organes essentiels, il ne pouvait le dire. Un jet de sang écarlate
+et saccadé en sortait; la pâleur, la défaillance du blessé,
+prouvaient qu’il avait été sérieusement atteint. Le major plaça
+sur l’orifice de la blessure, qu’il lava préalablement à l’eau
+fraîche, un épais tampon d’amadou, puis des gâteaux de charpie
+maintenus avec un bandage. Il parvint à suspendre l’hémorragie.
+Mulrady fut placé sur le côté correspondant à la blessure, la tête
+et la poitrine élevées, et lady Helena lui fit boire quelques
+gorgées d’eau.
+
+Au bout d’un quart d’heure, le blessé immobile jusqu’alors, fit un
+mouvement. Ses yeux s’entr’ouvrirent. Ses lèvres murmurèrent des
+mots sans suite, et le major, approchant son oreille, l’entendit
+répéter:
+
+«_Mylord_... La lettre... Ben Joyce...»
+
+Le major répéta ces paroles et regarda ses compagnons. Que voulait
+dire Mulrady? Ben Joyce avait attaqué le matelot, mais pourquoi?
+N’était-ce pas seulement dans le but de l’arrêter, de l’empêcher
+d’arriver au _Duncan?_ cette lettre...
+
+Glenarvan visita les poches de Mulrady. La lettre adressée à Tom
+Austin ne s’y trouvait plus!
+
+La nuit se passa dans les inquiétudes et les angoisses. On
+craignait à chaque instant que le blessé ne vînt à mourir. Une
+fièvre ardente le dévorait.
+
+Lady Helena, Mary Grant, deux sœurs de charité, ne le quittèrent
+pas. Jamais malade ne fut si bien soigné, et par des mains plus
+compatissantes.
+
+Le jour parut. La pluie avait cessé. De gros nuages roulaient
+encore dans les profondeurs du ciel. Le sol était jonché des
+débris de branches. La glaise, détrempée par des torrents d’eau,
+avait encore cédé.
+
+Les abords du chariot devenaient difficiles, mais il ne pouvait
+s’enliser plus profondément.
+
+John Mangles, Paganel et Glenarvan allèrent dès le point du jour
+faire une reconnaissance autour du campement. Ils remontèrent le
+sentier encore taché de sang. Ils ne virent aucun vestige de Ben
+Joyce ni de sa bande.
+
+Ils poussèrent jusqu’à l’endroit où l’attaque avait eu lieu. Là,
+deux cadavres gisaient à terre, frappés des balles de Mulrady.
+L’un était le cadavre du maréchal ferrant de Black-Point. Sa
+figure, décomposée par la mort, faisait horreur.
+
+Glenarvan ne porta plus loin ses investigations. La prudence lui
+défendait de s’éloigner. Il revint donc au chariot, très absorbé
+par la gravité de la situation.
+
+«on ne peut songer à envoyer un autre messager à Melbourne, dit-il.
+
+--Cependant, il le faut, _mylord_, répondit John Mangles, et je
+tenterai de passer là où mon matelot n’a pu réussir.
+
+--Non, John. Tu n’as même pas un cheval pour te porter pendant
+ces deux cents milles!»
+
+En effet, le cheval de Mulrady, le seul qui restât, n’avait pas
+reparu. était-il tombé sous les coups des meurtriers? Courait-il
+égaré à travers ce désert?
+
+Les convicts ne s’en étaient-ils pas emparés?
+
+«Quoi qu’il arrive, reprit Glenarvan, nous ne nous séparerons
+plus. Attendons huit jours, quinze jours, que les eaux de la Snowy
+reprennent leur niveau normal. Nous gagnerons alors la baie
+Twofold à petites journées et de là nous expédierons au _Duncan_
+par une voie plus sûre l’ordre de rallier la côte.
+
+--C’est le seul parti à prendre, répondit Paganel.
+
+--Donc, mes amis, reprit Glenarvan, plus de séparation. Un homme
+risque trop à s’aventurer seul dans ce désert infesté de bandits.
+Et maintenant, que Dieu sauve notre pauvre matelot, et nous
+protège nous-mêmes!»
+
+Glenarvan avait deux fois raison: d’abord d’interdire toute
+tentative isolée, ensuite d’attendre patiemment sur les bords de
+la Snowy un passage praticable. Trente-cinq milles à peine le
+séparaient de Delegete, la première ville-frontière de la Nouvelle
+Galles du sud, où il trouverait des moyens de transport pour
+gagner la baie Twofold.
+
+De là, il télégraphierait à Melbourne les ordres relatifs au
+_Duncan_.
+
+Ces mesures étaient sages, mais on les prenait tardivement. Si
+Glenarvan n’eût pas envoyé Mulrady sur la route de Lucknow, que de
+malheurs auraient été évités, sans parler de l’assassinat du
+matelot!
+
+En revenant au campement, il trouva ses compagnons moins affectés.
+Ils semblaient avoir repris espoir.
+
+«Il va mieux! Il va mieux! s’écria Robert en courant au-devant de
+lord Glenarvan.
+
+--Mulrady?...
+
+--Oui! Edward, répondit lady Helena. Une réaction s’est opérée.
+Le major est plus rassuré. Notre matelot vivra.
+
+--Où est Mac Nabbs? demanda Glenarvan.
+
+--Près de lui. Mulrady a voulu l’entretenir. Il ne faut pas les
+troubler.»
+
+Effectivement, depuis une heure, le blessé était sorti de son
+assoupissement, et la fièvre avait diminué.
+
+Mais le premier soin de Mulrady, en reprenant le souvenir et la
+parole fut de demander lord Glenarvan, ou, à son défaut, le major.
+Mac Nabbs, le voyant si faible, voulait lui interdire toute
+conversation; mais Mulrady insista avec une telle énergie que le
+major dut se rendre.
+
+Or, l’entretien durait déjà depuis quelques minutes, quand
+Glenarvan revint. Il n’y avait plus qu’à attendre le rapport de
+Mac Nabbs.
+
+Bientôt, les rideaux du chariot s’agitèrent et le major parut.
+Il rejoignit ses amis au pied d’un gommier, où la tente avait été
+dressée. Son visage, si froid d’ordinaire, accusait une grave
+préoccupation.
+
+Lorsque ses regards s’arrêtèrent sur lady Helena, sur la jeune
+fille, ils exprimèrent une douloureuse tristesse.
+
+Glenarvan l’interrogea, et voici en substance ce que le major
+venait d’apprendre.
+
+En quittant le campement, Mulrady suivit un des sentiers indiqués
+par Paganel. Il se hâtait, autant du moins que le permettait
+l’obscurité de la nuit.
+
+D’après son estime, il avait franchi une distance de deux milles
+environ, quand plusieurs hommes, --cinq, croit-il, --se jetèrent
+à la tête de son cheval. L’animal se cabra. Mulrady saisit son
+revolver et fit feu. Il lui parut que deux des assaillants
+tombaient. À la lueur de la détonation, il reconnut Ben Joyce.
+Mais ce fut tout. Il n’eut pas le temps de décharger entièrement
+son arme. Un coup violent lui fut porté au côté droit, et le
+renversa.
+
+Cependant, il n’avait pas encore perdu connaissance.
+
+Les meurtriers le croyaient mort. Il sentit qu’on le fouillait.
+Puis, ces paroles furent prononcées:
+
+«J’ai la lettre, dit un des convicts. --donne, répondit Ben
+Joyce, et maintenant le _Duncan_ est à nous!»
+
+À cet endroit du récit de Mac Nabbs, Glenarvan ne put retenir un
+cri.
+
+Mac Nabbs continua:
+
+«À présent, vous autres, reprit Ben Joyce, attrapez le cheval.
+Dans deux jours, je serai à bord du _Duncan_; dans six, à la baie
+Twofold. C’est là le rendez-vous. La troupe du _mylord_ sera
+encore embourbée dans les marais de la Snowy. Passez la rivière au
+pont de Kemple-Pier, gagnez la côte, et attendez-moi. Je trouverai
+bien le moyen de vous introduire à bord. Une fois l’équipage à la
+mer, avec un navire comme le _Duncan_, nous serons les maîtres de
+l’océan Indien. --hurrah pour Ben Joyce!»
+s’écrièrent les convicts. Le cheval de Mulrady fut amené, et Ben
+Joyce disparut au galop par la route de Lucknow, pendant que la
+bande gagnait au sud-est la Snowy-river. Mulrady, quoique
+grièvement blessé, eut la force de se traîner jusqu’à trois cents
+pas du campement où nous l’avons recueilli presque mort.
+
+Voilà, dit Mac Nabbs, l’histoire de Mulrady. Vous comprenez
+maintenant pourquoi le courageux matelot tenait tant à parler.»
+
+Cette révélation terrifia Glenarvan et les siens.
+
+«Pirates! Pirates! s’écria Glenarvan. Mon équipage massacré! Mon
+_Duncan_ aux mains de ces bandits!
+
+--Oui! Car Ben Joyce surprendra le navire, répondit le major, et
+alors...
+
+--Eh bien! Il faut que nous arrivions à la côte avant ces
+misérables! dit Paganel.
+
+--Mais comment franchir la Snowy? dit Wilson.
+
+--Comme eux, répondit Glenarvan. Ils vont passer au pont de
+Kemple-Pier, nous y passerons aussi.
+
+--Mais Mulrady, que deviendra-t-il? demanda lady Helena.
+
+--On le portera! on se relayera! Puis-je livrer mon équipage sans
+défense à la troupe de Ben Joyce?»
+
+L’idée de passer la Snowy au pont de Kemple-Pier était praticable,
+mais hasardeuse. Les convicts pouvaient s’établir sur ce point et
+le défendre. Ils seraient au moins trente contre sept! Mais il est
+des moments où l’on ne se compte pas, où il faut marcher quand
+même.
+
+«_Mylord_, dit alors John Mangles, avant de risquer notre dernière
+chance, avant de s’aventurer vers ce pont, il est prudent d’aller
+le reconnaître. Je m’en charge.
+
+--Je vous accompagnerai, John», répondit Paganel.
+
+Cette proposition acceptée, John Mangles et Paganel se préparèrent
+à partir à l’instant. Ils devaient descendre la Snowy, suivre ses
+bords jusqu’à l’endroit où ils rencontreraient ce point signalé
+par Ben Joyce, et se dérober surtout à la vue des convicts qui
+devaient battre les rives.
+
+Donc, munis de vivres et bien armés, les deux courageux compagnons
+partirent, et disparurent bientôt en se faufilant au milieu des
+grands roseaux de la rivière.
+
+Pendant toute la journée, on les attendit. Le soir venu, ils
+n’étaient pas encore revenus. Les craintes furent très vives.
+
+Enfin, vers onze heures, Wilson signala leur retour.
+
+Paganel et John Mangles étaient harassés par les fatigues d’une
+marche de dix milles.
+
+«Ce pont! Ce pont existe-t-il? demanda Glenarvan, qui s’élança au-devant
+d’eux.
+
+--Oui! Un pont de lianes, dit John Mangles. Les convicts l’ont
+passé, en effet. Mais...
+
+--Mais... Fit Glenarvan qui pressentait un nouveau malheur.
+
+--Ils l’ont brûlé après leur passage!» répondit Paganel.
+
+
+Chapitre XXII
+_Eden_
+
+Ce n’était pas le moment de se désespérer, mais d’agir.
+Le pont de Kemple-Pier détruit, il fallait passer la Snowy, coûte
+que coûte, et devancer la troupe de Ben Joyce sur les rivages de
+Twofold-Bay. Aussi ne perdit-on pas de temps en vaines paroles, et
+le lendemain, le 16 janvier, John Mangles et Glenarvan vinrent
+observer la rivière, afin d’organiser le passage.
+
+Les eaux tumultueuses et grossies par les pluies ne baissaient
+pas. Elles tourbillonnaient avec une indescriptible fureur.
+C’était se vouer à la mort que de les affronter. Glenarvan, les
+bras croisés, la tête basse, demeurait immobile.
+
+«Voulez-vous que j’essaye de gagner l’autre rive à la nage? dit
+John Mangles.
+
+--Non! John, répondit Glenarvan, retenant de la main le hardi
+jeune homme, attendons!»
+
+Et tous deux retournèrent au campement. La journée se passa dans
+les plus vives angoisses. Dix fois, Glenarvan revint à la Snowy.
+Il cherchait à combiner quelque hardi moyen pour la traverser.
+Mais en vain.
+
+Un torrent de laves eût coulé entre ses rives qu’elle n’eût pas
+été plus infranchissable.
+
+Pendant ces longues heures perdues, lady Helena, conseillée par le
+major, entourait Mulrady des soins les plus intelligents. Le
+matelot se sentait revenir à la vie. Mac Nabbs osait affirmer
+qu’aucun organe essentiel n’avait été lésé. La perte de son sang
+suffisait à expliquer la faiblesse du malade. Aussi, sa blessure
+fermée, l’hémorragie suspendue, il n’attendait plus que du temps
+et du repos sa complète guérison. Lady Helena avait exigé qu’il
+occupât le premier compartiment du chariot.
+
+Mulrady se sentait tout honteux. Son plus grand souci, c’était de
+penser que son état pouvait retarder Glenarvan, et il fallut lui
+promettre qu’on le laisserait au campement, sous la garde de
+Wilson, si le passage de la Snowy devenait possible.
+
+Malheureusement, ce passage ne fut praticable ni ce jour-là, ni le
+lendemain, 17 janvier. Se voir ainsi arrêté désespérait Glenarvan.
+Lady Helena et le major essayaient en vain de le calmer, de
+l’exhorter à la patience. Patienter, quand, en ce moment peut-être,
+Ben Joyce arrivait à bord du yacht!
+
+Quand le _Duncan_, larguant ses amarres, forçait de vapeur pour
+atteindre cette côte funeste, et lorsque chaque heure l’en
+rapprochait!
+
+John Mangles ressentait dans son cœur toutes les angoisses de
+Glenarvan. Aussi, voulant vaincre à tout prix l’obstacle, il
+construisit un canot à la manière australienne, avec de larges
+morceaux d’écorce de gommiers. Ces plaques, fort légères, étaient
+retenues par des barreaux de bois et formaient une embarcation
+bien fragile.
+
+Le capitaine et le matelot essayèrent ce frêle canot pendant la
+journée du 18. Tout ce que pouvaient l’habileté, la force,
+l’adresse, le courage, ils le firent. Mais, à peine dans le
+courant, ils chavirèrent et faillirent payer de leur vie cette
+téméraire expérience. L’embarcation, entraînée dans les remous,
+disparut. John Mangles et Wilson n’avaient même pas gagné dix
+brasses sur cette rivière, grossie par les pluies et la fonte de
+neiges, et qui mesurait alors un mille de largeur.
+
+Les journées du 19 et du 20 janvier se perdirent dans cette
+situation. Le major et Glenarvan remontèrent la Snowy pendant cinq
+milles sans trouver un passage guéable. Partout même impétuosité
+des eaux, même rapidité torrentueuse. Tout le versant méridional
+des Alpes australiennes versait dans cet unique lit ses masses
+liquides.
+
+Il fallut renoncer à l’espoir de sauver le _Duncan_.
+
+Cinq jours s’étaient écoulés depuis le départ de Ben Joyce. Le
+yacht devait être en ce moment à la côte et aux mains des
+convicts!
+
+Cependant, il était impossible que cet état de choses se
+prolongeât. Les crues temporaires s’épuisent vite, et en raison
+même de leur violence. En effet, Paganel, dans la matinée du 21,
+constata que l’élévation des eaux, au-dessus de l’étiage,
+commençait à diminuer. Il rapporta à Glenarvan le résultat de ses
+observations.
+
+«Eh! Qu’importe, maintenant? répondit Glenarvan, il est trop tard!
+
+--Ce n’est pas une raison pour prolonger notre séjour au
+campement, répliqua le major.
+
+--En effet, répondit John Mangles. Demain, peut-être, le passage
+sera praticable.
+
+--Et cela sauvera-t-il mon malheureux équipage? s’écria
+Glenarvan.
+
+--Que votre honneur m’écoute, reprit John Mangles.
+
+Je connais Tom Austin. Il a dû exécuter vos ordres et partir dès
+que son départ a été possible. Mais qui nous dit que le _Duncan_
+fût prêt, que ses avaries fussent réparées à l’arrivée de Ben
+Joyce à Melbourne? Et si le yacht n’a pu prendre la mer, s’il a
+subi un jour, deux jours de retard!
+
+--Tu as raison, John! répondit Glenarvan. Il faut gagner la baie
+Twofold. Nous ne sommes qu’à trente-cinq milles de Delegete!
+
+--Oui, dit Paganel, et dans cette ville nous trouverons de
+rapides moyens de transport. Qui sait si nous n’arriverons pas à
+temps pour prévenir un malheur?
+
+--Partons!» s’écria Glenarvan.
+
+Aussitôt, John Mangles et Wilson s’occupèrent de construire une
+embarcation de grande dimension.
+
+L’expérience avait prouvé que des morceaux d’écorce ne pourraient
+résister à la violence du torrent. John abattit des troncs de
+gommiers dont il fit un radeau grossier, mais solide. Ce travail
+fut long, et la journée s’écoula sans que l’appareil fût terminé.
+Il ne fut achevé que le lendemain.
+
+Alors, les eaux de la Snowy avaient sensiblement baissé. Le
+torrent redevenait rivière, à courant rapide, il est vrai.
+Cependant, en biaisant, en le maîtrisant dans une certaine limite,
+John espérait atteindre la rive opposée.
+
+À midi et demi, on embarqua ce que chacun pouvait emporter de
+vivres pour un trajet de deux jours. Le reste fut abandonné avec
+le chariot et la tente.
+
+Mulrady allait assez bien pour être transporté; sa convalescence
+marchait rapidement.
+
+À une heure, chacun prit place sur le radeau, que son amarre
+retenait à la rive. John Mangles avait installé sur le tribord et
+confié à Wilson une sorte d’aviron pour soutenir l’appareil contre
+le courant et diminuer sa dérive. Quant à lui, debout à l’arrière,
+il comptait se diriger au moyen d’une grossière godille. Lady
+Helena et Mary Grant occupaient le centre du radeau, près de
+Mulrady; Glenarvan, le major, Paganel et Robert les entouraient,
+prêts à leur porter secours.
+
+«Sommes-nous parés, Wilson? demanda John Mangles à son matelot.
+
+--Oui, capitaine, répondit Wilson, en saisissant son aviron d’une
+main robuste.
+
+--Attention, et soutiens-nous contre le courant.»
+
+John Mangles démarra le radeau, et d’une poussée il le lança à
+travers les eaux de la Snowy. Tout alla bien pendant une quinzaine
+de toises. Wilson résistait à la dérive. Mais bientôt l’appareil
+fut pris dans des remous, et tourna sur lui-même sans que ni
+l’aviron ni la godille ne pussent le maintenir en droite ligne.
+Malgré leurs efforts, Wilson et John Mangles se trouvèrent bientôt
+placés dans une position inverse, qui rendit impossible l’action
+des rames.
+
+Il fallut se résigner. Aucun moyen n’existait d’enrayer ce
+mouvement giratoire du radeau. Il tournait avec une vertigineuse
+rapidité, et il dérivait. John Mangles, debout, la figure pâle,
+les dents serrées, regardait l’eau qui tourbillonnait.
+
+Cependant, le radeau s’engagea au milieu de la Snowy. Il se
+trouvait alors à un demi-mille en aval de son point de départ. Là,
+le courant avait une force extrême, et, comme il rompait les
+remous, il rendit à l’appareil un peu de stabilité.
+
+John et Wilson reprirent leurs avirons et parvinrent à se pousser
+dans une direction oblique.
+
+Leur manœuvre eut pour résultat de les rapprocher de la rive
+gauche. Ils n’en étaient plus qu’à cinquante toises, quand
+l’aviron de Wilson cassa net. Le radeau, non soutenu, fut
+entraîné. John voulut résister, au risque de rompre sa godille.
+
+Wilson, les mains ensanglantées, joignit ses efforts aux siens.
+
+Enfin, ils réussirent, et le radeau, après une traversée qui dura
+plus d’une demi-heure, vint heurter le talus à pic de la rive. Le
+choc fut violent; les troncs se disjoignirent, les cordes
+cassèrent, l’eau pénétra en bouillonnant. Les voyageurs n’eurent
+que le temps de s’accrocher aux buissons qui surplombaient. Ils
+tirèrent à eux Mulrady et les deux femmes à demi trempées. Bref,
+tout le monde fut sauvé, mais la plus grande partie des provisions
+embarquées et les armes, excepté la carabine du major, s’en
+allèrent à la dérive avec les débris du radeau.
+
+La rivière était franchie. La petite troupe se trouvait à peu près
+sans ressources, à trente-cinq milles de Delegete, au milieu de
+ces déserts inconnus de la frontière victorienne. Là ne se
+rencontrent ni colon ni squatter, car la région est inhabitée, si
+ce n’est par des _bushrangers_ féroces et pillards.
+
+On résolut de partir sans délai. Mulrady vit bien qu’il serait un
+sujet d’embarras; il demanda à rester, et même à rester seul, pour
+attendre des secours de Delegete.
+
+Glenarvan refusa. Il ne pouvait atteindre Delegete avant trois
+jours, la côte avant cinq, c’est-à-dire le 26 janvier. Or, depuis
+le 16, le _Duncan_ avait quitté Melbourne. Que lui faisaient
+maintenant quelques heures de retard?
+
+«Non, mon ami, dit-il, je ne veux abandonner personne. Faisons une
+civière, et nous te porterons tour à tour.»
+
+La civière fut installée au moyen de branches d’eucalyptus
+couvertes de ramures, et, bon gré, mal gré, Mulrady dut y prendre
+place. Glenarvan voulut être le premier à porter son matelot. Il
+prit la civière d’un bout, Wilson de l’autre, et l’on se mit en
+marche.
+
+Quel triste spectacle, et qu’il finissait mal, ce voyage si bien
+commencé! on n’allait plus à la recherche d’Harry Grant. Ce
+continent, où il n’était pas, où il ne fut jamais, menaçait d’être
+fatal à ceux qui cherchaient ses traces. Et quand ses hardis
+compatriotes atteindraient la côte australienne, ils n’y
+trouveraient pas même le _Duncan_ pour les rapatrier!
+
+Ce fut silencieusement et péniblement que se passa cette première
+journée. De dix minutes en dix minutes, on se relayait au portage
+de la civière.
+
+Tous les compagnons du matelot s’imposaient sans se plaindre cette
+fatigue, accrue encore par une forte chaleur.
+
+Le soir, après cinq milles seulement, on campa sous un bouquet de
+gommiers. Le reste des provisions, échappé au naufrage, fournit le
+repas du soir. Mais il ne fallait plus compter que sur la carabine
+du major.
+
+La nuit fut mauvaise. La pluie s’en mêla. Le jour sembla long à
+reparaître. On se remit en marche. Le major ne trouva pas
+l’occasion de tirer un seul coup de fusil. Cette funeste région,
+c’était plus que le désert, puisque les animaux mêmes ne la
+fréquentaient pas.
+
+Heureusement, Robert découvrit un nid d’outardes, et, dans ce nid,
+une douzaine de gros œufs qu’Olbinett fit cuire sous la cendre
+chaude. Cela fit, avec quelques plants de pourpier qui croissaient
+au fond d’un ravin, tout le déjeuner du 23.
+
+La route devint alors extrêmement difficile. Les plaines
+sablonneuses étaient hérissées de «spinifex», une herbe épineuse
+qui porte à Melbourne le nom de «porc-épic». Elle mettait les
+vêtements en lambeaux et les jambes en sang. Les courageuses
+femmes ne se plaignaient pas, cependant; elles allaient
+vaillamment, donnant l’exemple, encourageant l’un et l’autre d’un
+mot ou d’un regard.
+
+On s’arrêta, le soir, au pied du mont Bulla-Bulla, sur les bords
+du creek de Jungalla. Le souper eût été maigre, si Mac Nabbs n’eût
+enfin tué un gros rat, le «mus conditor», qui jouit d’une
+excellente réputation au point de vue alimentaire. Olbinett le fit
+rôtir, et il eût paru au-dessus de sa renommée, si sa taille avait
+égalé celle d’un mouton.
+
+Il fallut s’en contenter, cependant. On le rongea jusqu’aux os.
+
+Le 23, les voyageurs fatigués, mais toujours énergiques, se
+remirent en route. Après avoir contourné la base de la montagne,
+ils traversèrent de longues prairies dont l’herbe semblait faite
+de fanons de baleine.
+
+C’était un enchevêtrement de dards, un fouillis de baïonnettes
+aiguës, où le chemin dut être frayé tantôt par la hache, tantôt
+par le feu.
+
+Ce matin-là, il ne fut pas question de déjeuner. Rien d’aride
+comme cette région semée de débris de quartz.
+
+Non seulement la faim, mais aussi la soif se fit cruellement
+sentir. Une atmosphère brûlante en redoublait les cruelles
+atteintes. Glenarvan et les siens ne faisaient pas un demi-mille
+par heure. Si cette privation d’eau et d’aliments se prolongeait
+jusqu’au soir, ils tomberaient sur cette route pour ne plus se
+relever.
+
+Mais quand tout manque à l’homme, lorsqu’il se voit sans
+ressources, à l’instant où il pense que l’heure est venue de
+succomber à la peine, alors se manifeste l’intervention de la
+providence.
+
+L’eau, elle l’offrit dans des «céphalotes», espèces de godets
+remplis d’un bienfaisant liquide, qui pendaient aux branches
+d’arbustes coralliformes. Tous s’y désaltérèrent et sentirent la
+vie se ranimer en eux.
+
+La nourriture, ce fut celle qui soutient les indigènes, quand le
+gibier, les insectes, les serpents viennent à manquer. Paganel
+découvrit, dans le lit desséché d’un creek, une plante dont les
+excellentes propriétés lui avaient été souvent décrites par un de
+ses collègues de la société de géographie.
+
+C’était le «_nardou_», un cryptogame de la famille des
+marsiléacées, celui-là même qui prolongea la vie de Burke et de
+King dans les déserts de l’intérieur.
+
+Sous ses feuilles, semblables à celles du trèfle, poussaient des
+sporules desséchées. Ces sporules, grosses comme une lentille,
+furent écrasées entre deux pierres, et donnèrent une sorte de
+farine. On en fit un pain grossier, qui calma les tortures de la
+faim. Cette plante se trouvait abondamment à cette place. Olbinett
+put donc en ramasser une grande quantité, et la nourriture fut
+assurée pour plusieurs jours.
+
+Le lendemain, 24, Mulrady fit une partie de la route à pied. Sa
+blessure était entièrement cicatrisée. La ville de Delegete
+n’était plus qu’à dix milles, et le soir, on campa par 149 de
+longitude sur la frontière même de la Nouvelle Galles du sud.
+
+Une pluie fine et pénétrante tombait depuis quelques heures. Tout
+abri eût manqué, si, par hasard, John Mangles n’eût découvert une
+hutte de scieurs, abandonnée et délabrée. Il fallut se contenter
+de cette misérable cahute de branchages et de chaumes.
+
+Wilson voulut allumer du feu afin de préparer le pain de _nardou_,
+et il alla ramasser du bois mort qui jonchait le sol. Mais quand
+il s’agit d’enflammer ce bois, il ne put y parvenir. La grande
+quantité de matière alumineuse qu’il renfermait empêchait toute
+combustion. C’était le bois incombustible que Paganel avait
+cité dans son étrange nomenclature des produits australiens.
+
+Il fallut donc se passer de feu, de pain par conséquent, et dormir
+dans les vêtements humides, tandis que les oiseaux rieurs, cachés
+dans les hautes branches, semblaient bafouer ces infortunés
+voyageurs.
+
+Cependant, Glenarvan touchait au terme de ses souffrances. Il
+était temps. Les deux jeunes femmes faisaient d’héroïques efforts,
+mais leurs forces s’en allaient d’heure en heure. Elles se
+traînaient, elles ne marchaient plus.
+
+Le lendemain, on partit dès l’aube. À onze heures, apparut
+Delegete, dans le comté de Wellesley, à cinquante milles de la
+baie Twofold.
+
+Là, des moyens de transport furent rapidement organisés. En se
+sentant si près de la côte, l’espoir revint au cœur de Glenarvan.
+Peut-être, s’il y avait eu le moindre retard, devancerait-il
+l’arrivée du _Duncan!_ en vingt-quatre heures, il serait parvenu à
+la baie!
+
+À midi, après un repas réconfortant, tous les voyageurs, installés
+dans un _mail-coach_, quittèrent Delegete au galop de cinq chevaux
+vigoureux.
+
+Les postillons, stimulés par la promesse d’une bonne-main
+princière, enlevaient la rapide voiture sur une route bien
+entretenue. Ils ne perdaient pas deux minutes aux relais, qui se
+succédaient de dix milles en dix milles. Il semblait que Glenarvan
+leur eût communiqué l’ardeur qui le dévorait.
+
+Toute la journée, on courut ainsi à raison de six milles à
+l’heure, toute la nuit aussi.
+
+Le lendemain, au soleil levant, un sourd murmure annonça
+l’approche de l’océan Indien. Il fallut contourner la baie pour
+atteindre le rivage au trente-septième parallèle, précisément à ce
+point où Tom Austin devait attendre l’arrivée des voyageurs.
+
+Quand la mer apparut, tous les regards se portèrent au large,
+interrogeant l’espace. Le _Duncan_, par un miracle de la
+providence, était-il là, courant bord sur bord, comme un mois
+auparavant, par le travers du cap Corrientes, sur les côtes
+argentines?
+
+On ne vit rien. Le ciel et l’eau se confondaient dans un même
+horizon. Pas une voile n’animait la vaste étendue de l’océan.
+
+Un espoir restait encore. Peut-être Tom Austin avait-il cru devoir
+jeter l’ancre dans la baie Twofold, car la mer était mauvaise, et
+un navire ne pouvait se tenir en sûreté sur de pareils atterrages.
+
+«À Eden!» dit Glenarvan.
+
+Aussitôt, le _mail-coach_ reprit à droite la route circulaire qui
+prolongeait les rivages de la baie, et se dirigea vers la petite
+ville d’Eden, distante de cinq milles.
+
+Les postillons s’arrêtèrent non loin du feu fixe qui signale
+l’entrée du port. Quelques navires étaient mouillés dans la rade,
+mais aucun ne déployait à sa corne le pavillon de Malcolm.
+
+Glenarvan, John Mangles, Paganel, descendirent de voiture,
+coururent à la douane, interrogèrent les employés et consultèrent
+les arrivages des derniers jours. Aucun navire n’avait rallié la
+baie depuis une semaine.
+
+«Ne serait-il pas parti! s’écria Glenarvan, qui, par un revirement
+facile au cœur de l’homme, ne voulait plus désespérer. Peut-être
+sommes-nous arrivés avant lui!»
+
+John Mangles secoua la tête. Il connaissait Tom Austin. Son second
+n’aurait jamais retardé de dix jours l’exécution d’un ordre.
+
+«Je veux savoir à quoi m’en tenir, dit Glenarvan.
+
+Mieux vaut la certitude que le doute!»
+
+Un quart d’heure après, un télégramme était lancé au syndic des
+_shipbrokers_ de Melbourne. Puis, les voyageurs se firent conduire
+à l’hôtel _Victoria_.
+
+À deux heures, une dépêche télégraphique fut remise à lord
+Glenarvan. Elle était libellée en ces termes:
+
+«Lord Glenarvan, Eden, «Twofold-Bay.
+
+«_Duncan_ parti depuis 18 courant pour destination inconnue.
+
+«J Andrew S B «
+
+La dépêche tomba des mains de Glenarvan.
+
+Plus de doute! L’honnête yacht écossais, aux mains de Ben Joyce,
+était devenu un navire de pirates!
+
+Ainsi finissait cette traversée de l’Australie, commencée sous de
+si favorables auspices. Les traces du capitaine Grant et des
+naufragés semblaient être irrévocablement perdues; cet insuccès
+coûtait la vie de tout un équipage; lord Glenarvan succombait à la
+lutte, et ce courageux chercheur, que les éléments conjurés
+n’avaient pu arrêter dans les pampas, la perversité des hommes
+venait de le vaincre sur le continent australien.
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+Chapitre I
+_Le Macquarie_
+
+Si jamais les chercheurs du capitaine Grant devaient désespérer de
+le revoir, n’était-ce pas en ce moment où tout leur manquait à la
+fois?
+
+Sur quel point du monde tenter une nouvelle expédition? Comment
+explorer de nouveaux pays?
+
+Le _Duncan_ n’existait plus, et un rapatriement immédiat n’était
+pas même possible. Ainsi donc l’entreprise de ces généreux
+écossais avait échoué.
+
+L’insuccès! Triste mot qui n’a pas d’écho dans une âme vaillante,
+et, cependant, sous les coups de la fatalité, il fallait bien que
+Glenarvan reconnût son impuissance à poursuivre cette œuvre de
+dévouement.
+
+Mary Grant, dans cette situation, eut le courage de ne plus
+prononcer le nom de son père. Elle contint ses angoisses en
+songeant au malheureux équipage qui venait de périr. La fille
+s’effaça devant l’amie, et ce fut elle qui consola Lady Glenarvan,
+après en avoir reçu tant de consolations!
+
+La première, elle parla du retour en Écosse. À la voir si
+courageuse, si résignée, John Mangles l’admira.
+
+Il voulut faire entendre un dernier mot en faveur du capitaine,
+mais Mary l’arrêta d’un regard, et, plus tard, elle lui dit:
+
+«Non, monsieur John, songeons à ceux qui se sont dévoués. Il faut
+que lord Glenarvan retourne en Europe!
+
+--Vous avez raison, miss Mary, répondit John Mangles, il le faut.
+Il faut aussi que les autorités anglaises soient informées du sort
+du _Duncan_. Mais ne renoncez pas à tout espoir. Les recherches
+que nous avons commencées, plutôt que de les abandonner, je les
+reprendrais seul! Je retrouverai le capitaine Grant, ou je
+succomberai à la tâche!»
+
+C’était un engagement sérieux que prenait John Mangles. Mary
+l’accepta, et elle tendit sa main vers la main du jeune capitaine,
+comme pour ratifier ce traité. De la part de John Mangles, c’était
+un dévouement de toute sa vie; de la part de Mary, une inaltérable
+reconnaissance.
+
+Pendant cette journée, le départ fut décidé définitivement. On
+résolut de gagner Melbourne sans retard. Le lendemain, John alla
+s’enquérir des navires en partance. Il comptait trouver des
+communications fréquentes entre Eden et la capitale de Victoria.
+
+Son attente fut déçue. Les navires étaient rares.
+
+Trois ou quatre bâtiments, ancrés dans la baie de Twofold,
+composaient toute la flotte marchande de l’endroit. Aucun en
+destination de Melbourne ni de Sydney, ni de Pointe-De-Galles. Or,
+en ces trois ports de l’Australie seulement, Glenarvan eût trouvé
+des navires en charge pour l’Angleterre. En effet, la _Peninsular
+oriental steam navigation company_ a une ligne régulière de
+paquebots entre ces points et la métropole.
+
+Dans cette conjoncture, que faire? Attendre un navire? on pouvait
+s’attarder longtemps, car la baie de Twofold est peu fréquentée.
+Combien de bâtiments passent au large et ne viennent jamais
+atterrir!
+
+Après réflexions et discussions, Glenarvan allait se décider à
+gagner Sydney par les routes de la côte, lorsque Paganel fit une
+proposition à laquelle personne ne s’attendait.
+
+Le géographe avait été rendre de son côté une visite à la baie
+Twofold. Il savait que les moyens de transport manquaient pour
+Sydney et Melbourne.
+
+Mais de ces trois navires mouillés en rade, l’un se préparait à
+partir pour Auckland, la capitale d’Ikana-Maoui, l’île nord de la
+Nouvelle-Zélande.
+
+Or, Paganel proposa de fréter le bâtiment en question, et de
+gagner Auckland, d’où il serait facile de retourner en Europe par
+les bateaux de la compagnie péninsulaire.
+
+Cette proposition fut prise en considération sérieuse. Paganel,
+d’ailleurs, ne se lança point dans ces séries d’arguments dont il
+était habituellement si prodigue. Il se borna à énoncer le fait,
+et il ajouta que la traversée ne durerait pas plus de cinq ou six
+jours. La distance qui sépare l’Australie de la Nouvelle-Zélande
+n’est, en effet, que d’un millier de milles.
+
+Par une coïncidence singulière, Auckland se trouvait situé
+précisément sur cette ligne du trente-septième parallèle que les
+chercheurs suivaient obstinément depuis la côte de l’Araucanie.
+Certes, le géographe, sans être taxé de partialité, aurait pu
+tirer de ce fait un argument favorable à sa proposition. C’était,
+en effet, une occasion toute naturelle de visiter les accores de
+la Nouvelle-Zélande.
+
+Cependant, Paganel ne fit pas valoir cet avantage.
+
+Après deux déconvenues successives, il ne voulait pas sans doute
+hasarder une troisième interprétation du document. D’ailleurs,
+qu’en eût-il tiré? Il y était dit d’une façon péremptoire qu’un
+«continent» avait servi de refuge au capitaine Grant, non pas une
+île. Or, ce n’était qu’une île, cette Nouvelle-Zélande. Ceci
+paraissait décisif. Quoi qu’il en soit, pour cette raison ou pour
+toute autre, Paganel ne rattacha aucune idée d’exploration
+nouvelle à cette proposition de gagner Auckland. Il fit seulement
+observer que des communications régulières existaient entre ce
+point et la Grande-Bretagne, et qu’il serait facile d’en profiter.
+
+John Mangles appuya la proposition de Paganel. Il en conseilla
+l’adoption, puisqu’on ne pouvait attendre l’arrivée problématique
+d’un navire à la baie Twofold. Mais, avant de passer outre, il
+jugea convenable de visiter le bâtiment signalé par le géographe.
+Glenarvan, le major, Paganel, Robert et lui prirent une
+embarcation, et, en quelques coups d’avirons, ils accostèrent le
+navire mouillé à deux encablures du quai.
+
+C’était un brick de deux cent cinquante tonneaux, nommé le
+_Macquarie_. Il faisait le cabotage entre les différents ports de
+l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Le capitaine, ou, pour
+mieux dire, le «master», reçut assez grossièrement ses visiteurs.
+Ils virent bien qu’ils avaient affaire à un homme sans éducation,
+que ses manières ne distinguaient pas essentiellement des cinq
+matelots de son bord. Une grosse figure rouge, des mains épaisses,
+un nez écrasé, un œil crevé, des lèvres encrassées par la pipe,
+avec cela l’air brutal, faisaient de Will Halley un triste
+personnage. Mais on n’avait pas le choix, et, pour une traversée
+de quelques jours, il ne fallait pas y regarder de si près.
+
+«Que voulez-vous, vous autres? demanda Will Halley à ces inconnus
+qui prenaient pied sur le pont de son navire.
+
+--Le capitaine? répondit John Mangles.
+
+--C’est moi, dit Halley. Après?
+
+--Le _Macquarie_ est en charge pour Auckland?
+
+--Oui. Après?
+
+--Qu’est-ce qu’il porte?
+
+--Tout ce qui se vend et tout ce qui s’achète. Après?
+
+--Quand part-il?
+
+--Demain, à la marée de midi. Après?
+
+--Prendrait-il des passagers?
+
+--C’est selon les passagers, et s’ils se contentaient de la
+gamelle du bord.
+
+--Ils apporteraient leurs provisions.
+
+--Après?
+
+--Après?
+
+--Oui. Combien sont-ils?
+
+--Neuf, dont deux dames.
+
+--Je n’ai pas de cabines.
+
+--On s’arrangera du roufle qui sera laissé à leur disposition.
+
+--Après?
+
+--Acceptez-vous? dit John Mangles, que les façons du capitaine
+n’embarrassaient guère.
+
+--Faut voir», répondit le patron du _Macquarie_.
+
+Will Halley fit un tour ou deux, frappant le pont de ses grosses
+bottes ferrées, puis il revint brusquement sur John Mangles.
+
+«Qu’est-ce qu’on paye? dit-il.
+
+--Qu’est-ce qu’on demande? répondit John.
+
+--Cinquante livres.»
+
+Glenarvan fit un signe d’assentiment.
+
+«Bon! Cinquante livres, répondit John Mangles.
+
+--Mais le passage tout sec, ajouta Will Halley.
+
+--Tout sec.
+
+--Nourriture à part.
+
+--À part.
+
+--Convenu. Après? dit Will en tendant la main.
+
+--Hein?
+
+--Les arrhes?
+
+--Voici la moitié du prix, vingt-cinq livres, dit John Mangles,
+en comptant la somme au master, qui l’empocha sans dire merci.
+
+--Demain à bord, fit-il. Avant midi. Qu’on y soit où qu’on n’y
+soit pas, je dérape.
+
+--On y sera.»
+
+Ceci répondu, Glenarvan, le major, Robert, Paganel et John Mangles
+quittèrent le bord, sans que Will Halley eût seulement touché du
+doigt le surouet collé à sa tignasse rouge.
+
+«Quel butor! dit John.
+
+--Eh bien, il me va, répondit Paganel. C’est un vrai loup de mer.
+
+--Un vrai ours! répliqua le major.
+
+--Et j’imagine, ajouta John Mangles, que cet ours-là doit avoir
+fait, dans le temps, trafic de chair humaine.
+
+--Qu’importe! répondit Glenarvan, du moment qu’il commande le
+_Macquarie_, et que le _Macquarie_ va à la Nouvelle-Zélande. De
+Twofold-Bay à Auckland on le verra peu; après Auckland, on ne le
+verra plus.»
+
+Lady Helena et Mary Grant apprirent avec plaisir que le départ
+était fixé au lendemain. Glenarvan leur fit observer que la
+_Macquarie_ ne valait pas le _Duncan_ pour le confort. Mais, après
+tant d’épreuves, elles n’étaient pas femmes à s’embarrasser de si
+peu. Mr Olbinett fut invité à se charger des approvisionnements.
+Le pauvre homme, depuis la perte du _Duncan_, avait souvent pleuré
+la malheureuse _mistress_ Olbinett restée à bord, et, par
+conséquent, victime avec tout l’équipage de la férocité des
+convicts. Cependant, il remplit ses fonctions de _stewart_ avec
+son zèle accoutumé, et la «nourriture à part» consista en vivres
+choisis qui ne figurèrent jamais à l’ordinaire du brick. En
+quelques heures ses provisions furent faites.
+
+Pendant ce temps, le major escomptait chez un changeur des traites
+que Glenarvan avait sur l’_Union-Bank_ de Melbourne. Il ne voulait
+pas être dépourvu d’or, non plus que d’armes et de munitions;
+aussi renouvela-t-il son arsenal.
+
+Quant à Paganel, il se procura une excellente carte de la
+Nouvelle-Zélande, publiée à Édimbourg par Johnston.
+
+Mulrady allait bien alors. Il se ressentait à peine de la blessure
+qui mit ses jours en danger. Quelques heures de mer devaient
+achever sa guérison. Il comptait se traiter par les brises du
+Pacifique.
+
+Wilson fut chargé de disposer à bord du _Macquarie_ le logement
+des passagers. Sous ses coups de brosse et de balai, le roufle
+changea d’aspect. Will Halley, haussant les épaules, laissa le
+matelot faire à sa guise. De Glenarvan, de ses compagnes et de ses
+compagnons, il ne se souciait guère. Il ne savait même pas leur
+nom et ne s’en inquiéta pas. Ce surcroît de chargement lui valait
+cinquante livres, voilà tout, et il le prisait moins que les deux
+cents tonneaux de cuirs tannés dont regorgeait sa cale. Les peaux
+d’abord, les hommes ensuite. C’était un négociant. Quant à ses
+qualités de marin, il passait pour un assez bon pratique de ces
+mers que les récifs de coraux rendent très dangereuses.
+
+Pendant les dernières heures de cette journée, Glenarvan voulut
+retourner à ce point du rivage coupé par le trente-septième
+parallèle. Deux motifs l’y poussaient.
+
+Il désirait visiter encore une fois cet endroit présumé du
+naufrage. En effet, Ayrton était certainement le quartier-maître
+du _Britannia_, et le _Britannia_ pouvait s’être réellement perdu
+sur cette partie de la côte australienne; sur la côte est à défaut
+de la côte ouest. Il ne fallait donc pas abandonner légèrement un
+point que l’on ne devait plus revoir.
+
+Et puis, à défaut du _Britannia_, le _Duncan_, du moins, était
+tombé là entre les mains des convicts. Peut-être y avait-il eu
+combat! Pourquoi ne trouverait-on pas sur le rivage les traces
+d’une lutte, d’une suprême résistance? Si l’équipage avait péri
+dans les flots, les flots n’auraient-ils pas rejeté quelques
+cadavres à la côte?
+
+Glenarvan, accompagné de son fidèle John, opéra cette
+reconnaissance. Le maître de l’hôtel _Victoria_ mit deux chevaux à
+leur disposition, et ils reprirent cette route du nord qui
+contourne la baie Twofold.
+
+Ce fut une triste exploration. Glenarvan et le capitaine John
+chevauchaient sans parler.
+
+Mais ils se comprenaient. Mêmes pensées, et, partant, mêmes
+angoisses torturaient leur esprit. Ils regardaient les rocs rongés
+par la mer. Ils n’avaient besoin ni de s’interroger ni de se
+répondre.
+
+On peut s’en rapporter au zèle et à l’intelligence de John pour
+affirmer que chaque point du rivage fut scrupuleusement exploré,
+les moindres criques examinées avec soin comme les plages déclives
+et les plateaux sableux où les marées du Pacifique, médiocres
+cependant, auraient pu jeter une épave.
+
+Mais aucun indice ne fut relevé, de nature à provoquer en ces
+parages de nouvelles recherches.
+
+La trace du naufrage échappait encore.
+
+Quant au _Duncan_, rien non plus. Toute cette portion de
+l’Australie, riveraine de l’océan, était déserte.
+
+Toutefois, John Mangles découvrit sur la lisière du rivage des
+traces évidentes de campement, des restes de feux récemment
+allumés sous des _myalls_ isolés. Une tribu nomade de naturels
+avait-elle donc passé là depuis quelques jours? Non, car un indice
+frappa les yeux de Glenarvan et lui démontra d’une incontestable
+façon que des convicts avaient fréquenté cette partie de la côte.
+
+Cet indice, c’était une vareuse grise et jaune, usée, rapiécée, un
+haillon sinistre abandonné au pied d’un arbre. Elle portait le
+numéro matricule du pénitentiaire de Perth. Le forçat n’était plus
+là, mais sa défroque sordide répondait pour lui.
+
+Cette livrée du crime, après avoir vêtu quelque misérable,
+achevait de pourrir sur ce rivage désert.
+
+«Tu vois, John! dit Glenarvan, les convicts sont arrivés
+jusqu’ici! Et nos pauvres camarades du _Duncan_?...
+
+--Oui! répondit John d’une voix sourde, il est certain qu’ils
+n’ont pas été débarqués, qu’ils ont péri...
+
+--Les misérables! s’écria Glenarvan. S’ils tombent jamais entre
+mes mains, je vengerai mon équipage!...»
+
+La douleur avait durci les traits de Glenarvan.
+
+Pendant quelques minutes, le lord regarda l’immensité des flots,
+cherchant peut-être d’un dernier regard quelque navire perdu dans
+l’espace. Puis ses yeux s’éteignirent, il redevint lui-même, et,
+sans ajouter un mot ni faire un geste, il reprit la route d’Eden
+au galop de son cheval.
+
+Une seule formalité restait à remplir, la déclaration au constable
+des événements qui venaient de s’accomplir. Elle fut faite le soir
+même à Thomas Banks. Ce magistrat put à peine dissimuler sa
+satisfaction en libellant son procès-verbal. Il était tout
+simplement ravi du départ de Ben Joyce et de sa bande. La ville
+entière partagea son contentement. Les convicts venaient de
+quitter l’Australie, grâce à un nouveau crime, il est vrai, mais
+enfin ils étaient partis. Cette importante nouvelle fut
+immédiatement télégraphiée aux autorités de Melbourne et de
+Sydney.
+
+Sa déclaration achevée, Glenarvan revint à l’hôtel _Victoria_.
+
+Les voyageurs passèrent fort tristement cette dernière soirée.
+Leurs pensées erraient sur cette terre féconde en malheurs. Ils se
+rappelaient tant d’espérances si légitimement conçues au cap
+Bernouilli, si cruellement brisées à la baie Twofold!
+
+Paganel, lui, était en proie à une agitation fébrile. John
+Mangles, qui l’observait depuis l’incident de la Snowy-River,
+sentait que le géographe voulait et ne voulait pas parler. Maintes
+fois il l’avait pressé de questions auxquelles l’autre n’avait pas
+répondu.
+
+Cependant, ce soir-là, John, le reconduisant à sa chambre, lui
+demanda pourquoi il était si nerveux.
+
+«Mon ami John, répondit évasivement Paganel, je ne suis pas plus
+nerveux que d’habitude.
+
+--Monsieur Paganel, reprit John, vous avez un secret qui vous
+étouffe!
+
+--Eh bien! Que voulez-vous, s’écria le géographe gesticulant,
+c’est plus fort que moi!
+
+--Qu’est-ce qui est plus fort que vous?
+
+--Ma joie d’un côté, mon désespoir de l’autre.
+
+--Vous êtes joyeux et désespéré à la fois?
+
+--Oui, joyeux et désespéré d’aller visiter la Nouvelle-Zélande.
+
+--Est-ce que vous auriez quelque indice? demanda vivement John
+Mangles. Est-ce que vous avez repris la piste perdue?
+
+--Non, ami John! on _ne revient pas de la Nouvelle-Zélande!_
+mais, cependant... Enfin, vous connaissez la nature humaine! Il
+suffit qu’on respire pour espérer! Et ma devise, c’est «_spiro,
+spero_,» qui vaut les plus belles devises du monde!»
+
+
+Chapitre II
+_Le passé du pays où l’on va_
+
+Le lendemain, 27 janvier, les passagers du _Macquarie_ étaient
+installés à bord dans l’étroit roufle du brick. Will Halley
+n’avait point offert sa cabine aux voyageuses. Politesse peu
+regrettable, car la tanière était digne de l’ours.
+
+À midi et demi, on appareilla avec le jusant. L’ancre vint à pic
+et fut péniblement arrachée du fond. Il ventait du sud-ouest une
+brise modérée. Les voiles furent larguées peu à peu. Les cinq
+hommes du bord manœuvraient lentement. Wilson voulut aider
+l’équipage. Mais Halley le pria de se tenir tranquille et de ne
+point se mêler de ce qui ne le regardait pas. Il avait l’habitude
+de se tirer tout seul d’affaire et ne demandait ni aide ni
+conseils.
+
+Ceci était à l’adresse de John Mangles, que la gaucherie de
+certaines manœuvres faisait sourire.
+
+John le tint pour dit, se réservant d’intervenir, de fait sinon de
+droit, au cas où la maladresse de l’équipage compromettrait la
+sûreté du navire.
+
+Cependant, avec le temps et les bras des cinq matelots stimulés
+par les jurons du master, la voilure fut établie. Le _Macquarie_
+courut grand largue, bâbord amure, sous ses basses voiles, ses
+huniers, ses perroquets, sa brigantine et ses focs.
+
+Plus tard, les bonnettes et les cacatois furent hissés. Mais,
+malgré ce renfort de toiles, le brick avançait à peine. Ses formes
+renflées de l’avant, l’évasement de ses fonds, la lourdeur de son
+arrière, en faisaient un mauvais marcheur, le type parfait du
+«sabot.»
+
+Il fallut en prendre son parti. Heureusement, et si mal que
+naviguât le _Macquarie_, en cinq jours, six au plus, il devait
+avoir atteint la rade d’Auckland.
+
+À sept heures du soir, on perdit de vue les côtes de l’Australie
+et le feu fixe du port d’Eden. La mer, assez houleuse, fatiguait
+le navire; il tombait lourdement dans le creux des vagues. Les
+passagers éprouvèrent de violentes secousses qui rendirent pénible
+leur séjour dans le roufle.
+
+Cependant, ils ne pouvaient rester sur le pont, car la pluie était
+violente. Ils se virent donc condamnés à un emprisonnement
+rigoureux.
+
+Chacun alors se laissa aller au courant de ses pensées. On causa
+peu. C’est à peine si lady Helena et Mary Grant échangeaient
+quelques paroles.
+
+Glenarvan ne tenait pas en place. Il allait et venait, tandis que
+le major demeurait immobile.
+
+John Mangles, suivi de Robert, montait de temps en temps sur le
+pont pour observer la mer. Quant à Paganel, il murmurait dans son
+coin des mots vagues et incohérents.
+
+À quoi songeait le digne géographe? À cette Nouvelle-Zélande vers
+laquelle la fatalité le conduisait. Toute son histoire, il la
+refaisait dans son esprit, et le passé de ce pays sinistre
+réapparaissait à ses yeux.
+
+Mais y avait-il dans cette histoire un fait, un incident qui eût
+jamais autorisé les découvreurs de ces îles à les considérer comme
+un continent?
+
+Un géographe moderne, un marin, pouvaient-ils leur attribuer cette
+dénomination? on le voit, Paganel revenait toujours à
+l’interprétation du document.
+
+C’était une obsession, une idée fixe. Après la Patagonie, après
+l’Australie, son imagination, sollicitée par un mot, s’acharnait
+sur la Nouvelle-Zélande. Mais un point, un seul, l’arrêtait dans
+cette voie.
+
+«_contin... Contin..._ répétait-il... Cela veut pourtant dire
+continent!»
+
+Et il se reprit à suivre par le souvenir les navigateurs qui
+reconnurent ces deux grandes îles des mers australes.
+
+Ce fut le 13 décembre 1642 que le hollandais Tasman, après avoir
+découvert la terre de Van-Diemen, vint atterrir aux rivages
+inconnus de la Nouvelle-Zélande.
+
+Il prolongea la côte pendant quelques jours, et, le 17, ses
+navires pénétrèrent dans une large baie que terminait une étroite
+passe creusée entre deux îles.
+
+L’île du nord, c’était Ika-Na-Maoui, mots zélandais qui signifient
+«le poisson de Mauwi». L’île du sud, c’était Mahaï-Pouna-Mou,
+c’est-à-dire «la baleine qui produit le jade vert.»
+
+Abel Tasman envoya ses canots à terre, et ils revinrent
+accompagnés de deux pirogues qui portaient un bruyant équipage de
+naturels. Ces sauvages étaient de taille moyenne, bruns et jaunes
+de peau, avec les os saillants, la voix rude, les cheveux noirs,
+liés sur la tête à la mode japonaise et surmontés d’une grande
+plume blanche.
+
+Cette première entrevue des européens et des indigènes semblait
+promettre des relations amicales de longue durée. Mais le jour
+suivant, au moment où l’un des canots de Tasman allait reconnaître
+un mouillage plus rapproché de la terre, sept pirogues, montées
+par un grand nombre d’indigènes, l’assaillirent violemment.
+
+Le canot se retourna sur le côté et s’emplit d’eau.
+
+Le quartier-maître qui le commandait fut tout d’abord frappé à la
+gorge d’une pique grossièrement aiguisée.
+
+Il tomba à la mer. De ses six compagnons, quatre furent tués; les
+deux autres et le quartier-maître, nageant vers les navires,
+purent être recueillis et sauvés.
+
+Après ce funeste événement, Tasman appareilla, bornant sa
+vengeance à cingler les naturels de quelques coups de mousquet qui
+ne les atteignirent probablement pas. Il quitta cette baie à
+laquelle est resté le nom de baie du massacre, remonta la côte
+occidentale, et, le 5 janvier, il mouilla près de la pointe du
+nord. En cet endroit, non seulement la violence du ressac, mais
+les mauvaises dispositions des sauvages, l’empêchèrent de faire de
+l’eau, et il quitta définitivement ces terres auxquelles il donna
+le nom de Staten-Land, c’est-à-dire Terre Des états, en l’honneur
+des états généraux.
+
+En effet, le navigateur hollandais s’imaginait qu’elles
+confinaient aux îles du même nom découvertes à l’est de la Terre
+de Feu, à la pointe méridionale de l’Amérique. Il croyait avoir
+trouvé «le grand continent du sud.»
+
+«Mais, se disait Paganel, ce qu’un marin du dix-septième siècle a
+pu nommer «continent», un marin du dix-neuvième n’a pu l’appeler
+ainsi! Pareille erreur n’est pas admissible! Non! Il y a quelque
+chose qui m’échappe!»
+
+Pendant plus d’un siècle, la découverte de Tasman fut oubliée, et
+la Nouvelle-Zélande ne semblait plus exister, quand un navigateur
+français, Surville, en prit connaissance par 35° 37’ de latitude.
+D’abord il n’eut pas à se plaindre des indigènes; mais les vents
+l’assaillirent avec une violence extrême, et une tempête se
+déclara pendant laquelle la chaloupe qui portait les malades de
+l’expédition fut jetée sur le rivage de la baie du refuge. Là, un
+chef nommé Nagui-Nouï reçut parfaitement les français et les
+traita dans sa propre case. Tout alla bien jusqu’au moment où un
+canot de Surville fut volé.
+
+Surville réclama vainement, et crut devoir punir de ce vol un
+village qu’il incendia tout entier.
+
+Terrible et injuste vengeance, qui ne fut pas étrangère aux
+sanglantes représailles dont la Nouvelle-Zélande allait être le
+théâtre.
+
+Le 6 octobre 1769, parut sur ces côtes l’illustre Cook. Il mouilla
+dans la baie de Taoué-Roa avec son navire l’_Endeavour_, et
+chercha à se rallier les naturels par de bons traitements. Mais,
+pour bien traiter les gens, il faut commencer par les prendre.
+Cook n’hésita pas à faire deux ou trois prisonniers et à leur
+imposer ses bienfaits par la force. Ceux-ci, comblés de présents
+et de caresses, furent ensuite renvoyés à terre. Bientôt,
+plusieurs naturels, séduits par leurs récits, vinrent à bord
+volontairement et firent des échanges avec les européens. Quelques
+jours après, Cook se dirigea vers la baie Hawkes, vaste échancrure
+creusée dans la côte est de l’île septentrionale. Il se trouva
+là en présence d’indigènes belliqueux, criards, provocateurs.
+Leurs démonstrations allèrent même si loin qu’il devint nécessaire
+de les calmer par un coup de mitraille.
+
+Le 20 octobre, l’_Endeavour_ mouilla sur la baie de Toko-Malou, où
+vivait une population pacifique de deux cents âmes. Les botanistes
+du bord firent dans le pays de fructueuses explorations, et les
+naturels les transportèrent au rivage avec leurs propres pirogues.
+Cook visita deux villages défendus par des palissades, des
+parapets et de doubles fossés, qui annonçaient de sérieuses
+connaissances en castramétation. Le plus important de ces forts
+était situé sur un rocher dont les grandes marées faisaient une
+île véritable; mieux qu’une île même, car non seulement les eaux
+l’entouraient, mais elles mugissaient à travers une arche
+naturelle, haute de soixante pieds, sur laquelle reposait ce «pâh»
+inaccessible. Le 31 mars, Cook, après avoir fait pendant cinq mois
+une ample moisson d’objets curieux, de plantes indigènes, de
+documents ethnographiques et ethnologiques, donna son nom au
+détroit qui sépare les deux îles, et quitta la Nouvelle-Zélande.
+Il devait la retrouver dans ses voyages ultérieurs.
+
+En effet, en 1773, le grand marin reparut à la baie Hawkes, et fut
+témoin de scènes de cannibalisme. Ici, il faut reprocher à ses
+compagnons de les avoir provoquées. Des officiers, ayant trouvé à
+terre les membres mutilés d’un jeune sauvage, les rapportèrent à
+bord, «les firent cuire», et les offrirent aux naturels, qui se
+jetèrent dessus avec voracité. Triste fantaisie de se faire ainsi
+les cuisiniers d’un repas d’anthropophages!
+
+Cook, pendant son troisième voyage, visita encore ces terres qu’il
+affectionnait particulièrement et dont il tenait à compléter le
+levé hydrographique. Il les quitta pour la dernière fois le 25
+février 1777.
+
+En 1791, Vancouver fit une relâche de vingt jours à la baie
+sombre, sans aucun profit pour les sciences naturelles ou
+géographiques. D’Entrecasteaux, en 1793, releva vingt-cinq milles
+de côtes dans la partie septentrionale d’Ikana-Maoui. Les
+capitaines de la marine marchande, Hausen et Dalrympe, puis Baden,
+Richardson, Moodi, y firent une courte apparition, et le docteur
+Savage, pendant un séjour de cinq semaines, recueillit
+d’intéressants détails sur les mœurs des néo-zélandais.
+
+Ce fut cette même année, en 1805, que le neveu du chef de Rangui-Hou,
+l’intelligent Doua-Tara, s’embarqua sur le navire l’_Argo_,
+mouillé à la Baie Des Îles et commandé par le capitaine Baden.
+
+Peut-être les aventures de Doua-Tara fourniront-elles un sujet
+d’épopée à quelque Homère maori. Elles furent fécondes en
+désastres, en injustices, en mauvais traitements.
+
+Manque de foi, séquestration, coups et blessures, voilà ce que le
+pauvre sauvage reçut en échange de ses bons services. Quelle idée
+il dut se faire de gens qui se disent civilisés! on l’emmena à
+Londres. On en fit un matelot de la dernière classe, le souffre-douleur
+des équipages. Sans le révérend Marsden, il fût mort à la
+peine. Ce missionnaire s’intéressa au jeune sauvage, auquel il
+reconnut un jugement sûr, un caractère brave, des qualités
+merveilleuses de douceur, de grâce et d’affabilité. Marsden fit
+obtenir à son protégé quelques sacs de blé et des instruments de
+culture destinés à son pays. Cette petite pacotille lui fut volée.
+Les malheurs, les souffrances accablèrent de nouveau le pauvre
+Doua-Tara jusqu’en 1814, où on le retrouve enfin rétabli dans le
+pays de ses ancêtres. Il allait alors recueillir le fruit de tant
+de vicissitudes, quand la mort le frappa à l’âge de vingt-huit
+ans, au moment où il s’apprêtait à régénérer cette sanguinaire
+Zélande. La civilisation se trouva sans doute retardée de longues
+années par cet irréparable malheur. Rien ne remplace un homme
+intelligent et bon, qui réunit dans son cœur l’amour du bien à
+l’amour de la patrie!
+
+Jusqu’en 1816, la Nouvelle-Zélande fut délaissée. À cette époque,
+Thompson, en 1817, Lidiard Nicholas, en 1819, Marsden,
+parcoururent diverses portions des deux îles, et, en 1820, Richard
+Cruise, capitaine au quatre-vingt-quatrième régiment d’infanterie,
+y fit un séjour de dix mois qui valut à la science de sérieuses
+études sur les mœurs indigènes.
+
+En 1824, Duperrey, commandant la _Coquille_, relâcha à la Baie des
+Îles pendant quinze jours, et n’eut qu’à se louer des naturels.
+
+Après lui, en 1827, le baleinier anglais _Mercury_ dut se défendre
+contre le pillage et le meurtre. La même année, le capitaine
+Dillon fut accueilli de la plus hospitalière façon pendant deux
+relâches.
+
+En mars 1827, le commandant de l’_Astrolabe_, l’illustre Dumont-d’Urville,
+put impunément et sans armes passer quelques nuits à
+terre au milieu des indigènes, échanger des présents et des
+chansons, dormir dans les huttes, et poursuivre, sans être
+troublé, ses intéressants travaux de relèvements, qui ont valu de
+si belles cartes au dépôt de la marine.
+
+Au contraire, l’année suivante, le brick anglais _Hawes_, commandé
+par John James, après avoir touché à la Baie des Îles, se dirigea
+vers le cap de l’est, et eut beaucoup à souffrir de la part d’un
+chef perfide nommé Enararo. Plusieurs de ses compagnons subirent
+une mort affreuse.
+
+De ces événements contradictoires, de ces alternatives de douceur
+et de barbarie, il faut conclure que trop souvent les cruautés des
+néo-zélandais ne furent que des représailles. Bons ou mauvais
+traitements tenaient aux mauvais ou aux bons capitaines. Il y eut
+certainement quelques attaques non justifiées de la part des
+naturels, mais surtout des vengeances provoquées par les
+européens; malheureusement, le châtiment retomba sur ceux qui ne
+le méritaient pas. Après d’Urville, l’ethnographie de la Nouvelle-Zélande
+fut complétée par un audacieux explorateur qui, vingt
+fois, parcourut le monde entier, un nomade, un bohémien de la
+science, un anglais, Earle. Il visita les portions inconnues des
+deux îles, sans avoir à se plaindre personnellement des indigènes,
+mais il fut souvent témoin de scène d’anthropophagie. Les néo-zélandais
+se dévoraient entre eux avec une sensualité répugnante.
+
+C’est aussi ce que le capitaine Laplace reconnut en 1831, pendant
+sa relâche à la Baie des Îles. Déjà les combats étaient bien
+autrement redoutables, car les sauvages maniaient les armes à feu
+avec une remarquable précision. Aussi, les contrées autrefois
+florissantes et peuplées d’Ika-Na-Maoui se changèrent-elles en
+solitudes profondes. Des peuplades entières avaient disparu comme
+disparaissent des troupeaux de moutons, rôties et mangées.
+
+Les missionnaires ont en vain lutté pour vaincre ces instincts
+sanguinaires. Dès 1808, _Church missionary society_ avait envoyé
+ses plus habiles agents, --c’est le nom qui leur convient, --
+dans les principales stations de l’île septentrionale. Mais la
+barbarie des néo-zélandais l’obligea à suspendre l’établissement
+des missions. En 1814, seulement, MM Marsden, le protecteur de
+Doua-Tara, Hall et King débarquèrent à la Baie des Îles, et
+achetèrent des chefs un terrain de deux cents acres au prix de
+douze haches de fer. Là s’établit le siège de la société
+anglicane.
+
+Les débuts furent difficiles. Mais enfin les naturels respectèrent
+la vie des missionnaires. Ils acceptèrent leurs soins et leurs
+doctrines. Quelques naturels farouches s’adoucirent. Le sentiment
+de la reconnaissance s’éveilla dans ces cœurs inhumains. Il
+arriva même en 1824, que les zélandais protégèrent leurs «arikis»,
+c’est-à-dire les révérends, contre de sauvages matelots qui les
+insultaient et les menaçaient de mauvais traitements.
+
+Ainsi donc, avec le temps, les missions prospérèrent, malgré la
+présence des convicts évadés de Port Jackson, qui démoralisaient
+la population indigène. En 1831, le _journal des missions
+évangéliques_ signalait deux établissements considérables, situés
+l’un à Kidi-Kidi, sur les rives d’un canal qui court à la mer dans
+la Baie des Îles, l’autre à Paï-Hia, au bord de la rivière de
+Kawa-Kawa. Les indigènes convertis au christianisme avaient tracé
+des routes sous la direction des _arikis_, percé des
+communications à travers les forêts immenses, jeté des ponts sur
+les torrents. Chaque missionnaire allait à son tour prêcher la
+religion civilisatrice dans les tribus reculées, élevant des
+chapelles de joncs ou d’écorce, des écoles pour les jeunes
+indigènes, et sur le toit de ces modestes constructions se
+déployait le pavillon de la mission, portant la croix du Christ et
+ces mots: «rongo-pai», c’est-à-dire «l’évangile», en langue néo-zélandaise.
+
+Malheureusement, l’influence des missionnaires ne s’est pas
+étendue au delà de leurs établissements.
+
+Toute la partie nomade des populations échappe à leur action. Le
+cannibalisme n’est détruit que chez les chrétiens, et encore, il
+ne faudrait pas soumettre ces nouveaux convertis à de trop grandes
+tentations. L’instinct du sang frémit en eux.
+
+D’ailleurs, la guerre existe toujours à l’état chronique dans ces
+sauvages contrées. Les zélandais ne sont pas des australiens
+abrutis, qui fuient devant l’invasion européenne; ils résistent,
+ils se défendent, ils haïssent leurs envahisseurs, et une
+incurable haine les pousse en ce moment contre les émigrants
+anglais. L’avenir de ces grandes îles est joué sur un coup de dé.
+C’est une civilisation immédiate qui l’attend, ou une barbarie
+profonde pour de longs siècles, suivant le hasard des armes.
+
+Ainsi Paganel, le cerveau bouillant d’impatience, avait refait
+dans son esprit l’histoire de la Nouvelle-Zélande. Mais rien, dans
+cette histoire, ne permettait de qualifier de «continent» cette
+contrée composée de deux îles, et si quelques mots du document
+avaient éveillé son imagination, ces deux syllabes _contin_
+l’arrêtaient obstinément dans la voie d’une interprétation
+nouvelle.
+
+
+Chapitre III
+_Les massacres de la Nouvelle-Zélande_
+
+À la date du 31 janvier, quatre jours après son départ, le
+_Macquarie_ n’avait pas encore franchi les deux tiers de cet océan
+resserré entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Will Halley
+s’occupait peu des manœuvres de son bâtiment: il laissait faire.
+On le voyait rarement, ce dont personne ne songeait à se plaindre.
+Qu’il passât tout son temps dans sa cabine, nul n’y eût trouvé à
+redire, si le grossier master ne se fût pas grisé chaque jour de
+gin ou de brandy. Ses matelots l’imitaient volontiers, et jamais
+navire ne navigua plus à la grâce de Dieu que le _Macquarie_ de
+Twofold-Bay.
+
+Cette impardonnable incurie obligeait John Mangles à une
+surveillance incessante. Mulrady et Wilson redressèrent plus d’une
+fois la barre au moment où quelque embardée allait coucher le
+brick sur le flanc. Souvent Will Halley intervenait et malmenait
+les deux marins avec force jurons. Ceux-ci, peu endurants, ne
+demandaient qu’à souquer cet ivrogne et à l’affaler à fond de cale
+pour le reste de la traversée. Mais John Mangles les arrêtait, et
+calmait, non sans peine, leur juste indignation.
+
+Cependant, cette situation du navire le préoccupait; mais, pour ne
+pas inquiéter Glenarvan, il n’en parla qu’au major et à Paganel.
+Mac Nabbs lui donna, en d’autres termes, le même conseil que
+Mulrady et Wilson.
+
+«Si cette mesure vous paraît utile John, dit Mac Nabbs, vous ne
+devez point hésiter à prendre le commandement, ou, si vous l’aimez
+mieux, la direction du navire. Cet ivrogne, après nous avoir
+débarqués à Auckland, redeviendra maître à son bord, et il
+chavirera, si c’est son bon plaisir.
+
+--Sans doute, monsieur Mac Nabbs, répondit John, et je le ferai,
+s’il le faut absolument. Tant que nous sommes en pleine mer, un
+peu de surveillance suffit; mes matelots et moi, nous ne quittons
+pas le pont. Mais, à l’approche des côtes, si ce Will Hallay ne
+recouvre pas sa raison, j’avoue que je serai très embarrassé.
+
+--Ne pourrez-vous donner la route! demanda Paganel.
+
+--Ce sera difficile, répondit John. Croiriez-vous qu’il n’y a pas
+une carte marine à bord!
+
+--En vérité?
+
+--En vérité. Le _Macquarie_ ne fait que le cabotage entre Eden et
+Auckland, et ce Will Halley a une telle habitude de ces parages,
+qu’il ne prend aucun relèvement.
+
+--Il s’imagine sans doute, répondit Paganel, que son navire
+connaît la route, et qu’il se dirige tout seul.
+
+--Oh! Oh! reprit John Mangles, je ne crois pas aux bâtiments qui
+se dirigent eux-mêmes, et si Will Halley est ivre sur les
+atterrages, il nous mettra dans un extrême embarras.
+
+--Espérons, dit Paganel, qu’il aura repêché sa raison dans le
+voisinage de la terre.
+
+--Ainsi, demanda Mac Nabbs, le cas échéant, vous ne pourriez pas
+conduire le _Macquarie_ à Auckland?
+
+--Sans la carte de cette partie de la côte, c’est impossible. Les
+accores en sont extrêmement dangereux. C’est une suite de petits
+fiords irréguliers et capricieux comme les fiords de Norvège. Les
+récifs sont nombreux et il faut une grande pratique pour les
+éviter. Un navire, quelque solide qu’il fût, serait perdu, si sa
+quille heurtait l’un de ces rocs immergés à quelques pieds sous
+l’eau.
+
+--Et dans ce cas, dit le major, l’équipage n’a d’autre ressource
+que de se réfugier à la côte?
+
+--Oui, monsieur Mac Nabbs, si le temps le permet.
+
+--Dure extrémité! répondit Paganel, car elles ne sont pas
+hospitalières, les côtes de la Nouvelle-Zélande, et les dangers
+sont aussi grands au delà qu’en deçà des rivages!
+
+--Vous parlez des maoris, monsieur Paganel? demanda John Mangles.
+
+--Oui, mon ami. Leur réputation est faite dans l’océan Indien. Il
+ne s’agit pas ici d’australiens timides ou abrutis, mais bien
+d’une race intelligente et sanguinaire, de cannibales friands de
+chair humaine, d’anthropophages dont il ne faut attendre aucune
+pitié.
+
+--Ainsi, dit le major, si le capitaine Grant avait fait naufrage
+sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, vous ne conseilleriez point
+de se lancer à sa recherche?
+
+--Sur les côtes, si, répondit le géographe, car on pourrait peut-être
+trouver des traces du _Britannia_, mais à l’intérieur, non,
+car ce serait inutile. Tout européen qui s’aventure dans ces
+funestes contrées tombe entre les mains des maoris, et tout
+prisonnier aux mains des maoris est perdu. J’ai poussé mes amis à
+franchir les pampas, à traverser l’Australie, mais jamais je ne
+les entraînerais sur les sentiers de la Nouvelle-Zélande. Que la
+main du ciel nous conduise, fasse Dieu que nous ne soyons jamais
+au pouvoir de ces féroces indigènes!»
+
+Les craintes de Paganel n’étaient que trop justifiées. La
+Nouvelle-Zélande a une renommée terrible, et l’on peut mettre une
+date sanglante à tous les incidents qui ont signalé sa découverte.
+
+La liste est longue de ces victimes inscrites au martyrologe des
+navigateurs. Ce fut Abel Tasman qui, par ses cinq matelots tués et
+dévorés, commença ces sanglantes annales du cannibalisme. Après
+lui, le capitaine Tukney et tout son équipage de chaloupiers
+subirent le même sort. Vers la partie orientale du détroit de
+Foveaux, cinq pêcheurs du _Sydney-Cove_ trouvèrent également la
+mort sous la dent des naturels. Il faut encore citer quatre hommes
+de la goélette _Brothers_, assassinés au havre Molineux, plusieurs
+soldats du général Gates, et trois déserteurs de la _Mathilda_,
+pour arriver au nom si douloureusement célèbre du capitaine Marion
+Du Frène.
+
+Le 11 mai 1772, après le premier voyage de Cook, le capitaine
+français Marion vint mouiller à la Baie des Îles avec son navire
+le _Mascarin_ et le _Castries_, commandé par le capitaine Crozet.
+Les hypocrites néo-zélandais firent un excellent accueil aux
+nouveaux arrivants. Ils se montrèrent timides même, et il fallut
+des présents, de bons services, une fraternisation quotidienne, un
+long commerce d’amitiés, pour les acclimater à bord.
+
+Leur chef, l’intelligent Takouri, appartenait, s’il faut en croire
+Dumont-d’Urville, à la tribu des Wangaroa, et il était parent du
+naturel traîtreusement enlevé par Surville, deux ans avant
+l’arrivée du capitaine Marion.
+
+Dans un pays où l’honneur impose à tout maori d’obtenir par le
+sang satisfaction des outrages subis, Takouri ne pouvait oublier
+l’injure faite à sa tribu. Il attendit patiemment l’arrivée d’un
+navire européen, médita sa vengeance et l’accomplit avec un atroce
+sang-froid.
+
+Après avoir simulé des craintes à l’égard des français, Takouri
+n’oublia rien pour les endormir dans une trompeuse sécurité. Ses
+camarades et lui passèrent souvent la nuit à bord des vaisseaux.
+Ils apportaient des poissons choisis. Leurs filles et leurs femmes
+les accompagnaient. Ils apprirent bientôt à connaître les noms des
+officiers et ils les invitèrent à visiter leurs villages. Marion
+et Crozet, séduits par de telles avances, parcoururent ainsi toute
+cette côte peuplée de quatre mille habitants. Les naturels
+accouraient au-devant d’eux sans armes et cherchaient à leur
+inspirer une confiance absolue.
+
+Le capitaine Marion, en relâchant à la Baie des Îles, avait
+l’intention de changer la mâture du _Castries_, fort endommagée
+par les dernières tempêtes. Il explora donc l’intérieur des
+terres, et, le 23 mai, il trouva une forêt de cèdres magnifiques à
+deux lieues du rivage, et à portée d’une baie située à une lieue
+des navires.
+
+Là, un établissement fut formé, où les deux tiers des équipages,
+munis de haches et autres outils, travaillèrent à abattre les
+arbres et à refaire les chemins qui conduisaient à la baie. Deux
+autres postes furent choisis, l’un dans la petite île de Motou-Aro,
+au milieu du port, où l’on transporta les malades de
+l’expédition, les forgerons et les tonneliers des bâtiments,
+l’autre sur la grande terre, au bord de l’océan, à une lieue et
+demie des vaisseaux; ce dernier communiquait avec le campement des
+charpentiers. Sur tous ces postes, des sauvages vigoureux et
+prévenants aidaient les marins dans leurs divers travaux.
+
+Cependant le capitaine Marion ne s’était pas abstenu jusque-là
+de certaines mesures de prudence.
+
+Les sauvages ne montaient jamais en armes à son bord, et les
+chaloupes n’allaient à terre que bien armées.
+
+Mais Marion et les plus défiants de ses officiers furent
+aveuglés par les manières des indigènes et le commandant ordonna
+de désarmer les canots. Toutefois, le capitaine Crozet voulut
+persuader à Marion de rétracter cet ordre. Il n’y réussit pas.
+
+Alors, les attentions et le dévouement des néo-zélandais
+redoublèrent. Leurs chefs et les officiers vivaient sur le pied
+d’une intimité parfaite.
+
+Maintes fois, Takouri amena son fils à bord, et le laissa coucher
+dans les cabines. Le 8 juin, Marion, pendant une visite
+solennelle qu’il fit à terre, fut reconnu «grand chef» de tout le
+pays, et quatre plumes blanches ornèrent ses cheveux en signes
+honorifiques.
+
+Trente-trois jours s’écoulèrent ainsi depuis l’arrivée des
+vaisseaux à la Baie des Îles. Les travaux de la mâture avançaient;
+les caisses à eau se remplissaient à l’aiguade de Motou-Aro. Le
+capitaine Crozet dirigeait en personne le poste des charpentiers,
+et jamais espérances ne furent plus fondées de voir une entreprise
+menée à bonne fin.
+
+Le 12 juin à deux heures, le canot du commandant fut paré pour une
+partie de pêche projetée au pied du village de Takouri. Marion
+s’y embarqua avec les deux jeunes officiers Vaudricourt et Lehoux,
+un volontaire, le capitaine d’armes et douze matelots.
+
+Takouri et cinq autres chefs l’accompagnaient. Rien ne pouvait
+faire prévoir l’épouvantable catastrophe qui attendait seize
+européens sur dix-sept.
+
+Le canot déborda, fila vers la terre, et des deux vaisseaux on le
+perdit bientôt de vue.
+
+Le soir, le capitaine Marion ne revint pas coucher à bord.
+Personne ne fut inquiet de son absence. On supposa qu’il avait
+voulu visiter le chantier de la mâture et y passer la nuit.
+
+Le lendemain, à cinq heures, la chaloupe du _Castries_ alla,
+suivant son habitude, faire de l’eau à l’île de Motou-Aro. Elle
+revint à bord sans incident.
+
+À neuf heures, le matelot de garde du _Mascarin_ aperçut en mer un
+homme presque épuisé qui nageait vers les vaisseaux. Un canot alla
+à son secours et le ramena à bord.
+
+C’était Turner, un des chaloupiers du capitaine Marion. Il avait
+au flanc une blessure produite par deux coups de lance, et il
+revenait seul des dix-sept hommes qui, la veille, avaient quitté
+le navire.
+
+On l’interrogea, et bientôt furent connus tous les détails de cet
+horrible drame.
+
+Le canot de l’infortuné Marion avait accosté le village à sept
+heures du matin. Les sauvages vinrent gaiement au-devant des
+visiteurs. Ils portèrent sur leurs épaules les officiers et les
+matelots qui ne voulaient point se mouiller en débarquant. Puis,
+les français se séparèrent les uns des autres.
+
+Aussitôt, les sauvages, armés de lances, de massues et de casse-tête,
+s’élancèrent sur eux, dix contre un, et les massacrèrent. Le
+matelot Turner, frappé de deux coups de lance, put échapper à ses
+ennemis et se cacher dans des broussailles. De là, il fut témoin
+d’abominables scènes. Les sauvages dépouillèrent les morts de
+leurs vêtements, leur ouvrirent le ventre, les hachèrent en
+morceaux...
+
+En ce moment, Turner, sans être aperçu, se jeta à la mer, et fut
+recueilli mourant, par le canot du _Mascarin_.
+
+Cet événement consterna les deux équipages. Un cri de vengeance
+éclata. Mais, avant de venger les morts, il fallait sauver les
+vivants. Il y avait trois postes à terre, et des milliers de
+sauvages altérés de sang, des cannibales mis en appétit, les
+entouraient.
+
+En l’absence du capitaine Crozet, qui avait passé la nuit au
+chantier de la mâture, Duclesmeur, le premier officier du bord,
+prit des mesures d’urgence. La chaloupe du _Mascarin_ fut expédiée
+avec un officier et un détachement de soldats. Cet officier
+devait, avant tout, porter secours aux charpentiers. Il partit,
+longea la côte, vit le canot du commandant Marion échoué à terre
+et débarqua.
+
+Le capitaine Crozet, absent du bord, comme il a été dit, ne savait
+rien du massacre, quand, vers deux heures de l’après-midi, il vit
+paraître le détachement. Il pressentit un malheur. Il se porta en
+avant et apprit la vérité. Défense fut faite par lui d’en
+instruire ses compagnons qu’il ne voulait pas démoraliser.
+
+Les sauvages, rassemblés par troupes, occupaient toutes les
+hauteurs. Le capitaine Crozet fit enlever les principaux outils,
+enterra les autres, incendia ses hangars et commença sa retraite
+avec soixante hommes.
+
+Les naturels le suivaient, criant: «_Takouri mate Marion!_», ils
+espéraient effrayer les matelots en dévoilant la mort de leurs
+chefs.
+
+Ceux-ci, furieux, voulurent se précipiter sur ces misérables. Le
+capitaine Crozet put à peine les contenir. Deux lieues furent
+faites.
+
+Le détachement atteignit le rivage et s’embarqua dans les
+chaloupes avec les hommes du second poste.
+
+Pendant tout ce temps, un millier de sauvage, assis à terre, ne
+bougèrent pas. Mais, quand les chaloupes prirent le large, les
+pierres commencèrent à voler.
+
+Aussitôt, quatre matelots, bons tireurs, abattirent successivement
+tous les chefs, à la grande stupéfaction des naturels, qui ne
+connaissaient pas l’effet des armes à feu.
+
+Le capitaine Crozet rallia le _Mascarin_, et il expédia aussitôt
+la chaloupe à l’île Motou-Aro.
+
+Un détachement de soldats s’établit sur l’île pour y passer la
+nuit, et les malades furent réintégrés à bord.
+
+Le lendemain, un second détachement vint renforcer le poste. Il
+fallait nettoyer l’île des sauvages qui l’infestaient et continuer
+à remplir les caisses d’eau. Le village de Motou-Aro comptait
+trois cents habitants. Les français l’attaquèrent. Six chefs
+furent tués, le reste des naturels culbuté à la baïonnette, le
+village incendié. Cependant, le _Castries_ ne pouvait reprendre la
+mer sans mâture, et Crozet, forcé de renoncer aux arbres de la
+forêt de cèdres, dut faire des mâts d’assemblage. Les travaux
+d’aiguade continuèrent.
+
+Un mois s’écoula. Les sauvages firent quelques tentatives pour
+reprendre l’île Motou-Aro, mais sans y parvenir. Lorsque leurs
+pirogues passaient à portée des vaisseaux, on les coupait à coups
+de canon.
+
+Enfin, les travaux furent achevés. Il restait à savoir si
+quelqu’une des seize victimes n’avait pas survécu au massacre, et
+à venger les autres. La chaloupe, portant un nombreux détachement
+d’officiers et de soldats, se rendit au village de Takouri. À son
+approche, ce chef perfide et lâche s’enfuit, portant sur ses
+épaules le manteau du commandant Marion. Les cabanes de son
+village furent scrupuleusement fouillées. Dans sa case, on trouva
+le crâne d’un homme qui avait été cuit récemment. L’empreinte des
+dents du cannibale s’y voyait encore.
+
+Une cuisse humaine était embrochée d’une baguette de bois. Une
+chemise au col ensanglanté fut reconnue pour la chemise de
+Marion, puis les vêtements, les pistolets du jeune Vaudricourt,
+les armes du canot et des hardes en lambeaux. Plus loin, dans un
+autre village, des entrailles humaines nettoyées et cuites.
+
+Ces preuves irrécusables de meurtre et d’anthropophagie furent
+recueillies, et ces restes humains respectueusement enterrés; puis
+les villages de Takouri et de Piki-Ore, son complice, livrés aux
+flammes. Le 14 juillet 1772, les deux vaisseaux quittèrent ces
+funestes parages.
+
+Telle fut cette catastrophe dont le souvenir doit être présent à
+l’esprit de tout voyageur qui met le pied sur les rivages de la
+Nouvelle-Zélande. C’est un imprudent capitaine celui qui ne
+profite pas de ces enseignements. Les néo-zélandais sont toujours
+perfides et anthropophages. Cook, à son tour, le reconnut bien,
+pendant son second voyage de 1773.
+
+En effet, la chaloupe de l’un de ses vaisseaux, l’_Aventure_,
+commandée par le capitaine Furneaux, s’étant rendue à terre, le 17
+décembre, pour chercher une provision d’herbes sauvages, ne
+reparut plus. Un midshipman et neuf hommes la montaient. Le
+capitaine Furneaux, inquiet, envoya le lieutenant Burney à sa
+recherche. Burney, arrivé au lieu du débarquement, trouva, dit-il,
+«un tableau de carnage et de barbarie dont il est impossible de
+parler sans horreur; les têtes, les entrailles, les poumons de
+plusieurs de nos gens, gisaient épars sur le sable, et, tout près
+de là, quelques chiens dévoraient encore d’autres débris de ce
+genre.»
+
+Pour terminer cette liste sanglante, il faut ajouter le navire
+_Brothers_, attaqué en 1815 par les néo-zélandais, et tout
+l’équipage du _Boyd_, capitaine Thompson, massacré en 1820. Enfin,
+le 1er mars 1829, à Walkitaa, le chef Enararo pilla le brick
+anglais _Hawes_, de Sydney; sa horde de cannibales massacra
+plusieurs matelots, fit cuire les cadavres et les dévora.
+
+Tel était ce pays de la Nouvelle-Zélande vers lequel courait le
+_Macquarie_, monté par un équipage stupide, sous le commandement
+d’un ivrogne.
+
+
+Chapitre IV
+_Les brisants_
+
+Cependant, cette pénible traversée se prolongeait.
+
+Le 2 février, six jours après son départ, le _Macquarie_ n’avait
+pas encore connaissance des rivages d’Auckland. Le vent était bon
+pourtant, et se maintenait dans le sud-ouest; mais les courants le
+contrariaient, et c’est à peine si le brick étalait. La mer dure
+et houleuse fatiguait ses hauts; sa membrure craquait, et il se
+relevait péniblement du creux des lames. Ses haubans, ses
+galhaubans, ses étais mal ridés, laissaient du jeu aux mâts, que
+de violentes secousses ébranlaient à chaque coup de roulis.
+
+Très heureusement, Will Halley, en homme peu pressé, ne forçait
+point sa voilure, car toute la mâture serait venue en bas
+inévitablement.
+
+John Mangles espérait donc que cette méchante carcasse atteindrait
+le port sans autre mésaventure, mais il souffrait à voir ses
+compagnons si mal installés à bord de ce brick.
+
+Ni lady Helena ni Mary Grant ne se plaignaient cependant, bien
+qu’une pluie continuelle les obligeât à demeurer dans le roufle.
+Là, le manque d’air et les secousses du navire les incommodaient
+fort. Aussi venaient-elles souvent sur le pont braver l’inclémence
+du ciel jusqu’au moment où d’insoutenables rafales les forçaient
+de redescendre.
+
+Elles rentraient alors dans cet étroit espace, plus propre à loger
+des marchandises que des passagers et surtout des passagères.
+
+Alors, leurs amis cherchaient à les distraire.
+
+Paganel essayait de tuer le temps avec ses histoires, mais il y
+réussissait peu. En effet, les esprits, égarés sur cette route du
+retour, étaient démoralisés. Autant les dissertations du géographe
+sur les pampas ou l’Australie intéressaient autrefois, autant ses
+réflexions, ses aperçus à propos de la Nouvelle-Zélande laissaient
+indifférent et froid.
+
+D’ailleurs, vers ce pays nouveau de sinistre mémoire, on allait
+sans entrain, sans conviction, non volontairement, mais sous la
+pression de la fatalité. De tous les passagers du _Macquarie_, le
+plus à plaindre était lord Glenarvan. On le voyait rarement dans
+le roufle. Il ne pouvait tenir en place. Sa nature nerveuse,
+surexcitée, ne s’accommodait pas d’un emprisonnement entre quatre
+cloisons étroites. Le jour, la nuit même, sans s’inquiéter des
+torrents de pluie et des paquets de mer, il restait sur le pont,
+tantôt accoudé à la lisse, tantôt marchant avec une agitation
+fébrile. Ses yeux regardaient incessamment l’espace.
+
+Sa lunette, pendant les courtes embellies, le parcourait
+obstinément. Ces flots muets, il semblait les interroger. Cette
+brume qui voilait l’horizon, ces vapeurs amoncelées, il eût voulu
+les déchirer d’un geste. Il ne pouvait se résigner, et sa
+physionomie respirait une âpre douleur. C’était l’homme énergique,
+jusqu’alors heureux et puissant, auquel la puissance et le bonheur
+manquaient tout à coup.
+
+John Mangles ne le quittait pas et supportait à ses côtés les
+intempéries du ciel. Ce jour-là, Glenarvan, partout où se faisait
+une trouée dans la brume, scrutait l’horizon avec un entêtement
+plus tenace. John s’approcha de lui:
+
+«Votre honneur cherche la terre?» lui demanda-t-il.
+
+Glenarvan fit de la tête un signe négatif.
+
+«Cependant, reprit le jeune capitaine, il doit vous tarder de
+quitter ce brick. Depuis trente-six heures déjà, nous devrions
+avoir connaissance des feux d’Auckland.»
+
+Glenarvan ne répondait pas. Il regardait toujours, et pendant une
+minute sa lunette demeura braquée vers l’horizon au vent du
+navire.
+
+«La terre n’est pas de ce côté, dit John Mangles. Que votre
+honneur regarde plutôt vers tribord.
+
+--Pourquoi, John? répondit Glenarvan. Ce n’est pas la terre que
+je cherche!
+
+--Que voulez-vous, _mylord_?
+
+--Mon yacht! Mon _Duncan_! répondit Glenarvan avec colère. Il
+doit être là, dans ces parages, écumant ces mers, faisant ce
+sinistre métier de pirate! Il est là, te dis-je, là, John, sur
+cette route des navires, entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande!
+Et j’ai le pressentiment que nous le rencontrerons!
+
+--Dieu nous préserve de cette rencontre, _mylord_!
+
+--Pourquoi, John?
+
+--Votre honneur oublie notre situation! Que ferions-nous sur ce
+brick, si le _Duncan_ lui donnait la chasse! Nous ne pourrions
+pas même fuir!
+
+--Fuir, John?
+
+--Oui, _mylord_! Nous l’essayerions en vain! Nous serions
+pris, livrés à la merci de ces misérables, et Ben Joyce a montré
+qu’il ne reculait pas devant un crime. Je fais bon marché de notre
+vie! Nous nous défendrions jusqu’à la mort! Soit! Mais après?
+Songez à lady Glenarvan, _mylord_, songez à Mary Grant!
+
+--Pauvres femmes! Murmura Glenarvan. John, j’ai le cœur brisé,
+et parfois je sens le désespoir l’envahir. Il me semble que de
+nouvelles catastrophes nous attendent, que le ciel s’est déclaré
+contre nous! J’ai peur!
+
+--Vous, _mylord_?
+
+--Non pour moi, John, mais pour ceux que j’aime, pour ceux que tu
+aimes aussi!
+
+--Rassurez-vous, _mylord_, répondit le jeune capitaine. Il ne
+faut plus craindre! Le _Macquarie_ marche mal, mais il marche.
+Will Halley est un être abruti, mais je suis là, et si les
+approches de la terre me semblent dangereuses, je ramènerai le
+navire au large. Donc, de ce côté, peu ou point de danger. Mais,
+quant à se trouver bord à bord avec le _Duncan_, Dieu nous en
+préserve, et si votre honneur cherche à l’apercevoir, que ce soit
+pour l’éviter, que ce soit pour le fuir!»
+
+John Mangles avait raison. La rencontre du _Duncan_ eût été
+funeste au _Macquarie_.
+
+Or, cette rencontre était à craindre dans ces mers resserrées que
+les pirates pouvaient écumer sans risques. Cependant, ce jour-là,
+du moins, le yacht ne parut pas, et la sixième nuit depuis le
+départ de Twofold-Bay arriva, sans que les craintes de John
+Mangles se fussent réalisées.
+
+Mais cette nuit devait être terrible. L’obscurité se fit presque
+subitement à sept heures du soir.
+
+Le ciel était très menaçant. L’instinct du marin, supérieur à
+l’abrutissement de l’ivresse, opéra sur Will Halley. Il quitta sa
+cabine, se frottant les yeux, secouant sa grosse tête rouge.
+
+Puis, il huma un grand coup d’air, comme un autre eût avalé un
+grand verre d’eau pour se remettre, et il examina la mâture. Le
+vent fraîchissait, et, tournant d’un quart dans l’ouest, il
+portait en plein à la côte zélandaise.
+
+Will Halley appela ses hommes avec force jurons, fit serrer les
+perroquets et établir la voilure de nuit. John Mangles l’approuva
+sans rien dire.
+
+Il avait renoncé à s’entretenir avec ce grossier marin. Mais ni
+Glenarvan ni lui ne quittèrent le pont. Deux heures après, une
+grande brise se déclara.
+
+Will Halley fit prendre le bas ris dans ses huniers. La manœuvre
+eût été dure pour cinq hommes si le _Macquarie_ n’eût porté une
+double vergue du système américain. En effet, il suffisait
+d’amener la vergue supérieure pour que le hunier fût réduit à sa
+moindre dimension.
+
+Deux heures se passèrent. La mer grossissait. Le _Macquarie_
+éprouvait dans ses fonds des secousses à faire croire que sa
+quille raclait des roches. Il n’en était rien cependant, mais
+cette lourde coque s’élevait difficilement à la lame. Aussi, le
+revers des vagues embarquait par masses d’eau considérables. Le
+canot, suspendu aux portemanteaux de bâbord, disparut dans un coup
+de mer.
+
+John Mangles ne laissa pas d’être inquiet. Tout autre bâtiment se
+fût joué de ces flots peu redoutables, en somme. Mais, avec ce
+lourd bateau, on pouvait craindre de sombrer à pic, car le pont se
+remplissait, à chaque plongeon, et la nappe liquide, ne trouvant
+pas par les dalots un assez rapide écoulement, pouvait submerger
+le navire. Il eût été sage, pour parer à tout événement, de briser
+les pavois à coups de hache, afin de faciliter la sortie des eaux.
+
+Mais Will Halley refusa de prendre cette précaution. D’ailleurs,
+un danger plus grand menaçait le _Macquarie_, et, sans doute, il
+n’était plus temps de le prévenir.
+
+Vers onze heures et demie, John Mangles et Wilson, qui se tenaient
+au bord sous le vent, furent frappés d’un bruit insolite. Leur
+instinct d’hommes de mer se réveilla. John saisit la main du
+matelot.
+
+«Le ressac! Lui dit-il.
+
+--Oui, répondit Wilson. La lame brise sur des bancs.
+
+--À deux encablures au plus?
+
+--Au plus! La terre est là!»
+
+John se pencha au-dessus des bastingages, regarda les flots
+sombres et s’écria: la sonde! Wilson! La sonde!
+
+Le master, posté à l’avant, ne semblait pas se douter de sa
+position. Wilson saisit la ligne de sonde lovée dans sa baille, et
+s’élança dans les porte-haubans de misaine.
+
+Il jeta le plomb; la corde fila entre ses doigts. Au troisième
+nœud, le plomb s’arrêta.
+
+«Trois brasses! Cria Wilson.
+
+--Capitaine, dit John, courant à Will Halley, nous sommes sur les
+brisants.»
+
+Vit-il ou non Halley lever les épaules, peu importe. Mais il se
+précipita vers le gouvernail, mit la barre dessous, tandis que
+Wilson, lâchant la sonde, halait sur les bras du grand hunier pour
+faire lofer le navire. Le matelot qui gouvernait, vigoureusement
+repoussé, n’avait rien compris à cette attaque subite.
+
+«Aux bras du vent! Larguez! Larguez!» criait le jeune capitaine en
+manœuvrant de manière à s’élever des récifs.
+
+Pendant une demi-minute, la hanche de tribord du brick les
+prolongea, et, malgré l’obscurité de la nuit, John aperçut une
+ligne mugissante qui blanchissait à quatre brasses du navire.
+
+En ce moment, Will Halley, ayant conscience de cet imminent
+danger, perdait la tête. Ses matelots, à peine dégrisés, ne
+pouvaient comprendre ses ordres. D’ailleurs, l’incohérence de ses
+paroles, la contradiction de ses commandements, montraient que le
+sang-froid manquait à ce stupide ivrogne.
+
+Il était surpris par la proximité de la terre, qui lui restait à
+huit milles sous le vent, quand il la croyait distante de trente
+ou quarante. Les courants avaient jeté hors de sa route habituelle
+et pris au dépourvu ce misérable routinier.
+
+Cependant, la prompte manœuvre de John Mangles venait d’éloigner
+le _Macquarie_ des brisants.
+
+Mais John ignorait sa position. Peut-être se trouvait-il serré
+dans une ceinture de récifs.
+
+Le vent portait en plein dans l’est, et, à chaque coup de tangage,
+on pouvait toucher.
+
+Bientôt, en effet, le bruit du ressac redoubla par tribord devant.
+Il fallut lofer encore. John remit la barre dessous et brassa en
+pointe. Les brisants se multipliaient sous l’étrave du brick, et
+il fut nécessaire de virer vent devant pour reprendre le large.
+Cette manœuvre réussirait-elle avec un bâtiment mal équilibré,
+sous une voilure réduite?
+
+C’était incertain, mais il fallait le tenter.
+
+«La barre dessous, toute!» cria John Mangles à Wilson.
+
+Le _Macquarie_ commença à se rapprocher de la nouvelle ligne de
+récifs. Bientôt, la mer écuma au choc des roches immergées.
+
+Ce fut un inexprimable moment d’angoisse. L’écume rendait les
+lames lumineuses. On eût dit qu’un phénomène de phosphorescence
+les éclairait subitement. La mer hurlait, comme si elle eût
+possédé la voix de ces écueils antiques animés par la mythologie
+païenne. Wilson et Mulrady, courbés sur la roue du gouvernail,
+pesaient de tout leur poids. La barre venait à toucher.
+
+Soudain, un choc eut lieu. Le _Macquarie_ avait donné sur une
+roche. Les sous-barbes du beaupré cassèrent et compromirent la
+stabilité du mât de misaine. Le virement de bord s’achèverait-il
+sans autre avarie?
+
+Non, car une accalmie se fit tout à coup, et le navire revint sous
+le vent. Son évolution fut arrêtée net. Une haute vague le prit en
+dessous, le porta plus avant sur les récifs, et il retomba avec
+une violence extrême. Le mât de misaine vint en bas avec tout son
+gréement. Le brick talonna deux fois et resta immobile, donnant
+sur tribord une bande de trente degrés.
+
+Les vitres du capot avaient volé en éclats. Les passagers se
+précipitèrent au dehors. Mais les vagues balayaient le pont d’une
+extrémité à l’autre, et ils ne pouvaient s’y tenir sans danger.
+John Mangles, sachant le navire solidement encastré dans le sable,
+les pria de rentrer dans le roufle.
+
+«La vérité, John? demanda froidement Glenarvan.
+
+--La vérité, _mylord_, répondit John Mangles, est que nous ne
+coulerons pas. Quant à être démoli par la mer, c’est une autre
+question, mais nous avons le temps d’aviser.
+
+--Il est minuit?
+
+--Oui, _mylord_, et il faut attendre le jour.
+
+--Ne peut-on mettre le canot à la mer?
+
+--Par cette houle, et dans cette obscurité, c’est impossible! Et
+d’ailleurs en quel endroit accoster la terre?
+
+--Eh bien, John, restons ici jusqu’au jour.»
+
+Cependant Will Halley courait comme un fou sur le pont de son
+brick. Ses matelots, revenus de leur stupeur, défoncèrent un baril
+d’eau-de-vie et se mirent à boire. John prévit que leur ivresse
+allait bientôt amener des scènes terribles. On ne pouvait compter
+sur le capitaine pour les retenir. Le misérable s’arrachait les
+cheveux et se tordait les bras. Il ne pensait qu’à sa cargaison
+qui n’était pas assurée.
+
+«Je suis ruiné! Je suis perdu!» s’écriait-il en courant d’un bord
+à l’autre.
+
+John Mangles ne songeait guère à le consoler. Il fit armer ses
+compagnons, et tous se tinrent prêts à repousser les matelots qui
+se gorgeaient de brandy, en proférant d’épouvantables blasphèmes.
+
+«Le premier de ces misérables qui s’approche du roufle, dit
+tranquillement le major, je le tue comme un chien.»
+
+Les matelots virent sans doute que les passagers étaient
+déterminés à les tenir en respect, car, après quelques tentatives
+de pillage, ils disparurent. John Mangles ne s’occupa plus de ces
+ivrognes, et attendit impatiemment le jour.
+
+Le navire était alors absolument immobile. La mer se calmait peu à
+peu. Le vent tombait. La coque pouvait donc résister pendant
+quelques heures encore. Au lever du soleil, John examinerait la
+terre. Si elle présentait un atterrissement facile, le you-you,
+maintenant la seule embarcation du bord, servirait au transport de
+l’équipage et des passagers. Il faudrait trois voyages, au moins,
+car il n’y avait place que pour quatre personnes. Quant au canot,
+on a vu qu’il avait été enlevé dans un coup de mer.
+
+Tout en réfléchissant aux dangers de sa situation, John Mangles,
+appuyé sur le capot, écoutait les bruits du ressac. Il cherchait à
+percer l’obscurité profonde. Il se demandait à quelle distance se
+trouvait cette terre enviée et redoutée tout à la fois. Les
+brisants s’étendent souvent à plusieurs lieues d’une côte. Le
+frêle canot pourrait-il résister à une traversée un peu longue?
+
+Tandis que John songeait ainsi, demandant un peu de lumière à ce
+ciel ténébreux, les passagères, confiantes en sa parole,
+reposaient sur leurs couchettes. L’immobilité du brick leur
+assurait quelques heures de tranquillité. Glenarvan, John et leurs
+compagnons, n’entendant plus les cris de l’équipage ivre-mort, se
+refaisaient aussi dans un rapide sommeil, et, à une heure du
+matin, un silence profond régnait à bord de ce brick, endormi lui-même
+sur son lit de sable.
+
+Vers quatre heures, les premières clartés apparurent dans l’est.
+Les nuages se nuancèrent légèrement sous les pâles lueurs de
+l’aube. John remonta sur le pont. À l’horizon pendait un rideau de
+brumes. Quelques contours indécis flottaient dans les vapeurs
+matinales, mais à une certaine hauteur. Une faible houle agitait
+encore la mer, et les flots du large se perdaient au milieu
+d’épaisses nuées immobiles.
+
+John attendit. La lumière s’accrut peu à peu, l’horizon se piqua
+de tons rouges. Le rideau monta lentement sur le vaste décor du
+fond. Des récifs noirs pointèrent hors des eaux. Puis, une ligne
+se dessina sur une bande d’écume, un point lumineux s’alluma comme
+un phare au sommet d’un piton projeté sur le disque encore
+invisible du soleil levant. La terre était là, à moins de neuf
+milles.
+
+«La terre!», s’écria John Mangles.
+
+Ses compagnons, réveillés à sa voix, s’élancèrent sur le pont du
+brick, et regardèrent en silence la côte qui s’accusait à
+l’horizon. Hospitalière ou funeste, elle devait être leur lieu de
+refuge.
+
+«Où est Will Halley? demanda Glenarvan.
+
+--Je ne sais, _mylord_, répondit John Mangles.
+
+--Et ses matelots?
+
+--Disparus comme lui.
+
+--Et, comme lui, ivres-morts, sans doute, ajouta Mac Nabbs.
+
+--Qu’on les cherche! dit Glenarvan, on ne peut les abandonner sur
+ce navire.»
+
+Mulrady et Wilson descendirent au logement du gaillard d’avant,
+et, deux minutes après, ils revinrent. Le poste était vide. Ils
+visitèrent alors l’entrepont et le brick jusqu’à fond de cale. Ils
+ne trouvèrent ni Will Halley ni ses matelots.
+
+«Quoi! Personne? dit Glenarvan.
+
+--Sont-ils tombés à la mer? demanda Paganel.
+
+--Tout est possible», répondit John Mangles, très soucieux de
+cette disparition.
+
+Puis, se dirigeant vers l’arrière:
+
+«Au canot», dit-il.
+
+Wilson et Mulrady le suivirent pour mettre le you-you à la mer. Le
+you-you avait disparu.
+
+
+Chapitre V
+_Les matelots improvisés_
+
+Will Halley et son équipage, profitant de la nuit et du sommeil
+des passagers, s’étaient enfuis sur l’unique canot du brick. On ne
+pouvait en douter. Ce capitaine, que son devoir obligeait à rester
+le dernier à bord, l’avait quitté le premier.
+
+«Ces coquins ont fui, dit John Mangles. Eh bien! Tant mieux,
+_mylord_. C’est autant de fâcheuses scènes qu’ils nous épargnent!
+
+--Je le pense, répondit Glenarvan; d’ailleurs, il y a toujours un
+capitaine à bord, John, et des matelots courageux, sinon habiles,
+tes compagnons. Commande, et nous sommes prêts à t’obéir.»
+
+Le major, Paganel, Robert, Wilson, Mulrady, Olbinett lui-même,
+applaudirent aux paroles de Glenarvan, et, rangés sur le pont, ils
+se tinrent à la disposition de John Mangles.
+
+«Que faut-il faire?» demanda Glenarvan.
+
+Le jeune capitaine promena son regard sur la mer, observa la
+mâture incomplète du brick, et dit, après quelques instants de
+réflexion:
+
+«Nous avons deux moyens, _mylord_, de nous tirer de cette
+situation: relever le bâtiment et reprendre la mer, ou gagner la
+côte sur un radeau qui sera facile à construire.
+
+--Si le bâtiment peut être relevé, relevons-le, répondit
+Glenarvan. C’est le meilleur parti à prendre, n’est-il pas vrai?
+
+--Oui, votre honneur, car, une fois à terre, que deviendrions-nous
+sans moyens de transport?
+
+--Évitons la côte, ajouta Paganel. Il faut se défier de la
+Nouvelle-Zélande.
+
+--D’autant plus que nous avons beaucoup dérivé, reprit John.
+L’incurie d’Halley nous a rejetés dans le sud, c’est évident. À
+midi, je ferai mon point, et si, comme je le présume, nous sommes
+au-dessous d’Auckland, j’essayerai de remonter avec le _Macquarie_
+en prolongeant la côte.
+
+--Mais les avaries du brick? demanda lady Helena.
+
+--Je ne les crois pas graves, madame, répondit John Mangles.
+J’établirai à l’avant un mât de fortune pour remplacer le mât de
+misaine, et nous marcherons, lentement, il est vrai, mais nous
+irons là où nous voulons aller. Si, par malheur, la coque du brick
+est défoncée, ou s’il ne peut être renfloué, il faudra se résigner
+à gagner la côte et à reprendre par terre le chemin d’Auckland.
+
+--Voyons donc l’état du navire, dit le major. Cela importe avant
+tout.»
+
+Glenarvan, John et Mulrady ouvrirent le grand panneau et
+descendirent dans la cale. Environ deux cents tonneaux de peaux
+tannées s’y trouvaient fort mal arrimés. On put les déplacer sans
+trop de peine, au moyen de palans frappés sur le grand étai à
+l’aplomb du panneau. John fit aussitôt jeter à la mer une partie
+de ces ballots afin d’alléger le navire.
+
+Après trois heures d’un rude travail, on put examiner les fonds du
+brick. Deux coutures du bordage s’étaient ouvertes à bâbord, à la
+hauteur des préceintes. Or, le _Macquarie_ donnant sa bande sur
+tribord, sa gauche opposée émergeait, et les coutures défectueuses
+étaient à l’air. L’eau ne pouvait donc pénétrer. D’ailleurs,
+Wilson se hâta de rétablir le joint des bordages avec de l’étoupe
+et une feuille de cuivre soigneusement clouée.
+
+En sondant, on ne trouva pas deux pieds d’eau dans la cale. Les
+pompes devaient facilement épuiser cette eau et soulager d’autant
+le navire.
+
+Examen fait de la coque, John reconnut qu’elle avait peu souffert
+dans l’échouage. Il était probable qu’une partie de la fausse
+quille resterait engagée dans le sable, mais on pouvait s’en
+passer.
+
+Wilson, après avoir visité l’intérieur du bâtiment, plongea afin
+de déterminer sa position sur le haut-fond.
+
+Le _Macquarie_, l’avant tourné au nord-ouest, avait donné sur un
+banc de sable vasard d’un accore très brusque. L’extrémité
+inférieure de son étrave et environ les deux tiers de sa quille
+s’y trouvaient profondément encastrés. L’autre partie jusqu’à
+l’étambot flottait sur une eau dont la hauteur atteignait cinq
+brasses. Le gouvernail n’était donc point engagé et fonctionnait
+librement. John jugea inutile de le soulager. Avantage réel, car
+on serait à même de s’en servir au premier besoin.
+
+Les marées ne sont pas très fortes dans le Pacifique. Cependant,
+John Mangles comptait sur l’arrivée du flot pour relever le
+_Macquarie_.
+
+Le brick avait touché une heure environ avant la pleine mer.
+Depuis le moment où le jusant se fit sentir, sa bande sur tribord
+s’était de plus en plus accusée. À six heures du matin, à la mer
+basse elle atteignait son maximum d’inclinaison, et il parut
+inutile d’étayer le navire au moyen de béquilles. On put ainsi
+conserver à bord les vergues et autres espars que John destinait à
+établir un mât de fortune sur l’avant.
+
+Restaient à prendre les positions pour renflouer le _Macquarie_.
+Travail long et pénible. Il serait évidemment impossible d’être
+paré pour la pleine mer de midi un quart. On verrait seulement
+comment se comporterait le brick, en partie déchargé, sous
+l’action du flot, et à la marée suivante on donnerait le coup de
+collier.
+
+«À l’ouvrage!» commanda John Mangles.
+
+Ses matelots improvisés étaient à ses ordres.
+
+John fit d’abord serrer les voiles restées sur leurs cargues. Le
+major, Robert et Paganel, dirigés par Wilson, montèrent à la
+grand’hune.
+
+Le grand hunier, tendu sous l’effort du vent, eût contrarié le
+dégagement du navire. Il fallut le serrer, ce qui se fit tant bien
+que mal. Puis, après un travail opiniâtre et dur à des mains qui
+n’en avaient pas l’habitude, le mât du grand perroquet fut
+dépassé. Le jeune Robert, agile comme un chat, hardi comme un
+mousse, avait rendu les plus grands services pendant cette
+difficile opération.
+
+Il s’agit alors de mouiller une ancre, deux peut-être, à l’arrière
+du navire et dans la direction de la quille. L’effort de traction
+devait s’opérer sur ces ancres pour haler le _Macquarie_ à marée
+haute. Cette opération ne présente aucune difficulté, quand on
+dispose d’une embarcation; on prend une ancre à jet, et on la
+mouille au point convenable, qui a été reconnu à l’avance.
+
+Mais ici, tout canot manquait, et il fallait y suppléer.
+
+Glenarvan était assez pratique de la mer pour comprendre la
+nécessité de ces opérations. Une ancre devait être mouillée pour
+dégager le navire échoué à mer basse.
+
+«Mais sans canot, que faire? demanda-t-il à John.
+
+--Nous emploierons les débris du mât de misaine et des barriques
+vides, répondit le jeune capitaine. L’opération sera difficile,
+mais non pas impossible, car les ancres du _Macquarie_ sont de
+petite dimension. Une fois mouillées, si elles ne dérapent pas,
+j’ai bon espoir.
+
+--Bien, ne perdons pas de temps, John.»
+
+Tout le monde, matelots et passagers, fut appelé sur le pont.
+Chacun prit part à la besogne. On brisa à coups de hache les agrès
+qui retenaient encore le mât de misaine. Le bas mât s’était rompu
+dans sa chute au ras du ton, de telle sorte que la hune put être
+facilement retirée.
+
+John Mangles destinait cette plate-forme à faire un radeau. Il la
+soutint au moyen de barriques vides, et la rendit capable de
+porter ses ancres. Une godille fut installée, qui permettait de
+gouverner l’appareil. D’ailleurs, le jusant devait le faire
+dériver précisément à l’arrière du brick; puis, quand les ancres
+seraient par le fond, il serait facile de revenir à bord en se
+halant sur le grelin du navire.
+
+Ce travail était à demi achevé, quand le soleil s’approcha du
+méridien.
+
+John Mangles laissa Glenarvan suivre les opérations commencées, et
+s’occupa de relever sa position. Ce relèvement était très
+important à déterminer. Fort heureusement, John avait trouvé dans
+la chambre de Will Halley, avec un annuaire de l’observatoire de
+Greenwich, un sextant très sale, mais suffisant pour obtenir le
+point. Il le nettoya et l’apporta sur le pont.
+
+Cet instrument, par une série de miroirs mobiles, ramène le soleil
+à l’horizon au moment où il est midi, c’est-à-dire quand l’astre
+du jour atteint le plus haut point de sa course. On comprend donc
+que, pour opérer, il faut viser avec la lunette du sextant un
+horizon vrai, celui que forment le ciel et l’eau en se confondant.
+Or, précisément la terre s’allongeait en un vaste promontoire dans
+le nord, et, s’interposant entre l’observateur et l’horizon vrai,
+elle rendait l’observation impossible.
+
+Dans ce cas, où l’horizon manque, on le remplace par un horizon
+artificiel. C’est ordinairement une cuvette plate, remplie de
+mercure, au-dessus de laquelle on opère. Le mercure présente ainsi
+et de lui-même un miroir parfaitement horizontal.
+
+John n’avait point de mercure à bord, mais il tourna la difficulté
+en se servant d’une baille remplie de goudron liquide, dont la
+surface réfléchissait très suffisamment l’image du soleil.
+
+Il connaissait déjà sa longitude, étant sur la côte ouest de la
+Nouvelle-Zélande. Heureusement, car sans chronomètre il n’aurait
+pu la calculer.
+
+La latitude seule lui manquait et il se mit en mesure de
+l’obtenir.
+
+Il prit donc, au moyen du sextant, la hauteur méridienne du soleil
+au-dessus de l’horizon.
+
+Cette hauteur se trouva de 68° 30’. La distance du soleil au
+zénith était donc de 21° 30’, puisque ces deux nombres ajoutés
+l’un à l’autre donnent 90°. Or, ce jour-là, 3 février, la
+déclinaison du soleil étant de 16° 30’ d’après l’annuaire, en
+l’ajoutant à cette distance zénithale de 21° 30’, on avait une
+latitude de 38°.
+
+La situation du _Macquarie_ se déterminait donc ainsi: longitude
+171° 13’, latitude 38°, sauf quelques erreurs insignifiantes
+produites par l’imperfection des instruments, et dont on pouvait
+ne pas tenir compte.
+
+En consultant la carte de Johnston achetée par Paganel à Eden,
+John Mangles vit que le naufrage avait eu lieu à l’ouvert de la
+baie d’Aotea, au-dessus de la pointe Cahua, sur les rivages de la
+province d’Auckland. La ville d’Auckland étant située sur le
+trente-septième parallèle, le _Macquarie_ avait été rejeté d’un
+degré dans le sud. Il devrait donc remonter d’un degré pour
+atteindre la capitale de la Nouvelle-Zélande.
+
+«Ainsi, dit Glenarvan, un trajet de vingt-cinq milles tout au
+plus. Ce n’est rien.
+
+--Ce qui n’est rien sur mer sera long et pénible sur terre,
+répondit Paganel.
+
+--Aussi, répondit John Mangles, ferons-nous tout ce qui est
+humainement possible pour renflouer le _Macquarie_.»
+
+Le point établi, les opérations furent reprises. À midi un quart,
+la mer était pleine. John ne put en profiter, puisque ses ancres
+n’étaient pas encore mouillées. Mais il n’en observa pas moins le
+_Macquarie_ avec une certaine anxiété.
+
+Flotterait-il sous l’action du flot? La question allait se décider
+en cinq minutes.
+
+On attendit. Quelques craquements eurent lieu; ils étaient
+produits, sinon par un soulèvement, au moins par un tressaillement
+de la carène. John conçut le bon espoir pour la marée suivante,
+mais en somme le brick ne bougea pas.
+
+Les travaux continuèrent. À deux heures, le radeau était prêt.
+L’ancre à jet y fut embarquée. John et Wilson l’accompagnèrent,
+après avoir amarré un grelin sur l’arrière du navire. Le jusant
+les fit dériver, et ils mouillèrent à une demi-encablure par dix
+brasses de fond.
+
+La tenue était bonne et le radeau revint à bord.
+
+Restait la grosse ancre de bossoir. On la descendit, non sans
+difficulté. Le radeau recommença l’opération, et bientôt cette
+seconde ancre fut mouillée en arrière de l’autre, par un fond de
+quinze brasses.
+
+Puis, se halant sur le câble, John et Wilson retournèrent au
+_Macquarie_.
+
+Le câble et le grelin furent garnis au guindeau, et on attendit la
+prochaine pleine mer, qui devait se faire sentir à une heure du
+matin. Il était alors six heures du soir.
+
+John Mangles complimenta ses matelots, et fit entendre à Paganel
+que, le courage et la bonne conduite aidant, il pourrait devenir
+un jour quartier-maître.
+
+Cependant, Mr Olbinett, après avoir aidé aux diverses manœuvres,
+était retourné à la cuisine.
+
+Il avait préparé un repas réconfortant qui venait à propos. Un
+rude appétit sollicitait l’équipage.
+
+Il fut pleinement satisfait, et chacun se sentit refait pour les
+travaux ultérieurs. Après le dîner, John Mangles prit les
+dernières précautions qui devaient assurer le succès de
+l’opération. Il ne faut rien négliger, quand il s’agit de
+renflouer un navire. Souvent, l’entreprise manque, faute de
+quelques lignes d’allégement, et la quille engagée ne quitte pas
+son lit de sable.
+
+John Mangles avait fait jeter à la mer une grande partie des
+marchandises, afin de soulager le brick; mais le reste des
+ballots, les lourds espars, les vergues de rechange, quelques
+tonnes de gueuses qui formaient le lest, furent reportés à
+l’arrière, pour faciliter de leur poids le dégagement de l’étrave.
+Wilson et Mulrady y roulèrent également un certain nombre de
+barriques qu’ils remplirent d’eau, afin de relever le nez du
+brick.
+
+Minuit sonnait, quand ces derniers travaux furent achevés.
+L’équipage était sur les dents, circonstance regrettable, au
+moment où il n’aurait pas trop de toutes ses forces pour virer au
+guindeau: ce qui amena John Mangles à prendre une résolution
+nouvelle.
+
+En ce moment, la brise calmissait. Le vent faisait à peine courir
+quelques risées capricieuses à la surface des flots. John,
+observant l’horizon, remarqua que le vent tendait à revenir du
+sud-ouest dans le nord-ouest. Un marin ne pouvait se tromper à la
+disposition particulière et à la couleur des bandes de nuages.
+Wilson et Mulrady partageaient l’opinion de leur capitaine.
+
+John Mangles fit part de ses observations à Glenarvan, et lui
+proposa de remettre au lendemain l’opération du renflouage.
+
+«Et voici, mes raisons, dit-il. D’abord, nous sommes très
+fatigués, et toutes nos forces sont nécessaires pour dégager le
+navire. Puis, une fois relevé, comment le conduire au milieu de
+ces dangereux brisants et par une obscurité profonde? Mieux vaut
+agir en pleine lumière. D’ailleurs, une autre raison me porte à
+attendre. Le vent promet de nous venir en aide, et je tiens à en
+profiter, je veux qu’il fasse culer cette vieille coque, pendant
+que la mer la soulèvera. Demain, si je ne me trompe, la brise
+soufflera du nord-ouest. Nous établirons les voiles du grand mât à
+masquer, et elles concourront à relever le brick.»
+
+Ces raisons étaient décisives. Glenarvan et Paganel, les
+impatients du bord, se rendirent, et l’opération fut remise au
+lendemain. La nuit se passa bien. Un quart avait été réglé pour
+veiller surtout au mouillage des ancres.
+
+Le jour parut. Les prévisions de John Mangles se réalisaient. Il
+vantait une brise du nord-nord-ouest qui tendait à fraîchir.
+C’était un surcroît de force très avantageux. L’équipage fut mis
+en réquisition.
+
+Robert, Wilson, Mulrady en haut du grand mât, le major, Glenarvan,
+Paganel sur le pont, disposèrent les manœuvres de façon à
+déployer les voiles au moment précis. La vergue du grand hunier
+fut hissée à bloc, la grand’voile et le grand hunier laissés sur
+leurs cargues.
+
+Il était neuf heures du matin. Quatre heures devaient encore
+s’écouler jusqu’à la pleine mer. Elles ne furent pas perdues. John
+les employa à établir son mât de fortune sur l’avant du brick,
+afin de remplacer le mât de misaine. Il pourrait ainsi s’éloigner
+de ces dangereux parages, dès que le navire serait à flot. Les
+travailleurs firent de nouveaux efforts, et, avant midi, la vergue
+de misaine était solidement assujettie en guise de mât.
+
+Lady Helena et Mary Grant se rendirent très utiles, et
+enverguèrent une voile de rechange sur la vergue du petit
+perroquet. C’était une joie pour elles de s’employer au salut
+commun. Ce gréement achevé, si le _Macquarie_ laissait à désirer
+au point de vue de l’élégance, du moins pouvait-il naviguer à la
+condition de ne pas s’écarter de la côte.
+
+Cependant, le flot montait. La surface de la mer se soulevait en
+petites vagues houleuses. Les têtes de brisants disparaissaient
+peu à peu, comme des animaux marins qui rentrent sous leur liquide
+élément. L’heure approchait de tenter la grande opération. Une
+fiévreuse impatience tenait les esprits en surexcitation. Personne
+ne parlait. On regardait John. On attendait un ordre de lui.
+
+John Mangles, penché sur la lisse du gaillard d’arrière, observait
+la marée. Il jetait un coup d’œil inquiet au câble et au grelin
+élongés et fortement embraqués. À une heure, la mer atteignit son
+plus haut point. Elle était étale, c’est-à-dire à ce court instant
+où l’eau ne monte plus et ne descend pas encore. Il fallait opérer
+sans retard.
+
+La grand’voile et le grand hunier furent largués et coiffèrent le
+mât sous l’effort du vent.
+
+«Au guindeau!» cria John.
+
+C’était un guindeau muni de bringuebales, comme les pompes à
+incendie. Glenarvan, Mulrady, Robert d’un côté, Paganel, le major,
+Olbinett de l’autre, pesèrent sur les bringuebales, qui
+communiquaient le mouvement à l’appareil. En même temps, John et
+Wilson, engageant les barres d’abattage, ajoutèrent leurs efforts à
+ceux de leurs compagnons.
+
+«Hardi! Hardi! Cria le jeune capitaine, et de l’ensemble!»
+
+Le câble et le grelin se tendirent sous la puissante action du
+guindeau. Les ancres tinrent bon et ne chassèrent point. Il
+fallait réussir promptement.
+
+La pleine mer ne dure que quelques minutes. Le niveau d’eau ne
+pouvait aider à baisser. On redoubla d’efforts. Le vent donnait
+avec violence et masquait les voiles contre le mât. Quelques
+tressaillements se firent sentir dans la coque. Le brick parut
+près de se soulever. Peut-être suffirait-il d’un bras de plus pour
+l’arracher au banc de sable.
+
+«Helena! Mary!» cria Glenarvan.
+
+Les deux jeunes femmes vinrent joindre leurs efforts à ceux de
+leurs compagnons. Un dernier cliquetis du linguet se fit entendre.
+
+Mais ce fut tout. Le brick ne bougea pas. L’opération était
+manquée. Le jusant commençait déjà, et il fut évident que, même
+avec l’aide du vent et de la mer, cet équipage réduit ne pourrait
+renflouer son navire.
+
+
+Chapitre VI
+_Où le cannibalisme est traité théoriquement_
+
+Le premier moyen de salut tenté par John Mangles avait échoué. Il
+fallait recourir au second sans tarder. Il est évident qu’on ne
+pouvait relever le _Macquarie_, et non moins évident que le seul
+parti à prendre, c’était d’abandonner le bâtiment.
+
+Attendre à bord des secours problématiques, ç’eût été imprudence
+et folie. Avant l’arrivée providentielle d’un navire sur le
+théâtre du naufrage, le _Macquarie_ serait mis en pièces! La
+prochaine tempête, ou seulement une mer un peu forte, soulevée par
+les vents du large, le roulerait sur les sables, le briserait, le
+dépècerait, en disperserait les débris. Avant cette inévitable
+destruction, John voulait gagner la terre.
+
+Il proposa donc de construire un radeau, ou, en langue maritime,
+un «ras» assez solide pour porter les passagers et une quantité
+suffisante de vivres à la côte zélandaise.
+
+Il n’y avait pas à discuter, mais à agir. Les travaux furent
+commencés, et ils étaient fort avancés, quand la nuit vint les
+interrompre.
+
+Vers huit heures du soir, après le souper, tandis que lady Helena
+et Mary Grant reposaient sur les couchettes du roufle, Paganel et
+ses amis s’entretenaient de questions graves en parcourant le pont
+du navire. Robert n’avait pas voulu les quitter.
+
+Ce brave enfant écoutait de toutes ses oreilles, prêt à rendre un
+service, prêt à se dévouer à une périlleuse entreprise.
+
+Paganel avait demandé à John Mangles si le radeau ne pourrait
+suivre la côte jusqu’à Auckland, au lieu de débarquer ses
+passagers à terre. John répondit que cette navigation était
+impossible avec un appareil aussi défectueux.
+
+«Et ce que nous ne pouvons tenter sur un radeau, dit Paganel,
+aurait-il pu se faire avec le canot du brick?
+
+--Oui, à la rigueur, répondit John Mangles, mais à la condition
+de naviguer le jour et de mouiller la nuit.
+
+--Ainsi, ces misérables qui nous ont abandonnés...
+
+--Oh! Ceux-là, répondit John Mangles, ils étaient ivres, et, par
+cette profonde obscurité, je crains bien qu’ils n’aient payé de
+leur vie ce lâche abandon.
+
+--Tant pis pour eux, reprit Paganel, et tant pis pour nous, car
+ce canot eût été bien utile.
+
+--Que voulez-vous, Paganel? dit Glenarvan. Le radeau nous portera
+à terre.
+
+--C’est précisément ce que j’aurais voulu éviter, répondit le
+géographe.
+
+--Quoi! Un voyage de vingt milles au plus après ce que nous avons
+fait dans les Pampas et à travers l’Australie, peut-il effrayer
+des hommes rompus aux fatigues?
+
+--Mes amis, répondit Paganel, je ne mets en doute ni votre
+courage ni la vaillance de nos compagnes. Vingt milles! Ce n’est
+rien en tout autre pays que la Nouvelle-Zélande. Vous ne me
+soupçonnerez pas de pusillanimité. Le premier, je vous ai
+entraînés à travers l’Amérique, à travers l’Australie. Mais ici,
+je le répète, tout vaut mieux que de s’aventurer dans ce pays
+perfide.
+
+--Tout vaut mieux que de s’exposer à une perte certaine sur un
+navire échoué, fit John Mangles.
+
+--Qu’avons-nous donc tant à redouter de la Nouvelle-Zélande?
+demanda Glenarvan.
+
+--Les sauvages, répondit Paganel.
+
+--Les sauvages! répliqua Glenarvan. Ne peut-on les éviter, en
+suivant la côte? D’ailleurs, une attaque de quelques misérables ne
+peut préoccuper dix européens bien armés et décidés à se défendre.
+
+--Il ne s’agit pas de misérables, répondit Paganel en secouant la
+tête. Les néo-zélandais forment des tribus terribles, qui luttent
+contre la domination anglaise, contre les envahisseurs, qui les
+vainquent souvent, qui les mangent toujours!
+
+--Des cannibales! s’écria Robert, des cannibales!»
+
+Puis on l’entendit qui murmurait ces deux noms:
+
+«Ma sœur! Madame Helena!
+
+--Ne crains rien, mon enfant, lui répondit Glenarvan, pour
+rassurer le jeune enfant. Notre ami Paganel exagère!
+
+--Je n’exagère rien, reprit Paganel. Robert a montré qu’il était
+un homme, et je le traite en homme, en ne lui cachant pas la
+vérité. Les néo-zélandais sont les plus cruels, pour ne pas dire
+les plus gourmands des anthropophages. Ils dévorent tout ce qui
+leur tombe sous la dent. La guerre n’est pour eux qu’une chasse à
+ce gibier savoureux qui s’appelle l’homme, et il faut l’avouer,
+c’est la seule guerre logique. Les européens tuent leurs ennemis
+et les enterrent. Les sauvages tuent leurs ennemis et les mangent,
+et, comme l’a fort bien dit mon compatriote Toussenel, le mal
+n’est pas tant de faire rôtir son ennemi quand il est mort, que de
+le tuer quand il ne veut pas mourir.
+
+--Paganel, répondit le major, il y a matière à discussion, mais
+ce n’est pas le moment. Qu’il soit logique ou non d’être mangé,
+nous ne voulons pas qu’on nous mange. Mais comment le
+christianisme n’a-t-il pas encore détruit ces habitudes
+d’anthropophagie?
+
+--Croyez-vous donc que tous les néo-zélandais soient chrétiens?
+Répliqua Paganel. C’est le petit nombre, et les missionnaires sont
+encore et trop souvent victimes de ces brutes. L’année dernière,
+le révérend Walkner a été martyrisé avec une horrible cruauté. Les
+maoris l’ont pendu. Leurs femmes lui ont arraché les yeux. On a bu
+son sang, on a mangé sa cervelle. Et ce meurtre a eu lieu en 1864,
+à Opotiki, à quelques lieues d’Auckland, pour ainsi dire sous les
+yeux des autorités anglaises. Mes amis, il faut des siècles pour
+changer la nature d’une race d’hommes. Ce que les maoris ont été,
+ils le seront longtemps encore. Toute leur histoire est faite de
+sang. Que d’équipages ils ont massacrés et dévorés, depuis les
+matelots de Tasman jusqu’aux marins du _Hawes_! et ce n’est pas la
+chair blanche qui les a mis en appétit. Bien avant l’arrivée des
+européens, les zélandais demandaient au meurtre l’assouvissement
+de leur gloutonnerie.
+
+Maints voyageurs vécurent parmi eux, qui ont assisté à des repas
+de cannibales, où les convives n’étaient poussés que par le désir
+de manger d’un mets délicat, comme la chair d’une femme ou d’un
+enfant!
+
+--Bah! fit le major, ces récits ne sont-ils pas dus pour la
+plupart à l’imagination des voyageurs?
+
+On aime volontiers à revenir des pays dangereux et de l’estomac
+des anthropophages!
+
+--Je fais la part de l’exagération, répondit Paganel. Mais des
+hommes dignes de foi ont parlé, les missionnaires Kendall,
+Marsden, les capitaines Dillon, d’Urville, Laplace, d’autres
+encore, et je crois à leurs récits, je dois y croire. Les
+zélandais sont cruels par nature. À la mort de leurs chefs, ils
+immolent des victimes humaines. Ils prétendent par ces sacrifices
+apaiser la colère du défunt, qui pourrait frapper les vivants, et
+en même temps lui offrir des serviteurs pour l’autre vie! Mais
+comme ils mangent ces domestiques posthumes, après les avoir
+massacrés, on est fondé à croire que l’estomac les y pousse plus
+que la superstition.
+
+--Cependant, dit John Mangles, j’imagine que la superstition joue
+un rôle dans les scènes du cannibalisme. C’est pourquoi, si la
+religion change, les mœurs changeront aussi.
+
+--Bon, ami John, répondit Paganel. Vous soulevez là cette grave
+question de l’origine de l’anthropophagie. Est-ce la religion,
+est-ce la faim qui a poussé les hommes à s’entre-dévorer? Cette
+discussion serait au moins oiseuse en ce moment. Pourquoi le
+cannibalisme existe? La question n’est pas encore résolue; mais il
+existe, fait grave, dont nous n’avons que trop de raisons de nous
+préoccuper.»
+
+Paganel disait vrai. L’anthropophagie est passée à l’état
+chronique dans la Nouvelle-Zélande, comme aux îles Fidji ou au
+détroit de Torrès. La superstition intervient évidemment dans ces
+odieuses coutumes, mais il y a des cannibales, parce qu’il y a des
+moments où le gibier est rare et la faim grande. Les sauvages ont
+commencé par manger de la chair humaine pour satisfaire les
+exigences d’un appétit rarement rassasié; puis, les prêtres ont
+ensuite réglementé et sanctifié ces monstrueuses habitudes. Le
+repas est devenu cérémonie, voilà tout.
+
+D’ailleurs, aux yeux des maoris, rien de plus naturel que de se
+manger les uns les autres. Les missionnaires les ont souvent
+interrogés à propos du cannibalisme. Ils leur ont demandé pourquoi
+ils dévoraient leurs frères. À quoi les chefs répondaient que les
+poissons mangent les poissons, que les chiens mangent les hommes,
+que les hommes mangent les chiens, et que les chiens se mangent
+entre eux. Dans leur théogonie même, la légende rapporte qu’un
+dieu mangea un autre dieu. Avec de tels précédents, comment
+résister au plaisir de manger son semblable?
+
+De plus, les zélandais prétendent qu’en dévorant un ennemi mort on
+détruit sa partie spirituelle. On hérite ainsi de son âme, de sa
+force, de sa valeur, qui sont particulièrement renfermés dans la
+cervelle. Aussi, cette portion de l’individu figure-t-elle dans
+les festins comme plat d’honneur et de premier choix.
+
+Cependant, Paganel soutint, non sans raison, que la sensualité, le
+besoin surtout, excitaient les zélandais à l’anthropophagie, et
+non seulement les sauvages de l’Océanie, mais les sauvages de
+l’Europe.
+
+«Oui, ajouta-t-il, le cannibalisme a longtemps régné chez les
+ancêtres des peuples les plus civilisés, et ne prenez point cela
+pour une personnalité, chez les écossais particulièrement.
+
+--Vraiment? dit Mac Nabbs.
+
+--Oui, major, reprit Paganel. Quand vous lirez certains passages
+de saint Jérôme sur les _atticoli_ de l’Écosse, vous verrez ce
+qu’il faut penser de vos aïeux! Et sans remonter au delà des temps
+historiques, sous le règne d’Élisabeth, à l’époque même où
+Shakespeare rêvait à son Shylock, Sawney Bean, bandit écossais, ne
+fut-il pas exécuté pour crime de cannibalisme? Et quel sentiment
+l’avait porté à manger de la chair humaine? La religion? Non, la
+faim.
+
+--La faim? dit John Mangles.
+
+--La faim, répondit Paganel, mais surtout cette nécessité pour le
+carnivore de refaire sa chair et son sang par l’azote contenu dans
+les matières animales. C’est bien de fournir au travail des
+poumons au moyen des plantes tubéreuses et féculentes. Mais qui
+veut être fort et actif doit absorber ces aliments plastiques qui
+réparent les muscles. Tant que les maoris ne seront pas membres de
+la société des légumistes, ils mangeront de la viande, et, pour
+viande, de la chair humaine.
+
+--Pourquoi pas la viande des animaux? dit Glenarvan.
+
+--Parce qu’ils n’ont pas d’animaux, répondit Paganel, et il faut
+le savoir, non pour excuser, mais pour expliquer leurs habitudes
+de cannibalisme. Les quadrupèdes, les oiseaux mêmes sont rares
+dans ce pays inhospitalier. Aussi les maoris, de tout temps, se
+sont-ils nourris de chair humaine. Il y a même des «saisons à
+manger les hommes», comme dans les contrées civilisées, des
+saisons pour la chasse. Alors ont lieu les grandes battues, c’est-à-dire
+les grandes guerres, et des peuplades entières sont servies
+sur la table des vainqueurs.
+
+--Ainsi, dit Glenarvan, selon vous, Paganel, l’anthropophagie ne
+disparaîtra que le jour où les moutons, les bœufs et les porcs
+pulluleront dans les prairies de la Nouvelle-Zélande.
+
+--Évidemment, mon cher lord, et encore faudra-t-il des années
+pour que les maoris se déshabituent de la chair zélandaise qu’ils
+préfèrent à toute autre, car les fils aimeront longtemps ce que
+leurs pères ont aimé. À les en croire, cette chair a le goût de la
+viande de porc, mais avec plus de fumet. Quant à la chair blanche,
+ils en sont moins friands, parce que les blancs mêlent du sel à
+leurs aliments, ce qui leur donne une saveur particulière peu
+goûtée des gourmets.
+
+--Ils sont difficiles! dit le major. Mais cette chair blanche ou
+noire, la mangent-ils crue ou cuite?
+
+--Eh! Qu’est-ce que cela vous fait, Monsieur Mac Nabbs? s’écria
+Robert.
+
+--Comment donc, mon garçon, répondit sérieusement le major, mais
+si je dois jamais finir sous la dent d’un anthropophage, j’aime
+mieux être cuit!
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour être sûr de ne pas être dévoré vivant!
+
+--Bon! Major, reprit Paganel, mais si c’est pour être cuit
+vivant!
+
+--Le fait est, répondit le major, que je n’en donnerais pas le
+choix pour une demi-couronne.
+
+--Quoi qu’il en soit, Mac Nabbs, et si cela peut vous être
+agréable, répliqua Paganel, apprenez que les néo-zélandais ne
+mangent la chair que cuite ou fumée. Ce sont des gens bien appris
+et qui se connaissent en cuisine. Mais, pour mon compte, l’idée
+d’être mangé m’est particulièrement désagréable! Terminer son
+existence dans l’estomac d’un sauvage, pouah!
+
+--Enfin, de tout ceci, dit John Mangles, il résulte qu’il ne faut
+pas tomber entre leurs mains. Espérons aussi qu’un jour le
+christianisme aura aboli ces monstrueuses coutumes.
+
+--Oui, nous devons l’espérer, répondit Paganel; mais, croyez-moi,
+un sauvage qui a goûté de la chair humaine y renoncera
+difficilement. Jugez-en par les deux faits que voici.
+
+--Voyons les faits, Paganel, dit Glenarvan.
+
+--Le premier est rapporté dans les chroniques de la société des
+jésuites au Brésil. Un missionnaire portugais rencontra un jour
+une vieille brésilienne très malade. Elle n’avait plus que
+quelques jours à vivre. Le jésuite l’instruisit des vérités du
+christianisme, que la moribonde admit sans discuter. Puis, après
+la nourriture de l’âme, il songea à la nourriture du corps, et il
+offrit à sa pénitente quelques friandises européennes. «Hélas!
+répondit la vieille, mon estomac ne peut supporter aucune espèce
+d’aliments. Il n’y a qu’une seule chose dont je voudrais goûter;
+mais, par malheur, personne ici ne pourrait me la procurer. --
+Qu’est-ce donc? demanda le jésuite. --Ah! Mon fils! C’est la main
+d’un petit garçon! Il me semble que j’en grignoterais les petits
+os avec plaisir!»
+
+--Ah çà! Mais c’est donc bon? demanda Robert.
+
+--Ma seconde histoire va te répondre, mon garçon, reprit Paganel.
+Un jour, un missionnaire reprochait à un cannibale cette coutume
+horrible et contraire aux lois divines de manger de la chair
+humaine. «Et puis ce doit être mauvais! Ajouta-t-il. --Ah! mon
+père! répondit le sauvage en jetant un regard de convoitise sur le
+missionnaire, dites que Dieu le défend! Mais ne dites pas que
+c’est mauvais! Si seulement vous en aviez mangé!...»
+
+
+Chapitre VII
+_Où l’on accoste enfin une terre qu’il faudrait éviter_
+
+Les faits rapportés par Paganel étaient indiscutables.
+
+La cruauté des néo-zélandais ne pouvait être mise en doute. Donc,
+il y avait danger à descendre à terre.
+
+Mais eût-il été cent fois plus grand, ce danger, il fallait
+l’affronter. John Mangles sentait la nécessité de quitter sans
+retard un navire voué à une destruction prochaine. Entre deux
+périls, l’un certain, l’autre seulement probable, pas d’hésitation
+possible.
+
+Quant à cette chance d’être recueilli par un bâtiment, on ne
+pouvait raisonnablement y compter. Le _Macquarie_ n’était pas sur
+la route des navires qui cherchent les atterrages de la Nouvelle-Zélande.
+
+Ils se rendent ou plus haut à Auckland, ou plus bas à New-Plymouth.
+Or, l’échouage avait eu lieu précisément entre ces deux
+points, sur la partie déserte des rivages d’Ika-Na-Maoui. Côte
+mauvaise, dangereuse, mal hantée. Les bâtiments n’ont d’autre
+souci que de l’éviter, et, si le vent les y porte, de s’en élever
+au plus vite.
+
+«Quand partirons-nous? demanda Glenarvan.
+
+--Demain matin, à dix heures, répondit John Mangles. La marée
+commencera à monter et nous portera à terre.»
+
+Le lendemain, 5 février, à huit heures, la construction du radeau
+était achevée. John avait donné tous ses soins à l’établissement
+de l’appareil.
+
+La hune de misaine, qui servit au mouillage des ancres, ne pouvait
+suffire à transporter des passagers et des vivres. Il fallait un
+véhicule solide, dirigeable, et capable de résister à la mer
+pendant une navigation de neuf milles. La mâture seule pouvait
+fournir les matériaux nécessaires à sa construction.
+
+Wilson et Mulrady s’étaient mis à l’œuvre. Le gréement fut coupé
+à la hauteur des capes de mouton, et sous les coups de hache, le
+grand mât, attaqué par le pied, passa par-dessus les bastingages
+de tribord qui craquèrent sous sa chute. Le _Macquarie_ se
+trouvait alors rasé comme un ponton.
+
+Le bas mât, les mâts de hune et de perroquet furent sciés et
+séparés. Les principales pièces du radeau flottaient alors. On les
+réunit aux débris du mât de misaine, et ces espars furent liés
+solidement entre eux. John eut soin de placer dans les interstices
+une demi-douzaine de barriques vides, qui devaient surélever
+l’appareil au-dessus de l’eau.
+
+Sur cette première assise fortement établie, Wilson avait posé une
+sorte de plancher en claire-voie fait de caillebotis. Les vagues
+pouvaient donc déferler sur le radeau sans y séjourner, et les
+passagers devaient être à l’abri de l’humidité. D’ailleurs, des
+pièces à eau, solidement saisies, formaient une espèce de pavois
+circulaire qui protégeait le pont contre les grosses lames.
+
+Ce matin-là, John, voyant le vent favorable, fit installer au
+centre de l’appareil la vergue du petit perroquet en guise de mât.
+Elle fut maintenue par des haubans et munie d’une voile de
+fortune. Un grand aviron à large pelle, fixé à l’arrière,
+permettait de gouverner l’appareil, si le vent lui imprimait une
+vitesse suffisante.
+
+Tel, ce radeau, établi dans les meilleures conditions, pouvait
+résister aux secousses de la houle. Mais gouvernerait-il,
+atteindrait-il la côte si le vent tournait? C’était la question. À
+neuf heures commença le chargement.
+
+D’abord les vivres furent embarqués en suffisante quantité pour
+durer jusqu’à Auckland, car il ne fallait pas compter sur les
+productions de cette terre ingrate.
+
+L’office particulière d’Olbinett fournit quelques viandes
+conservées, ce qui restait des provisions achetées pour la
+traversée du _Macquarie_. Peu de chose, en somme. Il fallut se
+rejeter sur les vivres grossiers du bord, des biscuits de mer de
+qualité médiocre, et deux barriques de poissons salés. Le
+_stewart_ en était tout honteux.
+
+Ces provisions furent enfermées dans des caisses hermétiquement
+closes, étanches et impénétrables à l’eau de mer, puis descendues
+et retenues par de fortes saisines au pied du mât de fortune. On
+mit en lieu sûr et au sec les armes et les munitions.
+
+Très heureusement, les voyageurs étaient bien armés de carabines
+et de revolvers.
+
+Une ancre à jet fut également embarquée pour le cas où John, ne
+pouvant atteindre la terre dans une marée, serait forcé de
+mouiller au large.
+
+À dix heures, le flot commença à se faire sentir. La brise
+soufflait faiblement du nord-ouest. Une légère houle ondulait la
+surface de la mer.
+
+«Sommes-nous prêts? demanda John Mangles.
+
+--Tout est paré, capitaine, répondit Wilson.
+
+--Embarque!» cria John.
+
+Lady Helena et Mary Grant descendirent par une grossière échelle
+de corde, et s’installèrent au pied du mât sur les caisses de
+vivres, leurs compagnons près d’elles. Wilson prit en main le
+gouvernail. John se plaça aux cargues de la voile, et Mulrady
+coupa l’amarre qui retenait le radeau aux flancs du brick.
+
+La voile fut déployée, et l’appareil commença à se diriger vers la
+terre sous la double action de la marée et du vent.
+
+La côte restait à neuf milles, distance médiocre qu’un canot armé
+de bons avirons eût franchie en trois heures. Mais, avec le
+radeau, il fallait en rabattre. Si le vent tenait, on pourrait
+peut-être atteindre la terre dans une seule marée. Mais, si la
+brise venait à calmir, le jusant l’emporterait, et il serait
+nécessaire de mouiller pour attendre la marée suivante. Grosse
+affaire, et qui ne laissait pas de préoccuper John Mangles.
+
+Cependant, il espérait réussir. Le vent fraîchissait.
+
+Le flot ayant commencé à dix heures, on devait avoir accosté la
+terre à trois heures, sous peine de jeter l’ancre ou d’être ramené
+au large par la mer descendante.
+
+Le début de la traversée fut heureux. Peu à peu, les têtes noires
+des récifs et le tapis jaune des bancs disparurent sous les
+montées de la houle et du flot.
+
+Une grande attention, une extrême habileté, devinrent nécessaires
+pour éviter ces brisants immergés, et diriger un appareil peu
+sensible au gouvernail et prompt aux déviations.
+
+À midi, il était encore à cinq milles de la côte.
+
+Un ciel assez clair permettait de distinguer les principaux
+mouvements de terrain. Dans le nord-est se dressait un mont haut
+de deux mille cinq cents pieds. Il se découpait sur l’horizon
+d’une façon étrange, et sa silhouette reproduisait le grimaçant
+profil d’une tête de singe, la nuque renversée.
+
+C’était le Pirongia, exactement situé, suivant la carte, sur le
+trente-huitième parallèle.
+
+À midi et demi, Paganel fit remarquer que tous les écueils avaient
+disparu sous la marée montante.
+
+«Sauf un, répondit lady Helena.
+
+--Lequel? Madame, demanda Paganel.
+
+--Là, répondit lady Helena, indiquant un point noir à un mille en
+avant.
+
+--En effet, répondit Paganel. Tâchons de relever sa position afin
+de ne point donner dessus, car la marée ne tardera pas à le
+recouvrir.
+
+--Il est justement par l’arête nord de la montagne, dit John
+Mangles. Wilson, veille à passer au large.
+
+--Oui, capitaine», répondit le matelot, pesant de tout son poids
+sur le gros aviron de l’arrière.
+
+En une demi-heure, on gagna un demi-mille. Mais, chose étrange, le
+point noir émergeait toujours des flots.
+
+John le regardait attentivement et, pour le mieux observer, il
+emprunta la longue-vue de Paganel.
+
+«Ce n’est point un récif, dit-il, après un instant d’examen; c’est
+un objet flottant qui monte et descend avec la houle.
+
+--N’est-ce pas un morceau de la mâture du _Macquarie_? demanda
+lady Helena.
+
+--Non, répondit Glenarvan, aucun débris n’a pu dériver si loin du
+navire.
+
+--Attendez! s’écria John Mangles, je le reconnais, c’est le
+canot!
+
+--Le canot du brick! dit Glenarvan.
+
+--Oui, _mylord_. Le canot du brick, la quille renversée!
+
+--Les malheureux! s’écria lady Helena, ils ont péri!
+
+--Oui, madame, répondit John Mangles, et ils devaient périr, car
+au milieu de ces brisants, sur une mer houleuse, par cette nuit
+noire, ils couraient à une mort certaine.
+
+--Que le ciel ait eu pitié d’eux!» murmura Mary Grant.
+
+Pendant quelques instants, les passagers demeurèrent silencieux.
+Ils regardaient cette frêle embarcation qui se rapprochait. Elle
+avait évidemment chaviré à quatre milles de la terre, et, de ceux
+qui la montaient, pas un sans doute ne s’était sauvé.
+
+«Mais ce canot peut nous être utile, dit Glenarvan.
+
+--En effet, répondit John Mangles. Mets le cap dessus, Wilson.»
+
+La direction du radeau fut modifiée, mais la brise tomba peu à
+peu, et l’on n’atteignit pas l’embarcation avant deux heures.
+
+Mulrady, placé à l’avant, para le choc, et le youyou chaviré vint
+se ranger le long du bord.
+
+«Vide? demanda John Mangles.
+
+--Oui, capitaine, répondit le matelot, le canot est vide, et ses
+bordages se sont ouverts. Il ne saurait donc nous servir.
+
+--On n’en peut tirer aucun parti? demanda Mac Nabbs.
+
+--Aucun, répondit John Mangles. C’est une épave bonne à brûler.
+
+--Je le regrette, dit Paganel, car ce you-you aurait pu nous
+conduire à Auckland.
+
+--Il faut se résigner, Monsieur Paganel, répondit John Mangles.
+D’ailleurs, sur une mer aussi tourmentée, je préfère encore notre
+radeau à cette fragile embarcation. Il n’a fallu qu’un faible choc
+pour la mettre en pièces! Donc, _mylord_, nous n’avons plus rien à
+faire ici.
+
+--Quand tu voudras, John, dit Glenarvan.
+
+--En route, Wilson, reprit le jeune capitaine, et droit sur la
+côte.»
+
+Le flot devait encore monter pendant une heure environ. On put
+franchir une distance de deux milles.
+
+Mais alors la brise tomba presque entièrement et parut avoir une
+certaine tendance à se lever de terre. Le radeau resta immobile.
+Bientôt même, il commence à dériver vers la pleine mer sous la
+poussée du jusant. John ne pouvait hésiter une seconde.
+
+«Mouille», cria-t-il.
+
+Mulrady, préparé à l’exécution de cet ordre, laissa tomber l’ancre
+par cinq brasses de fond. Le radeau recula de deux toises sur le
+grelin fortement tendu.
+
+La voile de fortune carguée, les dispositions furent prises pour
+une assez longue station.
+
+En effet, la mer ne devait pas renverser avant neuf heures du
+soir, et puisque John Mangles ne se souciait pas de naviguer
+pendant la nuit, il était mouillé là jusqu’à cinq heures du matin.
+La terre était en vue à moins de trois milles.
+
+Une assez forte houle soulevait les flots, et semblait par un
+mouvement continu porter à la côte.
+
+Aussi, Glenarvan, quand il apprit que la nuit entière se passerait
+à bord, demanda à John pourquoi il ne profitait pas des
+ondulations de cette houle pour se rapprocher de la côte.
+
+«Votre honneur, répondit le jeune capitaine, est trompé par une
+illusion d’optique. Bien qu’elle semble marcher, la houle ne
+marche pas. C’est un balancement des molécules liquides, rien de
+plus. Jetez un morceau de bois au milieu de ces vagues, et vous
+verrez qu’il demeurera stationnaire, tant que le jusant ne se fera
+pas sentir. Il ne nous reste donc qu’à prendre patience.
+
+--Et à dîner», ajouta le major.
+
+Olbinett tira d’une caisse de vivres quelques morceaux de viande
+sèche, et une douzaine de biscuits. Le _stewart_ rougissait
+d’offrir à ses maîtres un si maigre menu. Mais il fut accepté de
+bonne grâce, même par les voyageuses, que les brusques mouvements
+de la mer, ne mettaient guère en appétit. En effet, ces chocs du
+radeau, qui faisait tête à la houle en secouant son câble, étaient
+d’une fatigante brutalité. L’appareil, incessamment ballotté sur
+des lames courtes et capricieuses, ne se fût pas heurté plus
+violemment aux arêtes vives d’une roche sous-marine. C’était
+parfois à croire qu’il touchait. Le grelin travaillait fortement,
+et de demi-heure en demi-heure John en faisait filer une brasse
+pour le rafraîchir. Sans cette précaution, il eût inévitablement
+cassé, et le radeau, abandonné à lui-même, aurait été se perdre au
+large.
+
+Les appréhensions de John seront donc aisément comprises. Ou son
+grelin pouvait casser, ou son ancre déraper, et dans les deux cas
+il était en détresse.
+
+La nuit approchait. Déjà, le disque du soleil, allongé par la
+réfraction, et d’un rouge de sang, allait disparaître derrière
+l’horizon. Les dernières lignes d’eau resplendissaient dans
+l’ouest et scintillaient comme des nappes d’argent liquide. De ce
+côté, tout était ciel et eau, sauf un point nettement accusé, la
+carcasse du _Macquarie_ immobile sur son haut-fond.
+
+Le rapide crépuscule retarda de quelques minutes à peine la
+formation des ténèbres, et bientôt la terre, qui bornait les
+horizons de l’est et du nord, se fondit dans la nuit.
+
+Situation pleine d’angoisses que celle de ces naufragés, sur cet
+étroit radeau, envahis par l’ombre! Les uns s’endormirent dans un
+assoupissement anxieux et propice aux mauvais rêves, les autres ne
+purent trouver une heure de sommeil. Au lever du jour, tous
+étaient brisés par les fatigues de la nuit.
+
+Avec la mer montante, le vent reprit du large. Il était six heures
+du matin. Le temps pressait. John fit ses dispositions pour
+l’appareillage. Il ordonna de lever l’ancre. Mais les pattes de
+l’ancre, sous les secousses du câble, s’étaient profondément
+incrustées dans le sable. Sans guindeau, et même avec les palans
+que Wilson installa, il fut impossible de l’arracher.
+
+Une demi-heure s’écoula dans de vaines tentatives.
+
+John, impatient d’appareiller, fit couper le grelin, abandonnant
+son ancre et s’enlevant toute possibilité de mouiller dans un cas
+urgent, si la marée ne suffisait pas pour gagner la côte. Mais il
+ne voulut pas tarder davantage, et un coup de hache livra le
+radeau au gré de la brise, aidée d’un courant de deux nœuds à
+l’heure.
+
+La voile fut larguée. On dériva lentement vers la terre qui
+s’estompait en masses grisâtres sur un fond de ciel illuminé par
+le soleil levant. Les récifs furent adroitement évités et doublés.
+Mais, sous la brise incertaine du large, l’appareil ne semblait
+pas se rapprocher du rivage. Que de peines pour atteindre cette
+Nouvelle-Zélande, qu’il était si dangereux d’accoster!
+
+À neuf heures, cependant, la terre restait à moins d’un mille. Les
+brisants la hérissaient. Elle était très accore. Il fallut y
+découvrir un atterrage praticable. Le vent mollit peu à peu et
+tomba entièrement. La voile inerte battait le mât et le fatiguait.
+John la fit carguer. Le flot seul portait le radeau à la côte,
+mais il avait fallu renoncer à le gouverner, et d’énormes fucus
+retardaient encore sa marche.
+
+À dix heures, John se vit à peu près stationnaire, à trois
+encablures du rivage. Pas d’ancre à mouiller.
+
+Allait-il donc être repoussé au large par le jusant?
+
+John, les mains crispées, le cœur dévoré d’inquiétude, jetait un
+regard farouche à cette terre inabordable.
+
+Heureusement, --heureusement cette fois, --un choc eut lieu. Le
+radeau s’arrêta. Il venait d’échouer à haute mer, sur un fond de
+sable à vingt-cinq brasses de la côte.
+
+Glenarvan, Robert, Wilson, Mulrady, se jetèrent à l’eau. Le radeau
+fut fixé solidement par des amarres sur les écueils voisins. Les
+voyageuses, portées de bras en bras, atteignirent la terre sans
+avoir mouillé un pli de leurs robes, et bientôt tous, avec armes
+et vivres, eurent pris définitivement pied sur ces redoutables
+rivages de la Nouvelle-Zélande.
+
+
+Chapitre VIII
+_Le présent du pays où l’on est_
+
+Glenarvan aurait voulu, sans perdre une heure, suivre la côte et
+remonter vers Auckland. Mais depuis le matin, le ciel s’était
+chargé de gros nuages, et vers onze heures, après le débarquement,
+les vapeurs se condensèrent en pluie violente. De là impossibilité
+de se mettre en route et nécessité de chercher un abri.
+
+Wilson découvrit fort à propos une grotte creusée par la mer dans
+les roches basaltiques du rivage.
+
+Les voyageurs s’y réfugièrent avec armes et provisions. Là se
+trouvait toute une récolte de varech desséché, jadis engrangée par
+les flots.
+
+C’était une literie naturelle dont on s’accommoda.
+
+Quelques morceaux de bois furent empilés à l’entrée de la grotte,
+puis allumés, et chacun s’y sécha de son mieux.
+
+John espérait que la durée de cette pluie diluvienne serait en
+raison inverse de sa violence.
+
+Il n’en fut rien. Les heures se passèrent sans amener une
+modification dans l’état du ciel. Le vent fraîchit vers midi et
+accrut encore la bourrasque.
+
+Ce contre-temps eût impatienté le plus patient des hommes. Mais
+qu’y faire? ç’eût été folie de braver sans véhicule une pareille
+tempête. D’ailleurs, quelques jours devaient suffire pour gagner
+Auckland, et un retard de douze heures ne pouvait préjudicier à
+l’expédition, si les indigènes n’arrivaient pas.
+
+Pendant cette halte forcée, la conversation roula sur les
+incidents de la guerre dont la Nouvelle-Zélande était alors le
+théâtre. Mais pour comprendre et estimer la gravité des
+circonstances au milieu desquelles se trouvaient jetés les
+naufragés du _Macquarie_, il faut connaître l’histoire de cette
+lutte qui ensanglantait alors l’île d’Ika-Na-Maoui.
+
+Depuis l’arrivée d’Abel Tasman au détroit de Cook, le 16 décembre
+1642, les néo-zélandais, souvent visités par les navires
+européens, étaient demeurés libres dans leurs îles indépendantes.
+Nulle puissance européenne ne songeait à s’emparer de cet archipel
+qui commande les mers du Pacifique. Seuls, les missionnaires,
+établis sur ces divers points, apportaient à ces nouvelles
+contrées les bienfaits de la civilisation chrétienne. Quelques-uns
+d’entre eux, cependant, et spécialement les anglicans, préparaient
+les chefs zélandais à se courber sous le joug de l’Angleterre.
+Ceux-ci, habilement circonvenus, signèrent une lettre adressée à
+la reine Victoria pour réclamer sa protection. Mais les plus
+clairvoyants pressentaient la sottise de cette démarche, et l’un
+d’eux, après avoir appliqué sur la lettre l’image de son tatouage,
+fit entendre ces prophétiques paroles: «Nous avons perdu notre
+pays; désormais, il n’est plus à nous; bientôt l’étranger viendra
+s’en emparer et nous serons ses esclaves.»
+
+En effet, le 29 janvier 1840, la corvette _Herald_ arrivait à la
+Baie des Îles, au nord d’Ika-Na-Maoui. Le capitaine de vaisseau
+Hobson débarqua au village de Korora-Reka. Les habitants furent
+invités à se réunir en assemblée générale dans l’église
+protestante. Là, lecture fut donnée des titres que le capitaine
+Hobson tenait de la reine d’Angleterre.
+
+Le 5 janvier suivant, les principaux chefs zélandais furent
+appelés chez le résident anglais au village de Païa. Le capitaine
+Hobson chercha à obtenir leur soumission, disant que la reine
+avait envoyé des troupes et des vaisseaux pour les protéger, que
+leurs droits restaient garantis, que leur liberté demeurait
+entière. Toutefois, leurs propriétés devaient appartenir à la
+reine Victoria, à laquelle ils étaient obligés de les vendre.
+
+La majorité des chefs, trouvant la protection trop chère, refusa
+d’y acquiescer. Mais les promesses et les présents eurent plus
+d’empire sur ces sauvages natures que les grands mots du capitaine
+Hobson, et la prise de possession fut confirmée. Depuis cette
+année 1840 jusqu’au jour où le _Duncan_ quitta le golfe de la
+Clyde, que se passa-t-il? Rien que ne sût Jacques Paganel, rien
+dont il ne fût prêt à instruire ses compagnons.
+
+«Madame, répondit-il aux questions de lady Helena, je vous
+répéterai ce que j’ai déjà eu l’occasion de dire, c’est que les
+néo-zélandais forment une population courageuse qui, après avoir
+cédé un instant, résiste pied à pied aux envahissements de
+l’Angleterre. Les tribus des maoris sont organisées comme les
+anciens clans de l’Écosse. Ce sont autant de grandes familles qui
+reconnaissent un chef très soucieux d’une complète déférence à son
+égard. Les hommes de cette race sont fiers et braves, les uns
+grands, aux cheveux lisses, semblables aux maltais ou aux juifs de
+Bagdad et de race supérieure, les autres plus petits, trapus,
+pareils aux mulâtres, mais tous robustes, hautains et guerriers.
+Ils ont eu un chef célèbre nommé Hihi, un véritable Vercingétorix.
+Vous ne vous étonnerez donc pas si la guerre avec les anglais
+s’éternise sur le territoire d’Ika-Na-Maoui, car là se trouve la
+fameuse tribu des Waikatos, que William Thompson entraîne à la
+défense du sol.
+
+--Mais les anglais, demanda John Mangles, ne sont-ils pas maîtres
+des principaux points de la Nouvelle-Zélande?
+
+--Sans doute, mon cher John, répondit Paganel. Après la prise de
+possession du capitaine Hobson, devenu depuis gouverneur de l’île,
+neuf colonies se sont peu à peu fondées, de 1840 à 1862, dans les
+positions les plus avantageuses. De là, neuf provinces, quatre
+dans l’île du nord, les provinces d’Auckland, de Taranaki, de
+Wellington et de Hawkes-Bay; cinq dans l’île du sud, les provinces
+de Nelson, de Marlborough, de Canterbury, d’Otago et de Southland,
+avec une population générale de cent quatre-vingt mille trois cent
+quarante-six habitants, au 30 juin 1864. Des villes importantes et
+commerçantes se sont élevées de toutes parts. Quand nous
+arriverons à Auckland, vous serez forcés d’admirer sans réserve la
+situation de cette Corinthe du sud, dominant son isthme étroit
+jeté comme un pont sur l’océan Pacifique, et qui compte déjà douze
+mille habitants. À l’ouest, New-Plymouth; à l’est, Ahuhiri; au
+sud, Wellington, sont déjà des villes florissantes et fréquentées.
+Dans l’île de Tawai-Pounamou, vous auriez l’embarras du choix
+entre Nelson, ce Montpellier des antipodes, ce jardin de la
+Nouvelle-Zélande, Picton sur le détroit de Cook, Christchurch,
+Invercargill et Dunedin, dans cette opulente province d’Otago où
+affluent les chercheurs d’or du monde entier. Et remarquez qu’il
+ne s’agit point ici d’un assemblage de quelques cahutes, d’une
+agglomération de familles sauvages, mais bien de villes
+véritables, avec ports, cathédrales, banques, docks, jardins
+botaniques, muséums d’histoire naturelle, sociétés
+d’acclimatation, journaux, hôpitaux, établissements de
+bienfaisance, instituts philosophiques, loges de francs-maçons,
+clubs, sociétés chorales, théâtres et palais d’exposition
+universelle, ni plus ni moins qu’à Londres ou à Paris! Et si ma
+mémoire est fidèle, c’est en 1865, cette année même, et peut-être
+au moment où je vous parle, que les produits industriels du globe
+entier sont exposés dans un pays d’anthropophages!
+
+--Quoi! Malgré la guerre avec les indigènes? demanda lady Helena.
+
+--Les anglais, madame, se préoccupent bien d’une guerre! répliqua
+Paganel. Ils se battent et ils exposent en même temps. Cela ne les
+trouble pas. Ils construisent même des chemins de fer sous le
+fusil des néo-zélandais. Dans la province d’Auckland, le railway
+de Drury et le railway de Mere-Mere coupent les principaux points
+occupés par les révoltés. Je gagerais que les ouvriers font le
+coup de feu du haut des locomotives.
+
+--Mais où en est cette interminable guerre? demanda John Mangles.
+
+--Voilà six grands mois que nous avons quitté l’Europe, répondit
+Paganel, je ne puis donc savoir ce qui s’est passé depuis notre
+départ, sauf quelques faits, toutefois, que j’ai lus dans les
+journaux de Maryboroug et de Seymour, pendant notre traversée de
+l’Australie. Mais, à cette époque, on se battait fort dans l’île
+d’Ikana-Maoui.
+
+--Et à quelle époque cette guerre a-t-elle commencé? dit Mary
+Grant.
+
+--Vous voulez dire «recommencé», ma chère miss, répondit Paganel,
+car une première insurrection eut lieu en 1845. C’est vers la fin
+de 1863; mais longtemps avant, les maoris se préparaient à secouer
+le joug de la domination anglaise. Le parti national des indigènes
+entretenait une active propagande pour amener l’élection d’un chef
+maori. Il voulait faire un roi du vieux Potatau, et de son village
+situé entre les fleuves Waikato et Waipa, la capitale du nouveau
+royaume. Ce Potatau n’était qu’un vieillard plus astucieux que
+hardi, mais il avait un premier ministre énergique et intelligent,
+un descendant de la tribu de ces Ngatihahuas qui habitaient
+l’isthme d’Auckland avant l’occupation étrangère. Ce ministre,
+nommé William Thompson devint l’âme de cette guerre
+d’indépendance. Il organisa habilement des troupes maories. Sous
+son inspiration, un chef de Taranaki réunit dans une même pensée
+les tribus éparses; un autre chef du Waikato forma l’association
+du «land league», une vraie ligue du bien public, destinée à
+empêcher les indigènes de vendre leurs terres au gouvernement
+anglais; des banquets eurent lieu, comme dans les pays civilisés
+qui préludent à une révolution. Les journaux britanniques
+commencèrent à relever ces symptômes alarmants, et le gouvernement
+s’inquiéta sérieusement des menées de la «land league.» Bref, les
+esprits étaient montés, la mine prête à éclater. Il ne manquait
+plus que l’étincelle, ou plutôt le choc de deux intérêts pour la
+produire.
+
+--Et ce choc?... Demanda Glenarvan.
+
+--Il eut lieu en 1860, répondit Paganel, dans la province de
+Taranaki, sur la côte sud-ouest d’Ika-Na-Maoui. Un indigène
+possédait six cents acres de terre dans le voisinage de New-Plymouth.
+Il les vendit au gouvernement anglais. Mais quand les
+arpenteurs se présentèrent pour mesurer le terrain vendu, le chef
+Kingi protesta, et, au mois de mars, il construisit sur les six
+cents acres en litige un camp défendu par de hautes palissades.
+Quelques jours après, le colonel Gold enleva ce camp à la tête de
+ses troupes, et, ce jour même, fut tiré le premier coup de feu de
+la guerre nationale.
+
+--Les maoris sont-ils nombreux? demanda John Mangles.
+
+--La population maorie a été bien réduite depuis un siècle,
+répondit le géographe. En 1769, Cook l’estimait à quatre cent
+mille habitants. En 1845, le recensement du _protectorat indigène_
+l’abaissait à cent neuf mille. Les massacres civilisateurs, les
+maladies et l’eau de feu l’ont décimée; mais dans les deux îles il
+reste encore quatre-vingt-dix mille naturels, dont trente mille
+guerriers qui tiendront longtemps en échec les troupes
+européennes.
+
+--La révolte a-t-elle réussi jusqu’à ce jour? dit lady Helena.
+
+--Oui, madame, et les anglais eux-mêmes ont souvent admiré le
+courage des néo-zélandais. Ceux-ci font une guerre de partisans,
+tentent des escarmouches, se ruent sur les petits détachements,
+pillent les domaines des colons. Le général Cameron ne se sentait
+pas à l’aise dans ces campagnes dont il fallait battre tous les
+buissons. En 1863, après une lutte longue et meurtrière, les
+maoris occupaient une grande position fortifiée sur le haut
+Waikato, à l’extrémité d’une chaîne de collines escarpées, et
+couverte par trois lignes de défense.
+
+» Des prophètes appelaient toute la population maorie à la défense
+du sol et promettaient l’extermination des «pakeka», c’est-à-dire
+des blancs. Trois mille hommes se disposaient à la lutte sous les
+ordres du général Cameron, et ne faisaient plus aucun quartier aux
+maoris, depuis le meurtre barbare du capitaine Sprent. De
+sanglantes batailles eurent lieu.
+
+» Quelques-unes durèrent douze heures, sans que les maoris
+cédassent aux canons européens. C’était la farouche tribu des
+Waikatos, sous les ordres de William Thompson, qui formait le
+noyau de l’armée indépendante. Ce général indigène commanda
+d’abord à deux mille cinq cents guerriers, puis à huit mille.
+
+» Les sujets de Shongi et de Heki, deux redoutables chefs, lui
+vinrent en aide. Les femmes, dans cette guerre sainte, prirent
+part aux plus rudes fatigues.
+
+» Mais le bon droit n’a pas toujours les bonnes armes. Après des
+combats meurtriers, le général Cameron parvint à soumettre le
+district du Waikato, un district vide et dépeuplé, car les maoris
+lui échappèrent de toutes parts. Il y eut d’admirables faits de
+guerre. Quatre cents maoris enfermés dans la forteresse d’Orakan,
+assiégés par mille anglais sous les ordres du brigadier général
+Carey, sans vivres, sans eau, refusèrent de se rendre. Puis, un
+jour, en plein midi, ils se frayèrent un chemin à travers le 40e
+régiment décimé, et se sauvèrent dans les marais.
+
+--Mais la soumission du district de Waikato, demanda John
+Mangles, a-t-elle terminé cette sanglante guerre?
+
+--Non, mon ami, répondit Paganel. Les anglais ont résolu de
+marcher sur la province de Taranaki et d’assiéger Mataitawa, la
+forteresse de William Thompson. Mais ils ne s’en empareront pas
+sans des pertes considérables. Au moment de quitter Paris, j’avais
+appris que le gouverneur et le général venaient d’accepter la
+soumission des tribus Taranga, et qu’ils leur laissaient les trois
+quarts de leurs terres. On disait aussi que le principal chef de
+la rébellion, William Thompson, songeait à se rendre; mais les
+journaux australiens n’ont point confirmé cette nouvelle; au
+contraire. Il est donc probable qu’en ce moment même la résistance
+s’organise avec une nouvelle vigueur.
+
+--Et suivant votre opinion, Paganel, dit Glenarvan, cette lutte
+aurait pour théâtre les provinces de Taranaki et d’Auckland.
+
+--Je le pense.
+
+--Cette province même où nous a jetés le naufrage du _Macquarie_?
+
+--Précisément. Nous avons pris terre à quelques milles au-dessus
+du havre Kawhia, où doit flotter encore le pavillon national des
+maoris.
+
+--Alors, nous ferons sagement de remonter vers le nord, dit
+Glenarvan.
+
+--Très sagement, en effet, répondit Paganel. Les néo-zélandais
+sont enragés contre les européens, et particulièrement contre les
+anglais. Donc, évitons de tomber entre leurs mains.
+
+--Peut-être rencontrerons-nous quelque détachement de troupes
+européennes? dit lady Helena. Ce serait une bonne fortune.
+
+--Peut-être, madame, répondit le géographe, mais je ne l’espère
+pas. Les détachements isolés ne battent pas volontiers la
+campagne, quand le moindre buisson, la plus frêle broussaille
+cache un tirailleur habile. Je ne compte donc point sur une
+escorte des soldats du 40e régiment. Mais quelques missions sont
+établies sur la côte ouest que nous allons suivre, et nous pouvons
+facilement faire des étapes de l’une à l’autre jusqu’à Auckland.
+Je songe même à rejoindre cette route que M De Hochstetter a
+parcourue en suivant le cours du Waikato.
+
+--Était-ce un voyageur, Monsieur Paganel? demanda Robert Grant.
+
+--Oui, mon garçon, un membre de la commission scientifique
+embarquée à bord de la frégate autrichienne _la Novara_ pendant
+son voyage de circumnavigation en 1858.
+
+--Monsieur Paganel, reprit Robert, dont les yeux s’allumaient à
+la pensée des grandes expéditions géographiques, la Nouvelle-Zélande
+a-t-elle des voyageurs célèbres comme Burke et Stuart en
+Australie?
+
+--Quelques-uns, mon enfant, tels que le docteur Hooker, le
+professeur Brizard, les naturalistes Dieffenbach et Julius Haast;
+mais, quoique plusieurs d’entre eux aient payé de la vie leur
+aventureuse passion, ils sont moins célèbres que les voyageurs
+australiens ou africains.
+
+--Et vous connaissez leur histoire? demanda le jeune Grant.
+
+--Parbleu, mon garçon, et comme je vois que tu grilles d’en
+savoir autant que moi, je vais te la dire.
+
+--Merci, Monsieur Paganel, je vous écoute.
+
+--Et nous aussi, nous vous écoutons, dit lady Helena. Ce n’est
+pas la première fois que le mauvais temps nous aura forcés de nous
+instruire. Parlez pour tout le monde, Monsieur Paganel.
+
+--À vos ordres, madame, répondit le géographe, mais mon récit ne
+sera pas long. Il ne s’agit point ici de ces hardis découvreurs
+qui luttaient corps à corps avec le minotaure australien. La
+Nouvelle-Zélande est un pays trop peu étendu pour se défendre
+contre les investigations de l’homme. Aussi mes héros n’ont-ils
+point été des voyageurs, à proprement parler, mais de simples
+touristes, victimes des plus prosaïques accidents.
+
+--Et vous les nommez?... Demanda Mary Grant.
+
+--Le géomètre Witcombe, et Charlton Howitt, celui-là même qui a
+retrouvé les restes de Burke, dans cette mémorable expédition que
+je vous ai racontée pendant notre halte aux bords de la Wimerra.
+Witcombe et Howitt commandaient chacun deux explorations dans
+l’île de Tawaï-Pounamou.
+
+» Tous deux partirent de Christ-church, dans les premiers mois de
+1863, pour découvrir des passages différents à travers les
+montagnes du nord de la province de Canterbury. Howitt,
+franchissant la chaîne sur la limite septentrionale de la
+province, vint établir son quartier général sur le lac Brunner,
+Witcombe, au contraire, trouva dans la vallée du Rakaia un passage
+qui aboutissait à l’est du mont Tyndall. Witcombe avait un
+compagnon de route, Jacob Louper, qui a publié dans le _lyttleton-times_
+le récit du voyage et de la catastrophe. Autant qu’il m’en
+souvient, le 22 avril 1863 les deux explorateurs se trouvaient au
+pied d’un glacier où le Rakaia prend sa source. Ils montèrent
+jusqu’au sommet du mont et s’engagèrent à la recherche de nouveaux
+passages. Le lendemain, Witcombe et Louper, épuisés de fatigue et
+de froid, campaient par une neige épaisse à quatre mille pieds au-dessus
+du niveau de la mer. Pendant sept jours, ils errèrent dans
+les montagnes, au fond de vallées dont les parois à pic ne
+livraient aucune issue, souvent sans feu, parfois sans nourriture,
+leur sucre changé en sirop, leur biscuit réduit à une pâte humide,
+leurs habits et leurs couvertures ruisselants de pluie, dévorés
+par des insectes, faisant de grandes journées de trois milles et
+de petites journées pendant lesquelles ils gagnaient deux cents
+yards à peine. Enfin, le 29 avril, ils rencontrèrent une hutte de
+maoris, et, dans un jardin, quelques poignées de pommes de terre.
+Ce fut le dernier repas que les deux amis partagèrent ensemble. Le
+soir, ils atteignirent le rivage de la mer, près de l’embouchure
+du Taramakau. Il s’agissait de passer sur sa rive droite, afin de
+se diriger au nord vers le fleuve Grey. Le Taramakau était profond
+et large.
+
+» Louper, après une heure de recherches, trouva deux petits canots
+endommagés qu’il répara de son mieux et qu’il fixa l’un à l’autre.
+Les deux voyageurs s’embarquèrent vers le soir. Mais à peine au
+milieu du courant, les canots s’emplirent d’eau.
+
+» Witcombe se jeta à la nage et retourna vers la rive gauche.
+Jacob Louper, qui ne savait pas nager, resta accroché au canot. Ce
+fut ce qui le sauva, mais non sans péripéties. Le malheureux fut
+poussé vers les brisants.
+
+» Une première lame le plongea au fond de la mer. Une seconde le
+ramena à la surface. Il fut heurté contre les rocs. La plus sombre
+des nuits était venue. La pluie tombait à torrents. Louper, le
+corps sanglant et gonflé par l’eau de mer, resta ainsi ballotté
+pendant plusieurs heures. Enfin, le canot heurta la terre ferme,
+et le naufragé, privé de sentiment, fut rejeté sur le rivage. Le
+lendemain, au lever du jour, il se traîna vers une source, et
+reconnut que le courant l’avait porté à un mille de l’endroit où
+il venait de tenter le passage du fleuve. Il se leva, il suivit la
+côte et trouva bientôt l’infortuné Witcombe, le corps et la tête
+enfouis dans la vase. Il était mort. Louper de ses mains creusa
+une fosse au milieu des sables et enterra le cadavre de son
+compagnon. Deux jours après, mourant de faim, il fut recueilli par
+des maoris hospitaliers, --il y en a quelques-uns, --et, le 4
+mai, il atteignit le lac Brunner, au campement de Charlton Howitt,
+qui, six semaines plus tard, allait périr lui-même comme le
+malheureux Witcombe.
+
+--Oui! dit John Mangles, il semble que ces catastrophes
+s’enchaînent, qu’un lien fatal unit les voyageurs entre eux, et
+qu’ils périssent tous, quand le centre vient à se rompre.
+
+--Vous avez raison, ami John, répondit Paganel, et souvent j’ai
+fait cette remarque. Par quelle loi de solidarité Howitt a-t-il
+été conduit à succomber à peu près dans les mêmes circonstances?
+on ne peut le dire. Charlton Howitt avait été engagé par M Wyde,
+chef des travaux du gouvernement, pour tracer une route praticable
+aux chevaux depuis les plaines d’Hurunui jusqu’à l’embouchure du
+Taramakau. Il partit le 1er janvier 1863, accompagné de cinq
+hommes. Il s’acquitta de sa mission avec une incomparable
+intelligence, et une route longue de quarante milles fut percée
+jusqu’à un point infranchissable du Taramakau. Howitt revint alors
+à Christchurch et, malgré l’hiver qui s’approchait, il demanda à
+continuer ses travaux.
+
+» M Wyde y consentit. Howitt repartit pour approvisionner son
+campement afin d’y passer la mauvaise saison. C’est à cette époque
+qu’il recueillit Jacob Louper. Le 27 juin, Howitt et deux de ses
+hommes, Robert Little, Henri Mullis, quittèrent le campement. Ils
+traversèrent le lac Brunner. Depuis, on ne les a jamais revus.
+Leur canot, frêle et ras sur l’eau, fut retrouvé échoué sur la
+côte. On les a cherchés pendant neuf semaines, mais en vain, et il
+est évident que ces malheureux, qui ne savaient pas nager, se sont
+noyés dans les eaux du lac.
+
+--Mais pourquoi ne seraient-ils pas sains et saufs, chez quelque
+tribu zélandaise? dit lady Helena. Il est au moins permis d’avoir
+des doutes sur leur mort.
+
+--Hélas! Non, madame, répondit Paganel, puisque, au mois d’août
+1864, un an après la catastrophe, ils n’avaient pas reparu... Et
+quand on est un an sans reparaître dans ce pays de la Nouvelle-Zélande,
+murmura-t-il à voix basse, c’est qu’on est
+irrévocablement perdu!»
+
+
+Chapitre IX
+_Trente milles au nord_
+
+Le 7 février, à six heures du matin, le signal du départ fut donné
+par Glenarvan. La pluie avait cessé pendant la nuit. Le ciel,
+capitonné de petits nuages grisâtres, arrêtait les rayons du
+soleil à trois milles au-dessus du sol. La température modérée
+permettait d’affronter les fatigues d’un voyage diurne.
+
+Paganel avait mesuré sur la carte une distance de quatre-vingts
+milles entre la pointe de Cahua et Auckland; c’était un voyage de
+huit jours, à dix milles par vingt-quatre heures. Mais, au lieu de
+suivre les rivages sinueux de la mer, il lui parut bon de gagner à
+trente milles le confluent du Waikato et du Waipa, au village de
+Ngarnavahia.
+
+Là, passe l’«overland mail _track_», route, pour ne pas dire
+sentier, praticable aux voitures, qui traverse une grande partie
+de l’île depuis Napier sur la baie Hawkes jusqu’à Auckland. Alors,
+il serait facile d’atteindre Drury et de s’y reposer dans un
+excellent hôtel que recommande particulièrement le naturaliste
+Hochstetter.
+
+Les voyageurs, munis chacun de leur part de vivres, commencèrent à
+tourner les rivages de la baie Aotea. Par prudence, ils ne
+s’écartaient point les uns des autres, et par instinct, leurs
+carabines armées, ils surveillaient les plaines ondulées de l’est.
+Paganel, son excellente carte à la main, trouvait un plaisir
+d’artiste à relever l’exactitude de ses moindres détails.
+
+Pendant une partie de la journée, la petite troupe foula un sable
+composé de débris de coquilles bivalves, d’os de seiche, et
+mélangé dans une grande proportion de peroxyde et de protoxyde de
+fer. Un aimant approché du sol se fût instantanément revêtu de
+cristaux brillants.
+
+Sur le rivage caressé par la marée montante s’ébattaient quelques
+animaux marins, peu soucieux de s’enfuir. Les phoques, avec leurs
+têtes arrondies, leur front large et recourbé, leurs yeux
+expressifs, présentaient une physionomie douce et même
+affectueuse. On comprenait que la fable, poétisant à sa manière
+ces curieux habitants des flots, en eût fait d’enchanteresses
+sirènes, quoique leur voix ne fût qu’un grognement peu harmonieux.
+Ces animaux, nombreux sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, sont
+l’objet d’un commerce actif. On les pêche pour leur huile et leur
+fourrure.
+
+Entre eux se faisaient remarquer trois ou quatre éléphants marins,
+d’un gris bleuâtre, et longs de vingt-cinq à trente pieds. Ces
+énormes amphibies, paresseusement étendus sur d’épais lits de
+laminaires géantes, dressaient leur trompe érectile et agitaient
+d’une grimaçante façon les soies rudes de leurs moustaches longues
+et tordues, de vrais tire-bouchons frisés comme la barbe d’un
+dandy. Robert s’amusait à contempler ce monde intéressant, quand
+il s’écria très surpris:
+
+«Tiens! Ces phoques qui mangent des cailloux!»
+
+Et, en effet, plusieurs de ces animaux avalaient les pierres du
+rivage avec une avidité gloutonne.
+
+«Parbleu! Le fait est certain! répliqua Paganel. On ne peut nier
+que ces animaux ne paissent les galets du rivage.
+
+--Une singulière nourriture, dit Robert, et d’une digestion
+difficile!
+
+--Ce n’est pas pour se nourrir, mon garçon, mais pour se lester,
+que ces amphibies avalent des pierres. C’est un moyen d’augmenter
+leur pesanteur spécifique et d’aller facilement au fond de l’eau.
+Une fois revenus à terre, ils rendront ces pierres sans plus de
+cérémonies. Tu vas voir ceux-ci plonger sous les flots.»
+
+Bientôt, en effet, une demi-douzaine de phoques, suffisamment
+lestés, se traînèrent pesamment le long du rivage et disparurent
+sous le liquide élément.
+
+Mais Glenarvan ne pouvait perdre un temps précieux à guetter leur
+retour pour observer l’opération du délestage et, au grand regret
+de Paganel, la marche interrompue fut reprise.
+
+À dix heures, halte pour déjeuner au pied de grands rocs de
+basalte disposés comme des dolmens celtiques sur le bord de la
+mer. Un banc d’huîtres fournit une grande quantité de ces
+mollusques. Ces huîtres étaient petites et d’un goût peu agréable.
+Mais, suivant le conseil de Paganel, Olbinett les fit cuire sur
+des charbons ardents, et, ainsi préparées, les douzaines
+succédèrent aux douzaines pendant toute la durée du repas.
+
+La halte finie, on continua de suivre les rivages de la baie. Sur
+ses rocs dentelés, au sommet de ses falaises, s’étaient réfugiés
+tout un monde d’oiseaux de mer, des frégates, des fous, des
+goélands, de vastes albatros immobiles à la pointe des pics aigus.
+
+À quatre heures du soir, dix milles avaient été franchis sans
+peine ni fatigue. Les voyageuses demandèrent à continuer leur
+marche jusqu’à la nuit. En ce moment, la direction de la route dut
+être modifiée; il fallait, en tournant le pied de quelques
+montagnes qui apparaissaient au nord, s’engager dans la vallée du
+Waipa.
+
+Le sol présentait au loin l’aspect d’immenses prairies qui s’en
+allaient à perte de vue, et promettaient une facile promenade.
+Mais les voyageurs, arrivés à la lisière de ces champs de verdure,
+furent très désillusionnés. Le pâturage faisait place à un taillis
+de buissons à petites fleurs blanches, entremêlés de ces hautes et
+innombrables fougères que les terrains de la Nouvelle-Zélande
+affectionnent particulièrement. Il fallut se frayer une route à
+travers ces tiges ligneuses, et l’embarras fut grand. Cependant, à
+huit heures du soir, les premières croupes des Hakarihoata-Ranges
+furent tournées, et le camp organisé sans retard.
+
+Après une traite de quatorze milles, il était permis de songer au
+repos. Du reste, on n’avait ni chariot ni tente, et ce fut au
+pied de magnifiques pins de Norfolk que chacun se disposa pour
+dormir. Les couvertures ne manquaient pas et servirent à
+improviser les lits.
+
+Glenarvan prit de rigoureuses précautions pour la nuit. Ses
+compagnons et lui, bien armés, durent veiller par deux jusqu’au
+lever du jour. Aucun feu ne fut allumé. Ces barrières
+incandescentes sont utiles contre les bêtes fauves, mais la
+Nouvelle-Zélande n’a ni tigre, ni lion, ni ours, aucun animal
+féroce; les néo-zélandais, il est vrai, les remplacent
+suffisamment. Or, un feu n’eût servi qu’à attirer ces jaguars à
+deux pattes.
+
+Bref, la nuit fut bonne, à cela près de quelques mouches de sable,
+des «ngamu» en langue indigène, dont la piqûre est très
+désagréable, et d’une audacieuse famille de rats qui grignota à
+belles dents les sacs aux provisions.
+
+Le lendemain, 8 février, Paganel se réveilla plus confiant et
+presque réconcilié avec le pays. Les maoris, qu’il redoutait
+particulièrement, n’avaient point paru, et ces féroces cannibales
+ne le menacèrent même pas dans ses rêves. Il en témoigna toute sa
+satisfaction à Glenarvan.
+
+«Je pense donc, lui-dit-il, que cette petite promenade s’achèvera
+sans encombre. Ce soir, nous aurons atteint le confluent du Waipa
+et du Waikato, et, ce point dépassé, une rencontre d’indigènes est
+peu à craindre sur la route d’Auckland.
+
+--Quelle distance avons-nous à parcourir, demanda Glenarvan, pour
+atteindre le confluent du Waipa et du Waikato?
+
+--Quinze milles, à peu près le chemin que nous avons fait hier.
+
+--Mais nous serons fort retardés si ces interminables taillis
+continuent à obstruer les sentiers.
+
+--Non, répondit Paganel, nous suivrons les rives du Waipa, et là,
+plus d’obstacles, mais un chemin facile, au contraire.
+
+--Partons donc», répondit Glenarvan, qui vit les voyageuses
+prêtes à se mettre en route.
+
+Pendant les premières heures de cette journée, les taillis
+retardèrent encore la marche. Ni chariot, ni chevaux n’eussent
+passé où passèrent les voyageurs.
+
+Leur véhicule australien fut donc médiocrement regretté. Jusqu’au
+jour où des routes carrossables seront percées à travers ses
+forêts de plantes, la Nouvelle-Zélande ne sera praticable qu’aux
+seuls piétons. Les fougères, dont les espèces sont innombrables,
+concourent avec la même obstination que les maoris à la défense du
+sol national.
+
+La petite troupe éprouva donc mille difficultés à franchir les
+plaines où se dressent les collines d’Hakarihoata. Mais, avant
+midi, elle atteignit les rives du Waipa et remonta sans peine vers
+le nord par les berges de la rivière.
+
+C’était une charmante vallée, coupée de petits creeks aux eaux
+fraîches et pures, qui couraient joyeusement sous les arbrisseaux.
+La Nouvelle-Zélande, suivant le botaniste Hooker, a présenté
+jusqu’à ce jour deux mille espèces de végétaux, dont cinq cents
+lui appartiennent spécialement. Les fleurs y sont rares, peu
+nuancées, et il y a disette presque absolue de plantes annuelles,
+mais abondance de filicinées, de graminées et d’ombellifères.
+
+Quelques grands arbres s’élevaient çà et là hors des premiers
+plans de la sombre verdure, des «métrosideros «à fleurs écarlates,
+des pins de Norfolk, des thuyas aux rameaux comprimés
+verticalement, et une sorte de cyprès, le «rimu», non moins triste
+que ses congénères européens; tous ces troncs étaient envahis par
+de nombreuses variétés de fougères.
+
+Entre les branches des grands arbres, à la surface des
+arbrisseaux, voltigeaient et bavardaient quelques kakatoès, le
+«kakariki» vert, avec une bande rouge sous la gorge, le «taupo»,
+orné d’une belle paire de favoris noirs, et un perroquet gros
+comme un canard, roux de plumage, avec un éclatant dessous
+d’ailes, que les naturalistes ont surnommé le «Nestor méridional.»
+
+Le major et Robert purent, sans s’éloigner de leurs compagnons,
+tirer quelques bécassines et perdrix qui se remisaient sous la
+basse futaie des plaines.
+
+Olbinett, afin de gagner du temps, s’occupa de les plumer en
+route.
+
+Paganel, pour son compte, moins sensible aux qualités nutritives
+du gibier, aurait voulu s’emparer de quelque oiseau particulier à
+la Nouvelle-Zélande. La curiosité du naturaliste faisait taire
+en lui l’appétit du voyageur. Sa mémoire, si elle ne le trompait
+pas, lui rappelait à l’esprit les étranges façons du «tui» des
+indigènes, tantôt nommé «le moqueur» pour ses ricaneries
+incessantes et tantôt «le curé» parce qu’il porte un rabat blanc
+sur son plumage noir comme une soutane.
+
+«Ce _tui_, disait Paganel au major, devient tellement gras pendant
+l’hiver qu’il en est malade. Il ne peut plus voler. Alors, il se
+déchire la poitrine à coups de bec, afin de se débarrasser de sa
+graisse et se rendre plus léger. Cela ne vous paraît-il pas
+singulier, Nabbs?
+
+--Tellement singulier, répondit le major, que je n’en crois pas
+le premier mot!»
+
+Et Paganel, à son grand regret, ne put s’emparer d’un seul
+échantillon de ces oiseaux et montrer à l’incrédule major les
+sanglantes scarifications de leur poitrine.
+
+Mais il fut plus heureux avec un animal bizarre, qui, sous la
+poursuite de l’homme, du chat et du chien, a fui vers les contrées
+inhabitées et tend à disparaître de la faune zélandaise. Robert,
+furetant comme un véritable furet, découvrit dans un nid formé de
+racines entrelacées une paire de poules sans ailes et sans queue,
+avec quatre orteils aux pieds, un long bec de bécasse et une
+chevelure de plumes blanches sur tout le corps. Animaux étranges,
+qui semblaient marquer la transition des ovipares aux mammifères.
+
+C’était le «kiwi» zélandais, «l’aptérix australis» des
+naturalistes, qui se nourrit indifféremment de larves, d’insectes,
+de vers ou de semences. Cet oiseau est spécial au pays. À peine a-t-on
+pu l’introduire dans les jardins zoologiques d’Europe. Ses
+formes à demi ébauchées, ses mouvements comiques, ont toujours
+attiré l’attention des voyageurs, et pendant la grande exploration
+en Océanie de l’_Astrolabe_ et de la _Zélée_, Dumont-d’Urville fut
+principalement chargé par l’académie des sciences de rapporter un
+spécimen de ces singuliers oiseaux. Mais, malgré les récompenses
+promises aux indigènes, il ne put se procurer un seul kiwi vivant.
+
+Paganel, heureux d’une telle bonne fortune, lia ensemble ses deux
+poules et les emporta bravement avec l’intention d’en faire
+hommage au jardin des plantes de Paris. «_Donné par M Jacques
+Paganel_», il lisait déjà cette séduisante inscription sur la plus
+belle cage de l’établissement, le confiant géographe!
+
+Cependant, la petite troupe descendait sans fatigue les rives du
+Waipa. La contrée était déserte; nulle trace d’indigènes, nul
+sentier qui indiquât la présence de l’homme dans ces plaines. Les
+eaux de la rivière coulaient entre de hauts buissons ou glissaient
+sur des grèves allongées. Le regard pouvait alors errer jusqu’aux
+petites montagnes qui fermaient la vallée dans l’est. Avec leurs
+formes étranges, leurs profils noyés dans une brume trompeuse,
+elles ressemblaient à des animaux gigantesques, dignes des temps
+antédiluviens. On eût dit tout un troupeau d’énormes cétacés,
+saisis par une subite pétrification. Un caractère essentiellement
+volcanique se dégageait de ces masses tourmentées. La Nouvelle-Zélande
+n’est, en effet, que le produit récent d’un travail
+plutonien. Son émersion au-dessus des eaux s’accroît sans cesse.
+Certains points se sont exhaussés d’une toise depuis vingt ans.
+
+Le feu court encore à travers ses entrailles, la secoue, la
+convulsionne, et s’échappe en maint endroit par la bouche des
+geysers et le cratère des volcans.
+
+À quatre heures du soir, neuf milles avaient été gaillardement
+enlevés. Suivant la carte que Paganel consultait incessamment, le
+confluent du Waipa et du Waikato devait se rencontrer à moins de
+cinq milles. Là, passait la route d’Auckland. Là, le campement
+serait établi pour la nuit. Quant aux cinquante milles qui les
+séparaient de la capitale, deux ou trois jours suffisaient à les
+franchir, et huit heures, au plus, si Glenarvan rencontrait la
+malle-poste, qui fait un service bi-mensuel entre Auckland et la
+baie Hawkes.
+
+«Ainsi, dit Glenarvan, nous serons encore forcés de camper pendant
+la nuit prochaine?
+
+--Oui, répondit Paganel, mais, je l’espère, pour la dernière
+fois.
+
+--Tant mieux, car ce sont là de dures épreuves pour lady Helena
+et Mary Grant.
+
+--Et elles les supportent sans se plaindre, ajouta John Mangles.
+Mais, si je ne me trompe, Monsieur Paganel, vous aviez parlé d’un
+village situé au confluent des deux rivières.
+
+--Oui, répondit le géographe, le voici marqué sur la carte de
+Johnston. C’est Ngarnavahia, à deux milles environ au-dessous du
+confluent.
+
+--Eh bien! Ne pourrait-on s’y loger pour la nuit? Lady Helena et
+miss Grant n’hésiteraient pas à faire deux milles de plus pour
+trouver un hôtel à peu près convenable.
+
+--Un hôtel! s’écria Paganel, un hôtel dans un village maori! Mais
+pas même une auberge, ni un cabaret! Ce village n’est qu’une
+réunion de huttes indigènes, et loin d’y chercher asile, mon avis
+est de l’éviter prudemment.
+
+--Toujours vos craintes, Paganel! dit Glenarvan.
+
+--Mon cher lord, mieux vaut défiance que confiance avec les
+maoris. Je ne sais dans quels termes ils sont avec les anglais, si
+l’insurrection est comprimée ou victorieuse, si nous ne tombons
+pas en pleine guerre. Or, modestie à part, des gens de notre
+qualité seraient de bonne prise, et je ne tiens pas à tâter malgré
+moi de l’hospitalité zélandaise. Je trouve donc sage d’éviter ce
+village de Ngarnavahia, de le tourner, de fuir toute rencontre des
+indigènes. Une fois à Drury, ce sera différent, et là, nos
+vaillantes compagnes se referont à leur aise des fatigues du
+voyage.»
+
+L’opinion du géographe prévalut. Lady Helena préféra passer une
+dernière nuit en plein air et ne pas exposer ses compagnons. Ni
+Mary Grant ni elle ne demandèrent à faire halte, et elles
+continuèrent à suivre les berges de la rivière.
+
+Deux heures après, les premières ombres du soir commençaient à
+descendre des montagnes. Le soleil, avant de disparaître sous
+l’horizon de l’occident, avait profité d’une subite trouée de
+nuages pour darder quelques rayons tardifs. Les sommets éloignés
+de l’est s’empourprèrent des derniers feux du jour.
+
+Ce fut comme un rapide salut à l’adresse des voyageurs.
+
+Glenarvan et les siens hâtèrent le pas. Ils connaissaient la
+brièveté du crépuscule sous cette latitude déjà élevée, et combien
+se fait vite cet envahissement de la nuit. Il s’agissait
+d’atteindre le confluent des deux rivières avant l’obscurité
+profonde. Mais un épais brouillard se leva de terre et rendit très
+difficile la reconnaissance de la route.
+
+Heureusement, l’ouïe remplaça la vue, que les ténèbres rendaient
+inutile. Bientôt un murmure plus accentué des eaux indiqua la
+réunion des deux fleuves dans un même lit. À huit heures, la
+petite troupe arrivait à ce point où le Waipa se perd dans le
+Waikato, non sans quelques mugissements des ondes heurtées.
+
+«Le Waikato est là, s’écria Paganel, et la route d’Auckland
+remonte le long de sa rive droite.
+
+--Nous la verrons demain, répondit le major. Campons ici. Il me
+semble que ces ombres plus marquées sont celles d’un petit fourré
+d’arbres qui a poussé là tout exprès pour nous abriter. Soupons et
+dormons.
+
+--Soupons, dit Paganel, mais de biscuits et de viande sèche, sans
+allumer un feu. Nous sommes arrivés ici incognito, tâchons de nous
+en aller de même! Très heureusement, ce brouillard nous rend
+invisibles.»
+
+Le bouquet d’arbres fut atteint, et chacun se conforma aux
+prescriptions du géographe. Le souper froid fut absorbé sans
+bruit, et bientôt un profond sommeil s’empara des voyageurs
+fatigués par une marche de quinze milles.
+
+
+Chapitre X
+_Le fleuve national_
+
+Le lendemain, au lever du jour, un brouillard assez dense rampait
+lourdement sur les eaux du fleuve. Une partie des vapeurs qui
+saturaient l’air s’était condensée par le refroidissement et
+couvrait d’un nuage épais la surface des eaux. Mais les rayons du
+soleil ne tardèrent pas à percer ces masses vésiculaires, qui
+fondirent sous le regard de l’astre radieux. Les rives embrumées
+se dégagèrent, et le cours du Waikato apparut dans toute sa
+matinale beauté.
+
+Une langue de terre finement allongée, hérissée d’arbrisseaux,
+venait mourir en pointe à la réunion des deux courants. Les eaux
+du Waipa, plus fougueuses, refoulaient les eaux du Waikato pendant
+un quart de mille avant de s’y confondre; mais le fleuve, puissant
+et calme, avait bientôt raison de la rageuse rivière, et il
+l’entraînait paisiblement dans son cours jusqu’au réservoir du
+Pacifique.
+
+Lorsque les vapeurs se levèrent, une embarcation se montra, qui
+remontait le courant du Waikato.
+
+C’était un canot long de soixante-dix pieds, large de cinq,
+profond de trois, l’avant relevé comme une gondole vénitienne, et
+taillé tout entier dans le tronc d’un sapin _kahikatea_. Un lit de
+fougère sèche en garnissait le fond. Huit avirons à l’avant le
+faisaient voler à la surface des eaux, pendant qu’un homme, assis
+à l’arrière, le dirigeait au moyen d’une pagaie mobile.
+
+Cet homme était un indigène de grande taille, âgé de quarante-cinq
+ans environ, à la poitrine large, aux membres musculeux, armé de
+pieds et de mains vigoureux. Son front bombé et sillonné de plis
+épais, son regard violent, sa physionomie sinistre, en faisaient
+un personnage redoutable.
+
+C’était un chef maori, et de haut rang. On le voyait au tatouage
+fin et serré qui zébrait son corps et son visage. Des ailes de son
+nez aquilin partaient deux spirales noires qui, cerclant ses yeux
+jaunes, se rejoignaient sur son front et se perdaient dans sa
+magnifique chevelure. Sa bouche aux dents éclatantes et son menton
+disparaissaient sous de régulières bigarrures, dont les élégantes
+volutes se contournaient jusqu’à sa robuste poitrine.
+
+Le tatouage, le «moko» des néo-zélandais, est une haute marque de
+distinction. Celui-là seul est digne de ces paraphes honorifiques
+qui a figuré vaillamment dans quelques combats. Les esclaves, les
+gens du bas peuple, ne peuvent y prétendre. Les chefs célèbres se
+reconnaissent au fini, à la précision et à la nature du dessin qui
+reproduit souvent sur leurs corps des images d’animaux. Quelques-uns
+subissent jusqu’à cinq fois l’opération fort douloureuse du
+moko. Plus on est illustre, plus on est «illustré» dans ce pays de
+la Nouvelle-Zélande.
+
+Dumont-d’Urville a donné de curieux détails sur cette coutume. Il
+a justement fait observer que le moko tenait lieu de ces armoiries
+dont certaines familles sont si vaines en Europe. Mais il remarque
+une différence entre ces deux signes de distinction:
+
+C’est que les armoiries des européens n’attestent souvent que le
+mérite individuel de celui qui, le premier, a su les obtenir, sans
+rien prouver quant au mérite de ses enfants; tandis que les
+armoiries individuelles des néo-zélandais témoignent d’une manière
+authentique que, pour avoir le droit de les porter, ils ont dû
+faire preuve d’un courage personnel extraordinaire.
+
+D’ailleurs, le tatouage des maoris, indépendamment de la
+considération dont il jouit, possède une incontestable utilité. Il
+donne au système cutané un surcroît d’épaisseur, qui permet à la
+peau de résister aux intempéries des saisons et aux incessantes
+piqûres des moustiques.
+
+Quant au chef qui dirigeait l’embarcation, nul doute possible sur
+son illustration. L’os aigu d’albatros, qui sert aux tatoueurs
+maoris, avait, en lignes serrées et profondes, sillonné cinq fois
+son visage.
+
+Il en était à sa cinquième édition, et cela se voyait à sa mine
+hautaine.
+
+Son corps, drapé dans une vaste natte de «phormium» garnie de
+peaux de chiens, était ceint d’un pagne ensanglanté dans les
+derniers combats.
+
+Ses oreilles supportaient à leur lobe allongé des penchants en
+jade vert, et, autour de son cou, frémissaient des colliers de
+«pounamous», sortes de pierres sacrées auxquelles les zélandais
+attachent quelque idée superstitieuse. À son côté reposait un
+fusil de fabrique anglaise, et un «patou-patou», espèce de hache à
+double tranchant, couleur d’émeraude et longue de dix-huit pouces.
+
+Auprès de lui, neuf guerriers d’un moindre rang, mais armés, l’air
+farouche, quelques-uns souffrant encore de blessures récentes,
+demeuraient dans une immobilité parfaite, enveloppés de leur
+manteau de phormium. Trois chiens de mine sauvage étaient étendus
+à leurs pieds. Les huit rameurs de l’avant semblaient être des
+serviteurs ou des esclaves du chef. Ils nageaient vigoureusement.
+Aussi l’embarcation remontait le courant du Waikato, peu rapide du
+reste, avec une vitesse notable.
+
+Au centre de ce long canot, les pieds attachés, mais les mains
+libres, dix prisonniers européens se tenaient serrés les uns
+contre les autres.
+
+C’étaient Glenarvan et lady Helena, Mary Grant, Robert, Paganel,
+le major, John Mangles, le _stewart_, les deux matelots.
+
+La veille au soir, toute la petite troupe, trompée par l’épais
+brouillard, était venue camper au milieu d’un nombreux parti
+d’indigènes. Vers le milieu de la nuit, les voyageurs surpris dans
+leur sommeil furent faits prisonniers, puis transportés à bord de
+l’embarcation. Ils n’avaient pas été maltraités jusqu’alors, mais
+ils eussent en vain essayé de résister. Leurs armes, leurs
+munitions étaient entre les mains des sauvages, et leurs propres
+balles les auraient promptement jetés à terre.
+
+Ils ne tardèrent pas à apprendre, en saisissant quelques mots
+anglais dont se servaient les indigènes, que ceux-ci, refoulés par
+les troupes britanniques, battus et décimés, regagnaient les
+districts du haut Waikato. Le chef maori, après une opiniâtre
+résistance, ses principaux guerriers massacrés par les soldats du
+42e régiment, revenait faire un nouvel appel aux tribus du fleuve,
+afin de rejoindre l’indomptable William Thompson, qui luttait
+toujours contre les conquérants. Ce chef se nommait Kai-Koumou,
+nom sinistre en langue indigène, qui signifie «celui qui mange les
+membres de son ennemi.» Il était brave, audacieux, mais sa cruauté
+égalait sa valeur. Il n’y avait aucune pitié à attendre de lui.
+Son nom était bien connu des soldats anglais, et sa tête venait
+d’être mise à prix par le gouverneur de la Nouvelle-Zélande.
+
+Ce coup terrible avait frappé lord Glenarvan au moment où il
+allait atteindre le port si désiré d’Auckland et se rapatrier en
+Europe. Cependant, à considérer son visage froid et calme, on
+n’aurait pu deviner l’excès de ses angoisses. C’est que Glenarvan,
+dans les circonstances graves, se montrait à la hauteur de ses
+infortunes. Il sentait qu’il devait être la force, l’exemple de sa
+femme et de ses compagnons, lui, l’époux, le chef; prêt d’ailleurs
+à mourir le premier pour le salut commun quand les circonstances
+l’exigeraient. Profondément religieux, il ne voulait pas
+désespérer de la justice de Dieu en face de la sainteté de son
+entreprise, et, au milieu des périls accumulés sur sa route, il ne
+regretta pas l’élan généreux qui l’avait entraîné jusque dans ces
+sauvages pays.
+
+Ses compagnons étaient dignes de lui; ils partageaient ses nobles
+pensées, et, à voir leur physionomie tranquille et fière, on ne
+les eût pas crus entraînés vers une suprême catastrophe.
+D’ailleurs, par un commun accord et sur le conseil de Glenarvan,
+ils avaient résolu d’affecter une indifférence superbe devant les
+indigènes. C’était le seul moyen d’imposer à ces farouches
+natures. Les sauvages, en général, et particulièrement les maoris,
+ont un certain sentiment de dignité dont ils ne se départissent
+jamais. Ils estiment qui se fait estimer par son sang-froid et son
+courage.
+
+Glenarvan savait qu’en agissant ainsi, il épargnait à ses
+compagnons et à lui d’inutiles mauvais traitements.
+
+Depuis le départ du campement, les indigènes, peu loquaces comme
+tous les sauvages, avaient à peine parlé entre eux. Cependant, à
+quelques mots échangés, Glenarvan reconnut que la langue anglaise
+leur était familière. Il résolut donc d’interroger le chef
+zélandais sur le sort qui leur était réservé.
+
+S’adressant à Kai-Koumou, il lui dit d’une voix exempte de toute
+crainte:
+
+«Où nous conduis-tu, chef?»
+
+Kai-Koumou le regarda froidement sans lui répondre.
+
+«Que comptes-tu faire de nous?» reprit Glenarvan.
+
+Les yeux de Kai-Koumou brillèrent d’un éclair rapide, et d’une
+voix grave, il répondit alors:
+
+«T’échanger, si les tiens veulent de toi; te tuer, s’ils
+refusent.»
+
+Glenarvan n’en demanda pas davantage, mais l’espoir lui revint au
+cœur. Sans doute, quelques chefs de l’armée maorie étaient tombés
+aux mains des anglais, et les indigènes voulaient tenter de les
+reprendre par voie d’échange. Il y avait donc là une chance de
+salut, et la situation n’était pas désespérée.
+
+Cependant, le canot remontait rapidement le cours du fleuve.
+Paganel, que la mobilité de son caractère emportait volontiers
+d’un extrême à l’autre, avait repris tout espoir. Il se disait que
+les maoris leur épargnaient la peine de se rendre aux postes
+anglais, et que c’était autant de gagné. Donc, tout résigné à son
+sort, il suivait sur sa carte le cours du Waikato à travers les
+plaines et les vallées de la province. Lady Helena et Mary Grant,
+comprimant leurs terreurs, s’entretenaient à voix basse avec
+Glenarvan, et le plus habile physionomiste n’eût pas surpris sur
+leurs visages les angoisses de leur cœur.
+
+Le Waikato est le fleuve national de la Nouvelle-Zélande. Les
+maoris en sont fiers et jaloux, comme les allemands du Rhin et les
+slaves du Danube. Dans son cours de deux cents milles, il arrose
+les plus belles contrées de l’île septentrionale, depuis la
+province de Wellington jusqu’à la province d’Auckland. Il a donné
+son nom à toutes ces tribus riveraines qui, indomptables et
+indomptées, se sont levées en masse contre les envahisseurs.
+
+Les eaux de ce fleuve sont encore à peu près vierges de tout
+sillage étranger. Elles ne s’ouvrent que devant la proue des
+pirogues insulaires. C’est à peine si quelque audacieux touriste a
+pu s’aventurer entre ces rives sacrées. L’accès du haut Waikato
+paraît être interdit aux profanes européens.
+
+Paganel connaissait la vénération des indigènes pour cette grande
+artère zélandaise. Il savait que les naturalistes anglais et
+allemands ne l’avaient guère remonté au delà de sa jonction avec
+le Waipa.
+
+Jusqu’où le bon plaisir de Kai-Koumou allait-il entraîner ses
+captifs? Il n’aurait pu le deviner, si le mot «taupo», fréquemment
+répété entre le chef et ses guerriers, n’eût éveillé son
+attention.
+
+Il consulta sa carte et vit que ce nom de _taupo_ s’appliquait à
+un lac célèbre dans les annales géographiques, et creusé sur la
+portion la plus montagneuse de l’île, à l’extrémité méridionale de
+la province d’Auckland. Le Waikato sort de ce lac, après l’avoir
+traversé dans toute sa largeur. Or, du confluent au lac, le fleuve
+se développe sur un parcours de cent vingt milles environ.
+
+Paganel, s’adressant en français à John Mangles pour ne pas être
+compris des sauvages, le pria d’estimer la vitesse du canot. John
+la porta à trois milles à peu près par heure.
+
+«Alors, répondit le géographe, si nous faisons halte pendant la
+nuit, notre voyage jusqu’au lac durera près de quatre jours.
+
+--Mais les postes anglais, où sont-ils situés? demanda Glenarvan.
+
+--Il est difficile de le savoir! répondit Paganel. Cependant la
+guerre a dû se porter dans la province de Taranaki, et, selon
+toute probabilité, les troupes sont massées du côté du lac, au
+revers des montagnes, là où s’est concentré le foyer de
+l’insurrection.
+
+--Dieu le veuille!» dit lady Helena.
+
+Glenarvan jeta un triste regard sur sa jeune femme, sur Mary
+Grant, exposées à la merci de ces farouches indigènes et emportées
+dans un pays sauvage, loin de toute intervention humaine. Mais il
+se vit observé par Kai-Koumou, et, par prudence, ne voulant pas
+lui laisser deviner que l’une des captives fût sa femme, il
+refoula ses pensées dans son cœur et observa les rives du fleuve
+avec une parfaite indifférence.
+
+L’embarcation, à un demi-mille au-dessus du confluent, avait passé
+sans s’arrêter devant l’ancienne résidence du roi Potatau. Nul
+autre canot ne sillonnait les eaux du fleuve. Quelques huttes,
+longuement espacées sur les rives, témoignaient par leur
+délabrement des horreurs d’une guerre récente.
+
+Les campagnes riveraines semblaient abandonnées, les bords du
+fleuve étaient déserts. Quelques représentants de la famille des
+oiseaux aquatiques animaient seuls cette triste solitude. Tantôt,
+le «taparunga», un échassier aux ailes noires, au ventre blanc, au
+bec rouge, s’enfuyait sur ses longues pattes. Tantôt, des hérons
+de trois espèces, le «matuku» cendré, une sorte de butor à mine
+stupide, et le magnifique «kotuku», blanc de plumage, jaune de
+bec, noir de pieds, regardaient paisiblement passer l’embarcation
+indigène. Où les berges déclives accusaient une certaine
+profondeur de l’eau, le martin-pêcheur, le «kotaré» des maoris,
+guettait ces petites anguilles qui frétillent par millions dans
+les rivières zélandaises. Où les buissons s’arrondissaient au-dessus
+du fleuve, des huppes très fières, des rallecs et des
+poules sultanes faisaient leur matinale toilette sous les premiers
+rayons du soleil. Tout ce monde ailé jouissait en paix des loisirs
+que lui laissait l’absence des hommes chassés ou décimés par la
+guerre.
+
+Pendant cette première partie de son cours, le Waikato coulait
+largement au milieu de vastes plaines. Mais en amont, les
+collines, puis les montagnes, allaient bientôt rétrécir la vallée
+où s’était creusé son lit. À dix milles au-dessus du confluent, la
+carte de Paganel indiquait sur la rive gauche le rivage de
+Kirikiriroa, qui s’y trouva en effet. Kai-Koumou ne s’arrêta
+point. Il fit donner aux prisonniers leurs propres aliments
+enlevés dans le pillage du campement. Quant à ses guerriers, ses
+esclaves et lui, ils se contentèrent de la nourriture indigène, de
+fougères comestibles, le «pteris esculenta» des botanistes,
+racines cuites au four, et de «kapanas», pommes de terre
+abondamment cultivées dans les deux îles. Nulle matière animale ne
+figurait à leur repas, et la viande sèche des captifs ne parut
+leur inspirer aucun désir.
+
+À trois heures, quelques montagnes se dressèrent sur la rive
+droite, les Pokaroa-Ranges, qui ressemblaient à une courtine
+démantelée. Sur certaines arêtes à pic étaient perchés des «pahs»
+en ruines, anciens retranchements élevés par les ingénieurs maoris
+dans d’inexpugnables positions. On eût dit de grands nids
+d’aigles.
+
+Le soleil allait disparaître derrière l’horizon, quand le canot
+heurta une berge encombrée de ces pierres ponces que le Waikato,
+sorti de montagnes volcaniques, entraîne dans son cours. Quelques
+arbres poussaient là, qui parurent propres à abriter un campement.
+Kai-Koumou fit débarquer ses prisonniers, et les hommes eurent les
+mains liées, les femmes restèrent libres; tous furent placés au
+centre du campement, auquel des brasiers allumés firent une
+infranchissable barrière de feux.
+
+Avant que Kai-Koumou eût appris à ses captifs son intention de les
+échanger, Glenarvan et John Mangles avaient discuté les moyens de
+recouvrer leur liberté. Ce qu’ils ne pouvaient essayer dans
+l’embarcation, ils espéraient le tenter à terre, à l’heure du
+campement, avec les hasards favorables de la nuit.
+
+Mais, depuis l’entretien de Glenarvan et du chef zélandais, il
+parut sage de s’abstenir. Il fallait patienter. C’était le parti
+le plus prudent.
+
+L’échange offrait des chances de salut que ne présentaient pas une
+attaque à main armée ou une fuite à travers ces contrées
+inconnues.
+
+Certainement, bien des événements pouvaient surgir qui
+retarderaient ou empêcheraient même une telle négociation; mais le
+mieux était encore d’en attendre l’issue. En effet, que pouvaient
+faire une dizaine d’hommes sans armes contre une trentaine de
+sauvages bien armés? Glenarvan, d’ailleurs, supposait que la tribu
+de Kai-Koumou avait perdu quelque chef de haute valeur qu’elle
+tenait particulièrement à reprendre, et il ne se trompait pas.
+
+Le lendemain, l’embarcation remonta le cours du fleuve avec une
+nouvelle rapidité. À dix heures, elle s’arrêta un instant au
+confluent du Pohaiwhenna, petite rivière qui venait sinueusement
+des plaines de la rive droite.
+
+Là un canot, monté par dix indigènes, rejoignit l’embarcation de
+Kai-Koumou. Les guerriers échangèrent à peine le salut d’arrivée,
+le «aïré maira», qui veut dire «viens ici en bonne santé», et les
+deux canots marchèrent de conserve. Les nouveaux venus avaient
+récemment combattu contre les troupes anglaises. On le voyait à
+leurs vêtements en lambeaux, à leurs armes ensanglantées, aux
+blessures qui saignaient encore sous leurs haillons.
+
+Ils étaient sombres, taciturnes. Avec l’indifférence naturelle à
+tous les peuples sauvages, ils n’accordèrent aucune attention aux
+européens.
+
+À midi, les sommets du Maungatotari se dessinèrent dans l’ouest.
+La vallée du Waikato commençait à se resserrer. Là, le fleuve,
+profondément encaissé, se déchaînait avec la violence d’un rapide.
+Mais la vigueur des indigènes, doublée et régularisée par un chant
+qui rythmait le battement des rames, enleva l’embarcation sur les
+eaux écumantes. Le rapide fut dépassé, et le Waikato reprit son
+cours lent, brisé de mille en mille par l’angle de ses rives.
+
+Vers le soir, Kai-Koumou accosta au pied des montagnes dont les
+premiers contreforts tombaient à pic sur d’étroites berges. Là,
+une vingtaine d’indigènes, débarqués de leurs canots, prenaient
+des dispositions pour la nuit. Des feux flambaient sous les
+arbres. Un chef, l’égal de Kai-Koumou, s’avança à pas comptés, et,
+frottant son nez contre celui de Kai-Koumou, il lui donna le salut
+cordial du «chongui». Les prisonniers furent déposés au centre du
+campement et gardés avec une extrême vigilance.
+
+Le lendemain matin, cette longue remontée du Waikato fut reprise.
+D’autres embarcations arrivèrent par les petits affluents du
+fleuve. Une soixantaine de guerriers, évidemment les fuyards de la
+dernière insurrection, étaient réunis alors, et, plus ou moins
+maltraités par les balles anglaises, ils regagnaient les districts
+des montagnes. Quelquefois, un chant s’élevait des canots qui
+marchaient en ligne. Un indigène entonnait l’ode patriotique du
+mystérieux «Pihé», _papa ra ti wati tidi i dounga nei_... Hymne
+national qui entraîne les maoris à la guerre de l’indépendance. La
+voix du chanteur, pleine et sonore, réveillait les échos des
+montagnes, et, après chaque couplet, les indigènes, frappant leur
+poitrine, qui résonnait comme un tambour, reprenaient en chœur la
+strophe belliqueuse. Puis, sur un nouvel effort de rames, les
+canots faisaient tête au courant et volaient à la surface des
+eaux.
+
+Un phénomène curieux vint, pendant cette journée, marquer la
+navigation du fleuve. Vers quatre heures, l’embarcation, sans
+hésiter, sans retarder sa course, guidée par la main ferme du
+chef, se lança à travers une vallée étroite. Des remous se
+brisaient avec rage contre des îlots nombreux et propices aux
+accidents.
+
+Moins que jamais, dans cet étrange passage du Waikato, il n’était
+permis de chavirer, car ses bords n’offraient aucun refuge.
+Quiconque eût mis le pied sur la vase bouillante des rives se fût
+inévitablement perdu.
+
+En effet, le fleuve coulait entre ces sources chaudes signalées de
+tout temps à la curiosité des touristes. L’oxyde de fer colorait
+en rouge vif le limon des berges, où le pied n’eût pas rencontré
+une toise de tuf solide. L’atmosphère était saturée d’une odeur
+sulfureuse très pénétrante. Les indigènes n’en souffraient pas,
+mais les captifs furent sérieusement incommodés par les miasmes
+exhalés des fissures du sol et les bulles qui crevaient sous la
+tension des gaz intérieurs. Mais si l’odorat se faisait
+difficilement à ces émanations, l’œil ne pouvait qu’admirer cet
+imposant spectacle.
+
+Les embarcations s’aventurèrent dans l’épaisseur d’un nuage de
+vapeurs blanches. Ses éblouissantes volutes s’étageaient en dôme
+au-dessus du fleuve. Sur ses rives, une centaine de geysers, les
+uns lançant des masses de vapeurs, les autres s’épanchant en
+colonnes liquides, variaient leurs effets comme les jets et les
+cascades d’un bassin, organisés par la main de l’homme. On eût dit
+que quelque machiniste dirigeait à son gré les intermittences de
+ces sources. Les eaux et les vapeurs, confondues dans l’air,
+s’irisaient aux rayons du soleil.
+
+En cet endroit, le Waikato coulait sur un lit mobile qui bout
+incessamment sous l’action des feux souterrains. Non loin, du côté
+du lac Rotorua, dans l’est, mugissaient les sources thermales et
+les cascades fumantes du Rotomahana et du Tetarata entrevues par
+quelques hardis voyageurs. Cette région est percée de geysers, de
+cratères et de solfatares.
+
+Là s’échappe le trop-plein des gaz qui n’ont pu trouver issue par
+les insuffisantes soupapes du Tongariro et du Wakari, les seuls
+volcans en activité de la Nouvelle-Zélande.
+
+Pendant deux milles, les canots indigènes naviguèrent sous cette
+voûte de vapeurs, englobés dans les chaudes volutes qui roulaient
+à la surface des eaux; puis, la fumée sulfureuse se dissipa, et un
+air pur, sollicité par la rapidité du courant, vint rafraîchir les
+poitrines haletantes. La région des sources était passée.
+
+Avant la fin du jour, deux rapides furent encore remontés sous
+l’aviron vigoureux des sauvages, celui d’Hipapatua et celui de
+Tamatea. Le soir, Kai-Koumou campa à cent milles du confluent du
+Waipa et du Waikato. Le fleuve, s’arrondissant vers l’est,
+retombait alors au sud sur le lac Taupo, comme un immense jet
+d’eau dans un bassin.
+
+Le lendemain, Jacques Paganel, consultant la carte, reconnut sur
+la rive droite le mont Taubara, qui s’élève à trois mille pieds
+dans les airs.
+
+À midi, tout le cortège des embarcations débouchait par un
+évasement du fleuve dans le lac Taupo, et les indigènes saluaient
+de leurs gestes un lambeau d’étoffe que le vent déployait au
+sommet d’une hutte. C’était le drapeau national.
+
+
+Chapitre XI
+_Le lac Taupo_
+
+Un gouffre insondable, long de vingt-cinq milles, large de vingt,
+s’est un jour formé, bien avant les temps historiques, par un
+écroulement de cavernes au milieu des laves trachytiques du centre
+de l’île.
+
+Les eaux, précipitées des sommets environnants, ont envahi cette
+énorme cavité. Le gouffre s’est fait lac, mais abîme toujours, et
+les sondes sont encore impuissantes à mesurer sa profondeur.
+
+Tel est cet étrange lac Taupo, élevé à douze cent cinquante pieds
+au-dessus du niveau de la mer, et dominé par un cirque de
+montagnes hautes de quatre cents toises. À l’ouest, des rochers à
+pic d’une grande taille; au nord quelques cimes éloignées et
+couronnées de petits bois; à l’est, une large plage sillonnée par
+une route décorée de pierres ponces qui resplendissent sous le
+treillis des buissons; au sud, des cônes volcaniques derrière un
+premier plan de forêts encadrent majestueusement cette vaste
+étendue d’eau dont les tempêtes retentissantes valent les cyclones
+de l’océan.
+
+Toute cette région bout comme une chaudière immense, suspendue sur
+les flammes souterraines. Les terrains frémissent sous les
+caresses du feu central.
+
+De chaudes buées filtrent en maint endroit. La croûte de terre se
+fend en violentes craquelures comme un gâteau trop poussé, et sans
+doute ce plateau s’abîmerait dans une incandescente fournaise si,
+douze milles plus loin, les vapeurs emprisonnées ne trouvaient une
+issue par les cratères du Tongariro.
+
+De la rive du nord, ce volcan apparaissait empanaché de fumée et
+de flammes, au-dessus de petits monticules ignivomes. Le Tongariro
+semblait se rattacher à un système orographique assez compliqué.
+
+Derrière lui, le mont Ruapahou, isolé dans la plaine, dressait à
+neuf mille pieds en l’air sa tête perdue au milieu des nuages.
+Aucun mortel n’a posé le pied sur son cône inaccessible; l’œil
+humain n’a jamais sondé les profondeurs de son cratère, tandis
+que, trois fois en vingt ans, MM Bidwill et Dyson, et récemment M
+De Hochstetter, ont mesuré les cimes plus abordables du Tongariro.
+
+Ces volcans ont leurs légendes, et, en toute autre circonstance,
+Paganel n’eût pas manqué de les apprendre à ses compagnons. Il
+leur aurait raconté cette dispute qu’une question de femme éleva
+un jour entre le Tongariro et le Taranaki, alors son voisin et
+ami. Le Tongariro, qui a la tête chaude, comme tous les volcans,
+s’emporta jusqu’à frapper le Taranaki. Le Taranaki, battu et
+humilié, s’enfuit par la vallée du Whanganni, laissa tomber en
+route deux morceaux de montagne, et gagna les rivages de la mer,
+où il s’élève solitairement sous le nom de mont Egmont.
+
+Mais Paganel n’était guère en disposition de conter, ni ses amis
+en humeur de l’entendre. Ils observaient silencieusement la rive
+nord-est du Taupo où la plus décevante fatalité venait de les
+conduire. La mission établie par le révérend Grace à Pukawa, sur
+les bords occidentaux du lac, n’existait plus. Le ministre avait
+été chassé par la guerre loin du principal foyer de
+l’insurrection.
+
+Les prisonniers étaient seuls, abandonnés à la merci de maoris
+avides de représailles et précisément dans cette portion sauvage
+de l’île où le christianisme n’a jamais pénétré.
+
+Kai-Koumou, en quittant les eaux du Waikato, traversa la petite
+crique qui sert d’entonnoir au fleuve, doubla un promontoire aigu,
+et accosta la grève orientale du lac, au pied des premières
+ondulations du mont Manga, grosse extumescence haute de trois
+cents toises. Là, s’étalaient des champs de «phormium», le lin
+précieux de la Nouvelle-Zélande. C’est le «harakeké» des
+indigènes. Rien n’est à dédaigner dans cette utile plante. Sa
+fleur fournit une sorte de miel excellent; sa tige produit une
+substance gommeuse, qui remplace la cire ou l’amidon; sa feuille,
+plus complaisante encore, se prête à de nombreuses
+transformations: fraîche, elle sert de papier; desséchée, elle
+fait un excellent amadou; découpée, elle se change en cordes,
+câbles et filets; divisée en filaments et teillée, elle devient
+couverture ou manteau, natte ou pagne, et, teinte en rouge ou en
+noir, elle vêtit les plus élégants maoris.
+
+Aussi, ce précieux phormium se trouve-t-il partout dans les deux
+îles, aux bords de la mer comme au long des fleuves et sur la rive
+des lacs. Ici, ses buissons sauvages couvraient des champs
+entiers; ses fleurs, d’un rouge brun, et semblables à l’agave,
+s’épanouissaient partout hors de l’inextricable fouillis de ses
+longues feuilles, qui formaient un trophée de lames tranchantes.
+De gracieux oiseaux, les nectariens, habitués des champs de
+phormium, volaient par bandes nombreuses et se délectaient du suc
+mielleux des fleurs.
+
+Dans les eaux du lac barbotaient des troupes de canards au plumage
+noirâtre, bariolés de gris et de vert, et qui se sont aisément
+domestiqués.
+
+À un quart de mille, sur un escarpement de la montagne,
+apparaissait un «pah», retranchement maori placé dans une position
+inexpugnable. Les prisonniers débarqués un à un, les pieds et les
+mains libres, y furent conduits par les guerriers. Le sentier qui
+aboutissait au retranchement traversait des champs de phormium, et
+un bouquet de beaux arbres, des «kaikateas», à feuilles
+persistantes et à baies rouges, des «dracenas australis», le «ti»
+des indigènes, dont la cime remplace avantageusement le chou-palmiste,
+et des «huious» qui servent à teindre les étoffes en
+noir. De grosses colombes à reflets métalliques, des glaucopes
+cendrés, et un monde d’étourneaux à caroncules rougeâtres,
+s’envolèrent à l’approche des indigènes.
+
+Après un assez long détour, Glenarvan, lady Helena, Mary Grant et
+leurs compagnons arrivèrent à l’intérieur du _pah_.
+
+Cette forteresse était défendue par une première enceinte de
+solides palissades, hautes de quinze pieds; une seconde ligne de
+pieux, puis une clôture d’osier percée de meurtrières, enfermaient
+la seconde enceinte, c’est-à-dire le plateau du _pah_, sur lequel
+s’élevaient des constructions maories et une quarantaine de huttes
+disposées symétriquement.
+
+En y arrivant, les captifs furent horriblement impressionnés à la
+vue des têtes qui ornaient les poteaux de la seconde enceinte.
+Lady Helena et Mary Grant détournèrent les yeux avec plus de
+dégoût encore que d’épouvante.
+
+Ces têtes avaient appartenu aux chefs ennemis tombés dans les
+combats, dont les corps servirent de nourriture aux vainqueurs.
+
+Le géographe les reconnut pour telles, à leurs orbites caves et
+privés d’yeux.
+
+En effet, l’œil des chefs est dévoré; la tête, préparée à la
+manière indigène, vidée de sa cervelle et dénudée de tout
+épiderme, le nez maintenu par de petites planchettes, les narines
+bourrées de phormium, la bouche et les paupières cousues, est mise
+au four et soumise à une fumigation de trente heures.
+
+Ainsi disposée, elle se conserve indéfiniment sans altération ni
+ride, et forme des trophées de victoire.
+
+Souvent les maoris conservent la tête de leurs propres chefs;
+mais, dans ce cas, l’œil reste dans son orbite et regarde. Les
+néo-zélandais montrent ces restes avec orgueil; ils les offrent à
+l’admiration des jeunes guerriers, et leur payent un tribut de
+vénération par des cérémonies solennelles.
+
+Mais, dans le _pah_ de Kai-Koumou, les têtes d’ennemis ornaient
+seules cet horrible muséum, et là, sans doute, plus d’un anglais,
+l’orbite vide, augmentait la collection du chef maori.
+
+La case de Kai-Koumou, entre plusieurs huttes de moindre
+importance, s’élevait au fond du _pah_, devant un large terrain
+découvert que des européens eussent appelé «le champ de bataille.»
+Cette case était un assemblage de pieux calfeutrés d’un
+entrelacement de branches, et tapissé intérieurement de nattes de
+phormium. Vingt pieds de long, quinze pieds de large, dix pieds de
+haut faisaient à Kai-Koumou une habitation de trois mille pieds
+cubes. Il n’en faut pas plus pour loger un chef zélandais.
+
+Une seule ouverture donnait accès dans la hutte; un battant à
+bascule, formé d’un épais tissu végétal, servait de porte. Au-dessus,
+le toit se prolongeait en manière d’impluvium. Quelques
+figures sculptées au bout des chevrons ornaient la case, et le
+«wharepuni» ou portail offrait à l’admiration des visiteurs des
+feuillages, des figures symboliques, des monstres, des rinceaux
+contournés, tout un fouillis curieux, né sous le ciseau des
+ornemanistes indigènes.
+
+À l’intérieur de la case, le plancher fait de terre battue
+s’élevait d’un demi-pied au-dessus du sol.
+
+Quelques claies en roseaux, et des matelas de fougère sèche
+recouverts d’une natte tissée avec les feuilles longues et
+flexibles du «typha», servaient de lits. Au milieu, un trou en
+pierre formait le foyer, et au toit, un second trou servait de
+cheminée. La fumée, quand elle était suffisamment épaisse, se
+décidait enfin à profiter de cette issue, non sans avoir déposé
+sur les murs de l’habitation un vernis du plus beau noir.
+
+À côté de la case s’élevaient les magasins qui renfermaient les
+provisions du chef, sa récolte de phormium, de patates, de taros,
+de fougères comestibles, et les fours où s’opère la cuisson de ces
+divers aliments au contact de pierres chauffées. Plus loin, dans
+de petites enceintes, parquaient des porcs et des chèvres, rares
+descendants des utiles animaux acclimatés par le capitaine Cook.
+Des chiens couraient çà et là, quêtant leur maigre nourriture.
+
+Ils étaient assez mal entretenus pour des bêtes qui servent
+journellement à l’alimentation du maori.
+
+Glenarvan et ses compagnons avaient embrassé cet ensemble d’un
+coup d’œil. Ils attendaient auprès d’une case vide le bon plaisir
+du chef, non sans être exposés aux injures d’une bande de vieilles
+femmes.
+
+Cette troupe de harpies les entourait, les menaçait du poing,
+hurlait et vociférait. Quelques mots d’anglais qui s’échappaient
+de leurs grosses lèvres laissaient clairement entrevoir qu’elles
+réclamaient d’immédiates vengeances.
+
+Au milieu de ces vociférations et de ces menaces, lady Helena,
+tranquille en apparence, affectait un calme qui ne pouvait être
+dans son cœur. Cette courageuse femme, pour laisser tout son
+sang-froid à lord Glenarvan, se contenait par d’héroïques efforts.
+La pauvre Mary Grant, elle, se sentait défaillir, et John Mangles
+la soutenait, prêt à se faire tuer pour la défendre. Ses
+compagnons supportaient diversement ce déluge d’invectives,
+indifférents comme le major, ou en proie à une irritation
+croissante comme Paganel.
+
+Glenarvan, voulant éviter à lady Helena l’assaut de ces vieilles
+mégères, marcha droit à Kai-Koumou, et montrant le groupe hideux:
+«Chasse-les», dit-il.
+
+Le chef maori regarda fixement son prisonnier sans lui répondre;
+puis, d’un geste, il fit taire la horde hurlante. Glenarvan
+s’inclina, en signe de remerciement, et vint reprendre lentement
+sa place au milieu des siens.
+
+En ce moment, une centaine de néo-zélandais étaient réunis dans le
+_pah_, des vieillards, des hommes faits, des jeunes gens, les uns
+calmes, mais sombres, attendant les ordres de Kai-Koumou, les
+autres se livrant à tous les entraînements d’une violente douleur;
+ceux-ci pleuraient leurs parents ou amis tombés dans les derniers
+combats.
+
+Kai-Koumou, de tous les chefs qui se levèrent à la voix de William
+Thompson, revenait seul aux districts du lac, et, le premier, il
+apprenait à sa tribu la défaite de l’insurrection nationale,
+battue dans les plaines du bas Waikato. Des deux cents guerriers
+qui, sous ses ordres, coururent à la défense du sol, cent
+cinquante manquaient au retour.
+
+Si quelques-uns étaient prisonniers des envahisseurs, combien,
+étendus sur le champ de bataille, ne devaient jamais revenir au
+pays de leurs aïeux!
+
+Ainsi s’expliquait la désolation profonde dont la tribu fut
+frappée à l’arrivée de Kai-Koumou. Rien n’avait encore transpiré
+de la dernière défaite, et cette funeste nouvelle venait d’éclater
+à l’instant.
+
+Chez les sauvages, la douleur morale se manifeste toujours par des
+démonstrations physiques. Aussi, les parents et amis des guerriers
+morts, les femmes surtout, se déchiraient la figure et les épaules
+avec des coquilles aiguës. Le sang jaillissait et se mêlait à
+leurs larmes. Les profondes incisions marquaient les grands
+désespoirs.
+
+Les malheureuses zélandaises, ensanglantées et folles, étaient
+horribles à voir.
+
+Un autre motif, très grave aux yeux des indigènes, accroissait
+encore leur désespoir. Non seulement le parent, l’ami qu’ils
+pleuraient, n’était plus, mais ses ossements devaient manquer au
+tombeau de la famille. Or, la possession de ces restes est
+regardée, dans la religion maorie, comme indispensable aux
+destinées de la vie future; non la chair périssable, mais les os,
+qui sont recueillis avec soin, nettoyés, grattés, polis, vernis
+même, et définitivement déposés dans «l’oudoupa», c’est-à-dire «la
+maison de gloire». Ces tombes sont ornées de statues de bois qui
+reproduisent avec une fidélité parfaite les tatouages du défunt.
+Mais aujourd’hui, les tombeaux resteraient vides, les cérémonies
+religieuses ne s’accompliraient pas, et les os qu’épargnerait la
+dent des chiens sauvages blanchiraient sans sépulture sur le champ
+du combat.
+
+Alors redoublèrent les marques de douleur. Aux menaces des femmes
+succédèrent les imprécations des hommes contre les européens. Les
+injures éclataient, les gestes devenaient plus violents. Aux cris
+allaient succéder les actes de brutalité.
+
+Kai-Koumou, craignant d’être débordé par les fanatiques de sa
+tribu, fit conduire ses captifs en un lieu sacré, situé à l’autre
+extrémité du _pah_ sur un plateau abrupt. Cette hutte s’appuyait à
+un massif élevé d’une centaine de pieds au-dessus d’elle, qui
+terminait par un talus assez raide ce côté du retranchement. Dans
+ce «waré-atoua», maison consacrée, les prêtres ou les _arikis_
+enseignaient aux zélandais un dieu en trois personnes, le père, le
+fils, et l’oiseau ou l’esprit.
+
+La hutte, vaste, bien close, renfermait la nourriture sainte et
+choisie que Maoui-Ranga-Rangui mange par la bouche de ses prêtres.
+
+Là, les captifs, momentanément abrités contre la fureur indigène,
+s’étendirent sur des nattes de phormium. Lady Helena, ses forces
+épuisées, son énergie morale vaincue, se laissa aller dans les
+bras de son mari.
+
+Glenarvan, la pressant sur sa poitrine, lui répétait: «Courage, ma
+chère Helena, le ciel ne nous abandonnera pas!»
+
+Robert, à peine enfermé, se hissa sur les épaules de Wilson, et
+parvint à glisser sa tête par un interstice ménagé entre le toit
+et la muraille, où pendaient des chapelets d’amulettes. De là, son
+regard embrassait toute l’étendue du _pah_ jusqu’à la case de Kai-Koumou.
+
+«Ils sont assemblés autour du chef, dit-il à voix basse... Ils
+agitent leurs bras... Ils poussent des hurlements... Kai-Koumou
+veut parler...»
+
+L’enfant se tut pendant quelques minutes, puis il reprit:
+
+«Kai-Koumou parle... Les sauvages se calment... Ils l’écoutent...
+
+--Évidemment, dit le major, ce chef a un intérêt personnel à nous
+protéger. Il veut échanger ses prisonniers contre des chefs de sa
+tribu! Mais ses guerriers y consentiront-ils?
+
+--Oui!... Ils l’écoutent... Reprit Robert. Ils se dispersent...
+Les uns rentrent dans leurs huttes... Les autres quittent le
+retranchement...
+
+--Dis-tu vrai? s’écria le major.
+
+--Oui, Monsieur Mac Nabbs, répondit Robert. Kai-Koumou est resté
+seul avec les guerriers de son embarcation. Ah! L’un d’eux se
+dirige vers notre case.
+
+--Descends, Robert», dit Glenarvan.
+
+En ce moment, lady Helena, qui s’était relevée, saisit le bras de
+son mari.
+
+«Edward, dit-elle d’une voix ferme, ni Mary Grant ni moi nous ne
+devons tomber vivantes entre les mains de ces sauvages!»
+
+Et, ces paroles dites, elle tendit à Glenarvan un revolver chargé.
+
+«Une arme! s’écria Glenarvan, dont un éclair illumina les yeux.
+
+--Oui! Les maoris ne fouillent pas leurs prisonnières! Mais cette
+arme, c’est pour nous, Edward, non pour eux!...
+
+--Glenarvan, dit rapidement Mac Nabbs, cachez ce revolver! Il
+n’est pas temps encore...»
+
+Le revolver disparut sous les vêtements du lord.
+
+La natte qui fermait l’entrée de la case se souleva. Un indigène
+parut.
+
+Il fit signe aux prisonniers de le suivre.
+
+Glenarvan et les siens, en groupe serré, traversèrent le _pah_, et
+s’arrêtèrent devant Kai-Koumou.
+
+Autour de ce chef étaient réunis les principaux guerriers de sa
+tribu. Parmi eux se voyait ce maori dont l’embarcation rejoignit
+celle de Kai-Koumou au confluent du Pohaiwhenna sur le Waikato.
+C’était un homme de quarante ans, vigoureux, de mine farouche et
+cruelle. Il se nommait Kara-Tété, c’est-à-dire «l’irascible» en
+langue zélandaise. Kai-Koumou le traitait avec certains égards,
+et, à la finesse de son tatouage, on reconnaissait que Kara-Tété
+occupait un rang élevé dans la tribu. Cependant, un observateur
+eût deviné qu’entre ces deux chefs il y avait rivalité. Le major
+observa que l’influence de Kara-Tété portait ombrage à Kai-Koumou.
+Ils commandaient tous les deux à ces importantes peuplades du
+Waikato et avec une puissance égale. Aussi, pendant cet entretien,
+si la bouche de Kai-Koumou souriait, ses yeux trahissaient une
+profonde inimitié.
+
+Kai-Koumou interrogea Glenarvan:
+
+«Tu es anglais? lui demanda-t-il.
+
+--Oui, répondit le lord sans hésiter, car cette nationalité
+devait rendre un échange plus facile.
+
+--Et tes compagnons? dit Kai-Koumou.
+
+--Mes compagnons sont anglais comme moi. Nous sommes des
+voyageurs, des naufragés. Mais, si tu tiens à le savoir, nous
+n’avons pas pris part à la guerre.
+
+--Peu importe! répondit brutalement Kara-Tété. Tout anglais est
+notre ennemi. Les tiens ont envahi notre île! Ils ont brûlé nos
+villages!
+
+--Ils ont eu tort! répondit Glenarvan d’une voix grave. Je te le
+dis parce que je le pense, et non parce que je suis en ton
+pouvoir.
+
+--Écoute, reprit Kai-Koumou, le Tohonga, le grand prêtre de Nouï-Atoua,
+est tombé entre les mains de tes frères; il est prisonnier
+des Pakekas. Notre dieu nous commande de racheter sa vie. J’aurais
+voulu t’arracher le cœur, j’aurais voulu que ta tête et la tête
+de tes compagnons fussent éternellement suspendues aux poteaux de
+cette palissade! Mais Nouï-Atoua a parlé.»
+
+En s’exprimant ainsi, Kai-Koumou, jusque-là maître de lui,
+tremblait de colère, et sa physionomie s’imprégnait d’une féroce
+exaltation.
+
+Puis, après quelques instants, il reprit plus froidement: «Crois-tu
+que les anglais échangent notre Tohonga contre ta personne?»
+
+Glenarvan hésita à répondre, et observa attentivement le chef
+maori.
+
+«Je l’ignore, dit-il, après un moment de silence.
+
+--Parle, reprit Kai-Koumou. Ta vie vaut-elle la vie de notre
+Tohonga?
+
+--Non, répondit Glenarvan. Je ne suis ni un chef ni un prêtre
+parmi les miens!»
+
+Paganel, stupéfait de cette réponse, regarda Glenarvan avec un
+étonnement profond.
+
+Kai-Koumou parut également surpris.
+
+«Ainsi, tu doutes? dit-il.
+
+--J’ignore, répéta Glenarvan.
+
+--Les tiens ne t’accepteront pas en échange de notre Tohonga?
+
+--Moi seul? Non, répéta Glenarvan. Nous tous, peut-être.
+
+--Chez les maoris, dit Kai-Koumou, c’est tête pour tête.
+
+--Offre d’abord ces femmes en échange de ton prêtre», dit
+Glenarvan, qui désigna lady Helena et Mary Grant.
+
+Lady Helena voulut s’élancer vers son mari. Le major la retint.
+
+«Ces deux dames, reprit Glenarvan en s’inclinant avec une grâce
+respectueuse vers lady Helena et Mary Grant, occupent un haut rang
+dans leur pays.»
+
+Le guerrier regarda froidement son prisonnier. Un mauvais sourire
+passa sur ses lèvres; mais il le réprima presque aussitôt, et
+répondit d’une voix qu’il contenait à peine:
+
+«Espères-tu donc tromper Kai-Koumou par de fausses paroles,
+européen maudit? Crois-tu que les yeux de Kai-Koumou ne sachent
+pas lire dans les cœurs!»
+
+Et, montrant lady Helena:
+
+«Voilà ta femme! dit-il.
+
+--Non! La mienne!» s’écria Kara-Tété.
+
+Puis, repoussant les prisonniers, la main du chef s’étendit sur
+l’épaule de lady Helena, qui pâlit sous ce contact.
+
+«Edward!» cria la malheureuse femme éperdue.
+
+Glenarvan, sans prononcer un seul mot, leva le bras.
+
+Un coup de feu retentit. Kara-Tété tomba mort.
+
+À cette détonation, un flot d’indigènes sortit des huttes. Le
+_pah_ s’emplit en un instant. Cent bras se levèrent sur les
+infortunés. Le revolver de Glenarvan lui fut arraché de la main.
+
+Kai-Koumou jeta sur Glenarvan un regard étrange; puis d’une main,
+couvrant le corps du meurtrier, de l’autre, il contint la foule
+qui se ruait sur les enfants.
+
+Enfin sa voix domina le tumulte.
+
+«Tabou! Tabou!» s’écria-t-il.
+
+À ce mot, la foule s’arrêta devant Glenarvan et ses compagnons,
+momentanément préservés par une puissance surnaturelle.
+
+Quelques instants après, ils étaient reconduits au _waré-atoua_,
+qui leur servait de prison. Mais Robert Grant et Jacques Paganel
+n’étaient plus avec eux.
+
+
+Chapitre XII
+_Les funérailles d’un chef maori_
+
+Kai-Koumou, suivant un exemple assez fréquent dans la Nouvelle-Zélande,
+joignait le titre d’_ariki_ à celui de chef de tribu. Il
+était revêtu de la dignité de prêtre, et, comme tel, il pouvait
+étendre sur les personnes ou sur les objets la superstitieuse
+protection du tabou.
+
+Le tabou, commun aux peuples de race polynésienne, a pour effet
+immédiat d’interdire toute relation ou tout usage avec l’objet ou
+la personne tabouée.
+
+Selon la religion maorie, quiconque porterait une main sacrilège
+sur ce qui est déclaré tabou, serait puni de mort par le Dieu
+irrité. D’ailleurs, au cas où la divinité tarderait à venger sa
+propre injure, les prêtres ne manqueraient pas d’accélérer sa
+vengeance.
+
+Le tabou est appliqué par les chefs dans un but politique, à moins
+qu’il ne résulte d’une situation ordinaire de la vie privée. Un
+indigène est taboué pendant quelques jours, en mainte
+circonstance, lorsqu’il s’est coupé les cheveux, lorsqu’il vient
+de subir l’opération du tatouage, lorsqu’il construit une pirogue,
+lorsqu’il bâtit une maison, quand il est atteint d’une maladie
+mortelle, quand il est mort. Une imprévoyante consommation menace-t-elle
+de dépeupler les rivières de leurs poissons, de ruiner dans
+leurs primeurs les plantations de patates douces, ces objets sont
+frappés d’un tabou protecteur et économique. Un chef veut-il
+éloigner les importuns de sa maison, il la taboue; monopoliser à
+son profit les relations avec un navire étranger, il le taboue
+encore; mettre en quarantaine un trafiquant européen dont il est
+mécontent, il le taboue toujours. Son interdiction ressemble alors
+à l’ancien «veto» des rois.
+
+Lorsqu’un objet est taboué, nul n’y peut toucher impunément. Quand
+un indigène est soumis à cette interdiction, certains aliments lui
+sont défendus pendant un temps déterminé. Est-il relevé de cette
+diète sévère, s’il est riche, ses esclaves l’assistent et lui
+introduisent dans le gosier les mets qu’il ne doit pas toucher de
+ses mains; s’il est pauvre, il est réduit à ramasser ses aliments
+avec sa bouche, et le tabou en fait un animal.
+
+En somme, et pour conclure, cette singulière coutume dirige et
+modifie les moindres actions des néo-zélandais. C’est l’incessante
+intervention de la divinité dans la vie sociale. Il a force de loi
+et l’on peut dire que tout le code indigène, code indiscutable et
+indiscuté, se résume dans la fréquente application du tabou.
+
+Quant aux prisonniers enfermés dans le _waré-atoua_, c’était un
+tabou arbitraire qui venait de les soustraire aux fureurs de la
+tribu. Quelques-uns des indigènes, les amis et les partisans de
+Kai-Koumou, s’étaient arrêtés subitement à la voix de leur chef et
+avait protégé les captifs.
+
+Glenarvan ne se faisait cependant pas illusion sur le sort qui lui
+était réservé. Sa mort pouvait seule payer le meurtre d’un chef.
+Or, la mort chez les peuples sauvages n’est jamais que la fin d’un
+long supplice. Glenarvan s’attendait donc à expier cruellement la
+légitime indignation qui avait armé son bras, mais il espérait que
+la colère de Kai-Koumou ne frapperait que lui.
+
+Quelle nuit ses compagnons et lui passèrent! Qui pourrait peindre
+leurs angoisses et mesurer leurs souffrances? Le pauvre Robert, le
+brave Paganel n’avaient pas reparu. Mais comment douter de leur
+sort? N’étaient-ils pas les premières victimes sacrifiées à la
+vengeance des indigènes? Tout espoir avait disparu, même du cœur
+de Mac Nabbs, qui ne désespérait pas aisément.
+
+John Mangles se sentait devenir fou devant le morne désespoir de
+Mary Grant séparée de son frère. Glenarvan songeait à cette
+terrible demande de lady Helena qui, pour se soustraire au
+supplice ou à l’esclavage, voulait mourir de sa main! Aurait-il
+cet horrible courage?
+
+«Et Mary, de quel droit la frapper?» pensait John dont le cœur se
+brisait.
+
+Quant à une évasion, elle était évidemment impossible. Dix
+guerriers, armés jusqu’aux dents, veillaient à la porte du _waré-atoua_.
+
+Le matin du 13 février arriva. Aucune communication n’eut lieu
+entre les indigènes et les prisonniers défendus par le tabou. La
+case renfermait une certaine quantité de vivres auxquels les
+malheureux touchèrent à peine. La faim disparaissait devant la
+douleur. La journée se passa sans apporter ni un changement ni un
+espoir. Sans doute, l’heure des funérailles du cher mort et
+l’heure du supplice devaient sonner ensemble.
+
+Cependant, si Glenarvan ne se dissimulait pas que toute idée
+d’échange avait dû abandonner Kai-Koumou, le major conservait sur
+ce point une lueur d’espérance.
+
+«Qui sait, disait-il en rappelant à Glenarvan l’effet produit sur
+le chef par la mort de Kara-Tété, qui sait si Kai-Koumou, au fond,
+ne se sent pas votre obligé?»
+
+Mais, malgré les observations de Mac Nabbs, Glenarvan ne voulait
+plus espérer. Le lendemain s’écoula encore sans que les apprêts du
+supplice fussent faits. Voici quelle était la raison de ce retard.
+
+Les maoris croient que l’âme, pendant les trois jours qui suivent
+la mort, habite le corps du défunt, et, pendant trois fois vingt-quatre
+heures, le cadavre reste sans sépulture. Cette coutume
+suspensive de la mort fut observée dans toute sa rigueur. Jusqu’au
+15 février, le _pah_ demeura désert. John Mangles, hissé sur les
+épaules de Wilson, observa souvent les retranchements extérieurs.
+Aucun indigène ne s’y montra. Seules, les sentinelles, faisant
+bonne garde, se relayaient à la porte du _waré-atoua_.
+
+Mais, le troisième jour, les huttes s’ouvrirent; les sauvages,
+hommes, femmes, enfants, c’est-à-dire plusieurs centaines de
+maoris, se rassemblèrent dans le _pah_, muets et calmes.
+
+Kai-Koumou sortit de sa case, et, entouré des principaux chefs de
+sa tribu, il prit place sur un tertre élevé de quelques pieds, au
+centre du retranchement. La masse des indigènes formait un demi-cercle
+à quelques toises en arrière. Toute l’assemblée gardait un
+absolu silence.
+
+Sur un signe de Kai-Koumou, un guerrier se dirigea vers le _waré-atoua_.
+
+«Souviens-toi», dit lady Helena à son mari.
+
+Glenarvan serra sa femme contre son cœur. En ce moment, Mary
+Grant s’approcha de John Mangles:
+
+«Lord et lady Glenarvan, dit-elle, penseront que si une femme peut
+mourir de la main de son mari pour fuir une honteuse existence,
+une fiancée peut mourir aussi de la main de son fiancé pour y
+échapper à son tour. John, je puis vous le dire, dans cet instant
+suprême, ne suis-je pas depuis longtemps votre fiancée dans le
+secret de votre cœur? Puis-je compter sur vous, cher John, comme
+lady Helena sur lord Glenarvan?
+
+--Mary! s’écria le jeune capitaine éperdu. Ah! chère Mary!...»
+
+Il ne put achever; la natte se souleva, et les captifs furent
+entraînés vers Kai-Koumou; les deux femmes étaient résignées à
+leur sort; les hommes dissimulaient leurs angoisses sous un calme
+qui témoignait d’une énergie surhumaine.
+
+Ils arrivèrent devant le chef zélandais. Celui-ci ne fit pas
+attendre son jugement:
+
+«Tu as tué Kara-Tété? dit-il à Glenarvan.
+
+--Je l’ai tué, répondit le lord.
+
+--Demain, tu mourras au soleil levant.
+
+--Seul? demanda Glenarvan, dont le cœur battait avec violence.
+
+--Ah! si la vie de notre Tohonga n’était pas plus précieuse que
+la vôtre!» s’écria Kai-Koumou, dont les yeux exprimaient un regret
+féroce!
+
+En ce moment, une agitation se produisit parmi les indigènes.
+Glenarvan jeta un regard rapide autour de lui. Bientôt la foule
+s’ouvrit, et un guerrier parut, ruisselant de sueur, brisé de
+fatigue.
+
+Kai-Koumou, dès qu’il l’aperçut, lui dit en anglais, avec
+l’évidente intention d’être compris des captifs:
+
+«Tu viens du camp des Pakékas?
+
+--Oui, répondit le maori.
+
+--Tu as vu le prisonnier, notre Tohonga?
+
+--Je l’ai vu.
+
+--Il est vivant?
+
+--Il est mort! Les anglais l’ont fusillé!»
+
+C’en était fait de Glenarvan et de ses compagnons.
+
+«Tous, s’écria Kai-Koumou, vous mourrez demain au lever du jour!»
+
+Ainsi donc, un châtiment commun frappait indistinctement ces
+infortunés. Lady Helena et Mary Grant levèrent vers le ciel un
+regard de sublime remerciement.
+
+Les captifs ne furent pas reconduits au _waré-atoua_.
+
+Ils devaient assister pendant cette journée aux funérailles du
+chef et aux sanglantes cérémonies qui les accompagnent. Une troupe
+d’indigènes les conduisit à quelques pas au pied d’un énorme
+_koudi_.
+
+Là, leurs gardiens demeurèrent auprès d’eux sans les perdre de
+vue. Le reste de la tribu maorie, absorbé dans sa douleur
+officielle, semblait les avoir oubliés.
+
+Les trois jours réglementaires s’étaient écoulés depuis la mort de
+Kara-Tété. L’âme du défunt avait donc définitivement abandonné sa
+dépouille mortelle. La cérémonie commença.
+
+Le corps fut apporté sur un petit tertre, au milieu du
+retranchement. Il était revêtu d’un somptueux costume et enveloppé
+d’une magnifique natte de phormium. Sa tête, ornée de plumes,
+portait une couronne de feuilles vertes. Sa figure, ses bras et sa
+poitrine, frottés d’huile, n’accusaient aucune corruption.
+
+Les parents et les amis arrivèrent au pied du tertre, et, tout
+d’un coup, comme si quelque chef d’orchestre eût battu la mesure
+d’un chant funèbre, un immense concert de pleurs, de gémissements,
+de sanglots, s’éleva dans les airs. On pleurait le défunt sur un
+rythme plaintif et lourdement cadencé.
+
+Ses proches se frappaient la tête; ses parentes se déchiraient le
+visage avec leurs ongles et se montraient plus prodigues de sang
+que de larmes.
+
+Ces malheureuses femmes accomplissaient consciencieusement ce
+sauvage devoir. Mais ce n’était pas assez de ces démonstrations
+pour apaiser l’âme du défunt, dont le courroux aurait frappé sans
+doute les survivants de sa tribu, et ses guerriers, ne pouvant le
+rappeler à la vie, voulurent qu’il n’eût point à regretter dans
+l’autre monde le bien-être de l’existence terrestre. Aussi, la
+compagne de Kara Tété ne devait-elle pas abandonner son époux dans
+la tombe. D’ailleurs, l’infortunée se serait refusée à lui
+survivre.
+
+C’était la coutume, d’accord avec le devoir, et les exemples de
+pareils sacrifices ne manquent pas à l’histoire zélandaise.
+
+Cette femme parut. Elle était jeune encore. Ses cheveux en
+désordre flottaient sur ses épaules. Ses sanglots et ses cris
+s’élevaient vers le ciel. De vagues paroles, des regrets, des
+phrases interrompues où elle célébrait les vertus du mort,
+entrecoupaient ses gémissements, et, dans un suprême paroxysme de
+douleur, elle s’étendit au pied du tertre, frappant le sol de sa
+tête.
+
+En ce moment, Kai-Koumou s’approcha d’elle.
+
+Soudain, la malheureuse victime se releva; mais un violent coup de
+«méré» sorte de massue redoutable, tournoyant dans la main du
+chef, la rejeta à terre. Elle tomba foudroyée.
+
+D’épouvantables cris s’élevèrent aussitôt. Cent bras menacèrent
+les captifs, épouvantés de cet horrible spectacle. Mais nul ne
+bougea, car la cérémonie funèbre n’était pas achevée.
+
+La femme de Kara-Tété avait rejoint son époux dans la tombe. Les
+deux corps restaient étendus l’un près de l’autre. Mais, pour
+l’éternelle vie, ce n’était pas assez, à ce défunt, de sa fidèle
+compagne. Qui les aurait servis tous deux près de Nouï-Atoua, si
+leurs esclaves ne les avaient pas suivis de ce monde dans l’autre?
+
+Six malheureux furent amenés devant les cadavres de leurs maîtres.
+C’étaient des serviteurs que les impitoyables lois de la guerre
+avaient réduits en esclavage. Pendant la vie du chef, ils avaient
+subi les plus dures privations, souffert mille mauvais
+traitements, à peine nourris, employés sans cesse à des travaux de
+bêtes de somme, et maintenant, selon la croyance maorie, ils
+allaient reprendre pour l’éternité cette existence
+d’asservissement.
+
+Ces infortunés paraissaient être résignés à leur sort. Ils ne
+s’étonnaient point d’un sacrifice depuis longtemps prévu. Leurs
+mains, libres de tout lien, attestaient qu’ils recevraient la mort
+sans se défendre.
+
+D’ailleurs, cette mort fut rapide, et les longues souffrances leur
+furent épargnées. On réservait les tortures aux auteurs du
+meurtre, qui, groupés à vingt pas, détournaient les yeux de cet
+affreux spectacle dont l’horreur allait encore s’accroître.
+
+Six coups de _méré_, portés par la main de six guerriers
+vigoureux, étendirent les victimes sur le sol, au milieu d’une
+mare de sang. Ce fut le signal d’une épouvantable scène de
+cannibalisme.
+
+Le corps des esclaves n’est pas protégé par le tabou comme le
+cadavre du maître. Il appartient à la tribu. C’est la menue
+monnaie jetée aux pleureurs des funérailles. Aussi, le sacrifice
+consommé, toute la masse des indigènes, chefs, guerriers,
+vieillards, femmes, enfants, sans distinction d’âge ni de sexe,
+prise d’une fureur bestiale, se rua sur les restes inanimés des
+victimes. En moins de temps qu’une plume rapide ne pourrait le
+retracer, les corps, encore fumants, furent déchirés, divisés,
+dépecés, mis, non pas en morceaux, mais en miettes. Des deux cents
+maoris présents au sacrifice, chacun eut sa part de cette chair
+humaine. On luttait, on se battait, on se disputait le moindre
+lambeau. Les gouttes d’un sang chaud éclaboussaient ces monstrueux
+convives, et toute cette horde répugnante grouillait sous une
+pluie rouge. C’était le délire et la furie de tigres acharnés sur
+leur proie. On eût dit un cirque où les belluaires dévoraient les
+bêtes fauves. Puis, vingt feux s’allumèrent sur divers points du
+_pah_; l’odeur de la viande brûlée infecta l’atmosphère, et, sans
+le tumulte épouvantable de ce festin, sans les cris qui
+s’échappaient encore de ces gosiers gorgés de chair, les captifs
+auraient entendu les os des victimes craquer sous la dent des
+cannibales.
+
+Glenarvan et ses compagnons, haletants, essayaient de dérober aux
+yeux des deux pauvres femmes cette abominable scène. Ils
+comprenaient alors quel supplice les attendait le lendemain, au
+lever du soleil, et, sans doute, de quelles cruelles tortures une
+pareille mort serait précédée. Ils étaient muets d’horreur.
+
+Puis, les danses funèbres commencèrent. Des liqueurs fortes,
+extraites du «piper excelsum», véritable esprit de piment,
+activèrent l’ivresse des sauvages. Ils n’avaient plus rien
+d’humain. Peut-être même, oubliant le tabou du chef, allaient-ils
+se porter aux derniers excès sur les prisonniers qu’épouvantait
+leur délire? Mais Kai-Koumou avait gardé sa raison au milieu de
+l’ivresse générale. Il accorda une heure à cette orgie de sang
+pour qu’elle pût atteindre toute son intensité, puis s’éteindre,
+et le dernier acte des funérailles se joua avec le cérémonial
+accoutumé.
+
+Les cadavres de Kara-Tété et de sa femme furent relevés, les
+membres ployés et ramassés contre le ventre, suivant la coutume
+zélandaise. Il s’agissait alors de les inhumer, non pas d’une
+façon définitive, mais jusqu’au moment où la terre, ayant dévoré
+les chairs, ne renfermerait plus que des ossements.
+
+L’emplacement de l’_oudoupa_, c’est-à-dire de la tombe, avait été
+choisi en dehors du retranchement, à deux milles environ, au
+sommet d’une petite montagne nommée Maunganamu, située sur la rive
+droite du lac.
+
+C’est là que les corps devaient être transportés.
+
+Deux espèces de palanquins très primitifs, ou, pour être franc,
+deux civières furent apportées au pied du tertre. Les cadavres,
+repliés sur eux-mêmes, plutôt assis que couchés, et maintenus dans
+leurs vêtements par un cercle de lianes, y furent placés.
+
+Quatre guerriers les enlevèrent sur leurs épaules, et toute la
+tribu, reprenant son hymne funèbre, les suivit processionnellement
+jusqu’au lieu de l’inhumation.
+
+Les captifs, toujours surveillés, virent le cortège quitter la
+première enceinte du _pah_; puis, les chants et les cris
+diminuèrent peu à peu.
+
+Pendant une demi-heure environ, ce funèbre convoi resta hors de
+leur vue dans les profondeurs de la vallée. Puis, ils le
+réaperçurent qui serpentait sur les sentiers de la montagne.
+L’éloignement rendait fantastique le mouvement ondulé de cette
+longue et sinueuse colonne.
+
+La tribu s’arrêta à une hauteur de huit cents pieds, c’est-à-dire
+au sommet du Maunganamu, à l’endroit même préparé pour
+l’ensevelissement de Kara-Tété.
+
+Un simple maori n’aurait eu pour tombe qu’un trou et un tas de
+pierres. Mais à un chef puissant et redouté, destiné sans doute à
+une déification prochaine, sa tribu réservait un tombeau digne de
+ses exploits.
+
+L’_oudoupa_ avait été entouré de palissades, et des pieux ornés de
+figures rougies à l’ocre se dressaient près de la fosse où
+devaient reposer les cadavres.
+
+Les parents n’avaient point oublié que le «waidoua», l’esprit des
+morts, se nourrit de substances matérielles, comme fait le corps
+pendant cette périssable vie. C’est pourquoi des vivres avaient
+été déposés dans l’enceinte, ainsi que les armes et les vêtements
+du défunt.
+
+Rien ne manquait au confort de la tombe. Les deux époux y furent
+déposés l’un près de l’autre, puis recouverts de terre et
+d’herbes, après une nouvelle série de lamentations.
+
+Alors le cortège redescendit silencieusement la montagne, et nul
+maintenant ne pouvait gravir le Maunganamu sous peine de mort, car
+il était taboué, comme le Tongariro, où reposent les restes d’un
+chef écrasé en 1846 par une convulsion du sol zélandais.
+
+
+Chapitre XIII
+_Les dernières heures_
+
+Au moment où le soleil disparaissait au delà du lac Taupo,
+derrière les cimes du Tuhahua et du Puketapu, les captifs furent
+reconduits à leur prison. Ils ne devaient plus la quitter avant
+l’heure où les sommets des Wahiti-Ranges s’allumeraient aux
+premiers feux du jour.
+
+Il leur restait une nuit pour se préparer à mourir.
+
+Malgré l’accablement, malgré l’horreur dont ils étaient frappés,
+ils prirent leur repas en commun.
+
+«Nous n’aurons pas trop de toutes nos forces, avait dit Glenarvan,
+pour regarder la mort en face. Il faut montrer à ces barbares
+comment des européens savent mourir.»
+
+Le repas achevé, lady Helena récita la prière du soir à haute
+voix. Tous ses compagnons, la tête nue, s’y associèrent.
+
+Où est l’homme qui ne pense pas à Dieu devant la mort?
+
+Ce devoir accompli, les prisonniers s’embrassèrent.
+
+Mary Grant et Helena, retirées dans un coin de la hutte,
+s’étendirent sur une natte. Le sommeil, qui suspend tous les maux,
+s’appesantit bientôt sur leurs paupières: elles s’endormirent dans
+les bras l’une de l’autre, vaincues par la fatigue et les longues
+insomnies. Glenarvan, prenant alors ses amis à part, leur dit:
+
+«Mes chers compagnons, notre vie et celle de ces pauvres femmes
+est à Dieu. S’il est dans les décrets du ciel que nous mourions
+demain, nous saurons, j’en suis sûr, mourir en gens de cœur, en
+chrétiens, prêts à paraître sans crainte devant le juge suprême.
+Dieu, qui voit le fond des âmes, sait que nous poursuivions un
+noble but. Si la mort nous attend au lieu du succès, c’est qu’il
+le veut. Si dur que soit son arrêt, je ne murmurerai pas contre
+lui. Mais la mort ici, ce n’est pas la mort seulement, c’est le
+supplice, c’est l’infamie, peut-être, et voici deux femmes...»
+
+Ici, la voix de Glenarvan, ferme jusqu’alors, s’altéra. Il se tut
+pour dominer son émotion. Puis, après un moment de silence:
+
+«John, dit-il au jeune capitaine, tu as promis à Mary ce que j’ai
+promis à lady Helena. Qu’as-tu résolu?
+
+--Cette promesse, répondit John Mangles, je crois avoir, devant
+Dieu le droit de la remplir.
+
+--Oui, John! Mais nous sommes sans armes?
+
+--En voici une, répondit John, montrant un poignard. Je l’ai
+arraché des mains de Kara-Tété, quand ce sauvage est tombé à vos
+pieds. _Mylord_, celui de nous qui survivra à l’autre accomplira
+le vœu de lady Helena et de Mary Grant.»
+
+Après ces paroles, un profond silence régna dans la hutte. Enfin,
+le major l’interrompit en disant:
+
+«Mes amis, gardez pour les dernières minutes ce moyen extrême. Je
+suis peu partisan de ce qui est irrémédiable.
+
+--Je n’ai pas parlé pour nous, répondit Glenarvan. Quelle qu’elle
+soit, nous saurons braver la mort! Ah! Si nous étions seuls, vingt
+fois déjà je vous aurais crié: mes amis, tentons une sortie!
+Attaquons ces misérables! Mais elles! Elles!...»
+
+John, en ce moment, souleva la natte, et compta vingt-cinq
+indigènes qui veillaient à la porte du _waré-atoua_. Un grand feu
+avait été allumé et jetait de sinistres lueurs sur le relief
+accidenté du _pah_.
+
+De ces sauvages, les uns étaient étendus autour du brasier; les
+autres, debout, immobiles, se détachaient vivement en noir sur le
+clair rideau des flammes. Mais tous portaient de fréquents regards
+sur la hutte confiée à leur surveillance.
+
+On dit qu’entre un geôlier qui veille et un prisonnier qui veut
+fuir, les chances sont pour le prisonnier. En effet, l’intérêt de
+l’un est plus grand que l’intérêt de l’autre. Celui-ci peut
+oublier qu’il garde, celui-là ne peut pas oublier qu’il est gardé.
+Le captif pense plus souvent à fuir que son gardien à empêcher sa
+fuite.
+
+De là, évasions fréquentes et merveilleuses.
+
+Mais, ici, c’était la haine, la vengeance, qui surveillaient les
+captifs, et non plus un geôlier indifférent. Si les prisonniers
+n’avaient point été attachés, c’est que des liens étaient
+inutiles, puisque vingt-cinq hommes veillaient à la seule issue du
+_waré-atoua_.
+
+Cette case, adossée au roc qui terminait le retranchement, n’était
+accessible que par une étroite langue de terre qui la reliait par
+devant au plateau du _pah_. Ses deux autres côtés s’élevaient au-dessus
+de flancs à pic et surplombaient un abîme profond de cent
+pieds. Par là, la descente était impraticable. Nul moyen non plus
+de fuir par le fond, que cuirassait l’énorme rocher. La seule
+issue, c’était l’entrée même du _waré-atoua_, et les maoris
+gardaient cette langue de terre qui la réunissait au _pah_ comme
+un pont-levis. Toute évasion était donc impossible, et Glenarvan,
+après avoir pour la vingtième fois sondé les murs de sa prison,
+fut obligé de le reconnaître.
+
+Les heures de cette nuit d’angoisses s’écoulaient cependant.
+D’épaisses ténèbres avaient envahi la montagne. Ni lune ni étoiles
+ne troublaient la profonde obscurité. Quelques rafales de vent
+couraient sur les flancs du _pah_. Les pieux de la case
+gémissaient. Le foyer des indigènes se ranimait soudain à cette
+ventilation passagère, et le reflet des flammes jetait des lueurs
+rapides à l’intérieur du _waré-atoua_. Le groupe des prisonniers
+s’éclairait un instant. Ces pauvres gens étaient absorbés dans
+leurs pensées dernières. Un silence de mort régnait dans la hutte.
+
+Il devait être quatre heures du matin environ, quand l’attention
+du major fut éveillée par un léger bruit qui semblait se produire
+derrière les poteaux du fond, dans la paroi de la hutte adossée au
+massif. Mac Nabbs, d’abord indifférent à ce bruit, voyant qu’il
+continuait, écouta; puis, intrigué de sa persistance, il colla,
+pour le mieux apprécier, son oreille contre la terre. Il lui
+sembla qu’on grattait, qu’on creusait à l’extérieur.
+
+Quand il fut certain du fait, le major, se glissant près de
+Glenarvan et de John Mangles, les arracha à leurs douloureuses
+pensées et les conduisit au fond de la case.
+
+«Écoutez», dit-il à voix basse, en leur faisant signe de se
+baisser.
+
+Les grattements étaient de plus en plus perceptibles; on pouvait
+entendre les petites pierres grincer sous la pression d’un corps
+aigu et s’ébouler extérieurement.
+
+«Quelque bête dans son terrier», dit John Mangles.
+
+Glenarvan se frappa le front:
+
+«Qui sait, dit-il, si c’était un homme?...
+
+--Homme ou animal, répondit le major, je saurai à quoi m’en
+tenir!»
+
+Wilson, Olbinett se joignirent à leurs compagnons, et tous se
+mirent à creuser la paroi, John avec son poignard, les autres avec
+des pierres arrachées du sol ou avec leurs ongles, tandis que
+Mulrady, étendu à terre, surveillait par l’entre-bâillement de la
+natte le groupe des indigènes.
+
+Ces sauvages, immobiles autour du brasier, ne soupçonnaient rien
+de ce qui se passait à vingt pas d’eux.
+
+Le sol était fait d’une terre meuble et friable qui recouvrait le
+tuf siliceux. Aussi, malgré le manque d’outils, le trou avança
+rapidement. Bientôt il fut évident qu’un homme ou des hommes,
+accrochés sur les flancs du _pah_, perçaient une galerie dans sa
+paroi extérieure. Quel pouvait être leur but?
+
+Connaissaient-ils l’existence des prisonniers, ou le hasard d’une
+tentative personnelle expliquait-il le travail qui semblait
+s’accomplir?
+
+Les captifs redoublèrent leurs efforts. Leurs doigts déchirés
+saignaient, mais ils creusaient toujours.
+
+Après une demi-heure de travail, le trou, foré par eux, avait
+atteint une demi-toise de profondeur. Ils pouvaient reconnaître
+aux bruits plus accentués qu’une mince couche de terre seulement
+empêchait alors une communication immédiate.
+
+Quelques minutes s’écoulèrent encore, et soudain le major retira
+sa main coupée par une lame aiguë.
+
+Il retint un cri prêt à lui échapper.
+
+John Mangles, opposant la lame de son poignard, évita le couteau
+qui s’agitait hors du sol, mais il saisit la main qui le tenait.
+
+C’était une main de femme ou d’enfant, une main européenne!
+
+De part et d’autre, pas un mot n’avait été prononcé. Il était
+évident que, de part et d’autre, il y avait intérêt à se taire.
+
+«Est-ce Robert?» murmura Glenarvan.
+
+Mais, si bas qu’il eût prononcé ce nom, Mary Grant, éveillée par
+les mouvements qui s’accomplissaient dans la case, se glissa près
+de Glenarvan, et, saisissant cette main toute maculée de terre,
+elle la couvrit de baisers.
+
+«Toi! Toi! disait la jeune fille, qui n’avait pu s’y méprendre,
+toi, mon Robert!
+
+--Oui, petite sœur, répondit Robert, je suis là, pour vous
+sauver tous! Mais, silence!
+
+--Brave enfant! répétait Glenarvan.
+
+--Surveillez les sauvages au dehors», reprit Robert.
+
+Mulrady, un moment distrait par l’apparition de l’enfant, reprit
+son poste d’observation.
+
+«Tout va bien, dit-il. Il n’y a plus que quatre guerriers qui
+veillent. Les autres sont endormis.
+
+--Courage!» répondit Wilson.
+
+En un instant, le trou fut agrandi, et Robert passa des bras de sa
+sœur dans les bras de lady Helena.
+
+Autour de son corps était roulée une longue corde de phormium.
+
+«Mon enfant, mon enfant, murmurait la jeune femme, ces sauvages ne
+t’ont pas tué!
+
+--Non, madame, répondit Robert. Je ne sais comment, pendant le
+tumulte, j’ai pu me dérober à leurs yeux; j’ai franchi l’enceinte;
+pendant deux jours, je suis resté caché derrière des arbrisseaux;
+j’errais la nuit; je voulais vous revoir. Pendant que toute la
+tribu s’occupait des funérailles du chef, je suis venu reconnaître
+ce côté du retranchement où s’élève la prison, et j’ai vu que je
+pourrais arriver jusqu’à vous. J’ai volé dans une hutte déserte ce
+couteau et cette corde. Les touffes d’herbes, les branches
+d’arbustes m’ont servi d’échelle; j’ai trouvé par hasard une
+espèce de grotte creusée dans le massif même où s’appuie cette
+hutte; je n’ai eu que quelques pieds à creuser dans une terre
+molle, et me voilà.»
+
+Vingt baisers muets furent la seule réponse que put obtenir
+Robert.
+
+«Partons! dit-il d’un ton décidé.
+
+--Paganel est en bas? demanda Glenarvan.
+
+--Monsieur Paganel? répondit l’enfant, surpris de la question.
+
+--Oui, il nous attend?
+
+--Mais non, _mylord_. Comment, Monsieur Paganel n’est pas ici?
+
+--Il n’y est pas, Robert, répondit Mary Grant.
+
+--Quoi? Tu ne l’as pas vu? demanda Glenarvan. Vous ne vous êtes
+pas rencontrés dans ce tumulte? Vous ne vous êtes pas échappés
+ensemble?
+
+--Non, _mylord_, répondit Robert, atterré d’apprendre la
+disparition de son ami Paganel.
+
+--Partons, dit le major, il n’y a pas une minute à perdre. En
+quelque lieu que soit Paganel, il ne peut pas être plus mal que
+nous ici. Partons!»
+
+En effet, les moments étaient précieux. Il fallait fuir. L’évasion
+ne présentait pas de grandes difficultés, si ce n’est sur une
+paroi presque perpendiculaire en dehors de la grotte, et pendant
+une vingtaine de pieds seulement. Puis, après, le talus offrait
+une descente assez douce jusqu’au bas de la montagne. De ce point,
+les captifs pouvaient gagner rapidement les vallées inférieures,
+tandis que les maoris, s’ils venaient à s’apercevoir de leur
+fuite, seraient forcés de faire un très long détour pour les
+atteindre, puisqu’ils ignoraient l’existence de cette galerie
+creusée entre le _waré-atoua_ et le talus extérieur.
+
+L’évasion commença. Toutes les précautions furent prises pour la
+faire réussir. Les captifs passèrent un à un par l’étroite galerie
+et se trouvèrent dans la grotte. John Mangles, avant de quitter la
+hutte, fit disparaître tous les décombres et se glissa à son tour
+par l’ouverture, sur laquelle il laissa retomber les nattes de la
+case. La galerie se trouvait donc entièrement dissimulée.
+
+Il s’agissait à présent de descendre la paroi perpendiculaire
+jusqu’au talus, et cette descente aurait été impraticable, si
+Robert n’eût apporté la corde de phormium.
+
+On la déroula; elle fut fixée à une saillie de roche et rejetée au
+dehors.
+
+John Mangles, avant de laisser ses amis se suspendre à ces
+filaments de phormium, qui, par leur torsion, formaient la corde,
+les éprouva; ils ne lui parurent pas offrir une grande solidité;
+or, il ne fallait pas s’exposer inconsidérément, car une chute
+pouvait être mortelle.
+
+«Cette corde, dit-il, ne peut supporter que le poids de deux
+corps; ainsi, procédons en conséquence. Que lord et lady Glenarvan
+se laissent glisser d’abord; lorsqu’ils seront arrivés au talus,
+trois secousses imprimées à la corde nous donneront le signal de
+les suivre.
+
+--Je passerai le premier, répondit Robert. J’ai découvert au bas
+du talus une sorte d’excavation profonde où les premiers descendus
+se cacheront pour attendre les autres.
+
+--Va, mon enfant», dit Glenarvan en serrant la main du jeune
+garçon.
+
+Robert disparut par l’ouverture de la grotte. Une minute après,
+les trois secousses de la corde apprenaient que l’enfant venait
+d’opérer heureusement sa descente.
+
+Aussitôt Glenarvan et lady Helena se hasardèrent en dehors de la
+grotte. L’obscurité était profonde encore, mais quelques teintes
+grisâtres nuançaient déjà les cimes qui se dressaient dans l’est.
+
+Le froid piquant du matin ranima la jeune femme. Elle se sentit
+plus forte et commença sa périlleuse évasion.
+
+Glenarvan d’abord, lady Helena ensuite, se laissèrent glisser le
+long de la corde jusqu’à l’endroit où la paroi perpendiculaire
+rencontrait le sommet du talus. Puis Glenarvan, précédant sa femme
+et la soutenant, commença à descendre à reculons. Il cherchait les
+touffes d’herbes et les arbrisseaux propres à lui offrir un point
+d’appui; il les éprouvait d’abord, et y plaçait ensuite le pied de
+lady Helena. Quelques oiseaux, réveillés subitement, s’envolaient
+en poussant de petits cris, et les fugitifs frémissaient quand une
+pierre, détachée de son alvéole, roulait avec bruit jusqu’au bas
+de la montagne.
+
+Ils avaient atteint la moitié du talus, lorsqu’une voix se fit
+entendre à l’ouverture de la grotte:
+
+«Arrêtez!» murmurait John Mangles.
+
+Glenarvan, accroché d’une main à une touffe de tétragones, de
+l’autre, retenant sa femme, attendit, respirant à peine.
+
+Wilson avait eu une alerte. Ayant entendu quelque bruit à
+l’extérieur du _waré-atoua_, il était rentré dans la hutte, et,
+soulevant la natte, il observait les maoris. Sur un signe de lui,
+John arrêta Glenarvan.
+
+En effet, un des guerriers, surpris par quelque rumeur insolite,
+s’était relevé et rapproché du _waré-atoua_. Debout, à deux pas de
+la hutte, il écoutait, la tête inclinée. Il resta dans cette
+attitude pendant une minute longue comme une heure, l’oreille
+tendue, l’œil aux aguets. Puis, secouant la tête en homme qui
+s’est mépris, il revint vers ses compagnons, prit une brassée de
+bois mort et la jeta dans le brasier à demi éteint, dont les
+flammes se ravivèrent. Sa figure, vivement éclairée, ne trahissait
+plus aucune préoccupation, et, après avoir observé les premières
+lueurs de l’aube qui blanchissaient l’horizon, il s’étendit près
+du feu pour réchauffer ses membres refroidis.
+
+«Tout va bien», dit Wilson.
+
+John fit signe à Glenarvan de reprendre sa descente.
+
+Glenarvan se laissa glisser doucement sur le talus; bientôt lady
+Helena et lui prirent pied sur l’étroit sentier où les attendait
+Robert.
+
+La corde fut secouée trois fois, et, à son tour, John Mangles,
+précédant Mary Grant, suivit la périlleuse route. Son opération
+réussit; il rejoignit lord et lady Glenarvan dans le trou signalé
+par Robert.
+
+Cinq minutes plus tard, tous les fugitifs, heureusement évadés du
+_waré-atoua_, quittaient leur retraite provisoire, et, fuyant les
+rives habitées du lac, ils s’enfonçaient par d’étroits sentiers,
+au plus profond des montagnes.
+
+Ils marchaient rapidement, cherchant à se défier de tous les
+points où quelque regard pouvait les atteindre. Ils ne parlaient
+pas, ils glissaient comme des ombres à travers les arbrisseaux. Où
+allaient-ils? à l’aventure, mais ils étaient libres.
+
+Vers cinq heures, le jour commença à poindre. Des nuances
+bleuâtres marbraient les hautes bandes de nuages. Les brumeux
+sommets se dégageaient des vapeurs matinales. L’astre du jour ne
+devait pas tarder à paraître, et ce soleil, au lieu de donner le
+signal du supplice, allait, au contraire, signaler la fuite des
+condamnés.
+
+Il fallait donc, avant ce moment fatal, que les fugitifs se
+fussent mis hors de la portée des sauvages, afin de les dépister
+par l’éloignement.
+
+Mais ils ne marchaient pas vite, car les sentiers étaient abrupts.
+Lady Helena gravissait les pentes, soutenue, pour ne pas dire
+portée, par Glenarvan, et Mary Grant s’appuyait au bras de John
+Mangles; Robert, heureux, triomphant, le cœur plein de joie de
+son succès, ouvrait la marche, les deux matelots la fermaient.
+
+Encore une demi-heure, et l’astre radieux allait émerger des
+brumes de l’horizon.
+
+Pendant une demi-heure, les fugitifs marchèrent à l’aventure.
+Paganel n’était pas là pour les diriger, --Paganel, l’objet de
+leurs alarmes et dont l’absence faisait une ombre noire à leur
+bonheur.
+
+Cependant, ils se dirigeaient vers l’est, autant que possible, et
+s’avançaient au-devant d’une magnifique aurore. Bientôt ils eurent
+atteint une hauteur de cinq cents pieds au-dessus du lac Taupo, et
+le froid du matin, accru par cette altitude, les piquait vivement.
+Des formes indécises de collines et de montagnes s’étageaient les
+unes au-dessus des autres; mais Glenarvan ne demandait qu’à s’y
+perdre. Plus tard, il verrait à sortir de ce montueux labyrinthe.
+Enfin le soleil parut, et il envoya ses premiers rayons au-devant
+des fugitifs.
+
+Soudain un hurlement terrible, fait de cent cris, éclata dans les
+airs. Il s’élevait du _pah_, dont Glenarvan ignorait alors
+l’exacte situation.
+
+D’ailleurs, un épais rideau de brumes, tendu sous ses pieds,
+l’empêchait de distinguer les vallées basses.
+
+Mais les fugitifs ne pouvaient en douter, leur évasion était
+découverte, échapperaient-ils à la poursuite des indigènes?
+Avaient-ils été aperçus?
+
+Leurs traces ne les trahiraient-elles pas?
+
+En ce moment, le brouillard inférieur se leva, les enveloppa
+momentanément d’un nuage humide, et ils aperçurent à trois cents
+pieds au-dessous d’eux la masse frénétique des indigènes.
+
+Ils voyaient, mais ils avaient été vus. De nombreux hurlements
+éclatèrent, des aboiements s’y joignirent, et la tribu tout
+entière, après avoir en vain essayé d’escalader la roche du _waré-atoua_,
+se précipita hors des enceintes, et s’élança par les plus
+courts sentiers à la poursuite des prisonniers qui fuyaient sa
+vengeance.
+
+
+Chapitre XIV
+_La montagne tabou_
+
+Le sommet de la montagne s’élevait encore d’une centaine de pieds.
+Les fugitifs avaient intérêt à l’atteindre afin de se dérober, sur
+le versant opposé, à la vue des maoris. Ils espéraient que quelque
+crête praticable leur permettrait alors de gagner les cimes
+voisines, qui se confondaient dans un système orographique, dont
+le pauvre Paganel eût sans doute, s’il avait été là, débrouillé
+les complications.
+
+L’ascension fut donc hâtée, sous la menace de ces vociférations
+qui se rapprochaient de plus en plus.
+
+La horde envahissante arrivait au pied de la montagne.
+
+«Courage! Courage! Mes amis», criait Glenarvan, excitant ses
+compagnons de la voix et du geste.
+
+En moins de cinq minutes, ils atteignirent le sommet du mont; là,
+ils se retournèrent afin de juger la situation et de prendre une
+direction qui pût dépister les maoris.
+
+De cette hauteur, leurs regards dominaient le lac Taupo, qui
+s’étendait vers l’ouest dans son cadre pittoresque de montagnes.
+Au nord, les cimes du Pirongia. Au sud, le cratère enflammé du
+Tongariro.
+
+Mais, vers l’est, le regard butait contre la barrière de cimes et
+de croupes qui joignait les Wahiti-Ranges, cette grande chaîne
+dont les anneaux non interrompus relient toute l’île
+septentrionale du détroit de Cook au cap oriental.
+
+Il fallait donc redescendre le versant opposé et s’engager dans
+d’étroites gorges, peut-être sans issues.
+
+Glenarvan jeta un coup d’œil anxieux autour de lui; le brouillard
+s’étant fondu aux rayons du soleil, son regard pénétrait nettement
+dans les moindres cavités du sol. Aucun mouvement des maoris ne
+pouvait échapper à sa vue.
+
+Les indigènes n’étaient pas à cinq cents pieds de lui, quand ils
+atteignirent le plateau sur lequel reposait le cône solitaire.
+
+Glenarvan ne pouvait, si peu que ce fût, prolonger sa halte.
+épuisé ou non, il fallait fuir sous peine d’être cerné.
+
+«Descendons! s’écria-t-il, descendons avant que le chemin ne soit
+coupé!»
+
+Mais, au moment où les pauvres femmes se relevaient par un suprême
+effort, Mac Nabbs les arrêta, et dit:
+
+«C’est inutile, Glenarvan. Voyez.»
+
+Et tous, en effet, virent l’inexplicable changement qui venait de
+se produire dans le mouvement des maoris.
+
+Leur poursuite s’était subitement interrompue.
+
+L’assaut de la montagne venait de cesser comme par un impérieux
+contre-ordre. La bande d’indigènes avait maîtrisé son élan, et
+s’était arrêtée comme les flots de la mer devant un roc
+infranchissable.
+
+Tous ces sauvages, mis en appétit de sang, maintenant rangés au
+pied du mont, hurlaient, gesticulaient, agitaient des fusils et
+des haches, mais n’avançaient pas d’une semelle. Leurs chiens,
+comme eux enracinés au sol, aboyaient avec rage.
+
+Que se passait-il donc? Quelle puissance invisible retenait les
+indigènes? Les fugitifs regardaient sans comprendre, craignant que
+le charme qui enchaînait la tribu de Kai-Koumou ne vînt à se
+rompre.
+
+Soudain, John Mangles poussa un cri qui fit retourner ses
+compagnons. De la main, il leur montrait une petite forteresse
+élevée au sommet du cône.
+
+«Le tombeau du chef Kara-Tété! s’écria Robert.
+
+--Dis-tu vrai, Robert? demanda Glenarvan.
+
+--Oui, _mylord_, c’est bien le tombeau! Je le reconnais...»
+
+Robert ne se trompait pas. À cinquante pieds au-dessus, à la
+pointe extrême de la montagne, des pieux fraîchement peints
+formaient une petite enceinte palissadée. Glenarvan reconnut à son
+tour la tombe du chef zélandais. Dans les hasards de sa fuite, il
+avait été conduit à la cime même du Maunganamu.
+
+Le lord suivi de ses compagnons, gravit les derniers talus du cône
+jusqu’au pied même du tombeau. Une large ouverture recouverte de
+nattes y donnait accès.
+
+Glenarvan allait pénétrer dans l’intérieur de l’_oudoupa_ quand,
+tout d’un coup, il recula vivement:
+
+«Un sauvage! dit-il.
+
+--Un sauvage dans ce tombeau? demanda le major.
+
+--Oui, Mac Nabbs.
+
+--Qu’importe, entrons.»
+
+Glenarvan, le major, Robert et John Mangles pénétrèrent dans
+l’enceinte. Un maori était là, vêtu d’un grand manteau de
+phormium; l’ombre de l’_oudoupa_ ne permettait pas de distinguer
+ses traits. Il paraissait fort tranquille, et déjeunait avec la
+plus parfaite insouciance. Glenarvan allait lui adresser la
+parole, quand l’indigène, le prévenant, lui dit d’un ton aimable
+et en bonne langue anglaise:
+
+«Asseyez-vous donc, mon cher lord, le déjeuner vous attend.»
+
+C’était Paganel. À sa voix, tous se précipitèrent dans l’_oudoupa_
+et tous passèrent dans les bras de l’excellent géographe. Paganel
+était retrouvé!
+
+C’était le salut commun qui se présentait dans sa personne! on
+allait l’interroger, on voulait savoir comment et pourquoi il se
+trouvait au sommet du Maunganamu; mais Glenarvan arrêta d’un mot
+cette inopportune curiosité.
+
+«Les sauvages! dit-il.
+
+--Les sauvages, répondit en haussant les épaules Paganel. Voilà
+des individus que je méprise souverainement!
+
+--Mais ne peuvent-ils?...
+
+--Eux! Ces imbéciles! Venez les voir!»
+
+Chacun suivit Paganel, qui sortit de l’_oudoupa_. Les zélandais
+étaient à la même place, entourant le pied du cône, et poussant
+d’épouvantables vociférations.
+
+«Criez! Hurlez! époumonez-vous, stupides créatures! dit Paganel.
+Je vous défie bien de gravir cette montagne!
+
+--Et pourquoi? demanda Glenarvan.
+
+--Parce que le chef y est enterré, parce que ce tombeau nous
+protège, parce que la montagne est tabou!
+
+--Tabou?
+
+--Oui, mes amis! Et voilà pourquoi je me suis réfugié ici comme
+dans un de ces lieux d’asile du moyen âge ouverts aux malheureux.
+
+--Dieu est pour nous!» s’écria lady Helena, levant ses mains vers
+le ciel.
+
+En effet, le mont était tabou, et, par sa consécration, il
+échappait à l’envahissement des superstitieux sauvages.
+
+Ce n’était pas encore le salut des fugitifs, mais un répit
+salutaire, dont ils cherchaient à profiter. Glenarvan, en proie à
+une indicible émotion, ne proférait pas une parole, et le major
+remuait la tête d’un air véritablement satisfait.
+
+«Et maintenant, mes amis, dit Paganel, si ces brutes comptent sur
+nous pour exercer leur patience, ils se trompent. Avant deux
+jours, nous serons hors des atteintes de ces coquins.
+
+--Nous fuirons! dit Glenarvan. Mais comment?
+
+--Je n’en sais rien répondit Paganel, mais nous fuirons tout de
+même.»
+
+Alors, chacun voulut connaître les aventures du géographe. Chose
+bizarre, et retenue singulière chez un homme si prolixe, il
+fallut, pour ainsi dire, lui arracher les paroles de la bouche.
+Lui qui aimait tant à conter, il ne répondit que d’une manière
+évasive aux questions de ses amis.
+
+«On m’a changé mon Paganel», pensait Mac Nabbs.
+
+En effet, la physionomie du digne savant n’était plus la même. Il
+s’enveloppait sévèrement dans son vaste châle de phormium, et
+semblait éviter les regards trop curieux. Ses manières
+embarrassées, lorsqu’il était question de lui, n’échappèrent à
+personne, mais, par discrétion, personne ne parut les remarquer.
+D’ailleurs, quand Paganel n’était plus sur le tapis, il reprenait
+son enjouement habituel.
+
+Quant à ses souvenirs, voici ce qu’il jugea convenable d’en
+apprendre à ses compagnons, lorsque tous se furent assis près de
+lui, au pied des poteaux de l’_oudoupa_.
+
+Après le meurtre de Kara-Tété, Paganel profita comme Robert du
+tumulte des indigènes et se jeta hors de l’enceinte du _pah_.
+Mais, moins heureux que le jeune Grant, il alla donner droit dans
+un campement de maoris. Là commandait un chef de belle taille, à
+l’air intelligent, évidemment supérieur à tous les guerriers de sa
+tribu. Ce chef parlait correctement anglais, et souhaita la
+bienvenue en limant du bout de son nez le nez du géographe.
+
+Paganel se demandait s’il devait se considérer comme prisonnier ou
+non. Mais, voyant qu’il ne pouvait faire un pas sans être
+gracieusement accompagné du chef, il sut bientôt à quoi s’en tenir
+à cet égard.
+
+Ce chef, nommé «Hihy», c’est-à-dire «rayon du soleil», n’était
+point un méchant homme. Les lunettes et la longue-vue du géographe
+semblaient lui donner une haute idée de Paganel, et il l’attacha
+particulièrement à sa personne, non seulement par ses bienfaits,
+mais encore avec de bonnes cordes de phormium. La nuit surtout.
+
+Cette situation nouvelle dura trois grands jours.
+
+Pendant ce laps de temps, Paganel fut-il bien ou mal traité? «oui
+et non», dit-il, sans s’expliquer davantage. Bref, il était
+prisonnier, et, sauf la perspective d’un supplice immédiat, sa
+condition ne lui paraissait guère plus enviable que celle de ses
+infortunés amis.
+
+Heureusement, pendant une nuit, il parvint à ronger ses cordes et
+à s’échapper. Il avait assisté de loin à l’enterrement du chef, il
+savait qu’on l’avait inhumé au sommet du Maunganamu, et que la
+montagne devenait tabou par ce fait. Ce fut là qu’il résolut de se
+réfugier, ne voulant pas quitter le pays où ses compagnons étaient
+retenus. Il réussit dans sa périlleuse entreprise. Il arriva
+pendant la nuit dernière au tombeau de Kara-Tété, et attendit,
+«tout en reprenant des forces», que le ciel délivrât ses amis par
+quelque hasard.
+
+Tel fut le récit de Paganel. Omit-il à dessein certaine
+circonstance de son séjour chez les indigènes? Plus d’une fois,
+son embarras le laissa croire. Quoi qu’il en soit, il reçut
+d’unanimes félicitations, et, le passé connu, on en revint au
+présent. La situation était toujours excessivement grave. Les
+indigènes, s’ils ne se hasardaient pas à gravir le Maunganamu,
+comptaient sur la faim et la soif pour reprendre leurs
+prisonniers. Affaire de temps, et les sauvages ont la patience
+longue.
+
+Glenarvan ne se méprenait pas sur les difficultés de sa position,
+mais il résolut d’attendre les circonstances favorables, et de les
+faire naître, au besoin.
+
+Et d’abord Glenarvan voulut reconnaître avec soin le Maunganamu,
+c’est-à-dire sa forteresse improvisée, non pour la défendre, car
+le siège n’en était pas à craindre, mais pour en sortir. Le major,
+John, Robert, Paganel et lui, prirent un relevé exact de la
+montagne. Ils observèrent la direction des sentiers, leurs
+aboutissants, leur déclivité. La crête, longue d’un mille, qui
+réunissait le Maunganamu à la chaîne des Wahiti, allait en
+s’abaissant vers la plaine. Son arête, étroite et capricieusement
+profilée, présentait la seule route praticable, au cas où
+l’évasion serait possible. Si les fugitifs y passaient inaperçus,
+à la faveur de la nuit, peut-être réussiraient-ils à s’engager
+dans les profondes vallées des Ranges, et à dépister les guerriers
+maoris. Mais cette route offrait plus d’un danger. Dans sa partie
+basse, elle passait à portée des coups de fusil. Les balles des
+indigènes postés aux rampes inférieures pouvaient s’y croiser, et
+tendre là un réseau de fer que nul ne saurait impunément franchir.
+
+Glenarvan et ses amis, s’étant aventurés sur la partie dangereuse
+de la crête, furent salués d’une grêle de plomb qui ne les
+atteignit pas. Quelques bourres, enlevées par le vent, arrivèrent
+jusqu’à eux. Elles étaient faites de papier imprimé que Paganel
+ramassa par curiosité pure et qu’il déchiffra non sans peine.
+
+«Bon! dit-il, savez-vous, mes amis, avec quoi ces animaux-là
+bourrent leurs fusils?
+
+--Non, Paganel, répondit Glenarvan.
+
+--Avec des feuillets de la bible! Si c’est l’emploi qu’ils font
+des versets sacrés, je plains leurs missionnaires! Ils auront de
+la peine à fonder des bibliothèques maories.
+
+--Et quel passage des livres saints ces indigènes nous ont-ils
+tiré en pleine poitrine? demanda Glenarvan.
+
+--Une parole du Dieu tout-puissant, répondit John Mangles, qui
+venait de lire à son tour le papier maculé par l’explosion. Cette
+parole nous dit d’espérer en lui, ajouta le capitaine, avec
+l’inébranlable conviction de sa foi écossaise.
+
+--Lis, John», dit Glenarvan.
+
+Et John lut ce verset respecté par la déflagration de la poudre:
+
+«Psaume 90. --«_Parce qu’il a espéré en moi, je le délivrerai_.»
+
+--Mes amis, dit Glenarvan, il faut reporter ces paroles
+d’espérance à nos braves et chères compagnes. Il y a là de quoi
+leur ranimer le cœur.»
+
+Glenarvan et ses compagnons remontèrent les abrupts sentiers du
+cône, et se dirigèrent vers le tombeau qu’ils voulaient examiner.
+
+Chemin faisant, ils furent étonnés de surprendre, à de petits
+intervalles, comme un certain frémissement du sol. Ce n’était pas
+une agitation, mais cette vibration continue qu’éprouvent les
+parois d’une chaudière à la poussée de l’eau bouillante. De
+violentes vapeurs, nées de l’action des feux souterrains, étaient
+évidemment emmagasinées sous l’enveloppe de la montagne.
+
+Cette particularité ne pouvait émerveiller des gens qui venaient
+de passer entre les sources chaudes du Waikato. Ils savaient que
+cette région centrale d’Ika-Na-Maoui est essentiellement
+volcanique.
+
+C’est un véritable tamis dont le tissu laisse transpirer les
+vapeurs de la terre par les sources bouillantes et les solfatares.
+
+Paganel, qui l’avait déjà observée, appela donc l’attention de ses
+amis sur la nature volcanique de la montagne. Le Maunganamu
+n’était que l’un de ces nombreux cônes qui hérissent la portion
+centrale de l’île, c’est-à-dire un volcan de l’avenir.
+
+La moindre action mécanique pouvait déterminer la formation d’un
+cratère dans ses parois faites d’un tuf siliceux et blanchâtre.
+
+«En effet, dit Glenarvan, mais nous ne sommes pas plus en danger
+ici qu’auprès de la chaudière du _Duncan_. C’est une tôle solide
+que cette croûte de terre!
+
+--D’accord, répondit le major, mais une chaudière, si bonne
+qu’elle soit, finit toujours par éclater, après un long service.
+
+--Mac Nabbs, reprit Paganel, je ne demande pas à rester sur ce
+cône. Que le ciel me montre une route praticable, et je le quitte
+à l’instant.
+
+--Ah! Pourquoi ce Maunganamu ne peut-il nous entraîner lui-même,
+répondit John Mangles, puisque tant de puissance mécanique est
+renfermée dans ses flancs! Il y a peut-être, sous nos pieds, la
+force de plusieurs millions de chevaux, stérile et perdue! Notre
+_Duncan_ n’en demanderait pas la millième partie pour nous porter
+au bout du monde!»
+
+Ce souvenir du _Duncan_, évoqué par John Mangles, eut pour effet
+de ramener les pensées les plus tristes dans l’esprit de
+Glenarvan; car, si désespérée que fût sa propre situation, il
+l’oubliait souvent pour gémir sur le sort de son équipage.
+
+Il songeait encore, quand il retrouva au sommet du Maunganamu ses
+compagnons d’infortune.
+
+Lady Helena, dès qu’elle l’aperçut, vint à lui.
+
+«Mon cher Edward, dit-elle, vous avez reconnu notre position?
+Devons-nous espérer ou craindre?
+
+--Espérer, ma chère Helena, répondit Glenarvan. Les indigènes ne
+franchiront jamais la limite de la montagne, et le temps ne nous
+manquera pas pour former un plan d’évasion.
+
+--D’ailleurs, madame, dit John Mangles, c’est Dieu lui-même qui
+nous recommande d’espérer.»
+
+John Mangles remit à lady Helena ce feuillet de la bible, où se
+lisait le verset sacré. La jeune femme et la jeune fille, l’âme
+confiante, le cœur ouvert à toutes les interventions du ciel,
+virent dans ces paroles du livre saint un infaillible présage de
+salut.
+
+«Maintenant, à l’_oudoupa_! s’écria gaiement Paganel. C’est notre
+forteresse, notre château, notre salle à manger, notre cabinet de
+travail! Personne ne nous y dérangera! Mesdames, permettez-moi de
+vous faire les honneurs de cette charmante habitation.»
+
+On suivit l’aimable Paganel. Lorsque les sauvages virent les
+fugitifs profaner de nouveau cette sépulture tabouée, ils firent
+éclater de nombreux coups de feu et d’épouvantables hurlements,
+ceux-ci aussi bruyants que ceux-là. Mais, fort heureusement, les
+balles ne portèrent pas si loin que les cris, et tombèrent à mi-côte,
+pendant que les vociférations allaient se perdre dans l’espace.
+
+Lady Helena, Mary Grant et leurs compagnons, tout à fait rassurés
+en voyant que la superstition des maoris était encore plus forte
+que leur colère, entrèrent dans le monument funèbre.
+
+C’était une palissade de pieux peints en rouge, que cet _oudoupa_
+du chef zélandais. Des figures symboliques, un vrai tatouage sur
+bois, racontaient la noblesse et les hauts faits du défunt. Des
+chapelets d’amulettes, de coquillages ou de pierres taillées se
+balançaient d’un poteau à l’autre. À l’intérieur, le sol
+disparaissait sous un tapis de feuilles vertes. Au centre, une
+légère extumescence trahissait la tombe fraîchement creusée.
+
+Là, reposaient les armes du chef, ses fusils chargés et amorcés,
+sa lance, sa superbe hache en jade vert, avec une provision de
+poudre et de balles suffisante pour les chasses éternelles.
+
+«Voilà tout un arsenal, dit Paganel, dont nous ferons un meilleur
+emploi que le défunt. Une bonne idée qu’ont ces sauvages
+d’emporter leurs armes dans l’autre monde!
+
+--Eh! mais, ce sont des fusils de fabrique anglaise! dit le
+major.
+
+--Sans doute, répondit Glenarvan, et c’est une assez sotte
+coutume de faire cadeau d’armes à feu aux sauvages! Ils s’en
+servent ensuite contre les envahisseurs, et ils ont raison. En
+tout cas, ces fusils pourront nous être utiles!
+
+--Mais ce qui nous sera plus utile encore, dit Paganel, ce sont
+les vivres et l’eau destinés à Kara-Tété.»
+
+En effet, les parents et les amis du mort avaient bien fait les
+choses. L’approvisionnement témoignait de leur estime pour les
+vertus du chef. Il y avait des vivres suffisants à nourrir dix
+personnes pendant quinze jours ou plutôt le défunt pour
+l’éternité. Ces aliments de nature végétale consistaient en
+fougères, en patates douces, le «convolvulus batatas» indigène, et
+en pommes de terre importées depuis longtemps dans le pays par les
+européens. De grands vases contenaient l’eau pure qui figure au
+repas zélandais, et une douzaine de paniers, artistement tressés,
+renfermaient des tablettes d’une gomme verte parfaitement
+inconnue.
+
+Les fugitifs étaient donc prémunis pour quelques jours contre la
+faim et la soif. Ils ne se firent aucunement prier pour prendre
+leur premier repas aux dépens du chef.
+
+Glenarvan rapporta les aliments nécessaires à ses compagnons, et
+les confia aux soins de Mr Olbinett.
+
+Le _stewart_, toujours formaliste, même dans les plus graves
+situations, trouva le menu du repas un peu maigre. D’ailleurs, il
+ne savait comment préparer ces racines, et le feu lui manquait.
+
+Mais Paganel le tira d’affaire, en lui conseillant d’enfouir tout
+simplement ses fougères et ses patates douces dans le sol même.
+
+En effet, la température des couches supérieures était très
+élevée, et un thermomètre, enfoncé dans ce terrain, eût
+certainement accusé une chaleur de soixante à soixante-cinq
+degrés. Olbinett faillit même s’échauder très sérieusement, car,
+au moment où il venait de creuser un trou pour y déposer ses
+racines, une colonne de vapeur d’eau se dégagea, et monta en
+sifflant à une hauteur d’une toise. Le _stewart_ tomba à la
+renverse, épouvanté.
+
+«Fermez le robinet!» cria le major, qui, aidé des deux matelots,
+accourut et combla le trou de débris ponceux, tandis que Paganel,
+considérant d’un air singulier ce phénomène, murmurait ces mots:
+
+«Tiens! Tiens! Hé! Hé! Pourquoi pas?
+
+--Vous n’êtes pas blessé? demanda Mac Nabbs à Olbinett.
+
+--Non, Monsieur Mac Nabbs, répondit le _stewart_, mais je ne
+m’attendais guère...
+
+--À tant de bienfaits du ciel! s’écria Paganel d’un ton enjoué.
+Après l’eau et les vivres de Kara-Tété, le feu de la terre! Mais
+c’est un paradis que cette montagne! Je propose d’y fonder une
+colonie, de la cultiver, de nous y établir pour le reste de nos
+jours! Nous serons les Robinsons du Maunganamu! En vérité, je
+cherche vainement ce qui nous manque sur ce confortable cône!
+
+--Rien, s’il est solide, répondit John Mangles.
+
+--Bon! Il n’est pas fait d’hier, dit Paganel. Depuis longtemps il
+résiste à l’action des feux intérieurs, et il tiendra bien jusqu’à
+notre départ.
+
+--Le déjeuner est servi», annonça Mr Olbinett, aussi gravement
+que s’il eût été dans l’exercice de ses fonctions au château de
+Malcolm.
+
+Aussitôt les fugitifs, assis près de la palissade, commencèrent un
+de ces repas que depuis quelque temps la providence leur envoyait
+si exactement dans les plus graves conjonctures.
+
+On ne se montra pas difficile sur le choix des aliments, mais les
+avis furent partagés touchant la racine de fougère comestible. Les
+uns lui trouvèrent une saveur douce et agréable, les autres un
+goût mucilagineux, parfaitement insipide, et une remarquable
+coriacité. Les patates douces, cuites dans le sol brûlant, étaient
+excellentes. Le géographe fit observer que Kara-Tété n’était point
+à plaindre.
+
+Puis, la faim rassasiée, Glenarvan proposa de discuter sans
+retard, un plan d’évasion.
+
+«Déjà! dit Paganel, d’un ton véritablement piteux. Comment, vous
+songez déjà à quitter ce lieu de délices?
+
+--Mais, Monsieur Paganel, répondit lady Helena, en admettant que
+nous soyons à Capoue, vous savez qu’il ne faut pas imiter Annibal!
+
+--Madame, répondit Paganel, je ne me permettrai point de vous
+contredire, et puisque vous voulez discuter, discutons.
+
+--Je pense tout d’abord, dit Glenarvan, que nous devons tenter
+une évasion avant d’y être poussés par la famine. Les forces ne
+nous manquent pas, et il faut en profiter. La nuit prochaine, nous
+essayerons de gagner les vallées de l’est en traversant le cercle
+des indigènes à la faveur des ténèbres.
+
+--Parfait, répondit Paganel, si les maoris nous laissent passer.
+
+--Et s’ils nous en empêchent? dit John Mangles.
+
+--Alors, nous emploierons les grands moyens, répondit Paganel.
+
+--Vous avez donc de grands moyens? demanda le major.
+
+--À n’en savoir que faire!» répliqua Paganel sans s’expliquer
+davantage.
+
+Il ne restait plus qu’à attendre la nuit pour essayer de franchir
+la ligne des indigènes.
+
+Ceux-ci n’avaient pas quitté la place. Leurs rangs semblaient même
+s’être grossis des retardataires de la tribu.
+
+Çà et là, des foyers allumés formaient une ceinture de feux à la
+base du cône. Quand les ténèbres envahirent les vallées
+environnantes, le Maunganamu parut sortir d’un vaste brasier,
+tandis que son sommet se perdait dans une ombre épaisse.
+
+On entendait à six cents pieds plus bas l’agitation, les cris, le
+murmure du bivouac ennemi.
+
+À neuf heures, par une nuit très noire, Glenarvan et John Mangles
+résolurent d’opérer une reconnaissance, avant d’entraîner leurs
+compagnons sur cette périlleuse route. Ils descendirent sans
+bruit, pendant dix minutes environ, et s’engagèrent sur l’étroite
+arête qui traversait la ligne indigène, à cinquante pieds au-dessus
+du campement.
+
+Tout allait bien jusqu’alors. Les maoris, étendus près de leurs
+brasiers, ne semblaient pas apercevoir les deux fugitifs, qui
+firent encore quelques pas.
+
+Mais soudain, à gauche et à droite de la crête, une double
+fusillade éclata.
+
+«En arrière! dit Glenarvan, ces bandits ont des yeux de chat et
+des fusils de riflemen!»
+
+John Mangles et lui remontèrent aussitôt les roides talus du mont,
+et vinrent promptement rassurer leurs amis effrayés par les
+détonations.
+
+Le chapeau de Glenarvan avait été traversé de deux balles. Il
+était donc impossible de s’aventurer sur l’interminable crête
+entre ces deux rangs de tirailleurs.
+
+«À demain, dit Paganel, et puisque nous ne pouvons tromper la
+vigilance de ces indigènes, vous me permettrez de leur servir un
+plat de ma façon!»
+
+La température était assez froide. Heureusement, Kara-Tété avait
+emporté dans sa tombe ses meilleures robes de nuit, de chaudes
+couvertures de phormium dont chacun s’enveloppa sans scrupule, et
+bientôt les fugitifs, gardés par la superstition indigène,
+dormaient tranquillement à l’abri des palissades, sur ce sol tiède
+et tout frissonnant de bouillonnements intérieurs.
+
+
+Chapitre XV
+_Les grands moyens de Paganel_
+
+Le lendemain, 17 février, le soleil levant réveilla de ses
+premiers rayons les dormeurs du Maunganamu. Les maoris, depuis
+longtemps déjà, allaient et venaient au pied du cône, sans
+s’écarter de leur ligne d’observation. De furieuses clameurs
+saluèrent l’apparition des européens qui sortaient de l’enceinte
+profanée.
+
+Chacun jeta son premier coup d’œil aux montagnes environnantes,
+aux vallées profondes encore noyées de brumes, à la surface du lac
+Taupo, que le vent du matin ridait légèrement.
+
+Puis tous, avides de connaître les nouveaux projets de Paganel, se
+réunirent autour de lui, et l’interrogèrent des yeux.
+
+Paganel répondit aussitôt à l’inquiète curiosité de ses
+compagnons.
+
+«Mes amis, dit-il, mon projet a cela d’excellent que, s’il ne
+produit pas tout l’effet que j’en attends, s’il échoue même, notre
+situation ne sera pas empirée. Mais il doit réussir, il réussira.
+
+--Et ce projet? demanda Mac Nabbs.
+
+--Le voici, répondit Paganel. La superstition des indigènes a
+fait de cette montagne un lieu d’asile, il faut que la
+superstition nous aide à en sortir.
+
+Si je parviens à persuader à Kai-Koumou que nous avons été
+victimes de notre profanation, que le courroux céleste nous a
+frappés, en un mot, que nous sommes morts et d’une mort terrible,
+croyez-vous qu’il abandonne ce plateau du Maunganamu pour
+retourner à son village?
+
+--Cela n’est pas douteux, dit Glenarvan.
+
+--Et de quelle mort horrible nous menacez-vous? demanda lady
+Helena.
+
+--De la mort des sacrilèges, mes amis, répondit Paganel. Les
+flammes vengeresses sont sous nos pieds. Ouvrons-leur passage!
+
+--Quoi! Vous voulez faire un volcan! s’écria John Mangles.
+
+--Oui, un volcan factice, un volcan improvisé, dont nous
+dirigerons les fureurs! Il y a là toute une provision de vapeurs
+et de feux souterrains qui ne demandent qu’à sortir! Organisons
+une éruption artificielle à notre profit!
+
+--L’idée est bonne, dit le major. Bien imaginé, Paganel!
+
+--Vous comprenez, reprit le géographe, que nous feindrons d’être
+dévorés par les flammes du Pluton zélandais, et que nous
+disparaîtrons spirituellement dans le tombeau de Kara-Tété...
+
+--Où nous resterons trois jours, quatre jours, cinq jours, s’il
+le faut, c’est-à-dire jusqu’au moment où les sauvages, convaincus
+de notre mort, abandonneront la partie.
+
+--Mais s’ils ont l’idée de constater notre châtiment, dit miss
+Grant, s’ils gravissent la montagne?
+
+--Non, ma chère Mary, répondit Paganel, ils ne le feront pas. La
+montagne est tabouée, et quand elle aura elle-même dévoré ses
+profanateurs, son tabou sera plus rigoureux encore!
+
+--Ce projet est véritablement bien conçu, dit Glenarvan. Il n’a
+qu’une chance contre lui, et cette chance, c’est que les sauvages
+s’obstinent à rester si longtemps encore au pied du Maunganamu,
+que les vivres viennent à nous manquer. Mais cela est peu
+probable, surtout si nous jouons habilement notre jeu.
+
+--Et quand tenterons-nous cette dernière chance? demanda lady
+Helena.
+
+--Ce soir même, répondit Paganel, à l’heure des plus épaisses
+ténèbres.
+
+--C’est convenu, répondit Mac Nabbs. Paganel, vous êtes un homme
+de génie et moi qui ne me passionne guère, d’habitude, je réponds
+du succès. Ah! Ces coquins! Nous allons leur servir un petit
+miracle, qui retardera leur conversion d’un bon siècle! Que les
+missionnaires nous le pardonnent!»
+
+Le projet de Paganel était donc adopté, et véritablement, avec les
+superstitieuses idées des maoris, il pouvait, il devait réussir.
+Restait son exécution. L’idée était bonne, mais sa mise en
+pratique difficile. Ce volcan n’allait-il pas dévorer les
+audacieux qui lui creuseraient un cratère? Pourrait-on maîtriser,
+diriger cette éruption, quand ses vapeurs, ses flammes et ses
+laves seraient déchaînées? Le cône tout entier ne s’abîmerait-il
+pas dans un gouffre de feu? C’était toucher là à ces phénomènes
+dont la nature s’est réservé le monopole absolu.
+
+Paganel avait prévu ces difficultés, mais il comptait agir avec
+prudence et sans pousser les choses à l’extrême. Il suffisait
+d’une apparence pour duper les maoris, et non de la terrible
+réalité d’une éruption.
+
+Combien cette journée parut longue! Chacun en compta les
+interminables heures. Tout était préparé pour la fuite. Les vivres
+de l’_oudoupa_ avaient été divisés et formaient des paquets peu
+embarrassants.
+
+Quelques nattes et les armes à feu complétaient ce léger bagage,
+enlevé au tombeau du chef. Il va sans dire que ces préparatifs
+furent faits dans l’enceinte palissadée et à l’insu des sauvages.
+
+À six heures, le _stewart_ servit un repas réconfortant. Où et
+quand mangerait-on dans les vallées du district, nul ne le pouvait
+prévoir.
+
+Donc, on dîna pour l’avenir. Le plat du milieu se composait d’une
+demi-douzaine de gros rats, attrapés par Wilson et cuits à
+l’étouffée. Lady Helena et Mary Grant refusèrent obstinément de
+goûter ce gibier si estimé dans la Nouvelle-Zélande, mais les
+hommes s’en régalèrent comme de vrais maoris. Cette chair était
+véritablement excellente, savoureuse, même, et les six rongeurs
+furent rongés jusqu’aux os.
+
+Le crépuscule du soir arriva. Le soleil disparut derrière une
+bande d’épais nuages d’aspect orageux.
+
+Quelques éclairs illuminaient l’horizon, et un tonnerre lointain
+roulait dans les profondeurs du ciel.
+
+Paganel salua l’orage qui venait en aide à ses desseins et
+complétait sa mise en scène. Les sauvages sont superstitieusement
+affectés par ces grands phénomènes de la nature. Les néo-zélandais
+tiennent le tonnerre pour la voix irritée de leur Nouï-Atoua et
+l’éclair n’est que la fulguration courroucée de ses yeux. La
+divinité paraîtrait donc venir personnellement châtier les
+profanateurs du tabou. À huit heures, le sommet du Maunganamu
+disparut dans une obscurité sinistre.
+
+Le ciel prêtait un fond noir à cet épanouissement de flammes que
+la main de Paganel allait y projeter.
+
+Les maoris ne pouvaient plus voir leurs prisonniers.
+
+Le moment d’agir était venu.
+
+Il fallait procéder avec rapidité. Glenarvan, Paganel, Mac Nabbs,
+Robert, le _stewart_, les deux matelots, se mirent à l’œuvre
+simultanément.
+
+L’emplacement du cratère fut choisi à trente pas du tombeau de
+Kara-Tété. Il était important, en effet, que cet _oudoupa_ fut
+respecté par l’éruption, car avec lui eût également disparu le
+tabou de la montagne. Là, Paganel avait remarqué un énorme bloc de
+pierre autour duquel les vapeurs s’épanchaient avec une certaine
+intensité. Ce bloc recouvrait un petit cratère naturel creusé dans
+le cône, et s’opposait par son poids seul à l’épanchement des
+flammes souterraines. Si l’on parvenait à le rejeter hors de son
+alvéole, les vapeurs et les laves fuseraient aussitôt par
+l’ouverture dégagée.
+
+Les travailleurs se firent des leviers avec les pieux arrachés à
+l’intérieur de l’_oudoupa_, et ils attaquèrent vigoureusement la
+masse rocheuse. Sous leurs efforts simultanés, le roc ne tarda pas
+à s’ébranler. Ils lui creusèrent une sorte de petite tranchée sur
+le talus du mont, afin qu’il pût glisser par ce plan incliné. À
+mesure qu’ils le soulevaient, les trépidations du sol s’accusaient
+plus violemment.
+
+De sourds rugissements de flammes et des sifflements de fournaise
+couraient sous la croûte amincie. Les audacieux ouvriers,
+véritables cyclopes maniant les feux de la terre, travaillaient
+silencieusement.
+
+Bientôt, quelques fissures et des jets de vapeur brûlante leur
+apprirent que la place devenait périlleuse. Mais un suprême effort
+arracha le bloc qui glissa sur la pente du mont et disparut.
+
+Aussitôt la couche amincie céda. Une colonne incandescente fusa
+vers le ciel avec de véhémentes détonations, tandis que des
+ruisseaux d’eau bouillante et de laves roulaient vers le campement
+des indigènes et les vallées inférieures.
+
+Tout le cône trembla, et l’on put croire qu’il s’abîmait dans un
+gouffre sans fond. Glenarvan et ses compagnons eurent à peine le
+temps de se soustraire aux atteintes de l’éruption; ils
+s’enfuirent dans l’enceinte de l’_oudoupa_, non sans avoir reçu
+quelques gouttes d’une eau portée à une température de quatre-vingt-quatorze
+degrés.
+
+Cette eau répandit d’abord une légère odeur de bouillon, qui se
+changea bientôt en une odeur de soufre très marquée.
+
+Alors, les vases, les laves, les détritus volcaniques, se
+confondirent dans un même embrasement. Des torrents de feu
+sillonnèrent les flancs du Maunganamu. Les montagnes prochaines
+s’éclairèrent au feu de l’éruption; les vallées profondes
+s’illuminèrent d’une réverbération intense.
+
+Tous les sauvages s’étaient levés, hurlant sous la morsure de ces
+laves qui bouillonnaient au milieu de leur bivouac. Ceux que le
+fleuve de feu n’avait pas atteints fuyaient et remontaient les
+collines environnantes; puis, ils se retournaient épouvantés, et
+considéraient cet effrayant phénomène, ce volcan dans lequel la
+colère de leur dieu abîmait les profanateurs de la montagne
+sacrée. Et, à de certains moments où faiblissait le fracas de
+l’éruption, on les entendait hurler leur cri sacramentel:
+
+«Tabou! Tabou! Tabou!»
+
+Cependant, une énorme quantité de vapeurs, de pierres enflammées
+et de laves s’échappait de ce cratère du Maunganamu. Ce n’était
+plus un simple geyser comme ceux qui avoisinent le mont Hécla en
+Islande, mais le mont Hécla lui-même. Toute cette suppuration
+volcanique s’était contenue jusqu’alors sous l’enveloppe du cône,
+parce que les soupapes du Tongariro suffisaient à son expansion;
+mais lorsqu’on lui ouvrit une issue nouvelle, elle se précipita
+avec une extrême véhémence, et cette nuit-là, par une loi
+d’équilibre, les autres éruptions de l’île durent perdre de leur
+intensité habituelle.
+
+Une heure après le début de ce volcan sur la scène du monde, de
+larges ruisseaux de lave incandescente coulaient sur ses flancs.
+On voyait toute une légion de rats sortir de leurs trous
+inhabitables et fuir le sol embrasé.
+
+Pendant la nuit entière et sous l’orage qui se déchaînait dans les
+hauteurs du ciel, le cône fonctionna avec une violence qui ne
+laissa pas d’inquiéter Glenarvan. L’éruption rongeait les bords du
+cratère.
+
+Les prisonniers, cachés derrière l’enceinte de pieux, suivaient
+les effrayants progrès du phénomène.
+
+Le matin arriva. La fureur volcanique ne se modérait pas.
+D’épaisses vapeurs jaunâtres se mêlaient aux flammes; les torrents
+de lave serpentaient de toutes parts.
+
+Glenarvan, l’œil aux aguets, le cœur palpitant, glissa son
+regard à tous les interstices de l’enceinte palissadée et observa
+le campement des indigènes.
+
+Les maoris avaient fui sur les plateaux voisins, hors des
+atteintes du volcan. Quelques cadavres, couchés au pied du cône,
+étaient carbonisés par le feu. Plus loin, vers le _pah_, les laves
+avaient gagné une vingtaine de huttes, qui fumaient encore. Les
+zélandais, formant çà et là des groupes, considéraient le sommet
+empanaché du Maunganamu avec une religieuse épouvante.
+
+Kai-Koumou vint au milieu de ses guerriers, et Glenarvan le
+reconnut. Le chef s’avança jusqu’au pied du cône, par le côté
+respecté des laves, mais il n’en franchit pas le premier échelon.
+
+Là, les bras étendus comme un sorcier qui exorcise, il fit
+quelques grimaces dont le sens n’échappa point aux prisonniers.
+Ainsi que l’avait prévu Paganel, Kai-Koumou lançait sur la
+montagne vengeresse un tabou plus rigoureux.
+
+Bientôt après, les indigènes s’en allaient par files dans les
+sentiers sinueux qui descendaient vers le _pah_.
+
+«Ils partent! s’écria Glenarvan. Ils abandonnent leur poste! Dieu
+soit loué! Notre stratagème a réussi! Ma chère Helena, mes braves
+compagnons, nous voilà morts, nous voilà enterrés! Mais ce soir, à
+la nuit, nous ressusciterons, nous quitterons notre tombeau, nous
+fuirons ces barbares peuplades!»
+
+On se figurerait difficilement la joie qui régna dans l’_oudoupa_.
+L’espoir avait repris tous les cœurs. Ces courageux voyageurs
+oubliaient le passé, oubliaient l’avenir, pour ne songer qu’au
+présent!
+
+Et pourtant, cette tâche n’était pas facile de gagner quelque
+établissement européen au milieu de ces contrées inconnues. Mais,
+Kai-Koumou dépisté, on se croyait sauvé de tous les sauvages de la
+Nouvelle-Zélande!
+
+Le major, pour son compte, ne cacha pas le souverain mépris que
+lui causaient ces maoris, et les expressions ne lui manquèrent pas
+pour les qualifier.
+
+Ce fut un assaut entre Paganel et lui. Ils les traitèrent de
+brutes impardonnables, d’ânes stupides, d’idiots du Pacifique, de
+sauvages de Bedlam, de crétins des antipodes, etc., etc.
+
+Ils ne tarirent pas.
+
+Une journée entière devait encore s’écouler avant l’évasion
+définitive. On l’employa à discuter un plan de fuite. Paganel
+avait précieusement conservé sa carte de la Nouvelle-Zélande, et
+il put y chercher les plus sûrs chemins.
+
+Après discussion, les fugitifs résolurent de se porter dans l’est,
+vers la baie Plenty. C’était passer par des régions inconnues,
+mais vraisemblablement désertes. Les voyageurs, habitués déjà à se
+tirer des difficultés naturelles, à tourner les obstacles
+physiques, ne redoutaient que la rencontre des maoris. Ils
+voulaient donc les éviter à tout prix et gagner la côte orientale,
+où les missionnaires ont fondé quelques établissements.
+
+De plus, cette portion de l’île avait échappé jusqu’ici aux
+désastres de la guerre, et les partis indigènes n’y battaient pas
+la campagne.
+
+Quant à la distance qui séparait le lac Taupo de la baie Plenty,
+on pouvait l’évaluer à cent milles.
+
+Dix jours de marche à dix milles par jour. Cela se ferait, non
+sans fatigue; mais, dans cette courageuse troupe, nul ne comptait
+ses pas. Les missions une fois atteintes, les voyageurs s’y
+reposeraient en attendant quelque occasion favorable de gagner
+Auckland, car c’était toujours cette ville qu’ils voulaient
+gagner.
+
+Ces divers points arrêtés, on continua de surveiller les indigènes
+jusqu’au soir. Il n’en restait plus un seul au pied de la
+montagne, et quand l’ombre envahit les vallées du Taupo, aucun feu
+ne signala la présence des maoris au bas du cône. Le chemin était
+libre.
+
+À neuf heures, par une nuit noire, Glenarvan donna le signal du
+départ. Ses compagnons et lui, armés et équipés aux frais de Kara-Tété,
+commencèrent à descendre prudemment les rampes du
+Maunganamu. John Mangles et Wilson tenaient la tête, l’oreille et
+l’œil aux aguets. Ils s’arrêtaient au moindre bruit, ils
+interrogeaient la moindre lueur. Chacun se laissait pour ainsi
+dire glisser sur le talus du mont pour se mieux confondre avec
+lui.
+
+À deux cents pieds au-dessus du sommet, John Mangles et son
+matelot atteignirent la périlleuse arête défendue si obstinément
+par les indigènes. Si par malheur les maoris, plus rusés que les
+fugitifs, avaient feint une retraite pour les attirer jusqu’à eux,
+s’ils n’avaient pas été dupes du phénomène volcanique, c’était en
+ce lieu même que leur présence se révélerait. Glenarvan, malgré
+toute sa confiance et en dépit des plaisanteries de Paganel, ne
+put s’empêcher de frémir. Le salut des siens allait se jouer tout
+entier pendant ces dix minutes nécessaires à franchir la crête. Il
+sentait battre le cœur de lady Helena, cramponnée à son bras.
+
+Il ne songeait pas à reculer d’ailleurs. John, pas davantage. Le
+jeune capitaine, suivi de tous et protégé par une obscurité
+complète, rampa sur l’arête étroite, s’arrêtant lorsque quelque
+pierre détachée roulait jusqu’au bas du plateau. Si les sauvages
+étaient encore embusqués en contre-bas, ces bruits insolites
+devaient provoquer des deux côtés une redoutable fusillade.
+
+Cependant, à glisser comme un serpent sur cette crête inclinée,
+les fugitifs n’allaient pas vite. Quand John Mangles eut atteint
+le point le plus abaissé, vingt-cinq pieds à peine le séparaient
+du plateau où la veille campaient les indigènes; puis l’arête se
+relevait par une pente assez roide et montait vers un taillis
+pendant l’espace d’un quart de mille.
+
+Toutefois, cette partie basse fut franchie sans accident, et les
+voyageurs commencèrent à remonter en silence. Le bouquet de bois
+était invisible, mais on le savait là, et pourvu qu’une embuscade
+n’y fût pas préparée, Glenarvan espérait s’y trouver en lieu sûr.
+Cependant, il observa qu’à compter de ce moment il n’était plus
+protégé par le tabou. La crête remontante n’appartenait pas au
+Maunganamu, mais bien au système orographique qui hérissait la
+partie orientale du lac Taupo. Donc, non seulement les coups de
+fusil des indigènes, mais une attaque corps à corps était à
+redouter.
+
+Pendant dix minutes, la petite troupe s’éleva par un mouvement
+insensible vers les plateaux supérieurs.
+
+John n’apercevait pas encore le sombre taillis, mais il devait en
+être à moins de deux cents pieds.
+
+Soudain il s’arrêta, recula presque. Il avait cru surprendre
+quelque bruit dans l’ombre. Son hésitation enraya la marche de ses
+compagnons.
+
+Il demeura immobile, et assez pour inquiéter ceux qui le
+suivaient. On attendit. Dans quelles angoisses, cela ne peut
+s’exprimer! Serait-on forcé de revenir en arrière et de regagner
+le sommet du Maunganamu?
+
+Mais John, voyant que le bruit ne se renouvelait pas, reprit son
+ascension sur l’étroit chemin de l’arête.
+
+Bientôt le taillis se dessina vaguement dans l’ombre.
+
+En quelques pas, il fut atteint, et les fugitifs se blottirent
+sous l’épais feuillage des arbres.
+
+
+Chapitre XVI
+_Entre deux feux_
+
+La nuit favorisait cette évasion. Il fallait donc en profiter pour
+quitter les funestes parages du lac Taupo. Paganel prit la
+direction de la petite troupe, et son merveilleux instinct de
+voyageur se révéla de nouveau pendant cette difficile
+pérégrination dans les montagnes. Il manœuvrait avec une
+surprenante habileté au milieu des ténèbres, choisissant sans
+hésiter les sentiers presque invisibles, tenant une direction
+constante dont il ne s’écartait pas. Sa nyctalopie, il est vrai,
+le servait fort, et ses yeux de chat lui permettaient de
+distinguer les moindres objets dans cette profonde obscurité.
+
+Pendant trois heures, on marcha sans faire halte sur les rampes
+très allongées du revers oriental.
+
+Paganel inclinait un peu vers le sud-est, afin de gagner un étroit
+passage creusé entre les Kaimanawa et les Wahiti-Ranges, où se
+glisse la route d’Auckland à la baie Haukes. Cette gorge franchie,
+il comptait se jeter hors du chemin, et, abrité par les hautes
+chaînes, marcher à la côte à travers les régions inhabitées de la
+province.
+
+À neuf heures du matin, douze milles avaient été enlevés en douze
+heures. On ne pouvait exiger plus des courageuses femmes.
+D’ailleurs, le lieu parut convenable pour établir un campement.
+Les fugitifs avaient atteint le défilé qui sépare les deux
+chaînes. La route d’Oberland restait à droite et courait vers le
+sud. Paganel, sa carte à la main, fit un crochet vers le nord-est,
+et, à dix heures, la petite troupe atteignit une sorte d’abrupt
+redan formé par une saillie de la montagne. Les vivres furent
+tirés des sacs, et on leur fit honneur. Mary Grant et le major,
+que la fougère comestible avait peu satisfaits jusqu’alors, s’en
+régalèrent ce jour-là.
+
+La halte se prolongea jusqu’à deux heures de l’après-midi, puis la
+route de l’est fut reprise, et les voyageurs s’arrêtèrent le soir
+à huit milles des montagnes. Ils ne se firent pas prier pour
+dormir en plein air.
+
+Le lendemain, le chemin présenta des difficultés assez sérieuses.
+Il fallut traverser ce curieux district des lacs volcaniques, des
+geysers et des solfatares qui s’étend à l’est des Wahiti-Ranges.
+
+Les yeux en furent beaucoup plus satisfaits que les jambes.
+C’étaient à chaque quart de mille des détours, des obstacles, des
+crochets, très fatigants à coup sûr; mais quel étrange spectacle,
+et quelle variété infinie la nature donne à ses grandes scènes!
+
+Sur ce vaste espace de vingt milles carrés, l’épanchement des
+forces souterraines se produisait sous toutes les formes. Des
+sources salines d’une transparence étrange, peuplées de myriades
+d’insectes, sortaient des taillis indigènes d’arbres à thé. Elles
+dégageaient une pénétrante odeur de poudre brûlée, et déposaient
+sur le sol un résidu blanc comme une neige éblouissante. Leurs
+eaux limpides étaient portées jusqu’à l’ébullition, tandis que
+d’autres sources voisines s’épanchaient en nappes glacées. Des
+fougères gigantesques croissaient sur leurs bords, et dans des
+conditions analogues à celles de la végétation silurienne.
+
+De tous côtés, des gerbes liquides, entourbillonnées de vapeurs,
+s’élançaient du sol comme les jets d’eau d’un parc, les unes
+continues, les autres intermittentes et comme soumises au bon
+plaisir d’un Pluton capricieux. Elles s’étageaient en amphithéâtre
+sur des terrasses naturelles superposées à la manière des vasques
+modernes; leurs eaux se confondaient peu à peu sous les volutes de
+fumées blanches, et, rongeant les degrés semi-diaphanes de ces
+escaliers gigantesques, elles alimentaient des lacs entiers avec
+leurs cascades bouillonnantes. Plus loin, aux sources chaudes et
+aux geysers tumultueux succédèrent les solfatares. Le terrain
+apparut tout boutonné de grosses pustules. C’étaient autant de
+cratères à demi éteints et lézardés de nombreuses fissures d’où se
+dégageaient divers gaz. L’atmosphère était saturée de l’odeur
+piquante et désagréable des acides sulfureux. Le soufre, formant
+des croûtes et des concrétions cristallines, tapissait le sol. Là
+s’amassaient depuis de longs siècles d’incalculables et stériles
+richesses, et c’est en ce district encore peu connu de la
+Nouvelle-Zélande que l’industrie viendra s’approvisionner, si les
+soufrières de la Sicile s’épuisent un jour.
+
+On comprend quelles fatigues subirent les voyageurs à traverser
+ces régions hérissées d’obstacles. Les campements y étaient
+difficiles, et la carabine des chasseurs n’y rencontrait pas un
+oiseau digne d’être plumé par les mains de Mr Olbinett. Aussi
+fallait-il le plus souvent se contenter de fougères et de patates
+douces, maigre repas qui ne refaisait guère les forces épuisées de
+la petite troupe. Chacun avait donc hâte d’en finir avec ces
+terrains arides et déserts.
+
+Cependant, il ne fallut pas moins de quatre jours pour tourner
+cette impraticable contrée. Le 23 février seulement, à cinquante
+milles du Maunganamu, Glenarvan put camper au pied d’un mont
+anonyme, indiqué sur la carte de Paganel. Les plaines
+d’arbrisseaux s’étendaient sous sa vue, et les grandes forêts
+réapparaissaient à l’horizon.
+
+C’était de bon augure, à la condition toutefois que l’habitabilité
+de ces régions n’y ramenât pas trop d’habitants. Jusqu’ici, les
+voyageurs n’avaient pas rencontré l’ombre d’un indigène.
+
+Ce jour-là, Mac Nabbs et Robert tuèrent trois kiwis, qui
+figurèrent avec honneur sur la table du campement, mais pas
+longtemps, pour tout dire, car en quelques minutes ils furent
+dévorés du bec aux pattes.
+
+Puis, au dessert, entre les patates douces et les pommes de terre,
+Paganel fit une motion qui fut adoptée avec enthousiasme.
+
+Il proposa de donner le nom de Glenarvan à cette montagne innommée
+qui se perdait à trois mille pieds dans les nuages, et il pointa
+soigneusement sur sa carte le nom du lord écossais.
+
+Insister sur les incidents assez monotones et peu intéressants qui
+marquèrent le reste du voyage, est inutile. Deux ou trois faits de
+quelque importance seulement signalèrent cette traversée des lacs
+à l’océan Pacifique.
+
+On marchait pendant toute la journée à travers les forêts et les
+plaines. John relevait sa direction sur le soleil et les étoiles.
+Le ciel, assez clément, épargnait ses chaleurs et ses pluies.
+Néanmoins, une fatigue croissante retardait ces voyageurs si
+cruellement éprouvés déjà, et ils avaient hâte d’arriver aux
+missions. Ils causaient, cependant, ils s’entretenaient encore,
+mais non plus d’une façon générale. La petite troupe se divisait
+en groupes que formait, non pas une plus étroite sympathie, mais
+une communion d’idées plus personnelles.
+
+Le plus souvent, Glenarvan allait seul, songeant, à mesure qu’il
+s’approchait de la côte, au _Duncan_ et à son équipage. Il
+oubliait les dangers qui le menaçaient encore jusqu’à Auckland,
+pour penser à ses matelots massacrés. Cette horrible image ne le
+quittait pas.
+
+On ne parlait plus d’Harry Grant. À quoi bon, puisqu’on ne pouvait
+rien tenter pour lui? Si le nom du capitaine se prononçait encore,
+c’était dans les conversations de sa fille et de John Mangles.
+
+John n’avait point rappelé à Mary ce que la jeune fille lui avait
+dit pendant la dernière nuit du _Waré-atoua_. Sa discrétion ne
+voulait pas prendre acte d’une parole prononcée dans un suprême
+instant de désespoir.
+
+Quand il parlait d’Harry Grant, John faisait encore des projets de
+recherches ultérieures. Il affirmait à Mary que lord Glenarvan
+reprendrait cette entreprise avortée. Il partait de ce point que
+l’authenticité du document ne pouvait être mise en doute. Donc,
+Harry Grant existait quelque part.
+
+Donc, fallût-il fouiller le monde entier, on devait le retrouver.
+Mary s’enivrait de ces paroles, et John et elle, unis par les
+mêmes pensées, se confondaient maintenant dans le même espoir.
+Souvent lady Helena prenait part à leur conversation; mais elle ne
+s’abandonnait point à tant d’illusions, et se gardait pourtant de
+ramener ces jeunes gens à la triste réalité.
+
+Pendant ce temps, Mac Nabbs, Robert, Wilson et Mulrady chassaient
+sans trop s’éloigner de la petite troupe, et chacun d’eux
+fournissait son contingent de gibier. Paganel, toujours drapé dans
+son manteau de phormium, se tenait à l’écart, muet et pensif.
+
+Et cependant, --cela est bon à dire, --malgré cette loi de la
+nature qui fait qu’au milieu des épreuves, des dangers, des
+fatigues, des privations, les meilleurs caractères se froissent et
+s’aigrissent, tous ces compagnons d’infortune restèrent unis,
+dévoués, prêts à se faire tuer les uns pour les autres.
+
+Le 25 février, la route fut barrée par une rivière qui devait être
+le Waikari de la carte de Paganel.
+
+On put la passer à gué.
+
+Pendant deux jours, les plaines d’arbustes se succédèrent sans
+interruption. La moitié de la distance qui sépare le lac Taupo de
+la côte avait été franchie sans mauvaise rencontre, sinon sans
+fatigue.
+
+Alors apparurent d’immenses et interminables forêts qui
+rappelaient les forêts australiennes; mais ici, les kauris
+remplaçaient les eucalyptus. Bien qu’ils eussent singulièrement
+usé leur admiration depuis quatre mois de voyage, Glenarvan et ses
+compagnons furent encore émerveillés à la vue de ces pins
+gigantesques, dignes rivaux des cèdres du Liban et des «mammouth
+trees» de la Californie. Ces kauris, en langue de botaniste «des
+abiétacées damarines», mesuraient cent pieds de hauteur avant la
+ramification des branches. Ils poussaient par bouquets isolés, et
+la forêt se composait, non pas d’arbres, mais d’innombrables
+groupes d’arbres qui étendaient à deux cents pieds dans les airs
+leur parasol de feuilles vertes.
+
+Quelques-uns de ces pins, jeunes encore, âgés à peine d’une
+centaine d’années, ressemblaient aux sapins rouges des régions
+européennes. Ils portaient une sombre couronne terminée par un
+cône aigu. Leurs aînés, au contraire, des arbres vieux de cinq ou
+six siècles, formaient d’immenses tentes de verdure supportées sur
+les inextricables bifurcations de leurs branches. Ces patriarches
+de la forêt zélandaise mesuraient jusqu’à cinquante pieds de
+circonférence, et les bras réunis de tous les voyageurs ne
+pouvaient pas entourer leur tronc.
+
+Pendant trois jours, la petite troupe s’aventura sous ces vastes
+arceaux et sur un sol argileux que le pas de l’homme n’avait
+jamais foulé. On le voyait bien aux amas de gomme résineuse
+entassés, en maint endroit, au pied des kauris, et qui eussent
+suffi pendant de longues années à l’exportation indigène.
+
+Les chasseurs trouvèrent par bandes nombreuses les kiwis si rares
+au milieu des contrées fréquentées par les maoris. C’est dans ces
+forêts inaccessibles que se sont réfugiés ces curieux oiseaux
+chassés par les chiens zélandais. Ils fournirent aux repas des
+voyageurs une abondante et saine nourriture.
+
+Il arriva même à Paganel d’apercevoir au loin, dans un épais
+fourré, un couple de volatiles gigantesques. Son instinct de
+naturaliste se réveilla. Il appela ses compagnons, et, malgré leur
+fatigue, le major, Robert et lui se lancèrent sur les traces de
+ces animaux.
+
+On comprendra l’ardente curiosité du géographe, car il avait
+reconnu ou cru reconnaître ces oiseaux pour des «moas»,
+appartenant à l’espèce des «dinormis», que plusieurs savants
+rangent parmi les variétés disparues. Or, cette rencontre
+confirmait l’opinion de M De Hochstetter et autres voyageurs sur
+l’existence actuelle de ces géants sans ailes de la Nouvelle-Zélande.
+
+Ces _moas_ que poursuivait Paganel, ces contemporains des
+mégathérium et des ptérodactyles, devaient avoir dix-huit pieds de
+hauteur. C’étaient des autruches démesurées et peu courageuses,
+car elles fuyaient avec une extrême rapidité. Mais pas une balle
+ne put les arrêter dans leur course! Après quelques minutes de
+chasse, ces insaisissables _moas_ disparurent derrière les grands
+arbres, et les chasseurs en furent pour leurs frais de poudre et
+de déplacement.
+
+Ce soir-là, 1er mars, Glenarvan et ses compagnons, abandonnant
+enfin l’immense forêt de kauris, campèrent au pied du mont
+Ikirangi, dont la cime montait à cinq mille cinq cents pieds dans
+les airs.
+
+Alors, près de cent milles avaient été franchis depuis le
+Maunganamu, et la côte restait encore à trente milles. John
+Mangles avait espéré faire cette traversée en dix jours, mais il
+ignorait alors les difficultés que présentait cette région.
+
+En effet, les détours, les obstacles de la route, les
+imperfections des relèvements, l’avaient allongée d’un cinquième,
+et malheureusement les voyageurs, en arrivant au mont Ikirangi,
+étaient complètement épuisés.
+
+Or, il fallait encore deux grands jours de marche pour atteindre
+la côte, et maintenant, une nouvelle activité, une extrême
+vigilance, redevenaient nécessaires, car on rentrait dans une
+contrée souvent fréquentée par les naturels.
+
+Cependant, chacun dompta ses fatigues, et le lendemain la petite
+troupe repartit au lever du jour.
+
+Entre le mont Ikirangi, qui fut laissé à droite, et le mont Hardy,
+dont le sommet s’élevait à gauche à une hauteur de trois mille
+sept cents pieds, le voyage devint très pénible. Il y avait là,
+sur une longueur de dix milles, une plaine toute hérissée de
+«supple-jacks», sorte de liens flexibles justement nommés «lianes
+étouffantes». À chaque pas, les bras et les jambes s’y
+embarrassaient, et ces lianes, de véritables serpents, enroulaient
+le corps de leurs tortueux replis. Pendant deux jours, il fallut
+s’avancer la hache à la main et lutter contre cette hydre à cent
+mille têtes, ces plantes tracassantes et tenaces, que Paganel eût
+volontiers classées parmi les zoophytes.
+
+Là, dans ces plaines, la chasse devint impossible, et les
+chasseurs n’apportèrent plus leur tribut accoutumé. Les provisions
+touchaient à leur fin, on ne pouvait les renouveler; l’eau
+manquait, on ne pouvait apaiser une soif doublée par les fatigues.
+
+Alors, les souffrances de Glenarvan et des siens furent horribles,
+et, pour la première fois, l’énergie morale fut près de les
+abandonner.
+
+Enfin, ne marchant plus, se traînant, corps sans âmes menés par le
+seul instinct de la conservation qui survivait à tout autre
+sentiment, ils atteignirent la pointe Lottin, sur les bords du
+Pacifique.
+
+En cet endroit se voyaient quelques huttes désertes, ruines d’un
+village récemment dévasté par la guerre, des champs abandonnés,
+partout les marques du pillage, de l’incendie. Là, la fatalité
+réservait une nouvelle et terrible épreuve aux infortunés
+voyageurs.
+
+Ils erraient le long du rivage, quand, à un mille de la côte,
+apparut un détachement d’indigènes, qui s’élança vers eux en
+agitant ses armes. Glenarvan, acculé à la mer, ne pouvait fuir,
+et, réunissant ses dernières forces, il allait prendre ses
+dispositions pour combattre, quand John Mangles s’écria:
+
+«Un canot, un canot!»
+
+À vingt pas, en effet, une pirogue, garnie de six avirons, était
+échouée sur la grève. La mettre à flot, s’y précipiter et fuir ce
+dangereux rivage, ce fut l’affaire d’un instant. John Mangles, Mac
+Nabbs, Wilson, Mulrady se mirent aux avirons; Glenarvan prit le
+gouvernail; les deux femmes, Olbinett et Robert s’étendirent près
+de lui.
+
+En dix minutes, la pirogue fut d’un quart de mille au large. La
+mer était calme. Les fugitifs gardaient un profond silence.
+
+Cependant, John, ne voulant pas trop s’écarter de la côte, allait
+donner l’ordre de prolonger le rivage, quand son aviron s’arrêta
+subitement dans ses mains.
+
+Il venait d’apercevoir trois pirogues qui débouchaient de la
+pointe Lottin, dans l’évidente intention de lui appuyer la chasse.
+
+«En mer! En mer! s’écria-t-il, et plutôt nous abîmer dans les
+flots!»
+
+La pirogue, enlevée par ses quatre rameurs, reprit le large.
+Pendant une demi-heure, elle put maintenir sa distance; mais les
+malheureux, épuisés, ne tardèrent pas à faiblir, et les trois
+autres pirogues gagnèrent sensiblement sur eux. En ce moment, deux
+milles à peine les en séparaient. Donc, nulle possibilité d’éviter
+l’attaque des indigènes, qui, armés de leurs longs fusils, se
+préparaient à faire feu.
+
+Que faisait alors Glenarvan? Debout, à l’arrière du canot, il
+cherchait à l’horizon quelque secours chimérique. Qu’attendait-il?
+Que voulait-il? Avait-il comme un pressentiment?
+
+Tout à coup, son regard s’enflamma, sa main s’étendit vers un
+point de l’espace.
+
+«Un navire! s’écria-t-il, mes amis, un navire!
+
+Nagez! Nagez ferme!»
+
+Pas un des quatre rameurs ne se retourna pour voir ce bâtiment
+inespéré, car il ne fallait pas perdre un coup d’aviron. Seul,
+Paganel, se levant, braqua sa longue-vue sur le point indiqué.
+
+«Oui, dit-il, un navire! Un steamer! Il chauffe à toute vapeur! Il
+vient sur nous! Hardi, mes camarades!»
+
+Les fugitifs déployèrent une nouvelle énergie, et pendant une
+demi-heure encore, conservant leur distance, ils enlevèrent la
+pirogue à coups précipités. Le steamer devenait de plus en plus
+visible. On distinguait ses deux mâts à sec de toile et les gros
+tourbillons de sa fumée noire.
+
+Glenarvan, abandonnant la barre à Robert, avait saisi la lunette
+du géographe et ne perdait pas un des mouvements du navire.
+
+Mais que durent penser John Mangles et ses compagnons, quand ils
+virent les traits du lord se contracter, sa figure pâlir, et
+l’instrument tomber de ses mains? Un seul mot leur expliqua ce
+subit désespoir.
+
+«Le _Duncan!_ s’écria Glenarvan, le _Duncan_ et les convicts!
+
+--Le _Duncan!_ s’écria John, qui lâcha son aviron et se leva
+aussitôt.
+
+--Oui! La mort des deux côtés!» murmura Glenarvan, brisé par tant
+d’angoisses.
+
+C’était le yacht, en effet, on ne pouvait s’y méprendre, le yacht
+avec son équipage de bandits!
+
+Le major ne put retenir une malédiction qu’il lança contre le
+ciel. C’en était trop!
+
+Cependant, la pirogue était abandonnée à elle-même.
+
+Où la diriger? Où fuir? était-il possible de choisir entre les
+sauvages ou les convicts?
+
+Un coup de fusil partit de l’embarcation indigène la plus
+rapprochée, et la balle vint frapper l’aviron de Wilson. Quelques
+coups de rames repoussèrent alors la pirogue vers le _Duncan_.
+
+Le yacht marchait à toute vapeur et n’était plus qu’à un demi-mille.
+John Mangles, coupé de toutes parts, ne savait plus comment
+évoluer, dans quelle direction fuir. Les deux pauvres femmes,
+agenouillées, éperdues, priaient.
+
+Les sauvages faisaient un feu roulant, et les balles pleuvaient
+autour de la pirogue. En ce moment, une forte détonation éclata,
+et un boulet, lancé par le canon du yacht, passa sur la tête des
+fugitifs. Ceux-ci, pris entre deux feux, demeurèrent immobiles
+entre le _Duncan_ et les canots indigènes.
+
+John Mangles, fou de désespoir, saisit sa hache. Il allait
+saborder la pirogue, la submerger avec ses infortunés compagnons,
+quand un cri de Robert l’arrêta.
+
+«Tom Austin! Tom Austin! disait l’enfant. Il est à bord! Je le
+vois! Il nous a reconnus! Il agite son chapeau!»
+
+La hache resta suspendue au bras de John.
+
+Un second boulet siffla sur sa tête et vint couper en deux la plus
+rapprochée des trois pirogues, tandis qu’un hurrah éclatait à bord
+du _Duncan_. Les sauvages, épouvantés, fuyaient et regagnaient la
+côte.
+
+«À nous! à nous, Tom!» avait crié John Mangles d’une voix
+éclatante.
+
+Et, quelques instants après, les dix fugitifs, sans savoir
+comment, sans y rien comprendre, étaient tous en sûreté à bord du
+_Duncan_.
+
+
+Chapitre XVII
+_Pourquoi le «Duncan» croisait sur la côte est de la Nouvelle-Zélande_
+
+Il faut renoncer à peindre les sentiments de Glenarvan et de ses
+amis, quand résonnèrent à leurs oreilles les chants de la vieille
+Écosse. Au moment où ils mettaient le pied sur le pont du
+_Duncan_, le _bag-piper_, gonflant sa cornemuse, attaquait le
+_pibroch_ national du clan de Malcolm, et de vigoureux hurrahs
+saluaient le retour du laird à son bord.
+
+Glenarvan, John Mangles, Paganel, Robert, le major lui-même, tous
+pleuraient et s’embrassaient.
+
+Ce fut d’abord de la joie, du délire. Le géographe était
+absolument fou; il gambadait et mettait en joue avec son
+inséparable longue-vue, les dernières pirogues qui regagnaient la
+côte.
+
+Mais, à la vue de Glenarvan, de ses compagnons, les vêtements en
+lambeaux, les traits hâves et portant la marque de souffrances
+horribles, l’équipage du yacht interrompit ses démonstrations.
+C’étaient des spectres qui revenaient à bord, et non ces voyageurs
+hardis et brillants, que, trois mois auparavant, l’espoir
+entraînait sur les traces des naufragés. Le hasard, le hasard seul
+les ramenait à ce navire qu’ils ne s’attendaient plus à revoir! Et
+dans quel triste état de consomption et de faiblesse!
+
+Mais, avant de songer à la fatigue, aux impérieux besoins de la
+faim et de la soif, Glenarvan interrogea Tom Austin sur sa
+présence dans ces parages.
+
+Pourquoi le _Duncan_ se trouvait-il sur la côte orientale de la
+Nouvelle-Zélande? Comment n’était-il pas entre les mains de Ben
+Joyce? Par quelle providentielle fatalité Dieu l’avait-il amené
+sur la route des fugitifs?
+
+Pourquoi? Comment? À quel propos? Ainsi débutaient les questions
+simultanées qui venaient frapper Tom Austin à bout portant. Le
+vieux marin ne savait auquel entendre. Il prit donc le parti de
+n’écouter que lord Glenarvan et de ne répondre qu’à lui.
+
+«Mais les convicts? demanda Glenarvan, qu’avez-vous fait des
+convicts?
+
+--Les convicts?... Répondit Tom Austin du ton d’un homme qui ne
+comprend rien à une question.
+
+--Oui! Les misérables qui ont attaqué le yacht?
+
+--Quel yacht? dit Tom Austin, le yacht de votre honneur?
+
+--Mais oui! Tom! Le _Duncan_, et ce Ben Joyce qui est venu à
+bord?
+
+--Je ne connais pas ce Ben Joyce, je ne l’ai jamais vu, répondit
+Austin.
+
+--Jamais! s’écria Glenarvan stupéfait des réponses du vieux
+marin. Alors, me direz-vous, Tom, pourquoi le _Duncan_ croise en
+ce moment sur les côtes de la Nouvelle-Zélande?»
+
+Si Glenarvan, lady Helena, miss Grant, Paganel, le major, Robert,
+John Mangles, Olbinett, Mulrady, Wilson, ne comprenaient rien aux
+étonnements du vieux marin, quelle fut leur stupéfaction, quand
+Tom répondit d’une voix calme:
+
+«Mais le _Duncan_ croise ici par ordre de votre honneur.
+
+--Par mes ordres! s’écria Glenarvan.
+
+--Oui, _mylord_. Je n’ai fait que me conformer à vos instructions
+contenues dans votre lettre du 14 janvier.
+
+--Ma lettre! Ma lettre!» s’écria Glenarvan.
+
+En ce moment, les dix voyageurs entouraient Tom Austin et le
+dévoraient du regard. La lettre datée de Snowy-River était donc
+parvenue au _Duncan?_
+
+«Voyons, reprit Glenarvan, expliquons-nous, car je crois rêver.
+Vous avez reçu une lettre, Tom?
+
+--Oui, une lettre de votre honneur.
+
+--À Melbourne?
+
+--À Melbourne, au moment où j’achevais de réparer mes avaries.
+
+--Et cette lettre?
+
+--Elle n’était pas écrite de votre main, mais signée de vous,
+_mylord_.
+
+--C’est cela même. Ma lettre vous a été apportée par un convict
+nommé Ben Joyce.
+
+--Non, par un matelot appelé Ayrton, quartier-maître du
+_Britannia_.
+
+--Oui! Ayrton, Ben Joyce, c’est le même individu. Eh bien! Que
+disait cette lettre?
+
+--Elle me donnait l’ordre de quitter Melbourne sans retard, et de
+venir croiser sur les côtes orientales de...
+
+--De l’Australie! s’écria Glenarvan avec une véhémence qui
+déconcerta le vieux marin.
+
+--De l’Australie? répéta Tom en ouvrant les yeux, mais non! De la
+Nouvelle-Zélande!
+
+--De l’Australie! Tom! De l’Australie!» répondirent d’une seule
+voix les compagnons de Glenarvan.
+
+En ce moment, Austin eut une sorte d’éblouissement.
+
+Glenarvan lui parlait avec une telle assurance, qu’il craignit de
+s’être trompé en lisant cette lettre. Lui, le fidèle et exact
+marin, aurait-il commis une pareille erreur? Il rougit, il se
+troubla.
+
+«Remettez-vous, Tom, dit lady Helena, la providence a voulu...
+
+--Mais non, madame, pardonnez-moi, reprit le vieux Tom. Non! Ce
+n’est pas possible! Je ne me suis pas trompé! Ayrton a lu la
+lettre comme moi, et c’est lui, lui, qui voulait, au contraire, me
+ramener à la côte australienne!
+
+--Ayrton? s’écria Glenarvan.
+
+--Lui-même! Il m’a soutenu que c’était une erreur, que vous me
+donniez rendez-vous à la baie Twofold!
+
+--Avez-vous la lettre, Tom? demanda le major, intrigué au plus
+haut point.
+
+--Oui, Monsieur Mac Nabbs, répondit Austin. Je vais la chercher.»
+
+Austin courut à sa cabine du gaillard d’avant.
+
+Pendant la minute que dura son absence, on se regardait, on se
+taisait, sauf le major, qui, l’œil fixé sur Paganel, dit en se
+croisant les bras:
+
+«Par exemple, il faut avouer, Paganel, que ce serait un peu fort!
+
+--Hein?» fit le géographe, qui, le dos courbé et les lunettes sur
+le front, ressemblait à un gigantesque point d’interrogation.
+
+Austin revint. Il tenait à la main la lettre écrite par Paganel et
+signée par Glenarvan.
+
+«Que votre honneur lise», dit le vieux marin.
+
+Glenarvan prit la lettre et lut:
+
+«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire
+le _Duncan_ par 37 degrés de latitude à la côte orientale de la
+Nouvelle-Zélande!...»
+
+«La Nouvelle-Zélande!» s’écria Paganel bondissant.
+
+Et il saisit la lettre des mains de Glenarvan, se frotta les yeux,
+ajusta ses lunettes sur son nez, et lut à son tour.
+
+«La Nouvelle-Zélande!» dit-il avec un accent impossible à rendre,
+tandis que la lettre s’échappait de ses doigts.
+
+En ce moment, il sentit une main s’appuyer sur son épaule. Il se
+redressa et se vit face à face avec le major.
+
+«Allons, mon brave Paganel, dit Mac Nabbs d’un air grave, il est
+encore heureux que vous n’ayez pas envoyé le _Duncan_ en
+Cochinchine!»
+
+Cette plaisanterie acheva le pauvre géographe. Un rire universel,
+homérique, gagna tout l’équipage du yacht. Paganel, comme fou,
+allait et venait, prenant sa tête à deux mains, s’arrachant les
+cheveux. Ce qu’il faisait, il ne le savait plus; ce qu’il voulait
+faire, pas davantage! Il descendit par l’échelle de la dunette,
+machinalement; il arpenta le pont, titubant, allant devant lui,
+sans but, et remonta sur le gaillard d’avant. Là, ses pieds
+s’embarrassèrent dans un paquet de câbles. Il trébucha. Ses mains,
+au hasard, se raccrochèrent à une corde.
+
+Tout à coup, une épouvantable détonation éclata. Le canon du
+gaillard d’avant partit, criblant les flots tranquilles d’une
+volée de mitraille. Le malencontreux Paganel s’était rattrapé à la
+corde de la pièce encore chargée, et le chien venait de s’abattre
+sur l’amorce fulminante. De là ce coup de tonnerre. Le géographe
+fut renversé sur l’échelle du gaillard et disparut par le capot
+jusque dans le poste de l’équipage.
+
+À la surprise produite par la détonation, succéda un cri
+d’épouvante. On crut à un malheur. Dix matelots se précipitèrent
+dans l’entrepont et remontèrent Paganel plié en deux.
+
+Le géographe ne parlait plus.
+
+On transporta ce long corps sur la dunette. Les compagnons du
+brave français étaient désespérés. Le major, toujours médecin dans
+les grandes occasions, se préparait à enlever les habits du
+malheureux Paganel, afin de panser ses blessures; mais à peine
+avait-il porté la main sur le moribond, que celui-ci se redressa,
+comme s’il eût été mis en contact avec une bobine électrique.
+
+«Jamais! Jamais!» s’écria-t-il; et, ramenant sur son maigre corps
+les lambeaux de ses vêtements, il se boutonna avec une vivacité
+singulière.
+
+«Mais, Paganel! dit le major.
+
+--Non! vous dis-je!
+
+--Il faut visiter...
+
+--Vous ne visiterez pas!
+
+--Vous avez peut-être cassé... Reprit Mac Nabbs.
+
+--Oui, répondit Paganel, qui se remit d’aplomb sur ses longues
+jambes, mais ce que j’ai cassé, le charpentier le raccommodera!
+
+--Quoi donc?
+
+--L’épontille du poste, qui s’est brisée dans ma chute!»
+
+À cette réplique, les éclats de rire recommencèrent de plus belle.
+Cette réponse avait rassuré tous les amis du digne Paganel, qui
+était sorti sain et sauf de ses aventures avec le canon du
+gaillard d’avant.
+
+«En tout cas, pensa le major, voilà un géographe étrangement
+pudibond!»
+
+Cependant, Paganel, revenu de ses grandes émotions, eut encore à
+répondre à une question qu’il ne pouvait éviter.
+
+«Maintenant, Paganel, lui dit Glenarvan, répondez franchement. Je
+reconnais que votre distraction a été providentielle. À coup sûr,
+sans vous, le _Duncan_ serait tombé entre les mains des convicts;
+sans vous, nous aurions été repris par les maoris! Mais, pour
+l’amour de dieu, dites-moi par quelle étrange association d’idées,
+par quelle surnaturelle aberration d’esprit, vous avez été conduit
+à écrire le nom de la Nouvelle-Zélande pour le nom de l’Australie?
+
+--Eh! Parbleu! s’écria Paganel, c’est...»
+
+Mais au même instant, ses yeux se portèrent sur Robert, sur Mary
+Grant, et il s’arrêta court; puis il répondit:
+
+«Que voulez-vous, mon cher Glenarvan, je suis un insensé, un fou,
+un être incorrigible, et je mourrai dans la peau du plus fameux
+distrait...
+
+--À moins qu’on ne vous écorche, ajouta le major.
+
+--M’écorcher! s’écria le géographe d’un air furibond. Est-ce une
+allusion?...
+
+--Quelle allusion, Paganel?» demanda Mac Nabbs de sa voix
+tranquille.
+
+L’incident n’eut pas de suite. Le mystère de la présence du
+_Duncan_ était éclairci; les voyageurs si miraculeusement sauvés
+ne songèrent plus qu’à regagner leurs confortables cabines du bord
+et à déjeuner.
+
+Cependant, laissant lady Helena et Mary Grant, le major, Paganel
+et Robert entrer dans la dunette, Glenarvan et John Mangles
+retinrent Tom Austin près d’eux. Ils voulaient encore
+l’interroger.
+
+«Maintenant, mon vieux Tom, dit Glenarvan, répondez-moi. Est-ce
+que cet ordre d’aller croiser sur les côtes de la Nouvelle-Zélande
+ne vous a pas paru singulier?
+
+--Si, votre honneur, répondit Austin, j’ai été très surpris, mais
+je n’ai pas l’habitude de discuter les ordres que je reçois, et
+j’ai obéi. Pouvais-je agir autrement? Si, pour n’avoir pas suivi
+vos instructions à la lettre, une catastrophe fût arrivée,
+n’aurais-je pas été coupable? Auriez-vous fait autrement,
+capitaine?
+
+--Non, Tom, répondit John Mangles.
+
+--Mais qu’avez-vous pensé? demanda Glenarvan.
+
+--J’ai pensé, votre honneur, que, dans l’intérêt d’Harry Grant,
+il fallait aller là où vous me disiez d’aller. J’ai pensé que, par
+suite de combinaisons nouvelles, un navire devait vous transporter
+à la Nouvelle-Zélande, et que je devais vous attendre sur la côte
+est de l’île. D’ailleurs, en quittant Melbourne, j’ai gardé le
+secret de ma destination, et l’équipage ne l’a connue qu’au moment
+où nous étions en pleine mer, lorsque les terres de l’Australie
+avaient déjà disparu à nos yeux. Mais alors un incident, qui m’a
+rendu très perplexe, s’est passé à bord.
+
+--Que voulez-vous dire, Tom? demanda Glenarvan.
+
+--Je veux dire, répondit Tom Austin, que lorsque le quartier-maître
+Ayrton apprit, le lendemain de l’appareillage, la
+destination du _Duncan_...
+
+--Ayrton! s’écria Glenarvan. Il est donc à bord?
+
+--Oui, votre honneur.
+
+--Ayrton ici! répéta Glenarvan, regardant John Mangles.
+
+--Dieu l’a voulu!» répondit le jeune capitaine.
+
+En un instant, avec la rapidité de l’éclair, la conduite d’Ayrton,
+sa trahison longuement préparée, la blessure de Glenarvan,
+l’assassinat de Mulrady, les misères de l’expédition arrêtée dans
+les marais de la Snowy, tout le passé du misérable apparut devant
+les yeux de ces deux hommes. Et maintenant, par le plus étrange
+concours de circonstances, le convict était en leur pouvoir.
+
+«Où est-il? demanda vivement Glenarvan.
+
+--Dans une cabine du gaillard d’avant, répondit Tom Austin, et
+gardé à vue.
+
+--Pourquoi cet emprisonnement?
+
+--Parce que quand Ayrton a vu que le yacht faisait voile pour la
+Nouvelle-Zélande, il est entré en fureur, parce qu’il a voulu
+m’obliger à changer la direction du navire, parce qu’il m’a
+menacé, parce qu’enfin il a excité mes hommes à la révolte. J’ai
+compris que c’était un particulier dangereux, et j’ai dû prendre
+des mesures de précaution contre lui.
+
+--Et depuis ce temps?
+
+--Depuis ce temps, il est resté dans sa cabine, sans chercher à
+en sortir.
+
+--Bien, Tom.»
+
+En ce moment, Glenarvan et John Mangles furent mandés dans la
+dunette. Le déjeuner, dont ils avaient un si pressant besoin,
+était préparé. Ils prirent place à la table du carré et ne
+parlèrent point d’Ayrton.
+
+Mais, le repas achevé, quand les convives, refaits et restaurés,
+furent réunis sur le pont, Glenarvan leur apprit la présence du
+quartier-maître à son bord. En même temps, il annonça son
+intention de le faire comparaître devant eux.
+
+«Puis-je me dispenser d’assister à cet interrogatoire? demanda
+lady Helena. Je vous avoue, mon cher Edward, que la vue de ce
+malheureux me serait extrêmement pénible.
+
+--C’est une confrontation, Helena, répondit lord Glenarvan.
+Restez, je vous en prie. Il faut que Ben Joyce se voie face à face
+avec toutes ses victimes!»
+
+Lady Helena se rendit à cette observation. Mary Grant et elle
+prirent place auprès de lord Glenarvan. Autour de lui se rangèrent
+le major, Paganel, John Mangles, Robert, Wilson, Mulrady,
+Olbinett, tous compromis si gravement par la trahison du convict.
+L’équipage du yacht, sans comprendre encore la gravité de cette
+scène, gardait un profond silence.
+
+«Faites venir Ayrton», dit Glenarvan.
+
+
+Chapitre XVIII
+_Ayrton ou Ben Joyce_
+
+Ayrton parut. Il traversa le pont d’un pas assuré et gravit
+l’escalier de la dunette. Ses yeux étaient sombres, ses dents
+serrées, ses poings fermés convulsivement. Sa personne ne décelait
+ni forfanterie ni humilité. Lorsqu’il fut en présence de lord
+Glenarvan, il se croisa les bras, muet et calme, attendant d’être
+interrogé.
+
+«Ayrton, dit Glenarvan, nous voilà donc, vous et nous, sur ce
+_Duncan_ que vous vouliez livrer aux convicts de Ben Joyce!»
+
+À ces paroles, les lèvres du quartier-maître tremblèrent
+légèrement. Une rapide rougeur colora ses traits impassibles. Non
+la rougeur du remords, mais la honte de l’insuccès. Sur ce yacht
+qu’il prétendait commander en maître, il était prisonnier, et son
+sort allait s’y décider en peu d’instants.
+
+Cependant, il ne répondit pas. Glenarvan attendit patiemment. Mais
+Ayrton s’obstinait à garder un absolu silence.
+
+«Parlez, Ayrton, qu’avez-vous à dire?» reprit Glenarvan.
+
+Ayrton hésita; les plis de son front se creusèrent profondément;
+puis, d’une voix calme:
+
+«Je n’ai rien à dire, _mylord_, répliqua-t-il. J’ai fait la
+sottise de me laisser prendre. Agissez comme il vous plaira.»
+
+Sa réponse faite, le quartier-maître porta ses regards vers la
+côte qui se déroulait à l’ouest, et il affecta une profonde
+indifférence pour tout ce qui se passait autour de lui. À le voir,
+on l’eût cru étranger à cette grave affaire. Mais Glenarvan avait
+résolu de rester patient. Un puissant intérêt le poussait à
+connaître certains détails de la mystérieuse existence d’Ayrton,
+surtout en ce qui touchait Harry Grant et le _Britannia_. Il
+reprit donc son interrogatoire, parlant avec une douceur extrême,
+et imposant le calme le plus complet aux violentes irritations de
+son cœur.
+
+«Je pense, Ayrton, reprit-il, que vous ne refuserez pas de
+répondre à certaines demandes que je désire vous faire. Et
+d’abord, dois-je vous appeler Ayrton ou Ben Joyce? êtes-vous, oui
+ou non, le quartier-maître du _Britannia_?»
+
+Ayrton resta impassible, observant la côte, sourd à toute
+question.
+
+Glenarvan, dont l’œil s’animait, continua d’interroger le
+quartier-maître.
+
+«Voulez-vous m’apprendre comment vous avez quitté le _Britannia_,
+pourquoi vous étiez en Australie?»
+
+Même silence, même impassibilité.
+
+«Écoutez-moi bien, Ayrton, reprit Glenarvan. Vous avez intérêt à
+parler. Il peut vous être tenu compte d’une franchise qui est
+votre dernière ressource. Pour la dernière fois, voulez-vous
+répondre à mes questions?»
+
+Ayrton tourna la tête vers Glenarvan et le regarda dans les yeux:
+
+«_Mylord_, dit-il, je n’ai pas à répondre. C’est à la justice et
+non à moi de prouver contre moi-même.
+
+--Les preuves seront faciles! répondit Glenarvan.
+
+--Faciles! _Mylord_? reprit Ayrton d’un ton railleur. Votre
+honneur me paraît s’avancer beaucoup. Moi, j’affirme que le
+meilleur juge de _temple-bar_ serait embarrassé de ma personne!
+Qui dira pourquoi je suis venu en Australie, puisque le capitaine
+Grant n’est plus là pour l’apprendre? Qui prouvera que je suis ce
+Ben Joyce signalé par la police, puisque la police ne m’a jamais
+tenu entre ses mains et que mes compagnons sont en liberté? Qui
+relèvera à mon détriment, sauf vous, non pas un crime, mais une
+action blâmable? Qui peut affirmer que j’ai voulu m’emparer de ce
+navire et le livrer aux convicts? Personne, entendez-moi,
+personne! Vous avez des soupçons, bien, mais il faut des
+certitudes pour condamner un homme, et les certitudes vous
+manquent. Jusqu’à preuve du contraire, je suis Ayrton, quartier-maître du _Britannia_.»
+
+Ayrton s’était animé en parlant, et il revint bientôt à son
+indifférence première. Il s’imaginait sans doute que sa
+déclaration terminerait l’interrogatoire; mais Glenarvan reprit la
+parole et dit:
+
+«Ayrton, je ne suis pas un juge chargé d’instruire contre vous. Ce
+n’est point mon affaire. Il importe que nos situations respectives
+soient nettement définies. Je ne vous demande rien qui puisse vous
+compromettre. Cela regarde la justice. Mais vous savez quelles
+recherches je poursuis, et d’un mot vous pouvez me remettre sur
+les traces que j’ai perdues. Voulez-vous parler?»
+
+Ayrton remua la tête en homme décidé à se taire.
+
+«Voulez-vous me dire où est le capitaine Grant? demanda Glenarvan.
+
+--Non, _mylord_, répondit Ayrton.
+
+--Voulez-vous m’indiquer où s’est échoué le _Britannia_?
+
+--Pas davantage.
+
+--Ayrton, répondit Glenarvan d’un ton presque suppliant, voulez-vous
+au moins, si vous savez où est Harry Grant, l’apprendre à ses
+pauvres enfants qui n’attendent qu’un mot de votre bouche?»
+
+Ayrton hésita. Ses traits se contractèrent. Mais d’une voix basse:
+
+«Je ne puis, _mylord_», murmura-t-il.
+
+Et il ajouta avec violence, comme s’il se fût reproché un instant
+de faiblesse:
+
+«Non! Je ne parlerai pas! Faites-moi pendre si vous voulez!
+
+--Pendre!» s’écria Glenarvan, dominé par un brusque mouvement de
+colère.
+
+Puis, se maîtrisant, il répondit d’une voix grave:
+
+«Ayrton, il n’y a ici ni juges ni bourreaux. À la première relâche
+vous serez remis entre les mains des autorités anglaises.
+
+--C’est ce que je demande!» répliqua le quartier-maître.
+
+Puis il retourna d’un pas tranquille à la cabine qui lui servait
+de prison, et deux matelots furent placés à sa porte, avec ordre
+de surveiller ses moindres mouvements. Les témoins de cette scène
+se retirèrent indignés et désespérés.
+
+Puisque Glenarvan venait d’échouer contre l’obstination d’Ayrton,
+que lui restait-il à faire?
+
+Évidemment poursuivre le projet formé à Eden de retourner en
+Europe, quitte à reprendre plus tard cette entreprise frappée
+d’insuccès, car alors les traces du _Britannia_ semblaient être
+irrévocablement perdues, le document ne se prêtait à aucune
+interprétation nouvelle, tout autre pays manquait même sur la
+route du trente-septième parallèle, et le _Duncan_ n’avait plus
+qu’à revenir.
+
+Glenarvan, après avoir consulté ses amis, traita plus spécialement
+avec John Mangles la question du retour. John inspecta ses soutes;
+l’approvisionnement de charbon devait durer quinze jours au plus.
+Donc, nécessité de refaire du combustible à la plus prochaine
+relâche.
+
+John proposa à Glenarvan de mettre le cap sur la baie de
+Talcahuano, où le _Duncan_ s’était déjà ravitaillé avant
+d’entreprendre son voyage de circumnavigation. C’était un trajet
+direct et précisément sur le trente-septième degré. Puis le yacht,
+largement approvisionné, irait au sud doubler le cap Horn, et
+regagnerait l’Écosse par les routes de l’Atlantique.
+
+Ce plan fut adopté, ordre fut donné à l’ingénieur de forcer sa
+pression. Une demi-heure après, le cap était mis sur Talcahuano
+par une mer digne de son nom de Pacifique, et à six heures du
+soir, les dernières montagnes de la Nouvelle-Zélande
+disparaissaient dans les chaudes brumes de l’horizon.
+
+C’était donc le voyage du retour qui commençait.
+
+Triste traversée pour ces courageux chercheurs qui revenaient au
+port sans ramener Harry Grant!
+
+Aussi l’équipage si joyeux au départ, si confiant au début,
+maintenant vaincu et découragé, reprenait-il le chemin de
+l’Europe. De ces braves matelots, pas un ne se sentait ému à la
+pensée de revoir son pays, et tous, longtemps encore, ils auraient
+affronté les périls de la mer pour retrouver le capitaine Grant.
+
+Aussi, à ces hurrahs qui acclamèrent Glenarvan à son retour,
+succéda bientôt le découragement. Plus de ces communications
+incessantes entre les passagers, plus de ces entretiens qui
+égayaient autrefois la route. Chacun se tenait à l’écart, dans la
+solitude de sa cabine, et rarement l’un ou l’autre apparaissait
+sur le pont du _Duncan_.
+
+L’homme en qui s’exagéraient ordinairement les sentiments du bord,
+pénibles ou joyeux, Paganel, lui qui au besoin eût inventé
+l’espérance, Paganel demeurait morne et silencieux. On le voyait à
+peine.
+
+Sa loquacité naturelle, sa vivacité française s’étaient changées
+en mutisme et en abattement. Il semblait même plus complètement
+découragé que ses compagnons. Si Glenarvan parlait de recommencer
+ses recherches, Paganel secouait la tête en homme qui n’espère
+plus rien, et dont la conviction paraissait faite sur le sort des
+naufragés du _Britannia_.
+
+On sentait qu’il les croyait irrévocablement perdus.
+
+Cependant, il y avait à bord un homme qui pouvait dire le dernier
+mot de cette catastrophe, et dont le silence se prolongeait.
+C’était Ayrton. Nul doute que ce misérable ne connût, sinon la
+vérité sur la situation actuelle du capitaine, du moins le lieu du
+naufrage. Mais évidemment, Grant, retrouvé, serait un témoin à
+charge contre lui. Aussi se taisait-il obstinément. De là une
+violente colère, chez les matelots surtout, qui voulait lui faire
+un mauvais parti.
+
+Plusieurs fois, Glenarvan renouvela ses tentatives près du
+quartier-maître. Promesses et menaces furent inutiles.
+L’entêtement d’Ayrton était poussé si loin, et si peu explicable,
+en somme, que le major en venait à croire qu’il ne savait rien.
+Opinion partagée, d’ailleurs, par le géographe, et qui corroborait
+ses idées particulières sur le compte d’Harry Grant.
+
+Mais si Ayrton ne savait rien, pourquoi n’avouait-il pas son
+ignorance? Elle ne pouvait tourner contre lui. Son silence
+accroissait la difficulté de former un plan nouveau. De la
+rencontre du quartier-maître en Australie devait-on déduire la
+présence d’Harry Grant sur ce continent? Il fallait décider à tout
+prix Ayrton à s’expliquer sur ce sujet.
+
+Lady Helena, voyant l’insuccès de son mari, lui demanda la
+permission de lutter à son tour contre l’obstination du quartier-maître.
+Où un homme avait échoué, peut-être une femme réussirait-elle
+par sa douce influence. N’est-ce pas l’éternelle histoire de
+cet ouragan de la fable qui ne peut arracher le manteau aux
+épaules du voyageur, tandis que le moindre rayon de soleil le lui
+enlève aussitôt?
+
+Glenarvan, connaissant l’intelligence de sa jeune femme, lui
+laissa toute liberté d’agir.
+
+Ce jour-là, 5 mars, Ayrton fut amené dans l’appartement de lady
+Helena. Mary Grant dut assister à l’entrevue, car l’influence de
+la jeune fille pouvait être grande, et lady Helena ne voulait
+négliger aucune chance de succès.
+
+Pendant une heure, les deux femmes restèrent enfermées avec le
+quartier-maître du _Britannia_, mais rien ne transpira de leur
+entretien. Ce qu’elles dirent, les arguments qu’elles employèrent
+pour arracher le secret du convict, tous les détails de cet
+interrogatoire demeurèrent inconnus. D’ailleurs, quand elles
+quittèrent Ayrton, elles ne paraissaient pas avoir réussi, et leur
+figure annonçait un véritable découragement.
+
+Aussi, lorsque le quartier-maître fut reconduit à sa cabine, les
+matelots l’accueillirent à son passage par de violentes menaces.
+Lui, se contenta de hausser les épaules, ce qui accrut la fureur
+de l’équipage, et pour la contenir, il ne fallut rien moins que
+l’intervention de John Mangles et de Glenarvan.
+
+Mais lady Helena ne se tint pas pour battue. Elle voulut lutter
+jusqu’au bout contre cette âme sans pitié, et le lendemain elle
+alla elle-même à la cabine d’Ayrton, afin d’éviter les scènes que
+provoquait son passage sur le pont du yacht.
+
+Pendant deux longues heures, la bonne et douce écossaise resta
+seule, face à face, avec le chef des convicts. Glenarvan, en proie
+à une nerveuse agitation, rôdait auprès de la cabine, tantôt
+décidé à épuiser jusqu’au bout les chances de réussite, tantôt à
+arracher sa femme à ce pénible entretien.
+
+Mais cette fois, lorsque lady Helena reparut, ses traits
+respiraient la confiance. Avait-elle donc arraché ce secret et
+remué dans le cœur de ce misérable les dernières fibres de la
+pitié?
+
+Mac Nabbs, qui l’aperçut tout d’abord, ne put retenir un mouvement
+bien naturel d’incrédulité.
+
+Pourtant le bruit se répandit aussitôt parmi l’équipage que le
+quartier-maître avait enfin cédé aux instances de lady Helena. Ce
+fut comme une commotion électrique. Tous les matelots se
+rassemblèrent sur le pont, et plus rapidement que si le sifflet de
+Tom Austin les eût appelés à la manœuvre.
+
+Cependant Glenarvan s’était précipité au-devant de sa femme.
+
+«Il a parlé? demanda-t-il.
+
+--Non, répondit lady Helena. Mais, cédant à mes prières, Ayrton
+désire vous voir.
+
+--Ah! Chère Helena, vous avez réussi!
+
+--Je l’espère, Edward.
+
+--Avez-vous fait quelque promesse que je doive ratifier?
+
+--Une seule, mon ami, c’est que vous emploierez tout votre crédit
+à adoucir le sort réservé à ce malheureux.
+
+--Bien, ma chère Helena. Qu’Ayrton vienne à l’instant.»
+
+Lady Helena se retira dans sa chambre, accompagnée de Mary Grant,
+et le quartier-maître fut conduit au carré, où l’attendait lord
+Glenarvan.
+
+
+Chapitre XIX
+_Une transaction_
+
+Dès que le quartier-maître se trouva en présence du lord, ses
+gardiens se retirèrent.
+
+«Vous avez désiré me parler, Ayrton? dit Glenarvan.
+
+--Oui, _mylord_, répondit le quartier-maître.
+
+--À moi seul?
+
+--Oui, mais je pense que si le major Mac Nabbs et Monsieur
+Paganel assistaient à l’entretien, cela vaudrait mieux.
+
+--Pour qui?
+
+--Pour moi.»
+
+Ayrton parlait avec calme. Glenarvan le regarda fixement; puis il
+fit prévenir Mac Nabbs et Paganel, qui se rendirent aussitôt à son
+invitation.
+
+«Nous vous écoutons», dit Glenarvan, dès que ses deux amis eurent
+pris place à la table du carré.
+
+Ayrton se recueillit pendant quelques instants et dit:
+
+«_Mylord_, c’est l’habitude que des témoins figurent à tout
+contrat ou transaction intervenue entre deux parties. Voilà
+pourquoi j’ai réclamé la présence de MM Paganel et Mac Nabbs. Car
+c’est, à proprement parler, une affaire que je viens vous
+proposer.»
+
+Glenarvan, habitué aux manières d’Ayrton, ne sourcilla pas, bien
+qu’une affaire entre cet homme et lui semblât chose étrange.
+
+«Quelle est cette affaire? dit-il.
+
+--La voici, répondit Ayrton. Vous désirez savoir de moi certains
+détails qui peuvent vous être utiles. Je désire obtenir de vous
+certains avantages qui me seront précieux. Donnant, donnant,
+_mylord_. Cela vous convient-il ou non?
+
+--Quels sont ces détails? demanda Paganel.
+
+--Non, reprit Glenarvan, quels sont ces avantages?»
+
+Ayrton, d’une inclination de tête, montra qu’il comprenait la
+nuance observée par Glenarvan.
+
+«Voici, dit-il, les avantages que je réclame. Vous avez toujours,
+_mylord_, l’intention de me remettre entre les mains des autorités
+anglaises?
+
+--Oui, Ayrton, et ce n’est que justice.
+
+--Je ne dis pas non, répondit tranquillement le quartier-maître.
+Ainsi, vous ne consentiriez point à me rendre la liberté?»
+
+Glenarvan hésita avant de répondre à une question si nettement
+posée. De ce qu’il allait dire dépendait peut-être le sort d’Harry
+Grant!
+
+Cependant le sentiment du devoir envers la justice l’emporta, et
+il dit:
+
+«Non, Ayrton, je ne puis vous rendre la liberté.
+
+--Je ne la demande pas, répondit fièrement le quartier-maître.
+
+--Alors, que voulez-vous?
+
+--Une situation moyenne, _mylord_, entre la potence qui m’attend
+et la liberté que vous ne pouvez pas m’accorder.
+
+--Et c’est?...
+
+--De m’abandonner dans une des îles désertes du Pacifique, avec
+les objets de première nécessité.
+
+Je me tirerai d’affaire comme je pourrai, et je me repentirai, si
+j’ai le temps!»
+
+Glenarvan, peu préparé à cette ouverture, regarda ses deux amis,
+qui restaient silencieux. Après avoir réfléchi quelques instants,
+il répondit:
+
+«Ayrton, si je vous accorde votre demande, vous m’apprendrez tout
+ce que j’ai intérêt à savoir?
+
+--Oui, _mylord_, c’est-à-dire tout ce que je sais sur le
+capitaine Grant et sur le _Britannia_.
+
+--La vérité entière?
+
+--Entière.
+
+--Mais qui me répondra?...
+
+--Oh! je vois ce qui vous inquiète, _mylord_. Il faudra vous en
+rapporter à moi, à la parole d’un malfaiteur! C’est vrai! Mais que
+voulez-vous?
+
+La situation est ainsi faite. C’est à prendre ou à laisser.
+
+--Je me fierai à vous, Ayrton, dit simplement Glenarvan.
+
+--Et vous aurez raison, _mylord_. D’ailleurs, si je vous trompe,
+vous aurez toujours le moyen de vous venger!
+
+--Lequel?
+
+--En me venant reprendre dans l’île que je n’aurai pu fuir.»
+
+Ayrton avait réponse à tout. Il allait au-devant des difficultés,
+il fournissait contre lui des arguments sans réplique. On le voit,
+il affectait de traiter son «affaire» avec une indiscutable bonne
+foi. Il était impossible de s’abandonner avec une plus parfaite
+confiance. Et cependant, il trouva le moyen d’aller plus loin
+encore dans cette voie du désintéressement.
+
+«_Mylord_ et messieurs, ajouta-t-il, je veux que vous soyez
+convaincus de ce fait, c’est que je joue cartes sur table. Je ne
+cherche point à vous tromper, et vais vous donner une nouvelle
+preuve de ma sincérité dans cette affaire. J’agis franchement,
+parce que moi-même je compte sur votre loyauté.
+
+--Parlez, Ayrton, répondit Glenarvan.
+
+--_Mylord_, je n’ai point encore votre parole d’accéder à ma
+proposition, et cependant, je n’hésite pas à vous dire que je sais
+peu de chose sur le compte d’Harry Grant.
+
+--Peu de chose! s’écria Glenarvan.
+
+--Oui, _mylord_, les détails que je suis en mesure de vous
+communiquer sont relatifs à moi; ils me sont personnels, et ne
+contribueront guère à vous remettre sur les traces que vous avez
+perdues.»
+
+Un vif désappointement se peignit sur les traits de Glenarvan et
+du major. Ils croyaient le quartier-maître possesseur d’un
+important secret, et celui-ci avouait que ses révélations seraient
+à peu près stériles. Quant à Paganel, il demeurait impassible.
+
+Quoi qu’il en soit, cet aveu d’Ayrton, qui se livrait, pour ainsi
+dire, sans garantie, toucha singulièrement ses auditeurs, surtout
+lorsque le quartier-maître ajouta pour conclure:
+
+«Ainsi, vous êtes prévenu, _mylord_; l’affaire sera moins
+avantageuse pour vous que pour moi.
+
+--Il n’importe, répondit Glenarvan. J’accepte votre proposition,
+Ayrton. Vous avez ma parole d’être débarqué dans une des îles de
+l’océan Pacifique.
+
+--Bien, _mylord_», répondit le quartier-maître.
+
+Cet homme étrange fut-il heureux de cette décision?
+
+On aurait pu en douter, car sa physionomie impassible ne révéla
+aucune émotion. Il semblait qu’il traitât pour un autre que pour
+lui.
+
+«Je suis prêt à répondre, dit-il.
+
+--Nous n’avons pas de questions à vous faire, dit Glenarvan.
+Apprenez-nous ce que vous savez, Ayrton en commençant par déclarer
+qui vous êtes.
+
+--Messieurs, répondit Ayrton, je suis réellement Tom Ayrton, le
+quartier-maître du _Britannia_. J’ai quitté Glasgow sur le navire
+d’Harry Grant, le 12 mars 1861. Pendant quatorze mois, nous avons
+couru ensemble les mers du Pacifique, cherchant quelque position
+avantageuse pour y fonder une colonie écossaise. Harry Grant était
+un homme à faire de grandes choses, mais souvent de graves
+discussions s’élevaient entre nous. Son caractère ne m’allait pas.
+Je ne sais pas plier; or, avec Harry Grant, quand sa résolution
+est prise, toute résistance est impossible, _mylord_. Cet homme-là
+est de fer pour lui et pour les autres. Néanmoins, j’osai me
+révolter. J’essayai d’entraîner l’équipage dans ma révolte, et de
+m’emparer du navire. Que j’aie eu tort ou non, peu importe. Quoi
+qu’il en soit, Harry Grant n’hésita pas, et, le 8 avril 1862, il
+me débarqua sur la côte ouest de l’Australie.
+
+--De l’Australie, dit le major, interrompant le récit d’Ayrton,
+et par conséquent vous avez quitté le _Britannia_ avant sa relâche
+au Callao, d’où sont datées ses dernières nouvelles?
+
+--Oui, répondit le quartier-maître, car le _Britannia_ n’a jamais
+relâché au Callao pendant que j’étais à bord. Et si je vous ai
+parlé du Callao à la ferme de Paddy O’Moore, c’est que votre récit
+venait de m’apprendre ce détail.
+
+--Continuez, Ayrton, dit Glenarvan.
+
+--Je me trouvai donc abandonné sur une côte à peu près déserte,
+mais à vingt milles seulement des établissements pénitentiaires de
+Perth, la capitale de l’Australie occidentale. En errant sur les
+rivages, je rencontrai une bande de convicts qui venaient de
+s’échapper. Je me joignis à eux. Vous me dispenserez, _mylord_, de
+vous raconter ma vie pendant deux ans et demi. Sachez seulement
+que je devins le chef des évadés sous le nom de Ben Joyce. Au mois
+de septembre 1864, je me présentai à la ferme irlandaise. J’y fus
+admis comme domestique sous mon vrai nom d’Ayrton. J’attendais là
+que l’occasion se présentât de m’emparer d’un navire. C’était mon
+suprême but. Deux mois plus tard, le _Duncan_ arriva. Pendant
+votre visite à la ferme, vous avez raconté, _mylord_, toute
+l’histoire du capitaine Grant. J’appris alors ce que j’ignorais,
+la relâche du _Britannia_ au Callao, ses dernières nouvelles
+datées de juin 1862, deux mois après mon débarquement, l’affaire
+du document, la perte du navire sur un point du trente-septième
+parallèle, et enfin les raisons sérieuses que vous aviez de
+chercher Harry Grant à travers le continent australien. Je
+n’hésitai pas. Je résolus de m’approprier le _Duncan_, un
+merveilleux navire qui eût distancé les meilleurs marcheurs de la
+marine britannique. Mais il avait des avaries graves à réparer. Je
+le laissai donc partir pour Melbourne, et je me donnai à vous en
+ma vraie qualité de quartier-maître, offrant de vous guider vers
+le théâtre d’un naufrage placé fictivement par moi vers la côte
+est de l’Australie. Ce fut ainsi que, tantôt suivi à distance et
+tantôt précédé de ma bande de convicts, je dirigeai votre
+expédition à travers la province de Victoria. Mes gens commirent à
+Camden-Bridge un crime inutile, puisque le _Duncan_, une fois
+rendu à la côte, ne pouvait m’échapper, et qu’avec ce yacht,
+j’étais le maître de l’océan. Je vous conduisis ainsi et sans
+défiance jusqu’à la Snowy-River. Les chevaux et les bœufs
+tombèrent peu à peu empoisonnés par le gastrolobium. J’embourbai
+le chariot dans les marais de la Snowy. Sur mes instances...
+Mais vous savez le reste, _mylord_, et vous pouvez être certain
+que, sans la distraction de M Paganel, je commanderais maintenant
+à bord du _Duncan_. Telle est mon histoire, messieurs; mes
+révélations ne peuvent malheureusement pas vous remettre sur les
+traces d’Harry Grant et vous voyez qu’en traitant avec moi vous
+avez fait une mauvaise affaire.»
+
+Le quartier-maître se tut, croisa ses bras suivant son habitude,
+et attendit. Glenarvan et ses amis gardaient le silence. Ils
+sentaient que la vérité tout entière venait d’être dite par cet
+étrange malfaiteur. La prise du _Duncan_ n’avait manqué que par
+une cause indépendante de sa volonté. Ses complices étaient venus
+aux rivages de Twofold-Bay, comme le prouvait cette vareuse de
+convict trouvée par Glenarvan. Là, fidèles aux et enfin, las de
+l’attendre, ils s’étaient sans doute remis à leur métier de
+pillards et d’incendiaires dans les campagnes de la Nouvelle-Galles
+du sud. Le major reprit le premier l’interrogatoire, afin
+de préciser les dates relatives au _Britannia_.
+
+«Ainsi, demanda-t-il au quartier-maître, c’est bien le 8 avril
+1862 que vous avez été débarqué sur la côte ouest de l’Australie?
+
+--Exactement, répondit Ayrton.
+
+--Et savez-vous alors quels étaient les projets d’Harry Grant?
+
+--D’une manière vague.
+
+--Parlez toujours, Ayrton, dit Glenarvan. Le moindre indice peut
+nous mettre sur la voie.
+
+--Ce que je puis vous dire, le voici, _mylord_, répondit le
+quartier-maître. Le capitaine Grant avait l’intention de visiter
+la Nouvelle-Zélande. Or, cette partie de son programme n’a point
+été exécutée pendant mon séjour à bord. Il ne serait donc pas
+impossible que le _Britannia_, en quittant le Callao, ne fût venu
+prendre connaissance des terres de la Nouvelle-Zélande. Cela
+concorderait avec la date du 27 juin 1862, assignée par le
+document au naufrage du trois-mâts.
+
+--Évidemment, dit Paganel.
+
+--Mais, reprit Glenarvan, rien dans ces restes de mots conservés
+sur le document ne peut s’appliquer à la Nouvelle-Zélande.
+
+--À cela, je ne puis rien répondre, dit le quartier-maître.
+
+--Bien, Ayrton, dit Glenarvan. Vous avez tenu votre parole, je
+tiendrai la mienne. Nous allons décider dans quelle île de l’océan
+Pacifique vous serez abandonné.
+
+--Oh! peu m’importe, _mylord_, répondit Ayrton.
+
+--Retournez à votre cabine, dit Glenarvan, et attendez notre
+décision.»
+
+Le quartier-maître se retira sous la garde de deux matelots.
+
+«Ce scélérat aurait pu être un homme, dit le major.
+
+--Oui, répondit Glenarvan. C’est une nature forte et
+intelligente! Pourquoi faut-il que ses facultés se soient tournées
+vers le mal!
+
+--Mais Harry Grant?
+
+--Je crains bien qu’il soit à jamais perdu! Pauvres enfants, qui
+pourrait leur dire où est leur père?
+
+--Moi! répondit Paganel. Oui! moi.»
+
+On a dû le remarquer, le géographe, si loquace, si impatient
+d’ordinaire, avait à peine parlé pendant l’interrogatoire
+d’Ayrton. Il écoutait sans desserrer les dents. Mais ce dernier
+mot qu’il prononça en valait bien d’autres, et il fit tout d’abord
+bondir Glenarvan.
+
+«Vous! s’écria-t-il, vous, Paganel, vous savez où est le capitaine
+Grant!
+
+--Oui, autant qu’on peut le savoir, répondit le géographe.
+
+--Et par qui le savez-vous?
+
+--Par cet éternel document.
+
+--Ah! fit le major du ton de la plus parfaite incrédulité.
+
+--Écoutez d’abord, Mac Nabbs, dit Paganel, vous hausserez les
+épaules après. Je n’ai pas parlé plus tôt parce que vous ne
+m’auriez pas cru. Puis, c’était inutile. Mais si je me décide
+aujourd’hui, c’est que l’opinion d’Ayrton est précisément venue
+appuyer la mienne.
+
+--Ainsi la Nouvelle-Zélande? demanda Glenarvan.
+
+--Écoutez et jugez, répondit Paganel. Ce n’est pas sans raison,
+ou plutôt, ce n’est pas sans «une raison», que j’ai commis
+l’erreur qui nous a sauvés. Au moment où j’écrivais cette lettre
+sous la dictée de Glenarvan, le mot «Zélande» me travaillait le
+cerveau. Voici pourquoi. Vous vous rappelez que nous étions dans
+le chariot. Mac Nabbs venait d’apprendre à lady Helena
+l’histoire des convicts; il lui avait remis le numéro de
+l’_Australian and New Zealand gazette_ qui relatait la catastrophe
+de Camden-Bridge. Or, au moment où j’écrivais, le journal gisait à
+terre, et plié de telle façon que deux syllabes de son titre
+apparaissaient seulement. Ces deux syllabes étaient _aland_.
+Quelle illumination se fit dans mon esprit! _aland_ était
+précisément un mot du document anglais, un mot que nous avions
+traduit jusqu’alors par _à terre_, et qui devait être la
+terminaison du nom propre _Zealand_.
+
+--Hein! fit Glenarvan.
+
+--Oui, reprit Paganel avec une conviction profonde, cette
+interprétation m’avait échappé, et savez-vous pourquoi? Parce que
+mes recherches s’exerçaient naturellement sur le document
+français, plus complet que les autres, et où manque ce mot
+important.
+
+--Oh! oh! dit le major, c’est trop d’imagination, Paganel, et
+vous oubliez un peu facilement vos déductions précédentes.
+
+--Allez, major, je suis prêt à vous répondre.
+
+--Alors, reprit Mac Nabbs, que devient votre mot _austra_?
+
+--Ce qu’il était d’abord. Il désigne seulement les contrées
+«australes.»
+
+--Bien. Et cette syllabe _indi_, qui a été une première fois le
+radical d’_indiens_, et une seconde fois le radical d’_indigènes_?
+
+--Eh bien, la troisième et dernière fois, répondit Paganel, elle
+sera la première syllabe du mot _indigence_!
+
+--Et _contin_! s’écria Mac Nabbs, signifie-t-il encore
+_continent_?
+
+--Non! Puisque la Nouvelle-Zélande n’est qu’une île.
+
+--Alors?... Demanda Glenarvan.
+
+--Mon cher lord, répondit Paganel, je vais vous traduire le
+document suivant ma troisième interprétation, et vous jugerez. Je
+ne vous fais que deux observations: 1) oubliez autant que possible
+les interprétations précédentes, et dégagez votre esprit de toute
+préoccupation antérieure; 2) certains passages vous paraîtront
+«forcés», et il est possible que je les traduise mal, mais ils
+n’ont aucune importance, entre autres le mot _agonie_ qui me
+choque, mais que je ne puis expliquer autrement. D’ailleurs, c’est
+le document français qui sert de base à mon interprétation, et
+n’oubliez pas qu’il a été écrit par un anglais, auquel les
+idiotismes de la langue française pouvaient ne pas être familiers.
+Ceci posé, je commence.»
+
+Et Paganel, articulant chaque syllabe avec lenteur, récita les
+phrases suivantes:
+
+«Le _27 juin 1862_, le _trois-mâts Britannia_, de _Glasgow_, a
+_sombré_, après une «longue _agonie_, dans les mers _australes_ et
+sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, --en anglais _Zealand_. --
+_deux matelots_ et le _capitaine Grant_ ont pu y aborder.» Là,
+continuellement en proie à une cruelle indigence, ils ont _jeté ce
+document_ «par... De longitude et 37° 11’ de latitude. _Venez à
+leur_ secours, ou ils sont _perdus_.»
+
+Paganel s’arrêta. Son interprétation était admissible. Mais,
+précisément parce qu’elle paraissait aussi vraisemblable que les
+précédentes, elle pouvait être aussi fausse. Glenarvan et le major
+ne cherchèrent donc pas à la discuter.
+
+Cependant, puisque les traces du _Britannia_ ne s’étaient
+rencontrées ni sur les côtes de la Patagonie, ni sur les côtes de
+l’Australie, au point où ces deux contrées sont coupées par le
+trente-septième parallèle, les chances étaient en faveur de la
+Nouvelle-Zélande. Cette remarque, faite par Paganel, frappa
+surtout ses amis.
+
+«Maintenant, Paganel, dit Glenarvan, me direz-vous pourquoi,
+depuis deux mois environ, vous avez tenu cette interprétation
+secrète?
+
+--Parce que je ne voulais pas vous donner encore de vaines
+espérances. D’ailleurs, nous allions à Auckland, précisément au
+point indiqué par la latitude du document.
+
+--Mais depuis lors, quand nous avons été entraînés hors de cette
+route, pourquoi n’avoir pas parlé?
+
+--C’est que, si juste que soit cette interprétation, elle ne peut
+contribuer au salut du capitaine.
+
+--Pour quelle raison, Paganel?
+
+--Parce que, l’hypothèse étant admise que le capitaine Harry
+Grant s’est échoué à la Nouvelle-Zélande, du moment que deux ans
+se sont passés sans qu’il ait reparu, c’est qu’il a été victime du
+naufrage ou des zélandais.
+
+--Ainsi, votre opinion est?... Demanda Glenarvan.
+
+--Que l’on pourrait peut-être retrouver quelques vestiges du
+naufrage, mais que les naufragés du _Britannia_ sont
+irrévocablement perdus!
+
+--Silence sur tout ceci, mes amis, dit Glenarvan, et laissez-moi
+choisir le moment où j’apprendrai cette triste nouvelle aux
+enfants du capitaine Grant!»
+
+
+Chapitre XX
+_Un cri dans la nuit_
+
+L’équipage sut bientôt que la mystérieuse situation du capitaine
+Grant n’avait pas été éclaircie par les révélations d’Ayrton. Le
+découragement fut profond à bord, car on avait compté sur le
+quartier-maître, et le quartier-maître ne savait rien qui pût
+mettre le _Duncan_ sur les traces du _Britannia_!
+
+La route du yacht fut donc maintenue. Restait à choisir l’île dans
+laquelle Ayrton devait être abandonné.
+
+Paganel et John Mangles consultèrent les cartes du bord.
+Précisément, sur ce trente-septième parallèle, figurait un îlot
+isolé connu sous le nom de Maria-Thérésa, rocher perdu en plein
+océan Pacifique relégué à trois mille cinq cents milles de la côte
+américaine et à quinze cents milles de la Nouvelle-Zélande. Au
+nord, les terres les plus rapprochées formaient l’archipel des
+Pomotou, sous le protectorat français. Au sud, rien jusqu’à la
+banquise éternellement glacée du pôle austral. Nul navire ne
+venait prendre connaissance de cette île solitaire. Aucun écho du
+monde n’arrivait jusqu’à elle. Seuls, les oiseaux des tempêtes s’y
+reposaient pendant leurs longues traversées, et beaucoup de cartes
+ne signalaient même pas ce roc battu par les flots du Pacifique.
+
+Si jamais l’isolement absolu devait se rencontrer sur la terre,
+c’était dans cette île jetée en dehors des routes humaines. On fit
+connaître sa situation à Ayrton. Ayrton accepta d’y vivre loin de
+ses semblables, et le cap fut mis sur Maria-Thérésa. En ce moment,
+une ligne rigoureusement droite eût passé par l’axe du _Duncan_,
+l’île et la baie de Talcahuano.
+
+Deux jours plus tard, à deux heures, la vigie signala une terre à
+l’horizon. C’était Maria-Thérésa, basse, allongée, à peine émergée
+des flots, qui apparaissait comme un énorme cétacé.
+
+Trente milles la séparaient encore du yacht, dont l’étrave
+tranchait les lames avec une rapidité de seize nœuds à l’heure.
+
+Peu à peu, le profil de l’îlot s’accusa sur l’horizon. Le soleil,
+s’abaissant vers l’ouest, découpait en pleine lumière sa
+capricieuse silhouette. Quelques sommets peu élevés se détachaient
+çà et là, piqués par les rayons de l’astre du jour.
+
+À cinq heures, John Mangles crut distinguer une fumée légère qui
+montait vers le ciel.
+
+«Est-ce un volcan? demanda-t-il à Paganel, qui, la longue-vue aux
+yeux, observait cette terre nouvelle.
+
+--Je ne sais que penser, répondit le géographe. Maria-Thérésa est
+un point peu connu. Cependant, il ne faudrait pas s’étonner si son
+origine était due à quelque soulèvement sous-marin, et, par
+conséquent, volcanique.
+
+--Mais alors, dit Glenarvan, si une éruption l’a produite, ne
+peut-on craindre qu’une éruption ne l’emporte?
+
+--C’est peu probable, répondit Paganel. On connaît son existence
+depuis plusieurs siècles, ce qui est une garantie. Lorsque l’île
+Julia émergea de la Méditerranée, elle ne demeura pas longtemps
+hors des flots et disparut quelques mois après sa naissance.
+
+--Bien, dit Glenarvan. Penses-tu, John, que nous puissions
+atterrir avant la nuit?
+
+--Non, votre honneur. Je ne dois pas risquer le _Duncan_ au
+milieu des ténèbres, sur une côte qui ne m’est pas connue. Je me
+tiendrai sous faible pression en courant de petits bords, et
+demain, au point du jour, nous enverrons une embarcation à terre.»
+
+À huit heures du soir, Maria-Thérésa, quoique à cinq milles au
+vent, n’apparaissait plus que comme une ombre allongée, à peine
+visible. Le _Duncan_ s’en rapprochait toujours.
+
+À neuf heures, une lueur assez vive, un feu brilla dans
+l’obscurité. Il était immobile et continu.
+
+«Voilà qui confirmerait le volcan, dit Paganel, en observant avec
+attention.
+
+--Cependant, répondit John Mangles, à cette distance, nous
+devrions entendre les fracas qui accompagnent toujours une
+éruption, et le vent d’est n’apporte aucun bruit à notre oreille.
+
+--En effet, dit Paganel, ce volcan brille, mais ne parle pas. On
+dirait, de plus, qu’il a des intermittences comme un phare à
+éclat.
+
+--Vous avez raison, reprit John Mangles, et pourtant nous ne
+sommes pas sur une côte éclairée. Ah! s’écria-t-il, un autre feu!
+Sur la plage cette fois! Voyez! Il s’agite! Il change de place!»
+
+John ne se trompait pas. Un nouveau feu avait apparu, qui semblait
+s’éteindre parfois et se ranimait tout à coup.
+
+«L’île est donc habitée? dit Glenarvan.
+
+--Par des sauvages, évidemment, répondit Paganel.
+
+--Mais alors, nous ne pouvons y abandonner le quartier-maître.
+
+--Non, répondit le major, ce serait faire un trop mauvais cadeau,
+même à des sauvages.
+
+--Nous chercherons quelque autre île déserte, dit Glenarvan, qui
+ne put s’empêcher de sourire de «la délicatesse» de Mac Nabbs.
+J’ai promis la vie sauve à Ayrton, et je veux tenir ma promesse.
+
+--En tout cas, défions-nous, ajouta Paganel. Les zélandais ont la
+barbare coutume de tromper les navires avec des feux mouvants,
+comme autrefois les habitants de Cornouailles. Or, les indigènes
+de Maria-Thérésa peuvent connaître ce procédé.
+
+--Laisse arriver d’un quart, cria John au matelot du gouvernail.
+Demain, au soleil levant, nous saurons à quoi nous en tenir.»
+
+À onze heures, les passagers et John Mangles regagnèrent leurs
+cabines. À l’avant, la bordée de quart se promenait sur le pont du
+yacht. À l’arrière, l’homme de barre était seul à son poste.
+
+En ce moment, Mary Grant et Robert montèrent sur la dunette.
+
+Les deux enfants du capitaine, accoudés sur la lisse, regardaient
+tristement la mer phosphorescente et le sillage lumineux du
+_Duncan_. Mary songeait à l’avenir de Robert; Robert songeait à
+l’avenir de sa sœur. Tous deux pensaient à leur père.
+
+Existait-il encore, ce père adoré? Fallait-il donc renoncer? Mais
+non, sans lui, que serait la vie? Sans lui que deviendraient-ils?
+Que seraient-ils devenus déjà sans lord Glenarvan, sans lady
+Helena?
+
+Le jeune garçon, mûri par l’infortune, devinait les pensées qui
+agitaient sa sœur. Il prit la main de Mary dans la sienne.
+
+«Mary, lui dit-il, il ne faut jamais désespérer. Rappelle-toi les
+leçons que nous donnait notre père: «le courage remplace tout ici-bas»,
+disait-il. Ayons-le donc, ce courage obstiné, qui le faisait
+supérieur à tout. Jusqu’ici tu as travaillé pour moi, ma sœur, je
+veux travailler pour toi à mon tour.
+
+--Cher Robert! répondait la jeune fille.
+
+--Il faut que je t’apprenne une chose, reprit Robert. Tu ne te
+fâcheras pas, Mary?
+
+--Pourquoi me fâcherais-je, mon enfant?
+
+--Et tu me laisseras faire?
+
+--Que veux-tu dire? demanda Mary, inquiète.
+
+--Ma sœur! Je serai marin...
+
+--Tu me quitteras? s’écria la jeune fille, en serrant la main de
+son frère.
+
+--Oui, sœur! Je serai marin comme mon père, marin comme le
+capitaine John! Mary, ma chère Mary! Le capitaine John n’a pas
+perdu tout espoir, lui! Tu auras, comme moi, confiance dans son
+dévouement! Il fera de moi, il me l’a promis, un bon, un grand
+marin, et jusque-là, nous chercherons notre père ensemble! Dis que
+tu le veux, sœur! Ce que notre père eût fait pour nous, notre
+devoir, le mien du moins, est de le faire pour lui! Ma vie a un
+but auquel elle est due tout entière: chercher, chercher toujours
+celui qui ne nous eût jamais abandonnés l’un ou l’autre! Chère
+Mary, qu’il était bon, notre père!
+
+--Et si noble, si généreux! reprit Mary. Sais-tu, Robert, qu’il
+était déjà une des gloires de notre pays et qu’il aurait compté
+parmi ses grands hommes, si le sort ne l’eût arrêté dans sa
+marche!
+
+--Si je le sais!» dit Robert.
+
+Mary Grant serra Robert sur son cœur. Le jeune enfant sentit que
+des larmes coulaient sur son front.
+
+«Mary! Mary! s’écria-t-il, ils ont beau dire, nos amis, ils ont
+beau se taire, j’espère encore et j’espérerai toujours! Un homme
+comme mon père ne meurt pas avant d’avoir accompli sa tâche!»
+
+Mary Grant ne put répondre. Les sanglots l’étouffaient. Mille
+sentiments se heurtaient dans son âme à cette pensée que de
+nouvelles tentatives seraient faites pour retrouver Harry Grant,
+et que le dévouement du jeune capitaine était sans bornes.
+
+«Monsieur John espère encore? demanda-t-elle.
+
+--Oui, répondit Robert. C’est un frère qui ne nous abandonnera
+jamais. Je serai marin, n’est-ce pas, sœur, marin pour chercher
+mon père avec lui! Tu veux bien?
+
+--Si je le veux! répondit Mary. Mais nous séparer! murmura la
+jeune fille.
+
+--Tu ne seras pas seule, Mary. Je sais cela! Mon ami John me l’a
+dit. Mme Helena ne te permettra pas de la quitter. Tu es une
+femme, toi, tu peux, tu dois accepter ses bienfaits. Les refuser
+serait de l’ingratitude! Mais un homme, mon père me l’a dit cent
+fois, un homme doit se faire son sort à lui-même!
+
+--Mais que deviendra notre chère maison de Dundee, si pleine de
+souvenirs?
+
+--Nous la conserverons, petite sœur! Tout cela est arrangé et
+bien arrangé par notre ami John et aussi par lord Glenarvan. Il te
+gardera au château de Malcolm, comme sa fille! Le lord l’a dit à
+mon ami John, et mon ami John me l’a répété! Tu seras là chez toi,
+trouvant à qui parler de notre père, en attendant que John et moi
+nous te le ramenions un jour! Ah! Quel beau jour ce sera! s’écria
+Robert, dont le front rayonnait d’enthousiasme.
+
+--Mon frère, mon enfant, répondit Mary, qu’il serait heureux,
+notre père, s’il pouvait t’entendre! Comme tu lui ressembles, cher
+Robert, à ce père bien-aimé! Quand tu seras un homme, tu seras lui
+tout entier!
+
+--Dieu t’entende, Mary, dit Robert, rougissant d’un saint et
+filial orgueil.
+
+--Mais comment nous acquitter envers lord et lady Glenarvan?
+reprit Mary Grant.
+
+--Oh! Ce ne sera pas difficile! s’écria Robert avec sa confiance
+juvénile. On les aime, on les vénère, on le leur dit, on les
+embrasse bien, et un jour, à la première occasion, on se fait tuer
+pour eux!
+
+--Vis pour eux, au contraire! s’écria la jeune fille en couvrant
+de baisers le front de son frère. Ils aimeront mieux cela, --et
+moi aussi!»
+
+Puis, se laissant aller à d’indéfinissables rêveries, les deux
+enfants du capitaine se regardèrent dans la vague obscurité de la
+nuit. Cependant, par la pensée, ils causaient, ils
+s’interrogeaient, ils se répondaient encore. La mer calme se
+berçait en longues ondulations, et l’hélice agitait dans l’ombre
+un remous lumineux. Alors se produisit un incident étrange et
+véritablement surnaturel. Le frère et la sœur, par une de ces
+communications magnétiques qui lient mystérieusement les âmes
+entre elles, subirent à la fois et au même instant une même
+hallucination. Du milieu de ces flots alternativement sombres et
+brillants, Mary et Robert crurent entendre s’élever jusqu’à eux
+une voix dont le son profond et lamentable fit tressaillir toutes
+les fibres de leur cœur.
+
+«À moi! à moi! Criait cette voix.
+
+--Mary, dit Robert, as-tu entendu? Tu as entendu?»
+
+Et, se dressant subitement au-dessus de la lisse, tous deux,
+penchés, interrogèrent les profondeurs de la nuit.
+
+Mais ils ne virent rien, que l’ombre qui s’étendait sans fin
+devant eux.
+
+«Robert, dit Mary, pâle d’émotion, j’ai cru... Oui, j’ai cru comme
+toi... Nous avons la fièvre tous les deux, mon Robert!...»
+
+Mais un nouvel appel arriva jusqu’à eux, et cette fois l’illusion
+fut telle que le même cri sortit à la fois de leurs deux cœurs:
+
+«Mon père! Mon père!...»
+
+C’en était trop pour Mary Grant. Brisée par l’émotion, elle tomba
+évanouie dans les bras de Robert.
+
+«Au secours! Cria Robert. Ma sœur! Mon père! Au secours!»
+
+L’homme de barre s’élança pour relever la jeune fille. Les
+matelots de quart accoururent, puis John Mangles, lady Helena,
+Glenarvan, subitement réveillés.
+
+«Ma sœur se meurt, et notre père est là!» s’écriait Robert en
+montrant les flots.
+
+On ne comprenait rien à ses paroles.
+
+«Si, répétait-il. Mon père est là! J’ai entendu la voix de mon
+père! Mary l’a entendue comme moi!»
+
+Et en ce moment, Mary Grant, revenue à elle, égarée, folle,
+s’écriait aussi: «Mon père! Mon père est là!»
+
+La malheureuse jeune fille, se relevant et se penchant au-dessus
+de la lisse, voulait se précipiter à la mer.
+
+«_Mylord_! Madame Helena! répétait-elle en joignant les mains, je
+vous dis que mon père est là! Je vous affirme que j’ai entendu sa
+voix sortir des flots comme une lamentation, comme un dernier
+adieu!»
+
+Alors, des spasmes, des convulsions reprirent la pauvre enfant.
+Elle se débattit. Il fallut la transporter dans sa cabine, et lady
+Helena la suivit pour lui donner ses soins, tandis que Robert
+répétait toujours:
+
+«Mon père! Mon père est là! J’en suis sûr, _mylord_!»
+
+Les témoins de cette scène douloureuse finirent par comprendre que
+les deux enfants du capitaine avaient été le jouet d’une
+hallucination. Mais comment détromper leurs sens, si violemment
+abusés?
+
+Glenarvan l’essaya cependant. Il prit Robert par la main et lui
+dit:
+
+«Tu as entendu la voix de ton père, mon cher enfant?
+
+--Oui, _mylord_. Là, au milieu des flots! Il criait: À moi! à
+moi!
+
+--Et tu as reconnu cette voix?
+
+--Si j’ai reconnu sa voix, _mylord_! Oh! oui! Je vous le jure! Ma
+sœur l’a entendue, elle l’a reconnue comme moi! Comment voulez-vous
+que nous nous soyons trompés tous les deux? _Mylord_, allons
+au secours de mon père! Un canot! Un canot!»
+
+Glenarvan vit bien qu’il ne pourrait détromper le pauvre enfant.
+Néanmoins, il fit une dernière tentative et appela l’homme de
+barre.
+
+«Hawkins, lui demanda-t-il, vous étiez au gouvernail au moment où
+miss Mary a été si singulièrement frappée?
+
+--Oui, votre honneur, répondit Hawkins.
+
+--Et vous n’avez rien vu, rien entendu?
+
+--Rien.
+
+--Tu le vois, Robert.
+
+--Si c’eût été le père d’Hawkins, répondit le jeune enfant avec
+une indomptable énergie, Hawkins ne dirait pas qu’il n’a rien
+entendu. C’était mon père, _mylord_! Mon père! Mon père!...»
+
+La voix de Robert s’éteignit dans un sanglot. Pâle et muet, à son
+tour, il perdit connaissance.
+
+Glenarvan fit porter Robert dans son lit, et l’enfant, brisé par
+l’émotion, tomba dans un profond assoupissement.
+
+«Pauvres orphelins! dit John Mangles, Dieu les éprouve d’une
+terrible façon!
+
+--Oui, répondit Glenarvan, l’excès de la douleur aura produit
+chez tous les deux, et au même moment, une hallucination pareille.
+
+--Chez tous les deux! Murmura Paganel, c’est étrange! La science
+pure ne l’admettrait pas.»
+
+Puis, se penchant à son tour sur la mer et prêtant l’oreille,
+Paganel, après avoir fait signe à chacun de se taire, écouta. Le
+silence était profond partout. Paganel héla d’une voix forte. Rien
+ne lui répondit.
+
+«C’est étrange! répétait le géographe, en regagnant sa cabine. Une
+intime sympathie de pensées et de douleurs ne suffit pas à
+expliquer un phénomène!»
+
+Le lendemain, 8 mars, à cinq heures du matin, dès l’aube, les
+passagers, Robert et Mary parmi eux, car il avait été impossible
+de les retenir, étaient réunis sur le pont du _Duncan_. Chacun
+voulait examiner cette terre à peine entrevue la veille.
+
+Les lunettes se promenèrent avidement sur les points principaux de
+l’île. Le yacht en prolongeait les rivages à la distance d’un
+mille. Le regard pouvait saisir leurs moindres détails. Un cri
+poussé par Robert s’éleva soudain. L’enfant prétendait voir deux
+hommes qui couraient et gesticulaient, pendant qu’un troisième
+agitait un pavillon.
+
+«Le pavillon d’Angleterre, s’écria John Mangles qui avait saisi sa
+lunette.
+
+--C’est vrai! s’écria Paganel, en se retournant vivement vers
+Robert.
+
+--_Mylord_, dit Robert tremblant d’émotion, _mylord_, si vous ne
+voulez pas que je gagne l’île à la nage, vous ferez mettre à la
+mer une embarcation. Ah! _mylord_! Je vous demande à genoux d’être
+le premier à prendre terre!»
+
+Personne n’osait parler à bord. Quoi! Sur cet îlot traversé par ce
+trente-septième parallèle, trois hommes, des naufragés, des
+anglais! Et chacun, revenant sur les événements de la veille
+pensait à cette voix entendue dans la nuit par Robert et Mary!...
+Les enfants ne s’étaient abusés peut-être que sur un point: une
+voix avait pu venir jusqu’à eux, mais cette voix pouvait-elle être
+celle de leur père? Non, mille fois non, hélas! Et chacun, pensant
+à l’horrible déception qui les attendait, tremblait que cette
+nouvelle épreuve ne dépassât leurs forces! Mais comment les
+arrêter? Lord Glenarvan n’en eut pas le courage.
+
+«Au canot!» s’écria-t-il.
+
+En une minute, l’embarcation fut mise à la mer. Les deux enfants
+du capitaine, Glenarvan, John Mangles, Paganel, s’y précipitèrent,
+et elle déborda rapidement sous l’impulsion de six matelots qui
+nageaient avec rage.
+
+À dix toises du rivage, Mary poussa un cri déchirant.
+
+«Mon père!»
+
+Un homme se tenait sur la côte, entre deux autres hommes. Sa
+taille grande et forte, sa physionomie à la fois douce et hardie,
+offrait un mélange expressif des traits de Mary et de Robert
+Grant.
+
+C’était bien l’homme qu’avaient si souvent dépeint les deux
+enfants. Leur cœur ne les avait pas trompés. C’était leur père,
+c’était le capitaine Grant!
+
+Le capitaine entendit le cri de Mary, ouvrit les bras, et tomba
+sur le sable, comme foudroyé.
+
+
+Chapitre XXI
+_L’île Tabor_
+
+On ne meurt pas de joie, car le père et les enfants revinrent à la
+vie avant même qu’on les eût recueillis sur le yacht. Comment
+peindre cette scène? Les mots n’y suffiraient pas. Tout l’équipage
+pleurait en voyant ces trois êtres confondus dans une muette
+étreinte. Harry Grant, arrivé sur le pont, fléchit le genou. Le
+pieux écossais voulut, en touchant ce qui était pour lui le sol de
+la patrie, remercier, avant tous, Dieu de sa délivrance.
+
+Puis, se tournant vers lady Helena, vers lord Glenarvan et ses
+compagnons, il leur rendit grâces d’une voix brisée par l’émotion.
+En quelques mots, ses enfants, dans la courte traversée de l’îlot
+au yacht venaient de lui apprendre toute l’histoire du _Duncan_.
+
+Quelle immense dette il avait contractée envers cette noble femme
+et ses compagnons! Depuis lord Glenarvan jusqu’au dernier des
+matelots, tous n’avaient-ils pas lutté et souffert pour lui?
+
+Harry Grant exprima les sentiments de gratitude qui inondaient son
+cœur avec tant de simplicité et de noblesse, son mâle visage
+était illuminé d’une émotion si pure et si douce, que tout
+l’équipage se sentit récompensé et au delà des épreuves subies.
+L’impassible major lui-même avait l’œil humide d’une larme qu’il
+n’était pas en son pouvoir de retenir. Quant au digne Paganel, il
+pleurait comme un enfant qui ne pense pas à cacher ses larmes.
+
+Harry Grant ne se lassait pas de regarder sa fille. Il la trouvait
+belle, charmante! Il le lui disait et redisait tout haut, prenant
+lady Helena à témoin, comme pour certifier que son amour paternel
+ne l’abusait pas.
+
+Puis, se tournant vers son fils:
+
+«Comme il a grandi! C’est un homme!» s’écriait-il avec
+ravissement.
+
+Et il prodiguait à ces deux êtres si chers les mille baisers
+amassés dans son cœur pendant deux ans d’absence.
+
+Robert lui présenta successivement tous ses amis, et trouva le
+moyen de varier ses formules, quoiqu’il eût à dire de chacun la
+même chose! C’est que, l’un comme l’autre, tout le monde avait été
+parfait pour les deux orphelins. Quand arriva le tour de John
+Mangles d’être présenté, le capitaine rougit comme une jeune fille
+et sa voix tremblait en répondant au père de Mary.
+
+Lady Helena fit alors au capitaine Grant le récit du voyage, et
+elle le rendit fier de son fils, fier de sa fille.
+
+Harry Grant apprit les exploits du jeune héros, et comment cet
+enfant avait déjà payé à lord Glenarvan une partie de la dette
+paternelle. Puis, à son tour, John Mangles parla de Mary en des
+termes tels, que Harry Grant, instruit par quelques mots de lady
+Helena, mit la main de sa fille dans la vaillante main du jeune
+capitaine, et, se tournant vers lord et lady Glenarvan:
+
+«_Mylord_, et vous, madame, dit-il, bénissons nos enfants!»
+
+Lorsque tout fut dit et redit mille fois, Glenarvan instruisit
+Harry Grant de ce qui concernait Ayrton. Grant confirma les aveux
+du quartier-maître au sujet de son débarquement sur la côte
+australienne.
+
+«C’est un homme intelligent, audacieux, ajouta-t-il, et que les
+passions ont jeté dans le mal. Puissent la réflexion et le
+repentir le ramener à des sentiments meilleurs!»
+
+Mais avant qu’Ayrton fût transféré à l’île Tabor, Harry Grant
+voulut faire à ses nouveaux amis les honneurs de son rocher. Il
+les invita à visiter sa maison de bois et à s’asseoir à la table
+du Robinson océanien. Glenarvan et ses hôtes acceptèrent de grand
+cœur. Robert et Mary Grant brûlaient du désir de voir ces lieux
+solitaires où le capitaine les avait tant pleurés.
+
+Une embarcation fut armée, et le père, les deux enfants, lord et
+lady Glenarvan, le major, John Mangles et Paganel, débarquèrent
+bientôt sur les rivages de l’île.
+
+Quelques heures suffirent à parcourir le domaine d’Harry Grant.
+C’était à vrai dire, le sommet d’une montagne sous-marine, un
+plateau où les roches de basalte abondaient avec des débris
+volcaniques. Aux époques géologiques de la terre, ce mont avait
+peu à peu surgi des profondeurs du Pacifique sous l’action des
+feux souterrains; mais, depuis des siècles, le volcan était devenu
+une montagne paisible, et son cratère comblé, un îlot émergeant de
+la plaine liquide. Puis l’humus se forma; le règne végétal
+s’empara de cette terre nouvelle; quelques baleiniers de passage y
+débarquèrent des animaux domestiques, chèvres et porcs, qui
+multiplièrent à l’état sauvage, et la nature se manifesta par ses
+trois règnes sur cette île perdue au milieu de l’océan.
+
+Lorsque les naufragés du _Britannia_ s’y furent réfugiés, la main
+de l’homme vint régulariser les efforts de la nature. En deux ans
+et demi, Harry Grant et ses matelots métamorphosèrent leur îlot.
+
+Plusieurs acres de terre, cultivés avec soin, produisaient des
+légumes d’une excellente qualité.
+
+Les visiteurs arrivèrent à la maison ombragée par des gommiers
+verdoyants; devant ses fenêtres s’étendait la magnifique mer,
+étincelant aux rayons du soleil. Harry Grant fit mettre sa table à
+l’ombre des beaux arbres, et chacun y prit place. Un gigot de
+chevreau, du pain de _nardou_, quelques bols de lait, deux ou
+trois pieds de chicorée sauvage, une eau pure et fraîche formèrent
+les éléments de ce repas simple et digne de bergers de l’Arcadie.
+
+Paganel était ravi.
+
+Ses vieilles idées de Robinson lui remontaient au cerveau.
+
+«Il ne sera pas à plaindre, ce coquin d’Ayrton! s’écria-t-il dans
+son enthousiasme. C’est un paradis que cet îlot.
+
+--Oui, répondit Harry Grant, un paradis pour trois pauvres
+naufragés que le ciel y garde! Mais je regrette que Maria-Thérésa
+n’ait pas été une île vaste et fertile, avec une rivière au lieu
+d’un ruisseau et un port au lieu d’une anse battue par les flots
+du large.
+
+--Et pourquoi, capitaine? demanda Glenarvan.
+
+--Parce que j’y aurais jeté les fondements de la colonie dont je
+veux doter l’Écosse dans le Pacifique.
+
+--Ah! Capitaine Grant, dit Glenarvan, vous n’avez donc point
+abandonné l’idée qui vous a rendu si populaire dans notre vieille
+patrie?
+
+--Non, _mylord_, et Dieu ne m’a sauvé par vos mains que pour me
+permettre de l’accomplir. Il faut que nos pauvres frères de la
+vieille Calédonie, tous ceux qui souffrent, aient un refuge contre
+la misère sur une terre nouvelle! Il faut que notre chère patrie
+possède dans ces mers une colonie à elle, rien qu’à elle, où elle
+trouve un peu de cette indépendance et de ce bien-être qui lui
+manquent en Europe!
+
+--Ah! Cela est bien dit, capitaine Grant, répondit lady Helena.
+C’est un beau projet, et digne d’un grand cœur. Mais cet îlot?...
+
+--Non, madame, c’est un roc bon tout au plus à nourrir quelques
+colons, tandis qu’il nous faut une terre vaste et riche de tous
+les trésors des premiers âges.
+
+--Eh bien, capitaine, s’écria Glenarvan, l’avenir est à nous, et
+cette terre, nous la chercherons ensemble!»
+
+Les mains d’Harry Grant et de Glenarvan se serrèrent dans une
+chaude étreinte, comme pour ratifier cette promesse.
+
+Puis, sur cette île même, dans cette humble maison, chacun voulut
+connaître l’histoire des naufragés du _Britannia_ pendant ces deux
+longues années d’abandon. Harry Grant s’empressa de satisfaire le
+désir de ses nouveaux amis:
+
+«Mon histoire, dit-il, est celle de tous les Robinsons jetés sur
+une île, et qui, ne pouvant compter que sur Dieu et sur eux-mêmes,
+sentent qu’ils ont le devoir de disputer leur vie aux éléments!
+
+«Ce fut pendant la nuit du 26 au 27 juin 1862 que le _Britannia_,
+désemparé par six jours de tempête, vint se briser sur les rochers
+de Maria-Thérésa. La mer était démontée, le sauvetage impossible,
+et tout mon malheureux équipage périt. Seuls, mes deux matelots,
+Bob Learce, Joe Bell et moi, nous parvînmes à gagner la côte après
+vingt tentatives infructueuses!
+
+«La terre qui nous recueillit n’était qu’un îlot désert, large de
+deux milles, long de cinq, avec une trentaine d’arbres à
+l’intérieur, quelques prairies et une source d’eau fraîche qui
+fort heureusement ne tarit jamais. Seul avec mes deux matelots,
+dans ce coin du monde, je ne désespérai pas. Je mis ma confiance
+en Dieu, et je m’apprêtai à lutter résolument. Bob et Joe, mes
+braves compagnons d’infortune, mes amis, me secondèrent
+énergiquement.
+
+«Nous commençâmes, comme le Robinson idéal de Daniel de Foe, notre
+modèle, par recueillir les épaves du navire, des outils, un peu de
+poudre, des armes, un sac de graines précieuses. Les premiers
+jours furent pénibles, mais bientôt la chasse et la pêche nous
+fournirent une nourriture assurée, car les chèvres sauvages
+pullulaient à l’intérieur de l’île, et les animaux marins
+abondaient sur ses côtes. Peu à peu notre existence s’organisa
+régulièrement.
+
+«Je connaissais exactement la situation de l’îlot par mes
+instruments, que j’avais sauvés du naufrage. Ce relèvement nous
+plaçait hors de la route des navires, et nous ne pouvions être
+recueillis, à moins d’un hasard providentiel. Tout en songeant à
+ceux qui m’étaient chers et que je n’espérais plus revoir,
+j’acceptai courageusement cette épreuve, et le nom de mes deux
+enfants se mêla chaque jour à mes prières.
+
+«Cependant, nous travaillions résolument. Bientôt plusieurs acres
+de terre furent ensemencés avec les graines du _Britannia_; les
+pommes de terre, la chicorée, l’oseille assainirent notre
+alimentation habituelle; puis d’autres légumes encore. Nous prîmes
+quelques chevreaux, qui s’apprivoisèrent facilement. Nous eûmes du
+lait, du beurre. Le _nardou_, qui croissait dans les creeks
+desséchés, nous fournit une sorte de pain assez substantiel, et la
+vie matérielle ne nous inspira plus aucune crainte.
+
+«Nous avions construit une maison de planches avec les débris du
+_Britannia_; elle fut recouverte de voiles soigneusement
+goudronnées, et sous ce solide abri la saison des pluies se passa
+heureusement. Là, furent discutés bien des plans, bien des rêves,
+dont le meilleur vient de se réaliser!
+
+«J’avais d’abord eu l’idée d’affronter la mer sur un canot fait
+avec les épaves du navire, mais quinze cents milles nous
+séparaient de la terre la plus proche, c’est-à-dire des îles de
+l’archipel Pomotou. Aucune embarcation n’eût résisté à une
+traversée si longue. Aussi j’y renonçai, et je n’attendis plus mon
+salut que d’une intervention divine.
+
+«Ah! Mes pauvres enfants! Que de fois, du haut des rocs de la
+côte, nous avons guetté des navires au large! Pendant tout le
+temps que dura notre exil, deux ou trois voiles seulement
+apparurent à l’horizon, mais pour disparaître aussitôt! Deux ans
+et demi se passèrent ainsi. Nous n’espérions plus, mais nous ne
+désespérions pas encore.
+
+«Enfin, la veille de ce jour, j’étais monté sur le plus haut
+sommet de l’île, quand j’aperçus une légère fumée dans l’ouest.
+Elle grandit. Bientôt un navire devint visible à mes yeux. Il
+semblait se diriger vers nous.
+
+«Mais n’éviterait-il pas cet îlot qui ne lui offrait aucun point
+de relâche?
+
+«Ah! Quelle journée d’angoisses, et comment mon cœur ne s’est-il
+pas brisé dans ma poitrine! Mes compagnons allumèrent un feu sur
+un des pics de Maria-Thérésa. La nuit vint, mais le yacht ne fit
+aucun signal de reconnaissance! Le salut était là cependant!
+Allions-nous donc le voir s’évanouir!
+
+«Je n’hésitai plus. L’ombre s’accroissait. Le navire pouvait
+doubler l’île pendant la nuit. Je me jetai à la mer et me dirigeai
+vers lui. L’espoir triplait mes forces. Je fendais les lames avec
+une vigueur surhumaine. J’approchais du yacht, et trente brasses
+m’en séparaient à peine, quand il vira de bord!
+
+«Alors je poussai ces cris désespérés que mes deux enfants furent
+seuls à entendre, et qui n’avaient point été une illusion.
+
+«Puis je revins au rivage, épuisé, vaincu par l’émotion et la
+fatigue. Mes deux matelots me recueillirent à demi-mort. Ce fut
+une nuit horrible que cette dernière nuit que nous passâmes dans
+l’île, et nous nous croyions pour jamais abandonnés, quand, le
+jour venu, j’aperçus le yacht qui courait des bordées sous petite
+vapeur. Votre canot fut mis à la mer... Nous étions sauvés, et,
+divine bonté du ciel! Mes enfants, mes chers enfants, étaient là,
+qui me tendaient les bras!»
+
+Le récit d’Harry Grant s’acheva au milieu des baisers et des
+caresses de Mary et de Robert. Et ce fut alors seulement que le
+capitaine apprit qu’il devait son salut à ce document passablement
+hiéroglyphique, que, huit jours après son naufrage, il avait
+enfermé dans une bouteille et confié aux caprices des flots. Mais
+que pensait Jacques Paganel pendant le récit du capitaine Grant?
+Le digne géographe retournait une millième fois dans son cerveau
+les mots du document! Il repassait ces trois interprétations
+successives, fausses toutes trois! Comment cette île Maria-Thérésa
+était-elle donc indiquée sur ces papiers rongés par la mer?
+Paganel n’y tint plus, et, saisissant la main d’Harry Grant:
+
+«Capitaine, s’écria-t-il, me direz-vous enfin ce que contenait
+votre indéchiffrable document?»
+
+À cette demande du géographe, la curiosité fut générale, car le
+mot de l’énigme, cherché depuis neuf mois, allait être prononcé!
+
+«Eh bien, capitaine, demanda Paganel, vous souvenez-vous des
+termes précis du document?
+
+--Exactement, répondit Harry Grant, et pas un jour ne s’est
+écoulé sans que ma mémoire ne m’ait rappelé ces mots auxquels se
+rattachait notre seul espoir.
+
+--Et quels sont-ils, capitaine? demanda Glenarvan. Parlez, car
+notre amour-propre est piqué au vif.
+
+--Je suis prêt à vous satisfaire, répondit Harry Grant, mais vous
+savez que, pour multiplier les chances de salut, j’avais renfermé
+dans la bouteille trois documents écrits en trois langues. Lequel
+désirez-vous connaître?
+
+--Ils ne sont donc pas identiques? s’écria Paganel.
+
+--Si, à un nom près.
+
+--Eh bien, citez le document français, reprit Glenarvan; c’est
+celui que les flots ont le plus respecté, et il a principalement
+servi de base à nos interprétations.
+
+--_Mylord_, le voici mot pour mot, répondit Harry Grant.
+
+«Le 27 juin 1862, le trois-mâts _Britannia_, de Glasgow, s’est
+perdu à quinze cents lieues de la Patagonie, dans l’hémisphère
+austral. Portés à terre, deux matelots et le capitaine Grant ont
+atteint à l’île Tabor...
+
+--Hein! fit Paganel.
+
+--là, reprit Harry Grant, continuellement en proie à une cruelle
+indigence, ils ont jeté ce document par 15°3’ de longitude et
+37°11’ de latitude. Venez à leur secours, ou ils sont perdus.»
+
+À ce nom de Tabor, Paganel s’était levé brusquement; puis, ne se
+contenant plus, il s’écria:
+
+«Comment, l’île Tabor! Mais c’est l’île Maria-Thérésa?
+
+--Sans doute, Monsieur Paganel, répondit Harry Grant, Maria-Thérésa
+sur les cartes anglaises et allemandes, mais Tabor sur les
+cartes françaises!»
+
+À cet instant, un formidable coup de poing atteignit l’épaule de
+Paganel, qui plia sous le choc. La vérité oblige à dire qu’il lui
+fut adressé par le major, manquant pour la première fois à ses
+graves habitudes de convenance.
+
+«Géographe!» dit Mac Nabbs avec le ton du plus profond mépris.
+
+Mais Paganel n’avait même pas senti la main du major. Qu’était-ce
+auprès du coup géographique qui l’accablait!
+
+Ainsi donc, comme il l’apprit au capitaine Grant, il s’était peu à
+peu rapproché de la vérité! Il avait déchiffré presque entièrement
+l’indéchiffrable document! Tour à tour les noms de la Patagonie,
+de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande lui étaient apparus avec
+une irrécusable certitude. _Cotin_, d’abord _continent_, avait peu
+à peu repris sa véritable signification de _continuelle_. _Indi_
+avait successivement signifié _indiens, indigènes_, puis enfin
+_indigence_, son sens vrai. Seul, le mot rongé «abor» avait trompé
+la sagacité du géographe! Paganel en avait fait obstinément le
+radical du verbe _aborder_, quand c’était le nom propre, le nom
+français de l’île Tabor, de l’île qui servait de refuge aux
+naufragés du _Britannia_! Erreur difficile à éviter, cependant,
+puisque les planisphères du _Duncan_ donnaient à cet îlot le nom
+de Maria-Thérésa.
+
+«Il n’importe! s’écriait Paganel, s’arrachant les cheveux, je
+n’aurais pas dû oublier cette double appellation! C’est une faute
+impardonnable, une erreur indigne d’un secrétaire de la société de
+géographie! Je suis déshonoré!
+
+--Mais, Monsieur Paganel, dit lady Helena, modérez votre douleur!
+
+--Non! Madame, non! Je ne suis qu’un âne!
+
+--Et pas même un âne savant!» répondit le major, en manière de
+consolation.
+
+Lorsque le repas fut terminé, Harry Grant remit toutes choses en
+ordre dans sa maison. Il n’emporta rien, voulant que le coupable
+héritât des richesses de l’honnête homme.
+
+On revint à bord. Glenarvan comptait partir le jour même et donna
+ses ordres pour le débarquement du quartier-maître. Ayrton fut
+amené sur la dunette et se trouva en présence d’Harry Grant.
+
+«C’est moi, Ayrton, dit Grant.
+
+--C’est vous, capitaine, répondit Ayrton, sans marquer aucun
+étonnement de retrouver Harry Grant. Eh bien, je ne suis pas fâché
+de vous revoir en bonne santé.
+
+--Il paraît, Ayrton, que j’ai fait une faute en vous débarquant
+sur une terre habitée.
+
+--Il paraît, capitaine.
+
+--Vous allez me remplacer sur cette île déserte. Puisse le ciel
+vous inspirer le repentir!
+
+--Ainsi soit-il!» répondit Ayrton d’un ton calme.
+
+Puis Glenarvan, s’adressant au quartier-maître, lui dit:
+
+«Vous persistez, Ayrton, dans cette résolution d’être abandonné?
+
+--Oui, _mylord_.
+
+--L’île Tabor vous convient?
+
+--Parfaitement.
+
+--Maintenant, écoutez mes dernières paroles, Ayrton. Ici, vous
+serez éloigné de toute terre, et sans communication possible avec
+vos semblables. Les miracles sont rares, et vous ne pourrez fuir
+cet îlot où le _Duncan_ vous laisse. Vous serez seul, sous l’œil
+d’un Dieu qui lit au plus profond des cœurs, mais vous ne serez
+ni perdu ni ignoré, comme fut le capitaine Grant. Si indigne que
+vous soyez du souvenir des hommes, les hommes se souviendront de
+vous. Je sais où vous êtes, Ayrton, je sais où vous trouver, je ne
+l’oublierai jamais.
+
+--Dieu conserve votre honneur!» répondit simplement Ayrton.
+
+Telles furent les dernières paroles échangées entre Glenarvan et
+le quartier-maître. Le canot était prêt. Ayrton y descendit.
+
+John Mangles avait d’avance fait transporter dans l’île quelques
+caisses d’aliments conservés, des outils, des armes et un
+approvisionnement de poudre et de plomb.
+
+Le quartier-maître pouvait donc se régénérer par le travail; rien
+ne lui manquait, pas même des livres, et entre autres la bible, si
+chère aux cœurs anglais.
+
+L’heure de la séparation était venue. L’équipage et les passagers
+se tenaient sur le pont. Plus d’un se sentait l’âme serrée. Mary
+Grant et lady Helena ne pouvaient contenir leur émotion.
+
+«Il le faut donc? demanda la jeune femme à son mari, il faut donc
+que ce malheureux soit abandonné!
+
+--Il le faut, Helena, répondit lord Glenarvan. C’est
+l’expiation!»
+
+En ce moment, le canot, commandé par John Mangles, déborda.
+Ayrton, debout, toujours impassible, ôta son chapeau et salua
+gravement.
+
+Glenarvan se découvrit, avec lui tout l’équipage, comme on fait
+devant un homme qui va mourir, et l’embarcation s’éloigna au
+milieu d’un profond silence.
+
+Ayrton, arrivé à terre, sauta sur le sable, et le canot revint à
+bord.
+
+Il était alors quatre heures du soir, et du haut de la dunette,
+les passagers purent voir le quartier-maître, les bras croisés,
+immobile comme une statue sur un roc, et regardant le navire.
+
+«Nous partons, _mylord_? demanda John Mangles.
+
+--Oui, John, répondit vivement Glenarvan, plus ému qu’il ne
+voulait le paraître.
+
+--Go head!» cria John à l’ingénieur.
+
+La vapeur siffla dans ses conduits, l’hélice battit les flots, et,
+à huit heures, les derniers sommets de l’île Tabor disparaissaient
+dans les ombres de la nuit.
+
+
+Chapitre XXII
+_La dernière distraction de Jacques Paganel_
+
+Le _Duncan_, onze jours après avoir quitté l’île, le 18 mars, eut
+connaissance de la côte américaine, et, le lendemain, il mouilla
+dans la baie de Talcahuano.
+
+Il y revenait après un voyage de cinq mois, pendant lequel,
+suivant rigoureusement la ligne du trente-septième parallèle, il
+avait fait le tour du monde. Les passagers de cette mémorable
+expédition, sans précédents dans les annales du _traveller’s
+club_, venaient de traverser le Chili, les Pampas, la république
+Argentine, l’Atlantique, les îles d’Acunha, l’océan Indien, les
+îles Amsterdam, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’île Tabor et
+le Pacifique. Leurs efforts n’avaient point été stériles et ils
+rapatriaient les naufragés du _Britannia_.
+
+Pas un de ces braves écossais, partis à la voix de leur laird, ne
+manquait à l’appel, tous revenaient à leur vieille Écosse, et
+cette expédition rappelait la bataille «sans larmes» de l’histoire
+ancienne.
+
+Le _Duncan_, son ravitaillement terminé, prolongea les côtes de la
+Patagonie, doubla le cap Horn, et courut à travers l’océan
+Atlantique.
+
+Nul voyage ne fut moins incidenté. Le yacht emportait dans ses
+flancs une cargaison de bonheur.
+
+Il n’y avait plus de secret à bord, pas même les sentiments de
+John Mangles pour Mary Grant.
+
+Si, cependant. Un mystère intriguait encore Mac Nabbs. Pourquoi
+Paganel demeurait-il toujours hermétiquement renfermé dans ses
+habits et encravaté au fond d’un cache-nez qui lui montait
+jusqu’aux oreilles?
+
+Le major grillait de connaître le motif de cette singulière manie.
+Mais c’est le cas de dire que, malgré les interrogations, les
+allusions, les soupçons de Mac Nabbs, Paganel ne se déboutonna
+pas.
+
+Non, pas même quand le _Duncan_ passa la ligne et que les coutures
+du pont fondirent sous une chaleur de cinquante degrés.
+
+«Il est si distrait, qu’il se croit à Saint-Pétersbourg,» disait
+le major en voyant le géographe enveloppé d’une vaste houppelande,
+comme si le mercure eût été gelé dans le thermomètre.
+
+Enfin, le 9 mai, cinquante-trois jours après avoir quitté
+Talcahuano, John Mangles releva les feux du cap Clear. Le yacht
+embouqua le canal Saint-Georges, traversa la mer d’Irlande, et, le
+10 mai, il donna dans le golfe de la Clyde. À onze heures, il
+mouillait à Dumbarton. À deux heures du soir, ses passagers
+entraient à Malcolm-Castle, au milieu des hurrahs des highlanders.
+
+Il était donc écrit qu’Harry Grant et ses deux compagnons seraient
+sauvés, que John Mangles épouserait Mary Grant dans la vieille
+cathédrale de Saint-Mungo, où le révérend Morton, après avoir
+prié, neuf mois auparavant, pour le salut du père, bénit le
+mariage de sa fille et de son sauveur!
+
+Il était donc écrit que Robert serait marin comme Harry Grant,
+marin comme John Mangles, et qu’il reprendrait avec eux les grands
+projets du capitaine, sous la haute protection de lord Glenarvan!
+
+Mais était-il écrit que Jacques Paganel ne mourrait pas garçon?
+Probablement.
+
+En effet, le savant géographe, après ses héroïques exploits, ne
+pouvait échapper à la célébrité. Ses distractions firent fureur
+dans le grand monde écossais. On se l’arrachait, et il ne
+suffisait plus aux politesses dont il fut l’objet.
+
+Et ce fut alors qu’une aimable demoiselle de trente ans, rien de
+moins que la cousine du major Mac Nabbs, un peu excentrique elle-même,
+mais bonne et charmante encore, s’éprit des singularités du
+géographe et lui offrit sa main. Il y avait un million dedans;
+mais on évita d’en parler.
+
+Paganel était loin d’être insensible aux sentiments de miss
+Arabella; cependant, il n’osait se prononcer.
+
+Ce fut le major qui s’entremit entre ces deux cœurs faits l’un
+pour l’autre. Il dit même à Paganel que le mariage était
+la «dernière distraction» qu’il pût se permettre.
+
+Grand embarras de Paganel, qui, par une étrange singularité, ne se
+décidait pas à articuler le mot fatal.
+
+«Est-ce que miss Arabella ne vous plaît pas? lui demandait sans
+cesse Mac Nabbs.
+
+--Oh! Major, elle est charmante! s’écria Paganel, mille fois trop
+charmante, et, s’il faut tout vous dire, il me plairait davantage
+qu’elle le fût moins! Je lui voudrais un défaut.
+
+--Soyez tranquille, répondit le major, elle en possède, et plus
+d’un. La femme la plus parfaite en a toujours son contingent.
+Ainsi, Paganel, est-ce décidé?
+
+--Je n’ose, reprenait Paganel.
+
+--Voyons, mon savant ami, pourquoi hésitez-vous?
+
+--Je suis indigne de miss Arabella!» répondait invariablement le
+géographe.
+
+Et il ne sortait pas de là.
+
+Enfin, mis un jour au pied du mur par l’intraitable major, il
+finit par lui confier, sous le sceau du secret, une particularité
+qui devait faciliter son signalement, si jamais la police se
+mettait à ses trousses.
+
+«Bah! s’écria le major.
+
+--C’est comme je vous le dis, répliqua Paganel.
+
+--Qu’importe? Mon digne ami.
+
+--Vous croyez?
+
+--Au contraire, vous n’en êtes que plus singulier. Cela ajoute à
+vos mérites personnels! Cela fait de vous l’homme sans pareil rêvé
+par Arabella!»
+
+Et le major, gardant un imperturbable sérieux, laissa Paganel en
+proie aux plus poignantes inquiétudes.
+
+Un court entretien eut lieu entre Mac Nabbs et miss Arabella.
+
+Quinze jours après, un mariage se célébrait à grand fracas, dans
+la chapelle de Malcolm-Castle.
+
+Paganel était magnifique, mais hermétiquement boutonné, et miss
+Arabella splendide.
+
+Et ce secret du géographe fût toujours resté enseveli dans les
+abîmes de l’inconnu, si le major n’en eût parlé à Glenarvan, qui
+ne le cacha point à lady Helena, qui en dit un mot à _mistress_
+Mangles.
+
+Bref, ce secret parvint aux oreilles de _mistress_ Olbinett, et il
+éclata.
+
+Jacques Paganel, pendant ses trois jours de captivité chez les
+maoris, avait été _tatoué_, mais tatoué des pieds aux épaules, et
+il portait sur sa poitrine l’image d’un kiwi héraldique, aux ailes
+éployées, qui lui mordait le cœur.
+
+Ce fut la seule aventure de son grand voyage dont Paganel ne se
+consola jamais et qu’il ne pardonna pas à la Nouvelle-Zélande; ce
+fut aussi ce qui, malgré bien des sollicitations et malgré ses
+regrets, l’empêcha de retourner en France. Il eût craint d’exposer
+toute la société de géographie dans sa personne aux plaisanteries
+des caricaturistes et des petits journaux, en lui ramenant un
+secrétaire fraîchement tatoué.
+
+Le retour du capitaine en Écosse fut salué comme un événement
+national et Harry Grant devint l’homme le plus populaire de la
+vieille Calédonie.
+
+Son fils Robert s’est fait marin comme lui, marin comme le
+capitaine John, et c’est sous les auspices de lord Glenarvan qu’il
+a repris le projet de fonder une colonie écossaise dans les mers
+du Pacifique.
+
+
+
+
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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