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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:43:49 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14159 ***
+
+LES ROQUEVILLARD
+
+PAR HENRY BORDEAUX
+
+
+À MONSIEUR FERDINAND BRUNETIÈRE
+
+_Mon cher Maître_
+
+_Vous avez ainsi défini la tradition en répondant à ceux qui la
+considèrent comme un poids mort, lourd et inutile à traîner_:
+
+_"La tradition, ce n'est pas ce qui est mort; c'est, au contraire,
+ce qui vit; c'est ce qui survit du passé dans le présent; c'est ce
+qui dépasse l'heure actuelle; et de nous tous, tant que nous
+sommes, ce ne sera, pour ceux qui viendront après nous, que ce qui
+vivra plus que nous."_
+
+_La connaissance de nos origines nous aide à comprendre notre
+destin, et nous ne pouvons être heureux et bienfaisants qu'en nous
+développant dans la direction de nos sensibilités naturelles, et
+en acceptant de prendre rang dans la chaîne des générations qui
+rattache le passé à l'avenir. Loin de comprimer nos puissances
+d'agir, la famille et le sol natal leur impriment une direction.
+Je me souviens de m'être passionné, en lisant Le Play, pour cette
+famille Mélouga, qui défendit avec acharnement son patrimoine,
+parce qu'elle confondait son histoire avec celle de la terre.
+J'avais rencontré en Savoie tant d'aventures semblables! Mais la
+terre et les morts qui préparent notre sensibilité, nous les
+emportons dans notre coeur, si nous avons puisé dans la tradition
+l'essentiel, c'est-à-dire l'honneur et cette force de vivre que
+communique le sentiment de la durée incarné dans la famille._
+
+_J'ai tenté, dans les Roquevillard, d'illustrer ces faits
+d'observation. En l'accueillant à la Revue des Deux Mondes, vous
+avez donné à cet ouvrage, mon cher maître, l'appui de votre
+approbation, et je désire vous exprimer ici la fierté et la
+gratitude que j'en éprouve._
+
+H.B.
+
+
+
+PREMIÉRE PARTIE
+
+
+
+I
+
+LES VENDANGES
+
+Du sommet du coteau, la voix de M. François Roquevillard descendit
+vers les vendangeuses qui, le long des vignes en pente,
+allégeaient les ceps de leurs grappes noires.
+
+--Le soir tombe. Allons! un dernier coup de collier.
+
+C'était une voix bienveillante, mais de commandement. Elle
+communiqua de l'agilité à tous les doigts, et courba les épaules
+des ouvrières qui flânaient. Avec bonne humeur, le maître ajouta:
+
+--Le matin, elles sont plus légères que des alouettes, et l'après-
+midi, elles bavardent comme des pies.
+
+Cette réflexion provoqua des rires unanimes:
+
+--Oui, monsieur l'avocat.
+
+On n'appelait jamais autrement le maître de la Vigie. La Vigie est
+un beau domaine, bois, champs et vignes, d'un seul tenant, situé à
+l'extrémité de la commune de Cognin, à trois ou quatre kilomètres
+de Chambéry. On y accède en suivant un chemin rural et en
+traversant un vieux pont jeté sur l'Hyère aux eaux basses. Il
+domine la route de Lyon qui, jadis, reliait la Savoie à la France
+à travers les roches taillées des Échelles. Son nom lui vient
+d'une tour qui couronnait le mamelon et dont il ne reste plus
+aucun vestige. Il appartient depuis plusieurs siècles à la famille
+Roquevillard qui l'a agrandi peu à peu, ainsi qu'en témoignent la
+maison de campagne et les communs bâtis de pièces et de morceaux,
+ensemble d'une harmonie contestable, mais expressif comme un
+visage de vieillard, où toute une vie se résume. Ici, c'est le
+passé d'une forte race fidèle à la terre natale. Les Roquevillard
+sont, de père en fils, gens de loi. Ils ont donné des bâtonniers
+au barreau, des juges, des présidents à l'ancien Sénat provincial,
+et à la nouvelle Cour d'appel un conseiller qui, pour mourir chez
+lui, refusa tout avancement. Néanmoins, le pays persiste à les
+traiter indifféremment d'avocats, et sans doute il donne à ce
+titre un sens de protection. Près de quarante ans d'exercice, une
+connaissance précise du droit, une parole ardente et vigoureuse
+méritaient plus spécialement cette popularité au propriétaire
+actuel.
+
+Les alignements réguliers du vignoble permettaient de surveiller
+aisément la récolte. Déjà les teintes des feuilles accusaient
+octobre, et sur les coteaux, la terre plus lumineuse s'opposait au
+ciel plus pâle. Les divers plans se distinguaient mieux aux
+colorations: la Mondeuse vert et or, le Grand Noir et la Douce
+Noire vert et pourpre. Entre les branches claires, les taches
+sombres des raisins sollicitaient le regard. Le couteau ouvert et
+la main sanglante, pareilles à de prompts sacrificateurs, les
+vendangeuses, se hâtant, poursuivaient les grappes comme des
+victimes offertes, les tranchaient d'un coup net et les jetaient
+au panier. Elles relevaient uniformément leur jupe en l'attachant
+en arrière afin d'être plus libres de leurs mouvements sur le sol
+gras, et portaient un mouchoir ou un fichu bariolé noué autour de
+la tête pour se garantir des rayons du jour. De temps en temps,
+l'une d'elles, redressée, émergeait de la mer des ceps, comme un
+lavaret qui vient respirer à la surface, puis replongeait
+aussitôt. Il y en avait de vieilles, noueuses et ridées, lentes et
+le corps rétif, mais capables d'endurance et l'oeil aux aguets,
+car, n'étant plus guère employées, elles luttaient pour conserver
+leurs derniers clients. Des jeunes filles de vingt ans, plus
+adroites et lestes, exposaient sans crainte leur visage et leurs
+avant-bras découverts à l'action du hâle qui garde à la chair les
+caresses du soleil, et des fillettes inachevées encore, moins
+résistantes, changeaient de place, troublaient l'ordre ou
+s'asseyaient tout bonnement avec une gaieté de pensionnaires en
+vacances et la flexible souplesse des sarments que leurs mains
+ployaient. Enfin de petits enfants, confiés par leurs mères qui en
+débarrassaient le logis, vendangeaient pour leur compte en se
+bousculant et se barbouillant lèvres et joues à la façon de
+précoces bacchantes.
+
+Sur le chemin à mi-côté qui partage le domaine et en assure
+l'exploitation, le chariot, attelé de deux boeufs roux aux cornes
+redressées en forme de lyre, attendait patiemment l'heure de
+gagner le pressoir. Les vignerons le chargeaient avec gravité. On
+ne les entendait pas rire comme les filles, mais seulement
+échanger de brèves indications. Les moins âgés portaient des
+bérets blancs et des bandes molletières, ce qui leur dégageait la
+tournure, à la mode des chasseurs alpins qui, par esprit
+d'imitations, se répand chez les jeunes gens de la campagne
+savoisienne. Ils passaient un bâton de bois dur dans les anses de
+la _gerle_ remplie jusqu'aux bords, la soulevaient sur l'épaule
+et, imprimant à leur fardeau un léger mouvement de bascule, ils le
+déposaient sur le train du char. Un vieux à la barbe grise qui,
+debout sur le véhicule, les dirigeait, achevait d'écraser le
+raisin dans les gerles déjà chargées. Parfois, il se redressait de
+toute sa taille, les mains rougies et dégoûtantes du sang des
+vignes.
+
+En face de la Vigie, l'ombre du soir envahissait les coteaux de
+Vimines et de Saint-Sulpice, rapprochés de la chaîne de Lépine qui
+reçoit les soleils couchants, et, plus bas, le val sinueux de
+Saint-Thibaud-de-Coux et des Échelles. Mais la lumière inondait le
+vignoble de pourpre et d'or. Elle découvrait les vendangeuses dans
+leurs lignes, les nimbait malgré leurs foulards, se jouait sur les
+cornes des boeufs, embrasait la barbe grise et la face rouge du
+chef de culture sur le chariot, éclairait, sous les rebords du
+chapeau, le visage énergique de M. Roquevillard, et, plus haut
+encore, miroitait sur le clocher arrogant de Montagnole, pour se
+poser enfin audacieusement, comme une couronne, sur le rocher
+légendaire du mont Granier.
+
+Se groupant autour de quelques ceps épargnés,les ouvrières
+cueillaient les derniers raisins. Une gerle encore fut hissée et
+du haut du char le vieux Jérémie lança triomphalement:
+
+--Ça y est, monsieur l'avocat.
+
+--Combien de chariots? interrogea le maître.
+
+--Douze.
+
+--C'est une belle année.
+
+Il ajouta, comme les boeufs se mettaient en marche, suivis de
+toute la bande des vignerons:
+
+--Maintenant, à mon tour. Par ici le rassemblement.
+
+Panier au bras, couteau ou serpe en main, les ouvrières gagnèrent
+le sommet du coteau et entourèrent M. Roquevillard. Il planta sa
+canne ferrée en terre, et sortit de sa poche un petit sac d'où il
+tira de la monnaie de cuivre et des pièces d'argent. Aussitôt, les
+plus bavardes se turent. Ce fut un instant solennel, celui de la
+paye. Derrière l'assemblée, des vitres ou des toits d'ardoise
+renvoyaient comme des miroirs l'éclat du soleil.
+
+Avec une amicale familiarité, il appelait chacune par son nom, et
+même il les tutoyait, car, les plus âgées, il les avait toujours
+vues, et les autres, il les avait connues petites. Elles
+touchaient le prix de leur journée avec un mot aimable en
+supplément, et répondaient à tour de rôle:
+
+--Merci, monsieur l'avocat.
+
+L'une ou l'autre, qui s'était montrée paresseuse, recevait un
+blâme qui, prononcé d'un ton plaisant, l'atteignait néanmoins, car
+le maître avait l'oeil ouvert. Les enfants qui s'étaient payés en
+nature obtenaient de lui quelques sous, car il les aimait.
+
+--Que celles qui ont leur compte passent à gauche, dit-il au
+milieu de son opération, afin que je ne recommence pas
+indéfiniment.
+
+--Cela ne ferait pas de mal, répliqua une belle fille de dix-huit
+ou vingt ans.
+
+Celle-ci ne portait pas de fichu sur la tête, comme pour mieux
+braver le jour avec sa jeunesse. Les cheveux un peu défaits lui
+tombaient sur le front. Elle avait la bouche très grande et une
+expression commune, mais un air de santé, des yeux vifs et surtout
+un teint doré comme ces graines gonflées de raisin blanc que la
+chaleur a roussies et qui semblent contenir de l'élixir de soleil.
+M. Roquevillard la dévisagea:
+
+--Comme tu as vite poussé, Catherine! Quand te marie-t-on?
+
+Prise publiquement au sérieux, elle rougit de plaisir:
+
+--Faudra voir.
+
+--Eh! tu n'es pas désagréable à regarder, Catherine.
+
+Et à la pièce qu'il lui donnait, il joignit ce conseil qu'il
+formula gravement:
+
+--Sois bien sage, petite: vertu passe beauté.
+
+Elle le promit sans retard.
+
+--Oui, monsieur l'avocat.
+
+À la fin du défilé, le maître inspecta sa troupe et demanda:
+
+--Tout le monde est content?
+
+Vingt voix joyeuses répondirent en remerciant.
+
+Mais un enfant désigna du doigt une vieille femme qui se tenait à
+l'écart, honteuse et la mine déconfite:
+
+--La Fauchois.
+
+Son mot se perdit et personne n'intervint, comme si elle ne
+méritait aucun salaire.
+
+--Alors, bonsoir, reprit la voix bien timbrée de M. Roquevillard.
+Vous arriverez de jour à Saint-Cassin et à Vimines.
+
+--Bonsoir, monsieur l'avocat.
+
+Immobile à son poste d'observation, il vit les silhouettes des
+vendangeuses se découper en noir sur le couchant, décroître et
+disparaître. D'en bas, leurs voix montaient. Elles s'étaient
+séparées en deux groupes, celles de Vimines et celles de Saint-
+Cassin. Ces dernières, qui avaient pris à gauche, se mirent à
+chanter un choeur rustique au finale traînant. Déjà le soleil
+effleurait la montagne.
+
+À côté du maître, la Fauchois ne bougeait pas, ne réclamait rien.
+
+--Pierrette, dit brusquement M. Roquevillard.
+
+Elle tendit en avant sa figure qui était moins vieillie que
+douloureuse et crevassée.
+
+--Monsieur François, murmura-t-elle.
+
+--Voilà cent sous. Va manger la soupe à la maison.
+
+--C'est trois journées, dit la pauvresse qui regardait l'écu tout
+blanc dans sa main racornie, je n'ai droit qu'à une.
+
+--Prends toujours. Et ta fille?
+
+--Elle est partie pour Lyon.
+
+--Travaille-t-elle?
+
+La vieille femme laissa tomber ses deux bras le long du corps, et
+ne répondit pas.
+
+--Il faut qu'elle travaille.
+
+--Depuis la condamnation, elle ne trouve plus à se placer. Une
+voleuse!
+
+L'avocat plaida les circonstances atténuantes:
+
+--Elle a volé par étourderie, par coquetterie, par vanité. Elle
+n'est pas mauvaise. À son âge, on se corrige. De quoi vit-elle?
+
+--Et de quoi voulez-vous qu'elle vive? Des hommes, pardi.
+
+--Comment le sais-tu?
+
+--Les premiers temps, j'avais envoyé un mandat, un petit, pour
+l'aider. Elle me l'a renvoyé avec un autre, un gros, que j'ai
+brûlé.
+
+--Que tu as brûlé?
+
+--Oui, monsieur François, l'argent de la honte.
+
+Et la colère redressa brusquement la paysanne qui apparut en
+pleine lumière, menaçante et la main tendue, comme pour accuser le
+destin:
+
+--Je ne sais pas comment je l'ai faite. Dans notre famille, il n'y
+avait que des braves gens. Maintenant j'ai vergogne.
+
+--Ce n'est pas ta faute, Pierrette.
+
+Elle secoua la tête avec certitude:
+
+--C'est toujours la faute de la famille, vous le savez bien. C'est
+vous qui l'avez dit.
+
+--Moi?
+
+--Oui, devant moi, à Julienne, avant la condamnation. Elle
+m'inquiétait déjà. Alors, je vous l'avais amenée un jour.
+
+--Je me souviens. Et que lui ai-je dit?
+
+--Que lorsqu'on avait la chance d'appartenir à une famille
+honnête, il fallait se respecter davantage. Parce que dans les
+familles, on met tout en commun, la terre et les dettes, la bonne
+conduite et la mauvaise.
+
+--Personne ne peut te jeter la pierre.
+
+--On me la jette quand même. On a raison. Par bonheur, j'ai perdu
+mon homme avant.
+
+--Il t'aurait défendue.
+
+--Il l'aurait tuée.
+
+--Et toi, tu l'aimes toujours?
+
+--C'est mon enfant.
+
+--Allons, Pierrette, ne te décourage pas. Tant qu'on n'est pas
+mort, il n'y a rien de perdu.
+
+Rentre à la maison; moi, je vais au pressoir vérifier les cuves.
+
+--Merci, monsieur François.
+
+De tout temps, elle avait, à la Vigie, collaboré aux lessives, aux
+vendanges et même par intérim à la cuisine: de là son usage des
+prénoms.
+
+M. Roquevillard, quand elle fut partie, ne se pressa pas de la
+suivre. D'un coup d'oeil amoureux il embrassa tout le domaine qui
+s'étendait à ses pieds: les vignes dépouillées dont il
+retrouverait au vin joyeux les tons de pourpre ou d'or, les prés
+deux fois dévêtus, les vergers, et, par delà le petit ruisseau
+anonyme qui sépare les communes de Cognin et de Saint-Cassin, le
+bois de chênes, de hêtres et de fayards nuancé par l'automne comme
+un bouquet pâle. Sur cette terre aux cultures diverses, il ne
+lisait pas à cette heure l'histoire des saisons, mais celle de sa
+famille. Tel aïeul avait acheté ce champ, tel autre planté ce
+vignoble, et lui-même n'avait-il pas franchi la frontière de la
+commune pour acquérir ces arbres trop serrés qui réclamaient une
+coupe? Se retournant vers les bâtiments de ferme, il reconnut la
+baraque primitive, changée en remise, que les premiers
+Roquevillard, des paysans, avaient construite, et il la compara à
+sa maison d'habitation solide et vaste, que décorait une éclatante
+vigne vierge. C'était, sur les mêmes lieux, la même race, mais
+fortifiée matériellement et moralement par un passé d'honneur, de
+travail et d'économie. Il lui fit hommage de son mérite en
+répétant la parole de la Fauchois:
+
+--C'est toujours la faute de la famille.
+
+La sienne avait, en outre, fourni au pays des hommes capables de
+servir utilement la chose publique, comme ils avaient administré
+leurs propres biens. Ainsi les générations se soutenaient les unes
+les autres pour prospérité commune. Les plus lointains aïeux
+n'avaient-ils pas préparé son oeuvre? Cette terre qu'il foulait,
+ils l'avaient convoitée avant lui. Cet horizon les avait, avant
+lui, captives et exaltés. Et, non sans peine, il détacha les yeux
+de son domaine pour revoir ce qu'ils avaient vu, l'ensemble de
+lignes et de teintes que lui offrait le paysage, et dont leur
+sensibilité, comme la sienne, dépendait. Car les cultures peuvent
+modifier la forme immédiate du sol, l'homme ne change rien à la
+lumière ni à l'étendue: il y ajoute seulement quelques points de
+repère émouvants, un toit qui fume et évoque la douceur du foyer,
+un chemin, une haie qui font souvenir de la vie sociale, un
+clocher qui symbolise la prière.
+
+Seul sur la colline, il ajouta à la beauté du soir la satisfaction
+de communier avec sa race. Il sentit jusque dans un passé obscur
+l'importance de ce coin de terre. En face de lui, la chaîne de
+Lépine, rompue dans sa monotonie par la cime du Signal, se bordait
+de rouge. Son regard descendit dans la plaine, suivit un instant
+la fuite gracieuse de la route des Échelles, à qui les derniers
+contreforts des montagnes semblent composer de chaque côté une
+escorte, puis remonta aux dentelures du Corbelet, de Joigny et du
+Granier, pour revenir aux coteaux plus proches, aux vallonnements
+étagés dont les courbes sont plus harmonieuses. Dans cette nature
+heurtée, tour à tour image de hardiesse et de mollesse, il
+retrouvait des caractères de parenté: l'audace de son grand-père
+qui, sous la Révolution, fut aux armées, la nonchalance de son
+père qui, se laissant glisser dans la contemplation, compromit,
+sans y prendre garde, le patrimoine sacré.
+
+"Personne, songeait-il, ne peut de cette place envisager de la
+sorte le spectacle du couchant. Un jour, quand je ne serai plus,
+l'un de mes enfants reprendra ces comparaisons. Mes enfants, qui
+continueront notre oeuvre, et seront gens de bien."
+
+Du passé qui aboutissait à lui-même, il envisageait l'avenir avec
+sécurité. Absorbé dans ses réflexions, il ne vit pas venir à lui
+une femme qui sortait de la maison. C'était une femme déjà âgée,
+qui portait sur les épaules un châle sombre et s'appuyait sur une
+canne avec un grand air de lassitude, d'épuisement. Son visage,
+qui recevait le reflet du soir, avait dû être beau. Les années
+l'avaient flétri sans lui ôter une expression de pureté qui
+surprenait tout d'abord, puis attirait. C'était l'empreinte
+visible d'une âme droite, exempte de tout mal et même un peu
+mystique.
+
+--_Ils_ ne viennent pas encore? demanda Mme Roquevillard à son
+mari.
+
+--Si, Valentine, les voilà.
+
+Tous deux s'entendaient pour parler de leurs enfants. Il lui
+montra au bras de la rampe, sur le chemin montant, un groupe
+nombreux. En tête marchaient deux bébés que leur grand'mère
+reconnut:
+
+--Pierre et Adrienne. Ils prennent le raccourci. Je ne vois pas le
+petit Julien.
+
+--Il doit tenir la main de sa tante Marguerite. Il ne la quitte
+pas.
+
+--En effet. Je l'aperçois entre Marguerite et son fiancé. Il les
+sépare, le méchant garçon. Et sa mère, où est-elle?
+
+--Elle vient derrière eux, tranquillement selon son habitude, avec
+son frère Hubert.
+
+--Notre fils aîné. Distingues-tu sa décoration?
+
+M. Roquevillard sourit en regardant sa compagne.
+
+--Comment veux-tu, à cette distance?
+
+Elle prit le parti de rire à son tour, gracieusement.
+
+--Il y a un grand ruban rouge sur la montagne.
+
+--Et tu lis dans le ciel: Hubert Roquevillard, vingt-huit ans,
+lieutenant d'infanterie de marine, décoré pour faits de guerre,
+proposé pour le grade supérieur, campagne de Chine, défense du
+Peï-tang.
+
+--Mais oui, approuva-t-elle, je le lis très distinctement.
+
+Elle interrogea de nouveau le chemin:
+
+--Et Maurice? je ne vois pas Maurice.
+
+--Il est en arrière, je crois, avec une autre personne.
+
+Mme Roquevillard, satisfaite, posa une main sur l'épaule de son
+mari:
+
+--Ce sera notre gendre, Charles Marcellaz. Notre compte y est. Je
+les compte toujours, comme lorsqu'ils étaient petits: Germaine,
+Hubert, Maurice, Marguerite.
+
+--Et Félicie manque toujours à l'appel, répondit-il.
+
+Une ombre obscurcit ses traits: il ne s'accoutumait point à
+l'absence de sa seconde fille, qui, petite soeur des pauvres,
+avait traversé les mers pour s'en aller à l'hôpital d'Hanoï.
+
+Elle s'appuya plus fort sur lui:
+
+--Mais non, François, elle n'est pas loin de nous. Sa pensée est
+avec nous: je le sais, je le sens. Hubert, qui l'a vue à son
+retour de Chine, l'a trouvée heureuse. Et puis, un jour nous
+serons tous réunis.
+
+Il ne voulut pas s'attendrir et reprit son dénombrement.
+
+--Ce n'est pas Charles qui vient avec Maurice. C'est une femme.
+Ils ont laissé le raccourci, ils allongent.
+
+--C'est peut-être Mme Frasne. Vois-tu son mari?
+
+--Oui, c'est elle. Mais je n'aperçois pas le notaire.
+
+--Il montera plus tard avec Charles. Leurs études les retiennent
+jusqu'à six heures.
+
+--Les Frasne dînent ici ce soir, n'est-ce pas?
+
+Elle parut s'en excuser comme d'une faute.
+
+--Oui, Maurice, qui est souvent prié chez eux, m'a demandé de les
+inviter.
+
+Ils gardèrent un instant le silence, ayant le même souci.
+
+--Je n'aime pas cette femme, finit-elle par dire.
+
+Surpris, non pas de la réflexion, mais de l'entendre formuler par
+sa compagne qui était d'habitude l'indulgence même, il
+l'interrogea au lieu de l'approuver.
+
+--Et pourquoi?
+
+Mme Roquevillard fixa ses yeux limpides sur le ciel couchant:
+
+--Je ne sais pas. On ignore d'où elle vient, on tremble de
+connaître jusqu'où elle irait. Elle n'est pas belle, et rien qu'en
+la voyant les mères s'inquiètent de leur fils et les femmes de
+leurs maris.
+
+--Quelle pitié! dit-il. Qui t'en a parlé?
+
+--Personne. Ce que je sais, je le devine. Ceux qui prient beaucoup
+ne sont pas les plus mal renseignés. Elle a des yeux étranges,
+sombres avec un grand feu. Elle me fait peur.
+
+--Ah!... Eh bien! on parle en ville d'elle et de notre fils.
+
+--Il faut avertir Maurice. Il faut l'avertir sans retard.
+
+M. Roquevillard reprit:
+
+--Quelquefois c'est décider une passion que la combattre. Tu l'as
+bien compris: tu as consenti à inviter les Frasne. Puis, les
+jeunes gens supportent mal cette ingérence dans leur vie. Maurice,
+surtout, qui est très fier. Il n'a pas encore vingt-quatre ans, il
+est docteur en droit, il n'a confiance qu'en lui-même. Il soutient
+d'absurdes théories sur le droit au bonheur, sur la nécessité du
+développement personnel. Paris nous les rend affinés, mais
+révoltés. Il faut l'expérience pour les assagir.
+
+--Tu t'en préoccupais donc? Et tu ne m'en avais rien dit.
+
+--À quoi bon t'attrister? Tu es déjà si lasse.
+
+--Oui, je devrais être forte. Une mère doit être forte. Mais tu
+l'es pour nous deux.
+
+Il continua:
+
+--Nous avons eu tort de le placer dans l'étude de maître Frasne.
+Je le voulais mettre au courant de la pratique des affaires,
+spécialement des successions et des liquidations, avant qu'il ne
+débutât au barreau. Maître Frasne est le successeur de maître
+Clairval qui était mon ami et notre notaire. J'ai respecté une
+tradition. Là, je me suis trompé. Enfin, tout sera changé bientôt.
+
+--Bientôt?
+
+--Oui. Je reprendrai Maurice dans mon cabinet; il y terminera son
+stage. Ou bien il apprendra la procédure chez Marcellaz. Dès notre
+réinstallation à la ville, je l'en informerai.
+
+--Bien, dit-elle en lui serrant la main. Il aura moins souvent
+l'occasion de la rencontrer. Mais ce n'est pas suffisant. Tu le
+trouves raisonneur; moi, je le crois surtout un peu romanesque. Je
+voudrais occuper son imagination.
+
+--Et comment?
+
+--Le fiancer de bonne heure, par exemple. Les longues fiançailles
+occupent et fortifient les jeunes gens. En France, on bâcle trop
+vite les mariages, quand un mariage dispose d'une vie, d'une
+famille, d'un avenir.
+
+--C'est vrai.
+
+--Marguerite avait pensé à la petite Jeanne Sassenay.
+
+--Une enfant.
+
+--Une enfant jolie, élevée par une sainte mère.
+
+Ces dernières paroles furent coupées par de petites voix perçantes
+qui piaillaient:
+
+--Bonsoir, grand'mère. Bonsoir, grand'père.
+
+C'était l'avant-garde, Pierre et Adrienne, essoufflés à la course,
+qui, après le tournant, débouchaient sur le plateau. Ils luttèrent
+de vitesse malgré les: "Pas si vite! Pas si vite! "de Mme
+Roquevillard, et leur grand-père les reçut à la volée.
+
+--Tu sais, fit Adrienne qui avait la parole facile et tutoyait
+tout le monde sans respect, Julien est resté avec tante
+Marguerite, et maman lui avait recommandé de venir avec nous.
+
+À mi-côte, le groupe des jeunes gens qui montaient cria à son
+tour:
+
+--Bonsoir.
+
+Seuls, Maurice et Mme Frasne se trouvaient trop éloignés pour
+prendre part à ces épanchements de famille. De connivence, ils
+ralentissaient le pas à mesure qu'ils approchaient du sommet, et
+d'ailleurs, en suivant le lacet du chemin, ils s'étaient ménagé un
+écart assez considérable, bien que Marguerite se fût retournée
+plusieurs fois pour les appeler. La proximité de la pente
+supprimant en face d'eux la montagne, ils apercevaient les
+silhouettes de M. et Mme Roquevillard profilées sur le fond du
+ciel. Elle jeta sur son compagnon, que leur tête-à-tête
+alanguissait, un regard énigmatique.
+
+--Votre père, dit-elle, a dû être plus beau que vous.
+
+Et tout bas, comme pour elle-même, elle ajouta:
+
+--Il sait ce qu'il veut, lui.
+
+contrarié, le jeune homme garda le silence. Elle sourit de l'avoir
+fâché et demanda:
+
+--Quel âge a-t-il, votre père.
+
+--Soixante ans, je crois.
+
+--Soixante ans. Il me déteste. S'il le pouvait, il me supprimerait
+volontiers.
+
+--Vous vous trompez: il vous accueille toujours bien.
+
+--Ces choses-là se sentent. Il me déteste, et pourtant il me
+plaît. J'aime les caractères, moi.
+
+Avant d'atteindre le faîte du coteau, le chemin tourne et découvre
+une nouvelle vue encadrée entre le remblai de droite et les
+arbrisseaux qui bordent la gauche et qui, décolorés à demi,
+mélangeaient le vert du printemps et l'or automnal. Avec les
+lignes régulières de son architecture en gradins, le Nivolet leur
+apparut brusquement, réverbérant encore l'éclat du soleil disparu.
+Les maigres buissons qui agrippent ses rochers prenaient une
+teinte violette, presque lie de vin, tandis que la chaîne de
+Margeria, en arrière, se montrait toute rose et charmante avec des
+tons de chair.
+
+--Voyez ce changement de décor, murmura Maurice sans remarquer que
+sa compagne se rendait compte de leur solitude bien plutôt que des
+merveilles du soir.
+
+Comme elle s'arrêtait, il se tourna vers elle:
+
+--Qu'avez-vous? Êtes-vous fatiguée?
+
+--Non, je vous donne le temps de regarder le paysage.
+
+--Seriez-vous jalouse?
+
+--Oui, vous aimez votre pays, et moi...
+
+--Et vous?
+
+--Je ne vous le dirai plus...
+
+--Et moi, je vous dirai que je vous aime.
+
+Il la prit dans ses bras. C'était une mince femme brune, aux
+grands yeux, dont le corps était résistant et les caresses
+fondantes. Comme elle renversait un peu la tête, sous les
+paupières à demi fermées et palpitantes, il voyait le regard, le
+regard noir et or, où toute l'angoissante volupté de la saison et
+de l'heure se fixait.
+
+--Quelle petite chose, songeait-il en la serrant, je sens là
+contre ma poitrine, et cette petite chose vaut pour moi l'univers.
+
+Il murmura:
+
+--Je t'aime, Édith.
+
+--Vraiment, fit-elle, avec son même sourire volontaire.
+
+--Quand seras-tu à moi?
+
+--Quand je ne serai qu'à toi?
+
+--C'est impossible.
+
+--Pourquoi?
+
+--Tu es liée.
+
+--Partons ensemble.
+
+--De quoi vivrions-nous?
+
+--De ma dot.
+
+--Je ne veux pas. Et d'ailleurs tu n'en disposes pas.
+
+--Je la reprendrai.
+
+--Non, non.
+
+--Tu travailleras.
+
+Il se tut. Presque irritée, elle lui jeta des mots d'ironie:
+
+--Ah! tu préfères obéir à ton papa. Sois comme lui un grand homme
+de petite ville avec beaucoup d'enfants.
+
+Elle lui vit une telle expression de tristesse qu'elle se blottit
+sur son coeur.
+
+--Je t'aime et je te tourmente. Mais, vois-tu, j'étouffe dans ton
+Chambéry. Je voudrais partir, t'aimer librement, vivre. J'ai
+horreur du mensonge. Et toi, tu ne m'aimes pas.
+
+--Édith, comment peux-tu le dire?
+
+--Non, tu ne m'aimes pas. Si tu m'aimais vraiment, il y a
+longtemps que je serais à toi.
+
+Alourdis par ces confidences, ils reprirent lentement leur marche.
+Débarrassé de son cadre, l'horizon s'élargit et découvrit au fond,
+après les derniers contreforts du Nivolet, le lac du Bourget dont
+le bleu se mêlait par teintes dégradées aux vapeurs mauves qui
+montaient de son extrémité. Mais ils ne regardaient plus rien.
+Cette douceur mortelle de l'année, cette exaltation inquiète de la
+nature, cet enthousiasme du soir d'automne qui semblait un grand
+cri de volupté, qu'avaient-ils besoin de les reconnaître hors de
+leurs coeurs?
+
+Avant la maison, ils trouvèrent Mme Roquevillard qui venait elle-
+même à la rencontre de Mme Frasne, bien qu'il lui fût recommandé
+de ne pas sortir après le coucher du soleil.
+
+...Plus tard dans la soirée, M. Roquevillard, revenant du pressoir
+quand on ne l'attendait pas, aperçut dans l'ombre son fils et la
+jeune femme. Les jours de vendanges, il y a beaucoup d'allées et
+venues dans une maison, et il est aisé de se faufiler dehors sans
+être remarqué.
+
+--Il nous a vus, dit Maurice.
+
+--Tant mieux, répliqua-t-elle.
+
+Et comme il passait devant la remise, ancienne demeure de ses
+ancêtres, pour regagner le seuil édifié par son grand-père et
+agrandi par lui-même, M. Roquevillard s'efforçait vainement de
+chasser l'anxiété qui s'était abattue sur lui.
+
+"J'ai été jeune", se souvint-il.
+
+Mais sa jeunesse même ne l'avait pas détourné de consolider
+l'avenir de sa race. Son fils cadet, qui le devait continuer,
+saurait-il à temps ce que réclame d'énergie et d'abnégation
+l'honneur d'être chef de famille? Peu impressionnable d'habitude,
+il sentait autour de lui, comme un vol de mauvais oiseaux, le
+désespoir de la Fauchois abandonnée et la fragilité de l'automne.
+Tout à l'heure, devant son domaine, il avait résumé l'ascension
+des Roquevillard. C'était son orgueil. Et voici que pour une
+conversation avec une vieille femme et pour un baiser surpris, il
+remarquait, par un pressentiment sans doute absurde et
+inexplicable, comment les saisons déclinent et les familles
+déchoient.
+
+II
+
+LE CONFLIT
+
+
+Après le départ de leur fils Hubert qui tenait garnison à Brest,
+les Roquevillard avaient quitté la campagne pour reprendre leurs
+quartiers d'hiver à Chambéry. Ils habitaient le premier étage d'un
+ancien hôtel qui termine la rue de Boigne, du côté du Château.
+Octobre touchait à sa fin, et les audiences du tribunal et de la
+cour d'appel réclamaient l'avocat.
+
+Ce jour-là, après le déjeuner auquel sa femme souffrante n'avait
+pu assister, M. Roquevillard appela sa fille Marguerite, tandis
+que son fils s'absorbait dans la lecture des journaux.
+
+--Viens avec moi. Tu me donneras ton avis.
+
+--Sur quoi père?
+
+Il regarda Maurice qui n'écoutait pas.
+
+--Sur une nouvelle disposition de mon cabinet.
+
+Ce cabinet de travail, à l'angle de la rue qui s'évase, était une
+vaste pièce, très haute de plafond, éclairée par quatre fenêtres.
+Deux de ces fenêtres encadrent en quelque sorte le passé de la
+Savoie: elles donnent sur le château des anciens ducs, grand corps
+de bâtiment aux pierres noircies qui date du quatorzième siècle et
+dont la pesante et plate architecture est à peine relevée par
+quelques moulures en saillie. Mais ce vieux logis délabré s'appuie
+à droite au chevet de la Sainte-Chapelle, délicate fleur ogivale
+que supportent, comme une tige solide, des soubassements de
+forteresse. À gauche, il est dominé par la tour des Archives,
+couverte de lierre et de vigne vierge, et couronnée elle-même par
+un donjon fraîchement repeint en blanc, qui est comparable, pour
+son air fanfaron, à une aigrette ou un panache. Ces constructions,
+d'âges et de caractères divers, retardées ou poussées selon les
+ressources financières des princes et leurs ambitions, sont moins
+ordonnées, mais plus éloquentes que les édifices uniformes dus à
+un seul maître des travaux. Une longue suite d'histoire y habite
+avec ses heurs et ses malheurs. Les deux tours émergent d'une
+masse confuse d'arbres qui, plantés sur deux terrasses
+superposées, paraissent se confondre. Sous les platanes de la
+terrasse inférieure se dressent les statues récentes de Joseph et
+Xavier de Maistre. Ainsi, en peu d'espace, tiennent plusieurs
+siècles de souvenirs. L'endroit est désert comme une tombe; seul,
+le passé y parle.
+
+On a beau être accoutumé à un spectacle: un jeu de lumière suffit
+à le renouveler. Quand M. Roquevillard et sa fille entrèrent dans
+cette pièce, si le soleil attaquait sans succès la morne façade,
+il nuançait de rose les fines dentelles gothiques de la chapelle,
+et au-dessus des branches qui, plus légères, commençaient de se
+dégarnir, il favorisait l'éclat de la vigne sur la tour des
+Archives et flattait la gloriole du donjon.
+
+--Vous êtes bien ici pour travailler, dit Marguerite. J'en suis
+contente: vous travaillez tant.
+
+--J'aurais désiré que ta mère prît mon cabinet pour son salon.
+Elle ne l'a jamais voulu. Mais ne remarques-tu rien, petite fille?
+
+Elle fit des yeux le tour des murs, reconnut les bibliothèques
+encombrées d'ouvrages de droit et de jurisprudence, quelques
+portraits d'anciens magistrats, ses ancêtres, rendus plus raides
+que leur justice par les soins d'artistes médiocres, un lac du
+Bourget d'Hugard, le meilleur paysagiste savoisien, enfin le plan
+du domaine de la Vigie encadré avec honneur.
+
+--Non, rien, déclara-t-elle après son inspection.
+
+--Parce que tu regardes en l'air.
+
+Elle se rendit compte alors que la massive table de chêne, large à
+souhait pour y étaler les dossiers, avait été déplacée au profit
+d'une autre table, plus petite et élégante, qui jouissait de la
+plus agréable vue et de la meilleure lumière.
+
+--Oh! s'écria-t-elle, pourquoi vous reculer ainsi?
+
+--Mais pour recevoir ton frère.
+
+--Maurice quitte l'étude Frasne?
+
+--Oui. Il s'installera près de la fenêtre. Vois d'ici l'automne
+arracher leurs feuilles aux platanes. Moi, je préfère le
+printemps. Quand on est vieux, on préfère le printemps. Il y a,
+sous le donjon, un arbre de Judée qui devient alors d'un rouge
+vif, et des pruniers en fleurs.
+
+Marguerite ne l'écoutait pas et montrait une figure triste.
+
+--Maurice, oui. Mais vous?
+
+--Petite fille, il faut qu'un jeune homme se plaise chez lui. Ne
+peux-tu compléter l'arrangement de cette table? L'orner d'un
+bouquet, par exemple.
+
+--Ce n'est pas la saison, père. Je n'ai que des chrysanthèmes.
+
+--Mets des chrysanthèmes. Un ou deux, pas plus, dans un long vase.
+Ils reviennent de Paris, ces docteurs en droit, avec le goût des
+jolies choses, et je n'y entends goutte. Mais toi qui es notre
+grâce, tu sauras nous aider à le retenir.
+
+Il souriait, d'un sourire un peu contraint qui cherchait une
+approbation. Il s'approcha de la jeune fille, et posa la main sur
+ses beaux cheveux d'un châtain foncé, sans crainte de nuire à la
+coiffure:
+
+--Tu vas quitter bientôt la maison, Marguerite. Es-tu contente de
+te marier?
+
+Au lieu de répondre, elle s'appuya à son père et, le coeur lourd,
+se mit à pleurer. Elle ressemblait à M. Roquevillard sans avoir la
+même expression de visage. De taille plutôt élevée et vigoureuse,
+le nez un peu busqué, le menton droit, elle donnait, comme lui,
+une impression de sécurité, de loyauté, à quoi de grands yeux
+bruns, très ouverts et très purs, --les yeux de sa mère,--
+ajoutaient une douceur profonde, tandis que les yeux de son père,
+enfoncés et petits, jetaient une flamme si aiguë qu'on avait peine
+à supporter leur regard.
+
+Il s'inquiéta de cet accès de larmes:
+
+--Pourquoi pleures-tu? Ce mariage ne te convient-il pas? Raymond
+Bercy est un gentil garçon, de bonne bourgeoisie. Il a terminé ses
+études de médecine, et il est définitivement fixé dans notre
+ville. As-tu quelque chose à lui reprocher? Il ne faut pas se
+marier à contre-coeur.
+
+Elle surmonta son émotion pour murmurer:
+
+--Oh! je n'ai rien à lui reprocher... quoique...
+
+--Parle, petite fille. Là, doucement.
+
+Elle fixa sur son père des yeux admiratifs:
+
+--Quoiqu'il ne soit pas un homme comme vous.
+
+--Tu es absurde.
+
+Calmée, elle s'expliqua davantage:
+
+--Je ne sais pas pourquoi je pleure. Je devrais être heureuse.
+Mais ici, ne l'étais-je pas? Maintenant mon enfance me revient
+avec ses joies, avec son soleil. Et je me sens toute douloureuse à
+la pensée de m'en aller.
+
+Il la réconforta gravement:
+
+--Ne regarde pas en arrière, Marguerite. Ta mère et moi, nous le
+pouvons. Toi, pense à ton avenir de femme. Donne-toi à cet avenir
+sans faiblesse.
+
+Elle essaya de sourire:
+
+--Mon avenir, c'est ma famille.
+
+
+--Celle que tu fonderas, oui.
+
+--Vous me recommandiez souvent, père, dans ces promenades que nous
+faisions tout l'hiver ensemble, de garder nos traditions.
+
+--Mais les traditions, petite raisonneuse, ne se gardent pas dans
+une armoire, suivant la méthode de notre voisin de campagne, le
+vicomte de la Mortellerie, qui s'enferme pour reconstituer des
+blasons et des généalogies et s'étonne que ses fermiers osent
+porter des bottes. Elles ne se gardent même pas dans une vieille
+maison ou un vieux domaine, bien que la conservation des
+patrimoines ait son importance. Elles se mêlent à notre vie, à nos
+sentiments, pour leur donner un appui, une valeur féconde, une
+durée.
+
+De nouveau, elle le contempla avec de grands yeux enthousiastes,
+et soupira:
+
+--Je me suis trop attachée à la maison.
+
+--Non, non, dit son père d'un ton ferme. Un mariage, c'est
+toujours un peu l'inconnu, et je comprends qu'un tel changement
+d'existence te préoccupe. Mais puisque ton coeur ni ta raison
+n'ont d'objections sérieuses, sois vaillante et gaie en nous
+quittant. Tu as été heureuse avec nous, c'est ma récompense. Mais
+tu peux, tu dois l'être sans nous... Va me chercher des fleurs, et
+Maurice.
+
+--Oui, père.
+
+Après quelques instants, elle revint, portant sur les bras toute
+une gerbe. En un tour de main, la table destinée à son frère fut
+transformée et d'un plaisant coup d'oeil.
+
+--J'avais encore quelques roses, les dernières. Là, dans ce vase
+qui change de couleur au soleil comme l'opale. C'est très joli.
+
+M. Roquevillard répéta complaisamment:
+
+--C'est joli.
+
+Mais c'était sa fille qu'il louait. Elle rit et s'envola:
+
+--Maintenant, je cours avertir Maurice.
+
+Le jeune homme succéda sans retard à sa soeur.
+
+--Vous avez quelque chose à me dire? demanda-t-il en entrant, le
+chapeau et la canne à la main, comme s'il était pressé de sortir.
+
+Il était de la même haute stature que son père, mais plus maigre
+et affiné. Bien qu'il fût aussi plus élégant de manières et de
+tournure, il ne portait pas, comme lui, un caractère de grandeur
+sur le visage et dans l'attitude. Cette majesté naturelle, M.
+Roquevillard, en ce moment même, s'efforçait de l'atténuer, de la
+remplacer par un air d'affectueuse camaraderie.
+
+--Vois comme Marguerite a bien disposé ta table.
+
+--Ma table?
+
+--Oui, celle-là, celle des roses. Tu es en face du château et du
+soleil. Ne veux-tu pas achever ton stage avec moi?
+
+Un rayon caressait les fleurs et, dehors, la tour des Archives et
+le donjon baignaient dans la lumière. Le jour se faisait complice
+de M. Roquevillard qui courtisait son fils avec une gaucherie
+touchante. Mais les fils ne connaissent que plus tard la patience
+des pères, et seulement par l'apprentissage de la paternité.
+
+Alors, dit Maurice, je ne dois plus retourner à l'étude Frasne?
+
+--Non, c'est inutile. Tu connais assez le droit successoral. Tu
+suivras mieux ici la marche des affaires, et tu fréquenteras les
+audiences. Si tu le désires, tu pourras passer quelques mois chez
+ton beau-frère Charles qui t'initiera aux beautés de la procédure.
+Il est un de nos avoués les plus occupés. Enfin tu débuteras au
+barreau. Si tu le veux, j'ai une jolie cause à t'offrir. Il y a
+une question de droit intéressante. Il s'agit de la validité d'un
+acte de vente.
+
+Jamais il n'avait plaidé avec autant de circonspection et de
+condescendance. Mais le jeune homme le laissait parler. Il
+réfléchissait.
+
+--Je croyais, dit-il, qu'il était convenu que je passerais six
+mois à l'étude de maître Frasne.
+
+--Eh bien! les six mois sont presque révolus. Tu y es entré au
+mois de juin, et nous sommes à la fin d'octobre.
+
+--Mais j'ai pris mes vacances au commencement d'août. Elles se
+sont terminées depuis peu. Et j'examinais ces jours-ci
+d'importantes liquidations.
+
+--Nous les retrouverons au palais, tes liquidations, répliqua M.
+Roquevillard avec rondeur. Elles reviennent le plus souvent au
+tribunal. J'ai, pour cette rentrée, un nombre d'affaires
+exceptionnel. Tu m'aideras. Va chercher ta serviette chez maître
+Frasne et installe-toi.
+
+--Maître Frasne est absent. Il conviendrait de l'attendre.
+
+Il accumulait les objections, mais son père n'en avait point
+souci.
+
+--Demain, il sera de retour. Je l'ai d'ailleurs avisé avant son
+départ.
+
+À cette nouvelle, Maurice, qui en cherchait l'occasion, se
+rebiffa:
+
+--Vous l'avez averti sans me prévenir? Je serai donc toujours ici
+un petit garçon? On dispose de moi comme d'une chose. Mais je
+n'entends pas qu'on me prenne mon indépendance. Je suis libre, et
+je prétends être au moins consulté, sinon agir à ma guise.
+
+Devant cette révolte qu'il avait prévue et dont il devinait la
+cause secrète, M. Roquevillard garda son calme, malgré le tour
+irrespectueux que prenait la conversation. Il savait que les
+chevaux de sang sont les plus difficiles à manier, et de même les
+caractères les mieux trempés.
+
+--Petit ou grand garçon, dit-il simplement, tu es mon fils et je
+t'aide à préparer ton avenir.
+
+Mais le jeune homme fonça sur l'obstacle que tous deux jusqu'alors
+avaient écarté.
+
+--À quoi bon le dissimuler? Je sais bien pourquoi vous me retirez
+de l'étude Frasne.
+
+La présence d'esprit de son père faillit éviter le heurt:
+
+--Seras-tu donc si mal dans mon cabinet, et peux-tu si légèrement
+dédaigner ma direction? Ton indépendance sera-t-elle menacée parce
+que tu profiteras de mon expérience professionnelle, de mes
+quarante ans de barreau? Je ne te comprends pas.
+
+Le sentant ébranlé, il crut achever sa victoire par un peu de
+tendresse:
+
+--Ta mère est malade. Ta soeur va nous quitter. Avec toi, je serai
+moins seul.
+
+Un instant, il espéra qu'il avait détourné l'orage. Après avoir
+hésité, --car, tout au fond de lui-même, il admirait son père,--
+Maurice, croyant remporter une victoire sur l'hypocrisie,se jeta
+de nouveau à corps perdu dans l'offensive.
+
+--Oui, on vous a prévenu contre moi à l'occasion de Mme Frasne.
+Que vous a-t-on dit? Je veux le savoir, j'ai le droit de le
+savoir. Ah! la vie est intenable en province. On y est surveillé,
+épié, guetté, garrotté, et les plus nobles sentiments y sont
+travestis par tout ce qu'une ville peut compter de tartufes
+envieux et de venimeuses dévotes. Mais vous, père, je n'admets pas
+que vous écoutiez d'aussi basses calomnies qui ne craignent pas de
+s'attaquer à la plus honnête des femmes.
+
+M. Roquevillard cessa de se dérober.
+
+--Je t'ai laissé parler, Maurice. Maintenant, écoute-moi. Je ne
+m'occupe point des on-dit, et je ne te demande pas s'il est vrai
+que, pendant les absences de ton patron qui est très actif en
+affaires, tu es plus souvent au salon que dans l'étude. Toutes les
+raisons que je t'ai données sont équitables. Mais puisque tu
+m'interpelles de la sorte, je ne fuirai pas ce débat. Oui, c'est à
+cause d'elle aussi que je te prie de terminer chez moi ton stage,
+comme il est naturel. Et je n'ai besoin de prêter l'oreille à
+aucune calomnie: il me suffit de ce que j'ai vu.
+
+--Et quoi donc?
+
+--C'est inutile, n'insiste pas.
+
+--Vous m'avez menacé, je veux savoir.
+
+--Soit. Quand ta mère, sur ta demande, reçoit des invités, tu
+devrais au moins respecter notre toit. Tu sais maintenant à quoi
+je fais allusion.
+
+Mais rendu maladroit par la colère, Maurice, encore une fois,
+passa outre avec l'avidité de justifier la passion par des
+raisonnements:
+
+--Ma vie personnelle aussi est respectable. Je ne veux pas qu'on
+s'en mêle. Je vous ai donné satisfaction sur tous les points où je
+puis vous devoir des comptes.
+
+--Maurice!
+
+--J'ai réussi à mes examens, brillamment. Je suis revenu de Paris
+après six années, sans un sou de dettes. Quel blâme ai-je mérité?
+Vous n'avez même pas à me reprocher quelqu'une de ces basses
+liaisons de quartier Latin qui sont en usage chez les étudiants.
+
+--Je ne t'ai adressé aucun reproche. Mais, malheureux enfant...
+
+--Je ne suis pas un enfant.
+
+--On est toujours un enfant pour son père. Ne comprends-tu pas que
+précisément parce que le travail, la fierté, les traditions de
+famille qui donnent le sens de l'ordre et de la discipline ont
+sauvegardé ta jeunesse, cette femme plus âgée que toi, dont je
+n'ai pas prononcé le nom ici le premier, est plus redoutable pour
+toi? Sais-tu seulement ce qu'elle est?
+
+--Ne parlez pas d'elle! s'écria Maurice.
+
+--J'en parlerai pourtant, reprit M. Roquevillard d'un ton qui
+devint brusquement impérieux. Suis-je le chef de famille? Et de
+quel droit m'imposerais-tu silence? Crains-tu donc que j'aille
+recourir à des arguments sans dignité? Ce serait mal me connaître.
+
+--Mme Frasne est une honnête femme, répéta le jeune homme.
+
+--Oui, de ces honnêtes femmes qui ont besoin de jouer avec le feu
+pour se distraire, qui n'ont de cesse, dans un salon, qu'elles
+n'accaparent tous les hommes, et jusqu'aux vieillards. De ces
+honnêtes femmes d'aujourd'hui qui ont tout lu, excepté l'Évangile,
+tout compris, hormis le devoir, tout excusé, sauf la vertu, et qui
+se prévalent de toutes les libertés, mais dédaignent celle de
+faire le bien qui ne leur a jamais été refusée. Pourquoi sont-
+elles honnêtes? On n'en sait rien. La foi ni la pudeur ne les
+retiennent, et quant à l'honneur, c'est une religion pour hommes
+seuls. Ce sont des révoltées: dans la jeunesse on peut se
+contenter des mots; quand elle menace de s'enfuir, crois-moi, on
+veut les réalités. Celle-là, qui est la jeune femme d'un mari déjà
+mûr, devrait se souvenir tout au moins qu'il la loge et la
+nourrit, car il l'a prise sans le sou.
+
+--C'est faux: elle a eu cent mille francs de dot.
+
+--Qui te l'a dit?
+
+--Elle-même.
+
+--Je veux bien. Pourtant, mon vieil ami Clairval, qui nous les a
+présentés lors de l'installation de son successeur, m'a renseigné.
+Il ne parle pas légèrement. Partagée entre la crainte de la misère
+ou, tout au moins, de la déchéance matérielle, et celle de son
+mari dont la figure fermée n'est pas rassurante, qu'elle préfère
+encore le mari, c'est là toute sa sagesse.
+
+Tout frémissant de ce mépris qui atteignait son idole, Maurice
+avança d'un pas.
+
+--Assez père, je vous en prie. N'accusez pas sa lâcheté, ne défiez
+pas son courage: je vous assure que vous auriez tort. Je ne veux
+plus l'entendre diffamer, et je m'en vais.
+
+--Je te défends de remettre les pieds à l'étude Frasne.
+
+--Prenez garde que je ne refuse de les remettre ici.
+
+Du seuil de la porte il avait lancé cette menace.
+
+--Maurice! appela M. Roquevillard d'une voix changée, qui était
+plus suppliante qu'autoritaire.
+
+Il se précipita sur ses pas: l'antichambre était vide, le jeune
+homme descendait l'escalier. Seul dans le grand cabinet clair, il
+regarda la petite table où le soleil caressait les roses, tous ces
+préparatifs de bon accueil qu'approuvaient les vieux portraits,
+et, de la fenêtre, le paysage du passé, et il se sentait abandonné
+comme un chef d'armée un soir de défaite.
+
+"Est-ce qu'un fils, songeait-il, se soulève ainsi contre son père?
+Je lui parlais doucement au début; il s'est tout de suite
+irrité... Comme cette femme est puissante et que je voudrais la
+briser!... Il reviendra, il est impossible qu'il ne revienne pas.
+J'irai le chercher au besoin... J'ai été trop loin, peut-être. Je
+l'ai blessé sans raison. Il l'aime, le pauvre enfant; il croit ce
+qu'elle lui raconte. Avec sa voix de sirène, ses yeux de feu et
+toutes ses grimaces, elle l'a enjôle et se joue de lui. Oui, j'ai
+eu tort de les défier. Par leur haine de l'hypocrisie et leur
+révolte contre la société, ces femmes-là sont plus dangereuses que
+celles d'autrefois... Il a couru chez elle sans doute. Elle va
+l'exciter contre moi, contre son père. Contre ton père, Maurice,
+dont l'amour veut te maintenir dans la voie droite... "
+
+Il n'était pas l'homme des gémissements superflus. Cherchant une
+décision à prendre, il entra dans la chambre de sa femme. C'était
+là qu'il venait demander conseil dans les occasions difficiles.
+Mais les rideaux étaient tirés, Mme Roquevillard sommeillait.
+Minée par une lente consomption que l'âge avait déterminée, elle
+souffrait de névralgies faciales qui l'anéantissaient
+momentanément. Bien des fois, depuis des années, il avait ainsi
+ouvert sa porte, comptant sur son calme jugement, sur sa
+clairvoyance, et il avait dû s'éloigner sans bruit, réduit à ses
+propres ressources. Il sentait moins sa force depuis qu'elle était
+abattue. Il s'agissait de leur fils: une mère est plus habile et
+plus influente, elle eût peut-être conjuré le péril.
+
+"Je suis seul", pensa-t-il avec tristesse au chevet de la malade.
+
+Et doucement, à pas de loup, il sortit. Au salon il trouva
+Marguerite qui écrivait, et cette chère image le rasséréna.
+
+"Voilà celle qui m'aidera, se dit-il. Il n'est pas de soeur plus
+dévouée."
+
+Il s'approcha d'elle, et comme elle relevait la tête pour lui
+sourire, il s'efforça de lui dissimuler son inquiétude.
+
+--Que fais-tu, petite? Je gage que tu commandes ton trousseau à
+quelque grand magasin.
+
+--Père, vous n'y êtes pas du tout.
+
+--Tu annonces à tes amies de pension la nouvelle de tes
+fiançailles?
+
+--Pas davantage.
+
+--Alors tu rappelles à ton fiancé qu'il dîne ce soir ici.
+
+--Ce n'est pas la peine.
+
+Elle lui tendit le cahier dont elle se servait. Il reconnut le
+_livre de famille_. Comme il était d'usage autrefois, les
+Roquevillard tenaient un de ces livres de raison où nos aïeux
+notaient, à côté de l'administration du patrimoine, les faits
+importants de la vie privée, tels que mariages, décès, naissances,
+honneurs, charges, contrats, et qui, évoquant le passé avec la
+majesté d'un testament, enseignent la confiance dans l'avenir à
+celui qui s'inspire de ses pères et se promet d'être leur digne
+descendant.
+
+--Je le mets à jour, ajouta la jeune fille. Le retour de Maurice
+et la décoration d'Hubert n'avaient pas encore été inscrits.
+
+M. Roquevillard feuilleta, non sans orgueil, le volume qui
+attestait la patiente énergie de sa race.
+
+--Qui le tiendra après toi, Marguerite?
+
+--Mais je continuerai, père.
+
+--Non, une femme doit appartenir à son nouveau foyer.
+
+Elle rougit comme un écolier en faute:
+
+--J'ai peur de faire une bien mauvaise femme, car je demeurai
+toujours attachée à l'ancien. Tout ce qui s'y passe retentit en
+moi, jusqu'à mon coeur.
+
+Il ne put s'empêcher de murmurer:
+
+--Chère enfant.
+
+--Et Maurice, reprit-elle, est-il content de son installation, de
+mes roses, de la fenêtre? À sa place, je serai ravie de travailler
+près de vous.
+
+Ainsi, elle le suivait dans ses préoccupations, lui facilitait les
+confidences.
+
+--C'est de lui que je venais te parler. Nous avons eu une
+discussion tout à l'heure. J'ai été peut-être un peu vif.
+
+--Vous, père?
+
+--Enfin, je l'ai froissé. Il est sorti avec colère, et la colère
+est de mauvais conseil. Va le chercher, Marguerite: tu sauras le
+ramener.
+
+Vivement, elle se leva, déjà prête:
+
+--Où es-il?
+
+--Je l'ignore. Peut-être à l'étude Frasne. Dans tous les cas, la
+ville n'est pas grande. Tu le rencontreras. Dieu veuille que tu le
+rencontres.
+
+--J'y vais.
+
+--Tu comprends, ajouta doucement M. Roquevillard, je ne puis pas y
+aller moi-même.
+
+--Oh! non, pas vous. Il ne le mérite pas. Il est tout drôle depuis
+quelque temps; on dirait qu'il nous aime moins.
+
+Le père et la fille se regardèrent, se comprirent, mais
+n'approfondirent pas davantage ce sujet.
+
+Elle mit à la hâte son chapeau et sa jaquette, et s'enfuit à la
+poursuite de Maurice. Dans la rue, elle tourna le dos au château,
+descendit la rue de Boigne, et, par un de ces nombreux passages
+qui forment à Chambéry comme un réseau de voies intérieures, elle
+gagna la place de l'Hôtel-de-Ville. C'est l'ancienne place de Lans
+où jadis affluait la vie commerciale de la cité: quelques
+bâtiments de guingois, une de ces maisons italiennes ornées de
+véranda et de loggia, qui peuvent être décoratives en photographie
+ou en carte postale, et sont en réalité sales, vermoulues,
+navrantes, ne réussissent pas à lui donner de l'intérêt. Sur la
+façade d'un immeuble restauré, une plaque de marbre noir porte
+cette inscription:
+
+ DANS CETTE MAISON
+ SONT NÉS
+ JOSEPH DE MAISTRE, LE 1er AVRIL 1753
+ ET
+ XAVIER DE MAISTRE, LE 8 NOVEMBRE 1763
+
+Au-dessous, un panonceau doré annonçait une étude de notaire.
+Marguerite Roquevillard chercha des yeux l'indication historique
+et monta l'escalier. Le coeur battant, car sa démarche lui coûtait
+fort, elle frappa à la porte de l'étude Frasne, entra, et
+s'adressant au premier clerc qu'elle aperçut, elle demanda:
+
+--Mon frère, M. Maurice Roquevillard, je vous prie?
+
+--Il n'y est pas, mademoiselle, répondit le jeune homme en se
+levant avec beaucoup de politesse. Il n'est pas venu cet après-
+midi.
+
+Mais derrière un pupitre, un autre clerc, qu'elle ne voyait pas,
+lança d'une voix acerbe où se devinait une longue rancune amassée:
+
+--Voyez chez Mme Frasne.
+
+La jeune fille rougit jusqu'aux oreilles, mais remercia, et sans
+retard alla sonner en effet à l'appartement de Mme Frasne. Il lui
+fut répondu que Madame était sortie. Elle en fut soulagée sur le
+moment et, après quelques pas, le regretta, car c'était sa plus
+grande chance de rejoindre son frère. Où le découvrir? Elle se
+rendit rue Favre, chez Mme Marcellaz, sa soeur aînée, qui revenait
+de promenade avec les trois enfants. Le petit Julien se jeta sur
+elle et refusa de la laisser partir, tandis que la jeune femme
+expliquait avec indifférence:
+
+--Non, il n'est pas ici. Il ne me rend guère visite.
+
+Un bobo d'Adrienne, qui se plaignait, la préoccupait bien
+davantage.
+
+Après ces échecs, Marguerite commença de parcourir la ville, sans
+grand espoir, marchant très vite, comme si la crainte la
+talonnait. Sous les Portiques, elle croisa son fiancé, qui fit un
+mouvement pour l'arrêter, et, après l'avoir dépassé, elle se
+retourna pour venir à lui.
+
+--Bonjour, Raymond, lui dit-elle sans perdre une minute. N'avez-
+vous pas rencontré Maurice?
+
+--Non; Marguerite. Vous le cherchez?
+
+--Oui.
+
+--Faut-il vous aider?
+
+--Non, merci. À ce soir.
+
+Raymond la regarda qui s'éloignait de son pas agile:
+
+"Elle n'est pas aimable, pensait le jeune homme. Avec moi, elle
+est toujours si réservée..."
+
+Mais il l'accompagna des yeux jusqu'à sa disparition.
+
+Marguerite, continuant ses vaines courses, fut accostée devant la
+cathédrale par une petite amie, Jeanne Sassenay, qui passait avec
+sa bonne. C'était une fillette de seize ou dix-sept ans, plus
+enfant que son âge, avec des nattes blondes sur le dos et une
+physionomie toute mignonne et mobile. Elle se précipita sur Mlle
+Roquevillard qu'elle admirait fort:
+
+--Mademoiselle Marguerite, vous êtes bien pressée.
+
+--Bonjour, Jeanne.
+
+--Vous imitez votre frère, qui me rencontre dans la rue sans me
+saluer. Pourtant, je suis d'âge à être saluée.
+
+Et baissant un peu la tête, d'un coup d'oeil elle crut allonger le
+bas de sa robe.
+
+--Évidemment, concéda Marguerite. Mais où donc avez-vous rencontré
+Maurice?
+
+--Sur le pont du Reclus.
+
+--Maintenant?
+
+--Oh! non. C'était avant ma leçon de musique, il y a une heure ou
+deux.
+
+--Où allait-il?
+
+--Je n'en sais rien. Vous lui direz qu'il n'est pas gentil.
+
+--Je le lui dirai sans aucun doute. Avec mes amies, surtout, c'est
+impardonnable.
+
+--Je lui pardonne tout de même, avoua Jeanne Sassenay en éclatant
+de rire, ce qui lui permit de montrer des dents blanches prêtes à
+mordre avec appétit.
+
+Demeurée seule, Mlle Roquevillard vit la porte de l'église
+entr'ouverte, et pénétra dans le lieu saint. À cette heure, il n'y
+avait sous les voûtes que deux ou trois formes noires agenouillées
+de loin en loin. Mais elle eut beaucoup de peine à prier tantôt
+elle imaginait quelle femme charmante pourrait être, plus tard,
+dans trois ou quatre ans, cette fillette vive et gaie, et
+cependant sérieuse, pour son frère Maurice; tantôt elle se
+rappelait le visage anxieux de son père. À elle-même, elle ne
+songeait point. Sur le seuil elle fut toute saisie à la pensée que
+sa méditation ne contenait rien pour son fiancé ni pour elle.
+
+Animée d'un nouveau courage, elle retourna sans plus de succès à
+l'étude Frasne, mais cette fois elle ne sonna pas chez Mme Frasne.
+De guerre lasse, elle se résigna enfin à la défaite. Comme elle
+remontait la rue de Boigne, dans le jour qui tombait la tour des
+Archives et le donjon du château se profilaient en face d'elle sur
+un ciel rouge. Aux flammes du couchant, ces témoins du passé
+surgissaient dans toute leur gloire, comme pour resplendir une
+dernière fois avant de s'effondrer. C'était un de ces soirs
+d'apothéose réservés à l'automne, d'un éclat émouvant tant on le
+sent fragile. C'était un de ces moments de grandeur qui sont le
+prélude de la décadence.
+
+Elle fut frappée de ce fier dessin découpé sur l'embrasement du
+ciel, mais, au lieu de ralentir le pas afin de le mieux apprécier,
+elle franchit en hâte le vieux porche familial.
+
+--M. Maurice est-il rentré? s'informa-t-elle dès la porte.
+
+--Non, mademoiselle, pas encore, expliqua la femme de chambre.
+Monsieur vous attend.
+
+Déjà M. Roquevillard, qui l'avait entendue, ouvrait son cabinet
+pour la recevoir.
+
+--Eh bien, Marguerite?
+
+--Père, je ne l'ai pas trouvé.
+
+Et dans ce dialogue qu'échangèrent le père et la fille, il y avait
+toute l'angoisse secrète et encore incertaine d'un malheur
+menaçant, --d'un malheur plus grand que n'en provoquent d'habitude
+les égarements de la jeunesse, à cause de l'audacieuse force
+qu'ils pressentaient en Mme Frasne.
+
+
+
+III
+
+
+LE CALVAIRE DE LÉMENC
+
+
+
+Au sortir de la maison paternelle, Maurice Roquevillard traversa
+la ville et monta tout droit au calvaire de Lémenc, où Mme Frasne
+lui avait donné rendez-vous.
+
+Le choix de ce lieu était déjà un défi à l'opinion: il domine
+Chambéry, et de partout on l'aperçoit. C'était jadis un rocher nu,
+d'une importance stratégique si considérable qu'on y avait
+installé, du temps des anciens ducs, un signal à feu pour
+correspondre avec le signal de Lépine et la Roche du Guet, cimes
+avancées, redoutables sentinelles qui commandaient la frontière
+française. On y accède aujourd'hui par un chemin montant qui part
+du faubourg de Reclus, au-dessus des lignes ferrées, et longe d'un
+côté les hauts murs d'un couvent, de l'autre de chétives maisons
+populaires à un étage. Au sortir de ce défilé, on débouche dans la
+campagne, et l'on découvre en face de soi la petite colline
+couronnée, non plus d'un artifice de guerre, mais d'une chapelle
+qui se détache sur le fond clair et lointain de la chaîne du
+Revard et du Nivolet. Dès lors, le sentier est à découvert. Une
+mince bordure d'acacias le protège insuffisamment. Taillé à même
+la pierre, il foule une herbe maigre. Un chemin de croix
+incomplet, aux niches vides, l'accompagne dans son ascension.
+C'est une promenade abandonnée, et si l'on y est vu de loin, on
+n'y rencontre jamais personne.
+
+La petite chapelle du Calvaire, d'architecture byzantine, se
+compose d'un dôme et d'un péristyle supporté par quatre colonnes
+et surélevé de quelques marches. Un archevêque de Chambéry y fut
+enseveli en 1839. Son tombeau est creusé dans le roc, mais
+l'intérieur du monument est vide.
+
+Dès la première station au bas du sentier, Maurice distingua une
+forme humaine assise sur l'escalier, entre les colonnes. Elle
+l'attendait. En vain, à côté de lui, les branches d'or pâle des
+acacias égalaient-elles en légèreté les fleurs de mimosa; en vain
+les montagnes violettes se fondaient-elles devant lui à la lumière
+d'automne il ne voyait qu'elle au pied du Calvaire qui
+l'encadrait. Les coudes aux genoux, elle supportait son visage
+dans ses deux mains ouvertes, qui paraissaient roses et
+transparentes au soleil. Immobile, elle le regardait venir de ses
+yeux de feu. Il se hâtait à en perdre le souffle. Quand il fut
+près d'elle, elle se leva d'un seul mouvement imprévu, comme en
+ont ces fauves nonchalants dont on devine tout à coup les muscles.
+
+--J'ai eu peur que tu ne vinsses pas, dit-elle, et ma vie
+s'arrêtait.
+
+--J'ai été retenu, Édith.
+
+Il était si bouleversé qu'elle ne lui adressa pas de reproches.
+Elle le prit par la main et l'emmena derrière la chapelle. Là,
+elle lui montra l'herbe plus grasse et l'ombre favorable.
+
+--Asseyons-nous, veux-tu? Il ne fait pas froid. Nous serons bien.
+
+Ils s'installèrent côte à côte, appuyés au mur du Calvaire qui les
+séparait de Chambéry et du monde. Ils ne voyaient en face d'eux
+que les pentes du Nîvolet en pleine clarté. Elle se pelotonna
+contre lui, toute caressante.
+
+--Je t'aime tant, murmura-t-il comme une plainte.
+
+Leur amour n'était-il pas douloureux et délicieux ensemble? Ils se
+tutoyaient cependant, ils n'étaient pas amants. Elle s'écarta un
+peu de lui pour mieux le voir.
+
+--Tu as souffert? Est-ce à cause de moi?
+
+Il résuma brièvement la scène qu'il avait eue avec son père, et
+qui impliquait la découverte de leurs amours, de plus grandes
+difficultés futures, et il ajouta:
+
+--Qu'allons-nous devenir?
+
+Elle répéta:
+
+--Oui, qu'allons-nous devenir? Notre secret n'est plus à nous, et,
+moi, je ne sais plus le cacher.
+
+--Notre secret n'est plus à nous, reprit-il amèrement à son tour,
+et toi, tu n'as jamais été mienne.
+
+Elle posa la tête sur la poitrine du jeune homme, et de sa voix
+aux inflexions si câlines qu'elles appuyaient sur le coeur comme
+les doigts sur un clavier, elle s'appliqua, en le berçant, à le
+soumettre:
+
+--Ose dire que je ne suis pas tienne. Quand me suis-je refusée,
+méchant? Veux-tu partir? Je suis à toi. Tu es si jeune, et moi
+j'ai trente ans bientôt. Trente ans, et mon amour, qui est ma vie,
+ne date que de quelques mois: je t'ai regardé, il y avait du
+soleil sur toi, et je suis sortie de l'ombre pour te rejoindre. Un
+jour, je te dirai mon enfance, et ma jeunesse et mon mariage, et
+ce sera pour voir tes larmes.
+
+--Édith!
+
+--Ah! celles pour qui le mariage est une porte de lumière et non
+une porte de prison ont beau jeu à mépriser nos faiblesses! Quand
+le destin les comble, l'ont-elles plus que nous mérité? Mais elles
+ne se posent jamais une telle question. Le bonheur leur était dû
+sans doute. Elles ne font même rien pour le garder, et s'il leur
+arrivait de le perdre, elles accuseraient le sort avec fureur sans
+un retour sur elles-mêmes.
+
+--Édith!! je t'aime et tu n'es pas heureuse.
+
+Se soulevant, à demi, elle lui entoura le visage de ses mains dans
+un geste d'adoration:
+
+--Donne-moi un an de ta vie pour toute la mienne. Veux-tu? Viens,
+partons, oublions... Je ne veux plus mentir... Je ne veux plus
+appartenir à un autre. Je ne peux plus, puisque je suis à toi.
+
+D'un bond, elle fut debout. En arrière de la chapelle, non loin
+d'eux, la roche descendait à pic sur la route d'Aix. Elle
+s'approcha du bord pour narguer le vide.
+
+--Édith! cria-t-il en se redressant.
+
+Elle revint à lui, calmée et souriante.
+
+--J'aime le vertige, mais je ne le sens que là, dit-elle en
+reprenant sa place près de lui.
+
+Ce fut pour recommencer de tourmenter l'avenir:
+
+-- Notre secret est à tout le monde. Mon mari le saura bientôt. Il
+s'en doute déjà. Il m'aime à sa manière, qui me révolte. Je suis
+sûr qu'il nous épie. Il se vengera. Il combinera lentement sa
+vengeance, comme tout ce qu'il entreprend.
+
+-- Écoute, Édith; il faut divorcer.
+
+--Divorcer, oui, j'y ai pensé. Et si mon mari s'y oppose? Et il
+s'y opposera. Et puis, un divorce, c'est toujours un an, deux ans,
+peut-être plus. On m'obligera à une résidence chez des parents,
+loin d'ici. Toujours attendre. Encore deux ans de réclusion j'en
+sortirais toute vieille. Je serais séparée de toi. Séparée de toi,
+comprends-tu? Je suis renseignée, tu vois c'est impossible.
+
+Ils se turent. Dans le silence qui les environnait, appuyés l'un à
+l'autre, ils entendaient l'appel sourd de leurs êtres. Un
+frôlement, le long du mur, prés d'eux, les fit tressaillir.
+
+--On vient, murmura-t-il.
+-- Restons, répondit-elle impérieusement.
+
+Ils restèrent. Leur destinée se jouait en eux-mêmes et déjà ne
+dépendait plus des autres. Mais leur témoin n'était qu'une chèvre
+qui broutait l'herbe rare. Une fillette la suivait avec une gaule:
+elle les considéra d'un oeil stupide et continua son chemin. Et
+ils regrettèrent que leur imprudence n'eût pas entraîné de suites
+irréparables.
+
+Le temps passait, et lui ne se décidait point. Reprendraient-ils
+leurs chaînes plus lourdes, en descendant la colline, ou les
+briseraient-ils, incapables d'accepter de nouvelles précautions?
+Elle se coula tout contre lui, cherchant à lire dans ses yeux:
+
+-- Tes yeux, tes chers yeux, pourquoi fuient-ils mon regard?
+
+--Je ne sais pas, soupira-t-il en les fermant à demi, pris de
+vertige comme tout à l'heure lorsqu'elle défiait le vide.
+
+Elle l'embrassa sur les paupières avec ces mots dont la douceur
+enveloppait une audacieuse décision:
+
+--Ces jours dorés, ces jours d'automne, je sens mon coeur qui se
+brise. Chaque soir qui descend m'est cruel comme un bonheur qui
+m'est volé. Je partirai ce soir, le sais-tu?
+
+À cette fin inattendue il tressaillit et se dégagea de son
+étreinte:
+
+--Tais-toi, Édith.
+
+--Ces jours derniers, quand je te le disais, tu croyais à de
+vaines menaces. Maurice, tu te trompais, je partirai ce soir.
+
+D'autres fois, elle l'avait tenté ainsi, et toujours il avait
+écarté ce projet comme irréalisable, allant jusqu'à lui offrir de
+partir le premier, et de l'appeler à lui, dans la suite, dès qu'il
+aurait obtenu à Paris quelque situation. Inquiet, effaré,
+suppliant, devant ce nouvel assaut plus vif que tous les autres et
+plus immédiat, il s'efforça de la retenir encore.
+
+--Tais-toi. Je reste, moi, et je t'aime.
+
+Pour la troisième fois, autoritaire et exaltée, elle répéta:
+
+--Je partirai ce soir. À minuit passe le train d'Italie. À minuit,
+je serai libre.
+
+Il se tordit les mains de désespoir.
+
+--Tais-toi.
+
+-- Libre de crier mon amour. Libre, si tu n'es pas là, de goûter
+cette joie nouvelle de pleurer sans contrainte. Libre de t'adorer,
+si tu viens.
+
+--Par pitié, ne me tente plus.
+
+--J'étouffe dans ta ville. Vos maisons historiques sentent le
+moisi. J'étouffe de tendresse, vois-tu. Ici, nous serons toujours
+séparés. Je veux jouir de ma douleur, si tu ne viens pas; si tu
+viens, je veux respirer la vie. Viendras-tu?... Viendras-tu ce
+soir?
+
+Elle acheva de l'étourdir avec des baisers, et il promit.
+
+Un instant elle savoura son triomphe en silence, puis murmura:
+
+--J'ai oublié tout mon passé.
+
+Elle l'entraîna hors de leur retraite, devant le Calvaire, au
+soleil. À quoi bon désormais se dissimuler? Ils virent dans un
+éblouissement, sous un ciel net, les formes radieuses et diverses
+de la terre. C'était, devant eux, à l'extrémité de l'horizon,
+comblant tout l'espace vide que laissent entre leurs masses noires
+le Granier et la Roche du Guet, la dentelle légère des Alpes
+dauphinoises, --les Sept-Laux, Berlange, le Grand-Charnier-- que
+la première neige avait poudrées et que l'heure du jour teintait
+de rose. Moins éloignées et plus à droite, les pentes boisées du
+Corbelet et de Lépine, entre lesquelles se creuse le val des
+Échelles, portaient, comme une toison rousse, leurs buissons et
+leurs forêts incendiés par l'automne. Devant ces chaînes de
+montagnes s'étageait la guirlande des coteaux délicats, les
+Charmettes, Montagnole, Saint-Cassin, Vimines, dont les courbes
+molles, les ondulations nonchalantes reposaient le regard. Des
+coulées de lumière se glissaient dans leurs replis, jaillissaient
+en poussière entre leurs ombres. Les flèches aiguës des clochers,
+les peupliers d'or vert servaient de points saillants au décor.
+Dans la plaine, Chambéry sommeillait. Et tout près enfin, au bas
+de la colline, une vigne d'or mat et d'or rouge jetait, comme un
+cri de joie, sa note éclatante.
+
+--Montre-moi l'Italie, demanda-t-elle.
+
+D'un geste négligent il désigna leur gauche. Mais au lieu de
+suivre la direction de son bras, elle se tourna vers lui. De lui
+voir un visage d'angoisse, elle demeura interdite. Elle avait
+compris. Elle pouvait, elle, admirer, comme un touriste qui passe,
+cette exaltation de la nature. Son compagnon ne la sentait pas
+ainsi. N'était-ce pas le suprême effort que tentait son pays pour
+le retenir? Là-bas, il reconnaissait la Vigie, et voici que les
+souvenirs de son enfance, de son enfance toute claire et limpide,
+se levaient de terre comme des oiseaux pour, venir à lui. Plus
+près, c'était, désignée par le voisinage du château, la maison, ce
+que chacun de nous appelle, tout petit, _la maison_, comme s'il
+n'y en avait qu'une au monde.
+
+Dans les yeux de Maurice, elle suivait ce dernier combat avec une
+sorte d'envie, elle qui n'avait rien à sacrifier. Après un soupir,
+elle lui toucha l'épaule.
+
+--Écoute, dit-elle, laisse-moi partir seule.
+
+Mais il supporta malaisément de se sentir deviné jusque dans les
+plus obscures protestations de son être intime, et les plus
+instinctives.
+
+--Non! non! Tu ne m'aimes donc plus?
+
+--Si, je t'aime!
+
+Elle lui sourit d'un sourire infiniment tendre qu'il ne vit pas.
+La flamme de ses yeux se voila. Femme d'aujourd'hui, affamée de
+sincérité et de vie personnelle, soudainement impatiente après
+neuf ans de patience muette, elle était décidée, coûte que coûte,
+à profiter de l'absence momentanée de son mari pour s'évader hors
+de la prison du mariage. Son romanesque départ était
+minutieusement préparé dans ses conditions pratiques et dans le
+choix de l'heure. L'irritation favorable de Maurice le livrait
+presque à sa merci. Mais comment témoignerait-elle à son amant le
+plus d'amour en l'associant à sa destinée inévitable et
+dangereuse, ou bien en le laissant à son milieu naturel? Avant de
+l'aimer, elle ne trouvait pas son existence insupportable. Il
+avait soufflé en elle, sans le savoir, l'esprit de révolte.
+Comment se séparerait-elle de lui? L'offre qu'elle venait de lui
+faire brisait son propre coeur et cependant elle insista. Jamais
+elle ne devait plus rencontrer ce détachement de soi-même que la
+passion traverse parfois comme une prairie humide que le soleil
+dévorant va sécher.
+
+--Peu à peu, lentement, reprit-elle, tu m'oublierais. Ne proteste
+pas. Écoute-moi. Tu es si jeune. Toute la vie est devant toi.
+Laisse-moi partir.
+
+Mais il se révolta de cette injurieuse condescendance. Qui pouvait
+le retenir? Sa raison --une raison de vingt-quatre ans-- ne lui
+avait-elle pas révélé le droit de chacun au bonheur?
+
+--Je ne veux pas de la vie sans toi.
+
+--Je resterai, dit-elle encore, si tu le préfères. J'apprendrai à
+mieux mentir, tu verras. Quand on aime, toutes les lâchetés sont
+permises pour son amour.
+
+C'était une proposition trop tardive. Cette fois elle le savait et
+guettait un refus. En le recevant, elle s'abattit sur la poitrine
+de son ami qui murmura:
+
+-- Je t'aime jusqu’à mourir.
+
+--Seulement? Moi, c'est bien davantage.
+
+--C'est impossible.
+
+--Oh! si. Jusqu'au crime.
+
+Et sans transition, elle jeta négligemment:
+
+--Ce soir, j'emporterai ma dot.
+
+Il se souvint des doutes de son père:
+
+--Ta dot?
+
+-- Oui. Elle est inscrite dans mon contrat. Ne te l'ai-je pas
+montré?
+
+--Tu n'as pas le droit de la prendre. Un jugement te la rendra.
+
+--Ce qui est à moi, je l'abandonnerais à mon mari? Et de quoi
+vivrions-nous?
+
+--Ce soir, Édith, j'aurai quelque argent. Puis j'obtiendrai une
+situation à Paris. Un de mes camarades dont le père dirige une
+grande compagnie m'a promis de me faire réserver une place au
+contentieux. Ces temps derniers, je lui ai rappelé sa promesse à
+tout hasard.
+
+Elle ne découragea pas ce candide optimisme:
+
+--Oui, tu travailleras. Nous irons à Paris, plus tard. Mais ce
+soir, c'est pour l'Italie que nous partons.
+
+--Pourquoi?
+
+--N'est-ce pas le pèlerinage obligatoire des voyages de noces?
+
+Elle inclina la tête avec modestie. Dans sa souplesse, elle parut
+instantanément une jeune fiancée, cette femme de trente ans dont
+le visage pouvait passer d'un air de désenchantement à une
+expression de grâce enfantine; et qui était avide de mordre à la
+vie comme à ces fruits verts dont la seule vue agace les dents.
+
+L'ombre, déjà, envahissait la plaine. Devant eux, les plans du
+paysage s'accentuaient, tandis que s'empourpraient les teintes
+d'or. Elle souffrait de ces trop beaux soirs d'octobre comme d'un
+désir:
+
+--Demain, dit-elle, demain.
+
+Il fit un pas en avant, et tournant délibérément le dos au décor,
+il la regarda, elle seule, qui s'appuyait à une colonne sous le
+péristyle de la chapelle. N'était-elle pas désormais sa patrie?
+
+Ce leur fut une sorte de revanche prise contre la ville que de
+descendre ensemble la colline de Lémenc jusqu'au pont du Reclus,
+avec le risque de rencontrer des personnes de leur connaissance.
+
+--Cinq heures bientôt, dit-elle au moment de le quitter. Encore
+sept heures.
+
+L'espoir avivait la flamme de ses yeux tandis qu'il entrevoyait,
+lui, avec dégoût, ces heures cruelles où il devrait tromper sa
+famille. Elle le devina et s'apitoya sur le sort de son amant,
+afin de détruire par avance les influences qu'elle redoutait:
+
+-- Pauvre enfant, sauras-tu mentir tout un soir?
+
+Il tressaillit de se sentir découvert, et lui répéta, non sans
+âpreté, des paroles qu'elle avait prononcées:
+
+--Il n'y a plus de lâchetés quand on aime.
+
+--C'est horrible, reprit-elle, tu verras. Tu comprendras ma honte
+et ma fatigue. Moi, je mens depuis que je t'aime. Courage. À ce
+soir.
+
+Avant de rentrer, il fit en hâte quelques démarches pour emprunter
+l'argent nécessaire. De son grand-oncle Étienne Roquevillard,
+vieil original qui passait pour avare, et de sa tante Thérèse,
+pieuse et aumônière, il obtint des subsides, un millier de francs
+environ, plus cinq cents de sa soeur, Mme Marcellaz, et autant de
+son futur beau-frère, Raymond Bercy. Il dut invoquer l'obligation
+de dettes contractées au cours de ses années d'études. Cette ruse
+lui procura une humiliation qu'il offrit à son amour, mais sans y
+trouver l'apaisement. Cependant il ne réfléchit pas que tous les
+étrangers auxquels il s'était adressé avaient refusé de lui porter
+secours, tandis que sa famille, avec tendresse ou d'un ton bourru,
+s'empressait de l'aider dans sa gêne imaginaire.
+
+À six heures, il revint à l'étude Frasne comme les clercs en
+fermaient la porte.
+
+--J'ai une lettre ou deux à écrire, leur dit-il, je me charge des
+verrous.
+
+Il écrivit en effet à ses relations les plus influentes pour leur
+demander sans délai une place d'un bon rapport à Paris. Lauréat de
+tous les concours, il comptait sur la recommandation de ses
+anciens professeurs de droit. Il ne s'était jamais heurté aux
+difficultés de l'existence et, confiant dans sa valeur, il ne
+doutait point de les vaincre aisément. Où lui répondrait-on? Il
+hésita, puis donna cette indication: _Milan, poste restante_.
+
+Par ces préparatifs qui occupaient son activité, il avait réussi à
+tromper son regret de partir. Il le retrouva, aigu et poignant,
+quand il lui fallut une dernière fois passer le seuil de la maison
+paternelle. Il s'y glissa furtivement, fut aussitôt signalé, mais
+s'enferma dans sa chambre. Marguerite vînt l'y chercher au moment
+du dîner et le trouva la tête dans les mains, sous la lampe, si
+absorbé qu'il ne l'avait pas entendue frapper. Elle lui prit les
+poignets avec affection, et cette caresse le fit sursauter.
+
+--Maurice, quel chagrin as-tu?
+
+-- Je n'ai rien.
+--Je suis ta petite soeur et tu ne veux pas me confier tes ennuis.
+Qui sait? Je ne te serais pas inutile.
+
+Pour expliquer son air de souci qu'il ne pouvait nier, il invoqua
+ces prétendus embarras d'argent qu'il venait de raconter à
+diverses reprises. La jeune fille aussitôt l'arrêta.
+
+--Attends une minute.
+
+Elle s'éclipsa et quand elle reparut peu après, triomphante, elle
+déposa devant lui un beau billet bleu de mille francs:
+
+--Est-ce assez? Père m'en avait donné trois pareils pour mon
+trousseau. Il me reste heureusement celui-là.
+
+--Tu es folle, Marguerite. Je n'en veux pas.
+
+--Si, si, prends-le, je suis si contente. Quelques chemises de
+moins ne m'appauvriront guère.
+
+Elle riait, et lui, les nerfs tout vibrants, se sentait des larmes
+au bord des paupières. Par un grand effort il réussit à se
+contraindre, et se contenta d'attirer la jeune fille sur son
+coeur, --sur ce coeur qui n'appartenait donc pas tout entier à Mme
+Frasne.
+
+--Aime-moi toujours, murmura-t-il, quoi qu'il arrive.
+
+Elle leva sur lui des yeux interrogateurs. Mais, retenue par sa
+propre générosité, elle n'osa pas lui réclamer un secret en
+échange, et, l'emmenant à la salle à manger, elle lui glissa
+doucement ces mots comme une prière:
+
+--Sois gentil avec père, et je t'aimerai plus encore.
+
+Le dîner se passa sans incident, grâce à la présence de Raymond
+Bercy, qui facilita l'entrevue de M. Roquevillard et de son fils.
+Dans la soirée, Maurice se retira de bonne heure, sous le prétexte
+d'une migraine. Il traversa la chambre de sa mère, qui continuait
+de souffrir. L'âme en détresse, il put embrasser la malade dans
+l'obscurité. Elle le reconnut à ses lèvres et d'une voix faible
+elle l'appela par son nom en lui caressant le visage de la main.
+Il étouffa un sanglot et sortit. L'amour lui ordonnait de telles
+cruautés.
+
+Il prépara sa valise, qu'il fit légère afin de pouvoir la porter
+lui-même à la gare, rassembla dans un portefeuille son argent
+personnel, celui de ses emprunts et celui de Marguerite, en tout
+un peu plus de cinq mille francs, ce qui, dans son inexpérience de
+la vie, lui paraissait une somme importante; plia les quelques
+bijoux qui lui appartenaient et dont il pourrait tirer parti, et
+la toilette de l'exécution étant terminée, il attendit comme un
+condamné à mort l'heure qui lui livrerait sa bien-aimée. Sa
+raison, son infaillible raison, le soutenait dans sa décision, et
+lui représentait la beauté de vivre librement pour son propre
+compte au lieu de prendre rang, comme le dernier de la classe,
+dans la chaîne ininterrompue des Roquevillard.
+
+ * * * * *
+
+...Rassuré par l'attitude de Maurice et par une demi-confidence de
+sa fille, M. Roquevillard s'était endormi sans inquiétude
+immédiate, après s'être décidé toutefois à éloigner son fils de
+Chambéry. Il s'adresserait à un ancien ami qu'il avait obligé
+diverses fois et qui, après avoir beaucoup roulé à travers le
+monde et dévoré son patrimoine, s'était installé à Tunis, comme
+avocat, y voyait ses affaires prospérer et lui exprimait dans ses
+lettres le désir de se reposer ou, tout au moins, de trouver une
+aide. À vingt-quatre ans, un tel voyage, une telle vie, n'était-ce
+pas, avec la nouveauté, l'oubli, le salut?
+
+Dans la nuit, il crut entendre ouvrir et fermer une porte. Le
+silence étant retombé sur la maison, il pensa qu'il s'était trompé
+et s'efforça de retrouver le sommeil. Après une lutte assez
+longue, il frotta une allumette, regarda sa montre, qui marquait
+minuit et demi, se leva et sortit de sa chambre. Au bout du
+corridor, une raie de lumière filtrait sous la porte de Maurice.
+Il s'approcha, écouta et, ne percevant aucun bruit, il frappa. Il
+ne reçut pas de réponse. Après une hésitation, il entra:
+
+--Il aura oublié d'éteindre sa lampe, essayait-il de se persuader,
+quand l'anxiété le tenaillait déjà.
+
+Il vit d'un coup d'oeil le lit intact, un tiroir vide. Il rentra
+chez lui, s'habilla en hâte et malgré ses soixante années courut
+comme un jeune homme vers la gare. L'heure de l'express d'Italie
+devait être passée, mais il restait un dernier train dans la
+direction de Genève. Un employé qui le connaissait le renseigna.
+Maurice était parti _avec elle_. Ils avaient pris leurs billets
+pour Turin.
+
+Seul, il poussa un gémissement comme en ont les chênes au premier
+coup de hache. Mais, comme eux, il était résistant et contre le
+sort il se raidit.
+
+Une race, une famille, une existence même ne sont pas compromises,
+ne peuvent pas être compromis par une faute de jeunesse. Il
+retrouverait son fils tôt ou tard, il le ramènerait au foyer, ou
+bien ce serait la destinée qui se chargerait de ramener l'enfant
+prodigue, et, comme dans la parabole, il aurait la faiblesse de
+tuer le veau gras à son retour, au lieu de lui adresser des
+reproches. Le foyer paternel c'est là qu'on vient panser ses
+blessures, là qu'on est certain de ne jamais être repoussé. Un
+mari peut abandonner sa femme, une femme son mari, des enfants
+ingrats leurs père et mère: un père et une mère ne peuvent pas
+abandonner leur enfant, quand tout l'univers l'abandonnerait.
+
+La ville était comme morte sous la lune. Le pas de M. Roquevillard
+retentissait dans ce désert. De la rue de Boigne qu'il remontait,
+il vit le château dresser devant lui ses tours claires, que la
+perspective nocturne allongeait. Sur leur façade, un arbre voisin
+dessinait l'ombre de ses feuilles. Dans quelques heures, la cité
+muette retrouverait la vie pour jeter ses rires insultants sur ce
+drame de famille.
+
+Quand il ouvrit sa porte, une ombre blanche vint à lui. C'était
+Marguerite.
+
+--Père, qu'y a-t-il?
+
+À défaut de sa femme, il pouvait avec elle partager le poids de
+l'épreuve. Il l'estima assez pour ne lui rien cacher.
+
+--Ils sont partis, murmura-t-il brièvement.
+
+--Ah! soupira-t-elle, ayant compris et se rappelant l'expression
+douloureuse de son frère.
+
+De nouveau le père et la fille se serrèrent l'un contre l'autre
+dans une angoisse commune. Puis, avec tendresse, il la reconduisit
+jusqu'à sa chambre et la quitta sur cette recommandation:
+
+--Laissons dormir ta mère, petite. Elle saura toujours assez tôt
+notre peine.
+
+
+IV
+
+LA VENGEANCE DE MAITRE FRASNE
+
+
+
+Une petite valise à la main, engoncé dans son pardessus à cause de
+la fraîcheur matinale, M. Frasne descendit de l'express de sept
+heures à la gare de Chambéry, et d'un pas rapide regagna son
+domicile après deux jours d'absence. À l'air emprunté de la femme
+de chambre qui lui ouvrit la porte, il comprit immédiatement qu'il
+s'était passé ou qu'il se passait quelque chose dans sa maison.
+C'était un homme approchant de la cinquantaine, assez bien
+conservé, correct, froid et distingué au premier aspect, mais dont
+les lèvres charnues et surtout les yeux à fleur de tête, à demi
+dissimulés derrière le lorgnon, causaient bientôt une impression
+inquiétante:
+
+ --Tout va bien? demanda-t-il malgré son fâcheux pressentiment. Et
+Madame?
+
+La servante mît dans sa réponse un imperceptible accent de
+raillerie:
+
+--Madame est partie hier soir pour l'Italie avec ses malles.
+
+--Pour l'Italie?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--À quelle heure?
+
+--À minuit.
+
+--Sans explications?
+
+--Madame m'a dit en s'en allant que Monsieur était prévenu.
+
+--En effet, répliqua M. Frasne avec sang-froid. Vous me porterez à
+déjeuner dans mon cabinet.
+
+Et sans manifester plus de surprise, il entra dans son cabinet de
+travail, qui communiquait avec l'étude. À quoi bon interroger
+cette fille malveillante et évidemment mal renseignée? La nouvelle
+inattendue qu'il recevait à bout portant comme un coup de feu ne
+lui faisait encore aucun mal. Il n'en éprouvait que de
+l'étonnement. Une blessure, même mortelle, ne se distingue pas
+tout d'abord d'un simple choc. Il faut quelque temps pour en
+souffrir. Le regard aiguisé et les nerfs tendus, il remarqua sur
+la table une lettre fermée qui s'y trouvait placée de façon
+ostensible et presque agressive. Il la prit en main sans l'ouvrir,
+cherchant à la deviner. Elle contenait sans doute l'explication de
+ce départ, --abandon, bravade ou inconséquence? Après neuf années
+de mariage, il était si peu sûr de sa femme que toutes les
+conjectures lui paraissaient également vraisemblables. Devait-il
+lui chercher un compagnon de fuite ou imaginer le caprice d'une
+neurasthénique qui ne tarderait pas à rentrer au bercail? Le nom
+de Maurice Roquevillard ne s'imposait pas à son esprit. Mme Frasne
+recherchait les hommages et s'en divertissait: chacun lui faisait
+une cour anodine. Il pouvait donc ne pas prendre au sérieux la
+banale amitié qu'elle témoignait à son clerc, bien que par des
+lettres anonymes il eût appris que la ville s'en préoccupait avant
+lui. Il partageait le dédain assez commun des hommes mûrs pour les
+jeunes gens qui, prenant le temps pour allié, se contentent
+volontiers de l'espérance. À mesure qu'on perd sa jeunesse, c'est
+toujours son âge ou un âge rapproché du sien que l'on attribue aux
+séducteurs. Les sentiments ne valaient à ses yeux qu'appuyés sur
+des contingences, et il savait combien d'adultères de désir les
+coalitions morales de la province empêchent de se réaliser. Puis,
+comment admettre une hypothèse aussi déraisonnable que le
+renoncement volontaire à une situation confortable et de tout
+repos? Il ne comprenait pas, mais il se trouvait en présence d'un
+fait, lui qui n'attachait d'importance qu'aux faits. Irrité de ce
+mystère que sa clairvoyance n'élucidait pas, il déchira
+l'enveloppe et lut:
+
+"Monsieur, je ne vous ai jamais aimé, et vous le saviez. Qu'est-ce
+que le coeur d'une femme pour qui la possède par acte authentique?
+J'ai pu subir neuf ans cet esclavage parce que je n'aimais pas.
+Tout est changé aujourd'hui: je me libère loyalement au lieu de me
+partager. Qui me retiendrait? Au début de notre mariage vous
+redoutiez les enfants: il eût peut-être suffi d'une petite main
+tendue pour m'enchaîner tout à fait, mais notre maison est vide et
+personne n'a besoin de moi. Vous m'avez estimée cent mille francs
+dans notre contrat de mariage. Vous trouverez naturel que
+j'emporte mon prix. J'ai payé, la première, avec ma jeunesse. En
+vous quittant, je vous pardonne. Adieu.
+
+"Édith DANNEMARIE."
+
+Pour maître Frasne, soit par coutume professionnelle, soit par
+tournure d'esprit positif, toutes les choses de la vie, même les
+sentiments, se traduisaient en actes et obligations. Notre
+caractère gouverne jusqu'à nos agonies dans ce naufrage ou son
+existence s'abîmait, il n'était sur le moment sensible qu'à la
+perte de sa femme et non à celle de son argent, bien qu'il n'en
+fût pas prodigue; mais, pour revivre son passé et exaspérer sa
+douleur, il alla d'instinct exhumer d'un carton son contrat de
+mariage auquel la lettre faisait allusion. Avec, le papier timbré,
+il évoqua plus nettement la grande passion de son arrière-
+jeunesse. Il revit, sur un seuil d'église, une jeune fille svelte
+et souple dont les mouvements et les yeux dénonçaient la fièvre
+intérieure. C'était à la Tronche, près de Grenoble, son pays
+d'enfance. Il y venait en vacances chaque été, de Paris où il
+était premier clerc; il ne pouvait se résoudre, malgré la
+quarantaine menaçante, à quitter définitivement la capitale pour
+acquérir une étude en Dauphiné. Informations prises, Édith
+Dannemarie habitait avec sa mère, dans le voisinage, une petite
+maison où les deux femmes s'étaient retirées presque sans
+ressources après la mort du chef de famille, qui s'était ruiné au
+jeu. Une jeune fille à la campagne, avec ces yeux-là, devait être
+une proie facile. Deux ans de suite, il tenta de s'en emparer.
+Elle attendait un prince, car elle était exaltée, et
+s'impatientait de l'attendre, la solitude échauffant son
+imagination. Ainsi elle le rebutait, mais pas assez pour
+l'éloigner sans retour. Elle découvrait sans études préparatoires
+l'art de se promettre en se refusant et le pratiquait aux dépens
+d'un homme que des conquêtes dans un monde trop aisé et des
+habitudes sensuelles devaient rendre plus irritable et nerveux
+devant cette coquetterie. Il dut se reconnaître vaincu: son désir
+fut plus fort que son intérêt. Ayant perdu ses parents qui lui
+transmettaient un bel héritage, il se décida enfin à demander
+officiellement la main qui le repoussait tout en lui montrant la
+place d'un anneau de fiançailles.
+
+Comment pouvait-il, à travers les clauses laconiques d'un contrat,
+relever les traces de cet amour? Un article concédait à la future
+épouse, en considération du mariage, une donation de cent mille
+francs; non pas, comme il est d'usage et presque de style en
+pareil cas, une donation sous la condition de survie du donataire,
+mais une donation immédiate, comportant une translation de
+propriété. Cette générosité anormale, c'était la preuve de sa
+faiblesse, le témoignage lamentable de sa défaite. Elle conférait
+l'authenticité à sa passion.
+
+M. Frasne fut arraché à son examen par la femme de chambre qui lui
+apportait son chocolat. Elle observa son maître du coin de l'oeil
+tout en le servant, et fut déconcertée de lui voir en main des
+papiers d'affaires. Il compulsait un dossier, quand elle guettait
+son dépit ou sa fureur pour l'annoncer à la ville. D'un geste, il
+la congédia. Il déjeuna sans appétit, par ordre de sa volonté;
+n'aurait-il pas besoin de ses forces intactes, tout à l'heure,
+quand il lui faudrait prendre une décision?
+
+Tandis qu'il avalait de petites gorgées brûlantes, il achevait de
+revivre les années mortes. Il les revivait à son point de vue,
+incapable, comme beaucoup d'hommes et comme presque toutes les
+femmes, de se représenter celui de son partenaire. C'était, après
+bien des hésitations et des délais qui ne venaient pas de son
+côté, le mariage à la Tronche, puis le départ pour Paris. Paris
+lui révélait une compagne inconnue qui, de l'isolement et de la
+monotonie, passait sans transition et sans surprise à la plus
+folle agitation. Elle ne le ménageait pas dans sa maturité, mais
+il ne respectait pas sa jeunesse. C'était alors que, dans l'espoir
+de se reposer en province, il avait acquis à Chambéry l'office de
+maître Clairval, à défaut d'une étude vacante à Grenoble. Mme
+Frasne s'était pliée, avec l'indifférence de ceux que la vie ne
+peut plus satisfaire, à un changement d'existence aussi radical.
+Elle paraissait accepter la retraite comme le plaisir, sans élan
+mais sans objection. Deux ans s'étaient écoulés ainsi, paisibles
+autant qu'ils pouvaient l'être auprès d'une femme qui, même dans
+le calme, ne cessait d'inspirer quelque inquiétude. Et
+brusquement, quand il la croyait enlisée dans l'aisance, les
+bonnes relations et le trantran journalier, sans crier gare, elle
+abandonnait le domicile conjugal pour s'enfuir avec un amant.
+
+Abattu par une catastrophe qui ne le trouvait pas préparé, le
+notaire avait remonté machinalement la pente de ses souvenirs que
+précisait un acte civil. De nouveau il rencontra l'abîme et, cette
+fois, il le mesura mieux. Ce Maurice Roquevillard qu'il dédaignait
+en arrivant s'imposait maintenant à sa fureur jalouse. Édith
+n'était point partie seule. Elle était partie avec lui,
+probablement, sûrement. En ce moment même, là-bas, très loin, en
+Italie, hors d'atteinte, il la pressait sur sa poitrine... M.
+Frasne prit son mouchoir, le passa sur ses yeux, puis le déchira à
+pleines dents. Il pleurait et ne se possédait plus. "Il m'aime à
+sa manière ", avait-elle dit de lui.
+Cette manière, qui n'est pas la plus noble, est la plus fertile en
+tourments: elle se heurte à des images définies et cruelles, elle
+laboure le coeur, comme une charrue la terre, et met à nu la
+haine.
+
+M. Frasne reprit la lettre et le contrat, non plus pour
+approfondir sa misère, mais pour y chercher sa vengeance. Les
+clercs ne tarderaient pas à envahir l'étude. Il fallait avant leur
+venue mener son enquête, forger ses armes. L'argent qu'elle avait
+emporté, qu'elle avait volé, ---car une donation entre époux
+serait dans tous les cas annulée à la suite du divorce prononcé
+contre le donataire,-- elle avait dû le prendre dans le coffre-
+fort. Il avait récemment encaissé un prix de vente de cent vingt
+mille francs, qui devait être versé dans quelques jours, lors de
+la passation de l'acte. Par sa propre indiscrétion, elle avait pu
+l'apprendre. Une clef se fabrique ou se dérobe, mais la
+mystérieuse combinaison de chiffres sans laquelle cette clef ne
+sert de rien, comment l'avait-elle découverte?
+
+Il se leva et s'approcha du coffre-fort, qui ne portait aucune
+trace d'effraction. Il fouilla sa poche et prit son trousseau.
+Alors il s'aperçut que cette clef-là y manquait. Elle avait dû en
+être distraite le jour du départ. Il la possédait en double, il
+est vrai, et avait confié l'autre, selon l'usage, à son premier
+clerc pendant son absence. Il attendrait donc, pour ouvrir et
+vérifier le contenu du meuble, l'arrivée du clerc qui, d'ailleurs,
+servirait de témoin.
+
+Revenant à sa table de travail, il chercha un code pénal et
+commença d'en parcourir les paragraphes au titre des crimes et
+délits contre la propriété. Il lut à l'article 380 que les
+soustractions commises par des maris au préjudice de leurs femmes,
+par des femmes au préjudice de leurs maris ne peuvent donner lieu
+qu'à des réparations civiles. Mais la fin du même article, qui le
+désarmait contre l'infidèle, l'armait contre son complice:
+"_À l'égard de tous autres individus qui auraient recélé ou
+appliqué à leur profit tout ou partie des objets volés, ils seront
+punis comme coupables de vol._" Parti sur cette piste, il trouva
+mieux encore.
+L'article 408, qui traitait de l'abus de confiance, y voyait une
+circonstance aggravante lorsqu'il était commis par un officier
+public ou ministériel, ou par un domestique, homme de service à
+gages, élève, clerc, commis, ouvrier, compagnon ou apprenti au
+préjudice de son maître, et la peine devenait alors celle de la
+réclusion. Qui l'empêchait d'accuser Maurice Roquevillard et même
+de l'accuser seul? N'était-ce pas vraisemblable? Le jeune homme
+connaissait les lieux, les versements opérés à l'étude, la date
+des contrats, l'absence du notaire. Il avait pu surprendre le
+secret de la serrure, soustraire momentanément la clef du premier
+clerc. Sans fortune personnelle, il avait dû se procurer des
+ressources pour enlever sa maîtresse. Enfin, sa fuite à l'étranger
+ne le dénonçait-elle pas? Sans doute la déclaration de Mme Frasne
+démentait expressément cette version. Mais la déclaration de Mme
+Frasne, inefficace contre elle et gênante contre son amant, il
+suffisait de la supprimer. Elle détruite, rien n'innocentait plus
+ce dernier. Et même il perdait tout moyen de défense pour se
+défendre, ne devrait-il pas se retourner contre sa compagne,
+admettre au moins une vie commune aux frais de celle-ci? Un homme
+d'honneur ne le pouvait faire. Sa condamnation était donc
+certaine. L'extradition terminerait sa fuite amoureuse. Il
+comparaîtrait devant les assises. Flétri, déchu, brisé, il
+expierait pour les deux coupables. Enfin sa famille, pour atténuer
+sa faute, restituerait peut-être la somme dérobée. Ainsi le
+désastre serait sauf au moins de toute perte matérielle. Et la
+perte matérielle ne semblait déjà plus négligeable à M. Frasne
+plus réfléchi.
+
+À mesure qu'il explorait dans tous les sens une combinaison aussi
+fertile en déductions et la conduisait jusqu'au dénouement, il
+sentait son désespoir s'alléger. Il oubliait sa douleur en
+apprêtant le supplice du rival. Il envisageait sans pitié les
+conséquences les plus lointaines de la vengeance, et jusqu'à
+l'abaissement de ces orgueilleux Roquevillard, qui pourtant
+avaient accueilli le successeur de maître Clerval en ami. Dans son
+malheur, il eût jeté sa souffrance comme une malédiction à tout
+l'univers. Une dernière fois il relut cette lettre qui, seule,
+mettait obstacle à son projet, puis, résolu, il la jeta au feu et
+la regarda se tordre sous l'action de la flamme, noircir et se
+réduire en cendres.
+
+Neuf heures sonnèrent.
+
+Ponctuels, les clercs entrèrent un à un dans l'étude et gagnèrent
+leurs pupitres. Le patron franchit aussitôt la porte de
+communication, et, sans les saluer, il interpella le principal
+d'un ton préoccupé:
+
+-- Philippeaux, je ne retrouve pas la clef du coffre-fort.
+
+--Mais la voici, monsieur, répliqua le clerc. Vous me l'avez
+confiée pendant votre absence. Je ne m'en suis pas servi.
+
+--C'est juste, venez avec moi.
+
+Les deux hommes passèrent dans le cabinet.
+
+M. Frasne ouvrit le meuble et y remarqua tout de suite un certain
+désordre.
+
+--Vous avez cherché quelque chose, un testament peut-être?
+
+Philippeaux protesta avec la plus grande énergie:
+
+-- Non, monsieur, je vous jure.
+
+--Alors, je ne comprends plus. Tenez: cette enveloppe a été
+déchirée. Elle contenait le prix d'acquisition de Belvade: cent
+vingt mille francs. Nous les avons comptés ensemble.
+
+--En effet, convint le clerc effrayé.
+
+Très calme, le notaire ne poussa pas plus loin ses investigations
+et referma soigneusement le coffre-fort.
+
+--Quelqu'un est entré ici.
+
+--C'est impossible, monsieur.
+
+--Je vous dis que quelqu'un est entré ici. Nous vérifierons le
+contenu devant le commissaire de police. Qui a fermé l'étude hier
+soir?
+
+--Maurice Roquevillard.
+
+--Est-il resté seul?
+
+--Oui, pour écrire des lettres.
+
+--Combien de temps?
+
+--Je ne sais pas. Je l'ai rencontré sous les Portiques une demi-
+heure plus tard. Il m'a rendu les clefs.
+
+--Les clefs? Celle du coffre-fort fait partie de votre trousseau?
+
+--Oui.
+-- C'est imprudent.
+
+Après un silence, M. Frasne reprit:
+
+--Pourquoi n'est-il pas encore arrivé?
+
+--Qui?
+
+--Maurice Roquevillard.
+
+--Il ne reviendra pas, lança le clerc d'une voix vindicative.
+
+M. Frasne le fixa de ses yeux perspicaces. De cet examen, il tira
+deux conclusions le bruit de son malheur courait déjà la ville, et
+Philippeaux, dont il soupçonnait la jalousie, serait un sûr allié.
+Néanmoins, il joua l'ignorance.
+
+--C'est juste. Il devait retourner chez son père.
+
+--Non, monsieur, il a pris le train hier soir, à minuit.
+
+--Pour quelle destination?
+
+--L'Italie.
+
+--Ah! je comprends enfin, avoua cette fois le notaire.
+
+Et lentement il prononça son arrêt:
+
+--Ce serait donc lui qui aurait forcé mon coffre-fort. Comment
+aurait-il trouvé le chiffre?
+
+Philippeaux baissa la tête: la peur et l'envie faisaient de lui un
+délateur.
+
+--Le chiffre est inscrit sur mon agenda, mais sans indication: ma
+mémoire est mauvaise. Roquevillard a pu le lire, se douter de son
+emploi.
+
+De nouveau M. Frasne, que servaient les circonstances, dévisagea
+son clerc et dissimula son contentement:
+
+--Vous êtes deux fois imprudent, Philippeaux. Priez un de vos
+camarades d'appeler le commissaire de police. Il perquisitionnera
+lui-même.
+
+Ainsi le meuble fut visité légalement en présence de plusieurs
+témoins. M. Frasne dressa patiemment son inventaire. Nulle pièce
+ne manquait et le chiffre de l'encaisse était exact.
+
+--Il reste à vérifier cette grande enveloppe qui a été descellée,
+dit tranquillement le notaire, qui conduisait l'enquête avec
+méthode. Elle contenait le prix d'acquisition de Belvade, vingt
+hectares, cent vingt mille francs en billets de banque. Je les ai
+comptés avant de partir, devant mon premier clerc ici présent qui
+en témoignera.
+
+--Parfaitement, monsieur.
+
+-- Le chiffre est consigné là, tout au long. Or, l'enveloppe ne
+renfermait plus que vingt billets.
+
+--On m'a volé cent mille francs, conclut M. Frasne.
+
+--Comment expliquez-vous, objecta le commissaire, que le voleur
+n'ai pas tout emporté? D'habitude, ils ne limitent pas
+volontairement leurs profits.
+
+--Je l'expliquerai au parquet, où je porte immédiatement ma
+plainte.
+
+--C'est votre affaire. Vous soupçonnez donc quelqu'un?
+
+--Oui.
+
+--Vos domestiques?
+
+--Non. Ils seraient partis. Et d'ailleurs, ils n'auraient pas su
+découvrir le chiffre.
+
+--Bien. Je vais rédiger mon procès-verbal.
+
+--Accompagnez-moi au palais. C'est à deux pas.
+
+--Comme vous voudrez.
+
+Ils se rendirent au parquet directement. Le notaire eut avec le
+procureur de la République une longue conférence, qui se prolongea
+après le départ du commissaire de police. Comme il redescendait
+l'escalier, au bas des marches il croisa M. Roquevillard qui
+venait à la Cour. Il était midi et quart, l'heure d'ouverture de
+l'audience. Les deux hommes se regardèrent et se saluèrent.
+
+V
+
+LA FAMILLE EN DANGER
+
+
+Avant l'entrée en séance des conseillers, d'habitude avocats et
+avoués, dans la salle des pas-perdus, bavardent quelques minutes
+entre eux. C'est le laminoir où passent les nouvelles de la ville.
+Mais M. Roquevillard, recherché pour sa belle humeur et redouté
+pour ses pointes, agrafa sa robe au vestiaire, et gagna
+directement sa place à la barre. De loin, ses confrères le
+considéraient avec une curiosité malveillante en s'égayant de
+l'équipée du jeune Maurice, qu'ils traitaient d'ailleurs avec
+légèreté et comme une revanche contre la contrainte des moeurs en
+province. Il paraissait absorbé dans la préparation de sa
+plaidoirie. Un huissier vint à son banc et lui toucha l'épaule:
+
+ --Maître, on vous demande au parquet.
+
+Il se leva aussitôt avec déférence:
+
+ --J'y vais, dit-il.
+
+Il arrive quotidiennement que le ministère public profite de la
+présence d'un avocat à l'audience pour le faire appeler au sujet
+de quelque affaire pénale. M. Roquevillard, néanmoins, n'était pas
+sans inquiétude: sa rencontre, sur le seuil du palais, avec M.
+Frasne, lui inspirait cette réflexion:
+
+--Commettrait-il la folie de déposer une plainte en adultère?
+
+Légalement, l'adultère demeure un délit. Il appartient au mari
+seul de le dénoncer, et c'est un privilège dont il use rarement.
+Mais le visage du notaire était si malaisé à déchiffrer...
+
+Le procureur de la République, M. Vallerois, dirigeait le parquet
+de Chambéry depuis plusieurs années. Il avait eu le temps
+d'apprécier la probité professionnelle, le caractère et le talent
+de l'avocat. On parlait, il est vrai, de la candidature éventuelle
+de celui-ci aux prochaines élections législatives, et l'opposition
+au pouvoir trouverait en lui, s'il acceptait, son chef le plus
+énergique et le plus autorisé. L'accusation de M. Frasne
+détruisait fatalement ce danger politique. Fonctionnaire
+ambitieux, M. Vallerois le constatait sans déplaisir quand M.
+Roquevillard entra dans son cabinet.
+
+Il n'y songea plus lorsqu'il dut lui parler et ce fut son honneur
+de ne plus voir en face de lui qu'un honnête homme dans l'épreuve.
+Il lui tendit la main et commença:
+
+--Je dois remplir auprès de vous une mission pénible.
+
+Il s'arrêta et hésita. La force morale de l'avocat se montrait
+mieux dans les circonstances difficiles. Il sut gré au procureur
+de sa délicatesse, mais il marcha droit au but.
+
+--Il s'agit de mon fils.
+
+--Oui.
+
+--D'une instance en divorce où son nom est mêlé? D'une plainte en
+adultère?
+
+--Non, malheureusement.
+
+--Malheureusement?
+
+Ce mot ne pouvait guère avoir qu'une signification. D'une voix
+ferme, mais assourdie, M. Roquevillard demanda:
+
+--S'agirait-il d'un accident? d'un suicide?
+
+--Non, non, rassurez-vous, s'écria M. Vallerois, se rendant compte
+de l'erreur qu'il avait provoquée. Il est parti cette nuit avec
+Mme Frasne toute la ville le sait. Mais ce qui est plus grave,
+c'est que M. Frasne qui sort d'ici a déposé entre mes mains une
+plainte en abus de confiance contre lui.
+
+Malgré sa possession de lui-même, le vieil avocat, le rouge au
+front, s'indigna:
+
+--Abus de confiance? Je connais mon fils. C'est impossible.
+
+Le procureur lui donna lecture de la dénonciation que le notaire
+avait signée et des constatations relevées par le commissaire de
+police. Attentif, M. Roquevillard l'écouta sans l'interrompre. Ce
+pouvait être, c'était l'effondrement de sa famille, la honte de
+son nom. Maître de lui, mais frappé au coeur, il conclut:
+
+--M. Frasne se venge bassement.
+
+--Comme vous je le crois, reprit M. Vallerois, qui laissa paraître
+sans détour sa sympathie. Mais l'argent a disparu: comment arrêter
+l'action publique?
+
+-- Mon fils n'est pas seul en cause. Quand un enfant de vingt ans
+enlève une femme de trente ans, lequel des deux prépare et dirige
+l'expédition?
+
+--Je l'ai donné à entendre tout à l'heure, à cette place même,
+avec insistance. J'ai recommandé la prudence et réclamé vingt-
+quatre heures de réflexion. Je me suis heurté à une décision
+formelle. La justice va suivre son cours. Je suis obligé de
+commettre le juge d'instruction.
+
+Rassemblant son courage devant ce coup du sort, M. Roquevillard se
+taisait, tandis que le chef du parquet tournait et retournait
+l'insoluble problème:
+
+--Il y a contre lui des présomptions graves, précises,
+concordantes d'abord les facilités de sa situation à l'étude, puis
+sa présence hier soir, avec les clefs, après le départ des autres
+clercs, son manque de ressources pour entreprendre son audacieux
+enlèvement, et jusqu'au souci d'arrêter lui-même le chiffre de son
+vol, comme on fixe la quotité d'un emprunt qu'on restituera.
+
+--Il y a pour lui d'autres présomptions, répliqua fièrement le
+père. D'abord sa famille. On ne ment pas à toute une lignée de
+braves gens. Et qui vous dit qu'il est parti sans ressources?
+Quand son argent à lui sera épuisé, il reviendra, j'en réponds.
+
+Leur entretien fut interrompu par un huissier qui venait chercher
+l'avocat dont la Cour attendait la plaidoirie:
+
+--Je vous suis, dit M. Roquevillard en le congédiant d'un geste.
+
+--Mais s'il est arrêté, comment se défendra-t-il? reprit M.
+Vallerois. Comprenez bien que son cas est mauvais. Les preuves
+s'accumulent contre lui. Et dans l'hypothèse la plus favorable,
+pour se disculper, il faudra qu'il accuse. Le voudra-t-il? Et il
+passera toujours pour complice. Dans tous les cas, si vous
+connaissez le lieu de sa résidence, conseillez-lui d'attendre,
+avant de rentrer en France. Je réclamerai mollement l'extradition.
+
+M. Roquevillard secoua la tête avec énergie.
+
+--Non, non. Fuir, c'est avouer. Il faut qu'il revienne. Je
+trouverai des preuves d'innocence...
+
+Et après un instant de réflexion où il pesa le pour et le contre,
+il ajouta:
+
+--Puisque notre malheur vous touche, monsieur le procureur,
+m'autorisez-vous à vous demander un service, un grand service qui
+peut encore nous sauver?
+
+
+--Lequel?
+
+--Proposez à maître Frasne de retirer sa plainte contre le
+paiement intégral de cent mille francs.
+
+--Vous les restitueriez?
+
+--Je les paierais.
+
+--Et si votre fils n'est pas coupable?
+
+--Il est dans une impasse, vous l'avez dit. Notre honneur vaut
+davantage. Même des poursuites l'éclabousseraient.
+
+--Maître Frasne passe pour intéressé. Sa plainte n'est peut-être
+pour lui qu'un moyen de rentrer dans ses fonds. Essayez de la
+moitié.
+
+--Non, pas de marchandage. Le paiement contre le retrait.
+
+Par un souci de tranquillité et de bienséance, le magistrat
+ébranlé se retrancha derrière des scrupules professionnels.
+
+--Vous avez raison. J'ai le désir de vous obliger, maître. Et je
+l'ai plus encore devant votre sacrifice. Mais convient-il à mon
+caractère de tenter une démarche aussi anormale?
+
+M. Roquevillard mit un peu d'émotion dans sa réponse.
+
+--Elle est anormale, c'est vrai. Mais le temps presse. Je plaide à
+la Cour. Tout à l'heure la plainte sera ébruitée. Vous seul la
+connaissez et pouvez la suspendre encore, l'anéantir. Je vous en
+supplie.
+
+--C'est impossible: je ne puis me rendre chez un plaignant.
+
+--Vous pouvez le faire venir au parquet.
+
+--Soit, dit M. Vallerois. Le moyen est cher, mais sûrement
+efficace. Je présenterai la proposition en mon nom, afin que si
+par hasard j'échoue, vous ne soyez pas engagé par une offre qui
+paraîtrait une acceptation du vol.
+
+--Merci.
+
+Ils se séparèrent. L'avocat rentra dans la salle d'audience où les
+conseillers s'impatientaient, et commença de plaider avec sa
+lucidité accoutumée. Devant l'ordre serré de son argumentation,
+nul ne soupçonna l'angoisse qui le torturait. Mais quand il
+s'assit, le vieux lutteur, qui n'était jamais las, sentit une
+fatigue extrême, lourde comme le poids inconnu de la vieillesse.
+
+Après la plaidoirie adverse et une courte réplique, il reprit
+enfin sa liberté. Il regarda sa montre: elle marquait trois heures
+et demie. Pendant ces trois heures d'intervalle, le sort de son
+fils s'était décidé. Il remonta au parquet où l'attendait M.
+Vallerois, et comprit immédiatement que le magistrat avait échoué.
+
+--M. Frasne est revenu, expliqua celui-ci. Vous aviez raison il se
+venge.
+
+--Il refuse?
+
+--Catégoriquement. Il préfère sa haine à son argent. En vain, j'ai
+pesé sur lui de toutes mes forces, invoqué le scandale qui
+rejaillirait sur sa femme, parlé même du manque de preuves. Il m'a
+répondu que, si je ne mettais pas en mouvement l'action publique,
+il se constituerait partie civile devant le juge d'instruction.
+C'est son droit, et sa résolution est inébranlable.
+
+--Et si je tentais, moi, de le fléchir? Nous étions en bonnes
+relations.
+
+--Cette visite serait inutile, pénible et même compromettante. Je
+ne vous y engage point. Je lui ai parlé de votre famille, de vous.
+Il m'a répliqué: "Son fils m'a arraché le coeur. Tant pis si les
+innocents paient pour les coupables."
+
+M. Roquevillard réfléchit un instant, s'inclina devant ce conseil
+dont il approuva l'exactitude, et prenant congé du procureur, il
+lui tendit la main:
+
+--Il me reste à vous remercier. Vous m'avez traité en ami, je ne
+l'oublierai pas.
+
+--Je vous plains, répondit M. Vallerois touché.
+
+Sa serviette sous le bras, l'avocat regagna sa maison. Il se
+hâtait de son pas toujours jeune, portant haut la tête selon son
+habitude, mais le visage très pâle. Sous les Portiques, asile des
+flâneurs, il croisa des amis qui se détournèrent, tandis que les
+passants le dévisageaient avec insistance, avec raillerie. Il
+comprit que les clercs de l'étude Frasne colportaient déjà à
+travers la ville la honte des Roquevillard. Les Roquevillard:
+c'était, depuis des siècles, la première défaillance de la race.
+Fallait-il qu'elle fût guettée pour qu'on la répandît avec cette
+rancune! Et que de basse envie soulevait donc l'orgueil d'un nom!
+La faiblesse d'un descendant détruisait tout un passé d'énergie et
+d'honneur qui avait fourni depuis tant d'années des exemples
+virils. Et ceux qui s'en réjouissaient ne comprenaient-ils point
+que cet écroulement les atteignait?...
+
+Il se redressa et ralentit sa marche. Personne ne supporta son
+regard. Se raidissant dans le mépris, il songeait, tandis qu'il
+faisait face à l'orage: "Chiens, aboyez à distance. Mais
+n'approchez pas. Tant que je serai vivant, je protégerai les
+miens, je les couvrirai de ma force. Et vous ne me verrez pas
+souffrir."
+
+Devant sa porte, il fut absorbé par M. de la Mortellerie, son
+voisin de campagne. Devrait-il subir déjà des condoléances et des
+sympathies? Encore ce maniaque, en le recherchant, se montrait-il
+le plus humain. Le vieux gentilhomme lui montra le château que
+baignait la lumière du soir.
+
+--À la réception de l'empereur Sigismond, en 1416, lui confia-t-il
+mystérieusement, le duc Amédée VIII donna dans la grande salle un
+banquet dressé par Jean de Belleville, l'inventeur du gâteau de
+Savoie. Les viandes étaient dorées, chargées d'ornements et de
+banderoles aux armes des convives, et chacun recevait les mets qui
+lui étaient destinés en portion simple, double ou triple suivant
+son rang. J'aime cette distinction: il faut manger, non pas selon
+son appétit, mais selon son importance.
+
+--Une portion m'eût suffi, répliqua M. Roquevillard en abandonnant
+le fâcheux.
+
+Il ne pouvait, lui, tromper le présent avec les souvenirs du
+passé. Il disparut sous la voûte, monta l'escalier, et gagna son
+cabinet en évitant la chambre de sa femme toujours alitée. Mais
+celle-ci, l'ayant entendu, le fit appeler dans l'espoir qu'il lui
+donnerait des nouvelles de leur fils. Il la trouva seule, assise
+sur son lit, dans l'ombre du jour qui tombait.
+
+--Marguerite est sortie, murmura-t-elle, et, osant à peine
+formuler cette demande, elle ajouta:
+
+--Tu ne sais rien de Maurice?
+
+--Non, rien. De longtemps, sans doute, nous ne saurons rien.
+
+--Comme ta voix est dure, François! reprit la malade. Cette femme
+l'a ensorcelé, comprends-tu, le pauvre enfant.
+
+--La faiblesse est une façon d'être coupable.
+
+Frappée de cet accent rigide, elle tourna le bouton de la lumière
+électrique, et vit son mari comme atteint d'une vieillesse subite,
+si pâle et les yeux si creusés, qu'elle pressentit le danger.
+
+--François, supplia-t-elle, il y a autre chose que tu me caches.
+Ne suis-je plus comme autrefois ta compagne pour qui tu n'avais
+pas de secrets?
+
+Il s'avança vers le lit:
+
+--Mais non, chère femme, il n'y a rien de plus. La désertion de
+notre fils, n'est-ce pas assez?
+
+Redressée et les bras tendus, elle reprit sa supplication.
+
+--Je lis dans ton regard une menace terrible qui pèse sur nous. Ne
+m'épargne pas comme la nuit dernière. Parle: j'aurai du courage.
+
+--Tu t'exaltes sans cause; il n'y a rien.
+
+--Je te jure que j'aurai du courage. Tu ne me crois pas?
+
+--Valentine, calme-toi.
+
+-- Attends, tu vas me croire.
+
+Et joignant les mains, la vieille femme que la maladie accablait
+invoqua à voix haute la force de Dieu. Dans le visage exsangue et
+émacié, sans reflet de vie, les yeux brillaient d'une ardente
+flamme.
+
+--Valentine, dit-il doucement.
+
+Elle se tourna vers lui comme transfigurée:
+
+ --Maintenant, dit-elle, maintenant, parle. Je puis tout entendre.
+Est-il mort?
+
+--Oh! non!
+
+Elle avait eu le même cri que lui. Subjugué par cette foi qui
+animait sa femme, il lui confia la redoutable accusation qui les
+atteignait dans leur chair. Avec indignation, elle la repoussa.
+
+--Ce n'est pas vrai. Notre fils n'est pas un voleur.
+
+--Non. Mais pour tout le monde il le sera.
+
+--Qu'importe, s'il ne l'est pas en réalité. Et cela, je le sais,
+j'en suis sûre.
+
+Mais d'un geste coupant, M. Roquevillard résuma le désastre:
+
+--Il nous déshonore.
+
+C'était le crime contre la race que, chef de famille, il jugeait,
+tandis que la chrétienne songeait à la conscience.
+
+--Dieu, déclara-t-elle avec solennité, ne nous abandonnera pas.
+
+Comme elle prononçait cet unique mot d'espoir, Marguerite entra,
+bouleversée et luttant contre son trouble. Elle regarda son père
+et sa mère, les vit unis dans la même douleur, et, comme un
+torrent qui renverse un barrage, elle brisa la contrainte qu'elle
+s'imposait et se livra à ses sanglots.
+
+Mme Roquevillard l'attira sur son coeur:
+
+--Viens vers moi.
+
+--Qui t'a fait du mal? lui demanda son père.
+
+Avec une surexcitation fébrile, elle domina sa détresse:
+
+--On nous insulte.
+
+--Qui?
+
+--Je viens de chez Mme Bercy. Raymond était là. Elle m'a dit:
+"Vous avez un joli frère." C'était mal de sa part. Moi je baissais
+la tête. Elle a repris: "Vous savez ce que racontent les clercs de
+l'étude Frasne?" Je me taisais toujours. "Ils racontent que votre
+frère ne s'est pas contenté de la femme." --" Maman! " a crié
+Raymond faiblement. Moi, j'étais déjà debout. Achevez, madame,
+vous le devez. " Elle a osé achever: "Il a emporté la caisse."
+Alors j'ai dit: "Je vous défends d'insulter mon frère." Et à mon
+fiancé, j'ai ajouté: "Vous, monsieur, qui ne savez pas me protéger
+chez vous, je vous rends votre parole." Il a voulu me retenir,
+mais je n'ai plus rien écouté, et me voilà.
+
+--Chère petite! murmura sa mère en l'embrassant.
+
+--Ah! se récria M. Roquevillard redressé sur les têtes jointes de
+sa femme et de sa fille, on condamnera donc toujours sans
+entendre.
+
+Mais déjà Marguerite oubliait son malheur personnel pour le
+malheur commun. Elle se releva et vint à son père qu'elle fixa
+dans les yeux:
+
+--Vous en qui j'ai confiance, répondez-moi ce n'est pas vrai,
+n'est-ce pas?
+
+--C'est faux! assura la malade.
+
+-- Je l'espère, dit le chef de famille. Mais toutes les apparences
+sont contre lui, et il risque d'être condamné.
+
+--Condamné?
+
+--Oui, condamné, répéta l'avocat, et nous tous avec lui qui
+portons le même nom, venons du même passé et marchons vers le même
+avenir.
+
+D'un geste, il parut protéger les deux femmes en larmes et menacer
+le déserteur:
+
+--Un instant de faiblesse suffit à briser l'effort de tant de
+générations solidaires. Ah! que là-bas, dans sa fuite honteuse, il
+mesure l'étendue de sa trahison: les fiançailles de sa soeur
+rompues, l'avenir de son frère atteint, la santé de sa mère
+ébranlée, notre fortune compromise, notre nom taché et notre
+honneur sali! Voilà son oeuvre. Et cela s'appelle l'amour!
+Qu'importe qu'il n'ait pas dérobé une somme d'argent? À nous, il
+nous a tout volé. Aujourd'hui que nous reste-t-il?
+
+--Vous, s'écria Marguerite. Vous le sauverez.
+
+--Dieu, dit Mme Roquevillard qui retrouvait dans le malheur une
+étrange sérénité. Ayez confiance: les mérites d'une race ne sont
+jamais perdus. Ils rachètent les fautes des coupables...
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+I
+
+FABRICANT DE RUINES
+
+
+De tous les lacs de Lombardie, le moins visité est celui d'Orta.
+Il se perd dans la réputation du lac Majeur comme une barque dans
+le sillage d'un bateau.
+
+Du train qui le longe, le voyageur se contente de le regarder
+négligemment sans daigner s'arrêter. Il aperçoit les lignes
+précises des montagnes boisées qui l'enserrent, et les creux de
+vallons où de blancs villages se dissimulent à demi comme des
+troupeaux dans l'herbe. Il emporte en hâte la vision d'une colline
+plantée d'arbres qui s'avance en promontoire sur les eaux, d'une
+ville éparpillée sur la rive, d'une île toute bâtie, et dans sa
+fuite rapide il pense avoir cueilli le sourire délicat de ce
+paysage qui se réserve et qui résume le charme de la nature
+lombarde un mélange d'âpreté et de grâce. La grève du lac
+s'arrondit avec mollesse, mais les contours de l'horizon sont
+nets, accentués, non point fondus et vaporeux comme ils le sont en
+Suisse et en Savoie sous un ciel plus pâle. Le soir, ils
+apparaissent foncés sur un fond clair. Les ondulations des
+collines presque symétriques reproduisent les mêmes formes en les
+exagérant à mesure qu'on regarde vers le nord, de sorte qu'on
+devine à les mesurer par quelles adroites transitions la plaine de
+Novare aboutit à la muraille formidable des Alpes.
+
+Orta Novarese n'est pas encore aménagée pour recevoir des hôtes.
+De là son heureux abandon. Un seul hôtel, au penchant du Mont
+Sacré, --Orta est couronnée d'un monticule où vingt chapelles
+disséminées dans les arbres illustrent la vie et les miracles de
+saint François d'Assise,-- l'hôtel du Belvédère reçoit, du
+printemps à l'entrée de l'hiver, des pensionnaires en petit
+nombre. Mais on découvre sans cesse dans la verdure, le long de la
+côte, des maisons de campagne où l'aristocratie de la province
+vient goûter le repos. Les grilles n'en sont pas fermées. Bien
+entretenus, leurs jardins répandent un parfum de fleurs que l'on
+respire avec délices, au lieu des relents de tables d'hôte qui
+empoisonnent le séjour de Pallanza ou de Baveno...
+
+Fuyant les grandes villes où ils avaient passé la mauvaise saison,
+Mme Frasne et Maurice Roquevillard s'étaient installés au mois de
+mai à l'hôtel du Belvédère. Retenus par lassitude du changement et
+aussi par la modicité du prix, ils s'y trouvaient encore à la fin
+d'octobre. Un automne exceptionnel succédait à l'été presque
+sournoisement, et sans la brièveté des jours, un peu de fraîcheur
+dans l'air, et l'or craintif qui teintait les feuillages, le
+soleil eût inspiré une confiance illimitée.
+
+Ce matin-là, dans le salon attenant à leur chambre, le jeune homme
+s'occupait à traduire un petit livre italien, _Vita dei SS. Jiulio
+e Ginliano_, histoire des deux apôtres qui, de la mer Égée,
+vinrent au quatrième siècle évangéliser Orta. Un passage tiré de
+Lamartine et laissé dans son texte français le retint plus
+longtemps que la phrase la plus obscure. Rêveur, il tourna la tête
+du côté de la fenêtre. Ses yeux dédaignèrent le bouquet d'arbres
+qui terminait la presqu'île au-dessous de lui, l'eau transparente
+et calme, la petite île, jadis lieu d'enchantements, que le
+poétique auteur de la biographie compare à un camélia sur un plat
+d'argent. Spontanément ils cherchèrent le faite des montagnes qui
+barrent l'horizon, comme s'ils les voulaient franchir pour voir au
+delà. Pendant qu'il était ainsi absorbé, une forme blanche se
+glissa dans la pièce et se pencha par-dessus son épaule sur le
+volume ouvert. Entre les phrases étrangères, la phrase française
+se détachait en caractères italiques: _La prédestination de
+l'enfant_, disait Lamartine, _c'est la maison où il est né: son
+âme se compose surtout des impressions qu'il y a reçues. Le regard
+des yeux de notre mère est une partie de notre âme qui pénètre en
+nous par nos propres yeux_.
+
+Mme Frasne doucement ferma le livre, et son amant qui ne l'avait
+pas entendue venir tressaillit à ce geste. Ils échangèrent un
+regard plein de ces choses que des amants n'osent pas dire et à
+peine penser.
+
+--Quel jour du mois sommes-nous? demanda-t-elle avec indifférence.
+
+Rassuré, il répondit:
+
+--Le vingt-cinq octobre.
+
+Tout de suite, elle l'inquiéta de nouveau:
+
+--Il y a un an, te souviens-tu, nous avions rendez-vous au
+Calvaire de Lémenc. Là, nous nous sommes décidés à fuir ensemble.
+Il n'y a qu'un an, déjà mon amour ne te suffit plus.
+
+--Édith!
+
+--Non, il ne te suffit plus.
+
+Et avec un sourire triste, elle ajouta simplement:
+
+--Vois, tu travailles.
+
+--Édith, ne faut-il pas songer à l'avenir?
+
+--Non, il n'y faut pas songer encore. Que nous manque-t-il?
+
+Il prit ombrage de sa question:
+
+--Mes ressources sont épuisées. Notre fortune présente vient de
+toi,
+je ne puis l'oublier.
+
+--Mais tout est commun entre nous. Ne suis-je pas ta femme?
+
+Il fronça les sourcils d'un air volontaire:
+
+--Je désire que ta dot demeure intacte. J'ai demandé à l'un de mes
+amis, qui est publiciste à Paris, de me chercher une situation
+dans la
+presse. Ne pourrais-je y rédiger une revue des journaux étrangers?
+Au collège j'ai appris l'anglais, plus tard l'allemand pour ma
+thèse
+de doctorat. Et je parle déjà l'italien. Cette collaboration, et
+un
+contentieux, ce serait de quoi vivre.
+
+Elle l'écouta avec un sourire ambigu et de ce geste d'adoration
+qui
+lui était familier elle lui caressa le visage de la main.
+
+--Demain nous parlerons de l'avenir. Demain, pas aujourd'hui.
+
+--Pourquoi attendre un jour? Fixons tout de suite, au contraire,
+la
+date de notre départ.
+
+--De notre départ?
+
+--Oui, pour Paris.
+
+Elle ne sut pas dissimuler son mécontentement:
+
+--Toujours Paris. Tu m'en parles sans cesse. Tu en es obsédé.
+
+--C'est là que je puis gagner mon pain, répondit-il avec
+mélancolie.
+
+Souple et câline, elle se coula entre ses bras, chercha ses lèvres
+rouges sous la moustache et lui murmura de tout près:
+
+--Je t'avais demandé un an de ta vie. Un an à vivre sans passé ni
+avenir, à respirer jour par jour notre tendresse, à oublier pour
+moi
+le reste du monde. T'en souviens-tu?
+
+--Ne te l'ai-je pas donné, et bien plus encore?
+
+--Il me manque un jour: c'est demain notre anniversaire.
+
+Avec émotion, il répéta:
+
+--Demain, Edith.
+
+Toute frémissante de ses souvenirs, elle se redressa:
+
+--Ce jour qui nous reste, ne le gâte pas. Puisqu'il est le
+dernier, qu'il soit le plus beau de notre année qui s'est écoulée
+goutte à goutte. Ne parlons plus de l'avenir avant demain. Me le
+promets-tu?
+
+Il sourit de tant d'exaltation:
+
+--Je veux bien.
+
+--Alors, je vais m'habiller. Ce sera vite fait. Et nous sortirons.
+Nous déjeunerons dans l'île.
+
+Elle disparut, et pendant son absence, il voulut reprendre ses
+exercices de traduction. Mais de nouveau il commença la phrase
+française: _La prédestination de l'enfant, c'est la maison où il
+est né..._ Et il s'arrêta de nouveau.
+
+Édith avait raison. Le présent ne lui suffisait plus, ne lui avait
+jamais suffi. De connivence tous deux venaient d'écarter l'avenir,
+mais le passé, dont ils n'avaient point osé parler, leurs regards
+y plongeaient quand leurs bouches demeuraient muettes. Le silence,
+pour lui, devenait un supplice. Par delà ces montagnes
+rapprochées, que faisaient-ils à cette heure, ceux dont il n'avait
+pas de nouvelles?
+
+Édith reparut sur le seuil, et implora son approbation:
+
+--Me trouves-tu jolie, ce matin?
+
+Elle portait une robe d'été en alpaga blanc qui dessinait, sans la
+serrer, sa taille flexible, et un chapeau surmonté d'ailes
+blanches qui achevait de donner à toute sa personne une grâce
+légère et élancée. Cette année l'avait rajeunie. Ses yeux de feu
+ne pouvaient jeter plus d'éclat qu'autrefois, mais ses joues
+étaient plus rondes et moins pâles. Son corps mince avait pris une
+apparence de poids. Et sur toute sa personne était répandue une
+expression indéfinissable d'amour comblé.
+
+Il l'admira et ne lui adressa pas le compliment qu'elle attendait.
+
+Ils descendirent vers le port d'Orta par un chemin en pente raide,
+aux pavés ronds, si peu fréquenté que l'herbe y croît entre les
+pierres. Sur la place, devant la grève où les barques sont
+amarrées, ils croisèrent une jeune fille coiffée d'un béret rouge
+qu'ils avaient déjà rencontrée plusieurs fois dans leurs
+promenades et qui devait habiter les environs. L'étrangère les
+dévisagea sans timidité, surtout Maurice.
+
+--Elle est gentille, constata le jeune homme après l'avoir
+dépassée.
+
+Sa compagne eut une moue de tristesse qui pour un instant lui
+restitua son âge:
+
+--Ne la regarde pas. Je suis jalouse.
+
+Il la plaisanta sur cet excès de sévérité:
+
+--Jalouse? Et moi ne puis-je l'être?
+
+--De qui, grand Dieu?
+
+--Mais de cet Italien noir et moustachu de l'hôtel qui, pendant
+les repas, oublie sa maîtresse pour couler vers toi ses oeillades
+indiscrètes.
+
+Elle éclata de rire
+
+--Lorenzo!
+
+--Tu sais son nom?
+
+--Il me l'a dit. Il m'a fait, en roulant ses yeux blancs, une
+déclaration qui m'a beaucoup amusée.
+
+Il s'efforça d'en rire à son tour. Mais quand ils furent installés
+dans leur canot, et qu'après deux ou trois coups de rames ils se
+furent éloignés du bord, ils éprouvèrent la même impression de
+malaise. Ce présent qu'ils ménageaient avec tant d'art, dont ils
+écartaient les souvenirs et les conséquences pour en extraire
+toute la force, voici que le plus petit incident l'atteignait.
+Quelles murailles fallait-il construire à l'amour pour le mettre à
+l'abri du monde, ne fût-ce qu'une année? Cet amour, à quoi ils
+avaient tout sacrifié, était pressé de toutes parts par la vie et
+jusque par les mouvements de leurs coeurs, comme cette île devant
+eux était baignée des eaux.
+
+La première, elle eut conscience de leur misère. Elle se leva de
+la banquette et se rapprocha de lui. Au lieu de la comprendre, il
+lui raconta la légende de saint Jules dont ils ne se souciaient ni
+l'un ni l'autre:
+
+--Cette île, autrefois, était un repaire de serpents. Lorsque
+saint Jules voulut s'y rendre d'Orta, les pêcheurs refusèrent tous
+de lui prêter leurs barques. Alors il étendit sur l'eau son
+manteau et se servit de son bâton comme d'une rame.
+
+Dépitée, elle murmura:
+
+--Comme tu es savant!
+
+--Je viens de lire ce miracle.
+
+--Je déteste ton livre.
+
+Il devina pourquoi elle le détestait. Dans ce dernier jour de leur
+première année amoureuse qui devait en résumer la douceur, tout
+les blessait, tout leur devenait douloureux, et jusqu'aux paroles
+les plus innocentes.
+
+Ils abordèrent au pied d'un escalier qui descend à la rive, et
+attachèrent leur canot à un cercle de fer fixé dans la grève pour
+cet usage. Ils entrèrent dans la vieille basilique romane qui
+renferme des fresques byzantines, récemment découvertes sous un
+épais crépi, une chaire de marbre noir, un sarcophage et des
+fresques de Ferrari et de Luino. Pour l'avoir entrevue d'autres
+fois, ils la visitèrent sans plaisir: il faut aux amants des
+spectacles toujours neufs, tant ils redoutent les sensations
+émoussées, par la crainte instinctive d'une autre lassitude. Ils
+préférèrent s'engager dans une ruelle étroite qu'ils ne
+connaissaient pas. Tout le sommet de l'île en pente est occupé par
+les bâtiments d'un séminaire qui ressemble à une forteresse. Après
+un tournant, leur ruelle aboutit à une porte fermée. Ainsi
+arrêtés, ils se trouvèrent face à face dans le plus complet
+isolement entre de hauts murs dans une île. Pour eux, il n'y avait
+effectivement plus qu'eux au monde. N'est-ce pas le désir de tous
+les
+amants? L'année précédente, ils eussent souhaité pour le reste de
+leurs jours une telle solitude. D'un commun accord, ils
+s'enfuirent vers le rivage.
+
+Un vieillard pêchait à la ligne en plein soleil. Sous un saule qui
+bordait la grève, deux enfants, pieds nus, faisaient des
+ricochets. Le long de la côte, des maisons de campagne
+apparaissaient entre les branches que dégarnissait lentement
+l'automne, et Orta toute blanche se reflétait dans le lac
+immobile. Ce spectacle de vie calme, dans le repos de midi, leur
+fut un soulagement.
+
+Ils déjeunèrent sur les marches de l'escalier qui conduit à la
+basilique. Et après avoir erré sur l'eau une partie de l'après-
+midi, en quête d'un site ignoré qui raviverait leurs sensations,
+ils regagnèrent le port. Débarqués, ils cherchèrent l'emploi de
+leur temps.
+
+--Rentrons-nous à l'hôtel? lui demanda-t-il sur la petite place.
+
+Mais elle protesta contre ce projet de claustration:
+
+--Oh! non. Le soleil est loin encore de la montagne. Revenons par
+la grande route, sans nous presser.
+
+La route, après avoir traversé la ville dépourvue de trottoirs,
+suit le lac tout en s'élevant peu à peu de niveau et contourne le
+Mont Sacré qui, de ses arbres et de ses chapelles, domine la
+presqu'île. Elle longe des grilles ou des murs de villas, dont
+l'entrée est ornée de palmiers et d'orangers. Devant l'une de ces
+villas, toute modeste et même délabrée, qu'ils aperçurent au bout
+d'une courte avenue par le portail ouvert, Édith respira une odeur
+de roses:
+
+--Attends, dit-elle à son amant. Elles ont tant de parfum, et ce
+sont les dernières.
+
+--Entrons. J'en demanderai quelques-unes pour toi.
+
+Ils entrèrent ensemble, et ce fut pour trouver dans le jardin
+intérieur un assemblage étrange: des stèles tronquées, des
+tourelles de stuc démantelées à demi, des portiques inachevés,
+toute la dévastation d'une cité d'art en miniature, mais une
+dévastation régulière, organisée en motifs de décoration. Au
+milieu de ces pierres symétriquement groupées qui, toutes,
+symbolisaient avec une grâce factice les injures du temps, un
+petit Amour de marbre, que cernaient des rosiers, se dressait sur
+un piédestal, le sourire aux lèvres et bandant son arc.
+
+La jeune femme ne vit que l'Amour parmi les roses:
+
+--Il est charmant, et le jour le caresse.
+
+--C'est bizarre, observait Maurice: nous devons être chez quelque
+amateur de monuments funéraires. En Italie, on ne redoute pas
+l'accumulation.
+
+Un homme déjà âgé, revêtu d'une blouse blanche, le ciseau du
+sculpteur à la main, s'avança à leur rencontre et les salua d'un
+geste un peu
+trop solennel, mélange d'obséquiosité et de noblesse. Il
+s'entretint en langue italienne avec le jeune homme pendant
+qu'Édith autorisée cueillait des fleurs. Elle les rejoignit avec
+une gerbe dans les mains:
+
+--Voici mon bouquet. Mais je vous offrirai une rose à chacun.
+
+Le propriétaire dépouillé se confondit en remerciements et
+formules de reconnaissance qu'elle ne comprit pas. Maurice le
+présenta:
+
+--M. Antonio Siccardi. Monsieur est fabricant de ruines
+artificielles. C'est un beau métier.
+
+Édith leva sur son amant des yeux interrogateurs.
+
+--Je t'expliquerai, ajouta-t-il.
+
+Quand ils se retrouvèrent sur la route après avoir pris congé de
+leur hôte d'un instant, elle s'amusa de cette profession peu
+connue, et répéta sur un ton de badinage:
+
+--Fabricant de ruines artificielles?
+
+--Mais oui, pour l'ornement des parcs. Dans les bosquets, à côté
+d'un banc, cela fait très bien, une colonne brisée, un arceau
+abandonné, ou quelque savante rocaille. J'ai connu au quartier
+Latin un brave homme qui fabriquait des toiles d'araignées pour
+les vieilles bouteilles qu'on achète le soir même, les jours de
+grands dîners.
+
+--Et gagne-t-il beaucoup d'argent avec sa fabrique?
+
+--Beaucoup.
+
+--Ce n'est pas possible.
+
+--Il me racontait justement que tous les nouveaux riches --et ils
+sont nombreux-- parvenus de la finance ou du négoce, raffolent de
+son art. Ils bâtissent des maisons neuves, eux-mêmes sortent de
+terre, mais pour la beauté il leur faut des ruines.
+
+--Bien. Mais l'Amour? Pourquoi l'Amour au milieu de ces affreux
+débris? Les roses lui suffisent.
+
+--Aussi l'ai-je demandé au bonhomme.
+
+--Et qu'a-t-il répondu?
+
+--"Il se plaît dans les ruines", m'a-t-il assuré avec un sourire
+mystérieux, le sourire de la Joconde que prennent volontiers les
+marchands.
+
+--Oui, c'est drôle, conclut-elle. Avec leurs groupes de marbre en
+toilette de ville, les Italiens font de leurs cimetières des
+salons de modes et ils choisissent des signes de mort pour
+l'agrément de leurs jardins...
+
+Lentement ils gravirent le Mont Sacré, qui s'élève d'une centaine
+de mètres au-dessus de la ville. Quand ils parvinrent au sommet,
+ils y trouvèrent le soir qui ajoutait une douceur secrète au grand
+bois de sapins, de mélèzes, de châtaigniers et de pins parasols où
+s'abritent de-ci de-là, sur un sol accidenté, les vingt
+sanctuaires de saint François d'Assise. Ces petites chapelles,
+édifiées entre le seizième et le dix-huitième siècle, sont toutes
+d'architecture différente, rondes ou carrées, avec ou sans
+péristyle, gothiques ou romanes, le plus souvent byzantines.
+Chacune d'elles renferme, en place d'autel, une scène de la vie du
+saint, représentée par des personnages en terre cuite, de grandeur
+naturelle. C'est un Oberammergau immobile. Un art candide a
+présidé à l'installation du pèlerinage. Ainsi les stigmates du
+saint lui sont donnés, par le moyen de fils qui joignent ses mains
+au plafond où des rayons d'or laissent deviner la présence de
+Dieu.
+
+Depuis leur installation à Orta, Édith et Maurice ne passaient pas
+de jours sans venir au Mont Sacré. De l'hôtel du Belvédère on y
+accède en quelques pas. Entre toutes les chapelles, ils avaient
+élu la quinzième dont une tradition attribue le dessin à Michel-
+Ange. Elle est de forme cylindrique, avec une coupole et un
+pourtour supporté par de grêles colonnettes de granit. Elle leur
+rappelait ce Calvaire de Lémenc où leur départ s'était décidé. Les
+arceaux de ses voûtes légères, le long de la galerie surélevée de
+quelques marches, encadraient successivement toutes les
+perspectives du bois tantôt d'autres chapelles dans la verdure,
+tantôt la margelle d'un puits, et tantôt, entre les branches, un
+pan du ciel, un coin du lac, ou l'île Saint-Jules comparable, avec
+son campanile à l'avant, à quelque grand cuirassé échoué dans ce
+lac minuscule.
+
+Ils se dirigèrent tout naturellement vers leur chapelle dont ils
+gravirent les marches. Les fûts des pins rapprochés d'eux se
+profilaient en noir sur le fond rougissant, et de-ci de-là, un des
+sanctuaires blancs se détachait sous les arbres comme une maison
+amie.
+
+Elle tenait ses roses d'une main. De l'autre elle chercha l'épaule
+de son amant.
+
+--C'était un beau soir comme ce soir, soupira-t-elle.
+
+--Quand?
+
+--Il y a un an. Tu ne regrettes rien?
+
+Il détourna les yeux:
+
+--Non.
+
+--Tu ne regretteras jamais rien?
+
+Ainsi pressé, il répondit presque durement:
+
+--Non, jamais.
+
+Elle se pencha davantage pour atteindre ses lèvres, et vit dans
+ses yeux un regard lointain qui l'effraya. Ce qui les avait
+séparés tout le jour --tout ce dernier jour de leur année de
+tendresse-- lui apparut avec évidence. Elle dit enfin ce que la
+prudence lui commandait de ne pas dire:
+
+--Maurice, où est Chambéry?
+
+--Là-bas.
+
+Il avait répondu si vite et d'un geste si sûr qu'elle en fut
+bouleversée. Il s'orientait donc souvent dans le ciel vers cette
+direction; dans son amour il n'avait rien oublié. Des larmes
+jaillirent des yeux de la jeune femme. Il n'en demanda pas la
+cause, mais tâcha de la consoler avec des caresses:
+
+--Édith, je t'aime tant.
+
+Elle fit une moue désabusée:
+
+--Plus que tout?
+
+--Plus que tout.
+
+--Jusqu'à la mort?
+
+--Oui.
+
+--Pas davantage?
+
+-- C'est impossible.
+
+Avec une ardeur insatiable elle jeta comme un cri:
+
+--Mais je ne veux pas mourir, je veux vivre. M'aimeras-tu autant
+demain?
+
+--Pourquoi demain?
+
+--Parce que j'ai peur. Ne vois-tu pas que nous ne pouvons plus
+continuer de vivre ainsi?
+
+--Ah! tu l'avoues! Non, nous ne le pouvons plus. L'avenir, le
+passé, le monde, nous ne pouvons pas les supprimer. Chaque jour tu
+repoussais les explications.
+
+--Tais-toi, Maurice. Tais-toi.
+
+Elle le bâillonna de sa main et de nouveau elle le supplia:
+
+--Demain, demain, je te promets. Je t'obéirai. Tu décideras de
+notre sort. Mais pas ce soir. Ce dernier soir est à moi.
+
+Et sa bouche vint prendre la place de sa main.
+
+Le jour décroissait rapidement. Entre les arbres, les traînées
+rouges qui bordaient la montagne s'affaiblissaient et les eaux du
+lac prenaient une teinte uniforme et grise, à peine traversée et
+animée çà et là par un dernier reflet du couchant.
+
+Le premier, il descendit les degrés du péristyle. Il marchait sans
+y prendre garde dans la direction qu'il avait montrée du doigt.
+Quand il se retourna, il vit sa compagne immobile, entre deux
+colonnes. Ainsi, jadis, elle l'attendait au Calvaire. Sa forme
+blanche se détachait sur le mur moins clair.
+
+--Comme elle est belle! songea-t-il, vaincu encore une fois.
+
+Elle respirait ses fleurs en regardant le soir. Il se souvint de
+leur étrange visite de l'après-midi:
+
+"L'Amour et ses roses."
+
+Il appela:
+
+--Édith ne viens-tu pas? La fraîcheur tombe et tu n'as pas de
+châle.
+
+Et tandis qu'elle le rejoignait, il regarda vers le point
+d'horizon qui lui représentait son pays et songea:
+
+"Les ruines sont là-bas."
+
+Avec son sourire engageant, l'artiste d'Orta n'avait-il pas assuré
+que _l'amour se plaît dans les ruines_?
+
+II
+
+L'ANNIVERSAIRE
+
+
+Le jour même de leur _anniversaire_, Maurice voulut déterminer sa
+compagne au départ. Après le déjeuner, il l'emmena dans l'avenue
+qui borde le Mont Sacré, et qui s'ouvre, par intervalles, sur de
+petits balcons protégés par une balustrade de pierre et aménagés
+pour la vue du lac.
+
+Le soleil y donnait en plein; mais à la fin d'octobre on le
+recherche au lieu de l'éviter.
+
+Triste ou distraite, elle ne parlait pas. Le premier, il rompit le
+silence, qui, maintenant, les séparait au lieu de les unir.
+
+--Ce jour devait arriver, Édith. Nous avons été heureux ici. Mais
+il faut partir. On m'attend à Paris. Ce sera le commencement d'une
+vie nouvelle.
+
+Il espéra une réponse, un encouragement, et reprit avec embarras:
+
+--Nous installerons notre amour en ménage. Nous aurons un foyer.
+Je m'occuperai de régulariser notre situation, d'obtenir ton
+divorce. Tu n'as pas voulu jusqu'à maintenant que je m'en occupe.
+Nous avons brisé tous les liens sans regarder en arrière.
+
+Édith éluda cette mise en demeure. Redoutant confusément de
+quitter l'Italie, elle parut détachée de tout projet:
+
+--À cette heure comme il fait bon! Hier soir, j'ai Senti le froid.
+
+Il la suivit avec patience:
+
+--Froid? L'air est si doux qu'on se croirait encore en été.
+
+--Pourtant c'est l'automne. Regarde.
+
+À leurs pieds s'étendaient les rives hautes et dentelées du lac.
+En face d'eux, c'étaient les contours précis des montagnes. Çà et
+là, un oratoire, un village, une tour fixaient les points
+saillants du paysage. Les arbres et les buissons, en quelques
+jours, avaient changé de couleur: seuls, les groupes de pins
+maintenaient leur vert intact dans une mer d'or pâle.
+
+Ils s'étaient appuyés à la balustrade. Comme en Savoie, la beauté
+menacée des choses communiquait à Édith une exaltation presque
+douloureuse. Les narines dilatées, les nerfs tendus, toute
+vibrante, elle respirait la grâce mortelle de l'automne. Lui, ne
+pouvait détacher ses yeux de ce visage qu'il n'avait peut-être
+jamais vu dans le calme, mais toujours animé par quelque passion
+et comme brûlé à l'intérieur d'un feu dévorant que le regard
+révélait. Quelques lignes délicates, le mouvement du sang sur une
+jeune chair, le parfum de cheveux noirs, et la beauté du monde
+s'abolit, ou plutôt se ramasse en un tout petit espace. Il
+remarqua d'un seul coup, sur elle, le travail de l'année écoulée.
+La jeunesse retrouvée, la liberté, le plaisir, les villes d'art
+parcourues avaient favorisé son épanouissement. Partie le coeur
+bouillonnant de désirs confus, elle s'était affinée et complétée à
+la fois. Jamais encore il n'avait apprécié avec autant de sûreté
+l'achèvement de sa séduction. Il en éprouva une jouissance
+angoissante, en songeant qu'il pouvait la perdre.
+
+Elle sentit le regard persistant de Maurice, lui sourit et désigna
+l'horizon d'un geste large qui semblait le cueillir:
+
+--C'est plus beau que les premiers jours.
+
+Il ne put se tenir de lui traduire sa dernière pensée:
+
+--Toi aussi, tu es plus belle.
+
+Ce compliment inattendu la surprit:
+
+--Vraiment?
+
+--Oui. Regarde les arbres. Ils sont plus légers et comme
+débarrassés d'un poids inutile. Sous leurs branches on voit plus
+loin. Ainsi dans tes yeux on voit plus profond.
+
+- Jusqu'à mon coeur?
+
+--Jusqu'à ton coeur.
+
+Elle sourit en pensant à tout ce qu'un jeune homme ignore encore
+d'un coeur de femme. Et ne doutant plus de son pouvoir, elle jugea
+le moment favorable pour provoquer elle-même l'explication si
+longtemps repoussée. Son but était de rejeter tout mensonge, et de
+s'attacher irrévocablement son amant par l'acceptation d'une
+complicité impossible à désavouer si tard. Cette acceptation
+serait le plus grand témoignage de tendresse qu'elle recevrait de
+lui. Elle l'eût donnée, elle, sans hésiter, dans le cas inverse.
+Mais avec les hommes, il faut tout craindre, jusqu'au bout: ils
+ont une si étrange conception de l'honneur.
+
+Le droit de prendre et d'emporter le montant de la donation que
+lui avait consentie M. Frasne ne faisait pour elle aucun doute.
+Qu'est-ce qu'une donation que le donateur peut retenir? Elle
+chassait même les scrupules qui lui venaient sur la manière dont
+elle avait agi. Que lui importait la manière? Les femmes ne
+comprennent qu'à demi les questions d'intérêt qui les gênent. On
+lui avait expliqué que cet argent était à elle. Cette explication
+lui suffisait. Eût-elle dépouillé son mari qu'elle n'eût point
+connu de remords, puisqu'elle le haïssait. Mais de bonne foi elle
+ne croyait pas l'avoir dépouillé. Elle n'avait emporté strictement
+que son dû quand elle n'aurait eu qu'à élargir la main. Elle avait
+donné, elle, sa jeunesse et sa beauté. Elle avait payé avec de la
+vie, avec des larmes. Pourrait-on lui restituer ses neuf années de
+répulsion vaincue, de dégoûts accumulés?
+
+Cependant, au moment de tout révéler, elle hésita, puis de sa voix
+la plus câline, elle commença:
+
+--Le bonheur embellit donc? Depuis mon enfance, c'est ma première
+année de bonheur. Ah! Si tu savais mon passé!
+
+--Je te l'ai réclamé souvent, Édith. Dis-le-moi. Donne-le-moi. Toi
+non plus, tu ne peux plus garder tes secrets.
+
+Ce fut sa version, un peu arrangée comme toutes les
+autobiographies: une enfance joyeuse et choyée dans un milieu de
+luxe bourgeois, la ruine de son père atteint de la passion du jeu,
+ruine mal supportée qui le conduisait rapidement à l'ennui, à
+l'ivresse, à la maladie et à la mort; puis la retraite à la
+campagne avec une mère faible et désolée, et déjà la révolte
+intérieure dans une existence monotone, toute la fièvre du désir
+consumant de convoitise le coeur de la jeune fille qui, ayant
+hérité de l'imprudence et de la générosité paternelles, se
+trouvait réduite à donner des leçons de piano aux enfants des
+villas environnantes et attendait avec impatience l'amour dont
+elle espérait la liberté.
+
+Le jeune homme coupa son récit pour murmurer:
+
+--C'était la misère.
+
+Elle crut qu'il s'apitoyait, et lui sourit pour le remercier de sa
+compassion. Prise elle-même par ses souvenirs, elle ne remarqua
+pas l'attention concentrée avec laquelle il guettait ses moindres
+paroles.
+
+--Presque, répondit-elle.
+
+--Et déjà tu étais jolie?
+
+--Je ne crois pas. J'étais si maigre. Un sarment de vigne.
+
+Mais elle se connaissait bien, car elle ajouta d'un ton de
+gaminerie:
+
+--On s'en sert pour mettre le feu.
+
+Alors commencèrent les poursuites de M. Frasne. Avec ses yeux à
+fleur de tête et l'obstination qu'elle devinait sous ses airs
+douceâtres, il lui inspirait un sentiment de répulsion. Elle se
+révolta; il se décida, le premier de tous ceux qui la
+recherchaient, à demander sa main. Il possédait une belle fortune,
+une situation honorable à Paris; il pouvait acquérir à son gré une
+étude de notaire à Grenoble ou dans quelque ville voisine. C'était
+le mariage de convenance dans toute son horreur. Elle détestait la
+pauvreté; sa mère, qui n'y était pas accoutumée, la redoutait plus
+encore. Les vieilles gens ont souci de vivre, et l'amour ne les
+émeut plus. Toute la parenté circonvint la jeune fille.
+
+--Je me vendis, acheva-t-elle.
+
+Il ne l'avait pas interrompue. Le coeur battant, il la suivait
+comme on court à l'abîme. Quand elle s'arrêta sur cette fin, il
+jeta brutalement les mots qui depuis un instant lui venaient à la
+bouche:
+
+--Et ta dot?
+
+--Attends, tu vas comprendre.
+
+De rares promeneurs prenaient le soleil dans l'avenue. Des enfants
+jouaient au bois, loin d'eux. Ils étaient presque seuls; par ces
+présences, même discrètes, dans cette crise qu'ils traversaient et
+qu'elle avait adroitement reculée jusqu'à ce jour, elle perdait
+une grande force d'argumentation, celle de ses baisers. Elle avait
+compris, elle ne pouvait pas ne pas comprendre ce qui agitait son
+amant: si souvent elle y avait songé. C'était ce qui dès longtemps
+les tourmentait tous deux, ce qu'elle était parvenue aux prix de
+tant d'efforts, par des mensonges ou par le refus de parler du
+passé--il compte si peu quand on aime-- à écarter de leur bonheur.
+Dans son arrière-pensée, c'était cela, pourtant, qui les devait
+unir pour toujours.
+
+Tandis que bravement elle bandait son intelligence comme un arc
+pour enfoncer plus avant une explication qu'elle voulait sincère,
+loyale, décisive, il répéta la voix étranglée:
+
+--Ta dot? Tu n'avais pas de dot?
+
+Et retrouvant le ton de commandement qu'il tenait de son père, il
+donna des ordres:
+
+--Parle. Il le faut. Parle donc.
+
+Surprise, décontenancée, elle le regarda presque avec frayeur. Ce
+grand jeune homme de vingt-cinq ans, si doux, si adoré, qu'elle
+croyait tenir en sa possession, voici qu'il se transformait
+brusquement en maître. Elle n'avait donc pas exploré tous les
+recoins de ce coeur qui lui appartenait. Instinctivement, pour
+protéger leur amour, elle livra le moins de vérité possible.
+
+--Ma dot, Maurice? Elle est bien à moi, ma dot.
+
+--D'où vient-elle? Ce n'était donc pas de tes parents? Ah! je
+devine. C'est lui, n'est-ce pas, qui te l'a constituée dans ton
+contrat de mariage? Réponds.
+
+Elle essaya de lui tenir tête:
+
+--Oui, c'est lui qui me l'a donnée. Et après? elle est à moi.
+
+Plus épouvanté qu'elle encore, il contint sa colère à cause des
+passants, mais lui imposa un interrogatoire.
+
+--Non, malheureuse, elle n'est pas à toi. Je connais ces contrats.
+C'était une donation pour le cas où tu survivrais à ton mari:
+c'était cela, j'en suis sûr. Rappelle-toi et prends garde.
+
+Elle tendait tout son être vers les paroles menaçantes qui
+tombaient des lèvres trop chères, des minces lèvres rouges. Il ne
+s'agissait plus, pour elle, de convertir son amant en complice,
+d'obtenir de lui ce suprême gage d'amour, seulement de sauver cet
+amour. Elle n'avait à sa disposition que les caresses de sa voix
+dont elle savait qu'il subissait l'influence, et d'ailleurs
+n'était-ce pas la vérité, ce qu'elle allait affirmer?
+
+--Maurice, ne me traite pas ainsi. Tu te trompes. Ma dot est à
+moi. Elle a été tout de suite à moi. C'est un ami de mon père qui
+l'a exigé. En veux-tu la preuve? Tant que ma mère a vécu, je lui
+en ai servi les rentes. J'en pouvais disposer. Tu vois ton erreur.
+Ne me traite pas ainsi.
+
+Dans son désarroi, l'ancien clerc de l'étude Frasne, rassemblant
+toutes ses notions de droit, cherchait à raisonner:
+
+--C'est toujours une donation. Une donation de lui. Et une
+donation est révocable en cas de divorce.
+
+--Pas la mienne, je te jure, assura-t-elle à tout hasard.
+
+--Tâche de réfléchir, Édith. C'est tellement grave que ma vie est
+en jeu.
+
+--Ta vie?
+
+--Oui. Ou mon honneur. C'est la même chose. Cette dot, est-ce toi
+qui l'administrais, qui en touchais les revenus?
+
+--C'était moi.
+
+Aux aguets, elle avait deviné dans quel sens il fallait répondre,
+et se précipitait dans le mensonge avec avidité. La donation de
+cent mille francs que M. Frasne lui avait consentie était bien sa
+propriété en effet, mais sous l'administration et le contrôle du
+mari. Elle n'eût pas résisté aux suites d'une action en divorce.
+Dans tous les cas, Mme Frasne n'en avait pas la libre disposition,
+elle n'en pouvait opérer seule, le retrait. Mais que lui
+importaient ces arguties?
+
+Cependant il continuait, implacable comme un juge d'instruction:
+
+--Cette dot, où était-elle déposée?
+
+--À la Banque Universelle, en titres que j'ai fait négocier. Je te
+l'ai déjà raconté. Laisse-moi.
+
+--Déposée en ton nom?
+
+--En mon nom.
+
+--Est-ce là que tu l'as retirée avant notre départ?
+
+--C'est là.
+
+--Tu as pu la retirer avec ta seule signature à l'agence de
+Chambéry?
+
+--Oui.
+
+--Alors tu étais mariée sous le régime de la séparation des biens?
+
+--C'est cela.
+
+Plusieurs fois, il l'avait interrogée à ce sujet, depuis qu'elle
+lui avait avoué, peu de temps après leur fuite, la réalisation de
+sa fortune personnelle qu'elle lui représentait comme un héritage
+de famille. Cette fable d'une maison de crédit, imaginée alors
+pour ne pas éveiller la susceptibilité du jeune homme, elle la
+maintenait énergiquement le jour même où elle pensait
+l'abandonner.
+
+Ses réponses nettes et rapides, conformes à de précédentes
+explications, étaient plausibles en somme. Il n'était pas
+invraisemblable qu'un conseiller de la famille Dannemarie se fût
+entremis, avant la signature du contrat, pour obtenir de la
+passion de M. Frasne une donation immédiate, absolue et
+définitive, destinée à sauvegarder l'avenir de la jeune fille et à
+lui assurer, dans le présent, plus d'indépendance et de dignité.
+Pourquoi Maurice eût-il douté de pareilles affirmations? Ne
+détruisaient-elles pas suffisamment son bonheur? C'était déjà trop
+que, cédant à une sorte d'envoûtement dont il se réveillait avec
+colère, il eût accepté, par un indigne compromis, de retarder son
+entrée en carrière jusqu'à l'expiration de cette année d'amour.
+Mais de la fortune d'Édith qu'il se faisait l'illusion de
+compléter prochainement par son travail, il ne soupçonnait pas
+l'origine empoisonnée. Voici que cette origine se dévoilait pour
+anéantir son orgueil et briser en lui toute estime de soi-même.
+Cette fortune, si elle appartenait en propre à sa compagne,
+provenait en réalité de l'homme dont il avait ruiné le foyer.
+Qu'il s'en fût glissé la moindre parcelle dans son existence,
+c'était une infamie qu'il ne pouvait à aucun prix tolérer...
+
+Se sentant perdu, il calcula mentalement le chiffre de sa dette.
+
+--Ta fortune est placée à la Banque internationale de Milan. Sais-
+tu combien il y manque?
+
+--C'est toi qui l'administres.
+
+--Huit mille francs, à peu près.
+
+--Nous n'avons pas beaucoup dépensé, protesta-t-elle avec douceur.
+
+De fait, cette somme, ajoutée à celle qu'il avait emportée lui-
+même, atteignait un chiffre bien peu élevé pour les dépenses d'une
+année entière passée en voyage. Mais à Orta, où ils résidaient
+depuis six mois, la vie est à bon marché, les distractions rares
+et peu coûteuses. Édith, après une courte période de prodigalité,
+s'était montrée constamment facile et simple, contente à peu de
+frais: il lui suffisait d'aimer.
+
+Où et comment se procurerait-il ces huit mille francs? Tant qu'il
+ne les aurait pas remboursés, il se croirait déchu, sans honneur,
+et la vie lui serait à charge. Parce qu'il ressentait profondément
+l'humiliation, Maurice accabla sa compagne de mépris:
+
+--C'est bien. Je suis ton débiteur: je te rembourserai. Après,
+nous verrons.
+
+À bout de forces, découragée, vaincue, elle soupira:
+
+--Quelle conversation pour des amants, et le jour de notre
+anniversaire!
+
+Elle se cacha le visage. Plus misérable qu'elle, il s'approcha et
+tenta de lui écarter les poignets:
+
+--Écoute, Édith, je ne t'accuse pas, toi. Nous vivions ensemble
+comme si nous étions mariés. Je ne pensais qu'à notre amour.
+J'avais tort. Je suis encore bien jeune.
+
+Elle lui abandonna ses mains, sans crainte de montrer de pauvres
+yeux gonflés:
+
+--Est-ce que je n'accepterais pas tout de toi avec reconnaissance?
+
+--De toi, mais de _lui_? Il est vengé. Si j'ai détruit son foyer,
+il a brisé mon bonheur.
+
+--Est-ce que je songe à lui, moi?
+
+Mais il continua gravement avec une insistance douloureuse:
+
+--Nous vivions avec tant d'insouciance. C'est fini.
+
+Il y avait tant de désespoir dans son accent qu'elle se jeta dans
+ses bras:
+
+--Tais-toi!
+
+Elle voulut l'entraîner hors de ce balcon d'où ils avaient laissé
+choir leur confiance dans la vie.
+
+--Viens dans le bois, Maurice. Viens t'asseoir à l'ombre, derrière
+notre chapelle. Nous serons seuls et moins malheureux.
+
+Il se décida brusquement à l'écouter.
+
+--Oui, allons-nous-en d'ici.
+
+Les rayons qui passaient entre les pins dessinaient sur le sol
+jonché de feuilles mortes des bandes claires. C'étaient, sur le
+chemin d'ombre, comme des flaques à traverser. Ils contournèrent
+la chapelle. Édith chercha un coin de mousse à l'écart, fit
+asseoir son amant, et lui prenant le visage elle le couvrit de
+baisers. À ses caresses il parut s'abandonner, puis il la repoussa
+tout à coup:
+
+--Non, laisse-moi. Va-t-en. Quand tes lèvres s'appuient, je n'ai
+plus de volonté. Je ne suis plus rien. Je n'ai plus que mon coeur
+qui bat.
+
+--Je t'aime.
+
+--Justement, je t'aime.
+
+Debout, comme égaré, il lui montra, dans le feuillage, le lac qui
+brillait. Déjà Édith tremblante avait compris la tentation.
+
+--Mais je t'aime plus qu'avant. Tu commanderas, je t'obéirai, je
+t'écouterai.
+
+--Veux-tu tenir avec moi?
+
+--Où me conduiras-tu?
+
+--Là-bas.
+
+Elle se recula instinctivement:
+
+--Tais-toi.
+
+Mais comme elle, au Calvaire de Lémenc l'année précédente, l'avait
+entraîné au départ, il s'exaltait à la convaincre:
+
+--Viens. Notre année d'amour est déjà morte. Viens: notre amour
+est déjà mort. Personne ne nous cherchera. L'eau n'est pas froide.
+Nous nous laisserons glisser d'une barque. Je n'ai plus d'honneur.
+Veux-tu venir?
+
+Elle le prit à pleins bras et cria d'une voix d'épouvante:
+
+--Non, non, non. Moi, je t'aime. Quand on aime, on ne veut pas
+mourir. Quand on aime, on ment, on vole, on tue, mais on ne veut
+pas mourir. Les amants qui se tuent n'aimaient pas leur amour.
+
+Il se dégagea de son étreinte, sans craindre de la blesser.
+
+--Laisse-moi. Ne me touche plus.
+
+Et il s'enfuit. Presque aussi agile que lui, elle s'élança à sa
+poursuite. Les enfants qui jouaient suspendirent leur partie pour
+s'intéresser à cette course.
+
+Quand il fut hors d'atteinte, Maurice se dirigea vers la cour de
+Buccione. Il l'avait découverte dans ses promenades avec Édith.
+Dernier débris d'un ancien château fort, c'est une haute tour
+carrée, entourée de pans de murs en ruines qu'envahissent les
+plantes grimpantes. Elle se dresse à l'extrémité du lac d'Orta,
+sur une colline de châtaigniers, et commande un paysage qui, du
+sud au nord, va de Novare, cité claire au bout de la plaine, au
+mont Rose, dont le lointain sommet regarde par-dessus les autres
+plans de montagnes, et dont les glaciers scintillent au soleil.
+L'endroit est désert, et de nulle part dans les environs la vue
+n'est aussi étendue. Souvent, lorsque la fatigue de sa compagne le
+laissait disposer de quelques heures, il était venu là pour
+regarder vers son pays et se sentir en exil.
+
+Il y demeura longtemps à envenimer sa blessure. De la passion qui
+devait combler sa jeunesse, pourquoi ne sentait-il plus à cette
+heure que la misère? Il y avait donc autre chose que l'amour,
+quelque chose de si considérable que, s'il ne pouvait détruire
+l'amour, il avait assez de force pour le réduire au second plan et
+corrompre ses joies. L'amour n'était point toute la vie. Il ne
+pouvait même pas s'isoler, se détacher du reste de la vie. Livré à
+lui-même, il n'était qu'une force désordonnée et destructrice. De
+l'autre côté de ces montagnes qui fermaient l'horizon, il avait dû
+occasionner quelque désastre. Maintenant Maurice en était sûr.
+
+Pouvait-il sincèrement accuser les seules circonstances? Non:
+évoqué avec franchise, ce passé le condamnait. Il se découvrait
+responsable de légèreté, de faiblesse: responsable pour avoir
+accepté de partir quand il pouvait prévoir que les ressources ne
+tarderaient pas à lui manquer: responsable pour avoir accueilli
+sans preuves les explications qu'Édith lui avait fournies et dont
+il lui était facile de saisir l'insuffisance; responsable pour
+avoir consenti, sous l'inspiration de ses caresses, à jouir du
+présent sans le relier au passé ni à l'avenir; responsable encore
+pour avoir cédé à ses sollicitations quand elle s'obstinait à lui
+réclamer une année d'oubli, une année de bonheur, une année de
+paresse et de lâcheté.
+
+Et il lui apparut clairement que s'il tenait à son honneur, le
+salut ne pouvait lui venir que de sa famille. Sans elle, il
+s'estimait perdu, puisqu'il ne pouvait, et peut-être de longtemps,
+restituer cet argent dont il ne voulait pas avoir vécu; mais s'il
+implorait son secours, elle le sauverait. Comment ne le sauverait-
+elle pas? N'était-elle point solidaire de sa honte? Si elle était
+solidaire de sa honte, il avait donc aussi envers elle des devoirs
+qu'il avait désertés. Favorisé dans sa naissance, il avait
+contracté des obligations qu'il avait négligées, un pacte qu'il
+avait rompu. La famille qui nous doit assistance dans la mauvaise
+fortune, dans le péril, de quel droit l'oublier dans la poursuite
+d'un bonheur égoïste dont les conséquences lui sont contraires?
+
+L'orgueil le séparait de son père. Mais sa mère serait sa
+confidente. Il lui demanderait la somme nécessaire à sa
+libération. C'était cela qui pressait. Il fallait avant toutes
+choses recouvrer l'honneur à ses propres yeux.
+
+Ainsi décidé, il regagna l'hôtel en hâte, et écrivit à Mme
+Roquevillard. Il venait de terminer sa lettre et de la mettre à la
+boîte lorsque Édith rentra. Il l'aperçut au bout de l'allée et fut
+presque étonné de la revoir si vite, tant il s'était éloigné
+d'elle en quelques heures. Depuis un an, elle avait occupé tous
+ses jours, et son coeur à chaque battement. Se trouvait-elle si
+rapidement dépossédée de son royaume?
+
+Quand elle le vit, elle s'arrêta, interdite, puis courut se
+précipiter dans ses bras.
+
+--C'est toi... c'est toi...
+
+--Mon amie, ma chérie... dit-il avec une grande douceur.
+
+--Tu es là, je suis contente...
+
+Elle montra le lac d'un geste d'effroi, pour expliquer sa course:
+
+--Je viens de là-bas. J'ai suivi la grève. Asseyons-nous, veux-tu?
+Je n'ai plus de jambes. J'ai eu si peur.
+
+Elle ne se lassait pas de le regarder. Il retrouvait à sa vue
+l'ancien enchantement. Le paysage d'automne les entourait de sa
+volupté fragile. Sur les ruines, l'amour vainqueur se dressait.
+
+Éperdument ils goûtaient un bonheur que tous deux savaient
+condamné.
+
+Dès lors ils ne parlèrent plus du passé. Lui attendait une réponse
+à sa lettre. Elle n'osait plus l'interroger, mais redoublait de
+charme afin de lui plaire. Ce charme s'était modifié. Il n'avait
+plus rien de provocant ni de perpétuellement agité. La crainte de
+perdre son amant l'avait rendue humble et soumise, toute faible et
+tendre. Elle recherchait les conversations, les lectures qu'il
+préférait. Elle devinait au piano sa musique de prédilection. Lui-
+même ne la traitait plus qu'avec bonté. De ce renouveau de paix
+affectueuse, tous deux ne jouissaient qu'avec gêne. Leur accord
+était sans gaieté, sans conviction, sans confiance.
+
+Le 2 novembre leur fut particulièrement cruel. Afin de se livrer
+mieux à ses souvenirs de famille que le jour des Morts avivait,
+Maurice voulut sortir seul, mais Édith implora de l'accompagner.
+Il accepta sans plaisir, et tandis qu'elle se préparait, il fut
+l'attendre au Mont Sacré.
+
+--Où allons-nous? demanda-t-elle en le rejoignant.
+
+--Au cimetière, comme tout le monde aujourd'hui.
+
+Avant de pénétrer dans le cimetière d'Orta, il fallait traverser
+un champ inculte qui jadis en avait fait partie et qui avait été
+désaffecté. Les tombes qu'il renfermait dans son enclos étaient
+invisibles et anonymes. Rien ne les désignait plus au regard, ni
+un nom, ni une croix, pas même un pli de terre. À cause de la
+Toussaint, des mains inconnues avaient disposés çà et là des
+gerbes de chrysanthèmes qui transformaient cette prairie en
+jardin.
+
+Édith et Maurice s'arrêtèrent dans cet enclos que limitaient des
+marronniers. Les feuilles semblaient ne plus tenir que par la
+mollesse de l'air. Un coup de vent suffirait à dévêtir les arbres.
+Avec le soir qui venait, un peu de bise fraîche se leva. Et des
+feuilles d'or tombèrent en effet, tournoyèrent quelques instants,
+et allèrent se tasser dans le fossé qui bordait l'allée
+principale. L'une d'elles se posa sur le chapeau de la jeune
+femme.
+
+Un tel signe de détresse sur ce visage au teint chaud, aux yeux de
+feu, sur cette forme de chair qui, dans l'immobilité même, gardait
+l'animation de la vie, ce fut de quoi achever d'émouvoir son
+compagnon que ce jour surexcitait.
+
+Comme il se taisait, elle lui montra les chrysanthèmes.
+
+--Les belles fleurs, dit-elle.
+
+Et tous deux songèrent qu'elles recouvraient la mort. Par un
+retour inconscient sur eux-mêmes, ils regardèrent la rangée
+d'arbres qui les dissimulait à demi, et, se rapprochant l'un de
+l'autre, ils s'embrassèrent sur les tombes.
+
+
+III
+
+LES RUINES
+
+
+... Le surlendemain de cette promenade, Maurice fut appelé au
+bureau de l'hôtel.
+
+--C'est pour une lettre chargée. Le facteur vous réclame.
+
+Il reconnut les enveloppes jaunes dont se servait son père, et fit
+sauter rapidement les cachets, tandis que la gérante, ayant lu le
+chiffre de la recommandation, l'observait d'un air admiratif. La
+lettre, encadrée de noir, contenait à l'intérieur un billet
+français de cent francs et un chèque de huit mille sur la Banque
+internationale de Milan, signé de sa soeur Marguerite.
+
+"Maintenant, se dit-il, je suis mon maître."
+
+Après l'humiliation, sa première pensée était orgueilleuse.
+Rasséréné, il remarqua mieux la bordure du papier, et son coeur se
+serra. Il y a eu un malheur, un grand malheur pendant son absence.
+Dans l'extrême jeunesse, et plus tard quelquefois, on n'envisage
+point la possibilité de perdre ceux qu'on aime: on s'éloigne d'eux
+sans angoisse, avec la certitude de les retrouver au retour. Au
+premier deuil cesse le crédit de l'avenir. Séparé des siens, privé
+de nouvelles, préservé par l'insouciance de l'âge et l'égoïsme de
+l'amour, il avait pu ignorer cette inquiétude qui brutalement
+étreint la poitrine lorsque le souvenir intervient. Souvent, de
+plus en plus souvent, il évoquait sa famille, il imaginait la
+place vide qu'il avait laissée. La présence d'Édith ne suffisait
+pas toujours à chasser ces fantômes. Mais de pressentiments
+funèbres, il n'en avait jamais eu. Depuis quelques jours
+cependant, depuis que la saison ajoutait sa fragilité à celle de
+son bonheur, il revoyait plus distinctement le visage si pâle de
+sa mère, il sentait sur sa joue la dernière caresse qu'elle lui
+avait donnée d'une main qui était froide, dont il retrouvait,
+après un an, le contact.
+
+Le coup qui le frappait ne le trouvait pas préparé. Pourquoi
+était-ce Marguerite qui avait tenu la plume? De qui pouvait-elle
+être en grand deuil, sinon?... La réponse à cette question, il
+n'osait pas se la faire: elle s'imposait. Il prit son chapeau et
+sortit, la lettre à la main. Comment l'aurait-il lue dans ce
+bureau d'hôtel? Pas même sur la terrasse, ni dans l'avenue, ni
+sous le bois: Édith surviendrait dans quelques instants, le
+surprendrait, et cette douleur-là, elle n'était qu'à lui, il ne la
+voulait partager avec personne. La partager, c'était la diminuer
+quand il désirait l'épuiser.
+
+Dehors il lut les premières lignes et s'enfuit dans le chemin,
+comme une bête blessée qu'on poursuit. Tant qu'il aperçut des
+maisons, il continua sa course. Il cherchait une solitude où
+pleurer sans être vu. Et il se dirigea vers la tour de Buccione.
+
+Il ne s'arrêta qu'au sommet de la colline, au pied de la tour.
+Hors d'haleine, il se laissa tomber dans l'herbe, qui poussait
+entre les murs écroulés. Il avait couru, comme si l'on peut fuir
+devant le destin. À mesure qu'il reprenait son souffle, la peur
+s'emparait de lui et le tenaillait davantage. La lettre de
+plusieurs feuillets qu'il tenait toujours dans sa main crispée, il
+n'osait pas la lire tout entière. Il lui fallut un grand effort
+pour en continuer la lecture qu'il dut interrompre plusieurs fois.
+Elle lui annonçait plus de malheurs même qu'il n'en pouvait
+prévoir.
+
+"Chambéry, 2 novembre.
+
+"Mon cher Maurice,
+
+"Ta lettre m'a été remise à moi. C'est moi qui l'ai décachetée. Je
+l'attendais depuis longtemps. Je pensais bien qu'elle viendrait,
+ou toi. Notre mère me l'avait annoncé. Tu ne pouvais pas nous
+avoir oubliés pour toujours.
+
+"J'ai compris en te lisant que tu ne savais plus rien de nous
+depuis ton départ, et je me suis mieux expliqué ton silence
+persistant. Toi, tu as déjà compris que nous n'avons plus maman.
+Pour te le dire, je retrouve toute ma souffrance que je ne veux
+pas perdre, et qui me rapproche d'elle. Pleure avec moi, mon
+pauvre frère, pleure beaucoup de larmes pour le temps où tu n'as
+pas pleuré. Mais ne te laisse pas aller au désespoir. Elle ne le
+veut pas.
+
+"Elle nous a quittés le 4 avril dernier, il y a bientôt sept mois.
+Tout l'hiver ses forces ont décliné lentement, doucement. Elle ne
+souffrait pas; du moins elle ne se plaignait pas. Elle ne cessait
+pas de prier. Un soir, sans que rien n'eût fait prévoir davantage
+une fin aussi prompte, elle a passé en priant. Père et moi, nous
+étions là. Elle nous a regardés, elle a essayé de sourire, elle a
+murmuré un nom que nous avons compris tous les deux et qui était
+le tien. Et puis sa tête s'est renversée en arrière. Ce fut tout.
+
+"Quelques jours auparavant, elle m'avait parlé de toi, comme si
+elle m'exprimait ses dernières volontés. Je m'en suis rendu compte
+plus tard: elle parlait comme à l'ordinaire, si simplement. Elle
+m'a dit: "Maurice reviendra. Il est plus malheureux que coupable.
+Il l'ignore encore et il l'apprendra. Il aura besoin de tout son
+courage. Promets-moi, toi, lorsqu'il viendra, de le recevoir, de
+le réconcilier avec son père, avec sa famille, de le défendre,
+enfin de ne jamais l'abandonner, quoi qu'il arrive." Je n'avais
+pas besoin de promettre et j'ai promis. Aussi, quand ta lettre est
+venue, je n'ai pas hésité à l'ouvrir: je remplace maman, bien mal,
+mais de tout mon coeur.
+
+"Il faut que tu le saches: maman ne te croyait pas coupable. Moi
+non plus. Père non plus, j'en suis sûre; mais il nous disait que
+la faiblesse est une façon d'être coupable, et que celui dont la
+famille a soutenu les premières années jusqu'à l'âge d'homme n'est
+pas libre d'entraîner pas ses actes la décadence de toute sa race.
+Maintenant il ne parle plus de toi, jamais. Je devine qu'il y
+pense souvent, et qu'il en a beaucoup de peine. Souviens-toi de
+lui, Maurice, souviens-toi de lui autant que de notre mère qui se
+repose. Il a changé, beaucoup changé. Lui qui avait gardé tant de
+jeunesse dans la démarche, dans l'expression, dans la voix, il a
+vieilli en peu de jours. Il travaille sans relâche. Il oublie, en
+travaillant, le mal... Mais j'ai promis de ne pas t'adresser de
+reproches. Cependant il faut bien que tu apprennes ce que nous
+sommes tous devenus, puisque tu étais sans nouvelles depuis une
+année. Il est si estimé que pas un de ses clients ne lui a retiré
+sa confiance.
+
+"Hubert, qui devait rester deux ans en France, a obtenu de
+repartir pour les colonies. Il s'est embarqué au mois de mai
+dernier à destination du Soudan. Il commande un poste très avancé,
+à l'intérieur des terres, à Sikasso. C'est un endroit assez
+exposé. C'est ce qu'il avait demandé.
+
+"Félicie est toujours à l'hôpital d'Hanoï. Elle s'inquiète
+beaucoup de toi. Dernièrement, elle nous racontait la mort de deux
+missionnaires belges qui ont été massacrés sur la frontière de la
+Chine. Au lieu de s'en affliger, elle se réjouissait pour eux de
+leur martyre, et regrettait de ne pouvoir donner sa vie pour celui
+qu'elle appelle "l'enfant prodigue" et que tu reconnaîtras. Elle a
+hérité de la piété ardente de notre mère. Que Dieu nous la garde
+là-bas, à l'autre bout du monde!
+
+"Les Marcellaz nous ont quittés. Malgré les prières de Germaine,
+Charles a vendu son étude pour en acquérir une autre à Lyon. Ce
+départ nous a été dur. Cependant père soutient qu'il est
+raisonnable. Notre beau-frère avait une occasion de se rapprocher
+de sa famille qui est de Villefranche, tu le sais; il devait en
+profiter. Ils sont venus passer les vacances avec nous à la Vigie.
+Pierre et Adrienne y ont pris de bonnes joues rouges. Le petit
+Julien, mon favori, es resté un peu pâlot. L'air de Savoie lui
+convient mieux que les brouillards de Lyon. Aussi Germaine nous
+l'a-t-elle laissé pour cet hiver. Il anime notre grande maison qui
+est bien triste.
+
+"J'ai terminé ma revue. Autrefois, c'était notre mère qui
+centralisait les nouvelles des absents, et les transmettait des
+uns aux autres. Tu vois que je tâche de la remplacer. Pour ce qui
+me reste à te dire, c'est plus difficile. Pourtant, je te le dirai
+sans récriminations. Il me semble que ce sera mieux. D'abord je te
+suis dévouée quand même, et puis tu jugeras de notre misère qui
+est la tienne.
+
+"Tu ne dois pas savoir ce qui s'est passé tout de suite après ton
+départ: sans quoi tu n'aurais pas gardé ce silence qui nous a tant
+affectés. M. Frasne a déposé contre toi, oui, contre toi, une
+plainte en abus de confiance. C'est ainsi que cela s'appelle: on
+en a tant parlé. Il t'accusait d'avoir pris cent mille francs dans
+son coffre-fort. Il s'est porté partie civile pour forcer la
+justice à te poursuivre, et comme tu n'étais pas là, on t'a jugé
+par contumace. Je t'explique avec les mots qu'on a employés. Les
+conseillers ne voulaient pas te condamner. Mais les clercs de
+l'étude, surtout M. Philippeaux, ont témoigné contre toi à
+l'audience. Ils ont déclaré que tu savais que le coffre-fort
+contenait tout cet argent, et puis que tu étais resté le dernier à
+l'étude, avec les clefs, et que tu connaissais le chiffre qui sert
+à ouvrir. Alors, on t'a condamné, avec les circonstances
+atténuantes, à un an de prison. Il paraît que c'est le minimum. On
+a tenu compte des influences que tu avais subies. Mais ils t'ont
+condamné, comprends-tu. Cela s'est fait le mois dernier. Maman
+n'était plus là. Quand père me l'a annoncé, son visage était si
+blanc que j'ai eu peur pour lui. Il se dominait, comme toujours.
+J'aurais préféré qu'il pleurât. Mais il n'est pas de ceux qui
+pleurent. Il souffre en dedans, et c'est pire.
+
+"Le jugement a été affiché à notre porte, publié par les journaux.
+Il paraît que c'est la loi. Tous les vieux Roquevillard qui ont
+rendu tant de services au pays n'ont pas épargné cet affichage à
+notre nom.
+
+"Il y a aussi les cent mille francs que tu dois restituer à M.
+Frasne. Père est d'avis de vendre la Vigie pour les payer. Il dit
+que la durée de ton absence prouve malheureusement que tu as dû en
+profiter, et que cela, au point de vue de l'honneur, c'est pareil
+au vol. Charles soutient au contraire que les payer, c'est te
+reconnaître coupable, et qu'il ne le faut à aucun prix. Mais il
+n'a pas charge de l'honneur de la famille, et moi je suis avec
+père. Dans tous les cas, la justice a nommé un séquestre qui a
+fait diviser la fortune de notre mère pour avoir ta part. Sur la
+mienne, comme je suis majeure, père m'a remis la somme que je
+t'envoie et que je lui ai demandée. Il a paru étonné; je ne sais
+pas s'il a compris. Je lui ai offert ta lettre, il l'a refusée
+avec ces mots que je te transmets:
+
+"--Non, il est mort pour moi, s'il ne revient pas prouver son
+innocence."
+
+"J'ai ajouté cent francs pour ton retour. Il faut que tu
+reviennes. Vois le tort que tu nous as fait. Au nom de notre mère
+dont ce fut le dernier désir, le dernier ordre, au nom de notre
+père que tu as blessé au coeur, à ce coeur si noble, si tendre, au
+nom de Félicie et d'Hubert qui méritent pour toi, de Germaine et
+de ta petite soeur, au nom de tous les nôtres qui pendant tant
+d'années n'ont donné que des exemples d'honnêteté, et qui te
+conjurent de ne pas renverser en un jour l'oeuvre de toute une
+suite de générations, reviens. Je t'attends. Je serai là. Je
+t'aiderai. J'ai confiance que, toi revenu, tout peut encore se
+réparer. Car tu n'est pas coupable. Il est impossible que tu le
+sois. À ta lettre je vois bien que ce n'est pas toi. Et, s'il y a
+du danger pour toi, reviens quand même. Il serait juste que ce fût
+ton tour de souffrir, et tu ne serais pas assez lâche pour t'y
+dérober.
+
+"J'ai fini. Je voudrais tant t'avoir convaincu. Pourtant, si
+_elle_ était plus forte que nous, si malgré nos sacrifices et
+notre peine, tu ne devais pas revenir maintenant, je t'attendrais
+encore. Je t'attendrais toute ma vie. Elle est à notre père et à
+toi. Sache que jamais je ne t'abandonnerai. Ne l'ai-je pas promis
+à maman? Tu as été sa dernière pensée. Et si ma lettre te
+désespère, souviens-toi qu'elle t'a recommandé le courage,
+rappelle-toi cette parole de notre père: Tant qu'on est pas mort,
+il n'y a rien de perdu.
+
+"Adieu, Maurice, je t'embrasse. Ta soeur.
+
+"MARGUERITE."
+
+La tristesse et la honte qui s'étaient emparées de Maurice après
+les demi-révélations de sa maîtresse, que pouvaient-elles
+signifier auprès du torrent de douleur que précipitait en lui la
+lettre de Marguerite? Comment y résisterait-il, lui qui, seulement
+pour un infamant soupçon, avait entendu quelques instants l'appel
+de la mort? À ses pieds, le lac l'invitait pareillement, lui
+offrait l'oubli, le silence, la paix, et il ne le voyait même pas.
+C'était l'appel de la race qui retentissait dans sa poitrine, et
+voici qu'au lieu de faiblir, il ramassait toutes ses forces pour
+faire face au désastre qui venait l'accabler. La pensée de la mort
+est naturelle aux amants dès qu'ils conçoivent des doutes sur
+l'éternité de leur bonheur. Or, il ne s'agissait plus de son
+bonheur, chose individuelle dont il se croyait le maître, à la
+perte de quoi il se croyait le droit de ne pas survivre s'il en
+jugeait ainsi. Avec lui, sa famille tout entière était en cause.
+Il ne s'appartenait plus. Qu'il le voulût ou non, il subissait une
+dépendance, et l'isolement qu'il avait créé autour de lui n'était
+que chimère et vanité. Mais en même temps qu'il perdait
+l'éternelle illusion des amants pour qui l'amour est solitude et
+se passe de tout commerce avec le reste du monde, il puisait
+réconfort comme on puise à un réservoir d'énergie dans la
+solidarité même qui s'imposait avec une autorité si puissante.
+
+Sa plus cruelle souffrance fut de ne pouvoir pleurer sa mère
+librement, exclusivement. Il envia les fils qui, devant un
+cercueil, se livrent, sans retour sur eux-mêmes, à leurs regrets.
+N'avait-il point sa part dans cette fin dont aucun pressentiment
+ne l'avait averti? Il se souvenait que le médecin ne condamnait
+pas la malade, qu'il attendait le salut d'un régime de
+tranquillité et de repos. Comment cette frêle existence eût-elle
+résisté à la tempête?
+
+Et la tempête qu'il avait déchaînée en partant avait ravagé,
+détruit le foyer. C'était la dispersion, las Marcellaz partis,
+Hubert allant chercher un peu d'honneur pour un nom compromis, et
+c'était la menace de ruine avec la vente du vieux domaine. Il ne
+restait plus à la maison que son père devenu un vieillard et
+Marguerite. Mais Marguerite, pourquoi ne s'était-elle pas mariée?
+Son fiancé aurait-il été assez lâche pour la charger de la faute
+d'un autre? Elle n'en parlait point dans sa lettre. Elle
+s'oubliait elle-même, dans l'énumération de leurs maux. "Ma vie
+est à notre père et à toi", lui disait-elle simplement, sans une
+autre allusion à son sacrifice. Personne n'avait été épargné,
+personne, excepté le coupable qui sous un ciel délicat avait goûté
+toute la douceur de vivre.
+
+Car s'il ne méritait point l'ignominieuse accusation lancée par M.
+Frasne, il était coupable envers sa famille pour s'être cru libre
+de la trahir. Et il accusa sa maîtresse dont l'imprudence l'avait
+ainsi déshonoré, dont l'amour l'avait avili. Mais était-ce bien
+son amour qui l'avait avili? L'amour qu'il avait tant convoité
+pendant sa jeunesse exaltée et studieuse à la fois, qui avait
+passé sur son coeur comme ces souffles embrasés que les lyres
+légendaires suspendues aux arbres attendaient pour vibrer, il lui
+attribuait toute sa sensibilité, comme au vent le son des cordes.
+Et il le chargeait des enthousiasmes et des faiblesses dont la
+source était en lui-même. Il se rappelait, dans cette course
+éperdue qu'il entreprenait à travers sa vie, les yeux, la bouche,
+les mouvements d'Édith. À la grâce de ces gestes, aux caresses de
+cette voix, à la flamme de ces regards, oui, le chant de son coeur
+était suspendu. Il quitterait cette femme; il ne renierait pas son
+amour.
+
+Et d'ailleurs, que reprocherait-il à Édith? Du drame lamentable où
+toute une race roulait au fossé par sa faute, que soupçonnait-
+elle? Rien, assurément. Elle avait pris cet argent comme elles
+prennent les coeurs, sans penser à mal, et en croyant exercer un
+droit. S'il l'avertissait, elle s'étonnerait, et sans hésiter
+reviendrait à Chambéry crier aux juges l'innocence de son amant.
+De cette générosité, il ne voulait pas. Il valait mieux qu'elle
+demeurât toujours dans l'ignorance et que pour elle-même elle ne
+courût aucun risque. Il partirait ce soir... non, pas ce soir,
+demain matin, sans l'avoir avertie, après avoir complété sa dot
+illégitime afin qu'elle ne manquât de rien.
+
+Mais que deviendrait-elle, ainsi abandonnée? N'avait-il pas aussi
+des devoirs envers elle dont l'amour était toute la vie?... Il
+essaya d'imaginer son avenir. Il la vit cruellement déchirée, le
+maudissant et le pleurant tour à tour, le réclamant au Bois Sacré,
+aux chapelles, à tous les témoins de leur tendresse. Il assista
+véritablement à son agonie. Pourtant il y avait tant de ressort en
+elle, une telle frénésie de vivre, qu'elle résisterait et se
+reprendrait. Ne l'avait-il pas vue se dresser contre lui,
+frémissante et révoltée, quand il avait parlé de mourir? Oui, elle
+se reprendrait, elle résisterait, elle vivrait. Et il se sentit le
+coeur serré à la pensée qu'elle serait aimée encore, que peut-être
+un jour, plus tard, ce feu dévorant qui la consumait, brûlerait
+pour un autre...
+
+"Non, pas cela, soupira-t-il. Je ne veux pas cela."
+
+C'était la dernière lutte. Dès le premier moment, il avait avoué
+sa défaite. La mort de sa mère, le suprême appel de sa famille,
+l'infamante condamnation qui le frappait ne lui permettaient pas
+de discuter. Il ne lui restait qu'à régler les détails de son
+départ, à atténuer dans la mesure du possible le malheur d'Édith.
+Demeurer avec elle plus longtemps, il ne le voulait pas, et à
+peine séparé d'elle par une fragile décision, il souffrait à crier
+de douleur...
+
+Elle l'attendait avec impatience sur le pas de l'hôtel. Dès
+qu'elle l'aperçut, elle courut à sa rencontre.
+
+--Enfin! murmura-t-elle comme une plainte légère, non comme une
+gronderie.
+
+Il essaya de sourire.
+
+--Bonjour, Édith.
+
+Tendre et attentive, elle observait le visage de son amant et
+remarqua la trace des larmes.
+
+--J'ai toujours peur, maintenant, quand tu es loin.
+
+--Peur de quoi?
+
+--Peur que tu ne reviennes pas.
+
+--Ma chérie...
+
+--Je sais, reprit-elle gravement. Un jour tu ne reviendras pas.
+Dis-moi que ce n'est pas encore?
+
+--Tais-toi, Édith. Je t'aimerai toujours.
+
+--Toujours? quoi qu'il arrive?
+
+--Quoi qu'il arrive.
+
+Elle lui prit la main et d'un mouvement d'adoration la porta à ses
+lèvres. Puis, timidement, elle demanda:
+
+--Tu as reçu des nouvelles de France, ce matin. On me l'a dit.
+
+--Oui.
+
+--De bonnes?
+
+Il eut le courage de répondre d'un signe affirmatif. Puisqu'il
+gardait sa peine pour lui seul, c'est qu'ils étaient déjà séparés.
+Mais elle ajouta:
+
+--Moi, je n'attends jamais de nouvelles. Tu es mon coeur et ma
+vie.
+
+Et comme elle le précédait sur la terrasse où leur petite table
+était mise à l'abri du vent, il se demanda:
+
+"Aurai-je la force de partir?"
+
+
+
+
+IV
+
+LE RETOUR
+
+
+Édith, couchée, se souleva sur le bord du lit et s'accouda pour
+regarder son amant qui achevait sa toilette. Il avait posé la
+lampe à terre afin qu'elle ne reçût pas la lumière que l'abat-jour
+étouffait.
+
+--Pourquoi te lèves-tu si matin? lui demanda-t-elle d'une voix
+endormie et les yeux mal ouverts.
+
+--Je n'ai plus sommeil. Le jour vient.
+
+Il souffla la lampe. Une mince clarté, au bout d'un instant,
+filtra entre les persiennes.
+
+--C'est la nuit, Maurice.
+
+--Ne vois-tu pas un peu de jour?
+
+--Ce n'est pas le jour. Il y a clair de lune.
+
+--Repose encore, Édith. Tu en as le temps.
+
+--Oui. Je suis si lasse, si délicieusement lasse.
+
+Elle se laissa retomber sur l'oreiller et ferma les paupières.
+Même dans le sommeil, elle gardait un air de passion. Il
+s'approcha du lit, se pencha, sur elle, et à l'incertaine lueur
+qui venait de la fenêtre, il considéra son visage.
+
+Cette petite flamme du regard qui animait ma vie, songeait-il,
+pour moi elle est éteinte. Je ne la verrai plus briller. Je ne
+vois pas le mouvement du sang sur les joues, ni la lumière sur les
+dents, bien que les lèvres soient entr'ouvertes, à peine l'arc de
+la bouche, le dessin du nez, la sombre masse des cheveux dont je
+sens le parfum. Et son corps est perdu pour moi..."
+
+Il s'attendrissait, dangereusement. La tentation lui vint de
+rester. Il se baissa, effleura le front dont il sentit la douce
+chaleur. Elle sourit vaguement en gardant les yeux clos. Et il
+sortit de la chambre.
+
+Dans le corridor de l'hôtel, il ne rencontra qu'un garçon qui
+bâillait en frottant le parquet, et qui ne prêta pas d'attention à
+sa tenue. Il emportait pour tous bagages un sac à main, un
+pardessus d'hiver et sa canne.
+
+Pour gagner la gare d'Orta, le plus court était de traverser le
+Mont Sacré. La lune, qui pâlissait devant les menaces du matin,
+pénétrait, comme avec crainte et mystère, dans le bois à demi
+dépouillé. Entre les troncs élancés des pins et des mélèzes, ses
+lueurs glissaient jusqu'aux feuilles mortes qui jonchaient le sol,
+se posaient sur les façades des chapelles. Lorsque Maurice fut
+parvenu devant la quinzième, il leva la tête et s'arrêta. Les
+sveltes colonnettes se détachaient en blanc, et l'une ou l'autre
+se reflétait en ombre noire sur le mur.
+
+Il monta les marches et se retourna pour embrasser d'un dernier
+coup d'oeil le paysage familier. La margelle du puits, les formes
+claires de quelques-uns des sanctuaires surgissaient autour de lui
+comme des apparitions. Il distinguait en face les montagnes
+sombres, et de chaque côté de la colline, des parties du lac. Déjà
+il ne pouvait plus apercevoir l'hôtel du Belvédère que supprimait
+la pente. C'était cela, pourtant, qu'il cherchait. Ces pierres
+qu'il foulait, ces arbres, ces chapelles et tous ces contours
+indécis à qui, tout à l'heure, le soleil restituerait leur valeur,
+il les emportait dans sa mémoire. Tant qu'il aurait la force de se
+souvenir, il les reverrait dans leur intégrité, non pour leur
+grâce particulière, mais comme le décor accessoire qui se
+subordonne à la figure principale. À distance, cette figure
+principale, fleur unique de sa jeunesse, exerçait encore sur lui
+une fascination. Au lieu de fuir, de fuir sans regarder en
+arrière, il demeurait immobile, à cette place qu'elle
+affectionnait et qu'elle était venue occuper, ses roses dans les
+mains, la veille de leur anniversaire, le dernier jour de leur
+bonheur.
+
+Dans _leur_ chambre, elle dormait, délicieusement lasse. Dans une
+heure, dans deux heures, peut-être plus tôt, quand elle se
+lèverait pour le rejoindre, elle trouverait sur la table à coiffer
+la lettre meurtrière qui lui annoncerait, avec des mots de
+tendresse, la séparation. Elle ne comprendrait pas tout de suite.
+Les papiers contenus dans l'enveloppe la renseigneraient mieux.
+C'étaient la note de l'hôtel acquittée, quelques billets de banque
+et les reçus de dépôt donnés à son nom par la Banque
+internationale de Milan, complétés par le chèque de Marguerite
+Roquevillard que Maurice avait endossé. Là elle reconnaîtrait
+l'intervention qui la brisait. La famille qu'elle avait vaincue
+lui reprenait son amant. Alors elle pousserait un grand cri de
+douleur. Si loin qu'il serait d'elle, il l'entendrait toujours
+retentir en lui-même...
+
+Au bois, la lumière de la lune se dissipait dans celle du matin.
+L'heure passait. Appuyé à l'une des colonnes, Maurice ne pouvait
+se décider à partir.
+
+"Où donc, se disait-il, ai-je pris le courage de briser son coeur
+et le mien? Elle es là, tout près de moi encore. Si je rentrais,
+elle ne saurait pas. Son réveil serait doux et léger. Mais non, je
+ne la reverrai jamais plus. Il est des liens que l'amour ne peut
+pas supprimer. Le bonheur, je le comprends, n'est pas un droit. Je
+la torture et je l'aime. Le mal qu'elle m'a fait était
+involontaire.
+Je ne me souviens plus que d'avoir senti la vie auprès d'elle à
+chaque minute, et pourtant avec elle je ne puis plus vivre...
+Édith, te rappelles-tu le passé? Tu m'as donné des fleurs le
+premier soir. Et puis, tu m'as donné tes lèvres, comme tes fleurs,
+sans hésiter. Lorsque tu m'as dit: "Je serai à toi, mais à toi
+seul, quand tu voudras", j'ai senti d'avance tes caresses qui se
+sont incorporées à ma chair. Ah! parce que tu es trop sensible aux
+caresses, parce que maintenant même que tu vas souffrir par ma
+faute, ta faiblesse me fait trembler pour l'avenir, ne crois pas
+que je t'aime moins, et de savoir que par là je puis te perdre un
+jour, Édith, je ne devrais pas le penser, mais peut-être je t'aime
+davantage encore... Quel souvenir garderas-tu de moi? Entre deux
+automnes a tenu notre amour. Tu préférais cette saison où la
+nature s'exalte. Je retrouvais son or dans tes yeux, et sa fièvre
+dans tes bras. Je découvrais en elle un voluptueux enthousiasme.
+Maintenant, je la vois pareille aux chrysanthèmes du cimetière
+d'Orta. Elle cachait la mort. Oui, la mort, comprends-tu? Je ne
+t'ai pas dit adieu, et c'est fini. C'est comme la mort pour nous.
+Tu pleureras, tu parleras, tu marcheras, tu seras pour d'autres un
+être vivant, un être de grâce et de jeunesse; mais pour moi qui ne
+saurai plus rien de toi, tu seras morte. Et mieux vaudrait que tu
+fusses morte, en effet tu ne me maudirais pas, moi qui t'aime et
+qui dois égorger notre amour..."
+
+Le sifflet d'un train l'arracha brutalement à cet état de
+désespoir où peu à peu sa volonté s'alanguissait. Avait-il laissé
+passer l'heure? Non, ce devait être l'express qui descend à Novare
+et qui précède de quelques minutes celui qui monte à Domodossola.
+Cet appel opportun le rendait à sa décision. Il abandonna la
+chapelle, traversa le bois en courant, et gagna la gare. Sur les
+monts, le matin naissait et la lune se désagrégeait dans l'espace.
+
+Il prit un billet pour Corconio, station toute voisine d'Orta,
+mais dans le sens opposé à la direction qu'il allait suivre, afin
+d'empêcher les recherches d'Édith qui peut-être essaierait de le
+rejoindre. En route, il prétexterait une erreur.
+
+Jusqu'à Omegna, la voie ferrée longe de haut le petit lac. Dans le
+wagon, Maurice s'assit au rebours et se pencha à la portière afin
+que son regard prît l'empreinte de ces lieux qui lui
+appartenaient. Au jour levant, les eaux se moiraient de légers
+frissons. Les arbres de la presqu'île montraient leurs fûts
+élancés et l'essor de leurs branches. Là, il avait connu le
+bonheur. Le train quitta Omegna. En vain il tenta d'apercevoir
+encore Orta Novarese, de retenir avec ses yeux, avec son coeur, ce
+paysage qui fuyait. Les secondes qui accroissaient la distance
+tombaient comme des pierres au gouffre. Une à une il entendait
+leur chute.
+
+Une heure plus tard il arrivait à Domodossola, petite ville
+italienne appuyée aux grandes Alpes, que baigne la Tosa rapide et
+verte en amont du lac Majeur. De là part la diligence qui relie
+l'Italie à la Suisse en traversant le col du Simplon. Avec de bons
+attelages et des relais bien échelonnés, elle parcourt en douze
+heures les soixante-quatre kilomètres qui séparent le val d'Ossola
+de la vallée du Rhône.
+
+La traversée coûte près d'un louis. Pour s'acquitter complètement
+envers Édith, Maurice avait presque épuisé ses ressources. Il
+avait consulté les indicateurs. Par Turin, le trajet était plus
+cher. Quand il aurait payé le parcours en troisième classe d'Orta
+à Domodossola et de Brieg à Chambéry, il ne devait plus lui rester
+en poche, d'après ses calculs, que le prix de trois ou quatre
+repas très modestes. C'était véritablement le retour de l'enfant
+prodigue. La pénurie qui l'assimilait aux humbles ouvriers avec
+lesquels il partageait son compartiment, il la supportait sans
+déplaisir. Par de mesquins soucis, elle le détournait de sa peine.
+D'ailleurs, il n'avait pas d'inquiétude réelle. Il savait comment
+on opère pour économiser la voiture et les coûteux hôtels de
+Brieg. Au sommet du col, l'hospice du Simplon, comme celui du
+Grand-Saint-Bernard, donne l'hospitalité gratuite aux pauvres gens
+qui passent la montagne, et les touristes eux-mêmes en profitent
+sans vergogne. Son voisin, un Piémontais qui connaissait le pays,
+acheva de le renseigner: "L'hospice est toujours ouvert. Le jour
+et la nuit, la nuit et le jour. La nuit, on entre, on cherche une
+chambre au premier étage sans demander rien à personne."
+
+Ainsi les difficultés du voyage se simplifiaient. Il franchirait
+le Simplon à pied, et coucherait à l'hospice. À Domodossola, point
+extrême de la voie, il descendit du train et passa fièrement à
+côté de la diligence qui stationnait devant la gare et qui, une
+fois chargée, ne tarda pas à l'atteindre au trot de ses cinq
+chevaux dont l'ardeur est toute fraîche au début de l'interminable
+ascension. Le conducteur évalua du regard ce jeune homme bien vêtu
+qui tenait un sac à la main et ne craignait pas d'user ses
+souliers. Il mit son attelage au pas, fit claquer son fouet pour
+attirer l'attention, et du geste galant dont on offre un bouquet à
+une dame, il offrit une place libre dans le coupé.
+
+--Merci, répondit Maurice, je vais à pied.
+
+--Impossible, impossible à des jambes de _seigneur_. Et quel
+retard! je suis sûr que la _signorina_ vous attend.
+
+--Personne ne m'attend.
+
+--Ah! tant pis. Un bon feu, une soupe chaude et une femme, c'est
+agréable à l'arrivée.
+
+Et ramassant les rênes, il secoua ses bêtes. Bientôt la voiture
+fut hors de vue. Rendu à l'isolement, Maurice continua sa route.
+Lentement il s'élevait au-dessus du val. Avant d'entrer dans les
+étroites gorges des Alpes, il cueillait, en se retournant, les
+derniers sourires de la grâce italienne. Sur la plaine sinueuse
+qu'arrosait la Tosa, elle fleurissait, et sur les pentes boisées,
+même sur les rampes abruptes que décoraient des buissons d'or. Au
+soleil, il était visible que ce pays cherchait à plaire en dépit
+des sévérités de la montagne. Les paysannes qui descendaient à la
+messe --c'était un dimanche--portaient des fichus de couleur qui
+leur retombaient en pointe sur le dos, et des jupes courtes et
+bariolées. Les premières, elles saluaient les passants d'un gentil
+bonjour dont le jeune homme s'attendrissait. Il avait l'impression
+qu'il s'exilait volontairement. Édith n'était-elle pas sa patrie?
+Édith! Elle s'éveillait à cette heure, elle savait... Et il
+accéléra sa marche pour oublier son mal dans la fatigue.
+
+Il avait réparti en trois étapes les 64 kilomètres du parcours:
+Iselle, 18 kilomètres; le col, 22 Brieg, 24. Il pensait déjeuner à
+Iselle, atteindre le col, qui est à 2 000 mètres d'altitude, pour
+dîner et coucher à l'hospice, et descendre sur Brieg le lendemain
+matin, assez tôt pour y prendre le train de Lausanne et Genève
+qui, à la frontière française, trouve la correspondance de Savoie.
+Le lundi à six heures du soir, il débarquerait à Chambéry.
+
+Iselle, que précède un petit vallon verdoyant, est le dernier
+village avant la Suisse. On y a véritablement l'impression qu'il
+faut ici dire un adieu mélancolique à l'Italie. Bâti en longueur
+sur les bords de la route de Napoléon, il est déjà enfermé entre
+deux murailles hautes de quatre à cinq mille pieds, mais il suffit
+encore de regarder en arrière pour apercevoir des prairies,
+quelques bouquets d'arbres, et comme une ouverture de clarté à
+travers les montagnes. Les grelots de la diligence qui relaie à
+Iselle et les exercices des douaniers qui, distingués et farauds
+comme des soldats, portent le nom majestueux de _gardes des
+finances_, animaient seuls jadis le petit bourg, quand au mois
+d'août 1898 commencèrent les travaux de la nouvelle voie ferrée
+creusée à travers les Alpes. Comme par enchantement la population
+quadrupla. Des cités ouvrières se bâtirent, et aussi de petites
+villas avec des jardins pour les ingénieurs et contremaîtres.
+_Alberghi_ et _trattorie_ se multiplièrent, avec des enseignes à
+la gloire du Simplon et l'annonce d'un asti pétillant.
+
+Toute cette population flottante était sur pied, à cause du
+dimanche. Des cloches sonnaient la sortie de la grand'messe quand
+Maurice arriva. Il croisa le cortège des femmes qui, le paroissien
+à la main, rentraient au logis, tandis que les jeux de boules
+accaparaient les hommes, et que de chaque guinguette sortaient,
+avec une odeur de cuisine, des sons de guitare et d'harmonica. Il
+mangea pour une somme modique dans une osteria de chétif aspect,
+en compagnie de bruyants convives. Au lieu de profiter du jour et
+de brusquer le départ, --la nuit en novembre tombe si vite,-- il
+s'attarda sans prévoyance comme s'il préférait le tapage le plus
+vulgaire à la solitude. Il ne pouvait se décider à franchir la
+frontière. Il y voyait l'image matérielle de la rupture, il se
+rattachait éperdument à son amour. Jusque dans cette salle enfumée
+où le vacarme assourdissant qui l'empêchait de penser allégeait sa
+douleur, il lui semblait demeurer en communication lointaine avec
+Édith.
+
+Un peu avant les gorges de Gondo où mugissent des cascades, il
+trouva la borne qui marque la séparation des deux pays. Et après
+l'avoir dépassée, il sentit l'ombre qui envahissait son coeur
+avant même de recouvrir le morceau de terre amincie où il
+cheminait entre deux rochers. En levant la tête, il vit les
+dernières lueurs roses se retirer du ciel. La nuit, qui le
+surprenait beaucoup plus tôt qu'il ne l'avait prévu dans son
+itinéraire, ne lui permit pas de prendre le raccourci qui évite le
+long contour d'Algaby. Il parvint déjà tard, et fatigué, au
+village de Simplon où il soupa et se reposa.
+
+Quand il se remit en route, l'obscurité et le silence
+l'attendaient sur le seuil de l'auberge. Il les accueillit comme
+les compagnons naturels de son triste voyage. Il accomplissait un
+devoir: peu lui importaient désormais les conditions. N'avait-il
+pas tué de ses propres mains son bonheur, et les meurtriers ne
+méritent-ils pas d'expier? C'était le temps où la lune décroît.
+Elle ne se montra qu'à onze heures du soir, comme il approchait du
+sommet du col. À sa clarté il se découvrit seul dans un cirque
+désert et désolé, entouré de la neige qui rend tous les objets
+uniformes. Il ne s'entendait même pas marcher. Son ombre lui
+tenait une compagnie inquiétante qui s'allongeait, s'amincissait,
+disparaissait et renaissait.
+
+Le souffle court et les jambes rompues, depuis longtemps il
+explorait des yeux l'horizon pour y découvrir l'hospice. Aurait-il
+passé devant sans le voir? La lassitude ne lui permettait plus
+d'évaluer les distances. Et puis, à quoi bon tant d'efforts. Il
+n'avait qu'à se laisser choir au bord du chemin. Sur la neige, il
+serait bien pour dormir ou pour mourir. Ce serait fini de penser,
+fini de marcher.
+
+--Édith! murmura-t-il tout haut.
+
+Au son de sa propre voix, il s'arrêta et tressaillit comme si on
+l'avait appelé. N'était-ce pas elle qui l'appelait une fois
+encore, une dernière fois? Il irait la rejoindre sans peine. Déjà
+il ne sentait plus ses jambes. Il glisserait vers elle doucement,
+comme ces rayons de lune sur la neige. L'excès de fatigue, le
+froid, la raréfaction de l'air et aussi le désespoir lui donnaient
+une hallucination. Dans cet état d'épuisement, celui qui s'arrête
+est perdu. Il ne peut plus remettre un pied devant l'autre. C'est
+un mécanisme brisé.
+
+--Édith! prononça-t-il encore.
+
+Et il sourit. Aucune angoisse ne l'étreignait. C'était si simple
+de s'asseoir et d'attendre. Devant lui, sur la droite, les
+glaciers du Monte Leone brillaient en tremblant comme si quelque
+mouvement les animait. Il lui parut que tout l'horizon blanc se
+déplaçait, rétrogradait vers l'Italie. Il connaissait, avec
+l'engourdissement, une sorte de béatitude. L'instinct de la
+conservation ou la curiosité du mirage lui maintenaient les yeux
+ouverts quand le sommeil l'envahissait, mais il n'avait plus envie
+de remuer. Le silence de la montagne que la neige et la lune
+paraissaient élargir emplissait tout l'espace et montait jusqu'aux
+étoiles.
+
+Dans cette fuite du paysage où il se laissait couler, il y eut un
+temps d'arrêt, occasionné par la chute de son sac qu'il avait
+lâché machinalement. Le geste qu'il fit pour le retenir brisa le
+sortilège. À la difficulté de se mouvoir il comprit le danger.
+
+"Mais je vais mourir! se dit-il brusquement. Là, tout seul, dans
+ce désert."
+
+Mourir! Édith, vers qui il croyait redescendre, disparut
+instantanément de sa pensée, comme une sirène au fond de la mer,
+et fut remplacée par le pays de son enfance, par le coteau de la
+Vigie, par sa famille.
+
+"Ils m'attendent."
+
+Était-ce un talisman contre la mort, ce rappel des premières
+années qui substitue des images de durée aux tentations de fin,
+aux désirs d'anéantissement? Sa jeunesse aidant, il récupéra
+quelque énergie. Il souleva ses pieds successivement, comme s'il
+les dégageait d'une boue tenace où ils se seraient enfoncés. Il se
+traîna plutôt qu'il ne marcha sur une étendue de quelques mètres.
+Maintenant il avait peur et se raidissait contre le péril dont il
+devinait la présence à son côté, qui l'accompagnait pas à pas dans
+cette solitude comme un ennemi guettant ses défaillances. Il
+savait qu'au bord de la route, près du col, des refuges en
+planches offrent de distance en distance un abri aux voyageurs
+surpris par la tempête ou le froid. À la découverte de l'une de
+ces baraques il bornait toute son ambition. Alors il aperçut au
+bas du Monte Leone une frêle lumière qui brillait à peine dans la
+nuit trop claire. Tout petit, serré contre l'énorme masse de la
+montagne, c'était l'hospice dont la porte demeure toujours grande
+ouverte et même désignée par une lampe. Du moment qu'il voyait le
+but, il était sauvé. Il ne quitta plus du regard cette lueur qui
+l'encourageait. Bientôt le bâtiment prit son importance réelle,
+haut et large en grosses pierres de taille. Enfin, il gravit le
+perron et entra. Des chiens, du fond d'un chenil éloigné,
+signalaient son arrivée. Mais dans le corridor où le clair de lune
+entrait, il ne rencontra personne. Le laisserait-on en détresse au
+port même? Dans son état de fatigue, il allait se coucher sur la
+pierre quand le renseignement du Piémontais lui revint en mémoire:
+
+--La nuit, on entre, on cherche une chambre au premier étage sans
+demander rien à personne.
+
+Il monta l'escalier, tâta une première porte qui était fermée,
+puis une seconde qui céda. Il se trouva dans une chambre simple
+mais confortable, meublée d'un lit aux draps frais et largement
+pourvu de couvertures, d'une table de toilette, d'une commode, de
+deux ou trois chaises et d'un tapis. Devant cette installation, il
+sourit de plaisir. On avait poussé la prévenance jusqu'à placer
+sur la commode, de manière à attirer l'attention, un flacon de
+rhum, un verre et un sucrier. La liqueur le réconforta. À vingt-
+cinq ans, le danger s'oublie vite.
+
+"Je suis ici chez moi, comme un voleur", se dit-il plaisamment,
+tout disposé à estimer de nouveau la vie. Mais sa réflexion le fit
+tressaillir. Comme un voleur, en effet. N'avait-il pas été
+condamné pour vol? Le souvenir de la honte lui gâta son plaisir.
+Il se coucha rapidement. Les épaisses couvertures lui
+communiquèrent une chaleur bienfaisante. Sa fatigue était si
+grande qu'il s'endormit aussitôt, sans même songer que c'était la
+première nuit qu'il passait loin d'Édith et hors de l'Italie,
+depuis son départ de la maison paternelle.
+
+Le lendemain, il se réveilla trop tard pour descendre sur Brieg.
+Les religieux, mis au courant des péripéties de son voyage, le
+gardèrent une journée et le restaurèrent de leur mieux. Il refusa
+de prendre la diligence, mais sa fierté l'empêcha d'en révéler le
+motif. Ce fut une journée de repos, de distraction, presque
+d'oubli. Dans cette thébaïde, perdue à deux mille mètres
+d'altitude, il montra une gaieté d'enfant, interrompue de temps à
+autre, assez rarement, par de brusques accès de tristesse. Il
+mangea comme un ogre, se promena
+aux abords de l'hospice pour dérouiller ses jambes raidies,
+caressa dans leur chenil les molosses à longs poils, admira les
+effets du soleil sur les glaciers et la diversité des petits
+cristaux de neige, exprima plusieurs fois son désir de demeurer
+plus longtemps dans la montagne, et se coucha de bonne heure.
+Personne n'aurait pu supposer qu'il venait de quitter la plus
+chère des maîtresses et qu'il rentrait en France pour se
+constituer prisonnier. Au milieu des plus grands chagrins, il est
+ainsi des oasis inattendues que nous ménage la faiblesse de notre
+nature incapable de se fixer dans la douleur, ou ce brutal
+instinct de vivre qui nous soutient malgré nous.
+
+Le mardi, à quatre heures du matin, il quitta l'hospice, après
+avoir mangé un peu de pain et de fromage que la veille au soir le
+père chargé du soin des étrangers avait à toute force voulu qu'il
+emportât de table pour son déjeuner du lendemain. Encore en garda-
+t-il la moitié en prévision de la route, n'étant pas certain qu'il
+lui restât en poche plus d'argent que le prix de son billet, à
+cause du repas supplémentaire qu'il avait dû prendre au village de
+Simplon. Personne n'était levé. Il partit comme il était venu,
+secrètement. Comme le soir de son arrivée, la porte était grande
+ouverte. Dehors, au lieu de la lune dont il espérait le concours
+amical, il se heurta à l'obscurité. Sur le perron, il sentit la
+neige.
+
+Il fallait se hâter, la descente devenant moins facile. De la
+route, il se retourna pour chercher dans l'ombre le bâtiment noir
+et lui adresser un regret. Raffermi, il marchait à l'avenir sans
+crainte. La paix de la montagne, celle des religieux, avaient
+calmé son coeur sans qu'il s'en doutât. D'un pas délibéré, il
+allait reconquérir au foyer sa place dont une passion accidentelle
+l'avait détourné. Le geste de hasard auquel il devait son salut
+l'avait en même temps restitué à lui-même. Il rentrait dans la vie
+normale de la façon audacieuse et romanesque dont généralement on
+s'en écarte, et il savourait son sacrifice avec une ardeur tout
+amoureuse.
+
+Sans doute la neige tombait depuis plusieurs heures, car le chemin
+n'était pas frayé. Il avançait avec la crainte permanente de
+perdre la route qui longe des abîmes. Elle traverse, peu après le
+sommet du col, deux ou trois tunnels taillés dans le roc.
+L'obscurité, dans ces tunnels, était si intense qu'il croyait être
+devenu aveugle au fond d'une cave. La canne en avant dans la main
+droite, et le bras gauche tendu malgré le sac qu'il tenait, il
+marchait à tâtons, enfonçant à chaque pas dans les flaques d'eau
+que fait la roche en s'égouttant, et il sentait la sortie à l'air
+froid bien plutôt qu'en recouvrant la vue.
+
+Les obstacles de la route durcissaient son courage. Il faut aux
+jeunes gens des épreuves, et s'ils recherchent tant l'amour, c'est
+plus encore frénésie de vivre que volupté. Celui-ci qui fuyait le
+bonheur, pareil à un mendiant, ne souffrait point d'avoir tout
+perdu. Il luttait bravement contre le froid, la neige, la nuit et
+la peur, et ce combat l'échauffait.
+
+Le jour se leva peu à peu, mais il y gagna peu de chose. Le
+brouillard blanc que formaient les flocons le baignait de toutes
+parts, comme la mer un îlot. Cette route, qui est si pittoresque
+et découvre au regard les Alpes bernoises, le glacier d'Aletsch,
+les contreforts magnifiques et divers de la vallée du Rhône, lui
+paraissait creusée dans du coton. Parfois, à dix pas de lui, un
+sapin chargé de givre se détachait au bord. Et après l'avoir
+dépassé, il cherchait un autre point de repère. Dans cette
+monotonie fastidieuse, il atteignit Brieg. Ce fut la fin de la
+période héroïque.
+
+La journée de wagon fut longue et pénible, malgré le voisinage de
+plus en plus immédiat de la terre natale. Il descendit à six
+heures du soir au Vivier, qui est la gare la plus proche de
+Chambéry. La crainte chimérique d'être reconnu et arrêté en
+débarquant du train lui inspira cette résolution. Il s'achemina
+donc à pied par la route d'Aix. Elle passe au-dessous du Calvaire
+de Lémenc.
+
+--Édith! soupira-t-il, en s'arrêtant à cet endroit.
+
+Il comprit à quel point ces trois jours l'avaient séparé d'elle.
+Et comme il l'aimait il s'affligea de sa cruauté. Puis il
+s'approcha du garde-fou qui protège la route creusée à flanc du
+coteau. Les feux de Chambéry brillaient. Il s'orienta.
+
+--Le cimetière. La maison.
+
+Sa première visite fut pour sa mère. Le champ des morts était clos
+et il ne put y pénétrer. Alors, par des rues tortueuses, il gagna
+la maison. Une horloge sonna huit heures. Il était glacé, il avait
+faim: où aller, sinon là? Le coeur battant, il pressa le timbre.
+Une servante nouvelle lui ouvrit la porte, et, au lieu de pénétrer
+librement, il dut demander d'une voix indistincte:
+
+--Mademoiselle Roquevillard.
+
+On le laissa dans l'antichambre. Humilié, vaincu, il fut tenté de
+s'enfuir, d'aller n'importe où. Quelle force étrange l'avait
+poussé par les épaules jusque sous le toit paternel?
+
+Marguerite parut et se jeta dans ses bras:
+
+--Toi, Maurice, toi.
+
+Et comme il se raidissait pour ne pas pleurer, elle ajouta
+doucement:
+
+--Depuis hier, je t'attendais.
+
+Elle l'emmena à la salle à manger. Abattu, désemparé, il
+s'abandonnait à ses soins. Le couvert n'était pas encore enlevé.
+
+--Et. père? demanda-t-il enfin avec un peu de crainte.
+
+--Après le dîner, il s'est enfermé dans son cabinet pour
+travailler, pendant que je déshabillais le petit Julien. Je vais
+le prévenir.
+
+--Non, Marguerite, n'y va pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je ne sais pas.
+
+Et après un lourd silence, il murmura:
+
+--Alors... il a bien changé?
+
+--Oui.
+
+Il avait faim et il n'osait pas manger des plats qu'elle allait
+chercher elle-même à la cuisine. Elle le comprit, et, quand elle
+le vit absorbé elle s'éloigna pour courir au cabinet de son père.
+
+--Père, il est là.
+
+M. Roquevillard, penché sur un dossier, se leva brusquement. Ce
+fut un mouvement involontaire. Tout de suite il se posséda:
+
+--C'est bien tard pour revenir.
+
+--Ne le verrez-vous pas? Il est si malheureux.
+
+M. Roquevillard réfléchit et répondit avec effort:
+
+--J'irai le voir demain, à la prison, pour organiser sa défense.
+Pas ce soir.
+
+Et comme Marguerite s'en affligeait, il l'attira sur sa poitrine.
+
+--Toi, dit-il, occupe-toi de lui. S'il est fatigué, veille à son
+repos. Demain seulement il ira se constituer prisonnier.
+
+--Père, pardonnez-lui. Pour maman...
+
+--Un jour, Marguerite, j'espère qu'il méritera mon pardon.
+Maintenant, je ne puis oublier si vite le mal qu'il nous a fait en
+partant. Je veux qu'il le comprenne, qu'il le mesure. C'est
+nécessaire pour notre passé et pour son avenir. Mais ne pleure
+pas. Je n'ai pas cessé de l'aimer. Son retour me fait du bien...
+
+Plus tard, bien plus tard, dans le silence de la nuit, M.
+Roquevillard sortit de sa chambre et vint, à pas de loup, jusqu'à
+la porte de son fils. De la main, il cachait la flamme du
+bougeoir. Un instant il écouta le souffle léger et régulier qu'il
+entendait à peine. Un mince sourire éclaira sa figure énergique
+que la douleur avait ravagée:
+
+"Il est là. C'est l'essentiel. Je le sauverai, et, avec lui, toute
+la race... "
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+I
+
+LE COMPAGNON D'ARMES
+
+
+
+Lorsque Marguerite Roquevillard entra, comme chaque jour, dans le
+cabinet de son père pour allumer la lampe et tirer les rideaux, et
+surtout pour lui prendre une part de soucis, elle le trouva qui
+suivait à la fenêtre la chute rapide du soir.
+
+--C'est toi, dit-il. Il ne faisait plus assez clair pour
+travailler.
+
+Il s'excusait de sa rêverie comme d'une faiblesse. Mais elle
+savait la cause de cette préoccupation qu'il n'avouait pas.
+
+--Ces messieurs ne sont pas encore venus? demanda-t-elle.
+
+--Je les attends d'un moment à l'autre. Ils ont dû voir Maurice à
+la prison cet après-midi.
+
+--Qui plaidera? Sera-ce M. Hamel?
+
+--Non. Maître Hamel est le bâtonnier de notre ordre. Maurice était
+inscrit au barreau, j'ai prié le bâtonnier de s'occuper de sa
+défense. C'est une tradition. Maître Hamel nous donnera l'appui
+d'un demi-siècle d'honneur professionnel, mais il s'estime trop
+âgé et trop spécialisé dans les questions de droit civil pour
+porter la parole. Il veut en charger maître Bastard qui, de tous
+nos confrères, est le plus réputé aux assises et qui exerce en
+effet une grande influence sur le jury.
+
+La jeune fille, à ce nom, fit un peu la moue.
+
+--Je l'ai entendu, père. Vous parlez mieux que lui.
+
+Mais le vieil avocat se fâcha presque:
+
+--Je ne parle pas bien, petite. Je dis simplement ce que j'ai à
+dire.
+
+--Pourquoi ne le défendez-vous pas, vous?
+
+--C'est impossible, voyons. Ne le comprends-tu pas?
+
+Elle vint à lui et, lui posant une main sur l'épaule, elle appuya
+la tête à sa poitrine. De là, elle murmura doucement:
+
+--Lui avez-vous pardonné?
+
+--Il ne me l'a pas demandé.
+
+--C'est qu'il souffre.
+
+--Oui, peut-être. Le sort le frappe cruellement. Lui, du moins,
+l'avait provoqué.
+
+--Souvenez-vous de maman.
+
+Il se pencha pour embrasser le front de sa fille.
+
+--Ne me demande pas d'être faible, Marguerite. Je l'ai visité deux
+fois à la prison. Je l'ai trouvé muré dans son orgueil. Il ne m'a
+témoigné aucun regret de sa conduite qui nous a causé tant de
+maux. Je n'attends qu'un mot de lui pour lui pardonner, et nous
+n'échangeons que des propos insignifiants.
+
+--Avec moi, il pleure sur notre mère. Avec vous, il n'ose pas.
+
+--C'est à moi de l'attendre. Je l'attendrai.
+
+Marguerite inclinée ne vit pas la douceur triste qui, répandue sur
+le visage vieilli, atténuait la fermeté des paroles. Elle répéta:
+
+--Il souffre. Il est malheureux.
+
+--Et nous? dit M. Roquevillard.
+
+Il souleva délicatement la tête de la jeune fille, et changeant de
+conversation, à son tour il interrogea:
+
+--Qu'as-tu fait cet après-midi?
+
+--J'ai promené le petit Julien. Puis j'ai écrit longuement à
+Hubert.
+
+--Ah! moi aussi.
+
+Hubert leur était encore un sujet d'inquiétude. La dernière lettre
+venue du Soudan annonçait que l'officier avait pris les fièvres,
+et qu'il était malade, dans une case isolée, sans médecin. Il
+plaisantait lui-même sur cette malencontreuse fatigue sans
+gravité, mais un certain accent détaché contrastant avec une
+formule plus affectueuse d'adieu avait frappé et profondément
+affecté son père et sa soeur. Ils se turent, le coeur serré.
+Marguerite alluma une lampe pour chasser l'obscurité qui
+emplissait la pièce de mauvais présages. Comme elle laissait
+tomber les rideaux, on frappa à la porte.
+
+--Ce sont eux, dit M. Roquevillard.
+
+Et la jeune fille n'eut que le temps de disparaître par la porte
+qui communiquait avec l'appartement. Déjà l'avocat s'avançait pour
+recevoir ses visiteurs. M. Hamel entra le premier, suivi de M.
+Bastard.
+
+Le bâtonnier jouissait, au barreau de Chambéry, d'une estime
+respectueuse, que son grand âge, sa science juridique et la
+dignité de sa vie imposaient. C'était un vieillard de soixante-
+quinze ans, si maigre qu'il flottait presque dans la redingote
+élimée dont il assurait avec obstination qu'elle durerait autant
+que lui. L'hiver, il ne prenait pas la peine de passer les manches
+du pardessus d'une coupe surannée dans lequel il se drapait. Son
+visage rasé portait une couronne de cheveux blancs soulevés en
+désordre, et ses joues sans couleur paraissaient diaphanes. Sa
+haute taille se voûtait comme ces peupliers trop grêles que tord
+le vent. Mais son caractère ne s'était jamais courbé. Rien ne
+l'avait pu faire dévier de la ligne de conduite que ses fermes
+convictions avaient de bonne heure choisie dans le sens de ses
+traditions de famille. L'abord froid et distant, la voix brève, il
+montrait autant de rigidité dans les principes que de fière
+courtoisie dans les relations. Il manifestait sa grandeur dans les
+circonstances ordinaires comme dans les importantes. La fortune et
+l'adversité avaient trouvé son âme égale. Pourtant il avait connu
+celle-ci principalement sur le tard et quand l'homme, à la fin de
+sa journée, a droit au repos. Les mauvaises spéculations d'un fils
+l'avaient ruiné. Il s'était remis simplement au travail pour
+gagner son pain quotidien. Rarement à la barre, il était le
+conseiller auquel on songe dans les affaires délicates, dont on
+n'attend rien que d'équitable et de droit. On ne le voyait guère
+hors de son cabinet de consultation, petite pièce obscure et
+pauvre, où l'on venait lui soumettre spécialement des transactions
+et des arbitrages comme à un juge souverain. S'il en sortait,
+c'était le soir, pour gagner l'église d'un pas encore rapide,
+l'air frileux et pressé, indifférent au monde extérieur, écoutant
+la voix de Dieu dont il attendait l'appel avec une patience
+résignée.
+
+Malgré leur grande différence d'âge, une de ces anciennes amitiés
+que la parité d'existence et la communauté de luttes fortifient au
+point de les assimiler aux liens du sang, l'unissait à M.
+Roquevillard dont il avait protégé les débuts professionnels et
+qui, de son côté, l'avait soutenu dans l'effondrement de sa
+situation matérielle, tenant tête aux créanciers, obtenant des
+délais, organisant au mieux les ventes et les paiements. Lorsque
+le cadet fut frappé à son tour, l'aîné sortit de sa retraite. Mais
+il sentait la glace des années et son impuissance.
+
+La renommée lui imposait Me Bastard comme second. Ce jeune homme -
+-c'est ainsi que le vieillard l'appelait malgré ses quarante-cinq
+ans-- ne laissait pas de l'inquiéter par un certain cynisme dans
+la conversation et le parti pris de considérer les procès au point
+de vue spécial des honoraires. Mais à la barre, il était
+redoutable comme une armée; ironique et lyrique tour à tour,
+railleur ou émouvant, modulant sa voix comme un ténor et ses
+gestes comme un acteur, il se posait tout de suite en premier
+rôle, étalait sa grande barbe, ses traits réguliers, sa calvitie
+luisante comme des insignes d'autorité, s'agitait, se démenait,
+dominait toute la scène et finalement escamotait jurés, juges,
+adversaires dans les plis de sa toge qu'il déployait comme un
+étendard. Il fallait tenir compte de cette supériorité
+incontestable aux assises, et Me Hamel, humble serviteur de la
+vérité, qui détestait tout appareil d'éloquence et de déclamation,
+avait imposé silence à ses goûts personnels pour mieux assurer
+l'acquittement du fils de son ami.
+
+Bien que M. Roquevillard l'eût toujours tenu à distance, et
+bousculât sans pitié à l'audience ses habiletés et ses séductions
+par une tactique simple qui consistait à courir droit au but avec
+la vitesse d'une charge de cavalerie, telle était la force de
+l'assistance confraternelle que M. Bastard avait accepté avec
+empressement de prendre la défense de Maurice et s'y montrait déjà
+actif et résolu.
+
+Après un échange de poignées de main, le bâtonnier résuma la
+situation en quelques mots:
+
+--Vous savez, mon cher ami, que j'ai prié notre confrère Bastard
+de nous venir en aide. Je suis trop vieux et je ne sais pas
+émouvoir. Il plaidera: je l'assisterai. Nous avons étudié le
+dossier ensemble et vu votre fils à la prison. Une difficulté se
+présente.
+
+--Laquelle? demanda le père anxieux.
+
+--Bastard vous l'expliquera mieux que moi.
+
+Celui-ci agita sa belle tête avec importance. Assez avisé pour
+juger tout effet inutile dans ce cabinet, il se contenta d'un
+exposé clair et bref.
+
+--Oui, j'ai étudié le dossier. Le fait matériel de l'abus de
+confiance est démontré par la déclaration du notaire et par le
+procès-verbal du commissaire de police. Des preuves contre votre
+fils, je n'en trouve pas, mais des présomptions graves. Il avait
+connaissance du dépôt d'argent, il est demeuré le dernier à
+l'étude après s'être fait remettre les clefs, il a pu découvrir le
+secret du coffre-fort sur l'agenda du premier clerc où le chiffre
+était inscrit, il était sans grandes ressources personnelles et il
+voulait enlever la femme de son patron. Avec cela on échafaude un
+réquisitoire. Ajoutez le départ pour l'étranger, le silence, le
+retour tardif. La déposition du nommé Philippeaux, surtout, est
+pleine de fiel. Ce garçon-là devait être jaloux de son collègue
+plus favorisé. Je le soupçonne d'une passion malheureuse pour Mme
+Frasne. C'était une femme fatale. Un peu maigre, mais de beaux
+yeux. Mon type n'est pas celui-là.
+
+D'une qualité d'âme inférieure, il ne sentit pas que cette
+réflexion était déplacée et que la présence du père de l'accusé
+l'obligeait à plus de réserve. Il reprit après une pause:
+
+--Il ne suffit pas de protester de son innocence. Le vol étant
+admis, le jury cherchera un coupable. Il faut le lui désigner.
+L'offensive, je l'ai souvent remarqué, est d'un résultat plus sûr
+que la défensive. Elle détourne l'attention pour la concentrer
+ailleurs. Je la pratique toujours avec succès. Or, en l'espèce, le
+vrai coupable est tout désigné.
+
+Il s'empara du code sur la table et le feuilleta. Ses deux
+interlocuteurs l'écoutaient sans l'interrompre:
+
+--Notez que Mme Frasne ne court aucun risque.
+Elle est couverte par l'article 380: _Les soustractions commises
+par des maris au préjudice de leurs femmes, par des femmes au
+préjudice de leurs maris... ne peuvent donner lieu qu'à des
+réparations civiles_.
+
+--Nous le savons, observa Me Hamel.
+
+--En famille, on ne se vole pas. Ce n'est donc pas dénoncer Mme
+Frasne à la vindicte publique que la désigner. Mais il y a mieux
+encore. Mon instinct ne me trompe guère. J'ai mis la main sur le
+contrat de mariage des époux Frasne. Je pensais bien y découvrir
+quelque chose. Par l'entremise d'un avoué de Grenoble, je m'en
+suis procuré une expédition. Et j'y ai trouvé la preuve que Mme
+Frasne, en prenant cent mille francs dans le coffre-fort de son
+mari, a pu croire qu'elle se remboursait elle-même.
+
+--Je ne comprends pas, dit cette fois M. Roquevillard.
+
+--Vous allez comprendre. C'est d'une clarté aveuglante. Son mari,
+par ce contrat, lui constitue une donation de cent mille francs.
+
+--En cas de survie?
+
+--Non, immédiate. Mais naturellement, elle était révocable en cas
+de divorce, et l'époux en conservait l'administration. Le régime
+est la séparation de biens. Néanmoins, Mme Frasne, ignorante de la
+loi, aura supposé qu'elle était propriétaire de cette somme et
+qu'en abandonnant le domicile conjugal elle avait le droit de
+l'emporter. C'est un raisonnement absurde. Mais par là même, c'est
+un raisonnement de femme. Ainsi je m'explique pourquoi, d'un dépôt
+de cent vingt mille francs réunis sous la même enveloppe, le
+voleur a pris soin de ne retirer que cent mille. Ce n'est pas un
+vol, c'est un remboursement. Mme Frasne a cru exercer un droit.
+
+--Oui, conclut M. Roquevillard intéressé par une argumentation
+aussi solide, le contrat explique tout.
+
+--Et c'est l'acquittement certain, incontestable, affirma M.
+Bastard en s'animant et commençant à agiter ses grands bras. Quel
+jury résisterait à une pareille démonstration? Aux assises, j'ai
+bien rarement autant d'atouts dans mon jeu. --Vous ne défendez pas
+toujours des innocents, insinua le bâtonnier.
+
+--Innocents ou coupables, c'est la preuve qui importe. Ici, nous
+la tenons.
+
+Le père de l'accusé, qui voulait une réhabilitation complète, prit
+alors la parole:
+
+--La découverte du contrat est en effet un élément très favorable
+à la défense. Votre éloquence, Bastard, en tirera le meilleur
+usage, et nous pouvons escompter le succès final. Mais il y a un
+point que je vous prie instamment, de traiter dans votre
+plaidoirie. Maurice n'est pas parti sans ressources avec Mme
+Frasne. Il emportait plus de cinq mille francs empruntés pour la
+plus grande part à ses deux soeurs, à son grand-oncle Étienne et à
+sa tante Mme Camille Roquevillard, qui en témoigneront au besoin.
+Dans la ville d'Orta où il s'était retiré, il a reçu un chèque de
+huit mille francs délivré par la Société de Crédit, agence de
+Chambéry, qui en représente le talon. Ces explications sont
+indispensables à un double point de vue. D'abord elles répondent
+d'avance à une accusation nouvelle que la partie civile,
+abandonnant l'article 408 sur l'abus de confiance, pourrait tirer
+de l'article 380 _in fine_. Le vol entre époux ne tombe pas sous
+le coup de la loi, c'est entendu; mais le code pénal ajoute: _À
+l'égard de tous autres individus qui auraient recelé ou appliqué à
+leur profit tout ou partie des objets volés, ils seront punis
+comme coupables de vol_. Il faut qu'il ne subsiste à ce sujet
+aucune équivoque. Et cet article n'existerait-il point que je
+tiens encore essentiellement à préserver l'honneur de mon fils de
+toute promiscuité d'existence dont il n'aurait point soldé les
+frais.
+
+--Très bien, approuva M. Hamel.
+
+--Très bien, répéta M. Bastard d'un ton indifférent.
+
+Et M. Roquevillard, dont le visage que la lutte passionnait se
+rassérénait avec l'espérance de sortir de l'épreuve, conclut en
+deux mots:
+
+--Maintenant, nous sommes armés et la victoire est sûre.
+
+Le bâtonnier leva sur lui ses yeux tristes, d'un bleu passé,
+décoloré par l'âge:
+
+--Mon ami, vous avez donc oublié la difficulté dont je vous ai
+parlé au début de notre entretien?
+
+Ce fut le retour de l'angoisse.
+
+--Quelle difficulté?
+
+M. Bastard reprit aussitôt la première place qu'il ne cédait pas
+volontiers:
+
+--Voilà. Notre beau plan, dont la réussite ne fait pour moi aucun
+doute, échoue par l'obstination de votre fils.
+
+--De mon fils?
+
+--Parfaitement. Nous venons de lui exposer, à la prison, comment
+nous entendions le sauver. Savez-vous ce qu'il nous a répondu?
+
+--Ah! je crains de le deviner.
+
+--Qu'il s'opposait formellement à ce que le nom de Mme Frasne fût
+prononcé par son défenseur et que, s'il l'était, il s'accuserait
+aussitôt lui-même.
+
+--Je le redoutais, murmura M. Roquevillard à mi-voix.
+
+--En vain lui ai-je représenté que cette chevalerie était
+ridicule, qu'il ne dénonçait personne puisque Mme Frasne n'était
+passible d'aucunes poursuites et que l'acte de sa maîtresse
+s'expliquait même par son inexpérience des affaires et la fausse
+interprétation qu'elle avait pu donner à son contrat de mariage.
+Tout a été inutile. Je me suis heurté à une obstination
+invincible.
+
+--Vous a-t-il fourni des raisons?
+
+--Une seule: l'honneur.
+
+--C'en est une.
+
+--Non, ce n'est qu'un sentiment. En justice, nous n'avons pas à
+nous placer au point de vue de l'honneur, mais à celui de la loi.
+
+Le bâtonnier, qui n'approuvait pas cette théorie, présenta la
+question sous une autre forme.
+
+--C'est l'honneur de Mme Frasne surtout qu'il envisage. Pour
+préserver le sien, il doit établir qu'il n'a ni dérobé une somme
+d'argent, ni profité du détournement d'autrui. Il prouve le
+premier point en arguant du contrat de Mme Frasne, et le second
+avec le témoignage écrit de la Banque internationale de Milan où
+les fonds de Mme Frasne étaient déposés. Mais il se refuse
+catégoriquement à cette démonstration.
+
+--Vous le lui avez dit, vous?
+
+--Je le lui ai dit, et qu'il s'exposait gravement en se présentant
+désarmé aux jurés.
+
+--Que vous a-t-il répondu?
+
+--Que jamais il ne laisserait accuser Mme Frasne de quoi que ce
+fût, et qu'il interdisait à son défenseur de prononcer jusqu'au
+nom de celle-ci. Nous l'avons trouvé inébranlable. "Mais enfin,
+comment voulez-vous qu'on vous défende? lui a objecté Me Bastard.
+--Comment peut-on me croire coupable? a-t-il fièrement répondu.
+Qu'on regarde d'où je viens et qui je suis: cela doit suffire."
+
+--Quel enfant! reprit M. Bastard qui lissait avec contentement sa
+belle barbe. Sans doute l'honorabilité de la famille est un
+puissant argument dont je comptais aux assises tirer bon parti.
+Mais c'est un argument en quelque sorte accessoire. Il ne touche
+pas au fond du débat. On ne plaide pas avec les parents. Pourquoi
+pas avec les morts?
+
+--Ils témoignent pour nous, répondit M. Hamel non sans quelque
+solennité.
+
+--Il y a un coupable, ne l'oublions pas. Bon gré, mal gré, le jury
+le cherchera. Si ce n'est pas l'amant, c'est la maîtresse. Si ce
+n'est pas la maîtresse, c'est l'amant. Nous avons la preuve que
+c'est elle et nous refuserions de la donner? C'est insensé. J'ai
+prévenu votre fils, mon cher confrère, que je ne pouvais accepter
+de le défendre dans ces conditions et je viens vous le répéter.
+Vous savez avec quelle ardeur je m'en étais chargé et que j'y
+apportais tous mes soins. Paralysé, que puis-je faire? Vous me
+voyez profondément affecté de cette décision, mais il m'est
+impossible de me présenter à la barre ainsi ligoté.
+
+Le malheureux père de l'accusé lui tendit la main:
+
+--C'est un concours précieux que je perds, et c'est peut-être le
+salut. Mais la défense ne doit pas être entravée.
+
+Malgré leur manque de sympathie réciproque, les deux avocats
+étaient pareillement émus. On ne partage pas impunément la même
+vie professionnelle, les mêmes combats, les mêmes préoccupations
+d'esprit.
+
+--Voyez-le, vous, dit encore M. Bastard en se levant. Peut être
+obtiendrez-vous ce que nous n'avons pas obtenu.
+
+--Non, je ne le pense pas.
+
+--Si vous parveniez à le décider, je demeure à votre disposition.
+Et vous pourrez compter sur mon plus bel effort. Il est près de
+six heures, excusez-moi. J'ai un rendez-vous d'affaires.
+
+M. Roquevillard le reconduisit jusqu'à la porte et sur le seuil,
+il le remercia:
+
+--Nous avons été quelquefois divisés, mon confrère. Je n'oublierai
+jamais que, dans la circonstance la plus grave de ma vie, il n'a
+pas dépendu de vous de me consacrer votre dévouement et votre
+talent.
+
+--Mais non, mais non, répliqua le grand avocat d'assises que sa
+propre bienfaisance étonnait, je pensais mieux aboutir. C'était
+une belle cause. Décidez votre fils. Je reviendrai.
+
+Lorsqu'il rentra dans son cabinet, M. Roquevillard trouva M. Hamel
+qui s'était approché du feu et qui tisonnait par distraction. Il
+s'assit en face de lui, et tous deux restèrent longtemps à
+réfléchir sans parler.
+
+--Ma voix n'a jamais porté bien loin, dit enfin le bâtonnier
+poursuivant ses déductions intérieures, et l'âge l'a cassée. Je
+n'ai jamais su que démontrer et non pas émouvoir. Cependant je
+serai là, je prononcerai quelques mots sur la famille de
+l'inculpé, sur l'inculpé lui-même. Mais il faut un autre porte-
+parole. Je ne puis que vous assister, mon ami.
+
+Il ne livrait pas son opinion sur l'attitude de Maurice, et peut-
+être ne se l'expliquait-il pas. Il gardait cette défiance de la
+femme, confinant au dédain, qui se rencontre souvent à la fin
+d'une vie austère et disciplinée. L'honneur d'une Mme Frasne ne
+lui paraissait point mériter tant d'égards. On citait de lui ce
+trait excessif: ayant salué un jour une dame de mauvaise
+réputation qui en avait tiré vanité, car il répandait autour de
+lui le respect, il le sut, et dès lors cessa de reconnaître
+personne dans les rues de la ville.
+
+--Le jury, se demanda tout haut M. Roquevillard qui comprenait
+mieux son enfant, devinera-t-il la générosité de ce silence? C'est
+peu probable.
+
+--C'est impossible, affirma nettement M. Hamel. Votre fils se perd
+quand il n'y a pas lieu de sauver cette personne. Mais n'avons-
+nous pas le droit de le défendre malgré lui?
+
+--Et comment?
+
+--Aux assises, la défense est obligatoire, vous le savez comme
+moi. À défaut d'un avocat choisi par l'accusé, le président lui en
+désigne un d'office. Si Me Bastard est désigné d'office --et il
+suffit que, bâtonnier, je l'indique au président-- il recouvre la
+liberté intégrale de plaider au risque d'être désavoué par son
+client.
+
+--Mais ce désaveu influencera défavorablement le jury.
+
+--Je ne vois pas d'autre moyen. À moins que...
+
+Et le grand vieillard se tut. Les interrogations multipliées de M.
+Roquevillard ne réussirent pas à le tirer de son mutisme.
+
+--La partie est perdue, finit par murmurer ce dernier.
+
+Alors M. Hamel se leva:
+
+--Vous croyez en Dieu, comme moi, mon ami. Invoquez-le, il vous
+inspirera. Votre fils est innocent; il doit être acquitté. Sa
+véritable faute ne relève pas de la justice des hommes. Elle
+n'atteint que lui-même et malheureusement sa famille.
+
+Comme il se disposait à partir, déjà tourné vers la porte, il
+revint en arrière, et tout à coup tendit les bras à son confrère.
+Ce geste exceptionnel découvrait le fond de tendresse qui se
+dissimulait sous cette énergie tendue depuis un si grand nombre
+d'années. Il était surprenant et doux comme une expression de
+fraîcheur et de pureté sur le visage d'une femme âgée, ou comme
+ces fleurs qui persistent à croître jusque sous la neige. Les deux
+hommes s'étreignirent avec émotion.
+
+--Vous ne nous abandonnerez pas, vous, dit M. Roquevillard, merci.
+
+--Je me souviens, répliqua le vieillard.
+
+Et ramenant sur les épaules son pardessus dont flottaient les
+manches vides, il s'éloigna d'un pas pressé dans le corridor où
+son hôte avait peine à le suivre pour l'accompagner jusqu'à la
+porte.
+
+Demeuré seul, M. Roquevillard s'assit à la table de travail où
+tant de difficultés matérielles et morales avaient été résolues
+et, la tête dans les mains, il chercha comment il sauverait son
+fils qui, en se perdant, perdait sa race entière. Moins absolu,
+plus indulgent et plus apte à comprendre la vie et les hommes que
+M. Hamel enfermé dans ses convictions intransigeantes comme dans
+une tour, il reconnaissait, dans la résolution de l'accusé, cette
+ténacité et cette revendication des responsabilités qui, de
+génération en génération, avaient créé et maintenu la force des
+Roquevillard. Mais cette force, celui-ci employait les mêmes dons
+à la détruire. Pour édifier son bonheur individuel il avait
+compromis tout le passé et tout l'avenir des siens dont il
+montrait pourtant les signes distinctifs jusque dans sa faute. Et
+le trouvant exempt de lâcheté et de bassesse, son père songeait
+que si le jeune homme reprenait un jour sa place au foyer et dans
+la société, il ne laisserait pas amollir la tradition et
+utiliserait pour leur but normal les facultés dont il avait faussé
+l'emploi. À tout prix, il fallait le reprendre intact à cette
+passion qu'il refusait de renier.
+
+"À moins que...", reprit M. Roquevillard, que cette parole
+mystérieuse du bâtonnier avait frappé. Que signifiait cette
+restriction?
+
+Il releva son front penché et, s'adossant au fauteuil, il regarda
+en face de lui. Ses yeux s'arrêtèrent sur le plan de la Vigie
+accroché à la muraille qui, hors du cercle de lumière projeté par
+la lampe, se distinguait mal dans l'ombre. Il évoqua le domaine
+comme un ancêtre, comme un conseiller, et en même temps les cruels
+syllogismes de Me Bastard lui revenaient en mémoire:
+
+"Il y a eu vol. Donc il y a un coupable. Lequel? Si ce n'est pas
+lui, c'est elle. Il ne veut pas que ce soit elle. Donc c'est
+lui... Que répondre à cette simplicité de raisonnement appropriée
+aux cerveaux rustiques des jurés?"
+
+Et tout à coup, tandis qu'il fixait les traits confus de la carte,
+il crut voir surgir une idée comme un éclair dans la nuit:
+
+"Si l'on supprimait le vol, il n'y aurait plus de coupable. Le
+jury serait forcé d'acquitter. Comment supprimer le vol?"
+
+Et la Vigie lui parla.
+
+Quelques instants plus tard, Marguerite frappa discrètement à la
+porte.
+
+--Entre, dit-il, je suis seul.
+
+--Eh bien! père, qu'avez-vous décidé?
+
+Il lui expliqua le nouveau danger de condamnation où les mettait
+l'obstination de Maurice et conclut:
+
+--Me Bastard nous abandonne. Il refuse de plaider.
+
+--Alors, demanda-t-elle toute apeurée, qui le défendra? Et comment
+le défendre?
+
+--Ne t'inquiète pas encore, petite. J'ai peut-être un moyen.
+
+--Lequel?
+
+--Plus tard je te l'apprendrai. Laisse-moi y réfléchir. Il
+exigerait un grand sacrifice.
+
+--Faites-le vite, père.
+
+Les yeux de la jeune fille brillaient d'une telle flamme que toute
+l'âme pure et généreuse s'y reflétait.
+
+--Chère fille, murmura-t-il avec orgueil.
+
+Elle lui sourit, d'un sourire fragile comme en ont ceux qui vivent
+depuis longtemps dans le malheur.
+
+--Père, dit-elle, j'avais toujours pensé que ce serait vous qui le
+défendriez.
+
+
+
+II
+
+LE CONSEIL DE FAMILLE
+
+
+--Suis-je de trop? demanda Marguerite.
+
+Sur le seuil du cabinet de travail elle s'était arrêtée en
+découvrant une nombreuse compagnie.
+
+--J'allais te chercher, dit son père. Ta place est avec nous.
+
+Un grand vieillard sec et boutonné, qui s'appuyait à la cheminée
+où flambait un feu clair, jeta du haut de sa tête.
+
+--De mon temps, on ne tenait pas conseil avec des femmes.
+
+--Ce n'est pourtant pas une femme qui a compromis la maison,
+riposta vivement, du fond d'un fauteuil, une dame un peu forte,
+déjà mûre et vêtue de noir.
+
+Mais ce n'était là qu'une discussion de principes, car tous deux
+firent trêve pour accueillir la jeune fille avec bonne grâce. Elle
+salua tour à tour son grand-oncle, Étienne Roquevillard, qui, plus
+âgé encore que Me Hamel, portait ses quatre-vingts ans sans plier
+sous leur poids, sa tante par alliance, Mme Camille Roquevillard,
+puis son cousin Léon, fils de celle-ci, industriel à Pontcharra,
+en Dauphiné, enfin Charles Marcellaz, arrivé le matin de Lyon.
+
+Au dehors un ciel lourd, chargé de neige, semblait descendre sur
+le Château, comme pour l'écraser. Déjà il atteignait le donjon.
+Les arbres dépouillés lui tendaient leurs branches suppliantes.
+Seul, le lierre de la Tour des Archives gardait sa teinte
+d'éternel printemps. Malgré ses quatre fenêtres, la pièce se
+ressentait de la morosité du jour. Des bibliothèques, des
+portraits, du paysage d'Hugard, tombait une impression de
+tristesse. Les derniers volumes de jurisprudence, empilés sur un
+guéridon, n'étaient pas reliés comme ceux des années précédentes.
+La grande table couverte de dossiers dont l'un était ouvert,
+étalant ses pièces de procédure et ses actes civils, témoignait de
+la continuité d'un travail que les plus graves soucis n'avaient
+pas suspendu, tandis qu'une gerbe fraîche de chrysanthèmes, placée
+devant une photographie de Mme Valentine Roquevillard, révélait le
+soin journalier d'une main de femme.
+
+L'avocat pria ses hôtes de s'asseoir. La tête inclinée, il parut
+réfléchir. Il avait beaucoup vieilli en un an. La couronne de ses
+cheveux et sa moustache courte aux poils durs grisonnaient. Deux
+plis s'étaient creusés autour de la bouche, et le cou amaigri
+laissait voir, par devant, une large rigole. La chair moins ferme
+des joues et leur teint plombé complétaient cet ensemble de signes
+de décadence que Marguerite ne pouvait constater sans un serrement
+de coeur. Quelle différence entre l'homme absorbé par sa
+méditation, assis là devant cette table, et celui qui, debout au
+sommet du coteau, aux vendanges de l'année précédente, profilait
+sur le ciel sa silhouette robuste et joyeuse!
+
+Quand il se redressa, de ce seul geste il se fit reconnaître. Du
+fond de l'arcade sourcilière ses yeux lançaient ce regard
+impérieux, difficile à supporter, qui se fixait sur les visages
+avec une précision gênante. Avant d'avoir parlé, il affirmait par
+sa seule attitude qu'il était le chef et que les épreuves ne
+viendraient pas facilement à bout de sa force de résistance.
+
+--Je vous ai convoqués, dit-il, parce que la famille court un
+danger. Or, nous portons le même nom, sauf Charles Marcellaz, qui
+a le rang d'un fils puisqu'il représente ma fille Germaine.
+Félicie et Hubert sont trop loin pour être consultés. Mais leur
+vie atteste une telle abnégation qu'ils n'ont pas besoin de
+l'être. Je sais leur désintéressement.
+
+--Vous avez de bonnes nouvelles du capitaine? interrogea Mme
+Camille Roquevillard que l'uniforme de son neveu avait toujours
+impressionnée favorablement et qui était incapable de penser à plu
+d'une personne à la fois.
+
+Ce fut Marguerite qui répondit:
+
+--Pas depuis quelque temps, et les dernières n'étaient pas très
+bonnes. Il avait pris les fièvres.
+
+--Les assises, reprit M. Roquevillard, s'ouvrent le 6 décembre,
+dans trois semaines. Maurice comparaîtra au début de la session.
+
+--C'est une simple formalité, dit Léon qui, fier de diriger à
+vingt-huit ans une usine assez considérable, affectait un
+caractère pratique et positif et ramenait toutes choses à leur
+résultat. L'acquittement est certain.
+
+D'un _non_ catégorique l'avocat lui ferma la bouche. Sa fille en
+frissonna. Les hommes se regardèrent, surpris, inquiet:
+
+--Comment, non?
+
+--Puisqu'il n'est pas coupable.
+
+--Puisque c'est Mme Frasne.
+
+Charles Marcellaz avait parlé le dernier, désignant l'ennemie.
+
+--La misérable! ajouta la veuve en 1evant les yeux au plafond et
+en déplorant intérieurement que ce nom fût prononcé devant
+Marguerite. Elle divisait simplement les femmes on deux
+catégories: les honnêtes et les publiques, mais elle ne cherchait
+point l'origine des petits enfants qu'elle secouait. Au rebours de
+tant d'intellectuelles et d'émancipées d'aujourd'hui, son horizon
+était borné, non point sa charité ni son dévouement.
+
+--L'acquittement n'est pas certain, reprit le chef de famille, à
+cause des conditions que mon fils impose à la défense. Je l'ai vu
+plusieurs fois dans sa prison. Maurice est inébranlable. Il ne
+consent à être défendu que si le nom de Mme Frasne n'est pas
+prononcé par son défenseur.
+
+D'un commun accord, l'industriel et l'avoué se révoltèrent:
+
+--C'est impossible. Il est fou.
+
+--C'est une trahison.
+
+--Il ne faut pas l'écouter.
+
+--Tant pis: abandonnez-le.
+
+Au cousin Léon revenait ce conseil de lâcheté. L'avocat le toisa
+d'un regard où la colère et le mépris se changèrent bientôt en
+douleur. La famille se désagrégeait, puisque l'un de ses membres
+répudiait toute solidarité. Mais dans le silence qui suivit,
+l'ancêtre prononça doucement:
+
+--Moi, j'estime que Maurice a raison.
+
+M. Roquevillard, sur cette réflexion inattendue, continua son
+exposé:
+
+--Cette générosité pourrait être comprise d'un jury de bourgeois.
+Elle ne le sera pas d'un jury de simples paysans. Ceux-ci, du
+débat, ne retiendront qu'un point: la disparition d'une somme de
+cent mille francs dont le chiffre même les éblouira. Ils sont plus
+sensibles aux attentats contre la propriété qu'à ceux contre les
+personnes. Cette somme, raisonneront-ils, n'a pu être dérobée que
+par lui ou par elle. Si c'était elle, il nous le dirait et nous
+l'acquitterions. Dans le doute, nous l'acquitterions encore. Il
+n'ose pas l'accuser; donc, c'est lui. Car ils n'ont pas notre
+conception de l'honneur.
+
+--L'honneur, l'honneur! répéta deux fois Léon que le dédain trop
+évident de l'avocat avait irrité. Il s'agit avant tout d'éviter
+une condamnation qui serait déshonorante. Je n'admets que cet
+honneur-là, moi, celui du code.
+
+Le plus vieux des Roquevillard, à son tour, dévisagea le jeune
+homme avec insolence.
+
+--Je vous plains, murmura-t-il d'une voix qui, par manque de
+dents, était sifflante.
+
+Sans déférence pour l'âge, l'industriel réclama:
+
+--Pourquoi?
+
+--Mais parce que vous ne comprenez plus rien à certains mots.
+
+--Justement, des mots, de grands mots quand c'est vous qui les
+employez.
+
+Conciliant, Charles Marcellaz donna cette explication juridique:
+
+--Mme Frasne est coupable. Or, sa culpabilité ne tombe pas sous le
+coup de la loi. Le vol commis par une femme au préjudice de son
+mari ne comporte aucune sanction. En la dénonçant Maurice ne lui
+fait courir aucun risque et il dépose conformément à la vérité.
+
+Mais l'oncle Étienne, dont la lointaine jeunesse avait été
+orageuse, prononça en dernier ressort:
+
+--On ne dénonce sous aucun prétexte une femme dont on a été
+l'amant. Je reconnais ton fils, François.
+
+La veuve qui, depuis le commencement de la réunion, blâmait tout
+bas le sien, lequel tenait d'elle son intelligence terre à terre
+sans y joindre la bonté, voulut tout haut le soutenir contre ce
+vieillard qui prêchait une étrange morale:
+
+--Vous voulez qu'on respecte ces créatures? Le chef de famille
+apaisa d'un geste l'inutile querelle.
+
+--Laissez-moi achever. Quand le moment sera venu, je vous
+demanderai d'intervenir. Maurice s'oppose à toute dénonciation de
+Mme Frasne.
+Il ne s'agit pas de savoir s'il a tort ou raison, puisqu'il est
+décidé, et que nous n'y pouvons rien. Si la défense passait outre,
+il s'accuserait lui-même plutôt que de l'approuver, et préférerait
+se charger du crime. Dans ces conditions, que se passera-t-il? La
+question est là, non ailleurs. Le jury, forcé d'accepter le fait
+matériel du vol qui ne saurait être nié, impressionné par une
+perte d'argent aussi considérable, cherchera, je le prévois, un
+coupable. Désarmé vis-à-vis de Mme Frasne, il se retournera contre
+mon fils. Qu'il lui accorde ou non les circonstances atténuantes,
+c'est la flétrissure.
+
+--Ah! père, laissa échapper Marguerite.
+
+--Le danger est très grand. Le mesurez-vous? Or, j'ai pensé qu'il
+y avait peut-être un moyen de le conjurer.
+
+La jeune fille, que son père n'avait pas renseignée sur ses
+projets avant la réunion de famille, se reprit à l'espoir:
+
+--Coûte que coûte, père, il faut l'employer.
+
+--Voici. Aux assises, dans les affaires d'abus de confiance, j'ai
+toujours constaté que la restitution emportait l'acquittement. Le
+jury est surtout sensible à la perte d'argent. Supprimez-la, il ne
+tient plus guère à frapper un coupable. Pas de préjudice, pas de
+sanction: pas de victime, pas de condamné: c'est une association
+d'idées qui lui est habituelle.
+
+Le gendre de M. Roquevillard tira la conclusion:
+
+--Vous voudriez restituer à M. Frasne l'argent que sa femme a
+emporté?
+
+--C'est cela.
+
+--Cent mille francs! s'écria Léon, c'est un chiffre.
+
+Et Charles Marcellaz de protester aussitôt:
+
+--Mais c'est avouer la faute de Maurice. Il paie, donc il est
+coupable.
+
+--Non pas. La caution qui paie à la place du débiteur principal
+n'est pas pour autant ce débiteur. Par la bouche de son avocat,
+Maurice expliquera aux jurés que, s'il ne veut pas accuser, il
+entend demeurer hors de tous soupçons. M. Frasne remboursé, il n'y
+a plus de vol. Laisser M. Frasne à découvert c'est, je le crains,
+livrer mon fils.
+
+--Bien, François, approuva l'oncle Étienne qui agita sa tête de
+grand oiseau déplumé.
+
+Cette marque d'estime décida la veuve à une démonstration amicale.
+
+--Je ne comprends pas bien, dit-elle, toutes ces manigances. Mais
+bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, et je suis de coeur
+avec vous, François.
+
+Son fils qui l'écoutait ne se rassura qu'au mot de _coeur_ qui
+n'engageait à rien. Il échangea avec l'avoué un regard qui
+signifiait: "Ces vieilles gens traitent de haut la fortune quand
+c'est elle seule qui donne la considération et permet le
+développement des familles." Se sentant appuyé, Marcellaz
+interrogea avec douceur:
+
+--Payer cent mille francs, le pouvez-vous, mon père?
+
+--C'est une autre question, répondit un peu sèchement M.
+Roquevillard qui commençait à s'énerver, je l'aborderai tout à
+l'heure. D'abord les principes, ensuite les moyens d'application.
+
+Mais lui-même, déjà décidé, renversa l'ordre en ajoutant:
+
+--S'il le faut, je vendrai la Vigie.
+
+C'était le plus grand sacrifice. Marguerite en comprit l'héroïsme
+et devint toute pâle. Partagé entre le respect et l'intérêt, entre
+l'admiration et l'indignation, Charles hésita, chercha une issue à
+ce flot de sentiments contraires et, sur un coup d'oeil ironique
+de son cousin Léon, il argumenta:
+
+--Vendre la Vigie! Vous n'en avez pas le temps avant le 6
+décembre. Ou bien vous vendrez à vil prix. La Vigie vaut cent
+soixante mille francs au bas mot, sans les bois que vous avez
+achetés, il y a quatre ans, sur la commune de Saint-Cassin.
+
+Ces objections, l'avocat se les était déjà posées lui-même sans
+nul doute, car elles le trouvaient préparé:
+
+--C'est possible, dit-il simplement. Reste l'emprunt hypothécaire.
+
+--Oui, au cinq ou au quatre et demi. Au cinq, probablement, à
+cause de la nécessité immédiate que les hommes d'affaires ne
+manqueront pas d'exploiter, quand la terre ne rend que le trois à
+peine et qu'il suffit d'une gelée ou d'une grêle pour anéantir une
+récolte. Vous avez trop d'expérience, mon père, pour ignorer que
+l'emprunt hypothécaire est pour le sol une maladie incurable,
+mortelle. Déjà la propriété immobilière constitue aujourd'hui un
+danger pour qui ne vit pas sur la
+terre, ou n'a pas de bonnes rentes moyennant quoi il peut faire
+face aux intempéries, à la concurrence. Ce serait compromettre
+irrémédiablement l'avenir. Et la Vigie, c'est le patrimoine de
+famille, le patrimoine sacré auquel on ne touche pas.
+
+M. Roquevillard l'avait laissé parler. Impatient, il haussa le
+ton:
+
+--Personne n'a plus que moi aimé et compris la terre, écouté ses
+conseils, ausculté son mal dans la crise qu'elle traverse, Et
+c'est à moi qu'on reproche de l'oublier. Mais apprenez donc, si
+vous ne le savez pas, qu'il y a dans le plan des choses humaines
+un ordre divin qu'il faut respecter. Au-dessus de l'héritage
+matériel, je place, moi, l'héritage moral. Ce n'est pas le
+patrimoine qui
+fait la famille. C'est la suite des générations qui crée et
+maintient le patrimoine. La famille dépossédée peut reconstituer
+le domaine. Quand elle a perdu ses traditions, sa foi, sa
+solidarité, son honneur, quand elle se réduit à une assemblé
+d'individus agités d'intérêts contraires et préférant leur destin
+propre à sa prospérité, elle est un corps vidé de son âme, un
+cadavre qui sent la mort, et les plus belles propriétés ne lui
+rendront pas la vie. Une terre se rachète, la vertu d'une race ne
+se rachète pas. Et c'est pourquoi la perte de la Vigie m'affecte
+moins que le risque de mon fils et de mon nom. Mais parce que la
+Vigie est demeurée de siècle en siècle le lot des Roquevillard, je
+n'ai pas voulu interrompre une si longue continuité de
+transmission sans vous avertir, sans vous consulter. Je vous ai
+fait connaître mon avis le premier: j'ai eu tort. Donnez-moi le
+vôtre à tour de rôle avec sincérité. Je ne dis pas que j'en
+tiendrai compte, s'il s'oppose au mien. Je suis le chef
+responsable. Mais une détermination qui brise d'un seul coup le
+travail de tant de générations est si grave qu'il me serait doux
+d'être approuvé par un conseil de famille.
+
+Le silence qui suivit ces paroles lui montra que son entourage
+avait saisi l'importance de la décision à prendre. Il regarda sur
+la muraille le plan du domaine qui s'y trouvait suspendu et qui
+indiquait les adjonctions successives avec la date des contrats.
+Si souvent, en préparant ses plaidoiries, il avait contemplé, non
+point pour y lire des tracés et des chiffres, mais pour se
+représenter des bois, des champs, des vignes, et les labours et
+les vendanges. Un morceau de la terre, les travaux agricoles, le
+mouvement des saisons tenaient dans ce cadre étroit dont les
+quelques traits noirs n'étaient pas inutiles à son imagination.
+
+Ses yeux s'en écartèrent et par les fenêtres distinguèrent, sous
+le ciel bas, le château des vieux ducs édifié lentement à toutes
+les époques de l'histoire, démantelé à demi, imposant dans ses
+restes, et gardien du passé. Mieux que tous les documents et
+toutes les archives, mieux que les manuels et les chronologies, il
+imposait le souvenir, par cela seul qu'il demeurait debout, comme
+un témoin de chair. À lui seul, il évoquait l'ancienne Sa voie et
+le temps des aïeux et les rudes guerres, tandis que les ogives de
+la Sainte-Chapelle symbolisaient de pieux élans de coeur. Que
+resterait-il des morts, de leurs actions, de leurs sentiments,
+sans les signes matériels où ils se réalisèrent et qui les
+rappellent? La Vigie défrichée, conquise, agrandie, restaurée,
+n'était-elle pour rien dans le destin des Roquevillard? et quand
+elle serait abandonnée, ne manquerait-il pas à la race sont point
+d'appui, le sens visible de sa continuité? Dans les familles
+terriennes, les générations se passaient la bêche comme les
+coureurs antiques se passaient le flambeau. Et voici que le
+dernier chef la laissait tomber.
+
+Mais l'avocat détourna la tête, repoussant toute hésitation. Le
+patrimoine n'était pas plus la famille que la prière n'était
+l'église, ni le courage un donjon. Loin du sol natal, au Soudan,
+en Chine, Hubert et Félicie transportaient l'énergie vitale que
+leur avait donnée la tradition. Rendu à son existence normale,
+Maurice rachèterait par le travail sa faute. Et pour Marguerite,
+la flamme du dévouement la brûlait.
+
+Il s'adressa à sa fille, comme à la plus jeune de l'assemblée et
+pour entendre l'écho de sa pensée.
+
+--Toi, dit-il, parle la première.
+
+--Moi, père? Tout ce que vous ferez sera bien fait. Sauvez
+Maurice, je vous en prie. Si vous pensez que la vente de la Vigie
+soit nécessaire, n'hésitez pas à la vendre. Nous n'avons pas
+besoin de fortune. Dans tous les cas, prenez ma part. Ne vous
+inquiétez pas de moi. Pour vivre il me faut peu de chose et je me
+tirerai d'affaire.
+
+--Je savais, approuva M. Roquevillard.
+
+Doucement, il caressa la main de Marguerite tandis qu'il
+interpellait son neveu:
+
+--À toi, Léon.
+
+Et se méfiant de lui, il ajouta:
+
+--Souviens-toi de ton père.
+
+Le jeune homme prit l'air important des arrivistes qui ont réussi
+et qui, néanmoins, sont prêts à donner pour rien la recette du
+succès. Il allait enseigner ces vieillards ignorants de la vie
+moderne que de nouvelles conditions font rapide, égoïste et
+réaliste:
+
+--Mon oncle commença-t-il, vous êtes de ces hommes d'autrefois qui
+cherchaient partout des croisades et se battaient contre les
+moulins à vent. Votre ruine est inutile. Voyez les choses d'une
+façon plus positive. À cette heure, Maurice pratique contre vous
+le chantage de l'honneur. L'honneur de Mme Frasne ne vaut pas cent
+mille francs. Mon gentil cousin fait le bravache dans sa prison.
+Quand viendra l'audience, il filera plus doux. Je ne suis pas
+avocat, mais j'ai lu souvent dans les journaux, comme tout le
+monde, les comptes rendus des crimes passionnels. Toujours les
+accusés, et les plus orgueilleux, dénoncent ou chargent leurs
+complices ou leurs victimes au dernier moment pour s'innocenter
+eux-mêmes. La crainte du verdict est le commencement de la
+sagesse. Maurice est un garçon intelligent plein d'avenir: il
+comprendra. Si, par hasard, il ne comprenait pas, eh bien! tant
+pis pour lui, après tout. C'est triste à dire devant vous, mon
+oncle, et je vous en exprime mes regrets; mais il l'aura voulu, et
+je sais que vous aimez la franchise. Son risque lui est personnel.
+La solidarité de la famille n'entraîne plus la déchéance de tous
+par la faute d'un seul. C'était là une de ces théories absurdes
+que notre temps a définitivement reléguées dans le passé. Chacun
+pour soi, c'est la nouvelle devise. Nul n'est tenu des dettes
+d'autrui, quand ce serait
+
+son père, son frère ou son fils. L'argent que je gagne est à moi:
+de même mes bonnes et mauvaises actions. On a déjà bien assez de
+peine à organiser son propre bonheur, sans lui imposer le poids
+effroyable de vingt générations. Avancez à Maurice sa part, si
+vous y tenez, mais réservez celle de ses frères et soeurs, et le
+pain de vos vieux jours. Quant à la Vigie, vendez-la en effet, si
+vous en trouvez un bon prix, non pour acheter la compassion des
+jurés, mais parce que la terre, aujourd'hui, n'est plus bonne
+qu'au paysan qui la ronge comme un rat. L'industrie, les machines,
+c'est l'avenir, comme la société c'est l'individu.
+
+L'ancêtre, sur cette harangue, laissa échapper un petit rire aigu
+et marmonna:
+
+--Il parle bien. Un peu long, mais il parle bien.
+
+La veuve, elle, s'agitait, joignait les mains pour invoquer le
+Seigneur.
+
+--Tu as fini? demanda M. Roquevillard, non sans quelque
+impertinence.
+
+--J'ai fini.
+
+--Si j'ai bien compris, tu jetterais volontiers Maurice pardessus
+bord.
+
+--Pardon, mon oncle: il s'y jette lui-même. Ce n'est pas la même
+chose. S'il était raisonnable, il sortirait aisément sain et sauf
+des griffes de la justice. Mais il ne veut pas être raisonnable.
+Je suis toujours pour la raison, moi.
+
+Le chef de famille se tourna vers son gendre.
+
+--Et vous, Charles, vous êtes aussi pour la raison?
+
+Marcellaz hésita avant de répondre. Il supportait impatiemment la
+supériorité de son beau-père. Celle de la famille de sa femme sur
+sa propre famille le frappait à chaque comparaison et l'irritait,
+surtout depuis qu'il s'était rapproché de son pays d'origine.
+Laborieux et économe, il organisait avec acharnement l'avenir de
+ses enfants, et se montrait jaloux de protéger une médiocre
+fortune péniblement acquise. Les affaires l'avaient absorbé,
+rétréci et durci. Mais il aimait Germaine et s'il se méfiait des
+mouvements qu'inspire la sensibilité, c'est qu'il n'en était pas
+dépourvu. Il biaisa, déplora le passé, la situation sans issue.
+
+--Pourquoi Maurice nous préfère-t-il madame Frasne jusque dans sa
+prison? C'est absurde, puisqu'elle n'encourt aucune pénalité. Il
+trahit la famille pour un faux point d'honneur. Cent mille francs,
+payer cent mille francs, n'est-ce point au-dessus de vos forces?
+Il ne faut pas tenter l'impossible.
+
+--Mais si, dit Marguerite, il faut tenter l'impossible pour le
+sauver.
+
+--Enfin, conclut M. Roquevillard, qui voulait une réponse ferme,
+vous me conseillez, vous aussi, d'abandonner mon fils?
+
+L'avoué baissa la tête pour ne pas rencontrer le regard ironique
+du jeune Léon, et presque honteux, murmura:
+
+--Non, tout de même.
+
+Quand il releva le front, il fut surpris du regard que son beau-
+père posait sur lui, et dont l'expression, habituellement
+autoritaire, était voilée, tendre, d'une douceur inconnue, comme
+on s'étonne de la force d'un fleuve en découvrant, sous quelque
+verdure fraîche, son humble source.
+
+--À votre tour, Thérèse.
+
+La veuve, qui, depuis le discours de son fils, n'avait plus écouté
+quoi que ce fût, ne se fit pas répéter l'invitation. Gouvernée par
+un sûr instinct, elle ne se mêla pas d'argumenter sur des
+principes qu'elle appliquait et ne savait pas définir. Comme
+beaucoup de femmes, elle substituait immédiatement aux théories
+des questions de personnes, ce qui, du moins, a le mérite
+d'écarter les solutions abstraites et de dissiper les brouillards
+philosophiques. De tout le débat elle n'avait retenu qu'une
+parole, mais c'était la bonne. Incapable de répondre à plus d'un
+seul, elle s'en prit à Léon sans aucun souci du reste de
+l'assemblée:
+
+--Chacun pour soi, as-tu dit? Si ton oncle ici présent avait
+pratiqué cette belle maxime, mon garçon, tu ne dirigerais pas, à
+l'heure qu'il est, une usine qui te rapporte des cents et des
+cents...
+
+--Maman, tu te moques de moi, interrompit le jeune homme que cette
+sortie atteignait dans son amour-propre.
+
+Mais la bonne dame était partie et ne s'arrêta point.
+
+--Non, non, tu sais ce que je veux dire. Je te l'ai déjà raconté,
+et si tu l'as oublié, je rafraîchirai ta mémoire. Il y a quinze
+ans, quand ton père eut placé toute son épargne dans l'usine qu'il
+fondait, comme les commandes n'affluaient pas encore, vint un jour
+où il dut suspendre ses paiements. L'industrie était nouvelle dans
+le pays, personne n'avait confiance. Il alla trouver son frère
+aîné, ton oncle François, et lui exposa le péril. François lui
+prêta sur l'heure, et sans intérêts, les vingt mille francs dont
+il avait un besoin si urgent que nous étions menacés d'une
+liquidation. Ainsi nous fûmes sauvés, mon petit. De ces heures
+mauvaises, j'ai conservé une grande peur de la misère. Que Dieu me
+la pardonne! c'est elle qui t'a rendu égoïste et méfiant.
+
+--Bien, bien, je ne me rappelais pas, avoua Léon avec mauvaise
+humeur.
+
+Mme Camille Roquevillard était si gonflée de son sujet qu'elle ne
+se laissa pas amadouer par cette concession, elle qui,
+d'ordinaire, après quelque tapage, cédait toujours aux raisons de
+son fils. Quand on vit côte à côte, on ne s'observe pas, et l'on
+est quelquefois tout surpris, dès qu'une circonstance grave en
+fournit l'occasion, de découvrir la solitude. Aujourd'hui, cette
+sensation d'isolement est plus fréquente d'une génération à
+l'autre, à cause du relâchement des liens de famille et de la
+rapide transformation des idées.
+
+Elle affecta de s'adresser à son beau-frère:
+
+--Je ne suis de votre parenté que par alliance, François. Mais je
+porte le même nom que vous et je me souviens. C'est vingt mille
+francs que je mets à votre disposition, si vous en avez besoin à
+votre tour. Je ne comprends rien à vos histoires mais vous êtes
+malheureux. Quant à Mme Frasne, c'est une coquine.
+
+--Ma tante, je vous aime bien, dit Marguerite.
+
+Et M. Roquevillard ajouta:
+
+--Merci, Thérèse. Je n'en aurai probablement pas besoin. Je suis
+heureux de savoir que je puis compter sur vous à l'occasion.
+
+Le dernier enfin, l'ancêtre, motiva son avis d'une voix lente,
+mais ferme et qui, par moment, voulant se forcer, jeta des éclats
+de cloche fêlée:
+
+--Le père est le juge domestique de ses biens, François. Tu es
+seul responsable, tu ne relèves de personne. J'étais le cadet de
+ton père, nous fûmes orphelins de bonne heure: il nous éleva, nous
+dirigea, nous aida, car il était l'héritier et le chef de famille.
+En ce temps-là --c'était sous le régime sarde, avant l'annexion--
+les filles ne recevaient qu'une légitime et on ne les épousait pas
+pour leurs écus; le patrimoine devenait le lot d'un seul avec ses
+obligations auxquelles n'aurait pas failli l'héritier: telles que
+nourrir, doter, établir les cadets, recevoir les infirmes, les
+nécessiteux, les vieillards. Ces jeunes gens ignorent ce que
+représentait alors le patrimoine qui était la force matérielle de
+la famille, de toute la
+
+famille groupée autour d'un chef, assurée de subsister, de durer,
+grâce à sa cohésion. Aujourd'hui, à quoi bon garder un domaine? Si
+tu ne le vends pas, la loi se charge de le pulvériser. Avec le
+partage forcé, il n'y a plus de patrimoine. Avec le _chacun pour
+soi_, d'une part, et, de l'autre, l'intervention permanente et
+intéressée de l'État dans tous les actes de la vie, il n'y a plus
+de famille. Nous verrons ce que réalisera cette société
+d'individus asservis à l'État.
+
+Il eut un rire discret et méprisant, et termina sur des
+considérations moins générales.
+
+--Cependant, tu as raison de préférer notre honneur à ton argent.
+Il est juste aussi que tu nous en avertisses. Nous te suivions
+dans ta prospérité. Le sort t'accable; nous sommes là. Je n'ai pas
+grand'chose pour ma part. À côté de ma pension de conseiller, je
+ne possède guère que vingt-cinq ou trente mille francs de titres,
+dont le revenu m'aide à vivre. Je suis déjà bien vieux. Après moi
+je te les donne, et tout de suite s'il le faut.
+
+M. Roquevillard ému répliqua simplement:
+
+--Je suis fier de votre approbation, mon oncle, et touché de votre
+appui. Ma tâche, maintenant, sera plus légère à accomplir. Ce
+sacrifice d'argent, c'est l'acquittement de Maurice: mon
+expérience des affaires me le garantit. Je ne crois pas pouvoir
+sauver la Vigie. Voici le dénombrement de notre fortune.
+
+--Ceci ne nous regarde plus, interrompit l'ancêtre en se levant.
+
+--Je vous le dois, au contraire, afin que vous sachiez que si la
+Vigie est un jour sortie des mains des Roquevillard, ce ne fut ni
+sans douleur, ni sans nécessité. Vous êtes mes témoins. La Vigie
+vaut au moins cent soixante mille francs. Mes bois de Saint-Cassin
+sont estimés vingt mille. Germaine a reçu en dot soixante mille
+francs.
+
+--Devrais-je vous les rendre en tout ou en partie? demanda
+timidement Charles Marcellaz dont la générosité avait d'autant
+plus de mérite qu'elle s'accompagnait de regrets, de remords et
+d'hésitations. Ils sont engagés à concurrence d'un certain chiffre
+dans le prix de l'étude que j'ai acquise à Lyon.
+
+--En aucun cas, mon ami. Ils vous appartiennent définitivement et
+vous avez trois enfants. Lorsque Félicie est entrée au couvent,
+nous avons placé sur sa tête vingt mille francs en rente viagère.
+Et nous avions réservé pour Marguerite une dot équivalente à celle
+de Germaine. Sur cette dot, elle a touché huit mille francs
+qu'elle a remis à son frère.
+
+--Cent huit mille, additionna à mi-voix Léon qui boudait. Il vous
+revient cher.
+
+Encore ignorait-il les petits prêts à fonds perdus que lui avaient
+consentis, l'année précédente, sa propre mère et l'ancien
+magistrat.
+
+--Père, dit la jeune fille, disposez de ma dot. Je ne me marierai
+pas.
+
+--La femme est faite pour le mariage, constata la veuve.
+
+Et Marguerite ajouta d'une voix résolue:
+
+--J'ai mes brevets, je travaillerai. Je fonderai une école.
+
+--Bien que les femmes, à mon idée, ne doivent pas succéder,
+intervint l'oncle Etienne, je dérogerai en sa faveur à mes
+principes. C'est à elle que je léguerai mes quarante mille francs.
+
+--Trente mille, rectifia Léon qui évaluait sa perte.
+
+--Non, quarante, répliqua le vieillard qui, dans la crise commune,
+rejetait définitivement mais péniblement son avarice. Je diminuais
+tout à l'heure, involontairement. Et même quarante-cinq pour
+finir. Je referai mon testament qui t'instituait mon héritier,
+François.
+
+--Merci pour elle, mon oncle. Mais je ne toucherai à sa dot,
+d'ailleurs insuffisante, que s'il m'est impossible de réaliser
+promptement et dans des conditions acceptables la Vigie. Car la
+vente du domaine, si elle est possible, vaut mieux qu'un emprunt.
+J'y ai réfléchi. Le rendement de la terre est aujourd'hui
+précaire. Nos vignes, nos blés rencontrent, par la facilité des
+transports, des concurrences si lointaines que nous ne pouvons
+plus estimer leurs revenus. Je préfère assurer l'avenir de
+Marguerite, et permettre à mes fils d'achever le dessin de leur
+vie. Si je ne trouve pas à la vendre, la terre me servira toujours
+de caution pour emprunter.
+
+--Nous aussi, assura la veuve, nous vous cautionnerons.
+
+--Parfaitement, acquiesça l'oncle Etienne.
+
+Le conseil de famille était terminé. On se salua, amicalement,
+sauf Léon qui montra un peu de froideur.
+
+--C'est toujours la caution qui paie, fit-il observer à sa mère
+dès l'escalier.
+
+--Je paierai, dit nettement celle-ci.
+
+--Vous, vous êtes trop bonne.
+
+--Et toi, trop ingrat.
+
+--C'était mon père. Ce n'était pas moi.
+
+--Ton père et toi, n'est-ce pas la même chose?
+
+--Non.
+
+Charles reconduisant M. Etienne Roquevillard l'avocat demeura seul
+avec sa fille. Au dehors, la lumière baissait. Le donjon, la tour
+des Archives s'enveloppaient de brume comme d'un manteau de soir.
+Le cabinet de travail s'emplissait de la tristesse particulière à
+la tombée du jour en hiver. Marguerite remit une bûche dans la
+cheminée.
+
+--Je suis content, dit son père. Cela s'est bien passé.
+
+Mais elle se révolta contre son cousin:
+
+--Ce Léon est méchant. Je le déteste.
+
+--Sa mère est une brave femme.
+
+Ils se turent. Puis tous deux regardèrent le plan de la Vigie sur
+la muraille. Au lieu d'une feuille obscure, ils revirent, au beau
+soleil des vendanges, les vignes d'or, les champs moissonnés, les
+terres prêtes au labour et la vieille maison vaste et commode.
+C'était l'appel suprême du domaine condamné.
+
+Comme avait fait Maurice, du haut du Calvaire de Lémenc avant son
+départ, mais pour une autre sorte d'amour dont ils n'attendaient
+point leur bonheur personnel, ils lui dirent adieu.
+
+
+III
+
+LA BELLE OPERATION DE Me FRASNE.
+
+
+Il n'était bruit dans tout Chambéry que de la belle opération de
+Me Frasne. Elle était un sujet courant de conversation à la soirée
+que donnaient M. et Mme Sassenay pour fêter les dix-huit ans de
+leur fille Jeanne. C'est un des traits de la société provinciale
+que les hommes transportent dans le monde leurs occupations et
+préoccupations de la ville et n'abandonnent point dans le plaisir
+le tracas des affaires: entre deux tours de valse, abandonnant ces
+dames à leurs rivalités de toilette, ils s'empressent dans tous
+les coins de reprendre leurs médisances financières et leurs
+soucis professionnels. Puis, le drame de famille qui ébranlait
+dans leur vieille situation sociale les Roquevillard et qui devait
+recevoir son dénouement le surlendemain,--on était au 4 décembre,-
+- à l'audience de la cour d'assises, passionnait l'opinion
+publique. Lasse d'une prépondérance trop appuyée et trop
+prolongée, travaillée par ce désir de nivellement égalitaire qui
+est une des ardeurs modernes, et d'ailleurs irritée d'un orgueil
+persistant dans l'infortune refusait de se plaindre et de
+quémander la pitié, cette opinion publique guettait la fin de la
+pièce pour voir tomber définitivement une race qui, dans d'autres
+temps, eût été considérée comme l'ornement de la cité.
+
+Parmi les invités, hommes de loi, médecins, industriels, rentiers,
+qui s'isolaient au fumoir, et dont quelques-uns seulement se
+précipitaient aux premières mesures de chaque danse sur le groupe
+des jeunes femmes et des jeunes filles assises au salon, comme la
+sortie victorieuse d'une place assiégée, pour regagner ensuite
+leur cercle masculin, un seul ignorait l'heureuse spéculation du
+notaire que les uns blâmaient et que les autres approuvaient:
+c'était le vicomte de la Mortellerie. Son excuse était d'en être
+demeuré au quatorzième siècle dans l'histoire du château des ducs
+qu'il préparait. Vainement s'efforçait-il d'entreprendre ses
+voisins sur l'ingéniosité d'Amédée V qui fit aménager en 1328 des
+conduites de bois pour amener l'eau de la fontaine Saint-Martin
+jusqu'aux vastes cuisines où elle jaillissait dans un énorme
+bassin en pierre, réservoir des lavarets destinés à la table
+ducale: on n'écoutait point le bavard qui retardait de près de six
+cents ans. Sentencieux, cérémonieux, ennuyeux, apportant dans ses
+propos la dignité de sa carrière et de sa vie, M. Latache,
+président de la Chambre des notaires, tenait tête au petit avoué
+Coulanges qui, musqué,
+
+poudré et frisé, prenait au nom de la jeune école la défense de M.
+Frasne.
+
+--Non, non, affirmait-il avec solennité, le criminel tient le
+civil en état. Il fallait attendre le verdict du jury avant
+d'accepter la réparation du dommage matériel. Ou bien, indemnisé,
+M. Frasne devait retirer sa plainte. Le lucre ne se mêle pas à la
+vengeance.
+
+--Pardon, pardon, ripostait le bouillant avoué prompt à l'escrime.
+Raisonnons, je vous prie. M. Frasne a déposé contre Maurice
+Roquevillard une plainte en détournement d'une somme de cent mille
+francs à son préjudice, et s'est constitué partie civile. M.
+Roquevillard père lui offre de lui restituer cette somme avant
+l'arrêt, et vous le blâmez d'accepter?
+
+--Je ne le blâme pas d'accepter, mais, l'ayant fait, de maintenir
+les poursuites. Et je ne comprends pas M. Roquevillard.
+
+--Oh! lui, il sait que son fils est coupable, et il achète ainsi
+l'indulgence des jurés. Quant à M. Frasne, comme une condamnation
+est toujours incertaine aux assises, il préfère un _tiens_ à deux
+_tu l'auras_. En outre, à l'audience, il tirera parti de ce
+paiement comme d'un aveu. C'est très fort.
+
+--C'est très intéressé, surtout. M. Roquevillard père, bien que je
+ne m'explique pas les mobiles de son acte, est tout de même trop
+expérimenté pour avoir livré une telle arme à son adversaire sans
+prendre ses précautions. Le reçu qu'il a dû exiger mentionne
+sûrement que, s'il acquitte l'obligation d'un tiers, il ne
+reconnaît point pour autant que ce tiers est son fils.
+
+-- Le reçu contient en effet cette réserve, et dans les termes les
+plus formels, annonça l'avocat Paillet qui arrivait et entrait
+dans la discussion sans perdre une minute.
+
+--Je l'avais deviné, triompha M. Latache. Et plutôt que d'apposer
+sa signature au bas d'une semblable restriction, M. Frasne eût été
+mieux inspiré de s'en référer à la décision des juges.
+
+Mais M. Coulanges ne se tint pas pour battu:
+
+--Qu'est-ce qu'un pareil reçu prouve? Paie-t-on cent mille francs
+pour un inconnu?
+
+La galerie lui donna raison et le lui témoigna par un murmure
+flatteur, qui signifiait qu'en effet une telle générosité ne va
+pas sans quelque nécessité impérieuse. Son succès néanmoins fut
+court. L'avocat Paillet le lui rafla comme on escamote une
+muscade. Gai, rond et gras, il savait tout, se fourrait partout,
+livrait tout.
+
+--Je vois, dit-il, que vous ignorez le plus beau coup de M.
+Frasne.
+
+--Parlez.
+
+--Ah! ah!
+
+Il tenait son monde par une nouvelle qu'il apportait. Et comme
+l'orchestre préludait au sempiternel quadrille des Lanciers, il
+abandonna lâchement ses auditeurs scandalisés et roula comme une
+boule aux pieds d'une dame qu'il invita. Par l'embrasure de la
+porte, ces messieurs, faute de mieux, regardèrent évoluer les
+couples, en prenant des airs détachés pour estimer danseurs et
+danseuses qui avançaient, reculaient, se saluaient, tournaient
+selon les rythmes de la musique et l'ordre du pas. Jeanne
+Sassenay, les joues roses, la coiffure rebelle à la symétrie,
+toute gracile et juvénile dans une robe bleu pâle dont le léger
+décolletage laissait voir un coin de blancheur caressée de
+lumière, s'appliquait à ne point confondre les figures et
+s'animait au plaisir avec un air d'importance. Elle suscita les
+commentaires:
+
+--Pas mal, cette petite.
+
+--Bien maigre: voyez ses salières.
+
+--À dix-huit ans.
+
+--Oh! elle se mariera bientôt.
+
+--Pourquoi?
+
+--Elle a une grosse dot.
+
+--Oui, mais son frère fait des dettes.
+
+--Qui épousera-t-elle?
+
+--On ne sait pas encore. On parlait de Raymond Bercy.
+
+--L'ancien fiancé de Mlle Roquevillard?
+
+--Il débute comme médecin.
+
+--Justement: il n'a encore tué personne.
+
+Après le galop final, l'avocat Paillet, se trouvant altéré,
+conduisit sa compagne au buffet,
+
+
+
+but du champagne, mangea un sandwich au foie gras, et, ainsi
+restauré, daigna reparaître dans le cercle où sa désertion fut
+sévèrement appréciée. Mais il se rebiffa en riant:
+
+--Si vous me grondez, vous ne saurez rien.
+
+--Alors, nous vous écoutons.
+
+--Vous en êtes encore, vous autres, à la restitution de cent mille
+francs par M. Roquevillard à M. Frasne.
+
+--C'est quelque chose.
+
+--Bien peu après de ce que vous allez apprendre.
+
+Aux premières notes d'une polka, il tourna la tête et l'on crut
+qu'il aurait le coeur de repartir en laissant une seconde fois ses
+auditeurs le bec dans l'eau. Tout un groupe décidé se massa vers
+la porte pour lui barrer le passage.
+
+--Vous avez chaud, ce serait imprudent, observa M. Latache.
+
+Et l'avoué Coulanges, usant d'un autre moyen, mit en doute la
+fameuse nouvelle. Aussitôt le nouvelliste ouvrit la bouche pour
+lâcher sa proie:
+
+--Eh bien! M. Frasne acquiert pour rien le domaine de la Vigie qui
+vaut près de deux cent mille francs.
+
+Les exclamations incrédules se croisèrent:
+
+--Par exemple.
+
+--Vous vous moquez de nous.
+
+L'avocat Bastard et M. Vallerois, procureur
+
+de la république, qui causaient ensemble à l'écart, se
+rapprochèrent, l'oreille tendue.
+
+--Parfaitement, accentua l'orateur. Pour rien.
+
+--Mais comment?
+
+--Voici. M. Roquevillard, pour se procurer l'argent dont il a
+besoin, a mis en vente la Vigie. Me Doudan, notaire, lui en a
+offert cent mille francs payables immédiatement en se réservant de
+lui faire connaître l'acquéreur dans la quinzaine. Dans la
+quinzaine, retenez ce délai. M. Roquevillard, qui n'avait pas le
+choix avant les assises, a accepté. Il ne pouvait espérer
+davantage dans un si court espace de temps. Or, par l'indiscrétion
+d'un clerc, on sait maintenant --je l'ai appris tout à l'heure--
+que le véritable acquéreur, c'est M. Frasne, M. Frasne qui verse
+cent mille francs d'une main pour les recevoir de l'autre, et qui
+se trouve ainsi, par un simple jeu, propriétaire gratuit d'un
+domaine magnifique.
+
+Ce machiavélisme dépassait par trop la commune mesure des
+artifices bourgeois pour ne pas provoquer la stupeur. On n'en
+rechercha point la cause morale, pas plus qu'on n'avait approfondi
+le sacrifice du vieux patrimoine de famille chez les Roquevillard.
+M. Frasne, dans la crise douloureuse qu'il avait traversée, et qui
+ruinait son foyer sinon sa fortune, s'était rattaché à ce qui
+demeurait susceptible de le passionner encore, les affaires, comme
+un artiste demande à l'art sa consolation ou une femme de bien à
+la charité.
+
+Les combinaisons de contrats et de chiffres procuraient un alibi à
+sa triste pensée. Il oubliait momentanément son ennui en
+débrouillant ceux de ses clients, et dans la satisfaction de
+conduire avec adresse la bataille des intérêts. Le sort de la
+Vigie lui avait inspiré un de ces coups de tactique audacieux
+auxquels il ne savait pas résister. Il espérait que le secret en
+serait gardé jusqu'après la session des assises. Mais quel secret
+peut se garder dans une ville de moins de vingt mille habitants où
+déjà la vie intérieure est considéré comme une prétentieuse
+originalité?
+
+Le premier, M. Latache donna son sentiment en deux mots qui,
+émanant du président de la Chambre de discipline, valaient un
+discours:
+
+--C'est incorrect.
+
+--Point du tout, répliqua M. Coulanges. Un domaine est en vente,
+on l'acquiert. C'est un droit.
+
+Néanmoins, la savante manoeuvre de M. Frasne ne recueillait qu'un
+petit nombre d'approbations, qui lui venaient du camp de la
+jeunesse, laquelle place aujourd'hui son enthousiasme, comme ses
+fonds, aux guichets solides. Il réussissait trop bien dans ses
+entreprises matérielles, et la galerie, de moeurs sévères et de
+sens pratique, en tirait grief contre lui bien plus qu'elle ne
+s'était divertie de la fuite de sa femme. De plus, aux yeux d'une
+société particulariste, son origine dauphinoise faisait de lui un
+étranger que de tels gains devaient enrichir aux dépens du pays.
+On n'avait point été fâché, certes, de l'abaissement des
+Roquevillard dont l'élévation irritait la médiocrité générale;
+mais on s'étonnait de les voir augmenter eux-mêmes leur désastre
+et consommer leur ruine de leurs propres mains. Pourquoi ce
+désintéressement si Maurice n'était pas coupable, et, s'il
+l'était, pourquoi cet aveu? Car on ignorait la décision du jeune
+homme. M. Hamel était fort secret, et pour M. Bastard son silence
+était calculé: friand des causes retentissantes, il espérait
+encore qu'on réclamerait son appui.
+
+Excité par ces révélations, il ne se tint pas de parler à son
+tour. Le cercle où l'on discutait fut rompu, la danse finie, par
+de nouveaux arrivants. La conversation reprit de-ci de-là par
+petits groupes séparés, comme ces feux qu'on étouffe et dont les
+flammes crépitent en s'éparpillant. Le procureur Vallerois
+rejoignit M. Bastard dans une embrasure.
+
+--Vous aurez beau jeu dans votre plaidoirie, lui dit-il, pour
+cribler de sarcasmes le mari de Mme Frasne.
+
+--Il n'est pas encore certain que je plaide, répliqua l'avocat.
+
+--Comment! vous ne plaideriez pas?
+
+Il fallait bien expliquer par une autre cette confidence qui était
+partie sans réflexion.
+
+--ce jeune niais ne veut pas être défendu sérieusement afin de
+ménager l'honneur de sa maîtresse.
+
+Ces derniers mots furent prononcés avec une ironie dédaigneuse. Et
+il expliqua au magistrat attentif que l'inculpé démentait à
+l'avance toute allusion à la culpabilité de Mme Frasne.
+
+--Si ce n'est vous, qui plaidera?
+
+--Je l'ignore. M. Hamel sans doute.
+
+Le bâtonnier ne fut pas traité avec beaucoup plus d'égards que la
+femme coupable. Sa vieillesse et son impuissance étaient mises en
+relief par le seul énoncé railleur de son nom.
+
+Après quelques instants de silence, M. Vallerois conclut:
+
+--Je comprends maintenant la conduite de M. Roquevillard. Il
+supprime le vol pour sauver son fils. C'est la dernière chance. Il
+n'hésite pas à sacrifier sa fortune... C'est très beau.
+
+Peu sensible à cet hommage, M. Bastard esquissa un geste vague,
+susceptible de diverses interprétations.
+
+--Tout ceci entre nous, dit-il, pour rattraper son secret
+professionnel.
+
+Et la barbe soigneusement étalée sur son plastron, il se dirigea
+vers un groupe de dames avec la démarche lente et majestueuse d'un
+paon qui s'apprête à faire la roue.
+
+Resté seul, le magistrat ne se pressa point de rechercher une
+compagnie. Il continuait de songer à M. Roquevillard avec
+admiration, et il évoquait la vie douloureuse et vaillante de cet
+homme depuis le jour où, dans son cabinet, il lui avait transmis
+la plainte de M. Frasne, et déjà l'avait trouvé désintéressé,
+fier, prêt au sacrifice.
+
+"Pourquoi, se demandait-il, suis-je seul ici à comprendre son
+grand caractère? Aucune des personnes présentes ne lui va
+seulement à la cheville, et ces messieurs, tout à l'heure, le
+traitaient de haut, comme si le malheur l'avait diminué et rendu
+leur inférieur. La province est vindicative et envieuse."
+
+Dans ses lignes simples, le drame était émouvant et l'on s'en
+amusait. Le jeune Maurice, en se livrant désarmé au jury, livrait
+sa famille, et son père abandonnait le vieux domaine à bas prix
+pour reconquérir l'enfant prodigue. Mais si l'avocat de l'accusé
+avait bouche close, une autre voix, plus autorisée que la sienne,
+tombant de plus haut, pouvait se faire entendre à sa place. Après
+le réquisitoire de la partie civile, n'appartenait-il pas au
+ministère public de présenter à son tour la cause? Au lieu de s'en
+rapporter "a justice", selon la formule consacrée dans ces sortes
+d'affaires, plus privées que publiques, son devoir n'était-il pas
+d'intervenir avec efficacité; de dégager enfin le rôle néfaste, le
+rôle prépondérant, le rôle unique de Mme Frasne, seule coupable
+d'un abus de confiance pour lequel elle ne pouvait point être
+condamnée? Quelle belle occasion de servir l'équité, de rendre à
+chacun selon ses oeuvres, et d'apporter un peu de joie dans cet
+intérieur si éprouvé!
+
+Toutes ces réflexions se pressaient dans le cerveau de M.
+Vallerois. Mais il était dessaisi: un avocat général occuperait
+aux assises le siège du ministère public, et non lui. La cause de
+Maurice Roquevillard ne le concernait plus. D'ailleurs, il avait
+été blâmé de la démarche insolite qu'il avait tentée auprès du
+notaire l'année précédente, et qui n'avait pu demeurer longtemps
+secrète. À quoi bon se mêler d'une affaire qui ne le regardait
+plus et ne lui valait que du désagrément? Pour sa tranquillité, sa
+sympathie saurait se contenter d'être passive.
+
+Afin de ne pas approfondir ni juger son égoïsme, il se précipita
+dans la cohue des invités et fut heureux de sentir du monde autour
+de lui. La présence de nos semblables est une consolation lorsque
+nous sommes tentés de mesurer notre petitesse. Encore cette
+tentation est-elle réservée aux meilleurs.
+
+La promenade au buffet avait provoqué à travers les deux salons,
+l'antichambre, la salle à manger, un va-et-vient qui se
+prolongeait et dont profitaient les jeunes gens pour flirter avec
+les jeunes filles. Les unes, tout au plaisir de la danse,
+réclamaient bruyamment l'orchestre. D'autres montraient déjà
+quelques heureuses dispositions dans les petits manèges d'une
+coquetterie qui se limiterait à la conquête d'un mari. Mais
+quelques-unes --assez rares-- ne vérifiaient point, de ce coup
+d'oeil rapide qu'un observateur remarque, la présence ou l'absence
+d'une bague à l'annulaire gauche des hommes avant de répondre à
+leurs avances avec un art accompli. Ces yeux de jeunesse exaltée,
+comme les bijoux des coiffures, des corsages, des bras, des
+doigts, brillaient de flammes joyeuses sous les lustres. En taches
+claires aux contours fondus comme des aquarelles, les toilettes
+ressortaient entre les habits noirs.
+
+Dans quelle catégorie se rangeait Mlle Jeanne Sassenay, qui
+précisément s'écartait au bras de Raymond Bercy, fiancé l'année
+précédente à Mlle Roquevillard, tandis que l'oeil vigilant de sa
+mère la suivait avec sollicitude et aussi quelque étonnement? Sa
+petite tête, proportionnée comme celle des statues grecques qui,
+sur les épaules de pierre, nous apparaissent si élégantes et d'un
+port si aisé, se trouvait-elle si légère de cervelle qu'elle ne
+pût garder le souvenir de son amie abandonnée? Ses regards
+limpides, d'un azur si frais, n'étaient-ils qu'indifférents dans
+leur sincérité? Du mouvement de la danse, ses joues gardaient une
+teinte d'animation. Mais elle ne souriait pas, elle fronçait les
+sourcils, elle serrait les lèvres et semblait prendre une décision
+grave qui contrastait avec son joli air d'enfant.
+
+--Je n'ai pas encore dansé avec vous, dit le jeune homme. Vous
+m'accorderez bien une valse?
+
+--Non, répliqua-t-elle durement, après s'être assurée qu'ils
+étaient isolés.
+
+--Pourquoi non? Toutes vos valses sont retenues?
+
+--Pas du tout.
+
+Il ne la prit pas au sérieux, et, au lieu de se froisser, il se
+mit à rire.
+
+--Me voilà prévenu: merci.
+
+Elle poussa un de ces "ahans" de fatigue comme en ont les ouvriers
+qui soulèvent de gros poids, et se lança tout à coup:
+
+--Il faut que je vous prévienne en effet, monsieur. Votre mère a
+parlé à maman. Et maman n'a pas de secrets pour moi. Ceux qu'elle
+a, je les devine. Eh bien! jamais, entendez-vous bien, jamais je
+ne vous épouserai.
+
+Stupéfait, le jeune homme se rebiffa:
+
+--Pardon, mademoiselle, je n'ai pas demandé votre main.
+
+--Votre mère a tâté le terrain, comme on dit si gentiment.
+
+--Les mères forment beaucoup de projets pour leur fils... Si
+flatteur que soit celui-ci, il ne correspond pas à mes intentions.
+
+--Oh! tant mieux.
+
+--Je ne songe pas à me marier.
+
+--Vous avez tort.
+
+Dans cette bouche puérile ce reproche était singulier et presque
+drôle. Elle ajouta:
+
+--Quand on a la chance de rencontrer dans sa vie une jeune fille
+comme Marguerite Roquevillard, on ne détruit pas soi-même un
+pareil bonheur.
+
+C'était là qu'elle voulait en venir. Il le comprit. Elle aurait pu
+reconnaître à son changement de visage comme elle avait frappé
+juste, mais dans un âge si tendre les yeux ne sont pas assez
+débrouillés pour suivre sur les traits nos mouvements intérieurs.
+Aussi manqua-t-elle de mesure en l'accablant de son dédain de
+pensionnaire émancipée.
+
+--C'est toujours vilain, monsieur, de lâcher une fiancée. Et quand
+elle est malheureuse, c'est abominable.
+
+De quel droit s'autorisait-elle pour le réprimander avec cette
+virulence? Raymond Bercy s'en irritait, et pourtant, au fond du
+coeur, il éprouvait un âcre plaisir à entendre parler de
+Marguerite. Sa colère et son amertume passèrent dans sa réplique.
+
+--Je ne vous ai pas choisie pour juge, mademoiselle. Et si vous me
+parlez au nom d'une autre, je vous répondrai...
+
+--Je ne parle au nom de personne.
+
+--... Que vous êtes mal renseignée. Ce n'est pas moi qui ai rompu
+des fiançailles qui m'étaient chères.
+
+--Qui vous étaient chères! Oui, quand le soleil brille, vous autre
+hommes, vous êtes là; et dès qu'il pleut, il n'y a plus personne.
+
+--Mais vous êtes trop injuste, à la fin. Je vais perdre patience.
+
+Loin de se taire, elle continua de l'agacer comme une guêpe qui
+cherche à piquer:
+
+--Celui qui se fâche, il a tort.
+
+--Je n'ai pas de comptes à vous rendre, mademoiselle. Sachez
+pourtant que Mlle Roquevillard a rompu de son plein gré.
+
+--Par générosité.
+
+--Sans consulter mon coeur, sans souci de ma peine.
+
+--Dans telles circonstances, vous ne deviez pas accepter la
+rupture.
+
+Elle était toute rouge, ne se possédait plus, se démentait
+furieusement, et lui-même n'avait guère plus de calme.
+
+--Et si son frère est condamné?
+
+--La belle affaire!
+
+--Ah! vraiment, mademoiselle?
+
+--Oui, vraiment. Moi, si j'aimais, cela me serait bien égal que
+mon fiancé fût envoyé aux galères. Je l'y suivrais, entendez-vous,
+monsieur. Et si, pour le suivre, il fallait commettre un crime, je
+le commettrais. Pif, paf, tout de suite.
+
+--Vous êtes un enfant.
+
+Mais brusquement, il changea de ton, et d'une voix sourde, il
+murmura cette confidence:
+
+--Pensez-vous que je ne la regrette pas?
+
+Transformée aussi vite que lui et triomphante, elle faillit se
+jeter à son cou, et de loin Mme Sassenay, qui surprit ce geste,
+s'en inquiéta et se rapprocha.
+
+--Ah! je savais bien monsieur, que vous ne pouviez pas vouloir
+m'épouser. Et bien! dépêchez-vous. Courez avertir Marguerite.
+Suppliez-la de ma part de vous pardonner. Et revendiquez vite
+votre place dans la famille avant le procès. Après, il serait trop
+tard. Cela vaudra mieux que d'administrer à vos malades toutes
+sortes de mauvaises drogues.
+
+--Merci.
+
+--Allez-y tout de suite.
+
+--Mais il est onze heures et demie.
+
+--Alors, demain.
+
+Mme Sassenay, qui se dirigeait vers sa fille, fut arrêtée par un
+groupe où l'on parlait avec animation, et qui grossissait
+d'instant en instant.
+
+--Vous êtes sûr? demandait M. Vallerois à un jeune officier dont
+l'uniforme portait les aiguillettes d'état-major.
+
+--Parfaitement. La nouvelle est parvenue à six heures à la
+division. Le général s'est rendu en personne chez M. Roquevillard.
+
+--En personne, constata M. Coulanges que cette démarche officielle
+chez un vaincu étonnait et impressionnait.
+
+Mme Sassenay s'informa auprès de son voisin, qui était M. Latache:
+
+--De quelle nouvelle parle-t-on?
+
+--De la mort du lieutenant Roquevillard, madame. Il est décédé au
+Soudan de la fièvre jaune.
+
+--Comme _ils_ sont malheureux! murmura-t-elle, émue de pitié.
+
+--N'est-ce pas, madame?
+
+Un deuil si cruel ramenait aux Roquevillard la sympathie des
+femmes et détruisait l'hostilité des hommes, tandis qu'on avait
+supporté avec tranquillité leur décadence matérielle et morale. On
+les voulait abaissés, et le sort les accablait sans relâche, sans
+miséricorde. Les partisans de M. Frasne et de sa belle opération
+se taisaient, et le procureur exprima le sentiment général avec ce
+mot:
+
+--Les pauvres gens.
+
+Après ce colloque, Jeanne Sassenay disparut. Vainement sa mère la
+chercha à travers l'appartement. Dans le vestibule, elle aperçut
+Raymond Bercy qui mettait en hâte son pardessus.
+
+--Vous partez déjà, monsieur?
+
+--Oui, madame, répondit-il sans expliquer ce départ précipité.
+
+Elle devina le trouble du jeune homme et, rapprochant cette
+circonstance de la disparition de sa fille, elle commença de
+s'inquiéter sérieusement.
+
+--Vous n'avez pas vu Jeanne? demanda-t-elle à son mari qu'elle
+rejoignit à l'entrée des salons.
+
+--Non. Vous la cherchez?
+
+M. Sassenay était un homme actif, franc, loyal, mais dépourvu de
+psychologie, capable de surmonter les plus grands obstacles
+matériels et incapable de s'attarder à l'analyse des sentiments.
+Elle jugea inutile de lui communiquer ses craintes, et se contenta
+de lui recommander le soin de leurs invités. Puis elle se dirigea
+tout droit vers la chambre de sa fille. Elle entra et n'eut qu'à
+tourner le bouton de la lumière électrique pour la découvrir qui,
+toute repliée et comme rapetissée dans un fauteuil, pleurait sans
+aucun souci de froisser sa robe. Aussitôt elle l'interrogea en la
+caressant:
+
+--Jeanne, qu'as-tu?
+
+--Maman.
+
+C'était une plainte de petit enfant qui s'apaisa bien vite.
+
+--Pourquoi pleures-tu?
+
+--Je pense au chagrin de Marguerite tandis que je danse.
+
+Mme Sassenay respira. Elle connaissait la grande amitié de sa
+fille pour Mlle Roquevillard. Mais comme les sanglots ne
+s'arrêtaient pas, elle interrogea doucement:
+
+--Te rappelles-tu le lieutenant Hubert?
+
+--Oui... il était gentil... mais au tennis nous nous disputions.
+Il était toujours le plus fort.
+
+La peine de la jeune fille ne venait pas de là.
+
+--Pauvre Marguerite, ajouta-t-elle sans s'occuper des transitions.
+Je préférais à Hubert Maurice qui est en prison. Il sera acquitté,
+n'est-ce pas?
+
+--Je l'espère, ma chérie.
+
+--Un innocent acquitté et même condamné, c'est quelque chose de
+beau, n'est-ce pas, maman?
+
+--Es-tu sûr qu'il soit innocent?
+
+--Le frère de Marguerite? Par exemple!
+
+Mme Sassenay sourit de cette révolte et de cette certitude qu'à
+dessein elle avait provoquées. Et tout en câlinant sa fille, elle
+se rappela une conversation lointaine qu'elle avait eue avec Mme
+Roquevillard au sujet de leurs enfants: "Un jour peut-être, lui
+avait dit la sainte femme, si Maurice le mérite, je vous
+demanderai pour lui la main de votre enfant. Ainsi, elle restera
+près de vous." Maurice ne l'avait pas mérité, mais sur une
+fillette trop généreuse il continuait d'exercer son prestige
+d'autrefois. Là était le péril. Il fallait y prendre garde. Et
+tandis qu'elle se promettait d'y veiller, la mère de Jeanne
+pensait malgré elle aux autres Roquevillard, aux morts et aux
+vivants, si méritants, eux, et si éprouvés.
+
+Le bruit de l'orchestre parvenait à demi étouffé jusque dans la
+chambre.
+
+--Essuie tes yeux, petite. Doucement. Un peu de poudre. Bien. Tu
+es jolie, ce soir. Maintenant, retournons vite au salon. On va
+remarquer notre absence.
+
+--C'est vrai, maman. J'ai promis cette valse.
+
+Et subitement rassérénée, la jeune fille précéda sa mère dans le
+corridor.
+
+...À cette même heure, Raymond Bercy, que la mort de son ami
+Hubert avait bouleversé, faisait les cent pas devant la maison des
+Roquevillard. Les toits du Château, couverts de neige,
+s'éclairaient vaguement à la lueur des étoiles. La tour des
+Archives et le donjon paraissaient veiller comme des sentinelles
+sur la ville endormie. Par les quatre fenêtres du cabinet de
+travail qu'il connaissait bien, filtrait entre les persiennes une
+mince clarté. Là, Marguerite et son père, frappés au coeur une
+fois de plus, souffraient ensemble.
+
+Il eut envie de monter, et il n'osa pas. Son engagement rompu, la
+répugnance de ses parents, l'opinion du monde, tous les obscurs
+mobiles d'égoïsme le retenaient encore. Mais dans la nuit froide,
+au cours de cette promenade qui se prolongea tard, il sentit mieux
+son coeur, et que la douleur et la pitié, mieux que la joie,
+élargissent l'amour.
+
+
+IV
+
+LE CONSEIL DE LA TERRE
+
+Il importait de prendre une décision. Accablé depuis la veille par
+la perte de son fils dont il savait, par une pièce laconique et
+officielle, qu'il était mort au service de la patrie loin de tout
+secours, dans un poste avancé, M. Roquevillard n'avait pas même la
+suprême consolation de se rassasier de sa douleur. Hubert, parti
+aux colonies pour chercher le danger et relever le nom compromis,
+était la dernière victime expiatoire de l'erreur de Maurice
+oublieux de la famille. Or, Maurice, le lendemain, comparaissait
+aux assises, et l'on se débattait toujours dans les difficultés
+voulues de sa défense. Sans doute, le sacrifice du patrimoine ne
+pouvait être vain. Sans doute, la réparation du préjudice rendait
+l'acquittement sinon certain, du moins probable, et renversait les
+chances au profit de l'accusé. Mais cet acquittement même, il ne
+fallait pas qu'il fût arraché à la faveur ou à la pitié. Pour
+reprendre sa place au foyer, dans la cité, au barreau, pour
+continuer une tradition et la transmettre à son tour, le
+jeune homme devait sortir du Palais de Justice lavé de tout
+soupçon injurieux, déchargé de toute faute contre la loi et contre
+l'honneur. Et comment l'obtenir sans prononcer le nom de Mme
+Frasne? Il est vrai que M. Bastard, après la vente de la Vigie,
+était revenu sur son refus de plaider.
+
+--ça vous coûte plus cher que ça ne vaut, avait-il dit à son
+confrère avec son cynisme professionnel. Mais cette générosité
+attendrira les jurés. Ces gens-là, qui tondraient sur un oeuf et
+tueraient pour un poirier, pleureront comme des veaux en apprenant
+que vous avez vendu votre terre pour désintéresser la victime. Ils
+seraient bien capables, à la réflexion, de condamner quand même, à
+cause du mauvais exemple que vous donnez, si la belle opération de
+M. Frasne, dévoilée à l'audience en argument final, n'était
+destinée à les précipiter dans une envie furieuse et favorable.
+
+Car il estimait peu la justice et l'humanité. Il connaissait le
+dossier, il s'offrait. Par sa réputation il s'imposait. À cinq
+heures il devait une dernière fois s'entendre dans le cabinet de
+M. Roquevillard avec celui-ci et M. Hamel sur les grandes lignes
+de sa plaidoirie. Cependant le père de Maurice n'avait pas
+confiance dans cet art théâtral et sceptique pour soutenir la
+cause de sa race.
+
+Après le déjeuner auquel sa fille et lui touchèrent à peine, il se
+leva pour sortir. Entre ces murs sa douleur trop pesante
+l'étouffait. Dehors, il réfléchirait mieux. L'air vivifierait ses
+pensées, ses forces épuisées, son énergie vaincue. Comme il
+gagnait la porte, Marguerite l'appela:
+
+--Père.
+
+Il se retourna, docile. Depuis la mort de sa femme, avant même,
+elle était sa confidente, son conseil, la suprême douceur d ses
+jours. Le départ du petit Julien, emmené à Lyon par Charles
+Marcellaz le lendemain du conseil de famille, les avait laissés
+seul en face l'un de l'autre, dans la maison peu à peu vidée.
+Cette nuit encore, ils l'avaient passée ensemble presque jusqu'au
+matin, à parler d'Hubert, à pleurer, à prier. Quand elle fut près
+de lui, il posa lentement la main sur ses beaux cheveux. Elle
+comprit qu'il la bénissait tout bas sans parler, et ses yeux, si
+vite voilés, si accoutumés aux larmes, se mouillèrent une fois de
+plus.
+
+--Père, reprit-elle, qu'avez-vous décidé pour Maurice?
+
+--Bastard est prêt à le défendre. À cinq heures il viendra ici
+avec M. Hamel. Je vais préparer à l'air mes dernières
+instructions.
+
+--Vous n'avez pas besoin que je vous accompagne?
+
+--Non, petite. Sois sans inquiétude sur moi. Je travaillerai en
+marchant. Nous n'avons pas le loisir d'ensevelir nos morts. Les
+vivants nous réclament.
+
+--Alors moi, je vais à la prison, murmura la jeune fille.
+
+--Oui, tu _lui_ apprendras le malheur.
+
+--Pauvre Maurice, comme il va souffrir!
+
+--Moins que nous.
+
+--Oh! non, père, autant que nous et plus que nous. Il s'adressera
+des reproches.
+
+--Il le peut. Hubert est parti à cause de lui.
+
+--Justement, père. Nous pleurons, nous sans retour sur nous-mêmes.
+Ne lui dirai-je rien de votre part?
+
+--Non, rien.
+
+--Père...
+
+--Dis-lui... dis-lui qu'il se souvienne qu'il est le dernier des
+Roquevillard.
+
+Il sortit, passa devant le château et gagna la campagne. C'était
+un beau jour d'hiver et le soleil brillait sur la neige.
+Machinalement, il prit la route de Lyon qui conduisait à la Vigie,
+et qui était sa promenade habituelle. Elle traverse le bourg de
+Cognin et, après les scieries du pont Saint-Charles, s'engage,
+entre les coteaux de Vimines et de Saint-Cassin, contreforts de la
+montagne de Lépine et du Corbelet, dans un long défilé qui aboutit
+à la passe des Échelles. Parvenu à cet endroit, M. Roquevillard,
+absorbé dans sa méditation, suivit à gauche le chemin rural qui
+desservait son ancien domaine. Il traversa le vieux pont jeté sur
+l'Hyères, mince filet d'eau coulant entre deux bordures de glace
+et dont les peupliers et les saules dépouillés ne cachaient plus
+le cours. Après un contour il se trouva dans un pli de vallon
+désert que fermaient les pentes de Montagnole dont le clocher se
+profilait sur le ciel. Mais il ne remarqua pas sa solitude. Au
+contraire, il marcha plus allègre et sentit un allégement à sa
+douleur. N'était-il pas chez lui, chez lui des deux côtés? Et la
+bonne terre ne lui apportait-elle pas le réconfort de sa vieille
+et sûre amitié, des souvenirs d'enfance dont elle conservait la
+grâce, de tout le passé humain qui l'avait refaite après la
+nature? À gauche, ce vignoble aux ceps ensevelis dont il ne
+distinguait que les piquets reliés par leurs fils de fer, il
+l'avait encore vendangé à l'automne.
+À droite, au delà du ruisseau qui sert de limite aux deux communes
+voisines, ce coteau dégarni qu'un seul arbre dominait, c'était le
+bois de hêtres, de fayards et de chênes qu'il avait acquis de son
+épargne pour arrondir sa propriété, et dont il avait ordonné la
+coupe. Au bout de la montée il atteindrait la maison qu'il avait
+restaurée et dont la: vétusté même témoignait de la durée de la
+race et de son goût de la solidité. Il entrerait à la ferme, il
+caresserait les enfants, il boirait un petit verre de l'eau-de-vie
+qu'il distillait lui-même avec la fermière qui ne redoutait point
+l'alcool, et surtout il embrasserait du regard le vaste horizon
+dont les formes tourmentées des monts, les plaines fertiles, un
+lac lointain composaient les lignes immobiles, et inspiratrices,
+puis l'horizon plus restreint de la Vigie et de ses diverses
+cultures.
+
+Ainsi, distrait, il marchait. Sur le sol familier, son pas
+reprenait l'allure vive d'autrefois, du temps qu'il se sentait
+jeune en dépit des ans puisqu'il était heureux, entouré, appuyé.
+
+Brusquement, il s'arrêta:
+
+"Ici, avait-il pensé tout à coup, je ne suis plus chez moi. La
+Vigie est vendue. Les Roquevillard n'y sont plus les maîtres. Que
+viens-je y faire? Allons-nous-en."
+
+Et il rebroussa chemin, la tête basse, comme un vagabond surpris
+dans un verger.
+
+Il s'arrêta au ruisseau qui séparait Cognin de Saint-Cassin. Il le
+franchit et se trouva, cette fois, sur le morceau de terre qui,
+sans lien étroit d'exploitation avec le domaine, n'avait pas été
+compris dans l'acte de vente et demeurait désormais sa seule
+fortune immobilière. Au bas de la pente il s'arrêta un instant
+pour reprendre son souffle, comme une troupe en retraite qui
+rencontre un abri. Puis il commença de gravir le coteau, non sans
+peine, car il glissait et devait enfoncer sa canne pour se
+maintenir. Le sentier, mal frayé, finissait par se perdre tout à
+fait. Alors il se dirigea sur l'arbre qui se découpait, solitaire,
+au sommet de la colline. C'était un vieux chêne qu'on avait
+respecté, non pour son âge ni pour l'effet de sa taille et de son
+essor, mais pour un commencement de pourriture qui en avilissait
+le prix. Ses feuilles tenaces, toutes resserrées et
+recroquevillées comme pour mieux se défendre, refusaient, même
+desséchées, de quitter les branches, et leur teinte de rouille, çà
+et là, apparaissait sous le givre. Le long de la pente, les troncs
+coupés que les bûcherons n'avaient pas eu le temps d'emporter
+avant l'hiver gisaient comme des cadavres dans la neige, les uns
+vêtus de leur écorce, les autres déjà nus.
+
+Enfin M. Roquevillard parvint à son but. Il toucha de la main,
+comme un ami, l'arbre qui l'avait attiré jusque-là. Et il en
+admira la grandeur et la fierté.
+
+"Tu es comme moi, songeait-il en s'épongeant le front. Tu as vu
+frapper tes compagnons et tu demeures seul. Mais nous sommes
+condamnés. Le temps sera la hache qui nous abattra bientôt."
+
+Il s'était un peu attardé en montant. Bien que l'après-midi ne fût
+pas avancé, le soleil inclinait déjà vers la chaîne de Lépine. Les
+jours en décembre sont si courts, et la proximité de la montagne
+les raccourcissait encore. De la colline, il commandait presque le
+même horizon que de la Vigie: en face le Signal, en bas la fuite
+du val des Échelles, et sur la droite, au fond, après la plaine,
+le lac du Bourget, la chaîne du Revard, le Nivolet aux gradins
+réguliers. La neige atténuait les contours, confondait les plans,
+adoucissait, uniformisait le paysage. Les menaces du soir la
+teintaient d'un rose délicat. C'était, sur les choses, comme un
+frisson de chair.
+
+Malgré la pureté du ciel, M. Roquevillard sentit le froid et
+boutonna son pardessus. Maintenant que la marche ne l'échauffait
+plus, il retrouvait son âge et sa peine. Pourquoi avait-il gravi
+ce coteau dont la pente, avec ses arbres abattus qui jonchaient le
+sol blanc, lui apparaissait semblable à un cimetière? Venait-il
+ici, en face du vieux domaine abandonné après l'effort
+conservateur de plusieurs siècles, contempler sa ruine et mener le
+deuil de ses espérances? Il pouvait distinguer, de l'autre côté du
+vallon, les bâtiments et les terres qui, par héritage, lui avaient
+appartenu. La maison qui, l'année précédente, abritait encore
+toute la famille rassemblée et joyeuse, était close maintenant, et
+jamais plus il n'y rentrerait.
+
+Sur ce tertre dépouillé, funéraire, le silence et la solitude
+l'environnaient. Autour de lui, en lui, c'était la mort. Et comme
+un chef vaincu, après la bataille, fait l'appel, il évoqua une à
+une ses douleurs: sa femme épuisée, achevée par le chagrin; sa
+fille Félicie donnée à Dieu, partie au delà des mers, perdue pour
+lui; Hubert son fils aîné, son meilleur fils, frappé en pleine
+jeunesse, loin de France, loin des siens; Germaine, fuyant le pays
+natal, Marguerite vouée au célibat par sa pauvreté, et le dernier
+des Roquevillard, celui de qui l'avenir de la race dépendait,
+retenu en prison sous une accusation infamante, menacé d'une
+condamnation même après le sacrifice du patrimoine. Vainement il
+avait consacré soixante années au culte de la famille. La famille
+décimée, accablée par la faute d'un unique descendant, gisait au
+pied de la Vigie, comme ces troncs coupés qui trouaient la neige.
+À lui, dont la force et la foi robustes promettaient la victoire,
+revenait la honte de la défaite.
+
+Dans son découragement, il s'appuya au chêne comme à un frère
+d'infortune. Il eut un long gémissement désespéré, celui de
+l'arbre qui, sous les coups répétés de la cognée, oscille tout à
+coup et va choir. Le ciel et la terre, aux couleurs calmes,
+immobiles, n'entendaient pas sa plainte. Et il se sentit
+abandonné.
+
+Deux larmes coulèrent sur ses joues. C'étaient de ces larmes
+d'homme, rares et émouvantes parce qu'elles sont un aveu
+d'humilité et de faiblesse. À cause du froid, elles descendaient
+lentement, à demi gelées sur la chair sans chaleur. Il ne songeait
+pas qu'il pleurait. Il ne le comprit qu'en apercevant une forme
+humaine qui, lentement, à son tour, gravissait la pente. Et pour
+ne pas être surpris dans sa douleur, il s'essuya les yeux. La
+forme noire était une vieille femme qui ramassait du bois mort
+pour en faire un fagot. Penchée sur le sol blanc, elle ne le
+voyait pas. Quand elle fut près du chêne, elle se redressa un peu
+et le reconnut.
+
+--Monsieur François, murmura-t-elle.
+
+--La Fauchois.
+
+Elle s'approcha encore, posa son fardeau, chercha ce qu'elle
+pouvait bien dire, et ne trouvant rien, elle se mit à sangloter,
+non pas silencieusement, mais tout haut.
+
+--Pourquoi pleures-tu? lui demanda M. Roquevillard.
+
+--C'est pour vous, monsieur François.
+
+--Pour moi?
+
+--Oui.
+
+Il n'avait jamais confié sa peine à personne. Sa fierté distante
+écartait la commisération. Pourtant, il accepta celle de la
+vieille pauvresse, et lui tendit la main.
+
+--Tu as su mes malheurs?
+
+--Oui, monsieur François.
+
+--Le dernier?
+
+--Oui... par un de Saint-Cassin qui est revenu ce matin de la
+ville.
+
+--Ah!
+
+Ils se turent, puis la Fauchois recommença de se lamenter à haute
+voix. Le silence dans la douleur est contraire aux natures
+primitives.
+
+--M. Hubert, si gaillard, si jeunet, et gentil avec tout le
+monde... À la cuisine il venait regarder les plats et riait avec
+nous... Et Madame... Madame, c'était une sainte du bon Dieu. Tout
+ça, monsieur François, c'est de la graine de paradis.
+
+M. Roquevillard, immobile, muet, enviait les morts qui se
+reposaient. Déjà la Fauchois, bavarde, reprenait:
+
+--Et M. Maurice, on vous le rendra?
+
+Et tout bas, avec cette peur de la justice, fréquente dans le
+peuple, elle ajouta:
+
+--C'est demain qu'il passe.
+
+Il la vit se signer comme pour implorer le secours divin.
+Involontairement il se souvint de la fille de cette femme qui
+avait été condamnée pour vol, et il s'en informa avec douceur, car
+son âme éprouvée ne connaissait plus le mépris:
+
+--Et ta fille, en as-tu de bonnes nouvelles?
+
+--Elle m'est revenue, monsieur François.
+
+--Elle a bien fait.
+
+--Oh! elle n'y a pas de mérite. C'est la nécessité. Elle est
+revenue de Lyon toute malade. Elle ne veut pas guérir.
+
+--Qu'a-t-elle?
+
+--C'est à la suite de ses couches.
+
+--De ses couches? S'est-elle mariée?
+
+--Non, monsieur François. Seulement elle a un enfant. Un petiot
+mignon et vif qui frétille tout le long du jour. Je ne voulais pas
+le voir, cet ange. Vous comprenez, à cause de la honte. Et quand
+je l'ai vu, d'une risette il m'a tourné les sangs. Maintenant,
+c'est tout mon plaisir.
+
+--Est-ce une fille?
+
+--Une fille? Vous voulez dire un garçon, un gros garçon bien dodu.
+
+--C'est bien des charges pour toi.
+
+--Pour sûr. Mais quand je rentre, je vois ce gosse qui biberonne
+et ça me fait l'effet d'un verre de votre vin. Une chaleur et du
+goût à vivre.
+
+--Tu es déjà vieille pour travailler.
+
+--Justement. Je ne suis plus bonne qu'à ça.
+
+Ainsi, de sa misère même, elle tirait des consolations, et le
+malheur apportait à ses derniers jours un suprême intérêt.
+Distrait de son propre chagrin par ce récit, M. Roquevillard
+admira la pauvre femme qui, sans le savoir, lui donnait un exemple
+de pardon et de courage. Elle se pencha pour recharger son fagot
+sur l'épaule.
+
+--Au revoir, monsieur François.
+
+--Où vas-tu?
+
+--À Cognin, porter mon bois au boulanger.
+
+--Attends.
+
+Il voulut, pour l'assister dans sa détresse, lui donner une pièce
+de cinq francs, mais elle refusa.
+
+--Prends, te dis-je.
+
+--Monsieur François, maintenant, la Vigie, ce n'est plus à vous, à
+ce qu'ils racontent.
+
+Le front de l'avocat se rembrunit.
+
+--Non, la Vigie n'est plus à moi. Prends tout de même. Cela me
+portera bonheur.
+
+Elle comprit qu'elle l'humilierait par un refus et tendit la main.
+Elle descendit la pente en pliant sur les jambes à chaque, pas
+afin de ne pas glisser. Il la regarda qui diminuait jusqu'à n'être
+plus qu'un point noir dans le fond du val. Et il se retrouva seul,
+mais différent. Cette pauvresse venait de lui rendre au centuple
+le secours d'énergie qu'il avait pu lui donner l'année précédente
+aux vendanges.
+
+Le soir, pendant ce colloque, était venu. Il se faisait dans la
+nature immobile et comme figée sous la neige, ce recueillement
+solennel et mystérieux qui précède la fuite du jour. Les contours
+des montagnes se fondaient avec le bord du ciel pâle. Aucun bruit
+ne troublait le silence, plus impressionnant dans son indifférence
+que le déchaînement d'une tourmente.
+
+Au bas de la colline, le petit ruisseau glissait sournoisement
+sous une mince couche de glace qui, rompue, se reformait. La
+terre, d'une seule teinte, paraissait ensevelie dans sa blancheur,
+comme un joyau dans l'ouate.
+
+M. Roquevillard fixait la Vigie fermée, déserte, veuve de la race
+qui l'avait conquise. Cette vue l'attirait, le fascinait. La
+Fauchois avait réveillé en lui l'instinct de lutte, éloigné de lui
+le désespoir. Le chef de famille écartait la douleur pour songer à
+l'enfant dont il avait la charge. Il cherchait un moyen de le
+sauver. Mais son regard, qui implorait comme une supplication, se
+heurtait à cet enveloppement froid et cruel de l'espace clair et
+sans paroles, sans aucune de ces paroles que prononcent les
+saisons de vie, le printemps, l'été, et l'automne même. Comment
+défendre son fils avec le seul passé? Quel concours attendre de la
+terre abandonnée, de la race descendue au tombeau? Et tout haut,
+il répéta les mots que M. Bastard lui avait dits en lui apprenant
+que l'accusé refusait de discuter l'accusation:
+
+--On ne plaide pas avec les morts.
+
+Le soleil qui touchait la ligne de faîte jeta son dernier éclat.
+Aux pentes des monts, la neige accumulée parut tressaillir sous
+ses feux, et comme réveillée d'une léthargie s'empourpra. Enfin,
+l'horizon immobile s'animait sous la lumière. Silencieux et
+immaculé, il consentait à sentir la vie et à l'exprimer. La terre
+frémissante se séparait nettement du ciel dont le bleu pâle se
+tintait de mille nuancés où dominait l'or. Et plus près, le givre
+qui recouvrait les arbres et les buissons refléta les rayons du
+couchant comme ces pierres qui résument en un tout petit espace la
+clarté des lustres.
+
+Les yeux fixés sur la Vigie, M. Roquevillard assistait à ce
+phénomène de résurrection. Aux caresses du soir, pour quelques
+instants la nature renaissait. Le sang de nouveau circulait sur
+son visage de marbre. Le long des vignes, au sommet du coteau
+atteint plus directement par les flèches presque horizontales du
+soleil, au lieu d'un terrain uniforme dans sa blancheur, le
+propriétaire dépossédé distinguait maintenant, reconnaissait les
+mouvements du sol qui lui rappelaient l'emplacement des cultures,
+et voici que de-ci, de-là, les arbres, --hauts peupliers calmes et
+fiers comme des palmes droites, tilleuls aux branches en fusées,
+minces bouleaux, châtaigniers massifs, délicats arbres fruitiers
+aux membres chétifs et pourtant si experts à porter leur charge,--
+tout à l'heure anonymes et brouillés, lui parurent surgir comme
+des personnages.
+
+Et il ne sentit plus son isolement, car il nomma ces fantômes.
+Avec une émotion croissante, il évoqua toutes les générations
+successives qui avaient défriché ces terres, bâti cette maison de
+campagne, cette ferme, ces rustiques, fondé ce domaine depuis la
+première blouse du plus ancien paysan jusqu'aux toges du Sénat de
+Savoie, jusqu'à sa robe d'avocat. Le plateau qui s'étendait à sa
+hauteur, en face de lui, était occupé comme un fort, par la chaîne
+de ses ancêtres qui, avec le blé, le seigle, l'avoine, et les
+vergers et les vignes, avaient implanté sur ce coin de sol une
+tradition de probité, d'honneur, de courage, de noblesse. Et comme
+les produits du patrimoine en répandaient au loin la réputation,
+cette tradition rayonnait sur la cité que là-bas, au fond du
+cirque de montagnes, l'ombre commençait d'envahir, sur la province
+qu'elle avait servie, protégée, illustrée
+même à certaines heures historiques, et jusque sur le pays dont la
+force était faite de la continuité et de la fermeté de ces races-
+là.
+
+Et il répéta pour la seconde fois:
+
+"On ne plaide pas avec les morts."
+
+Mais il ajouta aussitôt:
+
+"Avec les morts, non, mais avec les vivants. Ils sont là, tous.
+Pas un ne manque à l'appel. La terre s'est ouverte pour les
+laisser passer. Ce vallon qui nous sépare, je le franchirai. Je
+veux les rejoindre."
+
+Et il mesura le creux du val déjà noir, comme si tous ces fantômes
+s'y étaient massés.
+
+L'ombre s'emparait de la nature. Déjà toute la plaine lui
+appartenait. Elle montait. Les montagnes la défiaient encore, et
+spécialement le Nivolet en étages qui, faisant face au couchant,
+on recevait toute la flamme, et dont la neige pourpre et violette
+semblait échauffée comme un métal en fusion.
+
+Penché vers le bas de la colline, M Roquevillard suivait cet
+effort. Et tout à coup, il tressaillit de tout son être. Avec
+l'ombre, les ombres montaient, toutes les ombres. Elles avaient
+quitté la Vigie, elles venaient. Tout à l'heure c'étaient elles
+qu'il avait vues groupées au fond du vallon. Elles lui apportaient
+leur présence, leur assistance, leur témoignage. Il y en avait sur
+toutes les pentes.
+C'était comme une armée qui se ralliait autour de son chef debout
+au pied du chêne. Et quand toute l'armée fut rassemblée, il
+l'entendit qui lui réclamait la victoire:
+
+"Nous avons travaillé, aimé, lutté, souffert, non point dans un
+dessein personnel, pour un but atteint ou manqué par chacun de
+nous, mais à une fin plus durable et qui nous dépassait, en vue de
+la famille. Ce que nous avons réservé pour le fonds commun, nous
+te l'avons confié pour le transmettre. Ce n'est pas la Vigie. Une
+terre s'acquiert avec de la sueur et de l'ordre. C'est l'âme de
+notre race que tu portes en toi. Nous avons confiance en toi pour
+la défendre.
+Que parlais-tu, dans ton désespoir, de solitude et de mort? De
+solitude? Compte-nous et dis-nous d'où tu viens. De mort? Mais la
+famille est la négation de la mort. Puisque tu vis, nous sommes
+tous vivants. Et quand tu nous rejoindras à ton tour, tu revivras,
+il faut que tu revives dans tes descendants. Vois: à cet instant
+décisif, nous sommes tous là. Soulève ta douleur comme nous avons
+soulevés la pierre de nos tombes. C'est toi, entends-tu, à qui est
+réservé l'honneur de défendre, de sauver le dernier des
+Roquevillard. Tu parleras en notre nom. Après ta tâche accomplie,
+tu pourras nous rejoindre dans la paix de Dieu..."
+
+M. Roquevillard, de la main, s'appuya au chêne. L'ombre assiégeait
+le Nivolet dont le gradin supérieur que surmonte une croix
+flamboya encore avant de s'éteindre. Alors il connut un grand
+calme intérieur et accepta la mission qu'il recevait du passé.
+
+"Maurice, ton défenseur, ce sera moi... Et je ne prononcerai pas
+le nom de Mme Frasne."
+
+Comme il abandonnait l'arbre, il considéra l'emplacement qu'il
+quittait:
+
+"Là, pensa-t-il, je rebâtirai... Moi ou mon fils."
+
+V
+
+LES FIANÇAILLES DE MARGUERITE
+
+
+La mort d'Hubert avait bouleversé Maurice et rompu l'orgueil qui
+l'isolait encore de la famille. Marguerite revenait de lui porter
+la triste nouvelle à la prison. Dans la rue elle marchait sans
+rien voir, enfermée dans sa peine. Dès la porte, elle demanda à sa
+domestique:
+
+--Monsieur est-il rentré?
+
+Avec cette force de résistance contre la douleur morale qui est
+moins exceptionnelle chez une femme que chez un homme et qui lui
+permettait de consoler au lieu de s'abandonner, après son frère
+elle courait soutenir son père.
+
+--Pas encore, mademoiselle, lui fut-il répondu.
+
+Elle s'étonna et s'inquiéta:
+
+--Pas encore?
+
+Cependant, elle était demeurée longtemps à la prison. Le soir
+venait. M. Roquevillard n'était sorti que pour une courte
+promenade. Il attendait à cinq heures MM. Hamel et Bastard avec
+lesquels il devait prendre les dernières dispositions en vue de
+l'audience du lendemain. Cette absence prolongée, en de telles
+circonstances, était singulière.
+
+Déjà la servante ajoutait:
+
+--Mais il y a au salon un monsieur qui a demandé à voir
+mademoiselle.
+
+--Moi?
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+--Qui est-ce?
+
+--Il a bien dit son nom. Je ne l'ai pas retenu. Un docteur.
+
+C'était une fille de la campagne, peu acclimatée encore, et peu
+familiarisée avec les figures et les noms de la ville.
+
+--Il ne fallait pas le recevoir, Mélanie, dit Marguerite sur un
+ton de reproche. Un jour comme aujourd'hui.
+
+--Bien oui, mademoiselle, je pensais bien. Il n'a pas voulu s'en
+aller. Il a une commission à faire à mademoiselle.
+
+Marguerite entra au salon à contre-coeur en gardant son chapeau et
+son voile de deuil afin d'inviter l'importun au départ. Elle s'y
+trouva en face de Raymond Bercy. Aussi ému que la jeune fille, il
+murmura:
+
+--Mademoiselle...
+
+Elle eut un mouvement de recul qu'il surprit et, d'une voix
+suppliante, il tenta de la retenir:
+
+--Mademoiselle Marguerite, pardonnez-moi d'être venu. J'ai appris
+hier soir votre malheur. Alors...
+
+--Monsieur, dit-elle en s'avançant.
+
+Ce seul mot, prononcé avec fermeté, le rejetait à distance, lui
+refusait le droit de la plaindre. Comme son père, elle écartait la
+pitié. Déconcerté, son ancien fiancé baissa la tête, et garda le
+silence. Plus doucement, elle 'reprit:
+
+--Pourquoi, monsieur, insister pour me voir... aujourd'hui?
+
+Il releva les yeux sur elle et, l'implorant humblement du regard,
+il soupira:
+
+--Parce que demain, il serait trop tard.
+
+--Trop tard? demain? Vous avez quelque chose à me dire? S'agit-il
+de Maurice?
+
+Elle s'oubliait elle-même et ne songeait pas qu'elle pût être en
+cause. Tout lien n'avait-il pas été rompu entre elle et Raymond
+depuis un an, du jour où, chez Mme Bercy, elle n'avait pas craint
+de briser ses fiançailles pour défendre l'honneur de son nom? Le
+jeune homme n'avait rien tenté pour reconquérir son affection et
+sa promesse. Les événements s'étaient précipités comme la tempête:
+la dénonciation de M. Frasne, la mort de Mme Roquevillard, la
+condamnation de Maurice par contumace, la honte et la ruine de la
+famille, et, dernière cruauté du sort, la perte de l'aîné, réserve
+de l'avenir. C'était plus qu'il n'en fallait pour justifier
+l'abandon, l'éloignement, l'oubli. Le privilège du malheur n'est-
+il pas de faire le vide? Elle avait dévoré dans la solitude ses
+larmes et son affliction. Elle en avait jalousement épuisé
+l'amertume sans la partager. De quel droit celui-ci revenait-il
+maintenant lui imposer son inutile présence et son inactive
+sympathie? Mais sans doute une autre cause le déterminait à cette
+démarche. Il savait quelque chose peut-être qui intéressait la
+défense de l'accusé. À ce titre, à ce seul titre elle l'excusa
+d'avoir forcé la consigne et de s'être introduit dans la maison.
+
+Il ne se pressait point de s'expliquer. Visiblement il était sous
+l'empire d'un grand trouble intérieur.
+
+--Parlez, monsieur.
+
+D'une voix blanche, il répondit:
+
+--Il ne s'agit pas de Maurice.
+
+--Alors?
+
+Elle fit un pas vers lui, et repoussa le voile qui gênait ses
+mouvements et la dissimulait à demi. Ainsi rapprochée, droite et
+rigide, elle lui parut plus distante encore. Entre la robe et la
+coiffure noires, le visage ressortait si pâle, avec les yeux
+meurtris et les lèvres minces comme un unique trait rouge, que la
+sentant lointaine et douloureuse, craignant de ne la pouvoir
+fléchir et avide de lui porter le secours de sa tendresse
+passionnée, il retint ses larmes, appela tout son courage à lui,
+et commença en balbutiant, puis d'une voix qui peu à peu se
+raffermit:
+
+--Mademoiselle, écoutez-moi. Il faut que vous m'écoutiez. Après,
+vous me comprendrez et vous me pardonnerez. Je devais vous parler,
+vous parler aujourd'hui. Votre douleur, je la respecte, je la
+ressens. Ne protestez pas, je, vous en prie. Vous ne pouvez pas
+m'empêcher de sentir votre peine. Je souffre aussi, moi, depuis le
+jour... Et ma souffrance me permet de mieux connaître celle des
+autres. Je vous aimais. Ah! ne m'arrêtez pas. Laissez-moi finir.
+Oui, je vous aimais. Je n'envisageais mon avenir qu'avec vous.
+Mais je rencontrais chez moi tant d'opposition, tant d'obstacles,
+à cause... à cause de votre frère. Ma mère, qui est si bonne au
+fond, cède à tous les préjugés.
+Mon père songeait à ma carrière. Il est homme de science, il vit
+dans son cabinet, ou bien auprès de ses malades. À la maison, il
+ne gouverne pas. Et moi... Ah! non, je ne veux pas continuer
+d'accuser les autres pour atténuer ma faute. J'ai été lâche,
+abominablement lâche. Mais j'en ai été bien puni. Je ne vous ai
+pas défendue, je n'ai pas su vous défendre.
+
+À plusieurs reprises, du geste, elle avait tenté de l'interrompre.
+Redressée et inconsciemment dédaigneuse, elle le regardait en
+face. Elle montrait dans l'action cet air de hauteur naturel aux
+Roquevillard et qui leur avait valu tant d'ennemis. Mais elle le
+corrigeait par la mélancolie voilée des yeux et par l'expression
+mystique qu'elle tenait de sa mère:
+
+--Je ne vous avais pas demandé de me défendre, répondit-elle
+simplement.
+
+--C'est vrai, Marguerite...
+
+Il abandonnait, dans l'émotion, les formules de politesse, et
+l'appelait comme autrefois, du temps qu'il était son fiancé.
+
+--Et même, ajouta-t-il, je vous en voulais de votre mépris.
+
+--Je ne méprise personne, monsieur.
+
+--Vous m'avez tant blessé, rien qu'en me regardant, ce jour où
+vous m'avez rendu ma parole. Vous avez été si dure...
+
+--Dure, moi?
+
+Elle prononça presque à mi-voix ces deux mots, estimant inutile
+toute réplique, et révoltée intérieurement d'une telle injustice.
+
+--Oui, reprit-il, je ne comprenais pas encore qu'il convient
+d'être fier dans le malheur. Je vous maudissais, mais j'avais le
+coeur brisé. Et je vous accusais, au lieu d'avouer la misère de
+mes doutes, de mes craintes, et mon souci mesquin de l'opinion.
+J'ai bien changé, je vous le jure. Maintenant je vous admire, je
+vous vénère, je vous adore. Si.
+Ne dites rien: laissez-moi achever. J'ai essayé de vous oublier.
+Mes parents ont voulu me marier ailleurs, m'établir, comme ils
+disent. Je n'ai pas pu. Je n'aime, je ne puis aimer que vous.
+
+--Je vous en prie, monsieur.
+
+--Le peu de bien que je puis faire, c'est vous qui en êtes la
+cause. Petit à petit, je m'élèverai jusqu'à vous. Les hommes comme
+moi, tous les hommes sont flottants entre le bien et le mal, entre
+le dévouement et l'égoïsme. Ils ne réfléchissent pas, ils sont
+entraînés par toute la médiocrité de la vie.
+
+Mais il suffit parfois d'un élan pour qu'ils se dépassent. Votre
+amour m'a donné cet élan, Marguerite.
+
+Il s'arrêta, attendant un mot d'espoir. Elle baissait les yeux, et
+le voile qu'elle ne retenait plus retombait sur l'épaule,
+projetait un peu d'ombre sur l'un des côtés du visage. Il murmura
+comme une prière:
+
+--Marguerite, rendez-moi votre parole. Acceptez de devenir ma
+femme... Je vous aime. Pour toute votre douleur, je vous aime
+davantage.
+
+Il la vit toute frissonnante, mais sans hésiter elle répondit:
+
+--C'est impossible. Ne me demandez pas cela.
+
+Interloqué par ce refus quand un reste de vanité le persuadait
+encore de la générosité de sa démarche, il eut comme un cri de
+détresse:
+
+--C'est le bonheur de ma vie et je ne vous le demanderais pas?
+
+Alors elle vint à lui et sa voix prit une douceur nouvelle pour
+lui dire:
+
+--Une autre femme vous donnera ce bonheur. J'en suis sûre. Je le
+désire pour vous.
+
+--Il n'est pas d'autre femme que vous à mes yeux.
+
+--Non, non, c'est impossible. Ne me tourmentez pas.
+
+--Impossible, pourquoi, Marguerite? Pourquoi me décourager? Vous
+ne m'aimez pas. Un jour, peut-être, je saurai me faire aimer de
+vous. Vous secouez la tête? Oh! mon Dieu! m'écarterez-vous sans
+une raison?
+
+Elle parut chercher, hésiter, prendre un détour. Anxieux, il
+guettait sa réponse:
+
+--Je ne suis plus la jeune fille que j'étais l'an dernier.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Je n'ai plus de dot.
+
+--C'était cela? Marguerite, je ne mérite plus que vous me traitiez
+ainsi. Il y a en vous, dans vos yeux, comme une clarté de vie qui
+rayonne. En vous regardant, je sens mon courage, un désir de bien,
+et le dédain, l'oubli de toutes les pauvres satisfactions que
+peuvent distribuer les choses matérielles. Auprès de cela que vous
+me donnez et qui sera ma force, qu'est-ce que la fortune?
+
+--Et si demain...
+
+Comme elle n'achevait pas sa phrase, il répéta:
+
+--Si demain?
+
+--Si demain un plus grand malheur nous atteignait, si demain mon
+frère Maurice était condamné?
+
+--Je suis venu aujourd'hui à cause de cette menace. Je voulais
+revendiquer l'honneur d'assister votre père demain aux assises
+comme un fils. Il me fallait vous rencontrer aujourd'hui.
+
+--Ah! murmura-t-elle interdite.
+
+Par cette seule exclamation il comprit que toute l'indifférence
+qu'elle lui témoignait tombait enfin. Sur ce visage pâle dont il
+suivait toutes les expressions, il avait distingué subitement la
+sympathie, la gratitude, peut-être davantage encore. Le bonheur
+était là, incertain, voilé, mais présent. Et cette présence
+agitait son coeur.
+
+Marguerite le fortifia dans cet espoir en lui tendant la main:
+
+--Je vous remercie, Raymond, dit-elle sans craindre de l'appeler
+par son nom, comme autrefois. Je suis touchée, profondément
+touchée.
+
+Ce n'étaient pas tout à fait les paroles qu'il attendait d'elle.
+Il la considérait dans une extase inquiète, suppliante. Comme elle
+se taisait, il murmura timidement:
+
+--Pourquoi me remercier puisque je vous aime? Il me semble que
+vous aimer c'est valoir mieux...
+
+Et il ajouta comme un soupir:
+
+--Marguerite, vous voulez bien être ma femme?
+
+Il lut sur le beau visage exsangue la compassion et la douleur.
+
+--Raymond, je ne puis pas.
+
+--Vous ne pouvez pas? Alors... alors vous en aimez un autre.
+
+--Oh! mon ami.
+
+--Oui, vous en aimez un autre. Un autre qui n'a pas été lâche
+comme moi, qui a su vous deviner, vous comprendre, vous mériter,
+tandis que moi j'ai perdu mon bonheur par ma faute. C'est juste,
+mais cela fait mal quand on aime.
+
+Il eut un sanglot déchirant.
+
+--Raymond, dit-elle tremblante. Je vous en prie, ne parlez pas
+ainsi.
+
+--Je ne vous accuse pas. C'est moi le coupable. Et votre bonheur
+m'est plus cher que le mien.
+
+--Raymond, écoutez-moi.
+
+Vaincu, l'âme défaillante, il s'était laissé choir brusquement sur
+un fauteuil, et se cachant la tête dans les mains, il ne craignait
+pas, en pleurant, de donner le spectacle de sa faiblesse. D'un
+geste rapide, elle ôta sa coiffure, comme une garde-malade se
+libère de vêtements inutiles pour mieux remplir ses fonctions, et
+lui prenant les mains, elle les écarta d'autorité.
+
+--Regardez-moi.
+
+Elle commandait, non pas impérieusement à la façon de son père,
+mais avec une persuasive douceur. Elle ne se contraignait plus,
+elle ne se tenait plus sur la défensive, elle venait à lui en
+toute simplicité. Machinalement il subit son ascendant et lui
+obéit. Sitôt qu'il l'eut regardée, en effet, il cessa de se
+plaindre. La jeune fille était transfigurée. Le regard extatique
+semblait illuminer sa pâleur. Elle resplendissait d'une expression
+surhumaine, l'expression de ceux qui, au delà des agitations et
+des passions, mouvant témoignage de notre vie, ont rencontré la
+paix. Elle portait, vivante, la sérénité que l'on voit au visage
+des morts qui se sont endormis dans le Seigneur. Il n'y avait plus
+trace de douleur sur ses joues exsangues, dans ses yeux meurtris,
+mais un calme profond, inaltérable, presque effrayant.
+
+--Marguerite, qu'avez-vous? implora-t-il avec angoisse, comme on
+arrête d'un cri son compagnon qui court à l'abîme.
+
+Elle répéta:
+
+--Raymond, écoutez-moi. Oui, j'en aime un autre...
+
+--Ah! je savais bien.
+
+--Un autre dont vous - ne pouvez pas être jaloux. Je ne me
+marierai pas, je ne serai la femme de personne. Je suivrai une
+autre voie. Pourtant, je suis si imparfaite que tout à l'heure,
+lorsque vous me parliez, j'éprouvais de la fierté. Je suis
+orgueilleuse encore. C'est un défaut de chez moi. Mais nous avons
+été si éprouvés qu'il fallait bien se raidir un peu.
+
+Un frêle sourire se dessina au coin de sa bouche, puis disparut,
+comme pour ne pas modifier la pureté des traits immobiles. Elle
+reprit, tandis qu'il se taisait, subjugué par la puissance
+mystérieuse qui se dégageait d'elle:
+
+--Non, je n'oublierai pas que vous avez choisi l'heure de ma plus
+grande détresse pour venir à moi.
+
+Comme un enfant, il se lamenta.
+
+--Je vous aime.
+
+--Il ne faut plus m'aimer, Raymond. Avant le vôtre, j'ai entendu
+un autre appel. Je vais vous révéler un secret que nul ne connaît,
+pas même mon père. Je n'hésite pas à vous le confier. Gardez-le-
+moi. Quand j'ai perdu ma mère, j'ai promis à Dieu de la remplacer
+à notre foyer que le malheur avait ravagé.
+
+--N'avez-vous pas empli votre rôle?
+
+--Il n'est pas terminé.
+
+--Le mariage vous empêcherait-il de le remplir? Nous ne
+quitterions pas Chambéry.
+
+--On ne se donne pas à demi, Raymond. J'ai renoncé à mon bonheur
+personnel. Et du jour où j'y renonçai, je me sentis une grande
+force.
+
+Il eut, pour protester, un sursaut de violence.
+
+--Mais c'est insensé, Marguerite. Vous n'avez pas le droit de vous
+oublier ainsi vous-même. Après votre père, vous vivrez. Votre
+frère, acquitté demain, se fera sa vie sans vous. À quoi bon vous
+sacrifier pour de vains scrupules?
+
+--Mon père a été frappé au coeur. Mon frère est toujours en
+danger. Ne m'ôtez pas une part de mon courage en me disant que je
+leur suis inutile.
+
+Raymond cessa de lutter. Une intuition qui lui venait de
+l'expression de Marguerite plus encore que de ses paroles
+l'avertissait de la défaite. Pourtant, il essaya de retarder cette
+défaite, et d'une voix attendrie et timide, il implora un délai.
+
+--Et si je vous attendais, me repousseriez-vous? Si je vous
+demeurais fidèle jusqu'à ce que, votre oeuvre de famille
+accomplie, vous consentiez à venir à moi? Je vous aime tant que
+plutôt que de vous perdre je saurais être patient. Ce serait cruel
+et doux ensemble. Ne le voulez-vous pas?
+
+À cette proposition héroïque et romanesque, les yeux de la jeune
+fille cessèrent un instant de répandre leur rayonnement. La
+découvrant plus humaine, il crut qu'elle se rapprochait de lui, et
+il en conçut un nouvel espoir que les premiers mots de sa réponse
+dissipèrent:
+
+--Non, Raymond, je n'accepterai jamais de fonder mon avenir sur
+votre douleur. C'est impossible. Vous ne m'avez pas entièrement
+comprise. Je me suis donnée à Dieu. Ne cherchez pas à me
+reprendre.
+
+--Ah! Marguerite.
+
+--Se donner à Dieu, c'est se donner à tous ceux qui souffrent.
+
+--Je comprends, maintenant. Vous voulez entrer en religion.
+
+--Je ne sais pas encore. Il y a bien des manières de servir Dieu.
+Ce que je vous dis, ne le révélez à personne. Vous pleurez. Ne
+pleurez pas, Raymond, Dieu vous consolera, comme il m'a consolée.
+
+--Non, pas moi.
+
+Et entre deux sanglots, il l'interrogea:
+
+--Qu'allez-vous faire?
+
+--Tant que mon père vivra, je l'assisterai. Tant que Maurice aura
+besoin de moi, je l'aiderai. Au lit de mort de ma mère, je l'ai
+promis. Après, je consacrerai mes forces aux malheureux, aux
+vieillards, ou bien aux enfants qui n'ont pas de parents. Peut-
+être tiendrai-je une école pour les petits pauvres. Je ne sais
+pas. Je ne puis pas savoir. Il ne faut pas vouloir trop presser
+l'avenir. Il vient de lui-même. Vous voyez: maintenant vous
+connaissez tous mes secrets.
+
+--Et moi, murmura-t-il, que deviendrai-je? Vous pensez à soulager
+toutes les misères et vous oubliez la mienne.
+
+--Raymond!
+
+--Je suis plus malheureux que les plus misérables. Eux, du moins,
+n'avaient pas entrevu leur bonheur, et moi, je suis précipité de
+si haut.
+
+--Non, ne me regrettez pas. Je n'étais pas destinée au mariage.
+Dieu m'en a avertie, un peu rudement. À vous il a réservé sans
+doute une autre femme qui vous rendra plus heureux.
+
+-Vous ne ressemblez à aucune autre femme, Marguerite. Vous n'êtes
+pas de celles qu'on oublie. Vous n'êtes pas de celles qu'on
+remplace.
+
+L'ombre envahissait le salon avec le soir. Et dans cette ombre où
+les contours de la robe noire se confondaient, le visage diaphane
+de la jeune fille gardait comme un reste de lumière. Mais cette
+lumière animait à peine la pureté des traits et leur pâleur. Il
+eût semblé qu'en touchant la joue, on eût craint de sentir, au
+lieu de la chaleur de la vie, le froid de la pierre.
+
+--Si, dit-elle, vous m'oublierez. Il le faut, et puis je le
+désire.
+
+Il la regardait avec découragement, comme un voyageur contemple la
+cime qu'il n'atteindra pas.
+
+--Vous ne pouvez rien sur mon souvenir.
+
+--Alors, souvenez-vous de moi sans amertume, comme d'une soeur
+perdue.
+
+--Non, Marguerite, pas sans amertume. Vous m'aviez élevé la
+pensée, le coeur. Maintenant, je vais retomber.
+
+Elle s'émut de cette parole, et ce fut d'un ton grave, presque
+solennel, qu'elle répondit:
+
+--Si vous m'avez aimée, Raymond, si vous n'avez aimée vraiment,
+vous me donnerez la joie suprême de penser que ma vocation, à vous
+non plus, n'aura pas été inutile. Vous ne pouvez pas être
+désespéré de mon refus: il ne vous atteint pas. Il ne peut ni vous
+blesser ni vous amoindrir. Mon souvenir doit vous être doux et non
+pas nuire à votre vie. Car je vous ai aimé, mon ami. Je voyais
+s'approcher en paix le jour de notre mariage. Et la paix, c'est la
+confiance de l'âme, c'est la sécurité de l'avenir. Un orage
+imprévu nous a séparés. J'y ai discerné l'appel de Dieu. S'il n'a
+pas voulu que je vous apporte le bonheur, s'il vous a éprouvé à
+votre tour, laissez-moi croire que cette épreuve même vous
+fortifiera, vous grandira, vous ennoblira. Si, tout imparfaite que
+je suis, j'ai servi à votre élévation, ne me dites pas que vous
+retomberez. Je prierai tant pour vous.
+
+Absorbée dans sa supplication, elle, ne le vit pas qui, d'un lent
+mouvement, avait fléchi le genou devant elle, mais elle sentit
+tout à coup les lèvres du jeune homme sur sa main:
+
+--Que faites-vous, Raymond? Relevez-vous, je vous en prie.
+
+Elle le regardait à ses pieds, surprise de la résolution nouvelle
+qu'elle lui découvrait. Il n'avait plus la figure tourmentée et
+douloureuse, seulement sérieuse et triste. Il avait subi, malgré
+lui, l'influence de fermeté et de pacification qu'exerce la foi
+jusque sur les autres.
+
+--Je n'étais pas digne de vous, murmura-t-il. Mais je vous aimais
+tant.
+
+--Relevez-vous, je vous en prie.
+
+Et, relevé, il lui rendit ce dernier hommage:
+
+--Aucun homme ne vous méritait. C'est ma consolation.
+
+Elle détourna la tête, comme pour repousser les louanges:
+
+--Non, mon ami, ne me parlez plus ainsi.
+
+Le sacrifice était achevé. Ils en éprouvèrent comme une sensation
+physique, et ils se turent. Pendant ce silence oppressant, chargé
+de mélancolie, la servante entra dans la pièce qui s'obscurcissait
+tout à fait. Elle eut quelque peine à découvrir sa maîtresse dont
+la silhouette se mêlait à l'ombre.
+
+--Mademoiselle, appela-t-elle.
+
+--Q'y a-t-il, Mélanie?
+
+--Ces messieurs sont arrivés.
+
+--Ah! Vous les avez introduits dans le cabinet de Monsieur?
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+--Et Monsieur n'est pas rentré encore?
+
+--Non, mademoiselle.
+
+--Priez-les d'attendre quelques instants. Monsieur va rentrer.
+
+Ce retard inexplicable devenait inquiétant. Raymond Bercy devina
+que la pensée de la jeune fille s'éloignait de lui.
+
+"Déjà"! songea-t-il.
+
+Tout à l'heure, du moins, quand elle écartait doucement son amour,
+il occupait cette pensée et ce coeur. La douleur même qu'elle lui
+causait, le rapprochait d'elle, lui était chère puisqu'elle
+émanait d'elle. Il la regarda une dernière fois, avec des yeux
+désespérés, comme pour mesurer toute l'étendue de sa perte et
+lever l'empreinte de son souvenir. Et se décidant, il murmura:
+
+--Adieu, Marguerite.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+--Adieu, mon ami. Allez en paix. Dans mes prières de chaque jour,
+je joindrai votre nom à ceux de ma famille. Vous le voulez bien?
+
+--Merci. J'avais conçu un grand espoir, et je l'ai moi-même brisé.
+
+De sa voix grave, elle répondit:
+
+--Dieu l'a voulu, et non pas nous. Que Dieu vous garde.
+
+Il s'inclina et il partit. Demeurée seule, elle se cacha le front
+dans les mains, puis se redressa. Elle se rendit dans le cabinet
+de son père où elle invita MM. Hamel et Bastard à patienter
+quelques minutes encore; puis, comme l'anxiété l'étreignait de
+plus en plus, elle se disposa à sortir quand elle entendit la clef
+qui grinçait dans la serrure. Elle se précipita vers la porte:
+
+--Père, c'est vous, enfin!
+
+M. Roquevillard, qui avait marché vite, s'essuya le front en sueur
+malgré le froid.
+
+--Marguerite, ces messieurs sont venus?
+
+--Ils vous attendent.
+
+--Bien, j'y vais.
+
+Dans le corridor éclairé, ils se trouvaient face à face. Après
+s'être quittés dans la débilité morale et le découragement, ils
+s'étonnèrent de rencontrer sur le visage l'un de l'autre une
+sortie de sérénité victorieuse de la douleur et de la crainte,
+l'illumination spirituelle que donne la confiance. L'un avait
+entendu l'appel du passé venu du fond permanent des générations,
+et l'autre la voix de Dieu.
+
+
+VI
+
+LE DÉFENSEUR
+
+
+Lorsque M. Roquevillard entra en coup de vent dans son cabinet de
+travail, ses deux confrères qui discutaient se levèrent
+immédiatement et s'avancèrent à sa rencontre. Ils ne purent
+dissimuler leur surprise en découvrant, au lieu d'un homme abattu
+par le désespoir à la suite du décès de son fils aîné, le
+Roquevillard d'autrefois, celui qu'on redoutait à la barre, que
+l'on appelait dans les délibérations difficiles et orageuses pour
+la netteté de son jugement et l'autorité de ses résolutions, et
+dont on supportait malaisément parfois le caractère dominateur
+comme le regard perçant.
+
+--Je vous ai fait attendre, leur dit-il avec cette aisance qui
+dispense de s'excuser.
+
+En sa présence, M. Hamel, dont la couronne de cheveux blancs, les
+traits fins, la distinction un peu guindée composaient un ensemble
+vénérable, et M. Bastard qui, la barbe étalée sur la poitrine et
+la tête inclinée en arrière, s'imposait en tous lieux au premier
+rang, semblèrent néanmoins reconnaître un chef, l'un de bonne
+volonté, l'autre malgré lui. Leurs indices de supériorité
+s'effaçaient devant d'autres signes incontestables.
+
+--Mon ami, murmura le vieillard la main tendue.
+
+--Mon cher confrère, formula son collègue.
+
+Et ils lui adressèrent leurs condoléances, l'un cordialement et
+avec émotion, l'autre en termes banals.
+
+--Oui, répondit leur hôte, en les arrêtant d'un geste. Il ne me
+reste plus qu'un fils. Celui-là je le sauverai, je veux le sauver.
+Et voici ce que j'ai décidé.
+
+Ce dernier conseil devait précisément être tenu entre les trois
+avocats afin d'arrêter d'une façon définitive le plan de la
+défense. Et voici que l'avis d'un seul prévalait à l'avance, sans
+consultation.
+
+--Ah! s'exclama le bâtonnier que subjuguaient tant de confiance et
+de fermeté.
+
+--Décidé? répéta d'un air de doute M. Bastard, partagé entre le
+respect du deuil et le sentiment de son importance.
+
+Tranquillement, de sa voix rajeunie, M. Roquevillard dévoila sans
+retard en deux mots sa pensée:
+
+--Vous m'assisterez tous les deux. C'est moi qui plaiderai.
+
+--Vous!
+
+--Vous!
+
+L'étonnement et l'irritation se traduisaient dans ces deux
+exclamations. M. Hamel fixa sur son vieux compagnon d'armes le
+regard de ses yeux décolorés où la flamme de vie ne jetait plus
+qu'une tremblante lueur si pure encore, tandis que l'avocat
+d'assises, supportant malaisément un congé qui le privait d'une
+affaire sensationnelle et d'une plaidoirie retentissante, oubliait
+les circonstances de la cause et les malheurs de la race
+provisoirement vaincue pour ne plus songer qu'au succès personnel
+qui lui était brutalement arraché.
+
+M. Roquevillard parlait en maître courtois, mais qui sait
+commander.
+
+--Oui, moi. Je réclamerai mon fils si énergiquement qu'on me le
+rendra. On ne refuse pas un fils à son père.
+
+Ayant ainsi dicté, comme des ordres, ses dispositions de combat,
+il s'efforça aussitôt de ramener ses alliés par un peu de
+diplomatie, car il savait plier sa manière impérieuse à l'art de
+conduire les hommes. Comme il était certain, de l'assistance du
+bâtonnier, il tourna spécialement ses efforts contre M. Bastard
+qui lui échappait:
+
+--Vous serez là tous deux. Je compte sur vous. Si je demande,
+Bastard, à vous remplacer, ce n'est point que je compare mon
+talent au vôtre.
+Mais il est des choses que, par un douloureux privilège, seul je
+puis expliquer aux jurés.
+
+--Quelles choses?
+
+--C'est mon secret. Vous l'apprendrez demain. Je crois pouvoir,
+sans prononcer le nom de Mme Frasne, les convaincre de l'innocence
+de mon fils.
+
+--Par la suppression du préjudice?
+
+--Non, directement.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Vous entendrez. Cependant, si vous surprenez dans ma voix ou ma
+parole une défaillance, si ma plaidoirie vous donne à craindre un
+échec, je me fie entièrement à votre grande habitude des assises,
+à votre merveilleuse présence d'esprit. Ces visages de juges sont
+pour vous un livre ouvert. Vous connaissez le dossier aussi bien,
+mieux que moi. Vous étiez prêt. Vous me suppléerez. Ainsi appuyé,
+je me sentirai fort. Vous le voulez bien?
+
+L'avocat éconduit se lissait la barbe avec soin, et dissimulait
+son dépit sous un air d'indifférence:
+
+--À quoi bon, mon cher confrère? Mon concours vous est inutile.
+Vous n'avez besoin de personne. Vous ne redoutez point d'assumer
+les plus hautes responsabilités, et les plus difficiles.
+Permettez-moi de considérer ma mission comme terminée.
+
+Les deux interlocuteurs, pendant ce colloque, étaient demeurés
+debout. M. Hamel, assis au coin de la cheminée, les suivait de ses
+yeux un peu troubles, sans prendre part à la discussion. M.
+Roquevillard s'approcha de son confrère plus jeune, et lui posa la
+main sur l'épaule d'un geste affectueux:
+
+--Je sais, Bastard, que je réclame de vous un grand service. En
+revendiquant l'honneur de défendre moi-même mon enfant, comprenez
+que c'est mon nom que je compte défendre. Je ne méconnais point
+les chances que représentent votre mérite, votre compétence, votre
+rare éloquence. Mais à ma place, vous agiriez comme moi. Donnez-
+moi ce témoignage d'amitié, de désintéressement et aussi d'estime.
+Par là, vous me prouverez le cas que vous faites de ma parole. Je
+vous en prie.
+
+M. Bastard continuait de promener ses doigts nerveux le long des
+poils de sa belle barbe. Il pesait le pour et le contre, se
+livrait tour à tour aux traditions confraternelles de son ordre et
+à sa vanité blessée qui s'accommodait mal du second rang. Il avait
+presque imposé son concours, ses services. Il escomptait, sinon le
+salut de son client, du moins son triomphe personnel devant une
+salle bondée, et composée sans doute du meilleur monde,
+principalement de dames avides de l'entendre. Au lieu de le
+contempler dans sa gloire, debout et dominateur, ce public choisi
+le verrait assis comme un secrétaire aux côtés de M. Roquevillard,
+rival dangereux qui lui avait infligé au barreau tant de dures
+répliques. Lui convenait-il d'accepter une posture aussi
+humiliante? D'autre part, sa présence ne serait pas inutile à
+l'audience. Pris d'un beau zèle subit, le père de l'accusé se
+faisait probablement illusion sur l'argumentation soudaine qui le
+fascinait, dont il n'osait point révéler le mystère et qu'il avait
+conçue sous l'inspiration d'un chagrin par lequel sa force morale
+et sa vigueur intellectuelle devaient être entamées. Cette ardeur
+factice qui l'animait pouvait tomber d'un moment à l'autre,
+laisser place tout à coup, sans transition, à la dépression la
+plus lamentable. Comment attendre, comment espérer l'énergique, le
+violent effort qu'exigerait une telle plaidoirie, après une
+préparation aussi écourtée, d'un homme écrasé par le sort, ruiné,
+privé tragiquement la veille de son fils aîné, et chargé de
+protéger lui-même son dernier enfant contre la menace d'une
+condamnation infamante? Ce n'était pas vraisemblable. Il fallait
+interpréter cette décision nouvelle comme l'excitation mystique de
+la douleur, et se tenir prêt à occuper la barre jusqu'au dernier
+moment. La sagesse le conseillait. Le soin de la défense qui, chez
+un avocat, doit primer tout autre souci, et spécialement toute
+pensée personnelle, le commandait sans conteste.
+
+Mais l'étrange sécurité que montrait M. Roquevillard en face du
+péril arrêta ces velléités généreuses.
+
+--Non, expliqua M. Bastard, je ne puis vous donner satisfaction.
+Je le regrette. Ou je prendrai et garderai la responsabilité des
+débats, ou je me retirerai tout à fait.
+
+--Il s'agit de mon fils. Il est juste que je n'abandonne point sa
+défense.
+
+M. Hamel quitta son fauteuil pour intervenir opportunément:
+
+--En ma qualité de bâtonnier, mon cher confrère, je vous demande
+instamment de nous assister. Je comprends vos hésitations. Dans
+toute autre circonstance, je comprendrais votre refus. M.
+Roquevillard peut avoir des raisons particulières pour désirer
+prendre la parole en faveur de son fils, bien que l'on confie
+généralement à un autre le soin de défendre les siens. Fatigué par
+le poids du malheur, il risque de présumer trop de sa volonté. Il
+faut que vous soyez là. J'insiste dans mes conclusions.
+
+Du moment que l'on invoquait le devoir au lieu de la flatterie, et
+que l'on employait l'autorité au lieu de la persuasion, l'avocat
+d'assises rejeta définitivement les scrupules, et, reprenant tout
+son aplomb, il écarta presque durement le vieillard:
+
+--Non, non, impossible. J'offrais mon concours le plus complet. On
+le limite. On change sans me consulter le plan de la défense. On
+me cache un argument qui doit être décisif. Dans ces conditions,
+je n'ai qu'à me retirer, et je me retire.
+
+Sa figure durcie n'exprimait plus que l'orgueil blessé. Il se
+tourna vers M. Roquevillard pour ajouter avec une condescendance
+laborieuse:
+
+--Désirez-vous mes notes de plaidoirie? Elles vous épargneront
+quelque travail. Je les tiens à votre disposition.
+
+--Réfléchissez, mon confrère, mon ami. Ne nous quittez pas dans la
+bataille.
+
+--Ma résolution est prise.
+
+--Absolument?
+
+--Absolument.
+
+M. Roquevillard, dans cette dernière tentative, conservait cet air
+de hauteur et de tranquillité qui tout de suite avait déconcerté
+ses visiteurs. Moins rassuré que lui sur les conséquences de cette
+défection, le bâtonnier, malgré son antipathie naturelle pour M.
+Bastard, chercha à le retenir encore:
+
+--Je vous supplie de ne pas nous priver de votre secours.
+
+--Je suis désolé, croyez-le.
+
+--Alors, dit le père de l'accusé, prenant son parti sans aucune
+émotion, je vous réclamerai le dossier, spécialement le procès-
+verbal de constat, l'analyse des dépositions, l'arrêt de
+contumace.
+
+Cette désinvolture acheva d'offenser l'avocat qui n'entendait
+point céder aux sollicitations, mais, par une contradiction bien
+humaine, ne se résignait pas non plus à ce qu'on se passât de lui.
+Il prit congé de ses deux confrères avec une irritation mal
+déguisée. Hors du cabinet de travail, sur le pas de la porte
+d'entrée, son hôte s'empara presque de force de sa main et la lui
+serra en le remerciant chaleureusement d'avoir consenti à
+s'effacer. Mais dans cette démonstration amicale, M. Bastard ne
+vit qu'un suprême affront. Et il courut en ville ruiner dans
+l'esprit public la cause des Roquevillard en annonçant
+l'aberration du père et la condamnation probable du fils.
+
+Après ce départ, M. Hamel ne put dissimuler sa tristesse, ses
+doutes, l'inquiétude qui le tourmentait et qu'alourdissait l'âge.
+Éloigner volontairement le maître habituel des assises, n'était-ce
+pas bien imprudent, et ne risquait-on pas de payer cher cette
+imprudence? Pourquoi cette mesure de la dernière heure qui jetait
+dans le camp de la défense le trouble et la désorganisation? Il
+formulait ces critiques d'un ton courtois mais ferme, et, les
+estimant superflues, il les suspendit pour ajouter d'un ton
+mélancolique:
+
+--Mon ami, vous êtes arrivé, tout à l'heure, le visage illuminé
+d'une inspiration intérieure. J'ai compris, en vous regardant, que
+vous n'écouteriez personne. D'où veniez-vous donc?
+
+--De la Vigie, répondit M. Roquevillard qui avait supporté
+respectueusement les reproches. Les morts m'ont parlé. Ils ne
+veulent pas d'un charlatan pour opposer leurs mérites à l'erreur
+de leur descendant.
+
+--Les morts?
+
+--Oui, mes morts, ceux qui ont fait ma race et qui l'ont
+maintenue. Ils seront demain les garants de notre honneur. Du
+premier de mon nom jusqu'à mon fils aîné, combien se sont
+sacrifiés à la chose commune, et vous voudriez que ces sacrifices
+ne fussent pas comptés?
+
+M. Hamel réfléchit, puis se leva:
+
+--Je crois à la réversibilité et je comprends. Mais les jurés,
+comprendront-ils?
+
+--Il faudra bien, répliqua son hôte avec une telle assurance que
+le vieillard en fut ébranlé.
+
+--Il se passe en vous quelque chose, dit-il, qui agit sur ceux qui
+vous parlent et qui les pénètre. Oui, mieux qu'aucun autre avocat
+vous défendrez votre fils. Vous avez la force et l'autorité.
+J'aurai l'honneur de vous assister demain. Adieu, je vous laisse
+travailler.
+
+Il drapa ses maigres épaules dans son pardessus râpé, et d'un air
+soudainement hâtif gagna la porte.
+
+--Marguerite! appela M. Roquevillard après avoir accompagné le
+bâtonnier.
+
+La jeune fille, qui, dans une pièce voisine, attendait le moment
+où son père lui serait rendu, parut aussitôt:
+
+--Me voici.
+
+--Viens, je veux te parler.
+
+Il l'emmena dans son cabinet, et rapidement lui demanda:
+
+--Tu as vu Maurice à la prison?
+
+--Oui, père. Nous avons pleuré ensemble.
+
+--Pleuré? Oui, j'ai le coeur arraché. Pourtant je ne pleure pas.
+Demain soir, je serai libre de pleurer tout mon saoul. Jusque-là,
+je ne verserai pas une larme.
+
+Marguerite, un peu effrayée de l'exaltation qui éclairait et
+rajeunissait le cher visage sur lequel elle avait suivi tant de
+fois la progression de leurs désastres de famille, en profita
+néanmoins sans retard pour achever son oeuvre de réconciliation:
+
+--Père, Maurice réclame sa place dans votre coeur.
+
+--Il ne l'a jamais perdue.
+
+--Je le savais bien. Lui pardonnez-vous?
+
+--Il y a longtemps que je lui ai pardonné.
+
+--Ah!
+
+--Le soir de son retour, petite. As-tu douté de ton père?
+
+--Oh! non. Pourquoi ne pas lui dire?
+
+--Il ne me l'avait pas demandé.
+
+--Il vous le demande, et il vous prie de diriger sa défense comme
+vous l'entendrez, sans restriction. Il sait que vous aurez soin de
+son honneur.
+
+--Sans restriction? Il est trop tard.
+
+--Pourquoi trop tard?
+
+--Parce que j'ai licencié M. Bastard, son avocat.
+
+--Qui le défendra?
+
+--Moi.
+
+--Ah! dit Marguerite en se jetant dans ses bras. Je ne l'espérais
+plus. Je l'avais toujours désiré.
+
+Et M. Roquevillard, déjà préoccupé de son devoir nouveau et
+pressant, serra sa fille sur sa poitrine:
+
+--Tu as toujours eu foi en moi, petite. Va me chercher les livres
+de famille, tous, même les anciens.
+
+Pendant la courte absence de sa fille, il reçut le dossier de
+l'affaire que renvoyait M. Bastard selon sa promesse, l'ouvrit, le
+feuilleta et regarda l'heure:
+
+--Six heures bientôt. Aurai-je le temps?
+
+Et il considéra avec tristesse le tas considérable que formaient
+les livres de raison apportés en plusieurs voyages par Marguerite.
+
+--Les voici tous, dit la jeune fille. Il y en a beaucoup, et de
+bien vieux.
+
+Cinq cents ans de travail et d'honneur tenaient dans ces cahiers.
+Elle présenta à son père un dernier carnet de dimensions moins
+volumineuses:
+
+--Là, expliqua-t-elle en rougissant un peu, j'ai résumé notre
+histoire, ses principaux traits, spécialement les services rendus
+au pays. C'est une sorte d'abrégé moins intime.
+
+--Tu avais deviné que nous en aurions besoin un jour?
+
+--Non, père. J'ai écrit cela l'hiver dernier, pour protester
+contre la défaveur qui nous atteignait. J'en lisais des morceaux à
+maman qui, de son lit, m'approuvait.
+
+--Et tu préparais la défense de Maurice.
+
+--Avec cela?
+
+--Oui. Maintenant laisse-moi travailler.
+
+Comme elle s'éloignait, il la rappela:
+
+--Marguerite, j'ai encore quelque chose à te dire.
+
+Vite, elle revint à lui. Avant de parler, il l'enveloppa toute de
+ce regard paternel qui donne, au lieu de prendre et protège au
+lieu de convoiter, et il remarqua, en même temps que leur pâleur,
+le calme des traits, la douceur sereine de leur expression:
+
+--J'ai croisé Raymond Bercy, petite fille, comme je rentrais. Il
+était en bas, sur le seuil de la porte cochère, immobile, absorbé,
+ému. Il m'a salué, et a fait un pas vers moi, comme pour
+m'aborder, mais trop tard: j'avais déjà passé.
+
+Elle ne parut nullement impressionnée et répondit:
+
+--Il sort d'ici, père.
+
+--Ah! que désirait-il?
+
+--Vous assister demain à l'audience.
+
+--Quelle idée! et à quel titre?
+
+--Comme un fils.
+
+--Comme un fils? Il t'a donc demandé ta main?
+
+--Oui.
+
+--Et tu ne me le disais pas. Dieu a pitié de nous, Marguerite.
+Notre excès de malheur l'a touché. Raymond se conduit noblement.
+Il n'a pas attendu pour nous revenir que nous soyons publiquement
+lavés de toute accusation. Et toi, qu'as-tu répondu?
+
+--J'ai refusé.
+
+M. Roquevillard fit un geste d'étonnement, et avec tendresse il
+attira sa fille plus près de lui en regardant jusqu'au fond des
+grands yeux limpides:
+
+--Refusé, pourquoi? Je devine: tu as pensé à moi. Tu te sacrifies
+à ton père. Ton père ne l'accepte pas, ma chérie. Je te l'ai dit
+bien souvent: que les parents subordonnent leur vie à celle de
+leurs enfants, c'est naturel, mais non pas le contraire.
+
+--Père, murmura-t-elle, je vous aime bien. Vous le savez. Pourtant
+vous vous trompez, je vous le jure.
+
+--Ce n'est pas pour moi?
+
+--Non, père.
+
+À la flamme pure qui des yeux rayonnait sur tout le visage sans
+couleur, il comprit l'âme de sa fille. Déjà n'avait-il pas dû
+comprendre une autre fois? Dieu lui prenait ses enfants l'un après
+l'autre. Quelle fièvre de renoncement et d'immolation les agitait,
+les brûlait? Ne fallait-il pas voir, dans ces offrandes
+successives, le rachat du coupable? Il se souvint d'un matin
+d'été, à la lumière insultante, où, du quai de Marseille, il avait
+vu partir le bateau qui emmenait en Chine Félicie. Et il pressa
+plus fort Marguerite sur son coeur tremblant:
+
+--Toi aussi, murmura-t-il simplement.
+
+Elle lui noua les bras autour du cou et lui confia tout bas dans
+un baiser:
+
+--Pas maintenant, père.
+
+--Après moi?
+
+-Oui.
+
+Il la garda un instant appuyée tout contre lui, comme une petite
+fille, comme aux jours anciens où il la tenait avec précaution. Il
+réfléchissait en la sentant si bien à lui encore, et il hésitait à
+accepter un délai qu'inspirait la piété filiale. Mais en face de
+lui, la glace de son cabinet lui renvoyait l'image du groupe qu'il
+formait avec Marguerite. D'un coup, il constata les changements
+qui s'étaient opérés en lui dans l'espace d'une année.
+
+"Demain, songea-t-il, j'aurai sauvé Maurice, ma tâche sera
+terminée. Après, je ne ferai pas de vieux os."
+
+En se penchant sur le cher visage, il y posa ses lèvres en signe
+d'acceptation. Puis, revenant au but principal de son esprit, il
+chassa l'attendrissement et prit ses dispositions de combat:
+
+--Fais servir le dîner à huit heures. J'ai presque deux heures de
+travail devant moi, le temps de me remémorer dans ses détails ce
+dossier que je connais. À neuf heures je me coucherai pour me
+relever à trois heures du matin. De trois heures à neuf heures,
+avant l'ouverture des assises, je préparerai ma plaidoirie.
+
+--Bien, père. Il est arrivé de Lyon une lettre de Germaine. Son
+coeur est avec nous.
+
+--Tu me la liras en dînant.
+
+--Charles sera ici demain par le train d'une heure. Il ne peut
+arriver plus tôt.
+
+--Je l'attendais.
+
+--Je vous laisse, père.
+
+La porte refermée sur Marguerite, il s'empara vivement sur la
+table d'une photographie d'Hubert, et considéra le portrait de son
+fils aîné.
+
+"Pardonne-moi, lui disait-il intérieurement, de penser
+exclusivement à ton frère. Ne crois pas que je t'oublie. Tu vois,
+je ne suis pas libre. Demain je t'appellerai, je te parlerai, je
+te pleurerai. Demain, je t'appartiendrai. Ce soir j'appartiens à
+toute notre race."
+
+Doucement, il replaça l'image devant lui. Et pliant sa douleur à
+la nécessité immédiate, il se mit au travail.
+
+
+
+
+VII
+
+JEANNE SASSENAY
+
+
+Pour obéir à son père, Marguerite Roquevillard avait déposé, à
+titre de renseignement, au sujet de l'argent destiné à son
+trousseau qu'elle avait remis à son frère Maurice le soir du
+départ pour l'Italie, et de celui qu'elle lui avait envoyé à Orta;
+puis elle était rentrée chez elle en toute hâte, comme si l'éc1at
+donné à sa générosité la dût remplir de honte. Dans une faible
+mesure, elle avait pu contribuer à la défense de l'accusé, et se
+reprochait d'avoir montré tant de faiblesse et répondu si
+timidement à l'interrogatoire du président des assises. Son
+courage était intérieur, et s'accommodait mal des manifestations
+publiques. Elle déplorait sa modestie qui lui apparaissait à elle-
+même comme une lâcheté, et craignait d'avoir nui, par son
+hésitation, à la franchise de son témoignage.
+
+Que s'était-il passé, avant son introduction, dans la salle
+d'audience, et après sa fuite? Elle n'en savait rien, mais
+rapportait de son bref contact avec la justice une frayeur qu'elle
+ne parvenait pas à vaincre. Enfermée avec les autres témoins, elle
+avait entendu appeler ceux-ci un à un par la voix d'un huissier et
+les avait vus disparaître, son grand-oncle Etienne et sa tante
+Thérèse en dernier lieu. Restée presque seule, on l'avait conduite
+à la barre, son tour venu. Tremblante comme une figurante qu'on
+pousse sur la scène, elle avait aperçu en face d'elle, à son
+entrée, en bas et aux tribunes, à l'orchestre et au balcon, une
+multitude de regards qui la dévisageaient, qui la blessaient et la
+fouillaient. Tout Chambéry était là qui épiait sans miséricorde la
+peur d'une jeune fille, qui épierait tout à l'heure avidement
+l'agonie d'une race. Elle s'était trouvée enfin devant trois
+magistrats en robe rouge, ayant à leur droite les bancs des jurés.
+Elle avait cru défaillir en déclinant son nom, quand la voix de
+son père avait retenti à ses oreilles. Cette belle voix chaude,
+qu'elle connaissait bien, l'avait fortifiée instantanément comme
+un cordial. L'avocat était debout devant Maurice qu'il protégeait,
+et si calme qu'elle en avait été surprise et tranquillisée par
+contagion. Il dictait en une formule claire la question à poser.
+Après avoir répondu à peine distinctement, elle s'était sauvée,
+comme un pauvre gibier qui gagne les taillis.
+
+"Père ne sera pas content de moi, se reprochait-elle. Quel empire
+il a sur lui-même! Comme il se possède et comme on le redoute! Il
+s'est levé deux fois, et j'ai senti à chaque fois un silence plus
+profond dans la salle. Ses yeux jetaient des flammes. Il
+paraissait jeune. Il est notre force"
+
+À midi et demi, M. Roquevillard vint déjeuner.
+
+--Servez-nous vite, Mélanie, dit-il dès la porte. Je suis pressé.
+
+Il avait son air de bataille, un plu au front, le regard droit,
+impossible à éviter, difficile à soutenir, et les muscles du
+visage tendus. Les dernières veilles, la douleur, l'inquiétude
+avaient vieilli les traits. Une volonté impérieuse suspendait
+provisoirement l'effort combiné de l'âge, de la fatigue et du
+chagrin.
+
+--Eh bien, père? interrogea Marguerite suppliante.
+
+Il la rassura en deux mots:
+
+--L'audience rouvre à deux heures.
+
+--Ce n'est pas fini?
+
+--Non, non.
+
+--Que s'est-il passé?
+
+--Tu n'as donc rien vu, petite fille?
+
+--Oh! non, père, je suis partie. Dites-moi tout. Voyez:je tremble
+encore.
+
+--Il ne faut pas trembler, Marguerite. Aie confiance.
+
+À table, tout en mangeant rapidement et sans appétit, il résuma
+les débats pour elle:
+
+--Tu n'as pas compris grand'chose, sans doute, aux formalités de
+l'installation des jurés, des prestations de serment, des
+récusations, et de l'appel des témoins?
+
+--J'étais près de vous dans la salle, père. À mon nom, je me suis
+levée et l'on m'a emmenée dans une chambre où j'ai retrouvé oncle
+Etienne et tante Thérèse.
+
+--La salle des témoins. Puis les dépositions ont commencé après la
+lecture de l'acte d'accusation, celle du procès-verbal, dressé par
+le commissaire de police, constatant le vol de cent mille francs,
+et l'interrogatoire de Maurice qui a protesté de son innocence
+tout en refusant d'accuser personne, malgré l'insistance du
+président. Des témoins à charge, le premier clerc de l'étude
+Frasne s'est montré le plus acharné contre lui. C'est ce nommé
+Philippeaux qui doit nous haïr, j'ignore pourquoi, car il a déposé
+avec la rage de dénoncer, de compromettre, de présenter comme des
+preuves accablantes, les présomptions qu'il inventait ou qu'il
+interprétait méchamment.
+
+--Quelles présomptions?
+
+--La connaissance du dépôt d'argent dans le coffre-fort, la
+découverte possible mais non pas démontrée du secret de la serrure
+sur un agenda, la présence tardive à l'étude avec les clefs le
+soir du vol, le manque de ressources personnelles, le départ pour
+l'étranger, l'impossibilité d'imaginer un autre coupable, etc. Les
+autres clercs ont réédité son témoignage comme une leçon apprise,
+mais avec moins de détails et moins de certitude. Enfin,
+l'ancienne femme de chambre de Mme Frasne, qu'on a dû circonvenir,
+a prétendu que, pendant l'absence de son maître, jamais sa
+maîtresse n'avait pénétré dans le bureau. Qu'est-ce que ça prouve?
+Mme Frasne aurait-elle convoqué son personnel pour assister au
+détournements des fonds?... Mais je ne dois pas l'accuser, moi non
+plus.
+
+--Pourtant Maurice ne s'y oppose plus.
+
+--Je ne le ferai pas. Nous avons payé sa rançon: qu'elle la garde,
+et ne reparaisse jamais... J'avais cité avec moi, comme témoins à
+décharge, ton grand-oncle Etienne et ma belle-soeur Thérèse, afin
+d'établir que Maurice n'était point parti sans ressources,
+l'employé de la Société de crédit qui t'a délivré, à la fin
+d'octobre dernier, le chèque de huit mille francs sur la Banque
+internationale de Milan au nom de ton frère, et enfin Me Doudan,
+le notaire.
+
+--Pourquoi ce dernier?
+
+--Pour qu'il déclarât la vérité du versement de cent mille francs
+que j'ai opéré par ses soins entre les mains de M. Frasne, et
+aussi le nom du véritable acquéreur de la Vigie. Le président,
+après avoir conféré avec M. Latache, président de la Chambre des
+notaires, l'a relevé du secret professionnel, et il a bien fallu
+qu'il révélât aux jurés la fructueuse spéculation de M. Frasne.
+
+--C'est donc M. Frasne, demanda la jeune fille, qui a acheté la
+Vigie, pour lui, pour s'y installer à notre place?
+
+--Ne le savais-tu pas?
+
+--Je ne pouvais pas le croire. Il y a tant de choses que je ne
+comprends pas. L'an dernier, aux vendanges, il avait déjà l'air de
+faire une enquête: il furetait partout.
+
+--Oui, petite, c'est lui qui remplace les Roquevillard et continue
+la tradition. Le tout, gratuitement.
+
+Reprenant son récit après cet accès d'amertume, il ajouta:
+
+--Son avocat a pris la parole à onze heures.
+
+--Quel avocat, père?
+
+--Un M. Porterieux, de Lyon. Il n'a trouvé personne au barreau de
+Chambéry.
+
+--À cause de vous?
+
+--Sans doute.
+
+--Et qu'a-t-il osé dire?
+
+--C'est un homme habile, insinuant, d'une violence froide et
+calculée. Il a commencé par tracer de Maurice un portrait
+tendancieux: jeune homme aujourd'hui que nul frein ne retient
+plus, très imbu de ses droits individuels, avide de développer sa
+personnalité, de conquérir son bonheur, fût-ce en piétinant celui
+des autres, refusant de s'encadrer dans une société organisée,
+enfin un de ces intellectuels de l'anarchie capables de passer du
+domaine des idées dans celui des faits. "Interrogez, a-t-il
+ajouté, ses camarades, ses amis. Ils ne pourront nier que dans ses
+conversations il ne cessait de dénigrer, de démolir l'ordre des
+choses établies, et qu'il réservait son admiration aux théories
+pernicieuses d'un philosophe allemand pour qui le type supérieur
+de l'humanité, le surhomme, édifie sa fortune sur la ruine et la
+douleur des petits, des humbles, des faibles. Et ce n'est, dans
+Chambéry, un secret pour personne, qu'il ne parvenait pas à
+s'entendre avec son père dont il supportait l'autorité
+malaisément."
+
+--Il a dit cela? murmura Marguerite révoltée.
+
+--Oui, je te donne le ton. De moi-même, il a tiré un argument. De
+notre famille, il en a tiré un autre, l'accusé ne pouvant invoquer
+l'excuse d'une éducation mauvaise, du manque d'instruction, des
+fâcheux exemples ou le bénéfice d'une enfance malheureuse qui
+risque d'aigrir pour toujours le caractère. Je passe sur la
+séduction préméditée et intéressée de Mme Frasne.
+
+--Intéressée?
+
+--Oui, dans son nihilisme moral Maurice convoitait à la fois la
+femme et l'argent, sans scrupules. Ayant ainsi rendu ou cru rendre
+vraisemblable l'abus de confiance, Me Porterieux a abordé
+l'accusation et ce qu'il n'a pas craint d'appeler les preuves
+matérielles. Mme Frasne consent à partir. Le mari est absent, le
+jour est propice, l'heure est unique. Son amant, dépourvu de
+fortune personnelle, cherche, doit chercher le prix du voyage. Il
+connaît l'existence du dépôt qui provient de la vente de Belvade,
+il a découvert sur un agenda le chiffre du secret, il se fait
+remettre les clés, il s'arrange pour demeurer seul à l'étude. Il
+prend et il s'enfuit à l'étranger avec sa maîtresse. Non seulement
+il est coupable, mais seul il peut l'être.
+
+--Et Mme Frasne?
+
+--Mme Frasne? Qu'il l'accuse, qu'il ose donc l'accuser! Il s'est
+tu à l'instruction, il se tait à l'audience. "Je le mets au défi
+de l'incriminer, a conclu l'avocat, peut-être mis imprudemment au
+courant par Bastard du généreux entêtement de Maurice, et ce
+silence, qui est un aveu, le condamne."
+
+De la salle à manger ils avaient passé dans le cabinet de travail.
+Marguerite, dans ce résumé virulent et pourtant impartial de la
+plaidoirie adverse, entendait gronder la fureur et le désespoir
+paternels et en était bouleversée.
+
+--Père, murmura-t-elle, ne sommes-nous pas perdus? Espérez-vous
+encore?
+
+--Si j'espère!
+
+--Quand sera-ce-fini?
+
+--À deux heures, dans quarante minutes, Me Porterieux reprendra sa
+plaidoirie.
+
+--Ne nous a-t-il pas assez fait de mal?
+
+--Il paraît que non. Il lui reste un dernier argument à
+développer.
+
+--Lequel?
+
+--Le nouvel aveu qui, d'après lui, résulte de la restitution, par
+moi, des cent mille francs. Avant trois heures, je suppose, mon
+tour viendra. À quatre heures ou quatre heures et demie j'aurai
+terminé.
+
+Et il ajouta, en affectant la tranquillité:
+
+--Le train de Charles arrive à une heure. Ton beau-frère devrait
+être là.
+
+Peu après, Charles Marcellaz sonna en effet.
+
+--Quelles nouvelles, mon père? demanda-t-il en entrant. Germaine
+pleurait ce matin en me disant adieu, et les trois petits
+l'imitaient. Votre télégramme d'hier nous a causé tant de chagrin.
+Pauvre Hubert!
+
+--Je vous attendais, Charles. Votre place est à côté de moi.
+Marguerite vous renseignera en vous faisant servir à déjeuner.
+Laissez-moi quelques minutes. Soyez prêt à deux heures moins cinq.
+
+--Je serai prêt. Ah! je vous préviens que j'ai pris mes mesures
+pour vous restituer la moitié de la dot de Germaine. Plus tard, ce
+sera le reste.
+
+L'avoué annonçait cela d'un ton de mauvaise humeur, comme un homme
+peu accoutumé à la bienfaisance et qui s'en cache. Il était
+conquis, lui aussi, à la cause commune; mais comme sa raison
+suivait en protestant, il n'affichait pas sa défaite.
+
+--Je n'accepte pas, mon ami, répondit M. Roquevillard.
+
+Et plus ému de ce concours que de tous les efforts adverses qu'il
+s'apprêtait à repousser, il ajouta:
+
+--Embrassez-moi.
+
+Ainsi le lien de famille se resserrait dans l'infortune.
+
+LÂ’avocat sÂ’isola un quart dÂ’heure pour ramasser en faisceau les
+arguments de sa plaidoirie. Le récit qu’il avait fait à sa fille,
+sous l’empire de la surexcitation nerveuse, avait été pour lui un
+dérivatif de la colère et de la honte qui s'accumulaient en lui
+depuis le matin, à écouter les infamantes accusations portées
+contre son fils. Ses nerfs se détendirent, le bouillonnement de
+son coeur se calma comme la mer quand le vent tombe. Lorsque ce
+fut le moment de regagner le Palais de Justice, Marguerite lui
+découvrit un visage moins orageux et dans le regard cette sérénité
+que la veille il avait rapportée de sa visite à la Vigie.
+
+--À ce soir, père, dit-elle. Que Dieu vous aide!
+
+Sur le pas de la porte, il répondit rapidement.
+
+--À ce soir, petite... avec Maurice...
+
+La jeune fille venait de sÂ’enfermer dans sa chambre pour y prier,
+quand Jeanne Sassenay demanda à la voir:
+
+— Mademoiselle Marguerite, je vous prie.
+
+Plus rigide et circonspecte depuis lÂ’insistance de Raymond Bercy,
+la bonne écarta d’un ton péremptoire l’importune question:
+
+--Mademoiselle est fatiguée. Elle ne reçoit personne.
+
+--Tant pis, j’entre quand même.
+
+Et dépassant la servante effarée avant que celle-ci n’eût eu le
+temps de lui barrer le chemin, Jeanne traversa le corridor en
+courant, chercha la chambre de son amie quÂ’elle connaissait,
+frappa rapidement, entra et se jeta dans les bras de Marguerite.
+
+--C’est moi. Ne me renvoyez pas. Ce n’est pas la faute de Mélanie.
+
+--Vous, Jeanne? Pourquoi venir?
+
+--Parce que vous êtes seule et que vous avez de l’ennui. Il y a un
+tas de dames qui sont allées à l’audience comme à une partie de
+plaisir. Alors, moi, j’ai pensé que ma place était ici avec vous.
+Je vous aime bien.
+
+Marguerite caressa la joue de son amie:
+
+--Vous êtes bonne.
+
+--Oh! non. Seulement j’ai tant d’amitié pour vous... Toute petite,
+je vous admirais déjà. Et je voudrais tant vous ressembler.
+
+Puis, d’un ton mystérieux, elle changea brusquement de sujet:
+
+--Figurez-vous quÂ’elles ont fait toilette pour se rendre au Palais
+de Justice. Parfaitement, comme à une matinée.
+
+—Qui?
+
+--Ces dames.
+
+--Oui, dit Mlle Roquevillard amèrement. Il s’agit de notre
+honneur. CÂ’est un spectacle.
+
+Jeanne Sassenay lui prit la main:
+
+--Moi, je ne suis pas inquiète.
+
+Et d’un ton doctoral elle parut trancher le débat:
+
+--En somme, que lui reproche-t-on de grave à votre frère? D’avoir
+enlevé une femme? Cela n’est rien.
+
+Malgré sa tristesse, Marguerite ne put réprimer un sourire, ce qui
+encouragea sa compagne.
+
+--Vous comprenez bien qu’une femme ne s’enlève pas comme une tache
+dÂ’un habit. Moi, celui qui voudrait mÂ’enlever, je le grifferais,
+je le mordrais, je lui ferais un mal effroyable... À moins que je
+parte avec lui.
+
+--Taisez-vous, Jeanne.
+
+--Ah! peut-on savoir? Quand on aime, on est capable de tout.
+Aimer, cÂ’est quelque chose de terrible.
+
+--QuÂ’en savez-vous?
+
+--Pourquoi ne le saurais-je pas? Je ne suis plus une petite fille.
+
+Mlle Sassenay donna un coup à son chapeau qui, sur la chevelure
+blonde, perdait l’équilibre, vérifia les frisons qui descendaient
+sur le front et prit un air détaché pour dissimuler sa rougeur
+tandis quÂ’elle demandait:
+
+--Cette méchante femme, il ne l’aime plus?
+
+--Maurice? Je ne crois pas.
+
+--Vous en êtes sûre?
+
+--Il nÂ’en parle jamais.
+
+--On ne lÂ’a plus revue?
+
+--Non.
+
+--Tant mieux. Je la déteste. D’abord elle n’était pas si belle que
+ça. De beaux yeux, oui; mais elle s’en servait un peu trop. Et des
+sourires, et des oeillades, et des mines, et des balancements de
+tête, et des flexions de cou, et des ondulations d’épaules, et des
+tortillements de hanches.
+
+Levée en hâte de sa chaise, elle contrefaisait Mme Frasne à
+travers la chambre en caricaturant ses gestes et ce perpétuel
+mouvement qui trahissait l’agitation intérieure.
+
+--Jeanne, je vous en prie, se récria Marguerite.
+
+--Non, non, je vous assure, continua la jeune fille tout à fait
+lancée, les brunes ne valent pas les blondes, ni pour le teint, ni
+pour la grâce. Vous, avec vos cheveux châtains, vous réunissez la
+beauté de toutes, mais vous n’en faites rien... Et puis, je la
+déteste encore...
+
+--Mais qui?
+
+--Mme Frasne, donc, parce que cÂ’est une femme fatale, qui porte le
+guignon. Votre frère en a été bien puni. Elle l’a rendu
+malheureux: elle ne lÂ’aimait pas. CÂ’est elle quÂ’on devrait mettre
+en prison.
+Quant à votre frère, on l’acquittera. Vous savez: papa et maman
+sont pour lui. Papa rechignait, mais je l’ai grondé. J’aurais
+voulu le voir acquitter. Vous le féliciterez pour moi. Ce doit
+être beau, un acquittement.
+
+Elle babillait sans s’arrêter. Marguerite, doucement,
+lÂ’interrompit:
+
+--Voulez-vous prier avec moi, Jeanne?
+
+--Si vous voulez.
+
+Les deux jeunes filles s’agenouillèrent côte à côte. Mais à peine
+avaient-elles commencé leurs oraisons, que l’on frappa à la porte:
+
+--C’est le courrier, dit la bonne, en remettant quelques lettres à
+Mlle Roquevillard.
+
+--Vous permettez? demanda celle-ci à sa compagne. C’était le jour
+dÂ’Hubert... Ah! une lettre de lui... je l'attendais un peu.
+
+D’une main frémissante, elle décacheta l’enveloppe qui venait du
+Soudan. Par delà la mort, le jeune officier intervenait dans le
+drame de famille. Il est peu dÂ’impressions aussi poignantes que de
+recevoir des témoignages de ceux qui ne sont plus. Marguerite,
+dont la résignation farouche ressemblait au calme jusqu’alors,
+laissa échapper, en lisant, un long gémissement. Jeanne, discrète,
+émue, n’osait la consoler. Mais d’elle-même, la jeune fille se
+ressaisit. Ce n’était point l’heure de pleurer, de s’abandonner.
+Son père ne lui avait-il pas montré la conduite à tenir?
+
+--Hubert, murmura-t-elle.
+
+Elle parut chercher un instant quelle décision prendre.
+
+--Il faut... il faut que jÂ’aille au Palais de Justice. Tout de
+suite.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ah! parce qu’Hubert aussi a pensé à nous.
+
+--Hubert?
+
+--Oui. Il savait quÂ’il allait mourir. Au commencement de sa lettre
+il tâche de nous tromper, de nous égayer. Et puis, et puis il
+écrit... Là, tenez, mon Dieu. Mes yeux ne voient plus. Là... "Si
+pourtant je devais rester ici, toujours, jÂ’offrirais le sacrifice
+de ma vie, pour lÂ’honneur de notre nom, pour le salut de
+Maurice..." Vous voyez. Il m’ordonne d’aller là-bas.
+
+Jeanne éclata en larmes. Déjà Marguerite exaltée mettait son
+chapeau et son voile.
+
+--Je suis sûre que père a besoin de cette lettre. Je ne puis pas
+hésiter.
+
+C’était, dans la famille, entre les morts et les vivants une
+connivence mystérieuse qui les unissait à travers le temps et
+lÂ’espace.
+
+--Je vous accompagne, dit son amie, tout aussi résolue.
+
+--Oui, venez. Avec vous, je serai plus brave.
+
+Et les deux jeunes filles s’élancèrent au dehors, longèrent le
+château dont la façade morose se réchauffait au soleil d’hiver,
+suivirent des ruelles qui raccourcissaient la distance, et au delà
+du marché, atteignirent le Palais de Justice en quelques minutes.
+
+--La salle des assises, monsieur? demanda humblement Marguerite au
+concierge.
+
+--Là, madame, au rez-de-chaussée. Mais la salle est remplie. Vous
+ne pourrez pas entrer.
+
+Jeanne Sassenay intervint avec assurance.
+
+--Il faut, pourtant que nous entrions. Nous avons une lettre, une
+pièce à remettre à l’avocat de l’accusé. Une pièce importante.
+
+--Impossible, mesdames. On plaide. C’est trop tard. Qui êtes-vous?
+
+La soeur de Maurice releva son voile:
+
+--Mlle Roquevillard.
+
+--Ah! bien... Suivez-moi.
+
+Impressionné par ce nom, il les conduisit jusqu’à la porte
+réservée aux témoins.
+
+--Vous n’avez qu’à ouvrir, mademoiselle. La barre des avocats est
+devant vous, un peu à gauche. Après, vous sortirez par là. Ou bien
+vous trouverez une place libre.
+
+Et, fonctionnaire prudent et craintif, il ajouta en quittant les
+deux jeunes filles:
+
+--Surtout, ne dites pas que cÂ’est moi.
+
+Marguerite qui était en avant posa la main sur le loquet. Elle
+entendait parler. Ce n’était pas la voix de son père. Derrière
+cette porte, le sort de Maurice, celui des Roquevillard, se jouait
+à cette.
+heure. De la part d’Hubert, elle apportait la suprême réserve.
+
+VIII
+
+LA VOIX DES MORTS
+
+
+Elles entrèrent. Il était un peu plus de deux heures et demie: Me
+Porterieux, venimeux et insolent, achevait de plaider. Aux
+tribunes et dans la salle, le public se pressait, gens du monde et
+gens du peuple confondus, pour happer la curée chaude que leur
+servait lÂ’avocat, expert et cruel veneur, avec le coeur palpitant
+des Roquevillard. On remarqua la présence des deux jeunes filles
+qui, la porte franchie, hésitaient dans leur marche.
+
+--Elles viennent chercher des maris, expliqua l’avoué Coulanges
+qui, assisté de Me Paillet, faisait au premier rang du balcon les
+honneurs de l'audience à quelques dames de la société et qui, pour
+cette raison, se croyait tenu de montrer de lÂ’esprit.
+
+--Ah! par exemple, s’écria l’une de ces dames suffoquée
+d’indignation. Regardez plutôt cette effrontée.
+
+Tandis que Marguerite s’approchait de son père et lui remettait la
+lettre dÂ’Hubert, Jeanne, sa compagne, avec une tranquille audace,
+se procurait la satisfaction de narguer toute la ville en se
+tournant ostensiblement vers Maurice Roquevillard assis au banc
+dÂ’infamie, et en lui faisant signe de la main avec le plus
+gracieux sourire.
+
+Elle fut immédiatement récompensée de son courage, en voyant
+quelle gratitude illuminait le visage du jeune homme, un visage
+amaigri, resserré, et comme contracté par la volonté de demeurer
+impassible sous les injures et les calomnies. Cet incident rapide
+suscitait déjà les commentaires de toute la salle. Marguerite,
+penchée, ne s’en était point doutée. Elle aussi, salua son frère,
+mais plus discrètement, et murmura à l’oreille de son amie:
+
+--Partons.
+
+--Oh! non, je reste, répliqua celle-ci, trop désireuse d’assister
+aux débats.
+
+M. Roquevillard, dÂ’un geste bref, leur indiqua des places vides au
+banc des témoins. Le soleil pénétrait à travers les vitres,
+laissant dans l’ombre les jurés qui étaient assis à contre-jour,
+éclairant spécialement la cour, l’avocat général, les avocats et
+l’accusé comme on favorise la scène d’un théâtre pendant la
+représentation. Ainsi Me Porterieux s’agitait en pleine lumière.
+Il reprenait en charge finale toute son argumentation condensée.
+Il répétait comme des affirmations la liste des présomptions qu’il
+avait accumulées, et transformait une fois de plus le silence de
+l’inculpé sur Mme Frasne et le paiement intégral des cent mille
+francs à M. Frasne, comme d’indiscutables aveux. Enfin, il réclama
+violemment, comme une chose due, une condamnation sévère et
+flétrissante pour ce jeune homme qui pratiquait l’amour
+utilitaire, et, nouveau Chérubin d’une époque pratique, n’avait
+pas craint dÂ’emporter la caisse du mari avec lÂ’honneur de la
+femme. Il s’assit, et sa péroraison, prononcée avec tous les
+simulacres de l’indignation et de la colère, provoqua ce murmure
+innombrable et mystérieux comme la voix des vagues qui s’égare sur
+les lèvres de la foule sans révéler son origine. Sa plaidoirie
+avait été comme un vol de flèches empoisonnées, se succédant sans
+relâche dans la même direction. Et même on eût dit qu’à travers le
+fils il visait le père contraint par la honte à la restitution, et
+voulait atteindre toute la race effondrée dans la boue avec son
+descendant. Il s’était acharné plus qu’il n’était nécessaire sur
+sa victime, en ennemi implacable prêt à piétiner les cadavres. En
+vérité, le notaire avait bien choisi son porte-parole; il n’aurait
+pu désirer plus de venin et de fiel dans une seule bouche. À
+diverses reprises, M. Roquevillard, tourné vers son fils ou vers
+son gendre, les avait calmés par l’égalité d’âme dont lui-même
+faisait preuve dans lÂ’orage.
+
+--La parole est à M. l’avocat général, articula le président des
+assises d’une voix morne qui signifiait: "À quoi bon un deuxième
+réquisitoire? "
+
+Le procureur, M Vallerois, attiré par la curiosité, s’était placé
+derrière l’avocat général, M. Barré, qui occupait le siège du
+ministère public. Il se porta en avant pour adresser quelques mots
+à son collègue du parquet, mais celui-ci parut écarter un avis
+importun et se contenta de dire qu’il s’en rapportait à
+l’appréciation de MM. les jurés dans une affaire introduite sur la
+plainte de la partie civile et déjà jugée par contumace.
+
+--La parole est à la défense, reprit le président d’un ton plus
+éveillé, qui montrait son contentement d’éviter un discours.
+
+Me Hamel, assis à côté de M. Roquevillard, demanda à son confrère:
+
+--Êtes-vous prêt?
+
+--Mais oui. Pourquoi?
+
+--Alors, parlez le premier. Si c’est nécessaire, je vous
+suppléerai.
+
+M. Roquevillard comprit que le vieillard, encore chancelant sous
+une attaque dont ses vieilles traditions nÂ’admettaient pas les
+procédés, réservait son effort pour le cas où la défense serait
+paralysée par l’émotion, inférieure ou incomplète.
+
+--Bien, approuva-t-il.
+
+Pendant ces conciliabules, les conversations particulières
+recommençaient peu à peu, de-ci de-là, dans le public,
+s’étendaient comme la poussière après le passage d’un convoi.
+
+--Les Roquevillard, constata. l’avoué Coulanges qui tenait pour M.
+Frasne, ne se relèveront jamais de telles blessures.
+
+--Eh! eh! objecta Me Paillet, toujours de bonne humeur, attendez
+la réplique du père, et gare à Me Porterieux.
+
+Un homme du peuple qui avait entendu, et qui était un habitué des
+audiences, commenta cette opinion pour son voisin en termes plus
+vifs:
+
+--Oui, le vieux est coriace.
+
+Et Me Paillet de rire et dÂ’insister:
+
+--Vous verrez sÂ’il sait mordre et sÂ’il a la dent dure.
+
+--Il a l’air bien fatigué, murmura une dame compatissante.
+
+--Vous voulez dire effondré, reprit M. Coulanges en rectifiant un
+menu détail de toilette. Deux vieillards ne valent pas un jeune
+homme.
+
+Et son attitude fringante ajoutait: "surtout auprès des femmes",
+tandis qu’il montrait, en bas, les deux avocats échangeant leurs
+observations non loin de Me Bastard qui, les doigts perdus dans la
+barbe, guettait la défense pour la voir s’écrouler.
+
+M. Roquevillard ôta sa toque et se leva. Il regarda tour à tour,
+sans hâte, sa fille et son fils, et cueillit leur espoir et leur
+confiance. Le silence se fit immédiat, profond, tout frémissant de
+lÂ’attente qui suspendait les respirations et le mouvement des
+coeurs. Rien quÂ’en se levant, cet homme aux cheveux gris, presque
+blancs, ce vieillard qui
+représentait à lui seul toute une longue suite de générations
+honorables et de services rendus, en plus de soixante années de
+probité, de talent et de courage dans la vie, protestait avec
+éloquence contre les injures et les diffamations qui, tout le long
+de la plaidoirie adverse, avaient cru renverser le prestige de sa
+race: n’avait-on pas insinué que le prix de la Vigie avait soldé
+la restitution d’un argent qui n’avait pas été entièrement dépensé
+par le voleur? Cette protestation, tous les Bastard du monde ne
+l’eussent pas ainsi clairement imposée avant même d’avoir parlé.
+
+L’horloge de la salle marquait trois heures. Lentement redressé,
+l’avocat prit toute sa taille et la tête droite apparut dans la
+large bande de clarté que découpaient les rayons d’un soleil trop
+pâle pour être incommode. Le haut front découvert, les beaux
+traits accentués que l’âge avait épaissis et qui gardaient
+néanmoins leur fierté, la rude moustache en croc lui composaient
+ce visage de lutteur et de chef quÂ’on ne regardait pas sans en
+recevoir une impression de force et d’ardeur à vivre. Mais la
+flamme qui brillait au fond de ses yeux, jadis si aiguë, si
+impérieuse, exprimait, au lieu de la passion de vaincre, la
+sérénité.
+
+--Effondré! voyez-le, protesta la dame que M. Coulanges
+courtisait.
+
+--Pourtant, je ne le reconnais plus, observa Me Paillet.
+
+Marguerite et M. Hamel, attentifs et tout vibrants d’inquiétude,
+reconnaissaient au contraire lÂ’exaltation surhumaine quÂ’il avait
+rapportée de son étrange promenade à la Vigie. Il préluda d’une
+voix un peu basse, ce qui inspira cette réflexion à M. Bastard
+satisfait:
+
+--Il nÂ’a plus son bel organe.
+
+Puis, brusquement, comme un rideau se déchire, la voix
+s’éclaircit, sonna le ralliement, l’appel aux morts qui, la
+veille, sur les pentes glacées de la colline envahies par le soir,
+avaient composé son armée de fantômes. Ce silence vivant,
+oppressant, lourd de tempêtes, il le laboura comme un vaisseau la
+mer.
+
+Pour juger l’accusé, il fallait le connaître, et pour le
+connaître, remonter à ses origines. Car le destin inégal de
+l’homme est de naître dans tel lieu de la terre, de telle race, et
+soumis à une prédestination dont sa volonté doit découvrir
+l’efficace et le but. "...Vous qui appartenez à des lignées
+d’honnêtes gens et qui avez fondé une famille, c’est l’histoire
+dÂ’une famille quÂ’avant de rendre votre verdict vous devez
+entendre..."
+
+À ces paysans de la plaine ou de la montagne qui composaient le
+jury et qui, par nature et par réflexion, ne pouvaient être
+insensibles à ce récit d’humanité réelle dont la vérité et
+lÂ’exemple frapperaient leur esprit, il lit la longue suite des
+Roquevillard, le premier ancêtre posant la première pierre de la
+vieille maison, plantant dans le sol natal les racines de son
+arbre de vie, les efforts successifs des générations s’ajoutant
+les uns aux autres, la sueur répandue sur la terre défrichée,
+l’obstination devant les résistances de la glèbe, devant les
+intempéries et les injures des saisons, devant ces ruines
+accidentelles des récoltes qu’une grêle ou une gelée anéantit, et
+la sobriété qui se contente de peu, et l’épargne qui, aux dépens
+de la jouissance personnelle, prépare l’avenir, l’épargne qui, en
+même temps qu’elle est un acte de désintéressement, est un acte de
+foi dans sa descendance. Ainsi, le beau domaine de la Vigie, dont
+les vignes, les bois, les champs et les vergers produisaient
+abondamment et riaient au soleil à l’époque des moissons,
+représentait le labeur, l’économie et l’endurance de toute une
+race poussée en droite ligne comme un haut peuplier. Car la terre
+cultivée revêt un visage humain, et quand nous regardons nos
+propriétés, c’est la face des aïeux que nous considérons.
+Pourtant, à quoi avait abouti l’oeuvre collective des
+Roquevillard? Aujourd’hui leur domaine appartenait à leur
+adversaire qui l’avait reçu gratuitement. Pendant cinq cents ans
+les Roquevillard avaient-ils travaillé pour faire ce cadeau? Non,
+de leur patrimoine constitué patiemment et péniblement ils
+soldaient le rachat du dernier dÂ’entre eux. Qui donc se trouvait
+dépouillé et quel était le voleur?
+Pour cent mille francs disparus, M. Frasne recevait, acceptait une
+terre qui valait presque le double. Qui s’était enrichi? qui
+s’était ruiné? Au nom des morts qui payaient sa rançon, l’accusé
+devait être acquitté.
+
+Mais la famille n’était-elle qu’une grande force matérielle
+exprimée visiblement par la continuité du patrimoine, et dont la
+solidarité permettait de solder les dettes des uns avec le travail
+des autres? N’était-elle pas bien autre chose encore, de moins
+palpable, mais de plus sacré: une chaîne solide de traditions, une
+hérédité d’honneur, de probité, de courage? À quoi bon transmettre
+la vie, si ce nÂ’est pour lui fournir un cadre digne dÂ’elle,
+l’appui du passé, l’occasion d’un avenir étayé, --car transmettre
+la vie, c’est admettre l’immortalité... Et il dit les actes
+publics, toute l’existence extérieure, utile, et parfois illustre
+des Roquevillard. Celui-ci, syndic de sa commune, était décédé à
+son poste pendant une épidémie contre laquelle il organisait la
+résistance. Tel autre, plus tard, dans une période de troubles et
+de désordres, avait administré la ville de Chambéry et sauvé ses
+finances compromises. Magistrats intègres du Sénat de Savoie,
+soldats morts à l’ennemi pendant les grandes guerres, ils avaient
+porté sous la toge ou l’uniforme ce même coeur audacieux et brave
+qui déjà battait sous la blouse des plus anciens aïeux. Le dernier
+de tous, Hubert, mourant pour la patrie, seul, loin des siens, sur
+un sol brûlé et hostile, avait exprimé le voeu formel de la race
+quand il avait écrit: "J’offre le sacrifice de ma vie pour
+l’honneur de notre nom, pour le salut de mon frère." Pouvait-on
+rejeter cette offrande, oublier les holocaustes qui, le long des
+âges, signalaient la vertu sans cesse renouvelée de la famille,
+comme ces feux qui, le soir, purifient les champs de leurs herbes
+séchées? Ainsi, il jetait dans la balance le poids des mérites
+acquis et la faisait pencher.
+
+Toute l’armée des morts, qui, la veille, étaient descendus de la
+Vigie pour franchir le val dans lÂ’ombre et rejoindre, au plateau
+de Saint-Cassin, leur chef debout au pied du chêne, défilait comme
+à la parade.
+
+Aux mérites des morts il ajouta ceux des vivants. L’heure n’était
+plus de la pudeur et du respect des intimités. À l’hôpital
+d’Hanoi, méritait Félicie. Ses soeurs, qui avaient appelé la
+pauvreté pour supprimer jusqu’au soupçon de détournement,
+méritaient encore. Car le paiement effectué entre les mains de M.
+Frasne n’était, ne pouvait être pour la famille de l'accusé et
+pour les juges, ni une restitution ni un aveu, mais le rejet
+définitif de toute complicité même ignorante et involontaire.
+
+À peine s’excusa-t-il d’énumérer avec insistance, et comme un
+reproche d’ingratitude, tant de services rendus. De l’autre côté
+de la barre on nÂ’avait pas craint de les oublier ou, pis encore,
+d’en accabler l’accusé. On voulait bien remonter d’un prétendu
+coupable au passé pour abattre d’un coup l’importance de ce passé,
+on refusait injustement de couvrir l’inculpé de cette protection.
+
+Or les mérites d’une race la défendent jusqu’au jour où, la somme
+des démérites l’emportant, elle provoque volontairement sa propre
+chute. Et qui donc oserait prétendre que la somme des démérites
+l’avait remporté? Oui, les morts, ses morts servaient de caution
+morale au dernier des Roquevillard comme ils venaient de lui
+servir de caution matérielle par le moyen de la Vigie sacrifiée.
+Même coupable, ses juges ne le condamneraient point sans
+injustice.
+
+Mais comment pouvait-il être coupable? Par quel phénomène le
+descendant de tant d'honnêtes gens s’était-il subitement mué en
+criminel? Quelles preuves, en définitive, fournissait-on de son
+crime?
+Que pesaient, en face des présomptions morales qui découlaient de
+son milieu de famille comme les eaux d’un torrent, ces misérables
+présomptions qu’un hasard fait éclore et que l’interprétation des
+circonstances se charge de grossir? Les clefs de l’étude elles
+avaient passé de main en main. Le chiffre du secret: comment
+l’accusé l’aurait-il cherché, surpris, deviné, et quand le clerc
+Philippeaux lÂ’avait-il inscrit sur son agenda? Le manque de
+ressources? Il avait liquidé tous les frais, principaux et
+accessoires, sans exception, qu’entraînait son voyage, soit avec
+l’argent qu’il avait emporté et dont l’enquête à l’audience avait
+donné le décompte, soit avec celui qu’il avait reçu à Orta. Les
+notes d’hôtel retrouvées le démontraient. Qu’avait-il donc fait
+des cent mille francs du vol, puisque toutes ses dépenses, il les
+avait acquittées avec les avances de sa famille? Et s’il les avait
+placés, comme on l'avait insinué, pourquoi était-il revenu se
+constituer prisonnier dès qu’il avait eu connaissance du jugement
+qui lÂ’atteignait par contumace?
+
+Rien ne restait debout de lÂ’accusation, rien quÂ’une vengeance qui
+n’avait même pas su résister à un profit. Singulière affaire où
+c’était le volé qui portait les dépouilles de son voleur prétendu!
+
+Et M. Roquevillard termina en quelques mots sa plaidoirie:
+
+"J’ai fini, messieurs les jurés. Au nom de tous nos morts dont la
+suite compose notre honneur toujours vivant, au nom de la terre,
+lentement acquise et cultivée par l’effort successif des
+générations, et abandonnée aujourd’hui par un libre sacrifice pour
+consolider cet honneur, je vous réclame mon enfant. Rendez-le-moi,
+non point par pitié, mais par justice, non par faveur, mais à
+l’unanimité. Toute sa race et moi-même nous répondons de son
+innocence..."
+
+Il s’assit. Il n’avait parlé qu’une heure. Après que sa voix
+calme, sonore mais toujours contenue, eut cessé de se répandre et
+de monter comme un hymne grave, le silence se prolongea quelques
+instants, un silence d’église, religieux, solennel. Au lieu de
+l’explosion de colère et d’amertume qu’on s’était cru en droit
+d’attendre du vieil avocat réputé pour son énergie, en réponse aux
+violences haineuses de M. Porterieux, au lieu du scandale escompté
+des imputations renvoyées d’amant à maîtresse, le public avait
+entendu cette défense hautaine, dédaigneuse de l’invective,
+confiante dans l’autorité de sa force morale, admirablement
+émouvante dans ses lignes simples et droites comme ces statues
+immobiles et sereines qui purifient les désirs et ploient les
+âmes. Et le nom de Mme Frasne n’avait pas été prononcé.
+
+Tout à coup, un cri retentit:
+
+--Vivent les Roquevillard!
+
+C’était la Fauchois qui jetait son coeur. Et la foule convaincue,
+dominée, conquise, éclata en applaudissements.
+
+Pendant que le président réprimait cette manifestation qui mit en
+fuite M. Bastard agacé, M. Vallerois se pencha de nouveau sur M.
+Barré. Et celui-ci demanda la parole après que M. Hamel eut refusé
+de la prendre, en s’excusant d’user de son droit de réplique après
+avoir négligé d’user de son droit de conclure.
+
+--JÂ’ai entendu comme vous, dit-il en substance en sÂ’adressant aux
+jurés, la plaidoirie de Me Roquevillard. Non, le coupable n’est
+pas ce jeune homme que vous jugerez dans quelques minutes.
+Le coupable n’est pas ici. Et puisque l’accusé a eu la générosité
+de ne pas le désigner, je ne vous le désignerai pas davantage.
+Mais je dénoncerai la machination trop habile de cet accusateur
+qui décourage la sympathie en faisant servir ses malheurs privés à
+l’édification de sa fortune. Hâtez-vous d’acquitter Maurice
+Roquevillard, de le rendre à son père qui est l’honneur de notre
+barreau. S’il fut répréhensible dans sa vie privée, il ne saurait
+être retenu plus longtemps pour abus de confiance..."
+
+Le jour baissait, livrant toute la salle au recueillement du soir.
+Le jury se retira pour délibérer et rapporta immédiatement un
+verdict d’acquittement à l’unanimité.
+
+--Bravo! approuva Jeanne Sassenay à haute voix.
+
+--Père, murmura doucement Marguerite, maman serait contente.
+
+Et le public, retourné, échangeait, en sortant, ses commentaires.
+M. Latache, qui pérorait dans un groupe, agitait sa tête
+sentencieuse:
+
+--C’est un camouflet pour M. Frasne. Après le blâme du ministère
+public, il devra résigner son étude et quitter le pays.
+
+--Il revendra la Vigie, découvrit M. Paillet.
+
+La dame que reconduisait l’avoué Coulanges s’en réjouit pour mieux
+énerver son cavalier, à quoi elle prenait du plaisir:
+
+--Et la petite Sassenay la rachètera. Elle a une grosse dot. Vous
+avez remarqué les mines qu’elle adressait au jeune prévenu, au
+triomphateur? Elle l’épousera.
+
+--Oui, c’est cela, résuma d’un mot M. Coulanges assombri: ces
+Roquevillard ont toujours eu de la chance.
+
+
+IX
+
+LA FORCE DE VIVRE
+
+
+
+La bonne volonté du président des assises hâtait les formalités de
+la libération. Tandis que la foule, ayant évacué la salle, se
+massait devant le Palais de Justice, sur la place, pour guetter la
+sortie de l’accusé et de son défenseur afin de les acclamer avec
+d’autant plus d’enthousiasme qu’elle éprouvait à leur endroit de
+tardifs remords, M. Roquevillard attendait son fils dans la cour
+intérieure. Il était seul, car il avait prié Charles Marcellaz de
+reconduire M. Hamel. La lutte finie, il sentait la fatigue et
+l’usure, et il s’absorbait dans ses méditations. Une voix timide
+lÂ’appela:
+
+--Père,
+
+--CÂ’est toi?
+
+Au lieu de se jeter dans les bras lÂ’un de lÂ’autre, simplement, ils
+demeuraient immobiles, comme figés. Un premier geste manqué suffit
+quelquefois à créer des séparations, des obstacles. Le père lisait
+sur le visage du fils l’admiration, la reconnaissance, la piété
+filiale; le fils lisait sur le visage du père l’amour, la bonté,
+et aussi les poignants stigmates de la lassitude et de l’âge. Et
+ils se taisaient douloureusement, invinciblement.
+
+Au dehors, des vivats retentirent.
+
+--Viens! dit brusquement M. Roquevillard.
+
+Et il entraîna Maurice vers la porte qui, de l’autre côté de la
+cour, donnait sur un jardin public, heureusement désert. D’un pas
+rapide ils le traversèrent, franchirent la passerelle de fer jetée
+sur la Leysse qui roulait des eaux bourbeuses, et gagnèrent le
+cimetière sans avoir échangé une parole.
+
+Le cimetière de Chambéry, à l’est de la ville, à l’entrée de la
+vaste plaine qui s’étend jusqu’au lac du Bourget, est dominé par
+la colline rocheuse de Lémenc, et, au delà, par le Nivolet aux
+étages réguliers. L’ombre s’était installée dans le champ sacré.
+Elle gagnait peu à peu les coteaux. Mais les feux du couchant
+embrasaient la montagne dont la blancheur s'animait comme dÂ’un
+afflux de sang. Les beaux soirs dÂ’hiver, froids et calmes, nus
+comme des marbres, sont d’une pureté divine.
+
+Maurice, en face de lui, distingua les minces colonnettes du
+Calvaire où l’amour, dans son coeur, l’avait emporté. Un dernier
+rayon détachait leurs contours. Puis elles parurent rentrer dans
+le petit monument, se confondre en lui.
+
+"Comme cÂ’est loin!" pensa-t-il.
+
+Les cyprès en fer de lance, saupoudrés de givre, graves comme des
+sentinelles préposées à la garde de l’enclos, les laissèrent
+passer. Après les tombes des pauvres gens, à peine indiquées sous
+la neige par des levées de sol, c’était la double allée des
+concessions perpétuelles.
+
+--Père, je comprends où nous allons, murmura enfin Maurice tandis
+qu’il pensait à sa mère.
+
+--Nous allons au caveau de famille, expliqua M. Roquevillard,
+remercier les morts qui t’ont sauvé.
+
+--Père, c’est vous qui m’avez sauvé.
+
+--Je parlais en leur nom.
+
+Comme ils touchaient au terme de leur pèlerinage à travers le
+cimetière vide, ils distinguèrent une forme noire agenouillée sur
+la pierre funéraire qui précédait un mur chargé d’inscriptions.
+
+--Père, c’est là. Il y a quelqu’un.
+
+--Marguerite. Elle nous a devancés.
+
+La jeune fille perçut le bruit sourd de la neige foulée et
+retourna la tête. Elle rougit en les reconnaissant, et se leva,
+comme pour ne pas troubler leur entretien.
+
+--Je venais chez maman, dit-elle.
+
+--Reste, ordonna doucement son père.
+
+Le long des pentes du Nivolet, le soir montait. Seule, la neige
+des gradins supérieurs résistait encore, et la lumière glissait,
+coulait sur elle comme une cascade d’or et de pourpre. Après un
+éclat d’apothéose, l’ombre victorieuse escalada la dernière marche
+et occupa le sommet.
+
+Ils avaient en face dÂ’eux le mur qui portait un nom unique, le
+leur, mais des prénoms et des dates en grand nombre. Un rameau de
+lierre vivace aux feuilles vertes le surmontait et même retombait
+à demi, comme une couronne de printemps.
+
+--Écoute, dit M. Roquevillard, dont le visage était empreint de la
+même sérénité qu’à l’audience. C’est la nuit et c’est le champ des
+morts. Pourtant, dans aucun lieu de la terre, tu nÂ’entendras de
+plus fortes paroles de vie. Regarde. Avant que les ténèbres ne le
+recouvrent, c’est, autour de toi, l’horizon que ton coeur préfère.
+Et cÂ’est, ici, ta famille qui repose.
+
+À son tour, Maurice s’agenouilla et se souvenant de celle qui
+était partie sans lui dire adieu, se souvenant de celui qui, pour
+lui, avait fait lÂ’offrande de sa vie, il se cacha la figure dans
+les mains. Mais son père lui toucha l’épaule et reprit d’une voix
+ferme:
+
+--Mon enfant, je suis maintenant un vieillard. Tu vas bientôt me
+succéder. Il faut m’écouter en ce jour où j’ai le devoir de te
+parler. CÂ’est ici lÂ’image de ce qui dure. Le culte des morts,
+c’est le sens de notre destinée immortelle. Qu’est-ce que la vie
+d’un homme, qu’est-ce que ma vie si le passé et l’avenir ne leur
+donnaient leur véritable sens? Tu l’avais oublié lorsque tu
+poursuivis ton destin individuel. Il nÂ’y a pas de beau destin
+individuel et il nÂ’est de grandeur que dans la servitude. On sert
+sa famille, sa patrie, Dieu, l’art, la science, un idéal. Honte à
+qui ne sert que soi-même! Toi, tu trouvais ton appui en nous, mais
+aussi ta dépendance. L’honneur de l’homme est d’accepter sa
+subordination.
+
+Maurice, se relevant, entrevit dans le crépuscule le Calvaire de
+Lémenc.
+
+"Et lÂ’amour?" pensa-t-il tristement.
+
+Son père le devina:
+
+--Si peu de chose, mon ami, sépare quelquefois l’honnête et le
+malhonnête homme. L’amour supprime cette barrière. La famille la
+consolide. Pourtant, même à cette heure, Maurice, je ne dirai pas
+de mal de lÂ’amour, si tu sais le comprendre. Il est notre soupir
+après tout ce qui nous dépasse. Garde ce soupir dans ton coeur. Il
+tÂ’appartient. Tu le retrouveras devant les belles actions, devant
+la nature, en te donnant à ta destinée sans peur et sans
+faiblesse. Ne l’égare pas. Ne l’égare plus. Avant d’aimer une
+femme, songe à ta mère, songe à tes soeurs, songe au bonheur qui
+t’est réservé peut-être d’avoir une fille et de l’élever. À ta
+naissance, comme à celle de ton frère et de tes soeurs, je me suis
+réjoui. De toutes mes forces je t’ai protégé. À ma mort, je te le
+dis, tu sentiras comme l’écroulement d’un mur, et tu te
+découvriras face à face avec la vie. Alors, tu me comprendras
+mieux.
+
+--Père, murmura Maurice qui succombait à l’émotion, pardonnez-moi,
+je ne serai pas indigne de vous.
+
+--Mon enfant! répondit simplement M. Roquevillard.
+
+Et Marguerite, les voyant enfin dans les bras lÂ’un de lÂ’autre, se
+souvint du voeu maternel.
+
+Au ciel qui se fonçait, dans la direction de la Vigie, une
+première étoile commença de jeter son feu. M. Roquevillard, qui
+tenait sur son coeur son fils reconquis, son dernier fils, son
+fils unique, la distingua comme un signe d’espérance. Et dans le
+cimetière obscurci où il était venu rendre à ses morts leur visite
+de la veille, bien qu’il se sentit lui-même menacé, le chef de
+famille fit un acte de foi dans la vie.
+
+
+Thonon, juillet 1904 — Paris, juin 1905.
+
+
+FIN
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+DÉDICACE
+
+PREMIERE PARTIE
+
+I. -- Les vendanges
+Il. -- Le conflit
+III. -- Le calvaire de Lémenc
+IV. -- La vengeance de Me Frasne
+V. -- La famille en danger
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+I. -- Le fabricant de ruines
+Il. -- LÂ’anniversaire
+III. -- Les ruines
+IV. -- Le retour
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+I. -- Le compagnon dÂ’armes
+Il. -- Le conseil de famille
+III. --La belle opération de Me Frasne
+IV. -- Le conseil de la terre
+V. -- Les fiançailles de Marguerite
+VI. -- Le défenseur
+VII. -- Jeanne Sassenay
+VIII. -- La voix des morts
+IX. -- La force de vivre
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Roquevillard, by Henry Bordeaux
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14159 ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+The Project Gutenberg EBook of Les Roquevillard, by Henry Bordeaux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Roquevillard
+
+Author: Henry Bordeaux
+
+Release Date: November 26, 2004 [EBook #14159]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ROQUEVILLARD ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+LES ROQUEVILLARD
+
+PAR HENRY BORDEAUX
+
+
+À MONSIEUR FERDINAND BRUNETIÈRE
+
+_Mon cher Maître_
+
+_Vous avez ainsi défini la tradition en répondant à ceux qui la
+considèrent comme un poids mort, lourd et inutile à traîner_:
+
+_"La tradition, ce n'est pas ce qui est mort; c'est, au contraire,
+ce qui vit; c'est ce qui survit du passé dans le présent; c'est ce
+qui dépasse l'heure actuelle; et de nous tous, tant que nous
+sommes, ce ne sera, pour ceux qui viendront après nous, que ce qui
+vivra plus que nous."_
+
+_La connaissance de nos origines nous aide à comprendre notre
+destin, et nous ne pouvons être heureux et bienfaisants qu'en nous
+développant dans la direction de nos sensibilités naturelles, et
+en acceptant de prendre rang dans la chaîne des générations qui
+rattache le passé à l'avenir. Loin de comprimer nos puissances
+d'agir, la famille et le sol natal leur impriment une direction.
+Je me souviens de m'être passionné, en lisant Le Play, pour cette
+famille Mélouga, qui défendit avec acharnement son patrimoine,
+parce qu'elle confondait son histoire avec celle de la terre.
+J'avais rencontré en Savoie tant d'aventures semblables! Mais la
+terre et les morts qui préparent notre sensibilité, nous les
+emportons dans notre coeur, si nous avons puisé dans la tradition
+l'essentiel, c'est-à-dire l'honneur et cette force de vivre que
+communique le sentiment de la durée incarné dans la famille._
+
+_J'ai tenté, dans les Roquevillard, d'illustrer ces faits
+d'observation. En l'accueillant à la Revue des Deux Mondes, vous
+avez donné à cet ouvrage, mon cher maître, l'appui de votre
+approbation, et je désire vous exprimer ici la fierté et la
+gratitude que j'en éprouve._
+
+H.B.
+
+
+
+PREMIÉRE PARTIE
+
+
+
+I
+
+LES VENDANGES
+
+Du sommet du coteau, la voix de M. François Roquevillard descendit
+vers les vendangeuses qui, le long des vignes en pente,
+allégeaient les ceps de leurs grappes noires.
+
+--Le soir tombe. Allons! un dernier coup de collier.
+
+C'était une voix bienveillante, mais de commandement. Elle
+communiqua de l'agilité à tous les doigts, et courba les épaules
+des ouvrières qui flânaient. Avec bonne humeur, le maître ajouta:
+
+--Le matin, elles sont plus légères que des alouettes, et l'après-
+midi, elles bavardent comme des pies.
+
+Cette réflexion provoqua des rires unanimes:
+
+--Oui, monsieur l'avocat.
+
+On n'appelait jamais autrement le maître de la Vigie. La Vigie est
+un beau domaine, bois, champs et vignes, d'un seul tenant, situé à
+l'extrémité de la commune de Cognin, à trois ou quatre kilomètres
+de Chambéry. On y accède en suivant un chemin rural et en
+traversant un vieux pont jeté sur l'Hyère aux eaux basses. Il
+domine la route de Lyon qui, jadis, reliait la Savoie à la France
+à travers les roches taillées des Échelles. Son nom lui vient
+d'une tour qui couronnait le mamelon et dont il ne reste plus
+aucun vestige. Il appartient depuis plusieurs siècles à la famille
+Roquevillard qui l'a agrandi peu à peu, ainsi qu'en témoignent la
+maison de campagne et les communs bâtis de pièces et de morceaux,
+ensemble d'une harmonie contestable, mais expressif comme un
+visage de vieillard, où toute une vie se résume. Ici, c'est le
+passé d'une forte race fidèle à la terre natale. Les Roquevillard
+sont, de père en fils, gens de loi. Ils ont donné des bâtonniers
+au barreau, des juges, des présidents à l'ancien Sénat provincial,
+et à la nouvelle Cour d'appel un conseiller qui, pour mourir chez
+lui, refusa tout avancement. Néanmoins, le pays persiste à les
+traiter indifféremment d'avocats, et sans doute il donne à ce
+titre un sens de protection. Près de quarante ans d'exercice, une
+connaissance précise du droit, une parole ardente et vigoureuse
+méritaient plus spécialement cette popularité au propriétaire
+actuel.
+
+Les alignements réguliers du vignoble permettaient de surveiller
+aisément la récolte. Déjà les teintes des feuilles accusaient
+octobre, et sur les coteaux, la terre plus lumineuse s'opposait au
+ciel plus pâle. Les divers plans se distinguaient mieux aux
+colorations: la Mondeuse vert et or, le Grand Noir et la Douce
+Noire vert et pourpre. Entre les branches claires, les taches
+sombres des raisins sollicitaient le regard. Le couteau ouvert et
+la main sanglante, pareilles à de prompts sacrificateurs, les
+vendangeuses, se hâtant, poursuivaient les grappes comme des
+victimes offertes, les tranchaient d'un coup net et les jetaient
+au panier. Elles relevaient uniformément leur jupe en l'attachant
+en arrière afin d'être plus libres de leurs mouvements sur le sol
+gras, et portaient un mouchoir ou un fichu bariolé noué autour de
+la tête pour se garantir des rayons du jour. De temps en temps,
+l'une d'elles, redressée, émergeait de la mer des ceps, comme un
+lavaret qui vient respirer à la surface, puis replongeait
+aussitôt. Il y en avait de vieilles, noueuses et ridées, lentes et
+le corps rétif, mais capables d'endurance et l'oeil aux aguets,
+car, n'étant plus guère employées, elles luttaient pour conserver
+leurs derniers clients. Des jeunes filles de vingt ans, plus
+adroites et lestes, exposaient sans crainte leur visage et leurs
+avant-bras découverts à l'action du hâle qui garde à la chair les
+caresses du soleil, et des fillettes inachevées encore, moins
+résistantes, changeaient de place, troublaient l'ordre ou
+s'asseyaient tout bonnement avec une gaieté de pensionnaires en
+vacances et la flexible souplesse des sarments que leurs mains
+ployaient. Enfin de petits enfants, confiés par leurs mères qui en
+débarrassaient le logis, vendangeaient pour leur compte en se
+bousculant et se barbouillant lèvres et joues à la façon de
+précoces bacchantes.
+
+Sur le chemin à mi-côté qui partage le domaine et en assure
+l'exploitation, le chariot, attelé de deux boeufs roux aux cornes
+redressées en forme de lyre, attendait patiemment l'heure de
+gagner le pressoir. Les vignerons le chargeaient avec gravité. On
+ne les entendait pas rire comme les filles, mais seulement
+échanger de brèves indications. Les moins âgés portaient des
+bérets blancs et des bandes molletières, ce qui leur dégageait la
+tournure, à la mode des chasseurs alpins qui, par esprit
+d'imitations, se répand chez les jeunes gens de la campagne
+savoisienne. Ils passaient un bâton de bois dur dans les anses de
+la _gerle_ remplie jusqu'aux bords, la soulevaient sur l'épaule
+et, imprimant à leur fardeau un léger mouvement de bascule, ils le
+déposaient sur le train du char. Un vieux à la barbe grise qui,
+debout sur le véhicule, les dirigeait, achevait d'écraser le
+raisin dans les gerles déjà chargées. Parfois, il se redressait de
+toute sa taille, les mains rougies et dégoûtantes du sang des
+vignes.
+
+En face de la Vigie, l'ombre du soir envahissait les coteaux de
+Vimines et de Saint-Sulpice, rapprochés de la chaîne de Lépine qui
+reçoit les soleils couchants, et, plus bas, le val sinueux de
+Saint-Thibaud-de-Coux et des Échelles. Mais la lumière inondait le
+vignoble de pourpre et d'or. Elle découvrait les vendangeuses dans
+leurs lignes, les nimbait malgré leurs foulards, se jouait sur les
+cornes des boeufs, embrasait la barbe grise et la face rouge du
+chef de culture sur le chariot, éclairait, sous les rebords du
+chapeau, le visage énergique de M. Roquevillard, et, plus haut
+encore, miroitait sur le clocher arrogant de Montagnole, pour se
+poser enfin audacieusement, comme une couronne, sur le rocher
+légendaire du mont Granier.
+
+Se groupant autour de quelques ceps épargnés,les ouvrières
+cueillaient les derniers raisins. Une gerle encore fut hissée et
+du haut du char le vieux Jérémie lança triomphalement:
+
+--Ça y est, monsieur l'avocat.
+
+--Combien de chariots? interrogea le maître.
+
+--Douze.
+
+--C'est une belle année.
+
+Il ajouta, comme les boeufs se mettaient en marche, suivis de
+toute la bande des vignerons:
+
+--Maintenant, à mon tour. Par ici le rassemblement.
+
+Panier au bras, couteau ou serpe en main, les ouvrières gagnèrent
+le sommet du coteau et entourèrent M. Roquevillard. Il planta sa
+canne ferrée en terre, et sortit de sa poche un petit sac d'où il
+tira de la monnaie de cuivre et des pièces d'argent. Aussitôt, les
+plus bavardes se turent. Ce fut un instant solennel, celui de la
+paye. Derrière l'assemblée, des vitres ou des toits d'ardoise
+renvoyaient comme des miroirs l'éclat du soleil.
+
+Avec une amicale familiarité, il appelait chacune par son nom, et
+même il les tutoyait, car, les plus âgées, il les avait toujours
+vues, et les autres, il les avait connues petites. Elles
+touchaient le prix de leur journée avec un mot aimable en
+supplément, et répondaient à tour de rôle:
+
+--Merci, monsieur l'avocat.
+
+L'une ou l'autre, qui s'était montrée paresseuse, recevait un
+blâme qui, prononcé d'un ton plaisant, l'atteignait néanmoins, car
+le maître avait l'oeil ouvert. Les enfants qui s'étaient payés en
+nature obtenaient de lui quelques sous, car il les aimait.
+
+--Que celles qui ont leur compte passent à gauche, dit-il au
+milieu de son opération, afin que je ne recommence pas
+indéfiniment.
+
+--Cela ne ferait pas de mal, répliqua une belle fille de dix-huit
+ou vingt ans.
+
+Celle-ci ne portait pas de fichu sur la tête, comme pour mieux
+braver le jour avec sa jeunesse. Les cheveux un peu défaits lui
+tombaient sur le front. Elle avait la bouche très grande et une
+expression commune, mais un air de santé, des yeux vifs et surtout
+un teint doré comme ces graines gonflées de raisin blanc que la
+chaleur a roussies et qui semblent contenir de l'élixir de soleil.
+M. Roquevillard la dévisagea:
+
+--Comme tu as vite poussé, Catherine! Quand te marie-t-on?
+
+Prise publiquement au sérieux, elle rougit de plaisir:
+
+--Faudra voir.
+
+--Eh! tu n'es pas désagréable à regarder, Catherine.
+
+Et à la pièce qu'il lui donnait, il joignit ce conseil qu'il
+formula gravement:
+
+--Sois bien sage, petite: vertu passe beauté.
+
+Elle le promit sans retard.
+
+--Oui, monsieur l'avocat.
+
+À la fin du défilé, le maître inspecta sa troupe et demanda:
+
+--Tout le monde est content?
+
+Vingt voix joyeuses répondirent en remerciant.
+
+Mais un enfant désigna du doigt une vieille femme qui se tenait à
+l'écart, honteuse et la mine déconfite:
+
+--La Fauchois.
+
+Son mot se perdit et personne n'intervint, comme si elle ne
+méritait aucun salaire.
+
+--Alors, bonsoir, reprit la voix bien timbrée de M. Roquevillard.
+Vous arriverez de jour à Saint-Cassin et à Vimines.
+
+--Bonsoir, monsieur l'avocat.
+
+Immobile à son poste d'observation, il vit les silhouettes des
+vendangeuses se découper en noir sur le couchant, décroître et
+disparaître. D'en bas, leurs voix montaient. Elles s'étaient
+séparées en deux groupes, celles de Vimines et celles de Saint-
+Cassin. Ces dernières, qui avaient pris à gauche, se mirent à
+chanter un choeur rustique au finale traînant. Déjà le soleil
+effleurait la montagne.
+
+À côté du maître, la Fauchois ne bougeait pas, ne réclamait rien.
+
+--Pierrette, dit brusquement M. Roquevillard.
+
+Elle tendit en avant sa figure qui était moins vieillie que
+douloureuse et crevassée.
+
+--Monsieur François, murmura-t-elle.
+
+--Voilà cent sous. Va manger la soupe à la maison.
+
+--C'est trois journées, dit la pauvresse qui regardait l'écu tout
+blanc dans sa main racornie, je n'ai droit qu'à une.
+
+--Prends toujours. Et ta fille?
+
+--Elle est partie pour Lyon.
+
+--Travaille-t-elle?
+
+La vieille femme laissa tomber ses deux bras le long du corps, et
+ne répondit pas.
+
+--Il faut qu'elle travaille.
+
+--Depuis la condamnation, elle ne trouve plus à se placer. Une
+voleuse!
+
+L'avocat plaida les circonstances atténuantes:
+
+--Elle a volé par étourderie, par coquetterie, par vanité. Elle
+n'est pas mauvaise. À son âge, on se corrige. De quoi vit-elle?
+
+--Et de quoi voulez-vous qu'elle vive? Des hommes, pardi.
+
+--Comment le sais-tu?
+
+--Les premiers temps, j'avais envoyé un mandat, un petit, pour
+l'aider. Elle me l'a renvoyé avec un autre, un gros, que j'ai
+brûlé.
+
+--Que tu as brûlé?
+
+--Oui, monsieur François, l'argent de la honte.
+
+Et la colère redressa brusquement la paysanne qui apparut en
+pleine lumière, menaçante et la main tendue, comme pour accuser le
+destin:
+
+--Je ne sais pas comment je l'ai faite. Dans notre famille, il n'y
+avait que des braves gens. Maintenant j'ai vergogne.
+
+--Ce n'est pas ta faute, Pierrette.
+
+Elle secoua la tête avec certitude:
+
+--C'est toujours la faute de la famille, vous le savez bien. C'est
+vous qui l'avez dit.
+
+--Moi?
+
+--Oui, devant moi, à Julienne, avant la condamnation. Elle
+m'inquiétait déjà. Alors, je vous l'avais amenée un jour.
+
+--Je me souviens. Et que lui ai-je dit?
+
+--Que lorsqu'on avait la chance d'appartenir à une famille
+honnête, il fallait se respecter davantage. Parce que dans les
+familles, on met tout en commun, la terre et les dettes, la bonne
+conduite et la mauvaise.
+
+--Personne ne peut te jeter la pierre.
+
+--On me la jette quand même. On a raison. Par bonheur, j'ai perdu
+mon homme avant.
+
+--Il t'aurait défendue.
+
+--Il l'aurait tuée.
+
+--Et toi, tu l'aimes toujours?
+
+--C'est mon enfant.
+
+--Allons, Pierrette, ne te décourage pas. Tant qu'on n'est pas
+mort, il n'y a rien de perdu.
+
+Rentre à la maison; moi, je vais au pressoir vérifier les cuves.
+
+--Merci, monsieur François.
+
+De tout temps, elle avait, à la Vigie, collaboré aux lessives, aux
+vendanges et même par intérim à la cuisine: de là son usage des
+prénoms.
+
+M. Roquevillard, quand elle fut partie, ne se pressa pas de la
+suivre. D'un coup d'oeil amoureux il embrassa tout le domaine qui
+s'étendait à ses pieds: les vignes dépouillées dont il
+retrouverait au vin joyeux les tons de pourpre ou d'or, les prés
+deux fois dévêtus, les vergers, et, par delà le petit ruisseau
+anonyme qui sépare les communes de Cognin et de Saint-Cassin, le
+bois de chênes, de hêtres et de fayards nuancé par l'automne comme
+un bouquet pâle. Sur cette terre aux cultures diverses, il ne
+lisait pas à cette heure l'histoire des saisons, mais celle de sa
+famille. Tel aïeul avait acheté ce champ, tel autre planté ce
+vignoble, et lui-même n'avait-il pas franchi la frontière de la
+commune pour acquérir ces arbres trop serrés qui réclamaient une
+coupe? Se retournant vers les bâtiments de ferme, il reconnut la
+baraque primitive, changée en remise, que les premiers
+Roquevillard, des paysans, avaient construite, et il la compara à
+sa maison d'habitation solide et vaste, que décorait une éclatante
+vigne vierge. C'était, sur les mêmes lieux, la même race, mais
+fortifiée matériellement et moralement par un passé d'honneur, de
+travail et d'économie. Il lui fit hommage de son mérite en
+répétant la parole de la Fauchois:
+
+--C'est toujours la faute de la famille.
+
+La sienne avait, en outre, fourni au pays des hommes capables de
+servir utilement la chose publique, comme ils avaient administré
+leurs propres biens. Ainsi les générations se soutenaient les unes
+les autres pour prospérité commune. Les plus lointains aïeux
+n'avaient-ils pas préparé son oeuvre? Cette terre qu'il foulait,
+ils l'avaient convoitée avant lui. Cet horizon les avait, avant
+lui, captives et exaltés. Et, non sans peine, il détacha les yeux
+de son domaine pour revoir ce qu'ils avaient vu, l'ensemble de
+lignes et de teintes que lui offrait le paysage, et dont leur
+sensibilité, comme la sienne, dépendait. Car les cultures peuvent
+modifier la forme immédiate du sol, l'homme ne change rien à la
+lumière ni à l'étendue: il y ajoute seulement quelques points de
+repère émouvants, un toit qui fume et évoque la douceur du foyer,
+un chemin, une haie qui font souvenir de la vie sociale, un
+clocher qui symbolise la prière.
+
+Seul sur la colline, il ajouta à la beauté du soir la satisfaction
+de communier avec sa race. Il sentit jusque dans un passé obscur
+l'importance de ce coin de terre. En face de lui, la chaîne de
+Lépine, rompue dans sa monotonie par la cime du Signal, se bordait
+de rouge. Son regard descendit dans la plaine, suivit un instant
+la fuite gracieuse de la route des Échelles, à qui les derniers
+contreforts des montagnes semblent composer de chaque côté une
+escorte, puis remonta aux dentelures du Corbelet, de Joigny et du
+Granier, pour revenir aux coteaux plus proches, aux vallonnements
+étagés dont les courbes sont plus harmonieuses. Dans cette nature
+heurtée, tour à tour image de hardiesse et de mollesse, il
+retrouvait des caractères de parenté: l'audace de son grand-père
+qui, sous la Révolution, fut aux armées, la nonchalance de son
+père qui, se laissant glisser dans la contemplation, compromit,
+sans y prendre garde, le patrimoine sacré.
+
+"Personne, songeait-il, ne peut de cette place envisager de la
+sorte le spectacle du couchant. Un jour, quand je ne serai plus,
+l'un de mes enfants reprendra ces comparaisons. Mes enfants, qui
+continueront notre oeuvre, et seront gens de bien."
+
+Du passé qui aboutissait à lui-même, il envisageait l'avenir avec
+sécurité. Absorbé dans ses réflexions, il ne vit pas venir à lui
+une femme qui sortait de la maison. C'était une femme déjà âgée,
+qui portait sur les épaules un châle sombre et s'appuyait sur une
+canne avec un grand air de lassitude, d'épuisement. Son visage,
+qui recevait le reflet du soir, avait dû être beau. Les années
+l'avaient flétri sans lui ôter une expression de pureté qui
+surprenait tout d'abord, puis attirait. C'était l'empreinte
+visible d'une âme droite, exempte de tout mal et même un peu
+mystique.
+
+--_Ils_ ne viennent pas encore? demanda Mme Roquevillard à son
+mari.
+
+--Si, Valentine, les voilà.
+
+Tous deux s'entendaient pour parler de leurs enfants. Il lui
+montra au bras de la rampe, sur le chemin montant, un groupe
+nombreux. En tête marchaient deux bébés que leur grand'mère
+reconnut:
+
+--Pierre et Adrienne. Ils prennent le raccourci. Je ne vois pas le
+petit Julien.
+
+--Il doit tenir la main de sa tante Marguerite. Il ne la quitte
+pas.
+
+--En effet. Je l'aperçois entre Marguerite et son fiancé. Il les
+sépare, le méchant garçon. Et sa mère, où est-elle?
+
+--Elle vient derrière eux, tranquillement selon son habitude, avec
+son frère Hubert.
+
+--Notre fils aîné. Distingues-tu sa décoration?
+
+M. Roquevillard sourit en regardant sa compagne.
+
+--Comment veux-tu, à cette distance?
+
+Elle prit le parti de rire à son tour, gracieusement.
+
+--Il y a un grand ruban rouge sur la montagne.
+
+--Et tu lis dans le ciel: Hubert Roquevillard, vingt-huit ans,
+lieutenant d'infanterie de marine, décoré pour faits de guerre,
+proposé pour le grade supérieur, campagne de Chine, défense du
+Peï-tang.
+
+--Mais oui, approuva-t-elle, je le lis très distinctement.
+
+Elle interrogea de nouveau le chemin:
+
+--Et Maurice? je ne vois pas Maurice.
+
+--Il est en arrière, je crois, avec une autre personne.
+
+Mme Roquevillard, satisfaite, posa une main sur l'épaule de son
+mari:
+
+--Ce sera notre gendre, Charles Marcellaz. Notre compte y est. Je
+les compte toujours, comme lorsqu'ils étaient petits: Germaine,
+Hubert, Maurice, Marguerite.
+
+--Et Félicie manque toujours à l'appel, répondit-il.
+
+Une ombre obscurcit ses traits: il ne s'accoutumait point à
+l'absence de sa seconde fille, qui, petite soeur des pauvres,
+avait traversé les mers pour s'en aller à l'hôpital d'Hanoï.
+
+Elle s'appuya plus fort sur lui:
+
+--Mais non, François, elle n'est pas loin de nous. Sa pensée est
+avec nous: je le sais, je le sens. Hubert, qui l'a vue à son
+retour de Chine, l'a trouvée heureuse. Et puis, un jour nous
+serons tous réunis.
+
+Il ne voulut pas s'attendrir et reprit son dénombrement.
+
+--Ce n'est pas Charles qui vient avec Maurice. C'est une femme.
+Ils ont laissé le raccourci, ils allongent.
+
+--C'est peut-être Mme Frasne. Vois-tu son mari?
+
+--Oui, c'est elle. Mais je n'aperçois pas le notaire.
+
+--Il montera plus tard avec Charles. Leurs études les retiennent
+jusqu'à six heures.
+
+--Les Frasne dînent ici ce soir, n'est-ce pas?
+
+Elle parut s'en excuser comme d'une faute.
+
+--Oui, Maurice, qui est souvent prié chez eux, m'a demandé de les
+inviter.
+
+Ils gardèrent un instant le silence, ayant le même souci.
+
+--Je n'aime pas cette femme, finit-elle par dire.
+
+Surpris, non pas de la réflexion, mais de l'entendre formuler par
+sa compagne qui était d'habitude l'indulgence même, il
+l'interrogea au lieu de l'approuver.
+
+--Et pourquoi?
+
+Mme Roquevillard fixa ses yeux limpides sur le ciel couchant:
+
+--Je ne sais pas. On ignore d'où elle vient, on tremble de
+connaître jusqu'où elle irait. Elle n'est pas belle, et rien qu'en
+la voyant les mères s'inquiètent de leur fils et les femmes de
+leurs maris.
+
+--Quelle pitié! dit-il. Qui t'en a parlé?
+
+--Personne. Ce que je sais, je le devine. Ceux qui prient beaucoup
+ne sont pas les plus mal renseignés. Elle a des yeux étranges,
+sombres avec un grand feu. Elle me fait peur.
+
+--Ah!... Eh bien! on parle en ville d'elle et de notre fils.
+
+--Il faut avertir Maurice. Il faut l'avertir sans retard.
+
+M. Roquevillard reprit:
+
+--Quelquefois c'est décider une passion que la combattre. Tu l'as
+bien compris: tu as consenti à inviter les Frasne. Puis, les
+jeunes gens supportent mal cette ingérence dans leur vie. Maurice,
+surtout, qui est très fier. Il n'a pas encore vingt-quatre ans, il
+est docteur en droit, il n'a confiance qu'en lui-même. Il soutient
+d'absurdes théories sur le droit au bonheur, sur la nécessité du
+développement personnel. Paris nous les rend affinés, mais
+révoltés. Il faut l'expérience pour les assagir.
+
+--Tu t'en préoccupais donc? Et tu ne m'en avais rien dit.
+
+--À quoi bon t'attrister? Tu es déjà si lasse.
+
+--Oui, je devrais être forte. Une mère doit être forte. Mais tu
+l'es pour nous deux.
+
+Il continua:
+
+--Nous avons eu tort de le placer dans l'étude de maître Frasne.
+Je le voulais mettre au courant de la pratique des affaires,
+spécialement des successions et des liquidations, avant qu'il ne
+débutât au barreau. Maître Frasne est le successeur de maître
+Clairval qui était mon ami et notre notaire. J'ai respecté une
+tradition. Là, je me suis trompé. Enfin, tout sera changé bientôt.
+
+--Bientôt?
+
+--Oui. Je reprendrai Maurice dans mon cabinet; il y terminera son
+stage. Ou bien il apprendra la procédure chez Marcellaz. Dès notre
+réinstallation à la ville, je l'en informerai.
+
+--Bien, dit-elle en lui serrant la main. Il aura moins souvent
+l'occasion de la rencontrer. Mais ce n'est pas suffisant. Tu le
+trouves raisonneur; moi, je le crois surtout un peu romanesque. Je
+voudrais occuper son imagination.
+
+--Et comment?
+
+--Le fiancer de bonne heure, par exemple. Les longues fiançailles
+occupent et fortifient les jeunes gens. En France, on bâcle trop
+vite les mariages, quand un mariage dispose d'une vie, d'une
+famille, d'un avenir.
+
+--C'est vrai.
+
+--Marguerite avait pensé à la petite Jeanne Sassenay.
+
+--Une enfant.
+
+--Une enfant jolie, élevée par une sainte mère.
+
+Ces dernières paroles furent coupées par de petites voix perçantes
+qui piaillaient:
+
+--Bonsoir, grand'mère. Bonsoir, grand'père.
+
+C'était l'avant-garde, Pierre et Adrienne, essoufflés à la course,
+qui, après le tournant, débouchaient sur le plateau. Ils luttèrent
+de vitesse malgré les: "Pas si vite! Pas si vite! "de Mme
+Roquevillard, et leur grand-père les reçut à la volée.
+
+--Tu sais, fit Adrienne qui avait la parole facile et tutoyait
+tout le monde sans respect, Julien est resté avec tante
+Marguerite, et maman lui avait recommandé de venir avec nous.
+
+À mi-côte, le groupe des jeunes gens qui montaient cria à son
+tour:
+
+--Bonsoir.
+
+Seuls, Maurice et Mme Frasne se trouvaient trop éloignés pour
+prendre part à ces épanchements de famille. De connivence, ils
+ralentissaient le pas à mesure qu'ils approchaient du sommet, et
+d'ailleurs, en suivant le lacet du chemin, ils s'étaient ménagé un
+écart assez considérable, bien que Marguerite se fût retournée
+plusieurs fois pour les appeler. La proximité de la pente
+supprimant en face d'eux la montagne, ils apercevaient les
+silhouettes de M. et Mme Roquevillard profilées sur le fond du
+ciel. Elle jeta sur son compagnon, que leur tête-à-tête
+alanguissait, un regard énigmatique.
+
+--Votre père, dit-elle, a dû être plus beau que vous.
+
+Et tout bas, comme pour elle-même, elle ajouta:
+
+--Il sait ce qu'il veut, lui.
+
+contrarié, le jeune homme garda le silence. Elle sourit de l'avoir
+fâché et demanda:
+
+--Quel âge a-t-il, votre père.
+
+--Soixante ans, je crois.
+
+--Soixante ans. Il me déteste. S'il le pouvait, il me supprimerait
+volontiers.
+
+--Vous vous trompez: il vous accueille toujours bien.
+
+--Ces choses-là se sentent. Il me déteste, et pourtant il me
+plaît. J'aime les caractères, moi.
+
+Avant d'atteindre le faîte du coteau, le chemin tourne et découvre
+une nouvelle vue encadrée entre le remblai de droite et les
+arbrisseaux qui bordent la gauche et qui, décolorés à demi,
+mélangeaient le vert du printemps et l'or automnal. Avec les
+lignes régulières de son architecture en gradins, le Nivolet leur
+apparut brusquement, réverbérant encore l'éclat du soleil disparu.
+Les maigres buissons qui agrippent ses rochers prenaient une
+teinte violette, presque lie de vin, tandis que la chaîne de
+Margeria, en arrière, se montrait toute rose et charmante avec des
+tons de chair.
+
+--Voyez ce changement de décor, murmura Maurice sans remarquer que
+sa compagne se rendait compte de leur solitude bien plutôt que des
+merveilles du soir.
+
+Comme elle s'arrêtait, il se tourna vers elle:
+
+--Qu'avez-vous? Êtes-vous fatiguée?
+
+--Non, je vous donne le temps de regarder le paysage.
+
+--Seriez-vous jalouse?
+
+--Oui, vous aimez votre pays, et moi...
+
+--Et vous?
+
+--Je ne vous le dirai plus...
+
+--Et moi, je vous dirai que je vous aime.
+
+Il la prit dans ses bras. C'était une mince femme brune, aux
+grands yeux, dont le corps était résistant et les caresses
+fondantes. Comme elle renversait un peu la tête, sous les
+paupières à demi fermées et palpitantes, il voyait le regard, le
+regard noir et or, où toute l'angoissante volupté de la saison et
+de l'heure se fixait.
+
+--Quelle petite chose, songeait-il en la serrant, je sens là
+contre ma poitrine, et cette petite chose vaut pour moi l'univers.
+
+Il murmura:
+
+--Je t'aime, Édith.
+
+--Vraiment, fit-elle, avec son même sourire volontaire.
+
+--Quand seras-tu à moi?
+
+--Quand je ne serai qu'à toi?
+
+--C'est impossible.
+
+--Pourquoi?
+
+--Tu es liée.
+
+--Partons ensemble.
+
+--De quoi vivrions-nous?
+
+--De ma dot.
+
+--Je ne veux pas. Et d'ailleurs tu n'en disposes pas.
+
+--Je la reprendrai.
+
+--Non, non.
+
+--Tu travailleras.
+
+Il se tut. Presque irritée, elle lui jeta des mots d'ironie:
+
+--Ah! tu préfères obéir à ton papa. Sois comme lui un grand homme
+de petite ville avec beaucoup d'enfants.
+
+Elle lui vit une telle expression de tristesse qu'elle se blottit
+sur son coeur.
+
+--Je t'aime et je te tourmente. Mais, vois-tu, j'étouffe dans ton
+Chambéry. Je voudrais partir, t'aimer librement, vivre. J'ai
+horreur du mensonge. Et toi, tu ne m'aimes pas.
+
+--Édith, comment peux-tu le dire?
+
+--Non, tu ne m'aimes pas. Si tu m'aimais vraiment, il y a
+longtemps que je serais à toi.
+
+Alourdis par ces confidences, ils reprirent lentement leur marche.
+Débarrassé de son cadre, l'horizon s'élargit et découvrit au fond,
+après les derniers contreforts du Nivolet, le lac du Bourget dont
+le bleu se mêlait par teintes dégradées aux vapeurs mauves qui
+montaient de son extrémité. Mais ils ne regardaient plus rien.
+Cette douceur mortelle de l'année, cette exaltation inquiète de la
+nature, cet enthousiasme du soir d'automne qui semblait un grand
+cri de volupté, qu'avaient-ils besoin de les reconnaître hors de
+leurs coeurs?
+
+Avant la maison, ils trouvèrent Mme Roquevillard qui venait elle-
+même à la rencontre de Mme Frasne, bien qu'il lui fût recommandé
+de ne pas sortir après le coucher du soleil.
+
+...Plus tard dans la soirée, M. Roquevillard, revenant du pressoir
+quand on ne l'attendait pas, aperçut dans l'ombre son fils et la
+jeune femme. Les jours de vendanges, il y a beaucoup d'allées et
+venues dans une maison, et il est aisé de se faufiler dehors sans
+être remarqué.
+
+--Il nous a vus, dit Maurice.
+
+--Tant mieux, répliqua-t-elle.
+
+Et comme il passait devant la remise, ancienne demeure de ses
+ancêtres, pour regagner le seuil édifié par son grand-père et
+agrandi par lui-même, M. Roquevillard s'efforçait vainement de
+chasser l'anxiété qui s'était abattue sur lui.
+
+"J'ai été jeune", se souvint-il.
+
+Mais sa jeunesse même ne l'avait pas détourné de consolider
+l'avenir de sa race. Son fils cadet, qui le devait continuer,
+saurait-il à temps ce que réclame d'énergie et d'abnégation
+l'honneur d'être chef de famille? Peu impressionnable d'habitude,
+il sentait autour de lui, comme un vol de mauvais oiseaux, le
+désespoir de la Fauchois abandonnée et la fragilité de l'automne.
+Tout à l'heure, devant son domaine, il avait résumé l'ascension
+des Roquevillard. C'était son orgueil. Et voici que pour une
+conversation avec une vieille femme et pour un baiser surpris, il
+remarquait, par un pressentiment sans doute absurde et
+inexplicable, comment les saisons déclinent et les familles
+déchoient.
+
+II
+
+LE CONFLIT
+
+
+Après le départ de leur fils Hubert qui tenait garnison à Brest,
+les Roquevillard avaient quitté la campagne pour reprendre leurs
+quartiers d'hiver à Chambéry. Ils habitaient le premier étage d'un
+ancien hôtel qui termine la rue de Boigne, du côté du Château.
+Octobre touchait à sa fin, et les audiences du tribunal et de la
+cour d'appel réclamaient l'avocat.
+
+Ce jour-là, après le déjeuner auquel sa femme souffrante n'avait
+pu assister, M. Roquevillard appela sa fille Marguerite, tandis
+que son fils s'absorbait dans la lecture des journaux.
+
+--Viens avec moi. Tu me donneras ton avis.
+
+--Sur quoi père?
+
+Il regarda Maurice qui n'écoutait pas.
+
+--Sur une nouvelle disposition de mon cabinet.
+
+Ce cabinet de travail, à l'angle de la rue qui s'évase, était une
+vaste pièce, très haute de plafond, éclairée par quatre fenêtres.
+Deux de ces fenêtres encadrent en quelque sorte le passé de la
+Savoie: elles donnent sur le château des anciens ducs, grand corps
+de bâtiment aux pierres noircies qui date du quatorzième siècle et
+dont la pesante et plate architecture est à peine relevée par
+quelques moulures en saillie. Mais ce vieux logis délabré s'appuie
+à droite au chevet de la Sainte-Chapelle, délicate fleur ogivale
+que supportent, comme une tige solide, des soubassements de
+forteresse. À gauche, il est dominé par la tour des Archives,
+couverte de lierre et de vigne vierge, et couronnée elle-même par
+un donjon fraîchement repeint en blanc, qui est comparable, pour
+son air fanfaron, à une aigrette ou un panache. Ces constructions,
+d'âges et de caractères divers, retardées ou poussées selon les
+ressources financières des princes et leurs ambitions, sont moins
+ordonnées, mais plus éloquentes que les édifices uniformes dus à
+un seul maître des travaux. Une longue suite d'histoire y habite
+avec ses heurs et ses malheurs. Les deux tours émergent d'une
+masse confuse d'arbres qui, plantés sur deux terrasses
+superposées, paraissent se confondre. Sous les platanes de la
+terrasse inférieure se dressent les statues récentes de Joseph et
+Xavier de Maistre. Ainsi, en peu d'espace, tiennent plusieurs
+siècles de souvenirs. L'endroit est désert comme une tombe; seul,
+le passé y parle.
+
+On a beau être accoutumé à un spectacle: un jeu de lumière suffit
+à le renouveler. Quand M. Roquevillard et sa fille entrèrent dans
+cette pièce, si le soleil attaquait sans succès la morne façade,
+il nuançait de rose les fines dentelles gothiques de la chapelle,
+et au-dessus des branches qui, plus légères, commençaient de se
+dégarnir, il favorisait l'éclat de la vigne sur la tour des
+Archives et flattait la gloriole du donjon.
+
+--Vous êtes bien ici pour travailler, dit Marguerite. J'en suis
+contente: vous travaillez tant.
+
+--J'aurais désiré que ta mère prît mon cabinet pour son salon.
+Elle ne l'a jamais voulu. Mais ne remarques-tu rien, petite fille?
+
+Elle fit des yeux le tour des murs, reconnut les bibliothèques
+encombrées d'ouvrages de droit et de jurisprudence, quelques
+portraits d'anciens magistrats, ses ancêtres, rendus plus raides
+que leur justice par les soins d'artistes médiocres, un lac du
+Bourget d'Hugard, le meilleur paysagiste savoisien, enfin le plan
+du domaine de la Vigie encadré avec honneur.
+
+--Non, rien, déclara-t-elle après son inspection.
+
+--Parce que tu regardes en l'air.
+
+Elle se rendit compte alors que la massive table de chêne, large à
+souhait pour y étaler les dossiers, avait été déplacée au profit
+d'une autre table, plus petite et élégante, qui jouissait de la
+plus agréable vue et de la meilleure lumière.
+
+--Oh! s'écria-t-elle, pourquoi vous reculer ainsi?
+
+--Mais pour recevoir ton frère.
+
+--Maurice quitte l'étude Frasne?
+
+--Oui. Il s'installera près de la fenêtre. Vois d'ici l'automne
+arracher leurs feuilles aux platanes. Moi, je préfère le
+printemps. Quand on est vieux, on préfère le printemps. Il y a,
+sous le donjon, un arbre de Judée qui devient alors d'un rouge
+vif, et des pruniers en fleurs.
+
+Marguerite ne l'écoutait pas et montrait une figure triste.
+
+--Maurice, oui. Mais vous?
+
+--Petite fille, il faut qu'un jeune homme se plaise chez lui. Ne
+peux-tu compléter l'arrangement de cette table? L'orner d'un
+bouquet, par exemple.
+
+--Ce n'est pas la saison, père. Je n'ai que des chrysanthèmes.
+
+--Mets des chrysanthèmes. Un ou deux, pas plus, dans un long vase.
+Ils reviennent de Paris, ces docteurs en droit, avec le goût des
+jolies choses, et je n'y entends goutte. Mais toi qui es notre
+grâce, tu sauras nous aider à le retenir.
+
+Il souriait, d'un sourire un peu contraint qui cherchait une
+approbation. Il s'approcha de la jeune fille, et posa la main sur
+ses beaux cheveux d'un châtain foncé, sans crainte de nuire à la
+coiffure:
+
+--Tu vas quitter bientôt la maison, Marguerite. Es-tu contente de
+te marier?
+
+Au lieu de répondre, elle s'appuya à son père et, le coeur lourd,
+se mit à pleurer. Elle ressemblait à M. Roquevillard sans avoir la
+même expression de visage. De taille plutôt élevée et vigoureuse,
+le nez un peu busqué, le menton droit, elle donnait, comme lui,
+une impression de sécurité, de loyauté, à quoi de grands yeux
+bruns, très ouverts et très purs, --les yeux de sa mère,--
+ajoutaient une douceur profonde, tandis que les yeux de son père,
+enfoncés et petits, jetaient une flamme si aiguë qu'on avait peine
+à supporter leur regard.
+
+Il s'inquiéta de cet accès de larmes:
+
+--Pourquoi pleures-tu? Ce mariage ne te convient-il pas? Raymond
+Bercy est un gentil garçon, de bonne bourgeoisie. Il a terminé ses
+études de médecine, et il est définitivement fixé dans notre
+ville. As-tu quelque chose à lui reprocher? Il ne faut pas se
+marier à contre-coeur.
+
+Elle surmonta son émotion pour murmurer:
+
+--Oh! je n'ai rien à lui reprocher... quoique...
+
+--Parle, petite fille. Là, doucement.
+
+Elle fixa sur son père des yeux admiratifs:
+
+--Quoiqu'il ne soit pas un homme comme vous.
+
+--Tu es absurde.
+
+Calmée, elle s'expliqua davantage:
+
+--Je ne sais pas pourquoi je pleure. Je devrais être heureuse.
+Mais ici, ne l'étais-je pas? Maintenant mon enfance me revient
+avec ses joies, avec son soleil. Et je me sens toute douloureuse à
+la pensée de m'en aller.
+
+Il la réconforta gravement:
+
+--Ne regarde pas en arrière, Marguerite. Ta mère et moi, nous le
+pouvons. Toi, pense à ton avenir de femme. Donne-toi à cet avenir
+sans faiblesse.
+
+Elle essaya de sourire:
+
+--Mon avenir, c'est ma famille.
+
+
+--Celle que tu fonderas, oui.
+
+--Vous me recommandiez souvent, père, dans ces promenades que nous
+faisions tout l'hiver ensemble, de garder nos traditions.
+
+--Mais les traditions, petite raisonneuse, ne se gardent pas dans
+une armoire, suivant la méthode de notre voisin de campagne, le
+vicomte de la Mortellerie, qui s'enferme pour reconstituer des
+blasons et des généalogies et s'étonne que ses fermiers osent
+porter des bottes. Elles ne se gardent même pas dans une vieille
+maison ou un vieux domaine, bien que la conservation des
+patrimoines ait son importance. Elles se mêlent à notre vie, à nos
+sentiments, pour leur donner un appui, une valeur féconde, une
+durée.
+
+De nouveau, elle le contempla avec de grands yeux enthousiastes,
+et soupira:
+
+--Je me suis trop attachée à la maison.
+
+--Non, non, dit son père d'un ton ferme. Un mariage, c'est
+toujours un peu l'inconnu, et je comprends qu'un tel changement
+d'existence te préoccupe. Mais puisque ton coeur ni ta raison
+n'ont d'objections sérieuses, sois vaillante et gaie en nous
+quittant. Tu as été heureuse avec nous, c'est ma récompense. Mais
+tu peux, tu dois l'être sans nous... Va me chercher des fleurs, et
+Maurice.
+
+--Oui, père.
+
+Après quelques instants, elle revint, portant sur les bras toute
+une gerbe. En un tour de main, la table destinée à son frère fut
+transformée et d'un plaisant coup d'oeil.
+
+--J'avais encore quelques roses, les dernières. Là, dans ce vase
+qui change de couleur au soleil comme l'opale. C'est très joli.
+
+M. Roquevillard répéta complaisamment:
+
+--C'est joli.
+
+Mais c'était sa fille qu'il louait. Elle rit et s'envola:
+
+--Maintenant, je cours avertir Maurice.
+
+Le jeune homme succéda sans retard à sa soeur.
+
+--Vous avez quelque chose à me dire? demanda-t-il en entrant, le
+chapeau et la canne à la main, comme s'il était pressé de sortir.
+
+Il était de la même haute stature que son père, mais plus maigre
+et affiné. Bien qu'il fût aussi plus élégant de manières et de
+tournure, il ne portait pas, comme lui, un caractère de grandeur
+sur le visage et dans l'attitude. Cette majesté naturelle, M.
+Roquevillard, en ce moment même, s'efforçait de l'atténuer, de la
+remplacer par un air d'affectueuse camaraderie.
+
+--Vois comme Marguerite a bien disposé ta table.
+
+--Ma table?
+
+--Oui, celle-là, celle des roses. Tu es en face du château et du
+soleil. Ne veux-tu pas achever ton stage avec moi?
+
+Un rayon caressait les fleurs et, dehors, la tour des Archives et
+le donjon baignaient dans la lumière. Le jour se faisait complice
+de M. Roquevillard qui courtisait son fils avec une gaucherie
+touchante. Mais les fils ne connaissent que plus tard la patience
+des pères, et seulement par l'apprentissage de la paternité.
+
+Alors, dit Maurice, je ne dois plus retourner à l'étude Frasne?
+
+--Non, c'est inutile. Tu connais assez le droit successoral. Tu
+suivras mieux ici la marche des affaires, et tu fréquenteras les
+audiences. Si tu le désires, tu pourras passer quelques mois chez
+ton beau-frère Charles qui t'initiera aux beautés de la procédure.
+Il est un de nos avoués les plus occupés. Enfin tu débuteras au
+barreau. Si tu le veux, j'ai une jolie cause à t'offrir. Il y a
+une question de droit intéressante. Il s'agit de la validité d'un
+acte de vente.
+
+Jamais il n'avait plaidé avec autant de circonspection et de
+condescendance. Mais le jeune homme le laissait parler. Il
+réfléchissait.
+
+--Je croyais, dit-il, qu'il était convenu que je passerais six
+mois à l'étude de maître Frasne.
+
+--Eh bien! les six mois sont presque révolus. Tu y es entré au
+mois de juin, et nous sommes à la fin d'octobre.
+
+--Mais j'ai pris mes vacances au commencement d'août. Elles se
+sont terminées depuis peu. Et j'examinais ces jours-ci
+d'importantes liquidations.
+
+--Nous les retrouverons au palais, tes liquidations, répliqua M.
+Roquevillard avec rondeur. Elles reviennent le plus souvent au
+tribunal. J'ai, pour cette rentrée, un nombre d'affaires
+exceptionnel. Tu m'aideras. Va chercher ta serviette chez maître
+Frasne et installe-toi.
+
+--Maître Frasne est absent. Il conviendrait de l'attendre.
+
+Il accumulait les objections, mais son père n'en avait point
+souci.
+
+--Demain, il sera de retour. Je l'ai d'ailleurs avisé avant son
+départ.
+
+À cette nouvelle, Maurice, qui en cherchait l'occasion, se
+rebiffa:
+
+--Vous l'avez averti sans me prévenir? Je serai donc toujours ici
+un petit garçon? On dispose de moi comme d'une chose. Mais je
+n'entends pas qu'on me prenne mon indépendance. Je suis libre, et
+je prétends être au moins consulté, sinon agir à ma guise.
+
+Devant cette révolte qu'il avait prévue et dont il devinait la
+cause secrète, M. Roquevillard garda son calme, malgré le tour
+irrespectueux que prenait la conversation. Il savait que les
+chevaux de sang sont les plus difficiles à manier, et de même les
+caractères les mieux trempés.
+
+--Petit ou grand garçon, dit-il simplement, tu es mon fils et je
+t'aide à préparer ton avenir.
+
+Mais le jeune homme fonça sur l'obstacle que tous deux jusqu'alors
+avaient écarté.
+
+--À quoi bon le dissimuler? Je sais bien pourquoi vous me retirez
+de l'étude Frasne.
+
+La présence d'esprit de son père faillit éviter le heurt:
+
+--Seras-tu donc si mal dans mon cabinet, et peux-tu si légèrement
+dédaigner ma direction? Ton indépendance sera-t-elle menacée parce
+que tu profiteras de mon expérience professionnelle, de mes
+quarante ans de barreau? Je ne te comprends pas.
+
+Le sentant ébranlé, il crut achever sa victoire par un peu de
+tendresse:
+
+--Ta mère est malade. Ta soeur va nous quitter. Avec toi, je serai
+moins seul.
+
+Un instant, il espéra qu'il avait détourné l'orage. Après avoir
+hésité, --car, tout au fond de lui-même, il admirait son père,--
+Maurice, croyant remporter une victoire sur l'hypocrisie,se jeta
+de nouveau à corps perdu dans l'offensive.
+
+--Oui, on vous a prévenu contre moi à l'occasion de Mme Frasne.
+Que vous a-t-on dit? Je veux le savoir, j'ai le droit de le
+savoir. Ah! la vie est intenable en province. On y est surveillé,
+épié, guetté, garrotté, et les plus nobles sentiments y sont
+travestis par tout ce qu'une ville peut compter de tartufes
+envieux et de venimeuses dévotes. Mais vous, père, je n'admets pas
+que vous écoutiez d'aussi basses calomnies qui ne craignent pas de
+s'attaquer à la plus honnête des femmes.
+
+M. Roquevillard cessa de se dérober.
+
+--Je t'ai laissé parler, Maurice. Maintenant, écoute-moi. Je ne
+m'occupe point des on-dit, et je ne te demande pas s'il est vrai
+que, pendant les absences de ton patron qui est très actif en
+affaires, tu es plus souvent au salon que dans l'étude. Toutes les
+raisons que je t'ai données sont équitables. Mais puisque tu
+m'interpelles de la sorte, je ne fuirai pas ce débat. Oui, c'est à
+cause d'elle aussi que je te prie de terminer chez moi ton stage,
+comme il est naturel. Et je n'ai besoin de prêter l'oreille à
+aucune calomnie: il me suffit de ce que j'ai vu.
+
+--Et quoi donc?
+
+--C'est inutile, n'insiste pas.
+
+--Vous m'avez menacé, je veux savoir.
+
+--Soit. Quand ta mère, sur ta demande, reçoit des invités, tu
+devrais au moins respecter notre toit. Tu sais maintenant à quoi
+je fais allusion.
+
+Mais rendu maladroit par la colère, Maurice, encore une fois,
+passa outre avec l'avidité de justifier la passion par des
+raisonnements:
+
+--Ma vie personnelle aussi est respectable. Je ne veux pas qu'on
+s'en mêle. Je vous ai donné satisfaction sur tous les points où je
+puis vous devoir des comptes.
+
+--Maurice!
+
+--J'ai réussi à mes examens, brillamment. Je suis revenu de Paris
+après six années, sans un sou de dettes. Quel blâme ai-je mérité?
+Vous n'avez même pas à me reprocher quelqu'une de ces basses
+liaisons de quartier Latin qui sont en usage chez les étudiants.
+
+--Je ne t'ai adressé aucun reproche. Mais, malheureux enfant...
+
+--Je ne suis pas un enfant.
+
+--On est toujours un enfant pour son père. Ne comprends-tu pas que
+précisément parce que le travail, la fierté, les traditions de
+famille qui donnent le sens de l'ordre et de la discipline ont
+sauvegardé ta jeunesse, cette femme plus âgée que toi, dont je
+n'ai pas prononcé le nom ici le premier, est plus redoutable pour
+toi? Sais-tu seulement ce qu'elle est?
+
+--Ne parlez pas d'elle! s'écria Maurice.
+
+--J'en parlerai pourtant, reprit M. Roquevillard d'un ton qui
+devint brusquement impérieux. Suis-je le chef de famille? Et de
+quel droit m'imposerais-tu silence? Crains-tu donc que j'aille
+recourir à des arguments sans dignité? Ce serait mal me connaître.
+
+--Mme Frasne est une honnête femme, répéta le jeune homme.
+
+--Oui, de ces honnêtes femmes qui ont besoin de jouer avec le feu
+pour se distraire, qui n'ont de cesse, dans un salon, qu'elles
+n'accaparent tous les hommes, et jusqu'aux vieillards. De ces
+honnêtes femmes d'aujourd'hui qui ont tout lu, excepté l'Évangile,
+tout compris, hormis le devoir, tout excusé, sauf la vertu, et qui
+se prévalent de toutes les libertés, mais dédaignent celle de
+faire le bien qui ne leur a jamais été refusée. Pourquoi sont-
+elles honnêtes? On n'en sait rien. La foi ni la pudeur ne les
+retiennent, et quant à l'honneur, c'est une religion pour hommes
+seuls. Ce sont des révoltées: dans la jeunesse on peut se
+contenter des mots; quand elle menace de s'enfuir, crois-moi, on
+veut les réalités. Celle-là, qui est la jeune femme d'un mari déjà
+mûr, devrait se souvenir tout au moins qu'il la loge et la
+nourrit, car il l'a prise sans le sou.
+
+--C'est faux: elle a eu cent mille francs de dot.
+
+--Qui te l'a dit?
+
+--Elle-même.
+
+--Je veux bien. Pourtant, mon vieil ami Clairval, qui nous les a
+présentés lors de l'installation de son successeur, m'a renseigné.
+Il ne parle pas légèrement. Partagée entre la crainte de la misère
+ou, tout au moins, de la déchéance matérielle, et celle de son
+mari dont la figure fermée n'est pas rassurante, qu'elle préfère
+encore le mari, c'est là toute sa sagesse.
+
+Tout frémissant de ce mépris qui atteignait son idole, Maurice
+avança d'un pas.
+
+--Assez père, je vous en prie. N'accusez pas sa lâcheté, ne défiez
+pas son courage: je vous assure que vous auriez tort. Je ne veux
+plus l'entendre diffamer, et je m'en vais.
+
+--Je te défends de remettre les pieds à l'étude Frasne.
+
+--Prenez garde que je ne refuse de les remettre ici.
+
+Du seuil de la porte il avait lancé cette menace.
+
+--Maurice! appela M. Roquevillard d'une voix changée, qui était
+plus suppliante qu'autoritaire.
+
+Il se précipita sur ses pas: l'antichambre était vide, le jeune
+homme descendait l'escalier. Seul dans le grand cabinet clair, il
+regarda la petite table où le soleil caressait les roses, tous ces
+préparatifs de bon accueil qu'approuvaient les vieux portraits,
+et, de la fenêtre, le paysage du passé, et il se sentait abandonné
+comme un chef d'armée un soir de défaite.
+
+"Est-ce qu'un fils, songeait-il, se soulève ainsi contre son père?
+Je lui parlais doucement au début; il s'est tout de suite
+irrité... Comme cette femme est puissante et que je voudrais la
+briser!... Il reviendra, il est impossible qu'il ne revienne pas.
+J'irai le chercher au besoin... J'ai été trop loin, peut-être. Je
+l'ai blessé sans raison. Il l'aime, le pauvre enfant; il croit ce
+qu'elle lui raconte. Avec sa voix de sirène, ses yeux de feu et
+toutes ses grimaces, elle l'a enjôle et se joue de lui. Oui, j'ai
+eu tort de les défier. Par leur haine de l'hypocrisie et leur
+révolte contre la société, ces femmes-là sont plus dangereuses que
+celles d'autrefois... Il a couru chez elle sans doute. Elle va
+l'exciter contre moi, contre son père. Contre ton père, Maurice,
+dont l'amour veut te maintenir dans la voie droite... "
+
+Il n'était pas l'homme des gémissements superflus. Cherchant une
+décision à prendre, il entra dans la chambre de sa femme. C'était
+là qu'il venait demander conseil dans les occasions difficiles.
+Mais les rideaux étaient tirés, Mme Roquevillard sommeillait.
+Minée par une lente consomption que l'âge avait déterminée, elle
+souffrait de névralgies faciales qui l'anéantissaient
+momentanément. Bien des fois, depuis des années, il avait ainsi
+ouvert sa porte, comptant sur son calme jugement, sur sa
+clairvoyance, et il avait dû s'éloigner sans bruit, réduit à ses
+propres ressources. Il sentait moins sa force depuis qu'elle était
+abattue. Il s'agissait de leur fils: une mère est plus habile et
+plus influente, elle eût peut-être conjuré le péril.
+
+"Je suis seul", pensa-t-il avec tristesse au chevet de la malade.
+
+Et doucement, à pas de loup, il sortit. Au salon il trouva
+Marguerite qui écrivait, et cette chère image le rasséréna.
+
+"Voilà celle qui m'aidera, se dit-il. Il n'est pas de soeur plus
+dévouée."
+
+Il s'approcha d'elle, et comme elle relevait la tête pour lui
+sourire, il s'efforça de lui dissimuler son inquiétude.
+
+--Que fais-tu, petite? Je gage que tu commandes ton trousseau à
+quelque grand magasin.
+
+--Père, vous n'y êtes pas du tout.
+
+--Tu annonces à tes amies de pension la nouvelle de tes
+fiançailles?
+
+--Pas davantage.
+
+--Alors tu rappelles à ton fiancé qu'il dîne ce soir ici.
+
+--Ce n'est pas la peine.
+
+Elle lui tendit le cahier dont elle se servait. Il reconnut le
+_livre de famille_. Comme il était d'usage autrefois, les
+Roquevillard tenaient un de ces livres de raison où nos aïeux
+notaient, à côté de l'administration du patrimoine, les faits
+importants de la vie privée, tels que mariages, décès, naissances,
+honneurs, charges, contrats, et qui, évoquant le passé avec la
+majesté d'un testament, enseignent la confiance dans l'avenir à
+celui qui s'inspire de ses pères et se promet d'être leur digne
+descendant.
+
+--Je le mets à jour, ajouta la jeune fille. Le retour de Maurice
+et la décoration d'Hubert n'avaient pas encore été inscrits.
+
+M. Roquevillard feuilleta, non sans orgueil, le volume qui
+attestait la patiente énergie de sa race.
+
+--Qui le tiendra après toi, Marguerite?
+
+--Mais je continuerai, père.
+
+--Non, une femme doit appartenir à son nouveau foyer.
+
+Elle rougit comme un écolier en faute:
+
+--J'ai peur de faire une bien mauvaise femme, car je demeurai
+toujours attachée à l'ancien. Tout ce qui s'y passe retentit en
+moi, jusqu'à mon coeur.
+
+Il ne put s'empêcher de murmurer:
+
+--Chère enfant.
+
+--Et Maurice, reprit-elle, est-il content de son installation, de
+mes roses, de la fenêtre? À sa place, je serai ravie de travailler
+près de vous.
+
+Ainsi, elle le suivait dans ses préoccupations, lui facilitait les
+confidences.
+
+--C'est de lui que je venais te parler. Nous avons eu une
+discussion tout à l'heure. J'ai été peut-être un peu vif.
+
+--Vous, père?
+
+--Enfin, je l'ai froissé. Il est sorti avec colère, et la colère
+est de mauvais conseil. Va le chercher, Marguerite: tu sauras le
+ramener.
+
+Vivement, elle se leva, déjà prête:
+
+--Où es-il?
+
+--Je l'ignore. Peut-être à l'étude Frasne. Dans tous les cas, la
+ville n'est pas grande. Tu le rencontreras. Dieu veuille que tu le
+rencontres.
+
+--J'y vais.
+
+--Tu comprends, ajouta doucement M. Roquevillard, je ne puis pas y
+aller moi-même.
+
+--Oh! non, pas vous. Il ne le mérite pas. Il est tout drôle depuis
+quelque temps; on dirait qu'il nous aime moins.
+
+Le père et la fille se regardèrent, se comprirent, mais
+n'approfondirent pas davantage ce sujet.
+
+Elle mit à la hâte son chapeau et sa jaquette, et s'enfuit à la
+poursuite de Maurice. Dans la rue, elle tourna le dos au château,
+descendit la rue de Boigne, et, par un de ces nombreux passages
+qui forment à Chambéry comme un réseau de voies intérieures, elle
+gagna la place de l'Hôtel-de-Ville. C'est l'ancienne place de Lans
+où jadis affluait la vie commerciale de la cité: quelques
+bâtiments de guingois, une de ces maisons italiennes ornées de
+véranda et de loggia, qui peuvent être décoratives en photographie
+ou en carte postale, et sont en réalité sales, vermoulues,
+navrantes, ne réussissent pas à lui donner de l'intérêt. Sur la
+façade d'un immeuble restauré, une plaque de marbre noir porte
+cette inscription:
+
+ DANS CETTE MAISON
+ SONT NÉS
+ JOSEPH DE MAISTRE, LE 1er AVRIL 1753
+ ET
+ XAVIER DE MAISTRE, LE 8 NOVEMBRE 1763
+
+Au-dessous, un panonceau doré annonçait une étude de notaire.
+Marguerite Roquevillard chercha des yeux l'indication historique
+et monta l'escalier. Le coeur battant, car sa démarche lui coûtait
+fort, elle frappa à la porte de l'étude Frasne, entra, et
+s'adressant au premier clerc qu'elle aperçut, elle demanda:
+
+--Mon frère, M. Maurice Roquevillard, je vous prie?
+
+--Il n'y est pas, mademoiselle, répondit le jeune homme en se
+levant avec beaucoup de politesse. Il n'est pas venu cet après-
+midi.
+
+Mais derrière un pupitre, un autre clerc, qu'elle ne voyait pas,
+lança d'une voix acerbe où se devinait une longue rancune amassée:
+
+--Voyez chez Mme Frasne.
+
+La jeune fille rougit jusqu'aux oreilles, mais remercia, et sans
+retard alla sonner en effet à l'appartement de Mme Frasne. Il lui
+fut répondu que Madame était sortie. Elle en fut soulagée sur le
+moment et, après quelques pas, le regretta, car c'était sa plus
+grande chance de rejoindre son frère. Où le découvrir? Elle se
+rendit rue Favre, chez Mme Marcellaz, sa soeur aînée, qui revenait
+de promenade avec les trois enfants. Le petit Julien se jeta sur
+elle et refusa de la laisser partir, tandis que la jeune femme
+expliquait avec indifférence:
+
+--Non, il n'est pas ici. Il ne me rend guère visite.
+
+Un bobo d'Adrienne, qui se plaignait, la préoccupait bien
+davantage.
+
+Après ces échecs, Marguerite commença de parcourir la ville, sans
+grand espoir, marchant très vite, comme si la crainte la
+talonnait. Sous les Portiques, elle croisa son fiancé, qui fit un
+mouvement pour l'arrêter, et, après l'avoir dépassé, elle se
+retourna pour venir à lui.
+
+--Bonjour, Raymond, lui dit-elle sans perdre une minute. N'avez-
+vous pas rencontré Maurice?
+
+--Non; Marguerite. Vous le cherchez?
+
+--Oui.
+
+--Faut-il vous aider?
+
+--Non, merci. À ce soir.
+
+Raymond la regarda qui s'éloignait de son pas agile:
+
+"Elle n'est pas aimable, pensait le jeune homme. Avec moi, elle
+est toujours si réservée..."
+
+Mais il l'accompagna des yeux jusqu'à sa disparition.
+
+Marguerite, continuant ses vaines courses, fut accostée devant la
+cathédrale par une petite amie, Jeanne Sassenay, qui passait avec
+sa bonne. C'était une fillette de seize ou dix-sept ans, plus
+enfant que son âge, avec des nattes blondes sur le dos et une
+physionomie toute mignonne et mobile. Elle se précipita sur Mlle
+Roquevillard qu'elle admirait fort:
+
+--Mademoiselle Marguerite, vous êtes bien pressée.
+
+--Bonjour, Jeanne.
+
+--Vous imitez votre frère, qui me rencontre dans la rue sans me
+saluer. Pourtant, je suis d'âge à être saluée.
+
+Et baissant un peu la tête, d'un coup d'oeil elle crut allonger le
+bas de sa robe.
+
+--Évidemment, concéda Marguerite. Mais où donc avez-vous rencontré
+Maurice?
+
+--Sur le pont du Reclus.
+
+--Maintenant?
+
+--Oh! non. C'était avant ma leçon de musique, il y a une heure ou
+deux.
+
+--Où allait-il?
+
+--Je n'en sais rien. Vous lui direz qu'il n'est pas gentil.
+
+--Je le lui dirai sans aucun doute. Avec mes amies, surtout, c'est
+impardonnable.
+
+--Je lui pardonne tout de même, avoua Jeanne Sassenay en éclatant
+de rire, ce qui lui permit de montrer des dents blanches prêtes à
+mordre avec appétit.
+
+Demeurée seule, Mlle Roquevillard vit la porte de l'église
+entr'ouverte, et pénétra dans le lieu saint. À cette heure, il n'y
+avait sous les voûtes que deux ou trois formes noires agenouillées
+de loin en loin. Mais elle eut beaucoup de peine à prier tantôt
+elle imaginait quelle femme charmante pourrait être, plus tard,
+dans trois ou quatre ans, cette fillette vive et gaie, et
+cependant sérieuse, pour son frère Maurice; tantôt elle se
+rappelait le visage anxieux de son père. À elle-même, elle ne
+songeait point. Sur le seuil elle fut toute saisie à la pensée que
+sa méditation ne contenait rien pour son fiancé ni pour elle.
+
+Animée d'un nouveau courage, elle retourna sans plus de succès à
+l'étude Frasne, mais cette fois elle ne sonna pas chez Mme Frasne.
+De guerre lasse, elle se résigna enfin à la défaite. Comme elle
+remontait la rue de Boigne, dans le jour qui tombait la tour des
+Archives et le donjon du château se profilaient en face d'elle sur
+un ciel rouge. Aux flammes du couchant, ces témoins du passé
+surgissaient dans toute leur gloire, comme pour resplendir une
+dernière fois avant de s'effondrer. C'était un de ces soirs
+d'apothéose réservés à l'automne, d'un éclat émouvant tant on le
+sent fragile. C'était un de ces moments de grandeur qui sont le
+prélude de la décadence.
+
+Elle fut frappée de ce fier dessin découpé sur l'embrasement du
+ciel, mais, au lieu de ralentir le pas afin de le mieux apprécier,
+elle franchit en hâte le vieux porche familial.
+
+--M. Maurice est-il rentré? s'informa-t-elle dès la porte.
+
+--Non, mademoiselle, pas encore, expliqua la femme de chambre.
+Monsieur vous attend.
+
+Déjà M. Roquevillard, qui l'avait entendue, ouvrait son cabinet
+pour la recevoir.
+
+--Eh bien, Marguerite?
+
+--Père, je ne l'ai pas trouvé.
+
+Et dans ce dialogue qu'échangèrent le père et la fille, il y avait
+toute l'angoisse secrète et encore incertaine d'un malheur
+menaçant, --d'un malheur plus grand que n'en provoquent d'habitude
+les égarements de la jeunesse, à cause de l'audacieuse force
+qu'ils pressentaient en Mme Frasne.
+
+
+
+III
+
+
+LE CALVAIRE DE LÉMENC
+
+
+
+Au sortir de la maison paternelle, Maurice Roquevillard traversa
+la ville et monta tout droit au calvaire de Lémenc, où Mme Frasne
+lui avait donné rendez-vous.
+
+Le choix de ce lieu était déjà un défi à l'opinion: il domine
+Chambéry, et de partout on l'aperçoit. C'était jadis un rocher nu,
+d'une importance stratégique si considérable qu'on y avait
+installé, du temps des anciens ducs, un signal à feu pour
+correspondre avec le signal de Lépine et la Roche du Guet, cimes
+avancées, redoutables sentinelles qui commandaient la frontière
+française. On y accède aujourd'hui par un chemin montant qui part
+du faubourg de Reclus, au-dessus des lignes ferrées, et longe d'un
+côté les hauts murs d'un couvent, de l'autre de chétives maisons
+populaires à un étage. Au sortir de ce défilé, on débouche dans la
+campagne, et l'on découvre en face de soi la petite colline
+couronnée, non plus d'un artifice de guerre, mais d'une chapelle
+qui se détache sur le fond clair et lointain de la chaîne du
+Revard et du Nivolet. Dès lors, le sentier est à découvert. Une
+mince bordure d'acacias le protège insuffisamment. Taillé à même
+la pierre, il foule une herbe maigre. Un chemin de croix
+incomplet, aux niches vides, l'accompagne dans son ascension.
+C'est une promenade abandonnée, et si l'on y est vu de loin, on
+n'y rencontre jamais personne.
+
+La petite chapelle du Calvaire, d'architecture byzantine, se
+compose d'un dôme et d'un péristyle supporté par quatre colonnes
+et surélevé de quelques marches. Un archevêque de Chambéry y fut
+enseveli en 1839. Son tombeau est creusé dans le roc, mais
+l'intérieur du monument est vide.
+
+Dès la première station au bas du sentier, Maurice distingua une
+forme humaine assise sur l'escalier, entre les colonnes. Elle
+l'attendait. En vain, à côté de lui, les branches d'or pâle des
+acacias égalaient-elles en légèreté les fleurs de mimosa; en vain
+les montagnes violettes se fondaient-elles devant lui à la lumière
+d'automne il ne voyait qu'elle au pied du Calvaire qui
+l'encadrait. Les coudes aux genoux, elle supportait son visage
+dans ses deux mains ouvertes, qui paraissaient roses et
+transparentes au soleil. Immobile, elle le regardait venir de ses
+yeux de feu. Il se hâtait à en perdre le souffle. Quand il fut
+près d'elle, elle se leva d'un seul mouvement imprévu, comme en
+ont ces fauves nonchalants dont on devine tout à coup les muscles.
+
+--J'ai eu peur que tu ne vinsses pas, dit-elle, et ma vie
+s'arrêtait.
+
+--J'ai été retenu, Édith.
+
+Il était si bouleversé qu'elle ne lui adressa pas de reproches.
+Elle le prit par la main et l'emmena derrière la chapelle. Là,
+elle lui montra l'herbe plus grasse et l'ombre favorable.
+
+--Asseyons-nous, veux-tu? Il ne fait pas froid. Nous serons bien.
+
+Ils s'installèrent côte à côte, appuyés au mur du Calvaire qui les
+séparait de Chambéry et du monde. Ils ne voyaient en face d'eux
+que les pentes du Nîvolet en pleine clarté. Elle se pelotonna
+contre lui, toute caressante.
+
+--Je t'aime tant, murmura-t-il comme une plainte.
+
+Leur amour n'était-il pas douloureux et délicieux ensemble? Ils se
+tutoyaient cependant, ils n'étaient pas amants. Elle s'écarta un
+peu de lui pour mieux le voir.
+
+--Tu as souffert? Est-ce à cause de moi?
+
+Il résuma brièvement la scène qu'il avait eue avec son père, et
+qui impliquait la découverte de leurs amours, de plus grandes
+difficultés futures, et il ajouta:
+
+--Qu'allons-nous devenir?
+
+Elle répéta:
+
+--Oui, qu'allons-nous devenir? Notre secret n'est plus à nous, et,
+moi, je ne sais plus le cacher.
+
+--Notre secret n'est plus à nous, reprit-il amèrement à son tour,
+et toi, tu n'as jamais été mienne.
+
+Elle posa la tête sur la poitrine du jeune homme, et de sa voix
+aux inflexions si câlines qu'elles appuyaient sur le coeur comme
+les doigts sur un clavier, elle s'appliqua, en le berçant, à le
+soumettre:
+
+--Ose dire que je ne suis pas tienne. Quand me suis-je refusée,
+méchant? Veux-tu partir? Je suis à toi. Tu es si jeune, et moi
+j'ai trente ans bientôt. Trente ans, et mon amour, qui est ma vie,
+ne date que de quelques mois: je t'ai regardé, il y avait du
+soleil sur toi, et je suis sortie de l'ombre pour te rejoindre. Un
+jour, je te dirai mon enfance, et ma jeunesse et mon mariage, et
+ce sera pour voir tes larmes.
+
+--Édith!
+
+--Ah! celles pour qui le mariage est une porte de lumière et non
+une porte de prison ont beau jeu à mépriser nos faiblesses! Quand
+le destin les comble, l'ont-elles plus que nous mérité? Mais elles
+ne se posent jamais une telle question. Le bonheur leur était dû
+sans doute. Elles ne font même rien pour le garder, et s'il leur
+arrivait de le perdre, elles accuseraient le sort avec fureur sans
+un retour sur elles-mêmes.
+
+--Édith!! je t'aime et tu n'es pas heureuse.
+
+Se soulevant, à demi, elle lui entoura le visage de ses mains dans
+un geste d'adoration:
+
+--Donne-moi un an de ta vie pour toute la mienne. Veux-tu? Viens,
+partons, oublions... Je ne veux plus mentir... Je ne veux plus
+appartenir à un autre. Je ne peux plus, puisque je suis à toi.
+
+D'un bond, elle fut debout. En arrière de la chapelle, non loin
+d'eux, la roche descendait à pic sur la route d'Aix. Elle
+s'approcha du bord pour narguer le vide.
+
+--Édith! cria-t-il en se redressant.
+
+Elle revint à lui, calmée et souriante.
+
+--J'aime le vertige, mais je ne le sens que là, dit-elle en
+reprenant sa place près de lui.
+
+Ce fut pour recommencer de tourmenter l'avenir:
+
+-- Notre secret est à tout le monde. Mon mari le saura bientôt. Il
+s'en doute déjà. Il m'aime à sa manière, qui me révolte. Je suis
+sûr qu'il nous épie. Il se vengera. Il combinera lentement sa
+vengeance, comme tout ce qu'il entreprend.
+
+-- Écoute, Édith; il faut divorcer.
+
+--Divorcer, oui, j'y ai pensé. Et si mon mari s'y oppose? Et il
+s'y opposera. Et puis, un divorce, c'est toujours un an, deux ans,
+peut-être plus. On m'obligera à une résidence chez des parents,
+loin d'ici. Toujours attendre. Encore deux ans de réclusion j'en
+sortirais toute vieille. Je serais séparée de toi. Séparée de toi,
+comprends-tu? Je suis renseignée, tu vois c'est impossible.
+
+Ils se turent. Dans le silence qui les environnait, appuyés l'un à
+l'autre, ils entendaient l'appel sourd de leurs êtres. Un
+frôlement, le long du mur, prés d'eux, les fit tressaillir.
+
+--On vient, murmura-t-il.
+-- Restons, répondit-elle impérieusement.
+
+Ils restèrent. Leur destinée se jouait en eux-mêmes et déjà ne
+dépendait plus des autres. Mais leur témoin n'était qu'une chèvre
+qui broutait l'herbe rare. Une fillette la suivait avec une gaule:
+elle les considéra d'un oeil stupide et continua son chemin. Et
+ils regrettèrent que leur imprudence n'eût pas entraîné de suites
+irréparables.
+
+Le temps passait, et lui ne se décidait point. Reprendraient-ils
+leurs chaînes plus lourdes, en descendant la colline, ou les
+briseraient-ils, incapables d'accepter de nouvelles précautions?
+Elle se coula tout contre lui, cherchant à lire dans ses yeux:
+
+-- Tes yeux, tes chers yeux, pourquoi fuient-ils mon regard?
+
+--Je ne sais pas, soupira-t-il en les fermant à demi, pris de
+vertige comme tout à l'heure lorsqu'elle défiait le vide.
+
+Elle l'embrassa sur les paupières avec ces mots dont la douceur
+enveloppait une audacieuse décision:
+
+--Ces jours dorés, ces jours d'automne, je sens mon coeur qui se
+brise. Chaque soir qui descend m'est cruel comme un bonheur qui
+m'est volé. Je partirai ce soir, le sais-tu?
+
+À cette fin inattendue il tressaillit et se dégagea de son
+étreinte:
+
+--Tais-toi, Édith.
+
+--Ces jours derniers, quand je te le disais, tu croyais à de
+vaines menaces. Maurice, tu te trompais, je partirai ce soir.
+
+D'autres fois, elle l'avait tenté ainsi, et toujours il avait
+écarté ce projet comme irréalisable, allant jusqu'à lui offrir de
+partir le premier, et de l'appeler à lui, dans la suite, dès qu'il
+aurait obtenu à Paris quelque situation. Inquiet, effaré,
+suppliant, devant ce nouvel assaut plus vif que tous les autres et
+plus immédiat, il s'efforça de la retenir encore.
+
+--Tais-toi. Je reste, moi, et je t'aime.
+
+Pour la troisième fois, autoritaire et exaltée, elle répéta:
+
+--Je partirai ce soir. À minuit passe le train d'Italie. À minuit,
+je serai libre.
+
+Il se tordit les mains de désespoir.
+
+--Tais-toi.
+
+-- Libre de crier mon amour. Libre, si tu n'es pas là, de goûter
+cette joie nouvelle de pleurer sans contrainte. Libre de t'adorer,
+si tu viens.
+
+--Par pitié, ne me tente plus.
+
+--J'étouffe dans ta ville. Vos maisons historiques sentent le
+moisi. J'étouffe de tendresse, vois-tu. Ici, nous serons toujours
+séparés. Je veux jouir de ma douleur, si tu ne viens pas; si tu
+viens, je veux respirer la vie. Viendras-tu?... Viendras-tu ce
+soir?
+
+Elle acheva de l'étourdir avec des baisers, et il promit.
+
+Un instant elle savoura son triomphe en silence, puis murmura:
+
+--J'ai oublié tout mon passé.
+
+Elle l'entraîna hors de leur retraite, devant le Calvaire, au
+soleil. À quoi bon désormais se dissimuler? Ils virent dans un
+éblouissement, sous un ciel net, les formes radieuses et diverses
+de la terre. C'était, devant eux, à l'extrémité de l'horizon,
+comblant tout l'espace vide que laissent entre leurs masses noires
+le Granier et la Roche du Guet, la dentelle légère des Alpes
+dauphinoises, --les Sept-Laux, Berlange, le Grand-Charnier-- que
+la première neige avait poudrées et que l'heure du jour teintait
+de rose. Moins éloignées et plus à droite, les pentes boisées du
+Corbelet et de Lépine, entre lesquelles se creuse le val des
+Échelles, portaient, comme une toison rousse, leurs buissons et
+leurs forêts incendiés par l'automne. Devant ces chaînes de
+montagnes s'étageait la guirlande des coteaux délicats, les
+Charmettes, Montagnole, Saint-Cassin, Vimines, dont les courbes
+molles, les ondulations nonchalantes reposaient le regard. Des
+coulées de lumière se glissaient dans leurs replis, jaillissaient
+en poussière entre leurs ombres. Les flèches aiguës des clochers,
+les peupliers d'or vert servaient de points saillants au décor.
+Dans la plaine, Chambéry sommeillait. Et tout près enfin, au bas
+de la colline, une vigne d'or mat et d'or rouge jetait, comme un
+cri de joie, sa note éclatante.
+
+--Montre-moi l'Italie, demanda-t-elle.
+
+D'un geste négligent il désigna leur gauche. Mais au lieu de
+suivre la direction de son bras, elle se tourna vers lui. De lui
+voir un visage d'angoisse, elle demeura interdite. Elle avait
+compris. Elle pouvait, elle, admirer, comme un touriste qui passe,
+cette exaltation de la nature. Son compagnon ne la sentait pas
+ainsi. N'était-ce pas le suprême effort que tentait son pays pour
+le retenir? Là-bas, il reconnaissait la Vigie, et voici que les
+souvenirs de son enfance, de son enfance toute claire et limpide,
+se levaient de terre comme des oiseaux pour, venir à lui. Plus
+près, c'était, désignée par le voisinage du château, la maison, ce
+que chacun de nous appelle, tout petit, _la maison_, comme s'il
+n'y en avait qu'une au monde.
+
+Dans les yeux de Maurice, elle suivait ce dernier combat avec une
+sorte d'envie, elle qui n'avait rien à sacrifier. Après un soupir,
+elle lui toucha l'épaule.
+
+--Écoute, dit-elle, laisse-moi partir seule.
+
+Mais il supporta malaisément de se sentir deviné jusque dans les
+plus obscures protestations de son être intime, et les plus
+instinctives.
+
+--Non! non! Tu ne m'aimes donc plus?
+
+--Si, je t'aime!
+
+Elle lui sourit d'un sourire infiniment tendre qu'il ne vit pas.
+La flamme de ses yeux se voila. Femme d'aujourd'hui, affamée de
+sincérité et de vie personnelle, soudainement impatiente après
+neuf ans de patience muette, elle était décidée, coûte que coûte,
+à profiter de l'absence momentanée de son mari pour s'évader hors
+de la prison du mariage. Son romanesque départ était
+minutieusement préparé dans ses conditions pratiques et dans le
+choix de l'heure. L'irritation favorable de Maurice le livrait
+presque à sa merci. Mais comment témoignerait-elle à son amant le
+plus d'amour en l'associant à sa destinée inévitable et
+dangereuse, ou bien en le laissant à son milieu naturel? Avant de
+l'aimer, elle ne trouvait pas son existence insupportable. Il
+avait soufflé en elle, sans le savoir, l'esprit de révolte.
+Comment se séparerait-elle de lui? L'offre qu'elle venait de lui
+faire brisait son propre coeur et cependant elle insista. Jamais
+elle ne devait plus rencontrer ce détachement de soi-même que la
+passion traverse parfois comme une prairie humide que le soleil
+dévorant va sécher.
+
+--Peu à peu, lentement, reprit-elle, tu m'oublierais. Ne proteste
+pas. Écoute-moi. Tu es si jeune. Toute la vie est devant toi.
+Laisse-moi partir.
+
+Mais il se révolta de cette injurieuse condescendance. Qui pouvait
+le retenir? Sa raison --une raison de vingt-quatre ans-- ne lui
+avait-elle pas révélé le droit de chacun au bonheur?
+
+--Je ne veux pas de la vie sans toi.
+
+--Je resterai, dit-elle encore, si tu le préfères. J'apprendrai à
+mieux mentir, tu verras. Quand on aime, toutes les lâchetés sont
+permises pour son amour.
+
+C'était une proposition trop tardive. Cette fois elle le savait et
+guettait un refus. En le recevant, elle s'abattit sur la poitrine
+de son ami qui murmura:
+
+-- Je t'aime jusqu’à mourir.
+
+--Seulement? Moi, c'est bien davantage.
+
+--C'est impossible.
+
+--Oh! si. Jusqu'au crime.
+
+Et sans transition, elle jeta négligemment:
+
+--Ce soir, j'emporterai ma dot.
+
+Il se souvint des doutes de son père:
+
+--Ta dot?
+
+-- Oui. Elle est inscrite dans mon contrat. Ne te l'ai-je pas
+montré?
+
+--Tu n'as pas le droit de la prendre. Un jugement te la rendra.
+
+--Ce qui est à moi, je l'abandonnerais à mon mari? Et de quoi
+vivrions-nous?
+
+--Ce soir, Édith, j'aurai quelque argent. Puis j'obtiendrai une
+situation à Paris. Un de mes camarades dont le père dirige une
+grande compagnie m'a promis de me faire réserver une place au
+contentieux. Ces temps derniers, je lui ai rappelé sa promesse à
+tout hasard.
+
+Elle ne découragea pas ce candide optimisme:
+
+--Oui, tu travailleras. Nous irons à Paris, plus tard. Mais ce
+soir, c'est pour l'Italie que nous partons.
+
+--Pourquoi?
+
+--N'est-ce pas le pèlerinage obligatoire des voyages de noces?
+
+Elle inclina la tête avec modestie. Dans sa souplesse, elle parut
+instantanément une jeune fiancée, cette femme de trente ans dont
+le visage pouvait passer d'un air de désenchantement à une
+expression de grâce enfantine; et qui était avide de mordre à la
+vie comme à ces fruits verts dont la seule vue agace les dents.
+
+L'ombre, déjà, envahissait la plaine. Devant eux, les plans du
+paysage s'accentuaient, tandis que s'empourpraient les teintes
+d'or. Elle souffrait de ces trop beaux soirs d'octobre comme d'un
+désir:
+
+--Demain, dit-elle, demain.
+
+Il fit un pas en avant, et tournant délibérément le dos au décor,
+il la regarda, elle seule, qui s'appuyait à une colonne sous le
+péristyle de la chapelle. N'était-elle pas désormais sa patrie?
+
+Ce leur fut une sorte de revanche prise contre la ville que de
+descendre ensemble la colline de Lémenc jusqu'au pont du Reclus,
+avec le risque de rencontrer des personnes de leur connaissance.
+
+--Cinq heures bientôt, dit-elle au moment de le quitter. Encore
+sept heures.
+
+L'espoir avivait la flamme de ses yeux tandis qu'il entrevoyait,
+lui, avec dégoût, ces heures cruelles où il devrait tromper sa
+famille. Elle le devina et s'apitoya sur le sort de son amant,
+afin de détruire par avance les influences qu'elle redoutait:
+
+-- Pauvre enfant, sauras-tu mentir tout un soir?
+
+Il tressaillit de se sentir découvert, et lui répéta, non sans
+âpreté, des paroles qu'elle avait prononcées:
+
+--Il n'y a plus de lâchetés quand on aime.
+
+--C'est horrible, reprit-elle, tu verras. Tu comprendras ma honte
+et ma fatigue. Moi, je mens depuis que je t'aime. Courage. À ce
+soir.
+
+Avant de rentrer, il fit en hâte quelques démarches pour emprunter
+l'argent nécessaire. De son grand-oncle Étienne Roquevillard,
+vieil original qui passait pour avare, et de sa tante Thérèse,
+pieuse et aumônière, il obtint des subsides, un millier de francs
+environ, plus cinq cents de sa soeur, Mme Marcellaz, et autant de
+son futur beau-frère, Raymond Bercy. Il dut invoquer l'obligation
+de dettes contractées au cours de ses années d'études. Cette ruse
+lui procura une humiliation qu'il offrit à son amour, mais sans y
+trouver l'apaisement. Cependant il ne réfléchit pas que tous les
+étrangers auxquels il s'était adressé avaient refusé de lui porter
+secours, tandis que sa famille, avec tendresse ou d'un ton bourru,
+s'empressait de l'aider dans sa gêne imaginaire.
+
+À six heures, il revint à l'étude Frasne comme les clercs en
+fermaient la porte.
+
+--J'ai une lettre ou deux à écrire, leur dit-il, je me charge des
+verrous.
+
+Il écrivit en effet à ses relations les plus influentes pour leur
+demander sans délai une place d'un bon rapport à Paris. Lauréat de
+tous les concours, il comptait sur la recommandation de ses
+anciens professeurs de droit. Il ne s'était jamais heurté aux
+difficultés de l'existence et, confiant dans sa valeur, il ne
+doutait point de les vaincre aisément. Où lui répondrait-on? Il
+hésita, puis donna cette indication: _Milan, poste restante_.
+
+Par ces préparatifs qui occupaient son activité, il avait réussi à
+tromper son regret de partir. Il le retrouva, aigu et poignant,
+quand il lui fallut une dernière fois passer le seuil de la maison
+paternelle. Il s'y glissa furtivement, fut aussitôt signalé, mais
+s'enferma dans sa chambre. Marguerite vînt l'y chercher au moment
+du dîner et le trouva la tête dans les mains, sous la lampe, si
+absorbé qu'il ne l'avait pas entendue frapper. Elle lui prit les
+poignets avec affection, et cette caresse le fit sursauter.
+
+--Maurice, quel chagrin as-tu?
+
+-- Je n'ai rien.
+--Je suis ta petite soeur et tu ne veux pas me confier tes ennuis.
+Qui sait? Je ne te serais pas inutile.
+
+Pour expliquer son air de souci qu'il ne pouvait nier, il invoqua
+ces prétendus embarras d'argent qu'il venait de raconter à
+diverses reprises. La jeune fille aussitôt l'arrêta.
+
+--Attends une minute.
+
+Elle s'éclipsa et quand elle reparut peu après, triomphante, elle
+déposa devant lui un beau billet bleu de mille francs:
+
+--Est-ce assez? Père m'en avait donné trois pareils pour mon
+trousseau. Il me reste heureusement celui-là.
+
+--Tu es folle, Marguerite. Je n'en veux pas.
+
+--Si, si, prends-le, je suis si contente. Quelques chemises de
+moins ne m'appauvriront guère.
+
+Elle riait, et lui, les nerfs tout vibrants, se sentait des larmes
+au bord des paupières. Par un grand effort il réussit à se
+contraindre, et se contenta d'attirer la jeune fille sur son
+coeur, --sur ce coeur qui n'appartenait donc pas tout entier à Mme
+Frasne.
+
+--Aime-moi toujours, murmura-t-il, quoi qu'il arrive.
+
+Elle leva sur lui des yeux interrogateurs. Mais, retenue par sa
+propre générosité, elle n'osa pas lui réclamer un secret en
+échange, et, l'emmenant à la salle à manger, elle lui glissa
+doucement ces mots comme une prière:
+
+--Sois gentil avec père, et je t'aimerai plus encore.
+
+Le dîner se passa sans incident, grâce à la présence de Raymond
+Bercy, qui facilita l'entrevue de M. Roquevillard et de son fils.
+Dans la soirée, Maurice se retira de bonne heure, sous le prétexte
+d'une migraine. Il traversa la chambre de sa mère, qui continuait
+de souffrir. L'âme en détresse, il put embrasser la malade dans
+l'obscurité. Elle le reconnut à ses lèvres et d'une voix faible
+elle l'appela par son nom en lui caressant le visage de la main.
+Il étouffa un sanglot et sortit. L'amour lui ordonnait de telles
+cruautés.
+
+Il prépara sa valise, qu'il fit légère afin de pouvoir la porter
+lui-même à la gare, rassembla dans un portefeuille son argent
+personnel, celui de ses emprunts et celui de Marguerite, en tout
+un peu plus de cinq mille francs, ce qui, dans son inexpérience de
+la vie, lui paraissait une somme importante; plia les quelques
+bijoux qui lui appartenaient et dont il pourrait tirer parti, et
+la toilette de l'exécution étant terminée, il attendit comme un
+condamné à mort l'heure qui lui livrerait sa bien-aimée. Sa
+raison, son infaillible raison, le soutenait dans sa décision, et
+lui représentait la beauté de vivre librement pour son propre
+compte au lieu de prendre rang, comme le dernier de la classe,
+dans la chaîne ininterrompue des Roquevillard.
+
+ * * * * *
+
+...Rassuré par l'attitude de Maurice et par une demi-confidence de
+sa fille, M. Roquevillard s'était endormi sans inquiétude
+immédiate, après s'être décidé toutefois à éloigner son fils de
+Chambéry. Il s'adresserait à un ancien ami qu'il avait obligé
+diverses fois et qui, après avoir beaucoup roulé à travers le
+monde et dévoré son patrimoine, s'était installé à Tunis, comme
+avocat, y voyait ses affaires prospérer et lui exprimait dans ses
+lettres le désir de se reposer ou, tout au moins, de trouver une
+aide. À vingt-quatre ans, un tel voyage, une telle vie, n'était-ce
+pas, avec la nouveauté, l'oubli, le salut?
+
+Dans la nuit, il crut entendre ouvrir et fermer une porte. Le
+silence étant retombé sur la maison, il pensa qu'il s'était trompé
+et s'efforça de retrouver le sommeil. Après une lutte assez
+longue, il frotta une allumette, regarda sa montre, qui marquait
+minuit et demi, se leva et sortit de sa chambre. Au bout du
+corridor, une raie de lumière filtrait sous la porte de Maurice.
+Il s'approcha, écouta et, ne percevant aucun bruit, il frappa. Il
+ne reçut pas de réponse. Après une hésitation, il entra:
+
+--Il aura oublié d'éteindre sa lampe, essayait-il de se persuader,
+quand l'anxiété le tenaillait déjà.
+
+Il vit d'un coup d'oeil le lit intact, un tiroir vide. Il rentra
+chez lui, s'habilla en hâte et malgré ses soixante années courut
+comme un jeune homme vers la gare. L'heure de l'express d'Italie
+devait être passée, mais il restait un dernier train dans la
+direction de Genève. Un employé qui le connaissait le renseigna.
+Maurice était parti _avec elle_. Ils avaient pris leurs billets
+pour Turin.
+
+Seul, il poussa un gémissement comme en ont les chênes au premier
+coup de hache. Mais, comme eux, il était résistant et contre le
+sort il se raidit.
+
+Une race, une famille, une existence même ne sont pas compromises,
+ne peuvent pas être compromis par une faute de jeunesse. Il
+retrouverait son fils tôt ou tard, il le ramènerait au foyer, ou
+bien ce serait la destinée qui se chargerait de ramener l'enfant
+prodigue, et, comme dans la parabole, il aurait la faiblesse de
+tuer le veau gras à son retour, au lieu de lui adresser des
+reproches. Le foyer paternel c'est là qu'on vient panser ses
+blessures, là qu'on est certain de ne jamais être repoussé. Un
+mari peut abandonner sa femme, une femme son mari, des enfants
+ingrats leurs père et mère: un père et une mère ne peuvent pas
+abandonner leur enfant, quand tout l'univers l'abandonnerait.
+
+La ville était comme morte sous la lune. Le pas de M. Roquevillard
+retentissait dans ce désert. De la rue de Boigne qu'il remontait,
+il vit le château dresser devant lui ses tours claires, que la
+perspective nocturne allongeait. Sur leur façade, un arbre voisin
+dessinait l'ombre de ses feuilles. Dans quelques heures, la cité
+muette retrouverait la vie pour jeter ses rires insultants sur ce
+drame de famille.
+
+Quand il ouvrit sa porte, une ombre blanche vint à lui. C'était
+Marguerite.
+
+--Père, qu'y a-t-il?
+
+À défaut de sa femme, il pouvait avec elle partager le poids de
+l'épreuve. Il l'estima assez pour ne lui rien cacher.
+
+--Ils sont partis, murmura-t-il brièvement.
+
+--Ah! soupira-t-elle, ayant compris et se rappelant l'expression
+douloureuse de son frère.
+
+De nouveau le père et la fille se serrèrent l'un contre l'autre
+dans une angoisse commune. Puis, avec tendresse, il la reconduisit
+jusqu'à sa chambre et la quitta sur cette recommandation:
+
+--Laissons dormir ta mère, petite. Elle saura toujours assez tôt
+notre peine.
+
+
+IV
+
+LA VENGEANCE DE MAITRE FRASNE
+
+
+
+Une petite valise à la main, engoncé dans son pardessus à cause de
+la fraîcheur matinale, M. Frasne descendit de l'express de sept
+heures à la gare de Chambéry, et d'un pas rapide regagna son
+domicile après deux jours d'absence. À l'air emprunté de la femme
+de chambre qui lui ouvrit la porte, il comprit immédiatement qu'il
+s'était passé ou qu'il se passait quelque chose dans sa maison.
+C'était un homme approchant de la cinquantaine, assez bien
+conservé, correct, froid et distingué au premier aspect, mais dont
+les lèvres charnues et surtout les yeux à fleur de tête, à demi
+dissimulés derrière le lorgnon, causaient bientôt une impression
+inquiétante:
+
+ --Tout va bien? demanda-t-il malgré son fâcheux pressentiment. Et
+Madame?
+
+La servante mît dans sa réponse un imperceptible accent de
+raillerie:
+
+--Madame est partie hier soir pour l'Italie avec ses malles.
+
+--Pour l'Italie?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--À quelle heure?
+
+--À minuit.
+
+--Sans explications?
+
+--Madame m'a dit en s'en allant que Monsieur était prévenu.
+
+--En effet, répliqua M. Frasne avec sang-froid. Vous me porterez à
+déjeuner dans mon cabinet.
+
+Et sans manifester plus de surprise, il entra dans son cabinet de
+travail, qui communiquait avec l'étude. À quoi bon interroger
+cette fille malveillante et évidemment mal renseignée? La nouvelle
+inattendue qu'il recevait à bout portant comme un coup de feu ne
+lui faisait encore aucun mal. Il n'en éprouvait que de
+l'étonnement. Une blessure, même mortelle, ne se distingue pas
+tout d'abord d'un simple choc. Il faut quelque temps pour en
+souffrir. Le regard aiguisé et les nerfs tendus, il remarqua sur
+la table une lettre fermée qui s'y trouvait placée de façon
+ostensible et presque agressive. Il la prit en main sans l'ouvrir,
+cherchant à la deviner. Elle contenait sans doute l'explication de
+ce départ, --abandon, bravade ou inconséquence? Après neuf années
+de mariage, il était si peu sûr de sa femme que toutes les
+conjectures lui paraissaient également vraisemblables. Devait-il
+lui chercher un compagnon de fuite ou imaginer le caprice d'une
+neurasthénique qui ne tarderait pas à rentrer au bercail? Le nom
+de Maurice Roquevillard ne s'imposait pas à son esprit. Mme Frasne
+recherchait les hommages et s'en divertissait: chacun lui faisait
+une cour anodine. Il pouvait donc ne pas prendre au sérieux la
+banale amitié qu'elle témoignait à son clerc, bien que par des
+lettres anonymes il eût appris que la ville s'en préoccupait avant
+lui. Il partageait le dédain assez commun des hommes mûrs pour les
+jeunes gens qui, prenant le temps pour allié, se contentent
+volontiers de l'espérance. À mesure qu'on perd sa jeunesse, c'est
+toujours son âge ou un âge rapproché du sien que l'on attribue aux
+séducteurs. Les sentiments ne valaient à ses yeux qu'appuyés sur
+des contingences, et il savait combien d'adultères de désir les
+coalitions morales de la province empêchent de se réaliser. Puis,
+comment admettre une hypothèse aussi déraisonnable que le
+renoncement volontaire à une situation confortable et de tout
+repos? Il ne comprenait pas, mais il se trouvait en présence d'un
+fait, lui qui n'attachait d'importance qu'aux faits. Irrité de ce
+mystère que sa clairvoyance n'élucidait pas, il déchira
+l'enveloppe et lut:
+
+"Monsieur, je ne vous ai jamais aimé, et vous le saviez. Qu'est-ce
+que le coeur d'une femme pour qui la possède par acte authentique?
+J'ai pu subir neuf ans cet esclavage parce que je n'aimais pas.
+Tout est changé aujourd'hui: je me libère loyalement au lieu de me
+partager. Qui me retiendrait? Au début de notre mariage vous
+redoutiez les enfants: il eût peut-être suffi d'une petite main
+tendue pour m'enchaîner tout à fait, mais notre maison est vide et
+personne n'a besoin de moi. Vous m'avez estimée cent mille francs
+dans notre contrat de mariage. Vous trouverez naturel que
+j'emporte mon prix. J'ai payé, la première, avec ma jeunesse. En
+vous quittant, je vous pardonne. Adieu.
+
+"Édith DANNEMARIE."
+
+Pour maître Frasne, soit par coutume professionnelle, soit par
+tournure d'esprit positif, toutes les choses de la vie, même les
+sentiments, se traduisaient en actes et obligations. Notre
+caractère gouverne jusqu'à nos agonies dans ce naufrage ou son
+existence s'abîmait, il n'était sur le moment sensible qu'à la
+perte de sa femme et non à celle de son argent, bien qu'il n'en
+fût pas prodigue; mais, pour revivre son passé et exaspérer sa
+douleur, il alla d'instinct exhumer d'un carton son contrat de
+mariage auquel la lettre faisait allusion. Avec, le papier timbré,
+il évoqua plus nettement la grande passion de son arrière-
+jeunesse. Il revit, sur un seuil d'église, une jeune fille svelte
+et souple dont les mouvements et les yeux dénonçaient la fièvre
+intérieure. C'était à la Tronche, près de Grenoble, son pays
+d'enfance. Il y venait en vacances chaque été, de Paris où il
+était premier clerc; il ne pouvait se résoudre, malgré la
+quarantaine menaçante, à quitter définitivement la capitale pour
+acquérir une étude en Dauphiné. Informations prises, Édith
+Dannemarie habitait avec sa mère, dans le voisinage, une petite
+maison où les deux femmes s'étaient retirées presque sans
+ressources après la mort du chef de famille, qui s'était ruiné au
+jeu. Une jeune fille à la campagne, avec ces yeux-là, devait être
+une proie facile. Deux ans de suite, il tenta de s'en emparer.
+Elle attendait un prince, car elle était exaltée, et
+s'impatientait de l'attendre, la solitude échauffant son
+imagination. Ainsi elle le rebutait, mais pas assez pour
+l'éloigner sans retour. Elle découvrait sans études préparatoires
+l'art de se promettre en se refusant et le pratiquait aux dépens
+d'un homme que des conquêtes dans un monde trop aisé et des
+habitudes sensuelles devaient rendre plus irritable et nerveux
+devant cette coquetterie. Il dut se reconnaître vaincu: son désir
+fut plus fort que son intérêt. Ayant perdu ses parents qui lui
+transmettaient un bel héritage, il se décida enfin à demander
+officiellement la main qui le repoussait tout en lui montrant la
+place d'un anneau de fiançailles.
+
+Comment pouvait-il, à travers les clauses laconiques d'un contrat,
+relever les traces de cet amour? Un article concédait à la future
+épouse, en considération du mariage, une donation de cent mille
+francs; non pas, comme il est d'usage et presque de style en
+pareil cas, une donation sous la condition de survie du donataire,
+mais une donation immédiate, comportant une translation de
+propriété. Cette générosité anormale, c'était la preuve de sa
+faiblesse, le témoignage lamentable de sa défaite. Elle conférait
+l'authenticité à sa passion.
+
+M. Frasne fut arraché à son examen par la femme de chambre qui lui
+apportait son chocolat. Elle observa son maître du coin de l'oeil
+tout en le servant, et fut déconcertée de lui voir en main des
+papiers d'affaires. Il compulsait un dossier, quand elle guettait
+son dépit ou sa fureur pour l'annoncer à la ville. D'un geste, il
+la congédia. Il déjeuna sans appétit, par ordre de sa volonté;
+n'aurait-il pas besoin de ses forces intactes, tout à l'heure,
+quand il lui faudrait prendre une décision?
+
+Tandis qu'il avalait de petites gorgées brûlantes, il achevait de
+revivre les années mortes. Il les revivait à son point de vue,
+incapable, comme beaucoup d'hommes et comme presque toutes les
+femmes, de se représenter celui de son partenaire. C'était, après
+bien des hésitations et des délais qui ne venaient pas de son
+côté, le mariage à la Tronche, puis le départ pour Paris. Paris
+lui révélait une compagne inconnue qui, de l'isolement et de la
+monotonie, passait sans transition et sans surprise à la plus
+folle agitation. Elle ne le ménageait pas dans sa maturité, mais
+il ne respectait pas sa jeunesse. C'était alors que, dans l'espoir
+de se reposer en province, il avait acquis à Chambéry l'office de
+maître Clairval, à défaut d'une étude vacante à Grenoble. Mme
+Frasne s'était pliée, avec l'indifférence de ceux que la vie ne
+peut plus satisfaire, à un changement d'existence aussi radical.
+Elle paraissait accepter la retraite comme le plaisir, sans élan
+mais sans objection. Deux ans s'étaient écoulés ainsi, paisibles
+autant qu'ils pouvaient l'être auprès d'une femme qui, même dans
+le calme, ne cessait d'inspirer quelque inquiétude. Et
+brusquement, quand il la croyait enlisée dans l'aisance, les
+bonnes relations et le trantran journalier, sans crier gare, elle
+abandonnait le domicile conjugal pour s'enfuir avec un amant.
+
+Abattu par une catastrophe qui ne le trouvait pas préparé, le
+notaire avait remonté machinalement la pente de ses souvenirs que
+précisait un acte civil. De nouveau il rencontra l'abîme et, cette
+fois, il le mesura mieux. Ce Maurice Roquevillard qu'il dédaignait
+en arrivant s'imposait maintenant à sa fureur jalouse. Édith
+n'était point partie seule. Elle était partie avec lui,
+probablement, sûrement. En ce moment même, là-bas, très loin, en
+Italie, hors d'atteinte, il la pressait sur sa poitrine... M.
+Frasne prit son mouchoir, le passa sur ses yeux, puis le déchira à
+pleines dents. Il pleurait et ne se possédait plus. "Il m'aime à
+sa manière ", avait-elle dit de lui.
+Cette manière, qui n'est pas la plus noble, est la plus fertile en
+tourments: elle se heurte à des images définies et cruelles, elle
+laboure le coeur, comme une charrue la terre, et met à nu la
+haine.
+
+M. Frasne reprit la lettre et le contrat, non plus pour
+approfondir sa misère, mais pour y chercher sa vengeance. Les
+clercs ne tarderaient pas à envahir l'étude. Il fallait avant leur
+venue mener son enquête, forger ses armes. L'argent qu'elle avait
+emporté, qu'elle avait volé, ---car une donation entre époux
+serait dans tous les cas annulée à la suite du divorce prononcé
+contre le donataire,-- elle avait dû le prendre dans le coffre-
+fort. Il avait récemment encaissé un prix de vente de cent vingt
+mille francs, qui devait être versé dans quelques jours, lors de
+la passation de l'acte. Par sa propre indiscrétion, elle avait pu
+l'apprendre. Une clef se fabrique ou se dérobe, mais la
+mystérieuse combinaison de chiffres sans laquelle cette clef ne
+sert de rien, comment l'avait-elle découverte?
+
+Il se leva et s'approcha du coffre-fort, qui ne portait aucune
+trace d'effraction. Il fouilla sa poche et prit son trousseau.
+Alors il s'aperçut que cette clef-là y manquait. Elle avait dû en
+être distraite le jour du départ. Il la possédait en double, il
+est vrai, et avait confié l'autre, selon l'usage, à son premier
+clerc pendant son absence. Il attendrait donc, pour ouvrir et
+vérifier le contenu du meuble, l'arrivée du clerc qui, d'ailleurs,
+servirait de témoin.
+
+Revenant à sa table de travail, il chercha un code pénal et
+commença d'en parcourir les paragraphes au titre des crimes et
+délits contre la propriété. Il lut à l'article 380 que les
+soustractions commises par des maris au préjudice de leurs femmes,
+par des femmes au préjudice de leurs maris ne peuvent donner lieu
+qu'à des réparations civiles. Mais la fin du même article, qui le
+désarmait contre l'infidèle, l'armait contre son complice:
+"_À l'égard de tous autres individus qui auraient recélé ou
+appliqué à leur profit tout ou partie des objets volés, ils seront
+punis comme coupables de vol._" Parti sur cette piste, il trouva
+mieux encore.
+L'article 408, qui traitait de l'abus de confiance, y voyait une
+circonstance aggravante lorsqu'il était commis par un officier
+public ou ministériel, ou par un domestique, homme de service à
+gages, élève, clerc, commis, ouvrier, compagnon ou apprenti au
+préjudice de son maître, et la peine devenait alors celle de la
+réclusion. Qui l'empêchait d'accuser Maurice Roquevillard et même
+de l'accuser seul? N'était-ce pas vraisemblable? Le jeune homme
+connaissait les lieux, les versements opérés à l'étude, la date
+des contrats, l'absence du notaire. Il avait pu surprendre le
+secret de la serrure, soustraire momentanément la clef du premier
+clerc. Sans fortune personnelle, il avait dû se procurer des
+ressources pour enlever sa maîtresse. Enfin, sa fuite à l'étranger
+ne le dénonçait-elle pas? Sans doute la déclaration de Mme Frasne
+démentait expressément cette version. Mais la déclaration de Mme
+Frasne, inefficace contre elle et gênante contre son amant, il
+suffisait de la supprimer. Elle détruite, rien n'innocentait plus
+ce dernier. Et même il perdait tout moyen de défense pour se
+défendre, ne devrait-il pas se retourner contre sa compagne,
+admettre au moins une vie commune aux frais de celle-ci? Un homme
+d'honneur ne le pouvait faire. Sa condamnation était donc
+certaine. L'extradition terminerait sa fuite amoureuse. Il
+comparaîtrait devant les assises. Flétri, déchu, brisé, il
+expierait pour les deux coupables. Enfin sa famille, pour atténuer
+sa faute, restituerait peut-être la somme dérobée. Ainsi le
+désastre serait sauf au moins de toute perte matérielle. Et la
+perte matérielle ne semblait déjà plus négligeable à M. Frasne
+plus réfléchi.
+
+À mesure qu'il explorait dans tous les sens une combinaison aussi
+fertile en déductions et la conduisait jusqu'au dénouement, il
+sentait son désespoir s'alléger. Il oubliait sa douleur en
+apprêtant le supplice du rival. Il envisageait sans pitié les
+conséquences les plus lointaines de la vengeance, et jusqu'à
+l'abaissement de ces orgueilleux Roquevillard, qui pourtant
+avaient accueilli le successeur de maître Clerval en ami. Dans son
+malheur, il eût jeté sa souffrance comme une malédiction à tout
+l'univers. Une dernière fois il relut cette lettre qui, seule,
+mettait obstacle à son projet, puis, résolu, il la jeta au feu et
+la regarda se tordre sous l'action de la flamme, noircir et se
+réduire en cendres.
+
+Neuf heures sonnèrent.
+
+Ponctuels, les clercs entrèrent un à un dans l'étude et gagnèrent
+leurs pupitres. Le patron franchit aussitôt la porte de
+communication, et, sans les saluer, il interpella le principal
+d'un ton préoccupé:
+
+-- Philippeaux, je ne retrouve pas la clef du coffre-fort.
+
+--Mais la voici, monsieur, répliqua le clerc. Vous me l'avez
+confiée pendant votre absence. Je ne m'en suis pas servi.
+
+--C'est juste, venez avec moi.
+
+Les deux hommes passèrent dans le cabinet.
+
+M. Frasne ouvrit le meuble et y remarqua tout de suite un certain
+désordre.
+
+--Vous avez cherché quelque chose, un testament peut-être?
+
+Philippeaux protesta avec la plus grande énergie:
+
+-- Non, monsieur, je vous jure.
+
+--Alors, je ne comprends plus. Tenez: cette enveloppe a été
+déchirée. Elle contenait le prix d'acquisition de Belvade: cent
+vingt mille francs. Nous les avons comptés ensemble.
+
+--En effet, convint le clerc effrayé.
+
+Très calme, le notaire ne poussa pas plus loin ses investigations
+et referma soigneusement le coffre-fort.
+
+--Quelqu'un est entré ici.
+
+--C'est impossible, monsieur.
+
+--Je vous dis que quelqu'un est entré ici. Nous vérifierons le
+contenu devant le commissaire de police. Qui a fermé l'étude hier
+soir?
+
+--Maurice Roquevillard.
+
+--Est-il resté seul?
+
+--Oui, pour écrire des lettres.
+
+--Combien de temps?
+
+--Je ne sais pas. Je l'ai rencontré sous les Portiques une demi-
+heure plus tard. Il m'a rendu les clefs.
+
+--Les clefs? Celle du coffre-fort fait partie de votre trousseau?
+
+--Oui.
+-- C'est imprudent.
+
+Après un silence, M. Frasne reprit:
+
+--Pourquoi n'est-il pas encore arrivé?
+
+--Qui?
+
+--Maurice Roquevillard.
+
+--Il ne reviendra pas, lança le clerc d'une voix vindicative.
+
+M. Frasne le fixa de ses yeux perspicaces. De cet examen, il tira
+deux conclusions le bruit de son malheur courait déjà la ville, et
+Philippeaux, dont il soupçonnait la jalousie, serait un sûr allié.
+Néanmoins, il joua l'ignorance.
+
+--C'est juste. Il devait retourner chez son père.
+
+--Non, monsieur, il a pris le train hier soir, à minuit.
+
+--Pour quelle destination?
+
+--L'Italie.
+
+--Ah! je comprends enfin, avoua cette fois le notaire.
+
+Et lentement il prononça son arrêt:
+
+--Ce serait donc lui qui aurait forcé mon coffre-fort. Comment
+aurait-il trouvé le chiffre?
+
+Philippeaux baissa la tête: la peur et l'envie faisaient de lui un
+délateur.
+
+--Le chiffre est inscrit sur mon agenda, mais sans indication: ma
+mémoire est mauvaise. Roquevillard a pu le lire, se douter de son
+emploi.
+
+De nouveau M. Frasne, que servaient les circonstances, dévisagea
+son clerc et dissimula son contentement:
+
+--Vous êtes deux fois imprudent, Philippeaux. Priez un de vos
+camarades d'appeler le commissaire de police. Il perquisitionnera
+lui-même.
+
+Ainsi le meuble fut visité légalement en présence de plusieurs
+témoins. M. Frasne dressa patiemment son inventaire. Nulle pièce
+ne manquait et le chiffre de l'encaisse était exact.
+
+--Il reste à vérifier cette grande enveloppe qui a été descellée,
+dit tranquillement le notaire, qui conduisait l'enquête avec
+méthode. Elle contenait le prix d'acquisition de Belvade, vingt
+hectares, cent vingt mille francs en billets de banque. Je les ai
+comptés avant de partir, devant mon premier clerc ici présent qui
+en témoignera.
+
+--Parfaitement, monsieur.
+
+-- Le chiffre est consigné là, tout au long. Or, l'enveloppe ne
+renfermait plus que vingt billets.
+
+--On m'a volé cent mille francs, conclut M. Frasne.
+
+--Comment expliquez-vous, objecta le commissaire, que le voleur
+n'ai pas tout emporté? D'habitude, ils ne limitent pas
+volontairement leurs profits.
+
+--Je l'expliquerai au parquet, où je porte immédiatement ma
+plainte.
+
+--C'est votre affaire. Vous soupçonnez donc quelqu'un?
+
+--Oui.
+
+--Vos domestiques?
+
+--Non. Ils seraient partis. Et d'ailleurs, ils n'auraient pas su
+découvrir le chiffre.
+
+--Bien. Je vais rédiger mon procès-verbal.
+
+--Accompagnez-moi au palais. C'est à deux pas.
+
+--Comme vous voudrez.
+
+Ils se rendirent au parquet directement. Le notaire eut avec le
+procureur de la République une longue conférence, qui se prolongea
+après le départ du commissaire de police. Comme il redescendait
+l'escalier, au bas des marches il croisa M. Roquevillard qui
+venait à la Cour. Il était midi et quart, l'heure d'ouverture de
+l'audience. Les deux hommes se regardèrent et se saluèrent.
+
+V
+
+LA FAMILLE EN DANGER
+
+
+Avant l'entrée en séance des conseillers, d'habitude avocats et
+avoués, dans la salle des pas-perdus, bavardent quelques minutes
+entre eux. C'est le laminoir où passent les nouvelles de la ville.
+Mais M. Roquevillard, recherché pour sa belle humeur et redouté
+pour ses pointes, agrafa sa robe au vestiaire, et gagna
+directement sa place à la barre. De loin, ses confrères le
+considéraient avec une curiosité malveillante en s'égayant de
+l'équipée du jeune Maurice, qu'ils traitaient d'ailleurs avec
+légèreté et comme une revanche contre la contrainte des moeurs en
+province. Il paraissait absorbé dans la préparation de sa
+plaidoirie. Un huissier vint à son banc et lui toucha l'épaule:
+
+ --Maître, on vous demande au parquet.
+
+Il se leva aussitôt avec déférence:
+
+ --J'y vais, dit-il.
+
+Il arrive quotidiennement que le ministère public profite de la
+présence d'un avocat à l'audience pour le faire appeler au sujet
+de quelque affaire pénale. M. Roquevillard, néanmoins, n'était pas
+sans inquiétude: sa rencontre, sur le seuil du palais, avec M.
+Frasne, lui inspirait cette réflexion:
+
+--Commettrait-il la folie de déposer une plainte en adultère?
+
+Légalement, l'adultère demeure un délit. Il appartient au mari
+seul de le dénoncer, et c'est un privilège dont il use rarement.
+Mais le visage du notaire était si malaisé à déchiffrer...
+
+Le procureur de la République, M. Vallerois, dirigeait le parquet
+de Chambéry depuis plusieurs années. Il avait eu le temps
+d'apprécier la probité professionnelle, le caractère et le talent
+de l'avocat. On parlait, il est vrai, de la candidature éventuelle
+de celui-ci aux prochaines élections législatives, et l'opposition
+au pouvoir trouverait en lui, s'il acceptait, son chef le plus
+énergique et le plus autorisé. L'accusation de M. Frasne
+détruisait fatalement ce danger politique. Fonctionnaire
+ambitieux, M. Vallerois le constatait sans déplaisir quand M.
+Roquevillard entra dans son cabinet.
+
+Il n'y songea plus lorsqu'il dut lui parler et ce fut son honneur
+de ne plus voir en face de lui qu'un honnête homme dans l'épreuve.
+Il lui tendit la main et commença:
+
+--Je dois remplir auprès de vous une mission pénible.
+
+Il s'arrêta et hésita. La force morale de l'avocat se montrait
+mieux dans les circonstances difficiles. Il sut gré au procureur
+de sa délicatesse, mais il marcha droit au but.
+
+--Il s'agit de mon fils.
+
+--Oui.
+
+--D'une instance en divorce où son nom est mêlé? D'une plainte en
+adultère?
+
+--Non, malheureusement.
+
+--Malheureusement?
+
+Ce mot ne pouvait guère avoir qu'une signification. D'une voix
+ferme, mais assourdie, M. Roquevillard demanda:
+
+--S'agirait-il d'un accident? d'un suicide?
+
+--Non, non, rassurez-vous, s'écria M. Vallerois, se rendant compte
+de l'erreur qu'il avait provoquée. Il est parti cette nuit avec
+Mme Frasne toute la ville le sait. Mais ce qui est plus grave,
+c'est que M. Frasne qui sort d'ici a déposé entre mes mains une
+plainte en abus de confiance contre lui.
+
+Malgré sa possession de lui-même, le vieil avocat, le rouge au
+front, s'indigna:
+
+--Abus de confiance? Je connais mon fils. C'est impossible.
+
+Le procureur lui donna lecture de la dénonciation que le notaire
+avait signée et des constatations relevées par le commissaire de
+police. Attentif, M. Roquevillard l'écouta sans l'interrompre. Ce
+pouvait être, c'était l'effondrement de sa famille, la honte de
+son nom. Maître de lui, mais frappé au coeur, il conclut:
+
+--M. Frasne se venge bassement.
+
+--Comme vous je le crois, reprit M. Vallerois, qui laissa paraître
+sans détour sa sympathie. Mais l'argent a disparu: comment arrêter
+l'action publique?
+
+-- Mon fils n'est pas seul en cause. Quand un enfant de vingt ans
+enlève une femme de trente ans, lequel des deux prépare et dirige
+l'expédition?
+
+--Je l'ai donné à entendre tout à l'heure, à cette place même,
+avec insistance. J'ai recommandé la prudence et réclamé vingt-
+quatre heures de réflexion. Je me suis heurté à une décision
+formelle. La justice va suivre son cours. Je suis obligé de
+commettre le juge d'instruction.
+
+Rassemblant son courage devant ce coup du sort, M. Roquevillard se
+taisait, tandis que le chef du parquet tournait et retournait
+l'insoluble problème:
+
+--Il y a contre lui des présomptions graves, précises,
+concordantes d'abord les facilités de sa situation à l'étude, puis
+sa présence hier soir, avec les clefs, après le départ des autres
+clercs, son manque de ressources pour entreprendre son audacieux
+enlèvement, et jusqu'au souci d'arrêter lui-même le chiffre de son
+vol, comme on fixe la quotité d'un emprunt qu'on restituera.
+
+--Il y a pour lui d'autres présomptions, répliqua fièrement le
+père. D'abord sa famille. On ne ment pas à toute une lignée de
+braves gens. Et qui vous dit qu'il est parti sans ressources?
+Quand son argent à lui sera épuisé, il reviendra, j'en réponds.
+
+Leur entretien fut interrompu par un huissier qui venait chercher
+l'avocat dont la Cour attendait la plaidoirie:
+
+--Je vous suis, dit M. Roquevillard en le congédiant d'un geste.
+
+--Mais s'il est arrêté, comment se défendra-t-il? reprit M.
+Vallerois. Comprenez bien que son cas est mauvais. Les preuves
+s'accumulent contre lui. Et dans l'hypothèse la plus favorable,
+pour se disculper, il faudra qu'il accuse. Le voudra-t-il? Et il
+passera toujours pour complice. Dans tous les cas, si vous
+connaissez le lieu de sa résidence, conseillez-lui d'attendre,
+avant de rentrer en France. Je réclamerai mollement l'extradition.
+
+M. Roquevillard secoua la tête avec énergie.
+
+--Non, non. Fuir, c'est avouer. Il faut qu'il revienne. Je
+trouverai des preuves d'innocence...
+
+Et après un instant de réflexion où il pesa le pour et le contre,
+il ajouta:
+
+--Puisque notre malheur vous touche, monsieur le procureur,
+m'autorisez-vous à vous demander un service, un grand service qui
+peut encore nous sauver?
+
+
+--Lequel?
+
+--Proposez à maître Frasne de retirer sa plainte contre le
+paiement intégral de cent mille francs.
+
+--Vous les restitueriez?
+
+--Je les paierais.
+
+--Et si votre fils n'est pas coupable?
+
+--Il est dans une impasse, vous l'avez dit. Notre honneur vaut
+davantage. Même des poursuites l'éclabousseraient.
+
+--Maître Frasne passe pour intéressé. Sa plainte n'est peut-être
+pour lui qu'un moyen de rentrer dans ses fonds. Essayez de la
+moitié.
+
+--Non, pas de marchandage. Le paiement contre le retrait.
+
+Par un souci de tranquillité et de bienséance, le magistrat
+ébranlé se retrancha derrière des scrupules professionnels.
+
+--Vous avez raison. J'ai le désir de vous obliger, maître. Et je
+l'ai plus encore devant votre sacrifice. Mais convient-il à mon
+caractère de tenter une démarche aussi anormale?
+
+M. Roquevillard mit un peu d'émotion dans sa réponse.
+
+--Elle est anormale, c'est vrai. Mais le temps presse. Je plaide à
+la Cour. Tout à l'heure la plainte sera ébruitée. Vous seul la
+connaissez et pouvez la suspendre encore, l'anéantir. Je vous en
+supplie.
+
+--C'est impossible: je ne puis me rendre chez un plaignant.
+
+--Vous pouvez le faire venir au parquet.
+
+--Soit, dit M. Vallerois. Le moyen est cher, mais sûrement
+efficace. Je présenterai la proposition en mon nom, afin que si
+par hasard j'échoue, vous ne soyez pas engagé par une offre qui
+paraîtrait une acceptation du vol.
+
+--Merci.
+
+Ils se séparèrent. L'avocat rentra dans la salle d'audience où les
+conseillers s'impatientaient, et commença de plaider avec sa
+lucidité accoutumée. Devant l'ordre serré de son argumentation,
+nul ne soupçonna l'angoisse qui le torturait. Mais quand il
+s'assit, le vieux lutteur, qui n'était jamais las, sentit une
+fatigue extrême, lourde comme le poids inconnu de la vieillesse.
+
+Après la plaidoirie adverse et une courte réplique, il reprit
+enfin sa liberté. Il regarda sa montre: elle marquait trois heures
+et demie. Pendant ces trois heures d'intervalle, le sort de son
+fils s'était décidé. Il remonta au parquet où l'attendait M.
+Vallerois, et comprit immédiatement que le magistrat avait échoué.
+
+--M. Frasne est revenu, expliqua celui-ci. Vous aviez raison il se
+venge.
+
+--Il refuse?
+
+--Catégoriquement. Il préfère sa haine à son argent. En vain, j'ai
+pesé sur lui de toutes mes forces, invoqué le scandale qui
+rejaillirait sur sa femme, parlé même du manque de preuves. Il m'a
+répondu que, si je ne mettais pas en mouvement l'action publique,
+il se constituerait partie civile devant le juge d'instruction.
+C'est son droit, et sa résolution est inébranlable.
+
+--Et si je tentais, moi, de le fléchir? Nous étions en bonnes
+relations.
+
+--Cette visite serait inutile, pénible et même compromettante. Je
+ne vous y engage point. Je lui ai parlé de votre famille, de vous.
+Il m'a répliqué: "Son fils m'a arraché le coeur. Tant pis si les
+innocents paient pour les coupables."
+
+M. Roquevillard réfléchit un instant, s'inclina devant ce conseil
+dont il approuva l'exactitude, et prenant congé du procureur, il
+lui tendit la main:
+
+--Il me reste à vous remercier. Vous m'avez traité en ami, je ne
+l'oublierai pas.
+
+--Je vous plains, répondit M. Vallerois touché.
+
+Sa serviette sous le bras, l'avocat regagna sa maison. Il se
+hâtait de son pas toujours jeune, portant haut la tête selon son
+habitude, mais le visage très pâle. Sous les Portiques, asile des
+flâneurs, il croisa des amis qui se détournèrent, tandis que les
+passants le dévisageaient avec insistance, avec raillerie. Il
+comprit que les clercs de l'étude Frasne colportaient déjà à
+travers la ville la honte des Roquevillard. Les Roquevillard:
+c'était, depuis des siècles, la première défaillance de la race.
+Fallait-il qu'elle fût guettée pour qu'on la répandît avec cette
+rancune! Et que de basse envie soulevait donc l'orgueil d'un nom!
+La faiblesse d'un descendant détruisait tout un passé d'énergie et
+d'honneur qui avait fourni depuis tant d'années des exemples
+virils. Et ceux qui s'en réjouissaient ne comprenaient-ils point
+que cet écroulement les atteignait?...
+
+Il se redressa et ralentit sa marche. Personne ne supporta son
+regard. Se raidissant dans le mépris, il songeait, tandis qu'il
+faisait face à l'orage: "Chiens, aboyez à distance. Mais
+n'approchez pas. Tant que je serai vivant, je protégerai les
+miens, je les couvrirai de ma force. Et vous ne me verrez pas
+souffrir."
+
+Devant sa porte, il fut absorbé par M. de la Mortellerie, son
+voisin de campagne. Devrait-il subir déjà des condoléances et des
+sympathies? Encore ce maniaque, en le recherchant, se montrait-il
+le plus humain. Le vieux gentilhomme lui montra le château que
+baignait la lumière du soir.
+
+--À la réception de l'empereur Sigismond, en 1416, lui confia-t-il
+mystérieusement, le duc Amédée VIII donna dans la grande salle un
+banquet dressé par Jean de Belleville, l'inventeur du gâteau de
+Savoie. Les viandes étaient dorées, chargées d'ornements et de
+banderoles aux armes des convives, et chacun recevait les mets qui
+lui étaient destinés en portion simple, double ou triple suivant
+son rang. J'aime cette distinction: il faut manger, non pas selon
+son appétit, mais selon son importance.
+
+--Une portion m'eût suffi, répliqua M. Roquevillard en abandonnant
+le fâcheux.
+
+Il ne pouvait, lui, tromper le présent avec les souvenirs du
+passé. Il disparut sous la voûte, monta l'escalier, et gagna son
+cabinet en évitant la chambre de sa femme toujours alitée. Mais
+celle-ci, l'ayant entendu, le fit appeler dans l'espoir qu'il lui
+donnerait des nouvelles de leur fils. Il la trouva seule, assise
+sur son lit, dans l'ombre du jour qui tombait.
+
+--Marguerite est sortie, murmura-t-elle, et, osant à peine
+formuler cette demande, elle ajouta:
+
+--Tu ne sais rien de Maurice?
+
+--Non, rien. De longtemps, sans doute, nous ne saurons rien.
+
+--Comme ta voix est dure, François! reprit la malade. Cette femme
+l'a ensorcelé, comprends-tu, le pauvre enfant.
+
+--La faiblesse est une façon d'être coupable.
+
+Frappée de cet accent rigide, elle tourna le bouton de la lumière
+électrique, et vit son mari comme atteint d'une vieillesse subite,
+si pâle et les yeux si creusés, qu'elle pressentit le danger.
+
+--François, supplia-t-elle, il y a autre chose que tu me caches.
+Ne suis-je plus comme autrefois ta compagne pour qui tu n'avais
+pas de secrets?
+
+Il s'avança vers le lit:
+
+--Mais non, chère femme, il n'y a rien de plus. La désertion de
+notre fils, n'est-ce pas assez?
+
+Redressée et les bras tendus, elle reprit sa supplication.
+
+--Je lis dans ton regard une menace terrible qui pèse sur nous. Ne
+m'épargne pas comme la nuit dernière. Parle: j'aurai du courage.
+
+--Tu t'exaltes sans cause; il n'y a rien.
+
+--Je te jure que j'aurai du courage. Tu ne me crois pas?
+
+--Valentine, calme-toi.
+
+-- Attends, tu vas me croire.
+
+Et joignant les mains, la vieille femme que la maladie accablait
+invoqua à voix haute la force de Dieu. Dans le visage exsangue et
+émacié, sans reflet de vie, les yeux brillaient d'une ardente
+flamme.
+
+--Valentine, dit-il doucement.
+
+Elle se tourna vers lui comme transfigurée:
+
+ --Maintenant, dit-elle, maintenant, parle. Je puis tout entendre.
+Est-il mort?
+
+--Oh! non!
+
+Elle avait eu le même cri que lui. Subjugué par cette foi qui
+animait sa femme, il lui confia la redoutable accusation qui les
+atteignait dans leur chair. Avec indignation, elle la repoussa.
+
+--Ce n'est pas vrai. Notre fils n'est pas un voleur.
+
+--Non. Mais pour tout le monde il le sera.
+
+--Qu'importe, s'il ne l'est pas en réalité. Et cela, je le sais,
+j'en suis sûre.
+
+Mais d'un geste coupant, M. Roquevillard résuma le désastre:
+
+--Il nous déshonore.
+
+C'était le crime contre la race que, chef de famille, il jugeait,
+tandis que la chrétienne songeait à la conscience.
+
+--Dieu, déclara-t-elle avec solennité, ne nous abandonnera pas.
+
+Comme elle prononçait cet unique mot d'espoir, Marguerite entra,
+bouleversée et luttant contre son trouble. Elle regarda son père
+et sa mère, les vit unis dans la même douleur, et, comme un
+torrent qui renverse un barrage, elle brisa la contrainte qu'elle
+s'imposait et se livra à ses sanglots.
+
+Mme Roquevillard l'attira sur son coeur:
+
+--Viens vers moi.
+
+--Qui t'a fait du mal? lui demanda son père.
+
+Avec une surexcitation fébrile, elle domina sa détresse:
+
+--On nous insulte.
+
+--Qui?
+
+--Je viens de chez Mme Bercy. Raymond était là. Elle m'a dit:
+"Vous avez un joli frère." C'était mal de sa part. Moi je baissais
+la tête. Elle a repris: "Vous savez ce que racontent les clercs de
+l'étude Frasne?" Je me taisais toujours. "Ils racontent que votre
+frère ne s'est pas contenté de la femme." --" Maman! " a crié
+Raymond faiblement. Moi, j'étais déjà debout. Achevez, madame,
+vous le devez. " Elle a osé achever: "Il a emporté la caisse."
+Alors j'ai dit: "Je vous défends d'insulter mon frère." Et à mon
+fiancé, j'ai ajouté: "Vous, monsieur, qui ne savez pas me protéger
+chez vous, je vous rends votre parole." Il a voulu me retenir,
+mais je n'ai plus rien écouté, et me voilà.
+
+--Chère petite! murmura sa mère en l'embrassant.
+
+--Ah! se récria M. Roquevillard redressé sur les têtes jointes de
+sa femme et de sa fille, on condamnera donc toujours sans
+entendre.
+
+Mais déjà Marguerite oubliait son malheur personnel pour le
+malheur commun. Elle se releva et vint à son père qu'elle fixa
+dans les yeux:
+
+--Vous en qui j'ai confiance, répondez-moi ce n'est pas vrai,
+n'est-ce pas?
+
+--C'est faux! assura la malade.
+
+-- Je l'espère, dit le chef de famille. Mais toutes les apparences
+sont contre lui, et il risque d'être condamné.
+
+--Condamné?
+
+--Oui, condamné, répéta l'avocat, et nous tous avec lui qui
+portons le même nom, venons du même passé et marchons vers le même
+avenir.
+
+D'un geste, il parut protéger les deux femmes en larmes et menacer
+le déserteur:
+
+--Un instant de faiblesse suffit à briser l'effort de tant de
+générations solidaires. Ah! que là-bas, dans sa fuite honteuse, il
+mesure l'étendue de sa trahison: les fiançailles de sa soeur
+rompues, l'avenir de son frère atteint, la santé de sa mère
+ébranlée, notre fortune compromise, notre nom taché et notre
+honneur sali! Voilà son oeuvre. Et cela s'appelle l'amour!
+Qu'importe qu'il n'ait pas dérobé une somme d'argent? À nous, il
+nous a tout volé. Aujourd'hui que nous reste-t-il?
+
+--Vous, s'écria Marguerite. Vous le sauverez.
+
+--Dieu, dit Mme Roquevillard qui retrouvait dans le malheur une
+étrange sérénité. Ayez confiance: les mérites d'une race ne sont
+jamais perdus. Ils rachètent les fautes des coupables...
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+I
+
+FABRICANT DE RUINES
+
+
+De tous les lacs de Lombardie, le moins visité est celui d'Orta.
+Il se perd dans la réputation du lac Majeur comme une barque dans
+le sillage d'un bateau.
+
+Du train qui le longe, le voyageur se contente de le regarder
+négligemment sans daigner s'arrêter. Il aperçoit les lignes
+précises des montagnes boisées qui l'enserrent, et les creux de
+vallons où de blancs villages se dissimulent à demi comme des
+troupeaux dans l'herbe. Il emporte en hâte la vision d'une colline
+plantée d'arbres qui s'avance en promontoire sur les eaux, d'une
+ville éparpillée sur la rive, d'une île toute bâtie, et dans sa
+fuite rapide il pense avoir cueilli le sourire délicat de ce
+paysage qui se réserve et qui résume le charme de la nature
+lombarde un mélange d'âpreté et de grâce. La grève du lac
+s'arrondit avec mollesse, mais les contours de l'horizon sont
+nets, accentués, non point fondus et vaporeux comme ils le sont en
+Suisse et en Savoie sous un ciel plus pâle. Le soir, ils
+apparaissent foncés sur un fond clair. Les ondulations des
+collines presque symétriques reproduisent les mêmes formes en les
+exagérant à mesure qu'on regarde vers le nord, de sorte qu'on
+devine à les mesurer par quelles adroites transitions la plaine de
+Novare aboutit à la muraille formidable des Alpes.
+
+Orta Novarese n'est pas encore aménagée pour recevoir des hôtes.
+De là son heureux abandon. Un seul hôtel, au penchant du Mont
+Sacré, --Orta est couronnée d'un monticule où vingt chapelles
+disséminées dans les arbres illustrent la vie et les miracles de
+saint François d'Assise,-- l'hôtel du Belvédère reçoit, du
+printemps à l'entrée de l'hiver, des pensionnaires en petit
+nombre. Mais on découvre sans cesse dans la verdure, le long de la
+côte, des maisons de campagne où l'aristocratie de la province
+vient goûter le repos. Les grilles n'en sont pas fermées. Bien
+entretenus, leurs jardins répandent un parfum de fleurs que l'on
+respire avec délices, au lieu des relents de tables d'hôte qui
+empoisonnent le séjour de Pallanza ou de Baveno...
+
+Fuyant les grandes villes où ils avaient passé la mauvaise saison,
+Mme Frasne et Maurice Roquevillard s'étaient installés au mois de
+mai à l'hôtel du Belvédère. Retenus par lassitude du changement et
+aussi par la modicité du prix, ils s'y trouvaient encore à la fin
+d'octobre. Un automne exceptionnel succédait à l'été presque
+sournoisement, et sans la brièveté des jours, un peu de fraîcheur
+dans l'air, et l'or craintif qui teintait les feuillages, le
+soleil eût inspiré une confiance illimitée.
+
+Ce matin-là, dans le salon attenant à leur chambre, le jeune homme
+s'occupait à traduire un petit livre italien, _Vita dei SS. Jiulio
+e Ginliano_, histoire des deux apôtres qui, de la mer Égée,
+vinrent au quatrième siècle évangéliser Orta. Un passage tiré de
+Lamartine et laissé dans son texte français le retint plus
+longtemps que la phrase la plus obscure. Rêveur, il tourna la tête
+du côté de la fenêtre. Ses yeux dédaignèrent le bouquet d'arbres
+qui terminait la presqu'île au-dessous de lui, l'eau transparente
+et calme, la petite île, jadis lieu d'enchantements, que le
+poétique auteur de la biographie compare à un camélia sur un plat
+d'argent. Spontanément ils cherchèrent le faite des montagnes qui
+barrent l'horizon, comme s'ils les voulaient franchir pour voir au
+delà. Pendant qu'il était ainsi absorbé, une forme blanche se
+glissa dans la pièce et se pencha par-dessus son épaule sur le
+volume ouvert. Entre les phrases étrangères, la phrase française
+se détachait en caractères italiques: _La prédestination de
+l'enfant_, disait Lamartine, _c'est la maison où il est né: son
+âme se compose surtout des impressions qu'il y a reçues. Le regard
+des yeux de notre mère est une partie de notre âme qui pénètre en
+nous par nos propres yeux_.
+
+Mme Frasne doucement ferma le livre, et son amant qui ne l'avait
+pas entendue venir tressaillit à ce geste. Ils échangèrent un
+regard plein de ces choses que des amants n'osent pas dire et à
+peine penser.
+
+--Quel jour du mois sommes-nous? demanda-t-elle avec indifférence.
+
+Rassuré, il répondit:
+
+--Le vingt-cinq octobre.
+
+Tout de suite, elle l'inquiéta de nouveau:
+
+--Il y a un an, te souviens-tu, nous avions rendez-vous au
+Calvaire de Lémenc. Là, nous nous sommes décidés à fuir ensemble.
+Il n'y a qu'un an, déjà mon amour ne te suffit plus.
+
+--Édith!
+
+--Non, il ne te suffit plus.
+
+Et avec un sourire triste, elle ajouta simplement:
+
+--Vois, tu travailles.
+
+--Édith, ne faut-il pas songer à l'avenir?
+
+--Non, il n'y faut pas songer encore. Que nous manque-t-il?
+
+Il prit ombrage de sa question:
+
+--Mes ressources sont épuisées. Notre fortune présente vient de
+toi,
+je ne puis l'oublier.
+
+--Mais tout est commun entre nous. Ne suis-je pas ta femme?
+
+Il fronça les sourcils d'un air volontaire:
+
+--Je désire que ta dot demeure intacte. J'ai demandé à l'un de mes
+amis, qui est publiciste à Paris, de me chercher une situation
+dans la
+presse. Ne pourrais-je y rédiger une revue des journaux étrangers?
+Au collège j'ai appris l'anglais, plus tard l'allemand pour ma
+thèse
+de doctorat. Et je parle déjà l'italien. Cette collaboration, et
+un
+contentieux, ce serait de quoi vivre.
+
+Elle l'écouta avec un sourire ambigu et de ce geste d'adoration
+qui
+lui était familier elle lui caressa le visage de la main.
+
+--Demain nous parlerons de l'avenir. Demain, pas aujourd'hui.
+
+--Pourquoi attendre un jour? Fixons tout de suite, au contraire,
+la
+date de notre départ.
+
+--De notre départ?
+
+--Oui, pour Paris.
+
+Elle ne sut pas dissimuler son mécontentement:
+
+--Toujours Paris. Tu m'en parles sans cesse. Tu en es obsédé.
+
+--C'est là que je puis gagner mon pain, répondit-il avec
+mélancolie.
+
+Souple et câline, elle se coula entre ses bras, chercha ses lèvres
+rouges sous la moustache et lui murmura de tout près:
+
+--Je t'avais demandé un an de ta vie. Un an à vivre sans passé ni
+avenir, à respirer jour par jour notre tendresse, à oublier pour
+moi
+le reste du monde. T'en souviens-tu?
+
+--Ne te l'ai-je pas donné, et bien plus encore?
+
+--Il me manque un jour: c'est demain notre anniversaire.
+
+Avec émotion, il répéta:
+
+--Demain, Edith.
+
+Toute frémissante de ses souvenirs, elle se redressa:
+
+--Ce jour qui nous reste, ne le gâte pas. Puisqu'il est le
+dernier, qu'il soit le plus beau de notre année qui s'est écoulée
+goutte à goutte. Ne parlons plus de l'avenir avant demain. Me le
+promets-tu?
+
+Il sourit de tant d'exaltation:
+
+--Je veux bien.
+
+--Alors, je vais m'habiller. Ce sera vite fait. Et nous sortirons.
+Nous déjeunerons dans l'île.
+
+Elle disparut, et pendant son absence, il voulut reprendre ses
+exercices de traduction. Mais de nouveau il commença la phrase
+française: _La prédestination de l'enfant, c'est la maison où il
+est né..._ Et il s'arrêta de nouveau.
+
+Édith avait raison. Le présent ne lui suffisait plus, ne lui avait
+jamais suffi. De connivence tous deux venaient d'écarter l'avenir,
+mais le passé, dont ils n'avaient point osé parler, leurs regards
+y plongeaient quand leurs bouches demeuraient muettes. Le silence,
+pour lui, devenait un supplice. Par delà ces montagnes
+rapprochées, que faisaient-ils à cette heure, ceux dont il n'avait
+pas de nouvelles?
+
+Édith reparut sur le seuil, et implora son approbation:
+
+--Me trouves-tu jolie, ce matin?
+
+Elle portait une robe d'été en alpaga blanc qui dessinait, sans la
+serrer, sa taille flexible, et un chapeau surmonté d'ailes
+blanches qui achevait de donner à toute sa personne une grâce
+légère et élancée. Cette année l'avait rajeunie. Ses yeux de feu
+ne pouvaient jeter plus d'éclat qu'autrefois, mais ses joues
+étaient plus rondes et moins pâles. Son corps mince avait pris une
+apparence de poids. Et sur toute sa personne était répandue une
+expression indéfinissable d'amour comblé.
+
+Il l'admira et ne lui adressa pas le compliment qu'elle attendait.
+
+Ils descendirent vers le port d'Orta par un chemin en pente raide,
+aux pavés ronds, si peu fréquenté que l'herbe y croît entre les
+pierres. Sur la place, devant la grève où les barques sont
+amarrées, ils croisèrent une jeune fille coiffée d'un béret rouge
+qu'ils avaient déjà rencontrée plusieurs fois dans leurs
+promenades et qui devait habiter les environs. L'étrangère les
+dévisagea sans timidité, surtout Maurice.
+
+--Elle est gentille, constata le jeune homme après l'avoir
+dépassée.
+
+Sa compagne eut une moue de tristesse qui pour un instant lui
+restitua son âge:
+
+--Ne la regarde pas. Je suis jalouse.
+
+Il la plaisanta sur cet excès de sévérité:
+
+--Jalouse? Et moi ne puis-je l'être?
+
+--De qui, grand Dieu?
+
+--Mais de cet Italien noir et moustachu de l'hôtel qui, pendant
+les repas, oublie sa maîtresse pour couler vers toi ses oeillades
+indiscrètes.
+
+Elle éclata de rire
+
+--Lorenzo!
+
+--Tu sais son nom?
+
+--Il me l'a dit. Il m'a fait, en roulant ses yeux blancs, une
+déclaration qui m'a beaucoup amusée.
+
+Il s'efforça d'en rire à son tour. Mais quand ils furent installés
+dans leur canot, et qu'après deux ou trois coups de rames ils se
+furent éloignés du bord, ils éprouvèrent la même impression de
+malaise. Ce présent qu'ils ménageaient avec tant d'art, dont ils
+écartaient les souvenirs et les conséquences pour en extraire
+toute la force, voici que le plus petit incident l'atteignait.
+Quelles murailles fallait-il construire à l'amour pour le mettre à
+l'abri du monde, ne fût-ce qu'une année? Cet amour, à quoi ils
+avaient tout sacrifié, était pressé de toutes parts par la vie et
+jusque par les mouvements de leurs coeurs, comme cette île devant
+eux était baignée des eaux.
+
+La première, elle eut conscience de leur misère. Elle se leva de
+la banquette et se rapprocha de lui. Au lieu de la comprendre, il
+lui raconta la légende de saint Jules dont ils ne se souciaient ni
+l'un ni l'autre:
+
+--Cette île, autrefois, était un repaire de serpents. Lorsque
+saint Jules voulut s'y rendre d'Orta, les pêcheurs refusèrent tous
+de lui prêter leurs barques. Alors il étendit sur l'eau son
+manteau et se servit de son bâton comme d'une rame.
+
+Dépitée, elle murmura:
+
+--Comme tu es savant!
+
+--Je viens de lire ce miracle.
+
+--Je déteste ton livre.
+
+Il devina pourquoi elle le détestait. Dans ce dernier jour de leur
+première année amoureuse qui devait en résumer la douceur, tout
+les blessait, tout leur devenait douloureux, et jusqu'aux paroles
+les plus innocentes.
+
+Ils abordèrent au pied d'un escalier qui descend à la rive, et
+attachèrent leur canot à un cercle de fer fixé dans la grève pour
+cet usage. Ils entrèrent dans la vieille basilique romane qui
+renferme des fresques byzantines, récemment découvertes sous un
+épais crépi, une chaire de marbre noir, un sarcophage et des
+fresques de Ferrari et de Luino. Pour l'avoir entrevue d'autres
+fois, ils la visitèrent sans plaisir: il faut aux amants des
+spectacles toujours neufs, tant ils redoutent les sensations
+émoussées, par la crainte instinctive d'une autre lassitude. Ils
+préférèrent s'engager dans une ruelle étroite qu'ils ne
+connaissaient pas. Tout le sommet de l'île en pente est occupé par
+les bâtiments d'un séminaire qui ressemble à une forteresse. Après
+un tournant, leur ruelle aboutit à une porte fermée. Ainsi
+arrêtés, ils se trouvèrent face à face dans le plus complet
+isolement entre de hauts murs dans une île. Pour eux, il n'y avait
+effectivement plus qu'eux au monde. N'est-ce pas le désir de tous
+les
+amants? L'année précédente, ils eussent souhaité pour le reste de
+leurs jours une telle solitude. D'un commun accord, ils
+s'enfuirent vers le rivage.
+
+Un vieillard pêchait à la ligne en plein soleil. Sous un saule qui
+bordait la grève, deux enfants, pieds nus, faisaient des
+ricochets. Le long de la côte, des maisons de campagne
+apparaissaient entre les branches que dégarnissait lentement
+l'automne, et Orta toute blanche se reflétait dans le lac
+immobile. Ce spectacle de vie calme, dans le repos de midi, leur
+fut un soulagement.
+
+Ils déjeunèrent sur les marches de l'escalier qui conduit à la
+basilique. Et après avoir erré sur l'eau une partie de l'après-
+midi, en quête d'un site ignoré qui raviverait leurs sensations,
+ils regagnèrent le port. Débarqués, ils cherchèrent l'emploi de
+leur temps.
+
+--Rentrons-nous à l'hôtel? lui demanda-t-il sur la petite place.
+
+Mais elle protesta contre ce projet de claustration:
+
+--Oh! non. Le soleil est loin encore de la montagne. Revenons par
+la grande route, sans nous presser.
+
+La route, après avoir traversé la ville dépourvue de trottoirs,
+suit le lac tout en s'élevant peu à peu de niveau et contourne le
+Mont Sacré qui, de ses arbres et de ses chapelles, domine la
+presqu'île. Elle longe des grilles ou des murs de villas, dont
+l'entrée est ornée de palmiers et d'orangers. Devant l'une de ces
+villas, toute modeste et même délabrée, qu'ils aperçurent au bout
+d'une courte avenue par le portail ouvert, Édith respira une odeur
+de roses:
+
+--Attends, dit-elle à son amant. Elles ont tant de parfum, et ce
+sont les dernières.
+
+--Entrons. J'en demanderai quelques-unes pour toi.
+
+Ils entrèrent ensemble, et ce fut pour trouver dans le jardin
+intérieur un assemblage étrange: des stèles tronquées, des
+tourelles de stuc démantelées à demi, des portiques inachevés,
+toute la dévastation d'une cité d'art en miniature, mais une
+dévastation régulière, organisée en motifs de décoration. Au
+milieu de ces pierres symétriquement groupées qui, toutes,
+symbolisaient avec une grâce factice les injures du temps, un
+petit Amour de marbre, que cernaient des rosiers, se dressait sur
+un piédestal, le sourire aux lèvres et bandant son arc.
+
+La jeune femme ne vit que l'Amour parmi les roses:
+
+--Il est charmant, et le jour le caresse.
+
+--C'est bizarre, observait Maurice: nous devons être chez quelque
+amateur de monuments funéraires. En Italie, on ne redoute pas
+l'accumulation.
+
+Un homme déjà âgé, revêtu d'une blouse blanche, le ciseau du
+sculpteur à la main, s'avança à leur rencontre et les salua d'un
+geste un peu
+trop solennel, mélange d'obséquiosité et de noblesse. Il
+s'entretint en langue italienne avec le jeune homme pendant
+qu'Édith autorisée cueillait des fleurs. Elle les rejoignit avec
+une gerbe dans les mains:
+
+--Voici mon bouquet. Mais je vous offrirai une rose à chacun.
+
+Le propriétaire dépouillé se confondit en remerciements et
+formules de reconnaissance qu'elle ne comprit pas. Maurice le
+présenta:
+
+--M. Antonio Siccardi. Monsieur est fabricant de ruines
+artificielles. C'est un beau métier.
+
+Édith leva sur son amant des yeux interrogateurs.
+
+--Je t'expliquerai, ajouta-t-il.
+
+Quand ils se retrouvèrent sur la route après avoir pris congé de
+leur hôte d'un instant, elle s'amusa de cette profession peu
+connue, et répéta sur un ton de badinage:
+
+--Fabricant de ruines artificielles?
+
+--Mais oui, pour l'ornement des parcs. Dans les bosquets, à côté
+d'un banc, cela fait très bien, une colonne brisée, un arceau
+abandonné, ou quelque savante rocaille. J'ai connu au quartier
+Latin un brave homme qui fabriquait des toiles d'araignées pour
+les vieilles bouteilles qu'on achète le soir même, les jours de
+grands dîners.
+
+--Et gagne-t-il beaucoup d'argent avec sa fabrique?
+
+--Beaucoup.
+
+--Ce n'est pas possible.
+
+--Il me racontait justement que tous les nouveaux riches --et ils
+sont nombreux-- parvenus de la finance ou du négoce, raffolent de
+son art. Ils bâtissent des maisons neuves, eux-mêmes sortent de
+terre, mais pour la beauté il leur faut des ruines.
+
+--Bien. Mais l'Amour? Pourquoi l'Amour au milieu de ces affreux
+débris? Les roses lui suffisent.
+
+--Aussi l'ai-je demandé au bonhomme.
+
+--Et qu'a-t-il répondu?
+
+--"Il se plaît dans les ruines", m'a-t-il assuré avec un sourire
+mystérieux, le sourire de la Joconde que prennent volontiers les
+marchands.
+
+--Oui, c'est drôle, conclut-elle. Avec leurs groupes de marbre en
+toilette de ville, les Italiens font de leurs cimetières des
+salons de modes et ils choisissent des signes de mort pour
+l'agrément de leurs jardins...
+
+Lentement ils gravirent le Mont Sacré, qui s'élève d'une centaine
+de mètres au-dessus de la ville. Quand ils parvinrent au sommet,
+ils y trouvèrent le soir qui ajoutait une douceur secrète au grand
+bois de sapins, de mélèzes, de châtaigniers et de pins parasols où
+s'abritent de-ci de-là, sur un sol accidenté, les vingt
+sanctuaires de saint François d'Assise. Ces petites chapelles,
+édifiées entre le seizième et le dix-huitième siècle, sont toutes
+d'architecture différente, rondes ou carrées, avec ou sans
+péristyle, gothiques ou romanes, le plus souvent byzantines.
+Chacune d'elles renferme, en place d'autel, une scène de la vie du
+saint, représentée par des personnages en terre cuite, de grandeur
+naturelle. C'est un Oberammergau immobile. Un art candide a
+présidé à l'installation du pèlerinage. Ainsi les stigmates du
+saint lui sont donnés, par le moyen de fils qui joignent ses mains
+au plafond où des rayons d'or laissent deviner la présence de
+Dieu.
+
+Depuis leur installation à Orta, Édith et Maurice ne passaient pas
+de jours sans venir au Mont Sacré. De l'hôtel du Belvédère on y
+accède en quelques pas. Entre toutes les chapelles, ils avaient
+élu la quinzième dont une tradition attribue le dessin à Michel-
+Ange. Elle est de forme cylindrique, avec une coupole et un
+pourtour supporté par de grêles colonnettes de granit. Elle leur
+rappelait ce Calvaire de Lémenc où leur départ s'était décidé. Les
+arceaux de ses voûtes légères, le long de la galerie surélevée de
+quelques marches, encadraient successivement toutes les
+perspectives du bois tantôt d'autres chapelles dans la verdure,
+tantôt la margelle d'un puits, et tantôt, entre les branches, un
+pan du ciel, un coin du lac, ou l'île Saint-Jules comparable, avec
+son campanile à l'avant, à quelque grand cuirassé échoué dans ce
+lac minuscule.
+
+Ils se dirigèrent tout naturellement vers leur chapelle dont ils
+gravirent les marches. Les fûts des pins rapprochés d'eux se
+profilaient en noir sur le fond rougissant, et de-ci de-là, un des
+sanctuaires blancs se détachait sous les arbres comme une maison
+amie.
+
+Elle tenait ses roses d'une main. De l'autre elle chercha l'épaule
+de son amant.
+
+--C'était un beau soir comme ce soir, soupira-t-elle.
+
+--Quand?
+
+--Il y a un an. Tu ne regrettes rien?
+
+Il détourna les yeux:
+
+--Non.
+
+--Tu ne regretteras jamais rien?
+
+Ainsi pressé, il répondit presque durement:
+
+--Non, jamais.
+
+Elle se pencha davantage pour atteindre ses lèvres, et vit dans
+ses yeux un regard lointain qui l'effraya. Ce qui les avait
+séparés tout le jour --tout ce dernier jour de leur année de
+tendresse-- lui apparut avec évidence. Elle dit enfin ce que la
+prudence lui commandait de ne pas dire:
+
+--Maurice, où est Chambéry?
+
+--Là-bas.
+
+Il avait répondu si vite et d'un geste si sûr qu'elle en fut
+bouleversée. Il s'orientait donc souvent dans le ciel vers cette
+direction; dans son amour il n'avait rien oublié. Des larmes
+jaillirent des yeux de la jeune femme. Il n'en demanda pas la
+cause, mais tâcha de la consoler avec des caresses:
+
+--Édith, je t'aime tant.
+
+Elle fit une moue désabusée:
+
+--Plus que tout?
+
+--Plus que tout.
+
+--Jusqu'à la mort?
+
+--Oui.
+
+--Pas davantage?
+
+-- C'est impossible.
+
+Avec une ardeur insatiable elle jeta comme un cri:
+
+--Mais je ne veux pas mourir, je veux vivre. M'aimeras-tu autant
+demain?
+
+--Pourquoi demain?
+
+--Parce que j'ai peur. Ne vois-tu pas que nous ne pouvons plus
+continuer de vivre ainsi?
+
+--Ah! tu l'avoues! Non, nous ne le pouvons plus. L'avenir, le
+passé, le monde, nous ne pouvons pas les supprimer. Chaque jour tu
+repoussais les explications.
+
+--Tais-toi, Maurice. Tais-toi.
+
+Elle le bâillonna de sa main et de nouveau elle le supplia:
+
+--Demain, demain, je te promets. Je t'obéirai. Tu décideras de
+notre sort. Mais pas ce soir. Ce dernier soir est à moi.
+
+Et sa bouche vint prendre la place de sa main.
+
+Le jour décroissait rapidement. Entre les arbres, les traînées
+rouges qui bordaient la montagne s'affaiblissaient et les eaux du
+lac prenaient une teinte uniforme et grise, à peine traversée et
+animée çà et là par un dernier reflet du couchant.
+
+Le premier, il descendit les degrés du péristyle. Il marchait sans
+y prendre garde dans la direction qu'il avait montrée du doigt.
+Quand il se retourna, il vit sa compagne immobile, entre deux
+colonnes. Ainsi, jadis, elle l'attendait au Calvaire. Sa forme
+blanche se détachait sur le mur moins clair.
+
+--Comme elle est belle! songea-t-il, vaincu encore une fois.
+
+Elle respirait ses fleurs en regardant le soir. Il se souvint de
+leur étrange visite de l'après-midi:
+
+"L'Amour et ses roses."
+
+Il appela:
+
+--Édith ne viens-tu pas? La fraîcheur tombe et tu n'as pas de
+châle.
+
+Et tandis qu'elle le rejoignait, il regarda vers le point
+d'horizon qui lui représentait son pays et songea:
+
+"Les ruines sont là-bas."
+
+Avec son sourire engageant, l'artiste d'Orta n'avait-il pas assuré
+que _l'amour se plaît dans les ruines_?
+
+II
+
+L'ANNIVERSAIRE
+
+
+Le jour même de leur _anniversaire_, Maurice voulut déterminer sa
+compagne au départ. Après le déjeuner, il l'emmena dans l'avenue
+qui borde le Mont Sacré, et qui s'ouvre, par intervalles, sur de
+petits balcons protégés par une balustrade de pierre et aménagés
+pour la vue du lac.
+
+Le soleil y donnait en plein; mais à la fin d'octobre on le
+recherche au lieu de l'éviter.
+
+Triste ou distraite, elle ne parlait pas. Le premier, il rompit le
+silence, qui, maintenant, les séparait au lieu de les unir.
+
+--Ce jour devait arriver, Édith. Nous avons été heureux ici. Mais
+il faut partir. On m'attend à Paris. Ce sera le commencement d'une
+vie nouvelle.
+
+Il espéra une réponse, un encouragement, et reprit avec embarras:
+
+--Nous installerons notre amour en ménage. Nous aurons un foyer.
+Je m'occuperai de régulariser notre situation, d'obtenir ton
+divorce. Tu n'as pas voulu jusqu'à maintenant que je m'en occupe.
+Nous avons brisé tous les liens sans regarder en arrière.
+
+Édith éluda cette mise en demeure. Redoutant confusément de
+quitter l'Italie, elle parut détachée de tout projet:
+
+--À cette heure comme il fait bon! Hier soir, j'ai Senti le froid.
+
+Il la suivit avec patience:
+
+--Froid? L'air est si doux qu'on se croirait encore en été.
+
+--Pourtant c'est l'automne. Regarde.
+
+À leurs pieds s'étendaient les rives hautes et dentelées du lac.
+En face d'eux, c'étaient les contours précis des montagnes. Çà et
+là, un oratoire, un village, une tour fixaient les points
+saillants du paysage. Les arbres et les buissons, en quelques
+jours, avaient changé de couleur: seuls, les groupes de pins
+maintenaient leur vert intact dans une mer d'or pâle.
+
+Ils s'étaient appuyés à la balustrade. Comme en Savoie, la beauté
+menacée des choses communiquait à Édith une exaltation presque
+douloureuse. Les narines dilatées, les nerfs tendus, toute
+vibrante, elle respirait la grâce mortelle de l'automne. Lui, ne
+pouvait détacher ses yeux de ce visage qu'il n'avait peut-être
+jamais vu dans le calme, mais toujours animé par quelque passion
+et comme brûlé à l'intérieur d'un feu dévorant que le regard
+révélait. Quelques lignes délicates, le mouvement du sang sur une
+jeune chair, le parfum de cheveux noirs, et la beauté du monde
+s'abolit, ou plutôt se ramasse en un tout petit espace. Il
+remarqua d'un seul coup, sur elle, le travail de l'année écoulée.
+La jeunesse retrouvée, la liberté, le plaisir, les villes d'art
+parcourues avaient favorisé son épanouissement. Partie le coeur
+bouillonnant de désirs confus, elle s'était affinée et complétée à
+la fois. Jamais encore il n'avait apprécié avec autant de sûreté
+l'achèvement de sa séduction. Il en éprouva une jouissance
+angoissante, en songeant qu'il pouvait la perdre.
+
+Elle sentit le regard persistant de Maurice, lui sourit et désigna
+l'horizon d'un geste large qui semblait le cueillir:
+
+--C'est plus beau que les premiers jours.
+
+Il ne put se tenir de lui traduire sa dernière pensée:
+
+--Toi aussi, tu es plus belle.
+
+Ce compliment inattendu la surprit:
+
+--Vraiment?
+
+--Oui. Regarde les arbres. Ils sont plus légers et comme
+débarrassés d'un poids inutile. Sous leurs branches on voit plus
+loin. Ainsi dans tes yeux on voit plus profond.
+
+- Jusqu'à mon coeur?
+
+--Jusqu'à ton coeur.
+
+Elle sourit en pensant à tout ce qu'un jeune homme ignore encore
+d'un coeur de femme. Et ne doutant plus de son pouvoir, elle jugea
+le moment favorable pour provoquer elle-même l'explication si
+longtemps repoussée. Son but était de rejeter tout mensonge, et de
+s'attacher irrévocablement son amant par l'acceptation d'une
+complicité impossible à désavouer si tard. Cette acceptation
+serait le plus grand témoignage de tendresse qu'elle recevrait de
+lui. Elle l'eût donnée, elle, sans hésiter, dans le cas inverse.
+Mais avec les hommes, il faut tout craindre, jusqu'au bout: ils
+ont une si étrange conception de l'honneur.
+
+Le droit de prendre et d'emporter le montant de la donation que
+lui avait consentie M. Frasne ne faisait pour elle aucun doute.
+Qu'est-ce qu'une donation que le donateur peut retenir? Elle
+chassait même les scrupules qui lui venaient sur la manière dont
+elle avait agi. Que lui importait la manière? Les femmes ne
+comprennent qu'à demi les questions d'intérêt qui les gênent. On
+lui avait expliqué que cet argent était à elle. Cette explication
+lui suffisait. Eût-elle dépouillé son mari qu'elle n'eût point
+connu de remords, puisqu'elle le haïssait. Mais de bonne foi elle
+ne croyait pas l'avoir dépouillé. Elle n'avait emporté strictement
+que son dû quand elle n'aurait eu qu'à élargir la main. Elle avait
+donné, elle, sa jeunesse et sa beauté. Elle avait payé avec de la
+vie, avec des larmes. Pourrait-on lui restituer ses neuf années de
+répulsion vaincue, de dégoûts accumulés?
+
+Cependant, au moment de tout révéler, elle hésita, puis de sa voix
+la plus câline, elle commença:
+
+--Le bonheur embellit donc? Depuis mon enfance, c'est ma première
+année de bonheur. Ah! Si tu savais mon passé!
+
+--Je te l'ai réclamé souvent, Édith. Dis-le-moi. Donne-le-moi. Toi
+non plus, tu ne peux plus garder tes secrets.
+
+Ce fut sa version, un peu arrangée comme toutes les
+autobiographies: une enfance joyeuse et choyée dans un milieu de
+luxe bourgeois, la ruine de son père atteint de la passion du jeu,
+ruine mal supportée qui le conduisait rapidement à l'ennui, à
+l'ivresse, à la maladie et à la mort; puis la retraite à la
+campagne avec une mère faible et désolée, et déjà la révolte
+intérieure dans une existence monotone, toute la fièvre du désir
+consumant de convoitise le coeur de la jeune fille qui, ayant
+hérité de l'imprudence et de la générosité paternelles, se
+trouvait réduite à donner des leçons de piano aux enfants des
+villas environnantes et attendait avec impatience l'amour dont
+elle espérait la liberté.
+
+Le jeune homme coupa son récit pour murmurer:
+
+--C'était la misère.
+
+Elle crut qu'il s'apitoyait, et lui sourit pour le remercier de sa
+compassion. Prise elle-même par ses souvenirs, elle ne remarqua
+pas l'attention concentrée avec laquelle il guettait ses moindres
+paroles.
+
+--Presque, répondit-elle.
+
+--Et déjà tu étais jolie?
+
+--Je ne crois pas. J'étais si maigre. Un sarment de vigne.
+
+Mais elle se connaissait bien, car elle ajouta d'un ton de
+gaminerie:
+
+--On s'en sert pour mettre le feu.
+
+Alors commencèrent les poursuites de M. Frasne. Avec ses yeux à
+fleur de tête et l'obstination qu'elle devinait sous ses airs
+douceâtres, il lui inspirait un sentiment de répulsion. Elle se
+révolta; il se décida, le premier de tous ceux qui la
+recherchaient, à demander sa main. Il possédait une belle fortune,
+une situation honorable à Paris; il pouvait acquérir à son gré une
+étude de notaire à Grenoble ou dans quelque ville voisine. C'était
+le mariage de convenance dans toute son horreur. Elle détestait la
+pauvreté; sa mère, qui n'y était pas accoutumée, la redoutait plus
+encore. Les vieilles gens ont souci de vivre, et l'amour ne les
+émeut plus. Toute la parenté circonvint la jeune fille.
+
+--Je me vendis, acheva-t-elle.
+
+Il ne l'avait pas interrompue. Le coeur battant, il la suivait
+comme on court à l'abîme. Quand elle s'arrêta sur cette fin, il
+jeta brutalement les mots qui depuis un instant lui venaient à la
+bouche:
+
+--Et ta dot?
+
+--Attends, tu vas comprendre.
+
+De rares promeneurs prenaient le soleil dans l'avenue. Des enfants
+jouaient au bois, loin d'eux. Ils étaient presque seuls; par ces
+présences, même discrètes, dans cette crise qu'ils traversaient et
+qu'elle avait adroitement reculée jusqu'à ce jour, elle perdait
+une grande force d'argumentation, celle de ses baisers. Elle avait
+compris, elle ne pouvait pas ne pas comprendre ce qui agitait son
+amant: si souvent elle y avait songé. C'était ce qui dès longtemps
+les tourmentait tous deux, ce qu'elle était parvenue aux prix de
+tant d'efforts, par des mensonges ou par le refus de parler du
+passé--il compte si peu quand on aime-- à écarter de leur bonheur.
+Dans son arrière-pensée, c'était cela, pourtant, qui les devait
+unir pour toujours.
+
+Tandis que bravement elle bandait son intelligence comme un arc
+pour enfoncer plus avant une explication qu'elle voulait sincère,
+loyale, décisive, il répéta la voix étranglée:
+
+--Ta dot? Tu n'avais pas de dot?
+
+Et retrouvant le ton de commandement qu'il tenait de son père, il
+donna des ordres:
+
+--Parle. Il le faut. Parle donc.
+
+Surprise, décontenancée, elle le regarda presque avec frayeur. Ce
+grand jeune homme de vingt-cinq ans, si doux, si adoré, qu'elle
+croyait tenir en sa possession, voici qu'il se transformait
+brusquement en maître. Elle n'avait donc pas exploré tous les
+recoins de ce coeur qui lui appartenait. Instinctivement, pour
+protéger leur amour, elle livra le moins de vérité possible.
+
+--Ma dot, Maurice? Elle est bien à moi, ma dot.
+
+--D'où vient-elle? Ce n'était donc pas de tes parents? Ah! je
+devine. C'est lui, n'est-ce pas, qui te l'a constituée dans ton
+contrat de mariage? Réponds.
+
+Elle essaya de lui tenir tête:
+
+--Oui, c'est lui qui me l'a donnée. Et après? elle est à moi.
+
+Plus épouvanté qu'elle encore, il contint sa colère à cause des
+passants, mais lui imposa un interrogatoire.
+
+--Non, malheureuse, elle n'est pas à toi. Je connais ces contrats.
+C'était une donation pour le cas où tu survivrais à ton mari:
+c'était cela, j'en suis sûr. Rappelle-toi et prends garde.
+
+Elle tendait tout son être vers les paroles menaçantes qui
+tombaient des lèvres trop chères, des minces lèvres rouges. Il ne
+s'agissait plus, pour elle, de convertir son amant en complice,
+d'obtenir de lui ce suprême gage d'amour, seulement de sauver cet
+amour. Elle n'avait à sa disposition que les caresses de sa voix
+dont elle savait qu'il subissait l'influence, et d'ailleurs
+n'était-ce pas la vérité, ce qu'elle allait affirmer?
+
+--Maurice, ne me traite pas ainsi. Tu te trompes. Ma dot est à
+moi. Elle a été tout de suite à moi. C'est un ami de mon père qui
+l'a exigé. En veux-tu la preuve? Tant que ma mère a vécu, je lui
+en ai servi les rentes. J'en pouvais disposer. Tu vois ton erreur.
+Ne me traite pas ainsi.
+
+Dans son désarroi, l'ancien clerc de l'étude Frasne, rassemblant
+toutes ses notions de droit, cherchait à raisonner:
+
+--C'est toujours une donation. Une donation de lui. Et une
+donation est révocable en cas de divorce.
+
+--Pas la mienne, je te jure, assura-t-elle à tout hasard.
+
+--Tâche de réfléchir, Édith. C'est tellement grave que ma vie est
+en jeu.
+
+--Ta vie?
+
+--Oui. Ou mon honneur. C'est la même chose. Cette dot, est-ce toi
+qui l'administrais, qui en touchais les revenus?
+
+--C'était moi.
+
+Aux aguets, elle avait deviné dans quel sens il fallait répondre,
+et se précipitait dans le mensonge avec avidité. La donation de
+cent mille francs que M. Frasne lui avait consentie était bien sa
+propriété en effet, mais sous l'administration et le contrôle du
+mari. Elle n'eût pas résisté aux suites d'une action en divorce.
+Dans tous les cas, Mme Frasne n'en avait pas la libre disposition,
+elle n'en pouvait opérer seule, le retrait. Mais que lui
+importaient ces arguties?
+
+Cependant il continuait, implacable comme un juge d'instruction:
+
+--Cette dot, où était-elle déposée?
+
+--À la Banque Universelle, en titres que j'ai fait négocier. Je te
+l'ai déjà raconté. Laisse-moi.
+
+--Déposée en ton nom?
+
+--En mon nom.
+
+--Est-ce là que tu l'as retirée avant notre départ?
+
+--C'est là.
+
+--Tu as pu la retirer avec ta seule signature à l'agence de
+Chambéry?
+
+--Oui.
+
+--Alors tu étais mariée sous le régime de la séparation des biens?
+
+--C'est cela.
+
+Plusieurs fois, il l'avait interrogée à ce sujet, depuis qu'elle
+lui avait avoué, peu de temps après leur fuite, la réalisation de
+sa fortune personnelle qu'elle lui représentait comme un héritage
+de famille. Cette fable d'une maison de crédit, imaginée alors
+pour ne pas éveiller la susceptibilité du jeune homme, elle la
+maintenait énergiquement le jour même où elle pensait
+l'abandonner.
+
+Ses réponses nettes et rapides, conformes à de précédentes
+explications, étaient plausibles en somme. Il n'était pas
+invraisemblable qu'un conseiller de la famille Dannemarie se fût
+entremis, avant la signature du contrat, pour obtenir de la
+passion de M. Frasne une donation immédiate, absolue et
+définitive, destinée à sauvegarder l'avenir de la jeune fille et à
+lui assurer, dans le présent, plus d'indépendance et de dignité.
+Pourquoi Maurice eût-il douté de pareilles affirmations? Ne
+détruisaient-elles pas suffisamment son bonheur? C'était déjà trop
+que, cédant à une sorte d'envoûtement dont il se réveillait avec
+colère, il eût accepté, par un indigne compromis, de retarder son
+entrée en carrière jusqu'à l'expiration de cette année d'amour.
+Mais de la fortune d'Édith qu'il se faisait l'illusion de
+compléter prochainement par son travail, il ne soupçonnait pas
+l'origine empoisonnée. Voici que cette origine se dévoilait pour
+anéantir son orgueil et briser en lui toute estime de soi-même.
+Cette fortune, si elle appartenait en propre à sa compagne,
+provenait en réalité de l'homme dont il avait ruiné le foyer.
+Qu'il s'en fût glissé la moindre parcelle dans son existence,
+c'était une infamie qu'il ne pouvait à aucun prix tolérer...
+
+Se sentant perdu, il calcula mentalement le chiffre de sa dette.
+
+--Ta fortune est placée à la Banque internationale de Milan. Sais-
+tu combien il y manque?
+
+--C'est toi qui l'administres.
+
+--Huit mille francs, à peu près.
+
+--Nous n'avons pas beaucoup dépensé, protesta-t-elle avec douceur.
+
+De fait, cette somme, ajoutée à celle qu'il avait emportée lui-
+même, atteignait un chiffre bien peu élevé pour les dépenses d'une
+année entière passée en voyage. Mais à Orta, où ils résidaient
+depuis six mois, la vie est à bon marché, les distractions rares
+et peu coûteuses. Édith, après une courte période de prodigalité,
+s'était montrée constamment facile et simple, contente à peu de
+frais: il lui suffisait d'aimer.
+
+Où et comment se procurerait-il ces huit mille francs? Tant qu'il
+ne les aurait pas remboursés, il se croirait déchu, sans honneur,
+et la vie lui serait à charge. Parce qu'il ressentait profondément
+l'humiliation, Maurice accabla sa compagne de mépris:
+
+--C'est bien. Je suis ton débiteur: je te rembourserai. Après,
+nous verrons.
+
+À bout de forces, découragée, vaincue, elle soupira:
+
+--Quelle conversation pour des amants, et le jour de notre
+anniversaire!
+
+Elle se cacha le visage. Plus misérable qu'elle, il s'approcha et
+tenta de lui écarter les poignets:
+
+--Écoute, Édith, je ne t'accuse pas, toi. Nous vivions ensemble
+comme si nous étions mariés. Je ne pensais qu'à notre amour.
+J'avais tort. Je suis encore bien jeune.
+
+Elle lui abandonna ses mains, sans crainte de montrer de pauvres
+yeux gonflés:
+
+--Est-ce que je n'accepterais pas tout de toi avec reconnaissance?
+
+--De toi, mais de _lui_? Il est vengé. Si j'ai détruit son foyer,
+il a brisé mon bonheur.
+
+--Est-ce que je songe à lui, moi?
+
+Mais il continua gravement avec une insistance douloureuse:
+
+--Nous vivions avec tant d'insouciance. C'est fini.
+
+Il y avait tant de désespoir dans son accent qu'elle se jeta dans
+ses bras:
+
+--Tais-toi!
+
+Elle voulut l'entraîner hors de ce balcon d'où ils avaient laissé
+choir leur confiance dans la vie.
+
+--Viens dans le bois, Maurice. Viens t'asseoir à l'ombre, derrière
+notre chapelle. Nous serons seuls et moins malheureux.
+
+Il se décida brusquement à l'écouter.
+
+--Oui, allons-nous-en d'ici.
+
+Les rayons qui passaient entre les pins dessinaient sur le sol
+jonché de feuilles mortes des bandes claires. C'étaient, sur le
+chemin d'ombre, comme des flaques à traverser. Ils contournèrent
+la chapelle. Édith chercha un coin de mousse à l'écart, fit
+asseoir son amant, et lui prenant le visage elle le couvrit de
+baisers. À ses caresses il parut s'abandonner, puis il la repoussa
+tout à coup:
+
+--Non, laisse-moi. Va-t-en. Quand tes lèvres s'appuient, je n'ai
+plus de volonté. Je ne suis plus rien. Je n'ai plus que mon coeur
+qui bat.
+
+--Je t'aime.
+
+--Justement, je t'aime.
+
+Debout, comme égaré, il lui montra, dans le feuillage, le lac qui
+brillait. Déjà Édith tremblante avait compris la tentation.
+
+--Mais je t'aime plus qu'avant. Tu commanderas, je t'obéirai, je
+t'écouterai.
+
+--Veux-tu tenir avec moi?
+
+--Où me conduiras-tu?
+
+--Là-bas.
+
+Elle se recula instinctivement:
+
+--Tais-toi.
+
+Mais comme elle, au Calvaire de Lémenc l'année précédente, l'avait
+entraîné au départ, il s'exaltait à la convaincre:
+
+--Viens. Notre année d'amour est déjà morte. Viens: notre amour
+est déjà mort. Personne ne nous cherchera. L'eau n'est pas froide.
+Nous nous laisserons glisser d'une barque. Je n'ai plus d'honneur.
+Veux-tu venir?
+
+Elle le prit à pleins bras et cria d'une voix d'épouvante:
+
+--Non, non, non. Moi, je t'aime. Quand on aime, on ne veut pas
+mourir. Quand on aime, on ment, on vole, on tue, mais on ne veut
+pas mourir. Les amants qui se tuent n'aimaient pas leur amour.
+
+Il se dégagea de son étreinte, sans craindre de la blesser.
+
+--Laisse-moi. Ne me touche plus.
+
+Et il s'enfuit. Presque aussi agile que lui, elle s'élança à sa
+poursuite. Les enfants qui jouaient suspendirent leur partie pour
+s'intéresser à cette course.
+
+Quand il fut hors d'atteinte, Maurice se dirigea vers la cour de
+Buccione. Il l'avait découverte dans ses promenades avec Édith.
+Dernier débris d'un ancien château fort, c'est une haute tour
+carrée, entourée de pans de murs en ruines qu'envahissent les
+plantes grimpantes. Elle se dresse à l'extrémité du lac d'Orta,
+sur une colline de châtaigniers, et commande un paysage qui, du
+sud au nord, va de Novare, cité claire au bout de la plaine, au
+mont Rose, dont le lointain sommet regarde par-dessus les autres
+plans de montagnes, et dont les glaciers scintillent au soleil.
+L'endroit est désert, et de nulle part dans les environs la vue
+n'est aussi étendue. Souvent, lorsque la fatigue de sa compagne le
+laissait disposer de quelques heures, il était venu là pour
+regarder vers son pays et se sentir en exil.
+
+Il y demeura longtemps à envenimer sa blessure. De la passion qui
+devait combler sa jeunesse, pourquoi ne sentait-il plus à cette
+heure que la misère? Il y avait donc autre chose que l'amour,
+quelque chose de si considérable que, s'il ne pouvait détruire
+l'amour, il avait assez de force pour le réduire au second plan et
+corrompre ses joies. L'amour n'était point toute la vie. Il ne
+pouvait même pas s'isoler, se détacher du reste de la vie. Livré à
+lui-même, il n'était qu'une force désordonnée et destructrice. De
+l'autre côté de ces montagnes qui fermaient l'horizon, il avait dû
+occasionner quelque désastre. Maintenant Maurice en était sûr.
+
+Pouvait-il sincèrement accuser les seules circonstances? Non:
+évoqué avec franchise, ce passé le condamnait. Il se découvrait
+responsable de légèreté, de faiblesse: responsable pour avoir
+accepté de partir quand il pouvait prévoir que les ressources ne
+tarderaient pas à lui manquer: responsable pour avoir accueilli
+sans preuves les explications qu'Édith lui avait fournies et dont
+il lui était facile de saisir l'insuffisance; responsable pour
+avoir consenti, sous l'inspiration de ses caresses, à jouir du
+présent sans le relier au passé ni à l'avenir; responsable encore
+pour avoir cédé à ses sollicitations quand elle s'obstinait à lui
+réclamer une année d'oubli, une année de bonheur, une année de
+paresse et de lâcheté.
+
+Et il lui apparut clairement que s'il tenait à son honneur, le
+salut ne pouvait lui venir que de sa famille. Sans elle, il
+s'estimait perdu, puisqu'il ne pouvait, et peut-être de longtemps,
+restituer cet argent dont il ne voulait pas avoir vécu; mais s'il
+implorait son secours, elle le sauverait. Comment ne le sauverait-
+elle pas? N'était-elle point solidaire de sa honte? Si elle était
+solidaire de sa honte, il avait donc aussi envers elle des devoirs
+qu'il avait désertés. Favorisé dans sa naissance, il avait
+contracté des obligations qu'il avait négligées, un pacte qu'il
+avait rompu. La famille qui nous doit assistance dans la mauvaise
+fortune, dans le péril, de quel droit l'oublier dans la poursuite
+d'un bonheur égoïste dont les conséquences lui sont contraires?
+
+L'orgueil le séparait de son père. Mais sa mère serait sa
+confidente. Il lui demanderait la somme nécessaire à sa
+libération. C'était cela qui pressait. Il fallait avant toutes
+choses recouvrer l'honneur à ses propres yeux.
+
+Ainsi décidé, il regagna l'hôtel en hâte, et écrivit à Mme
+Roquevillard. Il venait de terminer sa lettre et de la mettre à la
+boîte lorsque Édith rentra. Il l'aperçut au bout de l'allée et fut
+presque étonné de la revoir si vite, tant il s'était éloigné
+d'elle en quelques heures. Depuis un an, elle avait occupé tous
+ses jours, et son coeur à chaque battement. Se trouvait-elle si
+rapidement dépossédée de son royaume?
+
+Quand elle le vit, elle s'arrêta, interdite, puis courut se
+précipiter dans ses bras.
+
+--C'est toi... c'est toi...
+
+--Mon amie, ma chérie... dit-il avec une grande douceur.
+
+--Tu es là, je suis contente...
+
+Elle montra le lac d'un geste d'effroi, pour expliquer sa course:
+
+--Je viens de là-bas. J'ai suivi la grève. Asseyons-nous, veux-tu?
+Je n'ai plus de jambes. J'ai eu si peur.
+
+Elle ne se lassait pas de le regarder. Il retrouvait à sa vue
+l'ancien enchantement. Le paysage d'automne les entourait de sa
+volupté fragile. Sur les ruines, l'amour vainqueur se dressait.
+
+Éperdument ils goûtaient un bonheur que tous deux savaient
+condamné.
+
+Dès lors ils ne parlèrent plus du passé. Lui attendait une réponse
+à sa lettre. Elle n'osait plus l'interroger, mais redoublait de
+charme afin de lui plaire. Ce charme s'était modifié. Il n'avait
+plus rien de provocant ni de perpétuellement agité. La crainte de
+perdre son amant l'avait rendue humble et soumise, toute faible et
+tendre. Elle recherchait les conversations, les lectures qu'il
+préférait. Elle devinait au piano sa musique de prédilection. Lui-
+même ne la traitait plus qu'avec bonté. De ce renouveau de paix
+affectueuse, tous deux ne jouissaient qu'avec gêne. Leur accord
+était sans gaieté, sans conviction, sans confiance.
+
+Le 2 novembre leur fut particulièrement cruel. Afin de se livrer
+mieux à ses souvenirs de famille que le jour des Morts avivait,
+Maurice voulut sortir seul, mais Édith implora de l'accompagner.
+Il accepta sans plaisir, et tandis qu'elle se préparait, il fut
+l'attendre au Mont Sacré.
+
+--Où allons-nous? demanda-t-elle en le rejoignant.
+
+--Au cimetière, comme tout le monde aujourd'hui.
+
+Avant de pénétrer dans le cimetière d'Orta, il fallait traverser
+un champ inculte qui jadis en avait fait partie et qui avait été
+désaffecté. Les tombes qu'il renfermait dans son enclos étaient
+invisibles et anonymes. Rien ne les désignait plus au regard, ni
+un nom, ni une croix, pas même un pli de terre. À cause de la
+Toussaint, des mains inconnues avaient disposés çà et là des
+gerbes de chrysanthèmes qui transformaient cette prairie en
+jardin.
+
+Édith et Maurice s'arrêtèrent dans cet enclos que limitaient des
+marronniers. Les feuilles semblaient ne plus tenir que par la
+mollesse de l'air. Un coup de vent suffirait à dévêtir les arbres.
+Avec le soir qui venait, un peu de bise fraîche se leva. Et des
+feuilles d'or tombèrent en effet, tournoyèrent quelques instants,
+et allèrent se tasser dans le fossé qui bordait l'allée
+principale. L'une d'elles se posa sur le chapeau de la jeune
+femme.
+
+Un tel signe de détresse sur ce visage au teint chaud, aux yeux de
+feu, sur cette forme de chair qui, dans l'immobilité même, gardait
+l'animation de la vie, ce fut de quoi achever d'émouvoir son
+compagnon que ce jour surexcitait.
+
+Comme il se taisait, elle lui montra les chrysanthèmes.
+
+--Les belles fleurs, dit-elle.
+
+Et tous deux songèrent qu'elles recouvraient la mort. Par un
+retour inconscient sur eux-mêmes, ils regardèrent la rangée
+d'arbres qui les dissimulait à demi, et, se rapprochant l'un de
+l'autre, ils s'embrassèrent sur les tombes.
+
+
+III
+
+LES RUINES
+
+
+... Le surlendemain de cette promenade, Maurice fut appelé au
+bureau de l'hôtel.
+
+--C'est pour une lettre chargée. Le facteur vous réclame.
+
+Il reconnut les enveloppes jaunes dont se servait son père, et fit
+sauter rapidement les cachets, tandis que la gérante, ayant lu le
+chiffre de la recommandation, l'observait d'un air admiratif. La
+lettre, encadrée de noir, contenait à l'intérieur un billet
+français de cent francs et un chèque de huit mille sur la Banque
+internationale de Milan, signé de sa soeur Marguerite.
+
+"Maintenant, se dit-il, je suis mon maître."
+
+Après l'humiliation, sa première pensée était orgueilleuse.
+Rasséréné, il remarqua mieux la bordure du papier, et son coeur se
+serra. Il y a eu un malheur, un grand malheur pendant son absence.
+Dans l'extrême jeunesse, et plus tard quelquefois, on n'envisage
+point la possibilité de perdre ceux qu'on aime: on s'éloigne d'eux
+sans angoisse, avec la certitude de les retrouver au retour. Au
+premier deuil cesse le crédit de l'avenir. Séparé des siens, privé
+de nouvelles, préservé par l'insouciance de l'âge et l'égoïsme de
+l'amour, il avait pu ignorer cette inquiétude qui brutalement
+étreint la poitrine lorsque le souvenir intervient. Souvent, de
+plus en plus souvent, il évoquait sa famille, il imaginait la
+place vide qu'il avait laissée. La présence d'Édith ne suffisait
+pas toujours à chasser ces fantômes. Mais de pressentiments
+funèbres, il n'en avait jamais eu. Depuis quelques jours
+cependant, depuis que la saison ajoutait sa fragilité à celle de
+son bonheur, il revoyait plus distinctement le visage si pâle de
+sa mère, il sentait sur sa joue la dernière caresse qu'elle lui
+avait donnée d'une main qui était froide, dont il retrouvait,
+après un an, le contact.
+
+Le coup qui le frappait ne le trouvait pas préparé. Pourquoi
+était-ce Marguerite qui avait tenu la plume? De qui pouvait-elle
+être en grand deuil, sinon?... La réponse à cette question, il
+n'osait pas se la faire: elle s'imposait. Il prit son chapeau et
+sortit, la lettre à la main. Comment l'aurait-il lue dans ce
+bureau d'hôtel? Pas même sur la terrasse, ni dans l'avenue, ni
+sous le bois: Édith surviendrait dans quelques instants, le
+surprendrait, et cette douleur-là, elle n'était qu'à lui, il ne la
+voulait partager avec personne. La partager, c'était la diminuer
+quand il désirait l'épuiser.
+
+Dehors il lut les premières lignes et s'enfuit dans le chemin,
+comme une bête blessée qu'on poursuit. Tant qu'il aperçut des
+maisons, il continua sa course. Il cherchait une solitude où
+pleurer sans être vu. Et il se dirigea vers la tour de Buccione.
+
+Il ne s'arrêta qu'au sommet de la colline, au pied de la tour.
+Hors d'haleine, il se laissa tomber dans l'herbe, qui poussait
+entre les murs écroulés. Il avait couru, comme si l'on peut fuir
+devant le destin. À mesure qu'il reprenait son souffle, la peur
+s'emparait de lui et le tenaillait davantage. La lettre de
+plusieurs feuillets qu'il tenait toujours dans sa main crispée, il
+n'osait pas la lire tout entière. Il lui fallut un grand effort
+pour en continuer la lecture qu'il dut interrompre plusieurs fois.
+Elle lui annonçait plus de malheurs même qu'il n'en pouvait
+prévoir.
+
+"Chambéry, 2 novembre.
+
+"Mon cher Maurice,
+
+"Ta lettre m'a été remise à moi. C'est moi qui l'ai décachetée. Je
+l'attendais depuis longtemps. Je pensais bien qu'elle viendrait,
+ou toi. Notre mère me l'avait annoncé. Tu ne pouvais pas nous
+avoir oubliés pour toujours.
+
+"J'ai compris en te lisant que tu ne savais plus rien de nous
+depuis ton départ, et je me suis mieux expliqué ton silence
+persistant. Toi, tu as déjà compris que nous n'avons plus maman.
+Pour te le dire, je retrouve toute ma souffrance que je ne veux
+pas perdre, et qui me rapproche d'elle. Pleure avec moi, mon
+pauvre frère, pleure beaucoup de larmes pour le temps où tu n'as
+pas pleuré. Mais ne te laisse pas aller au désespoir. Elle ne le
+veut pas.
+
+"Elle nous a quittés le 4 avril dernier, il y a bientôt sept mois.
+Tout l'hiver ses forces ont décliné lentement, doucement. Elle ne
+souffrait pas; du moins elle ne se plaignait pas. Elle ne cessait
+pas de prier. Un soir, sans que rien n'eût fait prévoir davantage
+une fin aussi prompte, elle a passé en priant. Père et moi, nous
+étions là. Elle nous a regardés, elle a essayé de sourire, elle a
+murmuré un nom que nous avons compris tous les deux et qui était
+le tien. Et puis sa tête s'est renversée en arrière. Ce fut tout.
+
+"Quelques jours auparavant, elle m'avait parlé de toi, comme si
+elle m'exprimait ses dernières volontés. Je m'en suis rendu compte
+plus tard: elle parlait comme à l'ordinaire, si simplement. Elle
+m'a dit: "Maurice reviendra. Il est plus malheureux que coupable.
+Il l'ignore encore et il l'apprendra. Il aura besoin de tout son
+courage. Promets-moi, toi, lorsqu'il viendra, de le recevoir, de
+le réconcilier avec son père, avec sa famille, de le défendre,
+enfin de ne jamais l'abandonner, quoi qu'il arrive." Je n'avais
+pas besoin de promettre et j'ai promis. Aussi, quand ta lettre est
+venue, je n'ai pas hésité à l'ouvrir: je remplace maman, bien mal,
+mais de tout mon coeur.
+
+"Il faut que tu le saches: maman ne te croyait pas coupable. Moi
+non plus. Père non plus, j'en suis sûre; mais il nous disait que
+la faiblesse est une façon d'être coupable, et que celui dont la
+famille a soutenu les premières années jusqu'à l'âge d'homme n'est
+pas libre d'entraîner pas ses actes la décadence de toute sa race.
+Maintenant il ne parle plus de toi, jamais. Je devine qu'il y
+pense souvent, et qu'il en a beaucoup de peine. Souviens-toi de
+lui, Maurice, souviens-toi de lui autant que de notre mère qui se
+repose. Il a changé, beaucoup changé. Lui qui avait gardé tant de
+jeunesse dans la démarche, dans l'expression, dans la voix, il a
+vieilli en peu de jours. Il travaille sans relâche. Il oublie, en
+travaillant, le mal... Mais j'ai promis de ne pas t'adresser de
+reproches. Cependant il faut bien que tu apprennes ce que nous
+sommes tous devenus, puisque tu étais sans nouvelles depuis une
+année. Il est si estimé que pas un de ses clients ne lui a retiré
+sa confiance.
+
+"Hubert, qui devait rester deux ans en France, a obtenu de
+repartir pour les colonies. Il s'est embarqué au mois de mai
+dernier à destination du Soudan. Il commande un poste très avancé,
+à l'intérieur des terres, à Sikasso. C'est un endroit assez
+exposé. C'est ce qu'il avait demandé.
+
+"Félicie est toujours à l'hôpital d'Hanoï. Elle s'inquiète
+beaucoup de toi. Dernièrement, elle nous racontait la mort de deux
+missionnaires belges qui ont été massacrés sur la frontière de la
+Chine. Au lieu de s'en affliger, elle se réjouissait pour eux de
+leur martyre, et regrettait de ne pouvoir donner sa vie pour celui
+qu'elle appelle "l'enfant prodigue" et que tu reconnaîtras. Elle a
+hérité de la piété ardente de notre mère. Que Dieu nous la garde
+là-bas, à l'autre bout du monde!
+
+"Les Marcellaz nous ont quittés. Malgré les prières de Germaine,
+Charles a vendu son étude pour en acquérir une autre à Lyon. Ce
+départ nous a été dur. Cependant père soutient qu'il est
+raisonnable. Notre beau-frère avait une occasion de se rapprocher
+de sa famille qui est de Villefranche, tu le sais; il devait en
+profiter. Ils sont venus passer les vacances avec nous à la Vigie.
+Pierre et Adrienne y ont pris de bonnes joues rouges. Le petit
+Julien, mon favori, es resté un peu pâlot. L'air de Savoie lui
+convient mieux que les brouillards de Lyon. Aussi Germaine nous
+l'a-t-elle laissé pour cet hiver. Il anime notre grande maison qui
+est bien triste.
+
+"J'ai terminé ma revue. Autrefois, c'était notre mère qui
+centralisait les nouvelles des absents, et les transmettait des
+uns aux autres. Tu vois que je tâche de la remplacer. Pour ce qui
+me reste à te dire, c'est plus difficile. Pourtant, je te le dirai
+sans récriminations. Il me semble que ce sera mieux. D'abord je te
+suis dévouée quand même, et puis tu jugeras de notre misère qui
+est la tienne.
+
+"Tu ne dois pas savoir ce qui s'est passé tout de suite après ton
+départ: sans quoi tu n'aurais pas gardé ce silence qui nous a tant
+affectés. M. Frasne a déposé contre toi, oui, contre toi, une
+plainte en abus de confiance. C'est ainsi que cela s'appelle: on
+en a tant parlé. Il t'accusait d'avoir pris cent mille francs dans
+son coffre-fort. Il s'est porté partie civile pour forcer la
+justice à te poursuivre, et comme tu n'étais pas là, on t'a jugé
+par contumace. Je t'explique avec les mots qu'on a employés. Les
+conseillers ne voulaient pas te condamner. Mais les clercs de
+l'étude, surtout M. Philippeaux, ont témoigné contre toi à
+l'audience. Ils ont déclaré que tu savais que le coffre-fort
+contenait tout cet argent, et puis que tu étais resté le dernier à
+l'étude, avec les clefs, et que tu connaissais le chiffre qui sert
+à ouvrir. Alors, on t'a condamné, avec les circonstances
+atténuantes, à un an de prison. Il paraît que c'est le minimum. On
+a tenu compte des influences que tu avais subies. Mais ils t'ont
+condamné, comprends-tu. Cela s'est fait le mois dernier. Maman
+n'était plus là. Quand père me l'a annoncé, son visage était si
+blanc que j'ai eu peur pour lui. Il se dominait, comme toujours.
+J'aurais préféré qu'il pleurât. Mais il n'est pas de ceux qui
+pleurent. Il souffre en dedans, et c'est pire.
+
+"Le jugement a été affiché à notre porte, publié par les journaux.
+Il paraît que c'est la loi. Tous les vieux Roquevillard qui ont
+rendu tant de services au pays n'ont pas épargné cet affichage à
+notre nom.
+
+"Il y a aussi les cent mille francs que tu dois restituer à M.
+Frasne. Père est d'avis de vendre la Vigie pour les payer. Il dit
+que la durée de ton absence prouve malheureusement que tu as dû en
+profiter, et que cela, au point de vue de l'honneur, c'est pareil
+au vol. Charles soutient au contraire que les payer, c'est te
+reconnaître coupable, et qu'il ne le faut à aucun prix. Mais il
+n'a pas charge de l'honneur de la famille, et moi je suis avec
+père. Dans tous les cas, la justice a nommé un séquestre qui a
+fait diviser la fortune de notre mère pour avoir ta part. Sur la
+mienne, comme je suis majeure, père m'a remis la somme que je
+t'envoie et que je lui ai demandée. Il a paru étonné; je ne sais
+pas s'il a compris. Je lui ai offert ta lettre, il l'a refusée
+avec ces mots que je te transmets:
+
+"--Non, il est mort pour moi, s'il ne revient pas prouver son
+innocence."
+
+"J'ai ajouté cent francs pour ton retour. Il faut que tu
+reviennes. Vois le tort que tu nous as fait. Au nom de notre mère
+dont ce fut le dernier désir, le dernier ordre, au nom de notre
+père que tu as blessé au coeur, à ce coeur si noble, si tendre, au
+nom de Félicie et d'Hubert qui méritent pour toi, de Germaine et
+de ta petite soeur, au nom de tous les nôtres qui pendant tant
+d'années n'ont donné que des exemples d'honnêteté, et qui te
+conjurent de ne pas renverser en un jour l'oeuvre de toute une
+suite de générations, reviens. Je t'attends. Je serai là. Je
+t'aiderai. J'ai confiance que, toi revenu, tout peut encore se
+réparer. Car tu n'est pas coupable. Il est impossible que tu le
+sois. À ta lettre je vois bien que ce n'est pas toi. Et, s'il y a
+du danger pour toi, reviens quand même. Il serait juste que ce fût
+ton tour de souffrir, et tu ne serais pas assez lâche pour t'y
+dérober.
+
+"J'ai fini. Je voudrais tant t'avoir convaincu. Pourtant, si
+_elle_ était plus forte que nous, si malgré nos sacrifices et
+notre peine, tu ne devais pas revenir maintenant, je t'attendrais
+encore. Je t'attendrais toute ma vie. Elle est à notre père et à
+toi. Sache que jamais je ne t'abandonnerai. Ne l'ai-je pas promis
+à maman? Tu as été sa dernière pensée. Et si ma lettre te
+désespère, souviens-toi qu'elle t'a recommandé le courage,
+rappelle-toi cette parole de notre père: Tant qu'on est pas mort,
+il n'y a rien de perdu.
+
+"Adieu, Maurice, je t'embrasse. Ta soeur.
+
+"MARGUERITE."
+
+La tristesse et la honte qui s'étaient emparées de Maurice après
+les demi-révélations de sa maîtresse, que pouvaient-elles
+signifier auprès du torrent de douleur que précipitait en lui la
+lettre de Marguerite? Comment y résisterait-il, lui qui, seulement
+pour un infamant soupçon, avait entendu quelques instants l'appel
+de la mort? À ses pieds, le lac l'invitait pareillement, lui
+offrait l'oubli, le silence, la paix, et il ne le voyait même pas.
+C'était l'appel de la race qui retentissait dans sa poitrine, et
+voici qu'au lieu de faiblir, il ramassait toutes ses forces pour
+faire face au désastre qui venait l'accabler. La pensée de la mort
+est naturelle aux amants dès qu'ils conçoivent des doutes sur
+l'éternité de leur bonheur. Or, il ne s'agissait plus de son
+bonheur, chose individuelle dont il se croyait le maître, à la
+perte de quoi il se croyait le droit de ne pas survivre s'il en
+jugeait ainsi. Avec lui, sa famille tout entière était en cause.
+Il ne s'appartenait plus. Qu'il le voulût ou non, il subissait une
+dépendance, et l'isolement qu'il avait créé autour de lui n'était
+que chimère et vanité. Mais en même temps qu'il perdait
+l'éternelle illusion des amants pour qui l'amour est solitude et
+se passe de tout commerce avec le reste du monde, il puisait
+réconfort comme on puise à un réservoir d'énergie dans la
+solidarité même qui s'imposait avec une autorité si puissante.
+
+Sa plus cruelle souffrance fut de ne pouvoir pleurer sa mère
+librement, exclusivement. Il envia les fils qui, devant un
+cercueil, se livrent, sans retour sur eux-mêmes, à leurs regrets.
+N'avait-il point sa part dans cette fin dont aucun pressentiment
+ne l'avait averti? Il se souvenait que le médecin ne condamnait
+pas la malade, qu'il attendait le salut d'un régime de
+tranquillité et de repos. Comment cette frêle existence eût-elle
+résisté à la tempête?
+
+Et la tempête qu'il avait déchaînée en partant avait ravagé,
+détruit le foyer. C'était la dispersion, las Marcellaz partis,
+Hubert allant chercher un peu d'honneur pour un nom compromis, et
+c'était la menace de ruine avec la vente du vieux domaine. Il ne
+restait plus à la maison que son père devenu un vieillard et
+Marguerite. Mais Marguerite, pourquoi ne s'était-elle pas mariée?
+Son fiancé aurait-il été assez lâche pour la charger de la faute
+d'un autre? Elle n'en parlait point dans sa lettre. Elle
+s'oubliait elle-même, dans l'énumération de leurs maux. "Ma vie
+est à notre père et à toi", lui disait-elle simplement, sans une
+autre allusion à son sacrifice. Personne n'avait été épargné,
+personne, excepté le coupable qui sous un ciel délicat avait goûté
+toute la douceur de vivre.
+
+Car s'il ne méritait point l'ignominieuse accusation lancée par M.
+Frasne, il était coupable envers sa famille pour s'être cru libre
+de la trahir. Et il accusa sa maîtresse dont l'imprudence l'avait
+ainsi déshonoré, dont l'amour l'avait avili. Mais était-ce bien
+son amour qui l'avait avili? L'amour qu'il avait tant convoité
+pendant sa jeunesse exaltée et studieuse à la fois, qui avait
+passé sur son coeur comme ces souffles embrasés que les lyres
+légendaires suspendues aux arbres attendaient pour vibrer, il lui
+attribuait toute sa sensibilité, comme au vent le son des cordes.
+Et il le chargeait des enthousiasmes et des faiblesses dont la
+source était en lui-même. Il se rappelait, dans cette course
+éperdue qu'il entreprenait à travers sa vie, les yeux, la bouche,
+les mouvements d'Édith. À la grâce de ces gestes, aux caresses de
+cette voix, à la flamme de ces regards, oui, le chant de son coeur
+était suspendu. Il quitterait cette femme; il ne renierait pas son
+amour.
+
+Et d'ailleurs, que reprocherait-il à Édith? Du drame lamentable où
+toute une race roulait au fossé par sa faute, que soupçonnait-
+elle? Rien, assurément. Elle avait pris cet argent comme elles
+prennent les coeurs, sans penser à mal, et en croyant exercer un
+droit. S'il l'avertissait, elle s'étonnerait, et sans hésiter
+reviendrait à Chambéry crier aux juges l'innocence de son amant.
+De cette générosité, il ne voulait pas. Il valait mieux qu'elle
+demeurât toujours dans l'ignorance et que pour elle-même elle ne
+courût aucun risque. Il partirait ce soir... non, pas ce soir,
+demain matin, sans l'avoir avertie, après avoir complété sa dot
+illégitime afin qu'elle ne manquât de rien.
+
+Mais que deviendrait-elle, ainsi abandonnée? N'avait-il pas aussi
+des devoirs envers elle dont l'amour était toute la vie?... Il
+essaya d'imaginer son avenir. Il la vit cruellement déchirée, le
+maudissant et le pleurant tour à tour, le réclamant au Bois Sacré,
+aux chapelles, à tous les témoins de leur tendresse. Il assista
+véritablement à son agonie. Pourtant il y avait tant de ressort en
+elle, une telle frénésie de vivre, qu'elle résisterait et se
+reprendrait. Ne l'avait-il pas vue se dresser contre lui,
+frémissante et révoltée, quand il avait parlé de mourir? Oui, elle
+se reprendrait, elle résisterait, elle vivrait. Et il se sentit le
+coeur serré à la pensée qu'elle serait aimée encore, que peut-être
+un jour, plus tard, ce feu dévorant qui la consumait, brûlerait
+pour un autre...
+
+"Non, pas cela, soupira-t-il. Je ne veux pas cela."
+
+C'était la dernière lutte. Dès le premier moment, il avait avoué
+sa défaite. La mort de sa mère, le suprême appel de sa famille,
+l'infamante condamnation qui le frappait ne lui permettaient pas
+de discuter. Il ne lui restait qu'à régler les détails de son
+départ, à atténuer dans la mesure du possible le malheur d'Édith.
+Demeurer avec elle plus longtemps, il ne le voulait pas, et à
+peine séparé d'elle par une fragile décision, il souffrait à crier
+de douleur...
+
+Elle l'attendait avec impatience sur le pas de l'hôtel. Dès
+qu'elle l'aperçut, elle courut à sa rencontre.
+
+--Enfin! murmura-t-elle comme une plainte légère, non comme une
+gronderie.
+
+Il essaya de sourire.
+
+--Bonjour, Édith.
+
+Tendre et attentive, elle observait le visage de son amant et
+remarqua la trace des larmes.
+
+--J'ai toujours peur, maintenant, quand tu es loin.
+
+--Peur de quoi?
+
+--Peur que tu ne reviennes pas.
+
+--Ma chérie...
+
+--Je sais, reprit-elle gravement. Un jour tu ne reviendras pas.
+Dis-moi que ce n'est pas encore?
+
+--Tais-toi, Édith. Je t'aimerai toujours.
+
+--Toujours? quoi qu'il arrive?
+
+--Quoi qu'il arrive.
+
+Elle lui prit la main et d'un mouvement d'adoration la porta à ses
+lèvres. Puis, timidement, elle demanda:
+
+--Tu as reçu des nouvelles de France, ce matin. On me l'a dit.
+
+--Oui.
+
+--De bonnes?
+
+Il eut le courage de répondre d'un signe affirmatif. Puisqu'il
+gardait sa peine pour lui seul, c'est qu'ils étaient déjà séparés.
+Mais elle ajouta:
+
+--Moi, je n'attends jamais de nouvelles. Tu es mon coeur et ma
+vie.
+
+Et comme elle le précédait sur la terrasse où leur petite table
+était mise à l'abri du vent, il se demanda:
+
+"Aurai-je la force de partir?"
+
+
+
+
+IV
+
+LE RETOUR
+
+
+Édith, couchée, se souleva sur le bord du lit et s'accouda pour
+regarder son amant qui achevait sa toilette. Il avait posé la
+lampe à terre afin qu'elle ne reçût pas la lumière que l'abat-jour
+étouffait.
+
+--Pourquoi te lèves-tu si matin? lui demanda-t-elle d'une voix
+endormie et les yeux mal ouverts.
+
+--Je n'ai plus sommeil. Le jour vient.
+
+Il souffla la lampe. Une mince clarté, au bout d'un instant,
+filtra entre les persiennes.
+
+--C'est la nuit, Maurice.
+
+--Ne vois-tu pas un peu de jour?
+
+--Ce n'est pas le jour. Il y a clair de lune.
+
+--Repose encore, Édith. Tu en as le temps.
+
+--Oui. Je suis si lasse, si délicieusement lasse.
+
+Elle se laissa retomber sur l'oreiller et ferma les paupières.
+Même dans le sommeil, elle gardait un air de passion. Il
+s'approcha du lit, se pencha, sur elle, et à l'incertaine lueur
+qui venait de la fenêtre, il considéra son visage.
+
+Cette petite flamme du regard qui animait ma vie, songeait-il,
+pour moi elle est éteinte. Je ne la verrai plus briller. Je ne
+vois pas le mouvement du sang sur les joues, ni la lumière sur les
+dents, bien que les lèvres soient entr'ouvertes, à peine l'arc de
+la bouche, le dessin du nez, la sombre masse des cheveux dont je
+sens le parfum. Et son corps est perdu pour moi..."
+
+Il s'attendrissait, dangereusement. La tentation lui vint de
+rester. Il se baissa, effleura le front dont il sentit la douce
+chaleur. Elle sourit vaguement en gardant les yeux clos. Et il
+sortit de la chambre.
+
+Dans le corridor de l'hôtel, il ne rencontra qu'un garçon qui
+bâillait en frottant le parquet, et qui ne prêta pas d'attention à
+sa tenue. Il emportait pour tous bagages un sac à main, un
+pardessus d'hiver et sa canne.
+
+Pour gagner la gare d'Orta, le plus court était de traverser le
+Mont Sacré. La lune, qui pâlissait devant les menaces du matin,
+pénétrait, comme avec crainte et mystère, dans le bois à demi
+dépouillé. Entre les troncs élancés des pins et des mélèzes, ses
+lueurs glissaient jusqu'aux feuilles mortes qui jonchaient le sol,
+se posaient sur les façades des chapelles. Lorsque Maurice fut
+parvenu devant la quinzième, il leva la tête et s'arrêta. Les
+sveltes colonnettes se détachaient en blanc, et l'une ou l'autre
+se reflétait en ombre noire sur le mur.
+
+Il monta les marches et se retourna pour embrasser d'un dernier
+coup d'oeil le paysage familier. La margelle du puits, les formes
+claires de quelques-uns des sanctuaires surgissaient autour de lui
+comme des apparitions. Il distinguait en face les montagnes
+sombres, et de chaque côté de la colline, des parties du lac. Déjà
+il ne pouvait plus apercevoir l'hôtel du Belvédère que supprimait
+la pente. C'était cela, pourtant, qu'il cherchait. Ces pierres
+qu'il foulait, ces arbres, ces chapelles et tous ces contours
+indécis à qui, tout à l'heure, le soleil restituerait leur valeur,
+il les emportait dans sa mémoire. Tant qu'il aurait la force de se
+souvenir, il les reverrait dans leur intégrité, non pour leur
+grâce particulière, mais comme le décor accessoire qui se
+subordonne à la figure principale. À distance, cette figure
+principale, fleur unique de sa jeunesse, exerçait encore sur lui
+une fascination. Au lieu de fuir, de fuir sans regarder en
+arrière, il demeurait immobile, à cette place qu'elle
+affectionnait et qu'elle était venue occuper, ses roses dans les
+mains, la veille de leur anniversaire, le dernier jour de leur
+bonheur.
+
+Dans _leur_ chambre, elle dormait, délicieusement lasse. Dans une
+heure, dans deux heures, peut-être plus tôt, quand elle se
+lèverait pour le rejoindre, elle trouverait sur la table à coiffer
+la lettre meurtrière qui lui annoncerait, avec des mots de
+tendresse, la séparation. Elle ne comprendrait pas tout de suite.
+Les papiers contenus dans l'enveloppe la renseigneraient mieux.
+C'étaient la note de l'hôtel acquittée, quelques billets de banque
+et les reçus de dépôt donnés à son nom par la Banque
+internationale de Milan, complétés par le chèque de Marguerite
+Roquevillard que Maurice avait endossé. Là elle reconnaîtrait
+l'intervention qui la brisait. La famille qu'elle avait vaincue
+lui reprenait son amant. Alors elle pousserait un grand cri de
+douleur. Si loin qu'il serait d'elle, il l'entendrait toujours
+retentir en lui-même...
+
+Au bois, la lumière de la lune se dissipait dans celle du matin.
+L'heure passait. Appuyé à l'une des colonnes, Maurice ne pouvait
+se décider à partir.
+
+"Où donc, se disait-il, ai-je pris le courage de briser son coeur
+et le mien? Elle es là, tout près de moi encore. Si je rentrais,
+elle ne saurait pas. Son réveil serait doux et léger. Mais non, je
+ne la reverrai jamais plus. Il est des liens que l'amour ne peut
+pas supprimer. Le bonheur, je le comprends, n'est pas un droit. Je
+la torture et je l'aime. Le mal qu'elle m'a fait était
+involontaire.
+Je ne me souviens plus que d'avoir senti la vie auprès d'elle à
+chaque minute, et pourtant avec elle je ne puis plus vivre...
+Édith, te rappelles-tu le passé? Tu m'as donné des fleurs le
+premier soir. Et puis, tu m'as donné tes lèvres, comme tes fleurs,
+sans hésiter. Lorsque tu m'as dit: "Je serai à toi, mais à toi
+seul, quand tu voudras", j'ai senti d'avance tes caresses qui se
+sont incorporées à ma chair. Ah! parce que tu es trop sensible aux
+caresses, parce que maintenant même que tu vas souffrir par ma
+faute, ta faiblesse me fait trembler pour l'avenir, ne crois pas
+que je t'aime moins, et de savoir que par là je puis te perdre un
+jour, Édith, je ne devrais pas le penser, mais peut-être je t'aime
+davantage encore... Quel souvenir garderas-tu de moi? Entre deux
+automnes a tenu notre amour. Tu préférais cette saison où la
+nature s'exalte. Je retrouvais son or dans tes yeux, et sa fièvre
+dans tes bras. Je découvrais en elle un voluptueux enthousiasme.
+Maintenant, je la vois pareille aux chrysanthèmes du cimetière
+d'Orta. Elle cachait la mort. Oui, la mort, comprends-tu? Je ne
+t'ai pas dit adieu, et c'est fini. C'est comme la mort pour nous.
+Tu pleureras, tu parleras, tu marcheras, tu seras pour d'autres un
+être vivant, un être de grâce et de jeunesse; mais pour moi qui ne
+saurai plus rien de toi, tu seras morte. Et mieux vaudrait que tu
+fusses morte, en effet tu ne me maudirais pas, moi qui t'aime et
+qui dois égorger notre amour..."
+
+Le sifflet d'un train l'arracha brutalement à cet état de
+désespoir où peu à peu sa volonté s'alanguissait. Avait-il laissé
+passer l'heure? Non, ce devait être l'express qui descend à Novare
+et qui précède de quelques minutes celui qui monte à Domodossola.
+Cet appel opportun le rendait à sa décision. Il abandonna la
+chapelle, traversa le bois en courant, et gagna la gare. Sur les
+monts, le matin naissait et la lune se désagrégeait dans l'espace.
+
+Il prit un billet pour Corconio, station toute voisine d'Orta,
+mais dans le sens opposé à la direction qu'il allait suivre, afin
+d'empêcher les recherches d'Édith qui peut-être essaierait de le
+rejoindre. En route, il prétexterait une erreur.
+
+Jusqu'à Omegna, la voie ferrée longe de haut le petit lac. Dans le
+wagon, Maurice s'assit au rebours et se pencha à la portière afin
+que son regard prît l'empreinte de ces lieux qui lui
+appartenaient. Au jour levant, les eaux se moiraient de légers
+frissons. Les arbres de la presqu'île montraient leurs fûts
+élancés et l'essor de leurs branches. Là, il avait connu le
+bonheur. Le train quitta Omegna. En vain il tenta d'apercevoir
+encore Orta Novarese, de retenir avec ses yeux, avec son coeur, ce
+paysage qui fuyait. Les secondes qui accroissaient la distance
+tombaient comme des pierres au gouffre. Une à une il entendait
+leur chute.
+
+Une heure plus tard il arrivait à Domodossola, petite ville
+italienne appuyée aux grandes Alpes, que baigne la Tosa rapide et
+verte en amont du lac Majeur. De là part la diligence qui relie
+l'Italie à la Suisse en traversant le col du Simplon. Avec de bons
+attelages et des relais bien échelonnés, elle parcourt en douze
+heures les soixante-quatre kilomètres qui séparent le val d'Ossola
+de la vallée du Rhône.
+
+La traversée coûte près d'un louis. Pour s'acquitter complètement
+envers Édith, Maurice avait presque épuisé ses ressources. Il
+avait consulté les indicateurs. Par Turin, le trajet était plus
+cher. Quand il aurait payé le parcours en troisième classe d'Orta
+à Domodossola et de Brieg à Chambéry, il ne devait plus lui rester
+en poche, d'après ses calculs, que le prix de trois ou quatre
+repas très modestes. C'était véritablement le retour de l'enfant
+prodigue. La pénurie qui l'assimilait aux humbles ouvriers avec
+lesquels il partageait son compartiment, il la supportait sans
+déplaisir. Par de mesquins soucis, elle le détournait de sa peine.
+D'ailleurs, il n'avait pas d'inquiétude réelle. Il savait comment
+on opère pour économiser la voiture et les coûteux hôtels de
+Brieg. Au sommet du col, l'hospice du Simplon, comme celui du
+Grand-Saint-Bernard, donne l'hospitalité gratuite aux pauvres gens
+qui passent la montagne, et les touristes eux-mêmes en profitent
+sans vergogne. Son voisin, un Piémontais qui connaissait le pays,
+acheva de le renseigner: "L'hospice est toujours ouvert. Le jour
+et la nuit, la nuit et le jour. La nuit, on entre, on cherche une
+chambre au premier étage sans demander rien à personne."
+
+Ainsi les difficultés du voyage se simplifiaient. Il franchirait
+le Simplon à pied, et coucherait à l'hospice. À Domodossola, point
+extrême de la voie, il descendit du train et passa fièrement à
+côté de la diligence qui stationnait devant la gare et qui, une
+fois chargée, ne tarda pas à l'atteindre au trot de ses cinq
+chevaux dont l'ardeur est toute fraîche au début de l'interminable
+ascension. Le conducteur évalua du regard ce jeune homme bien vêtu
+qui tenait un sac à la main et ne craignait pas d'user ses
+souliers. Il mit son attelage au pas, fit claquer son fouet pour
+attirer l'attention, et du geste galant dont on offre un bouquet à
+une dame, il offrit une place libre dans le coupé.
+
+--Merci, répondit Maurice, je vais à pied.
+
+--Impossible, impossible à des jambes de _seigneur_. Et quel
+retard! je suis sûr que la _signorina_ vous attend.
+
+--Personne ne m'attend.
+
+--Ah! tant pis. Un bon feu, une soupe chaude et une femme, c'est
+agréable à l'arrivée.
+
+Et ramassant les rênes, il secoua ses bêtes. Bientôt la voiture
+fut hors de vue. Rendu à l'isolement, Maurice continua sa route.
+Lentement il s'élevait au-dessus du val. Avant d'entrer dans les
+étroites gorges des Alpes, il cueillait, en se retournant, les
+derniers sourires de la grâce italienne. Sur la plaine sinueuse
+qu'arrosait la Tosa, elle fleurissait, et sur les pentes boisées,
+même sur les rampes abruptes que décoraient des buissons d'or. Au
+soleil, il était visible que ce pays cherchait à plaire en dépit
+des sévérités de la montagne. Les paysannes qui descendaient à la
+messe --c'était un dimanche--portaient des fichus de couleur qui
+leur retombaient en pointe sur le dos, et des jupes courtes et
+bariolées. Les premières, elles saluaient les passants d'un gentil
+bonjour dont le jeune homme s'attendrissait. Il avait l'impression
+qu'il s'exilait volontairement. Édith n'était-elle pas sa patrie?
+Édith! Elle s'éveillait à cette heure, elle savait... Et il
+accéléra sa marche pour oublier son mal dans la fatigue.
+
+Il avait réparti en trois étapes les 64 kilomètres du parcours:
+Iselle, 18 kilomètres; le col, 22 Brieg, 24. Il pensait déjeuner à
+Iselle, atteindre le col, qui est à 2 000 mètres d'altitude, pour
+dîner et coucher à l'hospice, et descendre sur Brieg le lendemain
+matin, assez tôt pour y prendre le train de Lausanne et Genève
+qui, à la frontière française, trouve la correspondance de Savoie.
+Le lundi à six heures du soir, il débarquerait à Chambéry.
+
+Iselle, que précède un petit vallon verdoyant, est le dernier
+village avant la Suisse. On y a véritablement l'impression qu'il
+faut ici dire un adieu mélancolique à l'Italie. Bâti en longueur
+sur les bords de la route de Napoléon, il est déjà enfermé entre
+deux murailles hautes de quatre à cinq mille pieds, mais il suffit
+encore de regarder en arrière pour apercevoir des prairies,
+quelques bouquets d'arbres, et comme une ouverture de clarté à
+travers les montagnes. Les grelots de la diligence qui relaie à
+Iselle et les exercices des douaniers qui, distingués et farauds
+comme des soldats, portent le nom majestueux de _gardes des
+finances_, animaient seuls jadis le petit bourg, quand au mois
+d'août 1898 commencèrent les travaux de la nouvelle voie ferrée
+creusée à travers les Alpes. Comme par enchantement la population
+quadrupla. Des cités ouvrières se bâtirent, et aussi de petites
+villas avec des jardins pour les ingénieurs et contremaîtres.
+_Alberghi_ et _trattorie_ se multiplièrent, avec des enseignes à
+la gloire du Simplon et l'annonce d'un asti pétillant.
+
+Toute cette population flottante était sur pied, à cause du
+dimanche. Des cloches sonnaient la sortie de la grand'messe quand
+Maurice arriva. Il croisa le cortège des femmes qui, le paroissien
+à la main, rentraient au logis, tandis que les jeux de boules
+accaparaient les hommes, et que de chaque guinguette sortaient,
+avec une odeur de cuisine, des sons de guitare et d'harmonica. Il
+mangea pour une somme modique dans une osteria de chétif aspect,
+en compagnie de bruyants convives. Au lieu de profiter du jour et
+de brusquer le départ, --la nuit en novembre tombe si vite,-- il
+s'attarda sans prévoyance comme s'il préférait le tapage le plus
+vulgaire à la solitude. Il ne pouvait se décider à franchir la
+frontière. Il y voyait l'image matérielle de la rupture, il se
+rattachait éperdument à son amour. Jusque dans cette salle enfumée
+où le vacarme assourdissant qui l'empêchait de penser allégeait sa
+douleur, il lui semblait demeurer en communication lointaine avec
+Édith.
+
+Un peu avant les gorges de Gondo où mugissent des cascades, il
+trouva la borne qui marque la séparation des deux pays. Et après
+l'avoir dépassée, il sentit l'ombre qui envahissait son coeur
+avant même de recouvrir le morceau de terre amincie où il
+cheminait entre deux rochers. En levant la tête, il vit les
+dernières lueurs roses se retirer du ciel. La nuit, qui le
+surprenait beaucoup plus tôt qu'il ne l'avait prévu dans son
+itinéraire, ne lui permit pas de prendre le raccourci qui évite le
+long contour d'Algaby. Il parvint déjà tard, et fatigué, au
+village de Simplon où il soupa et se reposa.
+
+Quand il se remit en route, l'obscurité et le silence
+l'attendaient sur le seuil de l'auberge. Il les accueillit comme
+les compagnons naturels de son triste voyage. Il accomplissait un
+devoir: peu lui importaient désormais les conditions. N'avait-il
+pas tué de ses propres mains son bonheur, et les meurtriers ne
+méritent-ils pas d'expier? C'était le temps où la lune décroît.
+Elle ne se montra qu'à onze heures du soir, comme il approchait du
+sommet du col. À sa clarté il se découvrit seul dans un cirque
+désert et désolé, entouré de la neige qui rend tous les objets
+uniformes. Il ne s'entendait même pas marcher. Son ombre lui
+tenait une compagnie inquiétante qui s'allongeait, s'amincissait,
+disparaissait et renaissait.
+
+Le souffle court et les jambes rompues, depuis longtemps il
+explorait des yeux l'horizon pour y découvrir l'hospice. Aurait-il
+passé devant sans le voir? La lassitude ne lui permettait plus
+d'évaluer les distances. Et puis, à quoi bon tant d'efforts. Il
+n'avait qu'à se laisser choir au bord du chemin. Sur la neige, il
+serait bien pour dormir ou pour mourir. Ce serait fini de penser,
+fini de marcher.
+
+--Édith! murmura-t-il tout haut.
+
+Au son de sa propre voix, il s'arrêta et tressaillit comme si on
+l'avait appelé. N'était-ce pas elle qui l'appelait une fois
+encore, une dernière fois? Il irait la rejoindre sans peine. Déjà
+il ne sentait plus ses jambes. Il glisserait vers elle doucement,
+comme ces rayons de lune sur la neige. L'excès de fatigue, le
+froid, la raréfaction de l'air et aussi le désespoir lui donnaient
+une hallucination. Dans cet état d'épuisement, celui qui s'arrête
+est perdu. Il ne peut plus remettre un pied devant l'autre. C'est
+un mécanisme brisé.
+
+--Édith! prononça-t-il encore.
+
+Et il sourit. Aucune angoisse ne l'étreignait. C'était si simple
+de s'asseoir et d'attendre. Devant lui, sur la droite, les
+glaciers du Monte Leone brillaient en tremblant comme si quelque
+mouvement les animait. Il lui parut que tout l'horizon blanc se
+déplaçait, rétrogradait vers l'Italie. Il connaissait, avec
+l'engourdissement, une sorte de béatitude. L'instinct de la
+conservation ou la curiosité du mirage lui maintenaient les yeux
+ouverts quand le sommeil l'envahissait, mais il n'avait plus envie
+de remuer. Le silence de la montagne que la neige et la lune
+paraissaient élargir emplissait tout l'espace et montait jusqu'aux
+étoiles.
+
+Dans cette fuite du paysage où il se laissait couler, il y eut un
+temps d'arrêt, occasionné par la chute de son sac qu'il avait
+lâché machinalement. Le geste qu'il fit pour le retenir brisa le
+sortilège. À la difficulté de se mouvoir il comprit le danger.
+
+"Mais je vais mourir! se dit-il brusquement. Là, tout seul, dans
+ce désert."
+
+Mourir! Édith, vers qui il croyait redescendre, disparut
+instantanément de sa pensée, comme une sirène au fond de la mer,
+et fut remplacée par le pays de son enfance, par le coteau de la
+Vigie, par sa famille.
+
+"Ils m'attendent."
+
+Était-ce un talisman contre la mort, ce rappel des premières
+années qui substitue des images de durée aux tentations de fin,
+aux désirs d'anéantissement? Sa jeunesse aidant, il récupéra
+quelque énergie. Il souleva ses pieds successivement, comme s'il
+les dégageait d'une boue tenace où ils se seraient enfoncés. Il se
+traîna plutôt qu'il ne marcha sur une étendue de quelques mètres.
+Maintenant il avait peur et se raidissait contre le péril dont il
+devinait la présence à son côté, qui l'accompagnait pas à pas dans
+cette solitude comme un ennemi guettant ses défaillances. Il
+savait qu'au bord de la route, près du col, des refuges en
+planches offrent de distance en distance un abri aux voyageurs
+surpris par la tempête ou le froid. À la découverte de l'une de
+ces baraques il bornait toute son ambition. Alors il aperçut au
+bas du Monte Leone une frêle lumière qui brillait à peine dans la
+nuit trop claire. Tout petit, serré contre l'énorme masse de la
+montagne, c'était l'hospice dont la porte demeure toujours grande
+ouverte et même désignée par une lampe. Du moment qu'il voyait le
+but, il était sauvé. Il ne quitta plus du regard cette lueur qui
+l'encourageait. Bientôt le bâtiment prit son importance réelle,
+haut et large en grosses pierres de taille. Enfin, il gravit le
+perron et entra. Des chiens, du fond d'un chenil éloigné,
+signalaient son arrivée. Mais dans le corridor où le clair de lune
+entrait, il ne rencontra personne. Le laisserait-on en détresse au
+port même? Dans son état de fatigue, il allait se coucher sur la
+pierre quand le renseignement du Piémontais lui revint en mémoire:
+
+--La nuit, on entre, on cherche une chambre au premier étage sans
+demander rien à personne.
+
+Il monta l'escalier, tâta une première porte qui était fermée,
+puis une seconde qui céda. Il se trouva dans une chambre simple
+mais confortable, meublée d'un lit aux draps frais et largement
+pourvu de couvertures, d'une table de toilette, d'une commode, de
+deux ou trois chaises et d'un tapis. Devant cette installation, il
+sourit de plaisir. On avait poussé la prévenance jusqu'à placer
+sur la commode, de manière à attirer l'attention, un flacon de
+rhum, un verre et un sucrier. La liqueur le réconforta. À vingt-
+cinq ans, le danger s'oublie vite.
+
+"Je suis ici chez moi, comme un voleur", se dit-il plaisamment,
+tout disposé à estimer de nouveau la vie. Mais sa réflexion le fit
+tressaillir. Comme un voleur, en effet. N'avait-il pas été
+condamné pour vol? Le souvenir de la honte lui gâta son plaisir.
+Il se coucha rapidement. Les épaisses couvertures lui
+communiquèrent une chaleur bienfaisante. Sa fatigue était si
+grande qu'il s'endormit aussitôt, sans même songer que c'était la
+première nuit qu'il passait loin d'Édith et hors de l'Italie,
+depuis son départ de la maison paternelle.
+
+Le lendemain, il se réveilla trop tard pour descendre sur Brieg.
+Les religieux, mis au courant des péripéties de son voyage, le
+gardèrent une journée et le restaurèrent de leur mieux. Il refusa
+de prendre la diligence, mais sa fierté l'empêcha d'en révéler le
+motif. Ce fut une journée de repos, de distraction, presque
+d'oubli. Dans cette thébaïde, perdue à deux mille mètres
+d'altitude, il montra une gaieté d'enfant, interrompue de temps à
+autre, assez rarement, par de brusques accès de tristesse. Il
+mangea comme un ogre, se promena
+aux abords de l'hospice pour dérouiller ses jambes raidies,
+caressa dans leur chenil les molosses à longs poils, admira les
+effets du soleil sur les glaciers et la diversité des petits
+cristaux de neige, exprima plusieurs fois son désir de demeurer
+plus longtemps dans la montagne, et se coucha de bonne heure.
+Personne n'aurait pu supposer qu'il venait de quitter la plus
+chère des maîtresses et qu'il rentrait en France pour se
+constituer prisonnier. Au milieu des plus grands chagrins, il est
+ainsi des oasis inattendues que nous ménage la faiblesse de notre
+nature incapable de se fixer dans la douleur, ou ce brutal
+instinct de vivre qui nous soutient malgré nous.
+
+Le mardi, à quatre heures du matin, il quitta l'hospice, après
+avoir mangé un peu de pain et de fromage que la veille au soir le
+père chargé du soin des étrangers avait à toute force voulu qu'il
+emportât de table pour son déjeuner du lendemain. Encore en garda-
+t-il la moitié en prévision de la route, n'étant pas certain qu'il
+lui restât en poche plus d'argent que le prix de son billet, à
+cause du repas supplémentaire qu'il avait dû prendre au village de
+Simplon. Personne n'était levé. Il partit comme il était venu,
+secrètement. Comme le soir de son arrivée, la porte était grande
+ouverte. Dehors, au lieu de la lune dont il espérait le concours
+amical, il se heurta à l'obscurité. Sur le perron, il sentit la
+neige.
+
+Il fallait se hâter, la descente devenant moins facile. De la
+route, il se retourna pour chercher dans l'ombre le bâtiment noir
+et lui adresser un regret. Raffermi, il marchait à l'avenir sans
+crainte. La paix de la montagne, celle des religieux, avaient
+calmé son coeur sans qu'il s'en doutât. D'un pas délibéré, il
+allait reconquérir au foyer sa place dont une passion accidentelle
+l'avait détourné. Le geste de hasard auquel il devait son salut
+l'avait en même temps restitué à lui-même. Il rentrait dans la vie
+normale de la façon audacieuse et romanesque dont généralement on
+s'en écarte, et il savourait son sacrifice avec une ardeur tout
+amoureuse.
+
+Sans doute la neige tombait depuis plusieurs heures, car le chemin
+n'était pas frayé. Il avançait avec la crainte permanente de
+perdre la route qui longe des abîmes. Elle traverse, peu après le
+sommet du col, deux ou trois tunnels taillés dans le roc.
+L'obscurité, dans ces tunnels, était si intense qu'il croyait être
+devenu aveugle au fond d'une cave. La canne en avant dans la main
+droite, et le bras gauche tendu malgré le sac qu'il tenait, il
+marchait à tâtons, enfonçant à chaque pas dans les flaques d'eau
+que fait la roche en s'égouttant, et il sentait la sortie à l'air
+froid bien plutôt qu'en recouvrant la vue.
+
+Les obstacles de la route durcissaient son courage. Il faut aux
+jeunes gens des épreuves, et s'ils recherchent tant l'amour, c'est
+plus encore frénésie de vivre que volupté. Celui-ci qui fuyait le
+bonheur, pareil à un mendiant, ne souffrait point d'avoir tout
+perdu. Il luttait bravement contre le froid, la neige, la nuit et
+la peur, et ce combat l'échauffait.
+
+Le jour se leva peu à peu, mais il y gagna peu de chose. Le
+brouillard blanc que formaient les flocons le baignait de toutes
+parts, comme la mer un îlot. Cette route, qui est si pittoresque
+et découvre au regard les Alpes bernoises, le glacier d'Aletsch,
+les contreforts magnifiques et divers de la vallée du Rhône, lui
+paraissait creusée dans du coton. Parfois, à dix pas de lui, un
+sapin chargé de givre se détachait au bord. Et après l'avoir
+dépassé, il cherchait un autre point de repère. Dans cette
+monotonie fastidieuse, il atteignit Brieg. Ce fut la fin de la
+période héroïque.
+
+La journée de wagon fut longue et pénible, malgré le voisinage de
+plus en plus immédiat de la terre natale. Il descendit à six
+heures du soir au Vivier, qui est la gare la plus proche de
+Chambéry. La crainte chimérique d'être reconnu et arrêté en
+débarquant du train lui inspira cette résolution. Il s'achemina
+donc à pied par la route d'Aix. Elle passe au-dessous du Calvaire
+de Lémenc.
+
+--Édith! soupira-t-il, en s'arrêtant à cet endroit.
+
+Il comprit à quel point ces trois jours l'avaient séparé d'elle.
+Et comme il l'aimait il s'affligea de sa cruauté. Puis il
+s'approcha du garde-fou qui protège la route creusée à flanc du
+coteau. Les feux de Chambéry brillaient. Il s'orienta.
+
+--Le cimetière. La maison.
+
+Sa première visite fut pour sa mère. Le champ des morts était clos
+et il ne put y pénétrer. Alors, par des rues tortueuses, il gagna
+la maison. Une horloge sonna huit heures. Il était glacé, il avait
+faim: où aller, sinon là? Le coeur battant, il pressa le timbre.
+Une servante nouvelle lui ouvrit la porte, et, au lieu de pénétrer
+librement, il dut demander d'une voix indistincte:
+
+--Mademoiselle Roquevillard.
+
+On le laissa dans l'antichambre. Humilié, vaincu, il fut tenté de
+s'enfuir, d'aller n'importe où. Quelle force étrange l'avait
+poussé par les épaules jusque sous le toit paternel?
+
+Marguerite parut et se jeta dans ses bras:
+
+--Toi, Maurice, toi.
+
+Et comme il se raidissait pour ne pas pleurer, elle ajouta
+doucement:
+
+--Depuis hier, je t'attendais.
+
+Elle l'emmena à la salle à manger. Abattu, désemparé, il
+s'abandonnait à ses soins. Le couvert n'était pas encore enlevé.
+
+--Et. père? demanda-t-il enfin avec un peu de crainte.
+
+--Après le dîner, il s'est enfermé dans son cabinet pour
+travailler, pendant que je déshabillais le petit Julien. Je vais
+le prévenir.
+
+--Non, Marguerite, n'y va pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je ne sais pas.
+
+Et après un lourd silence, il murmura:
+
+--Alors... il a bien changé?
+
+--Oui.
+
+Il avait faim et il n'osait pas manger des plats qu'elle allait
+chercher elle-même à la cuisine. Elle le comprit, et, quand elle
+le vit absorbé elle s'éloigna pour courir au cabinet de son père.
+
+--Père, il est là.
+
+M. Roquevillard, penché sur un dossier, se leva brusquement. Ce
+fut un mouvement involontaire. Tout de suite il se posséda:
+
+--C'est bien tard pour revenir.
+
+--Ne le verrez-vous pas? Il est si malheureux.
+
+M. Roquevillard réfléchit et répondit avec effort:
+
+--J'irai le voir demain, à la prison, pour organiser sa défense.
+Pas ce soir.
+
+Et comme Marguerite s'en affligeait, il l'attira sur sa poitrine.
+
+--Toi, dit-il, occupe-toi de lui. S'il est fatigué, veille à son
+repos. Demain seulement il ira se constituer prisonnier.
+
+--Père, pardonnez-lui. Pour maman...
+
+--Un jour, Marguerite, j'espère qu'il méritera mon pardon.
+Maintenant, je ne puis oublier si vite le mal qu'il nous a fait en
+partant. Je veux qu'il le comprenne, qu'il le mesure. C'est
+nécessaire pour notre passé et pour son avenir. Mais ne pleure
+pas. Je n'ai pas cessé de l'aimer. Son retour me fait du bien...
+
+Plus tard, bien plus tard, dans le silence de la nuit, M.
+Roquevillard sortit de sa chambre et vint, à pas de loup, jusqu'à
+la porte de son fils. De la main, il cachait la flamme du
+bougeoir. Un instant il écouta le souffle léger et régulier qu'il
+entendait à peine. Un mince sourire éclaira sa figure énergique
+que la douleur avait ravagée:
+
+"Il est là. C'est l'essentiel. Je le sauverai, et, avec lui, toute
+la race... "
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+I
+
+LE COMPAGNON D'ARMES
+
+
+
+Lorsque Marguerite Roquevillard entra, comme chaque jour, dans le
+cabinet de son père pour allumer la lampe et tirer les rideaux, et
+surtout pour lui prendre une part de soucis, elle le trouva qui
+suivait à la fenêtre la chute rapide du soir.
+
+--C'est toi, dit-il. Il ne faisait plus assez clair pour
+travailler.
+
+Il s'excusait de sa rêverie comme d'une faiblesse. Mais elle
+savait la cause de cette préoccupation qu'il n'avouait pas.
+
+--Ces messieurs ne sont pas encore venus? demanda-t-elle.
+
+--Je les attends d'un moment à l'autre. Ils ont dû voir Maurice à
+la prison cet après-midi.
+
+--Qui plaidera? Sera-ce M. Hamel?
+
+--Non. Maître Hamel est le bâtonnier de notre ordre. Maurice était
+inscrit au barreau, j'ai prié le bâtonnier de s'occuper de sa
+défense. C'est une tradition. Maître Hamel nous donnera l'appui
+d'un demi-siècle d'honneur professionnel, mais il s'estime trop
+âgé et trop spécialisé dans les questions de droit civil pour
+porter la parole. Il veut en charger maître Bastard qui, de tous
+nos confrères, est le plus réputé aux assises et qui exerce en
+effet une grande influence sur le jury.
+
+La jeune fille, à ce nom, fit un peu la moue.
+
+--Je l'ai entendu, père. Vous parlez mieux que lui.
+
+Mais le vieil avocat se fâcha presque:
+
+--Je ne parle pas bien, petite. Je dis simplement ce que j'ai à
+dire.
+
+--Pourquoi ne le défendez-vous pas, vous?
+
+--C'est impossible, voyons. Ne le comprends-tu pas?
+
+Elle vint à lui et, lui posant une main sur l'épaule, elle appuya
+la tête à sa poitrine. De là, elle murmura doucement:
+
+--Lui avez-vous pardonné?
+
+--Il ne me l'a pas demandé.
+
+--C'est qu'il souffre.
+
+--Oui, peut-être. Le sort le frappe cruellement. Lui, du moins,
+l'avait provoqué.
+
+--Souvenez-vous de maman.
+
+Il se pencha pour embrasser le front de sa fille.
+
+--Ne me demande pas d'être faible, Marguerite. Je l'ai visité deux
+fois à la prison. Je l'ai trouvé muré dans son orgueil. Il ne m'a
+témoigné aucun regret de sa conduite qui nous a causé tant de
+maux. Je n'attends qu'un mot de lui pour lui pardonner, et nous
+n'échangeons que des propos insignifiants.
+
+--Avec moi, il pleure sur notre mère. Avec vous, il n'ose pas.
+
+--C'est à moi de l'attendre. Je l'attendrai.
+
+Marguerite inclinée ne vit pas la douceur triste qui, répandue sur
+le visage vieilli, atténuait la fermeté des paroles. Elle répéta:
+
+--Il souffre. Il est malheureux.
+
+--Et nous? dit M. Roquevillard.
+
+Il souleva délicatement la tête de la jeune fille, et changeant de
+conversation, à son tour il interrogea:
+
+--Qu'as-tu fait cet après-midi?
+
+--J'ai promené le petit Julien. Puis j'ai écrit longuement à
+Hubert.
+
+--Ah! moi aussi.
+
+Hubert leur était encore un sujet d'inquiétude. La dernière lettre
+venue du Soudan annonçait que l'officier avait pris les fièvres,
+et qu'il était malade, dans une case isolée, sans médecin. Il
+plaisantait lui-même sur cette malencontreuse fatigue sans
+gravité, mais un certain accent détaché contrastant avec une
+formule plus affectueuse d'adieu avait frappé et profondément
+affecté son père et sa soeur. Ils se turent, le coeur serré.
+Marguerite alluma une lampe pour chasser l'obscurité qui
+emplissait la pièce de mauvais présages. Comme elle laissait
+tomber les rideaux, on frappa à la porte.
+
+--Ce sont eux, dit M. Roquevillard.
+
+Et la jeune fille n'eut que le temps de disparaître par la porte
+qui communiquait avec l'appartement. Déjà l'avocat s'avançait pour
+recevoir ses visiteurs. M. Hamel entra le premier, suivi de M.
+Bastard.
+
+Le bâtonnier jouissait, au barreau de Chambéry, d'une estime
+respectueuse, que son grand âge, sa science juridique et la
+dignité de sa vie imposaient. C'était un vieillard de soixante-
+quinze ans, si maigre qu'il flottait presque dans la redingote
+élimée dont il assurait avec obstination qu'elle durerait autant
+que lui. L'hiver, il ne prenait pas la peine de passer les manches
+du pardessus d'une coupe surannée dans lequel il se drapait. Son
+visage rasé portait une couronne de cheveux blancs soulevés en
+désordre, et ses joues sans couleur paraissaient diaphanes. Sa
+haute taille se voûtait comme ces peupliers trop grêles que tord
+le vent. Mais son caractère ne s'était jamais courbé. Rien ne
+l'avait pu faire dévier de la ligne de conduite que ses fermes
+convictions avaient de bonne heure choisie dans le sens de ses
+traditions de famille. L'abord froid et distant, la voix brève, il
+montrait autant de rigidité dans les principes que de fière
+courtoisie dans les relations. Il manifestait sa grandeur dans les
+circonstances ordinaires comme dans les importantes. La fortune et
+l'adversité avaient trouvé son âme égale. Pourtant il avait connu
+celle-ci principalement sur le tard et quand l'homme, à la fin de
+sa journée, a droit au repos. Les mauvaises spéculations d'un fils
+l'avaient ruiné. Il s'était remis simplement au travail pour
+gagner son pain quotidien. Rarement à la barre, il était le
+conseiller auquel on songe dans les affaires délicates, dont on
+n'attend rien que d'équitable et de droit. On ne le voyait guère
+hors de son cabinet de consultation, petite pièce obscure et
+pauvre, où l'on venait lui soumettre spécialement des transactions
+et des arbitrages comme à un juge souverain. S'il en sortait,
+c'était le soir, pour gagner l'église d'un pas encore rapide,
+l'air frileux et pressé, indifférent au monde extérieur, écoutant
+la voix de Dieu dont il attendait l'appel avec une patience
+résignée.
+
+Malgré leur grande différence d'âge, une de ces anciennes amitiés
+que la parité d'existence et la communauté de luttes fortifient au
+point de les assimiler aux liens du sang, l'unissait à M.
+Roquevillard dont il avait protégé les débuts professionnels et
+qui, de son côté, l'avait soutenu dans l'effondrement de sa
+situation matérielle, tenant tête aux créanciers, obtenant des
+délais, organisant au mieux les ventes et les paiements. Lorsque
+le cadet fut frappé à son tour, l'aîné sortit de sa retraite. Mais
+il sentait la glace des années et son impuissance.
+
+La renommée lui imposait Me Bastard comme second. Ce jeune homme -
+-c'est ainsi que le vieillard l'appelait malgré ses quarante-cinq
+ans-- ne laissait pas de l'inquiéter par un certain cynisme dans
+la conversation et le parti pris de considérer les procès au point
+de vue spécial des honoraires. Mais à la barre, il était
+redoutable comme une armée; ironique et lyrique tour à tour,
+railleur ou émouvant, modulant sa voix comme un ténor et ses
+gestes comme un acteur, il se posait tout de suite en premier
+rôle, étalait sa grande barbe, ses traits réguliers, sa calvitie
+luisante comme des insignes d'autorité, s'agitait, se démenait,
+dominait toute la scène et finalement escamotait jurés, juges,
+adversaires dans les plis de sa toge qu'il déployait comme un
+étendard. Il fallait tenir compte de cette supériorité
+incontestable aux assises, et Me Hamel, humble serviteur de la
+vérité, qui détestait tout appareil d'éloquence et de déclamation,
+avait imposé silence à ses goûts personnels pour mieux assurer
+l'acquittement du fils de son ami.
+
+Bien que M. Roquevillard l'eût toujours tenu à distance, et
+bousculât sans pitié à l'audience ses habiletés et ses séductions
+par une tactique simple qui consistait à courir droit au but avec
+la vitesse d'une charge de cavalerie, telle était la force de
+l'assistance confraternelle que M. Bastard avait accepté avec
+empressement de prendre la défense de Maurice et s'y montrait déjà
+actif et résolu.
+
+Après un échange de poignées de main, le bâtonnier résuma la
+situation en quelques mots:
+
+--Vous savez, mon cher ami, que j'ai prié notre confrère Bastard
+de nous venir en aide. Je suis trop vieux et je ne sais pas
+émouvoir. Il plaidera: je l'assisterai. Nous avons étudié le
+dossier ensemble et vu votre fils à la prison. Une difficulté se
+présente.
+
+--Laquelle? demanda le père anxieux.
+
+--Bastard vous l'expliquera mieux que moi.
+
+Celui-ci agita sa belle tête avec importance. Assez avisé pour
+juger tout effet inutile dans ce cabinet, il se contenta d'un
+exposé clair et bref.
+
+--Oui, j'ai étudié le dossier. Le fait matériel de l'abus de
+confiance est démontré par la déclaration du notaire et par le
+procès-verbal du commissaire de police. Des preuves contre votre
+fils, je n'en trouve pas, mais des présomptions graves. Il avait
+connaissance du dépôt d'argent, il est demeuré le dernier à
+l'étude après s'être fait remettre les clefs, il a pu découvrir le
+secret du coffre-fort sur l'agenda du premier clerc où le chiffre
+était inscrit, il était sans grandes ressources personnelles et il
+voulait enlever la femme de son patron. Avec cela on échafaude un
+réquisitoire. Ajoutez le départ pour l'étranger, le silence, le
+retour tardif. La déposition du nommé Philippeaux, surtout, est
+pleine de fiel. Ce garçon-là devait être jaloux de son collègue
+plus favorisé. Je le soupçonne d'une passion malheureuse pour Mme
+Frasne. C'était une femme fatale. Un peu maigre, mais de beaux
+yeux. Mon type n'est pas celui-là.
+
+D'une qualité d'âme inférieure, il ne sentit pas que cette
+réflexion était déplacée et que la présence du père de l'accusé
+l'obligeait à plus de réserve. Il reprit après une pause:
+
+--Il ne suffit pas de protester de son innocence. Le vol étant
+admis, le jury cherchera un coupable. Il faut le lui désigner.
+L'offensive, je l'ai souvent remarqué, est d'un résultat plus sûr
+que la défensive. Elle détourne l'attention pour la concentrer
+ailleurs. Je la pratique toujours avec succès. Or, en l'espèce, le
+vrai coupable est tout désigné.
+
+Il s'empara du code sur la table et le feuilleta. Ses deux
+interlocuteurs l'écoutaient sans l'interrompre:
+
+--Notez que Mme Frasne ne court aucun risque.
+Elle est couverte par l'article 380: _Les soustractions commises
+par des maris au préjudice de leurs femmes, par des femmes au
+préjudice de leurs maris... ne peuvent donner lieu qu'à des
+réparations civiles_.
+
+--Nous le savons, observa Me Hamel.
+
+--En famille, on ne se vole pas. Ce n'est donc pas dénoncer Mme
+Frasne à la vindicte publique que la désigner. Mais il y a mieux
+encore. Mon instinct ne me trompe guère. J'ai mis la main sur le
+contrat de mariage des époux Frasne. Je pensais bien y découvrir
+quelque chose. Par l'entremise d'un avoué de Grenoble, je m'en
+suis procuré une expédition. Et j'y ai trouvé la preuve que Mme
+Frasne, en prenant cent mille francs dans le coffre-fort de son
+mari, a pu croire qu'elle se remboursait elle-même.
+
+--Je ne comprends pas, dit cette fois M. Roquevillard.
+
+--Vous allez comprendre. C'est d'une clarté aveuglante. Son mari,
+par ce contrat, lui constitue une donation de cent mille francs.
+
+--En cas de survie?
+
+--Non, immédiate. Mais naturellement, elle était révocable en cas
+de divorce, et l'époux en conservait l'administration. Le régime
+est la séparation de biens. Néanmoins, Mme Frasne, ignorante de la
+loi, aura supposé qu'elle était propriétaire de cette somme et
+qu'en abandonnant le domicile conjugal elle avait le droit de
+l'emporter. C'est un raisonnement absurde. Mais par là même, c'est
+un raisonnement de femme. Ainsi je m'explique pourquoi, d'un dépôt
+de cent vingt mille francs réunis sous la même enveloppe, le
+voleur a pris soin de ne retirer que cent mille. Ce n'est pas un
+vol, c'est un remboursement. Mme Frasne a cru exercer un droit.
+
+--Oui, conclut M. Roquevillard intéressé par une argumentation
+aussi solide, le contrat explique tout.
+
+--Et c'est l'acquittement certain, incontestable, affirma M.
+Bastard en s'animant et commençant à agiter ses grands bras. Quel
+jury résisterait à une pareille démonstration? Aux assises, j'ai
+bien rarement autant d'atouts dans mon jeu. --Vous ne défendez pas
+toujours des innocents, insinua le bâtonnier.
+
+--Innocents ou coupables, c'est la preuve qui importe. Ici, nous
+la tenons.
+
+Le père de l'accusé, qui voulait une réhabilitation complète, prit
+alors la parole:
+
+--La découverte du contrat est en effet un élément très favorable
+à la défense. Votre éloquence, Bastard, en tirera le meilleur
+usage, et nous pouvons escompter le succès final. Mais il y a un
+point que je vous prie instamment, de traiter dans votre
+plaidoirie. Maurice n'est pas parti sans ressources avec Mme
+Frasne. Il emportait plus de cinq mille francs empruntés pour la
+plus grande part à ses deux soeurs, à son grand-oncle Étienne et à
+sa tante Mme Camille Roquevillard, qui en témoigneront au besoin.
+Dans la ville d'Orta où il s'était retiré, il a reçu un chèque de
+huit mille francs délivré par la Société de Crédit, agence de
+Chambéry, qui en représente le talon. Ces explications sont
+indispensables à un double point de vue. D'abord elles répondent
+d'avance à une accusation nouvelle que la partie civile,
+abandonnant l'article 408 sur l'abus de confiance, pourrait tirer
+de l'article 380 _in fine_. Le vol entre époux ne tombe pas sous
+le coup de la loi, c'est entendu; mais le code pénal ajoute: _À
+l'égard de tous autres individus qui auraient recelé ou appliqué à
+leur profit tout ou partie des objets volés, ils seront punis
+comme coupables de vol_. Il faut qu'il ne subsiste à ce sujet
+aucune équivoque. Et cet article n'existerait-il point que je
+tiens encore essentiellement à préserver l'honneur de mon fils de
+toute promiscuité d'existence dont il n'aurait point soldé les
+frais.
+
+--Très bien, approuva M. Hamel.
+
+--Très bien, répéta M. Bastard d'un ton indifférent.
+
+Et M. Roquevillard, dont le visage que la lutte passionnait se
+rassérénait avec l'espérance de sortir de l'épreuve, conclut en
+deux mots:
+
+--Maintenant, nous sommes armés et la victoire est sûre.
+
+Le bâtonnier leva sur lui ses yeux tristes, d'un bleu passé,
+décoloré par l'âge:
+
+--Mon ami, vous avez donc oublié la difficulté dont je vous ai
+parlé au début de notre entretien?
+
+Ce fut le retour de l'angoisse.
+
+--Quelle difficulté?
+
+M. Bastard reprit aussitôt la première place qu'il ne cédait pas
+volontiers:
+
+--Voilà. Notre beau plan, dont la réussite ne fait pour moi aucun
+doute, échoue par l'obstination de votre fils.
+
+--De mon fils?
+
+--Parfaitement. Nous venons de lui exposer, à la prison, comment
+nous entendions le sauver. Savez-vous ce qu'il nous a répondu?
+
+--Ah! je crains de le deviner.
+
+--Qu'il s'opposait formellement à ce que le nom de Mme Frasne fût
+prononcé par son défenseur et que, s'il l'était, il s'accuserait
+aussitôt lui-même.
+
+--Je le redoutais, murmura M. Roquevillard à mi-voix.
+
+--En vain lui ai-je représenté que cette chevalerie était
+ridicule, qu'il ne dénonçait personne puisque Mme Frasne n'était
+passible d'aucunes poursuites et que l'acte de sa maîtresse
+s'expliquait même par son inexpérience des affaires et la fausse
+interprétation qu'elle avait pu donner à son contrat de mariage.
+Tout a été inutile. Je me suis heurté à une obstination
+invincible.
+
+--Vous a-t-il fourni des raisons?
+
+--Une seule: l'honneur.
+
+--C'en est une.
+
+--Non, ce n'est qu'un sentiment. En justice, nous n'avons pas à
+nous placer au point de vue de l'honneur, mais à celui de la loi.
+
+Le bâtonnier, qui n'approuvait pas cette théorie, présenta la
+question sous une autre forme.
+
+--C'est l'honneur de Mme Frasne surtout qu'il envisage. Pour
+préserver le sien, il doit établir qu'il n'a ni dérobé une somme
+d'argent, ni profité du détournement d'autrui. Il prouve le
+premier point en arguant du contrat de Mme Frasne, et le second
+avec le témoignage écrit de la Banque internationale de Milan où
+les fonds de Mme Frasne étaient déposés. Mais il se refuse
+catégoriquement à cette démonstration.
+
+--Vous le lui avez dit, vous?
+
+--Je le lui ai dit, et qu'il s'exposait gravement en se présentant
+désarmé aux jurés.
+
+--Que vous a-t-il répondu?
+
+--Que jamais il ne laisserait accuser Mme Frasne de quoi que ce
+fût, et qu'il interdisait à son défenseur de prononcer jusqu'au
+nom de celle-ci. Nous l'avons trouvé inébranlable. "Mais enfin,
+comment voulez-vous qu'on vous défende? lui a objecté Me Bastard.
+--Comment peut-on me croire coupable? a-t-il fièrement répondu.
+Qu'on regarde d'où je viens et qui je suis: cela doit suffire."
+
+--Quel enfant! reprit M. Bastard qui lissait avec contentement sa
+belle barbe. Sans doute l'honorabilité de la famille est un
+puissant argument dont je comptais aux assises tirer bon parti.
+Mais c'est un argument en quelque sorte accessoire. Il ne touche
+pas au fond du débat. On ne plaide pas avec les parents. Pourquoi
+pas avec les morts?
+
+--Ils témoignent pour nous, répondit M. Hamel non sans quelque
+solennité.
+
+--Il y a un coupable, ne l'oublions pas. Bon gré, mal gré, le jury
+le cherchera. Si ce n'est pas l'amant, c'est la maîtresse. Si ce
+n'est pas la maîtresse, c'est l'amant. Nous avons la preuve que
+c'est elle et nous refuserions de la donner? C'est insensé. J'ai
+prévenu votre fils, mon cher confrère, que je ne pouvais accepter
+de le défendre dans ces conditions et je viens vous le répéter.
+Vous savez avec quelle ardeur je m'en étais chargé et que j'y
+apportais tous mes soins. Paralysé, que puis-je faire? Vous me
+voyez profondément affecté de cette décision, mais il m'est
+impossible de me présenter à la barre ainsi ligoté.
+
+Le malheureux père de l'accusé lui tendit la main:
+
+--C'est un concours précieux que je perds, et c'est peut-être le
+salut. Mais la défense ne doit pas être entravée.
+
+Malgré leur manque de sympathie réciproque, les deux avocats
+étaient pareillement émus. On ne partage pas impunément la même
+vie professionnelle, les mêmes combats, les mêmes préoccupations
+d'esprit.
+
+--Voyez-le, vous, dit encore M. Bastard en se levant. Peut être
+obtiendrez-vous ce que nous n'avons pas obtenu.
+
+--Non, je ne le pense pas.
+
+--Si vous parveniez à le décider, je demeure à votre disposition.
+Et vous pourrez compter sur mon plus bel effort. Il est près de
+six heures, excusez-moi. J'ai un rendez-vous d'affaires.
+
+M. Roquevillard le reconduisit jusqu'à la porte et sur le seuil,
+il le remercia:
+
+--Nous avons été quelquefois divisés, mon confrère. Je n'oublierai
+jamais que, dans la circonstance la plus grave de ma vie, il n'a
+pas dépendu de vous de me consacrer votre dévouement et votre
+talent.
+
+--Mais non, mais non, répliqua le grand avocat d'assises que sa
+propre bienfaisance étonnait, je pensais mieux aboutir. C'était
+une belle cause. Décidez votre fils. Je reviendrai.
+
+Lorsqu'il rentra dans son cabinet, M. Roquevillard trouva M. Hamel
+qui s'était approché du feu et qui tisonnait par distraction. Il
+s'assit en face de lui, et tous deux restèrent longtemps à
+réfléchir sans parler.
+
+--Ma voix n'a jamais porté bien loin, dit enfin le bâtonnier
+poursuivant ses déductions intérieures, et l'âge l'a cassée. Je
+n'ai jamais su que démontrer et non pas émouvoir. Cependant je
+serai là, je prononcerai quelques mots sur la famille de
+l'inculpé, sur l'inculpé lui-même. Mais il faut un autre porte-
+parole. Je ne puis que vous assister, mon ami.
+
+Il ne livrait pas son opinion sur l'attitude de Maurice, et peut-
+être ne se l'expliquait-il pas. Il gardait cette défiance de la
+femme, confinant au dédain, qui se rencontre souvent à la fin
+d'une vie austère et disciplinée. L'honneur d'une Mme Frasne ne
+lui paraissait point mériter tant d'égards. On citait de lui ce
+trait excessif: ayant salué un jour une dame de mauvaise
+réputation qui en avait tiré vanité, car il répandait autour de
+lui le respect, il le sut, et dès lors cessa de reconnaître
+personne dans les rues de la ville.
+
+--Le jury, se demanda tout haut M. Roquevillard qui comprenait
+mieux son enfant, devinera-t-il la générosité de ce silence? C'est
+peu probable.
+
+--C'est impossible, affirma nettement M. Hamel. Votre fils se perd
+quand il n'y a pas lieu de sauver cette personne. Mais n'avons-
+nous pas le droit de le défendre malgré lui?
+
+--Et comment?
+
+--Aux assises, la défense est obligatoire, vous le savez comme
+moi. À défaut d'un avocat choisi par l'accusé, le président lui en
+désigne un d'office. Si Me Bastard est désigné d'office --et il
+suffit que, bâtonnier, je l'indique au président-- il recouvre la
+liberté intégrale de plaider au risque d'être désavoué par son
+client.
+
+--Mais ce désaveu influencera défavorablement le jury.
+
+--Je ne vois pas d'autre moyen. À moins que...
+
+Et le grand vieillard se tut. Les interrogations multipliées de M.
+Roquevillard ne réussirent pas à le tirer de son mutisme.
+
+--La partie est perdue, finit par murmurer ce dernier.
+
+Alors M. Hamel se leva:
+
+--Vous croyez en Dieu, comme moi, mon ami. Invoquez-le, il vous
+inspirera. Votre fils est innocent; il doit être acquitté. Sa
+véritable faute ne relève pas de la justice des hommes. Elle
+n'atteint que lui-même et malheureusement sa famille.
+
+Comme il se disposait à partir, déjà tourné vers la porte, il
+revint en arrière, et tout à coup tendit les bras à son confrère.
+Ce geste exceptionnel découvrait le fond de tendresse qui se
+dissimulait sous cette énergie tendue depuis un si grand nombre
+d'années. Il était surprenant et doux comme une expression de
+fraîcheur et de pureté sur le visage d'une femme âgée, ou comme
+ces fleurs qui persistent à croître jusque sous la neige. Les deux
+hommes s'étreignirent avec émotion.
+
+--Vous ne nous abandonnerez pas, vous, dit M. Roquevillard, merci.
+
+--Je me souviens, répliqua le vieillard.
+
+Et ramenant sur les épaules son pardessus dont flottaient les
+manches vides, il s'éloigna d'un pas pressé dans le corridor où
+son hôte avait peine à le suivre pour l'accompagner jusqu'à la
+porte.
+
+Demeuré seul, M. Roquevillard s'assit à la table de travail où
+tant de difficultés matérielles et morales avaient été résolues
+et, la tête dans les mains, il chercha comment il sauverait son
+fils qui, en se perdant, perdait sa race entière. Moins absolu,
+plus indulgent et plus apte à comprendre la vie et les hommes que
+M. Hamel enfermé dans ses convictions intransigeantes comme dans
+une tour, il reconnaissait, dans la résolution de l'accusé, cette
+ténacité et cette revendication des responsabilités qui, de
+génération en génération, avaient créé et maintenu la force des
+Roquevillard. Mais cette force, celui-ci employait les mêmes dons
+à la détruire. Pour édifier son bonheur individuel il avait
+compromis tout le passé et tout l'avenir des siens dont il
+montrait pourtant les signes distinctifs jusque dans sa faute. Et
+le trouvant exempt de lâcheté et de bassesse, son père songeait
+que si le jeune homme reprenait un jour sa place au foyer et dans
+la société, il ne laisserait pas amollir la tradition et
+utiliserait pour leur but normal les facultés dont il avait faussé
+l'emploi. À tout prix, il fallait le reprendre intact à cette
+passion qu'il refusait de renier.
+
+"À moins que...", reprit M. Roquevillard, que cette parole
+mystérieuse du bâtonnier avait frappé. Que signifiait cette
+restriction?
+
+Il releva son front penché et, s'adossant au fauteuil, il regarda
+en face de lui. Ses yeux s'arrêtèrent sur le plan de la Vigie
+accroché à la muraille qui, hors du cercle de lumière projeté par
+la lampe, se distinguait mal dans l'ombre. Il évoqua le domaine
+comme un ancêtre, comme un conseiller, et en même temps les cruels
+syllogismes de Me Bastard lui revenaient en mémoire:
+
+"Il y a eu vol. Donc il y a un coupable. Lequel? Si ce n'est pas
+lui, c'est elle. Il ne veut pas que ce soit elle. Donc c'est
+lui... Que répondre à cette simplicité de raisonnement appropriée
+aux cerveaux rustiques des jurés?"
+
+Et tout à coup, tandis qu'il fixait les traits confus de la carte,
+il crut voir surgir une idée comme un éclair dans la nuit:
+
+"Si l'on supprimait le vol, il n'y aurait plus de coupable. Le
+jury serait forcé d'acquitter. Comment supprimer le vol?"
+
+Et la Vigie lui parla.
+
+Quelques instants plus tard, Marguerite frappa discrètement à la
+porte.
+
+--Entre, dit-il, je suis seul.
+
+--Eh bien! père, qu'avez-vous décidé?
+
+Il lui expliqua le nouveau danger de condamnation où les mettait
+l'obstination de Maurice et conclut:
+
+--Me Bastard nous abandonne. Il refuse de plaider.
+
+--Alors, demanda-t-elle toute apeurée, qui le défendra? Et comment
+le défendre?
+
+--Ne t'inquiète pas encore, petite. J'ai peut-être un moyen.
+
+--Lequel?
+
+--Plus tard je te l'apprendrai. Laisse-moi y réfléchir. Il
+exigerait un grand sacrifice.
+
+--Faites-le vite, père.
+
+Les yeux de la jeune fille brillaient d'une telle flamme que toute
+l'âme pure et généreuse s'y reflétait.
+
+--Chère fille, murmura-t-il avec orgueil.
+
+Elle lui sourit, d'un sourire fragile comme en ont ceux qui vivent
+depuis longtemps dans le malheur.
+
+--Père, dit-elle, j'avais toujours pensé que ce serait vous qui le
+défendriez.
+
+
+
+II
+
+LE CONSEIL DE FAMILLE
+
+
+--Suis-je de trop? demanda Marguerite.
+
+Sur le seuil du cabinet de travail elle s'était arrêtée en
+découvrant une nombreuse compagnie.
+
+--J'allais te chercher, dit son père. Ta place est avec nous.
+
+Un grand vieillard sec et boutonné, qui s'appuyait à la cheminée
+où flambait un feu clair, jeta du haut de sa tête.
+
+--De mon temps, on ne tenait pas conseil avec des femmes.
+
+--Ce n'est pourtant pas une femme qui a compromis la maison,
+riposta vivement, du fond d'un fauteuil, une dame un peu forte,
+déjà mûre et vêtue de noir.
+
+Mais ce n'était là qu'une discussion de principes, car tous deux
+firent trêve pour accueillir la jeune fille avec bonne grâce. Elle
+salua tour à tour son grand-oncle, Étienne Roquevillard, qui, plus
+âgé encore que Me Hamel, portait ses quatre-vingts ans sans plier
+sous leur poids, sa tante par alliance, Mme Camille Roquevillard,
+puis son cousin Léon, fils de celle-ci, industriel à Pontcharra,
+en Dauphiné, enfin Charles Marcellaz, arrivé le matin de Lyon.
+
+Au dehors un ciel lourd, chargé de neige, semblait descendre sur
+le Château, comme pour l'écraser. Déjà il atteignait le donjon.
+Les arbres dépouillés lui tendaient leurs branches suppliantes.
+Seul, le lierre de la Tour des Archives gardait sa teinte
+d'éternel printemps. Malgré ses quatre fenêtres, la pièce se
+ressentait de la morosité du jour. Des bibliothèques, des
+portraits, du paysage d'Hugard, tombait une impression de
+tristesse. Les derniers volumes de jurisprudence, empilés sur un
+guéridon, n'étaient pas reliés comme ceux des années précédentes.
+La grande table couverte de dossiers dont l'un était ouvert,
+étalant ses pièces de procédure et ses actes civils, témoignait de
+la continuité d'un travail que les plus graves soucis n'avaient
+pas suspendu, tandis qu'une gerbe fraîche de chrysanthèmes, placée
+devant une photographie de Mme Valentine Roquevillard, révélait le
+soin journalier d'une main de femme.
+
+L'avocat pria ses hôtes de s'asseoir. La tête inclinée, il parut
+réfléchir. Il avait beaucoup vieilli en un an. La couronne de ses
+cheveux et sa moustache courte aux poils durs grisonnaient. Deux
+plis s'étaient creusés autour de la bouche, et le cou amaigri
+laissait voir, par devant, une large rigole. La chair moins ferme
+des joues et leur teint plombé complétaient cet ensemble de signes
+de décadence que Marguerite ne pouvait constater sans un serrement
+de coeur. Quelle différence entre l'homme absorbé par sa
+méditation, assis là devant cette table, et celui qui, debout au
+sommet du coteau, aux vendanges de l'année précédente, profilait
+sur le ciel sa silhouette robuste et joyeuse!
+
+Quand il se redressa, de ce seul geste il se fit reconnaître. Du
+fond de l'arcade sourcilière ses yeux lançaient ce regard
+impérieux, difficile à supporter, qui se fixait sur les visages
+avec une précision gênante. Avant d'avoir parlé, il affirmait par
+sa seule attitude qu'il était le chef et que les épreuves ne
+viendraient pas facilement à bout de sa force de résistance.
+
+--Je vous ai convoqués, dit-il, parce que la famille court un
+danger. Or, nous portons le même nom, sauf Charles Marcellaz, qui
+a le rang d'un fils puisqu'il représente ma fille Germaine.
+Félicie et Hubert sont trop loin pour être consultés. Mais leur
+vie atteste une telle abnégation qu'ils n'ont pas besoin de
+l'être. Je sais leur désintéressement.
+
+--Vous avez de bonnes nouvelles du capitaine? interrogea Mme
+Camille Roquevillard que l'uniforme de son neveu avait toujours
+impressionnée favorablement et qui était incapable de penser à plu
+d'une personne à la fois.
+
+Ce fut Marguerite qui répondit:
+
+--Pas depuis quelque temps, et les dernières n'étaient pas très
+bonnes. Il avait pris les fièvres.
+
+--Les assises, reprit M. Roquevillard, s'ouvrent le 6 décembre,
+dans trois semaines. Maurice comparaîtra au début de la session.
+
+--C'est une simple formalité, dit Léon qui, fier de diriger à
+vingt-huit ans une usine assez considérable, affectait un
+caractère pratique et positif et ramenait toutes choses à leur
+résultat. L'acquittement est certain.
+
+D'un _non_ catégorique l'avocat lui ferma la bouche. Sa fille en
+frissonna. Les hommes se regardèrent, surpris, inquiet:
+
+--Comment, non?
+
+--Puisqu'il n'est pas coupable.
+
+--Puisque c'est Mme Frasne.
+
+Charles Marcellaz avait parlé le dernier, désignant l'ennemie.
+
+--La misérable! ajouta la veuve en 1evant les yeux au plafond et
+en déplorant intérieurement que ce nom fût prononcé devant
+Marguerite. Elle divisait simplement les femmes on deux
+catégories: les honnêtes et les publiques, mais elle ne cherchait
+point l'origine des petits enfants qu'elle secouait. Au rebours de
+tant d'intellectuelles et d'émancipées d'aujourd'hui, son horizon
+était borné, non point sa charité ni son dévouement.
+
+--L'acquittement n'est pas certain, reprit le chef de famille, à
+cause des conditions que mon fils impose à la défense. Je l'ai vu
+plusieurs fois dans sa prison. Maurice est inébranlable. Il ne
+consent à être défendu que si le nom de Mme Frasne n'est pas
+prononcé par son défenseur.
+
+D'un commun accord, l'industriel et l'avoué se révoltèrent:
+
+--C'est impossible. Il est fou.
+
+--C'est une trahison.
+
+--Il ne faut pas l'écouter.
+
+--Tant pis: abandonnez-le.
+
+Au cousin Léon revenait ce conseil de lâcheté. L'avocat le toisa
+d'un regard où la colère et le mépris se changèrent bientôt en
+douleur. La famille se désagrégeait, puisque l'un de ses membres
+répudiait toute solidarité. Mais dans le silence qui suivit,
+l'ancêtre prononça doucement:
+
+--Moi, j'estime que Maurice a raison.
+
+M. Roquevillard, sur cette réflexion inattendue, continua son
+exposé:
+
+--Cette générosité pourrait être comprise d'un jury de bourgeois.
+Elle ne le sera pas d'un jury de simples paysans. Ceux-ci, du
+débat, ne retiendront qu'un point: la disparition d'une somme de
+cent mille francs dont le chiffre même les éblouira. Ils sont plus
+sensibles aux attentats contre la propriété qu'à ceux contre les
+personnes. Cette somme, raisonneront-ils, n'a pu être dérobée que
+par lui ou par elle. Si c'était elle, il nous le dirait et nous
+l'acquitterions. Dans le doute, nous l'acquitterions encore. Il
+n'ose pas l'accuser; donc, c'est lui. Car ils n'ont pas notre
+conception de l'honneur.
+
+--L'honneur, l'honneur! répéta deux fois Léon que le dédain trop
+évident de l'avocat avait irrité. Il s'agit avant tout d'éviter
+une condamnation qui serait déshonorante. Je n'admets que cet
+honneur-là, moi, celui du code.
+
+Le plus vieux des Roquevillard, à son tour, dévisagea le jeune
+homme avec insolence.
+
+--Je vous plains, murmura-t-il d'une voix qui, par manque de
+dents, était sifflante.
+
+Sans déférence pour l'âge, l'industriel réclama:
+
+--Pourquoi?
+
+--Mais parce que vous ne comprenez plus rien à certains mots.
+
+--Justement, des mots, de grands mots quand c'est vous qui les
+employez.
+
+Conciliant, Charles Marcellaz donna cette explication juridique:
+
+--Mme Frasne est coupable. Or, sa culpabilité ne tombe pas sous le
+coup de la loi. Le vol commis par une femme au préjudice de son
+mari ne comporte aucune sanction. En la dénonçant Maurice ne lui
+fait courir aucun risque et il dépose conformément à la vérité.
+
+Mais l'oncle Étienne, dont la lointaine jeunesse avait été
+orageuse, prononça en dernier ressort:
+
+--On ne dénonce sous aucun prétexte une femme dont on a été
+l'amant. Je reconnais ton fils, François.
+
+La veuve qui, depuis le commencement de la réunion, blâmait tout
+bas le sien, lequel tenait d'elle son intelligence terre à terre
+sans y joindre la bonté, voulut tout haut le soutenir contre ce
+vieillard qui prêchait une étrange morale:
+
+--Vous voulez qu'on respecte ces créatures? Le chef de famille
+apaisa d'un geste l'inutile querelle.
+
+--Laissez-moi achever. Quand le moment sera venu, je vous
+demanderai d'intervenir. Maurice s'oppose à toute dénonciation de
+Mme Frasne.
+Il ne s'agit pas de savoir s'il a tort ou raison, puisqu'il est
+décidé, et que nous n'y pouvons rien. Si la défense passait outre,
+il s'accuserait lui-même plutôt que de l'approuver, et préférerait
+se charger du crime. Dans ces conditions, que se passera-t-il? La
+question est là, non ailleurs. Le jury, forcé d'accepter le fait
+matériel du vol qui ne saurait être nié, impressionné par une
+perte d'argent aussi considérable, cherchera, je le prévois, un
+coupable. Désarmé vis-à-vis de Mme Frasne, il se retournera contre
+mon fils. Qu'il lui accorde ou non les circonstances atténuantes,
+c'est la flétrissure.
+
+--Ah! père, laissa échapper Marguerite.
+
+--Le danger est très grand. Le mesurez-vous? Or, j'ai pensé qu'il
+y avait peut-être un moyen de le conjurer.
+
+La jeune fille, que son père n'avait pas renseignée sur ses
+projets avant la réunion de famille, se reprit à l'espoir:
+
+--Coûte que coûte, père, il faut l'employer.
+
+--Voici. Aux assises, dans les affaires d'abus de confiance, j'ai
+toujours constaté que la restitution emportait l'acquittement. Le
+jury est surtout sensible à la perte d'argent. Supprimez-la, il ne
+tient plus guère à frapper un coupable. Pas de préjudice, pas de
+sanction: pas de victime, pas de condamné: c'est une association
+d'idées qui lui est habituelle.
+
+Le gendre de M. Roquevillard tira la conclusion:
+
+--Vous voudriez restituer à M. Frasne l'argent que sa femme a
+emporté?
+
+--C'est cela.
+
+--Cent mille francs! s'écria Léon, c'est un chiffre.
+
+Et Charles Marcellaz de protester aussitôt:
+
+--Mais c'est avouer la faute de Maurice. Il paie, donc il est
+coupable.
+
+--Non pas. La caution qui paie à la place du débiteur principal
+n'est pas pour autant ce débiteur. Par la bouche de son avocat,
+Maurice expliquera aux jurés que, s'il ne veut pas accuser, il
+entend demeurer hors de tous soupçons. M. Frasne remboursé, il n'y
+a plus de vol. Laisser M. Frasne à découvert c'est, je le crains,
+livrer mon fils.
+
+--Bien, François, approuva l'oncle Étienne qui agita sa tête de
+grand oiseau déplumé.
+
+Cette marque d'estime décida la veuve à une démonstration amicale.
+
+--Je ne comprends pas bien, dit-elle, toutes ces manigances. Mais
+bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, et je suis de coeur
+avec vous, François.
+
+Son fils qui l'écoutait ne se rassura qu'au mot de _coeur_ qui
+n'engageait à rien. Il échangea avec l'avoué un regard qui
+signifiait: "Ces vieilles gens traitent de haut la fortune quand
+c'est elle seule qui donne la considération et permet le
+développement des familles." Se sentant appuyé, Marcellaz
+interrogea avec douceur:
+
+--Payer cent mille francs, le pouvez-vous, mon père?
+
+--C'est une autre question, répondit un peu sèchement M.
+Roquevillard qui commençait à s'énerver, je l'aborderai tout à
+l'heure. D'abord les principes, ensuite les moyens d'application.
+
+Mais lui-même, déjà décidé, renversa l'ordre en ajoutant:
+
+--S'il le faut, je vendrai la Vigie.
+
+C'était le plus grand sacrifice. Marguerite en comprit l'héroïsme
+et devint toute pâle. Partagé entre le respect et l'intérêt, entre
+l'admiration et l'indignation, Charles hésita, chercha une issue à
+ce flot de sentiments contraires et, sur un coup d'oeil ironique
+de son cousin Léon, il argumenta:
+
+--Vendre la Vigie! Vous n'en avez pas le temps avant le 6
+décembre. Ou bien vous vendrez à vil prix. La Vigie vaut cent
+soixante mille francs au bas mot, sans les bois que vous avez
+achetés, il y a quatre ans, sur la commune de Saint-Cassin.
+
+Ces objections, l'avocat se les était déjà posées lui-même sans
+nul doute, car elles le trouvaient préparé:
+
+--C'est possible, dit-il simplement. Reste l'emprunt hypothécaire.
+
+--Oui, au cinq ou au quatre et demi. Au cinq, probablement, à
+cause de la nécessité immédiate que les hommes d'affaires ne
+manqueront pas d'exploiter, quand la terre ne rend que le trois à
+peine et qu'il suffit d'une gelée ou d'une grêle pour anéantir une
+récolte. Vous avez trop d'expérience, mon père, pour ignorer que
+l'emprunt hypothécaire est pour le sol une maladie incurable,
+mortelle. Déjà la propriété immobilière constitue aujourd'hui un
+danger pour qui ne vit pas sur la
+terre, ou n'a pas de bonnes rentes moyennant quoi il peut faire
+face aux intempéries, à la concurrence. Ce serait compromettre
+irrémédiablement l'avenir. Et la Vigie, c'est le patrimoine de
+famille, le patrimoine sacré auquel on ne touche pas.
+
+M. Roquevillard l'avait laissé parler. Impatient, il haussa le
+ton:
+
+--Personne n'a plus que moi aimé et compris la terre, écouté ses
+conseils, ausculté son mal dans la crise qu'elle traverse, Et
+c'est à moi qu'on reproche de l'oublier. Mais apprenez donc, si
+vous ne le savez pas, qu'il y a dans le plan des choses humaines
+un ordre divin qu'il faut respecter. Au-dessus de l'héritage
+matériel, je place, moi, l'héritage moral. Ce n'est pas le
+patrimoine qui
+fait la famille. C'est la suite des générations qui crée et
+maintient le patrimoine. La famille dépossédée peut reconstituer
+le domaine. Quand elle a perdu ses traditions, sa foi, sa
+solidarité, son honneur, quand elle se réduit à une assemblé
+d'individus agités d'intérêts contraires et préférant leur destin
+propre à sa prospérité, elle est un corps vidé de son âme, un
+cadavre qui sent la mort, et les plus belles propriétés ne lui
+rendront pas la vie. Une terre se rachète, la vertu d'une race ne
+se rachète pas. Et c'est pourquoi la perte de la Vigie m'affecte
+moins que le risque de mon fils et de mon nom. Mais parce que la
+Vigie est demeurée de siècle en siècle le lot des Roquevillard, je
+n'ai pas voulu interrompre une si longue continuité de
+transmission sans vous avertir, sans vous consulter. Je vous ai
+fait connaître mon avis le premier: j'ai eu tort. Donnez-moi le
+vôtre à tour de rôle avec sincérité. Je ne dis pas que j'en
+tiendrai compte, s'il s'oppose au mien. Je suis le chef
+responsable. Mais une détermination qui brise d'un seul coup le
+travail de tant de générations est si grave qu'il me serait doux
+d'être approuvé par un conseil de famille.
+
+Le silence qui suivit ces paroles lui montra que son entourage
+avait saisi l'importance de la décision à prendre. Il regarda sur
+la muraille le plan du domaine qui s'y trouvait suspendu et qui
+indiquait les adjonctions successives avec la date des contrats.
+Si souvent, en préparant ses plaidoiries, il avait contemplé, non
+point pour y lire des tracés et des chiffres, mais pour se
+représenter des bois, des champs, des vignes, et les labours et
+les vendanges. Un morceau de la terre, les travaux agricoles, le
+mouvement des saisons tenaient dans ce cadre étroit dont les
+quelques traits noirs n'étaient pas inutiles à son imagination.
+
+Ses yeux s'en écartèrent et par les fenêtres distinguèrent, sous
+le ciel bas, le château des vieux ducs édifié lentement à toutes
+les époques de l'histoire, démantelé à demi, imposant dans ses
+restes, et gardien du passé. Mieux que tous les documents et
+toutes les archives, mieux que les manuels et les chronologies, il
+imposait le souvenir, par cela seul qu'il demeurait debout, comme
+un témoin de chair. À lui seul, il évoquait l'ancienne Sa voie et
+le temps des aïeux et les rudes guerres, tandis que les ogives de
+la Sainte-Chapelle symbolisaient de pieux élans de coeur. Que
+resterait-il des morts, de leurs actions, de leurs sentiments,
+sans les signes matériels où ils se réalisèrent et qui les
+rappellent? La Vigie défrichée, conquise, agrandie, restaurée,
+n'était-elle pour rien dans le destin des Roquevillard? et quand
+elle serait abandonnée, ne manquerait-il pas à la race sont point
+d'appui, le sens visible de sa continuité? Dans les familles
+terriennes, les générations se passaient la bêche comme les
+coureurs antiques se passaient le flambeau. Et voici que le
+dernier chef la laissait tomber.
+
+Mais l'avocat détourna la tête, repoussant toute hésitation. Le
+patrimoine n'était pas plus la famille que la prière n'était
+l'église, ni le courage un donjon. Loin du sol natal, au Soudan,
+en Chine, Hubert et Félicie transportaient l'énergie vitale que
+leur avait donnée la tradition. Rendu à son existence normale,
+Maurice rachèterait par le travail sa faute. Et pour Marguerite,
+la flamme du dévouement la brûlait.
+
+Il s'adressa à sa fille, comme à la plus jeune de l'assemblée et
+pour entendre l'écho de sa pensée.
+
+--Toi, dit-il, parle la première.
+
+--Moi, père? Tout ce que vous ferez sera bien fait. Sauvez
+Maurice, je vous en prie. Si vous pensez que la vente de la Vigie
+soit nécessaire, n'hésitez pas à la vendre. Nous n'avons pas
+besoin de fortune. Dans tous les cas, prenez ma part. Ne vous
+inquiétez pas de moi. Pour vivre il me faut peu de chose et je me
+tirerai d'affaire.
+
+--Je savais, approuva M. Roquevillard.
+
+Doucement, il caressa la main de Marguerite tandis qu'il
+interpellait son neveu:
+
+--À toi, Léon.
+
+Et se méfiant de lui, il ajouta:
+
+--Souviens-toi de ton père.
+
+Le jeune homme prit l'air important des arrivistes qui ont réussi
+et qui, néanmoins, sont prêts à donner pour rien la recette du
+succès. Il allait enseigner ces vieillards ignorants de la vie
+moderne que de nouvelles conditions font rapide, égoïste et
+réaliste:
+
+--Mon oncle commença-t-il, vous êtes de ces hommes d'autrefois qui
+cherchaient partout des croisades et se battaient contre les
+moulins à vent. Votre ruine est inutile. Voyez les choses d'une
+façon plus positive. À cette heure, Maurice pratique contre vous
+le chantage de l'honneur. L'honneur de Mme Frasne ne vaut pas cent
+mille francs. Mon gentil cousin fait le bravache dans sa prison.
+Quand viendra l'audience, il filera plus doux. Je ne suis pas
+avocat, mais j'ai lu souvent dans les journaux, comme tout le
+monde, les comptes rendus des crimes passionnels. Toujours les
+accusés, et les plus orgueilleux, dénoncent ou chargent leurs
+complices ou leurs victimes au dernier moment pour s'innocenter
+eux-mêmes. La crainte du verdict est le commencement de la
+sagesse. Maurice est un garçon intelligent plein d'avenir: il
+comprendra. Si, par hasard, il ne comprenait pas, eh bien! tant
+pis pour lui, après tout. C'est triste à dire devant vous, mon
+oncle, et je vous en exprime mes regrets; mais il l'aura voulu, et
+je sais que vous aimez la franchise. Son risque lui est personnel.
+La solidarité de la famille n'entraîne plus la déchéance de tous
+par la faute d'un seul. C'était là une de ces théories absurdes
+que notre temps a définitivement reléguées dans le passé. Chacun
+pour soi, c'est la nouvelle devise. Nul n'est tenu des dettes
+d'autrui, quand ce serait
+
+son père, son frère ou son fils. L'argent que je gagne est à moi:
+de même mes bonnes et mauvaises actions. On a déjà bien assez de
+peine à organiser son propre bonheur, sans lui imposer le poids
+effroyable de vingt générations. Avancez à Maurice sa part, si
+vous y tenez, mais réservez celle de ses frères et soeurs, et le
+pain de vos vieux jours. Quant à la Vigie, vendez-la en effet, si
+vous en trouvez un bon prix, non pour acheter la compassion des
+jurés, mais parce que la terre, aujourd'hui, n'est plus bonne
+qu'au paysan qui la ronge comme un rat. L'industrie, les machines,
+c'est l'avenir, comme la société c'est l'individu.
+
+L'ancêtre, sur cette harangue, laissa échapper un petit rire aigu
+et marmonna:
+
+--Il parle bien. Un peu long, mais il parle bien.
+
+La veuve, elle, s'agitait, joignait les mains pour invoquer le
+Seigneur.
+
+--Tu as fini? demanda M. Roquevillard, non sans quelque
+impertinence.
+
+--J'ai fini.
+
+--Si j'ai bien compris, tu jetterais volontiers Maurice pardessus
+bord.
+
+--Pardon, mon oncle: il s'y jette lui-même. Ce n'est pas la même
+chose. S'il était raisonnable, il sortirait aisément sain et sauf
+des griffes de la justice. Mais il ne veut pas être raisonnable.
+Je suis toujours pour la raison, moi.
+
+Le chef de famille se tourna vers son gendre.
+
+--Et vous, Charles, vous êtes aussi pour la raison?
+
+Marcellaz hésita avant de répondre. Il supportait impatiemment la
+supériorité de son beau-père. Celle de la famille de sa femme sur
+sa propre famille le frappait à chaque comparaison et l'irritait,
+surtout depuis qu'il s'était rapproché de son pays d'origine.
+Laborieux et économe, il organisait avec acharnement l'avenir de
+ses enfants, et se montrait jaloux de protéger une médiocre
+fortune péniblement acquise. Les affaires l'avaient absorbé,
+rétréci et durci. Mais il aimait Germaine et s'il se méfiait des
+mouvements qu'inspire la sensibilité, c'est qu'il n'en était pas
+dépourvu. Il biaisa, déplora le passé, la situation sans issue.
+
+--Pourquoi Maurice nous préfère-t-il madame Frasne jusque dans sa
+prison? C'est absurde, puisqu'elle n'encourt aucune pénalité. Il
+trahit la famille pour un faux point d'honneur. Cent mille francs,
+payer cent mille francs, n'est-ce point au-dessus de vos forces?
+Il ne faut pas tenter l'impossible.
+
+--Mais si, dit Marguerite, il faut tenter l'impossible pour le
+sauver.
+
+--Enfin, conclut M. Roquevillard, qui voulait une réponse ferme,
+vous me conseillez, vous aussi, d'abandonner mon fils?
+
+L'avoué baissa la tête pour ne pas rencontrer le regard ironique
+du jeune Léon, et presque honteux, murmura:
+
+--Non, tout de même.
+
+Quand il releva le front, il fut surpris du regard que son beau-
+père posait sur lui, et dont l'expression, habituellement
+autoritaire, était voilée, tendre, d'une douceur inconnue, comme
+on s'étonne de la force d'un fleuve en découvrant, sous quelque
+verdure fraîche, son humble source.
+
+--À votre tour, Thérèse.
+
+La veuve, qui, depuis le discours de son fils, n'avait plus écouté
+quoi que ce fût, ne se fit pas répéter l'invitation. Gouvernée par
+un sûr instinct, elle ne se mêla pas d'argumenter sur des
+principes qu'elle appliquait et ne savait pas définir. Comme
+beaucoup de femmes, elle substituait immédiatement aux théories
+des questions de personnes, ce qui, du moins, a le mérite
+d'écarter les solutions abstraites et de dissiper les brouillards
+philosophiques. De tout le débat elle n'avait retenu qu'une
+parole, mais c'était la bonne. Incapable de répondre à plus d'un
+seul, elle s'en prit à Léon sans aucun souci du reste de
+l'assemblée:
+
+--Chacun pour soi, as-tu dit? Si ton oncle ici présent avait
+pratiqué cette belle maxime, mon garçon, tu ne dirigerais pas, à
+l'heure qu'il est, une usine qui te rapporte des cents et des
+cents...
+
+--Maman, tu te moques de moi, interrompit le jeune homme que cette
+sortie atteignait dans son amour-propre.
+
+Mais la bonne dame était partie et ne s'arrêta point.
+
+--Non, non, tu sais ce que je veux dire. Je te l'ai déjà raconté,
+et si tu l'as oublié, je rafraîchirai ta mémoire. Il y a quinze
+ans, quand ton père eut placé toute son épargne dans l'usine qu'il
+fondait, comme les commandes n'affluaient pas encore, vint un jour
+où il dut suspendre ses paiements. L'industrie était nouvelle dans
+le pays, personne n'avait confiance. Il alla trouver son frère
+aîné, ton oncle François, et lui exposa le péril. François lui
+prêta sur l'heure, et sans intérêts, les vingt mille francs dont
+il avait un besoin si urgent que nous étions menacés d'une
+liquidation. Ainsi nous fûmes sauvés, mon petit. De ces heures
+mauvaises, j'ai conservé une grande peur de la misère. Que Dieu me
+la pardonne! c'est elle qui t'a rendu égoïste et méfiant.
+
+--Bien, bien, je ne me rappelais pas, avoua Léon avec mauvaise
+humeur.
+
+Mme Camille Roquevillard était si gonflée de son sujet qu'elle ne
+se laissa pas amadouer par cette concession, elle qui,
+d'ordinaire, après quelque tapage, cédait toujours aux raisons de
+son fils. Quand on vit côte à côte, on ne s'observe pas, et l'on
+est quelquefois tout surpris, dès qu'une circonstance grave en
+fournit l'occasion, de découvrir la solitude. Aujourd'hui, cette
+sensation d'isolement est plus fréquente d'une génération à
+l'autre, à cause du relâchement des liens de famille et de la
+rapide transformation des idées.
+
+Elle affecta de s'adresser à son beau-frère:
+
+--Je ne suis de votre parenté que par alliance, François. Mais je
+porte le même nom que vous et je me souviens. C'est vingt mille
+francs que je mets à votre disposition, si vous en avez besoin à
+votre tour. Je ne comprends rien à vos histoires mais vous êtes
+malheureux. Quant à Mme Frasne, c'est une coquine.
+
+--Ma tante, je vous aime bien, dit Marguerite.
+
+Et M. Roquevillard ajouta:
+
+--Merci, Thérèse. Je n'en aurai probablement pas besoin. Je suis
+heureux de savoir que je puis compter sur vous à l'occasion.
+
+Le dernier enfin, l'ancêtre, motiva son avis d'une voix lente,
+mais ferme et qui, par moment, voulant se forcer, jeta des éclats
+de cloche fêlée:
+
+--Le père est le juge domestique de ses biens, François. Tu es
+seul responsable, tu ne relèves de personne. J'étais le cadet de
+ton père, nous fûmes orphelins de bonne heure: il nous éleva, nous
+dirigea, nous aida, car il était l'héritier et le chef de famille.
+En ce temps-là --c'était sous le régime sarde, avant l'annexion--
+les filles ne recevaient qu'une légitime et on ne les épousait pas
+pour leurs écus; le patrimoine devenait le lot d'un seul avec ses
+obligations auxquelles n'aurait pas failli l'héritier: telles que
+nourrir, doter, établir les cadets, recevoir les infirmes, les
+nécessiteux, les vieillards. Ces jeunes gens ignorent ce que
+représentait alors le patrimoine qui était la force matérielle de
+la famille, de toute la
+
+famille groupée autour d'un chef, assurée de subsister, de durer,
+grâce à sa cohésion. Aujourd'hui, à quoi bon garder un domaine? Si
+tu ne le vends pas, la loi se charge de le pulvériser. Avec le
+partage forcé, il n'y a plus de patrimoine. Avec le _chacun pour
+soi_, d'une part, et, de l'autre, l'intervention permanente et
+intéressée de l'État dans tous les actes de la vie, il n'y a plus
+de famille. Nous verrons ce que réalisera cette société
+d'individus asservis à l'État.
+
+Il eut un rire discret et méprisant, et termina sur des
+considérations moins générales.
+
+--Cependant, tu as raison de préférer notre honneur à ton argent.
+Il est juste aussi que tu nous en avertisses. Nous te suivions
+dans ta prospérité. Le sort t'accable; nous sommes là. Je n'ai pas
+grand'chose pour ma part. À côté de ma pension de conseiller, je
+ne possède guère que vingt-cinq ou trente mille francs de titres,
+dont le revenu m'aide à vivre. Je suis déjà bien vieux. Après moi
+je te les donne, et tout de suite s'il le faut.
+
+M. Roquevillard ému répliqua simplement:
+
+--Je suis fier de votre approbation, mon oncle, et touché de votre
+appui. Ma tâche, maintenant, sera plus légère à accomplir. Ce
+sacrifice d'argent, c'est l'acquittement de Maurice: mon
+expérience des affaires me le garantit. Je ne crois pas pouvoir
+sauver la Vigie. Voici le dénombrement de notre fortune.
+
+--Ceci ne nous regarde plus, interrompit l'ancêtre en se levant.
+
+--Je vous le dois, au contraire, afin que vous sachiez que si la
+Vigie est un jour sortie des mains des Roquevillard, ce ne fut ni
+sans douleur, ni sans nécessité. Vous êtes mes témoins. La Vigie
+vaut au moins cent soixante mille francs. Mes bois de Saint-Cassin
+sont estimés vingt mille. Germaine a reçu en dot soixante mille
+francs.
+
+--Devrais-je vous les rendre en tout ou en partie? demanda
+timidement Charles Marcellaz dont la générosité avait d'autant
+plus de mérite qu'elle s'accompagnait de regrets, de remords et
+d'hésitations. Ils sont engagés à concurrence d'un certain chiffre
+dans le prix de l'étude que j'ai acquise à Lyon.
+
+--En aucun cas, mon ami. Ils vous appartiennent définitivement et
+vous avez trois enfants. Lorsque Félicie est entrée au couvent,
+nous avons placé sur sa tête vingt mille francs en rente viagère.
+Et nous avions réservé pour Marguerite une dot équivalente à celle
+de Germaine. Sur cette dot, elle a touché huit mille francs
+qu'elle a remis à son frère.
+
+--Cent huit mille, additionna à mi-voix Léon qui boudait. Il vous
+revient cher.
+
+Encore ignorait-il les petits prêts à fonds perdus que lui avaient
+consentis, l'année précédente, sa propre mère et l'ancien
+magistrat.
+
+--Père, dit la jeune fille, disposez de ma dot. Je ne me marierai
+pas.
+
+--La femme est faite pour le mariage, constata la veuve.
+
+Et Marguerite ajouta d'une voix résolue:
+
+--J'ai mes brevets, je travaillerai. Je fonderai une école.
+
+--Bien que les femmes, à mon idée, ne doivent pas succéder,
+intervint l'oncle Etienne, je dérogerai en sa faveur à mes
+principes. C'est à elle que je léguerai mes quarante mille francs.
+
+--Trente mille, rectifia Léon qui évaluait sa perte.
+
+--Non, quarante, répliqua le vieillard qui, dans la crise commune,
+rejetait définitivement mais péniblement son avarice. Je diminuais
+tout à l'heure, involontairement. Et même quarante-cinq pour
+finir. Je referai mon testament qui t'instituait mon héritier,
+François.
+
+--Merci pour elle, mon oncle. Mais je ne toucherai à sa dot,
+d'ailleurs insuffisante, que s'il m'est impossible de réaliser
+promptement et dans des conditions acceptables la Vigie. Car la
+vente du domaine, si elle est possible, vaut mieux qu'un emprunt.
+J'y ai réfléchi. Le rendement de la terre est aujourd'hui
+précaire. Nos vignes, nos blés rencontrent, par la facilité des
+transports, des concurrences si lointaines que nous ne pouvons
+plus estimer leurs revenus. Je préfère assurer l'avenir de
+Marguerite, et permettre à mes fils d'achever le dessin de leur
+vie. Si je ne trouve pas à la vendre, la terre me servira toujours
+de caution pour emprunter.
+
+--Nous aussi, assura la veuve, nous vous cautionnerons.
+
+--Parfaitement, acquiesça l'oncle Etienne.
+
+Le conseil de famille était terminé. On se salua, amicalement,
+sauf Léon qui montra un peu de froideur.
+
+--C'est toujours la caution qui paie, fit-il observer à sa mère
+dès l'escalier.
+
+--Je paierai, dit nettement celle-ci.
+
+--Vous, vous êtes trop bonne.
+
+--Et toi, trop ingrat.
+
+--C'était mon père. Ce n'était pas moi.
+
+--Ton père et toi, n'est-ce pas la même chose?
+
+--Non.
+
+Charles reconduisant M. Etienne Roquevillard l'avocat demeura seul
+avec sa fille. Au dehors, la lumière baissait. Le donjon, la tour
+des Archives s'enveloppaient de brume comme d'un manteau de soir.
+Le cabinet de travail s'emplissait de la tristesse particulière à
+la tombée du jour en hiver. Marguerite remit une bûche dans la
+cheminée.
+
+--Je suis content, dit son père. Cela s'est bien passé.
+
+Mais elle se révolta contre son cousin:
+
+--Ce Léon est méchant. Je le déteste.
+
+--Sa mère est une brave femme.
+
+Ils se turent. Puis tous deux regardèrent le plan de la Vigie sur
+la muraille. Au lieu d'une feuille obscure, ils revirent, au beau
+soleil des vendanges, les vignes d'or, les champs moissonnés, les
+terres prêtes au labour et la vieille maison vaste et commode.
+C'était l'appel suprême du domaine condamné.
+
+Comme avait fait Maurice, du haut du Calvaire de Lémenc avant son
+départ, mais pour une autre sorte d'amour dont ils n'attendaient
+point leur bonheur personnel, ils lui dirent adieu.
+
+
+III
+
+LA BELLE OPERATION DE Me FRASNE.
+
+
+Il n'était bruit dans tout Chambéry que de la belle opération de
+Me Frasne. Elle était un sujet courant de conversation à la soirée
+que donnaient M. et Mme Sassenay pour fêter les dix-huit ans de
+leur fille Jeanne. C'est un des traits de la société provinciale
+que les hommes transportent dans le monde leurs occupations et
+préoccupations de la ville et n'abandonnent point dans le plaisir
+le tracas des affaires: entre deux tours de valse, abandonnant ces
+dames à leurs rivalités de toilette, ils s'empressent dans tous
+les coins de reprendre leurs médisances financières et leurs
+soucis professionnels. Puis, le drame de famille qui ébranlait
+dans leur vieille situation sociale les Roquevillard et qui devait
+recevoir son dénouement le surlendemain,--on était au 4 décembre,-
+- à l'audience de la cour d'assises, passionnait l'opinion
+publique. Lasse d'une prépondérance trop appuyée et trop
+prolongée, travaillée par ce désir de nivellement égalitaire qui
+est une des ardeurs modernes, et d'ailleurs irritée d'un orgueil
+persistant dans l'infortune refusait de se plaindre et de
+quémander la pitié, cette opinion publique guettait la fin de la
+pièce pour voir tomber définitivement une race qui, dans d'autres
+temps, eût été considérée comme l'ornement de la cité.
+
+Parmi les invités, hommes de loi, médecins, industriels, rentiers,
+qui s'isolaient au fumoir, et dont quelques-uns seulement se
+précipitaient aux premières mesures de chaque danse sur le groupe
+des jeunes femmes et des jeunes filles assises au salon, comme la
+sortie victorieuse d'une place assiégée, pour regagner ensuite
+leur cercle masculin, un seul ignorait l'heureuse spéculation du
+notaire que les uns blâmaient et que les autres approuvaient:
+c'était le vicomte de la Mortellerie. Son excuse était d'en être
+demeuré au quatorzième siècle dans l'histoire du château des ducs
+qu'il préparait. Vainement s'efforçait-il d'entreprendre ses
+voisins sur l'ingéniosité d'Amédée V qui fit aménager en 1328 des
+conduites de bois pour amener l'eau de la fontaine Saint-Martin
+jusqu'aux vastes cuisines où elle jaillissait dans un énorme
+bassin en pierre, réservoir des lavarets destinés à la table
+ducale: on n'écoutait point le bavard qui retardait de près de six
+cents ans. Sentencieux, cérémonieux, ennuyeux, apportant dans ses
+propos la dignité de sa carrière et de sa vie, M. Latache,
+président de la Chambre des notaires, tenait tête au petit avoué
+Coulanges qui, musqué,
+
+poudré et frisé, prenait au nom de la jeune école la défense de M.
+Frasne.
+
+--Non, non, affirmait-il avec solennité, le criminel tient le
+civil en état. Il fallait attendre le verdict du jury avant
+d'accepter la réparation du dommage matériel. Ou bien, indemnisé,
+M. Frasne devait retirer sa plainte. Le lucre ne se mêle pas à la
+vengeance.
+
+--Pardon, pardon, ripostait le bouillant avoué prompt à l'escrime.
+Raisonnons, je vous prie. M. Frasne a déposé contre Maurice
+Roquevillard une plainte en détournement d'une somme de cent mille
+francs à son préjudice, et s'est constitué partie civile. M.
+Roquevillard père lui offre de lui restituer cette somme avant
+l'arrêt, et vous le blâmez d'accepter?
+
+--Je ne le blâme pas d'accepter, mais, l'ayant fait, de maintenir
+les poursuites. Et je ne comprends pas M. Roquevillard.
+
+--Oh! lui, il sait que son fils est coupable, et il achète ainsi
+l'indulgence des jurés. Quant à M. Frasne, comme une condamnation
+est toujours incertaine aux assises, il préfère un _tiens_ à deux
+_tu l'auras_. En outre, à l'audience, il tirera parti de ce
+paiement comme d'un aveu. C'est très fort.
+
+--C'est très intéressé, surtout. M. Roquevillard père, bien que je
+ne m'explique pas les mobiles de son acte, est tout de même trop
+expérimenté pour avoir livré une telle arme à son adversaire sans
+prendre ses précautions. Le reçu qu'il a dû exiger mentionne
+sûrement que, s'il acquitte l'obligation d'un tiers, il ne
+reconnaît point pour autant que ce tiers est son fils.
+
+-- Le reçu contient en effet cette réserve, et dans les termes les
+plus formels, annonça l'avocat Paillet qui arrivait et entrait
+dans la discussion sans perdre une minute.
+
+--Je l'avais deviné, triompha M. Latache. Et plutôt que d'apposer
+sa signature au bas d'une semblable restriction, M. Frasne eût été
+mieux inspiré de s'en référer à la décision des juges.
+
+Mais M. Coulanges ne se tint pas pour battu:
+
+--Qu'est-ce qu'un pareil reçu prouve? Paie-t-on cent mille francs
+pour un inconnu?
+
+La galerie lui donna raison et le lui témoigna par un murmure
+flatteur, qui signifiait qu'en effet une telle générosité ne va
+pas sans quelque nécessité impérieuse. Son succès néanmoins fut
+court. L'avocat Paillet le lui rafla comme on escamote une
+muscade. Gai, rond et gras, il savait tout, se fourrait partout,
+livrait tout.
+
+--Je vois, dit-il, que vous ignorez le plus beau coup de M.
+Frasne.
+
+--Parlez.
+
+--Ah! ah!
+
+Il tenait son monde par une nouvelle qu'il apportait. Et comme
+l'orchestre préludait au sempiternel quadrille des Lanciers, il
+abandonna lâchement ses auditeurs scandalisés et roula comme une
+boule aux pieds d'une dame qu'il invita. Par l'embrasure de la
+porte, ces messieurs, faute de mieux, regardèrent évoluer les
+couples, en prenant des airs détachés pour estimer danseurs et
+danseuses qui avançaient, reculaient, se saluaient, tournaient
+selon les rythmes de la musique et l'ordre du pas. Jeanne
+Sassenay, les joues roses, la coiffure rebelle à la symétrie,
+toute gracile et juvénile dans une robe bleu pâle dont le léger
+décolletage laissait voir un coin de blancheur caressée de
+lumière, s'appliquait à ne point confondre les figures et
+s'animait au plaisir avec un air d'importance. Elle suscita les
+commentaires:
+
+--Pas mal, cette petite.
+
+--Bien maigre: voyez ses salières.
+
+--À dix-huit ans.
+
+--Oh! elle se mariera bientôt.
+
+--Pourquoi?
+
+--Elle a une grosse dot.
+
+--Oui, mais son frère fait des dettes.
+
+--Qui épousera-t-elle?
+
+--On ne sait pas encore. On parlait de Raymond Bercy.
+
+--L'ancien fiancé de Mlle Roquevillard?
+
+--Il débute comme médecin.
+
+--Justement: il n'a encore tué personne.
+
+Après le galop final, l'avocat Paillet, se trouvant altéré,
+conduisit sa compagne au buffet,
+
+
+
+but du champagne, mangea un sandwich au foie gras, et, ainsi
+restauré, daigna reparaître dans le cercle où sa désertion fut
+sévèrement appréciée. Mais il se rebiffa en riant:
+
+--Si vous me grondez, vous ne saurez rien.
+
+--Alors, nous vous écoutons.
+
+--Vous en êtes encore, vous autres, à la restitution de cent mille
+francs par M. Roquevillard à M. Frasne.
+
+--C'est quelque chose.
+
+--Bien peu après de ce que vous allez apprendre.
+
+Aux premières notes d'une polka, il tourna la tête et l'on crut
+qu'il aurait le coeur de repartir en laissant une seconde fois ses
+auditeurs le bec dans l'eau. Tout un groupe décidé se massa vers
+la porte pour lui barrer le passage.
+
+--Vous avez chaud, ce serait imprudent, observa M. Latache.
+
+Et l'avoué Coulanges, usant d'un autre moyen, mit en doute la
+fameuse nouvelle. Aussitôt le nouvelliste ouvrit la bouche pour
+lâcher sa proie:
+
+--Eh bien! M. Frasne acquiert pour rien le domaine de la Vigie qui
+vaut près de deux cent mille francs.
+
+Les exclamations incrédules se croisèrent:
+
+--Par exemple.
+
+--Vous vous moquez de nous.
+
+L'avocat Bastard et M. Vallerois, procureur
+
+de la république, qui causaient ensemble à l'écart, se
+rapprochèrent, l'oreille tendue.
+
+--Parfaitement, accentua l'orateur. Pour rien.
+
+--Mais comment?
+
+--Voici. M. Roquevillard, pour se procurer l'argent dont il a
+besoin, a mis en vente la Vigie. Me Doudan, notaire, lui en a
+offert cent mille francs payables immédiatement en se réservant de
+lui faire connaître l'acquéreur dans la quinzaine. Dans la
+quinzaine, retenez ce délai. M. Roquevillard, qui n'avait pas le
+choix avant les assises, a accepté. Il ne pouvait espérer
+davantage dans un si court espace de temps. Or, par l'indiscrétion
+d'un clerc, on sait maintenant --je l'ai appris tout à l'heure--
+que le véritable acquéreur, c'est M. Frasne, M. Frasne qui verse
+cent mille francs d'une main pour les recevoir de l'autre, et qui
+se trouve ainsi, par un simple jeu, propriétaire gratuit d'un
+domaine magnifique.
+
+Ce machiavélisme dépassait par trop la commune mesure des
+artifices bourgeois pour ne pas provoquer la stupeur. On n'en
+rechercha point la cause morale, pas plus qu'on n'avait approfondi
+le sacrifice du vieux patrimoine de famille chez les Roquevillard.
+M. Frasne, dans la crise douloureuse qu'il avait traversée, et qui
+ruinait son foyer sinon sa fortune, s'était rattaché à ce qui
+demeurait susceptible de le passionner encore, les affaires, comme
+un artiste demande à l'art sa consolation ou une femme de bien à
+la charité.
+
+Les combinaisons de contrats et de chiffres procuraient un alibi à
+sa triste pensée. Il oubliait momentanément son ennui en
+débrouillant ceux de ses clients, et dans la satisfaction de
+conduire avec adresse la bataille des intérêts. Le sort de la
+Vigie lui avait inspiré un de ces coups de tactique audacieux
+auxquels il ne savait pas résister. Il espérait que le secret en
+serait gardé jusqu'après la session des assises. Mais quel secret
+peut se garder dans une ville de moins de vingt mille habitants où
+déjà la vie intérieure est considéré comme une prétentieuse
+originalité?
+
+Le premier, M. Latache donna son sentiment en deux mots qui,
+émanant du président de la Chambre de discipline, valaient un
+discours:
+
+--C'est incorrect.
+
+--Point du tout, répliqua M. Coulanges. Un domaine est en vente,
+on l'acquiert. C'est un droit.
+
+Néanmoins, la savante manoeuvre de M. Frasne ne recueillait qu'un
+petit nombre d'approbations, qui lui venaient du camp de la
+jeunesse, laquelle place aujourd'hui son enthousiasme, comme ses
+fonds, aux guichets solides. Il réussissait trop bien dans ses
+entreprises matérielles, et la galerie, de moeurs sévères et de
+sens pratique, en tirait grief contre lui bien plus qu'elle ne
+s'était divertie de la fuite de sa femme. De plus, aux yeux d'une
+société particulariste, son origine dauphinoise faisait de lui un
+étranger que de tels gains devaient enrichir aux dépens du pays.
+On n'avait point été fâché, certes, de l'abaissement des
+Roquevillard dont l'élévation irritait la médiocrité générale;
+mais on s'étonnait de les voir augmenter eux-mêmes leur désastre
+et consommer leur ruine de leurs propres mains. Pourquoi ce
+désintéressement si Maurice n'était pas coupable, et, s'il
+l'était, pourquoi cet aveu? Car on ignorait la décision du jeune
+homme. M. Hamel était fort secret, et pour M. Bastard son silence
+était calculé: friand des causes retentissantes, il espérait
+encore qu'on réclamerait son appui.
+
+Excité par ces révélations, il ne se tint pas de parler à son
+tour. Le cercle où l'on discutait fut rompu, la danse finie, par
+de nouveaux arrivants. La conversation reprit de-ci de-là par
+petits groupes séparés, comme ces feux qu'on étouffe et dont les
+flammes crépitent en s'éparpillant. Le procureur Vallerois
+rejoignit M. Bastard dans une embrasure.
+
+--Vous aurez beau jeu dans votre plaidoirie, lui dit-il, pour
+cribler de sarcasmes le mari de Mme Frasne.
+
+--Il n'est pas encore certain que je plaide, répliqua l'avocat.
+
+--Comment! vous ne plaideriez pas?
+
+Il fallait bien expliquer par une autre cette confidence qui était
+partie sans réflexion.
+
+--ce jeune niais ne veut pas être défendu sérieusement afin de
+ménager l'honneur de sa maîtresse.
+
+Ces derniers mots furent prononcés avec une ironie dédaigneuse. Et
+il expliqua au magistrat attentif que l'inculpé démentait à
+l'avance toute allusion à la culpabilité de Mme Frasne.
+
+--Si ce n'est vous, qui plaidera?
+
+--Je l'ignore. M. Hamel sans doute.
+
+Le bâtonnier ne fut pas traité avec beaucoup plus d'égards que la
+femme coupable. Sa vieillesse et son impuissance étaient mises en
+relief par le seul énoncé railleur de son nom.
+
+Après quelques instants de silence, M. Vallerois conclut:
+
+--Je comprends maintenant la conduite de M. Roquevillard. Il
+supprime le vol pour sauver son fils. C'est la dernière chance. Il
+n'hésite pas à sacrifier sa fortune... C'est très beau.
+
+Peu sensible à cet hommage, M. Bastard esquissa un geste vague,
+susceptible de diverses interprétations.
+
+--Tout ceci entre nous, dit-il, pour rattraper son secret
+professionnel.
+
+Et la barbe soigneusement étalée sur son plastron, il se dirigea
+vers un groupe de dames avec la démarche lente et majestueuse d'un
+paon qui s'apprête à faire la roue.
+
+Resté seul, le magistrat ne se pressa point de rechercher une
+compagnie. Il continuait de songer à M. Roquevillard avec
+admiration, et il évoquait la vie douloureuse et vaillante de cet
+homme depuis le jour où, dans son cabinet, il lui avait transmis
+la plainte de M. Frasne, et déjà l'avait trouvé désintéressé,
+fier, prêt au sacrifice.
+
+"Pourquoi, se demandait-il, suis-je seul ici à comprendre son
+grand caractère? Aucune des personnes présentes ne lui va
+seulement à la cheville, et ces messieurs, tout à l'heure, le
+traitaient de haut, comme si le malheur l'avait diminué et rendu
+leur inférieur. La province est vindicative et envieuse."
+
+Dans ses lignes simples, le drame était émouvant et l'on s'en
+amusait. Le jeune Maurice, en se livrant désarmé au jury, livrait
+sa famille, et son père abandonnait le vieux domaine à bas prix
+pour reconquérir l'enfant prodigue. Mais si l'avocat de l'accusé
+avait bouche close, une autre voix, plus autorisée que la sienne,
+tombant de plus haut, pouvait se faire entendre à sa place. Après
+le réquisitoire de la partie civile, n'appartenait-il pas au
+ministère public de présenter à son tour la cause? Au lieu de s'en
+rapporter "a justice", selon la formule consacrée dans ces sortes
+d'affaires, plus privées que publiques, son devoir n'était-il pas
+d'intervenir avec efficacité; de dégager enfin le rôle néfaste, le
+rôle prépondérant, le rôle unique de Mme Frasne, seule coupable
+d'un abus de confiance pour lequel elle ne pouvait point être
+condamnée? Quelle belle occasion de servir l'équité, de rendre à
+chacun selon ses oeuvres, et d'apporter un peu de joie dans cet
+intérieur si éprouvé!
+
+Toutes ces réflexions se pressaient dans le cerveau de M.
+Vallerois. Mais il était dessaisi: un avocat général occuperait
+aux assises le siège du ministère public, et non lui. La cause de
+Maurice Roquevillard ne le concernait plus. D'ailleurs, il avait
+été blâmé de la démarche insolite qu'il avait tentée auprès du
+notaire l'année précédente, et qui n'avait pu demeurer longtemps
+secrète. À quoi bon se mêler d'une affaire qui ne le regardait
+plus et ne lui valait que du désagrément? Pour sa tranquillité, sa
+sympathie saurait se contenter d'être passive.
+
+Afin de ne pas approfondir ni juger son égoïsme, il se précipita
+dans la cohue des invités et fut heureux de sentir du monde autour
+de lui. La présence de nos semblables est une consolation lorsque
+nous sommes tentés de mesurer notre petitesse. Encore cette
+tentation est-elle réservée aux meilleurs.
+
+La promenade au buffet avait provoqué à travers les deux salons,
+l'antichambre, la salle à manger, un va-et-vient qui se
+prolongeait et dont profitaient les jeunes gens pour flirter avec
+les jeunes filles. Les unes, tout au plaisir de la danse,
+réclamaient bruyamment l'orchestre. D'autres montraient déjà
+quelques heureuses dispositions dans les petits manèges d'une
+coquetterie qui se limiterait à la conquête d'un mari. Mais
+quelques-unes --assez rares-- ne vérifiaient point, de ce coup
+d'oeil rapide qu'un observateur remarque, la présence ou l'absence
+d'une bague à l'annulaire gauche des hommes avant de répondre à
+leurs avances avec un art accompli. Ces yeux de jeunesse exaltée,
+comme les bijoux des coiffures, des corsages, des bras, des
+doigts, brillaient de flammes joyeuses sous les lustres. En taches
+claires aux contours fondus comme des aquarelles, les toilettes
+ressortaient entre les habits noirs.
+
+Dans quelle catégorie se rangeait Mlle Jeanne Sassenay, qui
+précisément s'écartait au bras de Raymond Bercy, fiancé l'année
+précédente à Mlle Roquevillard, tandis que l'oeil vigilant de sa
+mère la suivait avec sollicitude et aussi quelque étonnement? Sa
+petite tête, proportionnée comme celle des statues grecques qui,
+sur les épaules de pierre, nous apparaissent si élégantes et d'un
+port si aisé, se trouvait-elle si légère de cervelle qu'elle ne
+pût garder le souvenir de son amie abandonnée? Ses regards
+limpides, d'un azur si frais, n'étaient-ils qu'indifférents dans
+leur sincérité? Du mouvement de la danse, ses joues gardaient une
+teinte d'animation. Mais elle ne souriait pas, elle fronçait les
+sourcils, elle serrait les lèvres et semblait prendre une décision
+grave qui contrastait avec son joli air d'enfant.
+
+--Je n'ai pas encore dansé avec vous, dit le jeune homme. Vous
+m'accorderez bien une valse?
+
+--Non, répliqua-t-elle durement, après s'être assurée qu'ils
+étaient isolés.
+
+--Pourquoi non? Toutes vos valses sont retenues?
+
+--Pas du tout.
+
+Il ne la prit pas au sérieux, et, au lieu de se froisser, il se
+mit à rire.
+
+--Me voilà prévenu: merci.
+
+Elle poussa un de ces "ahans" de fatigue comme en ont les ouvriers
+qui soulèvent de gros poids, et se lança tout à coup:
+
+--Il faut que je vous prévienne en effet, monsieur. Votre mère a
+parlé à maman. Et maman n'a pas de secrets pour moi. Ceux qu'elle
+a, je les devine. Eh bien! jamais, entendez-vous bien, jamais je
+ne vous épouserai.
+
+Stupéfait, le jeune homme se rebiffa:
+
+--Pardon, mademoiselle, je n'ai pas demandé votre main.
+
+--Votre mère a tâté le terrain, comme on dit si gentiment.
+
+--Les mères forment beaucoup de projets pour leur fils... Si
+flatteur que soit celui-ci, il ne correspond pas à mes intentions.
+
+--Oh! tant mieux.
+
+--Je ne songe pas à me marier.
+
+--Vous avez tort.
+
+Dans cette bouche puérile ce reproche était singulier et presque
+drôle. Elle ajouta:
+
+--Quand on a la chance de rencontrer dans sa vie une jeune fille
+comme Marguerite Roquevillard, on ne détruit pas soi-même un
+pareil bonheur.
+
+C'était là qu'elle voulait en venir. Il le comprit. Elle aurait pu
+reconnaître à son changement de visage comme elle avait frappé
+juste, mais dans un âge si tendre les yeux ne sont pas assez
+débrouillés pour suivre sur les traits nos mouvements intérieurs.
+Aussi manqua-t-elle de mesure en l'accablant de son dédain de
+pensionnaire émancipée.
+
+--C'est toujours vilain, monsieur, de lâcher une fiancée. Et quand
+elle est malheureuse, c'est abominable.
+
+De quel droit s'autorisait-elle pour le réprimander avec cette
+virulence? Raymond Bercy s'en irritait, et pourtant, au fond du
+coeur, il éprouvait un âcre plaisir à entendre parler de
+Marguerite. Sa colère et son amertume passèrent dans sa réplique.
+
+--Je ne vous ai pas choisie pour juge, mademoiselle. Et si vous me
+parlez au nom d'une autre, je vous répondrai...
+
+--Je ne parle au nom de personne.
+
+--... Que vous êtes mal renseignée. Ce n'est pas moi qui ai rompu
+des fiançailles qui m'étaient chères.
+
+--Qui vous étaient chères! Oui, quand le soleil brille, vous autre
+hommes, vous êtes là; et dès qu'il pleut, il n'y a plus personne.
+
+--Mais vous êtes trop injuste, à la fin. Je vais perdre patience.
+
+Loin de se taire, elle continua de l'agacer comme une guêpe qui
+cherche à piquer:
+
+--Celui qui se fâche, il a tort.
+
+--Je n'ai pas de comptes à vous rendre, mademoiselle. Sachez
+pourtant que Mlle Roquevillard a rompu de son plein gré.
+
+--Par générosité.
+
+--Sans consulter mon coeur, sans souci de ma peine.
+
+--Dans telles circonstances, vous ne deviez pas accepter la
+rupture.
+
+Elle était toute rouge, ne se possédait plus, se démentait
+furieusement, et lui-même n'avait guère plus de calme.
+
+--Et si son frère est condamné?
+
+--La belle affaire!
+
+--Ah! vraiment, mademoiselle?
+
+--Oui, vraiment. Moi, si j'aimais, cela me serait bien égal que
+mon fiancé fût envoyé aux galères. Je l'y suivrais, entendez-vous,
+monsieur. Et si, pour le suivre, il fallait commettre un crime, je
+le commettrais. Pif, paf, tout de suite.
+
+--Vous êtes un enfant.
+
+Mais brusquement, il changea de ton, et d'une voix sourde, il
+murmura cette confidence:
+
+--Pensez-vous que je ne la regrette pas?
+
+Transformée aussi vite que lui et triomphante, elle faillit se
+jeter à son cou, et de loin Mme Sassenay, qui surprit ce geste,
+s'en inquiéta et se rapprocha.
+
+--Ah! je savais bien monsieur, que vous ne pouviez pas vouloir
+m'épouser. Et bien! dépêchez-vous. Courez avertir Marguerite.
+Suppliez-la de ma part de vous pardonner. Et revendiquez vite
+votre place dans la famille avant le procès. Après, il serait trop
+tard. Cela vaudra mieux que d'administrer à vos malades toutes
+sortes de mauvaises drogues.
+
+--Merci.
+
+--Allez-y tout de suite.
+
+--Mais il est onze heures et demie.
+
+--Alors, demain.
+
+Mme Sassenay, qui se dirigeait vers sa fille, fut arrêtée par un
+groupe où l'on parlait avec animation, et qui grossissait
+d'instant en instant.
+
+--Vous êtes sûr? demandait M. Vallerois à un jeune officier dont
+l'uniforme portait les aiguillettes d'état-major.
+
+--Parfaitement. La nouvelle est parvenue à six heures à la
+division. Le général s'est rendu en personne chez M. Roquevillard.
+
+--En personne, constata M. Coulanges que cette démarche officielle
+chez un vaincu étonnait et impressionnait.
+
+Mme Sassenay s'informa auprès de son voisin, qui était M. Latache:
+
+--De quelle nouvelle parle-t-on?
+
+--De la mort du lieutenant Roquevillard, madame. Il est décédé au
+Soudan de la fièvre jaune.
+
+--Comme _ils_ sont malheureux! murmura-t-elle, émue de pitié.
+
+--N'est-ce pas, madame?
+
+Un deuil si cruel ramenait aux Roquevillard la sympathie des
+femmes et détruisait l'hostilité des hommes, tandis qu'on avait
+supporté avec tranquillité leur décadence matérielle et morale. On
+les voulait abaissés, et le sort les accablait sans relâche, sans
+miséricorde. Les partisans de M. Frasne et de sa belle opération
+se taisaient, et le procureur exprima le sentiment général avec ce
+mot:
+
+--Les pauvres gens.
+
+Après ce colloque, Jeanne Sassenay disparut. Vainement sa mère la
+chercha à travers l'appartement. Dans le vestibule, elle aperçut
+Raymond Bercy qui mettait en hâte son pardessus.
+
+--Vous partez déjà, monsieur?
+
+--Oui, madame, répondit-il sans expliquer ce départ précipité.
+
+Elle devina le trouble du jeune homme et, rapprochant cette
+circonstance de la disparition de sa fille, elle commença de
+s'inquiéter sérieusement.
+
+--Vous n'avez pas vu Jeanne? demanda-t-elle à son mari qu'elle
+rejoignit à l'entrée des salons.
+
+--Non. Vous la cherchez?
+
+M. Sassenay était un homme actif, franc, loyal, mais dépourvu de
+psychologie, capable de surmonter les plus grands obstacles
+matériels et incapable de s'attarder à l'analyse des sentiments.
+Elle jugea inutile de lui communiquer ses craintes, et se contenta
+de lui recommander le soin de leurs invités. Puis elle se dirigea
+tout droit vers la chambre de sa fille. Elle entra et n'eut qu'à
+tourner le bouton de la lumière électrique pour la découvrir qui,
+toute repliée et comme rapetissée dans un fauteuil, pleurait sans
+aucun souci de froisser sa robe. Aussitôt elle l'interrogea en la
+caressant:
+
+--Jeanne, qu'as-tu?
+
+--Maman.
+
+C'était une plainte de petit enfant qui s'apaisa bien vite.
+
+--Pourquoi pleures-tu?
+
+--Je pense au chagrin de Marguerite tandis que je danse.
+
+Mme Sassenay respira. Elle connaissait la grande amitié de sa
+fille pour Mlle Roquevillard. Mais comme les sanglots ne
+s'arrêtaient pas, elle interrogea doucement:
+
+--Te rappelles-tu le lieutenant Hubert?
+
+--Oui... il était gentil... mais au tennis nous nous disputions.
+Il était toujours le plus fort.
+
+La peine de la jeune fille ne venait pas de là.
+
+--Pauvre Marguerite, ajouta-t-elle sans s'occuper des transitions.
+Je préférais à Hubert Maurice qui est en prison. Il sera acquitté,
+n'est-ce pas?
+
+--Je l'espère, ma chérie.
+
+--Un innocent acquitté et même condamné, c'est quelque chose de
+beau, n'est-ce pas, maman?
+
+--Es-tu sûr qu'il soit innocent?
+
+--Le frère de Marguerite? Par exemple!
+
+Mme Sassenay sourit de cette révolte et de cette certitude qu'à
+dessein elle avait provoquées. Et tout en câlinant sa fille, elle
+se rappela une conversation lointaine qu'elle avait eue avec Mme
+Roquevillard au sujet de leurs enfants: "Un jour peut-être, lui
+avait dit la sainte femme, si Maurice le mérite, je vous
+demanderai pour lui la main de votre enfant. Ainsi, elle restera
+près de vous." Maurice ne l'avait pas mérité, mais sur une
+fillette trop généreuse il continuait d'exercer son prestige
+d'autrefois. Là était le péril. Il fallait y prendre garde. Et
+tandis qu'elle se promettait d'y veiller, la mère de Jeanne
+pensait malgré elle aux autres Roquevillard, aux morts et aux
+vivants, si méritants, eux, et si éprouvés.
+
+Le bruit de l'orchestre parvenait à demi étouffé jusque dans la
+chambre.
+
+--Essuie tes yeux, petite. Doucement. Un peu de poudre. Bien. Tu
+es jolie, ce soir. Maintenant, retournons vite au salon. On va
+remarquer notre absence.
+
+--C'est vrai, maman. J'ai promis cette valse.
+
+Et subitement rassérénée, la jeune fille précéda sa mère dans le
+corridor.
+
+...À cette même heure, Raymond Bercy, que la mort de son ami
+Hubert avait bouleversé, faisait les cent pas devant la maison des
+Roquevillard. Les toits du Château, couverts de neige,
+s'éclairaient vaguement à la lueur des étoiles. La tour des
+Archives et le donjon paraissaient veiller comme des sentinelles
+sur la ville endormie. Par les quatre fenêtres du cabinet de
+travail qu'il connaissait bien, filtrait entre les persiennes une
+mince clarté. Là, Marguerite et son père, frappés au coeur une
+fois de plus, souffraient ensemble.
+
+Il eut envie de monter, et il n'osa pas. Son engagement rompu, la
+répugnance de ses parents, l'opinion du monde, tous les obscurs
+mobiles d'égoïsme le retenaient encore. Mais dans la nuit froide,
+au cours de cette promenade qui se prolongea tard, il sentit mieux
+son coeur, et que la douleur et la pitié, mieux que la joie,
+élargissent l'amour.
+
+
+IV
+
+LE CONSEIL DE LA TERRE
+
+Il importait de prendre une décision. Accablé depuis la veille par
+la perte de son fils dont il savait, par une pièce laconique et
+officielle, qu'il était mort au service de la patrie loin de tout
+secours, dans un poste avancé, M. Roquevillard n'avait pas même la
+suprême consolation de se rassasier de sa douleur. Hubert, parti
+aux colonies pour chercher le danger et relever le nom compromis,
+était la dernière victime expiatoire de l'erreur de Maurice
+oublieux de la famille. Or, Maurice, le lendemain, comparaissait
+aux assises, et l'on se débattait toujours dans les difficultés
+voulues de sa défense. Sans doute, le sacrifice du patrimoine ne
+pouvait être vain. Sans doute, la réparation du préjudice rendait
+l'acquittement sinon certain, du moins probable, et renversait les
+chances au profit de l'accusé. Mais cet acquittement même, il ne
+fallait pas qu'il fût arraché à la faveur ou à la pitié. Pour
+reprendre sa place au foyer, dans la cité, au barreau, pour
+continuer une tradition et la transmettre à son tour, le
+jeune homme devait sortir du Palais de Justice lavé de tout
+soupçon injurieux, déchargé de toute faute contre la loi et contre
+l'honneur. Et comment l'obtenir sans prononcer le nom de Mme
+Frasne? Il est vrai que M. Bastard, après la vente de la Vigie,
+était revenu sur son refus de plaider.
+
+--ça vous coûte plus cher que ça ne vaut, avait-il dit à son
+confrère avec son cynisme professionnel. Mais cette générosité
+attendrira les jurés. Ces gens-là, qui tondraient sur un oeuf et
+tueraient pour un poirier, pleureront comme des veaux en apprenant
+que vous avez vendu votre terre pour désintéresser la victime. Ils
+seraient bien capables, à la réflexion, de condamner quand même, à
+cause du mauvais exemple que vous donnez, si la belle opération de
+M. Frasne, dévoilée à l'audience en argument final, n'était
+destinée à les précipiter dans une envie furieuse et favorable.
+
+Car il estimait peu la justice et l'humanité. Il connaissait le
+dossier, il s'offrait. Par sa réputation il s'imposait. À cinq
+heures il devait une dernière fois s'entendre dans le cabinet de
+M. Roquevillard avec celui-ci et M. Hamel sur les grandes lignes
+de sa plaidoirie. Cependant le père de Maurice n'avait pas
+confiance dans cet art théâtral et sceptique pour soutenir la
+cause de sa race.
+
+Après le déjeuner auquel sa fille et lui touchèrent à peine, il se
+leva pour sortir. Entre ces murs sa douleur trop pesante
+l'étouffait. Dehors, il réfléchirait mieux. L'air vivifierait ses
+pensées, ses forces épuisées, son énergie vaincue. Comme il
+gagnait la porte, Marguerite l'appela:
+
+--Père.
+
+Il se retourna, docile. Depuis la mort de sa femme, avant même,
+elle était sa confidente, son conseil, la suprême douceur d ses
+jours. Le départ du petit Julien, emmené à Lyon par Charles
+Marcellaz le lendemain du conseil de famille, les avait laissés
+seul en face l'un de l'autre, dans la maison peu à peu vidée.
+Cette nuit encore, ils l'avaient passée ensemble presque jusqu'au
+matin, à parler d'Hubert, à pleurer, à prier. Quand elle fut près
+de lui, il posa lentement la main sur ses beaux cheveux. Elle
+comprit qu'il la bénissait tout bas sans parler, et ses yeux, si
+vite voilés, si accoutumés aux larmes, se mouillèrent une fois de
+plus.
+
+--Père, reprit-elle, qu'avez-vous décidé pour Maurice?
+
+--Bastard est prêt à le défendre. À cinq heures il viendra ici
+avec M. Hamel. Je vais préparer à l'air mes dernières
+instructions.
+
+--Vous n'avez pas besoin que je vous accompagne?
+
+--Non, petite. Sois sans inquiétude sur moi. Je travaillerai en
+marchant. Nous n'avons pas le loisir d'ensevelir nos morts. Les
+vivants nous réclament.
+
+--Alors moi, je vais à la prison, murmura la jeune fille.
+
+--Oui, tu _lui_ apprendras le malheur.
+
+--Pauvre Maurice, comme il va souffrir!
+
+--Moins que nous.
+
+--Oh! non, père, autant que nous et plus que nous. Il s'adressera
+des reproches.
+
+--Il le peut. Hubert est parti à cause de lui.
+
+--Justement, père. Nous pleurons, nous sans retour sur nous-mêmes.
+Ne lui dirai-je rien de votre part?
+
+--Non, rien.
+
+--Père...
+
+--Dis-lui... dis-lui qu'il se souvienne qu'il est le dernier des
+Roquevillard.
+
+Il sortit, passa devant le château et gagna la campagne. C'était
+un beau jour d'hiver et le soleil brillait sur la neige.
+Machinalement, il prit la route de Lyon qui conduisait à la Vigie,
+et qui était sa promenade habituelle. Elle traverse le bourg de
+Cognin et, après les scieries du pont Saint-Charles, s'engage,
+entre les coteaux de Vimines et de Saint-Cassin, contreforts de la
+montagne de Lépine et du Corbelet, dans un long défilé qui aboutit
+à la passe des Échelles. Parvenu à cet endroit, M. Roquevillard,
+absorbé dans sa méditation, suivit à gauche le chemin rural qui
+desservait son ancien domaine. Il traversa le vieux pont jeté sur
+l'Hyères, mince filet d'eau coulant entre deux bordures de glace
+et dont les peupliers et les saules dépouillés ne cachaient plus
+le cours. Après un contour il se trouva dans un pli de vallon
+désert que fermaient les pentes de Montagnole dont le clocher se
+profilait sur le ciel. Mais il ne remarqua pas sa solitude. Au
+contraire, il marcha plus allègre et sentit un allégement à sa
+douleur. N'était-il pas chez lui, chez lui des deux côtés? Et la
+bonne terre ne lui apportait-elle pas le réconfort de sa vieille
+et sûre amitié, des souvenirs d'enfance dont elle conservait la
+grâce, de tout le passé humain qui l'avait refaite après la
+nature? À gauche, ce vignoble aux ceps ensevelis dont il ne
+distinguait que les piquets reliés par leurs fils de fer, il
+l'avait encore vendangé à l'automne.
+À droite, au delà du ruisseau qui sert de limite aux deux communes
+voisines, ce coteau dégarni qu'un seul arbre dominait, c'était le
+bois de hêtres, de fayards et de chênes qu'il avait acquis de son
+épargne pour arrondir sa propriété, et dont il avait ordonné la
+coupe. Au bout de la montée il atteindrait la maison qu'il avait
+restaurée et dont la: vétusté même témoignait de la durée de la
+race et de son goût de la solidité. Il entrerait à la ferme, il
+caresserait les enfants, il boirait un petit verre de l'eau-de-vie
+qu'il distillait lui-même avec la fermière qui ne redoutait point
+l'alcool, et surtout il embrasserait du regard le vaste horizon
+dont les formes tourmentées des monts, les plaines fertiles, un
+lac lointain composaient les lignes immobiles, et inspiratrices,
+puis l'horizon plus restreint de la Vigie et de ses diverses
+cultures.
+
+Ainsi, distrait, il marchait. Sur le sol familier, son pas
+reprenait l'allure vive d'autrefois, du temps qu'il se sentait
+jeune en dépit des ans puisqu'il était heureux, entouré, appuyé.
+
+Brusquement, il s'arrêta:
+
+"Ici, avait-il pensé tout à coup, je ne suis plus chez moi. La
+Vigie est vendue. Les Roquevillard n'y sont plus les maîtres. Que
+viens-je y faire? Allons-nous-en."
+
+Et il rebroussa chemin, la tête basse, comme un vagabond surpris
+dans un verger.
+
+Il s'arrêta au ruisseau qui séparait Cognin de Saint-Cassin. Il le
+franchit et se trouva, cette fois, sur le morceau de terre qui,
+sans lien étroit d'exploitation avec le domaine, n'avait pas été
+compris dans l'acte de vente et demeurait désormais sa seule
+fortune immobilière. Au bas de la pente il s'arrêta un instant
+pour reprendre son souffle, comme une troupe en retraite qui
+rencontre un abri. Puis il commença de gravir le coteau, non sans
+peine, car il glissait et devait enfoncer sa canne pour se
+maintenir. Le sentier, mal frayé, finissait par se perdre tout à
+fait. Alors il se dirigea sur l'arbre qui se découpait, solitaire,
+au sommet de la colline. C'était un vieux chêne qu'on avait
+respecté, non pour son âge ni pour l'effet de sa taille et de son
+essor, mais pour un commencement de pourriture qui en avilissait
+le prix. Ses feuilles tenaces, toutes resserrées et
+recroquevillées comme pour mieux se défendre, refusaient, même
+desséchées, de quitter les branches, et leur teinte de rouille, çà
+et là, apparaissait sous le givre. Le long de la pente, les troncs
+coupés que les bûcherons n'avaient pas eu le temps d'emporter
+avant l'hiver gisaient comme des cadavres dans la neige, les uns
+vêtus de leur écorce, les autres déjà nus.
+
+Enfin M. Roquevillard parvint à son but. Il toucha de la main,
+comme un ami, l'arbre qui l'avait attiré jusque-là. Et il en
+admira la grandeur et la fierté.
+
+"Tu es comme moi, songeait-il en s'épongeant le front. Tu as vu
+frapper tes compagnons et tu demeures seul. Mais nous sommes
+condamnés. Le temps sera la hache qui nous abattra bientôt."
+
+Il s'était un peu attardé en montant. Bien que l'après-midi ne fût
+pas avancé, le soleil inclinait déjà vers la chaîne de Lépine. Les
+jours en décembre sont si courts, et la proximité de la montagne
+les raccourcissait encore. De la colline, il commandait presque le
+même horizon que de la Vigie: en face le Signal, en bas la fuite
+du val des Échelles, et sur la droite, au fond, après la plaine,
+le lac du Bourget, la chaîne du Revard, le Nivolet aux gradins
+réguliers. La neige atténuait les contours, confondait les plans,
+adoucissait, uniformisait le paysage. Les menaces du soir la
+teintaient d'un rose délicat. C'était, sur les choses, comme un
+frisson de chair.
+
+Malgré la pureté du ciel, M. Roquevillard sentit le froid et
+boutonna son pardessus. Maintenant que la marche ne l'échauffait
+plus, il retrouvait son âge et sa peine. Pourquoi avait-il gravi
+ce coteau dont la pente, avec ses arbres abattus qui jonchaient le
+sol blanc, lui apparaissait semblable à un cimetière? Venait-il
+ici, en face du vieux domaine abandonné après l'effort
+conservateur de plusieurs siècles, contempler sa ruine et mener le
+deuil de ses espérances? Il pouvait distinguer, de l'autre côté du
+vallon, les bâtiments et les terres qui, par héritage, lui avaient
+appartenu. La maison qui, l'année précédente, abritait encore
+toute la famille rassemblée et joyeuse, était close maintenant, et
+jamais plus il n'y rentrerait.
+
+Sur ce tertre dépouillé, funéraire, le silence et la solitude
+l'environnaient. Autour de lui, en lui, c'était la mort. Et comme
+un chef vaincu, après la bataille, fait l'appel, il évoqua une à
+une ses douleurs: sa femme épuisée, achevée par le chagrin; sa
+fille Félicie donnée à Dieu, partie au delà des mers, perdue pour
+lui; Hubert son fils aîné, son meilleur fils, frappé en pleine
+jeunesse, loin de France, loin des siens; Germaine, fuyant le pays
+natal, Marguerite vouée au célibat par sa pauvreté, et le dernier
+des Roquevillard, celui de qui l'avenir de la race dépendait,
+retenu en prison sous une accusation infamante, menacé d'une
+condamnation même après le sacrifice du patrimoine. Vainement il
+avait consacré soixante années au culte de la famille. La famille
+décimée, accablée par la faute d'un unique descendant, gisait au
+pied de la Vigie, comme ces troncs coupés qui trouaient la neige.
+À lui, dont la force et la foi robustes promettaient la victoire,
+revenait la honte de la défaite.
+
+Dans son découragement, il s'appuya au chêne comme à un frère
+d'infortune. Il eut un long gémissement désespéré, celui de
+l'arbre qui, sous les coups répétés de la cognée, oscille tout à
+coup et va choir. Le ciel et la terre, aux couleurs calmes,
+immobiles, n'entendaient pas sa plainte. Et il se sentit
+abandonné.
+
+Deux larmes coulèrent sur ses joues. C'étaient de ces larmes
+d'homme, rares et émouvantes parce qu'elles sont un aveu
+d'humilité et de faiblesse. À cause du froid, elles descendaient
+lentement, à demi gelées sur la chair sans chaleur. Il ne songeait
+pas qu'il pleurait. Il ne le comprit qu'en apercevant une forme
+humaine qui, lentement, à son tour, gravissait la pente. Et pour
+ne pas être surpris dans sa douleur, il s'essuya les yeux. La
+forme noire était une vieille femme qui ramassait du bois mort
+pour en faire un fagot. Penchée sur le sol blanc, elle ne le
+voyait pas. Quand elle fut près du chêne, elle se redressa un peu
+et le reconnut.
+
+--Monsieur François, murmura-t-elle.
+
+--La Fauchois.
+
+Elle s'approcha encore, posa son fardeau, chercha ce qu'elle
+pouvait bien dire, et ne trouvant rien, elle se mit à sangloter,
+non pas silencieusement, mais tout haut.
+
+--Pourquoi pleures-tu? lui demanda M. Roquevillard.
+
+--C'est pour vous, monsieur François.
+
+--Pour moi?
+
+--Oui.
+
+Il n'avait jamais confié sa peine à personne. Sa fierté distante
+écartait la commisération. Pourtant, il accepta celle de la
+vieille pauvresse, et lui tendit la main.
+
+--Tu as su mes malheurs?
+
+--Oui, monsieur François.
+
+--Le dernier?
+
+--Oui... par un de Saint-Cassin qui est revenu ce matin de la
+ville.
+
+--Ah!
+
+Ils se turent, puis la Fauchois recommença de se lamenter à haute
+voix. Le silence dans la douleur est contraire aux natures
+primitives.
+
+--M. Hubert, si gaillard, si jeunet, et gentil avec tout le
+monde... À la cuisine il venait regarder les plats et riait avec
+nous... Et Madame... Madame, c'était une sainte du bon Dieu. Tout
+ça, monsieur François, c'est de la graine de paradis.
+
+M. Roquevillard, immobile, muet, enviait les morts qui se
+reposaient. Déjà la Fauchois, bavarde, reprenait:
+
+--Et M. Maurice, on vous le rendra?
+
+Et tout bas, avec cette peur de la justice, fréquente dans le
+peuple, elle ajouta:
+
+--C'est demain qu'il passe.
+
+Il la vit se signer comme pour implorer le secours divin.
+Involontairement il se souvint de la fille de cette femme qui
+avait été condamnée pour vol, et il s'en informa avec douceur, car
+son âme éprouvée ne connaissait plus le mépris:
+
+--Et ta fille, en as-tu de bonnes nouvelles?
+
+--Elle m'est revenue, monsieur François.
+
+--Elle a bien fait.
+
+--Oh! elle n'y a pas de mérite. C'est la nécessité. Elle est
+revenue de Lyon toute malade. Elle ne veut pas guérir.
+
+--Qu'a-t-elle?
+
+--C'est à la suite de ses couches.
+
+--De ses couches? S'est-elle mariée?
+
+--Non, monsieur François. Seulement elle a un enfant. Un petiot
+mignon et vif qui frétille tout le long du jour. Je ne voulais pas
+le voir, cet ange. Vous comprenez, à cause de la honte. Et quand
+je l'ai vu, d'une risette il m'a tourné les sangs. Maintenant,
+c'est tout mon plaisir.
+
+--Est-ce une fille?
+
+--Une fille? Vous voulez dire un garçon, un gros garçon bien dodu.
+
+--C'est bien des charges pour toi.
+
+--Pour sûr. Mais quand je rentre, je vois ce gosse qui biberonne
+et ça me fait l'effet d'un verre de votre vin. Une chaleur et du
+goût à vivre.
+
+--Tu es déjà vieille pour travailler.
+
+--Justement. Je ne suis plus bonne qu'à ça.
+
+Ainsi, de sa misère même, elle tirait des consolations, et le
+malheur apportait à ses derniers jours un suprême intérêt.
+Distrait de son propre chagrin par ce récit, M. Roquevillard
+admira la pauvre femme qui, sans le savoir, lui donnait un exemple
+de pardon et de courage. Elle se pencha pour recharger son fagot
+sur l'épaule.
+
+--Au revoir, monsieur François.
+
+--Où vas-tu?
+
+--À Cognin, porter mon bois au boulanger.
+
+--Attends.
+
+Il voulut, pour l'assister dans sa détresse, lui donner une pièce
+de cinq francs, mais elle refusa.
+
+--Prends, te dis-je.
+
+--Monsieur François, maintenant, la Vigie, ce n'est plus à vous, à
+ce qu'ils racontent.
+
+Le front de l'avocat se rembrunit.
+
+--Non, la Vigie n'est plus à moi. Prends tout de même. Cela me
+portera bonheur.
+
+Elle comprit qu'elle l'humilierait par un refus et tendit la main.
+Elle descendit la pente en pliant sur les jambes à chaque, pas
+afin de ne pas glisser. Il la regarda qui diminuait jusqu'à n'être
+plus qu'un point noir dans le fond du val. Et il se retrouva seul,
+mais différent. Cette pauvresse venait de lui rendre au centuple
+le secours d'énergie qu'il avait pu lui donner l'année précédente
+aux vendanges.
+
+Le soir, pendant ce colloque, était venu. Il se faisait dans la
+nature immobile et comme figée sous la neige, ce recueillement
+solennel et mystérieux qui précède la fuite du jour. Les contours
+des montagnes se fondaient avec le bord du ciel pâle. Aucun bruit
+ne troublait le silence, plus impressionnant dans son indifférence
+que le déchaînement d'une tourmente.
+
+Au bas de la colline, le petit ruisseau glissait sournoisement
+sous une mince couche de glace qui, rompue, se reformait. La
+terre, d'une seule teinte, paraissait ensevelie dans sa blancheur,
+comme un joyau dans l'ouate.
+
+M. Roquevillard fixait la Vigie fermée, déserte, veuve de la race
+qui l'avait conquise. Cette vue l'attirait, le fascinait. La
+Fauchois avait réveillé en lui l'instinct de lutte, éloigné de lui
+le désespoir. Le chef de famille écartait la douleur pour songer à
+l'enfant dont il avait la charge. Il cherchait un moyen de le
+sauver. Mais son regard, qui implorait comme une supplication, se
+heurtait à cet enveloppement froid et cruel de l'espace clair et
+sans paroles, sans aucune de ces paroles que prononcent les
+saisons de vie, le printemps, l'été, et l'automne même. Comment
+défendre son fils avec le seul passé? Quel concours attendre de la
+terre abandonnée, de la race descendue au tombeau? Et tout haut,
+il répéta les mots que M. Bastard lui avait dits en lui apprenant
+que l'accusé refusait de discuter l'accusation:
+
+--On ne plaide pas avec les morts.
+
+Le soleil qui touchait la ligne de faîte jeta son dernier éclat.
+Aux pentes des monts, la neige accumulée parut tressaillir sous
+ses feux, et comme réveillée d'une léthargie s'empourpra. Enfin,
+l'horizon immobile s'animait sous la lumière. Silencieux et
+immaculé, il consentait à sentir la vie et à l'exprimer. La terre
+frémissante se séparait nettement du ciel dont le bleu pâle se
+tintait de mille nuancés où dominait l'or. Et plus près, le givre
+qui recouvrait les arbres et les buissons refléta les rayons du
+couchant comme ces pierres qui résument en un tout petit espace la
+clarté des lustres.
+
+Les yeux fixés sur la Vigie, M. Roquevillard assistait à ce
+phénomène de résurrection. Aux caresses du soir, pour quelques
+instants la nature renaissait. Le sang de nouveau circulait sur
+son visage de marbre. Le long des vignes, au sommet du coteau
+atteint plus directement par les flèches presque horizontales du
+soleil, au lieu d'un terrain uniforme dans sa blancheur, le
+propriétaire dépossédé distinguait maintenant, reconnaissait les
+mouvements du sol qui lui rappelaient l'emplacement des cultures,
+et voici que de-ci, de-là, les arbres, --hauts peupliers calmes et
+fiers comme des palmes droites, tilleuls aux branches en fusées,
+minces bouleaux, châtaigniers massifs, délicats arbres fruitiers
+aux membres chétifs et pourtant si experts à porter leur charge,--
+tout à l'heure anonymes et brouillés, lui parurent surgir comme
+des personnages.
+
+Et il ne sentit plus son isolement, car il nomma ces fantômes.
+Avec une émotion croissante, il évoqua toutes les générations
+successives qui avaient défriché ces terres, bâti cette maison de
+campagne, cette ferme, ces rustiques, fondé ce domaine depuis la
+première blouse du plus ancien paysan jusqu'aux toges du Sénat de
+Savoie, jusqu'à sa robe d'avocat. Le plateau qui s'étendait à sa
+hauteur, en face de lui, était occupé comme un fort, par la chaîne
+de ses ancêtres qui, avec le blé, le seigle, l'avoine, et les
+vergers et les vignes, avaient implanté sur ce coin de sol une
+tradition de probité, d'honneur, de courage, de noblesse. Et comme
+les produits du patrimoine en répandaient au loin la réputation,
+cette tradition rayonnait sur la cité que là-bas, au fond du
+cirque de montagnes, l'ombre commençait d'envahir, sur la province
+qu'elle avait servie, protégée, illustrée
+même à certaines heures historiques, et jusque sur le pays dont la
+force était faite de la continuité et de la fermeté de ces races-
+là.
+
+Et il répéta pour la seconde fois:
+
+"On ne plaide pas avec les morts."
+
+Mais il ajouta aussitôt:
+
+"Avec les morts, non, mais avec les vivants. Ils sont là, tous.
+Pas un ne manque à l'appel. La terre s'est ouverte pour les
+laisser passer. Ce vallon qui nous sépare, je le franchirai. Je
+veux les rejoindre."
+
+Et il mesura le creux du val déjà noir, comme si tous ces fantômes
+s'y étaient massés.
+
+L'ombre s'emparait de la nature. Déjà toute la plaine lui
+appartenait. Elle montait. Les montagnes la défiaient encore, et
+spécialement le Nivolet en étages qui, faisant face au couchant,
+on recevait toute la flamme, et dont la neige pourpre et violette
+semblait échauffée comme un métal en fusion.
+
+Penché vers le bas de la colline, M Roquevillard suivait cet
+effort. Et tout à coup, il tressaillit de tout son être. Avec
+l'ombre, les ombres montaient, toutes les ombres. Elles avaient
+quitté la Vigie, elles venaient. Tout à l'heure c'étaient elles
+qu'il avait vues groupées au fond du vallon. Elles lui apportaient
+leur présence, leur assistance, leur témoignage. Il y en avait sur
+toutes les pentes.
+C'était comme une armée qui se ralliait autour de son chef debout
+au pied du chêne. Et quand toute l'armée fut rassemblée, il
+l'entendit qui lui réclamait la victoire:
+
+"Nous avons travaillé, aimé, lutté, souffert, non point dans un
+dessein personnel, pour un but atteint ou manqué par chacun de
+nous, mais à une fin plus durable et qui nous dépassait, en vue de
+la famille. Ce que nous avons réservé pour le fonds commun, nous
+te l'avons confié pour le transmettre. Ce n'est pas la Vigie. Une
+terre s'acquiert avec de la sueur et de l'ordre. C'est l'âme de
+notre race que tu portes en toi. Nous avons confiance en toi pour
+la défendre.
+Que parlais-tu, dans ton désespoir, de solitude et de mort? De
+solitude? Compte-nous et dis-nous d'où tu viens. De mort? Mais la
+famille est la négation de la mort. Puisque tu vis, nous sommes
+tous vivants. Et quand tu nous rejoindras à ton tour, tu revivras,
+il faut que tu revives dans tes descendants. Vois: à cet instant
+décisif, nous sommes tous là. Soulève ta douleur comme nous avons
+soulevés la pierre de nos tombes. C'est toi, entends-tu, à qui est
+réservé l'honneur de défendre, de sauver le dernier des
+Roquevillard. Tu parleras en notre nom. Après ta tâche accomplie,
+tu pourras nous rejoindre dans la paix de Dieu..."
+
+M. Roquevillard, de la main, s'appuya au chêne. L'ombre assiégeait
+le Nivolet dont le gradin supérieur que surmonte une croix
+flamboya encore avant de s'éteindre. Alors il connut un grand
+calme intérieur et accepta la mission qu'il recevait du passé.
+
+"Maurice, ton défenseur, ce sera moi... Et je ne prononcerai pas
+le nom de Mme Frasne."
+
+Comme il abandonnait l'arbre, il considéra l'emplacement qu'il
+quittait:
+
+"Là, pensa-t-il, je rebâtirai... Moi ou mon fils."
+
+V
+
+LES FIANÇAILLES DE MARGUERITE
+
+
+La mort d'Hubert avait bouleversé Maurice et rompu l'orgueil qui
+l'isolait encore de la famille. Marguerite revenait de lui porter
+la triste nouvelle à la prison. Dans la rue elle marchait sans
+rien voir, enfermée dans sa peine. Dès la porte, elle demanda à sa
+domestique:
+
+--Monsieur est-il rentré?
+
+Avec cette force de résistance contre la douleur morale qui est
+moins exceptionnelle chez une femme que chez un homme et qui lui
+permettait de consoler au lieu de s'abandonner, après son frère
+elle courait soutenir son père.
+
+--Pas encore, mademoiselle, lui fut-il répondu.
+
+Elle s'étonna et s'inquiéta:
+
+--Pas encore?
+
+Cependant, elle était demeurée longtemps à la prison. Le soir
+venait. M. Roquevillard n'était sorti que pour une courte
+promenade. Il attendait à cinq heures MM. Hamel et Bastard avec
+lesquels il devait prendre les dernières dispositions en vue de
+l'audience du lendemain. Cette absence prolongée, en de telles
+circonstances, était singulière.
+
+Déjà la servante ajoutait:
+
+--Mais il y a au salon un monsieur qui a demandé à voir
+mademoiselle.
+
+--Moi?
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+--Qui est-ce?
+
+--Il a bien dit son nom. Je ne l'ai pas retenu. Un docteur.
+
+C'était une fille de la campagne, peu acclimatée encore, et peu
+familiarisée avec les figures et les noms de la ville.
+
+--Il ne fallait pas le recevoir, Mélanie, dit Marguerite sur un
+ton de reproche. Un jour comme aujourd'hui.
+
+--Bien oui, mademoiselle, je pensais bien. Il n'a pas voulu s'en
+aller. Il a une commission à faire à mademoiselle.
+
+Marguerite entra au salon à contre-coeur en gardant son chapeau et
+son voile de deuil afin d'inviter l'importun au départ. Elle s'y
+trouva en face de Raymond Bercy. Aussi ému que la jeune fille, il
+murmura:
+
+--Mademoiselle...
+
+Elle eut un mouvement de recul qu'il surprit et, d'une voix
+suppliante, il tenta de la retenir:
+
+--Mademoiselle Marguerite, pardonnez-moi d'être venu. J'ai appris
+hier soir votre malheur. Alors...
+
+--Monsieur, dit-elle en s'avançant.
+
+Ce seul mot, prononcé avec fermeté, le rejetait à distance, lui
+refusait le droit de la plaindre. Comme son père, elle écartait la
+pitié. Déconcerté, son ancien fiancé baissa la tête, et garda le
+silence. Plus doucement, elle 'reprit:
+
+--Pourquoi, monsieur, insister pour me voir... aujourd'hui?
+
+Il releva les yeux sur elle et, l'implorant humblement du regard,
+il soupira:
+
+--Parce que demain, il serait trop tard.
+
+--Trop tard? demain? Vous avez quelque chose à me dire? S'agit-il
+de Maurice?
+
+Elle s'oubliait elle-même et ne songeait pas qu'elle pût être en
+cause. Tout lien n'avait-il pas été rompu entre elle et Raymond
+depuis un an, du jour où, chez Mme Bercy, elle n'avait pas craint
+de briser ses fiançailles pour défendre l'honneur de son nom? Le
+jeune homme n'avait rien tenté pour reconquérir son affection et
+sa promesse. Les événements s'étaient précipités comme la tempête:
+la dénonciation de M. Frasne, la mort de Mme Roquevillard, la
+condamnation de Maurice par contumace, la honte et la ruine de la
+famille, et, dernière cruauté du sort, la perte de l'aîné, réserve
+de l'avenir. C'était plus qu'il n'en fallait pour justifier
+l'abandon, l'éloignement, l'oubli. Le privilège du malheur n'est-
+il pas de faire le vide? Elle avait dévoré dans la solitude ses
+larmes et son affliction. Elle en avait jalousement épuisé
+l'amertume sans la partager. De quel droit celui-ci revenait-il
+maintenant lui imposer son inutile présence et son inactive
+sympathie? Mais sans doute une autre cause le déterminait à cette
+démarche. Il savait quelque chose peut-être qui intéressait la
+défense de l'accusé. À ce titre, à ce seul titre elle l'excusa
+d'avoir forcé la consigne et de s'être introduit dans la maison.
+
+Il ne se pressait point de s'expliquer. Visiblement il était sous
+l'empire d'un grand trouble intérieur.
+
+--Parlez, monsieur.
+
+D'une voix blanche, il répondit:
+
+--Il ne s'agit pas de Maurice.
+
+--Alors?
+
+Elle fit un pas vers lui, et repoussa le voile qui gênait ses
+mouvements et la dissimulait à demi. Ainsi rapprochée, droite et
+rigide, elle lui parut plus distante encore. Entre la robe et la
+coiffure noires, le visage ressortait si pâle, avec les yeux
+meurtris et les lèvres minces comme un unique trait rouge, que la
+sentant lointaine et douloureuse, craignant de ne la pouvoir
+fléchir et avide de lui porter le secours de sa tendresse
+passionnée, il retint ses larmes, appela tout son courage à lui,
+et commença en balbutiant, puis d'une voix qui peu à peu se
+raffermit:
+
+--Mademoiselle, écoutez-moi. Il faut que vous m'écoutiez. Après,
+vous me comprendrez et vous me pardonnerez. Je devais vous parler,
+vous parler aujourd'hui. Votre douleur, je la respecte, je la
+ressens. Ne protestez pas, je, vous en prie. Vous ne pouvez pas
+m'empêcher de sentir votre peine. Je souffre aussi, moi, depuis le
+jour... Et ma souffrance me permet de mieux connaître celle des
+autres. Je vous aimais. Ah! ne m'arrêtez pas. Laissez-moi finir.
+Oui, je vous aimais. Je n'envisageais mon avenir qu'avec vous.
+Mais je rencontrais chez moi tant d'opposition, tant d'obstacles,
+à cause... à cause de votre frère. Ma mère, qui est si bonne au
+fond, cède à tous les préjugés.
+Mon père songeait à ma carrière. Il est homme de science, il vit
+dans son cabinet, ou bien auprès de ses malades. À la maison, il
+ne gouverne pas. Et moi... Ah! non, je ne veux pas continuer
+d'accuser les autres pour atténuer ma faute. J'ai été lâche,
+abominablement lâche. Mais j'en ai été bien puni. Je ne vous ai
+pas défendue, je n'ai pas su vous défendre.
+
+À plusieurs reprises, du geste, elle avait tenté de l'interrompre.
+Redressée et inconsciemment dédaigneuse, elle le regardait en
+face. Elle montrait dans l'action cet air de hauteur naturel aux
+Roquevillard et qui leur avait valu tant d'ennemis. Mais elle le
+corrigeait par la mélancolie voilée des yeux et par l'expression
+mystique qu'elle tenait de sa mère:
+
+--Je ne vous avais pas demandé de me défendre, répondit-elle
+simplement.
+
+--C'est vrai, Marguerite...
+
+Il abandonnait, dans l'émotion, les formules de politesse, et
+l'appelait comme autrefois, du temps qu'il était son fiancé.
+
+--Et même, ajouta-t-il, je vous en voulais de votre mépris.
+
+--Je ne méprise personne, monsieur.
+
+--Vous m'avez tant blessé, rien qu'en me regardant, ce jour où
+vous m'avez rendu ma parole. Vous avez été si dure...
+
+--Dure, moi?
+
+Elle prononça presque à mi-voix ces deux mots, estimant inutile
+toute réplique, et révoltée intérieurement d'une telle injustice.
+
+--Oui, reprit-il, je ne comprenais pas encore qu'il convient
+d'être fier dans le malheur. Je vous maudissais, mais j'avais le
+coeur brisé. Et je vous accusais, au lieu d'avouer la misère de
+mes doutes, de mes craintes, et mon souci mesquin de l'opinion.
+J'ai bien changé, je vous le jure. Maintenant je vous admire, je
+vous vénère, je vous adore. Si.
+Ne dites rien: laissez-moi achever. J'ai essayé de vous oublier.
+Mes parents ont voulu me marier ailleurs, m'établir, comme ils
+disent. Je n'ai pas pu. Je n'aime, je ne puis aimer que vous.
+
+--Je vous en prie, monsieur.
+
+--Le peu de bien que je puis faire, c'est vous qui en êtes la
+cause. Petit à petit, je m'élèverai jusqu'à vous. Les hommes comme
+moi, tous les hommes sont flottants entre le bien et le mal, entre
+le dévouement et l'égoïsme. Ils ne réfléchissent pas, ils sont
+entraînés par toute la médiocrité de la vie.
+
+Mais il suffit parfois d'un élan pour qu'ils se dépassent. Votre
+amour m'a donné cet élan, Marguerite.
+
+Il s'arrêta, attendant un mot d'espoir. Elle baissait les yeux, et
+le voile qu'elle ne retenait plus retombait sur l'épaule,
+projetait un peu d'ombre sur l'un des côtés du visage. Il murmura
+comme une prière:
+
+--Marguerite, rendez-moi votre parole. Acceptez de devenir ma
+femme... Je vous aime. Pour toute votre douleur, je vous aime
+davantage.
+
+Il la vit toute frissonnante, mais sans hésiter elle répondit:
+
+--C'est impossible. Ne me demandez pas cela.
+
+Interloqué par ce refus quand un reste de vanité le persuadait
+encore de la générosité de sa démarche, il eut comme un cri de
+détresse:
+
+--C'est le bonheur de ma vie et je ne vous le demanderais pas?
+
+Alors elle vint à lui et sa voix prit une douceur nouvelle pour
+lui dire:
+
+--Une autre femme vous donnera ce bonheur. J'en suis sûre. Je le
+désire pour vous.
+
+--Il n'est pas d'autre femme que vous à mes yeux.
+
+--Non, non, c'est impossible. Ne me tourmentez pas.
+
+--Impossible, pourquoi, Marguerite? Pourquoi me décourager? Vous
+ne m'aimez pas. Un jour, peut-être, je saurai me faire aimer de
+vous. Vous secouez la tête? Oh! mon Dieu! m'écarterez-vous sans
+une raison?
+
+Elle parut chercher, hésiter, prendre un détour. Anxieux, il
+guettait sa réponse:
+
+--Je ne suis plus la jeune fille que j'étais l'an dernier.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Je n'ai plus de dot.
+
+--C'était cela? Marguerite, je ne mérite plus que vous me traitiez
+ainsi. Il y a en vous, dans vos yeux, comme une clarté de vie qui
+rayonne. En vous regardant, je sens mon courage, un désir de bien,
+et le dédain, l'oubli de toutes les pauvres satisfactions que
+peuvent distribuer les choses matérielles. Auprès de cela que vous
+me donnez et qui sera ma force, qu'est-ce que la fortune?
+
+--Et si demain...
+
+Comme elle n'achevait pas sa phrase, il répéta:
+
+--Si demain?
+
+--Si demain un plus grand malheur nous atteignait, si demain mon
+frère Maurice était condamné?
+
+--Je suis venu aujourd'hui à cause de cette menace. Je voulais
+revendiquer l'honneur d'assister votre père demain aux assises
+comme un fils. Il me fallait vous rencontrer aujourd'hui.
+
+--Ah! murmura-t-elle interdite.
+
+Par cette seule exclamation il comprit que toute l'indifférence
+qu'elle lui témoignait tombait enfin. Sur ce visage pâle dont il
+suivait toutes les expressions, il avait distingué subitement la
+sympathie, la gratitude, peut-être davantage encore. Le bonheur
+était là, incertain, voilé, mais présent. Et cette présence
+agitait son coeur.
+
+Marguerite le fortifia dans cet espoir en lui tendant la main:
+
+--Je vous remercie, Raymond, dit-elle sans craindre de l'appeler
+par son nom, comme autrefois. Je suis touchée, profondément
+touchée.
+
+Ce n'étaient pas tout à fait les paroles qu'il attendait d'elle.
+Il la considérait dans une extase inquiète, suppliante. Comme elle
+se taisait, il murmura timidement:
+
+--Pourquoi me remercier puisque je vous aime? Il me semble que
+vous aimer c'est valoir mieux...
+
+Et il ajouta comme un soupir:
+
+--Marguerite, vous voulez bien être ma femme?
+
+Il lut sur le beau visage exsangue la compassion et la douleur.
+
+--Raymond, je ne puis pas.
+
+--Vous ne pouvez pas? Alors... alors vous en aimez un autre.
+
+--Oh! mon ami.
+
+--Oui, vous en aimez un autre. Un autre qui n'a pas été lâche
+comme moi, qui a su vous deviner, vous comprendre, vous mériter,
+tandis que moi j'ai perdu mon bonheur par ma faute. C'est juste,
+mais cela fait mal quand on aime.
+
+Il eut un sanglot déchirant.
+
+--Raymond, dit-elle tremblante. Je vous en prie, ne parlez pas
+ainsi.
+
+--Je ne vous accuse pas. C'est moi le coupable. Et votre bonheur
+m'est plus cher que le mien.
+
+--Raymond, écoutez-moi.
+
+Vaincu, l'âme défaillante, il s'était laissé choir brusquement sur
+un fauteuil, et se cachant la tête dans les mains, il ne craignait
+pas, en pleurant, de donner le spectacle de sa faiblesse. D'un
+geste rapide, elle ôta sa coiffure, comme une garde-malade se
+libère de vêtements inutiles pour mieux remplir ses fonctions, et
+lui prenant les mains, elle les écarta d'autorité.
+
+--Regardez-moi.
+
+Elle commandait, non pas impérieusement à la façon de son père,
+mais avec une persuasive douceur. Elle ne se contraignait plus,
+elle ne se tenait plus sur la défensive, elle venait à lui en
+toute simplicité. Machinalement il subit son ascendant et lui
+obéit. Sitôt qu'il l'eut regardée, en effet, il cessa de se
+plaindre. La jeune fille était transfigurée. Le regard extatique
+semblait illuminer sa pâleur. Elle resplendissait d'une expression
+surhumaine, l'expression de ceux qui, au delà des agitations et
+des passions, mouvant témoignage de notre vie, ont rencontré la
+paix. Elle portait, vivante, la sérénité que l'on voit au visage
+des morts qui se sont endormis dans le Seigneur. Il n'y avait plus
+trace de douleur sur ses joues exsangues, dans ses yeux meurtris,
+mais un calme profond, inaltérable, presque effrayant.
+
+--Marguerite, qu'avez-vous? implora-t-il avec angoisse, comme on
+arrête d'un cri son compagnon qui court à l'abîme.
+
+Elle répéta:
+
+--Raymond, écoutez-moi. Oui, j'en aime un autre...
+
+--Ah! je savais bien.
+
+--Un autre dont vous - ne pouvez pas être jaloux. Je ne me
+marierai pas, je ne serai la femme de personne. Je suivrai une
+autre voie. Pourtant, je suis si imparfaite que tout à l'heure,
+lorsque vous me parliez, j'éprouvais de la fierté. Je suis
+orgueilleuse encore. C'est un défaut de chez moi. Mais nous avons
+été si éprouvés qu'il fallait bien se raidir un peu.
+
+Un frêle sourire se dessina au coin de sa bouche, puis disparut,
+comme pour ne pas modifier la pureté des traits immobiles. Elle
+reprit, tandis qu'il se taisait, subjugué par la puissance
+mystérieuse qui se dégageait d'elle:
+
+--Non, je n'oublierai pas que vous avez choisi l'heure de ma plus
+grande détresse pour venir à moi.
+
+Comme un enfant, il se lamenta.
+
+--Je vous aime.
+
+--Il ne faut plus m'aimer, Raymond. Avant le vôtre, j'ai entendu
+un autre appel. Je vais vous révéler un secret que nul ne connaît,
+pas même mon père. Je n'hésite pas à vous le confier. Gardez-le-
+moi. Quand j'ai perdu ma mère, j'ai promis à Dieu de la remplacer
+à notre foyer que le malheur avait ravagé.
+
+--N'avez-vous pas empli votre rôle?
+
+--Il n'est pas terminé.
+
+--Le mariage vous empêcherait-il de le remplir? Nous ne
+quitterions pas Chambéry.
+
+--On ne se donne pas à demi, Raymond. J'ai renoncé à mon bonheur
+personnel. Et du jour où j'y renonçai, je me sentis une grande
+force.
+
+Il eut, pour protester, un sursaut de violence.
+
+--Mais c'est insensé, Marguerite. Vous n'avez pas le droit de vous
+oublier ainsi vous-même. Après votre père, vous vivrez. Votre
+frère, acquitté demain, se fera sa vie sans vous. À quoi bon vous
+sacrifier pour de vains scrupules?
+
+--Mon père a été frappé au coeur. Mon frère est toujours en
+danger. Ne m'ôtez pas une part de mon courage en me disant que je
+leur suis inutile.
+
+Raymond cessa de lutter. Une intuition qui lui venait de
+l'expression de Marguerite plus encore que de ses paroles
+l'avertissait de la défaite. Pourtant, il essaya de retarder cette
+défaite, et d'une voix attendrie et timide, il implora un délai.
+
+--Et si je vous attendais, me repousseriez-vous? Si je vous
+demeurais fidèle jusqu'à ce que, votre oeuvre de famille
+accomplie, vous consentiez à venir à moi? Je vous aime tant que
+plutôt que de vous perdre je saurais être patient. Ce serait cruel
+et doux ensemble. Ne le voulez-vous pas?
+
+À cette proposition héroïque et romanesque, les yeux de la jeune
+fille cessèrent un instant de répandre leur rayonnement. La
+découvrant plus humaine, il crut qu'elle se rapprochait de lui, et
+il en conçut un nouvel espoir que les premiers mots de sa réponse
+dissipèrent:
+
+--Non, Raymond, je n'accepterai jamais de fonder mon avenir sur
+votre douleur. C'est impossible. Vous ne m'avez pas entièrement
+comprise. Je me suis donnée à Dieu. Ne cherchez pas à me
+reprendre.
+
+--Ah! Marguerite.
+
+--Se donner à Dieu, c'est se donner à tous ceux qui souffrent.
+
+--Je comprends, maintenant. Vous voulez entrer en religion.
+
+--Je ne sais pas encore. Il y a bien des manières de servir Dieu.
+Ce que je vous dis, ne le révélez à personne. Vous pleurez. Ne
+pleurez pas, Raymond, Dieu vous consolera, comme il m'a consolée.
+
+--Non, pas moi.
+
+Et entre deux sanglots, il l'interrogea:
+
+--Qu'allez-vous faire?
+
+--Tant que mon père vivra, je l'assisterai. Tant que Maurice aura
+besoin de moi, je l'aiderai. Au lit de mort de ma mère, je l'ai
+promis. Après, je consacrerai mes forces aux malheureux, aux
+vieillards, ou bien aux enfants qui n'ont pas de parents. Peut-
+être tiendrai-je une école pour les petits pauvres. Je ne sais
+pas. Je ne puis pas savoir. Il ne faut pas vouloir trop presser
+l'avenir. Il vient de lui-même. Vous voyez: maintenant vous
+connaissez tous mes secrets.
+
+--Et moi, murmura-t-il, que deviendrai-je? Vous pensez à soulager
+toutes les misères et vous oubliez la mienne.
+
+--Raymond!
+
+--Je suis plus malheureux que les plus misérables. Eux, du moins,
+n'avaient pas entrevu leur bonheur, et moi, je suis précipité de
+si haut.
+
+--Non, ne me regrettez pas. Je n'étais pas destinée au mariage.
+Dieu m'en a avertie, un peu rudement. À vous il a réservé sans
+doute une autre femme qui vous rendra plus heureux.
+
+-Vous ne ressemblez à aucune autre femme, Marguerite. Vous n'êtes
+pas de celles qu'on oublie. Vous n'êtes pas de celles qu'on
+remplace.
+
+L'ombre envahissait le salon avec le soir. Et dans cette ombre où
+les contours de la robe noire se confondaient, le visage diaphane
+de la jeune fille gardait comme un reste de lumière. Mais cette
+lumière animait à peine la pureté des traits et leur pâleur. Il
+eût semblé qu'en touchant la joue, on eût craint de sentir, au
+lieu de la chaleur de la vie, le froid de la pierre.
+
+--Si, dit-elle, vous m'oublierez. Il le faut, et puis je le
+désire.
+
+Il la regardait avec découragement, comme un voyageur contemple la
+cime qu'il n'atteindra pas.
+
+--Vous ne pouvez rien sur mon souvenir.
+
+--Alors, souvenez-vous de moi sans amertume, comme d'une soeur
+perdue.
+
+--Non, Marguerite, pas sans amertume. Vous m'aviez élevé la
+pensée, le coeur. Maintenant, je vais retomber.
+
+Elle s'émut de cette parole, et ce fut d'un ton grave, presque
+solennel, qu'elle répondit:
+
+--Si vous m'avez aimée, Raymond, si vous n'avez aimée vraiment,
+vous me donnerez la joie suprême de penser que ma vocation, à vous
+non plus, n'aura pas été inutile. Vous ne pouvez pas être
+désespéré de mon refus: il ne vous atteint pas. Il ne peut ni vous
+blesser ni vous amoindrir. Mon souvenir doit vous être doux et non
+pas nuire à votre vie. Car je vous ai aimé, mon ami. Je voyais
+s'approcher en paix le jour de notre mariage. Et la paix, c'est la
+confiance de l'âme, c'est la sécurité de l'avenir. Un orage
+imprévu nous a séparés. J'y ai discerné l'appel de Dieu. S'il n'a
+pas voulu que je vous apporte le bonheur, s'il vous a éprouvé à
+votre tour, laissez-moi croire que cette épreuve même vous
+fortifiera, vous grandira, vous ennoblira. Si, tout imparfaite que
+je suis, j'ai servi à votre élévation, ne me dites pas que vous
+retomberez. Je prierai tant pour vous.
+
+Absorbée dans sa supplication, elle, ne le vit pas qui, d'un lent
+mouvement, avait fléchi le genou devant elle, mais elle sentit
+tout à coup les lèvres du jeune homme sur sa main:
+
+--Que faites-vous, Raymond? Relevez-vous, je vous en prie.
+
+Elle le regardait à ses pieds, surprise de la résolution nouvelle
+qu'elle lui découvrait. Il n'avait plus la figure tourmentée et
+douloureuse, seulement sérieuse et triste. Il avait subi, malgré
+lui, l'influence de fermeté et de pacification qu'exerce la foi
+jusque sur les autres.
+
+--Je n'étais pas digne de vous, murmura-t-il. Mais je vous aimais
+tant.
+
+--Relevez-vous, je vous en prie.
+
+Et, relevé, il lui rendit ce dernier hommage:
+
+--Aucun homme ne vous méritait. C'est ma consolation.
+
+Elle détourna la tête, comme pour repousser les louanges:
+
+--Non, mon ami, ne me parlez plus ainsi.
+
+Le sacrifice était achevé. Ils en éprouvèrent comme une sensation
+physique, et ils se turent. Pendant ce silence oppressant, chargé
+de mélancolie, la servante entra dans la pièce qui s'obscurcissait
+tout à fait. Elle eut quelque peine à découvrir sa maîtresse dont
+la silhouette se mêlait à l'ombre.
+
+--Mademoiselle, appela-t-elle.
+
+--Q'y a-t-il, Mélanie?
+
+--Ces messieurs sont arrivés.
+
+--Ah! Vous les avez introduits dans le cabinet de Monsieur?
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+--Et Monsieur n'est pas rentré encore?
+
+--Non, mademoiselle.
+
+--Priez-les d'attendre quelques instants. Monsieur va rentrer.
+
+Ce retard inexplicable devenait inquiétant. Raymond Bercy devina
+que la pensée de la jeune fille s'éloignait de lui.
+
+"Déjà"! songea-t-il.
+
+Tout à l'heure, du moins, quand elle écartait doucement son amour,
+il occupait cette pensée et ce coeur. La douleur même qu'elle lui
+causait, le rapprochait d'elle, lui était chère puisqu'elle
+émanait d'elle. Il la regarda une dernière fois, avec des yeux
+désespérés, comme pour mesurer toute l'étendue de sa perte et
+lever l'empreinte de son souvenir. Et se décidant, il murmura:
+
+--Adieu, Marguerite.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+--Adieu, mon ami. Allez en paix. Dans mes prières de chaque jour,
+je joindrai votre nom à ceux de ma famille. Vous le voulez bien?
+
+--Merci. J'avais conçu un grand espoir, et je l'ai moi-même brisé.
+
+De sa voix grave, elle répondit:
+
+--Dieu l'a voulu, et non pas nous. Que Dieu vous garde.
+
+Il s'inclina et il partit. Demeurée seule, elle se cacha le front
+dans les mains, puis se redressa. Elle se rendit dans le cabinet
+de son père où elle invita MM. Hamel et Bastard à patienter
+quelques minutes encore; puis, comme l'anxiété l'étreignait de
+plus en plus, elle se disposa à sortir quand elle entendit la clef
+qui grinçait dans la serrure. Elle se précipita vers la porte:
+
+--Père, c'est vous, enfin!
+
+M. Roquevillard, qui avait marché vite, s'essuya le front en sueur
+malgré le froid.
+
+--Marguerite, ces messieurs sont venus?
+
+--Ils vous attendent.
+
+--Bien, j'y vais.
+
+Dans le corridor éclairé, ils se trouvaient face à face. Après
+s'être quittés dans la débilité morale et le découragement, ils
+s'étonnèrent de rencontrer sur le visage l'un de l'autre une
+sortie de sérénité victorieuse de la douleur et de la crainte,
+l'illumination spirituelle que donne la confiance. L'un avait
+entendu l'appel du passé venu du fond permanent des générations,
+et l'autre la voix de Dieu.
+
+
+VI
+
+LE DÉFENSEUR
+
+
+Lorsque M. Roquevillard entra en coup de vent dans son cabinet de
+travail, ses deux confrères qui discutaient se levèrent
+immédiatement et s'avancèrent à sa rencontre. Ils ne purent
+dissimuler leur surprise en découvrant, au lieu d'un homme abattu
+par le désespoir à la suite du décès de son fils aîné, le
+Roquevillard d'autrefois, celui qu'on redoutait à la barre, que
+l'on appelait dans les délibérations difficiles et orageuses pour
+la netteté de son jugement et l'autorité de ses résolutions, et
+dont on supportait malaisément parfois le caractère dominateur
+comme le regard perçant.
+
+--Je vous ai fait attendre, leur dit-il avec cette aisance qui
+dispense de s'excuser.
+
+En sa présence, M. Hamel, dont la couronne de cheveux blancs, les
+traits fins, la distinction un peu guindée composaient un ensemble
+vénérable, et M. Bastard qui, la barbe étalée sur la poitrine et
+la tête inclinée en arrière, s'imposait en tous lieux au premier
+rang, semblèrent néanmoins reconnaître un chef, l'un de bonne
+volonté, l'autre malgré lui. Leurs indices de supériorité
+s'effaçaient devant d'autres signes incontestables.
+
+--Mon ami, murmura le vieillard la main tendue.
+
+--Mon cher confrère, formula son collègue.
+
+Et ils lui adressèrent leurs condoléances, l'un cordialement et
+avec émotion, l'autre en termes banals.
+
+--Oui, répondit leur hôte, en les arrêtant d'un geste. Il ne me
+reste plus qu'un fils. Celui-là je le sauverai, je veux le sauver.
+Et voici ce que j'ai décidé.
+
+Ce dernier conseil devait précisément être tenu entre les trois
+avocats afin d'arrêter d'une façon définitive le plan de la
+défense. Et voici que l'avis d'un seul prévalait à l'avance, sans
+consultation.
+
+--Ah! s'exclama le bâtonnier que subjuguaient tant de confiance et
+de fermeté.
+
+--Décidé? répéta d'un air de doute M. Bastard, partagé entre le
+respect du deuil et le sentiment de son importance.
+
+Tranquillement, de sa voix rajeunie, M. Roquevillard dévoila sans
+retard en deux mots sa pensée:
+
+--Vous m'assisterez tous les deux. C'est moi qui plaiderai.
+
+--Vous!
+
+--Vous!
+
+L'étonnement et l'irritation se traduisaient dans ces deux
+exclamations. M. Hamel fixa sur son vieux compagnon d'armes le
+regard de ses yeux décolorés où la flamme de vie ne jetait plus
+qu'une tremblante lueur si pure encore, tandis que l'avocat
+d'assises, supportant malaisément un congé qui le privait d'une
+affaire sensationnelle et d'une plaidoirie retentissante, oubliait
+les circonstances de la cause et les malheurs de la race
+provisoirement vaincue pour ne plus songer qu'au succès personnel
+qui lui était brutalement arraché.
+
+M. Roquevillard parlait en maître courtois, mais qui sait
+commander.
+
+--Oui, moi. Je réclamerai mon fils si énergiquement qu'on me le
+rendra. On ne refuse pas un fils à son père.
+
+Ayant ainsi dicté, comme des ordres, ses dispositions de combat,
+il s'efforça aussitôt de ramener ses alliés par un peu de
+diplomatie, car il savait plier sa manière impérieuse à l'art de
+conduire les hommes. Comme il était certain, de l'assistance du
+bâtonnier, il tourna spécialement ses efforts contre M. Bastard
+qui lui échappait:
+
+--Vous serez là tous deux. Je compte sur vous. Si je demande,
+Bastard, à vous remplacer, ce n'est point que je compare mon
+talent au vôtre.
+Mais il est des choses que, par un douloureux privilège, seul je
+puis expliquer aux jurés.
+
+--Quelles choses?
+
+--C'est mon secret. Vous l'apprendrez demain. Je crois pouvoir,
+sans prononcer le nom de Mme Frasne, les convaincre de l'innocence
+de mon fils.
+
+--Par la suppression du préjudice?
+
+--Non, directement.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Vous entendrez. Cependant, si vous surprenez dans ma voix ou ma
+parole une défaillance, si ma plaidoirie vous donne à craindre un
+échec, je me fie entièrement à votre grande habitude des assises,
+à votre merveilleuse présence d'esprit. Ces visages de juges sont
+pour vous un livre ouvert. Vous connaissez le dossier aussi bien,
+mieux que moi. Vous étiez prêt. Vous me suppléerez. Ainsi appuyé,
+je me sentirai fort. Vous le voulez bien?
+
+L'avocat éconduit se lissait la barbe avec soin, et dissimulait
+son dépit sous un air d'indifférence:
+
+--À quoi bon, mon cher confrère? Mon concours vous est inutile.
+Vous n'avez besoin de personne. Vous ne redoutez point d'assumer
+les plus hautes responsabilités, et les plus difficiles.
+Permettez-moi de considérer ma mission comme terminée.
+
+Les deux interlocuteurs, pendant ce colloque, étaient demeurés
+debout. M. Hamel, assis au coin de la cheminée, les suivait de ses
+yeux un peu troubles, sans prendre part à la discussion. M.
+Roquevillard s'approcha de son confrère plus jeune, et lui posa la
+main sur l'épaule d'un geste affectueux:
+
+--Je sais, Bastard, que je réclame de vous un grand service. En
+revendiquant l'honneur de défendre moi-même mon enfant, comprenez
+que c'est mon nom que je compte défendre. Je ne méconnais point
+les chances que représentent votre mérite, votre compétence, votre
+rare éloquence. Mais à ma place, vous agiriez comme moi. Donnez-
+moi ce témoignage d'amitié, de désintéressement et aussi d'estime.
+Par là, vous me prouverez le cas que vous faites de ma parole. Je
+vous en prie.
+
+M. Bastard continuait de promener ses doigts nerveux le long des
+poils de sa belle barbe. Il pesait le pour et le contre, se
+livrait tour à tour aux traditions confraternelles de son ordre et
+à sa vanité blessée qui s'accommodait mal du second rang. Il avait
+presque imposé son concours, ses services. Il escomptait, sinon le
+salut de son client, du moins son triomphe personnel devant une
+salle bondée, et composée sans doute du meilleur monde,
+principalement de dames avides de l'entendre. Au lieu de le
+contempler dans sa gloire, debout et dominateur, ce public choisi
+le verrait assis comme un secrétaire aux côtés de M. Roquevillard,
+rival dangereux qui lui avait infligé au barreau tant de dures
+répliques. Lui convenait-il d'accepter une posture aussi
+humiliante? D'autre part, sa présence ne serait pas inutile à
+l'audience. Pris d'un beau zèle subit, le père de l'accusé se
+faisait probablement illusion sur l'argumentation soudaine qui le
+fascinait, dont il n'osait point révéler le mystère et qu'il avait
+conçue sous l'inspiration d'un chagrin par lequel sa force morale
+et sa vigueur intellectuelle devaient être entamées. Cette ardeur
+factice qui l'animait pouvait tomber d'un moment à l'autre,
+laisser place tout à coup, sans transition, à la dépression la
+plus lamentable. Comment attendre, comment espérer l'énergique, le
+violent effort qu'exigerait une telle plaidoirie, après une
+préparation aussi écourtée, d'un homme écrasé par le sort, ruiné,
+privé tragiquement la veille de son fils aîné, et chargé de
+protéger lui-même son dernier enfant contre la menace d'une
+condamnation infamante? Ce n'était pas vraisemblable. Il fallait
+interpréter cette décision nouvelle comme l'excitation mystique de
+la douleur, et se tenir prêt à occuper la barre jusqu'au dernier
+moment. La sagesse le conseillait. Le soin de la défense qui, chez
+un avocat, doit primer tout autre souci, et spécialement toute
+pensée personnelle, le commandait sans conteste.
+
+Mais l'étrange sécurité que montrait M. Roquevillard en face du
+péril arrêta ces velléités généreuses.
+
+--Non, expliqua M. Bastard, je ne puis vous donner satisfaction.
+Je le regrette. Ou je prendrai et garderai la responsabilité des
+débats, ou je me retirerai tout à fait.
+
+--Il s'agit de mon fils. Il est juste que je n'abandonne point sa
+défense.
+
+M. Hamel quitta son fauteuil pour intervenir opportunément:
+
+--En ma qualité de bâtonnier, mon cher confrère, je vous demande
+instamment de nous assister. Je comprends vos hésitations. Dans
+toute autre circonstance, je comprendrais votre refus. M.
+Roquevillard peut avoir des raisons particulières pour désirer
+prendre la parole en faveur de son fils, bien que l'on confie
+généralement à un autre le soin de défendre les siens. Fatigué par
+le poids du malheur, il risque de présumer trop de sa volonté. Il
+faut que vous soyez là. J'insiste dans mes conclusions.
+
+Du moment que l'on invoquait le devoir au lieu de la flatterie, et
+que l'on employait l'autorité au lieu de la persuasion, l'avocat
+d'assises rejeta définitivement les scrupules, et, reprenant tout
+son aplomb, il écarta presque durement le vieillard:
+
+--Non, non, impossible. J'offrais mon concours le plus complet. On
+le limite. On change sans me consulter le plan de la défense. On
+me cache un argument qui doit être décisif. Dans ces conditions,
+je n'ai qu'à me retirer, et je me retire.
+
+Sa figure durcie n'exprimait plus que l'orgueil blessé. Il se
+tourna vers M. Roquevillard pour ajouter avec une condescendance
+laborieuse:
+
+--Désirez-vous mes notes de plaidoirie? Elles vous épargneront
+quelque travail. Je les tiens à votre disposition.
+
+--Réfléchissez, mon confrère, mon ami. Ne nous quittez pas dans la
+bataille.
+
+--Ma résolution est prise.
+
+--Absolument?
+
+--Absolument.
+
+M. Roquevillard, dans cette dernière tentative, conservait cet air
+de hauteur et de tranquillité qui tout de suite avait déconcerté
+ses visiteurs. Moins rassuré que lui sur les conséquences de cette
+défection, le bâtonnier, malgré son antipathie naturelle pour M.
+Bastard, chercha à le retenir encore:
+
+--Je vous supplie de ne pas nous priver de votre secours.
+
+--Je suis désolé, croyez-le.
+
+--Alors, dit le père de l'accusé, prenant son parti sans aucune
+émotion, je vous réclamerai le dossier, spécialement le procès-
+verbal de constat, l'analyse des dépositions, l'arrêt de
+contumace.
+
+Cette désinvolture acheva d'offenser l'avocat qui n'entendait
+point céder aux sollicitations, mais, par une contradiction bien
+humaine, ne se résignait pas non plus à ce qu'on se passât de lui.
+Il prit congé de ses deux confrères avec une irritation mal
+déguisée. Hors du cabinet de travail, sur le pas de la porte
+d'entrée, son hôte s'empara presque de force de sa main et la lui
+serra en le remerciant chaleureusement d'avoir consenti à
+s'effacer. Mais dans cette démonstration amicale, M. Bastard ne
+vit qu'un suprême affront. Et il courut en ville ruiner dans
+l'esprit public la cause des Roquevillard en annonçant
+l'aberration du père et la condamnation probable du fils.
+
+Après ce départ, M. Hamel ne put dissimuler sa tristesse, ses
+doutes, l'inquiétude qui le tourmentait et qu'alourdissait l'âge.
+Éloigner volontairement le maître habituel des assises, n'était-ce
+pas bien imprudent, et ne risquait-on pas de payer cher cette
+imprudence? Pourquoi cette mesure de la dernière heure qui jetait
+dans le camp de la défense le trouble et la désorganisation? Il
+formulait ces critiques d'un ton courtois mais ferme, et, les
+estimant superflues, il les suspendit pour ajouter d'un ton
+mélancolique:
+
+--Mon ami, vous êtes arrivé, tout à l'heure, le visage illuminé
+d'une inspiration intérieure. J'ai compris, en vous regardant, que
+vous n'écouteriez personne. D'où veniez-vous donc?
+
+--De la Vigie, répondit M. Roquevillard qui avait supporté
+respectueusement les reproches. Les morts m'ont parlé. Ils ne
+veulent pas d'un charlatan pour opposer leurs mérites à l'erreur
+de leur descendant.
+
+--Les morts?
+
+--Oui, mes morts, ceux qui ont fait ma race et qui l'ont
+maintenue. Ils seront demain les garants de notre honneur. Du
+premier de mon nom jusqu'à mon fils aîné, combien se sont
+sacrifiés à la chose commune, et vous voudriez que ces sacrifices
+ne fussent pas comptés?
+
+M. Hamel réfléchit, puis se leva:
+
+--Je crois à la réversibilité et je comprends. Mais les jurés,
+comprendront-ils?
+
+--Il faudra bien, répliqua son hôte avec une telle assurance que
+le vieillard en fut ébranlé.
+
+--Il se passe en vous quelque chose, dit-il, qui agit sur ceux qui
+vous parlent et qui les pénètre. Oui, mieux qu'aucun autre avocat
+vous défendrez votre fils. Vous avez la force et l'autorité.
+J'aurai l'honneur de vous assister demain. Adieu, je vous laisse
+travailler.
+
+Il drapa ses maigres épaules dans son pardessus râpé, et d'un air
+soudainement hâtif gagna la porte.
+
+--Marguerite! appela M. Roquevillard après avoir accompagné le
+bâtonnier.
+
+La jeune fille, qui, dans une pièce voisine, attendait le moment
+où son père lui serait rendu, parut aussitôt:
+
+--Me voici.
+
+--Viens, je veux te parler.
+
+Il l'emmena dans son cabinet, et rapidement lui demanda:
+
+--Tu as vu Maurice à la prison?
+
+--Oui, père. Nous avons pleuré ensemble.
+
+--Pleuré? Oui, j'ai le coeur arraché. Pourtant je ne pleure pas.
+Demain soir, je serai libre de pleurer tout mon saoul. Jusque-là,
+je ne verserai pas une larme.
+
+Marguerite, un peu effrayée de l'exaltation qui éclairait et
+rajeunissait le cher visage sur lequel elle avait suivi tant de
+fois la progression de leurs désastres de famille, en profita
+néanmoins sans retard pour achever son oeuvre de réconciliation:
+
+--Père, Maurice réclame sa place dans votre coeur.
+
+--Il ne l'a jamais perdue.
+
+--Je le savais bien. Lui pardonnez-vous?
+
+--Il y a longtemps que je lui ai pardonné.
+
+--Ah!
+
+--Le soir de son retour, petite. As-tu douté de ton père?
+
+--Oh! non. Pourquoi ne pas lui dire?
+
+--Il ne me l'avait pas demandé.
+
+--Il vous le demande, et il vous prie de diriger sa défense comme
+vous l'entendrez, sans restriction. Il sait que vous aurez soin de
+son honneur.
+
+--Sans restriction? Il est trop tard.
+
+--Pourquoi trop tard?
+
+--Parce que j'ai licencié M. Bastard, son avocat.
+
+--Qui le défendra?
+
+--Moi.
+
+--Ah! dit Marguerite en se jetant dans ses bras. Je ne l'espérais
+plus. Je l'avais toujours désiré.
+
+Et M. Roquevillard, déjà préoccupé de son devoir nouveau et
+pressant, serra sa fille sur sa poitrine:
+
+--Tu as toujours eu foi en moi, petite. Va me chercher les livres
+de famille, tous, même les anciens.
+
+Pendant la courte absence de sa fille, il reçut le dossier de
+l'affaire que renvoyait M. Bastard selon sa promesse, l'ouvrit, le
+feuilleta et regarda l'heure:
+
+--Six heures bientôt. Aurai-je le temps?
+
+Et il considéra avec tristesse le tas considérable que formaient
+les livres de raison apportés en plusieurs voyages par Marguerite.
+
+--Les voici tous, dit la jeune fille. Il y en a beaucoup, et de
+bien vieux.
+
+Cinq cents ans de travail et d'honneur tenaient dans ces cahiers.
+Elle présenta à son père un dernier carnet de dimensions moins
+volumineuses:
+
+--Là, expliqua-t-elle en rougissant un peu, j'ai résumé notre
+histoire, ses principaux traits, spécialement les services rendus
+au pays. C'est une sorte d'abrégé moins intime.
+
+--Tu avais deviné que nous en aurions besoin un jour?
+
+--Non, père. J'ai écrit cela l'hiver dernier, pour protester
+contre la défaveur qui nous atteignait. J'en lisais des morceaux à
+maman qui, de son lit, m'approuvait.
+
+--Et tu préparais la défense de Maurice.
+
+--Avec cela?
+
+--Oui. Maintenant laisse-moi travailler.
+
+Comme elle s'éloignait, il la rappela:
+
+--Marguerite, j'ai encore quelque chose à te dire.
+
+Vite, elle revint à lui. Avant de parler, il l'enveloppa toute de
+ce regard paternel qui donne, au lieu de prendre et protège au
+lieu de convoiter, et il remarqua, en même temps que leur pâleur,
+le calme des traits, la douceur sereine de leur expression:
+
+--J'ai croisé Raymond Bercy, petite fille, comme je rentrais. Il
+était en bas, sur le seuil de la porte cochère, immobile, absorbé,
+ému. Il m'a salué, et a fait un pas vers moi, comme pour
+m'aborder, mais trop tard: j'avais déjà passé.
+
+Elle ne parut nullement impressionnée et répondit:
+
+--Il sort d'ici, père.
+
+--Ah! que désirait-il?
+
+--Vous assister demain à l'audience.
+
+--Quelle idée! et à quel titre?
+
+--Comme un fils.
+
+--Comme un fils? Il t'a donc demandé ta main?
+
+--Oui.
+
+--Et tu ne me le disais pas. Dieu a pitié de nous, Marguerite.
+Notre excès de malheur l'a touché. Raymond se conduit noblement.
+Il n'a pas attendu pour nous revenir que nous soyons publiquement
+lavés de toute accusation. Et toi, qu'as-tu répondu?
+
+--J'ai refusé.
+
+M. Roquevillard fit un geste d'étonnement, et avec tendresse il
+attira sa fille plus près de lui en regardant jusqu'au fond des
+grands yeux limpides:
+
+--Refusé, pourquoi? Je devine: tu as pensé à moi. Tu te sacrifies
+à ton père. Ton père ne l'accepte pas, ma chérie. Je te l'ai dit
+bien souvent: que les parents subordonnent leur vie à celle de
+leurs enfants, c'est naturel, mais non pas le contraire.
+
+--Père, murmura-t-elle, je vous aime bien. Vous le savez. Pourtant
+vous vous trompez, je vous le jure.
+
+--Ce n'est pas pour moi?
+
+--Non, père.
+
+À la flamme pure qui des yeux rayonnait sur tout le visage sans
+couleur, il comprit l'âme de sa fille. Déjà n'avait-il pas dû
+comprendre une autre fois? Dieu lui prenait ses enfants l'un après
+l'autre. Quelle fièvre de renoncement et d'immolation les agitait,
+les brûlait? Ne fallait-il pas voir, dans ces offrandes
+successives, le rachat du coupable? Il se souvint d'un matin
+d'été, à la lumière insultante, où, du quai de Marseille, il avait
+vu partir le bateau qui emmenait en Chine Félicie. Et il pressa
+plus fort Marguerite sur son coeur tremblant:
+
+--Toi aussi, murmura-t-il simplement.
+
+Elle lui noua les bras autour du cou et lui confia tout bas dans
+un baiser:
+
+--Pas maintenant, père.
+
+--Après moi?
+
+-Oui.
+
+Il la garda un instant appuyée tout contre lui, comme une petite
+fille, comme aux jours anciens où il la tenait avec précaution. Il
+réfléchissait en la sentant si bien à lui encore, et il hésitait à
+accepter un délai qu'inspirait la piété filiale. Mais en face de
+lui, la glace de son cabinet lui renvoyait l'image du groupe qu'il
+formait avec Marguerite. D'un coup, il constata les changements
+qui s'étaient opérés en lui dans l'espace d'une année.
+
+"Demain, songea-t-il, j'aurai sauvé Maurice, ma tâche sera
+terminée. Après, je ne ferai pas de vieux os."
+
+En se penchant sur le cher visage, il y posa ses lèvres en signe
+d'acceptation. Puis, revenant au but principal de son esprit, il
+chassa l'attendrissement et prit ses dispositions de combat:
+
+--Fais servir le dîner à huit heures. J'ai presque deux heures de
+travail devant moi, le temps de me remémorer dans ses détails ce
+dossier que je connais. À neuf heures je me coucherai pour me
+relever à trois heures du matin. De trois heures à neuf heures,
+avant l'ouverture des assises, je préparerai ma plaidoirie.
+
+--Bien, père. Il est arrivé de Lyon une lettre de Germaine. Son
+coeur est avec nous.
+
+--Tu me la liras en dînant.
+
+--Charles sera ici demain par le train d'une heure. Il ne peut
+arriver plus tôt.
+
+--Je l'attendais.
+
+--Je vous laisse, père.
+
+La porte refermée sur Marguerite, il s'empara vivement sur la
+table d'une photographie d'Hubert, et considéra le portrait de son
+fils aîné.
+
+"Pardonne-moi, lui disait-il intérieurement, de penser
+exclusivement à ton frère. Ne crois pas que je t'oublie. Tu vois,
+je ne suis pas libre. Demain je t'appellerai, je te parlerai, je
+te pleurerai. Demain, je t'appartiendrai. Ce soir j'appartiens à
+toute notre race."
+
+Doucement, il replaça l'image devant lui. Et pliant sa douleur à
+la nécessité immédiate, il se mit au travail.
+
+
+
+
+VII
+
+JEANNE SASSENAY
+
+
+Pour obéir à son père, Marguerite Roquevillard avait déposé, à
+titre de renseignement, au sujet de l'argent destiné à son
+trousseau qu'elle avait remis à son frère Maurice le soir du
+départ pour l'Italie, et de celui qu'elle lui avait envoyé à Orta;
+puis elle était rentrée chez elle en toute hâte, comme si l'éc1at
+donné à sa générosité la dût remplir de honte. Dans une faible
+mesure, elle avait pu contribuer à la défense de l'accusé, et se
+reprochait d'avoir montré tant de faiblesse et répondu si
+timidement à l'interrogatoire du président des assises. Son
+courage était intérieur, et s'accommodait mal des manifestations
+publiques. Elle déplorait sa modestie qui lui apparaissait à elle-
+même comme une lâcheté, et craignait d'avoir nui, par son
+hésitation, à la franchise de son témoignage.
+
+Que s'était-il passé, avant son introduction, dans la salle
+d'audience, et après sa fuite? Elle n'en savait rien, mais
+rapportait de son bref contact avec la justice une frayeur qu'elle
+ne parvenait pas à vaincre. Enfermée avec les autres témoins, elle
+avait entendu appeler ceux-ci un à un par la voix d'un huissier et
+les avait vus disparaître, son grand-oncle Etienne et sa tante
+Thérèse en dernier lieu. Restée presque seule, on l'avait conduite
+à la barre, son tour venu. Tremblante comme une figurante qu'on
+pousse sur la scène, elle avait aperçu en face d'elle, à son
+entrée, en bas et aux tribunes, à l'orchestre et au balcon, une
+multitude de regards qui la dévisageaient, qui la blessaient et la
+fouillaient. Tout Chambéry était là qui épiait sans miséricorde la
+peur d'une jeune fille, qui épierait tout à l'heure avidement
+l'agonie d'une race. Elle s'était trouvée enfin devant trois
+magistrats en robe rouge, ayant à leur droite les bancs des jurés.
+Elle avait cru défaillir en déclinant son nom, quand la voix de
+son père avait retenti à ses oreilles. Cette belle voix chaude,
+qu'elle connaissait bien, l'avait fortifiée instantanément comme
+un cordial. L'avocat était debout devant Maurice qu'il protégeait,
+et si calme qu'elle en avait été surprise et tranquillisée par
+contagion. Il dictait en une formule claire la question à poser.
+Après avoir répondu à peine distinctement, elle s'était sauvée,
+comme un pauvre gibier qui gagne les taillis.
+
+"Père ne sera pas content de moi, se reprochait-elle. Quel empire
+il a sur lui-même! Comme il se possède et comme on le redoute! Il
+s'est levé deux fois, et j'ai senti à chaque fois un silence plus
+profond dans la salle. Ses yeux jetaient des flammes. Il
+paraissait jeune. Il est notre force"
+
+À midi et demi, M. Roquevillard vint déjeuner.
+
+--Servez-nous vite, Mélanie, dit-il dès la porte. Je suis pressé.
+
+Il avait son air de bataille, un plu au front, le regard droit,
+impossible à éviter, difficile à soutenir, et les muscles du
+visage tendus. Les dernières veilles, la douleur, l'inquiétude
+avaient vieilli les traits. Une volonté impérieuse suspendait
+provisoirement l'effort combiné de l'âge, de la fatigue et du
+chagrin.
+
+--Eh bien, père? interrogea Marguerite suppliante.
+
+Il la rassura en deux mots:
+
+--L'audience rouvre à deux heures.
+
+--Ce n'est pas fini?
+
+--Non, non.
+
+--Que s'est-il passé?
+
+--Tu n'as donc rien vu, petite fille?
+
+--Oh! non, père, je suis partie. Dites-moi tout. Voyez:je tremble
+encore.
+
+--Il ne faut pas trembler, Marguerite. Aie confiance.
+
+À table, tout en mangeant rapidement et sans appétit, il résuma
+les débats pour elle:
+
+--Tu n'as pas compris grand'chose, sans doute, aux formalités de
+l'installation des jurés, des prestations de serment, des
+récusations, et de l'appel des témoins?
+
+--J'étais près de vous dans la salle, père. À mon nom, je me suis
+levée et l'on m'a emmenée dans une chambre où j'ai retrouvé oncle
+Etienne et tante Thérèse.
+
+--La salle des témoins. Puis les dépositions ont commencé après la
+lecture de l'acte d'accusation, celle du procès-verbal, dressé par
+le commissaire de police, constatant le vol de cent mille francs,
+et l'interrogatoire de Maurice qui a protesté de son innocence
+tout en refusant d'accuser personne, malgré l'insistance du
+président. Des témoins à charge, le premier clerc de l'étude
+Frasne s'est montré le plus acharné contre lui. C'est ce nommé
+Philippeaux qui doit nous haïr, j'ignore pourquoi, car il a déposé
+avec la rage de dénoncer, de compromettre, de présenter comme des
+preuves accablantes, les présomptions qu'il inventait ou qu'il
+interprétait méchamment.
+
+--Quelles présomptions?
+
+--La connaissance du dépôt d'argent dans le coffre-fort, la
+découverte possible mais non pas démontrée du secret de la serrure
+sur un agenda, la présence tardive à l'étude avec les clefs le
+soir du vol, le manque de ressources personnelles, le départ pour
+l'étranger, l'impossibilité d'imaginer un autre coupable, etc. Les
+autres clercs ont réédité son témoignage comme une leçon apprise,
+mais avec moins de détails et moins de certitude. Enfin,
+l'ancienne femme de chambre de Mme Frasne, qu'on a dû circonvenir,
+a prétendu que, pendant l'absence de son maître, jamais sa
+maîtresse n'avait pénétré dans le bureau. Qu'est-ce que ça prouve?
+Mme Frasne aurait-elle convoqué son personnel pour assister au
+détournements des fonds?... Mais je ne dois pas l'accuser, moi non
+plus.
+
+--Pourtant Maurice ne s'y oppose plus.
+
+--Je ne le ferai pas. Nous avons payé sa rançon: qu'elle la garde,
+et ne reparaisse jamais... J'avais cité avec moi, comme témoins à
+décharge, ton grand-oncle Etienne et ma belle-soeur Thérèse, afin
+d'établir que Maurice n'était point parti sans ressources,
+l'employé de la Société de crédit qui t'a délivré, à la fin
+d'octobre dernier, le chèque de huit mille francs sur la Banque
+internationale de Milan au nom de ton frère, et enfin Me Doudan,
+le notaire.
+
+--Pourquoi ce dernier?
+
+--Pour qu'il déclarât la vérité du versement de cent mille francs
+que j'ai opéré par ses soins entre les mains de M. Frasne, et
+aussi le nom du véritable acquéreur de la Vigie. Le président,
+après avoir conféré avec M. Latache, président de la Chambre des
+notaires, l'a relevé du secret professionnel, et il a bien fallu
+qu'il révélât aux jurés la fructueuse spéculation de M. Frasne.
+
+--C'est donc M. Frasne, demanda la jeune fille, qui a acheté la
+Vigie, pour lui, pour s'y installer à notre place?
+
+--Ne le savais-tu pas?
+
+--Je ne pouvais pas le croire. Il y a tant de choses que je ne
+comprends pas. L'an dernier, aux vendanges, il avait déjà l'air de
+faire une enquête: il furetait partout.
+
+--Oui, petite, c'est lui qui remplace les Roquevillard et continue
+la tradition. Le tout, gratuitement.
+
+Reprenant son récit après cet accès d'amertume, il ajouta:
+
+--Son avocat a pris la parole à onze heures.
+
+--Quel avocat, père?
+
+--Un M. Porterieux, de Lyon. Il n'a trouvé personne au barreau de
+Chambéry.
+
+--À cause de vous?
+
+--Sans doute.
+
+--Et qu'a-t-il osé dire?
+
+--C'est un homme habile, insinuant, d'une violence froide et
+calculée. Il a commencé par tracer de Maurice un portrait
+tendancieux: jeune homme aujourd'hui que nul frein ne retient
+plus, très imbu de ses droits individuels, avide de développer sa
+personnalité, de conquérir son bonheur, fût-ce en piétinant celui
+des autres, refusant de s'encadrer dans une société organisée,
+enfin un de ces intellectuels de l'anarchie capables de passer du
+domaine des idées dans celui des faits. "Interrogez, a-t-il
+ajouté, ses camarades, ses amis. Ils ne pourront nier que dans ses
+conversations il ne cessait de dénigrer, de démolir l'ordre des
+choses établies, et qu'il réservait son admiration aux théories
+pernicieuses d'un philosophe allemand pour qui le type supérieur
+de l'humanité, le surhomme, édifie sa fortune sur la ruine et la
+douleur des petits, des humbles, des faibles. Et ce n'est, dans
+Chambéry, un secret pour personne, qu'il ne parvenait pas à
+s'entendre avec son père dont il supportait l'autorité
+malaisément."
+
+--Il a dit cela? murmura Marguerite révoltée.
+
+--Oui, je te donne le ton. De moi-même, il a tiré un argument. De
+notre famille, il en a tiré un autre, l'accusé ne pouvant invoquer
+l'excuse d'une éducation mauvaise, du manque d'instruction, des
+fâcheux exemples ou le bénéfice d'une enfance malheureuse qui
+risque d'aigrir pour toujours le caractère. Je passe sur la
+séduction préméditée et intéressée de Mme Frasne.
+
+--Intéressée?
+
+--Oui, dans son nihilisme moral Maurice convoitait à la fois la
+femme et l'argent, sans scrupules. Ayant ainsi rendu ou cru rendre
+vraisemblable l'abus de confiance, Me Porterieux a abordé
+l'accusation et ce qu'il n'a pas craint d'appeler les preuves
+matérielles. Mme Frasne consent à partir. Le mari est absent, le
+jour est propice, l'heure est unique. Son amant, dépourvu de
+fortune personnelle, cherche, doit chercher le prix du voyage. Il
+connaît l'existence du dépôt qui provient de la vente de Belvade,
+il a découvert sur un agenda le chiffre du secret, il se fait
+remettre les clés, il s'arrange pour demeurer seul à l'étude. Il
+prend et il s'enfuit à l'étranger avec sa maîtresse. Non seulement
+il est coupable, mais seul il peut l'être.
+
+--Et Mme Frasne?
+
+--Mme Frasne? Qu'il l'accuse, qu'il ose donc l'accuser! Il s'est
+tu à l'instruction, il se tait à l'audience. "Je le mets au défi
+de l'incriminer, a conclu l'avocat, peut-être mis imprudemment au
+courant par Bastard du généreux entêtement de Maurice, et ce
+silence, qui est un aveu, le condamne."
+
+De la salle à manger ils avaient passé dans le cabinet de travail.
+Marguerite, dans ce résumé virulent et pourtant impartial de la
+plaidoirie adverse, entendait gronder la fureur et le désespoir
+paternels et en était bouleversée.
+
+--Père, murmura-t-elle, ne sommes-nous pas perdus? Espérez-vous
+encore?
+
+--Si j'espère!
+
+--Quand sera-ce-fini?
+
+--À deux heures, dans quarante minutes, Me Porterieux reprendra sa
+plaidoirie.
+
+--Ne nous a-t-il pas assez fait de mal?
+
+--Il paraît que non. Il lui reste un dernier argument à
+développer.
+
+--Lequel?
+
+--Le nouvel aveu qui, d'après lui, résulte de la restitution, par
+moi, des cent mille francs. Avant trois heures, je suppose, mon
+tour viendra. À quatre heures ou quatre heures et demie j'aurai
+terminé.
+
+Et il ajouta, en affectant la tranquillité:
+
+--Le train de Charles arrive à une heure. Ton beau-frère devrait
+être là.
+
+Peu après, Charles Marcellaz sonna en effet.
+
+--Quelles nouvelles, mon père? demanda-t-il en entrant. Germaine
+pleurait ce matin en me disant adieu, et les trois petits
+l'imitaient. Votre télégramme d'hier nous a causé tant de chagrin.
+Pauvre Hubert!
+
+--Je vous attendais, Charles. Votre place est à côté de moi.
+Marguerite vous renseignera en vous faisant servir à déjeuner.
+Laissez-moi quelques minutes. Soyez prêt à deux heures moins cinq.
+
+--Je serai prêt. Ah! je vous préviens que j'ai pris mes mesures
+pour vous restituer la moitié de la dot de Germaine. Plus tard, ce
+sera le reste.
+
+L'avoué annonçait cela d'un ton de mauvaise humeur, comme un homme
+peu accoutumé à la bienfaisance et qui s'en cache. Il était
+conquis, lui aussi, à la cause commune; mais comme sa raison
+suivait en protestant, il n'affichait pas sa défaite.
+
+--Je n'accepte pas, mon ami, répondit M. Roquevillard.
+
+Et plus ému de ce concours que de tous les efforts adverses qu'il
+s'apprêtait à repousser, il ajouta:
+
+--Embrassez-moi.
+
+Ainsi le lien de famille se resserrait dans l'infortune.
+
+L’avocat s’isola un quart d’heure pour ramasser en faisceau les
+arguments de sa plaidoirie. Le récit qu’il avait fait à sa fille,
+sous l’empire de la surexcitation nerveuse, avait été pour lui un
+dérivatif de la colère et de la honte qui s'accumulaient en lui
+depuis le matin, à écouter les infamantes accusations portées
+contre son fils. Ses nerfs se détendirent, le bouillonnement de
+son coeur se calma comme la mer quand le vent tombe. Lorsque ce
+fut le moment de regagner le Palais de Justice, Marguerite lui
+découvrit un visage moins orageux et dans le regard cette sérénité
+que la veille il avait rapportée de sa visite à la Vigie.
+
+--À ce soir, père, dit-elle. Que Dieu vous aide!
+
+Sur le pas de la porte, il répondit rapidement.
+
+--À ce soir, petite... avec Maurice...
+
+La jeune fille venait de s’enfermer dans sa chambre pour y prier,
+quand Jeanne Sassenay demanda à la voir:
+
+— Mademoiselle Marguerite, je vous prie.
+
+Plus rigide et circonspecte depuis l’insistance de Raymond Bercy,
+la bonne écarta d’un ton péremptoire l’importune question:
+
+--Mademoiselle est fatiguée. Elle ne reçoit personne.
+
+--Tant pis, j’entre quand même.
+
+Et dépassant la servante effarée avant que celle-ci n’eût eu le
+temps de lui barrer le chemin, Jeanne traversa le corridor en
+courant, chercha la chambre de son amie qu’elle connaissait,
+frappa rapidement, entra et se jeta dans les bras de Marguerite.
+
+--C’est moi. Ne me renvoyez pas. Ce n’est pas la faute de Mélanie.
+
+--Vous, Jeanne? Pourquoi venir?
+
+--Parce que vous êtes seule et que vous avez de l’ennui. Il y a un
+tas de dames qui sont allées à l’audience comme à une partie de
+plaisir. Alors, moi, j’ai pensé que ma place était ici avec vous.
+Je vous aime bien.
+
+Marguerite caressa la joue de son amie:
+
+--Vous êtes bonne.
+
+--Oh! non. Seulement j’ai tant d’amitié pour vous... Toute petite,
+je vous admirais déjà. Et je voudrais tant vous ressembler.
+
+Puis, d’un ton mystérieux, elle changea brusquement de sujet:
+
+--Figurez-vous qu’elles ont fait toilette pour se rendre au Palais
+de Justice. Parfaitement, comme à une matinée.
+
+—Qui?
+
+--Ces dames.
+
+--Oui, dit Mlle Roquevillard amèrement. Il s’agit de notre
+honneur. C’est un spectacle.
+
+Jeanne Sassenay lui prit la main:
+
+--Moi, je ne suis pas inquiète.
+
+Et d’un ton doctoral elle parut trancher le débat:
+
+--En somme, que lui reproche-t-on de grave à votre frère? D’avoir
+enlevé une femme? Cela n’est rien.
+
+Malgré sa tristesse, Marguerite ne put réprimer un sourire, ce qui
+encouragea sa compagne.
+
+--Vous comprenez bien qu’une femme ne s’enlève pas comme une tache
+d’un habit. Moi, celui qui voudrait m’enlever, je le grifferais,
+je le mordrais, je lui ferais un mal effroyable... À moins que je
+parte avec lui.
+
+--Taisez-vous, Jeanne.
+
+--Ah! peut-on savoir? Quand on aime, on est capable de tout.
+Aimer, c’est quelque chose de terrible.
+
+--Qu’en savez-vous?
+
+--Pourquoi ne le saurais-je pas? Je ne suis plus une petite fille.
+
+Mlle Sassenay donna un coup à son chapeau qui, sur la chevelure
+blonde, perdait l’équilibre, vérifia les frisons qui descendaient
+sur le front et prit un air détaché pour dissimuler sa rougeur
+tandis qu’elle demandait:
+
+--Cette méchante femme, il ne l’aime plus?
+
+--Maurice? Je ne crois pas.
+
+--Vous en êtes sûre?
+
+--Il n’en parle jamais.
+
+--On ne l’a plus revue?
+
+--Non.
+
+--Tant mieux. Je la déteste. D’abord elle n’était pas si belle que
+ça. De beaux yeux, oui; mais elle s’en servait un peu trop. Et des
+sourires, et des oeillades, et des mines, et des balancements de
+tête, et des flexions de cou, et des ondulations d’épaules, et des
+tortillements de hanches.
+
+Levée en hâte de sa chaise, elle contrefaisait Mme Frasne à
+travers la chambre en caricaturant ses gestes et ce perpétuel
+mouvement qui trahissait l’agitation intérieure.
+
+--Jeanne, je vous en prie, se récria Marguerite.
+
+--Non, non, je vous assure, continua la jeune fille tout à fait
+lancée, les brunes ne valent pas les blondes, ni pour le teint, ni
+pour la grâce. Vous, avec vos cheveux châtains, vous réunissez la
+beauté de toutes, mais vous n’en faites rien... Et puis, je la
+déteste encore...
+
+--Mais qui?
+
+--Mme Frasne, donc, parce que c’est une femme fatale, qui porte le
+guignon. Votre frère en a été bien puni. Elle l’a rendu
+malheureux: elle ne l’aimait pas. C’est elle qu’on devrait mettre
+en prison.
+Quant à votre frère, on l’acquittera. Vous savez: papa et maman
+sont pour lui. Papa rechignait, mais je l’ai grondé. J’aurais
+voulu le voir acquitter. Vous le féliciterez pour moi. Ce doit
+être beau, un acquittement.
+
+Elle babillait sans s’arrêter. Marguerite, doucement,
+l’interrompit:
+
+--Voulez-vous prier avec moi, Jeanne?
+
+--Si vous voulez.
+
+Les deux jeunes filles s’agenouillèrent côte à côte. Mais à peine
+avaient-elles commencé leurs oraisons, que l’on frappa à la porte:
+
+--C’est le courrier, dit la bonne, en remettant quelques lettres à
+Mlle Roquevillard.
+
+--Vous permettez? demanda celle-ci à sa compagne. C’était le jour
+d’Hubert... Ah! une lettre de lui... je l'attendais un peu.
+
+D’une main frémissante, elle décacheta l’enveloppe qui venait du
+Soudan. Par delà la mort, le jeune officier intervenait dans le
+drame de famille. Il est peu d’impressions aussi poignantes que de
+recevoir des témoignages de ceux qui ne sont plus. Marguerite,
+dont la résignation farouche ressemblait au calme jusqu’alors,
+laissa échapper, en lisant, un long gémissement. Jeanne, discrète,
+émue, n’osait la consoler. Mais d’elle-même, la jeune fille se
+ressaisit. Ce n’était point l’heure de pleurer, de s’abandonner.
+Son père ne lui avait-il pas montré la conduite à tenir?
+
+--Hubert, murmura-t-elle.
+
+Elle parut chercher un instant quelle décision prendre.
+
+--Il faut... il faut que j’aille au Palais de Justice. Tout de
+suite.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ah! parce qu’Hubert aussi a pensé à nous.
+
+--Hubert?
+
+--Oui. Il savait qu’il allait mourir. Au commencement de sa lettre
+il tâche de nous tromper, de nous égayer. Et puis, et puis il
+écrit... Là, tenez, mon Dieu. Mes yeux ne voient plus. Là... "Si
+pourtant je devais rester ici, toujours, j’offrirais le sacrifice
+de ma vie, pour l’honneur de notre nom, pour le salut de
+Maurice..." Vous voyez. Il m’ordonne d’aller là-bas.
+
+Jeanne éclata en larmes. Déjà Marguerite exaltée mettait son
+chapeau et son voile.
+
+--Je suis sûre que père a besoin de cette lettre. Je ne puis pas
+hésiter.
+
+C’était, dans la famille, entre les morts et les vivants une
+connivence mystérieuse qui les unissait à travers le temps et
+l’espace.
+
+--Je vous accompagne, dit son amie, tout aussi résolue.
+
+--Oui, venez. Avec vous, je serai plus brave.
+
+Et les deux jeunes filles s’élancèrent au dehors, longèrent le
+château dont la façade morose se réchauffait au soleil d’hiver,
+suivirent des ruelles qui raccourcissaient la distance, et au delà
+du marché, atteignirent le Palais de Justice en quelques minutes.
+
+--La salle des assises, monsieur? demanda humblement Marguerite au
+concierge.
+
+--Là, madame, au rez-de-chaussée. Mais la salle est remplie. Vous
+ne pourrez pas entrer.
+
+Jeanne Sassenay intervint avec assurance.
+
+--Il faut, pourtant que nous entrions. Nous avons une lettre, une
+pièce à remettre à l’avocat de l’accusé. Une pièce importante.
+
+--Impossible, mesdames. On plaide. C’est trop tard. Qui êtes-vous?
+
+La soeur de Maurice releva son voile:
+
+--Mlle Roquevillard.
+
+--Ah! bien... Suivez-moi.
+
+Impressionné par ce nom, il les conduisit jusqu’à la porte
+réservée aux témoins.
+
+--Vous n’avez qu’à ouvrir, mademoiselle. La barre des avocats est
+devant vous, un peu à gauche. Après, vous sortirez par là. Ou bien
+vous trouverez une place libre.
+
+Et, fonctionnaire prudent et craintif, il ajouta en quittant les
+deux jeunes filles:
+
+--Surtout, ne dites pas que c’est moi.
+
+Marguerite qui était en avant posa la main sur le loquet. Elle
+entendait parler. Ce n’était pas la voix de son père. Derrière
+cette porte, le sort de Maurice, celui des Roquevillard, se jouait
+à cette.
+heure. De la part d’Hubert, elle apportait la suprême réserve.
+
+VIII
+
+LA VOIX DES MORTS
+
+
+Elles entrèrent. Il était un peu plus de deux heures et demie: Me
+Porterieux, venimeux et insolent, achevait de plaider. Aux
+tribunes et dans la salle, le public se pressait, gens du monde et
+gens du peuple confondus, pour happer la curée chaude que leur
+servait l’avocat, expert et cruel veneur, avec le coeur palpitant
+des Roquevillard. On remarqua la présence des deux jeunes filles
+qui, la porte franchie, hésitaient dans leur marche.
+
+--Elles viennent chercher des maris, expliqua l’avoué Coulanges
+qui, assisté de Me Paillet, faisait au premier rang du balcon les
+honneurs de l'audience à quelques dames de la société et qui, pour
+cette raison, se croyait tenu de montrer de l’esprit.
+
+--Ah! par exemple, s’écria l’une de ces dames suffoquée
+d’indignation. Regardez plutôt cette effrontée.
+
+Tandis que Marguerite s’approchait de son père et lui remettait la
+lettre d’Hubert, Jeanne, sa compagne, avec une tranquille audace,
+se procurait la satisfaction de narguer toute la ville en se
+tournant ostensiblement vers Maurice Roquevillard assis au banc
+d’infamie, et en lui faisant signe de la main avec le plus
+gracieux sourire.
+
+Elle fut immédiatement récompensée de son courage, en voyant
+quelle gratitude illuminait le visage du jeune homme, un visage
+amaigri, resserré, et comme contracté par la volonté de demeurer
+impassible sous les injures et les calomnies. Cet incident rapide
+suscitait déjà les commentaires de toute la salle. Marguerite,
+penchée, ne s’en était point doutée. Elle aussi, salua son frère,
+mais plus discrètement, et murmura à l’oreille de son amie:
+
+--Partons.
+
+--Oh! non, je reste, répliqua celle-ci, trop désireuse d’assister
+aux débats.
+
+M. Roquevillard, d’un geste bref, leur indiqua des places vides au
+banc des témoins. Le soleil pénétrait à travers les vitres,
+laissant dans l’ombre les jurés qui étaient assis à contre-jour,
+éclairant spécialement la cour, l’avocat général, les avocats et
+l’accusé comme on favorise la scène d’un théâtre pendant la
+représentation. Ainsi Me Porterieux s’agitait en pleine lumière.
+Il reprenait en charge finale toute son argumentation condensée.
+Il répétait comme des affirmations la liste des présomptions qu’il
+avait accumulées, et transformait une fois de plus le silence de
+l’inculpé sur Mme Frasne et le paiement intégral des cent mille
+francs à M. Frasne, comme d’indiscutables aveux. Enfin, il réclama
+violemment, comme une chose due, une condamnation sévère et
+flétrissante pour ce jeune homme qui pratiquait l’amour
+utilitaire, et, nouveau Chérubin d’une époque pratique, n’avait
+pas craint d’emporter la caisse du mari avec l’honneur de la
+femme. Il s’assit, et sa péroraison, prononcée avec tous les
+simulacres de l’indignation et de la colère, provoqua ce murmure
+innombrable et mystérieux comme la voix des vagues qui s’égare sur
+les lèvres de la foule sans révéler son origine. Sa plaidoirie
+avait été comme un vol de flèches empoisonnées, se succédant sans
+relâche dans la même direction. Et même on eût dit qu’à travers le
+fils il visait le père contraint par la honte à la restitution, et
+voulait atteindre toute la race effondrée dans la boue avec son
+descendant. Il s’était acharné plus qu’il n’était nécessaire sur
+sa victime, en ennemi implacable prêt à piétiner les cadavres. En
+vérité, le notaire avait bien choisi son porte-parole; il n’aurait
+pu désirer plus de venin et de fiel dans une seule bouche. À
+diverses reprises, M. Roquevillard, tourné vers son fils ou vers
+son gendre, les avait calmés par l’égalité d’âme dont lui-même
+faisait preuve dans l’orage.
+
+--La parole est à M. l’avocat général, articula le président des
+assises d’une voix morne qui signifiait: "À quoi bon un deuxième
+réquisitoire? "
+
+Le procureur, M Vallerois, attiré par la curiosité, s’était placé
+derrière l’avocat général, M. Barré, qui occupait le siège du
+ministère public. Il se porta en avant pour adresser quelques mots
+à son collègue du parquet, mais celui-ci parut écarter un avis
+importun et se contenta de dire qu’il s’en rapportait à
+l’appréciation de MM. les jurés dans une affaire introduite sur la
+plainte de la partie civile et déjà jugée par contumace.
+
+--La parole est à la défense, reprit le président d’un ton plus
+éveillé, qui montrait son contentement d’éviter un discours.
+
+Me Hamel, assis à côté de M. Roquevillard, demanda à son confrère:
+
+--Êtes-vous prêt?
+
+--Mais oui. Pourquoi?
+
+--Alors, parlez le premier. Si c’est nécessaire, je vous
+suppléerai.
+
+M. Roquevillard comprit que le vieillard, encore chancelant sous
+une attaque dont ses vieilles traditions n’admettaient pas les
+procédés, réservait son effort pour le cas où la défense serait
+paralysée par l’émotion, inférieure ou incomplète.
+
+--Bien, approuva-t-il.
+
+Pendant ces conciliabules, les conversations particulières
+recommençaient peu à peu, de-ci de-là, dans le public,
+s’étendaient comme la poussière après le passage d’un convoi.
+
+--Les Roquevillard, constata. l’avoué Coulanges qui tenait pour M.
+Frasne, ne se relèveront jamais de telles blessures.
+
+--Eh! eh! objecta Me Paillet, toujours de bonne humeur, attendez
+la réplique du père, et gare à Me Porterieux.
+
+Un homme du peuple qui avait entendu, et qui était un habitué des
+audiences, commenta cette opinion pour son voisin en termes plus
+vifs:
+
+--Oui, le vieux est coriace.
+
+Et Me Paillet de rire et d’insister:
+
+--Vous verrez s’il sait mordre et s’il a la dent dure.
+
+--Il a l’air bien fatigué, murmura une dame compatissante.
+
+--Vous voulez dire effondré, reprit M. Coulanges en rectifiant un
+menu détail de toilette. Deux vieillards ne valent pas un jeune
+homme.
+
+Et son attitude fringante ajoutait: "surtout auprès des femmes",
+tandis qu’il montrait, en bas, les deux avocats échangeant leurs
+observations non loin de Me Bastard qui, les doigts perdus dans la
+barbe, guettait la défense pour la voir s’écrouler.
+
+M. Roquevillard ôta sa toque et se leva. Il regarda tour à tour,
+sans hâte, sa fille et son fils, et cueillit leur espoir et leur
+confiance. Le silence se fit immédiat, profond, tout frémissant de
+l’attente qui suspendait les respirations et le mouvement des
+coeurs. Rien qu’en se levant, cet homme aux cheveux gris, presque
+blancs, ce vieillard qui
+représentait à lui seul toute une longue suite de générations
+honorables et de services rendus, en plus de soixante années de
+probité, de talent et de courage dans la vie, protestait avec
+éloquence contre les injures et les diffamations qui, tout le long
+de la plaidoirie adverse, avaient cru renverser le prestige de sa
+race: n’avait-on pas insinué que le prix de la Vigie avait soldé
+la restitution d’un argent qui n’avait pas été entièrement dépensé
+par le voleur? Cette protestation, tous les Bastard du monde ne
+l’eussent pas ainsi clairement imposée avant même d’avoir parlé.
+
+L’horloge de la salle marquait trois heures. Lentement redressé,
+l’avocat prit toute sa taille et la tête droite apparut dans la
+large bande de clarté que découpaient les rayons d’un soleil trop
+pâle pour être incommode. Le haut front découvert, les beaux
+traits accentués que l’âge avait épaissis et qui gardaient
+néanmoins leur fierté, la rude moustache en croc lui composaient
+ce visage de lutteur et de chef qu’on ne regardait pas sans en
+recevoir une impression de force et d’ardeur à vivre. Mais la
+flamme qui brillait au fond de ses yeux, jadis si aiguë, si
+impérieuse, exprimait, au lieu de la passion de vaincre, la
+sérénité.
+
+--Effondré! voyez-le, protesta la dame que M. Coulanges
+courtisait.
+
+--Pourtant, je ne le reconnais plus, observa Me Paillet.
+
+Marguerite et M. Hamel, attentifs et tout vibrants d’inquiétude,
+reconnaissaient au contraire l’exaltation surhumaine qu’il avait
+rapportée de son étrange promenade à la Vigie. Il préluda d’une
+voix un peu basse, ce qui inspira cette réflexion à M. Bastard
+satisfait:
+
+--Il n’a plus son bel organe.
+
+Puis, brusquement, comme un rideau se déchire, la voix
+s’éclaircit, sonna le ralliement, l’appel aux morts qui, la
+veille, sur les pentes glacées de la colline envahies par le soir,
+avaient composé son armée de fantômes. Ce silence vivant,
+oppressant, lourd de tempêtes, il le laboura comme un vaisseau la
+mer.
+
+Pour juger l’accusé, il fallait le connaître, et pour le
+connaître, remonter à ses origines. Car le destin inégal de
+l’homme est de naître dans tel lieu de la terre, de telle race, et
+soumis à une prédestination dont sa volonté doit découvrir
+l’efficace et le but. "...Vous qui appartenez à des lignées
+d’honnêtes gens et qui avez fondé une famille, c’est l’histoire
+d’une famille qu’avant de rendre votre verdict vous devez
+entendre..."
+
+À ces paysans de la plaine ou de la montagne qui composaient le
+jury et qui, par nature et par réflexion, ne pouvaient être
+insensibles à ce récit d’humanité réelle dont la vérité et
+l’exemple frapperaient leur esprit, il lit la longue suite des
+Roquevillard, le premier ancêtre posant la première pierre de la
+vieille maison, plantant dans le sol natal les racines de son
+arbre de vie, les efforts successifs des générations s’ajoutant
+les uns aux autres, la sueur répandue sur la terre défrichée,
+l’obstination devant les résistances de la glèbe, devant les
+intempéries et les injures des saisons, devant ces ruines
+accidentelles des récoltes qu’une grêle ou une gelée anéantit, et
+la sobriété qui se contente de peu, et l’épargne qui, aux dépens
+de la jouissance personnelle, prépare l’avenir, l’épargne qui, en
+même temps qu’elle est un acte de désintéressement, est un acte de
+foi dans sa descendance. Ainsi, le beau domaine de la Vigie, dont
+les vignes, les bois, les champs et les vergers produisaient
+abondamment et riaient au soleil à l’époque des moissons,
+représentait le labeur, l’économie et l’endurance de toute une
+race poussée en droite ligne comme un haut peuplier. Car la terre
+cultivée revêt un visage humain, et quand nous regardons nos
+propriétés, c’est la face des aïeux que nous considérons.
+Pourtant, à quoi avait abouti l’oeuvre collective des
+Roquevillard? Aujourd’hui leur domaine appartenait à leur
+adversaire qui l’avait reçu gratuitement. Pendant cinq cents ans
+les Roquevillard avaient-ils travaillé pour faire ce cadeau? Non,
+de leur patrimoine constitué patiemment et péniblement ils
+soldaient le rachat du dernier d’entre eux. Qui donc se trouvait
+dépouillé et quel était le voleur?
+Pour cent mille francs disparus, M. Frasne recevait, acceptait une
+terre qui valait presque le double. Qui s’était enrichi? qui
+s’était ruiné? Au nom des morts qui payaient sa rançon, l’accusé
+devait être acquitté.
+
+Mais la famille n’était-elle qu’une grande force matérielle
+exprimée visiblement par la continuité du patrimoine, et dont la
+solidarité permettait de solder les dettes des uns avec le travail
+des autres? N’était-elle pas bien autre chose encore, de moins
+palpable, mais de plus sacré: une chaîne solide de traditions, une
+hérédité d’honneur, de probité, de courage? À quoi bon transmettre
+la vie, si ce n’est pour lui fournir un cadre digne d’elle,
+l’appui du passé, l’occasion d’un avenir étayé, --car transmettre
+la vie, c’est admettre l’immortalité... Et il dit les actes
+publics, toute l’existence extérieure, utile, et parfois illustre
+des Roquevillard. Celui-ci, syndic de sa commune, était décédé à
+son poste pendant une épidémie contre laquelle il organisait la
+résistance. Tel autre, plus tard, dans une période de troubles et
+de désordres, avait administré la ville de Chambéry et sauvé ses
+finances compromises. Magistrats intègres du Sénat de Savoie,
+soldats morts à l’ennemi pendant les grandes guerres, ils avaient
+porté sous la toge ou l’uniforme ce même coeur audacieux et brave
+qui déjà battait sous la blouse des plus anciens aïeux. Le dernier
+de tous, Hubert, mourant pour la patrie, seul, loin des siens, sur
+un sol brûlé et hostile, avait exprimé le voeu formel de la race
+quand il avait écrit: "J’offre le sacrifice de ma vie pour
+l’honneur de notre nom, pour le salut de mon frère." Pouvait-on
+rejeter cette offrande, oublier les holocaustes qui, le long des
+âges, signalaient la vertu sans cesse renouvelée de la famille,
+comme ces feux qui, le soir, purifient les champs de leurs herbes
+séchées? Ainsi, il jetait dans la balance le poids des mérites
+acquis et la faisait pencher.
+
+Toute l’armée des morts, qui, la veille, étaient descendus de la
+Vigie pour franchir le val dans l’ombre et rejoindre, au plateau
+de Saint-Cassin, leur chef debout au pied du chêne, défilait comme
+à la parade.
+
+Aux mérites des morts il ajouta ceux des vivants. L’heure n’était
+plus de la pudeur et du respect des intimités. À l’hôpital
+d’Hanoi, méritait Félicie. Ses soeurs, qui avaient appelé la
+pauvreté pour supprimer jusqu’au soupçon de détournement,
+méritaient encore. Car le paiement effectué entre les mains de M.
+Frasne n’était, ne pouvait être pour la famille de l'accusé et
+pour les juges, ni une restitution ni un aveu, mais le rejet
+définitif de toute complicité même ignorante et involontaire.
+
+À peine s’excusa-t-il d’énumérer avec insistance, et comme un
+reproche d’ingratitude, tant de services rendus. De l’autre côté
+de la barre on n’avait pas craint de les oublier ou, pis encore,
+d’en accabler l’accusé. On voulait bien remonter d’un prétendu
+coupable au passé pour abattre d’un coup l’importance de ce passé,
+on refusait injustement de couvrir l’inculpé de cette protection.
+
+Or les mérites d’une race la défendent jusqu’au jour où, la somme
+des démérites l’emportant, elle provoque volontairement sa propre
+chute. Et qui donc oserait prétendre que la somme des démérites
+l’avait remporté? Oui, les morts, ses morts servaient de caution
+morale au dernier des Roquevillard comme ils venaient de lui
+servir de caution matérielle par le moyen de la Vigie sacrifiée.
+Même coupable, ses juges ne le condamneraient point sans
+injustice.
+
+Mais comment pouvait-il être coupable? Par quel phénomène le
+descendant de tant d'honnêtes gens s’était-il subitement mué en
+criminel? Quelles preuves, en définitive, fournissait-on de son
+crime?
+Que pesaient, en face des présomptions morales qui découlaient de
+son milieu de famille comme les eaux d’un torrent, ces misérables
+présomptions qu’un hasard fait éclore et que l’interprétation des
+circonstances se charge de grossir? Les clefs de l’étude elles
+avaient passé de main en main. Le chiffre du secret: comment
+l’accusé l’aurait-il cherché, surpris, deviné, et quand le clerc
+Philippeaux l’avait-il inscrit sur son agenda? Le manque de
+ressources? Il avait liquidé tous les frais, principaux et
+accessoires, sans exception, qu’entraînait son voyage, soit avec
+l’argent qu’il avait emporté et dont l’enquête à l’audience avait
+donné le décompte, soit avec celui qu’il avait reçu à Orta. Les
+notes d’hôtel retrouvées le démontraient. Qu’avait-il donc fait
+des cent mille francs du vol, puisque toutes ses dépenses, il les
+avait acquittées avec les avances de sa famille? Et s’il les avait
+placés, comme on l'avait insinué, pourquoi était-il revenu se
+constituer prisonnier dès qu’il avait eu connaissance du jugement
+qui l’atteignait par contumace?
+
+Rien ne restait debout de l’accusation, rien qu’une vengeance qui
+n’avait même pas su résister à un profit. Singulière affaire où
+c’était le volé qui portait les dépouilles de son voleur prétendu!
+
+Et M. Roquevillard termina en quelques mots sa plaidoirie:
+
+"J’ai fini, messieurs les jurés. Au nom de tous nos morts dont la
+suite compose notre honneur toujours vivant, au nom de la terre,
+lentement acquise et cultivée par l’effort successif des
+générations, et abandonnée aujourd’hui par un libre sacrifice pour
+consolider cet honneur, je vous réclame mon enfant. Rendez-le-moi,
+non point par pitié, mais par justice, non par faveur, mais à
+l’unanimité. Toute sa race et moi-même nous répondons de son
+innocence..."
+
+Il s’assit. Il n’avait parlé qu’une heure. Après que sa voix
+calme, sonore mais toujours contenue, eut cessé de se répandre et
+de monter comme un hymne grave, le silence se prolongea quelques
+instants, un silence d’église, religieux, solennel. Au lieu de
+l’explosion de colère et d’amertume qu’on s’était cru en droit
+d’attendre du vieil avocat réputé pour son énergie, en réponse aux
+violences haineuses de M. Porterieux, au lieu du scandale escompté
+des imputations renvoyées d’amant à maîtresse, le public avait
+entendu cette défense hautaine, dédaigneuse de l’invective,
+confiante dans l’autorité de sa force morale, admirablement
+émouvante dans ses lignes simples et droites comme ces statues
+immobiles et sereines qui purifient les désirs et ploient les
+âmes. Et le nom de Mme Frasne n’avait pas été prononcé.
+
+Tout à coup, un cri retentit:
+
+--Vivent les Roquevillard!
+
+C’était la Fauchois qui jetait son coeur. Et la foule convaincue,
+dominée, conquise, éclata en applaudissements.
+
+Pendant que le président réprimait cette manifestation qui mit en
+fuite M. Bastard agacé, M. Vallerois se pencha de nouveau sur M.
+Barré. Et celui-ci demanda la parole après que M. Hamel eut refusé
+de la prendre, en s’excusant d’user de son droit de réplique après
+avoir négligé d’user de son droit de conclure.
+
+--J’ai entendu comme vous, dit-il en substance en s’adressant aux
+jurés, la plaidoirie de Me Roquevillard. Non, le coupable n’est
+pas ce jeune homme que vous jugerez dans quelques minutes.
+Le coupable n’est pas ici. Et puisque l’accusé a eu la générosité
+de ne pas le désigner, je ne vous le désignerai pas davantage.
+Mais je dénoncerai la machination trop habile de cet accusateur
+qui décourage la sympathie en faisant servir ses malheurs privés à
+l’édification de sa fortune. Hâtez-vous d’acquitter Maurice
+Roquevillard, de le rendre à son père qui est l’honneur de notre
+barreau. S’il fut répréhensible dans sa vie privée, il ne saurait
+être retenu plus longtemps pour abus de confiance..."
+
+Le jour baissait, livrant toute la salle au recueillement du soir.
+Le jury se retira pour délibérer et rapporta immédiatement un
+verdict d’acquittement à l’unanimité.
+
+--Bravo! approuva Jeanne Sassenay à haute voix.
+
+--Père, murmura doucement Marguerite, maman serait contente.
+
+Et le public, retourné, échangeait, en sortant, ses commentaires.
+M. Latache, qui pérorait dans un groupe, agitait sa tête
+sentencieuse:
+
+--C’est un camouflet pour M. Frasne. Après le blâme du ministère
+public, il devra résigner son étude et quitter le pays.
+
+--Il revendra la Vigie, découvrit M. Paillet.
+
+La dame que reconduisait l’avoué Coulanges s’en réjouit pour mieux
+énerver son cavalier, à quoi elle prenait du plaisir:
+
+--Et la petite Sassenay la rachètera. Elle a une grosse dot. Vous
+avez remarqué les mines qu’elle adressait au jeune prévenu, au
+triomphateur? Elle l’épousera.
+
+--Oui, c’est cela, résuma d’un mot M. Coulanges assombri: ces
+Roquevillard ont toujours eu de la chance.
+
+
+IX
+
+LA FORCE DE VIVRE
+
+
+
+La bonne volonté du président des assises hâtait les formalités de
+la libération. Tandis que la foule, ayant évacué la salle, se
+massait devant le Palais de Justice, sur la place, pour guetter la
+sortie de l’accusé et de son défenseur afin de les acclamer avec
+d’autant plus d’enthousiasme qu’elle éprouvait à leur endroit de
+tardifs remords, M. Roquevillard attendait son fils dans la cour
+intérieure. Il était seul, car il avait prié Charles Marcellaz de
+reconduire M. Hamel. La lutte finie, il sentait la fatigue et
+l’usure, et il s’absorbait dans ses méditations. Une voix timide
+l’appela:
+
+--Père,
+
+--C’est toi?
+
+Au lieu de se jeter dans les bras l’un de l’autre, simplement, ils
+demeuraient immobiles, comme figés. Un premier geste manqué suffit
+quelquefois à créer des séparations, des obstacles. Le père lisait
+sur le visage du fils l’admiration, la reconnaissance, la piété
+filiale; le fils lisait sur le visage du père l’amour, la bonté,
+et aussi les poignants stigmates de la lassitude et de l’âge. Et
+ils se taisaient douloureusement, invinciblement.
+
+Au dehors, des vivats retentirent.
+
+--Viens! dit brusquement M. Roquevillard.
+
+Et il entraîna Maurice vers la porte qui, de l’autre côté de la
+cour, donnait sur un jardin public, heureusement désert. D’un pas
+rapide ils le traversèrent, franchirent la passerelle de fer jetée
+sur la Leysse qui roulait des eaux bourbeuses, et gagnèrent le
+cimetière sans avoir échangé une parole.
+
+Le cimetière de Chambéry, à l’est de la ville, à l’entrée de la
+vaste plaine qui s’étend jusqu’au lac du Bourget, est dominé par
+la colline rocheuse de Lémenc, et, au delà, par le Nivolet aux
+étages réguliers. L’ombre s’était installée dans le champ sacré.
+Elle gagnait peu à peu les coteaux. Mais les feux du couchant
+embrasaient la montagne dont la blancheur s'animait comme d’un
+afflux de sang. Les beaux soirs d’hiver, froids et calmes, nus
+comme des marbres, sont d’une pureté divine.
+
+Maurice, en face de lui, distingua les minces colonnettes du
+Calvaire où l’amour, dans son coeur, l’avait emporté. Un dernier
+rayon détachait leurs contours. Puis elles parurent rentrer dans
+le petit monument, se confondre en lui.
+
+"Comme c’est loin!" pensa-t-il.
+
+Les cyprès en fer de lance, saupoudrés de givre, graves comme des
+sentinelles préposées à la garde de l’enclos, les laissèrent
+passer. Après les tombes des pauvres gens, à peine indiquées sous
+la neige par des levées de sol, c’était la double allée des
+concessions perpétuelles.
+
+--Père, je comprends où nous allons, murmura enfin Maurice tandis
+qu’il pensait à sa mère.
+
+--Nous allons au caveau de famille, expliqua M. Roquevillard,
+remercier les morts qui t’ont sauvé.
+
+--Père, c’est vous qui m’avez sauvé.
+
+--Je parlais en leur nom.
+
+Comme ils touchaient au terme de leur pèlerinage à travers le
+cimetière vide, ils distinguèrent une forme noire agenouillée sur
+la pierre funéraire qui précédait un mur chargé d’inscriptions.
+
+--Père, c’est là. Il y a quelqu’un.
+
+--Marguerite. Elle nous a devancés.
+
+La jeune fille perçut le bruit sourd de la neige foulée et
+retourna la tête. Elle rougit en les reconnaissant, et se leva,
+comme pour ne pas troubler leur entretien.
+
+--Je venais chez maman, dit-elle.
+
+--Reste, ordonna doucement son père.
+
+Le long des pentes du Nivolet, le soir montait. Seule, la neige
+des gradins supérieurs résistait encore, et la lumière glissait,
+coulait sur elle comme une cascade d’or et de pourpre. Après un
+éclat d’apothéose, l’ombre victorieuse escalada la dernière marche
+et occupa le sommet.
+
+Ils avaient en face d’eux le mur qui portait un nom unique, le
+leur, mais des prénoms et des dates en grand nombre. Un rameau de
+lierre vivace aux feuilles vertes le surmontait et même retombait
+à demi, comme une couronne de printemps.
+
+--Écoute, dit M. Roquevillard, dont le visage était empreint de la
+même sérénité qu’à l’audience. C’est la nuit et c’est le champ des
+morts. Pourtant, dans aucun lieu de la terre, tu n’entendras de
+plus fortes paroles de vie. Regarde. Avant que les ténèbres ne le
+recouvrent, c’est, autour de toi, l’horizon que ton coeur préfère.
+Et c’est, ici, ta famille qui repose.
+
+À son tour, Maurice s’agenouilla et se souvenant de celle qui
+était partie sans lui dire adieu, se souvenant de celui qui, pour
+lui, avait fait l’offrande de sa vie, il se cacha la figure dans
+les mains. Mais son père lui toucha l’épaule et reprit d’une voix
+ferme:
+
+--Mon enfant, je suis maintenant un vieillard. Tu vas bientôt me
+succéder. Il faut m’écouter en ce jour où j’ai le devoir de te
+parler. C’est ici l’image de ce qui dure. Le culte des morts,
+c’est le sens de notre destinée immortelle. Qu’est-ce que la vie
+d’un homme, qu’est-ce que ma vie si le passé et l’avenir ne leur
+donnaient leur véritable sens? Tu l’avais oublié lorsque tu
+poursuivis ton destin individuel. Il n’y a pas de beau destin
+individuel et il n’est de grandeur que dans la servitude. On sert
+sa famille, sa patrie, Dieu, l’art, la science, un idéal. Honte à
+qui ne sert que soi-même! Toi, tu trouvais ton appui en nous, mais
+aussi ta dépendance. L’honneur de l’homme est d’accepter sa
+subordination.
+
+Maurice, se relevant, entrevit dans le crépuscule le Calvaire de
+Lémenc.
+
+"Et l’amour?" pensa-t-il tristement.
+
+Son père le devina:
+
+--Si peu de chose, mon ami, sépare quelquefois l’honnête et le
+malhonnête homme. L’amour supprime cette barrière. La famille la
+consolide. Pourtant, même à cette heure, Maurice, je ne dirai pas
+de mal de l’amour, si tu sais le comprendre. Il est notre soupir
+après tout ce qui nous dépasse. Garde ce soupir dans ton coeur. Il
+t’appartient. Tu le retrouveras devant les belles actions, devant
+la nature, en te donnant à ta destinée sans peur et sans
+faiblesse. Ne l’égare pas. Ne l’égare plus. Avant d’aimer une
+femme, songe à ta mère, songe à tes soeurs, songe au bonheur qui
+t’est réservé peut-être d’avoir une fille et de l’élever. À ta
+naissance, comme à celle de ton frère et de tes soeurs, je me suis
+réjoui. De toutes mes forces je t’ai protégé. À ma mort, je te le
+dis, tu sentiras comme l’écroulement d’un mur, et tu te
+découvriras face à face avec la vie. Alors, tu me comprendras
+mieux.
+
+--Père, murmura Maurice qui succombait à l’émotion, pardonnez-moi,
+je ne serai pas indigne de vous.
+
+--Mon enfant! répondit simplement M. Roquevillard.
+
+Et Marguerite, les voyant enfin dans les bras l’un de l’autre, se
+souvint du voeu maternel.
+
+Au ciel qui se fonçait, dans la direction de la Vigie, une
+première étoile commença de jeter son feu. M. Roquevillard, qui
+tenait sur son coeur son fils reconquis, son dernier fils, son
+fils unique, la distingua comme un signe d’espérance. Et dans le
+cimetière obscurci où il était venu rendre à ses morts leur visite
+de la veille, bien qu’il se sentit lui-même menacé, le chef de
+famille fit un acte de foi dans la vie.
+
+
+Thonon, juillet 1904 — Paris, juin 1905.
+
+
+FIN
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+DÉDICACE
+
+PREMIERE PARTIE
+
+I. -- Les vendanges
+Il. -- Le conflit
+III. -- Le calvaire de Lémenc
+IV. -- La vengeance de Me Frasne
+V. -- La famille en danger
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+I. -- Le fabricant de ruines
+Il. -- L’anniversaire
+III. -- Les ruines
+IV. -- Le retour
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+I. -- Le compagnon d’armes
+Il. -- Le conseil de famille
+III. --La belle opération de Me Frasne
+IV. -- Le conseil de la terre
+V. -- Les fiançailles de Marguerite
+VI. -- Le défenseur
+VII. -- Jeanne Sassenay
+VIII. -- La voix des morts
+IX. -- La force de vivre
+
+
+
+
+
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+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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