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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:49 -0700 |
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Loin de comprimer nos puissances +d'agir, la famille et le sol natal leur impriment une direction. +Je me souviens de m'être passionné, en lisant Le Play, pour cette +famille Mélouga, qui défendit avec acharnement son patrimoine, +parce qu'elle confondait son histoire avec celle de la terre. +J'avais rencontré en Savoie tant d'aventures semblables! Mais la +terre et les morts qui préparent notre sensibilité, nous les +emportons dans notre coeur, si nous avons puisé dans la tradition +l'essentiel, c'est-à -dire l'honneur et cette force de vivre que +communique le sentiment de la durée incarné dans la famille._ + +_J'ai tenté, dans les Roquevillard, d'illustrer ces faits +d'observation. En l'accueillant à la Revue des Deux Mondes, vous +avez donné à cet ouvrage, mon cher maître, l'appui de votre +approbation, et je désire vous exprimer ici la fierté et la +gratitude que j'en éprouve._ + +H.B. + + + +PREMIÉRE PARTIE + + + +I + +LES VENDANGES + +Du sommet du coteau, la voix de M. François Roquevillard descendit +vers les vendangeuses qui, le long des vignes en pente, +allégeaient les ceps de leurs grappes noires. + +--Le soir tombe. Allons! un dernier coup de collier. + +C'était une voix bienveillante, mais de commandement. Elle +communiqua de l'agilité à tous les doigts, et courba les épaules +des ouvrières qui flânaient. Avec bonne humeur, le maître ajouta: + +--Le matin, elles sont plus légères que des alouettes, et l'après- +midi, elles bavardent comme des pies. + +Cette réflexion provoqua des rires unanimes: + +--Oui, monsieur l'avocat. + +On n'appelait jamais autrement le maître de la Vigie. La Vigie est +un beau domaine, bois, champs et vignes, d'un seul tenant, situé à +l'extrémité de la commune de Cognin, à trois ou quatre kilomètres +de Chambéry. On y accède en suivant un chemin rural et en +traversant un vieux pont jeté sur l'Hyère aux eaux basses. Il +domine la route de Lyon qui, jadis, reliait la Savoie à la France +à travers les roches taillées des Échelles. Son nom lui vient +d'une tour qui couronnait le mamelon et dont il ne reste plus +aucun vestige. Il appartient depuis plusieurs siècles à la famille +Roquevillard qui l'a agrandi peu à peu, ainsi qu'en témoignent la +maison de campagne et les communs bâtis de pièces et de morceaux, +ensemble d'une harmonie contestable, mais expressif comme un +visage de vieillard, où toute une vie se résume. Ici, c'est le +passé d'une forte race fidèle à la terre natale. Les Roquevillard +sont, de père en fils, gens de loi. Ils ont donné des bâtonniers +au barreau, des juges, des présidents à l'ancien Sénat provincial, +et à la nouvelle Cour d'appel un conseiller qui, pour mourir chez +lui, refusa tout avancement. Néanmoins, le pays persiste à les +traiter indifféremment d'avocats, et sans doute il donne à ce +titre un sens de protection. Près de quarante ans d'exercice, une +connaissance précise du droit, une parole ardente et vigoureuse +méritaient plus spécialement cette popularité au propriétaire +actuel. + +Les alignements réguliers du vignoble permettaient de surveiller +aisément la récolte. Déjà les teintes des feuilles accusaient +octobre, et sur les coteaux, la terre plus lumineuse s'opposait au +ciel plus pâle. Les divers plans se distinguaient mieux aux +colorations: la Mondeuse vert et or, le Grand Noir et la Douce +Noire vert et pourpre. Entre les branches claires, les taches +sombres des raisins sollicitaient le regard. Le couteau ouvert et +la main sanglante, pareilles à de prompts sacrificateurs, les +vendangeuses, se hâtant, poursuivaient les grappes comme des +victimes offertes, les tranchaient d'un coup net et les jetaient +au panier. Elles relevaient uniformément leur jupe en l'attachant +en arrière afin d'être plus libres de leurs mouvements sur le sol +gras, et portaient un mouchoir ou un fichu bariolé noué autour de +la tête pour se garantir des rayons du jour. De temps en temps, +l'une d'elles, redressée, émergeait de la mer des ceps, comme un +lavaret qui vient respirer à la surface, puis replongeait +aussitôt. Il y en avait de vieilles, noueuses et ridées, lentes et +le corps rétif, mais capables d'endurance et l'oeil aux aguets, +car, n'étant plus guère employées, elles luttaient pour conserver +leurs derniers clients. Des jeunes filles de vingt ans, plus +adroites et lestes, exposaient sans crainte leur visage et leurs +avant-bras découverts à l'action du hâle qui garde à la chair les +caresses du soleil, et des fillettes inachevées encore, moins +résistantes, changeaient de place, troublaient l'ordre ou +s'asseyaient tout bonnement avec une gaieté de pensionnaires en +vacances et la flexible souplesse des sarments que leurs mains +ployaient. Enfin de petits enfants, confiés par leurs mères qui en +débarrassaient le logis, vendangeaient pour leur compte en se +bousculant et se barbouillant lèvres et joues à la façon de +précoces bacchantes. + +Sur le chemin à mi-côté qui partage le domaine et en assure +l'exploitation, le chariot, attelé de deux boeufs roux aux cornes +redressées en forme de lyre, attendait patiemment l'heure de +gagner le pressoir. Les vignerons le chargeaient avec gravité. On +ne les entendait pas rire comme les filles, mais seulement +échanger de brèves indications. Les moins âgés portaient des +bérets blancs et des bandes molletières, ce qui leur dégageait la +tournure, à la mode des chasseurs alpins qui, par esprit +d'imitations, se répand chez les jeunes gens de la campagne +savoisienne. Ils passaient un bâton de bois dur dans les anses de +la _gerle_ remplie jusqu'aux bords, la soulevaient sur l'épaule +et, imprimant à leur fardeau un léger mouvement de bascule, ils le +déposaient sur le train du char. Un vieux à la barbe grise qui, +debout sur le véhicule, les dirigeait, achevait d'écraser le +raisin dans les gerles déjà chargées. Parfois, il se redressait de +toute sa taille, les mains rougies et dégoûtantes du sang des +vignes. + +En face de la Vigie, l'ombre du soir envahissait les coteaux de +Vimines et de Saint-Sulpice, rapprochés de la chaîne de Lépine qui +reçoit les soleils couchants, et, plus bas, le val sinueux de +Saint-Thibaud-de-Coux et des Échelles. Mais la lumière inondait le +vignoble de pourpre et d'or. Elle découvrait les vendangeuses dans +leurs lignes, les nimbait malgré leurs foulards, se jouait sur les +cornes des boeufs, embrasait la barbe grise et la face rouge du +chef de culture sur le chariot, éclairait, sous les rebords du +chapeau, le visage énergique de M. Roquevillard, et, plus haut +encore, miroitait sur le clocher arrogant de Montagnole, pour se +poser enfin audacieusement, comme une couronne, sur le rocher +légendaire du mont Granier. + +Se groupant autour de quelques ceps épargnés,les ouvrières +cueillaient les derniers raisins. Une gerle encore fut hissée et +du haut du char le vieux Jérémie lança triomphalement: + +--Ça y est, monsieur l'avocat. + +--Combien de chariots? interrogea le maître. + +--Douze. + +--C'est une belle année. + +Il ajouta, comme les boeufs se mettaient en marche, suivis de +toute la bande des vignerons: + +--Maintenant, à mon tour. Par ici le rassemblement. + +Panier au bras, couteau ou serpe en main, les ouvrières gagnèrent +le sommet du coteau et entourèrent M. Roquevillard. Il planta sa +canne ferrée en terre, et sortit de sa poche un petit sac d'où il +tira de la monnaie de cuivre et des pièces d'argent. Aussitôt, les +plus bavardes se turent. Ce fut un instant solennel, celui de la +paye. Derrière l'assemblée, des vitres ou des toits d'ardoise +renvoyaient comme des miroirs l'éclat du soleil. + +Avec une amicale familiarité, il appelait chacune par son nom, et +même il les tutoyait, car, les plus âgées, il les avait toujours +vues, et les autres, il les avait connues petites. Elles +touchaient le prix de leur journée avec un mot aimable en +supplément, et répondaient à tour de rôle: + +--Merci, monsieur l'avocat. + +L'une ou l'autre, qui s'était montrée paresseuse, recevait un +blâme qui, prononcé d'un ton plaisant, l'atteignait néanmoins, car +le maître avait l'oeil ouvert. Les enfants qui s'étaient payés en +nature obtenaient de lui quelques sous, car il les aimait. + +--Que celles qui ont leur compte passent à gauche, dit-il au +milieu de son opération, afin que je ne recommence pas +indéfiniment. + +--Cela ne ferait pas de mal, répliqua une belle fille de dix-huit +ou vingt ans. + +Celle-ci ne portait pas de fichu sur la tête, comme pour mieux +braver le jour avec sa jeunesse. Les cheveux un peu défaits lui +tombaient sur le front. Elle avait la bouche très grande et une +expression commune, mais un air de santé, des yeux vifs et surtout +un teint doré comme ces graines gonflées de raisin blanc que la +chaleur a roussies et qui semblent contenir de l'élixir de soleil. +M. Roquevillard la dévisagea: + +--Comme tu as vite poussé, Catherine! Quand te marie-t-on? + +Prise publiquement au sérieux, elle rougit de plaisir: + +--Faudra voir. + +--Eh! tu n'es pas désagréable à regarder, Catherine. + +Et à la pièce qu'il lui donnait, il joignit ce conseil qu'il +formula gravement: + +--Sois bien sage, petite: vertu passe beauté. + +Elle le promit sans retard. + +--Oui, monsieur l'avocat. + +À la fin du défilé, le maître inspecta sa troupe et demanda: + +--Tout le monde est content? + +Vingt voix joyeuses répondirent en remerciant. + +Mais un enfant désigna du doigt une vieille femme qui se tenait à +l'écart, honteuse et la mine déconfite: + +--La Fauchois. + +Son mot se perdit et personne n'intervint, comme si elle ne +méritait aucun salaire. + +--Alors, bonsoir, reprit la voix bien timbrée de M. Roquevillard. +Vous arriverez de jour à Saint-Cassin et à Vimines. + +--Bonsoir, monsieur l'avocat. + +Immobile à son poste d'observation, il vit les silhouettes des +vendangeuses se découper en noir sur le couchant, décroître et +disparaître. D'en bas, leurs voix montaient. Elles s'étaient +séparées en deux groupes, celles de Vimines et celles de Saint- +Cassin. Ces dernières, qui avaient pris à gauche, se mirent à +chanter un choeur rustique au finale traînant. Déjà le soleil +effleurait la montagne. + +À côté du maître, la Fauchois ne bougeait pas, ne réclamait rien. + +--Pierrette, dit brusquement M. Roquevillard. + +Elle tendit en avant sa figure qui était moins vieillie que +douloureuse et crevassée. + +--Monsieur François, murmura-t-elle. + +--Voilà cent sous. Va manger la soupe à la maison. + +--C'est trois journées, dit la pauvresse qui regardait l'écu tout +blanc dans sa main racornie, je n'ai droit qu'à une. + +--Prends toujours. Et ta fille? + +--Elle est partie pour Lyon. + +--Travaille-t-elle? + +La vieille femme laissa tomber ses deux bras le long du corps, et +ne répondit pas. + +--Il faut qu'elle travaille. + +--Depuis la condamnation, elle ne trouve plus à se placer. Une +voleuse! + +L'avocat plaida les circonstances atténuantes: + +--Elle a volé par étourderie, par coquetterie, par vanité. Elle +n'est pas mauvaise. À son âge, on se corrige. De quoi vit-elle? + +--Et de quoi voulez-vous qu'elle vive? Des hommes, pardi. + +--Comment le sais-tu? + +--Les premiers temps, j'avais envoyé un mandat, un petit, pour +l'aider. Elle me l'a renvoyé avec un autre, un gros, que j'ai +brûlé. + +--Que tu as brûlé? + +--Oui, monsieur François, l'argent de la honte. + +Et la colère redressa brusquement la paysanne qui apparut en +pleine lumière, menaçante et la main tendue, comme pour accuser le +destin: + +--Je ne sais pas comment je l'ai faite. Dans notre famille, il n'y +avait que des braves gens. Maintenant j'ai vergogne. + +--Ce n'est pas ta faute, Pierrette. + +Elle secoua la tête avec certitude: + +--C'est toujours la faute de la famille, vous le savez bien. C'est +vous qui l'avez dit. + +--Moi? + +--Oui, devant moi, à Julienne, avant la condamnation. Elle +m'inquiétait déjà . Alors, je vous l'avais amenée un jour. + +--Je me souviens. Et que lui ai-je dit? + +--Que lorsqu'on avait la chance d'appartenir à une famille +honnête, il fallait se respecter davantage. Parce que dans les +familles, on met tout en commun, la terre et les dettes, la bonne +conduite et la mauvaise. + +--Personne ne peut te jeter la pierre. + +--On me la jette quand même. On a raison. Par bonheur, j'ai perdu +mon homme avant. + +--Il t'aurait défendue. + +--Il l'aurait tuée. + +--Et toi, tu l'aimes toujours? + +--C'est mon enfant. + +--Allons, Pierrette, ne te décourage pas. Tant qu'on n'est pas +mort, il n'y a rien de perdu. + +Rentre à la maison; moi, je vais au pressoir vérifier les cuves. + +--Merci, monsieur François. + +De tout temps, elle avait, à la Vigie, collaboré aux lessives, aux +vendanges et même par intérim à la cuisine: de là son usage des +prénoms. + +M. Roquevillard, quand elle fut partie, ne se pressa pas de la +suivre. D'un coup d'oeil amoureux il embrassa tout le domaine qui +s'étendait à ses pieds: les vignes dépouillées dont il +retrouverait au vin joyeux les tons de pourpre ou d'or, les prés +deux fois dévêtus, les vergers, et, par delà le petit ruisseau +anonyme qui sépare les communes de Cognin et de Saint-Cassin, le +bois de chênes, de hêtres et de fayards nuancé par l'automne comme +un bouquet pâle. Sur cette terre aux cultures diverses, il ne +lisait pas à cette heure l'histoire des saisons, mais celle de sa +famille. Tel aïeul avait acheté ce champ, tel autre planté ce +vignoble, et lui-même n'avait-il pas franchi la frontière de la +commune pour acquérir ces arbres trop serrés qui réclamaient une +coupe? Se retournant vers les bâtiments de ferme, il reconnut la +baraque primitive, changée en remise, que les premiers +Roquevillard, des paysans, avaient construite, et il la compara à +sa maison d'habitation solide et vaste, que décorait une éclatante +vigne vierge. C'était, sur les mêmes lieux, la même race, mais +fortifiée matériellement et moralement par un passé d'honneur, de +travail et d'économie. Il lui fit hommage de son mérite en +répétant la parole de la Fauchois: + +--C'est toujours la faute de la famille. + +La sienne avait, en outre, fourni au pays des hommes capables de +servir utilement la chose publique, comme ils avaient administré +leurs propres biens. Ainsi les générations se soutenaient les unes +les autres pour prospérité commune. Les plus lointains aïeux +n'avaient-ils pas préparé son oeuvre? Cette terre qu'il foulait, +ils l'avaient convoitée avant lui. Cet horizon les avait, avant +lui, captives et exaltés. Et, non sans peine, il détacha les yeux +de son domaine pour revoir ce qu'ils avaient vu, l'ensemble de +lignes et de teintes que lui offrait le paysage, et dont leur +sensibilité, comme la sienne, dépendait. Car les cultures peuvent +modifier la forme immédiate du sol, l'homme ne change rien à la +lumière ni à l'étendue: il y ajoute seulement quelques points de +repère émouvants, un toit qui fume et évoque la douceur du foyer, +un chemin, une haie qui font souvenir de la vie sociale, un +clocher qui symbolise la prière. + +Seul sur la colline, il ajouta à la beauté du soir la satisfaction +de communier avec sa race. Il sentit jusque dans un passé obscur +l'importance de ce coin de terre. En face de lui, la chaîne de +Lépine, rompue dans sa monotonie par la cime du Signal, se bordait +de rouge. Son regard descendit dans la plaine, suivit un instant +la fuite gracieuse de la route des Échelles, à qui les derniers +contreforts des montagnes semblent composer de chaque côté une +escorte, puis remonta aux dentelures du Corbelet, de Joigny et du +Granier, pour revenir aux coteaux plus proches, aux vallonnements +étagés dont les courbes sont plus harmonieuses. Dans cette nature +heurtée, tour à tour image de hardiesse et de mollesse, il +retrouvait des caractères de parenté: l'audace de son grand-père +qui, sous la Révolution, fut aux armées, la nonchalance de son +père qui, se laissant glisser dans la contemplation, compromit, +sans y prendre garde, le patrimoine sacré. + +"Personne, songeait-il, ne peut de cette place envisager de la +sorte le spectacle du couchant. Un jour, quand je ne serai plus, +l'un de mes enfants reprendra ces comparaisons. Mes enfants, qui +continueront notre oeuvre, et seront gens de bien." + +Du passé qui aboutissait à lui-même, il envisageait l'avenir avec +sécurité. Absorbé dans ses réflexions, il ne vit pas venir à lui +une femme qui sortait de la maison. C'était une femme déjà âgée, +qui portait sur les épaules un châle sombre et s'appuyait sur une +canne avec un grand air de lassitude, d'épuisement. Son visage, +qui recevait le reflet du soir, avait dû être beau. Les années +l'avaient flétri sans lui ôter une expression de pureté qui +surprenait tout d'abord, puis attirait. C'était l'empreinte +visible d'une âme droite, exempte de tout mal et même un peu +mystique. + +--_Ils_ ne viennent pas encore? demanda Mme Roquevillard à son +mari. + +--Si, Valentine, les voilà . + +Tous deux s'entendaient pour parler de leurs enfants. Il lui +montra au bras de la rampe, sur le chemin montant, un groupe +nombreux. En tête marchaient deux bébés que leur grand'mère +reconnut: + +--Pierre et Adrienne. Ils prennent le raccourci. Je ne vois pas le +petit Julien. + +--Il doit tenir la main de sa tante Marguerite. Il ne la quitte +pas. + +--En effet. Je l'aperçois entre Marguerite et son fiancé. Il les +sépare, le méchant garçon. Et sa mère, où est-elle? + +--Elle vient derrière eux, tranquillement selon son habitude, avec +son frère Hubert. + +--Notre fils aîné. Distingues-tu sa décoration? + +M. Roquevillard sourit en regardant sa compagne. + +--Comment veux-tu, à cette distance? + +Elle prit le parti de rire à son tour, gracieusement. + +--Il y a un grand ruban rouge sur la montagne. + +--Et tu lis dans le ciel: Hubert Roquevillard, vingt-huit ans, +lieutenant d'infanterie de marine, décoré pour faits de guerre, +proposé pour le grade supérieur, campagne de Chine, défense du +Peï-tang. + +--Mais oui, approuva-t-elle, je le lis très distinctement. + +Elle interrogea de nouveau le chemin: + +--Et Maurice? je ne vois pas Maurice. + +--Il est en arrière, je crois, avec une autre personne. + +Mme Roquevillard, satisfaite, posa une main sur l'épaule de son +mari: + +--Ce sera notre gendre, Charles Marcellaz. Notre compte y est. Je +les compte toujours, comme lorsqu'ils étaient petits: Germaine, +Hubert, Maurice, Marguerite. + +--Et Félicie manque toujours à l'appel, répondit-il. + +Une ombre obscurcit ses traits: il ne s'accoutumait point à +l'absence de sa seconde fille, qui, petite soeur des pauvres, +avait traversé les mers pour s'en aller à l'hôpital d'Hanoï. + +Elle s'appuya plus fort sur lui: + +--Mais non, François, elle n'est pas loin de nous. Sa pensée est +avec nous: je le sais, je le sens. Hubert, qui l'a vue à son +retour de Chine, l'a trouvée heureuse. Et puis, un jour nous +serons tous réunis. + +Il ne voulut pas s'attendrir et reprit son dénombrement. + +--Ce n'est pas Charles qui vient avec Maurice. C'est une femme. +Ils ont laissé le raccourci, ils allongent. + +--C'est peut-être Mme Frasne. Vois-tu son mari? + +--Oui, c'est elle. Mais je n'aperçois pas le notaire. + +--Il montera plus tard avec Charles. Leurs études les retiennent +jusqu'à six heures. + +--Les Frasne dînent ici ce soir, n'est-ce pas? + +Elle parut s'en excuser comme d'une faute. + +--Oui, Maurice, qui est souvent prié chez eux, m'a demandé de les +inviter. + +Ils gardèrent un instant le silence, ayant le même souci. + +--Je n'aime pas cette femme, finit-elle par dire. + +Surpris, non pas de la réflexion, mais de l'entendre formuler par +sa compagne qui était d'habitude l'indulgence même, il +l'interrogea au lieu de l'approuver. + +--Et pourquoi? + +Mme Roquevillard fixa ses yeux limpides sur le ciel couchant: + +--Je ne sais pas. On ignore d'où elle vient, on tremble de +connaître jusqu'où elle irait. Elle n'est pas belle, et rien qu'en +la voyant les mères s'inquiètent de leur fils et les femmes de +leurs maris. + +--Quelle pitié! dit-il. Qui t'en a parlé? + +--Personne. Ce que je sais, je le devine. Ceux qui prient beaucoup +ne sont pas les plus mal renseignés. Elle a des yeux étranges, +sombres avec un grand feu. Elle me fait peur. + +--Ah!... Eh bien! on parle en ville d'elle et de notre fils. + +--Il faut avertir Maurice. Il faut l'avertir sans retard. + +M. Roquevillard reprit: + +--Quelquefois c'est décider une passion que la combattre. Tu l'as +bien compris: tu as consenti à inviter les Frasne. Puis, les +jeunes gens supportent mal cette ingérence dans leur vie. Maurice, +surtout, qui est très fier. Il n'a pas encore vingt-quatre ans, il +est docteur en droit, il n'a confiance qu'en lui-même. Il soutient +d'absurdes théories sur le droit au bonheur, sur la nécessité du +développement personnel. Paris nous les rend affinés, mais +révoltés. Il faut l'expérience pour les assagir. + +--Tu t'en préoccupais donc? Et tu ne m'en avais rien dit. + +--À quoi bon t'attrister? Tu es déjà si lasse. + +--Oui, je devrais être forte. Une mère doit être forte. Mais tu +l'es pour nous deux. + +Il continua: + +--Nous avons eu tort de le placer dans l'étude de maître Frasne. +Je le voulais mettre au courant de la pratique des affaires, +spécialement des successions et des liquidations, avant qu'il ne +débutât au barreau. Maître Frasne est le successeur de maître +Clairval qui était mon ami et notre notaire. J'ai respecté une +tradition. Là , je me suis trompé. Enfin, tout sera changé bientôt. + +--Bientôt? + +--Oui. Je reprendrai Maurice dans mon cabinet; il y terminera son +stage. Ou bien il apprendra la procédure chez Marcellaz. Dès notre +réinstallation à la ville, je l'en informerai. + +--Bien, dit-elle en lui serrant la main. Il aura moins souvent +l'occasion de la rencontrer. Mais ce n'est pas suffisant. Tu le +trouves raisonneur; moi, je le crois surtout un peu romanesque. Je +voudrais occuper son imagination. + +--Et comment? + +--Le fiancer de bonne heure, par exemple. Les longues fiançailles +occupent et fortifient les jeunes gens. En France, on bâcle trop +vite les mariages, quand un mariage dispose d'une vie, d'une +famille, d'un avenir. + +--C'est vrai. + +--Marguerite avait pensé à la petite Jeanne Sassenay. + +--Une enfant. + +--Une enfant jolie, élevée par une sainte mère. + +Ces dernières paroles furent coupées par de petites voix perçantes +qui piaillaient: + +--Bonsoir, grand'mère. Bonsoir, grand'père. + +C'était l'avant-garde, Pierre et Adrienne, essoufflés à la course, +qui, après le tournant, débouchaient sur le plateau. Ils luttèrent +de vitesse malgré les: "Pas si vite! Pas si vite! "de Mme +Roquevillard, et leur grand-père les reçut à la volée. + +--Tu sais, fit Adrienne qui avait la parole facile et tutoyait +tout le monde sans respect, Julien est resté avec tante +Marguerite, et maman lui avait recommandé de venir avec nous. + +À mi-côte, le groupe des jeunes gens qui montaient cria à son +tour: + +--Bonsoir. + +Seuls, Maurice et Mme Frasne se trouvaient trop éloignés pour +prendre part à ces épanchements de famille. De connivence, ils +ralentissaient le pas à mesure qu'ils approchaient du sommet, et +d'ailleurs, en suivant le lacet du chemin, ils s'étaient ménagé un +écart assez considérable, bien que Marguerite se fût retournée +plusieurs fois pour les appeler. La proximité de la pente +supprimant en face d'eux la montagne, ils apercevaient les +silhouettes de M. et Mme Roquevillard profilées sur le fond du +ciel. Elle jeta sur son compagnon, que leur tête-à -tête +alanguissait, un regard énigmatique. + +--Votre père, dit-elle, a dû être plus beau que vous. + +Et tout bas, comme pour elle-même, elle ajouta: + +--Il sait ce qu'il veut, lui. + +contrarié, le jeune homme garda le silence. Elle sourit de l'avoir +fâché et demanda: + +--Quel âge a-t-il, votre père. + +--Soixante ans, je crois. + +--Soixante ans. Il me déteste. S'il le pouvait, il me supprimerait +volontiers. + +--Vous vous trompez: il vous accueille toujours bien. + +--Ces choses-là se sentent. Il me déteste, et pourtant il me +plaît. J'aime les caractères, moi. + +Avant d'atteindre le faîte du coteau, le chemin tourne et découvre +une nouvelle vue encadrée entre le remblai de droite et les +arbrisseaux qui bordent la gauche et qui, décolorés à demi, +mélangeaient le vert du printemps et l'or automnal. Avec les +lignes régulières de son architecture en gradins, le Nivolet leur +apparut brusquement, réverbérant encore l'éclat du soleil disparu. +Les maigres buissons qui agrippent ses rochers prenaient une +teinte violette, presque lie de vin, tandis que la chaîne de +Margeria, en arrière, se montrait toute rose et charmante avec des +tons de chair. + +--Voyez ce changement de décor, murmura Maurice sans remarquer que +sa compagne se rendait compte de leur solitude bien plutôt que des +merveilles du soir. + +Comme elle s'arrêtait, il se tourna vers elle: + +--Qu'avez-vous? Êtes-vous fatiguée? + +--Non, je vous donne le temps de regarder le paysage. + +--Seriez-vous jalouse? + +--Oui, vous aimez votre pays, et moi... + +--Et vous? + +--Je ne vous le dirai plus... + +--Et moi, je vous dirai que je vous aime. + +Il la prit dans ses bras. C'était une mince femme brune, aux +grands yeux, dont le corps était résistant et les caresses +fondantes. Comme elle renversait un peu la tête, sous les +paupières à demi fermées et palpitantes, il voyait le regard, le +regard noir et or, où toute l'angoissante volupté de la saison et +de l'heure se fixait. + +--Quelle petite chose, songeait-il en la serrant, je sens là +contre ma poitrine, et cette petite chose vaut pour moi l'univers. + +Il murmura: + +--Je t'aime, Édith. + +--Vraiment, fit-elle, avec son même sourire volontaire. + +--Quand seras-tu à moi? + +--Quand je ne serai qu'à toi? + +--C'est impossible. + +--Pourquoi? + +--Tu es liée. + +--Partons ensemble. + +--De quoi vivrions-nous? + +--De ma dot. + +--Je ne veux pas. Et d'ailleurs tu n'en disposes pas. + +--Je la reprendrai. + +--Non, non. + +--Tu travailleras. + +Il se tut. Presque irritée, elle lui jeta des mots d'ironie: + +--Ah! tu préfères obéir à ton papa. Sois comme lui un grand homme +de petite ville avec beaucoup d'enfants. + +Elle lui vit une telle expression de tristesse qu'elle se blottit +sur son coeur. + +--Je t'aime et je te tourmente. Mais, vois-tu, j'étouffe dans ton +Chambéry. Je voudrais partir, t'aimer librement, vivre. J'ai +horreur du mensonge. Et toi, tu ne m'aimes pas. + +--Édith, comment peux-tu le dire? + +--Non, tu ne m'aimes pas. Si tu m'aimais vraiment, il y a +longtemps que je serais à toi. + +Alourdis par ces confidences, ils reprirent lentement leur marche. +Débarrassé de son cadre, l'horizon s'élargit et découvrit au fond, +après les derniers contreforts du Nivolet, le lac du Bourget dont +le bleu se mêlait par teintes dégradées aux vapeurs mauves qui +montaient de son extrémité. Mais ils ne regardaient plus rien. +Cette douceur mortelle de l'année, cette exaltation inquiète de la +nature, cet enthousiasme du soir d'automne qui semblait un grand +cri de volupté, qu'avaient-ils besoin de les reconnaître hors de +leurs coeurs? + +Avant la maison, ils trouvèrent Mme Roquevillard qui venait elle- +même à la rencontre de Mme Frasne, bien qu'il lui fût recommandé +de ne pas sortir après le coucher du soleil. + +...Plus tard dans la soirée, M. Roquevillard, revenant du pressoir +quand on ne l'attendait pas, aperçut dans l'ombre son fils et la +jeune femme. Les jours de vendanges, il y a beaucoup d'allées et +venues dans une maison, et il est aisé de se faufiler dehors sans +être remarqué. + +--Il nous a vus, dit Maurice. + +--Tant mieux, répliqua-t-elle. + +Et comme il passait devant la remise, ancienne demeure de ses +ancêtres, pour regagner le seuil édifié par son grand-père et +agrandi par lui-même, M. Roquevillard s'efforçait vainement de +chasser l'anxiété qui s'était abattue sur lui. + +"J'ai été jeune", se souvint-il. + +Mais sa jeunesse même ne l'avait pas détourné de consolider +l'avenir de sa race. Son fils cadet, qui le devait continuer, +saurait-il à temps ce que réclame d'énergie et d'abnégation +l'honneur d'être chef de famille? Peu impressionnable d'habitude, +il sentait autour de lui, comme un vol de mauvais oiseaux, le +désespoir de la Fauchois abandonnée et la fragilité de l'automne. +Tout à l'heure, devant son domaine, il avait résumé l'ascension +des Roquevillard. C'était son orgueil. Et voici que pour une +conversation avec une vieille femme et pour un baiser surpris, il +remarquait, par un pressentiment sans doute absurde et +inexplicable, comment les saisons déclinent et les familles +déchoient. + +II + +LE CONFLIT + + +Après le départ de leur fils Hubert qui tenait garnison à Brest, +les Roquevillard avaient quitté la campagne pour reprendre leurs +quartiers d'hiver à Chambéry. Ils habitaient le premier étage d'un +ancien hôtel qui termine la rue de Boigne, du côté du Château. +Octobre touchait à sa fin, et les audiences du tribunal et de la +cour d'appel réclamaient l'avocat. + +Ce jour-là , après le déjeuner auquel sa femme souffrante n'avait +pu assister, M. Roquevillard appela sa fille Marguerite, tandis +que son fils s'absorbait dans la lecture des journaux. + +--Viens avec moi. Tu me donneras ton avis. + +--Sur quoi père? + +Il regarda Maurice qui n'écoutait pas. + +--Sur une nouvelle disposition de mon cabinet. + +Ce cabinet de travail, à l'angle de la rue qui s'évase, était une +vaste pièce, très haute de plafond, éclairée par quatre fenêtres. +Deux de ces fenêtres encadrent en quelque sorte le passé de la +Savoie: elles donnent sur le château des anciens ducs, grand corps +de bâtiment aux pierres noircies qui date du quatorzième siècle et +dont la pesante et plate architecture est à peine relevée par +quelques moulures en saillie. Mais ce vieux logis délabré s'appuie +à droite au chevet de la Sainte-Chapelle, délicate fleur ogivale +que supportent, comme une tige solide, des soubassements de +forteresse. À gauche, il est dominé par la tour des Archives, +couverte de lierre et de vigne vierge, et couronnée elle-même par +un donjon fraîchement repeint en blanc, qui est comparable, pour +son air fanfaron, à une aigrette ou un panache. Ces constructions, +d'âges et de caractères divers, retardées ou poussées selon les +ressources financières des princes et leurs ambitions, sont moins +ordonnées, mais plus éloquentes que les édifices uniformes dus à +un seul maître des travaux. Une longue suite d'histoire y habite +avec ses heurs et ses malheurs. Les deux tours émergent d'une +masse confuse d'arbres qui, plantés sur deux terrasses +superposées, paraissent se confondre. Sous les platanes de la +terrasse inférieure se dressent les statues récentes de Joseph et +Xavier de Maistre. Ainsi, en peu d'espace, tiennent plusieurs +siècles de souvenirs. L'endroit est désert comme une tombe; seul, +le passé y parle. + +On a beau être accoutumé à un spectacle: un jeu de lumière suffit +à le renouveler. Quand M. Roquevillard et sa fille entrèrent dans +cette pièce, si le soleil attaquait sans succès la morne façade, +il nuançait de rose les fines dentelles gothiques de la chapelle, +et au-dessus des branches qui, plus légères, commençaient de se +dégarnir, il favorisait l'éclat de la vigne sur la tour des +Archives et flattait la gloriole du donjon. + +--Vous êtes bien ici pour travailler, dit Marguerite. J'en suis +contente: vous travaillez tant. + +--J'aurais désiré que ta mère prît mon cabinet pour son salon. +Elle ne l'a jamais voulu. Mais ne remarques-tu rien, petite fille? + +Elle fit des yeux le tour des murs, reconnut les bibliothèques +encombrées d'ouvrages de droit et de jurisprudence, quelques +portraits d'anciens magistrats, ses ancêtres, rendus plus raides +que leur justice par les soins d'artistes médiocres, un lac du +Bourget d'Hugard, le meilleur paysagiste savoisien, enfin le plan +du domaine de la Vigie encadré avec honneur. + +--Non, rien, déclara-t-elle après son inspection. + +--Parce que tu regardes en l'air. + +Elle se rendit compte alors que la massive table de chêne, large à +souhait pour y étaler les dossiers, avait été déplacée au profit +d'une autre table, plus petite et élégante, qui jouissait de la +plus agréable vue et de la meilleure lumière. + +--Oh! s'écria-t-elle, pourquoi vous reculer ainsi? + +--Mais pour recevoir ton frère. + +--Maurice quitte l'étude Frasne? + +--Oui. Il s'installera près de la fenêtre. Vois d'ici l'automne +arracher leurs feuilles aux platanes. Moi, je préfère le +printemps. Quand on est vieux, on préfère le printemps. Il y a, +sous le donjon, un arbre de Judée qui devient alors d'un rouge +vif, et des pruniers en fleurs. + +Marguerite ne l'écoutait pas et montrait une figure triste. + +--Maurice, oui. Mais vous? + +--Petite fille, il faut qu'un jeune homme se plaise chez lui. Ne +peux-tu compléter l'arrangement de cette table? L'orner d'un +bouquet, par exemple. + +--Ce n'est pas la saison, père. Je n'ai que des chrysanthèmes. + +--Mets des chrysanthèmes. Un ou deux, pas plus, dans un long vase. +Ils reviennent de Paris, ces docteurs en droit, avec le goût des +jolies choses, et je n'y entends goutte. Mais toi qui es notre +grâce, tu sauras nous aider à le retenir. + +Il souriait, d'un sourire un peu contraint qui cherchait une +approbation. Il s'approcha de la jeune fille, et posa la main sur +ses beaux cheveux d'un châtain foncé, sans crainte de nuire à la +coiffure: + +--Tu vas quitter bientôt la maison, Marguerite. Es-tu contente de +te marier? + +Au lieu de répondre, elle s'appuya à son père et, le coeur lourd, +se mit à pleurer. Elle ressemblait à M. Roquevillard sans avoir la +même expression de visage. De taille plutôt élevée et vigoureuse, +le nez un peu busqué, le menton droit, elle donnait, comme lui, +une impression de sécurité, de loyauté, à quoi de grands yeux +bruns, très ouverts et très purs, --les yeux de sa mère,-- +ajoutaient une douceur profonde, tandis que les yeux de son père, +enfoncés et petits, jetaient une flamme si aiguë qu'on avait peine +à supporter leur regard. + +Il s'inquiéta de cet accès de larmes: + +--Pourquoi pleures-tu? Ce mariage ne te convient-il pas? Raymond +Bercy est un gentil garçon, de bonne bourgeoisie. Il a terminé ses +études de médecine, et il est définitivement fixé dans notre +ville. As-tu quelque chose à lui reprocher? Il ne faut pas se +marier à contre-coeur. + +Elle surmonta son émotion pour murmurer: + +--Oh! je n'ai rien à lui reprocher... quoique... + +--Parle, petite fille. Là , doucement. + +Elle fixa sur son père des yeux admiratifs: + +--Quoiqu'il ne soit pas un homme comme vous. + +--Tu es absurde. + +Calmée, elle s'expliqua davantage: + +--Je ne sais pas pourquoi je pleure. Je devrais être heureuse. +Mais ici, ne l'étais-je pas? Maintenant mon enfance me revient +avec ses joies, avec son soleil. Et je me sens toute douloureuse à +la pensée de m'en aller. + +Il la réconforta gravement: + +--Ne regarde pas en arrière, Marguerite. Ta mère et moi, nous le +pouvons. Toi, pense à ton avenir de femme. Donne-toi à cet avenir +sans faiblesse. + +Elle essaya de sourire: + +--Mon avenir, c'est ma famille. + + +--Celle que tu fonderas, oui. + +--Vous me recommandiez souvent, père, dans ces promenades que nous +faisions tout l'hiver ensemble, de garder nos traditions. + +--Mais les traditions, petite raisonneuse, ne se gardent pas dans +une armoire, suivant la méthode de notre voisin de campagne, le +vicomte de la Mortellerie, qui s'enferme pour reconstituer des +blasons et des généalogies et s'étonne que ses fermiers osent +porter des bottes. Elles ne se gardent même pas dans une vieille +maison ou un vieux domaine, bien que la conservation des +patrimoines ait son importance. Elles se mêlent à notre vie, à nos +sentiments, pour leur donner un appui, une valeur féconde, une +durée. + +De nouveau, elle le contempla avec de grands yeux enthousiastes, +et soupira: + +--Je me suis trop attachée à la maison. + +--Non, non, dit son père d'un ton ferme. Un mariage, c'est +toujours un peu l'inconnu, et je comprends qu'un tel changement +d'existence te préoccupe. Mais puisque ton coeur ni ta raison +n'ont d'objections sérieuses, sois vaillante et gaie en nous +quittant. Tu as été heureuse avec nous, c'est ma récompense. Mais +tu peux, tu dois l'être sans nous... Va me chercher des fleurs, et +Maurice. + +--Oui, père. + +Après quelques instants, elle revint, portant sur les bras toute +une gerbe. En un tour de main, la table destinée à son frère fut +transformée et d'un plaisant coup d'oeil. + +--J'avais encore quelques roses, les dernières. Là , dans ce vase +qui change de couleur au soleil comme l'opale. C'est très joli. + +M. Roquevillard répéta complaisamment: + +--C'est joli. + +Mais c'était sa fille qu'il louait. Elle rit et s'envola: + +--Maintenant, je cours avertir Maurice. + +Le jeune homme succéda sans retard à sa soeur. + +--Vous avez quelque chose à me dire? demanda-t-il en entrant, le +chapeau et la canne à la main, comme s'il était pressé de sortir. + +Il était de la même haute stature que son père, mais plus maigre +et affiné. Bien qu'il fût aussi plus élégant de manières et de +tournure, il ne portait pas, comme lui, un caractère de grandeur +sur le visage et dans l'attitude. Cette majesté naturelle, M. +Roquevillard, en ce moment même, s'efforçait de l'atténuer, de la +remplacer par un air d'affectueuse camaraderie. + +--Vois comme Marguerite a bien disposé ta table. + +--Ma table? + +--Oui, celle-là , celle des roses. Tu es en face du château et du +soleil. Ne veux-tu pas achever ton stage avec moi? + +Un rayon caressait les fleurs et, dehors, la tour des Archives et +le donjon baignaient dans la lumière. Le jour se faisait complice +de M. Roquevillard qui courtisait son fils avec une gaucherie +touchante. Mais les fils ne connaissent que plus tard la patience +des pères, et seulement par l'apprentissage de la paternité. + +Alors, dit Maurice, je ne dois plus retourner à l'étude Frasne? + +--Non, c'est inutile. Tu connais assez le droit successoral. Tu +suivras mieux ici la marche des affaires, et tu fréquenteras les +audiences. Si tu le désires, tu pourras passer quelques mois chez +ton beau-frère Charles qui t'initiera aux beautés de la procédure. +Il est un de nos avoués les plus occupés. Enfin tu débuteras au +barreau. Si tu le veux, j'ai une jolie cause à t'offrir. Il y a +une question de droit intéressante. Il s'agit de la validité d'un +acte de vente. + +Jamais il n'avait plaidé avec autant de circonspection et de +condescendance. Mais le jeune homme le laissait parler. Il +réfléchissait. + +--Je croyais, dit-il, qu'il était convenu que je passerais six +mois à l'étude de maître Frasne. + +--Eh bien! les six mois sont presque révolus. Tu y es entré au +mois de juin, et nous sommes à la fin d'octobre. + +--Mais j'ai pris mes vacances au commencement d'août. Elles se +sont terminées depuis peu. Et j'examinais ces jours-ci +d'importantes liquidations. + +--Nous les retrouverons au palais, tes liquidations, répliqua M. +Roquevillard avec rondeur. Elles reviennent le plus souvent au +tribunal. J'ai, pour cette rentrée, un nombre d'affaires +exceptionnel. Tu m'aideras. Va chercher ta serviette chez maître +Frasne et installe-toi. + +--Maître Frasne est absent. Il conviendrait de l'attendre. + +Il accumulait les objections, mais son père n'en avait point +souci. + +--Demain, il sera de retour. Je l'ai d'ailleurs avisé avant son +départ. + +À cette nouvelle, Maurice, qui en cherchait l'occasion, se +rebiffa: + +--Vous l'avez averti sans me prévenir? Je serai donc toujours ici +un petit garçon? On dispose de moi comme d'une chose. Mais je +n'entends pas qu'on me prenne mon indépendance. Je suis libre, et +je prétends être au moins consulté, sinon agir à ma guise. + +Devant cette révolte qu'il avait prévue et dont il devinait la +cause secrète, M. Roquevillard garda son calme, malgré le tour +irrespectueux que prenait la conversation. Il savait que les +chevaux de sang sont les plus difficiles à manier, et de même les +caractères les mieux trempés. + +--Petit ou grand garçon, dit-il simplement, tu es mon fils et je +t'aide à préparer ton avenir. + +Mais le jeune homme fonça sur l'obstacle que tous deux jusqu'alors +avaient écarté. + +--À quoi bon le dissimuler? Je sais bien pourquoi vous me retirez +de l'étude Frasne. + +La présence d'esprit de son père faillit éviter le heurt: + +--Seras-tu donc si mal dans mon cabinet, et peux-tu si légèrement +dédaigner ma direction? Ton indépendance sera-t-elle menacée parce +que tu profiteras de mon expérience professionnelle, de mes +quarante ans de barreau? Je ne te comprends pas. + +Le sentant ébranlé, il crut achever sa victoire par un peu de +tendresse: + +--Ta mère est malade. Ta soeur va nous quitter. Avec toi, je serai +moins seul. + +Un instant, il espéra qu'il avait détourné l'orage. Après avoir +hésité, --car, tout au fond de lui-même, il admirait son père,-- +Maurice, croyant remporter une victoire sur l'hypocrisie,se jeta +de nouveau à corps perdu dans l'offensive. + +--Oui, on vous a prévenu contre moi à l'occasion de Mme Frasne. +Que vous a-t-on dit? Je veux le savoir, j'ai le droit de le +savoir. Ah! la vie est intenable en province. On y est surveillé, +épié, guetté, garrotté, et les plus nobles sentiments y sont +travestis par tout ce qu'une ville peut compter de tartufes +envieux et de venimeuses dévotes. Mais vous, père, je n'admets pas +que vous écoutiez d'aussi basses calomnies qui ne craignent pas de +s'attaquer à la plus honnête des femmes. + +M. Roquevillard cessa de se dérober. + +--Je t'ai laissé parler, Maurice. Maintenant, écoute-moi. Je ne +m'occupe point des on-dit, et je ne te demande pas s'il est vrai +que, pendant les absences de ton patron qui est très actif en +affaires, tu es plus souvent au salon que dans l'étude. Toutes les +raisons que je t'ai données sont équitables. Mais puisque tu +m'interpelles de la sorte, je ne fuirai pas ce débat. Oui, c'est à +cause d'elle aussi que je te prie de terminer chez moi ton stage, +comme il est naturel. Et je n'ai besoin de prêter l'oreille à +aucune calomnie: il me suffit de ce que j'ai vu. + +--Et quoi donc? + +--C'est inutile, n'insiste pas. + +--Vous m'avez menacé, je veux savoir. + +--Soit. Quand ta mère, sur ta demande, reçoit des invités, tu +devrais au moins respecter notre toit. Tu sais maintenant à quoi +je fais allusion. + +Mais rendu maladroit par la colère, Maurice, encore une fois, +passa outre avec l'avidité de justifier la passion par des +raisonnements: + +--Ma vie personnelle aussi est respectable. Je ne veux pas qu'on +s'en mêle. Je vous ai donné satisfaction sur tous les points où je +puis vous devoir des comptes. + +--Maurice! + +--J'ai réussi à mes examens, brillamment. Je suis revenu de Paris +après six années, sans un sou de dettes. Quel blâme ai-je mérité? +Vous n'avez même pas à me reprocher quelqu'une de ces basses +liaisons de quartier Latin qui sont en usage chez les étudiants. + +--Je ne t'ai adressé aucun reproche. Mais, malheureux enfant... + +--Je ne suis pas un enfant. + +--On est toujours un enfant pour son père. Ne comprends-tu pas que +précisément parce que le travail, la fierté, les traditions de +famille qui donnent le sens de l'ordre et de la discipline ont +sauvegardé ta jeunesse, cette femme plus âgée que toi, dont je +n'ai pas prononcé le nom ici le premier, est plus redoutable pour +toi? Sais-tu seulement ce qu'elle est? + +--Ne parlez pas d'elle! s'écria Maurice. + +--J'en parlerai pourtant, reprit M. Roquevillard d'un ton qui +devint brusquement impérieux. Suis-je le chef de famille? Et de +quel droit m'imposerais-tu silence? Crains-tu donc que j'aille +recourir à des arguments sans dignité? Ce serait mal me connaître. + +--Mme Frasne est une honnête femme, répéta le jeune homme. + +--Oui, de ces honnêtes femmes qui ont besoin de jouer avec le feu +pour se distraire, qui n'ont de cesse, dans un salon, qu'elles +n'accaparent tous les hommes, et jusqu'aux vieillards. De ces +honnêtes femmes d'aujourd'hui qui ont tout lu, excepté l'Évangile, +tout compris, hormis le devoir, tout excusé, sauf la vertu, et qui +se prévalent de toutes les libertés, mais dédaignent celle de +faire le bien qui ne leur a jamais été refusée. Pourquoi sont- +elles honnêtes? On n'en sait rien. La foi ni la pudeur ne les +retiennent, et quant à l'honneur, c'est une religion pour hommes +seuls. Ce sont des révoltées: dans la jeunesse on peut se +contenter des mots; quand elle menace de s'enfuir, crois-moi, on +veut les réalités. Celle-là , qui est la jeune femme d'un mari déjà +mûr, devrait se souvenir tout au moins qu'il la loge et la +nourrit, car il l'a prise sans le sou. + +--C'est faux: elle a eu cent mille francs de dot. + +--Qui te l'a dit? + +--Elle-même. + +--Je veux bien. Pourtant, mon vieil ami Clairval, qui nous les a +présentés lors de l'installation de son successeur, m'a renseigné. +Il ne parle pas légèrement. Partagée entre la crainte de la misère +ou, tout au moins, de la déchéance matérielle, et celle de son +mari dont la figure fermée n'est pas rassurante, qu'elle préfère +encore le mari, c'est là toute sa sagesse. + +Tout frémissant de ce mépris qui atteignait son idole, Maurice +avança d'un pas. + +--Assez père, je vous en prie. N'accusez pas sa lâcheté, ne défiez +pas son courage: je vous assure que vous auriez tort. Je ne veux +plus l'entendre diffamer, et je m'en vais. + +--Je te défends de remettre les pieds à l'étude Frasne. + +--Prenez garde que je ne refuse de les remettre ici. + +Du seuil de la porte il avait lancé cette menace. + +--Maurice! appela M. Roquevillard d'une voix changée, qui était +plus suppliante qu'autoritaire. + +Il se précipita sur ses pas: l'antichambre était vide, le jeune +homme descendait l'escalier. Seul dans le grand cabinet clair, il +regarda la petite table où le soleil caressait les roses, tous ces +préparatifs de bon accueil qu'approuvaient les vieux portraits, +et, de la fenêtre, le paysage du passé, et il se sentait abandonné +comme un chef d'armée un soir de défaite. + +"Est-ce qu'un fils, songeait-il, se soulève ainsi contre son père? +Je lui parlais doucement au début; il s'est tout de suite +irrité... Comme cette femme est puissante et que je voudrais la +briser!... Il reviendra, il est impossible qu'il ne revienne pas. +J'irai le chercher au besoin... J'ai été trop loin, peut-être. Je +l'ai blessé sans raison. Il l'aime, le pauvre enfant; il croit ce +qu'elle lui raconte. Avec sa voix de sirène, ses yeux de feu et +toutes ses grimaces, elle l'a enjôle et se joue de lui. Oui, j'ai +eu tort de les défier. Par leur haine de l'hypocrisie et leur +révolte contre la société, ces femmes-là sont plus dangereuses que +celles d'autrefois... Il a couru chez elle sans doute. Elle va +l'exciter contre moi, contre son père. Contre ton père, Maurice, +dont l'amour veut te maintenir dans la voie droite... " + +Il n'était pas l'homme des gémissements superflus. Cherchant une +décision à prendre, il entra dans la chambre de sa femme. C'était +là qu'il venait demander conseil dans les occasions difficiles. +Mais les rideaux étaient tirés, Mme Roquevillard sommeillait. +Minée par une lente consomption que l'âge avait déterminée, elle +souffrait de névralgies faciales qui l'anéantissaient +momentanément. Bien des fois, depuis des années, il avait ainsi +ouvert sa porte, comptant sur son calme jugement, sur sa +clairvoyance, et il avait dû s'éloigner sans bruit, réduit à ses +propres ressources. Il sentait moins sa force depuis qu'elle était +abattue. Il s'agissait de leur fils: une mère est plus habile et +plus influente, elle eût peut-être conjuré le péril. + +"Je suis seul", pensa-t-il avec tristesse au chevet de la malade. + +Et doucement, à pas de loup, il sortit. Au salon il trouva +Marguerite qui écrivait, et cette chère image le rasséréna. + +"Voilà celle qui m'aidera, se dit-il. Il n'est pas de soeur plus +dévouée." + +Il s'approcha d'elle, et comme elle relevait la tête pour lui +sourire, il s'efforça de lui dissimuler son inquiétude. + +--Que fais-tu, petite? Je gage que tu commandes ton trousseau à +quelque grand magasin. + +--Père, vous n'y êtes pas du tout. + +--Tu annonces à tes amies de pension la nouvelle de tes +fiançailles? + +--Pas davantage. + +--Alors tu rappelles à ton fiancé qu'il dîne ce soir ici. + +--Ce n'est pas la peine. + +Elle lui tendit le cahier dont elle se servait. Il reconnut le +_livre de famille_. Comme il était d'usage autrefois, les +Roquevillard tenaient un de ces livres de raison où nos aïeux +notaient, à côté de l'administration du patrimoine, les faits +importants de la vie privée, tels que mariages, décès, naissances, +honneurs, charges, contrats, et qui, évoquant le passé avec la +majesté d'un testament, enseignent la confiance dans l'avenir à +celui qui s'inspire de ses pères et se promet d'être leur digne +descendant. + +--Je le mets à jour, ajouta la jeune fille. Le retour de Maurice +et la décoration d'Hubert n'avaient pas encore été inscrits. + +M. Roquevillard feuilleta, non sans orgueil, le volume qui +attestait la patiente énergie de sa race. + +--Qui le tiendra après toi, Marguerite? + +--Mais je continuerai, père. + +--Non, une femme doit appartenir à son nouveau foyer. + +Elle rougit comme un écolier en faute: + +--J'ai peur de faire une bien mauvaise femme, car je demeurai +toujours attachée à l'ancien. Tout ce qui s'y passe retentit en +moi, jusqu'à mon coeur. + +Il ne put s'empêcher de murmurer: + +--Chère enfant. + +--Et Maurice, reprit-elle, est-il content de son installation, de +mes roses, de la fenêtre? À sa place, je serai ravie de travailler +près de vous. + +Ainsi, elle le suivait dans ses préoccupations, lui facilitait les +confidences. + +--C'est de lui que je venais te parler. Nous avons eu une +discussion tout à l'heure. J'ai été peut-être un peu vif. + +--Vous, père? + +--Enfin, je l'ai froissé. Il est sorti avec colère, et la colère +est de mauvais conseil. Va le chercher, Marguerite: tu sauras le +ramener. + +Vivement, elle se leva, déjà prête: + +--Où es-il? + +--Je l'ignore. Peut-être à l'étude Frasne. Dans tous les cas, la +ville n'est pas grande. Tu le rencontreras. Dieu veuille que tu le +rencontres. + +--J'y vais. + +--Tu comprends, ajouta doucement M. Roquevillard, je ne puis pas y +aller moi-même. + +--Oh! non, pas vous. Il ne le mérite pas. Il est tout drôle depuis +quelque temps; on dirait qu'il nous aime moins. + +Le père et la fille se regardèrent, se comprirent, mais +n'approfondirent pas davantage ce sujet. + +Elle mit à la hâte son chapeau et sa jaquette, et s'enfuit à la +poursuite de Maurice. Dans la rue, elle tourna le dos au château, +descendit la rue de Boigne, et, par un de ces nombreux passages +qui forment à Chambéry comme un réseau de voies intérieures, elle +gagna la place de l'Hôtel-de-Ville. C'est l'ancienne place de Lans +où jadis affluait la vie commerciale de la cité: quelques +bâtiments de guingois, une de ces maisons italiennes ornées de +véranda et de loggia, qui peuvent être décoratives en photographie +ou en carte postale, et sont en réalité sales, vermoulues, +navrantes, ne réussissent pas à lui donner de l'intérêt. Sur la +façade d'un immeuble restauré, une plaque de marbre noir porte +cette inscription: + + DANS CETTE MAISON + SONT NÉS + JOSEPH DE MAISTRE, LE 1er AVRIL 1753 + ET + XAVIER DE MAISTRE, LE 8 NOVEMBRE 1763 + +Au-dessous, un panonceau doré annonçait une étude de notaire. +Marguerite Roquevillard chercha des yeux l'indication historique +et monta l'escalier. Le coeur battant, car sa démarche lui coûtait +fort, elle frappa à la porte de l'étude Frasne, entra, et +s'adressant au premier clerc qu'elle aperçut, elle demanda: + +--Mon frère, M. Maurice Roquevillard, je vous prie? + +--Il n'y est pas, mademoiselle, répondit le jeune homme en se +levant avec beaucoup de politesse. Il n'est pas venu cet après- +midi. + +Mais derrière un pupitre, un autre clerc, qu'elle ne voyait pas, +lança d'une voix acerbe où se devinait une longue rancune amassée: + +--Voyez chez Mme Frasne. + +La jeune fille rougit jusqu'aux oreilles, mais remercia, et sans +retard alla sonner en effet à l'appartement de Mme Frasne. Il lui +fut répondu que Madame était sortie. Elle en fut soulagée sur le +moment et, après quelques pas, le regretta, car c'était sa plus +grande chance de rejoindre son frère. Où le découvrir? Elle se +rendit rue Favre, chez Mme Marcellaz, sa soeur aînée, qui revenait +de promenade avec les trois enfants. Le petit Julien se jeta sur +elle et refusa de la laisser partir, tandis que la jeune femme +expliquait avec indifférence: + +--Non, il n'est pas ici. Il ne me rend guère visite. + +Un bobo d'Adrienne, qui se plaignait, la préoccupait bien +davantage. + +Après ces échecs, Marguerite commença de parcourir la ville, sans +grand espoir, marchant très vite, comme si la crainte la +talonnait. Sous les Portiques, elle croisa son fiancé, qui fit un +mouvement pour l'arrêter, et, après l'avoir dépassé, elle se +retourna pour venir à lui. + +--Bonjour, Raymond, lui dit-elle sans perdre une minute. N'avez- +vous pas rencontré Maurice? + +--Non; Marguerite. Vous le cherchez? + +--Oui. + +--Faut-il vous aider? + +--Non, merci. À ce soir. + +Raymond la regarda qui s'éloignait de son pas agile: + +"Elle n'est pas aimable, pensait le jeune homme. Avec moi, elle +est toujours si réservée..." + +Mais il l'accompagna des yeux jusqu'à sa disparition. + +Marguerite, continuant ses vaines courses, fut accostée devant la +cathédrale par une petite amie, Jeanne Sassenay, qui passait avec +sa bonne. C'était une fillette de seize ou dix-sept ans, plus +enfant que son âge, avec des nattes blondes sur le dos et une +physionomie toute mignonne et mobile. Elle se précipita sur Mlle +Roquevillard qu'elle admirait fort: + +--Mademoiselle Marguerite, vous êtes bien pressée. + +--Bonjour, Jeanne. + +--Vous imitez votre frère, qui me rencontre dans la rue sans me +saluer. Pourtant, je suis d'âge à être saluée. + +Et baissant un peu la tête, d'un coup d'oeil elle crut allonger le +bas de sa robe. + +--Évidemment, concéda Marguerite. Mais où donc avez-vous rencontré +Maurice? + +--Sur le pont du Reclus. + +--Maintenant? + +--Oh! non. C'était avant ma leçon de musique, il y a une heure ou +deux. + +--Où allait-il? + +--Je n'en sais rien. Vous lui direz qu'il n'est pas gentil. + +--Je le lui dirai sans aucun doute. Avec mes amies, surtout, c'est +impardonnable. + +--Je lui pardonne tout de même, avoua Jeanne Sassenay en éclatant +de rire, ce qui lui permit de montrer des dents blanches prêtes à +mordre avec appétit. + +Demeurée seule, Mlle Roquevillard vit la porte de l'église +entr'ouverte, et pénétra dans le lieu saint. À cette heure, il n'y +avait sous les voûtes que deux ou trois formes noires agenouillées +de loin en loin. Mais elle eut beaucoup de peine à prier tantôt +elle imaginait quelle femme charmante pourrait être, plus tard, +dans trois ou quatre ans, cette fillette vive et gaie, et +cependant sérieuse, pour son frère Maurice; tantôt elle se +rappelait le visage anxieux de son père. À elle-même, elle ne +songeait point. Sur le seuil elle fut toute saisie à la pensée que +sa méditation ne contenait rien pour son fiancé ni pour elle. + +Animée d'un nouveau courage, elle retourna sans plus de succès à +l'étude Frasne, mais cette fois elle ne sonna pas chez Mme Frasne. +De guerre lasse, elle se résigna enfin à la défaite. Comme elle +remontait la rue de Boigne, dans le jour qui tombait la tour des +Archives et le donjon du château se profilaient en face d'elle sur +un ciel rouge. Aux flammes du couchant, ces témoins du passé +surgissaient dans toute leur gloire, comme pour resplendir une +dernière fois avant de s'effondrer. C'était un de ces soirs +d'apothéose réservés à l'automne, d'un éclat émouvant tant on le +sent fragile. C'était un de ces moments de grandeur qui sont le +prélude de la décadence. + +Elle fut frappée de ce fier dessin découpé sur l'embrasement du +ciel, mais, au lieu de ralentir le pas afin de le mieux apprécier, +elle franchit en hâte le vieux porche familial. + +--M. Maurice est-il rentré? s'informa-t-elle dès la porte. + +--Non, mademoiselle, pas encore, expliqua la femme de chambre. +Monsieur vous attend. + +Déjà M. Roquevillard, qui l'avait entendue, ouvrait son cabinet +pour la recevoir. + +--Eh bien, Marguerite? + +--Père, je ne l'ai pas trouvé. + +Et dans ce dialogue qu'échangèrent le père et la fille, il y avait +toute l'angoisse secrète et encore incertaine d'un malheur +menaçant, --d'un malheur plus grand que n'en provoquent d'habitude +les égarements de la jeunesse, à cause de l'audacieuse force +qu'ils pressentaient en Mme Frasne. + + + +III + + +LE CALVAIRE DE LÉMENC + + + +Au sortir de la maison paternelle, Maurice Roquevillard traversa +la ville et monta tout droit au calvaire de Lémenc, où Mme Frasne +lui avait donné rendez-vous. + +Le choix de ce lieu était déjà un défi à l'opinion: il domine +Chambéry, et de partout on l'aperçoit. C'était jadis un rocher nu, +d'une importance stratégique si considérable qu'on y avait +installé, du temps des anciens ducs, un signal à feu pour +correspondre avec le signal de Lépine et la Roche du Guet, cimes +avancées, redoutables sentinelles qui commandaient la frontière +française. On y accède aujourd'hui par un chemin montant qui part +du faubourg de Reclus, au-dessus des lignes ferrées, et longe d'un +côté les hauts murs d'un couvent, de l'autre de chétives maisons +populaires à un étage. Au sortir de ce défilé, on débouche dans la +campagne, et l'on découvre en face de soi la petite colline +couronnée, non plus d'un artifice de guerre, mais d'une chapelle +qui se détache sur le fond clair et lointain de la chaîne du +Revard et du Nivolet. Dès lors, le sentier est à découvert. Une +mince bordure d'acacias le protège insuffisamment. Taillé à même +la pierre, il foule une herbe maigre. Un chemin de croix +incomplet, aux niches vides, l'accompagne dans son ascension. +C'est une promenade abandonnée, et si l'on y est vu de loin, on +n'y rencontre jamais personne. + +La petite chapelle du Calvaire, d'architecture byzantine, se +compose d'un dôme et d'un péristyle supporté par quatre colonnes +et surélevé de quelques marches. Un archevêque de Chambéry y fut +enseveli en 1839. Son tombeau est creusé dans le roc, mais +l'intérieur du monument est vide. + +Dès la première station au bas du sentier, Maurice distingua une +forme humaine assise sur l'escalier, entre les colonnes. Elle +l'attendait. En vain, à côté de lui, les branches d'or pâle des +acacias égalaient-elles en légèreté les fleurs de mimosa; en vain +les montagnes violettes se fondaient-elles devant lui à la lumière +d'automne il ne voyait qu'elle au pied du Calvaire qui +l'encadrait. Les coudes aux genoux, elle supportait son visage +dans ses deux mains ouvertes, qui paraissaient roses et +transparentes au soleil. Immobile, elle le regardait venir de ses +yeux de feu. Il se hâtait à en perdre le souffle. Quand il fut +près d'elle, elle se leva d'un seul mouvement imprévu, comme en +ont ces fauves nonchalants dont on devine tout à coup les muscles. + +--J'ai eu peur que tu ne vinsses pas, dit-elle, et ma vie +s'arrêtait. + +--J'ai été retenu, Édith. + +Il était si bouleversé qu'elle ne lui adressa pas de reproches. +Elle le prit par la main et l'emmena derrière la chapelle. Là , +elle lui montra l'herbe plus grasse et l'ombre favorable. + +--Asseyons-nous, veux-tu? Il ne fait pas froid. Nous serons bien. + +Ils s'installèrent côte à côte, appuyés au mur du Calvaire qui les +séparait de Chambéry et du monde. Ils ne voyaient en face d'eux +que les pentes du Nîvolet en pleine clarté. Elle se pelotonna +contre lui, toute caressante. + +--Je t'aime tant, murmura-t-il comme une plainte. + +Leur amour n'était-il pas douloureux et délicieux ensemble? Ils se +tutoyaient cependant, ils n'étaient pas amants. Elle s'écarta un +peu de lui pour mieux le voir. + +--Tu as souffert? Est-ce à cause de moi? + +Il résuma brièvement la scène qu'il avait eue avec son père, et +qui impliquait la découverte de leurs amours, de plus grandes +difficultés futures, et il ajouta: + +--Qu'allons-nous devenir? + +Elle répéta: + +--Oui, qu'allons-nous devenir? Notre secret n'est plus à nous, et, +moi, je ne sais plus le cacher. + +--Notre secret n'est plus à nous, reprit-il amèrement à son tour, +et toi, tu n'as jamais été mienne. + +Elle posa la tête sur la poitrine du jeune homme, et de sa voix +aux inflexions si câlines qu'elles appuyaient sur le coeur comme +les doigts sur un clavier, elle s'appliqua, en le berçant, à le +soumettre: + +--Ose dire que je ne suis pas tienne. Quand me suis-je refusée, +méchant? Veux-tu partir? Je suis à toi. Tu es si jeune, et moi +j'ai trente ans bientôt. Trente ans, et mon amour, qui est ma vie, +ne date que de quelques mois: je t'ai regardé, il y avait du +soleil sur toi, et je suis sortie de l'ombre pour te rejoindre. Un +jour, je te dirai mon enfance, et ma jeunesse et mon mariage, et +ce sera pour voir tes larmes. + +--Édith! + +--Ah! celles pour qui le mariage est une porte de lumière et non +une porte de prison ont beau jeu à mépriser nos faiblesses! Quand +le destin les comble, l'ont-elles plus que nous mérité? Mais elles +ne se posent jamais une telle question. Le bonheur leur était dû +sans doute. Elles ne font même rien pour le garder, et s'il leur +arrivait de le perdre, elles accuseraient le sort avec fureur sans +un retour sur elles-mêmes. + +--Édith!! je t'aime et tu n'es pas heureuse. + +Se soulevant, à demi, elle lui entoura le visage de ses mains dans +un geste d'adoration: + +--Donne-moi un an de ta vie pour toute la mienne. Veux-tu? Viens, +partons, oublions... Je ne veux plus mentir... Je ne veux plus +appartenir à un autre. Je ne peux plus, puisque je suis à toi. + +D'un bond, elle fut debout. En arrière de la chapelle, non loin +d'eux, la roche descendait à pic sur la route d'Aix. Elle +s'approcha du bord pour narguer le vide. + +--Édith! cria-t-il en se redressant. + +Elle revint à lui, calmée et souriante. + +--J'aime le vertige, mais je ne le sens que là , dit-elle en +reprenant sa place près de lui. + +Ce fut pour recommencer de tourmenter l'avenir: + +-- Notre secret est à tout le monde. Mon mari le saura bientôt. Il +s'en doute déjà . Il m'aime à sa manière, qui me révolte. Je suis +sûr qu'il nous épie. Il se vengera. Il combinera lentement sa +vengeance, comme tout ce qu'il entreprend. + +-- Écoute, Édith; il faut divorcer. + +--Divorcer, oui, j'y ai pensé. Et si mon mari s'y oppose? Et il +s'y opposera. Et puis, un divorce, c'est toujours un an, deux ans, +peut-être plus. On m'obligera à une résidence chez des parents, +loin d'ici. Toujours attendre. Encore deux ans de réclusion j'en +sortirais toute vieille. Je serais séparée de toi. Séparée de toi, +comprends-tu? Je suis renseignée, tu vois c'est impossible. + +Ils se turent. Dans le silence qui les environnait, appuyés l'un à +l'autre, ils entendaient l'appel sourd de leurs êtres. Un +frôlement, le long du mur, prés d'eux, les fit tressaillir. + +--On vient, murmura-t-il. +-- Restons, répondit-elle impérieusement. + +Ils restèrent. Leur destinée se jouait en eux-mêmes et déjà ne +dépendait plus des autres. Mais leur témoin n'était qu'une chèvre +qui broutait l'herbe rare. Une fillette la suivait avec une gaule: +elle les considéra d'un oeil stupide et continua son chemin. Et +ils regrettèrent que leur imprudence n'eût pas entraîné de suites +irréparables. + +Le temps passait, et lui ne se décidait point. Reprendraient-ils +leurs chaînes plus lourdes, en descendant la colline, ou les +briseraient-ils, incapables d'accepter de nouvelles précautions? +Elle se coula tout contre lui, cherchant à lire dans ses yeux: + +-- Tes yeux, tes chers yeux, pourquoi fuient-ils mon regard? + +--Je ne sais pas, soupira-t-il en les fermant à demi, pris de +vertige comme tout à l'heure lorsqu'elle défiait le vide. + +Elle l'embrassa sur les paupières avec ces mots dont la douceur +enveloppait une audacieuse décision: + +--Ces jours dorés, ces jours d'automne, je sens mon coeur qui se +brise. Chaque soir qui descend m'est cruel comme un bonheur qui +m'est volé. Je partirai ce soir, le sais-tu? + +À cette fin inattendue il tressaillit et se dégagea de son +étreinte: + +--Tais-toi, Édith. + +--Ces jours derniers, quand je te le disais, tu croyais à de +vaines menaces. Maurice, tu te trompais, je partirai ce soir. + +D'autres fois, elle l'avait tenté ainsi, et toujours il avait +écarté ce projet comme irréalisable, allant jusqu'à lui offrir de +partir le premier, et de l'appeler à lui, dans la suite, dès qu'il +aurait obtenu à Paris quelque situation. Inquiet, effaré, +suppliant, devant ce nouvel assaut plus vif que tous les autres et +plus immédiat, il s'efforça de la retenir encore. + +--Tais-toi. Je reste, moi, et je t'aime. + +Pour la troisième fois, autoritaire et exaltée, elle répéta: + +--Je partirai ce soir. À minuit passe le train d'Italie. À minuit, +je serai libre. + +Il se tordit les mains de désespoir. + +--Tais-toi. + +-- Libre de crier mon amour. Libre, si tu n'es pas là , de goûter +cette joie nouvelle de pleurer sans contrainte. Libre de t'adorer, +si tu viens. + +--Par pitié, ne me tente plus. + +--J'étouffe dans ta ville. Vos maisons historiques sentent le +moisi. J'étouffe de tendresse, vois-tu. Ici, nous serons toujours +séparés. Je veux jouir de ma douleur, si tu ne viens pas; si tu +viens, je veux respirer la vie. Viendras-tu?... Viendras-tu ce +soir? + +Elle acheva de l'étourdir avec des baisers, et il promit. + +Un instant elle savoura son triomphe en silence, puis murmura: + +--J'ai oublié tout mon passé. + +Elle l'entraîna hors de leur retraite, devant le Calvaire, au +soleil. À quoi bon désormais se dissimuler? Ils virent dans un +éblouissement, sous un ciel net, les formes radieuses et diverses +de la terre. C'était, devant eux, à l'extrémité de l'horizon, +comblant tout l'espace vide que laissent entre leurs masses noires +le Granier et la Roche du Guet, la dentelle légère des Alpes +dauphinoises, --les Sept-Laux, Berlange, le Grand-Charnier-- que +la première neige avait poudrées et que l'heure du jour teintait +de rose. Moins éloignées et plus à droite, les pentes boisées du +Corbelet et de Lépine, entre lesquelles se creuse le val des +Échelles, portaient, comme une toison rousse, leurs buissons et +leurs forêts incendiés par l'automne. Devant ces chaînes de +montagnes s'étageait la guirlande des coteaux délicats, les +Charmettes, Montagnole, Saint-Cassin, Vimines, dont les courbes +molles, les ondulations nonchalantes reposaient le regard. Des +coulées de lumière se glissaient dans leurs replis, jaillissaient +en poussière entre leurs ombres. Les flèches aiguës des clochers, +les peupliers d'or vert servaient de points saillants au décor. +Dans la plaine, Chambéry sommeillait. Et tout près enfin, au bas +de la colline, une vigne d'or mat et d'or rouge jetait, comme un +cri de joie, sa note éclatante. + +--Montre-moi l'Italie, demanda-t-elle. + +D'un geste négligent il désigna leur gauche. Mais au lieu de +suivre la direction de son bras, elle se tourna vers lui. De lui +voir un visage d'angoisse, elle demeura interdite. Elle avait +compris. Elle pouvait, elle, admirer, comme un touriste qui passe, +cette exaltation de la nature. Son compagnon ne la sentait pas +ainsi. N'était-ce pas le suprême effort que tentait son pays pour +le retenir? Là -bas, il reconnaissait la Vigie, et voici que les +souvenirs de son enfance, de son enfance toute claire et limpide, +se levaient de terre comme des oiseaux pour, venir à lui. Plus +près, c'était, désignée par le voisinage du château, la maison, ce +que chacun de nous appelle, tout petit, _la maison_, comme s'il +n'y en avait qu'une au monde. + +Dans les yeux de Maurice, elle suivait ce dernier combat avec une +sorte d'envie, elle qui n'avait rien à sacrifier. Après un soupir, +elle lui toucha l'épaule. + +--Écoute, dit-elle, laisse-moi partir seule. + +Mais il supporta malaisément de se sentir deviné jusque dans les +plus obscures protestations de son être intime, et les plus +instinctives. + +--Non! non! Tu ne m'aimes donc plus? + +--Si, je t'aime! + +Elle lui sourit d'un sourire infiniment tendre qu'il ne vit pas. +La flamme de ses yeux se voila. Femme d'aujourd'hui, affamée de +sincérité et de vie personnelle, soudainement impatiente après +neuf ans de patience muette, elle était décidée, coûte que coûte, +à profiter de l'absence momentanée de son mari pour s'évader hors +de la prison du mariage. Son romanesque départ était +minutieusement préparé dans ses conditions pratiques et dans le +choix de l'heure. L'irritation favorable de Maurice le livrait +presque à sa merci. Mais comment témoignerait-elle à son amant le +plus d'amour en l'associant à sa destinée inévitable et +dangereuse, ou bien en le laissant à son milieu naturel? Avant de +l'aimer, elle ne trouvait pas son existence insupportable. Il +avait soufflé en elle, sans le savoir, l'esprit de révolte. +Comment se séparerait-elle de lui? L'offre qu'elle venait de lui +faire brisait son propre coeur et cependant elle insista. Jamais +elle ne devait plus rencontrer ce détachement de soi-même que la +passion traverse parfois comme une prairie humide que le soleil +dévorant va sécher. + +--Peu à peu, lentement, reprit-elle, tu m'oublierais. Ne proteste +pas. Écoute-moi. Tu es si jeune. Toute la vie est devant toi. +Laisse-moi partir. + +Mais il se révolta de cette injurieuse condescendance. Qui pouvait +le retenir? Sa raison --une raison de vingt-quatre ans-- ne lui +avait-elle pas révélé le droit de chacun au bonheur? + +--Je ne veux pas de la vie sans toi. + +--Je resterai, dit-elle encore, si tu le préfères. J'apprendrai à +mieux mentir, tu verras. Quand on aime, toutes les lâchetés sont +permises pour son amour. + +C'était une proposition trop tardive. Cette fois elle le savait et +guettait un refus. En le recevant, elle s'abattit sur la poitrine +de son ami qui murmura: + +-- Je t'aime jusquÂ’Ã mourir. + +--Seulement? Moi, c'est bien davantage. + +--C'est impossible. + +--Oh! si. Jusqu'au crime. + +Et sans transition, elle jeta négligemment: + +--Ce soir, j'emporterai ma dot. + +Il se souvint des doutes de son père: + +--Ta dot? + +-- Oui. Elle est inscrite dans mon contrat. Ne te l'ai-je pas +montré? + +--Tu n'as pas le droit de la prendre. Un jugement te la rendra. + +--Ce qui est à moi, je l'abandonnerais à mon mari? Et de quoi +vivrions-nous? + +--Ce soir, Édith, j'aurai quelque argent. Puis j'obtiendrai une +situation à Paris. Un de mes camarades dont le père dirige une +grande compagnie m'a promis de me faire réserver une place au +contentieux. Ces temps derniers, je lui ai rappelé sa promesse à +tout hasard. + +Elle ne découragea pas ce candide optimisme: + +--Oui, tu travailleras. Nous irons à Paris, plus tard. Mais ce +soir, c'est pour l'Italie que nous partons. + +--Pourquoi? + +--N'est-ce pas le pèlerinage obligatoire des voyages de noces? + +Elle inclina la tête avec modestie. Dans sa souplesse, elle parut +instantanément une jeune fiancée, cette femme de trente ans dont +le visage pouvait passer d'un air de désenchantement à une +expression de grâce enfantine; et qui était avide de mordre à la +vie comme à ces fruits verts dont la seule vue agace les dents. + +L'ombre, déjà , envahissait la plaine. Devant eux, les plans du +paysage s'accentuaient, tandis que s'empourpraient les teintes +d'or. Elle souffrait de ces trop beaux soirs d'octobre comme d'un +désir: + +--Demain, dit-elle, demain. + +Il fit un pas en avant, et tournant délibérément le dos au décor, +il la regarda, elle seule, qui s'appuyait à une colonne sous le +péristyle de la chapelle. N'était-elle pas désormais sa patrie? + +Ce leur fut une sorte de revanche prise contre la ville que de +descendre ensemble la colline de Lémenc jusqu'au pont du Reclus, +avec le risque de rencontrer des personnes de leur connaissance. + +--Cinq heures bientôt, dit-elle au moment de le quitter. Encore +sept heures. + +L'espoir avivait la flamme de ses yeux tandis qu'il entrevoyait, +lui, avec dégoût, ces heures cruelles où il devrait tromper sa +famille. Elle le devina et s'apitoya sur le sort de son amant, +afin de détruire par avance les influences qu'elle redoutait: + +-- Pauvre enfant, sauras-tu mentir tout un soir? + +Il tressaillit de se sentir découvert, et lui répéta, non sans +âpreté, des paroles qu'elle avait prononcées: + +--Il n'y a plus de lâchetés quand on aime. + +--C'est horrible, reprit-elle, tu verras. Tu comprendras ma honte +et ma fatigue. Moi, je mens depuis que je t'aime. Courage. À ce +soir. + +Avant de rentrer, il fit en hâte quelques démarches pour emprunter +l'argent nécessaire. De son grand-oncle Étienne Roquevillard, +vieil original qui passait pour avare, et de sa tante Thérèse, +pieuse et aumônière, il obtint des subsides, un millier de francs +environ, plus cinq cents de sa soeur, Mme Marcellaz, et autant de +son futur beau-frère, Raymond Bercy. Il dut invoquer l'obligation +de dettes contractées au cours de ses années d'études. Cette ruse +lui procura une humiliation qu'il offrit à son amour, mais sans y +trouver l'apaisement. Cependant il ne réfléchit pas que tous les +étrangers auxquels il s'était adressé avaient refusé de lui porter +secours, tandis que sa famille, avec tendresse ou d'un ton bourru, +s'empressait de l'aider dans sa gêne imaginaire. + +À six heures, il revint à l'étude Frasne comme les clercs en +fermaient la porte. + +--J'ai une lettre ou deux à écrire, leur dit-il, je me charge des +verrous. + +Il écrivit en effet à ses relations les plus influentes pour leur +demander sans délai une place d'un bon rapport à Paris. Lauréat de +tous les concours, il comptait sur la recommandation de ses +anciens professeurs de droit. Il ne s'était jamais heurté aux +difficultés de l'existence et, confiant dans sa valeur, il ne +doutait point de les vaincre aisément. Où lui répondrait-on? Il +hésita, puis donna cette indication: _Milan, poste restante_. + +Par ces préparatifs qui occupaient son activité, il avait réussi à +tromper son regret de partir. Il le retrouva, aigu et poignant, +quand il lui fallut une dernière fois passer le seuil de la maison +paternelle. Il s'y glissa furtivement, fut aussitôt signalé, mais +s'enferma dans sa chambre. Marguerite vînt l'y chercher au moment +du dîner et le trouva la tête dans les mains, sous la lampe, si +absorbé qu'il ne l'avait pas entendue frapper. Elle lui prit les +poignets avec affection, et cette caresse le fit sursauter. + +--Maurice, quel chagrin as-tu? + +-- Je n'ai rien. +--Je suis ta petite soeur et tu ne veux pas me confier tes ennuis. +Qui sait? Je ne te serais pas inutile. + +Pour expliquer son air de souci qu'il ne pouvait nier, il invoqua +ces prétendus embarras d'argent qu'il venait de raconter à +diverses reprises. La jeune fille aussitôt l'arrêta. + +--Attends une minute. + +Elle s'éclipsa et quand elle reparut peu après, triomphante, elle +déposa devant lui un beau billet bleu de mille francs: + +--Est-ce assez? Père m'en avait donné trois pareils pour mon +trousseau. Il me reste heureusement celui-là . + +--Tu es folle, Marguerite. Je n'en veux pas. + +--Si, si, prends-le, je suis si contente. Quelques chemises de +moins ne m'appauvriront guère. + +Elle riait, et lui, les nerfs tout vibrants, se sentait des larmes +au bord des paupières. Par un grand effort il réussit à se +contraindre, et se contenta d'attirer la jeune fille sur son +coeur, --sur ce coeur qui n'appartenait donc pas tout entier à Mme +Frasne. + +--Aime-moi toujours, murmura-t-il, quoi qu'il arrive. + +Elle leva sur lui des yeux interrogateurs. Mais, retenue par sa +propre générosité, elle n'osa pas lui réclamer un secret en +échange, et, l'emmenant à la salle à manger, elle lui glissa +doucement ces mots comme une prière: + +--Sois gentil avec père, et je t'aimerai plus encore. + +Le dîner se passa sans incident, grâce à la présence de Raymond +Bercy, qui facilita l'entrevue de M. Roquevillard et de son fils. +Dans la soirée, Maurice se retira de bonne heure, sous le prétexte +d'une migraine. Il traversa la chambre de sa mère, qui continuait +de souffrir. L'âme en détresse, il put embrasser la malade dans +l'obscurité. Elle le reconnut à ses lèvres et d'une voix faible +elle l'appela par son nom en lui caressant le visage de la main. +Il étouffa un sanglot et sortit. L'amour lui ordonnait de telles +cruautés. + +Il prépara sa valise, qu'il fit légère afin de pouvoir la porter +lui-même à la gare, rassembla dans un portefeuille son argent +personnel, celui de ses emprunts et celui de Marguerite, en tout +un peu plus de cinq mille francs, ce qui, dans son inexpérience de +la vie, lui paraissait une somme importante; plia les quelques +bijoux qui lui appartenaient et dont il pourrait tirer parti, et +la toilette de l'exécution étant terminée, il attendit comme un +condamné à mort l'heure qui lui livrerait sa bien-aimée. Sa +raison, son infaillible raison, le soutenait dans sa décision, et +lui représentait la beauté de vivre librement pour son propre +compte au lieu de prendre rang, comme le dernier de la classe, +dans la chaîne ininterrompue des Roquevillard. + + * * * * * + +...Rassuré par l'attitude de Maurice et par une demi-confidence de +sa fille, M. Roquevillard s'était endormi sans inquiétude +immédiate, après s'être décidé toutefois à éloigner son fils de +Chambéry. Il s'adresserait à un ancien ami qu'il avait obligé +diverses fois et qui, après avoir beaucoup roulé à travers le +monde et dévoré son patrimoine, s'était installé à Tunis, comme +avocat, y voyait ses affaires prospérer et lui exprimait dans ses +lettres le désir de se reposer ou, tout au moins, de trouver une +aide. À vingt-quatre ans, un tel voyage, une telle vie, n'était-ce +pas, avec la nouveauté, l'oubli, le salut? + +Dans la nuit, il crut entendre ouvrir et fermer une porte. Le +silence étant retombé sur la maison, il pensa qu'il s'était trompé +et s'efforça de retrouver le sommeil. Après une lutte assez +longue, il frotta une allumette, regarda sa montre, qui marquait +minuit et demi, se leva et sortit de sa chambre. Au bout du +corridor, une raie de lumière filtrait sous la porte de Maurice. +Il s'approcha, écouta et, ne percevant aucun bruit, il frappa. Il +ne reçut pas de réponse. Après une hésitation, il entra: + +--Il aura oublié d'éteindre sa lampe, essayait-il de se persuader, +quand l'anxiété le tenaillait déjà . + +Il vit d'un coup d'oeil le lit intact, un tiroir vide. Il rentra +chez lui, s'habilla en hâte et malgré ses soixante années courut +comme un jeune homme vers la gare. L'heure de l'express d'Italie +devait être passée, mais il restait un dernier train dans la +direction de Genève. Un employé qui le connaissait le renseigna. +Maurice était parti _avec elle_. Ils avaient pris leurs billets +pour Turin. + +Seul, il poussa un gémissement comme en ont les chênes au premier +coup de hache. Mais, comme eux, il était résistant et contre le +sort il se raidit. + +Une race, une famille, une existence même ne sont pas compromises, +ne peuvent pas être compromis par une faute de jeunesse. Il +retrouverait son fils tôt ou tard, il le ramènerait au foyer, ou +bien ce serait la destinée qui se chargerait de ramener l'enfant +prodigue, et, comme dans la parabole, il aurait la faiblesse de +tuer le veau gras à son retour, au lieu de lui adresser des +reproches. Le foyer paternel c'est là qu'on vient panser ses +blessures, là qu'on est certain de ne jamais être repoussé. Un +mari peut abandonner sa femme, une femme son mari, des enfants +ingrats leurs père et mère: un père et une mère ne peuvent pas +abandonner leur enfant, quand tout l'univers l'abandonnerait. + +La ville était comme morte sous la lune. Le pas de M. Roquevillard +retentissait dans ce désert. De la rue de Boigne qu'il remontait, +il vit le château dresser devant lui ses tours claires, que la +perspective nocturne allongeait. Sur leur façade, un arbre voisin +dessinait l'ombre de ses feuilles. Dans quelques heures, la cité +muette retrouverait la vie pour jeter ses rires insultants sur ce +drame de famille. + +Quand il ouvrit sa porte, une ombre blanche vint à lui. C'était +Marguerite. + +--Père, qu'y a-t-il? + +À défaut de sa femme, il pouvait avec elle partager le poids de +l'épreuve. Il l'estima assez pour ne lui rien cacher. + +--Ils sont partis, murmura-t-il brièvement. + +--Ah! soupira-t-elle, ayant compris et se rappelant l'expression +douloureuse de son frère. + +De nouveau le père et la fille se serrèrent l'un contre l'autre +dans une angoisse commune. Puis, avec tendresse, il la reconduisit +jusqu'à sa chambre et la quitta sur cette recommandation: + +--Laissons dormir ta mère, petite. Elle saura toujours assez tôt +notre peine. + + +IV + +LA VENGEANCE DE MAITRE FRASNE + + + +Une petite valise à la main, engoncé dans son pardessus à cause de +la fraîcheur matinale, M. Frasne descendit de l'express de sept +heures à la gare de Chambéry, et d'un pas rapide regagna son +domicile après deux jours d'absence. À l'air emprunté de la femme +de chambre qui lui ouvrit la porte, il comprit immédiatement qu'il +s'était passé ou qu'il se passait quelque chose dans sa maison. +C'était un homme approchant de la cinquantaine, assez bien +conservé, correct, froid et distingué au premier aspect, mais dont +les lèvres charnues et surtout les yeux à fleur de tête, à demi +dissimulés derrière le lorgnon, causaient bientôt une impression +inquiétante: + + --Tout va bien? demanda-t-il malgré son fâcheux pressentiment. Et +Madame? + +La servante mît dans sa réponse un imperceptible accent de +raillerie: + +--Madame est partie hier soir pour l'Italie avec ses malles. + +--Pour l'Italie? + +--Oui, monsieur. + +--À quelle heure? + +--À minuit. + +--Sans explications? + +--Madame m'a dit en s'en allant que Monsieur était prévenu. + +--En effet, répliqua M. Frasne avec sang-froid. Vous me porterez à +déjeuner dans mon cabinet. + +Et sans manifester plus de surprise, il entra dans son cabinet de +travail, qui communiquait avec l'étude. À quoi bon interroger +cette fille malveillante et évidemment mal renseignée? La nouvelle +inattendue qu'il recevait à bout portant comme un coup de feu ne +lui faisait encore aucun mal. Il n'en éprouvait que de +l'étonnement. Une blessure, même mortelle, ne se distingue pas +tout d'abord d'un simple choc. Il faut quelque temps pour en +souffrir. Le regard aiguisé et les nerfs tendus, il remarqua sur +la table une lettre fermée qui s'y trouvait placée de façon +ostensible et presque agressive. Il la prit en main sans l'ouvrir, +cherchant à la deviner. Elle contenait sans doute l'explication de +ce départ, --abandon, bravade ou inconséquence? Après neuf années +de mariage, il était si peu sûr de sa femme que toutes les +conjectures lui paraissaient également vraisemblables. Devait-il +lui chercher un compagnon de fuite ou imaginer le caprice d'une +neurasthénique qui ne tarderait pas à rentrer au bercail? Le nom +de Maurice Roquevillard ne s'imposait pas à son esprit. Mme Frasne +recherchait les hommages et s'en divertissait: chacun lui faisait +une cour anodine. Il pouvait donc ne pas prendre au sérieux la +banale amitié qu'elle témoignait à son clerc, bien que par des +lettres anonymes il eût appris que la ville s'en préoccupait avant +lui. Il partageait le dédain assez commun des hommes mûrs pour les +jeunes gens qui, prenant le temps pour allié, se contentent +volontiers de l'espérance. À mesure qu'on perd sa jeunesse, c'est +toujours son âge ou un âge rapproché du sien que l'on attribue aux +séducteurs. Les sentiments ne valaient à ses yeux qu'appuyés sur +des contingences, et il savait combien d'adultères de désir les +coalitions morales de la province empêchent de se réaliser. Puis, +comment admettre une hypothèse aussi déraisonnable que le +renoncement volontaire à une situation confortable et de tout +repos? Il ne comprenait pas, mais il se trouvait en présence d'un +fait, lui qui n'attachait d'importance qu'aux faits. Irrité de ce +mystère que sa clairvoyance n'élucidait pas, il déchira +l'enveloppe et lut: + +"Monsieur, je ne vous ai jamais aimé, et vous le saviez. Qu'est-ce +que le coeur d'une femme pour qui la possède par acte authentique? +J'ai pu subir neuf ans cet esclavage parce que je n'aimais pas. +Tout est changé aujourd'hui: je me libère loyalement au lieu de me +partager. Qui me retiendrait? Au début de notre mariage vous +redoutiez les enfants: il eût peut-être suffi d'une petite main +tendue pour m'enchaîner tout à fait, mais notre maison est vide et +personne n'a besoin de moi. Vous m'avez estimée cent mille francs +dans notre contrat de mariage. Vous trouverez naturel que +j'emporte mon prix. J'ai payé, la première, avec ma jeunesse. En +vous quittant, je vous pardonne. Adieu. + +"Édith DANNEMARIE." + +Pour maître Frasne, soit par coutume professionnelle, soit par +tournure d'esprit positif, toutes les choses de la vie, même les +sentiments, se traduisaient en actes et obligations. Notre +caractère gouverne jusqu'à nos agonies dans ce naufrage ou son +existence s'abîmait, il n'était sur le moment sensible qu'à la +perte de sa femme et non à celle de son argent, bien qu'il n'en +fût pas prodigue; mais, pour revivre son passé et exaspérer sa +douleur, il alla d'instinct exhumer d'un carton son contrat de +mariage auquel la lettre faisait allusion. Avec, le papier timbré, +il évoqua plus nettement la grande passion de son arrière- +jeunesse. Il revit, sur un seuil d'église, une jeune fille svelte +et souple dont les mouvements et les yeux dénonçaient la fièvre +intérieure. C'était à la Tronche, près de Grenoble, son pays +d'enfance. Il y venait en vacances chaque été, de Paris où il +était premier clerc; il ne pouvait se résoudre, malgré la +quarantaine menaçante, à quitter définitivement la capitale pour +acquérir une étude en Dauphiné. Informations prises, Édith +Dannemarie habitait avec sa mère, dans le voisinage, une petite +maison où les deux femmes s'étaient retirées presque sans +ressources après la mort du chef de famille, qui s'était ruiné au +jeu. Une jeune fille à la campagne, avec ces yeux-là , devait être +une proie facile. Deux ans de suite, il tenta de s'en emparer. +Elle attendait un prince, car elle était exaltée, et +s'impatientait de l'attendre, la solitude échauffant son +imagination. Ainsi elle le rebutait, mais pas assez pour +l'éloigner sans retour. Elle découvrait sans études préparatoires +l'art de se promettre en se refusant et le pratiquait aux dépens +d'un homme que des conquêtes dans un monde trop aisé et des +habitudes sensuelles devaient rendre plus irritable et nerveux +devant cette coquetterie. Il dut se reconnaître vaincu: son désir +fut plus fort que son intérêt. Ayant perdu ses parents qui lui +transmettaient un bel héritage, il se décida enfin à demander +officiellement la main qui le repoussait tout en lui montrant la +place d'un anneau de fiançailles. + +Comment pouvait-il, à travers les clauses laconiques d'un contrat, +relever les traces de cet amour? Un article concédait à la future +épouse, en considération du mariage, une donation de cent mille +francs; non pas, comme il est d'usage et presque de style en +pareil cas, une donation sous la condition de survie du donataire, +mais une donation immédiate, comportant une translation de +propriété. Cette générosité anormale, c'était la preuve de sa +faiblesse, le témoignage lamentable de sa défaite. Elle conférait +l'authenticité à sa passion. + +M. Frasne fut arraché à son examen par la femme de chambre qui lui +apportait son chocolat. Elle observa son maître du coin de l'oeil +tout en le servant, et fut déconcertée de lui voir en main des +papiers d'affaires. Il compulsait un dossier, quand elle guettait +son dépit ou sa fureur pour l'annoncer à la ville. D'un geste, il +la congédia. Il déjeuna sans appétit, par ordre de sa volonté; +n'aurait-il pas besoin de ses forces intactes, tout à l'heure, +quand il lui faudrait prendre une décision? + +Tandis qu'il avalait de petites gorgées brûlantes, il achevait de +revivre les années mortes. Il les revivait à son point de vue, +incapable, comme beaucoup d'hommes et comme presque toutes les +femmes, de se représenter celui de son partenaire. C'était, après +bien des hésitations et des délais qui ne venaient pas de son +côté, le mariage à la Tronche, puis le départ pour Paris. Paris +lui révélait une compagne inconnue qui, de l'isolement et de la +monotonie, passait sans transition et sans surprise à la plus +folle agitation. Elle ne le ménageait pas dans sa maturité, mais +il ne respectait pas sa jeunesse. C'était alors que, dans l'espoir +de se reposer en province, il avait acquis à Chambéry l'office de +maître Clairval, à défaut d'une étude vacante à Grenoble. Mme +Frasne s'était pliée, avec l'indifférence de ceux que la vie ne +peut plus satisfaire, à un changement d'existence aussi radical. +Elle paraissait accepter la retraite comme le plaisir, sans élan +mais sans objection. Deux ans s'étaient écoulés ainsi, paisibles +autant qu'ils pouvaient l'être auprès d'une femme qui, même dans +le calme, ne cessait d'inspirer quelque inquiétude. Et +brusquement, quand il la croyait enlisée dans l'aisance, les +bonnes relations et le trantran journalier, sans crier gare, elle +abandonnait le domicile conjugal pour s'enfuir avec un amant. + +Abattu par une catastrophe qui ne le trouvait pas préparé, le +notaire avait remonté machinalement la pente de ses souvenirs que +précisait un acte civil. De nouveau il rencontra l'abîme et, cette +fois, il le mesura mieux. Ce Maurice Roquevillard qu'il dédaignait +en arrivant s'imposait maintenant à sa fureur jalouse. Édith +n'était point partie seule. Elle était partie avec lui, +probablement, sûrement. En ce moment même, là -bas, très loin, en +Italie, hors d'atteinte, il la pressait sur sa poitrine... M. +Frasne prit son mouchoir, le passa sur ses yeux, puis le déchira à +pleines dents. Il pleurait et ne se possédait plus. "Il m'aime à +sa manière ", avait-elle dit de lui. +Cette manière, qui n'est pas la plus noble, est la plus fertile en +tourments: elle se heurte à des images définies et cruelles, elle +laboure le coeur, comme une charrue la terre, et met à nu la +haine. + +M. Frasne reprit la lettre et le contrat, non plus pour +approfondir sa misère, mais pour y chercher sa vengeance. Les +clercs ne tarderaient pas à envahir l'étude. Il fallait avant leur +venue mener son enquête, forger ses armes. L'argent qu'elle avait +emporté, qu'elle avait volé, ---car une donation entre époux +serait dans tous les cas annulée à la suite du divorce prononcé +contre le donataire,-- elle avait dû le prendre dans le coffre- +fort. Il avait récemment encaissé un prix de vente de cent vingt +mille francs, qui devait être versé dans quelques jours, lors de +la passation de l'acte. Par sa propre indiscrétion, elle avait pu +l'apprendre. Une clef se fabrique ou se dérobe, mais la +mystérieuse combinaison de chiffres sans laquelle cette clef ne +sert de rien, comment l'avait-elle découverte? + +Il se leva et s'approcha du coffre-fort, qui ne portait aucune +trace d'effraction. Il fouilla sa poche et prit son trousseau. +Alors il s'aperçut que cette clef-là y manquait. Elle avait dû en +être distraite le jour du départ. Il la possédait en double, il +est vrai, et avait confié l'autre, selon l'usage, à son premier +clerc pendant son absence. Il attendrait donc, pour ouvrir et +vérifier le contenu du meuble, l'arrivée du clerc qui, d'ailleurs, +servirait de témoin. + +Revenant à sa table de travail, il chercha un code pénal et +commença d'en parcourir les paragraphes au titre des crimes et +délits contre la propriété. Il lut à l'article 380 que les +soustractions commises par des maris au préjudice de leurs femmes, +par des femmes au préjudice de leurs maris ne peuvent donner lieu +qu'à des réparations civiles. Mais la fin du même article, qui le +désarmait contre l'infidèle, l'armait contre son complice: +"_À l'égard de tous autres individus qui auraient recélé ou +appliqué à leur profit tout ou partie des objets volés, ils seront +punis comme coupables de vol._" Parti sur cette piste, il trouva +mieux encore. +L'article 408, qui traitait de l'abus de confiance, y voyait une +circonstance aggravante lorsqu'il était commis par un officier +public ou ministériel, ou par un domestique, homme de service à +gages, élève, clerc, commis, ouvrier, compagnon ou apprenti au +préjudice de son maître, et la peine devenait alors celle de la +réclusion. Qui l'empêchait d'accuser Maurice Roquevillard et même +de l'accuser seul? N'était-ce pas vraisemblable? Le jeune homme +connaissait les lieux, les versements opérés à l'étude, la date +des contrats, l'absence du notaire. Il avait pu surprendre le +secret de la serrure, soustraire momentanément la clef du premier +clerc. Sans fortune personnelle, il avait dû se procurer des +ressources pour enlever sa maîtresse. Enfin, sa fuite à l'étranger +ne le dénonçait-elle pas? Sans doute la déclaration de Mme Frasne +démentait expressément cette version. Mais la déclaration de Mme +Frasne, inefficace contre elle et gênante contre son amant, il +suffisait de la supprimer. Elle détruite, rien n'innocentait plus +ce dernier. Et même il perdait tout moyen de défense pour se +défendre, ne devrait-il pas se retourner contre sa compagne, +admettre au moins une vie commune aux frais de celle-ci? Un homme +d'honneur ne le pouvait faire. Sa condamnation était donc +certaine. L'extradition terminerait sa fuite amoureuse. Il +comparaîtrait devant les assises. Flétri, déchu, brisé, il +expierait pour les deux coupables. Enfin sa famille, pour atténuer +sa faute, restituerait peut-être la somme dérobée. Ainsi le +désastre serait sauf au moins de toute perte matérielle. Et la +perte matérielle ne semblait déjà plus négligeable à M. Frasne +plus réfléchi. + +À mesure qu'il explorait dans tous les sens une combinaison aussi +fertile en déductions et la conduisait jusqu'au dénouement, il +sentait son désespoir s'alléger. Il oubliait sa douleur en +apprêtant le supplice du rival. Il envisageait sans pitié les +conséquences les plus lointaines de la vengeance, et jusqu'à +l'abaissement de ces orgueilleux Roquevillard, qui pourtant +avaient accueilli le successeur de maître Clerval en ami. Dans son +malheur, il eût jeté sa souffrance comme une malédiction à tout +l'univers. Une dernière fois il relut cette lettre qui, seule, +mettait obstacle à son projet, puis, résolu, il la jeta au feu et +la regarda se tordre sous l'action de la flamme, noircir et se +réduire en cendres. + +Neuf heures sonnèrent. + +Ponctuels, les clercs entrèrent un à un dans l'étude et gagnèrent +leurs pupitres. Le patron franchit aussitôt la porte de +communication, et, sans les saluer, il interpella le principal +d'un ton préoccupé: + +-- Philippeaux, je ne retrouve pas la clef du coffre-fort. + +--Mais la voici, monsieur, répliqua le clerc. Vous me l'avez +confiée pendant votre absence. Je ne m'en suis pas servi. + +--C'est juste, venez avec moi. + +Les deux hommes passèrent dans le cabinet. + +M. Frasne ouvrit le meuble et y remarqua tout de suite un certain +désordre. + +--Vous avez cherché quelque chose, un testament peut-être? + +Philippeaux protesta avec la plus grande énergie: + +-- Non, monsieur, je vous jure. + +--Alors, je ne comprends plus. Tenez: cette enveloppe a été +déchirée. Elle contenait le prix d'acquisition de Belvade: cent +vingt mille francs. Nous les avons comptés ensemble. + +--En effet, convint le clerc effrayé. + +Très calme, le notaire ne poussa pas plus loin ses investigations +et referma soigneusement le coffre-fort. + +--Quelqu'un est entré ici. + +--C'est impossible, monsieur. + +--Je vous dis que quelqu'un est entré ici. Nous vérifierons le +contenu devant le commissaire de police. Qui a fermé l'étude hier +soir? + +--Maurice Roquevillard. + +--Est-il resté seul? + +--Oui, pour écrire des lettres. + +--Combien de temps? + +--Je ne sais pas. Je l'ai rencontré sous les Portiques une demi- +heure plus tard. Il m'a rendu les clefs. + +--Les clefs? Celle du coffre-fort fait partie de votre trousseau? + +--Oui. +-- C'est imprudent. + +Après un silence, M. Frasne reprit: + +--Pourquoi n'est-il pas encore arrivé? + +--Qui? + +--Maurice Roquevillard. + +--Il ne reviendra pas, lança le clerc d'une voix vindicative. + +M. Frasne le fixa de ses yeux perspicaces. De cet examen, il tira +deux conclusions le bruit de son malheur courait déjà la ville, et +Philippeaux, dont il soupçonnait la jalousie, serait un sûr allié. +Néanmoins, il joua l'ignorance. + +--C'est juste. Il devait retourner chez son père. + +--Non, monsieur, il a pris le train hier soir, à minuit. + +--Pour quelle destination? + +--L'Italie. + +--Ah! je comprends enfin, avoua cette fois le notaire. + +Et lentement il prononça son arrêt: + +--Ce serait donc lui qui aurait forcé mon coffre-fort. Comment +aurait-il trouvé le chiffre? + +Philippeaux baissa la tête: la peur et l'envie faisaient de lui un +délateur. + +--Le chiffre est inscrit sur mon agenda, mais sans indication: ma +mémoire est mauvaise. Roquevillard a pu le lire, se douter de son +emploi. + +De nouveau M. Frasne, que servaient les circonstances, dévisagea +son clerc et dissimula son contentement: + +--Vous êtes deux fois imprudent, Philippeaux. Priez un de vos +camarades d'appeler le commissaire de police. Il perquisitionnera +lui-même. + +Ainsi le meuble fut visité légalement en présence de plusieurs +témoins. M. Frasne dressa patiemment son inventaire. Nulle pièce +ne manquait et le chiffre de l'encaisse était exact. + +--Il reste à vérifier cette grande enveloppe qui a été descellée, +dit tranquillement le notaire, qui conduisait l'enquête avec +méthode. Elle contenait le prix d'acquisition de Belvade, vingt +hectares, cent vingt mille francs en billets de banque. Je les ai +comptés avant de partir, devant mon premier clerc ici présent qui +en témoignera. + +--Parfaitement, monsieur. + +-- Le chiffre est consigné là , tout au long. Or, l'enveloppe ne +renfermait plus que vingt billets. + +--On m'a volé cent mille francs, conclut M. Frasne. + +--Comment expliquez-vous, objecta le commissaire, que le voleur +n'ai pas tout emporté? D'habitude, ils ne limitent pas +volontairement leurs profits. + +--Je l'expliquerai au parquet, où je porte immédiatement ma +plainte. + +--C'est votre affaire. Vous soupçonnez donc quelqu'un? + +--Oui. + +--Vos domestiques? + +--Non. Ils seraient partis. Et d'ailleurs, ils n'auraient pas su +découvrir le chiffre. + +--Bien. Je vais rédiger mon procès-verbal. + +--Accompagnez-moi au palais. C'est à deux pas. + +--Comme vous voudrez. + +Ils se rendirent au parquet directement. Le notaire eut avec le +procureur de la République une longue conférence, qui se prolongea +après le départ du commissaire de police. Comme il redescendait +l'escalier, au bas des marches il croisa M. Roquevillard qui +venait à la Cour. Il était midi et quart, l'heure d'ouverture de +l'audience. Les deux hommes se regardèrent et se saluèrent. + +V + +LA FAMILLE EN DANGER + + +Avant l'entrée en séance des conseillers, d'habitude avocats et +avoués, dans la salle des pas-perdus, bavardent quelques minutes +entre eux. C'est le laminoir où passent les nouvelles de la ville. +Mais M. Roquevillard, recherché pour sa belle humeur et redouté +pour ses pointes, agrafa sa robe au vestiaire, et gagna +directement sa place à la barre. De loin, ses confrères le +considéraient avec une curiosité malveillante en s'égayant de +l'équipée du jeune Maurice, qu'ils traitaient d'ailleurs avec +légèreté et comme une revanche contre la contrainte des moeurs en +province. Il paraissait absorbé dans la préparation de sa +plaidoirie. Un huissier vint à son banc et lui toucha l'épaule: + + --Maître, on vous demande au parquet. + +Il se leva aussitôt avec déférence: + + --J'y vais, dit-il. + +Il arrive quotidiennement que le ministère public profite de la +présence d'un avocat à l'audience pour le faire appeler au sujet +de quelque affaire pénale. M. Roquevillard, néanmoins, n'était pas +sans inquiétude: sa rencontre, sur le seuil du palais, avec M. +Frasne, lui inspirait cette réflexion: + +--Commettrait-il la folie de déposer une plainte en adultère? + +Légalement, l'adultère demeure un délit. Il appartient au mari +seul de le dénoncer, et c'est un privilège dont il use rarement. +Mais le visage du notaire était si malaisé à déchiffrer... + +Le procureur de la République, M. Vallerois, dirigeait le parquet +de Chambéry depuis plusieurs années. Il avait eu le temps +d'apprécier la probité professionnelle, le caractère et le talent +de l'avocat. On parlait, il est vrai, de la candidature éventuelle +de celui-ci aux prochaines élections législatives, et l'opposition +au pouvoir trouverait en lui, s'il acceptait, son chef le plus +énergique et le plus autorisé. L'accusation de M. Frasne +détruisait fatalement ce danger politique. Fonctionnaire +ambitieux, M. Vallerois le constatait sans déplaisir quand M. +Roquevillard entra dans son cabinet. + +Il n'y songea plus lorsqu'il dut lui parler et ce fut son honneur +de ne plus voir en face de lui qu'un honnête homme dans l'épreuve. +Il lui tendit la main et commença: + +--Je dois remplir auprès de vous une mission pénible. + +Il s'arrêta et hésita. La force morale de l'avocat se montrait +mieux dans les circonstances difficiles. Il sut gré au procureur +de sa délicatesse, mais il marcha droit au but. + +--Il s'agit de mon fils. + +--Oui. + +--D'une instance en divorce où son nom est mêlé? D'une plainte en +adultère? + +--Non, malheureusement. + +--Malheureusement? + +Ce mot ne pouvait guère avoir qu'une signification. D'une voix +ferme, mais assourdie, M. Roquevillard demanda: + +--S'agirait-il d'un accident? d'un suicide? + +--Non, non, rassurez-vous, s'écria M. Vallerois, se rendant compte +de l'erreur qu'il avait provoquée. Il est parti cette nuit avec +Mme Frasne toute la ville le sait. Mais ce qui est plus grave, +c'est que M. Frasne qui sort d'ici a déposé entre mes mains une +plainte en abus de confiance contre lui. + +Malgré sa possession de lui-même, le vieil avocat, le rouge au +front, s'indigna: + +--Abus de confiance? Je connais mon fils. C'est impossible. + +Le procureur lui donna lecture de la dénonciation que le notaire +avait signée et des constatations relevées par le commissaire de +police. Attentif, M. Roquevillard l'écouta sans l'interrompre. Ce +pouvait être, c'était l'effondrement de sa famille, la honte de +son nom. Maître de lui, mais frappé au coeur, il conclut: + +--M. Frasne se venge bassement. + +--Comme vous je le crois, reprit M. Vallerois, qui laissa paraître +sans détour sa sympathie. Mais l'argent a disparu: comment arrêter +l'action publique? + +-- Mon fils n'est pas seul en cause. Quand un enfant de vingt ans +enlève une femme de trente ans, lequel des deux prépare et dirige +l'expédition? + +--Je l'ai donné à entendre tout à l'heure, à cette place même, +avec insistance. J'ai recommandé la prudence et réclamé vingt- +quatre heures de réflexion. Je me suis heurté à une décision +formelle. La justice va suivre son cours. Je suis obligé de +commettre le juge d'instruction. + +Rassemblant son courage devant ce coup du sort, M. Roquevillard se +taisait, tandis que le chef du parquet tournait et retournait +l'insoluble problème: + +--Il y a contre lui des présomptions graves, précises, +concordantes d'abord les facilités de sa situation à l'étude, puis +sa présence hier soir, avec les clefs, après le départ des autres +clercs, son manque de ressources pour entreprendre son audacieux +enlèvement, et jusqu'au souci d'arrêter lui-même le chiffre de son +vol, comme on fixe la quotité d'un emprunt qu'on restituera. + +--Il y a pour lui d'autres présomptions, répliqua fièrement le +père. D'abord sa famille. On ne ment pas à toute une lignée de +braves gens. Et qui vous dit qu'il est parti sans ressources? +Quand son argent à lui sera épuisé, il reviendra, j'en réponds. + +Leur entretien fut interrompu par un huissier qui venait chercher +l'avocat dont la Cour attendait la plaidoirie: + +--Je vous suis, dit M. Roquevillard en le congédiant d'un geste. + +--Mais s'il est arrêté, comment se défendra-t-il? reprit M. +Vallerois. Comprenez bien que son cas est mauvais. Les preuves +s'accumulent contre lui. Et dans l'hypothèse la plus favorable, +pour se disculper, il faudra qu'il accuse. Le voudra-t-il? Et il +passera toujours pour complice. Dans tous les cas, si vous +connaissez le lieu de sa résidence, conseillez-lui d'attendre, +avant de rentrer en France. Je réclamerai mollement l'extradition. + +M. Roquevillard secoua la tête avec énergie. + +--Non, non. Fuir, c'est avouer. Il faut qu'il revienne. Je +trouverai des preuves d'innocence... + +Et après un instant de réflexion où il pesa le pour et le contre, +il ajouta: + +--Puisque notre malheur vous touche, monsieur le procureur, +m'autorisez-vous à vous demander un service, un grand service qui +peut encore nous sauver? + + +--Lequel? + +--Proposez à maître Frasne de retirer sa plainte contre le +paiement intégral de cent mille francs. + +--Vous les restitueriez? + +--Je les paierais. + +--Et si votre fils n'est pas coupable? + +--Il est dans une impasse, vous l'avez dit. Notre honneur vaut +davantage. Même des poursuites l'éclabousseraient. + +--Maître Frasne passe pour intéressé. Sa plainte n'est peut-être +pour lui qu'un moyen de rentrer dans ses fonds. Essayez de la +moitié. + +--Non, pas de marchandage. Le paiement contre le retrait. + +Par un souci de tranquillité et de bienséance, le magistrat +ébranlé se retrancha derrière des scrupules professionnels. + +--Vous avez raison. J'ai le désir de vous obliger, maître. Et je +l'ai plus encore devant votre sacrifice. Mais convient-il à mon +caractère de tenter une démarche aussi anormale? + +M. Roquevillard mit un peu d'émotion dans sa réponse. + +--Elle est anormale, c'est vrai. Mais le temps presse. Je plaide à +la Cour. Tout à l'heure la plainte sera ébruitée. Vous seul la +connaissez et pouvez la suspendre encore, l'anéantir. Je vous en +supplie. + +--C'est impossible: je ne puis me rendre chez un plaignant. + +--Vous pouvez le faire venir au parquet. + +--Soit, dit M. Vallerois. Le moyen est cher, mais sûrement +efficace. Je présenterai la proposition en mon nom, afin que si +par hasard j'échoue, vous ne soyez pas engagé par une offre qui +paraîtrait une acceptation du vol. + +--Merci. + +Ils se séparèrent. L'avocat rentra dans la salle d'audience où les +conseillers s'impatientaient, et commença de plaider avec sa +lucidité accoutumée. Devant l'ordre serré de son argumentation, +nul ne soupçonna l'angoisse qui le torturait. Mais quand il +s'assit, le vieux lutteur, qui n'était jamais las, sentit une +fatigue extrême, lourde comme le poids inconnu de la vieillesse. + +Après la plaidoirie adverse et une courte réplique, il reprit +enfin sa liberté. Il regarda sa montre: elle marquait trois heures +et demie. Pendant ces trois heures d'intervalle, le sort de son +fils s'était décidé. Il remonta au parquet où l'attendait M. +Vallerois, et comprit immédiatement que le magistrat avait échoué. + +--M. Frasne est revenu, expliqua celui-ci. Vous aviez raison il se +venge. + +--Il refuse? + +--Catégoriquement. Il préfère sa haine à son argent. En vain, j'ai +pesé sur lui de toutes mes forces, invoqué le scandale qui +rejaillirait sur sa femme, parlé même du manque de preuves. Il m'a +répondu que, si je ne mettais pas en mouvement l'action publique, +il se constituerait partie civile devant le juge d'instruction. +C'est son droit, et sa résolution est inébranlable. + +--Et si je tentais, moi, de le fléchir? Nous étions en bonnes +relations. + +--Cette visite serait inutile, pénible et même compromettante. Je +ne vous y engage point. Je lui ai parlé de votre famille, de vous. +Il m'a répliqué: "Son fils m'a arraché le coeur. Tant pis si les +innocents paient pour les coupables." + +M. Roquevillard réfléchit un instant, s'inclina devant ce conseil +dont il approuva l'exactitude, et prenant congé du procureur, il +lui tendit la main: + +--Il me reste à vous remercier. Vous m'avez traité en ami, je ne +l'oublierai pas. + +--Je vous plains, répondit M. Vallerois touché. + +Sa serviette sous le bras, l'avocat regagna sa maison. Il se +hâtait de son pas toujours jeune, portant haut la tête selon son +habitude, mais le visage très pâle. Sous les Portiques, asile des +flâneurs, il croisa des amis qui se détournèrent, tandis que les +passants le dévisageaient avec insistance, avec raillerie. Il +comprit que les clercs de l'étude Frasne colportaient déjà à +travers la ville la honte des Roquevillard. Les Roquevillard: +c'était, depuis des siècles, la première défaillance de la race. +Fallait-il qu'elle fût guettée pour qu'on la répandît avec cette +rancune! Et que de basse envie soulevait donc l'orgueil d'un nom! +La faiblesse d'un descendant détruisait tout un passé d'énergie et +d'honneur qui avait fourni depuis tant d'années des exemples +virils. Et ceux qui s'en réjouissaient ne comprenaient-ils point +que cet écroulement les atteignait?... + +Il se redressa et ralentit sa marche. Personne ne supporta son +regard. Se raidissant dans le mépris, il songeait, tandis qu'il +faisait face à l'orage: "Chiens, aboyez à distance. Mais +n'approchez pas. Tant que je serai vivant, je protégerai les +miens, je les couvrirai de ma force. Et vous ne me verrez pas +souffrir." + +Devant sa porte, il fut absorbé par M. de la Mortellerie, son +voisin de campagne. Devrait-il subir déjà des condoléances et des +sympathies? Encore ce maniaque, en le recherchant, se montrait-il +le plus humain. Le vieux gentilhomme lui montra le château que +baignait la lumière du soir. + +--À la réception de l'empereur Sigismond, en 1416, lui confia-t-il +mystérieusement, le duc Amédée VIII donna dans la grande salle un +banquet dressé par Jean de Belleville, l'inventeur du gâteau de +Savoie. Les viandes étaient dorées, chargées d'ornements et de +banderoles aux armes des convives, et chacun recevait les mets qui +lui étaient destinés en portion simple, double ou triple suivant +son rang. J'aime cette distinction: il faut manger, non pas selon +son appétit, mais selon son importance. + +--Une portion m'eût suffi, répliqua M. Roquevillard en abandonnant +le fâcheux. + +Il ne pouvait, lui, tromper le présent avec les souvenirs du +passé. Il disparut sous la voûte, monta l'escalier, et gagna son +cabinet en évitant la chambre de sa femme toujours alitée. Mais +celle-ci, l'ayant entendu, le fit appeler dans l'espoir qu'il lui +donnerait des nouvelles de leur fils. Il la trouva seule, assise +sur son lit, dans l'ombre du jour qui tombait. + +--Marguerite est sortie, murmura-t-elle, et, osant à peine +formuler cette demande, elle ajouta: + +--Tu ne sais rien de Maurice? + +--Non, rien. De longtemps, sans doute, nous ne saurons rien. + +--Comme ta voix est dure, François! reprit la malade. Cette femme +l'a ensorcelé, comprends-tu, le pauvre enfant. + +--La faiblesse est une façon d'être coupable. + +Frappée de cet accent rigide, elle tourna le bouton de la lumière +électrique, et vit son mari comme atteint d'une vieillesse subite, +si pâle et les yeux si creusés, qu'elle pressentit le danger. + +--François, supplia-t-elle, il y a autre chose que tu me caches. +Ne suis-je plus comme autrefois ta compagne pour qui tu n'avais +pas de secrets? + +Il s'avança vers le lit: + +--Mais non, chère femme, il n'y a rien de plus. La désertion de +notre fils, n'est-ce pas assez? + +Redressée et les bras tendus, elle reprit sa supplication. + +--Je lis dans ton regard une menace terrible qui pèse sur nous. Ne +m'épargne pas comme la nuit dernière. Parle: j'aurai du courage. + +--Tu t'exaltes sans cause; il n'y a rien. + +--Je te jure que j'aurai du courage. Tu ne me crois pas? + +--Valentine, calme-toi. + +-- Attends, tu vas me croire. + +Et joignant les mains, la vieille femme que la maladie accablait +invoqua à voix haute la force de Dieu. Dans le visage exsangue et +émacié, sans reflet de vie, les yeux brillaient d'une ardente +flamme. + +--Valentine, dit-il doucement. + +Elle se tourna vers lui comme transfigurée: + + --Maintenant, dit-elle, maintenant, parle. Je puis tout entendre. +Est-il mort? + +--Oh! non! + +Elle avait eu le même cri que lui. Subjugué par cette foi qui +animait sa femme, il lui confia la redoutable accusation qui les +atteignait dans leur chair. Avec indignation, elle la repoussa. + +--Ce n'est pas vrai. Notre fils n'est pas un voleur. + +--Non. Mais pour tout le monde il le sera. + +--Qu'importe, s'il ne l'est pas en réalité. Et cela, je le sais, +j'en suis sûre. + +Mais d'un geste coupant, M. Roquevillard résuma le désastre: + +--Il nous déshonore. + +C'était le crime contre la race que, chef de famille, il jugeait, +tandis que la chrétienne songeait à la conscience. + +--Dieu, déclara-t-elle avec solennité, ne nous abandonnera pas. + +Comme elle prononçait cet unique mot d'espoir, Marguerite entra, +bouleversée et luttant contre son trouble. Elle regarda son père +et sa mère, les vit unis dans la même douleur, et, comme un +torrent qui renverse un barrage, elle brisa la contrainte qu'elle +s'imposait et se livra à ses sanglots. + +Mme Roquevillard l'attira sur son coeur: + +--Viens vers moi. + +--Qui t'a fait du mal? lui demanda son père. + +Avec une surexcitation fébrile, elle domina sa détresse: + +--On nous insulte. + +--Qui? + +--Je viens de chez Mme Bercy. Raymond était là . Elle m'a dit: +"Vous avez un joli frère." C'était mal de sa part. Moi je baissais +la tête. Elle a repris: "Vous savez ce que racontent les clercs de +l'étude Frasne?" Je me taisais toujours. "Ils racontent que votre +frère ne s'est pas contenté de la femme." --" Maman! " a crié +Raymond faiblement. Moi, j'étais déjà debout. Achevez, madame, +vous le devez. " Elle a osé achever: "Il a emporté la caisse." +Alors j'ai dit: "Je vous défends d'insulter mon frère." Et à mon +fiancé, j'ai ajouté: "Vous, monsieur, qui ne savez pas me protéger +chez vous, je vous rends votre parole." Il a voulu me retenir, +mais je n'ai plus rien écouté, et me voilà . + +--Chère petite! murmura sa mère en l'embrassant. + +--Ah! se récria M. Roquevillard redressé sur les têtes jointes de +sa femme et de sa fille, on condamnera donc toujours sans +entendre. + +Mais déjà Marguerite oubliait son malheur personnel pour le +malheur commun. Elle se releva et vint à son père qu'elle fixa +dans les yeux: + +--Vous en qui j'ai confiance, répondez-moi ce n'est pas vrai, +n'est-ce pas? + +--C'est faux! assura la malade. + +-- Je l'espère, dit le chef de famille. Mais toutes les apparences +sont contre lui, et il risque d'être condamné. + +--Condamné? + +--Oui, condamné, répéta l'avocat, et nous tous avec lui qui +portons le même nom, venons du même passé et marchons vers le même +avenir. + +D'un geste, il parut protéger les deux femmes en larmes et menacer +le déserteur: + +--Un instant de faiblesse suffit à briser l'effort de tant de +générations solidaires. Ah! que là -bas, dans sa fuite honteuse, il +mesure l'étendue de sa trahison: les fiançailles de sa soeur +rompues, l'avenir de son frère atteint, la santé de sa mère +ébranlée, notre fortune compromise, notre nom taché et notre +honneur sali! Voilà son oeuvre. Et cela s'appelle l'amour! +Qu'importe qu'il n'ait pas dérobé une somme d'argent? À nous, il +nous a tout volé. Aujourd'hui que nous reste-t-il? + +--Vous, s'écria Marguerite. Vous le sauverez. + +--Dieu, dit Mme Roquevillard qui retrouvait dans le malheur une +étrange sérénité. Ayez confiance: les mérites d'une race ne sont +jamais perdus. Ils rachètent les fautes des coupables... + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +I + +FABRICANT DE RUINES + + +De tous les lacs de Lombardie, le moins visité est celui d'Orta. +Il se perd dans la réputation du lac Majeur comme une barque dans +le sillage d'un bateau. + +Du train qui le longe, le voyageur se contente de le regarder +négligemment sans daigner s'arrêter. Il aperçoit les lignes +précises des montagnes boisées qui l'enserrent, et les creux de +vallons où de blancs villages se dissimulent à demi comme des +troupeaux dans l'herbe. Il emporte en hâte la vision d'une colline +plantée d'arbres qui s'avance en promontoire sur les eaux, d'une +ville éparpillée sur la rive, d'une île toute bâtie, et dans sa +fuite rapide il pense avoir cueilli le sourire délicat de ce +paysage qui se réserve et qui résume le charme de la nature +lombarde un mélange d'âpreté et de grâce. La grève du lac +s'arrondit avec mollesse, mais les contours de l'horizon sont +nets, accentués, non point fondus et vaporeux comme ils le sont en +Suisse et en Savoie sous un ciel plus pâle. Le soir, ils +apparaissent foncés sur un fond clair. Les ondulations des +collines presque symétriques reproduisent les mêmes formes en les +exagérant à mesure qu'on regarde vers le nord, de sorte qu'on +devine à les mesurer par quelles adroites transitions la plaine de +Novare aboutit à la muraille formidable des Alpes. + +Orta Novarese n'est pas encore aménagée pour recevoir des hôtes. +De là son heureux abandon. Un seul hôtel, au penchant du Mont +Sacré, --Orta est couronnée d'un monticule où vingt chapelles +disséminées dans les arbres illustrent la vie et les miracles de +saint François d'Assise,-- l'hôtel du Belvédère reçoit, du +printemps à l'entrée de l'hiver, des pensionnaires en petit +nombre. Mais on découvre sans cesse dans la verdure, le long de la +côte, des maisons de campagne où l'aristocratie de la province +vient goûter le repos. Les grilles n'en sont pas fermées. Bien +entretenus, leurs jardins répandent un parfum de fleurs que l'on +respire avec délices, au lieu des relents de tables d'hôte qui +empoisonnent le séjour de Pallanza ou de Baveno... + +Fuyant les grandes villes où ils avaient passé la mauvaise saison, +Mme Frasne et Maurice Roquevillard s'étaient installés au mois de +mai à l'hôtel du Belvédère. Retenus par lassitude du changement et +aussi par la modicité du prix, ils s'y trouvaient encore à la fin +d'octobre. Un automne exceptionnel succédait à l'été presque +sournoisement, et sans la brièveté des jours, un peu de fraîcheur +dans l'air, et l'or craintif qui teintait les feuillages, le +soleil eût inspiré une confiance illimitée. + +Ce matin-là , dans le salon attenant à leur chambre, le jeune homme +s'occupait à traduire un petit livre italien, _Vita dei SS. Jiulio +e Ginliano_, histoire des deux apôtres qui, de la mer Égée, +vinrent au quatrième siècle évangéliser Orta. Un passage tiré de +Lamartine et laissé dans son texte français le retint plus +longtemps que la phrase la plus obscure. Rêveur, il tourna la tête +du côté de la fenêtre. Ses yeux dédaignèrent le bouquet d'arbres +qui terminait la presqu'île au-dessous de lui, l'eau transparente +et calme, la petite île, jadis lieu d'enchantements, que le +poétique auteur de la biographie compare à un camélia sur un plat +d'argent. Spontanément ils cherchèrent le faite des montagnes qui +barrent l'horizon, comme s'ils les voulaient franchir pour voir au +delà . Pendant qu'il était ainsi absorbé, une forme blanche se +glissa dans la pièce et se pencha par-dessus son épaule sur le +volume ouvert. Entre les phrases étrangères, la phrase française +se détachait en caractères italiques: _La prédestination de +l'enfant_, disait Lamartine, _c'est la maison où il est né: son +âme se compose surtout des impressions qu'il y a reçues. Le regard +des yeux de notre mère est une partie de notre âme qui pénètre en +nous par nos propres yeux_. + +Mme Frasne doucement ferma le livre, et son amant qui ne l'avait +pas entendue venir tressaillit à ce geste. Ils échangèrent un +regard plein de ces choses que des amants n'osent pas dire et à +peine penser. + +--Quel jour du mois sommes-nous? demanda-t-elle avec indifférence. + +Rassuré, il répondit: + +--Le vingt-cinq octobre. + +Tout de suite, elle l'inquiéta de nouveau: + +--Il y a un an, te souviens-tu, nous avions rendez-vous au +Calvaire de Lémenc. Là , nous nous sommes décidés à fuir ensemble. +Il n'y a qu'un an, déjà mon amour ne te suffit plus. + +--Édith! + +--Non, il ne te suffit plus. + +Et avec un sourire triste, elle ajouta simplement: + +--Vois, tu travailles. + +--Édith, ne faut-il pas songer à l'avenir? + +--Non, il n'y faut pas songer encore. Que nous manque-t-il? + +Il prit ombrage de sa question: + +--Mes ressources sont épuisées. Notre fortune présente vient de +toi, +je ne puis l'oublier. + +--Mais tout est commun entre nous. Ne suis-je pas ta femme? + +Il fronça les sourcils d'un air volontaire: + +--Je désire que ta dot demeure intacte. J'ai demandé à l'un de mes +amis, qui est publiciste à Paris, de me chercher une situation +dans la +presse. Ne pourrais-je y rédiger une revue des journaux étrangers? +Au collège j'ai appris l'anglais, plus tard l'allemand pour ma +thèse +de doctorat. Et je parle déjà l'italien. Cette collaboration, et +un +contentieux, ce serait de quoi vivre. + +Elle l'écouta avec un sourire ambigu et de ce geste d'adoration +qui +lui était familier elle lui caressa le visage de la main. + +--Demain nous parlerons de l'avenir. Demain, pas aujourd'hui. + +--Pourquoi attendre un jour? Fixons tout de suite, au contraire, +la +date de notre départ. + +--De notre départ? + +--Oui, pour Paris. + +Elle ne sut pas dissimuler son mécontentement: + +--Toujours Paris. Tu m'en parles sans cesse. Tu en es obsédé. + +--C'est là que je puis gagner mon pain, répondit-il avec +mélancolie. + +Souple et câline, elle se coula entre ses bras, chercha ses lèvres +rouges sous la moustache et lui murmura de tout près: + +--Je t'avais demandé un an de ta vie. Un an à vivre sans passé ni +avenir, à respirer jour par jour notre tendresse, à oublier pour +moi +le reste du monde. T'en souviens-tu? + +--Ne te l'ai-je pas donné, et bien plus encore? + +--Il me manque un jour: c'est demain notre anniversaire. + +Avec émotion, il répéta: + +--Demain, Edith. + +Toute frémissante de ses souvenirs, elle se redressa: + +--Ce jour qui nous reste, ne le gâte pas. Puisqu'il est le +dernier, qu'il soit le plus beau de notre année qui s'est écoulée +goutte à goutte. Ne parlons plus de l'avenir avant demain. Me le +promets-tu? + +Il sourit de tant d'exaltation: + +--Je veux bien. + +--Alors, je vais m'habiller. Ce sera vite fait. Et nous sortirons. +Nous déjeunerons dans l'île. + +Elle disparut, et pendant son absence, il voulut reprendre ses +exercices de traduction. Mais de nouveau il commença la phrase +française: _La prédestination de l'enfant, c'est la maison où il +est né..._ Et il s'arrêta de nouveau. + +Édith avait raison. Le présent ne lui suffisait plus, ne lui avait +jamais suffi. De connivence tous deux venaient d'écarter l'avenir, +mais le passé, dont ils n'avaient point osé parler, leurs regards +y plongeaient quand leurs bouches demeuraient muettes. Le silence, +pour lui, devenait un supplice. Par delà ces montagnes +rapprochées, que faisaient-ils à cette heure, ceux dont il n'avait +pas de nouvelles? + +Édith reparut sur le seuil, et implora son approbation: + +--Me trouves-tu jolie, ce matin? + +Elle portait une robe d'été en alpaga blanc qui dessinait, sans la +serrer, sa taille flexible, et un chapeau surmonté d'ailes +blanches qui achevait de donner à toute sa personne une grâce +légère et élancée. Cette année l'avait rajeunie. Ses yeux de feu +ne pouvaient jeter plus d'éclat qu'autrefois, mais ses joues +étaient plus rondes et moins pâles. Son corps mince avait pris une +apparence de poids. Et sur toute sa personne était répandue une +expression indéfinissable d'amour comblé. + +Il l'admira et ne lui adressa pas le compliment qu'elle attendait. + +Ils descendirent vers le port d'Orta par un chemin en pente raide, +aux pavés ronds, si peu fréquenté que l'herbe y croît entre les +pierres. Sur la place, devant la grève où les barques sont +amarrées, ils croisèrent une jeune fille coiffée d'un béret rouge +qu'ils avaient déjà rencontrée plusieurs fois dans leurs +promenades et qui devait habiter les environs. L'étrangère les +dévisagea sans timidité, surtout Maurice. + +--Elle est gentille, constata le jeune homme après l'avoir +dépassée. + +Sa compagne eut une moue de tristesse qui pour un instant lui +restitua son âge: + +--Ne la regarde pas. Je suis jalouse. + +Il la plaisanta sur cet excès de sévérité: + +--Jalouse? Et moi ne puis-je l'être? + +--De qui, grand Dieu? + +--Mais de cet Italien noir et moustachu de l'hôtel qui, pendant +les repas, oublie sa maîtresse pour couler vers toi ses oeillades +indiscrètes. + +Elle éclata de rire + +--Lorenzo! + +--Tu sais son nom? + +--Il me l'a dit. Il m'a fait, en roulant ses yeux blancs, une +déclaration qui m'a beaucoup amusée. + +Il s'efforça d'en rire à son tour. Mais quand ils furent installés +dans leur canot, et qu'après deux ou trois coups de rames ils se +furent éloignés du bord, ils éprouvèrent la même impression de +malaise. Ce présent qu'ils ménageaient avec tant d'art, dont ils +écartaient les souvenirs et les conséquences pour en extraire +toute la force, voici que le plus petit incident l'atteignait. +Quelles murailles fallait-il construire à l'amour pour le mettre à +l'abri du monde, ne fût-ce qu'une année? Cet amour, à quoi ils +avaient tout sacrifié, était pressé de toutes parts par la vie et +jusque par les mouvements de leurs coeurs, comme cette île devant +eux était baignée des eaux. + +La première, elle eut conscience de leur misère. Elle se leva de +la banquette et se rapprocha de lui. Au lieu de la comprendre, il +lui raconta la légende de saint Jules dont ils ne se souciaient ni +l'un ni l'autre: + +--Cette île, autrefois, était un repaire de serpents. Lorsque +saint Jules voulut s'y rendre d'Orta, les pêcheurs refusèrent tous +de lui prêter leurs barques. Alors il étendit sur l'eau son +manteau et se servit de son bâton comme d'une rame. + +Dépitée, elle murmura: + +--Comme tu es savant! + +--Je viens de lire ce miracle. + +--Je déteste ton livre. + +Il devina pourquoi elle le détestait. Dans ce dernier jour de leur +première année amoureuse qui devait en résumer la douceur, tout +les blessait, tout leur devenait douloureux, et jusqu'aux paroles +les plus innocentes. + +Ils abordèrent au pied d'un escalier qui descend à la rive, et +attachèrent leur canot à un cercle de fer fixé dans la grève pour +cet usage. Ils entrèrent dans la vieille basilique romane qui +renferme des fresques byzantines, récemment découvertes sous un +épais crépi, une chaire de marbre noir, un sarcophage et des +fresques de Ferrari et de Luino. Pour l'avoir entrevue d'autres +fois, ils la visitèrent sans plaisir: il faut aux amants des +spectacles toujours neufs, tant ils redoutent les sensations +émoussées, par la crainte instinctive d'une autre lassitude. Ils +préférèrent s'engager dans une ruelle étroite qu'ils ne +connaissaient pas. Tout le sommet de l'île en pente est occupé par +les bâtiments d'un séminaire qui ressemble à une forteresse. Après +un tournant, leur ruelle aboutit à une porte fermée. Ainsi +arrêtés, ils se trouvèrent face à face dans le plus complet +isolement entre de hauts murs dans une île. Pour eux, il n'y avait +effectivement plus qu'eux au monde. N'est-ce pas le désir de tous +les +amants? L'année précédente, ils eussent souhaité pour le reste de +leurs jours une telle solitude. D'un commun accord, ils +s'enfuirent vers le rivage. + +Un vieillard pêchait à la ligne en plein soleil. Sous un saule qui +bordait la grève, deux enfants, pieds nus, faisaient des +ricochets. Le long de la côte, des maisons de campagne +apparaissaient entre les branches que dégarnissait lentement +l'automne, et Orta toute blanche se reflétait dans le lac +immobile. Ce spectacle de vie calme, dans le repos de midi, leur +fut un soulagement. + +Ils déjeunèrent sur les marches de l'escalier qui conduit à la +basilique. Et après avoir erré sur l'eau une partie de l'après- +midi, en quête d'un site ignoré qui raviverait leurs sensations, +ils regagnèrent le port. Débarqués, ils cherchèrent l'emploi de +leur temps. + +--Rentrons-nous à l'hôtel? lui demanda-t-il sur la petite place. + +Mais elle protesta contre ce projet de claustration: + +--Oh! non. Le soleil est loin encore de la montagne. Revenons par +la grande route, sans nous presser. + +La route, après avoir traversé la ville dépourvue de trottoirs, +suit le lac tout en s'élevant peu à peu de niveau et contourne le +Mont Sacré qui, de ses arbres et de ses chapelles, domine la +presqu'île. Elle longe des grilles ou des murs de villas, dont +l'entrée est ornée de palmiers et d'orangers. Devant l'une de ces +villas, toute modeste et même délabrée, qu'ils aperçurent au bout +d'une courte avenue par le portail ouvert, Édith respira une odeur +de roses: + +--Attends, dit-elle à son amant. Elles ont tant de parfum, et ce +sont les dernières. + +--Entrons. J'en demanderai quelques-unes pour toi. + +Ils entrèrent ensemble, et ce fut pour trouver dans le jardin +intérieur un assemblage étrange: des stèles tronquées, des +tourelles de stuc démantelées à demi, des portiques inachevés, +toute la dévastation d'une cité d'art en miniature, mais une +dévastation régulière, organisée en motifs de décoration. Au +milieu de ces pierres symétriquement groupées qui, toutes, +symbolisaient avec une grâce factice les injures du temps, un +petit Amour de marbre, que cernaient des rosiers, se dressait sur +un piédestal, le sourire aux lèvres et bandant son arc. + +La jeune femme ne vit que l'Amour parmi les roses: + +--Il est charmant, et le jour le caresse. + +--C'est bizarre, observait Maurice: nous devons être chez quelque +amateur de monuments funéraires. En Italie, on ne redoute pas +l'accumulation. + +Un homme déjà âgé, revêtu d'une blouse blanche, le ciseau du +sculpteur à la main, s'avança à leur rencontre et les salua d'un +geste un peu +trop solennel, mélange d'obséquiosité et de noblesse. Il +s'entretint en langue italienne avec le jeune homme pendant +qu'Édith autorisée cueillait des fleurs. Elle les rejoignit avec +une gerbe dans les mains: + +--Voici mon bouquet. Mais je vous offrirai une rose à chacun. + +Le propriétaire dépouillé se confondit en remerciements et +formules de reconnaissance qu'elle ne comprit pas. Maurice le +présenta: + +--M. Antonio Siccardi. Monsieur est fabricant de ruines +artificielles. C'est un beau métier. + +Édith leva sur son amant des yeux interrogateurs. + +--Je t'expliquerai, ajouta-t-il. + +Quand ils se retrouvèrent sur la route après avoir pris congé de +leur hôte d'un instant, elle s'amusa de cette profession peu +connue, et répéta sur un ton de badinage: + +--Fabricant de ruines artificielles? + +--Mais oui, pour l'ornement des parcs. Dans les bosquets, à côté +d'un banc, cela fait très bien, une colonne brisée, un arceau +abandonné, ou quelque savante rocaille. J'ai connu au quartier +Latin un brave homme qui fabriquait des toiles d'araignées pour +les vieilles bouteilles qu'on achète le soir même, les jours de +grands dîners. + +--Et gagne-t-il beaucoup d'argent avec sa fabrique? + +--Beaucoup. + +--Ce n'est pas possible. + +--Il me racontait justement que tous les nouveaux riches --et ils +sont nombreux-- parvenus de la finance ou du négoce, raffolent de +son art. Ils bâtissent des maisons neuves, eux-mêmes sortent de +terre, mais pour la beauté il leur faut des ruines. + +--Bien. Mais l'Amour? Pourquoi l'Amour au milieu de ces affreux +débris? Les roses lui suffisent. + +--Aussi l'ai-je demandé au bonhomme. + +--Et qu'a-t-il répondu? + +--"Il se plaît dans les ruines", m'a-t-il assuré avec un sourire +mystérieux, le sourire de la Joconde que prennent volontiers les +marchands. + +--Oui, c'est drôle, conclut-elle. Avec leurs groupes de marbre en +toilette de ville, les Italiens font de leurs cimetières des +salons de modes et ils choisissent des signes de mort pour +l'agrément de leurs jardins... + +Lentement ils gravirent le Mont Sacré, qui s'élève d'une centaine +de mètres au-dessus de la ville. Quand ils parvinrent au sommet, +ils y trouvèrent le soir qui ajoutait une douceur secrète au grand +bois de sapins, de mélèzes, de châtaigniers et de pins parasols où +s'abritent de-ci de-là , sur un sol accidenté, les vingt +sanctuaires de saint François d'Assise. Ces petites chapelles, +édifiées entre le seizième et le dix-huitième siècle, sont toutes +d'architecture différente, rondes ou carrées, avec ou sans +péristyle, gothiques ou romanes, le plus souvent byzantines. +Chacune d'elles renferme, en place d'autel, une scène de la vie du +saint, représentée par des personnages en terre cuite, de grandeur +naturelle. C'est un Oberammergau immobile. Un art candide a +présidé à l'installation du pèlerinage. Ainsi les stigmates du +saint lui sont donnés, par le moyen de fils qui joignent ses mains +au plafond où des rayons d'or laissent deviner la présence de +Dieu. + +Depuis leur installation à Orta, Édith et Maurice ne passaient pas +de jours sans venir au Mont Sacré. De l'hôtel du Belvédère on y +accède en quelques pas. Entre toutes les chapelles, ils avaient +élu la quinzième dont une tradition attribue le dessin à Michel- +Ange. Elle est de forme cylindrique, avec une coupole et un +pourtour supporté par de grêles colonnettes de granit. Elle leur +rappelait ce Calvaire de Lémenc où leur départ s'était décidé. Les +arceaux de ses voûtes légères, le long de la galerie surélevée de +quelques marches, encadraient successivement toutes les +perspectives du bois tantôt d'autres chapelles dans la verdure, +tantôt la margelle d'un puits, et tantôt, entre les branches, un +pan du ciel, un coin du lac, ou l'île Saint-Jules comparable, avec +son campanile à l'avant, à quelque grand cuirassé échoué dans ce +lac minuscule. + +Ils se dirigèrent tout naturellement vers leur chapelle dont ils +gravirent les marches. Les fûts des pins rapprochés d'eux se +profilaient en noir sur le fond rougissant, et de-ci de-là , un des +sanctuaires blancs se détachait sous les arbres comme une maison +amie. + +Elle tenait ses roses d'une main. De l'autre elle chercha l'épaule +de son amant. + +--C'était un beau soir comme ce soir, soupira-t-elle. + +--Quand? + +--Il y a un an. Tu ne regrettes rien? + +Il détourna les yeux: + +--Non. + +--Tu ne regretteras jamais rien? + +Ainsi pressé, il répondit presque durement: + +--Non, jamais. + +Elle se pencha davantage pour atteindre ses lèvres, et vit dans +ses yeux un regard lointain qui l'effraya. Ce qui les avait +séparés tout le jour --tout ce dernier jour de leur année de +tendresse-- lui apparut avec évidence. Elle dit enfin ce que la +prudence lui commandait de ne pas dire: + +--Maurice, où est Chambéry? + +--Là -bas. + +Il avait répondu si vite et d'un geste si sûr qu'elle en fut +bouleversée. Il s'orientait donc souvent dans le ciel vers cette +direction; dans son amour il n'avait rien oublié. Des larmes +jaillirent des yeux de la jeune femme. Il n'en demanda pas la +cause, mais tâcha de la consoler avec des caresses: + +--Édith, je t'aime tant. + +Elle fit une moue désabusée: + +--Plus que tout? + +--Plus que tout. + +--Jusqu'à la mort? + +--Oui. + +--Pas davantage? + +-- C'est impossible. + +Avec une ardeur insatiable elle jeta comme un cri: + +--Mais je ne veux pas mourir, je veux vivre. M'aimeras-tu autant +demain? + +--Pourquoi demain? + +--Parce que j'ai peur. Ne vois-tu pas que nous ne pouvons plus +continuer de vivre ainsi? + +--Ah! tu l'avoues! Non, nous ne le pouvons plus. L'avenir, le +passé, le monde, nous ne pouvons pas les supprimer. Chaque jour tu +repoussais les explications. + +--Tais-toi, Maurice. Tais-toi. + +Elle le bâillonna de sa main et de nouveau elle le supplia: + +--Demain, demain, je te promets. Je t'obéirai. Tu décideras de +notre sort. Mais pas ce soir. Ce dernier soir est à moi. + +Et sa bouche vint prendre la place de sa main. + +Le jour décroissait rapidement. Entre les arbres, les traînées +rouges qui bordaient la montagne s'affaiblissaient et les eaux du +lac prenaient une teinte uniforme et grise, à peine traversée et +animée çà et là par un dernier reflet du couchant. + +Le premier, il descendit les degrés du péristyle. Il marchait sans +y prendre garde dans la direction qu'il avait montrée du doigt. +Quand il se retourna, il vit sa compagne immobile, entre deux +colonnes. Ainsi, jadis, elle l'attendait au Calvaire. Sa forme +blanche se détachait sur le mur moins clair. + +--Comme elle est belle! songea-t-il, vaincu encore une fois. + +Elle respirait ses fleurs en regardant le soir. Il se souvint de +leur étrange visite de l'après-midi: + +"L'Amour et ses roses." + +Il appela: + +--Édith ne viens-tu pas? La fraîcheur tombe et tu n'as pas de +châle. + +Et tandis qu'elle le rejoignait, il regarda vers le point +d'horizon qui lui représentait son pays et songea: + +"Les ruines sont là -bas." + +Avec son sourire engageant, l'artiste d'Orta n'avait-il pas assuré +que _l'amour se plaît dans les ruines_? + +II + +L'ANNIVERSAIRE + + +Le jour même de leur _anniversaire_, Maurice voulut déterminer sa +compagne au départ. Après le déjeuner, il l'emmena dans l'avenue +qui borde le Mont Sacré, et qui s'ouvre, par intervalles, sur de +petits balcons protégés par une balustrade de pierre et aménagés +pour la vue du lac. + +Le soleil y donnait en plein; mais à la fin d'octobre on le +recherche au lieu de l'éviter. + +Triste ou distraite, elle ne parlait pas. Le premier, il rompit le +silence, qui, maintenant, les séparait au lieu de les unir. + +--Ce jour devait arriver, Édith. Nous avons été heureux ici. Mais +il faut partir. On m'attend à Paris. Ce sera le commencement d'une +vie nouvelle. + +Il espéra une réponse, un encouragement, et reprit avec embarras: + +--Nous installerons notre amour en ménage. Nous aurons un foyer. +Je m'occuperai de régulariser notre situation, d'obtenir ton +divorce. Tu n'as pas voulu jusqu'à maintenant que je m'en occupe. +Nous avons brisé tous les liens sans regarder en arrière. + +Édith éluda cette mise en demeure. Redoutant confusément de +quitter l'Italie, elle parut détachée de tout projet: + +--À cette heure comme il fait bon! Hier soir, j'ai Senti le froid. + +Il la suivit avec patience: + +--Froid? L'air est si doux qu'on se croirait encore en été. + +--Pourtant c'est l'automne. Regarde. + +À leurs pieds s'étendaient les rives hautes et dentelées du lac. +En face d'eux, c'étaient les contours précis des montagnes. Çà et +là , un oratoire, un village, une tour fixaient les points +saillants du paysage. Les arbres et les buissons, en quelques +jours, avaient changé de couleur: seuls, les groupes de pins +maintenaient leur vert intact dans une mer d'or pâle. + +Ils s'étaient appuyés à la balustrade. Comme en Savoie, la beauté +menacée des choses communiquait à Édith une exaltation presque +douloureuse. Les narines dilatées, les nerfs tendus, toute +vibrante, elle respirait la grâce mortelle de l'automne. Lui, ne +pouvait détacher ses yeux de ce visage qu'il n'avait peut-être +jamais vu dans le calme, mais toujours animé par quelque passion +et comme brûlé à l'intérieur d'un feu dévorant que le regard +révélait. Quelques lignes délicates, le mouvement du sang sur une +jeune chair, le parfum de cheveux noirs, et la beauté du monde +s'abolit, ou plutôt se ramasse en un tout petit espace. Il +remarqua d'un seul coup, sur elle, le travail de l'année écoulée. +La jeunesse retrouvée, la liberté, le plaisir, les villes d'art +parcourues avaient favorisé son épanouissement. Partie le coeur +bouillonnant de désirs confus, elle s'était affinée et complétée à +la fois. Jamais encore il n'avait apprécié avec autant de sûreté +l'achèvement de sa séduction. Il en éprouva une jouissance +angoissante, en songeant qu'il pouvait la perdre. + +Elle sentit le regard persistant de Maurice, lui sourit et désigna +l'horizon d'un geste large qui semblait le cueillir: + +--C'est plus beau que les premiers jours. + +Il ne put se tenir de lui traduire sa dernière pensée: + +--Toi aussi, tu es plus belle. + +Ce compliment inattendu la surprit: + +--Vraiment? + +--Oui. Regarde les arbres. Ils sont plus légers et comme +débarrassés d'un poids inutile. Sous leurs branches on voit plus +loin. Ainsi dans tes yeux on voit plus profond. + +- Jusqu'à mon coeur? + +--Jusqu'à ton coeur. + +Elle sourit en pensant à tout ce qu'un jeune homme ignore encore +d'un coeur de femme. Et ne doutant plus de son pouvoir, elle jugea +le moment favorable pour provoquer elle-même l'explication si +longtemps repoussée. Son but était de rejeter tout mensonge, et de +s'attacher irrévocablement son amant par l'acceptation d'une +complicité impossible à désavouer si tard. Cette acceptation +serait le plus grand témoignage de tendresse qu'elle recevrait de +lui. Elle l'eût donnée, elle, sans hésiter, dans le cas inverse. +Mais avec les hommes, il faut tout craindre, jusqu'au bout: ils +ont une si étrange conception de l'honneur. + +Le droit de prendre et d'emporter le montant de la donation que +lui avait consentie M. Frasne ne faisait pour elle aucun doute. +Qu'est-ce qu'une donation que le donateur peut retenir? Elle +chassait même les scrupules qui lui venaient sur la manière dont +elle avait agi. Que lui importait la manière? Les femmes ne +comprennent qu'à demi les questions d'intérêt qui les gênent. On +lui avait expliqué que cet argent était à elle. Cette explication +lui suffisait. Eût-elle dépouillé son mari qu'elle n'eût point +connu de remords, puisqu'elle le haïssait. Mais de bonne foi elle +ne croyait pas l'avoir dépouillé. Elle n'avait emporté strictement +que son dû quand elle n'aurait eu qu'à élargir la main. Elle avait +donné, elle, sa jeunesse et sa beauté. Elle avait payé avec de la +vie, avec des larmes. Pourrait-on lui restituer ses neuf années de +répulsion vaincue, de dégoûts accumulés? + +Cependant, au moment de tout révéler, elle hésita, puis de sa voix +la plus câline, elle commença: + +--Le bonheur embellit donc? Depuis mon enfance, c'est ma première +année de bonheur. Ah! Si tu savais mon passé! + +--Je te l'ai réclamé souvent, Édith. Dis-le-moi. Donne-le-moi. Toi +non plus, tu ne peux plus garder tes secrets. + +Ce fut sa version, un peu arrangée comme toutes les +autobiographies: une enfance joyeuse et choyée dans un milieu de +luxe bourgeois, la ruine de son père atteint de la passion du jeu, +ruine mal supportée qui le conduisait rapidement à l'ennui, à +l'ivresse, à la maladie et à la mort; puis la retraite à la +campagne avec une mère faible et désolée, et déjà la révolte +intérieure dans une existence monotone, toute la fièvre du désir +consumant de convoitise le coeur de la jeune fille qui, ayant +hérité de l'imprudence et de la générosité paternelles, se +trouvait réduite à donner des leçons de piano aux enfants des +villas environnantes et attendait avec impatience l'amour dont +elle espérait la liberté. + +Le jeune homme coupa son récit pour murmurer: + +--C'était la misère. + +Elle crut qu'il s'apitoyait, et lui sourit pour le remercier de sa +compassion. Prise elle-même par ses souvenirs, elle ne remarqua +pas l'attention concentrée avec laquelle il guettait ses moindres +paroles. + +--Presque, répondit-elle. + +--Et déjà tu étais jolie? + +--Je ne crois pas. J'étais si maigre. Un sarment de vigne. + +Mais elle se connaissait bien, car elle ajouta d'un ton de +gaminerie: + +--On s'en sert pour mettre le feu. + +Alors commencèrent les poursuites de M. Frasne. Avec ses yeux à +fleur de tête et l'obstination qu'elle devinait sous ses airs +douceâtres, il lui inspirait un sentiment de répulsion. Elle se +révolta; il se décida, le premier de tous ceux qui la +recherchaient, à demander sa main. Il possédait une belle fortune, +une situation honorable à Paris; il pouvait acquérir à son gré une +étude de notaire à Grenoble ou dans quelque ville voisine. C'était +le mariage de convenance dans toute son horreur. Elle détestait la +pauvreté; sa mère, qui n'y était pas accoutumée, la redoutait plus +encore. Les vieilles gens ont souci de vivre, et l'amour ne les +émeut plus. Toute la parenté circonvint la jeune fille. + +--Je me vendis, acheva-t-elle. + +Il ne l'avait pas interrompue. Le coeur battant, il la suivait +comme on court à l'abîme. Quand elle s'arrêta sur cette fin, il +jeta brutalement les mots qui depuis un instant lui venaient à la +bouche: + +--Et ta dot? + +--Attends, tu vas comprendre. + +De rares promeneurs prenaient le soleil dans l'avenue. Des enfants +jouaient au bois, loin d'eux. Ils étaient presque seuls; par ces +présences, même discrètes, dans cette crise qu'ils traversaient et +qu'elle avait adroitement reculée jusqu'à ce jour, elle perdait +une grande force d'argumentation, celle de ses baisers. Elle avait +compris, elle ne pouvait pas ne pas comprendre ce qui agitait son +amant: si souvent elle y avait songé. C'était ce qui dès longtemps +les tourmentait tous deux, ce qu'elle était parvenue aux prix de +tant d'efforts, par des mensonges ou par le refus de parler du +passé--il compte si peu quand on aime-- à écarter de leur bonheur. +Dans son arrière-pensée, c'était cela, pourtant, qui les devait +unir pour toujours. + +Tandis que bravement elle bandait son intelligence comme un arc +pour enfoncer plus avant une explication qu'elle voulait sincère, +loyale, décisive, il répéta la voix étranglée: + +--Ta dot? Tu n'avais pas de dot? + +Et retrouvant le ton de commandement qu'il tenait de son père, il +donna des ordres: + +--Parle. Il le faut. Parle donc. + +Surprise, décontenancée, elle le regarda presque avec frayeur. Ce +grand jeune homme de vingt-cinq ans, si doux, si adoré, qu'elle +croyait tenir en sa possession, voici qu'il se transformait +brusquement en maître. Elle n'avait donc pas exploré tous les +recoins de ce coeur qui lui appartenait. Instinctivement, pour +protéger leur amour, elle livra le moins de vérité possible. + +--Ma dot, Maurice? Elle est bien à moi, ma dot. + +--D'où vient-elle? Ce n'était donc pas de tes parents? Ah! je +devine. C'est lui, n'est-ce pas, qui te l'a constituée dans ton +contrat de mariage? Réponds. + +Elle essaya de lui tenir tête: + +--Oui, c'est lui qui me l'a donnée. Et après? elle est à moi. + +Plus épouvanté qu'elle encore, il contint sa colère à cause des +passants, mais lui imposa un interrogatoire. + +--Non, malheureuse, elle n'est pas à toi. Je connais ces contrats. +C'était une donation pour le cas où tu survivrais à ton mari: +c'était cela, j'en suis sûr. Rappelle-toi et prends garde. + +Elle tendait tout son être vers les paroles menaçantes qui +tombaient des lèvres trop chères, des minces lèvres rouges. Il ne +s'agissait plus, pour elle, de convertir son amant en complice, +d'obtenir de lui ce suprême gage d'amour, seulement de sauver cet +amour. Elle n'avait à sa disposition que les caresses de sa voix +dont elle savait qu'il subissait l'influence, et d'ailleurs +n'était-ce pas la vérité, ce qu'elle allait affirmer? + +--Maurice, ne me traite pas ainsi. Tu te trompes. Ma dot est à +moi. Elle a été tout de suite à moi. C'est un ami de mon père qui +l'a exigé. En veux-tu la preuve? Tant que ma mère a vécu, je lui +en ai servi les rentes. J'en pouvais disposer. Tu vois ton erreur. +Ne me traite pas ainsi. + +Dans son désarroi, l'ancien clerc de l'étude Frasne, rassemblant +toutes ses notions de droit, cherchait à raisonner: + +--C'est toujours une donation. Une donation de lui. Et une +donation est révocable en cas de divorce. + +--Pas la mienne, je te jure, assura-t-elle à tout hasard. + +--Tâche de réfléchir, Édith. C'est tellement grave que ma vie est +en jeu. + +--Ta vie? + +--Oui. Ou mon honneur. C'est la même chose. Cette dot, est-ce toi +qui l'administrais, qui en touchais les revenus? + +--C'était moi. + +Aux aguets, elle avait deviné dans quel sens il fallait répondre, +et se précipitait dans le mensonge avec avidité. La donation de +cent mille francs que M. Frasne lui avait consentie était bien sa +propriété en effet, mais sous l'administration et le contrôle du +mari. Elle n'eût pas résisté aux suites d'une action en divorce. +Dans tous les cas, Mme Frasne n'en avait pas la libre disposition, +elle n'en pouvait opérer seule, le retrait. Mais que lui +importaient ces arguties? + +Cependant il continuait, implacable comme un juge d'instruction: + +--Cette dot, où était-elle déposée? + +--À la Banque Universelle, en titres que j'ai fait négocier. Je te +l'ai déjà raconté. Laisse-moi. + +--Déposée en ton nom? + +--En mon nom. + +--Est-ce là que tu l'as retirée avant notre départ? + +--C'est là . + +--Tu as pu la retirer avec ta seule signature à l'agence de +Chambéry? + +--Oui. + +--Alors tu étais mariée sous le régime de la séparation des biens? + +--C'est cela. + +Plusieurs fois, il l'avait interrogée à ce sujet, depuis qu'elle +lui avait avoué, peu de temps après leur fuite, la réalisation de +sa fortune personnelle qu'elle lui représentait comme un héritage +de famille. Cette fable d'une maison de crédit, imaginée alors +pour ne pas éveiller la susceptibilité du jeune homme, elle la +maintenait énergiquement le jour même où elle pensait +l'abandonner. + +Ses réponses nettes et rapides, conformes à de précédentes +explications, étaient plausibles en somme. Il n'était pas +invraisemblable qu'un conseiller de la famille Dannemarie se fût +entremis, avant la signature du contrat, pour obtenir de la +passion de M. Frasne une donation immédiate, absolue et +définitive, destinée à sauvegarder l'avenir de la jeune fille et à +lui assurer, dans le présent, plus d'indépendance et de dignité. +Pourquoi Maurice eût-il douté de pareilles affirmations? Ne +détruisaient-elles pas suffisamment son bonheur? C'était déjà trop +que, cédant à une sorte d'envoûtement dont il se réveillait avec +colère, il eût accepté, par un indigne compromis, de retarder son +entrée en carrière jusqu'à l'expiration de cette année d'amour. +Mais de la fortune d'Édith qu'il se faisait l'illusion de +compléter prochainement par son travail, il ne soupçonnait pas +l'origine empoisonnée. Voici que cette origine se dévoilait pour +anéantir son orgueil et briser en lui toute estime de soi-même. +Cette fortune, si elle appartenait en propre à sa compagne, +provenait en réalité de l'homme dont il avait ruiné le foyer. +Qu'il s'en fût glissé la moindre parcelle dans son existence, +c'était une infamie qu'il ne pouvait à aucun prix tolérer... + +Se sentant perdu, il calcula mentalement le chiffre de sa dette. + +--Ta fortune est placée à la Banque internationale de Milan. Sais- +tu combien il y manque? + +--C'est toi qui l'administres. + +--Huit mille francs, à peu près. + +--Nous n'avons pas beaucoup dépensé, protesta-t-elle avec douceur. + +De fait, cette somme, ajoutée à celle qu'il avait emportée lui- +même, atteignait un chiffre bien peu élevé pour les dépenses d'une +année entière passée en voyage. Mais à Orta, où ils résidaient +depuis six mois, la vie est à bon marché, les distractions rares +et peu coûteuses. Édith, après une courte période de prodigalité, +s'était montrée constamment facile et simple, contente à peu de +frais: il lui suffisait d'aimer. + +Où et comment se procurerait-il ces huit mille francs? Tant qu'il +ne les aurait pas remboursés, il se croirait déchu, sans honneur, +et la vie lui serait à charge. Parce qu'il ressentait profondément +l'humiliation, Maurice accabla sa compagne de mépris: + +--C'est bien. Je suis ton débiteur: je te rembourserai. Après, +nous verrons. + +À bout de forces, découragée, vaincue, elle soupira: + +--Quelle conversation pour des amants, et le jour de notre +anniversaire! + +Elle se cacha le visage. Plus misérable qu'elle, il s'approcha et +tenta de lui écarter les poignets: + +--Écoute, Édith, je ne t'accuse pas, toi. Nous vivions ensemble +comme si nous étions mariés. Je ne pensais qu'à notre amour. +J'avais tort. Je suis encore bien jeune. + +Elle lui abandonna ses mains, sans crainte de montrer de pauvres +yeux gonflés: + +--Est-ce que je n'accepterais pas tout de toi avec reconnaissance? + +--De toi, mais de _lui_? Il est vengé. Si j'ai détruit son foyer, +il a brisé mon bonheur. + +--Est-ce que je songe à lui, moi? + +Mais il continua gravement avec une insistance douloureuse: + +--Nous vivions avec tant d'insouciance. C'est fini. + +Il y avait tant de désespoir dans son accent qu'elle se jeta dans +ses bras: + +--Tais-toi! + +Elle voulut l'entraîner hors de ce balcon d'où ils avaient laissé +choir leur confiance dans la vie. + +--Viens dans le bois, Maurice. Viens t'asseoir à l'ombre, derrière +notre chapelle. Nous serons seuls et moins malheureux. + +Il se décida brusquement à l'écouter. + +--Oui, allons-nous-en d'ici. + +Les rayons qui passaient entre les pins dessinaient sur le sol +jonché de feuilles mortes des bandes claires. C'étaient, sur le +chemin d'ombre, comme des flaques à traverser. Ils contournèrent +la chapelle. Édith chercha un coin de mousse à l'écart, fit +asseoir son amant, et lui prenant le visage elle le couvrit de +baisers. À ses caresses il parut s'abandonner, puis il la repoussa +tout à coup: + +--Non, laisse-moi. Va-t-en. Quand tes lèvres s'appuient, je n'ai +plus de volonté. Je ne suis plus rien. Je n'ai plus que mon coeur +qui bat. + +--Je t'aime. + +--Justement, je t'aime. + +Debout, comme égaré, il lui montra, dans le feuillage, le lac qui +brillait. Déjà Édith tremblante avait compris la tentation. + +--Mais je t'aime plus qu'avant. Tu commanderas, je t'obéirai, je +t'écouterai. + +--Veux-tu tenir avec moi? + +--Où me conduiras-tu? + +--Là -bas. + +Elle se recula instinctivement: + +--Tais-toi. + +Mais comme elle, au Calvaire de Lémenc l'année précédente, l'avait +entraîné au départ, il s'exaltait à la convaincre: + +--Viens. Notre année d'amour est déjà morte. Viens: notre amour +est déjà mort. Personne ne nous cherchera. L'eau n'est pas froide. +Nous nous laisserons glisser d'une barque. Je n'ai plus d'honneur. +Veux-tu venir? + +Elle le prit à pleins bras et cria d'une voix d'épouvante: + +--Non, non, non. Moi, je t'aime. Quand on aime, on ne veut pas +mourir. Quand on aime, on ment, on vole, on tue, mais on ne veut +pas mourir. Les amants qui se tuent n'aimaient pas leur amour. + +Il se dégagea de son étreinte, sans craindre de la blesser. + +--Laisse-moi. Ne me touche plus. + +Et il s'enfuit. Presque aussi agile que lui, elle s'élança à sa +poursuite. Les enfants qui jouaient suspendirent leur partie pour +s'intéresser à cette course. + +Quand il fut hors d'atteinte, Maurice se dirigea vers la cour de +Buccione. Il l'avait découverte dans ses promenades avec Édith. +Dernier débris d'un ancien château fort, c'est une haute tour +carrée, entourée de pans de murs en ruines qu'envahissent les +plantes grimpantes. Elle se dresse à l'extrémité du lac d'Orta, +sur une colline de châtaigniers, et commande un paysage qui, du +sud au nord, va de Novare, cité claire au bout de la plaine, au +mont Rose, dont le lointain sommet regarde par-dessus les autres +plans de montagnes, et dont les glaciers scintillent au soleil. +L'endroit est désert, et de nulle part dans les environs la vue +n'est aussi étendue. Souvent, lorsque la fatigue de sa compagne le +laissait disposer de quelques heures, il était venu là pour +regarder vers son pays et se sentir en exil. + +Il y demeura longtemps à envenimer sa blessure. De la passion qui +devait combler sa jeunesse, pourquoi ne sentait-il plus à cette +heure que la misère? Il y avait donc autre chose que l'amour, +quelque chose de si considérable que, s'il ne pouvait détruire +l'amour, il avait assez de force pour le réduire au second plan et +corrompre ses joies. L'amour n'était point toute la vie. Il ne +pouvait même pas s'isoler, se détacher du reste de la vie. Livré à +lui-même, il n'était qu'une force désordonnée et destructrice. De +l'autre côté de ces montagnes qui fermaient l'horizon, il avait dû +occasionner quelque désastre. Maintenant Maurice en était sûr. + +Pouvait-il sincèrement accuser les seules circonstances? Non: +évoqué avec franchise, ce passé le condamnait. Il se découvrait +responsable de légèreté, de faiblesse: responsable pour avoir +accepté de partir quand il pouvait prévoir que les ressources ne +tarderaient pas à lui manquer: responsable pour avoir accueilli +sans preuves les explications qu'Édith lui avait fournies et dont +il lui était facile de saisir l'insuffisance; responsable pour +avoir consenti, sous l'inspiration de ses caresses, à jouir du +présent sans le relier au passé ni à l'avenir; responsable encore +pour avoir cédé à ses sollicitations quand elle s'obstinait à lui +réclamer une année d'oubli, une année de bonheur, une année de +paresse et de lâcheté. + +Et il lui apparut clairement que s'il tenait à son honneur, le +salut ne pouvait lui venir que de sa famille. Sans elle, il +s'estimait perdu, puisqu'il ne pouvait, et peut-être de longtemps, +restituer cet argent dont il ne voulait pas avoir vécu; mais s'il +implorait son secours, elle le sauverait. Comment ne le sauverait- +elle pas? N'était-elle point solidaire de sa honte? Si elle était +solidaire de sa honte, il avait donc aussi envers elle des devoirs +qu'il avait désertés. Favorisé dans sa naissance, il avait +contracté des obligations qu'il avait négligées, un pacte qu'il +avait rompu. La famille qui nous doit assistance dans la mauvaise +fortune, dans le péril, de quel droit l'oublier dans la poursuite +d'un bonheur égoïste dont les conséquences lui sont contraires? + +L'orgueil le séparait de son père. Mais sa mère serait sa +confidente. Il lui demanderait la somme nécessaire à sa +libération. C'était cela qui pressait. Il fallait avant toutes +choses recouvrer l'honneur à ses propres yeux. + +Ainsi décidé, il regagna l'hôtel en hâte, et écrivit à Mme +Roquevillard. Il venait de terminer sa lettre et de la mettre à la +boîte lorsque Édith rentra. Il l'aperçut au bout de l'allée et fut +presque étonné de la revoir si vite, tant il s'était éloigné +d'elle en quelques heures. Depuis un an, elle avait occupé tous +ses jours, et son coeur à chaque battement. Se trouvait-elle si +rapidement dépossédée de son royaume? + +Quand elle le vit, elle s'arrêta, interdite, puis courut se +précipiter dans ses bras. + +--C'est toi... c'est toi... + +--Mon amie, ma chérie... dit-il avec une grande douceur. + +--Tu es là , je suis contente... + +Elle montra le lac d'un geste d'effroi, pour expliquer sa course: + +--Je viens de là -bas. J'ai suivi la grève. Asseyons-nous, veux-tu? +Je n'ai plus de jambes. J'ai eu si peur. + +Elle ne se lassait pas de le regarder. Il retrouvait à sa vue +l'ancien enchantement. Le paysage d'automne les entourait de sa +volupté fragile. Sur les ruines, l'amour vainqueur se dressait. + +Éperdument ils goûtaient un bonheur que tous deux savaient +condamné. + +Dès lors ils ne parlèrent plus du passé. Lui attendait une réponse +à sa lettre. Elle n'osait plus l'interroger, mais redoublait de +charme afin de lui plaire. Ce charme s'était modifié. Il n'avait +plus rien de provocant ni de perpétuellement agité. La crainte de +perdre son amant l'avait rendue humble et soumise, toute faible et +tendre. Elle recherchait les conversations, les lectures qu'il +préférait. Elle devinait au piano sa musique de prédilection. Lui- +même ne la traitait plus qu'avec bonté. De ce renouveau de paix +affectueuse, tous deux ne jouissaient qu'avec gêne. Leur accord +était sans gaieté, sans conviction, sans confiance. + +Le 2 novembre leur fut particulièrement cruel. Afin de se livrer +mieux à ses souvenirs de famille que le jour des Morts avivait, +Maurice voulut sortir seul, mais Édith implora de l'accompagner. +Il accepta sans plaisir, et tandis qu'elle se préparait, il fut +l'attendre au Mont Sacré. + +--Où allons-nous? demanda-t-elle en le rejoignant. + +--Au cimetière, comme tout le monde aujourd'hui. + +Avant de pénétrer dans le cimetière d'Orta, il fallait traverser +un champ inculte qui jadis en avait fait partie et qui avait été +désaffecté. Les tombes qu'il renfermait dans son enclos étaient +invisibles et anonymes. Rien ne les désignait plus au regard, ni +un nom, ni une croix, pas même un pli de terre. À cause de la +Toussaint, des mains inconnues avaient disposés çà et là des +gerbes de chrysanthèmes qui transformaient cette prairie en +jardin. + +Édith et Maurice s'arrêtèrent dans cet enclos que limitaient des +marronniers. Les feuilles semblaient ne plus tenir que par la +mollesse de l'air. Un coup de vent suffirait à dévêtir les arbres. +Avec le soir qui venait, un peu de bise fraîche se leva. Et des +feuilles d'or tombèrent en effet, tournoyèrent quelques instants, +et allèrent se tasser dans le fossé qui bordait l'allée +principale. L'une d'elles se posa sur le chapeau de la jeune +femme. + +Un tel signe de détresse sur ce visage au teint chaud, aux yeux de +feu, sur cette forme de chair qui, dans l'immobilité même, gardait +l'animation de la vie, ce fut de quoi achever d'émouvoir son +compagnon que ce jour surexcitait. + +Comme il se taisait, elle lui montra les chrysanthèmes. + +--Les belles fleurs, dit-elle. + +Et tous deux songèrent qu'elles recouvraient la mort. Par un +retour inconscient sur eux-mêmes, ils regardèrent la rangée +d'arbres qui les dissimulait à demi, et, se rapprochant l'un de +l'autre, ils s'embrassèrent sur les tombes. + + +III + +LES RUINES + + +... Le surlendemain de cette promenade, Maurice fut appelé au +bureau de l'hôtel. + +--C'est pour une lettre chargée. Le facteur vous réclame. + +Il reconnut les enveloppes jaunes dont se servait son père, et fit +sauter rapidement les cachets, tandis que la gérante, ayant lu le +chiffre de la recommandation, l'observait d'un air admiratif. La +lettre, encadrée de noir, contenait à l'intérieur un billet +français de cent francs et un chèque de huit mille sur la Banque +internationale de Milan, signé de sa soeur Marguerite. + +"Maintenant, se dit-il, je suis mon maître." + +Après l'humiliation, sa première pensée était orgueilleuse. +Rasséréné, il remarqua mieux la bordure du papier, et son coeur se +serra. Il y a eu un malheur, un grand malheur pendant son absence. +Dans l'extrême jeunesse, et plus tard quelquefois, on n'envisage +point la possibilité de perdre ceux qu'on aime: on s'éloigne d'eux +sans angoisse, avec la certitude de les retrouver au retour. Au +premier deuil cesse le crédit de l'avenir. Séparé des siens, privé +de nouvelles, préservé par l'insouciance de l'âge et l'égoïsme de +l'amour, il avait pu ignorer cette inquiétude qui brutalement +étreint la poitrine lorsque le souvenir intervient. Souvent, de +plus en plus souvent, il évoquait sa famille, il imaginait la +place vide qu'il avait laissée. La présence d'Édith ne suffisait +pas toujours à chasser ces fantômes. Mais de pressentiments +funèbres, il n'en avait jamais eu. Depuis quelques jours +cependant, depuis que la saison ajoutait sa fragilité à celle de +son bonheur, il revoyait plus distinctement le visage si pâle de +sa mère, il sentait sur sa joue la dernière caresse qu'elle lui +avait donnée d'une main qui était froide, dont il retrouvait, +après un an, le contact. + +Le coup qui le frappait ne le trouvait pas préparé. Pourquoi +était-ce Marguerite qui avait tenu la plume? De qui pouvait-elle +être en grand deuil, sinon?... La réponse à cette question, il +n'osait pas se la faire: elle s'imposait. Il prit son chapeau et +sortit, la lettre à la main. Comment l'aurait-il lue dans ce +bureau d'hôtel? Pas même sur la terrasse, ni dans l'avenue, ni +sous le bois: Édith surviendrait dans quelques instants, le +surprendrait, et cette douleur-là , elle n'était qu'à lui, il ne la +voulait partager avec personne. La partager, c'était la diminuer +quand il désirait l'épuiser. + +Dehors il lut les premières lignes et s'enfuit dans le chemin, +comme une bête blessée qu'on poursuit. Tant qu'il aperçut des +maisons, il continua sa course. Il cherchait une solitude où +pleurer sans être vu. Et il se dirigea vers la tour de Buccione. + +Il ne s'arrêta qu'au sommet de la colline, au pied de la tour. +Hors d'haleine, il se laissa tomber dans l'herbe, qui poussait +entre les murs écroulés. Il avait couru, comme si l'on peut fuir +devant le destin. À mesure qu'il reprenait son souffle, la peur +s'emparait de lui et le tenaillait davantage. La lettre de +plusieurs feuillets qu'il tenait toujours dans sa main crispée, il +n'osait pas la lire tout entière. Il lui fallut un grand effort +pour en continuer la lecture qu'il dut interrompre plusieurs fois. +Elle lui annonçait plus de malheurs même qu'il n'en pouvait +prévoir. + +"Chambéry, 2 novembre. + +"Mon cher Maurice, + +"Ta lettre m'a été remise à moi. C'est moi qui l'ai décachetée. Je +l'attendais depuis longtemps. Je pensais bien qu'elle viendrait, +ou toi. Notre mère me l'avait annoncé. Tu ne pouvais pas nous +avoir oubliés pour toujours. + +"J'ai compris en te lisant que tu ne savais plus rien de nous +depuis ton départ, et je me suis mieux expliqué ton silence +persistant. Toi, tu as déjà compris que nous n'avons plus maman. +Pour te le dire, je retrouve toute ma souffrance que je ne veux +pas perdre, et qui me rapproche d'elle. Pleure avec moi, mon +pauvre frère, pleure beaucoup de larmes pour le temps où tu n'as +pas pleuré. Mais ne te laisse pas aller au désespoir. Elle ne le +veut pas. + +"Elle nous a quittés le 4 avril dernier, il y a bientôt sept mois. +Tout l'hiver ses forces ont décliné lentement, doucement. Elle ne +souffrait pas; du moins elle ne se plaignait pas. Elle ne cessait +pas de prier. Un soir, sans que rien n'eût fait prévoir davantage +une fin aussi prompte, elle a passé en priant. Père et moi, nous +étions là . Elle nous a regardés, elle a essayé de sourire, elle a +murmuré un nom que nous avons compris tous les deux et qui était +le tien. Et puis sa tête s'est renversée en arrière. Ce fut tout. + +"Quelques jours auparavant, elle m'avait parlé de toi, comme si +elle m'exprimait ses dernières volontés. Je m'en suis rendu compte +plus tard: elle parlait comme à l'ordinaire, si simplement. Elle +m'a dit: "Maurice reviendra. Il est plus malheureux que coupable. +Il l'ignore encore et il l'apprendra. Il aura besoin de tout son +courage. Promets-moi, toi, lorsqu'il viendra, de le recevoir, de +le réconcilier avec son père, avec sa famille, de le défendre, +enfin de ne jamais l'abandonner, quoi qu'il arrive." Je n'avais +pas besoin de promettre et j'ai promis. Aussi, quand ta lettre est +venue, je n'ai pas hésité à l'ouvrir: je remplace maman, bien mal, +mais de tout mon coeur. + +"Il faut que tu le saches: maman ne te croyait pas coupable. Moi +non plus. Père non plus, j'en suis sûre; mais il nous disait que +la faiblesse est une façon d'être coupable, et que celui dont la +famille a soutenu les premières années jusqu'à l'âge d'homme n'est +pas libre d'entraîner pas ses actes la décadence de toute sa race. +Maintenant il ne parle plus de toi, jamais. Je devine qu'il y +pense souvent, et qu'il en a beaucoup de peine. Souviens-toi de +lui, Maurice, souviens-toi de lui autant que de notre mère qui se +repose. Il a changé, beaucoup changé. Lui qui avait gardé tant de +jeunesse dans la démarche, dans l'expression, dans la voix, il a +vieilli en peu de jours. Il travaille sans relâche. Il oublie, en +travaillant, le mal... Mais j'ai promis de ne pas t'adresser de +reproches. Cependant il faut bien que tu apprennes ce que nous +sommes tous devenus, puisque tu étais sans nouvelles depuis une +année. Il est si estimé que pas un de ses clients ne lui a retiré +sa confiance. + +"Hubert, qui devait rester deux ans en France, a obtenu de +repartir pour les colonies. Il s'est embarqué au mois de mai +dernier à destination du Soudan. Il commande un poste très avancé, +à l'intérieur des terres, à Sikasso. C'est un endroit assez +exposé. C'est ce qu'il avait demandé. + +"Félicie est toujours à l'hôpital d'Hanoï. Elle s'inquiète +beaucoup de toi. Dernièrement, elle nous racontait la mort de deux +missionnaires belges qui ont été massacrés sur la frontière de la +Chine. Au lieu de s'en affliger, elle se réjouissait pour eux de +leur martyre, et regrettait de ne pouvoir donner sa vie pour celui +qu'elle appelle "l'enfant prodigue" et que tu reconnaîtras. Elle a +hérité de la piété ardente de notre mère. Que Dieu nous la garde +là -bas, à l'autre bout du monde! + +"Les Marcellaz nous ont quittés. Malgré les prières de Germaine, +Charles a vendu son étude pour en acquérir une autre à Lyon. Ce +départ nous a été dur. Cependant père soutient qu'il est +raisonnable. Notre beau-frère avait une occasion de se rapprocher +de sa famille qui est de Villefranche, tu le sais; il devait en +profiter. Ils sont venus passer les vacances avec nous à la Vigie. +Pierre et Adrienne y ont pris de bonnes joues rouges. Le petit +Julien, mon favori, es resté un peu pâlot. L'air de Savoie lui +convient mieux que les brouillards de Lyon. Aussi Germaine nous +l'a-t-elle laissé pour cet hiver. Il anime notre grande maison qui +est bien triste. + +"J'ai terminé ma revue. Autrefois, c'était notre mère qui +centralisait les nouvelles des absents, et les transmettait des +uns aux autres. Tu vois que je tâche de la remplacer. Pour ce qui +me reste à te dire, c'est plus difficile. Pourtant, je te le dirai +sans récriminations. Il me semble que ce sera mieux. D'abord je te +suis dévouée quand même, et puis tu jugeras de notre misère qui +est la tienne. + +"Tu ne dois pas savoir ce qui s'est passé tout de suite après ton +départ: sans quoi tu n'aurais pas gardé ce silence qui nous a tant +affectés. M. Frasne a déposé contre toi, oui, contre toi, une +plainte en abus de confiance. C'est ainsi que cela s'appelle: on +en a tant parlé. Il t'accusait d'avoir pris cent mille francs dans +son coffre-fort. Il s'est porté partie civile pour forcer la +justice à te poursuivre, et comme tu n'étais pas là , on t'a jugé +par contumace. Je t'explique avec les mots qu'on a employés. Les +conseillers ne voulaient pas te condamner. Mais les clercs de +l'étude, surtout M. Philippeaux, ont témoigné contre toi à +l'audience. Ils ont déclaré que tu savais que le coffre-fort +contenait tout cet argent, et puis que tu étais resté le dernier à +l'étude, avec les clefs, et que tu connaissais le chiffre qui sert +à ouvrir. Alors, on t'a condamné, avec les circonstances +atténuantes, à un an de prison. Il paraît que c'est le minimum. On +a tenu compte des influences que tu avais subies. Mais ils t'ont +condamné, comprends-tu. Cela s'est fait le mois dernier. Maman +n'était plus là . Quand père me l'a annoncé, son visage était si +blanc que j'ai eu peur pour lui. Il se dominait, comme toujours. +J'aurais préféré qu'il pleurât. Mais il n'est pas de ceux qui +pleurent. Il souffre en dedans, et c'est pire. + +"Le jugement a été affiché à notre porte, publié par les journaux. +Il paraît que c'est la loi. Tous les vieux Roquevillard qui ont +rendu tant de services au pays n'ont pas épargné cet affichage à +notre nom. + +"Il y a aussi les cent mille francs que tu dois restituer à M. +Frasne. Père est d'avis de vendre la Vigie pour les payer. Il dit +que la durée de ton absence prouve malheureusement que tu as dû en +profiter, et que cela, au point de vue de l'honneur, c'est pareil +au vol. Charles soutient au contraire que les payer, c'est te +reconnaître coupable, et qu'il ne le faut à aucun prix. Mais il +n'a pas charge de l'honneur de la famille, et moi je suis avec +père. Dans tous les cas, la justice a nommé un séquestre qui a +fait diviser la fortune de notre mère pour avoir ta part. Sur la +mienne, comme je suis majeure, père m'a remis la somme que je +t'envoie et que je lui ai demandée. Il a paru étonné; je ne sais +pas s'il a compris. Je lui ai offert ta lettre, il l'a refusée +avec ces mots que je te transmets: + +"--Non, il est mort pour moi, s'il ne revient pas prouver son +innocence." + +"J'ai ajouté cent francs pour ton retour. Il faut que tu +reviennes. Vois le tort que tu nous as fait. Au nom de notre mère +dont ce fut le dernier désir, le dernier ordre, au nom de notre +père que tu as blessé au coeur, à ce coeur si noble, si tendre, au +nom de Félicie et d'Hubert qui méritent pour toi, de Germaine et +de ta petite soeur, au nom de tous les nôtres qui pendant tant +d'années n'ont donné que des exemples d'honnêteté, et qui te +conjurent de ne pas renverser en un jour l'oeuvre de toute une +suite de générations, reviens. Je t'attends. Je serai là . Je +t'aiderai. J'ai confiance que, toi revenu, tout peut encore se +réparer. Car tu n'est pas coupable. Il est impossible que tu le +sois. À ta lettre je vois bien que ce n'est pas toi. Et, s'il y a +du danger pour toi, reviens quand même. Il serait juste que ce fût +ton tour de souffrir, et tu ne serais pas assez lâche pour t'y +dérober. + +"J'ai fini. Je voudrais tant t'avoir convaincu. Pourtant, si +_elle_ était plus forte que nous, si malgré nos sacrifices et +notre peine, tu ne devais pas revenir maintenant, je t'attendrais +encore. Je t'attendrais toute ma vie. Elle est à notre père et à +toi. Sache que jamais je ne t'abandonnerai. Ne l'ai-je pas promis +à maman? Tu as été sa dernière pensée. Et si ma lettre te +désespère, souviens-toi qu'elle t'a recommandé le courage, +rappelle-toi cette parole de notre père: Tant qu'on est pas mort, +il n'y a rien de perdu. + +"Adieu, Maurice, je t'embrasse. Ta soeur. + +"MARGUERITE." + +La tristesse et la honte qui s'étaient emparées de Maurice après +les demi-révélations de sa maîtresse, que pouvaient-elles +signifier auprès du torrent de douleur que précipitait en lui la +lettre de Marguerite? Comment y résisterait-il, lui qui, seulement +pour un infamant soupçon, avait entendu quelques instants l'appel +de la mort? À ses pieds, le lac l'invitait pareillement, lui +offrait l'oubli, le silence, la paix, et il ne le voyait même pas. +C'était l'appel de la race qui retentissait dans sa poitrine, et +voici qu'au lieu de faiblir, il ramassait toutes ses forces pour +faire face au désastre qui venait l'accabler. La pensée de la mort +est naturelle aux amants dès qu'ils conçoivent des doutes sur +l'éternité de leur bonheur. Or, il ne s'agissait plus de son +bonheur, chose individuelle dont il se croyait le maître, à la +perte de quoi il se croyait le droit de ne pas survivre s'il en +jugeait ainsi. Avec lui, sa famille tout entière était en cause. +Il ne s'appartenait plus. Qu'il le voulût ou non, il subissait une +dépendance, et l'isolement qu'il avait créé autour de lui n'était +que chimère et vanité. Mais en même temps qu'il perdait +l'éternelle illusion des amants pour qui l'amour est solitude et +se passe de tout commerce avec le reste du monde, il puisait +réconfort comme on puise à un réservoir d'énergie dans la +solidarité même qui s'imposait avec une autorité si puissante. + +Sa plus cruelle souffrance fut de ne pouvoir pleurer sa mère +librement, exclusivement. Il envia les fils qui, devant un +cercueil, se livrent, sans retour sur eux-mêmes, à leurs regrets. +N'avait-il point sa part dans cette fin dont aucun pressentiment +ne l'avait averti? Il se souvenait que le médecin ne condamnait +pas la malade, qu'il attendait le salut d'un régime de +tranquillité et de repos. Comment cette frêle existence eût-elle +résisté à la tempête? + +Et la tempête qu'il avait déchaînée en partant avait ravagé, +détruit le foyer. C'était la dispersion, las Marcellaz partis, +Hubert allant chercher un peu d'honneur pour un nom compromis, et +c'était la menace de ruine avec la vente du vieux domaine. Il ne +restait plus à la maison que son père devenu un vieillard et +Marguerite. Mais Marguerite, pourquoi ne s'était-elle pas mariée? +Son fiancé aurait-il été assez lâche pour la charger de la faute +d'un autre? Elle n'en parlait point dans sa lettre. Elle +s'oubliait elle-même, dans l'énumération de leurs maux. "Ma vie +est à notre père et à toi", lui disait-elle simplement, sans une +autre allusion à son sacrifice. Personne n'avait été épargné, +personne, excepté le coupable qui sous un ciel délicat avait goûté +toute la douceur de vivre. + +Car s'il ne méritait point l'ignominieuse accusation lancée par M. +Frasne, il était coupable envers sa famille pour s'être cru libre +de la trahir. Et il accusa sa maîtresse dont l'imprudence l'avait +ainsi déshonoré, dont l'amour l'avait avili. Mais était-ce bien +son amour qui l'avait avili? L'amour qu'il avait tant convoité +pendant sa jeunesse exaltée et studieuse à la fois, qui avait +passé sur son coeur comme ces souffles embrasés que les lyres +légendaires suspendues aux arbres attendaient pour vibrer, il lui +attribuait toute sa sensibilité, comme au vent le son des cordes. +Et il le chargeait des enthousiasmes et des faiblesses dont la +source était en lui-même. Il se rappelait, dans cette course +éperdue qu'il entreprenait à travers sa vie, les yeux, la bouche, +les mouvements d'Édith. À la grâce de ces gestes, aux caresses de +cette voix, à la flamme de ces regards, oui, le chant de son coeur +était suspendu. Il quitterait cette femme; il ne renierait pas son +amour. + +Et d'ailleurs, que reprocherait-il à Édith? Du drame lamentable où +toute une race roulait au fossé par sa faute, que soupçonnait- +elle? Rien, assurément. Elle avait pris cet argent comme elles +prennent les coeurs, sans penser à mal, et en croyant exercer un +droit. S'il l'avertissait, elle s'étonnerait, et sans hésiter +reviendrait à Chambéry crier aux juges l'innocence de son amant. +De cette générosité, il ne voulait pas. Il valait mieux qu'elle +demeurât toujours dans l'ignorance et que pour elle-même elle ne +courût aucun risque. Il partirait ce soir... non, pas ce soir, +demain matin, sans l'avoir avertie, après avoir complété sa dot +illégitime afin qu'elle ne manquât de rien. + +Mais que deviendrait-elle, ainsi abandonnée? N'avait-il pas aussi +des devoirs envers elle dont l'amour était toute la vie?... Il +essaya d'imaginer son avenir. Il la vit cruellement déchirée, le +maudissant et le pleurant tour à tour, le réclamant au Bois Sacré, +aux chapelles, à tous les témoins de leur tendresse. Il assista +véritablement à son agonie. Pourtant il y avait tant de ressort en +elle, une telle frénésie de vivre, qu'elle résisterait et se +reprendrait. Ne l'avait-il pas vue se dresser contre lui, +frémissante et révoltée, quand il avait parlé de mourir? Oui, elle +se reprendrait, elle résisterait, elle vivrait. Et il se sentit le +coeur serré à la pensée qu'elle serait aimée encore, que peut-être +un jour, plus tard, ce feu dévorant qui la consumait, brûlerait +pour un autre... + +"Non, pas cela, soupira-t-il. Je ne veux pas cela." + +C'était la dernière lutte. Dès le premier moment, il avait avoué +sa défaite. La mort de sa mère, le suprême appel de sa famille, +l'infamante condamnation qui le frappait ne lui permettaient pas +de discuter. Il ne lui restait qu'à régler les détails de son +départ, à atténuer dans la mesure du possible le malheur d'Édith. +Demeurer avec elle plus longtemps, il ne le voulait pas, et à +peine séparé d'elle par une fragile décision, il souffrait à crier +de douleur... + +Elle l'attendait avec impatience sur le pas de l'hôtel. Dès +qu'elle l'aperçut, elle courut à sa rencontre. + +--Enfin! murmura-t-elle comme une plainte légère, non comme une +gronderie. + +Il essaya de sourire. + +--Bonjour, Édith. + +Tendre et attentive, elle observait le visage de son amant et +remarqua la trace des larmes. + +--J'ai toujours peur, maintenant, quand tu es loin. + +--Peur de quoi? + +--Peur que tu ne reviennes pas. + +--Ma chérie... + +--Je sais, reprit-elle gravement. Un jour tu ne reviendras pas. +Dis-moi que ce n'est pas encore? + +--Tais-toi, Édith. Je t'aimerai toujours. + +--Toujours? quoi qu'il arrive? + +--Quoi qu'il arrive. + +Elle lui prit la main et d'un mouvement d'adoration la porta à ses +lèvres. Puis, timidement, elle demanda: + +--Tu as reçu des nouvelles de France, ce matin. On me l'a dit. + +--Oui. + +--De bonnes? + +Il eut le courage de répondre d'un signe affirmatif. Puisqu'il +gardait sa peine pour lui seul, c'est qu'ils étaient déjà séparés. +Mais elle ajouta: + +--Moi, je n'attends jamais de nouvelles. Tu es mon coeur et ma +vie. + +Et comme elle le précédait sur la terrasse où leur petite table +était mise à l'abri du vent, il se demanda: + +"Aurai-je la force de partir?" + + + + +IV + +LE RETOUR + + +Édith, couchée, se souleva sur le bord du lit et s'accouda pour +regarder son amant qui achevait sa toilette. Il avait posé la +lampe à terre afin qu'elle ne reçût pas la lumière que l'abat-jour +étouffait. + +--Pourquoi te lèves-tu si matin? lui demanda-t-elle d'une voix +endormie et les yeux mal ouverts. + +--Je n'ai plus sommeil. Le jour vient. + +Il souffla la lampe. Une mince clarté, au bout d'un instant, +filtra entre les persiennes. + +--C'est la nuit, Maurice. + +--Ne vois-tu pas un peu de jour? + +--Ce n'est pas le jour. Il y a clair de lune. + +--Repose encore, Édith. Tu en as le temps. + +--Oui. Je suis si lasse, si délicieusement lasse. + +Elle se laissa retomber sur l'oreiller et ferma les paupières. +Même dans le sommeil, elle gardait un air de passion. Il +s'approcha du lit, se pencha, sur elle, et à l'incertaine lueur +qui venait de la fenêtre, il considéra son visage. + +Cette petite flamme du regard qui animait ma vie, songeait-il, +pour moi elle est éteinte. Je ne la verrai plus briller. Je ne +vois pas le mouvement du sang sur les joues, ni la lumière sur les +dents, bien que les lèvres soient entr'ouvertes, à peine l'arc de +la bouche, le dessin du nez, la sombre masse des cheveux dont je +sens le parfum. Et son corps est perdu pour moi..." + +Il s'attendrissait, dangereusement. La tentation lui vint de +rester. Il se baissa, effleura le front dont il sentit la douce +chaleur. Elle sourit vaguement en gardant les yeux clos. Et il +sortit de la chambre. + +Dans le corridor de l'hôtel, il ne rencontra qu'un garçon qui +bâillait en frottant le parquet, et qui ne prêta pas d'attention à +sa tenue. Il emportait pour tous bagages un sac à main, un +pardessus d'hiver et sa canne. + +Pour gagner la gare d'Orta, le plus court était de traverser le +Mont Sacré. La lune, qui pâlissait devant les menaces du matin, +pénétrait, comme avec crainte et mystère, dans le bois à demi +dépouillé. Entre les troncs élancés des pins et des mélèzes, ses +lueurs glissaient jusqu'aux feuilles mortes qui jonchaient le sol, +se posaient sur les façades des chapelles. Lorsque Maurice fut +parvenu devant la quinzième, il leva la tête et s'arrêta. Les +sveltes colonnettes se détachaient en blanc, et l'une ou l'autre +se reflétait en ombre noire sur le mur. + +Il monta les marches et se retourna pour embrasser d'un dernier +coup d'oeil le paysage familier. La margelle du puits, les formes +claires de quelques-uns des sanctuaires surgissaient autour de lui +comme des apparitions. Il distinguait en face les montagnes +sombres, et de chaque côté de la colline, des parties du lac. Déjà +il ne pouvait plus apercevoir l'hôtel du Belvédère que supprimait +la pente. C'était cela, pourtant, qu'il cherchait. Ces pierres +qu'il foulait, ces arbres, ces chapelles et tous ces contours +indécis à qui, tout à l'heure, le soleil restituerait leur valeur, +il les emportait dans sa mémoire. Tant qu'il aurait la force de se +souvenir, il les reverrait dans leur intégrité, non pour leur +grâce particulière, mais comme le décor accessoire qui se +subordonne à la figure principale. À distance, cette figure +principale, fleur unique de sa jeunesse, exerçait encore sur lui +une fascination. Au lieu de fuir, de fuir sans regarder en +arrière, il demeurait immobile, à cette place qu'elle +affectionnait et qu'elle était venue occuper, ses roses dans les +mains, la veille de leur anniversaire, le dernier jour de leur +bonheur. + +Dans _leur_ chambre, elle dormait, délicieusement lasse. Dans une +heure, dans deux heures, peut-être plus tôt, quand elle se +lèverait pour le rejoindre, elle trouverait sur la table à coiffer +la lettre meurtrière qui lui annoncerait, avec des mots de +tendresse, la séparation. Elle ne comprendrait pas tout de suite. +Les papiers contenus dans l'enveloppe la renseigneraient mieux. +C'étaient la note de l'hôtel acquittée, quelques billets de banque +et les reçus de dépôt donnés à son nom par la Banque +internationale de Milan, complétés par le chèque de Marguerite +Roquevillard que Maurice avait endossé. Là elle reconnaîtrait +l'intervention qui la brisait. La famille qu'elle avait vaincue +lui reprenait son amant. Alors elle pousserait un grand cri de +douleur. Si loin qu'il serait d'elle, il l'entendrait toujours +retentir en lui-même... + +Au bois, la lumière de la lune se dissipait dans celle du matin. +L'heure passait. Appuyé à l'une des colonnes, Maurice ne pouvait +se décider à partir. + +"Où donc, se disait-il, ai-je pris le courage de briser son coeur +et le mien? Elle es là , tout près de moi encore. Si je rentrais, +elle ne saurait pas. Son réveil serait doux et léger. Mais non, je +ne la reverrai jamais plus. Il est des liens que l'amour ne peut +pas supprimer. Le bonheur, je le comprends, n'est pas un droit. Je +la torture et je l'aime. Le mal qu'elle m'a fait était +involontaire. +Je ne me souviens plus que d'avoir senti la vie auprès d'elle à +chaque minute, et pourtant avec elle je ne puis plus vivre... +Édith, te rappelles-tu le passé? Tu m'as donné des fleurs le +premier soir. Et puis, tu m'as donné tes lèvres, comme tes fleurs, +sans hésiter. Lorsque tu m'as dit: "Je serai à toi, mais à toi +seul, quand tu voudras", j'ai senti d'avance tes caresses qui se +sont incorporées à ma chair. Ah! parce que tu es trop sensible aux +caresses, parce que maintenant même que tu vas souffrir par ma +faute, ta faiblesse me fait trembler pour l'avenir, ne crois pas +que je t'aime moins, et de savoir que par là je puis te perdre un +jour, Édith, je ne devrais pas le penser, mais peut-être je t'aime +davantage encore... Quel souvenir garderas-tu de moi? Entre deux +automnes a tenu notre amour. Tu préférais cette saison où la +nature s'exalte. Je retrouvais son or dans tes yeux, et sa fièvre +dans tes bras. Je découvrais en elle un voluptueux enthousiasme. +Maintenant, je la vois pareille aux chrysanthèmes du cimetière +d'Orta. Elle cachait la mort. Oui, la mort, comprends-tu? Je ne +t'ai pas dit adieu, et c'est fini. C'est comme la mort pour nous. +Tu pleureras, tu parleras, tu marcheras, tu seras pour d'autres un +être vivant, un être de grâce et de jeunesse; mais pour moi qui ne +saurai plus rien de toi, tu seras morte. Et mieux vaudrait que tu +fusses morte, en effet tu ne me maudirais pas, moi qui t'aime et +qui dois égorger notre amour..." + +Le sifflet d'un train l'arracha brutalement à cet état de +désespoir où peu à peu sa volonté s'alanguissait. Avait-il laissé +passer l'heure? Non, ce devait être l'express qui descend à Novare +et qui précède de quelques minutes celui qui monte à Domodossola. +Cet appel opportun le rendait à sa décision. Il abandonna la +chapelle, traversa le bois en courant, et gagna la gare. Sur les +monts, le matin naissait et la lune se désagrégeait dans l'espace. + +Il prit un billet pour Corconio, station toute voisine d'Orta, +mais dans le sens opposé à la direction qu'il allait suivre, afin +d'empêcher les recherches d'Édith qui peut-être essaierait de le +rejoindre. En route, il prétexterait une erreur. + +Jusqu'à Omegna, la voie ferrée longe de haut le petit lac. Dans le +wagon, Maurice s'assit au rebours et se pencha à la portière afin +que son regard prît l'empreinte de ces lieux qui lui +appartenaient. Au jour levant, les eaux se moiraient de légers +frissons. Les arbres de la presqu'île montraient leurs fûts +élancés et l'essor de leurs branches. Là , il avait connu le +bonheur. Le train quitta Omegna. En vain il tenta d'apercevoir +encore Orta Novarese, de retenir avec ses yeux, avec son coeur, ce +paysage qui fuyait. Les secondes qui accroissaient la distance +tombaient comme des pierres au gouffre. Une à une il entendait +leur chute. + +Une heure plus tard il arrivait à Domodossola, petite ville +italienne appuyée aux grandes Alpes, que baigne la Tosa rapide et +verte en amont du lac Majeur. De là part la diligence qui relie +l'Italie à la Suisse en traversant le col du Simplon. Avec de bons +attelages et des relais bien échelonnés, elle parcourt en douze +heures les soixante-quatre kilomètres qui séparent le val d'Ossola +de la vallée du Rhône. + +La traversée coûte près d'un louis. Pour s'acquitter complètement +envers Édith, Maurice avait presque épuisé ses ressources. Il +avait consulté les indicateurs. Par Turin, le trajet était plus +cher. Quand il aurait payé le parcours en troisième classe d'Orta +à Domodossola et de Brieg à Chambéry, il ne devait plus lui rester +en poche, d'après ses calculs, que le prix de trois ou quatre +repas très modestes. C'était véritablement le retour de l'enfant +prodigue. La pénurie qui l'assimilait aux humbles ouvriers avec +lesquels il partageait son compartiment, il la supportait sans +déplaisir. Par de mesquins soucis, elle le détournait de sa peine. +D'ailleurs, il n'avait pas d'inquiétude réelle. Il savait comment +on opère pour économiser la voiture et les coûteux hôtels de +Brieg. Au sommet du col, l'hospice du Simplon, comme celui du +Grand-Saint-Bernard, donne l'hospitalité gratuite aux pauvres gens +qui passent la montagne, et les touristes eux-mêmes en profitent +sans vergogne. Son voisin, un Piémontais qui connaissait le pays, +acheva de le renseigner: "L'hospice est toujours ouvert. Le jour +et la nuit, la nuit et le jour. La nuit, on entre, on cherche une +chambre au premier étage sans demander rien à personne." + +Ainsi les difficultés du voyage se simplifiaient. Il franchirait +le Simplon à pied, et coucherait à l'hospice. À Domodossola, point +extrême de la voie, il descendit du train et passa fièrement à +côté de la diligence qui stationnait devant la gare et qui, une +fois chargée, ne tarda pas à l'atteindre au trot de ses cinq +chevaux dont l'ardeur est toute fraîche au début de l'interminable +ascension. Le conducteur évalua du regard ce jeune homme bien vêtu +qui tenait un sac à la main et ne craignait pas d'user ses +souliers. Il mit son attelage au pas, fit claquer son fouet pour +attirer l'attention, et du geste galant dont on offre un bouquet à +une dame, il offrit une place libre dans le coupé. + +--Merci, répondit Maurice, je vais à pied. + +--Impossible, impossible à des jambes de _seigneur_. Et quel +retard! je suis sûr que la _signorina_ vous attend. + +--Personne ne m'attend. + +--Ah! tant pis. Un bon feu, une soupe chaude et une femme, c'est +agréable à l'arrivée. + +Et ramassant les rênes, il secoua ses bêtes. Bientôt la voiture +fut hors de vue. Rendu à l'isolement, Maurice continua sa route. +Lentement il s'élevait au-dessus du val. Avant d'entrer dans les +étroites gorges des Alpes, il cueillait, en se retournant, les +derniers sourires de la grâce italienne. Sur la plaine sinueuse +qu'arrosait la Tosa, elle fleurissait, et sur les pentes boisées, +même sur les rampes abruptes que décoraient des buissons d'or. Au +soleil, il était visible que ce pays cherchait à plaire en dépit +des sévérités de la montagne. Les paysannes qui descendaient à la +messe --c'était un dimanche--portaient des fichus de couleur qui +leur retombaient en pointe sur le dos, et des jupes courtes et +bariolées. Les premières, elles saluaient les passants d'un gentil +bonjour dont le jeune homme s'attendrissait. Il avait l'impression +qu'il s'exilait volontairement. Édith n'était-elle pas sa patrie? +Édith! Elle s'éveillait à cette heure, elle savait... Et il +accéléra sa marche pour oublier son mal dans la fatigue. + +Il avait réparti en trois étapes les 64 kilomètres du parcours: +Iselle, 18 kilomètres; le col, 22 Brieg, 24. Il pensait déjeuner à +Iselle, atteindre le col, qui est à 2 000 mètres d'altitude, pour +dîner et coucher à l'hospice, et descendre sur Brieg le lendemain +matin, assez tôt pour y prendre le train de Lausanne et Genève +qui, à la frontière française, trouve la correspondance de Savoie. +Le lundi à six heures du soir, il débarquerait à Chambéry. + +Iselle, que précède un petit vallon verdoyant, est le dernier +village avant la Suisse. On y a véritablement l'impression qu'il +faut ici dire un adieu mélancolique à l'Italie. Bâti en longueur +sur les bords de la route de Napoléon, il est déjà enfermé entre +deux murailles hautes de quatre à cinq mille pieds, mais il suffit +encore de regarder en arrière pour apercevoir des prairies, +quelques bouquets d'arbres, et comme une ouverture de clarté à +travers les montagnes. Les grelots de la diligence qui relaie à +Iselle et les exercices des douaniers qui, distingués et farauds +comme des soldats, portent le nom majestueux de _gardes des +finances_, animaient seuls jadis le petit bourg, quand au mois +d'août 1898 commencèrent les travaux de la nouvelle voie ferrée +creusée à travers les Alpes. Comme par enchantement la population +quadrupla. Des cités ouvrières se bâtirent, et aussi de petites +villas avec des jardins pour les ingénieurs et contremaîtres. +_Alberghi_ et _trattorie_ se multiplièrent, avec des enseignes à +la gloire du Simplon et l'annonce d'un asti pétillant. + +Toute cette population flottante était sur pied, à cause du +dimanche. Des cloches sonnaient la sortie de la grand'messe quand +Maurice arriva. Il croisa le cortège des femmes qui, le paroissien +à la main, rentraient au logis, tandis que les jeux de boules +accaparaient les hommes, et que de chaque guinguette sortaient, +avec une odeur de cuisine, des sons de guitare et d'harmonica. Il +mangea pour une somme modique dans une osteria de chétif aspect, +en compagnie de bruyants convives. Au lieu de profiter du jour et +de brusquer le départ, --la nuit en novembre tombe si vite,-- il +s'attarda sans prévoyance comme s'il préférait le tapage le plus +vulgaire à la solitude. Il ne pouvait se décider à franchir la +frontière. Il y voyait l'image matérielle de la rupture, il se +rattachait éperdument à son amour. Jusque dans cette salle enfumée +où le vacarme assourdissant qui l'empêchait de penser allégeait sa +douleur, il lui semblait demeurer en communication lointaine avec +Édith. + +Un peu avant les gorges de Gondo où mugissent des cascades, il +trouva la borne qui marque la séparation des deux pays. Et après +l'avoir dépassée, il sentit l'ombre qui envahissait son coeur +avant même de recouvrir le morceau de terre amincie où il +cheminait entre deux rochers. En levant la tête, il vit les +dernières lueurs roses se retirer du ciel. La nuit, qui le +surprenait beaucoup plus tôt qu'il ne l'avait prévu dans son +itinéraire, ne lui permit pas de prendre le raccourci qui évite le +long contour d'Algaby. Il parvint déjà tard, et fatigué, au +village de Simplon où il soupa et se reposa. + +Quand il se remit en route, l'obscurité et le silence +l'attendaient sur le seuil de l'auberge. Il les accueillit comme +les compagnons naturels de son triste voyage. Il accomplissait un +devoir: peu lui importaient désormais les conditions. N'avait-il +pas tué de ses propres mains son bonheur, et les meurtriers ne +méritent-ils pas d'expier? C'était le temps où la lune décroît. +Elle ne se montra qu'à onze heures du soir, comme il approchait du +sommet du col. À sa clarté il se découvrit seul dans un cirque +désert et désolé, entouré de la neige qui rend tous les objets +uniformes. Il ne s'entendait même pas marcher. Son ombre lui +tenait une compagnie inquiétante qui s'allongeait, s'amincissait, +disparaissait et renaissait. + +Le souffle court et les jambes rompues, depuis longtemps il +explorait des yeux l'horizon pour y découvrir l'hospice. Aurait-il +passé devant sans le voir? La lassitude ne lui permettait plus +d'évaluer les distances. Et puis, à quoi bon tant d'efforts. Il +n'avait qu'à se laisser choir au bord du chemin. Sur la neige, il +serait bien pour dormir ou pour mourir. Ce serait fini de penser, +fini de marcher. + +--Édith! murmura-t-il tout haut. + +Au son de sa propre voix, il s'arrêta et tressaillit comme si on +l'avait appelé. N'était-ce pas elle qui l'appelait une fois +encore, une dernière fois? Il irait la rejoindre sans peine. Déjà +il ne sentait plus ses jambes. Il glisserait vers elle doucement, +comme ces rayons de lune sur la neige. L'excès de fatigue, le +froid, la raréfaction de l'air et aussi le désespoir lui donnaient +une hallucination. Dans cet état d'épuisement, celui qui s'arrête +est perdu. Il ne peut plus remettre un pied devant l'autre. C'est +un mécanisme brisé. + +--Édith! prononça-t-il encore. + +Et il sourit. Aucune angoisse ne l'étreignait. C'était si simple +de s'asseoir et d'attendre. Devant lui, sur la droite, les +glaciers du Monte Leone brillaient en tremblant comme si quelque +mouvement les animait. Il lui parut que tout l'horizon blanc se +déplaçait, rétrogradait vers l'Italie. Il connaissait, avec +l'engourdissement, une sorte de béatitude. L'instinct de la +conservation ou la curiosité du mirage lui maintenaient les yeux +ouverts quand le sommeil l'envahissait, mais il n'avait plus envie +de remuer. Le silence de la montagne que la neige et la lune +paraissaient élargir emplissait tout l'espace et montait jusqu'aux +étoiles. + +Dans cette fuite du paysage où il se laissait couler, il y eut un +temps d'arrêt, occasionné par la chute de son sac qu'il avait +lâché machinalement. Le geste qu'il fit pour le retenir brisa le +sortilège. À la difficulté de se mouvoir il comprit le danger. + +"Mais je vais mourir! se dit-il brusquement. Là , tout seul, dans +ce désert." + +Mourir! Édith, vers qui il croyait redescendre, disparut +instantanément de sa pensée, comme une sirène au fond de la mer, +et fut remplacée par le pays de son enfance, par le coteau de la +Vigie, par sa famille. + +"Ils m'attendent." + +Était-ce un talisman contre la mort, ce rappel des premières +années qui substitue des images de durée aux tentations de fin, +aux désirs d'anéantissement? Sa jeunesse aidant, il récupéra +quelque énergie. Il souleva ses pieds successivement, comme s'il +les dégageait d'une boue tenace où ils se seraient enfoncés. Il se +traîna plutôt qu'il ne marcha sur une étendue de quelques mètres. +Maintenant il avait peur et se raidissait contre le péril dont il +devinait la présence à son côté, qui l'accompagnait pas à pas dans +cette solitude comme un ennemi guettant ses défaillances. Il +savait qu'au bord de la route, près du col, des refuges en +planches offrent de distance en distance un abri aux voyageurs +surpris par la tempête ou le froid. À la découverte de l'une de +ces baraques il bornait toute son ambition. Alors il aperçut au +bas du Monte Leone une frêle lumière qui brillait à peine dans la +nuit trop claire. Tout petit, serré contre l'énorme masse de la +montagne, c'était l'hospice dont la porte demeure toujours grande +ouverte et même désignée par une lampe. Du moment qu'il voyait le +but, il était sauvé. Il ne quitta plus du regard cette lueur qui +l'encourageait. Bientôt le bâtiment prit son importance réelle, +haut et large en grosses pierres de taille. Enfin, il gravit le +perron et entra. Des chiens, du fond d'un chenil éloigné, +signalaient son arrivée. Mais dans le corridor où le clair de lune +entrait, il ne rencontra personne. Le laisserait-on en détresse au +port même? Dans son état de fatigue, il allait se coucher sur la +pierre quand le renseignement du Piémontais lui revint en mémoire: + +--La nuit, on entre, on cherche une chambre au premier étage sans +demander rien à personne. + +Il monta l'escalier, tâta une première porte qui était fermée, +puis une seconde qui céda. Il se trouva dans une chambre simple +mais confortable, meublée d'un lit aux draps frais et largement +pourvu de couvertures, d'une table de toilette, d'une commode, de +deux ou trois chaises et d'un tapis. Devant cette installation, il +sourit de plaisir. On avait poussé la prévenance jusqu'à placer +sur la commode, de manière à attirer l'attention, un flacon de +rhum, un verre et un sucrier. La liqueur le réconforta. À vingt- +cinq ans, le danger s'oublie vite. + +"Je suis ici chez moi, comme un voleur", se dit-il plaisamment, +tout disposé à estimer de nouveau la vie. Mais sa réflexion le fit +tressaillir. Comme un voleur, en effet. N'avait-il pas été +condamné pour vol? Le souvenir de la honte lui gâta son plaisir. +Il se coucha rapidement. Les épaisses couvertures lui +communiquèrent une chaleur bienfaisante. Sa fatigue était si +grande qu'il s'endormit aussitôt, sans même songer que c'était la +première nuit qu'il passait loin d'Édith et hors de l'Italie, +depuis son départ de la maison paternelle. + +Le lendemain, il se réveilla trop tard pour descendre sur Brieg. +Les religieux, mis au courant des péripéties de son voyage, le +gardèrent une journée et le restaurèrent de leur mieux. Il refusa +de prendre la diligence, mais sa fierté l'empêcha d'en révéler le +motif. Ce fut une journée de repos, de distraction, presque +d'oubli. Dans cette thébaïde, perdue à deux mille mètres +d'altitude, il montra une gaieté d'enfant, interrompue de temps à +autre, assez rarement, par de brusques accès de tristesse. Il +mangea comme un ogre, se promena +aux abords de l'hospice pour dérouiller ses jambes raidies, +caressa dans leur chenil les molosses à longs poils, admira les +effets du soleil sur les glaciers et la diversité des petits +cristaux de neige, exprima plusieurs fois son désir de demeurer +plus longtemps dans la montagne, et se coucha de bonne heure. +Personne n'aurait pu supposer qu'il venait de quitter la plus +chère des maîtresses et qu'il rentrait en France pour se +constituer prisonnier. Au milieu des plus grands chagrins, il est +ainsi des oasis inattendues que nous ménage la faiblesse de notre +nature incapable de se fixer dans la douleur, ou ce brutal +instinct de vivre qui nous soutient malgré nous. + +Le mardi, à quatre heures du matin, il quitta l'hospice, après +avoir mangé un peu de pain et de fromage que la veille au soir le +père chargé du soin des étrangers avait à toute force voulu qu'il +emportât de table pour son déjeuner du lendemain. Encore en garda- +t-il la moitié en prévision de la route, n'étant pas certain qu'il +lui restât en poche plus d'argent que le prix de son billet, à +cause du repas supplémentaire qu'il avait dû prendre au village de +Simplon. Personne n'était levé. Il partit comme il était venu, +secrètement. Comme le soir de son arrivée, la porte était grande +ouverte. Dehors, au lieu de la lune dont il espérait le concours +amical, il se heurta à l'obscurité. Sur le perron, il sentit la +neige. + +Il fallait se hâter, la descente devenant moins facile. De la +route, il se retourna pour chercher dans l'ombre le bâtiment noir +et lui adresser un regret. Raffermi, il marchait à l'avenir sans +crainte. La paix de la montagne, celle des religieux, avaient +calmé son coeur sans qu'il s'en doutât. D'un pas délibéré, il +allait reconquérir au foyer sa place dont une passion accidentelle +l'avait détourné. Le geste de hasard auquel il devait son salut +l'avait en même temps restitué à lui-même. Il rentrait dans la vie +normale de la façon audacieuse et romanesque dont généralement on +s'en écarte, et il savourait son sacrifice avec une ardeur tout +amoureuse. + +Sans doute la neige tombait depuis plusieurs heures, car le chemin +n'était pas frayé. Il avançait avec la crainte permanente de +perdre la route qui longe des abîmes. Elle traverse, peu après le +sommet du col, deux ou trois tunnels taillés dans le roc. +L'obscurité, dans ces tunnels, était si intense qu'il croyait être +devenu aveugle au fond d'une cave. La canne en avant dans la main +droite, et le bras gauche tendu malgré le sac qu'il tenait, il +marchait à tâtons, enfonçant à chaque pas dans les flaques d'eau +que fait la roche en s'égouttant, et il sentait la sortie à l'air +froid bien plutôt qu'en recouvrant la vue. + +Les obstacles de la route durcissaient son courage. Il faut aux +jeunes gens des épreuves, et s'ils recherchent tant l'amour, c'est +plus encore frénésie de vivre que volupté. Celui-ci qui fuyait le +bonheur, pareil à un mendiant, ne souffrait point d'avoir tout +perdu. Il luttait bravement contre le froid, la neige, la nuit et +la peur, et ce combat l'échauffait. + +Le jour se leva peu à peu, mais il y gagna peu de chose. Le +brouillard blanc que formaient les flocons le baignait de toutes +parts, comme la mer un îlot. Cette route, qui est si pittoresque +et découvre au regard les Alpes bernoises, le glacier d'Aletsch, +les contreforts magnifiques et divers de la vallée du Rhône, lui +paraissait creusée dans du coton. Parfois, à dix pas de lui, un +sapin chargé de givre se détachait au bord. Et après l'avoir +dépassé, il cherchait un autre point de repère. Dans cette +monotonie fastidieuse, il atteignit Brieg. Ce fut la fin de la +période héroïque. + +La journée de wagon fut longue et pénible, malgré le voisinage de +plus en plus immédiat de la terre natale. Il descendit à six +heures du soir au Vivier, qui est la gare la plus proche de +Chambéry. La crainte chimérique d'être reconnu et arrêté en +débarquant du train lui inspira cette résolution. Il s'achemina +donc à pied par la route d'Aix. Elle passe au-dessous du Calvaire +de Lémenc. + +--Édith! soupira-t-il, en s'arrêtant à cet endroit. + +Il comprit à quel point ces trois jours l'avaient séparé d'elle. +Et comme il l'aimait il s'affligea de sa cruauté. Puis il +s'approcha du garde-fou qui protège la route creusée à flanc du +coteau. Les feux de Chambéry brillaient. Il s'orienta. + +--Le cimetière. La maison. + +Sa première visite fut pour sa mère. Le champ des morts était clos +et il ne put y pénétrer. Alors, par des rues tortueuses, il gagna +la maison. Une horloge sonna huit heures. Il était glacé, il avait +faim: où aller, sinon là ? Le coeur battant, il pressa le timbre. +Une servante nouvelle lui ouvrit la porte, et, au lieu de pénétrer +librement, il dut demander d'une voix indistincte: + +--Mademoiselle Roquevillard. + +On le laissa dans l'antichambre. Humilié, vaincu, il fut tenté de +s'enfuir, d'aller n'importe où. Quelle force étrange l'avait +poussé par les épaules jusque sous le toit paternel? + +Marguerite parut et se jeta dans ses bras: + +--Toi, Maurice, toi. + +Et comme il se raidissait pour ne pas pleurer, elle ajouta +doucement: + +--Depuis hier, je t'attendais. + +Elle l'emmena à la salle à manger. Abattu, désemparé, il +s'abandonnait à ses soins. Le couvert n'était pas encore enlevé. + +--Et. père? demanda-t-il enfin avec un peu de crainte. + +--Après le dîner, il s'est enfermé dans son cabinet pour +travailler, pendant que je déshabillais le petit Julien. Je vais +le prévenir. + +--Non, Marguerite, n'y va pas. + +--Pourquoi? + +--Je ne sais pas. + +Et après un lourd silence, il murmura: + +--Alors... il a bien changé? + +--Oui. + +Il avait faim et il n'osait pas manger des plats qu'elle allait +chercher elle-même à la cuisine. Elle le comprit, et, quand elle +le vit absorbé elle s'éloigna pour courir au cabinet de son père. + +--Père, il est là . + +M. Roquevillard, penché sur un dossier, se leva brusquement. Ce +fut un mouvement involontaire. Tout de suite il se posséda: + +--C'est bien tard pour revenir. + +--Ne le verrez-vous pas? Il est si malheureux. + +M. Roquevillard réfléchit et répondit avec effort: + +--J'irai le voir demain, à la prison, pour organiser sa défense. +Pas ce soir. + +Et comme Marguerite s'en affligeait, il l'attira sur sa poitrine. + +--Toi, dit-il, occupe-toi de lui. S'il est fatigué, veille à son +repos. Demain seulement il ira se constituer prisonnier. + +--Père, pardonnez-lui. Pour maman... + +--Un jour, Marguerite, j'espère qu'il méritera mon pardon. +Maintenant, je ne puis oublier si vite le mal qu'il nous a fait en +partant. Je veux qu'il le comprenne, qu'il le mesure. C'est +nécessaire pour notre passé et pour son avenir. Mais ne pleure +pas. Je n'ai pas cessé de l'aimer. Son retour me fait du bien... + +Plus tard, bien plus tard, dans le silence de la nuit, M. +Roquevillard sortit de sa chambre et vint, à pas de loup, jusqu'à +la porte de son fils. De la main, il cachait la flamme du +bougeoir. Un instant il écouta le souffle léger et régulier qu'il +entendait à peine. Un mince sourire éclaira sa figure énergique +que la douleur avait ravagée: + +"Il est là . C'est l'essentiel. Je le sauverai, et, avec lui, toute +la race... " + + + +TROISIÈME PARTIE + +I + +LE COMPAGNON D'ARMES + + + +Lorsque Marguerite Roquevillard entra, comme chaque jour, dans le +cabinet de son père pour allumer la lampe et tirer les rideaux, et +surtout pour lui prendre une part de soucis, elle le trouva qui +suivait à la fenêtre la chute rapide du soir. + +--C'est toi, dit-il. Il ne faisait plus assez clair pour +travailler. + +Il s'excusait de sa rêverie comme d'une faiblesse. Mais elle +savait la cause de cette préoccupation qu'il n'avouait pas. + +--Ces messieurs ne sont pas encore venus? demanda-t-elle. + +--Je les attends d'un moment à l'autre. Ils ont dû voir Maurice à +la prison cet après-midi. + +--Qui plaidera? Sera-ce M. Hamel? + +--Non. Maître Hamel est le bâtonnier de notre ordre. Maurice était +inscrit au barreau, j'ai prié le bâtonnier de s'occuper de sa +défense. C'est une tradition. Maître Hamel nous donnera l'appui +d'un demi-siècle d'honneur professionnel, mais il s'estime trop +âgé et trop spécialisé dans les questions de droit civil pour +porter la parole. Il veut en charger maître Bastard qui, de tous +nos confrères, est le plus réputé aux assises et qui exerce en +effet une grande influence sur le jury. + +La jeune fille, à ce nom, fit un peu la moue. + +--Je l'ai entendu, père. Vous parlez mieux que lui. + +Mais le vieil avocat se fâcha presque: + +--Je ne parle pas bien, petite. Je dis simplement ce que j'ai à +dire. + +--Pourquoi ne le défendez-vous pas, vous? + +--C'est impossible, voyons. Ne le comprends-tu pas? + +Elle vint à lui et, lui posant une main sur l'épaule, elle appuya +la tête à sa poitrine. De là , elle murmura doucement: + +--Lui avez-vous pardonné? + +--Il ne me l'a pas demandé. + +--C'est qu'il souffre. + +--Oui, peut-être. Le sort le frappe cruellement. Lui, du moins, +l'avait provoqué. + +--Souvenez-vous de maman. + +Il se pencha pour embrasser le front de sa fille. + +--Ne me demande pas d'être faible, Marguerite. Je l'ai visité deux +fois à la prison. Je l'ai trouvé muré dans son orgueil. Il ne m'a +témoigné aucun regret de sa conduite qui nous a causé tant de +maux. Je n'attends qu'un mot de lui pour lui pardonner, et nous +n'échangeons que des propos insignifiants. + +--Avec moi, il pleure sur notre mère. Avec vous, il n'ose pas. + +--C'est à moi de l'attendre. Je l'attendrai. + +Marguerite inclinée ne vit pas la douceur triste qui, répandue sur +le visage vieilli, atténuait la fermeté des paroles. Elle répéta: + +--Il souffre. Il est malheureux. + +--Et nous? dit M. Roquevillard. + +Il souleva délicatement la tête de la jeune fille, et changeant de +conversation, à son tour il interrogea: + +--Qu'as-tu fait cet après-midi? + +--J'ai promené le petit Julien. Puis j'ai écrit longuement à +Hubert. + +--Ah! moi aussi. + +Hubert leur était encore un sujet d'inquiétude. La dernière lettre +venue du Soudan annonçait que l'officier avait pris les fièvres, +et qu'il était malade, dans une case isolée, sans médecin. Il +plaisantait lui-même sur cette malencontreuse fatigue sans +gravité, mais un certain accent détaché contrastant avec une +formule plus affectueuse d'adieu avait frappé et profondément +affecté son père et sa soeur. Ils se turent, le coeur serré. +Marguerite alluma une lampe pour chasser l'obscurité qui +emplissait la pièce de mauvais présages. Comme elle laissait +tomber les rideaux, on frappa à la porte. + +--Ce sont eux, dit M. Roquevillard. + +Et la jeune fille n'eut que le temps de disparaître par la porte +qui communiquait avec l'appartement. Déjà l'avocat s'avançait pour +recevoir ses visiteurs. M. Hamel entra le premier, suivi de M. +Bastard. + +Le bâtonnier jouissait, au barreau de Chambéry, d'une estime +respectueuse, que son grand âge, sa science juridique et la +dignité de sa vie imposaient. C'était un vieillard de soixante- +quinze ans, si maigre qu'il flottait presque dans la redingote +élimée dont il assurait avec obstination qu'elle durerait autant +que lui. L'hiver, il ne prenait pas la peine de passer les manches +du pardessus d'une coupe surannée dans lequel il se drapait. Son +visage rasé portait une couronne de cheveux blancs soulevés en +désordre, et ses joues sans couleur paraissaient diaphanes. Sa +haute taille se voûtait comme ces peupliers trop grêles que tord +le vent. Mais son caractère ne s'était jamais courbé. Rien ne +l'avait pu faire dévier de la ligne de conduite que ses fermes +convictions avaient de bonne heure choisie dans le sens de ses +traditions de famille. L'abord froid et distant, la voix brève, il +montrait autant de rigidité dans les principes que de fière +courtoisie dans les relations. Il manifestait sa grandeur dans les +circonstances ordinaires comme dans les importantes. La fortune et +l'adversité avaient trouvé son âme égale. Pourtant il avait connu +celle-ci principalement sur le tard et quand l'homme, à la fin de +sa journée, a droit au repos. Les mauvaises spéculations d'un fils +l'avaient ruiné. Il s'était remis simplement au travail pour +gagner son pain quotidien. Rarement à la barre, il était le +conseiller auquel on songe dans les affaires délicates, dont on +n'attend rien que d'équitable et de droit. On ne le voyait guère +hors de son cabinet de consultation, petite pièce obscure et +pauvre, où l'on venait lui soumettre spécialement des transactions +et des arbitrages comme à un juge souverain. S'il en sortait, +c'était le soir, pour gagner l'église d'un pas encore rapide, +l'air frileux et pressé, indifférent au monde extérieur, écoutant +la voix de Dieu dont il attendait l'appel avec une patience +résignée. + +Malgré leur grande différence d'âge, une de ces anciennes amitiés +que la parité d'existence et la communauté de luttes fortifient au +point de les assimiler aux liens du sang, l'unissait à M. +Roquevillard dont il avait protégé les débuts professionnels et +qui, de son côté, l'avait soutenu dans l'effondrement de sa +situation matérielle, tenant tête aux créanciers, obtenant des +délais, organisant au mieux les ventes et les paiements. Lorsque +le cadet fut frappé à son tour, l'aîné sortit de sa retraite. Mais +il sentait la glace des années et son impuissance. + +La renommée lui imposait Me Bastard comme second. Ce jeune homme - +-c'est ainsi que le vieillard l'appelait malgré ses quarante-cinq +ans-- ne laissait pas de l'inquiéter par un certain cynisme dans +la conversation et le parti pris de considérer les procès au point +de vue spécial des honoraires. Mais à la barre, il était +redoutable comme une armée; ironique et lyrique tour à tour, +railleur ou émouvant, modulant sa voix comme un ténor et ses +gestes comme un acteur, il se posait tout de suite en premier +rôle, étalait sa grande barbe, ses traits réguliers, sa calvitie +luisante comme des insignes d'autorité, s'agitait, se démenait, +dominait toute la scène et finalement escamotait jurés, juges, +adversaires dans les plis de sa toge qu'il déployait comme un +étendard. Il fallait tenir compte de cette supériorité +incontestable aux assises, et Me Hamel, humble serviteur de la +vérité, qui détestait tout appareil d'éloquence et de déclamation, +avait imposé silence à ses goûts personnels pour mieux assurer +l'acquittement du fils de son ami. + +Bien que M. Roquevillard l'eût toujours tenu à distance, et +bousculât sans pitié à l'audience ses habiletés et ses séductions +par une tactique simple qui consistait à courir droit au but avec +la vitesse d'une charge de cavalerie, telle était la force de +l'assistance confraternelle que M. Bastard avait accepté avec +empressement de prendre la défense de Maurice et s'y montrait déjà +actif et résolu. + +Après un échange de poignées de main, le bâtonnier résuma la +situation en quelques mots: + +--Vous savez, mon cher ami, que j'ai prié notre confrère Bastard +de nous venir en aide. Je suis trop vieux et je ne sais pas +émouvoir. Il plaidera: je l'assisterai. Nous avons étudié le +dossier ensemble et vu votre fils à la prison. Une difficulté se +présente. + +--Laquelle? demanda le père anxieux. + +--Bastard vous l'expliquera mieux que moi. + +Celui-ci agita sa belle tête avec importance. Assez avisé pour +juger tout effet inutile dans ce cabinet, il se contenta d'un +exposé clair et bref. + +--Oui, j'ai étudié le dossier. Le fait matériel de l'abus de +confiance est démontré par la déclaration du notaire et par le +procès-verbal du commissaire de police. Des preuves contre votre +fils, je n'en trouve pas, mais des présomptions graves. Il avait +connaissance du dépôt d'argent, il est demeuré le dernier à +l'étude après s'être fait remettre les clefs, il a pu découvrir le +secret du coffre-fort sur l'agenda du premier clerc où le chiffre +était inscrit, il était sans grandes ressources personnelles et il +voulait enlever la femme de son patron. Avec cela on échafaude un +réquisitoire. Ajoutez le départ pour l'étranger, le silence, le +retour tardif. La déposition du nommé Philippeaux, surtout, est +pleine de fiel. Ce garçon-là devait être jaloux de son collègue +plus favorisé. Je le soupçonne d'une passion malheureuse pour Mme +Frasne. C'était une femme fatale. Un peu maigre, mais de beaux +yeux. Mon type n'est pas celui-là . + +D'une qualité d'âme inférieure, il ne sentit pas que cette +réflexion était déplacée et que la présence du père de l'accusé +l'obligeait à plus de réserve. Il reprit après une pause: + +--Il ne suffit pas de protester de son innocence. Le vol étant +admis, le jury cherchera un coupable. Il faut le lui désigner. +L'offensive, je l'ai souvent remarqué, est d'un résultat plus sûr +que la défensive. Elle détourne l'attention pour la concentrer +ailleurs. Je la pratique toujours avec succès. Or, en l'espèce, le +vrai coupable est tout désigné. + +Il s'empara du code sur la table et le feuilleta. Ses deux +interlocuteurs l'écoutaient sans l'interrompre: + +--Notez que Mme Frasne ne court aucun risque. +Elle est couverte par l'article 380: _Les soustractions commises +par des maris au préjudice de leurs femmes, par des femmes au +préjudice de leurs maris... ne peuvent donner lieu qu'à des +réparations civiles_. + +--Nous le savons, observa Me Hamel. + +--En famille, on ne se vole pas. Ce n'est donc pas dénoncer Mme +Frasne à la vindicte publique que la désigner. Mais il y a mieux +encore. Mon instinct ne me trompe guère. J'ai mis la main sur le +contrat de mariage des époux Frasne. Je pensais bien y découvrir +quelque chose. Par l'entremise d'un avoué de Grenoble, je m'en +suis procuré une expédition. Et j'y ai trouvé la preuve que Mme +Frasne, en prenant cent mille francs dans le coffre-fort de son +mari, a pu croire qu'elle se remboursait elle-même. + +--Je ne comprends pas, dit cette fois M. Roquevillard. + +--Vous allez comprendre. C'est d'une clarté aveuglante. Son mari, +par ce contrat, lui constitue une donation de cent mille francs. + +--En cas de survie? + +--Non, immédiate. Mais naturellement, elle était révocable en cas +de divorce, et l'époux en conservait l'administration. Le régime +est la séparation de biens. Néanmoins, Mme Frasne, ignorante de la +loi, aura supposé qu'elle était propriétaire de cette somme et +qu'en abandonnant le domicile conjugal elle avait le droit de +l'emporter. C'est un raisonnement absurde. Mais par là même, c'est +un raisonnement de femme. Ainsi je m'explique pourquoi, d'un dépôt +de cent vingt mille francs réunis sous la même enveloppe, le +voleur a pris soin de ne retirer que cent mille. Ce n'est pas un +vol, c'est un remboursement. Mme Frasne a cru exercer un droit. + +--Oui, conclut M. Roquevillard intéressé par une argumentation +aussi solide, le contrat explique tout. + +--Et c'est l'acquittement certain, incontestable, affirma M. +Bastard en s'animant et commençant à agiter ses grands bras. Quel +jury résisterait à une pareille démonstration? Aux assises, j'ai +bien rarement autant d'atouts dans mon jeu. --Vous ne défendez pas +toujours des innocents, insinua le bâtonnier. + +--Innocents ou coupables, c'est la preuve qui importe. Ici, nous +la tenons. + +Le père de l'accusé, qui voulait une réhabilitation complète, prit +alors la parole: + +--La découverte du contrat est en effet un élément très favorable +à la défense. Votre éloquence, Bastard, en tirera le meilleur +usage, et nous pouvons escompter le succès final. Mais il y a un +point que je vous prie instamment, de traiter dans votre +plaidoirie. Maurice n'est pas parti sans ressources avec Mme +Frasne. Il emportait plus de cinq mille francs empruntés pour la +plus grande part à ses deux soeurs, à son grand-oncle Étienne et à +sa tante Mme Camille Roquevillard, qui en témoigneront au besoin. +Dans la ville d'Orta où il s'était retiré, il a reçu un chèque de +huit mille francs délivré par la Société de Crédit, agence de +Chambéry, qui en représente le talon. Ces explications sont +indispensables à un double point de vue. D'abord elles répondent +d'avance à une accusation nouvelle que la partie civile, +abandonnant l'article 408 sur l'abus de confiance, pourrait tirer +de l'article 380 _in fine_. Le vol entre époux ne tombe pas sous +le coup de la loi, c'est entendu; mais le code pénal ajoute: _À +l'égard de tous autres individus qui auraient recelé ou appliqué à +leur profit tout ou partie des objets volés, ils seront punis +comme coupables de vol_. Il faut qu'il ne subsiste à ce sujet +aucune équivoque. Et cet article n'existerait-il point que je +tiens encore essentiellement à préserver l'honneur de mon fils de +toute promiscuité d'existence dont il n'aurait point soldé les +frais. + +--Très bien, approuva M. Hamel. + +--Très bien, répéta M. Bastard d'un ton indifférent. + +Et M. Roquevillard, dont le visage que la lutte passionnait se +rassérénait avec l'espérance de sortir de l'épreuve, conclut en +deux mots: + +--Maintenant, nous sommes armés et la victoire est sûre. + +Le bâtonnier leva sur lui ses yeux tristes, d'un bleu passé, +décoloré par l'âge: + +--Mon ami, vous avez donc oublié la difficulté dont je vous ai +parlé au début de notre entretien? + +Ce fut le retour de l'angoisse. + +--Quelle difficulté? + +M. Bastard reprit aussitôt la première place qu'il ne cédait pas +volontiers: + +--Voilà . Notre beau plan, dont la réussite ne fait pour moi aucun +doute, échoue par l'obstination de votre fils. + +--De mon fils? + +--Parfaitement. Nous venons de lui exposer, à la prison, comment +nous entendions le sauver. Savez-vous ce qu'il nous a répondu? + +--Ah! je crains de le deviner. + +--Qu'il s'opposait formellement à ce que le nom de Mme Frasne fût +prononcé par son défenseur et que, s'il l'était, il s'accuserait +aussitôt lui-même. + +--Je le redoutais, murmura M. Roquevillard à mi-voix. + +--En vain lui ai-je représenté que cette chevalerie était +ridicule, qu'il ne dénonçait personne puisque Mme Frasne n'était +passible d'aucunes poursuites et que l'acte de sa maîtresse +s'expliquait même par son inexpérience des affaires et la fausse +interprétation qu'elle avait pu donner à son contrat de mariage. +Tout a été inutile. Je me suis heurté à une obstination +invincible. + +--Vous a-t-il fourni des raisons? + +--Une seule: l'honneur. + +--C'en est une. + +--Non, ce n'est qu'un sentiment. En justice, nous n'avons pas à +nous placer au point de vue de l'honneur, mais à celui de la loi. + +Le bâtonnier, qui n'approuvait pas cette théorie, présenta la +question sous une autre forme. + +--C'est l'honneur de Mme Frasne surtout qu'il envisage. Pour +préserver le sien, il doit établir qu'il n'a ni dérobé une somme +d'argent, ni profité du détournement d'autrui. Il prouve le +premier point en arguant du contrat de Mme Frasne, et le second +avec le témoignage écrit de la Banque internationale de Milan où +les fonds de Mme Frasne étaient déposés. Mais il se refuse +catégoriquement à cette démonstration. + +--Vous le lui avez dit, vous? + +--Je le lui ai dit, et qu'il s'exposait gravement en se présentant +désarmé aux jurés. + +--Que vous a-t-il répondu? + +--Que jamais il ne laisserait accuser Mme Frasne de quoi que ce +fût, et qu'il interdisait à son défenseur de prononcer jusqu'au +nom de celle-ci. Nous l'avons trouvé inébranlable. "Mais enfin, +comment voulez-vous qu'on vous défende? lui a objecté Me Bastard. +--Comment peut-on me croire coupable? a-t-il fièrement répondu. +Qu'on regarde d'où je viens et qui je suis: cela doit suffire." + +--Quel enfant! reprit M. Bastard qui lissait avec contentement sa +belle barbe. Sans doute l'honorabilité de la famille est un +puissant argument dont je comptais aux assises tirer bon parti. +Mais c'est un argument en quelque sorte accessoire. Il ne touche +pas au fond du débat. On ne plaide pas avec les parents. Pourquoi +pas avec les morts? + +--Ils témoignent pour nous, répondit M. Hamel non sans quelque +solennité. + +--Il y a un coupable, ne l'oublions pas. Bon gré, mal gré, le jury +le cherchera. Si ce n'est pas l'amant, c'est la maîtresse. Si ce +n'est pas la maîtresse, c'est l'amant. Nous avons la preuve que +c'est elle et nous refuserions de la donner? C'est insensé. J'ai +prévenu votre fils, mon cher confrère, que je ne pouvais accepter +de le défendre dans ces conditions et je viens vous le répéter. +Vous savez avec quelle ardeur je m'en étais chargé et que j'y +apportais tous mes soins. Paralysé, que puis-je faire? Vous me +voyez profondément affecté de cette décision, mais il m'est +impossible de me présenter à la barre ainsi ligoté. + +Le malheureux père de l'accusé lui tendit la main: + +--C'est un concours précieux que je perds, et c'est peut-être le +salut. Mais la défense ne doit pas être entravée. + +Malgré leur manque de sympathie réciproque, les deux avocats +étaient pareillement émus. On ne partage pas impunément la même +vie professionnelle, les mêmes combats, les mêmes préoccupations +d'esprit. + +--Voyez-le, vous, dit encore M. Bastard en se levant. Peut être +obtiendrez-vous ce que nous n'avons pas obtenu. + +--Non, je ne le pense pas. + +--Si vous parveniez à le décider, je demeure à votre disposition. +Et vous pourrez compter sur mon plus bel effort. Il est près de +six heures, excusez-moi. J'ai un rendez-vous d'affaires. + +M. Roquevillard le reconduisit jusqu'à la porte et sur le seuil, +il le remercia: + +--Nous avons été quelquefois divisés, mon confrère. Je n'oublierai +jamais que, dans la circonstance la plus grave de ma vie, il n'a +pas dépendu de vous de me consacrer votre dévouement et votre +talent. + +--Mais non, mais non, répliqua le grand avocat d'assises que sa +propre bienfaisance étonnait, je pensais mieux aboutir. C'était +une belle cause. Décidez votre fils. Je reviendrai. + +Lorsqu'il rentra dans son cabinet, M. Roquevillard trouva M. Hamel +qui s'était approché du feu et qui tisonnait par distraction. Il +s'assit en face de lui, et tous deux restèrent longtemps à +réfléchir sans parler. + +--Ma voix n'a jamais porté bien loin, dit enfin le bâtonnier +poursuivant ses déductions intérieures, et l'âge l'a cassée. Je +n'ai jamais su que démontrer et non pas émouvoir. Cependant je +serai là , je prononcerai quelques mots sur la famille de +l'inculpé, sur l'inculpé lui-même. Mais il faut un autre porte- +parole. Je ne puis que vous assister, mon ami. + +Il ne livrait pas son opinion sur l'attitude de Maurice, et peut- +être ne se l'expliquait-il pas. Il gardait cette défiance de la +femme, confinant au dédain, qui se rencontre souvent à la fin +d'une vie austère et disciplinée. L'honneur d'une Mme Frasne ne +lui paraissait point mériter tant d'égards. On citait de lui ce +trait excessif: ayant salué un jour une dame de mauvaise +réputation qui en avait tiré vanité, car il répandait autour de +lui le respect, il le sut, et dès lors cessa de reconnaître +personne dans les rues de la ville. + +--Le jury, se demanda tout haut M. Roquevillard qui comprenait +mieux son enfant, devinera-t-il la générosité de ce silence? C'est +peu probable. + +--C'est impossible, affirma nettement M. Hamel. Votre fils se perd +quand il n'y a pas lieu de sauver cette personne. Mais n'avons- +nous pas le droit de le défendre malgré lui? + +--Et comment? + +--Aux assises, la défense est obligatoire, vous le savez comme +moi. À défaut d'un avocat choisi par l'accusé, le président lui en +désigne un d'office. Si Me Bastard est désigné d'office --et il +suffit que, bâtonnier, je l'indique au président-- il recouvre la +liberté intégrale de plaider au risque d'être désavoué par son +client. + +--Mais ce désaveu influencera défavorablement le jury. + +--Je ne vois pas d'autre moyen. À moins que... + +Et le grand vieillard se tut. Les interrogations multipliées de M. +Roquevillard ne réussirent pas à le tirer de son mutisme. + +--La partie est perdue, finit par murmurer ce dernier. + +Alors M. Hamel se leva: + +--Vous croyez en Dieu, comme moi, mon ami. Invoquez-le, il vous +inspirera. Votre fils est innocent; il doit être acquitté. Sa +véritable faute ne relève pas de la justice des hommes. Elle +n'atteint que lui-même et malheureusement sa famille. + +Comme il se disposait à partir, déjà tourné vers la porte, il +revint en arrière, et tout à coup tendit les bras à son confrère. +Ce geste exceptionnel découvrait le fond de tendresse qui se +dissimulait sous cette énergie tendue depuis un si grand nombre +d'années. Il était surprenant et doux comme une expression de +fraîcheur et de pureté sur le visage d'une femme âgée, ou comme +ces fleurs qui persistent à croître jusque sous la neige. Les deux +hommes s'étreignirent avec émotion. + +--Vous ne nous abandonnerez pas, vous, dit M. Roquevillard, merci. + +--Je me souviens, répliqua le vieillard. + +Et ramenant sur les épaules son pardessus dont flottaient les +manches vides, il s'éloigna d'un pas pressé dans le corridor où +son hôte avait peine à le suivre pour l'accompagner jusqu'à la +porte. + +Demeuré seul, M. Roquevillard s'assit à la table de travail où +tant de difficultés matérielles et morales avaient été résolues +et, la tête dans les mains, il chercha comment il sauverait son +fils qui, en se perdant, perdait sa race entière. Moins absolu, +plus indulgent et plus apte à comprendre la vie et les hommes que +M. Hamel enfermé dans ses convictions intransigeantes comme dans +une tour, il reconnaissait, dans la résolution de l'accusé, cette +ténacité et cette revendication des responsabilités qui, de +génération en génération, avaient créé et maintenu la force des +Roquevillard. Mais cette force, celui-ci employait les mêmes dons +à la détruire. Pour édifier son bonheur individuel il avait +compromis tout le passé et tout l'avenir des siens dont il +montrait pourtant les signes distinctifs jusque dans sa faute. Et +le trouvant exempt de lâcheté et de bassesse, son père songeait +que si le jeune homme reprenait un jour sa place au foyer et dans +la société, il ne laisserait pas amollir la tradition et +utiliserait pour leur but normal les facultés dont il avait faussé +l'emploi. À tout prix, il fallait le reprendre intact à cette +passion qu'il refusait de renier. + +"À moins que...", reprit M. Roquevillard, que cette parole +mystérieuse du bâtonnier avait frappé. Que signifiait cette +restriction? + +Il releva son front penché et, s'adossant au fauteuil, il regarda +en face de lui. Ses yeux s'arrêtèrent sur le plan de la Vigie +accroché à la muraille qui, hors du cercle de lumière projeté par +la lampe, se distinguait mal dans l'ombre. Il évoqua le domaine +comme un ancêtre, comme un conseiller, et en même temps les cruels +syllogismes de Me Bastard lui revenaient en mémoire: + +"Il y a eu vol. Donc il y a un coupable. Lequel? Si ce n'est pas +lui, c'est elle. Il ne veut pas que ce soit elle. Donc c'est +lui... Que répondre à cette simplicité de raisonnement appropriée +aux cerveaux rustiques des jurés?" + +Et tout à coup, tandis qu'il fixait les traits confus de la carte, +il crut voir surgir une idée comme un éclair dans la nuit: + +"Si l'on supprimait le vol, il n'y aurait plus de coupable. Le +jury serait forcé d'acquitter. Comment supprimer le vol?" + +Et la Vigie lui parla. + +Quelques instants plus tard, Marguerite frappa discrètement à la +porte. + +--Entre, dit-il, je suis seul. + +--Eh bien! père, qu'avez-vous décidé? + +Il lui expliqua le nouveau danger de condamnation où les mettait +l'obstination de Maurice et conclut: + +--Me Bastard nous abandonne. Il refuse de plaider. + +--Alors, demanda-t-elle toute apeurée, qui le défendra? Et comment +le défendre? + +--Ne t'inquiète pas encore, petite. J'ai peut-être un moyen. + +--Lequel? + +--Plus tard je te l'apprendrai. Laisse-moi y réfléchir. Il +exigerait un grand sacrifice. + +--Faites-le vite, père. + +Les yeux de la jeune fille brillaient d'une telle flamme que toute +l'âme pure et généreuse s'y reflétait. + +--Chère fille, murmura-t-il avec orgueil. + +Elle lui sourit, d'un sourire fragile comme en ont ceux qui vivent +depuis longtemps dans le malheur. + +--Père, dit-elle, j'avais toujours pensé que ce serait vous qui le +défendriez. + + + +II + +LE CONSEIL DE FAMILLE + + +--Suis-je de trop? demanda Marguerite. + +Sur le seuil du cabinet de travail elle s'était arrêtée en +découvrant une nombreuse compagnie. + +--J'allais te chercher, dit son père. Ta place est avec nous. + +Un grand vieillard sec et boutonné, qui s'appuyait à la cheminée +où flambait un feu clair, jeta du haut de sa tête. + +--De mon temps, on ne tenait pas conseil avec des femmes. + +--Ce n'est pourtant pas une femme qui a compromis la maison, +riposta vivement, du fond d'un fauteuil, une dame un peu forte, +déjà mûre et vêtue de noir. + +Mais ce n'était là qu'une discussion de principes, car tous deux +firent trêve pour accueillir la jeune fille avec bonne grâce. Elle +salua tour à tour son grand-oncle, Étienne Roquevillard, qui, plus +âgé encore que Me Hamel, portait ses quatre-vingts ans sans plier +sous leur poids, sa tante par alliance, Mme Camille Roquevillard, +puis son cousin Léon, fils de celle-ci, industriel à Pontcharra, +en Dauphiné, enfin Charles Marcellaz, arrivé le matin de Lyon. + +Au dehors un ciel lourd, chargé de neige, semblait descendre sur +le Château, comme pour l'écraser. Déjà il atteignait le donjon. +Les arbres dépouillés lui tendaient leurs branches suppliantes. +Seul, le lierre de la Tour des Archives gardait sa teinte +d'éternel printemps. Malgré ses quatre fenêtres, la pièce se +ressentait de la morosité du jour. Des bibliothèques, des +portraits, du paysage d'Hugard, tombait une impression de +tristesse. Les derniers volumes de jurisprudence, empilés sur un +guéridon, n'étaient pas reliés comme ceux des années précédentes. +La grande table couverte de dossiers dont l'un était ouvert, +étalant ses pièces de procédure et ses actes civils, témoignait de +la continuité d'un travail que les plus graves soucis n'avaient +pas suspendu, tandis qu'une gerbe fraîche de chrysanthèmes, placée +devant une photographie de Mme Valentine Roquevillard, révélait le +soin journalier d'une main de femme. + +L'avocat pria ses hôtes de s'asseoir. La tête inclinée, il parut +réfléchir. Il avait beaucoup vieilli en un an. La couronne de ses +cheveux et sa moustache courte aux poils durs grisonnaient. Deux +plis s'étaient creusés autour de la bouche, et le cou amaigri +laissait voir, par devant, une large rigole. La chair moins ferme +des joues et leur teint plombé complétaient cet ensemble de signes +de décadence que Marguerite ne pouvait constater sans un serrement +de coeur. Quelle différence entre l'homme absorbé par sa +méditation, assis là devant cette table, et celui qui, debout au +sommet du coteau, aux vendanges de l'année précédente, profilait +sur le ciel sa silhouette robuste et joyeuse! + +Quand il se redressa, de ce seul geste il se fit reconnaître. Du +fond de l'arcade sourcilière ses yeux lançaient ce regard +impérieux, difficile à supporter, qui se fixait sur les visages +avec une précision gênante. Avant d'avoir parlé, il affirmait par +sa seule attitude qu'il était le chef et que les épreuves ne +viendraient pas facilement à bout de sa force de résistance. + +--Je vous ai convoqués, dit-il, parce que la famille court un +danger. Or, nous portons le même nom, sauf Charles Marcellaz, qui +a le rang d'un fils puisqu'il représente ma fille Germaine. +Félicie et Hubert sont trop loin pour être consultés. Mais leur +vie atteste une telle abnégation qu'ils n'ont pas besoin de +l'être. Je sais leur désintéressement. + +--Vous avez de bonnes nouvelles du capitaine? interrogea Mme +Camille Roquevillard que l'uniforme de son neveu avait toujours +impressionnée favorablement et qui était incapable de penser à plu +d'une personne à la fois. + +Ce fut Marguerite qui répondit: + +--Pas depuis quelque temps, et les dernières n'étaient pas très +bonnes. Il avait pris les fièvres. + +--Les assises, reprit M. Roquevillard, s'ouvrent le 6 décembre, +dans trois semaines. Maurice comparaîtra au début de la session. + +--C'est une simple formalité, dit Léon qui, fier de diriger à +vingt-huit ans une usine assez considérable, affectait un +caractère pratique et positif et ramenait toutes choses à leur +résultat. L'acquittement est certain. + +D'un _non_ catégorique l'avocat lui ferma la bouche. Sa fille en +frissonna. Les hommes se regardèrent, surpris, inquiet: + +--Comment, non? + +--Puisqu'il n'est pas coupable. + +--Puisque c'est Mme Frasne. + +Charles Marcellaz avait parlé le dernier, désignant l'ennemie. + +--La misérable! ajouta la veuve en 1evant les yeux au plafond et +en déplorant intérieurement que ce nom fût prononcé devant +Marguerite. Elle divisait simplement les femmes on deux +catégories: les honnêtes et les publiques, mais elle ne cherchait +point l'origine des petits enfants qu'elle secouait. Au rebours de +tant d'intellectuelles et d'émancipées d'aujourd'hui, son horizon +était borné, non point sa charité ni son dévouement. + +--L'acquittement n'est pas certain, reprit le chef de famille, à +cause des conditions que mon fils impose à la défense. Je l'ai vu +plusieurs fois dans sa prison. Maurice est inébranlable. Il ne +consent à être défendu que si le nom de Mme Frasne n'est pas +prononcé par son défenseur. + +D'un commun accord, l'industriel et l'avoué se révoltèrent: + +--C'est impossible. Il est fou. + +--C'est une trahison. + +--Il ne faut pas l'écouter. + +--Tant pis: abandonnez-le. + +Au cousin Léon revenait ce conseil de lâcheté. L'avocat le toisa +d'un regard où la colère et le mépris se changèrent bientôt en +douleur. La famille se désagrégeait, puisque l'un de ses membres +répudiait toute solidarité. Mais dans le silence qui suivit, +l'ancêtre prononça doucement: + +--Moi, j'estime que Maurice a raison. + +M. Roquevillard, sur cette réflexion inattendue, continua son +exposé: + +--Cette générosité pourrait être comprise d'un jury de bourgeois. +Elle ne le sera pas d'un jury de simples paysans. Ceux-ci, du +débat, ne retiendront qu'un point: la disparition d'une somme de +cent mille francs dont le chiffre même les éblouira. Ils sont plus +sensibles aux attentats contre la propriété qu'à ceux contre les +personnes. Cette somme, raisonneront-ils, n'a pu être dérobée que +par lui ou par elle. Si c'était elle, il nous le dirait et nous +l'acquitterions. Dans le doute, nous l'acquitterions encore. Il +n'ose pas l'accuser; donc, c'est lui. Car ils n'ont pas notre +conception de l'honneur. + +--L'honneur, l'honneur! répéta deux fois Léon que le dédain trop +évident de l'avocat avait irrité. Il s'agit avant tout d'éviter +une condamnation qui serait déshonorante. Je n'admets que cet +honneur-là , moi, celui du code. + +Le plus vieux des Roquevillard, à son tour, dévisagea le jeune +homme avec insolence. + +--Je vous plains, murmura-t-il d'une voix qui, par manque de +dents, était sifflante. + +Sans déférence pour l'âge, l'industriel réclama: + +--Pourquoi? + +--Mais parce que vous ne comprenez plus rien à certains mots. + +--Justement, des mots, de grands mots quand c'est vous qui les +employez. + +Conciliant, Charles Marcellaz donna cette explication juridique: + +--Mme Frasne est coupable. Or, sa culpabilité ne tombe pas sous le +coup de la loi. Le vol commis par une femme au préjudice de son +mari ne comporte aucune sanction. En la dénonçant Maurice ne lui +fait courir aucun risque et il dépose conformément à la vérité. + +Mais l'oncle Étienne, dont la lointaine jeunesse avait été +orageuse, prononça en dernier ressort: + +--On ne dénonce sous aucun prétexte une femme dont on a été +l'amant. Je reconnais ton fils, François. + +La veuve qui, depuis le commencement de la réunion, blâmait tout +bas le sien, lequel tenait d'elle son intelligence terre à terre +sans y joindre la bonté, voulut tout haut le soutenir contre ce +vieillard qui prêchait une étrange morale: + +--Vous voulez qu'on respecte ces créatures? Le chef de famille +apaisa d'un geste l'inutile querelle. + +--Laissez-moi achever. Quand le moment sera venu, je vous +demanderai d'intervenir. Maurice s'oppose à toute dénonciation de +Mme Frasne. +Il ne s'agit pas de savoir s'il a tort ou raison, puisqu'il est +décidé, et que nous n'y pouvons rien. Si la défense passait outre, +il s'accuserait lui-même plutôt que de l'approuver, et préférerait +se charger du crime. Dans ces conditions, que se passera-t-il? La +question est là , non ailleurs. Le jury, forcé d'accepter le fait +matériel du vol qui ne saurait être nié, impressionné par une +perte d'argent aussi considérable, cherchera, je le prévois, un +coupable. Désarmé vis-à -vis de Mme Frasne, il se retournera contre +mon fils. Qu'il lui accorde ou non les circonstances atténuantes, +c'est la flétrissure. + +--Ah! père, laissa échapper Marguerite. + +--Le danger est très grand. Le mesurez-vous? Or, j'ai pensé qu'il +y avait peut-être un moyen de le conjurer. + +La jeune fille, que son père n'avait pas renseignée sur ses +projets avant la réunion de famille, se reprit à l'espoir: + +--Coûte que coûte, père, il faut l'employer. + +--Voici. Aux assises, dans les affaires d'abus de confiance, j'ai +toujours constaté que la restitution emportait l'acquittement. Le +jury est surtout sensible à la perte d'argent. Supprimez-la, il ne +tient plus guère à frapper un coupable. Pas de préjudice, pas de +sanction: pas de victime, pas de condamné: c'est une association +d'idées qui lui est habituelle. + +Le gendre de M. Roquevillard tira la conclusion: + +--Vous voudriez restituer à M. Frasne l'argent que sa femme a +emporté? + +--C'est cela. + +--Cent mille francs! s'écria Léon, c'est un chiffre. + +Et Charles Marcellaz de protester aussitôt: + +--Mais c'est avouer la faute de Maurice. Il paie, donc il est +coupable. + +--Non pas. La caution qui paie à la place du débiteur principal +n'est pas pour autant ce débiteur. Par la bouche de son avocat, +Maurice expliquera aux jurés que, s'il ne veut pas accuser, il +entend demeurer hors de tous soupçons. M. Frasne remboursé, il n'y +a plus de vol. Laisser M. Frasne à découvert c'est, je le crains, +livrer mon fils. + +--Bien, François, approuva l'oncle Étienne qui agita sa tête de +grand oiseau déplumé. + +Cette marque d'estime décida la veuve à une démonstration amicale. + +--Je ne comprends pas bien, dit-elle, toutes ces manigances. Mais +bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, et je suis de coeur +avec vous, François. + +Son fils qui l'écoutait ne se rassura qu'au mot de _coeur_ qui +n'engageait à rien. Il échangea avec l'avoué un regard qui +signifiait: "Ces vieilles gens traitent de haut la fortune quand +c'est elle seule qui donne la considération et permet le +développement des familles." Se sentant appuyé, Marcellaz +interrogea avec douceur: + +--Payer cent mille francs, le pouvez-vous, mon père? + +--C'est une autre question, répondit un peu sèchement M. +Roquevillard qui commençait à s'énerver, je l'aborderai tout à +l'heure. D'abord les principes, ensuite les moyens d'application. + +Mais lui-même, déjà décidé, renversa l'ordre en ajoutant: + +--S'il le faut, je vendrai la Vigie. + +C'était le plus grand sacrifice. Marguerite en comprit l'héroïsme +et devint toute pâle. Partagé entre le respect et l'intérêt, entre +l'admiration et l'indignation, Charles hésita, chercha une issue à +ce flot de sentiments contraires et, sur un coup d'oeil ironique +de son cousin Léon, il argumenta: + +--Vendre la Vigie! Vous n'en avez pas le temps avant le 6 +décembre. Ou bien vous vendrez à vil prix. La Vigie vaut cent +soixante mille francs au bas mot, sans les bois que vous avez +achetés, il y a quatre ans, sur la commune de Saint-Cassin. + +Ces objections, l'avocat se les était déjà posées lui-même sans +nul doute, car elles le trouvaient préparé: + +--C'est possible, dit-il simplement. Reste l'emprunt hypothécaire. + +--Oui, au cinq ou au quatre et demi. Au cinq, probablement, à +cause de la nécessité immédiate que les hommes d'affaires ne +manqueront pas d'exploiter, quand la terre ne rend que le trois à +peine et qu'il suffit d'une gelée ou d'une grêle pour anéantir une +récolte. Vous avez trop d'expérience, mon père, pour ignorer que +l'emprunt hypothécaire est pour le sol une maladie incurable, +mortelle. Déjà la propriété immobilière constitue aujourd'hui un +danger pour qui ne vit pas sur la +terre, ou n'a pas de bonnes rentes moyennant quoi il peut faire +face aux intempéries, à la concurrence. Ce serait compromettre +irrémédiablement l'avenir. Et la Vigie, c'est le patrimoine de +famille, le patrimoine sacré auquel on ne touche pas. + +M. Roquevillard l'avait laissé parler. Impatient, il haussa le +ton: + +--Personne n'a plus que moi aimé et compris la terre, écouté ses +conseils, ausculté son mal dans la crise qu'elle traverse, Et +c'est à moi qu'on reproche de l'oublier. Mais apprenez donc, si +vous ne le savez pas, qu'il y a dans le plan des choses humaines +un ordre divin qu'il faut respecter. Au-dessus de l'héritage +matériel, je place, moi, l'héritage moral. Ce n'est pas le +patrimoine qui +fait la famille. C'est la suite des générations qui crée et +maintient le patrimoine. La famille dépossédée peut reconstituer +le domaine. Quand elle a perdu ses traditions, sa foi, sa +solidarité, son honneur, quand elle se réduit à une assemblé +d'individus agités d'intérêts contraires et préférant leur destin +propre à sa prospérité, elle est un corps vidé de son âme, un +cadavre qui sent la mort, et les plus belles propriétés ne lui +rendront pas la vie. Une terre se rachète, la vertu d'une race ne +se rachète pas. Et c'est pourquoi la perte de la Vigie m'affecte +moins que le risque de mon fils et de mon nom. Mais parce que la +Vigie est demeurée de siècle en siècle le lot des Roquevillard, je +n'ai pas voulu interrompre une si longue continuité de +transmission sans vous avertir, sans vous consulter. Je vous ai +fait connaître mon avis le premier: j'ai eu tort. Donnez-moi le +vôtre à tour de rôle avec sincérité. Je ne dis pas que j'en +tiendrai compte, s'il s'oppose au mien. Je suis le chef +responsable. Mais une détermination qui brise d'un seul coup le +travail de tant de générations est si grave qu'il me serait doux +d'être approuvé par un conseil de famille. + +Le silence qui suivit ces paroles lui montra que son entourage +avait saisi l'importance de la décision à prendre. Il regarda sur +la muraille le plan du domaine qui s'y trouvait suspendu et qui +indiquait les adjonctions successives avec la date des contrats. +Si souvent, en préparant ses plaidoiries, il avait contemplé, non +point pour y lire des tracés et des chiffres, mais pour se +représenter des bois, des champs, des vignes, et les labours et +les vendanges. Un morceau de la terre, les travaux agricoles, le +mouvement des saisons tenaient dans ce cadre étroit dont les +quelques traits noirs n'étaient pas inutiles à son imagination. + +Ses yeux s'en écartèrent et par les fenêtres distinguèrent, sous +le ciel bas, le château des vieux ducs édifié lentement à toutes +les époques de l'histoire, démantelé à demi, imposant dans ses +restes, et gardien du passé. Mieux que tous les documents et +toutes les archives, mieux que les manuels et les chronologies, il +imposait le souvenir, par cela seul qu'il demeurait debout, comme +un témoin de chair. À lui seul, il évoquait l'ancienne Sa voie et +le temps des aïeux et les rudes guerres, tandis que les ogives de +la Sainte-Chapelle symbolisaient de pieux élans de coeur. Que +resterait-il des morts, de leurs actions, de leurs sentiments, +sans les signes matériels où ils se réalisèrent et qui les +rappellent? La Vigie défrichée, conquise, agrandie, restaurée, +n'était-elle pour rien dans le destin des Roquevillard? et quand +elle serait abandonnée, ne manquerait-il pas à la race sont point +d'appui, le sens visible de sa continuité? Dans les familles +terriennes, les générations se passaient la bêche comme les +coureurs antiques se passaient le flambeau. Et voici que le +dernier chef la laissait tomber. + +Mais l'avocat détourna la tête, repoussant toute hésitation. Le +patrimoine n'était pas plus la famille que la prière n'était +l'église, ni le courage un donjon. Loin du sol natal, au Soudan, +en Chine, Hubert et Félicie transportaient l'énergie vitale que +leur avait donnée la tradition. Rendu à son existence normale, +Maurice rachèterait par le travail sa faute. Et pour Marguerite, +la flamme du dévouement la brûlait. + +Il s'adressa à sa fille, comme à la plus jeune de l'assemblée et +pour entendre l'écho de sa pensée. + +--Toi, dit-il, parle la première. + +--Moi, père? Tout ce que vous ferez sera bien fait. Sauvez +Maurice, je vous en prie. Si vous pensez que la vente de la Vigie +soit nécessaire, n'hésitez pas à la vendre. Nous n'avons pas +besoin de fortune. Dans tous les cas, prenez ma part. Ne vous +inquiétez pas de moi. Pour vivre il me faut peu de chose et je me +tirerai d'affaire. + +--Je savais, approuva M. Roquevillard. + +Doucement, il caressa la main de Marguerite tandis qu'il +interpellait son neveu: + +--À toi, Léon. + +Et se méfiant de lui, il ajouta: + +--Souviens-toi de ton père. + +Le jeune homme prit l'air important des arrivistes qui ont réussi +et qui, néanmoins, sont prêts à donner pour rien la recette du +succès. Il allait enseigner ces vieillards ignorants de la vie +moderne que de nouvelles conditions font rapide, égoïste et +réaliste: + +--Mon oncle commença-t-il, vous êtes de ces hommes d'autrefois qui +cherchaient partout des croisades et se battaient contre les +moulins à vent. Votre ruine est inutile. Voyez les choses d'une +façon plus positive. À cette heure, Maurice pratique contre vous +le chantage de l'honneur. L'honneur de Mme Frasne ne vaut pas cent +mille francs. Mon gentil cousin fait le bravache dans sa prison. +Quand viendra l'audience, il filera plus doux. Je ne suis pas +avocat, mais j'ai lu souvent dans les journaux, comme tout le +monde, les comptes rendus des crimes passionnels. Toujours les +accusés, et les plus orgueilleux, dénoncent ou chargent leurs +complices ou leurs victimes au dernier moment pour s'innocenter +eux-mêmes. La crainte du verdict est le commencement de la +sagesse. Maurice est un garçon intelligent plein d'avenir: il +comprendra. Si, par hasard, il ne comprenait pas, eh bien! tant +pis pour lui, après tout. C'est triste à dire devant vous, mon +oncle, et je vous en exprime mes regrets; mais il l'aura voulu, et +je sais que vous aimez la franchise. Son risque lui est personnel. +La solidarité de la famille n'entraîne plus la déchéance de tous +par la faute d'un seul. C'était là une de ces théories absurdes +que notre temps a définitivement reléguées dans le passé. Chacun +pour soi, c'est la nouvelle devise. Nul n'est tenu des dettes +d'autrui, quand ce serait + +son père, son frère ou son fils. L'argent que je gagne est à moi: +de même mes bonnes et mauvaises actions. On a déjà bien assez de +peine à organiser son propre bonheur, sans lui imposer le poids +effroyable de vingt générations. Avancez à Maurice sa part, si +vous y tenez, mais réservez celle de ses frères et soeurs, et le +pain de vos vieux jours. Quant à la Vigie, vendez-la en effet, si +vous en trouvez un bon prix, non pour acheter la compassion des +jurés, mais parce que la terre, aujourd'hui, n'est plus bonne +qu'au paysan qui la ronge comme un rat. L'industrie, les machines, +c'est l'avenir, comme la société c'est l'individu. + +L'ancêtre, sur cette harangue, laissa échapper un petit rire aigu +et marmonna: + +--Il parle bien. Un peu long, mais il parle bien. + +La veuve, elle, s'agitait, joignait les mains pour invoquer le +Seigneur. + +--Tu as fini? demanda M. Roquevillard, non sans quelque +impertinence. + +--J'ai fini. + +--Si j'ai bien compris, tu jetterais volontiers Maurice pardessus +bord. + +--Pardon, mon oncle: il s'y jette lui-même. Ce n'est pas la même +chose. S'il était raisonnable, il sortirait aisément sain et sauf +des griffes de la justice. Mais il ne veut pas être raisonnable. +Je suis toujours pour la raison, moi. + +Le chef de famille se tourna vers son gendre. + +--Et vous, Charles, vous êtes aussi pour la raison? + +Marcellaz hésita avant de répondre. Il supportait impatiemment la +supériorité de son beau-père. Celle de la famille de sa femme sur +sa propre famille le frappait à chaque comparaison et l'irritait, +surtout depuis qu'il s'était rapproché de son pays d'origine. +Laborieux et économe, il organisait avec acharnement l'avenir de +ses enfants, et se montrait jaloux de protéger une médiocre +fortune péniblement acquise. Les affaires l'avaient absorbé, +rétréci et durci. Mais il aimait Germaine et s'il se méfiait des +mouvements qu'inspire la sensibilité, c'est qu'il n'en était pas +dépourvu. Il biaisa, déplora le passé, la situation sans issue. + +--Pourquoi Maurice nous préfère-t-il madame Frasne jusque dans sa +prison? C'est absurde, puisqu'elle n'encourt aucune pénalité. Il +trahit la famille pour un faux point d'honneur. Cent mille francs, +payer cent mille francs, n'est-ce point au-dessus de vos forces? +Il ne faut pas tenter l'impossible. + +--Mais si, dit Marguerite, il faut tenter l'impossible pour le +sauver. + +--Enfin, conclut M. Roquevillard, qui voulait une réponse ferme, +vous me conseillez, vous aussi, d'abandonner mon fils? + +L'avoué baissa la tête pour ne pas rencontrer le regard ironique +du jeune Léon, et presque honteux, murmura: + +--Non, tout de même. + +Quand il releva le front, il fut surpris du regard que son beau- +père posait sur lui, et dont l'expression, habituellement +autoritaire, était voilée, tendre, d'une douceur inconnue, comme +on s'étonne de la force d'un fleuve en découvrant, sous quelque +verdure fraîche, son humble source. + +--À votre tour, Thérèse. + +La veuve, qui, depuis le discours de son fils, n'avait plus écouté +quoi que ce fût, ne se fit pas répéter l'invitation. Gouvernée par +un sûr instinct, elle ne se mêla pas d'argumenter sur des +principes qu'elle appliquait et ne savait pas définir. Comme +beaucoup de femmes, elle substituait immédiatement aux théories +des questions de personnes, ce qui, du moins, a le mérite +d'écarter les solutions abstraites et de dissiper les brouillards +philosophiques. De tout le débat elle n'avait retenu qu'une +parole, mais c'était la bonne. Incapable de répondre à plus d'un +seul, elle s'en prit à Léon sans aucun souci du reste de +l'assemblée: + +--Chacun pour soi, as-tu dit? Si ton oncle ici présent avait +pratiqué cette belle maxime, mon garçon, tu ne dirigerais pas, à +l'heure qu'il est, une usine qui te rapporte des cents et des +cents... + +--Maman, tu te moques de moi, interrompit le jeune homme que cette +sortie atteignait dans son amour-propre. + +Mais la bonne dame était partie et ne s'arrêta point. + +--Non, non, tu sais ce que je veux dire. Je te l'ai déjà raconté, +et si tu l'as oublié, je rafraîchirai ta mémoire. Il y a quinze +ans, quand ton père eut placé toute son épargne dans l'usine qu'il +fondait, comme les commandes n'affluaient pas encore, vint un jour +où il dut suspendre ses paiements. L'industrie était nouvelle dans +le pays, personne n'avait confiance. Il alla trouver son frère +aîné, ton oncle François, et lui exposa le péril. François lui +prêta sur l'heure, et sans intérêts, les vingt mille francs dont +il avait un besoin si urgent que nous étions menacés d'une +liquidation. Ainsi nous fûmes sauvés, mon petit. De ces heures +mauvaises, j'ai conservé une grande peur de la misère. Que Dieu me +la pardonne! c'est elle qui t'a rendu égoïste et méfiant. + +--Bien, bien, je ne me rappelais pas, avoua Léon avec mauvaise +humeur. + +Mme Camille Roquevillard était si gonflée de son sujet qu'elle ne +se laissa pas amadouer par cette concession, elle qui, +d'ordinaire, après quelque tapage, cédait toujours aux raisons de +son fils. Quand on vit côte à côte, on ne s'observe pas, et l'on +est quelquefois tout surpris, dès qu'une circonstance grave en +fournit l'occasion, de découvrir la solitude. Aujourd'hui, cette +sensation d'isolement est plus fréquente d'une génération à +l'autre, à cause du relâchement des liens de famille et de la +rapide transformation des idées. + +Elle affecta de s'adresser à son beau-frère: + +--Je ne suis de votre parenté que par alliance, François. Mais je +porte le même nom que vous et je me souviens. C'est vingt mille +francs que je mets à votre disposition, si vous en avez besoin à +votre tour. Je ne comprends rien à vos histoires mais vous êtes +malheureux. Quant à Mme Frasne, c'est une coquine. + +--Ma tante, je vous aime bien, dit Marguerite. + +Et M. Roquevillard ajouta: + +--Merci, Thérèse. Je n'en aurai probablement pas besoin. Je suis +heureux de savoir que je puis compter sur vous à l'occasion. + +Le dernier enfin, l'ancêtre, motiva son avis d'une voix lente, +mais ferme et qui, par moment, voulant se forcer, jeta des éclats +de cloche fêlée: + +--Le père est le juge domestique de ses biens, François. Tu es +seul responsable, tu ne relèves de personne. J'étais le cadet de +ton père, nous fûmes orphelins de bonne heure: il nous éleva, nous +dirigea, nous aida, car il était l'héritier et le chef de famille. +En ce temps-là --c'était sous le régime sarde, avant l'annexion-- +les filles ne recevaient qu'une légitime et on ne les épousait pas +pour leurs écus; le patrimoine devenait le lot d'un seul avec ses +obligations auxquelles n'aurait pas failli l'héritier: telles que +nourrir, doter, établir les cadets, recevoir les infirmes, les +nécessiteux, les vieillards. Ces jeunes gens ignorent ce que +représentait alors le patrimoine qui était la force matérielle de +la famille, de toute la + +famille groupée autour d'un chef, assurée de subsister, de durer, +grâce à sa cohésion. Aujourd'hui, à quoi bon garder un domaine? Si +tu ne le vends pas, la loi se charge de le pulvériser. Avec le +partage forcé, il n'y a plus de patrimoine. Avec le _chacun pour +soi_, d'une part, et, de l'autre, l'intervention permanente et +intéressée de l'État dans tous les actes de la vie, il n'y a plus +de famille. Nous verrons ce que réalisera cette société +d'individus asservis à l'État. + +Il eut un rire discret et méprisant, et termina sur des +considérations moins générales. + +--Cependant, tu as raison de préférer notre honneur à ton argent. +Il est juste aussi que tu nous en avertisses. Nous te suivions +dans ta prospérité. Le sort t'accable; nous sommes là . Je n'ai pas +grand'chose pour ma part. À côté de ma pension de conseiller, je +ne possède guère que vingt-cinq ou trente mille francs de titres, +dont le revenu m'aide à vivre. Je suis déjà bien vieux. Après moi +je te les donne, et tout de suite s'il le faut. + +M. Roquevillard ému répliqua simplement: + +--Je suis fier de votre approbation, mon oncle, et touché de votre +appui. Ma tâche, maintenant, sera plus légère à accomplir. Ce +sacrifice d'argent, c'est l'acquittement de Maurice: mon +expérience des affaires me le garantit. Je ne crois pas pouvoir +sauver la Vigie. Voici le dénombrement de notre fortune. + +--Ceci ne nous regarde plus, interrompit l'ancêtre en se levant. + +--Je vous le dois, au contraire, afin que vous sachiez que si la +Vigie est un jour sortie des mains des Roquevillard, ce ne fut ni +sans douleur, ni sans nécessité. Vous êtes mes témoins. La Vigie +vaut au moins cent soixante mille francs. Mes bois de Saint-Cassin +sont estimés vingt mille. Germaine a reçu en dot soixante mille +francs. + +--Devrais-je vous les rendre en tout ou en partie? demanda +timidement Charles Marcellaz dont la générosité avait d'autant +plus de mérite qu'elle s'accompagnait de regrets, de remords et +d'hésitations. Ils sont engagés à concurrence d'un certain chiffre +dans le prix de l'étude que j'ai acquise à Lyon. + +--En aucun cas, mon ami. Ils vous appartiennent définitivement et +vous avez trois enfants. Lorsque Félicie est entrée au couvent, +nous avons placé sur sa tête vingt mille francs en rente viagère. +Et nous avions réservé pour Marguerite une dot équivalente à celle +de Germaine. Sur cette dot, elle a touché huit mille francs +qu'elle a remis à son frère. + +--Cent huit mille, additionna à mi-voix Léon qui boudait. Il vous +revient cher. + +Encore ignorait-il les petits prêts à fonds perdus que lui avaient +consentis, l'année précédente, sa propre mère et l'ancien +magistrat. + +--Père, dit la jeune fille, disposez de ma dot. Je ne me marierai +pas. + +--La femme est faite pour le mariage, constata la veuve. + +Et Marguerite ajouta d'une voix résolue: + +--J'ai mes brevets, je travaillerai. Je fonderai une école. + +--Bien que les femmes, à mon idée, ne doivent pas succéder, +intervint l'oncle Etienne, je dérogerai en sa faveur à mes +principes. C'est à elle que je léguerai mes quarante mille francs. + +--Trente mille, rectifia Léon qui évaluait sa perte. + +--Non, quarante, répliqua le vieillard qui, dans la crise commune, +rejetait définitivement mais péniblement son avarice. Je diminuais +tout à l'heure, involontairement. Et même quarante-cinq pour +finir. Je referai mon testament qui t'instituait mon héritier, +François. + +--Merci pour elle, mon oncle. Mais je ne toucherai à sa dot, +d'ailleurs insuffisante, que s'il m'est impossible de réaliser +promptement et dans des conditions acceptables la Vigie. Car la +vente du domaine, si elle est possible, vaut mieux qu'un emprunt. +J'y ai réfléchi. Le rendement de la terre est aujourd'hui +précaire. Nos vignes, nos blés rencontrent, par la facilité des +transports, des concurrences si lointaines que nous ne pouvons +plus estimer leurs revenus. Je préfère assurer l'avenir de +Marguerite, et permettre à mes fils d'achever le dessin de leur +vie. Si je ne trouve pas à la vendre, la terre me servira toujours +de caution pour emprunter. + +--Nous aussi, assura la veuve, nous vous cautionnerons. + +--Parfaitement, acquiesça l'oncle Etienne. + +Le conseil de famille était terminé. On se salua, amicalement, +sauf Léon qui montra un peu de froideur. + +--C'est toujours la caution qui paie, fit-il observer à sa mère +dès l'escalier. + +--Je paierai, dit nettement celle-ci. + +--Vous, vous êtes trop bonne. + +--Et toi, trop ingrat. + +--C'était mon père. Ce n'était pas moi. + +--Ton père et toi, n'est-ce pas la même chose? + +--Non. + +Charles reconduisant M. Etienne Roquevillard l'avocat demeura seul +avec sa fille. Au dehors, la lumière baissait. Le donjon, la tour +des Archives s'enveloppaient de brume comme d'un manteau de soir. +Le cabinet de travail s'emplissait de la tristesse particulière à +la tombée du jour en hiver. Marguerite remit une bûche dans la +cheminée. + +--Je suis content, dit son père. Cela s'est bien passé. + +Mais elle se révolta contre son cousin: + +--Ce Léon est méchant. Je le déteste. + +--Sa mère est une brave femme. + +Ils se turent. Puis tous deux regardèrent le plan de la Vigie sur +la muraille. Au lieu d'une feuille obscure, ils revirent, au beau +soleil des vendanges, les vignes d'or, les champs moissonnés, les +terres prêtes au labour et la vieille maison vaste et commode. +C'était l'appel suprême du domaine condamné. + +Comme avait fait Maurice, du haut du Calvaire de Lémenc avant son +départ, mais pour une autre sorte d'amour dont ils n'attendaient +point leur bonheur personnel, ils lui dirent adieu. + + +III + +LA BELLE OPERATION DE Me FRASNE. + + +Il n'était bruit dans tout Chambéry que de la belle opération de +Me Frasne. Elle était un sujet courant de conversation à la soirée +que donnaient M. et Mme Sassenay pour fêter les dix-huit ans de +leur fille Jeanne. C'est un des traits de la société provinciale +que les hommes transportent dans le monde leurs occupations et +préoccupations de la ville et n'abandonnent point dans le plaisir +le tracas des affaires: entre deux tours de valse, abandonnant ces +dames à leurs rivalités de toilette, ils s'empressent dans tous +les coins de reprendre leurs médisances financières et leurs +soucis professionnels. Puis, le drame de famille qui ébranlait +dans leur vieille situation sociale les Roquevillard et qui devait +recevoir son dénouement le surlendemain,--on était au 4 décembre,- +- à l'audience de la cour d'assises, passionnait l'opinion +publique. Lasse d'une prépondérance trop appuyée et trop +prolongée, travaillée par ce désir de nivellement égalitaire qui +est une des ardeurs modernes, et d'ailleurs irritée d'un orgueil +persistant dans l'infortune refusait de se plaindre et de +quémander la pitié, cette opinion publique guettait la fin de la +pièce pour voir tomber définitivement une race qui, dans d'autres +temps, eût été considérée comme l'ornement de la cité. + +Parmi les invités, hommes de loi, médecins, industriels, rentiers, +qui s'isolaient au fumoir, et dont quelques-uns seulement se +précipitaient aux premières mesures de chaque danse sur le groupe +des jeunes femmes et des jeunes filles assises au salon, comme la +sortie victorieuse d'une place assiégée, pour regagner ensuite +leur cercle masculin, un seul ignorait l'heureuse spéculation du +notaire que les uns blâmaient et que les autres approuvaient: +c'était le vicomte de la Mortellerie. Son excuse était d'en être +demeuré au quatorzième siècle dans l'histoire du château des ducs +qu'il préparait. Vainement s'efforçait-il d'entreprendre ses +voisins sur l'ingéniosité d'Amédée V qui fit aménager en 1328 des +conduites de bois pour amener l'eau de la fontaine Saint-Martin +jusqu'aux vastes cuisines où elle jaillissait dans un énorme +bassin en pierre, réservoir des lavarets destinés à la table +ducale: on n'écoutait point le bavard qui retardait de près de six +cents ans. Sentencieux, cérémonieux, ennuyeux, apportant dans ses +propos la dignité de sa carrière et de sa vie, M. Latache, +président de la Chambre des notaires, tenait tête au petit avoué +Coulanges qui, musqué, + +poudré et frisé, prenait au nom de la jeune école la défense de M. +Frasne. + +--Non, non, affirmait-il avec solennité, le criminel tient le +civil en état. Il fallait attendre le verdict du jury avant +d'accepter la réparation du dommage matériel. Ou bien, indemnisé, +M. Frasne devait retirer sa plainte. Le lucre ne se mêle pas à la +vengeance. + +--Pardon, pardon, ripostait le bouillant avoué prompt à l'escrime. +Raisonnons, je vous prie. M. Frasne a déposé contre Maurice +Roquevillard une plainte en détournement d'une somme de cent mille +francs à son préjudice, et s'est constitué partie civile. M. +Roquevillard père lui offre de lui restituer cette somme avant +l'arrêt, et vous le blâmez d'accepter? + +--Je ne le blâme pas d'accepter, mais, l'ayant fait, de maintenir +les poursuites. Et je ne comprends pas M. Roquevillard. + +--Oh! lui, il sait que son fils est coupable, et il achète ainsi +l'indulgence des jurés. Quant à M. Frasne, comme une condamnation +est toujours incertaine aux assises, il préfère un _tiens_ à deux +_tu l'auras_. En outre, à l'audience, il tirera parti de ce +paiement comme d'un aveu. C'est très fort. + +--C'est très intéressé, surtout. M. Roquevillard père, bien que je +ne m'explique pas les mobiles de son acte, est tout de même trop +expérimenté pour avoir livré une telle arme à son adversaire sans +prendre ses précautions. Le reçu qu'il a dû exiger mentionne +sûrement que, s'il acquitte l'obligation d'un tiers, il ne +reconnaît point pour autant que ce tiers est son fils. + +-- Le reçu contient en effet cette réserve, et dans les termes les +plus formels, annonça l'avocat Paillet qui arrivait et entrait +dans la discussion sans perdre une minute. + +--Je l'avais deviné, triompha M. Latache. Et plutôt que d'apposer +sa signature au bas d'une semblable restriction, M. Frasne eût été +mieux inspiré de s'en référer à la décision des juges. + +Mais M. Coulanges ne se tint pas pour battu: + +--Qu'est-ce qu'un pareil reçu prouve? Paie-t-on cent mille francs +pour un inconnu? + +La galerie lui donna raison et le lui témoigna par un murmure +flatteur, qui signifiait qu'en effet une telle générosité ne va +pas sans quelque nécessité impérieuse. Son succès néanmoins fut +court. L'avocat Paillet le lui rafla comme on escamote une +muscade. Gai, rond et gras, il savait tout, se fourrait partout, +livrait tout. + +--Je vois, dit-il, que vous ignorez le plus beau coup de M. +Frasne. + +--Parlez. + +--Ah! ah! + +Il tenait son monde par une nouvelle qu'il apportait. Et comme +l'orchestre préludait au sempiternel quadrille des Lanciers, il +abandonna lâchement ses auditeurs scandalisés et roula comme une +boule aux pieds d'une dame qu'il invita. Par l'embrasure de la +porte, ces messieurs, faute de mieux, regardèrent évoluer les +couples, en prenant des airs détachés pour estimer danseurs et +danseuses qui avançaient, reculaient, se saluaient, tournaient +selon les rythmes de la musique et l'ordre du pas. Jeanne +Sassenay, les joues roses, la coiffure rebelle à la symétrie, +toute gracile et juvénile dans une robe bleu pâle dont le léger +décolletage laissait voir un coin de blancheur caressée de +lumière, s'appliquait à ne point confondre les figures et +s'animait au plaisir avec un air d'importance. Elle suscita les +commentaires: + +--Pas mal, cette petite. + +--Bien maigre: voyez ses salières. + +--À dix-huit ans. + +--Oh! elle se mariera bientôt. + +--Pourquoi? + +--Elle a une grosse dot. + +--Oui, mais son frère fait des dettes. + +--Qui épousera-t-elle? + +--On ne sait pas encore. On parlait de Raymond Bercy. + +--L'ancien fiancé de Mlle Roquevillard? + +--Il débute comme médecin. + +--Justement: il n'a encore tué personne. + +Après le galop final, l'avocat Paillet, se trouvant altéré, +conduisit sa compagne au buffet, + + + +but du champagne, mangea un sandwich au foie gras, et, ainsi +restauré, daigna reparaître dans le cercle où sa désertion fut +sévèrement appréciée. Mais il se rebiffa en riant: + +--Si vous me grondez, vous ne saurez rien. + +--Alors, nous vous écoutons. + +--Vous en êtes encore, vous autres, à la restitution de cent mille +francs par M. Roquevillard à M. Frasne. + +--C'est quelque chose. + +--Bien peu après de ce que vous allez apprendre. + +Aux premières notes d'une polka, il tourna la tête et l'on crut +qu'il aurait le coeur de repartir en laissant une seconde fois ses +auditeurs le bec dans l'eau. Tout un groupe décidé se massa vers +la porte pour lui barrer le passage. + +--Vous avez chaud, ce serait imprudent, observa M. Latache. + +Et l'avoué Coulanges, usant d'un autre moyen, mit en doute la +fameuse nouvelle. Aussitôt le nouvelliste ouvrit la bouche pour +lâcher sa proie: + +--Eh bien! M. Frasne acquiert pour rien le domaine de la Vigie qui +vaut près de deux cent mille francs. + +Les exclamations incrédules se croisèrent: + +--Par exemple. + +--Vous vous moquez de nous. + +L'avocat Bastard et M. Vallerois, procureur + +de la république, qui causaient ensemble à l'écart, se +rapprochèrent, l'oreille tendue. + +--Parfaitement, accentua l'orateur. Pour rien. + +--Mais comment? + +--Voici. M. Roquevillard, pour se procurer l'argent dont il a +besoin, a mis en vente la Vigie. Me Doudan, notaire, lui en a +offert cent mille francs payables immédiatement en se réservant de +lui faire connaître l'acquéreur dans la quinzaine. Dans la +quinzaine, retenez ce délai. M. Roquevillard, qui n'avait pas le +choix avant les assises, a accepté. Il ne pouvait espérer +davantage dans un si court espace de temps. Or, par l'indiscrétion +d'un clerc, on sait maintenant --je l'ai appris tout à l'heure-- +que le véritable acquéreur, c'est M. Frasne, M. Frasne qui verse +cent mille francs d'une main pour les recevoir de l'autre, et qui +se trouve ainsi, par un simple jeu, propriétaire gratuit d'un +domaine magnifique. + +Ce machiavélisme dépassait par trop la commune mesure des +artifices bourgeois pour ne pas provoquer la stupeur. On n'en +rechercha point la cause morale, pas plus qu'on n'avait approfondi +le sacrifice du vieux patrimoine de famille chez les Roquevillard. +M. Frasne, dans la crise douloureuse qu'il avait traversée, et qui +ruinait son foyer sinon sa fortune, s'était rattaché à ce qui +demeurait susceptible de le passionner encore, les affaires, comme +un artiste demande à l'art sa consolation ou une femme de bien à +la charité. + +Les combinaisons de contrats et de chiffres procuraient un alibi à +sa triste pensée. Il oubliait momentanément son ennui en +débrouillant ceux de ses clients, et dans la satisfaction de +conduire avec adresse la bataille des intérêts. Le sort de la +Vigie lui avait inspiré un de ces coups de tactique audacieux +auxquels il ne savait pas résister. Il espérait que le secret en +serait gardé jusqu'après la session des assises. Mais quel secret +peut se garder dans une ville de moins de vingt mille habitants où +déjà la vie intérieure est considéré comme une prétentieuse +originalité? + +Le premier, M. Latache donna son sentiment en deux mots qui, +émanant du président de la Chambre de discipline, valaient un +discours: + +--C'est incorrect. + +--Point du tout, répliqua M. Coulanges. Un domaine est en vente, +on l'acquiert. C'est un droit. + +Néanmoins, la savante manoeuvre de M. Frasne ne recueillait qu'un +petit nombre d'approbations, qui lui venaient du camp de la +jeunesse, laquelle place aujourd'hui son enthousiasme, comme ses +fonds, aux guichets solides. Il réussissait trop bien dans ses +entreprises matérielles, et la galerie, de moeurs sévères et de +sens pratique, en tirait grief contre lui bien plus qu'elle ne +s'était divertie de la fuite de sa femme. De plus, aux yeux d'une +société particulariste, son origine dauphinoise faisait de lui un +étranger que de tels gains devaient enrichir aux dépens du pays. +On n'avait point été fâché, certes, de l'abaissement des +Roquevillard dont l'élévation irritait la médiocrité générale; +mais on s'étonnait de les voir augmenter eux-mêmes leur désastre +et consommer leur ruine de leurs propres mains. Pourquoi ce +désintéressement si Maurice n'était pas coupable, et, s'il +l'était, pourquoi cet aveu? Car on ignorait la décision du jeune +homme. M. Hamel était fort secret, et pour M. Bastard son silence +était calculé: friand des causes retentissantes, il espérait +encore qu'on réclamerait son appui. + +Excité par ces révélations, il ne se tint pas de parler à son +tour. Le cercle où l'on discutait fut rompu, la danse finie, par +de nouveaux arrivants. La conversation reprit de-ci de-là par +petits groupes séparés, comme ces feux qu'on étouffe et dont les +flammes crépitent en s'éparpillant. Le procureur Vallerois +rejoignit M. Bastard dans une embrasure. + +--Vous aurez beau jeu dans votre plaidoirie, lui dit-il, pour +cribler de sarcasmes le mari de Mme Frasne. + +--Il n'est pas encore certain que je plaide, répliqua l'avocat. + +--Comment! vous ne plaideriez pas? + +Il fallait bien expliquer par une autre cette confidence qui était +partie sans réflexion. + +--ce jeune niais ne veut pas être défendu sérieusement afin de +ménager l'honneur de sa maîtresse. + +Ces derniers mots furent prononcés avec une ironie dédaigneuse. Et +il expliqua au magistrat attentif que l'inculpé démentait à +l'avance toute allusion à la culpabilité de Mme Frasne. + +--Si ce n'est vous, qui plaidera? + +--Je l'ignore. M. Hamel sans doute. + +Le bâtonnier ne fut pas traité avec beaucoup plus d'égards que la +femme coupable. Sa vieillesse et son impuissance étaient mises en +relief par le seul énoncé railleur de son nom. + +Après quelques instants de silence, M. Vallerois conclut: + +--Je comprends maintenant la conduite de M. Roquevillard. Il +supprime le vol pour sauver son fils. C'est la dernière chance. Il +n'hésite pas à sacrifier sa fortune... C'est très beau. + +Peu sensible à cet hommage, M. Bastard esquissa un geste vague, +susceptible de diverses interprétations. + +--Tout ceci entre nous, dit-il, pour rattraper son secret +professionnel. + +Et la barbe soigneusement étalée sur son plastron, il se dirigea +vers un groupe de dames avec la démarche lente et majestueuse d'un +paon qui s'apprête à faire la roue. + +Resté seul, le magistrat ne se pressa point de rechercher une +compagnie. Il continuait de songer à M. Roquevillard avec +admiration, et il évoquait la vie douloureuse et vaillante de cet +homme depuis le jour où, dans son cabinet, il lui avait transmis +la plainte de M. Frasne, et déjà l'avait trouvé désintéressé, +fier, prêt au sacrifice. + +"Pourquoi, se demandait-il, suis-je seul ici à comprendre son +grand caractère? Aucune des personnes présentes ne lui va +seulement à la cheville, et ces messieurs, tout à l'heure, le +traitaient de haut, comme si le malheur l'avait diminué et rendu +leur inférieur. La province est vindicative et envieuse." + +Dans ses lignes simples, le drame était émouvant et l'on s'en +amusait. Le jeune Maurice, en se livrant désarmé au jury, livrait +sa famille, et son père abandonnait le vieux domaine à bas prix +pour reconquérir l'enfant prodigue. Mais si l'avocat de l'accusé +avait bouche close, une autre voix, plus autorisée que la sienne, +tombant de plus haut, pouvait se faire entendre à sa place. Après +le réquisitoire de la partie civile, n'appartenait-il pas au +ministère public de présenter à son tour la cause? Au lieu de s'en +rapporter "a justice", selon la formule consacrée dans ces sortes +d'affaires, plus privées que publiques, son devoir n'était-il pas +d'intervenir avec efficacité; de dégager enfin le rôle néfaste, le +rôle prépondérant, le rôle unique de Mme Frasne, seule coupable +d'un abus de confiance pour lequel elle ne pouvait point être +condamnée? Quelle belle occasion de servir l'équité, de rendre à +chacun selon ses oeuvres, et d'apporter un peu de joie dans cet +intérieur si éprouvé! + +Toutes ces réflexions se pressaient dans le cerveau de M. +Vallerois. Mais il était dessaisi: un avocat général occuperait +aux assises le siège du ministère public, et non lui. La cause de +Maurice Roquevillard ne le concernait plus. D'ailleurs, il avait +été blâmé de la démarche insolite qu'il avait tentée auprès du +notaire l'année précédente, et qui n'avait pu demeurer longtemps +secrète. À quoi bon se mêler d'une affaire qui ne le regardait +plus et ne lui valait que du désagrément? Pour sa tranquillité, sa +sympathie saurait se contenter d'être passive. + +Afin de ne pas approfondir ni juger son égoïsme, il se précipita +dans la cohue des invités et fut heureux de sentir du monde autour +de lui. La présence de nos semblables est une consolation lorsque +nous sommes tentés de mesurer notre petitesse. Encore cette +tentation est-elle réservée aux meilleurs. + +La promenade au buffet avait provoqué à travers les deux salons, +l'antichambre, la salle à manger, un va-et-vient qui se +prolongeait et dont profitaient les jeunes gens pour flirter avec +les jeunes filles. Les unes, tout au plaisir de la danse, +réclamaient bruyamment l'orchestre. D'autres montraient déjà +quelques heureuses dispositions dans les petits manèges d'une +coquetterie qui se limiterait à la conquête d'un mari. Mais +quelques-unes --assez rares-- ne vérifiaient point, de ce coup +d'oeil rapide qu'un observateur remarque, la présence ou l'absence +d'une bague à l'annulaire gauche des hommes avant de répondre à +leurs avances avec un art accompli. Ces yeux de jeunesse exaltée, +comme les bijoux des coiffures, des corsages, des bras, des +doigts, brillaient de flammes joyeuses sous les lustres. En taches +claires aux contours fondus comme des aquarelles, les toilettes +ressortaient entre les habits noirs. + +Dans quelle catégorie se rangeait Mlle Jeanne Sassenay, qui +précisément s'écartait au bras de Raymond Bercy, fiancé l'année +précédente à Mlle Roquevillard, tandis que l'oeil vigilant de sa +mère la suivait avec sollicitude et aussi quelque étonnement? Sa +petite tête, proportionnée comme celle des statues grecques qui, +sur les épaules de pierre, nous apparaissent si élégantes et d'un +port si aisé, se trouvait-elle si légère de cervelle qu'elle ne +pût garder le souvenir de son amie abandonnée? Ses regards +limpides, d'un azur si frais, n'étaient-ils qu'indifférents dans +leur sincérité? Du mouvement de la danse, ses joues gardaient une +teinte d'animation. Mais elle ne souriait pas, elle fronçait les +sourcils, elle serrait les lèvres et semblait prendre une décision +grave qui contrastait avec son joli air d'enfant. + +--Je n'ai pas encore dansé avec vous, dit le jeune homme. Vous +m'accorderez bien une valse? + +--Non, répliqua-t-elle durement, après s'être assurée qu'ils +étaient isolés. + +--Pourquoi non? Toutes vos valses sont retenues? + +--Pas du tout. + +Il ne la prit pas au sérieux, et, au lieu de se froisser, il se +mit à rire. + +--Me voilà prévenu: merci. + +Elle poussa un de ces "ahans" de fatigue comme en ont les ouvriers +qui soulèvent de gros poids, et se lança tout à coup: + +--Il faut que je vous prévienne en effet, monsieur. Votre mère a +parlé à maman. Et maman n'a pas de secrets pour moi. Ceux qu'elle +a, je les devine. Eh bien! jamais, entendez-vous bien, jamais je +ne vous épouserai. + +Stupéfait, le jeune homme se rebiffa: + +--Pardon, mademoiselle, je n'ai pas demandé votre main. + +--Votre mère a tâté le terrain, comme on dit si gentiment. + +--Les mères forment beaucoup de projets pour leur fils... Si +flatteur que soit celui-ci, il ne correspond pas à mes intentions. + +--Oh! tant mieux. + +--Je ne songe pas à me marier. + +--Vous avez tort. + +Dans cette bouche puérile ce reproche était singulier et presque +drôle. Elle ajouta: + +--Quand on a la chance de rencontrer dans sa vie une jeune fille +comme Marguerite Roquevillard, on ne détruit pas soi-même un +pareil bonheur. + +C'était là qu'elle voulait en venir. Il le comprit. Elle aurait pu +reconnaître à son changement de visage comme elle avait frappé +juste, mais dans un âge si tendre les yeux ne sont pas assez +débrouillés pour suivre sur les traits nos mouvements intérieurs. +Aussi manqua-t-elle de mesure en l'accablant de son dédain de +pensionnaire émancipée. + +--C'est toujours vilain, monsieur, de lâcher une fiancée. Et quand +elle est malheureuse, c'est abominable. + +De quel droit s'autorisait-elle pour le réprimander avec cette +virulence? Raymond Bercy s'en irritait, et pourtant, au fond du +coeur, il éprouvait un âcre plaisir à entendre parler de +Marguerite. Sa colère et son amertume passèrent dans sa réplique. + +--Je ne vous ai pas choisie pour juge, mademoiselle. Et si vous me +parlez au nom d'une autre, je vous répondrai... + +--Je ne parle au nom de personne. + +--... Que vous êtes mal renseignée. Ce n'est pas moi qui ai rompu +des fiançailles qui m'étaient chères. + +--Qui vous étaient chères! Oui, quand le soleil brille, vous autre +hommes, vous êtes là ; et dès qu'il pleut, il n'y a plus personne. + +--Mais vous êtes trop injuste, à la fin. Je vais perdre patience. + +Loin de se taire, elle continua de l'agacer comme une guêpe qui +cherche à piquer: + +--Celui qui se fâche, il a tort. + +--Je n'ai pas de comptes à vous rendre, mademoiselle. Sachez +pourtant que Mlle Roquevillard a rompu de son plein gré. + +--Par générosité. + +--Sans consulter mon coeur, sans souci de ma peine. + +--Dans telles circonstances, vous ne deviez pas accepter la +rupture. + +Elle était toute rouge, ne se possédait plus, se démentait +furieusement, et lui-même n'avait guère plus de calme. + +--Et si son frère est condamné? + +--La belle affaire! + +--Ah! vraiment, mademoiselle? + +--Oui, vraiment. Moi, si j'aimais, cela me serait bien égal que +mon fiancé fût envoyé aux galères. Je l'y suivrais, entendez-vous, +monsieur. Et si, pour le suivre, il fallait commettre un crime, je +le commettrais. Pif, paf, tout de suite. + +--Vous êtes un enfant. + +Mais brusquement, il changea de ton, et d'une voix sourde, il +murmura cette confidence: + +--Pensez-vous que je ne la regrette pas? + +Transformée aussi vite que lui et triomphante, elle faillit se +jeter à son cou, et de loin Mme Sassenay, qui surprit ce geste, +s'en inquiéta et se rapprocha. + +--Ah! je savais bien monsieur, que vous ne pouviez pas vouloir +m'épouser. Et bien! dépêchez-vous. Courez avertir Marguerite. +Suppliez-la de ma part de vous pardonner. Et revendiquez vite +votre place dans la famille avant le procès. Après, il serait trop +tard. Cela vaudra mieux que d'administrer à vos malades toutes +sortes de mauvaises drogues. + +--Merci. + +--Allez-y tout de suite. + +--Mais il est onze heures et demie. + +--Alors, demain. + +Mme Sassenay, qui se dirigeait vers sa fille, fut arrêtée par un +groupe où l'on parlait avec animation, et qui grossissait +d'instant en instant. + +--Vous êtes sûr? demandait M. Vallerois à un jeune officier dont +l'uniforme portait les aiguillettes d'état-major. + +--Parfaitement. La nouvelle est parvenue à six heures à la +division. Le général s'est rendu en personne chez M. Roquevillard. + +--En personne, constata M. Coulanges que cette démarche officielle +chez un vaincu étonnait et impressionnait. + +Mme Sassenay s'informa auprès de son voisin, qui était M. Latache: + +--De quelle nouvelle parle-t-on? + +--De la mort du lieutenant Roquevillard, madame. Il est décédé au +Soudan de la fièvre jaune. + +--Comme _ils_ sont malheureux! murmura-t-elle, émue de pitié. + +--N'est-ce pas, madame? + +Un deuil si cruel ramenait aux Roquevillard la sympathie des +femmes et détruisait l'hostilité des hommes, tandis qu'on avait +supporté avec tranquillité leur décadence matérielle et morale. On +les voulait abaissés, et le sort les accablait sans relâche, sans +miséricorde. Les partisans de M. Frasne et de sa belle opération +se taisaient, et le procureur exprima le sentiment général avec ce +mot: + +--Les pauvres gens. + +Après ce colloque, Jeanne Sassenay disparut. Vainement sa mère la +chercha à travers l'appartement. Dans le vestibule, elle aperçut +Raymond Bercy qui mettait en hâte son pardessus. + +--Vous partez déjà , monsieur? + +--Oui, madame, répondit-il sans expliquer ce départ précipité. + +Elle devina le trouble du jeune homme et, rapprochant cette +circonstance de la disparition de sa fille, elle commença de +s'inquiéter sérieusement. + +--Vous n'avez pas vu Jeanne? demanda-t-elle à son mari qu'elle +rejoignit à l'entrée des salons. + +--Non. Vous la cherchez? + +M. Sassenay était un homme actif, franc, loyal, mais dépourvu de +psychologie, capable de surmonter les plus grands obstacles +matériels et incapable de s'attarder à l'analyse des sentiments. +Elle jugea inutile de lui communiquer ses craintes, et se contenta +de lui recommander le soin de leurs invités. Puis elle se dirigea +tout droit vers la chambre de sa fille. Elle entra et n'eut qu'à +tourner le bouton de la lumière électrique pour la découvrir qui, +toute repliée et comme rapetissée dans un fauteuil, pleurait sans +aucun souci de froisser sa robe. Aussitôt elle l'interrogea en la +caressant: + +--Jeanne, qu'as-tu? + +--Maman. + +C'était une plainte de petit enfant qui s'apaisa bien vite. + +--Pourquoi pleures-tu? + +--Je pense au chagrin de Marguerite tandis que je danse. + +Mme Sassenay respira. Elle connaissait la grande amitié de sa +fille pour Mlle Roquevillard. Mais comme les sanglots ne +s'arrêtaient pas, elle interrogea doucement: + +--Te rappelles-tu le lieutenant Hubert? + +--Oui... il était gentil... mais au tennis nous nous disputions. +Il était toujours le plus fort. + +La peine de la jeune fille ne venait pas de là . + +--Pauvre Marguerite, ajouta-t-elle sans s'occuper des transitions. +Je préférais à Hubert Maurice qui est en prison. Il sera acquitté, +n'est-ce pas? + +--Je l'espère, ma chérie. + +--Un innocent acquitté et même condamné, c'est quelque chose de +beau, n'est-ce pas, maman? + +--Es-tu sûr qu'il soit innocent? + +--Le frère de Marguerite? Par exemple! + +Mme Sassenay sourit de cette révolte et de cette certitude qu'à +dessein elle avait provoquées. Et tout en câlinant sa fille, elle +se rappela une conversation lointaine qu'elle avait eue avec Mme +Roquevillard au sujet de leurs enfants: "Un jour peut-être, lui +avait dit la sainte femme, si Maurice le mérite, je vous +demanderai pour lui la main de votre enfant. Ainsi, elle restera +près de vous." Maurice ne l'avait pas mérité, mais sur une +fillette trop généreuse il continuait d'exercer son prestige +d'autrefois. Là était le péril. Il fallait y prendre garde. Et +tandis qu'elle se promettait d'y veiller, la mère de Jeanne +pensait malgré elle aux autres Roquevillard, aux morts et aux +vivants, si méritants, eux, et si éprouvés. + +Le bruit de l'orchestre parvenait à demi étouffé jusque dans la +chambre. + +--Essuie tes yeux, petite. Doucement. Un peu de poudre. Bien. Tu +es jolie, ce soir. Maintenant, retournons vite au salon. On va +remarquer notre absence. + +--C'est vrai, maman. J'ai promis cette valse. + +Et subitement rassérénée, la jeune fille précéda sa mère dans le +corridor. + +...À cette même heure, Raymond Bercy, que la mort de son ami +Hubert avait bouleversé, faisait les cent pas devant la maison des +Roquevillard. Les toits du Château, couverts de neige, +s'éclairaient vaguement à la lueur des étoiles. La tour des +Archives et le donjon paraissaient veiller comme des sentinelles +sur la ville endormie. Par les quatre fenêtres du cabinet de +travail qu'il connaissait bien, filtrait entre les persiennes une +mince clarté. Là , Marguerite et son père, frappés au coeur une +fois de plus, souffraient ensemble. + +Il eut envie de monter, et il n'osa pas. Son engagement rompu, la +répugnance de ses parents, l'opinion du monde, tous les obscurs +mobiles d'égoïsme le retenaient encore. Mais dans la nuit froide, +au cours de cette promenade qui se prolongea tard, il sentit mieux +son coeur, et que la douleur et la pitié, mieux que la joie, +élargissent l'amour. + + +IV + +LE CONSEIL DE LA TERRE + +Il importait de prendre une décision. Accablé depuis la veille par +la perte de son fils dont il savait, par une pièce laconique et +officielle, qu'il était mort au service de la patrie loin de tout +secours, dans un poste avancé, M. Roquevillard n'avait pas même la +suprême consolation de se rassasier de sa douleur. Hubert, parti +aux colonies pour chercher le danger et relever le nom compromis, +était la dernière victime expiatoire de l'erreur de Maurice +oublieux de la famille. Or, Maurice, le lendemain, comparaissait +aux assises, et l'on se débattait toujours dans les difficultés +voulues de sa défense. Sans doute, le sacrifice du patrimoine ne +pouvait être vain. Sans doute, la réparation du préjudice rendait +l'acquittement sinon certain, du moins probable, et renversait les +chances au profit de l'accusé. Mais cet acquittement même, il ne +fallait pas qu'il fût arraché à la faveur ou à la pitié. Pour +reprendre sa place au foyer, dans la cité, au barreau, pour +continuer une tradition et la transmettre à son tour, le +jeune homme devait sortir du Palais de Justice lavé de tout +soupçon injurieux, déchargé de toute faute contre la loi et contre +l'honneur. Et comment l'obtenir sans prononcer le nom de Mme +Frasne? Il est vrai que M. Bastard, après la vente de la Vigie, +était revenu sur son refus de plaider. + +--ça vous coûte plus cher que ça ne vaut, avait-il dit à son +confrère avec son cynisme professionnel. Mais cette générosité +attendrira les jurés. Ces gens-là , qui tondraient sur un oeuf et +tueraient pour un poirier, pleureront comme des veaux en apprenant +que vous avez vendu votre terre pour désintéresser la victime. Ils +seraient bien capables, à la réflexion, de condamner quand même, à +cause du mauvais exemple que vous donnez, si la belle opération de +M. Frasne, dévoilée à l'audience en argument final, n'était +destinée à les précipiter dans une envie furieuse et favorable. + +Car il estimait peu la justice et l'humanité. Il connaissait le +dossier, il s'offrait. Par sa réputation il s'imposait. À cinq +heures il devait une dernière fois s'entendre dans le cabinet de +M. Roquevillard avec celui-ci et M. Hamel sur les grandes lignes +de sa plaidoirie. Cependant le père de Maurice n'avait pas +confiance dans cet art théâtral et sceptique pour soutenir la +cause de sa race. + +Après le déjeuner auquel sa fille et lui touchèrent à peine, il se +leva pour sortir. Entre ces murs sa douleur trop pesante +l'étouffait. Dehors, il réfléchirait mieux. L'air vivifierait ses +pensées, ses forces épuisées, son énergie vaincue. Comme il +gagnait la porte, Marguerite l'appela: + +--Père. + +Il se retourna, docile. Depuis la mort de sa femme, avant même, +elle était sa confidente, son conseil, la suprême douceur d ses +jours. Le départ du petit Julien, emmené à Lyon par Charles +Marcellaz le lendemain du conseil de famille, les avait laissés +seul en face l'un de l'autre, dans la maison peu à peu vidée. +Cette nuit encore, ils l'avaient passée ensemble presque jusqu'au +matin, à parler d'Hubert, à pleurer, à prier. Quand elle fut près +de lui, il posa lentement la main sur ses beaux cheveux. Elle +comprit qu'il la bénissait tout bas sans parler, et ses yeux, si +vite voilés, si accoutumés aux larmes, se mouillèrent une fois de +plus. + +--Père, reprit-elle, qu'avez-vous décidé pour Maurice? + +--Bastard est prêt à le défendre. À cinq heures il viendra ici +avec M. Hamel. Je vais préparer à l'air mes dernières +instructions. + +--Vous n'avez pas besoin que je vous accompagne? + +--Non, petite. Sois sans inquiétude sur moi. Je travaillerai en +marchant. Nous n'avons pas le loisir d'ensevelir nos morts. Les +vivants nous réclament. + +--Alors moi, je vais à la prison, murmura la jeune fille. + +--Oui, tu _lui_ apprendras le malheur. + +--Pauvre Maurice, comme il va souffrir! + +--Moins que nous. + +--Oh! non, père, autant que nous et plus que nous. Il s'adressera +des reproches. + +--Il le peut. Hubert est parti à cause de lui. + +--Justement, père. Nous pleurons, nous sans retour sur nous-mêmes. +Ne lui dirai-je rien de votre part? + +--Non, rien. + +--Père... + +--Dis-lui... dis-lui qu'il se souvienne qu'il est le dernier des +Roquevillard. + +Il sortit, passa devant le château et gagna la campagne. C'était +un beau jour d'hiver et le soleil brillait sur la neige. +Machinalement, il prit la route de Lyon qui conduisait à la Vigie, +et qui était sa promenade habituelle. Elle traverse le bourg de +Cognin et, après les scieries du pont Saint-Charles, s'engage, +entre les coteaux de Vimines et de Saint-Cassin, contreforts de la +montagne de Lépine et du Corbelet, dans un long défilé qui aboutit +à la passe des Échelles. Parvenu à cet endroit, M. Roquevillard, +absorbé dans sa méditation, suivit à gauche le chemin rural qui +desservait son ancien domaine. Il traversa le vieux pont jeté sur +l'Hyères, mince filet d'eau coulant entre deux bordures de glace +et dont les peupliers et les saules dépouillés ne cachaient plus +le cours. Après un contour il se trouva dans un pli de vallon +désert que fermaient les pentes de Montagnole dont le clocher se +profilait sur le ciel. Mais il ne remarqua pas sa solitude. Au +contraire, il marcha plus allègre et sentit un allégement à sa +douleur. N'était-il pas chez lui, chez lui des deux côtés? Et la +bonne terre ne lui apportait-elle pas le réconfort de sa vieille +et sûre amitié, des souvenirs d'enfance dont elle conservait la +grâce, de tout le passé humain qui l'avait refaite après la +nature? À gauche, ce vignoble aux ceps ensevelis dont il ne +distinguait que les piquets reliés par leurs fils de fer, il +l'avait encore vendangé à l'automne. +À droite, au delà du ruisseau qui sert de limite aux deux communes +voisines, ce coteau dégarni qu'un seul arbre dominait, c'était le +bois de hêtres, de fayards et de chênes qu'il avait acquis de son +épargne pour arrondir sa propriété, et dont il avait ordonné la +coupe. Au bout de la montée il atteindrait la maison qu'il avait +restaurée et dont la: vétusté même témoignait de la durée de la +race et de son goût de la solidité. Il entrerait à la ferme, il +caresserait les enfants, il boirait un petit verre de l'eau-de-vie +qu'il distillait lui-même avec la fermière qui ne redoutait point +l'alcool, et surtout il embrasserait du regard le vaste horizon +dont les formes tourmentées des monts, les plaines fertiles, un +lac lointain composaient les lignes immobiles, et inspiratrices, +puis l'horizon plus restreint de la Vigie et de ses diverses +cultures. + +Ainsi, distrait, il marchait. Sur le sol familier, son pas +reprenait l'allure vive d'autrefois, du temps qu'il se sentait +jeune en dépit des ans puisqu'il était heureux, entouré, appuyé. + +Brusquement, il s'arrêta: + +"Ici, avait-il pensé tout à coup, je ne suis plus chez moi. La +Vigie est vendue. Les Roquevillard n'y sont plus les maîtres. Que +viens-je y faire? Allons-nous-en." + +Et il rebroussa chemin, la tête basse, comme un vagabond surpris +dans un verger. + +Il s'arrêta au ruisseau qui séparait Cognin de Saint-Cassin. Il le +franchit et se trouva, cette fois, sur le morceau de terre qui, +sans lien étroit d'exploitation avec le domaine, n'avait pas été +compris dans l'acte de vente et demeurait désormais sa seule +fortune immobilière. Au bas de la pente il s'arrêta un instant +pour reprendre son souffle, comme une troupe en retraite qui +rencontre un abri. Puis il commença de gravir le coteau, non sans +peine, car il glissait et devait enfoncer sa canne pour se +maintenir. Le sentier, mal frayé, finissait par se perdre tout à +fait. Alors il se dirigea sur l'arbre qui se découpait, solitaire, +au sommet de la colline. C'était un vieux chêne qu'on avait +respecté, non pour son âge ni pour l'effet de sa taille et de son +essor, mais pour un commencement de pourriture qui en avilissait +le prix. Ses feuilles tenaces, toutes resserrées et +recroquevillées comme pour mieux se défendre, refusaient, même +desséchées, de quitter les branches, et leur teinte de rouille, çà +et là , apparaissait sous le givre. Le long de la pente, les troncs +coupés que les bûcherons n'avaient pas eu le temps d'emporter +avant l'hiver gisaient comme des cadavres dans la neige, les uns +vêtus de leur écorce, les autres déjà nus. + +Enfin M. Roquevillard parvint à son but. Il toucha de la main, +comme un ami, l'arbre qui l'avait attiré jusque-là . Et il en +admira la grandeur et la fierté. + +"Tu es comme moi, songeait-il en s'épongeant le front. Tu as vu +frapper tes compagnons et tu demeures seul. Mais nous sommes +condamnés. Le temps sera la hache qui nous abattra bientôt." + +Il s'était un peu attardé en montant. Bien que l'après-midi ne fût +pas avancé, le soleil inclinait déjà vers la chaîne de Lépine. Les +jours en décembre sont si courts, et la proximité de la montagne +les raccourcissait encore. De la colline, il commandait presque le +même horizon que de la Vigie: en face le Signal, en bas la fuite +du val des Échelles, et sur la droite, au fond, après la plaine, +le lac du Bourget, la chaîne du Revard, le Nivolet aux gradins +réguliers. La neige atténuait les contours, confondait les plans, +adoucissait, uniformisait le paysage. Les menaces du soir la +teintaient d'un rose délicat. C'était, sur les choses, comme un +frisson de chair. + +Malgré la pureté du ciel, M. Roquevillard sentit le froid et +boutonna son pardessus. Maintenant que la marche ne l'échauffait +plus, il retrouvait son âge et sa peine. Pourquoi avait-il gravi +ce coteau dont la pente, avec ses arbres abattus qui jonchaient le +sol blanc, lui apparaissait semblable à un cimetière? Venait-il +ici, en face du vieux domaine abandonné après l'effort +conservateur de plusieurs siècles, contempler sa ruine et mener le +deuil de ses espérances? Il pouvait distinguer, de l'autre côté du +vallon, les bâtiments et les terres qui, par héritage, lui avaient +appartenu. La maison qui, l'année précédente, abritait encore +toute la famille rassemblée et joyeuse, était close maintenant, et +jamais plus il n'y rentrerait. + +Sur ce tertre dépouillé, funéraire, le silence et la solitude +l'environnaient. Autour de lui, en lui, c'était la mort. Et comme +un chef vaincu, après la bataille, fait l'appel, il évoqua une à +une ses douleurs: sa femme épuisée, achevée par le chagrin; sa +fille Félicie donnée à Dieu, partie au delà des mers, perdue pour +lui; Hubert son fils aîné, son meilleur fils, frappé en pleine +jeunesse, loin de France, loin des siens; Germaine, fuyant le pays +natal, Marguerite vouée au célibat par sa pauvreté, et le dernier +des Roquevillard, celui de qui l'avenir de la race dépendait, +retenu en prison sous une accusation infamante, menacé d'une +condamnation même après le sacrifice du patrimoine. Vainement il +avait consacré soixante années au culte de la famille. La famille +décimée, accablée par la faute d'un unique descendant, gisait au +pied de la Vigie, comme ces troncs coupés qui trouaient la neige. +À lui, dont la force et la foi robustes promettaient la victoire, +revenait la honte de la défaite. + +Dans son découragement, il s'appuya au chêne comme à un frère +d'infortune. Il eut un long gémissement désespéré, celui de +l'arbre qui, sous les coups répétés de la cognée, oscille tout à +coup et va choir. Le ciel et la terre, aux couleurs calmes, +immobiles, n'entendaient pas sa plainte. Et il se sentit +abandonné. + +Deux larmes coulèrent sur ses joues. C'étaient de ces larmes +d'homme, rares et émouvantes parce qu'elles sont un aveu +d'humilité et de faiblesse. À cause du froid, elles descendaient +lentement, à demi gelées sur la chair sans chaleur. Il ne songeait +pas qu'il pleurait. Il ne le comprit qu'en apercevant une forme +humaine qui, lentement, à son tour, gravissait la pente. Et pour +ne pas être surpris dans sa douleur, il s'essuya les yeux. La +forme noire était une vieille femme qui ramassait du bois mort +pour en faire un fagot. Penchée sur le sol blanc, elle ne le +voyait pas. Quand elle fut près du chêne, elle se redressa un peu +et le reconnut. + +--Monsieur François, murmura-t-elle. + +--La Fauchois. + +Elle s'approcha encore, posa son fardeau, chercha ce qu'elle +pouvait bien dire, et ne trouvant rien, elle se mit à sangloter, +non pas silencieusement, mais tout haut. + +--Pourquoi pleures-tu? lui demanda M. Roquevillard. + +--C'est pour vous, monsieur François. + +--Pour moi? + +--Oui. + +Il n'avait jamais confié sa peine à personne. Sa fierté distante +écartait la commisération. Pourtant, il accepta celle de la +vieille pauvresse, et lui tendit la main. + +--Tu as su mes malheurs? + +--Oui, monsieur François. + +--Le dernier? + +--Oui... par un de Saint-Cassin qui est revenu ce matin de la +ville. + +--Ah! + +Ils se turent, puis la Fauchois recommença de se lamenter à haute +voix. Le silence dans la douleur est contraire aux natures +primitives. + +--M. Hubert, si gaillard, si jeunet, et gentil avec tout le +monde... À la cuisine il venait regarder les plats et riait avec +nous... Et Madame... Madame, c'était une sainte du bon Dieu. Tout +ça, monsieur François, c'est de la graine de paradis. + +M. Roquevillard, immobile, muet, enviait les morts qui se +reposaient. Déjà la Fauchois, bavarde, reprenait: + +--Et M. Maurice, on vous le rendra? + +Et tout bas, avec cette peur de la justice, fréquente dans le +peuple, elle ajouta: + +--C'est demain qu'il passe. + +Il la vit se signer comme pour implorer le secours divin. +Involontairement il se souvint de la fille de cette femme qui +avait été condamnée pour vol, et il s'en informa avec douceur, car +son âme éprouvée ne connaissait plus le mépris: + +--Et ta fille, en as-tu de bonnes nouvelles? + +--Elle m'est revenue, monsieur François. + +--Elle a bien fait. + +--Oh! elle n'y a pas de mérite. C'est la nécessité. Elle est +revenue de Lyon toute malade. Elle ne veut pas guérir. + +--Qu'a-t-elle? + +--C'est à la suite de ses couches. + +--De ses couches? S'est-elle mariée? + +--Non, monsieur François. Seulement elle a un enfant. Un petiot +mignon et vif qui frétille tout le long du jour. Je ne voulais pas +le voir, cet ange. Vous comprenez, à cause de la honte. Et quand +je l'ai vu, d'une risette il m'a tourné les sangs. Maintenant, +c'est tout mon plaisir. + +--Est-ce une fille? + +--Une fille? Vous voulez dire un garçon, un gros garçon bien dodu. + +--C'est bien des charges pour toi. + +--Pour sûr. Mais quand je rentre, je vois ce gosse qui biberonne +et ça me fait l'effet d'un verre de votre vin. Une chaleur et du +goût à vivre. + +--Tu es déjà vieille pour travailler. + +--Justement. Je ne suis plus bonne qu'à ça. + +Ainsi, de sa misère même, elle tirait des consolations, et le +malheur apportait à ses derniers jours un suprême intérêt. +Distrait de son propre chagrin par ce récit, M. Roquevillard +admira la pauvre femme qui, sans le savoir, lui donnait un exemple +de pardon et de courage. Elle se pencha pour recharger son fagot +sur l'épaule. + +--Au revoir, monsieur François. + +--Où vas-tu? + +--À Cognin, porter mon bois au boulanger. + +--Attends. + +Il voulut, pour l'assister dans sa détresse, lui donner une pièce +de cinq francs, mais elle refusa. + +--Prends, te dis-je. + +--Monsieur François, maintenant, la Vigie, ce n'est plus à vous, à +ce qu'ils racontent. + +Le front de l'avocat se rembrunit. + +--Non, la Vigie n'est plus à moi. Prends tout de même. Cela me +portera bonheur. + +Elle comprit qu'elle l'humilierait par un refus et tendit la main. +Elle descendit la pente en pliant sur les jambes à chaque, pas +afin de ne pas glisser. Il la regarda qui diminuait jusqu'à n'être +plus qu'un point noir dans le fond du val. Et il se retrouva seul, +mais différent. Cette pauvresse venait de lui rendre au centuple +le secours d'énergie qu'il avait pu lui donner l'année précédente +aux vendanges. + +Le soir, pendant ce colloque, était venu. Il se faisait dans la +nature immobile et comme figée sous la neige, ce recueillement +solennel et mystérieux qui précède la fuite du jour. Les contours +des montagnes se fondaient avec le bord du ciel pâle. Aucun bruit +ne troublait le silence, plus impressionnant dans son indifférence +que le déchaînement d'une tourmente. + +Au bas de la colline, le petit ruisseau glissait sournoisement +sous une mince couche de glace qui, rompue, se reformait. La +terre, d'une seule teinte, paraissait ensevelie dans sa blancheur, +comme un joyau dans l'ouate. + +M. Roquevillard fixait la Vigie fermée, déserte, veuve de la race +qui l'avait conquise. Cette vue l'attirait, le fascinait. La +Fauchois avait réveillé en lui l'instinct de lutte, éloigné de lui +le désespoir. Le chef de famille écartait la douleur pour songer à +l'enfant dont il avait la charge. Il cherchait un moyen de le +sauver. Mais son regard, qui implorait comme une supplication, se +heurtait à cet enveloppement froid et cruel de l'espace clair et +sans paroles, sans aucune de ces paroles que prononcent les +saisons de vie, le printemps, l'été, et l'automne même. Comment +défendre son fils avec le seul passé? Quel concours attendre de la +terre abandonnée, de la race descendue au tombeau? Et tout haut, +il répéta les mots que M. Bastard lui avait dits en lui apprenant +que l'accusé refusait de discuter l'accusation: + +--On ne plaide pas avec les morts. + +Le soleil qui touchait la ligne de faîte jeta son dernier éclat. +Aux pentes des monts, la neige accumulée parut tressaillir sous +ses feux, et comme réveillée d'une léthargie s'empourpra. Enfin, +l'horizon immobile s'animait sous la lumière. Silencieux et +immaculé, il consentait à sentir la vie et à l'exprimer. La terre +frémissante se séparait nettement du ciel dont le bleu pâle se +tintait de mille nuancés où dominait l'or. Et plus près, le givre +qui recouvrait les arbres et les buissons refléta les rayons du +couchant comme ces pierres qui résument en un tout petit espace la +clarté des lustres. + +Les yeux fixés sur la Vigie, M. Roquevillard assistait à ce +phénomène de résurrection. Aux caresses du soir, pour quelques +instants la nature renaissait. Le sang de nouveau circulait sur +son visage de marbre. Le long des vignes, au sommet du coteau +atteint plus directement par les flèches presque horizontales du +soleil, au lieu d'un terrain uniforme dans sa blancheur, le +propriétaire dépossédé distinguait maintenant, reconnaissait les +mouvements du sol qui lui rappelaient l'emplacement des cultures, +et voici que de-ci, de-là , les arbres, --hauts peupliers calmes et +fiers comme des palmes droites, tilleuls aux branches en fusées, +minces bouleaux, châtaigniers massifs, délicats arbres fruitiers +aux membres chétifs et pourtant si experts à porter leur charge,-- +tout à l'heure anonymes et brouillés, lui parurent surgir comme +des personnages. + +Et il ne sentit plus son isolement, car il nomma ces fantômes. +Avec une émotion croissante, il évoqua toutes les générations +successives qui avaient défriché ces terres, bâti cette maison de +campagne, cette ferme, ces rustiques, fondé ce domaine depuis la +première blouse du plus ancien paysan jusqu'aux toges du Sénat de +Savoie, jusqu'à sa robe d'avocat. Le plateau qui s'étendait à sa +hauteur, en face de lui, était occupé comme un fort, par la chaîne +de ses ancêtres qui, avec le blé, le seigle, l'avoine, et les +vergers et les vignes, avaient implanté sur ce coin de sol une +tradition de probité, d'honneur, de courage, de noblesse. Et comme +les produits du patrimoine en répandaient au loin la réputation, +cette tradition rayonnait sur la cité que là -bas, au fond du +cirque de montagnes, l'ombre commençait d'envahir, sur la province +qu'elle avait servie, protégée, illustrée +même à certaines heures historiques, et jusque sur le pays dont la +force était faite de la continuité et de la fermeté de ces races- +là . + +Et il répéta pour la seconde fois: + +"On ne plaide pas avec les morts." + +Mais il ajouta aussitôt: + +"Avec les morts, non, mais avec les vivants. Ils sont là , tous. +Pas un ne manque à l'appel. La terre s'est ouverte pour les +laisser passer. Ce vallon qui nous sépare, je le franchirai. Je +veux les rejoindre." + +Et il mesura le creux du val déjà noir, comme si tous ces fantômes +s'y étaient massés. + +L'ombre s'emparait de la nature. Déjà toute la plaine lui +appartenait. Elle montait. Les montagnes la défiaient encore, et +spécialement le Nivolet en étages qui, faisant face au couchant, +on recevait toute la flamme, et dont la neige pourpre et violette +semblait échauffée comme un métal en fusion. + +Penché vers le bas de la colline, M Roquevillard suivait cet +effort. Et tout à coup, il tressaillit de tout son être. Avec +l'ombre, les ombres montaient, toutes les ombres. Elles avaient +quitté la Vigie, elles venaient. Tout à l'heure c'étaient elles +qu'il avait vues groupées au fond du vallon. Elles lui apportaient +leur présence, leur assistance, leur témoignage. Il y en avait sur +toutes les pentes. +C'était comme une armée qui se ralliait autour de son chef debout +au pied du chêne. Et quand toute l'armée fut rassemblée, il +l'entendit qui lui réclamait la victoire: + +"Nous avons travaillé, aimé, lutté, souffert, non point dans un +dessein personnel, pour un but atteint ou manqué par chacun de +nous, mais à une fin plus durable et qui nous dépassait, en vue de +la famille. Ce que nous avons réservé pour le fonds commun, nous +te l'avons confié pour le transmettre. Ce n'est pas la Vigie. Une +terre s'acquiert avec de la sueur et de l'ordre. C'est l'âme de +notre race que tu portes en toi. Nous avons confiance en toi pour +la défendre. +Que parlais-tu, dans ton désespoir, de solitude et de mort? De +solitude? Compte-nous et dis-nous d'où tu viens. De mort? Mais la +famille est la négation de la mort. Puisque tu vis, nous sommes +tous vivants. Et quand tu nous rejoindras à ton tour, tu revivras, +il faut que tu revives dans tes descendants. Vois: à cet instant +décisif, nous sommes tous là . Soulève ta douleur comme nous avons +soulevés la pierre de nos tombes. C'est toi, entends-tu, à qui est +réservé l'honneur de défendre, de sauver le dernier des +Roquevillard. Tu parleras en notre nom. Après ta tâche accomplie, +tu pourras nous rejoindre dans la paix de Dieu..." + +M. Roquevillard, de la main, s'appuya au chêne. L'ombre assiégeait +le Nivolet dont le gradin supérieur que surmonte une croix +flamboya encore avant de s'éteindre. Alors il connut un grand +calme intérieur et accepta la mission qu'il recevait du passé. + +"Maurice, ton défenseur, ce sera moi... Et je ne prononcerai pas +le nom de Mme Frasne." + +Comme il abandonnait l'arbre, il considéra l'emplacement qu'il +quittait: + +"Là , pensa-t-il, je rebâtirai... Moi ou mon fils." + +V + +LES FIANÇAILLES DE MARGUERITE + + +La mort d'Hubert avait bouleversé Maurice et rompu l'orgueil qui +l'isolait encore de la famille. Marguerite revenait de lui porter +la triste nouvelle à la prison. Dans la rue elle marchait sans +rien voir, enfermée dans sa peine. Dès la porte, elle demanda à sa +domestique: + +--Monsieur est-il rentré? + +Avec cette force de résistance contre la douleur morale qui est +moins exceptionnelle chez une femme que chez un homme et qui lui +permettait de consoler au lieu de s'abandonner, après son frère +elle courait soutenir son père. + +--Pas encore, mademoiselle, lui fut-il répondu. + +Elle s'étonna et s'inquiéta: + +--Pas encore? + +Cependant, elle était demeurée longtemps à la prison. Le soir +venait. M. Roquevillard n'était sorti que pour une courte +promenade. Il attendait à cinq heures MM. Hamel et Bastard avec +lesquels il devait prendre les dernières dispositions en vue de +l'audience du lendemain. Cette absence prolongée, en de telles +circonstances, était singulière. + +Déjà la servante ajoutait: + +--Mais il y a au salon un monsieur qui a demandé à voir +mademoiselle. + +--Moi? + +--Oui, mademoiselle. + +--Qui est-ce? + +--Il a bien dit son nom. Je ne l'ai pas retenu. Un docteur. + +C'était une fille de la campagne, peu acclimatée encore, et peu +familiarisée avec les figures et les noms de la ville. + +--Il ne fallait pas le recevoir, Mélanie, dit Marguerite sur un +ton de reproche. Un jour comme aujourd'hui. + +--Bien oui, mademoiselle, je pensais bien. Il n'a pas voulu s'en +aller. Il a une commission à faire à mademoiselle. + +Marguerite entra au salon à contre-coeur en gardant son chapeau et +son voile de deuil afin d'inviter l'importun au départ. Elle s'y +trouva en face de Raymond Bercy. Aussi ému que la jeune fille, il +murmura: + +--Mademoiselle... + +Elle eut un mouvement de recul qu'il surprit et, d'une voix +suppliante, il tenta de la retenir: + +--Mademoiselle Marguerite, pardonnez-moi d'être venu. J'ai appris +hier soir votre malheur. Alors... + +--Monsieur, dit-elle en s'avançant. + +Ce seul mot, prononcé avec fermeté, le rejetait à distance, lui +refusait le droit de la plaindre. Comme son père, elle écartait la +pitié. Déconcerté, son ancien fiancé baissa la tête, et garda le +silence. Plus doucement, elle 'reprit: + +--Pourquoi, monsieur, insister pour me voir... aujourd'hui? + +Il releva les yeux sur elle et, l'implorant humblement du regard, +il soupira: + +--Parce que demain, il serait trop tard. + +--Trop tard? demain? Vous avez quelque chose à me dire? S'agit-il +de Maurice? + +Elle s'oubliait elle-même et ne songeait pas qu'elle pût être en +cause. Tout lien n'avait-il pas été rompu entre elle et Raymond +depuis un an, du jour où, chez Mme Bercy, elle n'avait pas craint +de briser ses fiançailles pour défendre l'honneur de son nom? Le +jeune homme n'avait rien tenté pour reconquérir son affection et +sa promesse. Les événements s'étaient précipités comme la tempête: +la dénonciation de M. Frasne, la mort de Mme Roquevillard, la +condamnation de Maurice par contumace, la honte et la ruine de la +famille, et, dernière cruauté du sort, la perte de l'aîné, réserve +de l'avenir. C'était plus qu'il n'en fallait pour justifier +l'abandon, l'éloignement, l'oubli. Le privilège du malheur n'est- +il pas de faire le vide? Elle avait dévoré dans la solitude ses +larmes et son affliction. Elle en avait jalousement épuisé +l'amertume sans la partager. De quel droit celui-ci revenait-il +maintenant lui imposer son inutile présence et son inactive +sympathie? Mais sans doute une autre cause le déterminait à cette +démarche. Il savait quelque chose peut-être qui intéressait la +défense de l'accusé. À ce titre, à ce seul titre elle l'excusa +d'avoir forcé la consigne et de s'être introduit dans la maison. + +Il ne se pressait point de s'expliquer. Visiblement il était sous +l'empire d'un grand trouble intérieur. + +--Parlez, monsieur. + +D'une voix blanche, il répondit: + +--Il ne s'agit pas de Maurice. + +--Alors? + +Elle fit un pas vers lui, et repoussa le voile qui gênait ses +mouvements et la dissimulait à demi. Ainsi rapprochée, droite et +rigide, elle lui parut plus distante encore. Entre la robe et la +coiffure noires, le visage ressortait si pâle, avec les yeux +meurtris et les lèvres minces comme un unique trait rouge, que la +sentant lointaine et douloureuse, craignant de ne la pouvoir +fléchir et avide de lui porter le secours de sa tendresse +passionnée, il retint ses larmes, appela tout son courage à lui, +et commença en balbutiant, puis d'une voix qui peu à peu se +raffermit: + +--Mademoiselle, écoutez-moi. Il faut que vous m'écoutiez. Après, +vous me comprendrez et vous me pardonnerez. Je devais vous parler, +vous parler aujourd'hui. Votre douleur, je la respecte, je la +ressens. Ne protestez pas, je, vous en prie. Vous ne pouvez pas +m'empêcher de sentir votre peine. Je souffre aussi, moi, depuis le +jour... Et ma souffrance me permet de mieux connaître celle des +autres. Je vous aimais. Ah! ne m'arrêtez pas. Laissez-moi finir. +Oui, je vous aimais. Je n'envisageais mon avenir qu'avec vous. +Mais je rencontrais chez moi tant d'opposition, tant d'obstacles, +à cause... à cause de votre frère. Ma mère, qui est si bonne au +fond, cède à tous les préjugés. +Mon père songeait à ma carrière. Il est homme de science, il vit +dans son cabinet, ou bien auprès de ses malades. À la maison, il +ne gouverne pas. Et moi... Ah! non, je ne veux pas continuer +d'accuser les autres pour atténuer ma faute. J'ai été lâche, +abominablement lâche. Mais j'en ai été bien puni. Je ne vous ai +pas défendue, je n'ai pas su vous défendre. + +À plusieurs reprises, du geste, elle avait tenté de l'interrompre. +Redressée et inconsciemment dédaigneuse, elle le regardait en +face. Elle montrait dans l'action cet air de hauteur naturel aux +Roquevillard et qui leur avait valu tant d'ennemis. Mais elle le +corrigeait par la mélancolie voilée des yeux et par l'expression +mystique qu'elle tenait de sa mère: + +--Je ne vous avais pas demandé de me défendre, répondit-elle +simplement. + +--C'est vrai, Marguerite... + +Il abandonnait, dans l'émotion, les formules de politesse, et +l'appelait comme autrefois, du temps qu'il était son fiancé. + +--Et même, ajouta-t-il, je vous en voulais de votre mépris. + +--Je ne méprise personne, monsieur. + +--Vous m'avez tant blessé, rien qu'en me regardant, ce jour où +vous m'avez rendu ma parole. Vous avez été si dure... + +--Dure, moi? + +Elle prononça presque à mi-voix ces deux mots, estimant inutile +toute réplique, et révoltée intérieurement d'une telle injustice. + +--Oui, reprit-il, je ne comprenais pas encore qu'il convient +d'être fier dans le malheur. Je vous maudissais, mais j'avais le +coeur brisé. Et je vous accusais, au lieu d'avouer la misère de +mes doutes, de mes craintes, et mon souci mesquin de l'opinion. +J'ai bien changé, je vous le jure. Maintenant je vous admire, je +vous vénère, je vous adore. Si. +Ne dites rien: laissez-moi achever. J'ai essayé de vous oublier. +Mes parents ont voulu me marier ailleurs, m'établir, comme ils +disent. Je n'ai pas pu. Je n'aime, je ne puis aimer que vous. + +--Je vous en prie, monsieur. + +--Le peu de bien que je puis faire, c'est vous qui en êtes la +cause. Petit à petit, je m'élèverai jusqu'à vous. Les hommes comme +moi, tous les hommes sont flottants entre le bien et le mal, entre +le dévouement et l'égoïsme. Ils ne réfléchissent pas, ils sont +entraînés par toute la médiocrité de la vie. + +Mais il suffit parfois d'un élan pour qu'ils se dépassent. Votre +amour m'a donné cet élan, Marguerite. + +Il s'arrêta, attendant un mot d'espoir. Elle baissait les yeux, et +le voile qu'elle ne retenait plus retombait sur l'épaule, +projetait un peu d'ombre sur l'un des côtés du visage. Il murmura +comme une prière: + +--Marguerite, rendez-moi votre parole. Acceptez de devenir ma +femme... Je vous aime. Pour toute votre douleur, je vous aime +davantage. + +Il la vit toute frissonnante, mais sans hésiter elle répondit: + +--C'est impossible. Ne me demandez pas cela. + +Interloqué par ce refus quand un reste de vanité le persuadait +encore de la générosité de sa démarche, il eut comme un cri de +détresse: + +--C'est le bonheur de ma vie et je ne vous le demanderais pas? + +Alors elle vint à lui et sa voix prit une douceur nouvelle pour +lui dire: + +--Une autre femme vous donnera ce bonheur. J'en suis sûre. Je le +désire pour vous. + +--Il n'est pas d'autre femme que vous à mes yeux. + +--Non, non, c'est impossible. Ne me tourmentez pas. + +--Impossible, pourquoi, Marguerite? Pourquoi me décourager? Vous +ne m'aimez pas. Un jour, peut-être, je saurai me faire aimer de +vous. Vous secouez la tête? Oh! mon Dieu! m'écarterez-vous sans +une raison? + +Elle parut chercher, hésiter, prendre un détour. Anxieux, il +guettait sa réponse: + +--Je ne suis plus la jeune fille que j'étais l'an dernier. + +--Je ne comprends pas. + +--Je n'ai plus de dot. + +--C'était cela? Marguerite, je ne mérite plus que vous me traitiez +ainsi. Il y a en vous, dans vos yeux, comme une clarté de vie qui +rayonne. En vous regardant, je sens mon courage, un désir de bien, +et le dédain, l'oubli de toutes les pauvres satisfactions que +peuvent distribuer les choses matérielles. Auprès de cela que vous +me donnez et qui sera ma force, qu'est-ce que la fortune? + +--Et si demain... + +Comme elle n'achevait pas sa phrase, il répéta: + +--Si demain? + +--Si demain un plus grand malheur nous atteignait, si demain mon +frère Maurice était condamné? + +--Je suis venu aujourd'hui à cause de cette menace. Je voulais +revendiquer l'honneur d'assister votre père demain aux assises +comme un fils. Il me fallait vous rencontrer aujourd'hui. + +--Ah! murmura-t-elle interdite. + +Par cette seule exclamation il comprit que toute l'indifférence +qu'elle lui témoignait tombait enfin. Sur ce visage pâle dont il +suivait toutes les expressions, il avait distingué subitement la +sympathie, la gratitude, peut-être davantage encore. Le bonheur +était là , incertain, voilé, mais présent. Et cette présence +agitait son coeur. + +Marguerite le fortifia dans cet espoir en lui tendant la main: + +--Je vous remercie, Raymond, dit-elle sans craindre de l'appeler +par son nom, comme autrefois. Je suis touchée, profondément +touchée. + +Ce n'étaient pas tout à fait les paroles qu'il attendait d'elle. +Il la considérait dans une extase inquiète, suppliante. Comme elle +se taisait, il murmura timidement: + +--Pourquoi me remercier puisque je vous aime? Il me semble que +vous aimer c'est valoir mieux... + +Et il ajouta comme un soupir: + +--Marguerite, vous voulez bien être ma femme? + +Il lut sur le beau visage exsangue la compassion et la douleur. + +--Raymond, je ne puis pas. + +--Vous ne pouvez pas? Alors... alors vous en aimez un autre. + +--Oh! mon ami. + +--Oui, vous en aimez un autre. Un autre qui n'a pas été lâche +comme moi, qui a su vous deviner, vous comprendre, vous mériter, +tandis que moi j'ai perdu mon bonheur par ma faute. C'est juste, +mais cela fait mal quand on aime. + +Il eut un sanglot déchirant. + +--Raymond, dit-elle tremblante. Je vous en prie, ne parlez pas +ainsi. + +--Je ne vous accuse pas. C'est moi le coupable. Et votre bonheur +m'est plus cher que le mien. + +--Raymond, écoutez-moi. + +Vaincu, l'âme défaillante, il s'était laissé choir brusquement sur +un fauteuil, et se cachant la tête dans les mains, il ne craignait +pas, en pleurant, de donner le spectacle de sa faiblesse. D'un +geste rapide, elle ôta sa coiffure, comme une garde-malade se +libère de vêtements inutiles pour mieux remplir ses fonctions, et +lui prenant les mains, elle les écarta d'autorité. + +--Regardez-moi. + +Elle commandait, non pas impérieusement à la façon de son père, +mais avec une persuasive douceur. Elle ne se contraignait plus, +elle ne se tenait plus sur la défensive, elle venait à lui en +toute simplicité. Machinalement il subit son ascendant et lui +obéit. Sitôt qu'il l'eut regardée, en effet, il cessa de se +plaindre. La jeune fille était transfigurée. Le regard extatique +semblait illuminer sa pâleur. Elle resplendissait d'une expression +surhumaine, l'expression de ceux qui, au delà des agitations et +des passions, mouvant témoignage de notre vie, ont rencontré la +paix. Elle portait, vivante, la sérénité que l'on voit au visage +des morts qui se sont endormis dans le Seigneur. Il n'y avait plus +trace de douleur sur ses joues exsangues, dans ses yeux meurtris, +mais un calme profond, inaltérable, presque effrayant. + +--Marguerite, qu'avez-vous? implora-t-il avec angoisse, comme on +arrête d'un cri son compagnon qui court à l'abîme. + +Elle répéta: + +--Raymond, écoutez-moi. Oui, j'en aime un autre... + +--Ah! je savais bien. + +--Un autre dont vous - ne pouvez pas être jaloux. Je ne me +marierai pas, je ne serai la femme de personne. Je suivrai une +autre voie. Pourtant, je suis si imparfaite que tout à l'heure, +lorsque vous me parliez, j'éprouvais de la fierté. Je suis +orgueilleuse encore. C'est un défaut de chez moi. Mais nous avons +été si éprouvés qu'il fallait bien se raidir un peu. + +Un frêle sourire se dessina au coin de sa bouche, puis disparut, +comme pour ne pas modifier la pureté des traits immobiles. Elle +reprit, tandis qu'il se taisait, subjugué par la puissance +mystérieuse qui se dégageait d'elle: + +--Non, je n'oublierai pas que vous avez choisi l'heure de ma plus +grande détresse pour venir à moi. + +Comme un enfant, il se lamenta. + +--Je vous aime. + +--Il ne faut plus m'aimer, Raymond. Avant le vôtre, j'ai entendu +un autre appel. Je vais vous révéler un secret que nul ne connaît, +pas même mon père. Je n'hésite pas à vous le confier. Gardez-le- +moi. Quand j'ai perdu ma mère, j'ai promis à Dieu de la remplacer +à notre foyer que le malheur avait ravagé. + +--N'avez-vous pas empli votre rôle? + +--Il n'est pas terminé. + +--Le mariage vous empêcherait-il de le remplir? Nous ne +quitterions pas Chambéry. + +--On ne se donne pas à demi, Raymond. J'ai renoncé à mon bonheur +personnel. Et du jour où j'y renonçai, je me sentis une grande +force. + +Il eut, pour protester, un sursaut de violence. + +--Mais c'est insensé, Marguerite. Vous n'avez pas le droit de vous +oublier ainsi vous-même. Après votre père, vous vivrez. Votre +frère, acquitté demain, se fera sa vie sans vous. À quoi bon vous +sacrifier pour de vains scrupules? + +--Mon père a été frappé au coeur. Mon frère est toujours en +danger. Ne m'ôtez pas une part de mon courage en me disant que je +leur suis inutile. + +Raymond cessa de lutter. Une intuition qui lui venait de +l'expression de Marguerite plus encore que de ses paroles +l'avertissait de la défaite. Pourtant, il essaya de retarder cette +défaite, et d'une voix attendrie et timide, il implora un délai. + +--Et si je vous attendais, me repousseriez-vous? Si je vous +demeurais fidèle jusqu'à ce que, votre oeuvre de famille +accomplie, vous consentiez à venir à moi? Je vous aime tant que +plutôt que de vous perdre je saurais être patient. Ce serait cruel +et doux ensemble. Ne le voulez-vous pas? + +À cette proposition héroïque et romanesque, les yeux de la jeune +fille cessèrent un instant de répandre leur rayonnement. La +découvrant plus humaine, il crut qu'elle se rapprochait de lui, et +il en conçut un nouvel espoir que les premiers mots de sa réponse +dissipèrent: + +--Non, Raymond, je n'accepterai jamais de fonder mon avenir sur +votre douleur. C'est impossible. Vous ne m'avez pas entièrement +comprise. Je me suis donnée à Dieu. Ne cherchez pas à me +reprendre. + +--Ah! Marguerite. + +--Se donner à Dieu, c'est se donner à tous ceux qui souffrent. + +--Je comprends, maintenant. Vous voulez entrer en religion. + +--Je ne sais pas encore. Il y a bien des manières de servir Dieu. +Ce que je vous dis, ne le révélez à personne. Vous pleurez. Ne +pleurez pas, Raymond, Dieu vous consolera, comme il m'a consolée. + +--Non, pas moi. + +Et entre deux sanglots, il l'interrogea: + +--Qu'allez-vous faire? + +--Tant que mon père vivra, je l'assisterai. Tant que Maurice aura +besoin de moi, je l'aiderai. Au lit de mort de ma mère, je l'ai +promis. Après, je consacrerai mes forces aux malheureux, aux +vieillards, ou bien aux enfants qui n'ont pas de parents. Peut- +être tiendrai-je une école pour les petits pauvres. Je ne sais +pas. Je ne puis pas savoir. Il ne faut pas vouloir trop presser +l'avenir. Il vient de lui-même. Vous voyez: maintenant vous +connaissez tous mes secrets. + +--Et moi, murmura-t-il, que deviendrai-je? Vous pensez à soulager +toutes les misères et vous oubliez la mienne. + +--Raymond! + +--Je suis plus malheureux que les plus misérables. Eux, du moins, +n'avaient pas entrevu leur bonheur, et moi, je suis précipité de +si haut. + +--Non, ne me regrettez pas. Je n'étais pas destinée au mariage. +Dieu m'en a avertie, un peu rudement. À vous il a réservé sans +doute une autre femme qui vous rendra plus heureux. + +-Vous ne ressemblez à aucune autre femme, Marguerite. Vous n'êtes +pas de celles qu'on oublie. Vous n'êtes pas de celles qu'on +remplace. + +L'ombre envahissait le salon avec le soir. Et dans cette ombre où +les contours de la robe noire se confondaient, le visage diaphane +de la jeune fille gardait comme un reste de lumière. Mais cette +lumière animait à peine la pureté des traits et leur pâleur. Il +eût semblé qu'en touchant la joue, on eût craint de sentir, au +lieu de la chaleur de la vie, le froid de la pierre. + +--Si, dit-elle, vous m'oublierez. Il le faut, et puis je le +désire. + +Il la regardait avec découragement, comme un voyageur contemple la +cime qu'il n'atteindra pas. + +--Vous ne pouvez rien sur mon souvenir. + +--Alors, souvenez-vous de moi sans amertume, comme d'une soeur +perdue. + +--Non, Marguerite, pas sans amertume. Vous m'aviez élevé la +pensée, le coeur. Maintenant, je vais retomber. + +Elle s'émut de cette parole, et ce fut d'un ton grave, presque +solennel, qu'elle répondit: + +--Si vous m'avez aimée, Raymond, si vous n'avez aimée vraiment, +vous me donnerez la joie suprême de penser que ma vocation, à vous +non plus, n'aura pas été inutile. Vous ne pouvez pas être +désespéré de mon refus: il ne vous atteint pas. Il ne peut ni vous +blesser ni vous amoindrir. Mon souvenir doit vous être doux et non +pas nuire à votre vie. Car je vous ai aimé, mon ami. Je voyais +s'approcher en paix le jour de notre mariage. Et la paix, c'est la +confiance de l'âme, c'est la sécurité de l'avenir. Un orage +imprévu nous a séparés. J'y ai discerné l'appel de Dieu. S'il n'a +pas voulu que je vous apporte le bonheur, s'il vous a éprouvé à +votre tour, laissez-moi croire que cette épreuve même vous +fortifiera, vous grandira, vous ennoblira. Si, tout imparfaite que +je suis, j'ai servi à votre élévation, ne me dites pas que vous +retomberez. Je prierai tant pour vous. + +Absorbée dans sa supplication, elle, ne le vit pas qui, d'un lent +mouvement, avait fléchi le genou devant elle, mais elle sentit +tout à coup les lèvres du jeune homme sur sa main: + +--Que faites-vous, Raymond? Relevez-vous, je vous en prie. + +Elle le regardait à ses pieds, surprise de la résolution nouvelle +qu'elle lui découvrait. Il n'avait plus la figure tourmentée et +douloureuse, seulement sérieuse et triste. Il avait subi, malgré +lui, l'influence de fermeté et de pacification qu'exerce la foi +jusque sur les autres. + +--Je n'étais pas digne de vous, murmura-t-il. Mais je vous aimais +tant. + +--Relevez-vous, je vous en prie. + +Et, relevé, il lui rendit ce dernier hommage: + +--Aucun homme ne vous méritait. C'est ma consolation. + +Elle détourna la tête, comme pour repousser les louanges: + +--Non, mon ami, ne me parlez plus ainsi. + +Le sacrifice était achevé. Ils en éprouvèrent comme une sensation +physique, et ils se turent. Pendant ce silence oppressant, chargé +de mélancolie, la servante entra dans la pièce qui s'obscurcissait +tout à fait. Elle eut quelque peine à découvrir sa maîtresse dont +la silhouette se mêlait à l'ombre. + +--Mademoiselle, appela-t-elle. + +--Q'y a-t-il, Mélanie? + +--Ces messieurs sont arrivés. + +--Ah! Vous les avez introduits dans le cabinet de Monsieur? + +--Oui, mademoiselle. + +--Et Monsieur n'est pas rentré encore? + +--Non, mademoiselle. + +--Priez-les d'attendre quelques instants. Monsieur va rentrer. + +Ce retard inexplicable devenait inquiétant. Raymond Bercy devina +que la pensée de la jeune fille s'éloignait de lui. + +"Déjà "! songea-t-il. + +Tout à l'heure, du moins, quand elle écartait doucement son amour, +il occupait cette pensée et ce coeur. La douleur même qu'elle lui +causait, le rapprochait d'elle, lui était chère puisqu'elle +émanait d'elle. Il la regarda une dernière fois, avec des yeux +désespérés, comme pour mesurer toute l'étendue de sa perte et +lever l'empreinte de son souvenir. Et se décidant, il murmura: + +--Adieu, Marguerite. + +Elle lui tendit la main. + +--Adieu, mon ami. Allez en paix. Dans mes prières de chaque jour, +je joindrai votre nom à ceux de ma famille. Vous le voulez bien? + +--Merci. J'avais conçu un grand espoir, et je l'ai moi-même brisé. + +De sa voix grave, elle répondit: + +--Dieu l'a voulu, et non pas nous. Que Dieu vous garde. + +Il s'inclina et il partit. Demeurée seule, elle se cacha le front +dans les mains, puis se redressa. Elle se rendit dans le cabinet +de son père où elle invita MM. Hamel et Bastard à patienter +quelques minutes encore; puis, comme l'anxiété l'étreignait de +plus en plus, elle se disposa à sortir quand elle entendit la clef +qui grinçait dans la serrure. Elle se précipita vers la porte: + +--Père, c'est vous, enfin! + +M. Roquevillard, qui avait marché vite, s'essuya le front en sueur +malgré le froid. + +--Marguerite, ces messieurs sont venus? + +--Ils vous attendent. + +--Bien, j'y vais. + +Dans le corridor éclairé, ils se trouvaient face à face. Après +s'être quittés dans la débilité morale et le découragement, ils +s'étonnèrent de rencontrer sur le visage l'un de l'autre une +sortie de sérénité victorieuse de la douleur et de la crainte, +l'illumination spirituelle que donne la confiance. L'un avait +entendu l'appel du passé venu du fond permanent des générations, +et l'autre la voix de Dieu. + + +VI + +LE DÉFENSEUR + + +Lorsque M. Roquevillard entra en coup de vent dans son cabinet de +travail, ses deux confrères qui discutaient se levèrent +immédiatement et s'avancèrent à sa rencontre. Ils ne purent +dissimuler leur surprise en découvrant, au lieu d'un homme abattu +par le désespoir à la suite du décès de son fils aîné, le +Roquevillard d'autrefois, celui qu'on redoutait à la barre, que +l'on appelait dans les délibérations difficiles et orageuses pour +la netteté de son jugement et l'autorité de ses résolutions, et +dont on supportait malaisément parfois le caractère dominateur +comme le regard perçant. + +--Je vous ai fait attendre, leur dit-il avec cette aisance qui +dispense de s'excuser. + +En sa présence, M. Hamel, dont la couronne de cheveux blancs, les +traits fins, la distinction un peu guindée composaient un ensemble +vénérable, et M. Bastard qui, la barbe étalée sur la poitrine et +la tête inclinée en arrière, s'imposait en tous lieux au premier +rang, semblèrent néanmoins reconnaître un chef, l'un de bonne +volonté, l'autre malgré lui. Leurs indices de supériorité +s'effaçaient devant d'autres signes incontestables. + +--Mon ami, murmura le vieillard la main tendue. + +--Mon cher confrère, formula son collègue. + +Et ils lui adressèrent leurs condoléances, l'un cordialement et +avec émotion, l'autre en termes banals. + +--Oui, répondit leur hôte, en les arrêtant d'un geste. Il ne me +reste plus qu'un fils. Celui-là je le sauverai, je veux le sauver. +Et voici ce que j'ai décidé. + +Ce dernier conseil devait précisément être tenu entre les trois +avocats afin d'arrêter d'une façon définitive le plan de la +défense. Et voici que l'avis d'un seul prévalait à l'avance, sans +consultation. + +--Ah! s'exclama le bâtonnier que subjuguaient tant de confiance et +de fermeté. + +--Décidé? répéta d'un air de doute M. Bastard, partagé entre le +respect du deuil et le sentiment de son importance. + +Tranquillement, de sa voix rajeunie, M. Roquevillard dévoila sans +retard en deux mots sa pensée: + +--Vous m'assisterez tous les deux. C'est moi qui plaiderai. + +--Vous! + +--Vous! + +L'étonnement et l'irritation se traduisaient dans ces deux +exclamations. M. Hamel fixa sur son vieux compagnon d'armes le +regard de ses yeux décolorés où la flamme de vie ne jetait plus +qu'une tremblante lueur si pure encore, tandis que l'avocat +d'assises, supportant malaisément un congé qui le privait d'une +affaire sensationnelle et d'une plaidoirie retentissante, oubliait +les circonstances de la cause et les malheurs de la race +provisoirement vaincue pour ne plus songer qu'au succès personnel +qui lui était brutalement arraché. + +M. Roquevillard parlait en maître courtois, mais qui sait +commander. + +--Oui, moi. Je réclamerai mon fils si énergiquement qu'on me le +rendra. On ne refuse pas un fils à son père. + +Ayant ainsi dicté, comme des ordres, ses dispositions de combat, +il s'efforça aussitôt de ramener ses alliés par un peu de +diplomatie, car il savait plier sa manière impérieuse à l'art de +conduire les hommes. Comme il était certain, de l'assistance du +bâtonnier, il tourna spécialement ses efforts contre M. Bastard +qui lui échappait: + +--Vous serez là tous deux. Je compte sur vous. Si je demande, +Bastard, à vous remplacer, ce n'est point que je compare mon +talent au vôtre. +Mais il est des choses que, par un douloureux privilège, seul je +puis expliquer aux jurés. + +--Quelles choses? + +--C'est mon secret. Vous l'apprendrez demain. Je crois pouvoir, +sans prononcer le nom de Mme Frasne, les convaincre de l'innocence +de mon fils. + +--Par la suppression du préjudice? + +--Non, directement. + +--Je ne comprends pas. + +--Vous entendrez. Cependant, si vous surprenez dans ma voix ou ma +parole une défaillance, si ma plaidoirie vous donne à craindre un +échec, je me fie entièrement à votre grande habitude des assises, +à votre merveilleuse présence d'esprit. Ces visages de juges sont +pour vous un livre ouvert. Vous connaissez le dossier aussi bien, +mieux que moi. Vous étiez prêt. Vous me suppléerez. Ainsi appuyé, +je me sentirai fort. Vous le voulez bien? + +L'avocat éconduit se lissait la barbe avec soin, et dissimulait +son dépit sous un air d'indifférence: + +--À quoi bon, mon cher confrère? Mon concours vous est inutile. +Vous n'avez besoin de personne. Vous ne redoutez point d'assumer +les plus hautes responsabilités, et les plus difficiles. +Permettez-moi de considérer ma mission comme terminée. + +Les deux interlocuteurs, pendant ce colloque, étaient demeurés +debout. M. Hamel, assis au coin de la cheminée, les suivait de ses +yeux un peu troubles, sans prendre part à la discussion. M. +Roquevillard s'approcha de son confrère plus jeune, et lui posa la +main sur l'épaule d'un geste affectueux: + +--Je sais, Bastard, que je réclame de vous un grand service. En +revendiquant l'honneur de défendre moi-même mon enfant, comprenez +que c'est mon nom que je compte défendre. Je ne méconnais point +les chances que représentent votre mérite, votre compétence, votre +rare éloquence. Mais à ma place, vous agiriez comme moi. Donnez- +moi ce témoignage d'amitié, de désintéressement et aussi d'estime. +Par là , vous me prouverez le cas que vous faites de ma parole. Je +vous en prie. + +M. Bastard continuait de promener ses doigts nerveux le long des +poils de sa belle barbe. Il pesait le pour et le contre, se +livrait tour à tour aux traditions confraternelles de son ordre et +à sa vanité blessée qui s'accommodait mal du second rang. Il avait +presque imposé son concours, ses services. Il escomptait, sinon le +salut de son client, du moins son triomphe personnel devant une +salle bondée, et composée sans doute du meilleur monde, +principalement de dames avides de l'entendre. Au lieu de le +contempler dans sa gloire, debout et dominateur, ce public choisi +le verrait assis comme un secrétaire aux côtés de M. Roquevillard, +rival dangereux qui lui avait infligé au barreau tant de dures +répliques. Lui convenait-il d'accepter une posture aussi +humiliante? D'autre part, sa présence ne serait pas inutile à +l'audience. Pris d'un beau zèle subit, le père de l'accusé se +faisait probablement illusion sur l'argumentation soudaine qui le +fascinait, dont il n'osait point révéler le mystère et qu'il avait +conçue sous l'inspiration d'un chagrin par lequel sa force morale +et sa vigueur intellectuelle devaient être entamées. Cette ardeur +factice qui l'animait pouvait tomber d'un moment à l'autre, +laisser place tout à coup, sans transition, à la dépression la +plus lamentable. Comment attendre, comment espérer l'énergique, le +violent effort qu'exigerait une telle plaidoirie, après une +préparation aussi écourtée, d'un homme écrasé par le sort, ruiné, +privé tragiquement la veille de son fils aîné, et chargé de +protéger lui-même son dernier enfant contre la menace d'une +condamnation infamante? Ce n'était pas vraisemblable. Il fallait +interpréter cette décision nouvelle comme l'excitation mystique de +la douleur, et se tenir prêt à occuper la barre jusqu'au dernier +moment. La sagesse le conseillait. Le soin de la défense qui, chez +un avocat, doit primer tout autre souci, et spécialement toute +pensée personnelle, le commandait sans conteste. + +Mais l'étrange sécurité que montrait M. Roquevillard en face du +péril arrêta ces velléités généreuses. + +--Non, expliqua M. Bastard, je ne puis vous donner satisfaction. +Je le regrette. Ou je prendrai et garderai la responsabilité des +débats, ou je me retirerai tout à fait. + +--Il s'agit de mon fils. Il est juste que je n'abandonne point sa +défense. + +M. Hamel quitta son fauteuil pour intervenir opportunément: + +--En ma qualité de bâtonnier, mon cher confrère, je vous demande +instamment de nous assister. Je comprends vos hésitations. Dans +toute autre circonstance, je comprendrais votre refus. M. +Roquevillard peut avoir des raisons particulières pour désirer +prendre la parole en faveur de son fils, bien que l'on confie +généralement à un autre le soin de défendre les siens. Fatigué par +le poids du malheur, il risque de présumer trop de sa volonté. Il +faut que vous soyez là . J'insiste dans mes conclusions. + +Du moment que l'on invoquait le devoir au lieu de la flatterie, et +que l'on employait l'autorité au lieu de la persuasion, l'avocat +d'assises rejeta définitivement les scrupules, et, reprenant tout +son aplomb, il écarta presque durement le vieillard: + +--Non, non, impossible. J'offrais mon concours le plus complet. On +le limite. On change sans me consulter le plan de la défense. On +me cache un argument qui doit être décisif. Dans ces conditions, +je n'ai qu'à me retirer, et je me retire. + +Sa figure durcie n'exprimait plus que l'orgueil blessé. Il se +tourna vers M. Roquevillard pour ajouter avec une condescendance +laborieuse: + +--Désirez-vous mes notes de plaidoirie? Elles vous épargneront +quelque travail. Je les tiens à votre disposition. + +--Réfléchissez, mon confrère, mon ami. Ne nous quittez pas dans la +bataille. + +--Ma résolution est prise. + +--Absolument? + +--Absolument. + +M. Roquevillard, dans cette dernière tentative, conservait cet air +de hauteur et de tranquillité qui tout de suite avait déconcerté +ses visiteurs. Moins rassuré que lui sur les conséquences de cette +défection, le bâtonnier, malgré son antipathie naturelle pour M. +Bastard, chercha à le retenir encore: + +--Je vous supplie de ne pas nous priver de votre secours. + +--Je suis désolé, croyez-le. + +--Alors, dit le père de l'accusé, prenant son parti sans aucune +émotion, je vous réclamerai le dossier, spécialement le procès- +verbal de constat, l'analyse des dépositions, l'arrêt de +contumace. + +Cette désinvolture acheva d'offenser l'avocat qui n'entendait +point céder aux sollicitations, mais, par une contradiction bien +humaine, ne se résignait pas non plus à ce qu'on se passât de lui. +Il prit congé de ses deux confrères avec une irritation mal +déguisée. Hors du cabinet de travail, sur le pas de la porte +d'entrée, son hôte s'empara presque de force de sa main et la lui +serra en le remerciant chaleureusement d'avoir consenti à +s'effacer. Mais dans cette démonstration amicale, M. Bastard ne +vit qu'un suprême affront. Et il courut en ville ruiner dans +l'esprit public la cause des Roquevillard en annonçant +l'aberration du père et la condamnation probable du fils. + +Après ce départ, M. Hamel ne put dissimuler sa tristesse, ses +doutes, l'inquiétude qui le tourmentait et qu'alourdissait l'âge. +Éloigner volontairement le maître habituel des assises, n'était-ce +pas bien imprudent, et ne risquait-on pas de payer cher cette +imprudence? Pourquoi cette mesure de la dernière heure qui jetait +dans le camp de la défense le trouble et la désorganisation? Il +formulait ces critiques d'un ton courtois mais ferme, et, les +estimant superflues, il les suspendit pour ajouter d'un ton +mélancolique: + +--Mon ami, vous êtes arrivé, tout à l'heure, le visage illuminé +d'une inspiration intérieure. J'ai compris, en vous regardant, que +vous n'écouteriez personne. D'où veniez-vous donc? + +--De la Vigie, répondit M. Roquevillard qui avait supporté +respectueusement les reproches. Les morts m'ont parlé. Ils ne +veulent pas d'un charlatan pour opposer leurs mérites à l'erreur +de leur descendant. + +--Les morts? + +--Oui, mes morts, ceux qui ont fait ma race et qui l'ont +maintenue. Ils seront demain les garants de notre honneur. Du +premier de mon nom jusqu'à mon fils aîné, combien se sont +sacrifiés à la chose commune, et vous voudriez que ces sacrifices +ne fussent pas comptés? + +M. Hamel réfléchit, puis se leva: + +--Je crois à la réversibilité et je comprends. Mais les jurés, +comprendront-ils? + +--Il faudra bien, répliqua son hôte avec une telle assurance que +le vieillard en fut ébranlé. + +--Il se passe en vous quelque chose, dit-il, qui agit sur ceux qui +vous parlent et qui les pénètre. Oui, mieux qu'aucun autre avocat +vous défendrez votre fils. Vous avez la force et l'autorité. +J'aurai l'honneur de vous assister demain. Adieu, je vous laisse +travailler. + +Il drapa ses maigres épaules dans son pardessus râpé, et d'un air +soudainement hâtif gagna la porte. + +--Marguerite! appela M. Roquevillard après avoir accompagné le +bâtonnier. + +La jeune fille, qui, dans une pièce voisine, attendait le moment +où son père lui serait rendu, parut aussitôt: + +--Me voici. + +--Viens, je veux te parler. + +Il l'emmena dans son cabinet, et rapidement lui demanda: + +--Tu as vu Maurice à la prison? + +--Oui, père. Nous avons pleuré ensemble. + +--Pleuré? Oui, j'ai le coeur arraché. Pourtant je ne pleure pas. +Demain soir, je serai libre de pleurer tout mon saoul. Jusque-là , +je ne verserai pas une larme. + +Marguerite, un peu effrayée de l'exaltation qui éclairait et +rajeunissait le cher visage sur lequel elle avait suivi tant de +fois la progression de leurs désastres de famille, en profita +néanmoins sans retard pour achever son oeuvre de réconciliation: + +--Père, Maurice réclame sa place dans votre coeur. + +--Il ne l'a jamais perdue. + +--Je le savais bien. Lui pardonnez-vous? + +--Il y a longtemps que je lui ai pardonné. + +--Ah! + +--Le soir de son retour, petite. As-tu douté de ton père? + +--Oh! non. Pourquoi ne pas lui dire? + +--Il ne me l'avait pas demandé. + +--Il vous le demande, et il vous prie de diriger sa défense comme +vous l'entendrez, sans restriction. Il sait que vous aurez soin de +son honneur. + +--Sans restriction? Il est trop tard. + +--Pourquoi trop tard? + +--Parce que j'ai licencié M. Bastard, son avocat. + +--Qui le défendra? + +--Moi. + +--Ah! dit Marguerite en se jetant dans ses bras. Je ne l'espérais +plus. Je l'avais toujours désiré. + +Et M. Roquevillard, déjà préoccupé de son devoir nouveau et +pressant, serra sa fille sur sa poitrine: + +--Tu as toujours eu foi en moi, petite. Va me chercher les livres +de famille, tous, même les anciens. + +Pendant la courte absence de sa fille, il reçut le dossier de +l'affaire que renvoyait M. Bastard selon sa promesse, l'ouvrit, le +feuilleta et regarda l'heure: + +--Six heures bientôt. Aurai-je le temps? + +Et il considéra avec tristesse le tas considérable que formaient +les livres de raison apportés en plusieurs voyages par Marguerite. + +--Les voici tous, dit la jeune fille. Il y en a beaucoup, et de +bien vieux. + +Cinq cents ans de travail et d'honneur tenaient dans ces cahiers. +Elle présenta à son père un dernier carnet de dimensions moins +volumineuses: + +--Là , expliqua-t-elle en rougissant un peu, j'ai résumé notre +histoire, ses principaux traits, spécialement les services rendus +au pays. C'est une sorte d'abrégé moins intime. + +--Tu avais deviné que nous en aurions besoin un jour? + +--Non, père. J'ai écrit cela l'hiver dernier, pour protester +contre la défaveur qui nous atteignait. J'en lisais des morceaux à +maman qui, de son lit, m'approuvait. + +--Et tu préparais la défense de Maurice. + +--Avec cela? + +--Oui. Maintenant laisse-moi travailler. + +Comme elle s'éloignait, il la rappela: + +--Marguerite, j'ai encore quelque chose à te dire. + +Vite, elle revint à lui. Avant de parler, il l'enveloppa toute de +ce regard paternel qui donne, au lieu de prendre et protège au +lieu de convoiter, et il remarqua, en même temps que leur pâleur, +le calme des traits, la douceur sereine de leur expression: + +--J'ai croisé Raymond Bercy, petite fille, comme je rentrais. Il +était en bas, sur le seuil de la porte cochère, immobile, absorbé, +ému. Il m'a salué, et a fait un pas vers moi, comme pour +m'aborder, mais trop tard: j'avais déjà passé. + +Elle ne parut nullement impressionnée et répondit: + +--Il sort d'ici, père. + +--Ah! que désirait-il? + +--Vous assister demain à l'audience. + +--Quelle idée! et à quel titre? + +--Comme un fils. + +--Comme un fils? Il t'a donc demandé ta main? + +--Oui. + +--Et tu ne me le disais pas. Dieu a pitié de nous, Marguerite. +Notre excès de malheur l'a touché. Raymond se conduit noblement. +Il n'a pas attendu pour nous revenir que nous soyons publiquement +lavés de toute accusation. Et toi, qu'as-tu répondu? + +--J'ai refusé. + +M. Roquevillard fit un geste d'étonnement, et avec tendresse il +attira sa fille plus près de lui en regardant jusqu'au fond des +grands yeux limpides: + +--Refusé, pourquoi? Je devine: tu as pensé à moi. Tu te sacrifies +à ton père. Ton père ne l'accepte pas, ma chérie. Je te l'ai dit +bien souvent: que les parents subordonnent leur vie à celle de +leurs enfants, c'est naturel, mais non pas le contraire. + +--Père, murmura-t-elle, je vous aime bien. Vous le savez. Pourtant +vous vous trompez, je vous le jure. + +--Ce n'est pas pour moi? + +--Non, père. + +À la flamme pure qui des yeux rayonnait sur tout le visage sans +couleur, il comprit l'âme de sa fille. Déjà n'avait-il pas dû +comprendre une autre fois? Dieu lui prenait ses enfants l'un après +l'autre. Quelle fièvre de renoncement et d'immolation les agitait, +les brûlait? Ne fallait-il pas voir, dans ces offrandes +successives, le rachat du coupable? Il se souvint d'un matin +d'été, à la lumière insultante, où, du quai de Marseille, il avait +vu partir le bateau qui emmenait en Chine Félicie. Et il pressa +plus fort Marguerite sur son coeur tremblant: + +--Toi aussi, murmura-t-il simplement. + +Elle lui noua les bras autour du cou et lui confia tout bas dans +un baiser: + +--Pas maintenant, père. + +--Après moi? + +-Oui. + +Il la garda un instant appuyée tout contre lui, comme une petite +fille, comme aux jours anciens où il la tenait avec précaution. Il +réfléchissait en la sentant si bien à lui encore, et il hésitait à +accepter un délai qu'inspirait la piété filiale. Mais en face de +lui, la glace de son cabinet lui renvoyait l'image du groupe qu'il +formait avec Marguerite. D'un coup, il constata les changements +qui s'étaient opérés en lui dans l'espace d'une année. + +"Demain, songea-t-il, j'aurai sauvé Maurice, ma tâche sera +terminée. Après, je ne ferai pas de vieux os." + +En se penchant sur le cher visage, il y posa ses lèvres en signe +d'acceptation. Puis, revenant au but principal de son esprit, il +chassa l'attendrissement et prit ses dispositions de combat: + +--Fais servir le dîner à huit heures. J'ai presque deux heures de +travail devant moi, le temps de me remémorer dans ses détails ce +dossier que je connais. À neuf heures je me coucherai pour me +relever à trois heures du matin. De trois heures à neuf heures, +avant l'ouverture des assises, je préparerai ma plaidoirie. + +--Bien, père. Il est arrivé de Lyon une lettre de Germaine. Son +coeur est avec nous. + +--Tu me la liras en dînant. + +--Charles sera ici demain par le train d'une heure. Il ne peut +arriver plus tôt. + +--Je l'attendais. + +--Je vous laisse, père. + +La porte refermée sur Marguerite, il s'empara vivement sur la +table d'une photographie d'Hubert, et considéra le portrait de son +fils aîné. + +"Pardonne-moi, lui disait-il intérieurement, de penser +exclusivement à ton frère. Ne crois pas que je t'oublie. Tu vois, +je ne suis pas libre. Demain je t'appellerai, je te parlerai, je +te pleurerai. Demain, je t'appartiendrai. Ce soir j'appartiens à +toute notre race." + +Doucement, il replaça l'image devant lui. Et pliant sa douleur à +la nécessité immédiate, il se mit au travail. + + + + +VII + +JEANNE SASSENAY + + +Pour obéir à son père, Marguerite Roquevillard avait déposé, à +titre de renseignement, au sujet de l'argent destiné à son +trousseau qu'elle avait remis à son frère Maurice le soir du +départ pour l'Italie, et de celui qu'elle lui avait envoyé à Orta; +puis elle était rentrée chez elle en toute hâte, comme si l'éc1at +donné à sa générosité la dût remplir de honte. Dans une faible +mesure, elle avait pu contribuer à la défense de l'accusé, et se +reprochait d'avoir montré tant de faiblesse et répondu si +timidement à l'interrogatoire du président des assises. Son +courage était intérieur, et s'accommodait mal des manifestations +publiques. Elle déplorait sa modestie qui lui apparaissait à elle- +même comme une lâcheté, et craignait d'avoir nui, par son +hésitation, à la franchise de son témoignage. + +Que s'était-il passé, avant son introduction, dans la salle +d'audience, et après sa fuite? Elle n'en savait rien, mais +rapportait de son bref contact avec la justice une frayeur qu'elle +ne parvenait pas à vaincre. Enfermée avec les autres témoins, elle +avait entendu appeler ceux-ci un à un par la voix d'un huissier et +les avait vus disparaître, son grand-oncle Etienne et sa tante +Thérèse en dernier lieu. Restée presque seule, on l'avait conduite +à la barre, son tour venu. Tremblante comme une figurante qu'on +pousse sur la scène, elle avait aperçu en face d'elle, à son +entrée, en bas et aux tribunes, à l'orchestre et au balcon, une +multitude de regards qui la dévisageaient, qui la blessaient et la +fouillaient. Tout Chambéry était là qui épiait sans miséricorde la +peur d'une jeune fille, qui épierait tout à l'heure avidement +l'agonie d'une race. Elle s'était trouvée enfin devant trois +magistrats en robe rouge, ayant à leur droite les bancs des jurés. +Elle avait cru défaillir en déclinant son nom, quand la voix de +son père avait retenti à ses oreilles. Cette belle voix chaude, +qu'elle connaissait bien, l'avait fortifiée instantanément comme +un cordial. L'avocat était debout devant Maurice qu'il protégeait, +et si calme qu'elle en avait été surprise et tranquillisée par +contagion. Il dictait en une formule claire la question à poser. +Après avoir répondu à peine distinctement, elle s'était sauvée, +comme un pauvre gibier qui gagne les taillis. + +"Père ne sera pas content de moi, se reprochait-elle. Quel empire +il a sur lui-même! Comme il se possède et comme on le redoute! Il +s'est levé deux fois, et j'ai senti à chaque fois un silence plus +profond dans la salle. Ses yeux jetaient des flammes. Il +paraissait jeune. Il est notre force" + +À midi et demi, M. Roquevillard vint déjeuner. + +--Servez-nous vite, Mélanie, dit-il dès la porte. Je suis pressé. + +Il avait son air de bataille, un plu au front, le regard droit, +impossible à éviter, difficile à soutenir, et les muscles du +visage tendus. Les dernières veilles, la douleur, l'inquiétude +avaient vieilli les traits. Une volonté impérieuse suspendait +provisoirement l'effort combiné de l'âge, de la fatigue et du +chagrin. + +--Eh bien, père? interrogea Marguerite suppliante. + +Il la rassura en deux mots: + +--L'audience rouvre à deux heures. + +--Ce n'est pas fini? + +--Non, non. + +--Que s'est-il passé? + +--Tu n'as donc rien vu, petite fille? + +--Oh! non, père, je suis partie. Dites-moi tout. Voyez:je tremble +encore. + +--Il ne faut pas trembler, Marguerite. Aie confiance. + +À table, tout en mangeant rapidement et sans appétit, il résuma +les débats pour elle: + +--Tu n'as pas compris grand'chose, sans doute, aux formalités de +l'installation des jurés, des prestations de serment, des +récusations, et de l'appel des témoins? + +--J'étais près de vous dans la salle, père. À mon nom, je me suis +levée et l'on m'a emmenée dans une chambre où j'ai retrouvé oncle +Etienne et tante Thérèse. + +--La salle des témoins. Puis les dépositions ont commencé après la +lecture de l'acte d'accusation, celle du procès-verbal, dressé par +le commissaire de police, constatant le vol de cent mille francs, +et l'interrogatoire de Maurice qui a protesté de son innocence +tout en refusant d'accuser personne, malgré l'insistance du +président. Des témoins à charge, le premier clerc de l'étude +Frasne s'est montré le plus acharné contre lui. C'est ce nommé +Philippeaux qui doit nous haïr, j'ignore pourquoi, car il a déposé +avec la rage de dénoncer, de compromettre, de présenter comme des +preuves accablantes, les présomptions qu'il inventait ou qu'il +interprétait méchamment. + +--Quelles présomptions? + +--La connaissance du dépôt d'argent dans le coffre-fort, la +découverte possible mais non pas démontrée du secret de la serrure +sur un agenda, la présence tardive à l'étude avec les clefs le +soir du vol, le manque de ressources personnelles, le départ pour +l'étranger, l'impossibilité d'imaginer un autre coupable, etc. Les +autres clercs ont réédité son témoignage comme une leçon apprise, +mais avec moins de détails et moins de certitude. Enfin, +l'ancienne femme de chambre de Mme Frasne, qu'on a dû circonvenir, +a prétendu que, pendant l'absence de son maître, jamais sa +maîtresse n'avait pénétré dans le bureau. Qu'est-ce que ça prouve? +Mme Frasne aurait-elle convoqué son personnel pour assister au +détournements des fonds?... Mais je ne dois pas l'accuser, moi non +plus. + +--Pourtant Maurice ne s'y oppose plus. + +--Je ne le ferai pas. Nous avons payé sa rançon: qu'elle la garde, +et ne reparaisse jamais... J'avais cité avec moi, comme témoins à +décharge, ton grand-oncle Etienne et ma belle-soeur Thérèse, afin +d'établir que Maurice n'était point parti sans ressources, +l'employé de la Société de crédit qui t'a délivré, à la fin +d'octobre dernier, le chèque de huit mille francs sur la Banque +internationale de Milan au nom de ton frère, et enfin Me Doudan, +le notaire. + +--Pourquoi ce dernier? + +--Pour qu'il déclarât la vérité du versement de cent mille francs +que j'ai opéré par ses soins entre les mains de M. Frasne, et +aussi le nom du véritable acquéreur de la Vigie. Le président, +après avoir conféré avec M. Latache, président de la Chambre des +notaires, l'a relevé du secret professionnel, et il a bien fallu +qu'il révélât aux jurés la fructueuse spéculation de M. Frasne. + +--C'est donc M. Frasne, demanda la jeune fille, qui a acheté la +Vigie, pour lui, pour s'y installer à notre place? + +--Ne le savais-tu pas? + +--Je ne pouvais pas le croire. Il y a tant de choses que je ne +comprends pas. L'an dernier, aux vendanges, il avait déjà l'air de +faire une enquête: il furetait partout. + +--Oui, petite, c'est lui qui remplace les Roquevillard et continue +la tradition. Le tout, gratuitement. + +Reprenant son récit après cet accès d'amertume, il ajouta: + +--Son avocat a pris la parole à onze heures. + +--Quel avocat, père? + +--Un M. Porterieux, de Lyon. Il n'a trouvé personne au barreau de +Chambéry. + +--À cause de vous? + +--Sans doute. + +--Et qu'a-t-il osé dire? + +--C'est un homme habile, insinuant, d'une violence froide et +calculée. Il a commencé par tracer de Maurice un portrait +tendancieux: jeune homme aujourd'hui que nul frein ne retient +plus, très imbu de ses droits individuels, avide de développer sa +personnalité, de conquérir son bonheur, fût-ce en piétinant celui +des autres, refusant de s'encadrer dans une société organisée, +enfin un de ces intellectuels de l'anarchie capables de passer du +domaine des idées dans celui des faits. "Interrogez, a-t-il +ajouté, ses camarades, ses amis. Ils ne pourront nier que dans ses +conversations il ne cessait de dénigrer, de démolir l'ordre des +choses établies, et qu'il réservait son admiration aux théories +pernicieuses d'un philosophe allemand pour qui le type supérieur +de l'humanité, le surhomme, édifie sa fortune sur la ruine et la +douleur des petits, des humbles, des faibles. Et ce n'est, dans +Chambéry, un secret pour personne, qu'il ne parvenait pas à +s'entendre avec son père dont il supportait l'autorité +malaisément." + +--Il a dit cela? murmura Marguerite révoltée. + +--Oui, je te donne le ton. De moi-même, il a tiré un argument. De +notre famille, il en a tiré un autre, l'accusé ne pouvant invoquer +l'excuse d'une éducation mauvaise, du manque d'instruction, des +fâcheux exemples ou le bénéfice d'une enfance malheureuse qui +risque d'aigrir pour toujours le caractère. Je passe sur la +séduction préméditée et intéressée de Mme Frasne. + +--Intéressée? + +--Oui, dans son nihilisme moral Maurice convoitait à la fois la +femme et l'argent, sans scrupules. Ayant ainsi rendu ou cru rendre +vraisemblable l'abus de confiance, Me Porterieux a abordé +l'accusation et ce qu'il n'a pas craint d'appeler les preuves +matérielles. Mme Frasne consent à partir. Le mari est absent, le +jour est propice, l'heure est unique. Son amant, dépourvu de +fortune personnelle, cherche, doit chercher le prix du voyage. Il +connaît l'existence du dépôt qui provient de la vente de Belvade, +il a découvert sur un agenda le chiffre du secret, il se fait +remettre les clés, il s'arrange pour demeurer seul à l'étude. Il +prend et il s'enfuit à l'étranger avec sa maîtresse. Non seulement +il est coupable, mais seul il peut l'être. + +--Et Mme Frasne? + +--Mme Frasne? Qu'il l'accuse, qu'il ose donc l'accuser! Il s'est +tu à l'instruction, il se tait à l'audience. "Je le mets au défi +de l'incriminer, a conclu l'avocat, peut-être mis imprudemment au +courant par Bastard du généreux entêtement de Maurice, et ce +silence, qui est un aveu, le condamne." + +De la salle à manger ils avaient passé dans le cabinet de travail. +Marguerite, dans ce résumé virulent et pourtant impartial de la +plaidoirie adverse, entendait gronder la fureur et le désespoir +paternels et en était bouleversée. + +--Père, murmura-t-elle, ne sommes-nous pas perdus? Espérez-vous +encore? + +--Si j'espère! + +--Quand sera-ce-fini? + +--À deux heures, dans quarante minutes, Me Porterieux reprendra sa +plaidoirie. + +--Ne nous a-t-il pas assez fait de mal? + +--Il paraît que non. Il lui reste un dernier argument à +développer. + +--Lequel? + +--Le nouvel aveu qui, d'après lui, résulte de la restitution, par +moi, des cent mille francs. Avant trois heures, je suppose, mon +tour viendra. À quatre heures ou quatre heures et demie j'aurai +terminé. + +Et il ajouta, en affectant la tranquillité: + +--Le train de Charles arrive à une heure. Ton beau-frère devrait +être là . + +Peu après, Charles Marcellaz sonna en effet. + +--Quelles nouvelles, mon père? demanda-t-il en entrant. Germaine +pleurait ce matin en me disant adieu, et les trois petits +l'imitaient. Votre télégramme d'hier nous a causé tant de chagrin. +Pauvre Hubert! + +--Je vous attendais, Charles. Votre place est à côté de moi. +Marguerite vous renseignera en vous faisant servir à déjeuner. +Laissez-moi quelques minutes. Soyez prêt à deux heures moins cinq. + +--Je serai prêt. Ah! je vous préviens que j'ai pris mes mesures +pour vous restituer la moitié de la dot de Germaine. Plus tard, ce +sera le reste. + +L'avoué annonçait cela d'un ton de mauvaise humeur, comme un homme +peu accoutumé à la bienfaisance et qui s'en cache. Il était +conquis, lui aussi, à la cause commune; mais comme sa raison +suivait en protestant, il n'affichait pas sa défaite. + +--Je n'accepte pas, mon ami, répondit M. Roquevillard. + +Et plus ému de ce concours que de tous les efforts adverses qu'il +s'apprêtait à repousser, il ajouta: + +--Embrassez-moi. + +Ainsi le lien de famille se resserrait dans l'infortune. + +LÂ’avocat sÂ’isola un quart dÂ’heure pour ramasser en faisceau les +arguments de sa plaidoirie. Le récit quÂ’il avait fait à sa fille, +sous lÂ’empire de la surexcitation nerveuse, avait été pour lui un +dérivatif de la colère et de la honte qui s'accumulaient en lui +depuis le matin, à écouter les infamantes accusations portées +contre son fils. Ses nerfs se détendirent, le bouillonnement de +son coeur se calma comme la mer quand le vent tombe. Lorsque ce +fut le moment de regagner le Palais de Justice, Marguerite lui +découvrit un visage moins orageux et dans le regard cette sérénité +que la veille il avait rapportée de sa visite à la Vigie. + +--À ce soir, père, dit-elle. Que Dieu vous aide! + +Sur le pas de la porte, il répondit rapidement. + +--À ce soir, petite... avec Maurice... + +La jeune fille venait de sÂ’enfermer dans sa chambre pour y prier, +quand Jeanne Sassenay demanda à la voir: + +— Mademoiselle Marguerite, je vous prie. + +Plus rigide et circonspecte depuis lÂ’insistance de Raymond Bercy, +la bonne écarta dÂ’un ton péremptoire lÂ’importune question: + +--Mademoiselle est fatiguée. Elle ne reçoit personne. + +--Tant pis, jÂ’entre quand même. + +Et dépassant la servante effarée avant que celle-ci nÂ’eût eu le +temps de lui barrer le chemin, Jeanne traversa le corridor en +courant, chercha la chambre de son amie quÂ’elle connaissait, +frappa rapidement, entra et se jeta dans les bras de Marguerite. + +--CÂ’est moi. Ne me renvoyez pas. Ce nÂ’est pas la faute de Mélanie. + +--Vous, Jeanne? Pourquoi venir? + +--Parce que vous êtes seule et que vous avez de lÂ’ennui. Il y a un +tas de dames qui sont allées à lÂ’audience comme à une partie de +plaisir. Alors, moi, jÂ’ai pensé que ma place était ici avec vous. +Je vous aime bien. + +Marguerite caressa la joue de son amie: + +--Vous êtes bonne. + +--Oh! non. Seulement jÂ’ai tant dÂ’amitié pour vous... Toute petite, +je vous admirais déjà . Et je voudrais tant vous ressembler. + +Puis, dÂ’un ton mystérieux, elle changea brusquement de sujet: + +--Figurez-vous quÂ’elles ont fait toilette pour se rendre au Palais +de Justice. Parfaitement, comme à une matinée. + +—Qui? + +--Ces dames. + +--Oui, dit Mlle Roquevillard amèrement. Il sÂ’agit de notre +honneur. CÂ’est un spectacle. + +Jeanne Sassenay lui prit la main: + +--Moi, je ne suis pas inquiète. + +Et dÂ’un ton doctoral elle parut trancher le débat: + +--En somme, que lui reproche-t-on de grave à votre frère? DÂ’avoir +enlevé une femme? Cela nÂ’est rien. + +Malgré sa tristesse, Marguerite ne put réprimer un sourire, ce qui +encouragea sa compagne. + +--Vous comprenez bien quÂ’une femme ne sÂ’enlève pas comme une tache +dÂ’un habit. Moi, celui qui voudrait mÂ’enlever, je le grifferais, +je le mordrais, je lui ferais un mal effroyable... À moins que je +parte avec lui. + +--Taisez-vous, Jeanne. + +--Ah! peut-on savoir? Quand on aime, on est capable de tout. +Aimer, cÂ’est quelque chose de terrible. + +--QuÂ’en savez-vous? + +--Pourquoi ne le saurais-je pas? Je ne suis plus une petite fille. + +Mlle Sassenay donna un coup à son chapeau qui, sur la chevelure +blonde, perdait l’équilibre, vérifia les frisons qui descendaient +sur le front et prit un air détaché pour dissimuler sa rougeur +tandis quÂ’elle demandait: + +--Cette méchante femme, il ne lÂ’aime plus? + +--Maurice? Je ne crois pas. + +--Vous en êtes sûre? + +--Il nÂ’en parle jamais. + +--On ne lÂ’a plus revue? + +--Non. + +--Tant mieux. Je la déteste. DÂ’abord elle n’était pas si belle que +ça. De beaux yeux, oui; mais elle sÂ’en servait un peu trop. Et des +sourires, et des oeillades, et des mines, et des balancements de +tête, et des flexions de cou, et des ondulations d’épaules, et des +tortillements de hanches. + +Levée en hâte de sa chaise, elle contrefaisait Mme Frasne à +travers la chambre en caricaturant ses gestes et ce perpétuel +mouvement qui trahissait lÂ’agitation intérieure. + +--Jeanne, je vous en prie, se récria Marguerite. + +--Non, non, je vous assure, continua la jeune fille tout à fait +lancée, les brunes ne valent pas les blondes, ni pour le teint, ni +pour la grâce. Vous, avec vos cheveux châtains, vous réunissez la +beauté de toutes, mais vous nÂ’en faites rien... Et puis, je la +déteste encore... + +--Mais qui? + +--Mme Frasne, donc, parce que cÂ’est une femme fatale, qui porte le +guignon. Votre frère en a été bien puni. Elle lÂ’a rendu +malheureux: elle ne lÂ’aimait pas. CÂ’est elle quÂ’on devrait mettre +en prison. +Quant à votre frère, on lÂ’acquittera. Vous savez: papa et maman +sont pour lui. Papa rechignait, mais je lÂ’ai grondé. JÂ’aurais +voulu le voir acquitter. Vous le féliciterez pour moi. Ce doit +être beau, un acquittement. + +Elle babillait sans sÂ’arrêter. Marguerite, doucement, +lÂ’interrompit: + +--Voulez-vous prier avec moi, Jeanne? + +--Si vous voulez. + +Les deux jeunes filles sÂ’agenouillèrent côte à côte. Mais à peine +avaient-elles commencé leurs oraisons, que lÂ’on frappa à la porte: + +--CÂ’est le courrier, dit la bonne, en remettant quelques lettres à +Mlle Roquevillard. + +--Vous permettez? demanda celle-ci à sa compagne. C’était le jour +dÂ’Hubert... Ah! une lettre de lui... je l'attendais un peu. + +DÂ’une main frémissante, elle décacheta lÂ’enveloppe qui venait du +Soudan. Par delà la mort, le jeune officier intervenait dans le +drame de famille. Il est peu dÂ’impressions aussi poignantes que de +recevoir des témoignages de ceux qui ne sont plus. Marguerite, +dont la résignation farouche ressemblait au calme jusquÂ’alors, +laissa échapper, en lisant, un long gémissement. Jeanne, discrète, +émue, nÂ’osait la consoler. Mais dÂ’elle-même, la jeune fille se +ressaisit. Ce n’était point lÂ’heure de pleurer, de sÂ’abandonner. +Son père ne lui avait-il pas montré la conduite à tenir? + +--Hubert, murmura-t-elle. + +Elle parut chercher un instant quelle décision prendre. + +--Il faut... il faut que jÂ’aille au Palais de Justice. Tout de +suite. + +--Pourquoi? + +--Ah! parce quÂ’Hubert aussi a pensé à nous. + +--Hubert? + +--Oui. Il savait quÂ’il allait mourir. Au commencement de sa lettre +il tâche de nous tromper, de nous égayer. Et puis, et puis il +écrit... Là , tenez, mon Dieu. Mes yeux ne voient plus. Là ... "Si +pourtant je devais rester ici, toujours, jÂ’offrirais le sacrifice +de ma vie, pour lÂ’honneur de notre nom, pour le salut de +Maurice..." Vous voyez. Il mÂ’ordonne dÂ’aller là -bas. + +Jeanne éclata en larmes. Déjà Marguerite exaltée mettait son +chapeau et son voile. + +--Je suis sûre que père a besoin de cette lettre. Je ne puis pas +hésiter. + +C’était, dans la famille, entre les morts et les vivants une +connivence mystérieuse qui les unissait à travers le temps et +lÂ’espace. + +--Je vous accompagne, dit son amie, tout aussi résolue. + +--Oui, venez. Avec vous, je serai plus brave. + +Et les deux jeunes filles s’élancèrent au dehors, longèrent le +château dont la façade morose se réchauffait au soleil dÂ’hiver, +suivirent des ruelles qui raccourcissaient la distance, et au delà +du marché, atteignirent le Palais de Justice en quelques minutes. + +--La salle des assises, monsieur? demanda humblement Marguerite au +concierge. + +--Là , madame, au rez-de-chaussée. Mais la salle est remplie. Vous +ne pourrez pas entrer. + +Jeanne Sassenay intervint avec assurance. + +--Il faut, pourtant que nous entrions. Nous avons une lettre, une +pièce à remettre à lÂ’avocat de lÂ’accusé. Une pièce importante. + +--Impossible, mesdames. On plaide. CÂ’est trop tard. Qui êtes-vous? + +La soeur de Maurice releva son voile: + +--Mlle Roquevillard. + +--Ah! bien... Suivez-moi. + +Impressionné par ce nom, il les conduisit jusquÂ’Ã la porte +réservée aux témoins. + +--Vous nÂ’avez quÂ’Ã ouvrir, mademoiselle. La barre des avocats est +devant vous, un peu à gauche. Après, vous sortirez par là . Ou bien +vous trouverez une place libre. + +Et, fonctionnaire prudent et craintif, il ajouta en quittant les +deux jeunes filles: + +--Surtout, ne dites pas que cÂ’est moi. + +Marguerite qui était en avant posa la main sur le loquet. Elle +entendait parler. Ce n’était pas la voix de son père. Derrière +cette porte, le sort de Maurice, celui des Roquevillard, se jouait +à cette. +heure. De la part dÂ’Hubert, elle apportait la suprême réserve. + +VIII + +LA VOIX DES MORTS + + +Elles entrèrent. Il était un peu plus de deux heures et demie: Me +Porterieux, venimeux et insolent, achevait de plaider. Aux +tribunes et dans la salle, le public se pressait, gens du monde et +gens du peuple confondus, pour happer la curée chaude que leur +servait lÂ’avocat, expert et cruel veneur, avec le coeur palpitant +des Roquevillard. On remarqua la présence des deux jeunes filles +qui, la porte franchie, hésitaient dans leur marche. + +--Elles viennent chercher des maris, expliqua lÂ’avoué Coulanges +qui, assisté de Me Paillet, faisait au premier rang du balcon les +honneurs de l'audience à quelques dames de la société et qui, pour +cette raison, se croyait tenu de montrer de lÂ’esprit. + +--Ah! par exemple, s’écria lÂ’une de ces dames suffoquée +dÂ’indignation. Regardez plutôt cette effrontée. + +Tandis que Marguerite sÂ’approchait de son père et lui remettait la +lettre dÂ’Hubert, Jeanne, sa compagne, avec une tranquille audace, +se procurait la satisfaction de narguer toute la ville en se +tournant ostensiblement vers Maurice Roquevillard assis au banc +dÂ’infamie, et en lui faisant signe de la main avec le plus +gracieux sourire. + +Elle fut immédiatement récompensée de son courage, en voyant +quelle gratitude illuminait le visage du jeune homme, un visage +amaigri, resserré, et comme contracté par la volonté de demeurer +impassible sous les injures et les calomnies. Cet incident rapide +suscitait déjà les commentaires de toute la salle. Marguerite, +penchée, ne sÂ’en était point doutée. Elle aussi, salua son frère, +mais plus discrètement, et murmura à lÂ’oreille de son amie: + +--Partons. + +--Oh! non, je reste, répliqua celle-ci, trop désireuse dÂ’assister +aux débats. + +M. Roquevillard, dÂ’un geste bref, leur indiqua des places vides au +banc des témoins. Le soleil pénétrait à travers les vitres, +laissant dans lÂ’ombre les jurés qui étaient assis à contre-jour, +éclairant spécialement la cour, lÂ’avocat général, les avocats et +lÂ’accusé comme on favorise la scène dÂ’un théâtre pendant la +représentation. Ainsi Me Porterieux sÂ’agitait en pleine lumière. +Il reprenait en charge finale toute son argumentation condensée. +Il répétait comme des affirmations la liste des présomptions quÂ’il +avait accumulées, et transformait une fois de plus le silence de +lÂ’inculpé sur Mme Frasne et le paiement intégral des cent mille +francs à M. Frasne, comme dÂ’indiscutables aveux. Enfin, il réclama +violemment, comme une chose due, une condamnation sévère et +flétrissante pour ce jeune homme qui pratiquait lÂ’amour +utilitaire, et, nouveau Chérubin dÂ’une époque pratique, nÂ’avait +pas craint dÂ’emporter la caisse du mari avec lÂ’honneur de la +femme. Il sÂ’assit, et sa péroraison, prononcée avec tous les +simulacres de lÂ’indignation et de la colère, provoqua ce murmure +innombrable et mystérieux comme la voix des vagues qui s’égare sur +les lèvres de la foule sans révéler son origine. Sa plaidoirie +avait été comme un vol de flèches empoisonnées, se succédant sans +relâche dans la même direction. Et même on eût dit quÂ’Ã travers le +fils il visait le père contraint par la honte à la restitution, et +voulait atteindre toute la race effondrée dans la boue avec son +descendant. Il s’était acharné plus quÂ’il n’était nécessaire sur +sa victime, en ennemi implacable prêt à piétiner les cadavres. En +vérité, le notaire avait bien choisi son porte-parole; il nÂ’aurait +pu désirer plus de venin et de fiel dans une seule bouche. À +diverses reprises, M. Roquevillard, tourné vers son fils ou vers +son gendre, les avait calmés par l’égalité d’âme dont lui-même +faisait preuve dans lÂ’orage. + +--La parole est à M. lÂ’avocat général, articula le président des +assises dÂ’une voix morne qui signifiait: "À quoi bon un deuxième +réquisitoire? " + +Le procureur, M Vallerois, attiré par la curiosité, s’était placé +derrière lÂ’avocat général, M. Barré, qui occupait le siège du +ministère public. Il se porta en avant pour adresser quelques mots +à son collègue du parquet, mais celui-ci parut écarter un avis +importun et se contenta de dire quÂ’il sÂ’en rapportait à +lÂ’appréciation de MM. les jurés dans une affaire introduite sur la +plainte de la partie civile et déjà jugée par contumace. + +--La parole est à la défense, reprit le président dÂ’un ton plus +éveillé, qui montrait son contentement d’éviter un discours. + +Me Hamel, assis à côté de M. Roquevillard, demanda à son confrère: + +--Êtes-vous prêt? + +--Mais oui. Pourquoi? + +--Alors, parlez le premier. Si cÂ’est nécessaire, je vous +suppléerai. + +M. Roquevillard comprit que le vieillard, encore chancelant sous +une attaque dont ses vieilles traditions nÂ’admettaient pas les +procédés, réservait son effort pour le cas où la défense serait +paralysée par l’émotion, inférieure ou incomplète. + +--Bien, approuva-t-il. + +Pendant ces conciliabules, les conversations particulières +recommençaient peu à peu, de-ci de-là , dans le public, +s’étendaient comme la poussière après le passage dÂ’un convoi. + +--Les Roquevillard, constata. lÂ’avoué Coulanges qui tenait pour M. +Frasne, ne se relèveront jamais de telles blessures. + +--Eh! eh! objecta Me Paillet, toujours de bonne humeur, attendez +la réplique du père, et gare à Me Porterieux. + +Un homme du peuple qui avait entendu, et qui était un habitué des +audiences, commenta cette opinion pour son voisin en termes plus +vifs: + +--Oui, le vieux est coriace. + +Et Me Paillet de rire et dÂ’insister: + +--Vous verrez sÂ’il sait mordre et sÂ’il a la dent dure. + +--Il a lÂ’air bien fatigué, murmura une dame compatissante. + +--Vous voulez dire effondré, reprit M. Coulanges en rectifiant un +menu détail de toilette. Deux vieillards ne valent pas un jeune +homme. + +Et son attitude fringante ajoutait: "surtout auprès des femmes", +tandis quÂ’il montrait, en bas, les deux avocats échangeant leurs +observations non loin de Me Bastard qui, les doigts perdus dans la +barbe, guettait la défense pour la voir s’écrouler. + +M. Roquevillard ôta sa toque et se leva. Il regarda tour à tour, +sans hâte, sa fille et son fils, et cueillit leur espoir et leur +confiance. Le silence se fit immédiat, profond, tout frémissant de +lÂ’attente qui suspendait les respirations et le mouvement des +coeurs. Rien quÂ’en se levant, cet homme aux cheveux gris, presque +blancs, ce vieillard qui +représentait à lui seul toute une longue suite de générations +honorables et de services rendus, en plus de soixante années de +probité, de talent et de courage dans la vie, protestait avec +éloquence contre les injures et les diffamations qui, tout le long +de la plaidoirie adverse, avaient cru renverser le prestige de sa +race: nÂ’avait-on pas insinué que le prix de la Vigie avait soldé +la restitution dÂ’un argent qui nÂ’avait pas été entièrement dépensé +par le voleur? Cette protestation, tous les Bastard du monde ne +lÂ’eussent pas ainsi clairement imposée avant même dÂ’avoir parlé. + +LÂ’horloge de la salle marquait trois heures. Lentement redressé, +lÂ’avocat prit toute sa taille et la tête droite apparut dans la +large bande de clarté que découpaient les rayons dÂ’un soleil trop +pâle pour être incommode. Le haut front découvert, les beaux +traits accentués que l’âge avait épaissis et qui gardaient +néanmoins leur fierté, la rude moustache en croc lui composaient +ce visage de lutteur et de chef quÂ’on ne regardait pas sans en +recevoir une impression de force et dÂ’ardeur à vivre. Mais la +flamme qui brillait au fond de ses yeux, jadis si aiguë, si +impérieuse, exprimait, au lieu de la passion de vaincre, la +sérénité. + +--Effondré! voyez-le, protesta la dame que M. Coulanges +courtisait. + +--Pourtant, je ne le reconnais plus, observa Me Paillet. + +Marguerite et M. Hamel, attentifs et tout vibrants dÂ’inquiétude, +reconnaissaient au contraire lÂ’exaltation surhumaine quÂ’il avait +rapportée de son étrange promenade à la Vigie. Il préluda dÂ’une +voix un peu basse, ce qui inspira cette réflexion à M. Bastard +satisfait: + +--Il nÂ’a plus son bel organe. + +Puis, brusquement, comme un rideau se déchire, la voix +s’éclaircit, sonna le ralliement, lÂ’appel aux morts qui, la +veille, sur les pentes glacées de la colline envahies par le soir, +avaient composé son armée de fantômes. Ce silence vivant, +oppressant, lourd de tempêtes, il le laboura comme un vaisseau la +mer. + +Pour juger lÂ’accusé, il fallait le connaître, et pour le +connaître, remonter à ses origines. Car le destin inégal de +lÂ’homme est de naître dans tel lieu de la terre, de telle race, et +soumis à une prédestination dont sa volonté doit découvrir +lÂ’efficace et le but. "...Vous qui appartenez à des lignées +dÂ’honnêtes gens et qui avez fondé une famille, cÂ’est lÂ’histoire +dÂ’une famille quÂ’avant de rendre votre verdict vous devez +entendre..." + +À ces paysans de la plaine ou de la montagne qui composaient le +jury et qui, par nature et par réflexion, ne pouvaient être +insensibles à ce récit dÂ’humanité réelle dont la vérité et +lÂ’exemple frapperaient leur esprit, il lit la longue suite des +Roquevillard, le premier ancêtre posant la première pierre de la +vieille maison, plantant dans le sol natal les racines de son +arbre de vie, les efforts successifs des générations sÂ’ajoutant +les uns aux autres, la sueur répandue sur la terre défrichée, +lÂ’obstination devant les résistances de la glèbe, devant les +intempéries et les injures des saisons, devant ces ruines +accidentelles des récoltes quÂ’une grêle ou une gelée anéantit, et +la sobriété qui se contente de peu, et l’épargne qui, aux dépens +de la jouissance personnelle, prépare lÂ’avenir, l’épargne qui, en +même temps quÂ’elle est un acte de désintéressement, est un acte de +foi dans sa descendance. Ainsi, le beau domaine de la Vigie, dont +les vignes, les bois, les champs et les vergers produisaient +abondamment et riaient au soleil à l’époque des moissons, +représentait le labeur, l’économie et lÂ’endurance de toute une +race poussée en droite ligne comme un haut peuplier. Car la terre +cultivée revêt un visage humain, et quand nous regardons nos +propriétés, cÂ’est la face des aïeux que nous considérons. +Pourtant, à quoi avait abouti lÂ’oeuvre collective des +Roquevillard? AujourdÂ’hui leur domaine appartenait à leur +adversaire qui lÂ’avait reçu gratuitement. Pendant cinq cents ans +les Roquevillard avaient-ils travaillé pour faire ce cadeau? Non, +de leur patrimoine constitué patiemment et péniblement ils +soldaient le rachat du dernier dÂ’entre eux. Qui donc se trouvait +dépouillé et quel était le voleur? +Pour cent mille francs disparus, M. Frasne recevait, acceptait une +terre qui valait presque le double. Qui s’était enrichi? qui +s’était ruiné? Au nom des morts qui payaient sa rançon, lÂ’accusé +devait être acquitté. + +Mais la famille n’était-elle quÂ’une grande force matérielle +exprimée visiblement par la continuité du patrimoine, et dont la +solidarité permettait de solder les dettes des uns avec le travail +des autres? N’était-elle pas bien autre chose encore, de moins +palpable, mais de plus sacré: une chaîne solide de traditions, une +hérédité dÂ’honneur, de probité, de courage? À quoi bon transmettre +la vie, si ce nÂ’est pour lui fournir un cadre digne dÂ’elle, +lÂ’appui du passé, lÂ’occasion dÂ’un avenir étayé, --car transmettre +la vie, cÂ’est admettre lÂ’immortalité... Et il dit les actes +publics, toute lÂ’existence extérieure, utile, et parfois illustre +des Roquevillard. Celui-ci, syndic de sa commune, était décédé à +son poste pendant une épidémie contre laquelle il organisait la +résistance. Tel autre, plus tard, dans une période de troubles et +de désordres, avait administré la ville de Chambéry et sauvé ses +finances compromises. Magistrats intègres du Sénat de Savoie, +soldats morts à lÂ’ennemi pendant les grandes guerres, ils avaient +porté sous la toge ou lÂ’uniforme ce même coeur audacieux et brave +qui déjà battait sous la blouse des plus anciens aïeux. Le dernier +de tous, Hubert, mourant pour la patrie, seul, loin des siens, sur +un sol brûlé et hostile, avait exprimé le voeu formel de la race +quand il avait écrit: "JÂ’offre le sacrifice de ma vie pour +lÂ’honneur de notre nom, pour le salut de mon frère." Pouvait-on +rejeter cette offrande, oublier les holocaustes qui, le long des +âges, signalaient la vertu sans cesse renouvelée de la famille, +comme ces feux qui, le soir, purifient les champs de leurs herbes +séchées? Ainsi, il jetait dans la balance le poids des mérites +acquis et la faisait pencher. + +Toute lÂ’armée des morts, qui, la veille, étaient descendus de la +Vigie pour franchir le val dans lÂ’ombre et rejoindre, au plateau +de Saint-Cassin, leur chef debout au pied du chêne, défilait comme +à la parade. + +Aux mérites des morts il ajouta ceux des vivants. LÂ’heure n’était +plus de la pudeur et du respect des intimités. À lÂ’hôpital +dÂ’Hanoi, méritait Félicie. Ses soeurs, qui avaient appelé la +pauvreté pour supprimer jusquÂ’au soupçon de détournement, +méritaient encore. Car le paiement effectué entre les mains de M. +Frasne n’était, ne pouvait être pour la famille de l'accusé et +pour les juges, ni une restitution ni un aveu, mais le rejet +définitif de toute complicité même ignorante et involontaire. + +À peine sÂ’excusa-t-il d’énumérer avec insistance, et comme un +reproche dÂ’ingratitude, tant de services rendus. De lÂ’autre côté +de la barre on nÂ’avait pas craint de les oublier ou, pis encore, +dÂ’en accabler lÂ’accusé. On voulait bien remonter dÂ’un prétendu +coupable au passé pour abattre dÂ’un coup lÂ’importance de ce passé, +on refusait injustement de couvrir lÂ’inculpé de cette protection. + +Or les mérites dÂ’une race la défendent jusquÂ’au jour où, la somme +des démérites lÂ’emportant, elle provoque volontairement sa propre +chute. Et qui donc oserait prétendre que la somme des démérites +lÂ’avait remporté? Oui, les morts, ses morts servaient de caution +morale au dernier des Roquevillard comme ils venaient de lui +servir de caution matérielle par le moyen de la Vigie sacrifiée. +Même coupable, ses juges ne le condamneraient point sans +injustice. + +Mais comment pouvait-il être coupable? Par quel phénomène le +descendant de tant d'honnêtes gens s’était-il subitement mué en +criminel? Quelles preuves, en définitive, fournissait-on de son +crime? +Que pesaient, en face des présomptions morales qui découlaient de +son milieu de famille comme les eaux dÂ’un torrent, ces misérables +présomptions quÂ’un hasard fait éclore et que lÂ’interprétation des +circonstances se charge de grossir? Les clefs de l’étude elles +avaient passé de main en main. Le chiffre du secret: comment +lÂ’accusé lÂ’aurait-il cherché, surpris, deviné, et quand le clerc +Philippeaux lÂ’avait-il inscrit sur son agenda? Le manque de +ressources? Il avait liquidé tous les frais, principaux et +accessoires, sans exception, quÂ’entraînait son voyage, soit avec +lÂ’argent quÂ’il avait emporté et dont lÂ’enquête à lÂ’audience avait +donné le décompte, soit avec celui quÂ’il avait reçu à Orta. Les +notes dÂ’hôtel retrouvées le démontraient. QuÂ’avait-il donc fait +des cent mille francs du vol, puisque toutes ses dépenses, il les +avait acquittées avec les avances de sa famille? Et sÂ’il les avait +placés, comme on l'avait insinué, pourquoi était-il revenu se +constituer prisonnier dès quÂ’il avait eu connaissance du jugement +qui lÂ’atteignait par contumace? + +Rien ne restait debout de lÂ’accusation, rien quÂ’une vengeance qui +nÂ’avait même pas su résister à un profit. Singulière affaire où +c’était le volé qui portait les dépouilles de son voleur prétendu! + +Et M. Roquevillard termina en quelques mots sa plaidoirie: + +"JÂ’ai fini, messieurs les jurés. Au nom de tous nos morts dont la +suite compose notre honneur toujours vivant, au nom de la terre, +lentement acquise et cultivée par lÂ’effort successif des +générations, et abandonnée aujourdÂ’hui par un libre sacrifice pour +consolider cet honneur, je vous réclame mon enfant. Rendez-le-moi, +non point par pitié, mais par justice, non par faveur, mais à +lÂ’unanimité. Toute sa race et moi-même nous répondons de son +innocence..." + +Il sÂ’assit. Il nÂ’avait parlé quÂ’une heure. Après que sa voix +calme, sonore mais toujours contenue, eut cessé de se répandre et +de monter comme un hymne grave, le silence se prolongea quelques +instants, un silence d’église, religieux, solennel. Au lieu de +lÂ’explosion de colère et dÂ’amertume quÂ’on s’était cru en droit +dÂ’attendre du vieil avocat réputé pour son énergie, en réponse aux +violences haineuses de M. Porterieux, au lieu du scandale escompté +des imputations renvoyées dÂ’amant à maîtresse, le public avait +entendu cette défense hautaine, dédaigneuse de lÂ’invective, +confiante dans lÂ’autorité de sa force morale, admirablement +émouvante dans ses lignes simples et droites comme ces statues +immobiles et sereines qui purifient les désirs et ploient les +âmes. Et le nom de Mme Frasne nÂ’avait pas été prononcé. + +Tout à coup, un cri retentit: + +--Vivent les Roquevillard! + +C’était la Fauchois qui jetait son coeur. Et la foule convaincue, +dominée, conquise, éclata en applaudissements. + +Pendant que le président réprimait cette manifestation qui mit en +fuite M. Bastard agacé, M. Vallerois se pencha de nouveau sur M. +Barré. Et celui-ci demanda la parole après que M. Hamel eut refusé +de la prendre, en sÂ’excusant dÂ’user de son droit de réplique après +avoir négligé dÂ’user de son droit de conclure. + +--JÂ’ai entendu comme vous, dit-il en substance en sÂ’adressant aux +jurés, la plaidoirie de Me Roquevillard. Non, le coupable nÂ’est +pas ce jeune homme que vous jugerez dans quelques minutes. +Le coupable nÂ’est pas ici. Et puisque lÂ’accusé a eu la générosité +de ne pas le désigner, je ne vous le désignerai pas davantage. +Mais je dénoncerai la machination trop habile de cet accusateur +qui décourage la sympathie en faisant servir ses malheurs privés à +l’édification de sa fortune. Hâtez-vous dÂ’acquitter Maurice +Roquevillard, de le rendre à son père qui est lÂ’honneur de notre +barreau. SÂ’il fut répréhensible dans sa vie privée, il ne saurait +être retenu plus longtemps pour abus de confiance..." + +Le jour baissait, livrant toute la salle au recueillement du soir. +Le jury se retira pour délibérer et rapporta immédiatement un +verdict dÂ’acquittement à lÂ’unanimité. + +--Bravo! approuva Jeanne Sassenay à haute voix. + +--Père, murmura doucement Marguerite, maman serait contente. + +Et le public, retourné, échangeait, en sortant, ses commentaires. +M. Latache, qui pérorait dans un groupe, agitait sa tête +sentencieuse: + +--CÂ’est un camouflet pour M. Frasne. Après le blâme du ministère +public, il devra résigner son étude et quitter le pays. + +--Il revendra la Vigie, découvrit M. Paillet. + +La dame que reconduisait lÂ’avoué Coulanges sÂ’en réjouit pour mieux +énerver son cavalier, à quoi elle prenait du plaisir: + +--Et la petite Sassenay la rachètera. Elle a une grosse dot. Vous +avez remarqué les mines quÂ’elle adressait au jeune prévenu, au +triomphateur? Elle l’épousera. + +--Oui, cÂ’est cela, résuma dÂ’un mot M. Coulanges assombri: ces +Roquevillard ont toujours eu de la chance. + + +IX + +LA FORCE DE VIVRE + + + +La bonne volonté du président des assises hâtait les formalités de +la libération. Tandis que la foule, ayant évacué la salle, se +massait devant le Palais de Justice, sur la place, pour guetter la +sortie de lÂ’accusé et de son défenseur afin de les acclamer avec +dÂ’autant plus dÂ’enthousiasme quÂ’elle éprouvait à leur endroit de +tardifs remords, M. Roquevillard attendait son fils dans la cour +intérieure. Il était seul, car il avait prié Charles Marcellaz de +reconduire M. Hamel. La lutte finie, il sentait la fatigue et +lÂ’usure, et il sÂ’absorbait dans ses méditations. Une voix timide +lÂ’appela: + +--Père, + +--CÂ’est toi? + +Au lieu de se jeter dans les bras lÂ’un de lÂ’autre, simplement, ils +demeuraient immobiles, comme figés. Un premier geste manqué suffit +quelquefois à créer des séparations, des obstacles. Le père lisait +sur le visage du fils lÂ’admiration, la reconnaissance, la piété +filiale; le fils lisait sur le visage du père lÂ’amour, la bonté, +et aussi les poignants stigmates de la lassitude et de l’âge. Et +ils se taisaient douloureusement, invinciblement. + +Au dehors, des vivats retentirent. + +--Viens! dit brusquement M. Roquevillard. + +Et il entraîna Maurice vers la porte qui, de lÂ’autre côté de la +cour, donnait sur un jardin public, heureusement désert. DÂ’un pas +rapide ils le traversèrent, franchirent la passerelle de fer jetée +sur la Leysse qui roulait des eaux bourbeuses, et gagnèrent le +cimetière sans avoir échangé une parole. + +Le cimetière de Chambéry, à lÂ’est de la ville, à lÂ’entrée de la +vaste plaine qui s’étend jusquÂ’au lac du Bourget, est dominé par +la colline rocheuse de Lémenc, et, au delà , par le Nivolet aux +étages réguliers. LÂ’ombre s’était installée dans le champ sacré. +Elle gagnait peu à peu les coteaux. Mais les feux du couchant +embrasaient la montagne dont la blancheur s'animait comme dÂ’un +afflux de sang. Les beaux soirs dÂ’hiver, froids et calmes, nus +comme des marbres, sont dÂ’une pureté divine. + +Maurice, en face de lui, distingua les minces colonnettes du +Calvaire où lÂ’amour, dans son coeur, lÂ’avait emporté. Un dernier +rayon détachait leurs contours. Puis elles parurent rentrer dans +le petit monument, se confondre en lui. + +"Comme cÂ’est loin!" pensa-t-il. + +Les cyprès en fer de lance, saupoudrés de givre, graves comme des +sentinelles préposées à la garde de lÂ’enclos, les laissèrent +passer. Après les tombes des pauvres gens, à peine indiquées sous +la neige par des levées de sol, c’était la double allée des +concessions perpétuelles. + +--Père, je comprends où nous allons, murmura enfin Maurice tandis +quÂ’il pensait à sa mère. + +--Nous allons au caveau de famille, expliqua M. Roquevillard, +remercier les morts qui tÂ’ont sauvé. + +--Père, cÂ’est vous qui mÂ’avez sauvé. + +--Je parlais en leur nom. + +Comme ils touchaient au terme de leur pèlerinage à travers le +cimetière vide, ils distinguèrent une forme noire agenouillée sur +la pierre funéraire qui précédait un mur chargé dÂ’inscriptions. + +--Père, cÂ’est là . Il y a quelquÂ’un. + +--Marguerite. Elle nous a devancés. + +La jeune fille perçut le bruit sourd de la neige foulée et +retourna la tête. Elle rougit en les reconnaissant, et se leva, +comme pour ne pas troubler leur entretien. + +--Je venais chez maman, dit-elle. + +--Reste, ordonna doucement son père. + +Le long des pentes du Nivolet, le soir montait. Seule, la neige +des gradins supérieurs résistait encore, et la lumière glissait, +coulait sur elle comme une cascade dÂ’or et de pourpre. Après un +éclat dÂ’apothéose, lÂ’ombre victorieuse escalada la dernière marche +et occupa le sommet. + +Ils avaient en face dÂ’eux le mur qui portait un nom unique, le +leur, mais des prénoms et des dates en grand nombre. Un rameau de +lierre vivace aux feuilles vertes le surmontait et même retombait +à demi, comme une couronne de printemps. + +--Écoute, dit M. Roquevillard, dont le visage était empreint de la +même sérénité quÂ’Ã lÂ’audience. CÂ’est la nuit et cÂ’est le champ des +morts. Pourtant, dans aucun lieu de la terre, tu nÂ’entendras de +plus fortes paroles de vie. Regarde. Avant que les ténèbres ne le +recouvrent, cÂ’est, autour de toi, lÂ’horizon que ton coeur préfère. +Et cÂ’est, ici, ta famille qui repose. + +À son tour, Maurice sÂ’agenouilla et se souvenant de celle qui +était partie sans lui dire adieu, se souvenant de celui qui, pour +lui, avait fait lÂ’offrande de sa vie, il se cacha la figure dans +les mains. Mais son père lui toucha l’épaule et reprit dÂ’une voix +ferme: + +--Mon enfant, je suis maintenant un vieillard. Tu vas bientôt me +succéder. Il faut m’écouter en ce jour où jÂ’ai le devoir de te +parler. CÂ’est ici lÂ’image de ce qui dure. Le culte des morts, +cÂ’est le sens de notre destinée immortelle. QuÂ’est-ce que la vie +dÂ’un homme, quÂ’est-ce que ma vie si le passé et lÂ’avenir ne leur +donnaient leur véritable sens? Tu lÂ’avais oublié lorsque tu +poursuivis ton destin individuel. Il nÂ’y a pas de beau destin +individuel et il nÂ’est de grandeur que dans la servitude. On sert +sa famille, sa patrie, Dieu, lÂ’art, la science, un idéal. Honte à +qui ne sert que soi-même! Toi, tu trouvais ton appui en nous, mais +aussi ta dépendance. LÂ’honneur de lÂ’homme est dÂ’accepter sa +subordination. + +Maurice, se relevant, entrevit dans le crépuscule le Calvaire de +Lémenc. + +"Et lÂ’amour?" pensa-t-il tristement. + +Son père le devina: + +--Si peu de chose, mon ami, sépare quelquefois lÂ’honnête et le +malhonnête homme. LÂ’amour supprime cette barrière. La famille la +consolide. Pourtant, même à cette heure, Maurice, je ne dirai pas +de mal de lÂ’amour, si tu sais le comprendre. Il est notre soupir +après tout ce qui nous dépasse. Garde ce soupir dans ton coeur. Il +tÂ’appartient. Tu le retrouveras devant les belles actions, devant +la nature, en te donnant à ta destinée sans peur et sans +faiblesse. Ne l’égare pas. Ne l’égare plus. Avant dÂ’aimer une +femme, songe à ta mère, songe à tes soeurs, songe au bonheur qui +tÂ’est réservé peut-être dÂ’avoir une fille et de l’élever. À ta +naissance, comme à celle de ton frère et de tes soeurs, je me suis +réjoui. De toutes mes forces je tÂ’ai protégé. À ma mort, je te le +dis, tu sentiras comme l’écroulement dÂ’un mur, et tu te +découvriras face à face avec la vie. Alors, tu me comprendras +mieux. + +--Père, murmura Maurice qui succombait à l’émotion, pardonnez-moi, +je ne serai pas indigne de vous. + +--Mon enfant! répondit simplement M. Roquevillard. + +Et Marguerite, les voyant enfin dans les bras lÂ’un de lÂ’autre, se +souvint du voeu maternel. + +Au ciel qui se fonçait, dans la direction de la Vigie, une +première étoile commença de jeter son feu. M. Roquevillard, qui +tenait sur son coeur son fils reconquis, son dernier fils, son +fils unique, la distingua comme un signe dÂ’espérance. Et dans le +cimetière obscurci où il était venu rendre à ses morts leur visite +de la veille, bien quÂ’il se sentit lui-même menacé, le chef de +famille fit un acte de foi dans la vie. + + +Thonon, juillet 1904 — Paris, juin 1905. + + +FIN + + + +TABLE DES MATIÈRES + +DÉDICACE + +PREMIERE PARTIE + +I. -- Les vendanges +Il. -- Le conflit +III. -- Le calvaire de Lémenc +IV. -- La vengeance de Me Frasne +V. -- La famille en danger + +DEUXIÈME PARTIE + +I. -- Le fabricant de ruines +Il. -- LÂ’anniversaire +III. -- Les ruines +IV. -- Le retour + +TROISIÈME PARTIE + +I. -- Le compagnon dÂ’armes +Il. -- Le conseil de famille +III. --La belle opération de Me Frasne +IV. -- Le conseil de la terre +V. -- Les fiançailles de Marguerite +VI. -- Le défenseur +VII. -- Jeanne Sassenay +VIII. -- La voix des morts +IX. -- La force de vivre + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Roquevillard, by Henry Bordeaux + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14159 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..8c8d505 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #14159 (https://www.gutenberg.org/ebooks/14159) diff --git a/old/14159-8.txt b/old/14159-8.txt new file mode 100644 index 0000000..acbdd0f --- /dev/null +++ b/old/14159-8.txt @@ -0,0 +1,9961 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les Roquevillard, by Henry Bordeaux + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Roquevillard + +Author: Henry Bordeaux + +Release Date: November 26, 2004 [EBook #14159] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ROQUEVILLARD *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +LES ROQUEVILLARD + +PAR HENRY BORDEAUX + + +À MONSIEUR FERDINAND BRUNETIÈRE + +_Mon cher Maître_ + +_Vous avez ainsi défini la tradition en répondant à ceux qui la +considèrent comme un poids mort, lourd et inutile à traîner_: + +_"La tradition, ce n'est pas ce qui est mort; c'est, au contraire, +ce qui vit; c'est ce qui survit du passé dans le présent; c'est ce +qui dépasse l'heure actuelle; et de nous tous, tant que nous +sommes, ce ne sera, pour ceux qui viendront après nous, que ce qui +vivra plus que nous."_ + +_La connaissance de nos origines nous aide à comprendre notre +destin, et nous ne pouvons être heureux et bienfaisants qu'en nous +développant dans la direction de nos sensibilités naturelles, et +en acceptant de prendre rang dans la chaîne des générations qui +rattache le passé à l'avenir. Loin de comprimer nos puissances +d'agir, la famille et le sol natal leur impriment une direction. +Je me souviens de m'être passionné, en lisant Le Play, pour cette +famille Mélouga, qui défendit avec acharnement son patrimoine, +parce qu'elle confondait son histoire avec celle de la terre. +J'avais rencontré en Savoie tant d'aventures semblables! Mais la +terre et les morts qui préparent notre sensibilité, nous les +emportons dans notre coeur, si nous avons puisé dans la tradition +l'essentiel, c'est-à-dire l'honneur et cette force de vivre que +communique le sentiment de la durée incarné dans la famille._ + +_J'ai tenté, dans les Roquevillard, d'illustrer ces faits +d'observation. En l'accueillant à la Revue des Deux Mondes, vous +avez donné à cet ouvrage, mon cher maître, l'appui de votre +approbation, et je désire vous exprimer ici la fierté et la +gratitude que j'en éprouve._ + +H.B. + + + +PREMIÉRE PARTIE + + + +I + +LES VENDANGES + +Du sommet du coteau, la voix de M. François Roquevillard descendit +vers les vendangeuses qui, le long des vignes en pente, +allégeaient les ceps de leurs grappes noires. + +--Le soir tombe. Allons! un dernier coup de collier. + +C'était une voix bienveillante, mais de commandement. Elle +communiqua de l'agilité à tous les doigts, et courba les épaules +des ouvrières qui flânaient. Avec bonne humeur, le maître ajouta: + +--Le matin, elles sont plus légères que des alouettes, et l'après- +midi, elles bavardent comme des pies. + +Cette réflexion provoqua des rires unanimes: + +--Oui, monsieur l'avocat. + +On n'appelait jamais autrement le maître de la Vigie. La Vigie est +un beau domaine, bois, champs et vignes, d'un seul tenant, situé à +l'extrémité de la commune de Cognin, à trois ou quatre kilomètres +de Chambéry. On y accède en suivant un chemin rural et en +traversant un vieux pont jeté sur l'Hyère aux eaux basses. Il +domine la route de Lyon qui, jadis, reliait la Savoie à la France +à travers les roches taillées des Échelles. Son nom lui vient +d'une tour qui couronnait le mamelon et dont il ne reste plus +aucun vestige. Il appartient depuis plusieurs siècles à la famille +Roquevillard qui l'a agrandi peu à peu, ainsi qu'en témoignent la +maison de campagne et les communs bâtis de pièces et de morceaux, +ensemble d'une harmonie contestable, mais expressif comme un +visage de vieillard, où toute une vie se résume. Ici, c'est le +passé d'une forte race fidèle à la terre natale. Les Roquevillard +sont, de père en fils, gens de loi. Ils ont donné des bâtonniers +au barreau, des juges, des présidents à l'ancien Sénat provincial, +et à la nouvelle Cour d'appel un conseiller qui, pour mourir chez +lui, refusa tout avancement. Néanmoins, le pays persiste à les +traiter indifféremment d'avocats, et sans doute il donne à ce +titre un sens de protection. Près de quarante ans d'exercice, une +connaissance précise du droit, une parole ardente et vigoureuse +méritaient plus spécialement cette popularité au propriétaire +actuel. + +Les alignements réguliers du vignoble permettaient de surveiller +aisément la récolte. Déjà les teintes des feuilles accusaient +octobre, et sur les coteaux, la terre plus lumineuse s'opposait au +ciel plus pâle. Les divers plans se distinguaient mieux aux +colorations: la Mondeuse vert et or, le Grand Noir et la Douce +Noire vert et pourpre. Entre les branches claires, les taches +sombres des raisins sollicitaient le regard. Le couteau ouvert et +la main sanglante, pareilles à de prompts sacrificateurs, les +vendangeuses, se hâtant, poursuivaient les grappes comme des +victimes offertes, les tranchaient d'un coup net et les jetaient +au panier. Elles relevaient uniformément leur jupe en l'attachant +en arrière afin d'être plus libres de leurs mouvements sur le sol +gras, et portaient un mouchoir ou un fichu bariolé noué autour de +la tête pour se garantir des rayons du jour. De temps en temps, +l'une d'elles, redressée, émergeait de la mer des ceps, comme un +lavaret qui vient respirer à la surface, puis replongeait +aussitôt. Il y en avait de vieilles, noueuses et ridées, lentes et +le corps rétif, mais capables d'endurance et l'oeil aux aguets, +car, n'étant plus guère employées, elles luttaient pour conserver +leurs derniers clients. Des jeunes filles de vingt ans, plus +adroites et lestes, exposaient sans crainte leur visage et leurs +avant-bras découverts à l'action du hâle qui garde à la chair les +caresses du soleil, et des fillettes inachevées encore, moins +résistantes, changeaient de place, troublaient l'ordre ou +s'asseyaient tout bonnement avec une gaieté de pensionnaires en +vacances et la flexible souplesse des sarments que leurs mains +ployaient. Enfin de petits enfants, confiés par leurs mères qui en +débarrassaient le logis, vendangeaient pour leur compte en se +bousculant et se barbouillant lèvres et joues à la façon de +précoces bacchantes. + +Sur le chemin à mi-côté qui partage le domaine et en assure +l'exploitation, le chariot, attelé de deux boeufs roux aux cornes +redressées en forme de lyre, attendait patiemment l'heure de +gagner le pressoir. Les vignerons le chargeaient avec gravité. On +ne les entendait pas rire comme les filles, mais seulement +échanger de brèves indications. Les moins âgés portaient des +bérets blancs et des bandes molletières, ce qui leur dégageait la +tournure, à la mode des chasseurs alpins qui, par esprit +d'imitations, se répand chez les jeunes gens de la campagne +savoisienne. Ils passaient un bâton de bois dur dans les anses de +la _gerle_ remplie jusqu'aux bords, la soulevaient sur l'épaule +et, imprimant à leur fardeau un léger mouvement de bascule, ils le +déposaient sur le train du char. Un vieux à la barbe grise qui, +debout sur le véhicule, les dirigeait, achevait d'écraser le +raisin dans les gerles déjà chargées. Parfois, il se redressait de +toute sa taille, les mains rougies et dégoûtantes du sang des +vignes. + +En face de la Vigie, l'ombre du soir envahissait les coteaux de +Vimines et de Saint-Sulpice, rapprochés de la chaîne de Lépine qui +reçoit les soleils couchants, et, plus bas, le val sinueux de +Saint-Thibaud-de-Coux et des Échelles. Mais la lumière inondait le +vignoble de pourpre et d'or. Elle découvrait les vendangeuses dans +leurs lignes, les nimbait malgré leurs foulards, se jouait sur les +cornes des boeufs, embrasait la barbe grise et la face rouge du +chef de culture sur le chariot, éclairait, sous les rebords du +chapeau, le visage énergique de M. Roquevillard, et, plus haut +encore, miroitait sur le clocher arrogant de Montagnole, pour se +poser enfin audacieusement, comme une couronne, sur le rocher +légendaire du mont Granier. + +Se groupant autour de quelques ceps épargnés,les ouvrières +cueillaient les derniers raisins. Une gerle encore fut hissée et +du haut du char le vieux Jérémie lança triomphalement: + +--Ça y est, monsieur l'avocat. + +--Combien de chariots? interrogea le maître. + +--Douze. + +--C'est une belle année. + +Il ajouta, comme les boeufs se mettaient en marche, suivis de +toute la bande des vignerons: + +--Maintenant, à mon tour. Par ici le rassemblement. + +Panier au bras, couteau ou serpe en main, les ouvrières gagnèrent +le sommet du coteau et entourèrent M. Roquevillard. Il planta sa +canne ferrée en terre, et sortit de sa poche un petit sac d'où il +tira de la monnaie de cuivre et des pièces d'argent. Aussitôt, les +plus bavardes se turent. Ce fut un instant solennel, celui de la +paye. Derrière l'assemblée, des vitres ou des toits d'ardoise +renvoyaient comme des miroirs l'éclat du soleil. + +Avec une amicale familiarité, il appelait chacune par son nom, et +même il les tutoyait, car, les plus âgées, il les avait toujours +vues, et les autres, il les avait connues petites. Elles +touchaient le prix de leur journée avec un mot aimable en +supplément, et répondaient à tour de rôle: + +--Merci, monsieur l'avocat. + +L'une ou l'autre, qui s'était montrée paresseuse, recevait un +blâme qui, prononcé d'un ton plaisant, l'atteignait néanmoins, car +le maître avait l'oeil ouvert. Les enfants qui s'étaient payés en +nature obtenaient de lui quelques sous, car il les aimait. + +--Que celles qui ont leur compte passent à gauche, dit-il au +milieu de son opération, afin que je ne recommence pas +indéfiniment. + +--Cela ne ferait pas de mal, répliqua une belle fille de dix-huit +ou vingt ans. + +Celle-ci ne portait pas de fichu sur la tête, comme pour mieux +braver le jour avec sa jeunesse. Les cheveux un peu défaits lui +tombaient sur le front. Elle avait la bouche très grande et une +expression commune, mais un air de santé, des yeux vifs et surtout +un teint doré comme ces graines gonflées de raisin blanc que la +chaleur a roussies et qui semblent contenir de l'élixir de soleil. +M. Roquevillard la dévisagea: + +--Comme tu as vite poussé, Catherine! Quand te marie-t-on? + +Prise publiquement au sérieux, elle rougit de plaisir: + +--Faudra voir. + +--Eh! tu n'es pas désagréable à regarder, Catherine. + +Et à la pièce qu'il lui donnait, il joignit ce conseil qu'il +formula gravement: + +--Sois bien sage, petite: vertu passe beauté. + +Elle le promit sans retard. + +--Oui, monsieur l'avocat. + +À la fin du défilé, le maître inspecta sa troupe et demanda: + +--Tout le monde est content? + +Vingt voix joyeuses répondirent en remerciant. + +Mais un enfant désigna du doigt une vieille femme qui se tenait à +l'écart, honteuse et la mine déconfite: + +--La Fauchois. + +Son mot se perdit et personne n'intervint, comme si elle ne +méritait aucun salaire. + +--Alors, bonsoir, reprit la voix bien timbrée de M. Roquevillard. +Vous arriverez de jour à Saint-Cassin et à Vimines. + +--Bonsoir, monsieur l'avocat. + +Immobile à son poste d'observation, il vit les silhouettes des +vendangeuses se découper en noir sur le couchant, décroître et +disparaître. D'en bas, leurs voix montaient. Elles s'étaient +séparées en deux groupes, celles de Vimines et celles de Saint- +Cassin. Ces dernières, qui avaient pris à gauche, se mirent à +chanter un choeur rustique au finale traînant. Déjà le soleil +effleurait la montagne. + +À côté du maître, la Fauchois ne bougeait pas, ne réclamait rien. + +--Pierrette, dit brusquement M. Roquevillard. + +Elle tendit en avant sa figure qui était moins vieillie que +douloureuse et crevassée. + +--Monsieur François, murmura-t-elle. + +--Voilà cent sous. Va manger la soupe à la maison. + +--C'est trois journées, dit la pauvresse qui regardait l'écu tout +blanc dans sa main racornie, je n'ai droit qu'à une. + +--Prends toujours. Et ta fille? + +--Elle est partie pour Lyon. + +--Travaille-t-elle? + +La vieille femme laissa tomber ses deux bras le long du corps, et +ne répondit pas. + +--Il faut qu'elle travaille. + +--Depuis la condamnation, elle ne trouve plus à se placer. Une +voleuse! + +L'avocat plaida les circonstances atténuantes: + +--Elle a volé par étourderie, par coquetterie, par vanité. Elle +n'est pas mauvaise. À son âge, on se corrige. De quoi vit-elle? + +--Et de quoi voulez-vous qu'elle vive? Des hommes, pardi. + +--Comment le sais-tu? + +--Les premiers temps, j'avais envoyé un mandat, un petit, pour +l'aider. Elle me l'a renvoyé avec un autre, un gros, que j'ai +brûlé. + +--Que tu as brûlé? + +--Oui, monsieur François, l'argent de la honte. + +Et la colère redressa brusquement la paysanne qui apparut en +pleine lumière, menaçante et la main tendue, comme pour accuser le +destin: + +--Je ne sais pas comment je l'ai faite. Dans notre famille, il n'y +avait que des braves gens. Maintenant j'ai vergogne. + +--Ce n'est pas ta faute, Pierrette. + +Elle secoua la tête avec certitude: + +--C'est toujours la faute de la famille, vous le savez bien. C'est +vous qui l'avez dit. + +--Moi? + +--Oui, devant moi, à Julienne, avant la condamnation. Elle +m'inquiétait déjà. Alors, je vous l'avais amenée un jour. + +--Je me souviens. Et que lui ai-je dit? + +--Que lorsqu'on avait la chance d'appartenir à une famille +honnête, il fallait se respecter davantage. Parce que dans les +familles, on met tout en commun, la terre et les dettes, la bonne +conduite et la mauvaise. + +--Personne ne peut te jeter la pierre. + +--On me la jette quand même. On a raison. Par bonheur, j'ai perdu +mon homme avant. + +--Il t'aurait défendue. + +--Il l'aurait tuée. + +--Et toi, tu l'aimes toujours? + +--C'est mon enfant. + +--Allons, Pierrette, ne te décourage pas. Tant qu'on n'est pas +mort, il n'y a rien de perdu. + +Rentre à la maison; moi, je vais au pressoir vérifier les cuves. + +--Merci, monsieur François. + +De tout temps, elle avait, à la Vigie, collaboré aux lessives, aux +vendanges et même par intérim à la cuisine: de là son usage des +prénoms. + +M. Roquevillard, quand elle fut partie, ne se pressa pas de la +suivre. D'un coup d'oeil amoureux il embrassa tout le domaine qui +s'étendait à ses pieds: les vignes dépouillées dont il +retrouverait au vin joyeux les tons de pourpre ou d'or, les prés +deux fois dévêtus, les vergers, et, par delà le petit ruisseau +anonyme qui sépare les communes de Cognin et de Saint-Cassin, le +bois de chênes, de hêtres et de fayards nuancé par l'automne comme +un bouquet pâle. Sur cette terre aux cultures diverses, il ne +lisait pas à cette heure l'histoire des saisons, mais celle de sa +famille. Tel aïeul avait acheté ce champ, tel autre planté ce +vignoble, et lui-même n'avait-il pas franchi la frontière de la +commune pour acquérir ces arbres trop serrés qui réclamaient une +coupe? Se retournant vers les bâtiments de ferme, il reconnut la +baraque primitive, changée en remise, que les premiers +Roquevillard, des paysans, avaient construite, et il la compara à +sa maison d'habitation solide et vaste, que décorait une éclatante +vigne vierge. C'était, sur les mêmes lieux, la même race, mais +fortifiée matériellement et moralement par un passé d'honneur, de +travail et d'économie. Il lui fit hommage de son mérite en +répétant la parole de la Fauchois: + +--C'est toujours la faute de la famille. + +La sienne avait, en outre, fourni au pays des hommes capables de +servir utilement la chose publique, comme ils avaient administré +leurs propres biens. Ainsi les générations se soutenaient les unes +les autres pour prospérité commune. Les plus lointains aïeux +n'avaient-ils pas préparé son oeuvre? Cette terre qu'il foulait, +ils l'avaient convoitée avant lui. Cet horizon les avait, avant +lui, captives et exaltés. Et, non sans peine, il détacha les yeux +de son domaine pour revoir ce qu'ils avaient vu, l'ensemble de +lignes et de teintes que lui offrait le paysage, et dont leur +sensibilité, comme la sienne, dépendait. Car les cultures peuvent +modifier la forme immédiate du sol, l'homme ne change rien à la +lumière ni à l'étendue: il y ajoute seulement quelques points de +repère émouvants, un toit qui fume et évoque la douceur du foyer, +un chemin, une haie qui font souvenir de la vie sociale, un +clocher qui symbolise la prière. + +Seul sur la colline, il ajouta à la beauté du soir la satisfaction +de communier avec sa race. Il sentit jusque dans un passé obscur +l'importance de ce coin de terre. En face de lui, la chaîne de +Lépine, rompue dans sa monotonie par la cime du Signal, se bordait +de rouge. Son regard descendit dans la plaine, suivit un instant +la fuite gracieuse de la route des Échelles, à qui les derniers +contreforts des montagnes semblent composer de chaque côté une +escorte, puis remonta aux dentelures du Corbelet, de Joigny et du +Granier, pour revenir aux coteaux plus proches, aux vallonnements +étagés dont les courbes sont plus harmonieuses. Dans cette nature +heurtée, tour à tour image de hardiesse et de mollesse, il +retrouvait des caractères de parenté: l'audace de son grand-père +qui, sous la Révolution, fut aux armées, la nonchalance de son +père qui, se laissant glisser dans la contemplation, compromit, +sans y prendre garde, le patrimoine sacré. + +"Personne, songeait-il, ne peut de cette place envisager de la +sorte le spectacle du couchant. Un jour, quand je ne serai plus, +l'un de mes enfants reprendra ces comparaisons. Mes enfants, qui +continueront notre oeuvre, et seront gens de bien." + +Du passé qui aboutissait à lui-même, il envisageait l'avenir avec +sécurité. Absorbé dans ses réflexions, il ne vit pas venir à lui +une femme qui sortait de la maison. C'était une femme déjà âgée, +qui portait sur les épaules un châle sombre et s'appuyait sur une +canne avec un grand air de lassitude, d'épuisement. Son visage, +qui recevait le reflet du soir, avait dû être beau. Les années +l'avaient flétri sans lui ôter une expression de pureté qui +surprenait tout d'abord, puis attirait. C'était l'empreinte +visible d'une âme droite, exempte de tout mal et même un peu +mystique. + +--_Ils_ ne viennent pas encore? demanda Mme Roquevillard à son +mari. + +--Si, Valentine, les voilà. + +Tous deux s'entendaient pour parler de leurs enfants. Il lui +montra au bras de la rampe, sur le chemin montant, un groupe +nombreux. En tête marchaient deux bébés que leur grand'mère +reconnut: + +--Pierre et Adrienne. Ils prennent le raccourci. Je ne vois pas le +petit Julien. + +--Il doit tenir la main de sa tante Marguerite. Il ne la quitte +pas. + +--En effet. Je l'aperçois entre Marguerite et son fiancé. Il les +sépare, le méchant garçon. Et sa mère, où est-elle? + +--Elle vient derrière eux, tranquillement selon son habitude, avec +son frère Hubert. + +--Notre fils aîné. Distingues-tu sa décoration? + +M. Roquevillard sourit en regardant sa compagne. + +--Comment veux-tu, à cette distance? + +Elle prit le parti de rire à son tour, gracieusement. + +--Il y a un grand ruban rouge sur la montagne. + +--Et tu lis dans le ciel: Hubert Roquevillard, vingt-huit ans, +lieutenant d'infanterie de marine, décoré pour faits de guerre, +proposé pour le grade supérieur, campagne de Chine, défense du +Peï-tang. + +--Mais oui, approuva-t-elle, je le lis très distinctement. + +Elle interrogea de nouveau le chemin: + +--Et Maurice? je ne vois pas Maurice. + +--Il est en arrière, je crois, avec une autre personne. + +Mme Roquevillard, satisfaite, posa une main sur l'épaule de son +mari: + +--Ce sera notre gendre, Charles Marcellaz. Notre compte y est. Je +les compte toujours, comme lorsqu'ils étaient petits: Germaine, +Hubert, Maurice, Marguerite. + +--Et Félicie manque toujours à l'appel, répondit-il. + +Une ombre obscurcit ses traits: il ne s'accoutumait point à +l'absence de sa seconde fille, qui, petite soeur des pauvres, +avait traversé les mers pour s'en aller à l'hôpital d'Hanoï. + +Elle s'appuya plus fort sur lui: + +--Mais non, François, elle n'est pas loin de nous. Sa pensée est +avec nous: je le sais, je le sens. Hubert, qui l'a vue à son +retour de Chine, l'a trouvée heureuse. Et puis, un jour nous +serons tous réunis. + +Il ne voulut pas s'attendrir et reprit son dénombrement. + +--Ce n'est pas Charles qui vient avec Maurice. C'est une femme. +Ils ont laissé le raccourci, ils allongent. + +--C'est peut-être Mme Frasne. Vois-tu son mari? + +--Oui, c'est elle. Mais je n'aperçois pas le notaire. + +--Il montera plus tard avec Charles. Leurs études les retiennent +jusqu'à six heures. + +--Les Frasne dînent ici ce soir, n'est-ce pas? + +Elle parut s'en excuser comme d'une faute. + +--Oui, Maurice, qui est souvent prié chez eux, m'a demandé de les +inviter. + +Ils gardèrent un instant le silence, ayant le même souci. + +--Je n'aime pas cette femme, finit-elle par dire. + +Surpris, non pas de la réflexion, mais de l'entendre formuler par +sa compagne qui était d'habitude l'indulgence même, il +l'interrogea au lieu de l'approuver. + +--Et pourquoi? + +Mme Roquevillard fixa ses yeux limpides sur le ciel couchant: + +--Je ne sais pas. On ignore d'où elle vient, on tremble de +connaître jusqu'où elle irait. Elle n'est pas belle, et rien qu'en +la voyant les mères s'inquiètent de leur fils et les femmes de +leurs maris. + +--Quelle pitié! dit-il. Qui t'en a parlé? + +--Personne. Ce que je sais, je le devine. Ceux qui prient beaucoup +ne sont pas les plus mal renseignés. Elle a des yeux étranges, +sombres avec un grand feu. Elle me fait peur. + +--Ah!... Eh bien! on parle en ville d'elle et de notre fils. + +--Il faut avertir Maurice. Il faut l'avertir sans retard. + +M. Roquevillard reprit: + +--Quelquefois c'est décider une passion que la combattre. Tu l'as +bien compris: tu as consenti à inviter les Frasne. Puis, les +jeunes gens supportent mal cette ingérence dans leur vie. Maurice, +surtout, qui est très fier. Il n'a pas encore vingt-quatre ans, il +est docteur en droit, il n'a confiance qu'en lui-même. Il soutient +d'absurdes théories sur le droit au bonheur, sur la nécessité du +développement personnel. Paris nous les rend affinés, mais +révoltés. Il faut l'expérience pour les assagir. + +--Tu t'en préoccupais donc? Et tu ne m'en avais rien dit. + +--À quoi bon t'attrister? Tu es déjà si lasse. + +--Oui, je devrais être forte. Une mère doit être forte. Mais tu +l'es pour nous deux. + +Il continua: + +--Nous avons eu tort de le placer dans l'étude de maître Frasne. +Je le voulais mettre au courant de la pratique des affaires, +spécialement des successions et des liquidations, avant qu'il ne +débutât au barreau. Maître Frasne est le successeur de maître +Clairval qui était mon ami et notre notaire. J'ai respecté une +tradition. Là, je me suis trompé. Enfin, tout sera changé bientôt. + +--Bientôt? + +--Oui. Je reprendrai Maurice dans mon cabinet; il y terminera son +stage. Ou bien il apprendra la procédure chez Marcellaz. Dès notre +réinstallation à la ville, je l'en informerai. + +--Bien, dit-elle en lui serrant la main. Il aura moins souvent +l'occasion de la rencontrer. Mais ce n'est pas suffisant. Tu le +trouves raisonneur; moi, je le crois surtout un peu romanesque. Je +voudrais occuper son imagination. + +--Et comment? + +--Le fiancer de bonne heure, par exemple. Les longues fiançailles +occupent et fortifient les jeunes gens. En France, on bâcle trop +vite les mariages, quand un mariage dispose d'une vie, d'une +famille, d'un avenir. + +--C'est vrai. + +--Marguerite avait pensé à la petite Jeanne Sassenay. + +--Une enfant. + +--Une enfant jolie, élevée par une sainte mère. + +Ces dernières paroles furent coupées par de petites voix perçantes +qui piaillaient: + +--Bonsoir, grand'mère. Bonsoir, grand'père. + +C'était l'avant-garde, Pierre et Adrienne, essoufflés à la course, +qui, après le tournant, débouchaient sur le plateau. Ils luttèrent +de vitesse malgré les: "Pas si vite! Pas si vite! "de Mme +Roquevillard, et leur grand-père les reçut à la volée. + +--Tu sais, fit Adrienne qui avait la parole facile et tutoyait +tout le monde sans respect, Julien est resté avec tante +Marguerite, et maman lui avait recommandé de venir avec nous. + +À mi-côte, le groupe des jeunes gens qui montaient cria à son +tour: + +--Bonsoir. + +Seuls, Maurice et Mme Frasne se trouvaient trop éloignés pour +prendre part à ces épanchements de famille. De connivence, ils +ralentissaient le pas à mesure qu'ils approchaient du sommet, et +d'ailleurs, en suivant le lacet du chemin, ils s'étaient ménagé un +écart assez considérable, bien que Marguerite se fût retournée +plusieurs fois pour les appeler. La proximité de la pente +supprimant en face d'eux la montagne, ils apercevaient les +silhouettes de M. et Mme Roquevillard profilées sur le fond du +ciel. Elle jeta sur son compagnon, que leur tête-à-tête +alanguissait, un regard énigmatique. + +--Votre père, dit-elle, a dû être plus beau que vous. + +Et tout bas, comme pour elle-même, elle ajouta: + +--Il sait ce qu'il veut, lui. + +contrarié, le jeune homme garda le silence. Elle sourit de l'avoir +fâché et demanda: + +--Quel âge a-t-il, votre père. + +--Soixante ans, je crois. + +--Soixante ans. Il me déteste. S'il le pouvait, il me supprimerait +volontiers. + +--Vous vous trompez: il vous accueille toujours bien. + +--Ces choses-là se sentent. Il me déteste, et pourtant il me +plaît. J'aime les caractères, moi. + +Avant d'atteindre le faîte du coteau, le chemin tourne et découvre +une nouvelle vue encadrée entre le remblai de droite et les +arbrisseaux qui bordent la gauche et qui, décolorés à demi, +mélangeaient le vert du printemps et l'or automnal. Avec les +lignes régulières de son architecture en gradins, le Nivolet leur +apparut brusquement, réverbérant encore l'éclat du soleil disparu. +Les maigres buissons qui agrippent ses rochers prenaient une +teinte violette, presque lie de vin, tandis que la chaîne de +Margeria, en arrière, se montrait toute rose et charmante avec des +tons de chair. + +--Voyez ce changement de décor, murmura Maurice sans remarquer que +sa compagne se rendait compte de leur solitude bien plutôt que des +merveilles du soir. + +Comme elle s'arrêtait, il se tourna vers elle: + +--Qu'avez-vous? Êtes-vous fatiguée? + +--Non, je vous donne le temps de regarder le paysage. + +--Seriez-vous jalouse? + +--Oui, vous aimez votre pays, et moi... + +--Et vous? + +--Je ne vous le dirai plus... + +--Et moi, je vous dirai que je vous aime. + +Il la prit dans ses bras. C'était une mince femme brune, aux +grands yeux, dont le corps était résistant et les caresses +fondantes. Comme elle renversait un peu la tête, sous les +paupières à demi fermées et palpitantes, il voyait le regard, le +regard noir et or, où toute l'angoissante volupté de la saison et +de l'heure se fixait. + +--Quelle petite chose, songeait-il en la serrant, je sens là +contre ma poitrine, et cette petite chose vaut pour moi l'univers. + +Il murmura: + +--Je t'aime, Édith. + +--Vraiment, fit-elle, avec son même sourire volontaire. + +--Quand seras-tu à moi? + +--Quand je ne serai qu'à toi? + +--C'est impossible. + +--Pourquoi? + +--Tu es liée. + +--Partons ensemble. + +--De quoi vivrions-nous? + +--De ma dot. + +--Je ne veux pas. Et d'ailleurs tu n'en disposes pas. + +--Je la reprendrai. + +--Non, non. + +--Tu travailleras. + +Il se tut. Presque irritée, elle lui jeta des mots d'ironie: + +--Ah! tu préfères obéir à ton papa. Sois comme lui un grand homme +de petite ville avec beaucoup d'enfants. + +Elle lui vit une telle expression de tristesse qu'elle se blottit +sur son coeur. + +--Je t'aime et je te tourmente. Mais, vois-tu, j'étouffe dans ton +Chambéry. Je voudrais partir, t'aimer librement, vivre. J'ai +horreur du mensonge. Et toi, tu ne m'aimes pas. + +--Édith, comment peux-tu le dire? + +--Non, tu ne m'aimes pas. Si tu m'aimais vraiment, il y a +longtemps que je serais à toi. + +Alourdis par ces confidences, ils reprirent lentement leur marche. +Débarrassé de son cadre, l'horizon s'élargit et découvrit au fond, +après les derniers contreforts du Nivolet, le lac du Bourget dont +le bleu se mêlait par teintes dégradées aux vapeurs mauves qui +montaient de son extrémité. Mais ils ne regardaient plus rien. +Cette douceur mortelle de l'année, cette exaltation inquiète de la +nature, cet enthousiasme du soir d'automne qui semblait un grand +cri de volupté, qu'avaient-ils besoin de les reconnaître hors de +leurs coeurs? + +Avant la maison, ils trouvèrent Mme Roquevillard qui venait elle- +même à la rencontre de Mme Frasne, bien qu'il lui fût recommandé +de ne pas sortir après le coucher du soleil. + +...Plus tard dans la soirée, M. Roquevillard, revenant du pressoir +quand on ne l'attendait pas, aperçut dans l'ombre son fils et la +jeune femme. Les jours de vendanges, il y a beaucoup d'allées et +venues dans une maison, et il est aisé de se faufiler dehors sans +être remarqué. + +--Il nous a vus, dit Maurice. + +--Tant mieux, répliqua-t-elle. + +Et comme il passait devant la remise, ancienne demeure de ses +ancêtres, pour regagner le seuil édifié par son grand-père et +agrandi par lui-même, M. Roquevillard s'efforçait vainement de +chasser l'anxiété qui s'était abattue sur lui. + +"J'ai été jeune", se souvint-il. + +Mais sa jeunesse même ne l'avait pas détourné de consolider +l'avenir de sa race. Son fils cadet, qui le devait continuer, +saurait-il à temps ce que réclame d'énergie et d'abnégation +l'honneur d'être chef de famille? Peu impressionnable d'habitude, +il sentait autour de lui, comme un vol de mauvais oiseaux, le +désespoir de la Fauchois abandonnée et la fragilité de l'automne. +Tout à l'heure, devant son domaine, il avait résumé l'ascension +des Roquevillard. C'était son orgueil. Et voici que pour une +conversation avec une vieille femme et pour un baiser surpris, il +remarquait, par un pressentiment sans doute absurde et +inexplicable, comment les saisons déclinent et les familles +déchoient. + +II + +LE CONFLIT + + +Après le départ de leur fils Hubert qui tenait garnison à Brest, +les Roquevillard avaient quitté la campagne pour reprendre leurs +quartiers d'hiver à Chambéry. Ils habitaient le premier étage d'un +ancien hôtel qui termine la rue de Boigne, du côté du Château. +Octobre touchait à sa fin, et les audiences du tribunal et de la +cour d'appel réclamaient l'avocat. + +Ce jour-là, après le déjeuner auquel sa femme souffrante n'avait +pu assister, M. Roquevillard appela sa fille Marguerite, tandis +que son fils s'absorbait dans la lecture des journaux. + +--Viens avec moi. Tu me donneras ton avis. + +--Sur quoi père? + +Il regarda Maurice qui n'écoutait pas. + +--Sur une nouvelle disposition de mon cabinet. + +Ce cabinet de travail, à l'angle de la rue qui s'évase, était une +vaste pièce, très haute de plafond, éclairée par quatre fenêtres. +Deux de ces fenêtres encadrent en quelque sorte le passé de la +Savoie: elles donnent sur le château des anciens ducs, grand corps +de bâtiment aux pierres noircies qui date du quatorzième siècle et +dont la pesante et plate architecture est à peine relevée par +quelques moulures en saillie. Mais ce vieux logis délabré s'appuie +à droite au chevet de la Sainte-Chapelle, délicate fleur ogivale +que supportent, comme une tige solide, des soubassements de +forteresse. À gauche, il est dominé par la tour des Archives, +couverte de lierre et de vigne vierge, et couronnée elle-même par +un donjon fraîchement repeint en blanc, qui est comparable, pour +son air fanfaron, à une aigrette ou un panache. Ces constructions, +d'âges et de caractères divers, retardées ou poussées selon les +ressources financières des princes et leurs ambitions, sont moins +ordonnées, mais plus éloquentes que les édifices uniformes dus à +un seul maître des travaux. Une longue suite d'histoire y habite +avec ses heurs et ses malheurs. Les deux tours émergent d'une +masse confuse d'arbres qui, plantés sur deux terrasses +superposées, paraissent se confondre. Sous les platanes de la +terrasse inférieure se dressent les statues récentes de Joseph et +Xavier de Maistre. Ainsi, en peu d'espace, tiennent plusieurs +siècles de souvenirs. L'endroit est désert comme une tombe; seul, +le passé y parle. + +On a beau être accoutumé à un spectacle: un jeu de lumière suffit +à le renouveler. Quand M. Roquevillard et sa fille entrèrent dans +cette pièce, si le soleil attaquait sans succès la morne façade, +il nuançait de rose les fines dentelles gothiques de la chapelle, +et au-dessus des branches qui, plus légères, commençaient de se +dégarnir, il favorisait l'éclat de la vigne sur la tour des +Archives et flattait la gloriole du donjon. + +--Vous êtes bien ici pour travailler, dit Marguerite. J'en suis +contente: vous travaillez tant. + +--J'aurais désiré que ta mère prît mon cabinet pour son salon. +Elle ne l'a jamais voulu. Mais ne remarques-tu rien, petite fille? + +Elle fit des yeux le tour des murs, reconnut les bibliothèques +encombrées d'ouvrages de droit et de jurisprudence, quelques +portraits d'anciens magistrats, ses ancêtres, rendus plus raides +que leur justice par les soins d'artistes médiocres, un lac du +Bourget d'Hugard, le meilleur paysagiste savoisien, enfin le plan +du domaine de la Vigie encadré avec honneur. + +--Non, rien, déclara-t-elle après son inspection. + +--Parce que tu regardes en l'air. + +Elle se rendit compte alors que la massive table de chêne, large à +souhait pour y étaler les dossiers, avait été déplacée au profit +d'une autre table, plus petite et élégante, qui jouissait de la +plus agréable vue et de la meilleure lumière. + +--Oh! s'écria-t-elle, pourquoi vous reculer ainsi? + +--Mais pour recevoir ton frère. + +--Maurice quitte l'étude Frasne? + +--Oui. Il s'installera près de la fenêtre. Vois d'ici l'automne +arracher leurs feuilles aux platanes. Moi, je préfère le +printemps. Quand on est vieux, on préfère le printemps. Il y a, +sous le donjon, un arbre de Judée qui devient alors d'un rouge +vif, et des pruniers en fleurs. + +Marguerite ne l'écoutait pas et montrait une figure triste. + +--Maurice, oui. Mais vous? + +--Petite fille, il faut qu'un jeune homme se plaise chez lui. Ne +peux-tu compléter l'arrangement de cette table? L'orner d'un +bouquet, par exemple. + +--Ce n'est pas la saison, père. Je n'ai que des chrysanthèmes. + +--Mets des chrysanthèmes. Un ou deux, pas plus, dans un long vase. +Ils reviennent de Paris, ces docteurs en droit, avec le goût des +jolies choses, et je n'y entends goutte. Mais toi qui es notre +grâce, tu sauras nous aider à le retenir. + +Il souriait, d'un sourire un peu contraint qui cherchait une +approbation. Il s'approcha de la jeune fille, et posa la main sur +ses beaux cheveux d'un châtain foncé, sans crainte de nuire à la +coiffure: + +--Tu vas quitter bientôt la maison, Marguerite. Es-tu contente de +te marier? + +Au lieu de répondre, elle s'appuya à son père et, le coeur lourd, +se mit à pleurer. Elle ressemblait à M. Roquevillard sans avoir la +même expression de visage. De taille plutôt élevée et vigoureuse, +le nez un peu busqué, le menton droit, elle donnait, comme lui, +une impression de sécurité, de loyauté, à quoi de grands yeux +bruns, très ouverts et très purs, --les yeux de sa mère,-- +ajoutaient une douceur profonde, tandis que les yeux de son père, +enfoncés et petits, jetaient une flamme si aiguë qu'on avait peine +à supporter leur regard. + +Il s'inquiéta de cet accès de larmes: + +--Pourquoi pleures-tu? Ce mariage ne te convient-il pas? Raymond +Bercy est un gentil garçon, de bonne bourgeoisie. Il a terminé ses +études de médecine, et il est définitivement fixé dans notre +ville. As-tu quelque chose à lui reprocher? Il ne faut pas se +marier à contre-coeur. + +Elle surmonta son émotion pour murmurer: + +--Oh! je n'ai rien à lui reprocher... quoique... + +--Parle, petite fille. Là, doucement. + +Elle fixa sur son père des yeux admiratifs: + +--Quoiqu'il ne soit pas un homme comme vous. + +--Tu es absurde. + +Calmée, elle s'expliqua davantage: + +--Je ne sais pas pourquoi je pleure. Je devrais être heureuse. +Mais ici, ne l'étais-je pas? Maintenant mon enfance me revient +avec ses joies, avec son soleil. Et je me sens toute douloureuse à +la pensée de m'en aller. + +Il la réconforta gravement: + +--Ne regarde pas en arrière, Marguerite. Ta mère et moi, nous le +pouvons. Toi, pense à ton avenir de femme. Donne-toi à cet avenir +sans faiblesse. + +Elle essaya de sourire: + +--Mon avenir, c'est ma famille. + + +--Celle que tu fonderas, oui. + +--Vous me recommandiez souvent, père, dans ces promenades que nous +faisions tout l'hiver ensemble, de garder nos traditions. + +--Mais les traditions, petite raisonneuse, ne se gardent pas dans +une armoire, suivant la méthode de notre voisin de campagne, le +vicomte de la Mortellerie, qui s'enferme pour reconstituer des +blasons et des généalogies et s'étonne que ses fermiers osent +porter des bottes. Elles ne se gardent même pas dans une vieille +maison ou un vieux domaine, bien que la conservation des +patrimoines ait son importance. Elles se mêlent à notre vie, à nos +sentiments, pour leur donner un appui, une valeur féconde, une +durée. + +De nouveau, elle le contempla avec de grands yeux enthousiastes, +et soupira: + +--Je me suis trop attachée à la maison. + +--Non, non, dit son père d'un ton ferme. Un mariage, c'est +toujours un peu l'inconnu, et je comprends qu'un tel changement +d'existence te préoccupe. Mais puisque ton coeur ni ta raison +n'ont d'objections sérieuses, sois vaillante et gaie en nous +quittant. Tu as été heureuse avec nous, c'est ma récompense. Mais +tu peux, tu dois l'être sans nous... Va me chercher des fleurs, et +Maurice. + +--Oui, père. + +Après quelques instants, elle revint, portant sur les bras toute +une gerbe. En un tour de main, la table destinée à son frère fut +transformée et d'un plaisant coup d'oeil. + +--J'avais encore quelques roses, les dernières. Là, dans ce vase +qui change de couleur au soleil comme l'opale. C'est très joli. + +M. Roquevillard répéta complaisamment: + +--C'est joli. + +Mais c'était sa fille qu'il louait. Elle rit et s'envola: + +--Maintenant, je cours avertir Maurice. + +Le jeune homme succéda sans retard à sa soeur. + +--Vous avez quelque chose à me dire? demanda-t-il en entrant, le +chapeau et la canne à la main, comme s'il était pressé de sortir. + +Il était de la même haute stature que son père, mais plus maigre +et affiné. Bien qu'il fût aussi plus élégant de manières et de +tournure, il ne portait pas, comme lui, un caractère de grandeur +sur le visage et dans l'attitude. Cette majesté naturelle, M. +Roquevillard, en ce moment même, s'efforçait de l'atténuer, de la +remplacer par un air d'affectueuse camaraderie. + +--Vois comme Marguerite a bien disposé ta table. + +--Ma table? + +--Oui, celle-là, celle des roses. Tu es en face du château et du +soleil. Ne veux-tu pas achever ton stage avec moi? + +Un rayon caressait les fleurs et, dehors, la tour des Archives et +le donjon baignaient dans la lumière. Le jour se faisait complice +de M. Roquevillard qui courtisait son fils avec une gaucherie +touchante. Mais les fils ne connaissent que plus tard la patience +des pères, et seulement par l'apprentissage de la paternité. + +Alors, dit Maurice, je ne dois plus retourner à l'étude Frasne? + +--Non, c'est inutile. Tu connais assez le droit successoral. Tu +suivras mieux ici la marche des affaires, et tu fréquenteras les +audiences. Si tu le désires, tu pourras passer quelques mois chez +ton beau-frère Charles qui t'initiera aux beautés de la procédure. +Il est un de nos avoués les plus occupés. Enfin tu débuteras au +barreau. Si tu le veux, j'ai une jolie cause à t'offrir. Il y a +une question de droit intéressante. Il s'agit de la validité d'un +acte de vente. + +Jamais il n'avait plaidé avec autant de circonspection et de +condescendance. Mais le jeune homme le laissait parler. Il +réfléchissait. + +--Je croyais, dit-il, qu'il était convenu que je passerais six +mois à l'étude de maître Frasne. + +--Eh bien! les six mois sont presque révolus. Tu y es entré au +mois de juin, et nous sommes à la fin d'octobre. + +--Mais j'ai pris mes vacances au commencement d'août. Elles se +sont terminées depuis peu. Et j'examinais ces jours-ci +d'importantes liquidations. + +--Nous les retrouverons au palais, tes liquidations, répliqua M. +Roquevillard avec rondeur. Elles reviennent le plus souvent au +tribunal. J'ai, pour cette rentrée, un nombre d'affaires +exceptionnel. Tu m'aideras. Va chercher ta serviette chez maître +Frasne et installe-toi. + +--Maître Frasne est absent. Il conviendrait de l'attendre. + +Il accumulait les objections, mais son père n'en avait point +souci. + +--Demain, il sera de retour. Je l'ai d'ailleurs avisé avant son +départ. + +À cette nouvelle, Maurice, qui en cherchait l'occasion, se +rebiffa: + +--Vous l'avez averti sans me prévenir? Je serai donc toujours ici +un petit garçon? On dispose de moi comme d'une chose. Mais je +n'entends pas qu'on me prenne mon indépendance. Je suis libre, et +je prétends être au moins consulté, sinon agir à ma guise. + +Devant cette révolte qu'il avait prévue et dont il devinait la +cause secrète, M. Roquevillard garda son calme, malgré le tour +irrespectueux que prenait la conversation. Il savait que les +chevaux de sang sont les plus difficiles à manier, et de même les +caractères les mieux trempés. + +--Petit ou grand garçon, dit-il simplement, tu es mon fils et je +t'aide à préparer ton avenir. + +Mais le jeune homme fonça sur l'obstacle que tous deux jusqu'alors +avaient écarté. + +--À quoi bon le dissimuler? Je sais bien pourquoi vous me retirez +de l'étude Frasne. + +La présence d'esprit de son père faillit éviter le heurt: + +--Seras-tu donc si mal dans mon cabinet, et peux-tu si légèrement +dédaigner ma direction? Ton indépendance sera-t-elle menacée parce +que tu profiteras de mon expérience professionnelle, de mes +quarante ans de barreau? Je ne te comprends pas. + +Le sentant ébranlé, il crut achever sa victoire par un peu de +tendresse: + +--Ta mère est malade. Ta soeur va nous quitter. Avec toi, je serai +moins seul. + +Un instant, il espéra qu'il avait détourné l'orage. Après avoir +hésité, --car, tout au fond de lui-même, il admirait son père,-- +Maurice, croyant remporter une victoire sur l'hypocrisie,se jeta +de nouveau à corps perdu dans l'offensive. + +--Oui, on vous a prévenu contre moi à l'occasion de Mme Frasne. +Que vous a-t-on dit? Je veux le savoir, j'ai le droit de le +savoir. Ah! la vie est intenable en province. On y est surveillé, +épié, guetté, garrotté, et les plus nobles sentiments y sont +travestis par tout ce qu'une ville peut compter de tartufes +envieux et de venimeuses dévotes. Mais vous, père, je n'admets pas +que vous écoutiez d'aussi basses calomnies qui ne craignent pas de +s'attaquer à la plus honnête des femmes. + +M. Roquevillard cessa de se dérober. + +--Je t'ai laissé parler, Maurice. Maintenant, écoute-moi. Je ne +m'occupe point des on-dit, et je ne te demande pas s'il est vrai +que, pendant les absences de ton patron qui est très actif en +affaires, tu es plus souvent au salon que dans l'étude. Toutes les +raisons que je t'ai données sont équitables. Mais puisque tu +m'interpelles de la sorte, je ne fuirai pas ce débat. Oui, c'est à +cause d'elle aussi que je te prie de terminer chez moi ton stage, +comme il est naturel. Et je n'ai besoin de prêter l'oreille à +aucune calomnie: il me suffit de ce que j'ai vu. + +--Et quoi donc? + +--C'est inutile, n'insiste pas. + +--Vous m'avez menacé, je veux savoir. + +--Soit. Quand ta mère, sur ta demande, reçoit des invités, tu +devrais au moins respecter notre toit. Tu sais maintenant à quoi +je fais allusion. + +Mais rendu maladroit par la colère, Maurice, encore une fois, +passa outre avec l'avidité de justifier la passion par des +raisonnements: + +--Ma vie personnelle aussi est respectable. Je ne veux pas qu'on +s'en mêle. Je vous ai donné satisfaction sur tous les points où je +puis vous devoir des comptes. + +--Maurice! + +--J'ai réussi à mes examens, brillamment. Je suis revenu de Paris +après six années, sans un sou de dettes. Quel blâme ai-je mérité? +Vous n'avez même pas à me reprocher quelqu'une de ces basses +liaisons de quartier Latin qui sont en usage chez les étudiants. + +--Je ne t'ai adressé aucun reproche. Mais, malheureux enfant... + +--Je ne suis pas un enfant. + +--On est toujours un enfant pour son père. Ne comprends-tu pas que +précisément parce que le travail, la fierté, les traditions de +famille qui donnent le sens de l'ordre et de la discipline ont +sauvegardé ta jeunesse, cette femme plus âgée que toi, dont je +n'ai pas prononcé le nom ici le premier, est plus redoutable pour +toi? Sais-tu seulement ce qu'elle est? + +--Ne parlez pas d'elle! s'écria Maurice. + +--J'en parlerai pourtant, reprit M. Roquevillard d'un ton qui +devint brusquement impérieux. Suis-je le chef de famille? Et de +quel droit m'imposerais-tu silence? Crains-tu donc que j'aille +recourir à des arguments sans dignité? Ce serait mal me connaître. + +--Mme Frasne est une honnête femme, répéta le jeune homme. + +--Oui, de ces honnêtes femmes qui ont besoin de jouer avec le feu +pour se distraire, qui n'ont de cesse, dans un salon, qu'elles +n'accaparent tous les hommes, et jusqu'aux vieillards. De ces +honnêtes femmes d'aujourd'hui qui ont tout lu, excepté l'Évangile, +tout compris, hormis le devoir, tout excusé, sauf la vertu, et qui +se prévalent de toutes les libertés, mais dédaignent celle de +faire le bien qui ne leur a jamais été refusée. Pourquoi sont- +elles honnêtes? On n'en sait rien. La foi ni la pudeur ne les +retiennent, et quant à l'honneur, c'est une religion pour hommes +seuls. Ce sont des révoltées: dans la jeunesse on peut se +contenter des mots; quand elle menace de s'enfuir, crois-moi, on +veut les réalités. Celle-là, qui est la jeune femme d'un mari déjà +mûr, devrait se souvenir tout au moins qu'il la loge et la +nourrit, car il l'a prise sans le sou. + +--C'est faux: elle a eu cent mille francs de dot. + +--Qui te l'a dit? + +--Elle-même. + +--Je veux bien. Pourtant, mon vieil ami Clairval, qui nous les a +présentés lors de l'installation de son successeur, m'a renseigné. +Il ne parle pas légèrement. Partagée entre la crainte de la misère +ou, tout au moins, de la déchéance matérielle, et celle de son +mari dont la figure fermée n'est pas rassurante, qu'elle préfère +encore le mari, c'est là toute sa sagesse. + +Tout frémissant de ce mépris qui atteignait son idole, Maurice +avança d'un pas. + +--Assez père, je vous en prie. N'accusez pas sa lâcheté, ne défiez +pas son courage: je vous assure que vous auriez tort. Je ne veux +plus l'entendre diffamer, et je m'en vais. + +--Je te défends de remettre les pieds à l'étude Frasne. + +--Prenez garde que je ne refuse de les remettre ici. + +Du seuil de la porte il avait lancé cette menace. + +--Maurice! appela M. Roquevillard d'une voix changée, qui était +plus suppliante qu'autoritaire. + +Il se précipita sur ses pas: l'antichambre était vide, le jeune +homme descendait l'escalier. Seul dans le grand cabinet clair, il +regarda la petite table où le soleil caressait les roses, tous ces +préparatifs de bon accueil qu'approuvaient les vieux portraits, +et, de la fenêtre, le paysage du passé, et il se sentait abandonné +comme un chef d'armée un soir de défaite. + +"Est-ce qu'un fils, songeait-il, se soulève ainsi contre son père? +Je lui parlais doucement au début; il s'est tout de suite +irrité... Comme cette femme est puissante et que je voudrais la +briser!... Il reviendra, il est impossible qu'il ne revienne pas. +J'irai le chercher au besoin... J'ai été trop loin, peut-être. Je +l'ai blessé sans raison. Il l'aime, le pauvre enfant; il croit ce +qu'elle lui raconte. Avec sa voix de sirène, ses yeux de feu et +toutes ses grimaces, elle l'a enjôle et se joue de lui. Oui, j'ai +eu tort de les défier. Par leur haine de l'hypocrisie et leur +révolte contre la société, ces femmes-là sont plus dangereuses que +celles d'autrefois... Il a couru chez elle sans doute. Elle va +l'exciter contre moi, contre son père. Contre ton père, Maurice, +dont l'amour veut te maintenir dans la voie droite... " + +Il n'était pas l'homme des gémissements superflus. Cherchant une +décision à prendre, il entra dans la chambre de sa femme. C'était +là qu'il venait demander conseil dans les occasions difficiles. +Mais les rideaux étaient tirés, Mme Roquevillard sommeillait. +Minée par une lente consomption que l'âge avait déterminée, elle +souffrait de névralgies faciales qui l'anéantissaient +momentanément. Bien des fois, depuis des années, il avait ainsi +ouvert sa porte, comptant sur son calme jugement, sur sa +clairvoyance, et il avait dû s'éloigner sans bruit, réduit à ses +propres ressources. Il sentait moins sa force depuis qu'elle était +abattue. Il s'agissait de leur fils: une mère est plus habile et +plus influente, elle eût peut-être conjuré le péril. + +"Je suis seul", pensa-t-il avec tristesse au chevet de la malade. + +Et doucement, à pas de loup, il sortit. Au salon il trouva +Marguerite qui écrivait, et cette chère image le rasséréna. + +"Voilà celle qui m'aidera, se dit-il. Il n'est pas de soeur plus +dévouée." + +Il s'approcha d'elle, et comme elle relevait la tête pour lui +sourire, il s'efforça de lui dissimuler son inquiétude. + +--Que fais-tu, petite? Je gage que tu commandes ton trousseau à +quelque grand magasin. + +--Père, vous n'y êtes pas du tout. + +--Tu annonces à tes amies de pension la nouvelle de tes +fiançailles? + +--Pas davantage. + +--Alors tu rappelles à ton fiancé qu'il dîne ce soir ici. + +--Ce n'est pas la peine. + +Elle lui tendit le cahier dont elle se servait. Il reconnut le +_livre de famille_. Comme il était d'usage autrefois, les +Roquevillard tenaient un de ces livres de raison où nos aïeux +notaient, à côté de l'administration du patrimoine, les faits +importants de la vie privée, tels que mariages, décès, naissances, +honneurs, charges, contrats, et qui, évoquant le passé avec la +majesté d'un testament, enseignent la confiance dans l'avenir à +celui qui s'inspire de ses pères et se promet d'être leur digne +descendant. + +--Je le mets à jour, ajouta la jeune fille. Le retour de Maurice +et la décoration d'Hubert n'avaient pas encore été inscrits. + +M. Roquevillard feuilleta, non sans orgueil, le volume qui +attestait la patiente énergie de sa race. + +--Qui le tiendra après toi, Marguerite? + +--Mais je continuerai, père. + +--Non, une femme doit appartenir à son nouveau foyer. + +Elle rougit comme un écolier en faute: + +--J'ai peur de faire une bien mauvaise femme, car je demeurai +toujours attachée à l'ancien. Tout ce qui s'y passe retentit en +moi, jusqu'à mon coeur. + +Il ne put s'empêcher de murmurer: + +--Chère enfant. + +--Et Maurice, reprit-elle, est-il content de son installation, de +mes roses, de la fenêtre? À sa place, je serai ravie de travailler +près de vous. + +Ainsi, elle le suivait dans ses préoccupations, lui facilitait les +confidences. + +--C'est de lui que je venais te parler. Nous avons eu une +discussion tout à l'heure. J'ai été peut-être un peu vif. + +--Vous, père? + +--Enfin, je l'ai froissé. Il est sorti avec colère, et la colère +est de mauvais conseil. Va le chercher, Marguerite: tu sauras le +ramener. + +Vivement, elle se leva, déjà prête: + +--Où es-il? + +--Je l'ignore. Peut-être à l'étude Frasne. Dans tous les cas, la +ville n'est pas grande. Tu le rencontreras. Dieu veuille que tu le +rencontres. + +--J'y vais. + +--Tu comprends, ajouta doucement M. Roquevillard, je ne puis pas y +aller moi-même. + +--Oh! non, pas vous. Il ne le mérite pas. Il est tout drôle depuis +quelque temps; on dirait qu'il nous aime moins. + +Le père et la fille se regardèrent, se comprirent, mais +n'approfondirent pas davantage ce sujet. + +Elle mit à la hâte son chapeau et sa jaquette, et s'enfuit à la +poursuite de Maurice. Dans la rue, elle tourna le dos au château, +descendit la rue de Boigne, et, par un de ces nombreux passages +qui forment à Chambéry comme un réseau de voies intérieures, elle +gagna la place de l'Hôtel-de-Ville. C'est l'ancienne place de Lans +où jadis affluait la vie commerciale de la cité: quelques +bâtiments de guingois, une de ces maisons italiennes ornées de +véranda et de loggia, qui peuvent être décoratives en photographie +ou en carte postale, et sont en réalité sales, vermoulues, +navrantes, ne réussissent pas à lui donner de l'intérêt. Sur la +façade d'un immeuble restauré, une plaque de marbre noir porte +cette inscription: + + DANS CETTE MAISON + SONT NÉS + JOSEPH DE MAISTRE, LE 1er AVRIL 1753 + ET + XAVIER DE MAISTRE, LE 8 NOVEMBRE 1763 + +Au-dessous, un panonceau doré annonçait une étude de notaire. +Marguerite Roquevillard chercha des yeux l'indication historique +et monta l'escalier. Le coeur battant, car sa démarche lui coûtait +fort, elle frappa à la porte de l'étude Frasne, entra, et +s'adressant au premier clerc qu'elle aperçut, elle demanda: + +--Mon frère, M. Maurice Roquevillard, je vous prie? + +--Il n'y est pas, mademoiselle, répondit le jeune homme en se +levant avec beaucoup de politesse. Il n'est pas venu cet après- +midi. + +Mais derrière un pupitre, un autre clerc, qu'elle ne voyait pas, +lança d'une voix acerbe où se devinait une longue rancune amassée: + +--Voyez chez Mme Frasne. + +La jeune fille rougit jusqu'aux oreilles, mais remercia, et sans +retard alla sonner en effet à l'appartement de Mme Frasne. Il lui +fut répondu que Madame était sortie. Elle en fut soulagée sur le +moment et, après quelques pas, le regretta, car c'était sa plus +grande chance de rejoindre son frère. Où le découvrir? Elle se +rendit rue Favre, chez Mme Marcellaz, sa soeur aînée, qui revenait +de promenade avec les trois enfants. Le petit Julien se jeta sur +elle et refusa de la laisser partir, tandis que la jeune femme +expliquait avec indifférence: + +--Non, il n'est pas ici. Il ne me rend guère visite. + +Un bobo d'Adrienne, qui se plaignait, la préoccupait bien +davantage. + +Après ces échecs, Marguerite commença de parcourir la ville, sans +grand espoir, marchant très vite, comme si la crainte la +talonnait. Sous les Portiques, elle croisa son fiancé, qui fit un +mouvement pour l'arrêter, et, après l'avoir dépassé, elle se +retourna pour venir à lui. + +--Bonjour, Raymond, lui dit-elle sans perdre une minute. N'avez- +vous pas rencontré Maurice? + +--Non; Marguerite. Vous le cherchez? + +--Oui. + +--Faut-il vous aider? + +--Non, merci. À ce soir. + +Raymond la regarda qui s'éloignait de son pas agile: + +"Elle n'est pas aimable, pensait le jeune homme. Avec moi, elle +est toujours si réservée..." + +Mais il l'accompagna des yeux jusqu'à sa disparition. + +Marguerite, continuant ses vaines courses, fut accostée devant la +cathédrale par une petite amie, Jeanne Sassenay, qui passait avec +sa bonne. C'était une fillette de seize ou dix-sept ans, plus +enfant que son âge, avec des nattes blondes sur le dos et une +physionomie toute mignonne et mobile. Elle se précipita sur Mlle +Roquevillard qu'elle admirait fort: + +--Mademoiselle Marguerite, vous êtes bien pressée. + +--Bonjour, Jeanne. + +--Vous imitez votre frère, qui me rencontre dans la rue sans me +saluer. Pourtant, je suis d'âge à être saluée. + +Et baissant un peu la tête, d'un coup d'oeil elle crut allonger le +bas de sa robe. + +--Évidemment, concéda Marguerite. Mais où donc avez-vous rencontré +Maurice? + +--Sur le pont du Reclus. + +--Maintenant? + +--Oh! non. C'était avant ma leçon de musique, il y a une heure ou +deux. + +--Où allait-il? + +--Je n'en sais rien. Vous lui direz qu'il n'est pas gentil. + +--Je le lui dirai sans aucun doute. Avec mes amies, surtout, c'est +impardonnable. + +--Je lui pardonne tout de même, avoua Jeanne Sassenay en éclatant +de rire, ce qui lui permit de montrer des dents blanches prêtes à +mordre avec appétit. + +Demeurée seule, Mlle Roquevillard vit la porte de l'église +entr'ouverte, et pénétra dans le lieu saint. À cette heure, il n'y +avait sous les voûtes que deux ou trois formes noires agenouillées +de loin en loin. Mais elle eut beaucoup de peine à prier tantôt +elle imaginait quelle femme charmante pourrait être, plus tard, +dans trois ou quatre ans, cette fillette vive et gaie, et +cependant sérieuse, pour son frère Maurice; tantôt elle se +rappelait le visage anxieux de son père. À elle-même, elle ne +songeait point. Sur le seuil elle fut toute saisie à la pensée que +sa méditation ne contenait rien pour son fiancé ni pour elle. + +Animée d'un nouveau courage, elle retourna sans plus de succès à +l'étude Frasne, mais cette fois elle ne sonna pas chez Mme Frasne. +De guerre lasse, elle se résigna enfin à la défaite. Comme elle +remontait la rue de Boigne, dans le jour qui tombait la tour des +Archives et le donjon du château se profilaient en face d'elle sur +un ciel rouge. Aux flammes du couchant, ces témoins du passé +surgissaient dans toute leur gloire, comme pour resplendir une +dernière fois avant de s'effondrer. C'était un de ces soirs +d'apothéose réservés à l'automne, d'un éclat émouvant tant on le +sent fragile. C'était un de ces moments de grandeur qui sont le +prélude de la décadence. + +Elle fut frappée de ce fier dessin découpé sur l'embrasement du +ciel, mais, au lieu de ralentir le pas afin de le mieux apprécier, +elle franchit en hâte le vieux porche familial. + +--M. Maurice est-il rentré? s'informa-t-elle dès la porte. + +--Non, mademoiselle, pas encore, expliqua la femme de chambre. +Monsieur vous attend. + +Déjà M. Roquevillard, qui l'avait entendue, ouvrait son cabinet +pour la recevoir. + +--Eh bien, Marguerite? + +--Père, je ne l'ai pas trouvé. + +Et dans ce dialogue qu'échangèrent le père et la fille, il y avait +toute l'angoisse secrète et encore incertaine d'un malheur +menaçant, --d'un malheur plus grand que n'en provoquent d'habitude +les égarements de la jeunesse, à cause de l'audacieuse force +qu'ils pressentaient en Mme Frasne. + + + +III + + +LE CALVAIRE DE LÉMENC + + + +Au sortir de la maison paternelle, Maurice Roquevillard traversa +la ville et monta tout droit au calvaire de Lémenc, où Mme Frasne +lui avait donné rendez-vous. + +Le choix de ce lieu était déjà un défi à l'opinion: il domine +Chambéry, et de partout on l'aperçoit. C'était jadis un rocher nu, +d'une importance stratégique si considérable qu'on y avait +installé, du temps des anciens ducs, un signal à feu pour +correspondre avec le signal de Lépine et la Roche du Guet, cimes +avancées, redoutables sentinelles qui commandaient la frontière +française. On y accède aujourd'hui par un chemin montant qui part +du faubourg de Reclus, au-dessus des lignes ferrées, et longe d'un +côté les hauts murs d'un couvent, de l'autre de chétives maisons +populaires à un étage. Au sortir de ce défilé, on débouche dans la +campagne, et l'on découvre en face de soi la petite colline +couronnée, non plus d'un artifice de guerre, mais d'une chapelle +qui se détache sur le fond clair et lointain de la chaîne du +Revard et du Nivolet. Dès lors, le sentier est à découvert. Une +mince bordure d'acacias le protège insuffisamment. Taillé à même +la pierre, il foule une herbe maigre. Un chemin de croix +incomplet, aux niches vides, l'accompagne dans son ascension. +C'est une promenade abandonnée, et si l'on y est vu de loin, on +n'y rencontre jamais personne. + +La petite chapelle du Calvaire, d'architecture byzantine, se +compose d'un dôme et d'un péristyle supporté par quatre colonnes +et surélevé de quelques marches. Un archevêque de Chambéry y fut +enseveli en 1839. Son tombeau est creusé dans le roc, mais +l'intérieur du monument est vide. + +Dès la première station au bas du sentier, Maurice distingua une +forme humaine assise sur l'escalier, entre les colonnes. Elle +l'attendait. En vain, à côté de lui, les branches d'or pâle des +acacias égalaient-elles en légèreté les fleurs de mimosa; en vain +les montagnes violettes se fondaient-elles devant lui à la lumière +d'automne il ne voyait qu'elle au pied du Calvaire qui +l'encadrait. Les coudes aux genoux, elle supportait son visage +dans ses deux mains ouvertes, qui paraissaient roses et +transparentes au soleil. Immobile, elle le regardait venir de ses +yeux de feu. Il se hâtait à en perdre le souffle. Quand il fut +près d'elle, elle se leva d'un seul mouvement imprévu, comme en +ont ces fauves nonchalants dont on devine tout à coup les muscles. + +--J'ai eu peur que tu ne vinsses pas, dit-elle, et ma vie +s'arrêtait. + +--J'ai été retenu, Édith. + +Il était si bouleversé qu'elle ne lui adressa pas de reproches. +Elle le prit par la main et l'emmena derrière la chapelle. Là, +elle lui montra l'herbe plus grasse et l'ombre favorable. + +--Asseyons-nous, veux-tu? Il ne fait pas froid. Nous serons bien. + +Ils s'installèrent côte à côte, appuyés au mur du Calvaire qui les +séparait de Chambéry et du monde. Ils ne voyaient en face d'eux +que les pentes du Nîvolet en pleine clarté. Elle se pelotonna +contre lui, toute caressante. + +--Je t'aime tant, murmura-t-il comme une plainte. + +Leur amour n'était-il pas douloureux et délicieux ensemble? Ils se +tutoyaient cependant, ils n'étaient pas amants. Elle s'écarta un +peu de lui pour mieux le voir. + +--Tu as souffert? Est-ce à cause de moi? + +Il résuma brièvement la scène qu'il avait eue avec son père, et +qui impliquait la découverte de leurs amours, de plus grandes +difficultés futures, et il ajouta: + +--Qu'allons-nous devenir? + +Elle répéta: + +--Oui, qu'allons-nous devenir? Notre secret n'est plus à nous, et, +moi, je ne sais plus le cacher. + +--Notre secret n'est plus à nous, reprit-il amèrement à son tour, +et toi, tu n'as jamais été mienne. + +Elle posa la tête sur la poitrine du jeune homme, et de sa voix +aux inflexions si câlines qu'elles appuyaient sur le coeur comme +les doigts sur un clavier, elle s'appliqua, en le berçant, à le +soumettre: + +--Ose dire que je ne suis pas tienne. Quand me suis-je refusée, +méchant? Veux-tu partir? Je suis à toi. Tu es si jeune, et moi +j'ai trente ans bientôt. Trente ans, et mon amour, qui est ma vie, +ne date que de quelques mois: je t'ai regardé, il y avait du +soleil sur toi, et je suis sortie de l'ombre pour te rejoindre. Un +jour, je te dirai mon enfance, et ma jeunesse et mon mariage, et +ce sera pour voir tes larmes. + +--Édith! + +--Ah! celles pour qui le mariage est une porte de lumière et non +une porte de prison ont beau jeu à mépriser nos faiblesses! Quand +le destin les comble, l'ont-elles plus que nous mérité? Mais elles +ne se posent jamais une telle question. Le bonheur leur était dû +sans doute. Elles ne font même rien pour le garder, et s'il leur +arrivait de le perdre, elles accuseraient le sort avec fureur sans +un retour sur elles-mêmes. + +--Édith!! je t'aime et tu n'es pas heureuse. + +Se soulevant, à demi, elle lui entoura le visage de ses mains dans +un geste d'adoration: + +--Donne-moi un an de ta vie pour toute la mienne. Veux-tu? Viens, +partons, oublions... Je ne veux plus mentir... Je ne veux plus +appartenir à un autre. Je ne peux plus, puisque je suis à toi. + +D'un bond, elle fut debout. En arrière de la chapelle, non loin +d'eux, la roche descendait à pic sur la route d'Aix. Elle +s'approcha du bord pour narguer le vide. + +--Édith! cria-t-il en se redressant. + +Elle revint à lui, calmée et souriante. + +--J'aime le vertige, mais je ne le sens que là, dit-elle en +reprenant sa place près de lui. + +Ce fut pour recommencer de tourmenter l'avenir: + +-- Notre secret est à tout le monde. Mon mari le saura bientôt. Il +s'en doute déjà. Il m'aime à sa manière, qui me révolte. Je suis +sûr qu'il nous épie. Il se vengera. Il combinera lentement sa +vengeance, comme tout ce qu'il entreprend. + +-- Écoute, Édith; il faut divorcer. + +--Divorcer, oui, j'y ai pensé. Et si mon mari s'y oppose? Et il +s'y opposera. Et puis, un divorce, c'est toujours un an, deux ans, +peut-être plus. On m'obligera à une résidence chez des parents, +loin d'ici. Toujours attendre. Encore deux ans de réclusion j'en +sortirais toute vieille. Je serais séparée de toi. Séparée de toi, +comprends-tu? Je suis renseignée, tu vois c'est impossible. + +Ils se turent. Dans le silence qui les environnait, appuyés l'un à +l'autre, ils entendaient l'appel sourd de leurs êtres. Un +frôlement, le long du mur, prés d'eux, les fit tressaillir. + +--On vient, murmura-t-il. +-- Restons, répondit-elle impérieusement. + +Ils restèrent. Leur destinée se jouait en eux-mêmes et déjà ne +dépendait plus des autres. Mais leur témoin n'était qu'une chèvre +qui broutait l'herbe rare. Une fillette la suivait avec une gaule: +elle les considéra d'un oeil stupide et continua son chemin. Et +ils regrettèrent que leur imprudence n'eût pas entraîné de suites +irréparables. + +Le temps passait, et lui ne se décidait point. Reprendraient-ils +leurs chaînes plus lourdes, en descendant la colline, ou les +briseraient-ils, incapables d'accepter de nouvelles précautions? +Elle se coula tout contre lui, cherchant à lire dans ses yeux: + +-- Tes yeux, tes chers yeux, pourquoi fuient-ils mon regard? + +--Je ne sais pas, soupira-t-il en les fermant à demi, pris de +vertige comme tout à l'heure lorsqu'elle défiait le vide. + +Elle l'embrassa sur les paupières avec ces mots dont la douceur +enveloppait une audacieuse décision: + +--Ces jours dorés, ces jours d'automne, je sens mon coeur qui se +brise. Chaque soir qui descend m'est cruel comme un bonheur qui +m'est volé. Je partirai ce soir, le sais-tu? + +À cette fin inattendue il tressaillit et se dégagea de son +étreinte: + +--Tais-toi, Édith. + +--Ces jours derniers, quand je te le disais, tu croyais à de +vaines menaces. Maurice, tu te trompais, je partirai ce soir. + +D'autres fois, elle l'avait tenté ainsi, et toujours il avait +écarté ce projet comme irréalisable, allant jusqu'à lui offrir de +partir le premier, et de l'appeler à lui, dans la suite, dès qu'il +aurait obtenu à Paris quelque situation. Inquiet, effaré, +suppliant, devant ce nouvel assaut plus vif que tous les autres et +plus immédiat, il s'efforça de la retenir encore. + +--Tais-toi. Je reste, moi, et je t'aime. + +Pour la troisième fois, autoritaire et exaltée, elle répéta: + +--Je partirai ce soir. À minuit passe le train d'Italie. À minuit, +je serai libre. + +Il se tordit les mains de désespoir. + +--Tais-toi. + +-- Libre de crier mon amour. Libre, si tu n'es pas là, de goûter +cette joie nouvelle de pleurer sans contrainte. Libre de t'adorer, +si tu viens. + +--Par pitié, ne me tente plus. + +--J'étouffe dans ta ville. Vos maisons historiques sentent le +moisi. J'étouffe de tendresse, vois-tu. Ici, nous serons toujours +séparés. Je veux jouir de ma douleur, si tu ne viens pas; si tu +viens, je veux respirer la vie. Viendras-tu?... Viendras-tu ce +soir? + +Elle acheva de l'étourdir avec des baisers, et il promit. + +Un instant elle savoura son triomphe en silence, puis murmura: + +--J'ai oublié tout mon passé. + +Elle l'entraîna hors de leur retraite, devant le Calvaire, au +soleil. À quoi bon désormais se dissimuler? Ils virent dans un +éblouissement, sous un ciel net, les formes radieuses et diverses +de la terre. C'était, devant eux, à l'extrémité de l'horizon, +comblant tout l'espace vide que laissent entre leurs masses noires +le Granier et la Roche du Guet, la dentelle légère des Alpes +dauphinoises, --les Sept-Laux, Berlange, le Grand-Charnier-- que +la première neige avait poudrées et que l'heure du jour teintait +de rose. Moins éloignées et plus à droite, les pentes boisées du +Corbelet et de Lépine, entre lesquelles se creuse le val des +Échelles, portaient, comme une toison rousse, leurs buissons et +leurs forêts incendiés par l'automne. Devant ces chaînes de +montagnes s'étageait la guirlande des coteaux délicats, les +Charmettes, Montagnole, Saint-Cassin, Vimines, dont les courbes +molles, les ondulations nonchalantes reposaient le regard. Des +coulées de lumière se glissaient dans leurs replis, jaillissaient +en poussière entre leurs ombres. Les flèches aiguës des clochers, +les peupliers d'or vert servaient de points saillants au décor. +Dans la plaine, Chambéry sommeillait. Et tout près enfin, au bas +de la colline, une vigne d'or mat et d'or rouge jetait, comme un +cri de joie, sa note éclatante. + +--Montre-moi l'Italie, demanda-t-elle. + +D'un geste négligent il désigna leur gauche. Mais au lieu de +suivre la direction de son bras, elle se tourna vers lui. De lui +voir un visage d'angoisse, elle demeura interdite. Elle avait +compris. Elle pouvait, elle, admirer, comme un touriste qui passe, +cette exaltation de la nature. Son compagnon ne la sentait pas +ainsi. N'était-ce pas le suprême effort que tentait son pays pour +le retenir? Là-bas, il reconnaissait la Vigie, et voici que les +souvenirs de son enfance, de son enfance toute claire et limpide, +se levaient de terre comme des oiseaux pour, venir à lui. Plus +près, c'était, désignée par le voisinage du château, la maison, ce +que chacun de nous appelle, tout petit, _la maison_, comme s'il +n'y en avait qu'une au monde. + +Dans les yeux de Maurice, elle suivait ce dernier combat avec une +sorte d'envie, elle qui n'avait rien à sacrifier. Après un soupir, +elle lui toucha l'épaule. + +--Écoute, dit-elle, laisse-moi partir seule. + +Mais il supporta malaisément de se sentir deviné jusque dans les +plus obscures protestations de son être intime, et les plus +instinctives. + +--Non! non! Tu ne m'aimes donc plus? + +--Si, je t'aime! + +Elle lui sourit d'un sourire infiniment tendre qu'il ne vit pas. +La flamme de ses yeux se voila. Femme d'aujourd'hui, affamée de +sincérité et de vie personnelle, soudainement impatiente après +neuf ans de patience muette, elle était décidée, coûte que coûte, +à profiter de l'absence momentanée de son mari pour s'évader hors +de la prison du mariage. Son romanesque départ était +minutieusement préparé dans ses conditions pratiques et dans le +choix de l'heure. L'irritation favorable de Maurice le livrait +presque à sa merci. Mais comment témoignerait-elle à son amant le +plus d'amour en l'associant à sa destinée inévitable et +dangereuse, ou bien en le laissant à son milieu naturel? Avant de +l'aimer, elle ne trouvait pas son existence insupportable. Il +avait soufflé en elle, sans le savoir, l'esprit de révolte. +Comment se séparerait-elle de lui? L'offre qu'elle venait de lui +faire brisait son propre coeur et cependant elle insista. Jamais +elle ne devait plus rencontrer ce détachement de soi-même que la +passion traverse parfois comme une prairie humide que le soleil +dévorant va sécher. + +--Peu à peu, lentement, reprit-elle, tu m'oublierais. Ne proteste +pas. Écoute-moi. Tu es si jeune. Toute la vie est devant toi. +Laisse-moi partir. + +Mais il se révolta de cette injurieuse condescendance. Qui pouvait +le retenir? Sa raison --une raison de vingt-quatre ans-- ne lui +avait-elle pas révélé le droit de chacun au bonheur? + +--Je ne veux pas de la vie sans toi. + +--Je resterai, dit-elle encore, si tu le préfères. J'apprendrai à +mieux mentir, tu verras. Quand on aime, toutes les lâchetés sont +permises pour son amour. + +C'était une proposition trop tardive. Cette fois elle le savait et +guettait un refus. En le recevant, elle s'abattit sur la poitrine +de son ami qui murmura: + +-- Je t'aime jusqu’à mourir. + +--Seulement? Moi, c'est bien davantage. + +--C'est impossible. + +--Oh! si. Jusqu'au crime. + +Et sans transition, elle jeta négligemment: + +--Ce soir, j'emporterai ma dot. + +Il se souvint des doutes de son père: + +--Ta dot? + +-- Oui. Elle est inscrite dans mon contrat. Ne te l'ai-je pas +montré? + +--Tu n'as pas le droit de la prendre. Un jugement te la rendra. + +--Ce qui est à moi, je l'abandonnerais à mon mari? Et de quoi +vivrions-nous? + +--Ce soir, Édith, j'aurai quelque argent. Puis j'obtiendrai une +situation à Paris. Un de mes camarades dont le père dirige une +grande compagnie m'a promis de me faire réserver une place au +contentieux. Ces temps derniers, je lui ai rappelé sa promesse à +tout hasard. + +Elle ne découragea pas ce candide optimisme: + +--Oui, tu travailleras. Nous irons à Paris, plus tard. Mais ce +soir, c'est pour l'Italie que nous partons. + +--Pourquoi? + +--N'est-ce pas le pèlerinage obligatoire des voyages de noces? + +Elle inclina la tête avec modestie. Dans sa souplesse, elle parut +instantanément une jeune fiancée, cette femme de trente ans dont +le visage pouvait passer d'un air de désenchantement à une +expression de grâce enfantine; et qui était avide de mordre à la +vie comme à ces fruits verts dont la seule vue agace les dents. + +L'ombre, déjà, envahissait la plaine. Devant eux, les plans du +paysage s'accentuaient, tandis que s'empourpraient les teintes +d'or. Elle souffrait de ces trop beaux soirs d'octobre comme d'un +désir: + +--Demain, dit-elle, demain. + +Il fit un pas en avant, et tournant délibérément le dos au décor, +il la regarda, elle seule, qui s'appuyait à une colonne sous le +péristyle de la chapelle. N'était-elle pas désormais sa patrie? + +Ce leur fut une sorte de revanche prise contre la ville que de +descendre ensemble la colline de Lémenc jusqu'au pont du Reclus, +avec le risque de rencontrer des personnes de leur connaissance. + +--Cinq heures bientôt, dit-elle au moment de le quitter. Encore +sept heures. + +L'espoir avivait la flamme de ses yeux tandis qu'il entrevoyait, +lui, avec dégoût, ces heures cruelles où il devrait tromper sa +famille. Elle le devina et s'apitoya sur le sort de son amant, +afin de détruire par avance les influences qu'elle redoutait: + +-- Pauvre enfant, sauras-tu mentir tout un soir? + +Il tressaillit de se sentir découvert, et lui répéta, non sans +âpreté, des paroles qu'elle avait prononcées: + +--Il n'y a plus de lâchetés quand on aime. + +--C'est horrible, reprit-elle, tu verras. Tu comprendras ma honte +et ma fatigue. Moi, je mens depuis que je t'aime. Courage. À ce +soir. + +Avant de rentrer, il fit en hâte quelques démarches pour emprunter +l'argent nécessaire. De son grand-oncle Étienne Roquevillard, +vieil original qui passait pour avare, et de sa tante Thérèse, +pieuse et aumônière, il obtint des subsides, un millier de francs +environ, plus cinq cents de sa soeur, Mme Marcellaz, et autant de +son futur beau-frère, Raymond Bercy. Il dut invoquer l'obligation +de dettes contractées au cours de ses années d'études. Cette ruse +lui procura une humiliation qu'il offrit à son amour, mais sans y +trouver l'apaisement. Cependant il ne réfléchit pas que tous les +étrangers auxquels il s'était adressé avaient refusé de lui porter +secours, tandis que sa famille, avec tendresse ou d'un ton bourru, +s'empressait de l'aider dans sa gêne imaginaire. + +À six heures, il revint à l'étude Frasne comme les clercs en +fermaient la porte. + +--J'ai une lettre ou deux à écrire, leur dit-il, je me charge des +verrous. + +Il écrivit en effet à ses relations les plus influentes pour leur +demander sans délai une place d'un bon rapport à Paris. Lauréat de +tous les concours, il comptait sur la recommandation de ses +anciens professeurs de droit. Il ne s'était jamais heurté aux +difficultés de l'existence et, confiant dans sa valeur, il ne +doutait point de les vaincre aisément. Où lui répondrait-on? Il +hésita, puis donna cette indication: _Milan, poste restante_. + +Par ces préparatifs qui occupaient son activité, il avait réussi à +tromper son regret de partir. Il le retrouva, aigu et poignant, +quand il lui fallut une dernière fois passer le seuil de la maison +paternelle. Il s'y glissa furtivement, fut aussitôt signalé, mais +s'enferma dans sa chambre. Marguerite vînt l'y chercher au moment +du dîner et le trouva la tête dans les mains, sous la lampe, si +absorbé qu'il ne l'avait pas entendue frapper. Elle lui prit les +poignets avec affection, et cette caresse le fit sursauter. + +--Maurice, quel chagrin as-tu? + +-- Je n'ai rien. +--Je suis ta petite soeur et tu ne veux pas me confier tes ennuis. +Qui sait? Je ne te serais pas inutile. + +Pour expliquer son air de souci qu'il ne pouvait nier, il invoqua +ces prétendus embarras d'argent qu'il venait de raconter à +diverses reprises. La jeune fille aussitôt l'arrêta. + +--Attends une minute. + +Elle s'éclipsa et quand elle reparut peu après, triomphante, elle +déposa devant lui un beau billet bleu de mille francs: + +--Est-ce assez? Père m'en avait donné trois pareils pour mon +trousseau. Il me reste heureusement celui-là. + +--Tu es folle, Marguerite. Je n'en veux pas. + +--Si, si, prends-le, je suis si contente. Quelques chemises de +moins ne m'appauvriront guère. + +Elle riait, et lui, les nerfs tout vibrants, se sentait des larmes +au bord des paupières. Par un grand effort il réussit à se +contraindre, et se contenta d'attirer la jeune fille sur son +coeur, --sur ce coeur qui n'appartenait donc pas tout entier à Mme +Frasne. + +--Aime-moi toujours, murmura-t-il, quoi qu'il arrive. + +Elle leva sur lui des yeux interrogateurs. Mais, retenue par sa +propre générosité, elle n'osa pas lui réclamer un secret en +échange, et, l'emmenant à la salle à manger, elle lui glissa +doucement ces mots comme une prière: + +--Sois gentil avec père, et je t'aimerai plus encore. + +Le dîner se passa sans incident, grâce à la présence de Raymond +Bercy, qui facilita l'entrevue de M. Roquevillard et de son fils. +Dans la soirée, Maurice se retira de bonne heure, sous le prétexte +d'une migraine. Il traversa la chambre de sa mère, qui continuait +de souffrir. L'âme en détresse, il put embrasser la malade dans +l'obscurité. Elle le reconnut à ses lèvres et d'une voix faible +elle l'appela par son nom en lui caressant le visage de la main. +Il étouffa un sanglot et sortit. L'amour lui ordonnait de telles +cruautés. + +Il prépara sa valise, qu'il fit légère afin de pouvoir la porter +lui-même à la gare, rassembla dans un portefeuille son argent +personnel, celui de ses emprunts et celui de Marguerite, en tout +un peu plus de cinq mille francs, ce qui, dans son inexpérience de +la vie, lui paraissait une somme importante; plia les quelques +bijoux qui lui appartenaient et dont il pourrait tirer parti, et +la toilette de l'exécution étant terminée, il attendit comme un +condamné à mort l'heure qui lui livrerait sa bien-aimée. Sa +raison, son infaillible raison, le soutenait dans sa décision, et +lui représentait la beauté de vivre librement pour son propre +compte au lieu de prendre rang, comme le dernier de la classe, +dans la chaîne ininterrompue des Roquevillard. + + * * * * * + +...Rassuré par l'attitude de Maurice et par une demi-confidence de +sa fille, M. Roquevillard s'était endormi sans inquiétude +immédiate, après s'être décidé toutefois à éloigner son fils de +Chambéry. Il s'adresserait à un ancien ami qu'il avait obligé +diverses fois et qui, après avoir beaucoup roulé à travers le +monde et dévoré son patrimoine, s'était installé à Tunis, comme +avocat, y voyait ses affaires prospérer et lui exprimait dans ses +lettres le désir de se reposer ou, tout au moins, de trouver une +aide. À vingt-quatre ans, un tel voyage, une telle vie, n'était-ce +pas, avec la nouveauté, l'oubli, le salut? + +Dans la nuit, il crut entendre ouvrir et fermer une porte. Le +silence étant retombé sur la maison, il pensa qu'il s'était trompé +et s'efforça de retrouver le sommeil. Après une lutte assez +longue, il frotta une allumette, regarda sa montre, qui marquait +minuit et demi, se leva et sortit de sa chambre. Au bout du +corridor, une raie de lumière filtrait sous la porte de Maurice. +Il s'approcha, écouta et, ne percevant aucun bruit, il frappa. Il +ne reçut pas de réponse. Après une hésitation, il entra: + +--Il aura oublié d'éteindre sa lampe, essayait-il de se persuader, +quand l'anxiété le tenaillait déjà. + +Il vit d'un coup d'oeil le lit intact, un tiroir vide. Il rentra +chez lui, s'habilla en hâte et malgré ses soixante années courut +comme un jeune homme vers la gare. L'heure de l'express d'Italie +devait être passée, mais il restait un dernier train dans la +direction de Genève. Un employé qui le connaissait le renseigna. +Maurice était parti _avec elle_. Ils avaient pris leurs billets +pour Turin. + +Seul, il poussa un gémissement comme en ont les chênes au premier +coup de hache. Mais, comme eux, il était résistant et contre le +sort il se raidit. + +Une race, une famille, une existence même ne sont pas compromises, +ne peuvent pas être compromis par une faute de jeunesse. Il +retrouverait son fils tôt ou tard, il le ramènerait au foyer, ou +bien ce serait la destinée qui se chargerait de ramener l'enfant +prodigue, et, comme dans la parabole, il aurait la faiblesse de +tuer le veau gras à son retour, au lieu de lui adresser des +reproches. Le foyer paternel c'est là qu'on vient panser ses +blessures, là qu'on est certain de ne jamais être repoussé. Un +mari peut abandonner sa femme, une femme son mari, des enfants +ingrats leurs père et mère: un père et une mère ne peuvent pas +abandonner leur enfant, quand tout l'univers l'abandonnerait. + +La ville était comme morte sous la lune. Le pas de M. Roquevillard +retentissait dans ce désert. De la rue de Boigne qu'il remontait, +il vit le château dresser devant lui ses tours claires, que la +perspective nocturne allongeait. Sur leur façade, un arbre voisin +dessinait l'ombre de ses feuilles. Dans quelques heures, la cité +muette retrouverait la vie pour jeter ses rires insultants sur ce +drame de famille. + +Quand il ouvrit sa porte, une ombre blanche vint à lui. C'était +Marguerite. + +--Père, qu'y a-t-il? + +À défaut de sa femme, il pouvait avec elle partager le poids de +l'épreuve. Il l'estima assez pour ne lui rien cacher. + +--Ils sont partis, murmura-t-il brièvement. + +--Ah! soupira-t-elle, ayant compris et se rappelant l'expression +douloureuse de son frère. + +De nouveau le père et la fille se serrèrent l'un contre l'autre +dans une angoisse commune. Puis, avec tendresse, il la reconduisit +jusqu'à sa chambre et la quitta sur cette recommandation: + +--Laissons dormir ta mère, petite. Elle saura toujours assez tôt +notre peine. + + +IV + +LA VENGEANCE DE MAITRE FRASNE + + + +Une petite valise à la main, engoncé dans son pardessus à cause de +la fraîcheur matinale, M. Frasne descendit de l'express de sept +heures à la gare de Chambéry, et d'un pas rapide regagna son +domicile après deux jours d'absence. À l'air emprunté de la femme +de chambre qui lui ouvrit la porte, il comprit immédiatement qu'il +s'était passé ou qu'il se passait quelque chose dans sa maison. +C'était un homme approchant de la cinquantaine, assez bien +conservé, correct, froid et distingué au premier aspect, mais dont +les lèvres charnues et surtout les yeux à fleur de tête, à demi +dissimulés derrière le lorgnon, causaient bientôt une impression +inquiétante: + + --Tout va bien? demanda-t-il malgré son fâcheux pressentiment. Et +Madame? + +La servante mît dans sa réponse un imperceptible accent de +raillerie: + +--Madame est partie hier soir pour l'Italie avec ses malles. + +--Pour l'Italie? + +--Oui, monsieur. + +--À quelle heure? + +--À minuit. + +--Sans explications? + +--Madame m'a dit en s'en allant que Monsieur était prévenu. + +--En effet, répliqua M. Frasne avec sang-froid. Vous me porterez à +déjeuner dans mon cabinet. + +Et sans manifester plus de surprise, il entra dans son cabinet de +travail, qui communiquait avec l'étude. À quoi bon interroger +cette fille malveillante et évidemment mal renseignée? La nouvelle +inattendue qu'il recevait à bout portant comme un coup de feu ne +lui faisait encore aucun mal. Il n'en éprouvait que de +l'étonnement. Une blessure, même mortelle, ne se distingue pas +tout d'abord d'un simple choc. Il faut quelque temps pour en +souffrir. Le regard aiguisé et les nerfs tendus, il remarqua sur +la table une lettre fermée qui s'y trouvait placée de façon +ostensible et presque agressive. Il la prit en main sans l'ouvrir, +cherchant à la deviner. Elle contenait sans doute l'explication de +ce départ, --abandon, bravade ou inconséquence? Après neuf années +de mariage, il était si peu sûr de sa femme que toutes les +conjectures lui paraissaient également vraisemblables. Devait-il +lui chercher un compagnon de fuite ou imaginer le caprice d'une +neurasthénique qui ne tarderait pas à rentrer au bercail? Le nom +de Maurice Roquevillard ne s'imposait pas à son esprit. Mme Frasne +recherchait les hommages et s'en divertissait: chacun lui faisait +une cour anodine. Il pouvait donc ne pas prendre au sérieux la +banale amitié qu'elle témoignait à son clerc, bien que par des +lettres anonymes il eût appris que la ville s'en préoccupait avant +lui. Il partageait le dédain assez commun des hommes mûrs pour les +jeunes gens qui, prenant le temps pour allié, se contentent +volontiers de l'espérance. À mesure qu'on perd sa jeunesse, c'est +toujours son âge ou un âge rapproché du sien que l'on attribue aux +séducteurs. Les sentiments ne valaient à ses yeux qu'appuyés sur +des contingences, et il savait combien d'adultères de désir les +coalitions morales de la province empêchent de se réaliser. Puis, +comment admettre une hypothèse aussi déraisonnable que le +renoncement volontaire à une situation confortable et de tout +repos? Il ne comprenait pas, mais il se trouvait en présence d'un +fait, lui qui n'attachait d'importance qu'aux faits. Irrité de ce +mystère que sa clairvoyance n'élucidait pas, il déchira +l'enveloppe et lut: + +"Monsieur, je ne vous ai jamais aimé, et vous le saviez. Qu'est-ce +que le coeur d'une femme pour qui la possède par acte authentique? +J'ai pu subir neuf ans cet esclavage parce que je n'aimais pas. +Tout est changé aujourd'hui: je me libère loyalement au lieu de me +partager. Qui me retiendrait? Au début de notre mariage vous +redoutiez les enfants: il eût peut-être suffi d'une petite main +tendue pour m'enchaîner tout à fait, mais notre maison est vide et +personne n'a besoin de moi. Vous m'avez estimée cent mille francs +dans notre contrat de mariage. Vous trouverez naturel que +j'emporte mon prix. J'ai payé, la première, avec ma jeunesse. En +vous quittant, je vous pardonne. Adieu. + +"Édith DANNEMARIE." + +Pour maître Frasne, soit par coutume professionnelle, soit par +tournure d'esprit positif, toutes les choses de la vie, même les +sentiments, se traduisaient en actes et obligations. Notre +caractère gouverne jusqu'à nos agonies dans ce naufrage ou son +existence s'abîmait, il n'était sur le moment sensible qu'à la +perte de sa femme et non à celle de son argent, bien qu'il n'en +fût pas prodigue; mais, pour revivre son passé et exaspérer sa +douleur, il alla d'instinct exhumer d'un carton son contrat de +mariage auquel la lettre faisait allusion. Avec, le papier timbré, +il évoqua plus nettement la grande passion de son arrière- +jeunesse. Il revit, sur un seuil d'église, une jeune fille svelte +et souple dont les mouvements et les yeux dénonçaient la fièvre +intérieure. C'était à la Tronche, près de Grenoble, son pays +d'enfance. Il y venait en vacances chaque été, de Paris où il +était premier clerc; il ne pouvait se résoudre, malgré la +quarantaine menaçante, à quitter définitivement la capitale pour +acquérir une étude en Dauphiné. Informations prises, Édith +Dannemarie habitait avec sa mère, dans le voisinage, une petite +maison où les deux femmes s'étaient retirées presque sans +ressources après la mort du chef de famille, qui s'était ruiné au +jeu. Une jeune fille à la campagne, avec ces yeux-là, devait être +une proie facile. Deux ans de suite, il tenta de s'en emparer. +Elle attendait un prince, car elle était exaltée, et +s'impatientait de l'attendre, la solitude échauffant son +imagination. Ainsi elle le rebutait, mais pas assez pour +l'éloigner sans retour. Elle découvrait sans études préparatoires +l'art de se promettre en se refusant et le pratiquait aux dépens +d'un homme que des conquêtes dans un monde trop aisé et des +habitudes sensuelles devaient rendre plus irritable et nerveux +devant cette coquetterie. Il dut se reconnaître vaincu: son désir +fut plus fort que son intérêt. Ayant perdu ses parents qui lui +transmettaient un bel héritage, il se décida enfin à demander +officiellement la main qui le repoussait tout en lui montrant la +place d'un anneau de fiançailles. + +Comment pouvait-il, à travers les clauses laconiques d'un contrat, +relever les traces de cet amour? Un article concédait à la future +épouse, en considération du mariage, une donation de cent mille +francs; non pas, comme il est d'usage et presque de style en +pareil cas, une donation sous la condition de survie du donataire, +mais une donation immédiate, comportant une translation de +propriété. Cette générosité anormale, c'était la preuve de sa +faiblesse, le témoignage lamentable de sa défaite. Elle conférait +l'authenticité à sa passion. + +M. Frasne fut arraché à son examen par la femme de chambre qui lui +apportait son chocolat. Elle observa son maître du coin de l'oeil +tout en le servant, et fut déconcertée de lui voir en main des +papiers d'affaires. Il compulsait un dossier, quand elle guettait +son dépit ou sa fureur pour l'annoncer à la ville. D'un geste, il +la congédia. Il déjeuna sans appétit, par ordre de sa volonté; +n'aurait-il pas besoin de ses forces intactes, tout à l'heure, +quand il lui faudrait prendre une décision? + +Tandis qu'il avalait de petites gorgées brûlantes, il achevait de +revivre les années mortes. Il les revivait à son point de vue, +incapable, comme beaucoup d'hommes et comme presque toutes les +femmes, de se représenter celui de son partenaire. C'était, après +bien des hésitations et des délais qui ne venaient pas de son +côté, le mariage à la Tronche, puis le départ pour Paris. Paris +lui révélait une compagne inconnue qui, de l'isolement et de la +monotonie, passait sans transition et sans surprise à la plus +folle agitation. Elle ne le ménageait pas dans sa maturité, mais +il ne respectait pas sa jeunesse. C'était alors que, dans l'espoir +de se reposer en province, il avait acquis à Chambéry l'office de +maître Clairval, à défaut d'une étude vacante à Grenoble. Mme +Frasne s'était pliée, avec l'indifférence de ceux que la vie ne +peut plus satisfaire, à un changement d'existence aussi radical. +Elle paraissait accepter la retraite comme le plaisir, sans élan +mais sans objection. Deux ans s'étaient écoulés ainsi, paisibles +autant qu'ils pouvaient l'être auprès d'une femme qui, même dans +le calme, ne cessait d'inspirer quelque inquiétude. Et +brusquement, quand il la croyait enlisée dans l'aisance, les +bonnes relations et le trantran journalier, sans crier gare, elle +abandonnait le domicile conjugal pour s'enfuir avec un amant. + +Abattu par une catastrophe qui ne le trouvait pas préparé, le +notaire avait remonté machinalement la pente de ses souvenirs que +précisait un acte civil. De nouveau il rencontra l'abîme et, cette +fois, il le mesura mieux. Ce Maurice Roquevillard qu'il dédaignait +en arrivant s'imposait maintenant à sa fureur jalouse. Édith +n'était point partie seule. Elle était partie avec lui, +probablement, sûrement. En ce moment même, là-bas, très loin, en +Italie, hors d'atteinte, il la pressait sur sa poitrine... M. +Frasne prit son mouchoir, le passa sur ses yeux, puis le déchira à +pleines dents. Il pleurait et ne se possédait plus. "Il m'aime à +sa manière ", avait-elle dit de lui. +Cette manière, qui n'est pas la plus noble, est la plus fertile en +tourments: elle se heurte à des images définies et cruelles, elle +laboure le coeur, comme une charrue la terre, et met à nu la +haine. + +M. Frasne reprit la lettre et le contrat, non plus pour +approfondir sa misère, mais pour y chercher sa vengeance. Les +clercs ne tarderaient pas à envahir l'étude. Il fallait avant leur +venue mener son enquête, forger ses armes. L'argent qu'elle avait +emporté, qu'elle avait volé, ---car une donation entre époux +serait dans tous les cas annulée à la suite du divorce prononcé +contre le donataire,-- elle avait dû le prendre dans le coffre- +fort. Il avait récemment encaissé un prix de vente de cent vingt +mille francs, qui devait être versé dans quelques jours, lors de +la passation de l'acte. Par sa propre indiscrétion, elle avait pu +l'apprendre. Une clef se fabrique ou se dérobe, mais la +mystérieuse combinaison de chiffres sans laquelle cette clef ne +sert de rien, comment l'avait-elle découverte? + +Il se leva et s'approcha du coffre-fort, qui ne portait aucune +trace d'effraction. Il fouilla sa poche et prit son trousseau. +Alors il s'aperçut que cette clef-là y manquait. Elle avait dû en +être distraite le jour du départ. Il la possédait en double, il +est vrai, et avait confié l'autre, selon l'usage, à son premier +clerc pendant son absence. Il attendrait donc, pour ouvrir et +vérifier le contenu du meuble, l'arrivée du clerc qui, d'ailleurs, +servirait de témoin. + +Revenant à sa table de travail, il chercha un code pénal et +commença d'en parcourir les paragraphes au titre des crimes et +délits contre la propriété. Il lut à l'article 380 que les +soustractions commises par des maris au préjudice de leurs femmes, +par des femmes au préjudice de leurs maris ne peuvent donner lieu +qu'à des réparations civiles. Mais la fin du même article, qui le +désarmait contre l'infidèle, l'armait contre son complice: +"_À l'égard de tous autres individus qui auraient recélé ou +appliqué à leur profit tout ou partie des objets volés, ils seront +punis comme coupables de vol._" Parti sur cette piste, il trouva +mieux encore. +L'article 408, qui traitait de l'abus de confiance, y voyait une +circonstance aggravante lorsqu'il était commis par un officier +public ou ministériel, ou par un domestique, homme de service à +gages, élève, clerc, commis, ouvrier, compagnon ou apprenti au +préjudice de son maître, et la peine devenait alors celle de la +réclusion. Qui l'empêchait d'accuser Maurice Roquevillard et même +de l'accuser seul? N'était-ce pas vraisemblable? Le jeune homme +connaissait les lieux, les versements opérés à l'étude, la date +des contrats, l'absence du notaire. Il avait pu surprendre le +secret de la serrure, soustraire momentanément la clef du premier +clerc. Sans fortune personnelle, il avait dû se procurer des +ressources pour enlever sa maîtresse. Enfin, sa fuite à l'étranger +ne le dénonçait-elle pas? Sans doute la déclaration de Mme Frasne +démentait expressément cette version. Mais la déclaration de Mme +Frasne, inefficace contre elle et gênante contre son amant, il +suffisait de la supprimer. Elle détruite, rien n'innocentait plus +ce dernier. Et même il perdait tout moyen de défense pour se +défendre, ne devrait-il pas se retourner contre sa compagne, +admettre au moins une vie commune aux frais de celle-ci? Un homme +d'honneur ne le pouvait faire. Sa condamnation était donc +certaine. L'extradition terminerait sa fuite amoureuse. Il +comparaîtrait devant les assises. Flétri, déchu, brisé, il +expierait pour les deux coupables. Enfin sa famille, pour atténuer +sa faute, restituerait peut-être la somme dérobée. Ainsi le +désastre serait sauf au moins de toute perte matérielle. Et la +perte matérielle ne semblait déjà plus négligeable à M. Frasne +plus réfléchi. + +À mesure qu'il explorait dans tous les sens une combinaison aussi +fertile en déductions et la conduisait jusqu'au dénouement, il +sentait son désespoir s'alléger. Il oubliait sa douleur en +apprêtant le supplice du rival. Il envisageait sans pitié les +conséquences les plus lointaines de la vengeance, et jusqu'à +l'abaissement de ces orgueilleux Roquevillard, qui pourtant +avaient accueilli le successeur de maître Clerval en ami. Dans son +malheur, il eût jeté sa souffrance comme une malédiction à tout +l'univers. Une dernière fois il relut cette lettre qui, seule, +mettait obstacle à son projet, puis, résolu, il la jeta au feu et +la regarda se tordre sous l'action de la flamme, noircir et se +réduire en cendres. + +Neuf heures sonnèrent. + +Ponctuels, les clercs entrèrent un à un dans l'étude et gagnèrent +leurs pupitres. Le patron franchit aussitôt la porte de +communication, et, sans les saluer, il interpella le principal +d'un ton préoccupé: + +-- Philippeaux, je ne retrouve pas la clef du coffre-fort. + +--Mais la voici, monsieur, répliqua le clerc. Vous me l'avez +confiée pendant votre absence. Je ne m'en suis pas servi. + +--C'est juste, venez avec moi. + +Les deux hommes passèrent dans le cabinet. + +M. Frasne ouvrit le meuble et y remarqua tout de suite un certain +désordre. + +--Vous avez cherché quelque chose, un testament peut-être? + +Philippeaux protesta avec la plus grande énergie: + +-- Non, monsieur, je vous jure. + +--Alors, je ne comprends plus. Tenez: cette enveloppe a été +déchirée. Elle contenait le prix d'acquisition de Belvade: cent +vingt mille francs. Nous les avons comptés ensemble. + +--En effet, convint le clerc effrayé. + +Très calme, le notaire ne poussa pas plus loin ses investigations +et referma soigneusement le coffre-fort. + +--Quelqu'un est entré ici. + +--C'est impossible, monsieur. + +--Je vous dis que quelqu'un est entré ici. Nous vérifierons le +contenu devant le commissaire de police. Qui a fermé l'étude hier +soir? + +--Maurice Roquevillard. + +--Est-il resté seul? + +--Oui, pour écrire des lettres. + +--Combien de temps? + +--Je ne sais pas. Je l'ai rencontré sous les Portiques une demi- +heure plus tard. Il m'a rendu les clefs. + +--Les clefs? Celle du coffre-fort fait partie de votre trousseau? + +--Oui. +-- C'est imprudent. + +Après un silence, M. Frasne reprit: + +--Pourquoi n'est-il pas encore arrivé? + +--Qui? + +--Maurice Roquevillard. + +--Il ne reviendra pas, lança le clerc d'une voix vindicative. + +M. Frasne le fixa de ses yeux perspicaces. De cet examen, il tira +deux conclusions le bruit de son malheur courait déjà la ville, et +Philippeaux, dont il soupçonnait la jalousie, serait un sûr allié. +Néanmoins, il joua l'ignorance. + +--C'est juste. Il devait retourner chez son père. + +--Non, monsieur, il a pris le train hier soir, à minuit. + +--Pour quelle destination? + +--L'Italie. + +--Ah! je comprends enfin, avoua cette fois le notaire. + +Et lentement il prononça son arrêt: + +--Ce serait donc lui qui aurait forcé mon coffre-fort. Comment +aurait-il trouvé le chiffre? + +Philippeaux baissa la tête: la peur et l'envie faisaient de lui un +délateur. + +--Le chiffre est inscrit sur mon agenda, mais sans indication: ma +mémoire est mauvaise. Roquevillard a pu le lire, se douter de son +emploi. + +De nouveau M. Frasne, que servaient les circonstances, dévisagea +son clerc et dissimula son contentement: + +--Vous êtes deux fois imprudent, Philippeaux. Priez un de vos +camarades d'appeler le commissaire de police. Il perquisitionnera +lui-même. + +Ainsi le meuble fut visité légalement en présence de plusieurs +témoins. M. Frasne dressa patiemment son inventaire. Nulle pièce +ne manquait et le chiffre de l'encaisse était exact. + +--Il reste à vérifier cette grande enveloppe qui a été descellée, +dit tranquillement le notaire, qui conduisait l'enquête avec +méthode. Elle contenait le prix d'acquisition de Belvade, vingt +hectares, cent vingt mille francs en billets de banque. Je les ai +comptés avant de partir, devant mon premier clerc ici présent qui +en témoignera. + +--Parfaitement, monsieur. + +-- Le chiffre est consigné là, tout au long. Or, l'enveloppe ne +renfermait plus que vingt billets. + +--On m'a volé cent mille francs, conclut M. Frasne. + +--Comment expliquez-vous, objecta le commissaire, que le voleur +n'ai pas tout emporté? D'habitude, ils ne limitent pas +volontairement leurs profits. + +--Je l'expliquerai au parquet, où je porte immédiatement ma +plainte. + +--C'est votre affaire. Vous soupçonnez donc quelqu'un? + +--Oui. + +--Vos domestiques? + +--Non. Ils seraient partis. Et d'ailleurs, ils n'auraient pas su +découvrir le chiffre. + +--Bien. Je vais rédiger mon procès-verbal. + +--Accompagnez-moi au palais. C'est à deux pas. + +--Comme vous voudrez. + +Ils se rendirent au parquet directement. Le notaire eut avec le +procureur de la République une longue conférence, qui se prolongea +après le départ du commissaire de police. Comme il redescendait +l'escalier, au bas des marches il croisa M. Roquevillard qui +venait à la Cour. Il était midi et quart, l'heure d'ouverture de +l'audience. Les deux hommes se regardèrent et se saluèrent. + +V + +LA FAMILLE EN DANGER + + +Avant l'entrée en séance des conseillers, d'habitude avocats et +avoués, dans la salle des pas-perdus, bavardent quelques minutes +entre eux. C'est le laminoir où passent les nouvelles de la ville. +Mais M. Roquevillard, recherché pour sa belle humeur et redouté +pour ses pointes, agrafa sa robe au vestiaire, et gagna +directement sa place à la barre. De loin, ses confrères le +considéraient avec une curiosité malveillante en s'égayant de +l'équipée du jeune Maurice, qu'ils traitaient d'ailleurs avec +légèreté et comme une revanche contre la contrainte des moeurs en +province. Il paraissait absorbé dans la préparation de sa +plaidoirie. Un huissier vint à son banc et lui toucha l'épaule: + + --Maître, on vous demande au parquet. + +Il se leva aussitôt avec déférence: + + --J'y vais, dit-il. + +Il arrive quotidiennement que le ministère public profite de la +présence d'un avocat à l'audience pour le faire appeler au sujet +de quelque affaire pénale. M. Roquevillard, néanmoins, n'était pas +sans inquiétude: sa rencontre, sur le seuil du palais, avec M. +Frasne, lui inspirait cette réflexion: + +--Commettrait-il la folie de déposer une plainte en adultère? + +Légalement, l'adultère demeure un délit. Il appartient au mari +seul de le dénoncer, et c'est un privilège dont il use rarement. +Mais le visage du notaire était si malaisé à déchiffrer... + +Le procureur de la République, M. Vallerois, dirigeait le parquet +de Chambéry depuis plusieurs années. Il avait eu le temps +d'apprécier la probité professionnelle, le caractère et le talent +de l'avocat. On parlait, il est vrai, de la candidature éventuelle +de celui-ci aux prochaines élections législatives, et l'opposition +au pouvoir trouverait en lui, s'il acceptait, son chef le plus +énergique et le plus autorisé. L'accusation de M. Frasne +détruisait fatalement ce danger politique. Fonctionnaire +ambitieux, M. Vallerois le constatait sans déplaisir quand M. +Roquevillard entra dans son cabinet. + +Il n'y songea plus lorsqu'il dut lui parler et ce fut son honneur +de ne plus voir en face de lui qu'un honnête homme dans l'épreuve. +Il lui tendit la main et commença: + +--Je dois remplir auprès de vous une mission pénible. + +Il s'arrêta et hésita. La force morale de l'avocat se montrait +mieux dans les circonstances difficiles. Il sut gré au procureur +de sa délicatesse, mais il marcha droit au but. + +--Il s'agit de mon fils. + +--Oui. + +--D'une instance en divorce où son nom est mêlé? D'une plainte en +adultère? + +--Non, malheureusement. + +--Malheureusement? + +Ce mot ne pouvait guère avoir qu'une signification. D'une voix +ferme, mais assourdie, M. Roquevillard demanda: + +--S'agirait-il d'un accident? d'un suicide? + +--Non, non, rassurez-vous, s'écria M. Vallerois, se rendant compte +de l'erreur qu'il avait provoquée. Il est parti cette nuit avec +Mme Frasne toute la ville le sait. Mais ce qui est plus grave, +c'est que M. Frasne qui sort d'ici a déposé entre mes mains une +plainte en abus de confiance contre lui. + +Malgré sa possession de lui-même, le vieil avocat, le rouge au +front, s'indigna: + +--Abus de confiance? Je connais mon fils. C'est impossible. + +Le procureur lui donna lecture de la dénonciation que le notaire +avait signée et des constatations relevées par le commissaire de +police. Attentif, M. Roquevillard l'écouta sans l'interrompre. Ce +pouvait être, c'était l'effondrement de sa famille, la honte de +son nom. Maître de lui, mais frappé au coeur, il conclut: + +--M. Frasne se venge bassement. + +--Comme vous je le crois, reprit M. Vallerois, qui laissa paraître +sans détour sa sympathie. Mais l'argent a disparu: comment arrêter +l'action publique? + +-- Mon fils n'est pas seul en cause. Quand un enfant de vingt ans +enlève une femme de trente ans, lequel des deux prépare et dirige +l'expédition? + +--Je l'ai donné à entendre tout à l'heure, à cette place même, +avec insistance. J'ai recommandé la prudence et réclamé vingt- +quatre heures de réflexion. Je me suis heurté à une décision +formelle. La justice va suivre son cours. Je suis obligé de +commettre le juge d'instruction. + +Rassemblant son courage devant ce coup du sort, M. Roquevillard se +taisait, tandis que le chef du parquet tournait et retournait +l'insoluble problème: + +--Il y a contre lui des présomptions graves, précises, +concordantes d'abord les facilités de sa situation à l'étude, puis +sa présence hier soir, avec les clefs, après le départ des autres +clercs, son manque de ressources pour entreprendre son audacieux +enlèvement, et jusqu'au souci d'arrêter lui-même le chiffre de son +vol, comme on fixe la quotité d'un emprunt qu'on restituera. + +--Il y a pour lui d'autres présomptions, répliqua fièrement le +père. D'abord sa famille. On ne ment pas à toute une lignée de +braves gens. Et qui vous dit qu'il est parti sans ressources? +Quand son argent à lui sera épuisé, il reviendra, j'en réponds. + +Leur entretien fut interrompu par un huissier qui venait chercher +l'avocat dont la Cour attendait la plaidoirie: + +--Je vous suis, dit M. Roquevillard en le congédiant d'un geste. + +--Mais s'il est arrêté, comment se défendra-t-il? reprit M. +Vallerois. Comprenez bien que son cas est mauvais. Les preuves +s'accumulent contre lui. Et dans l'hypothèse la plus favorable, +pour se disculper, il faudra qu'il accuse. Le voudra-t-il? Et il +passera toujours pour complice. Dans tous les cas, si vous +connaissez le lieu de sa résidence, conseillez-lui d'attendre, +avant de rentrer en France. Je réclamerai mollement l'extradition. + +M. Roquevillard secoua la tête avec énergie. + +--Non, non. Fuir, c'est avouer. Il faut qu'il revienne. Je +trouverai des preuves d'innocence... + +Et après un instant de réflexion où il pesa le pour et le contre, +il ajouta: + +--Puisque notre malheur vous touche, monsieur le procureur, +m'autorisez-vous à vous demander un service, un grand service qui +peut encore nous sauver? + + +--Lequel? + +--Proposez à maître Frasne de retirer sa plainte contre le +paiement intégral de cent mille francs. + +--Vous les restitueriez? + +--Je les paierais. + +--Et si votre fils n'est pas coupable? + +--Il est dans une impasse, vous l'avez dit. Notre honneur vaut +davantage. Même des poursuites l'éclabousseraient. + +--Maître Frasne passe pour intéressé. Sa plainte n'est peut-être +pour lui qu'un moyen de rentrer dans ses fonds. Essayez de la +moitié. + +--Non, pas de marchandage. Le paiement contre le retrait. + +Par un souci de tranquillité et de bienséance, le magistrat +ébranlé se retrancha derrière des scrupules professionnels. + +--Vous avez raison. J'ai le désir de vous obliger, maître. Et je +l'ai plus encore devant votre sacrifice. Mais convient-il à mon +caractère de tenter une démarche aussi anormale? + +M. Roquevillard mit un peu d'émotion dans sa réponse. + +--Elle est anormale, c'est vrai. Mais le temps presse. Je plaide à +la Cour. Tout à l'heure la plainte sera ébruitée. Vous seul la +connaissez et pouvez la suspendre encore, l'anéantir. Je vous en +supplie. + +--C'est impossible: je ne puis me rendre chez un plaignant. + +--Vous pouvez le faire venir au parquet. + +--Soit, dit M. Vallerois. Le moyen est cher, mais sûrement +efficace. Je présenterai la proposition en mon nom, afin que si +par hasard j'échoue, vous ne soyez pas engagé par une offre qui +paraîtrait une acceptation du vol. + +--Merci. + +Ils se séparèrent. L'avocat rentra dans la salle d'audience où les +conseillers s'impatientaient, et commença de plaider avec sa +lucidité accoutumée. Devant l'ordre serré de son argumentation, +nul ne soupçonna l'angoisse qui le torturait. Mais quand il +s'assit, le vieux lutteur, qui n'était jamais las, sentit une +fatigue extrême, lourde comme le poids inconnu de la vieillesse. + +Après la plaidoirie adverse et une courte réplique, il reprit +enfin sa liberté. Il regarda sa montre: elle marquait trois heures +et demie. Pendant ces trois heures d'intervalle, le sort de son +fils s'était décidé. Il remonta au parquet où l'attendait M. +Vallerois, et comprit immédiatement que le magistrat avait échoué. + +--M. Frasne est revenu, expliqua celui-ci. Vous aviez raison il se +venge. + +--Il refuse? + +--Catégoriquement. Il préfère sa haine à son argent. En vain, j'ai +pesé sur lui de toutes mes forces, invoqué le scandale qui +rejaillirait sur sa femme, parlé même du manque de preuves. Il m'a +répondu que, si je ne mettais pas en mouvement l'action publique, +il se constituerait partie civile devant le juge d'instruction. +C'est son droit, et sa résolution est inébranlable. + +--Et si je tentais, moi, de le fléchir? Nous étions en bonnes +relations. + +--Cette visite serait inutile, pénible et même compromettante. Je +ne vous y engage point. Je lui ai parlé de votre famille, de vous. +Il m'a répliqué: "Son fils m'a arraché le coeur. Tant pis si les +innocents paient pour les coupables." + +M. Roquevillard réfléchit un instant, s'inclina devant ce conseil +dont il approuva l'exactitude, et prenant congé du procureur, il +lui tendit la main: + +--Il me reste à vous remercier. Vous m'avez traité en ami, je ne +l'oublierai pas. + +--Je vous plains, répondit M. Vallerois touché. + +Sa serviette sous le bras, l'avocat regagna sa maison. Il se +hâtait de son pas toujours jeune, portant haut la tête selon son +habitude, mais le visage très pâle. Sous les Portiques, asile des +flâneurs, il croisa des amis qui se détournèrent, tandis que les +passants le dévisageaient avec insistance, avec raillerie. Il +comprit que les clercs de l'étude Frasne colportaient déjà à +travers la ville la honte des Roquevillard. Les Roquevillard: +c'était, depuis des siècles, la première défaillance de la race. +Fallait-il qu'elle fût guettée pour qu'on la répandît avec cette +rancune! Et que de basse envie soulevait donc l'orgueil d'un nom! +La faiblesse d'un descendant détruisait tout un passé d'énergie et +d'honneur qui avait fourni depuis tant d'années des exemples +virils. Et ceux qui s'en réjouissaient ne comprenaient-ils point +que cet écroulement les atteignait?... + +Il se redressa et ralentit sa marche. Personne ne supporta son +regard. Se raidissant dans le mépris, il songeait, tandis qu'il +faisait face à l'orage: "Chiens, aboyez à distance. Mais +n'approchez pas. Tant que je serai vivant, je protégerai les +miens, je les couvrirai de ma force. Et vous ne me verrez pas +souffrir." + +Devant sa porte, il fut absorbé par M. de la Mortellerie, son +voisin de campagne. Devrait-il subir déjà des condoléances et des +sympathies? Encore ce maniaque, en le recherchant, se montrait-il +le plus humain. Le vieux gentilhomme lui montra le château que +baignait la lumière du soir. + +--À la réception de l'empereur Sigismond, en 1416, lui confia-t-il +mystérieusement, le duc Amédée VIII donna dans la grande salle un +banquet dressé par Jean de Belleville, l'inventeur du gâteau de +Savoie. Les viandes étaient dorées, chargées d'ornements et de +banderoles aux armes des convives, et chacun recevait les mets qui +lui étaient destinés en portion simple, double ou triple suivant +son rang. J'aime cette distinction: il faut manger, non pas selon +son appétit, mais selon son importance. + +--Une portion m'eût suffi, répliqua M. Roquevillard en abandonnant +le fâcheux. + +Il ne pouvait, lui, tromper le présent avec les souvenirs du +passé. Il disparut sous la voûte, monta l'escalier, et gagna son +cabinet en évitant la chambre de sa femme toujours alitée. Mais +celle-ci, l'ayant entendu, le fit appeler dans l'espoir qu'il lui +donnerait des nouvelles de leur fils. Il la trouva seule, assise +sur son lit, dans l'ombre du jour qui tombait. + +--Marguerite est sortie, murmura-t-elle, et, osant à peine +formuler cette demande, elle ajouta: + +--Tu ne sais rien de Maurice? + +--Non, rien. De longtemps, sans doute, nous ne saurons rien. + +--Comme ta voix est dure, François! reprit la malade. Cette femme +l'a ensorcelé, comprends-tu, le pauvre enfant. + +--La faiblesse est une façon d'être coupable. + +Frappée de cet accent rigide, elle tourna le bouton de la lumière +électrique, et vit son mari comme atteint d'une vieillesse subite, +si pâle et les yeux si creusés, qu'elle pressentit le danger. + +--François, supplia-t-elle, il y a autre chose que tu me caches. +Ne suis-je plus comme autrefois ta compagne pour qui tu n'avais +pas de secrets? + +Il s'avança vers le lit: + +--Mais non, chère femme, il n'y a rien de plus. La désertion de +notre fils, n'est-ce pas assez? + +Redressée et les bras tendus, elle reprit sa supplication. + +--Je lis dans ton regard une menace terrible qui pèse sur nous. Ne +m'épargne pas comme la nuit dernière. Parle: j'aurai du courage. + +--Tu t'exaltes sans cause; il n'y a rien. + +--Je te jure que j'aurai du courage. Tu ne me crois pas? + +--Valentine, calme-toi. + +-- Attends, tu vas me croire. + +Et joignant les mains, la vieille femme que la maladie accablait +invoqua à voix haute la force de Dieu. Dans le visage exsangue et +émacié, sans reflet de vie, les yeux brillaient d'une ardente +flamme. + +--Valentine, dit-il doucement. + +Elle se tourna vers lui comme transfigurée: + + --Maintenant, dit-elle, maintenant, parle. Je puis tout entendre. +Est-il mort? + +--Oh! non! + +Elle avait eu le même cri que lui. Subjugué par cette foi qui +animait sa femme, il lui confia la redoutable accusation qui les +atteignait dans leur chair. Avec indignation, elle la repoussa. + +--Ce n'est pas vrai. Notre fils n'est pas un voleur. + +--Non. Mais pour tout le monde il le sera. + +--Qu'importe, s'il ne l'est pas en réalité. Et cela, je le sais, +j'en suis sûre. + +Mais d'un geste coupant, M. Roquevillard résuma le désastre: + +--Il nous déshonore. + +C'était le crime contre la race que, chef de famille, il jugeait, +tandis que la chrétienne songeait à la conscience. + +--Dieu, déclara-t-elle avec solennité, ne nous abandonnera pas. + +Comme elle prononçait cet unique mot d'espoir, Marguerite entra, +bouleversée et luttant contre son trouble. Elle regarda son père +et sa mère, les vit unis dans la même douleur, et, comme un +torrent qui renverse un barrage, elle brisa la contrainte qu'elle +s'imposait et se livra à ses sanglots. + +Mme Roquevillard l'attira sur son coeur: + +--Viens vers moi. + +--Qui t'a fait du mal? lui demanda son père. + +Avec une surexcitation fébrile, elle domina sa détresse: + +--On nous insulte. + +--Qui? + +--Je viens de chez Mme Bercy. Raymond était là. Elle m'a dit: +"Vous avez un joli frère." C'était mal de sa part. Moi je baissais +la tête. Elle a repris: "Vous savez ce que racontent les clercs de +l'étude Frasne?" Je me taisais toujours. "Ils racontent que votre +frère ne s'est pas contenté de la femme." --" Maman! " a crié +Raymond faiblement. Moi, j'étais déjà debout. Achevez, madame, +vous le devez. " Elle a osé achever: "Il a emporté la caisse." +Alors j'ai dit: "Je vous défends d'insulter mon frère." Et à mon +fiancé, j'ai ajouté: "Vous, monsieur, qui ne savez pas me protéger +chez vous, je vous rends votre parole." Il a voulu me retenir, +mais je n'ai plus rien écouté, et me voilà. + +--Chère petite! murmura sa mère en l'embrassant. + +--Ah! se récria M. Roquevillard redressé sur les têtes jointes de +sa femme et de sa fille, on condamnera donc toujours sans +entendre. + +Mais déjà Marguerite oubliait son malheur personnel pour le +malheur commun. Elle se releva et vint à son père qu'elle fixa +dans les yeux: + +--Vous en qui j'ai confiance, répondez-moi ce n'est pas vrai, +n'est-ce pas? + +--C'est faux! assura la malade. + +-- Je l'espère, dit le chef de famille. Mais toutes les apparences +sont contre lui, et il risque d'être condamné. + +--Condamné? + +--Oui, condamné, répéta l'avocat, et nous tous avec lui qui +portons le même nom, venons du même passé et marchons vers le même +avenir. + +D'un geste, il parut protéger les deux femmes en larmes et menacer +le déserteur: + +--Un instant de faiblesse suffit à briser l'effort de tant de +générations solidaires. Ah! que là-bas, dans sa fuite honteuse, il +mesure l'étendue de sa trahison: les fiançailles de sa soeur +rompues, l'avenir de son frère atteint, la santé de sa mère +ébranlée, notre fortune compromise, notre nom taché et notre +honneur sali! Voilà son oeuvre. Et cela s'appelle l'amour! +Qu'importe qu'il n'ait pas dérobé une somme d'argent? À nous, il +nous a tout volé. Aujourd'hui que nous reste-t-il? + +--Vous, s'écria Marguerite. Vous le sauverez. + +--Dieu, dit Mme Roquevillard qui retrouvait dans le malheur une +étrange sérénité. Ayez confiance: les mérites d'une race ne sont +jamais perdus. Ils rachètent les fautes des coupables... + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +I + +FABRICANT DE RUINES + + +De tous les lacs de Lombardie, le moins visité est celui d'Orta. +Il se perd dans la réputation du lac Majeur comme une barque dans +le sillage d'un bateau. + +Du train qui le longe, le voyageur se contente de le regarder +négligemment sans daigner s'arrêter. Il aperçoit les lignes +précises des montagnes boisées qui l'enserrent, et les creux de +vallons où de blancs villages se dissimulent à demi comme des +troupeaux dans l'herbe. Il emporte en hâte la vision d'une colline +plantée d'arbres qui s'avance en promontoire sur les eaux, d'une +ville éparpillée sur la rive, d'une île toute bâtie, et dans sa +fuite rapide il pense avoir cueilli le sourire délicat de ce +paysage qui se réserve et qui résume le charme de la nature +lombarde un mélange d'âpreté et de grâce. La grève du lac +s'arrondit avec mollesse, mais les contours de l'horizon sont +nets, accentués, non point fondus et vaporeux comme ils le sont en +Suisse et en Savoie sous un ciel plus pâle. Le soir, ils +apparaissent foncés sur un fond clair. Les ondulations des +collines presque symétriques reproduisent les mêmes formes en les +exagérant à mesure qu'on regarde vers le nord, de sorte qu'on +devine à les mesurer par quelles adroites transitions la plaine de +Novare aboutit à la muraille formidable des Alpes. + +Orta Novarese n'est pas encore aménagée pour recevoir des hôtes. +De là son heureux abandon. Un seul hôtel, au penchant du Mont +Sacré, --Orta est couronnée d'un monticule où vingt chapelles +disséminées dans les arbres illustrent la vie et les miracles de +saint François d'Assise,-- l'hôtel du Belvédère reçoit, du +printemps à l'entrée de l'hiver, des pensionnaires en petit +nombre. Mais on découvre sans cesse dans la verdure, le long de la +côte, des maisons de campagne où l'aristocratie de la province +vient goûter le repos. Les grilles n'en sont pas fermées. Bien +entretenus, leurs jardins répandent un parfum de fleurs que l'on +respire avec délices, au lieu des relents de tables d'hôte qui +empoisonnent le séjour de Pallanza ou de Baveno... + +Fuyant les grandes villes où ils avaient passé la mauvaise saison, +Mme Frasne et Maurice Roquevillard s'étaient installés au mois de +mai à l'hôtel du Belvédère. Retenus par lassitude du changement et +aussi par la modicité du prix, ils s'y trouvaient encore à la fin +d'octobre. Un automne exceptionnel succédait à l'été presque +sournoisement, et sans la brièveté des jours, un peu de fraîcheur +dans l'air, et l'or craintif qui teintait les feuillages, le +soleil eût inspiré une confiance illimitée. + +Ce matin-là, dans le salon attenant à leur chambre, le jeune homme +s'occupait à traduire un petit livre italien, _Vita dei SS. Jiulio +e Ginliano_, histoire des deux apôtres qui, de la mer Égée, +vinrent au quatrième siècle évangéliser Orta. Un passage tiré de +Lamartine et laissé dans son texte français le retint plus +longtemps que la phrase la plus obscure. Rêveur, il tourna la tête +du côté de la fenêtre. Ses yeux dédaignèrent le bouquet d'arbres +qui terminait la presqu'île au-dessous de lui, l'eau transparente +et calme, la petite île, jadis lieu d'enchantements, que le +poétique auteur de la biographie compare à un camélia sur un plat +d'argent. Spontanément ils cherchèrent le faite des montagnes qui +barrent l'horizon, comme s'ils les voulaient franchir pour voir au +delà. Pendant qu'il était ainsi absorbé, une forme blanche se +glissa dans la pièce et se pencha par-dessus son épaule sur le +volume ouvert. Entre les phrases étrangères, la phrase française +se détachait en caractères italiques: _La prédestination de +l'enfant_, disait Lamartine, _c'est la maison où il est né: son +âme se compose surtout des impressions qu'il y a reçues. Le regard +des yeux de notre mère est une partie de notre âme qui pénètre en +nous par nos propres yeux_. + +Mme Frasne doucement ferma le livre, et son amant qui ne l'avait +pas entendue venir tressaillit à ce geste. Ils échangèrent un +regard plein de ces choses que des amants n'osent pas dire et à +peine penser. + +--Quel jour du mois sommes-nous? demanda-t-elle avec indifférence. + +Rassuré, il répondit: + +--Le vingt-cinq octobre. + +Tout de suite, elle l'inquiéta de nouveau: + +--Il y a un an, te souviens-tu, nous avions rendez-vous au +Calvaire de Lémenc. Là, nous nous sommes décidés à fuir ensemble. +Il n'y a qu'un an, déjà mon amour ne te suffit plus. + +--Édith! + +--Non, il ne te suffit plus. + +Et avec un sourire triste, elle ajouta simplement: + +--Vois, tu travailles. + +--Édith, ne faut-il pas songer à l'avenir? + +--Non, il n'y faut pas songer encore. Que nous manque-t-il? + +Il prit ombrage de sa question: + +--Mes ressources sont épuisées. Notre fortune présente vient de +toi, +je ne puis l'oublier. + +--Mais tout est commun entre nous. Ne suis-je pas ta femme? + +Il fronça les sourcils d'un air volontaire: + +--Je désire que ta dot demeure intacte. J'ai demandé à l'un de mes +amis, qui est publiciste à Paris, de me chercher une situation +dans la +presse. Ne pourrais-je y rédiger une revue des journaux étrangers? +Au collège j'ai appris l'anglais, plus tard l'allemand pour ma +thèse +de doctorat. Et je parle déjà l'italien. Cette collaboration, et +un +contentieux, ce serait de quoi vivre. + +Elle l'écouta avec un sourire ambigu et de ce geste d'adoration +qui +lui était familier elle lui caressa le visage de la main. + +--Demain nous parlerons de l'avenir. Demain, pas aujourd'hui. + +--Pourquoi attendre un jour? Fixons tout de suite, au contraire, +la +date de notre départ. + +--De notre départ? + +--Oui, pour Paris. + +Elle ne sut pas dissimuler son mécontentement: + +--Toujours Paris. Tu m'en parles sans cesse. Tu en es obsédé. + +--C'est là que je puis gagner mon pain, répondit-il avec +mélancolie. + +Souple et câline, elle se coula entre ses bras, chercha ses lèvres +rouges sous la moustache et lui murmura de tout près: + +--Je t'avais demandé un an de ta vie. Un an à vivre sans passé ni +avenir, à respirer jour par jour notre tendresse, à oublier pour +moi +le reste du monde. T'en souviens-tu? + +--Ne te l'ai-je pas donné, et bien plus encore? + +--Il me manque un jour: c'est demain notre anniversaire. + +Avec émotion, il répéta: + +--Demain, Edith. + +Toute frémissante de ses souvenirs, elle se redressa: + +--Ce jour qui nous reste, ne le gâte pas. Puisqu'il est le +dernier, qu'il soit le plus beau de notre année qui s'est écoulée +goutte à goutte. Ne parlons plus de l'avenir avant demain. Me le +promets-tu? + +Il sourit de tant d'exaltation: + +--Je veux bien. + +--Alors, je vais m'habiller. Ce sera vite fait. Et nous sortirons. +Nous déjeunerons dans l'île. + +Elle disparut, et pendant son absence, il voulut reprendre ses +exercices de traduction. Mais de nouveau il commença la phrase +française: _La prédestination de l'enfant, c'est la maison où il +est né..._ Et il s'arrêta de nouveau. + +Édith avait raison. Le présent ne lui suffisait plus, ne lui avait +jamais suffi. De connivence tous deux venaient d'écarter l'avenir, +mais le passé, dont ils n'avaient point osé parler, leurs regards +y plongeaient quand leurs bouches demeuraient muettes. Le silence, +pour lui, devenait un supplice. Par delà ces montagnes +rapprochées, que faisaient-ils à cette heure, ceux dont il n'avait +pas de nouvelles? + +Édith reparut sur le seuil, et implora son approbation: + +--Me trouves-tu jolie, ce matin? + +Elle portait une robe d'été en alpaga blanc qui dessinait, sans la +serrer, sa taille flexible, et un chapeau surmonté d'ailes +blanches qui achevait de donner à toute sa personne une grâce +légère et élancée. Cette année l'avait rajeunie. Ses yeux de feu +ne pouvaient jeter plus d'éclat qu'autrefois, mais ses joues +étaient plus rondes et moins pâles. Son corps mince avait pris une +apparence de poids. Et sur toute sa personne était répandue une +expression indéfinissable d'amour comblé. + +Il l'admira et ne lui adressa pas le compliment qu'elle attendait. + +Ils descendirent vers le port d'Orta par un chemin en pente raide, +aux pavés ronds, si peu fréquenté que l'herbe y croît entre les +pierres. Sur la place, devant la grève où les barques sont +amarrées, ils croisèrent une jeune fille coiffée d'un béret rouge +qu'ils avaient déjà rencontrée plusieurs fois dans leurs +promenades et qui devait habiter les environs. L'étrangère les +dévisagea sans timidité, surtout Maurice. + +--Elle est gentille, constata le jeune homme après l'avoir +dépassée. + +Sa compagne eut une moue de tristesse qui pour un instant lui +restitua son âge: + +--Ne la regarde pas. Je suis jalouse. + +Il la plaisanta sur cet excès de sévérité: + +--Jalouse? Et moi ne puis-je l'être? + +--De qui, grand Dieu? + +--Mais de cet Italien noir et moustachu de l'hôtel qui, pendant +les repas, oublie sa maîtresse pour couler vers toi ses oeillades +indiscrètes. + +Elle éclata de rire + +--Lorenzo! + +--Tu sais son nom? + +--Il me l'a dit. Il m'a fait, en roulant ses yeux blancs, une +déclaration qui m'a beaucoup amusée. + +Il s'efforça d'en rire à son tour. Mais quand ils furent installés +dans leur canot, et qu'après deux ou trois coups de rames ils se +furent éloignés du bord, ils éprouvèrent la même impression de +malaise. Ce présent qu'ils ménageaient avec tant d'art, dont ils +écartaient les souvenirs et les conséquences pour en extraire +toute la force, voici que le plus petit incident l'atteignait. +Quelles murailles fallait-il construire à l'amour pour le mettre à +l'abri du monde, ne fût-ce qu'une année? Cet amour, à quoi ils +avaient tout sacrifié, était pressé de toutes parts par la vie et +jusque par les mouvements de leurs coeurs, comme cette île devant +eux était baignée des eaux. + +La première, elle eut conscience de leur misère. Elle se leva de +la banquette et se rapprocha de lui. Au lieu de la comprendre, il +lui raconta la légende de saint Jules dont ils ne se souciaient ni +l'un ni l'autre: + +--Cette île, autrefois, était un repaire de serpents. Lorsque +saint Jules voulut s'y rendre d'Orta, les pêcheurs refusèrent tous +de lui prêter leurs barques. Alors il étendit sur l'eau son +manteau et se servit de son bâton comme d'une rame. + +Dépitée, elle murmura: + +--Comme tu es savant! + +--Je viens de lire ce miracle. + +--Je déteste ton livre. + +Il devina pourquoi elle le détestait. Dans ce dernier jour de leur +première année amoureuse qui devait en résumer la douceur, tout +les blessait, tout leur devenait douloureux, et jusqu'aux paroles +les plus innocentes. + +Ils abordèrent au pied d'un escalier qui descend à la rive, et +attachèrent leur canot à un cercle de fer fixé dans la grève pour +cet usage. Ils entrèrent dans la vieille basilique romane qui +renferme des fresques byzantines, récemment découvertes sous un +épais crépi, une chaire de marbre noir, un sarcophage et des +fresques de Ferrari et de Luino. Pour l'avoir entrevue d'autres +fois, ils la visitèrent sans plaisir: il faut aux amants des +spectacles toujours neufs, tant ils redoutent les sensations +émoussées, par la crainte instinctive d'une autre lassitude. Ils +préférèrent s'engager dans une ruelle étroite qu'ils ne +connaissaient pas. Tout le sommet de l'île en pente est occupé par +les bâtiments d'un séminaire qui ressemble à une forteresse. Après +un tournant, leur ruelle aboutit à une porte fermée. Ainsi +arrêtés, ils se trouvèrent face à face dans le plus complet +isolement entre de hauts murs dans une île. Pour eux, il n'y avait +effectivement plus qu'eux au monde. N'est-ce pas le désir de tous +les +amants? L'année précédente, ils eussent souhaité pour le reste de +leurs jours une telle solitude. D'un commun accord, ils +s'enfuirent vers le rivage. + +Un vieillard pêchait à la ligne en plein soleil. Sous un saule qui +bordait la grève, deux enfants, pieds nus, faisaient des +ricochets. Le long de la côte, des maisons de campagne +apparaissaient entre les branches que dégarnissait lentement +l'automne, et Orta toute blanche se reflétait dans le lac +immobile. Ce spectacle de vie calme, dans le repos de midi, leur +fut un soulagement. + +Ils déjeunèrent sur les marches de l'escalier qui conduit à la +basilique. Et après avoir erré sur l'eau une partie de l'après- +midi, en quête d'un site ignoré qui raviverait leurs sensations, +ils regagnèrent le port. Débarqués, ils cherchèrent l'emploi de +leur temps. + +--Rentrons-nous à l'hôtel? lui demanda-t-il sur la petite place. + +Mais elle protesta contre ce projet de claustration: + +--Oh! non. Le soleil est loin encore de la montagne. Revenons par +la grande route, sans nous presser. + +La route, après avoir traversé la ville dépourvue de trottoirs, +suit le lac tout en s'élevant peu à peu de niveau et contourne le +Mont Sacré qui, de ses arbres et de ses chapelles, domine la +presqu'île. Elle longe des grilles ou des murs de villas, dont +l'entrée est ornée de palmiers et d'orangers. Devant l'une de ces +villas, toute modeste et même délabrée, qu'ils aperçurent au bout +d'une courte avenue par le portail ouvert, Édith respira une odeur +de roses: + +--Attends, dit-elle à son amant. Elles ont tant de parfum, et ce +sont les dernières. + +--Entrons. J'en demanderai quelques-unes pour toi. + +Ils entrèrent ensemble, et ce fut pour trouver dans le jardin +intérieur un assemblage étrange: des stèles tronquées, des +tourelles de stuc démantelées à demi, des portiques inachevés, +toute la dévastation d'une cité d'art en miniature, mais une +dévastation régulière, organisée en motifs de décoration. Au +milieu de ces pierres symétriquement groupées qui, toutes, +symbolisaient avec une grâce factice les injures du temps, un +petit Amour de marbre, que cernaient des rosiers, se dressait sur +un piédestal, le sourire aux lèvres et bandant son arc. + +La jeune femme ne vit que l'Amour parmi les roses: + +--Il est charmant, et le jour le caresse. + +--C'est bizarre, observait Maurice: nous devons être chez quelque +amateur de monuments funéraires. En Italie, on ne redoute pas +l'accumulation. + +Un homme déjà âgé, revêtu d'une blouse blanche, le ciseau du +sculpteur à la main, s'avança à leur rencontre et les salua d'un +geste un peu +trop solennel, mélange d'obséquiosité et de noblesse. Il +s'entretint en langue italienne avec le jeune homme pendant +qu'Édith autorisée cueillait des fleurs. Elle les rejoignit avec +une gerbe dans les mains: + +--Voici mon bouquet. Mais je vous offrirai une rose à chacun. + +Le propriétaire dépouillé se confondit en remerciements et +formules de reconnaissance qu'elle ne comprit pas. Maurice le +présenta: + +--M. Antonio Siccardi. Monsieur est fabricant de ruines +artificielles. C'est un beau métier. + +Édith leva sur son amant des yeux interrogateurs. + +--Je t'expliquerai, ajouta-t-il. + +Quand ils se retrouvèrent sur la route après avoir pris congé de +leur hôte d'un instant, elle s'amusa de cette profession peu +connue, et répéta sur un ton de badinage: + +--Fabricant de ruines artificielles? + +--Mais oui, pour l'ornement des parcs. Dans les bosquets, à côté +d'un banc, cela fait très bien, une colonne brisée, un arceau +abandonné, ou quelque savante rocaille. J'ai connu au quartier +Latin un brave homme qui fabriquait des toiles d'araignées pour +les vieilles bouteilles qu'on achète le soir même, les jours de +grands dîners. + +--Et gagne-t-il beaucoup d'argent avec sa fabrique? + +--Beaucoup. + +--Ce n'est pas possible. + +--Il me racontait justement que tous les nouveaux riches --et ils +sont nombreux-- parvenus de la finance ou du négoce, raffolent de +son art. Ils bâtissent des maisons neuves, eux-mêmes sortent de +terre, mais pour la beauté il leur faut des ruines. + +--Bien. Mais l'Amour? Pourquoi l'Amour au milieu de ces affreux +débris? Les roses lui suffisent. + +--Aussi l'ai-je demandé au bonhomme. + +--Et qu'a-t-il répondu? + +--"Il se plaît dans les ruines", m'a-t-il assuré avec un sourire +mystérieux, le sourire de la Joconde que prennent volontiers les +marchands. + +--Oui, c'est drôle, conclut-elle. Avec leurs groupes de marbre en +toilette de ville, les Italiens font de leurs cimetières des +salons de modes et ils choisissent des signes de mort pour +l'agrément de leurs jardins... + +Lentement ils gravirent le Mont Sacré, qui s'élève d'une centaine +de mètres au-dessus de la ville. Quand ils parvinrent au sommet, +ils y trouvèrent le soir qui ajoutait une douceur secrète au grand +bois de sapins, de mélèzes, de châtaigniers et de pins parasols où +s'abritent de-ci de-là, sur un sol accidenté, les vingt +sanctuaires de saint François d'Assise. Ces petites chapelles, +édifiées entre le seizième et le dix-huitième siècle, sont toutes +d'architecture différente, rondes ou carrées, avec ou sans +péristyle, gothiques ou romanes, le plus souvent byzantines. +Chacune d'elles renferme, en place d'autel, une scène de la vie du +saint, représentée par des personnages en terre cuite, de grandeur +naturelle. C'est un Oberammergau immobile. Un art candide a +présidé à l'installation du pèlerinage. Ainsi les stigmates du +saint lui sont donnés, par le moyen de fils qui joignent ses mains +au plafond où des rayons d'or laissent deviner la présence de +Dieu. + +Depuis leur installation à Orta, Édith et Maurice ne passaient pas +de jours sans venir au Mont Sacré. De l'hôtel du Belvédère on y +accède en quelques pas. Entre toutes les chapelles, ils avaient +élu la quinzième dont une tradition attribue le dessin à Michel- +Ange. Elle est de forme cylindrique, avec une coupole et un +pourtour supporté par de grêles colonnettes de granit. Elle leur +rappelait ce Calvaire de Lémenc où leur départ s'était décidé. Les +arceaux de ses voûtes légères, le long de la galerie surélevée de +quelques marches, encadraient successivement toutes les +perspectives du bois tantôt d'autres chapelles dans la verdure, +tantôt la margelle d'un puits, et tantôt, entre les branches, un +pan du ciel, un coin du lac, ou l'île Saint-Jules comparable, avec +son campanile à l'avant, à quelque grand cuirassé échoué dans ce +lac minuscule. + +Ils se dirigèrent tout naturellement vers leur chapelle dont ils +gravirent les marches. Les fûts des pins rapprochés d'eux se +profilaient en noir sur le fond rougissant, et de-ci de-là, un des +sanctuaires blancs se détachait sous les arbres comme une maison +amie. + +Elle tenait ses roses d'une main. De l'autre elle chercha l'épaule +de son amant. + +--C'était un beau soir comme ce soir, soupira-t-elle. + +--Quand? + +--Il y a un an. Tu ne regrettes rien? + +Il détourna les yeux: + +--Non. + +--Tu ne regretteras jamais rien? + +Ainsi pressé, il répondit presque durement: + +--Non, jamais. + +Elle se pencha davantage pour atteindre ses lèvres, et vit dans +ses yeux un regard lointain qui l'effraya. Ce qui les avait +séparés tout le jour --tout ce dernier jour de leur année de +tendresse-- lui apparut avec évidence. Elle dit enfin ce que la +prudence lui commandait de ne pas dire: + +--Maurice, où est Chambéry? + +--Là-bas. + +Il avait répondu si vite et d'un geste si sûr qu'elle en fut +bouleversée. Il s'orientait donc souvent dans le ciel vers cette +direction; dans son amour il n'avait rien oublié. Des larmes +jaillirent des yeux de la jeune femme. Il n'en demanda pas la +cause, mais tâcha de la consoler avec des caresses: + +--Édith, je t'aime tant. + +Elle fit une moue désabusée: + +--Plus que tout? + +--Plus que tout. + +--Jusqu'à la mort? + +--Oui. + +--Pas davantage? + +-- C'est impossible. + +Avec une ardeur insatiable elle jeta comme un cri: + +--Mais je ne veux pas mourir, je veux vivre. M'aimeras-tu autant +demain? + +--Pourquoi demain? + +--Parce que j'ai peur. Ne vois-tu pas que nous ne pouvons plus +continuer de vivre ainsi? + +--Ah! tu l'avoues! Non, nous ne le pouvons plus. L'avenir, le +passé, le monde, nous ne pouvons pas les supprimer. Chaque jour tu +repoussais les explications. + +--Tais-toi, Maurice. Tais-toi. + +Elle le bâillonna de sa main et de nouveau elle le supplia: + +--Demain, demain, je te promets. Je t'obéirai. Tu décideras de +notre sort. Mais pas ce soir. Ce dernier soir est à moi. + +Et sa bouche vint prendre la place de sa main. + +Le jour décroissait rapidement. Entre les arbres, les traînées +rouges qui bordaient la montagne s'affaiblissaient et les eaux du +lac prenaient une teinte uniforme et grise, à peine traversée et +animée çà et là par un dernier reflet du couchant. + +Le premier, il descendit les degrés du péristyle. Il marchait sans +y prendre garde dans la direction qu'il avait montrée du doigt. +Quand il se retourna, il vit sa compagne immobile, entre deux +colonnes. Ainsi, jadis, elle l'attendait au Calvaire. Sa forme +blanche se détachait sur le mur moins clair. + +--Comme elle est belle! songea-t-il, vaincu encore une fois. + +Elle respirait ses fleurs en regardant le soir. Il se souvint de +leur étrange visite de l'après-midi: + +"L'Amour et ses roses." + +Il appela: + +--Édith ne viens-tu pas? La fraîcheur tombe et tu n'as pas de +châle. + +Et tandis qu'elle le rejoignait, il regarda vers le point +d'horizon qui lui représentait son pays et songea: + +"Les ruines sont là-bas." + +Avec son sourire engageant, l'artiste d'Orta n'avait-il pas assuré +que _l'amour se plaît dans les ruines_? + +II + +L'ANNIVERSAIRE + + +Le jour même de leur _anniversaire_, Maurice voulut déterminer sa +compagne au départ. Après le déjeuner, il l'emmena dans l'avenue +qui borde le Mont Sacré, et qui s'ouvre, par intervalles, sur de +petits balcons protégés par une balustrade de pierre et aménagés +pour la vue du lac. + +Le soleil y donnait en plein; mais à la fin d'octobre on le +recherche au lieu de l'éviter. + +Triste ou distraite, elle ne parlait pas. Le premier, il rompit le +silence, qui, maintenant, les séparait au lieu de les unir. + +--Ce jour devait arriver, Édith. Nous avons été heureux ici. Mais +il faut partir. On m'attend à Paris. Ce sera le commencement d'une +vie nouvelle. + +Il espéra une réponse, un encouragement, et reprit avec embarras: + +--Nous installerons notre amour en ménage. Nous aurons un foyer. +Je m'occuperai de régulariser notre situation, d'obtenir ton +divorce. Tu n'as pas voulu jusqu'à maintenant que je m'en occupe. +Nous avons brisé tous les liens sans regarder en arrière. + +Édith éluda cette mise en demeure. Redoutant confusément de +quitter l'Italie, elle parut détachée de tout projet: + +--À cette heure comme il fait bon! Hier soir, j'ai Senti le froid. + +Il la suivit avec patience: + +--Froid? L'air est si doux qu'on se croirait encore en été. + +--Pourtant c'est l'automne. Regarde. + +À leurs pieds s'étendaient les rives hautes et dentelées du lac. +En face d'eux, c'étaient les contours précis des montagnes. Çà et +là, un oratoire, un village, une tour fixaient les points +saillants du paysage. Les arbres et les buissons, en quelques +jours, avaient changé de couleur: seuls, les groupes de pins +maintenaient leur vert intact dans une mer d'or pâle. + +Ils s'étaient appuyés à la balustrade. Comme en Savoie, la beauté +menacée des choses communiquait à Édith une exaltation presque +douloureuse. Les narines dilatées, les nerfs tendus, toute +vibrante, elle respirait la grâce mortelle de l'automne. Lui, ne +pouvait détacher ses yeux de ce visage qu'il n'avait peut-être +jamais vu dans le calme, mais toujours animé par quelque passion +et comme brûlé à l'intérieur d'un feu dévorant que le regard +révélait. Quelques lignes délicates, le mouvement du sang sur une +jeune chair, le parfum de cheveux noirs, et la beauté du monde +s'abolit, ou plutôt se ramasse en un tout petit espace. Il +remarqua d'un seul coup, sur elle, le travail de l'année écoulée. +La jeunesse retrouvée, la liberté, le plaisir, les villes d'art +parcourues avaient favorisé son épanouissement. Partie le coeur +bouillonnant de désirs confus, elle s'était affinée et complétée à +la fois. Jamais encore il n'avait apprécié avec autant de sûreté +l'achèvement de sa séduction. Il en éprouva une jouissance +angoissante, en songeant qu'il pouvait la perdre. + +Elle sentit le regard persistant de Maurice, lui sourit et désigna +l'horizon d'un geste large qui semblait le cueillir: + +--C'est plus beau que les premiers jours. + +Il ne put se tenir de lui traduire sa dernière pensée: + +--Toi aussi, tu es plus belle. + +Ce compliment inattendu la surprit: + +--Vraiment? + +--Oui. Regarde les arbres. Ils sont plus légers et comme +débarrassés d'un poids inutile. Sous leurs branches on voit plus +loin. Ainsi dans tes yeux on voit plus profond. + +- Jusqu'à mon coeur? + +--Jusqu'à ton coeur. + +Elle sourit en pensant à tout ce qu'un jeune homme ignore encore +d'un coeur de femme. Et ne doutant plus de son pouvoir, elle jugea +le moment favorable pour provoquer elle-même l'explication si +longtemps repoussée. Son but était de rejeter tout mensonge, et de +s'attacher irrévocablement son amant par l'acceptation d'une +complicité impossible à désavouer si tard. Cette acceptation +serait le plus grand témoignage de tendresse qu'elle recevrait de +lui. Elle l'eût donnée, elle, sans hésiter, dans le cas inverse. +Mais avec les hommes, il faut tout craindre, jusqu'au bout: ils +ont une si étrange conception de l'honneur. + +Le droit de prendre et d'emporter le montant de la donation que +lui avait consentie M. Frasne ne faisait pour elle aucun doute. +Qu'est-ce qu'une donation que le donateur peut retenir? Elle +chassait même les scrupules qui lui venaient sur la manière dont +elle avait agi. Que lui importait la manière? Les femmes ne +comprennent qu'à demi les questions d'intérêt qui les gênent. On +lui avait expliqué que cet argent était à elle. Cette explication +lui suffisait. Eût-elle dépouillé son mari qu'elle n'eût point +connu de remords, puisqu'elle le haïssait. Mais de bonne foi elle +ne croyait pas l'avoir dépouillé. Elle n'avait emporté strictement +que son dû quand elle n'aurait eu qu'à élargir la main. Elle avait +donné, elle, sa jeunesse et sa beauté. Elle avait payé avec de la +vie, avec des larmes. Pourrait-on lui restituer ses neuf années de +répulsion vaincue, de dégoûts accumulés? + +Cependant, au moment de tout révéler, elle hésita, puis de sa voix +la plus câline, elle commença: + +--Le bonheur embellit donc? Depuis mon enfance, c'est ma première +année de bonheur. Ah! Si tu savais mon passé! + +--Je te l'ai réclamé souvent, Édith. Dis-le-moi. Donne-le-moi. Toi +non plus, tu ne peux plus garder tes secrets. + +Ce fut sa version, un peu arrangée comme toutes les +autobiographies: une enfance joyeuse et choyée dans un milieu de +luxe bourgeois, la ruine de son père atteint de la passion du jeu, +ruine mal supportée qui le conduisait rapidement à l'ennui, à +l'ivresse, à la maladie et à la mort; puis la retraite à la +campagne avec une mère faible et désolée, et déjà la révolte +intérieure dans une existence monotone, toute la fièvre du désir +consumant de convoitise le coeur de la jeune fille qui, ayant +hérité de l'imprudence et de la générosité paternelles, se +trouvait réduite à donner des leçons de piano aux enfants des +villas environnantes et attendait avec impatience l'amour dont +elle espérait la liberté. + +Le jeune homme coupa son récit pour murmurer: + +--C'était la misère. + +Elle crut qu'il s'apitoyait, et lui sourit pour le remercier de sa +compassion. Prise elle-même par ses souvenirs, elle ne remarqua +pas l'attention concentrée avec laquelle il guettait ses moindres +paroles. + +--Presque, répondit-elle. + +--Et déjà tu étais jolie? + +--Je ne crois pas. J'étais si maigre. Un sarment de vigne. + +Mais elle se connaissait bien, car elle ajouta d'un ton de +gaminerie: + +--On s'en sert pour mettre le feu. + +Alors commencèrent les poursuites de M. Frasne. Avec ses yeux à +fleur de tête et l'obstination qu'elle devinait sous ses airs +douceâtres, il lui inspirait un sentiment de répulsion. Elle se +révolta; il se décida, le premier de tous ceux qui la +recherchaient, à demander sa main. Il possédait une belle fortune, +une situation honorable à Paris; il pouvait acquérir à son gré une +étude de notaire à Grenoble ou dans quelque ville voisine. C'était +le mariage de convenance dans toute son horreur. Elle détestait la +pauvreté; sa mère, qui n'y était pas accoutumée, la redoutait plus +encore. Les vieilles gens ont souci de vivre, et l'amour ne les +émeut plus. Toute la parenté circonvint la jeune fille. + +--Je me vendis, acheva-t-elle. + +Il ne l'avait pas interrompue. Le coeur battant, il la suivait +comme on court à l'abîme. Quand elle s'arrêta sur cette fin, il +jeta brutalement les mots qui depuis un instant lui venaient à la +bouche: + +--Et ta dot? + +--Attends, tu vas comprendre. + +De rares promeneurs prenaient le soleil dans l'avenue. Des enfants +jouaient au bois, loin d'eux. Ils étaient presque seuls; par ces +présences, même discrètes, dans cette crise qu'ils traversaient et +qu'elle avait adroitement reculée jusqu'à ce jour, elle perdait +une grande force d'argumentation, celle de ses baisers. Elle avait +compris, elle ne pouvait pas ne pas comprendre ce qui agitait son +amant: si souvent elle y avait songé. C'était ce qui dès longtemps +les tourmentait tous deux, ce qu'elle était parvenue aux prix de +tant d'efforts, par des mensonges ou par le refus de parler du +passé--il compte si peu quand on aime-- à écarter de leur bonheur. +Dans son arrière-pensée, c'était cela, pourtant, qui les devait +unir pour toujours. + +Tandis que bravement elle bandait son intelligence comme un arc +pour enfoncer plus avant une explication qu'elle voulait sincère, +loyale, décisive, il répéta la voix étranglée: + +--Ta dot? Tu n'avais pas de dot? + +Et retrouvant le ton de commandement qu'il tenait de son père, il +donna des ordres: + +--Parle. Il le faut. Parle donc. + +Surprise, décontenancée, elle le regarda presque avec frayeur. Ce +grand jeune homme de vingt-cinq ans, si doux, si adoré, qu'elle +croyait tenir en sa possession, voici qu'il se transformait +brusquement en maître. Elle n'avait donc pas exploré tous les +recoins de ce coeur qui lui appartenait. Instinctivement, pour +protéger leur amour, elle livra le moins de vérité possible. + +--Ma dot, Maurice? Elle est bien à moi, ma dot. + +--D'où vient-elle? Ce n'était donc pas de tes parents? Ah! je +devine. C'est lui, n'est-ce pas, qui te l'a constituée dans ton +contrat de mariage? Réponds. + +Elle essaya de lui tenir tête: + +--Oui, c'est lui qui me l'a donnée. Et après? elle est à moi. + +Plus épouvanté qu'elle encore, il contint sa colère à cause des +passants, mais lui imposa un interrogatoire. + +--Non, malheureuse, elle n'est pas à toi. Je connais ces contrats. +C'était une donation pour le cas où tu survivrais à ton mari: +c'était cela, j'en suis sûr. Rappelle-toi et prends garde. + +Elle tendait tout son être vers les paroles menaçantes qui +tombaient des lèvres trop chères, des minces lèvres rouges. Il ne +s'agissait plus, pour elle, de convertir son amant en complice, +d'obtenir de lui ce suprême gage d'amour, seulement de sauver cet +amour. Elle n'avait à sa disposition que les caresses de sa voix +dont elle savait qu'il subissait l'influence, et d'ailleurs +n'était-ce pas la vérité, ce qu'elle allait affirmer? + +--Maurice, ne me traite pas ainsi. Tu te trompes. Ma dot est à +moi. Elle a été tout de suite à moi. C'est un ami de mon père qui +l'a exigé. En veux-tu la preuve? Tant que ma mère a vécu, je lui +en ai servi les rentes. J'en pouvais disposer. Tu vois ton erreur. +Ne me traite pas ainsi. + +Dans son désarroi, l'ancien clerc de l'étude Frasne, rassemblant +toutes ses notions de droit, cherchait à raisonner: + +--C'est toujours une donation. Une donation de lui. Et une +donation est révocable en cas de divorce. + +--Pas la mienne, je te jure, assura-t-elle à tout hasard. + +--Tâche de réfléchir, Édith. C'est tellement grave que ma vie est +en jeu. + +--Ta vie? + +--Oui. Ou mon honneur. C'est la même chose. Cette dot, est-ce toi +qui l'administrais, qui en touchais les revenus? + +--C'était moi. + +Aux aguets, elle avait deviné dans quel sens il fallait répondre, +et se précipitait dans le mensonge avec avidité. La donation de +cent mille francs que M. Frasne lui avait consentie était bien sa +propriété en effet, mais sous l'administration et le contrôle du +mari. Elle n'eût pas résisté aux suites d'une action en divorce. +Dans tous les cas, Mme Frasne n'en avait pas la libre disposition, +elle n'en pouvait opérer seule, le retrait. Mais que lui +importaient ces arguties? + +Cependant il continuait, implacable comme un juge d'instruction: + +--Cette dot, où était-elle déposée? + +--À la Banque Universelle, en titres que j'ai fait négocier. Je te +l'ai déjà raconté. Laisse-moi. + +--Déposée en ton nom? + +--En mon nom. + +--Est-ce là que tu l'as retirée avant notre départ? + +--C'est là. + +--Tu as pu la retirer avec ta seule signature à l'agence de +Chambéry? + +--Oui. + +--Alors tu étais mariée sous le régime de la séparation des biens? + +--C'est cela. + +Plusieurs fois, il l'avait interrogée à ce sujet, depuis qu'elle +lui avait avoué, peu de temps après leur fuite, la réalisation de +sa fortune personnelle qu'elle lui représentait comme un héritage +de famille. Cette fable d'une maison de crédit, imaginée alors +pour ne pas éveiller la susceptibilité du jeune homme, elle la +maintenait énergiquement le jour même où elle pensait +l'abandonner. + +Ses réponses nettes et rapides, conformes à de précédentes +explications, étaient plausibles en somme. Il n'était pas +invraisemblable qu'un conseiller de la famille Dannemarie se fût +entremis, avant la signature du contrat, pour obtenir de la +passion de M. Frasne une donation immédiate, absolue et +définitive, destinée à sauvegarder l'avenir de la jeune fille et à +lui assurer, dans le présent, plus d'indépendance et de dignité. +Pourquoi Maurice eût-il douté de pareilles affirmations? Ne +détruisaient-elles pas suffisamment son bonheur? C'était déjà trop +que, cédant à une sorte d'envoûtement dont il se réveillait avec +colère, il eût accepté, par un indigne compromis, de retarder son +entrée en carrière jusqu'à l'expiration de cette année d'amour. +Mais de la fortune d'Édith qu'il se faisait l'illusion de +compléter prochainement par son travail, il ne soupçonnait pas +l'origine empoisonnée. Voici que cette origine se dévoilait pour +anéantir son orgueil et briser en lui toute estime de soi-même. +Cette fortune, si elle appartenait en propre à sa compagne, +provenait en réalité de l'homme dont il avait ruiné le foyer. +Qu'il s'en fût glissé la moindre parcelle dans son existence, +c'était une infamie qu'il ne pouvait à aucun prix tolérer... + +Se sentant perdu, il calcula mentalement le chiffre de sa dette. + +--Ta fortune est placée à la Banque internationale de Milan. Sais- +tu combien il y manque? + +--C'est toi qui l'administres. + +--Huit mille francs, à peu près. + +--Nous n'avons pas beaucoup dépensé, protesta-t-elle avec douceur. + +De fait, cette somme, ajoutée à celle qu'il avait emportée lui- +même, atteignait un chiffre bien peu élevé pour les dépenses d'une +année entière passée en voyage. Mais à Orta, où ils résidaient +depuis six mois, la vie est à bon marché, les distractions rares +et peu coûteuses. Édith, après une courte période de prodigalité, +s'était montrée constamment facile et simple, contente à peu de +frais: il lui suffisait d'aimer. + +Où et comment se procurerait-il ces huit mille francs? Tant qu'il +ne les aurait pas remboursés, il se croirait déchu, sans honneur, +et la vie lui serait à charge. Parce qu'il ressentait profondément +l'humiliation, Maurice accabla sa compagne de mépris: + +--C'est bien. Je suis ton débiteur: je te rembourserai. Après, +nous verrons. + +À bout de forces, découragée, vaincue, elle soupira: + +--Quelle conversation pour des amants, et le jour de notre +anniversaire! + +Elle se cacha le visage. Plus misérable qu'elle, il s'approcha et +tenta de lui écarter les poignets: + +--Écoute, Édith, je ne t'accuse pas, toi. Nous vivions ensemble +comme si nous étions mariés. Je ne pensais qu'à notre amour. +J'avais tort. Je suis encore bien jeune. + +Elle lui abandonna ses mains, sans crainte de montrer de pauvres +yeux gonflés: + +--Est-ce que je n'accepterais pas tout de toi avec reconnaissance? + +--De toi, mais de _lui_? Il est vengé. Si j'ai détruit son foyer, +il a brisé mon bonheur. + +--Est-ce que je songe à lui, moi? + +Mais il continua gravement avec une insistance douloureuse: + +--Nous vivions avec tant d'insouciance. C'est fini. + +Il y avait tant de désespoir dans son accent qu'elle se jeta dans +ses bras: + +--Tais-toi! + +Elle voulut l'entraîner hors de ce balcon d'où ils avaient laissé +choir leur confiance dans la vie. + +--Viens dans le bois, Maurice. Viens t'asseoir à l'ombre, derrière +notre chapelle. Nous serons seuls et moins malheureux. + +Il se décida brusquement à l'écouter. + +--Oui, allons-nous-en d'ici. + +Les rayons qui passaient entre les pins dessinaient sur le sol +jonché de feuilles mortes des bandes claires. C'étaient, sur le +chemin d'ombre, comme des flaques à traverser. Ils contournèrent +la chapelle. Édith chercha un coin de mousse à l'écart, fit +asseoir son amant, et lui prenant le visage elle le couvrit de +baisers. À ses caresses il parut s'abandonner, puis il la repoussa +tout à coup: + +--Non, laisse-moi. Va-t-en. Quand tes lèvres s'appuient, je n'ai +plus de volonté. Je ne suis plus rien. Je n'ai plus que mon coeur +qui bat. + +--Je t'aime. + +--Justement, je t'aime. + +Debout, comme égaré, il lui montra, dans le feuillage, le lac qui +brillait. Déjà Édith tremblante avait compris la tentation. + +--Mais je t'aime plus qu'avant. Tu commanderas, je t'obéirai, je +t'écouterai. + +--Veux-tu tenir avec moi? + +--Où me conduiras-tu? + +--Là-bas. + +Elle se recula instinctivement: + +--Tais-toi. + +Mais comme elle, au Calvaire de Lémenc l'année précédente, l'avait +entraîné au départ, il s'exaltait à la convaincre: + +--Viens. Notre année d'amour est déjà morte. Viens: notre amour +est déjà mort. Personne ne nous cherchera. L'eau n'est pas froide. +Nous nous laisserons glisser d'une barque. Je n'ai plus d'honneur. +Veux-tu venir? + +Elle le prit à pleins bras et cria d'une voix d'épouvante: + +--Non, non, non. Moi, je t'aime. Quand on aime, on ne veut pas +mourir. Quand on aime, on ment, on vole, on tue, mais on ne veut +pas mourir. Les amants qui se tuent n'aimaient pas leur amour. + +Il se dégagea de son étreinte, sans craindre de la blesser. + +--Laisse-moi. Ne me touche plus. + +Et il s'enfuit. Presque aussi agile que lui, elle s'élança à sa +poursuite. Les enfants qui jouaient suspendirent leur partie pour +s'intéresser à cette course. + +Quand il fut hors d'atteinte, Maurice se dirigea vers la cour de +Buccione. Il l'avait découverte dans ses promenades avec Édith. +Dernier débris d'un ancien château fort, c'est une haute tour +carrée, entourée de pans de murs en ruines qu'envahissent les +plantes grimpantes. Elle se dresse à l'extrémité du lac d'Orta, +sur une colline de châtaigniers, et commande un paysage qui, du +sud au nord, va de Novare, cité claire au bout de la plaine, au +mont Rose, dont le lointain sommet regarde par-dessus les autres +plans de montagnes, et dont les glaciers scintillent au soleil. +L'endroit est désert, et de nulle part dans les environs la vue +n'est aussi étendue. Souvent, lorsque la fatigue de sa compagne le +laissait disposer de quelques heures, il était venu là pour +regarder vers son pays et se sentir en exil. + +Il y demeura longtemps à envenimer sa blessure. De la passion qui +devait combler sa jeunesse, pourquoi ne sentait-il plus à cette +heure que la misère? Il y avait donc autre chose que l'amour, +quelque chose de si considérable que, s'il ne pouvait détruire +l'amour, il avait assez de force pour le réduire au second plan et +corrompre ses joies. L'amour n'était point toute la vie. Il ne +pouvait même pas s'isoler, se détacher du reste de la vie. Livré à +lui-même, il n'était qu'une force désordonnée et destructrice. De +l'autre côté de ces montagnes qui fermaient l'horizon, il avait dû +occasionner quelque désastre. Maintenant Maurice en était sûr. + +Pouvait-il sincèrement accuser les seules circonstances? Non: +évoqué avec franchise, ce passé le condamnait. Il se découvrait +responsable de légèreté, de faiblesse: responsable pour avoir +accepté de partir quand il pouvait prévoir que les ressources ne +tarderaient pas à lui manquer: responsable pour avoir accueilli +sans preuves les explications qu'Édith lui avait fournies et dont +il lui était facile de saisir l'insuffisance; responsable pour +avoir consenti, sous l'inspiration de ses caresses, à jouir du +présent sans le relier au passé ni à l'avenir; responsable encore +pour avoir cédé à ses sollicitations quand elle s'obstinait à lui +réclamer une année d'oubli, une année de bonheur, une année de +paresse et de lâcheté. + +Et il lui apparut clairement que s'il tenait à son honneur, le +salut ne pouvait lui venir que de sa famille. Sans elle, il +s'estimait perdu, puisqu'il ne pouvait, et peut-être de longtemps, +restituer cet argent dont il ne voulait pas avoir vécu; mais s'il +implorait son secours, elle le sauverait. Comment ne le sauverait- +elle pas? N'était-elle point solidaire de sa honte? Si elle était +solidaire de sa honte, il avait donc aussi envers elle des devoirs +qu'il avait désertés. Favorisé dans sa naissance, il avait +contracté des obligations qu'il avait négligées, un pacte qu'il +avait rompu. La famille qui nous doit assistance dans la mauvaise +fortune, dans le péril, de quel droit l'oublier dans la poursuite +d'un bonheur égoïste dont les conséquences lui sont contraires? + +L'orgueil le séparait de son père. Mais sa mère serait sa +confidente. Il lui demanderait la somme nécessaire à sa +libération. C'était cela qui pressait. Il fallait avant toutes +choses recouvrer l'honneur à ses propres yeux. + +Ainsi décidé, il regagna l'hôtel en hâte, et écrivit à Mme +Roquevillard. Il venait de terminer sa lettre et de la mettre à la +boîte lorsque Édith rentra. Il l'aperçut au bout de l'allée et fut +presque étonné de la revoir si vite, tant il s'était éloigné +d'elle en quelques heures. Depuis un an, elle avait occupé tous +ses jours, et son coeur à chaque battement. Se trouvait-elle si +rapidement dépossédée de son royaume? + +Quand elle le vit, elle s'arrêta, interdite, puis courut se +précipiter dans ses bras. + +--C'est toi... c'est toi... + +--Mon amie, ma chérie... dit-il avec une grande douceur. + +--Tu es là, je suis contente... + +Elle montra le lac d'un geste d'effroi, pour expliquer sa course: + +--Je viens de là-bas. J'ai suivi la grève. Asseyons-nous, veux-tu? +Je n'ai plus de jambes. J'ai eu si peur. + +Elle ne se lassait pas de le regarder. Il retrouvait à sa vue +l'ancien enchantement. Le paysage d'automne les entourait de sa +volupté fragile. Sur les ruines, l'amour vainqueur se dressait. + +Éperdument ils goûtaient un bonheur que tous deux savaient +condamné. + +Dès lors ils ne parlèrent plus du passé. Lui attendait une réponse +à sa lettre. Elle n'osait plus l'interroger, mais redoublait de +charme afin de lui plaire. Ce charme s'était modifié. Il n'avait +plus rien de provocant ni de perpétuellement agité. La crainte de +perdre son amant l'avait rendue humble et soumise, toute faible et +tendre. Elle recherchait les conversations, les lectures qu'il +préférait. Elle devinait au piano sa musique de prédilection. Lui- +même ne la traitait plus qu'avec bonté. De ce renouveau de paix +affectueuse, tous deux ne jouissaient qu'avec gêne. Leur accord +était sans gaieté, sans conviction, sans confiance. + +Le 2 novembre leur fut particulièrement cruel. Afin de se livrer +mieux à ses souvenirs de famille que le jour des Morts avivait, +Maurice voulut sortir seul, mais Édith implora de l'accompagner. +Il accepta sans plaisir, et tandis qu'elle se préparait, il fut +l'attendre au Mont Sacré. + +--Où allons-nous? demanda-t-elle en le rejoignant. + +--Au cimetière, comme tout le monde aujourd'hui. + +Avant de pénétrer dans le cimetière d'Orta, il fallait traverser +un champ inculte qui jadis en avait fait partie et qui avait été +désaffecté. Les tombes qu'il renfermait dans son enclos étaient +invisibles et anonymes. Rien ne les désignait plus au regard, ni +un nom, ni une croix, pas même un pli de terre. À cause de la +Toussaint, des mains inconnues avaient disposés çà et là des +gerbes de chrysanthèmes qui transformaient cette prairie en +jardin. + +Édith et Maurice s'arrêtèrent dans cet enclos que limitaient des +marronniers. Les feuilles semblaient ne plus tenir que par la +mollesse de l'air. Un coup de vent suffirait à dévêtir les arbres. +Avec le soir qui venait, un peu de bise fraîche se leva. Et des +feuilles d'or tombèrent en effet, tournoyèrent quelques instants, +et allèrent se tasser dans le fossé qui bordait l'allée +principale. L'une d'elles se posa sur le chapeau de la jeune +femme. + +Un tel signe de détresse sur ce visage au teint chaud, aux yeux de +feu, sur cette forme de chair qui, dans l'immobilité même, gardait +l'animation de la vie, ce fut de quoi achever d'émouvoir son +compagnon que ce jour surexcitait. + +Comme il se taisait, elle lui montra les chrysanthèmes. + +--Les belles fleurs, dit-elle. + +Et tous deux songèrent qu'elles recouvraient la mort. Par un +retour inconscient sur eux-mêmes, ils regardèrent la rangée +d'arbres qui les dissimulait à demi, et, se rapprochant l'un de +l'autre, ils s'embrassèrent sur les tombes. + + +III + +LES RUINES + + +... Le surlendemain de cette promenade, Maurice fut appelé au +bureau de l'hôtel. + +--C'est pour une lettre chargée. Le facteur vous réclame. + +Il reconnut les enveloppes jaunes dont se servait son père, et fit +sauter rapidement les cachets, tandis que la gérante, ayant lu le +chiffre de la recommandation, l'observait d'un air admiratif. La +lettre, encadrée de noir, contenait à l'intérieur un billet +français de cent francs et un chèque de huit mille sur la Banque +internationale de Milan, signé de sa soeur Marguerite. + +"Maintenant, se dit-il, je suis mon maître." + +Après l'humiliation, sa première pensée était orgueilleuse. +Rasséréné, il remarqua mieux la bordure du papier, et son coeur se +serra. Il y a eu un malheur, un grand malheur pendant son absence. +Dans l'extrême jeunesse, et plus tard quelquefois, on n'envisage +point la possibilité de perdre ceux qu'on aime: on s'éloigne d'eux +sans angoisse, avec la certitude de les retrouver au retour. Au +premier deuil cesse le crédit de l'avenir. Séparé des siens, privé +de nouvelles, préservé par l'insouciance de l'âge et l'égoïsme de +l'amour, il avait pu ignorer cette inquiétude qui brutalement +étreint la poitrine lorsque le souvenir intervient. Souvent, de +plus en plus souvent, il évoquait sa famille, il imaginait la +place vide qu'il avait laissée. La présence d'Édith ne suffisait +pas toujours à chasser ces fantômes. Mais de pressentiments +funèbres, il n'en avait jamais eu. Depuis quelques jours +cependant, depuis que la saison ajoutait sa fragilité à celle de +son bonheur, il revoyait plus distinctement le visage si pâle de +sa mère, il sentait sur sa joue la dernière caresse qu'elle lui +avait donnée d'une main qui était froide, dont il retrouvait, +après un an, le contact. + +Le coup qui le frappait ne le trouvait pas préparé. Pourquoi +était-ce Marguerite qui avait tenu la plume? De qui pouvait-elle +être en grand deuil, sinon?... La réponse à cette question, il +n'osait pas se la faire: elle s'imposait. Il prit son chapeau et +sortit, la lettre à la main. Comment l'aurait-il lue dans ce +bureau d'hôtel? Pas même sur la terrasse, ni dans l'avenue, ni +sous le bois: Édith surviendrait dans quelques instants, le +surprendrait, et cette douleur-là, elle n'était qu'à lui, il ne la +voulait partager avec personne. La partager, c'était la diminuer +quand il désirait l'épuiser. + +Dehors il lut les premières lignes et s'enfuit dans le chemin, +comme une bête blessée qu'on poursuit. Tant qu'il aperçut des +maisons, il continua sa course. Il cherchait une solitude où +pleurer sans être vu. Et il se dirigea vers la tour de Buccione. + +Il ne s'arrêta qu'au sommet de la colline, au pied de la tour. +Hors d'haleine, il se laissa tomber dans l'herbe, qui poussait +entre les murs écroulés. Il avait couru, comme si l'on peut fuir +devant le destin. À mesure qu'il reprenait son souffle, la peur +s'emparait de lui et le tenaillait davantage. La lettre de +plusieurs feuillets qu'il tenait toujours dans sa main crispée, il +n'osait pas la lire tout entière. Il lui fallut un grand effort +pour en continuer la lecture qu'il dut interrompre plusieurs fois. +Elle lui annonçait plus de malheurs même qu'il n'en pouvait +prévoir. + +"Chambéry, 2 novembre. + +"Mon cher Maurice, + +"Ta lettre m'a été remise à moi. C'est moi qui l'ai décachetée. Je +l'attendais depuis longtemps. Je pensais bien qu'elle viendrait, +ou toi. Notre mère me l'avait annoncé. Tu ne pouvais pas nous +avoir oubliés pour toujours. + +"J'ai compris en te lisant que tu ne savais plus rien de nous +depuis ton départ, et je me suis mieux expliqué ton silence +persistant. Toi, tu as déjà compris que nous n'avons plus maman. +Pour te le dire, je retrouve toute ma souffrance que je ne veux +pas perdre, et qui me rapproche d'elle. Pleure avec moi, mon +pauvre frère, pleure beaucoup de larmes pour le temps où tu n'as +pas pleuré. Mais ne te laisse pas aller au désespoir. Elle ne le +veut pas. + +"Elle nous a quittés le 4 avril dernier, il y a bientôt sept mois. +Tout l'hiver ses forces ont décliné lentement, doucement. Elle ne +souffrait pas; du moins elle ne se plaignait pas. Elle ne cessait +pas de prier. Un soir, sans que rien n'eût fait prévoir davantage +une fin aussi prompte, elle a passé en priant. Père et moi, nous +étions là. Elle nous a regardés, elle a essayé de sourire, elle a +murmuré un nom que nous avons compris tous les deux et qui était +le tien. Et puis sa tête s'est renversée en arrière. Ce fut tout. + +"Quelques jours auparavant, elle m'avait parlé de toi, comme si +elle m'exprimait ses dernières volontés. Je m'en suis rendu compte +plus tard: elle parlait comme à l'ordinaire, si simplement. Elle +m'a dit: "Maurice reviendra. Il est plus malheureux que coupable. +Il l'ignore encore et il l'apprendra. Il aura besoin de tout son +courage. Promets-moi, toi, lorsqu'il viendra, de le recevoir, de +le réconcilier avec son père, avec sa famille, de le défendre, +enfin de ne jamais l'abandonner, quoi qu'il arrive." Je n'avais +pas besoin de promettre et j'ai promis. Aussi, quand ta lettre est +venue, je n'ai pas hésité à l'ouvrir: je remplace maman, bien mal, +mais de tout mon coeur. + +"Il faut que tu le saches: maman ne te croyait pas coupable. Moi +non plus. Père non plus, j'en suis sûre; mais il nous disait que +la faiblesse est une façon d'être coupable, et que celui dont la +famille a soutenu les premières années jusqu'à l'âge d'homme n'est +pas libre d'entraîner pas ses actes la décadence de toute sa race. +Maintenant il ne parle plus de toi, jamais. Je devine qu'il y +pense souvent, et qu'il en a beaucoup de peine. Souviens-toi de +lui, Maurice, souviens-toi de lui autant que de notre mère qui se +repose. Il a changé, beaucoup changé. Lui qui avait gardé tant de +jeunesse dans la démarche, dans l'expression, dans la voix, il a +vieilli en peu de jours. Il travaille sans relâche. Il oublie, en +travaillant, le mal... Mais j'ai promis de ne pas t'adresser de +reproches. Cependant il faut bien que tu apprennes ce que nous +sommes tous devenus, puisque tu étais sans nouvelles depuis une +année. Il est si estimé que pas un de ses clients ne lui a retiré +sa confiance. + +"Hubert, qui devait rester deux ans en France, a obtenu de +repartir pour les colonies. Il s'est embarqué au mois de mai +dernier à destination du Soudan. Il commande un poste très avancé, +à l'intérieur des terres, à Sikasso. C'est un endroit assez +exposé. C'est ce qu'il avait demandé. + +"Félicie est toujours à l'hôpital d'Hanoï. Elle s'inquiète +beaucoup de toi. Dernièrement, elle nous racontait la mort de deux +missionnaires belges qui ont été massacrés sur la frontière de la +Chine. Au lieu de s'en affliger, elle se réjouissait pour eux de +leur martyre, et regrettait de ne pouvoir donner sa vie pour celui +qu'elle appelle "l'enfant prodigue" et que tu reconnaîtras. Elle a +hérité de la piété ardente de notre mère. Que Dieu nous la garde +là-bas, à l'autre bout du monde! + +"Les Marcellaz nous ont quittés. Malgré les prières de Germaine, +Charles a vendu son étude pour en acquérir une autre à Lyon. Ce +départ nous a été dur. Cependant père soutient qu'il est +raisonnable. Notre beau-frère avait une occasion de se rapprocher +de sa famille qui est de Villefranche, tu le sais; il devait en +profiter. Ils sont venus passer les vacances avec nous à la Vigie. +Pierre et Adrienne y ont pris de bonnes joues rouges. Le petit +Julien, mon favori, es resté un peu pâlot. L'air de Savoie lui +convient mieux que les brouillards de Lyon. Aussi Germaine nous +l'a-t-elle laissé pour cet hiver. Il anime notre grande maison qui +est bien triste. + +"J'ai terminé ma revue. Autrefois, c'était notre mère qui +centralisait les nouvelles des absents, et les transmettait des +uns aux autres. Tu vois que je tâche de la remplacer. Pour ce qui +me reste à te dire, c'est plus difficile. Pourtant, je te le dirai +sans récriminations. Il me semble que ce sera mieux. D'abord je te +suis dévouée quand même, et puis tu jugeras de notre misère qui +est la tienne. + +"Tu ne dois pas savoir ce qui s'est passé tout de suite après ton +départ: sans quoi tu n'aurais pas gardé ce silence qui nous a tant +affectés. M. Frasne a déposé contre toi, oui, contre toi, une +plainte en abus de confiance. C'est ainsi que cela s'appelle: on +en a tant parlé. Il t'accusait d'avoir pris cent mille francs dans +son coffre-fort. Il s'est porté partie civile pour forcer la +justice à te poursuivre, et comme tu n'étais pas là, on t'a jugé +par contumace. Je t'explique avec les mots qu'on a employés. Les +conseillers ne voulaient pas te condamner. Mais les clercs de +l'étude, surtout M. Philippeaux, ont témoigné contre toi à +l'audience. Ils ont déclaré que tu savais que le coffre-fort +contenait tout cet argent, et puis que tu étais resté le dernier à +l'étude, avec les clefs, et que tu connaissais le chiffre qui sert +à ouvrir. Alors, on t'a condamné, avec les circonstances +atténuantes, à un an de prison. Il paraît que c'est le minimum. On +a tenu compte des influences que tu avais subies. Mais ils t'ont +condamné, comprends-tu. Cela s'est fait le mois dernier. Maman +n'était plus là. Quand père me l'a annoncé, son visage était si +blanc que j'ai eu peur pour lui. Il se dominait, comme toujours. +J'aurais préféré qu'il pleurât. Mais il n'est pas de ceux qui +pleurent. Il souffre en dedans, et c'est pire. + +"Le jugement a été affiché à notre porte, publié par les journaux. +Il paraît que c'est la loi. Tous les vieux Roquevillard qui ont +rendu tant de services au pays n'ont pas épargné cet affichage à +notre nom. + +"Il y a aussi les cent mille francs que tu dois restituer à M. +Frasne. Père est d'avis de vendre la Vigie pour les payer. Il dit +que la durée de ton absence prouve malheureusement que tu as dû en +profiter, et que cela, au point de vue de l'honneur, c'est pareil +au vol. Charles soutient au contraire que les payer, c'est te +reconnaître coupable, et qu'il ne le faut à aucun prix. Mais il +n'a pas charge de l'honneur de la famille, et moi je suis avec +père. Dans tous les cas, la justice a nommé un séquestre qui a +fait diviser la fortune de notre mère pour avoir ta part. Sur la +mienne, comme je suis majeure, père m'a remis la somme que je +t'envoie et que je lui ai demandée. Il a paru étonné; je ne sais +pas s'il a compris. Je lui ai offert ta lettre, il l'a refusée +avec ces mots que je te transmets: + +"--Non, il est mort pour moi, s'il ne revient pas prouver son +innocence." + +"J'ai ajouté cent francs pour ton retour. Il faut que tu +reviennes. Vois le tort que tu nous as fait. Au nom de notre mère +dont ce fut le dernier désir, le dernier ordre, au nom de notre +père que tu as blessé au coeur, à ce coeur si noble, si tendre, au +nom de Félicie et d'Hubert qui méritent pour toi, de Germaine et +de ta petite soeur, au nom de tous les nôtres qui pendant tant +d'années n'ont donné que des exemples d'honnêteté, et qui te +conjurent de ne pas renverser en un jour l'oeuvre de toute une +suite de générations, reviens. Je t'attends. Je serai là. Je +t'aiderai. J'ai confiance que, toi revenu, tout peut encore se +réparer. Car tu n'est pas coupable. Il est impossible que tu le +sois. À ta lettre je vois bien que ce n'est pas toi. Et, s'il y a +du danger pour toi, reviens quand même. Il serait juste que ce fût +ton tour de souffrir, et tu ne serais pas assez lâche pour t'y +dérober. + +"J'ai fini. Je voudrais tant t'avoir convaincu. Pourtant, si +_elle_ était plus forte que nous, si malgré nos sacrifices et +notre peine, tu ne devais pas revenir maintenant, je t'attendrais +encore. Je t'attendrais toute ma vie. Elle est à notre père et à +toi. Sache que jamais je ne t'abandonnerai. Ne l'ai-je pas promis +à maman? Tu as été sa dernière pensée. Et si ma lettre te +désespère, souviens-toi qu'elle t'a recommandé le courage, +rappelle-toi cette parole de notre père: Tant qu'on est pas mort, +il n'y a rien de perdu. + +"Adieu, Maurice, je t'embrasse. Ta soeur. + +"MARGUERITE." + +La tristesse et la honte qui s'étaient emparées de Maurice après +les demi-révélations de sa maîtresse, que pouvaient-elles +signifier auprès du torrent de douleur que précipitait en lui la +lettre de Marguerite? Comment y résisterait-il, lui qui, seulement +pour un infamant soupçon, avait entendu quelques instants l'appel +de la mort? À ses pieds, le lac l'invitait pareillement, lui +offrait l'oubli, le silence, la paix, et il ne le voyait même pas. +C'était l'appel de la race qui retentissait dans sa poitrine, et +voici qu'au lieu de faiblir, il ramassait toutes ses forces pour +faire face au désastre qui venait l'accabler. La pensée de la mort +est naturelle aux amants dès qu'ils conçoivent des doutes sur +l'éternité de leur bonheur. Or, il ne s'agissait plus de son +bonheur, chose individuelle dont il se croyait le maître, à la +perte de quoi il se croyait le droit de ne pas survivre s'il en +jugeait ainsi. Avec lui, sa famille tout entière était en cause. +Il ne s'appartenait plus. Qu'il le voulût ou non, il subissait une +dépendance, et l'isolement qu'il avait créé autour de lui n'était +que chimère et vanité. Mais en même temps qu'il perdait +l'éternelle illusion des amants pour qui l'amour est solitude et +se passe de tout commerce avec le reste du monde, il puisait +réconfort comme on puise à un réservoir d'énergie dans la +solidarité même qui s'imposait avec une autorité si puissante. + +Sa plus cruelle souffrance fut de ne pouvoir pleurer sa mère +librement, exclusivement. Il envia les fils qui, devant un +cercueil, se livrent, sans retour sur eux-mêmes, à leurs regrets. +N'avait-il point sa part dans cette fin dont aucun pressentiment +ne l'avait averti? Il se souvenait que le médecin ne condamnait +pas la malade, qu'il attendait le salut d'un régime de +tranquillité et de repos. Comment cette frêle existence eût-elle +résisté à la tempête? + +Et la tempête qu'il avait déchaînée en partant avait ravagé, +détruit le foyer. C'était la dispersion, las Marcellaz partis, +Hubert allant chercher un peu d'honneur pour un nom compromis, et +c'était la menace de ruine avec la vente du vieux domaine. Il ne +restait plus à la maison que son père devenu un vieillard et +Marguerite. Mais Marguerite, pourquoi ne s'était-elle pas mariée? +Son fiancé aurait-il été assez lâche pour la charger de la faute +d'un autre? Elle n'en parlait point dans sa lettre. Elle +s'oubliait elle-même, dans l'énumération de leurs maux. "Ma vie +est à notre père et à toi", lui disait-elle simplement, sans une +autre allusion à son sacrifice. Personne n'avait été épargné, +personne, excepté le coupable qui sous un ciel délicat avait goûté +toute la douceur de vivre. + +Car s'il ne méritait point l'ignominieuse accusation lancée par M. +Frasne, il était coupable envers sa famille pour s'être cru libre +de la trahir. Et il accusa sa maîtresse dont l'imprudence l'avait +ainsi déshonoré, dont l'amour l'avait avili. Mais était-ce bien +son amour qui l'avait avili? L'amour qu'il avait tant convoité +pendant sa jeunesse exaltée et studieuse à la fois, qui avait +passé sur son coeur comme ces souffles embrasés que les lyres +légendaires suspendues aux arbres attendaient pour vibrer, il lui +attribuait toute sa sensibilité, comme au vent le son des cordes. +Et il le chargeait des enthousiasmes et des faiblesses dont la +source était en lui-même. Il se rappelait, dans cette course +éperdue qu'il entreprenait à travers sa vie, les yeux, la bouche, +les mouvements d'Édith. À la grâce de ces gestes, aux caresses de +cette voix, à la flamme de ces regards, oui, le chant de son coeur +était suspendu. Il quitterait cette femme; il ne renierait pas son +amour. + +Et d'ailleurs, que reprocherait-il à Édith? Du drame lamentable où +toute une race roulait au fossé par sa faute, que soupçonnait- +elle? Rien, assurément. Elle avait pris cet argent comme elles +prennent les coeurs, sans penser à mal, et en croyant exercer un +droit. S'il l'avertissait, elle s'étonnerait, et sans hésiter +reviendrait à Chambéry crier aux juges l'innocence de son amant. +De cette générosité, il ne voulait pas. Il valait mieux qu'elle +demeurât toujours dans l'ignorance et que pour elle-même elle ne +courût aucun risque. Il partirait ce soir... non, pas ce soir, +demain matin, sans l'avoir avertie, après avoir complété sa dot +illégitime afin qu'elle ne manquât de rien. + +Mais que deviendrait-elle, ainsi abandonnée? N'avait-il pas aussi +des devoirs envers elle dont l'amour était toute la vie?... Il +essaya d'imaginer son avenir. Il la vit cruellement déchirée, le +maudissant et le pleurant tour à tour, le réclamant au Bois Sacré, +aux chapelles, à tous les témoins de leur tendresse. Il assista +véritablement à son agonie. Pourtant il y avait tant de ressort en +elle, une telle frénésie de vivre, qu'elle résisterait et se +reprendrait. Ne l'avait-il pas vue se dresser contre lui, +frémissante et révoltée, quand il avait parlé de mourir? Oui, elle +se reprendrait, elle résisterait, elle vivrait. Et il se sentit le +coeur serré à la pensée qu'elle serait aimée encore, que peut-être +un jour, plus tard, ce feu dévorant qui la consumait, brûlerait +pour un autre... + +"Non, pas cela, soupira-t-il. Je ne veux pas cela." + +C'était la dernière lutte. Dès le premier moment, il avait avoué +sa défaite. La mort de sa mère, le suprême appel de sa famille, +l'infamante condamnation qui le frappait ne lui permettaient pas +de discuter. Il ne lui restait qu'à régler les détails de son +départ, à atténuer dans la mesure du possible le malheur d'Édith. +Demeurer avec elle plus longtemps, il ne le voulait pas, et à +peine séparé d'elle par une fragile décision, il souffrait à crier +de douleur... + +Elle l'attendait avec impatience sur le pas de l'hôtel. Dès +qu'elle l'aperçut, elle courut à sa rencontre. + +--Enfin! murmura-t-elle comme une plainte légère, non comme une +gronderie. + +Il essaya de sourire. + +--Bonjour, Édith. + +Tendre et attentive, elle observait le visage de son amant et +remarqua la trace des larmes. + +--J'ai toujours peur, maintenant, quand tu es loin. + +--Peur de quoi? + +--Peur que tu ne reviennes pas. + +--Ma chérie... + +--Je sais, reprit-elle gravement. Un jour tu ne reviendras pas. +Dis-moi que ce n'est pas encore? + +--Tais-toi, Édith. Je t'aimerai toujours. + +--Toujours? quoi qu'il arrive? + +--Quoi qu'il arrive. + +Elle lui prit la main et d'un mouvement d'adoration la porta à ses +lèvres. Puis, timidement, elle demanda: + +--Tu as reçu des nouvelles de France, ce matin. On me l'a dit. + +--Oui. + +--De bonnes? + +Il eut le courage de répondre d'un signe affirmatif. Puisqu'il +gardait sa peine pour lui seul, c'est qu'ils étaient déjà séparés. +Mais elle ajouta: + +--Moi, je n'attends jamais de nouvelles. Tu es mon coeur et ma +vie. + +Et comme elle le précédait sur la terrasse où leur petite table +était mise à l'abri du vent, il se demanda: + +"Aurai-je la force de partir?" + + + + +IV + +LE RETOUR + + +Édith, couchée, se souleva sur le bord du lit et s'accouda pour +regarder son amant qui achevait sa toilette. Il avait posé la +lampe à terre afin qu'elle ne reçût pas la lumière que l'abat-jour +étouffait. + +--Pourquoi te lèves-tu si matin? lui demanda-t-elle d'une voix +endormie et les yeux mal ouverts. + +--Je n'ai plus sommeil. Le jour vient. + +Il souffla la lampe. Une mince clarté, au bout d'un instant, +filtra entre les persiennes. + +--C'est la nuit, Maurice. + +--Ne vois-tu pas un peu de jour? + +--Ce n'est pas le jour. Il y a clair de lune. + +--Repose encore, Édith. Tu en as le temps. + +--Oui. Je suis si lasse, si délicieusement lasse. + +Elle se laissa retomber sur l'oreiller et ferma les paupières. +Même dans le sommeil, elle gardait un air de passion. Il +s'approcha du lit, se pencha, sur elle, et à l'incertaine lueur +qui venait de la fenêtre, il considéra son visage. + +Cette petite flamme du regard qui animait ma vie, songeait-il, +pour moi elle est éteinte. Je ne la verrai plus briller. Je ne +vois pas le mouvement du sang sur les joues, ni la lumière sur les +dents, bien que les lèvres soient entr'ouvertes, à peine l'arc de +la bouche, le dessin du nez, la sombre masse des cheveux dont je +sens le parfum. Et son corps est perdu pour moi..." + +Il s'attendrissait, dangereusement. La tentation lui vint de +rester. Il se baissa, effleura le front dont il sentit la douce +chaleur. Elle sourit vaguement en gardant les yeux clos. Et il +sortit de la chambre. + +Dans le corridor de l'hôtel, il ne rencontra qu'un garçon qui +bâillait en frottant le parquet, et qui ne prêta pas d'attention à +sa tenue. Il emportait pour tous bagages un sac à main, un +pardessus d'hiver et sa canne. + +Pour gagner la gare d'Orta, le plus court était de traverser le +Mont Sacré. La lune, qui pâlissait devant les menaces du matin, +pénétrait, comme avec crainte et mystère, dans le bois à demi +dépouillé. Entre les troncs élancés des pins et des mélèzes, ses +lueurs glissaient jusqu'aux feuilles mortes qui jonchaient le sol, +se posaient sur les façades des chapelles. Lorsque Maurice fut +parvenu devant la quinzième, il leva la tête et s'arrêta. Les +sveltes colonnettes se détachaient en blanc, et l'une ou l'autre +se reflétait en ombre noire sur le mur. + +Il monta les marches et se retourna pour embrasser d'un dernier +coup d'oeil le paysage familier. La margelle du puits, les formes +claires de quelques-uns des sanctuaires surgissaient autour de lui +comme des apparitions. Il distinguait en face les montagnes +sombres, et de chaque côté de la colline, des parties du lac. Déjà +il ne pouvait plus apercevoir l'hôtel du Belvédère que supprimait +la pente. C'était cela, pourtant, qu'il cherchait. Ces pierres +qu'il foulait, ces arbres, ces chapelles et tous ces contours +indécis à qui, tout à l'heure, le soleil restituerait leur valeur, +il les emportait dans sa mémoire. Tant qu'il aurait la force de se +souvenir, il les reverrait dans leur intégrité, non pour leur +grâce particulière, mais comme le décor accessoire qui se +subordonne à la figure principale. À distance, cette figure +principale, fleur unique de sa jeunesse, exerçait encore sur lui +une fascination. Au lieu de fuir, de fuir sans regarder en +arrière, il demeurait immobile, à cette place qu'elle +affectionnait et qu'elle était venue occuper, ses roses dans les +mains, la veille de leur anniversaire, le dernier jour de leur +bonheur. + +Dans _leur_ chambre, elle dormait, délicieusement lasse. Dans une +heure, dans deux heures, peut-être plus tôt, quand elle se +lèverait pour le rejoindre, elle trouverait sur la table à coiffer +la lettre meurtrière qui lui annoncerait, avec des mots de +tendresse, la séparation. Elle ne comprendrait pas tout de suite. +Les papiers contenus dans l'enveloppe la renseigneraient mieux. +C'étaient la note de l'hôtel acquittée, quelques billets de banque +et les reçus de dépôt donnés à son nom par la Banque +internationale de Milan, complétés par le chèque de Marguerite +Roquevillard que Maurice avait endossé. Là elle reconnaîtrait +l'intervention qui la brisait. La famille qu'elle avait vaincue +lui reprenait son amant. Alors elle pousserait un grand cri de +douleur. Si loin qu'il serait d'elle, il l'entendrait toujours +retentir en lui-même... + +Au bois, la lumière de la lune se dissipait dans celle du matin. +L'heure passait. Appuyé à l'une des colonnes, Maurice ne pouvait +se décider à partir. + +"Où donc, se disait-il, ai-je pris le courage de briser son coeur +et le mien? Elle es là, tout près de moi encore. Si je rentrais, +elle ne saurait pas. Son réveil serait doux et léger. Mais non, je +ne la reverrai jamais plus. Il est des liens que l'amour ne peut +pas supprimer. Le bonheur, je le comprends, n'est pas un droit. Je +la torture et je l'aime. Le mal qu'elle m'a fait était +involontaire. +Je ne me souviens plus que d'avoir senti la vie auprès d'elle à +chaque minute, et pourtant avec elle je ne puis plus vivre... +Édith, te rappelles-tu le passé? Tu m'as donné des fleurs le +premier soir. Et puis, tu m'as donné tes lèvres, comme tes fleurs, +sans hésiter. Lorsque tu m'as dit: "Je serai à toi, mais à toi +seul, quand tu voudras", j'ai senti d'avance tes caresses qui se +sont incorporées à ma chair. Ah! parce que tu es trop sensible aux +caresses, parce que maintenant même que tu vas souffrir par ma +faute, ta faiblesse me fait trembler pour l'avenir, ne crois pas +que je t'aime moins, et de savoir que par là je puis te perdre un +jour, Édith, je ne devrais pas le penser, mais peut-être je t'aime +davantage encore... Quel souvenir garderas-tu de moi? Entre deux +automnes a tenu notre amour. Tu préférais cette saison où la +nature s'exalte. Je retrouvais son or dans tes yeux, et sa fièvre +dans tes bras. Je découvrais en elle un voluptueux enthousiasme. +Maintenant, je la vois pareille aux chrysanthèmes du cimetière +d'Orta. Elle cachait la mort. Oui, la mort, comprends-tu? Je ne +t'ai pas dit adieu, et c'est fini. C'est comme la mort pour nous. +Tu pleureras, tu parleras, tu marcheras, tu seras pour d'autres un +être vivant, un être de grâce et de jeunesse; mais pour moi qui ne +saurai plus rien de toi, tu seras morte. Et mieux vaudrait que tu +fusses morte, en effet tu ne me maudirais pas, moi qui t'aime et +qui dois égorger notre amour..." + +Le sifflet d'un train l'arracha brutalement à cet état de +désespoir où peu à peu sa volonté s'alanguissait. Avait-il laissé +passer l'heure? Non, ce devait être l'express qui descend à Novare +et qui précède de quelques minutes celui qui monte à Domodossola. +Cet appel opportun le rendait à sa décision. Il abandonna la +chapelle, traversa le bois en courant, et gagna la gare. Sur les +monts, le matin naissait et la lune se désagrégeait dans l'espace. + +Il prit un billet pour Corconio, station toute voisine d'Orta, +mais dans le sens opposé à la direction qu'il allait suivre, afin +d'empêcher les recherches d'Édith qui peut-être essaierait de le +rejoindre. En route, il prétexterait une erreur. + +Jusqu'à Omegna, la voie ferrée longe de haut le petit lac. Dans le +wagon, Maurice s'assit au rebours et se pencha à la portière afin +que son regard prît l'empreinte de ces lieux qui lui +appartenaient. Au jour levant, les eaux se moiraient de légers +frissons. Les arbres de la presqu'île montraient leurs fûts +élancés et l'essor de leurs branches. Là, il avait connu le +bonheur. Le train quitta Omegna. En vain il tenta d'apercevoir +encore Orta Novarese, de retenir avec ses yeux, avec son coeur, ce +paysage qui fuyait. Les secondes qui accroissaient la distance +tombaient comme des pierres au gouffre. Une à une il entendait +leur chute. + +Une heure plus tard il arrivait à Domodossola, petite ville +italienne appuyée aux grandes Alpes, que baigne la Tosa rapide et +verte en amont du lac Majeur. De là part la diligence qui relie +l'Italie à la Suisse en traversant le col du Simplon. Avec de bons +attelages et des relais bien échelonnés, elle parcourt en douze +heures les soixante-quatre kilomètres qui séparent le val d'Ossola +de la vallée du Rhône. + +La traversée coûte près d'un louis. Pour s'acquitter complètement +envers Édith, Maurice avait presque épuisé ses ressources. Il +avait consulté les indicateurs. Par Turin, le trajet était plus +cher. Quand il aurait payé le parcours en troisième classe d'Orta +à Domodossola et de Brieg à Chambéry, il ne devait plus lui rester +en poche, d'après ses calculs, que le prix de trois ou quatre +repas très modestes. C'était véritablement le retour de l'enfant +prodigue. La pénurie qui l'assimilait aux humbles ouvriers avec +lesquels il partageait son compartiment, il la supportait sans +déplaisir. Par de mesquins soucis, elle le détournait de sa peine. +D'ailleurs, il n'avait pas d'inquiétude réelle. Il savait comment +on opère pour économiser la voiture et les coûteux hôtels de +Brieg. Au sommet du col, l'hospice du Simplon, comme celui du +Grand-Saint-Bernard, donne l'hospitalité gratuite aux pauvres gens +qui passent la montagne, et les touristes eux-mêmes en profitent +sans vergogne. Son voisin, un Piémontais qui connaissait le pays, +acheva de le renseigner: "L'hospice est toujours ouvert. Le jour +et la nuit, la nuit et le jour. La nuit, on entre, on cherche une +chambre au premier étage sans demander rien à personne." + +Ainsi les difficultés du voyage se simplifiaient. Il franchirait +le Simplon à pied, et coucherait à l'hospice. À Domodossola, point +extrême de la voie, il descendit du train et passa fièrement à +côté de la diligence qui stationnait devant la gare et qui, une +fois chargée, ne tarda pas à l'atteindre au trot de ses cinq +chevaux dont l'ardeur est toute fraîche au début de l'interminable +ascension. Le conducteur évalua du regard ce jeune homme bien vêtu +qui tenait un sac à la main et ne craignait pas d'user ses +souliers. Il mit son attelage au pas, fit claquer son fouet pour +attirer l'attention, et du geste galant dont on offre un bouquet à +une dame, il offrit une place libre dans le coupé. + +--Merci, répondit Maurice, je vais à pied. + +--Impossible, impossible à des jambes de _seigneur_. Et quel +retard! je suis sûr que la _signorina_ vous attend. + +--Personne ne m'attend. + +--Ah! tant pis. Un bon feu, une soupe chaude et une femme, c'est +agréable à l'arrivée. + +Et ramassant les rênes, il secoua ses bêtes. Bientôt la voiture +fut hors de vue. Rendu à l'isolement, Maurice continua sa route. +Lentement il s'élevait au-dessus du val. Avant d'entrer dans les +étroites gorges des Alpes, il cueillait, en se retournant, les +derniers sourires de la grâce italienne. Sur la plaine sinueuse +qu'arrosait la Tosa, elle fleurissait, et sur les pentes boisées, +même sur les rampes abruptes que décoraient des buissons d'or. Au +soleil, il était visible que ce pays cherchait à plaire en dépit +des sévérités de la montagne. Les paysannes qui descendaient à la +messe --c'était un dimanche--portaient des fichus de couleur qui +leur retombaient en pointe sur le dos, et des jupes courtes et +bariolées. Les premières, elles saluaient les passants d'un gentil +bonjour dont le jeune homme s'attendrissait. Il avait l'impression +qu'il s'exilait volontairement. Édith n'était-elle pas sa patrie? +Édith! Elle s'éveillait à cette heure, elle savait... Et il +accéléra sa marche pour oublier son mal dans la fatigue. + +Il avait réparti en trois étapes les 64 kilomètres du parcours: +Iselle, 18 kilomètres; le col, 22 Brieg, 24. Il pensait déjeuner à +Iselle, atteindre le col, qui est à 2 000 mètres d'altitude, pour +dîner et coucher à l'hospice, et descendre sur Brieg le lendemain +matin, assez tôt pour y prendre le train de Lausanne et Genève +qui, à la frontière française, trouve la correspondance de Savoie. +Le lundi à six heures du soir, il débarquerait à Chambéry. + +Iselle, que précède un petit vallon verdoyant, est le dernier +village avant la Suisse. On y a véritablement l'impression qu'il +faut ici dire un adieu mélancolique à l'Italie. Bâti en longueur +sur les bords de la route de Napoléon, il est déjà enfermé entre +deux murailles hautes de quatre à cinq mille pieds, mais il suffit +encore de regarder en arrière pour apercevoir des prairies, +quelques bouquets d'arbres, et comme une ouverture de clarté à +travers les montagnes. Les grelots de la diligence qui relaie à +Iselle et les exercices des douaniers qui, distingués et farauds +comme des soldats, portent le nom majestueux de _gardes des +finances_, animaient seuls jadis le petit bourg, quand au mois +d'août 1898 commencèrent les travaux de la nouvelle voie ferrée +creusée à travers les Alpes. Comme par enchantement la population +quadrupla. Des cités ouvrières se bâtirent, et aussi de petites +villas avec des jardins pour les ingénieurs et contremaîtres. +_Alberghi_ et _trattorie_ se multiplièrent, avec des enseignes à +la gloire du Simplon et l'annonce d'un asti pétillant. + +Toute cette population flottante était sur pied, à cause du +dimanche. Des cloches sonnaient la sortie de la grand'messe quand +Maurice arriva. Il croisa le cortège des femmes qui, le paroissien +à la main, rentraient au logis, tandis que les jeux de boules +accaparaient les hommes, et que de chaque guinguette sortaient, +avec une odeur de cuisine, des sons de guitare et d'harmonica. Il +mangea pour une somme modique dans une osteria de chétif aspect, +en compagnie de bruyants convives. Au lieu de profiter du jour et +de brusquer le départ, --la nuit en novembre tombe si vite,-- il +s'attarda sans prévoyance comme s'il préférait le tapage le plus +vulgaire à la solitude. Il ne pouvait se décider à franchir la +frontière. Il y voyait l'image matérielle de la rupture, il se +rattachait éperdument à son amour. Jusque dans cette salle enfumée +où le vacarme assourdissant qui l'empêchait de penser allégeait sa +douleur, il lui semblait demeurer en communication lointaine avec +Édith. + +Un peu avant les gorges de Gondo où mugissent des cascades, il +trouva la borne qui marque la séparation des deux pays. Et après +l'avoir dépassée, il sentit l'ombre qui envahissait son coeur +avant même de recouvrir le morceau de terre amincie où il +cheminait entre deux rochers. En levant la tête, il vit les +dernières lueurs roses se retirer du ciel. La nuit, qui le +surprenait beaucoup plus tôt qu'il ne l'avait prévu dans son +itinéraire, ne lui permit pas de prendre le raccourci qui évite le +long contour d'Algaby. Il parvint déjà tard, et fatigué, au +village de Simplon où il soupa et se reposa. + +Quand il se remit en route, l'obscurité et le silence +l'attendaient sur le seuil de l'auberge. Il les accueillit comme +les compagnons naturels de son triste voyage. Il accomplissait un +devoir: peu lui importaient désormais les conditions. N'avait-il +pas tué de ses propres mains son bonheur, et les meurtriers ne +méritent-ils pas d'expier? C'était le temps où la lune décroît. +Elle ne se montra qu'à onze heures du soir, comme il approchait du +sommet du col. À sa clarté il se découvrit seul dans un cirque +désert et désolé, entouré de la neige qui rend tous les objets +uniformes. Il ne s'entendait même pas marcher. Son ombre lui +tenait une compagnie inquiétante qui s'allongeait, s'amincissait, +disparaissait et renaissait. + +Le souffle court et les jambes rompues, depuis longtemps il +explorait des yeux l'horizon pour y découvrir l'hospice. Aurait-il +passé devant sans le voir? La lassitude ne lui permettait plus +d'évaluer les distances. Et puis, à quoi bon tant d'efforts. Il +n'avait qu'à se laisser choir au bord du chemin. Sur la neige, il +serait bien pour dormir ou pour mourir. Ce serait fini de penser, +fini de marcher. + +--Édith! murmura-t-il tout haut. + +Au son de sa propre voix, il s'arrêta et tressaillit comme si on +l'avait appelé. N'était-ce pas elle qui l'appelait une fois +encore, une dernière fois? Il irait la rejoindre sans peine. Déjà +il ne sentait plus ses jambes. Il glisserait vers elle doucement, +comme ces rayons de lune sur la neige. L'excès de fatigue, le +froid, la raréfaction de l'air et aussi le désespoir lui donnaient +une hallucination. Dans cet état d'épuisement, celui qui s'arrête +est perdu. Il ne peut plus remettre un pied devant l'autre. C'est +un mécanisme brisé. + +--Édith! prononça-t-il encore. + +Et il sourit. Aucune angoisse ne l'étreignait. C'était si simple +de s'asseoir et d'attendre. Devant lui, sur la droite, les +glaciers du Monte Leone brillaient en tremblant comme si quelque +mouvement les animait. Il lui parut que tout l'horizon blanc se +déplaçait, rétrogradait vers l'Italie. Il connaissait, avec +l'engourdissement, une sorte de béatitude. L'instinct de la +conservation ou la curiosité du mirage lui maintenaient les yeux +ouverts quand le sommeil l'envahissait, mais il n'avait plus envie +de remuer. Le silence de la montagne que la neige et la lune +paraissaient élargir emplissait tout l'espace et montait jusqu'aux +étoiles. + +Dans cette fuite du paysage où il se laissait couler, il y eut un +temps d'arrêt, occasionné par la chute de son sac qu'il avait +lâché machinalement. Le geste qu'il fit pour le retenir brisa le +sortilège. À la difficulté de se mouvoir il comprit le danger. + +"Mais je vais mourir! se dit-il brusquement. Là, tout seul, dans +ce désert." + +Mourir! Édith, vers qui il croyait redescendre, disparut +instantanément de sa pensée, comme une sirène au fond de la mer, +et fut remplacée par le pays de son enfance, par le coteau de la +Vigie, par sa famille. + +"Ils m'attendent." + +Était-ce un talisman contre la mort, ce rappel des premières +années qui substitue des images de durée aux tentations de fin, +aux désirs d'anéantissement? Sa jeunesse aidant, il récupéra +quelque énergie. Il souleva ses pieds successivement, comme s'il +les dégageait d'une boue tenace où ils se seraient enfoncés. Il se +traîna plutôt qu'il ne marcha sur une étendue de quelques mètres. +Maintenant il avait peur et se raidissait contre le péril dont il +devinait la présence à son côté, qui l'accompagnait pas à pas dans +cette solitude comme un ennemi guettant ses défaillances. Il +savait qu'au bord de la route, près du col, des refuges en +planches offrent de distance en distance un abri aux voyageurs +surpris par la tempête ou le froid. À la découverte de l'une de +ces baraques il bornait toute son ambition. Alors il aperçut au +bas du Monte Leone une frêle lumière qui brillait à peine dans la +nuit trop claire. Tout petit, serré contre l'énorme masse de la +montagne, c'était l'hospice dont la porte demeure toujours grande +ouverte et même désignée par une lampe. Du moment qu'il voyait le +but, il était sauvé. Il ne quitta plus du regard cette lueur qui +l'encourageait. Bientôt le bâtiment prit son importance réelle, +haut et large en grosses pierres de taille. Enfin, il gravit le +perron et entra. Des chiens, du fond d'un chenil éloigné, +signalaient son arrivée. Mais dans le corridor où le clair de lune +entrait, il ne rencontra personne. Le laisserait-on en détresse au +port même? Dans son état de fatigue, il allait se coucher sur la +pierre quand le renseignement du Piémontais lui revint en mémoire: + +--La nuit, on entre, on cherche une chambre au premier étage sans +demander rien à personne. + +Il monta l'escalier, tâta une première porte qui était fermée, +puis une seconde qui céda. Il se trouva dans une chambre simple +mais confortable, meublée d'un lit aux draps frais et largement +pourvu de couvertures, d'une table de toilette, d'une commode, de +deux ou trois chaises et d'un tapis. Devant cette installation, il +sourit de plaisir. On avait poussé la prévenance jusqu'à placer +sur la commode, de manière à attirer l'attention, un flacon de +rhum, un verre et un sucrier. La liqueur le réconforta. À vingt- +cinq ans, le danger s'oublie vite. + +"Je suis ici chez moi, comme un voleur", se dit-il plaisamment, +tout disposé à estimer de nouveau la vie. Mais sa réflexion le fit +tressaillir. Comme un voleur, en effet. N'avait-il pas été +condamné pour vol? Le souvenir de la honte lui gâta son plaisir. +Il se coucha rapidement. Les épaisses couvertures lui +communiquèrent une chaleur bienfaisante. Sa fatigue était si +grande qu'il s'endormit aussitôt, sans même songer que c'était la +première nuit qu'il passait loin d'Édith et hors de l'Italie, +depuis son départ de la maison paternelle. + +Le lendemain, il se réveilla trop tard pour descendre sur Brieg. +Les religieux, mis au courant des péripéties de son voyage, le +gardèrent une journée et le restaurèrent de leur mieux. Il refusa +de prendre la diligence, mais sa fierté l'empêcha d'en révéler le +motif. Ce fut une journée de repos, de distraction, presque +d'oubli. Dans cette thébaïde, perdue à deux mille mètres +d'altitude, il montra une gaieté d'enfant, interrompue de temps à +autre, assez rarement, par de brusques accès de tristesse. Il +mangea comme un ogre, se promena +aux abords de l'hospice pour dérouiller ses jambes raidies, +caressa dans leur chenil les molosses à longs poils, admira les +effets du soleil sur les glaciers et la diversité des petits +cristaux de neige, exprima plusieurs fois son désir de demeurer +plus longtemps dans la montagne, et se coucha de bonne heure. +Personne n'aurait pu supposer qu'il venait de quitter la plus +chère des maîtresses et qu'il rentrait en France pour se +constituer prisonnier. Au milieu des plus grands chagrins, il est +ainsi des oasis inattendues que nous ménage la faiblesse de notre +nature incapable de se fixer dans la douleur, ou ce brutal +instinct de vivre qui nous soutient malgré nous. + +Le mardi, à quatre heures du matin, il quitta l'hospice, après +avoir mangé un peu de pain et de fromage que la veille au soir le +père chargé du soin des étrangers avait à toute force voulu qu'il +emportât de table pour son déjeuner du lendemain. Encore en garda- +t-il la moitié en prévision de la route, n'étant pas certain qu'il +lui restât en poche plus d'argent que le prix de son billet, à +cause du repas supplémentaire qu'il avait dû prendre au village de +Simplon. Personne n'était levé. Il partit comme il était venu, +secrètement. Comme le soir de son arrivée, la porte était grande +ouverte. Dehors, au lieu de la lune dont il espérait le concours +amical, il se heurta à l'obscurité. Sur le perron, il sentit la +neige. + +Il fallait se hâter, la descente devenant moins facile. De la +route, il se retourna pour chercher dans l'ombre le bâtiment noir +et lui adresser un regret. Raffermi, il marchait à l'avenir sans +crainte. La paix de la montagne, celle des religieux, avaient +calmé son coeur sans qu'il s'en doutât. D'un pas délibéré, il +allait reconquérir au foyer sa place dont une passion accidentelle +l'avait détourné. Le geste de hasard auquel il devait son salut +l'avait en même temps restitué à lui-même. Il rentrait dans la vie +normale de la façon audacieuse et romanesque dont généralement on +s'en écarte, et il savourait son sacrifice avec une ardeur tout +amoureuse. + +Sans doute la neige tombait depuis plusieurs heures, car le chemin +n'était pas frayé. Il avançait avec la crainte permanente de +perdre la route qui longe des abîmes. Elle traverse, peu après le +sommet du col, deux ou trois tunnels taillés dans le roc. +L'obscurité, dans ces tunnels, était si intense qu'il croyait être +devenu aveugle au fond d'une cave. La canne en avant dans la main +droite, et le bras gauche tendu malgré le sac qu'il tenait, il +marchait à tâtons, enfonçant à chaque pas dans les flaques d'eau +que fait la roche en s'égouttant, et il sentait la sortie à l'air +froid bien plutôt qu'en recouvrant la vue. + +Les obstacles de la route durcissaient son courage. Il faut aux +jeunes gens des épreuves, et s'ils recherchent tant l'amour, c'est +plus encore frénésie de vivre que volupté. Celui-ci qui fuyait le +bonheur, pareil à un mendiant, ne souffrait point d'avoir tout +perdu. Il luttait bravement contre le froid, la neige, la nuit et +la peur, et ce combat l'échauffait. + +Le jour se leva peu à peu, mais il y gagna peu de chose. Le +brouillard blanc que formaient les flocons le baignait de toutes +parts, comme la mer un îlot. Cette route, qui est si pittoresque +et découvre au regard les Alpes bernoises, le glacier d'Aletsch, +les contreforts magnifiques et divers de la vallée du Rhône, lui +paraissait creusée dans du coton. Parfois, à dix pas de lui, un +sapin chargé de givre se détachait au bord. Et après l'avoir +dépassé, il cherchait un autre point de repère. Dans cette +monotonie fastidieuse, il atteignit Brieg. Ce fut la fin de la +période héroïque. + +La journée de wagon fut longue et pénible, malgré le voisinage de +plus en plus immédiat de la terre natale. Il descendit à six +heures du soir au Vivier, qui est la gare la plus proche de +Chambéry. La crainte chimérique d'être reconnu et arrêté en +débarquant du train lui inspira cette résolution. Il s'achemina +donc à pied par la route d'Aix. Elle passe au-dessous du Calvaire +de Lémenc. + +--Édith! soupira-t-il, en s'arrêtant à cet endroit. + +Il comprit à quel point ces trois jours l'avaient séparé d'elle. +Et comme il l'aimait il s'affligea de sa cruauté. Puis il +s'approcha du garde-fou qui protège la route creusée à flanc du +coteau. Les feux de Chambéry brillaient. Il s'orienta. + +--Le cimetière. La maison. + +Sa première visite fut pour sa mère. Le champ des morts était clos +et il ne put y pénétrer. Alors, par des rues tortueuses, il gagna +la maison. Une horloge sonna huit heures. Il était glacé, il avait +faim: où aller, sinon là? Le coeur battant, il pressa le timbre. +Une servante nouvelle lui ouvrit la porte, et, au lieu de pénétrer +librement, il dut demander d'une voix indistincte: + +--Mademoiselle Roquevillard. + +On le laissa dans l'antichambre. Humilié, vaincu, il fut tenté de +s'enfuir, d'aller n'importe où. Quelle force étrange l'avait +poussé par les épaules jusque sous le toit paternel? + +Marguerite parut et se jeta dans ses bras: + +--Toi, Maurice, toi. + +Et comme il se raidissait pour ne pas pleurer, elle ajouta +doucement: + +--Depuis hier, je t'attendais. + +Elle l'emmena à la salle à manger. Abattu, désemparé, il +s'abandonnait à ses soins. Le couvert n'était pas encore enlevé. + +--Et. père? demanda-t-il enfin avec un peu de crainte. + +--Après le dîner, il s'est enfermé dans son cabinet pour +travailler, pendant que je déshabillais le petit Julien. Je vais +le prévenir. + +--Non, Marguerite, n'y va pas. + +--Pourquoi? + +--Je ne sais pas. + +Et après un lourd silence, il murmura: + +--Alors... il a bien changé? + +--Oui. + +Il avait faim et il n'osait pas manger des plats qu'elle allait +chercher elle-même à la cuisine. Elle le comprit, et, quand elle +le vit absorbé elle s'éloigna pour courir au cabinet de son père. + +--Père, il est là. + +M. Roquevillard, penché sur un dossier, se leva brusquement. Ce +fut un mouvement involontaire. Tout de suite il se posséda: + +--C'est bien tard pour revenir. + +--Ne le verrez-vous pas? Il est si malheureux. + +M. Roquevillard réfléchit et répondit avec effort: + +--J'irai le voir demain, à la prison, pour organiser sa défense. +Pas ce soir. + +Et comme Marguerite s'en affligeait, il l'attira sur sa poitrine. + +--Toi, dit-il, occupe-toi de lui. S'il est fatigué, veille à son +repos. Demain seulement il ira se constituer prisonnier. + +--Père, pardonnez-lui. Pour maman... + +--Un jour, Marguerite, j'espère qu'il méritera mon pardon. +Maintenant, je ne puis oublier si vite le mal qu'il nous a fait en +partant. Je veux qu'il le comprenne, qu'il le mesure. C'est +nécessaire pour notre passé et pour son avenir. Mais ne pleure +pas. Je n'ai pas cessé de l'aimer. Son retour me fait du bien... + +Plus tard, bien plus tard, dans le silence de la nuit, M. +Roquevillard sortit de sa chambre et vint, à pas de loup, jusqu'à +la porte de son fils. De la main, il cachait la flamme du +bougeoir. Un instant il écouta le souffle léger et régulier qu'il +entendait à peine. Un mince sourire éclaira sa figure énergique +que la douleur avait ravagée: + +"Il est là. C'est l'essentiel. Je le sauverai, et, avec lui, toute +la race... " + + + +TROISIÈME PARTIE + +I + +LE COMPAGNON D'ARMES + + + +Lorsque Marguerite Roquevillard entra, comme chaque jour, dans le +cabinet de son père pour allumer la lampe et tirer les rideaux, et +surtout pour lui prendre une part de soucis, elle le trouva qui +suivait à la fenêtre la chute rapide du soir. + +--C'est toi, dit-il. Il ne faisait plus assez clair pour +travailler. + +Il s'excusait de sa rêverie comme d'une faiblesse. Mais elle +savait la cause de cette préoccupation qu'il n'avouait pas. + +--Ces messieurs ne sont pas encore venus? demanda-t-elle. + +--Je les attends d'un moment à l'autre. Ils ont dû voir Maurice à +la prison cet après-midi. + +--Qui plaidera? Sera-ce M. Hamel? + +--Non. Maître Hamel est le bâtonnier de notre ordre. Maurice était +inscrit au barreau, j'ai prié le bâtonnier de s'occuper de sa +défense. C'est une tradition. Maître Hamel nous donnera l'appui +d'un demi-siècle d'honneur professionnel, mais il s'estime trop +âgé et trop spécialisé dans les questions de droit civil pour +porter la parole. Il veut en charger maître Bastard qui, de tous +nos confrères, est le plus réputé aux assises et qui exerce en +effet une grande influence sur le jury. + +La jeune fille, à ce nom, fit un peu la moue. + +--Je l'ai entendu, père. Vous parlez mieux que lui. + +Mais le vieil avocat se fâcha presque: + +--Je ne parle pas bien, petite. Je dis simplement ce que j'ai à +dire. + +--Pourquoi ne le défendez-vous pas, vous? + +--C'est impossible, voyons. Ne le comprends-tu pas? + +Elle vint à lui et, lui posant une main sur l'épaule, elle appuya +la tête à sa poitrine. De là, elle murmura doucement: + +--Lui avez-vous pardonné? + +--Il ne me l'a pas demandé. + +--C'est qu'il souffre. + +--Oui, peut-être. Le sort le frappe cruellement. Lui, du moins, +l'avait provoqué. + +--Souvenez-vous de maman. + +Il se pencha pour embrasser le front de sa fille. + +--Ne me demande pas d'être faible, Marguerite. Je l'ai visité deux +fois à la prison. Je l'ai trouvé muré dans son orgueil. Il ne m'a +témoigné aucun regret de sa conduite qui nous a causé tant de +maux. Je n'attends qu'un mot de lui pour lui pardonner, et nous +n'échangeons que des propos insignifiants. + +--Avec moi, il pleure sur notre mère. Avec vous, il n'ose pas. + +--C'est à moi de l'attendre. Je l'attendrai. + +Marguerite inclinée ne vit pas la douceur triste qui, répandue sur +le visage vieilli, atténuait la fermeté des paroles. Elle répéta: + +--Il souffre. Il est malheureux. + +--Et nous? dit M. Roquevillard. + +Il souleva délicatement la tête de la jeune fille, et changeant de +conversation, à son tour il interrogea: + +--Qu'as-tu fait cet après-midi? + +--J'ai promené le petit Julien. Puis j'ai écrit longuement à +Hubert. + +--Ah! moi aussi. + +Hubert leur était encore un sujet d'inquiétude. La dernière lettre +venue du Soudan annonçait que l'officier avait pris les fièvres, +et qu'il était malade, dans une case isolée, sans médecin. Il +plaisantait lui-même sur cette malencontreuse fatigue sans +gravité, mais un certain accent détaché contrastant avec une +formule plus affectueuse d'adieu avait frappé et profondément +affecté son père et sa soeur. Ils se turent, le coeur serré. +Marguerite alluma une lampe pour chasser l'obscurité qui +emplissait la pièce de mauvais présages. Comme elle laissait +tomber les rideaux, on frappa à la porte. + +--Ce sont eux, dit M. Roquevillard. + +Et la jeune fille n'eut que le temps de disparaître par la porte +qui communiquait avec l'appartement. Déjà l'avocat s'avançait pour +recevoir ses visiteurs. M. Hamel entra le premier, suivi de M. +Bastard. + +Le bâtonnier jouissait, au barreau de Chambéry, d'une estime +respectueuse, que son grand âge, sa science juridique et la +dignité de sa vie imposaient. C'était un vieillard de soixante- +quinze ans, si maigre qu'il flottait presque dans la redingote +élimée dont il assurait avec obstination qu'elle durerait autant +que lui. L'hiver, il ne prenait pas la peine de passer les manches +du pardessus d'une coupe surannée dans lequel il se drapait. Son +visage rasé portait une couronne de cheveux blancs soulevés en +désordre, et ses joues sans couleur paraissaient diaphanes. Sa +haute taille se voûtait comme ces peupliers trop grêles que tord +le vent. Mais son caractère ne s'était jamais courbé. Rien ne +l'avait pu faire dévier de la ligne de conduite que ses fermes +convictions avaient de bonne heure choisie dans le sens de ses +traditions de famille. L'abord froid et distant, la voix brève, il +montrait autant de rigidité dans les principes que de fière +courtoisie dans les relations. Il manifestait sa grandeur dans les +circonstances ordinaires comme dans les importantes. La fortune et +l'adversité avaient trouvé son âme égale. Pourtant il avait connu +celle-ci principalement sur le tard et quand l'homme, à la fin de +sa journée, a droit au repos. Les mauvaises spéculations d'un fils +l'avaient ruiné. Il s'était remis simplement au travail pour +gagner son pain quotidien. Rarement à la barre, il était le +conseiller auquel on songe dans les affaires délicates, dont on +n'attend rien que d'équitable et de droit. On ne le voyait guère +hors de son cabinet de consultation, petite pièce obscure et +pauvre, où l'on venait lui soumettre spécialement des transactions +et des arbitrages comme à un juge souverain. S'il en sortait, +c'était le soir, pour gagner l'église d'un pas encore rapide, +l'air frileux et pressé, indifférent au monde extérieur, écoutant +la voix de Dieu dont il attendait l'appel avec une patience +résignée. + +Malgré leur grande différence d'âge, une de ces anciennes amitiés +que la parité d'existence et la communauté de luttes fortifient au +point de les assimiler aux liens du sang, l'unissait à M. +Roquevillard dont il avait protégé les débuts professionnels et +qui, de son côté, l'avait soutenu dans l'effondrement de sa +situation matérielle, tenant tête aux créanciers, obtenant des +délais, organisant au mieux les ventes et les paiements. Lorsque +le cadet fut frappé à son tour, l'aîné sortit de sa retraite. Mais +il sentait la glace des années et son impuissance. + +La renommée lui imposait Me Bastard comme second. Ce jeune homme - +-c'est ainsi que le vieillard l'appelait malgré ses quarante-cinq +ans-- ne laissait pas de l'inquiéter par un certain cynisme dans +la conversation et le parti pris de considérer les procès au point +de vue spécial des honoraires. Mais à la barre, il était +redoutable comme une armée; ironique et lyrique tour à tour, +railleur ou émouvant, modulant sa voix comme un ténor et ses +gestes comme un acteur, il se posait tout de suite en premier +rôle, étalait sa grande barbe, ses traits réguliers, sa calvitie +luisante comme des insignes d'autorité, s'agitait, se démenait, +dominait toute la scène et finalement escamotait jurés, juges, +adversaires dans les plis de sa toge qu'il déployait comme un +étendard. Il fallait tenir compte de cette supériorité +incontestable aux assises, et Me Hamel, humble serviteur de la +vérité, qui détestait tout appareil d'éloquence et de déclamation, +avait imposé silence à ses goûts personnels pour mieux assurer +l'acquittement du fils de son ami. + +Bien que M. Roquevillard l'eût toujours tenu à distance, et +bousculât sans pitié à l'audience ses habiletés et ses séductions +par une tactique simple qui consistait à courir droit au but avec +la vitesse d'une charge de cavalerie, telle était la force de +l'assistance confraternelle que M. Bastard avait accepté avec +empressement de prendre la défense de Maurice et s'y montrait déjà +actif et résolu. + +Après un échange de poignées de main, le bâtonnier résuma la +situation en quelques mots: + +--Vous savez, mon cher ami, que j'ai prié notre confrère Bastard +de nous venir en aide. Je suis trop vieux et je ne sais pas +émouvoir. Il plaidera: je l'assisterai. Nous avons étudié le +dossier ensemble et vu votre fils à la prison. Une difficulté se +présente. + +--Laquelle? demanda le père anxieux. + +--Bastard vous l'expliquera mieux que moi. + +Celui-ci agita sa belle tête avec importance. Assez avisé pour +juger tout effet inutile dans ce cabinet, il se contenta d'un +exposé clair et bref. + +--Oui, j'ai étudié le dossier. Le fait matériel de l'abus de +confiance est démontré par la déclaration du notaire et par le +procès-verbal du commissaire de police. Des preuves contre votre +fils, je n'en trouve pas, mais des présomptions graves. Il avait +connaissance du dépôt d'argent, il est demeuré le dernier à +l'étude après s'être fait remettre les clefs, il a pu découvrir le +secret du coffre-fort sur l'agenda du premier clerc où le chiffre +était inscrit, il était sans grandes ressources personnelles et il +voulait enlever la femme de son patron. Avec cela on échafaude un +réquisitoire. Ajoutez le départ pour l'étranger, le silence, le +retour tardif. La déposition du nommé Philippeaux, surtout, est +pleine de fiel. Ce garçon-là devait être jaloux de son collègue +plus favorisé. Je le soupçonne d'une passion malheureuse pour Mme +Frasne. C'était une femme fatale. Un peu maigre, mais de beaux +yeux. Mon type n'est pas celui-là. + +D'une qualité d'âme inférieure, il ne sentit pas que cette +réflexion était déplacée et que la présence du père de l'accusé +l'obligeait à plus de réserve. Il reprit après une pause: + +--Il ne suffit pas de protester de son innocence. Le vol étant +admis, le jury cherchera un coupable. Il faut le lui désigner. +L'offensive, je l'ai souvent remarqué, est d'un résultat plus sûr +que la défensive. Elle détourne l'attention pour la concentrer +ailleurs. Je la pratique toujours avec succès. Or, en l'espèce, le +vrai coupable est tout désigné. + +Il s'empara du code sur la table et le feuilleta. Ses deux +interlocuteurs l'écoutaient sans l'interrompre: + +--Notez que Mme Frasne ne court aucun risque. +Elle est couverte par l'article 380: _Les soustractions commises +par des maris au préjudice de leurs femmes, par des femmes au +préjudice de leurs maris... ne peuvent donner lieu qu'à des +réparations civiles_. + +--Nous le savons, observa Me Hamel. + +--En famille, on ne se vole pas. Ce n'est donc pas dénoncer Mme +Frasne à la vindicte publique que la désigner. Mais il y a mieux +encore. Mon instinct ne me trompe guère. J'ai mis la main sur le +contrat de mariage des époux Frasne. Je pensais bien y découvrir +quelque chose. Par l'entremise d'un avoué de Grenoble, je m'en +suis procuré une expédition. Et j'y ai trouvé la preuve que Mme +Frasne, en prenant cent mille francs dans le coffre-fort de son +mari, a pu croire qu'elle se remboursait elle-même. + +--Je ne comprends pas, dit cette fois M. Roquevillard. + +--Vous allez comprendre. C'est d'une clarté aveuglante. Son mari, +par ce contrat, lui constitue une donation de cent mille francs. + +--En cas de survie? + +--Non, immédiate. Mais naturellement, elle était révocable en cas +de divorce, et l'époux en conservait l'administration. Le régime +est la séparation de biens. Néanmoins, Mme Frasne, ignorante de la +loi, aura supposé qu'elle était propriétaire de cette somme et +qu'en abandonnant le domicile conjugal elle avait le droit de +l'emporter. C'est un raisonnement absurde. Mais par là même, c'est +un raisonnement de femme. Ainsi je m'explique pourquoi, d'un dépôt +de cent vingt mille francs réunis sous la même enveloppe, le +voleur a pris soin de ne retirer que cent mille. Ce n'est pas un +vol, c'est un remboursement. Mme Frasne a cru exercer un droit. + +--Oui, conclut M. Roquevillard intéressé par une argumentation +aussi solide, le contrat explique tout. + +--Et c'est l'acquittement certain, incontestable, affirma M. +Bastard en s'animant et commençant à agiter ses grands bras. Quel +jury résisterait à une pareille démonstration? Aux assises, j'ai +bien rarement autant d'atouts dans mon jeu. --Vous ne défendez pas +toujours des innocents, insinua le bâtonnier. + +--Innocents ou coupables, c'est la preuve qui importe. Ici, nous +la tenons. + +Le père de l'accusé, qui voulait une réhabilitation complète, prit +alors la parole: + +--La découverte du contrat est en effet un élément très favorable +à la défense. Votre éloquence, Bastard, en tirera le meilleur +usage, et nous pouvons escompter le succès final. Mais il y a un +point que je vous prie instamment, de traiter dans votre +plaidoirie. Maurice n'est pas parti sans ressources avec Mme +Frasne. Il emportait plus de cinq mille francs empruntés pour la +plus grande part à ses deux soeurs, à son grand-oncle Étienne et à +sa tante Mme Camille Roquevillard, qui en témoigneront au besoin. +Dans la ville d'Orta où il s'était retiré, il a reçu un chèque de +huit mille francs délivré par la Société de Crédit, agence de +Chambéry, qui en représente le talon. Ces explications sont +indispensables à un double point de vue. D'abord elles répondent +d'avance à une accusation nouvelle que la partie civile, +abandonnant l'article 408 sur l'abus de confiance, pourrait tirer +de l'article 380 _in fine_. Le vol entre époux ne tombe pas sous +le coup de la loi, c'est entendu; mais le code pénal ajoute: _À +l'égard de tous autres individus qui auraient recelé ou appliqué à +leur profit tout ou partie des objets volés, ils seront punis +comme coupables de vol_. Il faut qu'il ne subsiste à ce sujet +aucune équivoque. Et cet article n'existerait-il point que je +tiens encore essentiellement à préserver l'honneur de mon fils de +toute promiscuité d'existence dont il n'aurait point soldé les +frais. + +--Très bien, approuva M. Hamel. + +--Très bien, répéta M. Bastard d'un ton indifférent. + +Et M. Roquevillard, dont le visage que la lutte passionnait se +rassérénait avec l'espérance de sortir de l'épreuve, conclut en +deux mots: + +--Maintenant, nous sommes armés et la victoire est sûre. + +Le bâtonnier leva sur lui ses yeux tristes, d'un bleu passé, +décoloré par l'âge: + +--Mon ami, vous avez donc oublié la difficulté dont je vous ai +parlé au début de notre entretien? + +Ce fut le retour de l'angoisse. + +--Quelle difficulté? + +M. Bastard reprit aussitôt la première place qu'il ne cédait pas +volontiers: + +--Voilà. Notre beau plan, dont la réussite ne fait pour moi aucun +doute, échoue par l'obstination de votre fils. + +--De mon fils? + +--Parfaitement. Nous venons de lui exposer, à la prison, comment +nous entendions le sauver. Savez-vous ce qu'il nous a répondu? + +--Ah! je crains de le deviner. + +--Qu'il s'opposait formellement à ce que le nom de Mme Frasne fût +prononcé par son défenseur et que, s'il l'était, il s'accuserait +aussitôt lui-même. + +--Je le redoutais, murmura M. Roquevillard à mi-voix. + +--En vain lui ai-je représenté que cette chevalerie était +ridicule, qu'il ne dénonçait personne puisque Mme Frasne n'était +passible d'aucunes poursuites et que l'acte de sa maîtresse +s'expliquait même par son inexpérience des affaires et la fausse +interprétation qu'elle avait pu donner à son contrat de mariage. +Tout a été inutile. Je me suis heurté à une obstination +invincible. + +--Vous a-t-il fourni des raisons? + +--Une seule: l'honneur. + +--C'en est une. + +--Non, ce n'est qu'un sentiment. En justice, nous n'avons pas à +nous placer au point de vue de l'honneur, mais à celui de la loi. + +Le bâtonnier, qui n'approuvait pas cette théorie, présenta la +question sous une autre forme. + +--C'est l'honneur de Mme Frasne surtout qu'il envisage. Pour +préserver le sien, il doit établir qu'il n'a ni dérobé une somme +d'argent, ni profité du détournement d'autrui. Il prouve le +premier point en arguant du contrat de Mme Frasne, et le second +avec le témoignage écrit de la Banque internationale de Milan où +les fonds de Mme Frasne étaient déposés. Mais il se refuse +catégoriquement à cette démonstration. + +--Vous le lui avez dit, vous? + +--Je le lui ai dit, et qu'il s'exposait gravement en se présentant +désarmé aux jurés. + +--Que vous a-t-il répondu? + +--Que jamais il ne laisserait accuser Mme Frasne de quoi que ce +fût, et qu'il interdisait à son défenseur de prononcer jusqu'au +nom de celle-ci. Nous l'avons trouvé inébranlable. "Mais enfin, +comment voulez-vous qu'on vous défende? lui a objecté Me Bastard. +--Comment peut-on me croire coupable? a-t-il fièrement répondu. +Qu'on regarde d'où je viens et qui je suis: cela doit suffire." + +--Quel enfant! reprit M. Bastard qui lissait avec contentement sa +belle barbe. Sans doute l'honorabilité de la famille est un +puissant argument dont je comptais aux assises tirer bon parti. +Mais c'est un argument en quelque sorte accessoire. Il ne touche +pas au fond du débat. On ne plaide pas avec les parents. Pourquoi +pas avec les morts? + +--Ils témoignent pour nous, répondit M. Hamel non sans quelque +solennité. + +--Il y a un coupable, ne l'oublions pas. Bon gré, mal gré, le jury +le cherchera. Si ce n'est pas l'amant, c'est la maîtresse. Si ce +n'est pas la maîtresse, c'est l'amant. Nous avons la preuve que +c'est elle et nous refuserions de la donner? C'est insensé. J'ai +prévenu votre fils, mon cher confrère, que je ne pouvais accepter +de le défendre dans ces conditions et je viens vous le répéter. +Vous savez avec quelle ardeur je m'en étais chargé et que j'y +apportais tous mes soins. Paralysé, que puis-je faire? Vous me +voyez profondément affecté de cette décision, mais il m'est +impossible de me présenter à la barre ainsi ligoté. + +Le malheureux père de l'accusé lui tendit la main: + +--C'est un concours précieux que je perds, et c'est peut-être le +salut. Mais la défense ne doit pas être entravée. + +Malgré leur manque de sympathie réciproque, les deux avocats +étaient pareillement émus. On ne partage pas impunément la même +vie professionnelle, les mêmes combats, les mêmes préoccupations +d'esprit. + +--Voyez-le, vous, dit encore M. Bastard en se levant. Peut être +obtiendrez-vous ce que nous n'avons pas obtenu. + +--Non, je ne le pense pas. + +--Si vous parveniez à le décider, je demeure à votre disposition. +Et vous pourrez compter sur mon plus bel effort. Il est près de +six heures, excusez-moi. J'ai un rendez-vous d'affaires. + +M. Roquevillard le reconduisit jusqu'à la porte et sur le seuil, +il le remercia: + +--Nous avons été quelquefois divisés, mon confrère. Je n'oublierai +jamais que, dans la circonstance la plus grave de ma vie, il n'a +pas dépendu de vous de me consacrer votre dévouement et votre +talent. + +--Mais non, mais non, répliqua le grand avocat d'assises que sa +propre bienfaisance étonnait, je pensais mieux aboutir. C'était +une belle cause. Décidez votre fils. Je reviendrai. + +Lorsqu'il rentra dans son cabinet, M. Roquevillard trouva M. Hamel +qui s'était approché du feu et qui tisonnait par distraction. Il +s'assit en face de lui, et tous deux restèrent longtemps à +réfléchir sans parler. + +--Ma voix n'a jamais porté bien loin, dit enfin le bâtonnier +poursuivant ses déductions intérieures, et l'âge l'a cassée. Je +n'ai jamais su que démontrer et non pas émouvoir. Cependant je +serai là, je prononcerai quelques mots sur la famille de +l'inculpé, sur l'inculpé lui-même. Mais il faut un autre porte- +parole. Je ne puis que vous assister, mon ami. + +Il ne livrait pas son opinion sur l'attitude de Maurice, et peut- +être ne se l'expliquait-il pas. Il gardait cette défiance de la +femme, confinant au dédain, qui se rencontre souvent à la fin +d'une vie austère et disciplinée. L'honneur d'une Mme Frasne ne +lui paraissait point mériter tant d'égards. On citait de lui ce +trait excessif: ayant salué un jour une dame de mauvaise +réputation qui en avait tiré vanité, car il répandait autour de +lui le respect, il le sut, et dès lors cessa de reconnaître +personne dans les rues de la ville. + +--Le jury, se demanda tout haut M. Roquevillard qui comprenait +mieux son enfant, devinera-t-il la générosité de ce silence? C'est +peu probable. + +--C'est impossible, affirma nettement M. Hamel. Votre fils se perd +quand il n'y a pas lieu de sauver cette personne. Mais n'avons- +nous pas le droit de le défendre malgré lui? + +--Et comment? + +--Aux assises, la défense est obligatoire, vous le savez comme +moi. À défaut d'un avocat choisi par l'accusé, le président lui en +désigne un d'office. Si Me Bastard est désigné d'office --et il +suffit que, bâtonnier, je l'indique au président-- il recouvre la +liberté intégrale de plaider au risque d'être désavoué par son +client. + +--Mais ce désaveu influencera défavorablement le jury. + +--Je ne vois pas d'autre moyen. À moins que... + +Et le grand vieillard se tut. Les interrogations multipliées de M. +Roquevillard ne réussirent pas à le tirer de son mutisme. + +--La partie est perdue, finit par murmurer ce dernier. + +Alors M. Hamel se leva: + +--Vous croyez en Dieu, comme moi, mon ami. Invoquez-le, il vous +inspirera. Votre fils est innocent; il doit être acquitté. Sa +véritable faute ne relève pas de la justice des hommes. Elle +n'atteint que lui-même et malheureusement sa famille. + +Comme il se disposait à partir, déjà tourné vers la porte, il +revint en arrière, et tout à coup tendit les bras à son confrère. +Ce geste exceptionnel découvrait le fond de tendresse qui se +dissimulait sous cette énergie tendue depuis un si grand nombre +d'années. Il était surprenant et doux comme une expression de +fraîcheur et de pureté sur le visage d'une femme âgée, ou comme +ces fleurs qui persistent à croître jusque sous la neige. Les deux +hommes s'étreignirent avec émotion. + +--Vous ne nous abandonnerez pas, vous, dit M. Roquevillard, merci. + +--Je me souviens, répliqua le vieillard. + +Et ramenant sur les épaules son pardessus dont flottaient les +manches vides, il s'éloigna d'un pas pressé dans le corridor où +son hôte avait peine à le suivre pour l'accompagner jusqu'à la +porte. + +Demeuré seul, M. Roquevillard s'assit à la table de travail où +tant de difficultés matérielles et morales avaient été résolues +et, la tête dans les mains, il chercha comment il sauverait son +fils qui, en se perdant, perdait sa race entière. Moins absolu, +plus indulgent et plus apte à comprendre la vie et les hommes que +M. Hamel enfermé dans ses convictions intransigeantes comme dans +une tour, il reconnaissait, dans la résolution de l'accusé, cette +ténacité et cette revendication des responsabilités qui, de +génération en génération, avaient créé et maintenu la force des +Roquevillard. Mais cette force, celui-ci employait les mêmes dons +à la détruire. Pour édifier son bonheur individuel il avait +compromis tout le passé et tout l'avenir des siens dont il +montrait pourtant les signes distinctifs jusque dans sa faute. Et +le trouvant exempt de lâcheté et de bassesse, son père songeait +que si le jeune homme reprenait un jour sa place au foyer et dans +la société, il ne laisserait pas amollir la tradition et +utiliserait pour leur but normal les facultés dont il avait faussé +l'emploi. À tout prix, il fallait le reprendre intact à cette +passion qu'il refusait de renier. + +"À moins que...", reprit M. Roquevillard, que cette parole +mystérieuse du bâtonnier avait frappé. Que signifiait cette +restriction? + +Il releva son front penché et, s'adossant au fauteuil, il regarda +en face de lui. Ses yeux s'arrêtèrent sur le plan de la Vigie +accroché à la muraille qui, hors du cercle de lumière projeté par +la lampe, se distinguait mal dans l'ombre. Il évoqua le domaine +comme un ancêtre, comme un conseiller, et en même temps les cruels +syllogismes de Me Bastard lui revenaient en mémoire: + +"Il y a eu vol. Donc il y a un coupable. Lequel? Si ce n'est pas +lui, c'est elle. Il ne veut pas que ce soit elle. Donc c'est +lui... Que répondre à cette simplicité de raisonnement appropriée +aux cerveaux rustiques des jurés?" + +Et tout à coup, tandis qu'il fixait les traits confus de la carte, +il crut voir surgir une idée comme un éclair dans la nuit: + +"Si l'on supprimait le vol, il n'y aurait plus de coupable. Le +jury serait forcé d'acquitter. Comment supprimer le vol?" + +Et la Vigie lui parla. + +Quelques instants plus tard, Marguerite frappa discrètement à la +porte. + +--Entre, dit-il, je suis seul. + +--Eh bien! père, qu'avez-vous décidé? + +Il lui expliqua le nouveau danger de condamnation où les mettait +l'obstination de Maurice et conclut: + +--Me Bastard nous abandonne. Il refuse de plaider. + +--Alors, demanda-t-elle toute apeurée, qui le défendra? Et comment +le défendre? + +--Ne t'inquiète pas encore, petite. J'ai peut-être un moyen. + +--Lequel? + +--Plus tard je te l'apprendrai. Laisse-moi y réfléchir. Il +exigerait un grand sacrifice. + +--Faites-le vite, père. + +Les yeux de la jeune fille brillaient d'une telle flamme que toute +l'âme pure et généreuse s'y reflétait. + +--Chère fille, murmura-t-il avec orgueil. + +Elle lui sourit, d'un sourire fragile comme en ont ceux qui vivent +depuis longtemps dans le malheur. + +--Père, dit-elle, j'avais toujours pensé que ce serait vous qui le +défendriez. + + + +II + +LE CONSEIL DE FAMILLE + + +--Suis-je de trop? demanda Marguerite. + +Sur le seuil du cabinet de travail elle s'était arrêtée en +découvrant une nombreuse compagnie. + +--J'allais te chercher, dit son père. Ta place est avec nous. + +Un grand vieillard sec et boutonné, qui s'appuyait à la cheminée +où flambait un feu clair, jeta du haut de sa tête. + +--De mon temps, on ne tenait pas conseil avec des femmes. + +--Ce n'est pourtant pas une femme qui a compromis la maison, +riposta vivement, du fond d'un fauteuil, une dame un peu forte, +déjà mûre et vêtue de noir. + +Mais ce n'était là qu'une discussion de principes, car tous deux +firent trêve pour accueillir la jeune fille avec bonne grâce. Elle +salua tour à tour son grand-oncle, Étienne Roquevillard, qui, plus +âgé encore que Me Hamel, portait ses quatre-vingts ans sans plier +sous leur poids, sa tante par alliance, Mme Camille Roquevillard, +puis son cousin Léon, fils de celle-ci, industriel à Pontcharra, +en Dauphiné, enfin Charles Marcellaz, arrivé le matin de Lyon. + +Au dehors un ciel lourd, chargé de neige, semblait descendre sur +le Château, comme pour l'écraser. Déjà il atteignait le donjon. +Les arbres dépouillés lui tendaient leurs branches suppliantes. +Seul, le lierre de la Tour des Archives gardait sa teinte +d'éternel printemps. Malgré ses quatre fenêtres, la pièce se +ressentait de la morosité du jour. Des bibliothèques, des +portraits, du paysage d'Hugard, tombait une impression de +tristesse. Les derniers volumes de jurisprudence, empilés sur un +guéridon, n'étaient pas reliés comme ceux des années précédentes. +La grande table couverte de dossiers dont l'un était ouvert, +étalant ses pièces de procédure et ses actes civils, témoignait de +la continuité d'un travail que les plus graves soucis n'avaient +pas suspendu, tandis qu'une gerbe fraîche de chrysanthèmes, placée +devant une photographie de Mme Valentine Roquevillard, révélait le +soin journalier d'une main de femme. + +L'avocat pria ses hôtes de s'asseoir. La tête inclinée, il parut +réfléchir. Il avait beaucoup vieilli en un an. La couronne de ses +cheveux et sa moustache courte aux poils durs grisonnaient. Deux +plis s'étaient creusés autour de la bouche, et le cou amaigri +laissait voir, par devant, une large rigole. La chair moins ferme +des joues et leur teint plombé complétaient cet ensemble de signes +de décadence que Marguerite ne pouvait constater sans un serrement +de coeur. Quelle différence entre l'homme absorbé par sa +méditation, assis là devant cette table, et celui qui, debout au +sommet du coteau, aux vendanges de l'année précédente, profilait +sur le ciel sa silhouette robuste et joyeuse! + +Quand il se redressa, de ce seul geste il se fit reconnaître. Du +fond de l'arcade sourcilière ses yeux lançaient ce regard +impérieux, difficile à supporter, qui se fixait sur les visages +avec une précision gênante. Avant d'avoir parlé, il affirmait par +sa seule attitude qu'il était le chef et que les épreuves ne +viendraient pas facilement à bout de sa force de résistance. + +--Je vous ai convoqués, dit-il, parce que la famille court un +danger. Or, nous portons le même nom, sauf Charles Marcellaz, qui +a le rang d'un fils puisqu'il représente ma fille Germaine. +Félicie et Hubert sont trop loin pour être consultés. Mais leur +vie atteste une telle abnégation qu'ils n'ont pas besoin de +l'être. Je sais leur désintéressement. + +--Vous avez de bonnes nouvelles du capitaine? interrogea Mme +Camille Roquevillard que l'uniforme de son neveu avait toujours +impressionnée favorablement et qui était incapable de penser à plu +d'une personne à la fois. + +Ce fut Marguerite qui répondit: + +--Pas depuis quelque temps, et les dernières n'étaient pas très +bonnes. Il avait pris les fièvres. + +--Les assises, reprit M. Roquevillard, s'ouvrent le 6 décembre, +dans trois semaines. Maurice comparaîtra au début de la session. + +--C'est une simple formalité, dit Léon qui, fier de diriger à +vingt-huit ans une usine assez considérable, affectait un +caractère pratique et positif et ramenait toutes choses à leur +résultat. L'acquittement est certain. + +D'un _non_ catégorique l'avocat lui ferma la bouche. Sa fille en +frissonna. Les hommes se regardèrent, surpris, inquiet: + +--Comment, non? + +--Puisqu'il n'est pas coupable. + +--Puisque c'est Mme Frasne. + +Charles Marcellaz avait parlé le dernier, désignant l'ennemie. + +--La misérable! ajouta la veuve en 1evant les yeux au plafond et +en déplorant intérieurement que ce nom fût prononcé devant +Marguerite. Elle divisait simplement les femmes on deux +catégories: les honnêtes et les publiques, mais elle ne cherchait +point l'origine des petits enfants qu'elle secouait. Au rebours de +tant d'intellectuelles et d'émancipées d'aujourd'hui, son horizon +était borné, non point sa charité ni son dévouement. + +--L'acquittement n'est pas certain, reprit le chef de famille, à +cause des conditions que mon fils impose à la défense. Je l'ai vu +plusieurs fois dans sa prison. Maurice est inébranlable. Il ne +consent à être défendu que si le nom de Mme Frasne n'est pas +prononcé par son défenseur. + +D'un commun accord, l'industriel et l'avoué se révoltèrent: + +--C'est impossible. Il est fou. + +--C'est une trahison. + +--Il ne faut pas l'écouter. + +--Tant pis: abandonnez-le. + +Au cousin Léon revenait ce conseil de lâcheté. L'avocat le toisa +d'un regard où la colère et le mépris se changèrent bientôt en +douleur. La famille se désagrégeait, puisque l'un de ses membres +répudiait toute solidarité. Mais dans le silence qui suivit, +l'ancêtre prononça doucement: + +--Moi, j'estime que Maurice a raison. + +M. Roquevillard, sur cette réflexion inattendue, continua son +exposé: + +--Cette générosité pourrait être comprise d'un jury de bourgeois. +Elle ne le sera pas d'un jury de simples paysans. Ceux-ci, du +débat, ne retiendront qu'un point: la disparition d'une somme de +cent mille francs dont le chiffre même les éblouira. Ils sont plus +sensibles aux attentats contre la propriété qu'à ceux contre les +personnes. Cette somme, raisonneront-ils, n'a pu être dérobée que +par lui ou par elle. Si c'était elle, il nous le dirait et nous +l'acquitterions. Dans le doute, nous l'acquitterions encore. Il +n'ose pas l'accuser; donc, c'est lui. Car ils n'ont pas notre +conception de l'honneur. + +--L'honneur, l'honneur! répéta deux fois Léon que le dédain trop +évident de l'avocat avait irrité. Il s'agit avant tout d'éviter +une condamnation qui serait déshonorante. Je n'admets que cet +honneur-là, moi, celui du code. + +Le plus vieux des Roquevillard, à son tour, dévisagea le jeune +homme avec insolence. + +--Je vous plains, murmura-t-il d'une voix qui, par manque de +dents, était sifflante. + +Sans déférence pour l'âge, l'industriel réclama: + +--Pourquoi? + +--Mais parce que vous ne comprenez plus rien à certains mots. + +--Justement, des mots, de grands mots quand c'est vous qui les +employez. + +Conciliant, Charles Marcellaz donna cette explication juridique: + +--Mme Frasne est coupable. Or, sa culpabilité ne tombe pas sous le +coup de la loi. Le vol commis par une femme au préjudice de son +mari ne comporte aucune sanction. En la dénonçant Maurice ne lui +fait courir aucun risque et il dépose conformément à la vérité. + +Mais l'oncle Étienne, dont la lointaine jeunesse avait été +orageuse, prononça en dernier ressort: + +--On ne dénonce sous aucun prétexte une femme dont on a été +l'amant. Je reconnais ton fils, François. + +La veuve qui, depuis le commencement de la réunion, blâmait tout +bas le sien, lequel tenait d'elle son intelligence terre à terre +sans y joindre la bonté, voulut tout haut le soutenir contre ce +vieillard qui prêchait une étrange morale: + +--Vous voulez qu'on respecte ces créatures? Le chef de famille +apaisa d'un geste l'inutile querelle. + +--Laissez-moi achever. Quand le moment sera venu, je vous +demanderai d'intervenir. Maurice s'oppose à toute dénonciation de +Mme Frasne. +Il ne s'agit pas de savoir s'il a tort ou raison, puisqu'il est +décidé, et que nous n'y pouvons rien. Si la défense passait outre, +il s'accuserait lui-même plutôt que de l'approuver, et préférerait +se charger du crime. Dans ces conditions, que se passera-t-il? La +question est là, non ailleurs. Le jury, forcé d'accepter le fait +matériel du vol qui ne saurait être nié, impressionné par une +perte d'argent aussi considérable, cherchera, je le prévois, un +coupable. Désarmé vis-à-vis de Mme Frasne, il se retournera contre +mon fils. Qu'il lui accorde ou non les circonstances atténuantes, +c'est la flétrissure. + +--Ah! père, laissa échapper Marguerite. + +--Le danger est très grand. Le mesurez-vous? Or, j'ai pensé qu'il +y avait peut-être un moyen de le conjurer. + +La jeune fille, que son père n'avait pas renseignée sur ses +projets avant la réunion de famille, se reprit à l'espoir: + +--Coûte que coûte, père, il faut l'employer. + +--Voici. Aux assises, dans les affaires d'abus de confiance, j'ai +toujours constaté que la restitution emportait l'acquittement. Le +jury est surtout sensible à la perte d'argent. Supprimez-la, il ne +tient plus guère à frapper un coupable. Pas de préjudice, pas de +sanction: pas de victime, pas de condamné: c'est une association +d'idées qui lui est habituelle. + +Le gendre de M. Roquevillard tira la conclusion: + +--Vous voudriez restituer à M. Frasne l'argent que sa femme a +emporté? + +--C'est cela. + +--Cent mille francs! s'écria Léon, c'est un chiffre. + +Et Charles Marcellaz de protester aussitôt: + +--Mais c'est avouer la faute de Maurice. Il paie, donc il est +coupable. + +--Non pas. La caution qui paie à la place du débiteur principal +n'est pas pour autant ce débiteur. Par la bouche de son avocat, +Maurice expliquera aux jurés que, s'il ne veut pas accuser, il +entend demeurer hors de tous soupçons. M. Frasne remboursé, il n'y +a plus de vol. Laisser M. Frasne à découvert c'est, je le crains, +livrer mon fils. + +--Bien, François, approuva l'oncle Étienne qui agita sa tête de +grand oiseau déplumé. + +Cette marque d'estime décida la veuve à une démonstration amicale. + +--Je ne comprends pas bien, dit-elle, toutes ces manigances. Mais +bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, et je suis de coeur +avec vous, François. + +Son fils qui l'écoutait ne se rassura qu'au mot de _coeur_ qui +n'engageait à rien. Il échangea avec l'avoué un regard qui +signifiait: "Ces vieilles gens traitent de haut la fortune quand +c'est elle seule qui donne la considération et permet le +développement des familles." Se sentant appuyé, Marcellaz +interrogea avec douceur: + +--Payer cent mille francs, le pouvez-vous, mon père? + +--C'est une autre question, répondit un peu sèchement M. +Roquevillard qui commençait à s'énerver, je l'aborderai tout à +l'heure. D'abord les principes, ensuite les moyens d'application. + +Mais lui-même, déjà décidé, renversa l'ordre en ajoutant: + +--S'il le faut, je vendrai la Vigie. + +C'était le plus grand sacrifice. Marguerite en comprit l'héroïsme +et devint toute pâle. Partagé entre le respect et l'intérêt, entre +l'admiration et l'indignation, Charles hésita, chercha une issue à +ce flot de sentiments contraires et, sur un coup d'oeil ironique +de son cousin Léon, il argumenta: + +--Vendre la Vigie! Vous n'en avez pas le temps avant le 6 +décembre. Ou bien vous vendrez à vil prix. La Vigie vaut cent +soixante mille francs au bas mot, sans les bois que vous avez +achetés, il y a quatre ans, sur la commune de Saint-Cassin. + +Ces objections, l'avocat se les était déjà posées lui-même sans +nul doute, car elles le trouvaient préparé: + +--C'est possible, dit-il simplement. Reste l'emprunt hypothécaire. + +--Oui, au cinq ou au quatre et demi. Au cinq, probablement, à +cause de la nécessité immédiate que les hommes d'affaires ne +manqueront pas d'exploiter, quand la terre ne rend que le trois à +peine et qu'il suffit d'une gelée ou d'une grêle pour anéantir une +récolte. Vous avez trop d'expérience, mon père, pour ignorer que +l'emprunt hypothécaire est pour le sol une maladie incurable, +mortelle. Déjà la propriété immobilière constitue aujourd'hui un +danger pour qui ne vit pas sur la +terre, ou n'a pas de bonnes rentes moyennant quoi il peut faire +face aux intempéries, à la concurrence. Ce serait compromettre +irrémédiablement l'avenir. Et la Vigie, c'est le patrimoine de +famille, le patrimoine sacré auquel on ne touche pas. + +M. Roquevillard l'avait laissé parler. Impatient, il haussa le +ton: + +--Personne n'a plus que moi aimé et compris la terre, écouté ses +conseils, ausculté son mal dans la crise qu'elle traverse, Et +c'est à moi qu'on reproche de l'oublier. Mais apprenez donc, si +vous ne le savez pas, qu'il y a dans le plan des choses humaines +un ordre divin qu'il faut respecter. Au-dessus de l'héritage +matériel, je place, moi, l'héritage moral. Ce n'est pas le +patrimoine qui +fait la famille. C'est la suite des générations qui crée et +maintient le patrimoine. La famille dépossédée peut reconstituer +le domaine. Quand elle a perdu ses traditions, sa foi, sa +solidarité, son honneur, quand elle se réduit à une assemblé +d'individus agités d'intérêts contraires et préférant leur destin +propre à sa prospérité, elle est un corps vidé de son âme, un +cadavre qui sent la mort, et les plus belles propriétés ne lui +rendront pas la vie. Une terre se rachète, la vertu d'une race ne +se rachète pas. Et c'est pourquoi la perte de la Vigie m'affecte +moins que le risque de mon fils et de mon nom. Mais parce que la +Vigie est demeurée de siècle en siècle le lot des Roquevillard, je +n'ai pas voulu interrompre une si longue continuité de +transmission sans vous avertir, sans vous consulter. Je vous ai +fait connaître mon avis le premier: j'ai eu tort. Donnez-moi le +vôtre à tour de rôle avec sincérité. Je ne dis pas que j'en +tiendrai compte, s'il s'oppose au mien. Je suis le chef +responsable. Mais une détermination qui brise d'un seul coup le +travail de tant de générations est si grave qu'il me serait doux +d'être approuvé par un conseil de famille. + +Le silence qui suivit ces paroles lui montra que son entourage +avait saisi l'importance de la décision à prendre. Il regarda sur +la muraille le plan du domaine qui s'y trouvait suspendu et qui +indiquait les adjonctions successives avec la date des contrats. +Si souvent, en préparant ses plaidoiries, il avait contemplé, non +point pour y lire des tracés et des chiffres, mais pour se +représenter des bois, des champs, des vignes, et les labours et +les vendanges. Un morceau de la terre, les travaux agricoles, le +mouvement des saisons tenaient dans ce cadre étroit dont les +quelques traits noirs n'étaient pas inutiles à son imagination. + +Ses yeux s'en écartèrent et par les fenêtres distinguèrent, sous +le ciel bas, le château des vieux ducs édifié lentement à toutes +les époques de l'histoire, démantelé à demi, imposant dans ses +restes, et gardien du passé. Mieux que tous les documents et +toutes les archives, mieux que les manuels et les chronologies, il +imposait le souvenir, par cela seul qu'il demeurait debout, comme +un témoin de chair. À lui seul, il évoquait l'ancienne Sa voie et +le temps des aïeux et les rudes guerres, tandis que les ogives de +la Sainte-Chapelle symbolisaient de pieux élans de coeur. Que +resterait-il des morts, de leurs actions, de leurs sentiments, +sans les signes matériels où ils se réalisèrent et qui les +rappellent? La Vigie défrichée, conquise, agrandie, restaurée, +n'était-elle pour rien dans le destin des Roquevillard? et quand +elle serait abandonnée, ne manquerait-il pas à la race sont point +d'appui, le sens visible de sa continuité? Dans les familles +terriennes, les générations se passaient la bêche comme les +coureurs antiques se passaient le flambeau. Et voici que le +dernier chef la laissait tomber. + +Mais l'avocat détourna la tête, repoussant toute hésitation. Le +patrimoine n'était pas plus la famille que la prière n'était +l'église, ni le courage un donjon. Loin du sol natal, au Soudan, +en Chine, Hubert et Félicie transportaient l'énergie vitale que +leur avait donnée la tradition. Rendu à son existence normale, +Maurice rachèterait par le travail sa faute. Et pour Marguerite, +la flamme du dévouement la brûlait. + +Il s'adressa à sa fille, comme à la plus jeune de l'assemblée et +pour entendre l'écho de sa pensée. + +--Toi, dit-il, parle la première. + +--Moi, père? Tout ce que vous ferez sera bien fait. Sauvez +Maurice, je vous en prie. Si vous pensez que la vente de la Vigie +soit nécessaire, n'hésitez pas à la vendre. Nous n'avons pas +besoin de fortune. Dans tous les cas, prenez ma part. Ne vous +inquiétez pas de moi. Pour vivre il me faut peu de chose et je me +tirerai d'affaire. + +--Je savais, approuva M. Roquevillard. + +Doucement, il caressa la main de Marguerite tandis qu'il +interpellait son neveu: + +--À toi, Léon. + +Et se méfiant de lui, il ajouta: + +--Souviens-toi de ton père. + +Le jeune homme prit l'air important des arrivistes qui ont réussi +et qui, néanmoins, sont prêts à donner pour rien la recette du +succès. Il allait enseigner ces vieillards ignorants de la vie +moderne que de nouvelles conditions font rapide, égoïste et +réaliste: + +--Mon oncle commença-t-il, vous êtes de ces hommes d'autrefois qui +cherchaient partout des croisades et se battaient contre les +moulins à vent. Votre ruine est inutile. Voyez les choses d'une +façon plus positive. À cette heure, Maurice pratique contre vous +le chantage de l'honneur. L'honneur de Mme Frasne ne vaut pas cent +mille francs. Mon gentil cousin fait le bravache dans sa prison. +Quand viendra l'audience, il filera plus doux. Je ne suis pas +avocat, mais j'ai lu souvent dans les journaux, comme tout le +monde, les comptes rendus des crimes passionnels. Toujours les +accusés, et les plus orgueilleux, dénoncent ou chargent leurs +complices ou leurs victimes au dernier moment pour s'innocenter +eux-mêmes. La crainte du verdict est le commencement de la +sagesse. Maurice est un garçon intelligent plein d'avenir: il +comprendra. Si, par hasard, il ne comprenait pas, eh bien! tant +pis pour lui, après tout. C'est triste à dire devant vous, mon +oncle, et je vous en exprime mes regrets; mais il l'aura voulu, et +je sais que vous aimez la franchise. Son risque lui est personnel. +La solidarité de la famille n'entraîne plus la déchéance de tous +par la faute d'un seul. C'était là une de ces théories absurdes +que notre temps a définitivement reléguées dans le passé. Chacun +pour soi, c'est la nouvelle devise. Nul n'est tenu des dettes +d'autrui, quand ce serait + +son père, son frère ou son fils. L'argent que je gagne est à moi: +de même mes bonnes et mauvaises actions. On a déjà bien assez de +peine à organiser son propre bonheur, sans lui imposer le poids +effroyable de vingt générations. Avancez à Maurice sa part, si +vous y tenez, mais réservez celle de ses frères et soeurs, et le +pain de vos vieux jours. Quant à la Vigie, vendez-la en effet, si +vous en trouvez un bon prix, non pour acheter la compassion des +jurés, mais parce que la terre, aujourd'hui, n'est plus bonne +qu'au paysan qui la ronge comme un rat. L'industrie, les machines, +c'est l'avenir, comme la société c'est l'individu. + +L'ancêtre, sur cette harangue, laissa échapper un petit rire aigu +et marmonna: + +--Il parle bien. Un peu long, mais il parle bien. + +La veuve, elle, s'agitait, joignait les mains pour invoquer le +Seigneur. + +--Tu as fini? demanda M. Roquevillard, non sans quelque +impertinence. + +--J'ai fini. + +--Si j'ai bien compris, tu jetterais volontiers Maurice pardessus +bord. + +--Pardon, mon oncle: il s'y jette lui-même. Ce n'est pas la même +chose. S'il était raisonnable, il sortirait aisément sain et sauf +des griffes de la justice. Mais il ne veut pas être raisonnable. +Je suis toujours pour la raison, moi. + +Le chef de famille se tourna vers son gendre. + +--Et vous, Charles, vous êtes aussi pour la raison? + +Marcellaz hésita avant de répondre. Il supportait impatiemment la +supériorité de son beau-père. Celle de la famille de sa femme sur +sa propre famille le frappait à chaque comparaison et l'irritait, +surtout depuis qu'il s'était rapproché de son pays d'origine. +Laborieux et économe, il organisait avec acharnement l'avenir de +ses enfants, et se montrait jaloux de protéger une médiocre +fortune péniblement acquise. Les affaires l'avaient absorbé, +rétréci et durci. Mais il aimait Germaine et s'il se méfiait des +mouvements qu'inspire la sensibilité, c'est qu'il n'en était pas +dépourvu. Il biaisa, déplora le passé, la situation sans issue. + +--Pourquoi Maurice nous préfère-t-il madame Frasne jusque dans sa +prison? C'est absurde, puisqu'elle n'encourt aucune pénalité. Il +trahit la famille pour un faux point d'honneur. Cent mille francs, +payer cent mille francs, n'est-ce point au-dessus de vos forces? +Il ne faut pas tenter l'impossible. + +--Mais si, dit Marguerite, il faut tenter l'impossible pour le +sauver. + +--Enfin, conclut M. Roquevillard, qui voulait une réponse ferme, +vous me conseillez, vous aussi, d'abandonner mon fils? + +L'avoué baissa la tête pour ne pas rencontrer le regard ironique +du jeune Léon, et presque honteux, murmura: + +--Non, tout de même. + +Quand il releva le front, il fut surpris du regard que son beau- +père posait sur lui, et dont l'expression, habituellement +autoritaire, était voilée, tendre, d'une douceur inconnue, comme +on s'étonne de la force d'un fleuve en découvrant, sous quelque +verdure fraîche, son humble source. + +--À votre tour, Thérèse. + +La veuve, qui, depuis le discours de son fils, n'avait plus écouté +quoi que ce fût, ne se fit pas répéter l'invitation. Gouvernée par +un sûr instinct, elle ne se mêla pas d'argumenter sur des +principes qu'elle appliquait et ne savait pas définir. Comme +beaucoup de femmes, elle substituait immédiatement aux théories +des questions de personnes, ce qui, du moins, a le mérite +d'écarter les solutions abstraites et de dissiper les brouillards +philosophiques. De tout le débat elle n'avait retenu qu'une +parole, mais c'était la bonne. Incapable de répondre à plus d'un +seul, elle s'en prit à Léon sans aucun souci du reste de +l'assemblée: + +--Chacun pour soi, as-tu dit? Si ton oncle ici présent avait +pratiqué cette belle maxime, mon garçon, tu ne dirigerais pas, à +l'heure qu'il est, une usine qui te rapporte des cents et des +cents... + +--Maman, tu te moques de moi, interrompit le jeune homme que cette +sortie atteignait dans son amour-propre. + +Mais la bonne dame était partie et ne s'arrêta point. + +--Non, non, tu sais ce que je veux dire. Je te l'ai déjà raconté, +et si tu l'as oublié, je rafraîchirai ta mémoire. Il y a quinze +ans, quand ton père eut placé toute son épargne dans l'usine qu'il +fondait, comme les commandes n'affluaient pas encore, vint un jour +où il dut suspendre ses paiements. L'industrie était nouvelle dans +le pays, personne n'avait confiance. Il alla trouver son frère +aîné, ton oncle François, et lui exposa le péril. François lui +prêta sur l'heure, et sans intérêts, les vingt mille francs dont +il avait un besoin si urgent que nous étions menacés d'une +liquidation. Ainsi nous fûmes sauvés, mon petit. De ces heures +mauvaises, j'ai conservé une grande peur de la misère. Que Dieu me +la pardonne! c'est elle qui t'a rendu égoïste et méfiant. + +--Bien, bien, je ne me rappelais pas, avoua Léon avec mauvaise +humeur. + +Mme Camille Roquevillard était si gonflée de son sujet qu'elle ne +se laissa pas amadouer par cette concession, elle qui, +d'ordinaire, après quelque tapage, cédait toujours aux raisons de +son fils. Quand on vit côte à côte, on ne s'observe pas, et l'on +est quelquefois tout surpris, dès qu'une circonstance grave en +fournit l'occasion, de découvrir la solitude. Aujourd'hui, cette +sensation d'isolement est plus fréquente d'une génération à +l'autre, à cause du relâchement des liens de famille et de la +rapide transformation des idées. + +Elle affecta de s'adresser à son beau-frère: + +--Je ne suis de votre parenté que par alliance, François. Mais je +porte le même nom que vous et je me souviens. C'est vingt mille +francs que je mets à votre disposition, si vous en avez besoin à +votre tour. Je ne comprends rien à vos histoires mais vous êtes +malheureux. Quant à Mme Frasne, c'est une coquine. + +--Ma tante, je vous aime bien, dit Marguerite. + +Et M. Roquevillard ajouta: + +--Merci, Thérèse. Je n'en aurai probablement pas besoin. Je suis +heureux de savoir que je puis compter sur vous à l'occasion. + +Le dernier enfin, l'ancêtre, motiva son avis d'une voix lente, +mais ferme et qui, par moment, voulant se forcer, jeta des éclats +de cloche fêlée: + +--Le père est le juge domestique de ses biens, François. Tu es +seul responsable, tu ne relèves de personne. J'étais le cadet de +ton père, nous fûmes orphelins de bonne heure: il nous éleva, nous +dirigea, nous aida, car il était l'héritier et le chef de famille. +En ce temps-là --c'était sous le régime sarde, avant l'annexion-- +les filles ne recevaient qu'une légitime et on ne les épousait pas +pour leurs écus; le patrimoine devenait le lot d'un seul avec ses +obligations auxquelles n'aurait pas failli l'héritier: telles que +nourrir, doter, établir les cadets, recevoir les infirmes, les +nécessiteux, les vieillards. Ces jeunes gens ignorent ce que +représentait alors le patrimoine qui était la force matérielle de +la famille, de toute la + +famille groupée autour d'un chef, assurée de subsister, de durer, +grâce à sa cohésion. Aujourd'hui, à quoi bon garder un domaine? Si +tu ne le vends pas, la loi se charge de le pulvériser. Avec le +partage forcé, il n'y a plus de patrimoine. Avec le _chacun pour +soi_, d'une part, et, de l'autre, l'intervention permanente et +intéressée de l'État dans tous les actes de la vie, il n'y a plus +de famille. Nous verrons ce que réalisera cette société +d'individus asservis à l'État. + +Il eut un rire discret et méprisant, et termina sur des +considérations moins générales. + +--Cependant, tu as raison de préférer notre honneur à ton argent. +Il est juste aussi que tu nous en avertisses. Nous te suivions +dans ta prospérité. Le sort t'accable; nous sommes là. Je n'ai pas +grand'chose pour ma part. À côté de ma pension de conseiller, je +ne possède guère que vingt-cinq ou trente mille francs de titres, +dont le revenu m'aide à vivre. Je suis déjà bien vieux. Après moi +je te les donne, et tout de suite s'il le faut. + +M. Roquevillard ému répliqua simplement: + +--Je suis fier de votre approbation, mon oncle, et touché de votre +appui. Ma tâche, maintenant, sera plus légère à accomplir. Ce +sacrifice d'argent, c'est l'acquittement de Maurice: mon +expérience des affaires me le garantit. Je ne crois pas pouvoir +sauver la Vigie. Voici le dénombrement de notre fortune. + +--Ceci ne nous regarde plus, interrompit l'ancêtre en se levant. + +--Je vous le dois, au contraire, afin que vous sachiez que si la +Vigie est un jour sortie des mains des Roquevillard, ce ne fut ni +sans douleur, ni sans nécessité. Vous êtes mes témoins. La Vigie +vaut au moins cent soixante mille francs. Mes bois de Saint-Cassin +sont estimés vingt mille. Germaine a reçu en dot soixante mille +francs. + +--Devrais-je vous les rendre en tout ou en partie? demanda +timidement Charles Marcellaz dont la générosité avait d'autant +plus de mérite qu'elle s'accompagnait de regrets, de remords et +d'hésitations. Ils sont engagés à concurrence d'un certain chiffre +dans le prix de l'étude que j'ai acquise à Lyon. + +--En aucun cas, mon ami. Ils vous appartiennent définitivement et +vous avez trois enfants. Lorsque Félicie est entrée au couvent, +nous avons placé sur sa tête vingt mille francs en rente viagère. +Et nous avions réservé pour Marguerite une dot équivalente à celle +de Germaine. Sur cette dot, elle a touché huit mille francs +qu'elle a remis à son frère. + +--Cent huit mille, additionna à mi-voix Léon qui boudait. Il vous +revient cher. + +Encore ignorait-il les petits prêts à fonds perdus que lui avaient +consentis, l'année précédente, sa propre mère et l'ancien +magistrat. + +--Père, dit la jeune fille, disposez de ma dot. Je ne me marierai +pas. + +--La femme est faite pour le mariage, constata la veuve. + +Et Marguerite ajouta d'une voix résolue: + +--J'ai mes brevets, je travaillerai. Je fonderai une école. + +--Bien que les femmes, à mon idée, ne doivent pas succéder, +intervint l'oncle Etienne, je dérogerai en sa faveur à mes +principes. C'est à elle que je léguerai mes quarante mille francs. + +--Trente mille, rectifia Léon qui évaluait sa perte. + +--Non, quarante, répliqua le vieillard qui, dans la crise commune, +rejetait définitivement mais péniblement son avarice. Je diminuais +tout à l'heure, involontairement. Et même quarante-cinq pour +finir. Je referai mon testament qui t'instituait mon héritier, +François. + +--Merci pour elle, mon oncle. Mais je ne toucherai à sa dot, +d'ailleurs insuffisante, que s'il m'est impossible de réaliser +promptement et dans des conditions acceptables la Vigie. Car la +vente du domaine, si elle est possible, vaut mieux qu'un emprunt. +J'y ai réfléchi. Le rendement de la terre est aujourd'hui +précaire. Nos vignes, nos blés rencontrent, par la facilité des +transports, des concurrences si lointaines que nous ne pouvons +plus estimer leurs revenus. Je préfère assurer l'avenir de +Marguerite, et permettre à mes fils d'achever le dessin de leur +vie. Si je ne trouve pas à la vendre, la terre me servira toujours +de caution pour emprunter. + +--Nous aussi, assura la veuve, nous vous cautionnerons. + +--Parfaitement, acquiesça l'oncle Etienne. + +Le conseil de famille était terminé. On se salua, amicalement, +sauf Léon qui montra un peu de froideur. + +--C'est toujours la caution qui paie, fit-il observer à sa mère +dès l'escalier. + +--Je paierai, dit nettement celle-ci. + +--Vous, vous êtes trop bonne. + +--Et toi, trop ingrat. + +--C'était mon père. Ce n'était pas moi. + +--Ton père et toi, n'est-ce pas la même chose? + +--Non. + +Charles reconduisant M. Etienne Roquevillard l'avocat demeura seul +avec sa fille. Au dehors, la lumière baissait. Le donjon, la tour +des Archives s'enveloppaient de brume comme d'un manteau de soir. +Le cabinet de travail s'emplissait de la tristesse particulière à +la tombée du jour en hiver. Marguerite remit une bûche dans la +cheminée. + +--Je suis content, dit son père. Cela s'est bien passé. + +Mais elle se révolta contre son cousin: + +--Ce Léon est méchant. Je le déteste. + +--Sa mère est une brave femme. + +Ils se turent. Puis tous deux regardèrent le plan de la Vigie sur +la muraille. Au lieu d'une feuille obscure, ils revirent, au beau +soleil des vendanges, les vignes d'or, les champs moissonnés, les +terres prêtes au labour et la vieille maison vaste et commode. +C'était l'appel suprême du domaine condamné. + +Comme avait fait Maurice, du haut du Calvaire de Lémenc avant son +départ, mais pour une autre sorte d'amour dont ils n'attendaient +point leur bonheur personnel, ils lui dirent adieu. + + +III + +LA BELLE OPERATION DE Me FRASNE. + + +Il n'était bruit dans tout Chambéry que de la belle opération de +Me Frasne. Elle était un sujet courant de conversation à la soirée +que donnaient M. et Mme Sassenay pour fêter les dix-huit ans de +leur fille Jeanne. C'est un des traits de la société provinciale +que les hommes transportent dans le monde leurs occupations et +préoccupations de la ville et n'abandonnent point dans le plaisir +le tracas des affaires: entre deux tours de valse, abandonnant ces +dames à leurs rivalités de toilette, ils s'empressent dans tous +les coins de reprendre leurs médisances financières et leurs +soucis professionnels. Puis, le drame de famille qui ébranlait +dans leur vieille situation sociale les Roquevillard et qui devait +recevoir son dénouement le surlendemain,--on était au 4 décembre,- +- à l'audience de la cour d'assises, passionnait l'opinion +publique. Lasse d'une prépondérance trop appuyée et trop +prolongée, travaillée par ce désir de nivellement égalitaire qui +est une des ardeurs modernes, et d'ailleurs irritée d'un orgueil +persistant dans l'infortune refusait de se plaindre et de +quémander la pitié, cette opinion publique guettait la fin de la +pièce pour voir tomber définitivement une race qui, dans d'autres +temps, eût été considérée comme l'ornement de la cité. + +Parmi les invités, hommes de loi, médecins, industriels, rentiers, +qui s'isolaient au fumoir, et dont quelques-uns seulement se +précipitaient aux premières mesures de chaque danse sur le groupe +des jeunes femmes et des jeunes filles assises au salon, comme la +sortie victorieuse d'une place assiégée, pour regagner ensuite +leur cercle masculin, un seul ignorait l'heureuse spéculation du +notaire que les uns blâmaient et que les autres approuvaient: +c'était le vicomte de la Mortellerie. Son excuse était d'en être +demeuré au quatorzième siècle dans l'histoire du château des ducs +qu'il préparait. Vainement s'efforçait-il d'entreprendre ses +voisins sur l'ingéniosité d'Amédée V qui fit aménager en 1328 des +conduites de bois pour amener l'eau de la fontaine Saint-Martin +jusqu'aux vastes cuisines où elle jaillissait dans un énorme +bassin en pierre, réservoir des lavarets destinés à la table +ducale: on n'écoutait point le bavard qui retardait de près de six +cents ans. Sentencieux, cérémonieux, ennuyeux, apportant dans ses +propos la dignité de sa carrière et de sa vie, M. Latache, +président de la Chambre des notaires, tenait tête au petit avoué +Coulanges qui, musqué, + +poudré et frisé, prenait au nom de la jeune école la défense de M. +Frasne. + +--Non, non, affirmait-il avec solennité, le criminel tient le +civil en état. Il fallait attendre le verdict du jury avant +d'accepter la réparation du dommage matériel. Ou bien, indemnisé, +M. Frasne devait retirer sa plainte. Le lucre ne se mêle pas à la +vengeance. + +--Pardon, pardon, ripostait le bouillant avoué prompt à l'escrime. +Raisonnons, je vous prie. M. Frasne a déposé contre Maurice +Roquevillard une plainte en détournement d'une somme de cent mille +francs à son préjudice, et s'est constitué partie civile. M. +Roquevillard père lui offre de lui restituer cette somme avant +l'arrêt, et vous le blâmez d'accepter? + +--Je ne le blâme pas d'accepter, mais, l'ayant fait, de maintenir +les poursuites. Et je ne comprends pas M. Roquevillard. + +--Oh! lui, il sait que son fils est coupable, et il achète ainsi +l'indulgence des jurés. Quant à M. Frasne, comme une condamnation +est toujours incertaine aux assises, il préfère un _tiens_ à deux +_tu l'auras_. En outre, à l'audience, il tirera parti de ce +paiement comme d'un aveu. C'est très fort. + +--C'est très intéressé, surtout. M. Roquevillard père, bien que je +ne m'explique pas les mobiles de son acte, est tout de même trop +expérimenté pour avoir livré une telle arme à son adversaire sans +prendre ses précautions. Le reçu qu'il a dû exiger mentionne +sûrement que, s'il acquitte l'obligation d'un tiers, il ne +reconnaît point pour autant que ce tiers est son fils. + +-- Le reçu contient en effet cette réserve, et dans les termes les +plus formels, annonça l'avocat Paillet qui arrivait et entrait +dans la discussion sans perdre une minute. + +--Je l'avais deviné, triompha M. Latache. Et plutôt que d'apposer +sa signature au bas d'une semblable restriction, M. Frasne eût été +mieux inspiré de s'en référer à la décision des juges. + +Mais M. Coulanges ne se tint pas pour battu: + +--Qu'est-ce qu'un pareil reçu prouve? Paie-t-on cent mille francs +pour un inconnu? + +La galerie lui donna raison et le lui témoigna par un murmure +flatteur, qui signifiait qu'en effet une telle générosité ne va +pas sans quelque nécessité impérieuse. Son succès néanmoins fut +court. L'avocat Paillet le lui rafla comme on escamote une +muscade. Gai, rond et gras, il savait tout, se fourrait partout, +livrait tout. + +--Je vois, dit-il, que vous ignorez le plus beau coup de M. +Frasne. + +--Parlez. + +--Ah! ah! + +Il tenait son monde par une nouvelle qu'il apportait. Et comme +l'orchestre préludait au sempiternel quadrille des Lanciers, il +abandonna lâchement ses auditeurs scandalisés et roula comme une +boule aux pieds d'une dame qu'il invita. Par l'embrasure de la +porte, ces messieurs, faute de mieux, regardèrent évoluer les +couples, en prenant des airs détachés pour estimer danseurs et +danseuses qui avançaient, reculaient, se saluaient, tournaient +selon les rythmes de la musique et l'ordre du pas. Jeanne +Sassenay, les joues roses, la coiffure rebelle à la symétrie, +toute gracile et juvénile dans une robe bleu pâle dont le léger +décolletage laissait voir un coin de blancheur caressée de +lumière, s'appliquait à ne point confondre les figures et +s'animait au plaisir avec un air d'importance. Elle suscita les +commentaires: + +--Pas mal, cette petite. + +--Bien maigre: voyez ses salières. + +--À dix-huit ans. + +--Oh! elle se mariera bientôt. + +--Pourquoi? + +--Elle a une grosse dot. + +--Oui, mais son frère fait des dettes. + +--Qui épousera-t-elle? + +--On ne sait pas encore. On parlait de Raymond Bercy. + +--L'ancien fiancé de Mlle Roquevillard? + +--Il débute comme médecin. + +--Justement: il n'a encore tué personne. + +Après le galop final, l'avocat Paillet, se trouvant altéré, +conduisit sa compagne au buffet, + + + +but du champagne, mangea un sandwich au foie gras, et, ainsi +restauré, daigna reparaître dans le cercle où sa désertion fut +sévèrement appréciée. Mais il se rebiffa en riant: + +--Si vous me grondez, vous ne saurez rien. + +--Alors, nous vous écoutons. + +--Vous en êtes encore, vous autres, à la restitution de cent mille +francs par M. Roquevillard à M. Frasne. + +--C'est quelque chose. + +--Bien peu après de ce que vous allez apprendre. + +Aux premières notes d'une polka, il tourna la tête et l'on crut +qu'il aurait le coeur de repartir en laissant une seconde fois ses +auditeurs le bec dans l'eau. Tout un groupe décidé se massa vers +la porte pour lui barrer le passage. + +--Vous avez chaud, ce serait imprudent, observa M. Latache. + +Et l'avoué Coulanges, usant d'un autre moyen, mit en doute la +fameuse nouvelle. Aussitôt le nouvelliste ouvrit la bouche pour +lâcher sa proie: + +--Eh bien! M. Frasne acquiert pour rien le domaine de la Vigie qui +vaut près de deux cent mille francs. + +Les exclamations incrédules se croisèrent: + +--Par exemple. + +--Vous vous moquez de nous. + +L'avocat Bastard et M. Vallerois, procureur + +de la république, qui causaient ensemble à l'écart, se +rapprochèrent, l'oreille tendue. + +--Parfaitement, accentua l'orateur. Pour rien. + +--Mais comment? + +--Voici. M. Roquevillard, pour se procurer l'argent dont il a +besoin, a mis en vente la Vigie. Me Doudan, notaire, lui en a +offert cent mille francs payables immédiatement en se réservant de +lui faire connaître l'acquéreur dans la quinzaine. Dans la +quinzaine, retenez ce délai. M. Roquevillard, qui n'avait pas le +choix avant les assises, a accepté. Il ne pouvait espérer +davantage dans un si court espace de temps. Or, par l'indiscrétion +d'un clerc, on sait maintenant --je l'ai appris tout à l'heure-- +que le véritable acquéreur, c'est M. Frasne, M. Frasne qui verse +cent mille francs d'une main pour les recevoir de l'autre, et qui +se trouve ainsi, par un simple jeu, propriétaire gratuit d'un +domaine magnifique. + +Ce machiavélisme dépassait par trop la commune mesure des +artifices bourgeois pour ne pas provoquer la stupeur. On n'en +rechercha point la cause morale, pas plus qu'on n'avait approfondi +le sacrifice du vieux patrimoine de famille chez les Roquevillard. +M. Frasne, dans la crise douloureuse qu'il avait traversée, et qui +ruinait son foyer sinon sa fortune, s'était rattaché à ce qui +demeurait susceptible de le passionner encore, les affaires, comme +un artiste demande à l'art sa consolation ou une femme de bien à +la charité. + +Les combinaisons de contrats et de chiffres procuraient un alibi à +sa triste pensée. Il oubliait momentanément son ennui en +débrouillant ceux de ses clients, et dans la satisfaction de +conduire avec adresse la bataille des intérêts. Le sort de la +Vigie lui avait inspiré un de ces coups de tactique audacieux +auxquels il ne savait pas résister. Il espérait que le secret en +serait gardé jusqu'après la session des assises. Mais quel secret +peut se garder dans une ville de moins de vingt mille habitants où +déjà la vie intérieure est considéré comme une prétentieuse +originalité? + +Le premier, M. Latache donna son sentiment en deux mots qui, +émanant du président de la Chambre de discipline, valaient un +discours: + +--C'est incorrect. + +--Point du tout, répliqua M. Coulanges. Un domaine est en vente, +on l'acquiert. C'est un droit. + +Néanmoins, la savante manoeuvre de M. Frasne ne recueillait qu'un +petit nombre d'approbations, qui lui venaient du camp de la +jeunesse, laquelle place aujourd'hui son enthousiasme, comme ses +fonds, aux guichets solides. Il réussissait trop bien dans ses +entreprises matérielles, et la galerie, de moeurs sévères et de +sens pratique, en tirait grief contre lui bien plus qu'elle ne +s'était divertie de la fuite de sa femme. De plus, aux yeux d'une +société particulariste, son origine dauphinoise faisait de lui un +étranger que de tels gains devaient enrichir aux dépens du pays. +On n'avait point été fâché, certes, de l'abaissement des +Roquevillard dont l'élévation irritait la médiocrité générale; +mais on s'étonnait de les voir augmenter eux-mêmes leur désastre +et consommer leur ruine de leurs propres mains. Pourquoi ce +désintéressement si Maurice n'était pas coupable, et, s'il +l'était, pourquoi cet aveu? Car on ignorait la décision du jeune +homme. M. Hamel était fort secret, et pour M. Bastard son silence +était calculé: friand des causes retentissantes, il espérait +encore qu'on réclamerait son appui. + +Excité par ces révélations, il ne se tint pas de parler à son +tour. Le cercle où l'on discutait fut rompu, la danse finie, par +de nouveaux arrivants. La conversation reprit de-ci de-là par +petits groupes séparés, comme ces feux qu'on étouffe et dont les +flammes crépitent en s'éparpillant. Le procureur Vallerois +rejoignit M. Bastard dans une embrasure. + +--Vous aurez beau jeu dans votre plaidoirie, lui dit-il, pour +cribler de sarcasmes le mari de Mme Frasne. + +--Il n'est pas encore certain que je plaide, répliqua l'avocat. + +--Comment! vous ne plaideriez pas? + +Il fallait bien expliquer par une autre cette confidence qui était +partie sans réflexion. + +--ce jeune niais ne veut pas être défendu sérieusement afin de +ménager l'honneur de sa maîtresse. + +Ces derniers mots furent prononcés avec une ironie dédaigneuse. Et +il expliqua au magistrat attentif que l'inculpé démentait à +l'avance toute allusion à la culpabilité de Mme Frasne. + +--Si ce n'est vous, qui plaidera? + +--Je l'ignore. M. Hamel sans doute. + +Le bâtonnier ne fut pas traité avec beaucoup plus d'égards que la +femme coupable. Sa vieillesse et son impuissance étaient mises en +relief par le seul énoncé railleur de son nom. + +Après quelques instants de silence, M. Vallerois conclut: + +--Je comprends maintenant la conduite de M. Roquevillard. Il +supprime le vol pour sauver son fils. C'est la dernière chance. Il +n'hésite pas à sacrifier sa fortune... C'est très beau. + +Peu sensible à cet hommage, M. Bastard esquissa un geste vague, +susceptible de diverses interprétations. + +--Tout ceci entre nous, dit-il, pour rattraper son secret +professionnel. + +Et la barbe soigneusement étalée sur son plastron, il se dirigea +vers un groupe de dames avec la démarche lente et majestueuse d'un +paon qui s'apprête à faire la roue. + +Resté seul, le magistrat ne se pressa point de rechercher une +compagnie. Il continuait de songer à M. Roquevillard avec +admiration, et il évoquait la vie douloureuse et vaillante de cet +homme depuis le jour où, dans son cabinet, il lui avait transmis +la plainte de M. Frasne, et déjà l'avait trouvé désintéressé, +fier, prêt au sacrifice. + +"Pourquoi, se demandait-il, suis-je seul ici à comprendre son +grand caractère? Aucune des personnes présentes ne lui va +seulement à la cheville, et ces messieurs, tout à l'heure, le +traitaient de haut, comme si le malheur l'avait diminué et rendu +leur inférieur. La province est vindicative et envieuse." + +Dans ses lignes simples, le drame était émouvant et l'on s'en +amusait. Le jeune Maurice, en se livrant désarmé au jury, livrait +sa famille, et son père abandonnait le vieux domaine à bas prix +pour reconquérir l'enfant prodigue. Mais si l'avocat de l'accusé +avait bouche close, une autre voix, plus autorisée que la sienne, +tombant de plus haut, pouvait se faire entendre à sa place. Après +le réquisitoire de la partie civile, n'appartenait-il pas au +ministère public de présenter à son tour la cause? Au lieu de s'en +rapporter "a justice", selon la formule consacrée dans ces sortes +d'affaires, plus privées que publiques, son devoir n'était-il pas +d'intervenir avec efficacité; de dégager enfin le rôle néfaste, le +rôle prépondérant, le rôle unique de Mme Frasne, seule coupable +d'un abus de confiance pour lequel elle ne pouvait point être +condamnée? Quelle belle occasion de servir l'équité, de rendre à +chacun selon ses oeuvres, et d'apporter un peu de joie dans cet +intérieur si éprouvé! + +Toutes ces réflexions se pressaient dans le cerveau de M. +Vallerois. Mais il était dessaisi: un avocat général occuperait +aux assises le siège du ministère public, et non lui. La cause de +Maurice Roquevillard ne le concernait plus. D'ailleurs, il avait +été blâmé de la démarche insolite qu'il avait tentée auprès du +notaire l'année précédente, et qui n'avait pu demeurer longtemps +secrète. À quoi bon se mêler d'une affaire qui ne le regardait +plus et ne lui valait que du désagrément? Pour sa tranquillité, sa +sympathie saurait se contenter d'être passive. + +Afin de ne pas approfondir ni juger son égoïsme, il se précipita +dans la cohue des invités et fut heureux de sentir du monde autour +de lui. La présence de nos semblables est une consolation lorsque +nous sommes tentés de mesurer notre petitesse. Encore cette +tentation est-elle réservée aux meilleurs. + +La promenade au buffet avait provoqué à travers les deux salons, +l'antichambre, la salle à manger, un va-et-vient qui se +prolongeait et dont profitaient les jeunes gens pour flirter avec +les jeunes filles. Les unes, tout au plaisir de la danse, +réclamaient bruyamment l'orchestre. D'autres montraient déjà +quelques heureuses dispositions dans les petits manèges d'une +coquetterie qui se limiterait à la conquête d'un mari. Mais +quelques-unes --assez rares-- ne vérifiaient point, de ce coup +d'oeil rapide qu'un observateur remarque, la présence ou l'absence +d'une bague à l'annulaire gauche des hommes avant de répondre à +leurs avances avec un art accompli. Ces yeux de jeunesse exaltée, +comme les bijoux des coiffures, des corsages, des bras, des +doigts, brillaient de flammes joyeuses sous les lustres. En taches +claires aux contours fondus comme des aquarelles, les toilettes +ressortaient entre les habits noirs. + +Dans quelle catégorie se rangeait Mlle Jeanne Sassenay, qui +précisément s'écartait au bras de Raymond Bercy, fiancé l'année +précédente à Mlle Roquevillard, tandis que l'oeil vigilant de sa +mère la suivait avec sollicitude et aussi quelque étonnement? Sa +petite tête, proportionnée comme celle des statues grecques qui, +sur les épaules de pierre, nous apparaissent si élégantes et d'un +port si aisé, se trouvait-elle si légère de cervelle qu'elle ne +pût garder le souvenir de son amie abandonnée? Ses regards +limpides, d'un azur si frais, n'étaient-ils qu'indifférents dans +leur sincérité? Du mouvement de la danse, ses joues gardaient une +teinte d'animation. Mais elle ne souriait pas, elle fronçait les +sourcils, elle serrait les lèvres et semblait prendre une décision +grave qui contrastait avec son joli air d'enfant. + +--Je n'ai pas encore dansé avec vous, dit le jeune homme. Vous +m'accorderez bien une valse? + +--Non, répliqua-t-elle durement, après s'être assurée qu'ils +étaient isolés. + +--Pourquoi non? Toutes vos valses sont retenues? + +--Pas du tout. + +Il ne la prit pas au sérieux, et, au lieu de se froisser, il se +mit à rire. + +--Me voilà prévenu: merci. + +Elle poussa un de ces "ahans" de fatigue comme en ont les ouvriers +qui soulèvent de gros poids, et se lança tout à coup: + +--Il faut que je vous prévienne en effet, monsieur. Votre mère a +parlé à maman. Et maman n'a pas de secrets pour moi. Ceux qu'elle +a, je les devine. Eh bien! jamais, entendez-vous bien, jamais je +ne vous épouserai. + +Stupéfait, le jeune homme se rebiffa: + +--Pardon, mademoiselle, je n'ai pas demandé votre main. + +--Votre mère a tâté le terrain, comme on dit si gentiment. + +--Les mères forment beaucoup de projets pour leur fils... Si +flatteur que soit celui-ci, il ne correspond pas à mes intentions. + +--Oh! tant mieux. + +--Je ne songe pas à me marier. + +--Vous avez tort. + +Dans cette bouche puérile ce reproche était singulier et presque +drôle. Elle ajouta: + +--Quand on a la chance de rencontrer dans sa vie une jeune fille +comme Marguerite Roquevillard, on ne détruit pas soi-même un +pareil bonheur. + +C'était là qu'elle voulait en venir. Il le comprit. Elle aurait pu +reconnaître à son changement de visage comme elle avait frappé +juste, mais dans un âge si tendre les yeux ne sont pas assez +débrouillés pour suivre sur les traits nos mouvements intérieurs. +Aussi manqua-t-elle de mesure en l'accablant de son dédain de +pensionnaire émancipée. + +--C'est toujours vilain, monsieur, de lâcher une fiancée. Et quand +elle est malheureuse, c'est abominable. + +De quel droit s'autorisait-elle pour le réprimander avec cette +virulence? Raymond Bercy s'en irritait, et pourtant, au fond du +coeur, il éprouvait un âcre plaisir à entendre parler de +Marguerite. Sa colère et son amertume passèrent dans sa réplique. + +--Je ne vous ai pas choisie pour juge, mademoiselle. Et si vous me +parlez au nom d'une autre, je vous répondrai... + +--Je ne parle au nom de personne. + +--... Que vous êtes mal renseignée. Ce n'est pas moi qui ai rompu +des fiançailles qui m'étaient chères. + +--Qui vous étaient chères! Oui, quand le soleil brille, vous autre +hommes, vous êtes là; et dès qu'il pleut, il n'y a plus personne. + +--Mais vous êtes trop injuste, à la fin. Je vais perdre patience. + +Loin de se taire, elle continua de l'agacer comme une guêpe qui +cherche à piquer: + +--Celui qui se fâche, il a tort. + +--Je n'ai pas de comptes à vous rendre, mademoiselle. Sachez +pourtant que Mlle Roquevillard a rompu de son plein gré. + +--Par générosité. + +--Sans consulter mon coeur, sans souci de ma peine. + +--Dans telles circonstances, vous ne deviez pas accepter la +rupture. + +Elle était toute rouge, ne se possédait plus, se démentait +furieusement, et lui-même n'avait guère plus de calme. + +--Et si son frère est condamné? + +--La belle affaire! + +--Ah! vraiment, mademoiselle? + +--Oui, vraiment. Moi, si j'aimais, cela me serait bien égal que +mon fiancé fût envoyé aux galères. Je l'y suivrais, entendez-vous, +monsieur. Et si, pour le suivre, il fallait commettre un crime, je +le commettrais. Pif, paf, tout de suite. + +--Vous êtes un enfant. + +Mais brusquement, il changea de ton, et d'une voix sourde, il +murmura cette confidence: + +--Pensez-vous que je ne la regrette pas? + +Transformée aussi vite que lui et triomphante, elle faillit se +jeter à son cou, et de loin Mme Sassenay, qui surprit ce geste, +s'en inquiéta et se rapprocha. + +--Ah! je savais bien monsieur, que vous ne pouviez pas vouloir +m'épouser. Et bien! dépêchez-vous. Courez avertir Marguerite. +Suppliez-la de ma part de vous pardonner. Et revendiquez vite +votre place dans la famille avant le procès. Après, il serait trop +tard. Cela vaudra mieux que d'administrer à vos malades toutes +sortes de mauvaises drogues. + +--Merci. + +--Allez-y tout de suite. + +--Mais il est onze heures et demie. + +--Alors, demain. + +Mme Sassenay, qui se dirigeait vers sa fille, fut arrêtée par un +groupe où l'on parlait avec animation, et qui grossissait +d'instant en instant. + +--Vous êtes sûr? demandait M. Vallerois à un jeune officier dont +l'uniforme portait les aiguillettes d'état-major. + +--Parfaitement. La nouvelle est parvenue à six heures à la +division. Le général s'est rendu en personne chez M. Roquevillard. + +--En personne, constata M. Coulanges que cette démarche officielle +chez un vaincu étonnait et impressionnait. + +Mme Sassenay s'informa auprès de son voisin, qui était M. Latache: + +--De quelle nouvelle parle-t-on? + +--De la mort du lieutenant Roquevillard, madame. Il est décédé au +Soudan de la fièvre jaune. + +--Comme _ils_ sont malheureux! murmura-t-elle, émue de pitié. + +--N'est-ce pas, madame? + +Un deuil si cruel ramenait aux Roquevillard la sympathie des +femmes et détruisait l'hostilité des hommes, tandis qu'on avait +supporté avec tranquillité leur décadence matérielle et morale. On +les voulait abaissés, et le sort les accablait sans relâche, sans +miséricorde. Les partisans de M. Frasne et de sa belle opération +se taisaient, et le procureur exprima le sentiment général avec ce +mot: + +--Les pauvres gens. + +Après ce colloque, Jeanne Sassenay disparut. Vainement sa mère la +chercha à travers l'appartement. Dans le vestibule, elle aperçut +Raymond Bercy qui mettait en hâte son pardessus. + +--Vous partez déjà, monsieur? + +--Oui, madame, répondit-il sans expliquer ce départ précipité. + +Elle devina le trouble du jeune homme et, rapprochant cette +circonstance de la disparition de sa fille, elle commença de +s'inquiéter sérieusement. + +--Vous n'avez pas vu Jeanne? demanda-t-elle à son mari qu'elle +rejoignit à l'entrée des salons. + +--Non. Vous la cherchez? + +M. Sassenay était un homme actif, franc, loyal, mais dépourvu de +psychologie, capable de surmonter les plus grands obstacles +matériels et incapable de s'attarder à l'analyse des sentiments. +Elle jugea inutile de lui communiquer ses craintes, et se contenta +de lui recommander le soin de leurs invités. Puis elle se dirigea +tout droit vers la chambre de sa fille. Elle entra et n'eut qu'à +tourner le bouton de la lumière électrique pour la découvrir qui, +toute repliée et comme rapetissée dans un fauteuil, pleurait sans +aucun souci de froisser sa robe. Aussitôt elle l'interrogea en la +caressant: + +--Jeanne, qu'as-tu? + +--Maman. + +C'était une plainte de petit enfant qui s'apaisa bien vite. + +--Pourquoi pleures-tu? + +--Je pense au chagrin de Marguerite tandis que je danse. + +Mme Sassenay respira. Elle connaissait la grande amitié de sa +fille pour Mlle Roquevillard. Mais comme les sanglots ne +s'arrêtaient pas, elle interrogea doucement: + +--Te rappelles-tu le lieutenant Hubert? + +--Oui... il était gentil... mais au tennis nous nous disputions. +Il était toujours le plus fort. + +La peine de la jeune fille ne venait pas de là. + +--Pauvre Marguerite, ajouta-t-elle sans s'occuper des transitions. +Je préférais à Hubert Maurice qui est en prison. Il sera acquitté, +n'est-ce pas? + +--Je l'espère, ma chérie. + +--Un innocent acquitté et même condamné, c'est quelque chose de +beau, n'est-ce pas, maman? + +--Es-tu sûr qu'il soit innocent? + +--Le frère de Marguerite? Par exemple! + +Mme Sassenay sourit de cette révolte et de cette certitude qu'à +dessein elle avait provoquées. Et tout en câlinant sa fille, elle +se rappela une conversation lointaine qu'elle avait eue avec Mme +Roquevillard au sujet de leurs enfants: "Un jour peut-être, lui +avait dit la sainte femme, si Maurice le mérite, je vous +demanderai pour lui la main de votre enfant. Ainsi, elle restera +près de vous." Maurice ne l'avait pas mérité, mais sur une +fillette trop généreuse il continuait d'exercer son prestige +d'autrefois. Là était le péril. Il fallait y prendre garde. Et +tandis qu'elle se promettait d'y veiller, la mère de Jeanne +pensait malgré elle aux autres Roquevillard, aux morts et aux +vivants, si méritants, eux, et si éprouvés. + +Le bruit de l'orchestre parvenait à demi étouffé jusque dans la +chambre. + +--Essuie tes yeux, petite. Doucement. Un peu de poudre. Bien. Tu +es jolie, ce soir. Maintenant, retournons vite au salon. On va +remarquer notre absence. + +--C'est vrai, maman. J'ai promis cette valse. + +Et subitement rassérénée, la jeune fille précéda sa mère dans le +corridor. + +...À cette même heure, Raymond Bercy, que la mort de son ami +Hubert avait bouleversé, faisait les cent pas devant la maison des +Roquevillard. Les toits du Château, couverts de neige, +s'éclairaient vaguement à la lueur des étoiles. La tour des +Archives et le donjon paraissaient veiller comme des sentinelles +sur la ville endormie. Par les quatre fenêtres du cabinet de +travail qu'il connaissait bien, filtrait entre les persiennes une +mince clarté. Là, Marguerite et son père, frappés au coeur une +fois de plus, souffraient ensemble. + +Il eut envie de monter, et il n'osa pas. Son engagement rompu, la +répugnance de ses parents, l'opinion du monde, tous les obscurs +mobiles d'égoïsme le retenaient encore. Mais dans la nuit froide, +au cours de cette promenade qui se prolongea tard, il sentit mieux +son coeur, et que la douleur et la pitié, mieux que la joie, +élargissent l'amour. + + +IV + +LE CONSEIL DE LA TERRE + +Il importait de prendre une décision. Accablé depuis la veille par +la perte de son fils dont il savait, par une pièce laconique et +officielle, qu'il était mort au service de la patrie loin de tout +secours, dans un poste avancé, M. Roquevillard n'avait pas même la +suprême consolation de se rassasier de sa douleur. Hubert, parti +aux colonies pour chercher le danger et relever le nom compromis, +était la dernière victime expiatoire de l'erreur de Maurice +oublieux de la famille. Or, Maurice, le lendemain, comparaissait +aux assises, et l'on se débattait toujours dans les difficultés +voulues de sa défense. Sans doute, le sacrifice du patrimoine ne +pouvait être vain. Sans doute, la réparation du préjudice rendait +l'acquittement sinon certain, du moins probable, et renversait les +chances au profit de l'accusé. Mais cet acquittement même, il ne +fallait pas qu'il fût arraché à la faveur ou à la pitié. Pour +reprendre sa place au foyer, dans la cité, au barreau, pour +continuer une tradition et la transmettre à son tour, le +jeune homme devait sortir du Palais de Justice lavé de tout +soupçon injurieux, déchargé de toute faute contre la loi et contre +l'honneur. Et comment l'obtenir sans prononcer le nom de Mme +Frasne? Il est vrai que M. Bastard, après la vente de la Vigie, +était revenu sur son refus de plaider. + +--ça vous coûte plus cher que ça ne vaut, avait-il dit à son +confrère avec son cynisme professionnel. Mais cette générosité +attendrira les jurés. Ces gens-là, qui tondraient sur un oeuf et +tueraient pour un poirier, pleureront comme des veaux en apprenant +que vous avez vendu votre terre pour désintéresser la victime. Ils +seraient bien capables, à la réflexion, de condamner quand même, à +cause du mauvais exemple que vous donnez, si la belle opération de +M. Frasne, dévoilée à l'audience en argument final, n'était +destinée à les précipiter dans une envie furieuse et favorable. + +Car il estimait peu la justice et l'humanité. Il connaissait le +dossier, il s'offrait. Par sa réputation il s'imposait. À cinq +heures il devait une dernière fois s'entendre dans le cabinet de +M. Roquevillard avec celui-ci et M. Hamel sur les grandes lignes +de sa plaidoirie. Cependant le père de Maurice n'avait pas +confiance dans cet art théâtral et sceptique pour soutenir la +cause de sa race. + +Après le déjeuner auquel sa fille et lui touchèrent à peine, il se +leva pour sortir. Entre ces murs sa douleur trop pesante +l'étouffait. Dehors, il réfléchirait mieux. L'air vivifierait ses +pensées, ses forces épuisées, son énergie vaincue. Comme il +gagnait la porte, Marguerite l'appela: + +--Père. + +Il se retourna, docile. Depuis la mort de sa femme, avant même, +elle était sa confidente, son conseil, la suprême douceur d ses +jours. Le départ du petit Julien, emmené à Lyon par Charles +Marcellaz le lendemain du conseil de famille, les avait laissés +seul en face l'un de l'autre, dans la maison peu à peu vidée. +Cette nuit encore, ils l'avaient passée ensemble presque jusqu'au +matin, à parler d'Hubert, à pleurer, à prier. Quand elle fut près +de lui, il posa lentement la main sur ses beaux cheveux. Elle +comprit qu'il la bénissait tout bas sans parler, et ses yeux, si +vite voilés, si accoutumés aux larmes, se mouillèrent une fois de +plus. + +--Père, reprit-elle, qu'avez-vous décidé pour Maurice? + +--Bastard est prêt à le défendre. À cinq heures il viendra ici +avec M. Hamel. Je vais préparer à l'air mes dernières +instructions. + +--Vous n'avez pas besoin que je vous accompagne? + +--Non, petite. Sois sans inquiétude sur moi. Je travaillerai en +marchant. Nous n'avons pas le loisir d'ensevelir nos morts. Les +vivants nous réclament. + +--Alors moi, je vais à la prison, murmura la jeune fille. + +--Oui, tu _lui_ apprendras le malheur. + +--Pauvre Maurice, comme il va souffrir! + +--Moins que nous. + +--Oh! non, père, autant que nous et plus que nous. Il s'adressera +des reproches. + +--Il le peut. Hubert est parti à cause de lui. + +--Justement, père. Nous pleurons, nous sans retour sur nous-mêmes. +Ne lui dirai-je rien de votre part? + +--Non, rien. + +--Père... + +--Dis-lui... dis-lui qu'il se souvienne qu'il est le dernier des +Roquevillard. + +Il sortit, passa devant le château et gagna la campagne. C'était +un beau jour d'hiver et le soleil brillait sur la neige. +Machinalement, il prit la route de Lyon qui conduisait à la Vigie, +et qui était sa promenade habituelle. Elle traverse le bourg de +Cognin et, après les scieries du pont Saint-Charles, s'engage, +entre les coteaux de Vimines et de Saint-Cassin, contreforts de la +montagne de Lépine et du Corbelet, dans un long défilé qui aboutit +à la passe des Échelles. Parvenu à cet endroit, M. Roquevillard, +absorbé dans sa méditation, suivit à gauche le chemin rural qui +desservait son ancien domaine. Il traversa le vieux pont jeté sur +l'Hyères, mince filet d'eau coulant entre deux bordures de glace +et dont les peupliers et les saules dépouillés ne cachaient plus +le cours. Après un contour il se trouva dans un pli de vallon +désert que fermaient les pentes de Montagnole dont le clocher se +profilait sur le ciel. Mais il ne remarqua pas sa solitude. Au +contraire, il marcha plus allègre et sentit un allégement à sa +douleur. N'était-il pas chez lui, chez lui des deux côtés? Et la +bonne terre ne lui apportait-elle pas le réconfort de sa vieille +et sûre amitié, des souvenirs d'enfance dont elle conservait la +grâce, de tout le passé humain qui l'avait refaite après la +nature? À gauche, ce vignoble aux ceps ensevelis dont il ne +distinguait que les piquets reliés par leurs fils de fer, il +l'avait encore vendangé à l'automne. +À droite, au delà du ruisseau qui sert de limite aux deux communes +voisines, ce coteau dégarni qu'un seul arbre dominait, c'était le +bois de hêtres, de fayards et de chênes qu'il avait acquis de son +épargne pour arrondir sa propriété, et dont il avait ordonné la +coupe. Au bout de la montée il atteindrait la maison qu'il avait +restaurée et dont la: vétusté même témoignait de la durée de la +race et de son goût de la solidité. Il entrerait à la ferme, il +caresserait les enfants, il boirait un petit verre de l'eau-de-vie +qu'il distillait lui-même avec la fermière qui ne redoutait point +l'alcool, et surtout il embrasserait du regard le vaste horizon +dont les formes tourmentées des monts, les plaines fertiles, un +lac lointain composaient les lignes immobiles, et inspiratrices, +puis l'horizon plus restreint de la Vigie et de ses diverses +cultures. + +Ainsi, distrait, il marchait. Sur le sol familier, son pas +reprenait l'allure vive d'autrefois, du temps qu'il se sentait +jeune en dépit des ans puisqu'il était heureux, entouré, appuyé. + +Brusquement, il s'arrêta: + +"Ici, avait-il pensé tout à coup, je ne suis plus chez moi. La +Vigie est vendue. Les Roquevillard n'y sont plus les maîtres. Que +viens-je y faire? Allons-nous-en." + +Et il rebroussa chemin, la tête basse, comme un vagabond surpris +dans un verger. + +Il s'arrêta au ruisseau qui séparait Cognin de Saint-Cassin. Il le +franchit et se trouva, cette fois, sur le morceau de terre qui, +sans lien étroit d'exploitation avec le domaine, n'avait pas été +compris dans l'acte de vente et demeurait désormais sa seule +fortune immobilière. Au bas de la pente il s'arrêta un instant +pour reprendre son souffle, comme une troupe en retraite qui +rencontre un abri. Puis il commença de gravir le coteau, non sans +peine, car il glissait et devait enfoncer sa canne pour se +maintenir. Le sentier, mal frayé, finissait par se perdre tout à +fait. Alors il se dirigea sur l'arbre qui se découpait, solitaire, +au sommet de la colline. C'était un vieux chêne qu'on avait +respecté, non pour son âge ni pour l'effet de sa taille et de son +essor, mais pour un commencement de pourriture qui en avilissait +le prix. Ses feuilles tenaces, toutes resserrées et +recroquevillées comme pour mieux se défendre, refusaient, même +desséchées, de quitter les branches, et leur teinte de rouille, çà +et là, apparaissait sous le givre. Le long de la pente, les troncs +coupés que les bûcherons n'avaient pas eu le temps d'emporter +avant l'hiver gisaient comme des cadavres dans la neige, les uns +vêtus de leur écorce, les autres déjà nus. + +Enfin M. Roquevillard parvint à son but. Il toucha de la main, +comme un ami, l'arbre qui l'avait attiré jusque-là. Et il en +admira la grandeur et la fierté. + +"Tu es comme moi, songeait-il en s'épongeant le front. Tu as vu +frapper tes compagnons et tu demeures seul. Mais nous sommes +condamnés. Le temps sera la hache qui nous abattra bientôt." + +Il s'était un peu attardé en montant. Bien que l'après-midi ne fût +pas avancé, le soleil inclinait déjà vers la chaîne de Lépine. Les +jours en décembre sont si courts, et la proximité de la montagne +les raccourcissait encore. De la colline, il commandait presque le +même horizon que de la Vigie: en face le Signal, en bas la fuite +du val des Échelles, et sur la droite, au fond, après la plaine, +le lac du Bourget, la chaîne du Revard, le Nivolet aux gradins +réguliers. La neige atténuait les contours, confondait les plans, +adoucissait, uniformisait le paysage. Les menaces du soir la +teintaient d'un rose délicat. C'était, sur les choses, comme un +frisson de chair. + +Malgré la pureté du ciel, M. Roquevillard sentit le froid et +boutonna son pardessus. Maintenant que la marche ne l'échauffait +plus, il retrouvait son âge et sa peine. Pourquoi avait-il gravi +ce coteau dont la pente, avec ses arbres abattus qui jonchaient le +sol blanc, lui apparaissait semblable à un cimetière? Venait-il +ici, en face du vieux domaine abandonné après l'effort +conservateur de plusieurs siècles, contempler sa ruine et mener le +deuil de ses espérances? Il pouvait distinguer, de l'autre côté du +vallon, les bâtiments et les terres qui, par héritage, lui avaient +appartenu. La maison qui, l'année précédente, abritait encore +toute la famille rassemblée et joyeuse, était close maintenant, et +jamais plus il n'y rentrerait. + +Sur ce tertre dépouillé, funéraire, le silence et la solitude +l'environnaient. Autour de lui, en lui, c'était la mort. Et comme +un chef vaincu, après la bataille, fait l'appel, il évoqua une à +une ses douleurs: sa femme épuisée, achevée par le chagrin; sa +fille Félicie donnée à Dieu, partie au delà des mers, perdue pour +lui; Hubert son fils aîné, son meilleur fils, frappé en pleine +jeunesse, loin de France, loin des siens; Germaine, fuyant le pays +natal, Marguerite vouée au célibat par sa pauvreté, et le dernier +des Roquevillard, celui de qui l'avenir de la race dépendait, +retenu en prison sous une accusation infamante, menacé d'une +condamnation même après le sacrifice du patrimoine. Vainement il +avait consacré soixante années au culte de la famille. La famille +décimée, accablée par la faute d'un unique descendant, gisait au +pied de la Vigie, comme ces troncs coupés qui trouaient la neige. +À lui, dont la force et la foi robustes promettaient la victoire, +revenait la honte de la défaite. + +Dans son découragement, il s'appuya au chêne comme à un frère +d'infortune. Il eut un long gémissement désespéré, celui de +l'arbre qui, sous les coups répétés de la cognée, oscille tout à +coup et va choir. Le ciel et la terre, aux couleurs calmes, +immobiles, n'entendaient pas sa plainte. Et il se sentit +abandonné. + +Deux larmes coulèrent sur ses joues. C'étaient de ces larmes +d'homme, rares et émouvantes parce qu'elles sont un aveu +d'humilité et de faiblesse. À cause du froid, elles descendaient +lentement, à demi gelées sur la chair sans chaleur. Il ne songeait +pas qu'il pleurait. Il ne le comprit qu'en apercevant une forme +humaine qui, lentement, à son tour, gravissait la pente. Et pour +ne pas être surpris dans sa douleur, il s'essuya les yeux. La +forme noire était une vieille femme qui ramassait du bois mort +pour en faire un fagot. Penchée sur le sol blanc, elle ne le +voyait pas. Quand elle fut près du chêne, elle se redressa un peu +et le reconnut. + +--Monsieur François, murmura-t-elle. + +--La Fauchois. + +Elle s'approcha encore, posa son fardeau, chercha ce qu'elle +pouvait bien dire, et ne trouvant rien, elle se mit à sangloter, +non pas silencieusement, mais tout haut. + +--Pourquoi pleures-tu? lui demanda M. Roquevillard. + +--C'est pour vous, monsieur François. + +--Pour moi? + +--Oui. + +Il n'avait jamais confié sa peine à personne. Sa fierté distante +écartait la commisération. Pourtant, il accepta celle de la +vieille pauvresse, et lui tendit la main. + +--Tu as su mes malheurs? + +--Oui, monsieur François. + +--Le dernier? + +--Oui... par un de Saint-Cassin qui est revenu ce matin de la +ville. + +--Ah! + +Ils se turent, puis la Fauchois recommença de se lamenter à haute +voix. Le silence dans la douleur est contraire aux natures +primitives. + +--M. Hubert, si gaillard, si jeunet, et gentil avec tout le +monde... À la cuisine il venait regarder les plats et riait avec +nous... Et Madame... Madame, c'était une sainte du bon Dieu. Tout +ça, monsieur François, c'est de la graine de paradis. + +M. Roquevillard, immobile, muet, enviait les morts qui se +reposaient. Déjà la Fauchois, bavarde, reprenait: + +--Et M. Maurice, on vous le rendra? + +Et tout bas, avec cette peur de la justice, fréquente dans le +peuple, elle ajouta: + +--C'est demain qu'il passe. + +Il la vit se signer comme pour implorer le secours divin. +Involontairement il se souvint de la fille de cette femme qui +avait été condamnée pour vol, et il s'en informa avec douceur, car +son âme éprouvée ne connaissait plus le mépris: + +--Et ta fille, en as-tu de bonnes nouvelles? + +--Elle m'est revenue, monsieur François. + +--Elle a bien fait. + +--Oh! elle n'y a pas de mérite. C'est la nécessité. Elle est +revenue de Lyon toute malade. Elle ne veut pas guérir. + +--Qu'a-t-elle? + +--C'est à la suite de ses couches. + +--De ses couches? S'est-elle mariée? + +--Non, monsieur François. Seulement elle a un enfant. Un petiot +mignon et vif qui frétille tout le long du jour. Je ne voulais pas +le voir, cet ange. Vous comprenez, à cause de la honte. Et quand +je l'ai vu, d'une risette il m'a tourné les sangs. Maintenant, +c'est tout mon plaisir. + +--Est-ce une fille? + +--Une fille? Vous voulez dire un garçon, un gros garçon bien dodu. + +--C'est bien des charges pour toi. + +--Pour sûr. Mais quand je rentre, je vois ce gosse qui biberonne +et ça me fait l'effet d'un verre de votre vin. Une chaleur et du +goût à vivre. + +--Tu es déjà vieille pour travailler. + +--Justement. Je ne suis plus bonne qu'à ça. + +Ainsi, de sa misère même, elle tirait des consolations, et le +malheur apportait à ses derniers jours un suprême intérêt. +Distrait de son propre chagrin par ce récit, M. Roquevillard +admira la pauvre femme qui, sans le savoir, lui donnait un exemple +de pardon et de courage. Elle se pencha pour recharger son fagot +sur l'épaule. + +--Au revoir, monsieur François. + +--Où vas-tu? + +--À Cognin, porter mon bois au boulanger. + +--Attends. + +Il voulut, pour l'assister dans sa détresse, lui donner une pièce +de cinq francs, mais elle refusa. + +--Prends, te dis-je. + +--Monsieur François, maintenant, la Vigie, ce n'est plus à vous, à +ce qu'ils racontent. + +Le front de l'avocat se rembrunit. + +--Non, la Vigie n'est plus à moi. Prends tout de même. Cela me +portera bonheur. + +Elle comprit qu'elle l'humilierait par un refus et tendit la main. +Elle descendit la pente en pliant sur les jambes à chaque, pas +afin de ne pas glisser. Il la regarda qui diminuait jusqu'à n'être +plus qu'un point noir dans le fond du val. Et il se retrouva seul, +mais différent. Cette pauvresse venait de lui rendre au centuple +le secours d'énergie qu'il avait pu lui donner l'année précédente +aux vendanges. + +Le soir, pendant ce colloque, était venu. Il se faisait dans la +nature immobile et comme figée sous la neige, ce recueillement +solennel et mystérieux qui précède la fuite du jour. Les contours +des montagnes se fondaient avec le bord du ciel pâle. Aucun bruit +ne troublait le silence, plus impressionnant dans son indifférence +que le déchaînement d'une tourmente. + +Au bas de la colline, le petit ruisseau glissait sournoisement +sous une mince couche de glace qui, rompue, se reformait. La +terre, d'une seule teinte, paraissait ensevelie dans sa blancheur, +comme un joyau dans l'ouate. + +M. Roquevillard fixait la Vigie fermée, déserte, veuve de la race +qui l'avait conquise. Cette vue l'attirait, le fascinait. La +Fauchois avait réveillé en lui l'instinct de lutte, éloigné de lui +le désespoir. Le chef de famille écartait la douleur pour songer à +l'enfant dont il avait la charge. Il cherchait un moyen de le +sauver. Mais son regard, qui implorait comme une supplication, se +heurtait à cet enveloppement froid et cruel de l'espace clair et +sans paroles, sans aucune de ces paroles que prononcent les +saisons de vie, le printemps, l'été, et l'automne même. Comment +défendre son fils avec le seul passé? Quel concours attendre de la +terre abandonnée, de la race descendue au tombeau? Et tout haut, +il répéta les mots que M. Bastard lui avait dits en lui apprenant +que l'accusé refusait de discuter l'accusation: + +--On ne plaide pas avec les morts. + +Le soleil qui touchait la ligne de faîte jeta son dernier éclat. +Aux pentes des monts, la neige accumulée parut tressaillir sous +ses feux, et comme réveillée d'une léthargie s'empourpra. Enfin, +l'horizon immobile s'animait sous la lumière. Silencieux et +immaculé, il consentait à sentir la vie et à l'exprimer. La terre +frémissante se séparait nettement du ciel dont le bleu pâle se +tintait de mille nuancés où dominait l'or. Et plus près, le givre +qui recouvrait les arbres et les buissons refléta les rayons du +couchant comme ces pierres qui résument en un tout petit espace la +clarté des lustres. + +Les yeux fixés sur la Vigie, M. Roquevillard assistait à ce +phénomène de résurrection. Aux caresses du soir, pour quelques +instants la nature renaissait. Le sang de nouveau circulait sur +son visage de marbre. Le long des vignes, au sommet du coteau +atteint plus directement par les flèches presque horizontales du +soleil, au lieu d'un terrain uniforme dans sa blancheur, le +propriétaire dépossédé distinguait maintenant, reconnaissait les +mouvements du sol qui lui rappelaient l'emplacement des cultures, +et voici que de-ci, de-là, les arbres, --hauts peupliers calmes et +fiers comme des palmes droites, tilleuls aux branches en fusées, +minces bouleaux, châtaigniers massifs, délicats arbres fruitiers +aux membres chétifs et pourtant si experts à porter leur charge,-- +tout à l'heure anonymes et brouillés, lui parurent surgir comme +des personnages. + +Et il ne sentit plus son isolement, car il nomma ces fantômes. +Avec une émotion croissante, il évoqua toutes les générations +successives qui avaient défriché ces terres, bâti cette maison de +campagne, cette ferme, ces rustiques, fondé ce domaine depuis la +première blouse du plus ancien paysan jusqu'aux toges du Sénat de +Savoie, jusqu'à sa robe d'avocat. Le plateau qui s'étendait à sa +hauteur, en face de lui, était occupé comme un fort, par la chaîne +de ses ancêtres qui, avec le blé, le seigle, l'avoine, et les +vergers et les vignes, avaient implanté sur ce coin de sol une +tradition de probité, d'honneur, de courage, de noblesse. Et comme +les produits du patrimoine en répandaient au loin la réputation, +cette tradition rayonnait sur la cité que là-bas, au fond du +cirque de montagnes, l'ombre commençait d'envahir, sur la province +qu'elle avait servie, protégée, illustrée +même à certaines heures historiques, et jusque sur le pays dont la +force était faite de la continuité et de la fermeté de ces races- +là. + +Et il répéta pour la seconde fois: + +"On ne plaide pas avec les morts." + +Mais il ajouta aussitôt: + +"Avec les morts, non, mais avec les vivants. Ils sont là, tous. +Pas un ne manque à l'appel. La terre s'est ouverte pour les +laisser passer. Ce vallon qui nous sépare, je le franchirai. Je +veux les rejoindre." + +Et il mesura le creux du val déjà noir, comme si tous ces fantômes +s'y étaient massés. + +L'ombre s'emparait de la nature. Déjà toute la plaine lui +appartenait. Elle montait. Les montagnes la défiaient encore, et +spécialement le Nivolet en étages qui, faisant face au couchant, +on recevait toute la flamme, et dont la neige pourpre et violette +semblait échauffée comme un métal en fusion. + +Penché vers le bas de la colline, M Roquevillard suivait cet +effort. Et tout à coup, il tressaillit de tout son être. Avec +l'ombre, les ombres montaient, toutes les ombres. Elles avaient +quitté la Vigie, elles venaient. Tout à l'heure c'étaient elles +qu'il avait vues groupées au fond du vallon. Elles lui apportaient +leur présence, leur assistance, leur témoignage. Il y en avait sur +toutes les pentes. +C'était comme une armée qui se ralliait autour de son chef debout +au pied du chêne. Et quand toute l'armée fut rassemblée, il +l'entendit qui lui réclamait la victoire: + +"Nous avons travaillé, aimé, lutté, souffert, non point dans un +dessein personnel, pour un but atteint ou manqué par chacun de +nous, mais à une fin plus durable et qui nous dépassait, en vue de +la famille. Ce que nous avons réservé pour le fonds commun, nous +te l'avons confié pour le transmettre. Ce n'est pas la Vigie. Une +terre s'acquiert avec de la sueur et de l'ordre. C'est l'âme de +notre race que tu portes en toi. Nous avons confiance en toi pour +la défendre. +Que parlais-tu, dans ton désespoir, de solitude et de mort? De +solitude? Compte-nous et dis-nous d'où tu viens. De mort? Mais la +famille est la négation de la mort. Puisque tu vis, nous sommes +tous vivants. Et quand tu nous rejoindras à ton tour, tu revivras, +il faut que tu revives dans tes descendants. Vois: à cet instant +décisif, nous sommes tous là. Soulève ta douleur comme nous avons +soulevés la pierre de nos tombes. C'est toi, entends-tu, à qui est +réservé l'honneur de défendre, de sauver le dernier des +Roquevillard. Tu parleras en notre nom. Après ta tâche accomplie, +tu pourras nous rejoindre dans la paix de Dieu..." + +M. Roquevillard, de la main, s'appuya au chêne. L'ombre assiégeait +le Nivolet dont le gradin supérieur que surmonte une croix +flamboya encore avant de s'éteindre. Alors il connut un grand +calme intérieur et accepta la mission qu'il recevait du passé. + +"Maurice, ton défenseur, ce sera moi... Et je ne prononcerai pas +le nom de Mme Frasne." + +Comme il abandonnait l'arbre, il considéra l'emplacement qu'il +quittait: + +"Là, pensa-t-il, je rebâtirai... Moi ou mon fils." + +V + +LES FIANÇAILLES DE MARGUERITE + + +La mort d'Hubert avait bouleversé Maurice et rompu l'orgueil qui +l'isolait encore de la famille. Marguerite revenait de lui porter +la triste nouvelle à la prison. Dans la rue elle marchait sans +rien voir, enfermée dans sa peine. Dès la porte, elle demanda à sa +domestique: + +--Monsieur est-il rentré? + +Avec cette force de résistance contre la douleur morale qui est +moins exceptionnelle chez une femme que chez un homme et qui lui +permettait de consoler au lieu de s'abandonner, après son frère +elle courait soutenir son père. + +--Pas encore, mademoiselle, lui fut-il répondu. + +Elle s'étonna et s'inquiéta: + +--Pas encore? + +Cependant, elle était demeurée longtemps à la prison. Le soir +venait. M. Roquevillard n'était sorti que pour une courte +promenade. Il attendait à cinq heures MM. Hamel et Bastard avec +lesquels il devait prendre les dernières dispositions en vue de +l'audience du lendemain. Cette absence prolongée, en de telles +circonstances, était singulière. + +Déjà la servante ajoutait: + +--Mais il y a au salon un monsieur qui a demandé à voir +mademoiselle. + +--Moi? + +--Oui, mademoiselle. + +--Qui est-ce? + +--Il a bien dit son nom. Je ne l'ai pas retenu. Un docteur. + +C'était une fille de la campagne, peu acclimatée encore, et peu +familiarisée avec les figures et les noms de la ville. + +--Il ne fallait pas le recevoir, Mélanie, dit Marguerite sur un +ton de reproche. Un jour comme aujourd'hui. + +--Bien oui, mademoiselle, je pensais bien. Il n'a pas voulu s'en +aller. Il a une commission à faire à mademoiselle. + +Marguerite entra au salon à contre-coeur en gardant son chapeau et +son voile de deuil afin d'inviter l'importun au départ. Elle s'y +trouva en face de Raymond Bercy. Aussi ému que la jeune fille, il +murmura: + +--Mademoiselle... + +Elle eut un mouvement de recul qu'il surprit et, d'une voix +suppliante, il tenta de la retenir: + +--Mademoiselle Marguerite, pardonnez-moi d'être venu. J'ai appris +hier soir votre malheur. Alors... + +--Monsieur, dit-elle en s'avançant. + +Ce seul mot, prononcé avec fermeté, le rejetait à distance, lui +refusait le droit de la plaindre. Comme son père, elle écartait la +pitié. Déconcerté, son ancien fiancé baissa la tête, et garda le +silence. Plus doucement, elle 'reprit: + +--Pourquoi, monsieur, insister pour me voir... aujourd'hui? + +Il releva les yeux sur elle et, l'implorant humblement du regard, +il soupira: + +--Parce que demain, il serait trop tard. + +--Trop tard? demain? Vous avez quelque chose à me dire? S'agit-il +de Maurice? + +Elle s'oubliait elle-même et ne songeait pas qu'elle pût être en +cause. Tout lien n'avait-il pas été rompu entre elle et Raymond +depuis un an, du jour où, chez Mme Bercy, elle n'avait pas craint +de briser ses fiançailles pour défendre l'honneur de son nom? Le +jeune homme n'avait rien tenté pour reconquérir son affection et +sa promesse. Les événements s'étaient précipités comme la tempête: +la dénonciation de M. Frasne, la mort de Mme Roquevillard, la +condamnation de Maurice par contumace, la honte et la ruine de la +famille, et, dernière cruauté du sort, la perte de l'aîné, réserve +de l'avenir. C'était plus qu'il n'en fallait pour justifier +l'abandon, l'éloignement, l'oubli. Le privilège du malheur n'est- +il pas de faire le vide? Elle avait dévoré dans la solitude ses +larmes et son affliction. Elle en avait jalousement épuisé +l'amertume sans la partager. De quel droit celui-ci revenait-il +maintenant lui imposer son inutile présence et son inactive +sympathie? Mais sans doute une autre cause le déterminait à cette +démarche. Il savait quelque chose peut-être qui intéressait la +défense de l'accusé. À ce titre, à ce seul titre elle l'excusa +d'avoir forcé la consigne et de s'être introduit dans la maison. + +Il ne se pressait point de s'expliquer. Visiblement il était sous +l'empire d'un grand trouble intérieur. + +--Parlez, monsieur. + +D'une voix blanche, il répondit: + +--Il ne s'agit pas de Maurice. + +--Alors? + +Elle fit un pas vers lui, et repoussa le voile qui gênait ses +mouvements et la dissimulait à demi. Ainsi rapprochée, droite et +rigide, elle lui parut plus distante encore. Entre la robe et la +coiffure noires, le visage ressortait si pâle, avec les yeux +meurtris et les lèvres minces comme un unique trait rouge, que la +sentant lointaine et douloureuse, craignant de ne la pouvoir +fléchir et avide de lui porter le secours de sa tendresse +passionnée, il retint ses larmes, appela tout son courage à lui, +et commença en balbutiant, puis d'une voix qui peu à peu se +raffermit: + +--Mademoiselle, écoutez-moi. Il faut que vous m'écoutiez. Après, +vous me comprendrez et vous me pardonnerez. Je devais vous parler, +vous parler aujourd'hui. Votre douleur, je la respecte, je la +ressens. Ne protestez pas, je, vous en prie. Vous ne pouvez pas +m'empêcher de sentir votre peine. Je souffre aussi, moi, depuis le +jour... Et ma souffrance me permet de mieux connaître celle des +autres. Je vous aimais. Ah! ne m'arrêtez pas. Laissez-moi finir. +Oui, je vous aimais. Je n'envisageais mon avenir qu'avec vous. +Mais je rencontrais chez moi tant d'opposition, tant d'obstacles, +à cause... à cause de votre frère. Ma mère, qui est si bonne au +fond, cède à tous les préjugés. +Mon père songeait à ma carrière. Il est homme de science, il vit +dans son cabinet, ou bien auprès de ses malades. À la maison, il +ne gouverne pas. Et moi... Ah! non, je ne veux pas continuer +d'accuser les autres pour atténuer ma faute. J'ai été lâche, +abominablement lâche. Mais j'en ai été bien puni. Je ne vous ai +pas défendue, je n'ai pas su vous défendre. + +À plusieurs reprises, du geste, elle avait tenté de l'interrompre. +Redressée et inconsciemment dédaigneuse, elle le regardait en +face. Elle montrait dans l'action cet air de hauteur naturel aux +Roquevillard et qui leur avait valu tant d'ennemis. Mais elle le +corrigeait par la mélancolie voilée des yeux et par l'expression +mystique qu'elle tenait de sa mère: + +--Je ne vous avais pas demandé de me défendre, répondit-elle +simplement. + +--C'est vrai, Marguerite... + +Il abandonnait, dans l'émotion, les formules de politesse, et +l'appelait comme autrefois, du temps qu'il était son fiancé. + +--Et même, ajouta-t-il, je vous en voulais de votre mépris. + +--Je ne méprise personne, monsieur. + +--Vous m'avez tant blessé, rien qu'en me regardant, ce jour où +vous m'avez rendu ma parole. Vous avez été si dure... + +--Dure, moi? + +Elle prononça presque à mi-voix ces deux mots, estimant inutile +toute réplique, et révoltée intérieurement d'une telle injustice. + +--Oui, reprit-il, je ne comprenais pas encore qu'il convient +d'être fier dans le malheur. Je vous maudissais, mais j'avais le +coeur brisé. Et je vous accusais, au lieu d'avouer la misère de +mes doutes, de mes craintes, et mon souci mesquin de l'opinion. +J'ai bien changé, je vous le jure. Maintenant je vous admire, je +vous vénère, je vous adore. Si. +Ne dites rien: laissez-moi achever. J'ai essayé de vous oublier. +Mes parents ont voulu me marier ailleurs, m'établir, comme ils +disent. Je n'ai pas pu. Je n'aime, je ne puis aimer que vous. + +--Je vous en prie, monsieur. + +--Le peu de bien que je puis faire, c'est vous qui en êtes la +cause. Petit à petit, je m'élèverai jusqu'à vous. Les hommes comme +moi, tous les hommes sont flottants entre le bien et le mal, entre +le dévouement et l'égoïsme. Ils ne réfléchissent pas, ils sont +entraînés par toute la médiocrité de la vie. + +Mais il suffit parfois d'un élan pour qu'ils se dépassent. Votre +amour m'a donné cet élan, Marguerite. + +Il s'arrêta, attendant un mot d'espoir. Elle baissait les yeux, et +le voile qu'elle ne retenait plus retombait sur l'épaule, +projetait un peu d'ombre sur l'un des côtés du visage. Il murmura +comme une prière: + +--Marguerite, rendez-moi votre parole. Acceptez de devenir ma +femme... Je vous aime. Pour toute votre douleur, je vous aime +davantage. + +Il la vit toute frissonnante, mais sans hésiter elle répondit: + +--C'est impossible. Ne me demandez pas cela. + +Interloqué par ce refus quand un reste de vanité le persuadait +encore de la générosité de sa démarche, il eut comme un cri de +détresse: + +--C'est le bonheur de ma vie et je ne vous le demanderais pas? + +Alors elle vint à lui et sa voix prit une douceur nouvelle pour +lui dire: + +--Une autre femme vous donnera ce bonheur. J'en suis sûre. Je le +désire pour vous. + +--Il n'est pas d'autre femme que vous à mes yeux. + +--Non, non, c'est impossible. Ne me tourmentez pas. + +--Impossible, pourquoi, Marguerite? Pourquoi me décourager? Vous +ne m'aimez pas. Un jour, peut-être, je saurai me faire aimer de +vous. Vous secouez la tête? Oh! mon Dieu! m'écarterez-vous sans +une raison? + +Elle parut chercher, hésiter, prendre un détour. Anxieux, il +guettait sa réponse: + +--Je ne suis plus la jeune fille que j'étais l'an dernier. + +--Je ne comprends pas. + +--Je n'ai plus de dot. + +--C'était cela? Marguerite, je ne mérite plus que vous me traitiez +ainsi. Il y a en vous, dans vos yeux, comme une clarté de vie qui +rayonne. En vous regardant, je sens mon courage, un désir de bien, +et le dédain, l'oubli de toutes les pauvres satisfactions que +peuvent distribuer les choses matérielles. Auprès de cela que vous +me donnez et qui sera ma force, qu'est-ce que la fortune? + +--Et si demain... + +Comme elle n'achevait pas sa phrase, il répéta: + +--Si demain? + +--Si demain un plus grand malheur nous atteignait, si demain mon +frère Maurice était condamné? + +--Je suis venu aujourd'hui à cause de cette menace. Je voulais +revendiquer l'honneur d'assister votre père demain aux assises +comme un fils. Il me fallait vous rencontrer aujourd'hui. + +--Ah! murmura-t-elle interdite. + +Par cette seule exclamation il comprit que toute l'indifférence +qu'elle lui témoignait tombait enfin. Sur ce visage pâle dont il +suivait toutes les expressions, il avait distingué subitement la +sympathie, la gratitude, peut-être davantage encore. Le bonheur +était là, incertain, voilé, mais présent. Et cette présence +agitait son coeur. + +Marguerite le fortifia dans cet espoir en lui tendant la main: + +--Je vous remercie, Raymond, dit-elle sans craindre de l'appeler +par son nom, comme autrefois. Je suis touchée, profondément +touchée. + +Ce n'étaient pas tout à fait les paroles qu'il attendait d'elle. +Il la considérait dans une extase inquiète, suppliante. Comme elle +se taisait, il murmura timidement: + +--Pourquoi me remercier puisque je vous aime? Il me semble que +vous aimer c'est valoir mieux... + +Et il ajouta comme un soupir: + +--Marguerite, vous voulez bien être ma femme? + +Il lut sur le beau visage exsangue la compassion et la douleur. + +--Raymond, je ne puis pas. + +--Vous ne pouvez pas? Alors... alors vous en aimez un autre. + +--Oh! mon ami. + +--Oui, vous en aimez un autre. Un autre qui n'a pas été lâche +comme moi, qui a su vous deviner, vous comprendre, vous mériter, +tandis que moi j'ai perdu mon bonheur par ma faute. C'est juste, +mais cela fait mal quand on aime. + +Il eut un sanglot déchirant. + +--Raymond, dit-elle tremblante. Je vous en prie, ne parlez pas +ainsi. + +--Je ne vous accuse pas. C'est moi le coupable. Et votre bonheur +m'est plus cher que le mien. + +--Raymond, écoutez-moi. + +Vaincu, l'âme défaillante, il s'était laissé choir brusquement sur +un fauteuil, et se cachant la tête dans les mains, il ne craignait +pas, en pleurant, de donner le spectacle de sa faiblesse. D'un +geste rapide, elle ôta sa coiffure, comme une garde-malade se +libère de vêtements inutiles pour mieux remplir ses fonctions, et +lui prenant les mains, elle les écarta d'autorité. + +--Regardez-moi. + +Elle commandait, non pas impérieusement à la façon de son père, +mais avec une persuasive douceur. Elle ne se contraignait plus, +elle ne se tenait plus sur la défensive, elle venait à lui en +toute simplicité. Machinalement il subit son ascendant et lui +obéit. Sitôt qu'il l'eut regardée, en effet, il cessa de se +plaindre. La jeune fille était transfigurée. Le regard extatique +semblait illuminer sa pâleur. Elle resplendissait d'une expression +surhumaine, l'expression de ceux qui, au delà des agitations et +des passions, mouvant témoignage de notre vie, ont rencontré la +paix. Elle portait, vivante, la sérénité que l'on voit au visage +des morts qui se sont endormis dans le Seigneur. Il n'y avait plus +trace de douleur sur ses joues exsangues, dans ses yeux meurtris, +mais un calme profond, inaltérable, presque effrayant. + +--Marguerite, qu'avez-vous? implora-t-il avec angoisse, comme on +arrête d'un cri son compagnon qui court à l'abîme. + +Elle répéta: + +--Raymond, écoutez-moi. Oui, j'en aime un autre... + +--Ah! je savais bien. + +--Un autre dont vous - ne pouvez pas être jaloux. Je ne me +marierai pas, je ne serai la femme de personne. Je suivrai une +autre voie. Pourtant, je suis si imparfaite que tout à l'heure, +lorsque vous me parliez, j'éprouvais de la fierté. Je suis +orgueilleuse encore. C'est un défaut de chez moi. Mais nous avons +été si éprouvés qu'il fallait bien se raidir un peu. + +Un frêle sourire se dessina au coin de sa bouche, puis disparut, +comme pour ne pas modifier la pureté des traits immobiles. Elle +reprit, tandis qu'il se taisait, subjugué par la puissance +mystérieuse qui se dégageait d'elle: + +--Non, je n'oublierai pas que vous avez choisi l'heure de ma plus +grande détresse pour venir à moi. + +Comme un enfant, il se lamenta. + +--Je vous aime. + +--Il ne faut plus m'aimer, Raymond. Avant le vôtre, j'ai entendu +un autre appel. Je vais vous révéler un secret que nul ne connaît, +pas même mon père. Je n'hésite pas à vous le confier. Gardez-le- +moi. Quand j'ai perdu ma mère, j'ai promis à Dieu de la remplacer +à notre foyer que le malheur avait ravagé. + +--N'avez-vous pas empli votre rôle? + +--Il n'est pas terminé. + +--Le mariage vous empêcherait-il de le remplir? Nous ne +quitterions pas Chambéry. + +--On ne se donne pas à demi, Raymond. J'ai renoncé à mon bonheur +personnel. Et du jour où j'y renonçai, je me sentis une grande +force. + +Il eut, pour protester, un sursaut de violence. + +--Mais c'est insensé, Marguerite. Vous n'avez pas le droit de vous +oublier ainsi vous-même. Après votre père, vous vivrez. Votre +frère, acquitté demain, se fera sa vie sans vous. À quoi bon vous +sacrifier pour de vains scrupules? + +--Mon père a été frappé au coeur. Mon frère est toujours en +danger. Ne m'ôtez pas une part de mon courage en me disant que je +leur suis inutile. + +Raymond cessa de lutter. Une intuition qui lui venait de +l'expression de Marguerite plus encore que de ses paroles +l'avertissait de la défaite. Pourtant, il essaya de retarder cette +défaite, et d'une voix attendrie et timide, il implora un délai. + +--Et si je vous attendais, me repousseriez-vous? Si je vous +demeurais fidèle jusqu'à ce que, votre oeuvre de famille +accomplie, vous consentiez à venir à moi? Je vous aime tant que +plutôt que de vous perdre je saurais être patient. Ce serait cruel +et doux ensemble. Ne le voulez-vous pas? + +À cette proposition héroïque et romanesque, les yeux de la jeune +fille cessèrent un instant de répandre leur rayonnement. La +découvrant plus humaine, il crut qu'elle se rapprochait de lui, et +il en conçut un nouvel espoir que les premiers mots de sa réponse +dissipèrent: + +--Non, Raymond, je n'accepterai jamais de fonder mon avenir sur +votre douleur. C'est impossible. Vous ne m'avez pas entièrement +comprise. Je me suis donnée à Dieu. Ne cherchez pas à me +reprendre. + +--Ah! Marguerite. + +--Se donner à Dieu, c'est se donner à tous ceux qui souffrent. + +--Je comprends, maintenant. Vous voulez entrer en religion. + +--Je ne sais pas encore. Il y a bien des manières de servir Dieu. +Ce que je vous dis, ne le révélez à personne. Vous pleurez. Ne +pleurez pas, Raymond, Dieu vous consolera, comme il m'a consolée. + +--Non, pas moi. + +Et entre deux sanglots, il l'interrogea: + +--Qu'allez-vous faire? + +--Tant que mon père vivra, je l'assisterai. Tant que Maurice aura +besoin de moi, je l'aiderai. Au lit de mort de ma mère, je l'ai +promis. Après, je consacrerai mes forces aux malheureux, aux +vieillards, ou bien aux enfants qui n'ont pas de parents. Peut- +être tiendrai-je une école pour les petits pauvres. Je ne sais +pas. Je ne puis pas savoir. Il ne faut pas vouloir trop presser +l'avenir. Il vient de lui-même. Vous voyez: maintenant vous +connaissez tous mes secrets. + +--Et moi, murmura-t-il, que deviendrai-je? Vous pensez à soulager +toutes les misères et vous oubliez la mienne. + +--Raymond! + +--Je suis plus malheureux que les plus misérables. Eux, du moins, +n'avaient pas entrevu leur bonheur, et moi, je suis précipité de +si haut. + +--Non, ne me regrettez pas. Je n'étais pas destinée au mariage. +Dieu m'en a avertie, un peu rudement. À vous il a réservé sans +doute une autre femme qui vous rendra plus heureux. + +-Vous ne ressemblez à aucune autre femme, Marguerite. Vous n'êtes +pas de celles qu'on oublie. Vous n'êtes pas de celles qu'on +remplace. + +L'ombre envahissait le salon avec le soir. Et dans cette ombre où +les contours de la robe noire se confondaient, le visage diaphane +de la jeune fille gardait comme un reste de lumière. Mais cette +lumière animait à peine la pureté des traits et leur pâleur. Il +eût semblé qu'en touchant la joue, on eût craint de sentir, au +lieu de la chaleur de la vie, le froid de la pierre. + +--Si, dit-elle, vous m'oublierez. Il le faut, et puis je le +désire. + +Il la regardait avec découragement, comme un voyageur contemple la +cime qu'il n'atteindra pas. + +--Vous ne pouvez rien sur mon souvenir. + +--Alors, souvenez-vous de moi sans amertume, comme d'une soeur +perdue. + +--Non, Marguerite, pas sans amertume. Vous m'aviez élevé la +pensée, le coeur. Maintenant, je vais retomber. + +Elle s'émut de cette parole, et ce fut d'un ton grave, presque +solennel, qu'elle répondit: + +--Si vous m'avez aimée, Raymond, si vous n'avez aimée vraiment, +vous me donnerez la joie suprême de penser que ma vocation, à vous +non plus, n'aura pas été inutile. Vous ne pouvez pas être +désespéré de mon refus: il ne vous atteint pas. Il ne peut ni vous +blesser ni vous amoindrir. Mon souvenir doit vous être doux et non +pas nuire à votre vie. Car je vous ai aimé, mon ami. Je voyais +s'approcher en paix le jour de notre mariage. Et la paix, c'est la +confiance de l'âme, c'est la sécurité de l'avenir. Un orage +imprévu nous a séparés. J'y ai discerné l'appel de Dieu. S'il n'a +pas voulu que je vous apporte le bonheur, s'il vous a éprouvé à +votre tour, laissez-moi croire que cette épreuve même vous +fortifiera, vous grandira, vous ennoblira. Si, tout imparfaite que +je suis, j'ai servi à votre élévation, ne me dites pas que vous +retomberez. Je prierai tant pour vous. + +Absorbée dans sa supplication, elle, ne le vit pas qui, d'un lent +mouvement, avait fléchi le genou devant elle, mais elle sentit +tout à coup les lèvres du jeune homme sur sa main: + +--Que faites-vous, Raymond? Relevez-vous, je vous en prie. + +Elle le regardait à ses pieds, surprise de la résolution nouvelle +qu'elle lui découvrait. Il n'avait plus la figure tourmentée et +douloureuse, seulement sérieuse et triste. Il avait subi, malgré +lui, l'influence de fermeté et de pacification qu'exerce la foi +jusque sur les autres. + +--Je n'étais pas digne de vous, murmura-t-il. Mais je vous aimais +tant. + +--Relevez-vous, je vous en prie. + +Et, relevé, il lui rendit ce dernier hommage: + +--Aucun homme ne vous méritait. C'est ma consolation. + +Elle détourna la tête, comme pour repousser les louanges: + +--Non, mon ami, ne me parlez plus ainsi. + +Le sacrifice était achevé. Ils en éprouvèrent comme une sensation +physique, et ils se turent. Pendant ce silence oppressant, chargé +de mélancolie, la servante entra dans la pièce qui s'obscurcissait +tout à fait. Elle eut quelque peine à découvrir sa maîtresse dont +la silhouette se mêlait à l'ombre. + +--Mademoiselle, appela-t-elle. + +--Q'y a-t-il, Mélanie? + +--Ces messieurs sont arrivés. + +--Ah! Vous les avez introduits dans le cabinet de Monsieur? + +--Oui, mademoiselle. + +--Et Monsieur n'est pas rentré encore? + +--Non, mademoiselle. + +--Priez-les d'attendre quelques instants. Monsieur va rentrer. + +Ce retard inexplicable devenait inquiétant. Raymond Bercy devina +que la pensée de la jeune fille s'éloignait de lui. + +"Déjà"! songea-t-il. + +Tout à l'heure, du moins, quand elle écartait doucement son amour, +il occupait cette pensée et ce coeur. La douleur même qu'elle lui +causait, le rapprochait d'elle, lui était chère puisqu'elle +émanait d'elle. Il la regarda une dernière fois, avec des yeux +désespérés, comme pour mesurer toute l'étendue de sa perte et +lever l'empreinte de son souvenir. Et se décidant, il murmura: + +--Adieu, Marguerite. + +Elle lui tendit la main. + +--Adieu, mon ami. Allez en paix. Dans mes prières de chaque jour, +je joindrai votre nom à ceux de ma famille. Vous le voulez bien? + +--Merci. J'avais conçu un grand espoir, et je l'ai moi-même brisé. + +De sa voix grave, elle répondit: + +--Dieu l'a voulu, et non pas nous. Que Dieu vous garde. + +Il s'inclina et il partit. Demeurée seule, elle se cacha le front +dans les mains, puis se redressa. Elle se rendit dans le cabinet +de son père où elle invita MM. Hamel et Bastard à patienter +quelques minutes encore; puis, comme l'anxiété l'étreignait de +plus en plus, elle se disposa à sortir quand elle entendit la clef +qui grinçait dans la serrure. Elle se précipita vers la porte: + +--Père, c'est vous, enfin! + +M. Roquevillard, qui avait marché vite, s'essuya le front en sueur +malgré le froid. + +--Marguerite, ces messieurs sont venus? + +--Ils vous attendent. + +--Bien, j'y vais. + +Dans le corridor éclairé, ils se trouvaient face à face. Après +s'être quittés dans la débilité morale et le découragement, ils +s'étonnèrent de rencontrer sur le visage l'un de l'autre une +sortie de sérénité victorieuse de la douleur et de la crainte, +l'illumination spirituelle que donne la confiance. L'un avait +entendu l'appel du passé venu du fond permanent des générations, +et l'autre la voix de Dieu. + + +VI + +LE DÉFENSEUR + + +Lorsque M. Roquevillard entra en coup de vent dans son cabinet de +travail, ses deux confrères qui discutaient se levèrent +immédiatement et s'avancèrent à sa rencontre. Ils ne purent +dissimuler leur surprise en découvrant, au lieu d'un homme abattu +par le désespoir à la suite du décès de son fils aîné, le +Roquevillard d'autrefois, celui qu'on redoutait à la barre, que +l'on appelait dans les délibérations difficiles et orageuses pour +la netteté de son jugement et l'autorité de ses résolutions, et +dont on supportait malaisément parfois le caractère dominateur +comme le regard perçant. + +--Je vous ai fait attendre, leur dit-il avec cette aisance qui +dispense de s'excuser. + +En sa présence, M. Hamel, dont la couronne de cheveux blancs, les +traits fins, la distinction un peu guindée composaient un ensemble +vénérable, et M. Bastard qui, la barbe étalée sur la poitrine et +la tête inclinée en arrière, s'imposait en tous lieux au premier +rang, semblèrent néanmoins reconnaître un chef, l'un de bonne +volonté, l'autre malgré lui. Leurs indices de supériorité +s'effaçaient devant d'autres signes incontestables. + +--Mon ami, murmura le vieillard la main tendue. + +--Mon cher confrère, formula son collègue. + +Et ils lui adressèrent leurs condoléances, l'un cordialement et +avec émotion, l'autre en termes banals. + +--Oui, répondit leur hôte, en les arrêtant d'un geste. Il ne me +reste plus qu'un fils. Celui-là je le sauverai, je veux le sauver. +Et voici ce que j'ai décidé. + +Ce dernier conseil devait précisément être tenu entre les trois +avocats afin d'arrêter d'une façon définitive le plan de la +défense. Et voici que l'avis d'un seul prévalait à l'avance, sans +consultation. + +--Ah! s'exclama le bâtonnier que subjuguaient tant de confiance et +de fermeté. + +--Décidé? répéta d'un air de doute M. Bastard, partagé entre le +respect du deuil et le sentiment de son importance. + +Tranquillement, de sa voix rajeunie, M. Roquevillard dévoila sans +retard en deux mots sa pensée: + +--Vous m'assisterez tous les deux. C'est moi qui plaiderai. + +--Vous! + +--Vous! + +L'étonnement et l'irritation se traduisaient dans ces deux +exclamations. M. Hamel fixa sur son vieux compagnon d'armes le +regard de ses yeux décolorés où la flamme de vie ne jetait plus +qu'une tremblante lueur si pure encore, tandis que l'avocat +d'assises, supportant malaisément un congé qui le privait d'une +affaire sensationnelle et d'une plaidoirie retentissante, oubliait +les circonstances de la cause et les malheurs de la race +provisoirement vaincue pour ne plus songer qu'au succès personnel +qui lui était brutalement arraché. + +M. Roquevillard parlait en maître courtois, mais qui sait +commander. + +--Oui, moi. Je réclamerai mon fils si énergiquement qu'on me le +rendra. On ne refuse pas un fils à son père. + +Ayant ainsi dicté, comme des ordres, ses dispositions de combat, +il s'efforça aussitôt de ramener ses alliés par un peu de +diplomatie, car il savait plier sa manière impérieuse à l'art de +conduire les hommes. Comme il était certain, de l'assistance du +bâtonnier, il tourna spécialement ses efforts contre M. Bastard +qui lui échappait: + +--Vous serez là tous deux. Je compte sur vous. Si je demande, +Bastard, à vous remplacer, ce n'est point que je compare mon +talent au vôtre. +Mais il est des choses que, par un douloureux privilège, seul je +puis expliquer aux jurés. + +--Quelles choses? + +--C'est mon secret. Vous l'apprendrez demain. Je crois pouvoir, +sans prononcer le nom de Mme Frasne, les convaincre de l'innocence +de mon fils. + +--Par la suppression du préjudice? + +--Non, directement. + +--Je ne comprends pas. + +--Vous entendrez. Cependant, si vous surprenez dans ma voix ou ma +parole une défaillance, si ma plaidoirie vous donne à craindre un +échec, je me fie entièrement à votre grande habitude des assises, +à votre merveilleuse présence d'esprit. Ces visages de juges sont +pour vous un livre ouvert. Vous connaissez le dossier aussi bien, +mieux que moi. Vous étiez prêt. Vous me suppléerez. Ainsi appuyé, +je me sentirai fort. Vous le voulez bien? + +L'avocat éconduit se lissait la barbe avec soin, et dissimulait +son dépit sous un air d'indifférence: + +--À quoi bon, mon cher confrère? Mon concours vous est inutile. +Vous n'avez besoin de personne. Vous ne redoutez point d'assumer +les plus hautes responsabilités, et les plus difficiles. +Permettez-moi de considérer ma mission comme terminée. + +Les deux interlocuteurs, pendant ce colloque, étaient demeurés +debout. M. Hamel, assis au coin de la cheminée, les suivait de ses +yeux un peu troubles, sans prendre part à la discussion. M. +Roquevillard s'approcha de son confrère plus jeune, et lui posa la +main sur l'épaule d'un geste affectueux: + +--Je sais, Bastard, que je réclame de vous un grand service. En +revendiquant l'honneur de défendre moi-même mon enfant, comprenez +que c'est mon nom que je compte défendre. Je ne méconnais point +les chances que représentent votre mérite, votre compétence, votre +rare éloquence. Mais à ma place, vous agiriez comme moi. Donnez- +moi ce témoignage d'amitié, de désintéressement et aussi d'estime. +Par là, vous me prouverez le cas que vous faites de ma parole. Je +vous en prie. + +M. Bastard continuait de promener ses doigts nerveux le long des +poils de sa belle barbe. Il pesait le pour et le contre, se +livrait tour à tour aux traditions confraternelles de son ordre et +à sa vanité blessée qui s'accommodait mal du second rang. Il avait +presque imposé son concours, ses services. Il escomptait, sinon le +salut de son client, du moins son triomphe personnel devant une +salle bondée, et composée sans doute du meilleur monde, +principalement de dames avides de l'entendre. Au lieu de le +contempler dans sa gloire, debout et dominateur, ce public choisi +le verrait assis comme un secrétaire aux côtés de M. Roquevillard, +rival dangereux qui lui avait infligé au barreau tant de dures +répliques. Lui convenait-il d'accepter une posture aussi +humiliante? D'autre part, sa présence ne serait pas inutile à +l'audience. Pris d'un beau zèle subit, le père de l'accusé se +faisait probablement illusion sur l'argumentation soudaine qui le +fascinait, dont il n'osait point révéler le mystère et qu'il avait +conçue sous l'inspiration d'un chagrin par lequel sa force morale +et sa vigueur intellectuelle devaient être entamées. Cette ardeur +factice qui l'animait pouvait tomber d'un moment à l'autre, +laisser place tout à coup, sans transition, à la dépression la +plus lamentable. Comment attendre, comment espérer l'énergique, le +violent effort qu'exigerait une telle plaidoirie, après une +préparation aussi écourtée, d'un homme écrasé par le sort, ruiné, +privé tragiquement la veille de son fils aîné, et chargé de +protéger lui-même son dernier enfant contre la menace d'une +condamnation infamante? Ce n'était pas vraisemblable. Il fallait +interpréter cette décision nouvelle comme l'excitation mystique de +la douleur, et se tenir prêt à occuper la barre jusqu'au dernier +moment. La sagesse le conseillait. Le soin de la défense qui, chez +un avocat, doit primer tout autre souci, et spécialement toute +pensée personnelle, le commandait sans conteste. + +Mais l'étrange sécurité que montrait M. Roquevillard en face du +péril arrêta ces velléités généreuses. + +--Non, expliqua M. Bastard, je ne puis vous donner satisfaction. +Je le regrette. Ou je prendrai et garderai la responsabilité des +débats, ou je me retirerai tout à fait. + +--Il s'agit de mon fils. Il est juste que je n'abandonne point sa +défense. + +M. Hamel quitta son fauteuil pour intervenir opportunément: + +--En ma qualité de bâtonnier, mon cher confrère, je vous demande +instamment de nous assister. Je comprends vos hésitations. Dans +toute autre circonstance, je comprendrais votre refus. M. +Roquevillard peut avoir des raisons particulières pour désirer +prendre la parole en faveur de son fils, bien que l'on confie +généralement à un autre le soin de défendre les siens. Fatigué par +le poids du malheur, il risque de présumer trop de sa volonté. Il +faut que vous soyez là. J'insiste dans mes conclusions. + +Du moment que l'on invoquait le devoir au lieu de la flatterie, et +que l'on employait l'autorité au lieu de la persuasion, l'avocat +d'assises rejeta définitivement les scrupules, et, reprenant tout +son aplomb, il écarta presque durement le vieillard: + +--Non, non, impossible. J'offrais mon concours le plus complet. On +le limite. On change sans me consulter le plan de la défense. On +me cache un argument qui doit être décisif. Dans ces conditions, +je n'ai qu'à me retirer, et je me retire. + +Sa figure durcie n'exprimait plus que l'orgueil blessé. Il se +tourna vers M. Roquevillard pour ajouter avec une condescendance +laborieuse: + +--Désirez-vous mes notes de plaidoirie? Elles vous épargneront +quelque travail. Je les tiens à votre disposition. + +--Réfléchissez, mon confrère, mon ami. Ne nous quittez pas dans la +bataille. + +--Ma résolution est prise. + +--Absolument? + +--Absolument. + +M. Roquevillard, dans cette dernière tentative, conservait cet air +de hauteur et de tranquillité qui tout de suite avait déconcerté +ses visiteurs. Moins rassuré que lui sur les conséquences de cette +défection, le bâtonnier, malgré son antipathie naturelle pour M. +Bastard, chercha à le retenir encore: + +--Je vous supplie de ne pas nous priver de votre secours. + +--Je suis désolé, croyez-le. + +--Alors, dit le père de l'accusé, prenant son parti sans aucune +émotion, je vous réclamerai le dossier, spécialement le procès- +verbal de constat, l'analyse des dépositions, l'arrêt de +contumace. + +Cette désinvolture acheva d'offenser l'avocat qui n'entendait +point céder aux sollicitations, mais, par une contradiction bien +humaine, ne se résignait pas non plus à ce qu'on se passât de lui. +Il prit congé de ses deux confrères avec une irritation mal +déguisée. Hors du cabinet de travail, sur le pas de la porte +d'entrée, son hôte s'empara presque de force de sa main et la lui +serra en le remerciant chaleureusement d'avoir consenti à +s'effacer. Mais dans cette démonstration amicale, M. Bastard ne +vit qu'un suprême affront. Et il courut en ville ruiner dans +l'esprit public la cause des Roquevillard en annonçant +l'aberration du père et la condamnation probable du fils. + +Après ce départ, M. Hamel ne put dissimuler sa tristesse, ses +doutes, l'inquiétude qui le tourmentait et qu'alourdissait l'âge. +Éloigner volontairement le maître habituel des assises, n'était-ce +pas bien imprudent, et ne risquait-on pas de payer cher cette +imprudence? Pourquoi cette mesure de la dernière heure qui jetait +dans le camp de la défense le trouble et la désorganisation? Il +formulait ces critiques d'un ton courtois mais ferme, et, les +estimant superflues, il les suspendit pour ajouter d'un ton +mélancolique: + +--Mon ami, vous êtes arrivé, tout à l'heure, le visage illuminé +d'une inspiration intérieure. J'ai compris, en vous regardant, que +vous n'écouteriez personne. D'où veniez-vous donc? + +--De la Vigie, répondit M. Roquevillard qui avait supporté +respectueusement les reproches. Les morts m'ont parlé. Ils ne +veulent pas d'un charlatan pour opposer leurs mérites à l'erreur +de leur descendant. + +--Les morts? + +--Oui, mes morts, ceux qui ont fait ma race et qui l'ont +maintenue. Ils seront demain les garants de notre honneur. Du +premier de mon nom jusqu'à mon fils aîné, combien se sont +sacrifiés à la chose commune, et vous voudriez que ces sacrifices +ne fussent pas comptés? + +M. Hamel réfléchit, puis se leva: + +--Je crois à la réversibilité et je comprends. Mais les jurés, +comprendront-ils? + +--Il faudra bien, répliqua son hôte avec une telle assurance que +le vieillard en fut ébranlé. + +--Il se passe en vous quelque chose, dit-il, qui agit sur ceux qui +vous parlent et qui les pénètre. Oui, mieux qu'aucun autre avocat +vous défendrez votre fils. Vous avez la force et l'autorité. +J'aurai l'honneur de vous assister demain. Adieu, je vous laisse +travailler. + +Il drapa ses maigres épaules dans son pardessus râpé, et d'un air +soudainement hâtif gagna la porte. + +--Marguerite! appela M. Roquevillard après avoir accompagné le +bâtonnier. + +La jeune fille, qui, dans une pièce voisine, attendait le moment +où son père lui serait rendu, parut aussitôt: + +--Me voici. + +--Viens, je veux te parler. + +Il l'emmena dans son cabinet, et rapidement lui demanda: + +--Tu as vu Maurice à la prison? + +--Oui, père. Nous avons pleuré ensemble. + +--Pleuré? Oui, j'ai le coeur arraché. Pourtant je ne pleure pas. +Demain soir, je serai libre de pleurer tout mon saoul. Jusque-là, +je ne verserai pas une larme. + +Marguerite, un peu effrayée de l'exaltation qui éclairait et +rajeunissait le cher visage sur lequel elle avait suivi tant de +fois la progression de leurs désastres de famille, en profita +néanmoins sans retard pour achever son oeuvre de réconciliation: + +--Père, Maurice réclame sa place dans votre coeur. + +--Il ne l'a jamais perdue. + +--Je le savais bien. Lui pardonnez-vous? + +--Il y a longtemps que je lui ai pardonné. + +--Ah! + +--Le soir de son retour, petite. As-tu douté de ton père? + +--Oh! non. Pourquoi ne pas lui dire? + +--Il ne me l'avait pas demandé. + +--Il vous le demande, et il vous prie de diriger sa défense comme +vous l'entendrez, sans restriction. Il sait que vous aurez soin de +son honneur. + +--Sans restriction? Il est trop tard. + +--Pourquoi trop tard? + +--Parce que j'ai licencié M. Bastard, son avocat. + +--Qui le défendra? + +--Moi. + +--Ah! dit Marguerite en se jetant dans ses bras. Je ne l'espérais +plus. Je l'avais toujours désiré. + +Et M. Roquevillard, déjà préoccupé de son devoir nouveau et +pressant, serra sa fille sur sa poitrine: + +--Tu as toujours eu foi en moi, petite. Va me chercher les livres +de famille, tous, même les anciens. + +Pendant la courte absence de sa fille, il reçut le dossier de +l'affaire que renvoyait M. Bastard selon sa promesse, l'ouvrit, le +feuilleta et regarda l'heure: + +--Six heures bientôt. Aurai-je le temps? + +Et il considéra avec tristesse le tas considérable que formaient +les livres de raison apportés en plusieurs voyages par Marguerite. + +--Les voici tous, dit la jeune fille. Il y en a beaucoup, et de +bien vieux. + +Cinq cents ans de travail et d'honneur tenaient dans ces cahiers. +Elle présenta à son père un dernier carnet de dimensions moins +volumineuses: + +--Là, expliqua-t-elle en rougissant un peu, j'ai résumé notre +histoire, ses principaux traits, spécialement les services rendus +au pays. C'est une sorte d'abrégé moins intime. + +--Tu avais deviné que nous en aurions besoin un jour? + +--Non, père. J'ai écrit cela l'hiver dernier, pour protester +contre la défaveur qui nous atteignait. J'en lisais des morceaux à +maman qui, de son lit, m'approuvait. + +--Et tu préparais la défense de Maurice. + +--Avec cela? + +--Oui. Maintenant laisse-moi travailler. + +Comme elle s'éloignait, il la rappela: + +--Marguerite, j'ai encore quelque chose à te dire. + +Vite, elle revint à lui. Avant de parler, il l'enveloppa toute de +ce regard paternel qui donne, au lieu de prendre et protège au +lieu de convoiter, et il remarqua, en même temps que leur pâleur, +le calme des traits, la douceur sereine de leur expression: + +--J'ai croisé Raymond Bercy, petite fille, comme je rentrais. Il +était en bas, sur le seuil de la porte cochère, immobile, absorbé, +ému. Il m'a salué, et a fait un pas vers moi, comme pour +m'aborder, mais trop tard: j'avais déjà passé. + +Elle ne parut nullement impressionnée et répondit: + +--Il sort d'ici, père. + +--Ah! que désirait-il? + +--Vous assister demain à l'audience. + +--Quelle idée! et à quel titre? + +--Comme un fils. + +--Comme un fils? Il t'a donc demandé ta main? + +--Oui. + +--Et tu ne me le disais pas. Dieu a pitié de nous, Marguerite. +Notre excès de malheur l'a touché. Raymond se conduit noblement. +Il n'a pas attendu pour nous revenir que nous soyons publiquement +lavés de toute accusation. Et toi, qu'as-tu répondu? + +--J'ai refusé. + +M. Roquevillard fit un geste d'étonnement, et avec tendresse il +attira sa fille plus près de lui en regardant jusqu'au fond des +grands yeux limpides: + +--Refusé, pourquoi? Je devine: tu as pensé à moi. Tu te sacrifies +à ton père. Ton père ne l'accepte pas, ma chérie. Je te l'ai dit +bien souvent: que les parents subordonnent leur vie à celle de +leurs enfants, c'est naturel, mais non pas le contraire. + +--Père, murmura-t-elle, je vous aime bien. Vous le savez. Pourtant +vous vous trompez, je vous le jure. + +--Ce n'est pas pour moi? + +--Non, père. + +À la flamme pure qui des yeux rayonnait sur tout le visage sans +couleur, il comprit l'âme de sa fille. Déjà n'avait-il pas dû +comprendre une autre fois? Dieu lui prenait ses enfants l'un après +l'autre. Quelle fièvre de renoncement et d'immolation les agitait, +les brûlait? Ne fallait-il pas voir, dans ces offrandes +successives, le rachat du coupable? Il se souvint d'un matin +d'été, à la lumière insultante, où, du quai de Marseille, il avait +vu partir le bateau qui emmenait en Chine Félicie. Et il pressa +plus fort Marguerite sur son coeur tremblant: + +--Toi aussi, murmura-t-il simplement. + +Elle lui noua les bras autour du cou et lui confia tout bas dans +un baiser: + +--Pas maintenant, père. + +--Après moi? + +-Oui. + +Il la garda un instant appuyée tout contre lui, comme une petite +fille, comme aux jours anciens où il la tenait avec précaution. Il +réfléchissait en la sentant si bien à lui encore, et il hésitait à +accepter un délai qu'inspirait la piété filiale. Mais en face de +lui, la glace de son cabinet lui renvoyait l'image du groupe qu'il +formait avec Marguerite. D'un coup, il constata les changements +qui s'étaient opérés en lui dans l'espace d'une année. + +"Demain, songea-t-il, j'aurai sauvé Maurice, ma tâche sera +terminée. Après, je ne ferai pas de vieux os." + +En se penchant sur le cher visage, il y posa ses lèvres en signe +d'acceptation. Puis, revenant au but principal de son esprit, il +chassa l'attendrissement et prit ses dispositions de combat: + +--Fais servir le dîner à huit heures. J'ai presque deux heures de +travail devant moi, le temps de me remémorer dans ses détails ce +dossier que je connais. À neuf heures je me coucherai pour me +relever à trois heures du matin. De trois heures à neuf heures, +avant l'ouverture des assises, je préparerai ma plaidoirie. + +--Bien, père. Il est arrivé de Lyon une lettre de Germaine. Son +coeur est avec nous. + +--Tu me la liras en dînant. + +--Charles sera ici demain par le train d'une heure. Il ne peut +arriver plus tôt. + +--Je l'attendais. + +--Je vous laisse, père. + +La porte refermée sur Marguerite, il s'empara vivement sur la +table d'une photographie d'Hubert, et considéra le portrait de son +fils aîné. + +"Pardonne-moi, lui disait-il intérieurement, de penser +exclusivement à ton frère. Ne crois pas que je t'oublie. Tu vois, +je ne suis pas libre. Demain je t'appellerai, je te parlerai, je +te pleurerai. Demain, je t'appartiendrai. Ce soir j'appartiens à +toute notre race." + +Doucement, il replaça l'image devant lui. Et pliant sa douleur à +la nécessité immédiate, il se mit au travail. + + + + +VII + +JEANNE SASSENAY + + +Pour obéir à son père, Marguerite Roquevillard avait déposé, à +titre de renseignement, au sujet de l'argent destiné à son +trousseau qu'elle avait remis à son frère Maurice le soir du +départ pour l'Italie, et de celui qu'elle lui avait envoyé à Orta; +puis elle était rentrée chez elle en toute hâte, comme si l'éc1at +donné à sa générosité la dût remplir de honte. Dans une faible +mesure, elle avait pu contribuer à la défense de l'accusé, et se +reprochait d'avoir montré tant de faiblesse et répondu si +timidement à l'interrogatoire du président des assises. Son +courage était intérieur, et s'accommodait mal des manifestations +publiques. Elle déplorait sa modestie qui lui apparaissait à elle- +même comme une lâcheté, et craignait d'avoir nui, par son +hésitation, à la franchise de son témoignage. + +Que s'était-il passé, avant son introduction, dans la salle +d'audience, et après sa fuite? Elle n'en savait rien, mais +rapportait de son bref contact avec la justice une frayeur qu'elle +ne parvenait pas à vaincre. Enfermée avec les autres témoins, elle +avait entendu appeler ceux-ci un à un par la voix d'un huissier et +les avait vus disparaître, son grand-oncle Etienne et sa tante +Thérèse en dernier lieu. Restée presque seule, on l'avait conduite +à la barre, son tour venu. Tremblante comme une figurante qu'on +pousse sur la scène, elle avait aperçu en face d'elle, à son +entrée, en bas et aux tribunes, à l'orchestre et au balcon, une +multitude de regards qui la dévisageaient, qui la blessaient et la +fouillaient. Tout Chambéry était là qui épiait sans miséricorde la +peur d'une jeune fille, qui épierait tout à l'heure avidement +l'agonie d'une race. Elle s'était trouvée enfin devant trois +magistrats en robe rouge, ayant à leur droite les bancs des jurés. +Elle avait cru défaillir en déclinant son nom, quand la voix de +son père avait retenti à ses oreilles. Cette belle voix chaude, +qu'elle connaissait bien, l'avait fortifiée instantanément comme +un cordial. L'avocat était debout devant Maurice qu'il protégeait, +et si calme qu'elle en avait été surprise et tranquillisée par +contagion. Il dictait en une formule claire la question à poser. +Après avoir répondu à peine distinctement, elle s'était sauvée, +comme un pauvre gibier qui gagne les taillis. + +"Père ne sera pas content de moi, se reprochait-elle. Quel empire +il a sur lui-même! Comme il se possède et comme on le redoute! Il +s'est levé deux fois, et j'ai senti à chaque fois un silence plus +profond dans la salle. Ses yeux jetaient des flammes. Il +paraissait jeune. Il est notre force" + +À midi et demi, M. Roquevillard vint déjeuner. + +--Servez-nous vite, Mélanie, dit-il dès la porte. Je suis pressé. + +Il avait son air de bataille, un plu au front, le regard droit, +impossible à éviter, difficile à soutenir, et les muscles du +visage tendus. Les dernières veilles, la douleur, l'inquiétude +avaient vieilli les traits. Une volonté impérieuse suspendait +provisoirement l'effort combiné de l'âge, de la fatigue et du +chagrin. + +--Eh bien, père? interrogea Marguerite suppliante. + +Il la rassura en deux mots: + +--L'audience rouvre à deux heures. + +--Ce n'est pas fini? + +--Non, non. + +--Que s'est-il passé? + +--Tu n'as donc rien vu, petite fille? + +--Oh! non, père, je suis partie. Dites-moi tout. Voyez:je tremble +encore. + +--Il ne faut pas trembler, Marguerite. Aie confiance. + +À table, tout en mangeant rapidement et sans appétit, il résuma +les débats pour elle: + +--Tu n'as pas compris grand'chose, sans doute, aux formalités de +l'installation des jurés, des prestations de serment, des +récusations, et de l'appel des témoins? + +--J'étais près de vous dans la salle, père. À mon nom, je me suis +levée et l'on m'a emmenée dans une chambre où j'ai retrouvé oncle +Etienne et tante Thérèse. + +--La salle des témoins. Puis les dépositions ont commencé après la +lecture de l'acte d'accusation, celle du procès-verbal, dressé par +le commissaire de police, constatant le vol de cent mille francs, +et l'interrogatoire de Maurice qui a protesté de son innocence +tout en refusant d'accuser personne, malgré l'insistance du +président. Des témoins à charge, le premier clerc de l'étude +Frasne s'est montré le plus acharné contre lui. C'est ce nommé +Philippeaux qui doit nous haïr, j'ignore pourquoi, car il a déposé +avec la rage de dénoncer, de compromettre, de présenter comme des +preuves accablantes, les présomptions qu'il inventait ou qu'il +interprétait méchamment. + +--Quelles présomptions? + +--La connaissance du dépôt d'argent dans le coffre-fort, la +découverte possible mais non pas démontrée du secret de la serrure +sur un agenda, la présence tardive à l'étude avec les clefs le +soir du vol, le manque de ressources personnelles, le départ pour +l'étranger, l'impossibilité d'imaginer un autre coupable, etc. Les +autres clercs ont réédité son témoignage comme une leçon apprise, +mais avec moins de détails et moins de certitude. Enfin, +l'ancienne femme de chambre de Mme Frasne, qu'on a dû circonvenir, +a prétendu que, pendant l'absence de son maître, jamais sa +maîtresse n'avait pénétré dans le bureau. Qu'est-ce que ça prouve? +Mme Frasne aurait-elle convoqué son personnel pour assister au +détournements des fonds?... Mais je ne dois pas l'accuser, moi non +plus. + +--Pourtant Maurice ne s'y oppose plus. + +--Je ne le ferai pas. Nous avons payé sa rançon: qu'elle la garde, +et ne reparaisse jamais... J'avais cité avec moi, comme témoins à +décharge, ton grand-oncle Etienne et ma belle-soeur Thérèse, afin +d'établir que Maurice n'était point parti sans ressources, +l'employé de la Société de crédit qui t'a délivré, à la fin +d'octobre dernier, le chèque de huit mille francs sur la Banque +internationale de Milan au nom de ton frère, et enfin Me Doudan, +le notaire. + +--Pourquoi ce dernier? + +--Pour qu'il déclarât la vérité du versement de cent mille francs +que j'ai opéré par ses soins entre les mains de M. Frasne, et +aussi le nom du véritable acquéreur de la Vigie. Le président, +après avoir conféré avec M. Latache, président de la Chambre des +notaires, l'a relevé du secret professionnel, et il a bien fallu +qu'il révélât aux jurés la fructueuse spéculation de M. Frasne. + +--C'est donc M. Frasne, demanda la jeune fille, qui a acheté la +Vigie, pour lui, pour s'y installer à notre place? + +--Ne le savais-tu pas? + +--Je ne pouvais pas le croire. Il y a tant de choses que je ne +comprends pas. L'an dernier, aux vendanges, il avait déjà l'air de +faire une enquête: il furetait partout. + +--Oui, petite, c'est lui qui remplace les Roquevillard et continue +la tradition. Le tout, gratuitement. + +Reprenant son récit après cet accès d'amertume, il ajouta: + +--Son avocat a pris la parole à onze heures. + +--Quel avocat, père? + +--Un M. Porterieux, de Lyon. Il n'a trouvé personne au barreau de +Chambéry. + +--À cause de vous? + +--Sans doute. + +--Et qu'a-t-il osé dire? + +--C'est un homme habile, insinuant, d'une violence froide et +calculée. Il a commencé par tracer de Maurice un portrait +tendancieux: jeune homme aujourd'hui que nul frein ne retient +plus, très imbu de ses droits individuels, avide de développer sa +personnalité, de conquérir son bonheur, fût-ce en piétinant celui +des autres, refusant de s'encadrer dans une société organisée, +enfin un de ces intellectuels de l'anarchie capables de passer du +domaine des idées dans celui des faits. "Interrogez, a-t-il +ajouté, ses camarades, ses amis. Ils ne pourront nier que dans ses +conversations il ne cessait de dénigrer, de démolir l'ordre des +choses établies, et qu'il réservait son admiration aux théories +pernicieuses d'un philosophe allemand pour qui le type supérieur +de l'humanité, le surhomme, édifie sa fortune sur la ruine et la +douleur des petits, des humbles, des faibles. Et ce n'est, dans +Chambéry, un secret pour personne, qu'il ne parvenait pas à +s'entendre avec son père dont il supportait l'autorité +malaisément." + +--Il a dit cela? murmura Marguerite révoltée. + +--Oui, je te donne le ton. De moi-même, il a tiré un argument. De +notre famille, il en a tiré un autre, l'accusé ne pouvant invoquer +l'excuse d'une éducation mauvaise, du manque d'instruction, des +fâcheux exemples ou le bénéfice d'une enfance malheureuse qui +risque d'aigrir pour toujours le caractère. Je passe sur la +séduction préméditée et intéressée de Mme Frasne. + +--Intéressée? + +--Oui, dans son nihilisme moral Maurice convoitait à la fois la +femme et l'argent, sans scrupules. Ayant ainsi rendu ou cru rendre +vraisemblable l'abus de confiance, Me Porterieux a abordé +l'accusation et ce qu'il n'a pas craint d'appeler les preuves +matérielles. Mme Frasne consent à partir. Le mari est absent, le +jour est propice, l'heure est unique. Son amant, dépourvu de +fortune personnelle, cherche, doit chercher le prix du voyage. Il +connaît l'existence du dépôt qui provient de la vente de Belvade, +il a découvert sur un agenda le chiffre du secret, il se fait +remettre les clés, il s'arrange pour demeurer seul à l'étude. Il +prend et il s'enfuit à l'étranger avec sa maîtresse. Non seulement +il est coupable, mais seul il peut l'être. + +--Et Mme Frasne? + +--Mme Frasne? Qu'il l'accuse, qu'il ose donc l'accuser! Il s'est +tu à l'instruction, il se tait à l'audience. "Je le mets au défi +de l'incriminer, a conclu l'avocat, peut-être mis imprudemment au +courant par Bastard du généreux entêtement de Maurice, et ce +silence, qui est un aveu, le condamne." + +De la salle à manger ils avaient passé dans le cabinet de travail. +Marguerite, dans ce résumé virulent et pourtant impartial de la +plaidoirie adverse, entendait gronder la fureur et le désespoir +paternels et en était bouleversée. + +--Père, murmura-t-elle, ne sommes-nous pas perdus? Espérez-vous +encore? + +--Si j'espère! + +--Quand sera-ce-fini? + +--À deux heures, dans quarante minutes, Me Porterieux reprendra sa +plaidoirie. + +--Ne nous a-t-il pas assez fait de mal? + +--Il paraît que non. Il lui reste un dernier argument à +développer. + +--Lequel? + +--Le nouvel aveu qui, d'après lui, résulte de la restitution, par +moi, des cent mille francs. Avant trois heures, je suppose, mon +tour viendra. À quatre heures ou quatre heures et demie j'aurai +terminé. + +Et il ajouta, en affectant la tranquillité: + +--Le train de Charles arrive à une heure. Ton beau-frère devrait +être là. + +Peu après, Charles Marcellaz sonna en effet. + +--Quelles nouvelles, mon père? demanda-t-il en entrant. Germaine +pleurait ce matin en me disant adieu, et les trois petits +l'imitaient. Votre télégramme d'hier nous a causé tant de chagrin. +Pauvre Hubert! + +--Je vous attendais, Charles. Votre place est à côté de moi. +Marguerite vous renseignera en vous faisant servir à déjeuner. +Laissez-moi quelques minutes. Soyez prêt à deux heures moins cinq. + +--Je serai prêt. Ah! je vous préviens que j'ai pris mes mesures +pour vous restituer la moitié de la dot de Germaine. Plus tard, ce +sera le reste. + +L'avoué annonçait cela d'un ton de mauvaise humeur, comme un homme +peu accoutumé à la bienfaisance et qui s'en cache. Il était +conquis, lui aussi, à la cause commune; mais comme sa raison +suivait en protestant, il n'affichait pas sa défaite. + +--Je n'accepte pas, mon ami, répondit M. Roquevillard. + +Et plus ému de ce concours que de tous les efforts adverses qu'il +s'apprêtait à repousser, il ajouta: + +--Embrassez-moi. + +Ainsi le lien de famille se resserrait dans l'infortune. + +L’avocat s’isola un quart d’heure pour ramasser en faisceau les +arguments de sa plaidoirie. Le récit qu’il avait fait à sa fille, +sous l’empire de la surexcitation nerveuse, avait été pour lui un +dérivatif de la colère et de la honte qui s'accumulaient en lui +depuis le matin, à écouter les infamantes accusations portées +contre son fils. Ses nerfs se détendirent, le bouillonnement de +son coeur se calma comme la mer quand le vent tombe. Lorsque ce +fut le moment de regagner le Palais de Justice, Marguerite lui +découvrit un visage moins orageux et dans le regard cette sérénité +que la veille il avait rapportée de sa visite à la Vigie. + +--À ce soir, père, dit-elle. Que Dieu vous aide! + +Sur le pas de la porte, il répondit rapidement. + +--À ce soir, petite... avec Maurice... + +La jeune fille venait de s’enfermer dans sa chambre pour y prier, +quand Jeanne Sassenay demanda à la voir: + +— Mademoiselle Marguerite, je vous prie. + +Plus rigide et circonspecte depuis l’insistance de Raymond Bercy, +la bonne écarta d’un ton péremptoire l’importune question: + +--Mademoiselle est fatiguée. Elle ne reçoit personne. + +--Tant pis, j’entre quand même. + +Et dépassant la servante effarée avant que celle-ci n’eût eu le +temps de lui barrer le chemin, Jeanne traversa le corridor en +courant, chercha la chambre de son amie qu’elle connaissait, +frappa rapidement, entra et se jeta dans les bras de Marguerite. + +--C’est moi. Ne me renvoyez pas. Ce n’est pas la faute de Mélanie. + +--Vous, Jeanne? Pourquoi venir? + +--Parce que vous êtes seule et que vous avez de l’ennui. Il y a un +tas de dames qui sont allées à l’audience comme à une partie de +plaisir. Alors, moi, j’ai pensé que ma place était ici avec vous. +Je vous aime bien. + +Marguerite caressa la joue de son amie: + +--Vous êtes bonne. + +--Oh! non. Seulement j’ai tant d’amitié pour vous... Toute petite, +je vous admirais déjà. Et je voudrais tant vous ressembler. + +Puis, d’un ton mystérieux, elle changea brusquement de sujet: + +--Figurez-vous qu’elles ont fait toilette pour se rendre au Palais +de Justice. Parfaitement, comme à une matinée. + +—Qui? + +--Ces dames. + +--Oui, dit Mlle Roquevillard amèrement. Il s’agit de notre +honneur. C’est un spectacle. + +Jeanne Sassenay lui prit la main: + +--Moi, je ne suis pas inquiète. + +Et d’un ton doctoral elle parut trancher le débat: + +--En somme, que lui reproche-t-on de grave à votre frère? D’avoir +enlevé une femme? Cela n’est rien. + +Malgré sa tristesse, Marguerite ne put réprimer un sourire, ce qui +encouragea sa compagne. + +--Vous comprenez bien qu’une femme ne s’enlève pas comme une tache +d’un habit. Moi, celui qui voudrait m’enlever, je le grifferais, +je le mordrais, je lui ferais un mal effroyable... À moins que je +parte avec lui. + +--Taisez-vous, Jeanne. + +--Ah! peut-on savoir? Quand on aime, on est capable de tout. +Aimer, c’est quelque chose de terrible. + +--Qu’en savez-vous? + +--Pourquoi ne le saurais-je pas? Je ne suis plus une petite fille. + +Mlle Sassenay donna un coup à son chapeau qui, sur la chevelure +blonde, perdait l’équilibre, vérifia les frisons qui descendaient +sur le front et prit un air détaché pour dissimuler sa rougeur +tandis qu’elle demandait: + +--Cette méchante femme, il ne l’aime plus? + +--Maurice? Je ne crois pas. + +--Vous en êtes sûre? + +--Il n’en parle jamais. + +--On ne l’a plus revue? + +--Non. + +--Tant mieux. Je la déteste. D’abord elle n’était pas si belle que +ça. De beaux yeux, oui; mais elle s’en servait un peu trop. Et des +sourires, et des oeillades, et des mines, et des balancements de +tête, et des flexions de cou, et des ondulations d’épaules, et des +tortillements de hanches. + +Levée en hâte de sa chaise, elle contrefaisait Mme Frasne à +travers la chambre en caricaturant ses gestes et ce perpétuel +mouvement qui trahissait l’agitation intérieure. + +--Jeanne, je vous en prie, se récria Marguerite. + +--Non, non, je vous assure, continua la jeune fille tout à fait +lancée, les brunes ne valent pas les blondes, ni pour le teint, ni +pour la grâce. Vous, avec vos cheveux châtains, vous réunissez la +beauté de toutes, mais vous n’en faites rien... Et puis, je la +déteste encore... + +--Mais qui? + +--Mme Frasne, donc, parce que c’est une femme fatale, qui porte le +guignon. Votre frère en a été bien puni. Elle l’a rendu +malheureux: elle ne l’aimait pas. C’est elle qu’on devrait mettre +en prison. +Quant à votre frère, on l’acquittera. Vous savez: papa et maman +sont pour lui. Papa rechignait, mais je l’ai grondé. J’aurais +voulu le voir acquitter. Vous le féliciterez pour moi. Ce doit +être beau, un acquittement. + +Elle babillait sans s’arrêter. Marguerite, doucement, +l’interrompit: + +--Voulez-vous prier avec moi, Jeanne? + +--Si vous voulez. + +Les deux jeunes filles s’agenouillèrent côte à côte. Mais à peine +avaient-elles commencé leurs oraisons, que l’on frappa à la porte: + +--C’est le courrier, dit la bonne, en remettant quelques lettres à +Mlle Roquevillard. + +--Vous permettez? demanda celle-ci à sa compagne. C’était le jour +d’Hubert... Ah! une lettre de lui... je l'attendais un peu. + +D’une main frémissante, elle décacheta l’enveloppe qui venait du +Soudan. Par delà la mort, le jeune officier intervenait dans le +drame de famille. Il est peu d’impressions aussi poignantes que de +recevoir des témoignages de ceux qui ne sont plus. Marguerite, +dont la résignation farouche ressemblait au calme jusqu’alors, +laissa échapper, en lisant, un long gémissement. Jeanne, discrète, +émue, n’osait la consoler. Mais d’elle-même, la jeune fille se +ressaisit. Ce n’était point l’heure de pleurer, de s’abandonner. +Son père ne lui avait-il pas montré la conduite à tenir? + +--Hubert, murmura-t-elle. + +Elle parut chercher un instant quelle décision prendre. + +--Il faut... il faut que j’aille au Palais de Justice. Tout de +suite. + +--Pourquoi? + +--Ah! parce qu’Hubert aussi a pensé à nous. + +--Hubert? + +--Oui. Il savait qu’il allait mourir. Au commencement de sa lettre +il tâche de nous tromper, de nous égayer. Et puis, et puis il +écrit... Là, tenez, mon Dieu. Mes yeux ne voient plus. Là... "Si +pourtant je devais rester ici, toujours, j’offrirais le sacrifice +de ma vie, pour l’honneur de notre nom, pour le salut de +Maurice..." Vous voyez. Il m’ordonne d’aller là-bas. + +Jeanne éclata en larmes. Déjà Marguerite exaltée mettait son +chapeau et son voile. + +--Je suis sûre que père a besoin de cette lettre. Je ne puis pas +hésiter. + +C’était, dans la famille, entre les morts et les vivants une +connivence mystérieuse qui les unissait à travers le temps et +l’espace. + +--Je vous accompagne, dit son amie, tout aussi résolue. + +--Oui, venez. Avec vous, je serai plus brave. + +Et les deux jeunes filles s’élancèrent au dehors, longèrent le +château dont la façade morose se réchauffait au soleil d’hiver, +suivirent des ruelles qui raccourcissaient la distance, et au delà +du marché, atteignirent le Palais de Justice en quelques minutes. + +--La salle des assises, monsieur? demanda humblement Marguerite au +concierge. + +--Là, madame, au rez-de-chaussée. Mais la salle est remplie. Vous +ne pourrez pas entrer. + +Jeanne Sassenay intervint avec assurance. + +--Il faut, pourtant que nous entrions. Nous avons une lettre, une +pièce à remettre à l’avocat de l’accusé. Une pièce importante. + +--Impossible, mesdames. On plaide. C’est trop tard. Qui êtes-vous? + +La soeur de Maurice releva son voile: + +--Mlle Roquevillard. + +--Ah! bien... Suivez-moi. + +Impressionné par ce nom, il les conduisit jusqu’à la porte +réservée aux témoins. + +--Vous n’avez qu’à ouvrir, mademoiselle. La barre des avocats est +devant vous, un peu à gauche. Après, vous sortirez par là. Ou bien +vous trouverez une place libre. + +Et, fonctionnaire prudent et craintif, il ajouta en quittant les +deux jeunes filles: + +--Surtout, ne dites pas que c’est moi. + +Marguerite qui était en avant posa la main sur le loquet. Elle +entendait parler. Ce n’était pas la voix de son père. Derrière +cette porte, le sort de Maurice, celui des Roquevillard, se jouait +à cette. +heure. De la part d’Hubert, elle apportait la suprême réserve. + +VIII + +LA VOIX DES MORTS + + +Elles entrèrent. Il était un peu plus de deux heures et demie: Me +Porterieux, venimeux et insolent, achevait de plaider. Aux +tribunes et dans la salle, le public se pressait, gens du monde et +gens du peuple confondus, pour happer la curée chaude que leur +servait l’avocat, expert et cruel veneur, avec le coeur palpitant +des Roquevillard. On remarqua la présence des deux jeunes filles +qui, la porte franchie, hésitaient dans leur marche. + +--Elles viennent chercher des maris, expliqua l’avoué Coulanges +qui, assisté de Me Paillet, faisait au premier rang du balcon les +honneurs de l'audience à quelques dames de la société et qui, pour +cette raison, se croyait tenu de montrer de l’esprit. + +--Ah! par exemple, s’écria l’une de ces dames suffoquée +d’indignation. Regardez plutôt cette effrontée. + +Tandis que Marguerite s’approchait de son père et lui remettait la +lettre d’Hubert, Jeanne, sa compagne, avec une tranquille audace, +se procurait la satisfaction de narguer toute la ville en se +tournant ostensiblement vers Maurice Roquevillard assis au banc +d’infamie, et en lui faisant signe de la main avec le plus +gracieux sourire. + +Elle fut immédiatement récompensée de son courage, en voyant +quelle gratitude illuminait le visage du jeune homme, un visage +amaigri, resserré, et comme contracté par la volonté de demeurer +impassible sous les injures et les calomnies. Cet incident rapide +suscitait déjà les commentaires de toute la salle. Marguerite, +penchée, ne s’en était point doutée. Elle aussi, salua son frère, +mais plus discrètement, et murmura à l’oreille de son amie: + +--Partons. + +--Oh! non, je reste, répliqua celle-ci, trop désireuse d’assister +aux débats. + +M. Roquevillard, d’un geste bref, leur indiqua des places vides au +banc des témoins. Le soleil pénétrait à travers les vitres, +laissant dans l’ombre les jurés qui étaient assis à contre-jour, +éclairant spécialement la cour, l’avocat général, les avocats et +l’accusé comme on favorise la scène d’un théâtre pendant la +représentation. Ainsi Me Porterieux s’agitait en pleine lumière. +Il reprenait en charge finale toute son argumentation condensée. +Il répétait comme des affirmations la liste des présomptions qu’il +avait accumulées, et transformait une fois de plus le silence de +l’inculpé sur Mme Frasne et le paiement intégral des cent mille +francs à M. Frasne, comme d’indiscutables aveux. Enfin, il réclama +violemment, comme une chose due, une condamnation sévère et +flétrissante pour ce jeune homme qui pratiquait l’amour +utilitaire, et, nouveau Chérubin d’une époque pratique, n’avait +pas craint d’emporter la caisse du mari avec l’honneur de la +femme. Il s’assit, et sa péroraison, prononcée avec tous les +simulacres de l’indignation et de la colère, provoqua ce murmure +innombrable et mystérieux comme la voix des vagues qui s’égare sur +les lèvres de la foule sans révéler son origine. Sa plaidoirie +avait été comme un vol de flèches empoisonnées, se succédant sans +relâche dans la même direction. Et même on eût dit qu’à travers le +fils il visait le père contraint par la honte à la restitution, et +voulait atteindre toute la race effondrée dans la boue avec son +descendant. Il s’était acharné plus qu’il n’était nécessaire sur +sa victime, en ennemi implacable prêt à piétiner les cadavres. En +vérité, le notaire avait bien choisi son porte-parole; il n’aurait +pu désirer plus de venin et de fiel dans une seule bouche. À +diverses reprises, M. Roquevillard, tourné vers son fils ou vers +son gendre, les avait calmés par l’égalité d’âme dont lui-même +faisait preuve dans l’orage. + +--La parole est à M. l’avocat général, articula le président des +assises d’une voix morne qui signifiait: "À quoi bon un deuxième +réquisitoire? " + +Le procureur, M Vallerois, attiré par la curiosité, s’était placé +derrière l’avocat général, M. Barré, qui occupait le siège du +ministère public. Il se porta en avant pour adresser quelques mots +à son collègue du parquet, mais celui-ci parut écarter un avis +importun et se contenta de dire qu’il s’en rapportait à +l’appréciation de MM. les jurés dans une affaire introduite sur la +plainte de la partie civile et déjà jugée par contumace. + +--La parole est à la défense, reprit le président d’un ton plus +éveillé, qui montrait son contentement d’éviter un discours. + +Me Hamel, assis à côté de M. Roquevillard, demanda à son confrère: + +--Êtes-vous prêt? + +--Mais oui. Pourquoi? + +--Alors, parlez le premier. Si c’est nécessaire, je vous +suppléerai. + +M. Roquevillard comprit que le vieillard, encore chancelant sous +une attaque dont ses vieilles traditions n’admettaient pas les +procédés, réservait son effort pour le cas où la défense serait +paralysée par l’émotion, inférieure ou incomplète. + +--Bien, approuva-t-il. + +Pendant ces conciliabules, les conversations particulières +recommençaient peu à peu, de-ci de-là, dans le public, +s’étendaient comme la poussière après le passage d’un convoi. + +--Les Roquevillard, constata. l’avoué Coulanges qui tenait pour M. +Frasne, ne se relèveront jamais de telles blessures. + +--Eh! eh! objecta Me Paillet, toujours de bonne humeur, attendez +la réplique du père, et gare à Me Porterieux. + +Un homme du peuple qui avait entendu, et qui était un habitué des +audiences, commenta cette opinion pour son voisin en termes plus +vifs: + +--Oui, le vieux est coriace. + +Et Me Paillet de rire et d’insister: + +--Vous verrez s’il sait mordre et s’il a la dent dure. + +--Il a l’air bien fatigué, murmura une dame compatissante. + +--Vous voulez dire effondré, reprit M. Coulanges en rectifiant un +menu détail de toilette. Deux vieillards ne valent pas un jeune +homme. + +Et son attitude fringante ajoutait: "surtout auprès des femmes", +tandis qu’il montrait, en bas, les deux avocats échangeant leurs +observations non loin de Me Bastard qui, les doigts perdus dans la +barbe, guettait la défense pour la voir s’écrouler. + +M. Roquevillard ôta sa toque et se leva. Il regarda tour à tour, +sans hâte, sa fille et son fils, et cueillit leur espoir et leur +confiance. Le silence se fit immédiat, profond, tout frémissant de +l’attente qui suspendait les respirations et le mouvement des +coeurs. Rien qu’en se levant, cet homme aux cheveux gris, presque +blancs, ce vieillard qui +représentait à lui seul toute une longue suite de générations +honorables et de services rendus, en plus de soixante années de +probité, de talent et de courage dans la vie, protestait avec +éloquence contre les injures et les diffamations qui, tout le long +de la plaidoirie adverse, avaient cru renverser le prestige de sa +race: n’avait-on pas insinué que le prix de la Vigie avait soldé +la restitution d’un argent qui n’avait pas été entièrement dépensé +par le voleur? Cette protestation, tous les Bastard du monde ne +l’eussent pas ainsi clairement imposée avant même d’avoir parlé. + +L’horloge de la salle marquait trois heures. Lentement redressé, +l’avocat prit toute sa taille et la tête droite apparut dans la +large bande de clarté que découpaient les rayons d’un soleil trop +pâle pour être incommode. Le haut front découvert, les beaux +traits accentués que l’âge avait épaissis et qui gardaient +néanmoins leur fierté, la rude moustache en croc lui composaient +ce visage de lutteur et de chef qu’on ne regardait pas sans en +recevoir une impression de force et d’ardeur à vivre. Mais la +flamme qui brillait au fond de ses yeux, jadis si aiguë, si +impérieuse, exprimait, au lieu de la passion de vaincre, la +sérénité. + +--Effondré! voyez-le, protesta la dame que M. Coulanges +courtisait. + +--Pourtant, je ne le reconnais plus, observa Me Paillet. + +Marguerite et M. Hamel, attentifs et tout vibrants d’inquiétude, +reconnaissaient au contraire l’exaltation surhumaine qu’il avait +rapportée de son étrange promenade à la Vigie. Il préluda d’une +voix un peu basse, ce qui inspira cette réflexion à M. Bastard +satisfait: + +--Il n’a plus son bel organe. + +Puis, brusquement, comme un rideau se déchire, la voix +s’éclaircit, sonna le ralliement, l’appel aux morts qui, la +veille, sur les pentes glacées de la colline envahies par le soir, +avaient composé son armée de fantômes. Ce silence vivant, +oppressant, lourd de tempêtes, il le laboura comme un vaisseau la +mer. + +Pour juger l’accusé, il fallait le connaître, et pour le +connaître, remonter à ses origines. Car le destin inégal de +l’homme est de naître dans tel lieu de la terre, de telle race, et +soumis à une prédestination dont sa volonté doit découvrir +l’efficace et le but. "...Vous qui appartenez à des lignées +d’honnêtes gens et qui avez fondé une famille, c’est l’histoire +d’une famille qu’avant de rendre votre verdict vous devez +entendre..." + +À ces paysans de la plaine ou de la montagne qui composaient le +jury et qui, par nature et par réflexion, ne pouvaient être +insensibles à ce récit d’humanité réelle dont la vérité et +l’exemple frapperaient leur esprit, il lit la longue suite des +Roquevillard, le premier ancêtre posant la première pierre de la +vieille maison, plantant dans le sol natal les racines de son +arbre de vie, les efforts successifs des générations s’ajoutant +les uns aux autres, la sueur répandue sur la terre défrichée, +l’obstination devant les résistances de la glèbe, devant les +intempéries et les injures des saisons, devant ces ruines +accidentelles des récoltes qu’une grêle ou une gelée anéantit, et +la sobriété qui se contente de peu, et l’épargne qui, aux dépens +de la jouissance personnelle, prépare l’avenir, l’épargne qui, en +même temps qu’elle est un acte de désintéressement, est un acte de +foi dans sa descendance. Ainsi, le beau domaine de la Vigie, dont +les vignes, les bois, les champs et les vergers produisaient +abondamment et riaient au soleil à l’époque des moissons, +représentait le labeur, l’économie et l’endurance de toute une +race poussée en droite ligne comme un haut peuplier. Car la terre +cultivée revêt un visage humain, et quand nous regardons nos +propriétés, c’est la face des aïeux que nous considérons. +Pourtant, à quoi avait abouti l’oeuvre collective des +Roquevillard? Aujourd’hui leur domaine appartenait à leur +adversaire qui l’avait reçu gratuitement. Pendant cinq cents ans +les Roquevillard avaient-ils travaillé pour faire ce cadeau? Non, +de leur patrimoine constitué patiemment et péniblement ils +soldaient le rachat du dernier d’entre eux. Qui donc se trouvait +dépouillé et quel était le voleur? +Pour cent mille francs disparus, M. Frasne recevait, acceptait une +terre qui valait presque le double. Qui s’était enrichi? qui +s’était ruiné? Au nom des morts qui payaient sa rançon, l’accusé +devait être acquitté. + +Mais la famille n’était-elle qu’une grande force matérielle +exprimée visiblement par la continuité du patrimoine, et dont la +solidarité permettait de solder les dettes des uns avec le travail +des autres? N’était-elle pas bien autre chose encore, de moins +palpable, mais de plus sacré: une chaîne solide de traditions, une +hérédité d’honneur, de probité, de courage? À quoi bon transmettre +la vie, si ce n’est pour lui fournir un cadre digne d’elle, +l’appui du passé, l’occasion d’un avenir étayé, --car transmettre +la vie, c’est admettre l’immortalité... Et il dit les actes +publics, toute l’existence extérieure, utile, et parfois illustre +des Roquevillard. Celui-ci, syndic de sa commune, était décédé à +son poste pendant une épidémie contre laquelle il organisait la +résistance. Tel autre, plus tard, dans une période de troubles et +de désordres, avait administré la ville de Chambéry et sauvé ses +finances compromises. Magistrats intègres du Sénat de Savoie, +soldats morts à l’ennemi pendant les grandes guerres, ils avaient +porté sous la toge ou l’uniforme ce même coeur audacieux et brave +qui déjà battait sous la blouse des plus anciens aïeux. Le dernier +de tous, Hubert, mourant pour la patrie, seul, loin des siens, sur +un sol brûlé et hostile, avait exprimé le voeu formel de la race +quand il avait écrit: "J’offre le sacrifice de ma vie pour +l’honneur de notre nom, pour le salut de mon frère." Pouvait-on +rejeter cette offrande, oublier les holocaustes qui, le long des +âges, signalaient la vertu sans cesse renouvelée de la famille, +comme ces feux qui, le soir, purifient les champs de leurs herbes +séchées? Ainsi, il jetait dans la balance le poids des mérites +acquis et la faisait pencher. + +Toute l’armée des morts, qui, la veille, étaient descendus de la +Vigie pour franchir le val dans l’ombre et rejoindre, au plateau +de Saint-Cassin, leur chef debout au pied du chêne, défilait comme +à la parade. + +Aux mérites des morts il ajouta ceux des vivants. L’heure n’était +plus de la pudeur et du respect des intimités. À l’hôpital +d’Hanoi, méritait Félicie. Ses soeurs, qui avaient appelé la +pauvreté pour supprimer jusqu’au soupçon de détournement, +méritaient encore. Car le paiement effectué entre les mains de M. +Frasne n’était, ne pouvait être pour la famille de l'accusé et +pour les juges, ni une restitution ni un aveu, mais le rejet +définitif de toute complicité même ignorante et involontaire. + +À peine s’excusa-t-il d’énumérer avec insistance, et comme un +reproche d’ingratitude, tant de services rendus. De l’autre côté +de la barre on n’avait pas craint de les oublier ou, pis encore, +d’en accabler l’accusé. On voulait bien remonter d’un prétendu +coupable au passé pour abattre d’un coup l’importance de ce passé, +on refusait injustement de couvrir l’inculpé de cette protection. + +Or les mérites d’une race la défendent jusqu’au jour où, la somme +des démérites l’emportant, elle provoque volontairement sa propre +chute. Et qui donc oserait prétendre que la somme des démérites +l’avait remporté? Oui, les morts, ses morts servaient de caution +morale au dernier des Roquevillard comme ils venaient de lui +servir de caution matérielle par le moyen de la Vigie sacrifiée. +Même coupable, ses juges ne le condamneraient point sans +injustice. + +Mais comment pouvait-il être coupable? Par quel phénomène le +descendant de tant d'honnêtes gens s’était-il subitement mué en +criminel? Quelles preuves, en définitive, fournissait-on de son +crime? +Que pesaient, en face des présomptions morales qui découlaient de +son milieu de famille comme les eaux d’un torrent, ces misérables +présomptions qu’un hasard fait éclore et que l’interprétation des +circonstances se charge de grossir? Les clefs de l’étude elles +avaient passé de main en main. Le chiffre du secret: comment +l’accusé l’aurait-il cherché, surpris, deviné, et quand le clerc +Philippeaux l’avait-il inscrit sur son agenda? Le manque de +ressources? Il avait liquidé tous les frais, principaux et +accessoires, sans exception, qu’entraînait son voyage, soit avec +l’argent qu’il avait emporté et dont l’enquête à l’audience avait +donné le décompte, soit avec celui qu’il avait reçu à Orta. Les +notes d’hôtel retrouvées le démontraient. Qu’avait-il donc fait +des cent mille francs du vol, puisque toutes ses dépenses, il les +avait acquittées avec les avances de sa famille? Et s’il les avait +placés, comme on l'avait insinué, pourquoi était-il revenu se +constituer prisonnier dès qu’il avait eu connaissance du jugement +qui l’atteignait par contumace? + +Rien ne restait debout de l’accusation, rien qu’une vengeance qui +n’avait même pas su résister à un profit. Singulière affaire où +c’était le volé qui portait les dépouilles de son voleur prétendu! + +Et M. Roquevillard termina en quelques mots sa plaidoirie: + +"J’ai fini, messieurs les jurés. Au nom de tous nos morts dont la +suite compose notre honneur toujours vivant, au nom de la terre, +lentement acquise et cultivée par l’effort successif des +générations, et abandonnée aujourd’hui par un libre sacrifice pour +consolider cet honneur, je vous réclame mon enfant. Rendez-le-moi, +non point par pitié, mais par justice, non par faveur, mais à +l’unanimité. Toute sa race et moi-même nous répondons de son +innocence..." + +Il s’assit. Il n’avait parlé qu’une heure. Après que sa voix +calme, sonore mais toujours contenue, eut cessé de se répandre et +de monter comme un hymne grave, le silence se prolongea quelques +instants, un silence d’église, religieux, solennel. Au lieu de +l’explosion de colère et d’amertume qu’on s’était cru en droit +d’attendre du vieil avocat réputé pour son énergie, en réponse aux +violences haineuses de M. Porterieux, au lieu du scandale escompté +des imputations renvoyées d’amant à maîtresse, le public avait +entendu cette défense hautaine, dédaigneuse de l’invective, +confiante dans l’autorité de sa force morale, admirablement +émouvante dans ses lignes simples et droites comme ces statues +immobiles et sereines qui purifient les désirs et ploient les +âmes. Et le nom de Mme Frasne n’avait pas été prononcé. + +Tout à coup, un cri retentit: + +--Vivent les Roquevillard! + +C’était la Fauchois qui jetait son coeur. Et la foule convaincue, +dominée, conquise, éclata en applaudissements. + +Pendant que le président réprimait cette manifestation qui mit en +fuite M. Bastard agacé, M. Vallerois se pencha de nouveau sur M. +Barré. Et celui-ci demanda la parole après que M. Hamel eut refusé +de la prendre, en s’excusant d’user de son droit de réplique après +avoir négligé d’user de son droit de conclure. + +--J’ai entendu comme vous, dit-il en substance en s’adressant aux +jurés, la plaidoirie de Me Roquevillard. Non, le coupable n’est +pas ce jeune homme que vous jugerez dans quelques minutes. +Le coupable n’est pas ici. Et puisque l’accusé a eu la générosité +de ne pas le désigner, je ne vous le désignerai pas davantage. +Mais je dénoncerai la machination trop habile de cet accusateur +qui décourage la sympathie en faisant servir ses malheurs privés à +l’édification de sa fortune. Hâtez-vous d’acquitter Maurice +Roquevillard, de le rendre à son père qui est l’honneur de notre +barreau. S’il fut répréhensible dans sa vie privée, il ne saurait +être retenu plus longtemps pour abus de confiance..." + +Le jour baissait, livrant toute la salle au recueillement du soir. +Le jury se retira pour délibérer et rapporta immédiatement un +verdict d’acquittement à l’unanimité. + +--Bravo! approuva Jeanne Sassenay à haute voix. + +--Père, murmura doucement Marguerite, maman serait contente. + +Et le public, retourné, échangeait, en sortant, ses commentaires. +M. Latache, qui pérorait dans un groupe, agitait sa tête +sentencieuse: + +--C’est un camouflet pour M. Frasne. Après le blâme du ministère +public, il devra résigner son étude et quitter le pays. + +--Il revendra la Vigie, découvrit M. Paillet. + +La dame que reconduisait l’avoué Coulanges s’en réjouit pour mieux +énerver son cavalier, à quoi elle prenait du plaisir: + +--Et la petite Sassenay la rachètera. Elle a une grosse dot. Vous +avez remarqué les mines qu’elle adressait au jeune prévenu, au +triomphateur? Elle l’épousera. + +--Oui, c’est cela, résuma d’un mot M. Coulanges assombri: ces +Roquevillard ont toujours eu de la chance. + + +IX + +LA FORCE DE VIVRE + + + +La bonne volonté du président des assises hâtait les formalités de +la libération. Tandis que la foule, ayant évacué la salle, se +massait devant le Palais de Justice, sur la place, pour guetter la +sortie de l’accusé et de son défenseur afin de les acclamer avec +d’autant plus d’enthousiasme qu’elle éprouvait à leur endroit de +tardifs remords, M. Roquevillard attendait son fils dans la cour +intérieure. Il était seul, car il avait prié Charles Marcellaz de +reconduire M. Hamel. La lutte finie, il sentait la fatigue et +l’usure, et il s’absorbait dans ses méditations. Une voix timide +l’appela: + +--Père, + +--C’est toi? + +Au lieu de se jeter dans les bras l’un de l’autre, simplement, ils +demeuraient immobiles, comme figés. Un premier geste manqué suffit +quelquefois à créer des séparations, des obstacles. Le père lisait +sur le visage du fils l’admiration, la reconnaissance, la piété +filiale; le fils lisait sur le visage du père l’amour, la bonté, +et aussi les poignants stigmates de la lassitude et de l’âge. Et +ils se taisaient douloureusement, invinciblement. + +Au dehors, des vivats retentirent. + +--Viens! dit brusquement M. Roquevillard. + +Et il entraîna Maurice vers la porte qui, de l’autre côté de la +cour, donnait sur un jardin public, heureusement désert. D’un pas +rapide ils le traversèrent, franchirent la passerelle de fer jetée +sur la Leysse qui roulait des eaux bourbeuses, et gagnèrent le +cimetière sans avoir échangé une parole. + +Le cimetière de Chambéry, à l’est de la ville, à l’entrée de la +vaste plaine qui s’étend jusqu’au lac du Bourget, est dominé par +la colline rocheuse de Lémenc, et, au delà, par le Nivolet aux +étages réguliers. L’ombre s’était installée dans le champ sacré. +Elle gagnait peu à peu les coteaux. Mais les feux du couchant +embrasaient la montagne dont la blancheur s'animait comme d’un +afflux de sang. Les beaux soirs d’hiver, froids et calmes, nus +comme des marbres, sont d’une pureté divine. + +Maurice, en face de lui, distingua les minces colonnettes du +Calvaire où l’amour, dans son coeur, l’avait emporté. Un dernier +rayon détachait leurs contours. Puis elles parurent rentrer dans +le petit monument, se confondre en lui. + +"Comme c’est loin!" pensa-t-il. + +Les cyprès en fer de lance, saupoudrés de givre, graves comme des +sentinelles préposées à la garde de l’enclos, les laissèrent +passer. Après les tombes des pauvres gens, à peine indiquées sous +la neige par des levées de sol, c’était la double allée des +concessions perpétuelles. + +--Père, je comprends où nous allons, murmura enfin Maurice tandis +qu’il pensait à sa mère. + +--Nous allons au caveau de famille, expliqua M. Roquevillard, +remercier les morts qui t’ont sauvé. + +--Père, c’est vous qui m’avez sauvé. + +--Je parlais en leur nom. + +Comme ils touchaient au terme de leur pèlerinage à travers le +cimetière vide, ils distinguèrent une forme noire agenouillée sur +la pierre funéraire qui précédait un mur chargé d’inscriptions. + +--Père, c’est là. Il y a quelqu’un. + +--Marguerite. Elle nous a devancés. + +La jeune fille perçut le bruit sourd de la neige foulée et +retourna la tête. Elle rougit en les reconnaissant, et se leva, +comme pour ne pas troubler leur entretien. + +--Je venais chez maman, dit-elle. + +--Reste, ordonna doucement son père. + +Le long des pentes du Nivolet, le soir montait. Seule, la neige +des gradins supérieurs résistait encore, et la lumière glissait, +coulait sur elle comme une cascade d’or et de pourpre. Après un +éclat d’apothéose, l’ombre victorieuse escalada la dernière marche +et occupa le sommet. + +Ils avaient en face d’eux le mur qui portait un nom unique, le +leur, mais des prénoms et des dates en grand nombre. Un rameau de +lierre vivace aux feuilles vertes le surmontait et même retombait +à demi, comme une couronne de printemps. + +--Écoute, dit M. Roquevillard, dont le visage était empreint de la +même sérénité qu’à l’audience. C’est la nuit et c’est le champ des +morts. Pourtant, dans aucun lieu de la terre, tu n’entendras de +plus fortes paroles de vie. Regarde. Avant que les ténèbres ne le +recouvrent, c’est, autour de toi, l’horizon que ton coeur préfère. +Et c’est, ici, ta famille qui repose. + +À son tour, Maurice s’agenouilla et se souvenant de celle qui +était partie sans lui dire adieu, se souvenant de celui qui, pour +lui, avait fait l’offrande de sa vie, il se cacha la figure dans +les mains. Mais son père lui toucha l’épaule et reprit d’une voix +ferme: + +--Mon enfant, je suis maintenant un vieillard. Tu vas bientôt me +succéder. Il faut m’écouter en ce jour où j’ai le devoir de te +parler. C’est ici l’image de ce qui dure. Le culte des morts, +c’est le sens de notre destinée immortelle. Qu’est-ce que la vie +d’un homme, qu’est-ce que ma vie si le passé et l’avenir ne leur +donnaient leur véritable sens? Tu l’avais oublié lorsque tu +poursuivis ton destin individuel. Il n’y a pas de beau destin +individuel et il n’est de grandeur que dans la servitude. On sert +sa famille, sa patrie, Dieu, l’art, la science, un idéal. Honte à +qui ne sert que soi-même! Toi, tu trouvais ton appui en nous, mais +aussi ta dépendance. L’honneur de l’homme est d’accepter sa +subordination. + +Maurice, se relevant, entrevit dans le crépuscule le Calvaire de +Lémenc. + +"Et l’amour?" pensa-t-il tristement. + +Son père le devina: + +--Si peu de chose, mon ami, sépare quelquefois l’honnête et le +malhonnête homme. L’amour supprime cette barrière. La famille la +consolide. Pourtant, même à cette heure, Maurice, je ne dirai pas +de mal de l’amour, si tu sais le comprendre. Il est notre soupir +après tout ce qui nous dépasse. Garde ce soupir dans ton coeur. Il +t’appartient. Tu le retrouveras devant les belles actions, devant +la nature, en te donnant à ta destinée sans peur et sans +faiblesse. Ne l’égare pas. Ne l’égare plus. Avant d’aimer une +femme, songe à ta mère, songe à tes soeurs, songe au bonheur qui +t’est réservé peut-être d’avoir une fille et de l’élever. À ta +naissance, comme à celle de ton frère et de tes soeurs, je me suis +réjoui. De toutes mes forces je t’ai protégé. À ma mort, je te le +dis, tu sentiras comme l’écroulement d’un mur, et tu te +découvriras face à face avec la vie. Alors, tu me comprendras +mieux. + +--Père, murmura Maurice qui succombait à l’émotion, pardonnez-moi, +je ne serai pas indigne de vous. + +--Mon enfant! répondit simplement M. Roquevillard. + +Et Marguerite, les voyant enfin dans les bras l’un de l’autre, se +souvint du voeu maternel. + +Au ciel qui se fonçait, dans la direction de la Vigie, une +première étoile commença de jeter son feu. M. Roquevillard, qui +tenait sur son coeur son fils reconquis, son dernier fils, son +fils unique, la distingua comme un signe d’espérance. Et dans le +cimetière obscurci où il était venu rendre à ses morts leur visite +de la veille, bien qu’il se sentit lui-même menacé, le chef de +famille fit un acte de foi dans la vie. + + +Thonon, juillet 1904 — Paris, juin 1905. + + +FIN + + + +TABLE DES MATIÈRES + +DÉDICACE + +PREMIERE PARTIE + +I. -- Les vendanges +Il. -- Le conflit +III. -- Le calvaire de Lémenc +IV. -- La vengeance de Me Frasne +V. -- La famille en danger + +DEUXIÈME PARTIE + +I. -- Le fabricant de ruines +Il. -- L’anniversaire +III. -- Les ruines +IV. -- Le retour + +TROISIÈME PARTIE + +I. -- Le compagnon d’armes +Il. -- Le conseil de famille +III. --La belle opération de Me Frasne +IV. -- Le conseil de la terre +V. -- Les fiançailles de Marguerite +VI. -- Le défenseur +VII. -- Jeanne Sassenay +VIII. -- La voix des morts +IX. -- La force de vivre + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Roquevillard, by Henry Bordeaux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ROQUEVILLARD *** + +***** This file should be named 14159-8.txt or 14159-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/1/5/14159/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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