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+The Project Gutenberg EBook of De l'origine des espèces, by Charles Darwin
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: De l'origine des espèces
+
+Author: Charles Darwin
+
+Release Date: November 26, 2004 [EBook #14158]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'ORIGINE DES ESPÈCES ***
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+
+
+
+
+Charles Darwin
+DE L'ORIGINE DES ESPÈCES
+
+
+(1859)
+
+
+Table des matières
+
+NOTICE HISTORIQUE SUR LES PROGRÈS DE L'OPINION RELATIVE À
+L'ORIGINE DES ESPÈCES AVANT LA PUBLICATION DE LA PREMIÈRE ÉDITION
+ANGLAISE DU PRÉSENT OUVRAGE.
+INTRODUCTION
+CHAPITRE I DE LA VARIATION DES ESPÈCES À L'ÉTAT DOMESTIQUE
+CAUSES DE LA VARIABILITÉ.
+EFFETS DES HABITUDES ET DE L'USAGE OU DU NON-USAGE DES PARTIES;
+VARIATION PAR CORRELATION; HÉRÉDITÉ.
+CARACTÈRES DES VARIÉTÉS DOMESTIQUES; DIFFICULTÉ DE DISTINGUER
+ENTRE LES VARIÉTÉS ET LES ESPÈCES; ORIGINE DES VARIÉTÉS
+DOMESTIQUES ATTRIBUÉE À UNE OU À PLUSIEURS ESPÈCE.
+RACES DU PIGEON DOMESTIQUE, LEURS DIFFERENCES ET LEUR ORIGINE.
+PRINCIPES DE SÉLECTION ANCIENNEMENT APPLIQUÉS ET LEURS EFFETS.
+SÉLECTION INCONSCIENTE.
+CIRCONSTANCES FAVORABLES À LA SÉLECTION OPERÉE PAR L'HOMME.
+CHAPITRE II. DE LA VARIATION À L'ÉTAT DE NATURE.
+VARIABILITÉ.
+DIFFÉRENCES INDIVIDUELLES.
+ESPÈCES DOUTEUSES.
+LES ESPÈCES COMMUNES ET TRÈS RÉPANDUES SONT CELLES QUI VARIENT LE
+PLUS.
+LES ESPÈCES DES GENRES LES PLUS RICHES DANS CHAQUE PAYS VARIENT
+PLUS FRÉQUEMMENT QUE LES ESPÈCES DES GENRES MOINS RICHES.
+BEAUCOUP D'ESPÈCES COMPRISES DANS LES GENRES LES PLUS RICHES
+RESSEMBLENT À DES VARIÉTÉS EN CE QU'ELLES SONT TRÈS ÉTROITEMENT,
+MAIS INÉGALEMENT VOISINES LES UNES DES AUTRES, ET EN CE QU'ELLES
+ONT UN HABITAT TRES LIMITÉ.
+RÉSUMÉ.
+CHAPITRE III. LA LUTTE POUR L'EXISTENCE.
+L'EXPRESSION: LUTTE POUR L'EXISTENCE, EMPLOYÉE DANS LE SENS
+FIGURÉ.
+PROGRESSION GÉOMÉTRIQUE DE L'AUGMENTATION DES INDIVIDUS.
+DE LA NATURE DES OBSTACLES À LA MULTIPLICATION.
+RAPPORTS COMPLEXES QU'ONT ENTRE EUX LES ANIMAUX ET LES PLANTES
+DANS LA LUTTE POUR L'EXISTENCE.
+LA LUTTE POUR L'EXISTENCE EST PLUS ACHARNÉE QUAND ELLE A LIEU
+ENTRE DES INDIVIDUS ET DES VARIÉTÉS APPARTENANT À LA MÊME ESPÈCE.
+CHAPITRE IV. LA SÉLECTION NATURELLE OU LA PERSISTANCE DU PLUS
+APTE.
+SÉLECTION SEXUELLE.
+EXEMPLES DE L'ACTION DE LA SÉLECTION NATURELLE OU DE LA
+PERSISTANCE DU PLUS APTE.
+DU CROISEMENT DES INDIVIDUS.
+CIRCONSTANCES FAVORABLES À LA PRODUCTION DE NOUVELLES FORMES PAR
+LA SÉLECTION NATURELLE.
+LA SÉLECTION NATURELLE AMÈNE CERTAINES EXTINCTIONS.
+DIVERGENCE DES CARACTÈRES.
+EFFETS PROBABLES DE L'ACTION DE LA SÉLECTION NATURELLE, PAR SUITE
+DE LA DIVERGENCE DES CARACTÈRES ET DE L'EXTINCTION, SUR LES
+DESCENDANTS D'UN ANCÊTRE COMMUN.
+DU PROGRÈS POSSIBLE DE L'ORGANISATION.
+CONVERGENCE DES CARACTÈRES.
+RÉSUMÉ DU CHAPITRE.
+CHAPITRE V. DES LOIS DE LA VARIATION.
+EFFETS PRODUITS PAR LA SÉLECTION NATURELLE SUR L'ACCROISSEMENT DE
+L'USAGE ET DU NON-USAGE DES PARTIES.
+ACCLIMATATION.
+VARIATIONS CORRÉLATIVES.
+COMPENSATION ET ÉCONOMIE DE CROISSANCE.
+LES CONFORMATIONS MULTIPLES, RUDIMENTAIRES ET D'ORGANISATION
+INFÉRIEURE SONT VARIABLES.
+UNE PARTIE EXTRAORDINAIREMENT DÉVELOPPÉE CHEZ UNE ESPÈCE
+QUELCONQUE COMPARATIVEMENT À L'ÉTAT DE LA MÊME PARTIE CHEZ LES
+ESPÈCES VOISINES, TEND À VARIER BEAUCOUP.
+LES CARACTÈRES SPÉCIFIQUES SONT PLUS VARIABLES QUE LES CARACTÈRES
+GÉNÉRIQUES.
+LES CARACTÈRES SEXUELS SECONDAIRES SONT VARIABLES.
+LES ESPÈCES DISTINCTES PRÉSENTENT DES VARIATIONS ANALOGUES, DE
+TELLE SORTE QU'UNE VARIÉTÉ D'UNE ESPÈCE REVÊT SOUVENT UN CARACTÈRE
+PROPRE À UNE ESPÈCE VOISINE, OU FAIT RETOUR À QUELQUES-UNS DES
+CARACTÈRES D'UN ANCÊTRE ÉLOIGNÉ.
+RÉSUMÉ.
+CHAPITRE VI. DIFFICULTÉS SOULEVÉES CONTRE L'HYPOTHÈSE DE LA
+DESCENDANCE AVEC MODIFICATIONS.
+DU MANQUE OU DE LA RARETÉ DES VARIÉTÉS DE TRANSITION.
+DE L'ORIGINE ET DES TRANSITIONS DES ÊTRES ORGANISÉS AYANT UNE
+CONFORMATION ET DES HABITUDES PARTICULIÈRES.
+ORGANES TRÈS PARFAITS ET TRÈS COMPLEXES.
+MODES DE TRANSITIONS.
+DIFFICULTÉS SPÉCIALES DE LA THÉORIE DE LA SÉLECTION NATURELLE.
+ACTION DE LA SÉLECTION NATURELLE SUR LES ORGANES PEU IMPORTANTS EN
+APPARENCE.
+JUSQU'À QUEL POINT EST VRAIE LA DOCTRINE UTILITAIRE; COMMENT
+S'ACQUIERT LA BEAUTÉ.
+RÉSUMÉ: LA THÉORIE DE LA SÉLECTION NATURELLE COMPREND LA LOI DE
+L'UNITÉ DE TYPE ET DES CONDITIONS D'EXISTENCE.
+CHAPITRE VII. OBJECTIONS DIVERSES FAITES À LA THÉORIE DE LA
+SÉLECTION NATURELLE.
+CHAPITRE VIII. INSTINCT.
+LES CHANGEMENTS D'HABITUDES OU D'INSTINCT SE TRANSMETTENT PAR
+HÉRÉDITÉ CHEZ LES ANIMAUX DOMESTIQUES.
+INSTINCTS SPÉCIAUX.
+OBJECTIONS CONTRE L'APPLICATION DE LA THÉORIE DE LA SÉLECTION
+NATURELLE AUX INSTINCTS: INSECTES NEUTRES ET STÉRILES.
+RÉSUMÉ
+CHAPITRE IX. HYBRIDITÉ.
+DEGRÉS DE STÉRILITÉ.
+LOIS QUI RÉGISSENT LA STÉRILITÉ DES PREMIERS CROISEMENTS ET DES
+HYBRIDES.
+ORIGINE ET CAUSES DE LA STÉRILITÉ DES PREMIERS CROISEMENTS ET DES
+HYBRIDES.
+DIMORPHISME ET TRIMORPHISME RÉCIPROQUES.
+LA FÉCONDITE DES VARIÉTÉS CROISÉES ET DE LEURS DESCENDANTS MÉTIS
+N'EST PAS UNIVERSELLE.
+COMPARAISON ENTRE LES HYBRIDES ET LES MÉTIS, INDÉPENDAMMENT DE
+LEUR FÉCONDITÉ.
+RÉSUMÉ.
+CHAPITRE X INSUFFISANCE DES DOCUMENTS GÉOLOGIQUES
+DU LAPS DE TEMPS ÉCOULÉ, DÉDUIT DE L'APPRÉCIATION DE LA RAPIDITÉ
+DES DÉPOTS ET DE L'ÉTENDUE DES DÉNUDATIONS.
+PAUVRETÉ DE NOS COLLECTIONS PALÉONTOLOGIQUES.
+DE L'ABSENCE DE NOMBREUSES VARIÉTÉS INTERMÉDIAIRES DANS UNE
+FORMATION QUELCONQUE.
+APPARITION SOUDAINE DE GROUPES ENTIERS D'ESPÈCES ALLIÉES.
+DE L'APPARITION SOUDAINE DE GROUPES D'ESPÈCES ALLIÉES DANS LES
+COUCHES FOSSILIFÈRES LES PLUS ANCIENNES.
+RÉSUMÉ.
+CHAPITRE XI. DE LA SUCCESSION GÉOLOGIQUE DES ÊTRES ORGANISÉS.
+EXTINCTION.
+DES CHANGEMENTS PRESQUE INSTANTANÉS DES FORMES VIVANTES DANS LE
+MONDE.
+DES AFFINITÉS DES ESPÈCES ÉTEINTES LES UNES AVEC LES AUTRES ET
+AVEC LES FORMES VIVANTES.
+DU DEGRÉ DE DEVELOPPEMENT DES FORMES ANCIENNES COMPARÉ À CELUI DES
+FORMES VIVANTES.
+DE LA SUCCESSION DES MÊMES TYPES DANS LES MÊMES ZONES PENDANT LES
+DERNIÈRES PÉRIODES TERTIAIRES.
+RÉSUMÉ DE CE CHAPITRE ET DU CHAPITRE PRÉCÉDENT.
+CHAPITRE XII. DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE.
+CENTRES UNIQUES DE CRÉATION.
+MOYENS DE DISPERSION.
+DISPERSION PENDANT LA PÉRIODE GLACIAIRE.
+PÉRIODES GLACIAIRES ALTERNANTES AU NORD ET AU MIDI.
+CHAPITRE XIII. DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE (SUITE).
+PRODUCTIONS D'EAU DOUCE.
+LES HABITANTS DES ÎLES OCÉANIQUES.
+ABSENCE DE BATRACIENS ET DE MAMMIFÈRES TERRESTRES DANS LES ÎLES
+OCÉANIQUES.
+SUR LES RAPPORTS ENTRE LES HABITANTS DES ÎLES ET CEUX DU CONTINENT
+LE PLUS RAPPROCHÉ.
+RÉSUMÉ DE CE CHAPITRE ET DU CHAPITRE PRÉCÉDENT.
+CHAPITRE XIV. AFFINITÉS MUTUELLES DES ÊTRES ORGANISÉS;
+MORPHOLOGIE; EMBRYOLOGIE; ORGANES RUDIMENTAIRES.
+CLASSIFICATION.
+RESSEMBLANCES ANALOGUES.
+SUR LA NATURE DES AFFINITÉS RELIANT LES ÊTRES ORGANISÉS.
+MORPHOLOGIE.
+DÉVELOPPEMENT ET EMBRYOLOGIE.
+ORGANES RUDIMENTAIRES, ATROPHIÉS ET AVORTÉS.
+RÉSUMÉ.
+CHAPITRE XV. RÉCAPITULATION ET CONCLUSIONS.
+GLOSSAIRE DES PRINCIPAUX TERMES SCIENTIFIQUES EMPLOYÉS DANS LE
+PRESENT VOLUME.
+
+
+NOTICE HISTORIQUE SUR LES PROGRÈS DE L'OPINION RELATIVE À
+L'ORIGINE DES ESPÈCES AVANT LA PUBLICATION DE LA PREMIÈRE ÉDITION
+ANGLAISE DU PRÉSENT OUVRAGE.
+
+Je me propose de passer brièvement en revue les progrès de
+l'opinion relativement à l'origine des espèces. Jusque tout
+récemment, la plupart des naturalistes croyaient que les espèces
+sont des productions immuables créées séparément. De nombreux
+savants ont habilement soutenu cette hypothèse. Quelques autres,
+au contraire, ont admis que les espèces éprouvent des
+modifications et que les formes actuelles descendent de formes
+préexistantes par voie de génération régulière. Si on laisse de
+côté les allusions qu'on trouve à cet égard dans les auteurs de
+l'antiquité, [Aristote, dans ses _Physicoe Auscultationes_ (lib.
+II, cap. VIII, § 2), après avoir remarqué que la pluie ne tombe
+pas plus pour faire croître le blé qu'elle ne tombe pour l'avarier
+lorsque le fermier le bat en plein air, applique le même argument
+aux organismes et ajoute (M. Clair Grece m'a le premier signalé ce
+passage): «Pourquoi les différentes parties (du corps) n'auraient-
+elles pas dans la nature ces rapports purement accidentels? Les
+dents, par exemple, croissent nécessairement tranchantes sur le
+devant de la bouche, pour diviser les aliments les molaires plates
+servent à mastiquer; pourtant elles n'ont pas été faites dans ce
+but, et cette forme est le résultat d'un accident. Il en est de
+même pour les autres parties qui paraissent adaptées à un but.
+Partout donc, toutes choses réunies (c'est-à-dire l'ensemble des
+parties d'un tout) se sont constituées comme si elles avaient été
+faites en vue de quelque chose; celles façonnées d'une manière
+appropriée par une spontanéité interne se sont conservées, tandis
+que, dans le cas contraire, elles ont péri et périssent encore.»
+On trouve là une ébauche des principes de la sélection naturelle;
+mais les observations sur la conformation des dents indiquent
+combien peu Aristote comprenait ces principes.] Buffon est le
+premier qui, dans les temps modernes, a traité ce sujet au point
+de vue essentiellement scientifique. Toutefois, comme ses opinions
+ont beaucoup varié à diverses époques, et qu'il n'aborde ni les
+causes ni les moyens de la transformation de l'espèce, il est
+inutile d'entrer ici dans de plus amples détails sur ses travaux.
+
+Lamarck est le premier qui éveilla par ses conclusions une
+attention sérieuse sur ce sujet. Ce savant, justement célèbre,
+publia pour la première fois ses opinions en 1801; il les
+développa considérablement, en 1809, dans sa _Philosophie
+zoologique_, et subséquemment, en 1815, dans l'introduction à son
+_Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_. Il soutint dans
+ces ouvrages la doctrine que toutes les espèces, l'homme compris,
+descendent d'autres espèces. Le premier, il rendit à la science
+l'éminent service de déclarer que tout changement dans le monde
+organique, aussi bien que dans le monde inorganique, est le
+résultat d'une loi, et non d'une intervention miraculeuse.
+L'impossibilité d'établir une distinction entre les espèces et les
+variétés, la gradation si parfaite des formes dans certains
+groupes, et l'analogie des productions domestiques, paraissent
+avoir conduit Lamarck à ses conclusions sur les changements
+graduels des espèces. Quant aux causes de la modification, il les
+chercha en partie dans l'action directe des conditions physiques
+d'existence, dans le croisement des formes déjà existantes, et
+surtout dans l'usage et le défaut d'usage, c'est-à-dire dans les
+effets de l'habitude. C'est à cette dernière cause qu'il semble
+rattacher toutes les admirables adaptations de la nature, telles
+que le long cou de la girafe, qui lui permet de brouter les
+feuilles des arbres. Il admet également une loi de développement
+progressif; or, comme toutes les formes de la vie tendent ainsi au
+perfectionnement, il explique l'existence actuelle d'organismes
+très simples par la génération spontanée. [C'est à l'excellente
+histoire d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire (_Hist. nat. générale_,
+1859, t. II, p. 405) que j'ai emprunté la date de la première
+publication de Lamarck; cet ouvrage contient aussi un résumé des
+conclusions de Buffon sur le même sujet. Il est curieux de voir
+combien le docteur Erasme Darwin, mon grand-père, dans sa
+_Zoonomia_ (vol. I, p. 500-510), publiée en 1794, a devancé
+Lamarck dans ses idées et ses erreurs. D'après Isidore Geoffroy,
+Goethe partageait complètement les mêmes idées, comme le prouve
+l'introduction d'un ouvrage écrit en 1794 et 1795, mais publié
+beaucoup plus tard. Il a insisté sur ce point (_Goethe als
+Naturforscher_, par le docteur Karl Meding, p. 34), que les
+naturalistes auront à rechercher, par exemple, comment le bétail a
+acquis ses cornes, et non à quoi elles servent. C'est là un cas
+assez singulier de l'apparition à peu près simultanée d'opinions
+semblables, car il se trouve que Goethe en Allemagne, le docteur
+Darwin en Angleterre, et Geoffroy Saint-Hilaire en France
+arrivent, dans les années 1794-95, à la même conclusion sur
+l'origine des espèces.]
+
+Geoffroy Saint-Hilaire, ainsi qu'on peut le voir dans l'histoire
+de sa vie, écrite par son fils, avait déjà, en 1795, soupçonné que
+ce que nous appelons les _espèces_ ne sont que des déviations
+variées d'un même type. Ce fut seulement en 1828 qu'il se déclara
+convaincu que les mêmes formes ne se sont pas perpétuées depuis
+l'origine de toutes choses; il semble avoir regardé les conditions
+d'existence ou le _monde ambiant_ comme la cause principale de
+chaque transformation. Un peu timide dans ses conclusions, il ne
+croyait pas que les espèces existantes fussent en voie de
+modification; et, comme l'ajoute son fils, «c'est donc un problème
+à réserver entièrement à l'avenir, à supposer même que l'avenir
+doive avoir prise sur lui.»
+
+Le docteur W.-C. Wells, en 1813, adressa à la Société royale un
+mémoire sur une «femme blanche, dont la peau, dans certaines
+parties, ressemblait à celle d'un nègre», mémoire qui ne fut
+publié qu'en 1818 avec ses fameux _Two Essays upon Dew and Single
+Vision_. Il admet distinctement dans ce mémoire le principe de la
+sélection naturelle, et c'est la première fois qu'il a été
+publiquement soutenu; mais il ne l'applique qu'aux races humaines,
+et à certains caractères seulement. Après avoir remarqué que les
+nègres et les mulâtres échappent à certaines maladies tropicales,
+il constate premièrement que tous les animaux tendent à varier
+dans une certaine mesure, et secondement que les agriculteurs
+améliorent leurs animaux domestiques par la sélection. Puis il
+ajoute que ce qui, dans ce dernier cas, est effectué par «l'art
+paraît l'être également, mais plus lentement, par la nature, pour
+la production des variétés humaines adaptées aux régions qu'elles
+habitent: ainsi, parmi les variétés accidentelles qui ont pu
+surgir chez les quelques habitants disséminés dans les parties
+centrales de l'Afrique, quelques-unes étaient sans doute plus
+aptes que les autres à supporter les maladies du pays. Cette race
+a dû, par conséquent, se multiplier, pendant que les autres
+dépérissaient, non seulement parce qu'elles ne pouvaient résister
+aux maladies, mais aussi parce qu'il leur était impossible de
+lutter contre leurs vigoureux voisins. D'après mes remarques
+précédentes, il n'y a pas à douter que cette race énergique ne fût
+une race brune. Or, la même tendance à la formation de variétés
+persistant toujours, il a dû surgir, dans le cours des temps, des
+races de plus en plus noires; et la race la plus noire étant la
+plus propre à s'adapter au climat, elle a dû devenir la race
+prépondérante, sinon la seule, dans le pays particulier où elle a
+pris naissance.» L'auteur étend ensuite ces mêmes considérations
+aux habitants blancs des climats plus froids. Je dois remercier
+M. Rowley, des États-Unis, d'avoir, par l'entremise de M. Brace,
+appelé mon attention sur ce passage du mémoire du docteur Wells.
+
+L'honorable et révérend W. Hebert, plus tard doyen de Manchester,
+écrivait en 1822, dans le quatrième volume des _Horticultural
+Transactions_, et dans son ouvrage sur les _Amarylliadacées_
+(1837, p. 19, 339), que «les expériences d'horticulture ont
+établi, sans réfutation possible, que les espèces botaniques ne
+sont qu'une classe supérieure de variétés plus permanentes.» Il
+étend la même opinion aux animaux, et croit que des espèces
+uniques de chaque genre ont été créées dans un état primitif très
+plastique, et que ces types ont produit ultérieurement,
+principalement par entre-croisement et aussi par variation, toutes
+nos espèces existantes.
+
+En 1826, le professeur Grant, dans le dernier paragraphe de son
+mémoire bien connu sur les spongilles (_Edinburg Philos. Journal_,
+1826, t. XIV, p. 283), déclare nettement qu'il croit que les
+espèces descendent d'autres espèces, et qu'elles se perfectionnent
+dans le cours des modifications qu'elles subissent. Il a appuyé
+sur cette même opinion dans sa cinquante-cinquième conférence,
+publiée en 1834 dans _the Lancet_.
+
+En 1831, M. Patrick Matthew a publié un traité intitulé _Naval
+Timber and Arboriculture_, dans lequel il émet exactement la même
+opinion que celle que M. Wallace et moi avons exposée dans le
+_Linnean Journal_, et que je développe dans le présent ouvrage.
+Malheureusement, M. Matthew avait énoncé ses opinions très
+brièvement et par passages disséminés dans un appendice à un
+ouvrage traitant un sujet tout différent; elles passèrent donc
+inaperçues jusqu'à ce que M. Matthew lui-même ait attiré
+l'attention sur elles dans le _Gardener's Chronicle_ (7 avril
+1860). Les différences entre nos manières de voir n'ont pas grande
+importance.
+
+Il semble croire que le monde a été presque dépeuplé à des
+périodes successives, puis repeuplé de nouveau; il admet, à titre
+d'alternative, que de nouvelles formes peuvent se produire «sans
+l'aide d'aucun moule ou germe antérieur». Je crois ne pas bien
+comprendre quelques passages, mais il me semble qu'il accorde
+beaucoup d'influence à l'action directe des conditions
+d'existence. Il a toutefois établi clairement toute la puissance
+du principe de la sélection naturelle.
+
+Dans sa _Description physique des îles Canaries_ (1836, p.147), le
+célèbre géologue et naturaliste von Buch exprime nettement
+l'opinion que les variétés se modifient peu à peu et deviennent
+des espèces permanentes, qui ne sont plus capables de
+s'entrecroiser.
+
+Dans la _Nouvelle Flore de l'Amérique du Nord_ (1836, p. 6),
+Rafinesque s'exprimait comme suit: «Toutes les espèces ont pu
+autrefois être des variétés, et beaucoup de variétés deviennent
+graduellement des espèces en acquérant des caractères permanents
+et particuliers;» et, un peu plus loin, il ajoute (p. 18): «les
+types primitifs ou ancêtres du genre exceptés.»
+
+En 1843-44, dans le _Boston Journal of Nat. Hist. U. S._ (t.1V, p.
+468), le professeur Haldeman a exposé avec talent les arguments
+pour et contre l'hypothèse du développement et de la modification
+de l'espèce; il paraît pencher du côté de la variabilité.
+
+Les _Vestiges of Creation_ ont paru en 1844. Dans la dixième
+édition, fort améliorée (1853), l'auteur anonyme dit (p. 155): «La
+proposition à laquelle on peut s'arrêter après de nombreuses
+considérations est que les diverses séries d'êtres animés, depuis
+les plus simples et les plus anciens jusqu'aux plus élevés et aux
+plus récents, sont, sous la providence de Dieu, le résultat de
+deux causes: _premièrement_, d'une impulsion communiquée aux
+formes de la vie; impulsion qui les pousse en un temps donné, par
+voie de génération régulière, à travers tous les degrés
+d'organisation, jusqu'aux Dicotylédonées et aux vertébrés
+supérieurs; ces degrés sont, d'ailleurs, peu nombreux et
+généralement marqués par des intervalles dans leur caractère
+organique, ce qui nous rend si difficile dans la pratique
+l'appréciation des affinités; _secondement_, d'une autre impulsion
+en rapport avec les forces vitales, tendant, dans la série des
+générations, à approprier, en les modifiant, les conformations
+organiques aux circonstances extérieures, comme la nourriture, la
+localité et les influences météoriques; ce sont là les
+_adaptations_ du théologien naturel.» L'auteur paraît croire que
+l'organisation progresse par soubresauts, mais que les effets
+produits par les conditions d'existence sont graduels. Il soutient
+avec assez de force, en se basant sur des raisons générales, que
+les espèces ne sont pas des productions immuables. Mais je ne vois
+pas comment les deux «impulsions» supposées peuvent expliquer
+scientifiquement les nombreuses et admirables coadaptations que
+l'on remarque dans la nature; comment, par exemple, nous pouvons
+ainsi nous rendre compte de la marche qu'a dû suivre le pic pour
+s'adapter à ses habitudes particulières. Le style brillant et
+énergique de ce livre, quoique présentant dans les premières
+éditions peu de connaissances exactes et une grande absence de
+prudence scientifique, lui assura aussitôt un grand succès; et, à
+mon avis, il a rendu service en appelant l'attention sur le sujet,
+en combattant les préjugés et en préparant les esprits à
+l'adoption d'idées analogues.
+
+En 1846, le vétéran de la zoologie, M. J. d'Omalius d'Halloy, a
+publié (_Bull. de l'Acad. roy. de Bruxelles_, vol. XIII, p.581) un
+mémoire excellent, bien que court, dans lequel il émet l'opinion
+qu'il est plus probable que les espèces nouvelles ont été
+produites par descendance avec modifications plutôt que créées
+séparément; l'auteur avait déjà exprimé cette opinion en 1831.
+
+Dans son ouvrage _Nature of Limbs_, p. 86, le professeur Owen
+écrivait en 1849: «L'idée archétype s'est manifestée dans la chair
+sur notre planète, avec des modifications diverses, longtemps
+avant l'existence des espèces animales qui en sont actuellement
+l'expression. Mais jusqu'à présent nous ignorons entièrement à
+quelles lois naturelles ou à quelles causes secondaires la
+succession régulière et la progression de ces phénomènes
+organiques ont pu être soumises.» Dans son discours à
+l'Association britannique, en 1858, il parle (p. 51) de «l'axiome
+de la puissance créatrice continue, ou de la destinée préordonnée
+des choses vivantes.» Plus loin (p. 90), à propos de la
+distribution géographique, il ajoute: «Ces phénomènes ébranlent la
+croyance où nous étions que l'aptéryx de la Nouvelle-Zélande et le
+coq de bruyère rouge de l'Angleterre aient été des créations
+distinctes faites dans une île et pour elle. Il est utile,
+d'ailleurs de se rappeler toujours aussi que le zoologiste
+attribue le mot de _création_ a un procédé sur lequel il ne
+connaît rien.» Il développe cette idée en ajoutant que toutes les
+fois qu'un «zoologiste cite des exemples tels que le précédent,
+comme preuve d'une création distincte dans une île et pour elle,
+il veut dire seulement qu'il ne sait pas comment le coq de bruyère
+rouge se trouve exclusivement dans ce lieu, et que cette manière
+d'exprimer son ignorance implique en même temps la croyance à une
+grande cause créatrice primitive, à laquelle l'oiseau aussi bien
+que les îles doivent leur origine.» Si nous rapprochons les unes
+des autres les phrases prononcées dans ce discours, il semble que,
+en 1858, le célèbre naturaliste n'était pas convaincu que
+l'aptéryx et le coq de bruyère rouge aient apparu pour la première
+fois dans leurs contrées respectives, sans qu'il puisse expliquer
+comment, pas plus qu'il ne saurait expliquer pourquoi.
+
+Ce discours a été prononcé après la lecture du mémoire de
+M. Wallace et du mien sur l'origine des espèces devant la _Société
+Linnéenne_. Lors de la publication de la première édition du
+présent ouvrage, je fus, comme beaucoup d'autres avec moi, si
+complètement trompé par des expressions telles que «l'action
+continue de la puissance créatrice», que je rangeai le professeur
+Owen, avec d'autres paléontologistes, parmi les partisans
+convaincus de l'immutabilité de l'espèce; mais il paraît que
+c'était de ma part une grave erreur (_Anatomy of Vertebrates_,
+vol. III, p. 796). Dans les précédentes éditions de mon ouvrage je
+conclus, et je maintiens encore ma conclusion, d'après un passage
+commençant (_ibid_., vol. I, p. 35) par les mots: «Sans doute la
+forme type, etc.», que le professeur Owen admettait la sélection
+naturelle comme pouvant avoir contribué en quelque chose à la
+formation de nouvelles espèces; mais il paraît, d'après un autre
+passage (_ibid_., vol. III, p. 798), que ceci est inexact et non
+démontré. Je donnai aussi quelques extraits d'une correspondance
+entre le professeur Owen et le rédacteur en chef de la _London
+Review_, qui paraissaient prouver à ce dernier, comme à moi-même,
+que le professeur Owen prétendait avoir émis avant moi la théorie
+de la sélection naturelle. J'exprimai une grande surprise et une
+grande satisfaction en apprenant cette nouvelle; mais, autant
+qu'il est possible de comprendre certains passages récemment
+publiés (_Anat. of Vertebrates_, III, p. 798), je suis encore en
+tout ou en partie retombé dans l'erreur. Mais je me rassure en
+voyant d'autres que moi trouver aussi difficiles à comprendre et à
+concilier entre eux les travaux de controverse du professeur Owen.
+Quant à la simple énonciation du principe de la sélection
+naturelle, il est tout à fait indifférent que le professeur Owen
+m'ait devancé ou non, car tous deux, comme le prouve cette
+esquisse historique, nous avons depuis longtemps eu le docteur
+Wells et M. Matthew pour prédécesseurs.
+
+M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, dans des conférences faites en
+1850 (résumées dans _Revue et Mag. de zoologie_, janvier 1851),
+expose brièvement les raisons qui lui font croire que «les
+caractères spécifiques sont fixés pour chaque espèce, tant qu'elle
+se perpétue au milieu des mêmes circonstances; ils se modifient si
+les conditions ambiantes viennent à changer». «En résumé,
+_l'observation_ des animaux sauvages démontre déjà la variabilité
+_limitée_ des espèces. Les _expériences_ sur les animaux sauvages
+devenus domestiques, et sur les animaux domestiques redevenus
+sauvages, la démontrent plus clairement encore. Ces mêmes
+expériences prouvent, de plus, que les différences produites
+peuvent être de _valeur générique_.» Dans son _Histoire naturelle
+générale_ (vol. II, 1859, p. 430), il développe des conclusions
+analogues.
+
+Une circulaire récente affirme que, dès 1851 (_Dublin Médical
+Press_, p. 322), le docteur Freke a émis l'opinion que tous les
+êtres organisés descendent d'une seule forme primitive. Les bases
+et le traitement du sujet diffèrent totalement des miens, et,
+comme le docteur Freke a publié en 1861 son essai sur l'_Origine
+des espèces par voie d'affinité organique_, il serait superflu de
+ma part de donner un aperçu quelconque de son système.
+
+M. Herbert Spencer, dans un mémoire (publié d'abord dans le
+_Leader_, mars 1852, et reproduit dans ses _Essays_ en 1858), a
+établi, avec un talent et une habileté remarquables, la
+comparaison entre la théorie de la création et celle du
+développement des êtres organiques. Il tire ses preuves de
+l'analogie des productions domestiques, des changements que
+subissent les embryons de beaucoup d'espèces, de la difficulté de
+distinguer entre les espèces et les variétés, et du principe de
+gradation générale; il conclut que les espèces ont éprouvé des
+modifications qu'il attribue au changement des conditions.
+L'auteur (1855) a aussi étudié la psychologie en partant du
+principe de l'acquisition graduelle de chaque aptitude et de
+chaque faculté mentale.
+
+En 1852, M. Naudin, botaniste distingué, dans un travail
+remarquable sur l'origine des espèces (_Revue horticole_, p. 102,
+republié en partie dans les _Nouvelles Archives du Muséum_, vol.
+I, p. 171), déclare que les espèces se forment de la même manière
+que les variétés cultivées, ce qu'il attribue à la sélection
+exercée par l'homme. Mais il n'explique pas comment agit la
+sélection à l'état de nature. Il admet, comme le doyen Herbert,
+que les espèces, à l'époque de leur apparition, étaient plus
+plastiques qu'elles ne le sont aujourd'hui. Il appuie sur ce qu'il
+appelle _le principe de finalité_, «puissance mystérieuse,
+indéterminée, fatalité pour les uns, pour les autres volonté
+providentielle, dont l'action incessante sur les êtres vivants
+détermine, à toutes les époques de l'existence du monde, la forme,
+le volume et la durée de chacun d'eux, en raison de sa destinée
+dans l'ordre de choses dont il fait partie. C'est cette puissance
+qui harmonise chaque membre à l'ensemble en l'appropriant à la
+fonction qu'il doit remplir dans l'organisme général de la nature,
+fonction qui est pour lui sa raison d'être» [Il paraît résulter de
+citations faites dans _Untersuchungen über die Entwickelungs-
+Gesetze_, de Bronn, que Unger, botaniste et paléontologiste
+distingué, a publié en 1852 l'opinion que les espèces subissent un
+développement et des modifications. D'Alton a exprimé la même
+opinion en 1821, dans l'ouvrage sur les fossiles auquel il a
+collaboré avec Pander. Oken, dans son ouvrage mystique _Natur --
+Philosophie_, a soutenu des opinions analogues. Il paraît résulter
+de renseignements contenus dans l'ouvrage _Sur l'Espèce_, de
+Godron, que Bory Saint Vincent, Burdach, Poiret et Fries ont tous
+admis la continuité de la production d'espèces nouvelles. -- Je
+dois ajouter que sur trente-quatre auteurs cités dans cette notice
+historique, qui admettent la modification des espèces, et qui
+rejettent les actes de création séparés, il y en a vingt-sept qui
+ont écrit sur des branches spéciales d'histoire naturelle et de
+géologie.]
+
+Un géologue célèbre, le comte Keyserling, a, en 1853 (_Bull. de la
+Soc. géolog._, 2° série, vol. X, p. 357), suggéré que, de même que
+de nouvelles maladies causées peut-être par quelque miasme ont
+apparu et se sont répandues dans le monde, de même des germes
+d'espèces existantes ont pu être, à certaines périodes,
+chimiquement affectés par des molécules ambiantes de nature
+particulière, et ont donné naissance à de nouvelles formes.
+
+Cette même année 1853, le docteur Schaaffhausen a publié une
+excellente brochure (_Verhandl. des naturhist. Vereins der Preuss.
+Rheinlands_, etc.) dans laquelle il explique le développement
+progressif des formes organiques sur la terre. Il croit que
+beaucoup d'espèces ont persisté très longtemps, quelques-unes
+seulement s'étant modifiées, et il explique les différences
+actuelles par la destruction des formes intermédiaires. «Ainsi les
+plantes et les animaux vivants ne sont pas séparés des espèces
+éteintes par de nouvelles créations, mais doivent être regardés
+comme leurs descendants par voie de génération régulière.»
+
+M. Lecoq, botaniste français très connu, dans ses _Études sur la
+géographie botanique_, vol. I, p. 250, écrit en 1854: «On voit que
+nos recherches sur la fixité ou la variation de l'espèce nous
+conduisent directement aux idées émises par deux hommes justement
+célèbres, Geoffroy Saint-Hilaire et Goethe.» Quelques autres
+passages épars dans l'ouvrage de M. Lecoq laissent quelques doutes
+sur les limites qu'il assigne à ses opinions sur les modifications
+des espèces.
+
+Dans ses _Essays on the Unity of Worlds_, 1855, le révérend Baden
+Powell a traité magistralement la philosophie de la création. On
+ne peut démontrer d'une manière plus frappante comment
+l'apparition d'une espèce nouvelle «est un phénomène régulier et
+non casuel», ou, selon l'expression de sir John Herschell, «un
+procédé naturel par opposition à un procédé miraculeux».
+
+Le troisième volume du _Journal ot the Linnean Society_, publié le
+1er juillet 1858, contient quelques mémoires de M. Wallace et de
+moi, dans lesquels, comme je le constate dans l'introduction du
+présent volume, M. Wallace énonce avec beaucoup de clarté et de
+puissance la théorie de la sélection naturelle.
+
+Von Baer, si respecté de tous les zoologistes, exprima, en 1859
+(voir prof. Rud. Wagner, _Zoologische-anthropologische
+Untersuchungen_, p. 51, 1861), sa conviction, fondée surtout sur
+les lois de la distribution géographique, que des formes
+actuellement distinctes au plus haut degré sont les descendants
+d'un parent-type unique.
+
+En juin 1859, le professeur Huxley, dans une conférence devant
+l'Institution royale sur «les types persistants de la vie
+animale», a fait les remarques suivantes: «Il est difficile de
+comprendre la signification des faits de cette nature, si nous
+supposons que chaque espèce d'animaux, ou de plantes, ou chaque
+grand type d'organisation, a été formé et placé sur la terre, à de
+longs intervalles, par un acte distinct de la puissance créatrice;
+et il faut bien se rappeler qu'une supposition pareille est aussi
+peu appuyée sur la tradition ou la révélation, qu'elle est
+fortement opposée à l'analogie générale de la nature. Si, d'autre
+part, nous regardons les _types persistants_ au point de vue de
+l'hypothèse que les espèces, à chaque époque, sont le résultat de
+la modification graduelle d'espèces préexistantes, hypothèse qui,
+bien que non prouvée, et tristement compromise par quelques-uns de
+ses adhérents, est encore la seule à laquelle la physiologie prête
+un appui favorable, l'existence de ces types persistants
+semblerait démontrer que l'étendue des modifications que les êtres
+vivants ont dû subir pendant les temps géologiques n'a été que
+faible relativement à la série totale des changements par lesquels
+ils ont passé.»
+
+En décembre 1859, le docteur Hooker a publié son _Introduction to
+the Australian Flora_; dans la première partie de ce magnifique
+ouvrage, il admet la vérité de la descendance et des modifications
+des espèces, et il appuie cette doctrine par un grand nombre
+d'observations originales.
+
+La première édition anglaise du présent ouvrage a été publiée le
+24 novembre 1859, et la seconde le 7 janvier 1860.
+
+
+INTRODUCTION
+
+Les rapports géologiques qui existent entre la faune actuelle et
+la faune éteinte de l'Amérique méridionale, ainsi que certains
+faits relatifs à la distribution des êtres organisés qui peuplent
+ce continent, m'ont profondément frappé lors mon voyage à bord du
+navire le _Beagle_ [La relation du voyage de M. Darwin a été
+récemment publiée en français sous le titre de: _Voyage d'un
+naturaliste autour du monde_, 1 vol, in-8°, Paris, Reinwald], en
+qualité de naturaliste. Ces faits, comme on le verra dans les
+chapitres subséquents de ce volume, semblent jeter quelque lumière
+sur l'origine des espèces -- ce mystère des mystères -- pour
+employer l'expression de l'un de nos plus grands philosophes. À
+mon retour en Angleterre, en 1837, je pensai qu'en accumulant
+patiemment tous les faits relatifs à ce sujet, qu'en les examinant
+sous toutes les faces, je pourrais peut-être arriver à élucider
+cette question. Après cinq années d'un travail opiniâtre, je
+rédigeai quelques notes; puis, en 1844, je résumai ces notes sous
+forme d'un mémoire, où j'indiquais les résultats qui me semblaient
+offrir quelque degré de probabilité; depuis cette époque, j'ai
+constamment poursuivi le même but. On m'excusera, je l'espère,
+d'entrer dans ces détails personnels; si je le fais, c'est pour
+prouver que je n'ai pris aucune décision à la légère.
+
+Mon oeuvre est actuellement (1859) presque complète. Il me faudra,
+cependant, bien des années encore pour l'achever, et, comme ma
+santé est loin d'être bonne, mes amis m'ont conseillé de publier
+le résumé qui fait l'objet de ce volume. Une autre raison m'a
+complètement décidé: M. Wallace, qui étudie actuellement
+l'histoire naturelle dans l'archipel Malais, en est arrivé à des
+conclusions presque identiques aux miennes sur l'origine des
+espèces. En 1858, ce savant naturaliste m'envoya un mémoire à ce
+sujet, avec prière de le communiquer à Sir Charles Lyell, qui le
+remit à la Société Linnéenne; le mémoire de M. Wallace a paru dans
+le troisième volume du journal de cette société. Sir Charles Lyell
+et le docteur Hooker, qui tous deux étaient au courant de mes
+travaux -- le docteur Hooker avait lu l'extrait de mon manuscrit
+écrit en 1844 -- me conseillèrent de publier, en même temps que le
+mémoire de M. Wallace, quelques extraits de mes notes manuscrites.
+
+Le mémoire qui fait l'objet du présent volume est nécessairement
+imparfait. Il me sera impossible de renvoyer à toutes les
+autorités auxquelles j'emprunte certains faits, mais j'espère que
+le lecteur voudra bien se fier à mon exactitude. Quelques erreurs
+ont pu, sans doute, se glisser dans mon travail, bien que j'aie
+toujours eu grand soin de m'appuyer seulement sur des travaux de
+premier ordre. En outre, je devrai me borner à indiquer les
+conclusions générales auxquelles j'en suis arrivé, tout en citant
+quelques exemples, qui, je pense, suffiront dans la plupart des
+cas. Personne, plus que moi, ne comprend la nécessité de publier
+plus tard, en détail, tous les faits sur lesquels reposent mes
+conclusions; ce sera l'objet d'un autre ouvrage. Cela est d'autant
+plus nécessaire que, sur presque tous les points abordés dans ce
+volume, on peut invoquer des faits qui, au premier abord, semblent
+tendre à des conclusions absolument contraires à celles que
+j'indique. Or, on ne peut arriver à un résultat satisfaisant qu'en
+examinant les deux côtés de la question et en discutant les faits
+et les arguments; c'est là chose impossible dans cet ouvrage.
+
+Je regrette beaucoup que le défaut d'espace m'empêche de
+reconnaître l'assistance généreuse que m'ont prêtée beaucoup de
+naturalistes, dont quelques-uns me sont personnellement inconnus.
+Je ne puis, cependant, laisser passer cette occasion sans exprimer
+ma profonde gratitude à M. le docteur Hooker, qui, pendant ces
+quinze dernières années, a mis à mon entière disposition ses
+trésors de science et son excellent jugement.
+
+On comprend facilement qu'un naturaliste qui aborde l'étude de
+l'origine des espèces et qui observe les affinités mutuelles des
+êtres organisés, leurs rapports embryologiques, leur distribution
+géographique, leur succession géologique et d'autres faits
+analogues, en arrive à la conclusion que les espèces n'ont pas été
+créées indépendamment les unes des autres, mais que, comme les
+variétés, elles descendent d'autres espèces. Toutefois, en
+admettant même que cette conclusion soit bien établie, elle serait
+peu satisfaisante jusqu'à ce qu'on ait pu prouver comment les
+innombrables espèces, habitant la terre, se sont modifiées de
+façon à acquérir cette perfection de forme et de coadaptation qui
+excite à si juste titre notre admiration. Les naturalistes
+assignent, comme seules causes possibles aux variations, les
+conditions extérieures, telles que le climat, l'alimentation, etc.
+Cela peut être vrai dans un sens très limité, comme nous le
+verrons plus tard; mais il serait absurde d'attribuer aux seules
+conditions extérieures la conformation du pic, par exemple, dont
+les pattes, la queue, le bec et la langue sont si admirablement
+adaptés pour aller saisir les insectes sous l'écorce des arbres.
+Il serait également absurde d'expliquer la conformation du gui et
+ses rapports avec plusieurs êtres organisés distincts, par les
+seuls effets des conditions extérieures, de l'habitude, ou de la
+volonté de la plante elle-même, quand on pense que ce parasite
+tire sa nourriture de certains arbres, qu'il produit des graines
+que doivent transporter certains oiseaux, et qu'il porte des
+fleurs unisexuées, ce qui nécessite l'intervention de certains
+insectes pour porter le pollen d'une fleur à une autre.
+
+Il est donc de la plus haute importance d'élucider quels sont les
+moyens de modification et de coadaptalion. Tout d'abord, il m'a
+semblé probable que l'étude attentive des animaux domestiques et
+des plantes cultivées devait offrir le meilleur champ de
+recherches pour expliquer cet obscur problème. Je n'ai pas été
+désappointé; j'ai bientôt reconnu, en effet, que nos
+connaissances, quelque imparfaites qu'elles soient, sur les
+variations à l'état domestique, nous fournissent toujours
+l'explication la plus simple et la moins sujette à erreur. Qu'il
+me soit donc permis d'ajouter que, dans ma conviction, ces études
+ont la plus grande importance et qu'elles sont ordinairement
+beaucoup trop négligées par les naturalistes.
+
+Ces considérations m'engagent à consacrer le premier chapitre de
+cet ouvrage à l'étude des variations à l'état domestique. Nous y
+verrons que beaucoup de modifications héréditaires sont tout au
+moins possibles; et, ce qui est également important, ou même plus
+important encore, nous verrons quelle influence exerce l'homme en
+accumulant, par la sélection, de légères variations successives.
+J'étudierai ensuite la variabilité des espèces à l'état de nature,
+mais je me verrai naturellement forcé de traiter ce sujet beaucoup
+trop brièvement; on ne pourrait, en effet, le traiter complètement
+qu'à condition de citer une longue série de faits. En tout cas,
+nous serons à même de discuter quelles sont les circonstances les
+plus favorables à la variation. Dans le chapitre suivant, nous
+considérerons la lutte pour l'existence parmi les êtres organisés
+dans le monde entier, lutte qui doit inévitablement découler de la
+progression géométrique de leur augmentation en nombre. C'est la
+doctrine de Malthus appliquée à tout le règne animal et à tout le
+règne végétal. Comme il naît beaucoup plus d'individus de chaque
+espèce qu'il n'en peut survivre; comme, en conséquence, la lutte
+pour l'existence se renouvelle à chaque instant, il s'ensuit que
+tout être qui varie quelque peu que ce soit de façon qui lui est
+profitable a une plus grande chance de survivre; cet être est
+ainsi l'objet d'une _sélection naturelle_. En vertu du principe si
+puissant de l'hérédité, toute variété objet de la sélection tendra
+à propager sa nouvelle forme modifiée.
+
+Je traiterai assez longuement, dans le quatrième chapitre, ce
+point fondamental de la sélection naturelle. Nous verrons alors
+que la sélection naturelle cause presque inévitablement une
+extinction considérable des formes moins bien organisées et amène
+ce que j'ai appelé la _divergence des caractères_. Dans le
+chapitre suivant, j'indiquerai les lois complexes et peu connues
+de la variation. Dans les cinq chapitres subséquents, je
+discuterai les difficultés les plus sérieuses qui semblent
+s'opposer à l'adoption de cette théorie; c'est-à-dire,
+premièrement, les difficultés de transition, ou, en d'autres
+termes, comment un être simple, ou un simple organisme, peut se
+modifier, se perfectionner, pour devenir un être hautement
+développé, ou un organisme admirablement construit; secondement,
+l'instinct, ou la puissance intellectuelle des animaux;
+troisièmement, l'hybridité, ou la stérilité des espèces et la
+fécondité des variétés quand on les croise; et, quatrièmement,
+l'imperfection des documents géologiques. Dans le chapitre
+suivant, j'examinerai la succession géologique des êtres à travers
+le temps; dans le douzième et dans le treizième chapitre, leur
+distribution géographique à travers l'espace; dans le quatorzième,
+leur classification ou leurs affinités mutuelles, soit à leur état
+de complet développement, soit à leur état embryonnaire. Je
+consacrerai le dernier chapitre à une brève récapitulation de
+l'ouvrage entier et à quelques remarques finales.
+
+On ne peut s'étonner qu'il y ait encore tant de points obscurs
+relativement à l'origine des espèces et des variétés, si l'on
+tient compte de notre profonde ignorance pour tout ce qui concerne
+les rapports réciproques des êtres innombrables qui vivent autour
+de nous. Qui peut dire pourquoi telle espèce est très nombreuse et
+très répandue, alors que telle autre espèce voisine est très rare
+et a un habitat fort restreint? Ces rapports ont, cependant, la
+plus haute importance, car c'est d'eux que dépendent la prospérité
+actuelle et, je le crois fermement, les futurs progrès et la
+modification de tous les habitants de ce monde. Nous connaissons
+encore bien moins les rapports réciproques des innombrables
+habitants du monde pendant les longues périodes géologiques
+écoulées. Or, bien que beaucoup de points soient encore très
+obscurs, bien qu'ils doivent rester, sans doute, inexpliqués
+longtemps encore, je me vois cependant, après les études les plus
+approfondies, après une appréciation froide et impartiale, forcé
+de soutenir que l'opinion défendue jusque tout récemment par la
+plupart des naturalistes, opinion que je partageais moi-même
+autrefois, c'est-à-dire que chaque espèce a été l'objet d'une
+création indépendante, est absolument erronée. Je suis pleinement
+convaincu que les espèces ne sont pas immuables; je suis convaincu
+que les espèces qui appartiennent à ce que nous appelons _le même
+genre_ descendent directement de quelque autre espèce
+ordinairement éteinte, de même que les variétés reconnues d'une
+espèce quelle qu'elle soit descendent directement de cette espèce;
+je suis convaincu, enfin, que la sélection naturelle a joué le
+rôle principal dans la modification des espèces, bien que d'autres
+agents y aient aussi participé.
+
+
+CHAPITRE I
+DE LA VARIATION DES ESPÈCES À L'ÉTAT DOMESTIQUE
+
+_Causes de la variabilité. -- Effets des habitudes. -- Effets de
+l'usage ou du non-usage des parties. -- Variation par corrélation.
+-- Hérédité. -- Caractères des variétés domestiques. -- Difficulté
+de distinguer entre les variétés et les espèces. -- Nos variétés
+domestiques descendent d'une ou de plusieurs espèces. -- Pigeons
+domestiques. Leurs différences et leur origine. -- La sélection
+appliquée depuis longtemps, ses effets. -- Sélection méthodique et
+inconsciente. -- Origine inconnue de nos animaux domestiques. --
+Circonstances favorables à l'exercice de la sélection par
+l'homme._
+
+
+CAUSES DE LA VARIABILITÉ.
+
+Quand on compare les individus appartenant à une même variété ou à
+une même sous-variété de nos plantes cultivées depuis le plus
+longtemps et de nos animaux domestiques les plus anciens, on
+remarque tout d'abord qu'ils diffèrent ordinairement plus les uns
+des autres que les individus appartenant à une espèce ou à une
+variété quelconque à l'état de nature. Or, si l'on pense à
+l'immense diversité de nos plantes cultivées et de nos animaux
+domestiques, qui ont varié à toutes les époques, exposés qu'ils
+étaient aux climats et aux traitements les plus divers, on est
+amené à conclure que cette grande variabilité provient de ce que
+nos productions domestiques ont été élevées dans des conditions de
+vie moins uniformes, ou même quelque peu différentes de celles
+auxquelles l'espèce mère a été soumise à l'état de nature. Il y a
+peut-être aussi quelque chose de fondé dans l'opinion soutenue par
+Andrew Knight, c'est-à-dire que la variabilité peut provenir en
+partie de l'excès de nourriture. Il semble évident que les êtres
+organisés doivent être exposés, pendant plusieurs générations, à
+de nouvelles conditions d'existence, pour qu'il se produise chez
+eux une quantité appréciable de variation; mais il est tout aussi
+évident que, dès qu'un organisme a commencé à varier, il continue
+ordinairement à le faire pendant de nombreuses générations. On ne
+pourrait citer aucun exemple d'un organisme variable qui ait cessé
+de varier à l'état domestique. Nos plantes les plus anciennement
+cultivées, telles que le froment, produisent encore de nouvelles
+variétés; nos animaux réduits depuis le plus longtemps à l'état
+domestique sont encore susceptibles de modifications ou
+d'améliorations très rapides.
+
+Autant que je puis en juger, après avoir longuement étudié ce
+sujet, les conditions de la vie paraissent agir de deux façons
+distinctes: directement sur l'organisation entière ou sur
+certaines parties seulement, et indirectement en affectant le
+système reproducteur. Quant à l'action directe, nous devons nous
+rappeler que, dans tous les cas, comme l'a fait dernièrement
+remarquer le professeur Weismann, et comme je l'ai incidemment
+démontré dans mon ouvrage sur la _Variation à l'état domestique_
+[De_ la Variation des Animaux et des Plantes à l'état domestique_,
+Paris, Reinwald], nous devons nous rappeler, dis-je, que cette
+action comporte deux facteurs: la nature de l'organisme et la
+nature des conditions. Le premier de ces facteurs semble être de
+beaucoup le plus important; car, autant toutefois que nous en
+pouvons juger, des variations presque semblables se produisent
+quelquefois dans des conditions différentes, et, d'autre part, des
+variations différentes se produisent dans des conditions qui
+paraissent presque uniformes. Les effets sur la descendance sont
+définis ou indéfinis. On peut les considérer comme définis quand
+tous, ou presque tous les descendants d'individus soumis à
+certaines conditions d'existence pendant plusieurs générations, se
+modifient de la même manière. Il est extrêmement difficile de
+spécifier L'étendue des changements qui ont été définitivement
+produits de cette façon. Toutefois, on ne peut guère avoir de
+doute relativement à de nombreuses modifications très légères,
+telles que: modifications de la taille provenant de la quantité de
+nourriture; modifications de la couleur provenant de la nature de
+l'alimentation; modifications dans l'épaisseur de la peau et de la
+fourrure provenant de la nature du climat, etc. Chacune des
+variations infinies que nous remarquons dans le plumage de nos
+oiseaux de basse-cour doit être le résultat d'une cause efficace;
+or, si la même cause agissait uniformément, pendant une longue
+série de générations, sur un grand nombre d'individus, ils se
+modifieraient probablement tous de la même manière. Des faits tels
+que les excroissances extraordinaires et compliquées, conséquence
+invariable du dépôt d'une goutte microscopique de poison fournie
+par un gall-insecte, nous prouvent quelles modifications
+singulières peuvent, chez les plantes, résulter d'un changement
+chimique dans la nature de la sève.
+
+Le changement des conditions produit beaucoup plus souvent une
+variabilité indéfinie qu'une variabilité définie, et la première a
+probablement joué un rôle beaucoup plus important que la seconde
+dans la formation de nos races domestiques. Cette variabilité
+indéfinie se traduit par les innombrables petites particularités
+qui distinguent les individus d'une même espèce, particularités
+que l'on ne peut attribuer, en vertu de l'hérédité, ni au père, ni
+à la mère, ni à un ancêtre plus éloigné. Des différences
+considérables apparaissent même parfois chez les jeunes d'une même
+portée, ou chez les plantes nées de graines provenant d'une même
+capsule. À de longs intervalles, on voit surgir des déviations de
+conformation assez fortement prononcées pour mériter la
+qualification de monstruosités; ces déviations affectent quelques
+individus, au milieu de millions d'autres élevés dans le même pays
+et nourris presque de la même manière; toutefois, on ne peut
+établir une ligne absolue de démarcation entre les monstruosités
+et les simples variations. On peut considérer comme les effets
+indéfinis des conditions d'existence, sur chaque organisme
+individuel, tous ces changements de conformation, qu'ils soient
+peu prononcés ou qu'ils le soient beaucoup, qui se manifestent
+chez un grand nombre d'individus vivant ensemble. On pourrait
+comparer ces effets indéfinis aux effets d'un refroidissement,
+lequel affecte différentes personnes de façon indéfinie, selon
+leur état de santé ou leur constitution, se traduisant chez les
+unes par un rhume de poitrine, chez les autres par un rhume de
+cerveau, chez celle-ci par un rhumatisme, chez celle-là par une
+inflammation de divers organes.
+
+Passons à ce que j'ai appelé _l'action indirecte_ du changement
+des conditions d'existence, c'est-à-dire les changements provenant
+de modifications affectant le système reproducteur. Deux causes
+principales nous autorisent à admettre l'existence de ces
+variations: l'extrême sensibilité du système reproducteur pour
+tout changement dans les conditions extérieures; la grande
+analogie, constatée par Kölreuter et par d'autres naturalistes,
+entre la variabilité résultant du croisement d'espèces distinctes
+et celle que l'on peut observer chez les plantes et chez les
+animaux élevés dans des conditions nouvelles ou artificielles. Un
+grand nombre de faits témoignent de l'excessive sensibilité du
+système reproducteur pour tout changement, même insignifiant, dans
+les conditions ambiantes. Rien n'est plus facile que d'apprivoiser
+un animal, mais rien n'est plus difficile que de l'amener à
+reproduire en captivité, alors même que l'union des deux sexes
+s'opère facilement. Combien d'animaux qui ne se reproduisent pas,
+bien qu'on les laisse presque en liberté dans leur pays natal! On
+attribue ordinairement ce fait, mais bien à tort, à une corruption
+des instincts. Beaucoup de plantes cultivées poussent avec la plus
+grande vigueur, et cependant elles ne produisent que fort rarement
+des graines ou n'en produisent même pas du tout. On a découvert,
+dans quelques cas, qu'un changement insignifiant, un peu plus ou
+un peu moins d'eau par exemple, à une époque particulière de la
+croissance, amène ou non chez la plante la production des graines.
+Je ne puis entrer ici dans les détails des faits que j'ai
+recueillis et publiés ailleurs sur ce curieux sujet; toutefois,
+pour démontrer combien sont singulières les lois qui régissent la
+reproduction des animaux en captivité, je puis constater que les
+animaux carnivores, même ceux provenant des pays tropicaux,
+reproduisent assez facilement dans nos pays, sauf toutefois les
+animaux appartenant à la famille des plantigrades, alors que les
+oiseaux carnivores ne pondent presque jamais d'oeufs féconds. Bien
+des plantes exotiques ne produisent qu'un pollen sans valeur comme
+celui des hybrides les plus stériles. Nous voyons donc, d'une
+part, des animaux et des plantes réduits à l'état domestique se
+reproduire facilement en captivité, bien qu'ils soient souvent
+faibles et maladifs; nous voyons, d'autre part, des individus,
+enlevés tout jeunes à leurs forêts, supportant très bien la
+captivité, admirablement apprivoisés, dans la force de l'âge,
+sains (je pourrais citer bien des exemples) dont le système
+reproducteur a été cependant si sérieusement affecté par des
+causes inconnues, qu'il cesse de fonctionner. En présence de ces
+deux ordres de faits, faut-il s'étonner que le système
+reproducteur agisse si irrégulièrement quand il fonctionne en
+captivité, et que les descendants soient un peu différents de
+leurs parents? Je puis ajouter que, de même que certains animaux
+reproduisent facilement dans les conditions les moins naturelles
+(par exemple, les lapins et les furets enfermés dans des cages),
+ce qui prouve que le système reproducteur de ces animaux n'est pas
+affecté par la captivité; de même aussi, certains animaux et
+certaines plantes supportent la domesticité ou la culture sans
+varier beaucoup, à peine plus peut-être qu'à l'état de nature.
+
+Quelques naturalistes soutiennent que toutes les variations sont
+liées à l'acte de la reproduction sexuelle; c'est là certainement
+une erreur. J'ai cité, en effet, dans un autre ouvrage, une longue
+liste de plantes que les jardiniers appellent des _plantes
+folles_, c'est-à-dire des plantes chez lesquelles on voit surgir
+tout à coup un bourgeon présentant quelque caractère nouveaux et
+parfois tout différent des autres bourgeons de la même plante. Ces
+variations de bourgeons, si on peut employer cette expression,
+peuvent se propager à leur tour par greffes ou par marcottes,
+etc., ou quelquefois même par semis. Ces variations se produisent
+rarement à l'état sauvage, mais elles sont assez fréquentes chez
+les plantes soumises à la culture. Nous pouvons conclure,
+d'ailleurs, que la nature de l'organisme joue le rôle principal
+dans la production de la forme particulière de chaque variation,
+et que la nature des conditions lui est subordonnée; en effet,
+nous voyons souvent sur un même arbre soumis à des conditions
+uniformes, un seul bourgeon, au milieu de milliers d'autres
+produits annuellement, présenter soudain des caractères nouveaux;
+nous voyons, d'autre part, des bourgeons appartenant à des arbres
+distincts, placés dans des conditions différentes, produire
+quelquefois à peu près la même variété -- des bourgeons de
+pêchers, par exemple, produire des brugnons et des bourgeons de
+rosier commun produire des roses moussues. La nature des
+conditions n'a donc peut-être pas plus d'importance dans ce cas
+que n'en a la nature de l'étincelle, communiquant le feu à une
+masse de combustible, pour déterminer la nature de la flamme
+
+
+EFFETS DES HABITUDES ET DE L'USAGE OU DU NON-USAGE DES PARTIES;
+VARIATION PAR CORRELATION; HÉRÉDITÉ.
+
+Le changement des habitudes produit des effets héréditaires; on
+pourrait citer, par exemple, l'époque de la floraison des plantes
+transportées d'un climat dans un autre. Chez les animaux, l'usage
+ou le non-usage des parties a une influence plus considérable
+encore. Ainsi, proportionnellement au reste du squelette, les os
+de l'aile pèsent moins et les os de la cuisse pèsent plus chez le
+canard domestique que chez le canard sauvage. Or, on peut
+incontestablement attribuer ce changement à ce que le canard
+domestique vole moins et marche plus que le canard sauvage. Nous
+pouvons encore citer, comme un des effets de l'usage des parties,
+le développement considérable, transmissible par hérédité, des
+mamelles chez les vaches et chez les chèvres dans les pays où l'on
+a l'habitude de traire ces animaux, comparativement à l'état de
+ces organes dans d'autres pays. Tous les animaux domestiques ont,
+dans quelques pays, les oreilles pendantes; on a attribué cette
+particularité au fait que ces animaux, ayant moins de causes
+d'alarmes, cessent de se servir des muscles de l'oreille, et cette
+opinion semble très fondée.
+
+La variabilité est soumise à bien des lois; on en connaît
+imparfaitement quelques-unes, que je discuterai brièvement ci-
+après. Je désire m'occuper seulement ici de la variation par
+corrélation. Des changements importants qui se produisent chez
+l'embryon, ou chez la larve, entraînent presque toujours des
+changements analogues chez l'animal adulte. Chez les
+monstruosités, les effets de corrélation entre des parties
+complètement distinctes sont très curieux; Isidore Geoffroy Saint-
+Hilaire cite des exemples nombreux dans son grand ouvrage sur
+cette question. Les éleveurs admettent que, lorsque les membres
+sont longs, la tête l'est presque toujours aussi. Quelques cas de
+corrélation sont extrêmement singuliers: ainsi, les chats
+entièrement blancs et qui ont les yeux bleus sont ordinairement
+sourds; toutefois, M. Tait a constaté récemment que le fait est
+limité aux mâles. Certaines couleurs et certaines particularités
+constitutionnelles vont ordinairement ensemble; je pourrais citer
+bien des exemples remarquables de ce fait chez les animaux et chez
+les plantes. D'après un grand nombre de faits recueillis par
+Heusinger, il paraît que certaines plantes incommodent les moutons
+et les cochons blancs, tandis que les individus à robe foncée s'en
+nourrissent impunément. Le professeur Wyman m'a récemment
+communiqué; une excellente preuve de ce fait. Il demandait à
+quelques fermiers de la Virginie pourquoi ils n'avaient que des
+cochons noirs; ils lui répondirent que les cochons mangent la
+racine du _lachnanthes_, qui colore leurs os en rose et qui fait
+tomber leurs sabots; cet effet se produit sur toutes les variétés,
+sauf sur la variété noire. L'un d'eux ajouta: «Nous choisissons,
+pour les élever, tous les individus noirs d'une portée, car ceux-
+là seuls ont quelque chance de vivre.» Les chiens dépourvus de
+poils ont la dentition imparfaite; on dit que les animaux à poil
+long et rude sont prédisposés à avoir des cornes longues ou
+nombreuses; les pigeons à pattes emplumées ont des membranes entre
+les orteils antérieurs; les pigeons à bec court ont les pieds
+petits; les pigeons à bec long ont les pieds grands. Il en résulte
+donc que l'homme, en continuant toujours à choisir, et, par
+conséquent, à développer une particularité quelconque, modifie,
+sans en avoir l'intention, d'autres parties de l'organisme, en
+vertu des lois mystérieuses de la corrélation.
+
+Les lois diverses, absolument ignorées ou imparfaitement
+comprises, qui régissent la variation, ont des effets extrêmement
+complexes. Il est intéressant d'étudier les différents traités
+relatifs à quelques-unes de nos plantes cultivées depuis fort
+longtemps, telles que la jacinthe, la pomme de terre ou même le
+dahlia, etc.; on est réellement étonné de voir par quels
+innombrables points de conformation et de constitution les
+variétés et les sous-variétés diffèrent légèrement les unes des
+autres. Leur organisation tout entière semble être devenue
+plastique et s'écarter légèrement de celle du type originel.
+
+Toute variation non héréditaire est sans intérêt pour nous. Mais
+le nombre et la diversité des déviations de conformation
+transmissibles par hérédité, qu'elles soient insignifiantes ou
+qu'elles aient une importance physiologique considérable, sont
+presque infinis. L'ouvrage le meilleur et le plus complet que nous
+ayons à ce sujet est celui du docteur Prosper Lucas. Aucun éleveur
+ne met en doute la grande énergie des tendances héréditaires; tous
+ont pour axiome fondamental que le semblable produit le semblable,
+et il ne s'est trouvé que quelques théoriciens pour suspecter la
+valeur absolue de ce principe. Quand une déviation de structure se
+reproduit souvent, quand nous la remarquons chez le père et chez
+l'enfant, il est très difficile de dire si cette déviation
+provient ou non de quelque cause qui a agi sur l'un comme sur
+l'autre. Mais, d'autre part, lorsque parmi des individus,
+évidemment exposés aux mêmes conditions, quelque déviation très
+rare, due à quelque concours extraordinaire de circonstances,
+apparaît chez un seul individu, au milieu de millions d'autres qui
+n'en sont point affectés, et que nous voyons réapparaître cette
+déviation chez le descendant, la seule théorie des probabilités
+nous force presque à attribuer cette réapparition à l'hérédité.
+Qui n'a entendu parler des cas d'albinisme, de peau épineuse, de
+peau velue, etc., héréditaires chez plusieurs membres d'une même
+famille? Or, si des déviations rares et extraordinaires peuvent
+réellement se transmettre par hérédité, à plus forte raison on
+peut soutenir que des déviations moins extraordinaires et plus
+communes peuvent également se transmettre. La meilleure manière de
+résumer la question serait peut-être de considérer que, en règle
+générale, tout caractère, quel qu'il soit, se transmet par
+hérédité et que la non-transmission est l'exception.
+
+Les lois qui régissent l'hérédité sont pour la plupart inconnues.
+Pourquoi, par exemple, une même particularité, apparaissant chez
+divers individus de la même espèce ou d'espèces différentes, se
+transmet-elle quelquefois et quelquefois ne se transmet-elle pas
+par hérédité? Pourquoi certains caractères du grand-père, ou de la
+grand'mère, ou d'ancêtres plus éloignés, réapparaissent-ils chez
+l'entant? Pourquoi une particularité se transmet-elle souvent d'un
+sexe, soit aux deux sexes, soit à un sexe seul, mais plus
+ordinairement à un seul, quoique non pas exclusivement au sexe
+semblable? Les particularités qui apparaissent chez les mâles de
+nos espèces domestiques se transmettent souvent, soit
+exclusivement, soit à un degré beaucoup plus considérable au mâle
+seul; or, c'est là un fait qui a une assez grande importance pour
+nous. Une règle beaucoup plus importante et qui souffre, je crois,
+peu d'exceptions, c'est que, à quelque période de la vie qu'une
+particularité fasse d'abord son apparition, elle tend à
+réapparaître chez les descendants à un âge correspondant,
+quelquefois même un peu plus tôt. Dans bien des cas, il ne peut en
+être autrement; en effet, les particularités héréditaires que
+présentent les cornes du gros bétail ne peuvent se manifester chez
+leurs descendants qu'à l'âge adulte ou à peu près; les
+particularités que présentent les vers à soie n'apparaissent aussi
+qu'à l'âge correspondant où le ver existe sous la forme de
+chenille ou de cocon. Mais les maladies héréditaires et quelques
+autres faits me portent à croire que cette règle est susceptible
+d'une plus grande extension; en effet, bien qu'il n'y ait pas de
+raison apparente pour qu'une particularité réapparaisse à un âge
+déterminé, elle tend cependant à se représenter chez le descendant
+au même âge que chez l'ancêtre. Cette règle me parait avoir une
+haute importance pour expliquer les lois de l'embryologie. Ces
+remarques ne s'appliquent naturellement qu'à la première
+_apparition_ de la particularité, et non pas à la cause primaire
+qui peut avoir agi sur des ovules ou sur l'élément mâle; ainsi,
+chez le descendant d'une vache désarmée et d'un taureau à longues
+cornes, le développement des cornes, bien que ne se manifestant
+que très tard, est évidemment dû à l'influence de l'élément mâle.
+
+Puisque j'ai fait allusion au _retour_ vers les caractères
+primitifs, je puis m'occuper ici d'une observation faite souvent
+par les naturalistes, c'est-à-dire que nos variétés domestiques,
+en retournant à la vie sauvage, reprennent graduellement, mais
+invariablement, les caractères du type originel. On a conclu de ce
+fait qu'on ne peut tirer de l'étude des races domestiques aucune
+déduction applicable à la connaissance des espèces sauvages. J'ai
+en vain cherché à découvrir sur quels faits décisifs ou a pu
+appuyer cette assertion si fréquemment et si hardiment renouvelée;
+il serait très difficile en effet, d'en prouver l'exactitude, car
+nous pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper, que la
+plupart de nos variétés domestiques les plus fortement prononcées
+ne pourraient pas vivre à l'état sauvage. Dans bien des cas, nous
+ne savons même pas quelle est leur souche primitive; il nous est
+donc presque impossible de dire si le retour à cette souche est
+plus ou moins parfait. En outre, il serait indispensable, pour
+empêcher les effets du croisement, qu'une seule variété fût rendue
+à la liberté. Cependant, comme il est certain que nos variétés
+peuvent accidentellement faire retour au type de leurs ancêtres
+par quelques-uns de leurs caractères, il me semble assez probable
+que, si nous pouvions parvenir à acclimater, ou même à cultiver
+pendant plusieurs générations, les différentes races du chou, par
+exemple, dans un sol très-pauvre (dans ce cas toutefois il
+faudrait attribuer quelque influence à l'action _définie_ de la
+pauvreté du sol), elles feraient retour, plus ou moins
+complètement, au type sauvage primitif. Que l'expérience réussisse
+ou non, cela a peu d'importance au point de vue de notre
+argumentation, car les conditions d'existence auraient été
+complètement modifiées par l'expérience elle-même. Si on pouvait
+démontrer que nos variétés domestiques présentent une forte
+tendance au retour, c'est-à-dire si l'on pouvait établir qu'elles
+tendent à perdre leurs caractères acquis, lors même qu'elles
+restent soumises aux mêmes conditions et qu'elles sont maintenues
+en nombre considérable, de telle sorte que les croisements
+puissent arrêter, en les confondant, les petites déviations de
+conformation, je reconnais, dans ce cas, que nous ne pourrions pas
+conclure des variétés domestiques aux espèces. Mais cette manière
+de voir ne trouve pas une preuve en sa faveur. Affirmer que nous
+ne pourrions pas perpétuer nos chevaux de trait et nos chevaux de
+course, notre bétail à longues et à courtes cornes, nos volailles
+de races diverses, nos légumes, pendant un nombre infini de
+générations, serait contraire à ce que nous enseigne l'expérience
+de tous les jours.
+
+
+CARACTÈRES DES VARIÉTÉS DOMESTIQUES; DIFFICULTÉ DE DISTINGUER
+ENTRE LES VARIÉTÉS ET LES ESPÈCES; ORIGINE DES VARIÉTÉS
+DOMESTIQUES ATTRIBUÉE À UNE OU À PLUSIEURS ESPÈCE.
+
+Quand nous examinons les variétés héréditaires ou les races de nos
+animaux domestiques et de nos plantes cultivées et que nous les
+comparons à des espèces très voisines, nous remarquons
+ordinairement, comme nous l'avons déjà dit, chez chaque race
+domestique, des caractères moins uniformes que chez les espèces
+vraies. Les races domestiques présentent souvent un caractère
+quelque peu monstrueux; j'entends par là que, bien que différant
+les unes des autres et des espèces voisines du même genre par
+quelques légers caractères, elles diffèrent souvent à un haut
+degré sur un point spécial, soit qu'on les compare les unes aux
+autres, soit surtout qu'on les compare à l'espèce sauvage dont
+elles se rapprochent le plus. À cela près (et sauf la fécondité
+parfaite des variétés croisées entre elles, sujet que nous
+discuterons plus tard), les races domestiques de la même espèce
+diffèrent l'une de l'autre de la même manière que font les espèces
+voisines du même genre à l'état sauvage; mais les différences,
+dans la plupart des cas, sont moins considérables. Il faut
+admettre que ce point est prouvé, car des juges compétents
+estiment que les races domestiques de beaucoup d'animaux et de
+beaucoup de plantes descendent d'espèces originelles distinctes,
+tandis que d'autres juges, non moins compétents, ne les regardent
+que comme de simples variétés. Or, si une distinction bien
+tranchée existait entre les races domestiques et les espèces,
+cette sorte de doute ne se présenterait pas si fréquemment. On a
+répété souvent que les races domestiques ne diffèrent pas les unes
+des autres par des caractères ayant une valeur générique. On peut
+démontrer que cette assertion n'est pas exacte; toutefois, les
+naturalistes ont des opinions très différentes quant à ce qui
+constitue un caractère génétique, et, par conséquent, toutes les
+appréciations actuelles sur ce point sont purement empiriques.
+Quand j'aurai expliqué l'origine du genre dans la nature, on verra
+que nous ne devons nullement nous attendre à trouver chez nos
+races domestiques des différences d'ordre générique.
+
+Nous en sommes réduits aux hypothèses dès que nous essayons
+d'estimer la valeur des différences de conformation qui séparent
+nos races domestiques les plus voisines; nous ne savons pas, en
+effet, si elles descendent d'une ou de plusieurs espèces mères. Ce
+serait pourtant un point fort intéressant à élucider. Si, par
+exemple, on pouvait prouver que le Lévrier, le Limier, le Terrier,
+l'Epagneul et le Bouledogue, animaux dont la race, nous le savons,
+se propage si purement, descendent tous d'une même espèce, nous
+serions évidemment autorisés à douter de l'immutabilité d'un grand
+nombre d'espèces sauvages étroitement alliées, celle des renards,
+par exemple, qui habitent les diverses parties du globe. Je ne
+crois pas, comme nous le verrons tout à l'heure, que la somme des
+différences que nous constatons entre nos diverses races de chiens
+se soit produite entièrement à l'état de domesticité; j'estime, au
+contraire, qu'une partie de ces différences proviennent de ce
+qu'elles descendent d'espèces distinctes. À l'égard des races
+fortement accusées de quelques autres espèces domestiques, il y a
+de fortes présomptions, ou même des preuves absolues, qu'elles
+descendent toutes d'une souche sauvage unique.
+
+On a souvent prétendu que, pour les réduire en domesticité,
+l'homme a choisi les animaux et les plantes qui présentaient une
+tendance inhérente exceptionnelle à la variation, et qui avaient
+la faculté de supporter les climats les plus différents. Je ne
+conteste pas que ces aptitudes aient beaucoup ajouté à la valeur
+de la plupart de nos produits domestiques; mais comment un sauvage
+pouvait-il savoir, alors qu'il apprivoisait un animal, si cet
+animal était susceptible de varier dans les générations futures et
+de supporter les changements de climat? Est-ce que la faible
+variabilité de l'âne et de l'oie, le peu de disposition du renne
+pour la chaleur ou du chameau pour le froid, ont empêché leur
+domestication? Je puis persuadé que, si l'on prenait à l'état
+sauvage des animaux et des plantes, en nombre égal à celui de nos
+produits domestiques et appartenant à un aussi grand nombre de
+classes et de pays, et qu'on les fît se reproduire à l'état
+domestique, pendant un nombre pareil de générations, ils
+varieraient autant en moyenne qu'ont varié les espèces mères de
+nos races domestiques actuelles.
+
+Il est impossible de décider, pour la plupart de nos plantes les
+plus anciennement cultivées et de nos animaux réduits depuis de
+longs siècles en domesticité, s'ils descendent d'une ou de
+plusieurs espèces sauvages. L'argument principal de ceux qui
+croient à l'origine multiple de nos animaux domestiques repose sur
+le fait que nous trouvons, dès les temps les plus anciens, sur les
+monuments de l'Égypte et dans les habitations lacustres de la
+Suisse, une grande diversité de races. Plusieurs d'entre elles ont
+une ressemblance frappante, ou sont même identiques avec celles
+qui existent aujourd'hui. Mais ceci ne fait que reculer l'origine
+de la civilisation, et prouve que les animaux ont été réduits en
+domesticité à une période beaucoup plus ancienne qu'on ne le
+croyait jusqu'à présent. Les habitants des cités lacustres de la
+Suisse cultivaient plusieurs espèces de froment et d'orge, le
+pois, le pavot pour en extraire de l'huile, et le chanvre; ils
+possédaient plusieurs animaux domestiques et étaient en relations
+commerciales avec d'autres nations. Tout cela prouve clairement,
+comme Heer le fait remarquer, qu'ils avaient fait des progrès
+considérables; mais cela implique aussi une longue période
+antécédente de civilisation moins avancée, pendant laquelle les
+animaux domestiques, élevés dans différentes régions, ont pu, en
+variant, donner naissance à des races distinctes. Depuis la
+découverte d'instruments en silex dans les couches superficielles
+de beaucoup de parties du monde, tous les géologues croient que
+l'homme barbare existait à une période extraordinairement reculées
+et nous savons aujourd'hui qu'il est à peine une tribu, si barbare
+qu'elle soit, qui n'ait au moins domestiqué le chien.
+
+L'origine de la plupart de nos animaux domestiques restera
+probablement à jamais douteuse. Mais je dois ajouter ici que,
+après avoir laborieusement recueilli tous les faits connus
+relatifs aux chiens domestiques du monde entier, j'ai été amené à
+conclure que plusieurs espèces sauvages de canidés ont dû être
+apprivoisées, et que leur sang plus ou moins mélangé coule dans
+les veines de nos races domestiques naturelles. Je n'ai pu arriver
+à aucune conclusion précise relativement aux moutons et aux
+chèvres. D'après les faits que m'a communiqués M. Blyth sur les
+habitudes, la voix, la constitution et la formation du bétail à
+bosse indien, il est presque certain qu'il descend d'une souche
+primitive différente de celle qui a produit notre bétail européen.
+Quelques juges compétents croient que ce dernier descend de deux
+ou trois souches sauvages, sans prétendre affirmer que ces souches
+doivent être oui ou non considérées comme espèces. Cette
+conclusion, aussi bien que la distinction spécifique qui existe
+entre le bétail à bosse et le bétail ordinaire, a été presque
+définitivement établie par les admirables recherches du professeur
+Rütimeyer. Quant aux chevaux, j'hésite à croire, pour des raisons
+que je ne pourrais détailler ici, contrairement d'ailleurs à
+l'opinion de plusieurs savants, que toutes les races descendent
+d'une seule espèce. J'ai élevé presque toutes les races anglaises
+de nos oiseaux de basse-cour, je les ai croisées, j'ai étudié leur
+squelette, et j'en suis arrivé à la conclusion qu'elles descendent
+toutes de l'espèce sauvage indienne, le _Gallus bankiva_; c'est
+aussi l'opinion de M. Blyth et d'autres naturalistes qui ont
+étudié cet oiseau dans l'Inde. Quant aux canards et aux lapins,
+dont quelques races diffèrent considérablement les unes des
+autres, il est évident qu'ils descendent tous du Canard commun
+sauvage et du Lapin sauvage.
+
+Quelques auteurs ont poussé à l'extrême la doctrine que nos races
+domestiques descendent de plusieurs souches sauvages. Ils croient
+que toute race qui se reproduit purement, si légers que soient ses
+caractères distinctifs, a eu son prototype sauvage. À ce compte,
+il aurait dû exister au moins une vingtaine d'espèces de bétail
+sauvage, autant d'espèces de moutons, et plusieurs espèces de
+chèvres en Europe, dont plusieurs dans la Grande-Bretagne seule.
+Un auteur soutient qu'il a dû autrefois exister dans la Grande-
+Bretagne onze espèces de moutons sauvages qui lui étaient propres!
+Lorsque nous nous rappelons que la Grande-Bretagne ne possède pas
+aujourd'hui un mammifère qui lui soit particulier, que la France
+n'en a que fort peu qui soient distincts de ceux de l'Allemagne,
+et qu'il en est de même de la Hongrie et de l'Espagne, etc., mais
+que chacun de ces pays possède plusieurs espèces particulières de
+bétail, de moutons, etc., il faut bien admettre qu'un grand nombre
+de races domestiques ont pris naissance en Europe, car d'où
+pourraient-elles venir? Il en est de même dans l'Inde. Il est
+certain que les variations héréditaires ont joué un grand rôle
+dans la formation des races si nombreuses des chiens domestiques,
+pour lesquelles j'admets cependant plusieurs souches distinctes.
+Qui pourrait croire, en effet, que des animaux ressemblant au
+Lévrier italien, au Limier, au Bouledogue, au Bichon ou à
+l'Epagneul de Blenheim, types si différents de ceux des canides
+sauvages, aient jamais existé à l'état de nature? On a souvent
+affirmé, sans aucune preuve à l'appui, que toutes nos races de
+chiens proviennent du croisement d'un petit nombre d'espèces
+primitives. Mais on n'obtient, par le croisement, que des formes
+intermédiaires entre les parents; or, si nous voulons expliquer
+ainsi l'existence de nos différentes races domestiques, il faut
+admettre l'existence antérieure des formes les plus extrêmes,
+telles que le Lévrier italien, le Limier, le Bouledogue, etc., à
+l'état sauvage. Du reste, on a beaucoup exagéré la possibilité de
+former des races distinctes par le croisement. Il est prouvé que
+l'on peut modifier une race par des croisements accidentels, en
+admettant toutefois qu'on choisisse soigneusement les individus
+qui présentent le type désiré; mais il serait très difficile
+d'obtenir une race intermédiaire entre deux races complètement
+distinctes. Sir J. Sebright a entrepris de nombreuses expériences
+dans ce but, mais il n'a pu obtenir aucun résultat. Les produits
+du premier croisement entre deux races pures sont assez uniformes,
+quelquefois même parfaitement identiques, comme je l'ai constaté
+chez les pigeons. Rien ne semble donc plus simple; mais, quand on
+en vient à croiser ces métis les uns avec les autres pendant
+plusieurs générations, on n'obtient plus deux produits semblables
+et les difficultés de l'opération deviennent manifestes.
+
+
+RACES DU PIGEON DOMESTIQUE, LEURS DIFFERENCES ET LEUR ORIGINE.
+
+Persuadé qu'il vaut toujours mieux étudier un groupe spécial, je
+me suis décidé, après mûre réflexion, pour les pigeons
+domestiques. J'ai élevé toutes les races que j'ai pu me procurer
+par achat ou autrement; on a bien voulu, en outre, m'envoyer des
+peaux provenant de presque toutes les parties du monde; je suis
+principalement redevable de ces envois à l'honorable W. Elliot,
+qui m'a fait parvenir des spécimens de l'Inde, et à l'honorable C.
+Murray, qui m'a expédié des spécimens de la Perse. On a publié,
+dans toutes les langues, des traités sur les pigeons; quelques-uns
+de ces ouvrages sont fort importants, en ce sens qu'ils remontent
+à une haute antiquité. Je me suis associé à plusieurs éleveurs
+importants et je fais partie de deux _Pigeons-clubs_ de Londres.
+La diversité des races de pigeons est vraiment étonnante. Si l'on
+compare le Messager anglais avec le Culbutant courte-face, on est
+frappé de l'énorme différence de leur bec, entraînant des
+différences correspondantes dans le crâne. Le Messager, et plus
+particulièrement le mâle, présente un remarquable développement de
+la membrane caronculeuse de la tête, accompagné d'un grand
+allongement des paupières, de larges orifices nasaux et d'une
+grande ouverture du bec. Le bec du Culbutant courte-face ressemble
+à celui d'un passereau; le Culbutant ordinaire hérite de la
+singulière habitude de s'élever à une grande hauteur en troupe
+serrée, puis de faire en l'air une culbute complète. Le Runt
+(pigeon romain) est un gros oiseau, au bec long et massif et aux
+grand pieds; quelques sous-races ont le cou très long, d'autres de
+très longues ailes et une longue queue, d'autres enfin ont la
+queue extrêmement courte. Le Barbe est allié au Messager; mais son
+bec, au lieu d'être long, est large et très court. Le Grosse-gorge
+a le corps, les ailes et les pattes allongés; son énorme jabot,
+qu'il enfle avec orgueil, lui donne un aspect bizarre et comique.
+Le Turbit, ou pigeon à cravate, a le bec court et conique et une
+rangée de plumes retroussées sur la poitrine; il a l'habitude de
+dilater légèrement la partie supérieure de son oesophage. Le
+Jacobin a les plumes tellement retroussées sur l'arrière du cou,
+qu'elles forment une espèce de capuchon; proportionnellement à sa
+taille, il a les plumes des ailes et du cou fort allongées. Le
+Trompette, ou pigeon Tambour, et le Rieur, font entendre, ainsi
+que l'indique leur nom, un roucoulement très différent de celui
+des autres races. Le pigeon Paon porte trente ou même quarante
+plumes à la queue, au lieu de douze ou de quatorze, nombre normal
+chez tous les membres de la famille des pigeons; il porte ces
+plumes si étalées et si redressées, que, chez les oiseaux de race
+pure, la tête et la queue se touchent; mais la glande oléifère est
+complètement atrophiée. Nous pourrions encore indiquer quelques
+autres races moins distinctes.
+
+Le développement des os de la face diffère énormément, tant par la
+longueur que par la largeur et la courbure, dans le squelette des
+différentes races. La forme ainsi que les dimensions de la
+mâchoire inférieure varient d'une manière très remarquable. Le
+nombre des vertèbres caudales et des vertèbres sacrées varie
+aussi, de même que le nombre des côtes et des apophyses, ainsi que
+leur largeur relative. La forme et la grandeur des ouvertures du
+sternum, le degré de divergence et les dimensions des branches de
+la fourchette, sont également très variables. La largeur
+proportionnelle de l'ouverture du bec; la longueur relative des
+paupières; les dimensions de l'orifice des narines et celles de la
+langue, qui n'est pas toujours en corrélation absolument exacte
+avec la longueur du bec; le développement du jabot et de la partie
+supérieure de l'oesophage; le développement ou l'atrophie de la
+glande oléifère; le nombre des plumes primaires de l'aile et de la
+queue; la longueur relative des ailes et de la queue, soit entre
+elles, soit par rapport au corps; la longueur relative des pattes
+et des pieds; le nombre des écailles des doigts; le développement
+de la membrane interdigitale, sont autant de parties
+essentiellement variables. L'époque à laquelle les jeunes
+acquièrent leur plumage parfait, ainsi que la nature du duvet dont
+les pigeonneaux sont revêtus à leur éclosion, varient aussi; il en
+est de même de la forme et de la grosseur des oeufs. Le vol et,
+chez certaines races, la voix et les instincts, présentent des
+diversités remarquables. Enfin, chez certaines variétés, les mâles
+et les femelles en sont arrivés à différer quelque peu les uns des
+autres.
+
+On pourrait aisément rassembler une vingtaine de pigeons tels que,
+si on les montrait à un ornithologiste, et qu'on les lui donnât
+pour des oiseaux sauvages, il les classerait certainement comme
+autant d'espèces bien distinctes. Je ne crois même pas qu'aucun
+ornithologiste consentît à placer dans un même genre le Messager
+anglais, le Culbutant courte-face, le Runt, le Barbe, le Grosse-
+gorge et le Paon; il le ferait d'autant moins qu'on pourrait lui
+montrer, pour chacune de ces races, plusieurs sous-variétés de
+descendance pure, c'est-à-dire d'espèces, comme il les appellerait
+certainement.
+
+Quelque considérable que soit la différence qu'on observe entre
+les diverses races de pigeons, je me range pleinement à l'opinion
+commune des naturalistes qui les font toutes descendre du Biset
+(_Columba livia_), en comprenant sous ce terme plusieurs races
+géographiques, ou sous-espèces, qui ne diffèrent les unes des
+autres que par des points insignifiants. J'exposerai succinctement
+plusieurs des raisons qui m'ont conduit à adopter cette opinion,
+car elles sont, dans une certaine mesure, applicables à d'autres
+cas. Si nos diverses races de pigeons ne sont pas des variétés,
+si, en un mot, elles ne descendent pas du Biset, elles doivent
+descendre de sept ou huit types originels au moins, car il serait
+impossible de produire nos races domestiques actuelles par les
+croisements réciproques d'un nombre moindre. Comment, par exemple,
+produire un Grosse-gorge en croisant deux races, à moins que l'une
+des races ascendantes ne possède son énorme jabot caractéristique?
+Les types originels supposés doivent tous avoir été habitants des
+rochers comme le Biset, c'est-à-dire des espèces qui ne perchaient
+ou ne nichaient pas volontiers sur les arbres. Mais, outre le
+_Columba livia_ et ses sous-espèces géographiques, on ne connaît
+que deux ou trois autres espèces de pigeons de roche et elles ne
+présentent aucun des caractères propres aux races domestiques. Les
+espèces primitives doivent donc, ou bien exister encore dans les
+pays où elles ont été originellement réduites en domesticité,
+auquel cas elles auraient échappé à l'attention des
+ornithologistes, ce qui, considérant leur taille, leurs habitudes
+et leur remarquable caractère, semble très improbable; ou bien
+être éteintes à l'état sauvage. Mais il est difficile d'exterminer
+des oiseaux nichant au bord des précipices et doués d'un vol
+puissant. Le Biset commun, d'ailleurs, qui a les mêmes habitudes
+que les races domestiques, n'a été exterminé ni sur les petites
+îles qui entourent la Grande-Bretagne, ni sur les côtes de la
+Méditerranée. Ce serait donc faire une supposition bien hardie que
+d'admettre l'extinction d'un aussi grand nombre d'espèces ayant
+des habitudes semblables à celles du Biset. En outre, les races
+domestiques dont nous avons parlé plus haut ont été transportées
+dans toutes les parties du monde; quelques-unes, par conséquent,
+ont dû être ramenées dans leur pays d'origine; aucune d'elles,
+cependant, n'est retournée à l'état sauvage, bien que le pigeon de
+colombier, qui n'est autre que le Biset sous une forme très peu
+modifiée, soit redevenu sauvage en plusieurs endroits. Enfin,
+l'expérience nous prouve combien il est difficile d'amener un
+animal sauvage à se reproduire régulièrement en captivité;
+cependant, si l'on admet l'hypothèse de l'origine multiple de nos
+pigeons, il faut admettre aussi que sept ou huit espèces au moins
+ont été autrefois assez complètement apprivoisées par l'homme à
+demi sauvage pour devenir parfaitement fécondes en captivité.
+
+Il est un autre argument qui me semble avoir un grand poids et qui
+peut s'appliquer à plusieurs autres cas: c'est que les races dont
+nous avons parlé plus haut, bien que ressemblant de manière
+générale au Biset sauvage par leur constitution, leurs habitudes,
+leur voix, leur couleur, et par la plus grande partie de leur
+conformation, présentent cependant avec lui de grandes anomalies
+sur d'autres points. On chercherait en vain, dans toute la grande
+famille des colombides, un bec semblable à celui du Messager
+anglais, du Culbutant courte-face ou du Barbe; des plumes
+retroussées analogues à celles du Jacobin; un jabot pareil à celui
+du Grosse-gorge; des plumes caudales comparables à celles du
+pigeon Paon. Il faudrait donc admettre, non seulement que des
+hommes à demi sauvages ont réussi à apprivoiser complètement
+plusieurs espèces, mais que, par hasard ou avec intention; ils ont
+choisi les espèces les plus extraordinaires et les plus anormales;
+il faudrait admettre, en outre, que toutes ces espèces se sont
+éteintes depuis ou sont restées inconnues. Un tel concours de
+circonstances extraordinaires est improbable au plus haut degré.
+
+Quelques faits relatifs à la couleur des pigeons méritent d'être
+signalés. Le Biset est bleu-ardoise avec les reins blancs; chez la
+sous-espèce indienne, le _Columba intermedia_ de Strickland, les
+reins sont bleuâtres; la queue porte une barre foncée terminale et
+les plumes des côtés sont extérieurement bordées de blanc à leur
+base; les ailes ont deux barres noires. Chez quelques races à demi
+domestiques, ainsi que chez quelques autres absolument sauvages,
+les ailes, outre les deux barres noires, sont tachetées de noir.
+Ces divers signes ne se trouvent réunis chez aucune autre espèce
+de la famille. Or, tous les signes que nous venons d'indiquer sont
+parfois réunis et parfaitement développés, jusqu'au bord blanc des
+plumes extérieures de la queue, chez les oiseaux de race pure
+appartenant à toutes nos races domestiques. En outre, lorsque l'on
+croise des pigeons, appartenant à deux ou plusieurs races
+distinctes, n'offrant ni la coloration bleue, ni aucune des
+marques dont nous venons de parler, les produits de ces
+croisements se montrent très disposés à acquérir soudainement ces
+caractères. Je me bornerai à citer un exemple que j'ai moi-même
+observé au milieu de tant d'autres. J'ai croisé quelques pigeons
+Paons blancs de race très pure avec quelques Barbes noirs -- les
+variétés bleues du Barbe sont si rares, que je n'en connais pas un
+seul cas en Angleterre --: les oiseaux que j'obtins étaient noirs,
+bruns et tachetés. Je croisai de même un Barbe avec un _pigeon
+Spot_, qui est un oiseau blanc avec la queue rouge et une tache
+rouge sur le haut de la tête, et qui se reproduit fidèlement;
+j'obtins des métis brunâtres et tachetés. Je croisai alors un des
+métis Barbe-Paon avec un métis Barbe-Spot et j'obtins un oiseau
+d'un aussi beau bleu qu'aucun pigeon de race sauvage, ayant les
+reins blancs, portant la double barre noire des ailes et les
+plumes externes de la queue barrées de noir et bordées de blanc!
+Si toutes les races de pigeons domestiques descendent du Biset,
+ces faits s'expliquent facilement par le principe bien connu du
+retour au caractère des ancêtres; mais si on conteste cette
+descendance, il faut forcément faire une des deux suppositions
+suivantes, suppositions improbables au plus haut degré: ou bien
+tous les divers types originels étaient colorés et marqués comme
+le Biset, bien qu'aucune autre espèce existante ne présente ces
+mêmes caractères, de telle sorte que, dans chaque race séparée, il
+existe une tendance au retour vers ces couleurs et vers ces
+marques; ou bien chaque race, même la plus pure, a été croisée
+avec le Biset dans l'intervalle d'une douzaine ou tout au plus
+d'une vingtaine de générations -- je dis _une vingtaine_ de
+générations, parce qu'on ne connaît aucun exemple de produits d'un
+croisement ayant fait retour à un ancêtre de sang étranger éloigné
+d'eux par un nombre de générations plus considérable. -- Chez une
+race qui n'a été croisée qu'une fois, la tendance à faire retour à
+un des caractères dus à ce croisement s'amoindrit naturellement,
+chaque génération successive contenant une quantité toujours
+moindre de sang étranger. Mais, quand il n'y a pas eu de
+croisement et qu'il existe chez une race une tendance à faire
+retour à un caractère perdu pendant plusieurs générations, cette
+tendance, d'après tout ce que nous savons, peut se transmettre
+sans affaiblissement pendant un nombre indéfini de générations.
+Les auteurs qui ont écrit sur l'hérédité ont souvent confondu ces
+deux cas très distincts du retour.
+
+Enfin, ainsi que j'ai pu le constater par les observations que
+j'ai faites tout exprès sur les races les plus distinctes, les
+hybrides ou métis provenant de toutes les races domestiques du
+pigeon sont parfaitement féconds. Or, il est difficile, sinon
+impossible, de citer un cas bien établi tendant à prouver que les
+descendants hybrides provenant de deux espèces d'animaux nettement
+distinctes sont complètement féconds. Quelques auteurs croient
+qu'une domesticité longtemps prolongée diminue cette forte
+tendance à la stérilité. L'histoire du chien et celle de quelques
+autres animaux domestiques rend cette opinion très probable, si on
+l'applique à des espèces étroitement alliées; mais il me
+semblerait téméraire à l'extrême d'étendre cette hypothèse jusqu'à
+supposer que des espèces primitivement aussi distinctes que le
+sont aujourd'hui les Messagers, les Culbutants, les Grosses-gorges
+et les Paons aient pu produire des descendants parfaitement
+féconds _inter se_.
+
+Ces différentes raisons, qu'il est peut-être bon de récapituler,
+c'est-à-dire: l'improbabilité que l'homme ait autrefois réduit en
+domesticité sept ou huit espèces de pigeons et surtout qu'il ait
+pu les faire se reproduire librement en cet état; le fait que ces
+espèces supposées sont partout inconnues à l'état sauvage et que
+nulle part les espèces domestiques ne sont redevenues sauvages; le
+fait que ces espèces présentent certains caractères très anormaux,
+si on les compare à toutes les autres espèces de colombides, bien
+qu'elles ressemblent au Biset sous presque tous les rapports; le
+fait que la couleur bleue et les différentes marques noires
+reparaissent chez toutes les races, et quand on les conserve
+pures, et quand on les croise; enfin, le fait que les métis sont
+parfaitement féconds -- toutes ces raisons nous portent à conclure
+que toutes nos races domestiques descendent du Biset ou _Columbia
+livia_ et de ses sous-espèces géographiques.
+
+J'ajouterai à l'appui de cette opinion: premièrement, que le
+_Columbia livia_ ou Biset s'est montré, en Europe et dans l'Inde,
+susceptible d'une domestication facile, et qu'il y a une grande
+analogie entre ses habitudes et un grand nombre de points de sa
+conformation avec les habitudes et la conformation de toutes les
+races domestiques; deuxièmement, que, bien qu'un Messager anglais,
+ou un Culbutant courte-face, diffère considérablement du Biset par
+certains caractères, on peut cependant, en comparant les diverses
+sous-variétés de ces deux races, et principalement celles
+provenant de pays éloignés, établir entre elles et le Biset une
+série presque complète reliant les deux extrêmes (on peut établir
+les mêmes séries dans quelques autres cas, mais non pas avec
+toutes les races); troisièmement, que les principaux caractères de
+chaque race sont, chez chacune d'elles, essentiellement variables,
+tels que, par exemple, les caroncules et la longueur du bec chez
+le Messager anglais, le bec si court du Culbutant, et le nombre
+des plumes caudales chez le pigeon Paon (l'explication évidente de
+ce fait ressortira quand nous traiterons de la sélection);
+quatrièmement, que les pigeons ont été l'objet des soins les plus
+vigilants de la part d'un grand nombre d'amateurs, et qu'ils sont
+réduits à l'état domestique depuis des milliers d'années dans les
+différentes parties du monde. Le document le plus ancien que l'on
+trouve dans l'histoire relativement aux pigeons remonte à la
+cinquième dynastie égyptienne, environ trois mille ans avant notre
+ère; ce document m'a été indiqué par le professeur Lepsius;
+d'autre part, M. Birch m'apprend que le pigeon est mentionné dans
+un menu de repas de la dynastie précédente. Pline nous dit que les
+Romains payaient les pigeons un prix considérable: «On en est
+venu, dit le naturaliste latin, à tenir compte de leur généalogie
+et de leur race.» Dans l'Inde, vers l'an 1600, Akber-Khan faisait
+grand cas des pigeons; la cour n'en emportait jamais avec elle
+moins de vingt mille. «Les monarques de l'Iran et du Touran lui
+envoyaient des oiseaux très rares;» puis le chroniqueur royal
+ajoute: «Sa Majesté, en croisant les races, ce qui n'avait jamais
+été fait jusque-là, les améliora étonnamment.» Vers cette même
+époque, les Hollandais se montrèrent aussi amateurs des pigeons
+qu'avaient pu l'être les anciens Romains. Quand nous traiterons de
+la sélection, on comprendra l'immense importance de ces
+considérations pour expliquer la somme énorme des variations que
+les pigeons ont subies. Nous verrons alors, aussi, comment il se
+fait que les différentes races offrent si souvent des caractères
+en quelque sorte monstrueux. Il faut enfin signaler une
+circonstance extrêmement favorable pour la production de races
+distinctes, c'est que les pigeons mâles et femelles s'apparient
+d'ordinaire pour la vie, et qu'on peut ainsi élever plusieurs
+races différentes dans une même volière.
+
+Je viens de discuter assez longuement, mais cependant de façon
+encore bien insuffisante, l'origine probable de nos pigeons
+domestiques; si je l'ai fait, c'est que, quand je commençai à
+élever des pigeons et à en observer les différentes espèces,
+j'étais tout aussi peu disposé à admettre, sachant avec quelle
+fidélité les diverses races se reproduisent, qu'elles descendent
+toutes d'une même espèce mère et qu'elles se sont formées depuis
+qu'elles sont réduites en domesticité, que le serait tout
+naturaliste à accepter la même conclusion à l'égard des nombreuses
+espèces de passereaux ou de tout autre groupe naturel d'oiseaux
+sauvages. Une circonstance m'a surtout frappé, c'est que la
+plupart des éleveurs d'animaux domestiques, ou les cultivateurs
+avec lesquels je me suis entretenu; ou dont j'ai lu les ouvrages,
+sont tous fermement convaincus que les différentes races, dont
+chacun d'eux s'est spécialement occupé, descendent d'autant
+d'espèces primitivement distinctes. Demandez, ainsi que je l'ai
+fait, à un célèbre éleveur de boeufs de Hereford, s'il ne pourrait
+pas se faire que son bétail descendît d'une race à longues cornes,
+ou que les deux races descendissent d'une souche parente commune,
+et il se moquera de vous. Je n'ai jamais rencontré un éleveur de
+pigeons, de volailles, de canards ou de lapins qui ne fût
+intimement convaincu que chaque race principale descend d'une
+espèce distincte. Van Mons, dans son traité sur les poires et sur
+les pommes, se refuse catégoriquement à croire que différentes
+sortes, un _pippin Ribston_ et une pomme _Codlin_, par exemple,
+puissent descendre des graines d'un même arbre. On pourrait citer
+une infinité d'autres exemples. L'explication de ce fait me paraît
+simple: fortement impressionnés, en raison de leurs longues
+études, par les différences qui existent entre les diverses races,
+et quoique sachant bien que chacune d'elles varie légèrement,
+puisqu'ils ne gagnent des prix dans les concours qu'en choisissant
+avec soin ces légères différences, les éleveurs ignorent cependant
+les principes généraux, et se refusent à évaluer les légères
+différences qui se sont accumulées pendant un grand nombre de
+générations successives. Les naturalistes, qui en savent bien
+moins que les éleveurs sur les lois de l'hérédité, qui n'en savent
+pas plus sur les chaînons intermédiaires qui relient les unes aux
+autres de longues lignées généalogiques, et qui, cependant,
+admettent que la plupart de nos races domestiques descendent d'un
+même type, ne pourraient-ils pas devenir un peu plus prudents et
+cesser de tourner en dérision l'opinion qu'une espèce, à l'état de
+nature, puisse être la postérité directe d'autres espèces?
+
+
+PRINCIPES DE SÉLECTION ANCIENNEMENT APPLIQUÉS ET LEURS EFFETS.
+
+Considérons maintenant; en quelques lignes, la formation graduelle
+de nos races domestiques, soit qu'elles dérivent d'une seule
+espèce, soit qu'elles procèdent de plusieurs espèces voisines. On
+peut attribuer quelques effets à l'action directe et définie des
+conditions extérieures d'existence, quelques autres aux habitudes,
+mais il faudrait être bien hardi pour expliquer, par de telles
+causes, les différences qui existent entre le cheval de trait et
+le cheval de course, entre le Limier et le Lévrier, entre le
+pigeon Messager et le pigeon Culbutant. Un des caractères les plus
+remarquables de nos races domestiques, c'est que nous voyons chez
+elles des adaptations qui ne contribuent en rien au bien-être de
+l'animal ou de la plante, mais simplement à l'avantage ou au
+caprice de l'homme. Certaines variations utiles à l'homme se sont
+probablement produites soudainement, d'autres par degrés; quelques
+naturalistes, par exemple, croient que le Chardon à foulon armé de
+crochets, que ne peut remplacer aucune machine, est tout
+simplement une variété du _Dipsacus_ sauvage; or, cette
+transformation peut s'être manifestée dans un seul semis. Il en a
+été probablement ainsi pour le chien Tournebroche; on sait, tout
+au moins, que le mouton Ancon a surgi d'une manière subite. Mais
+il faut, si l'on compare le cheval de trait et le cheval de
+course, le dromadaire et le chameau, les diverses races de moutons
+adaptées soit aux plaines cultivées, soit aux pâturages des
+montagnes, et dont la laine, suivant la race, est appropriée
+tantôt à un usage, tantôt à un autre; si l'on compare les
+différentes races de chiens, dont chacune est utile à l'homme à
+des points de vue divers; si l'on compare le coq de combat, si
+enclin à la bataille, avec d'autres races si pacifiques, avec les
+pondeuses perpétuelles qui ne demandent jamais à couver, et avec
+le coq Bantam, si petit et si élégant; si l'on considère, enfin,
+cette légion de plantes agricoles et culinaires, les arbres qui
+encombrent nos vergers, les fleurs qui ornent nos jardins, les
+unes si utiles à l'homme en différentes saisons et pour tant
+d'usages divers, ou seulement si agréables à ses yeux, il faut
+chercher, je crois, quelque chose de plus qu'un simple effet de
+variabilité. Nous ne pouvons supposer, en effet, que toutes ces
+races ont été soudainement produites avec toute la perfection et
+toute l'utilité qu'elles ont aujourd'hui; nous savons même, dans
+bien des cas, qu'il n'en a pas été ainsi. Le pouvoir de sélection,
+d'accumulation, que possède l'homme, est la clef de ce problème;
+la nature fournit les variations successives, l'homme les accumule
+dans certaines directions qui lui sont utiles. Dans ce sens, on
+peut dire que l'homme crée à son profit des races utiles.
+
+La grande valeur de ce principe de sélection n'est pas
+hypothétique. Il est certain que plusieurs de nos éleveurs les
+plus éminents ont, pendant le cours d'une seule vie d'homme,
+considérablement modifié leurs bestiaux et leurs moutons. Pour
+bien comprendre les résultats qu'ils ont obtenus, il est
+indispensable de lire quelques-uns des nombreux ouvrages qu'ils
+ont consacrés à ce sujet et de voir les animaux eux-mêmes. Les
+éleveurs considèrent ordinairement l'organisme d'un animal comme
+un élément plastique, qu'ils peuvent modifier presque à leur gré.
+Si je n'étais borné par l'espace, je pourrais citer, à ce sujet,
+de nombreux exemples empruntés à des autorités hautement
+compétentes. Youatt, qui, plus que tout autre peut-être,
+connaissait les travaux des agriculteurs et qui était lui-même un
+excellent juge en fait d'animaux, admet que le principe de la
+sélection «permet à l'agriculteur, non seulement de modifier le
+caractère de son troupeau, mais de le transformer entièrement.
+C'est la baguette magique au moyen de laquelle il peut appeler à
+la vie les formes et les modèles qui lui plaisent.» Lord
+Somerville dit, à propos de ce que les éleveurs ont fait pour le
+mouton: «Il semblerait qu'ils aient tracé l'esquisse d'une forme
+parfaite en soi, puis qu'ils lui ont donné l'existence.» En Saxe,
+on comprend si bien l'importance du principe de la sélection,
+relativement au mouton mérinos, qu'on en a fait une profession; on
+place le mouton sur une table et un connaisseur l'étudie comme il
+ferait d'un tableau; on répète cet examen trois fois par an, et
+chaque fois on marque et l'on classe les moutons de façon à
+choisir les plus parfaits pour la reproduction.
+
+Le prix énorme attribué aux animaux dont la généalogie est
+irréprochable prouve les résultats que les éleveurs anglais ont
+déjà atteints; leurs produits sont expédiés dans presque toutes
+les parties du monde. Il ne faudrait pas croire que ces
+améliorations fussent ordinairement dues au croisement de
+différentes races; les meilleurs éleveurs condamnent absolument
+cette pratique, qu'ils n'emploient quelquefois que pour des sous-
+races étroitement alliées. Quand un croisement de ce genre a été
+fait, une sélection rigoureuse devient encore beaucoup plus
+indispensable que dans les cas ordinaires. Si la sélection
+consistait simplement à isoler quelques variétés distinctes et à
+les faire se reproduire, ce principe serait si évident, qu'à peine
+aurait-on à s'en occuper; mais la grande importance de la
+sélection consiste dans les effets considérables produits par
+l'accumulation dans une même direction, pendant des générations
+successives, de différences absolument inappréciables pour des
+yeux inexpérimentés, différences que, quant à moi, j'ai vainement
+essayé d'apprécier.
+
+Pas un homme sur mille n'a la justesse de coup d'oeil et la sûreté
+de jugement nécessaires pour faire un habile éleveur. Un homme
+doué de ces qualités, qui consacre de longues années à l'étude de
+ce sujet, puis qui y voue son existence entière, en y apportant
+toute son énergie et une persévérance indomptable, réussira sans
+doute et pourra réaliser d'immenses progrès; mais le défaut d'une
+seule de ces qualités déterminera forcément l'insuccès. Peu de
+personnes s'imaginent combien il faut de capacités naturelles,
+combien il faut d'années de pratique pour faire un bon éleveur de
+pigeons.
+
+Les horticulteurs suivent les mêmes principes; mais ici les
+variations sont souvent plus soudaines. Personne ne suppose que
+nos plus belles plantes sont le résultat d'une seule variation de
+la souche originelle. Nous savons qu'il en a été tout autrement
+dans bien des cas sur lesquels nous possédons des renseignements
+exacts. Ainsi, on peut citer comme exemple l'augmentation toujours
+croissante de la grosseur de la groseille à maquereau commune. Si
+l'on compare les fleurs actuelles avec des dessins faits il y a
+seulement vingt ou trente ans, on est frappé des améliorations de
+la plupart des produits du fleuriste. Quand une race de plantes
+est suffisamment fixée, les horticulteurs ne se donnent plus la
+peine de choisir les meilleurs plants, ils se contentent de
+visiter les plates-bandes pour arracher les plants qui dévient du
+type ordinaire. On pratique aussi cette sorte de sélection avec
+les animaux, car personne n'est assez négligent pour permettre aux
+sujets défectueux d'un troupeau de se reproduire.
+
+Il est encore un autre moyen d'observer les effets accumulés de la
+sélection chez les plantes; on n'a, en effet, qu'à comparer, dans
+un parterre, la diversité des fleurs chez les différentes variétés
+d'une même espèce; dans un potager, la diversité des feuilles, des
+gousses, des tubercules, ou en général de la partie recherchée des
+plantes potagères, relativement aux fleurs des mêmes variétés; et,
+enfin, dans un verger, la diversité des fruits d'une même espèce,
+comparativement aux feuilles et aux fleurs de ces mêmes arbres.
+Remarquez combien diffèrent les feuilles du Chou et que de
+ressemblance dans la fleur; combien, au contraire, sont
+différentes les fleurs de la Pensée et combien les feuilles sont
+uniformes; combien les fruits des différentes espèces de
+Groseilliers diffèrent par la grosseur, la couleur, la forme et le
+degré de villosité, et combien les fleurs présentent peu de
+différence. Ce n'est pas que les variétés qui diffèrent beaucoup
+sur un point ne diffèrent pas du tout sur tous les autres, car je
+puis affirmer, après de longues et soigneuses observations, que
+cela n'arrive jamais ou presque jamais. La loi de la corrélation
+de croissance, dont il ne faut jamais oublier l'importance,
+entraîne presque toujours quelques différences; mais, en règle
+générale, on ne peut douter que la sélection continue de légères
+variations portant soit sur les feuilles, soit sur les fleurs,
+soit sur le fruits, ne produise des races différentes les unes des
+autres, plus particulièrement en l'un de ces organes.
+
+On pourrait objecter que le principe de la sélection n'a été
+réduit en pratique que depuis trois quarts de siècle. Sans doute,
+on s'en est récemment beaucoup plus occupé, et on a publié de
+nombreux ouvrages à ce sujet; aussi les résultats ont-ils été,
+comme on devait s'y attendre, rapides et importants; mais il n'est
+pas vrai de dire que ce principe soit une découverte moderne. Je
+pourrais citer plusieurs ouvrages d'une haute antiquité prouvant
+qu'on reconnaissait, dès alors, l'importance de ce principe. Nous
+avons la preuve que, même pendant les périodes barbares qu'a
+traversées l'Angleterre, on importait souvent des animaux de
+choix, et des lois en défendaient l'exportation; on ordonnait la
+destruction des chevaux qui n'atteignaient pas une certaine
+taille; ce que l'on peut comparer au travail que font les
+horticulteurs lorsqu'ils éliminent, parmi les produits de leurs
+semis, toutes les plantes qui tendent à dévier du type régulier.
+Une ancienne encyclopédie chinoise formule nettement les principes
+de la sélection; certains auteurs classiques romains indiquent
+quelques règles précises; il résulte de certains passages de la
+Genèse que, dès cette antique période, on prêtait déjà quelque
+attention à la couleur des animaux domestiques. Encore
+aujourd'hui, les sauvages croisent quelquefois leurs chiens avec
+des espèces canines sauvages pour en améliorer la race; Pline
+atteste qu'on faisait de même autrefois. Les sauvages de l'Afrique
+méridionale appareillent leurs attelages de bétail d'après la
+couleur; les Esquimaux en agissent de même pour leurs attelages de
+chiens. Livingstone constate que les nègres de l'intérieur de
+l'Afrique, qui n'ont eu aucun rapport avec les Européens, évaluent
+à un haut prix les bonnes races domestiques. Sans doute, quelques-
+uns de ces faits ne témoignent pas d'une sélection directe; mais
+ils prouvent que, dès l'antiquité, l'élevage des animaux
+domestiques était l'objet de soins tout particuliers, et que les
+sauvages en font autant aujourd'hui. Il serait étrange,
+d'ailleurs, que, l'hérédité des bonnes qualités et des défauts
+étant si évidente, l'élevage n'eût pas de bonne heure attiré
+l'attention de l'homme.
+
+
+SÉLECTION INCONSCIENTE.
+
+Les bons éleveurs modernes, qui poursuivent un but déterminé,
+cherchent, par une sélection méthodique, à créer de nouvelles
+lignées ou des sous-races supérieures à toutes celles qui existent
+dans le pays. Mais il est une autre sorte de sélection beaucoup
+plus importante au point de vue qui nous occupe, sélection qu'on
+pourrait appeler _inconsciente_; elle a pour mobile le désir que
+chacun éprouve de posséder et de faire reproduire les meilleurs
+individus de chaque espèce. Ainsi, quiconque veut avoir des chiens
+d'arrêt essaye naturellement de se procurer les meilleurs chiens
+qu'il peut; puis, il fait reproduire les meilleurs seulement, sans
+avoir le désir de modifier la race d'une manière permanente et
+sans même y songer. Toutefois, cette habitude, continuée pendant
+des siècles, finit par modifier et par améliorer une race quelle
+qu'elle soit; c'est d'ailleurs en suivant ce procédé, mais d'une
+façon plus méthodique, que Bakewell, Collins, etc., sont parvenus
+à modifier considérablement, pendant le cours de leur vie, les
+formes et les qualités de leur bétail. Des changements de cette
+nature, c'est-à-dire lents et insensibles, ne peuvent être
+appréciés qu'autant que d'anciennes mesures exactes ou des dessins
+faits avec soin peuvent servir de point de comparaison. Dans
+quelques cas, cependant, on retrouve dans des régions moins
+civilisées, où la race s'est moins améliorée, des individus de la
+même race peu modifiés, d'autres même qui n'ont subi aucune
+modification. Il y a lieu de croire que l'épagneul King-Charles a
+été assez fortement modifié de façon inconsciente, depuis l'époque
+où régnait le roi dont il porte le nom. Quelques autorités très
+compétentes sont convaincues que le chien couchant descend
+directement de l'épagneul, et que les modifications se sont
+produites très lentement. On sait que le chien d'arrêt anglais
+s'est considérablement modifié pendant le dernier siècle; on
+attribue, comme cause principale à ces changements, des
+croisements avec le chien courant. Mais ce qui importe ici, c'est
+que le changement s'est effectué inconsciemment, graduellement, et
+cependant avec tant d'efficacité que, bien que notre vieux chien
+d'arrêt espagnol vienne certainement d'Espagne, M. Borrow m'a dit
+n'avoir pas vu dans ce dernier pays un seul chien indigène
+semblable à notre chien d'arrêt actuel.
+
+Le même procédé de sélection, joint à des soins particuliers, a
+transformé le cheval de course anglais et l'a amené à dépasser en
+vitesse et en taille les chevaux arabes dont il descend, si bien
+que ces derniers, d'après les règlements des courses de Goodwood,
+portent un poids moindre. Lord Spencer et d'autres ont démontré
+que le bétail anglais a augmenté en poids et en précocité,
+comparativement à l'ancien bétail. Si, à l'aide des données que
+nous fournissent les vieux traités, on compare l'état ancien et
+l'état actuel des pigeons Messagers et des pigeons Culbutants dans
+la Grande-Bretagne, dans l'Inde et en Perse, on peut encore
+retracer les phases par lesquelles les différentes races de
+pigeons ont successivement passé, et comment elles en sont venues
+à différer si prodigieusement du Biset.
+
+Youatt cite un excellent exemple des effets obtenus au moyen de la
+sélection continue que l'on peut considérer comme inconsciente,
+par cette raison que les éleveurs ne pouvaient ni prévoir ni même
+désirer le résultat qui en a été la conséquence, c'est-à-dire la
+création de deux branches distinctes d'une même race. M. Buckley
+et M. Burgess possèdent deux troupeaux de moutons de Leicester,
+qui «descendent en droite ligne, depuis plus de cinquante ans, dit
+M. Youatt, d'une même souche que possédait M. Bakewell. Quiconque
+s'entend un peu à l'élevage ne peut supposer que le propriétaire
+de l'un ou l'autre troupeau ait jamais mélangé le pur sang de la
+race Bakewell, et, cependant, la différence qui existe
+actuellement entre ces deux troupeaux est si grande, qu'ils
+semblent composés de deux variétés tout à fait distinctes.»
+
+S'il existe des peuples assez sauvages pour ne jamais songer à
+s'occuper de l'hérédité des caractères chez les descendants de
+leurs animaux domestiques, il se peut toutefois qu'un animal qui
+leur est particulièrement utile soit plus précieusement conservé
+pendant une famine, ou pendant les autres accidents auxquels les
+sauvages sont exposés, et que, par conséquent, cet animal de choix
+laisse plus de descendants que ses congénères inférieurs. Dans ce
+cas, il en résulte une sorte de sélection inconsciente. Les
+sauvages de la Terre de Feu eux-mêmes attachent une si grande
+valeur à leurs animaux domestiques, qu'ils préfèrent, en temps de
+disette, tuer et dévorer les vieilles femmes de la tribu, parce
+qu'ils les considèrent comme beaucoup moins utiles que leurs
+chiens.
+
+Les mêmes procédés d'amélioration amènent des résultats analogues
+chez les plantes, en vertu de la conservation accidentelle des
+plus beaux individus, qu'ils soient ou non assez distincts pour
+que l'on puisse les classer, lorsqu'ils apparaissent, comme des
+variétés distinctes, et qu'ils soient ou non le résultat d'un
+croisement entre deux ou plusieurs espèces ou races.
+L'augmentation de la taille et de la beauté des variétés actuelles
+de la Pensée, de la Rose, du Délargonium, du Dahlia et d'autres
+plantes, comparées avec leur souche primitive ou même avec les
+anciennes variétés, indique clairement ces améliorations. Nul ne
+pourrait s'attendre à obtenir une Pensée ou un Dahlia de premier
+choix en semant la graine d'une plante sauvage. Nul ne pourrait
+espérer produire une poire fondante de premier ordre en semant le
+pépin d'une poire sauvage; peut-être pourrait-on obtenir ce
+résultat si l'on employait une pauvre semence croissant à l'état
+sauvage, mais provenant d'un arbre autrefois cultivé. Bien que la
+poire ait été cultivée pendant les temps classiques, elle n'était,
+s'il faut en croire Pline, qu'un fruit de qualité très inférieure.
+On peut voir, dans bien des ouvrages relatifs à l'horticulture, la
+surprise que ressentent les auteurs des résultats étonnants
+obtenus par les jardiniers, qui n'avaient à leur disposition que
+de bien pauvres matériaux; toutefois, le procédé est bien simple,
+et il a presque été appliqué de façon inconsciente pour en arriver
+au résultat final. Ce procédé consiste à cultiver toujours les
+meilleures variétés connues, à en semer les graines et, quand une
+variété un peu meilleure vient à se produire, à la cultiver
+préférablement à toute autre. Les jardiniers de l'époque gréco-
+latine, qui cultivaient les meilleures poires qu'ils pouvaient
+alors se procurer, s'imaginaient bien peu quels fruits délicieux
+nous mangerions un jour; quoi qu'il en soit, nous devons, sans
+aucun doute, ces excellents fruits à ce qu'ils ont naturellement
+choisi et conservé les meilleures variétés connues.
+
+Ces modifications considérables effectuées lentement et accumulées
+de façon inconsciente expliquent, je le crois, ce fait bien connu
+que, dans un grand nombre de cas, il nous est impossible de
+distinguer et, par conséquent, de reconnaître les souches sauvages
+des plantes et des fleurs qui, depuis une époque reculée, ont été
+cultivées dans nos jardins. S'il a fallu des centaines, ou même
+des milliers d'années pour modifier la plupart de nos plantes et
+pour les améliorer de façon à ce qu'elles devinssent aussi utiles
+qu'elles le sont aujourd'hui pour l'homme, il est facile de
+comprendre comment il se fait que ni l'Australie, ni le cap de
+Bonne-Espérance, ni aucun autre pays habité par l'homme sauvage,
+ne nous ait fourni aucune plante digne d'être cultivée. Ces pays
+si riches en espèces doivent posséder, sans aucun doute, les types
+de plusieurs plantes utiles; mais ces plantes indigènes n'ont pas
+été améliorées par une sélection continue, et elles n'ont pas été
+amenées, par conséquent, à un état de perfection comparable à
+celui qu'ont atteint les plantes cultivées dans les pays les plus
+anciennement civilisés.
+
+Quant aux animaux domestiques des peuples, sauvages, il ne faut
+pas oublier qu'ils ont presque toujours, au moins pendant quelques
+saisons, à chercher eux-mêmes leur nourriture. Or, dans deux pays
+très différents sous le rapport des conditions de la vie, des
+individus appartenant à une même espèce, mais ayant une
+constitution ou une conformation légèrement différentes, peuvent
+souvent beaucoup mieux réussir dans l'un que dans l'autre; il en
+résulte que, par un procédé de sélection naturelle que nous
+exposerons bientôt plus en détail, il peut se former deux sous-
+races. C'est peut-être là, ainsi que l'ont fait remarquer
+plusieurs auteurs, qu'il faut chercher l'explication du fait que,
+chez les sauvages, les animaux domestiques ont beaucoup plus le
+caractère d'espèces que les animaux domestiques des pays
+civilisés.
+
+Si l'on tient suffisamment compte du rôle important qu'a joué le
+pouvoir sélectif de l'homme, on s'explique aisément que nos races
+domestiques, et par leur conformation, et par leurs habitudes, se
+soient si complètement adaptées à nos besoins et à nos caprices.
+Nous y trouvons, en outre, l'explication du caractère si
+fréquemment anormal de nos races domestiques et du fait que leurs
+différences extérieures sont si grandes, alors que les différences
+portant sur l'organisme sont relativement si légères. L'homme ne
+peut guère choisir que des déviations de conformation qui
+affectent l'extérieur; quant aux déviations internes, il ne
+pourrait les choisir qu'avec la plus grande difficulté, on peut
+même ajouter qu'il s'en inquiète fort peu. En outre, il ne peut
+exercer son pouvoir sélectif que sur des variations que la nature
+lui a tout d'abord fournies. Personne, par exemple, n'aurait
+jamais essayé de produire un pigeon Paon, avant d'avoir vu un
+pigeon dont la queue offrait un développement quelque peu inusité;
+personne n'aurait cherché à produire un pigeon Grosse-gorge, avant
+d'avoir remarqué une dilatation exceptionnelle du jabot chez un de
+ces oiseaux; or, plus une déviation accidentelle présente un
+caractère anormal ou bizarre, plus elle a de chances d'attirer
+l'attention de l'homme. Mais nous venons d'employer l'expression:
+_essayer de produire un pigeon Paon_; c'est là, je n'en doute pas,
+dans la plupart des cas, une expression absolument inexacte.
+L'homme qui, le premier, a choisi, pour le faire reproduire, un
+pigeon dont la queue était un peu plus développée que celle de ses
+congénères, ne s'est jamais imaginé ce que deviendraient les
+descendants de ce pigeon par suite d'une sélection longuement
+continuée, soit inconsciente, soit méthodique. Peut-être le
+pigeon, souche de tous les pigeons Paons, n'avait-il que quatorze
+plumes caudales un peu étalées, comme le pigeon Paon actuel de
+Java, ou comme quelques individus d'autres races distinctes, chez
+lesquels on a compté jusqu'à dix-sept plumes caudales. Peut-être
+le premier pigeon Grosse-gorge ne gonflait-il pas plus son jabot
+que ne le fait actuellement le Turbit quand il dilate la partie
+supérieure de son oesophage, habitude à laquelle les éleveurs ne
+prêtent aucune espèce d'attention, parce qu'elle n'est pas un des
+caractères de cette race.
+
+Il ne faudrait pas croire, cependant, que, pour attirer
+l'attention de l'éleveur, la déviation de structure doive être
+très prononcée. L'éleveur, au contraire, remarque les différences
+les plus minimes, car il est dans la nature de chaque homme de
+priser toute nouveauté en sa possession, si insignifiante qu'elle
+soit. On ne saurait non plus juger de l'importance qu'on
+attribuait autrefois à quelques légères différences chez les
+individus de la même espèce, par l'importance qu'on leur attribue,
+aujourd'hui que les diverses races sont bien établies. On sait que
+de légères variations se présentent encore accidentellement chez
+les pigeons, mais on les rejette comme autant de défauts ou de
+déviations du type de perfection admis pour chaque race. L'oie
+commune n'a pas fourni de variétés bien accusées; aussi a-t-on
+dernièrement exposé comme des espèces distinctes, dans nos
+expositions de volailles, la race de Toulouse et la race commune,
+qui ne diffèrent que par la couleur, c'est-à-dire le plus fugace
+de tous les caractères.
+
+Ces différentes raisons expliquent pourquoi nous ne savons rien ou
+presque rien sur l'origine ou sur l'histoire de nos races
+domestiques. Mais, en fait, peut-on soutenir qu'une race, ou un
+dialecte, ait une origine distincte? Un homme conserve et fait
+reproduire un individu qui présente quelque légère déviation de
+conformation; ou bien il apporte plus de soins qu'on ne le fait
+d'ordinaire pour apparier ensemble ses plus beaux sujets; ce
+faisant, il les améliore, et ces animaux perfectionnés se
+répandent lentement dans le voisinage. Ils n'ont pas encore un nom
+particulier; peu appréciés, leur histoire est négligée. Mais, si
+l'on continue à suivre ce procédé lent et graduel, et que, par
+conséquent, ces animaux s'améliorent de plus en plus, ils se
+répandent davantage, et on finit par les reconnaître pour une race
+distincte ayant quelque valeur; ils reçoivent alors un nom,
+probablement un nom de province. Dans les pays à demi civilisés,
+où les communications sont difficiles, une nouvelle race ne se
+répand que bien lentement. Les principaux caractères de la
+nouvelle race étant reconnus et appréciés à leur juste valeur, le
+principe de la sélection inconsciente, comme je l'ai appelée, aura
+toujours pour effet d'augmenter les traits caractéristiques de la
+race, quels qu'ils puissent être d'ailleurs, -- sans doute à une
+époque plus particulièrement qu'à une autre, selon que la race
+nouvelle est ou non à la mode, -- plus particulièrement aussi dans
+un pays que dans un autre, selon que les habitants sont plus ou
+moins civilisés. Mais, en tout cas, il est très peu probable que
+l'on conserve l'historique de changements si lents et si
+insensibles.
+
+
+CIRCONSTANCES FAVORABLES À LA SÉLECTION OPERÉE PAR L'HOMME.
+
+Il convient maintenant d'indiquer en quelques mots les
+circonstances qui facilitent ou qui contrarient l'exercice de la
+sélection par l'homme. Une grande faculté de variabilité est
+évidemment favorable, car elle fournit tous les matériaux sur
+lesquels repose la sélection; toutefois, de simples différences
+individuelles sont plus que suffisantes pour permettre, à
+condition que l'on y apporte beaucoup de soins, l'accumulation
+d'une grande somme de modifications dans presque toutes les
+directions. Toutefois, comme des variations manifestement utiles
+ou agréables à l'homme ne se produisent qu'accidentellement, on a
+d'autant plus de chance qu'elles se produisent, qu'on élève un
+plus grand nombre d'individus. Le nombre est, par conséquent, un
+des grands éléments de succès. C'est en partant de ce principe que
+Marshall a fait remarquer autrefois, en parlant des moutons de
+certaines parties du Yorkshire: «Ces animaux appartenant à des
+gens pauvres et étant, par conséquent, divisés _en petit
+troupeaux_, il y a peu de chance qu'ils s'améliorent jamais.»
+D'autre part, les horticulteurs, qui élèvent des quantités
+considérables de la même plante, réussissent ordinairement mieux
+que les amateurs à produire de nouvelles variétés. Pour qu'un
+grand nombre d'individus d'une espèce quelconque existe dans un
+même pays, il faut que l'espèce y trouve des conditions
+d'existence favorables à sa reproduction. Quand les individus sont
+en petit nombre, on permet à tous de se reproduire, quelles que
+soient d'ailleurs leurs qualités, ce qui empêche l'action
+sélective de se manifester. Mais le point le plus important de
+tous est, sans contredit, que l'animal ou la plante soit assez
+utile à l'homme, ou ait assez de valeur à ses yeux, pour qu'il
+apporte l'attention la plus scrupuleuse aux moindres déviations
+qui peuvent se produire dans les qualités ou dans la conformation
+de cet animal ou de cette plante. Rien n'est possible sans ces
+précautions. J'ai entendu faire sérieusement la remarque qu'il est
+très heureux que le fraisier ait commencé précisément à varier au
+moment où les jardiniers ont porté leur attention sur cette
+plante. Or, il n'est pas douteux que le fraisier a dû varier
+depuis qu'on le cultive, seulement on a négligé ces légères
+variations. Mais, dès que les jardiniers se mirent à choisir les
+plantes portant un fruit un peu plus gros, un peu plus parfumé, un
+peu plus précoce, à en semer les graines, à trier ensuite les
+plants pour faire reproduire les meilleurs, et ainsi de suite, ils
+sont arrivés à produire, en s'aidant ensuite de quelques
+croisements avec d'autres espèces, ces nombreuses et admirables
+variétés de fraises qui ont paru pendant ces trente ou quarante
+dernières années.
+
+Il importe, pour la formation de nouvelles races d'animaux,
+d'empêcher autant que possible les croisements, tout au moins dans
+un pays qui renferme déjà d'autres races. Sous ce rapport, les
+clôtures jouent un grand rôle. Les sauvages nomades, ou les
+habitants de plaines ouvertes, possèdent rarement plus d'une race
+de la même espèce. Le pigeon s'apparie pour la vie; c'est là une
+grande commodité pour l'éleveur, qui peut ainsi améliorer et faire
+reproduire fidèlement plusieurs races, quoiqu'elles habitent une
+même volière; cette circonstance doit, d'ailleurs, avoir
+singulièrement favorisé la formation de nouvelles races. Il est un
+point qu'il est bon d'ajouter: les pigeons se multiplient beaucoup
+et vite, et on peut sacrifier tous les sujets défectueux, car ils
+servent à l'alimentation. Les chats, au contraire, en raison de
+leurs habitudes nocturnes et vagabondes, ne peuvent pas être
+aisément appariés, et, bien qu'ils aient une si grande valeur aux
+yeux des femmes et des enfants, nous voyons rarement une race
+distincte se perpétuer parmi eux; celles que l'on rencontre, en
+effet, sont presque toujours importées de quelque autre pays.
+Certains animaux domestiques varient moins que d'autres, cela ne
+fait pas de doute; on peut cependant, je crois, attribuer à ce que
+la sélection ne leur a pas été appliquée la rareté ou l'absence de
+races distinctes chez le chat, chez l'âne, chez le paon, chez
+l'oie, etc.: chez les chats, parce qu'il est fort difficile de les
+apparier; chez les ânes, parce que ces animaux ne se trouvent
+ordinairement que chez les pauvres gens, qui s'occupent peu de
+surveiller leur reproduction, et la preuve, c'est que, tout
+récemment, on est parvenu à modifier et à améliorer singulièrement
+cet animal par une sélection attentive dans certaines parties de
+l'Espagne et des États-Unis; chez le paon, parce que cet animal
+est difficile à élever et qu'on ne le conserve pas en grande
+quantité; chez l'oie, parce que ce volatile n'a de valeur que pour
+sa chair et pour ses plumes, et surtout, peut-être, parce que
+personne n'a jamais désiré en multiplier les races. Il est juste
+d'ajouter que l'Oie domestique semble avoir un organisme
+singulièrement inflexible, bien qu'elle ait quelque peu varié,
+comme je l'ai démontré ailleurs.
+
+Quelques auteurs ont affirmé que la limite de la variation chez
+nos animaux domestiques est bientôt atteinte et qu'elle ne saurait
+être dépassée. Il serait quelque peu téméraire d'affirmer que la
+limite a été atteinte dans un cas quel qu'il soit, car presque
+tous nos animaux et presque toutes nos plantes se sont beaucoup
+améliorés de bien des façons, dans une période récente; or, ces
+améliorations impliquent des variations. Il serait également
+téméraire d'affirmer que les caractères, poussés aujourd'hui
+jusqu'à leur extrême limite, ne pourront pas, après être restés
+fixes pendant des siècles, varier de nouveau dans de nouvelles
+conditions d'existence. Sans doute, comme l'a fait remarquer
+M. Wallace avec beaucoup de raison, on finira par atteindre une
+limite. Il y a, par exemple, une limite à la vitesse d'un animal
+terrestre, car cette limite est déterminée par la résistance à
+vaincre, par le poids du corps et par la puissance de contraction
+des fibres musculaires. Mais ce qui nous importe, c'est que les
+variétés domestiques des mêmes espèces diffèrent les unes des
+autres, dans presque tous les caractères dont l'homme s'est occupé
+et dont il a fait l'objet d'une sélection, beaucoup plus que ne le
+font les espèces distinctes des mêmes genres. Isidore Geoffroy
+Saint-Hilaire l'a démontré relativement à la taille; il en est de
+même pour la couleur, et probablement pour la longueur du poil.
+Quant à la vitesse, qui dépend de tant de caractères physiques,
+_Éclipse_ était beaucoup plus rapide, et un cheval de camion est
+incomparablement plus fort qu'aucun individu naturel appartenant
+au même genre. De même pour les plantes, les graines des
+différentes qualités de fèves ou de maïs diffèrent probablement
+plus, sous le rapport de la grosseur, que ne le font les graines
+des espèces distinctes dans un genre quelconque appartenant aux
+deux mêmes familles. Cette remarque s'applique aux fruits des
+différentes variétés de pruniers, plus encore aux melons et à un
+grand nombre d'autres cas analogues.
+
+Résumons en quelques mots ce qui est relatif à l'origine de nos
+races d'animaux domestiques et de nos plantes cultivées. Les
+changements dans les conditions d'existence ont la plus haute
+importance comme cause de variabilité, et parce que ces conditions
+agissent directement sur l'organisme, et parce qu'elles agissent
+indirectement en affectant le système reproducteur. Il n'est pas
+probable que la variabilité soit, en toutes circonstances, une
+résultante inhérente et nécessaire de ces changements. La force
+plus ou moins grande de l'hérédité et celle de la tendance au
+retour déterminent ou non la persistance des variations. Beaucoup
+de lois inconnues, dont la corrélation de croissance est
+probablement la plus importante, régissent la variabilité. On peut
+attribuer une certaine influence à l'action définie des conditions
+d'existence, mais nous ne savons pas dans quelles proportions
+cette influence s'exerce. On peut attribuer quelque influence,
+peut-être même une influence considérable, à l'augmentation
+d'usage ou du non-usage des parties. Le résultat final, si l'on
+considère toutes ces influences; devient infiniment complexe. Dans
+quelques cas le croisement d'espèces primitives distinctes semble
+avoir joué un rôle fort important au point de vue de l'origine de
+nos races. Dès que plusieurs races ont été formées dans une région
+quelle qu'elle soit, leur croisement accidentel, avec l'aide de la
+sélection, a sans doute puissamment contribué à la formation de
+nouvelles variétés. On a, toutefois, considérablement exagéré
+l'importance des croisements, et relativement aux animaux, et
+relativement aux plantes qui se multiplient par graines.
+L'importance du croisement est immense, au contraire, pour les
+plantes qui se multiplient temporairement par boutures, par
+greffes etc., parce que le cultivateur peut, dans ce cas, négliger
+l'extrême variabilité des hybrides et des métis et la stérilité
+des hybrides; mais les plantes qui ne se multiplient pas par
+graines ont pour nous peu d'importance, leur durée n'étant que
+temporaire. L'action accumulatrice de la sélection, qu'elle soit
+appliquée méthodiquement et vite, ou qu'elle soit appliquée
+inconsciemment, lentement, mais de façon plus efficace, semble
+avoir été la grande puissance qui a présidé à toutes ces causes de
+changement.
+
+
+CHAPITRE II.
+DE LA VARIATION À L'ÉTAT DE NATURE.
+
+_Variabilité. -- Différences individuelles. -- Espèces douteuses.
+-- Les espèces ayant un habitat fort étendu, les espèces très
+répandues et les espèces communes sont celles qui varient le plus.
+-- Dans chaque pays, les espèces appartenant aux genres qui
+contiennent beaucoup d'espèces varient plus fréquemment que celles
+appartenant aux genres qui contiennent peu d'espèces. -- Beaucoup
+d'espèces appartenant aux genres qui contiennent un grand nombre
+d'espèces ressemblent à des variétés, en ce sens qu'elles sont
+alliées de très près, mais inégalement, les unes aux autres, et en
+ce qu'elles ont un habitat restreint._
+
+
+VARIABILITÉ.
+
+Avant d'appliquer aux êtres organisés vivant à l'état de nature
+les principes que nous avons posés dans le chapitre précédent, il
+importe d'examiner brièvement si ces derniers sont sujets à des
+variations. Pour traiter ce sujet avec l'attention qu'il mérite,
+il faudrait dresser un long et aride catalogue de faits; je
+réserve ces faits pour un prochain ouvrage. Je ne discuterai pas
+non plus ici les différentes définitions que l'on a données du
+terme _espèce_. Aucune de ces définitions n'a complètement
+satisfait tous les naturalistes, et cependant chacun d'eux sait
+vaguement ce qu'il veut dire quand il parle d'une espèce.
+Ordinairement le terme _espèce_ implique l'élément inconnu d'un
+acte créateur distinct. Il est presque aussi difficile de définir
+le terme _variété_; toutefois, ce terme implique presque toujours
+une communauté de descendance, bien qu'on puisse rarement en
+fournir les preuves. Nous avons aussi ce que l'on désigne sous le
+nom de _monstruosités_; mais elles se confondent avec les
+variétés. En se servant du terme _monstruosité_, on veut dire, je
+pense, une déviation considérable de conformation, ordinairement
+nuisible ou tout au moins peu utile à l'espèce. Quelques auteurs
+emploient le terme _variation_ dans le sens technique, c'est-à-
+dire comme impliquant une modification qui découle directement des
+conditions physiques de la vie; or, dans ce sens, les variations
+ne sont pas susceptibles d'être transmises par hérédité. Qui
+pourrait soutenir, cependant, que la diminution de taille des
+coquillages dans les eaux saumâtres de la Baltique, ou celle des
+plantes sur le sommet des Alpes, ou que l'épaississement de la
+fourrure d'un animal arctique ne sont pas héréditaires pendant
+quelques générations tout au moins? Dans ce cas, je le suppose, on
+appellerait ces formes des _variétés_.
+
+On peut douter que des déviations de structure aussi soudaines et
+aussi considérables que celles que nous observons quelquefois chez
+nos productions domestiques, principalement chez les plantes, se
+propagent de façon permanente à l'état de nature. Presque toutes
+les parties de chaque être organisé sont si admirablement
+disposées, relativement aux conditions complexes de l'existence de
+cet être, qu'il semble aussi improbable qu'aucune de ces parties
+ait atteint du premier coup la perfection, qu'il semblerait
+improbable qu'une machine fort compliquée ait été inventée
+d'emblée à l'état parfait par l'homme. Chez les animaux réduits en
+domesticité, il se produit quelquefois des monstruosités qui
+ressemblent à des conformations normales chez des animaux tout
+différents. Ainsi, les porcs naissent quelquefois avec une sorte
+de trompe; or, si une espèce sauvage du même genre possédait
+naturellement une trompe, on pourrait soutenir que cet appendice a
+paru sous forme de monstruosité. Mais, jusqu'à présent, malgré les
+recherches les plus scrupuleuses, je n'ai pu trouver aucun cas de
+monstruosité ressemblant à des structures normales chez des formes
+presque voisines, et ce sont celles-là seulement qui auraient de
+l'importance dans le cas qui nous occupe. En admettant que des
+monstruosités semblables apparaissent parfois chez l'animal à
+l'état de nature, et qu'elles soient susceptibles de transmission
+par hérédité -- ce qui n'est pas toujours le cas -- leur
+conservation dépendrait de circonstances extraordinairement
+favorables, car elles se produisent rarement et isolément. En
+outre, pendant la première génération et les générations
+suivantes, les individus affectés de ces monstruosités devraient
+se croiser avec les individus ordinaires, et, en conséquence, leur
+caractère anormal disparaîtrait presque inévitablement. Mais
+j'aurai à revenir, dans un chapitre subséquent, sur la
+conservation et sur la perpétuation des variations isolées ou
+accidentelles.
+
+
+DIFFÉRENCES INDIVIDUELLES.
+
+On peut donner le nom de _différences individuelles_ aux
+différences nombreuses et légères qui se présentent chez les
+descendants des mêmes parents, ou auxquelles on peut assigner
+cette cause, parce qu'on les observe chez des individus de la même
+espèce, habitant une même localité restreinte. Nul ne peut
+supposer que tous les individus de la même espèce soient coulés
+dans un même moule. Ces différences individuelles ont pour nous la
+plus haute importance, car, comme chacun a pu le remarquer, elles
+se transmettent souvent par hérédité; en outre, elles fournissent
+aussi des matériaux sur lesquels peut agir la sélection naturelle
+et qu'elle peut accumuler de la même façon que l'homme accumule,
+dans une direction donnée, les différences individuelles de ses
+produits domestiques. Ces différences individuelles affectent
+ordinairement des parties que les naturalistes considèrent comme
+peu importantes; je pourrais toutefois prouver, par de nombreux
+exemples, que des parties très importantes, soit au point de vue
+physiologique, soit au point de vue de la classification, varient
+quelquefois chez des individus appartenant à une même espèce. Je
+suis convaincu que le naturaliste le plus expérimenté serait
+surpris du nombre des cas de variabilité qui portent sur des
+organes importants; on peut facilement se rendre compte de ce fait
+en recueillant, comme je l'ai fait pendant de nombreuses années,
+tous les cas constatés par des autorités compétentes. Il est bon
+de se rappeler que les naturalistes à système répugnent à admettre
+que les caractères importants puissent varier; il y a d'ailleurs,
+peu de naturalistes qui veuillent se donner la peine d'examiner
+attentivement les organes internes importants, et de les comparer
+avec de nombreux spécimens appartenant à la même espèce. Personne
+n'aurait pu supposer que le branchement des principaux nerfs,
+auprès du grand ganglion central d'un insecte, soit variable chez
+une même espèce; on aurait tout au plus pu penser que des
+changements de cette nature ne peuvent s'effectuer que très
+lentement; cependant sir John Lubbock a démontré que dans les
+nerfs du _Coccus_ il existe un degré de variabilité qui peut
+presque se comparer au branchement irrégulier d'un tronc d'arbre.
+Je puis ajouter que ce même naturaliste a démontré que les muscles
+des larves de certains insectes sont loin d'être uniformes. Les
+auteurs tournent souvent dans un cercle vicieux quand ils
+soutiennent que les organes importants ne varient jamais; ces
+mêmes auteurs, en effet, et il faut dire que quelques-uns l'ont
+franchement avoué, ne considèrent comme importants que les organes
+qui ne varient pas. Il va sans dire que, si l'on raisonne ainsi,
+on ne pourra jamais citer d'exemple de la variation d'un organe
+important; mais, si l'on se place à tout autre point de vue, on
+pourra certainement citer de nombreux exemples de ces variations.
+
+Il est un point extrêmement embarrassant, relativement aux
+différences individuelles. Je fais allusion aux genres que l'on a
+appelés «protéens» ou «polymorphes», genres chez lesquels les
+espèces varient de façon déréglée. À peine y a-t-il deux
+naturalistes qui soient d'accord pour classer ces formes comme
+espèces ou comme variétés. On peut citer comme exemples les genres
+_Rubus_, _Rosa_ et _Hieracium_ chez les plantes; plusieurs genres
+d'insectes et de coquillages brachiopodes. Dans la plupart des
+genres polymorphes, quelques espèces ont des caractères fixes et
+définis. Les genres polymorphes dans un pays semblent, à peu
+d'exceptions près, l'être aussi dans un autre, et, s'il faut en
+juger par les Brachiopodes, ils l'ont été à d'autres époques. Ces
+faits sont très embarrassants, car ils semblent prouver que cette
+espèce de variabilité est indépendante des conditions d'existence.
+Je suis disposé à croire que, chez quelques-uns de ces genres
+polymorphes tout au moins, ce sont là des variations qui ne sont
+ni utiles ni nuisibles à l'espèce; et qu'en conséquence la
+sélection naturelle ne s'en est pas emparée pour les rendre
+définitives, comme nous l'expliquerons plus tard.
+
+On sait que, indépendamment des variations, certains individus
+appartenant à une même espèce présentent souvent de grandes
+différences de conformation; ainsi, par exemple, les deux sexes de
+différents animaux; les deux ou trois castes de femelles stériles
+et de travailleurs chez les insectes, beaucoup d'animaux
+inférieurs à l'état de larve ou non encore parvenus à l'âge
+adulte. On a aussi constaté des cas de dimorphisme et de
+trimorphisme chez les animaux et chez les plantes. Ainsi,
+M. Wallace, qui dernièrement a appelé l'attention sur ce sujet, a
+démontré que, dans l'archipel Malais, les femelles de certaines
+espèces de papillons revêtent régulièrement deux ou même trois
+formes absolument distinctes, qui ne sont reliées les unes aux
+autres par aucune variété intermédiaire. Fritz Müller a décrit des
+cas analogues, mais plus extraordinaires encore, chez les mâles de
+certains crustacés du Brésil. Ainsi, un Tanais mâle se trouve
+régulièrement sous deux formes distinctes; l'une de ces formes
+possède des pinces fortes et ayant un aspect différent, l'autre a
+des antennes plus abondamment garnies de cils odorants. Bien que,
+dans la plupart de ces cas, les deux ou trois formes observées
+chez les animaux et chez les plantes ne soient pas reliées
+actuellement par des chaînons intermédiaires, il est probable qu'à
+une certaine époque ces intermédiaires ont existé. M. Wallace, par
+exemple, a décrit un certain papillon qui présente, dans une même
+île, un grand nombre de variétés reliées par des chaînons
+intermédiaires, et dont les formes extrêmes ressemblent
+étroitement aux deux formes d'une espèce dimorphe voisine,
+habitant une autre partie de l'archipel Malais. Il en est de même
+chez les fourmis; les différentes castes de travailleurs sont
+ordinairement tout à fait distinctes; mais, dans quelques cas,
+comme nous le verrons plus tard, ces castes sont reliées les unes
+aux autres par des variétés imperceptiblement graduées. J'ai
+observé les mêmes phénomènes chez certaines plantes dimorphes.
+Sans doute, il paraît tout d'abord extrêmement remarquable qu'un
+même papillon femelle puisse produire en même temps trois formes
+femelles distinctes et une seule forme mâle; ou bien qu'une plante
+hermaphrodite puisse produire, dans une même capsule, trois formes
+hermaphrodites distinctes, portant trois sortes différentes de
+femelles et trois ou même six sortes différentes de mâles.
+Toutefois, ces cas ne sont que des exagération du fait ordinaire,
+à savoir: que la femelle produit des descendants des deux sexes,
+qui, parfois, diffèrent les uns des autres d'une façon
+extraordinaire.
+
+
+ESPÈCES DOUTEUSES.
+
+Les formes les plus importantes pour nous, sous bien des rapports,
+sont celles qui, tout en présentant, à un degré très prononcé, le
+caractère d'espèces, sont assez semblables à d'autres formes ou
+sont assez parfaitement reliées avec elles par des intermédiaires,
+pour que les naturalistes répugnent à les considérer comme des
+espèces distinctes. Nous avons toute raison de croire qu'un grand
+nombre de ces formes voisines et douteuses ont conservé leurs
+caractères de façon permanente pendant longtemps, pendant aussi
+longtemps même, autant que nous pouvons en juger, que les bonnes
+et vraies espèces. Dans la pratique, quand un naturaliste peut
+rattacher deux formes l'une à l'autre par des intermédiaires, il
+considère l'une comme une variété de l'autre; il désigne la plus
+commune, mais parfois aussi la première décrite, comme l'espèce,
+et la seconde comme la variété. Il se présente quelquefois,
+cependant, des cas très difficiles, que je n'énumérerai pas ici,
+où il s'agit de décider si une forme doit être classée comme une
+variété d'une autre forme, même quand elles sont intimement
+reliées par des formes intermédiaires; bien qu'on suppose
+d'ordinaire que ces formes intermédiaires ont une nature hybride,
+cela ne suffit pas toujours pour trancher la difficulté. Dans bien
+des cas, on regarde une forme comme une variété d'une autre forme,
+non pas parce qu'on a retrouvé les formes intermédiaires, mais
+parce que l'analogie qui existe entre elles fait supposer à
+l'observateur que ces intermédiaires existent aujourd'hui, ou
+qu'ils ont anciennement existé. Or, en agir ainsi, c'est ouvrir la
+porte au doute et aux conjectures.
+
+Pour déterminer, par conséquent, si l'on doit classer une forme
+comme une espèce ou comme une variété, il semble que le seul guide
+à suivre soit l'opinion des naturalistes ayant un excellent
+jugement et une grande expérience; mais, souvent, il devient
+nécessaire de décider à la majorité des voix, car il n'est guère
+de variétés bien connues et bien tranchées que des juges très
+compétents n'aient considérées comme telles, alors que d'autres
+juges tout aussi compétents les considèrent comme des espèces.
+
+Il est certain tout au moins que les variétés ayant cette nature
+douteuse sont très communes. Si l'on compare la flore de la
+Grande-Bretagne à celle de la France ou à celle des États-Unis,
+flores décrites par différents botanistes, on voit quel nombre
+surprenant de formes ont été classées par un botaniste comme
+espèces, et par un autre comme variétés. M. H.-C. Watson, auquel
+je suis très reconnaissant du concours qu'il m'a prêté, m'a
+signalé cent quatre-vingt-deux plantes anglaises, que l'on
+considère ordinairement comme des variétés, mais que certains
+botanistes ont toutes mises au rang des espèces; en faisant cette
+liste, il a omis plusieurs variétés insignifiantes, lesquelles
+néanmoins ont été rangées comme espèces par certains botanistes,
+et il a entièrement omis plusieurs genres polymorphes.
+M. Babington compte, dans les genres qui comprennent le plus de
+formes polymorphes, deux cent cinquante et une espèces, alors que
+M. Bentham n'en compte que cent douze, ce qui fait une différence
+de cent trente-neuf formes douteuses! Chez les animaux qui
+s'accouplent pour chaque portée et qui jouissent à un haut degré
+de la faculté de la locomotion, on trouve rarement, dans un même
+pays, des formes douteuses, mises au rang d'espèces par un
+zoologiste, et de variétés par un autre; mais ces formes sont
+communes dans les régions séparées. Combien n'y a-t-il pas
+d'oiseaux et d'insectes de l'Amérique septentrionale et de
+l'Europe, ne différant que très peu les uns des autres, qui ont
+été comptés, par un éminent naturaliste comme des espèces
+incontestables, et par un autre, comme des variétés, ou bien,
+comme on les appelle souvent, comme des races géographiques!
+M. Wallace démontre, dans plusieurs mémoires remarquables, qu'on
+peut diviser en quatre groupes les différents animaux,
+principalement les lépidoptères, habitant les îles du grand
+archipel Malais: les formes variables, les formes locales, les
+races géographiques ou sous-espèces, et les vraies espèces
+représentatives. Les premières, ou formes variables, varient
+beaucoup dans les limites d'une même île. Les formes locales sont
+assez constantes et sont distinctes dans chaque île séparée; mais,
+si l'on compare les unes aux autres les formes locales des
+différentes îles, on voit que les différences qui les séparent
+sont si légères et offrent tant de gradations, qu'il est
+impossible de les définir et de les décrire, bien qu'en même temps
+les formes extrêmes soient suffisamment distinctes. Les races
+géographiques ou sous-espèces constituent des formes locales
+complètement fixes et isolées; mais, comme elles ne diffèrent pas
+les unes des autres par des caractères importants et fortement
+accusés, «il faut s'en rapporter uniquement à l'opinion
+individuelle pour déterminer lesquelles il convient de considérer
+comme espèces, et lesquelles comme variétés». Enfin, les espèces
+représentatives occupent, dans l'économie naturelle de chaque île,
+la même place que les formes locales et les sous-espèces; mais
+elles se distinguent les unes des autres par une somme de
+différences plus grande que celles qui existent entre les formes
+locales et les sous-espèces; les naturalistes les regardent
+presque toutes comme de vraies espèces. Toutefois, il n'est pas
+possible d'indiquer un criterium certain qui permette de
+reconnaître les formes variables, les formes locales, les sous-
+espèces et les espèces représentatives.
+
+Il y a bien des années, alors que je comparais et que je voyais
+d'autres naturalises comparer les uns avec les autres et avec ceux
+du continent américain les oiseaux provenant des îles si voisines
+de l'archipel des Galapagos, j'ai été profondément frappé de la
+distinction vague et arbitraire qui existe entre les espèces et
+les variétés. M. Wollaston, dans son admirable ouvrage, considère
+comme des variétés beaucoup d'insectes habitant les îlots du petit
+groupe de Madère; or, beaucoup d'entomologistes classeraient la
+plupart d'entre eux comme des espèces distinctes. Il y a, même en
+Irlande, quelques animaux que l'on regarde ordinairement
+aujourd'hui comme des variétés, mais que certains zoologistes ont
+mis au rang des espèces. Plusieurs savants ornithologistes
+estiment que notre coq de bruyère rouge n'est qu'une variété très
+prononcée d'une espèce norwégienne; mais la plupart le considèrent
+comme une espèce incontestablement particulière à la Grande-
+Bretagne. Un éloignement considérable entre les habitats de deux
+formes douteuses conduit beaucoup de naturalistes à classer ces
+dernières comme des espèces distinctes. Mais n'y a-t-il pas lieu
+de se demander: quelle est dans ce cas la distance suffisante? Si
+la distance entre l'Amérique et l'Europe est assez considérable,
+suffit-il, d'autre part, de la distance entre l'Europe et les
+Açores, Madère et les Canaries, ou de celle qui existe entre les
+différents îlots de ces petits archipels?
+
+M. B.-D. Walsh, entomologiste distingué des États-Unis, a décrit
+ce qu'il appelle _les variétés_ et _les espèces phytophages_. La
+plupart des insectes qui se nourrissent de végétaux vivent
+exclusivement sur une espèce ou sur un groupe de plantes;
+quelques-uns se nourrissent indistinctement de plusieurs sortes de
+plantes; mais ce n'est pas pour eux une cause de variations. Dans
+plusieurs cas, cependant, M. Walsh a observé que les insectes
+vivant sur différentes plantes présentent, soit à l'état de larve,
+soit à l'état parfait, soit dans les deux cas, des différences
+légères, bien que constantes, au point de vue de la couleur, de la
+taille ou de la nature des sécrétions. Quelquefois les mâles
+seuls, d'autres fois les mâles et les femelles présentent ces
+différences à un faible degré. Quand les différences sont un peu
+plus accusées et que les deux sexes sont affectés à tous les âges,
+tous les entomologistes considèrent ces formes comme des espèces
+vraies. Mais aucun observateur ne peut décider pour un autre, en
+admettant même qu'il puisse le faire pour lui-même, auxquelles de
+ces formes phytophages il convient de donner le nom d'_espèces_ ou
+de _variété_. M. Walsh met au nombre des _variétés_ les formes qui
+s'entrecroisent facilement; il appelle _espèces_ celles qui
+paraissent avoir perdu cette faculté d'entrecroisement. Comme les
+différences proviennent de ce que les insectes se sont nourris,
+pendant longtemps, de plantes distinctes, on ne peut s'attendre à
+trouver actuellement les intermédiaires reliant les différentes
+formes. Le naturaliste perd ainsi son meilleur guide, lorsqu'il
+s'agit de déterminer s'il doit mettre les formes douteuses au rang
+des variétés ou des espèces. Il en est nécessairement de même pour
+les organismes voisins qui habitent des îles ou des continents
+séparés. Quand, au contraire, un animal ou une plante s'étend sur
+un même continent, ou habite plusieurs îles d'un même archipel, en
+présentant diverses formes dans les différents points qu'il
+occupe, on peut toujours espérer trouver les formes intermédiaires
+qui, reliant entre elles les formes extrêmes, font descendre
+celles-ci au rang de simples variétés.
+
+Quelques naturalistes soutiennent que les animaux ne présentent
+jamais de variétés; aussi attribuent-ils une valeur spécifique à
+la plus petite différence, et, quand ils rencontrent une même
+forme identique dans deux pays éloignés ou dans deux formations
+géologiques, ils affirment que deux espèces distinctes sont
+cachées sous une même enveloppe. Le terme _espèce_ devient, dans
+ce cas, une simple abstraction inutile, impliquant et affirmant un
+acte séparé du pouvoir créateur. Il est certain que beaucoup de
+formes, considérées comme des variétés par des juges très
+compétents, ont des caractères qui les font si bien ressembler à
+des espèces, que d'autres juges, non moins compétents, les ont
+considérées comme telles. Mais discuter s'il faut les appeler
+espèces ou variétés, avant d'avoir trouvé une définition de ces
+termes et que cette définition soit généralement acceptée, c'est
+s'agiter dans le vide.
+
+Beaucoup de variétés bien accusées ou espèces douteuses
+mériteraient d'appeler notre attention; on a tiré, en effet, de
+nombreux et puissants arguments de la distribution géographique,
+des variations analogues, de l'hybridité, etc., pour essayer de
+déterminer le rang qu'il convient de leur assigner; mais je ne
+peux, faute d'espace, discuter ici ces arguments. Des recherches
+attentives permettront sans doute aux naturalistes de s'entendre
+pour la classification de ces formes douteuses. Il faut ajouter,
+cependant, que nous les trouvons en plus grand nombre dans les
+pays les plus connus. En outre, si un animal ou une plante à
+l'état sauvage est très utile à l'homme, ou que, pour quelque
+cause que ce soit, elle attire vivement son attention, on constate
+immédiatement qu'il en existe plusieurs variétés que beaucoup
+d'auteurs considèrent comme des espèces. Le chêne commun, par
+exemple, est un des arbres qui ont été le plus étudiés, et
+cependant un naturaliste allemand érige en espèces plus d'une
+douzaine de formes, que les autres botanistes considèrent presque
+universellement comme des variétés. En Angleterre, on peut
+invoquer l'opinion des plus éminents botanistes et des hommes
+pratiques les plus expérimentés; les uns affirment que les chênes
+sessiles et les chênes pédonculés sont des espèces bien
+distinctes, les autres que ce sont de simples variétés.
+
+Puisque j'en suis sur ce sujet, je désire citer un remarquable
+mémoire publié dernièrement par M. A. de Candolle sur les chênes
+du monde entier. Personne n'a eu à sa disposition des matériaux
+plus complets relatifs aux caractères distinctifs des espèces,
+personne n'aurait pu étudier ces matériaux avec plus de soin et de
+sagacité. Il commence par indiquer en détail les nombreux points
+de conformation susceptibles de variations chez les différentes
+espèces, et il estime numériquement la fréquence relative de ces
+variations. Il indique plus d'une douzaine de caractères qui
+varient, même sur une seule branche, quelquefois en raison de
+l'âge ou du développement de l'individu, quelquefois sans qu'on
+puisse assigner aucune cause à ces variations. Bien entendu, de
+semblables caractères n'ont aucune valeur spécifique; mais, comme
+l'a fait remarquer Asa Gray dans son commentaire sur ce mémoire,
+ces caractères font généralement partie des définitions
+spécifiques. De Candolle ajoute qu'il donne le rang d'espèces aux
+formes possédant des caractères qui ne varient jamais sur un même
+arbre et qui ne sont jamais reliées par des formes intermédiaires.
+Après cette discussion, résultat de tant de travaux, il appuie sur
+cette remarque: «Ceux qui prétendent que la plus grande partie de
+nos espèces sont nettement délimitées, et que les espèces
+douteuses se trouvent en petite minorité, se trompent
+certainement. Cela semble vrai aussi longtemps qu'un genre est
+imparfaitement connu, et que l'on décrit ses espèces d'après
+quelques spécimens provisoires, si je peux m'exprimer ainsi. À
+mesure qu'on connaît mieux un genre, on découvre des formes
+intermédiaires et les doutes augmentent quant aux limites
+spécifiques.» Il ajoute aussi que ce sont les espèces les mieux
+connues qui présentent le plus grand nombre de variétés et de
+sous-variétés spontanées. Ainsi, le _Quercus robur_ a vingt-huit
+variétés, dont toutes, excepté six, se groupent autour de trois
+sous-espèces, c'est à-dire _Quercus pedunculata, sessiliflora_ et
+_pubescens_. Les formes qui relient ces trois sous-espèces sont
+comparativement rares; or, Asa Gray remarque avec justesse que si
+ces formes intermédiaires, rares aujourd'hui, venaient à
+s'éteindre complètement, les trois sous-espèces se trouveraient
+entre elles exactement dans le même rapport que le sont les quatre
+ou cinq espèces provisoirement admises, qui se groupent de très
+près autour du _Quercus robur_. Enfin, de Candolle admet que, sur
+les trois cents espèces qu'il énumère dans son mémoire comme
+appartenant à la famille des chênes, les deux tiers au moins sont
+des espèces provisoires, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas
+strictement conformes à la définition donnée plus haut de ce qui
+constitue une espèce vraie. Il faut ajouter que de Candolle ne
+croit plus que les espèces sont des créations immuables; il en
+arrive à la conclusion que la théorie de dérivation est la plus
+naturelle «et celle qui concorde le mieux avec les faits connus en
+paléontologie, en botanique, en zoologie géographique, en anatomie
+et en classification».
+
+Quand un jeune naturaliste aborde l'étude d'un groupe d'organismes
+qui lui sont parfaitement inconnus, il est d'abord très embarrassé
+pour déterminer quelles sont les différences qu'il doit considérer
+comme impliquant une espèce ou simplement une variété; il ne sait
+pas, en effet, quelles sont la nature et l'étendue des variations
+dont le groupe dont il s'occupe est susceptible, fait qui prouve
+au moins combien les variations sont générales. Mais, s'il
+restreint ses études à une seule classe habitant un seul pays, il
+saura bientôt quel rang il convient d'assigner à la plupart des
+formes douteuses. Tout d'abord, il est disposé à reconnaître
+beaucoup d'espèces, car il est frappé, aussi bien que l'éleveur de
+pigeons et de volailles dont nous avons déjà parlé, de l'étendue
+des différences qui existent chez les formes qu'il étudie
+continuellement; en outre, il sait à peine que des variations
+analogues, qui se présentent dans d'autres groupes et dans
+d'autres pays, seraient de nature à corriger ses premières
+impressions. À mesure que ses observations prennent un
+développement plus considérable, les difficultés s'accroissent,
+car il se trouve en présence d'un plus grand nombre de formes très
+voisines. En supposant que ses observations prennent un caractère
+général, il finira par pouvoir se décider; mais il n'atteindra ce
+point qu'en admettant des variations nombreuses, et il ne manquera
+pas de naturalistes pour contester ses conclusions. Enfin, les
+difficultés surgiront en foule, et il sera forcé de s'appuyer
+presque entièrement sur l'analogie, lorsqu'il en arrivera à
+étudier les formes voisines provenant de pays aujourd'hui séparés,
+car il ne pourra retrouver les chaînons intermédiaires qui relient
+ces formes douteuses.
+
+Jusqu'à présent on n'a pu tracer une ligne de démarcation entre
+les espèces et les sous-espèces, c'est-à-dire entre les formes
+qui, dans l'opinion de quelques naturalistes, pourraient être
+presque mises au rang des espèces sans le mériter tout à fait. On
+n'a pas réussi davantage à tracer une ligne de démarcation entre
+les sous-espèces et les variétés fortement accusées, ou entre les
+variétés à peine sensibles et les différences individuelles. Ces
+différences se fondent l'une dans l'autre par des degrés
+insensibles, constituant une véritable série; or, la notion de
+série implique l'idée d'une transformation réelle.
+
+Aussi, bien que les différences individuelles offrent peu
+d'intérêt aux naturalistes classificateurs, je considère qu'elles
+ont la plus haute importance en ce qu'elles constituent les
+premiers degrés vers ces variétés si légères qu'on croit devoir à
+peine les signaler dans les ouvrages sur l'histoire naturelle. Je
+crois que les variétés un peu plus prononcées, un peu plus
+persistantes, conduisent à d'autres variétés plus prononcées et
+plus persistantes encore; ces dernières amènent la sous-espèce,
+puis enfin l'espèce. Le passage d'un degré de différence à un
+autre peut, dans bien des cas, résulter simplement de la nature de
+l'organisme et des différentes conditions physiques auxquelles il
+a été longtemps exposé. Mais le passage d'un degré de différence à
+un autre, quand il s'agit de caractères d'adaptation plus
+importants, peut s'attribuer sûrement à l'action accumulatrice de
+la sélection naturelle, que j'expliquerai plus tard, et aux effets
+de l'augmentation de l'usage ou du non-usage des parties. On peut
+donc dire qu'une variété fortement accusée est le commencement
+d'une espèce. Cette assertion est-elle fondée ou non? C'est ce
+dont on pourra juger quand on aura pesé avec soin les arguments et
+les différents faits qui font l'objet de ce volume.
+
+Il ne faudrait pas supposer, d'ailleurs, que toutes les variétés
+ou espèces en voie de formation atteignent le rang d'espèces.
+Elles peuvent s'éteindre, ou elles peuvent se perpétuer comme
+variétés pendant de très longues périodes; M. Wollaston a démontré
+qu'il en était ainsi pour les variétés de certains coquillages
+terrestres fossiles à Madère, et M. Gaston de Saporta pour
+certaines plantes. Si une variété prend un développement tel que
+le nombre de ses individus dépasse celui de l'espèce souche, il
+est certain qu'on regardera la variété comme l'espèce et l'espèce
+comme la variété. Ou bien il peut se faire encore que la variété
+supplante et extermine l'espèce souche; ou bien encore elles
+peuvent coexister toutes deux et être toutes deux considérées
+comme des espèces indépendantes. Nous reviendrons, d'ailleurs; un
+peu plus loin sur ce sujet.
+
+On comprendra, d'après ces remarques, que, selon moi, on a, dans
+un but de commodité, appliqué arbitrairement le terme _espèces_ à
+certains individus qui se ressemblent de très près, et que ce
+terme ne diffère pas essentiellement du terme _variété_, donné à
+des formes moins distinctes et plus variables. Il faut ajouter,
+d'ailleurs, que le terme _variété_; comparativement à de simples
+différences individuelles, est aussi appliqué arbitrairement dans
+un but de commodité.
+
+
+LES ESPÈCES COMMUNES ET TRÈS RÉPANDUES SONT CELLES QUI VARIENT LE
+PLUS.
+
+Je pensais, guidé par des considérations théoriques, qu'on
+pourrait obtenir quelques résultats intéressants relativement à la
+nature et au rapport des espèces qui varient le plus, en dressant
+un tableau de toutes les variétés de plusieurs flores bien
+étudiées. Je croyais, tout d'abord, que c'était là un travail fort
+simple; mais
+
+M. H.-C, Watson, auquel je dois d'importants conseils et une aide
+précieuse sur cette question, m'a bientôtdémontré que je
+rencontrerais beaucoup de difficultés; le docteur Hooker m'a
+exprimé la même opinion en termes plus énergiques encore. Je
+réserve, pour un futur ouvrage, la discussion de ces difficultés
+et les tableaux comportant les nombres proportionnels des espèces
+variables. Le docteur Hooker m'autorise à ajouter qu'après avoir
+lu avec soin mon manuscrit et examiné ces différents tableaux, il
+partage mon opinion quant au principe que je vais établir tout à
+l'heure. Quoi qu'il en soit, cette question, traitée brièvement
+comme il faut qu'elle le soit ici, est assez embarrassante en ce
+qu'on ne peut éviter des allusions à _la lutte pour l'existence, à
+la divergence des caractères_, et à quelques autres questions que
+nous aurons à discuter plus tard.
+
+Alphonse de Candolle et quelques autres naturalistes ont démontré
+que les plantes ayant un habitat très étendu ont ordinairement des
+variétés. Ceci est parfaitement compréhensible, car ces plantes
+sont exposées à diverses conditions physiques, et elles se
+trouvent en concurrence (ce qui, comme nous le verrons plus tard,
+est également important ou même plus important encore) avec
+différentes séries d'êtres organisés. Toutefois, nos tableaux
+démontrent en outre que, dans tout pays limité, les espèces les
+plus communes, c'est-à-dire celles qui comportent le plus grand
+nombre d'individus et les plus répandues dans leur propre pays
+(considération différente de celle d'un habitat considérable et,
+dans une certaine mesure, de celle d'une espèce commune), offrent
+le plus souvent des variétés assez prononcées pour qu'on en tienne
+compte dans les ouvrages sur la botanique. On peut donc dire que
+les espèces qui ont un habitat considérable, qui sont le plus
+répandues dans leur pays natal, et qui comportent le plus grand
+nombre d'individus, sont les espèces florissantes ou espèces
+dominantes, comme on pourrait les appeler, et sont celles qui
+produisent le plus souvent des variétés bien prononcées, que je
+considère comme des espèces naissantes. On aurait pu, peut-être,
+prévoir ces résultats; en effet, les variétés, afin de devenir
+permanentes, ont nécessairement à lutter contre les autres
+habitants du même pays; or, les espèces qui dominent déjà sont le
+plus propres à produire des rejetons qui, bien que modifiés dans
+une certaine mesure, héritent encore des avantages qui ont permis
+à leurs parents de vaincre leurs concurrents. Il va sans dire que
+ces remarques sur la prédominance ne s'appliquent qu'aux formes
+qui entrent en concurrence avec d'autres formes, et, plus
+spécialement, aux membres d'un même genre ou d'une même classe
+ayant des habitudes presque semblables. Quant au nombre des
+individus, la comparaison, bien entendu, s'applique seulement aux
+membres du même groupe. On peut dire qu'une plante domine si elle
+est plus répandue, ou si le nombre des individus qu'elle comporte
+est plus considérable que celui des autres plantes du même pays
+vivant dans des conditions presque analogues. Une telle plante
+n'en est pas moins dominante parce que quelques conferves
+aquatiques ou quelques champignons parasites comportent un plus
+grand nombre d'individus et sont plus généralement répandus; mais,
+si une espèce de conferves ou de champignons parasites surpasse
+les espèces voisines au point de vue que nous venons d'indiquer,
+ce sera alors une espèce dominante dans sa propre classe.
+
+
+LES ESPÈCES DES GENRES LES PLUS RICHES DANS CHAQUE PAYS VARIENT
+PLUS FRÉQUEMMENT QUE LES ESPÈCES DES GENRES MOINS RICHES.
+
+Si l'on divise en deux masses égales les plantes habitant un pays,
+telles qu'elles sont décrites dans sa flore, et que l'on place
+d'un côté toutes celles appartenant aux genres les plus riches,
+c'est-à-dire aux genres qui comprennent le plus d'espèces, et de
+l'autre les genres les plus pauvres, on verra que les genres les
+plus riches comprennent un plus grand nombre d'espèces très
+communes, très répandues, ou, comme nous les appelons, d'espèces
+dominantes. Ceci était encore à prévoir; en effet, le simple fait
+que beaucoup d'espèces du même genre habitent un pays démontre
+qu'il y a, dans les conditions organiques ou inorganiques de ce
+pays, quelque chose qui est particulièrement favorable à ce genre;
+en conséquence, il était à prévoir qu'on trouverait dans les
+genres les plus riches, c'est-à-dire dans ceux qui comprennent
+beaucoup d'espèces, un nombre relativement plus considérable
+d'espèces dominantes. Toutefois, il y a tant de causes en jeu
+tendant à contre-balancer ce résultat, que je suis très surpris
+que mes tableaux indiquent même une petite majorité en faveur des
+grands genres. Je ne mentionnerai ici que deux de ces causes. Les
+plantes d'eau douce et celles d'eau salée sont ordinairement très
+répandues et ont une extension géographique considérable, mais
+cela semble résulter de la nature des stations qu'elles occupent
+et n'avoir que peu ou pas de rapport avec l'importance des genres
+auxquels ces espèces appartiennent. De plus, les plantes placées
+très bas dans l'échelle de l'organisation sont ordinairement
+beaucoup plus répandues que les plantes mieux organisées; ici
+encore, il n'y a aucun rapport immédiat avec l'importance des
+genres. Nous reviendrons, dans notre chapitre sur la distribution
+géographique, sur la cause de la grande dissémination des plantes
+d'organisation inférieure.
+
+En partant de ce principe, que les espèces ne sont que des
+variétés bien tranchées et bien définies, j'ai été amené à
+supposer que les espèces des genres les plus riches dans chaque
+pays doivent plus souvent offrir des variétés que les espèces des
+genres moins riches; car, chaque fois que des espèces très
+voisines se sont formées (j'entends des espèces d'un même genre),
+plusieurs variétés ou espèces naissantes doivent, en règle
+générale, être actuellement en voie de formation. Partout où
+croissent de grands arbres, on peut s'attendre à trouver de jeunes
+plants. Partout où beaucoup d'espèces d'un genre se sont formées
+en vertu de variations, c'est que les circonstances extérieures
+ont favorisé la variabilité; or, tout porte à supposer que ces
+mêmes circonstances sont encore favorables à la variabilité.
+D'autre part, si l'on considère chaque espèce comme le résultat
+d'autant d'actes indépendants de création, il n'y a aucune raison
+pour que les groupes comprenant beaucoup d'espèces présentent plus
+de variétés que les groupes en comprenant très peu.
+
+Pour vérifier la vérité de cette induction, j'ai classé les
+plantes de douze pays et les insectes coléoptères de deux régions
+en deux groupes à peu près égaux, en mettant d'un côté les espèces
+appartenant aux genres les plus riches, et de l'autre celles
+appartenant aux genres les moins riches; or, il s'est
+invariablement trouvé que les espèces appartenant aux genres les
+plus riches offrent plus de variétés que celles appartenant aux
+autres genres. En outre, les premières présentent un plus grand
+nombre moyen de variétés que les dernières. Ces résultats restent
+les mêmes quand on suit un autre mode de classement et quand on
+exclut des tableaux les plus petits genres, c'est-à-dire les
+genres qui ne comportent que d'une à quatre espèces. Ces faits ont
+une haute signification si l'on se place à ce point de vue que les
+espèces ne sont que des variétés permanentes et bien tranchées;
+car, partout où se sont formées plusieurs espèces du même genre,
+ou, si nous pouvons employer cette expression, partout où les
+causes de cette formation ont été très actives, nous devons nous
+attendre à ce que ces causes soient encore en action, d'autant que
+nous avons toute raison de croire que la formation des espèces
+doit être très lente. Cela est certainement le cas si l'on
+considère les variétés comme des espèces naissantes, car mes
+tableaux démontrent clairement que, en règle générale, partout où
+plusieurs espèces d'un genre ont été formées, les espèces de ce
+genre présentent un nombre de variétés, c'est-à-dire d'espèces
+naissantes, beaucoup au-dessus de la moyenne. Ce n'est pas que
+tous les genres très riches varient beaucoup actuellement et
+accroissent ainsi le nombre de leurs espèces, ou que les genres
+moins riches ne varient pas et n'augmentent pas, ce qui serait
+fatal à ma théorie; la géologie nous prouve, en effet, que, dans
+le cours des temps, les genres pauvres ont souvent beaucoup
+augmenté et que les genres riches, après avoir atteint un maximum,
+ont décliné et ont fini par disparaître. Tout ce que nous voulons
+démontrer, c'est que, partout où beaucoup d'espèces d'un genre se
+sont formées, beaucoup en moyenne se forment encore, et c'est là
+certainement ce qu'il est facile de prouver.
+
+
+BEAUCOUP D'ESPÈCES COMPRISES DANS LES GENRES LES PLUS RICHES
+RESSEMBLENT À DES VARIÉTÉS EN CE QU'ELLES SONT TRÈS ÉTROITEMENT,
+MAIS INÉGALEMENT VOISINES LES UNES DES AUTRES, ET EN CE QU'ELLES
+ONT UN HABITAT TRES LIMITÉ.
+
+D'autres rapports entre les espèces des genres riches et les
+variétés qui en dépendent, méritent notre attention. Nous avons vu
+qu'il n'y a pas de critérium infaillible qui nous permette de
+distinguer entre les espèces et les variétés bien tranchées. Quand
+on ne découvre pas de chaînons intermédiaires entre des formes
+douteuses, les naturalistes sont forcés de se décider en tenant
+compte de la différence qui existe entre ces formes douteuses,
+pour juger, par analogie, si cette différence suffit pour les
+élever au rang d'espèces. En conséquence, la différence est un
+critérium très important qui nous permet de classer deux formes
+comme espèces ou comme variétés. Or, Fries a remarqué pour les
+plantes, et Westwood pour les insectes, que, dans les genres
+riches, les différences entre les espèces sont souvent très
+insignifiantes. J'ai cherché à apprécier numériquement ce fait par
+la méthode des moyennes; mes résultats sont imparfaits, mais ils
+n'en confirment pas moins cette hypothèse. J'ai consulté aussi
+quelques bons observateurs, et après de mûres réflexions ils ont
+partagé mon opinion. Sous ce rapport donc, les espèces des genres
+riches ressemblent aux variétés plus que les espèces des genres
+pauvres. En d'autres termes, on peut dire que, chez les genres
+riches où se produisent actuellement un nombre de variétés, ou
+espèces naissantes, plus grand que la moyenne, beaucoup d'espèces
+déjà produites ressemblent encore aux variétés, car elles
+diffèrent moins les unes des autres qu'il n'est ordinaire.
+
+En outre, les espèces des genres riches offrent entre elles les
+mêmes rapports que ceux que l'on constate entre les variétés d'une
+même espèce. Aucun naturaliste n'oserait soutenir que toutes les
+espèces d'un genre sont également distinctes les unes des autres;
+on peut ordinairement les diviser en sous-genres, en sections, ou
+en groupes inférieurs. Comme Fries l'a si bien fait remarquer,
+certains petits groupes d'espèces se réunissent ordinairement
+comme des satellites autour d'autres espèces. Or, que sont les
+variétés, sinon des groupes d'organismes inégalement apparentés
+les uns aux autres et réunis autour de certaines formes, c'est-à-
+dire autour des espèces types? Il y a, sans doute, une différence
+importante entre les variétés et les espèces, c'est-à-dire que la
+somme des différences existant entre les variétés comparées les
+unes avec les autres, ou avec l'espèce type, est beaucoup moindre
+que la somme des différences existant entre les espèces du même
+genre. Mais, quand nous en viendrons à discuter le principe de la
+divergence des caractères, nous trouverons l'explication de ce
+fait, et nous verrons aussi comment il se fait que les petites
+différences entre les variétés tendent à s'accroître et à
+atteindre graduellement le niveau des différences plus grandes qui
+caractérisent les espèces.
+
+Encore un point digne d'attention. Les variétés ont généralement
+une distribution fort restreinte; c'est presque une banalité que
+cette assertion, car si une variété avait une distribution plus
+grande que celle de l'espèce qu'on lui attribue comme souche, leur
+dénomination aurait été réciproquement inverse. Mais il y a raison
+de croire que les espèces très voisines d'autres espèces, et qui
+sous ce rapport ressemblent à des variétés, offrent souvent aussi
+une distribution limitée. Ainsi, par exemple, M. H.-C. Watson a
+bien voulu m'indiquer, dans l'excellent _Catalogue des plantes de
+Londres_ (4° édition), soixante-trois plantes qu'on y trouve
+mentionnées comme espèces, mais qu'il considère comme douteuses à
+cause de leur analogie étroite avec d'autres espèces. Ces
+soixante-trois espèces s'étendent en moyenne sur 6.9 des provinces
+ou districts botaniques entre lesquels M. Watson a divisé la
+Grande-Bretagne. Dans ce même catalogue, on trouve cinquante-trois
+variétés reconnues s'étendant sur 7.7 de ces provinces, tandis que
+les espèces auxquelles se rattachent ces variétés s'étendent sur
+14.3 provinces. Il résulte de ces chiffres que les variétés,
+reconnues comme telles, ont à peu près la même distribution
+restreinte que ces formes très voisines que M. Watson m'a
+indiquées comme espèces douteuses, mais qui sont universellement
+considérées par les botanistes anglais comme de bonnes et
+véritables espèces.
+
+
+RÉSUMÉ.
+
+En résumé, on ne peut distinguer les variétés des espèces que: 1°
+par la découverte de chaînons intermédiaires; 2° par une certaine
+somme peu définie de différences qui existent entre les unes et
+les autres. En effet, si deux formes diffèrent très peu, on les
+classe ordinairement comme variétés, bien qu'on ne puisse pas
+directement les relier entre elles; mais on ne saurait définir la
+somme des différences nécessaires pour donner à deux formes le
+rang d'espèces. Chez les genres présentant, dans un pays
+quelconque, un nombre d'espèces supérieur à la moyenne, les
+espèces présentent aussi une moyenne de variétés plus
+considérable. Chez les grands genres, les espèces sont souvent,
+quoique à un degré inégal, très voisines les unes des autres, et
+forment des petits groupes autour d'autres espèces. Les espèces
+très voisines ont ordinairement une distribution restreinte. Sous
+ces divers rapports, les espèces des grands genres présentent de
+fortes analogies avec les variétés. Or, il est facile de se rendre
+compte de ces analogies, si l'on part de ce principe que chaque
+espèce a existé d'abord comme variété, la variété étant l'origine
+de l'espèce; ces analogies, au contraire, restent inexplicables si
+l'on admet que chaque espèce a été créée séparément.
+
+Nous avons vu aussi que ce sont les espèces les plus florissantes,
+c'est-à-dire les espèces dominantes, des plus grands genres de
+chaque classe qui produisent en moyenne le plus grand nombre de
+variétés; or, ces variétés, comme nous le verrons plus tard,
+tendent à se convertir en espèces nouvelles et distinctes. Ainsi,
+les genres les plus riches ont une tendance à devenir plus riches
+encore; et, dans toute la nature, les formes vivantes, aujourd'hui
+dominantes, manifestent une tendance à le devenir de plus en plus,
+parce qu'elles produisent beaucoup de descendants modifiés et
+dominants. Mais, par une marche graduelle que nous expliquerons
+plus tard, les plus grands genres tendent aussi à se fractionner
+en des genres moindres. C'est ainsi que, dans tout l'univers, les
+formes vivantes se trouvent divisées en groupes subordonnés à
+d'autres groupes.
+
+
+CHAPITRE III.
+LA LUTTE POUR L'EXISTENCE.
+
+_Son influence sur la sélection naturelle. -- Ce terme pris dans
+un sens figuré. -- Progression géométrique de l'augmentation des
+individus. -- Augmentation rapide des animaux et des plantes
+acclimatés. -- Nature des obstacles qui empêchent cette
+augmentation. -- Concurrence universelle. -- Effets du climat. --
+Le grand nombre des individus devient une protection. -- Rapports
+complexes entre tous les animaux et entre toutes les plantes. --
+La lutte pour l'existence est très acharnée entre les individus et
+les variétés de la même espèce, souvent aussi entre les espèces du
+même genre. -- Les rapports d'organisme à organisme sont les plus
+importants de tous les rapports._
+
+Avant d'aborder la discussion du sujet de ce chapitre, il est bon
+d'indiquer en quelques mots quelle est l'influence de lutte pour
+l'existence sur la sélection naturelle. Nous avons vu, dans le
+précédent chapitre, qu'il existe une certaine variabilité
+individuelle chez les êtres organisés à l'état sauvage; je ne
+crois pas, d'ailleurs, que ce point ait jamais été contesté. Peu
+nous importe que l'on donne le nom d'_espèces_, de _sous-espèces_
+ou de _variétés_ à une multitude de formes douteuses; peu nous
+importe, par exemple, quel rang on assigne aux deux ou trois cents
+formes douteuses des plantes britanniques, pourvu que l'on admette
+l'existence de variétés bien tranchées. Mais le seul fait de
+l'existence de variabilité individuelles et de quelques variétés
+bien tranchées, quoique nécessaires comme point de départ pour la
+formation des espèces, nous aide fort peu à comprendre comment se
+forment ces espèces à l'état de nature, comment se sont
+perfectionnées toutes ces admirables adaptations d'une partie de
+l'organisme dans ses rapports avec une autre partie, ou avec les
+conditions de la vie, ou bien encore, les rapports d'un être
+organisé avec un autre. Les rapports du pic et du gui nous offrent
+un exemple frappant de ces admirables coadaptations. Peut-être les
+exemples suivants sont-ils un peu moins frappants, mais la
+coadaptation n'en existe pas moins entre le plus humble parasite
+et l'animal ou l'oiseau aux poils ou aux plumes desquels il
+s'attache; dans la structure du scarabée qui plonge dans l'eau;
+dans la graine garnie de plumes que transporte la brise la plus
+légère; en un mot, nous pouvons remarquer d'admirables adaptations
+partout et dans toutes les parties du monde organisé.
+
+On peut encore se demander comment il se fait que les variétés que
+j'ai appelées _espèces naissantes_ ont fini par se convertir en
+espèces vraies et distinctes, lesquelles, dans la plupart des cas,
+diffèrent évidemment beaucoup plus les unes des autres que les
+variétés d'une même espèce; comment se forment ces groupes
+d'espèces, qui constituent ce qu'on appelle des _genres
+distincts_, et qui diffèrent plus les uns des autres que les
+espèces du même genre? Tous ces effets, comme nous l'expliquerons
+de façon plus détaillée dans le chapitre suivant, découlent d'une
+même cause: la lutte pour l'existence. Grâce à cette lutte, les
+variations, quelque faibles qu'elles soient et de quelque cause
+qu'elles proviennent, tendent à préserver les individus d'une
+espèce et se transmettent ordinairement à leur descendance, pourvu
+qu'elles soient utiles à ces individus dans leurs rapports
+infiniment complexes avec les autres êtres organisés et avec les
+conditions physiques de la vie. Les descendants auront, eux aussi,
+en vertu de ce fait, une plus grande chance de persister; car, sur
+les individus d'une espèce quelconque nés périodiquement, un bien
+petit nombre peut survivre. J'ai donné à ce principe, en vertu
+duquel une variation si insignifiante qu'elle soit se conserve et
+se perpétue, si elle est utile, le nom de _sélection naturelle_,
+pour indiquer les rapports de cette sélection avec celle que
+l'homme peut accomplir. Mais l'expression qu'emploie souvent
+M. Herbert Spencer: «la persistance du plus apte», est plus exacte
+et quelquefois tout aussi commode. Nous avons vu que, grâce à la
+sélection, l'homme peut certainement obtenir de grands résultats
+et adapter les êtres organisés à ses besoins, en accumulant les
+variations légères, mais utiles, qui lui sont fournies par la
+nature. Mais la sélection naturelle, comme nous le verrons plus
+tard, est une puissance toujours prête à l'action; puissance aussi
+supérieure aux faibles efforts de l'homme que les ouvrages de la
+nature sont supérieurs à ceux de l'art.
+
+Discutons actuellement, un peu plus en détail, la lutte pour
+l'existence. Je traiterai ce sujet avec les développements qu'il
+comporte dans un futur ouvrage. De Candolle l'aîné et Lyell ont
+démontré, avec leur largeur de vues habituelle, que tous les êtres
+organisés ont à soutenir une terrible concurrence. Personne n'a
+traité ce sujet, relativement aux plantes, avec plus d'élévation
+et de talent que M. W. Herbert, doyen de Manchester; sa profonde
+connaissance de la botanique le mettait d'ailleurs à même de le
+faire avec autorité. Rien de plus facile que d'admettre la vérité
+de ce principe: la lutte universelle pour l'existence; rien de
+plus difficile -- je parle par expérience -- que d'avoir toujours
+ce principe présent à l'esprit; or, à moins qu'il n'en soit ainsi,
+ou bien on verra mal toute l'économie de la nature, ou on se
+méprendra sur le sens qu'il convient d'attribuer à tous les faits
+relatifs à la distribution, à la rareté, à l'abondance, à
+l'extinction et aux variations des êtres organisés. Nous
+contemplons la nature brillante de beauté et de bonheur, et nous
+remarquons souvent une surabondance d'alimentation; mais nous ne
+voyons pas, ou nous oublions, que les oiseaux, qui chantent
+perchés nonchalamment sur une branche, se nourrissent
+principalement d'insectes ou de graines, et que, ce faisant, ils
+détruisent continuellement des êtres vivants; nous oublions que
+des oiseaux carnassiers ou des bêtes de proie sont aux aguets pour
+détruire des quantités considérables de ces charmants chanteurs,
+et pour dévorer leurs oeufs ou leurs petits; nous ne nous
+rappelons pas toujours que, s'il y a en certains moments
+surabondance d'alimentation, il n'en est pas de même pendant
+toutes les saisons de chaque année.
+
+
+L'EXPRESSION: LUTTE POUR L'EXISTENCE, EMPLOYÉE DANS LE SENS
+FIGURÉ.
+
+Je dois faire remarquer que j'emploie le terme de _lutte pour
+l'existence_ dans le sens général et métaphorique, ce qui implique
+les relations mutuelles de dépendance des êtres organisés, et, ce
+qui est plus important, non seulement la vie de l'individu, mais
+son aptitude ou sa réussite à laisser des descendants. On peut
+certainement affirmer que deux animaux carnivores, en temps de
+famine, luttent l'un contre l'autre à qui se procurera les
+aliments nécessaires à son existence. Mais on arrivera à dire
+qu'une plante, au bord du désert, lutte pour l'existence contre la
+sécheresse, alors qu'il serait plus exact de dire que son
+existence dépend de l'humidité. On pourra dire plus exactement
+qu'une plante, qui produit annuellement un million de graines, sur
+lesquelles une seule, en moyenne, parvient à se développer et à
+mûrir à son tour, lutte avec les plantes de la même espèce, ou
+d'espèces différentes, qui recouvrent déjà le sol. Le gui dépend
+du pommier et de quelques autres arbres; or, c'est seulement au
+figuré que l'on pourra dire qu'il lutte contre ces arbres, car si
+des parasites en trop grand nombre s'établissent sur le même
+arbre, ce dernier languit et meurt; mais on peut dire que
+plusieurs guis, poussant ensemble sur la même branche et
+produisant des graines, luttent l'un avec l'autre. Comme ce sont
+les oiseaux qui disséminent les graines du gui, son existence
+dépend d'eux, et l'on pourra dire au figuré que le gui lutte avec
+d'autres plantes portant des fruits, car il importe à chaque
+plante d'amener les oiseaux à manger les fruits qu'elle produit,
+pour en disséminer la graine. J'emploie donc, pour plus de
+commodité, le terme général _lutte pour l'existence_, dans ces
+différents sens qui se confondent les uns avec les autres.
+
+
+PROGRESSION GÉOMÉTRIQUE DE L'AUGMENTATION DES INDIVIDUS.
+
+La lutte pour l'existence résulte inévitablement de la rapidité
+avec laquelle tous les êtres organisés tendent à se multiplier.
+Tout individu qui, pendant le terme naturel de sa vie, produit
+plusieurs oeufs ou plusieurs graines, doit être détruit à quelque
+période de son existence, ou pendant une saison quelconque, car,
+autrement le principe de l'augmentation géométrique étant donné,
+le nombre de ses descendants deviendrait si considérable, qu'aucun
+pays ne pourrait les nourrir. Aussi, comme il naît plus
+d'individus qu'il n'en peut vivre, il doit y avoir, dans chaque
+cas, lutte pour l'existence, soit avec un autre individu de la
+même espèce, soit avec des individus d'espèces différentes, soit
+avec les conditions physiques de la vie. C'est la doctrine de
+Malthus appliquée avec une intensité beaucoup plus considérable à
+tout le règne animal et à tout le règne végétal, car il n'y a là
+ni production artificielle d'alimentation, ni restriction apportée
+au mariage par la prudence. Bien que quelques espèces se
+multiplient aujourd'hui plus ou moins rapidement, il ne peut en
+être de même pour toutes, car le monde ne pourrait plus les
+contenir.
+
+Il n'y a aucune exception à la règle que tout être organisé se
+multiplie naturellement avec tant de rapidité que, s'il n'est
+détruit, la terre serait bientôt couverte par la descendance d'un
+seul couple. L'homme même, qui se reproduit si lentement, voit son
+nombre doublé tous les vingt-cinq ans, et, à ce taux, en moins de
+mille ans, il n'y aurait littéralement plus de place sur le globe
+pour se tenir debout. Linné a calculé que, si une plante annuelle
+produit seulement deux graines -- et il n'y a pas de plante qui
+soit si peu productive -- et que l'année suivante les deux jeunes
+plants produisent à leur tour chacun deux graines, et ainsi de
+suite, on arrivera en vingt ans à un million de plants. De tous
+les animaux connus, l'éléphant, pense-t-on, est celui qui se
+reproduit le plus lentement. J'ai fait quelques calculs pour
+estimer quel serait probablement le taux minimum de son
+augmentation en nombre. On peut, sans crainte de se tromper,
+admettre qu'il commence à se reproduire à l'âge de trente ans, et
+qu'il continue jusqu'à quatre-vingt-dix; dans l'intervalle, il
+produit six petits, et vit lui-même jusqu'à l'âge de cent ans. Or,
+en admettant ces chiffres, dans sept cent quarante ou sept cent
+cinquante ans, il y aurait dix-neuf millions d'éléphants vivants,
+tous descendants du premier couple.
+
+Mais, nous avons mieux, sur ce sujet, que des calculs théoriques,
+nous avons des preuves directes, c'est-à-dire les nombreux cas
+observés de la rapidité étonnante avec laquelle se multiplient
+certains animaux à l'état sauvage, quand les circonstances leur
+sont favorables pendant deux ou trois saisons. Nos animaux
+domestiques, redevenus sauvages dans plusieurs parties du monde,
+nous offrent une preuve plus frappante encore de ce fait. Si l'on
+n'avait des données authentiques sur l'augmentation des bestiaux
+et des chevaux -- qui cependant se reproduisent si lentement --
+dans l'Amérique méridionale et plus récemment en Australie, on ne
+voudrait certes pas croire aux chiffres que l'on indique. Il en
+est de même des plantes; on pourrait citer bien des exemples de
+plantes importées devenues communes dans une île en moins de dix
+ans. Plusieurs plantes, telles que le cardon et le grand chardon,
+qui sont aujourd'hui les plus communes dans les grandes plaines de
+la Plata, et qui recouvrent des espaces de plusieurs lieues
+carrées, à l'exclusion de toute autre plante, ont été importées
+d'Europe. Le docteur Falconer m'apprend qu'il y a aux Indes des
+plantes communes aujourd'hui, du cap Comorin jusqu'à l'Himalaya,
+qui ont été importées d'Amérique, nécessairement depuis la
+découverte de cette dernière partie du monde. Dans ces cas, et
+dans tant d'autres que l'on pourrait citer, personne ne suppose
+que la fécondité des animaux et des plantes se soit tout à coup
+accrue de façon sensible. Les conditions de la vie sont très
+favorables, et, en conséquence, les parents vivent plus longtemps,
+et tous, ou presque tous les jeunes se développent; telle est
+évidemment l'explication de ces faits. La progression géométrique
+de leur augmentation, progression dont les résultats ne manquent
+jamais de surprendre, explique simplement cette augmentation si
+rapide, si extraordinaire, et leur distribution considérable dans
+leur nouvelle patrie.
+
+À l'état sauvage, presque toutes les plantes arrivées à l'état de
+maturité produisent annuellement des graines, et, chez les
+animaux, il y en a fort peu qui ne s'accouplent pas. Nous pouvons
+donc affirmer, sans crainte de nous tromper, que toutes les
+plantes et tous les animaux tendent à se multiplier selon une
+progression géométrique; or, cette tendance doit être enrayée par
+la destruction des individus à certaines périodes de leur vie,
+car, autrement ils envahiraient tous les pays et ne pourraient
+plus subsister. Notre familiarité avec les grands animaux
+domestiques tend, je crois, à nous donner des idées fausses; nous
+ne voyons pour eux aucun cas de destruction générale, mais nous ne
+nous rappelons pas assez qu'on en abat, chaque année, des milliers
+pour notre alimentation, et qu'à l'état sauvage une cause autre
+doit certainement produire les mêmes effets.
+
+La seule différence qu'il y ait entre les organismes qui
+produisent annuellement un très grand nombre d'oeufs ou de graines
+et ceux qui en produisent fort peu, est qu'il faudrait plus
+d'années à ces derniers pour peupler une région placée dans des
+conditions favorables, si immense que soit d'ailleurs cette
+région. Le condor pond deux oeufs et l'autruche une vingtaine, et
+cependant, dans un même pays, le condor peut être l'oiseau le plus
+nombreux des deux. Le pétrel Fulmar ne pond qu'un oeuf, et
+cependant on considère cette espèce d'oiseau comme la plus
+nombreuse qu'il y ait au monde. Telle mouche dépose des centaines
+d'oeufs; telle autre, comme l'hippobosque, n'en dépose qu'un seul;
+mais cette différence ne détermine pas combien d'individus des
+deux espèces peuvent se trouver dans une même région. Une grande
+fécondité a quelque importance pour les espèces dont l'existence
+dépend d'une quantité d'alimentation essentiellement variable, car
+elle leur permet de s'accroître rapidement en nombre à un moment
+donné. Mais l'importance réelle du grand nombre des oeufs ou des
+graines est de compenser une destruction considérable à une
+certaine période de la vie; or, cette période de destruction, dans
+la grande majorité des cas, se présente de bonne heure. Si
+l'animal a le pouvoir de protéger d'une façon quelconque ses oeufs
+ou ses jeunes, une reproduction peu considérable suffit pour
+maintenir à son maximum le nombre des individus de l'espèce; si,
+au contraire, les oeufs et les jeunes sont exposés à une facile
+destruction, la reproduction doit être considérable pour que
+l'espèce ne s'éteigne pas. Il suffirait, pour maintenir au même
+nombre les individus d'une espèce d'arbre, vivant en moyenne un
+millier d'années, qu'une seule graine fût produite une fois tous
+les mille ans, mais à la condition expresse que cette graine ne
+soit jamais détruite et qu'elle soit placée dans un endroit où il
+est certain qu'elle se développera. Ainsi donc, et dans tous les
+cas, la quantité des graines ou des oeufs produits n'a qu'une
+influence indirecte sur le nombre moyen des individus d'une espèce
+animale ou végétale.
+
+Il faut donc, lorsque l'on contemple la nature, se bien pénétrer
+des observations que nous venons de faire; il ne faut jamais
+oublier que chaque être organisé s'efforce toujours de multiplier;
+que chacun d'eux soutient une lutte pendant une certaine période
+de son existence; que les jeunes et les vieux sont inévitablement
+exposés à une destruction incessante, soit durant chaque
+génération, soit à de certains intervalles. Qu'un de ces freins
+vienne à se relâcher, que la destruction s'arrête si peu que ce
+soit, et le nombre des individus d'une espèce s'élève rapidement à
+un chiffre prodigieux.
+
+
+DE LA NATURE DES OBSTACLES À LA MULTIPLICATION.
+
+Les causes qui font obstacle à la tendance naturelle à la
+multiplication de chaque espèce sont très obscures. Considérons
+une espèce très vigoureuse; plus grand est le nombre des individus
+dont elle se compose, plus ce nombre tend à augmenter. Nous ne
+pourrions pas même, dans un cas donné, déterminer exactement quels
+sont les freins qui agissent. Cela n'a rien qui puisse surprendre,
+quand on réfléchit que notre ignorance sur ce point est absolue,
+relativement même à l'espèce humaine, quoique l'homme soit bien
+mieux connu que tout autre animal. Plusieurs auteurs ont discuté
+ce sujet avec beaucoup de talent; j'espère moi-même l'étudier
+longuement dans un futur ouvrage, particulièrement. à l'égard des
+animaux retournés à l'état sauvage dans l'Amérique méridionale. Je
+me bornerai ici à quelques remarques, pour rappeler certains
+points principaux à l'esprit du lecteur. Les oeufs ou les animaux
+très jeunes semblent ordinairement souffrir le plus, mais il n'en
+est pas toujours ainsi; chez les plantes, il se fait une énorme
+destruction de graines; mais, d'après mes observations, il semble
+que ce sont les semis qui souffrent le plus, parce qu'ils germent
+dans un terrain déjà encombré par d'autres plantes. Différents
+ennemis détruisent aussi une grande quantité de plants; j'ai
+observé, par exemple, quelques jeunes plants de nos herbes
+indigènes, semés dans une plate-bande ayant 3 pieds de longueur
+sur 2 de largeur, bien labourée et bien débarrassée de plantes
+étrangères, et où, par conséquent, ils ne pouvaient pas souffrir
+du voisinage de ces plantes: sur trois cent cinquante-sept plants,
+deux cent quatre-vingt-quinze ont été détruits, principalement par
+les limaces et par les insectes. Si on laisse pousser du gazon
+qu'on a fauché pendant très longtemps, ou, ce qui revient au même,
+que des quadrupèdes ont l'habitude de brouter, les plantes les
+plus vigoureuses tuent graduellement celles qui le sont le moins,
+quoique ces dernières aient atteint leur pleine maturité; ainsi,
+dans une petite pelouse de gazon, ayant 3 pieds sur 7, sur vingt
+espèces qui y poussaient, neuf ont péri, parce qu'on a laissé
+croître librement les autres espèces.
+
+La quantité de nourriture détermine, cela va sans dire, la limite
+extrême de la multiplication de chaque espèce; mais, le plus
+ordinairement, ce qui détermine le nombre moyen des individus
+d'une espèce, ce n'est pas la difficulté d'obtenir des aliments,
+mais la facilité avec laquelle ces individus deviennent la proie
+d'autres animaux. Ainsi, il semble hors de doute que la quantité
+de perdrix, de grouses et de lièvres qui peut exister dans un
+grand parc; dépend principalement du soin avec lequel on détruit
+leurs ennemis. Si l'on ne tuait pas une seule tête de gibier en
+Angleterre pendant vingt ans, mais qu'en même temps on ne
+détruisît aucun de leurs ennemis, il y aurait alors probablement
+moins de gibier qu'il n'y en a aujourd'hui, bien qu'on en tue des
+centaines de mille chaque année. Il est vrai que, dans quelques
+cas particuliers, l'éléphant, par exemple, les bêtes de proie
+n'attaquent pas l'animal; dans l'Inde, le tigre lui-même se
+hasarde très rarement à attaquer un jeune éléphant défendu par sa
+mère.
+
+Le climat joue un rôle important quant à la détermination du
+nombre moyen d'une espèce, et le retour périodique des froids ou
+des sécheresses extrêmes semble être le plus efficace de tous les
+freins. J'ai calculé, en me basant sur le peu de nids construits
+au printemps, que l'hiver de 1854-1855 a détruit les quatre
+cinquièmes des oiseaux de ma propriété; c'est là une destruction
+terrible, quand on se rappelle que 10 pour 100 constituent, pour
+l'homme, une mortalité extraordinaire en cas d'épidémie. Au
+premier abord, il semble que l'action du climat soit absolument
+indépendante de la lutte pour l'existence; mais il faut se
+rappeler que les variations climatériques agissent directement sur
+la quantité de nourriture, et amènent ainsi la lutte la plus vive
+entre les individus, soit de la même espèce, soit d'espèces
+distinctes, qui se nourrissent du même genre d'aliment. Quand le
+climat agit directement, le froid extrême, par exemple, ce sont
+les individus les moins vigoureux, ou ceux qui ont à leur
+disposition le moins de nourriture pendant l'hiver, qui souffrent
+le plus. Quand nous allons du sud au nord, ou que nous passons
+d'une région humide à une région desséchée, nous remarquons
+toujours que certaines espèces deviennent de plus en plus rares,
+et finissent par disparaître; le changement de climat frappant nos
+sens, nous sommes tout disposés à attribuer cette disparition à
+son action directe. Or, cela n'est point exact; nous oublions que
+chaque espèce, dans les endroits mêmes où elle est le plus
+abondante, éprouve constamment de grandes pertes à certains
+moments de son existence, pertes que lui infligent des ennemis ou
+des concurrents pour le même habitat et pour la même nourriture;
+or, si ces ennemis ou ces concurrents sont favorisés si peu que ce
+soit par une légère variation du climat, leur nombre s'accroît
+considérablement, et, comme chaque district contient déjà autant
+d'habitants qu'il peut en nourrir, les autres espèces doivent
+diminuer. Quand nous nous dirigeons vers le sud et que nous voyons
+une espèce diminuer en nombre, nous pouvons être certains que
+cette diminution tient autant à ce qu'une autre espèce a été
+favorisée qu'à ce que la première a éprouvé un préjudice. Il en
+est de même, mais à un degré moindre, quand nous remontons vers le
+nord, car le nombre des espèces de toutes sortes, et, par
+conséquent, des concurrents, diminue dans les pays septentrionaux.
+Aussi rencontrons-nous beaucoup plus souvent, en nous dirigeant
+vers le nord, ou en faisant l'ascension d'une montagne, que nous
+ne le faisons en suivant une direction opposée, des formes
+rabougries, dues _directement_ à l'action nuisible, du climat.
+Quand nous atteignons les régions arctiques, ou les sommets
+couverts de neiges éternelles, ou les déserts absolus, la lutte
+pour l'existence n'existe plus qu'avec les éléments.
+
+Le nombre prodigieux des plantes qui, dans nos jardins, supportent
+parfaitement notre climat, mais qui ne s'acclimatent jamais, parce
+qu'elles ne peuvent soutenir la concurrence avec nos plantes
+indigènes, ou résister à nos animaux indigènes, prouve clairement
+que le climat agit principalement de façon indirecte, en
+favorisant d'autres espèces.
+
+Quand une espèce, grâce à des circonstances favorables, se
+multiplie démesurément dans une petite région, des épidémies se
+déclarent souvent chez elle. Au moins, cela semble se présenter
+chez notre gibier; nous pouvons observer là un frein indépendant
+de la lutte pour l'existence. Mais quelques-unes de ces prétendues
+épidémies semblent provenir de la présence de vers parasites qui,
+pour une cause quelconque, peut-être à cause d'une diffusion plus
+facile au milieu d'animaux trop nombreux, ont pris un
+développement plus considérable; nous assistons en conséquence à
+une sorte de lutte entre le parasite et sa proie.
+
+D'autre part, dans bien des cas, il faut qu'une même espèce
+comporte un grand nombre d'individus relativement au nombre de ses
+ennemis, pour pouvoir se perpétuer. Ainsi, nous cultivons
+facilement beaucoup de froment, de colza, etc., dans nos champs,
+parce que les graines sont en excès considérable comparativement
+au nombre des oiseaux qui viennent les manger. Or, les oiseaux,
+bien qu'ayant une surabondance de nourriture pendant ce moment de
+la saison, ne peuvent augmenter proportionnellement à cette
+abondance de graines, parce que l'hiver a mis un frein à leur
+développement; mais on sait combien il est difficile de récolter
+quelques pieds de froment ou d'autres plantes analogues dans un
+jardin; quant à moi, cela m'a toujours été impossible. Cette
+condition de la nécessité d'un nombre considérable d'individus
+pour la conservation d'une espèce explique, je crois, certains
+faits singuliers que nous offre la nature, celui, par exemple, de
+plantes fort rares qui sont parfois très abondantes dans les
+quelques endroits où elles existent; et celui de plantes
+véritablement sociables, c'est-à-dire qui se groupent en grand
+nombre aux extrêmes limites de leur habitat. Nous pouvons croire,
+en effet, dans de semblables cas, qu'une plante ne peut exister
+qu'à l'endroit seul où les conditions de la vie sont assez
+favorables pour que beaucoup puissent exister simultanément et
+sauver ainsi l'espèce d'une complète destruction. Je dois ajouter
+que les bons effets des croisements et les déplorables effets des
+unions consanguines jouent aussi leur rôle dans la plupart de ces
+cas. Mais je n'ai pas ici à m'étendre davantage sur ce sujet.
+
+
+RAPPORTS COMPLEXES QU'ONT ENTRE EUX LES ANIMAUX ET LES PLANTES
+DANS LA LUTTE POUR L'EXISTENCE.
+
+Plusieurs cas bien constatés prouvent combien sont complexes et
+inattendus les rapports réciproques des êtres organisés qui ont à
+lutter ensemble dans un même pays. Je me contenterai de citer ici
+un seul exemple, lequel, bien que fort simple, m'a beaucoup
+intéressé. Un de mes parents possède, dans le Staffordshire, une
+propriété où j'ai eu occasion de faire de nombreuses recherches;
+tout à côté d'une grande lande très stérile, qui n'a jamais été
+cultivée, se trouve un terrain de plusieurs centaines d'acres,
+ayant exactement la même nature, mais qui a été enclos il y a
+vingt-cinq ans et planté de pins d'Écosse. Ces plantations ont
+amené, dans la végétation de la partie enclose de la lande, des
+changements si remarquables, que l'on croirait passer d'une région
+à une autre; non seulement le nombre proportionnel des bruyères
+ordinaires a complètement changé, mais douze espèces de plantes
+(sans compter des herbes et des carex) qui n'existent pas dans la
+lande, prospèrent dans la partie plantée. L'effet produit sur les
+insectes a été encore plus grand, car on trouve à chaque pas, dans
+les plantations, six espèces d'oiseaux insectivores qu'on ne voit
+jamais dans la lande, laquelle n'est fréquentée que par deux ou
+trois espèces distinctes d'oiseaux insectivores. Ceci nous prouve
+quel immense changement produit l'introduction d'une seule espèce
+d'arbres, car on n'a fait aucune culture sur cette terre; on s'est
+contenté de l'enclore, de façon à ce que le bétail ne puisse
+entrer. Il est vrai qu'une clôture est aussi un élément fort
+important dont j'ai pu observer les effets auprès de Farnham, dans
+le comté de Surrey. Là se trouvent d'immenses landes, plantées çà
+et là, sur le sommet des collines, de quelques groupes de vieux
+pins d'Écosse; pendant ces dix dernières années, on a enclos
+quelques-unes de ces landes, et aujourd'hui il pousse de toutes
+parts une quantité de jeunes pins, venus naturellement, et si
+rapprochés les uns des autres, que tous ne peuvent pas vivre.
+Quand j'ai appris que ces jeunes arbres n'avaient été ni semés ni
+plantés, j'ai été tellement surpris, que je me rendis à plusieurs
+endroits d'où je pouvais embrasser du regard des centaines
+d'hectares de landes qui n'avaient pas été enclos; or, il m'a été
+impossible de rien découvrir, sauf les vieux arbres. En examinant
+avec plus de soin l'état de la lande, j'ai découvert une multitude
+de petits plants qui avaient été rongés par les bestiaux. Dans
+l'espace d'un seul mètre carré, à une distance de quelques
+centaines de mètres de l'un des vieux arbres, j'ai compté trente-
+deux jeunes plants: l'un d'eux avait vingt-six anneaux; il avait
+donc essayé, pendant bien des années, d'élever sa tête au-dessus
+des tiges de la bruyère et n'y avait pas réussi. Rien d'étonnant
+donc à ce que le sol se couvrît de jeunes pins vigoureux dès que
+les clôtures ont été établies. Et, cependant, ces landes sont si
+stériles et si étendues, que personne n'aurait pu s'imaginer que
+les bestiaux aient pu y trouver des aliments.
+
+Nous voyons ici que l'existence du pin d'Écosse dépend absolument
+de la présence ou de l'absence des bestiaux; dans quelques parties
+du monde, l'existence du bétail dépend de certains insectes. Le
+Paraguay offre peut-être l'exemple le plus frappant de ce fait:
+dans ce pays, ni les bestiaux, ni les chevaux, ni les chiens ne
+sont retournés à l'état sauvage, bien que le contraire se soit
+produit sur une grande échelle dans les régions situées au nord et
+au sud. Azara et Rengger ont démontré qu'il faut attribuer ce fait
+à l'existence au Paraguay d'une certaine mouche qui dépose ses
+oeufs dans les naseaux de ces animaux immédiatement après leur
+naissance. La multiplication de ces mouches, quelque nombreuses
+qu'elles soient d'ailleurs, doit être ordinairement entravée par
+quelque frein, probablement par le développement d'autres insectes
+parasites. Or donc, si certains oiseaux insectivores diminuaient
+au Paraguay, les insectes parasites augmenteraient probablement en
+nombre, ce qui amènerait la disparition des mouches, et alors
+bestiaux et chevaux retourneraient à l'état sauvage, ce qui aurait
+pour résultat certain de modifier considérablement la végétation,
+comme j'ai pu l'observer moi-même dans plusieurs parties de
+l'Amérique méridionale. La végétation à son tour aurait une grande
+influence sur les insectes, et l'augmentation de ceux-ci
+provoquerait, comme nous venons de le voir par l'exemple du
+Staffordshire, le développement d'oiseaux insectivores, et ainsi
+de suite, en cercles toujours de plus en plus complexes. Ce n'est
+pas que, dans la nature, les rapports soient toujours aussi
+simples que cela. La lutte dans la lutte doit toujours se
+reproduire avec des succès différents; cependant, dans le cours
+des siècles, les forces se balancent si exactement, que la face de
+la nature reste uniforme pendant d'immenses périodes, bien
+qu'assurément la cause la plus insignifiante suffise pour assurer
+la victoire à tel ou tel être organisé. Néanmoins, notre ignorance
+est si profonde et notre vanité si grande, que nous nous étonnons
+quand nous apprenons l'extinction d'un être organisé; comme nous
+ne comprenons pas la cause de cette extinction, nous ne savons
+qu'invoquer des cataclysmes, qui viennent désoler le monde, et
+inventer des lois sur la durée des formes vivantes!
+
+Encore un autre exemple pour bien faire comprendre quels rapports
+complexes relient entre eux des plantes et des animaux fort
+éloignés les uns des autres dans l'échelle de la nature. J'aurai
+plus tard l'occasion de démontrer que les insectes, dans mon
+jardin, ne visitent jamais la _Lobelia fulgens_, plante exotique,
+et qu'en conséquence, en raison de sa conformation particulière,
+cette plante ne produit jamais de graines. Il faut absolument,
+pour les féconder, que les insectes visitent presque toutes nos
+orchidées, car ce sont eux qui transportent le pollen d'une fleur
+à une autre. Après de nombreuses expériences, j'ai reconnu que le
+bourdon est presque indispensable pour la fécondation de la pensée
+(_Viola tricolor_), parce que les autres insectes du genre abeille
+ne visitent pas cette fleur. J'ai reconnu également que les
+visites des abeilles sont nécessaires pour la fécondation de
+quelques espèces de trèfle: vingt pieds de trèfle de Hollande
+(_Trifolium repens_), par exemple, ont produit deux mille deux
+cent quatre-vingt-dix graines, alors que vingt autres pieds, dont
+les abeilles ne pouvaient pas approcher, n'en ont pas produit une
+seule. Le bourdon seul visite le trèfle rouge, parce que les
+autres abeilles ne peuvent pas en atteindre le nectar. On affirme
+que les phalènes peuvent féconder cette plante; mais j'en doute
+fort, parce que le poids de leur corps n'est pas suffisant pour
+déprimer les pétales alaires. Nous pouvons donc considérer comme
+très probable que, si le genre bourdon venait à disparaître, ou
+devenait très rare en Angleterre, la pensée et le trèfle rouge
+deviendraient aussi très rares ou disparaîtraient complètement. Le
+nombre des bourdons, dans un district quelconque, dépend, dans une
+grande mesure, du nombre des mulots qui détruisent leurs nids et
+leurs rayons de miel; or, le colonel Newman, qui a longtemps
+étudié les habitudes du bourdon, croit que «plus des deux tiers de
+ces insectes sont ainsi détruits chaque année en Angleterre».
+D'autre part, chacun sait que le nombre des mulots dépend
+essentiellement de celui des chats, et le colonel Newman ajoute:
+«J'ai remarqué que les nids de bourdon sont plus abondants près
+des villages et des petites villes, ce que j'attribue au plus
+grand nombre de chats qui détruisent les mulots.» Il est donc
+parfaitement possible que la présence d'un animal félin dans une
+localité puisse déterminer, dans cette même localité, l'abondance
+de certaines plantes en raison de l'intervention des souris et des
+abeilles!
+
+Différents freins, dont l'action se fait sentir à diverses époques
+de la vie et pendant certaines saisons de l'année, affectent donc
+l'existence de chaque espèce. Les uns sont très efficaces, les
+autres le sont moins, mais l'effet de tous est de déterminer la
+quantité moyenne des individus d'une espèce ou l'existence même de
+chacune d'elles. On pourrait démontrer que, dans quelques cas, des
+freins absolument différents agissent sur la même espèce dans
+certains districts. Quand on considère les plantes et les arbustes
+qui constituent un fourré, on est tenté d'attribuer leur nombre
+proportionnel à ce qu'on appelle _le hasard_. Mais c'est là une
+erreur profonde. Chacun sait que, quand on abat une forêt
+américaine, une végétation toute différente surgit; on a observé
+que d'anciennes ruines indiennes, dans le sud des États-Unis,
+ruines qui devaient être jadis isolées des arbres, présentent
+aujourd'hui la même diversité, la même proportion d'essences que
+les forêts vierges environnantes. Or, quel combat doit s'être
+livré pendant de longs siècles entre les différentes espèces
+d'arbres dont chacune répandait annuellement ses graines par
+milliers! Quelle guerre incessante d'insecte à insecte, quelle
+lutte entre les insectes, les limaces et d'autres animaux
+analogues, avec les oiseaux et les bêtes de proie, tous
+s'efforçant de multiplier, se mangeant les uns les autres, ou se
+nourrissant de la substance des arbres, de leurs graines et de
+leurs jeunes pousses; ou des autres plantes qui ont d'abord
+couvert le sol et qui empêchaient, par conséquent, la croissance
+des arbres! Que l'on jette en l'air une poignée de plumes, elles
+retomberont toutes sur le sol en vertu de certaines lois définies;
+mais combien le problème de leur chute est simple quand on le
+compare à celui des actions et des réactions des plantes et des
+animaux innombrables qui, pendant le cours des siècles, ont
+déterminé les quantités proportionnelles des espèces d'arbres qui
+croissent aujourd'hui sur les ruines indiennes!
+
+La dépendance d'un être organisé vis-à-vis d'un autre, telle que
+celle du parasite dans ses rapports avec sa proie, se manifeste
+d'ordinaire entre des êtres très éloignés les uns des autres dans
+l'échelle de la nature. Tel, quelquefois, est aussi le cas pour
+certains animaux que l'on peut considérer comme luttant l'un avec
+l'autre pour l'existence; et cela dans le sens le plus strict du
+mot, les sauterelles, par exemple, et les quadrupèdes herbivores.
+Mais la lutte est presque toujours beaucoup plus acharnée entre
+les individus appartenant à la même espèce; en effet, ils
+fréquentent les mêmes districts, recherchent la même nourriture,
+et sont exposés aux mêmes dangers. La lutte est presque aussi
+acharnée quand il s'agit de variétés de la même espèce, et la
+plupart du temps elle est courte; si, par exemple, on sème
+ensemble plusieurs variétés de froment, et que l'on sème, l'année
+suivante, la graine mélangée provenant de la première récolte, les
+variétés qui conviennent le mieux au sol et au climat, et qui
+naturellement se trouvent être les plus fécondes, l'emportent sur
+les autres, produisent plus de graines, et, en conséquence, au
+bout de quelques années, supplantent toutes les autres variétés.
+Cela est si vrai, que, pour conserver un mélange de variétés aussi
+voisines que le sont celles des pois de senteur, il faut chaque
+année recueillir séparément les graines de chaque variété et avoir
+soin de les mélanger dans la proportion voulue, autrement les
+variétés les plus faibles diminuent peu à peu et finissent par
+disparaître. Il en est de même pour les variétés de moutons; on
+affirme que certaines variétés de montagne affament à tel point
+les autres, qu'on ne peut les laisser ensemble dans les mêmes
+pâturages. Le même résultat s'est produit quand on a voulu
+conserver ensemble différentes variétés de sangsues médicinales.
+Il est même douteux que toutes les variétés de nos plantes
+cultivées et de nos animaux domestiques aient si exactement la
+même force, les mêmes habitudes et la même constitution que les
+proportions premières d'une masse mélangée (je ne parle pas, bien
+entendu, des croisements) puissent se maintenir pendant une demi-
+douzaine de générations, si, comme dans les races à l'état
+sauvage, on laisse la lutte s'engager entre elles, et si l'on n'a
+pas soin de conserver annuellement une proportion exacte entre les
+graines ou les petits.
+
+
+LA LUTTE POUR L'EXISTENCE EST PLUS ACHARNÉE QUAND ELLE A LIEU
+ENTRE DES INDIVIDUS ET DES VARIÉTÉS APPARTENANT À LA MÊME ESPÈCE.
+
+Les espèces appartenant au même genre ont presque toujours, bien
+qu'il y ait beaucoup d'exceptions à cette règle, des habitudes et
+une constitution presque semblables; la lutte entre ces espèces
+est donc beaucoup plus acharnée, si elles se trouvent placées en
+concurrence les unes avec les autres, que si cette lutte s'engage
+entre des espèces appartenant à des genres distincts. L'extension
+récente qu'a prise, dans certaines parties des États-Unis, une
+espèce d'hirondelle qui a causé l'extinction d'une autre espèce,
+nous offre un exemple de ce fait. Le développement de la draine a
+amené, dans certaines parties de l'Écosse, la rareté croissante de
+la grive commune. Combien de fois n'avons-nous pas entendu dire
+qu'une espèce de rats a chassé une autre espèce devant elle, sous
+les climats les plus divers! En Russie, la petite blatte d'Asie a
+chassé devant elle sa grande congénère. En Australie, l'abeille
+que nous avons importée extermine rapidement la petite abeille
+indigène, dépourvue d'aiguillon. Une espèce de moutarde en
+supplante une autre, et ainsi de suite. Nous pouvons concevoir à
+peu près comment il se fait que la concurrence soit plus vive
+entre les formes alliées, qui remplissent presque la même place
+dans l'économie de la nature; mais il est très probable que, dans
+aucun cas, nous ne pourrions indiquer les raisons exactes de la
+victoire remportée par une espèce sur une autre dans la grande
+bataille de la vie.
+
+Les remarques que je viens de faire conduisent à un corollaire de
+la plus haute importance, c'est-à-dire que la conformation de
+chaque être organisé est en rapport, dans les points les plus
+essentiels et quelquefois cependant les plus cachés, avec celle de
+tous les êtres organisés avec lesquels il se trouve en concurrence
+pour son alimentation et pour sa résidence, et avec celle de tous
+ceux qui lui servent de proie ou contre lesquels il a à se
+défendre. La conformation des dents et des griffes du tigre, celle
+des pattes et des crochets du parasite qui s'attache aux poils du
+tigre, offrent une confirmation évidente de cette loi. Mais les
+admirables graines emplumées de la chicorée sauvage et les pattes
+aplaties et frangées des coléoptères aquatiques ne semblent tout
+d'abord en rapport qu'avec l'air et avec l'eau. Cependant,
+l'avantage présenté par les graines emplumées se trouve, sans
+aucun doute, en rapport direct avec le sol déjà garni d'autres
+plantes, de façon à ce que les graines puissent se distribuer dans
+un grand espace et tomber sur un terrain qui n'est pas encore
+occupé. Chez le coléoptère aquatique, la structure des jambes, si
+admirablement adaptée pour qu'il puisse plonger, lui permet de
+lutter avec d'autres insectes aquatiques pour chercher sa proie,
+ou pour échapper aux attaques d'autres animaux.
+
+La substance nutritive déposée dans les graines de bien des
+plantes semble, à première vue, ne présenter aucune espèce de
+rapports avec d'autres plantes. Mais la croissance vigoureuse des
+jeunes plants provenant de ces graines, les pois et les haricots
+par exemple, quand on les sème au milieu d'autres graminées,
+paraît indiquer que le principal avantage de cette substance est
+de favoriser la croissance des semis, dans la lutte qu'ils ont à
+soutenir contre les autres plantes qui poussent autour d'eux.
+
+Pourquoi chaque forme végétale ne se multiplie-t-elle pas dans
+toute l'étendue de sa région naturelle jusqu'à doubler ou
+quadrupler le nombre de ses représentants? Nous savons
+parfaitement qu'elle peut supporter un peu plus de chaleur ou de
+froid, un peu plus d'humidité ou de sécheresse, car nous savons
+qu'elle habite des régions plus chaudes ou plus froides, plus
+humides ou plus sèches. Cet exemple nous démontre que, si nous
+désirons donner à une plante le moyen d'accroître le nombre de ses
+représentants, il faut la mettre en état de vaincre ses
+concurrents et de déjouer les attaques des animaux qui s'en
+nourrissent. Sur les limites de son habitat géographique, un
+changement de constitution en rapport avec le climat lui serait
+d'un avantage certain; mais nous avons toute raison de croire que
+quelques plantes ou quelques animaux seulement s'étendent assez
+loin pour être exclusivement détruits par la rigueur du climat.
+C'est seulement aux confins extrêmes de la vie, dans les régions
+arctiques ou sur les limites d'un désert absolu, que cesse la
+concurrence. Que la terre soit très froide ou très sèche, il n'y
+en aura pas moins concurrence entre quelques espèces ou entre les
+individus de la même espèce, pour occuper les endroits les plus
+chauds ou les plus humides.
+
+Il en résulte que les conditions d'existence d'une plante ou d'un
+animal placé dans un pays nouveau, au milieu de nouveaux
+compétiteurs, doivent se modifier de façon essentielle, bien que
+le climat soit parfaitement identique à celui de son ancien
+habitat. Si on souhaite que le nombre de ses représentants
+s'accroisse dans sa nouvelle patrie, il faut modifier l'animal ou
+la plante tout autrement qu'on ne l'aurait fait dans son ancienne
+patrie, car il faut lui procurer certains avantages sur un
+ensemble de concurrents ou d'ennemis tout différents.
+
+Rien de plus facile que d'essayer ainsi, en imagination, de
+procurer à une espèce certains avantages sur une autre; mais, dans
+la pratique, il est plus que probable que nous ne saurions pas ce
+qu'il y a à faire. Cela seul devrait suffire à nous convaincre de
+notre ignorance sur les rapports mutuels qui existent entre tous
+les êtres organisés; c'est là une vérité qui nous est aussi
+nécessaire qu'elle nous est difficile à comprendre. Tout ce que
+nous pouvons faire, c'est de nous rappeler à tout instant que tous
+les êtres organisés s'efforcent perpétuellement de se multiplier
+selon une progression géométrique; que chacun d'eux à certaines
+périodes de sa vie, pendant certaines saisons de l'année, dans le
+cours de chaque génération ou à de certains intervalles, doit
+lutter pour l'existence et être exposé à une grande destruction.
+La pensée de cette lutte universelle provoque de tristes
+réflexions, mais nous pouvons nous consoler avec la certitude que
+la guerre n'est pas
+
+incessante dans la nature, que la peur y est inconnue, que la mort
+est généralement prompte, et que ce sont les êtres vigoureux,
+sains et heureux qui survivent et se multiplient.
+
+
+CHAPITRE IV.
+LA SÉLECTION NATURELLE OU LA PERSISTANCE DU PLUS APTE.
+
+_La sélection naturelle; comparaison de son pouvoir avec le
+pouvoir sélectif de l'homme; son influence sur les caractères a
+peu d'importance; son influence à tous les âges et sur les deux
+sexes. -- Sélection sexuelle. -- De la généralité des croisements
+entre les individus de la même espèce. -- Circonstances favorables
+ou défavorables à la sélection naturelle, telles que croisements,
+isolement, nombre des individus. -- Action lente. -- Extinction
+causée par la sélection naturelle. -- Divergence des caractères
+dans ses rapports avec la diversité des habitants d'une région
+limitée et avec l'acclimatation. -- Action de la sélection
+naturelle sur les descendants d'un type commun résultant de la
+divergence des caractères. -- La sélection naturelle explique le
+groupement de tous les êtres organisés; les progrès de
+l'organisme; la persistance des formes inférieures; la convergence
+des caractères; la multiplication indéfinie des espèces. --
+Résumé._
+
+Quelle influence a, sur la variabilité, cette lutte pour
+l'existence que nous venons de décrire si brièvement? Le principe
+de la sélection, que nous avons vu si puissant entre les mains de
+l'homme, s'applique-t-il à l'état de nature? Nous prouverons qu'il
+s'applique de façon très efficace. Rappelons-nous le nombre infini
+de variations légères, de simples différences individuelles, qui
+se présentent chez nos productions domestiques et, à un degré
+moindre, chez les espèces à l'état sauvage; rappelons-nous aussi
+la force des tendances héréditaires. À l'état domestique, on peut
+dire que l'organisme entier devient en quelque sorte plastique.
+Mais, comme Hooker et Asa Gray l'ont fait si bien remarquer, la
+variabilité que nous remarquons chez toutes nos productions
+domestiques n'est pas l'oeuvre directe de l'homme. L'homme ne peut
+ni produire ni empêcher les variations; il ne peut que conserver
+et accumuler celles qui se présentent. Il expose, sans en avoir
+l'intention, les êtres organisés à de nouvelles conditions
+d'existence, et des variations en résultent; or, des changements
+analogues peuvent, doivent même se présenter à l'état de nature.
+Qu'on se rappelle aussi combien sont complexes, combien sont
+étroits les rapports de tous les êtres organisés les uns avec les
+autres et avec les conditions physiques de la vie, et, en
+conséquence, quel avantage chacun d'eux peut retirer de diversités
+de conformation infiniment variées, étant données des conditions
+de vie différentes. Faut-il donc s'étonner, quand on voit que des
+variations utiles à l'homme se sont certainement produites, que
+d'autres variations, utiles à l'animal dans la grande et terrible
+bataille de la vie, se produisent dans le cours de nombreuses
+générations? Si ce fait est admis, pouvons-nous douter (il faut
+toujours se rappeler qu'il naît beaucoup plus d'individus qu'il
+n'en peut vivre) que les individus possédant un avantage
+quelconque, quelque léger qu'il soit d'ailleurs, aient la
+meilleure chance de vivre et de se reproduire? Nous pouvons être
+certains, d'autre part, que toute variation, si peu nuisible
+qu'elle soit à l'individu; entraîne forcément la disparition de
+celui-ci. J'ai donné le nom de _sélection naturelle_ ou de
+_persistance du plus apte_ à cette conservation des différences et
+des variations individuelles favorables et à cette élimination des
+variations nuisibles. Les variations insignifiantes, c'est-à-dire
+qui ne sont ni utiles ni nuisibles à l'individu, ne sont
+certainement pas affectées par la sélection naturelle et demeurent
+à l'état d'éléments variables, tels que peut-être ceux que nous
+remarquons chez certaines espèces polymorphes, ou finissent par se
+fixer, grâce à la nature de l'organisme et à celle des conditions
+d'existence.
+
+Plusieurs écrivains ont mal compris, ou mal critiqué, ce terme de
+_sélection naturelle_. Les uns se sont même imaginé que la
+sélection naturelle amène la variabilité, alors qu'elle implique
+seulement la conservation des variations accidentellement
+produites, quand elles sont avantageuses à l'individu dans les
+conditions d'existence où il se trouve placé. Personne ne proteste
+contre les agriculteurs, quand ils parlent des puissants effets de
+la sélection effectuée par l'homme; or, dans ce cas, il est
+indispensable que la nature produise d'abord les différences
+individuelles que l'homme choisit dans un but quelconque. D'autres
+ont prétendu que le terme _sélection_ implique un choix conscient
+de la part des animaux qui se modifient, et on a même argué que,
+les plantes n'ayant aucune volonté, la sélection naturelle ne leur
+est pas applicable. Dans le sens littéral du mot, il n'est pas
+douteux que le terme _sélection naturelle_ ne soit un terme
+erroné; mais, qui donc a jamais critiqué les chimistes, parce
+qu'ils se servent du terme _affinité élective_ en parlant des
+différents éléments? Cependant, on ne peut pas dire, à strictement
+parler, que l'acide choisisse la base avec laquelle il se combine
+de préférence. On a dit que je parle de la sélection naturelle
+comme d'une puissance active ou divine; mais qui donc critique un
+auteur lorsqu'il parle de l'attraction ou de la gravitation, comme
+régissant les mouvements des planètes? Chacun sait ce que
+signifient, ce qu'impliquent ces expressions métaphoriques
+nécessaires à la clarté de la discussion. Il est aussi très
+difficile d'éviter de personnifier le nom _nature_; mais, par
+_nature_, j'entends seulement l'action combinée et les résultats
+complexes d'un grand nombre de lois naturelles; et, par _lois_, la
+série de faits que nous avons reconnus. Au bout de quelque temps
+on se familiarisera avec ces termes et on oubliera ces critiques
+inutiles.
+
+Nous comprendrons mieux l'application de la loi de la sélection
+naturelle en prenant pour exemple un pays soumis à quelques légers
+changements physiques, un changement climatérique, par exemple. Le
+nombre proportionnel de ses habitants change presque immédiatement
+aussi, et il est probable que quelques espèces s'éteignent. Nous
+pouvons conclure de ce que nous avons vu relativement aux rapports
+complexes et intimes qui relient les uns aux autres les habitants
+de chaque pays, que tout changement dans la proportion numérique
+des individus d'une espèce affecte sérieusement toutes les autres
+espèces, sans parler de l'influence exercée par les modifications
+du climat. Si ce pays est ouvert, de nouvelles formes y pénètrent
+certainement, et cette immigration tend encore à troubler les
+rapports mutuels de ses anciens habitants. Qu'on se rappelle, à ce
+sujet, quelle a toujours été l'influence de l'introduction d'un
+seul arbre ou d'un seul mammifère dans un pays. Mais s'il s'agit
+d'une île, ou d'un pays entouré en partie de barrières
+infranchissables, dans lequel, par conséquent, de nouvelles formes
+mieux adaptées aux modifications du climat ne peuvent pas
+facilement pénétrer, il se trouve alors, dans l'économie de la
+nature, quelque place qui serait mieux remplie si quelques-uns des
+habitants originels se modifiaient de façon ou d'autre, puisque,
+si le pays était ouvert, ces places seraient prises par les
+immigrants. Dans ce cas de légères modifications, favorables à
+quelque degré que ce soit aux individus d'une espèce, en les
+adaptant mieux à de nouvelles conditions ambiantes, tendraient à
+se perpétuer, et la sélection naturelle aurait ainsi des matériaux
+disponibles pour commencer son oeuvre de perfectionnement.
+
+Nous avons de bonnes raisons de croire, comme nous l'avons
+démontré dans le premier chapitre, que les changements des
+conditions d'existence tendent à augmenter la faculté à la
+variabilité. Dans les cas que nous venons de citer, les conditions
+d'existence ayant changé, le terrain est donc favorable à la
+sélection naturelle, car il offre plus de chances pour la
+production de variations avantageuses, sans lesquelles la
+sélection naturelle ne peut rien. Il ne faut jamais oublier que,
+dans le terme _variation_, je comprends les simples différences
+individuelles. L'homme peut amener de grands changements chez ses
+animaux domestiques et chez ses plantes cultivées, en accumulant
+les différences individuelles dans une direction donnée; la
+sélection naturelle peut obtenir les mêmes résultats, mais
+beaucoup plus facilement, parce que son action peut s'étendre sur
+un laps de temps beaucoup plus considérable. Je ne crois pas,
+d'ailleurs, qu'il faille de grands changements physiques tels que
+des changements climatériques, ou qu'un pays soit particulièrement
+isolé et à l'abri de l'immigration, pour que des places libres se
+produisent et que la sélection naturelle les fasse occuper en
+améliorant quelques-uns des organismes variables. En effet, comme
+tous les habitants de chaque pays luttent à armes à peu près
+égales, il peut suffire d'une modification très légère dans la
+conformation ou dans les habitudes d'une espèce pour lui donner
+l'avantage sur toutes les autres. D'autres modifications de la
+même nature pourront encore accroître cet avantage, aussi
+longtemps que l'espèce se trouvera dans les mêmes conditions
+d'existence et jouira des mêmes moyens pour se nourrir et pour se
+défendre. On ne pourrait citer aucun pays dont les habitants
+indigènes soient actuellement si parfaitement adaptés les uns aux
+autres, si absolument en rapport avec les conditions physiques qui
+les entourent, pour ne laisser place à aucun perfectionnement;
+car, dans tous les pays, les espèces natives ont été si
+complètement vaincues par des espèces acclimatées, qu'elles ont
+laissé quelques-unes de ces étrangères prendre définitivement
+possession du sol. Or, les espèces étrangères ayant ainsi, dans
+chaque pays, vaincu quelques espèces indigènes, on peut en
+conclure que ces dernières auraient pu se modifier avec avantage,
+de façon à mieux résister aux envahisseurs.
+
+Puisque l'homme peut obtenir et a certainement obtenu de grands
+résultats par ses moyens méthodiques et inconscients de sélection,
+où s'arrête l'action de la sélection naturelle? L'homme ne peut
+agir que sur les caractères extérieurs et visibles. La nature, si
+l'on veut bien me permettre de personnifier sous ce nom la
+conservation naturelle ou la persistance du plus apte, ne s'occupe
+aucunement des apparences, à moins que l'apparence n'ait quelque
+utilité pour les êtres vivants. La nature peut agir sur tous les
+organes intérieurs, sur la moindre différence d'organisation, sur
+le mécanisme vital tout entier. L'homme n'a qu'un but: choisir en
+vue de son propre avantage; la nature, au contraire, choisit pour
+l'avantage de l'être lui-même. Elle donne plein exercice aux
+caractères qu'elle choisit, ce qu'implique le fait seul de leur
+sélection. L'homme réunit dans un même pays les espèces provenant
+de bien des climats différents; il exerce rarement d'une façon
+spéciale et convenable les caractères qu'il a choisis; il donne la
+même nourriture aux pigeons à bec long et aux pigeons à bec court;
+il n'exerce pas de façon différente le quadrupède à longues pattes
+et à courtes pattes; il expose aux mêmes influences climatériques
+les moutons à longue laine et ceux à laine courte. Il ne permet
+pas aux mâles les plus vigoureux de lutter pour la possession des
+femelles. Il ne détruit pas rigoureusement tous les individus
+inférieurs; il protège, au contraire, chacun d'eux, autant qu'il
+est en son pouvoir, pendant toutes les saisons. Souvent il
+commence la sélection en choisissant quelques formes à demi
+monstrueuses, ou, tout au moins, en s'attachant à quelque
+modification assez apparente pour attirer son attention ou pour
+lui être immédiatement utile. À l'état de nature, au contraire la
+plus petite différence de conformation ou de constitution peut
+suffire à faire pencher la balance dans la lutte pour l'existence
+et se perpétuer ainsi. Les désirs et les efforts de l'homme sont
+si changeants! sa vie est si courte! Aussi, combien doivent être
+imparfaits les résultats qu'il obtient, quand on les compare à
+ceux que peut accumuler la nature pendant de longues périodes
+géologiques! Pouvons-nous donc nous étonner que les caractères des
+productions de la nature soient beaucoup plus franchement accusés
+que ceux des races domestiques de l'homme? Quoi d'étonnant à ce
+que ces productions naturelles soient infiniment mieux adaptées
+aux conditions les plus complexes de l'existence, et qu'elles
+portent en tout le cachet d'une oeuvre bien plus complète?
+
+On peut dire, par métaphore, que la sélection naturelle recherche,
+à chaque instant et dans le monde entier, les variations les plus
+légères; elle repousse celles qui sont nuisibles, elle conserve et
+accumule celles qui sont utiles; elle travaille en silence,
+insensiblement, partout et toujours, dès que l'occasion s'en
+présente, pour améliorer tous les êtres organisés relativement à
+leurs conditions d'existence organiques et inorganiques. Ces
+lentes et progressives transformations nous échappent jusqu'à ce
+que, dans le cours des âges, la main du temps les ait marquées de
+son empreinte, et alors nous nous rendons si peu compte des
+longues périodes géologiques écoulées, que nous nous contentons de
+dire que les formes vivantes sont aujourd'hui différentes de ce
+qu'elles étaient autrefois.
+
+Pour que des modifications importantes se produisent dans une
+espèce, il faut qu'une variété une fois formée présente de
+nouveau, après de longs siècles peut-être, des différences
+individuelles participant à la nature utile de celles qui se sont
+présentées d'abord; il faut, en outre, que ces différences se
+conservent et se renouvellent encore. Des différences
+individuelles de la même nature se reproduisent constamment; il
+est donc à peu près certain que les choses se passent ainsi. Mais,
+en somme, nous ne pouvons affirmer ce fait qu'en nous assurant si
+cette hypothèse concorde avec les phénomènes généraux de la nature
+et les explique. D'autre part, la croyance générale que la somme
+des variations possibles est une quantité strictement limitée, est
+aussi une simple assertion hypothétique.
+
+Bien que la sélection naturelle ne puisse agir qu'en vue de
+l'avantage de chaque être vivant, il n'en est pas moins vrai que
+des caractères et des conformations, que nous sommes disposés à
+considérer comme ayant une importance très secondaire, peuvent
+être l'objet de son action. Quand nous voyons les insectes qui se
+nourrissent de feuilles revêtir presque toujours une teinte verte,
+ceux qui se nourrissent d'écorce une teinte grisâtre, le ptarmigan
+des Alpes devenir blanc en hiver et le coq de bruyère porter des
+plumes couleur de bruyère, ne devons-nous pas croire que les
+couleurs que revêtent certains oiseaux et certains insectes leur
+sont utiles pour les garantir du danger? Le coq de bruyère se
+multiplierait innombrablement s'il n'était pas détruit à
+quelqu'une des phases de son existence, et on sait que les oiseaux
+de proie lui font une chasse active; les faucons, doués d'une vue
+perçante, aperçoivent leur proie de si loin, que, dans certaines
+parties du continent, on n'élève pas de pigeons blancs parce
+qu'ils sont exposés à trop de dangers. La sélection naturelle
+pourrait donc remplir son rôle en donnant à chaque espèce de coq
+de bruyère une couleur appropriée au pays qu'il habite, en
+conservant et en perpétuant cette couleur dès qu'elle est acquise.
+Il ne faudrait pas penser non plus que la destruction accidentelle
+d'un animal ayant une couleur particulière ne puisse produire que
+peu d'effets sur une race. Nous devons nous rappeler, en effet,
+combien il est essentiel dans un troupeau de moutons blancs de
+détruire les agneaux qui ont la moindre tache noire. Nous avons vu
+que la couleur des cochons qui, en Virginie, se nourrissent de
+certaines racines, est pour eux une cause de vie ou de mort. Chez
+les plantes, les botanistes considèrent le duvet du fruit et la
+couleur de la chair comme des caractères très insignifiants;
+cependant, un excellent horticulteur, Downing, nous apprend qu'aux
+États-Unis les fruits à peau lisse souffrent beaucoup plus que
+ceux recouverts de duvet des attaques d'un insecte, le curculio;
+que les prunes pourprées sont beaucoup plus sujettes à certaines
+maladies que les prunes jaunes; et qu'une autre maladie attaque
+plus facilement les pêches à chair jaune que les pêches à chair
+d'une autre couleur. Si ces légères différences, malgré le secours
+de l'art, décident du sort des variétés cultivées, ces mêmes
+différences doivent évidemment, à l'état de nature, suffire à
+décider qui l'emportera d'un arbre produisant des fruits à la peau
+lisse ou à la peau velue, à la chair pourpre ou à la chair jaune;
+car, dans cet état, les arbres ont à lutter avec d'autres arbres
+et avec une foule d'ennemis.
+
+Quand nous étudions les nombreux petits points de différence qui
+existent entre les espèces et qui, dans notre ignorance, nous
+paraissent insignifiants, nous ne devons pas oublier que le
+climat, l'alimentation, etc., ont, sans aucun doute, produit
+quelques effets directs. Il ne faut pas oublier non plus qu'en
+vertu des lois de la corrélation, quand une partie varie et que la
+sélection naturelle accumule les variations, il se produit souvent
+d'autres modifications de la nature la plus inattendue.
+
+Nous avons vu que certaines variations qui, à l'état domestique,
+apparaissent à une période déterminée de la vie, tendent à
+réapparaître chez les descendants à la même période. On pourrait
+citer comme exemples la forme, la taille et la saveur des grains
+de beaucoup de variétés de nos légumes et de nos plantes
+agricoles; les variations du ver à soie à l'état de chenille et de
+cocon; le oeufs de nos volailles et la couleur du duvet de leurs
+petits; les cornes de nos moutons et de nos bestiaux à l'âge
+adulte. Or, à l'état de nature, la sélection naturelle peut agir
+sur certains êtres organisés et les modifier à quelque âge que ce
+soit par l'accumulation de variations profitables à cet âge et par
+leur transmission héréditaire à l'âge correspondant. S'il est
+avantageux à une plante que ses graines soient plus facilement
+disséminées par le vent, il est aussi aisé à la sélection
+naturelle de produire ce perfectionnement, qu'il est facile au
+planteur, par la sélection méthodique, d'augmenter et d'améliorer
+le duvet contenu dans les gousses de ses cotonniers.
+
+La sélection naturelle peut modifier la larve d'un insecte de
+façon à l'adapter à des circonstances complètement différentes de
+celles où devra vivre l'insecte adulte. Ces modifications pourront
+même affecter, en vertu de la corrélation, la conformation de
+l'adulte. Mais, inversement, des modifications dans la
+conformation de l'adulte peuvent affecter la conformation de la
+larve. Dans tous les cas, la sélection naturelle ne produit pas de
+modifications nuisibles à l'insecte, car alors l'espèce
+s'éteindrait.
+
+La sélection naturelle peut modifier la conformation du jeune
+relativement aux parents et celle des parents relativement aux
+jeunes. Chez les animaux vivant en société, elle transforme la
+conformation de chaque individu de telle sorte qu'il puisse se
+rendre utile à la communauté, à condition toutefois que la
+communauté profite du changement. Mais ce que la sélection
+naturelle ne saurait faire, c'est de modifier la structure d'une
+espèce sans lui procurer aucun avantage propre et seulement au
+bénéfice d'une, autre espèce. Or, quoique les ouvrages sur
+l'histoire naturelle rapportent parfois de semblables faits, je
+n'en ai pas trouvé un seul qui puisse soutenir l'examen. La
+sélection naturelle peut modifier profondément une conformation
+qui ne serait très utile qu'une fois pendant la vie d'un animal,
+si elle est importante pour lui. Telles sont, par exemple, les
+grandes mâchoires que possèdent certains insectes et qu'ils
+emploient exclusivement pour ouvrir leurs cocons, ou l'extrémité
+cornée du bec des jeunes oiseaux qui les aide à briser l'oeuf pour
+en sortir. On affirme que, chez les meilleures espèces de pigeons
+culbutants à bec court, il périt dans l'oeuf plus de petits qu'il
+n'en peut sortir; aussi les amateurs surveillent-ils le moment de
+l'éclosion pour secourir les petits s'il en est besoin. Or, si la
+nature voulait produire un pigeon à bec très court pour l'avantage
+de cet oiseau, la modification serait très lente et la sélection
+la plus rigoureuse se ferait dans l'oeuf, et ceux-là seuls
+survivraient qui auraient le bec assez fort, car tous ceux à bec
+faible périraient inévitablement; ou bien encore, la sélection
+naturelle agirait pour produire des coquilles plus minces, se
+cassant plus facilement, car l'épaisseur de la coquille est
+sujette à la variabilité comme toutes les autres structures.
+
+Il est peut-être bon de faire remarquer ici qu'il doit y avoir,
+pour tous les êtres, de grandes destructions accidentelles qui
+n'ont que peu ou pas d'influence sur l'action de la sélection
+naturelle. Par exemple, beaucoup d'oeufs ou de graines sont
+détruits chaque année; or, la sélection naturelle ne peut les
+modifier qu'autant qu'ils varient de façon à échapper aux attaques
+de leurs ennemis. Cependant, beaucoup de ces oeufs ou de ces
+gaines auraient pu, s'ils n'avaient pas été détruits, produire des
+individus mieux adaptés aux conditions ambiantes qu'aucun de ceux
+qui ont survécu. En outre, un grand nombre d'animaux ou de plantes
+adultes, qu'ils soient ou non les mieux adaptés aux conditions
+ambiantes, doivent annuellement périr, en raison de causes
+accidentelles, qui ne seraient en aucune façon mitigées par des
+changements de conformation ou de constitution avantageux à
+l'espèce sous tous les autres rapports. Mais, quelque considérable
+que soit cette destruction des adultes, peu importe, pourvu que le
+nombre des individus qui survivent dans une région quelconque
+reste assez considérable -- peu importe encore que la destruction
+des oeufs ou des graines soit si grande, que la centième ou même
+la millième partie se développe seule, -- il n'en est pas moins
+vrai que les individus les plus aptes, parmi ceux qui survivent,
+en supposant qu'il se produise chez eux des variations dans une
+direction avantageuse, tendent à se multiplier en plus grand
+nombre que les individus moins aptes. La sélection naturelle ne
+pourrait, sans doute, exercer son action dans certaines directions
+avantageuses, si le nombre des individus se trouvait
+considérablement diminué par les causes que nous venons
+d'indiquer, et ce cas a dû se produire souvent; mais ce n'est pas
+là une objection valable contre son efficacité à d'autres époques
+et dans d'autres circonstances. Nous sommes loin, en effet, de
+pouvoir supposer que beaucoup d'espèces soient soumises à des
+modifications et à des améliorations à la même époque et dans le
+même pays.
+
+
+SÉLECTION SEXUELLE.
+
+À l'état domestique, certaines particularités apparaissent souvent
+chez l'un des sexes et deviennent héréditaires chez ce sexe; il en
+est de même à l'état de nature. Il est donc possible que la
+sélection naturelle modifie les deux sexes relativement aux
+habitudes différentes de l'existence, comme cela arrive
+quelquefois, ou qu'un seul sexe se modifie relativement à l'autre
+sexe, ce qui arrive très souvent. Ceci me conduit à dire quelques
+mots de ce que j'ai appelé _la sélection sexuelle_. Cette forme de
+sélection ne dépend pas de la lutte pour l'existence avec d'autres
+êtres organisés, ou avec les conditions ambiantes, mais de la
+lutte entre les individus d'un sexe, ordinairement les mâles, pour
+s'assurer la possession de l'autre sexe. Cette lutte ne se termine
+pas par la mort du vaincu, mais par le défaut ou par la petite
+quantité de descendants. La sélection sexuelle est donc moins
+rigoureuse que la sélection naturelle. Ordinairement, les mâles
+les plus vigoureux, c'est-à-dire ceux qui sont le plus aptes à
+occuper leur place dans la nature, laissent un plus grand nombre
+de descendants. Mais, dans bien des cas, la victoire ne dépend pas
+tant de la vigueur générale de l'individu que de la possession
+d'armes spéciales qui ne se trouvent que chez le mâle. Un cerf
+dépourvu de bois, ou un coq dépourvu d'éperons, aurait bien peu de
+chances de laisser de nombreux descendants. La sélection sexuelle,
+en permettant toujours aux vainqueurs de se reproduire, peut
+donner sans doute à ceux-ci un courage indomptable, des éperons
+plus longs, une aile plus forte pour briser la patte du
+concurrent, à peu près de la même manière que le brutal éleveur de
+coqs de combat peut améliorer la race par le choix rigoureux de
+ses plus beaux adultes. Je ne saurais dire jusqu'où descend cette
+loi de la guerre dans l'échelle de la nature. On dit que les
+alligators mâles se battent, mugissent, tournent en cercle, comme
+le font les Indiens dans leurs danses guerrières, pour s'emparer
+des femelles; on a vu des saumons mâles se battre pendant des
+journées entières; les cerfs volants mâles portent quelquefois la
+trace des blessures que leur ont faites les larges mandibules
+d'autres mâles; M. Fabre, cet observateur inimitable, a vu
+fréquemment certains insectes hyménoptères mâles se battre pour la
+possession d'une femelle qui semble rester spectatrice
+indifférente du combat et qui, ensuite, part avec le vainqueur. La
+guerre est peut-être plus terrible encore entre les mâles des
+animaux polygames, car ces derniers semblent pourvus d'armes
+spéciales. Les animaux carnivores mâles semblent déjà bien armés,
+et cependant la sélection naturelle peut encore leur donner de
+nouveaux moyens de défense, tels que la crinière au lion et la
+mâchoire à crochet au saumon mâle, car le bouclier peut être aussi
+important que la lance au point de vue de la victoire.
+
+Chez les oiseaux, cette lutte revêt souvent un caractère plus
+pacifique. Tous ceux qui ont étudié ce sujet ont constaté une
+ardente rivalité chez les mâles de beaucoup d'espèces pour attirer
+les femelles par leurs chants. Les merles de roche de la Guyane,
+les oiseaux de paradis, et beaucoup d'autres encore, s'assemblent
+en troupes; les mâles se présentent successivement; ils étalent
+avec le plus grand soin, avec le plus d'effet possible, leur
+magnifique plumage; ils prennent les poses les plus
+extraordinaires devant les femelles, simples spectatrices, qui
+finissent par choisir le compagnon le plus agréable. Ceux qui ont
+étudié avec soin les oiseaux en captivité savent que, eux aussi,
+sont très susceptibles de préférences et d'antipathies
+individuelles: ainsi, sir R. Heron a remarqué que toutes les
+femelles de sa volière aimaient particulièrement un certain paon
+panaché. Il n'est impossible d'entrer ici dans tous les détails
+qui seraient nécessaires; mais, si l'homme réussit à donner en peu
+de temps l'élégance du port et la beauté du plumage à nos coqs
+Bantam, d'après le type idéal que nous concevons pour cette
+espèce, je ne vois pas pourquoi les oiseaux femelles ne pourraient
+pas obtenir un résultat semblable en choisissant, pendant des
+milliers de générations, les mâles qui leur paraissent les plus
+beaux, ou ceux dont la voix est la plus mélodieuse. On peut
+expliquer, en partie, par l'action de la sélection sexuelle
+quelques lois bien connues relatives au plumage des oiseaux mâles
+et femelles comparé au plumage des petits, par des variations se
+présentant à différents âges et transmises soit aux mâles seuls,
+soit aux deux sexes, à l'âge correspondant; mais l'espace nous
+manque pour développer ce sujet.
+
+Je crois donc que, toutes les fois que les mâles et les femelles
+d'un animal quel qu'il soit ont les mêmes habitudes générales
+d'existence, mais qu'ils diffèrent au point de vue de la
+conformation, de la couleur ou de l'ornementation, ces différences
+sont principalement dues à la sélection sexuelle; c'est-à-dire que
+certains mâles ont eu, pendant une suite non interrompue de
+générations, quelques légers avantages sur d'autres mâles,
+provenant soit de leurs armes, soit de leurs moyens de défense,
+soit de leur beauté ou de leurs attraits, avantages qu'ils ont
+transmis exclusivement à leur postérité mâle. Je ne voudrais pas
+cependant attribuer à cette cause toutes les différences
+sexuelles; nous voyons, en effet, chez nos animaux domestiques, se
+produire chez les mâles des particularités qui ne semblent pas
+avoir été augmentées par la sélection de l'homme. La touffe de
+poils sur le jabot du dindon sauvage ne saurait lui être d'aucun
+avantage, il est douteux même qu'elle puisse lui servir d'ornement
+aux yeux de la femelle; si même cette touffe de poils avait apparu
+à l'état domestique, on l'aurait considérée comme une
+monstruosité.
+
+
+EXEMPLES DE L'ACTION DE LA SÉLECTION NATURELLE OU DE LA
+PERSISTANCE DU PLUS APTE.
+
+Afin de bien faire comprendre de quelle manière agit, selon moi,
+la sélection naturelle, je demande la permission de donner un ou
+deux exemples imaginaires. Supposons un loup qui se nourrisse de
+différents animaux, s'emparant des uns par la ruse, des autres par
+la force, d'autres, enfin, par l'agilité. Supposons encore que sa
+proie la plus rapide, le daim par exemple, ait augmenté en nombre
+à la suite de quelques changements survenus dans le pays, ou que
+les autres animaux dont il se nourrit ordinairement aient diminué
+pendant la saison de l'année où le loup est le plus pressé par la
+faim. Dans ces circonstances, les loups les plus agiles et les
+plus rapides ont plus de chance de survivre que les autres; ils
+persistent donc, pourvu toutefois qu'ils conservent assez de force
+pour terrasser leur proie et s'en rendre maîtres, à cette époque
+de l'année ou à toute autre, lorsqu'ils sont forcés de s'emparer
+d'autres animaux pour se nourrir. Je ne vois pas plus de raison de
+douter de ce résultat que de la possibilité pour l'homme
+d'augmenter la vitesse de ses lévriers par une sélection soigneuse
+et méthodique, ou par cette espèce de sélection inconsciente qui
+provient de ce que chaque personne s'efforce de posséder les
+meilleurs chiens, sans avoir la moindre pensée de modifier la
+race. Je puis ajouter que, selon M. Pierce, deux variétés de loups
+habitent les montagnes de Catskill, aux États-Unis: l'une de ces
+variétés, qui affecte un peu la forme du lévrier, se nourrit
+principalement de daims; l'autre, plus épaisse, aux jambes plus
+courtes, attaque plus fréquemment les troupeaux.
+
+Il faut observer que, dans l'exemple cité ci-dessus, je parle des
+loups les plus rapides pris individuellement, et non pas d'une
+variation fortement accusée qui s'est perpétuée. Dans les éditions
+précédentes de cet ouvrage, on pouvait croire que je présentais
+cette dernière alternative comme s'étant souvent produite. Je
+comprenais l'immense importance des différences individuelles, et
+cela m'avait conduit à discuter en détail les résultats de la
+sélection inconsciente par l'homme, sélection qui dépend de la
+conservation de tous les individus plus ou moins supérieurs et de
+la destruction des individus inférieurs. Je comprenais aussi que,
+à l'état de nature, la conservation dune déviation accidentelle de
+structure, telle qu'une monstruosité, doit être un événement très
+rare, et que, si cette déviation se conserve d'abord, elle doit
+tendre bientôt à disparaître, à la suite de croisements avec des
+individus ordinaires. Toutefois, après avoir lu un excellent
+article de la _North British Review_ (1867), j'ai mieux compris
+encore combien il est rare que des variations isolées, qu'elles
+soient légères ou fortement accusées, puissent se perpétuer.
+L'auteur de cet article prend pour exemple un couple d'animaux
+produisant pendant leur vie deux cents petits, sur lesquels, en
+raison de différentes causes de destruction, deux seulement, en
+moyenne, survivent pour propager leur espèce. On peut dire, tout
+d'abord, que c'est là une évaluation très minime pour la plupart
+des animaux élevés dans l'échelle, mais qu'il n'y a rien d'exagéré
+pour les organismes inférieurs. L'écrivain démontre ensuite que,
+s'il naît un seul individu qui varie de façon à lui donner deux
+chances de plus de vie qu'à tous les autres individus, il aurait
+encore cependant bien peu de chance de persister. En supposant
+qu'il se reproduise et que la moitié de ses petits héritant de la
+variation favorable, les jeunes, s'il faut en croire l'auteur,
+n'auraient qu'une légère chance de plus pour survivre et pour se
+reproduire, et cette chance diminuerait à chaque génération
+successive. On ne peut, je crois, mettre en doute la justesse de
+ces remarques. Supposons, en effet, qu'un oiseau quelconque puisse
+se procurer sa nourriture plus facilement, s'il a le bec recourbé;
+supposons encore qu'un oiseau de cette espèce naisse avec le bec
+fortement recourbé, et que, par conséquent, il vive facilement; il
+n'en est pas moins vrai qu'il y aurait peu de chances que ce seul
+individu perpétuât son espèce à l'exclusion de la forme ordinaire.
+Mais, s'il en faut juger d'après ce qui se passe chez les animaux
+à l'état de domesticité, on ne peut pas douter non plus que, si
+l'on choisit, pendant plusieurs générations, un grand nombre
+d'individus ayant le bec plus ou moins recourbé, et si l'on
+détruit un plus grand nombre encore d'individus ayant le bec le
+plus droit possible, les premiers ne se multiplient facilement.
+
+Toutefois, il ne faut pas oublier que certaines variations
+fortement accusées, que personne ne songerait à classer comme de
+simples différences individuelles, se représentent souvent parce
+que des conditions analogues agissent sur des organismes
+analogues; nos productions domestiques nous offrent de nombreux
+exemples de ce fait. Dans ce cas, si l'individu qui a varié ne
+transmet pas de point en point à ses petits ses caractères
+nouvellement acquis, il ne leur transmet pas moins, aussi
+longtemps que les conditions restent les mêmes, une forte tendance
+à varier de la même manière. On ne peut guère douter non plus que
+la tendance à varier dans une même direction n'ait été quelquefois
+si puissante, que tous les individus de la même espèce se sont
+modifiés de la même façon, sans l'aide d'aucune espèce de
+sélection, on pourrait, dans tous les cas, citer bien des exemples
+d'un tiers, d'un cinquième ou même d'un dixième des individus qui
+ont été affectés de cette façon. Ainsi, Graba estime que, aux îles
+Feroë, un cinquième environ des Guillemots se compose d'une
+variété si bien accusée, qu'on l'a classée autrefois comme une
+espèce distincte, sous le nom d'_Uria lacrymans_. Quand il en est
+ainsi, si la variation est avantageuse à l'animal, la forme
+modifiée doit supplanter bientôt la forme originelle, en vertu de
+la survivance du plus apte.
+
+J'aurai à revenir sur les effets des croisements au point de vue
+de l'élimination des variations de toute sorte; toutefois, je peux
+faire remarquer ici que la plupart des animaux et des plantes
+aiment à conserver le même habitat et ne s'en éloignent pas sans
+raison; on pourrait citer comme exemple les oiseaux voyageurs eux-
+mêmes, qui, presque toujours, reviennent habiter la même localité.
+En conséquence, toute variété de formation nouvelle serait
+ordinairement locale dans le principe, ce qui semble, d'ailleurs,
+être la règle générale pour les variétés à l'état de nature; de
+telle façon que les individus modifiés de manière analogue doivent
+bientôt former un petit groupe et tendre à se reproduire
+facilement. Si la nouvelle variété réussit dans la lutte pour
+l'existence, elle se propage lentement autour d'un point central;
+elle lutte constamment avec les individus qui n'ont subi aucun
+changement, en augmentant toujours le cercle de son action, et
+finit par les vaincre.
+
+Il n'est peut-être pas inutile de citer un autre exemple un peu
+plus compliqué de l'action de la sélection naturelle. Certaines
+plantes sécrètent une liqueur sucrée, apparemment dans le but
+d'éliminer de leur sève quelques substances nuisibles. Cette
+sécrétion s'effectue, parfois, à l'aide de glandes placées à la
+base des stipules chez quelques légumineuses, et sur le revers des
+feuilles du laurier commun. Les insectes recherchent avec avidité
+cette liqueur, bien qu'elle se trouve toujours en petite quantité;
+mais leur visite ne constitue aucun avantage pour la plante. Or,
+supposons qu'un certain nombre de plantes d'une espèce quelconque
+sécrètent cette liqueur ou ce nectar à l'intérieur de leurs
+fleurs. Les insectes en quête de ce nectar se couvrent de pollen
+et le transportent alors d'une fleur à une autre. Les fleurs de
+deux individus distincts de la même espèce se trouvent croisées
+par ce fait; or, le croisement, comme il serait facile de le
+démontrer, engendre des plants vigoureux, qui ont la plus grande
+chance de vivre et de se perpétuer. Les plantes qui produiraient
+les fleurs aux glandes les plus larges, et qui, par conséquent,
+sécréteraient le plus de liqueur, seraient plus souvent visitées
+par les insectes et se croiseraient plus souvent aussi; en
+conséquence, elles finiraient, dans le cours du temps, par
+l'emporter sur toutes les autres et par former une variété locale.
+Les fleurs dont les étamines et les pistils seraient placés, par
+rapport à la grosseur et aux habitudes des insectes qui les
+visitent, de manière à favoriser, de quelque façon que ce soit, le
+transport du pollen, seraient pareillement avantagées. Nous
+aurions pu choisir pour exemple des insectes qui visitent les
+fleurs en quête du pollen au lieu de la sécrétion sucrée; le
+pollen ayant pour seul objet la fécondation, il semble, au premier
+abord, que sa destruction soit une véritable perte pour la plante.
+Cependant, si les insectes qui se nourrissent de pollen
+transportaient de fleur en fleur un peu de cette substance,
+accidentellement d'abord, habituellement ensuite, et que des
+croisements fussent le résultat de ces transports, ce serait
+encore un gain pour la plante que les neuf dixièmes de son pollen
+fussent détruits. Il en résulterait que les individus qui
+posséderaient les anthères les plus grosses et la plus grande
+quantité de pollen, auraient plus de chances de perpétuer leur
+espèce.
+
+Lorsqu'une plante, par suite de développements successifs, est de
+plus en plus recherchée par les insectes, ceux-ci, agissant
+inconsciemment, portent régulièrement le pollen de fleur en fleur;
+plusieurs exemples frappants me permettraient de prouver que ce
+fait se présente tous les jours. Je n'en citerai qu'un seul, parce
+qu'il me servira en même temps à démontrer comment peut
+s'effectuer par degrés la séparation des sexes chez les plantes.
+Certains Houx ne portent que des fleurs mâles, pourvues d'un
+pistil rudimentaire et de quatre étamines produisant une petite
+quantité de pollen; d'autres ne portent que des fleurs femelles,
+qui ont un pistil bien développé et quatre étamines avec des
+anthères non développées, dans lesquelles on ne saurait découvrir
+un seul grain de pollen. Ayant observé un arbre femelle à la
+distance de 60 mètres d'un arbre mâle, je plaçai sous le
+microscope les stigmates de vingt fleurs recueillies sur diverses
+branches; sur tous, sans exception, je constatai la présence de
+quelques grains de pollen, et sur quelques-uns une profusion. Le
+pollen n'avait pas pu être transporté par le vent, qui depuis
+plusieurs jours soufflait dans une direction contraire. Le temps
+était froid, tempétueux, et par conséquent peu favorable aux
+visites des abeilles; cependant toutes les fleurs que j'ai
+examinées avaient été fécondées par des abeilles qui avaient volé
+d'arbre en arbre, en quête de nectar. Reprenons notre
+démonstration: dès que la plante est devenue assez attrayante pour
+les insectes pour que le pollen soit régulièrement transporté de
+fleur en fleur, une autre série de faits commence à se produire.
+Aucun naturaliste ne met en doute les avantages de ce qu'on a
+appelé _la division physiologique du travail_. On peut en conclure
+qu'il serait avantageux pour les plantes de produire seulement des
+étamines sur une fleur ou sur un arbuste tout entier, et seulement
+des pistils sur une autre fleur ou sur un autre arbuste. Chez les
+plantes cultivées et placées, par conséquent, dans de nouvelles
+conditions d'existence, tantôt les organes mâles et tantôt les
+organes femelles deviennent plus ou moins impuissants. Or, si nous
+supposons que ceci puisse se produire, à quelque degré que ce
+soit, à l'état de nature, le pollen étant déjà régulièrement
+transporté de fleur en fleur et la complète séparation des sexes
+étant avantageuse au point de vue de la division du travail, les
+individus chez lesquels cette tendance augmente de plus en plus
+sont de plus en plus favorisés et choisis, jusqu'à ce qu'enfin la
+complète séparation des sexes s'effectue. Il nous faudrait trop de
+place pour démontrer comment, par le dimorphisme ou par d'autres
+moyens, certainement aujourd'hui en action, s'effectue
+actuellement la séparation des sexes chez les plantes de diverses
+espèces. Mais je puis ajouter que, selon Asa Gray, quelques
+espèces de Houx, dans l'Amérique septentrionale, se trouvent
+exactement dans une position intermédiaire, ou, pour employer son
+expression, sont plus ou moins dioïquement polygames.
+
+Examinons maintenant les insectes qui se nourrissent de nectar.
+Nous pouvons supposer que la plante, dont nous avons vu les
+sécrétions augmenter lentement par suite d'une sélection continue,
+est une plante commune, et que certains insectes comptent en
+grande partie sur son nectar pour leur alimentation. Je pourrais
+prouver, par de nombreux exemples, combien les abeilles sont
+économes de leur temps; je rappellerai seulement les incisions
+qu'elles ont coutume de faire à la base de certaines fleurs pour
+en atteindre le nectar, alors qu'avec un peu plus de peine elles
+pourraient y entrer par le sommet de la corolle. Si l'on se
+rappelle ces faits, on peut facilement croire que, dans certaines
+circonstances, des différences individuelles dans la courbure ou
+dans la longueur de la trompe, etc., bien que trop insignifiantes
+pour que nous puissions les apprécier, peuvent être profitables
+aux abeilles ou à tout autre insecte, de telle façon que certains
+individus seraient à même de se procurer plus facilement leur
+nourriture que certains autres; les sociétés auxquelles ils
+appartiendraient se développeraient par conséquent plus vire, et
+produiraient plus d'essaims héritant des mêmes particularités. Les
+tubes des corolles du trèfle rouge commun et du trèfle incarnat
+(_Trifolium pratense_ et _T. incarnatum_) ne paraissent pas au
+premier abord, différer de longueur; cependant, l'abeille
+domestique atteint aisément le nectar du trèfle incarnat, mais non
+pas celui du trèfle commun rouge, qui n'est visité que par les
+bourdons; de telle sorte que des champs entiers de trèfle rouge
+offrent en vain à l'abeille une abondante récolte de précieux
+nectar. Il est certain que l'abeille aime beaucoup ce nectar; j'ai
+souvent vu moi-même, mais seulement en automne, beaucoup
+d'abeilles sucer les fleurs par des trous que les bourdons avaient
+pratiqués à la base du tube. La différence de la longueur des
+corolles dans les deux espèces de trèfle doit être insignifiante;
+cependant, elle suffit pour décider les abeilles à visiter une
+fleur plutôt que l'autre. On a affirmé, en outre, que les abeilles
+visitent les fleurs du trèfle rouge de la seconde récolte qui sont
+un peu plus petites. Je ne sais pas si cette assertion est fondée;
+je ne sais pas non plus si une autre assertion, récemment publiée,
+est plus fondée, c'est-à-dire que l'abeille de Ligurie, que l'on
+considère ordinairement comme une simple variété de l'abeille
+domestique commune, et qui se croise souvent avec elle, peut
+atteindre et sucer le nectar du trèfle rouge. Quoi qu'il en soit,
+il serait très avantageux pour l'abeille domestique, dans un pays
+où abonde cette espèce de trèfle, d'avoir une trompe un peu plus
+longue ou différemment construite. D'autre part, comme la
+fécondité de cette espèce de trèfle dépend absolument de la visite
+des bourdons, il serait très avantageux pour la plante, si les
+bourdons devenaient rares dans un pays, d'avoir une corolle plus
+courte ou plus profondément divisée, pour que l'abeille puisse en
+sucer les fleurs. On peut comprendre ainsi comment il se fait
+qu'une fleur et un insecte puissent lentement, soit simultanément,
+soit l'un après l'autre, se modifier et s'adapter mutuellement de
+la manière la plus parfaite, par la conservation continue de tous
+les individus présentant de légères déviations de structure
+avantageuses pour l'un et pour l'autre.
+
+Je sais bien que cette doctrine de la sélection naturelle, basée
+sur des exemples analogues à ceux que je viens de citer, peut
+soulever les objections qu'on avait d'abord opposées aux
+magnifiques hypothèses de sir Charles Lyell, lorsqu'il a voulu
+expliquer les transformations géologiques par l'action des causes
+actuelles. Toutefois, il est rare qu'on cherche aujourd'hui à
+traiter d'insignifiantes les causes que nous voyons encore en
+action sous nos yeux, quand on les emploie à expliquer
+l'excavation des plus profondes vallées ou la formation de longues
+lignes de dunes intérieures. La sélection naturelle n'agit que par
+la conservation et l'accumulation de petites modifications
+héréditaires, dont chacune est profitable à l'individu conservé:
+or, de même que la géologie moderne, quand il s'agit d'expliquer
+l'excavation d'une profonde vallée, renonce à invoquer l'hypothèse
+d'une seule grande vague diluvienne, de même aussi la sélection
+naturelle tend à faire disparaître la croyance à la création
+continue de nouveaux êtres organisés, ou à de grandes et soudaines
+modifications de leur structure.
+
+
+DU CROISEMENT DES INDIVIDUS.
+
+Je dois me permettre ici une courte digression. Quand il s'agit
+d'animaux et de plantes ayant des sexes séparés, il est évident
+que la participation de deux individus est toujours nécessaire
+pour chaque fécondation (à l'exception, toutefois, des cas si
+curieux et si peu connus de parthénogénèse); mais l'existence de
+cette loi est loin d'être aussi évidente chez les hermaphrodites.
+Il y a néanmoins quelque raison de croire que, chez tous les
+hermaphrodites, deux individus coopèrent, soit accidentellement,
+soit habituellement, à la reproduction de leur espèce. Cette idée
+fut suggérée, il y a déjà longtemps, mais de façon assez douteuse,
+par Sprengel, par Knight et par Kölreuter. Nous verrons tout à
+l'heure l'importance de cette suggestion; mais je serai obligé de
+traiter ici ce sujet avec une extrême brièveté, bien que j'aie à
+ma disposition les matériaux nécessaires pour une discussion
+approfondie. Tous les vertébrés, tous les insectes et quelques
+autres groupes considérables d'animaux s'accouplent pour chaque
+fécondation. Les recherches modernes ont beaucoup diminué le
+nombre des hermaphrodites supposés, et, parmi les vrais
+hermaphrodites, il en est beaucoup qui s'accouplent, c'est-à-dire
+que deux individus s'unissent régulièrement pour la reproduction
+de l'espèce; or, c'est là le seul point qui nous intéresse.
+Toutefois, il y a beaucoup d'hermaphrodites qui, certainement, ne
+s'accouplent habituellement pas, et la grande majorité des plantes
+se trouve dans ce cas. Quelle raison peut-il donc y avoir pour
+supposer que, même alors, deux individus concourent à l'acte
+reproducteur? Comme il m'est impossible d'entrer ici dans les
+détails, je dois me contenter de quelques considérations
+générales.
+
+En premier lieu, j'ai recueilli un nombre considérable de faits.
+J'ai fait moi-même un grand nombre d'expériences prouvant,
+d'accord avec l'opinion presque universelle des éleveurs, que,
+chez les animaux et chez les plantes, un croisement entre des
+variétés différentes ou entre des individus de la même variété,
+mais d'une autre lignée, rend la postérité qui en naît plus
+vigoureuse et plus féconde; et que, d'autre part, les
+reproductions entre proches parents diminuent cette vigueur et
+cette fécondité. Ces faits si nombreux suffissent à prouver qu'il
+est une loi générale de la nature tendant à ce qu'aucun être
+organisé ne se féconde lui-même pendant un nombre illimité de
+générations, et qu'un croisement avec un autre individu est
+indispensable de temps à autre, bien que peut-être à de longs
+intervalles.
+
+Cette hypothèse nous permet, je crois, d'expliquer plusieurs
+grandes séries de faits tels que le suivant, inexplicable de toute
+autre façon. Tous les horticulteurs qui se sont occupés de
+croisements, savent combien l'exposition à l'humidité rend
+difficile la fécondation d'une fleur; et, cependant, quelle
+multitude de fleurs ont leurs anthères et leurs stigmates
+pleinement exposés aux intempéries de l'air! Étant admis qu'un
+croisement accidentel est indispensable, bien que les anthères et
+le pistil de la plante soient si rapprochés que la fécondation de
+l'un par l'autre soit presque inévitable, cette libre exposition,
+quelque désavantageuse qu'elle soit, peut avoir pour but de
+permettre librement l'entrée du pollen provenant d'un autre
+individu. D'autre part, beaucoup de fleurs, comme celles de la
+grande famille des Papilionacées ou Légumineuses, ont les organes
+sexuels complètement renfermés; mais ces fleurs offrent presque
+invariablement de belles et curieuses adaptations en rapport avec
+les visites des insectes. Les visites des abeilles sont si
+nécessaires à beaucoup de fleurs de la famille des Papilionacées,
+que la fécondité de ces dernières diminue beaucoup si l'on empêche
+ces visites. Or, il est à peine possible que les insectes volent
+de fleur en fleur sans porter le pollen de l'une à l'autre, au
+grand avantage de la plante. Les insectes agissent, dans ce cas,
+comme le pinceau dont nous nous servons, et qu'il suffit, pour
+assurer la fécondation, de promener sur les anthères d'une fleur
+et sur les stigmates d'une autre fleur. Mais il ne faudrait pas
+supposer que les abeilles produisent ainsi une multitude
+d'hybrides entre des espèces distinctes; car, si l'on place sur le
+même stigmate du pollen propre à la plante et celui d'une autre
+espèce, le premier annule complètement, ainsi que l'a démontré
+Gaertner, l'influence du pollen étranger.
+
+Quand les étamines d'une fleur s'élancent soudain vers le pistil,
+ou se meuvent lentement vers lui l'une après l'autre, il semble
+que ce soit uniquement pour mieux assurer la fécondation d'une
+fleur par elle-même; sans doute, cette adaptation est utile dans
+ce but. Mais l'intervention des insectes est souvent nécessaire
+pour déterminer les étamines à se mouvoir, comme Kölreuter l'a
+démontré pour l'épine-vinette. Dans ce genre, où tout semble
+disposé pour assurer la fécondation de la fleur par elle-même, on
+sait que, si l'on plante l'une près de l'autre des formes ou des
+variétés très voisines, il est presque impossible d'élever des
+plants de race pure, tant elles se croisent naturellement. Dans de
+nombreux autres cas, comme je pourrais le démontrer par les
+recherches de Sprengel et d'autres naturalistes aussi bien que par
+mes propres observations, bien loin que rien contribue à favoriser
+la fécondation d'une plante par elle-même, on remarque des
+adaptations spéciales qui empêchent absolument le stigmate de
+recevoir le pollen de ses propres étamines. Chez le _Lobelia
+fulgens_, par exemple, il y a tout un système, aussi admirable que
+complet, au moyen duquel les anthères de chaque fleur laissent
+échapper leurs nombreux granules de pollen avant que le stigmate
+de la même fleur soit prêt à les recevoir. Or, comme, dans mon
+jardin tout au moins, les insectes ne visitent jamais cette fleur,
+il en résulte qu'elle ne produit jamais de graines, bien que j'aie
+pu en obtenir une grande quantité en plaçant moi-même le pollen
+d'une fleur sur le stigmate d'une autre fleur. Une autre espèce de
+Lobélia visitée par les abeilles produit, dans mon jardin, des
+graines abondantes. Dans beaucoup d'autres cas, bien que nul
+obstacle mécanique spécial n'empêche le stigmate de recevoir le
+pollen de la même fleur, cependant, comme Sprengel et plus
+récemment Hildebrand et d'autres l'ont démontré, et comme je puis
+le confirmer moi-même, les anthères éclatent avant que le stigmate
+soit prêt à être fécondé, ou bien, au contraire, c'est le stigmate
+qui arrive à maturité avant le pollen, de telle sorte que ces
+prétendues plantes dichogames ont en réalité des sexes séparés et
+doivent se croiser habituellement. Il en est de même, des plantes
+réciproquement dimorphes et trimorphes auxquelles nous avons déjà
+fait allusion. Combien ces faits sont extraordinaires! combien il
+est étrange que le pollen et le stigmate de la même fleur, bien
+que placés l'un près de l'autre dans le but d'assurer la
+fécondation de la fleur par elle-même, soient, dans tant de cas,
+réciproquement inutiles l'un à l'autre! Comme il est facile
+d'expliquer ces faits, qui deviennent alors si simples, dans
+l'hypothèse qu'un croisement accidentel avec un individu distinct
+est avantageux ou indispensable!
+
+Si on laisse produire des graines à plusieurs variétés de choux,
+de radis, d'oignons et de quelques autres plantes placées les unes
+auprès des autres, j'ai observé que la grande majorité des jeunes
+plants provenant de ces grains sont des métis. Ainsi, j'ai élevé
+deux cent trente-trois jeunes plants de choux provenant de
+différentes variétés poussant les unes auprès des autres, et, sur
+ces deux cent trente-trois plants, soixante-dix-huit seulement
+étaient de race pure, et encore quelques-uns de ces derniers
+étaient-ils légèrement altérés. Cependant, le pistil de chaque
+fleur, chez le chou, est non seulement entouré par six étamines,
+mais encore par celles des nombreuses autres fleurs qui se
+trouvent sur le même plant; en outre, le pollen de chaque fleur
+arrive facilement au stigmate, sans qu'il soit besoin de
+l'intervention des insectes; j'ai observé, en effet, que des
+plantes protégées avec soin contre les visites des insectes
+produisent un nombre complet de siliques. Comment se fait-il donc
+qu'un si grand nombre des jeunes plants soient des métis? Cela
+doit provenir de ce que le pollen d'une _variété_ distincte est
+doué d'un pouvoir fécondant plus actif que le pollen de la fleur
+elle-même, et que cela fait partie de la loi générale en vertu de
+laquelle le croisement d'individus distincts de la même espèce est
+avantageux à la plante. Quand, au contraire, des _espèces_
+distinctes se croisent, l'effet est inverse, parce que le propre
+pollen d'une plante l'emporte presque toujours en pouvoir
+fécondant sur un pollen étranger; nous reviendrons, d'ailleurs,
+sur ce sujet dans un chapitre subséquent.
+
+On pourrait faire cette objection que, sur un grand arbre, couvert
+d'innombrables fleurs, il est presque impossible que le pollen
+soit transporté d'arbre en arbre, et qu'à peine pourrait-il l'être
+de fleur en fleur sur le même arbre; or, on ne peut considérer que
+dans un sens très limité les fleurs du même arbre comme des
+individus distincts. Je crois que cette objection a une certaine
+valeur, mais la nature y a suffisamment pourvu en donnant aux
+arbres une forte tendance à produire des fleurs à sexes séparés.
+Or, quand les sexes sont séparés, bien que le même arbre puisse
+produire des fleurs mâles et des fleurs femelles, il faut que le
+pollen soit régulièrement transporté d'une fleur à une autre, et
+ce transport offre une chance de plus pour que le pollen passe
+accidentellement d'un arbre à un autre. J'ai constaté que, dans
+nos contrées, les arbres appartenant à tous les ordres ont les
+sexes plus souvent séparés que toutes les autres plantes. À ma
+demande, le docteur Hooker a bien voulu dresser la liste des
+arbres de la Nouvelle-Zélande, et le docteur Asa Gray celle des
+arbres des États-Unis; les résultats ont été tels que je les avais
+prévus. D'autre part, le docteur Hooker m'a informé que cette
+règle ne s'applique pas à l'Australie; mais, si la plupart des
+arbres australiens sont dichogames, le même effet se produit que
+s'ils portaient des fleurs à sexes séparés. Je n'ai fait ces
+quelques remarques sur les arbres que pour appeler l'attention sur
+ce sujet.
+
+Examinons brièvement ce qui se passe chez les animaux. Plusieurs
+espèces terrestres sont hermaphrodites, telles, par exemple, que
+les mollusques terrestres et les vers de terre; tous néanmoins
+s'accouplent. Jusqu'à présent, je n'ai pas encore rencontré un
+seul animal terrestre qui puisse se féconder lui-même. Ce fait
+remarquable, qui contraste si vivement avec ce qui se passe chez
+les plantes terrestres, s'explique facilement par l'hypothèse de
+la nécessité d'un croisement accidentel; car, en raison de la
+nature de l'élément fécondant, il n'y a pas, chez l'animal
+terrestre, de moyens analogues à l'action des insectes et du vent
+sur les plantes, qui puissent amener un croisement accidentel sans
+la coopération de deux individus. Chez les animaux aquatiques, il
+y a, au contraire, beaucoup d'hermaphrodites qui se fécondent eux-
+mêmes, mais ici les courants offrent un moyen facile de
+croisements accidentels. Après de nombreuses recherches, faites
+conjointement avec une des plus hautes et des plus compétentes
+autorités, le professeur Huxley, il m'a été impossible de
+découvrir, chez les animaux aquatiques, pas plus d'ailleurs que
+chez les plantes, un seul hermaphrodite chez lequel les organes
+reproducteurs fussent si parfaitement internes, que tout accès fût
+absolument fermé à l'influence accidentelle d'un autre individu,
+de manière à rendre tout croisement impossible. Les Cirripèdes
+m'ont longtemps semblé faire exception à cette règle; mais, grâce
+à un heureux hasard, j'ai pu prouver que deux individus, tous deux
+hermaphrodites et capables de se féconder eux-mêmes, se croisent
+cependant quelquefois.
+
+La plupart des naturalistes ont dû être frappés, comme d'une
+étrange anomalie, du fait que, chez les animaux et chez les
+plantes, parmi les espèces d'une même famille et aussi d'un même
+genre, les unes sont hermaphrodites et les autres unisexuelles,
+bien qu'elles soient très semblables par tous les autres points de
+leur organisation. Cependant, s'il se trouve que tous les
+hermaphrodites se croisent de temps en temps, la différence qui
+existe entre eux et les espèces unisexuelles est fort
+insignifiante, au moins sous le rapport des fonctions.
+
+Ces différentes considérations et un grand nombre de faits
+spéciaux que j'ai recueillis, mais que le défaut d'espace
+m'empêche de citer ici, semblent prouver que le croisement
+accidentel entre des individus distincts, chez les animaux et chez
+les plantes, constitue une loi sinon universelle, au moins très
+générale dans la nature.
+
+
+CIRCONSTANCES FAVORABLES À LA PRODUCTION DE NOUVELLES FORMES PAR
+LA SÉLECTION NATURELLE.
+
+C'est là un sujet extrêmement compliqué. Une grande variabilité,
+et, sous ce terme, on comprend toujours les différences
+individuelles, est évidemment favorable à l'action de la sélection
+naturelle. La multiplicité des individus, en offrant plus de
+chances de variations avantageuses dans un temps donné, compense
+une variabilité moindre chez chaque individu pris personnellement,
+et c'est là, je crois, un élément important de succès. Bien que la
+nature accorde de longues périodes au travail de la sélection
+naturelle, il ne faudrait pas croire, cependant, que ce délai soit
+indéfini. En effet, tous les êtres organisés luttent pour
+s'emparer des places vacantes dans l'économie de la nature; par
+conséquent, si une espèce, quelle qu'elle soit, ne se modifie pas
+et ne se perfectionne pas aussi vite que ses concurrents, elle
+doit être exterminée. En outre, la sélection naturelle ne peut
+agir que si quelques-uns des descendants héritent de variations
+avantageuses. La tendance au retour vers le type des aïeux peut
+souvent entraver ou empêcher l'action de la sélection naturelle;
+mais, d'un autre côté, comme cette tendance n'a pas empêché
+l'homme de créer, par la sélection, de nombreuses races
+domestiques, pourquoi prévaudrait-elle contre l'oeuvre de la
+sélection naturelle?
+
+Quand il s'agit d'une sélection méthodique, l'éleveur choisit,
+certains sujets pour atteindre un but déterminé; s'il permet à
+tous les individus de se croiser librement, il est certain qu'il
+échouera. Mais, quand beaucoup d'éleveurs, sans avoir l'intention
+de modifier une race, ont un type commun de perfection, et que
+tous essayent de se procurer et de faire reproduire les individus
+les plus parfaits, cette sélection inconsciente amène lentement
+mais sûrement, de grands progrès, en admettant même qu'on ne
+sépare pas les individus plus particulièrement beaux. Il en est de
+même à l'état de nature; car, dans une région restreinte, dont
+l'économie générale présente quelques lacunes, tous les individus
+variant dans une certaine direction déterminée, bien qu'à des
+degrés différents, tendent à persister. Si, au contraire, la
+région est considérable, les divers districts présentent
+certainement des conditions différentes d'existence; or, si une
+même espèce est soumise à des modifications dans ces divers
+districts, les variétés nouvellement formées se croisent sur les
+confins de chacun d'eux. Nous verrons, toutefois, dans le sixième
+chapitre de cet ouvrage, que les variétés intermédiaires, habitant
+des districts intermédiaires, sont ordinairement éliminées, dans
+un laps de temps plus ou moins considérable, par une des variétés
+voisines. Le croisement affecte principalement les animaux qui
+s'accouplent pour chaque fécondation, qui vagabondent beaucoup, et
+qui ne se multiplient pas dans une proportion rapide. Aussi, chez
+les animaux de cette nature, les oiseaux par exemple, les variétés
+doivent ordinairement être confinées dans des régions séparées les
+unes des autres; or, c'est là ce qui arrive presque toujours. Chez
+les organismes hermaphrodites qui ne se croisent
+qu'accidentellement, de même que chez les animaux qui s'accouplent
+pour chaque fécondation, mais qui vagabondent peu, et qui se
+multiplient rapidement, une nouvelle variété perfectionnée peut se
+former vite en un endroit quelconque, petit s'y maintenir et se
+répandre ensuite de telle sorte que les individus de la nouvelle
+variété se croisent principalement ensemble. C'est en vertu de ce
+principe que les horticulteurs préfèrent toujours conserver des
+graines recueillies sur des massifs considérables de plantes, car
+ils évitent ainsi les chances de croisement.
+
+Il ne faudrait pas croire non plus que les croisements faciles
+pussent entraver l'action de la sélection naturelle chez les
+animaux qui se reproduisent lentement et s'accouplent pour chaque
+fécondation. Je pourrais citer des faits nombreux prouvant que,
+dans un même pays, deux variétés d'une même espèce d'animaux
+peuvent longtemps rester distinctes, soit qu'elles fréquentent
+ordinairement des régions différentes, soit que la saison de
+l'accouplement ne soit pas la même pour chacune d'elles, soit
+enfin que les individus de chaque variété préfèrent s'accoupler
+les uns avec les autres.
+
+Le croisement joue un rôle considérable dans la nature; grâce à
+lui les types restent purs et uniformes dans la même espèce ou
+dans la même variété. Son action est évidemment plus efficace chez
+les animaux qui s'accouplent pour chaque fécondation; mais nous
+venons de voir que tous les animaux et toutes les plantes se
+croisent de temps en temps. Lorsque les croisements n'ont lieu
+qu'à de longs intervalles, les individus qui en proviennent,
+comparés à ceux résultant de la fécondation de la plante ou de
+l'animal par lui-même, sont beaucoup plus vigoureux, beaucoup plus
+féconds, et ont, par suite, plus de chances de survivre et de
+propager leur espèce. Si rares donc que soient certains
+croisements, leur influence doit, après une longue période,
+exercer un effet puissant sur les progrès de l'espèce. Quant aux
+êtres organisés placés très bas sur l'échelle, qui ne se propagent
+pas sexuellement, qui ne s'accouplent pas, et chez lesquels les
+croisements sont impossibles, l'uniformité des caractères ne peut
+se conserver chez eux, s'ils restent placés dans les mêmes
+conditions d'existence, qu'en vertu du principe de l'hérédité et
+grâce à la sélection naturelle, dont l'action amène la destruction
+des individus qui s'écartent du type ordinaire. Si les conditions
+d'existence viennent à changer, si la forme subit des
+modifications, la sélection naturelle, en conservant des
+variations avantageuses analogues, peut seule donner aux rejetons
+modifiés l'uniformité des caractères.
+
+L'isolement joue aussi un rôle important dans la modification des
+espèces par la sélection naturelle. Dans une région fermée, isolée
+et peu étendue, les conditions organiques et inorganiques de
+l'existence sont presque toujours uniformes, de telle sorte que la
+sélection naturelle tend à modifier de la même manière tous les
+individus variables de la même espèce. En outre, le croisement
+avec les habitants des districts voisins se trouve empêché. Moritz
+Wagner a dernièrement publié, à ce sujet, un mémoire très
+intéressant; il a démontré que l'isolement, en empêchant les
+croisements entre les variétés nouvellement formées, a
+probablement un effet plus considérable que je ne le supposais
+moi-même. Mais, pour des raisons que j'ai déjà indiquées, je ne
+puis, en aucune façon, adopter l'opinion de ce naturaliste, quand
+il soutient que la migration et l'isolement sont les éléments
+nécessaires à la formation de nouvelles espèces. L'isolement joue
+aussi un rôle très important après un changement physique des
+conditions d'existence, tel, par exemple, que modifications de
+climat, soulèvement du sol, etc., car il empêche l'immigration
+d'organismes mieux adaptés à ces nouvelles conditions d'existence;
+il se trouve ainsi, dans l'économie naturelle de la région, de
+nouvelles places vacantes, qui seront remplies au moyen des
+modifications des anciens habitants. Enfin, l'isolement assure à
+une variété nouvelle tout le temps qui lui est nécessaire pour se
+perfectionner lentement, et c'est là parfois un point important.
+Cependant, si la région isolée est très petite, soit parce qu'elle
+est entourée de barrières, soit parce que les conditions physiques
+y sont toutes particulières, le nombre total de ses habitants sera
+aussi très peu considérable, ce qui retarde l'action de la
+sélection naturelle, au point de vue de la sélection de nouvelles
+espèces, car les chances de l'apparition de variation avantageuses
+se trouvent diminuées.
+
+La seule durée du temps ne peut rien par elle-même, ni pour ni
+contre la sélection naturelle. J'énonce cette règle parce qu'on a
+soutenu à tort que j'accordais à l'élément du temps un rôle
+prépondérant dans la transformation des espèces, comme si toutes
+les formes de la vie devaient nécessairement subir des
+modifications en vertu de quelques lois innées. La durée du temps
+est seulement importante -- et sous ce rapport on ne saurait
+exagérer cette importance -- en ce qu'elle présente plus de chance
+pour l'apparition de variations avantageuses et en ce qu'elle leur
+permet, après qu'elles ont fait l'objet de la sélection, de
+s'accumuler et de se fixer. La durée du temps contribue aussi à
+augmenter l'action directe des conditions physiques de la vie dans
+leur rapport avec la constitution de chaque organisme.
+
+Si nous interrogeons la nature pour lui demander la preuve des
+règles que nous venons de formuler, et que nous considérions une
+petite région isolée, quelle qu'elle soit, une île océanique, par
+exemple, bien que le nombre des espèces qui l'habitent soit peu
+considérable, -- comme nous le verrons dans notre chapitre sur la
+distribution géographique, -- cependant la plus grande partie de
+ces espèces sont endémiques, c'est-à-dire qu'elles ont été
+produites en cet endroit, et nulle part ailleurs dans le monde. Il
+semblerait donc, à première vue, qu'une île océanique soit très
+favorable à la production de nouvelles espèces. Mais nous sommes
+très exposés à nous tromper, car, pour déterminer si une petite
+région isolée a été plus favorable qu'une grande région ouverte
+comme un continent, ou réciproquement, à la production de
+nouvelles formes organiques, il faudrait pouvoir établir une
+comparaison entre des temps égaux, ce qu'il nous est impossible de
+faire.
+
+L'isolement contribue puissamment, sans contredit, à la production
+de nouvelles espèces; toutefois, je suis disposé à croire qu'une
+vaste contrée ouverte est plus favorable encore, quand il s'agit
+de la production des espèces capables de se perpétuer pendant de
+longues périodes et d'acquérir une grande extension. Une grande
+contrée ouverte offre non seulement plus de chances pour que des
+variations avantageuses fassent leur apparition en raison du grand
+nombre des individus de la même espèce qui l'habitent, mais aussi
+en raison de ce que les conditions d'existence sont beaucoup plus
+complexes à cause de la multiplicité des espèces déjà existantes.
+Or, si quelqu'une de ces nombreuses espèces se modifie et se
+perfectionne, d'autres doivent se perfectionner aussi dans la même
+proportion, sinon elles disparaîtraient fatalement. En outre,
+chaque forme nouvelle, dès qu'elle s'est beaucoup perfectionnée,
+peut se répandre dans une région ouverte et continue, et se trouve
+ainsi en concurrence avec beaucoup d'autres formes. Les grandes
+régions, bien qu'aujourd'hui continues, ont dû souvent, grâce à
+d'anciennes oscillations de niveau, exister antérieurement à un
+état fractionné, de telle sorte que les bons effets de l'isolement
+ont pu se produire aussi dans une certaine mesure. En résumé, je
+conclus que, bien que les petites régions isolées soient, sous
+quelques rapports, très favorables à la production de nouvelles
+espèces, les grandes régions doivent cependant favoriser des
+modifications plus rapides, et qu'en outre, ce qui est plus
+important, les nouvelles formes produites dans de grandes régions,
+ayant déjà remporté la victoire sur de nombreux concurrents, sont
+celles qui prennent l'extension la plus rapide et qui engendrent
+un plus grand nombre de variétés et d'espèces nouvelles Ce sont
+donc celles qui jouent le rôle le plus important dans l'histoire
+constamment changeante du monde organisé.
+
+Ce principe nous aide, peut-être, à comprendre quelques faits sur
+lesquels nous aurons à revenir dans notre chapitre sur la
+distribution géographique; par exemple, le fait que les
+productions du petit continent australien disparaissent
+actuellement devant celles du grand continent européo-asiatique.
+C'est pourquoi aussi les productions continentales se sont
+acclimatées partout et en si grand nombre dans les îles. Dans une
+petite île, la lutte pour l'existence a dû être moins ardente, et,
+par conséquent, les modifications et les extinctions moins
+importantes. Ceci nous explique pourquoi la flore de Madère, ainsi
+que le fait remarquer Oswald Heer, ressemble, dans une certaine
+mesure, à la flore éteinte de l'époque tertiaire en Europe. La
+totalité de la superficie de tous les bassins d'eau douce ne forme
+qu'une petite étendue en comparaison de celle des terres et des
+mers. En conséquence, la concurrence, chez les productions d'eau
+douce, a dû être moins vive que partout ailleurs; les nouvelles
+formes ont dû se produire plus lentement, les anciennes formes
+s'éteindre plus lentement aussi. Or, c'est dans l'eau douce que
+nous trouvons sept genres de poissons ganoïdes, restes d'un ordre
+autrefois prépondérant; c'est également dans l'eau douce que nous
+trouvons quelques-unes des formes les plus anormales que l'on
+connaisse dans le monde, l'Ornithorhynque et le Lépidosirène, par
+exemple, qui, comme certains animaux fossiles, constituent jusqu'à
+un certain point une transition entre des ordres aujourd'hui
+profondément séparés dans l'échelle de la nature. On pourrait
+appeler ces formes anormales de véritables fossiles vivants; si
+elles se sont conservées jusqu'à notre époque, c'est qu'elles ont
+habité une région isolée, et qu'elles ont été exposées à une
+concurrence moins variée et, par conséquent, moins vive.
+
+S'il me fallait résumer en quelques mots les conditions
+avantageuses ou non à la production de nouvelles espèces par la
+sélection naturelle, autant toutefois qu'un problème aussi
+complexe le permet, je serais disposé à conclure que, pour les
+productions terrestres, un grand continent, qui a subi de
+nombreuses oscillations de niveau, a dû être le plus favorable à
+la production de nombreux êtres organisés nouveaux, capables de se
+perpétuer pendant longtemps et de prendre une grande extension.
+Tant que la région a existé; sous forme de continent, les
+habitants ont dû être nombreux en espèces et en individus, et, par
+conséquent, soumis à une ardente concurrence. Quand, à la suite
+d'affaissements, ce continent s'est subdivisé en nombreuses
+grandes îles séparées, chacune de ces îles a dû encore contenir
+beaucoup d'individus de la même espèce, de telle sorte que les
+croisements ont dû cesser entre les variétés bientôt devenues
+propres à chaque île. Après des changements physiques de quelque
+nature que ce soit, toute immigration a dû cesser, de façon que
+les anciens habitants modifiés ont dû occuper toutes les places
+nouvelles dans l'économie naturelle de chaque île; enfin, le laps
+de temps écoulé a permis aux variétés, habitant chaque île, de se
+modifier complètement et de se perfectionner. Quand, à la suite de
+soulèvements, les îles se sont de nouveau transformées en un
+continent, une lutte fort vive a dû recommencer; les variétés les
+plus favorisées ou les plus perfectionnées ont pu alors s'étendre;
+les formes moins perfectionnées ont été exterminées, et le
+continent renouvelé a changé d'aspect au point de vue du nombre
+relatif de ses différents habitants. Là, enfin, s'ouvre un nouveau
+champ pour la sélection naturelle, qui tend à perfectionner encore
+plus les habitants et à produire de nouvelles espèces.
+
+J'admets complètement que la sélection naturelle agit d'ordinaire
+avec une extrême lenteur. Elle ne peut même agir que lorsqu'il y
+a, dans l'économie naturelle d'une région, des places vacantes,
+qui seraient mieux remplies si quelques-uns des habitants
+subissaient certaines modifications. Ces lacunes ne se produisent
+le plus souvent qu'à la suite de changements physiques, qui
+presque toujours s'accomplissent très lentement, et à condition
+que quelques obstacles s'opposent à l'immigration de formes mieux
+adaptées. Toutefois, à mesure que quelques-uns des anciens
+habitants se modifient, les rapports mutuels de presque tous les
+autres doivent changer. Cela seul suffit à créer des lacunes que
+peuvent remplir des formes mieux adaptées; mais c'est là une
+opération qui s'accomplit très lentement. Bien que tous les
+individus de la même espèce diffèrent quelque peu les uns des
+autres, il faut souvent beaucoup de temps avant qu'il se produise
+des variations avantageuses dans les différentes parties de
+l'organisation; en outre, le libre croisement retarde souvent
+beaucoup les résultats qu'on pourrait obtenir. On ne manquera pas
+de m'objecter que ces diverses causes sont plus que suffisantes
+pour neutraliser l'influence de la sélection naturelle. Je ne le
+crois pas. J'admets, toutefois, que la sélection naturelle n'agit
+que très lentement et seulement à de longs intervalles, et
+seulement aussi sur quelques habitants d'une même région. Je
+crois, en outre, que ces résultats lents et intermittents
+concordent bien avec ce que nous apprend la géologie sur le
+développement progressif des habitants du monde.
+
+Quelque lente pourtant que soit la marche de la sélection
+naturelle, si l'homme, avec ses moyens limités, peut réaliser tant
+de progrès en appliquant la sélection artificielle, je ne puis
+concevoir aucune limite à la somme des changements, de même qu'à
+la beauté et à la complexité des adaptations de tous les êtres
+organisés dans leurs rapports les uns avec les autres et avec les
+conditions physiques d'existence que peut, dans le cours successif
+des âges, réaliser le pouvoir sélectif de la nature.
+
+
+LA SÉLECTION NATURELLE AMÈNE CERTAINES EXTINCTIONS.
+
+Nous traiterons plus complètement ce sujet dans le chapitre
+relatif à la géologie. Il faut toutefois en dire ici quelques
+mots, parce qu'il se relie de très près à la sélection naturelle.
+La sélection naturelle agit uniquement au moyen de la conservation
+des variations utiles à certains égards, variations qui persistent
+en raison de cette utilité même. Grâce à la progression
+géométrique de la multiplication de tous les êtres organisés,
+chaque région contient déjà autant d'habitants qu'elle en peut
+nourrir; il en résulte que, à mesure que les formes favorisées
+augmentent en nombre, les formes moins favorisées diminuent et
+deviennent très rares. La géologie nous enseigne que la rareté est
+le précurseur de l'extinction. Il est facile de comprendre qu'une
+forme quelconque, n'ayant plus que quelques représentants, a de
+grandes chances pour disparaître complètement, soit en raison de
+changements considérables dans la nature des saisons, soit à cause
+de l'augmentation temporaire du nombre de ses ennemis. Nous
+pouvons, d'ailleurs, aller plus loin encore; en effet, nous
+pouvons affirmer que les formes les plus anciennes doivent
+disparaître à mesure que des formes nouvelles se produisent, à
+moins que nous n'admettions que le nombre des formes spécifiques
+augmente indéfiniment. Or, la géologie nous démontre clairement
+que le nombre des formes spécifiques n'a pas indéfiniment
+augmenté, et nous essayerons de démontrer tout à l'heure comment
+il se fait que le nombre des espèces n'est pas devenu infini sur
+le globe.
+
+Nous avons vu que les espèces qui comprennent le plus grand nombre
+d'individus ont le plus de chance de produire, dans un temps
+donné, des variations favorables. Les faits cités dans le second
+chapitre nous en fournissent la preuve, car ils démontrent que ce
+sont les espèces communes, étendues ou dominantes, comme nous les
+avons appelées, qui présentent le plus grand nombre de variétés.
+Il en résulte que les espèces rares se modifient ou se
+perfectionnent moins vite dans un temps donné; en conséquence,
+elles sont vaincues, dans la lutte pour l'existence, par les
+descendants modifiés ou perfectionnés des espèces plus communes.
+
+Je crois que ces différentes considérations nous conduisent à une
+conclusion inévitable: à mesure que de nouvelles espèces se
+forment dans le cours des temps, grâce à l'action de la sélection
+naturelle, d'autres espèces deviennent de plus en plus rares et
+finissent par s'éteindre. Celles qui souffrent le plus, sont
+naturellement celles qui se trouvent plus immédiatement en
+concurrence avec les espèces qui se modifient et qui se
+perfectionnent. Or, nous avons vu, dans le chapitre traitant de la
+lutte pour l'existence, que ce sont les formes les plus voisines -
+- les variétés de la même espèce et les espèces du même genre ou
+de genres voisins -- qui, en raison de leur structure, de leur
+constitution et de leurs habitudes analogues, luttent
+ordinairement le plus vigoureusement les unes avec les autres; en
+conséquence, chaque variété ou chaque espèce nouvelle, pendant
+qu'elle se forme, doit lutter ordinairement avec plus d'énergie
+avec ses parents les plus proches et tendre à les détruire. Nous
+pouvons remarquer, d'ailleurs, une même marche d'extermination
+chez nos productions domestiques, en raison de la sélection opérée
+par l'homme. On pourrait citer bien des exemples curieux pour
+prouver avec quelle rapidité de nouvelles races de bestiaux, de
+moutons et d'autres animaux, ou de nouvelles variétés de fleurs,
+prennent la place de races plus anciennes et moins perfectionnées.
+L'histoire nous apprend que, dans le Yorkshire, les anciens
+bestiaux noirs ont été remplacés par les bestiaux à longues
+cornes, et que ces derniers ont disparu devant les bestiaux à
+courtes cornes (je cite les expressions mêmes d'un écrivain
+agricole), comme s'ils avaient été emportés par la peste.
+
+
+DIVERGENCE DES CARACTÈRES.
+
+Le principe que je désigne par ce terme a une haute importance, et
+permet, je crois, d'expliquer plusieurs faits importants. En
+premier lieu, les variétés, alors même qu'elles sont fortement
+prononcées, et bien qu'elles aient, sous quelques rapports, les
+caractères d'espèces -- ce qui est prouvé par les difficultés que
+l'on éprouve, dans bien des cas, pour les classer -- diffèrent
+cependant beaucoup moins les unes des autres que ne le font les
+espèces vraies et distinctes. Néanmoins, je crois que les variétés
+sont des espèces en voie de formation, ou sont, comme je les ai
+appelées, des espèces naissantes. Comment donc se fait-il qu'une
+légère différence entre les variétés s'amplifie au point de
+devenir la grande différence que nous remarquons entre les
+espèces? La plupart des innombrables espèces qui existent dans la
+nature, et qui présentent des différences bien tranchées, nous
+prouvent que le fait est ordinaire; or, les variétés, souche
+supposées d'espèces futures bien définies, présentent des
+différences légères et à peine indiquées. Le hasard, pourrions-
+nous dire, pourrait faire qu'une variété différât, sous quelques
+rapports, de ses ascendants; les descendants de cette variété
+pourraient, à leur tour, différer de leurs ascendants sous les
+mêmes rapports, mais de façon plus marquée; cela, toutefois, ne
+suffirait pas à expliquer les grandes différences qui existent
+habituellement entre les espèces du même genre.
+
+Comme je le fais toujours, j'ai cherché chez nos productions
+domestiques l'explication de ce fait. Or, nous remarquons chez
+elles quelque chose d'analogue. On admettra, sans doute, que la
+production de races aussi différentes que le sont les bestiaux à
+courtes cornes et les bestiaux de Hereford, le cheval de course et
+le cheval de trait, les différentes races de pigeons, etc.,
+n'aurait jamais pu s'effectuer par la seule accumulation, due au
+hasard, de variations analogues pendant de nombreuses générations
+successives. En pratique, un amateur remarque, par exemple, un
+pigeon ayant un bec un peu plus court qu'il n'est usuel; un autre
+amateur remarque un pigeon ayant un bec long; en vertu de cet
+axiome que les amateurs n'admettent pas un type moyen, mais
+préfèrent les extrêmes, ils commencent tous deux (et c'est ce qui
+est arrivé pour les sous-races du pigeon Culbutant) à choisir et à
+faire reproduire des oiseaux ayant un bec de plus en plus long ou
+un bec de plus en plus court. Nous pouvons supposer encore que, à
+une antique période de l'histoire, les habitants d'une nation ou
+d'un district aient eu besoin de chevaux rapides, tandis que ceux
+d'un autre district avaient besoin de chevaux plus lourds et plus
+forts. Les premières différences ont dû certainement être très
+légères, mais, dans la suite des temps, en conséquence de la
+sélection continue de chevaux rapides dans un cas et de chevaux
+vigoureux dans l'autre, les différences ont dû s'accentuer, et on
+en est arrivé à la formation de deux sous-races. Enfin, après des
+siècles, ces deux sous-races se sont converties en deux races
+distinctes et fixes. À mesure que les différences s'accentuaient,
+les animaux inférieurs ayant des caractères intermédiaires, c'est-
+à-dire ceux qui n'étaient ni très rapides ni très forts, n'ont
+jamais dû être employés à la reproduction, et ont dû tendre ainsi
+à disparaître. Nous voyons donc ici, dans les productions de
+l'homme, l'action de ce qu'on peut appeler «le principe de la
+divergence»; en vertu de ce principe, des différences, à peine
+appréciables d'abord, augmentent continuellement, et les races
+tendent à s'écarter chaque jour davantage les unes des autres et
+de la souche commune.
+
+Mais comment, dira-t-on, un principe analogue peut-il s'appliquer
+dans la nature? Je crois qu'il peut s'appliquer et qu'il
+s'applique de la façon la plus efficace (mais je dois avouer qu'il
+m'a fallu longtemps pour comprendre comment), en raison de cette
+simple circonstance que, plus les descendants d'une espèce
+quelconque deviennent différents sous le rapport de la structure,
+de la constitution et des habitudes, plus ils sont à même de
+s'emparer de places nombreuses et très différentes dans l'économie
+de la nature, et par conséquent d'augmenter en nombre.
+
+Nous pouvons clairement discerner ce fait chez les animaux ayant
+des habitudes simples. Prenons, par exemple, un quadrupède
+carnivore et admettons que le nombre de ces animaux a atteint, il
+y a longtemps, le maximum de ce que peut nourrir un pays quel
+qu'il soit. Si la tendance naturelle de ce quadrupède à se
+multiplier continue à agir, et que les conditions actuelles du
+pays qu'il habite ne subissent aucune modification, il ne peut
+réussir à s'accroître en nombre qu'à condition que ses descendants
+variables s'emparent de places à présent occupées par d'autres
+animaux: les uns, par exemple, en devenant capables de se nourrir
+de nouvelles espèces de proies mortes ou vivantes; les autres, en
+habitant de nouvelles stations, en grimpant aux arbres, en
+devenant aquatiques; d'autres enfin, peut-être, en devenant moins
+carnivores. Plus les descendants de notre animal carnivore se
+modifient sous le rapport des habitudes et de la structure, plus
+ils peuvent occuper de places dans la nature. Ce qui s'applique à
+un animal s'applique à tous les autres et dans tous les temps, à
+une condition toutefois, c'est qu'il soit susceptible de
+variations, car autrement la sélection naturelle ne peut rien. Il
+en est de même pour les plantes. On a prouvé par l'expérience que,
+si on sème dans un carré de terrain une seule espèce de graminées,
+et dans un carré semblable plusieurs genres distincts de
+graminées, il lève dans ce second carré plus de plants, et on
+récolte un poids plus considérable d'herbages secs que dans le
+premier. Cette même loi s'applique aussi quand on sème, dans des
+espaces semblables, soit une seule variété de froment, soit
+plusieurs variétés mélangées. En conséquence, si une espèce
+quelconque de graminées varie et que l'on choisisse
+continuellement les variétés qui diffèrent l'une de l'autre de la
+même manière, bien qu'à un degré peu considérable, comme le font
+d'ailleurs les espèces distinctes et les genres de graminées, un
+plus grand nombre de plantes individuelles de cette espèce, y
+compris ses descendants modifiés, parviendraient à vivre sur un
+même terrain. Or, nous savons que chaque espèce et chaque variété
+de graminées répandent annuellement sur le sol des graines
+innombrables, et que chacune d'elles, pourrait-on dire, fait tous
+ses efforts pour augmenter en nombre. En conséquence, dans le
+cours de plusieurs milliers de générations, les variétés les plus
+distinctes d'une espèce quelconque de graminées auraient la
+meilleure chance de réussir, d'augmenter en nombre et de
+supplanter ainsi les variétés moins distinctes; or, les variétés,
+quand elles sont devenues très distinctes les unes des autres,
+prennent le rang d'espèces.
+
+Bien des circonstances naturelles nous démontrent la vérité du
+principe, qu'une grande diversité de structure peut maintenir la
+plus grande somme de vie. Nous remarquons toujours une grande
+diversité chez les habitants d'une région très petite, surtout si
+cette région est librement ouverte à l'immigration, où, par
+conséquent, la lutte entre individus doit être très vive. J'ai
+observé, par exemple, qu'un gazon, ayant une superficie de 3 pieds
+sur 4, placé, depuis bien des années, absolument dans les mêmes
+conditions, contenait 20 espèces de plantes appartenant à 18
+genres et à 8 ordres, ce qui prouve combien ces plantes
+différaient les unes des autres. Il en est de même pour les
+plantes et pour les insectes qui habitent des petits îlots
+uniformes, ou bien des petits étangs d'eau douce. Les fermiers ont
+trouvé qu'ils obtiennent de meilleures récoltes en établissant une
+rotation de plantes appartenant aux ordres les plus différents;
+or, la nature suit ce qu'on pourrait appeler une «rotation
+simultanée». La plupart des animaux et des plantes qui vivent tout
+auprès d'un petit terrain, quel qu'il soit, pourraient vivre sur
+ce terrain, en supposant toutefois que sa nature n'offrît aucune
+particularité extraordinaire; on pourrait même dire qu'ils font
+tous leurs efforts pour s'y porter, mais on voit que, quand la
+lutte devient très vive, les avantages résultant de la diversité
+de structure ainsi que des différences d'habitude et de
+constitution qui en sont la conséquence, font que les habitants
+qui se coudoient ainsi de plus près appartiennent en règle
+générale à ce que nous appelons des genres et des ordres
+différents.
+
+L'acclimatation des plantes dans les pays étrangers, amenée par
+l'intermédiaire de l'homme, fournit une nouvelle preuve du même
+principe. On devrait s'attendre à ce que toutes les plantes qui
+réussissent à s'acclimater dans un pays quelconque fussent
+ordinairement très voisines des plantes indigènes; ne pense-t-on
+pas ordinairement, en effet, que ces dernières ont été
+spécialement créées pour le pays qu'elles habitent et adaptées à
+ses conditions? On pourrait s'attendre aussi, peut-être, à ce que
+les plantes acclimatées appartinssent à quelques groupes plus
+spécialement adaptés à certaines stations de leur nouvelle patrie.
+Or, le cas est tout diffèrent, et Alphonse de Candolle a fait
+remarquer avec raison, dans son grand et admirable ouvrage, que
+les flores, par suite de l'acclimatation, s'augmentent beaucoup
+plus en nouveaux genres qu'en nouvelles espèces,
+proportionnellement au nombre des genres et des espèces indigènes.
+Pour en donner un seul exemple, dans la dernière édition du
+_Manuel de la flore de la partie septentrionale des États-Unis_
+par le docteur Asa Gray, l'auteur indique 260 plantes acclimatées,
+qui appartiennent à 162 genres. Ceci suffit à prouver que ces
+plantes acclimatées ont une nature très diverse. Elles diffèrent,
+en outre, dans une grande mesure, des plantes indigènes; car sur
+ces 162 genres acclimatés, il n'y en a pas moins de 100 qui ne
+sont pas indigènes aux États-Unis; une addition proportionnelle
+considérable a donc ainsi été faite aux genres qui habitent
+aujourd'hui ce pays.
+
+Si nous considérons la nature des plantes ou des animaux qui, dans
+un pays quelconque, ont lutté avec avantage avec les habitants
+indigènes et se sont ainsi acclimatés, nous pouvons nous faire
+quelque idée de la façon dont les habitants indigènes devraient se
+modifier pour l'emporter sur leurs compatriotes. Nous pouvons,
+tout au moins, en conclure que la diversité de structure, arrivée
+au point de constituer de nouvelles différences génériques, leur
+serait d'un grand profit.
+
+Les avantages de la diversité de structure chez les habitants
+d'une même région sont analogues, en un mot, à ceux que présente
+la division physiologique du travail dans les organes d'un même
+individu, sujet si admirablement élucidé par Milne-Edwards. Aucun
+physiologiste ne met en doute qu'un estomac fait pour digérer des
+matières végétales seules, ou des matières animales seules, tire
+de ces substances la plus grande somme de nourriture. De même,
+dans l'économie générale d'un pays quelconque, plus les animaux et
+les plantes offrent de diversités tranchées les appropriant à
+différents modes d'existence, plus le nombre des individus
+capables d'habiter ce pays est considérable. Un groupe d'animaux
+dont l'organisme présente peu de différences peut difficilement
+lutter avec un groupe dont les différences sont plus accusées. On
+pourrait douter, par exemple, que les marsupiaux australiens,
+divisés en groupes différant très peu les uns des autres, et qui
+représentent faiblement, comme M. Waterhouse et quelques autres
+l'ont fait remarquer, nos carnivores, nos ruminants et nos
+rongeurs, puissent lutter avec succès contre ces ordres si bien
+développés. Chez les mammifères australiens nous pouvons donc
+observer la diversification des espèces à un état incomplet de
+développement.
+
+
+EFFETS PROBABLES DE L'ACTION DE LA SÉLECTION NATURELLE, PAR SUITE
+DE LA DIVERGENCE DES CARACTÈRES ET DE L'EXTINCTION, SUR LES
+DESCENDANTS D'UN ANCÊTRE COMMUN.
+
+Après la discussion qui précède, quelque résumée qu'elle soit,
+nous pouvons conclure que les descendants modifiés d'une espèce
+quelconque réussissent d'autant mieux que leur structure est plus
+diversifiée et qu'ils peuvent ainsi s'emparer de places occupées
+par d'autres êtres. Examinons maintenant comment ces avantages
+résultant de la divergence des caractères tendent à agir, quand
+ils se combinent avec la sélection naturelle et l'extinction.
+
+Le diagramme ci-contre peut nous aider à comprendre ce sujet assez
+compliqué. Supposons que les lettres A à L représentent les
+espèces d'un genre riche dans le pays qu'il habite; supposons, en
+outre, que ces espèces se ressemblent, à des degrés inégaux, comme
+cela arrive ordinairement dans la nature; c'est ce qu'indiquent,
+dans le diagramme, les distances inégales qui séparent les
+lettres. J'ai dit un genre riche, parce que, comme nous l'avons vu
+dans le second chapitre, plus d'espèces varient en moyenne dans un
+genre riche que dans un genre pauvre, et que les espèces variables
+des genres riches présentent un plus grand nombre de variétés.
+Nous avons vu aussi que les espèces les plus communes et les plus
+répandues varient plus que les espèces rares dont l'habitat est
+restreint. Supposons que A représente une espèce variable commune
+très répandue, appartenant à un genre riche dans son propre pays.
+Les lignes ponctuées divergentes, de longueur inégale, partant de
+A, peuvent représenter ses descendants variables. On suppose que
+les variations sont très légères et de la nature la plus diverse;
+qu'elles ne paraissent pas toutes simultanément, mais souvent
+après de longs intervalles de temps, et qu'elles ne persistent pas
+non plus pendant des périodes égales. Les variations avantageuses
+seules persistent, ou, en d'autres termes, font l'objet de la
+sélection naturelle. C'est là que se manifeste l'importance du
+principe des avantages résultant de la divergence des caractères;
+car ce principe détermine ordinairement les variations les plus
+divergentes et les plus différentes (représentées par les lignes
+ponctuées extérieures), que la sélection naturelle fixe et
+accumule. Quand une ligne ponctuée atteint une des lignes
+horizontales et que le point de contact est indiqué par une lettre
+minuscule, accompagnée d'un chiffre, on suppose qu'il s'est
+accumulé une quantité suffisante de variations pour former une
+variété bien tranchée, c'est-à-dire telle qu'on croirait devoir
+l'indiquer dans un ouvrage sur la zoologie systématique.
+
+Les intervalles entre les lignes horizontales du diagramme peuvent
+représenter chacun mille générations ou plus. Supposons qu'après
+mille générations l'espèce A ait produit deux variétés bien
+tranchées, c'est-à-dire _a1_ et _m1_. Ces deux variétés se
+trouvent généralement encore placées dans des conditions analogues
+à celles qui ont déterminé des variations chez leurs ancêtres,
+d'autant que la variabilité est en elle-même héréditaire; en
+conséquence, elles tendent aussi à varier, et ordinairement de la
+même manière que leurs ancêtres. En outre, ces deux variétés,
+n'étant que des formes légèrement modifiées, tendent à hériter des
+avantages qui ont rendu leur prototype A plus nombreux que la
+plupart des autres habitants du même pays; elles participent aussi
+aux avantages plus généraux qui ont rendu le genre auquel
+appartiennent leurs ancêtres un genre riche dans son propre pays.
+Or, toutes ces circonstances sont favorables à la production de
+nouvelles variétés.
+
+Si donc ces deux variétés sont variables, leurs variations les
+plus divergentes persisteront ordinairement pendant les mille
+générations suivantes. Après cet intervalle, on peut supposer que
+la variété _a1_ a produit la variété _a2_, laquelle, grâce au
+principe de la divergence, diffère plus de A que ne le faisait la
+variété _a1_. On peut supposer aussi que la variété _m1_ a
+produit, au bout du même laps de temps, deux variétés: _m2_ et
+_s2_, différant, l'une de l'autre, et différant plus encore de
+leur souche commune A. Nous pourrions continuer à suivre ces
+variétés pas à pas pendant une période quelconque. Quelques
+variétés, après chaque série de mille générations, auront produit
+une seule variété, mais toujours plus modifiée; d'autres auront
+produit deux ou trois variétés; d'autres, enfin, n'en auront pas
+produit. Ainsi, les variétés, ou les descendants modifiés de la
+souche commune A, augmentent ordinairement en nombre en revêtant
+des caractères de plus en plus divergents. Le diagramme représente
+cette série jusqu'à la dix-millième génération, et, sous une forme
+condensée et simplifiée, jusqu'à la quatorze-millième.
+
+Je ne prétends pas dire, bien entendu, que cette série soit aussi
+régulière qu'elle l'est dans le diagramme, bien qu'elle ait été
+représentée de façon assez irrégulière; je ne prétends pas dire
+non plus que ces progrès soient incessants; il est beaucoup plus
+probable, au contraire, que chaque forme persiste sans changement
+pendant de longues périodes, puis qu'elle est de nouveau soumise à
+des modifications. Je ne prétends pas dire non plus que les
+variétés les plus divergentes persistent toujours; une forme
+moyenne peut persister pendant longtemps et peut, ou non, produire
+plus d'un descendant modifié. La sélection naturelle, en effet,
+agit toujours en raison des places vacantes, ou de celles qui ne
+sont pas parfaitement occupées par d'autres êtres, et cela
+implique des rapports infiniment complexes. Mais, en règle
+générale, plus les descendants d'une espèce quelconque se
+modifient sous le rapport de la conformation, plus ils ont de
+chances de s'emparer de places et plus leur descendance modifiée
+tend à augmenter. Dans notre diagramme, la ligne de descendance
+est interrompue à des intervalles réguliers par des lettres
+minuscules chiffrées; indiquant les formes successives qui sont
+devenues suffisamment distinctes pour qu'on les reconnaisse comme
+variétés; il va sans dire que ces points sont imaginaires et qu'on
+aurait pu les placer n'importe où, en laissant des intervalles
+assez longs pour permettre l'accumulation d'une somme considérable
+de variations divergentes.
+
+Comme tous les descendants modifiés d'une espèce commune et très
+répandue, appartenant à un genre riche tendent à participer aux
+avantages qui ont donné à leur ancêtre la prépondérance dans la
+lutte pour l'existence, ils se multiplient ordinairement en
+nombre, en même temps que leurs caractères deviennent plus
+divergents: ce fait est représenté dans le diagramme par les
+différentes branches divergentes partant de A. Les descendants
+modifiés des branches les plus récentes et les plus perfectionnées
+tendent à prendre la place des branches plus anciennes et moins
+perfectionnées, et par conséquent à les éliminer; les branches
+inférieures du diagramme, qui ne parviennent pas jusqu'aux lignes
+horizontales supérieures, indiquent ce fait. Dans quelques cas,
+sans doute, les modifications portent sur une seule ligne de
+descendance, et le nombre des descendants modifiés ne s'accroît
+pas, bien que la somme des modifications divergentes ait pu
+augmenter. Ce cas serait représenté dans le diagramme si toutes
+les lignes partant de A étaient enlevées, à l'exception de celles
+allant de _a1_ à _a10_. Le cheval de course anglais et le limier
+anglais ont évidemment divergé lentement de leur souche primitive
+de la façon que nous venons d'indiquer, sans qu'aucun d'eux ait
+produit des branches ou des races nouvelles.
+
+Supposons que, après dix mille générations, l'espèce A ait produit
+trois formes: _a10_, _f10_ et _m10_, qui, ayant divergé en
+caractères pendant les générations successives, en sont arrivées à
+différer largement, mais peut-être inégalement les unes des autres
+et de leur souche commune. Si nous supposons que la somme des
+changements entre chaque ligne horizontale du diagramme soit
+excessivement minime, ces trois formes ne seront encore que des
+variétés bien tranchées; mais nous n'avons qu'à supposer un plus
+grand nombre de générations, ou une modification un peu plus
+considérable à chaque degré, pour convertir ces trois formes en
+espèces douteuses; ou même en espèces bien définies. Le diagramme
+indique donc les degrés au moyen desquels les petites différences,
+séparant les variétés, s'accumulent au point de former les grandes
+différences séparant les espèces. En continuant la même marche un
+plus grand nombre de générations, ce qu'indique le diagramme sous
+une forme condensée et simplifiée, nous obtenons huit espèces;
+_a14_ à _m14_, descendant toutes de A. C'est ainsi, je crois, que
+les espèces se multiplient et que les genres se forment.
+
+Il est probable que, dans un genre riche, plus d'une espèce doit
+varier. J'ai supposé, dans le diagramme, qu'une seconde espèce,
+l'a produit, par une marche analogue, après dix mille générations,
+soit deux variétés bien tranchées, _w10_ et _z10_, soit deux
+espèces, selon la somme de changements que représentent les lignes
+horizontales. Après quatorze mille générations, on suppose que six
+nouvelles espèces, _n14_ à _z14_, ont été produites. Dans un genre
+quelconque; les espèces qui diffèrent déjà beaucoup les unes des
+autres tendent ordinairement à produire le plus grand nombre de
+descendants modifiés, car ce sont elles qui ont le plus de chances
+de s'emparer de places nouvelles et très différentes dans
+l'économie de la nature, nature. Aussi ai-je choisi dans le
+diagramme l'espèce extrême A et une autre espèce presque extrême
+I, comme celles qui ont beaucoup varié, et qui ont produit de
+nouvelles variétés et de nouvelles espèces. Les autres neuf
+espèces de notre genre primitif, indiquées par des lettres
+majuscules, peuvent continuer, pendant des périodes plus ou moins
+longues, à transmettre à leurs descendants leurs caractères non
+modifiés; ceci est indiqué dans le diagramme par les lignes
+ponctuées qui se prolongent plus ou moins loin.
+
+Mais, pendant la marche des modifications, représentées dans le
+diagramme, un autre de nos principes, celui de l'extinction, a dû
+jouer un rôle important. Comme, dans chaque pays bien pourvu
+d'habitants, la sélection naturelle agit nécessairement en donnant
+à une forme, qui fait l'objet de son action, quelques avantages
+sur d'autres formes dans la lutte pour l'existence, il se produit
+une tendance constante chez les descendants perfectionnés d'une
+espèce quelconque à supplanter et à exterminer, à chaque
+génération, leurs prédécesseurs et leur souche primitive. Il faut
+se rappeler, en effet, que la lutte la plus vive se produit
+ordinairement entre les formes qui sont les plus voisines les unes
+des autres, sous le rapport des habitudes, de la constitution et
+de la structure. En conséquence, toutes les formes intermédiaires
+entre la forme la plus ancienne et la forme la plus nouvelle,
+c'est-à-dire entre les formes plus ou moins perfectionnées de la
+même espèce, aussi bien que l'espèce souche elle-même, tendent
+ordinairement à s'éteindre. Il en est probablement de même pour
+beaucoup de lignes collatérales tout entières, vaincues par des
+formes plus récentes et plus perfectionnées. Si, cependant, le
+descendant modifié d'une espèce pénètre dans quelque région
+distincte, ou s'adapte rapidement à quelque région tout à fait
+nouvelle, il ne se trouve pas en concurrence avec le type primitif
+et tous deux peuvent continuer à exister.
+
+Si donc on suppose que notre diagramme représente une somme
+considérable de modifications, l'espèce A et toutes les premières
+variétés qu'elle a produites, auront été éliminées et remplacées
+par huit nouvelles espèces, _a14_ à _m14_; et l'espèce I par six
+nouvelles espèces, _n14_ à _z14_.
+
+Mais nous pouvons aller plus loin encore. Nous avons supposé que
+les espèces primitives du genre dont nous nous occupons se
+ressemblent les unes aux autres à des degrés inégaux; c'est là ce
+qui se présente souvent dans la nature. L'espèce A est donc plus
+voisine des espèces B, C, D que des autres espèces, et l'espèce I
+est plus voisine des espèces G, H, K, L que des premières. Nous
+avons supposé aussi que ces deux espèces, A et I, sont très
+communes et très répandues, de telle sorte qu'elles devaient, dans
+le principe, posséder quelques avantages sur la plupart des autres
+espèces appartenant au même genre. Les espèces représentatives, au
+nombre de quatorze à la quatorzième génération, ont probablement
+hérité de quelques-uns de ces avantages; elles se sont, en outre,
+modifiées, perfectionnées de diverses manières, à chaque
+génération successive, de façon à se mieux adapter aux nombreuses
+places vacantes dans l'économie naturelle du pays qu'elles
+habitent. Il est donc très probable qu'elles ont exterminé, pour
+les remplacer, non seulement les représentants non modifiés des
+souches mères A et I, mais aussi quelques-unes des espèces
+primitives les plus voisines de ces souches. En conséquence, il
+doit rester à la quatorzième génération très peu de descendants
+des espèces primitives. Nous pouvons supposer qu'une espèce
+seulement, l'espèce F, sur les deux espèces E et F, les moins
+voisines des deux espèces primitives A, I, a pu avoir des
+descendants jusqu'à cette dernière génération.
+
+Ainsi que l'indique notre diagramme, les onze espèces primitives
+sont désormais représentées par quinze espèces. En raison de la
+tendance divergente de la sélection naturelle, la somme de
+différence des caractères entre les espèces _a14_ et _z14_ doit
+être beaucoup plus considérable que la différence qui existait
+entre les individus les plus distincts des onze espèces
+primitives. Les nouvelles espèces, en outre, sont alliées les unes
+aux autres d'une manière toute différente. Sur les huit
+descendants de A, ceux indiqués par les lettres _a14_, _g14_ et
+_p14_ sont très voisins, parce que ce sont des branches récentes
+de _a10_; _b14_ et _f14_, ayant divergé à une période beaucoup
+plus ancienne de _a5_, sont, dans une certaine mesure, distincts
+de ces trois premières espèces; et enfin _o14_, _c14_ et _m14_
+sont très-voisins les uns des autres; mais, comme elles ont
+divergé de A au commencement même de cette série de modifications,
+ces espèces doivent être assez différentes des cinq autres, pour
+constituer sans doute un sous-genre ou un genre distinct.
+
+Les six descendants de I forment deux sous-genres ou deux genres
+distincts. Mais, comme, l'espèce primitive I différait beaucoup de
+A, car elle se trouvait presque à l'autre extrémité du genre
+primitif, les six espèces descendant de I, grâce à l'hérédité
+seule, doivent différer considérablement des huit espèces
+descendant de A; en outre, nous avons supposé que les deux groupes
+ont continué à diverger dans des directions différentes. Les
+espèces intermédiaires, et c'est là une considération fort
+importante, qui reliaient les espèces originelles A et I, se sont
+toutes éteintes, à l'exception de F, qui seul a laissé des
+descendants. En conséquence, les six nouvelles espèces descendant,
+de I, et les huit espèces descendant de A devront être classées
+comme des genres très distincts, ou même comme des sous-familles
+distinctes.
+
+C'est ainsi, je crois, que deux ou plusieurs genres descendent,
+par suite de modifications, de deux ou de plusieurs espèces d'un
+même genre. Ces deux ou plusieurs espèces souches descendent
+aussi, à leur tour, de quelque espèce d'un genre antérieur. Cela
+est indiqué, dans notre diagramme, par les lignes ponctuées
+placées au-dessous des lettres majuscules, lignes convergeant en
+groupe vers un seul point. Ce point représente une espèce,
+l'ancêtre supposé de nos sous-genres et de nos genres. Il est
+utile de s'arrêter un instant pour considérer le caractère de la
+nouvelle espèce F14, laquelle, avons-nous supposé, n'a plus
+beaucoup divergé, mais a conservé la forme de F, soit avec
+quelques légères modifications, soit sans aucun changement. Les
+affinités de cette espèce vis-à-vis des quatorze autres espèces
+nouvelles doivent être nécessairement très curieuses. Descendue
+d'une forme située à peu près à égale distance entre les espèces
+souches A et I, que nous supposons éteintes et inconnues, elle
+doit présenter, dans une certaine mesure, un caractère
+intermédiaire entre celui des deux groupes descendus de cette même
+espèce. Mais, comme le caractère de ces deux groupes s'est
+continuellement écarté du type souche, la nouvelle espèce F14 ne
+constitue pas un intermédiaire immédiat entre eux; elle constitue
+plutôt un intermédiaire entre les types des deux groupes. Or,
+chaque naturaliste peut se rappeler, sans doute, des cas
+analogues.
+
+Nous avons supposé, jusqu'à présent, que chaque ligne horizontale
+du diagramme représente mille générations; mais chacune d'elles
+pourrait représenter un million de générations, ou même davantage;
+chacune pourrait même représenter une des couches successives de
+la croûte terrestre, dans laquelle on trouve des fossiles. Nous
+aurons à revenir sur ce point, dans notre chapitre sur la
+géologie, et nous verrons alors, je crois, que le diagramme jette
+quelque lumière sur les affinités des êtres éteints. Ces êtres,
+bien qu'appartenant ordinairement aux mêmes ordres, aux mêmes
+familles ou aux mêmes genres que ceux qui existent aujourd'hui,
+présentent souvent cependant, dans une certaine mesure, des
+caractères intermédiaires entre les groupes actuels; nous pouvons
+le comprendre d'autant mieux que les espèces existantes vivaient à
+différentes époques reculées, alors que les lignes de descendance
+avaient moins divergé.
+
+Je ne vois aucune raison qui oblige à limiter à la formation des
+genres seuls la série de modifications que nous venons d'indiquer.
+Si nous supposons que, dans le diagramme, la somme des changements
+représentée par chaque groupe successif de lignes ponctuées
+divergentes est très grande, les formes _a14_ à _p14_, _b14_ et
+_f14_, _o14_ à _m14_ formeront trois genres bien distincts. Nous
+aurons aussi deux genres très distincts descendant de I et
+différant très considérablement des descendants de A. Ces deux
+groupes de genres formeront ainsi deux familles ou deux ordres
+distincts, selon le somme des modifications divergentes que l'on
+suppose représentée par le diagramme. Or, les deux nouvelles
+familles, ou les deux ordres nouveaux, descendent de deux espèces
+appartenant à un même genre primitif, et on peut supposer que ces
+espèces descendent de formes encore plus anciennes et plus
+inconnues.
+
+Nous avons vu que, dans chaque pays, ce sont les espèces
+appartenant aux genres les plus riches qui présentent le plus
+souvent des variétés ou des espèces naissantes. On aurait pu s'y
+attendre; en effet, la sélection naturelle agissant seulement sur
+les individus ou les formes qui, grâce à certaines qualités,
+l'emportent sur d'autres dans la lutte pour l'existence, elle
+exerce principalement son action sur ceux qui possèdent déjà
+certains avantages; or, l'étendue d'un groupe quelconque prouve
+que les espèces qui le composent ont hérité de quelques qualités
+possédées par un ancêtre commun. Aussi, la lutte pour la
+production de descendants nouveaux et modifiés s'établit
+principalement entre les groupes les plus riches qui essayent tous
+de se multiplier. Un groupe riche l'emporte lentement sur un autre
+groupe considérable, le réduit en nombre et diminue ainsi ses
+chances de variation et de perfectionnement. Dans un même groupe
+considérable, les sous-groupes les plus récents et les plus
+perfectionnés, augmentant sans cesse, s'emparant à à chaque
+instant de nouvelles places dans l'économie de la nature, tendent
+constamment aussi à supplanter et à détruire les sous-groupes les
+plus anciens et les moins perfectionnés Enfin, les groupes et les
+sous-groupes peu nombreux et vaincus finissent par disparaître.
+
+Si nous portons les yeux sur l'avenir, nous pouvons prédire que
+les groupes d'êtres organisés qui sont aujourd'hui riches et
+dominants, qui ne sont pas encore entamés, c'est-à-dire qui n'ont
+pas souffert encore la moindre extinction, doivent continuer à
+augmenter en nombre pendant de longues périodes. Mais quels
+groupes finiront par prévaloir? C'est là ce que personne ne peut
+prévoir, car nous savons que beaucoup de groupes, autrefois très
+développés, sont aujourd'hui éteints. Si l'on s'occupe d'un avenir
+encore plus éloigné, on peut prédire que, grâce à l'augmentation
+continue et régulière des plus grands groupes, une foule de petits
+groupes doivent disparaître complètement sans laisser de
+descendants modifiés, et qu'en conséquence, bien peu d'espèces
+vivant à une époque quelconque doivent avoir des descendants après
+un laps de temps considérable. J'aurai à revenir sur ce point dans
+le chapitre sur la classification; mais je puis ajouter que, selon
+notre théorie, fort peu d'espèces très anciennes doivent avoir des
+représentants à l'époque actuelle; or, comme tous les descendants
+de la même espèce forment une classe, il est facile de comprendre
+comment il se fait qu'il y ait si peu de classes dans chaque
+division principale du royaume animal et du royaume végétal. Bien
+que peu des espèces les plus anciennes aient laissé des
+descendants modifiés, cependant, à d'anciennes périodes
+géologiques, la terre a pu être presque aussi peuplée qu'elle
+l'est aujourd'hui d'espèces appartenant à beaucoup de genres, de
+familles, d'ordres et de classes.
+
+
+DU PROGRÈS POSSIBLE DE L'ORGANISATION.
+
+La sélection naturelle agit exclusivement au moyen de la
+conservation et de l'accumulation des variations qui sont utiles à
+chaque individu dans les conditions organiques et inorganiques où
+il peut se trouver placé à toutes les périodes de la vie. Chaque
+être, et c'est là le but final du progrès, tend à se perfectionner
+de plus en plus relativement à ces conditions. Ce perfectionnement
+conduit inévitablement au progrès graduel de l'organisation du
+plus grand nombre des êtres vivants dans le monde entier. Mais
+nous abordons ici un sujet fort compliqué, car les naturalistes
+n'ont pas encore défini, d'une façon satisfaisante pour tous, ce
+que l'on doit entendre par «un progrès de l'organisation». Pour
+les vertébrés, il s'agit clairement d'un progrès intellectuel et
+d'une conformation se rapprochant de celle de l'homme. On pourrait
+penser que la somme des changements qui se produisent dans les
+différentes parties et dans les différents organes, au moyen de
+développements successifs depuis l'embryon jusqu'à la maturité,
+suffit comme terme de comparaison; mais il y a des cas, certains
+crustacés parasites par exemple, chez lesquels plusieurs parties
+de la conformation deviennent moins parfaites, de telle sorte que
+l'animal adulte n'est certainement pas supérieur à la larve. Le
+criterium de von Baer semble le plus généralement applicable et le
+meilleur, c'est-à-dire l'étendue de la différenciation des parties
+du même être et la spécialisation de ces parties pour différentes
+fonctions, ce à quoi j'ajouterai: à l'étal adulte; ou, comme le
+dirait Milne-Edwards, le perfectionnement de la division du
+travail physiologique. Mais nous comprendrons bien vite quelle
+obscurité règne sur ce sujet, si nous étudions, par exemple, les
+poissons. En effet, certains naturalistes regardent comme les plus
+élevés dans l'échelle ceux qui, comme le requin, se rapprochent le
+plus des amphibies, tandis que d'autres naturalistes considèrent
+comme les plus élevés les poissons osseux ou téléostéens, parce
+qu'ils sont plus réellement pisciformes et diffèrent le plus des
+autres classes des vertébrés. L'obscurité du sujet nous frappe
+plus encore si nous étudions les plantes, pour lesquelles, bien
+entendu, le criterium de l'intelligence n'existe pas; en effet,
+quelques botanistes rangent parmi les plantes les plus élevées
+celles qui présentent sur chaque fleur, à l'état complet de
+développement, tous les organes, tels que: sépales, pétales,
+étamines et pistils, tandis que d'autres botanistes, avec plus de
+raison probablement, accordent le premier rang aux plantes dont
+les divers organes sont très modifiés et en nombre réduit.
+
+Si nous adoptons, comme criterium d'une haute organisation, la
+somme de différenciations et de spécialisations des divers organes
+chez chaque individu adulte, ce qui comprend le perfectionnement
+intellectuel du cerveau, la sélection naturelle conduit clairement
+à ce but. Tous les physiologistes, en effet, admettent que la
+spécialisation des organes est un avantage pour l'individu, en ce
+sens que, dans cet état, les organes accomplissent mieux leurs
+fonctions; en conséquence, l'accumulation des variations tendant à
+la spécialisation, cette accumulation entre dans le ressort de la
+sélection naturelle. D'un autre côté, si l'on se rappelle que tous
+les êtres organisés tendent à se multiplier rapidement et à
+s'emparer de toutes les places inoccupées, ou moins bien occupées
+dans l'économie de la nature, il est facile de comprendre qu'il
+est très possible que la sélection naturelle prépare graduellement
+un individu pour une situation dans laquelle plusieurs organes lui
+seraient superflus ou inutiles; dans ce cas, il y aurait une
+rétrogradation réelle dans l'échelle de l'organisation. Nous
+discuterons avec plus de profit, dans le chapitre sur la
+succession géologique, la question de savoir si, en règle
+générale, l'organisation a fait des progrès certains depuis les
+périodes géologiques les plus reculées jusqu'à nos jours.
+
+Mais pourra-t-on dire, si tous les êtres organisés tendent ainsi à
+s'élever dans l'échelle, comment se fait-il qu'une foule de formes
+inférieures existent encore dans le monde? Comment se fait-il
+qu'il y ait, dans chaque grande classe, des formes beaucoup plus
+développées que certaines autres? Pourquoi les formes les plus
+perfectionnées n'ont-elles pas partout supplanté et exterminé les
+formes inférieures? Lamarck, qui croyait à une tendance innée et
+fatale de tous les êtres organisés vers la perfection, semble
+avoir si bien pressenti cette difficulté qu'il a été conduit à
+supposer que des formes simples et nouvelles sont constamment
+produites par la génération spontanée. La science n'a pas encore
+prouvé le bien fondé de cette doctrine, quoi qu'elle puisse,
+d'ailleurs, nous révéler dans l'avenir. D'après notre théorie,
+l'existence persistante des organismes inférieurs n'offre aucune
+difficulté; en effet, la sélection naturelle, ou la persistance du
+plus apte, ne comporte pas nécessairement un développement
+progressif, elle s'empare seulement des variations qui se
+présentent et qui sont utiles à chaque individu dans les rapports
+complexes de son existence. Et, pourrait-on dire, quel avantage y
+aurait-il, autant que nous pouvons en juger, pour un animalcule
+infusoire, pour un ver intestinal, ou même pour un ver de terre, à
+acquérir une organisation supérieure? Si cet avantage n'existe
+pas, la sélection naturelle n'améliore que fort peu ces formes, et
+elle les laisse, pendant des périodes infinies, dans leurs
+conditions inférieures actuelles. Or, la géologie nous enseigne
+que quelques formes très inférieures, comme les infusoires et les
+rhizopodes, ont conservé leur état actuel depuis une période
+immense. Mais il serait bien téméraire de supposer que la plupart
+des nombreuses formes inférieures existant aujourd'hui n'ont fait
+aucun progrès depuis l'apparition de la vie sur la terre; en
+effet, tous les naturalistes qui ont disséqué quelques-uns de ces
+êtres, qu'on est d'accord pour placer au plus bas de l'échelle,
+doivent avoir été frappés de leur organisation si étonnante et si
+belle.
+
+Les mêmes remarques peuvent s'appliquer aussi, si nous examinons
+les mêmes degrés d'organisation, dans chacun des grands groupes;
+par exemple, la coexistence des mammifères et des poissons chez
+les vertébrés, celle de l'homme et de l'ornithorhynque chez les
+mammifères, celle du requin et du branchiostome (_Amphioxus_) chez
+les poissons. Ce dernier poisson, par l'extrême simplicité de sa
+conformation, se rapproche beaucoup des invertébrés. Mais les
+mammifères et les poissons n'entrent guère en lutte les uns avec
+les autres; les progrès de la classe entière des mammifères, ou de
+certains individus de cette classe, en admettant même que ces
+progrès les conduisent à la perfection, ne les amèneraient pas à
+prendre la place des poissons. Les physiologistes croient que,
+pour acquérir toute l'activité dont il est susceptible, le cerveau
+doit être baigné de sang chaud, ce qui exige une respiration
+aérienne. Les mammifères à sang chaud se trouvent donc placés dans
+une position fort désavantageuse quand ils habitent l'eau; en
+effet, ils sont obligés de remonter continuellement à la surface
+pour respirer. Chez les poissons, les membres de la famille du
+requin ne tendent pas à supplanter le branchiostome, car ce
+dernier, d'après Fritz Muller, a pour seul compagnon et pour seul
+concurrent, sur les côtes sablonneuses et stériles du Brésil
+méridional, un annélide anormal. Les trois ordres inférieurs de
+mammifères, c'est-à-dire les marsupiaux, les édentés et les
+rongeurs, habitent, dans l'Amérique méridionale, la même région
+que de nombreuses espèces de singes, et, probablement, ils
+s'inquiètent fort peu les uns des autres. Bien que l'organisation
+ait pu, en somme, progresser, et qu'elle progresse encore dans le
+monde entier, il y aura cependant toujours bien des degrés de
+perfection; en effet, le perfectionnement de certaines classes
+entières, ou de certains individus de chaque classe, ne conduit
+pas nécessairement à l'extinction des groupes avec lesquels ils ne
+se trouvent pas en concurrence active. Dans quelques cas, comme
+nous le verrons bientôt, les organismes inférieurs paraissent
+avoir persisté jusqu'à l'époque actuelle, parce qu'ils habitent
+des régions restreintes et fermées, où ils ont été soumis à une
+concurrence moins active, et où leur petit nombre a retardé la
+production de variations favorables.
+
+Enfin, je crois que beaucoup d'organismes inférieurs existent
+encore dans le monde en raison de causes diverses. Dans quelques
+cas, des variations, ou des différences individuelles d'une nature
+avantageuse, ne se sont jamais présentées, et, par conséquent, la
+sélection naturelle n'a pu ni agir ni les accumuler. Dans aucun
+cas probablement il ne s'est pas écoulé assez de temps pour
+permettre tout le développement possible. Dans quelques cas il
+doit y avoir eu ce que nous devons désigner sous le nom de
+_rétrogradation d'organisation_. Mais la cause principale réside
+dans ce fait que, étant données de très simples conditions
+d'existence, une haute organisation serait inutile, peut-être même
+désavantageuse, en ce qu'étant d'une nature plus délicate, elle se
+dérangerait plus facilement, et serait aussi plus facilement
+détruite.
+
+On s'est demandé comment lors de la première apparition de la vie,
+alors que tous les êtres organisés, pouvons-nous croire,
+présentaient la conformation la plus simple, les premiers degrés
+du progrès ou de la différenciation des parties ont pu se
+produire. M. Herbert Spencer répondrait probablement que, dès
+qu'un organisme unicellulaire simple est devenu, par la croissance
+ou par la division, un composé de plusieurs cellules, ou qu'il
+s'est fixé à quelques surfaces d'appui, la loi qu'il a établie est
+entrée en action, et il exprime ainsi cette loi: «Les unités
+homologues de toute force se différencient à mesure que leurs
+rapports avec les forces incidentes sont différents.» Mais, comme
+nous ne connaissons aucun fait qui puisse nous servir de point de
+comparaison, toute spéculation sur ce sujet serait presque
+inutile. C'est toutefois une erreur de supposer qu'il n'y a pas eu
+lutte pour l'existence, et, par conséquent, pas de sélection
+naturelle, jusqu'à ce que beaucoup de formes se soient produites;
+il peut se produire des variations avantageuses dans une seule
+espèce, habitant une station isolée, et toute la masse des
+individus peut aussi, en conséquence, se modifier, et deux formes
+distinctes se produire. Mais, comme je l'ai fait remarquer à la
+fin de l'introduction, personne ne doit s'étonner de ce qu'il
+reste encore tant de points inexpliqués sur l'origine des espèces,
+si l'on réfléchit à la profonde ignorance dans laquelle nous
+sommes sur les rapports mutuels des habitants du monde à notre
+époque, et bien plus encore pendant les périodes écoulées.
+
+
+CONVERGENCE DES CARACTÈRES.
+
+M. H.-C. Watson pense que j'ai attribué trop d'importance à la
+divergence des caractères (dont il paraît, d'ailleurs, admettre
+l'importance) et que ce qu'on peut appeler leur _convergence_ a dû
+également jouer un rôle. Si deux espèces, appartenant à deux
+genres distincts, quoique voisins, ont toutes deux produit un
+grand nombre de formes nouvelles et divergentes, il est concevable
+que ces formes puissent assez se rapprocher les unes des autres
+pour qu'on doive placer toutes les classes dans le même genre; en
+conséquence, les descendants de deux genres distincts
+convergeraient en un seul. Mais, dans la plupart des cas, il
+serait bien téméraire d'attribuer à la convergence une analogie
+étroite et générale de conformation chez les descendants modifiés
+de formes très distinctes. Les forces moléculaires déterminent
+seules la forme d'un cristal; il n'est donc pas surprenant que des
+substances différentes puissent parfois revêtir la même forme.
+Mais nous devons nous souvenir que, chez les êtres organisés, la
+forme de chacun d'eux dépend d'une infinité de rapports complexes,
+à savoir: les variations qui se sont manifestées, dues à des
+causes trop inexplicables pour qu'on puisse les analyser, -- la
+nature des variations qui ont persisté ou qui ont fait l'objet de
+la sélection naturelle, lesquelles dépendent des conditions
+physiques ambiantes, et, dans une plus grande mesure encore, des
+organismes environnants avec lesquels chaque individu est entré en
+concurrence, -- et, enfin, l'hérédité (élément fluctuant en soi)
+d'innombrables ancêtres dont les formes ont été déterminées par
+des rapports également complexes. Il serait incroyable que les
+descendants de deux organismes qui, dans l'origine, différaient
+d'une façon prononcée, aient jamais convergé ensuite d'assez près
+pour que leur organisation totale s'approche de l'identité. Si
+cela était, nous retrouverions la même forme, indépendamment de
+toute connexion génésique, dans des formations géologiques très
+séparées; or, l'étude des faits observés s'oppose à une semblable
+conséquence.
+
+M. Watson objecte aussi que l'action continue de la sélection
+naturelle, accompagnée de la divergence des caractères, tendrait à
+la production d'un nombre infini de formes spécifiques. Il semble
+probable, en ce qui concerne tout au moins les conditions
+physiques, qu'un nombre suffisant d'espèces s'adapterait bientôt à
+toutes les différences de chaleur, d'humidité, etc., quelque
+considérables que soient ces différences; mais j'admets
+complètement que les rapports réciproques des êtres organisés sont
+plus importants. Or, à mesure que le nombre des espèces s'accroît
+dans un pays quelconque, les conditions organiques de la vie
+doivent devenir de plus en plus complexes. En conséquence, il ne
+semble y avoir, à première vue, aucune limite à la quantité des
+différences avantageuses de structure et, par conséquent aussi, au
+nombre des espèces qui pourraient être produites. Nous ne savons
+même pas si les régions les plus riches possèdent leur maximum de
+formes spécifiques: au cap de Bonne-Espérance et en Australie, où
+vivent déjà un nombre si étonnant d'espèces, beaucoup de plantes
+européennes se sont acclimatées. Mais la géologie nous démontre
+que, depuis une époque fort ancienne de la période tertiaire, le
+nombre des espèces de coquillages et, depuis le milieu de cette
+même période, le nombre des espèces de mammifères n'ont pas
+beaucoup augmenté, en admettant même qu'ils aient augmenté un peu.
+Quel est donc le frein qui s'oppose à une augmentation indéfinie
+du nombre des espèces? La quantité des individus (je n'entends pas
+dire le nombre des formes spécifiques) pouvant vivre dans une
+région doit avoir une limite, car cette quantité dépend en grande
+mesure des conditions extérieures; par conséquent, si beaucoup
+d'espèces habitent une même région, chacune de ces espèces,
+presque toutes certainement, ne doivent être représentées que par
+un petit nombre d'individus; en outre, ces espèces sont sujettes à
+disparaître en raison de changements accidentels survenus dans la
+nature des saisons, ou dans le nombre de leurs ennemis. Dans de
+semblables cas, l'extermination est rapide, alors qu'au contraire
+la production de nouvelles espèces est toujours fort lente.
+Supposons, comme cas extrême, qu'il y ait en Angleterre autant
+d'espèces que d'individus: le premier hiver rigoureux, ou un été
+très sec, causerait l'extermination de milliers d'espèces. Les
+espèces rares, et chaque espèce deviendrait rare si le nombre des
+espèces d'un pays s'accroissait indéfiniment, présentent, nous
+avons expliqué en vertu de quel principe, peu de variations
+avantageuses dans un temps donné; en conséquence, la production de
+nouvelles formes spécifiques serait considérablement retardée.
+Quand une espèce devient rare, les croisements consanguins
+contribuent à hâter son extinction; quelques auteurs ont pensé
+qu'il fallait, en grande partie, attribuer à ce fait la
+disparition de l'aurochs en Lithuanie, du cerf en Corse et de
+l'ours en Norvège, etc. Enfin, et je suis disposé à croire que
+c'est là l'élément le plus important, une espèce dominante, ayant
+déjà vaincu plusieurs concurrents dans son propre habitat, tend à
+s'étendre et à en supplanter beaucoup d'autres. Alphonse de
+Candolle a démontré que les espèces qui se répandent beaucoup
+tendeur ordinairement à se répandre de plus en plus; en
+conséquence, ces espèces tendent à supplanter et à exterminer
+plusieurs espèces dans plusieurs régions et à arrêter ainsi
+l'augmentation désordonnée des formes spécifiques sur le globe. Le
+docteur Hooker a démontré récemment qu'à l'extrémité sud-est de
+l'Australie, qui paraît avoir été envahie par de nombreux
+individus venant de différentes parties du globe, les différentes
+espèces australiennes indigènes ont considérablement diminué en
+nombre. Je ne prétends pas déterminer quel poids il convient
+d'attacher à ces diverses considérations; mais ces différentes
+causes réunies doivent limiter dans chaque pays la tendance à un
+accroissement indéfini du nombre des formes spécifiques.
+
+
+RÉSUMÉ DU CHAPITRE.
+
+Si, au milieu des conditions changeantes de l'existence, les êtres
+organisés présentent des différences individuelles dans presque
+toutes les parties de leur structure, et ce point n'est pas
+contestable; s'il se produit, entre les espèces, en raison de la
+progression géométrique de l'augmentation des individus, une lutte
+sérieuse pour l'existence à un certain âge, à une certaine saison,
+ou pendant une période quelconque de leur vie, et ce point n'est
+certainement pas contestable; alors, en tenant compte de l'infinie
+complexité des rapports mutuels de tous les êtres organisés et de
+leurs rapports avec les conditions de leur existence, ce qui cause
+une diversité infinie et avantageuse des structures, des
+constitutions et des habitudes, il serait très extraordinaire
+qu'il ne se soit jamais produit des variations utiles à la
+prospérité de chaque individu, de la même façon qu'il s'est
+produit tant de variations utiles à l'homme. Mais, si des
+variations utiles à un être organisé quelconque se présentent
+quelquefois, assurément les individus qui en sont l'objet ont la
+meilleure chance de l'emporter dans la lutte pour l'existence;
+puis, en vertu du principe si puissant de l'hérédité, ces
+individus tendent à laisser des descendants ayant le même
+caractère qu'eux. J'ai donné le nom de _sélection naturelle_ à ce
+principe de conservation ou de persistance du plus apte. Ce
+principe conduit au perfectionnement de chaque créature,
+relativement aux conditions organiques et inorganiques de son
+existence; et, en conséquence, dans la plupart des cas, à ce que
+l'on peut regarder comme un progrès de l'organisation. Néanmoins,
+les formes simples et inférieures persistent longtemps
+lorsqu'elles sont bien adaptées aux conditions peu complexes de
+leur existence.
+
+En vertu du principe de l'hérédité des caractères aux âges
+correspondants, la sélection naturelle peut agir sur l'oeuf, sur
+la graine ou sur le jeune individu, et les modifier aussi
+facilement qu'elle peut modifier l'adulte. Chez un grand nombre
+d'animaux, la sélection sexuelle vient en aide à la sélection
+ordinaire, en assurant aux mâles les plus vigoureux et les mieux
+adaptés le plus grand nombre de descendants. La sélection sexuelle
+développe aussi chez les mâles des caractères qui leur sont utiles
+dans leurs rivalités ou dans leurs luttes avec d'autres mâles,
+caractères qui peuvent se transmettre à un sexe seul ou aux deux
+sexes, suivant la forme d'hérédité prédominante chez l'espèce.
+
+La sélection naturelle a-t-elle réellement joué ce rôle? a-t-elle
+réellement adapté les formes diverses de la vie à leurs conditions
+et à leurs stations différentes? C'est en pesant les faits exposés
+dans les chapitres suivants que nous pourrons en juger. Mais nous
+avons déjà vu comment la sélection naturelle détermine
+l'extinction; or, l'histoire et la géologie nous démontrent
+clairement quel rôle l'extinction a joué dans l'histoire
+zoologique du monde. La sélection naturelle conduit aussi à la
+divergence des caractères; car, plus les êtres organisés diffèrent
+les uns les autres sous le rapport de la structure, des habitudes
+et de la constitution, plus la même région peut en nourrir un
+grand nombre; nous en avons eu la preuve en étudiant les habitants
+d'une petite région et les productions acclimatées. Par
+conséquent, pendant la modification des descendants d'une espèce
+quelconque, pendant la lutte incessante de toutes les espèces pour
+s'accroître en nombre, plus ces descendants deviennent différents,
+plus ils ont de chances de réussir dans la lutte pour l'existence.
+Aussi, les petites différences qui distinguent les variétés d'une
+même espèce tendent régulièrement à s'accroître jusqu'à ce
+qu'elles deviennent égales aux grandes différences qui existent
+entre les espèces d'un même genre, ou même entre des genres
+distincts.
+
+Nous avons vu que ce sont les espèces communes très répandues et
+ayant un habitat considérable, et qui, en outre, appartiennent aux
+genres les plus riches de chaque classe, qui varient le plus, et
+que ces espèces tendent à transmettre à leurs descendants modifiés
+cette supériorité qui leur assure aujourd'hui la domination dans
+leur propre pays. La sélection naturelle, comme nous venons de le
+faire remarquer, conduit à la divergence des caractères et à
+l'extinction complète des formes intermédiaires et moins
+perfectionnées. En partant de ces principes, en peut expliquer la
+nature des affinités et les distinctions ordinairement bien
+définies qui existent entre les innombrables êtres organisés de
+chaque classe à la surface du globe. Un fait véritablement
+étonnant et que nous méconnaissons trop, parce que nous sommes
+peut-être trop familiarisés avec lui, c'est que tous les animaux
+et toutes les plantes, tant dans le temps que dans l'espace, se
+trouvent réunis par groupes subordonnés à d'autres groupes d'une
+même manière que nous remarquons partout, c'est-à-dire que les
+variétés d'une même espèce les plus voisines les unes des autres,
+et que les espèces d'un même genre moins étroitement et plus
+inégalement alliées, forment des sections et des sous-genres; que
+les espèces de genres distincts encore beaucoup moins proches et,
+enfin, que les genres plus ou moins semblables forment des sous-
+familles, des familles, des ordres, des sous-classes et des
+classes. Les divers groupes subordonnés d'une classe quelconque ne
+peuvent pas être rangés sur une seule ligne, mais semblent se
+grouper autour de certains points, ceux-là autour d'autres, et
+ainsi de suite en cercles presque infinis. Si les espèces avaient
+été créées indépendamment les unes des autres, on n'aurait pu
+expliquer cette sorte de classification; elle s'explique
+facilement, au contraire, par l'hérédité et par l'action complexe
+de la sélection naturelle, produisant l'extinction et la
+divergence des caractères, ainsi que le démontre notre diagramme.
+
+On a quelquefois représenté sous la figure d'un grand arbre les
+affinités de tous les êtres de la même classe, et je crois que
+cette image est très juste sous bien des rapports. Les rameaux et
+les bourgeons représentent les espèces existantes; les branches
+produites pendant les années précédentes représentent la longue
+succession des espèces éteintes. À chaque période de croissance,
+tous les rameaux essayent de pousser des branches de toutes parts,
+de dépasser et de tuer les rameaux et les branches environnantes,
+de la même façon que les espèces et les groupes d'espèces ont,
+dans tous les temps, vaincu d'autres espèces dans la grande lutte
+pour l'existence. Les bifurcations du tronc, divisées en grosses
+branches, et celles-ci en branches moins grosses et plus
+nombreuses, n'étaient autrefois, alors que l'arbre était jeune,
+que des petits rameaux bourgeonnants; or, cette relation entre les
+anciens bourgeons et les nouveaux au moyen des branches ramifiées
+représente bien la classification de toutes les espèces éteintes
+et vivantes en groupes subordonnés à d'autres groupes. Sur les
+nombreux rameaux qui prospéraient alors que l'arbre n'était qu'un
+arbrisseau, deux ou trois seulement, transformés aujourd'hui en
+grosses branches, ont survécu et portent les ramifications
+subséquentes; de même; sur les nombreuses espèces qui vivaient
+pendant les périodes géologiques écoulées depuis si longtemps,
+bien peu ont laissé des descendants vivants et modifiés. Dès la
+première croissance de l'arbre, plus d'une branche a dû périr et
+tomber; or, ces branches tombées de grosseur différente peuvent
+représenter les ordres, les familles et les genres tout entiers,
+qui n'ont plus de représentants vivants, et que nous ne
+connaissons qu'à l'état fossile. De même que nous voyons çà et là
+sur l'arbre une branche mince, égarée, qui a surgi de quelque
+bifurcation inférieure, et qui, par suite d'heureuses
+circonstances, est encore vivante, et atteint le sommet de
+l'arbre, de même nous rencontrons accidentellement quelque animal,
+comme l'ornithorhynque ou le lépidosirène, qui, par ses affinités,
+rattache, sous quelques rapports, deux grands embranchements de
+l'organisation, et qui doit probablement à une situation isolée
+d'avoir échappé à une concurrence fatale. De même que les
+bourgeons produisent de nouveaux bourgeons, et que ceux-ci, s'ils
+sont vigoureux, forment des branches qui éliminent de tous côtés
+les branches plus faibles, de même je crois que la génération en a
+agi de la même façon pour le grand arbre de la vie, dont les
+branches mortes et brisées sont enfouies dans les couches de
+l'écorce terrestre, pendant que ses magnifiques ramifications,
+toujours vivantes, et sans cesse renouvelées, en couvrant la
+surface.
+
+
+CHAPITRE V.
+DES LOIS DE LA VARIATION.
+
+_Effets du changement des conditions. -- Usage et non-usage des
+parties combinées avec la sélection naturelle; organes du vol et
+de la vue. -- Acclimatation. -- Variations corrélatives. --
+Compensation et économie de croissance. -- Fausses corrélations. -
+- Les organismes inférieurs multiples et rudimentaires sont
+variables. -- Les parties développées de façon extraordinaire sont
+très variables; les caractères spécifiques sont plus variables que
+les caractères génériques; les caractères sexuels secondaires sont
+très variables. -- Les espèces du même genre varient d'une manière
+analogue. -- Retour à des caractères depuis longtemps perdus. --
+Résumé._
+
+J'ai, jusqu'à présent, parlé des variations -- si communes et si
+diverses chez les êtres organisés réduits à l'état de domesticité,
+et, à un degré moindre, chez ceux qui se trouvent à l'état sauvage
+-- comme si elles étaient dues au hasard. C'est là, sans
+contredit, une expression bien incorrecte; peut-être, cependant,
+a-t-elle un avantage en ce qu'elle sert à démontrer notre
+ignorance absolue sur les causes de chaque variation particulière.
+Quelques savants croient qu'une des fonctions du système
+reproducteur consiste autant à produire des différences
+individuelles, ou des petites déviations de structure, qu'à rendre
+les descendants semblables à leurs parents. Mais le fait que les
+variations et les monstruosités se présentent beaucoup plus
+souvent à l'état domestique qu'à l'état de nature, le fait que les
+espèces ayant un habitat très étendu sont plus variables que
+celles ayant un habitat restreint, nous autorisent à conclure que
+la variabilité doit avoir ordinairement quelque rapport avec les
+conditions d'existence auxquelles chaque espèce a été soumise
+pendant plusieurs générations successives. J'ai essayé de
+démontrer, dans le premier chapitre, que les changements des
+conditions agissent de deux façons: directement, sur
+l'organisation entière, ou sur certaines parties seulement de
+l'organisme; indirectement, au moyen du système reproducteur. En
+tout cas, il y a deux facteurs: la nature de l'organisme, qui est
+de beaucoup le plus important des deux, et la nature des
+conditions ambiantes. L'action directe du changement des
+conditions conduit à des résultats définis ou indéfinis. Dans ce
+dernier cas, l'organisme semble devenir plastique, et nous nous
+trouvons en présence d'une grande variabilité flottante. Dans le
+premier cas, la nature de l'organisme est telle qu'elle cède
+facilement, quand on la soumet à de certaines conditions et tous,
+ou presque tous les individus, se modifient de la même manière.
+
+Il est très difficile de déterminer jusqu'à quel point le
+changement des conditions, tel, par exemple, que le changement de
+climat, d'alimentation, etc., agit d'une façon définie. Il y a
+raison de croire que, dans le cours du temps, les effets de ces
+changements sont plus considérables qu'on ne peut l'établir par la
+preuve directe. Toutefois, nous pouvons conclure, sans craindre de
+nous tromper, qu'on ne peut attribuer uniquement à une cause
+agissante semblable les adaptations de structure, si nombreuses et
+si complexes, que nous observons dans la nature entre les
+différents êtres organisés. Dans les cas suivants, les conditions
+ambiantes semblent avoir produit un léger effet défini: E. Forbes
+affirme que les coquillages, à l'extrémité méridionale de leur
+habitat, revêtent, quand ils vivent dans des eaux peu profondes,
+des couleurs beaucoup plus brillantes que les coquillages de la
+même espèce, qui vivent plus au nord et à une plus grande
+profondeur; mais cette loi ne s'applique certainement pas
+toujours. M. Gould a observé que les oiseaux de la même espèce
+sont plus brillamment colorés, quand ils vivent dans un pays où le
+ciel est toujours pur, que lorsqu'ils habitent près des côtes ou
+sur des îles; Wollaston assure que la résidence près des bords de
+la mer affecte la couleur des insectes. Moquin-Tandon donne une
+liste de plantes dont les feuilles deviennent charnues,
+lorsqu'elles croissent près des bords de la mer, bien que cela ne
+se produise pas dans toute autre situation. Ces organismes,
+légèrement variables, sont intéressants, en ce sens qu'ils
+présentent des caractères analogues à ceux que possèdent les
+espèces exposées à des conditions semblables.
+
+Quand une variation constitue un avantage si petit qu'il soit pour
+un être quelconque, on ne saurait dire quelle part il convient
+d'attribuer à l'action accumulatrice de la sélection naturelle, et
+quelle part il convient d'attribuer à l'action définie des
+conditions d'existence. Ainsi, tous les fourreurs savent fort bien
+que les animaux de la même espèce ont une fourrure d'autant plus
+épaisse et d'autant plus belle, qu'ils habitent un pays plus
+septentrional; mais qui peut dire si cette différence provient de
+ce que les individus les plus chaudement vêtus ont été favorisés
+et ont persisté pendant de nombreuses générations, ou si elle est
+une conséquence de la rigueur du climat? Il paraît, en effet, que
+le climat exerce une certaine action directe sur la fourrure de
+nos quadrupèdes domestiques.
+
+On pourrait citer, chez une même espèce, des exemples de
+variations analogues, bien que cette espèce soit exposée à des
+conditions ambiantes aussi différentes que possible; d'autre part,
+on pourrait citer des variations différentes produites dans des
+conditions ambiantes qui paraissent identiques. Enfin, tous les
+naturalistes pourraient citer des cas innombrables d'espèces
+restant absolument les mêmes, c'est-à-dire qui ne varient en
+aucune façon, bien qu'elles vivent sous les climats les plus
+divers. Ces considérations me font pencher à attribuer moins de
+poids à l'action directe des conditions ambiantes qu'à une
+tendance à la variabilité, due à des causes que nous ignorons
+absolument.
+
+On peut dire que dans un certain sens non seulement les conditions
+d'existence déterminent, directement ou indirectement, les
+variations, mais qu'elles influencent aussi la sélection
+naturelle; les conditions déterminent, en effet, la persistance de
+telle ou telle variété. Mais quand l'homme se charge de la
+sélection, il est facile de comprendre que les deux éléments du
+changement sont distincts; la variabilité se produit d'une façon
+quelconque, mais c'est la volonté de l'homme qui accumule les
+variations dans certaines directions; or, cette intervention
+répond à la persistance du plus apte à l'état de nature.
+
+
+EFFETS PRODUITS PAR LA SÉLECTION NATURELLE SUR L'ACCROISSEMENT DE
+L'USAGE ET DU NON-USAGE DES PARTIES.
+
+Les faits cités dans le premier chapitre ne permettent, je crois,
+aucun doute sur ce point: que l'usage, chez nos animaux
+domestiques renforce et développe certaines parties, tandis que le
+non-usage les diminue; et, en outre, que ces modifications sont
+héréditaires. À l'état de nature, nous n'avons aucun terme de
+comparaison qui nous permette de juger des effets d'un usage ou
+d'un non-usage constant, car nous ne connaissons pas les formes
+type; mais, beaucoup d'animaux possèdent des organes dont on ne
+peut expliquer la présence que par les effets du non-usage. Y a-t-
+il, comme le professeur Owen l'a fait remarquer, une anomalie plus
+grande dans la nature qu'un oiseau qui ne peut pas voler;
+cependant, il y en a plusieurs dans cet état. Le canard à ailes
+courtes de l'Amérique méridionale doit se contenter de battre avec
+ses ailes la surface de l'eau, et elles sont, chez lui, à peu près
+dans la même condition que celles du canard domestique
+d'Aylesbury; en outre, s'il faut en croire M. Cunningham, ces
+canards peuvent voler quand ils sont tout jeunes, tandis qu'ils en
+sont incapables à l'âge adulte. Les grands oiseaux qui se
+nourrissent sur le sol, ne s'envolent guère que pour échapper au
+danger; il est donc probable que le défaut d'ailes, chez plusieurs
+oiseaux qui habitent actuellement ou qui, dernièrement encore,
+habitaient des îles océaniques, où ne se trouve aucune bête de
+proie, provient du non-usage des ailes. L'autruche, il est vrai,
+habite les continents et est exposée à bien des dangers auxquels
+elle ne peut pas se soustraire par le vol, mais elle peut, aussi
+bien qu'un grand nombre de quadrupèdes, se défendre contre ses
+ennemis à coups de pied. Nous sommes autorisés à croire que
+l'ancêtre du genre autruche avait des habitudes ressemblant à
+celles de l'outarde, et que, à mesure que la grosseur et le poids
+du corps de cet oiseau augmentèrent pendant de longues générations
+successives, l'autruche se servit toujours davantage de ses jambes
+et moins de ses ailes, jusqu'à ce qu'enfin il lui devînt
+impossible de voler.
+
+Kirby a fait remarquer, et j'ai observé le même fait, que les
+tarses ou partie postérieure des pattes de beaucoup de scarabées
+mâles qui se nourrissent d'excréments, sont souvent brisés; il a
+examiné dix-sept spécimens dans sa propre collection et aucun
+d'eux n'avait plus la moindre trace des tarses. Chez l'_Onites
+apelles_ les tarses disparaissent si souvent, qu'on a décrit cet
+insecte comme n'en ayant pas. Chez quelques autres genres, les
+tarses existent mais à l'état rudimentaire. Chez l'_Ateuchus_, ou
+scarabée sacré des Égyptiens, ils font absolument défaut. On ne
+saurait encore affirmer positivement que les mutilations
+accidentelles soient héréditaires; toutefois, les cas remarquables
+observés par M. Brown-Séquard, relatifs à la transmission par
+hérédité des effets de certaines opérations chez le cochon d'Inde,
+doivent nous empêcher de nier absolument cette tendance. En
+conséquence, il est peut-être plus sage de considérer l'absence
+totale des tarses antérieurs chez l'_Ateuchus_, et leur état
+rudimentaire chez quelques autres genres, non pas comme des cas de
+mutilations héréditaires, mais comme les effets d'un non-usage
+longtemps continué; en effet, comme beaucoup de scarabées qui se
+nourrissent d'excréments ont perdu leurs tarses, cette disparition
+doit arriver à un âge peu avancé de leur existence, et, par
+conséquent, les tarses ne doivent pas avoir beaucoup d'importance
+pour ces insectes, ou ils ne doivent pas s'en servir beaucoup.
+
+Dans quelques cas, on pourrait facilement attribuer au défaut
+d'usage certaines modifications de structure qui sont surtout dues
+à la sélection naturelle. M. Wollaston a découvert le fait
+remarquable que, sur cinq cent cinquante espèces de scarabées (on
+en connaît un plus grand nombre aujourd'hui) qui habitent l'île de
+Madère, deux cents sont si pauvrement pourvues d'ailes, qu'elles
+ne peuvent voler; il a découvert, en outre, que, sur vingt-neuf
+genres indigènes, toutes les espèces appartenant à vingt-trois de
+ces genres se trouvent dans cet état! Plusieurs faits, à savoir
+que les scarabées, dans beaucoup de parties du monde, sont portés
+fréquemment en mer par le vent et qu'ils y périssent; que les
+scarabées de Madère, ainsi que l'a observé M. Wollaston, restent
+cachés jusqu'à ce que le vent tombe et que le soleil brille; que
+la proportion des scarabées sans ailes est beaucoup plus
+considérable dans les déserts exposés aux variations
+atmosphériques, qu'à Madère même; que -- et c'est là le fait le
+plus extraordinaire sur lequel M. Wollaston a insisté avec
+beaucoup de raison -- certains groupes considérables de scarabées,
+qui ont absolument besoin d'ailes, autre part si nombreux, font
+ici presque entièrement défaut; ces différentes considérations,
+dis-je, me portent à croire que le défaut d'ailes chez tant de
+scarabées à Madère est principalement dû à l'action de la
+sélection naturelle, combinée probablement avec le non-usage de
+ces organes. Pendant plusieurs générations successives, tous les
+scarabées qui se livraient le moins au vol, soit parce que leurs
+ailes étaient un peu moins développées, soit en raison de leurs
+habitudes indolentes, doivent avoir eu la meilleure chance de
+persister, parce qu'ils n'étaient pas exposés à être emportés à la
+mer; d'autre part, les individus qui s'élevaient facilement dans
+l'air, étaient plus exposés à être emportés au large et, par
+conséquent, à être détruits.
+
+Les insectes de Madère qui ne se nourrissent pas sur le sol, mais
+qui, comme certains coléoptères et certains lépidoptères, se
+nourrissent sur les fleurs, et qui doivent, par conséquent, se
+servir de leurs ailes pour trouver leurs aliments, ont, comme l'a
+observé M. Wollaston, les ailes très développées, au lieu d'être
+diminuées. Ce fait est parfaitement compatible avec l'action de la
+sélection naturelle. En effet, à l'arrivée d'un nouvel insecte
+dans l'île, la tendance au développement ou à la réduction de ses
+ailes, dépend de ce fait qu'un plus grand nombre d'individus
+échappent à la mort, en luttant contre le vent ou en discontinuant
+de voler. C'est, en somme, ce qui se passe pour des matelots qui
+ont fait naufrage auprès d'une côte; il est important pour les
+bons nageurs de pouvoir nager aussi longtemps que possible, mais
+il vaut mieux pour les mauvais nageurs ne pas savoir nager du
+tout, et s'attacher au bâtiment naufragé.
+
+Les taupes et quelques autres rongeurs fouisseurs ont les yeux
+rudimentaires, quelquefois même complètement recouverts d'une
+pellicule et de poils. Cet état des yeux est probablement dû à une
+diminution graduelle, provenant du non-usage, augmenté sans doute
+par la sélection naturelle. Dans l'Amérique méridionale, un
+rongeur appelé _Tucu-Tuco_ ou _Ctenomys_ a des habitudes encore
+plus souterraines que la taupe; on m'a assuré que ces animaux sont
+fréquemment aveugles. J'en ai conservé un vivant et celui-là
+certainement était aveugle; je l'ai disséqué après sa mort et j'ai
+trouvé alors que son aveuglement provenait d'une inflammation de
+la membrane clignotante. L'inflammation des yeux est
+nécessairement nuisible à un animal; or, comme les yeux ne sont
+pas nécessaires aux animaux qui ont des habitudes souterraines,
+une diminution de cet organe, suivie de l'adhérence des paupières
+et de leur protection par des poils, pourrait dans ce cas devenir
+avantageuse; s'il en est ainsi, la sélection naturelle vient
+achever l'oeuvre commencée par le non-usage de l'organe.
+
+On sait que plusieurs animaux appartenant aux classes les plus
+diverses, qui habitent les grottes souterraines de la Carniole et
+celles du Kentucky, sont aveugles. Chez quelques crabes, le
+pédoncule portant l'oeil est conservé, bien que l'appareil de la
+vision ait disparu, c'est-à-dire que le support du télescope
+existe, mais que le télescope lui-même et ses verres font défaut.
+Comme il est difficile de supposer que l'oeil, bien qu'inutile,
+puisse être nuisible à des animaux vivant dans l'obscurité, on
+peut attribuer l'absence de cet organe au non-usage. Chez l'un de
+ces animaux aveugles, le rat de caverne (_Neotoma_), dont deux
+spécimens ont été capturés par le professeur Silliman à environ un
+demi-mille de l'ouverture de la grotte, et par conséquent pas dans
+les parties les plus profondes, les yeux étaient grands et
+brillants. Le professeur Silliman m'apprend que ces animaux ont
+fini par acquérir une vague aptitude à percevoir les objets, après
+avoir été soumis pendant un mois à une lumière graduée.
+
+Il est difficile d'imaginer des conditions ambiantes plus
+semblables que celles de vastes cavernes, creusées dans de
+profondes couches calcaires, dans des pays ayant à peu près le
+même climat. Aussi, dans l'hypothèse que les animaux aveugles ont
+été créés séparément pour les cavernes d'Europe et d'Amérique, on
+doit s'attendre à trouver une grande analogie dans leur
+organisation et leurs affinités. Or, la comparaison des deux
+faunes nous prouve qu'il n'en est pas ainsi. Schiödte fait
+remarquer, relativement aux insectes seuls: «Nous ne pouvons donc
+considérer l'ensemble du phénomène que comme un fait purement
+local, et l'analogie qui existe entre quelques faunes qui habitent
+la caverne du Mammouth (Kentucky) et celles qui habitent les
+cavernes de la Carniole, que comme l'expression de l'analogie qui
+s'observe généralement entre la faune de l'Europe et celle de
+l'Amérique du Nord.» Dans l'hypothèse où je me place, nous devons
+supposer que les animaux américains, doués dans la plupart des cas
+de la faculté ordinaire de la vue, ont quitté le monde extérieur,
+pour s'enfoncer lentement et par générations successives dans les
+profondeurs des cavernes du Kentucky, ou, comme l'ont fait
+d'autres animaux, dans les cavernes de l'Europe. Nous possédons
+quelques preuves de la gradation de cette habitude; Schiödte
+ajoute en effet; «Nous pouvons donc regarder les faunes
+souterraines comme de petites ramifications qui, détachées des
+faunes géographiques limitées du voisinage, ont pénétré sous terre
+et qui, à mesure qu'elles se plongeaient davantage dans
+l'obscurité, se sont accommodées à leurs nouvelles conditions
+d'existence. Des animaux peu différents des formes ordinaires
+ménagent la transition; puis, viennent ceux conformés pour vivre
+dans un demi-jour; enfin, ceux destinés à l'obscurité complète et
+dont la structure est toute particulière,» Je dois ajouter que ces
+remarques de Schiödte s'appliquent, non à une même espèce, mais à
+plusieurs espèces distinctes. Quand, après d'innombrables
+générations, l'animal atteint les plus grandes profondeurs, le
+non-usage de l'organe a plus ou moins complètement atrophié
+l'oeil, et la sélection naturelle lui a, souvent aussi, donné une
+sorte de compensation pour sa cécité en déterminant un allongement
+des antennes. Malgré ces modifications, nous devons encore trouver
+certaines affinités entre les habitants des cavernes de l'Amérique
+et les autres habitants de ce continent, aussi bien qu'entre les
+habitants des cavernes de l'Europe et ceux du continent européen.
+Or, le professeur Dana m'apprend qu'il en est ainsi pour quelques-
+uns des animaux qui habitent les grottes souterraines de
+l'Amérique; quelques-uns des insectes qui habitent les cavernes de
+l'Europe sont très voisins de ceux qui habitent la région
+adjacente. Dans l'hypothèse ordinaire d'une création indépendante,
+il serait difficile d'expliquer de façon rationnelle les affinités
+qui existent entre les animaux aveugles des grottes et les autres
+habitants du continent. Nous devons, d'ailleurs, nous attendre à
+trouver, chez les habitants des grottes souterraines de l'ancien
+et du nouveau monde, l'analogie bien connue que nous remarquons
+dans la plupart de leurs autres productions. Comme on trouve en
+abondance, sur des rochers ombragés, loin des grottes, une espèce
+aveugle de _Bathyscia_, la perte de la vue chez l'espèce de ce
+genre qui habite les grottes souterraines, n'a probablement aucun
+rapport avec l'obscurité de son habitat; il semble tout naturel,
+en effet, qu'un insecte déjà privé de la vue s'adapte facilement à
+vivre dans les grottes obscures. Un autre genre aveugle
+(_Anophthalmus_) offre, comme l'a fait remarquer M. Murray, cette
+particularité remarquable, qu'on ne le trouve que dans les
+cavernes; en outre, ceux qui habitent les différentes cavernes de
+l'Europe et de l'Amérique appartiennent à des espèces distinctes;
+mais il est possible que les ancêtres de ces différentes espèces,
+alors qu'ils étaient doués de la vue, aient pu habiter les deux
+continents, puis s'éteindre, à l'exception de ceux qui habitent
+les endroits retirés qu'ils occupent actuellement. Loin d'être
+surpris que quelques-uns des habitants des cavernes, comme
+l'_Amblyopsis_, poisson aveugle signalé par Agassiz, et le
+_Protée_, également
+
+aveugle, présentent de grandes anomalies dans leurs rapports avec
+les reptiles européens, je suis plutôt étonné que nous ne
+retrouvions pas dans les cavernes un plus grand nombre de
+représentants d'animaux éteints, en raison du peu de concurrence à
+laquelle les habitants de ces sombres demeures ont été exposés.
+
+
+ACCLIMATATION.
+
+Les habitudes sont héréditaires chez les plantes; ainsi, par
+exemple, l'époque de la floraison, les heures consacrées au
+sommeil, la quantité de pluie nécessaire pour assurer la
+germination des graines, etc., et ceci me conduit à dire quelques
+mots sur l'acclimatation. Comme rien n'est plus ordinaire que de
+trouver des espèces d'un même genre dans des pays chauds et dans
+des pays froids, il faut que l'acclimatation ait, dans la longue
+série des générations, joué un rôle considérable, s'il est vrai
+que toutes les espèces du même genre descendent d'une même souche.
+Chaque espèce, cela est évident, est adaptée au climat du pays
+quelle habite; les espèces habitant une région arctique, ou même
+une région tempérée, ne peuvent supporter le climat des tropiques,
+et _vice versa_. En outre, beaucoup de plantes grasses ne peuvent
+supporter les climats humides. Mais on a souvent exagéré le degré
+d'adaptation des espèces aux climats sous lesquels elles vivent.
+C'est ce que nous pouvons conclure du fait que, la plupart du
+temps, il nous est impossible de prédire si une plante importée
+pourra supporter notre climat, et de cet autre fait, qu'un grand
+nombre de plantes et d'animaux, provenant des pays les plus
+divers, vivent chez nous en excellente santé. Nous avons raison de
+croire que les espèces à l'état de nature sont restreintes à un
+habitat peu étendu, bien plus par suite de la lutte qu'elles ont à
+soutenir avec d'autres êtres organisés, que par suite de leur
+adaptation à un climat particulier. Que cette adaptation, dans la
+plupart des cas, soit ou non très rigoureuse, nous n'en avons pas
+moins la preuve que quelques plantes peuvent, dans une certaine
+mesure, s'habituer naturellement à des températures différentes,
+c'est-à-dire s'acclimater. Le docteur Hooker a recueilli des
+graines de pins et de rhododendrons sur des individus de la même
+espèce, croissant à des hauteurs différentes sur l'Himalaya; or,
+ces graines, semées et cultivées en Angleterre, possèdent des
+aptitudes constitutionnelles différentes relativement à la
+résistance au froid. M. Thwaites m'apprend qu'il a observé des
+faits semblables à Ceylan; M. H.-C. Watson a fait des observations
+analogues sur des espèces européennes de plantes rapportées des
+Açores en Angleterre; je pourrais citer beaucoup d'autres
+exemples. À l'égard des animaux, on peut citer plusieurs faits
+authentiques prouvant que, depuis les temps historiques, certaines
+espèces ont émigré en grand nombre de latitudes chaudes vers de
+plus froides, et réciproquement. Toutefois, nous ne pouvons
+affirmer d'une façon positive que ces animaux étaient strictement
+adaptés au climat de leur pays natal, bien que, dans la plupart
+des cas, nous admettions que cela soit; nous ne savons pas non
+plus s'ils se sont subséquemment si bien acclimatés dans leur
+nouvelle patrie, qu'ils s'y sont mieux adaptés qu'ils ne l'étaient
+dans le principe.
+
+On pourrait sans doute acclimater facilement, dans des pays tout
+différents, beaucoup d'animaux vivant aujourd'hui à l'état
+sauvage; ce qui semble le prouver, c'est que nos animaux
+domestiques ont été originairement choisis par les sauvages, parce
+qu'ils leur étaient utiles et parce qu'ils se reproduisaient
+facilement en domesticité, et non pas parce qu'on s'est aperçu
+plus tard qu'on pouvait les transporter dans les pays les plus
+différents. Cette faculté extraordinaire de nos animaux
+domestiques à supporter les climats les plus divers, et, ce qui
+est une preuve encore plus convaincante, à rester parfaitement
+féconds partout où on les transporte, est sans doute un argument
+en faveur de la proposition que nous venons d'émettre. Il ne
+faudrait cependant pas pousser cet argument trop loin; en effet,
+nos animaux domestiques descendent probablement de plusieurs
+souches sauvages; le sang, par exemple, d'un loup des régions
+tropicales et d'un loup des régions arctiques peut se trouver
+mélangé chez nos races de chiens domestiques. On ne peut
+considérer le rat et la souris comme des animaux domestiques; ils
+n'en ont pas moins été transportés par l'homme dans beaucoup de
+parties du monde, et ils ont aujourd'hui un habitat beaucoup plus
+considérable que celui des autres rongeurs; ils supportent, en
+effet, le climat froid des îles Féroë, dans l'hémisphère boréal,
+et des îles Falkland, dans l'hémisphère austral, et le climat
+brûlant de bien des îles de la zone torride. On peut donc
+considérer l'adaptation à un climat spécial comme une qualité qui
+peut aisément se greffer sur cette large flexibilité de
+constitution qui paraît inhérente à la plupart des animaux. Dans
+cette hypothèse, la capacité qu'offre l'homme lui-même, ainsi que
+ses animaux domestiques, de pouvoir supporter les climats les plus
+différents; le fait que l'éléphant et le rhinocéros ont autrefois
+vécu sous un climat glacial, tandis que les espèces existant
+actuellement habitent toutes les régions de la zone torride, ne
+sauraient être considérés comme des anomalies, mais bien comme des
+exemples d'une flexibilité ordinaire de constitution qui se
+manifeste dans certaines circonstances particulières.
+
+Quelle est la part qu'il faut attribuer aux habitudes seules?
+quelle est celle qu'il faut attribuer à la sélection naturelle de
+variétés ayant des constitutions innées différentes? quelle est
+celle enfin qu'il faut attribuer à ces deux causes combinées dans
+l'acclimatation d'une espèce sous un climat spécial? C'est là une
+question très obscure. L'habitude ou la coutume a sans doute
+quelque influence, s'il faut en croire l'analogie; les ouvrages
+sur l'agriculture et même les anciennes encyclopédies chinoises
+donnent à chaque instant le conseil de transporter les animaux
+d'une région dans une autre. En outre, comme il n'est pas probable
+que l'homme soit parvenu à choisir tant de races et de sous-races,
+dont la constitution convient si parfaitement aux pays qu'elles
+habitent, je crois qu'il faut attribuer à l'habitude les résultats
+obtenus. D'un autre côté, la sélection naturelle doit tendre
+inévitablement à conserver les individus doués d'une constitution
+bien adaptée aux pays qu'ils habitent. On constate, dans les
+traités sur plusieurs espèces de plantes cultivées, que certaines
+variétés supportent mieux tel climat que tel autre. On en trouve
+la preuve dans les ouvrages sur la pomologie publiés aux États-
+Unis; on y recommande, en effet, d'employer certaines variétés
+dans les États du Nord, et certaines autres dans les États du Sud.
+Or, comme la plupart de ces variétés ont une origine récente, on
+ne peut attribuer à l'habitude leurs différences
+constitutionnelles. On a même cité, pour prouver que, dans
+certains cas, l'acclimatation est impossible, l'artichaut de
+Jérusalem, qui ne se propage jamais en Angleterre par semis et
+dont, par conséquent, on n'a pas pu obtenir de nouvelles variétés;
+on fait remarquer que cette plante est restée aussi délicate
+qu'elle l'était. On a souvent cité aussi, et avec beaucoup plus de
+raison, le haricot comme exemple; mais on ne peut pas dire, dans
+ce cas, que l'expérience ait réellement été faite, il faudrait
+pour cela que, pendant une vingtaine de générations, quelqu'un
+prît la peine de semer des haricots d'assez bonne heure pour
+qu'une grande partie fût détruite par le froid; puis, qu'on
+recueillît la graine des quelques survivants, en ayant soin
+d'empêcher les croisements accidentels; puis, enfin, qu'on
+recommençât chaque année cet essai en s'entourant des mêmes
+précautions. Il ne faudrait pas supposer, d'ailleurs, qu'il
+n'apparaisse jamais de différences dans la constitution des
+haricots, car plusieurs variétés sont beaucoup plus rustiques que
+d'autres; c'est là un fait dont j'ai pu observer moi-même des
+exemples frappants.
+
+En résumé, nous pouvons conclure que l'habitude ou bien que
+l'usage et le non-usage des parties ont, dans quelques cas, joué
+un rôle considérable dans les modifications de la constitution et
+de l'organisme; nous pouvons conclure aussi que ces causes se sont
+souvent combinées avec la sélection naturelle de variations
+innées, et que les résultats sont souvent aussi dominés par cette
+dernière cause.
+
+
+VARIATIONS CORRÉLATIVES.
+
+J'entends par cette expression que les différentes parties de
+l'organisation sont, dans le cours de leur croissance et de leur
+développement, si intimement reliées les unes aux autres, que
+d'autres parties se modifient quand de légères variations se
+produisent dans une partie quelconque et s'y accumulent en vertu
+de l'action de la sélection naturelle. C'est là un sujet fort
+important, que l'on connaît très imparfaitement et dans la
+discussion duquel on peut facilement confondre des ordres de faits
+tout différents. Nous verrons bientôt, en effet, que l'hérédité
+simple prend quelquefois une fausse apparence de corrélation. On
+pourrait citer, comme un des exemples les plus évidents de vraie
+corrélation, les variations de structure qui, se produisant chez
+le jeune ou chez la larve, tendent à affecter la structure de
+l'animal adulte. Les différentes parties homologues du corps, qui,
+au commencement de la période embryonnaire, ont une structure
+identique, et qui sont, par conséquent, exposées à des conditions
+semblables, sont éminemment sujettes à varier de la même manière.
+C'est ainsi, par exemple, que le côté droit et le côté gauche du
+corps varient de la même façon; que les membres antérieurs, que
+même la mâchoire et les membres varient simultanément; on sait que
+quelques anatomistes admettent l'homologie de la mâchoire
+inférieure avec les membres. Ces tendances, je n'en doute pas,
+peuvent être plus ou moins complètement dominées par la sélection
+naturelle. Ainsi, il a existé autrefois une race de cerfs qui ne
+portaient d'andouillers que d'un seul côté; or, si cette
+particularité avait été très avantageuse à cette race, il est
+probable que la sélection naturelle l'aurait rendue permanente.
+
+Les parties homologues, comme l'ont fait remarquer certains
+auteurs, tendent à se souder, ainsi qu'on le voit souvent dans les
+monstruosités végétales; rien n'est plus commun, en effet, chez
+les plantes normalement confrontées, que l'union des parties
+homologues, la soudure, par exemple des pétales de la corolle en
+un seul tube. Les parties dures semblent affecter la forme des
+parties molles adjacentes; quelques auteurs pensent que la
+diversité des formes qu'affecte le bassin chez les oiseaux,
+détermine la diversité remarquable que l'on observe dans la forme
+de leurs reins. D'autres croient aussi que, chez l'espèce humaine,
+la forme du bassin de la mère exerce par la pression une influence
+sur la forme de la tête de l'enfant. Chez les serpents, selon
+Schlegel, la forme du corps et le mode de déglutition déterminent
+la position et la forme de plusieurs des viscères les plus
+importants.
+
+La nature de ces rapports reste fréquemment obscure. M. Isidore
+Geoffroy Saint-Hilaire insiste fortement sur ce point, que
+certaines déformations coexistent fréquemment, tandis que d'autres
+ne s'observent que rarement sans que nous puissions en indiquer la
+raison. Quoi de plus singulier que le rapport qui existe, chez les
+chats, entre la couleur blanche, les yeux bleus et la surdité; ou,
+chez les mêmes animaux, entre le sexe femelle et la coloration
+tricolore; chez les pigeons, entre l'emplumage des pattes et les
+pellicules qui relient les doigts externes; entre l'abondance du
+duvet, chez les pigeonneaux qui sortent de l'oeuf, et la
+coloration de leur plumage futur; ou, enfin, le rapport qui existe
+chez le chien turc nu, entre les poils et les dents, bien que,
+dans ce cas, l'homologie joue sans doute un rôle? Je crois même
+que ci dernier cas de corrélation ne peut pas être accidentel; si
+nous considérons, en effet, les deux ordres de mammifères dont
+l'enveloppe dermique présente le plus d'anomalie, les cétacés
+(baleines) et les édentés (tatous, fourmiliers, etc.), nous voyons
+qu'ils présentent aussi la dentition la plus anormale; mais, comme
+l'a fait remarquer M. Mivart, il y a tant d'exceptions à cette
+règle, qu'elle a en somme peu de valeur.
+
+Je ne connais pas d'exemple plus propre à démontrer l'importance
+des lois de la corrélation et de la variation, indépendamment de
+l'utilité et, par conséquent, de toute sélection naturelle, que la
+différence qui existe entre les fleurs internes et externes de
+quelques composées et de quelques ombellifères. Chacun a remarqué
+la différence qui existe entre les fleurettes périphériques et les
+fleurettes centrales de la marguerite, par exemple; or, l'atrophie
+partielle ou complète des organes reproducteurs accompagne souvent
+cette différence. En outre, les graines de quelques-unes de ces
+plantes diffèrent aussi sous le rapport de la forme et de la
+ciselure. On a quelquefois attribué ces différences à la pression
+des involucres sur les fleurettes, ou à leurs pressions
+réciproques, et la forme des graines contenues dans les fleurettes
+périphériques de quelques composées semble confirmer cette
+opinion; mais, chez les ombellifères, comme me l'apprend le
+docteur Hooker, ce ne sont certes pas les espèces ayant les
+capitulées les plus denses dont les fleurs périphériques et
+centrales offrent le plus fréquemment des différences. On pourrait
+penser que le développement des pétales périphériques, en enlevant
+la nourriture aux organes reproducteurs, détermine leur atrophie;
+mais ce ne peut être, en tout cas, la cause unique; car, chez
+quelques composées, les graines des fleurettes internes et
+externes diffèrent sans qu'il y ait aucune différence dans les
+corolles. Il se peut que ces différences soient en rapport avec un
+flux de nourriture différent pour les deux catégories de
+fleurettes; nous savons, tout au moins, que, chez les fleurs
+irrégulières, celles qui sont le plus rapprochées de l'axe se
+montrent les plus sujettes à la pélorie, c'est-à-dire à devenir
+symétriques de façon anormale. J'ajouterai comme exemple de ce
+fait et comme cas de corrélation remarquable que, chez beaucoup de
+pélargoniums, les deux pétales supérieurs de la fleur centrale de
+la touffe perdent souvent leurs taches de couleur plus foncée;
+cette disposition est accompagnée de l'atrophie complète du
+nectaire adhérent, et la fleur centrale devient ainsi pélorique ou
+régulière. Lorsqu'un des deux pétales supérieurs est seul
+décoloré, le nectaire n'est pas tout à fait atrophié, il est
+seulement très raccourci.
+
+Quant au développement de la corolle, il est très probable, comme
+le dit Sprengel, que les fleurettes périphériques servent à
+attirer les insectes, dont le concours est très utile ou même
+nécessaire à la fécondation de la plante; s'il en est ainsi, la
+sélection naturelle a pu entrer en jeu. Mais il paraît impossible,
+en ce qui concerne les graines, que leurs différences de formes,
+qui ne sont pas toujours en corrélation avec certaines différences
+de la corolle, puissent leur être avantageuses; cependant, chez
+les Ombellifères, ces différences semblent si importantes -- les
+graines étant quelquefois orthospermes dans les fleurs extérieures
+et coelospermes dans les fleurs centrales -- que de Candolle
+l'aîné a basé sur ces caractères les principales divisions de
+l'ordre. Ainsi, des modifications de structure, ayant une haute
+importance aux yeux des classificateurs, peuvent être dues
+entièrement aux lois de la variation et de la corrélation, sans
+avoir, autant du moins que nous pouvons en juger, aucune utilité
+pour l'espèce.
+
+Nous pouvons quelquefois attribuer à tort à la variation
+corrélative des conformations communes à des groupes entiers
+d'espèces, qui ne sont, en fait, que le résultat de l'hérédité. Un
+ancêtre éloigné, en effet, a pu acquérir, en vertu de la sélection
+naturelle, quelques modifications de conformation, puis, après des
+milliers de générations, quelques autres modifications
+indépendantes. Ces deux modifications, transmises ensuite à tout
+un groupe de descendants ayant des habitudes diverses, pourraient
+donc être naturellement regardées comme étant en corrélation
+nécessaire. Quelques autres corrélations semblent évidemment dues
+au seul mode d'action de la sélection naturelle. Alphonse de
+Candolle a remarqué, en effet, qu'on n'observe jamais de graines
+ailées dans les fruits qui ne s'ouvrent pas. J'explique ce fait
+par l'impossibilité où se trouve la sélection naturelle de donner
+graduellement des ailes aux graines, si les capsules ne sont pas
+les premières à s'ouvrir; en effet, c'est dans ce cas seulement
+que les graines, conformées de façon à être plus facilement
+emportées par le vent, l'emporteraient sur celles moins bien
+adaptées pour une grande dispersion.
+
+
+COMPENSATION ET ÉCONOMIE DE CROISSANCE.
+
+Geoffroy Saint-Hilaire l'aîné et Goethe ont formulé, à peu près à
+la même époque, la loi de la compensation de croissance; pour me
+servir des expressions de Goethe: «afin de pouvoir dépenser d'un
+côté, la nature est obligée d'économiser de l'autre.» Cette règle
+s'applique, je crois, clans une certaine mesure, à nos animaux
+domestiques; si la nutrition se porte en excès vers une partie ou
+vers un organe, il est rare qu'elle se porte, en même temps, en
+excès tout au moins, vers un autre organe; ainsi, il est difficile
+de faire produire beaucoup de lait à une vache et de l'engraisser
+en même temps. Les mêmes variétés de choux ne produisent pas en
+abondance un feuillage nutritif et des graines oléagineuses. Quand
+les graines que contiennent nos fruits tendent à s'atrophier, le
+fruit lui-même gagne beaucoup en grosseur et en qualité. Chez nos
+volailles, la présence d'une touffe de plumes sur la tête
+correspond à un amoindrissement de la crête, et le développement
+de la barbe à une diminution des caroncules. Il est difficile de
+soutenir que cette loi s'applique universellement chez les espèces
+à l'état de nature; elle est admise cependant par beaucoup de bons
+observateurs, surtout par les botanistes. Toutefois, je ne
+donnerai ici aucun exemple, car je ne vois guère comment on
+pourrait distinguer, d'un côté, entre les effets d'une partie qui
+se développerait largement sous l'influence de la sélection
+naturelle et d'une autre partie adjacente qui diminuerait, en
+vertu de la même cause, ou par suite du non-usage; et, d'un autre
+côté, entre les effets produits par le défaut de nutrition d'une
+partie, grâce à l'excès de croissance d'une autre partie
+adjacente.
+
+Je suis aussi disposé à croire que quelques-uns des cas de
+compensation qui ont été cités, ainsi que quelques autres faits,
+peuvent se confondre dans un principe plus général, à savoir: que
+la sélection naturelle s'efforce constamment d'économiser toutes
+les parties de l'organisme. Si une conformation utile devient
+moins utile dans de nouvelles conditions d'existence, la
+diminution de cette conformation s'ensuivra certainement, car il
+est avantageux pour l'individu de ne pas gaspiller de la
+nourriture au profit d'une conformation inutile. C'est ainsi
+seulement que je puis expliquer un fait qui m'a beaucoup frappé
+chez les cirripèdes, et dont on pourrait citer bien des exemples
+analogues: quand un cirripède parasite vit à l'intérieur d'un
+autre cirripède, et est par ce fait abrité et protégé, il perd
+plus ou moins complètement sa carapace. C'est le cas chez l'_Ibla_
+mâle, et d'une manière encore plus remarquable chez le
+_Proteolepas_. Chez tous les autres cirripèdes, la carapace est
+formée par un développement prodigieux des trois segments
+antérieurs de la tête, pourvus de muscles et de nerfs volumineux;
+tandis que, chez le _Proteolepas_ parasite et abrité, toute la
+partie antérieure de la tête est réduite à un simple rudiment,
+placé à la base d'antennes préhensiles; or, l'économie d'une
+conformation complexe et développée, devenue superflue, constitue
+un grand avantage pour chaque individu de l'espèce; car, dans la
+lutte pour l'existence, à laquelle tout animal est exposé, chaque
+_Proteolepas_ a une meilleure chance de vivre, puisqu'il gaspille
+moins d'aliments.
+
+C'est ainsi, je crois, que la sélection naturelle tend, à la
+longue, à diminuer toutes les parties de l'organisation, dès
+qu'elles deviennent superflues en raison d'un changement
+d'habitudes; mais elle ne tend en aucune façon à développer
+proportionnellement les autres parties. Inversement, la sélection
+naturelle peut parfaitement réussir à développer considérablement
+un organe, sans entraîner, comme compensation indispensable, la
+réduction de quelques parties adjacentes.
+
+
+LES CONFORMATIONS MULTIPLES, RUDIMENTAIRES ET D'ORGANISATION
+INFÉRIEURE SONT VARIABLES.
+
+Il semble de règle chez les variétés et chez les espèces, comme
+l'a fait remarquer Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, que, toutes les
+fois qu'une partie ou qu'un organe se trouve souvent répété dans
+la conformation d'un individu (par exemple les vertèbres chez les
+serpents et les étamines chez les fleurs polyandriques), le nombre
+en est variable, tandis qu'il est constant lorsque le nombre de
+ces mêmes parties est plus restreint. Le même auteur, ainsi que
+quelques botanistes, ont, en outre, reconnu que les parties
+multiples sont extrêmement sujettes à varier. En tant que, pour me
+servir de l'expression du professeur Owen, cette répétition
+végétative est un signe d'organisation inférieure, la remarque qui
+précède concorde avec l'opinion générale des naturalistes, à
+savoir: que les êtres placés aux degrés inférieurs de l'échelle de
+l'organisation sont plus variables que ceux qui en occupent le
+sommet.
+
+Je pense que, par infériorité dans l'échelle, on doit entendre ici
+que les différentes parties de l'organisation n'ont qu'un faible
+degré de spécialisation pour des fonctions particulières; or,
+aussi longtemps que la même partie a des fonctions diverses à
+accomplir, on s'explique peut-être pourquoi elle doit rester
+variable, c'est-à-dire pourquoi la sélection naturelle n'a pas
+conservé ou rejeté toutes les légères déviations de conformation
+avec autant de rigueur que lorsqu'une partie ne sert plus qu'à un
+usage spécial. On pourrait comparer ces organes à un couteau
+destiné à toutes sortes d'usages, et qui peut, en conséquence,
+avoir une forme quelconque, tandis qu'un outil destiné à un usage
+déterminé doit prendre une forme particulière. La sélection
+naturelle, il ne faut jamais l'oublier, ne peut agir qu'en se
+servant de l'individu, et pour son avantage.
+
+On admet généralement que les parties rudimentaires sont sujettes
+à une grande variabilité. Nous aurons à revenir sur ce point; je
+me contenterai d'ajouter ici que leur variabilité semble résulter
+de leur inutilité et de ce que la sélection naturelle ne peut, en
+conséquence, empêcher des déviations de conformation de se
+produire.
+
+
+UNE PARTIE EXTRAORDINAIREMENT DÉVELOPPÉE CHEZ UNE ESPÈCE
+QUELCONQUE COMPARATIVEMENT À L'ÉTAT DE LA MÊME PARTIE CHEZ LES
+ESPÈCES VOISINES, TEND À VARIER BEAUCOUP.
+
+M. Waterhouse a fait à ce sujet, il y a quelques années, une
+remarque qui m'a beaucoup frappé. Le professeur Owen semble en
+être arrivé aussi à des conclusions presque analogues. Je ne
+saurais essayer de convaincre qui que ce soit de la vérité de la
+proposition ci-dessus formulée sans l'appuyer de l'exposé d'une
+longue série de faits que j'ai recueillis sur ce point, mais qui
+ne peuvent trouver place dans cet ouvrage.
+
+Je dois me borner à constater que, dans ma conviction, c'est là
+une règle très générale. Je sais qu'il y a là plusieurs causes
+d'erreur, mais j'espère en avoir tenu suffisamment compte. Il est
+bien entendu que cette règle ne s'applique en aucune façon aux
+parties, si extraordinairement développées qu'elles soient, qui ne
+présentent pas un développement inusité chez une espèce ou chez
+quelques espèces, comparativement à la même partie chez beaucoup
+d'espèces très voisines. Ainsi, bien que, dans la classe des
+mammifères, l'aile de la chauve-souris soit une conformation très
+anormale, la règle ne saurait s'appliquer ici, parce que le groupe
+entier des chauves-souris possède des ailes; elle s'appliquerait
+seulement si une espèce quelconque possédait des ailes ayant un
+développement remarquable, comparativement aux ailes des autres
+espèces du même genre. Mais cette règle s'applique de façon
+presque absolue aux caractères sexuels secondaires, lorsqu'ils se
+manifestent d'une manière inusitée. Le terme caractère sexuel
+secondaire, employé par Hunter, s'applique aux caractères qui,
+particuliers à un sexe, ne se rattachent pas directement à l'acte
+de la reproduction, La règle s'applique aux mâles et aux femelles,
+mais plus rarement à celles-ci, parce qu'il est rare qu'elles
+possèdent des caractères sexuels secondaires remarquables. Les
+caractères de ce genre, qu'ils soient ou non développés d'une
+manière extraordinaire, sont très variables, et c'est en raison de
+ce fait que la règle précitée s'applique si complètement à eux; je
+crois qu'il ne peut guère y avoir de doute sur ce point. Mais les
+cirripèdes hermaphrodites nous fournissent la preuve que notre
+règle ne s'applique pas seulement aux caractères sexuels
+secondaires; en étudiant cet ordre, je me suis particulièrement
+attaché à la remarque de M. Waterhouse, et je suis convaincu que
+la règle s'applique presque toujours. Dans un futur ouvrage, je
+donnerai la liste des cas les plus remarquables que j'ai
+recueillis; je me bornerai à citer ici un seul exemple qui
+justifie la règle dans son application la plus étendue. Les valves
+operculaires des cirripèdes sessiles (balanes) sont, dans toute
+l'étendue du terme, des conformations très importantes et qui
+diffèrent extrêmement peu, même chez les genres distincts.
+Cependant, chez les différentes espèces de l'un de ces genres, le
+genre _Pyrgoma_, ces valves présentent une diversification
+remarquable, les valves homologues ayant quelquefois une forme
+entièrement dissemblable. L'étendue des variations chez les
+individus d'une même espèce est telle, que l'on peut affirmer,
+sans exagération, que les variétés de la même espèce diffèrent
+plus les unes des autres par les caractères tirés de ces organes
+importants que ne le font d'autres espèces appartenant à des
+genres distincts.
+
+J'ai particulièrement examiné les oiseaux sous ce rapport, parce
+que, chez ces animaux, les individus d'une même espèce, habitant
+un même pays, varient extrêmement peu; or, la règle semble
+certainement applicable à cette classe. Je n'ai pas pu déterminer
+qu'elle s'applique aux plantes, mais je dois ajouter que cela
+m'aurait fait concevoir des doutes sérieux sur sa réalité, si
+l'énorme variabilité des végétaux ne rendait excessivement
+difficile la comparaison de leur degré relatif de variabilité.
+
+Lorsqu'une partie, ou un organe, se développe chez une espèce
+d'une façon remarquable ou à un degré extraordinaire, on est fondé
+à croire que cette partie ou cet organe a une haute importance
+pour l'espèce; toutefois, la partie est dans ce cas très sujette à
+varier. Pourquoi en est-il ainsi? Je ne peux trouver aucune
+explication dans l'hypothèse que chaque espèce a fait l'objet d'un
+acte créateur spécial et que tous ses organes, dans le principe,
+étaient ce qu'ils sont aujourd'hui. Mais, si nous nous plaçons
+dans l'hypothèse que les groupes d'espèces descendent d'autres
+espèces à la suite de modifications opérées par la sélection
+naturelle, on peut, je crois, résoudre en partie cette question.
+Que l'on me permette d'abord quelques remarques préliminaires. Si,
+chez nos animaux domestiques, on néglige l'animal entier, ou un
+point quelconque de leur conformation, et qu'on n'applique aucune
+sélection, la partie négligée (la crête, par exemple, chez la
+poule Dorking) ou la race entière, cesse d'avoir un caractère
+uniforme; on pourra dire alors que la race dégénère. Or, le cas
+est presque identique pour les organes rudimentaires, pour ceux
+qui n'ont été que peu spécialisés en vue d'un but particulier et
+peut-être pour les groupes polymorphes; dans ces cas, en effet, la
+sélection naturelle n'a pas exercé ou n'a pas pu exercer soit
+action, et l'organisme est resté ainsi dans un état flottant.
+Mais, ce qui nous importe le plus ici, c'est que les parties qui,
+chez nos animaux domestiques, subissent actuellement les
+changements les plus rapides en raison d'une sélection continue,
+sont aussi celles qui sont très sujettes à varier. Que l'on
+considère les individus d'une même race de pigeons et l'on verra
+quelles prodigieuses différences existent chez les becs des
+culbutants, chez les becs et les caroncules des messagers, dans le
+port et la queue des paons, etc., points sur lesquels les éleveurs
+anglais portent aujourd'hui une attention particulière. Il y a
+même des sous-races, comme celle des culbutants courte-face, chez
+lesquelles il est très difficile d'obtenir des oiseaux presque
+parfaits, car beaucoup s'écartent de façon considérable du type
+admis. On peut réellement dire qu'il y a une lutte constante, d'un
+côté entre la tendance au retour à un état moins parfait, aussi
+bien qu'une tendance innée à de nouvelles variations, et d'autre
+part, avec l'influence d'une sélection continue pour que la race
+reste pure. À la longue, la sélection l'emporte, et nous ne
+mettons jamais en ligne de compte la pensée que nous pourrions
+échouer assez misérablement pour obtenir un oiseau aussi commun
+que le culbutant commun, d'un bon couple de culbutants courte-face
+purs. Mais, aussi longtemps que la sélection agit énergiquement,
+il faut s'attendre à de nombreuses variations dans les parties qui
+sont sujettes à son action.
+
+Examinons maintenant ce qui se passe à l'état de nature. Quand une
+partie s'est développée d'une façon extraordinaire chez une espèce
+quelconque, comparativement à ce qu'est la même partie chez les
+autres espèces du même genre, nous pouvons conclure que cette
+partie a subi d'énormes modifications depuis l'époque où les
+différentes espèces se sont détachées de l'ancêtre commun de ce
+genre. Il est rare que cette époque soit excessivement reculée,
+car il est fort rare que les espèces persistent pendant plus d'une
+période géologique. De grandes modifications impliquent une
+variabilité extraordinaire et longtemps continuée, dont les effets
+ont été accumulés constamment par la sélection naturelle pour
+l'avantage de l'espèce. Mais, comme la variabilité de la partie ou
+de l'organe développé d'une façon extraordinaire a été très grande
+et très continue pendant un laps de temps qui n'est pas
+excessivement long, nous pouvons nous attendre, en règle générale,
+à trouver encore aujourd'hui plus de variabilité dans cette partie
+que dans les autres parties de l'organisation, qui sont restées
+presque constantes depuis une époque bien plus reculée. Or, je
+suis convaincu que c'est là la vérité. Je ne vois aucune raison de
+douter que la lutte entre la sélection naturelle d'une part, avec
+la tendance au retour et la variabilité d'autre part, ne cesse
+dans le cours des temps, et que les organes développés de la façon
+la plus anormale ne deviennent constants. Aussi, d'après notre
+théorie, quand un organe, quelque anormal qu'il soit, se transmet
+à peu près dans le même état à beaucoup de descendants modifiés,
+l'aile de la chauve-souris, par exemple, cet organe a dû exister
+pendant une très longue période à peu près dans le même état, et
+il a fini par n'être pas plus variable que toute autre
+conformation. C'est seulement dans les cas où la modification est
+comparativement récente et extrêmement considérable, que nous
+devons nous attendre à trouver encore, à un haut degré de
+développement, la _variabilité générative_, comme on pourrait
+l'appeler. Dans ce cas, en effet, il est rare que la variabilité
+ait déjà été fixée par la sélection continue des individus variant
+au degré et dans le sens voulu, et par l'exclusion continue des
+individus qui tendent à faire retour vers un état plus ancien et
+moins modifié.
+
+
+LES CARACTÈRES SPÉCIFIQUES SONT PLUS VARIABLES QUE LES CARACTÈRES
+GÉNÉRIQUES.
+
+On peut appliquer au sujet qui va nous occuper le principe que
+nous venons de discuter. Il est notoire que les caractères
+spécifiques sont plus variables que les caractères génériques. Je
+cite un seul exemple pour faire bien comprendre ma pensée: si un
+grand genre de plantes renferme plusieurs espèces, les unes
+portant des fleurs bleues, les autres des fleurs rouges, la
+coloration n'est qu'un caractère spécifique, et personne ne sera
+surpris de ce qu'une espèce bleue devienne rouge et
+réciproquement; si, au contraire, toutes les espèces portent des
+fleurs bleues, la coloration devient un caractère générique, et la
+variabilité de cette coloration constitue un fait beaucoup plus
+extraordinaire.
+
+J'ai choisi cet exemple parce que l'explication qu'en donneraient
+la plupart des naturalistes ne pourrait pas s'appliquer ici; ils
+soutiendraient, en effet, que les caractères spécifiques sont plus
+variables que les caractères génériques, parce que les premiers
+impliquent des parties ayant une importance physiologique moindre
+que ceux que l'on considère ordinairement quand il s'agit de
+classer un genre. Je crois que cette explication est vraie en
+partie, mais seulement de façon indirecte; j'aurai, d'ailleurs, à
+revenir sur ce point en traitant de la classification. Il serait
+presque superflu de citer des exemples pour prouver que les
+caractères spécifiques ordinaires sont plus variables que les
+caractères génériques; mais, quand il s'agit de caractères
+importants, j'ai souvent remarqué, dans les ouvrages sur
+l'histoire naturelle, que, lorsqu'un auteur s'étonne que quelque
+organe important, ordinairement très constant, dans un groupe
+considérable d'espèces _diffère_ beaucoup chez des espèces très
+voisines, il est souvent _variable_ chez les individus de la même
+espèce. Ce fait prouve qu'un caractère qui a ordinairement une
+valeur générique devient souvent variable lorsqu'il perd de sa
+valeur et descend au rang de caractère spécifique, bien que son
+importance physiologique puisse rester la même. Quelque chose
+d'analogue s'applique aux monstruosités; Isidore Geoffroy Saint-
+Hilaire, tout au moins, ne met pas en doute que, plus un organe
+diffère normalement chez les différentes espèces du même groupe,
+plus il est sujet à des anomalies chez les individus.
+
+Dans l'hypothèse ordinaire d'une création indépendante pour chaque
+espèce, comment pourrait-il se faire que la partie de l'organisme
+qui diffère de la même partie chez d'autres espèces du même genre,
+créées indépendamment elles aussi, soit plus variable que les
+parties qui se ressemblent beaucoup chez les différentes espèces
+de ce genre? Quant à moi, je ne crois pas qu'il soit possible
+d'expliquer ce fait. Au contraire, dans l'hypothèse que les
+espèces ne sont que des variétés fortement prononcées et
+persistantes, on peut s'attendre la plupart du temps à ce que les
+parties de leur organisation qui ont varié depuis une époque
+comparativement récente et qui par suite sont devenues
+différentes, continuent encore à varier. Pour poser la question en
+d'autres termes: on appelle _caractères génériques_ les points par
+lesquels toutes les espèces d'un genre se ressemblent et ceux par
+lesquels elles diffèrent des genres voisins; on peut attribuer ces
+caractères à un ancêtre commun qui les a transmis par hérédité à
+ses descendants, car il a dû arriver bien rarement que la
+sélection naturelle ait modifié, exactement de la même façon,
+plusieurs espèces distinctes adaptées à des habitudes plus ou
+moins différentes; or, comme ces prétendus caractères génériques
+ont été transmis par hérédité avant l'époque où les différentes
+espèces se sont détachées de leur ancêtre commun et que
+postérieurement ces caractères n'ont pas varié, ou que, s'ils
+diffèrent, ils ne le font qu'à un degré extrêmement minime, il
+n'est pas probable qu'ils varient actuellement. D'autre part, on
+appelle _caractères spécifiques_ les points par lesquels les
+espèces diffèrent des autres espaces du même genre; or, comme ces
+caractères spécifiques ont varié et se sont différenciés depuis
+l'époque où les espèces se sont écartées de l'ancêtre commun, il
+est probable qu'ils sont encore variables dans une certaine
+mesure; tout au moins, ils sont plus variables que les parties de
+l'organisation qui sont restées constantes depuis une très longue
+période.
+
+
+LES CARACTÈRES SEXUELS SECONDAIRES SONT VARIABLES.
+
+Je pense que tous les naturalistes admettront, sans qu'il soit
+nécessaire d'entrer dans aucun détail, que les caractères sexuels
+secondaires sont très variables. On admettra aussi que les espèces
+d'un même groupe diffèrent plus les unes des autres sous le
+rapport des caractères sexuels secondaires que dans les autres
+parties de leur organisation: que l'on compare, par exemple, les
+différences qui existent entre les gallinacés mâles, chez lesquels
+les caractères sexuels secondaires sont très développés, avec les
+différences qui existent entre les femelles. La cause première de
+la variabilité de ces caractères n'est pas évidente; mais nous
+comprenons parfaitement pourquoi ils ne sont pas aussi persistants
+et aussi uniformes que les autres caractères; ils sont, en effet,
+accumulés par la sélection sexuelle, dont l'action est moins
+rigoureuse que celle de la sélection naturelle; la première, en
+effet, n'entraîne pas la mort, elle se contente de donner moins de
+descendants aux mâles moins favorisés. Quelle que puisse être la
+cause de la variabilité des caractères sexuels secondaires, la
+sélection sexuelle a un champ d'action très étendu, ces caractères
+étant très variables; elle a pu ainsi déterminer, chez les espèces
+d'un même groupe, des différences plus grandes sous ce rapport que
+sous tous les autres.
+
+Il est un fait assez remarquable, c'est que les différences
+secondaires entre les deux sexes de la même espèce portent
+précisément sur les points mêmes de l'organisation par lesquels
+les espèces d'un même genre diffèrent les unes des autres. Je vais
+citer à l'appui de cette assertion les deux premiers exemples qui
+se trouvent sur ma liste; or, comme les différences, dans ces cas,
+sont de nature très extraordinaire, il est difficile de croire que
+les rapports qu'ils présentent soient accidentels. Un même nombre
+d'articulations des tarses est un caractère commun à des groupes
+très considérables de coléoptères; or, comme l'a fait remarquer
+Westwood, le nombre de ces articulations varie beaucoup chez les
+engidés, et ce nombre diffère aussi chez les deux sexes de la même
+espèce. De même, chez les hyménoptères fouisseurs, le mode de
+nervation des ailes est un caractère de haute importance, parce
+qu'il est commun à des groupes considérables; mais la nervation,
+dans certains genres, varie chez les diverses espèces et aussi
+chez les deux sexes d'une même espèce. Sir J. Lubbock a récemment
+fait remarquer que plusieurs petits crustacés offrent d'excellents
+exemples de cette loi. «Ainsi, chez le _Pontellus_, ce sont les
+antennes antérieures et la cinquième paire de pattes qui
+constituent les principaux caractères sexuels; ce sont aussi ces
+organes qui fournissent les principales différences spécifiques.»
+Ce rapport a pour moi une signification très claire; je considère
+que toutes les espèces d'un même genre descendent aussi
+certainement d'un ancêtre commun, que les deux sexes d'une même
+espèce descendent du même ancêtre. En conséquence, si une partie
+quelconque de l'organisme de l'ancêtre commun, ou de ses premiers
+descendants, est devenue variable, il est très probable que la
+sélection naturelle et la sélection sexuelle se sont emparées des
+variations de cette partie pour adapter les différentes espèces à
+occuper diverses places dans l'économie de la nature, pour
+approprier l'un à l'autre les deux sexes de la même espèce, et
+enfin pour préparer les mâles à lutter avec d'autres mâles pour la
+possession des femelles.
+
+J'en arrive donc à conclure à la connexité intime de tous les
+principes suivants, à savoir: la variabilité; plus grande des
+caractères spécifiques, c'est-à-dire ceux qui distinguent les
+espèces les unes des autres, comparativement à celle des
+caractères génériques, c'est-à-dire les caractères possédés en
+commun par toutes les espèces d'un genre; -- l'excessive
+variabilité que présente souvent un point quelconque lorsqu'il est
+développé chez une espèce d'une façon extraordinaire,
+comparativement à ce qu'il est chez les espèces congénères; et le
+peu de variabilité d'un point, quelque développé qu'il puisse
+être, s'il est commun à un groupe tout entier d'espèces; -- la
+grande variabilité des caractères sexuels secondaires et les
+différences considérables qu'ils présentent chez des espèces très
+voisines; -- les caractères sexuels secondaires se manifestant
+généralement sur ces points mêmes de l'organisme où portent les
+différences spécifiques ordinaires. Tous ces principes dérivent
+principalement de ce que les espèces d'un même groupe descendent
+d'un ancêtre commun qui leur a transmis par hérédité beaucoup de
+caractères communs; -- de ce que les parties qui ont récemment
+varié de façon considérable ont plus de tendance à continuer de le
+faire que les parties fixes qui n'ont pas varié depuis longtemps;
+-- de ce que la sélection naturelle a, selon le laps de temps
+écoulé; maîtrisé plus ou moins complètement la tendance au retour
+et à de nouvelles variations; -- de ce que la sélection sexuelle
+est moins rigoureuse que la sélection naturelle; -- enfin, de ce
+que la sélection naturelle et la sélection sexuelle ont accumulé
+les variations dans les mêmes parties et les ont adaptées ainsi à
+diverses fins, soit sexuelles, soit ordinaires.
+
+
+LES ESPÈCES DISTINCTES PRÉSENTENT DES VARIATIONS ANALOGUES, DE
+TELLE SORTE QU'UNE VARIÉTÉ D'UNE ESPÈCE REVÊT SOUVENT UN CARACTÈRE
+PROPRE À UNE ESPÈCE VOISINE, OU FAIT RETOUR À QUELQUES-UNS DES
+CARACTÈRES D'UN ANCÊTRE ÉLOIGNÉ.
+
+On comprendra facilement ces propositions en examinant nos races
+domestiques. Les races les plus distinctes de pigeons, dans des
+pays très éloignés les uns des autres, présentent des sous-
+variétés caractérisées par des plumes renversées sur la tête et
+par des pattes emplumées; caractères que ne possédait pas le biset
+primitif; c'est là un exemple de variations analogues chez deux ou
+plusieurs races distinctes. La présence fréquente, chez le grosse-
+gorge, de quatorze et même de seize plumes caudales peut être
+considérée comme une variation représentant la conformation
+normale d'une autre race, le pigeon paon. Tout le monde admettra,
+je pense, que ces variations analogues proviennent de ce qu'un
+ancêtre commun a transmis par hérédité aux différentes races de
+pigeons une même constitution et une tendance à la variation,
+lorsqu'elles sont exposées à des influences inconnues semblables.
+Le règne végétal nous fournit un cas de variations analogues dans
+les tiges renflées, ou, comme on les désigne habituellement, dans
+les racines du navet de Suède et du rutabaga, deux plantes que
+quelques botanistes regardent comme des variétés descendant d'un
+ancêtre commun et produites par la culture; s'il n'en était pas
+ainsi, il y aurait là un cas de variation analogue entre deux
+prétendues espèces distinctes, auxquelles on pourrait en ajouter
+une troisième, le navet ordinaire. Dans l'hypothèse de la création
+indépendante des espèces, nous aurions à attribuer cette
+similitude de développement des tiges chez les trois plantes, non
+pas à sa vraie cause, c'est-à-dire à la communauté de descendance
+et à la tendance à varier dans une même direction qui en est la
+conséquence, mais à trois actes de création distincts, portant sur
+des formes extrêmement voisines. Naudin a observé plusieurs cas
+semblables de variations analogues dans la grande famille des
+cucurbitacées, et divers savants chez les céréales. M. Walsh a
+discuté dernièrement avec beaucoup de talent divers cas semblables
+qui se présentent chez les insectes à l'état de nature, et il les
+a groupés sous sa loi d'égale variabilité.
+
+Toutefois, nous rencontrons un autre cas chez les pigeons, c'est-
+à-dire l'apparition accidentelle, chez toutes les races, d'une
+coloration bleu-ardoise, des deux bandes noires sur les ailes, des
+reins blancs, avec une barre à l'extrémité de la queue, dont les
+plumes extérieures sont, près de leur base, extérieurement bordées
+de blanc. Comme ces différentes marques constituent un caractère
+de l'ancêtre commun, le biset, on ne saurait, je crois, contester
+que ce soit là un cas de retour et non pas une variation nouvelle
+et analogue qui apparaît chez plusieurs races. Nous pouvons, je
+pense, admettre cette conclusion en toute sécurité; car, comme
+nous l'avons vu, ces marques colorées sont très sujettes à
+apparaître chez les petits résultant du croisement de deux races
+distinctes ayant une coloration différente; or, dans ce cas, il
+n'y a rien dans les conditions extérieures de l'existence, sauf
+l'influence du croisement sur les lois de l'hérédité, qui puisse
+causer la réapparition de la couleur bleu-ardoise accompagnée des
+diverses autres marques.
+
+Sans doute, il est très surprenant que des caractères
+réapparaissent après avoir disparu pendant un grand nombre de
+générations, des centaines peut-être. Mais, chez une race croisée
+une seule fois avec une autre race, la descendance présente
+accidentellement, pendant plusieurs générations -- quelques
+auteurs disent pendant une douzaine ou même pendant une vingtaine
+-- une tendance à faire retour aux caractères de la race
+étrangère. Après douze générations, la proportion du sang, pour
+employer une expression vulgaire, de l'un des ancêtres n'est que
+de 1 sur 2048; et pourtant, comme nous le voyons, on croit
+généralement que cette proportion infiniment petite de sang
+étranger suffit à déterminer une tendance au retour. Chez une race
+qui n'a pas été croisée, mais chez laquelle les deux _ancêtres_
+souche ont perdu quelques caractères que possédait leur ancêtre
+commun, la tendance à faire retour vers ce caractère perdu
+pourrait, d'après tout ce que nous pouvons savoir, se transmettre
+de façon plus ou moins énergique pendant un nombre illimité de
+générations. Quand un caractère perdu reparaît chez une race après
+un grand nombre de générations, l'hypothèse la plus probable est,
+non pas que l'individu affecté se met soudain à ressembler à un
+ancêtre dont il est séparé par plusieurs centaines de générations,
+mais que le caractère en question se trouvait à l'état latent chez
+les individus de chaque génération successive et qu'enfin ce
+caractère s'est développé sous l'influence de conditions
+favorables, dont nous ignorons la nature. Chez les pigeons barbes,
+par exemple, qui produisent très rarement des oiseaux bleus, il
+est probable qu'il y a chez les individus de chaque génération une
+tendance latente à la reproduction du plumage bleu. La
+transmission de cette tendance, pendant un grand nombre de
+générations, n'est pas plus difficile à comprendre que la
+transmission analogue d'organes rudimentaires complètement
+inutiles. La simple tendance à produire un rudiment est même
+quelquefois héréditaire.
+
+Comme nous supposons que toutes les espèces d'un même genre
+descendent d'un ancêtre commun, nous pourrions nous attendre à ce
+qu'elles varient accidentellement de façon analogue; de telle
+sorte que les variétés de deux ou plusieurs espèces se
+ressembleraient, ou qu'une variété ressemblerait par certains
+caractères à une autre espèce distincte -- celle-ci n'étant,
+d'après notre théorie, qu'une variété permanente bien accusée. Les
+caractères exclusivement dus à une variation analogue auraient
+probablement peu d'importance, car la conservation de tous les
+caractères importants est déterminée par la sélection naturelle,
+qui les approprie aux habitudes différentes de l'espèce. On
+pourrait s'attendre, en outre, à ce que les espèces du même genre
+présentassent accidentellement des caractères depuis longtemps
+perdus. Toutefois, comme nous ne connaissons pas l'ancêtre commun
+d'un groupe naturel quelconque, nous ne pourrons distinguer entre
+les caractères dus à un retour et ceux qui proviennent de
+variations analogues. Si, par exemple, nous ignorions que le
+Biset, souche de nos pigeons domestiques, n'avait ni plumes aux
+pattes, ni plumes renversées sur la tête, il nous serait
+impossible de dire s'il faut attribuer ces caractères à un fait de
+retour ou seulement à des variations analogues; mais nous aurions
+pu conclure que la coloration bleue est un cas de retour, à cause
+du nombre des marques qui sont en rapport avec cette nuance,
+marques qui, selon toute probabilité, ne reparaîtraient pas toutes
+ensemble au cas d'une simple variation; nous aurions été,
+d'ailleurs, d'autant plus fondés à en arriver à cette conclusion,
+que la coloration bleue et les différentes marques reparaissent
+très souvent quand on croise des races ayant une coloration
+différente. En conséquence, bien que, chez les races qui vivent à
+l'état de nature, nous ne puissions que rarement déterminer quels
+sont les cas de retour à un caractère antérieur, et quels sont
+ceux qui constituent une variation nouvelle, mais analogue, nous
+devrions toutefois, d'après notre théorie, trouver quelquefois
+chez les descendants d'une espèce en voie de modification des
+caractères qui existent déjà chez d'autres membres du même groupe.
+Or, c'est certainement ce qui arrive.
+
+La difficulté que l'on éprouve à distinguer les espèces variables
+provient, en grande partie, de ce que les variétés imitent, pour
+ainsi dire, d'autres espèces du même genre. On pourrait aussi
+dresser un catalogue considérable de formes intermédiaires entre
+deux autres formes qu'on ne peut encore regarder que comme des
+espèces douteuses; or, ceci prouve que les espèces, en variant,
+ont revêtu quelques caractères appartenant à d'autres espèces, à
+moins toutefois que l'on n'admette une création indépendante pour
+chacune de ces formes très voisines. Toutefois, nous trouvons la
+meilleure preuve de variations analogues dans les parties ou les
+organes qui ont un caractère constant, mais qui, cependant,
+varient accidentellement de façon à ressembler, dans une certaine
+mesure, à la même partie ou au même organe chez une espèce
+voisine. J'ai dressé une longue liste de ces cas, mais
+malheureusement je me trouve dans l'impossibilité de pouvoir la
+donner ici. Je dois donc me contenter d'affirmer que ces cas se
+présentent certainement et qu'ils sont très remarquables.
+
+Je citerai toutefois un exemple curieux et compliqué, non pas en
+ce qu'il affecte un caractère important, mais parce qu'il se
+présente chez plusieurs espèces du même genre, dont les unes sont
+réduites à l'état domestique et dont les autres vivent à l'état
+sauvage. C'est presque certainement là un cas de retour. L'âne
+porte quelquefois sur les jambes des raies transversales très
+distinctes, semblables à celles qui se trouvent sur les jambes du
+zèbre; on a affirmé que ces raies sont beaucoup plus apparentes
+chez l'ânon, et les renseignements que je me suis procurés à cet
+égard confirment le fait. La raie de l'épaule est quelquefois
+double et varie beaucoup sous le rapport de la couleur et du
+dessin. On a décrit un âne blanc, mais _non pas_ albinos, qui
+n'avait aucune raie, ni sur l'épaule ni sur le dos; -- ces deux
+raies d'ailleurs sont quelquefois très faiblement indiquées ou
+font absolument défaut chez les ânes de couleur foncée. On a vu,
+dit-on, le koulan de Pallas avec une double raie sur l'épaule.
+M. Blyth a observé une hémione ayant sur l'épaule une raie
+distincte, bien que cet animal n'en porte ordinairement pas. Le
+colonel Poole m'a informé, en outre, que les jeunes de cette
+espèce ont ordinairement les jambes rayées et une bande faiblement
+indiquée sur l'épaule. Le quagga, dont le corps est, comme celui
+du zèbre, si complètement rayé, n'a cependant pas de raies aux
+jambes; toutefois, le docteur Gray a dessiné un de ces animaux
+dont les jarrets portaient des zébrures très distinctes.
+
+En ce qui concerne le cheval recueilli en Angleterre des exemples
+de la raie dorsale, chez des chevaux appartenant aux races les
+plus distinctes et ayant des robes de _toutes_ les couleurs. Les
+barres transversales sur les jambes ne sont pas rares chez les
+chevaux isabelle et chez ceux poil de souris; je les ai observées
+en outre chez un alezan; on aperçoit quelquefois une légère raie
+sur l'épaule des chevaux isabelle et j'en ai remarqué une faible
+trace chez un cheval bai. Mon fils a étudié avec soin et a dessiné
+un cheval de trait belge, de couleur isabelle, ayant les jambes
+rayées et une double raie sur chaque épaule; j'ai moi-même eu
+l'occasion de voir un poney isabelle du Devonshire, et on m'a
+décrit avec soin un petit poney ayant la même robe, originaire du
+pays de Galles, qui, tous deux, portaient _trois_ raies parallèles
+sur chaque épaule.
+
+Dans la région nord-ouest de l'Inde, la race des chevaux Kattywar
+est si généralement rayée, que, selon le colonel Poole, qui a
+étudié cette race pour le gouvernement indien, on ne considère pas
+comme de race pure un cheval dépourvu de raies. La raie dorsale
+existe toujours, les jambes sont ordinairement rayées, et la raie
+de l'épaule, très commune, est quelquefois double et même triple.
+Les raies, souvent très apparentes chez le poulain, disparaissent
+quelquefois complètement chez les vieux chevaux. Le colonel Poole
+a eu l'occasion de voir des chevaux Kattywar gris et bais rayés au
+moment de la mise bas. Des renseignements qui m'ont été fournis
+par M. W.-W. Edwards, m'autorisent à croire que, chez le cheval de
+course anglais, la raie dorsale est beaucoup plus commune chez le
+poulain que chez l'animal adulte. J'ai moi-même élevé récemment un
+poulain provenant d'une jument baie (elle-même produit d'un cheval
+turcoman et d'une jument flamande) par un cheval de course
+anglais, ayant une robe baie; ce poulain, à l'âge d'une semaine,
+présentait sur son train postérieur et sur son front de nombreuses
+zébrures foncées très étroites et de légères raies sur les jambes;
+toutes ces raies disparurent bientôt complètement. Sans entrer ici
+dans de plus amples détails, je puis constater que j'ai entre les
+mains beaucoup de documents établissant de façon positive
+l'existence de raies sur les jambes et sur les épaules de chevaux
+appartenant aux races les plus diverses et provenant de tous les
+pays, depuis l'Angleterre jusqu'à la Chine, et depuis la Norvège,
+au nord, jusqu'à l'archipel Malais, au sud. Dans toutes les
+parties du monde, les raies se présentent le plus souvent chez les
+chevaux isabelle et poil de souris; je comprends, sous le terme
+isabelle, une grande variété de nuances s'étendant entre le brun
+noirâtre, d'une part, et la teinte café au lait, de l'autre.
+
+Je sais que le colonel Hamilton Smith, qui a écrit sur ce sujet,
+croit que les différentes races de chevaux descendent de plusieurs
+espèces primitives, dont l'une ayant la robe isabelle était rayée,
+et il attribue à d'anciens croisements avec cette souche tous les
+cas que nous venons de décrire. Mais on peut rejeter cette manière
+de voir, car il est fort improbable que le gros cheval de trait
+belge, que les poneys du pays de Galles, le double poney de la
+Norvège, la race grêle de Kattywar, etc., habitant les parties du
+globe les plus éloignées, aient tous été croisés avec une même
+souche primitive supposée.
+
+Examinons maintenant les effets des croisements entre les
+différentes espèces du genre cheval. Rollin affirme que le mulet
+ordinaire, produit de l'âne et du cheval, est particulièrement
+sujet à avoir les jambes rayées; selon M. Gosse, neuf mulets sur
+dix se trouvent dans ce cas, dans certaines parties des États-
+Unis. J'ai vu une fois un mulet dont les jambes étaient rayées au
+point qu'on aurait pu le prendre pour un hybride du zèbre; M. W.-
+C. Martin, dans son excellent _Traité sur le cheval_, a représenté
+un mulet semblable. J'ai vu quatre dessins coloriés représentant
+des hybrides entre l'âne et le zèbre; or, les jambes sont beaucoup
+plus rayées que le reste du corps; l'un d'eux, en outre, porte une
+double raie sur l'épaule. Chez le fameux hybride obtenu par lord
+Morton, du croisement d'une jument alezane avec un quagga,
+l'hybride, et même les poulains purs que la même jument donna
+subséquemment avec un cheval arabe noir, avaient sur les jambes
+des raies encore plus prononcées qu'elles ne le sont chez le
+quagga pur. Enfin, et c'est là un des cas les plus remarquables,
+le docteur Gray a représenté un hybride (il m'apprend que depuis
+il a eu l'occasion d'en voir un second exemple) provenant du
+croisement d'un âne et d'une hémione; bien que l'âne n'ait
+qu'accidentellement des raies sur les jambes et qu'elles fassent
+défaut, ainsi que la raie sur l'épaule, chez l'hémione, cet
+hybride avait, outre des raies sur les quatre jambes, trois
+courtes raies sur l'épaule, semblables à celles du poney isabelle
+du Devonshire et du poney isabelle du pays de Galles que nous
+avons décrits; il avait, en outre, quelques marques zébrées sur
+les côtés de la face. J'étais si convaincu, relativement, à ce
+dernier fait, que pas une de ces raies ne peut provenir de ce
+qu'on appelle ordinairement _le hasard_, que le fait seul de
+l'apparition de ces zébrures de la face, chez l'hybride de l'âne
+et de l'hémione, m'engagea à demander au colonel Poole si de
+pareils caractères n'existaient pas chez la race de Kattywar, si
+éminemment sujette à présenter des raies, question à laquelle,
+comme nous l'avons vu, il m'a répondu affirmativement.
+
+Or, quelle conclusion devons-nous tirer de ces divers faits? Nous
+voyons plusieurs espèces distinctes du genre cheval qui, par de
+simples variations, présentent des raies sur les jambes, comme le
+zèbre, ou sur les épaules, comme l'âne. Cette tendance augmente
+chez le cheval dès que paraît la robe isabelle, nuance qui se
+rapproche de la coloration générale des autres espèces du genre.
+Aucun changement de forme, aucun autre caractère nouveau
+n'accompagne l'apparition des raies. Cette même tendance à devenir
+rayé se manifeste plus fortement chez les hybrides provenant de
+l'union des espèces les plus distinctes. Or, revenons à l'exemple
+des différentes races de pigeons: elles descendent toutes d'un
+pigeon (en y comprenant deux ou trois sous-espèces ou races
+géographiques) ayant une couleur bleuâtre et portant, en outre,
+certaines raies et certaines marques; quand une race quelconque de
+pigeons revêt, par une simple variation, la nuance bleuâtre, ces
+raies et ces autres marques reparaissent invariablement, mais sans
+qu'il se produise aucun autre changement de forme ou de caractère.
+Quand on croise les races les plus anciennes et les plus
+constantes, affectant différentes couleurs, on remarque une forte
+tendance à la réapparition, chez l'hybride, de la teinte bleuâtre,
+des raies et des marques. J'ai dit que l'hypothèse la plus
+probable pour expliquer la réapparition de caractères très anciens
+est qu'il y a chez les jeunes de chaque génération successive une
+_tendance_ à revêtir un caractère depuis longtemps perdu, et que
+cette tendance l'emporte quelquefois en raison de causes
+inconnues. Or, nous venons de voir que, chez plusieurs espèces du
+genre cheval, les raies sont plus prononcées ou reparaissent plus
+ordinairement chez le jeune que chez l'adulte. Que l'on appelle
+_espèces_ ces races de pigeons, dont plusieurs sont constantes
+depuis des siècles, et l'on obtient un cas exactement parallèle à
+celui des espèces du genre cheval! Quant à moi, remontant par la
+pensée à quelques millions de générations en arrière, j'entrevois
+un animal rayé comme le zèbre, mais peut-être d'une construction
+très différente sous d'autres rapports, ancêtre commun de notre
+cheval domestique (que ce dernier descende ou non de plusieurs
+souches sauvages), de l'âne, de l'hémione, du quagga et du zèbre.
+
+Quiconque admet que chaque espèce du genre cheval a fait l'objet
+d'une création indépendante est disposé à admettre, je présume,
+que chaque espèce a été créée avec une tendance à la variation,
+tant à l'état sauvage qu'à l'état domestique, de façon à pouvoir
+revêtir accidentellement les raies caractéristiques des autres
+espèces du genre; il doit admettre aussi que chaque espèce a été
+créée avec une autre tendance très prononcée, à savoir que,
+croisée avec des espèces habitant les points du globe les plus
+éloignés, elle produit des hybrides ressemblant par leurs raies,
+non à leurs parents, mais à d'autres espèces du genre. Admettre
+semblable hypothèse c'est vouloir substituer à une cause réelle
+une cause imaginaire, ou tout au moins inconnue; c'est vouloir, en
+un mot, faire de l'oeuvre divine une dérision et une déception.
+Quant à moi, j'aimerais tout autant admettre, avec les
+cosmogonistes ignorants d'il y a quelques siècles, que les
+coquilles fossiles n'ont jamais vécu, mais qu'elles ont été créées
+en pierre pour imiter celles qui vivent sur le rivage de la mer.
+
+
+RÉSUMÉ.
+
+Notre ignorance en ce qui concerne les lois de la variation est
+bien profonde. Nous ne pouvons pas, une fois sur cent, prétendre
+indiquer les causes d'une variation quelconque. Cependant, toutes
+les fois que nous pouvons réunir les termes d'une comparaison,
+nous remarquons que les mêmes lois semblent avoir agi pour
+produire les petites différences qui existent entre les variétés
+d'une même espèce, et les grandes différences qui existent entre
+les espèces d'un même genre. Le changement des conditions ne
+produit généralement qu'une variabilité flottante, mais
+quelquefois aussi des effets directs et définis; or, ces effets
+peuvent à la longue devenir très prononcés, bien que nous ne
+puissions rien affirmer, n'ayant pas de preuves suffisantes à cet
+égard. L'habitude, en produisant des particularités
+constitutionnelles, l'usage en fortifiant les organes, et le
+défaut d'usage en les affaiblissant ou en les diminuant, semblent,
+dans beaucoup de cas, avoir exercé une action considérable. Les
+parties homologues tendent à varier d'une même manière et à se
+souder. Les modifications des parties dures et externes affectent
+quelquefois les parties molles et internes. Une partie fortement
+développée tend peut-être à attirer à elle la nutrition des
+parties adjacentes, et toute partie de la conformation est
+économisée, qui peut l'être sans inconvénient. Les modifications
+de la conformation, pendant le premier âge, peuvent affecter des
+parties qui se développent plus tard; il se produit, sans aucun
+doute, beaucoup de cas de variations corrélatives dont nous ne
+pouvons comprendre la nature. Les parties multiples sont
+variables, au point de vue du nombre et de la conformation, ce qui
+provient peut-être de ce que ces parties n'ayant pas été
+rigoureusement spécialisées pour remplir des fonctions
+particulières, leurs modifications échappent à l'action rigoureuse
+de la sélection naturelle. C'est probablement aussi à cette même
+circonstance qu'il faut attribuer la variabilité plus grande des
+êtres placés au rang inférieur de l'échelle organique que des
+formes plus élevées, dont l'organisation entière est plus
+spécialisée. La sélection naturelle n'a pas d'action sur les
+organes rudimentaires, ces organes étant inutiles, et, par
+conséquent, variables. Les caractères spécifiques, c'est-à-dire
+ceux qui ont commencé à différer depuis que les diverses espèces
+du même genre se sont détachées d'un ancêtre commun sont plus
+variables que les caractères génériques, c'est-à-dire ceux qui,
+transmis par hérédité depuis longtemps, n'ont pas varié pendant le
+même laps de temps. Nous avons signalé, à ce sujet, des parties ou
+des organes spéciaux qui sont encore variables parce qu'ils ont
+varié récemment et se sont ainsi différenciés; mais nous avons vu
+aussi, dans le second chapitre, que le même principe s'applique à
+l'individu tout entier; en effet, dans les localités où on
+rencontre beaucoup d'espèces d'un genre quelconque -- c'est-à-dire
+là où il y a eu précédemment beaucoup de variations et de
+différenciations et là où une création active de nouvelles formes
+spécifiques a eu lieu -- on trouve aujourd'hui en moyenne, dans
+ces mêmes localités et chez ces mêmes espèces, le plus grand
+nombre de variétés. Les caractères sexuels secondaires sont
+extrêmement variables; ces caractères, en outre, diffèrent
+beaucoup dans les espèces d'un même groupe. La variabilité des
+mêmes points de l'organisation a généralement eu pour résultat de
+déterminer des différences sexuelles secondaires chez les deux
+sexes d'une même espèce et des différences spécifiques chez les
+différentes espèces d'un même genre. Toute partie ou tout organe
+qui, comparé à ce qu'il est chez une espèce voisine, présente un
+développement anormal dans ses dimensions ou dans sa forme, doit
+avoir subi une somme considérable de modifications depuis la
+formation du genre, ce qui nous explique pourquoi il est souvent
+beaucoup plus variable que les autres points de l'organisation. La
+variation est, en effet, un procédé lent et prolongé, et la
+sélection naturelle, dans des cas semblables, n'a pas encore eu le
+temps de maîtriser la tendance à la variabilité ultérieure, ou au
+retour vers un état moins modifié. Mais lorsqu'une espèce,
+possédant un organe extraordinairement développé, est devenue la
+souche d'un grand nombre de descendants modifiés -- ce qui, dans
+notre hypothèse, suppose une très longue période -- la sélection
+naturelle a pu donner à l'organe, quelque extraordinairement
+développé qu'il puisse être, un caractère fixe. Les espèces qui
+ont reçu par hérédité de leurs parents communs une constitution
+presque analogue et qui ont été soumises à des influences
+semblables, tendent naturellement à présenter des variations
+analogues ou à faire accidentellement retour à quelques-uns des
+caractères de leurs premiers ancêtres. Or, bien que le retour et
+les variations analogues puissent ne pas amener la production de
+nouvelles modifications importantes, ces modifications n'en
+contribuent pas moins à la diversité, à la magnificence et à
+l'harmonie de la nature.
+
+Quelle que puisse être la cause déterminante des différences
+légères qui se produisent entre le descendant et l'ascendant,
+cause qui doit exister dans chaque cas, nous avons raison de
+croire que l'accumulation constante des différences avantageuses a
+déterminé toutes les modifications les plus importantes
+d'organisation relativement aux habitudes de chaque espèce.
+
+
+CHAPITRE VI.
+DIFFICULTÉS SOULEVÉES CONTRE L'HYPOTHÈSE DE LA DESCENDANCE AVEC
+MODIFICATIONS.
+
+_Difficultés que présente la théorie de la descendance avec
+modifications. -- Manque ou rareté des variétés de transition. --
+Transitions dans les habitudes de la vie. -- Habitudes différentes
+chez une même espèce. -- Espèces ayant des habitudes entièrement
+différentes de celles de ses espèces voisines. -- Organes de
+perfection extrême. -- Mode de transition. -- Cas difficiles. --
+Natura non facit saltum. -- Organes peu importants. -- Les organes
+ne sont pas absolument parfaits dans tous les cas. -- La loi de
+l'unité de type et des conditions d'existence est comprise dans la
+théorie de la sélection naturelle._
+
+Une foule d'objections se sont sans doute présentées à l'esprit du
+lecteur avant qu'il en soit arrivé à cette partie de mon ouvrage.
+Les unes sont si graves, qu'aujourd'hui encore je ne peux y
+réfléchir sans me sentir quelque peu ébranlé; mais, autant que
+j'en peux juger, la plupart ne sont qu'apparentes, et quant aux
+difficultés réelles, elles ne sont pas, je crois, fatales à
+l'hypothèse que je soutiens.
+
+On peut grouper ces difficultés et ces objections ainsi qu'il
+suit:
+
+1° Si les espèces dérivent d'autres espèces par des degrés
+insensibles, pourquoi ne rencontrons-nous pas d'innombrables
+formes de transition? Pourquoi tout n'est-il pas dans la nature à
+l'état de confusion? Pourquoi les espèces sont-elles si bien
+définies?
+
+2° Est-il possible qu'un animal ayant, par exemple, la
+conformation et les habitudes de la chauve-souris ait pu se former
+à la suite de modifications subies par quelque autre animal ayant
+des habitudes et une conformation toutes différentes? Pouvons-nous
+croire que la sélection naturelle puisse produire, d'une part, des
+organes insignifiants tels que la queue de la girafe, qui sert de
+chasse-mouches et, d'autre part, un organe aussi important que
+l'oeil?
+
+3° Les instincts peuvent-ils s'acquérir et se modifier par
+l'action de la sélection naturelle? Comment expliquer l'instinct
+qui pousse l'abeille à construire des cellules et qui lui a fait
+devancer ainsi les découvertes des plus grands mathématiciens?
+
+4° Comment expliquer que les espèces croisées les unes avec les
+autres restent stériles ou produisent des descendants stériles,
+alors que les variétés croisées les unes avec les autres restent
+fécondes?
+
+Nous discuterons ici les deux premiers points; nous consacrerons
+le chapitre suivant à quelques objections diverses; l'instinct et
+l'hybridité feront l'objet de chapitres spéciaux.
+
+
+DU MANQUE OU DE LA RARETÉ DES VARIÉTÉS DE TRANSITION.
+
+La sélection naturelle n'agit que par la conservation des
+modifications avantageuses; chaque forme nouvelle, survenant dans
+une localité suffisamment peuplée, tend, par conséquent, à prendre
+la place de la forme primitive moins perfectionnée, ou d'autres
+formes moins favorisées avec lesquelles elle entre en concurrence,
+et elle finit par les exterminer. Ainsi, l'extinction et la
+sélection naturelle vont constamment de concert. En conséquence,
+si nous admettons que chaque espèce descend de quelque forme
+inconnue, celle-ci, ainsi que toutes les variétés de transition,
+ont été exterminées par le fait seul de la formation et du
+perfectionnement d'une nouvelle forme.
+
+Mais pourquoi ne trouvons-nous pas fréquemment dans la croûte
+terrestre les restes de ces innombrables formes de transition qui,
+d'après cette hypothèse, ont dû exister? La discussion de cette
+question trouvera mieux sa place dans le chapitre relatif à
+l'imperfection des documents géologiques; je me bornerai à dire
+ici que les documents fournis par la géologie sont infiniment
+moins complets qu'on ne le croit ordinairement. La croûte
+terrestre constitue, sans doute, un vaste musée; mais les
+collections naturelles provenant de ce musée sont très imparfaites
+et n'ont été réunies d'ailleurs qu'à de longs intervalles.
+
+Quoi qu'il en soit, on objectera sans doute que nous devons
+certainement rencontrer aujourd'hui beaucoup de formes de
+transition quand plusieurs espèces très voisines habitent une même
+région.
+
+Prenons un exemple très simple: en traversant un continent du nord
+au sud, on rencontre ordinairement, à des intervalles successifs,
+des espèces très voisines, ou espèces représentatives, qui
+occupent évidemment à peu près la même place dans l'économie
+naturelle du pays. Ces espèces représentatives se trouvent souvent
+en contact et se confondent même l'une avec l'autre; puis, à
+mesure que l'une devient de plus en plus rare, l'autre augmente
+peu à peu et finit par se substituer à la première. Mais, si nous
+comparons ces espèces là où elles se confondent, elles sont
+généralement aussi absolument distinctes les unes des autres, par
+tous les détails de leur conformation, que peuvent l'être les
+individus pris dans le centre même de la région qui constitue leur
+habitat ordinaire. Ces espèces voisines, dans mon hypothèse,
+descendent d'une souche commune; pendant le cours de ses
+modifications, chacune d'elles a dû s'adapter aux conditions
+d'existence de la région qu'elle habite, a dû supplanter et
+exterminer la forme parente originelle, ainsi que toutes les
+variétés qui ont formé les transitions entre son état actuel et
+ses différents états antérieurs. On ne doit donc pas s'attendre à
+trouver actuellement, dans chaque localité, de nombreuses variétés
+de transition, bien qu'elles doivent y avoir existé et qu'elles
+puissent y être enfouies à l'état fossile. Mais pourquoi ne
+trouve-t-on pas actuellement, dans les régions intermédiaires,
+présentant des conditions d'existence intermédiaires, des variétés
+reliant intimement les unes aux autres les formes extrêmes? Il y a
+là une difficulté qui m'a longtemps embarrassé; mais on peut, je
+crois, l'expliquer dans une grande mesure.
+
+En premier lieu il faut bien se garder de conclure qu'une région a
+été continue pendant de longes périodes, parce qu'elle l'est
+aujourd'hui. La géologie semble nous démontrer que, même pendant
+les dernières parties de la période tertiaire, la plupart des
+continents étaient morcelés en îles dans lesquelles des espèces
+distinctes ont pu se former séparément, sans que des variétés
+intermédiaires aient pu exister dans des zones intermédiaires. Par
+suite de modifications dans la forme des terres et de changements
+climatériques, les aires marines actuellement continues doivent
+avoir souvent existé, jusqu'à une époque récente, dans un état
+beaucoup moins uniforme et beaucoup moins continu qu'à présent.
+Mais je n'insiste pas sur ce moyen d'éluder la difficulté: je
+crois, en effet, que beaucoup d'espèces parfaitement définies se
+sont formées dans des régions strictement continues; mais je
+crois, d'autre part, que l'état autrefois morcelé de surfaces qui
+n'en font plus qu'une aujourd'hui a joué un rôle important dans la
+formation de nouvelles espèces, surtout chez les animaux errants
+qui se croisent facilement.
+
+Si nous observons la distribution actuelle des espèces sur un
+vaste territoire, nous remarquons qu'elles sont, en général, très
+nombreuses dans une grande région, puis qu'elles deviennent tout à
+coup de plus en plus rares sur les limites de cette région et
+qu'elles finissent par disparaître. Le territoire neutre, entre
+deux espèces représentatives, est donc généralement très étroit,
+comparativement à celui qui est propre à chacune d'elles Nous
+observons le même fait en faisant l'ascension d'une montagne;
+Alphonse de Candolle a fait remarquer avec quelle rapidité
+disparaît quelquefois une espèce alpine commune. Les sondages
+effectués à la drague dans les profondeurs de la mer ont fourni
+des résultats analogues à E. Forbes. Ces faits doivent causer
+quelque surprise à ceux qui considèrent le climat et les
+conditions physiques de l'existence comme les éléments essentiels
+de la distribution des êtres organisés; car le climat, l'altitude
+ou la profondeur varient de façon graduelle et insensible. Mais,
+si nous songeons que chaque espèce, même dans son centre spécial,
+augmenterait immensément en nombre sans la concurrence que lui
+opposent les autres espèces; si nous songeons que presque toutes
+servent de proie aux autres ou en font la leur; si nous songeons,
+enfin, que chaque être organisé a, directement ou indirectement,
+les rapports les plus intimes et les plus importants avec les
+autres êtres organisés, il est facile de comprendre que
+l'extension géographique d'une espèce, habitant un pays
+quelconque, est loin de dépendre exclusivement des changements
+insensibles des conditions physiques, mais que cette extension
+dépend essentiellement de la présence d'autres espèces avec
+lesquelles elle se trouve en concurrence et qui, par conséquent,
+lui servent de proie, ou à qui elle sert de proie. Or, comme ces
+espèces sont elles-mêmes définies et qu'elles ne se confondent pas
+par des gradations insensibles, l'extension d'une espèce
+quelconque dépendant, dans tous les cas, de l'extension des
+autres, elle tend à être elle-même nettement circonscrite. En
+outre, sur les limites de son habitat, là où elle existe en moins
+grand nombre, une espèce est extrêmement sujette à disparaître par
+suite des fluctuations dans le nombre de ses ennemis ou des êtres
+qui lui servent de proie, ou bien encore de changements dans la
+nature du climat; la distribution géographique de l'espèce tend
+donc à se définir encore plus nettement.
+
+Les espèces voisines, ou espèces représentatives, quand elles
+habitent une région continue, sont ordinairement distribuées de
+telle façon que chacune d'elles occupe un territoire considérable
+et qu'il y a entre elles un territoire neutre, comparativement
+étroit, dans lequel elles deviennent tout à coup de plus en plus
+rares; les variétés ne différant pas essentiellement des espèces,
+la même règle s'applique probablement aux variétés. Or, dans le
+cas d'une espèce variable habitant une région très étendue, nous
+aurons à adapter deux variétés à deux grandes régions et une
+troisième variété à une zone intermédiaire étroite qui les sépare.
+La variété intermédiaire, habitant une région restreinte, est, par
+conséquent, beaucoup moins nombreuse; or, autant que je puis en
+juger, c'est ce qui se passe chez les variétés à l'état de nature.
+J'ai pu observer des exemples frappants de cette règle chez les
+variétés intermédiaires qui existent entre les variétés bien
+tranchées du genre _Balanus_. Il résulte aussi des renseignements
+que m'ont transmis M. Watson, le docteur Asa Gray et
+
+M. Wollaston, que les variétés reliant deux autres formes
+quelconques sont, en général, numériquement moins nombreuses que
+les formes qu'elles relient. Or, si nous pouvons nous fier à ces
+faits et à ces inductions, et en conclure que les variétés qui en
+relient d'autres existent ordinairement en moins grand nombre que
+les formes extrêmes, nous sommes à même de comprendre pourquoi les
+variétés intermédiaires ne peuvent pas persister pendant de
+longues périodes, et pourquoi, en règle générale, elles sont
+exterminées et disparaissent plus tôt que les formes qu'elles
+reliaient primitivement les unes aux autres.
+
+Nous avons déjà vu, en effet, que toutes les formes numériquement
+faibles courent plus de chances d'être exterminées que celles qui
+comprennent de nombreux individus; or, dans ce cas particulier, la
+forme intermédiaire est essentiellement exposée aux empiètements
+des formes très voisine qui l'entourent de tous côtés. Il est,
+d'ailleurs, une considération bien plus importante: c'est que,
+pendant que s'accomplissent les modifications qui, pensons-nous,
+doivent perfectionner deux variétés et les convertir en deux
+espèces distinctes, les deux variétés, qui sont numériquement
+parlant les plus fortes et qui ont un habitat plus étendu, ont de
+grands avantages sur la variété intermédiaire qui existe en petit
+nombre dans une étroite zone intermédiaire. En effet, les formes
+qui comprennent de nombreux individus ont plus de chance que n'en
+ont les formes moins nombreuses de présenter, dans un temps donné,
+plus de variations à l'action de la sélection naturelle. En
+conséquence, les formes les plus communes tendent, dans la lutte
+pour l'existence, à vaincre et à supplanter les formes moins
+communes, car ces dernières se modifient et se perfectionnent plus
+lentement. C'est en vertu du même principe, selon moi, que les
+espèces communes dans chaque pays, comme nous l'avons vu dans le
+second chapitre, présentent, en moyenne, un plus grand nombre de
+variétés bien tranchées que les espèces plus rares. Pour bien
+faire comprendre ma pensée, supposons trois variétés de moutons,
+l'une adaptée à une vaste région montagneuse la seconde habitant
+un terrain comparativement restreint et accidenté, la troisième
+occupant les plaines étendues qui se trouvent à la base des
+montagnes. Supposons, en outre, que les habitants de ces trois
+régions apportent autant de soins et d'intelligence à améliorer
+les races par la sélection; les chances de réussite sont, dans ce
+cas, toutes en faveur des grands propriétaires de la montagne ou
+de la plaine, et ils doivent réussir à améliorer leurs animaux
+beaucoup plus promptement que les petits propriétaires de la
+région intermédiaire plus restreinte. En conséquence, les races
+améliorées de la montagne et de la plaine ne tarderont pas à
+supplanter la race intermédiaire moins parfaite, et les deux
+races, qui étaient à l'origine numériquement les plus fortes, se
+trouveront en contact immédiat, la variété ayant disparu devant
+elles.
+
+Pour me résumer, je crois que les espèces arrivent à être assez
+bien définies et à ne présenter, à aucun moment, un chaos
+inextricable de formes intermédiaires:
+
+1° Parce que les nouvelles variétés se forment très lentement. La
+variation, en effet, suit une marche très lente et la sélection
+naturelle ne peut rien jusqu'à ce qu'il se présente des
+différences ou des variations individuelles favorables, et jusqu'à
+ce qu'il se trouve, dans l'économie naturelle de la région, une
+place que puissent mieux remplir quelques-uns de ses habitants
+modifiés. Or, ces places nouvelles ne se produisent qu'en vertu de
+changements climatériques très lents, ou à la suite de
+l'immigration accidentelle de nouveaux habitants, ou peut-être et
+dans une mesure plus large, parce que, quelques-uns des anciens
+habitants s'étant lentement modifiés, les anciennes et les
+nouvelles formes ainsi produites agissent et réagissent les unes
+sur les autres. Il en résulte que, dans toutes les régions et à
+toutes les époques, nous ne devons rencontrer que peu d'espèces
+présentant de légères modifications, permanentes jusqu'à un
+certain point; or, cela est certainement le cas.
+
+2° Parce que des surfaces aujourd'hui continues ont dû, à une
+époque comparativement récente, exister comme parties isolées sur
+lesquelles beaucoup de formes, plus particulièrement parmi les
+classes errantes et celles qui s'accouplent pour chaque portée,
+ont pu devenir assez distinctes pour être regardées comme des
+espèces représentatives. Dans ce cas, les variétés intermédiaires
+qui reliaient les espèces représentatives à la souche commune ont
+dû autrefois exister dans chacune de ces stations isolées; mais
+ces chaînons ont été exterminés par la sélection naturelle, de
+telle sorte qu'ils ne se trouvent plus à l'état vivant.
+
+3° Lorsque deux ou plusieurs variétés se sont formées dans
+différentes parties d'une surface strictement continue, il est
+probable que des variétés intermédiaires se sont formées en même
+temps dans les zones intermédiaires; mais la durée de ces espèces
+a dû être d'ordinaire fort courte. Ces variétés intermédiaires, en
+effet, pour les raisons que nous avons déjà données (raisons
+tirées principalement de ce que nous savons sur la distribution
+actuelle d'espèces très voisines, ou espèces représentatives,
+ainsi que de celle des variétés reconnues), existent dans les
+zones intermédiaires en plus petit nombre que les variétés
+qu'elles relient les unes aux autres. Cette cause seule suffirait
+à exposer les variétés intermédiaires à une extermination
+accidentelle; mais il est, en outre, presque certain qu'elles
+doivent disparaître devant les formes qu'elles relient à mesure
+que l'action de la sélection naturelle se fait sentir davantage;
+les formes extrêmes, en effet, comprenant un plus grand nombre
+d'individus, présentent en moyenne plus de variations et sont, par
+conséquent, plus sensibles à l'action de la sélection naturelle,
+et plus disposées à une amélioration ultérieure.
+
+Enfin, envisageant cette fois non pas un temps donné, mais le
+temps pris dans son ensemble, il a dû certainement exister, si ma
+théorie est fondée, d'innombrables variétés intermédiaires reliant
+intimement les unes aux autres les espèces d'un même groupe; mais
+la marche seule de la sélection naturelle, comme nous l'avons fait
+si souvent remarquer, tend constamment à éliminer les formes
+parentes et les chaînons intermédiaires. On ne pourrait trouver la
+preuve de leur existence passée que dans les restes fossiles qui,
+comme nous essayerons de le démontrer dans un chapitre subséquent,
+ne se conservent que d'une manière extrêmement imparfaite et
+intermittente.
+
+
+DE L'ORIGINE ET DES TRANSITIONS DES ÊTRES ORGANISÉS AYANT UNE
+CONFORMATION ET DES HABITUDES PARTICULIÈRES.
+
+Les adversaires des idées que j'avance ont souvent demandé comment
+il se fait, par exemple, qu'un animal carnivore terrestre ait pu
+se transformer en un animal ayant des habitudes aquatiques; car
+comment cet animal aurait-il pu subsister pendant l'état de
+transition? Il serait facile de démontrer qu'il existe aujourd'hui
+des animaux carnivores qui présentent tous les degrés
+intermédiaires entre des moeurs rigoureusement terrestres et des
+moeurs rigoureusement aquatiques; or, chacun d'eux étant soumis à
+la lutte pour l'existence, il faut nécessairement qu'il soit bien
+adapté à la place qu'il occupe dans la nature. Ainsi, le _Mustela
+vison_ de l'Amérique du Nord a les pieds palmés et ressemble à la
+loutre par sa fourrure, par ses pattes courtes et par la forme de
+sa queue. Pendant l'été, cet animal se nourrit de poissons et
+plonge pour s'en emparer; mais, pendant le long hiver des régions
+septentrionales, il quitte les eaux congelées et, comme les autres
+putois, se nourrit de souris et d'animaux terrestres. Il aurait
+été beaucoup plus difficile de répondre si l'on avait choisi un
+autre cas et si l'on avait demandé, par exemple, comment il se
+fait qu'un quadrupède insectivore a pu se transformer en une
+chauve-souris volante. Je crois cependant que de semblables
+objections n'ont pas un grand poids.
+
+Dans cette occasion, comme dans beaucoup d'autres, je sens toute
+l'importance qu'il y aurait à exposer tous les exemples frappants
+que j'ai recueillis sur les habitudes et les conformations de
+transition chez ces espèces voisines, ainsi que sur la
+diversification d'habitudes, constantes ou accidentelles, qu'on
+remarque chez une même espèce. Il ne faudrait rien moins qu'une
+longue liste de faits semblables pour amoindrir la difficulté que
+présente la solution de cas analogues à celui de la chauve-souris.
+
+Prenons la famille des écureuils: nous remarquons chez elle une
+gradation insensible, depuis des animaux dont la queue n'est que
+légèrement aplatie, et d'autres, ainsi que le fait remarquer sir
+J. Richardson, dont la partie postérieure du corps n'est que
+faiblement dilatée avec la peau des flancs un peu développée,
+jusqu'à ce qu'on appelle les _Écureuils volants_. Ces derniers ont
+les membres et même la racine de la queue unis par une large
+membrane qui leur sert de parachute et qui leur permet de
+franchir, en fendant l'air, d'immenses distances d'un arbre à un
+autre. Nous ne pouvons douter que chacune de ces conformations ne
+soit utile à chaque espèce d'écureuil dans son habitat, soit en
+lui permettant d'échapper aux oiseaux ou aux animaux carnassiers
+et de se procurer plus rapidement sa nourriture, soit surtout en
+amoindrissant le danger des chutes. Mais il n'en résulte pas que
+la conformation de chaque écureuil soit absolument la meilleure
+qu'on puisse concevoir dans toutes les conditions naturelles.
+Supposons, par exemple, que le climat et la végétation viennent à
+changer, qu'il y ait immigration d'autres rongeurs ou d'autres
+bêtes féroces, ou que d'anciennes espèces de ces dernières se
+modifient, l'analogie nous conduit à croire que les écureuils, ou
+quelques-uns tout au moins, diminueraient en nombre ou
+disparaîtraient, à moins qu'ils ne se modifiassent et ne se
+perfectionnassent pour parer à cette nouvelle difficulté de leur
+existence.
+
+Je ne vois donc aucune difficulté, surtout dans des conditions
+d'existence en voie de changement, à la conservation continue
+d'individus ayant la membrane des flancs toujours plus développée,
+chaque modification étant utile, chacune se multipliant jusqu'à ce
+que, grâce à l'action accumulatrice de la sélection naturelle, un
+parfait écureuil volant ait été produit.
+
+Considérons actuellement le _Galéopithèque_ ou lémur volant, que
+l'on classait autrefois parmi les chauves-souris, mais que l'on
+range aujourd'hui parmi les insectivores. Cet animal porte une
+membrane latérale très large, qui part de l'angle de la mâchoire
+pour s'étendre jusqu'à la queue, en recouvrant ses membres et ses
+doigts allongés; cette membrane est pourvue d'un muscle extenseur.
+Bien qu'aucun individu adapté à glisser dans l'air ne relie
+actuellement le galéopithèque aux autres insectivores, on peut
+cependant supposer que ces chaînons existaient autrefois et que
+chacun d'eux s'est développé de la même façon que les écureuils
+volants moins parfaits, chaque gradation de conformation
+présentant une certaine utilité à son possesseur. Je ne vois pas
+non plus de difficulté insurmontable à croire, en outre, que les
+doigts et l'avant-bras du galéopithèque, reliés par la membrane,
+aient pu être considérablement allongés par la sélection
+naturelle, modifications qui, au point de vue des organes du vol,
+auraient converti cet animal en une chauve-souris. Nous voyons
+peut-être, chez certaines Chauves-Souris dont la membrane de
+l'aile s'étend du sommet de l'épaule à la queue, en recouvrant les
+pattes postérieures, les traces d'un appareil primitivement adapté
+à glisser dans l'air, plutôt qu'au vol proprement dit.
+
+Si une douzaine de genres avaient disparu, qui aurait osé
+soupçonner qu'il a existé des oiseaux dont les ailes ne leur
+servent que de palettes pour battre l'eau, comme le canard à ailes
+courtes (_Micropteru_ d'Eyton); de nageoires dans l'eau et de
+pattes antérieures sur terre, comme chez le pingouin; de voiles
+chez l'autruche, et à aucun usage fonctionnel chez l'_Apteryx_?
+Cependant, la conformation de chacun de ces oiseaux est excellente
+pour chacun d'eux dans les conditions d'existence où il se trouve
+placé, car chacun doit lutter pour vivre, mais elle n'est pas
+nécessairement la meilleure qui se puisse concevoir dans toutes
+les conditions possibles. Il ne faudrait pas conclure des
+remarques qui précèdent qu'aucun des degrés de conformation
+d'ailes qui y sont signalés, et qui tous peut-être résultent du
+défaut d'usage, doive indiquer la marche naturelle suivant
+laquelle les oiseaux ont fini par acquérir leur perfection de vol;
+mais ces remarques servent au moins à démontrer la diversité
+possible des moyens de transition.
+
+Si l'on considère que certains membres des classes aquatiques,
+comme les crustacés et les mollusques, sont adaptés à la vie
+terrestre; qu'il existe des oiseaux et des mammifères volants, des
+insectes volants de tous les types imaginables; qu'il y a eu
+autrefois des reptiles volants, on peut concevoir que les poissons
+volants, qui peuvent actuellement s'élancer dans l'air et
+parcourir des distances considérables en s'élevant et en se
+soutenant au moyen de leurs nageoires frémissantes, auraient pu se
+modifier de manière à devenir des animaux parfaitement ailés. S'il
+en avait été ainsi, qui aurait pu s'imaginer que, dans un état de
+transition antérieure, ces animaux habitaient l'océan et qu'ils se
+servaient de leurs organes de vol naissants, autant que nous
+pouvons le savoir, dans le seul but d'échapper à la voracité des
+autres poissons?
+
+Quand nous voyons une conformation absolument parfaite appropriée
+à une habitude particulière, telle que l'adaptation des ailes de
+l'oiseau pour le vol, nous devons nous rappeler que les animaux
+présentant les premières conformations graduelles et transitoires
+ont dû rarement survivre jusqu'à notre époque, car ils ont dû
+disparaître devant leurs successeurs que la sélection naturelle a
+rendus graduellement plus parfaits. Nous pouvons conclure en outre
+que les états transitoires entre des conformations appropriées à
+des habitudes d'existence très différentes ont dû rarement, à une
+antique période, se développer en grand nombre et sous beaucoup de
+formes subordonnées. Ainsi, pour en revenir à notre exemple
+imaginaire du poisson volant, il ne semble pas probable que les
+poissons capables de s'élever jusqu'au véritable vol auraient
+revêtu bien des formes différentes, aptes à chasser, de diverses
+manières, des proies de diverses natures sur la terre et sur
+l'eau, avant que leurs organes du vol aient atteint un degré de
+perfection assez élevé pour leur assurer, dans la lutte pour
+l'existence, un avantage décisif sur d'autres animaux. La chance
+de découvrir, à l'état fossile, des espèces présentant les
+différentes transitions de conformation, est donc moindre, parce
+qu'elles ont existé en moins grand nombre que des espèces ayant
+une conformation complètement développée.
+
+Je citerai actuellement deux ou trois exemples de diversifications
+et de changements d'habitudes chez les individus d'une même
+espèce. Dans l'un et l'autre cas, la sélection naturelle pourrait
+facilement adapter la conformation de l'animal à ses habitudes
+modifiées, ou exclusivement à l'une d'elles seulement. Toutefois,
+il est difficile de déterminer, cela d'ailleurs nous importe peu,
+si les habitudes changent ordinairement les premières, la
+conformation se modifiant ensuite, ou si de légères modifications
+de conformations entraînent un changement d'habitudes; il est
+probable que ces deux modifications se présentent souvent
+simultanément. Comme exemple de changements d'habitudes, il suffit
+de signaler les nombreux insectes britanniques qui se nourrissent
+aujourd'hui de plantes exotiques, ou exclusivement de substances
+artificielles. On pourrait citer des cas innombrables de
+modifications d'habitudes; j'ai souvent, dans l'Amérique
+méridionale, surveillé un gobe-mouches (_Saurophagus sulphuratus_)
+planer sur un point, puis s'élancer vers un autre, tout comme le
+ferait un émouchet; puis, à d'autres moments, se tenir immobile au
+bord de l'eau pour s'y précipiter à la poursuite du poisson, comme
+le ferait un martin-pêcheur. On peut voir dans nos pays la grosse
+mésange (_Parus major_) grimper aux branches tout comme un
+grimpereau; quelquefois, comme la pie-grièche, elle tue les petits
+oiseaux en leur portant des coups sur la tête, et je l'ai souvent
+observée, je l'ai plus souvent encore entendue marteler des
+graines d'if sur une branche et les briser comme le ferait la
+citelle. Hearne a vu, dans l'Amérique du Nord, l'ours noir nager
+pendant des heures, la gueule toute grande ouverte, et attraper
+ainsi des insectes dans l'eau, à peu près comme le ferait une
+baleine.
+
+Comme nous voyons quelquefois des individus avoir des habitudes
+différentes de celles propres à leur espèce et aux autres espèces
+du même genre, il semblerait que ces individus dussent
+accidentellement devenir le point de départ de nouvelles espèces,
+ayant des habitudes anormales, et dont la conformation
+s'écarterait plus ou moins de celle de la souche type. La nature
+offre des cas semblables. Peut-on citer un cas plus frappant
+d'adaptation que celui de la conformation du pic pour grimper aux
+troncs d'arbres, et pour saisir les insectes dans les fentes de
+l'écorce? Il y a cependant dans l'Amérique septentrionale des pics
+qui se nourrissent presque exclusivement de fruits, et d'autres
+qui, grâce à leurs ailes allongées, peuvent chasser les insectes
+au vol. Dans les plaines de la Plata, où il ne pousse pas un seul
+arbre, on trouve une espèce de pic (_Colaptes campestris_) ayant
+deux doigts en avant et deux en arrière, la langue longue et
+effilée, les plumes caudales pointues, assez rigides pour soutenir
+l'oiseau dans la position verticale, mais pas tout à fait aussi
+rigides qu'elles le sont chez les vrais pics, et un fort bec
+droit, qui n'est pas toutefois aussi droit et aussi fort que celui
+des vrais pics, mais qui est cependant assez solide pour percer le
+bois. Ce _Colaptes_ est donc bien un pic par toutes les parties
+essentielles de sa conformation. Les caractères même
+insignifiants, tels que la coloration, le son rauque de la voix,
+le vol ondulé, démontrent clairement sa proche parenté avec notre
+pic commun; cependant, je puis affirmer, d'après mes propres
+observations, que confirment d'ailleurs celles d'Azara,
+observateur si soigneux et si exact, que, dans certains districts
+considérables, ce _Colaptes_ ne grimpe pas aux arbres et qu'il
+fait son nid dans des trous qu'il creuse dans la terre! Toutefois,
+comme l'a constaté M. Hudson, ce même pic, dans certains autres
+districts, fréquente les arbres et creuse des trous dans le tronc
+pour y faire son nid. Comme autre exemple des habitudes variées de
+ce genre, je puis ajouter que de Saussure a décrit un _Colaptes_
+du Mexique qui creuse des trous dans du bois dur pour y déposer
+une provision de glands.
+
+Le pétrel est un des oiseaux de mer les plus aériens que l'on
+connaisse; cependant, dans les baies tranquilles de la Terre de
+Feu, on pourrait certainement prendre le _Puffinuria Berardi_ pour
+un grèbe ou un pingouin, à voir ses habitudes générales, sa
+facilité extraordinaire pour plonger, sa manière de nager et de
+voler, quand on peut le décider à le faire; cependant cet oiseau
+est essentiellement un pétrel, mais plusieurs parties de son
+organisation ont été profondément modifiées pour l'adapter à ses
+nouvelles habitudes, tandis que la conformation du pic de la Plata
+ne s'est que fort peu modifiée. Les observations les plus
+minutieuses, faites sur le cadavre d'un cincle (merle d'eau), ne
+laisseraient jamais soupçonner ses habitudes aquatiques;
+cependant, cet oiseau, qui appartient à la famille des merles, ne
+trouve sa subsistance qu'en plongeant, il se sert de ses ailes
+sous l'eau et saisit avec ses pattes les pierres du fond. Tous les
+membres du grand ordre des hyménoptères sont terrestres, à
+l'exception du genre proctotrupes, dont sir John Lubbock a
+découvert les habitudes aquatiques. Cet insecte entre souvent dans
+l'eau en s'aidant non de ses pattes, mais de ses ailes et peut y
+rester quatre heures sans revenir à la surface; il ne semble,
+cependant, présenter aucune modification de conformation en
+rapport avec ses habitudes anormales.
+
+Ceux qui croient que chaque être a été créé tel qu'il est
+aujourd'hui doivent ressentir parfois un certain étonnement quand
+ils rencontrent un animal ayant des habitudes et une conformation
+qui ne concordent pas. Les pieds palmés de l'oie et du canard sont
+clairement conformés pour la nage. Il y a cependant dans les
+régions élevées des oies aux pieds palmés, qui n'approchent jamais
+de l'eau; Audubon, seul, a vu la frégate, dont les quatre doigts
+sont palmés, se poser sur la surface de l'Océan. D'autre part, les
+grèbes et les foulques, oiseaux éminemment aquatiques, n'ont en
+fait de palmures qu'une légère membrane bordant les doigts. Ne
+semble-t-il pas évident que les longs doigts dépourvus de
+membranes des grallatores sont faits pour marcher dans les marais
+et sur les végétaux flottants? La poule d'eau et le râle des
+genêts appartiennent à cet ordre; cependant le premier de ces
+oiseaux est presque aussi aquatique que la foulque, et le second
+presque aussi terrestre que la caille ou la perdrix. Dans ces cas,
+et l'on pourrait en citer beaucoup d'autres, les habitudes ont
+changé sans que la conformation se soit modifiée de façon
+correspondante. On pourrait dire que le pied palmé de l'oie des
+hautes régions est devenu presque rudimentaire quant à ses
+fonctions, mais non pas quant à sa conformation. Chez la frégate,
+une forte échancrure de la membrane interdigitale indique un
+commencement de changement dans la conformation.
+
+Celui qui croit à des actes nombreux et séparés de création peut
+dire que, dans les cas de cette nature, il a plu au Créateur de
+remplacer un individu appartenant à un type par un autre
+appartenant à un autre type, ce qui me paraît être l'énoncé du
+même fait sous une forme recherchée. Celui qui, au contraire,
+croit à la lutte pour l'existence et au principe de la sélection
+naturelle reconnaît que chaque être organisé essaye constamment de
+se multiplier en nombre; il sait, en outre, que si un être varie
+si peu que ce soit dans ses habitudes et dans sa conformation, et
+obtient ainsi un avantage sur quelque autre habitant de la même
+localité, il s'empare de la place de ce dernier, quelque
+différente qu'elle puisse être de celle qu'il occupe lui-même.
+Aussi n'éprouve-t-il aucune surprise en voyant des oies et des
+frégates aux pieds palmés, bien que ces oiseaux habitent la terre
+et qu'ils ne se posent que rarement sur l'eau; des râles de genêts
+à doigts allongés vivant dans les prés au lieu de vivre dans les
+marais; des pics habitant des lieux dépourvus de tout arbre; et,
+enfin, des merles ou des hyménoptères plongeurs et des pétrels
+ayant les moeurs des pingouins.
+
+
+ORGANES TRÈS PARFAITS ET TRÈS COMPLEXES.
+
+Il semble absurde au possible, je le reconnais, de supposer que la
+sélection naturelle ait pu former l'oeil avec toutes les
+inimitables dispositions qui permettent d'ajuster le foyer à
+diverses distances, d'admettre une quantité variable de lumière et
+de corriger les aberrations sphériques et chromatiques. Lorsqu'on
+affirma pour la première fois que le soleil est immobile et que la
+terre tourne autour de lui, le sens commun de l'humanité déclara
+la doctrine fausse; mais on sait que le vieux dicton: _Vox populi,
+vox Dei_, n'est pas admis en matière de science. La raison nous
+dit que si, comme cela est certainement le cas, on peut démontrer
+qu'il existe de nombreuses gradations entre un oeil simple et
+imparfait et un oeil complexe et parfait, chacune de ces
+gradations étant avantageuse à l'être qui la possède; que si, en
+outre, l'oeil varie quelquefois et que ces variations sont
+transmissibles par hérédité, ce qui est également le cas; que si,
+enfin, ces variations sont utiles à un animal dans les conditions
+changeantes de son existence, la difficulté d'admettre qu'un oeil
+complexe et parfait a pu être produit par la sélection naturelle,
+bien qu'insurmontable pour notre imagination, n'attaque en rien
+notre théorie. Nous n'avons pas plus à nous occuper de savoir
+comment un nerf a pu devenir sensible à l'action de la lumière que
+nous n'avons à nous occuper de rechercher l'origine de la vie
+elle-même; toutefois, comme il existe certains organismes
+inférieurs sensibles à la lumière, bien que l'on ne puisse
+découvrir chez eux aucune trace de nerf, il ne paraît pas
+impossible que certains éléments du sarcode, dont ils sont en
+grande partie formés, puissent s'agréger et se développer en nerfs
+doués de cette sensibilité spéciale.
+
+C'est exclusivement dans la ligne directe de ses ascendants que
+nous devons rechercher les gradations qui ont amené les
+perfectionnements d'un organe chez une espèce quelconque. Mais
+cela n'est presque jamais possible, et nous sommes forcés de nous
+adresser aux autres espèces et aux autres genres du même groupe,
+c'est-à-dire aux descendants collatéraux de la même souche, afin
+de voir quelles sont les gradations possibles dans les cas où, par
+hasard, quelques-unes de ces gradations se seraient transmises
+avec peu de modifications. En outre, l'état d'un même organe chez
+des classes différentes peut incidemment jeter quelque lumière sur
+les degrés qui l'ont amené à la perfection.
+
+L'organe le plus simple auquel on puisse donner le nom d'_oeil_,
+consiste en un nerf optique, entouré de cellules de pigment, et
+recouvert d'une membrane transparente, mais sans lentille ni aucun
+autre corps réfringent. Nous pouvons, d'ailleurs, d'après
+M. Jourdain, descendre plus bas encore et nous trouvons alors des
+amas de cellules pigmentaires paraissant tenir lieu d'organe de la
+vue, mais ces cellules sont dépourvues de tout nerf et reposent
+simplement sur des tissus sarcodiques. Des organes aussi simples,
+incapables d'aucune vision distincte, ne peuvent servir qu'à
+distinguer entre la lumière et l'obscurité. Chez quelques
+astéries, certaines petites dépressions dans la couche de pigment
+qui entoure le nerf sont, d'après l'auteur que nous venons de
+citer, remplies de matières gélatineuses transparentes, surmontées
+d'une surface convexe ressemblant à la cornée des animaux
+supérieurs. M. Jourdain suppose que cette surface, sans pouvoir
+déterminer la formation d'une image, sert à concentrer les rayons
+lumineux et à en rendre la perception plus facile. Cette simple
+concentration de la lumière constitue le premier pas, mais de
+beaucoup le plus important, vers la constitution d'un oeil
+véritable, susceptible de former des images; il suffit alors, en
+effet, d'ajuster l'extrémité nue du nerf optique qui, chez
+quelques animaux inférieurs, est profondément enfouie dans le
+corps et qui, chez quelques autres, se trouve plus près de la
+surface, à une distance déterminée de l'appareil de concentration,
+pour que l'image se forme sur cette extrémité.
+
+Dans la grande classe des articulés, nous trouvons, comme point de
+départ, un nerf optique simplement recouvert d'un pigment; ce
+dernier forme quelquefois une sorte de pupille, mais il n'y a ni
+lentille ni trace d'appareil optique. On sait actuellement que les
+nombreuses facettes qui, par leur réunion, constituent la cornée
+des grands yeux composés des insectes, sont de véritables
+lentilles, et que les cônes intérieurs renferment des filaments
+nerveux très singulièrement modifiés. Ces organes, d'ailleurs,
+sont tellement diversifiés chez les articulés, que Müller avait
+établi trois classes principales d'yeux composés, comprenant sept
+subdivisions et une quatrième classe d'yeux simples agrégés.
+
+Si l'on réfléchit à tous ces faits, trop peu détaillés ici,
+relatifs à l'immense variété de conformation qu'on remarque dans
+les yeux des animaux inférieurs; si l'on se rappelle combien les
+formes actuellement vivantes sont peu nombreuses en comparaison de
+celles qui sont éteintes, il n'est plus aussi difficile d'admettre
+que la sélection naturelle ait pu transformer un appareil simple,
+consistant en un nerf optique recouvert d'un pigment et surmonté
+d'une membrane transparente, en un instrument optique aussi
+parfait que celui possédé par quelque membre que ce soit de la
+classe des articulés.
+
+Quiconque admet ce point ne peut hésiter à faire un pas de plus,
+et s'il trouve, après avoir lu ce volume, que la théorie de la
+descendance, avec les modifications qu'apporte la sélection
+naturelle, explique un grand nombre de faits autrement
+inexplicables, il doit admettre que la sélection naturelle a pu
+produire une conformation aussi parfaite que l'oeil d'un aigle,
+bien que, dans ce cas, nous ne connaissions pas les divers états
+de transition. On a objecté que, pour que l'oeil puisse se
+modifier tout en restant un instrument parfait, il faut qu'il soit
+le siège à plusieurs changements simultanés, fait que l'on
+considère comme irréalisable par la sélection naturelle. Mais,
+comme j'ai essayé de le démontrer dans mon ouvrage sur les
+variations des animaux domestiques, il n'est pas nécessaire de
+supposer que les modifications sont simultanées, à condition
+qu'elles soient très légères et très graduelles. Différentes
+sortes de modifications peuvent aussi tendre à un même but
+général; ainsi, comme l'a fait remarquer M. Wallace, «si une
+lentille a un foyer trop court ou trop long, cette différence peut
+se corriger, soit par une modification de la courbe, soit par une
+modification de la densité; si la courbe est irrégulière et que
+les rayons ne convergent pas vers un même point, toute
+amélioration dans la régularité de la courbe constitue un progrès.
+Ainsi, ni la contraction de l'iris, ni les mouvements musculaires
+de l'oeil ne sont essentiels à la vision: ce sont uniquement des
+progrès qui ont pu s'ajouter et se perfectionner à toutes les
+époques de la construction de l'appareil.» Dans la plus haute
+division du règne animal, celle des vertébrés, nous pouvons partir
+d'un oeil si simple, qu'il ne consiste, chez le branchiostome,
+qu'en un petit sac transparent, pourvu d'un nerf et plein de
+pigment, mais dépourvu de tout autre appareil. Chez les poissons
+et chez les reptiles, comme Owen l'a fait remarquer, «la série des
+gradations des structures dioptriques est considérable.» Un fait
+significatif, c'est que, même chez l'homme, selon Virchow, qui a
+une si grande autorité, la magnifique lentille cristalline se
+forme dans l'embryon par une accumulation de cellules épithéliales
+logées dans un repli de la peau qui affecte la forme d'un sac; le
+corps vitré est formé par un tissu embryonnaire sous-cutané.
+Toutefois, pour en arriver à une juste conception relativement à
+la formation de l'oeil avec tous ses merveilleux caractères, qui
+ne sont pas cependant encore absolument parfaits, il faut que la
+raison l'emporte sur l'imagination; or, j'ai trop bien senti moi-
+même combien cela est difficile, pour être étonné que d'autres
+hésitent à étendre aussi loin le principe de la sélection
+naturelle.
+
+La comparaison entre l'oeil et le télescope se présente
+naturellement à l'esprit. Nous savons que ce dernier instrument a
+été perfectionné par les efforts continus et prolongés des plus
+hautes intelligences humaines, et nous en concluons naturellement
+que l'oeil a dû se former par un procédé analogue. Mais cette
+conclusion n'est-elle pas présomptueuse? Avons-nous le droit de
+supposer que le Créateur met en jeu des forces intelligentes
+analogues à celles de l'homme? Si nous voulons comparer l'oeil à
+un instrument optique, nous devons imaginer une couche épaisse
+d'un tissu transparent, imbibé de liquide, en contact avec un nerf
+sensible à la lumière; nous devons supposer ensuite que les
+différentes parties de cette couche changent constamment et
+lentement de densité, de façon à se séparer en zones, ayant une
+épaisseur et une densité différentes, inégalement distantes entre
+elles et changeant graduellement de forme à la surface. Nous
+devons supposer, en outre, qu'une force représentée par la
+sélection naturelle, ou la persistance du plus apte, est
+constamment à l'affût de toutes les légères modifications
+affectant les couches transparentes, pour conserver toutes celles
+qui, dans diverses circonstances, dans tous les sens et à tous les
+degrés, tendent à permettre la formation d'une image plus
+distincte. Nous devons supposer que chaque nouvel état de
+l'instrument se multiplie par millions, pour se conserver jusqu'à
+ce qu'il s'en produise un meilleur qui remplace et annule les
+précédents. Dans les corps vivants, la variation cause les
+modifications légères, la reproduction les multiplie presque à
+l'infini, et la sélection naturelle s'empare de chaque
+amélioration avec une sûreté infaillible. Admettons, enfin, que
+cette marche se continue pendant des millions d'années et
+s'applique pendant chacune à des millions d'individus; ne pouvons-
+nous pas admettre alors qu'il ait pu se former ainsi un instrument
+optique vivant, aussi supérieur à un appareil de verre que les
+oeuvres du Créateur sont supérieures à celles de l'homme?
+
+
+MODES DE TRANSITIONS.
+
+Si l'on arrivait à démontrer qu'il existe un organe complexe qui
+n'ait pas pu se former par une série de nombreuses modifications
+graduelles et légères, ma théorie ne pourrait certes plus se
+défendre. Mais je ne peux trouver aucun cas semblable. Sans doute,
+il existe beaucoup d'organes dont nous ne connaissons pas les
+transitions successives, surtout si nous examinons les espèces
+très isolées qui, selon ma théorie, ont été exposées à une grande
+extinction. Ou bien, encore, si nous prenons un organe commun à
+tous les membres d'une même classe, car, dans ce dernier cas, cet
+organe a dû surgir à une époque reculée depuis laquelle les
+nombreux membres de cette classe se sont développés; or, pour
+découvrir les premières transitions qu'a subies cet organe, il
+nous faudrait examiner des formes très anciennes et depuis
+longtemps éteintes.
+
+Nous ne devons conclure à l'impossibilité de la production d'un
+organe par une série graduelle de transitions d'une nature
+quelconque qu'avec une extrême circonspection. On pourrait citer,
+chez les animaux inférieurs, de nombreux exemples d'un même organe
+remplissant à la fois des fonctions absolument distinctes. Ainsi,
+chez la larve de la libellule et chez la loche (_Cobites_) le
+canal digestif respire, digère et excrète. L'hydre peut être
+tournée du dedans au dehors, et alors sa surface extérieure digère
+et l'estomac respire. Dans des cas semblables, la sélection
+naturelle pourrait, s'il devait en résulter quelque avantage,
+spécialiser pour une seule fonction tout ou partie d'un organe qui
+jusque-là aurait rempli deux fonctions, et modifier aussi
+considérablement sa nature par des degrés insensibles. On connaît
+beaucoup de plantes qui produisent régulièrement, en même temps,
+des fleurs différemment construites; or, si ces plantes ne
+produisaient plus que des fleurs d'une seule sorte, un changement
+considérable s'effectuerait dans le caractère de l'espèce avec une
+grande rapidité comparative. Il est probable cependant que les
+deux sortes de fleurs produites par la même plante se sont, dans
+le principe, différenciées l'une de l'autre par des transitions
+insensibles que l'on peut encore observer dans quelques cas.
+
+Deux organes distincts, ou le même organe sous deux formes
+différentes, peuvent accomplir simultanément la même fonction chez
+un même individu, ce qui constitue un mode fort important de
+transition. Prenons un exemple: il y a des poissons qui respirent
+par leurs branchies l'air dissous dans l'eau, et qui peuvent, en
+même temps, absorber l'air libre par leur vessie natatoire, ce
+dernier organe étant partagé en divisions fortement vasculaires et
+muni d'un canal pneumatique pour l'introduction de l'air. Prenons
+un autre exemple dans le règne végétal: les plantes grimpent de
+trois manières différentes, en se tordant en spirales, en se
+cramponnant à un support par leurs vrilles, ou bien par l'émission
+de radicelles aériennes. Ces trois modes s'observent ordinairement
+dans des groupes distincts, mais il y a quelques espèces chez
+lesquelles on rencontre deux de ces modes, ou même les trois
+combinés chez le même individu. Dans des cas semblables l'un des
+deux organes pourrait facilement se modifier et se perfectionner
+de façon à accomplir la fonction à lui tout seul; puis, l'autre
+organe, après avoir aidé le premier dans le cours de son
+perfectionnement, pourrait, à son tour, se modifier pour remplir
+une fonction distincte, ou s'atrophier complètement.
+
+L'exemple de la vessie natatoire chez les poissons est excellent,
+en ce sens qu'il nous démontre clairement le fait important qu'un
+organe primitivement construit dans un but distinct, c'est-à-dire
+pour faire flotter l'animal, peut se convertir en un organe ayant
+une fonction très différente, c'est-à-dire la respiration. La
+vessie natatoire fonctionne aussi, chez certains poissons, comme
+un accessoire de l'organe de l'ouïe. Tous les physiologistes
+admettent que, par sa position et par sa conformation, la vessie
+natatoire est homologue ou idéalement semblable aux poumons des
+vertébrés supérieurs; on est donc parfaitement fondé à admettre
+que la vessie natatoire a été réellement convertie en poumon,
+c'est-à-dire en un organe exclusivement destiné à la respiration.
+
+On peut conclure de ce qui précède que tous les vertébrés pourvus
+de poumons descendent par génération ordinaire de quelque ancien
+prototype inconnu, qui possédait un appareil flotteur ou,
+autrement dit, une vessie natatoire. Nous pouvons ainsi, et c'est
+une conclusion que je tire de l'intéressante description qu'Owen a
+faite à ces parties, comprendre le fait étrange que tout ce que
+nous buvons et que tout ce que nous mangeons doit passer devant
+l'orifice de la trachée, au risque de tomber dans les poumons,
+malgré l'appareil remarquable qui permet la fermeture de la
+glotte. Chez les vertébrés supérieurs, les branchies ont
+complètement disparu; cependant, chez l'embryon, les fentes
+latérales du cou et la sorte de boutonnière faite par les artères
+en indiquent encore la position primitive. Mais on peut concevoir
+que la sélection naturelle ait pu adapter les branchies,
+actuellement tout à fait disparues, à quelques fonctions toutes
+différentes; Landois, par exemple, a démontré que les ailes des
+insectes ont eu pour origine la trachée; il est donc très probable
+que, chez cette grande classe, des organes qui servaient autrefois
+à la respiration se trouvent transformés en organes servant au
+vol.
+
+Il est si important d'avoir bien présente à l'esprit la
+probabilité de la transformation d'une fonction en une autre,
+quand on considère les transitions des organes, que je citerai un
+autre exemple. On remarque chez les cirripèdes pédonculés deux
+replis membraneux, que j'ai appelés _freins ovigères_ et qui, à
+l'aide d'une sécrétion visqueuse, servent à retenir les oeufs dans
+le sac jusqu'à ce qu'ils soient éclos. Les cirripèdes n'ont pas de
+branchies, toute la surface du corps, du sac et des freins servent
+à la respiration. Les cirripèdes sessiles ou balanides, d'autre
+part, ne possèdent pas les freins ovigères, les oeufs restant
+libres au fond du sac dans la coquille bien close; mais, dans une
+position correspondant à celle qu'occupent les freins, ils ont des
+membranes très étendues, très repliées, communiquant librement
+avec les lacunes circulatoires du sac et du corps, et que tous les
+naturalistes ont considérées comme des branchies. Or, je crois
+qu'on ne peut contester que les freins ovigères chez une famille
+sont strictement homologues avec les branchies d'une autre
+famille, car on remarque toutes les gradations entre les deux
+appareils. Il n'y a donc pas lieu de douter que les deux petits
+replis membraneux qui primitivement servaient de freins ovigères,
+tout en aidant quelque peu à la respiration, ont été graduellement
+transformés en branchies par la sélection naturelle, par une
+simple augmentation de grosseur et par l'atrophie des glandes
+glutinifères. Si tous les cirripèdes pédonculés qui ont éprouvé
+une extinction bien plus considérable que les cirripèdes sessiles
+avaient complètement disparu, qui aurait pu jamais s'imaginer que
+les branchies de cette dernière famille étaient primitivement des
+organes destinés à empêcher que les oeufs ne fussent entraînés
+hors du sac?
+
+Le professeur Cope et quelques autres naturalistes des États-Unis
+viennent d'insister récemment sur un autre mode possible de
+transition, consistant en une accélération ou en un retard apporté
+à l'époque de la reproduction. On sait actuellement que quelques
+animaux sont aptes à se reproduire à un âge très précoce, avant
+même d'avoir acquis leurs caractères complets; or, si cette
+faculté venait à prendre chez une espèce un développement
+considérable, il est probable que l'état adulte de ces animaux se
+perdrait tôt ou tard; dans ce cas, le caractère de l'espèce
+tendrait à se modifier et à se dégrader considérablement, surtout
+si la larve différait beaucoup de la forme adulte. On sait encore
+qu'il y a un assez grand nombre d'animaux qui, après avoir atteint
+l'âge adulte, continuent à changer de caractère pendant presque
+toute leur vie. Chez les mammifères, par exemple, l'âge modifie
+souvent beaucoup la forme du crâne, fait dont le docteur Murie a
+observé des exemples frappants chez les phoques. Chacun sait que
+la complication des ramifications des cornes du cerf augmente
+beaucoup avec l'âge, et que les plumes de quelques oiseaux se
+développent beaucoup quand ils vieillissent. Le professeur Cope
+affirme que les dents de certains lézards subissent de grandes
+modifications de forme quand ils avancent en âge; Fritz Müller a
+observé que les crustacés, après avoir atteint l'âge adulte,
+peuvent revêtir des caractères nouveaux, affectant non seulement
+des parties insignifiantes, mais même des parties fort
+importantes. Dans tous ces cas -- et ils sont nombreux -- si l'âge
+de la reproduction était retardé, le caractère de l'espèce se
+modifierait tout au moins dans son état adulte; il est même
+probable que les phases antérieures et précoces du développement
+seraient, dans quelques cas, précipitées et finalement perdues. Je
+ne puis émettre l'opinion que quelques espèces aient été souvent,
+ou aient même été jamais modifiées par ce mode de transition
+comparativement soudain; mais, si le cas s'est présenté, il est
+probable que les différences entre les jeunes et les adultes et
+entre les adultes et les vieux ont été primitivement acquises par
+dégrés insensibles.
+
+
+DIFFICULTÉS SPÉCIALES DE LA THÉORIE DE LA SÉLECTION NATURELLE.
+
+Bien que nous ne devions admettre qu'avec une extrême
+circonspection l'impossibilité de la formation d'un organe par une
+série de transitions insensibles, il se présente cependant
+quelques cas sérieusement difficiles.
+
+Un des plus sérieux est celui des insectes neutres, dont la
+conformation est souvent toute différente de celle des mâles ou
+des femelles fécondes; je traiterai ce sujet dans le prochain
+chapitre. Les organes électriques des poissons offrent encore de
+grandes difficultés, car il est impossible de concevoir par
+quelles phases successives ces appareils merveilleux ont pu se
+développer. Il n'y a pas lieu, d'ailleurs, d'en être surpris, car
+nous ne savons même pas à quoi Ils servent. Chez le gymnote et
+chez la torpille ils constituent sans doute un puissant agent de
+défense et peut-être un moyen de saisir leur proie; d'autre part,
+chez la raie, qui possède dans la queue un organe analogue, il se
+manifeste peu d'électricité, même quand l'animal est très irrité,
+ainsi que l'a observé Matteucci; il s'en manifeste même si peu,
+qu'on peut à peine supposer à cet organe les fonctions que nous
+venons d'indiquer. En outre, comme l'a démontré le docteur R.-Mac-
+Donnell, la raie, outre l'organe précité, en possède un autre près
+de la tête; on ne sait si ce dernier organe est électrique, mais
+il paraît être absolument analogue à la batterie électrique de la
+torpille. On admet généralement qu'il existe une étroite analogie
+entre ces organes et le muscle ordinaire, tant dans la structure
+intime et la distribution des nerfs que dans l'action qu'exercent
+sur eux divers réactifs. Il faut surtout observer qu'une décharge
+électrique accompagne les contractions musculaires, et, comme
+l'affirme le docteur Radcliffe, «dans son état de repos l'appareil
+électrique de la torpille paraît être le siège d'un chargement
+tout pareil à celui qui s'effectue dans les muscles et dans les
+nerfs à l'état d'inaction, et le choc produit par la décharge
+subite de l'appareil de la torpille ne serait en aucune façon une
+force de nature particulière, mais simplement une autre forme de
+la décharge qui accompagne l'action des muscles et du nerf
+moteur.» Nous ne pouvons actuellement pousser plus loin
+l'explication; mais, comme nous ne savons rien relativement aux
+habitudes et à la conformation des ancêtres des poissons
+électriques existants, il serait extrêmement téméraire d'affirmer
+l'impossibilité que ces organes aient pu se développer
+graduellement en vertu de transitions avantageuses.
+
+Une difficulté bien plus sérieuse encore semble nous arrêter quand
+il s'agit de ces organes; ils se trouvent, en effet, chez une
+douzaine d'espèces de poissons, dont plusieurs sont fort éloignés
+par leurs affinités.
+
+Quand un même organe se rencontre chez plusieurs individus d'une
+même classe, surtout chez les individus ayant des habitudes de vie
+très différentes, nous pouvons ordinairement attribuer cet organe
+à un ancêtre commun qui l'a transmis par hérédité à ses
+descendants; nous pouvons, en outre, attribuer son absence, chez
+quelques individus de la même classe, à une disparition provenant
+du non-usage ou de l'action de la sélection naturelle. De telle
+sorte donc que, si les organes électriques provenaient par
+hérédité de quelque ancêtre reculé, nous aurions pu nous attendre
+à ce que tous les poissons électriques fussent tout
+particulièrement alliés les uns aux autres; mais tel n'est
+certainement pas le cas. La géologie, en outre, ne nous permet pas
+de penser que la plupart des poissons ont possédé autrefois des
+organes électriques que leurs descendants modifiés ont aujourd'hui
+perdus. Toutefois, si nous étudions ce sujet de plus près, nous
+nous apercevons que les organes électriques occupent différentes
+parties du corps des quelques poissons qui les possèdent; que la
+conformation de ces organes diffère sous le rapport de
+l'arrangement des plaques et, selon Pacini, sous le rapport des
+moyens mis en oeuvre pour exciter l'électricité, et, enfin, que
+ces organes sont pourvus de nerfs venant de différentes parties du
+corps, et c'est peut-être là la différence la plus importante de
+toutes. On ne peut donc considérer ces organes électriques comme
+homologues, tout au plus peut-on les regarder comme analogues sous
+le rapport de la fonction, il n'y a donc aucune raison de supposer
+qu'ils proviennent par hérédité d'un ancêtre commun; si l'on
+admettait, en effet, cette communauté d'origine, ces organes
+devraient se ressembler exactement sous tous les rapports. Ainsi
+s'évanouit la difficulté inhérente à ce fait qu'un organe,
+apparemment le même, se trouve chez plusieurs espèces éloignées
+les unes des autres, mais il n'en reste pas moins à expliquer
+cette autre difficulté, moindre certainement, mais considérable
+encore: par quelle série de transitions ces organes se sont-ils
+développés dans chaque groupe séparé de poissons?
+
+Les organes lumineux qui se rencontrent chez quelques insectes
+appartenant à des familles très différentes et qui sont situés
+dans diverses parties du corps, offrent, dans notre état
+d'ignorance actuelle, une difficulté absolument égale à celle des
+organes électriques. On pourrait citer d'autres cas analogues:
+chez les plantes, par exemple, la disposition curieuse au moyen de
+laquelle une masse de pollen portée sur un pédoncule avec une
+glande adhésive, est évidemment la même chez les orchidées et chez
+les asclépias, -- genres aussi éloignés que possible parmi les
+plantes à fleurs; -- mais, ici encore, les parties ne sont pas
+homologues. Dans tous les cas où des êtres, très éloignés les uns
+des autres dans l'échelle de l'organisation, sont pourvus
+d'organes particuliers et analogues, on remarque que, bien que
+l'aspect général et la fonction de ces organes puissent être les
+mêmes, on peut cependant toujours discerner entre eux quelques
+différences fondamentales. Par exemple, les yeux des céphalopodes
+et ceux des vertébrés paraissent absolument semblables; or, dans
+des groupes si éloignés les uns des autres, aucune partie de cette
+ressemblance ne peut être attribuée à la transmission par hérédité
+d'un caractère possédé par un ancêtre commun. M. Mivart a présenté
+ce cas comme étant une difficulté toute spéciale, mais il m'est
+impossible de découvrir la portée de son argumentation. Un organe
+destiné à la vision doit se composer de tissus transparents et il
+doit renfermer une lentille quelconque pour permettre la formation
+d'une image au fond d'une chambre noire. Outre cette ressemblance
+superficielle, il n'y a aucune analogie réelle entre les yeux des
+seiches et ceux des vertébrés; on peut s'en convaincre,
+d'ailleurs, en consultant l'admirable mémoire de Hensen sur les
+yeux des céphalopodes. Il m'est impossible d'entrer ici dans les
+détails; je peux toutefois indiquer quelques points de différence.
+Le cristallin, chez les seiches les mieux organisées, se compose
+de deux parties placées l'une derrière l'autre et forme comme deux
+lentilles qui, toutes deux, ont une conformation et une
+disposition toutes différentes de ce qu'elles sont chez les
+vertébrés. La rétine est complètement dissemblable; elle présente,
+en effet, une inversion réelle des éléments constitutifs et les
+membranes formant les enveloppes de l'oeil contiennent un gros
+ganglion nerveux. Les rapports des muscles sont aussi différents
+qu'il est possible et il en est de même pour d'autres points. Il
+en résulte donc une grande difficulté pour apprécier jusqu'à quel
+point il convient d'employer les mêmes termes dans la description
+des yeux des céphalopodes et de ceux des vertébrés. On peut, cela
+va sans dire, nier que, dans chacun des cas, l'oeil ait pu se
+développer par la sélection naturelle de légères variations
+successives; mais, si on l'admet pour l'un, ce système est
+évidemment possible pour l'autre, et on peut, ce mode de formation
+accepté, déduire par anticipation les différences fondamentales
+existant dans la structure des organes visuels des deux groupes.
+De même que deux hommes ont parfois, indépendamment l'un de
+l'autre fait la même invention, de même aussi il semble que, dans
+les cas précités, la sélection naturelle, agissant pour le bien de
+chaque être et profitant de toutes les variations favorables, a
+produit des organes analogues, tout au moins en ce qui concerne la
+fonction, chez des êtres organisés distincts qui ne doivent rien
+de l'analogie de conformation que l'on remarque chez eux à
+l'héritage d'un ancêtre commun.
+
+Fritz Müller a suivi avec beaucoup de soin une argumentation
+presque analogue pour mettre à l'épreuve les conclusions indiquées
+dans ce volume. Plusieurs familles de crustacés comprennent
+quelques espèces pourvues d'un appareil respiratoire qui leur
+permet de vivre hors de l'eau. Dans deux de ces familles très
+voisines, qui ont été plus particulièrement étudiées par Müller,
+les espèces se ressemblent par tous les caractères importants, à
+savoir: les organes des sens, le système circulatoire, la position
+des touffes de poil qui tapissent leurs estomacs complexes, enfin
+toute la structure des branchies qui leur permettent de respirer
+dans l'eau, jusqu'aux crochets microscopiques qui servent à les
+nettoyer. On aurait donc pu s'attendre à ce que, chez les quelques
+espèces des deux familles qui vivent sur terre, les appareils
+également importants de la respiration aérienne fussent
+semblables; car pourquoi cet appareil, destiné chez ces espèces à
+un même but spécial, se trouve-t-il être différent, tandis que les
+autres organes importants sont très semblables ou même identiques?
+
+Fritz Müller soutient que cette similitude sur tant de points de
+conformation doit, d'après la théorie que je défends, s'expliquer
+par une transmission héréditaire remontant à un ancêtre commun.
+Mais, comme la grande majorité des espèces qui appartiennent aux
+deux familles précitées, de même d'ailleurs que tous les autres
+crustacés, ont des habitudes aquatiques, il est extrêmement
+improbable que leur ancêtre commun ait été pourvu d'un appareil
+adapté à la respiration aérienne. Müller fut ainsi conduit à
+examiner avec soin cet appareil respiratoire chez les espèces qui
+en sont pourvues; il trouva que cet appareil diffère, chez chacune
+d'elles, sous plusieurs rapports importants, comme, par exemple,
+la position des orifices, le mode de leur ouverture et de leur
+fermeture, et quelques détails accessoires. Or, on s'explique ces
+différences, on aurait même pu s'attendre à les rencontrer, dans
+l'hypothèse que certaines espèces appartenant à des familles
+distinctes se sont peu à peu adaptées à vivre de plus en plus hors
+de l'eau et à respirer à l'air libre. Ces espèces, en effet,
+appartenant à des familles distinctes, devaient différer dans une
+certaine mesure; or, leur variabilité ne devait pas être
+exactement la même, en vertu du principe que la nature de chaque
+variation dépend de deux facteurs, c'est-à-dire la nature de
+l'organisme et celle des conditions ambiantes. La sélection
+naturelle, en conséquence, aura dû agir sur des matériaux ou des
+variations de nature différente, afin d'arriver à un même résultat
+fonctionnel, et les conformations ainsi acquises doivent
+nécessairement différer. Dans l'hypothèse de créations
+indépendantes, ce cas tout entier reste inintelligible. La série
+des raisonnements qui précèdent paraît avoir eu une grande
+influence pour déterminer Fritz Müller à adopter les idées que
+j'ai développées dans le présent ouvrage.
+
+Un autre zoologiste distingué, feu le professeur Claparède, est
+arrivé au même résultat en raisonnant de la même manière. Il
+démontre que certains acarides parasites, appartenant à des sous-
+familles et à des familles distinctes, sont pourvus d'organes qui
+leur servent à se cramponner aux poils. Ces organes ont dû se
+développer d'une manière indépendante et ne peuvent avoir été
+transmis par un ancêtre commun; dans les divers groupes, ces
+organes sont formés par une modification des pattes antérieures,
+des pattes postérieures, des mandibules ou lèvres, et des
+appendices de la face inférieure de la partie postérieure du
+corps.
+
+Dans les différents exemples que nous venons de discuter, nous
+avons vu que, chez des êtres plus ou moins éloignés les uns des
+autres, un même but est atteint et une même fonction accomplie par
+des organes assez semblable en apparence, mais qui ne le sont pas
+en réalité. D'autre part, il est de règle générale dans la nature
+qu'un même but soit atteint par les moyens les plus divers, même
+chez des êtres ayant entre eux d'étroites affinités. Quelle
+différence de construction n'y a-t-il pas, en effet, entre l'aile
+emplumée d'un oiseau et l'aile membraneuse de la chauve-souris;
+et, plus encore, entre les quatre ailes d'un papillon, les deux
+ailes de la mouche et les deux ailes et les deux élytres d'un
+coléoptère? Les coquilles bivalves sont construites pour s'ouvrir
+et se fermer, mais quelle variété de modèles ne remarque-t-on pas
+dans la conformation de la charnière, depuis la longue série de
+dents qui s'emboîtent régulièrement les unes dans les autres chez
+la nucule, jusqu'au simple ligament de la moule? La dissémination
+des graines des végétaux est favorisée par leur petitesse, par la
+conversion de leurs capsules en une enveloppe légère sous forme de
+ballon, par leur situation au centre d'une pulpe charnue composée
+des parties les plus diverses, rendue nutritive, revêtue de
+couleurs voyantes de façon à attirer l'attention des oiseaux qui
+les dévorent, par la présence de crochets, de grappins de toutes
+sortes, de barbes dentelées, au moyen desquels elles adhèrent aux
+poils des animaux; par l'existence d'ailerons et d'aigrettes aussi
+variés par la forme qu'élégants par la structure, qui en font les
+jouets du moindre courant d'air. La réalisation du même but par
+les moyens les plus divers est si importante, que je citerai
+encore un exemple. Quelques auteurs soutiennent que si les êtres
+organisés ont été façonnés de tant de manières différentes, c'est
+par pur amour de la variété, comme les jouets dans un magasin;
+mais une telle idée de la nature est inadmissible. Chez les
+plantes qui ont les sexes séparés ainsi que chez celles qui, bien
+qu'hermaphrodites, ne peuvent pas spontanément faire tomber le
+pollen sur les stigmates, un concours accessoire est nécessaire
+pour que la fécondation soit possible. Chez les unes, le pollen en
+grains très légers et non adhérents est emporté par le vent et
+amené ainsi sur le stigmate par pur hasard; c'est le mode le plus
+simple que l'on puisse concevoir. Il en est un autre bien
+différent, quoique presque aussi simple: il consiste en ce qu'une
+fleur symétrique sécrète quelques gouttes de nectar recherché par
+les insectes, qui, en s'introduisant dans la corolle pour le
+recueillir, transportent le pollen des anthères aux stigmates.
+
+Partant de cet état si simple, nous trouvons un nombre infini de
+combinaisons ayant toutes un même but, réalisé d'une façon
+analogue, mais entraînant des modifications dans toutes les
+parties de la fleur. Tantôt le nectar est emmagasiné dans des
+réceptacles affectant les formes les plus diverses; les étamines
+et les pistils sont alors modifiés de différentes façons,
+quelquefois ils sont disposés en trappes, quelquefois aussi ils
+sont susceptibles de mouvements déterminés par l'irritabilité et
+l'élasticité. Partant de là, nous pourrions passer en revue des
+quantités innombrables de conformations pour en arriver enfin à un
+cas extraordinaire d'adaptation que le docteur Crüger a récemment
+décrit chez le coryanthes. Une partie de la lèvre inférieure
+(_labellum_) de cette orchidée est excavée de façon à former une
+grande auge dans laquelle tombent continuellement des gouttes
+d'eau presque pure sécrétée par deux cornes placées au-dessus;
+lorsque l'auge est à moitié pleine, l'eau s'écoule par un canal
+latéral. La base du labellum qui se trouve au-dessus de l'auge est
+elle-même excavée et forme une sorte de chambre pourvue de deux
+entrées latérales; dans cette chambre, on remarque des crêtes
+charnues très curieuses. L'homme le plus ingénieux ne pourrait
+s'imaginer à quoi servent tous ces appareils s'il n'a été témoins
+de ce qui se passe. Le docteur Crüger a remarqué que beaucoup de
+bourdons visitent les fleurs gigantesques de cette orchidée non
+pour en sucer le nectar, mais pour ronger les saillies charnues
+que renferme la chambre placée au-dessus de l'auge; en ce faisant,
+les bourdons se poussent fréquemment les uns les autres dans
+l'eau, se mouillent les ailes et, ne pouvant s'envoler, sont
+obligés de passer par le canal latéral qui sert à l'écoulement du
+trop-plein. Le docteur Crüger a vu une procession continuelle de
+bourdons sortant ainsi de leur bain involontaire. Le passage est
+étroit et recouvert par la colonne de telle sorte que l'insecte,
+en s'y frayant un chemin, se frotte d'abord le dos contre le
+stigmate visqueux et ensuite contre les glandes également
+visqueuses des masses de pollen. Celles-ci adhèrent au dos du
+premier bourdon qui a traversé le passage et il les emporte. Le
+docteur Crüger m'a envoyé dans de l'esprit-de-vin une fleur
+contenant un bourdon tué avant qu'il se soit complètement dégagé
+du passage et sur le dos duquel on voit une masse de pollen.
+Lorsque le bourdon ainsi chargé de pollen s'envole sur une autre
+fleur ou revient une seconde fois sur la même et que, poussé par
+ses camarades, il retombe dans l'auge, il ressort par le passage,
+la masse de pollen qu'il porte sur son dos se trouve
+nécessairement en contact avec le stigmate visqueux, y adhère et
+la fleur est ainsi fécondée. Nous comprenons alors l'utilité de
+toutes les parties de la fleur, des cornes sécrétant de l'eau, de
+l'auge demi-pleine qui empêche les bourdons de s'envoler, les
+force à se glisser dans le canal pour sortir et par cela même à se
+frotter contre le pollen visqueux et contre le stigmate également
+visqueux.
+
+La fleur d'une autre orchidée très voisine, le _Catasetum_, a une
+construction également ingénieuse, qui répond au même but, bien
+qu'elle soit toute différente. Les bourdons visitent cette fleur
+comme celle du coryanthes pour en ronger le labellum; ils touchent
+alors inévitablement une longue pièce effilée, sensible, que j'ai
+appelée l'_antenne_. Celle-ci, dès qu'on la touche, fait vibrer
+une certaine membrane qui se rompt immédiatement; cette rupture
+fait mouvoir un ressort qui projette le pollen avec la rapidité
+d'une flèche dans la direction de l'insecte au dos duquel il
+adhère par son extrémité visqueuse. Le pollen de la fleur mâle
+(car, dans cette orchidée, les sexes sont séparés) est ainsi
+transporté à la fleur femelle, où il se trouve en contact avec le
+stigmate, assez visqueux pour briser certains fils élastique; le
+stigmate retient le pollen et est ainsi fécondé.
+
+On peut se demander comment, dans les cas précédents et dans une
+foule d'autres, on arrive à expliquer tous ces degrés de
+complication et ces moyens si divers pour obtenir un même
+résultat. On peut répondre, sans aucun doute, que, comme nous
+l'avons déjà fait remarquer, lorsque deux formes qui diffèrent
+l'une de l'autre dans une certaine mesure se mettent à varier,
+leur variabilité n'est pas identique et, par conséquent, les
+résultats obtenus par la sélection naturelle, bien que tendant à
+un même but général, ne doivent pas non plus être identiques. Il
+faut se rappeler aussi que tous les organismes très développés ont
+subi de nombreuses modifications; or, comme chaque conformation
+modifiée tend à se transmettre par hérédité, il est rare qu'une
+modification disparaisse complètement sans avoir subi de nouveaux
+changements. Il en résulte que la conformation des différentes
+parties d'une espèce, à quelque usage que ces parties servent
+d'ailleurs, représente la somme de nombreux changements
+héréditaires que l'espèce a successivement éprouvés, pour
+s'adapter à de nouvelles habitudes et à de nouvelles conditions
+d'existence.
+
+Enfin, bien que, dans beaucoup de cas, il soit très difficile de
+faire même la moindre conjecture sur les transitions successives
+qui ont amené les organes à leur état actuel, je suis cependant
+étonné, en songeant combien est minime la proportion entre les
+formes vivantes et connues et celles qui sont éteintes et
+inconnues, qu'il soit si rare de rencontrer un organe dont on ne
+puisse indiquer quelques états de transition. Il est certainement
+vrai qu'on voit rarement apparaître chez un individu de nouveaux
+organes qui semblent avoir été créés dans un but spécial; c'est
+même ce que démontre ce vieil axiome de l'histoire naturelle dont
+on a quelque peu exagéré la portée: _Natura non facit saltum_. La
+plupart des naturalistes expérimentés admettent la vérité de cet
+adage; ou, pour employer les expressions de Milne-Edwards, la
+nature est prodigue de variétés, mais avare d'innovations.
+Pourquoi, dans l'hypothèse des créations, y aurait-il tant de
+variétés et si peu de nouveautés réelles? Pourquoi toutes les
+parties; tous les organes de tant d'êtres indépendants, créés,
+suppose-t-on, séparément pour occuper une place séparée dans la
+nature, seraient-ils si ordinairement reliés les uns aux autres
+par une série de gradations? Pourquoi la nature n'aurait-elle pas
+passé soudainement d'une conformation à une autre? La théorie de
+la sélection naturelle nous fait comprendre clairement pourquoi il
+n'en est point ainsi; la sélection naturelle, en effet, n'agit
+qu'en profitant de légères variations successives, elle ne peut
+donc jamais faire de sauts brusques et considérables, elle ne peut
+avancer que par degrés insignifiants, lents et sûrs.
+
+
+ACTION DE LA SÉLECTION NATURELLE SUR LES ORGANES PEU IMPORTANTS EN
+APPARENCE.
+
+La sélection naturelle n'agissant que par la vie et par la mort
+par la persistance du plus apte et par l'élimination des individus
+moins perfectionnés, j'ai éprouvé quelquefois de grandes
+difficultés à m'expliquer l'origine ou la formation de parties peu
+importantes; les difficultés sont aussi grandes, dans ce cas, que
+lorsqu'il s'agit des organes les plus parfaits et les plus
+complexes, mais elles sont d'une nature différente.
+
+En premier lieu, notre ignorance est trop grande relativement à
+l'ensemble de l'économie organique d'un être quelconque, pour que
+nous puissions dire quelles sont les modifications importantes et
+quelles sont les modifications insignifiantes. Dans un chapitre
+précédent, j'ai indiqué quelques caractères insignifiants, tels
+que le duvet des fruits ou la couleur de la chair, la couleur de
+la peau et des poils des quadrupèdes, sur lesquels, en raison de
+leur rapport avec des différences constitutionnelles, ou en raison
+de ce qu'ils déterminent les attaques de certains insectes, la
+sélection naturelle a certainement pu exercer une action. La queue
+de la girafe ressemble à un chasse-mouches artificiel; il paraît
+donc d'abord incroyable que cet organe ait pu être adapté à son
+usage actuel par une série de légères modifications qui l'auraient
+mieux approprié à un but aussi insignifiant que celui de chasser
+les mouches. Nous devons réfléchir, cependant, avant de rien
+affirmer de trop positif même dans ce cas, car nous savons que
+l'existence et la distribution du bétail et d'autres animaux dans
+l'Amérique méridionale dépendent absolument de leur aptitude à
+résister aux attaques des insectes; de sorte que les individus qui
+ont les moyens de se défendre contre ces petits ennemis peuvent
+occuper de nouveaux pâturages et s'assurer ainsi de grands
+avantages. Ce n'est pas que, à de rares exceptions près, les gros
+mammifères puissent être réellement détruits par les mouches, mais
+ils sont tellement harassés et affaiblis par leurs attaques
+incessantes, qu'ils sont plus exposés aux maladies et moins en
+état de se procurer leur nourriture en temps de disette, ou
+d'échapper aux bêtes féroces.
+
+Des organes aujourd'hui insignifiants ont probablement eu, dans
+quelques cas, une haute importance pour un ancêtre reculé. Après
+s'être lentement perfectionnés à quelque période antérieure, ces
+organes se sont transmis aux espèces existantes à peu près dans le
+même état, bien qu'ils leur servent fort peu aujourd'hui; mais il
+va sans dire que la sélection naturelle aurait arrêté toute
+déviation désavantageuse de leur conformation. On pourrait peut-
+être expliquer la présence habituelle de la queue et les nombreux
+usages auxquels sert cet organe chez tant d'animaux terrestres
+dont les poumons ou vessies natatoires modifiés trahissent
+l'origine aquatique, par le rôle important que joue la queue,
+comme organe de locomotion, chez tous les animaux aquatiques. Une
+queue bien développée s'étant formée chez un animal aquatique,
+peut ensuite s'être modifiée pour divers usages, comme chasse-
+mouches, comme organe de préhension, comme moyen de se retourner,
+chez le chien par exemple, bien que, sous ce dernier rapport,
+l'importance de la queue doive être très minime, puisque le
+lièvre, qui n'a presque pas de queue, se retourne encore plus
+vivement que le chien.
+
+En second lieu, nous pouvons facilement nous tromper en attribuant
+de l'importance à certains caractères et en croyant qu'ils sont
+dus à l'action de la sélection naturelle. Nous ne devons pas
+perdre de vue les effets que peuvent produire l'action définie des
+changements dans les conditions d'existence, -- les prétendues
+variations spontanées qui semblent dépendre, à un faible degré, de
+la nature des conditions ambiantes, -- la tendance au retour vers
+des caractères depuis longtemps perdus, -- les lois complexes de
+la croissance, telles que la corrélation, la compensation, la
+pression qu'une partie peut exercer sur une autre, etc., -- et,
+enfin, la sélection sexuelle, qui détermine souvent la formation
+de caractères utiles à un des sexes, et ensuite leur transmission
+plus ou moins complète à l'autre sexe pour lequel ils n'ont aucune
+utilité. Cependant, les conformations ainsi produites
+indirectement, bien que d'abord sans avantages pour l'espèce,
+peuvent, dans la suite, être devenues utiles à sa descendance
+modifiée qui se trouve dans des conditions vitales nouvelles ou
+qui a acquis d'autres habitudes.
+
+S'il n'y avait que des pics verts et que nous ne sachions pas
+qu'il y a beaucoup d'espèces de pics de couleur noire et pie, nous
+aurions probablement pensé que la couleur verte du pic est une
+admirable adaptation, destinée à dissimuler à ses ennemis cet
+oiseau si éminemment forestier. Nous aurions, par conséquent,
+attaché beaucoup d'importance à ce caractère, et nous l'aurions
+attribué à la sélection naturelle; or, cette couleur est
+probablement due à la sélection sexuelle. Un palmier grimpant de
+l'archipel malais s'élève le long des arbres les plus élevés à
+l'aide de crochets admirablement construits et disposés à
+l'extrémité de ses branches. Cet appareil rend sans doute les plus
+grands services à cette plante; mais, comme nous pouvons remarquer
+des crochets presque semblables sur beaucoup d'arbres qui ne sont
+pas grimpeurs, et que ces crochets, s'il faut en juger par la
+distribution des espèces épineuses de l'Afrique et de l'Amérique
+méridionale, doivent servir de défense aux arbres contre les
+animaux, de même les crochets du palmier peuvent avoir été dans
+l'origine développés dans ce but défensif, pour se perfectionner
+ensuite et être utilisés par la plante quand elle a subi de
+nouvelles modifications et qu'elle est devenue un grimpeur. On
+considère ordinairement la peau nue qui recouvre la tête du
+vautour comme une adaptation directe qui lui permet de fouiller
+incessamment dans les chairs en putréfaction; le fait est
+possible, mais cette dénudation pourrait être due aussi à l'action
+directe de la matière putride. Il faut, d'ailleurs, ne s'avancer
+sur ce terrain qu'avec une extrême prudence, car on sait que le
+dindon mâle a la tête dénudée, et que sa nourriture est toute
+différente. On a soutenu que les sutures du crâne, chez les jeunes
+mammifères, sont d'admirables adaptations qui viennent en aide à
+la parturition; il n'est pas douteux qu'elles ne facilitent cet
+acte, si même elles ne sont pas indispensables. Mais, comme les
+sutures existent aussi sur le crâne des jeunes oiseaux et des
+jeunes reptiles qui n'ont qu'à sortir d'un oeuf brisé, nous
+pouvons en conclure que cette conformation est une conséquence des
+lois de la croissance, et qu'elle a été ensuite utilisée dans la
+parturition des animaux supérieurs.
+
+Notre ignorance est profonde relativement aux causes des
+variations légères ou des différences individuelles; rien ne
+saurait mieux nous le faire comprendre que les différences qui
+existent entre les races de nos animaux domestiques dans
+différents pays, et, plus particulièrement, dans les pays peu
+civilisés où il n'y a eu que peu de sélection méthodique. Les
+animaux domestiques des sauvages, dans différents pays, ont
+souvent à pourvoir à leur propre subsistance, et sont, dans une
+certaine mesure, exposés à l'action de la sélection naturelle; or,
+les individus ayant des constitutions légèrement différentes
+pourraient prospérer davantage sous des climats divers. Chez le
+bétail, la susceptibilité aux attaques des mouches est en rapport
+avec la couleur; il en est de même pour l'action vénéneuse de
+certaines plantes, de telle sorte que la coloration elle-même se
+trouve ainsi soumise à l'action de la sélection naturelle.
+Quelques observateurs sont convaincus que l'humidité du climat
+affecte la croissance des poils et qu'il existe un rapport entre
+les poils et les cornes. Les races des montagnes diffèrent
+toujours des races des plaines; une région montagneuse doit
+probablement exercer une certaine influence sur les membres
+postérieurs en ce qu'ils ont un travail plus rude à accomplir, et
+peut-être même aussi sur la forme du bassin; conséquemment, en
+vertu de la loi des variations homologues, les membres antérieurs
+et la tête doivent probablement être affectés aussi. La forme du
+bassin pourrait aussi affecter, par la pression, la forme de
+quelques parties du jeune animal dans le sein de sa mère.
+L'influence des hautes régions sur la respiration tend, comme nous
+avons bonne raison de le croire, à augmenter la capacité de la
+poitrine et à déterminer, par corrélation, d'autres changements.
+Le défaut d'exercice joint à une abondante nourriture a
+probablement, sur l'organisme entier, des effets encore plus
+importants; c'est là, sans doute, comme H. von Nathusius vient de
+le démontrer récemment dans son excellent traité, la cause
+principale des grandes modifications qu'ont subies les races
+porcines. Mais, nous sommes bien trop ignorants pour pouvoir
+discuter l'importance relative des causes connues ou inconnues de
+la variation; j'ai donc fait les remarques qui précèdent
+uniquement pour démontrer que, s'il nous est impossible de nous
+rendre compte des différences caractéristiques de nos races
+domestiques, bien qu'on admette généralement que ces races
+descendent directement d'une même souche ou d'un très petit nombre
+de souches, nous ne devrions pas trop insister sur notre ignorance
+quant aux causes précises des légères différences analogues qui
+existent entre les vraies espèces.
+
+
+JUSQU'À QUEL POINT EST VRAIE LA DOCTRINE UTILITAIRE; COMMENT
+S'ACQUIERT LA BEAUTÉ.
+
+Les remarques précédentes m'amènent à dire quelques mots sur la
+protestation qu'ont faite récemment quelques naturalistes contre
+la doctrine utilitaire, d'après laquelle chaque détail de
+conformation a été produit pour le bien de son possesseur. Ils
+soutiennent que beaucoup de conformations ont été créées par pur
+amour de la beauté, pour charmer les yeux de l'homme ou ceux du
+Créateur (ce dernier point, toutefois, est en dehors de toute
+discussion scientifique) ou par pur amour de la variété, point que
+nous avons déjà discuté. Si ces doctrines étaient fondées, elles
+seraient absolument fatales à ma théorie. J'admets complètement
+que beaucoup de conformations n'ont plus aujourd'hui d'utilité
+absolue pour leur possesseur, et que, peut-être, elles n'ont
+jamais été utiles à leurs ancêtres; mais cela ne prouve pas que
+ces conformations aient eu uniquement pour cause la beauté ou la
+variété. Sans aucun doute, l'action définie du changement des
+conditions et les diverses causes de modifications que nous avons
+indiquées ont toutes produit un effet probablement très grand,
+indépendamment des avantages ainsi acquis. Mais, et c'est là une
+considération encore plus importante, la plus grande partie de
+l'organisme de chaque créature vivante lui est transmise par
+hérédité; en conséquence, bien que certainement chaque individu
+soit parfaitement approprié à la place qu'il occupe dans la
+nature, beaucoup de conformations n'ont plus aujourd'hui de
+rapport bien direct et bien intime avec ses nouvelles conditions
+d'existence. Ainsi, il est difficile de croire que les pieds
+palmés de l'oie habitant les régions élevées, ou que ceux de la
+frégate, aient une utilité bien spéciale pour ces oiseaux; nous ne
+pouvons croire que les os similaires qui se trouvent dans le bras
+du singe, dans la jambe antérieure du cheval, dans l'aile de la
+chauve-souris et dans la palette du phoque aient une utilité
+spéciale pour ces animaux. Nous pouvons donc, en toute sûreté,
+attribuer ces conformations à l'hérédité. Mais, sans aucun doute,
+des pieds palmés ont été aussi utiles à l'ancêtre de l'oie
+terrestre et de la frégate qu'ils le sont aujourd'hui à la plupart
+des oiseaux aquatiques. Nous pouvons croire aussi que l'ancêtre du
+phoque n'avait pas une palette, mais un pied à cinq doigts, propre
+à saisir ou à marcher; nous pouvons peut-être croire, en outre,
+que les divers os qui entrent dans la constitution des membres du
+singe, du cheval et de la chauve-souris se sont primitivement
+développés en vertu du principe d'utilité, et qu'ils proviennent
+probablement de la réduction d'os plus nombreux qui se trouvaient
+dans la nageoire de quelque ancêtre reculé ressemblant à un
+poisson, ancêtre de toute la classe. Il est à peine possible de
+déterminer quelle part il faut faire aux différentes causes de
+changement, telles que l'action définie des conditions ambiantes,
+les prétendues variations spontanées et les lois complexes de la
+croissance; mais, après avoir fait ces importantes réserves, nous
+pouvons conclure que tout détail de conformation chez chaque être
+vivant est encore aujourd'hui, ou a été autrefois, directement ou
+indirectement utile à son possesseur.
+
+Quant à l'opinion que les êtres organisés ont reçu la beauté pour
+le plaisir de l'homme -- opinion subversive de toute ma théorie --
+je ferai tout d'abord remarquer que le sens du beau dépend
+évidemment de la nature de l'esprit, indépendamment de toute
+qualité réelle chez l'objet admiré, et que l'idée du beau n'est
+pas innée ou inaltérable. La preuve de cette assertion, c'est que
+les hommes de différentes races admirent, chez les femmes, un type
+de beauté absolument différent. Si les beaux objets n'avaient été
+créés que pour le plaisir de l'homme, il faudrait démontrer qu'il
+y avait moins de beauté sur la terre avant que l'homme ait paru
+sur la scène. Les admirables volutes et les cônes de l'époque
+éocène, les ammonites si élégamment sculptées de la période
+secondaire, ont-ils donc été créés pour que l'homme puisse, des
+milliers de siècles plus tard, les admirer dans ses musées? Il y a
+peu d'objets plus admirables que les délicates enveloppes
+siliceuses des diatomées: ont-elles donc été créées pour que
+l'homme puisse les examiner et les admirer en se servant des plus
+forts grossissements du microscope? Dans ce dernier cas, comme
+dans beaucoup d'autres, la beauté dépend tout entière de la
+symétrie de croissance. On met les fleurs au nombre des plus
+belles productions de la nature; mais elles sont devenues
+brillantes, et, par conséquent, belles, pour faire contraste avec
+les feuilles vertes, de façon à ce que les insectes puissent les
+apercevoir facilement. J'en suis arrivé à cette conclusion, parce
+que j'ai trouvé, comme règle invariable, que les fleurs fécondées
+par le vent, n'ont jamais une corolle revêtue de brillantes
+couleurs. Diverses plantes produisent ordinairement deux sortes de
+fleurs: les unes ouvertes et aux couleurs brillantes de façon à
+attirer les insectes, les autres fermées, incolores, privées de
+nectar, et que ne visitent jamais les insectes. Nous en pouvons
+conclure que si les insectes ne s'étaient jamais développés à la
+surface de la terre, nos plantes ne se seraient pas couvertes de
+fleurs admirables et qu'elles n'auraient produit que les tristes
+fleurs que nous voyons sur les pins, sur les chênes, sur les
+noisetiers, sur les frênes, sur les graminées, les épinards, les
+orties, qui toutes sont fécondées par l'action du vent. Le même
+raisonnement peut s'appliquer aux fruits; tout le monde admet
+qu'une fraise ou qu'une cerise bien mûre est aussi agréable à
+l'oeil qu'au palais; que les fruits vivement colorés du fusain et
+les baies écarlates du houx sont d'admirables objets. Mais cette
+beauté n'a d'autre but que d'attirer les oiseaux et les insectes
+pour qu'en dévorant ces fruits ils en disséminent les graines;
+j'ai, en effet, observé, et il n'y a pas d'exception à cette
+règle, que les graines sont toujours disséminées ainsi quand elles
+sont enveloppées d'un fruit quelconque (c'est-à-dire qu'elles se
+trouvent enfouies dans une masse charnue), à condition que ce
+fruit ait une teinte brillante ou qu'il soit très apparent parce
+qu'il est blanc ou noir.
+
+D'autre part, j'admets volontiers qu'un grand nombre d'animaux
+mâles, tels que tous nos oiseaux les plus magnifiques, quelques
+reptiles, quelques mammifères, et une foule de papillons
+admirablement colorés, ont acquis la beauté pour la beauté elle-
+même; mais ce résultat a été obtenu par la sélection sexuelle,
+c'est-à-dire parce que les femelles ont continuellement choisi les
+plus beaux mâles; cet embellissement n'a donc pas eu pour but le
+plaisir de l'homme. On pourrait faire les mêmes remarques
+relativement au chant des oiseaux. Nous pouvons conclure de tout
+ce qui précède qu'une grande partie du règne animal possède à peu
+près le même goût pour les belles couleurs et pour la musique.
+Quand la femelle est aussi brillamment colorée que le mâle, ce qui
+n'est pas rare chez les oiseaux et chez les papillons, cela
+parfait résulter de ce que les couleurs acquises par la sélection
+sexuelle ont été transmises aux deux sexes au lieu de l'être aux
+mâles seuls. Comment le sentiment de la beauté, dans sa forme la
+plus simple, c'est-à-dire la sensation de plaisir particulier
+qu'inspirent certaines couleurs, certaines formes et certains
+sons, s'est-il primitivement développé chez l'homme et chez les
+animaux inférieurs? C'est là un point fort obscur. On se heurte
+d'ailleurs aux mêmes difficultés si l'on veut expliquer comment il
+se fait que certaines saveurs et certains parfums procurent une
+jouissance, tandis que d'autres inspirent une aversion générale.
+Dans tous ces cas, l'habitude paraît avoir joué un certain rôle;
+mais ces sensations doivent avoir quelques causes fondamentales
+dans la constitution du système nerveux de chaque espèce.
+
+La sélection naturelle ne peut, en aucune façon, produire des
+modifications chez une espèce dans le but exclusif d'assurer un
+avantage à une autre espèce, bien que, dans la nature, une espèce
+cherche incessamment à tirer avantage ou à profiter de la
+conformation des autres. Mais la sélection naturelle peut souvent
+produire -- et nous avons de nombreuses preuves qu'elle le fait --
+des conformations directement préjudiciables à d'autres animaux,
+telles que les crochets de la vipère et l'ovipositeur de
+l'ichneumon, qui lui permet de déposer ses oeufs dans le corps
+d'autres insectes vivants. Si l'on parvenait à prouver qu'une
+partie quelconque de la conformation d'une espèce donnée a été
+formée dans le but exclusif de procurer certains avantages à une
+autre espèce, ce serait la ruine de ma théorie; ces parties, en
+effet, n'auraient pas pu être produites par la sélection
+naturelle. Or, bien que dans les ouvrages sur l'histoire naturelle
+on cite de nombreux exemples à cet effet, je n'ai pu en trouver un
+seul qui me semble avoir quelque valeur. On admet que le serpent à
+sonnettes est armé de crochets venimeux pour sa propre défense et
+pour détruire sa proie; mais quelques écrivains supposent en même
+temps que ce serpent est pourvu d'un appareil sonore qui, en
+avertissant sa proie, lui cause un préjudice. Je croirais tout
+aussi volontiers que le chat recourbe l'extrémité de sa queue,
+quand il se prépare à s'élancer, dans le seul but d'avertir la
+souris qu'il convoite. L'explication de beaucoup la plus probable
+est que le serpent à sonnettes agite son appareil sonore, que le
+cobra gonfle son jabot, que la vipère s'enfle, au moment où elle
+émet son sifflement si dur et si violent, dans le but d'effrayer
+les oiseaux et les bêtes qui attaquent même les espèces les plus
+venimeuses. Les serpents, en un mot, agissent en vertu de la même
+cause qui fait que la poule hérisse ses plumes et étend ses ailes
+quand un chien s'approche de ses poussins. Mais la place me manque
+pour entrer dans plus de détails sur les nombreux moyens
+qu'emploient les animaux pour essayer d'intimider leurs ennemis.
+
+La sélection naturelle ne peut déterminer chez un individu une
+conformation qui lui serait plus nuisible qu'utile, car elle ne
+peut agir que par et pour son bien. Comme Paley l'a fait
+remarquer, aucun organe ne se forme dans le but de causer une
+douleur ou de porter un préjudice à son possesseur. Si l'on
+établit équitablement la balance du bien et du mal causés par
+chaque partie, on s'apercevra qu'en somme chacune d'elles est
+avantageuse. Si, dans le cours des temps, dans des conditions
+d'existence nouvelles, une partie quelconque devient nuisible,
+elle se modifie; s'il n'en est pas ainsi, l'être s'éteint, comme
+tant de millions d'autres êtres se sont éteints avant lui.
+
+La sélection naturelle tend seulement à rendre chaque être
+organisé aussi parfait, ou un peu plus parfait, que les autres
+habitants du même pays avec lesquels il se trouve en concurrence.
+C'est là, sans contredit, le comble de la perfection qui peut se
+produire à l'état de nature. Les productions indigènes de la
+Nouvelle-Zélande, par exemple, sont parfaites si on les compare
+les unes aux autres, mais elles cèdent aujourd'hui le terrain et
+disparaissent rapidement devant les légions envahissantes de
+plantes et d'animaux importés d'Europe. La sélection naturelle ne
+produit pas la perfection absolue; autant que nous en pouvons
+juger, d'ailleurs, ce n'est pas à l'état de nature que nous
+rencontrons jamais ces hauts degrés. Selon Müller, la correction
+pour l'aberration de la lumière n'est pas parfaite, même dans le
+plus parfait de tous les organes, l'oeil humain. Helmholtz, dont
+personne ne peut contester le jugement, après avoir décrit dans
+les termes les plus enthousiastes la merveilleuse puissance de
+l'oeil humain, ajoute ces paroles remarquables: «Ce que nous avons
+découvert d'inexact et d'imparfait dans la machine optique et dans
+la production de l'image sur la rétine n'est rien comparativement
+aux bizarreries que nous avons rencontrées dans le domaine de la
+sensation. Il semblerait que la nature ait pris plaisir à
+accumuler les contradictions pour enlever tout fondement à la
+théorie d'une harmonie préexistante entre les mondes intérieurs et
+extérieurs.» Si notre raison nous pousse à admirer avec
+enthousiasme une foule de dispositions inimitables de la nature,
+cette même raison nous dit, bien que nous puissions facilement
+nous tromper dans les deux cas, que certaines autres dispositions
+sont moins parfaites. Pouvons-nous, par exemple, considérer comme
+parfait l'aiguillon de l'abeille, qu'elle ne peut, sous peine de
+perdre ses viscères, retirer de la blessure qu'elle a faite à
+certains ennemis, parce que cet aiguillon est barbelé, disposition
+qui cause inévitablement la mort de l'insecte?
+
+Si nous considérons l'aiguillon de l'abeille comme ayant existé
+chez quelque ancêtre reculé à l'état d'instrument perforant et
+dentelé, comme on en rencontre chez tant de membres du même ordre
+d'insectes; que, depuis, cet instrument se soit modifié sans se
+perfectionner pour remplir son but actuel, et que le venin, qu'il
+sécrète, primitivement adapté à quelque autre usage, tel que la
+production de galles, ait aussi augmenté de puissance, nous
+pouvons peut-être comprendre comment il se fait que l'emploi de
+l'aiguillon cause si souvent la mort de l'insecte. En effet, si
+l'aptitude à piquer est utile à la communauté, elle réunit tous
+les éléments nécessaires pour donner prise à la sélection
+naturelle, bien qu'elle puisse causer la mort de quelques-uns de
+ses membres. Nous admirons l'étonnante puissance d'odorat qui
+permet aux mâles d'un grand nombre d'insectes de trouver leur
+femelle, mais pouvons-nous admirer chez les abeilles la production
+de tant de milliers de mâles qui, à l'exception d'un seul, sont
+complètement inutiles à la communauté et qui finissent par être
+massacrés par leurs soeurs industrieuses et stériles? Quelque
+répugnance que nous ayons à le faire, nous devrions admirer la
+sauvage haine instinctive qui pousse la reine abeille à détruire,
+dès leur naissance, les jeunes reines, ses filles, ou à périr
+elle-même dans le combat; il n'est pas douteux, en effet, qu'elle
+n'agisse pour le bien de la communauté et que, devant l'inexorable
+principe de la sélection naturelle, peu importe l'amour ou la
+haine maternelle, bien que ce dernier sentiment soit heureusement
+excessivement rare. Nous admirons les combinaisons si diverses, si
+ingénieuses, qui assurent la fécondation des orchidées et de
+beaucoup d'autres plantes par l'entremise des insectes; mais
+pouvons-nous considérer comme également parfaite la production,
+chez nos pins, d'épaisses nuées de pollen, de façon à ce que
+quelques grains seulement puissent tomber par hasard sur les
+ovules?
+
+
+RÉSUMÉ: LA THÉORIE DE LA SÉLECTION NATURELLE COMPREND LA LOI DE
+L'UNITÉ DE TYPE ET DES CONDITIONS D'EXISTENCE.
+
+Nous avons consacré ce chapitre à la discussion de quelques-unes
+des difficultés que présente notre théorie et des objections qu'on
+peut soulever contre elle. Beaucoup d'entre elles sont sérieuses,
+mais je crois qu'en les discutant nous avons projeté quelque
+lumière sur certains faits que la théorie des créations
+indépendantes laisse dans l'obscurité la plus profonde. Nous avons
+vu que, pendant une période donnée, les espèces ne sont pas
+infiniment variables, et qu'elles ne sont pas reliées les unes aux
+autres par une foule de gradations intermédiaires; en partie,
+parce que la marche de la sélection naturelle est toujours lente
+et que, pendant un temps donné, elle n'agit que sur quelques
+formes; en partie, parce que la sélection naturelle implique
+nécessairement l'élimination constante et l'extinction des formes
+intermédiaires antérieures. Les espèces très voisines, habitant
+aujourd'hui une surface continue, ont dû souvent se former alors
+que cette surface n'était pas continue et que les conditions
+extérieures de l'existence ne se confondaient pas insensiblement
+dans toutes ses parties. Quand deux variétés surgissent dans deux
+districts d'une surface continue, il se forme souvent une variété
+intermédiaire adaptée à une zone intermédiaire; mais, en vertu de
+causes que nous avons indiquées, la variété intermédiaire est
+ordinairement moins nombreuse que les deux formes qu'elle relie;
+en conséquence, ces deux dernières, dans le cours de nouvelles
+modifications favorisées par le nombre considérable d'individus
+qu'elles contiennent, ont de grands avantages sur la variété
+intermédiaire moins nombreuse et réussissent ordinairement à
+l'éliminer et à l'exterminer.
+
+Nous avons vu, dans ce chapitre, qu'il faut apporter la plus
+grande prudence avant de conclure à
+
+l'impossibilité d'un changement graduel des habitudes d'existence
+les plus différentes; avant de conclure, par exemple, que la
+sélection naturelle n'a pas pu transformer en chauve-souris un
+animal qui, primitivement, n'était apte qu'à planer en glissant
+dans l'air.
+
+Nous avons vu qu'une espèce peut changer ses habitudes si elle est
+placée dans de nouvelles conditions d'existence, ou qu'elle peut
+avoir des habitudes diverses, quelquefois très différentes de
+celles de ses plus proches congénères. Si nous avons soin de nous
+rappeler que chaque être organisé s'efforce de vivre partout où il
+peut, nous pouvons comprendre, en vertu du principe que nous
+venons d'exprimer, comment il se fait qu'il y ait des oies
+terrestres à pieds palmés, des pics ne vivant pas sur les arbres,
+des merles qui plongent dans l'eau et des pétrels ayant les
+habitudes des pingouins.
+
+La pensée que la sélection naturelle a pu former un organe aussi
+parfait que l'oeil, paraît de nature à faire reculer le plus
+hardi; il n'y a, cependant, aucune impossibilité logique à ce que
+la sélection naturelle, étant données des conditions de vie
+différentes, ait amené à un degré de perfection considérable un
+organe, quel qu'il soit, qui a passé par une longue série de
+complications toutes avantageuses à leur possesseur. Dans les cas
+où nous ne connaissons pas d'états intermédiaires ou de
+transition, il ne faut pas conclure trop promptement qu'ils n'ont
+jamais existé, car les métamorphoses de beaucoup d'organes
+prouvent quels changements étonnants de fonction sont tout au
+moins possibles. Par exemple, il est probable qu'une vessie
+natatoire s'est transformée en poumons. Un même organe, qui a
+simultanément rempli des fonctions très diverses, puis qui s'est
+spécialisé en tout ou en partie pour une seule fonction, ou deux
+organes distincts ayant en même temps rempli une même fonction,
+l'un s'étant amélioré tandis que l'autre lui venait en aide, sont
+des circonstances qui ont dû souvent faciliter la transition.
+
+Nous avons vu que des organes qui servent au même but et qui
+paraissent identiques, ont pu se former séparément, et de façon
+indépendante, chez deux formes très éloignées l'une de l'autre
+dans l'échelle organique. Toutefois, si l'on examine ces organes
+avec soin, on peut presque toujours découvrir chez eux des
+différences essentielles de conformation, ce qui est la
+conséquence du principe de la sélection naturelle. D'autre part,
+la règle générale dans la nature est d'arriver aux mêmes fins par
+une diversité infinie de conformations et ceci découle
+naturellement aussi du même grand principe.
+
+Dans bien des cas, nous sommes trop ignorants pour pouvoir
+affirmer qu'une partie ou qu'un organe a assez peu d'importance
+pour la prospérité d'une espèce, pour que la sélection naturelle
+n'ait pas pu, par de lentes accumulations, apporter des
+modifications dans sa structure. Dans beaucoup d'autres cas, les
+modifications sont probablement le résultat direct des lois de la
+variation ou de la croissance, indépendamment de tous avantages
+acquis.
+
+Mais nous pouvons affirmer que ces conformations elles-mêmes ont
+été plus tard mises à profit et modifiées de nouveau pour le bien
+de l'espèce, placée dans de nouvelles conditions d'existence. Nous
+pouvons croire aussi qu'une partie ayant eu autrefois une haute
+importance s'est souvent conservée; la queue, par exemple, d'un
+animal aquatique existe encore chez ses descendants terrestres,
+bien que cette partie ait actuellement une importance si minime,
+que, dans son état actuel, elle ne pourrait pas être produite par
+la sélection naturelle.
+
+La sélection naturelle ne peut rien produire chez une espèce, dans
+un but exclusivement avantageux ou nuisible à une autre espèce,
+bien qu'elle puisse amener la production de parties, d'organes ou
+d'excrétions très utiles et même indispensables, ou très nuisibles
+à d'autres espèces; mais, dans tous les cas, ces productions sont
+en même temps avantageuses pour l'individu qui les possède.
+
+Dans un pays bien peuplé, la sélection naturelle agissant
+principalement par la concurrence des habitants ne peut déterminer
+leur degré de perfection que relativement aux types du pays.
+Aussi, les habitants d'une région plus petite disparaissent
+généralement devant ceux d'une région plus grande. Dans cette
+dernière, en effet, il y a plus d'individus ayant des formes
+diverses, la concurrence est plus active et, par conséquent, le
+type de perfection est plus élevé. La sélection naturelle ne
+produit pas nécessairement la perfection absolue, état que, autant
+que nous en pouvons juger, on ne peut s'attendre à trouver nulle
+part.
+
+La théorie de la sélection naturelle nous permet de comprendre
+clairement la valeur complète du vieil axiome: _Natura non facit
+saltum_. Cet axiome, en tant qu'appliqué seulement aux habitants
+actuels du globe, n'est pas rigoureusement exact, mais il devient
+strictement vrai lorsque l'on considère l'ensemble de tous les
+êtres organisés connus ou inconnus de tous les temps.
+
+On admet généralement que la formation de tous les êtres organisés
+repose sur deux grandes lois: l'unité de type et les conditions
+d'existence. On entend par unité de type cette concordance
+fondamentale qui caractérise la conformation de tous les êtres
+organisés d'une même classe et qui est tout à fait indépendante de
+leurs habitudes et de leur mode de vie. Dans ma théorie, l'unité
+de type s'explique par l'unité de descendance. Les conditions
+d'existence, point sur lequel l'illustre Cuvier a si souvent
+insisté, font partie du principe de la sélection naturelle. Celle-
+ci, en effet, agit, soit en adaptant actuellement les parties
+variables de chaque être à ses conditions vitales organiques ou
+inorganiques, soit en les ayant adaptées à ces conditions pendant
+les longues périodes écoulées. Ces adaptations ont été, dans
+certains cas, provoquées par l'augmentation de l'usage ou du non-
+usage des parties, ou affectées par l'action directe des milieux,
+et, dans tous les cas, ont été subordonnées aux diverses lois de
+la croissance et de la variation. Par conséquent, la loi des
+conditions d'existence est de fait la loi supérieure, puisqu'elle
+comprend, par l'hérédité des variations et des adaptations
+antérieures, celle de l'unité de type.
+
+
+CHAPITRE VII.
+OBJECTIONS DIVERSES FAITES À LA THÉORIE DE LA SÉLECTION NATURELLE.
+
+_Longévité. -- Les modifications ne sont pas nécessairement
+simultanées. -- Modifications ne rendant en apparence aucun
+service direct. -- Développement progressif. -- Constance plus
+grande des caractères ayant la moindre importance fonctionnelle. -
+- Prétendue incompétence de la sélection naturelle pour expliquer
+les phases premières de conformations utiles. -- Causes qui
+s'opposent à l'acquisition de structures utiles au moyen de la
+sélection naturelle. -- Degrés de conformation avec changement de
+fonctions. -- Organes très différents chez les membres d'une même
+classe, provenant par développement d'une seule et même source. --
+Raisons pour refuser de croire à des modifications considérables
+et subites._
+
+Je consacrerai ce chapitre à l'examen des diverses objections
+qu'on a opposées à mes opinions, ce qui pourra éclaircir quelques
+discussions antérieures; mais il serait inutile de les examiner
+toutes, car, dans le nombre, beaucoup émanent d'auteurs qui ne se
+sont pas même donné la peine de comprendre le sujet. Ainsi, un
+naturaliste allemand distingué affirme que la partie la plus
+faible de ma théorie réside dans le fait que je considère tous les
+êtres organisés comme imparfaits. Or, ce que j'ai dit réellement,
+c'est qu'ils ne sont pas tous aussi parfaits qu'ils pourraient
+l'être, relativement à leurs conditions d'existence; ce qui le
+prouve, c'est que de nombreuses formes indigènes ont, dans
+plusieurs parties du monde, cédé la place à des intrus étrangers.
+Or, les êtres organisés, en admettant même qu'à une époque donnée
+ils aient été parfaitement adaptés à leurs conditions d'existence,
+ne peuvent, lorsque celles-ci changent, conserver les mêmes
+rapports d'adaptation qu'à condition de changer eux-mêmes; aussi,
+personne ne peut contester que les conditions physiques de tous
+les pays, ainsi que le nombre et les formes des habitants, ont
+subi des modifications considérables.
+
+Un critique a récemment soutenu, en faisant parade d'une grande
+exactitude mathématique, que la longévité est un grand avantage
+pour toutes les espèces, de sorte que celui qui croit à la
+sélection naturelle «doit disposer son arbre généalogique» de
+façon à ce que tous les descendants aient une longévité plus
+grande que leurs ancêtres! Notre critique ne saurait-il concevoir
+qu'une plante bisannuelle, ou une forme animale inférieure, pût
+pénétrer dans un climat froid et y périr chaque hiver; et
+cependant, en raison d'avantages acquis par la sélection
+naturelle, survivre d'année en année par ses graines ou par ses
+oeuf? M. E. Ray Lankester a récemment discuté ce sujet, et il
+conclut, autant du moins que la complexité excessive de la
+question lui permet d'en juger, que la longévité est ordinairement
+en rapport avec le degré qu'occupe chaque espèce dans l'échelle de
+l'organisation, et aussi avec la somme de dépense qu'occasionnent
+tant la reproduction que l'activité générale. Or, ces conditions
+doivent probablement avoir été largement déterminées par la
+sélection naturelle.
+
+On a conclu de ce que ni les plantes ni les animaux connus en
+Égypte n'ont éprouvé de changements depuis trois ou quatre mille
+ans, qu'il en est probablement de même pour tous ceux de toutes
+les parties du globe. Mais, ainsi que l'a remarqué M. G. H. Lewes,
+ce mode d'argumentation prouve trop, car les anciennes races
+domestiques figurées sur les monuments égyptiens, ou qui nous sont
+parvenues embaumées, ressemblent beaucoup aux races vivantes
+actuelles, et sont même identiques avec elles; cependant tous les
+naturalistes admettent que ces races ont été produites par les
+modifications de leurs types primitifs. Les nombreux animaux qui
+ne se sont pas modifiés depuis le commencement de la période
+glaciaire, présenteraient un argument incomparablement plus fort,
+en ce qu'ils ont été exposés à de grands changements de climat et
+ont émigré à de grandes distances; tandis que, autant que nous
+pouvons le savoir, les conditions d'existence sont aujourd'hui
+exactement les mêmes en Égypte qu'elles l'étaient il y a quelques
+milliers d'années. Le fait que peu ou point de modifications se
+sont produites depuis la période glaciaire aurait quelque valeur
+contre ceux qui croient à une loi innée et nécessaire de
+développement; mais il est impuissant contre la doctrine de la
+sélection naturelle, ou de la persistance du plus apte, car celle-
+ci implique la conservation de toutes les variations et de toutes
+les différences individuelles avantageuses qui peuvent surgir, ce
+qui ne peut arriver que dans des circonstances favorables.
+
+Bronn, le célèbre paléontologiste, en terminant la traduction
+allemande du présent ouvrage, se demande comment, étant donné le
+principe de la sélection naturelle, une variété peut vivre côte à
+côte avec l'espèce parente? Si les deux formes ont pris des
+habitudes différentes ou se sont adaptées à de nouvelles
+conditions d'existence, elles peuvent vivre ensemble; car si nous
+excluons, d'une part, les espèces polymorphes chez lesquelles la
+variabilité paraît être d'une nature toute spéciale, et, d'autre
+part, les variations simplement temporaires, telles que la taille,
+l'albinisme, etc., les variétés permanentes habitent généralement,
+à ce que j'ai pu voir, des stations distinctes, telles que des
+régions élevées ou basses, sèches ou humides. En outre, dans le
+cas d'animaux essentiellement errants et se croisant librement,
+les variétés paraissent être généralement confinées dans des
+régions distinctes.
+
+Bronn insiste aussi sur le fait que les espèces distinctes ne
+diffèrent jamais par des caractères isolés, mais sous beaucoup de
+rapports; il se demande comment il se fait que de nombreux points
+de l'organisme aient été toujours modifiés simultanément par la
+variation et par la sélection naturelle. Mais rien n'oblige à
+supposer que toutes les parties d'un individu se soient modifiées
+simultanément. Les modifications les plus frappantes, adaptées
+d'une manière parfaite à un usage donné, peuvent, comme nous
+l'avons précédemment remarqué, être le résultat de variations
+successives, légères, apparaissant dans une partie, puis dans une
+autre; mais, comme elles se transmettent toutes ensemble, elles
+nous paraissent s'être simultanément développées. Du reste, la
+meilleure réponse à faire à cette objection est fournie par les
+races domestiques qui ont été principalement modifiées dans un but
+spécial, au moyen de la sélection opérée par l'homme. Voyez le
+cheval de trait et le cheval de course, ou le lévrier et le dogue.
+Toute leur charpente et même leurs caractères intellectuels ont
+été modifiés; mais, si nous pouvions retracer chaque degré
+successif de leur transformation -- ce que nous pouvons faire pour
+ceux qui ne remontent pas trop haut dans le passé -- nous
+constaterions des améliorations et des modifications légères,
+affectant tantôt une partie, tantôt une autre, mais pas de
+changements considérables et simultanés. Même lorsque l'homme n'a
+appliqué la sélection qu'à un seul caractère -- ce dont nos
+plantes cultivées offrent les meilleurs exemples -- on trouve
+invariablement que si un point spécial, que ce soit la fleur, le
+fruit ou le feuillage, a subi de grands changements, presque
+toutes les autres parties ont été aussi le siège de modifications.
+On peut attribuer ces modifications en partie au principe de la
+corrélation de croissance, et en partie à ce qu'on a appelé la
+variation spontanée.
+
+Une objection plus sérieuse faite par M. Bronn, et récemment par
+M. Broca, est que beaucoup de caractères paraissent ne rendre
+aucun service à leurs possesseurs, et ne peuvent pas, par
+conséquent, avoir donné prise à la sélection naturelle. Bronn cite
+l'allongement des oreilles et de la queue chez les différentes
+espèces de lièvres et de souris, les replis compliqués de l'émail
+dentaire existant chez beaucoup d'animaux, et une multitude de cas
+analogues. Au point de vue des végétaux, ce sujet a été discuté
+par Nägeli dans un admirable mémoire. Il admet une action
+importante de la sélection naturelle, mais il insiste sur le fait
+que, les familles de plantes diffèrent surtout par leurs
+caractères morphologiques, qui paraissent n'avoir aucune
+importance pour la prospérité de l'espèce. Il admet, par
+conséquent, une tendance innée à un développement progressif et
+plus complet. Il indique l'arrangement des cellules dans les
+tissus, et des feuilles sur l'axe, comme des cas où la sélection
+naturelle n'a pu exercer aucune action. On peut y ajouter les
+divisions numériques des parties de la fleur, la position des
+ovules, la forme de la graine, lorsqu'elle ne favorise pas sa
+dissémination, etc.
+
+Cette objection est sérieuse. Néanmoins, il faut tout d'abord se
+montrer fort prudent quand il s'agit de déterminer quelles sont
+actuellement, ou quelles peuvent avoir été dans le passé les
+conformations avantageuses à chaque espèce. En second lieu, il
+faut toujours songer que lorsqu'une partie se modifie, d'autres se
+modifient aussi, en raison de causes qu'on entrevoit à peine,
+telles que l'augmentation ou la diminution de l'afflux de
+nourriture dans une partie, la pression réciproque, l'influence du
+développement d'un organe précoce sur un autre qui ne se forme que
+plus tard, etc. Il y a encore d'autres causes que nous ne
+comprenons pas, qui provoquent des cas nombreux et mystérieux de
+corrélation. Pour abréger; on peut grouper ensemble ces influences
+sous l'expression: lois de la croissance. En troisième lieu, nous
+avons à tenir compte de l'action directe et définie de changements
+dans les conditions d'existence, et aussi de ce qu'on appelle les
+variations spontanées, sur lesquelles la nature des milieux ne
+paraît avoir qu'une influence insignifiante. Les variations des
+bourgeons, telles que l'apparition d'une rose moussue sur un
+rosier commun, ou d'une pêche lisse sur un pêcher ordinaire,
+offrent de bons exemples de variations spontanées; mais, même dans
+ces cas, si nous réfléchissons à la puissance de la goutte
+infinitésimale du poison qui produit le développement de galles
+complexes, nous ne saurions être bien certains que les variations
+indiquées ne sont pas l'effet de quelque changement local dans la
+nature de la sève, résultant de quelque modification des milieux.
+Toute différence individuelle légère aussi bien que les variations
+plus prononcées, qui surgissent accidentellement, doit avoir une
+cause; or, il est presque certain que si cette cause inconnue
+agissait d'une manière persistante, tous les individus de l'espèce
+seraient semblablement modifiés.
+
+Dans les éditions antérieures de cet ouvrage, je n'ai pas, cela
+semble maintenant probable, attribué assez de valeur à la
+fréquence et à l'importance des modifications dues à la
+variabilité spontanée. Mais il est impossible d'attribuer à cette
+cause les innombrables conformations parfaitement adaptées aux
+habitudes vitales de chaque espèce. Je ne puis pas plus croire à
+cela que je ne puis expliquer par là la forme parfaite du cheval
+de course ou du lévrier, adaptation qui étonnait tellement les
+anciens naturalistes, alors que le principe de la sélection par
+l'homme n'était pas encore bien compris.
+
+Il peut être utile de citer quelques exemples à l'appui de
+quelques-unes des remarques qui précèdent. En ce qui concerne
+l'inutilité supposée de diverses parties et de différents organes,
+il est à peine nécessaire de rappeler qu'il existe, même chez les
+animaux les plus élevés et les mieux connus, des conformations
+assez développées pour que personne ne mette en doute leur
+importance; cependant leur usage n'a pas été reconnu ou ne l'a été
+que tout récemment. Bronn cite la longueur des oreilles et de la
+queue, chez plusieurs espèces de souris, comme des exemples,
+insignifiants il est vrai, de différences de conformations sans
+usage spécial; or, je signalerai que le docteur Schöbl constate,
+dans les oreilles externes de la souris commune, un développement
+extraordinaire des nerfs, de telle sorte que les oreilles servent
+probablement d'organes tactiles; la longueur des oreilles n'est
+donc pas sans importance. Nous verrons tout à l'heure que, chez
+quelques espèces, la queue constitue un organe préhensile très
+utile; sa longueur doit donc contribuer à exercer une influence
+sur son usage.
+
+À propos des plantes, je me borne, par suite du mémoire de Nägeli,
+aux remarques suivantes: on admet, je pense, que les fleurs des
+orchidées présentent une foule de conformations curieuses, qu'on
+aurait regardées, il y a quelques années, comme de simples
+différences morphologiques sans fonction spéciale. Or, on sait
+maintenant qu'elles ont une importance immense pour la fécondation
+de l'espèce à l'aide des insectes, et qu'elles ont probablement
+été acquises par l'action de la sélection naturelle. Qui, jusque
+tout récemment, se serait figuré que, chez les plantes dimorphes
+et trimorphes, les longueurs différentes des étamines et des
+pistils, ainsi que leur arrangement, pouvaient avoir aucune
+utilité? Nous savons maintenant qu'elles en ont une considérable.
+
+Chez certains groupes entiers de plantes, les ovules sont dressés,
+chez d'autres ils sont retombants; or, dans un même ovaire de
+certaines plantes, un ovule occupe la première position, et un
+second la deuxième. Ces positions paraissent d'abord purement
+morphologiques, ou sans signification physiologique; mais le
+docteur Hooker m'apprend que, dans un même ovaire, il y a
+fécondation des ovules supérieurs seuls, dans quelques cas, et des
+ovules inférieurs dans d'autres; il suppose que le fait dépend
+probablement de la direction dans laquelle les tubes polliniques
+pénètrent dans l'ovaire. La position des ovules, s'il en est
+ainsi, même lorsque l'un est redressé et l'autre retombant dans un
+même ovaire, résulterait de la sélection de toute déviation légère
+dans leur position, favorable à leur fécondation et à la
+production de graines.
+
+Il y a des plantes appartenant à des ordres distincts, qui
+produisent habituellement des fleurs de deux sortes, -- les unes
+ouvertes, conformation ordinaire, les autres fermées et
+imparfaites. Ces deux espèces de fleurs diffèrent d'une manière
+étonnante; elles peuvent cependant passer graduellement de l'une à
+l'autre sur la même plante. Les fleurs ouvertes ordinaires pouvant
+s'entre-croiser sont assurées des bénéfices certains résultant de
+cette circonstance. Les fleurs fermées et incomplètes ont
+toutefois une très haute importance, qui se traduit par la
+production d'une grande quantité de graines, et une dépense de
+pollen excessivement minime. Comme nous venons de le dire, la
+conformation des deux espèces de fleurs diffère beaucoup. Chez les
+fleurs imparfaites, les pétales ne consistent presque toujours
+qu'en simples rudiments, et les grains de pollen sont réduits en
+diamètre. Chez l'_Ononis columnae_ cinq des étamines alternantes
+sont rudimentaires, état qu'on observe aussi sur trois étamines de
+quelques espèces de _Viola_, tandis que les deux autres, malgré
+leur petitesse, conservent leurs fonctions propres. Sur trente
+fleurs closes d'une violette indienne (dont le nom m'est resté
+inconnu, les plantes n'ayant jamais chez moi produit de fleurs
+complètes), les sépales, chez six, au lieu de se trouver au nombre
+normal de cinq, sont réduits à trois. Dans une section des
+_Malpighiaceae_, les fleurs closes, d'après A. de Jussieu, sont
+encore plus modifiées, car les cinq étamines placées en face des
+sépales sont toutes atrophiées, une sixième étamine, située devant
+un pétale, étant seule développée. Cette étamine n'existe pas dans
+les fleurs ordinaires des espèces chez lesquelles le style est
+atrophié et les ovaires réduits de deux à trois. Maintenant, bien
+que la sélection naturelle puisse avoir empêché l'épanouissement
+de quelques fleurs, et réduit la quantité de pollen devenu ainsi
+superflu quand il est enfermé dans l'enveloppe florale, il est
+probable qu'elle n'a contribué que fort peu aux modifications
+spéciales précitées, mais que ces modifications résultent des lois
+de la croissance, y compris l'inactivité fonctionnelle de
+certaines parties pendant les progrès de la diminution du pollen
+et de l'occlusion des fleurs.
+
+Il est si important de bien apprécier les effets des lois de la
+croissance, que je crois nécessaire de citer quelques exemples
+d'un autre genre; ainsi, les différences que provoquent, dans la
+même partie ou dans le même organe, des différences de situation
+relative sur la même plante. Chez le châtaignier d'Espagne et chez
+certains pins, d'après Schacht, les angles de divergence des
+feuilles diffèrent suivant que les branches qui les portent sont
+horizontales ou verticales. Chez la rue commune et quelques autres
+plantes, une fleur, ordinairement la fleur centrale ou la fleur
+terminale, s'ouvre la première, et présente cinq sépales et
+pétales, et cinq divisions dans l'ovaire; tandis que toutes les
+autres fleurs de la plante sont tétramères. Chez l'_Adoxa_
+anglais, la fleur la plus élevée a ordinairement deux lobes au
+calice, et les autres groupes sont tétramères; tandis que les
+fleurs qui l'entourent ont trois lobes au calice, et les autres
+organes sont pentamères. Chez beaucoup de composées et
+d'ombellifères (et d'autres plantes), les corolles des fleurs
+placées à la circonférence sont bien plus développées que celles
+des fleurs placées au centre; ce qui paraît souvent lié à
+l'atrophie des organes reproducteurs. Il est un fait plus curieux,
+déjà signalé, c'est qu'on peut remarquer des différences dans la
+forme, dans la couleur et dans les autres caractères des graines
+de la périphérie et de celles du centre. Chez les _Carthamus_ et
+autres composées, les graines centrales portent seules une
+aigrette; chez les _Hyoseris_, la même fleur produit trois graines
+de formes différentes. Chez certaines ombellifères, selon Tausch,
+les graines extérieures sont orthospermes, et la graine centrale
+coelosperme; caractère que de Candolle considérait, chez d'autres
+espèces, comme ayant une importance systématique des plus grandes.
+Le professeur Braun mentionne un genre de fumariacées chez lequel
+les fleurs portent, sur la partie inférieure de l'épi, de petites
+noisettes ovales, à côtes, contenant une graine; et sur la portion
+supérieure, des siliques lancéolées, bivalves, renfermant deux
+graines. La sélection naturelle, autant toutefois que nous pouvons
+en juger, n'a pu jouer aucun rôle, ou n'a joué qu'un rôle
+insignifiant, dans ces divers cas, à l'exception du développement
+complet des fleurons de la périphérie, qui sont utiles pour rendre
+la plante apparente et pour attirer les insectes. Toutes ces
+modifications résultent de la situation relative et de l'action
+réciproque des organes; or, on ne peut mettre en doute que, si
+toutes les fleurs et toutes les feuilles de la même plante avaient
+été soumises aux mêmes conditions externes et internes, comme le
+sont les fleurs et les feuilles dans certaines positions, toutes
+auraient été modifiées de la même manière.
+
+Nous observons, dans beaucoup d'autres cas, des modifications de
+structure, considérées par les botanistes comme ayant la plus
+haute importance, qui n'affectent que quelques fleurs de la
+plante, ou qui se manifestent sur des plantes distinctes,
+croissant ensemble dans les mêmes conditions. Ces variations,
+n'ayant aucune apparence d'utilité pour la plante, ne peuvent pas
+avoir subi l'influence de la sélection naturelle. La cause nous en
+est entièrement inconnue; nous ne pouvons même pas les attribuer,
+comme celles de la dernière classe, à une action peu éloignée,
+telle que la position relative. En voici quelques exemples. Il est
+si fréquent d'observer sur une même plante des fleurs tétramères,
+pentamères, etc., que je n'ai pas besoin de m'appesantir sur ce
+point; mais, comme les variations numériques sont comparativement
+rares lorsque les organes sont eux-mêmes en petit nombre, je puis
+ajouter que, d'après de Candolle, les fleurs du _Papaver
+bracteatum_ portent deux sépales et quatre pétales (type commun
+chez le pavot), ou trois sépales et six pétales. La manière dont
+ces derniers sont pliés dans le bouton est un caractère
+morphologique très constant dans la plupart des groupes; mais le
+professeur Asa Gray constate que, chez quelques espèces de
+_Mimulus_, l'estivation est presque aussi fréquemment celle des
+rhinanthidées que celles des antirrhinidées, à la dernière
+desquelles le genre précité appartient. Auguste Saint-Hilaire
+indique les cas suivants: le genre _Zanthoxylon_ appartient à une
+division des rutacées à un seul ovaire; on trouve cependant, chez
+quelques espèces, plusieurs fleurs sur la même plante, et même sur
+une seule panicule, ayant soit un, soit deux ovaires. Chez
+l'_Helianthemum_, la capsule a été décrite comme uniloculaire ou
+triloculaire; chez l'_Helianthemum mutabile_, «_une lame plus ou
+moins large_ s'étend entre le péricarpe et le placenta.» Chez les
+fleurs de la _Saponaria officinalis_, le docteur Masters a observé
+des cas de placentations libres tant marginales que centrales.
+Saint-Hilaire a rencontré à la limite extrême méridionale de la
+région qu'occupe la _Gomphia oleaeformis_, deux formes dont il ne
+mit pas d'abord en doute la spécificité distincte; mais, les
+trouvant ultérieurement sur un même arbuste, il dut ajouter:
+«Voilà donc, dans un même individu, des loges et un style qui se
+rattachent tantôt à un axe vertical et tantôt à un gynobase.»
+
+Nous voyons, d'après ce qui précède, qu'on peut attribuer,
+indépendamment de la sélection naturelle, aux lois de la
+croissance et à l'action réciproque des parties, un grand nombre
+de modifications morphologiques chez les plantes. Mais peut-on
+dire que, dans les cas où ces variations sont si fortement
+prononcées, on ait devant soi des plantes tendant à un état de
+développement plus élevé, selon la doctrine de Nägeli, qui croit à
+une tendance innée vers la perfection ou vers un perfectionnement
+progressif? Au contraire, le simple fait que les parties en
+question diffèrent et varient beaucoup chez une plante quelconque,
+ne doit-il pas nous porter à conclure que ces modifications ont
+fort peu d'importance pour elle, bien qu'elles puissent en avoir
+une très considérable pour nous en ce qui concerne nos
+classifications? On ne saurait dire que l'acquisition d'une partie
+inutile fait monter un organisme dans l'échelle naturelle; car,
+dans le cas des fleurs closes et imparfaites que nous avons
+décrites plus haut, si l'on invoque un principe nouveau, ce serait
+un principe de nature rétrograde plutôt que progressive; or, il
+doit en être de même chez beaucoup d'animaux parasites et
+dégénérés. Nous ignorons la cause déterminante des modifications
+précitées; mais si cette cause inconnue devait agir uniformément
+pendant un laps de temps très long, nous pouvons penser que les
+résultats seraient à peu près uniformes; dans ce cas, tous les
+individus de l'espèce seraient modifiés de la même manière.
+
+Les caractères précités n'ayant aucune importance pour la
+prospérité de l'espèce, la sélection naturelle n'a dû ni accumuler
+ni augmenter les variations légères accidentelles. Une
+conformation qui s'est développée par une sélection de longue
+durée, devient ordinairement variable, lorsque cesse l'utilité
+qu'elle avait pour l'espèce, comme nous le voyons par les organes
+rudimentaires, la sélection naturelle cessant alors d'agir sur ces
+organes. Mais, lorsque des modifications sans importance pour la
+prospérité de l'espèce ont été produites par la nature de
+l'organisme et des conditions, elles peuvent se transmettre, et
+paraissent souvent avoir été transmises à peu près dans le même
+état à une nombreuse descendance, d'ailleurs autrement modifiée.
+Il ne peut avoir été très important pour la plupart des
+mammifères, des oiseaux ou des reptiles, d'être couverts de poils,
+de plumes ou d'écailles, et cependant les poils ont été transmis à
+la presque totalité des mammifères, les plumes à tous les oiseaux,
+et les écailles à tous les vrais reptiles. Une conformation,
+quelle qu'elle puisse être, commune à de nombreuses formes
+voisines, a été considérée par nous comme ayant une importance
+systématique immense, et est, en conséquence, souvent estimée
+comme ayant une importance vitale essentielle pour l'espèce. Je
+suis donc disposé à croire que les différences morphologiques que
+nous regardons comme importantes -- telles que l'arrangement des
+feuilles, les divisions de la fleur ou de l'ovaire, la position
+des ovules, etc. -- ont souvent apparu dans l'origine comme des
+variations flottantes, devenues tôt ou tard constantes, en raison
+de la nature de l'organisme et des conditions ambiantes, ainsi que
+par le croisement d'individus distincts, mais non pas en vertu de
+la sélection naturelle. L'action de la sélection ne peut, en
+effet, avoir ni réglé ni accumulé les légères variations des
+caractères morphologiques qui n'affectent en rien la prospérité de
+l'espèce. Nous arrivons ainsi à ce singulier résultat, que les
+caractères ayant la plus grande importance pour le systématiste,
+n'en ont qu'une très légère, au point de vue vital, pour l'espèce;
+mais cette proposition est loin d'être aussi paradoxale qu'elle
+peut le paraître à première vue, ainsi que nous le verrons plus
+loin en traitant du principe génétique de la classification.
+
+Bien que nous n'ayons aucune preuve certaine de l'existence d'une
+tendance innée des êtres organisés vers un développement
+progressif, ce progrès résulte nécessairement de l'action continue
+de la sélection naturelle, comme j'ai cherché à le démontrer dans
+le quatrième chapitre. La meilleure définition qu'on ait jamais
+donnée de l'élévation à un degré plus élevé des types de
+l'organisation, repose sur le degré de spécialisation ou de
+différenciation que les organes ont atteint; or, cette division du
+travail paraît être le but vers lequel tend la sélection
+naturelle, car les parties ou organes sont alors mis à même
+d'accomplir leurs diverses fonctions d'une manière toujours plus
+efficace.
+
+M. Saint-George Mivart, zoologiste distingué, a récemment réuni
+toutes les objections soulevées parmoi et par d'autres contre la
+théorie de la sélection naturelle, telle qu'elle a été avancée par
+M. Wallace et par moi, en les présentant avec beaucoup d'art et de
+puissance. Ainsi groupées, elles ont un aspect formidable; or,
+comme il n'entrait pas dans le plan de M. Mivart de constater les
+faits et les considérations diverses contraires à ses conclusions,
+il faut que le lecteur fasse de grands efforts de raisonnement et
+de mémoire, s'il veut peser avec soin les arguments pour et
+contre. Dans la discussion des cas spéciaux, M. Mivart néglige les
+effets de l'augmentation ou de la diminution de l'usage des
+parties, dont j'ai toujours soutenu la haute importance, et que
+j'ai traités plus longuement, je crois, qu'aucun auteur, dans
+l'ouvrage _De la Variation à l'état domestique_. Il affirme
+souvent aussi que je n'attribue rien à la variation, en dehors de
+la sélection naturelle, tandis que, dans l'ouvrage précité, j'ai
+recueilli un nombre de cas bien démontrés et bien établis de
+variations, nombre bien plus considérable que celui qu'on pourrait
+trouver dans aucun ouvrage que je connaisse. Mon jugement peut ne
+pas mériter confiance, mais, après avoir lu l'ouvrage de M. Mivart
+avec l'attention la plus grande, après avoir comparé le contenu de
+chacune de ses parties avec ce que j'ai avancé sur les mêmes
+points, je suis resté plus convaincu que jamais que j'en suis
+arrivé à des conclusions généralement vraies, avec cette réserve
+toutefois, que, dans un sujet si compliqué, ces conclusions
+peuvent encore être entachées de beaucoup d'erreurs partielles.
+
+Toutes les objections de M. Mivart ont été ou seront examinées
+dans le présent volume. Le point nouveau qui paraît avoir frappé
+beaucoup de lecteurs est «que la sélection naturelle est
+insuffisante pour expliquer les phases premières ou naissantes des
+conformations utiles». Ce sujet est en connexion intime avec celui
+de la gradation des caractères, souvent accompagnée d'un
+changement de fonctions -- la conversion d'une vessie natatoire en
+poumons, par exemple -- faits que nous avons discutés dans le
+chapitre précédent sous deux points de vue différents. Je veux
+toutefois examiner avec quelques détails plusieurs des cas avancés
+par M. Mivart, en choisissant les plus frappants, le manque de
+place m'empêchant de les considérer tous.
+
+La haute stature de la girafe, l'allongement de son cou, de ses
+membres antérieurs, de sa tête et de sa langue, en font un animal
+admirablement adapté pour brouter sur les branches élevées des
+arbres. Elle peut ainsi trouver des aliments placés hors de la
+portée des autres ongulés habitant le même pays; ce qui doit,
+pendant les disettes, lui procurer de grands avantages. L'exemple
+du bétail niata de l'Amérique méridionale nous prouve, en effet,
+quelle petite différence de conformation suffit pour déterminer,
+dans les moments de besoin, une différence très importante au
+point de vue de la conservation de la vie d'un animal. Ce bétail
+broute l'herbe comme les autres, mais la projection de sa mâchoire
+inférieure l'empêche, pendant les sécheresses fréquentes, de
+brouter les branchilles d'arbres, de roseaux, etc., auxquelles les
+races ordinaires de bétail et de chevaux sont pendant ces
+périodes, obligées de recourir. Les niatas périssent alors si
+leurs propriétaires ne les nourrissent pas. Avant d'en venir aux
+objections de M. Mivart, je crois devoir expliquer, une fois
+encore, comment la sélection naturelle agit dans tous les cas
+ordinaires. L'homme a modifié quelques animaux, sans s'attacher
+nécessairement à des points spéciaux de conformation; il a produit
+le cheval de course ou le lévrier en se contentant de conserver et
+de faire reproduire les animaux les plus rapides, ou le coq de
+combat, en consacrant à la reproduction les seuls mâles victorieux
+dans les luttes. De même, pour la girafe naissant à l'état
+sauvage, les individus les plus élevés et les plus capables de
+brouter un pouce ou deux plus haut que les autres, ont souvent pu
+être conservés en temps de famine; car ils ont dû parcourir tout
+le pays à la recherche d'aliments. On constate, dans beaucoup de
+traités d'histoire naturelle donnant les relevés de mesures
+exactes, que les individus d'une même espèce diffèrent souvent
+légèrement par les longueurs relatives de leurs diverses parties.
+Ces différences proportionnellement fort légères, dues aux lois de
+la croissance et de la variation, n'ont pas la moindre importance
+ou la moindre utilité chez la plupart des espèces. Mais si l'on
+tient compte des habitudes probables de la girafe naissante, cette
+dernière observation ne peut s'appliquer, car les individus ayant
+une ou plusieurs parties plus allongées qu'à l'ordinaire, ont dû
+en général survivre seuls. Leur croisement a produit des
+descendants qui ont hérité, soit des mêmes particularités
+corporelles, soit d'une tendance à varier dans la même direction;
+tandis que les individus moins favorisés sous les mêmes rapports
+doivent avoir été plus exposés à périr.
+
+Nous voyons donc qu'il n'est pas nécessaire de séparer des couples
+isolés, comme le fait l'homme, quand il veut améliorer
+systématiquement une race; la sélection naturelle préserve et
+isole ainsi tous les individus supérieurs, leur permet de se
+croiser librement et détruit tous ceux d'ordre inférieur. Par
+cette marche longuement continuée, qui correspond exactement à ce
+que j'ai appelé la sélection inconsciente que pratique l'homme,
+combinée sans doute dans une très grande mesure avec les effets
+héréditaires de l'augmentation de l'usage des parties, il me
+paraît presque certain qu'un quadrupède ongulé ordinaire pourrait
+se convertir en girafe.
+
+M. Mivart oppose deux objections à cette conclusion. L'une est que
+l'augmentation du volume du corps réclame évidemment un supplément
+de nourriture; il considère donc «comme très problématique que les
+inconvénients résultant de l'insuffisance de nourriture dans les
+temps de disette, ne l'emportent pas de beaucoup sur les
+avantages». Mais comme la girafe existe actuellement en grand
+nombre dans l'Afrique méridionale, où abondent aussi quelques
+espèces d'antilopes plus grandes que le boeuf, pourquoi
+douterions-nous que, en ce qui concerne la taille, il n'ait pas
+existé autrefois des gradations intermédiaires, exposées comme
+aujourd'hui à des disettes rigoureuses? Il est certain que la
+possibilité d'atteindre à un supplément de nourriture que les
+autres quadrupèdes ongulés du pays laissaient intact, a dû
+constituer quelque avantage pour la girafe en voie de formation et
+à mesure qu'elle se développait. Nous ne devons pas non plus
+oublier que le développement de la taille constitue une protection
+contre presque toutes les bêtes de proie, à l'exception du lion;
+même vis-à-vis de ce dernier, le cou allongé de la girafe -- et le
+plus long est le meilleur -- joue le rôle de vigie, selon la
+remarque de M. Chauncey Wright. Sir S. Baker attribue à cette
+cause le fait qu'il n'y a pas d'animal plus difficile à chasser
+que la girafe. Elle se sert aussi de son long cou comme d'une arme
+offensive ou défensive en utilisant ses contractions rapides pour
+projeter avec violence sa tête armée de tronçons de cornes. Or, la
+conservation d'une espèce ne peut que rarement être déterminée par
+un avantage isolé, mais par l'ensemble de divers avantages, grands
+et petits.
+
+M. Mivart se demande alors, et c'est là sa seconde objection,
+comment il se fait, puisque la sélection naturelle est efficace,
+et que l'aptitude à brouter à une grande hauteur constitue un si
+grand avantage, comment il se fait, dis-je, que, en dehors de la
+girafe, et à un moindre degré, du chameau, du guanaco et du
+macrauchenia, aucun autre mammifère à sabots n'ait acquis un cou
+allongé et une taille élevée? ou encore comment il se fait
+qu'aucun membre du groupe n'ait acquis une longue trompe?
+L'explication est facile en ce qui concerne l'Afrique méridionale,
+qui fut autrefois peuplée de nombreux troupeaux de girafes; et je
+ne saurais mieux faire que de citer un exemple en guise de
+réponse. Dans toutes les prairies de l'Angleterre contenant des
+arbres, nous voyons que toutes les branches inférieures sont
+émondées à une hauteur horizontale correspondant exactement au
+niveau que peuvent atteindre les chevaux ou le bétail broutant la
+tête levée; or, quel avantage auraient les moutons qu'on y élève,
+si leur cou s'allongeait quelque peu? Dans toute région, une
+espèce broute certainement plus haut que les autres, et il est
+presque également certain qu'elle seule peut aussi acquérir dans
+ce but un cou allongé, en vertu de la sélection naturelle et par
+les effets de l'augmentation d'usage. Dans l'Afrique méridionale,
+la concurrence au point de vue de la consommation des hautes
+branches des acacias et de divers autres arbres ne peut exister
+qu'entre les girafes, et non pas entre celles-ci et d'autres
+animaux ongulés.
+
+On ne saurait dire positivement pourquoi, dans d'autres parties du
+globe, divers animaux appartenant au même ordre n'ont acquis ni
+cou allongé ni trompe; mais attendre une réponse satisfaisante à
+une question de ce genre serait aussi déraisonnable que de
+demander le motif pour lequel un événement de l'histoire de
+l'humanité a fait défaut dans un pays, tandis qu'il s'est produit
+dans un autre. Nous ignorons les conditions déterminantes du
+nombre et de la distribution d'une espèce, et nous ne pouvons même
+pas conjecturer quels sont les changements de conformation propres
+à favoriser son développement dans un pays nouveau. Nous pouvons
+cependant entrevoir d'une manière générale que des causes diverses
+peuvent avoir empêché le développement d'un cou allongé ou d'une
+trompe. Pour pouvoir atteindre le feuillage situé très haut (sans
+avoir besoin de grimper, ce que la conformation des ongulés leur
+rend impossible), il faut que le volume du corps prenne un
+développement considérable; or, il est des pays qui ne présentent
+que fort peu de grands mammifères, l'Amérique du Sud par exemple,
+malgré l'exubérante richesse du pays, tandis qu'ils sont abondants
+à un degré sans égal dans l'Afrique méridionale. Nous ne savons
+nullement pourquoi il en est ainsi ni pourquoi les dernières
+périodes tertiaires ont été, beaucoup mieux que l'époque actuelle,
+appropriées à l'existence des grands mammifères. Quelles que
+puissent être ces causes, nous pouvons reconnaître que certaines
+régions et que certaines périodes ont été plus favorables que
+d'autres au développement d'un mammifère aussi volumineux que la
+girafe.
+
+Pour qu'un animal puisse acquérir une conformation spéciale bien
+développée, il est presque indispensable que certaines autres
+parties de son organisme se modifient et s'adaptent à cette
+conformation. Bien que toutes les parties du corps varient
+légèrement, il n'en résulte pas toujours que les parties
+nécessaires le fassent dans la direction exacte et au degré voulu.
+Nous savons que les parties varient très différemment en manière
+et en degré chez nos différents animaux domestiques, et que
+quelques espèces sont plus variables que d'autres. Il ne résulte
+même pas de l'apparition de variations appropriées, que la
+sélection naturelle puisse agir sur elles et déterminer une
+conformation en apparence avantageuse pour l'espèce. Par exemple,
+si le nombre des individus présents dans un pays dépend
+principalement de la destruction opérée par les bêtes de proie --
+par les parasites externes ou internes, etc., -- cas qui semblent
+se présenter souvent, la sélection naturelle ne peut modifier que
+très lentement une conformation spécialement destinée à se
+procurer des aliments; car, dans ce cas, son intervention est
+presque insensible. Enfin, la sélection naturelle a une marche
+fort lente, et elle réclame pour produire des effets quelque peu
+prononcés, une longue durée des mêmes conditions favorables. C'est
+seulement en invoquant des raisons aussi générales et aussi vagues
+que nous pouvons expliquer pourquoi, dans plusieurs parties du
+globe, les mammifères ongulés n'ont pas acquis des cous allongés
+ou d'autres moyens de brouter les branches d'arbres placées à une
+certaine hauteur.
+
+Beaucoup d'auteurs ont soulevé des objections analogues à celles
+qui précèdent. Dans chaque cas, en dehors des causes générales que
+nous venons d'indiquer, il y en a diverses autres qui ont
+probablement gêné et entravé l'action de la sélection naturelle, à
+l'égard de conformations qu'on considère comme avantageuses à
+certaines espèces. Un de ces écrivains demande pourquoi l'autruche
+n'a pas acquis la faculté de voler. Mais un instant de réflexion
+démontre quelle énorme quantité de nourriture serait nécessaire
+pour donner à cet oiseau du désert la force de mouvoir son énorme
+corps au travers de l'air. Les îles océaniques sont habitées par
+des chauves-souris et des phoques, mais non pas par des mammifères
+terrestres; quelques chauves-souris, représentant des espèces
+particulières, doivent avoir longtemps séjourné dans leur habitat
+actuel. Sir C. Lyell demande donc (tout en répondant par certaines
+raisons) pourquoi les phoques et les chauves-souris n'ont pas,
+dans de telles îles, donné naissance à des formes adaptées à la
+vie terrestre? Mais les phoques se changeraient nécessairement
+tout d'abord en animaux carnassiers terrestres d'une grosseur
+considérable, et les chauves-souris en insectivores terrestres. Il
+n'y aurait pas de proie pour les premiers; les chauves-souris ne
+pourraient trouver comme nourriture que des insectes terrestres;
+or, ces derniers sont déjà pourchassés par les reptiles et par les
+oiseaux qui ont, les premiers, colonisé les îles océaniques et qui
+y abondent. Les modifications de structure, dont chaque degré est
+avantageux à une espèce variable, ne sont favorisées que dans
+certaines conditions particulières. Un animal strictement
+terrestre, en chassant quelquefois dans les eaux basses, puis dans
+les ruisseaux et les lacs, peut arriver à se convertir en un
+animal assez aquatique pour braver l'Océan. Mais ce n'est pas dans
+les îles océaniques que les phoques trouveraient des conditions
+favorables à un retour graduel à des formes terrestres. Les
+chauves-souris, comme nous l'avons déjà démontré, ont probablement
+acquis leurs ailes en glissant primitivement dans l'air pour se
+transporter d'un arbre à un autre, comme les prétendus écureuils
+volants, soit pour échapper à leurs ennemis, soit pour éviter les
+chutes; mais l'aptitude au véritable vol une fois développée, elle
+ne se réduirait jamais, au moins en ce qui concerne les buts
+précités, de façon à redevenir l'aptitude moins efficace de planer
+dans l'air. Les ailes des chauves-souris pourraient, il est vrai,
+comme celles de beaucoup d'oiseaux, diminuer de grandeur ou même
+disparaître complètement par suite du défaut d'usage; mais il
+serait nécessaire, dans ce cas, que ces animaux eussent d'abord
+acquis la faculté de courir avec rapidité sur le sol à l'aide de
+leurs membres postérieurs seuls, de manière à pouvoir lutter avec
+les oiseaux et les autres animaux terrestres; or, c'est là une
+modification pour laquelle la chauve-souris paraît bien mal
+appropriée. Nous énonçons ces conjectures uniquement pour
+démontrer qu'une transition de structure dont chaque degré
+constitue un avantage est une chose très complexe et qu'il n'y a,
+par conséquent, rien d'extraordinaire à ce que, dans un cas
+particulier, aucune transition ne se soit produite.
+
+Enfin, plus d'un auteur s'est demandé pourquoi, chez certains
+animaux plus que chez certains autres, le pouvoir mental a acquis
+un plus haut degré de développement, alors que ce développement
+serait avantageux pour tous. Pourquoi les singes n'ont-ils pas
+acquis les aptitudes intellectuelles de l'homme? On pourrait
+indiquer des causes diverses; mais il est inutile de les exposer,
+car ce sont de simples conjectures; d'ailleurs, nous ne pouvons
+pas apprécier leur probabilité relative. On ne saurait attendre de
+réponse définie à la seconde question, car personne ne peut
+résoudre ce problème bien plus simple: pourquoi, étant données
+deux races de sauvages, l'une a-t-elle atteint à un degré beaucoup
+plus élevé que l'autre dans l'échelle de la civilisation; fait qui
+paraît impliquer une augmentation des forces cérébrales.
+
+Revenons aux autres objections de M. Mivart. Les insectes, pour
+échapper aux attaques de leurs ennemis, ressemblent souvent à des
+objets divers, tels que feuilles vertes ou sèches, branchilles
+mortes, fragments de lichen, fleurs, épines, excréments d'oiseaux,
+et même à d'autres insectes vivants; j'aurai à revenir sur ce
+dernier point. La ressemblance est souvent étonnante; elle ne se
+borne pas à la couleur, mais elle s'étend à la forme et même au
+maintien. Les chenilles qui se tiennent immobiles sur les
+branches, où elles se nourrissent, ont tout l'aspect de rameaux
+morts, et fournissent ainsi un excellent exemple d'une
+ressemblance de ce genre. Les cas de ressemblance avec certains
+objets, tels que les excréments d'oiseaux, sont rares et
+exceptionnels. Sur ce point, M. Mivart remarque: «Comme, selon la
+théorie de M. Darwin, il y a une tendance constante à une
+variation indéfinie, et comme les variations naissantes qui en
+résultent doivent se produire dans _toutes les directions_, elles
+doivent tendre à se neutraliser réciproquement et à former des
+modifications si instables, qu'il est difficile, sinon impossible,
+de voir comment ces oscillations indéfinies de commencements
+infinitésimaux peuvent arriver à produire des ressemblances
+appréciables avec des feuilles, des bambous, ou d'autres objets;
+ressemblances dont la sélection naturelle doit s'emparer pour les
+perpétuer.»
+
+Il est probable que, dans tous les cas précités, les insectes,
+dans leur état primitif, avaient quelque ressemblance grossière et
+accidentelle avec certains objets communs dans les stations qu'ils
+habitaient. Il n'y a là, d'ailleurs, rien d'improbable, si l'on
+considère le nombre infini d'objets environnants et la diversité
+de forme et de couleur des multitudes d'insectes. La nécessité
+d'une ressemblance grossière pour point de départ nous permet de
+comprendre pourquoi les animaux plus grands et plus élevés (il y a
+une exception, la seule que je connaisse, un poisson) ne
+ressemblent pas, comme moyen défensif, à des objets spéciaux, mais
+seulement à la surface de la région qu'ils habitent, et cela
+surtout par la couleur. Admettons qu'un insecte ait primitivement
+ressemblé, dans une certaine mesure, à un ramuscule mort ou à une
+feuille sèche, et qu'il ait varié légèrement dans diverses
+directions; toute variation augmentant la ressemblance, et
+favorisant, par conséquent, la conservation de l'insecte, a dû se
+conserver, pendant que les autres variations négligées ont fini
+par se perdre entièrement; ou bien même, elles ont dû être
+éliminées si elles diminuaient sa ressemblance avec l'objet imité.
+L'objection de M. Mivart aurait, en effet, quelque portée si nous
+cherchions à expliquer ces ressemblances par une simple
+variabilité flottante, sans le concours de la sélection naturelle,
+ce qui n'est pas le cas.
+
+Je ne comprends pas non plus la portée de l'objection que
+M. Mivart soulève relativement aux «derniers degrés de perfection
+de l'imitation ou de la mimique», comme dans l'exemple que cite
+M. Wallace, relatif à un insecte (_Ceroxylus laceratus_) qui
+ressemble à une baguette recouverte d'une mousse, au point qu'un
+Dyak indigène soutenait que les excroissances foliacées étaient en
+réalité de la mousse. Les insectes, sont la proie d'oiseaux et
+d'autres ennemis doués d'une vue probablement plus perçante que la
+nôtre; toute ressemblance pouvant contribuer à dissimuler
+l'insecte tend donc à assurer d'autant plus sa conservation que
+cette ressemblance est plus parfaite. Si l'on considère la nature
+des différences existant entre les espèces du groupe comprenant le
+_Ceroxylus_, il n'y a aucune improbabilité à ce que cet insecte
+ait varié par les irrégularités de sa surface, qui ont pris une
+coloration plus ou moins verte; car, dans chaque groupe, les
+caractères qui diffèrent chez les diverses espèces sont plus
+sujets à varier, tandis que ceux d'ordre générique ou communs à
+toutes les espèces sont plus constants.
+
+La baleine du Groënland est un des animaux les plus étonnants
+qu'il y ait, et les fanons qui revêtent sa mâchoire, un de ses
+plus singuliers caractères. Les fanons consistent, de chaque côté
+de la mâchoire supérieure, en une rangée d'environ trois cents
+plaques ou lames rapprochées, placées transversalement à l'axe le
+plus long de la bouche. Il y a, à l'intérieur de la rangée
+principale, quelques rangées subsidiaires. Les extrémités et les
+bords internes de toutes les plaques s'éraillent en épines
+rigides, qui recouvrent le palais gigantesque, et servent à
+tamiser ou à filtrer l'eau et à recueillir ainsi les petites
+créatures qui servent de nourriture à ces gros animaux. La lame
+médiane la plus longue de la baleine groënlandaise a dix, douze ou
+quinze pieds de longueur; mais il y a chez les différentes espèces
+de cétacés des gradations de longueur; la lame médiane a chez
+l'une, d'après Scoresby, quatre pieds, trois chez deux autres,
+dix-huit pouces chez une quatrième et environ neuf pouces de
+longueur chez le _Balaenoptera rostrata_. Les qualités du fanon
+diffèrent aussi chez les différentes espèces.
+
+M. Mivart fait à ce propos la remarque suivante: «Dès que le fanon
+a atteint un développement qui le rend utile, la sélection
+naturelle seule suffirait, sans doute, à assurer sa conservation
+et son augmentation dans des limites convenables. Mais comment
+expliquer le commencement d'un développement si utile?» On peut,
+comme réponse, se demander: pourquoi les ancêtres primitifs des
+baleines à fanon n'auraient-ils pas eu une bouche construite dans
+le genre du bec lamellaire du canard? Les canards, comme les
+baleines, se nourrissent en filtrant l'eau et la boue, ce qui a
+fait donner quelquefois à la famille le nom de _Criblatores_.
+J'espère que l'on ne se servira pas de ces remarques pour me faire
+dire que les ancêtres des baleines étaient réellement pourvus de
+bouches lamellaires ressemblant au bec du canard. Je veux
+seulement faire comprendre que la supposition n'a rien
+d'impossible, et que les vastes fanons de la baleine groënlandaise
+pourraient provenir du développement de lamelles semblables, grâce
+à une série de degrés insensibles tous utiles à leurs descendants.
+
+Le bec du souchet (_Spatula clypeata_) offre une conformation bien
+plus belle et bien plus complexe que la bouche de la baleine. Dans
+un spécimen que j'ai examiné la mâchoire supérieure porte de
+chaque côté une rangée ou un peigne de lamelles minces,
+élastiques, au nombre de cent quatre-vingt-huit, taillées
+obliquement en biseau, de façon à se terminer en pointe, et
+placées transversalement sur l'axe allongé de la bouche. Elles
+s'élèvent sur le palais et sont rattachées aux côtés de la
+mâchoire par une membrane flexible.
+
+Les plus longues sont celles du milieu; elles ont environ un tiers
+de pouce de longueur et dépassent le rebord d'environ 0, 14 de
+pouce. On observe à leur base une courte rangée auxiliaire de
+lamelles transversales obliques. Sous ces divers rapports, elles
+ressemblent aux fanons de la bouche de la baleine; mais elles en
+diffèrent beaucoup vers l'extrémité du bec, en ce qu'elles se
+dirigent vers la gorge au lieu de descendre verticalement. La tête
+entière du souchet est incomparablement moins volumineuse que
+celle d'un _Balaenoptera rostrata_ de taille moyenne, espèce où
+les fanons n'ont que neuf pouces de long, car elle représente
+environ le dix-huitième de la tête de ce dernier; de sorte que, si
+nous donnions à la tête du souchet la longueur de celle du
+_Balaenoptera_, les lamelles auraient 6 pouces de longueur --
+c'est-à-dire les deux tiers de la longueur des fanons de cette
+espèce de baleines. La mandibule inférieure du canard-souchet est
+pourvue de lamelles qui égalent en longueur celles de la mandibule
+supérieure, mais elles sont plus fines, et diffèrent ainsi d'une
+manière très marquée de la mâchoire inférieure de la baleine, qui
+est dépourvue de fanons. D'autre part, les extrémités de ces
+lamelles inférieures sont divisées en pointes finement hérissées,
+et ressemblent ainsi curieusement aux fanons. Chez le genre_
+Prion_, membre de la famille distincte des pétrels, la mandibule
+supérieure est seule pourvue de lamelles bien développées et
+dépassant les bords, de sorte que le bec de l'oiseau ressemble
+sous ce rapport à la bouche de la baleine.
+
+De la structure hautement développée du souchet, on peut, sans que
+l'intervalle soit bien considérable (comme je l'ai appris par les
+détails et les spécimens que j'ai reçus de M. Salvin) sous le
+rapport de l'aptitude à la filtration, passer par le bec du
+_Merganetta armata_, et sous quelques rapports par celui du _Aix
+sponsa_, au bec du canard commun. Chez cette dernière espèce, les
+lamelles sont plus grossières que chez le souchet, et sont
+fermement attachées aux côtés de la mâchoire; il n'y en a que
+cinquante environ de chaque côté, et elles ne font pas saillie au-
+dessous des bords. Elles se terminent en carré, sont revêtues d'un
+tissu résistant et translucide, et paraissent destinées au
+broiement des aliments. Les bords de la mandibule inférieure sont
+croisés par de nombreuses arêtes fines, mais peu saillantes. Bien
+que, comme tamis, ce bec soit très inférieur à celui du souchet,
+il sert, comme tout le monde le sait, constamment à cet usage.
+M. Salvin m'apprend qu'il y a d'autres espèces chez lesquelles les
+lamelles sont considérablement moins développées que chez le
+canard commun; mais je ne sais pas si ces espèces se servent de
+leur bec pour filtrer l'eau.
+
+Passons à un autre groupe de la même famille. Le bec de l'oie
+égyptienne (_Chenalopex_) ressemble beaucoup à celui du canard
+commun; mais les lamelles sont moins nombreuses, moins distinctes
+et font moins saillie en dedans; cependant, comme me l'apprend
+M. E. Bartlett, cette oie «se sert de son bec comme le canard, et
+rejette l'eau au dehors par les coins». Sa nourriture principale
+est toutefois l'herbe qu'elle broute comme l'oie commune, chez
+laquelle les lamelles presque confluentes de la mâchoire
+supérieure sont beaucoup plus grossières que chez le canard
+commun; il y en a vingt-sept de chaque côté et elles se terminent
+au-dessus en protubérances dentiformes. Le palais est aussi
+couvert de boutons durs et arrondis. Les bords de la mâchoire
+inférieure sont garnis de dents plus proéminentes, plus grossières
+et plus aiguës que chez le canard. L'oie commune ne filtre pas
+l'eau; elle se sert exclusivement de son bec pour arracher et pour
+couper l'herbe, usage auquel il est si bien adapté que l'oiseau
+peut tondre l'herbe de plus près qu'aucun autre animal. Il y a
+d'autres espèces d'oies, à ce que m'apprend M. Bartlett, chez
+lesquelles les lamelles sont moins développées que chez l'oie
+commune.
+
+Nous voyons ainsi qu'un membre de la famille des canards avec un
+bec construit comme celui de l'oie commune, adapté uniquement pour
+brouter, ou ne présentant que des lamelles peu développées,
+pourrait, par de légers changements, se transformer en une espèce
+ayant un bec semblable à celui de l'oie d'Égypte -- celle-ci à son
+tour en une autre ayant un bec semblable à celui du canard commun
+-- et enfin en une forme analogue au souchet, pourvue d'un bec
+presque exclusivement adapté à la filtration de l'eau, et ne
+pouvant être employé à saisir ou à déchirer des aliments solides
+qu'avec son extrémité en forme de crochet. Je peux ajouter que le
+bec de l'oie pourrait, par de légers changements, se transformer
+aussi en un autre pourvu de dents recourbées, saillantes, comme
+celles du merganser (de la même famille), servant au but fort
+différent de saisir et d'assurer la prise du poisson vivant.
+
+Revenons aux baleines, L'_Hyperodon bidens_ est dépourvu de
+véritables dents pouvant servir efficacement, mais son palais,
+d'après Lacépède, est durci par la présence de petites pointes de
+corne inégales et dures. Il n'y a donc rien d'improbable à ce que
+quelque forme cétacée primitive ait eu le palais pourvu de pointes
+cornées semblables, plus régulièrement situées, et qui, comme les
+protubérances du bec de l'oie, lui servaient à saisir ou à
+déchirer sa proie. Cela étant, on peut à peine nier que la
+variation et la sélection naturelle aient pu convertir ces pointes
+en lamelles aussi développées qu'elles le sont chez l'oie
+égyptienne, servant tant à saisir les objets qu'à filtrer l'eau,
+puis en lamelles comme celles du canard domestique, et progressant
+toujours jusqu'à ce que leur conformation ait atteint celle du
+souchet, où elles servent alors exclusivement d'appareil filtrant.
+Des gradations, que l'on peut observer chez les cétacés encore
+vivants, nous conduisent de cet état où les lamelles ont acquis
+les deux tiers de la grandeur des fanons chez le _Balaena
+rostrata_, aux énormes fanons de la baleine groënlandaise. Il n'y
+a pas non plus la moindre raison de douter que chaque pas fait
+dans cette direction a été aussi favorable à certains cétacés
+anciens, les fonctions changeant lentement pendant le progrès du
+développement, que le sont les gradations existant dans les becs
+des divers membres actuels de la famille des canards. Nous devons
+nous rappeler que chaque espèce de canards est exposée à une lutte
+sérieuse pour l'existence, et que la formation de toutes les
+parties de son organisation doit être parfaitement adaptée à ses
+conditions vitales.
+
+Les pleuronectes, ou poissons plats, sont remarquables par le
+défaut de symétrie de leur corps. Ils reposent sur un côté -- sur
+le gauche dans la plupart des espèces; chez quelques autres, sur
+le côté droit; on rencontre même quelquefois des exemples
+d'individus adultes renversés. La surface inférieure, ou surface
+de repos, ressemble au premier abord à la surface inférieure d'un
+poisson ordinaire; elle est blanche; sous plusieurs rapports elle
+est moins développée que la surface supérieure et les nageoires
+latérales sont souvent plus petites. Les yeux constituent
+toutefois, chez ce poissons, la particularité la plus remarquable;
+car ils occupent tous deux le côté supérieur de la tête. Dans le
+premier âge ils sont en face l'un de l'autre; le corps est alors
+symétrique et les deux côtés sont également colorés. Bientôt,
+l'oeil propre au côté inférieur se transporte lentement autour de
+la tête pour aller s'établir sur le côté supérieur, mais il ne
+passe pas à travers le crâne, comme on le croyait autrefois. Il
+est évident que si cet oeil inférieur ne subissait pas ce
+transport, il serait inutile pour le poisson alors qu'il occupe sa
+position habituelle, c'est-à-dire qu'il est couché sur le côté; il
+serait, en outre, exposé à être blessé par le fond sablonneux.
+L'abondance extrême de plusieurs espèces de soles, de plies, etc.,
+prouve que la structure plate et non symétrique des pleuronectes
+est admirablement adaptée à leurs conditions vitales. Les
+principaux avantages qu'ils en tirent paraissent être une
+protection contre leurs ennemis, et une grande facilité pour se
+nourrir sur le fond. Toutefois, comme le fait remarquer Schiödte,
+les différents membres de la famille actuelle présentent «une
+longue série de formes passant graduellement de l'_Hippoglossus
+pinguis_, qui ne change pas sensiblement de forme depuis qu'il
+quitte l'oeuf, jusqu'aux soles, qui dévient entièrement d'un
+côté».
+
+M. Mivart s'est emparé de cet exemple et fait remarquer qu'une
+transformation spontanée et soudaine dans la position des yeux est
+à peine concevable, point sur lequel je suis complètement de son
+avis. Il ajoute alors: «Si le transport de l'oeil vers le côté
+opposé de la tête est graduel quel avantage peut présenter à
+l'individu une modification aussi insignifiante? Il semble même
+que cette transformation naissante a dû plutôt être nuisible.»
+Mais il aurait pu trouver une réponse à cette objection dans les
+excellentes observations publiées en 1867 par M. Malm. Les
+pleuronectes très jeunes et encore symétriques, ayant les yeux
+situés sur les côtés opposés de la tête, ne peuvent longtemps
+conserver la position verticale, vu la hauteur excessive de leur
+corps, la petitesse de leurs nageoires latérales et la privation
+de vessie natatoire. Ils se fatiguent donc bientôt et tombent au
+fond, sur le côté. Dans cette situation de repos, d'après
+l'observation de Malm, ils tordent, pour ainsi dire, leur oeil
+inférieur vers le haut, pour voir dans cette direction, et cela
+avec une vigueur qui entraîne une forte pression de l'oeil contre
+la partie supérieure de l'orbite. Il devient alors très apparent
+que la partie du front comprise entre les yeux se contracte
+temporairement. Malm a eu l'occasion de voir un jeune poisson
+relever et abattre l'oeil inférieur sur une distance angulaire de
+70 degrés environ.
+
+Il faut se rappeler que, pendant le jeune âge, le crâne est
+cartilagineux et flexible, et que, par conséquent, il cède
+facilement à l'action musculaire. On sait aussi que, chez les
+animaux supérieurs, même après la première jeunesse, le crâne cède
+et se déforme lorsque la peau ou les muscles sont contractés de
+façon permanente par suite d'une maladie ou d'un accident. Chez
+les lapins à longues oreilles, si l'une d'elles retombe et
+s'incline en avant, son poids entraîne dans le même sens tous les
+os du crâne appartenant au même côté de la tête, fait dont j'ai
+donné une illustration. (_De la Variation des animaux_, etc., I,
+127, traduction française.) Malm a constaté que les jeunes
+perches, les jeunes saumons, et plusieurs autres poissons
+symétriques venant de naître, ont l'habitude de se reposer
+quelquefois sur le côté au fond de l'eau; ils s'efforcent de
+diriger l'oeil inférieur vers le haut, et leur crâne finit par se
+déformer un peu. Cependant, ces poissons se trouvant bientôt à
+même de conserver la position verticale, il n'en résulte chez eux
+aucun effet permanent. Plus les pleuronectes vieillissent, au
+contraire, plus ils se reposent sur le côté, à cause de
+l'aplatissement croissant de leur corps, d'où la production d'un
+effet permanent sur la forme de la tête et la position des yeux. À
+en juger par analogie, la tendance à la torsion augmente sans
+aucun doute par hérédité. Schiödte croit, contrairement à quelques
+naturalistes, que les pleuronectes ne sont pas même symétriques
+dans l'embryon, ce qui permettrait de comprendre pourquoi
+certaines espèces, dans leur jeunesse, se reposent sur le côté
+gauche, d'autres sur le droit. Malm ajoute, en confirmation de
+l'opinion précédente, que le _Trachyterus arcticus_ adulte, qui
+n'appartient pas à la famille des pleuronectes, repose sur le côté
+gauche au fond de l'eau et nage diagonalement; or, chez ce
+poisson, on prétend que les deux côtés de la tête sont quelque peu
+dissemblables. Notre grande autorité sur les poissons, le docteur
+Günther, conclut son analyse du travail de Malm par la remarque
+que «l'auteur donne une explication fort simple de la condition
+anormale des pleuronectes.»
+
+Nous voyons ainsi que les premières phases du transport de l'oeil
+d'un côté à l'autre de la tête, que M. Mivart considère comme
+nuisibles, peuvent être attribuées à l'habitude, sans doute
+avantageuse pour l'individu et pour l'espèce, de regarder en haut
+avec les deux yeux, tout en restant couché au fond sur le côté.
+Nous pouvons aussi attribuer aux effets héréditaires de l'usage le
+fait que, chez plusieurs genres de poissons plats, la bouche est
+inclinée vers la surface inférieure, avec les os maxillaires plus
+forts et plus efficaces du côté de la tête dépourvu d'oeil que de
+l'autre côté, dans le but, comme le suppose le docteur Traquair,
+de saisir plus facilement les aliments sur le sol. D'autre part,
+le défaut d'usage peut expliquer l'état moins développé de toute
+la moitié inférieure du corps, comprenant les nageoires latérales;
+Yarrell pense même que la réduction de ces nageoires est
+avantageuse pour le poisson; «parce qu'elles ont pour agir moins
+d'espace que les nageoires supérieures». On peut également
+attribuer au défaut d'usage la différence dans le nombre de dents
+existant aux deux mâchoires du carrelet, dans la proportion de
+quatre à sept sur les moitiés supérieures, et de vingt-cinq à
+trente sur les moitiés inférieures. L'état incolore du ventre de
+la plupart des poissons et des autres animaux peut nous faire
+raisonnablement supposer que, chez les poissons plats, le même
+défaut de coloration de la surface inférieure, qu'elle soit à
+droite ou à gauche, est dû à l'absence de la lumière. Mais on ne
+saurait attribuer à l'action de la lumière les taches singulières
+qui se trouvent sur le côté supérieur de la sole, taches qui
+ressemblent au fond sablonneux de la mer, ou la faculté qu'ont
+quelques espèces, comme l'a démontré récemment Pouchet, de
+modifier leur couleur pour se mettre en rapport avec la surface
+ambiante, ou la présence de tubercules osseux sur la surface
+supérieure du turbot. La sélection naturelle a probablement joué
+ici un rôle pour adapter à leurs conditions vitales la forme
+générale du corps et beaucoup d'autres particularités de ces
+poissons. Comme je l'ai déjà fait remarquer avec tant
+d'insistance, il faut se rappeler que la sélection naturelle
+développe les effets héréditaires d'une augmentation d'usage des
+parties, et peut-être de leur non-usage. Toutes les variations
+spontanées dans la bonne direction sont, en effet, conservées par
+elle et tendent à persister, tout comme les individus qui héritent
+au plus haut degré des effets de l'augmentation avantageuse de
+l'usage d'une partie. Il paraît toutefois impossible de décider,
+dans chaque cas particulier, ce qu'il faut attribuer aux effets de
+l'usage d'un côté et à la sélection naturelle de l'autre.
+
+Je peux citer un autre exemple d'une conformation qui paraît
+devoir son origine exclusivement à l'usage et à l'habitude.
+L'extrémité de la queue, chez quelques singes américains, s'est
+transformée en un organe préhensile d'une perfection étonnante et
+sert de cinquième main. Un auteur qui est d'accord sur tous les
+points avec M. Mivart remarque, au sujet de cette conformation,
+qu'il «est impossible de croire que, quel que soit le nombre de
+siècles écoulés, la première tendance à saisir ait pu préserver
+les individus qui la possédaient, ou favoriser leur chance d'avoir
+et d'élever des descendants.» Il n'y a rien qui nécessite une
+croyance pareille. L'habitude, et ceci implique presque toujours
+un avantage grand ou petit, suffirait probablement pour expliquer
+l'effet obtenu. Brehm a vu les petits d'un singe africain
+(_Cercopithecus_) se cramponner au ventre de leur mère par les
+mains, et, en même temps, accrocher leurs petites queues autour de
+la sienne. Le professeur Henslow a gardé en captivité quelques
+rats des moissons (_Mus messorius_), dont la queue, qui par sa
+conformation ne peut pas être placée parmi les queues préhensiles,
+leur servait cependant souvent à monter dans les branches d'un
+buisson placé dans leur cage, en s'enroulant autour des branches.
+Le docteur Günther m'a transmis une observation semblable sur une
+souris qu'il a vue se suspendre ainsi par la queue. Si le rat des
+moissons avait été plus strictement conformé pour habiter les
+arbres, il aurait peut-être eu la queue munie d'une structure
+préhensile, comme c'est le cas chez quelques membres du même
+ordre. Il est difficile de dire, en présence de ses habitudes
+pendant sa jeunesse, pourquoi le cercopithèque n'a pas acquis une
+queue préhensile. Il est possible toutefois que la queue très
+allongée de ce singe lui rende plus de services comme organe
+d'équilibre dans les bonds prodigieux qu'il fait, que comme organe
+de préhension.
+
+Les glandes mammaires sont communes à la classe entière des
+mammifères, et indispensables à leur existence; elles ont donc dû
+se développer depuis une époque excessivement reculée; mais nous
+ne savons rien de positif sur leur mode de développement.
+M. Mivart demande: «Peut-on concevoir que le petit d'un animal
+quelconque ait pu jamais être sauvé de la mort en suçant
+accidentellement une goutte d'un liquide à peine nutritif sécrété
+par une glande cutanée accidentellement hypertrophiée chez sa
+mère? Et en fût-il même ainsi, quelle chance y aurait-il eu en
+faveur de la perpétuation d'une telle variation?» Mais la question
+n'est pas loyalement posée. La plupart des transformistes
+admettent que les mammifères descendent d'une forme marsupiale;
+s'il en est ainsi, les glandes mammaires ont dû se développer
+d'abord dans le sac marsupial. Le poisson _Hippocampus_ couve ses
+oeufs, et nourrit ses petits pendant quelque temps dans un sac de
+ce genre; un naturaliste américain, M. Lockwood, conclut de ce
+qu'il a vu du développement des petits, qu'ils sont nourris par
+une sécrétion des glandes cutanées du sac. Or, n'est-il pas au
+moins possible que les petits aient pu être nourris semblablement
+chez les ancêtres primitifs des mammifères avant même qu'ils
+méritassent ce dernier nom? Dans ce cas, les individus produisant
+un liquide nutritif, se rapprochant de la nature du lait, ont dû,
+dans la suite des temps, élever un plus grand nombre de
+descendants bien nourris, que n'ont pu le faire ceux ne produisant
+qu'un liquide plus pauvre; les glandes cutanées qui sont les
+homologues des glandes mammaires, ont dû ainsi se perfectionner et
+devenir plus actives. Le fait que, sur un certain endroit du sac,
+les glandes se sont plus développées que sur les autres, s'accorde
+avec le principe si étendu de la spécialisation; ces glandes
+auront alors constitué un sein, d'abord dépourvu de mamelon, comme
+nous en observons chez l'ornithorhynque au plus bas degré de
+l'échelle des mammifères. Je ne prétends aucunement décider la
+part qu'ont pu prendre à la spécialisation plus complète des
+glandes, soit la compensation de croissance, soit les effets de
+l'usage, soit la sélection naturelle.
+
+Le développement des glandes mammaires n'aurait pu rendre aucun
+service, et n'aurait pu, par conséquent, être effectué par la
+sélection naturelle, si les petits n'avaient en même temps pu
+tirer leur nourriture de leurs sécrétions. Il n'est pas plus
+difficile de comprendre que les jeunes mammifères aient
+instinctivement appris à sucer une mamelle, que de s'expliquer
+comment les poussins, pour sortir de l'oeuf, ont appris à briser
+la coquille en la frappant avec leur bec adapté spécialement à ce
+but, ou comment, quelques heures après l'éclosion, ils savent
+becqueter et ramasser les grains destinés à leur nourriture.
+L'explication la plus probable, dans ces cas, est que l'habitude,
+acquise par la pratique à un âge plus avancé, s'est ensuite
+transmise par hérédité, à l'âge le plus précoce. On dit que le
+jeune kangouroo ne sait pas sucer et ne fait que se cramponner au
+mamelon de la mère, qui a le pouvoir d'injecter du lait dans la
+bouche de son petit impuissant et à moitié formé. M. Mivart
+remarque à ce sujet: «Sans une disposition spéciale, le petit
+serait infailliblement suffoqué par l'introduction du lait dans la
+trachée. Mais il _y a une disposition spéciale_. Le larynx est
+assez allongé pour remonter jusqu'à l'orifice postérieur du
+passage nasal, et pour pouvoir ainsi donner libre accès à l'air
+destiné aux poumons; le lait passe intensivement de chaque côté du
+larynx prolongé, et se rend sans difficulté dans l'oesophage qui
+est derrière.» M. Mivart se demande alors comment la sélection
+naturelle a pu enlever au kangouroo adulte (et aux autres
+mammifères, dans l'hypothèse qu'ils descendent d'une forme
+marsupiale) cette conformation au moins complètement innocente, et
+inoffensive. On peut répondre que la voix, dont l'importance est
+certainement très grande chez beaucoup d'animaux, n'aurait pu
+acquérir toute sa puissance si le larynx pénétrait dans le passage
+nasal; le professeur Flower m'a fait observer, en outre, qu'une
+conformation de ce genre aurait apporté de grands obstacles à
+l'usage d'une nourriture solide par l'animal.
+
+Examinons maintenant en quelques mots les divisions inférieures du
+règne animal. Les échinodermes (astéries, oursins, etc.) sont
+pourvus d'organes remarquables nommés _pédicellaires_, qui
+consistent, lorsqu'ils sont bien développés, en un forceps
+tridactyle, c'est-à-dire en une pince composée de trois bras
+dentelés, bien adaptés entre eux et placés sur une tige flexible
+mue par des muscles. Ce forceps peut saisir les objets avec
+fermeté; Alexandre Agassiz a observé un oursin transportant
+rapidement des parcelles d'excréments de forceps en forceps le
+long de certaines lignes de son corps pour ne pas salir sa
+coquille. Mais il n'y a pas de doute que, tout en servant à
+enlever les ordures, ils ne remplissent d'autres fonctions, dont
+l'une parait avoir la défense pour objet.
+
+Comme dans plusieurs occasions précédentes, M. Mivart demande au
+sujet de ces organes: «Quelle a pu être l'utilité des premiers
+_rudiments_ de ces conformations, et comment les bourgeons
+naissants ont-ils pu préserver la vie d'un seul Echinus?» il
+ajoute: «Même un développement _subit_ de la faculté de saisir
+n'aurait pu être utile sans la tige mobile, ni cette dernière
+efficace sans l'adaptation des mâchoires propres à happer; or, ces
+conditions de structure coordonnées, d'ordre aussi complexe, ne
+peuvent simultanément provenir de variations légères et
+indéterminées; ce serait vouloir soutenir un paradoxe que de le
+nier.» Il est certain, cependant, si paradoxal que cela paraisse à
+M. Mivart, qu'il existe chez plusieurs astéries des forceps
+tridactyles sans tige, fixés solidement à la base, susceptibles
+d'exercer l'action de happer, et qui sont, au moins en partie, des
+organes défensifs. Je sais, grâce à l'obligeance que M. Agassiz a
+mise à me transmettre une foule de détails sur ce sujet, qu'il y a
+d'autres astéries chez lesquelles l'un des trois bras du forceps
+est réduit à constituer un support pour les deux autres, et encore
+d'autres genres où le troisième bras fait absolument défaut,
+M. Perrier décrit l'_Echinoneus_ comme portant deux sortes de
+pédicellaires, l'un ressemblant à ceux de l'Echinus, et l'autre à
+ceux du Spatangus; ces cas sont intéressants, car ils fournissent
+des exemples de certaines transitions subites résultant de
+l'avortement de l'un des deux états d'un organe.
+
+M. Agassiz conclut de ses propres recherches et de celles de
+Müller, au sujet de la marche que ces organes curieux ont dû
+suivre dans leur évolution, qu'il faut, sans aucun doute,
+considérer comme des épines modifiées les pédicellaires des
+astéries et des oursins. On peut le déduire, tant du mode de leur
+développement chez l'individu, que de la longue et parfaite série
+des degrés que l'on observe chez différents genres et chez
+différentes espèces, depuis de simples granulations jusqu'à des
+pédicellaires tridactyles parfaits, en passant par des piquants
+ordinaires. La gradation s'étend jusqu'au mode suivant lequel les
+épines et les pédicellaires sont articulés sur la coquille par les
+baguettes calcaires qui les portent. On trouve, chez quelques
+genres d'astéries, «les combinaisons les plus propres à démontrer
+que les pédicellaires ne sont que des modifications de piquants
+ramifiés.» Ainsi, nous trouvons des épines fixes sur la base
+desquelles sont articulées trois branches équidistantes, mobiles
+et dentelées, et portant, sur la partie supérieure, trois autres
+ramifications également mobiles. Or, lorsque ces dernières
+surmontent le sommet de l'épine, elles forment de fait un
+pédicellaire tridactyle grossier, qu'on peut observer sur une même
+épine en même temps que les trois branches inférieures. On ne
+peut, dans ce cas, méconnaître l'identité qui existe entre les
+bras des pédicellaires et les branches mobiles d'une épine. On
+admet généralement que les piquants ordinaires servent d'arme
+défensive; il n'y a donc aucune raison de douter qu'il n'en soit
+aussi de même des rameaux mobiles et dentelés, dont l'action est
+plus efficace lorsqu'ils se réunissent pour fonctionner en
+appareil préhensile. Chaque gradation comprise entre le piquant
+ordinaire fixe et le pédicellaire fixe serait donc avantageuse à
+l'animal.
+
+Ces organes, au lieu d'être fixes ou placés sur un support
+immobile, sont, chez certains genres d'astéries, placés au sommet
+d'un tronc flexible et musculaire, bien que court; outre qu'ils
+servent d'arme défensive, ils ont probablement, dans ce cas,
+quelque fonction additionnelle. On peut reconnaître chez les
+oursins tous les états par lesquels a passé l'épine fixe pour
+finir par s'articuler avec la coquille et acquérir ainsi la
+mobilité. Je voudrais pouvoir disposer de plus d'espace afin de
+donner un résumé plus complet des observations intéressantes
+d'Agassiz sur le développement des pédicellaires. On peut, ajoute-
+t-il, trouver tous les degrés possibles entre les pédicellaires
+des astéries et les crochets des ophiures, autre groupe
+d'échinodermes, ainsi qu'entre les pédicellaires des oursins et
+les ancres des holothuries, qui appartiennent aussi à la même
+grande classe.
+
+Certains animaux composés qu'on a nommés zoophytes, et parmi eux
+les polyzoaires en particulier, sont pourvus d'organes curieux,
+appelés aviculaires, dont la conformation diffère beaucoup chez
+les diverses espèces. Ces organes, dans leur état le plus parfait,
+ressemblent singulièrement à une tête ou à un bec de vautour en
+miniature; ils sont placés sur un support et doués d'une certaine
+mobilité, ce qui est également le cas pour la mandibule
+inférieure. J'ai observé chez une espèce que tous les aviculaires
+de la même branche font souvent simultanément le même mouvement en
+arrière et en avant, la mâchoire inférieure largement ouverte, et
+décrivent un angle d'environ 90 degrés en cinq secondes. Ce
+mouvement provoque un tremblement dans tout le polyzoaire. Quand
+on touche les mâchoires avec une aiguille, elles la saisissent
+avec une vigueur telle, que l'on peut secouer la branche entière.
+
+M. Mivart cite ce cas, parce qu'il lui semble très difficile que
+la sélection naturelle ait produit, dans des divisions fort
+distinctes du règne animal, le développement d'organes tels que
+les aviculaires des polyzoaires et les pédicellaires des
+échinodermes, organes qu'il regarde comme «essentiellement
+analogues». Or, en ce qui concerne la conformation, je ne vois
+aucune similitude entre les pédicellaires tridactyles et les
+aviculaires. Ces derniers ressemblent beaucoup plus aux pinces des
+crustacés, ressemblance que M. Mivart aurait, avec autant de
+justesse, pu citer comme une difficulté spéciale, ou bien encore
+il aurait pu considérer de la même façon leur ressemblance avec la
+tête et le bec d'un oiseau. M. Busk, le docteur Smitt et le
+docteur Nitsche -- naturalistes qui ont étudié ce groupe fort
+attentivement -- considèrent les aviculaires comme les homologues
+des zooïdes et de leurs cellules composant le zoophyte; la lèvre
+ou couvercle mobile de la cellule correspondant à la mandibule
+inférieure également mobile de l'aviculaire. Toutefois, M. Busk ne
+connaît aucune gradation actuellement existante entre un zooïde et
+un aviculaire. Il est donc impossible de conjecturer par quelles
+gradations utiles une des formes a pu se transformer en une autre,
+mais il n'en résulte en aucune manière que ces degrés n'aient pas
+existé.
+
+Comme il y a une certaine ressemblance entre les pinces des
+crustacés et les aviculaires des polyzoaires, qui servent
+également de pinces, il peut être utile de démontrer qu'il existe
+actuellement une longue série de gradations utiles chez les
+premiers. Dans la première et la plus simple phase, le segment
+terminal du membre se meut de façon à s'appliquer soit contre le
+sommet carré et large de l'avant-dernier segment, soit contre un
+côté tout entier; ce membre peut ainsi servir à saisir un objet,
+tout en servant toujours d'organe locomoteur. Nous trouvons
+ensuite qu'un coin de l'avant-dernier segment se termine par une
+légère proéminence pourvue quelquefois de dents irrégulières,
+contre lesquelles le dernier segment vient s'appliquer. La
+grosseur de cette projection venant à augmenter et sa forme, ainsi
+que celle du segment terminal, se modifiant et s'améliorant
+légèrement, les pinces deviennent de plus en plus parfaites
+jusqu'à former un instrument aussi efficace que les pattes-
+mâchoires des homards. On peut parfaitement observer toutes ces
+gradations.
+
+Les polyzoaires possèdent, outre l'aviculaire, des organes curieux
+nommés _vibracula_. Ils consistent généralement en de longues
+soies capables de mouvement et facilement excitables. Chez une
+espèce que j'ai examinée, les cils vibratiles étaient légèrement
+courbés et dentelés le long du bord extérieur; tous ceux du même
+polyzoaire se mouvaient souvent simultanément, de telle sorte
+qu'agissant comme de longues rames, ils font passer rapidement une
+branche sur le porte-objet de mon microscope. Si l'on place une
+branche sur ce bord extérieur des polyzoaires, les cils vibratiles
+se mêlent et ils font de violents efforts pour se dégager. On
+croit qu'ils servent de moyen de défense à l'animal, et, d'après
+les observations de M. Busk, «ils balayent lentement et doucement
+la surface du polypier, pour éloigner ce qui pourrait nuire aux
+habitants délicats des cellules lorsqu'ils sortent leurs
+tentacules.» Les aviculaires servent probablement aussi de moyen
+défensif; en outre, ils saisissent et tuent des petits animaux que
+l'on croit être ensuite entraînés par les courants à portée des
+tentacules des zooïdes. Quelques espèces sont pourvues
+d'aviculaires et de cils vibratiles; il en est qui n'ont que les
+premiers; d'autres, mais en petit nombre, ne possèdent que les
+cils vibratiles seuls.
+
+Il est difficile d'imaginer deux objets plus différents en
+apparence qu'un cil vibratile ou faisceau de soies et qu'un
+aviculaire, ressemblant à une tête d'oiseau; ils sont cependant
+presque certainement homologues et proviennent d'une source
+commune, un zooïde avec sa cellule. Nous pouvons donc comprendre
+comment il se fait que, dans certains cas, ces organes passent
+graduellement de l'un à l'autre, comme me l'a affirmé M. Busk.
+Ainsi, chez les aviculaires de plusieurs espèces de _Lepralia_, la
+mandibule mobile est si allongée et si semblable à une touffe de
+poils, que l'on ne peut déterminer la nature aviculaire de
+l'organe que par la présence du bec fixe placé au-dessus d'elle.
+Il se peut que les cils vibratiles se soient directement
+développés de la lèvre des cellules, sans avoir passé par la phase
+aviculaire; mais il est plus probable qu'ils ont suivi cette
+dernière voie, car il semble difficile que, pendant les états
+précoces de la transformation, les autres parties de la cellule
+avec le zooïde inclus aient disparu subitement. Dans beaucoup de
+cas les cils vibratiles ont à leur base un support cannelé qui
+paraît représenter le bec fixe, bien qu'il fasse entièrement
+défaut chez quelques espèces. Cette théorie du développement du
+cil vibratile est intéressante, si elle est fondée; car, en
+supposant que toutes les espèces munies d'aviculaires aient
+disparu, l'imagination la plus vive n'en serait jamais venue
+jusqu'à l'idée que les cils vibratiles ont primitivement existé
+comme partie d'un organe ressemblant à une tête d'oiseau ou à un
+capuchon irrégulier. Il est intéressant de voir deux organes si
+différents se développer en partant d'une origine commune; or,
+comme la mobilité de la lèvre de la cellule sert de moyen défensif
+aux zooïdes, il n'y a aucune difficulté à croire que toutes les
+gradations au moyen desquelles la lèvre a été transformée en
+mandibule inférieure d'un aviculaire et ensuite en une soie
+allongée, ont été également des dispositions protectrices dans des
+circonstances et dans des directions différentes.
+
+M. Mivart, dans sa discussion, ne traite que deux cas tirés du
+règne végétal et relatifs, l'un à la structuredes fleurs des
+orchidées, et l'autre aux mouvements des plantes grimpantes.
+Relativement aux premières, il dit: «On regarde comme peu
+satisfaisante l'explication que l'on donne de leur _origine_ --
+elle est insuffisante pour faire comprendre les commencements
+infinitésimaux de conformations qui n'ont d'utilité que
+lorsqu'elles ont atteint un développement considérable.» Ayant
+traité à fond ce sujet dans un autre ouvrage, je ne donnerai ici
+que quelques détails sur une des plus frappantes particularités
+des fleurs des orchidées, c'est-à-dire sur leurs amas de pollen.
+Un amas pollinique bien développé consiste en une quantité de
+grains de pollen fixés à une tige élastique ou caudicule, et
+réunis par une petite quantité d'une substance excessivement
+visqueuse. Ces amas de pollen sont transportés par les insectes
+sur le stigmate d'une autre fleur. Il y a des espèces d'orchidées
+chez lesquelles les masses de pollen n'ont pas de caudicule, les
+grains étant seulement reliés ensemble par des filaments d'une
+grande finesse; mais il est inutile d'en parler ici, cette
+disposition n'étant pas particulière aux orchidées; je peux
+pourtant mentionner que chez le _Cypripedium_, qui se trouve à la
+base de la série de cette famille, nous pouvons entrevoir le point
+de départ du développement des filaments. Chez d'autres orchidées,
+ces filaments se réunissent sur un point de l'extrémité des amas
+de pollen, ce qui constitue la première trace d'une caudicule. Les
+grains de pollen avortés qu'on découvre quelquefois enfouis dans
+les parties centrales et fermes de la caudicule nous fournissent
+une excellente preuve que c'est là l'origine de cette
+conformation, même quand elle est très développée et très
+allongée.
+
+Quant à la seconde particularité principale, la petite masse de
+matière visqueuse portée par l'extrémité de la caudicule, on peut
+signaler une longue série de gradations, qui ont toutes été
+manifestement utiles à la plante. Chez presque toutes les fleurs
+d'autres ordres, le stigmate sécrète une substance visqueuse. Chez
+certaines orchidées une matière similaire est sécrétée, mais en
+quantité beaucoup plus considérable, par un seul des trois
+stigmates, qui reste stérile peut-être à cause de la sécrétion
+copieuse dont il est le siège. Chaque insecte visitant une fleur
+de ce genre enlève par frottement une partie de la substance
+visqueuse, et emporte en même temps quelques grains de pollen. De
+cette simple condition, qui ne diffère que peu de celles qui
+s'observent dans une foule de fleurs communes, il est des degrés
+de gradation infinis -- depuis les espèces où la masse pollinique
+occupe l'extrémité d'une caudicule courte et libre, jusqu'à celles
+où la caudicule s'attache fortement à la matière visqueuse, le
+stigmate stérile se modifiant lui-même beaucoup. Nous avons, dans
+ce dernier cas, un appareil pollinifère dans ses conditions les
+plus développées et les plus parfaites. Quiconque examine avec
+soin les fleurs des orchidées, ne peut nier l'existence de la
+série des gradations précitées -- depuis une masse de grains de
+pollen réunis entre eux par des filaments, avec un stigmate ne
+différant que fort peu de celui d'une fleur ordinaire, jusqu'à un
+appareil pollinifère très compliqué et admirablement adapté au
+transport par les insectes; on ne peut nier non plus que toutes
+les gradations sont, chez les diverses espèces, très bien adaptées
+à la conformation générale de chaque fleur, dans le but de
+provoquer sa fécondation par les insectes. Dans ce cas et dans
+presque tous les autres, l'investigation peut être poussée plus
+loin, et on peut se demander comment le stigmate d'une fleur
+ordinaire a pu devenir visqueux; mais, comme nous ne connaissons
+pas l'histoire complète d'un seul groupe d'organismes, il est
+inutile de poser de pareilles questions, auxquelles nous ne
+pouvons espérer répondre.
+
+Venons-en aux plantes grimpantes. On peut les classer en une
+longue série, depuis celles qui s'enroulent simplement autour d'un
+support, jusqu'à celles que j'ai appelées à feuilles grimpantes et
+à celles pourvues de vrilles. Dans ces deux dernières classes, les
+tiges ont généralement, mais pas toujours, perdu la faculté de
+s'enrouler, bien qu'elles conservent celle de la rotation, que
+possèdent également les vrilles. Des gradations insensibles
+relient les plantes à feuilles grimpantes avec celles pourvues de
+vrilles, et certaines plantes peuvent être indifféremment placées
+dans l'une ou l'autre classe. Mais, si l'on passe des simples
+plantes qui s'enroulent à celles pourvues de vrilles, une qualité
+importante apparaît, c'est la sensibilité au toucher, qui
+provoque, au contact d'un objet, dans les tiges des feuilles ou
+des fleurs, ou dans leurs modifications en vrilles, des mouvements
+dans le but de l'entourer et de le saisir. Après avoir lu mon
+mémoire sur ces plantes, on admettra, je crois, que les nombreuses
+gradations de fonction et de structure existant entre les plantes
+qui ne font que s'enrouler et celles à vrilles sont, dans chaque
+cas, très avantageuses pour l'espèce. Par exemple, il doit être
+tout à l'avantage d'une plante grimpante de devenir une plante à
+feuilles grimpantes, et il est probable que chacune d'elles,
+portant des feuilles à tiges longues, se serait développée en une
+plante à feuilles grimpantes, si les tiges des feuilles avaient
+présenté, même à un faible degré, la sensibilité requise pour
+répondre à l'action du toucher.
+
+L'enroulement constituant le mode le plus simple de s'élever sur
+un support et formant la base de notre série, on peut
+naturellement se demander comment les plantes ont pu acquérir
+cette aptitude naissante, que plus tard la sélection naturelle a
+perfectionnée et augmentée. L'aptitude à s'enrouler dépend d'abord
+de la flexibilité excessive des jeunes tiges (caractère commun à
+beaucoup de plantes qui ne sont pas grimpantes); elle dépend
+ensuite de ce que ces tiges se tordent constamment pour se diriger
+dans toutes les directions, successivement l'une après l'autre,
+dans le même ordre. Ce mouvement a pour résultat l'inclinaison des
+tiges de tous côtés et détermine chez elles une rotation suivie.
+Dès que la portion inférieure de la tige rencontre un obstacle qui
+l'arrête, la partie supérieure continue à se tordre et à tourner,
+et s'enroule nécessairement ainsi en montant autour du support. Le
+mouvement rotatoire cesse après la croissance précoce de chaque
+rejeton. Cette aptitude à la rotation et la faculté de grimper qui
+en est la conséquence, se rencontrant isolément chez des espèces
+et chez des genres distincts, qui appartiennent à des familles de
+plantes fort éloignées les unes des autres, ont dû être acquises
+d'une manière indépendante, et non par hérédité d'un ancêtre
+commun. Cela me conduisit à penser qu'une légère tendance à ce
+genre de mouvement ne doit pas être rare chez les plantes non
+grimpantes, et que cette tendance doit fournir à la sélection
+naturelle la base sur laquelle elle peut opérer pour la
+perfectionner. Je ne connaissais, lorsque je fis cette réflexion,
+qu'un seul cas fort imparfait, celui des jeunes pédoncules floraux
+du _Maurandia_, qui tournent légèrement et irrégulièrement, comme
+les tiges des plantes grimpantes, mais sans faire aucun usage de
+cette aptitude. Fritz Müller découvrit peu après que les jeunes
+tiges d'un _Alisma_ et d'un _Linum_ -- plantes non grimpantes et
+fort éloignées l'une de l'autre dans le système naturel -- sont
+affectées d'un mouvement de rotation bien apparent, mais
+irrégulier; il ajoute qu'il a des raisons pour croire que cette
+même aptitude existe chez d'autres plantes. Ces légers mouvements
+paraissent ne rendre aucun service à ces plantes, en tous cas ils
+ne leur permettent en aucune façon de grimper, point dont nous
+nous occupons. Néanmoins, nous comprenons que si les tiges de ces
+plantes avaient été flexibles, et que, dans les conditions où
+elles se trouvent placées, il leur eût été utile de monter à une
+certaine hauteur, le mouvement de rotation lent et irrégulier qui
+leur est habituel aurait pu, grâce à la sélection naturelle,
+s'augmenter et s'utiliser jusqu'à ce qu'elles aient été
+transformées en espèces grimpantes bien développées.
+
+On peut appliquer à la sensibilité des tiges des feuilles, des
+fleurs et des vrilles les mêmes remarques qu'aux cas de mouvement
+rotatoire des plantes grimpantes. Ce genre de sensibilité se
+rencontrant chez un nombre considérable d'espèces qui
+appartiennent à des groupes très différents, il doit se trouver à
+un état naissant chez beaucoup de plantes qui ne sont pas devenues
+grimpantes. Or, cela est exact; chez la _Maurandia_ dont j'ai déjà
+parlé, j'ai observé que les jeunes pédoncules floraux s'inclinent
+légèrement vers le côté où on les a touchés. Morren a constaté
+chez plusieurs espèces d'_Oxalis_ des mouvements dans les feuilles
+et dans les tiges, surtout après qu'elles ont été exposées aux
+rayons brûlants du soleil, lorsqu'on les touche faiblement et à
+plusieurs reprises, ou qu'on secoue la plante. J'ai renouvelé,
+avec le même résultat, les mêmes observations sur d'autres espèces
+d'_Oxalis_; chez quelques-unes le mouvement est perceptible, mais
+plus apparent dans les jeunes feuilles; chez d'autres espèces le
+mouvement est extrêmement léger. Il est un fait plus important,
+s'il faut en croire Hofmeister, haute autorité en ces matières:
+les jeunes pousses et les feuilles de toutes les plantes entrent
+en mouvement après avoir été secouées. Nous savons que, chez les
+plantes grimpantes, les pétioles, les pédoncules et les vrilles
+sont sensibles seulement pendant la première période de leur
+croissance.
+
+Il est à peine possible d'admettre que les mouvements légers dont
+nous venons de parler, provoqués par l'attouchement ou la secousse
+des organes jeunes et croissants des plantes, puissent avoir une
+importance fonctionnelle pour eux. Mais, obéissant à divers
+stimulants, les plantes possèdent des pouvoirs moteurs qui ont
+pour elles une importance manifeste; par exemple, leur tendance à
+rechercher la lumière et plus rarement à l'éviter, leur propension
+à pousser dans la direction contraire à l'attraction terrestre
+plutôt qu'à la suivre. Les mouvements qui résultent de
+l'excitation des nerfs et des muscles d'un animal par un courant
+galvanique ou par l'absorption de la strychnine peuvent être
+considérés comme un résultat accidentel, car ni les nerfs ni les
+muscles n'ont été rendus spécialement sensibles à ces stimulants.
+Il paraît également que les plantes, ayant une aptitude à des
+mouvements causés par certains stimulants, peuvent
+accidentellement être excitées par un attouchement ou par une
+secousse. Il n'est donc pas très difficile d'admettre que, chez
+les plantes à feuilles grimpantes ou chez celles munies de
+vrilles, cette tendance a été favorisée et augmentée par la
+sélection naturelle. Il est toutefois probable, pour des raisons
+que j'ai consignées dans mon mémoire, que cela n'a dû arriver
+qu'aux plantes ayant déjà acquis l'aptitude à la rotation, et qui
+avaient ainsi la faculté de s'enrouler.
+
+J'ai déjà cherché à expliquer comment les plantes ont acquis cette
+faculté, à savoir: par une augmentation d'une tendance à des
+mouvements de rotation légers et irréguliers n'ayant d'abord aucun
+usage; ces mouvements, comme ceux provoqués par un attouchement ou
+une secousse, étant le résultat accidentel de l'aptitude au
+mouvement, acquise en vue d'autres motifs avantageux. Je ne
+chercherai pas à décider si, pendant le développement graduel des
+plantes grimpantes, la sélection naturelle a reçu quelque aide des
+effets héréditaires de l'usage; mais nous savons que certains
+mouvements périodiques, tels que celui que l'on désigne sous le
+nom de _sommeil des plantes_, sont réglés par l'habitude.
+
+Voilà les principaux cas, choisis avec soin par un habile
+naturaliste, pour prouver que la théorie de la sélection naturelle
+est impuissante à expliquer les états naissants des conformations
+utiles; j'espère avoir démontré, par la discussion, que, sur ce
+point, il ne peut y avoir de doutes et que l'objection n'est pas
+fondée. J'ai trouvé ainsi une excellente occasion de m'étendre un
+peu sur les gradations de structure souvent associées à un
+changement de fonctions -- sujet important, qui n'a pas été assez
+longuement traité dans les éditions précédentes de cet ouvrage. Je
+vais actuellement récapituler en quelques mots les observations
+que je viens de faire.
+
+En ce qui concerne la girafe, la conservation continue des
+individus de quelque ruminant éteint, devant à la longueur de son
+cou, de ses jambes, etc., la faculté de brouter au-dessus de la
+hauteur moyenne, et la destruction continue de ceux qui ne
+pouvaient pas atteindre à la même hauteur, auraient suffi à
+produire ce quadrupède remarquable; mais l'usage prolongé de
+toutes les parties, ainsi que l'hérédité, ont dû aussi contribuer
+d'une manière importante à leur coordination. Il n'y a aucune
+improbabilité à croire que, chez les nombreux insectes qui imitent
+divers objets, une ressemblance accidentelle avec un objet
+quelconque a été, dans chaque cas, le point de départ de l'action
+de la sélection naturelle dont les effets ont dû se perfectionner
+plus tard par la conservation accidentelle des variations légères
+qui tendaient à augmenter la ressemblance. Cela peut durer aussi
+longtemps que l'insecte continue à varier et que sa ressemblance
+plus parfaite lui permet de mieux échapper à ses ennemis doués
+d'une vue perçante. Sur le palais de quelques espèces de baleines,
+on remarque une tendance à la formation de petites pointes
+irrégulières cornées, et, en conséquence de l'aptitude de la
+sélection naturelle à conserver toutes les variations favorables,
+ces pointes se sont converties d'abord en noeuds lamellaires ou en
+dentelures, comme celles du bec de l'oie, -- puis en lames
+courtes, comme celles du canard domestique, -- puis en lamelles
+aussi parfaites que celles du souchet, et enfin en gigantesques
+fanons, comme dans la bouche de l'espèce du Groënland. Les fanons
+servent, dans la famille des canards, d'abord de dents, puis en
+partie à la mastication et en partie à la filtration, et, enfin,
+presque exclusivement à ce dernier usage.
+
+L'habitude ou l'usage n'a, autant que nous pouvons en juger, que
+peu ou point contribué au développement de conformations
+semblables aux lamelles ou aux fanons dont nous nous occupons. Au
+contraire, le transfert de l'oeil inférieur du poisson plat au
+côté supérieur de la tête, et la formation d'une queue préhensile,
+chez certains singes, peuvent être attribués presque entièrement à
+l'usage continu et à l'hérédité. Quant aux mamelles des animaux
+supérieurs, on peut conjecturer que, primitivement, les glandes
+cutanées couvrant la surface totale d'un sac marsupial sécrétaient
+un liquide nutritif, et que ces glandes, améliorées au point de
+vue de leur fonction par la sélection naturelle et concentrées sur
+un espace limité, ont fini par former la mamelle. Il n'est pas
+plus difficile de comprendre comment les piquants ramifiés de
+quelque ancien échinoderme, servant d'armes défensives, ont été
+transformés par la sélection naturelle en pédicellaires
+tridactyles, que de s'expliquer le développement des pinces des
+crustacés par des modifications utiles, quoique légères, apportées
+dans les derniers segments d'un membre servant d'abord uniquement
+à la locomotion. Les aviculaires et les cils vibratiles des
+polyzoaires sont des organes ayant une même origine, quoique fort
+différents par leur aspect; il est facile de comprendre les
+services qu'ont rendus les phases successives qui ont produit les
+cils vibratiles. Dans les amas polliniques des orchidées, on peut
+retrouver les phases de la transformation en caudicule des
+filaments qui primitivement servaient à rattacher ensemble les
+grains de pollen; on peut également suivre la série des
+transformations par lesquelles la substance visqueuse semblable à
+celle que sécrètent les stigmates des fleurs ordinaires, et
+servant à peu près, quoique pas tout à fait, au même usage, s'est
+attachée aux extrémités libres des caudicules; toutes ces
+gradations ont été évidemment avantageuses aux plantes en
+question. Quant aux plantes grimpantes, il est inutile de répéter
+ce que je viens de dire à l'instant.
+
+Si la sélection naturelle a tant de puissance, a-t-on souvent
+demandé, pourquoi n'a-t-elle pas donné à certaines espèces telle
+ou telle conformation qui leur eût été avantageuse? Mais il serait
+déraisonnable de demander une réponse précise à des questions de
+ce genre, si nous réfléchissons à notre ignorance sur le passé de
+chaque espèce et sur les conditions qui, aujourd'hui, déterminent
+son abondance et sa distribution. Sauf quelques cas où l'on peut
+invoquer ces causes spéciales, on ne peut donner ordinairement que
+des raisons générales. Ainsi, comme il faut nécessairement
+beaucoup de modifications coordonnées pour adapter une espèce à de
+nouvelles habitudes d'existence, il a pu arriver souvent que les
+parties nécessaires n'ont pas varié dans la bonne direction ou
+jusqu'au degré voulu. L'accroissement numérique a dû, pour
+beaucoup d'espèces, être limité par des agents de destruction qui
+étaient étrangers à tout rapport avec certaines conformations; or,
+nous nous imaginons que la sélection naturelle aurait dû produire
+ces conformations parce qu'elles nous paraissent avantageuses pour
+l'espèce. Mais, dans ce cas, la sélection naturelle n'a pu
+provoquer les conformations dont il s'agit, parce qu'elles ne
+jouent aucun rôle dans la lutte pour l'existence. Dans bien des
+cas, la présence simultanée de conditions complexes, de longue
+durée, de nature particulière, agissant ensemble, est nécessaire
+au développement de certaines conformations, et il se peut que les
+conditions requises se soient rarement présentées simultanément.
+L'opinion qu'une structure donnée, que nous croyons, souvent à
+tort, être avantageuse pour une espèce, doit être en toute
+circonstance le produit de la sélection naturelle, est contraire à
+ce que nous pouvons comprendre de son mode d'action. M. Mivart ne
+nie pas que la sélection naturelle n'ait pu effectuer quelque
+chose; mais il la regarde comme absolument insuffisante pour
+expliquer les phénomènes que j'explique par son action. Nous avons
+déjà discuté ses principaux arguments, nous examinerons les autres
+plus loin. Ils me paraissent peu démonstratifs et de peu de poids,
+comparés à ceux que l'on peut invoquer en faveur de la puissance
+de la sélection naturelle appuyée par les autres agents que j'ai
+souvent indiqués. Je dois ajouter ici que quelques faits et
+quelques arguments dont j'ai fait usage dans ce qui précède, ont
+été cités dans le même but, dans un excellent article récemment
+publié par la _Medico-Chirurgical Review_.
+
+Actuellement, presque tous les naturalistes admettent l'évolution
+sous quelque forme. M. Mivart croit que les espèces changent en
+vertu «d'une force ou d'une tendance interne», sur la nature de
+laquelle on ne sait rien. Tous les transformistes admettent que
+les espèces ont une aptitude à se modifier, mais il me semble
+qu'il n'y a aucun motif d'invoquer d'autre force interne que la
+tendance à la variabilité ordinaire, qui a permis à l'homme de
+produire, à l'aide de la sélection, un grand nombre de races
+domestiques bien adaptées à leur destination, et qui peut avoir
+également produit, grâce à la sélection naturelle, par une série
+de gradations, les races ou les espèces naturelles. Comme nous
+l'avons déjà expliqué, le résultat final constitue généralement un
+progrès dans l'organisation; cependant il se présente un petit
+nombre de cas où c'est au contraire une rétrogradation.
+
+M. Mivart est, en outre, disposé à croire, et quelques
+naturalistes partagent son opinion, que les espèces nouvelles se
+manifestent «subitement et par des modifications paraissant toutes
+à la fois». Il suppose, par exemple, que les différences entre
+l'hipparion tridactyle et le cheval se sont produites brusquement.
+Il pense qu'il est difficile de croire que l'aile d'un oiseau a pu
+se développer autrement que par une modification comparativement
+brusque, de nature marquée et importante; opinion qu'il applique,
+sans doute, à la formation des ailes des chauves-souris et des
+ptérodactyles. Cette conclusion, qui implique d'énormes lacunes et
+une discontinuité de la série, me paraît improbable au suprême
+degré.
+
+Les partisans d'une évolution lente et graduelle admettent, bien
+entendu, que les changements spécifiques ont pu être aussi subits
+et aussi considérables qu'une simple variation isolée que nous
+observons à l'état de nature, ou même à l'état domestique.
+Pourtant, les espèces domestiques ou cultivées étant bien plus
+variables que les espèces sauvages, il est peu probable que ces
+dernières aient été affectées aussi souvent par des modifications
+aussi prononcées et aussi subites que celles qui surgissent
+accidentellement à l'état domestique. On peut attribuer au retour
+plusieurs de ces dernières variations; et les caractères qui
+reparaissent ainsi avaient probablement été, dans bien des cas,
+acquis graduellement dans le principe. On peut donner à un plus
+grand nombre le nom de _monstruosité_, comme, par exemple, les
+hommes à six doigts, les hommes porcs-épics, les moutons Ancon, le
+bétail Niata, etc.; mais ces caractères diffèrent considérablement
+de ce qu'ils sont dans les espèces naturelles et jettent peu de
+lumière sur notre sujet. En excluant de pareils cas de brusques
+variations, le petit nombre de ceux qui restent pourraient,
+trouvés à l'état naturel, représenter au plus des espèces
+douteuses, très rapprochées du type de leurs ancêtres.
+
+Voici les raisons qui me font douter que les espèces naturelles
+aient éprouvé des changements aussi brusques que ceux qu'on
+observe accidentellement chez les races domestiques, et qui
+m'empêchent complètement de croire au procédé bizarre auquel
+M. Mivart les attribue. L'expérience nous apprend que des
+variations subites et fortement prononcées s'observent isolément
+et à intervalles de temps assez éloignés chez nos produits
+domestiques. Comme nous l'avons déjà expliqué, des variations de
+ce genre se manifestant à l'état de nature seraient sujettes à
+disparaître par des causes accidentelles de destruction, et
+surtout par les croisements subséquents. Nous savons aussi, par
+l'expérience, qu'à l'état domestique il en est de même, lorsque
+l'homme ne s'attache pas à conserver et à isoler avec les plus
+grands soins les individus chez lesquels ont apparu ces variations
+subites. Il faudrait donc croire nécessairement, d'après la
+théorie de M. Mivart, et contrairement à toute analogie, que, pour
+amener l'apparition subite d'une nouvelle espèce, il ait
+simultanément paru dans un même district beaucoup d'individus
+étonnamment modifiés. Comme dans le cas où l'homme se livre
+inconsciemment à la sélection, la théorie de l'évolution graduelle
+supprime cette difficulté; l'évolution implique, en effet, la
+conservation d'un grand nombre d'individus, variant plus ou moins
+dans une direction favorable, et la destruction d'un grand nombre
+de ceux qui varient d'une manière contraire.
+
+Il n'y a aucun doute que beaucoup d'espèces se sont développées
+d'une manière excessivement graduelle. Les espèces et même les
+genres de nombreuses grandes familles naturelles sont si
+rapprochés qu'il est souvent difficile de les distinguer les uns
+des autres. Sur chaque continent, en allant du nord au sud, des
+terres basses aux régions élevées, etc., nous trouvons une foule
+d'espèces analogues ou très voisines; nous remarquons le même fait
+sur certains continents séparés, mais qui, nous avons toute raison
+de le croire, ont été autrefois réunis. Malheureusement, les
+remarques qui précèdent et celles qui vont suivre m'obligent à
+faire allusion à des sujets que nous aurons à discuter plus loin.
+Que l'on considère les nombreuses îles entourant un continent et
+l'on verra combien de leurs habitants ne peuvent être élevés qu'au
+rang d'espèces douteuses. Il en est de même si nous étudions le
+passé et si nous comparons les espèces qui viennent de disparaître
+avec celles qui vivent actuellement dans les mêmes contrées, ou si
+nous faisons la même comparaison entre les espèces fossiles
+enfouies dans les étages successifs d'une même couche géologique.
+Il est évident, d'ailleurs, qu'une foule d'espèces éteintes se
+rattachent de la manière la plus étroite à d'autres espèces qui
+existent actuellement, ou qui existaient récemment encore; or, on
+ne peut guère soutenir que ces espèces se soient développées d'une
+façon brusque et soudaine. Il ne faut pas non plus oublier que,
+lorsqu'au lieu d'examiner les parties spéciales d'espèces
+distinctes, nous étudions celles des espèces voisines, nous
+trouvons des gradations nombreuses, d'une finesse étonnante,
+reliant des structures totalement différentes.
+
+Un grand nombre de faits ne sont compréhensibles qu'à condition
+que l'on admette le principe que les espèces se sont produites
+très graduellement; le fait, par exemple, que les espèces
+comprises dans les grands genres sont plus rapprochées, et
+présentent un nombre de variétés beaucoup plus considérable que
+les espèces des genres plus petits. Les premières sont aussi
+réunies en petits groupes, comme le sont les variétés autour des
+espèces avec lesquelles elles offrent d'autres analogies, ainsi
+que nous l'avons vu dans le deuxième chapitre. Le même principe
+nous fait comprendre pourquoi les caractères spécifiques sont plus
+variables que les caractères génériques, et pourquoi les organes
+développés à un degré extraordinaire varient davantage que les
+autres parties chez une même espèce. On pourrait ajouter bien des
+faits analogues, tous tendant dans la même direction.
+
+Bien qu'un grand nombre d'espèces se soient presque certainement
+formées par des gradations aussi insignifiantes que celles qui
+séparent les moindres variétés, on pourrait cependant soutenir que
+d'autres se sont développées brusquement; mais alors il faudrait
+apporter des preuves évidentes à l'appui de cette assertion. Les
+analogies vagues et sous quelques rapports fausses, comme
+M. Chauncey Wright l'a démontré, qui ont été avancées à l'appui de
+cette théorie, telles que la cristallisation brusque de substances
+inorganiques, ou le passage d'une forme polyèdre à une autre par
+des changements de facettes, ne méritent aucune considération. Il
+est cependant une classe de faits qui, à première vue, tendraient
+à établir la possibilité d'un développement subit: c'est
+l'apparition soudaine d'êtres nouveaux et distincts dans nos
+formations géologiques. Mais la valeur de ces preuves dépend
+entièrement de la perfection des documents géologiques relatifs à
+des périodes très reculées de l'histoire du globe. Or, si ces
+annales sont aussi fragmentaires que beaucoup de géologues
+l'affirment, il n'y a rien d'étonnant à ce que de nouvelles formes
+nous apparaissent comme si elles venaient de se développer
+subitement.
+
+Aucun argument n'est produit en faveur des brusques modifications
+par l'absence de chaînons qui puissent combler les lacunes de nos
+formations géologiques, à moins que nous n'admettons les
+transformations prodigieuses que suppose M. Mivart, telles que le
+développement subit des ailes des oiseaux et des chauves-souris ou
+la brusque conversion de l'hipparion en cheval. Mais l'embryologie
+nous conduit à protester nettement contre ces modifications
+subites. Il est notoire que les ailes des oiseaux et des chauves-
+souris, les jambes des chevaux ou des autres quadrupèdes ne
+peuvent se distinguer à une période embryonnaire précoce, et
+qu'elles se différencient ensuite par une marche graduelle
+insensible. Comme nous le verrons plus tard, les ressemblances
+embryologiques de tout genre s'expliquent par le fait que les
+ancêtres de nos espèces existantes ont varié après leur première
+jeunesse et ont transmis leurs caractères nouvellement acquis à
+leurs descendants à un âge correspondant. L'embryon, n'étant pas
+affecté par ces variations, nous représente l'état passé de
+l'espèce. C'est ce qui explique pourquoi, pendant les premières
+phases de leur développement, les espèces existantes ressemblent
+si fréquemment à des formes anciennes et éteintes appartenant à la
+même classe. Qu'on accepte cette opinion sur la signification des
+ressemblances embryologiques, ou toute autre manière de voir, il
+n'est pas croyable qu'un animal ayant subi des transformations
+aussi importantes et aussi brusques que celles dont nous venons de
+parler, n'offre pas la moindre trace d'une modification subite
+pendant son état embryonnaire: or, chaque détail de sa
+conformation se développe par des phases insensibles.
+
+Quiconque croit qu'une forme ancienne a été subitement transformée
+par une force ou une tendance interne en une autre forme pourvue
+d'ailes par exemple, est presque forcé d'admettre, contrairement à
+toute analogie, que beaucoup d'individus ont dû varier
+simultanément. Or, on ne peut nier que des modifications aussi
+subites et aussi considérables ne diffèrent complètement de celles
+que la plupart des espèces paraissent avoir subies. On serait, en
+outre, forcé de croire à la production subite de nombreuses
+conformations admirablement adaptées aux autres parties du corps
+de l'individu et aux conditions ambiantes, sans pouvoir présenter
+l'ombre d'une explication relativement à ces coadaptations si
+compliquées et si merveilleuses. On serait, enfin, obligé
+d'admettre que ces grandes et brusques transformations n'ont
+laissé sur l'embryon aucune trace de leur action. Or, admettre
+tout cela, c'est, selon moi, quitter le domaine de la science pour
+entrer dans celui des miracles.
+
+
+CHAPITRE VIII.
+INSTINCT.
+
+_Les instincts peuvent se comparer aux habitudes, mais ils ont
+une origine différente. -- Gradation des instincts. -- Fourmis et
+pucerons. -- Variabilité des instincts. -- Instincts domestiques;
+leur origine. -- Instincts naturels du coucou, de l'autruche et
+des abeilles parasites. -- Instinct esclavagiste des fourmis. --
+L'abeille; son instinct constructeur. -- Les changements
+d'instinct et de conformation ne sont pas nécessairement
+simultanés. -- Difficultés de la théorie de la sélection naturelle
+appliquée aux instincts. -- Insectes neutres ou stériles. --
+Résumé._
+
+Beaucoup d'instincts sont si étonnants que leur développement
+paraîtra sans doute au lecteur une difficulté suffisante pour
+renverser toute ma théorie. Je commence par constater que je n'ai
+pas plus l'intention de rechercher l'origine des facultés mentales
+que celles de la vie. Nous n'avons, en effet, à nous occuper que
+des diversités de l'instinct et des autres facultés mentales chez
+les animaux de la même classe.
+
+Je n'essayerai pas de définir l'instinct. Il serait aisé de
+démontrer qu'on comprend ordinairement sous ce terme plusieurs
+actes intellectuels distincts; mais chacun sait ce que l'on entend
+lorsque l'on dit que c'est l'instinct qui pousse le coucou à
+émigrer et à déposer ses oeufs dans les nids d'autres oiseaux. On
+regarde ordinairement comme instinctif un acte accompli par un
+animal, surtout lorsqu'il est jeune et sans expérience, ou un acte
+accompli par beaucoup d'individus, de la même manière, sans qu'ils
+sachent en prévoir le but, alors que nous ne pourrions accomplir
+ce même acte qu'à l'aide de la réflexion et de la pratique. Mais
+je pourrais démontrer qu'aucun de ces caractères de l'instinct
+n'est universel, et que, selon l'expression de Pierre Huber, on
+peut constater fréquemment, même chez les êtres peu élevés dans
+l'échelle de la nature, l'intervention d'une certaine dose de
+jugement ou de raison.
+
+Frédéric Cuvier, et plusieurs des anciens métaphysiciens, ont
+comparé l'instinct à l'habitude, comparaison qui, à mon avis,
+donne une notion exacte de l'état mental qui préside à l'exécution
+d'un acte instinctif, mais qui n'indique rien quant à son origine.
+Combien d'actes habituels n'exécutons-nous pas d'une façon
+inconsciente, souvent même contrairement à notre volonté? La
+volonté ou la raison peut cependant modifier ces actes. Les
+habitudes s'associent facilement avec d'autres, ainsi qu'avec
+certaines heures et avec certains états du corps; une fois
+acquises, elles restent souvent constantes toute la vie. On
+pourrait encore signaler d'autres ressemblances entre les
+habitudes et l'instinct. De même que l'on récite sans y penser une
+chanson connue, de même une action instinctive en suit une autre
+comme par une sorte de rythme; si l'on interrompt quelqu'un qui
+chante ou qui récite quelque chose par coeur, il lui faut
+ordinairement revenir en arrière pour reprendre le fil habituel de
+la pensée. Pierre Huber a observé le même fait chez une chenille
+qui construit un hamac très compliqué; lorsqu'une chenille a
+conduit son hamac jusqu'au sixième étage, et qu'on la place dans
+un hamac construit seulement jusqu'au troisième étage, elle achève
+simplement les quatrième, cinquième et sixième étages de la
+construction. Mais si on enlève la chenille à un hamac achevé
+jusqu'au troisième étage, par exemple, et qu'on la place dans un
+autre achevé jusqu'au sixième, de manière à ce que la plus grande
+partie de son travail soit déjà faite, au lieu d'en tirer parti,
+elle semble embarrassée, et, pour l'achever, paraît obligée de
+repartir du troisième étage où elle en était restée, et elle
+s'efforce ainsi de compléter un ouvrage déjà fait.
+
+Si nous supposons qu'un acte habituel devienne héréditaire, -- ce
+qui est souvent le cas -- la ressemblance de ce qui était
+primitivement une habitude avec ce qui est actuellement un
+instinct est telle qu'on ne saurait les distinguer l'un de
+l'autre. Si Mozart, au lieu de jouer du clavecin à l'âge de trois
+ans avec fort peu de pratique, avait joué un air sans avoir
+pratiqué du tout, on aurait pu dire qu'il jouait réellement par
+instinct. Mais ce serait une grave erreur de croire que la plupart
+des instincts ont été acquis par habitude dans une génération, et
+transmis ensuite par hérédité aux générations suivantes. On peut
+clairement démontrer que les instincts les plus étonnants que nous
+connaissions, ceux de l'abeille et ceux de beaucoup de fourmis,
+par exemple, ne peuvent pas avoir été acquis par l'habitude.
+
+Chacun admettra que les instincts sont, en ce qui concerne le
+bien-être de chaque espèce dans ses conditions actuelles
+d'existence, aussi importants que la conformation physique. Or, il
+est tout au moins possible que, dans des milieux différents, de
+légères modifications de l'instinct puissent être avantageuses à
+une espèce. Il en résulte que, si l'on peut démontrer que les
+instincts varient si peu que ce soit, il n'y a aucune difficulté à
+admettre que la sélection naturelle puisse conserver et accumuler
+constamment les variations de l'instinct, aussi longtemps qu'elles
+sont profitables aux individus. Telle est, selon moi, l'origine
+des instincts les plus merveilleux et les plus compliqués. Il a
+dû, en être des instincts comme des modifications physiques du
+corps, qui, déterminées et augmentées par l'habitude et l'usage,
+peuvent s'amoindrir et disparaître par le défaut d'usage. Quant
+aux effets de l'habitude, je leur attribue, dans la plupart des
+cas, une importance moindre qu'à ceux de la sélection naturelle de
+ce que nous pourrions appeler les variations spontanées de
+l'instinct, -- c'est-à-dire des variations produites par ces mêmes
+causes inconnues qui déterminent de légères déviations dans la
+conformation physique.
+
+La sélection naturelle ne peut produire aucun instinct complexe
+autrement que par l'accumulation lente et graduelle de nombreuses
+variations légères et cependant avantageuses. Nous devrions donc,
+comme pour la conformation physique, trouver dans la nature, non
+les degrés transitoires eux-mêmes qui ont abouti à l'instinct
+complexe actuel -- degrés qui ne pourraient se rencontrer que chez
+les ancêtres directs de chaque espèce -- mais quelques vestiges de
+ces états transitoires dans les lignes collatérales de
+descendance; tout au moins devrions-nous pouvoir démontrer la
+possibilité de transitions de cette sorte; or, c'est en effet ce
+que nous pouvons faire. C'est seulement, il ne faut pas l'oublier,
+en Europe et dans l'Amérique du Nord que les instincts des animaux
+ont été quelque peu observés; nous n'avons, en outre, aucun
+renseignement sur les instincts des espèces éteintes; j'ai donc
+été très étonné de voir que nous puissions si fréquemment encore
+découvrir des transitions entre les instincts les plus simples et
+les plus compliqués. Les instincts peuvent se trouver modifiés par
+le fait qu'une même espèce a des instincts divers à diverses
+périodes de son existence, pendant différentes saisons, ou selon
+les conditions où elle se trouve placée, etc.; en pareil cas, la
+sélection naturelle peut conserver l'un ou l'autre de ces
+instincts. On rencontre, en effet, dans la nature, des exemples de
+diversité d'instincts chez une même espèce.
+
+En outre, de même que pour la conformation physique, et d'après ma
+théorie, l'instinct propre à chaque espèce est utile à cette
+espèce, et n'a jamais, autant que nous en pouvons juger, été donné
+à une espèce pour l'avantage exclusif d'autres espèces. Parmi les
+exemples que je connais d'un animal exécutant un acte dans le seul
+but apparent que cet acte profite à un autre animal, un des plus
+singuliers est celui des pucerons, qui cèdent volontairement aux
+fourmis la liqueur sucrée qu'ils excrètent. C'est Huber qui a
+observé le premier cette particularité, et les faits suivants
+prouvent que cet abandon est bien volontaire. Après avoir enlevé
+toutes les fourmis qui entouraient une douzaine de pucerons placés
+sur un plant de _Rumex_, j'empêchai pendant plusieurs heures
+l'accès de nouvelles fourmis. Au bout de ce temps, convaincu que
+les pucerons devaient avoir besoin d'excréter, je les examinai à
+la loupe, puis je cherchai avec un cheveu à les caresser et à les
+irriter comme le font les fourmis avec leurs antennes, sans
+qu'aucun d'eux excrétât quoi que ce soit. Je laissai alors arriver
+une fourmi, qui, à la précipitation de ses mouvements, semblait
+consciente d'avoir fait une précieuse trouvaille; elle se mit
+aussitôt à palper successivement avec ses antennes l'abdomen des
+différents pucerons; chacun de ceux-ci, à ce contact, soulevait
+immédiatement son abdomen et excrétait une goutte limpide de
+liqueur sucrée que la fourmi absorbait avec avidité. Les pucerons
+les plus jeunes se comportaient de la même manière; l'acte était
+donc instinctif, et non le résultat de l'expérience. Les pucerons,
+d'après les observations de Huber, ne manifestent certainement
+aucune antipathie pour les fourmis, et, si celles-ci font défaut,
+ils finissent par émettre leur sécrétion sans leur concours. Mais,
+ce liquide étant très visqueux, il est probable qu'il est
+avantageux pour les pucerons d'en être débarrassés, et que, par
+conséquent, ils n'excrètent pas pour le seul avantage des fourmis.
+Bien que nous n'ayons aucune preuve qu'un animal exécute un acte
+quel qu'il soit pour le bien particulier d'un autre animal, chacun
+cependant s'efforce de profiter des instincts d'autrui, de même
+que chacun essaye de profiter de la plus faible conformation
+physique des autres espèces. De même encore, on ne peut pas
+considérer certains instincts comme absolument parfaits; mais, de
+plus grands détails sur ce point et sur d'autres points analogues
+n'étant pas indispensables, nous ne nous en occuperons pas ici.
+
+Un certain degré de variation dans les instincts à l'état de
+nature, et leur transmission par hérédité, sont indispensables à
+l'action de la sélection naturelle; je devrais donc donner autant
+d'exemples que possible, mais l'espace me manque. Je dois me
+contenter d'affirmer que les instincts varient certainement;
+ainsi, l'instinct migrateur varie quant à sa direction et à son
+intensité et peut même se perdre totalement. Les nids d'oiseaux
+varient suivant l'emplacement où ils sont construits et suivant la
+nature et la température du pays habité, mais le plus souvent pour
+des causes qui nous sont complètement inconnues. Audubon a signalé
+quelques cas très remarquables de différences entre les nids d'une
+même espèce habitant le nord et le sud des États-Unis. Si
+l'instinct est variable, pourquoi l'abeille n'a-t-elle pas la
+faculté d'employer quelque autre matériel de construction lorsque
+la cire fait défaut? Mais quelle autre substance pourrait-elle
+employer? Je me suis assuré qu'elles peuvent façonner et utiliser
+la cire durcie avec du vermillon ou ramollie avec de l'axonge.
+Andrew Knight a observé que ses abeilles, au lieu de recueillir
+péniblement du propolis, utilisaient un ciment de cire et de
+térébenthine dont il avait recouvert des arbres dépouillés de leur
+écorce. On a récemment prouvé que les abeilles, au lieu de
+chercher le pollen dans les fleurs, se servent volontiers d'une
+substance fort différente, le gruau. La crainte d'un ennemi
+particulier est certainement une faculté instinctive, comme on
+peut le voir chez les jeunes oiseaux encore dans le nid, bien que
+l'expérience et la vue de la même crainte chez d'autres animaux
+tendent à augmenter cet instinct. J'ai démontré ailleurs que les
+divers animaux habitant les îles désertes n'acquièrent que peu à
+peu la crainte de l'homme; nous pouvons observer ce fait en
+Angleterre même, où tous les gros oiseaux sont beaucoup plus
+sauvages que les petits, parce que les premiers ont toujours été
+les plus persécutés. C'est là, certainement, la véritable
+explication de ce fait; car, dans les îles inhabitées, les grands
+oiseaux ne sont pas plus craintifs que les petits; et la pie, qui
+est si défiante en Angleterre, ne l'est pas en Norvège, non plus
+que la corneille mantelée en Égypte.
+
+On pourrait citer de nombreux faits prouvant que les facultés
+mentales des animaux de la même espèce varient beaucoup à l'état
+de nature. On a également des exemples d'habitudes étranges qui se
+présentent occasionnellement chez les animaux sauvages, et qui, si
+elles étaient avantageuses à l'espèce, pourraient, grâce à la
+sélection naturelle, donner naissance à de nouveaux instincts. Je
+sens combien ces affirmations générales, non appuyées par les
+détails des faits eux-mêmes, doivent faire peu d'impression sur
+l'esprit du lecteur; je dois malheureusement me contenter de
+répéter que je n'avance rien dont je ne possède les preuves
+absolues.
+
+
+LES CHANGEMENTS D'HABITUDES OU D'INSTINCT SE TRANSMETTENT PAR
+HÉRÉDITÉ CHEZ LES ANIMAUX DOMESTIQUES.
+
+L'examen rapide de quelques cas observés chez les animaux
+domestiques nous permettra d'établir la possibilité ou même la
+probabilité de la transmission par hérédité des variations de
+l'instinct à l'état de nature. Nous pourrons apprécier, en même
+temps, le rôle que l'habitude et la sélection des variations dites
+spontanées ont joué dans les modifications qu'ont éprouvées les
+aptitudes mentales de nos animaux domestiques. On sait combien ils
+varient sous ce rapport. Certains chats, par exemple, attaquent
+naturellement les rats, d'autres se jettent sur les souris, et ces
+caractères sont héréditaires. Un chat, selon M. Saint-John,
+rapportait toujours à la maison du gibier à plumes, un autre des
+lièvres et des lapins; un troisième chassait dans les terrains
+marécageux et attrapait presque chaque nuit quelque bécassine. On
+pourrait citer un grand nombre de cas curieux et authentiques
+indiquant diverses nuances de caractère et de goût, ainsi que des
+habitudes bizarres, en rapport avec certaines dispositions de
+temps ou de lieu, et devenues héréditaires. Mais examinons les
+différentes races de chiens. On sait que les jeunes chiens
+couchants tombent souvent en arrêt et appuient les autres chiens,
+la première fois qu'on les mène à la chasse; j'en ai moi-même
+observé un exemple très frappant. La faculté de rapporter le
+gibier est aussi héréditaire à un certain degré, ainsi que la
+tendance chez le chien de berger à courir autour du troupeau et
+non à la rencontre des moutons. Je ne vois point en quoi ces
+actes, que les jeunes chiens sans expérience exécutent tous de la
+même manière, évidemment avec beaucoup de plaisir et sans en
+comprendre le but -- car le jeune chien d'arrêt ne peut pas plus
+savoir qu'il arrête pour aider son maître, que le papillon blanc
+ne sait pourquoi il pond ses oeufs sur une feuille de chou -- je
+ne vois point, dis je, en quoi ces actes diffèrent essentiellement
+des vrais instincts. Si nous voyions un jeune loup, non dressé,
+s'arrêter et, demeurer immobile comme une statue, dès qu'il évente
+sa proie, puis s'avancer lentement avec une démarche toute
+particulière; si nous voyions une autre espèce de loup se mettre à
+courir autour d'un troupeau de daims, de manière à le conduire
+vers un point déterminé, nous considérerions, sans aucun doute,
+ces actes comme instinctifs. Les instincts domestiques, comme on
+peut les appeler sont certainement moins stables que les instincts
+naturels; ils ont subi, en effet, l'influence d'une sélection bien
+moins rigoureuse, ils ont été transmis pendant une période de bien
+plus courte durée, et dans des conditions ambiantes bien moins
+fixes.
+
+Les croisements entre diverses races de chiens prouvent à quel
+degré les instincts, les habitudes ou le caractère acquis en
+domesticité sont héréditaires et quel singulier mélange en
+résulte. Ainsi on sait que le croisement avec un bouledogue a
+influencé, pendant plusieurs générations, le courage et la
+ténacité du lévrier; le croisement avec un lévrier communique à
+toute une famille de chiens de berger la tendance à chasser le
+lièvre. Les instincts domestiques soumis ainsi à l'épreuve du
+croisement ressemblent aux instincts naturels, qui se confondent
+aussi d'une manière bizarre, et persistent pendant longtemps dans
+la ligne de descendance; Le Roy, par exemple, parle d'un chien qui
+avait un loup pour bisaïeul; on ne remarquait plus chez lui qu'une
+seule trace de sa sauvage parenté: il ne venait jamais en ligne
+droite vers son maître lorsque celui-ci l'appelait.
+
+On a souvent dit que les instincts domestiques n'étaient que des
+dispositions devenues héréditaires à la suite d'habitudes imposées
+et longtemps soutenues; mais cela n'est pas exact. Personne
+n'aurait jamais songé, et probablement personne n'y serait jamais
+parvenu, à apprendre à un pigeon à faire la culbute, acte que j'ai
+vu exécuter par de jeunes oiseaux qui n'avaient jamais aperçu un
+pigeon culbutant. Nous pouvons croire qu'un individu a été doué
+d'une tendance à prendre cette étrange habitude et que, par la
+sélection continue des meilleurs culbutants dans chaque génération
+successive, cette tendance s'est développée pour en arriver au
+point où elle en est aujourd'hui. Les culbutants des environs de
+Glasgow, à ce que m'apprend M. Brent, en sont arrivés à ne pouvoir
+s'élever de 18 pouces au-dessus du sol sans faire la culbute. On
+peut mettre en doute qu'on eût jamais songé à dresser les chiens à
+tomber en arrêt, si un de ces animaux n'avait pas montré
+naturellement une tendance à le faire; on sait que cette tendance
+se présente quelquefois naturellement, et j'ai eu moi-même
+occasion de l'observer chez un terrier de race pure. L'acte de
+tomber en arrêt n'est probablement qu'une exagération de la courte
+pause que fait l'animal qui se ramasse pour s'élancer sur sa
+proie. La première tendance à l'arrêt une fois manifestée, la
+sélection méthodique, jointe aux effets héréditaires d'un dressage
+sévère dans chaque génération successive, a dû rapidement
+compléter l'oeuvre; la sélection inconsciente concourt d'ailleurs
+toujours au résultat, car, sans se préoccuper autrement de
+l'amélioration de la race, chacun cherche naturellement à se
+procurer les chiens qui chassent le mieux et qui, par conséquent,
+tombent le mieux en arrêt. L'habitude peut, d'autre part, avoir
+suffi dans quelques cas; il est peu d'animaux plus difficiles à
+apprivoiser que les jeunes lapins sauvages; aucun animal, au
+contraire, ne s'apprivoise plus facilement que le jeune lapin
+domestique; or, comme je ne puis supposer que la facilité à
+apprivoiser les jeunes lapins domestiques ait jamais fait l'objet
+d'une sélection spéciale, il faut bien attribuer la plus grande
+partie de cette transformation héréditaire d'un état sauvage
+excessif à l'extrême opposé, à l'habitude et à une captivité
+prolongée.
+
+Les instincts naturels se perdent à l'état domestique. Certaines
+races de poules, par exemple, ont perdu l'habitude de couver leurs
+oeufs et refusent même de le faire. Nous sommes si familiarisés
+avec nos animaux domestiques que nous ne voyons pas à quel point
+leurs facultés mentales se sont modifiées, et cela d'une manière
+permanente. On ne peut douter que l'affection pour l'homme ne soit
+devenue instinctive chez le chien. Les loups, les chacals, les
+renards, et les diverses espèces félines, même apprivoisées, sont
+toujours enclins à attaquer les poules, les moutons et les porcs;
+cette tendance est incurable chez les chiens qui ont été importés
+très jeunes de pays comme l'Australie et la Terre de Feu, où les
+sauvages ne possèdent aucune de ces espèces d'animaux domestiques.
+D'autre part, il est bien rare que nous soyons obligés d'apprendre
+à nos chiens, même tout jeunes, à ne pas attaquer les moutons, les
+porcs ou les volailles. Il n'est pas douteux que cela peut
+quelquefois leur arriver, mais on les corrige, et s'ils
+continuent, on les détruit; de telle sorte que l'habitude ainsi
+qu'une certaine sélection ont concouru à civiliser nos chiens par
+hérédité. D'autre part, l'habitude a entièrement fait perdre aux
+petits poulets cette terreur du chien et du chat qui était sans
+aucun doute primitivement instinctive chez eux; le capitaine
+Hutton m'apprend, en effet, que les jeunes poulets de la souche
+parente, le _Gallus bankiva_, lors même qu'ils sont couvés dans
+l'Inde par une poule domestique, sont d'abord d'une sauvagerie
+extrême. Il en est de même des jeunes faisans élevés en Angleterre
+par une poule domestique. Ce n'est pas que les poulets aient perdu
+toute crainte, mais seulement la crainte des chiens et des chats;
+car, si la poule donne le signal du danger, ils la quittent
+aussitôt (les jeunes dindonneaux surtout), et vont chercher un
+refuge dans les fourrés du voisinage; circonstance dont le but
+évident est de permettre à la mère de s'envoler, comme cela se
+voit chez beaucoup d'oiseaux terrestres sauvages. Cet instinct,
+conservé par les poulets, est d'ailleurs inutile à l'état
+domestique, la poule ayant, par défaut d'usage, perdu presque
+toute aptitude au vol.
+
+Nous pouvons conclure de là que les animaux réduits en domesticité
+ont perdu certains instincts naturels et en ont acquis certains
+autres, tant par l'habitude que par la sélection et l'accumulation
+qu'a faite l'homme pendant des générations successives, de
+diverses dispositions spéciales et mentales qui ont apparu d'abord
+sous l'influence de causes que, dans notre ignorance, nous
+appelons accidentelles. Dans quelques cas, des habitudes forcées
+ont seules suffi pour provoquer des modifications mentales
+devenues héréditaires; dans d'autres, ces habitudes ne sont
+entrées pour rien dans le résultat, dû alors aux effets de la
+sélection, tant méthodique qu'inconsciente; mais il est probable
+que, dans la plupart des cas, les deux causes ont dû agir
+simultanément.
+
+
+INSTINCTS SPÉCIAUX.
+
+C'est en étudiant quelques cas particuliers que nous arriverons à
+comprendre comment, à l'état de nature, la sélection a pu modifier
+les instincts. Je n'en signalerai ici que trois: l'instinct qui
+pousse le coucou à pondre ses oeufs dans les nids d'autres
+oiseaux, l'instinct qui pousse certaines fourmis à se procurer des
+esclaves, et la faculté qu'a l'abeille de construire ses cellules.
+Tous les naturalistes s'accordent avec raison pour regarder ces
+deux derniers instincts comme les plus merveilleux que l'on
+connaisse.
+
+_Instinct du coucou_ -- Quelques naturalistes supposent que la
+cause immédiate de l'instinct du coucou est que la femelle ne pond
+ses oeufs qu'à des intervalles de deux ou trois jours; de sorte
+que, si elle devait construire son nid et couver elle-même, ses
+premiers oeufs resteraient quelque temps abandonnés, ou bien il y
+aurait dans le nid des oeufs et des oiseaux de différents âges.
+Dans ce cas, la durée de la ponte et de l'éclosion serait trop
+longue, l'oiseau émigrant de bonne heure, et le mâle seul aurait
+probablement à pourvoir aux besoins des premiers oiseaux éclos.
+Mais le coucou américain se trouve dans ces conditions, car cet
+oiseau fait lui-même son nid, et on y rencontre en même temps des
+petits oiseaux et des oeufs qui ne sont pas éclos. On a tour à
+tour affirmé et nié le fait que le coucou américain dépose
+occasionnellement ses oeufs dans les nids d'autres oiseaux; mais
+je tiens du docteur Merrell, de l'Iowa, qu'il a une fois trouvé
+dans l'Illinois, dans le nid d'un geai bleu (_Garrulus
+cristatus_), un jeune coucou et un jeune geai; tous deux avaient
+déjà assez de plumes pour qu'on pût les reconnaître facilement et
+sans crainte de se tromper. Je pourrais citer aussi plusieurs cas
+d'oiseaux d'espèces très diverses qui déposent quelquefois leurs
+oeufs dans les nids d'autres oiseaux. Or, supposons que l'ancêtre
+du coucou d'Europe ait eu les habitudes de l'espèce américaine, et
+qu'il ait parfois pondu un oeuf dans un nid étranger. Si cette
+habitude a pu, soit en lui permettant d'émigrer plus tôt, soit
+pour toute autre cause, être avantageuse à l'oiseau adulte, ou que
+l'instinct trompé d'une autre espèce ait assuré au jeune coucou de
+meilleurs soins et une plus grande vigueur que s'il eût été élevé
+par sa propre mère, obligée de s'occuper à la fois de ses oeufs et
+de petits ayant tous un âge différent, il en sera résulté un
+avantage tant pour l'oiseau adulte que pour le jeune. L'analogie
+nous conduit à croire que les petits ainsi élevés ont pu hériter
+de l'habitude accidentelle et anormale de leur mère, pondre à leur
+tour leurs oeufs dans d'autres nids, et réussir ainsi à mieux
+élever leur progéniture. Je crois que cette habitude longtemps
+continuée a fini par amener l'instinct bizarre du coucou. Adolphe
+Müller a récemment constaté que le coucou dépose parfois ses oeufs
+sur le sol nu, les couve, et nourrit ses petits; ce fait étrange
+et rare paraît évidemment être un cas de retour à l'instinct
+primitif de nidification, depuis longtemps perdu.
+
+On a objecté que je n'avais pas observé chez le coucou d'autres
+instincts corrélatifs et d'autres adaptations de structure que
+l'on regarde comme étant en coordination nécessaire. N'ayant
+jusqu'à présent aucun fait pour nous guider, toute spéculation sur
+un instinct connu seulement chez une seule espèce eût été inutile.
+Les instincts du coucou européen et du coucou américain non
+parasite étaient, jusque tout récemment, les seuls connus; mais
+actuellement nous avons, grâce aux observations de M. Ramsay,
+quelques détails sur trois espèces australiennes, qui pondent
+aussi dans les nids d'autres oiseaux. Trois points principaux sont
+à considérer dans l'instinct du coucou: -- premièrement, que, à de
+rares exceptions près, le coucou ne dépose qu'un seul oeuf dans un
+nid, de manière à ce que le jeune, gros et vorace, qui doit en
+sortir, reçoive une nourriture abondante; -- secondement, que les
+oeufs sont remarquablement petits, à peu près comme ceux de
+l'alouette, oiseau moins gros d'un quart que le coucou. Le coucou
+américain non parasite pond des oeufs ayant une grosseur normale,
+nous pouvons donc conclure que ces petites dimensions de l'oeuf
+sont un véritable cas d'adaptation; -- troisièmement, peu après sa
+naissance, le jeune coucou a l'instinct, la force et une
+conformation du dos qui lui permettent d'expulser hors du nid ses
+frères nourriciers, qui périssent de faim et de froid. On a été
+jusqu'à soutenir que c'était là une sage et bienfaisante
+disposition, qui, tout en assurant une nourriture abondante au
+jeune coucou, provoquait la mort de ses frères nourriciers avant
+qu'ils eussent acquis trop de sensibilité!
+
+Passons aux espèces australiennes. Ces oiseaux ne déposent
+généralement qu'un oeuf dans un même nid, il n'est pas rare
+cependant d'en trouver deux et même trois dans un nid. Les oeufs
+du coucou bronzé varient beaucoup en grosseur; ils ont de huit à
+dix lignes de longueur. Or, s'il y avait eu avantage pour cette
+espèce à pondre des oeufs encore plus petits, soit pour tromper
+les parents nourriciers, soit plus probablement pour qu'ils
+éclosent plus vite (car on assure qu'il y a un rapport entre la
+grosseur de l'oeuf et la durée de l'incubation), on peut aisément
+admettre qu'il aurait pu se former une race ou espèce dont les
+oeufs auraient été de plus en plus petits, car ces oeufs auraient
+eu plus de chances de tourner à bien. M. Ramsay a remarqué que
+deux coucous australiens, lorsqu'ils pondent dans un nid ouvert,
+choisissent de préférence ceux qui contiennent déjà des oeufs de
+la même couleur que les leurs. Il y a aussi, chez l'espèce
+européenne, une tendance vers un instinct semblable, mais elle
+s'en écarte souvent, car on rencontre des oeufs ternes et
+grisâtres au milieu des oeufs bleu verdâtre brillants de la
+fauvette. Si notre coucou avait invariablement fait preuve de
+l'instinct en question, on l'aurait certainement ajouté à tous
+ceux qu'il a dû, prétend-on, nécessairement acquérir ensemble. La
+couleur des oeufs du coucou bronzé australien, selon M. Ramsay,
+varie extraordinairement; de sorte qu'à cet égard, comme pour la
+grosseur, la sélection naturelle aurait certainement pu choisir et
+fixer toute variation avantageuse.
+
+Le jeune coucou européen chasse ordinairement du nid, trois jours
+après sa naissance, les petits de ses parents nourriciers. Comme
+il est encore bien faible à cet âge, M. Gould était autrefois
+disposé à croire que les parents se chargeaient eux-mêmes de
+chasser leurs petits. Mais il a dû changer d'opinion à ce sujet,
+car on a observé un jeune coucou, encore aveugle, et ayant à peine
+la force de soulever la tête, en train d'expulser du nid ses
+frères nourriciers. L'observateur replaça un de ces petits dans le
+nid et le coucou le rejeta dehors. Comment cet étrange et odieux
+instinct a-t-il pu se produire? S'il est très important pour le
+jeune coucou, et c'est probablement le cas, de recevoir après sa
+naissance le plus de nourriture possible, je ne vois pas grande
+difficulté à admettre que, pendant de nombreuses générations
+successives, il ait graduellement acquis le désir aveugle, la
+force et la conformation la plus propre pour expulser ses
+compagnons; en effet, les jeunes coucous doués de cette habitude
+et de cette conformation sont plus certains de réussir. Il se peut
+que le premier pas vers l'acquisition de cet instinct n'ait été
+qu'une disposition turbulente du jeune coucou à un âge un peu plus
+avancé; puis, cette habitude s'est développée et s'est transmise
+par hérédité à un âge beaucoup plus tendre. Cela ne me paraît pas
+plus difficile à admettre que l'instinct qui porte les jeunes
+oiseaux encore dans l'oeuf à briser la coquille qui les enveloppe,
+ou que la production, chez les jeunes serpents, ainsi que l'a
+remarqué Owen, d'une dent acérée temporaire, placée à la mâchoire
+supérieure, qui leur permet de se frayer un passage au travers de
+l'enveloppe coriace de l'oeuf. Si chaque partie du corps est
+susceptible de variations individuelles à tout âge, et que ces
+variations tendent à devenir héréditaires à l'âge correspondant,
+faits qu'on ne peut contester, les instincts et la conformation
+peuvent se modifier lentement, aussi bien chez les petits que chez
+les adultes. Ce sont là deux propositions qui sont à la base de la
+théorie de la sélection naturelle et qui doivent subsister ou
+tomber avec elle.
+
+Quelques espèces du genre _Molothrus_, genre très distinct
+d'oiseaux américains, voisins de nos étourneaux, ont des habitudes
+parasites semblables à celles du coucou; ces espèces présentent
+des gradations intéressantes dans la perfection de leurs
+instincts. M. Hudson, excellent observateur, a constaté que les
+_Molothrus badius_ des deux sexes vivent quelquefois en bandes
+dans la promiscuité la plus, absolue, ou qu'ils s'accouplent
+quelquefois. Tantôt ils se construisent un nid particulier, tantôt
+ils s'emparent de celui d'un autre oiseau, en jetant dehors la
+couvée qu'il contient, et y pondent leurs oeufs, ou construisent
+bizarrement à son sommet un nid à leur usage. Ils couvent
+ordinairement leurs oeufs et élèvent leurs jeunes; mais M. Hudson
+dit qu'à l'occasion ils sont probablement parasites, car il a
+observé des jeunes de cette espèce accompagnant des oiseaux
+adultes d'une autre espèce et criant pour que ceux-ci leur donnent
+des aliments. Les habitudes parasites d'une autre espèce de
+_Molothrus_, le _Molothrus bonariensis_ sont beaucoup plus
+développées, sans être cependant parfaites. Celui-ci, autant qu'on
+peut les avoir, pond invariablement dans des nids étrangers. Fait
+curieux, plusieurs se réunissent quelquefois pour commencer la
+construction d'un nid irrégulier et mal conditionné, placé dans
+des situations singulièrement mal choisies, sur les feuilles d'un
+grand chardon par exemple. Toutefois, autant que M. Hudson a pu
+s'en assurer, ils n'achèvent jamais leur nid. Ils pondent souvent
+un si grand nombre d'oeufs -- de quinze à vingt -- dans le même
+nid étranger, qu'il n'en peut éclore qu'un petit nombre. Ils ont
+de plus l'habitude extraordinaire de crever à coups de bec les
+oeufs qu'ils trouvent dans les nids étrangers sans épargner même
+ceux de leur propre espèce. Les femelles déposent aussi sur le sol
+beaucoup d'oeufs, qui se trouvent perdus. Une troisième espèce, le
+_Molothrus pecoris_ de l'Amérique du Nord, a acquis des instincts
+aussi parfaits que ceux du coucou, en ce qu'il ne pond pas plus
+d'un oeuf dans un nid étranger, ce qui assure l'élevage certain du
+jeune oiseau. M. Hudson, qui est un grand adversaire de
+l'évolution, a été, cependant, si frappé de l'imperfection des
+instincts du _Molothrus bonariensis_, qu'il se demande, en citant
+mes paroles: «Faut-il considérer ces habitudes, non comme des
+instincts créés de toutes pièces, dont a été doué l'animal, mais
+comme de faibles conséquences d'une loi générale, à savoir: la
+transition?»
+
+Différents oiseaux, comme nous l'avons déjà fait remarquer,
+déposent accidentellement leurs oeufs dans les nids d'autres
+oiseaux. Cette habitude n'est pas très rare chez les gallinacés et
+explique l'instinct singulier qui s'observe chez l'autruche.
+Plusieurs autruches femelles se réunissent pour pondre d'abord
+dans un nid, puis dans un autre, quelques oeufs qui sont ensuite
+couvés par les mâles. Cet instinct provient peut-être de ce que
+les femelles pondent un grand nombre d'oeufs, mais, comme le
+coucou, à deux ou trois jours d'intervalle. Chez l'autruche
+américaine toutefois, comme chez le _Molothrus bonariensis_,
+l'instinct, n'est pas encore arrivé à un haut degré de perfection,
+car l'autruche disperse ses oeufs çà et là en grand nombre dans la
+plaine, au point que, pendant une journée de chasse, j'ai ramassé
+jusqu'à vingt de ces oeufs perdus et gaspillés.
+
+Il y a des abeilles parasites qui pondent régulièrement leurs
+oeufs dans les nids d'autres abeilles. Ce cas est encore plus
+remarquable que celui du coucou; car, chez ces abeilles, la
+conformation aussi bien que l'instinct s'est modifiée pour se
+mettre en rapport avec les habitudes parasites; elles ne possèdent
+pas, en effet, l'appareil collecteur de pollen qui leur serait
+indispensable si elles avaient à récolter et à amasser des
+aliments pour leurs petits. Quelques espèces de sphégides
+(insectes qui ressemblent aux guêpes) vivent de même en parasites
+sur d'autres espèces. M. Fabre a récemment publié des observations
+qui nous autorisent à croire que, bien que le _Tachytes nigra_
+creuse ordinairement son propre terrier et l'emplisse d'insectes
+paralysés destinés à nourrir ses larves, il devient parasite
+toutes les fois qu'il rencontre un terrier déjà creusé et
+approvisionné par une autre guêpe et s'en empare. Dans ce cas,
+comme dans celui du Molothrus et du coucou, je ne vois aucune
+difficulté à ce que la sélection naturelle puisse rendre
+permanente une habitude accidentelle, si elle est avantageuse pour
+l'espèce et s'il n'en résulte pas l'extinction de l'insecte dont
+on prend traîtreusement le nid et les provisions.
+
+_Instinct esclavagiste des fourmis_. -- Ce remarquable instinct
+fut d'abord découvert chez la _Formica_ (polyergues) _rufescens_
+par Pierre Huber, observateur plus habile peut-être encore que son
+illustre père. Ces fourmis dépendent si absolument de leurs
+esclaves, que, sans leur aide, l'espèce s'éteindrait certainement
+dans l'espace d'une seule année. Les mâles et les femelles
+fécondes ne travaillent pas; les ouvrières ou femelles stériles,
+très énergiques et très courageuses quand il s'agit de capturer
+des esclaves, ne font aucun autre ouvrage. Elles sont incapables
+de construire leurs nids ou de nourrir leurs larves. Lorsque le
+vieux nid se trouve insuffisant et que les fourmis doivent le
+quitter, ce sont les esclaves qui décident l'émigration; elles
+transportent même leurs maîtres entre leurs mandibules. Ces
+derniers sont complètement impuissants; Huber en enferma une
+trentaine sans esclaves, mais abondamment pourvus de leurs
+aliments de prédilection, outre des larves et des nymphes pour les
+stimuler au travail; ils restèrent inactifs, et, ne pouvant même
+pas se nourrir eux-mêmes, la plupart périrent de faim. Huber
+introduisit alors au milieu d'eux une seule esclave (_Formica
+fusca_), qui se mit aussitôt à l'ouvrage, sauva les survivants en
+leur donnant des aliments, construisit quelques cellules, prit
+soin des larves, et mit tout en ordre. Peut-on concevoir quelque
+chose de plus extraordinaire que ces faits bien constatés? Si nous
+ne connaissions aucune autre espèce de fourmi douée d'instincts
+esclavagistes, il serait inutile de spéculer sur l'origine et le
+perfectionnement d'un instinct aussi merveilleux.
+
+Pierre Huber fut encore le premier à observer qu'une autre espèce,
+la _Formica sanguinea_, se procure aussi des esclaves. Cette
+espèce, qui se rencontre dans les parties méridionales de
+l'Angleterre, a fait l'objet des études de M. F. Smith, du British
+Museum, auquel je dois de nombreux renseignements sur ce sujet et
+sur quelques autres. Plein de confiance dans les affirmations de
+Huber et de M. Smith, je n'abordai toutefois l'étude de cette
+question qu'avec des dispositions sceptiques bien excusables,
+puisqu'il s'agissait de vérifier la réalité d'un instinct aussi
+extraordinaire. J'entrerai donc dans quelques détails sur les
+observations que j'ai pu faire à cet égard. J'ai ouvert quatorze
+fourmilières de _Formica sanguinea_ dans lesquelles j'ai toujours
+trouvé quelques esclaves appartenant à l'espèce _Formica fusca_.
+Les mâles et les femelles fécondes de cette dernière espèce ne se
+trouvent que dans leurs propres fourmilières, mais jamais dans
+celles de la _Formica sanguinea_. Les esclaves sont noires et
+moitié plus petites que leurs maîtres, qui sont rouges; le
+contraste est donc frappant. Lorsqu'on dérange légèrement le nid,
+les esclaves sortent ordinairement et témoignent, ainsi que leurs
+maîtres, d'une vive agitation pour défendre la cité; si la
+perturbation est très grande et que les larves et les nymphes
+soient exposées, les esclaves se mettent énergiquement à l'oeuvre
+et aident leurs maîtres à les emporter et à les mettre en sûreté;
+il est donc évident que les fourmis esclaves se sentent tout à
+fait chez elles. Pendant trois années successives, en juin et en
+juillet, j'ai observé, pendant des heures entières, plusieurs
+fourmilières dans les comtés de Surrey et de Sussex, et je n'ai
+jamais vu une seule fourmi esclave y entrer ou en sortir. Comme, à
+cette époque, les esclaves sont très peu nombreuses, je pensai
+qu'il pouvait en être autrement lorsqu'elles sont plus abondantes;
+mais M. Smith, qui a observé ces fourmilières à différentes heures
+pendant les mois de mai, juin et août, dans les comtés de Surrey
+et de Hampshire, m'affirme que, même en août, alors que le nombre
+des esclaves est très considérable, il n'en a jamais vu une seule
+entrer ou sortir du nid. Il les considère donc comme des esclaves
+rigoureusement domestiques. D'autre part, on voit les maîtres
+apporter constamment à la fourmilière des matériaux de
+construction, et des provisions de toute espèce. En 1860, au mois
+de juillet, je découvris cependant une communauté possédant un
+nombre inusité d'esclaves, et j'en remarquai quelques-unes qui
+quittaient le nid en compagnie de leurs maîtres pour se diriger
+avec eux vers un grand pin écossais, éloigné de 25 mètres environ,
+dont ils firent tous l'ascension, probablement en quête de
+pucerons ou de coccus. D'après Huber, qui a eu de nombreuses
+occasions de les observer en Suisse, les esclaves travaillent
+habituellement avec les maîtres à la construction de la
+fourmilière, mais ce sont elles qui, le matin, ouvrent les portes
+et qui les ferment le soir; il affirme que leur principale
+fonction est de chercher des pucerons. Cette différence dans les
+habitudes ordinaires des maîtres et des esclaves dans les deux
+pays, provient probablement de ce qu'en Suisse les esclaves sont
+capturées en plus grand nombre qu'en Angleterre.
+
+J'eus un jour la bonne fortune d'assister à une migration de la
+_Formica sanguinea_ d'un nid dans un autre; c'était un spectacle
+des plus intéressants que de voir les fourmis maîtresses porter
+avec le plus grand soin leurs esclaves entre leurs mandibules, au
+lieu de se faire porter par elles comme dans le cas de la _Formica
+rufescens_. Un autre jour, la présence dans le même endroit d'une
+vingtaine de fourmis esclavagistes qui n'étaient évidemment pas en
+quête d'aliments attira mon attention. Elles s'approchèrent d'une
+colonie indépendante de l'espèce qui fournit les esclaves,
+_Formica fusca_, et furent vigoureusement repoussées par ces
+dernières, qui se cramponnaient quelquefois jusqu'à trois aux
+pattes des assaillants. Les _Formica sanguinea_ tuaient sans pitié
+leurs petits adversaires et emportaient leurs cadavres dans leur
+nid, qui se trouvait à une trentaine de mètres de distance; mais
+elles ne purent pas s'emparer de nymphes pour en faire des
+esclaves. Je déterrai alors, dans une autre fourmilière, quelques
+nymphes de la _Formica fusca_, que je plaçai sur le sol près du
+lieu du combat; elles furent aussitôt saisies et enlevées par les
+assaillants, qui se figurèrent probablement avoir remporté la
+victoire dans le dernier engagement.
+
+Je plaçai en même temps, sur le même point, quelques nymphes d'une
+autre espèce, la _Formica flava_, avec quelques parcelles de leur
+nid, auxquelles étaient restées attachées quelques-unes de ces
+petites fourmis jaunes qui sont quelquefois, bien que rarement,
+d'après M. Smith, réduites en esclavage. Quoique fort petite,
+cette espèce est très courageuse, et je l'ai vue attaquer d'autres
+fourmis avec une grande bravoure. Ayant une fois, à ma grande
+surprise, trouvé une colonie indépendante de _Formica flava_, à
+l'abri d'une pierre placée sous une fourmilière de _Formica
+sanguinea_, espèce esclavagiste, je dérangeai accidentellement les
+deux nids; les deux espèces se trouvèrent en présence et je vis
+les petites fourmis se précipiter avec un courage étonnant sur
+leurs grosses voisines. Or, j'étais curieux de savoir si les
+_Formica sanguinea_ distingueraient les nymphes de la _Formica
+fusca_, qui est l'espèce dont elles font habituellement leurs
+esclaves, de celles de la petite et féroce _Formica flava_,
+qu'elles ne prennent que rarement; je pus constater qu'elles les
+reconnurent immédiatement. Nous avons vu, en effet, qu'elles
+s'étaient précipitées sur les nymphes de la _Formica fusca_ pour
+les enlever aussitôt, tandis qu'elles parurent terrifiées en
+rencontrant les nymphes et même la terre provenant du nid de la
+_Formica flava_, et s'empressèrent de se sauver. Cependant, au
+bout d'un quart d'heure, quand les petites fourmis jaunes eurent
+toutes disparu, les autres reprirent courage et revinrent chercher
+les nymphes.
+
+Un soir que j'examinais une autre colonie de _Formica sanguinea_,
+je vis un grand nombre d'individus de cette espèce qui regagnaient
+leur nid, portant des cadavres de _Formica fusca_ (preuve que ce
+n'était pas une migration) et une quantité de nymphes. J'observai
+une longue file de fourmis chargées de butin, aboutissant à 40
+mètres en arrière à une grosse touffe de bruyères d'où je vis
+sortir une dernière _Formica sanguinea_, portant une nymphe. Je ne
+pus pas retrouver, sous l'épaisse bruyère, le nid dévasté; il
+devait cependant être tout près, car je vis deux ou trois _Formica
+fusca_ extrêmement agitées, une surtout qui, penchée immobile sur
+un brin de bruyère, tenant entre ses mandibules une nymphe de son
+espèce, semblait l'image du désespoir gémissant sur son domicile
+ravagé.
+
+Tels sont les faits, qui, du reste, n'exigeaient aucune
+confirmation de ma part, sur ce remarquable instinct qu'ont les
+fourmis de réduire leurs congénères en esclavage. Le contraste
+entre les habitudes instinctives de la _Formica sanguinea_ et
+celles de la _Formica rufescens_ du continent est à remarquer.
+Cette dernière ne bâtit pas son nid, ne décide même pas ses
+migrations, ne cherche ses aliments ni pour elle, ni pour ses
+petits, et ne peut pas même se nourrir; elle est absolument sous
+la dépendance de ses nombreux esclaves. La _Formica sanguinea_,
+d'autre part, a beaucoup moins d'esclaves, et, au commencement de
+l'été, elle en a fort peu; ce sont les maîtres qui décident du
+moment et du lieu où un nouveau nid devra être construit, et,
+lorsqu'ils émigrent, ce sont eux qui portent les esclaves. Tant en
+Suisse qu'en Angleterre, les esclaves paraissent exclusivement
+chargées de l'entretien des larves; les maîtres seuls
+entreprennent les expéditions pour se procurer des esclaves. En
+Suisse, esclaves et maîtres travaillent ensemble, tant pour se
+procurer les matériaux du nid que pour l'édifier; les uns et les
+autres, mais surtout les esclaves, vont à la recherche des
+pucerons pour les traire, si l'on peut employer cette expression,
+et tous recueillent ainsi les aliments nécessaires à la
+communauté. En Angleterre, les maîtres seuls quittent le nid pour
+se procurer les matériaux de construction et les aliments
+indispensables à eux, à leurs esclaves et à leurs larves; les
+services que leur rendent leurs esclaves sont donc moins
+importants dans ce pays qu'ils ne le sont en Suisse.
+
+Je ne prétends point faire de conjectures sur l'origine de cet
+instinct de la _Formica sanguinea_. Mais, ainsi que je l'ai
+observé, les fourmis non esclavagistes emportent quelquefois dans
+leur nid des nymphes d'autres espèces disséminées dans le
+voisinage, et il est possible que ces nymphes, emmagasinées dans
+le principe pour servir d'aliments, aient pu se développer; il est
+possible aussi que ces fourmis étrangères élevées sans intention,
+obéissant à leurs instincts, aient rempli les fonctions dont elles
+étaient capables. Si leur présence s'est trouvée être utile à
+l'espèce qui les avait capturées -- s'il est devenu plus
+avantageux pour celle-ci de se procurer des ouvrières au dehors
+plutôt que de les procréer -- la sélection naturelle a pu
+développer l'habitude de recueillir des nymphes primitivement
+destinées à servir de nourriture, et l'avoir rendue permanente
+dans le but bien différent d'en faire des esclaves. Un tel
+instinct une fois acquis, fût-ce même à un degré bien moins
+prononcé qu'il ne l'est chez la _Formica sanguinea_ en Angleterre
+-- à laquelle, comme nous l'avons vu, les esclaves rendent
+beaucoup moins de services qu'ils n'en rendent à la même espèce en
+Suisse -- la sélection naturelle a pu accroître et modifier cet
+instinct, à condition, toutefois, que chaque modification ait été
+avantageuse à l'espèce, et produire enfin une fourmi aussi
+complètement placée sous la dépendance de ses esclaves que l'est
+la _Formica rufescens_.
+
+_Instinct de la construction des cellules chez l'abeille_. -- Je
+n'ai pas l'intention d'entrer ici dans des détails très
+circonstanciés, je me contenterai de résumer les conclusions
+auxquelles j'ai été conduit sur ce sujet. Qui peut examiner cette
+délicate construction du rayon de cire, si parfaitement adapté à
+son but, sans éprouver un sentiment d'admiration enthousiaste? Les
+mathématiciens nous apprennent que les abeilles ont pratiquement
+résolu un problème des plus abstraits, celui de donner à leurs
+cellules, en se servant d'une quantité minima de leur précieux
+élément de construction, la cire, précisément la forme capable de
+contenir le plus grand volume de miel. Un habile ouvrier, pourvu
+d'outils spéciaux, aurait beaucoup de peine à construire des
+cellules en cire identiques à celles qu'exécutent une foule
+d'abeilles travaillant dans une ruche obscure. Qu'on leur accorde
+tous les instincts qu'on voudra, il semble incompréhensible que
+les abeilles puissent tracer les angles et les plans nécessaires
+et se rendre compte de l'exactitude de leur travail. La difficulté
+n'est cependant pas aussi énorme qu'elle peut le paraître au
+premier abord, et l'on peut, je crois, démontrer que ce magnifique
+ouvrage est le simple résultat d'un petit nombre d'instincts très
+simples.
+
+C'est à M. Waterhouse que je dois d'avoir étudié ce sujet; il a
+démontré que la forme de la cellule est intimement liée à la
+présence des cellules contiguës; on peut, je crois, considérer les
+idées qui suivent comme une simple modification de sa théorie.
+Examinons le grand principe des transitions graduelles, et voyons
+si la nature ne nous révèle pas le procédé qu'elle emploie. À
+l'extrémité d'une série peu étendue, nous trouvons les bourdons,
+qui se servent de leurs vieux cocons pour y déposer leur miel, en
+y ajoutant parfois des tubes courts en cire, substance avec
+laquelle ils façonnent également quelquefois des cellules
+séparées, très irrégulièrement arrondies. À l'autre extrémité de
+la série, nous avons les cellules de l'abeille, construites sur
+deux rangs; chacune de ces cellules, comme on sait, a la forme
+d'un prisme hexagonal avec les bases de ses six côtés taillés en
+biseau de manière à s'ajuster sur une pyramide renversée formée
+par trois rhombes. Ces rhombes présentent certains angles
+déterminés et trois des faces, qui forment la base pyramidale de
+chaque cellule située sur un des côtés du rayon de miel, font
+également partie des bases de trois cellules contiguës appartenant
+au côté opposé du rayon. Entre les cellules si parfaites de
+l'abeille, et la cellule éminemment simple du bourdon, on trouve,
+comme degré intermédiaire, les cellules de la _Melipona domestica_
+du Mexique, qui ont été soigneusement figurées et décrites par
+Pierre Huber. La mélipone forme elle-même un degré intermédiaire
+entre l'abeille et le bourdon, mais elle est plus rapprochée de ce
+dernier. Elle construit un rayon de cire presque régulier, composé
+de cellules cylindriques, dans lesquelles se fait l'incubation des
+petits, et elle y joint quelques grandes cellules de cire,
+destinées à recevoir du miel. Ces dernières sont presque
+sphériques, de grandeur à peu près égale et agrégées en une masse
+irrégulière. Mais le point essentiel à noter est que ces cellules
+sont toujours placées à une distance telle les unes des autres,
+qu'elles se seraient entrecoupées mutuellement, si les sphères
+qu'elles constituent étaient complètes, ce qui n'a jamais lieu,
+l'insecte construisant des cloisons de cire parfaitement droites
+et planes sur les lignes où les sphères achevées tendraient à
+s'entrecouper. Chaque cellule est donc extérieurement composée
+d'une portion sphérique et, intérieurement, de deux, trois ou plus
+de surfaces planes, suivant que la cellule est elle-même contiguë
+à deux, trois ou plusieurs cellules. Lorsqu'une cellule repose sur
+trois autres, ce qui, vu l'égalité de leurs dimensions, arrive
+souvent et même nécessairement, les trois surfaces planes sont
+réunies en une pyramide qui, ainsi que l'a remarqué Huber, semble
+être une grossière imitation des bases pyramidales à trois faces
+de la cellule de l'abeille. Comme dans celle-ci, les trois
+surfaces planes de la cellule font donc nécessairement partie de
+la construction de trois cellules adjacentes. Il est évident que,
+par ce mode de construction, la mélipone économise de la cire, et,
+ce qui est plus important, du travail; car les parois planes qui
+séparent deux cellules adjacentes ne sont pas doubles, mais ont la
+même épaisseur que les portions sphériques externes, tout en
+faisant partie de deux cellules à la fois.
+
+En réfléchissant sur ces faits, je remarquai que si la mélipone
+avait établi ses sphères à une distance égale les unes des autres,
+que si elle les avait construites d'égale grandeur et ensuite
+disposées symétriquement sur deux couches, il en serait résulté
+une construction probablement aussi parfaite que le rayon de
+l'abeille. J'écrivis donc à Cambridge, au professeur Miller, pour
+lui soumettre le document suivant, fait d'après ses
+renseignements, et qu'il a trouvé rigoureusement exact:
+
+Si l'on décrit un nombre de sphères égales, ayant leur centre
+placé dans deux plans parallèles, et que le centre de chacune de
+ces sphères soit à une distance égale au rayon X racine carrée de
+2 ou rayon X 1, 41421 (ou à une distance un peu moindre) et à
+semblable distance des centres des sphères adjacentes placées dans
+le plan opposé et parallèle; si, alors, on fait passer des plans
+d'intersection entre les diverses sphères des deux plans, il en
+résultera une double couche de prismes hexagonaux réunis par des
+bases pyramidales à trois rhombes, et les rhombes et les côtés des
+prismes hexagonaux auront identiquement les mêmes angles que les
+observations les plus minutieuses ont donnés pour les cellules des
+abeilles. Le professeur Wyman, qui a entrepris de nombreuses et
+minutieuses observations à ce sujet, m'informe qu'on a beaucoup
+exagéré l'exactitude du travail de l'abeille; au point, ajoute-t-
+il, que, quelle que puisse être la forme type de la cellule, il
+est bien rare qu'elle soit jamais réalisée.
+
+Nous pouvons donc conclure en toute sécurité que, si les instincts
+que la mélipone possède déjà, qui ne sont pas très
+extraordinaires, étaient susceptibles de légères modifications,
+cet insecte pourrait construire des cellules aussi parfaites que
+celles de l'abeille. Il suffit de supposer que la mélipone puisse
+faire des cellules tout à fait sphériques et de grandeur égale;
+or, cela ne serait pas très étonnant, car elle y arrive presque
+déjà; nous savons, d'ailleurs, qu'un grand nombre d'insectes
+parviennent à forer dans le bois des trous parfaitement
+cylindriques, ce qu'ils font probablement en tournant autour d'un
+point fixe. Il faudrait, il est vrai, supposer encore qu'elle
+disposât ses cellules dans des plans parallèles, comme elle le
+fait déjà pour ses cellules cylindriques, et, en outre, c'est là
+le plus difficile, qu'elle pût estimer exactement la distance à
+laquelle elle doit se tenir de ses compagnes lorsqu'elles
+travaillent plusieurs ensemble à construire leurs sphères; mais,
+sur ce point encore, la mélipone est déjà à même d'apprécier la
+distance dans une certaine mesure, puisqu'elle décrit toujours ses
+sphères de manière à ce qu'elles coupent jusqu'à un certain point
+les sphères voisines, et qu'elle réunit ensuite les points
+d'intersection par des cloisons parfaitement planes. Grâce à de
+semblables modifications d'instincts, qui n'ont en eux-mêmes rien
+de plus étonnant que celui qui guide l'oiseau dans la construction
+de son nid, la sélection naturelle a, selon moi, produit chez
+l'abeille d'inimitables facultés architecturales.
+
+Cette théorie, d'ailleurs, peut être soumise au contrôle de
+l'expérience. Suivant en cela l'exemple de M. Tegetmeier, j'ai
+séparé deux rayons en plaçant entre eux une longue et épaisse
+bande rectangulaire de cire, dans laquelle les abeilles
+commencèrent aussitôt à creuser de petites excavations
+circulaires, qu'elles approfondirent et élargirent de plus en plus
+jusqu'à ce qu'elles eussent pris la forme de petits bassins ayant
+le diamètre ordinaire des cellules et présentant à l'oeil un
+parfait segment sphérique. J'observai avec un vif intérêt que,
+partout où plusieurs abeilles avaient commencé à creuser ces
+excavations près les unes des autres, elles s'étaient placées à la
+distance voulue pour que, les bassins ayant acquis le diamètre
+utile, c'est-à-dire celui d'une cellule ordinaire, et en
+profondeur le sixième du diamètre de la sphère dont ils formaient
+un segment, leurs bords se rencontrassent. Dès que le travail en
+était arrivé à ce point, les abeilles cessaient de creuser, et
+commençaient à élever, sur les lignes d'intersection séparant les
+excavations, des cloisons de cire parfaitement planes, de sorte
+que chaque prisme hexagonal s'élevait sur le bord ondulé d'un
+bassin aplani, au lieu d'être construit sur les arêtes droites des
+faces d'une pyramide trièdre comme dans les cellules ordinaires.
+
+J'introduisis alors dans la ruche, au lieu d'une bande de cire
+rectangulaire et épaisse, une lame étroite et mince de la même
+substance colorée avec du vermillon. Les abeilles commencèrent
+comme auparavant à excaver immédiatement des petits bassins
+rapprochés les uns des autres; mais, la lame de cire étant fort
+mince, si les cavités avaient été creusées à la même profondeur
+que dans l'expérience précédente, elles se seraient confondues en
+une seule et la plaque de cire aurait été perforée de part en
+part. Les abeilles, pour éviter cet accident, arrêtèrent à temps
+leur travail d'excavation; de sorte que, dès que les cavités
+furent un peu indiquées, le fond consistait en une surface plane
+formée d'une couche mince de cire colorée et ces bases planes
+étaient, autant que l'on pourrait en juger, exactement placées
+dans le plan fictif d'intersection imaginaire passant entre les
+cavités situées du côté opposé de la plaque de cire. En quelques
+endroits, des fragments plus ou moins considérables de rhombes
+avaient été laissés entre les cavités opposées; mais le travail,
+vu l'état artificiel des conditions, n'avait pas été bien exécuté.
+Les abeilles avaient dû travailler toutes à peu près avec la même
+vitesse, pour avoir rongé circulairement les cavités des deux
+côtés de la lame de cire colorée, et pour avoir ainsi réussi à
+conserver des cloisons planes entre les excavations en arrêtant
+leur travail aux plans d'intersection.
+
+La cire mince étant très flexible, je ne vois aucune difficulté à
+ce que les abeilles, travaillant des deux côtés d'une lame,
+s'aperçoivent aisément du moment où elles ont amené la paroi au
+degré d'épaisseur voulu, et arrêtent à temps leur travail. Dans
+les rayons ordinaires, il m'a semblé que les abeilles ne
+réussissent pas toujours à travailler avec la même vitesse des
+deux côtés; car j'ai observé, à la base d'une cellule nouvellement
+commencée, des rhombes à moitié achevés qui étaient légèrement
+concaves d'un côté et convexes de l'autre, ce qui provenait, je
+suppose, de ce que les abeilles avaient travaillé plus vite dans
+le premier cas que dans le second. Dans une circonstance entre
+autres, je replaçai les rayons dans la ruche, pour laisser les
+abeilles travailler pendant quelque temps, puis, ayant examiné de
+nouveau la cellule, je trouvai que la cloison irrégulière avait
+été achevée et était devenue _parfaitement plane_; il était
+absolument impossible, tant elle était mince, que les abeilles
+aient pu l'aplanir en rongeant le côté convexe, et je suppose que,
+dans des cas semblables, les abeilles placées à l'opposé poussent
+et font céder la cire ramollie par la chaleur jusqu'à ce qu'elle
+se trouve à sa vraie place, et, en ce faisant, l'aplanissent tout
+à fait. J'ai fait quelques essais qui me prouvent que l'on obtient
+facilement ce résultat.
+
+L'expérience précédente faite avec de la cire colorée prouve que,
+si les abeilles construisaient elles-mêmes une mince muraille de
+cire, elles pourraient donner à leurs cellules la forme convenable
+en se tenant à la distance voulue les unes des autres, en creusant
+avec la même vitesse, et en cherchant à faire des cavités
+sphériques égales, sans jamais permettre aux sphères de
+communiquer les unes avec les autres. Or, ainsi qu'on peut s'en
+assurer, en examinant le bord d'un rayon en voie de construction,
+les abeilles établissent réellement autour du rayon un mur
+grossier qu'elles rongent des deux côtés opposés en travaillant
+toujours circulairement à mesure qu'elles creusent chaque cellule.
+Elles ne font jamais à la fois la base pyramidale à trois faces de
+la cellule, mais seulement celui ou ceux de ces rhombes qui
+occupent l'extrême bord du rayon croissant, et elles ne complètent
+les bords supérieurs des rhombes que lorsque les parois
+hexagonales sont commencées. Quelques-unes de ces assertions
+diffèrent des observations faites par le célèbre Huber, mais je
+suis certain de leur exactitude, et, si la place me le permettait,
+je pourrais démontrer qu'elles n'ont rien de contradictoire avec
+ma théorie.
+
+L'assertion de Huber, que la première cellule est creusée dans une
+petite muraille de cire à faces parallèles, n'est pas très exacte;
+autant toutefois que j'ai pu le voir, le point de départ est
+toujours un petit capuchon de cire; mais je n'entrerai pas ici
+dans tous ces détails. Nous voyons quel rôle important joue
+l'excavation dans la construction des cellules, mais ce serait une
+erreur de supposer que les abeilles ne peuvent pas élever une
+muraille de cire dans la situation voulue, c'est-à-dire sur le
+plan d'intersection entre deux sphères contiguës. Je possède
+plusieurs échantillons qui prouvent clairement que ce travail leur
+est familier. Même dans la muraille ou le rebord grossier de cire
+qui entoure le rayon en voie de construction, on remarque
+quelquefois des courbures correspondant par leur position aux
+faces rhomboïdales qui constituent les bases des cellules futures.
+Mais, dans tous les cas, la muraille grossière de cire doit, pour
+être achevée, être considérablement rongée des deux côtés. Le mode
+de construction employé par les abeilles est curieux; elles font
+toujours leur première muraille de cire dix à vingt fois plus
+épaisse que ne le sera la paroi excessivement mince de la cellule
+définitive. Les abeilles travaillent comme le feraient des maçons
+qui, après avoir amoncelé sur un point une certaine masse de
+ciment, la tailleraient ensuite également des deux côtés, pour ne
+laisser au milieu qu'une paroi mince sur laquelle ils empileraient
+à mesure, soit le ciment enlevé sur les côtés, soit du ciment
+nouveau. Nous aurions ainsi un mur mince s'élevant peu à peu, mais
+toujours surmonté par un fort couronnement qui, recouvrant partout
+les cellules à quelque degré d'avancement qu'elles soient
+parvenues, permet aux abeilles de s'y cramponner et d'y ramper
+sans endommager les parois si délicates des cellules hexagonales.
+Ces parois varient beaucoup d'épaisseur, ainsi que le professeur
+Miller l'a vérifié à ma demande. Cette épaisseur, d'après une
+moyenne de douze observations faites près du bord du rayon, est de
+1/353 de pouce anglais [1/353 de pouce anglais = 0mm, 07]; tandis
+que les faces rhomboïdales de la base des cellules sont plus
+épaisses dans le rapport approximatif de 3 à 2; leur épaisseur
+s'étant trouvée, d'après la moyenne de vingt et une observations,
+égale à 1/229 de pouce anglais [1/229 de pouce anglais = 0mm, 11].
+Par suite du mode singulier de construction que nous venons de
+décrire, la solidité du rayon va constamment en augmentant, tout
+en réalisant la plus grande économie possible de cire.
+
+La circonstance qu'une foule d'abeilles travaillent ensemble
+paraît d'abord ajouter à la difficulté de comprendre le mode de
+construction des cellules; chaque abeille, après avoir travaillé
+un moment à une cellule, passe à une autre, de sorte que, comme
+Huber l'a constaté, une vingtaine d'individus participent, dès le
+début, à la construction de la première cellule. J'ai pu rendre le
+fait évident en couvrant les bords des parois hexagonales d'une
+cellule, ou le bord extrême de la circonférence d'un rayon en voie
+de construction, d'une mince couche de cire colorée avec du
+vermillon. J'ai invariablement reconnu ensuite que la couleur
+avait été aussi délicatement répandue par les abeilles qu'elle
+aurait pu l'être au moyen d'un pinceau; en effet, des parcelles de
+cire colorée enlevées du point où elles avaient été placées,
+avaient été portées tout autour sur les bords croissants des
+cellules voisines. La construction d'un rayon semble donc être la
+résultante du travail de plusieurs abeilles se tenant toutes
+instinctivement à une même distance relative les unes des autres,
+toutes décrivant des sphères égales, et établissant les points
+d'intersection entre ces sphères, soit en les élevant directement,
+soit en les ménageant lorsqu'elles creusent. Dans certains cas
+difficiles, tels que la rencontre sous un certain angle de deux
+portions de rayon, rien n'est plus curieux que d'observer combien
+de fois les abeilles démolissent et reconstruisent une même
+cellule de différentes manières, revenant quelquefois à une forme
+qu'elles avaient d'abord rejetée.
+
+Lorsque les abeilles peuvent travailler dans un emplacement qui
+leur permet de prendre la position la plus commode -- par exemple
+une lame de bois placée sous le milieu d'un rayon s'accroissant
+par le bas, de manière à ce que le rayon doive être établi sur une
+face de la lame -- les abeilles peuvent alors poser les bases de
+la muraille d'un nouvel hexagone à sa véritable place, faisant
+saillie au-delà des cellules déjà construites et achevées. Il
+suffit que les abeilles puissent se placer à la distance voulue
+entre elles et entre les parois des dernières cellules faites.
+Elles élèvent alors une paroi de cire intermédiaire sur
+l'intersection de deux sphères contiguës imaginaires; mais,
+d'après ce que j'ai pu voir, elles ne finissent pas les angles
+d'une cellule en les rongeant, avant que celle-ci et les cellules
+qui l'avoisinent soient déjà très avancées. Cette aptitude qu'ont
+les abeilles d'élever dans certains cas, une muraille grossière
+entre deux cellules commencées, est importante en ce qu'elle se
+rattache à un fait qui paraît d'abord renverser la théorie
+précédente, à savoir, que les cellules du bord externe des rayons
+de la guêpe sont quelquefois rigoureusement hexagonales, mais le
+manque d'espace m'empêche de développer ici ce sujet. Il ne me
+semble pas qu'il y ait grande difficulté à ce qu'un insecte isolé,
+comme l'est la femelle de la guêpe, puisse façonner des cellules
+hexagonales en travaillant alternativement à l'intérieur et à
+l'extérieur de deux ou trois cellules commencées en même temps, en
+se tenant toujours à la distance relative convenable des parties
+des cellules déjà commencées, et en décrivant des sphères ou des
+cylindres imaginaires entre lesquels elle élève des parois
+intermédiaires.
+
+La sélection naturelle n'agissant que par l'accumulation de
+légères modifications de conformation ou d'instinct, toutes
+avantageuses à l'individu par rapport à ses conditions
+d'existence, on peut se demander avec quelque raison comment de
+nombreuses modifications successives et graduelles de l'instinct
+constructeur, tendant toutes vers le plan de construction parfait
+que nous connaissons aujourd'hui, ont pu être profitables à
+l'abeille? La réponse me paraît facile: les cellules construites
+comme celles de la guêpe et de l'abeille gagnent en solidité, tout
+en économisant la place, le travail et les matériaux nécessaires à
+leur construction. En ce qui concerne la formation de la cire, on
+sait que les abeilles ont souvent de la peine à se procurer
+suffisamment de nectar, M. Tegetmeier m'apprend qu'il est
+expérimentalement prouvé que, pour produire 1 livre de cire, une
+ruche doit consommer de 12 à 15 litres de sucre; il faut donc,
+pour produire la quantité de cire nécessaire à la construction de
+leurs rayons, que les abeilles récoltent et consomment une énorme
+masse du nectar liquide des fleurs. De plus, un grand nombre
+d'abeilles demeurent oisives plusieurs jours, pendant que la
+sécrétion se fait. Pour nourrir pendant l'hiver une nombreuse
+communauté, une grande provision de miel est indispensable, et la
+prospérité de la ruche dépend essentiellement de la quantité
+d'abeilles qu'elle peut entretenir. Une économie de cire est donc
+un élément de réussite important pour toute communauté d'abeilles,
+puisqu'elle se traduit par une économie de miel et du temps qu'il
+faut pour le récolter. Le succès de l'espèce dépend encore, cela
+va sans dire, indépendamment de ce qui est relatif à la quantité
+de miel en provision, de ses ennemis, de ses parasites et de
+causes diverses. Supposons, cependant, que la quantité de miel
+détermine, comme cela arrive probablement souvent, l'existence en
+grand nombre dans un pays d'une espèce de bourdon; supposons
+encore que, la colonie passant l'hiver, une provision de miel soit
+indispensable à sa conservation, il n'est pas douteux qu'il serait
+très avantageux pour le bourdon qu'une légère modification de son
+instinct le poussât à rapprocher ses petites cellules de manière à
+ce qu'elles s'entrecoupent, car alors une seule paroi commune
+pouvant servir à deux cellules adjacentes, il réaliserait une
+économie de travail et de cire. L'avantage augmenterait toujours
+si les bourdons, rapprochant et régularisant davantage leurs
+cellules, les agrégeaient en une seule masse, comme la mélipone;
+car, alors, une partie plus considérable de la paroi bornant
+chaque cellule, servant aux cellules voisines, il y aurait encore
+une économie plus considérable de travail et de cire. Pour les
+mêmes raisons, il serait utile à la mélipone qu'elle resserrât
+davantage ses cellules, et qu'elle leur donnât plus de régularité
+qu'elles n'en ont actuellement; car, alors, les surfaces
+sphériques disparaissant et étant remplacées par des surfaces
+planes, le rayon de la mélipone serait aussi parfait que celui de
+l'abeille. La sélection naturelle ne pourrait pas conduire au-delà
+de ce degré de perfection architectural, car, autant que nous
+pouvons en juger, le rayon de l'abeille est déjà absolument
+parfait sous le rapport de l'économie de la cire et du travail.
+
+Ainsi, à mon avis, le plus étonnant de tous les instincts connus,
+celui de l'abeille, peut s'expliquer par l'action de la sélection
+naturelle. La sélection naturelle a mis à profit les modifications
+légères, successives et nombreuses qu'ont subies des instincts
+d'un ordre plus simple; elle a ensuite amené graduellement
+l'abeille à décrire plus parfaitement et plus régulièrement des
+sphères placées sur deux rangs à égales distances, et à creuser et
+à élever des parois planes sur les lignes d'intersection. Il va
+sans dire que les abeilles ne savent pas plus qu'elles décrivent
+leurs sphères à une distance déterminée les unes des autres,
+qu'elles ne savent ce que c'est que les divers côtés d'un prisme
+hexagonal ou les rhombes de sa base. La cause déterminante de
+l'action de la sélection naturelle a été la construction de
+cellules solides, ayant la forme et la capacité voulues pour
+contenir les larves, réalisée avec le minimum de dépense de cire
+et de travail. L'essaim particulier qui a construit les cellules
+les plus parfaites avec le moindre travail et la moindre dépense
+de miel transformé en cire a le mieux réussi, et a transmis ses
+instincts économiques nouvellement acquis à des essaims successifs
+qui, à leur tour aussi, ont eu plus de chances en leur faveur dans
+la lutte pour l'existence.
+
+
+OBJECTIONS CONTRE L'APPLICATION DE LA THÉORIE DE LA SÉLECTION
+NATURELLE AUX INSTINCTS: INSECTES NEUTRES ET STÉRILES.
+
+On a fait, contre les hypothèses précédentes sur l'origine des
+instincts, l'objection que «les variations de conformation et
+d'instinct doivent avoir été simultanées et rigoureusement
+adaptées les unes aux autres, car toute modification dans l'une,
+sans un changement correspondant immédiat dans l'autre, aurait été
+fatale.» La valeur de cette objection repose entièrement sur la
+supposition que les changements, soit de la conformation, soit de
+l'instinct, se produisent subitement. Prenons pour exemple le cas
+de la grande mésange (_Parus major_), auquel nous avons fait
+allusion dans un chapitre précédent; cet oiseau, perché sur une
+branche, tient souvent entre ses pattes les graines de l'if qu'il
+frappe avec son bec jusqu'à ce qu'il ait mis l'amande à nu. Or, ne
+peut-on concevoir que la sélection naturelle ait conservé toutes
+les légères variations individuelles survenues dans la forme du
+bec, variations tendant à le mieux adapter à ouvrir les graines,
+pour produire enfin un bec aussi bien conformé dans ce but que
+celui de le sittelle, et qu'en même temps, par habitude, par
+nécessité, ou par un changement spontané de goût, l'oiseau se
+nourrisse de plus en plus de graines? On suppose, dans ce cas, que
+la sélection naturelle a modifié lentement la forme du bec,
+postérieurement à quelques lents changements dans les habitudes et
+les goûts, afin de mettre la conformation en harmonie avec ces
+derniers. Mais que, par exemple, les pattes de la mésange viennent
+à varier et à grossir par suite d'une corrélation avec le bec ou
+en vertu de toute autre cause inconnue, il n'est pas improbable
+que cette circonstance serait de nature à rendre l'oiseau de plus
+en plus grimpeur, et que, cet instinct se développant toujours
+davantage, il finisse par acquérir les aptitudes et les instincts
+remarquables de la sittelle. On suppose, dans ce cas, une
+modification graduelle de conformation qui conduit à un changement
+dans les instincts. Pour prendre un autre exemple: il est peu
+d'instincts plus remarquables que celui en vertu duquel la
+salangane de l'archipel de la Sonde construit entièrement son nid
+avec de la salive durcie. Quelques oiseaux construisent leur nid
+avec de la boue qu'on croit être délayée avec de la salive, et un
+martinet de l'Amérique du Nord construit son nid, ainsi que j'ai
+pu m'en assurer, avec de petites baguettes agglutinées avec de la
+salive et même avec des plaques de salive durcie. Est-il donc très
+improbable que la sélection naturelle de certains individus
+sécrétant une plus grande quantité de salive ait pu amener la
+production d'une espèce dont l'instinct la pousse à négliger
+d'autres matériaux et à construire son nid exclusivement avec de
+la salive durcie? Il en est de même dans beaucoup d'autres cas.
+Nous devons toutefois reconnaître que, le plus souvent, il nous
+est impossible de savoir si l'instinct ou la conformation a varié
+le premier.
+
+On pourrait, sans aucun doute, opposer à la théorie de la
+sélection naturelle un grand nombre d'instincts qu'il est très
+difficile d'expliquer; il en est, en effet, dont nous ne pouvons
+comprendre l'origine; pour d'autres, nous ne connaissons aucun des
+degrés de transition par lesquels ils ont passé; d'autres sont si
+insignifiants, que c'est à peine si la sélection naturelle a pu
+exercer quelque action sur eux; d'autres, enfin, sont presque
+identiques chez des animaux trop éloignés les uns des autres dans
+l'échelle des êtres pour qu'on puisse supposer que cette
+similitude soit l'héritage d'un ancêtre commun, et il faut par
+conséquent, les regarder comme acquis indépendamment en vertu de
+l'action de la sélection naturelle. Je ne puis étudier ici tous
+ces cas divers, je m'en tiendrai à une difficulté toute spéciale
+qui, au premier abord, me parut assez insurmontable pour renverser
+ma théorie. Je veux parler des neutres ou femelles stériles des
+communautés d'insectes. Ces neutres, en effet, ont souvent des
+instincts et une conformation tout différents de ceux des mâles et
+des femelles fécondes, et, cependant, vu leur stérilité, elles ne
+peuvent propager leur race.
+
+Ce sujet mériterait d'être étudié à fond; toutefois, je
+n'examinerai ici qu'un cas spécial: celui des fourmis ouvrières ou
+fourmis stériles. Comment expliquer la stérilité de ces ouvrières?
+c'est déjà là une difficulté; cependant cette difficulté n'est pas
+plus grande que celle que comportent d'autres modifications un peu
+considérables de conformation; on peut, en effet, démontrer que, à
+l'état de nature, certains insectes et certains autres animaux
+articulés peuvent parfois devenir stériles. Or, si ces insectes
+vivaient en société, et qu'il soit avantageux pour la communauté
+qu'annuellement un certain nombre de ses membres naissent aptes au
+travail, mais incapables de procréer, il est facile de comprendre
+que ce résultat a pu être amené par la sélection naturelle.
+Laissons, toutefois, de côté ce premier point. La grande
+difficulté gît surtout dans les différences considérables qui
+existent entre la conformation des fourmis ouvrières et celle des
+individus sexués; le thorax des ouvrières a une conformation
+différente; elles sont dépourvues d'ailes et quelquefois elles
+n'ont pas d'yeux; leur instinct est tout différent. S'il ne
+s'agissait que de l'instinct, l'abeille nous aurait offert
+l'exemple de la plus grande différence qui existe sous ce rapport
+entre les ouvrières et les femelles parfaites. Si la fourmi
+ouvrière ou les autres insectes neutres étaient des animaux
+ordinaires, j'aurais admis sans hésitation que tous leurs
+caractères se sont accumulés lentement grâce à la sélection
+naturelle; c'est-à-dire que des individus nés avec quelques
+modifications avantageuses, les ont transmises à leurs
+descendants, qui, variant encore, ont été choisis à leur tour, et
+ainsi de suite. Mais la fourmi ouvrière est un insecte qui diffère
+beaucoup de ses parents et qui cependant est complètement stérile;
+de sorte que la fourmi ouvrière n'a jamais pu transmettre les
+modifications de conformation ou d'instinct qu'elle a
+graduellement acquises. Or, comment est-il possible de concilier
+ce fait avec la théorie de la sélection naturelle?
+
+Rappelons-nous d'abord que de nombreux exemples empruntés aux
+animaux tant à l'état domestique qu'à l'état de nature, nous
+prouvent qu'il y a toutes sortes de différences de conformations
+héréditaires en corrélation avec certains âges et avec l'un ou
+l'autre sexe. Il y a des différences qui sont en corrélation non
+seulement avec un seul sexe, mais encore avec la courte période
+pendant laquelle le système reproducteur est en activité; le
+plumage nuptial de beaucoup d'oiseaux, et le crochet de la
+mâchoire du saumon mâle. Il y a même de légères différences, dans
+les cornes de diverses races de bétail, qui accompagnent un état
+imparfait artificiel du sexe mâle; certains boeufs, en effet, ont
+les cornes plus longues que celles de boeufs appartenant à
+d'autres races, relativement à la longueur de ces mêmes
+appendices, tant chez les taureaux que chez les vaches appartenant
+aux mêmes races. Je ne vois donc pas grande difficulté à supposer
+qu'un caractère finit par se trouver en corrélation avec l'état de
+stérilité qui caractérise certains membres des communautés
+d'insectes; la vraie difficulté est d'expliquer comment la
+sélection naturelle a pu accumuler de semblables modifications
+corrélatives de structure.
+
+Insurmontable, au premier abord, cette difficulté s'amoindrit et
+disparaît même, si l'on se rappelle que la sélection s'applique à
+la famille aussi bien qu'à l'individu, et peut ainsi atteindre le
+but désiré. Ainsi, les éleveurs de bétail désirent que, chez leurs
+animaux, le gras et le maigre soient bien mélangés: l'animal qui
+présentait ces caractères bien développés est abattu; mais,
+l'éleveur continue à se procurer des individus de la même souche,
+et réussit. On peut si bien se fier à la sélection, qu'on pourrait
+probablement former, à la longue, une race de bétail donnant
+toujours des boeufs à cornes extraordinairement longues, en
+observant soigneusement quels individus, taureaux et vaches,
+produisent, par leur accouplement, les boeufs aux cornes les plus
+longues, bien qu'aucun boeuf ne puisse jamais propager son espèce.
+Voici, d'ailleurs, un excellent exemple: selon M. Verlot, quelques
+variétés de la giroflée annuelle double, ayant été longtemps
+soumises à une sélection convenable, donnent toujours, par semis,
+une forte proportion de plantes portant des fleurs doubles et
+entièrement stériles, mais aussi quelques fleurs simples et
+fécondes. Ces dernières fleurs seules assurent la propagation de
+la variété, et peuvent se comparer aux fourmis fécondes mâles et
+femelles, tandis que les fleurs doubles et stériles peuvent se
+comparer aux fourmis neutres de la même communauté. De même que
+chez les variétés de la giroflée, la sélection, chez les insectes
+vivant en société, exerce son action non sur l'individu, mais sur
+la famille, pour atteindre un résultat avantageux. Nous pouvons
+donc conclure que de légères modifications de structure ou
+d'instinct, en corrélation avec la stérilité de certains membres
+de la colonie, se sont trouvées être avantageuses à celles-ci; en
+conséquence, les mâles et les femelles fécondes ont prospéré et
+transmis à leur progéniture féconde là même tendance à produire
+des membres stériles présentant les mêmes modifications. C'est
+grâce à la répétition de ce même procédé que s'est peu à peu
+accumulée la prodigieuse différence qui existe entre les femelles
+stériles et les femelles fécondes de la même espèce, différence
+que nous remarquons chez tant d'insectes vivant en société.
+
+Il nous reste à aborder le point le plus difficile, c'est-à-dire
+le fait que les neutres, chez diverses espèces de fourmis,
+diffèrent non seulement des mâles et des femelles fécondes, mais
+encore diffèrent les uns des autres, quelquefois à un degré
+presque incroyable, et au point de former deux ou trois castes.
+Ces castes ne se confondent pas les unes avec les autres, mais
+sont parfaitement bien définies, car elles sont aussi distinctes
+les unes des autres que peuvent l'être deux espèces d'un même
+genre, ou plutôt deux genres d'une même famille. Ainsi, chez les
+_Eciton_, il y a des neutres ouvriers et soldats, dont les
+mâchoires et les instincts diffèrent extraordinairement; chez les
+_Cryptocerus_, les ouvrières d'une caste portent sur la tête un
+curieux bouclier, dont l'usage est tout à fait inconnu; chez les
+_Myrmecocystus_ du Mexique, les ouvrières d'une caste ne quittent
+jamais le nid; elles sont nourries par les ouvrières d'une autre
+caste, et ont un abdomen énormément développé, qui sécrète une
+sorte de miel, suppléant à celui que fournissent les pucerons que
+nos fourmis européennes conservent en captivité, et qu'on pourrait
+regarder comme constituant pour elles un vrai bétail domestique.
+
+On m'accusera d'avoir une confiance présomptueuse dans le principe
+de la sélection naturelle, car je n'admets pas que des faits aussi
+étonnants et aussi bien constatés doivent renverser d'emblée ma
+théorie. Dans le cas plus simple, c'est-à-dire là où il n'y a
+qu'une seule caste d'insectes neutres que, selon moi, la sélection
+naturelle a rendus différents des femelles et des mâles féconds,
+nous pouvons conclure, d'après l'analogie avec les variations
+ordinaires, que les modifications légères, successives et
+avantageuses n'ont pas surgi chez tous les neutres d'un même nid,
+mais chez quelques-uns seulement; et que, grâce à la persistance
+des colonies pourvues de femelles produisant le plus grand nombre
+de neutres ainsi avantageusement modifiés, les neutres ont fini
+par présenter tous le même caractère. Nous devrions, si cette
+manière de voir est fondée, trouver parfois, dans un même nid, des
+insectes neutres présentant des gradations de structure; or, c'est
+bien ce qui arrive, assez fréquemment même, si l'on considère que,
+jusqu'à présent, on n'a guère étudié avec soin les insectes
+neutres en dehors de l'Europe. M. F. Smith a démontré que, chez
+plusieurs fourmis d'Angleterre, les neutres diffèrent les uns des
+autres d'une façon surprenante par la taille et quelquefois par la
+couleur; il a démontré en outre, que l'on peut rencontrer, dans un
+même nid, tous les individus intermédiaires qui relient les formes
+les plus extrêmes, ce que j'ai pu moi-même vérifier. Il se trouve
+quelquefois que les grandes ouvrières sont plus nombreuses dans un
+nid que les petites ou réciproquement; tantôt les grandes et les
+petites sont abondantes, tandis que celles de taille moyenne sont
+rares. La _Formica flava_ a des ouvrières grandes et petites,
+outre quelques-unes de taille moyenne; chez cette espèce, d'après
+les observations de M. F. Smith, les grandes ouvrières ont des
+yeux simples ou ocellés, bien visibles quoique petits, tandis que
+ces mêmes organes sont rudimentaires chez les petites ouvrières.
+Une dissection attentive de plusieurs ouvrières m'a prouvé que les
+yeux sont, chez les petites, beaucoup plus rudimentaires que ne le
+comporte l'infériorité de leur taille, et je crois, sans que je
+veuille l'affirmer d'une manière positive, que les ouvrières de
+taille moyenne ont aussi des yeux présentant des caractères
+intermédiaires. Nous avons donc, dans ce cas, deux groupes
+d'ouvrières stériles dans un même nid, différant non seulement par
+la taille, mais encore par les organes de la vision, et reliées
+par quelques individus présentant des caractères intermédiaires.
+J'ajouterai, si l'on veut bien me permettre cette digression, que,
+si les ouvrières les plus petites avaient été les plus utiles à la
+communauté, la sélection aurait porté sur les mâles et les
+femelles produisant le plus grand nombre de ces petites ouvrières,
+jusqu'à ce qu'elles le devinssent toutes; il en serait alors
+résulté une espèce de fourmis dont les neutres seraient à peu près
+semblables à celles des _Myrmica_. Les ouvrières des myrmica, en
+effet, ne possèdent même pas les rudiments des yeux, bien que les
+mâles et les femelles de ce genre aient des yeux simples et bien
+développés.
+
+Je puis citer un autre cas. J'étais si certain de trouver des
+gradations portant sur beaucoup de points importants de la
+conformation des diverses castes de neutres d'une même espèce, que
+j'acceptai volontiers l'offre que me fit M. F. Smith de me
+remettre un grand nombre d'individus pris dans un même nid de
+l'_Anomma_, fourmi de l'Afrique occidentale. Le lecteur jugera
+peut-être mieux des différences existant chez ces ouvrières
+d'après des termes de comparaison exactement proportionnels, que
+d'après des mesures réelles: cette différence est la même que
+celle qui existerait dans un groupe de maçons dont les uns
+n'auraient que 5 pieds 4 pouces, tandis que les autres auraient 6
+pieds; mais il faudrait supposer, en outre, que ces derniers
+auraient la tête quatre fois au lieu de trois fois plus grosse que
+celle des petits hommes et des mâchoires près de cinq fois aussi
+grandes. De plus, les mâchoires des fourmis ouvrières de diverses
+grosseurs diffèrent sous le rapport de la forme et par le nombre
+des dents. Mais le point important pour nous, c'est que, bien
+qu'on puisse grouper ces ouvrières en castes ayant des grosseurs
+diverses, cependant ces groupes se confondent les uns dans les
+autres, tant sous le rapport de la taille que sous celui de la
+conformation de leurs mâchoires. Des dessins faits à la chambre
+claire par sir J. Lubbock, d'après les mâchoires que j'ai
+disséquées sur des ouvrières de différente grosseur, démontrent
+incontestablement ce fait. Dans son intéressant ouvrage, le
+_Naturaliste sur les Amazones_, M. Bates a décrit des cas
+analogues.
+
+En présence de ces faits, je crois que la sélection naturelle, en
+agissant sur les fourmis fécondes ou parentes, a pu amener la
+formation d'une espèce produisant régulièrement des neutres, tous
+grands, avec des mâchoires ayant une certaine forme, ou tous
+petits, avec des mâchoires ayant une tout autre conformation, ou
+enfin, ce qui est le comble de la difficulté, à la fois des
+ouvrières d'une grandeur et d'une structure données et
+simultanément d'autres ouvrières différentes sous ces deux
+rapports; une série graduée a dû d'abord se former, comme dans le
+cas de l'Anomma, puis les formes extrêmes se sont développées en
+nombre toujours plus considérable, grâce à la persistance des
+parents qui les procréaient, jusqu'à ce qu'enfin la production des
+formes intermédiaires ait cessé.
+
+M. Wallace a proposé une explication analogue pour le cas
+également complexe de certains papillons de l'archipel Malais dont
+les femelles présentent régulièrement deux et même trois formes
+distinctes. M. Fritz Müller a recours à la même argumentation
+relativement à certains crustacés du Brésil, chez lesquels on peut
+reconnaître deux formes très différentes chez les mâles. Mais il
+n'est pas nécessaire d'entrer ici dans une discussion approfondie
+de ce sujet.
+
+Je crois avoir, dans ce qui précède expliqué comment s'est produit
+ce fait étonnant, que, dans une même colonie, il existe deux
+castes nettement distinctes d'ouvrières stériles, très différentes
+les unes des autres ainsi que de leurs parents. Nous pouvons
+facilement comprendre que leur formation a dû être aussi
+avantageuse aux fourmis vivant en société que le principe de la
+division du travail peut être utile à l'homme civilisé. Les
+fourmis, toutefois, mettent en oeuvre des instincts, des organes
+ou des outils héréditaires, tandis que l'homme se sert pour
+travailler de connaissances acquises et d'instruments fabriqués.
+Mais je dois avouer que, malgré toute la foi que j'ai en la
+sélection naturelle, je ne me serais jamais attendu qu'elle pût
+amener des résultats aussi importants, si je n'avais été convaincu
+par l'exemple des insectes neutres. Je suis donc entré, sur ce
+sujet, dans des détails un peu plus circonstanciés, bien qu'encore
+insuffisants, d'abord pour faire comprendre la puissance de la
+sélection naturelle, et, ensuite, parce qu'il s'agissait d'une des
+difficultés les plus sérieuses que ma théorie ait rencontrées. Le
+cas est aussi des plus intéressants, en ce qu'il prouve que, chez
+les animaux comme chez les plantes, une somme quelconque de
+modifications peut être réalisée par l'accumulation de variations
+spontanées, légères et nombreuses, pourvu qu'elles soient
+avantageuses, même en dehors de toute intervention de l'usage ou
+de l'habitude. En effet, les habitudes particulières propres aux
+femelles stériles ou neutres, quelque durée qu'elles aient eue, ne
+pourraient, en aucune façon, affecter les mâles ou les femelles
+qui seuls laissent des descendants. Je suis étonné que personne
+n'ait encore songé à arguer du cas des insectes neutres contre la
+théorie bien connue des habitudes héréditaires énoncée par
+Lamarck.
+
+
+RÉSUMÉ
+
+J'ai cherché, dans ce chapitre, à démontrer brièvement que les
+habitudes mentales de nos animaux domestiques sont variables, et
+que leurs variations sont héréditaires. J'ai aussi, et plus
+brièvement encore, cherché à démontrer que les instincts peuvent
+légèrement varier à l'état de nature. Comme on ne peut contester
+que les instincts de chaque animal ont pour lui une haute
+importance, il n'y a aucune difficulté à ce que, sous l'influence
+de changements dans les conditions d'existence, la sélection
+naturelle puisse accumuler à un degré quelconque de légères
+modification de l'instinct, pourvu qu'elles présentent quelque
+utilité. L'usage et le défaut d'usage ont probablement joué un
+rôle dans certains cas. Je ne prétends point que les faits
+signalés dans ce chapitre viennent appuyer beaucoup ma théorie,
+mais j'estime aussi qu'aucune des difficultés qu'ils soulèvent
+n'est de nature à la renverser. D'autre part, le fait que les
+instincts ne sont pas toujours parfaits et sont quelquefois sujets
+à erreur; -- qu'aucun instinct n'a été produit pour l'avantage
+d'autres animaux, bien que certains animaux tirent souvent un
+parti avantageux de l'instinct des autres; -- que l'axiome;
+_Natura non facit saltum_, aussi bien applicable aux instincts
+qu'à la conformation physique, s'explique tout simplement d'après
+la théorie développée ci-dessus, et autrement reste
+inintelligible, -- sont autant de points qui tendent à corroborer
+la théorie de la sélection naturelle.
+
+Quelques autres faits relatifs aux instincts viennent encore à son
+appui; le cas fréquent, par exemple, d'espèces voisines mais
+distinctes, habitant des parties éloignées du globe, et vivant
+dans des conditions d'existence fort différentes, qui, cependant,
+ont conservé à peu près les mêmes instincts. Ainsi, il nous
+devient facile de comprendre comment, en vertu du principe
+d'hérédité, la grive de la partie tropicale de l'Amérique
+méridionale tapisse son nid de boue, comme le fait la grive en
+Angleterre; comment il se fait que les calaos de l'Afrique et de
+l'Inde ont le même instinct bizarre d'emprisonner les femelles
+dans un trou d'arbre, en ne laissant qu'une petite ouverture à
+travers laquelle les mâles donnent la pâture à la mère et à ses
+petits; comment encore le roitelet mâle (_Troglodytes_) de
+l'Amérique du Nord construit des «nids de coqs» dans lesquels il
+perche, comme le mâle de notre roitelet -- habitude qui ne se
+remarque chez aucun autre oiseau connu. Enfin, en admettant même
+que la déduction ne soit pas rigoureusement logique, il est
+infiniment plus satisfaisant de considérer certains instincts,
+tels que celui qui pousse le jeune coucou à expulser du nid ses
+frères de lait, -- les fourmis à se procurer des esclaves, -- les
+larves d'ichneumon à dévorer l'intérieur du corps des chenilles
+vivantes, -- non comme le résultat d'actes créateurs spéciaux,
+mais comme de petites conséquences d'une loi générale, ayant pour
+but le progrès de tous les êtres organisés, c'est-à-dire leur
+multiplication, leur variation, la persistance du plus fort et
+l'élimination du plus faible.
+
+
+CHAPITRE IX.
+HYBRIDITÉ.
+
+_Distinction entre la stérilité des premiers croisements et celle
+des hybrides. -- La stérilité est variable en degré, pas
+universelle, affectée par la consanguinité rapprochée, supprimée
+par la domestication. -- Lois régissant la stérilité des hybrides.
+-- La stérilité n'est pas un caractère spécial, mais dépend
+d'autres différences et n'est pas accumulée par la sélection
+naturelle. -- Causes de la stérilité des hybrides et des premiers
+croisements. -- Parallélisme entre les effets des changements dans
+les conditions d'existence et ceux du croisement. -- Dimorphisme
+et trimorphisme. -- La fécondité des variétés croisées et de leurs
+descendants métis n'est pas universelle. -- Hybrides et métis
+comparés indépendamment de leur fécondité. -- Résumé._
+
+Les naturalistes admettent généralement que les croisements entre
+espèces distinctes ont été frappés spécialement de stérilité pour
+empêcher qu'elles ne se confondent. Cette opinion, au premier
+abord, paraît très probable, car les espèces d'un même pays
+n'auraient guère pu se conserver distinctes, si elles eussent été
+susceptibles de s'entre-croiser librement. Ce sujet a pour nous
+une grande importance, surtout en ce sens que la stérilité des
+espèces, lors d'un premier croisement, et celle de leur
+descendance hybride, ne peuvent pas provenir, comme je le
+démontrerai, de la conservation de degrés successifs et avantageux
+de stérilité. La stérilité résulte de différences dans le système
+reproducteur des espèces parentes.
+
+On a d'ordinaire, en traitant ce sujet, confondu deux ordres de
+faits qui présentent des différences fondamentales et qui sont,
+d'une part, la stérilité de l'espèce à la suite d'un premier
+croisement, et, d'autre part, celle des hybrides qui proviennent
+de ces croisements.
+
+Le système reproducteur des espèces pures est, bien entendu, en
+parfait état, et cependant, lorsqu'on les entre-croise, elles ne
+produisent que peu ou point de descendants. D'autre part, les
+organes reproducteurs des hybrides sont fonctionnellement
+impuissants, comme le prouve clairement l'état de l'élément mâle,
+tant chez les plantes que chez les animaux, bien que les organes
+eux-mêmes, autant que le microscope permet de le constater,
+paraissent parfaitement conformés. Dans le premier cas, les deux
+éléments sexuels qui concourent à former l'embryon sont complets;
+dans le second, ils sont ou complètement rudimentaires ou plus ou
+moins atrophiés. Cette distinction est importante, lorsqu'on en
+vient à considérer la cause de la stérilité, qui est commune aux
+deux cas; on l'a négligée probablement parce que, dans l'un et
+l'autre cas, on regardait la stérilité comme le résultat d'une loi
+absolue dont les causes échappaient à notre intelligence.
+
+La fécondité des croisements entre variétés, c'est-à-dire entre
+des formes qu'on sait ou qu'on suppose descendues de parents
+communs, ainsi que la fécondité entre leurs métis, est, pour ma
+théorie, tout aussi importante que la stérilité des espèces; car
+il semble résulter de ces deux ordres de phénomènes une
+distinction bien nette et bien tranchée entre les variétés et les
+espèces.
+
+
+DEGRÉS DE STÉRILITÉ.
+
+Examinons d'abord la stérilité des croisements entre espèces, et
+celle de leur descendance hybride. Deux observateurs
+consciencieux, Kölreuter et Gärtner, ont presque voué leur vie à
+l'étude de ce sujet, et il est impossible de lire les mémoires
+qu'ils ont consacrés à cette question sans acquérir la conviction
+profonde que les croisements entre espèces sont, jusqu'à un
+certain point, frappés de stérilité. Kölreuter considère cette loi
+comme universelle, mais cet auteur tranche le noeud de la
+question, car, par dix fois, il n'a pas hésité à considérer comme
+des variétés deux formes parfaitement fécondes entre elles et que
+la plupart des auteurs regardent comme des espèces distinctes.
+Gärtner admet aussi l'universalité de la loi, mais il conteste la
+fécondité complète dans les dix cas cités par Kölreuter. Mais,
+dans ces cas comme dans beaucoup d'autres, il est obligé de
+compter soigneusement les graines, pour démontrer qu'il y a bien
+diminution de fécondité. Il compare toujours le nombre maximum des
+graines produites par le premier croisement entre deux espèces,
+ainsi que le maximum produit par leur postérité hybride, avec le
+nombre moyen que donnent, à l'état de nature, les espèces parentes
+pures. Il introduit ainsi, ce me semble, une grave cause d'erreur;
+car une plante, pour être artificiellement fécondée, doit être
+soumise à la castration; et, ce qui est souvent plus important,
+doit être enfermée pour empêcher que les insectes ne lui apportent
+du pollen d'autres plantes. Presque toutes les plantes dont
+Gärtner s'est servi pour ses expériences étaient en pots et
+placées dans une chambre de sa maison. Or, il est certain qu'un
+pareil traitement est souvent nuisible à la fécondité des plantes,
+car Gärtner indique une vingtaine de plantes qu'il féconda
+artificiellement avec leur propre pollen après les avoir châtrées
+(il faut exclure les cas comme ceux des légumineuses, pour
+lesquelles la manipulation nécessaire est très difficile), et la
+moitié de ces plantes subirent une diminution de fécondité. En
+outre, comme Gärtner a croisé bien des fois certaines formes,
+telles que le mouron rouge et le mouron bleu (_Anagallis arvensis_
+et _Anagallis caerulea_), que les meilleurs botanistes regardent
+comme des variétés, et qu'il les a trouvées absolument stériles,
+on peut douter qu'il y ait réellement autant d'espèces stériles,
+lorsqu'on les croise, qu'il paraît le supposer.
+
+Il est certain, d'une part, que la stérilité des diverses espèces
+croisées diffère tellement en degré, et offre tant de gradations
+insensibles; que, d'autre part, la fécondité des espèces pures est
+si aisément affectée par différentes circonstances, qu'il est, en
+pratique, fort difficile de dire où finit la fécondité parfaite et
+où commence la stérilité. On ne saurait, je crois, trouver une
+meilleure preuve de ce fait que les conclusions diamétralement
+opposées, à l'égard des mêmes espèces, auxquelles en sont arrivés
+les deux observateurs les plus expérimentés qui aient existé,
+Kölreuter et Gärtner. Il est aussi fort instructif de comparer --
+sans entrer dans des détails qui ne sauraient trouver ici la place
+nécessaire -- les preuves présentées par nos meilleurs botanistes
+sur la question de savoir si certaines formes douteuses sont des
+espèces ou des variétés, avec les preuves de fécondité apportées
+par divers horticulteurs qui ont cultivé des hybrides, ou par un
+même horticulteur, après des expériences faites à des époques
+différentes. On peut démontrer ainsi que ni la stérilité ni la
+fécondité ne fournissent aucune distinction certaine entre les
+espèces et les variétés. Les preuves tirées de cette source
+offrent d'insensibles gradations, et donnent lieu aux mêmes doutes
+que celles qu'on tire des autres différences de constitution et de
+conformation.
+
+Quant à la stérilité des hybrides dans les générations
+successives, bien qu'il ait pu en élever quelques-uns en évitant
+avec grand soin tout croisement avec l'une ou l'autre des deux
+espèces pures, pendant six ou sept et même, dans un cas, pendant
+dix générations, Gärtner constate expressément que leur fécondité
+n'augmente jamais, mais qu'au contraire elle diminue ordinairement
+tout à coup. On peut remarquer, à propos de cette diminution, que,
+lorsqu'une déviation de structure ou de constitution est commune
+aux deux parents, elle est souvent transmise avec accroissement à
+leur descendant; or, chez les plantes hybrides, les deux éléments
+sexuels sont déjà affectés à un certain degré. Mais je crois que,
+dans la plupart de ces cas, la fécondité diminue en vertu d'une
+cause indépendante, c'est-à-dire les croisements entre des
+individus très proches parents. J'ai fait tant d'expériences, j'ai
+réuni un ensemble de faits si considérable, prouvant que, d'une
+part, le croisement occasionnel avec un individu ou une variété
+distincte augmente la vigueur et la fécondité des descendants, et,
+d'autre part, que les croisements consanguins produisent l'effet
+inverse, que je ne saurais douter de l'exactitude de cette
+conclusion. Les expérimentateurs n'élèvent ordinairement que peu
+d'hybrides, et, comme les deux espèces mères, ainsi que d'autres
+hybrides alliés, croissent la plupart du temps dans le même
+jardin, il faut empêcher avec soin l'accès des insectes pendant la
+floraison. Il en résulte que, dans chaque génération, la fleur
+d'un hybride est généralement fécondée par son propre pollen,
+circonstance qui doit nuire à sa fécondité déjà amoindrie par le
+fait de son origine hybride. Une assertion, souvent répétée par
+Gärtner, fortifie ma conviction à cet égard; il affirme que, si on
+féconde artificiellement les hybrides, même les moins féconds,
+avec du pollen hybride de la même variété, leur fécondité augmente
+très visiblement et va toujours en augmentant, malgré les effets
+défavorables que peuvent exercer les manipulations nécessaires. En
+procédant aux fécondations artificielles, on prend souvent, par
+hasard (je le sais par expérience), du pollen des anthères d'une
+autre fleur que du pollen de la fleur même qu'on veut féconder, de
+sorte qu'il en résulte un croisement entre deux fleurs, bien
+qu'elles appartiennent souvent à la même plante. En outre,
+lorsqu'il s'agit d'expériences compliquées, un observateur aussi
+soigneux que Gärtner a dû soumettre ses hybrides à la castration,
+de sorte qu'à chaque génération un croisement a dû sûrement avoir
+lieu avec du pollen d'une autre fleur appartenant soit à la même
+plante, soit à une autre plante, mais toujours de même nature
+hybride. L'étrange accroissement de fécondité dans les générations
+successives d'hybrides _fécondés artificiellement_, contrastant
+avec ce qui se passe chez ceux qui sont spontanément fécondés,
+pourrait ainsi s'expliquer, je crois, par le fait que les
+croisements consanguins sont évités.
+
+Passons maintenant aux résultats obtenus par un troisième
+expérimentateur non moins habile, le révérend W. Herbert. Il
+affirme que quelques hybrides sont parfaitement féconds, aussi
+féconds que les espèces-souches pures, et il soutient ses
+conclusions avec autant de vivacité que Kölreuter et Gärtner, qui
+considèrent, au contraire, que la loi générale de la nature est
+que tout croisement entre espèces distinctes est frappé d'un
+certain degré de stérilité. Il a expérimenté sur les mêmes espèces
+que Gärtner. On peut, je crois, attribuer la différence dans les
+résultats obtenus à la grande habileté d'Herbert en horticulture,
+et au fait qu'il avait des serres chaudes à sa disposition. Je
+citerai un seul exemple pris parmi ses nombreuses et importantes
+observations: «Tous les ovules d'une même gousse de _Crinum
+capense_ fécondés par le _Crinum revolutum_ ont produit chacun une
+plante, fait que je n'ai jamais vu dans le cas d'une fécondation
+naturelle.» Il y a donc là une fécondité parfaite ou même plus
+parfaite qu'à l'ordinaire dans un premier croisement opéré entre
+deux espèces distinctes.
+
+Ce cas du _Crinum_ m'amène à signaler ce fait singulier, qu'on
+peut facilement féconder des plantes individuelles de certaines
+espèces de _Lobelia_, de _Verbascum_ et de _Passiflora_ avec du
+pollen provenant d'une espèce distincte, mais pas avec du pollen
+provenant de la même plante, bien que ce dernier soit parfaitement
+sain et capable de féconder d'autres plantes et d'autres espèces.
+Tous les individus des genres _Hippeastrum_ et _Corydalis_, ainsi
+que l'a démontré le professeur Hildebrand, tous ceux de divers
+orchidées, ainsi que l'ont démontré MM. Scott et Fritz Müller,
+présentent cette même particularité. Il en résulte que certains
+individus anormaux de quelques espèces, et tous les individus
+d'autres espèces, se croisent beaucoup plus facilement qu'ils ne
+peuvent être fécondés par du pollen provenant du même individu.
+Ainsi, une bulbe d'_Hippestrum aulicum_ produisit quatre fleurs;
+Herbert en féconda trois avec leur propre pollen, et la quatrième
+fut postérieurement fécondée avec du pollen provenant d'un hybride
+mixte descendu de trois espèces distinctes; voici le résultat de
+cette expérience: «les ovaires des trois premières fleurs
+cessèrent bientôt de se développer et périrent, au bout de
+quelques jours, tandis que la gousse fécondée par le pollen de
+l'hybride poussa vigoureusement, arriva rapidement à maturité, et
+produisit des graines excellentes qui germèrent facilement.» Des
+expériences semblables faites pendant bien des années par
+M. Herbert lui ont toujours donné les mêmes résultats. Ces faits
+servent à démontrer de quelles causes mystérieuses et
+insignifiantes dépend quelquefois la plus ou moins grande
+fécondité d'une espèce.
+
+Les expériences pratiques des horticulteurs, bien que manquant de
+précision scientifique, méritent cependant quelque attention. Il
+est notoire que presque toutes les espèces de _Pelargonium_, de
+_Fuchsia_ de _Calceolaria_, de _Petunia_, de _Rhododendron_, etc.,
+ont été croisées de mille manières; cependant beaucoup de ces
+hybrides produisent régulièrement des graines. Herbert affirme,
+par exemple, qu'un hybride de _Calceolaria integrifolia_ et de
+_Calceolaria plantaginea_, deux espèces aussi dissemblables qu'il
+est possible par leurs habitudes générales, «s'est reproduit aussi
+régulièrement que si c'eût été une espèce naturelle des montagnes
+du Chili». J'ai fait quelques recherches pour déterminer le degré
+de fécondité de quelques rhododendrons hybrides, provenant des
+croisements les plus compliqués, et j'ai acquis la conviction que
+beaucoup d'entre eux sont complètement féconds. M. C. Noble, par
+exemple, m'apprend qu'il élève pour la greffe un grand nombre
+d'individus d'un hybride entre le _Rhododendron Ponticum_ et le
+_Rhododendron Catawbiense_, et que cet hybride donne des graines
+en aussi grande abondance qu'on peut se l'imaginer. Si la
+fécondité des hybrides convenablement traités avait toujours été
+en diminuant de génération en génération, comme le croit Gärtner,
+le fait serait connu des horticulteurs. Ceux-ci cultivent des
+quantités considérables des mêmes hybrides, et c'est seulement
+ainsi que les plantes se trouvent placées dans des conditions
+convenables; l'intervention des insectes permet, en effet, des
+croisements faciles entre les différents individus et empêche
+l'influence nuisible d'une consanguinité trop rapprochée. On peut
+aisément se convaincre de l'efficacité du concours des insectes en
+examinant les fleurs des rhododendrons hybrides les plus stériles;
+ils ne produisent pas de pollen et cependant les stigmates sont
+couverts de pollen provenant d'autres fleurs.
+
+On a ait beaucoup moins d'expériences précises sur les animaux que
+sur les plantes. Si l'on peut se fier à nos classifications
+systématiques, c'est-à-dire si les genres zoologiques sont aussi
+distincts les uns des autres que le sont les genres botaniques,
+nous pouvons conclure des faits constatés que, chez les animaux,
+des individus plus éloignés les uns des autres dans l'échelle
+naturelle peuvent se croiser plus facilement que cela n'a lieu
+chez les végétaux; mais les hybrides qui proviennent de ces
+croisements sont, je crois, plus stériles. Il faut, cependant,
+prendre en considération le fait que peu d'animaux reproduisent
+volontiers en captivité, et que, par conséquent, il n'y a eu que
+peu d'expériences faites dans de bonnes conditions: le serin, par
+exemple, a été croisé avec neuf espèces distinctes de moineaux;
+mais, comme aucune de ces espèces ne se reproduit en captivité,
+nous n'avons pas lieu de nous attendre à ce que le premier
+croisement entre elles et le serin ou entre leurs hybrides soit
+parfaitement fécond. Quant à la fécondité des générations
+successives des animaux hybrides les plus féconds, je ne connais
+pas de cas où l'on ait élevé à la fois deux familles d'hybrides
+provenant de parents différents, de manière à éviter les effets
+nuisibles des croisements consanguins. On a, au contraire,
+habituellement croisé ensemble les frères et les soeurs à chaque
+génération successive, malgré les avis constants de tous les
+éleveurs. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que, dans ces
+conditions, la stérilité inhérente aux hybrides ait été toujours
+en augmentant.
+
+Bien que je ne connaisse aucun cas bien authentique d'animaux
+hybrides parfaitement féconds, j'ai des raisons pour croire que
+les hybrides du _Cervulus vaginalis_ et du _Cervulus Reevesii_,
+ainsi que ceux du _Phasianus colchocus_ et du _Phasianus
+torquatus_, sont parfaitement féconds. M. de Quatrefages constate
+qu'on a pu observer à Paris la fécondité _inter se_, pendant huit
+générations, des hybrides provenant de deux phalènes (_Bombyx
+cynthia_ et _Bombyx arrindia_). On a récemment affirmé que deux
+espèces aussi distinctes que le lièvre et le lapin, lorsqu'on
+réussit à les apparier, donnent des produits qui sont très féconds
+lorsqu'on les croise avec une des espèces parentes. Les hybrides
+entre l'oie commune et l'oie chinoise (_Anagallis cygnoides_),
+deux espèces assez différentes pour qu'on les range ordinairement
+dans des genres distincts, se sont souvent reproduits dans ce pays
+avec l'une ou l'autre des souches pures, et dans un seul cas
+_inter se_. Ce résultat a été obtenu par M. Eyton, qui éleva deux
+hybrides provenant des mêmes parents, mais de pontes différentes;
+ces deux oiseaux ne lui donnèrent pas moins de huit hybrides en
+une seule couvée, hybrides qui se trouvaient être les petits-
+enfants des oies pures. Ces oies de races croisées doivent être
+très fécondes dans l'Inde, car deux juges irrécusables en pareille
+matière, M. Blyth et le capitaine Hutton, m'apprennent qu'on élève
+dans diverses parties de ce pays des troupeaux entiers de ces oies
+hybrides; or, comme on les élève pour en tirer profit, là où
+aucune des espèces parentes pures ne se rencontre, il faut bien
+que leur fécondité soit parfaite.
+
+Nos diverses races d'animaux domestiques croisées sont tout à fait
+fécondes, et, cependant, dans bien des cas, elles descendent de
+deux ou de plusieurs espèces sauvages. Nous devons conclure de ce
+fait, soit que les espèces parentes primitives ont produit tout
+d'abord des hybrides parfaitement féconds, soit que ces derniers
+le sont devenus sous l'influence de la domestication. Cette
+dernière alternative, énoncée pour la première fois par Pallas,
+paraît la plus probable, et ne peut guère même être mise en doute.
+
+Il est, par exemple, presque certain que nos chiens descendent de
+plusieurs souches sauvages; cependant tous sont parfaitement
+féconds les uns avec les autres, quelques chiens domestiques
+indigènes de l'Amérique du Sud exceptés peut-être; mais l'analogie
+me porte à penser que les différentes espèces primitives ne se
+sont pas, tout d'abord, croisées librement et n'ont pas produit
+des hybrides parfaitement féconds. Toutefois, j'ai récemment
+acquis la preuve décisive de la complète fécondité _inter se_ des
+hybrides provenant du croisement du bétail à bosse de l'Inde avec
+notre bétail ordinaire. Cependant les importantes différences
+ostéologiques constatées par Rütimeyer entre les deux formes,
+ainsi que les différences dans les moeurs, la voix, la
+constitution, etc., constatées par M. Blyth, sont de nature à les
+faire considérer comme des espèces absolument distinctes. On peut
+appliquer les mêmes remarques aux deux races principales du
+cochon. Nous devons donc renoncer à croire à la stérilité absolue
+des espèces croisées, ou il faut considérer cette stérilité chez
+les animaux, non pas comme un caractère indélébile, mais comme un
+caractère que la domestication peut effacer.
+
+En résumé, si l'on considère l'ensemble des faits bien constatés
+relatifs à l'entre-croisement des plantes et des animaux, on peut
+conclure qu'une certaine stérilité relative se manifeste très
+généralement, soit chez les premiers croisements, soit chez les
+hybrides, mais que, dans l'état actuel de nos connaissances, cette
+stérilité ne peut pas être considérée comme absolue et
+universelle.
+
+
+LOIS QUI RÉGISSENT LA STÉRILITÉ DES PREMIERS CROISEMENTS ET DES
+HYBRIDES.
+
+Étudions maintenant avec un peu plus de détails les lois qui
+régissent la stérilité des premiers croisements et des hybrides.
+Notre but principal est de déterminer si ces lois prouvent que les
+espèces ont été spécialement douées de cette propriété, en vue
+d'empêcher un croisement et un mélange devant entraîner une
+confusion générale. Les conclusions qui suivent sont
+principalement tirées de l'admirable ouvrage de Gärtner sur
+l'hybridation des plantes. J'ai surtout cherché à m'assurer
+jusqu'à quel point les règles qu'il pose sont applicables aux
+animaux, et, considérant le peu de connaissances que nous avons
+sur les animaux hybrides, j'ai été surpris de trouver que ces
+mêmes règles s'appliquent généralement aux deux règnes.
+
+Nous avons déjà remarqué que le degré de fécondité, soit des
+premiers croisements, soit des hybrides, présente des gradations
+insensibles depuis la stérilité absolue jusqu'à la fécondité
+parfaite. Je pourrais citer bien des preuves curieuses de cette
+gradation, mais je ne peux donner ici qu'un rapide aperçu des
+faits. Lorsque le pollen d'une plante est placé sur le stigmate
+d'une plante appartenant à une famille distincte, son action est
+aussi nulle que pourrait l'être celle de la première poussière
+venue. À partir de cette stérilité absolue, le pollen des
+différentes espèces d'un même genre, appliqué sur le stigmate de
+l'une des espèces de ce genre, produit un nombre de graines qui
+varie de façon à former une série graduelle depuis la stérilité
+absolue jusqu'à une fécondité plus ou moins parfaite et même,
+comme nous l'avons vu, dans certains cas anormaux, jusqu'à une
+fécondité supérieure à celle déterminée par l'action du pollen de
+la plante elle-même. De même, il y a des hybrides qui n'ont jamais
+produit et ne produiront peut-être jamais une seule graine
+féconde, même avec du pollen pris sur l'une des espèces pures;
+mais on a pu, chez quelques-uns, découvrir une première trace de
+fécondité, en ce sens que sous l'action du pollen d'une des
+espèces parentes la fleur hybride se flétrit un peu plus tôt
+qu'elle n'eût fait autrement; or, chacun sait que c'est là un
+symptôme d'un commencement de fécondation. De cet extrême degré de
+stérilité nous passons graduellement par des hybrides féconds,
+produisant toujours un plus grand nombre de graines jusqu'à ceux
+qui atteignent à la fécondité parfaite.
+
+Les hybrides provenant de deux espèces difficiles à croiser, et
+dont les premiers croisements sont généralement très stériles,
+sont rarement féconds; mais il n'y a pas de parallélisme rigoureux
+à établir entre la difficulté d'un premier croisement et le degré
+de stérilité des hybrides qui en résultent -- deux ordres de faits
+qu'on a ordinairement confondus. Il y a beaucoup de cas où deux
+espèces pures, dans le genre _Verbascum_, par exemple, s'unissent
+avec la plus grande facilité et produisent de nombreux hybrides,
+mais ces hybrides sont eux-mêmes absolument stériles. D'autre
+part, il y a des espèces qu'on ne peut croiser que rarement ou
+avec une difficulté extrême, et dont les hybrides une fois
+produits sont très féconds. Ces deux cas opposés se présentent
+dans les limites mêmes d'un seul genre, dans le genre _Dianthus_,
+par exemple.
+
+Les conditions défavorables affectent plus facilement la
+fécondité, tant des premiers croisements que des hybrides, que
+celle des espèces pures. Mais le degré de fécondité des premiers
+croisements est également variable en vertu d'une disposition
+innée, car cette fécondité n'est pas toujours égale chez tous les
+individus des mêmes espèces, croisés dans les mêmes conditions;
+elle paraît dépendre en partie de la constitution des individus
+qui ont été choisis pour l'expérience. Il en est de même pour les
+hybrides, car la fécondité varie quelquefois beaucoup chez les
+divers individus provenant des graines contenues dans une même
+capsule, et exposées aux mêmes conditions.
+
+On entend, par le terme d'affinité systématique, les ressemblances
+que les espèces ont les unes avec les autres sous le rapport de la
+structure et de la constitution. Or, cette affinité régit dans une
+grande mesure la fécondité des premiers croisements et celle des
+hybrides qui en proviennent. C'est ce que prouve clairement le
+fait qu'on n'a jamais pu obtenir des hybrides entre espèces
+classées dans des familles distinctes, tandis que, d'autre part,
+les espèces très voisines peuvent en général se croiser
+facilement. Toutefois, le rapport entre l'affinité systématique et
+la facilité de croisement n'est en aucune façon rigoureuse. On
+pourrait citer de nombreux exemples d'espèces très voisines qui
+refusent de se croiser, ou qui ne le font qu'avec une extrême
+difficulté, et des cas d'espèces très distinctes qui, au
+contraire, s'unissent avec une grande facilité. On peut, dans une
+même famille, rencontrer un genre, comme le _Dianthus_ par
+exemple, chez lequel un grand nombre d'espèces s'entre-croisent
+facilement, et un autre genre, tel que le _Silene_, chez lequel,
+malgré les efforts les plus persévérants, on n'a pu réussir à
+obtenir le moindre hybride entre des espèces extrêmement voisines.
+Nous rencontrons ces mêmes différences dans les limites d'un même
+genre; on a, par exemple, croisé les nombreuses espèces du genre
+_Nicotiana_ beaucoup plus que les espèces d'aucun autre genre;
+cependant Gärtner a constaté que la _Nicotiana acuminata_, qui,
+comme espèce, n'a rien d'extraordinairement particulier, n'a pu
+féconder huit autres espèces de _Nicotiana_, ni être fécondée par
+elles. Je pourrais citer beaucoup de faits analogues.
+
+Personne n'a pu encore indiquer quelle est la nature ou le degré
+des différences appréciables qui suffisent pour empêcher le
+croisement de deux espèces. On peut démontrer que des plantes très
+différentes par leur aspect général et par leurs habitudes, et
+présentant des dissemblances très marquées dans toutes les parties
+de la fleur, même dans le pollen, dans le fruit et dans les
+cotylédons, peuvent être croisées ensemble. On peut souvent
+croiser facilement ensemble des plantes annuelles et vivaces, des
+arbres à feuilles caduques et à feuilles persistantes, des plantes
+adaptées à des climats fort différents et habitant des stations
+tout à fait diverses.
+
+Par l'expression de croisement réciproque entre deux espèces
+j'entends des cas tels, par exemple, que le croisement d'un étalon
+avec une ânesse, puis celui d'un âne avec une jument; on peut
+alors dire que les deux espèces ont été réciproquement croisées.
+Il y a souvent des différences immenses quant à la facilité avec
+laquelle on peut réaliser les croisements réciproques. Les cas de
+ce genre ont une grande importance, car ils prouvent que
+l'aptitude qu'ont deux espèces à se croiser est souvent
+indépendante de leurs affinités systématiques, c'est-à-dire de
+toute différence dans leur organisation, le système reproducteur
+excepté. Kölreuter, il y a longtemps déjà, a observé la diversité
+des résultats que présentent les croisements réciproques entre les
+deux mêmes espèces. Pour en citer un exemple, la _Mirabilis
+jalapa_ est facilement fécondée par le pollen de la _Mirabilis
+longiflora_, et les hybrides qui proviennent de ce croisement sont
+assez féconds; mais Kölreuter a essayé plus de deux cents fois,
+dans l'espace de huit ans, de féconder réciproquement la
+_Mirabilis longiflora_ par du pollen de la _Mirabilis jalapa_,
+sans pouvoir y parvenir. On connaît d'autres cas non moins
+frappants. Thuret a observé le même fait sur certains fucus
+marins. Gärtner a, en outre, reconnu que cette différence dans la
+facilité avec laquelle les croisements réciproques peuvent
+s'effectuer est, à un degré moins prononcé, très générale. Il l'a
+même observée entre des formes très voisines, telles que la
+_Matthiola annua_ et la _Matthiola glabra_, que beaucoup de
+botanistes considèrent comme des variétés. C'est encore un fait
+remarquable que les hybrides provenant de croisements réciproques,
+bien que constitués par les deux mêmes espèces -- puisque chacune
+d'elles a été successivement employée comme père et ensuite comme
+mère -- bien que différant rarement par leurs caractères
+extérieurs, diffèrent généralement un peu et quelquefois beaucoup
+sous le rapport de la fécondité.
+
+On pourrait tirer des observations de Gärtner plusieurs autres
+règles singulières; ainsi, par exemple, quelques espèces ont une
+facilité remarquable à se croiser avec d'autres; certaines espèces
+d'un même genre sont remarquables par l'énergie avec laquelle
+elles impriment leur ressemblance à leur descendance hybride; mais
+ces deux aptitudes ne vont pas nécessairement ensemble. Certains
+hybrides, au lieu de présenter des caractères intermédiaires entre
+leurs parents, comme il arrive d'ordinaire, ressemblent toujours
+beaucoup plus à l'un d'eux; bien que ces hybrides ressemblent
+extérieurement de façon presque absolue à une des espèces parentes
+pures, ils sont en général, et à de rares exceptions près,
+extrêmement stériles. De même, parmi les hybrides qui ont une
+conformation habituellement intermédiaire entre leurs parents, on
+rencontre parfois quelques individus exceptionnels qui ressemblent
+presque complètement à l'un de leurs ascendants purs; ces hybrides
+sont presque toujours absolument stériles, même lorsque d'autres
+sujets provenant de graines tirées de la même capsule sont très
+féconds. Ces faits prouvent combien la fécondité d'un hybride
+dépend peu de sa ressemblance extérieure avec l'une ou l'autre de
+ses formes parentes pures.
+
+D'après les règles précédentes, qui régissent la fécondité des
+premiers croisements et des hybrides, nous voyons que, lorsque
+l'on croise des formes qu'on peut regarder comme des espèces bien
+distinctes, leur fécondité présente tous les degrés depuis zéro
+jusqu'à une fécondité parfaite, laquelle peut même, dans certaines
+conditions, être poussée à l'extrême; que cette fécondité, outre
+qu'elle est facilement affectée par l'état favorable ou
+défavorable des conditions extérieures, est variable en vertu de
+prédispositions innées; que cette fécondité n'est pas toujours
+égale en degré, dans le premier croisement et dans les hybrides
+qui proviennent de ce croisement; que la fécondité des hybrides
+n'est pas non plus en rapport avec le degré de ressemblance
+extérieure qu'ils peuvent avoir avec l'une ou l'autre de leurs
+formes parentes; et, enfin, que la facilité avec laquelle un
+premier croisement entre deux espèces peut être effectué ne dépend
+pas toujours de leurs affinités systématiques, ou du degré de
+ressemblance qu'il peut y avoir entre elles. La réalité de cette
+assertion est démontrée par la différence des résultats que
+donnent les croisements réciproques entre les deux mêmes espèces,
+car, selon que l'une des deux est employée comme père ou comme
+mère, il y a ordinairement quelque différence, et parfois une
+différence considérable, dans la facilité qu'on trouve à effectuer
+le croisement. En outre, les hybrides provenant de croisements
+réciproques diffèrent souvent en fécondité.
+
+Ces lois singulières et complexes indiquent-elles que les
+croisements entre espèces ont été frappés de stérilité uniquement
+pour que les formes organiques ne puissent pas se confondre dans
+la nature? Je ne le crois pas. Pourquoi, en effet, la stérilité
+serait elle si variable, quant au degré, suivant les espèces qui
+se croisent, puisque nous devons supposer qu'il est également
+important pour toutes d'éviter le mélange et la confusion?
+Pourquoi le degré de stérilité serait-il variable en vertu de
+prédispositions innées chez divers individus de la même espèce?
+Pourquoi des espèces qui se croisent avec la plus grande facilité
+produisent-elles des hybrides très stériles, tandis que d'autres,
+dont les croisements sont très difficiles à réaliser, produisent
+des hybrides assez féconds? Pourquoi cette différence si fréquente
+et si considérable dans les résultats des croisements réciproques
+opérés entre les deux mêmes espèces? Pourquoi, pourrait-on encore
+demander, la production des hybrides est-elle possible? Accorder à
+l'espèce la propriété spéciale de produire des hybrides, pour
+arrêter ensuite leur propagation ultérieure par divers degrés de
+stérilité, qui ne sont pas rigoureusement en rapport avec la
+facilité qu'ont leurs parents à se croiser, semble un étrange
+arrangement.
+
+D'autre part, les faits et les règles qui précèdent me paraissent
+nettement indiquer que la stérilité, tant des premiers croisements
+que des hybrides, est simplement une conséquence dépendant de
+différences inconnues qui affectent le système reproducteur. Ces
+différences sont d'une nature si particulière et si bien
+déterminée, que, dans les croisements réciproques entre deux
+espèces, l'élément mâle de l'une est souvent apte à exercer
+facilement son action ordinaire sur l'élément femelle de l'autre,
+sans que l'inverse puisse avoir lieu. Un exemple fera mieux
+comprendre ce que j'entends en disant que la stérilité est une
+conséquence d'autres différences, et n'est pas une propriété dont
+les espèces ont été spécialement douées. L'aptitude que possèdent
+certaines plantes à pouvoir être greffées sur d'autres est sans
+aucune importance pour leur prospérité à l'état de nature;
+personne, je présume, ne supposera donc qu'elle leur ait été
+donnée comme une propriété _spéciale_, mais chacun admettra
+qu'elle est une conséquence de certaines différences dans les lois
+de la croissance des deux plantes. Nous pouvons quelquefois
+comprendre que tel arbre ne peut se greffer sur un autre, en
+raison de différences dans la rapidité de la croissance, dans la
+dureté du bois, dans l'époque du flux de la sève, ou dans la
+nature de celle-ci, etc.; mais il est une foule de cas où nous ne
+saurions assigner une cause quelconque. Une grande diversité dans
+la taille de deux plantes, le fait que l'une est ligneuse, l'autre
+herbacée, que l'une est à feuilles caduques et l'autre à feuilles
+persistantes, l'adaptation même à différents climats, n'empêchent
+pas toujours de les greffer l'une sur l'autre. Il en est de même
+pour la greffe que pour l'hybridation; l'aptitude est limitée par
+les affinités systématiques, car on n'a jamais pu greffer l'un sur
+l'autre des arbres appartenant à des familles absolument
+distinctes, tandis que, d'autre part, on peut ordinairement,
+quoique pas invariablement, greffer facilement les unes sur les
+autres des espèces voisines et les variétés d'une même espèce.
+Mais, de même encore que dans l'hybridation, l'aptitude à la
+greffe n'est point absolument en rapport avec l'affinité
+systématique, car on a pu greffer les uns sur les autres des
+arbres appartenant à des genres différents d'une même famille,
+tandis que l'opération n'a pu, dans certains cas, réussir entre
+espèces du même genre. Ainsi, le poirier se greffe beaucoup plus
+aisément sur le cognassier, qui est considéré comme un genre
+distinct, que sur le pommier, qui appartient au même genre.
+Diverses variétés du poirier se greffent même plus ou moins
+facilement sur le cognassier; il en est de même pour différentes
+variétés d'abricotier et de pêcher sur certaines variétés de
+prunier.
+
+De même que Gärtner a découvert des différences innées chez
+différents _individus_ de deux mêmes espèces sous le rapport du
+croisement, de même Sageret croit que les différents individus de
+deux mêmes espèces ne se prêtent pas également bien à la greffe.
+De même que, dans les croisements réciproques, la facilité qu'on a
+à obtenir l'union est loin d'être égale chez les deux sexes, de
+même l'union par la greffe est souvent fort inégale; ainsi, par
+exemple, on ne peut pas greffer le groseillier à maquereau sur le
+groseillier à grappes, tandis que ce dernier prend, quoique avec
+difficulté, sur le groseillier à maquereau.
+
+Nous avons vu que la stérilité chez les hybrides, dont les organes
+reproducteurs sont dans un état imparfait, constitue un cas très
+différent de la difficulté qu'on rencontre à unir deux espèces
+pures qui ont ces mêmes organes en parfait état; cependant, ces
+deux cas distincts présentent un certain parallélisme. On observe
+quelque chose d'analogue à l'égard de la greffe; ainsi Thouin a
+constaté que trois espèces de _Robinia_ qui, sur leur propre tige,
+donnaient des graines en abondance, et qui se laissaient greffer
+sans difficulté sur une autre espèce, devenaient complètement
+stériles après la greffe. D'autre part, certaines espèces de
+_Sorbus_, greffées sur une autre espèce, produisent deux fois
+autant de fruits que sur leur propre tige. Ce fait rappelle ces
+cas singuliers des _Hippeastrum_, des _Passiflora_ etc., qui
+produisent plus de graines quand on les féconde avec le pollen
+d'une espèce distincte que sous l'action de leur propre pollen.
+
+Nous voyons par là que, bien qu'il y ait une différence évidente
+et fondamentale entre la simple adhérence de deux souches greffées
+l'une sur l'autre et l'union des éléments mâle et femelle dans
+l'acte de la reproduction, il existe un certain parallélisme entre
+les résultats de la greffe et ceux du croisement entre des espèces
+distinctes. Or, de même que nous devons considérer les lois
+complexes et curieuses qui régissent la facilité avec laquelle les
+arbres peuvent être greffés les uns sur les autres, comme une
+conséquence de différences inconnues de leur organisation
+végétative, de même je crois que les lois, encore plus complexes,
+qui déterminent la facilité avec laquelle les premiers croisements
+peuvent s'opérer, sont également une conséquence de différences
+inconnues de leurs organes reproducteurs. Dans les deux cas, ces
+différences sont jusqu'à un certain point en rapport avec les
+affinités systématiques, terme qui comprend toutes les similitudes
+et toutes les dissemblances qui existent entre tous les êtres
+organisés. Les faits eux-mêmes n'impliquent nullement que la
+difficulté plus ou moins grande qu'on trouve à greffer l'une sur
+l'autre ou à croiser ensemble des espèces différentes soit une
+propriété ou un don spécial; bien que, dans les cas de
+croisements, cette difficulté soit aussi importante pour la durée
+et la stabilité des formes spécifiques qu'elle est insignifiante
+pour leur prospérité dans les cas de greffe.
+
+
+ORIGINE ET CAUSES DE LA STÉRILITÉ DES PREMIERS CROISEMENTS ET DES
+HYBRIDES.
+
+J'ai pensé, à une époque, et d'autres ont pensé comme moi, que la
+stérilité des premiers croisements et celle des hybrides pouvait
+provenir de la sélection naturelle, lente et continue, d'individus
+un peu moins féconds que les autres; ce défaut de fécondité, comme
+toutes les autres variations, se serait produit chez certains
+individus d'une variété croisés avec d'autres appartenant à des
+variétés différentes. En effet, il est évidemment avantageux pour
+deux variétés ou espèces naissantes qu'elles ne puissent se
+mélanger avec d'autres, de même qu'il est, indispensable que
+l'homme maintienne séparées l'une de l'autre deux variétés qu'il
+cherche à produire en même temps. En premier lieu, on peut
+remarquer que des espèces habitant des régions distinctes restent
+stériles quand on les croise. Or, il n'a pu évidemment y avoir
+aucun avantage à ce que des espèces séparées deviennent ainsi
+mutuellement stériles, et, en conséquence, la sélection naturelle
+n'a joué aucun rôle pour amener ce résultat; on pourrait, il est
+vrai, soutenir peut-être que, si une espèce devient stérile avec
+une espèce habitant la même région, la stérilité avec d'autres est
+une conséquence nécessaire. En second lieu, il est pour le moins
+aussi contraire à la théorie de la sélection naturelle qu'à celle
+des créations spéciales de supposer que, dans les croisements
+réciproques, l'élément mâle d'une forme ait été rendu complètement
+impuissant sur une seconde, et que l'élément mâle de cette seconde
+forme ait en même temps conservé l'aptitude à féconder la
+première. Cet état particulier du système reproducteur ne
+pourrait, en effet, être en aucune façon avantageux à l'une ou
+l'autre des deux espèces.
+
+Au point de vue du rôle que la sélection a pu jouer pour produire
+la stérilité mutuelle entre les espèces, la plus grande difficulté
+qu'on ait à surmonter est l'existence de nombreuses gradations
+entre une fécondité à peine diminuée et la stérilité. On peut
+admettre qu'il serait avantageux pour une espèce naissante de
+devenir un peu moins féconde si elle se croise avec sa forme
+parente ou avec une autre variété, parce qu'elle produirait ainsi
+moins de descendants bâtards et dégénérés pouvant mélanger leur
+sang avec la nouvelle espèce en voie de formation. Mais si l'on
+réfléchit aux degrés successifs nécessaires pour que la sélection
+naturelle ait développé ce commencement de stérilité et l'ait
+amené au point où il en est arrivé chez la plupart des espèces;
+pour qu'elle ait, en outre, rendu cette stérilité universelle chez
+les formes qui ont été différenciées de manière à être classées
+dans des genres et dans des familles distincts, la question se
+complique considérablement. Après mûre réflexion, il me semble que
+la sélection naturelle n'a pas pu produire ce résultat. Prenons
+deux espèces quelconques qui, croisées l'une avec l'autre, ne
+produisent que des descendants peu nombreux et stériles; quelle
+cause pourrait, dans ce cas, favoriser la persistance des
+individus qui, doués d'une stérilité mutuelle un peu plus
+prononcée, s'approcheraient ainsi d'un degré vers la stérilité
+absolue? Cependant, si on fait intervenir la sélection naturelle,
+une tendance de ce genre a dû incessamment se présenter chez
+beaucoup d'espèces, car la plupart sont réciproquement
+complètement stériles. Nous avons, dans le cas des insectes
+neutres, des raisons pour croire que la sélection naturelle a
+lentement accumulé des modifications de conformation et de
+fécondité, par suite des avantages indirects qui ont pu en
+résulter pour la communauté dont ils font partie sur les autres
+communautés de la même espèce. Mais, chez un animal qui ne vit pas
+en société, une stérilité même légère accompagnant son croisement
+avec une autre variété n'entraînerait aucun avantage, ni direct
+pour lui, ni indirect pour les autres individus de la même
+variété, de nature à favoriser leur conservation. Il serait
+d'ailleurs superflu de discuter cette question en détail. Nous
+trouvons, en effet, chez les plantes, des preuves convaincantes
+que la stérilité des espèces croisées dépend de quelque principe
+indépendant de la sélection naturelle. Gärtner et Kölreuter ont
+prouvé que, chez les genres comprenant beaucoup d'espèces, on peut
+établir une série allant des espèces qui, croisées, produisent
+toujours moins de graines, jusqu'à celles qui n'en produisent pas
+une seule, mais qui, cependant, sont sensibles à l'action du
+pollen de certaines autres espèces, car le germe grossit. Dans ce
+cas, il est évidemment impossible que les individus les plus
+stériles, c'est-à-dire ceux qui ont déjà cessé de produire des
+graines, fassent l'objet d'une sélection. La sélection naturelle
+n'a donc pu amener cette stérilité absolue qui se traduit par un
+effet produit sur le germe seul. Les lois qui régissent les
+différents degrés de stérilité sont si uniformes dans le royaume
+animal et dans le royaume végétal, que, quelle que puisse être la
+cause de la stérilité, nous pouvons conclure que cette cause est
+la même ou presque la même dans tous les cas.
+
+Examinons maintenant d'un peu plus près la nature probable des
+différences qui déterminent la stérilité dans les premiers
+croisements et dans ceux des hybrides. Dans les cas de premiers
+croisements, la plus ou moins grande difficulté qu'on rencontre à
+opérer une union entre les individus et à en obtenir des produits
+paraît dépendre de plusieurs causes distinctes. Il doit y avoir
+parfois impossibilité à ce que l'élément mâle atteigne l'ovule,
+comme, par exemple, chez une plante qui aurait un pistil trop long
+pour que les tubes polliniques puissent atteindre l'ovaire. On a
+aussi observé que, lorsqu'on place le pollen d'une espèce sur le
+stigmate d'une espèce différente, les tubes polliniques, bien que
+projetés, ne pénètrent pas à travers la surface du stigmate.
+L'élément mâle peut encore atteindre l'élément femelle sans
+provoquer le développement de l'embryon, cas qui semble s'être
+présenté dans quelques-unes des expériences faites par Thuret sur
+les fucus. On ne saurait pas plus expliquer ces faits qu'on ne
+saurait dire pourquoi certains arbres ne peuvent être greffés sur
+d'autres. Enfin, un embryon peut se former et périr au
+commencement de son développement. Cette dernière alternative n'a
+pas été l'objet de l'attention qu'elle mérite, car, d'après des
+observations qui m'ont été communiquées par M. Hewitt, qui a une
+grande expérience des croisements des faisans et des poules, il
+paraît que la mort précoce de l'embryon est une des causes les
+plus fréquentes de la stérilité des premiers croisements.
+M. Salter a récemment examiné cinq cents oeufs produits par divers
+croisements entre trois espèces de _Gallus_ et leurs hybrides,
+dont la plupart avaient été fécondés. Dans la grande majorité de
+ces oeufs fécondés, les embryons s'étaient partiellement
+développés, puis avaient péri, ou bien ils étaient presque arrivés
+à la maturité, mais les jeunes poulets n'avaient pas pu briser la
+coquille de l'oeuf. Quant aux poussins éclos, les cinq sixièmes
+périrent dès les premiers jours ou les premières semaines, sans
+cause apparente autre que l'incapacité de vivre; de telle sorte
+que, sur les cinq cents oeufs, douze poussins seulement
+survécurent. Il paraît probable que la mort précoce de l'embryon
+se produit aussi chez les plantes, car on sait que les hybrides
+provenant d'espèces très distinctes sont quelquefois faibles et
+rabougris, et périssent de bonne heure, fait dont Max Wichura a
+récemment signalé quelques cas frappants chez les saules hybrides.
+Il est bon de rappeler ici que, dans les cas de parthénogenèse,
+les embryons des oeufs de vers à soie qui n'ont pas été fécondés
+périssent après avoir, comme les embryons résultant d'un
+croisement entre deux espèces distinctes, parcouru les premières
+phases de leur évolution. Tant que j'ignorais ces faits, je
+n'étais pas disposé à croire à la fréquence de la mort précoce des
+embryons hybrides; car ceux-ci, une fois nés, font généralement
+preuve de vigueur et de longévité; le mulet, par exemple. Mais les
+circonstances où se trouvent les hybrides, avant et après leur
+naissance, sont bien différentes; ils sont généralement placés
+dans des conditions favorables d'existence, lorsqu'ils naissent et
+vivent dans le pays natal de leurs deux ascendants. Mais l'hybride
+ne participe qu'à une moitié de la nature et de la constitution de
+sa mère; aussi, tant qu'il est nourri dans le sein de celle-ci, ou
+qu'il reste dans l'oeuf et dans la graine, il se trouve dans des
+conditions qui, jusqu'à un certain point, peuvent ne pas lui être
+entièrement favorables, et qui peuvent déterminer sa mort dans les
+premiers temps de son développement, d'autant plus que les êtres
+très jeunes sont éminemment sensibles aux moindres conditions
+défavorables. Mais, après tout, il est plus probable qu'il faut
+chercher la cause de ces morts fréquentes dans quelque
+imperfection de l'acte primitif de la fécondation, qui affecte le
+développement normal et parfait de l'embryon, plutôt que dans les
+conditions auxquelles il peut se trouver exposé plus tard.
+
+À l'égard de la stérilité des hybrides chez lesquels les éléments
+sexuels ne sont qu'imparfaitement développés, le cas est quelque
+peu différent. J'ai plus d'une fois fait allusion à un ensemble de
+faits que j'ai recueillis, prouvant que, lorsque l'on place les
+animaux et les plantes en dehors de leurs conditions naturelles,
+leur système reproducteur en est très fréquemment et très
+gravement affecté. C'est là ce qui constitue le grand obstacle à
+la domestication des animaux. Il y a de nombreuses analogies entre
+la stérilité ainsi provoquée et celle des hybrides. Dans les deux
+cas, la stérilité ne dépend pas de la santé générale, qui est, au
+contraire, excellente, et qui se traduit souvent par un excès de
+taille et une exubérance remarquable. Dans les deux cas, la
+stérilité varie quant au degré; dans les deux cas, c'est l'élément
+mâle qui est le plus promptement affecté, quoique quelquefois
+l'élément femelle le soit plus profondément que le mâle. Dans les
+deux cas, la tendance est jusqu'à un certain point en rapport avec
+les affinités systématiques, car des groupes entiers d'animaux et
+de plantes deviennent impuissants à reproduire quand ils sont
+placés dans les mêmes conditions artificielles, de même que des
+groupes entiers d'espèces tendent à produire des hybrides
+stériles. D'autre part, il peut arriver qu'une seule espèce de
+tout un groupe résiste à de grands changements de conditions sans
+que sa fécondité en soit diminuée, de même que certaines espèces
+d'un groupe produisent des hybrides d'une fécondité
+extraordinaire. On ne peut jamais prédire avant l'expérience si
+tel animal se reproduira en captivité, ou si telle plante exotique
+donnera des graines une fois soumise à la culture; de même qu'on
+ne peut savoir, avant l'expérience, si deux espèces d'un genre
+produiront des hybrides plus ou moins stériles. Enfin, les êtres
+organisés soumis, pendant plusieurs générations, à des conditions
+nouvelles d'existence, sont extrêmement sujets à varier; fait qui
+paraît tenir en partie à ce que leur système reproducteur a été
+affecté, bien qu'à un moindre degré que lorsque la stérilité en
+résulte. Il en est de même pour les hybrides dont les descendants,
+pendant le cours des générations successives, sont, comme tous les
+observateurs l'ont remarqué, très sujets à varier.
+
+Nous voyons donc que le système reproducteur, indépendamment de
+l'état général de la santé, est affecté d'une manière très
+analogue lorsque les êtres organisés sont placés dans des
+conditions nouvelles et artificielles, et lorsque les hybrides
+sont produits par un croisement artificiel entre deux espèces.
+Dans le premier cas, les conditions d'existence ont été troublées,
+bien que le changement soit souvent trop léger pour que nous
+puissions l'apprécier; dans le second, celui des hybrides, les
+conditions extérieures sont restées les mêmes, mais l'organisation
+est troublée par le mélange en une seule de deux conformations et
+de deux structures différentes, y compris, bien entendu, le
+système reproducteur. Il est, en effet, à peine possible que deux
+organismes puissent se confondre en un seul sans qu'il en résulte
+quelque perturbation dans le développement, dans l'action
+périodique, ou dans les relations mutuelles des divers organes les
+uns par rapport aux autres ou par rapport aux conditions de la
+vie. Quand les hybrides peuvent se reproduire _inter se_, ils
+transmettent de génération en génération à leurs descendants la
+même organisation mixte, et nous ne devons pas dès lors nous
+étonner que leur stérilité, bien que variable à quelque degré, ne
+diminue pas; elle est même sujette à augmenter, fait qui, ainsi
+que nous l'avons déjà expliqué, est généralement le résultat d'une
+reproduction consanguine trop rapprochée. L'opinion que la
+stérilité des hybrides est causée par la fusion en une seule de
+deux constitutions différentes a été récemment vigoureusement
+soutenue par Max Wichura.
+
+Il faut cependant reconnaître que ni cette théorie, ni aucune
+autre, n'explique quelques faits relatifs à la stérilité des
+hybrides, tels, par exemple, que la fécondité inégale des hybrides
+issus de croisements réciproques, ou la plus grande stérilité des
+hybrides qui, occasionnellement et exceptionnellement, ressemblent
+beaucoup à l'un ou à l'autre de leurs parents. Je ne prétends pas
+dire, d'ailleurs, que les remarques précédentes aillent jusqu'au
+fond de la question; nous ne pouvons, en effet, expliquer pourquoi
+un organisme placé dans des conditions artificielles devient
+stérile. Tout ce que j'ai essayé de démontrer, c'est que, dans les
+deux cas, analogues sous certains rapports, la stérilité est un
+résultat commun d'une perturbation des conditions d'existence dans
+l'un, et, dans l'autre, d'un trouble apporté dans l'organisation
+et la constitution par la fusion de deux organismes en un seul.
+
+Un parallélisme analogue paraît exister dans un ordre de faits
+voisins, bien que très différents. Il est une ancienne croyance
+très répandue, et qui repose sur un ensemble considérable de
+preuves, c'est que de légers changements dans les conditions
+d'existence sont avantageux pour tous les êtres vivants. Nous en
+voyons l'application dans l'habitude qu'ont les fermiers et les
+jardiniers de faire passer fréquemment leurs graines, leurs
+tubercules, etc., d'un sol ou d'un climat à un autre, et
+réciproquement. Le moindre changement dans les conditions
+d'existence exerce toujours un excellent effet sur les animaux en
+convalescence. De même, aussi bien chez les animaux que chez les
+plantes, il est évident qu'un croisement entre deux individus
+d'une même espèce, différant un peu l'un de l'autre, donne une
+grande vigueur et une grande fécondité à la postérité qui en
+provient; l'accouplement entre individus très proches parents,
+continué pendant plusieurs générations, surtout lorsqu'on les
+maintient dans les mêmes conditions d'existence, entraîne presque
+toujours l'affaiblissement et la stérilité des descendants.
+
+Il semble donc que, d'une part, de légers changements dans les
+conditions d'existence sont avantageux à tous les êtres organisés,
+et que, d'autre part, de légers croisements, c'est-à-dire des
+croisements entre mâles et femelles d'une même espèce, qui ont été
+placés dans des conditions d'existence un peu différentes ou qui
+ont légèrement varié, ajoutent à la vigueur et à la fécondité des
+produits. Mais, comme nous l'avons vu, les êtres organisés à
+l'état de nature, habitués depuis longtemps à certaines conditions
+uniformes, tendent à devenir plus ou moins stériles quand ils sont
+soumis à un changement considérable de ces conditions, quand ils
+sont réduits en captivité, par exemple; nous savons, en outre, que
+des croisements entre mâles et femelles très éloignés, c'est-à-
+dire spécifiquement différents, produisent généralement des
+hybrides plus ou moins stériles. Je suis convaincu que ce double
+parallélisme n'est ni accidentel ni illusoire. Quiconque pourra
+expliquer pourquoi, lorsqu'ils sont soumis à une captivité
+partielle dans leur pays natal, l'éléphant et une foule d'autres
+animaux sont incapables de se reproduire, pourra expliquer aussi
+la cause première de la stérilité si ordinaire des hybrides. Il
+pourra expliquer, en même temps, comment il se fait que quelques-
+unes de nos races domestiques, souvent soumises à des conditions
+nouvelles et différentes, restent tout à fait fécondes, bien que
+descendant d'espèces distinctes qui, croisées dans le principe,
+auraient été probablement tout à fait stériles. Ces deux séries de
+faits parallèles semblent rattachées l'une à l'autre par quelque
+lien inconnu, essentiellement en rapport avec le principe même de
+la vie. Ce principe, selon M. Herbert Spencer, est que la vie
+consiste en une action et une réaction incessantes de forces
+diverses, ou qu'elle en dépend; ces forces, comme il arrive
+toujours dans la nature, tendent partout à se faire équilibre,
+mais dès que, par une cause quelconque, cette tendance à
+l'équilibre est légèrement troublée, les forces vitales gagnent en
+énergie.
+
+
+DIMORPHISME ET TRIMORPHISME RÉCIPROQUES.
+
+Nous allons discuter brièvement ce sujet, qui jette quelque
+lumière sur les phénomènes de l'hybridité. Plusieurs plantes
+appartenant à des ordres distincts présentent deux formes à peu
+près égales en nombre, et ne différant sous aucun rapport, les
+organes de reproduction exceptés. Une des formes a un long pistil
+et les étamines courtes; l'autre, un pistil court avec de longues
+étamines; les grains de pollen sont de grosseur différente chez
+les deux. Chez les plantes trimorphes, il y a trois formes, qui
+diffèrent également par la longueur des pistils et des étamines,
+par la grosseur et la couleur des grains de pollen, et sous
+quelques autres rapports. Dans chacune des trois formes on trouve
+deux systèmes d'étamines, il y a donc en tout six systèmes
+d'étamines et trois sortes de pistils. Ces organes ont, entre eux,
+des longueurs proportionnelles telles que la moitié des étamines,
+dans deux de ces formes, se trouvent au niveau du stigmate de la
+troisième. J'ai démontré, et mes conclusions ont été confirmées
+par d'autres observateurs, que, pour que ces plantes soient
+parfaitement fécondes, il faut féconder le stigmate d'une forme
+avec du pollen pris sur les étamines de hauteur correspondante
+dans l'autre forme. De telle sorte que, chez les espèces
+dimorphes, il y a deux unions que nous appellerons unions
+légitimes, qui sont très fécondes, et deux unions que nous
+qualifierons d'illégitimes, qui sont plus ou moins stériles. Chez
+les espèces trimorphes, six unions sont légitimes ou complètement
+fécondes, et douze sont illégitimes ou plus ou moins stériles.
+
+La stérilité que l'on peut observer chez diverses plantes
+dimorphes et trimorphes, lorsqu'elles sont illégitimement
+fécondées -- c'est-à-dire par du pollen provenant d'étamines dont
+la hauteur ne correspond pas avec celle du pistil -- est variable
+quant au degré, et peut aller jusqu'à la stérilité absolue,
+exactement comme dans les croisements entre des espèces
+distinctes. De même aussi, dans ces mêmes cas, le degré de
+stérilité des plantes soumises à une union illégitime dépend
+essentiellement d'un état plus ou moins favorable des conditions
+extérieures. On sait que si, après avoir placé sur le stigmate
+d'une fleur du pollen d'une espèce distincte, on y place ensuite,
+même après un long délai, du pollen de l'espèce elle-même, ce
+dernier a une action si prépondérante, qu'il annule les effets du
+pollen étranger. Il en est de même du pollen des diverses formes
+de la même espèce, car, lorsque les deux pollens, légitime et
+illégitime, sont déposés sur le même stigmate, le premier
+l'emporte sur le second. J'ai vérifié ce fait en fécondant
+plusieurs fleurs, d'abord avec du pollen illégitime, puis, vingt-
+quatre heures après, avec du pollen légitime pris sur une variété
+d'une couleur particulière, et toutes les plantes produites
+présentèrent la même coloration; ce qui prouve que, bien
+qu'appliqué vingt-quatre heures après l'autre, le pollen légitime
+a entièrement détruit l'action du pollen illégitime antérieurement
+employé, ou empêche même cette action. En outre, lorsqu'on opère
+des croisements réciproques entre deux espèces, on obtient
+quelquefois des résultats très différents; il en est de même pour
+les plantes trimorphes. Par exemple, la forme à style moyen du
+_Lythrum salicaria_, fécondée illégitimement, avec la plus grande
+facilité, par du pollen pris sur les longues étamines de la forme
+à styles courts, produisit beaucoup de graines; mais cette
+dernière forme, fécondée par du pollen pris sur les longues
+étamines de la forme à style moyen, ne produisit pas une seule
+graine.
+
+Sous ces divers rapports et sous d'autres encore, les formes d'une
+même espèce, illégitimement unies, se comportent exactement de la
+même manière que le font deux espèces distinctes croisées. Ceci me
+conduisit à observer, pendant quatre ans, un grand nombre de
+plantes provenant de plusieurs unions illégitimes. Le résultat
+principal de ces observations est que ces plantes illégitimes,
+comme on peut les appeler, ne sont pas parfaitement fécondes. On
+peut faire produire aux espèces dimorphes des plantes illégitimes
+à style long et à style court, et aux plantes trimorphes les trois
+formes illégitimes; on peut ensuite unir ces dernières entre elles
+légitimement. Cela fait, il n'y a aucune raison apparente pour
+qu'elles ne produisent pas autant de graines que leurs parents
+légitimement fécondés. Mais il n'en est rien. Elles sont toutes
+plus ou moins stériles; quelques-unes le sont même assez
+absolument et assez incurablement pour n'avoir produit, pendant le
+cours de quatre saisons, ni une capsule ni une graine. On peut
+rigoureusement comparer la stérilité de ces plantes illégitimes,
+unies ensuite d'une manière légitime, à celle des hybrides croisés
+_inter se_. Lorsque, d'autre part, on recroise un hybride avec
+l'une ou l'autre des espèces parentes pures, la stérilité diminue;
+il en est de même lorsqu'on féconde une plante illégitime avec une
+légitime. De même encore que la stérilité des hybrides ne
+correspond pas à la difficulté d'opérer un premier croisement
+entre les deux espèces parentes, de même la stérilité de certaines
+plantes illégitimes peut être très prononcée, tandis que celle de
+l'union dont elles dérivent n'a rien d'excessif. Le degré de
+stérilité des hybrides nés de la graine d'une même capsule est
+variable d'une manière innée; le même fait est fortement marqué
+chez les plantes illégitimes. Enfin, un grand nombre d'hybrides
+produisent des fleurs en abondance et avec persistance, tandis que
+d'autres, plus stériles, n'en donnent que peu, et restent faibles
+et rabougris; chez les descendants illégitimes des plantes
+dimorphes et trimorphes on remarque des faits tout à fait
+analogues.
+
+Il y a donc, en somme, une grande identité entre les caractères et
+la manière d'être des plantes illégitimes et des hybrides. Il ne
+serait pas exagéré d'admettre que les premières sont des hybrides
+produits dans les limites de la même espèce par l'union impropre
+de certaines formes, tandis que les hybrides ordinaires sont le
+résultat d'une union impropre entre de prétendues espèces
+distinctes. Nous avons aussi déjà vu qu'il y a, sous tous les
+rapports, la plus grande analogie entre les premières unions
+illégitimes et les premiers croisements entre espèces distinctes.
+C'est ce qu'un exemple fera mieux comprendre. Supposons qu'un
+botaniste trouve deux variétés bien marquées (on peut en trouver)
+de la forme à long style du _Lythrum salicaria_ trimorphe, et
+qu'il essaye de déterminer leur distinction spécifique en les
+croisant. Il trouverait qu'elles ne donnent qu'un cinquième de la
+quantité normale de graines, et que, sous tous les rapports, elles
+se comportent comme deux espèces distinctes. Mais, pour mieux s'en
+assurer, il sèmerait ces graines supposées hybrides, et
+n'obtiendrait que quelques pauvres plantes rabougries, entièrement
+stériles, et se comportant, sous tous les rapports, comme des
+hybrides ordinaires. Il serait alors en droit d'affirmer, d'après
+les idées reçues, qu'il a réellement fourni la preuve que ces deux
+variétés sont des espèces aussi tranchées que possible; cependant
+il se serait absolument trompé.
+
+Les faits que nous venons d'indiquer chez les plantes dimorphes et
+trimorphes sont importants en ce qu'ils prouvent, d'abord, que le
+fait physiologique de la fécondité amoindrie, tant dans les
+premiers croisements que chez les hybrides, n'est point une preuve
+certaine de distinction spécifique; secondement, parce que nous
+pouvons conclure qu'il doit exister quelque lien inconnu qui
+rattache la stérilité des unions illégitimes à celle de leur
+descendance illégitime, et que nous pouvons étendre la même
+conclusion aux premiers croisements et aux hybrides;
+troisièmement, et ceci me paraît particulièrement important, parce
+que nous voyons qu'il peut exister deux ou trois formes de la même
+espèce, ne différant sous aucun rapport de structure ou de
+constitution relativement aux conditions extérieures, et qui,
+cependant, peuvent rester stériles lorsqu'elles s'unissent de
+certaines manières. Nous devons nous rappeler, en effet, que
+l'union des éléments sexuels d'individus ayant la même forme, par
+exemple l'union de deux individus à long style, reste stérile,
+alors que l'union des éléments sexuels propres à deux formes
+distinctes est parfaitement féconde. Cela paraît, à première vue,
+exactement le contraire de ce qui a lieu dans les unions
+ordinaires entre les individus de la même espèce et dans les
+croisements entre des espèces distinctes. Toutefois, il est
+douteux qu'il en soit réellement ainsi; mais je ne m'étendrai pas
+davantage sur cet obscur sujet.
+
+En résumé, l'étude des plantes dimorphes et trimorphes semble nous
+autoriser à conclure que la stérilité des espèces distinctes
+croisées, ainsi que celle de leurs produits hybrides, dépend
+exclusivement de la nature de leurs éléments sexuels, et non d'une
+différence quelconque de leur structure et leur constitution
+générale. Nous sommes également conduits à la même conclusion par
+l'étude des croisements réciproques, dans lesquels le mâle d'une
+espèce ne peut pas s'unir ou ne s'unit que très difficilement à la
+femelle d'une seconde espèce, tandis que l'union inverse peut
+s'opérer avec la plus grande facilité. Gärtner, cet excellent
+observateur, est également arrivé à cette même conclusion, que la
+stérilité des espèces croisées est due à des différences
+restreintes à leur système reproducteur.
+
+
+LA FÉCONDITE DES VARIÉTÉS CROISÉES ET DE LEURS DESCENDANTS MÉTIS
+N'EST PAS UNIVERSELLE.
+
+On pourrait alléguer, comme argument écrasant, qu'il doit exister
+quelque distinction essentielle entre les espèces et les variétés,
+puisque ces dernières, quelque différentes qu'elles puissent être
+par leur apparence extérieure, se croisent avec facilité et
+produisent des descendants absolument féconds. J'admets
+complètement que telle est la règle générale; il y a toutefois
+quelques exceptions que je vais signaler. Mais la question est
+hérissée de difficultés, car, en ce qui concerne les variétés
+naturelles, si on découvre entre deux formes, jusqu'alors
+considérées comme des variétés, la moindre stérilité à la suite de
+leur croisement, elles sont aussitôt classées comme espèces par la
+plupart des naturalistes. Ainsi, presque tous les botanistes
+regardent le mouron bleu et le mouron rouge comme deux variétés;
+mais Gärtner, lorsqu'il les a croisés, les ayant trouvés
+complètement stériles, les a en conséquence considérés comme deux
+espèces distinctes. Si nous tournons ainsi dans un cercle vicieux,
+il est certain que nous devons admettre la fécondité de toutes les
+variétés produites à l'état de nature.
+
+Si nous passons aux variétés qui se sont produites, ou qu'on
+suppose s'être produites à l'état domestique, nous trouvons encore
+matière à quelque doute. Car, lorsqu'on constate, par exemple, que
+certains chiens domestiques indigènes de l'Amérique du Sud ne se
+croisent pas facilement avec les chiens européens, l'explication
+qui se présente à chacun, et probablement la vraie, est que ces
+chiens descendent d'espèces primitivement distinctes. Néanmoins,
+la fécondité parfaite de tant de variétés domestiques, si
+profondément différentes les unes des autres en apparence, telles,
+par exemple, que les variétés du pigeon ou celles du chou, est un
+fait réellement remarquable, surtout si nous songeons à la
+quantité d'espèces qui, tout en se ressemblant de très près, sont
+complètement stériles lorsqu'on les entrecroise. Plusieurs
+considérations, toutefois, suffisent à expliquer la fécondité des
+variétés domestiques. On peut observer tout d'abord que l'étendue
+des différences externes entre deux espèces n'est pas un indice
+sûr de leur degré de stérilité mutuelle, de telle sorte que des
+différences analogues ne seraient pas davantage un indice sûr dans
+le cas des variétés. Il est certain que, pour les espèces, c'est
+dans des différences de constitution sexuelle qu'il faut
+exclusivement en chercher la cause. Or, les conditions changeantes
+auxquelles les animaux domestiques et les plantes cultivées ont
+été soumis ont eu si peu de tendance à agir sur le système
+reproducteur pour le modifier dans le sens de la stérilité
+mutuelle, que nous avons tout lieu d'admettre comme vraie la
+doctrine toute contraire de Pallas, c'est-à-dire que ces
+conditions ont généralement pour effet d'éliminer la tendance à la
+stérilité; de sorte que les descendants domestiques d'espèces qui,
+croisées à l'état de nature, se fussent montrées stériles dans une
+certaine mesure, finissent par devenir tout à fait fécondes les
+unes avec les autres. Quant aux plantes, la culture, bien loin de
+déterminer, chez les espèces distinctes, une tendance à la
+stérilité, a, au contraire, comme le prouvent
+
+plusieurs cas bien constatés, que j'ai déjà cités, exercé une
+influence toute contraire, au point que certaines plantes, qui ne
+peuvent plus se féconder elles-mêmes, ont conservé l'aptitude de
+féconder d'autres espèces ou d'être fécondées par elles. Si on
+admet la doctrine de Pallas sur l'élimination de la stérilité par
+une domestication prolongée, et il n'est guère possible de la
+repousser, il devient extrêmement improbable que les mêmes
+circonstances longtemps continuées puissent déterminer cette même
+tendance; bien que, dans certains cas, et chez des espèces douées
+d'une constitution particulière, la stérilité puisse avoir été le
+résultat de ces mêmes causes. Ceci, je le crois, nous explique
+pourquoi il ne s'est pas produit, chez les animaux domestiques,
+des variétés mutuellement stériles, et pourquoi, chez les plantes
+cultivées, on n'en a observé que certains cas, que nous
+signalerons un peu plus loin.
+
+La véritable difficulté à résoudre dans la question qui nous
+occupe n'est pas, selon moi, d'expliquer comment il se fait que
+les variétés domestiques croisées ne sont pas devenues
+réciproquement stériles, mais, plutôt, comment il se fait que
+cette stérilité soit générale chez les variétés naturelles,
+aussitôt qu'elles ont été suffisamment modifiées de façon
+permanente pour prendre rang d'espèces. Notre profonde ignorance,
+à l'égard de l'action normale ou anormale du système reproducteur,
+nous empêche de comprendre la cause précise de ce phénomène.
+Toutefois, nous pouvons supposer que, par suite de la lutte pour
+l'existence qu'elles ont à soutenir contre de nombreux
+concurrents, les espèces sauvages ont dû être soumises pendant de
+longues périodes à des conditions plus uniformes que ne l'ont été
+les variétés domestiques; circonstance qui a pu modifier
+considérablement le résultat définitif. Nous savons, en effet, que
+les animaux et les plantes sauvages, enlevés à leurs conditions
+naturelles et réduits en captivité, deviennent ordinairement
+stériles; or, les organes reproducteurs, qui ont toujours vécu
+dans des conditions naturelles, doivent probablement aussi être
+extrêmement sensibles à l'influence d'un croisement artificiel. On
+pouvait s'attendre, d'autre part, à ce que les produits
+domestiques qui, ainsi que le prouve le fait même de leur
+domestication, n'ont pas dû être, dans le principe, très sensibles
+à des changements des conditions d'existence, et qui résistent
+actuellement encore, sans préjudice pour leur fécondité, à des
+modifications répétées de ces mêmes conditions, dussent produire
+des variétés moins susceptibles d'avoir le système reproducteur
+affecté par un acte de croisement avec d'autres variétés de
+provenance analogue.
+
+J'ai parlé jusqu'ici comme si les variétés d'une même espèce
+étaient invariablement fécondes lorsqu'on les croise. On ne peut
+cependant pas contester l'existence d'une légère stérilité dans
+certains cas que je vais brièvement passer en revue. Les preuves
+sont tout aussi concluantes que celles qui nous font admettre la
+stérilité chez une foule d'espèces; elles nous sont d'ailleurs
+fournies par nos adversaires, pour lesquels, dans tous les autres
+cas, la fécondité et la stérilité sont les plus sûrs indices des
+différences de valeur spécifique. Gärtner a élevé l'une après
+l'autre, dans son jardin, pendant plusieurs années, une variété
+naine d'un maïs à gains jaunes, et une variété de grande taille à
+grains rouges; or, bien que ces plantes aient des sexes séparés,
+elle ne se croisèrent jamais naturellement. Il féconda alors
+treize fleurs d'une de ces variétés avec du pollen de l'autre, et
+n'obtint qu'un seul épi portant des graines au nombre de cinq
+seulement. Les sexes étant distincts, aucune manipulation de
+nature préjudiciable à la plante n'a pu intervenir. Personne, je
+le crois, n'a cependant prétendu que ces variétés de maïs fussent
+des espèces distinctes; il est essentiel d'ajouter que les plantes
+hybrides provenant des cinq graines obtenues furent elles-mêmes si
+_complètement_ fécondes, que Gärtner lui-même n'osa pas considérer
+les deux variétés comme des espèces distinctes.
+
+Girou de Buzareingues a croisé trois variétés de courges qui,
+comme le maïs, ont des sexes séparés; il assure que leur
+fécondation réciproque est d'autant plus difficile que leurs
+différences sont plus prononcées. Je ne sais pas quelle valeur on
+peut attribuer à ces expériences; mais Sageret, qui fait reposer
+sa classification principalement sur la fécondité ou sur la
+stérilité des croisements, considère les formes sur lesquelles a
+porté cette expérience comme des variétés, conclusion à laquelle
+Naudin est également arrivé.
+
+Le fait suivant est encore bien plus remarquable; il semble tout
+d'abord incroyable, mais il résulte d'un nombre immense d'essais
+continués pendant plusieurs années sur neuf espèces de verbascum,
+par Gärtner, l'excellent observateur, dont le témoignage a
+d'autant plus de poids qu'il émane d'un adversaire. Gärtner donc a
+constaté que, lorsqu'on croise les variétés blanches et jaunes, on
+obtient moins de graines que lorsqu'on féconde ces variétés avec
+le pollen des variétés de même couleur. Il affirme en outre que,
+lorsqu'on croise les variétés jaunes et blanches d'une espèce avec
+les variétés jaunes et blanches d'une espèce _distincte_, les
+croisements opérés entre fleurs de couleur semblable produisent
+plus de graines que ceux faits entre fleurs de couleur différente.
+M. Scott a aussi entrepris des expériences, sur les espèces et les
+variétés de verbascum, et, bien qu'il n'ait pas pu confirmer les
+résultats de Gärtner sur les croisements entre espèces distinctes,
+il a trouvé que les variétés dissemblablement colorées d'une même
+espèce croisées ensemble donnent moins de graines, dans la
+proportion de 86 pour 100, que les variétés de même couleur
+fécondées l'une par l'autre. Ces variétés ne diffèrent cependant
+que sous le rapport de la couleur de la fleur, et quelquefois une
+variété s'obtient de la graine d'une autre.
+
+Kölreuter, dont tous les observateurs subséquents ont confirmé
+l'exactitude, a établi le fait remarquable qu'une des variétés du
+tabac ordinaire est bien plus féconde que les autres, en cas de
+croisement avec une autre espèce très distincte. Il fit porter ses
+expériences sur cinq formes, considérées ordinairement comme des
+variétés, qu'il soumit à l'épreuve du croisement réciproque; les
+hybrides provenant de ces croisements furent parfaitement féconds.
+Toutefois, sur cinq variétés, une seule, employée soit comme
+élément mâle, soit comme élément femelle, et croisée avec la
+_Nicotiana glutinosa_, produisit toujours des hybrides moins
+stériles que ceux provenant du croisement des quatre autres
+variétés avec la même _Nicotiana glutinosa_. Le système
+reproducteur de cette variété particulière a donc dû être modifié
+de quelque manière et en quelque degré.
+
+Ces faits prouvent que les variétés croisées ne sont pas toujours
+parfaitement fécondes. La grande difficulté de faire la preuve de
+la stérilité des variétés à l'état de nature -- car toute variété
+supposée, reconnue comme stérile à quelque degré que ce soit,
+serait aussitôt considérée comme constituant une espèce distincte;
+-- le fait que l'homme ne s'occupe que des caractères extérieurs
+chez ses variétés domestiques, lesquelles n'ont pas été d'ailleurs
+exposées pendant longtemps à des conditions uniformes, -- sont
+autant de considérations qui nous autorisent à conclure que la
+fécondité ne constitue pas une distinction fondamentale entre les
+espèces et les variétés. La stérilité générale qui accompagne le
+croisement des espèces peut être considérée non comme une
+acquisition ou comme une propriété spéciale, mais comme une
+conséquence de changements, de nature inconnue, qui ont affecté
+les éléments sexuels.
+
+
+COMPARAISON ENTRE LES HYBRIDES ET LES MÉTIS, INDÉPENDAMMENT DE
+LEUR FÉCONDITÉ.
+
+On peut, la question de fécondité mise à part, comparer entre eux,
+sous divers autres rapports, les descendants de croisements entre
+espèces avec ceux de croisements entre variétés. Gärtner, quelque
+désireux qu'il fût de tirer une ligne de démarcation bien tranchée
+entre les espèces et les variétés, n'a pu trouver que des
+différences peu nombreuses, et qui, selon moi, sont bien
+insignifiantes, entre les descendants dits _hybrides_ des espèces
+et les descendants dits _métis_ des variétés. D'autre part, ces
+deux classes d'individus se ressemblent de très près sous
+plusieurs rapports importants.
+
+Examinons rapidement ce point. La distinction la plus importante
+est que, dans la première génération, les métis sont plus
+variables que les hybrides; toutefois, Gärtner admet que les
+hybrides d'espèces soumises depuis longtemps à la culture sont
+souvent variables dans la première génération, fait dont j'ai pu
+moi-même observer de frappants exemples. Gärtner admet, en outre,
+que les hybrides entre espèces très voisines sont plus variables
+que ceux provenant de croisements entre espèces très distinctes;
+ce qui prouve que les différences dans le degré de variabilité
+tendent à diminuer graduellement. Lorsqu'on propage, pendant
+plusieurs générations, les métis ou les hybrides les plus féconds,
+on constate dans leur postérité une variabilité excessive; on
+pourrait, cependant, citer quelques exemples d'hybrides et de
+métis qui ont conservé pendant longtemps un caractère uniforme.
+Toutefois, pendant les générations successives, les métis
+paraissent être plus variables que les hybrides.
+
+Cette variabilité plus grande chez les métis que chez les hybrides
+n'a rien d'étonnant. Les parents des métis sont, en effet, des
+variétés, et, pour la plupart, des variétés domestiques (on n'a
+entrepris que fort peu d'expériences sur les variétés naturelles),
+ce qui implique une variabilité récente, qui doit se continuer et
+s'ajouter à celle que provoque déjà le fait même du croisement. La
+légère variabilité qu'offrent les hybrides à la première
+génération, comparée à ce qu'elle est dans les suivantes,
+constitue un fait curieux et digne d'attention. Rien, en effet, ne
+confirme mieux l'opinion que j'ai émise sur une des causes de la
+variabilité ordinaire, c'est-à-dire que, vu l'excessive
+sensibilité du système reproducteur pour tout changement apporté
+aux conditions d'existence, il cesse, dans ces circonstances, de
+remplir ses fonctions d'une manière normale et de produire une
+descendance identique de tous points à la forme parente. Or, les
+hybrides, pendant la première génération, proviennent d'espèces (à
+l'exception de celles, qui ont été depuis longtemps cultivées)
+dont le système reproducteur n'a été en aucune manière affecté, et
+qui ne sont pas variables; le système reproducteur des hybrides
+est, au contraire, supérieurement affecté, et leurs descendants
+sont par conséquent très variables.
+
+Pour en revenir à la comparaison des métis avec les hybrides,
+Gärtner affirme que les métis sont, plus que les hybrides, sujets
+à faire retour à l'une ou à l'autre des formes parentes; mais, si
+le fait est vrai, il n'y a certainement là qu'une différence de
+degré. Gärtner affirme expressément, en outre, que les hybrides
+provenant de plantes depuis longtemps cultivées sont plus sujets
+au retour que les hybrides provenant d'espèces naturelles, ce qui
+explique probablement la différence singulière des résultats
+obtenus par divers observateurs. Ainsi, Max Wichura doute que les
+hybrides fassent jamais retour à leurs formes parentes, ses
+expériences ayant été faites sur des saules sauvages; tandis que
+Naudin, qui a surtout expérimenté sur des plantes cultivées,
+insiste fortement sur la tendance presque universelle qu'ont les
+hybrides à faire retour. Gärtner constate, en outre, que,
+lorsqu'on croise avec une troisième espèce, deux espèces
+d'ailleurs très voisines, les hybrides diffèrent considérablement
+les uns des autres; tandis que, si l'on croise deux variétés très
+distinctes d'une espèce avec une autre espèce, les hybrides
+diffèrent peu. Toutefois, cette conclusion est, autant que je puis
+le savoir, basée sur une seule observation, et paraît être
+directement contraire aux résultats de plusieurs expériences
+faites par Kölreuter.
+
+Telles sont les seules différences, d'ailleurs peu importantes,
+que Gärtner ait pu signaler entre les plantes hybrides et les
+plantes métisses. D'autre part, d'après Gärtner, les mêmes lois
+s'appliquent au degré et à la nature de la ressemblance qu'ont
+avec leurs parents respectifs, tant les métis que les hybrides, et
+plus particulièrement les hybrides provenant d'espèces très
+voisines. Dans les croisements de deux espèces, l'une d'elles est
+quelquefois douée d'une puissance prédominante pour imprimer sa
+ressemblance au produit hybride, et il en est de même, je pense,
+pour les variétés des plantes. Chez les animaux, il est non moins
+certain qu'une variété a souvent la même prépondérance sur une
+autre variété. Les plantes hybrides provenant de croisements
+réciproques se ressemblent généralement beaucoup, et il en est de
+même des plantes métisses résultant d'un croisement de ce genre.
+Les hybrides, comme les métis, peuvent être ramenés au type de
+l'un ou de l'autre parent, à la suite de croisements répétés avec
+eux pendant plusieurs générations successives.
+
+Ces diverses remarques s'appliquent probablement aussi aux
+animaux; mais la question se complique beaucoup dans ce cas, soit
+en raison de l'existence de caractères sexuels secondaires, soit
+surtout parce que l'un des sexes a une prédisposition beaucoup
+plus forte que l'autre à transmettre sa ressemblance, que le
+croisement s'opère entre espèces ou qu'il ait lieu entre variétés.
+Je crois, par exemple, que certains auteurs soutiennent avec
+raison que l'âne exerce une action prépondérante sur le cheval, de
+sorte que le mulet et le bardot tiennent plus du premier que du
+second. Cette prépondérance est plus prononcée chez l'âne que chez
+l'ânesse, de sorte que le mulet, produit d'un âne et d'une jument,
+tient plus de l'âne que le bardot, qui est le produit d'une ânesse
+et d'un étalon.
+
+Quelques auteurs ont beaucoup insisté sur le prétendu fait que les
+métis seuls n'ont pas des caractères intermédiaires à ceux de
+leurs parents, mais ressemblent beaucoup à l'un d'eux; on peut
+démontrer qu'il en est quelquefois de même chez les hybrides, mais
+moins fréquemment que chez les métis, je l'avoue. D'après les
+renseignements que j'ai recueillis sur les animaux croisés
+ressemblant de très près à un de leurs parents, j'ai toujours vu
+que les ressemblances portent surtout sur des caractères de nature
+un peu monstrueuse, et qui ont subitement apparu -- tels que
+l'albinisme, le mélanisme, le manque de queue ou de cornes, la
+présence de doigts ou d'orteils supplémentaires -- et nullement
+sur ceux qui ont été lentement acquis par voie de sélection. La
+tendance au retour soudain vers le caractère parfait de l'un ou de
+l'autre parent doit aussi se présenter plus fréquemment chez les
+métis qui descendent de variétés souvent produites subitement et
+ayant un caractère semi-monstrueux, que chez les hybrides, qui
+proviennent d'espèces produites naturellement et lentement. En
+somme, je suis d'accord avec le docteur Prosper Lucas, qui, après
+avoir examiné un vaste ensemble de faits relatifs aux animaux,
+conclut que les lois de la ressemblance d'un enfant avec ses
+parents sont les mêmes, que les parents diffèrent peu ou beaucoup
+l'un de l'autre, c'est-à-dire que l'union ait lieu entre deux
+individus appartenant à la même variété, à des variétés
+différentes ou à des espèces distinctes.
+
+La question de la fécondité ou de la stérilité mise de côté, il
+semble y avoir, sous tous les autres rapports, une identité
+générale entre les descendants de deux espèces croisées et ceux de
+deux variétés. Cette identité serait très surprenante dans
+l'hypothèse d'une création spéciale des espèces, et de la
+formation des variétés par des lois secondaires; mais elle est en
+harmonie complète avec l'opinion qu'il n'y a aucune distinction
+essentielle à établir entre les espèces et les variétés.
+
+
+RÉSUMÉ.
+
+Les premiers croisements entre des formes assez distinctes pour
+constituer des espèces, et les hybrides qui en proviennent, sont
+très généralement, quoique pas toujours stériles. La stérilité se
+manifeste à tous les degrés; elle est parfois assez faible pour
+que les expérimentateurs les plus soigneux aient été conduits aux
+conclusions les plus opposées quand ils ont voulu classifier les
+formes organiques par les indices qu'elle leur a fournis. La
+stérilité varie chez les individus d'une même espèce en vertu de
+prédispositions innées, et elle est extrêmement sensible à
+l'influence des conditions favorables ou défavorables. Le degré de
+stérilité ne correspond pas rigoureusement aux affinités
+systématiques, mais il paraît obéir à l'action de plusieurs lois
+curieuses et complexes. Les croisements réciproques entre les deux
+mêmes espèces sont généralement affectés d'une stérilité
+différente et parfois très inégale. Elle n'est pas toujours égale
+en degré, dans le premier croisement, et chez les hybrides qui en
+proviennent.
+
+De même que, dans la greffe des arbres, l'aptitude dont jouit une
+espèce ou une variété à se greffer sur une autre dépend de
+différences généralement inconnues existant dans le système
+végétatif; de même, dans les croisements, la plus ou moins grande
+facilité avec laquelle une espèce peut se croiser avec une autre
+dépend aussi de différences inconnues dans le système
+reproducteur. Il n'y a pas plus de raison pour admettre que les
+espèces ont été spécialement frappées d'une stérilité variable en
+degré, afin d'empêcher leur croisement et leur confusion dans la
+nature, qu'il n'y en a à croire que les arbres ont été doués d'une
+propriété spéciale, plus ou moins prononcée, de résistance à la
+greffe, pour empêcher qu'ils ne se greffent naturellement les uns
+sur les autres dans nos forêts.
+
+Ce n'est pas la sélection naturelle qui a amené la stérilité des
+premiers croisements et celle de leurs produits hybrides. La
+stérilité, dans les cas de premiers croisements, semble dépendre
+de plusieurs circonstances; dans quelques cas, elle dépend surtout
+de la mort précoce de l'embryon. Dans le cas des hybrides, elle
+semble dépendre de la perturbation apportée à la génération, par
+le fait qu'elle est composée de deux formes distinctes; leur
+stérilité offre beaucoup d'analogie avec celle qui affecte si
+souvent les espèces pures, lorsqu'elles sont exposées à des
+conditions d'existence nouvelles et peu naturelles. Quiconque
+expliquera ces derniers cas, pourra aussi expliquer la stérilité
+des hybrides; cette supposition s'appuie encore sur un
+parallélisme d'un autre genre, c'est-à-dire que, d'abord, de
+légers changements dans les conditions d'existence paraissent
+ajouter à la vigueur et à la fécondité de tous les êtres
+organisés, et, secondement, que le croisement des formes qui ont
+été exposées à des conditions d'existence légèrement différentes
+ou qui ont varié, favorise la vigueur et la fécondité de leur
+descendance. Les faits signalés sur la stérilité des unions
+illégitimes des plantes dimorphes et trimorphes, ainsi que sur
+celle de leurs descendants illégitimes, nous permettent peut-être
+de considérer comme probable que, dans tous les cas, quelque lien
+inconnu existe entre le degré de fécondité des premiers
+croisements et ceux de leurs produits. La considération des faits
+relatifs au dimorphisme, jointe aux résultats des croisements
+réciproques, conduit évidemment à la conclusion que la cause
+primaire de la stérilité des croisements entre espèces doit
+résider dans les différences des éléments sexuels. Mais nous ne
+savons pas pourquoi, dans le cas des espèces distinctes, les
+éléments sexuels ont été si généralement plus ou moins modifiés
+dans une direction tendant à provoquer la stérilité mutuelle qui
+les caractérise, mais ce fait semble provenir de ce que les
+espèces ont été soumises pendant de longues périodes à des
+conditions d'existence presque uniformes.
+
+Il n'est pas surprenant que, dans la plupart des cas, la
+difficulté qu'on trouve à croiser entre elles deux espèces
+quelconque, corresponde à la stérilité des produits hybrides qui
+en résultent, ces deux ordres de faits fussent-ils même dus à des
+causes distinctes; ces deux faits dépendent, en effet, de la
+valeur des différences existant entre les espèces croisées. Il n'y
+a non plus rien d'étonnant à ce que la facilité d'opérer un
+premier croisement, la fécondité des hybrides qui en proviennent,
+et l'aptitude des plantes à être greffées l'une sur l'autre --
+bien que cette dernière propriété dépende évidemment de
+circonstances toutes différentes -- soient toutes, jusqu'à un
+certain point, en rapport avec les affinités systématiques des
+formes soumises à l'expérience; car l'affinité systématique
+comprend des ressemblances de toute nature.
+
+Les premiers croisements entre formes connues comme variétés, ou
+assez analogues pour être considérées comme telles, et leurs
+descendants métis, sont très généralement, quoique pas
+invariablement féconds, ainsi qu'on l'a si souvent prétendu. Cette
+fécondité parfaite et presque universelle ne doit pas nous
+étonner, si nous songeons au cercle vicieux dans lequel nous
+tournons en ce qui concerne les variétés à l'état de nature, et si
+nous nous rappelons que la grande majorité des variétés a été
+produite à l'état domestique par la sélection de simples
+différences extérieures, et qu'elles n'ont jamais été longtemps
+exposées à des conditions d'existence uniformes. Il faut se
+rappeler que, la domestication prolongée tendant à éliminer la
+stérilité, il est peu vraisemblable qu'elle doive aussi la
+provoquer. La question de fécondité mise à part, il y a, sous tous
+les autres rapports, une ressemblance générale très prononcée
+entre les hybrides et les métis, quant à leur variabilité, leur
+propriété de s'absorber mutuellement par des croisements répétés,
+et leur aptitude à hériter des caractères des deux formes
+parentes. En résumé donc, bien que nous soyons aussi ignorants sur
+la cause précise de la stérilité des premiers croisements et de
+leurs descendants hybrides que nous le sommes sur les causes de la
+stérilité que provoque chez les animaux et les plantes un
+changement complet des conditions d'existence, cependant les faits
+que nous venons de discuter dans ce chapitre ne me paraissent
+point s'opposer à la théorie que les espèces ont primitivement
+existé sous forme de variétés.
+
+
+CHAPITRE X
+INSUFFISANCE DES DOCUMENTS GÉOLOGIQUES
+
+_De l'absence actuelle des variétés intermédiaires. -- De la
+nature des variétés intermédiaires éteintes; de leur nombre. -- Du
+laps de temps écoulé, calculé d'après l'étendue des dénudations et
+des dépôts. -- Du laps de temps estimé en années. -- Pauvreté de
+nos collections paléontologiques. -- Intermittence des formations
+géologiques. -- De la dénudation des surfaces granitiques. --
+Absence des variétés intermédiaires dans une formation quelconque.
+-- Apparition soudaine de groupes d'espèces. -- De leur apparition
+soudaine dans les couches fossilifères les plus anciennes. --
+Ancienneté de la terre habitable._
+
+J'ai énuméré dans le sixième chapitre les principales objections
+qu'on pouvait raisonnablement élever contre les opinions émises
+dans ce volume. J'en ai maintenant discuté la plupart. Il en est
+une qui constitue une difficulté évidente, c'est la distinction
+bien tranchée des formes spécifiques, et l'absence d'innombrables
+chaînons de transition les reliant les unes aux autres. J'ai
+indiqué pour quelles raisons ces formes de transition ne sont pas
+communes actuellement, dans les conditions qui semblent cependant
+les plus favorables à leur développement, telles qu'une surface
+étendue et continue, présentant des conditions physiques
+graduelles et différentes. Je me suis efforcé de démontrer que
+l'existence de chaque espèce dépend beaucoup plus de la présence
+d'autres formes organisées déjà définies que du climat, et que,
+par conséquent, les conditions d'existence véritablement efficaces
+ne sont pas susceptibles de gradations insensibles comme le sont
+celles de la chaleur ou de l'humidité. J'ai cherché aussi à
+démontrer que les variétés intermédiaires, étant moins nombreuses
+que les formes qu'elles relient, sont généralement vaincues et
+exterminées pendant le cours des modifications et des
+améliorations ultérieures. Toutefois, la cause principale de
+l'absence générale d'innombrables formes de transition dans la
+nature dépend surtout de la marche même de la sélection naturelle,
+en vertu de laquelle les variétés nouvelles prennent constamment
+la place des formes parentes dont elles dérivent et qu'elles
+exterminent. Mais, plus cette extermination s'est produite sur une
+grande échelle, plus le nombre des variétés intermédiaires qui ont
+autrefois existé a dû être considérable. Pourquoi donc chaque
+formation géologique, dans chacune des couches qui la composent,
+ne regorge-t-elle pas de formes intermédiaires? La géologie ne
+révèle assurément pas une série organique bien graduée, et c'est
+en cela, peut-être, que consiste l'objection la plus sérieuse
+qu'on puisse faire à ma théorie. Je crois que l'explication se
+trouve dans l'extrême insuffisance des documents géologiques.
+
+Il faut d'abord se faire une idée exacte de la nature des formes
+intermédiaires qui, d'après ma théorie, doivent avoir existé
+antérieurement. Lorsqu'on examine deux espèces quelconques, il est
+difficile de ne pas se laisser entraîner à se figurer des formes
+_exactement_ intermédiaires entre elles. C'est là une supposition
+erronée; il nous faut toujours chercher des formes intermédiaires
+entre chaque espèce et un ancêtre commun, mais inconnu, qui aura
+généralement différé sous quelques rapports de ses descendants
+modifiés. Ainsi, pour donner un exemple de cette loi, le pigeon
+paon et le pigeon grosse-gorge descendent tous les deux du biset;
+si nous possédions toutes les variétés intermédiaires qui ont
+successivement existé, nous aurions deux séries continues et
+graduées entre chacune de ces deux variétés et le biset; mais nous
+n'en trouverions pas une seule qui fût exactement intermédiaire
+entre le pigeon paon et le pigeon grosse-gorge; aucune, par
+exemple, qui réunît à la fois une queue plus ou moins étalée et un
+jabot plus ou moins gonflé, traits caractéristiques de ces deux
+races. De plus, ces deux variétés se sont si profondément
+modifiées depuis leur point de départ, que, sans les preuves
+historiques que nous possédons sur leur origine, il serait
+impossible de déterminer par une simple comparaison de leur
+conformation avec celle du biset (_C. livia_), si elles descendent
+de cette espèce, ou de quelque autre espèce voisine, telle que le
+_C. aenas_.
+
+Il en est de même pour les espèces à l'état de nature; si nous
+considérons des formes très distinctes, comme le cheval et le
+tapir, nous n'avons aucune raison de supposer qu'il y ait jamais
+eu entre ces deux êtres des formes exactement intermédiaires, mais
+nous avons tout lieu de croire qu'il a dû en exister entre chacun
+d'eux et un ancêtre commun inconnu. Cet ancêtre commun doit avoir
+eu, dans l'ensemble de son organisation, une grande analogie
+générale avec le cheval et le tapir; mais il peut aussi, par
+différents points de sa conformation, avoir différé
+considérablement de ces deux types, peut-être même plus qu'ils ne
+diffèrent actuellement l'un de l'autre. Par conséquent, dans tous
+les cas de ce genre, il nous serait impossible de reconnaître la
+forme parente de deux ou plusieurs espèces, même par la
+comparaison la plus attentive de l'organisation de l'ancêtre avec
+celle de ses descendants modifiés, si nous n'avions pas en même
+temps à notre disposition la série à peu près complète des anneaux
+intermédiaires de la chaîne.
+
+Il est cependant possible, d'après ma théorie, que, de deux formes
+vivantes, l'une soit descendue de l'autre; que le cheval, par
+exemple, soit issu du tapir; or, dans ce cas, il a dû exister des
+chaînons _directement_ intermédiaires entre eux. Mais un cas
+pareil impliquerait la persistance sans modification, pendant une
+très longue durée, d'une forme dont les descendants auraient subi
+des changements considérables; or, un fait de cette nature ne peut
+être que fort rare, en raison du principe de la concurrence entre
+tous les organismes ou entre le descendant et ses parents; car,
+dans tous les cas, les formes nouvelles perfectionnées tendent à
+supplanter les formes antérieures demeurées fixes.
+
+Toutes les espèces vivantes, d'après la théorie de la sélection
+naturelle, se rattachent à la souche mère de chaque genre, par des
+différences qui ne sont pas plus considérables que celles que nous
+constatons actuellement entre les variétés naturelles et
+domestiques d'une même espèce; chacune de ces souches mères elles-
+mêmes, maintenant généralement éteintes, se rattachait de la même
+manière à d'autres espèces plus anciennes; et, ainsi de suite, en
+remontant et en convergeant toujours vers le commun ancêtre de
+chaque grande classe. Le nombre des formes intermédiaires
+constituant les chaînons de transition entre toutes les espèces
+vivantes et les espèces perdues a donc dû être infiniment grand;
+or, si ma théorie est vraie, elles ont certainement vécu sur la
+terre.
+
+
+DU LAPS DE TEMPS ÉCOULÉ, DÉDUIT DE L'APPRÉCIATION DE LA RAPIDITÉ
+DES DÉPOTS ET DE L'ÉTENDUE DES DÉNUDATIONS.
+
+Outre que nous ne trouvons pas les restes fossiles de ces
+innombrables chaînons intermédiaires, on peut objecter que, chacun
+des changements ayant dû se produire très lentement, le temps doit
+avoir manqué pour accomplir d'aussi grandes modifications
+organiques. Il me serait difficile de rappeler au lecteur qui
+n'est pas familier avec la géologie les faits au moyen desquels on
+arrive à se faire une vague et faible idée de l'immensité de la
+durée des âges écoulés. Quiconque peut lire le grand ouvrage de
+sir Charles Lyell sur les principe de la Géologie, auquel les
+historiens futurs attribueront à juste titre une révolution dans
+les sciences naturelles, sans reconnaître la prodigieuse durée des
+périodes écoulées, peut fermer ici ce volume. Ce n'est pas qu'il
+suffise d'étudier les _Principes de la Géologie_, de lire les
+traités spéciaux des divers auteurs sur telle ou telle formation,
+et de tenir compte des essais qu'ils font pour donner une idée
+insuffisante des durées de chaque formation ou même de chaque
+couche; c'est en étudiant les forces qui sont entrées en jeu que
+nous pouvons le mieux nous faire une idée des temps écoulés, c'est
+en nous rendant compte de l'étendue de la surface terrestre qui a
+été dénudée et de l'épaisseur des sédiments déposés que nous
+arrivons à nous faire une vague idée de la durée des périodes
+passées. Ainsi que Lyell l'a très justement fait remarquer,
+l'étendue et l'épaisseur de nos couches de sédiments sont le
+résultat et donnent la mesure de la dénudation que la croûte
+terrestre a éprouvée ailleurs. Il faut donc examiner par soi-même
+ces énormes entassements de couches superposées, étudier les
+petits ruisseaux charriant de la boue, contempler les vagues
+rongeant les antiques falaises, pour se faire quelque notion de la
+durée des périodes écoulées, dont les monuments nous environnent
+de toutes parts.
+
+Il faut surtout errer le long des côtes formées de roches
+modérément dures, et constater les progrès de leur désagrégation.
+Dans la plupart des cas, le flux n'atteint les rochers que deux
+fois par jour et pour peu de temps; les vagues ne les rongent que
+lorsqu'elles sont chargées de sables et de cailloux, car l'eau
+pure n'use pas le roc. La falaise, ainsi minée par la base,
+s'écroule en grandes masses qui, gisant sur la plage, sont rongées
+et usées atome par atome, jusqu'à ce qu'elles soient assez
+réduites pour être roulées par les vagues, qui alors les broient
+plus promptement et les transforment en cailloux, en sable ou en
+vase. Mais combien ne trouvons-nous pas, au pied des falaises, qui
+reculent pas à pas, de blocs arrondis, couverts d'une épaisse
+couche de végétations marines, dont la présence est une preuve de
+leur stabilité et du peu d'usure à laquelle ils sont soumis!
+Enfin, si nous suivons pendant l'espace de quelques milles une
+falaise rocheuse sur laquelle la mer exerce son action
+destructive, nous ne la trouvons attaquée que çà et là, par places
+peu étendues, autour des promontoires saillants. La nature de la
+surface et la végétation dont elle est couverte prouvent que,
+partout ailleurs, bien des années se sont écoulées depuis que
+l'eau en est venue baigner la base.
+
+Les observations récentes de Ramsay, de Jukes, de Geikie, de Croll
+et d'autres, nous apprennent que la désagrégation produite par les
+agents atmosphériques joue sur les côtes un rôle beaucoup plus
+important que l'action des vagues. Toute la surface de la terre
+est soumise à l'action chimique de l'air et de l'acide carbonique
+dissous dans l'eau de pluie, et à la gelée dans les pays froids;
+la matière désagrégée est entraînée par les fortes pluies, même
+sur les pentes douces, et, plus qu'on ne le croit généralement,
+par le vent dans les pays arides; elle est alors charriée par les
+rivières et par les fleuves qui, lorsque leur cours est rapide,
+creusent profondément leur lit et triturent les fragments. Les
+ruisseaux boueux qui, par un jour de pluie, coulent le long de
+toutes les pentes, même sur des terrains faiblement ondulés, nous
+montrent les effets de la désagrégation atmosphérique. MM. Ramsay
+et Whitaker ont démontré, et cette observation est très
+remarquable, que les grandes lignes d'escarpement du district
+wealdien et celles qui s'étendent au travers de l'Angleterre,
+qu'autrefois on considérait comme d'anciennes côtes marines, n'ont
+pu être ainsi produites, car chacune d'elles est constituée d'une
+même formation unique, tandis que nos falaises actuelles sont
+partout composées de l'intersection de formations variées. Cela
+étant ainsi, il nous faut admettre que les escarpements doivent en
+grande partie leur origine à ce que la roche qui les compose a
+mieux résisté à l'action destructive des agents atmosphériques que
+les surfaces voisines, dont le niveau s'est graduellement abaissé,
+tandis que les lignes rocheuses sont restées en relief. Rien ne
+peut mieux nous faire concevoir ce qu'est l'immense durée du
+temps, selon les idées que nous nous faisons du temps, que la vue
+des résultats si considérables produits par des agents
+atmosphériques qui nous paraissent avoir si peu de puissance et
+agir si lentement.
+
+Après s'être ainsi convaincu de la lenteur avec laquelle les
+agents atmosphériques et l'action des vagues sur les côtes rongent
+la surface terrestre, il faut ensuite, pour apprécier la durée des
+temps passés, considérer, d'une part, le volume immense des
+rochers qui ont été enlevés sur des étendues considérables, et, de
+l'autre, examiner l'épaisseur de nos formations sédimentaires. Je
+me rappelle avoir été vivement frappé en voyant les îles
+volcaniques, dont les côtes ravagées par les vagues présentent
+aujourd'hui des falaises perpendiculaires hautes de 1 000 à 2 000
+pieds, car la pente douce des courants de lave, due à leur état
+autrefois liquide, indiquait tout de suite jusqu'où les couches
+rocheuses avaient dû s'avancer en pleine mer. Les grandes failles,
+c'est-à-dire ces immenses crevasses le long desquelles les couches
+se sont souvent soulevées d'un côté ou abaissées de l'autre, à une
+hauteur ou à une profondeur de plusieurs milliers de pieds, nous
+enseignent la même leçon; car, depuis l'époque où ces crevasses se
+sont produites, qu'elles l'aient été brusquement ou, comme la
+plupart des géologues le croient aujourd'hui, très lentement à la
+suite de nombreux petits mouvements, la surface du pays s'est
+depuis si bien nivelée, qu'aucune trace de ces prodigieuses
+dislocations n'est extérieurement visible. La faille de Craven,
+par exemple, s'étend sur une ligne de 30 milles de longueur, le
+long de laquelle le déplacement vertical des couches varie de 600
+à 3 000 pieds. Le professeur Ramsay a constaté un affaissement de
+2 300 pieds dans l'île d'Anglesea, et il m'apprend qu'il est
+convaincu que, dans le Merionethshire, il en existe un autre de 12
+000 pieds; cependant, dans tous ces cas, rien à la surface ne
+trahit ces prodigieux mouvements, les amas de rochers de chaque
+côté de la faille ayant été complètement balayés.
+
+D'autre part, dans toutes les parties du globe, les amas de
+couches sédimentaires ont une épaisseur prodigieuse. J'ai vu, dans
+les Cordillères, une masse de conglomérat dont j'ai estimé
+l'épaisseur à environ 10 000 pieds; et, bien que les conglomérats
+aient dû probablement s'accumuler plus vite que des couches de
+sédiments plus fins, ils ne sont cependant composés que de
+cailloux roulés et arrondis qui, portant chacun l'empreinte du
+temps, prouvent avec quelle lenteur des masses aussi considérables
+ont dû s'entasser. Le professeur Ramsay m'a donné les épaisseurs
+maxima des formations successives dans _différentes_ parties de la
+Grande-Bretagne, d'après des mesures prises sur les lieux dans la
+plupart des cas. En voici le résultat:
+
+Couches paléozoïques pieds anglais.
+
+(non compris les roches ignées).................. 37 154
+
+Couches secondaires......................... 13
+
+Couches tertiaires............................. 2 340
+
+-- formant un total de 72 584 pieds, c'est-à-dire environ 13
+milles anglais et trois quarts. Certaines formations, qui sont
+représentées en Angleterre par des couches minces, atteignent sur
+le continent une épaisseur de plusieurs milliers de pieds. En
+outre, s'il faut en croire la plupart des géologues, il doit
+s'être écoulé, entre les formations successives, des périodes
+extrêmement longues pendant lesquelles aucun dépôt ne s'est formé.
+La masse entière des couches superposées des roches sédimentaires
+de l'Angleterre ne donne donc qu'une idée incomplète du temps qui
+s'est écoulé pendant leur accumulation. L'étude de faits de cette
+nature semble produire sur l'esprit une impression analogue à
+celle qui résulte de nos vaines tentatives pour concevoir l'idée
+d'éternité.
+
+Cette impression n'est pourtant pas absolument juste. M. Croll
+fait remarquer, dans un intéressant mémoire, que nous ne nous
+trompons pas par «une conception trop élevée de la longueur des
+périodes géologiques», mais en les estimant en années. Lorsque les
+géologues envisagent des phénomènes considérables et compliqués,
+et qu'ils considèrent ensuite les chiffres qui représentent des
+millions d'années, les deux impressions produites sur l'esprit
+sont très différentes, et les chiffres sont immédiatement taxés
+d'insuffisance. M. Croll démontre, relativement à la dénudation
+produite par les agents atmosphériques, en calculant le rapport de
+la quantité connue de matériaux sédimentaires que charrient
+annuellement certaines rivières, relativement à l'étendue des
+surfaces drainées, qu'il faudrait six millions d'années pour
+désagréger et pour enlever au niveau moyen de l'aire totale qu'on
+considère une épaisseur de 1 000 pieds de roches. Un tel résultat
+peut paraître étonnant, et le serait encore si, d'après quelques
+considérations qui peuvent faire supposer qu'il est exagéré, on le
+réduisait à la moitié ou au quart. Bien peu de personnes,
+d'ailleurs, se rendent un compte exact de ce que signifie
+réellement un million. M. Croll cherche à le faire comprendre par
+l'exemple suivant: on étend, sur le mur d'une grande salle, une
+bande étroite de papier, longue de 83 pieds et 4 pouces (25m, 70);
+on fait alors à une extrémité de cette bande une division d'un
+dixième de pouce (2mm, 5); cette division représente un siècle, et
+la bande entière représente un million d'années. Or, pour le sujet
+qui nous occupe, que sera un siècle figuré par une mesure aussi
+insignifiante relativement aux vastes dimensions de la salle?
+Plusieurs éleveurs distingués ont, pendant leur vie, modifié assez
+fortement quelques animaux supérieurs pour avoir créé de
+véritables sous-races nouvelles; or, ces espèces supérieures se
+produisent beaucoup plus lentement que les espèces inférieures.
+Bien peu d'hommes se sont occupés avec soin d'une race pendant
+plus de cinquante ans, de sorte qu'un siècle représente le travail
+de deux éleveurs successifs. Il ne faudrait pas toutefois supposer
+que les espèces à l'état de nature puissent se modifier aussi
+promptement que peuvent le faire les animaux domestiques sous
+l'action de la sélection méthodique. La comparaison serait plus
+juste entre les espèces naturelles et les résultats que donne la
+sélection inconsciente, c'est-à-dire la conservation, sans
+intention préconçue de modifier la race, des animaux les plus
+utiles ou les plus beaux. Or, sous l'influence de la seule
+sélection inconsciente, plusieurs races se sont sensiblement
+modifiées dans le cours de deux ou trois siècles.
+
+Les modifications sont, toutefois, probablement beaucoup plus
+lentes encore chez les espèces dont un petit nombre seulement se
+modifie en même temps dans un même pays. Cette lenteur provient de
+ce que tous les habitants d'une région étant déjà parfaitement
+adaptés les uns aux autres, de nouvelles places dans l'économie de
+la nature ne se présentent qu'à de longs intervalles, lorsque les
+conditions physiques ont éprouvé quelques modifications d'une
+nature quelconque, ou qu'il s'est produit une immigration de
+nouvelles formes. En outre, les différences individuelles ou les
+variations dans la direction voulue, de nature à mieux adapter
+quelques-uns des habitants aux conditions nouvelles, peuvent ne
+pas surgir immédiatement. Nous n'avons malheureusement aucun moyen
+de déterminer en années la période nécessaire pour modifier une
+espèce. Nous aurons d'ailleurs à revenir sur ce sujet.
+
+
+PAUVRETÉ DE NOS COLLECTIONS PALÉONTOLOGIQUES.
+
+Quel triste spectacle que celui de nos musées géologiques les plus
+riches! Chacun s'accorde à reconnaître combien sont incomplètes
+nos collections. Il ne faut jamais oublier la remarque du célèbre
+paléontologiste E. Forbes, c'est-à-dire qu'un grand nombre de nos
+espèces fossiles ne sont connues et dénommées que d'après des
+échantillons isolés, souvent brisés, ou d'après quelques rares
+spécimens recueillis sur un seul point. Une très petite partie
+seulement de la surface du globe a été géologiquement explorée, et
+nulle part avec assez de soin, comme le prouvent les importantes
+découvertes qui se font chaque année en Europe. Aucun organisme
+complètement mou ne peut se conserver. Les coquilles et les
+ossements, gisant au fond des eaux, là où il ne se dépose pas de
+sédiments, se détruisent et disparaissent bientôt. Nous partons
+malheureusement toujours de ce principe erroné qu'un immense dépôt
+de sédiment est en voie de formation sur presque toute l'étendue
+du lit de la mer, avec une rapidité suffisante pour ensevelir et
+conserver des débris fossiles. La belle teinte bleue et la
+limpidité de l'Océan dans sa plus grande étendue témoignent de la
+pureté de ses eaux. Les nombreux exemples connus de formations
+géologiques régulièrement recouvertes, après un immense intervalle
+de temps, par d'autres formations plus récentes, sans que la
+couche sous-jacente ait subi dans l'intervalle la moindre
+dénudation ou la moindre dislocation, ne peut s'expliquer que si
+l'on admet que le fond de la mer demeure souvent intact pendant
+des siècles. Les eaux pluviales chargées d'acide carbonique
+doivent souvent dissoudre les fossiles enfouis dans les sables ou
+les graviers, en s'infiltrant dans ces couches lors de leur
+émersion. Les nombreuses espèces d'animaux qui vivent sur les
+côtes, entre les limites des hautes et des basses marées,
+paraissent être rarement conservées. Ainsi, les diverses espèces
+de _Chthamalinées_ (sous-famille de cirripèdes sessiles) tapissent
+les rochers par myriades dans le monde entier; toutes sont
+rigoureusement littorales; or -- à l'exception d'une seule espèce
+de la Méditerranée qui vit dans les eaux profondes, et qu'on a
+trouvée à l'état fossile en Sicile -- on n'en a pas rencontré une
+seule espèce fossile dans aucune formation tertiaire; il est
+avéré, cependant, que le genre _Chthamalus_ existait à l'époque de
+la craie. Enfin, beaucoup de grands dépôts qui ont nécessité pour
+s'accumuler des périodes extrêmement longues, sont entièrement
+dépourvus de tous débris organiques, sans que nous puissions
+expliquer pourquoi. Un des exemples les plus frappants est la
+formation du flysch, qui consiste en grès et en schistes, dont
+l'épaisseur atteint jusqu'à 6 000 pieds, qui s'étend entre Vienne
+et la Suisse sur une longueur d'au moins 300 milles, et dans
+laquelle, malgré toutes les recherches, on n'a pu découvrir, en
+fait de fossiles, que quelques débris végétaux.
+
+Il est presque superflu d'ajouter, à l'égard des espèces
+terrestres qui vécurent pendant la période secondaire et la
+période paléozoïque, que nos collections présentent de nombreuses
+lacunes. On ne connaissait, par exemple, jusque tout récemment
+encore, aucune coquille terrestre ayant appartenu à l'une ou
+l'autre de ces deux longues périodes, à l'exception d'une seule
+espèce trouvée dans les couches carbonifères de l'Amérique du Nord
+par sir C. Lyell et le docteur Dawson; mais, depuis, on a trouvé
+des coquilles terrestres dans le lias. Quant aux restes fossiles
+de mammifères, un simple coup d'oeil sur la table historique du
+manuel de Lyell suffit pour prouver, mieux que des pages de
+détails, combien leur conservation est rare et accidentelle. Cette
+rareté n'a rien de surprenant, d'ailleurs, si l'on songe à
+l'énorme proportion d'ossements de mammifères tertiaires qui ont
+été trouvés dans des cavernes ou des dépôts lacustres, nature de
+gisements dont on ne connaît aucun exemple dans nos formations
+secondaires ou paléozoïques.
+
+Mais les nombreuses lacunes de nos archives géologiques
+proviennent en grande partie d'une cause bien plus importante que
+les précédentes, c'est-à-dire que les diverses formations ont été
+séparées les unes des autres par d'énormes intervalles de temps.
+Cette opinion a été chaudement soutenue par beaucoup de géologues
+et de paléontologistes qui, comme E. Forbes, nient formellement la
+transformation des espèces. Lorsque nous voyons la série des
+formations, telle que la donnent les tableaux des ouvrages sur la
+géologie, ou que nous étudions ces formations dans la nature, nous
+échappons difficilement à l'idée qu'elles ont été strictement
+consécutives. Cependant le grand ouvrage de sir R. Murchison sur
+la Russie nous apprend quelles immenses lacunes il y a dans ce
+pays entre les formations immédiatement superposées; il en est de
+même dans l'Amérique du Nord et dans beaucoup d'autres parties du
+monde. Aucun géologue, si habile qu'il soit, dont l'attention se
+serait portée exclusivement sur l'étude de ces vastes territoires,
+n'aurait jamais soupçonné que, pendant ces mêmes périodes
+complètement inertes pour son propre pays, d'énormes dépôts de
+sédiment, renfermant une foule de formes organiques nouvelles et
+toutes spéciales, s'accumulaient autre part. Et si, dans chaque
+contrée considérée séparément, il est presque impossible d'estimer
+le temps écoulé entre les formations consécutives, nous pouvons en
+conclure qu'on ne saurait le déterminer nulle part. Les fréquents
+et importants changements qu'on peut constater dans la composition
+minéralogique des formations consécutives, impliquent généralement
+aussi de grands changements dans la géographie des régions
+environnantes, d'où ont dû provenir les matériaux des sédiments,
+ce qui confirme encore l'opinion que de longues périodes se sont
+écoulées entre chaque formation.
+
+Nous pouvons, je crois, nous rendre compte de cette intermittence
+presque constante des formations géologiques de chaque région,
+c'est-à-dire du fait qu'elles ne se sont pas succédé sans
+interruption. Rarement un fait m'a frappé autant que l'absence,
+sur une longueur de plusieurs centaines de milles des côtes de
+l'Amérique du Sud, qui ont été récemment soulevées de plusieurs
+centaines de pieds, de tout dépôt récent assez considérable pour
+représenter même une courte période géologique. Sur toute la côte
+occidentale, qu'habite une faune marine particulière, les couches
+tertiaires sont si peu développées, que plusieurs faunes marines
+successives et toutes spéciales ne laisseront probablement aucune
+trace de leur existence aux âges géologiques futurs. Un peu de
+réflexion fera comprendre pourquoi, sur la côte occidentale de
+l'Amérique du Sud en voie de soulèvement, on ne peut trouver nulle
+part de formation étendue contenant des débris tertiaires ou
+récents, bien qu'il ait dû y avoir abondance de matériaux de
+sédiments, par suite de l'énorme dégradation des rochers des côtes
+et de la vase apportée par les cours d'eau qui se jettent dans la
+mer. Il est probable, en effet, que les dépôts sous-marins du
+littoral sont constamment désagrégés et emportés, à mesure que le
+soulèvement lent et graduel du sol les expose à l'action des
+vagues.
+
+Nous pouvons donc conclure que les dépôts de sédiment doivent être
+accumulé en masses très épaisses, très étendues et très solides,
+pour pouvoir résister, soit à l'action incessante des vagues, lors
+des premiers soulèvements du sol, et pendant les oscillations
+successives du niveau, soit à la désagrégation atmosphérique. Des
+masses de sédiment aussi épaisses et aussi étendues peuvent se
+former de deux manières: soit dans les grandes profondeurs de la
+mer, auquel cas le fond est habité par des formes moins nombreuses
+et moins variées que les mers peu profondes; en conséquence,
+lorsque la masse vient à se soulever, elle ne peut offrir qu'une
+collection très incomplète des formes organiques qui ont existé
+dans le voisinage pendant la période de son accumulation. Ou bien,
+une couche de sédiment de quelque épaisseur et de quelque étendue
+que ce soit peut se déposer sur un bas-fond en voie de s'affaisser
+lentement; dans ce cas, tant que l'affaissement du sol et l'apport
+des sédiments s'équilibrent à peu près, la mer reste peu profonde
+et offre un milieu favorable à l'existence d'un grand nombre de
+formes variées; de sorte qu'un dépôt riche en fossiles, et assez
+épais pour résister, après un soulèvement ultérieur, à une grande
+dénudation, peut ainsi se former facilement.
+
+Je suis convaincu que presque toutes nos anciennes formations
+_riches en fossiles_ dans la plus grande partie de leur épaisseur
+se sont ainsi formées pendant un affaissement. J'ai, depuis 1845,
+époque où je publiai mes vues à ce sujet, suivi avec soin les
+progrès de la géologie, et j'ai été étonné de voir comment les
+auteurs, traitant de telle ou telle grande formation, sont
+arrivés, les uns après les autres, à conclure qu'elle avait dû
+s'accumuler pendant un affaissement du sol. Je puis ajouter que la
+seule formation tertiaire ancienne qui, sur la côte occidentale de
+l'Amérique du Sud, ait été assez puissante pour résister aux
+dégradations qu'elle a déjà subies, mais qui ne durera guère
+jusqu'à une nouvelle époque géologique bien distante, s'est
+accumulée pendant une période d'affaissement, et a pu ainsi
+atteindre une épaisseur considérable.
+
+Tous les faits géologiques nous démontrent clairement que chaque
+partie de la surface terrestre a dû éprouver de nombreuses et
+lentes oscillations de niveau, qui ont évidemment affecté des
+espaces considérables. Des formations riches en fossiles, assez
+épaisses et assez étendues pour résister aux érosions
+subséquentes, ont pu par conséquent se former sur de vastes
+régions pendant les périodes d'affaissement, là où l'apport des
+sédiments était assez considérable pour maintenir le fond à une
+faible profondeur et pour enfouir et conserver les débris
+organiques avant qu'ils aient eu le temps de se désagréger.
+D'autre part, tant que le fond de la mer reste stationnaire, des
+dépôts _épais_ ne peuvent pas s'accumuler dans les parties peu
+profondes les plus favorables à la vie. Ces dépôts sont encore
+moins possibles pendant les périodes intermédiaires de
+soulèvement, ou, pour mieux dire, les couches déjà accumulées sont
+généralement détruites à mesure que leur soulèvement les amenant
+au niveau de l'eau, les met aux prises avec l'action destructive
+des vagues côtières.
+
+Ces remarques s'appliquent principalement aux formations
+littorales ou sous-littorales. Dans le cas d'une mer étendue et
+peu profonde, comme dans une grande partie de l'archipel Malais,
+où la profondeur varie entre 30, 40 et 60 brasses, une vaste
+formation pourrait s'accumuler pendant une période de soulèvement,
+et, cependant, ne pas souffrir une trop grande dégradation à
+l'époque de sa lente émersion. Toutefois, son épaisseur ne
+pourrait pas être bien grande, car, en raison du mouvement
+ascensionnel, elle serait moindre que la profondeur de l'eau ou
+elle s'est formée. Le dépôt ne serait pas non plus très solide, ni
+recouvert de formations subséquentes, ce qui augmenterait ses
+chances d'être désagrégé par les agents atmosphériques et par
+l'action de la mer pendant les oscillations ultérieures du niveau.
+M. Hopkins a toutefois fait remarquer que si une partie de la
+surface venait, après un soulèvement, à s'affaisser de nouveau
+avant d'avoir été dénudée, le dépôt formé pendant le mouvement
+ascensionnel pourrait être ensuite recouvert par de nouvelles
+accumulations, et être ainsi, quoique mince, conservé pendant de
+longues périodes.
+
+M. Hopkins croit aussi que les dépôts sédimentaires de grande
+étendue horizontale n'ont été que rarement détruits en entier.
+Mais tous les géologues, à l'exception du petit nombre de ceux qui
+croient que nos schistes métamorphiques actuels et nos roches
+plutoniques ont formé le noyau primitif du globe, admettront que
+ces dernières roches ont été soumises à une dénudation
+considérable. Il n'est guère possible, en effet, que des roches
+pareilles se soient solidifiées et cristallisées à l'air libre;
+mais si l'action métamorphique s'est effectuée dans les grandes
+profondeurs de l'Océan, le revêtement protecteur primitif des
+roches peut n'avoir pas été très épais. Si donc l'on admet que les
+gneiss, les micaschistes, les granits, les diorites, etc., ont été
+autrefois nécessairement recouverts, comment expliquer que
+d'immenses surfaces de ces roches soient actuellement dénudées sur
+tant de points du globe, autrement que par la désagrégation
+subséquente complète de toutes les couches qui les recouvraient?
+On ne peut douter qu'il existe de semblables étendues très
+considérables; selon Humboldt, la région granitique de Parime est
+au moins dix-neuf fois aussi grande que la Suisse. Au sud de
+l'Amazone, Boué en décrit une autre composée de roches de cette
+nature ayant une surface équivalente à celle qu'occupent
+l'Espagne, la France, l'Italie; une partie de l'Allemagne et les
+Îles-Britanniques réunies. Cette région n'a pas encore été
+explorée avec tout le soin désirable, mais tous les voyageurs
+affirment l'immense étendue de la surface granitique; ainsi, von
+Eschwege donne une coupe détaillée de ces roches qui s'étendent en
+droite ligne dans l'intérieur jusqu'à 260 milles géographiques de
+Rio de Janeiro; j'ai fait moi-même 150 milles dans une autre
+direction, sans voir autre chose que des roches granitiques. J'ai
+examiné de nombreux spécimens recueillis sur toute la côte depuis
+Rio de Janeiro jusqu'à l'embouchure de la Plata, soit une distance
+de 1100 milles géographiques, et tous ces spécimens appartenaient
+à cette même classe de roches. Dans l'intérieur, sur toute la rive
+septentrionale de la Plata, je n'ai pu voir, outre des dépôts
+tertiaires modernes, qu'un petit amas d'une roche légèrement
+métamorphique, qui seule a pu constituer un fragment de la
+couverture primitive de la série granitique. Dans la région mieux
+connue des États-Unis et du Canada, d'après la belle carte du
+professeur H.-D. Rogers, j'ai estimé les surfaces en découpant la
+carte elle-même et en en pesant le papier, et j'ai trouvé que les
+roches granitiques et métamorphiques (à l'exclusion des semi-
+métamorphiques) excèdent, dans le rapport de 19 à 12, 5,
+l'ensemble des formations paléozoïques plus nouvelles. Dans bien
+des régions, les roches métamorphiques et granitiques auraient une
+bien plus grande étendue si les couches sédimentaires qui reposent
+sur elles étaient enlevées, couches qui n'ont pas pu faire partie
+du manteau primitif sous lequel elles ont cristallisé. Il est donc
+probable que, dans quelques parties du monde, des formations
+entières ont été désagrégées d'une manière complète, sans qu'il
+soit resté aucune trace de l'état antérieur.
+
+Il est encore une remarque digne d'attention. Pendant les périodes
+de soulèvement, l'étendue des surfaces terrestres, ainsi que celle
+des parties peu profondes de mer qui les entourent, augmente et
+forme ainsi de nouvelles stations -- toutes circonstances
+favorables, ainsi que nous l'avons expliqué, à la formation des
+variétés et des espèces nouvelles; mais il y a généralement aussi,
+pendant ces périodes, une lacune dans les archives géologiques.
+D'autre part, pendant les périodes d'affaissement, la surface
+habitée diminue, ainsi que le nombre des habitants (excepté sur
+les côtes d'un continent au moment où il se fractionne en
+archipel), et, par conséquent, bien qu'il y ait de nombreuses
+extinctions, il se forme peu de variétés ou d'espèces nouvelles;
+or, c'est précisément pendant ces périodes d'affaissement que se
+sont accumulés les dépôts les plus riches en fossiles.
+
+
+DE L'ABSENCE DE NOMBREUSES VARIÉTÉS INTERMÉDIAIRES DANS UNE
+FORMATION QUELCONQUE.
+
+Les considérations qui précèdent prouvent à n'en pouvoir douter
+l'extrême imperfection des documents que, dans son ensemble, la
+géologie peut nous fournir; mais, si nous concentrons notre examen
+sur une formation quelconque, il devient beaucoup plus difficile
+de comprendre pourquoi nous n'y trouvons pas une série étroitement
+graduée des variétés qui ont dû relier les espèces voisines qui
+vivaient au commencement et à la fin de cette formation. On
+connaît quelques exemples de variétés d'une même espèce, existant
+dans les parties supérieures et dans les parties inférieures d'une
+même formation: ainsi Trautschold cite quelques exemples
+d'Ammonites; Hilgendorf décrit un cas très curieux, c'est-à-dire
+dix formes graduées du _Planorbis multiformis_ trouvées dans les
+couches successives d'une formation calcaire d'eau douce en
+Suisse. Bien que chaque formation ait incontestablement nécessité
+pour son dépôt un nombre d'années considérable, on peut donner
+plusieurs raisons pour expliquer comment il se fait que chacune
+d'elles ne présente pas ordinairement une série graduée de
+chaînons reliant les espèces qui ont vécu au commencement et à la
+fin; mais je ne saurais déterminer la valeur relative des
+considérations qui suivent.
+
+Toute formation géologique implique certainement un nombre
+considérable d'années; il est cependant probable que chacune de
+ces périodes est courte, si on la compare à la période nécessaire
+pour transformer une espèce en une autre. Deux paléontologistes
+dont les opinions ont un grand poids, Bronn et Woodward, ont
+conclu, il est vrai, que la durée moyenne de chaque formation est
+deux ou trois fois aussi longue que la durée moyenne des formes
+spécifiques. Mais il me semble que des difficultés insurmontables
+s'opposent à ce que nous puissions arriver sur ce point à aucune
+conclusion exacte. Lorsque nous voyons une espèce apparaître pour
+la première fois au milieu d'une formation, il serait téméraire à
+l'extrême d'en conclure qu'elle n'a pas précédemment existé
+ailleurs; de même qu'en voyant une espèce disparaître avant le
+dépôt des dernières couches, il serait également téméraire
+d'affirmer son extinction. Nous oublions que, comparée au reste du
+globe, la superficie de l'Europe est fort peu de chose, et qu'on
+n'a d'ailleurs pas établi avec une certitude complète la
+corrélation, dans toute l'Europe, des divers étages d'une même
+formation.
+
+Relativement aux animaux marins de toutes espèces, nous pouvons
+présumer en toute sûreté qu'il y a eu de grandes migrations dues à
+des changements climatériques ou autres; et, lorsque nous voyons
+une espèce apparaître pour la première fois dans une formation, il
+y a toute probabilité pour que ce soit une immigration nouvelle
+dans la localité. On sait, par exemple, que plusieurs espèces ont
+apparu dans les couches paléozoïques de l'Amérique du Nord un peu
+plus tôt que dans celle de l'Europe, un certain temps ayant été
+probablement nécessaire à leur migration des mers d'Amérique à
+celles d'Europe. En examinant les dépôts les plus récents dans
+différentes parties du globe, on a remarqué partout que quelques
+espèces encore existantes sont très communes dans un dépôt, mais
+ont disparu de la mer immédiatement voisine; ou inversement, que
+des espèces abondantes dans les mers du voisinage sont rares dans
+un dépôt ou y font absolument défaut. Il est bon de réfléchir aux
+nombreuses migrations bien prouvées des habitants de l'Europe
+pendant l'époque glaciaire, qui ne constitue qu'une partie d'une
+période géologique entière. Il est bon aussi de réfléchir aux
+oscillations du sol, aux changements extraordinaires de climat, et
+à l'immense laps de temps compris dans cette même période
+glaciaire. On peut cependant douter qu'il y ait un seul point du
+globe où, pendant toute cette période, il se soit accumulé sur une
+même surface, et d'une manière continue, des dépôts sédimentaires
+_renfermant des débris fossiles_. Il n'est pas probable, par
+exemple, que, pendant toute la période glaciaire, il se soit
+déposé des sédiments à l'embouchure du Mississipi, dans les
+limites des profondeurs qui conviennent le mieux aux animaux
+marins; car nous savons que, pendant cette même période de temps,
+de grands changements géographiques ont eu lieu dans d'autres
+parties de l'Amérique. Lorsque les couches de sédiment déposées
+dans des eaux peu profondes à l'embouchure du Mississipi, pendant
+une partie de la période glaciaire, se seront soulevées, les
+restes organiques qu'elles contiennent apparaîtront et
+disparaîtront probablement à différents niveaux, en raison des
+migrations des espèces et des changements géographiques. Dans un
+avenir éloigné, un géologue examinant ces couches pourra être
+tenté de conclure que la durée moyenne de la persistance des
+espèces fossiles enfouies a été inférieure à celle de la période
+glaciaire, tandis qu'elle aura réellement été beaucoup plus
+grande, puisqu'elle s'étend dès avant l'époque glaciaire jusqu'à
+nos jours.
+
+Pour qu'on puisse trouver une série de formes parfaitement
+graduées entre deux espèces enfouies dans la partie supérieure ou
+dans la partie inférieure d'une même formation, il faudrait que
+celle-ci eût continué de s'accumuler pendant une période assez
+longue pour que les modifications toujours lentes des espèces
+aient eu le temps de s'opérer. Le dépôt devrait donc être
+extrêmement épais; il aurait fallu, en outre, que l'espèce en voie
+de se modifier ait habité tout le temps dans la même région. Mais
+nous avons vu qu'une formation considérable, également riche en
+fossiles dans toute son épaisseur, ne peut s'accumuler que pendant
+une période d'affaissement; et, pour que la profondeur reste
+sensiblement la même, condition nécessaire pour qu'une espèce
+marine quelconque puisse continuer à habiter le même endroit, il
+faut que l'apport des sédiments compense à peu près
+l'affaissement. Or, le même mouvement d'affaissement tendant aussi
+à submerger les terrains qui fournissent les matériaux du sédiment
+lui-même, il en résulte que la quantité de ce dernier tend à
+diminuer tant que le mouvement d'affaissement continue. Un
+équilibre approximatif entre la rapidité de production des
+sédiments et la vitesse de l'affaissement est donc probablement un
+fait rare; beaucoup de paléontologistes ont, en effet, remarqué
+que les dépôts très épais sont ordinairement dépourvus de
+fossiles, sauf vers leur limite supérieure ou inférieure.
+
+Il semble même que chaque formation distincte, de même que toute
+la série des formations d'un pays, s'est en général accumulée de
+façon intermittente. Lorsque nous voyons, comme cela arrive si
+souvent, une formation constituée par des couches de composition
+minéralogique différente, nous avons tout lieu de penser que la
+marche du dépôt a été plus ou moins interrompue. Mais l'examen le
+plus minutieux d'un dépôt ne peut nous fournir aucun élément de
+nature à nous permettre d'estimer le temps qu'il a fallu pour le
+former. On pourrait citer bien des cas de couches n'ayant que
+quelques pieds d'épaisseur, représentant des formations qui,
+ailleurs, ont atteint des épaisseurs de plusieurs milliers de
+pieds, et dont l'accumulation n'a pu se faire que dans une période
+d'une durée énorme; or, quiconque ignore ce fait ne pourrait même
+soupçonner l'immense série de siècles représentée par la couche la
+plus mince. On pourrait citer des cas nombreux de couches
+inférieures d'une formation qui ont été soulevées, dénudées,
+submergées, puis recouvertes par les couches supérieures de la
+même formation -- faits qui démontrent qu'il a pu y avoir des
+intervalles considérables et faciles à méconnaître dans
+l'accumulation totale. Dans d'autres cas, de grands arbres
+fossiles, encore debout sur le sol où ils ont vécu, nous prouvent
+nettement que de longs intervalles de temps se sont écoulés et que
+des changements de niveau ont eu lieu pendant la formation des
+dépôts; ce que nul n'aurait jamais pu soupçonner si les arbres
+n'avaient pas été conservés. Ainsi sir C. Lyell et le docteur
+Dawson ont trouvé dans la Nouvelle-Écosse des dépôts carbonifères
+ayant 1 400 pieds d'épaisseur, formés de couches superposées
+contenant des racines, et cela à soixante-huit niveaux différents.
+Aussi, quand la même espèce se rencontre à la base, au milieu et
+au sommet d'une formation, il y a toute probabilité qu'elle n'a
+pas vécu au même endroit pendant toute la période du dépôt, mais
+qu'elle a paru et disparu, bien des fois peut-être, pendant la
+même période géologique. En conséquence, si de semblables espèces
+avaient subi, pendant le cours d'une période géologique, des
+modifications considérables, un point donné de la formation ne
+renfermerait pas tous les degrés intermédiaires d'organisation
+qui, d'après ma théorie, ont dû exister, mais présenterait des
+changements de formes soudains, bien que peut-être peu
+considérables.
+
+Il est indispensable de se rappeler que les naturalistes n'ont
+aucune formule mathématique qui leur permette de distinguer les
+espèces des variétés; ils accordent une petite variabilité à
+chaque espèce; mais aussitôt qu'ils rencontrent quelques
+différences un peu plus marquées entre deux formes, ils les
+regardent toutes deux comme des espèces, à moins qu'ils ne
+puissent les relier par une série de gradations intermédiaires
+très voisines; or, nous devons rarement, en vertu des raisons que
+nous venons de donner, espérer trouver, dans une section
+géologique quelconque, un rapprochement semblable. Supposons deux
+espèces B et C, et qu'on trouve, dans une couche sous-jacente et
+plus ancienne, une troisième espèce A; en admettant même que
+celle-ci soit rigoureusement intermédiaire entre B et C, elle
+serait simplement considérée comme une espèce distincte, à moins
+qu'on ne trouve des variétés intermédiaires la reliant avec l'une
+ou l'autre des deux formes ou avec toutes les deux. Il ne faut pas
+oublier que, ainsi que nous l'avons déjà expliqué, A pourrait être
+l'ancêtre de B et de C, sans être rigoureusement intermédiaire
+entre les deux dans tous ses caractères. Nous pourrions donc
+trouver dans les couches inférieures et supérieures d'une même
+formation l'espèce parente et ses différents descendants modifiés,
+sans pouvoir reconnaître leur parenté, en l'absence des nombreuses
+formes de transition, et, par conséquent, nous les considérerions
+comme des espèces distinctes.
+
+On sait sur quelles différences excessivement légères beaucoup de
+paléontologistes ont fondé leurs espèces, et ils le font d'autant
+plus volontiers que les spécimens proviennent des différentes
+couches d'une même formation. Quelques conchyliologistes
+expérimentés ramènent actuellement au rang de variétés un grand
+nombre d'espèces établies par d'Orbigny et tant d'autres, ce qui
+nous fournit la preuve des changements que, d'après ma théorie,
+nous devons constater. Dans les dépôts tertiaires récents, on
+rencontre aussi beaucoup de coquilles que la majorité des
+naturalistes regardent comme identiques avec des espèces vivantes;
+mais d'autres excellents naturalistes, comme Agassiz et Pictet,
+soutiennent que toutes ces espèces tertiaires sont spécifiquement
+distinctes, tout en admettant que les différences qui existent
+entre elles sont très légères. Là encore, à moins de supposer que
+ces éminents naturalistes se sont laissés entraîner par leur
+imagination, et que les espèces tertiaires ne présentent
+réellement aucune différence avec leurs représentants vivants, ou
+à moins d'admettre que la grande majorité des naturalistes ont
+tort en refusant de reconnaître que les espèces tertiaires sont
+réellement distinctes des espèces actuelles, nous avons la preuve
+de l'existence fréquente de légères modifications telles que les
+demande ma théorie. Si nous étudions des périodes plus
+considérables et que nous examinions les étages consécutifs et
+distincts d'une même grande formation, nous trouvons que les
+fossiles enfouis, bien qu'universellement considérés comme
+spécifiquement différents, sont cependant beaucoup plus voisins
+les uns des autres que ne le sont les espèces enfouies dans des
+formations chronologiquement plus éloignées les unes des autres;
+or, c'est encore là une preuve évidente de changements opérés dans
+la direction requise par ma théorie. Mais j'aurai à revenir sur ce
+point dans le chapitre suivant.
+
+Pour les plantes et les animaux qui se propagent rapidement et se
+déplacent peu, il y a raison de supposer, comme nous l'avons déjà
+vu, que les variétés sont d'abord généralement locales, et que ces
+variétés locales ne se répandent beaucoup et ne supplantent leurs
+formes parentes que lorsqu'elles se sont considérablement
+modifiées et perfectionnées. La chance de rencontrer dans une
+formation d'un pays quelconque toutes les formes primitives de
+transition entre deux espèces est donc excessivement faible,
+puisque l'on suppose que les changements successifs ont été locaux
+et limités à un point donné. La plupart des animaux marins ont un
+habitat très étendu; nous avons vu, en outre, que ce sont les
+plantes ayant l'habitat le plus étendu qui présentent le plus
+souvent des variétés. Il est donc probable que ce sont les
+mollusques et les autres animaux marins disséminés sur des espaces
+considérables, dépassant de beaucoup les limites des formations
+géologiques connues en Europe, qui ont dû aussi donner le plus
+souvent naissance à des variétés locales d'abord, puis enfin à des
+espèces nouvelles; circonstance qui ne peut encore que diminuer la
+chance que nous avons de retrouver tous les états de transition
+entre deux formes dans une formation géologique quelconque.
+
+Le docteur Falconer a encore signalé une considération plus
+importante, qui conduit à la même conclusion, c'est-à-dire que la
+période pendant laquelle chaque espèce a subi des modifications,
+bien que fort longue si on l'apprécie en années, a dû être
+probablement fort courte en comparaison du temps pendant lequel
+cette même espèce n'a subi aucun changement.
+
+Nous ne devons point oublier que, de nos jours bien que nous ayons
+sous les yeux des spécimens parfaits, nous ne pouvons que rarement
+relier deux formes l'une à l'autre par des variétés intermédiaires
+de manière à établir leur identité spécifique, jusqu'à ce que nous
+ayons réuni un grand nombre de spécimens provenant de contrées
+différentes; or, il est rare que nous puissions en agir ainsi à
+l'égard des fossiles. Rien ne peut nous faire mieux comprendre
+l'improbabilité qu'il y a à ce que nous puissions relier les unes
+aux autres les espèces par des formes fossiles intermédiaires,
+nombreuses et graduées, que de nous demander, par exemple, comment
+un géologue pourra, à quelque époque future, parvenir à démontrer
+que nos différentes races de bestiaux, de moutons, de chevaux ou
+de chiens, descendent d'une seule souche originelle ou de
+plusieurs; ou encore, si certaines coquilles marines habitant les
+côtes de l'Amérique du Nord, que quelques conchyliologistes
+considèrent comme spécifiquement distinctes de leurs congénères
+d'Europe et que d'autres regardent seulement comme des variétés,
+sont réellement des variétés ou des espèces. Le géologue de
+l'avenir ne pourrait résoudre cette difficulté qu'en découvrant à
+l'état fossile de nombreuses formes intermédiaires, chose
+improbable au plus haut degré.
+
+Les auteurs qui croient à l'immutabilité des espèces ont répété à
+satiété que la géologie ne fournit aucune forme de transition.
+Cette assertion, comme nous le verrons dans le chapitre suivant,
+est tout à fait erronée. Comme l'a fait remarquer sir J. Lubbock,
+«chaque espèce constitue un lien entre d'autres formes alliées».
+Si nous prenons un genre ayant une vingtaine d'espèces vivantes et
+éteintes, et que nous en détruisions les quatre cinquièmes, il est
+évident que les formes qui resteront seront plus éloignées et plus
+distinctes les unes des autres. Si les formes ainsi détruites sont
+les formes extrêmes du genre, celui-ci sera lui-même plus distinct
+des autres genres alliés. Ce que les recherches géologiques n'ont
+pas encore révélé, c'est l'existence passée de gradations
+infiniment nombreuses, aussi rapprochées que le sont les variétés
+actuelles, et reliant entre elles presque toutes les espèces
+éteintes ou encore vivantes. Or, c'est ce à quoi nous ne pouvons
+nous attendre, et c'est cependant la grande objection qu'on a, à
+maintes reprises, opposée à ma théorie.
+
+Pour résumer les remarques qui précèdent sur les causes de
+l'imperfection des documents géologiques, supposons l'exemple
+suivant: l'archipel malais est à peu près égal en étendue à
+l'Europe, du cap Nord à la Méditerranée et de l'Angleterre à la
+Russie; il représente par conséquent une superficie égale à celle
+dont les formations géologiques ont été jusqu'ici examinées avec
+soin, celles des États-Unis exceptées. J'admets complètement, avec
+M. Godwin-Austen, que l'archipel malais, dans ses conditions
+actuelles, avec ses grandes îles séparées par des mers larges et
+peu profondes, représente probablement l'ancien état de l'Europe,
+à l'époque où s'accumulaient la plupart de nos formations.
+L'archipel malais est une des régions du globe les plus riches en
+êtres organisés; cependant, si on rassemblait toutes les espèces
+qui y ont vécu, elles ne représenteraient que bien imparfaitement
+l'histoire naturelle du monde.
+
+Nous avons, en outre, tout lieu de croire que les productions
+terrestres de l'archipel ne seraient conservées que d'une manière
+très imparfaite, dans les formations que nous supposons y être en
+voie d'accumulation. Un petit nombre seulement des animaux
+habitant le littoral, ou ayant vécu sur les rochers sous-marins
+dénudés, doivent être enfouis; encore ceux qui ne seraient
+ensevelis que dans le sable et le gravier ne se conserveraient pas
+très longtemps. D'ailleurs, partout où il ne se fait pas de dépôts
+au fond de la mer et où ils ne s'accumulent pas assez promptement
+pour recouvrir à temps et protéger contre la destruction les corps
+organiques, les restes de ceux-ci ne peuvent être conservés.
+
+Les formations riches en fossiles divers et assez épaisses pour
+persister jusqu'à une période future aussi éloignée dans l'avenir
+que le sont les terrains secondaires dans le passé, ne doivent, en
+règle générale, se former dans l'archipel que pendant les
+mouvements d'affaissement du sol. Ces périodes d'affaissement sont
+nécessairement séparées les unes des autres par des intervalles
+considérables, pendant lesquels la région reste stationnaire ou se
+soulève. Pendant les périodes de soulèvement, les formations
+fossilifères des côtes les plus escarpées doivent être détruites
+presque aussitôt qu'accumulées par l'action incessante des vagues
+côtières, comme cela a lieu actuellement sur les rivages de
+l'Amérique méridionale. Même dans les mers étendues et peu
+profondes de l'archipel, les dépôts de sédiment ne pourraient
+guère, pendant les périodes de soulèvement, atteindre une bien
+grande épaisseur, ni être recouverts et protégés par des dépôts
+subséquents qui assureraient leur conservation jusque dans un
+avenir éloigné. Les époques d'affaissement doivent probablement
+être accompagnées de nombreuses extinctions d'espèces, et celles
+de soulèvement de beaucoup de variations; mais, dans ce dernier
+cas, les documents géologiques sont beaucoup plus incomplets.
+
+On peut douter que la durée d'une grande période d'affaissement
+affectant tout ou partie de l'archipel, ainsi que l'accumulation
+contemporaine des sédiments, doive _excéder_ la durée moyenne des
+mêmes formes spécifiques; deux conditions indispensables pour la
+conservation de tous les états de transition qui ont existé entre
+deux ou plusieurs espèces. Si tous ces intermédiaires n'étaient
+pas conservés, les variétés de transition paraîtraient autant
+d'espèces nouvelles bien que très voisines. Il est probable aussi
+que chaque grande période d'affaissement serait interrompue par
+des oscillations de niveau, et que de légers changements de climat
+se produiraient pendant de si longues périodes; dans ces divers
+cas, les habitants de l'archipel émigreraient.
+
+Un grand nombre des espèces marines de l'archipel s'étendent
+actuellement à des milliers de lieues de distance au-delà de ses
+limites; or, l'analogie nous conduit certainement à penser que ce
+sont principalement ces espèces très répandues qui produisent le
+plus souvent des variétés nouvelles. Ces variétés sont d'abord
+locales, ou confinées dans une seule région; mais si elles sont
+douées de quelque avantage décisif sur d'autres formes, si elles
+continuent à se modifier et à se perfectionner, elles se
+multiplient peu à peu et finissent par supplanter la souche mère.
+Or, quand ces variétés reviennent dans leur ancienne patrie, comme
+elles diffèrent d'une manière uniforme, quoique peut-être très
+légère, de leur état primitif, et comme elles se trouvent enfouies
+dans des couches un peu différentes de la même formation, beaucoup
+de paléontologistes, d'après les principes en vigueur, les
+classent comme des espèces nouvelles et distinctes.
+
+Si les remarques que nous venons de faire ont quelque justesse,
+nous ne devons pas nous attendre à trouver dans nos formations
+géologiques un nombre infini de ces formes de transition qui,
+d'après ma théorie, ont relié les unes aux autres toutes les
+espèces passées et présentes d'un même groupe, pour en faire une
+seule longue série continue et ramifiée. Nous ne pouvons espérer
+trouver autre chose que quelques chaînons épars, plus ou moins
+voisins les uns des autres; et c'est là certainement ce qui
+arrive. Mais si ces chaînons, quelque rapprochés qu'ils puissent
+être, proviennent d'étages différents d'une même formation,
+beaucoup de paléontologistes les considèrent comme des espèces
+distinctes. Cependant, je n'aurais jamais, sans doute, soupçonné
+l'insuffisance et la pauvreté des renseignements que peuvent nous
+fournir les couches géologiques les mieux conservées, sans
+l'importance de l'objection que soulevait contre ma théorie
+l'absence de chaînons intermédiaires entre les espèces qui ont
+vécu au commencement et à la fin de chaque formation.
+
+
+APPARITION SOUDAINE DE GROUPES ENTIERS D'ESPÈCES ALLIÉES.
+
+Plusieurs paléontologistes, Agassiz, Pictet et Sedgwick par
+exemple, ont argué de l'apparition soudaine de groupes entiers
+d'espèces dans certaines formations comme d'un fait inconciliable
+avec la théorie de la transformation. Si des espèces nombreuses,
+appartenant aux mêmes genres ou aux mêmes familles, avaient
+réellement apparu tout à coup, ce fait anéantirait la théorie de
+l'évolution par la sélection naturelle. En effet, le développement
+par la sélection naturelle d'un ensemble de formes, toutes
+descendant d'un ancêtre unique, a dû être fort long, et les
+espèces primitives ont dû vivre bien des siècles avant leur
+descendance modifiée. Mais, disposés que nous sommes à exagérer
+continuellement la perfection des archives géologiques, nous
+concluons très faussement, de ce que certains genres ou certaines
+familles n'ont pas été rencontrés au-dessous d'une couche, qu'ils
+n'ont pas existé avant le dépôt de cette couche. On peut se fier
+complètement aux preuves paléontologiques positives; mais, comme
+l'expérience nous l'a si souvent démontré, les preuves négatives
+n'ont aucune valeur. Nous oublions toujours combien le monde est
+immense, comparé à la surface suffisamment étudiée de nos
+formations géologiques; nous ne songeons pas que des groupes
+d'espèces ont pu exister ailleurs pendant longtemps, et s'être
+lentement multipliés avant d'envahir les anciens archipels de
+l'Europe et des États-Unis. Nous ne tenons pas assez compte des
+énormes intervalles qui ont dû s'écouler entre nos formations
+successives, intervalles qui, dans bien des cas, ont peut-être été
+plus longs que les périodes nécessaires à l'accumulation de
+chacune de ces formations. Ces intervalles ont permis la
+multiplication d'espèces dérivées d'une ou plusieurs formes
+parentes, constituant les groupes qui, dans la formation suivante,
+apparaissent comme s'ils étaient soudainement créés.
+
+Je dois rappeler ici une remarque que nous avons déjà faite; c'est
+qu'il doit falloir une longue succession de siècles pour adapter
+un organisme à des conditions entièrement nouvelles, telles, par
+exemple, que celle du vol. En conséquence, les formes de
+transition ont souvent dû rester longtemps circonscrites dans les
+limites d'une même localité; mais, dès que cette adaptation a été
+effectuée, et que quelques espèces ont ainsi acquis un avantage
+marqué sur d'autres organismes, il ne faut plus qu'un temps
+relativement court pour produire un grand nombre de formes
+divergentes, aptes à se répandre rapidement dans le monde entier.
+Dans une excellente analyse du présent ouvrage, le professeur
+Pictet, traitant des premières formes de transition et prenant les
+oiseaux pour exemple, ne voit pas comment les modifications
+successives des membres antérieurs d'un prototype supposé ont pu
+offrir aucun avantage. Considérons, toutefois, les pingouins des
+mers du Sud; les membres antérieurs de ces oiseaux ne se trouvent-
+ils pas dans cet état exactement intermédiaire où ils ne sont ni
+bras ni aile? Ces oiseaux tiennent cependant victorieusement leur
+place dans la lutte pour l'existence, puisqu'ils existent en grand
+nombre et sous diverses formes. Je ne pense pas que ce soient là
+les vrais états de transition par lesquels la formation des ailes
+définitives des oiseaux a dû passer; mais y aurait-il quelque
+difficulté spéciale à admettre qu'il pourrait devenir avantageux
+au descendants modifiés du pingouin d'acquérir, d'abord, la
+faculté de circuler en battant l'eau de leurs ailes, comme le
+canard à ailes courtes, pour finir par s'élever et s'élancer dans
+les airs?
+
+Donnons maintenant quelques exemples à l'appui des remarques qui
+précèdent, et aussi pour prouver combien nous sommes sujets à
+erreur quand nous supposons que des groupes entiers d'espèces se
+sont produits soudainement. M. Pictet a dû considérablement
+modifier ses conclusions relativement à l'apparition et à la
+disparition subite de plusieurs groupes d'animaux dans le court
+intervalle qui sépare les deux éditions de son grand ouvrage sur
+la paléontologie, parues, l'une en 1844-1846, la seconde en 1853-
+57, et une troisième réclamerait encore d'autres changements. Je
+puis rappeler le fait bien connu que, dans tous les traités de
+géologie publiés il n'y a pas bien longtemps, on enseigne que les
+mammifères ont brusquement apparu au commencement de l'époque
+tertiaire. Or, actuellement, l'un des dépôts les plus riches en
+fossiles de mammifères que l'on connaisse appartient au milieu de
+l'époque secondaire, et l'on a découvert de véritables mammifères
+dans les couches de nouveau grès rouge, qui remontent presque au
+commencement de cette grande époque. Cuvier a soutenu souvent que
+les couches tertiaires ne contiennent aucun singe, mais on a
+depuis trouvé des espèces éteintes de ces animaux dans l'Inde,
+dans l'Amérique du Sud et en Europe, jusque dans les couches de
+l'époque miocène. Sans la conservation accidentelle et fort rare
+d'empreintes de pas dans le nouveau grès rouge des États-Unis, qui
+eût osé soupçonner que plus de trente espèces d'animaux
+ressemblant à des oiseaux, dont quelques-uns de taille
+gigantesque, ont existé pendant cette période? On n'a pu découvrir
+dans ces couches le plus petit fragment d'ossement. Jusque tout
+récemment, les paléontologistes soutenaient que la classe entière
+des oiseaux avait apparu brusquement pendant l'époque éocène; mais
+le professeur Owen a démontré depuis qu'il existait un oiseau
+incontestable lors du dépôt du grès vert supérieur. Plus récemment
+encore on a découvert dans les couches oolithiques de Solenhofen
+cet oiseau bizarre, l'archéoptéryx, dont la queue de lézard
+allongée porte à chaque articulation une paire de plumes, et dont
+les ailes sont armées de deux griffes libres. Il y a peu de
+découvertes récentes qui prouvent aussi éloquemment que celle-ci
+combien nos connaissances sur les anciens habitants du globe sont
+encore limitées.
+
+Je citerai encore un autre exemple qui m'a particulièrement frappé
+lorsque j'eus l'occasion de l'observer. J'ai affirmé, dans un
+mémoire sur les cirripèdes sessiles fossiles, que, vu le nombre
+immense d'espèces tertiaires vivantes et éteintes; que, vu
+l'abondance extraordinaire d'individus de plusieurs espèces dans
+le monde entier, depuis les régions arctiques jusqu'à l'équateur,
+habitant à diverses profondeurs, depuis les limites des hautes
+eaux jusqu'à 50 brasses; que, vu la perfection avec laquelle les
+individus sont conservés dans les couches tertiaires les plus
+anciennes; que, vu la facilité avec laquelle le moindre fragment
+de valve peut être reconnu, on pouvait conclure que, si des
+cirripèdes sessiles avaient existé pendant la période secondaire,
+ces espèces eussent certainement été conservées et découvertes.
+Or, comme pas une seule espèce n'avait été découverte dans les
+gisements de cette époque; j'en arrivai à la conclusion que cet
+immense groupe avait dû se développer subitement à l'origine de la
+série tertiaire; cas embarrassant pour moi, car il fournissait un
+exemple de plus de l'apparition soudaine d'un groupe important
+d'espèces. Mon ouvrage venait de paraître, lorsque je reçus d'un
+habile paléontologiste, M. Bosquet, le dessin d'un cirripède
+sessile incontestable admirablement conservé, découvert par lui-
+même dans la craie, en Belgique. Le cas était d'autant plus
+remarquable, que ce cirripède était un véritable _Chthamalus_,
+genre très commun, très nombreux, et répandu partout, mais dont on
+n'avait pas encore rencontré un spécimen, même dans aucun dépôt
+tertiaire. Plus récemment encore, M. Woodward a découvert dans la
+craie supérieure un _Pyrgoma_, membre d'une sous-famille distincte
+des cirripèdes sessiles. Nous avons donc aujourd'hui la preuve
+certaine que ce groupe d'animaux a existé pendant la période
+secondaire.
+
+Le cas sur lequel les paléontologistes insistent le plus
+fréquemment, comme exemple de l'apparition subite d'un groupe
+entier d'espèces, est celui des poissons téléostéens dans les
+couches inférieures, selon Agassiz, de l'époque de la craie. Ce
+groupe renferme la grande majorité des espèces actuelles. Mais on
+admet généralement aujourd'hui que certaines formes jurassiques et
+triassiques appartiennent au groupe des téléostéens, et une haute
+autorité a même classé dans ce groupe certaines formes
+paléozoïques. Si tout le groupe téléostéen avait réellement apparu
+dans l'hémisphère septentrional au commencement de la formation de
+la craie, le fait serait certainement très remarquable; mais il ne
+constituerait pas une objection insurmontable contre mon
+hypothèse, à moins que l'on ne puisse démontrer en même temps que
+les espèces de ce groupe ont apparu subitement et simultanément
+dans le monde entier à cette même époque. Il est superflu de
+rappeler que l'on ne connaît encore presqu'aucun poisson fossile
+provenant du sud de l'équateur, et l'on verra, en parcourant la
+Paléontologie de Pictet, que les diverses formations européennes
+n'ont encore fourni que très peu d'espèces. Quelques familles de
+poissons ont actuellement une distribution fort limitée; il est
+possible qu'il en ait été autrefois de même pour les poissons
+téléostéens, et qu'ils se soient ensuite largement répandus, après
+s'être considérablement développés dans quelque mer. Nous n'avons
+non plus aucun droit de supposer que les mers du globe ont
+toujours été aussi librement ouvertes du sud au nord qu'elles le
+sont aujourd'hui. De nos jours encore, si l'archipel malais se
+transformait en continent, les parties tropicales de l'océan
+indien formeraient un grand bassin fermé, dans lequel des groupes
+importants d'animaux marins pourraient se multiplier, et rester
+confinés jusqu'à ce que quelques espèces adaptées à un climat plus
+froid, et rendues ainsi capables de doubler les caps méridionaux
+de l'Afrique et de l'Australie, pussent ensuite s'étendre et
+gagner des mers éloignées.
+
+Ces considérations diverses, notre ignorance sur la géologie des
+pays qui se trouvent en dehors des limites de l'Europe et des
+États-Unis, la révolution que les découvertes des douze dernières
+années ont opérée dans nos connaissances paléontologiques, me
+portent à penser qu'il est aussi hasardeux de dogmatiser sur la
+succession des formes organisées dans le globe entier, qu'il le
+serait à un naturaliste qui aurait débarqué cinq minutes sur un
+point stérile des côtes de l'Australie de discuter sur le nombre
+et la distribution des productions de ce continent.
+
+
+DE L'APPARITION SOUDAINE DE GROUPES D'ESPÈCES ALLIÉES DANS LES
+COUCHES FOSSILIFÈRES LES PLUS ANCIENNES.
+
+Il est une autre difficulté analogue, mais beaucoup plus sérieuse.
+Je veux parler de l'apparition soudaine d'espèces appartenant aux
+divisions principales du règne animal dans les roches fossilifères
+les plus anciennes que l'on connaisse. Tous les arguments qui
+m'ont convaincu que toutes les espèces d'un même groupe descendent
+d'un ancêtre commun, s'appliquent également aux espèces les plus
+anciennes que nous connaissions. Il n'est pas douteux, par
+exemple, que tous les trilobites cumbriens et siluriens descendent
+de quelque crustacé qui doit avoir vécu longtemps avant l'époque
+cumbrienne, et qui différait probablement beaucoup de tout animal
+connu. Quelques-uns des animaux les plus anciens, tels que le
+Nautile, la Lingule, etc., ne diffèrent pas beaucoup des espèces
+vivantes; et, d'après ma théorie, on ne saurait supposer que ces
+anciennes espèces aient été les ancêtres de toutes les espèces des
+mêmes groupes qui ont apparu dans la suite, car elles ne
+présentent à aucun degré des caractères intermédiaires.
+
+Par conséquent, si ma théorie est vraie, il est certain qu'il a dû
+s'écouler, avant le dépôt des couches cumbriennes inférieures, des
+périodes aussi longues, et probablement même beaucoup plus
+longues, que toute la durée des périodes comprises entre l'époque
+cumbrienne et l'époque actuelle, périodes inconnues pendant
+lesquelles des êtres vivants ont fourmillé sur la terre. Nous
+rencontrons ici une objection formidable; on peut douter, en
+effet, que la période pendant laquelle l'état de la terre a permis
+la vie à sa surface ait duré assez longtemps. Sir W. Thompson
+admet que la consolidation de la croûte terrestre ne peut pas
+remonter à moins de 20 millions ou à plus de 400 millions
+d'années, et doit être plus probablement comprise entre 98 et 200
+millions. L'écart considérable entre ces limites prouve combien
+les données sont vagues, et il est probable que d'autres éléments
+doivent être introduits dans le problème. M. Croll estime à 60
+millions d'années le temps écoulé depuis le dépôt des terrains
+cumbriens; mais, à en juger par le peu d'importance des
+changements organiques qui ont eu lieu depuis le commencement de
+l'époque glaciaire, cette durée paraît courte relativement aux
+modifications nombreuses et considérables que les formes vivantes
+ont subies depuis la formation cumbrienne. Quant aux 140 millions
+d'années antérieures, c'est à peine si l'on peut les considérer
+comme suffisantes pour le développement des formes variées qui
+existaient déjà pendant l'époque cumbrienne. Il est toutefois
+probable, ainsi que le fait expressément remarquer sir W.
+Thompson, que pendant ces périodes primitives le globe devait être
+exposé à des changements plus rapides et plus violents dans ses
+conditions physiques qu'il ne l'est actuellement; d'où aussi des
+modifications plus rapides chez les êtres organisés qui habitaient
+la surface de la terre à ces époques reculées.
+
+Pourquoi ne trouvons-nous pas des dépôts riches en fossiles
+appartenant à ces périodes primitives antérieures à l'époque
+cumbrienne? C'est là une question à laquelle je ne peux faire
+aucune réponse satisfaisante. Plusieurs géologues éminents, sir R.
+Murchison à leur tête, étaient, tout récemment encore, convaincus
+que nous voyons les premières traces de la vie dans les restes
+organiques que nous fournissent les couches siluriennes les plus
+anciennes. D'autres juges, très compétents, tels que Lyell et E.
+Forbes, ont contesté cette conclusion. N'oublions point que nous
+ne connaissons un peu exactement qu'une bien petite portion du
+globe. Il n'y a pas longtemps que M. Barrande a ajouté au système
+silurien un nouvel étage inférieur, peuplé de nombreuses espèces
+nouvelles et spéciales; plus récemment encore, M. Hicks a trouvé,
+dans le sud du pays de Galles, des couches appartenant à la
+formation cumbrienne inférieure, riches en trilobites, et
+contenant en outre divers mollusques et divers annélides. La
+présence de nodules phosphatiques et de matières bitumineuses,
+même dans quelques-unes des roches azoïques, semble indiquer
+l'existence de la vie dès ces périodes. L'existence de l'Eozoon
+dans la formation laurentienne, au Canada, est généralement
+admise. Il y a au Canada, au-dessous du système silurien, trois
+grandes séries de couches; c'est dans la plus ancienne qu'on a
+trouvé l'Eozoon. Sir W. Logan affirme «que l'épaisseur des trois
+séries réunies dépasse probablement de beaucoup celle de toutes
+les roches des époques suivantes, depuis la base de la série
+paléozoïque jusqu'à nos jours. Ceci nous fait reculer si loin dans
+le passé, qu'on peut considérer l'apparition de la faune dite
+_primordiale_ (de Barrande) comme un fait relativement moderne.»
+L'Eozoon appartient à la classe des animaux les plus simples au
+point de vue de l'organisation; mais, malgré cette simplicité, il
+est admirablement organisé. Il a existé en quantités innombrables,
+et, comme l'a fait remarquer le docteur Dawson, il devait
+certainement se nourrir d'autres êtres organisés très petits, qui
+ont dû également pulluler en nombres incalculables. Ainsi se sont
+vérifiées les remarques que je faisais en 1859, au sujet de
+l'existence d'êtres vivant longtemps avant la période cumbrienne,
+et les termes dont je me servais alors sont à peu près les mêmes
+que ceux dont s'est servi plus tard sir W. Logan. Néanmoins, la
+difficulté d'expliquer par de bonnes raisons l'absence de vastes
+assises de couches fossilifères au-dessous des formations du
+système cumbrien supérieur reste toujours très grande. Il est peu
+probable que les couches les plus anciennes aient été complètement
+détruites par dénudation, et que les fossiles aient été
+entièrement oblitérés par suite d'une action métamorphique; car,
+s'il en eût été ainsi, nous n'aurions ainsi trouvé que de faibles
+restes des formations qui les ont immédiatement suivies, et ces
+restes présenteraient toujours des traces d'altération
+métamorphique. Or, les descriptions que nous possédons des dépôts
+siluriens qui couvrent d'immenses territoires en Russie et dans
+l'Amérique du Nord ne permettent pas de conclure que, plus une
+formation est ancienne, plus invariablement elle a dû souffrir
+d'une dénudation considérable ou d'un métamorphisme excessif.
+
+Le problème reste donc, quant à présent, inexpliqué, insoluble, et
+l'on peut continuer à s'en servir comme d'un argument sérieux
+contre les opinions émises ici. Je ferai toutefois l'hypothèse
+suivante, pour prouver qu'on pourra peut-être plus tard lui
+trouver une solution. En raison de la nature des restes organiques
+qui, dans les diverses formations de l'Europe et des États-Unis,
+ne paraissent pas avoir vécu à de bien grandes profondeurs, et de
+l'énorme quantité de sédiments dont l'ensemble constitue ces
+puissantes formations d'une épaisseur de plusieurs kilomètres,
+nous pouvons penser que, du commencement à la fin, de grandes îles
+ou de grandes étendues de terrain, propres à fournir les éléments
+de ces dépôt, ont dû exister dans le voisinage des continents
+actuels de l'Europe et de l'Amérique du Nord. Agassiz et d'autres
+savants ont récemment soutenu cette même opinion. Mais nous ne
+savons pas quel était l'état des choses dans les intervalles qui
+ont séparé les diverses formations successives; nous ne savons pas
+si, pendant ces intervalles, l'Europe et les États-Unis existaient
+à l'état de terres émergées ou d'aires sous-marines près des
+terres, mais sur lesquelles ne se formait aucun dépôt, ou enfin
+comme le lit d'une mer ouverte et insondable.
+
+Nous voyons que les océans actuels, dont la surface est le triple
+de celle des terres, sont parsemés d'un grand nombre d'îles; mais
+on ne connaît pas une seule île véritablement océanique (la
+Nouvelle-Zélande exceptée, si toutefois on peut la considérer
+comme telle) qui présente même une trace de formations
+paléozoïques ou secondaires. Nous pouvons donc peut-être en
+conclure que, là où s'étendent actuellement nos océans, il
+n'existait, pendant l'époque paléozoïque et pendant l'époque
+secondaire, ni continents ni îles continentales; car, s'il en
+avait existé, il se serait, selon toute probabilité, formé, aux
+dépens des matériaux qui leur auraient été enlevés, des dépôts
+sédimentaires paléozoïques et secondaires, lesquels auraient
+ensuite été partiellement soulevés dans les oscillations de niveau
+qui ont dû nécessairement se produire pendant ces immenses
+périodes. Si donc nous pouvons conclure quelque chose de ces faits
+c'est que, là où s'étendent actuellement nos océans, des océans
+ont dû exister depuis l'époque la plus reculée dont nous puissions
+avoir connaissance, et, d'autre part, que, là où se trouvent
+aujourd'hui les continents, il a existé de grandes étendues de
+terre depuis l'époque cumbrienne, soumises très probablement à de
+fortes oscillations de niveau. La carte colorée que j'ai annexée à
+mon ouvrage sur les récifs de corail m'a amené à conclure que, en
+général, les grands océans sont encore aujourd'hui des aires
+d'affaissement; que les grands archipels sont toujours le théâtre
+des plus grandes oscillations de niveau, et que les continents
+représentent des aires de soulèvement. Mais nous n'avons aucune
+raison de supposer que les choses aient toujours été ainsi depuis
+le commencement du monde. Nos continents semblent avoir été
+formés, dans le cours de nombreuses oscillations de niveau, par
+une prépondérance de la force de soulèvement; mais ne se peut-il
+pas que les aires du mouvement prépondérant aient changé dans le
+cours des âges? À une période fort antérieure à l'époque
+cumbrienne, il peut y avoir eu des continents là où les océans
+s'étendent aujourd'hui, et des océans sans bornes peuvent avoir
+recouvert la place de nos continents actuels. Nous ne serions pas
+non plus autorisés à supposer que, si le fond actuel de l'océan
+Pacifique, par exemple, venant à être converti en continent, nous
+y trouverions, dans un état reconnaissable, des formations
+sédimentaires plus anciennes que les couches cumbriennes, en
+supposant qu'elles y soient autrefois déposées; car il se pourrait
+que des couches, qui par suite de leur affaissement se seraient
+rapprochées de plusieurs milles du centre de la terre, et qui
+auraient été fortement comprimées sous le poids énorme de la
+grande masse d'eau qui les recouvrait, eussent éprouvé des
+modifications métamorphiques bien plus considérables que celles
+qui sont restées plus près de la surface. Les immenses étendues de
+roches métamorphiques dénudées qui se trouvent dans quelques
+parties du monde, dans l'Amérique du Sud par exemple, et qui
+doivent avoir été soumises à l'action de la chaleur sous une forte
+pression, m'ont toujours paru exiger quelque explication spéciale;
+et peut-être voyons-nous, dans ces immenses régions, de nombreuses
+formations, antérieures de beaucoup à l'époque cumbrienne,
+aujourd'hui complètement dénudées et transformées par le
+métamorphisme.
+
+
+RÉSUMÉ.
+
+Les diverses difficultés que nous venons de discuter, à savoir:
+l'absence dans nos formations géologiques de chaînons présentant
+tous les degrés de transition entre les espèces actuelles et
+celles qui les ont précédées, bien que nous y rencontrions souvent
+des formes intermédiaires; l'apparition subite de groupes entiers
+d'espèces dans nos formations européennes; l'absence presque
+complète, du moins jusqu'à présent, de dépôts fossilifères au-
+dessous du système cumbrien, ont toutes incontestablement une
+grande importance. Nous en voyons la preuve dans le fait que les
+paléontologistes les plus éminents, tels que Cuvier, Agassiz,
+Barrande, Pictet, Falconer, E. Forbes, etc., et tous nos plus
+grands géologues, Lyell, Murchison, Sedgwick, etc., ont
+unanimement, et souvent avec ardeur, soutenu le principe de
+l'immutabilité des espèces. Toutefois, sir C. Lyell appuie
+actuellement de sa haute autorité l'opinion contraire, et la
+plupart des paléontologistes et des géologues sont fort ébranlés
+dans leurs convictions antérieures. Ceux qui admettent la
+perfection et la suffisance des documents que nous fournit la
+géologie repousseront sans doute immédiatement ma théorie. Quant à
+moi, je considère les archives géologiques, selon la métaphore de
+Lyell, comme une histoire du globe incomplètement conservée,
+écrite dans un dialecte toujours changeant, et dont nous ne
+possédons que le dernier volume traitant de deux ou trois pays
+seulement. Quelques fragments de chapitres de ce volume et
+quelques lignes éparses de chaque page sont seuls parvenus jusqu'à
+nous. Chaque mot de ce langage changeant lentement, plus ou moins
+différent dans les chapitres successifs, peut représenter les
+formes qui ont vécu, qui sont ensevelies dans les formations
+successives, et qui nous paraissent à tort avoir été brusquement
+introduites. Cette hypothèse atténue beaucoup, si elle ne les fait
+pas complètement disparaître, les difficultés que nous avons
+discutées dans le présent chapitre.
+
+
+CHAPITRE XI.
+DE LA SUCCESSION GÉOLOGIQUE DES ÊTRES ORGANISÉS.
+
+_Apparition lente et successive des espèces nouvelles. -- Leur
+différente vitesse de transformation. -- Les espèces éteintes ne
+reparaissent plus. -- Les groupes d'espèces, au point de vue de
+leur apparition et de leur disparition, obéissent aux mêmes règles
+générales que les espèces isolées. -- Extinction. -- Changements
+simultanés des formes organiques dans le monde entier. --
+Affinités des espèces éteintes soit entre elles, soit avec les
+espèces vivantes. -- État de développement des formes anciennes. -
+- Succession des mêmes types dans les mêmes zones. -- Résumé de ce
+chapitre et du chapitre précédent._
+
+Examinons maintenant si les lois et les faits relatifs à la
+succession géologique des êtres organisés s'accordent mieux avec
+la théorie ordinaire de l'immutabilité des espèces qu'avec celle
+de leur modification lente et graduelle, par voie de descendance
+et de sélection naturelle.
+
+Les espèces nouvelles ont apparu très lentement, l'une après
+l'autre, tant sur la terre que dans les eaux. Lyell a démontré
+que, sous ce rapport, les diverses couches tertiaires fournissent
+un témoignage incontestable; chaque année tend à combler quelques-
+unes des lacunes qui existent entre ces couches, et à rendre plus
+graduelle la proportion entre les formes éteintes et les formes
+nouvelles. Dans quelques-unes des couches les plus récentes, bien
+que remontant à une haute antiquité si l'on compte par années, on
+ne constate l'extinction que d'une ou deux espèces, et
+l'apparition d'autant d'espèces nouvelles, soit locales, soit,
+autant que nous pouvons en juger, sur toute la surface de la
+terre. Les formations secondaires sont plus bouleversées; mais,
+ainsi que le fait remarquer Bronn, l'apparition et la disparition
+des nombreuses espèces éteintes enfouies dans chaque formation
+n'ont jamais été simultanées.
+
+Les espèces appartenant à différents genres et à différentes
+classes n'ont pas changé au même degré ni avec la même rapidité.
+Dans les couches tertiaires les plus anciennes on peut trouver
+quelques espèces actuellement vivantes, au milieu d'une foule de
+formes éteintes. Falconer a signalé un exemple frappant d'un fait
+semblable, c'est un crocodile existant encore qui se trouve parmi
+des mammifères et des reptiles éteints dans les dépôts sous-
+himalayens. La lingule silurienne diffère très peu des espèces
+vivantes de ce genre, tandis que la plupart des autres mollusques
+siluriens et tous les crustacés ont beaucoup changé. Les habitants
+de la terre paraissent se modifier plus rapidement que ceux de la
+mer; on a observé dernièrement en Suisse un remarquable exemple de
+ce fait. Il y a lieu de croire que les organismes élevés dans
+l'échelle se modifient plus rapidement que les organismes
+inférieurs; cette règle souffre cependant quelques exceptions. La
+somme des changements organiques, selon la remarque de Pictet,
+n'est pas la même dans chaque formation successive. Cependant, si
+nous comparons deux formations qui ne sont pas très-voisines, nous
+trouvons que toutes les espèces ont subi quelques modifications.
+Lorsqu'une espèce a disparu de la surface du globe, nous n'avons
+aucune raison de croire que la forme identique reparaisse jamais.
+Le cas qui semblerait le plus faire exception à cette règle est
+celui des «colonies» de M. Barrande, qui font invasion pendant
+quelque temps au milieu d'une formation plus ancienne, puis cèdent
+de nouveau la place à la faune préexistante; mais Lyell me semble
+avoir donné une explication satisfaisante de ce fait, en supposant
+des migrations temporaires provenant de provinces géographiques
+distinctes.
+
+Ces divers faits s'accordent bien avec ma théorie, qui ne suppose
+aucune loi fixe de développement, obligeant tous les habitants
+d'une zone à se modifier brusquement, simultanément, ou à un égal
+degré. D'après ma théorie, au contraire, la marche des
+modifications doit être lente, et n'affecter généralement que peu
+d'espèces à la fois; en effet, la variabilité de chaque espèce est
+indépendante de celle de toutes les autres. L'accumulation par la
+sélection naturelle, à un degré plus ou moins prononcé, des
+variations ou des différences individuelles qui peuvent surgir,
+produisant ainsi plus ou moins de modifications permanentes,
+dépend d'éventualités nombreuses et complexes -- telles que la
+nature avantageuse des variations, la liberté des croisements, les
+changements lents dans les conditions physiques de la contrée,
+l'immigration de nouvelles formes et la nature des autres
+habitants avec lesquels l'espèce qui varie se trouve en
+concurrence. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'une espèce
+puisse conserver sa forme plus longtemps que d'autres, ou que, si
+elle se modifie, elle le fasse à un moindre degré. Nous trouvons
+des rapports analogues entre les habitants actuels de pays
+différents; ainsi, les coquillages terrestres et les insectes
+coléoptères de Madère en sont venus à différer considérablement
+des formes du continent européen qui leur ressemblent le plus,
+tandis que les coquillages marins et les oiseaux n'ont pas changé.
+La rapidité plus grande des modifications chez les animaux
+terrestres et d'une organisation plus élevée, comparativement à ce
+qui se passe chez les formes marines et inférieures, s'explique
+peut-être par les relations plus complexes qui existent entre les
+êtres supérieurs et les conditions organiques et inorganiques de
+leur existence, ainsi que nous l'avons déjà indiqué dans un
+chapitre précédent. Lorsqu'un grand nombre d'habitants d'une
+région quelconque se sont modifiés et perfectionnés, il résulte du
+principe de la concurrence et des rapports essentiels qu'ont
+mutuellement entre eux les organismes dans la lutte pour
+l'existence, que toute forme qui ne se modifie pas et ne se
+perfectionne pas dans une certaine mesure doit être exposée à la
+destruction. C'est pourquoi toutes les espèces d'une même région
+finissent toujours, si l'on considère un laps de temps
+suffisamment long, par se modifier, car autrement elles
+disparaîtraient.
+
+La moyenne des modifications chez les membres d'une même classe
+peut être presque la même, pendant des périodes égales et de
+grande longueur; mais, comme l'accumulation de couches durables,
+riches en fossiles, dépend du dépôt de grandes masses de sédiments
+sur des aires en voie d'affaissement, ces couches ont dû
+nécessairement se former à des intervalles très considérables et
+irrégulièrement intermittents. En conséquence, la somme des
+changements organiques dont témoignent les fossiles contenus dans
+des formations consécutives n'est pas égale. Dans cette hypothèse,
+chaque formation ne représente pas un acte nouveau et complet de
+création, mais seulement une scène prise au hasard dans un drame
+qui change lentement et toujours.
+
+Il est facile de comprendre pourquoi une espèce une fois éteinte
+ne saurait reparaître, en admettant même le retour de conditions
+d'existence organiques et inorganiques identiques. En effet, bien
+que la descendance d'une espèce puisse s'adapter de manière à
+occuper dans l'économie de la nature la place d'une autre (ce qui
+est sans doute arrivé très souvent), et parvenir ainsi à la
+supplanter, les deux formes -- l'ancienne et la nouvelle -- ne
+pourraient jamais être identiques, parce que toutes deux auraient
+presque certainement hérité de leurs ancêtres distincts des
+caractères différents, et que des organismes déjà différents
+tendent à varier d'une manière différente. Par exemple, il est
+possible que, si nos pigeons paons étaient tous détruits, les
+éleveurs parvinssent à refaire une nouvelle race presque semblable
+à la race actuelle. Mais si nous supposons la destruction de la
+souche parente, le biset -- et nous avons toute raison de croire
+qu'à l'état de nature les formes parentes sont généralement
+remplacées et exterminées par leurs descendants perfectionnés --
+il serait peu probable qu'un pigeon paon identique à la race
+existante, pût descendre d'une autre espèce de pigeon ou même
+d'aucune autre race bien fixe du pigeon domestique. En effet, les
+variations successives seraient certainement différentes dans un
+certain degré, et la variété nouvellement formée emprunterait
+probablement à la souche parente quelques divergences
+caractéristiques.
+
+Les groupes d'espèces, c'est-à-dire les genres et les familles,
+suivent dans leur apparition et leur disparition les mêmes règles
+générales que les espèces isolées, c'est-à-dire qu'ils se
+modifient plus ou moins fortement, et plus ou moins promptement.
+Un groupe une fois éteint ne reparaît jamais; c'est-à-dire que son
+existence, tant qu'elle se perpétue, est rigoureusement continue.
+Je sais que cette règle souffre quelques exceptions apparentes,
+mais elles sont si rares que E. Forbes, Pictet et Woodward
+(quoique tout à fait opposés aux idées que je soutiens)
+l'admettent pour vraie. Or, cette règle s'accorde rigoureusement
+avec ma théorie, car toutes les espèces d'un même groupe, quelle
+qu'ait pu en être la durée, sont les descendants modifiés les uns
+des autres, et d'un ancêtre commun. Les espèces du genre lingule,
+par exemple, qui ont successivement apparu à toutes les époques,
+doivent avoir été reliées les unes aux autres par une série non
+interrompue de générations, depuis les couches les plus anciennes
+du système silurien jusqu'à nos jours.
+
+Nous avons vu dans le chapitre précédent que des groupes entiers
+d'espèces semblent parfois apparaître tous à la fois et
+soudainement. J'ai cherché à donner une explication de ce fait qui
+serait, s'il était bien constaté, fatal à ma théorie. Mais de
+pareils cas sont exceptionnels; la règle générale, au contraire,
+est une augmentation progressive en nombre, jusqu'à ce que le
+groupe atteigne son maximum, tôt ou tard suivi d'un décroissement
+graduel. Si on représente le nombre des espèces contenues dans un
+genre, ou le nombre des genres contenus dans une famille, par un
+trait vertical d'épaisseur variable, traversant les couches
+géologiques successives contenant ces espèces, le trait paraît
+quelquefois commencer à son extrémité inférieure, non par une
+pointe aiguë, mais brusquement. Il s'épaissit graduellement en
+montant; il conserve souvent une largeur égale pendant un trajet
+plus ou moins long, puis il finit par s'amincir dans les couches
+supérieures, indiquant le décroissement et l'extinction finale de
+l'espèce. Cette multiplication graduelle du nombre des espèces
+d'un groupe est strictement d'accord avec ma théorie, car les
+espèces d'un même genre et les genres d'une même famille ne
+peuvent augmenter que lentement et progressivement la modification
+et la production de nombreuses formes voisines ne pouvant être que
+longues et graduelles. En effet, une espèce produit d'abord deux
+ou trois variétés, qui se convertissent lentement en autant
+d'espèces, lesquelles à leur tour, et par une marche également
+graduelle, donnent naissance à d'autres variétés et à d'autres
+espèces, et, ainsi de suite, comme les branches qui, partant du
+tronc unique d'un grand arbre, finissent, en se ramifiant
+toujours, par former un groupe considérable dans son ensemble.
+
+
+EXTINCTION.
+
+Nous n'avons, jusqu'à présent, parlé qu'incidemment de la
+disparition des espèces et des groupes d'espèces. D'après la
+théorie de la sélection naturelle, l'extinction des formes
+anciennes et la production des formes nouvelles perfectionnées
+sont deux faits intimement connexes. La vieille notion de la
+destruction complète de tous les habitants du globe, à la suite de
+cataclysmes périodiques, est aujourd'hui généralement abandonnée,
+même par des géologues tels que E. de Beaumont, Murchison,
+Barrande, etc., que leurs opinions générales devraient
+naturellement conduire à des conclusions de cette nature. Il
+résulte, au contraire, de l'étude des formations tertiaires que
+les espèces et les groupes d'espèces disparaissent lentement les
+uns après les autres, d'abord sur un point, puis sur un autre, et
+enfin de la terre entière. Dans quelques cas très rares, tels que
+la rupture d'un isthme et l'irruption, qui en est la conséquence,
+d'une foule de nouveaux habitants provenant d'une mer voisine, ou
+l'immersion totale d'une île, la marche de l'extinction a pu être
+rapide. Les espèces et les groupes d'espèces persistent pendant
+des périodes d'une longueur très inégale; nous avons vu, en effet,
+que quelques groupes qui ont apparu dès l'origine de la vie
+existent encore aujourd'hui, tandis que d'autres ont disparu avant
+la fin de la période paléozoïque. Le temps pendant lequel une
+espèce isolée ou un genre peut persister ne paraît dépendre
+d'aucune loi fixe. Il y a tout lieu de croire que l'extinction de
+tout un groupe d'espèces doit être beaucoup plus lente que sa
+production. Si l'on figure comme précédemment l'apparition et la
+disparition d'un groupe par un trait vertical d'épaisseur
+variable, ce dernier s'effile beaucoup plus graduellement en
+pointe à son extrémité supérieure, qui indique la marche de
+l'extinction, qu'à son extrémité inférieure, qui représente
+l'apparition première, et la multiplication progressive de
+l'espèce. Il est cependant des cas où l'extinction de groupes
+entiers a été remarquablement rapide; c'est ce qui a eu lieu pour
+les ammonites à la fin de la période secondaire.
+
+On a très gratuitement enveloppé de mystères l'extinction des
+espèces. Quelques auteurs ont été jusqu'à supposer que, de même
+que la vie de l'individu a une limite définie, celle de l'espèce a
+aussi une durée déterminée. Personne n'a pu être, plus que moi,
+frappé d'étonnement par le phénomène de l'extinction des espèces.
+Quelle ne fut pas ma surprise, par exemple, lorsque je trouvai à
+la Plata la dent d'un cheval enfouie avec les restes de
+mastodontes, de mégathériums, de toxodontes et autres mammifères
+géants éteints, qui tous avaient coexisté à une période géologique
+récente avec des coquillages encore vivants. En effet, le cheval,
+depuis son introduction dans l'Amérique du Sud par les Espagnols,
+est redevenu sauvage dans tout le pays et s'est multiplié avec une
+rapidité sans pareille; je devais donc me demander quelle pouvait
+être la cause de l'extinction du cheval primitif, dans des
+conditions d'existence si favorables en apparence. Mon étonnement
+était mal fondé; le professeur Owen ne tarda pas à reconnaître que
+la dent, bien que très semblable à celle du cheval actuel,
+appartenait à une espèce éteinte. Si ce cheval avait encore
+existé, mais qu'il eût été rare, personne n'en aurait été étonné;
+car dans tous les pays la rareté est l'attribut d'une foule
+d'espèces de toutes classes; si l'on demande les causes de cette
+rareté, nous répondons qu'elles sont la conséquence de quelques
+circonstances défavorables dans les conditions d'existence, mais
+nous ne pouvons presque jamais indiquer quelles sont ces
+circonstances. En supposant que le cheval fossile ait encore
+existé comme espèce rare, il eût semblé tout naturel de penser,
+d'après l'analogie avec tous les autres mammifères, y compris
+l'éléphant, dont la reproduction est si lente, ainsi que d'après
+la naturalisation du cheval domestique dans l'Amérique du Sud,
+que, dans des conditions favorables, il eût, en peu d'années,
+repeuplé le continent. Mais nous n'aurions pu dire quelles
+conditions défavorables avaient fait obstacle à sa multiplication;
+si une ou plusieurs causes avaient agi ensemble ou séparément; à
+quelle période de la vie et à quel degré chacune d'elles avait
+agi. Si les circonstances avaient continué, si lentement que ce
+fût, à devenir de moins en moins favorables, nous n'aurions
+certainement pas observé le fait, mais le cheval fossile serait
+devenu de plus en plus rare, et se serait finalement éteint,
+cédant sa place dans la nature à quelque concurrent plus heureux.
+
+Il est difficile d'avoir toujours présent à l'esprit le fait que
+la multiplication de chaque forme vivante est sans cesse limitée
+par des causes nuisibles inconnues qui cependant sont très
+suffisantes pour causer d'abord la rareté et ensuite l'extinction.
+On comprend si peu ce sujet, que j'ai souvent entendu des gens
+exprimer la surprise que leur causait l'extinction d'animaux
+géants, tels que le mastodonte et le dinosaure, comme si la force
+corporelle seule suffisait pour assurer la victoire dans la lutte
+pour l'existence. La grande taille d'une espèce, au contraire,
+peut entraîner dans certains cas, ainsi qu'Owen en a fait la
+remarque, une plus prompte extinction, par suite de la plus grande
+quantité de nourriture nécessaire. La multiplication continue de
+l'éléphant actuel a dû être limitée par une cause quelconque avant
+que l'homme habitât l'Inde ou l'Afrique. Le docteur Falconer, juge
+très compétent, attribue cet arrêt de l'augmentation en nombre de
+l'éléphant indien aux insectes qui le harassent et
+l'affaiblissent; Bruce en est arrivé à la même conclusion
+relativement à l'éléphant africain en Abyssinie. Il est certain
+que la présence des insectes et des vampires décide, dans diverses
+parties de l'Amérique du Sud, de l'existence des plus grands
+mammifères naturalisés.
+
+Dans les formations tertiaires récentes, nous voyons des cas
+nombreux où la rareté précède l'extinction, et nous savons que le
+même fait se présente chez les animaux que l'homme, par son
+influence, a localement ou totalement exterminés. Je peux répéter
+ici ce que j'écrivais en 1845: admettre que les espèces deviennent
+généralement rares avant leur extinction, et ne pas s'étonner de
+leur rareté, pour s'émerveiller ensuite de ce qu'elles
+disparaissent, c'est comme si l'on admettait que la maladie est,
+chez l'individu, l'avant-coureur de la mort, que l'on voie la
+maladie sans surprise, puis que l'on s'étonne et que l'on attribue
+la mort du malade à quelque acte de violence.
+
+La théorie de la sélection naturelle est basée sur l'opinion que
+chaque variété nouvelle, et, en définitive, chaque espèce
+nouvelle, se forme et se maintient à l'aide de certains avantages
+acquis sur celles avec lesquelles elle se trouve en concurrence;
+et, enfin, sur l'extinction des formes moins favorisées, qui en
+est la conséquence inévitable. Il en est de même pour nos
+productions domestiques, car, lorsqu'une variété nouvelle et un
+peu supérieure a été obtenue, elle remplace d'abord les variétés
+inférieures du voisinage; plus perfectionnée, elle se répand de
+plus en plus, comme notre bétail à courtes cornes, et prend la
+place d'autres races dans d'autres pays. L'apparition de formes
+nouvelles et la disparition des anciennes sont donc, tant pour les
+productions naturelles que pour les productions artificielles,
+deux faits connexes. Le nombre des nouvelles formes spécifiques,
+produites dans un temps donné, a dû parfois, chez les groupes
+florissants, être probablement plus considérable que celui des
+formes anciennes qui ont été exterminées; mais nous savons que, au
+moins pendant les époques géologiques récentes, les espèces n'ont
+pas augmenté indéfiniment; de sorte que nous pouvons admettre, en
+ce qui concerne les époques les plus récentes, que la production
+de nouvelles formes a déterminé l'extinction d'un nombre à peu
+près égal de formes anciennes.
+
+La concurrence est généralement plus rigoureuse, comme nous
+l'avons déjà démontré par des exemples, entre les formes qui se
+ressemblent sous tous les rapports. En conséquence, les
+descendants modifiés et perfectionnés d'une espèce causent
+généralement l'extermination de la souche mère; et si plusieurs
+formes nouvelles, provenant d'une même espèce, réussissent à se
+développer, ce sont les formes les plus voisines de cette espèce,
+c'est-à-dire les espèces du même genre, qui se trouvent être les
+plus exposées à la destruction. C'est ainsi, je crois, qu'un
+certain nombre d'espèces nouvelles, descendues d'une espèce unique
+et constituant ainsi un genre nouveau, parviennent à supplanter un
+genre ancien, appartenant à la même famille. Mais il a dû souvent
+arriver aussi qu'une espèce nouvelle appartenant à un groupe a
+pris la place d'une espèce appartenant à un groupe différent, et
+provoqué ainsi son extinction. Si plusieurs formes alliées sont
+sorties de cette même forme, d'autres espèces conquérantes
+antérieures auront dû céder la place, et ce seront alors
+généralement les formes voisines qui auront le plus à souffrir, en
+raison de quelque infériorité héréditaire commune à tout leur
+groupe. Mais que les espèces obligées de céder ainsi leur place à
+d'autres plus perfectionnées appartiennent à une même classe ou à
+des classes distinctes, il pourra arriver que quelques-unes
+d'entre elles puissent être longtemps conservées, par suite de
+leur adaptation à des conditions différentes d'existence, ou parce
+que, occupant une station isolée, elles auront échappé à une
+rigoureuse concurrence. Ainsi, par exemple, quelques espèces de
+_Trigonia_, grand genre de mollusques des formations secondaires,
+ont surtout vécu et habitent encore les mers australiennes; et
+quelques membres du groupe considérable et presque éteint des
+poissons ganoïdes se trouvent encore dans nos eaux douces. On
+comprend donc pourquoi l'extinction complète d'un groupe est
+généralement, comme nous l'avons vu, beaucoup plus lente que sa
+production.
+
+Quant à la soudaine extinction de familles ou d'ordres entiers,
+tels que le groupe des trilobites à la fin de l'époque
+paléozoïque, ou celui des ammonites à la fin de la période
+secondaire, nous rappellerons ce que nous avons déjà dit sur les
+grands intervalles de temps qui ont dû s'écouler entre nos
+formations consécutives, intervalles pendant lesquels il a pu
+s'effectuer une extinction lente, mais considérable. En outre,
+lorsque, par suite d'immigrations subites ou d'un développement
+plus rapide qu'à l'ordinaire, plusieurs espèces d'un nouveau
+groupe s'emparent d'une région quelconque, beaucoup d'espèces
+anciennes doivent être exterminées avec une rapidité
+correspondante; or, les formes ainsi supplantées sont probablement
+proches alliées, puisqu'elles possèdent quelque commun défaut.
+
+Il me semble donc que le mode d'extinction des espèces isolées ou
+des groupes d'espèces s'accorde parfaitement avec la théorie de la
+sélection naturelle. Nous ne devons pas nous étonner de
+l'extinction, mais plutôt de notre présomption à vouloir nous
+imaginer que nous comprenons les circonstances complexes dont
+dépend l'existence de chaque espèce. Si nous oublions un instant
+que chaque espèce tend à se multiplier à l'infini, mais qu'elle
+est constamment tenue en échec par des causes que nous ne
+comprenons que rarement, toute l'économie de la nature est
+incompréhensible. Lorsque nous pourrons dire précisément pourquoi
+telle espèce est plus abondante que telle autre en individus, ou
+pourquoi telle espèce et non pas telle autre peut être naturalisée
+dans un pays donné, alors seulement nous aurons le droit de nous
+étonner de ce que nous ne pouvons pas expliquer l'extinction de
+certaines espèces ou de certains groupes.
+
+
+DES CHANGEMENTS PRESQUE INSTANTANÉS DES FORMES VIVANTES DANS LE
+MONDE.
+
+L'une des découvertes les plus intéressantes de la paléontologie,
+c'est que les formes de la vie changent dans le monde entier d'une
+manière presque simultanée. Ainsi, l'on peut reconnaître notre
+formation européenne de la craie dans plusieurs parties du globe,
+sous les climats les plus divers, là même où l'on ne saurait
+trouver le moindre fragment de minéral ressemblant à la craie, par
+exemple dans l'Amérique du Nord, dans l'Amérique du Sud
+équatoriale, à la Terre de Feu, au cap de Bonne-Espérance et dans
+la péninsule indienne. En effet, sur tous ces points éloignés, les
+restes organiques de certaines couches présentent une ressemblance
+incontestable avec ceux de la craie; non qu'on y rencontre les
+mêmes espèces, car, dans quelques cas, il n'y en a pas une qui
+soit identiquement la même, mais elles appartiennent aux mêmes
+familles, aux mêmes genres, aux mêmes subdivisions de genres, et
+elles sont parfois semblablement caractérisées par les mêmes
+caractères superficiels, tels que la ciselure extérieure.
+
+En outre, d'autres formes qu'on ne rencontre pas en Europe dans la
+craie, mais qui existent dans les formations supérieures ou
+inférieures, se suivent dans le même ordre sur ces différents
+points du globe si éloignés les uns des autres. Plusieurs auteurs
+ont constaté un parallélisme semblable des formes de la vie dans
+les formations paléozoïques successives de la Russie, de l'Europe
+occidentale et de l'Amérique du Nord; il en est de même, d'après
+Lyell, dans les divers dépôts tertiaires de l'Europe et de
+l'Amérique du Nord. En mettant même de côté les quelques espèces
+fossiles qui sont communes à l'ancien et au nouveau monde, le
+parallélisme général des diverses formes de la vie dans les
+couches paléozoïques et dans les couches tertiaires n'en resterait
+pas moins manifeste et rendrait facile la corrélation des diverses
+formations.
+
+Ces observations, toutefois, ne s'appliquent qu'aux habitants
+marins du globe; car les données suffisantes nous manquent pour
+apprécier si les productions des terres et des eaux douces ont,
+sur des points éloignés, changé d'une manière parallèle analogue.
+Nous avons lieu d'en douter. Si l'on avait apporté de la Plata le
+_Megatherium_, le _Mylodon_, le _Macrauchenia_ et le _Toxodon_
+sans renseignements sur leur position géologique, personne n'eût
+soupçonné que ces formes ont coexisté avec des mollusques marins
+encore vivants; toutefois, leur coexistence avec le mastodonte et
+le cheval aurait permis de penser qu'ils avaient vécu pendant une
+des dernières périodes tertiaires.
+
+Lorsque nous disons que les faunes marines ont simultanément
+changé dans le monde entier, il ne faut pas supposer que
+l'expression s'applique à la même année ou au même siècle, ou même
+qu'elle ait un sens géologique bien rigoureux; car, si tous les
+animaux marins vivant actuellement en Europe, ainsi que ceux qui y
+ont vécu pendant la période pléistocène, déjà si énormément
+reculée, si on compte son antiquité par le nombre des années,
+puisqu'elle comprend toute l'époque glaciaire, étaient comparés à
+ceux qui existent actuellement dans l'Amérique du Sud ou en
+Australie, le naturaliste le plus habile pourrait à peine décider
+lesquels, des habitants actuels ou de ceux de l'époque pléistocène
+en Europe, ressemblent le plus à ceux de l'hémisphère austral.
+Ainsi encore, plusieurs observateurs très compétents admettent que
+les productions actuelles des États-Unis se rapprochent plus de
+celles qui ont vécu en Europe pendant certaines périodes
+tertiaires récentes que des formes européennes actuelles, et, cela
+étant, il est évident que des couches fossilifères se déposant
+maintenant sur les côtes de l'Amérique du Nord risqueraient dans
+l'avenir d'être classées avec des dépôts européens quelque peu
+plus anciens. Néanmoins, dans un avenir très éloigné, il n'est pas
+douteux que toutes les formations _marines_ plus modernes, à
+savoir le pliocène supérieur, le pléistocène et les dépôts tout à
+fait modernes de l'Europe, de l'Amérique du Nord, de l'Amérique du
+Sud et de l'Australie, pourront être avec raison considérées comme
+simultanées, dans le sens géologique du terme, parce qu'elles
+renfermeront des débris fossiles plus ou moins alliés, et parce
+qu'elles ne contiendront aucune des formes propres aux dépôts
+inférieurs plus anciens.
+
+Ce fait d'un changement simultané des formes de la vie dans les
+diverses parties du monde, en laissant à cette loi le sens large
+et général que nous venons de lui donner, a beaucoup frappé deux
+observateurs éminents, MM. de Verneuil et d'Archiac. Après avoir
+rappelé le parallélisme qui se remarque entre les formes
+organiques de l'époque paléozoïque dans diverses parties de
+l'Europe, ils ajoutent: «Si, frappés de cette étrange succession,
+nous tournons les yeux vers l'Amérique du Nord et que nous y
+découvrions une série de phénomènes analogues, il nous paraîtra
+alors certain que toutes les modifications des espèces, leur
+extinction, l'introduction d'espèces nouvelles, ne peuvent plus
+être le fait de simples changements dans les courants de l'Océan,
+ou d'autres causes plus ou moins locales et temporaires, mais
+doivent dépendre de lois générales qui régissent l'ensemble du
+règne animal.» M. Barrande invoque d'autres considérations de
+grande valeur qui tendent à la même conclusion. On ne saurait, en
+effet, attribuer à des changements de courants, de climat, ou
+d'autres conditions physiques, ces immenses mutations des formes
+organisées dans le monde entier, sous les climats les plus divers.
+Nous devons, ainsi que Barrande l'a fait observer, chercher
+quelque loi spéciale. C'est ce qui ressortira encore plus
+clairement lorsque nous traiterons de la distribution actuelle des
+êtres organisés, et que nous verrons combien sont insignifiants
+les rapports entre les conditions physiques des diverses contrées
+et la nature de ses habitants.
+
+Ce grand fait de la succession parallèle des formes de la vie dans
+le monde s'explique aisément par la théorie de la sélection
+naturelle. Les espèces nouvelles se forment parce qu'elles
+possèdent quelques avantages sur les plus anciennes; or, les
+formes déjà dominantes, ou qui ont quelque supériorité sur les
+autres formes d'un même pays, sont celles qui produisent le plus
+grand nombre de variétés nouvelles ou espèces naissantes. La
+preuve évidente de cette loi, c'est que les plantes dominantes,
+c'est-à-dire celles qui sont les plus communes et les plus
+répandues, sont aussi celles qui produisent la plus grande
+quantité de variétés nouvelles. Il est naturel, en outre, que les
+espèces prépondérantes, variables, susceptibles de se répandre au
+loin et ayant déjà envahi plus ou moins les territoires d'autres
+espèces, soient aussi les mieux adaptées pour s'étendre encore
+davantage, et pour produire, dans de nouvelles régions, des
+variétés et des espèces nouvelles. Leur diffusion peut souvent
+être très lente, car elle dépend de changements climatériques et
+géographiques, d'accidents imprévus et de l'acclimatation
+graduelle des espèces nouvelles aux divers climats qu'elles
+peuvent avoir à traverser; mais, avec le temps, ce sont les formes
+dominantes qui, en général, réussissent le mieux à se répandre et,
+en définitive, à prévaloir. Il est probable que les animaux
+terrestres habitant des continents distincts se répandent plus
+lentement que les formes marines peuplant des mers continues. Nous
+pouvons donc nous attendre à trouver, comme on l'observe en effet,
+un parallélisme moins rigoureux dans la succession des formes
+terrestres que dans les formes marines.
+
+Il me semble, en conséquence, que la succession parallèle et
+simultanée, en donnant à ce dernier terme son sens le plus large,
+des mêmes formes organisées dans le monde concorde bien avec le
+principe selon lequel de nouvelles espèces seraient produites par
+la grande extension et par la variation des espèces dominantes.
+Les espèces nouvelles étant elles-mêmes dominantes, puisqu'elles
+ont encore une certaine supériorité sur leurs formes parentes qui
+l'étaient déjà, ainsi que sur les autres espèces, continuent à se
+répandre, à varier et à produire de nouvelles variétés. Les
+espèces anciennes, vaincues par les nouvelles formes victorieuses,
+auxquelles elles cèdent la place, sont généralement alliées en
+groupes, conséquence de l'héritage commun de quelque cause
+d'infériorité; à mesure donc que les groupes nouveaux et
+perfectionnés se répandent sur la terre, les anciens
+disparaissent, et partout il y a correspondance dans la succession
+des formes, tant dans leur première apparition que dans leur
+disparition finale.
+
+Je crois encore utile de faire une remarque à ce sujet. J'ai
+indiqué les raisons qui me portent à croire que la plupart de nos
+grandes formations riches en fossiles ont été déposées pendant des
+périodes d'affaissement, et que des interruptions d'une durée
+immense, en ce qui concerne le dépôt des fossiles, ont dû se
+produire pendant les époques où le fond de la mer était
+stationnaire ou en voie de soulèvement, et aussi lorsque les
+sédiments ne se déposaient pas en assez grande quantité, ni assez
+rapidement pour enfouir et conserver les restes des êtres
+organisés. Je suppose que, pendant ces longs intervalles, dont
+nous ne pouvons retrouver aucune trace, les habitants de chaque
+région ont subi une somme considérable de modifications et
+d'extinctions, et qu'il y a eu de fréquentes migrations d'une
+région dans une autre. Comme nous avons toutes raisons de croire
+que d'immenses surfaces sont affectées par les mêmes mouvements,
+il est probable que des formations exactement contemporaines ont
+dû souvent s'accumuler sur de grandes étendues dans une même
+partie du globe; mais nous ne sommes nullement autorisés à
+conclure qu'il en a invariablement été ainsi, et que de grandes
+surfaces ont toujours été affectées par les mêmes mouvements.
+Lorsque deux formations se sont déposées dans deux régions pendant
+à peu près la même période, mais cependant pas exactement la même,
+nous devons, pour les raisons que nous avons indiquées
+précédemment, remarquer une même succession générale dans les
+formes qui y ont vécu, sans que, cependant, les espèces
+correspondent exactement; car il y a eu, dans l'une des régions,
+un peu plus de temps que dans l'autre, pour permettre les
+modifications, les extinctions et les immigrations.
+
+Je crois que des cas de ce genre se présentent en Europe. Dans ses
+admirables mémoires sur les dépôts éocènes de l'Angleterre et de
+la France, M. Prestwich est parvenu à établir un étroit
+parallélisme général entre les étages successifs des deux pays;
+mais, lorsqu'il compare certains terrains de l'Angleterre avec les
+dépôts correspondants en France, bien qu'il trouve entre eux une
+curieuse concordance dans le nombre des espèces appartenant aux
+mêmes genres, cependant les espèces elles-mêmes diffèrent d'une
+manière qu'il est difficile d'expliquer, vu la proximité des deux
+gisements; -- à moins, toutefois, qu'on ne suppose qu'un isthme a
+séparé deux mers peuplées par deux faunes contemporaines, mais
+distinctes. Lyell a fait des observations semblables sur quelques-
+unes des formations tertiaires les plus récentes. Barrande
+signale, de son côté, un remarquable parallélisme général dans les
+dépôts siluriens successifs de la Bohême et de la Scandinavie;
+néanmoins, il trouve des différences surprenantes chez les
+espèces. Si, dans ces régions, les diverses formations n'ont pas
+été déposées exactement pendant les mêmes périodes -- un dépôt,
+dans une région, correspondant souvent à une période d'inactivité
+dans une autre -- et si, dans les deux régions, les espèces ont
+été en se modifiant lentement pendant l'accumulation des diverses
+formations et les longs intervalles qui les ont séparées, les
+dépôts, dans les deux endroits, pourront être rangés dans le même
+ordre quant à la succession générale des formes organisées, et cet
+ordre paraîtrait à tort strictement parallèle; néanmoins, les
+espèces ne seraient pas toutes les mêmes dans les étages en
+apparence correspondants des deux stations.
+
+
+DES AFFINITÉS DES ESPÈCES ÉTEINTES LES UNES AVEC LES AUTRES ET
+AVEC LES FORMES VIVANTES.
+
+Examinons maintenant les affinités mutuelles des espèces éteintes
+et vivantes. Elles se groupent toutes dans un petit nombre de
+grandes classes, fait qu'explique d'emblée la théorie de la
+descendance. En règle générale, plus une forme est ancienne, plus
+elle diffère des formes vivantes. Mais, ainsi que l'a depuis
+longtemps fait remarquer Buckland, on peut classer toutes les
+espèces éteintes, soit dans les groupes existants, soit dans les
+intervalles qui les séparent. Il est certainement vrai que les
+espèces éteintes contribuent à combler les vides qui existent
+entre les genres, les familles et les ordres actuels; mais, comme
+on a contesté et même nié ce point, il peut être utile de faire
+quelques remarques à ce sujet et de citer quelques exemples; si
+nous portons seulement notre attention sur les espèces vivantes ou
+sur les espèces éteintes appartenant à la même classe, la série
+est infiniment moins parfaite que si nous les combinons toutes
+deux en un système général. On trouve continuellement dans les
+écrits du professeur Owen l'expression «formes généralisées»
+appliquée à des animaux éteints; Agassiz parle à chaque instant de
+types «prophétiques ou synthétiques;» or, ces termes s'appliquent
+à des formes ou chaînons intermédiaires. Un autre paléontologiste
+distingué, M. Gaudry, a démontré de la manière la plus frappante
+qu'un grand nombre des mammifères fossiles qu'il a découverts dans
+l'Attique servent à combler les intervalles entre les genres
+existants. Cuvier regardait les ruminants et les pachydermes comme
+les deux ordres de mammifères les plus distincts; mais on a
+retrouvé tant de chaînons fossiles intermédiaires que le
+professeur Owen a dû remanier toute la classification et placer
+certains pachydermes dans un même sous-ordre avec des ruminants;
+il fait, par exemple, disparaître par des gradations insensibles
+l'immense lacune qui existait entre le cochon et le chameau. Les
+ongulés ou quadrupèdes à sabots sont maintenant divisés en deux
+groupes, le groupe des quadrupèdes à doigts en nombre pair et
+celui des quadrupèdes à doigts en nombre impair; mais le
+_Macrauchenia_ de l'Amérique méridionale relie dans une certaine
+mesure ces deux groupes importants. Personne ne saurait contester
+que l'hipparion forme un chaînon intermédiaire entre le cheval
+existant et certains autres ongulés. Le _Typotherium_ de
+l'Amérique méridionale, que l'on ne saurait classer dans aucun
+ordre existant, forme, comme l'indique le nom que lui a donné le
+professeur Gervais, un chaînon intermédiaire remarquable dans la
+série des mammifères. Les _Sirenia_ constituent un groupe très
+distinct de mammifères et l'un des caractères les plus
+remarquables du dugong et du lamentin actuels est l'absence
+complète de membres postérieurs, sans même que l'on trouve chez
+eux des rudiments de ces membres; mais l'_Halithérium_, éteint,
+avait, selon le professeur Flower, l'os de la cuisse ossifié
+«articulé dans un acetabulum bien défini du pelvis» et il se
+rapproche par là des quadrupèdes ongulés ordinaires, auxquels les
+_Sirenia_ sont alliés, sous quelques autres rapports. Les cétacés
+ou baleines diffèrent considérablement de tous les autres
+mammifères, mais le zeuglodon et le squalodon de l'époque
+tertiaire, dont quelques naturalistes ont fait un ordre distinct,
+sont, d'après le professeur Huxley, de véritables cétacés et
+«constituent un chaînon intermédiaire avec les carnivores
+aquatiques.»
+
+Le professeur Huxley a aussi démontré que même l'énorme intervalle
+qui sépare les oiseaux des reptiles se trouve en partie comblé, de
+la manière la plus inattendue, par l'autruche et l'_Archeopteryx_
+éteint, d'une part, et de l'autre, par le _Compsognatus_, un des
+dinosauriens, groupe qui comprend les reptiles terrestres les plus
+gigantesques. À l'égard des invertébrés, Barrande, dont l'autorité
+est irrécusable en pareille matière, affirme que les découvertes
+de chaque jour prouvent que, bien que les animaux paléozoïques
+puissent certainement se classer dans les groupes existants, ces
+groupes n'étaient cependant pas, à cette époque reculée, aussi
+distinctement séparés qu'ils le sont actuellement.
+
+Quelques auteurs ont nié qu'aucune espèce éteinte ou aucun groupe
+d'espèces puisse être considéré comme intermédiaire entre deux
+espèces quelconques vivantes ou entre des groupes d'espèces
+actuelles. L'objection n'aurait de valeur qu'autant qu'on
+entendrait par là que la forme éteinte est, par tous ses
+caractères, directement intermédiaire entre deux formes ou entre
+deux groupes vivants. Mais dans une classification naturelle, il y
+a certainement beaucoup d'espèces fossiles qui se placent entre
+des genres vivants, et même entre des genres appartenant à des
+familles distinctes. Le cas le plus fréquent, surtout quand il
+s'agit de groupes très différents, comme les poissons et les
+reptiles, semble être que si, par exemple, dans l'état actuel, ces
+groupes se distinguent par une douzaine de caractères, le nombre
+des caractères distinctifs est moindre chez les anciens membres
+des deux groupes, de sorte que les deux groupes étaient autrefois
+un peu plus voisins l'un de l'autre qu'ils ne le sont aujourd'hui.
+
+On croit assez communément que, plus une forme est ancienne, plus
+elle tend à relier, par quelques-uns de ses caractères, des
+groupes actuellement fort éloignés les uns des autres. Cette
+remarque ne s'applique, sans doute, qu'aux groupes qui, dans le
+cours des âges géologiques, ont subi des modifications
+considérables; il serait difficile, d'ailleurs, de démontrer la
+vérité de la proposition, car de temps à autre on découvre des
+animaux même vivants qui, comme le lepidosiren, se rattachent, par
+leurs affinités, à des groupes fort distincts. Toutefois, si nous
+comparons les plus anciens reptiles et les plus anciens batraciens
+les plus anciens poissons, les plus anciens céphalopodes et les
+mammifères de l'époque éocène, avec les membres plus récents des
+mêmes classes, il nous faut reconnaître qu'il y a du vrai dans
+cette remarque.
+
+Voyons jusqu'à quel point les divers faits et les déductions qui
+précèdent concordent avec la théorie de la descendance avec
+modification. Je prierai le lecteur, vu la complication du sujet,
+de recourir au tableau dont nous nous sommes déjà servis au
+quatrième chapitre. Supposons que les lettres en _italiques_ et,
+numérotées représentent des genres, et les lignes ponctuées, qui
+s'en écartent en divergeant, les espèces de chaque genre. La
+figure est trop simple et ne donne que trop peu de genres et
+d'espèces; mais ceci nous importe peu. Les lignes horizontales
+peuvent figurer des formations géologiques successives, et on peut
+considérer comme éteintes toutes les formes placées au-dessous de
+la ligne supérieure. Les trois genres existants, _a14_, _g14_,
+_p14_, formeront une petite famille; _b14_ et _f14_, une famille
+très voisine ou sous-famille, et _o14_, _c14_, _m14_, une
+troisième famille. Ces trois familles réunies aux nombreux genres
+éteints faisant partie des diverses lignes de descendance
+provenant par divergence de l'espèce parente A, formeront un
+ordre; car toutes auront hérité quelque chose en commun de leur
+ancêtre primitif. En vertu du principe de la tendance continue à
+la divergence des caractères, que notre diagramme a déjà servi à
+expliquer, plus une forme est récente, plus elle doit
+ordinairement différer de l'ancêtre primordial. Nous pouvons par
+là comprendre aisément pourquoi ce sont les fossiles les plus
+anciens qui diffèrent le plus des formes actuelles. La divergence
+des caractères n'est toutefois pas une éventualité nécessaire; car
+cette divergence dépend seulement de ce qu'elle a permis aux
+descendants d'une espèce de s'emparer de plus de places
+différentes dans l'économie de la nature. Il est donc très
+possible, ainsi que nous l'avons vu pour quelques formes
+siluriennes, qu'une espèce puisse persister en ne présentant que
+de légères modifications correspondant à de faibles changements
+dans ses conditions d'existence, tout en conservant, pendant une
+longue période, ses traits caractéristiques généraux. C'est ce que
+représente, dans la figure, la lettre F14.
+
+Toutes les nombreuses formes éteintes et vivantes descendues de A
+constituent, comme nous l'avons déjà fait remarquer, un ordre qui,
+par la suite des effets continus de l'extinction et de la
+divergence des caractères, s'est divisé en plusieurs familles et
+sous-familles; on suppose que quelques-unes ont péri à différentes
+périodes, tandis que d'autres ont persisté jusqu'à nos jours.
+
+Nous voyons, en examinant le diagramme, que si nous découvrions,
+sur différents points de la partie inférieure de la série, un
+grand nombre de formes éteintes qu'on suppose avoir été enfouies
+dans les formations successives, les trois familles qui existent
+sur la ligne supérieure deviendraient moins distinctes l'une de
+l'autre. Si, par exemple, on retrouvait les genres «_a1_, _a5_,
+_a10_, _f8_, _m3_, _m6_, _m9_, ces trois familles seraient assez
+étroitement reliées pour qu'elles dussent probablement être
+réunies en une seule grande famille, à peu près comme on a dû le
+faire à l'égard des ruminants et de certains pachydermes.
+Cependant, on pourrait peut-être contester que les genres éteints
+qui relient ainsi les genres vivants de trois familles soient
+intermédiaires, car ils ne le sont pas directement, mais seulement
+par un long circuit et en passant par un grand nombre de formes
+très différentes. Si l'on découvrait beaucoup de formes éteintes
+au-dessus de l'une des lignes horizontales moyennes qui
+représentent les différentes formations géologiques -- au-dessus
+du numéro VI, par exemple, -- mais qu'on n'en trouvât aucune au-
+dessous de cette ligne, il n'y aurait que deux familles (seulement
+les deux familles de gauche _a14_ et _b14_, etc.) à réunir en une
+seule; il resterait deux familles qui seraient moins distinctes
+l'une de l'autre qu'elles ne l'étaient avant la découverte des
+fossiles. Ainsi encore, si nous supposons que les trois familles
+formées de huit genres (_a14_ à _m14_) sur la ligne supérieure
+diffèrent l'une de l'autre par une demi-douzaine de caractères
+importants, les familles qui existaient à l'époque indiquée par la
+ligne VI devaient certainement différer l'une de l'autre par un
+moins grand nombre de caractères, car à ce degré généalogique
+reculé elles avaient dû moins s'écarter de leur commun ancêtre.
+C'est ainsi que des genres anciens et éteints présentent
+quelquefois, dans une certaine mesure, des caractères
+intermédiaires entre leurs descendants modifiés, ou entre leurs
+parents collatéraux.
+
+Les choses doivent toujours être beaucoup plus compliquées dans la
+nature qu'elles ne le sont dans le diagramme; les groupes, en
+effet, ont dû être plus nombreux; ils ont dû avoir des durées
+d'une longueur fort inégale, et éprouver des modifications très
+variables en degré. Comme nous ne possédons que le dernier volume
+des _Archives géologiques_, et que de plus ce volume est fort
+incomplet, nous ne pouvons espérer, sauf dans quelques cas très
+rares, pouvoir combler les grandes lacunes du système naturel, et
+relier ainsi des familles ou des ordres distincts. Tout ce qu'il
+nous est permis d'espérer, c'est que les groupes qui, dans les
+périodes géologiques connues, ont éprouvé beaucoup de
+modifications, se rapprochent un peu plus les uns des autres dans
+les formations plus anciennes, de manière que les membres de ces
+groupes appartenant aux époques plus reculées diffèrent moins par
+quelques-uns de leurs caractères que ne le font les membres
+actuels des mêmes groupes. C'est, du reste, ce que s'accordent à
+reconnaître nos meilleurs paléontologistes.
+
+La théorie de la descendance avec modifications explique donc
+d'une manière satisfaisante les principaux faits qui se rattachent
+aux affinités mutuelles qu'on remarque tant entre les formes
+éteintes qu'entre celles-ci et les formes vivantes. Ces affinités
+me paraissent inexplicables si l'on se place à tout autre point de
+vue.
+
+D'après la même théorie, il est évident que la faune de chacune
+des grandes périodes de l'histoire de la terre doit être
+intermédiaire, par ses caractères généraux, entre celle qui l'a
+précédée et celle qui l'a suivie. Ainsi, les espèces qui ont vécu
+pendant la sixième grande période indiquée sur le diagramme, sont
+les descendantes modifiées de celles qui vivaient pendant la
+cinquième, et les ancêtres des formes encore plus modifiées de la
+septième; elles ne peuvent donc guère manquer d'être à peu près
+intermédiaires par leur caractère entre les formes de la formation
+inférieure et celles de la formation supérieure. Nous devons
+toutefois faire la part de l'extinction totale de quelques-unes
+des formes antérieures, de l'immigration dans une région
+quelconque de formes nouvelles venues d'autres régions, et d'une
+somme considérable de modifications qui ont dû s'opérer pendant
+les longs intervalles négatifs qui se sont écoulés entre le dépôt
+des diverses formations successives. Ces réserves faites, la faune
+de chaque période géologique est certainement intermédiaire par
+ses caractères entre la faune qui l'a précédée et celle qui l'a
+suivie. Je n'en citerai qu'un exemple: les fossiles du système
+dévonien, lors de leur découverte, furent d'emblée reconnus par
+les paléontologistes comme intermédiaires par leurs caractères
+entre ceux des terrains carbonifères qui les suivent et ceux du
+système silurien qui les précèdent. Mais chaque faune n'est pas
+nécessairement et exactement intermédiaire, à cause de l'inégalité
+de la durée des intervalles qui se sont écoulés entre le dépôt des
+formations consécutives.
+
+Le fait que certains genres présentent une exception à la règle ne
+saurait invalider l'assertion que toute faune d'une époque
+quelconque est, dans son ensemble, intermédiaire entre celle qui
+la précède et celle qui la suit. Par exemple, le docteur Falconer
+a classé en deux séries les mastodontes et les éléphants: l'une,
+d'après leurs affinités mutuelles; l'autre, d'après l'époque de
+leur existence; or, ces deux séries ne concordent pas. Les espèces
+qui présentent des caractères extrêmes ne sont ni les plus
+anciennes ni les plus récentes, et celles qui sont intermédiaires
+par leurs caractères ne le sont pas par l'époque où elles ont
+vécu. Mais, dans ce cas comme dans d'autres cas analogues, en
+supposant pour un instant que nous possédions les preuves du
+moment exact de l'apparition et de la disparition de l'espèce, ce
+qui n'est certainement pas, nous n'avons aucune raison pour
+supposer que les formes successivement produites se perpétuent
+nécessairement pendant des temps égaux. Une forme très ancienne
+peut parfois persister beaucoup plus longtemps qu'une forme
+produite postérieurement autre part, surtout quand il s'agit de
+formes terrestres habitant des districts séparés. Comparons, par
+exemple, les petites choses aux grandes: si l'on disposait en
+série, d'après leurs affinités, toutes les races vivantes et
+éteintes du pigeon domestique, cet arrangement ne concorderait
+nullement avec l'ordre de leur production, et encore moins avec
+celui de leur extinction. En effet, la souche parente, le biset,
+existe encore, et une foule de variétés comprises entre le biset
+et le messager se sont éteintes; les messagers, qui ont des
+caractères extrêmes sous le rapport de la longueur du bec, ont une
+origine plus ancienne que les culbutants à bec, court, qui se
+trouvent sous ce rapport à l'autre extrémité de la série.
+
+Tous les paléontologistes ont constaté que les fossiles de deux
+formations consécutives sont beaucoup plus étroitement alliés que
+les fossiles de formations très éloignées; ce fait confirme
+l'assertion précédemment formulée du caractère intermédiaire,
+jusqu'à un certain point, des restes organiques qui sont conservés
+dans une formation intermédiaire. Pictet en donne un exemple bien
+connu, c'est-à-dire la ressemblance générale qu'on constate chez
+les fossiles contenus dans les divers étages de la formation de la
+craie, bien que, dans chacun de ces étages, les espèces soient
+distinctes. Ce fait seul, par sa généralité, semble avoir ébranlé
+chez le professeur Pictet la ferme croyance à l'immutabilité des
+espèces. Quiconque est un peu familiarisé avec la distribution des
+espèces vivant actuellement à la surface du globe ne songera pas à
+expliquer l'étroite ressemblance qu'offrent les espèces distinctes
+de deux formations consécutives par la persistance, dans les mêmes
+régions, des mêmes conditions physiques pendant de longues
+périodes. Il faut se rappeler que les formes organisées, les
+formes marines au moins, ont changé presque simultanément dans le
+monde entier et, par conséquent, sous les climats les plus divers
+et dans les conditions les plus différentes. Combien peu, en
+effet, les formes spécifiques des habitants de la mer ont-elles
+été affectées par les vicissitudes considérables du climat pendant
+la période pléistocène, qui comprend toute la période glaciaire!
+
+D'après la théorie de la descendance, rien n'est plus aisé que de
+comprendre les affinités étroites qui se remarquent entre les
+fossiles de formations rigoureusement consécutives, bien qu'ils
+soient considérés comme spécifiquement distincts. L'accumulation
+de chaque formation ayant été fréquemment interrompue, et de longs
+intervalles négatifs s'étant écoulés entre les dépôts successifs,
+nous ne saurions nous attendre, ainsi que j'ai essayé de le
+démontrer dans le chapitre précédent, à trouver dans une ou deux
+formations quelconques toutes les variétés intermédiaires entre
+les espèces qui ont apparu au commencement et à la fin de ces
+périodes; mais nous devons trouver, après des intervalles
+relativement assez courts, si on les estime au point de vue
+géologique, quoique fort longs, si on les mesure en années, des
+formes étroitement alliées, ou, comme on les a appelées, des
+espèces représentatives. Or, c'est ce que nous constatons
+journellement. Nous trouvons, en un mot, les preuves d'une
+mutation lente et insensible des formes spécifiques, telle que
+nous sommes en droit de l'attendre.
+
+
+DU DEGRÉ DE DEVELOPPEMENT DES FORMES ANCIENNES COMPARÉ À CELUI DES
+FORMES VIVANTES.
+
+Nous avons vu, dans le quatrième chapitre, que, chez tous les
+êtres organisés ayant atteint l'âge adulte, le degré de
+différenciation et de spécialisation des divers organes nous
+permet de déterminer leur degré de perfection et leur supériorité
+relative. Nous avons vu aussi que, la spécialisation des organes
+constituant un avantage pour chaque être, la sélection naturelle
+doit tendre à spécialiser l'organisation de chaque individu, et à
+la rendre, sous ce rapport, plus parfaite et plus élevée; mais
+cela n'empêche pas qu'elle peut laisser à de nombreux êtres une
+conformation simple et inférieure, appropriée à des conditions
+d'existence moins complexes, et, dans certains cas même, elle peut
+déterminer chez eux une simplification et une dégradation de
+l'organisation, de façon à les mieux adapter à des conditions
+particulières. Dans un sens plus général, les espèces nouvelles
+deviennent supérieures à celles qui les ont précédées; car elles
+ont, dans la lutte pour l'existence, à l'emporter sur toutes les
+formes antérieures avec lesquelles elles se trouvent en
+concurrente active. Nous pouvons donc conclure que, si l'on
+pouvait mettre en concurrence, dans des conditions de climat à peu
+près identiques, les habitants de l'époque éocène avec ceux du
+monde actuel, ceux-ci l'emporteraient sur les premiers et les
+extermineraient; de même aussi, les habitants de l'époque éocène
+l'emporteraient sur les formes de la période secondaire, et
+celles-ci sur les formes paléozoïques. De telle sorte que cette
+épreuve fondamentale de la victoire dans la lutte pour
+l'existence, aussi bien que le fait de la spécialisation des
+organes, tendent à prouver que les formes modernes doivent,
+d'après la théorie de la sélection naturelle, être plus élevées
+que les formes anciennes. En est-il ainsi? L'immense majorité des
+paléontologistes répondrait par l'affirmative, et leur réponse,
+bien que la preuve en soit difficile, doit être admise comme
+vraie.
+
+Le fait que certains brachiopodes n'ont été que légèrement
+modifiés depuis une époque géologique fort reculée, et que
+certains coquillages terrestres et d'eau douce sont restés à peu
+près ce qu'ils étaient depuis l'époque où, autant que nous pouvons
+le savoir, ils ont paru pour la première fois, ne constitue point
+une objection sérieuse contre cette conclusion. Il ne faut pas
+voir non plus une difficulté insurmontable dans le fait constaté
+par le docteur Carpenter, que l'organisation des foraminifères n'a
+pas progressé depuis l'époque laurentienne; car quelques
+organismes doivent rester adaptés à des conditions de vie très
+simples; or, quoi de mieux approprié sous ce rapport que ces
+protozoaires à l'organisation si inférieure? Si ma théorie
+impliquait comme condition nécessaire le progrès de
+l'organisation, des objections de cette nature lui seraient
+fatales. Elles le seraient également si l'on pouvait prouver, par
+exemple, que les foraminifères ont pris naissance pendant l'époque
+laurentienne, ou les brachiopodes pendant la formation cumbrienne;
+car alors il ne se serait pas écoulé un temps suffisant pour que
+le développement de ces organismes en soit arrivé au point qu'ils
+ont atteint. Une fois arrivés à un état donné, la théorie de la
+sélection naturelle n'exige pas qu'ils continuent à progresser
+davantage, bien que, dans chaque période successive, ils doivent
+se modifier légèrement, de manière à conserver leur place dans la
+nature, malgré de légers changements dans les conditions
+ambiantes. Toutes ces objections reposent sur l'ignorance où nous
+sommes de l'âge réel de notre globe, et des périodes auxquelles
+les différentes formes de la vie ont apparu pour la première fois,
+points fort discutables.
+
+La question de savoir si l'ensemble de l'organisation a progressé
+constitue de toute façon un problème fort compliqué. Les archives
+géologiques, toujours fort incomplètes, ne remontent pas assez
+haut pour qu'on puisse établir avec une netteté incontestable que,
+pendant le temps dont l'histoire nous est connue, l'organisation a
+fait de grands progrès. Aujourd'hui même, si l'on compare les uns
+aux autres les membres d'une même classe, les naturalistes ne sont
+pas d'accord pour décider quelles sont les formes les plus
+élevées. Ainsi, les uns regardent les sélaciens ou requins comme
+les plus élevés dans la série des poissons, parce qu'ils se
+rapprochent des reptiles par certains points importants de leur
+conformation; d'autres donnent le premier rang aux téléostéens.
+Les ganoïdes sont placés entre les sélaciens et les téléostéens;
+ces derniers sont actuellement très prépondérants quant au nombre,
+mais autrefois les sélaciens et les ganoïdes existaient seuls; par
+conséquent, suivant le type de supériorité qu'on aura choisi, on
+pourra dire que l'organisation des poissons a progressé ou
+rétrogradé. Il semble complètement impossible de juger de la
+supériorité relative des types appartenant à des classes
+distinctes; car qui pourra, par exemple, décider si une seiche est
+plus élevée qu'une abeille, cet insecte auquel von Baer
+attribuait, «une organisation supérieure à celle d'un poisson,
+bien que construit sur un tout autre modèle?» Dans la lutte
+complexe pour l'existence, il est parfaitement possible que des
+crustacés, même peu élevés dans leur classe, puissent vaincre les
+céphalopodes, qui constituent le type supérieur des mollusques;
+ces crustacés, bien qu'ayant un développement inférieur, occupent
+un rang très élevé dans l'échelle des invertébrés, si l'on en juge
+d'après l'épreuve la plus décisive de toutes, la loi du combat.
+Outre ces difficultés inhérentes qui se présentent, lorsqu'il
+s'agit de déterminer quelles sont les formes les plus élevées par
+leur organisation, il ne faut pas seulement comparer les membres
+supérieurs d'une classe à deux époques quelconques -- bien que ce
+soit là, sans doute, le fait le plus important à considérer dans
+la balance -- mais il faut encore comparer entre eux tous les
+membres de la même classe, supérieurs et inférieurs, pendant l'une
+et l'autre période. À une époque reculée, les mollusques les plus
+élevés et les plus inférieurs, les céphalopodes et les
+brachiopodes, fourmillaient en nombre; actuellement, ces deux
+ordres ont beaucoup diminué, tandis que d'autres, dont
+l'organisation est intermédiaire, ont considérablement augmenté.
+Quelques naturalistes soutiennent en conséquence que les
+mollusques présentaient autrefois une organisation supérieure à
+celle qu'ils ont aujourd'hui. Mais on peut fournir à l'appui de
+l'opinion contraire l'argument bien plus fort basé sur le fait de
+l'énorme réduction des mollusques inférieurs, et le fait que les
+céphalopodes existants, quoique peu nombreux, présentent une
+organisation beaucoup plus élevée que ne l'était celle de leurs
+anciens représentants. Il faut aussi comparer les nombres
+proportionnels des classes supérieures et inférieures existant
+dans le monde entier à deux périodes quelconques; si, par exemple,
+il existe aujourd'hui cinquante mille formes de vertébrés, et que
+nous sachions qu'à une époque antérieure il n'en existait que dix
+mille, il faut tenir compte de cette augmentation en nombre de la
+classe supérieure qui implique un déplacement considérable de
+formes inférieures, et qui constitue un progrès décisif dans
+l'organisation universelle. Nous voyons par là combien il est
+difficile, pour ne pas dire impossible, de comparer, avec une
+parfaite exactitude, à travers des conditions aussi complexes, le
+degré de supériorité relative des organismes imparfaitement connus
+qui ont composé les faunes des diverses périodes successives.
+
+Cette difficulté ressort clairement de l'examen de certaines
+faunes et de certaines fleurs actuelles. La rapidité
+extraordinaire avec laquelle les productions européennes se sont
+récemment, répandues dans la Nouvelle-Zélande et se sont emparées
+de positions qui devaient être précédemment occupées par les
+formes indigènes, nous permet de croire que, si tous les animaux
+et toutes les plantes de la Grande-Bretagne étaient importés et
+mis en liberté dans la Nouvelle-Zélande, un grand nombre de formes
+britanniques s'y naturaliseraient promptement avec le temps, et
+extermineraient un grand nombre des formes indigènes. D'autre
+part, le fait qu'à peine un seul habitant de l'hémisphère austral
+s'est naturalisé à l'état sauvage dans une partie quelconque de
+l'Europe, nous permet de douter que, si toutes les productions de
+la Nouvelle-Zélande étaient introduites en Angleterre, il y en
+aurait beaucoup qui pussent s'emparer de positions actuellement
+occupées par nos plantes et par nos animaux indigènes. À ce point
+de vue, les productions de la Grande-Bretagne peuvent donc être
+considérées comme supérieures à celles de la Nouvelle-Zélande.
+Cependant, le naturaliste le plus habile n'aurait pu prévoir ce
+résultat par le simple examen des espèces des deux pays.
+
+Agassiz et plusieurs autres juges compétents insistent sur ce fait
+que les animaux anciens ressemblent, dans une certaine mesure, aux
+embryons des animaux actuels de la même classe; ils insistent
+aussi sur le parallélisme assez exact qui existe entre la
+succession géologique des formes éteintes et le développement
+embryogénique des formes actuelles. Cette manière de voir concorde
+admirablement avec ma théorie. Je chercherai, dans un prochain
+chapitre, à démontrer que l'adulte diffère de l'embryon par suite
+de variations survenues pendant le cours de la vie des individus,
+et héritées par leur postérité à un âge correspondant. Ce procédé,
+qui laisse l'embryon presque sans changements, accumule
+continuellement, pendant le cours des générations successives, des
+différences de plus en plus grandes chez l'adulte. L'embryon reste
+ainsi comme une sorte de portrait, conservé par la nature, de
+l'état ancien et moins modifié de l'animal. Cette théorie peut
+
+être vraie et cependant n'être jamais susceptible d'une preuve
+complète. Lorsqu'on voit, par exemple, que les mammifères, les
+reptiles et les poissons les plus anciennement connus
+appartiennent rigoureusement à leurs classes respectives, bien que
+quelques-unes de ces formes antiques soient, jusqu'à un certain
+point, moins distinctes entre elles que ne le sont aujourd'hui les
+membres typiques des mêmes groupes, il serait inutile de
+rechercher des animaux réunissant les caractères embryogéniques
+communs à tous les vertébrés tant qu'on n'aura pas découvert des
+dépôts riches en fossiles, au-dessous des couches inférieures du
+système cumbrien -- découverte qui semble très peu probable.
+
+
+DE LA SUCCESSION DES MÊMES TYPES DANS LES MÊMES ZONES PENDANT LES
+DERNIÈRES PÉRIODES TERTIAIRES.
+
+M. Clift a démontré, il y a bien des années, que les mammifères
+fossiles provenant des cavernes de l'Australie sont étroitement
+alliés aux marsupiaux qui vivent actuellement sur ce continent.
+Une parenté analogue, manifeste même pour un oeil inexpérimenté,
+se remarque également dans l'Amérique du Sud, dans les fragments
+d'armures gigantesques semblables à celle du tatou, trouvées dans
+diverses localités de la Plata. Le professeur Owen a démontré de
+la manière la plus frappante que la plupart des mammifères
+fossiles, enfouis en grand nombre dans ces contrées, se rattachent
+aux types actuels de l'Amérique méridionale. Cette parenté est
+rendue encore plus évidente par l'étonnante collection d'ossements
+fossiles recueillis dans les cavernes du Brésil par MM. Lund et
+Clausen. Ces faits m'avaient vivement frappé que, dès 1839 et
+1845, j'insistais vivement sur cette «loi de la succession des
+types» -- et sur «ces remarquables rapports de parenté qui
+existent entre les formes éteintes et les formes vivantes d'un
+même continent.» Le professeur Owen a depuis étendu la même
+généralisation aux mammifères de l'ancien monde, et les
+restaurations des gigantesques oiseaux éteints de la Nouvelle-
+Zélande, faites par ce savant naturaliste, confirment également la
+même loi. Il en est de même des oiseaux trouvés dans les cavernes
+du Brésil. M. Woodward a démontré que cette même loi s'applique
+aux coquilles marines, mais elle est moins apparente, à cause de
+la vaste distribution de la plupart des mollusques. On pourrait
+encore ajouter d'autres exemples, tels que les rapports qui
+existent entre les coquilles terrestres éteintes et vivantes de
+l'île de Madère et entre les coquilles éteintes et vivantes des
+eaux saumâtres de la mer Aralo-Caspienne.
+
+Or, que signifie cette loi remarquable de la succession des mêmes
+types dans les mêmes régions? Après avoir comparé le climat actuel
+de l'Australie avec celui de certaines parties de l'Amérique
+méridionale situées sous la même latitude, il serait téméraire
+d'expliquer, d'une part, la dissemblance des habitants de ces deux
+continents par la différence des conditions physiques; et d'autre
+part, d'expliquer par les ressemblances de ces conditions
+l'uniformité des types qui ont existé dans chacun de ces pays
+pendant les dernières périodes tertiaires. On ne saurait non plus
+prétendre que c'est en vertu d'une loi immuable que l'Australie a
+produit principalement ou exclusivement des marsupiaux, ou que
+l'Amérique du Sud a seule produit des édentés et quelques autres
+types qui lui sont propres. Nous savons, en effet, que l'Europe
+était anciennement peuplée de nombreux marsupiaux, et j'ai
+démontré, dans les travaux auxquels j'ai fait précédemment
+allusion, que la loi de la distribution des mammifères terrestres
+était autrefois différente en Amérique de ce qu'elle est
+aujourd'hui. L'Amérique du Nord présentait anciennement beaucoup
+des caractères actuels de la moitié méridionale de ce continent;
+et celle-ci se rapprochait, beaucoup plus que maintenant, de la
+moitié septentrionale. Les découvertes de Falconer et de Cautley
+nous ont aussi appris que les mammifères de l'Inde septentrionale
+ont été autrefois en relation plus étroite avec ceux de l'Afrique
+qu'ils ne le sont actuellement. La distribution des animaux marins
+fournit des faits analogues.
+
+La théorie de la descendance avec modification explique
+immédiatement cette grande loi de la succession longtemps
+continuée, mais non immuable, des mêmes types dans les mêmes
+régions; car les habitants de chaque partie du monde tendent
+évidemment à y laisser, pendant la période suivante, des
+descendants étroitement alliés, bien que modifiés dans une
+certaine mesure. Si les habitants d'un continent ont autrefois
+considérablement différé de ceux d'un autre continent, de même
+leurs descendants modifiés diffèrent encore à peu près de la même
+manière et au même degré. Mais, après de très longs intervalles et
+des changements géographiques importants, à la suite desquels il y
+a eu de nombreuses migrations réciproques, les formes plus faibles
+cèdent la place aux formes dominantes, de sorte qu'il ne peut y
+avoir rien d'immuable dans les lois de la distribution passée ou
+actuelle des êtres organisés.
+
+On demandera peut-être, en manière de raillerie, si je considère
+le paresseux, le tatou et le fourmilier comme les descendants
+dégénérés du mégathérium et des autres monstres gigantesques
+voisins, qui ont autrefois habité l'Amérique méridionale. Ceci
+n'est pas un seul instant admissible. Ces énormes animaux sont
+éteints, et n'ont laissé aucune descendance. Mais on trouve, dans
+les cavernes du Brésil, un grand nombre d'espèces fossiles qui,
+par leur taille et par tous leurs autres caractères, se
+rapprochent des espèces vivant actuellement dans l'Amérique du
+Sud, et dont quelques-unes peuvent avoir été les ancêtres réels
+des espèces vivantes. Il ne faut pas oublier que, d'après ma
+théorie, toutes les espèces d'un même genre descendent d'une
+espèce unique, de sorte que, si l'on trouve dans une formation
+géologique six genres ayant chacun huit espèces, et dans la
+formation géologique suivante six autres genres alliés ou
+représentatifs ayant chacun le même nombre d'espèces, nous pouvons
+conclure qu'en général une seule espèce de chacun des anciens
+genres a laissé des descendants modifiés, constituant les diverses
+espèces des genres nouveaux; les sept autres espèces de chacun des
+anciens genres ont dû s'éteindre sans laisser de postérité. Ou
+bien, et c'est là probablement le cas le plus fréquent, deux ou
+trois espèces appartenant à deux ou trois des six genres anciens
+ont seules servi de souche aux nouveaux genres, les autres espèces
+et les autres genres entiers ayant totalement disparu. Chez les
+ordres en voie d'extinction, dont les genres et les espèces
+décroissent peu à peu en nombre, comme celui des édentés dans
+l'Amérique du Sud, un plus petit nombre encore de genres et
+d'espèces doivent laisser des descendants modifiés.
+
+
+RÉSUMÉ DE CE CHAPITRE ET DU CHAPITRE PRÉCÉDENT.
+
+J'ai essayé de démontrer que nos archives géologiques sont
+extrêmement incomplètes; qu'une très petite partie du globe
+seulement a été géologiquement explorée avec soin; que certaines
+classes d'êtres organisés ont seules été conservées en abondance à
+l'état fossile; que le nombre des espèces et des individus qui en
+font partie conservés dans nos musées n'est absolument rien en
+comparaison du nombre des générations qui ont dû exister pendant
+la durée d'une seule formation; que l'accumulation de dépôts
+riches en espèces fossiles diverses, et assez épais pour résister
+aux dégradations ultérieures, n'étant guère possible que pendant
+des périodes d'affaissement du sol, d'énormes espaces de temps ont
+dû s'écouler dans l'intervalle de plusieurs périodes successives;
+qu'il y a probablement eu plus d'extinctions pendant les périodes
+d'affaissement et plus de variations pendant celles de
+soulèvement, en faisant remarquer que ces dernières périodes étant
+moins favorables à la conservation des fossiles, le nombre des
+formes conservées a dû être moins considérable; que chaque
+formation n'a pas été déposée d'une manière continue; que la durée
+de chacune d'elles a été probablement plus courte que la durée
+moyenne des formes spécifiques; que les migrations ont joué un
+rôle important dans la première apparition de formes nouvelles
+dans chaque zone et dans chaque formation; que les espèces
+répandues sont celles qui ont dû varier le plus fréquemment, et,
+par conséquent, celles qui ont dû donner naissance au plus grand
+nombre d'espèces nouvelles; que les variétés ont été d'abord
+locales; et enfin que, bien que chaque espèce ait dû parcourir de
+nombreuses phases de transition, il est probable que les périodes
+pendant lesquelles elle a subi des modifications, bien que
+longues, si on les estime en années, ont dû être courtes,
+comparées à celles pendant lesquelles chacune d'elle est restée
+sans modifications. Ces causes réunies expliquent dans une grande
+mesure pourquoi, bien que nous retrouvions de nombreux chaînons,
+nous ne rencontrons pas des variétés innombrables, reliant entre
+elles d'une manière parfaitement graduée toutes les formes
+éteintes et vivantes. Il ne faut jamais oublier non plus que
+toutes les variétés intermédiaires entre deux ou plusieurs formes
+seraient infailliblement regardées comme des espèces nouvelles et
+distinctes, à moins qu'on ne puisse reconstituer la chaîne
+complète qui les rattache les unes aux autres; car on ne saurait
+soutenir que nous possédions aucun moyen certain qui nous permette
+de distinguer les espèces des variétés.
+
+Quiconque n'admet pas l'imperfection des documents géologiques
+doit avec raison repousser ma théorie tout entière; car c'est en
+vain qu'on demandera où sont les innombrables formes de transition
+qui ont dû autrefois relier les espèces voisines ou
+représentatives qu'on rencontre dans les étages successifs d'une
+même formation. On peut refuser de croire aux énormes intervalles
+de temps qui ont dû s'écouler entre nos formations consécutives,
+et méconnaître l'importance du rôle qu'ont dû jouer les migrations
+quand on étudie les formations d'une seule grande région, l'Europe
+par exemple. On peut soutenir que l'apparition subite de groupes
+entiers d'espèces est un fait évident, bien que la plupart du
+temps il n'ait que l'apparence de la vérité. On peut se demander
+où sont les restes de ces organismes si infiniment nombreux, qui
+ont dû exister longtemps avant que les couches inférieures du
+système cumbrien aient été déposées. Nous savons maintenant qu'il
+existait, à cette époque, au moins un animal; mais je ne puis
+répondre à cette dernière question qu'en supposant que nos océans
+ont dû exister depuis un temps immense là où ils s'étendent
+actuellement, et qu'ils ont dû occuper ces points depuis le
+commencement de l'époque cumbrienne; mais que, bien avant cette
+période, le globe avait un aspect tout différent, et que les
+continents d'alors, constitués par des formations beaucoup plus
+anciennes que celles que nous connaissons, n'existent plus qu'à
+l'état métamorphique, ou sont ensevelis au fond des mers.
+
+Ces difficultés réservées, tous les autres faits principaux de la
+paléontologie me paraissent concorder admirablement avec la
+théorie de la descendance avec modifications par la sélection
+naturelle. Il nous devient facile de comprendre comment les
+espèces nouvelles apparaissent lentement et successivement;
+pourquoi les espèces des diverses classes ne se modifient pas
+simultanément avec la même rapidité ou au même degré, bien que
+toutes, à la longue, éprouvent dans une certaine mesure des
+modifications. L'extinction des formes anciennes est la
+conséquence presque inévitable de la production de formes
+nouvelles. Nous pouvons comprendre pourquoi une espèce qui a
+disparu ne reparaît jamais. Les groupes d'espèces augmentent
+lentement en nombre, et persistent pendant des périodes inégales
+en durée, car la marche des modifications est nécessairement lente
+et dépend d'une foule d'éventualités complexes. Les espèces
+dominantes appartenant à des groupes étendus et prépondérants
+tendent à laisser de nombreux descendants, qui constituent à leur
+tour de nouveaux sous-groupes, puis des groupes. À mesure que
+ceux-ci se forment, les espèces des groupes moins vigoureux, en
+raison de l'infériorité qu'ils doivent par hérédité à un ancêtre
+commun, tendent à disparaître sans laisser de descendants modifiés
+à la surface de la terre. Toutefois, l'extinction complète d'un
+groupe entier d'espèces peut souvent être une opération très
+longue, par suite de la persistance de quelques descendants qui
+ont pu continuer à se maintenir dans certaines positions isolées
+et protégées. Lorsqu'un groupe a complètement disparu, il ne
+reparaît jamais, le lien de ses générations ayant été rompu.
+
+Nous pouvons comprendre comment il se fait que les formes
+dominantes, qui se répandent beaucoup et qui fournissent le plus
+grand nombre de variétés, doivent tendre à peupler le monde de
+descendants qui se rapprochent d'elles, tout en étant modifiés.
+Ceux-ci réussissent généralement à déplacer les groupes qui, dans
+la lutte pour l'existence, leur sont inférieurs. Il en résulte
+qu'après de longs intervalles les habitants du globe semblent
+avoir changé partout simultanément.
+
+Nous pouvons comprendre comment il se fait que toutes les formes
+de la vie, anciennes et récentes, ne constituent dans leur
+ensemble qu'un petit nombre de grandes classes. Nous pouvons
+comprendre pourquoi, en vertu de la tendance continue à la
+divergence des caractères, plus une forme est ancienne, plus elle
+diffère d'ordinaire de celles qui vivent actuellement; pourquoi
+d'anciennes formes éteintes comblent souvent des lacunes existant
+entre des formes actuelles et réunissent quelquefois en un seul
+deux groupes précédemment considérés comme distincts, mais le plus
+ordinairement ne tendent qu'à diminuer la distance qui les sépare.
+Plus une forme est ancienne, plus souvent il arrive qu'elle a,
+jusqu'à un certain point, des caractères intermédiaires entre des
+groupes aujourd'hui distincts; car, plus une forme est ancienne,
+plus elle doit se rapprocher de l'ancêtre commun de groupes qui
+ont depuis divergé considérablement, et par conséquent lui
+ressembler. Les formes éteintes présentent rarement des caractères
+directement intermédiaires entre les formes vivantes; elles ne
+sont intermédiaires qu'au moyen d'un circuit long et tortueux,
+passant par une foule d'autres formes différentes et disparues.
+Nous pouvons facilement comprendre pourquoi les restes organiques
+de formations immédiatement consécutives sont très étroitement
+alliés, car ils sont en relation généalogique plus étroite; et,
+aussi, pourquoi les fossiles enfouis dans une formation
+intermédiaire présentent des caractères intermédiaires.
+
+Les habitants de chaque période successive de l'histoire du globe
+ont vaincu leurs prédécesseurs dans la lutte pour l'existence, et
+occupent de ce fait une place plus élevée qu'eux dans l'échelle de
+la nature, leur conformation s'étant généralement plus
+spécialisée; c'est ce qui peut expliquer l'opinion admise par la
+plupart des paléontologistes que, dans son ensemble,
+l'organisation a progressé. Les animaux anciens et éteints
+ressemblent, jusqu'à un certain point, aux embryons des animaux
+vivants appartenant à la même classe; fait étonnant qui s'explique
+tout simplement par ma théorie. La succession des mêmes types
+d'organisation dans les mêmes régions, pendant les dernières
+périodes géologiques, cesse d'être un mystère, et s'explique tout
+simplement par les lois de l'hérédité.
+
+Si donc les archives géologiques sont aussi imparfaites que
+beaucoup de savants le croient, et l'on peut au moins affirmer que
+la preuve du contraire ne saurait être fournie, les principales
+objections soulevées contre la théorie de la sélection sont bien
+amoindries ou disparaissent. Il me semble, d'autre part, que
+toutes les lois essentielles établies par la paléontologie
+proclament clairement que les espèces sont le produit de la
+génération ordinaire, et que les formes anciennes ont été
+remplacées par des formes nouvelles et perfectionnées, elles-mêmes
+le résultat de la variation et de la persistance du plus apte.
+
+
+CHAPITRE XII.
+DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE.
+
+_Les différences dans les conditions physiques ne suffisent pas
+pour expliquer la distribution géographique actuelle. --
+Importance des barrières. -- Affinités entre les productions d'un
+même continent. -- Centres de création. -- Dispersion provenant de
+modifications dans le climat, dans le niveau du sol et d'autres
+moyens accidentels. -- Dispersion pendant la période glaciaire. --
+Périodes glaciaires alternantes dans l'hémisphère boréal et dans
+l'hémisphère austral._
+
+Lorsque l'on considère la distribution des êtres organisés à la
+surface du globe, le premier fait considérable dont on est frappé,
+c'est que ni les différences climatériques ni les autres
+conditions physiques n'expliquent suffisamment les ressemblances
+ou les dissemblances des habitants des diverses régions. Presque
+tous les naturalistes qui ont récemment étudié cette question en
+sont arrivés à cette même conclusion. Il suffirait d'examiner
+l'Amérique pour en démontrer la vérité; tous les savants
+s'accordent, en effet, à reconnaître que, à l'exception de la
+partie septentrionale tempérée et de la zone qui entoure le pôle,
+la distinction de la terre en ancien et en nouveau monde constitue
+une des divisions fondamentales de la distribution géographique.
+Cependant, si nous parcourons le vaste continent américain, depuis
+les parties centrales des États-Unis jusqu'à son extrémité
+méridionale, nous rencontrons les conditions les plus différentes:
+des régions humides, des déserts arides, des montagnes élevées,
+des plaines couvertes d'herbes, des forêts, des marais, des lacs
+et des grandes rivières, et presque toutes les températures. Il
+n'y a pour ainsi dire pas, dans l'ancien monde, un climat ou une
+condition qui n'ait son équivalent dans le nouveau monde -- au
+moins dans les limites de ce qui peut être nécessaire à une même
+espèce. On peut, sans doute, signaler dans l'ancien monde quelques
+régions plus chaudes qu'aucune de celles du nouveau monde, mais
+ces régions ne sont point peuplées par une faune différente de
+celle des régions avoisinantes; il est fort rare, en effet, de
+trouver un groupe d'organismes confiné dans une étroite station
+qui ne présente que de légères différences dans ses conditions
+particulières. Malgré ce parallélisme général entre les conditions
+physiques respectives de l'ancien et du nouveau monde, quelle
+immense différence n'y a-t-il pas dans leurs productions vivantes!
+
+Si nous comparons, dans l'hémisphère austral, de grandes étendues
+de pays en Australie, dans l'Afrique australe et dans l'ouest de
+l'Amérique du Sud, entre les 25° et 35° degrés de latitude, nous y
+trouvons des points très semblables par toutes leurs conditions;
+il ne serait cependant pas possible de trouver trois faunes et
+trois flores plus dissemblables. Si, d'autre part, nous comparons
+les productions de l'Amérique méridionale, au sud du 35° degré de
+latitude, avec celles au nord du 25° degré, productions qui se
+trouvent par conséquent séparées par un espace de dix degrés de
+latitude, et soumises à des conditions bien différentes, elles
+sont incomparablement plus voisines les unes des autres qu'elles
+ne le sont des productions australiennes ou africaines vivant sous
+un climat presque identique. On pourrait signaler des faits
+analogues chez les habitants de la mer.
+
+Un second fait important qui nous frappe, dans ce coup d'oeil
+général, c'est que toutes les barrières ou tous les obstacles qui
+s'opposent à une libre migration sont étroitement en rapport avec
+les différences qui existent entre les productions de diverses
+régions. C'est ce que nous démontre la grande différence qu'on
+remarque dans presque toutes les productions terrestres de
+l'ancien et du nouveau monde, les parties septentrionales
+exceptées, où les deux continents se joignent presque, et où, sous
+un climat peu différent, il peut y avoir eu migration des formes
+habitant les parties tempérées du nord, comme cela s'observe
+actuellement pour les productions strictement arctiques. Le même
+fait est appréciable dans la différence que présentent, sous une
+même latitude, les habitants de l'Australie, de l'Afrique et de
+l'Amérique du Sud, pays aussi isolés les uns des autres que
+possible. Il en est de même sur tous les continents; car nous
+trouvons souvent des productions différentes sur les côtés opposés
+de grandes chaînes de montagnes élevées et continues, de vastes
+déserts et souvent même de grandes rivières. Cependant, comme les
+chaînes de montagnes, les déserts, etc., ne sont pas aussi
+infranchissables et n'ont probablement pas existé depuis aussi
+longtemps que les océans qui séparent les continents, les
+différences que de telles barrières apportent dans l'ensemble du
+monde organisé sont bien moins tranchées que celles qui
+caractérisent les productions de continents séparés.
+
+Si nous étudions les mers, nous trouvons que la même loi
+s'applique aussi. Les habitants des mers de la côte orientale et
+de la côte occidentale de l'Amérique méridionale sont très
+distincts, et il n'y a que fort peu de poissons, de mollusques et
+de crustacés qui soient communs aux unes et aux autres; mais le
+docteur Günther a récemment démontré que, sur les rives opposées
+de l'isthme de Panama, environ 30 pour 100 des poissons sont
+communs aux deux mers; c'est là un fait qui a conduit quelques
+naturalistes à croire que l'isthme a été autrefois ouvert. À
+l'ouest des côtes de l'Amérique s'étend un océan vaste et ouvert,
+sans une île qui puisse servir de lieu de refuge ou de repos à des
+émigrants; c'est là une autre espèce de barrière, au-delà de
+laquelle nous trouvons, dans les îles orientales du Pacifique, une
+autre faune complètement distincte, de sorte que nous avons ici
+trois faunes marines, s'étendant du nord au sud, sur un espace
+considérable et sur des lignes parallèles peu éloignées les unes
+des autres et sous des climats correspondants; mais, séparées
+qu'elles sont par des barrières infranchissables, c'est-à-dire par
+des terres continues ou par des mers ouvertes et profondes, elles
+sont presque totalement distinctes. Si nous continuons toujours
+d'avancer vers l'ouest, au-delà des îles orientales de la région
+tropicale du Pacifique, nous ne rencontrons point de barrières
+infranchissables, mais des îles en grand nombre pouvant servir de
+lieux de relâche ou des côtes continues, jusqu'à ce qu'après avoir
+traversé un hémisphère entier, nous arrivions aux côtes d'Afrique;
+or, sur toute cette vaste étendue, nous ne remarquons point de
+faune marine bien définie et bien distincte. Bien qu'un si petit
+nombre d'animaux marins soient communs aux trois faunes de
+l'Amérique orientale, de l'Amérique occidentale et des îles
+orientales du Pacifique, dont je viens d'indiquer
+approximativement les limites, beaucoup de poissons s'étendent
+cependant depuis l'océan Pacifique jusque dans l'océan Indien, et
+beaucoup de coquillages sont communs aux îles orientales de
+l'océan Pacifique et aux côtes orientales de l'Afrique, deux
+régions situées sous des méridiens presque opposés.
+
+Un troisième grand fait principal, presque inclus, d'ailleurs,
+dans les deux précédents, c'est l'affinité qui existe entre les
+productions d'un même continent ou d'une même mer, bien que les
+espèces elles-mêmes soient quelquefois distinctes en ses divers
+points et dans des stations différentes. C'est là une loi très
+générale, et dont chaque continent offre des exemples
+remarquables. Néanmoins, le naturaliste voyageant du nord au sud,
+par exemple, ne manque jamais d'être frappé de la manière dont des
+groupes successifs d'êtres spécifiquement distincts, bien qu'en
+étroite relation les uns avec les autres, se remplacent
+mutuellement. Il voit des oiseaux analogues: leur chant est
+presque semblable; leurs nids sont presque construits de la même
+manière; leurs oeufs sont à peu près de même couleur, et cependant
+ce sont des espèces différentes. Les plaines avoisinant le détroit
+de Magellan sont habitées par une espèce d'autruche américaine
+(_Rhea_), et les plaines de la Plata, situées plus au nord, par
+une espèce différente du même genre; mais on n'y rencontre ni la
+véritable autruche ni l'ému, qui vivent sous les mêmes latitudes
+en Afrique et en Australie. Dans ces mêmes plaines de la Plata, on
+rencontre l'agouti et la viscache, animaux ayant à peu près les
+mêmes habitudes que nos lièvres et nos lapins, et qui
+appartiennent au même ordre de rongeurs, mais qui présentent
+évidemment dans leur structure un type tout américain. Sur les
+cimes élevées des Cordillères, nous trouvons une espèce de
+viscache alpestre; dans les eaux nous ne trouvons ni le castor ni
+le rat musqué, mais le coypou et le capybara, rongeurs ayant le
+type sud-américain. Nous pourrions citer une foule d'autres
+exemples analogues. Si nous examinons les îles de la côte
+américaine, quelque différentes qu'elles soient du continent par
+leur nature géologique, leurs habitants sont essentiellement
+américains, bien qu'ils puissent tous appartenir à des espèces
+particulières. Nous pouvons remonter jusqu'aux périodes écoulées
+et, ainsi que nous l'avons vu dans le chapitre précédent, nous
+trouverons encore que ce sont des types américains qui dominent
+dans les mers américaines et sur le continent américain. Ces faits
+dénotent l'existence de quelque lien organique intime et profond
+qui prévaut dans le temps et dans l'espace, dans les mêmes
+étendues de terre et de mer, indépendamment des conditions
+physiques. Il faudrait qu'un naturaliste fût bien indifférent pour
+n'être pas tenté de rechercher quel peut être ce lien.
+
+Ce lien est tout simplement l'hérédité, cette cause qui, seule,
+autant que nous le sachions d'une manière positive, tend à
+produire des organismes tout à fait semblables les uns aux autres,
+ou, comme on le voit dans le cas des variétés, presque semblables.
+La dissemblance des habitants de diverses régions peut être
+attribuée à des modifications dues à la variation et à la
+sélection naturelle et probablement aussi, mais à un moindre
+degré, à l'action directe de conditions physiques différentes. Les
+degrés de dissemblance dépendent de ce que les migrations des
+formes organisées dominantes ont été plus ou moins efficacement
+empêchées à des époques plus ou moins reculées; de la nature et du
+nombre des premiers immigrants, et de l'action que les habitants
+ont pu exercer les uns sur les autres, au point de vue de la
+conservation de différentes modifications; les rapports qu'ont
+entre eux les divers organismes dans la lutte pour l'existence,
+étant, comme je l'ai déjà souvent indiqué, les plus importants de
+tous. C'est ainsi que les barrières, en mettant obstacle aux
+migrations, jouent un rôle aussi important que le temps, quand il
+s'agit des lentes modifications par la sélection naturelle. Les
+espèces très répandues, comprenant de nombreux individus, qui ont
+déjà triomphé de beaucoup de concurrents dans leurs vastes
+habitats, sont aussi celles qui ont le plus de chances de
+s'emparer de places nouvelles, lorsqu'elles se répandent dans de
+nouvelles régions. Soumises dans leur nouvelle patrie à de
+nouvelles conditions, elles doivent fréquemment subir des
+modifications et des perfectionnements ultérieurs; il en résulte
+qu'elles doivent remporter de nouvelles victoires et produire des
+groupes de descendants modifiés. Ce principe de l'hérédité avec
+modifications nous permet de comprendre pourquoi des sections de
+genres, des genres entiers et même des familles entières, se
+trouvent confinés dans les mêmes régions, cas si fréquent et si
+connu.
+
+Ainsi que je l'ai fait remarquer dans le chapitre précédent, on ne
+saurait prouver qu'il existe une loi de développement
+indispensable. La variabilité de chaque espèce est une propriété
+indépendante dont la sélection naturelle ne s'empare qu'autant
+qu'il en résulte un avantage pour l'individu dans sa lutte
+complexe pour l'existence; la somme des modifications chez des
+espèces différentes ne doit donc nullement être uniforme. Si un
+certain nombre d'espèces, après avoir été longtemps en concurrence
+les unes avec les autres dans leur ancien habitat émigraient dans
+une région nouvelle qui, plus tard, se trouverait isolée, elles
+seraient peu sujettes à des modifications, car ni la migration ni
+l'isolement ne peuvent rien par eux-mêmes. Ces causes n'agissent
+qu'en amenant les organismes à avoir de nouveaux rapports les uns
+avec les autres et, à un moindre degré, avec les conditions
+physiques ambiantes. De même que nous avons vu, dans le chapitre
+précédent, que quelques formes ont conservé à peu près les mêmes
+caractères depuis une époque géologique prodigieusement reculée,
+de même certaines espèces se sont disséminées sur d'immenses
+espaces, sans se modifier beaucoup, ou même sans avoir éprouvé
+aucun changement.
+
+En partant de ces principes, il est évident que les différentes
+espèces d'un même genre, bien qu'habitant les points du globe les
+plus éloignés, doivent avoir la même origine, puisqu'elles
+descendent d'un même ancêtre. À l'égard des espèces qui n'ont
+éprouvé que peu de modifications pendant des périodes géologiques
+entières, il n'y a pas de grande difficulté à admettre qu'elles
+ont émigré d'une même région; car, pendant les immenses
+changements géographiques et climatériques qui sont survenus
+depuis les temps anciens, toutes les migrations, quelque
+considérables qu'elles soient, ont été possibles. Mais, dans
+beaucoup d'autres cas où nous avons des raisons de penser que les
+espèces d'un genre se sont produites à des époques relativement
+récentes, cette question présente de grandes difficultés.
+
+Il est évident que les individus appartenant à une même espèce,
+bien qu'habitant habituellement des régions éloignées et séparées,
+doivent provenir d'un seul point, celui où ont existé leurs
+parents; car, ainsi que nous l'avons déjà expliqué, il serait
+inadmissible que des individus absolument identiques eussent pu
+être produits par des parents spécifiquement distincts.
+
+
+CENTRES UNIQUES DE CRÉATION.
+
+Nous voilà ainsi amenés à examiner une question qui a soulevé tant
+de discussions parmi les naturalistes. Il s'agit de savoir si les
+espèces ont été créées sur un ou plusieurs points de la surface
+terrestre. Il y a sans doute des cas où il est extrêmement
+difficile de comprendre comment la même espèce a pu se transmettre
+d'un point unique jusqu'aux diverses régions éloignées et isolées
+où nous la trouvons aujourd'hui. Néanmoins, il semble si naturel
+que chaque espèce se soit produite d'abord dans une région unique,
+que cette hypothèse captive aisément l'esprit. Quiconque la
+rejette, repousse la _vera causa_ de la génération ordinaire avec
+migrations subséquentes et invoque l'intervention d'un miracle. Il
+est universellement admis que, dans la plupart des cas, la région
+habitée par une espèce est continue; et que, lorsqu'une plante ou
+un animal habite deux points si éloignés ou séparés l'un de
+l'autre par des obstacles de nature telle, que la migration
+devient très difficile, on considère le fait comme exceptionnel et
+extraordinaire. L'impossibilité d'émigrer à travers une vaste mer
+est plus évidente pour les mammifères terrestres que pour tous les
+autres êtres organisés; aussi ne trouvons-nous pas d'exemple
+inexplicable de l'existence d'un même mammifère habitant des
+points éloignés du globe. Le géologue n'est point embarrassé de
+voir que l'Angleterre possède les mêmes quadrupèdes que le reste
+de l'Europe, parce qu'il est évident que les deux régions ont été
+autrefois réunies. Mais, si les mêmes espèces peuvent être
+produites sur deux points séparés, pourquoi ne trouvons-nous pas
+un seul mammifère commun à l'Europe et à l'Australie ou à
+l'Amérique du Sud? Les conditions d'existence sont si complètement
+les mêmes, qu'une foule de plantes et d'animaux européens se sont
+naturalisés en Australie et en Amérique, et que quelques plantes
+indigènes sont absolument identiques sur ces points si éloignés de
+l'hémisphère boréal et de l'hémisphère austral. Je sais qu'on peut
+répondre que les mammifères n'ont pas pu émigrer, tandis que
+certaines plantes, grâce à la diversité de leurs moyens de
+dissémination, ont pu être transportées de proche en proche à
+travers d'immenses espaces. L'influence considérable des barrières
+de toutes sortes n'est compréhensible qu'autant que la grande
+majorité des espèces a été produite d'un côté, et n'a pu passer au
+côté opposé. Quelques familles, beaucoup de sous-familles, un
+grand nombre de genres, sont confinés dans une seule région, et
+plusieurs naturalistes ont observé que les genres les plus
+naturels, c'est-à-dire ceux dont les espèces se rapprochent le
+plus les unes des autres, sont généralement propres à une seule
+région assez restreinte, ou, s'ils ont une vaste extension, cette
+extension est continue. Ne serait-ce pas une étrange anomalie
+qu'en descendant un degré plus bas dans la série, c'est-à-dire
+jusqu'aux individus de la même espèce, une règle toute opposée
+prévalût, et que ceux-ci n'eussent pas, au moins à l'origine, été
+confinés dans quelque région unique?
+
+Il me semble donc beaucoup plus probable, ainsi du reste qu'à
+beaucoup d'autres naturalistes, que l'espèce s'est produite dans
+une seule contrée, d'où elle s'est ensuite répandue aussi loin que
+le lui ont permis ses moyens de migration et de subsistance, tant
+sous les conditions de vie passée que sous les conditions de vie
+actuelle. Il se présente, sans doute, bien des cas où il est
+impossible d'expliquer le passage d'une même espèce d'un point à
+un autre, mais les changements géographiques et climatériques qui
+ont certainement eu lieu depuis des époques géologiques récentes
+doivent avoir rompu la continuité de la distribution primitive de
+beaucoup d'espèces. Nous en sommes donc réduits à apprécier si les
+exceptions à la continuité de distribution sont assez nombreuses
+et assez graves pour nous faire renoncer à l'hypothèse, appuyée
+par tant de considérations générales, que chaque espèce s'est
+produite sur un point, et est partie de là pour s'étendre ensuite
+aussi loin qu'il lui a été possible. Il serait fastidieux de
+discuter tous les cas exceptionnels où la même espèce vit
+actuellement sur des points isolés et éloignés, et encore
+n'aurais-je pas la prétention de trouver une explication complète.
+Toutefois, après quelques considérations préliminaires, je
+discuterai quelques-uns des exemples les plus frappants, tels que
+l'existence d'une même espèce sur les sommets de montagnes très
+éloignées les unes des autres et sur des points très distants des
+régions arctiques et antarctiques; secondement (dans le chapitre
+suivant), l'extension remarquable des formes aquatiques d'eau
+douce; et, troisièmement, l'existence des mêmes espèces terrestres
+dans les îles et sur les continents les plus voisins, bien que
+parfois séparés par plusieurs centaines de milles de pleine mer.
+Si l'existence d'une même espèce en des points distants et isolés
+de la surface du globe peut, dans un grand nombre de cas,
+s'expliquer par l'hypothèse que chaque espace a émigré de son
+centre de production, alors, considérant notre ignorance en ce qui
+concerne, tant les changements climatériques et géographiques qui
+ont eu lieu autrefois, que les moyens accidentels de transport qui
+ont pu concourir à cette dissémination, je crois que l'hypothèse
+d'un berceau unique est incontestablement la plus naturelle.
+
+La discussion de ce sujet nous permettra en même temps d'étudier
+un point également très important pour nous, c'est-à-dire si les
+diverses espèces d'un même genre qui, d'après ma théorie, doivent
+toutes descendre d'un ancêtre commun, peuvent avoir émigré de la
+contrée habitée par celui-ci tout en se modifiant pendant leur
+émigration. Si l'on peut démontrer que, lorsque la plupart des
+espèces habitant une région sont différentes de celles d'une autre
+région, tout en en étant cependant très voisines, il y a eu
+autrefois des migrations probables d'une de ces régions dans
+l'autre, ces faits confirmeront ma théorie, car on peut les
+expliquer facilement par l'hypothèse de la descendance avec
+modifications. Une île volcanique, par exemple, formée par
+soulèvement à quelques centaines de milles d'un continent, recevra
+probablement, dans le cours des temps, un petit nombre de colons,
+dont les descendants, bien que modifiés, seront cependant en
+étroite relation d'hérédité avec les habitants du continent. De
+semblables cas sont communs, et, ainsi que nous le verrons plus
+tard, sont complètement inexplicables dans l'hypothèse des
+créations indépendantes. Cette opinion sur les rapports qui
+existent entre les espèces de deux régions se rapproche beaucoup
+de celle émise par M. Wallace, qui conclut que «chaque espèce, à
+sa naissance, coïncide pour le temps et pour le lieu avec une
+autre espèce préexistante et proche alliée». On sait actuellement
+que M. Wallace attribue cette coïncidence à la descendance avec
+modifications.
+
+La question de l'unité ou de la pluralité des centres de création
+diffère d'une autre question qui, cependant, s'en rapproche
+beaucoup: tous les individus d'une même espèce descendent-ils d'un
+seul couple, ou d'un seul hermaphrodite, ou, ainsi que l'admettent
+quelques auteurs, de plusieurs individus simultanément créés? À
+l'égard des êtres organisés qui ne se croisent jamais, en
+admettant qu'il y en ait, chaque espèce doit descendre d'une
+succession de variétés modifiées, qui se sont mutuellement
+supplantées, mais sans jamais se mélanger avec d'autres individus
+ou d'autres variétés de la même espèce; de sorte qu'à chaque phase
+successive de la modification tous les individus de la même
+variété descendent d'un seul parent. Mais, dans la majorité des
+cas, pour tous les organismes qui s'apparient habituellement pour
+chaque fécondation, ou qui s'entre-croisent parfois, les individus
+d'une même espèce, habitant la même région, se maintiennent à peu
+près uniformes par suite de leurs croisements constants; de sorte
+qu'un grand nombre d'individus se modifiant simultanément,
+l'ensemble des modifications caractérisant une phase donnée ne
+sera pas dû à la descendance d'un parent unique. Pour bien faire
+comprendre ce que j'entends: nos chevaux de course diffèrent de
+toutes les autres races, mais ils ne doivent pas leur différence
+et leur supériorité à leur descendance d'un seul couple, mais aux
+soins incessants apportés à la sélection et à l'entraînement d'un
+grand nombre d'individus pendant chaque génération.
+
+Avant de discuter les trois classes de faits que j'ai choisis
+comme présentant les plus grandes difficultés qu'on puisse élever
+contre la théorie des «centres uniques de création», je dois dire
+quelques mots sur les moyens de dispersion.
+
+
+MOYENS DE DISPERSION.
+
+Sir C. Lyell et d'autres auteurs ont admirablement traité cette
+question; je me bornerai donc à résumer ici en quelques mots les
+faits les plus importants. Les changements climatériques doivent
+avoir exercé une puissante influence sur les migrations; une
+région, infranchissable aujourd'hui, peut avoir été une grande
+route de migration, lorsque son climat était différent de ce qu'il
+est actuellement. J'aurai bientôt, d'ailleurs, à discuter ce côté
+de la question avec quelques détails. Les changements de niveau du
+sol ont dû aussi jouer un rôle important; un isthme étroit sépare
+aujourd'hui deux faunes marines; que cet isthme soit submergé ou
+qu'il l'ait été autrefois et les deux faunes se mélangeront ou se
+seront déjà mélangées. Là où il y a aujourd'hui une mer, des
+terres ont pu anciennement relier des îles ou même des continents,
+et ont permis aux productions terrestres de passer des uns aux
+autres. Aucun géologue ne conteste les grands changements de
+niveau qui se sont produits pendant la période actuelle,
+changements dont les organismes vivants ont été les contemporains.
+Edouard Forbes a insisté sur le fait que toutes les îles de
+l'Atlantique ont dû être, à une époque récente reliées à l'Europe
+ou à l'Afrique, de même que l'Europe à l'Amérique. D'autres
+savants ont également jeté des ponts hypothétiques sur tous les
+océans, et relié presque toutes les îles à un continent. Si l'on
+pouvait accorder une foi entière aux arguments de Forbes, il
+faudrait admettre que toutes les îles ont été récemment rattachées
+à un continent. Cette hypothèse tranche le noeud gordien de la
+dispersion d'une même espèce sur les points les plus éloignés, et
+écarte bien des difficultés; mais, autant que je puis en juger, je
+ne crois pas que nous soyons autorisés à admettre qu'il y ait eu
+des changements géographiques aussi énormes dans les limites de la
+période des espèces existantes. Il me semble que nous avons de
+nombreuses preuves de grandes oscillations du niveau des terres et
+des mers, mais non pas de changements assez considérables dans la
+position et l'extension de nos continents pour nous donner le
+droit d'admettre que, à une époque récente, ils aient tous été
+reliés les uns aux autres ainsi qu'aux diverses îles océaniques.
+J'admets volontiers l'existence antérieure de beaucoup d'îles,
+actuellement ensevelies sous la mer, qui ont pu servir de
+stations, de lieux de relâche, aux plantes et aux animaux pendant
+leurs migrations. Dans les mers où se produit le corail, ces îles
+submergées sont encore indiquées aujourd'hui par les anneaux de
+corail ou atolls qui les surmontent. Lorsqu'on admettra
+complètement, comme on le fera un jour, que chaque espèce est
+sortie d'un berceau unique, et qu'à la longue nous finirons par
+connaître quelque chose de plus précis sur les moyens de
+dispersion des êtres organisés, nous pourrons spéculer avec plus
+de certitude sur l'ancienne extension des terres. Mais je ne pense
+pas qu'on arrive jamais à prouver que, pendant la période récente,
+la plupart de nos continents, aujourd'hui complètement séparés,
+aient été réunis d'une manière continue ou à peu près continue les
+uns avec les autres, ainsi qu'avec les grandes îles océaniques.
+Plusieurs faits relatifs à la distribution géographique, tels, par
+exemple, que la grande différence des faunes marines sur les côtes
+opposées de presque tous les continents; les rapports étroits qui
+relient aux habitants actuels les formes tertiaires de plusieurs
+continents et même de plusieurs océans; le degré d'affinité qu'on
+observe entre les mammifères habitant les îles et ceux du
+continent le plus rapproché, affinité qui est en partie
+déterminée, comme nous le verrons plus loin, par la profondeur de
+la mer qui les sépare; tous ces faits et quelques autres analogues
+me paraissent s'opposer à ce que l'on admette que des révolutions
+géographiques aussi considérables que l'exigeraient les opinions
+soutenues par Forbes et ses partisans, se sont produites à une
+époque récente. Les proportions relatives et la nature des
+habitants des îles océaniques me paraissent également s'opposer à
+l'hypothèse que celles-ci ont été autrefois reliées avec les
+continents. La constitution presque universellement volcanique de
+ces îles n'est pas non plus favorable à l'idée qu'elles
+représentent des restes de continents submergés; car, si elles
+avaient primitivement constitué des chaînes de montagnes
+continentales, quelques-unes au moins seraient, comme d'autres
+sommets, formées de granit, de schistes métamorphiques d'anciennes
+roches fossilifères ou autres roches analogues, au lieu de n'être
+que des entassements de matières volcaniques.
+
+Je dois maintenant dire quelques mots sur ce qu'on a appelé _les
+moyens accidentels de dispersion_, moyens qu'il vaudrait mieux
+appeler _occasionnels_; je ne parlerai ici que des plantes. On
+dit, dans les ouvrages de botanique, que telle ou telle plante se
+prête mal à une grande dissémination; mais on peut dire qu'on
+ignore presque absolument si telle ou telle plante peut traverser
+la mer avec plus ou moins de facilité. On ne savait même pas,
+avant les quelques expériences que j'ai entreprises sur ce point
+avec le concours de
+
+M. Berkeley, pendant combien de temps les graines peuvent résister
+à l'action nuisible de l'eau de mer. Je trouvai, à ma grande
+surprise, que, sur quatre-vingt-sept espèces, soixante quatre ont
+germé après une immersion de vingt-huit jours, et que certaines
+résistèrent même à une immersion de cent trente-sept jours. Il est
+bon de noter que certains ordres se montrèrent beaucoup moins
+aptes que d'autres à résister à cette épreuve; neuf légumineuses,
+à l'exception d'une seule, résistèrent mal à l'action de l'eau
+salée; sept espèces appartenant aux deux ordres alliés, les
+hydrophyllacées et les polémoniacées, furent toutes détruites par
+un mois d'immersion. Pour plus de commodité, j'expérimentai
+principalement sur les petites graines dépouillées de leur fruit,
+ou de leur capsule; or, comme toutes allèrent au fond au bout de
+peu de jours, elles n'auraient pas pu traverser de grands bras de
+mer, qu'elles fussent ou non endommagées par l'eau salée.
+J'expérimentai ensuite sur quelques fruits et sur quelques
+capsules, etc., de plus grosse dimension; quelques-uns flottèrent
+longtemps. On sait que le bois vert flotte beaucoup moins
+longtemps que le bois sec. Je pensai que les inondations doivent
+souvent entraîner à la mer des plantes ou des branches desséchées
+chargées de capsules ou de fruits. Cette idée me conduisit à faire
+sécher les tiges et les branches de quatre-vingt-quatorze plantes
+portant des fruits mûrs, et je les plaçai ensuite sur de l'eau de
+mer. La plupart allèrent promptement au fond, mais quelques-unes,
+qui, vertes, ne flottaient que peu de temps, résistèrent beaucoup
+plus longtemps une fois sèches; ainsi, les noisettes vertes
+s'enfoncèrent de suite, mais, sèches, elles flottèrent pendant
+quatre-vingt-dix jours, et germèrent après avoir été mises en
+terre; un plant d'asperge portant des baies mûres flotta vingt-
+trois jours; après avoir été desséché, il flotta quatre-vingt-cinq
+jours et les graines germèrent ensuite. Les graines mûres de
+l'_Helosciadium_, qui allaient au fond au bout de deux jours,
+flottèrent pendant plus de quatre-vingt-dix jours une fois sèches,
+et germèrent ensuite. Au total, sur quatre-vingt-quatorze plantes
+sèches, dix-huit flottèrent pendant plus de vingt-huit jours, et
+quelques-unes dépassèrent de beaucoup ce terme. Il en résulte que
+64/87 des graines que je soumis à l'expérience germèrent après une
+immersion de vingt-huit jours, et que 18/94 des plantes à fruits
+mûrs (toutes n'appartenaient pas aux mêmes espèces que dans
+l'expérience précédente) flottèrent, après dessiccation, pendant
+plus de vingt-huit jours. Nous pouvons donc conclure, autant du
+moins qu'il est permis de tirer une conclusion d'un si petit
+nombre de faits, que les graines de 14/100 des plantes d'une
+contrée quelconque peuvent être entraînées pendant vingt-huit
+jours par les courants marins sans perdre la faculté de germer.
+D'après l'atlas physique de Johnston, la vitesse moyenne des
+divers courants de l'Atlantique est de 53 kilomètres environ par
+jour, quelques-uns même atteignent la vitesse de 96 kilomètres et
+demi par jour; d'après cette moyenne, les 14/100 de graines de
+plantes d'un pays pourraient donc être transportés à travers un
+bras de mer large de 1487 kilomètres jusque dans un autre pays, et
+germer si, après avoir échoué sur la rive, le vent les portait
+dans un lieu favorable à leur développement.
+
+M. Martens a entrepris subséquemment des expériences semblables
+aux miennes, mais dans de meilleures conditions; il plaça, en
+effet, ses graines dans une boîte plongée dans la mer même, de
+sorte qu'elles se trouvaient alternativement soumises à l'action
+de l'air et de l'eau, comme des plantes réellement flottantes. Il
+expérimenta sur quatre-vingt-dix-huit graines pour la plupart
+différentes des miennes; mais il choisit de gros fruits et des
+graines de plantes vivant sur les côtes, circonstances de nature à
+augmenter la longueur moyenne de leur flottaison et leur
+résistance à l'action nuisible de l'eau salée. D'autre part, il
+n'a pas fait préalablement sécher les plantes portant leur fruit;
+fait qui, comme nous l'avons vu, aurait permis à certaines de
+flotter encore plus longtemps. Le résultat obtenu fut que 18/98 de
+ces graines flottèrent pendant quarante-deux jours et germèrent
+ensuite. Je crois cependant que des plantes exposées aux vagues ne
+doivent pas flotter aussi longtemps que celles qui, comme dans ces
+expériences, sont à l'abri d'une violente agitation. Il serait
+donc plus sûr d'admettre que les graines d'environ 10 pour 100 des
+plantes d'une flore peuvent, après dessiccation, flotter à travers
+un bras de mer large de 1450 kilomètres environ, et germer
+ensuite. Le fait que les fruits plus gros sont aptes à flotter
+plus longtemps que les petits est intéressant, car il n'y a guère
+d'autre moyen de dispersion pour les plantes à gros fruits et à
+grosses graines; d'ailleurs, ainsi que l'a démontré Alph. de
+Candolle, ces plantes ont généralement une extension limitée.
+
+Les graines peuvent être occasionnellement transportées d'une
+autre manière. Les courants jettent du bois flotté sur les côtes
+de la plupart des îles, même de celles qui se trouvent au milieu
+des mers les plus vastes; les naturels des îles de corail du
+Pacifique ne peuvent se procurer les pierres avec lesquelles ils
+confectionnent leurs outils qu'en prenant celles qu'ils trouvent
+engagées dans les racines des arbres flottés; ces pierres
+appartiennent au roi, qui en tire de gros revenus. J'ai observé
+que, lorsque des pierres de forme irrégulière sont enchâssées dans
+les racines des arbres, de petites parcelles de terre remplissent
+souvent les interstices qui peuvent se trouver entre elles et le
+bois, et sont assez bien protégées pour que l'eau ne puisse les
+enlever pendant la plus longue traversée. J'ai vu germer trois
+dicotylédones contenues dans une parcelle de terre ainsi enfermée
+dans les racines d'un chêne ayant environ cinquante ans; je puis
+garantir l'exactitude de cette observation. Je pourrais aussi
+démontrer que les cadavres d'oiseaux, flottant sur la mer, ne sont
+pas toujours immédiatement dévorés; or, un grand nombre de graines
+peuvent conserver longtemps leur vitalité dans le jabot des
+oiseaux flottants; ainsi, les pois et les vesces sont tués par
+quelques jours d'immersion dans l'eau salée, mais, à ma grande
+surprise, quelques-unes de ces graines, prises dans le jabot d'un
+pigeon qui avait flotté sur l'eau salée pendant trente jours,
+germèrent presque toutes.
+
+Les oiseaux vivants ne peuvent manquer non plus d'être des agents
+très efficaces pour le transport des graines. Je pourrais citer un
+grand nombre de faits qui prouvent que des oiseaux de diverses
+espèces sont fréquemment chassés par les ouragans à d'immenses
+distances en mer. Nous pouvons en toute sûreté admettre que, dans
+ces circonstances, ils doivent atteindre une vitesse de vol
+d'environ 56 kilomètres à l'heure; et quelques auteurs l'estiment
+à beaucoup plus encore. Je ne crois pas que les graines
+alimentaires puissent traverser intactes l'intestin d'un oiseau,
+mais les noyaux des fruits passent sans altération à travers les
+organes digestifs du dindon lui-même. J'ai recueilli en deux mois,
+dans mon jardin, douze espèces de graines prises dans les fientes
+des petits oiseaux; ces graines paraissaient intactes, et
+quelques-unes ont germé. Mais voici un fait plus important. Le
+jabot des oiseaux ne sécrète pas de suc gastrique et n'exerce
+aucune action nuisible sur la germination des graines, ainsi que
+je m'en suis assuré par de nombreux essais. Or, lorsqu'un oiseau a
+rencontré et absorbé une forte quantité de nourriture, il est
+reconnu qu'il faut de douze à dix-huit heures pour que tous les
+grains aient passé dans le gésier. Un oiseau peut, dans cet
+intervalle, être chassé par la tempête à une distance de 800
+kilomètres, et comme les oiseaux de proie recherchent les oiseaux
+fatigués, le contenu de leur jabot déchiré peut être ainsi
+dispersé. Certains faucons et certains hiboux avalent leur proie
+entière, et, après un intervalle de douze à vingt heures,
+dégorgent de petites pelotes dans lesquelles, ainsi qu'il résulte
+d'expériences faites aux Zoological Gardens, il y a des graines
+aptes à germer. Quelques graines d'avoine, de blé, de millet, de
+chènevis, de chanvre, de trèfle et de betterave ont germé après
+avoir séjourné de douze à vingt-quatre heures dans l'estomac de
+divers oiseaux de proie; deux graines de betterave ont germé après
+un séjour de soixante-deux heures dans les mêmes conditions. Les
+poissons d'eau douce avalent les graines de beaucoup de plantes
+terrestres et aquatiques; or, les oiseaux qui dévorent souvent les
+poissons deviennent ainsi les agents du transport des graines.
+J'ai introduit une quantité de graines dans l'estomac de poissons
+morts que je faisais ensuite dévorer par des aigles pêcheurs, des
+cigognes et des pélicans; après un intervalle de plusieurs heures,
+ces oiseaux dégorgeaient les graines en pelotes, ou les rejetaient
+dans leurs excréments, et plusieurs germèrent parfaitement; il y a
+toutefois des graines qui ne résistent jamais à ce traitement.
+
+Les sauterelles sont quelquefois emportées à de grandes distances
+des côtes; j'en ai moi-même capturé une à 595 kilomètres de la
+côte d'Afrique, et on en a recueilli à des distances plus grandes
+encore. Le rév. R. -T. Lowe a informé sir C. Lyell qu'en novembre
+1844 des essaims de sauterelles ont envahi l'île de Madère. Elles
+étaient en quantités innombrables, aussi serrées que les flocons
+dans les grandes tourmentes de neige, et s'étendaient en l'air
+aussi loin qu'on pouvait voir avec un télescope. Pendant deux ou
+trois jours, elles décrivirent lentement dans les airs une immense
+ellipse ayant 5 ou 6 kilomètres de diamètre, et le soir
+s'abattirent sur les arbres les plus élevés, qui en furent bientôt
+couverts. Elles disparurent ensuite aussi subitement qu'elles
+étaient venues et n'ont pas depuis reparu dans l'île. Or, les
+fermiers de certaines parties du Natal croient, sans preuves bien
+suffisantes toutefois, que des graines nuisibles sont introduites
+dans leurs prairies par les excréments qu'y laissent les immenses
+vols de sauterelles qui souvent envahissent le pays. M. Weale
+m'ayant, pour expérimenter ce fait, envoyé un paquet de boulettes
+sèches provenant de ces insectes, j'y trouvai, en les examinant à
+l'aide du microscope, plusieurs graines qui me donnèrent sept
+graminées appartenant à deux espèces et à deux genres. Une
+invasion de sauterelles, comme celle qui a eu lieu à Madère,
+pourrait donc facilement introduire plusieurs sortes de plantes
+dans une île située très loin du continent.
+
+Bien que le bec et les pattes des oiseaux soient généralement
+propres, il y adhère parfois un peu de terre; j'ai, dans une
+occasion, enlevé environ 4 grammes, et dans une autre 1g, 4 de
+terre argileuse sur la patte d'une perdrix; dans cette terre, se
+trouvait un caillou de la grosseur d'une graine de vesce. Voici un
+exemple plus frappant: un ami m'a envoyé la patte d'une bécasse à
+laquelle était attaché un fragment de terre sèche pesant 58
+centigrammes seulement, mais qui contenait une graine de _Juncus
+bufonius_, qui germa et fleurit. M. Swaysland, de Brighton, qui
+depuis quarante ans étudie avec beaucoup de soin nos oiseaux de
+passage, m'informe qu'ayant souvent tiré des hoche-queues
+(_Motacillae_), des motteux et des tariers (_Saxicolae_), à leur
+arrivée, avant qu'ils se soient abattus sur nos côtes, il a
+plusieurs fois remarqué qu'ils portent aux pattes de petites
+parcelles de terre sèche. On pourrait citer beaucoup de faits qui
+montrent combien le sol est presque partout chargé de graines. Le
+professeur Newton, par exemple, m'a envoyé une patte de perdrix
+(_Caccabis rufa_) devenue, à la suite d'une blessure, incapable de
+voler, et à laquelle adhérait une boule de terre durcie qui pesait
+environ 200 grammes. Cette terre, qui avait été gardée trois ans,
+fut ensuite brisée, arrosée et placée sous une cloche de verre; il
+n'en leva pas moins de quatre-vingt-deux plantes, consistant en
+douze monocotylédonées, comprenant l'avoine commune, et au moins
+une espèce d'herbe; et soixante et dix dicotylédonées, qui, à en
+juger par les jeunes feuilles, appartenaient à trois espèces
+distinctes au moins. De pareils faits nous autorisent à conclure
+que les nombreux oiseaux qui sont annuellement entraînés par les
+bourrasques à des distances considérables en mer, ainsi que ceux
+qui émigrent chaque année, les millions de cailles qui traversent
+la Méditerranée, par exemple, doivent occasionnellement
+transporter quelques graines enfouies dans la boue qui adhère à
+leur bec et à leurs pattes. Mais j'aurai bientôt à revenir sur ce
+sujet.
+
+On sait que les glaces flottantes sont souvent chargées de pierres
+et de terre, et qu'on y a même trouvé des broussailles, des os et
+le nid d'un oiseau terrestre; on ne saurait donc douter qu'elles
+ne puissent quelquefois, ainsi que le suggère Lyell, transporter
+des graines d'un point à un autre des régions arctiques et
+antarctiques. Pendant la période glaciaire, ce moyen de
+dissémination a pu s'étendre dans nos contrées actuellement
+tempérées. Aux Açores, le nombre considérable des plantes
+européennes, en comparaison de celles qui croissent sur les autres
+îles de l'Atlantique plus rapprochées du continent, et leurs
+caractères quelque peu septentrionaux pour la latitude où elles
+vivent, ainsi que l'a fait remarquer M. H.-C. Watson, m'ont porté
+à croire que ces îles ont dû être peuplées en partie de graines
+apportées par les glaces pendant l'époque glaciaire. À ma demande,
+sir C. Lyell a écrit à M. Hartung pour lui demander s'il avait
+observé des blocs erratiques dans ces îles, et celui-ci répondit
+qu'il avait en effet trouvé de grands fragments de granit et
+d'autres roches qui ne se rencontrent pas dans l'archipel. Nous
+pouvons donc conclure que les glaces flottantes ont autrefois
+déposé leurs fardeaux de pierre sur les rives de ces îles
+océaniques, et que, par conséquent, il est très possible qu'elles
+y aient aussi apporté les graines de plantes septentrionales.
+
+Si l'on songe que ces divers modes de transport, ainsi que
+d'autres qui, sans aucun doute, sont encore à découvrir, ont agi
+constamment depuis des milliers et des milliers d'années, il
+serait vraiment merveilleux qu'un grand nombre de plantes
+n'eussent pas été ainsi transportées à de grandes distances. On
+qualifie ces moyens de transport du terme peu correct
+d'_accidentels_, en effet, les courants marins, pas plus que la
+direction des vents dominants, ne sont accidentels. Il faut
+observer qu'il est peu de modes de transport aptes à porter des
+graines à des distances très considérables, car les graines ne
+conservent pas leur vitalité lorsqu'elles sont soumises pendant un
+temps très prolongé à l'action de l'eau salée, et elles ne peuvent
+pas non plus rester bien longtemps dans le jabot ou dans
+l'intestin des oiseaux. Ces moyens peuvent, toutefois suffire pour
+les transports occasionnels à travers des bras de mer de quelques
+centaines de kilomètres, ou d'île en île, ou d'un continent à une
+île voisine, mais non pas d'un continent à un autre très éloigné.
+Leur intervention ne doit donc pas amener le mélange des flores de
+continents très distants, et ces flores ont dû rester distinctes
+comme elles le sont, en effet, aujourd'hui. Les courants, en
+raison de leur direction, ne transporteront jamais des graines de
+l'Amérique du Nord en Angleterre, bien qu'ils puissent en porter
+et qu'ils en portent, en effet, des Antilles jusque sur nos côtes
+de l'ouest, où, si elles n'étaient pas déjà endommagées par leur
+long séjour dans l'eau salée, elles ne pourraient d'ailleurs pas
+supporter notre climat. Chaque année, un ou deux oiseaux de terre
+sont chassés par le vent à travers tout l'Atlantique, depuis
+l'Amérique du Nord jusqu'à nos côtes occidentales de l'Irlande et
+de l'Angleterre; mais ces rares voyageurs ne pourraient
+transporter de graines que celles que renfermerait la boue
+adhérant à leurs pattes ou à leur bec, circonstance qui ne peut
+être que très accidentelle. Même dans le cas où elle se
+présenterait, la chance que cette graine tombât sur un sol
+favorable, et arrivât à maturité, serait bien faible. Ce serait
+cependant une grave erreur de conclure de ce qu'une île bien
+peuplée, comme la Grande-Bretagne, n'a pas, autant qu'on le sache,
+et ce qu'il est d'ailleurs assez difficile de prouver, reçu
+pendant le cours des derniers siècles, par l'un ou l'autre de ces
+modes occasionnels de transport, des immigrants d'Europe ou
+d'autres continents, qu'une île pauvrement peuplée, bien que plus
+éloignée de la terre ferme, ne pût pas recevoir, par de semblables
+moyens, des colons venant d'ailleurs. Il est possible que, sur
+cent espèces d'animaux ou de graines transportées dans une île,
+même pauvre en habitants, il ne s'en trouvât qu'une assez bien
+adaptée à sa nouvelle patrie pour s'y naturaliser; mais ceci ne
+serait point, à mon avis, un argument valable contre ce qui a pu
+être effectué par des moyens occasionnels de transport dans le
+cours si long des époques géologiques, pendant le lent soulèvement
+d'une île et avant qu'elle fût suffisamment peuplée. Sur un
+terrain encore stérile, que n'habite aucun insecte ou aucun oiseau
+destructeur, une graine, une fois arrivée, germerait et survivrait
+probablement, à condition toutefois que le climat ne lui soit pas
+absolument contraire.
+
+
+DISPERSION PENDANT LA PÉRIODE GLACIAIRE.
+
+L'identité de beaucoup de plantes et d'animaux qui vivent sur les
+sommets de chaînes de montagnes, séparées les unes des autres par
+des centaines de milles de plaines, dans lesquelles les espèces
+alpines ne pourraient exister, est un des cas les plus frappants
+d'espèces identiques vivant sur des points très éloignés, sans
+qu'on puisse admettre la possibilité de leur migration de l'un à
+l'autre de ces points. C'est réellement un fait remarquable que de
+voir tant de plantes de la même espèce vivre sur les sommets
+neigeux des Alpes et des Pyrénées, en même temps que dans
+l'extrême nord de l'Europe; mais il est encore bien plus
+extraordinaire que les plantes des montagnes Blanches, aux États-
+Unis, soient toutes semblables à celles du Labrador et presque
+semblables, comme nous l'apprend Asa Gray, à celles des montagnes
+les plus élevées de l'Europe. Déjà, en 1747, l'observation de
+faits de ce genre avait conduit Gmelin à conclure à la création
+indépendante d'une même espèce en plusieurs points différents; et
+peut-être aurait-il fallu nous en tenir à cette hypothèse, si les
+recherches d'Agassiz et d'autres n'avaient appelé une vive
+attention sur la période glaciaire, qui, comme nous allons le
+voir, fournit une explication toute simple de cet ordre de faits.
+Nous avons les preuves les plus variées, organiques et
+inorganiques, que, à une période géologique récente, l'Europe
+centrale et l'Amérique du Nord subirent un climat arctique. Les
+ruines d'une maison consumée par le feu ne racontent pas plus
+clairement la catastrophe qui l'a détruite que les montages de
+l'Écosse et du pays de Galles, avec leurs flancs labourés, leurs
+surfaces polies et leurs blocs erratiques, ne témoignent de la
+présence des glaciers qui dernièrement encore en occupaient les
+vallées. Le climat de l'Europe a si considérablement changé que,
+dans le nord de l'Italie, les moraines gigantesques laissées par
+d'anciens glaciers sont actuellement couvertes de vignes et de
+maïs. Dans une grande partie des États-Unis, des blocs erratiques
+et des roches striées révèlent clairement l'existence passée d'une
+période de froid.
+
+Nous allons indiquer en quelques mots l'influence qu'a dû
+autrefois exercer l'existence d'un climat glacial sur la
+distribution des habitants de l'Europe, d'après l'admirable
+analyse qu'en a faite E. Forbes. Pour mieux comprendre les
+modifications apportées par ce climat, nous supposerons
+l'apparition d'une nouvelle période glaciaire commençant
+lentement, puis disparaissant, comme cela a eu lieu autrefois. À
+mesure que le froid augmente, les zones plus méridionales
+deviennent plus propres à recevoir les habitants du Nord; ceux-ci
+s'y portent et remplacent les formes des régions tempérées qui s'y
+trouvaient auparavant. Ces dernières, à leur tour et pour la même
+raison, descendent de plus en plus vers le sud, à moins qu'elles
+ne soient arrêtées par quelque obstacle, auquel cas elles
+périssent. Les montagnes se couvrant de neige et de glace, les
+formes alpines descendent dans les plaines, et, lorsque le froid
+aura atteint son maximum, une faune et une flore arctiques
+occuperont toute l'Europe centrale jusqu'aux Alpes et aux
+Pyrénées, en s'étendant même jusqu'en Espagne. Les parties
+actuellement tempérées des États-Unis seraient également peuplées
+de plantes et d'animaux arctiques, qui seraient à peu près
+identiques à ceux de l'Europe; car les habitants actuels de la
+zone glaciale qui, partout, auront émigré vers le sud, sont
+remarquablement uniformes autour du pôle.
+
+Au retour de la chaleur, les formes arctiques se retireront vers
+le nord, suivies dans leur retraite par les productions des
+régions plus tempérées. À mesure que la neige quittera le pied des
+montagnes, les formes arctiques s'empareront de ce terrain
+déblayé, et remonteront toujours de plus en plus sur leurs flancs
+à mesure que, la chaleur augmentant, la neige fondra à une plus
+grande hauteur, tandis que les autres continueront à remonter vers
+le nord. Par conséquent, lorsque la chaleur sera complètement
+revenue, les mêmes espèces qui auront vécu précédemment dans les
+plaines de l'Europe et de l'Amérique du Nord se trouveront tant
+dans les régions arctiques de l'ancien et du nouveau monde, que
+sur les sommets de montagnes très éloignées les unes des autres.
+
+Ainsi s'explique l'identité de bien des plantes habitant des
+points aussi distants que le sont les montagnes des États-Unis et
+celles de l'Europe. Ainsi s'explique aussi le fait que les plantes
+alpines de chaque chaîne de montagnes se rattachent plus
+particulièrement aux formes arctiques qui vivent plus au nord,
+exactement ou presque exactement sur les mêmes degrés de
+longitude; car les migrations provoquées par l'arrivée du froid,
+et le mouvement contraire résultant du retour de la chaleur, ont
+dû généralement se produire du nord au sud et du sud au nord.
+Ainsi, les plantes alpines de l'Écosse, selon les observations de
+M. H.-C. Watson, et celles des Pyrénées d'après Ramond, se
+rapprochent surtout des plantes du nord de la Scandinavie; celles
+des États-Unis, de celles du Labrador, et celles des montagnes de
+la Sibérie, de celles des régions arctiques de ce pays. Ces
+déductions, basées sur l'existence bien démontrée d'une époque
+glaciaire antérieure, me paraissent expliquer d'une manière si
+satisfaisante la distribution actuelle des productions alpines et
+arctiques de l'Europe et de l'Amérique, que, lorsque nous
+rencontrons, dans d'autres régions, les mêmes espèces sur des
+sommets éloignés, nous pouvons presque conclure, sans autre
+preuve, à l'existence d'un climat plus froid, qui a permis
+autrefois leur migration au travers des plaines basses
+intermédiaires, devenues actuellement trop chaudes pour elles.
+
+Pendant leur migration vers le sud et leur retraite vers le nord,
+causées par le changement du climat, les formes arctiques n'ont
+pas dû, quelque long qu'ait été le voyage, être exposées à une
+grande diversité de température; en outre, comme elles ont dû
+toujours s'avancer en masse, leurs relations mutuelles n'ont pas
+été sensiblement troublées. Il en résulte que ces formes, selon
+les principes que nous cherchons à établir dans cet ouvrage, n'ont
+pas dû être soumises à de grandes modifications. Mais, à l'égard
+des productions alpines, isolées depuis l'époque du retour de la
+chaleur, d'abord au pied des montagnes, puis au sommet, le cas
+aura dû être un peu différent. Il n'est guère probable, en effet,
+que précisément les mêmes espèces arctiques soient restées sur des
+sommets très éloignés les uns des autres et qu'elles aient pu y
+survivre depuis. Elles ont dû, sans aucun doute, se mélanger aux
+espèces alpines plus anciennes qui, habitant les montagnes avant
+le commencement de l'époque glaciaire, ont dû, pendant la période
+du plus grand froid, descendre dans la plaine. Enfin, elles
+doivent aussi avoir été exposées à des influences climatériques un
+peu diverses. Ces diverses causes ont dû troubler leurs rapports
+mutuels, et elles sont en conséquence devenues susceptibles de
+modifications. C'est ce que nous remarquons en effet, si nous
+comparons les unes aux autres les formes alpines d'animaux et de
+plantes de diverses grandes chaînes de montagnes européennes; car,
+bien que beaucoup d'espèces demeurent identiques, les unes offrent
+les caractères de variétés, d'autres ceux de formes douteuses ou
+sous-espèces; d'autres, enfin, ceux d'espèces distinctes, bien que
+très étroitement alliées et se représentant mutuellement dans les
+diverses stations qu'elles occupent.
+
+Dans l'exemple qui précède, j'ai supposé que, au commencement de
+notre époque glaciaire imaginaire, les productions arctiques
+étaient aussi uniformes qu'elles le sont de nos jours dans les
+régions qui entourent le pôle. Mais il faut supposer aussi que
+beaucoup de formes subarctiques et même quelques formes des
+climats tempérés étaient identiques tout autour du globe, car on
+retrouve des espèces identiques sur les pentes inférieures des
+montagnes et dans les plaines, tant en Europe que dans l'Amérique
+du Nord. Or, on pourrait se demander comment j'explique cette
+uniformité des espèces subarctiques et des espèces tempérées à
+l'origine de la véritable époque glaciaire. Actuellement, les
+formes appartenant à ces deux catégories, dans l'ancien et dans le
+nouveau monde, sont séparées par l'océan Atlantique et par la
+partie septentrionale de l'océan Pacifique. Pendant la période
+glaciaire, alors que les habitants de l'ancien et du nouveau monde
+vivaient plus au sud qu'aujourd'hui, elles devaient être encore
+plus complètement séparées par de plus vastes océans. De sorte
+qu'on peut se demander avec raison comment les mêmes espèces ont
+pu s'introduire dans deux continents aussi éloignés. Je crois que
+ce fait peut s'expliquer par la nature du climat qui a dû précéder
+l'époque glaciaire. À cette époque, c'est-à-dire pendant la
+période du nouveau pliocène, les habitants du monde étaient, en
+grande majorité, spécifiquement les mêmes qu'aujourd'hui, et nous
+avons toute raison de croire que le climat était plus chaud qu'il
+n'est à présent. Nous pouvons supposer, en conséquence, que les
+organismes qui vivent, maintenant par 60 degrés de latitude ont
+dû, pendant la période pliocène, vivre plus près du cercle
+polaire, par 66 ou 67 degrés de latitude, et que les productions
+arctiques actuelles occupaient les terres éparses plus rapprochées
+du pôle. Or, si nous examinons une sphère, nous voyons que, sous
+le cercle polaire, les terres sont presque continues depuis
+l'ouest de l'Europe, par la Sibérie, jusqu'à l'Amérique orientale.
+Cette continuité des terres circumpolaires, jointe à une grande
+facilité de migration, résultant d'un climat plus favorable, peut
+expliquer l'uniformité supposée des productions subarctiques et
+tempérées de l'ancien et du nouveau monde à une époque antérieure
+à la période glaciaire.
+
+Je crois pouvoir admettre, en vertu de raisons précédemment
+indiquées, que nos continents sont restés depuis fort longtemps à
+peu près dans la même position relative, bien qu'ayant subi de
+grandes oscillations de niveau; je suis donc fortement disposé à
+étendre l'idée ci-dessus développée, et à conclure que, pendant
+une période antérieure et encore plus chaude, telle que l'ancien
+pliocène, un grand nombre de plantes et d'animaux semblables ont
+habité la région presque continue qui entoure le pôle. Ces plantes
+et ces animaux ont dû, dans les deux mondes, commencer à émigrer
+lentement vers le sud, à mesure que la température baissait,
+longtemps avant le commencement de la période glaciaire. Ce sont,
+je crois, leurs descendants, modifiés pour la plupart, qui
+occupent maintenant les portions centrales de l'Europe et des
+États-Unis. Cette hypothèse nous permet de comprendre la parenté,
+d'ailleurs très éloignée de l'identité, qui existe entre les
+productions de l'Europe et celles des États-Unis; parenté très
+remarquable, vu la distance qui existe entre les deux continents,
+et leur séparation par un aussi considérable que l'Atlantique.
+Nous comprenons également ce fait singulier, remarqué par
+plusieurs observateurs, que les productions des États-Unis et
+celles de l'Europe étaient plus voisines les unes des autres
+pendant les derniers étages de l'époque tertiaire qu'elles ne le
+sont aujourd'hui. En effet, pendant ces périodes plus chaudes, les
+parties septentrionales de l'ancien et du nouveau monde ont dû
+être presque complètement réunies par des terres, qui ont servi de
+véritables ponts, permettant les migrations réciproques de leurs
+habitants, ponts que le froid a depuis totalement interceptés.
+
+La chaleur décroissant lentement pendant la période pliocène, les
+espèces communes à l'ancien et au nouveau monde ont dû émigrer
+vers le sud; dès qu'elles eurent dépassé les limites du cercle
+polaire, toute communication entre elles a été interceptée, et
+cette séparation, surtout en ce qui concerne les productions
+correspondant à un climat plus tempéré, a dû avoir lieu à une
+époque très reculée. En descendant vers le sud, les plantes et les
+animaux ont dû, dans l'une des grandes régions, se mélanger avec
+les productions indigènes de l'Amérique, et entrer en concurrence
+avec elles, et, dans l'autre grande région, avec les productions
+de l'ancien monde. Nous trouvons donc là toutes les conditions
+voulues pour des modifications bien plus considérables que pour
+les productions alpines, qui sont restées depuis une époque plus
+récente isolées sur les diverses chaînes de montagnes et dans les
+régions arctiques de l'Europe et de l'Amérique du Nord. Il en
+résulte que, lorsque nous comparons les unes aux autres les
+productions actuelles des régions tempérées de l'ancien et du
+nouveau monde, nous trouvons très peu d'espèces identiques, bien
+qu'Asa Gray ait récemment démontré qu'il y en a beaucoup plus
+qu'on ne le supposait autrefois; mais, en même temps, nous
+trouvons, dans toutes les grandes classes, un nombre considérable
+de formes que quelques naturalistes regardent comme des races
+géographiques, et d'autres comme des espèces distinctes; nous
+trouvons, enfin, une multitude de formes étroitement alliées ou
+représentatives, que tous les naturalistes s'accordent à regarder
+comme spécifiquement distinctes.
+
+Il en a été dans les mers de même que sur la terre; la lente
+migration vers le sud dune faune marine, entourant à peu près
+uniformément les côtes continues situées sous le cercle polaire à
+l'époque pliocène, ou même à une époque quelque peu antérieure,
+nous permet de nous rendre compte, d'après la théorie de la
+modification, de l'existence d'un grand nombre de formes alliées,
+vivant actuellement dans des mers complètement séparées. C'est
+ainsi que nous pouvons expliquer la présence sur la côte
+occidentale et sur la côte orientale de la partie tempérée de
+l'Amérique du Nord, de formes étroitement alliées existant encore
+ou qui se sont éteintes pendant la période tertiaire; et le fait
+encore plus frappant de la présence de beaucoup de crustacés,
+décrits dans l'admirable ouvrage de Dana, de poissons et d'autres
+animaux marins étroitement alliés, dans la Méditerranée et dans
+les mers du Japon, deux régions qui sont actuellement séparées par
+un continent tout entier, et par d'immenses océans.
+
+Ces exemples de parenté étroite entre des espèces ayant habité ou
+habitant encore les mers des côtes occidentales et orientales de
+l'Amérique du Nord, la Méditerranée, les mers du Japon et les
+zones tempérées de l'Amérique et de l'Europe, ne peuvent
+s'expliquer par la théorie des créations indépendantes. Il est
+impossible de soutenir que ces espèces ont reçu lors de leur
+création des caractères identiques, en raison de la ressemblance
+des conditions physiques des milieux; car, si nous comparons par
+exemple certaines parties de l'Amérique du Sud avec d'autres
+parties de l'Afrique méridionale ou de l'Australie, nous voyons
+des pays dont toutes les conditions physiques sont exactement
+analogues, mais dont les habitants sont entièrement différents.
+
+
+PÉRIODES GLACIAIRES ALTERNANTES AU NORD ET AU MIDI.
+
+Pour en revenir à notre sujet principal, je suis convaincu que
+l'on peut largement généraliser l'hypothèse de Forbes. Nous
+trouvons, en Europe, les preuves les plus évidentes de l'existence
+d'une période glaciaire, depuis les côtes occidentales de
+l'Angleterre jusqu'à la chaîne de l'Oural, et jusqu'aux Pyrénées
+au sud. Les mammifères congelés et la nature de la végétation des
+montagnes de la Sibérie témoignent du même fait. Le docteur Hooker
+affirme que l'axe central du Liban fut autrefois recouvert de
+neiges éternelles, alimentant des glaciers qui descendaient d'une
+hauteur de 4000 pieds dans les vallées. Le même observateur a
+récemment découvert d'immenses moraines à un niveau plus élevé sur
+la chaîne de l'Atlas, dans l'Afrique septentrionale. Sur les
+flancs de l'Himalaya, sur des points éloignés entre eux de 1450
+kilomètres, des glaciers ont laissé les marques de leur descente
+graduelle dans les vallées; dans le Sikhim, le docteur Hooker a vu
+du maïs croître sur d'anciennes et gigantesques moraines. Au sud
+du continent asiatique, de l'autre côté de l'équateur, les
+savantes recherches du docteur J. Haast et du docteur Hector nous
+ont appris que d'immenses glaciers descendaient autrefois à un
+niveau relativement peu élevé dans la Nouvelle-Zélande; le docteur
+Hooker a trouvé dans cette île, sur des montagnes fort éloignées
+les unes des autres, des plantes analogues qui témoignent aussi de
+l'existence d'une ancienne période glaciaire. Il résulte des faits
+qui m'ont été communiqués par le révérend W.-B. Clarke, que les
+montagnes de l'angle sud-est de l'Australie portent aussi les
+traces d'une ancienne action glaciaire.
+
+Dans la moitié septentrionale de l'Amérique, on a observé, sur le
+côté oriental de ce continent, des blocs de rochers transportés
+par les glaces vers le sud jusque par 36 ou 37 degrés de latitude,
+et, sur les côtes du Pacifique, où le climat est actuellement si
+différent, jusque par 46 degrés de latitude. On a aussi remarqué
+des blocs erratiques sur les montagnes Rocheuses. Dans les
+Cordillères de l'Amérique du Sud, presque sous l'équateur, les
+glaciers descendaient autrefois fort au-dessous de leur niveau
+actuel. J'ai examiné, dans le Chili central, un immense amas de
+détritus contenant de gros blocs erratiques, traversant la vallée
+de Portillo, restes sans aucun doute d'une gigantesque moraine.
+M. D. Forbes m'apprend qu'il a trouvé sur divers points des
+Cordillères, à une hauteur de 12 000 pieds environ, entre le 13e
+et 30e degré de latitude sud, des roches profondément striées,
+semblables à celles qu'il a étudiées en Norvège, et également de
+grandes masses de débris renfermant des cailloux striés. Il
+n'existe actuellement, sur tout cet espace des Cordillères; même à
+des hauteurs bien plus considérables, aucun glacier véritable.
+Plus au sud, des deux côtés du continent, depuis le 41e degré de
+latitude jusqu'à l'extrémité méridionale, on trouve les preuves
+les plus évidentes d'une ancienne action glaciaire dans la
+présence de nombreux et immenses blocs erratiques, qui ont été
+transportés fort loin des localités d'où ils proviennent.
+
+L'extension de l'action glaciaire tout autour de l'hémisphère
+boréal et de l'hémisphère austral; le peu d'ancienneté, dans le
+sens géologique du terme, de la période glaciaire dans l'un et
+l'autre hémisphère; sa durée considérable, estimée d'après
+l'importance des effets qu'elle a produits; enfin le niveau
+inférieur auquel les glaciers se sont récemment abaissés tout le
+long des Cordillères, sont autant de faits qui m'avaient autrefois
+porté à penser que probablement la température du globe entier
+devait, pendant la période glaciaire, s'être abaissée d'une
+manière simultanée. Mais M. Croll a récemment cherché, dans une
+admirable série de mémoires, à démontrer que l'état glacial d'un
+climat est le résultat de diverses causes physiques, déterminées
+par une augmentation dans l'excentricité de l'orbite de la terre.
+Toutes ces causes tendent au même but, mais la plus puissante
+paraît être l'influence de l'excentricité de l'orbite sur les
+courants océaniques. Il résulte des recherches de M. Croll que des
+périodes de refroidissement reviennent régulièrement tous les dix
+ou quinze mille ans; mais qu'à des intervalles beaucoup plus
+considérables, par suite de certaines éventualités, dont la plus
+importante, comme l'a démontré sir Ch. Lyell, est la position
+relative de la terre et des eaux, le froid devient extrêmement
+rigoureux. M. Croll estime que la dernière grande période
+glaciaire remonte à 240 000 ans et a duré, avec de légères
+variations de climat, pendant environ 160 000 ans. Quant aux
+périodes glaciaires plus anciennes, plusieurs géologues sont
+convaincus, et ils fournissent à cet égard des preuves directes,
+qu'il a dû s'en produire pendant l'époque miocène et l'époque
+éocène, sans parler des formations plus anciennes. Mais, pour en
+revenir au sujet immédiat de notre discussion, le résultat le plus
+important auquel soit arrivé M. Croll est que, lorsque
+l'hémisphère boréal traverse une période de refroidissement, la
+température de l'hémisphère austral s'élève sensiblement; les
+hivers deviennent moins rudes, principalement par suite de
+changements dans la direction des courants de l'Océan. L'inverse a
+lieu pour l'hémisphère boréal, lorsque l'hémisphère austral passe
+à son tour par une période glaciaire. Ces conclusions jettent une
+telle lumière sur la distribution géographique, que je suis
+disposé à les accepter; mais je commence par les faits qui
+réclament une explication.
+
+Le docteur Hooker a démontré que, dans l'Amérique du Sud, outre un
+grand nombre d'espèces étroitement alliées, environ quarante ou
+cinquante plantes à fleurs de la Terre de Feu, constituant une
+partie importante de la maigre flore de cette région, sont
+communes à l'Amérique du Nord et à l'Europe, si éloignées que
+soient ces régions situées dans deux hémisphères opposés. On
+rencontre, sur les montagnes élevées de l'Amérique équatoriale,
+une foule d'espèces particulières appartenant à des genres
+européens. Gardner a trouvé sur les monts Organ, au Brésil,
+quelques espèces appartenant aux régions tempérées européennes,
+des espèces antarctiques, et quelques genres des Andes, qui
+n'existent pas dans les plaines chaudes intermédiaires. L'illustre
+Humboldt a trouvé aussi, il y a longtemps, sur la Silla de
+Caraccas, des espèces appartenant à des genres caractéristiques
+des Cordillères.
+
+En Afrique, plusieurs formes ayant un caractère européen, et
+quelques représentants de la flore du cap de Bonne-Espérance se
+retrouvent sur les montagnes de l'Abyssinie. On a rencontré au cap
+de Bonne-Espérance quelques espèces européennes qui ne paraissent
+pas avoir été introduites par l'homme, et, sur les montagnes,
+plusieurs formes représentatives européennes qu'on ne trouve pas
+dans les parties intertropicales de l'Afrique. Le docteur Hooker a
+récemment démontré aussi que plusieurs plantes habitant les
+parties supérieures de l'île de Fernando-Po, ainsi que les
+montagnes voisines de Cameroon, dans le golfe de Guinée, se
+rapprochent étroitement de celles qui vivent sur les montagnes de
+l'Abyssinie et aussi des plantes de l'Europe tempérée. Le docteur
+Hooker m'apprend, en outre, que quelques-unes de ces plantes,
+appartenant aux régions tempérées, ont été découvertes par le
+révérend F. Lowe sur les montagnes des îles du Cap-Vert. Cette
+extension des mêmes formes tempérées, presque sous l'équateur, à
+travers tout le continent africain jusqu'aux montagnes de
+l'archipel du Cap-Vert, est sans contredit un des cas les plus
+étonnants qu'on connaisse en fait de distribution de plantes.
+
+Sur l'Himalaya et sur les chaînes de montagnes isolées de la
+péninsule indienne, sur les hauteurs de Ceylan et sur les cônes
+volcaniques de Java, on rencontre beaucoup de plantes, soit
+identiques, soit se représentant les unes les autres, et, en même
+temps, représentant des plantes européennes, mais qu'on ne trouve
+pas dans les régions basses et chaudes intermédiaires. Une liste
+des genres recueillis sur les pics les plus élevés de Java semble
+dressée d'après une collection faite en Europe sur une colline. Un
+fait encore plus frappant, c'est que des formes spéciales à
+l'Australie se trouvent représentées par certaines plantes
+croissant sur les sommets des montagnes de Bornéo. D'après le
+docteur Hooker, quelques-unes de ces formes australiennes
+s'étendent le long des hauteurs de la péninsule de Malacca, et
+sont faiblement disséminées d'une part dans l'Inde, et, d'autre
+part, aussi loin vers le nord que le Japon.
+
+Le docteur F. Müller a découvert plusieurs espèces européennes sur
+les montagnes de l'Australie méridionale; d'autres espèces, non
+introduites par l'homme, se rencontrent dans les régions basses;
+et, d'après le docteur Hooker, on pourrait dresser une longue
+liste de genres européens existant en Australie, et qui n'existent
+cependant pas dans les régions torrides intermédiaires. Dans
+l'admirable Introduction à la flore de la Nouvelle-Zélande, le
+docteur Hooker signale des faits analogues et non moins frappants
+relatifs aux plantes de cette grande île. Nous voyons donc que
+certaines plantes vivant sur les plus hautes montagnes des
+tropiques dans toutes les parties du globe et dans les plaines des
+régions tempérées, dans les deux hémisphères du nord et du sud,
+appartiennent aux mêmes espèces, ou sont des variétés des mêmes
+espèces. Il faut observer, toutefois, que ces plantes ne sont pas
+rigoureusement des formes arctiques, car, ainsi que le fait
+remarquer M. H.-C. Watson, «à mesure qu'on descend des latitudes
+polaires vers l'équateur, les flores de montagnes, ou flores
+alpines, perdent de plus en plus leurs caractères arctiques.»
+Outre ces formes identiques et très étroitement alliées, beaucoup
+d'espèces, habitant ces mêmes stations si complètement séparées,
+appartiennent à des genres qu'on ne trouve pas actuellement dans
+les régions basses tropicales intermédiaires.
+
+Ces brèves remarques ne s'appliquent qu'aux plantes; on pourrait,
+toutefois, citer quelques faits analogues relatifs aux animaux
+terrestres. Ces mêmes remarques s'appliquent aussi aux animaux
+marins; je pourrais citer, par exemple, une assertion d'une haute
+autorité, le professeur Dana: «Il est certainement étonnant de
+voir, dit-il, que les crustacés de la Nouvelle-Zélande aient avec
+ceux de l'Angleterre, son antipode, une plus étroite ressemblance
+qu'avec ceux de toute autre partie du globe.» Sir J. Richardson
+parle aussi de la réapparition sur les côtes de la Nouvelle-
+Zélande, de la Tasmanie, etc., de formes de poissons toutes
+septentrionales. Le docteur Hooker m'apprend que vingt-cinq
+espèces d'algues, communes à la Nouvelle-Zélande et à l'Europe, ne
+se trouvent pas dans les mers tropicales intermédiaires.
+
+Les faits qui précèdent, c'est-à-dire la présence de formes
+tempérées dans les régions élevées de toute l'Afrique équatoriale,
+de la péninsule indienne jusqu'à Ceylan et l'archipel malais, et,
+d'une manière moins marquée, dans les vastes régions de l'Amérique
+tropicale du Sud, nous autorisent à penser qu'à une antique
+époque, probablement pendant la partie la plus froide de la
+période glaciaire, les régions basses équatoriales de ces grands
+continents ont été habitées par un nombre considérable de formes
+tempérées. À cette époque, il est probable qu'au niveau de la mer
+le climat était alors sous l'équateur ce qu'il est aujourd'hui
+sous la même latitude à 5 ou 6 000 pieds de hauteur, ou peut-être
+même encore un peu plus froid. Pendant cette période très froide,
+les régions basses sous l'équateur ont dû être couvertes d'une
+végétation mixte tropicale et tempérée, semblable à celle qui,
+d'après le docteur Hooker, tapisse avec exubérance les croupes
+inférieures de l'Himalaya à une hauteur de 4 à 5 000 pieds, mais
+peut-être avec une prépondérance encore plus forte de formes
+tempérées. De même encore M. Mann a trouvé que des formes
+européennes tempérées commencent à apparaître à 5 000 pieds de
+hauteur environ, sur l'île montagneuse de Fernando-Po, dans le
+golfe de Guinée. Sur les montagnes de Panama, le docteur Seemann a
+trouvé, à 2 000 pieds seulement de hauteur, une végétation
+semblable à celle de Mexico, et présentant un «harmonieux mélange
+des formes de la zone torride avec celles des régions tempérées».
+
+Voyons maintenant si l'hypothèse de M. Croll sur une période plus
+chaude dans l'hémisphère austral, pendant que l'hémisphère boréal
+subissait le froid intense de l'époque glaciaire, jette quelque
+lumière sur cette distribution, inexplicable en apparence, des
+divers organismes dans les parties tempérées des deux hémisphères,
+et sur les montagnes des régions tropicales. Mesurée en années, la
+période glaciaire doit avoir été très longue, plus que suffisante,
+en un mot, pour expliquer toutes les migrations, si l'on considère
+combien il a fallu peu de siècles pour que certaines plantes et
+certains animaux naturalisés se répandent sur d'immenses espaces.
+Nous savons que les formes arctiques ont envahi les régions
+tempérées à mesure que l'intensité du froid augmentait, et,
+d'après les faits que nous venons de citer, il faut admettre que
+quelques-unes des formes tempérées les plus vigoureuses, les plus
+dominantes et les plus répandues, ont dû alors pénétrer jusque
+dans les plaines équatoriales. Les habitants de ces plaines
+équatoriales ont dû, en même temps, émigrer vers les régions
+intertropicales de l'hémisphère sud, plus chaud à cette époque.
+Sur le déclin de la période glaciaire, les deux hémisphères
+reprenant graduellement leur température précédente, les formes
+tempérées septentrionales occupant les plaines équatoriales ont dû
+être repoussées vers le nord, ou détruites et remplacées par les
+formes équatoriales revenant du sud. Il est cependant très
+probable que quelques-unes de ces formes tempérées se sont
+retirées sur les parties les plus élevées de la région; or, si ces
+parties étaient assez élevées, elles y ont survécu et y sont
+restées, comme les formes arctiques sur les montagnes de l'Europe.
+Dans le cas même où le climat ne leur aurait pas parfaitement
+convenu, elles ont dû pouvoir survivre, car le changement de
+température a dû être fort lent, et le fait que les plantes
+transmettent à leurs descendants des aptitudes constitutionnelles
+différentes pour résister à la chaleur et au froid, prouve
+qu'elles possèdent incontestablement une certaine aptitude à
+l'acclimatation.
+
+Le cours régulier des phénomènes amenant une période glaciaire
+dans l'hémisphère austral et une surabondance de chaleur dans
+l'hémisphère boréal, les formes tempérées méridionales ont dû à
+leur tour envahir les plaines équatoriales. Les formes
+septentrionales, autrefois restées sur les montagnes, ont dû
+descendre alors et se mélanger avec les formes méridionales. Ces
+dernières, au retour de la chaleur, ont dû se retirer vers leur
+ancien habitat, en laissant quelques espèces sur les sommets, et
+en emmenant avec elles vers le sud quelques-unes des formes
+tempérées du nord qui étaient descendues de leurs positions
+élevées sur les montagnes. Nous devons donc trouver quelques
+espèces identiques dans les zones tempérées boréales et australes
+et sur les sommets des montagnes des régions tropicales
+intermédiaires. Mais les espèces reléguées ainsi pendant longtemps
+sur les montagnes, ou dans un autre hémisphère, ont dû être
+obligées d'entrer en concurrence avec de nombreuses formes
+nouvelles et se sont trouvées exposées à des conditions physiques
+un peu différentes; ces espèces, pour ces motifs, ont dû subir de
+grandes modifications, et doivent actuellement exister sous forme
+de variétés ou d'espèces représentatives; or, c'est là ce qui se
+présente. Il faut aussi se rappeler l'existence de périodes
+glaciaires antérieures dans les deux hémisphères, fait qui nous
+explique, selon les mêmes principes, le nombre des espèces
+distinctes qui habitent des régions analogues très éloignées les
+unes des autres, espèces appartenant à des genres qui ne se
+rencontrent plus maintenant dans les zones torrides
+intermédiaires.
+
+Il est un fait remarquable sur lequel le docteur Hooker a beaucoup
+insisté à l'égard de l'Amérique, et Alph. de Candolle à l'égard de
+l'Australie, c'est qu'un bien plus grand nombre d'espèces
+identiques ou légèrement modifiées ont émigré du nord au sud que
+du sud au nord. On rencontre cependant quelques formes
+méridionales sur les montagnes de Bornéo et d'Abyssinie. Je pense
+que cette migration plus considérable du nord au sud est due à la
+plus grande étendue des terres dans l'hémisphère boréal et à la
+plus grande quantité des formes qui les habitent; ces formes, par
+conséquent, ont dû se trouver, grâce à la sélection naturelle et à
+une concurrence plus active, dans un état de perfection supérieur,
+qui leur aura assuré la prépondérance sur les formes méridionales.
+Aussi, lorsque les deux catégories de formes se sont mélangées
+dans les régions équatoriales, pendant les alternances des
+périodes glaciaires, les formes septentrionales, plus vigoureuses,
+se sont trouvées plus aptes à garder leur place sur les montagnes,
+et ensuite à s'avancer vers le sud avec les formes méridionales,
+tandis que celles-ci n'ont pas pu remonter vers le nord avec les
+formes septentrionales. C'est ainsi que nous voyons aujourd'hui de
+nombreuses productions européennes envahir la Plata, la Nouvelle-
+Zélande, et, à un moindre degré, l'Australie, et vaincre les
+formes indigènes; tandis que fort peu de formes méridionales se
+naturalisent dans l'hémisphère boréal, bien qu'on ait abondamment
+importé en Europe, depuis deux ou trois siècles, de la Plata, et,
+depuis ces quarante ou cinquante dernières années, d'Australie,
+des peaux, de la laine et d'autres objets de nature à recéler des
+graines. Les monts Nillgherries de l'Inde offrent cependant une
+exception partielle: car, ainsi que me l'apprend le docteur
+Hooker, les formes australiennes s'y naturalisent rapidement. Il
+n'est pas douteux qu'avant, la dernière période glaciaire les
+montagnes intertropicales ont été peuplées par des formes alpines
+endémiques; mais celles-ci ont presque partout cédé la place aux
+formes plus dominantes, engendrées dans les régions plus étendues
+et les ateliers plus actifs du nord. Dans beaucoup d'îles, les
+productions indigènes sont presque égalées ou même déjà dépassées
+par des formes étrangères acclimatées; circonstance qui est un
+premier pas fait vers leur extinction complète. Les montagnes sont
+des îles sur la terre ferme, et leurs habitants ont cédé la place
+à ceux provenant des régions plus vastes du nord, tout comme les
+habitants des véritables îles ont partout disparu et disparaissent
+encore devant les formes continentales acclimatées par l'homme.
+
+Les mêmes principes s'appliquent à la distribution des animaux
+terrestres et des formes marines, tant dans les zones tempérées de
+l'hémisphère boréal et de l'hémisphère austral que sur les
+montagnes intertropicales. Lorsque, pendant l'apogée de la période
+glaciaire, les courants océaniques étaient fort différents de ce
+qu'ils sont aujourd'hui, quelques habitants des mers tempérées ont
+pu atteindre l'équateur. Un petit nombre d'entre eux ont pu peut-
+être s'avancer immédiatement plus au sud en se maintenant dans les
+courants plus froids, pendant que d'autres sont restés
+stationnaires à des profondeurs où la température était moins
+élevée et y ont survécu jusqu'à ce qu'une période glaciaire,
+commençant dans l'hémisphère austral, leur ait permis de continuer
+leur marche ultérieure vers le sud. Les choses se seraient passées
+de la même manière que pour ces espaces isolés qui, selon Forbes,
+existent de nos jours dans les parties les plus profondes de nos
+mers tempérées, parties peuplées de productions arctiques.
+
+Je suis loin de croire que les hypothèses qui précèdent lèvent
+toutes les difficultés que présentent la distribution et les
+affinités des espèces identiques et alliées qui vivent aujourd'hui
+à de si grandes distances dans les deux hémisphères et quelquefois
+sur les chaînes de montagnes intermédiaires. On ne saurait tracer
+les routes exactes des migrations, ni dire pourquoi certaines
+espèces et non d'autres ont émigré; pourquoi certaines espèces se
+sont modifiées et ont produit des formes nouvelles, tandis que
+d'autres sont restées intactes. Nous ne pouvons espérer
+l'explication de faits de cette nature que lorsque nous saurons
+dire pourquoi l'homme peut acclimater dans un pays étranger telle
+espèce et non pas telle autre; pourquoi telle espèce se répand
+deux ou trois fois plus loin, ou est deux ou trois fois plus
+abondante que telle autre, bien que toutes deux soient placées
+dans leurs conditions naturelles.
+
+Il reste encore diverses difficultés spéciales à résoudre: la
+présence, par exemple, d'après le docteur Hooker, des mêmes
+plantes sur des points aussi prodigieusement éloignés que le sont
+la terre de Kerguelen, la Nouvelle-Zélande et la Terre de Feu;
+mais, comme le suggère Lyell, les glaces flottantes peuvent avoir
+contribué à leur dispersion. L'existence, sur ces mêmes points et
+sur plusieurs autres encore de l'hémisphère austral, d'espèces
+qui, quoique distinctes, font partie de genres exclusivement
+restreints à cet hémisphère, constitue un fait encore plus
+remarquable. Quelques-unes de ces espèces sont si distinctes, que
+nous ne pouvons pas supposer que le temps écoulé depuis le
+commencement, de la dernière période glaciaire ait été suffisant
+pour leur migration et pour que les modifications nécessaires
+aient pu s'effectuer. Ces faits me semblent indiquer que des
+espèces distinctes appartenant aux mêmes genres ont émigré d'un
+centre commun en suivant des lignes rayonnantes, et me portent à
+croire que, dans l'hémisphère austral, de même que dans
+l'hémisphère boréal, la période glaciaire a été précédée d'une
+époque plus chaude, pendant laquelle les terres antarctiques,
+actuellement couvertes de glaces, ont nourri une flore isolée et
+toute particulière. On peut supposer qu'avant d'être exterminées
+pendant la dernière période glaciaire quelques formes de cette
+flore ont été transportées dans de nombreuses directions par des
+moyens accidentels, et, à l'aide d'îles intermédiaires, depuis
+submergées, sur divers points de l'hémisphère austral.
+
+C'est ainsi que les côtes méridionales de l'Amérique, de
+l'Australie et de la Nouvelle-Zélande se trouveraient présenter en
+commun ces formes particulières d'êtres organisés.
+
+Sir C. Lyell a, dans des pages remarquables, discuté, dans un
+langage presque identique au mien, les effets des grandes
+alternances du climat sur la distribution géographique dans
+l'univers entier. Nous venons de voir que la conclusion à laquelle
+est arrivé M. Croll, relativement à la succession de périodes
+glaciaires dans un des hémisphères, coïncidant avec des périodes
+de chaleur dans l'autre hémisphère, jointe à la lente modification
+des espèces, explique la plupart des faits que présentent, dans
+leur distribution sur tous les points du globe, les formes
+organisées identiques, et celles qui sont étroitement alliées. Les
+ondes vivantes ont pendant certaines périodes, coulé du nord au
+sud et réciproquement, et dans les deux cas, ont atteint
+l'équateur; mais le courant de la vie a toujours été beaucoup plus
+considérable du nord au sud que dans le sens contraire, et c'est,
+par conséquent, celui du nord qui a le plus largement inondé
+l'hémisphère austral. De même que le flux dépose en lignes
+horizontales les débris qu'il apporte sur les grèves, s'élevant
+plus haut sur les côtes où la marée est plus forte, de même les
+ondes vivantes ont laissé sur les hauts sommets leurs épaves
+vivantes, suivant une ligne s'élevant lentement depuis les basses
+plaines arctiques jusqu'à une grande altitude sous l'équateur. On
+peut comparer les êtres divers ainsi échoués à ces tribus de
+sauvages qui, refoulées de toutes parts, survivent dans les
+parties retirées des montagnes de tous les pays, et y perpétuent
+la trace et le souvenir, plein d'intérêt pour nous, des anciens
+habitants des plaines environnantes.
+
+
+CHAPITRE XIII.
+DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE (SUITE).
+
+_Distribution des productions d'eau douce. -- Sur les productions
+des îles océaniques. -- Absence de batraciens et de mammifères
+terrestres. -- Sur les rapports entre les habitants des îles et
+ceux du continent le plus voisin. -- Sur la colonisation provenant
+de la source la plus rapprochée avec modifications ultérieures. --
+Résumé de ce chapitre et du chapitre précédent._
+
+
+PRODUCTIONS D'EAU DOUCE.
+
+Les rivières et les lacs étant séparés les uns des autres par des
+barrières terrestres, on pourrait croire que les productions des
+eaux douces ne doivent pas se répandre facilement dans une même
+région et qu'elles ne peuvent jamais s'étendre jusque dans les
+pays éloignés, la mer constituant une barrière encore plus
+infranchissable. Toutefois, c'est exactement le contraire qui a
+lieu. Les espèces d'eau douce appartenant aux classes les plus
+différentes ont non seulement une distribution étendue, mais des
+espèces alliées prévalent d'une manière remarquable dans le monde
+entier. Je me rappelle que, lorsque je recueillis, pour la
+première fois, les produits des eaux douces du Brésil, je fus
+frappé de la ressemblance des insectes, des coquillages, etc., que
+j'y trouvais, avec ceux de l'Angleterre, tandis que les production
+terrestres en différaient complètement.
+
+Je crois que, dans la plupart des cas, on peut expliquer cette
+aptitude inattendue qu'ont les productions d'eau douce à s'étendre
+beaucoup, par le fait qu'elles se sont adaptées, à leur plus grand
+avantage, à de courtes et fréquentes migrations d'étang à étang,
+ou de cours d'eau à cours d'eau, dans les limites de leur propre
+région; circonstance dont la conséquence nécessaire a été une
+grande facilité à la dispersion lointaine. Nous ne pouvons étudier
+ici que quelques exemples. Les plus difficiles s'observent sans
+contredit chez les poissons. On croyait autrefois que les mêmes
+espèces d'eau douce n'existent jamais sur deux continents éloignés
+l'un de l'autre. Mais le docteur Günther a récemment démontré que
+le _Galaxias attenuatus_ habite la Tasmanie, la Nouvelle-Zélande,
+les îles Falkland et le continent de l'Amérique du Sud. Il y a là
+un cas extraordinaire qui indique probablement une dispersion
+émanant d'un centre antarctique pendant une période chaude
+antérieure. Toutefois, le cas devient un peu moins étonnant
+lorsque l'on sait que les espèces de ce genre ont la faculté de
+franchir, par des moyens inconnus, des espaces considérables en
+plein océan; ainsi, une espèce est devenue commune à la Nouvelle-
+Zélande et aux Iles Auckland, bien que ces deux régions soient
+séparées par une distance d'environ 380 kilomètres. Sur un même
+continent les poissons d'eau douce s'étendent souvent beaucoup et
+presque capricieusement; car deux systèmes de rivières possèdent
+parfois quelques espèces en commun, et quelques autres des espèces
+très différentes. Il est probable que les productions d'eau douce
+sont quelquefois transportées par ce que l'on pourrait appeler des
+moyens accidentels. Ainsi, les tourbillons entraînent assez
+fréquemment des poissons vivants à des distances considérables; on
+sait, en outre, que les oeufs, même retirés de l'eau, conservent
+pendant longtemps une remarquable vitalité. Mais je serais disposé
+à attribuer principalement la dispersion des poissons d'eau douce
+à des changements dans le niveau du sol, survenus à une époque
+récente, et qui ont pu faire écouler certaines rivières les unes
+dans les autres. On pourrait citer des exemples de ce mélange des
+eaux de plusieurs systèmes de rivières par suite d'inondations,
+sans qu'il y ait eu changement de niveau. La grande différence
+entre les poissons qui vivent sur les deux versants opposés de la
+plupart des chaînes de montagnes continues, dont la présence a,
+dès une époque très reculée, empêché tout mélange entre les divers
+systèmes de rivières, paraît motiver la même conclusion. Quelques
+poissons d'eau douce appartiennent à des formes très anciennes, on
+conçoit donc qu'il y ait eu un temps bien suffisant pour permettre
+d'amples changements géographiques et par conséquent de grandes
+migrations. En outre, plusieurs considérations ont conduit le
+docteur Günther à penser que, chez les poissons, les mêmes formes
+persistent très longtemps. On peut avec des soins, habituer
+lentement les poissons de mer à vivre dans l'eau douce; et,
+d'après Valenciennes, il n'y a presque pas un seul groupe dont
+tous les membres soient exclusivement limités à l'eau douce, de
+sorte qu'une espèce marine d'un groupe d'eau douce, après avoir
+longtemps voyagé le long des côtes, pourrait s'adapter, sans
+beaucoup de difficulté, aux eaux douces d'un pays éloigné.
+
+Quelques espèces de coquillages d'eau douce ont une très vaste
+distribution, et certaines espèces alliées, qui, d'après ma
+théorie, descendent d'un ancêtre commun, et doivent provenir d'une
+source unique, prévalent dans le monde entier. Leur distribution
+m'a d'abord très embarrassé, car leurs oeufs ne sont point
+susceptibles d'être transportés par les oiseaux, et sont, comme
+les adultes, tués immédiatement par l'eau de mer. Je ne pouvais
+pas même comprendre comment quelques espèces acclimatées avaient
+pu se répandre aussi promptement dans une même localité, lorsque
+j'observai deux faits qui, entre autres, jettent quelque lumière
+sur le sujet. Lorsqu'un canard, après avoir plongé, émerge
+brusquement d'un étang couvert de lentilles aquatiques, j'ai vu
+deux fois ces plantes adhérer sur le dos de l'oiseau, et il m'est
+souvent arrivé, en transportant quelques lentilles d'un aquarium
+dans un autre, d'introduire, sans le vouloir, dans ce dernier des
+coquillages provenant du premier. Il est encore une autre
+intervention qui est peut-être plus efficace; ayant suspendu une
+patte de canard dans un aquarium où un grand nombre d'oeufs de
+coquillages d'eau douce étaient en train d'éclore, je la trouvai
+couverte d'une multitude de petits coquillages tout fraîchement
+éclos, et qui y étaient cramponnés avec assez de force pour ne pas
+se détacher lorsque je secouais la patte sortie de l'eau;
+toutefois, à un âge plus avancé, ils se laissent tomber d'eux-
+mêmes. Ces coquillages tout récemment sortis de l'oeuf, quoique de
+nature aquatique, survécurent de douze à vingt heures sur la patte
+du canard, dans un air humide; temps pendant lequel un héron ou un
+canard peut franchir au vol un espace de 900 à 1100 kilomètres;
+or, s'il était entraîné par le vent vers une île océanique ou vers
+un point quelconque de la terre ferme, l'animal s'abattrait
+certainement sur un étang ou sur un ruisseau. Sir C. Lyell
+m'apprend qu'on a capturé un _Dytiscus_ emportant un _Ancylus_
+(coquille d'eau douce analogue aux patelles) qui adhérait
+fortement à son corps; un coléoptère aquatique de la même famille,
+un _Colymbetes_, tomba à bord du _Beagle_, alors à 72 kilomètres
+environ de la terre la plus voisine; on ne saurait dire jusqu'où
+il eût pu être emporté s'il avait été poussé par un vent
+favorable.
+
+On sait depuis longtemps combien est immense la dispersion d'un
+grand nombre de plantes d'eau douce et même de plantes des marais,
+tant sur les continents que sur les îles océaniques les plus
+éloignées. C'est, selon la remarque d'Alph. de Candolle, ce que
+prouvent d'une manière frappante certains groupes considérables de
+plantes terrestres, qui n'ont que quelques représentants
+aquatiques; ces derniers, en effet, semblent immédiatement
+acquérir une très grande extension comme par une conséquence
+nécessaire de leurs habitudes. Je crois que ce fait s'explique par
+des moyens plus favorables de dispersion. J'ai déjà dit que,
+parfois, quoique rarement, une certaine quantité de terre adhère
+aux pattes et au bec des oiseaux. Les échassiers qui fréquentent
+les bords vaseux des étangs, venant soudain à être mis en fuite,
+sont les plus sujets à avoir les pattes couvertes de boue. Or, les
+oiseaux de cet ordre sont généralement grands voyageurs et se
+rencontrent parfois jusque dans les îles les plus éloignées et les
+plus stériles, situées en plein océan. Il est peu probable qu'ils
+s'abattent à la surface de la mer, de sorte que la boue adhérente
+à leurs pattes ne risque pas d'être enlevée, et ils ne sauraient
+manquer, en prenant terre, de voler vers les points où ils
+trouvent les eaux douces qu'ils fréquentent ordinairement. Je ne
+crois pas que les botanistes se doutent de la quantité de graines
+dont la vase des étangs est chargée; voici un des faits les plus
+frappants que j'aie observés dans les diverses expériences que
+j'ai entreprises à ce sujet. Je pris, au mois de février, sur
+trois points différents sous l'eau, près du bord d'un petit étang,
+trois cuillerées de vase qui, desséchée, pesait seulement 193
+grammes. Je conservai cette vase pendant six mois dans mon
+laboratoire, arrachant et notant chaque plante à mesure qu'elle
+poussait; j'en comptai en tout 537 appartenant à de nombreuses
+espèces, et cependant la vase humide tenait tout entière dans une
+tasse à café. Ces faits prouvent, je crois, qu'il faudrait plutôt
+s'étonner si les oiseaux aquatiques ne transportaient jamais les
+graines des plantes d'eau douce dans des étangs et dans des
+ruisseaux situés à de très grandes distances. La même intervention
+peut agir aussi efficacement à l'égard des oeufs de quelques
+petits animaux d'eau douce.
+
+Il est d'autres actions inconnues qui peuvent avoir aussi
+contribué à cette dispersion. J'ai constaté que les poissons d'eau
+douce absorbent certaines graines, bien qu'ils en rejettent
+beaucoup d'autres après les avoir avalées; les petits poissons
+eux-mêmes avalent des graines ayant une certaine grosseur, telles
+que celles du nénuphar jaune et du potamogéton. Les hérons et
+d'autres oiseaux ont, siècle après siècle, dévoré quotidiennement
+des poissons; ils prennent ensuite leur vol et vont s'abattre sur
+d'autres ruisseaux, ou sont entraînés à travers les mers par les
+ouragans; nous avons vu que les graines conservent la faculté de
+germer pendant un nombre considérable d'heures, lorsqu'elles sont
+rejetées avec les excréments ou dégorgées en boulettes. Lorsque je
+vis la grosseur des graines d'une magnifique plante aquatique, le
+_Nelumbium_, et que je me rappelai les remarques d'Alph. de
+Candolle sur cette plante, sa distribution me parut un fait
+entièrement inexplicable; mais Audubon constate qu'il a trouvé
+dans l'estomac d'un héron des graines du grand nénuphar
+méridional, probablement, d'après le docteur Hooker, le _Nelumbium
+luteum_. Or, je crois qu'on peut admettre par analogie qu'un héron
+volant d'étang en étang, et faisant en route un copieux repas de
+poissons, dégorge ensuite une pelote contenant des graines encore
+en état de germer.
+
+Outre ces divers moyens de distribution, il ne faut pas oublier
+que lorsqu'un étang ou un ruisseau se forme pour la première fois,
+sur un îlot en voie de soulèvement par exemple, cette station
+aquatique est inoccupée; en conséquence, un seul oeuf ou une seule
+graine a toutes chances de se développer. Bien qu'il doive
+toujours y avoir lutte pour l'existence entre les individus des
+diverses espèces, si peu nombreuses qu'elles soient, qui occupent
+un même étang, cependant comme leur nombre, même dans un étang
+bien peuplé, est faible comparativement au nombre des espèces
+habitant une égale étendue de terrain, la concurrence est
+probablement moins rigoureuse entre les espèces aquatiques
+qu'entre les espèces terrestres. En conséquence un immigrant, venu
+des eaux d'une contrée étrangère, a plus de chances de s'emparer
+d'une place nouvelle que s'il s'agissait d'une forme terrestre. Il
+faut encore se rappeler que bien des productions d'eau douce sont
+peu élevées dans l'échelle de l'organisation, et nous avons des
+raisons pour croire que les êtres inférieurs se modifient moins
+promptement que les êtres supérieurs, ce qui assure un temps plus
+long que la moyenne ordinaire aux migrations des espèces
+aquatiques. N'oublions pas non plus qu'un grand nombre d'espèces
+d'eau douce ont probablement été autrefois disséminées, autant que
+ces productions peuvent l'être, sur d'immenses étendues,
+puisqu'elles se sont éteintes ultérieurement dans les régions
+intermédiaires. Mais la grande distribution des plantes et des
+animaux inférieurs d'eau douce, qu'ils aient conservé des formes
+identiques ou qu'ils se soient modifiés clans une certaine mesure,
+semble dépendre essentiellement de la dissémination de leurs
+graines et de leurs oeufs par des animaux et surtout par les
+oiseaux aquatiques, qui possèdent une grande puissance de vol, et
+qui voyagent naturellement d'un système de cours d'eau à un autre.
+
+
+LES HABITANTS DES ÎLES OCÉANIQUES.
+
+Nous arrivons maintenant à la dernière des trois classes de faits
+que j'ai choisis comme présentant les plus grandes difficultés,
+relativement à la distribution, dans l'hypothèse que non seulement
+tous les individus de la même espèce ont émigré d'un point unique,
+mais encore que toutes les espèces alliées, bien qu'habitant
+aujourd'hui les localités les plus éloignées, proviennent d'une
+unique station -- berceau de leur premier ancêtre. J'ai déjà
+indiqué les raisons qui me font repousser l'hypothèse de
+l'extension des continents pendant la période des espaces
+actuelles, ou, tout au moins, une extension telle que les
+nombreuses îles des divers océans auraient reçu leurs habitants
+terrestres par suite de leur union avec un continent. Cette
+hypothèse lève bien des difficultés, mais elle n'explique aucun
+des faits relatifs aux productions insulaires. Je ne m'en tiendrai
+pas, dans les remarques qui vont suivre, à la seule question de la
+dispersion, mais j'examinerai certains autres faits, qui ont
+quelque portée sur la théorie des créations indépendantes ou sur
+celle de la descendance avec modifications.
+
+Les espèces de toutes sortes qui peuplent les îles océaniques sont
+en petit nombre, si on les compare à celles habitant des espaces
+continentaux d'égale étendue; Alph. de Candolle admet ce fait pour
+les plantes, et Wollaston pour les insectes. La Nouvelle-Zélande,
+par exemple, avec ses montagnes élevées et ses stations variées,
+qui couvre plus de 1250 kilomètres en latitude, jointe aux îles
+voisines d'Auckland, de Campbell et de Chatham, ne renferme en
+tout que 960 espèces de plantes à fleurs. Si nous comparons ce
+chiffre modeste à celui des espèces qui fourmillent sur des
+superficies égales dans le sud-ouest de l'Australie ou au cap de
+Bonne-Espérance, nous devons reconnaître qu'une aussi grande
+différence en nombre doit provenir de quelque cause tout à fait
+indépendante d'une simple différence dans les conditions
+physiques. Le comté de Cambridge, pourtant si uniforme, possède
+847 espèces de plantes, et la petite île d'Anglesea, 764; il est
+vrai que quelques fougères et, une petite quantité de plantes
+introduites par l'homme sont comprises dans ces chiffres, et que,
+sous plusieurs rapports, la comparaison n'est pas très juste. Nous
+avons la preuve que l'île de l'Ascension, si stérile, ne possédait
+pas primitivement plus d'une demi-douzaine d'espèces de plantes à
+fleurs; cependant, il en est un grand nombre qui s'y sont
+acclimatées, comme à la Nouvelle-Zélande, ainsi que dans toutes
+les îles océaniques connues. À Sainte-Hélène, il y a toute raison
+de croire que les plantes et les animaux acclimatés ont exterminé,
+ou à peu près, un grand nombre de productions indigènes. Quiconque
+admet la doctrine des créations séparées pour chaque espèce devra
+donc admettre aussi que le nombre suffisant des plantes et des
+animaux les mieux adaptés n'a pas été créé pour les îles
+océaniques, puisque l'homme les a involontairement peuplées plus
+parfaitement et plus richement que ne l'a fait la nature.
+
+Bien que, dans les îles océaniques, les espèces soient peu
+nombreuses, la proportion des espèces endémiques, c'est-à-dire qui
+ne se trouvent nulle part ailleurs sur le globe, y est souvent
+très grande. On peut établir la vérité de cette assertion en
+comparant, par exemple, le rapport entre la superficie des
+terrains et le nombre des coquillages terrestres spéciaux à l'île
+de Madère, ou le nombre des oiseaux endémiques de l'archipel des
+Galapagos avec le nombre de ceux habitant un continent quelconque.
+Du reste, ce fait pouvait être théoriquement prévu car, comme nous
+l'avons déjà expliqué, des espèces arrivant de loin en loin dans
+un district isolé et nouveau, et ayant à entrer en lutte avec de
+nouveaux concurrents, doivent être, éminemment sujettes à se
+modifier et doivent souvent produire des groupes de descendants
+modifiés. Mais de ce que, dans une île, presque toutes les espèces
+d'une classe sont particulières à cette station, il n'en résulte
+pas nécessairement que celles d'une autre classe ou d'une autre
+section de la même classe doivent l'être aussi; cette différence
+semble provenir en partie de ce que les espèces non modifiées ont
+émigré en troupe, de sorte que leurs rapports réciproques n'ont
+subi que peu de perturbation, et, en partie, de l'arrivée
+fréquente d'immigrants non modifiés, venant de la même patrie,
+avec lesquels les formes insulaires se sont croisées.
+
+Il ne faut pas oublier que les descendants de semblables
+croisements doivent presque certainement gagner en vigueur; de
+telle sorte qu'un croisement accidentel suffirait pour produire
+des effets plus considérables qu'on ne pourrait s'y attendre.
+Voici quelques exemples à l'appui des remarques qui précèdent.
+Dans les îles Galapagos, on trouve vingt-six espèces d'oiseaux
+terrestres, dont vingt et une, ou peut-être même vingt-trois, sont
+particulières à ces îles, tandis que, sur onze espèces marines,
+deux seulement sont propres à l'archipel; il est évident, en
+effet, que les oiseaux marins peuvent arriver dans ces îles
+beaucoup plus facilement et beaucoup plus souvent que les oiseaux
+terrestres. Les Bermudes, au contraire, qui sont situées à peu
+près à la même distance de l'Amérique du Nord que les îles
+Galapagos de l'Amérique du Sud, et qui ont un sol tout
+particulier, ne possèdent pas un seul oiseau terrestre endémique;
+mais nous savons, par la belle description des Bermudes que nous
+devons à M. J -M. Jones, qu'un très grand nombre d'oiseaux de
+l'Amérique du Nord visitent fréquemment cette île. M. E.-V.
+Harcourt m'apprend que, presque tous les ans, les vents emportent
+jusqu'à Madère beaucoup d'oiseaux d'Europe et d'Afrique. Cette île
+est habitée par quatre-vingt-dix-neuf espèces d'oiseaux, dont une
+seule lui est propre, bien que très étroitement alliée à une
+espèce européenne; trois ou quatre autres espèces sont confinées à
+Madère et aux Canaries. Les Bermudes et Madère ont donc été
+peuplées, par les continents voisins, d'oiseaux qui, pendant de
+longs siècles, avaient déjà lutté les uns avec les autres dans
+leurs patries respectives, et qui s'étaient mutuellement adaptés
+les uns aux autres. Une fois établie dans sa nouvelle station,
+chaque espèce a dû être maintenue par les autres dans ses propres
+limites et dans ses anciennes habitudes, sans présenter beaucoup
+de tendance à des modifications, que le croisement avec les formes
+non modifiées, venant de temps à autre de la mère patrie, devait
+contribuer d'ailleurs à réprimer. Madère est, en outre, habitée
+par un nombre considérable de coquillages terrestres qui lui sont
+propres, tandis que pas une seule espèce de coquillages marins
+n'est particulière à ses côtes; or, bien que nous ne connaissions
+pas le mode de dispersion des coquillages marins, il est cependant
+facile de comprendre que leurs oeufs ou leurs larves adhérant
+peut-être à des plantes marines ou à des bois flottants ou bien
+aux pattes des échassiers, pourraient être transportés bien plus
+facilement que des coquillages terrestres, à travers 400 ou 500
+kilomètres de pleine mer. Les divers ordres d'insectes habitant
+Madère présentent des cas presque analogues.
+
+Les îles océaniques sont quelquefois dépourvues de certaines
+classes entières d'animaux dont la place est occupée par d'autres
+classes; ainsi, des reptiles dans les îles Galapagos, et des
+oiseaux aptères gigantesques à la Nouvelle-Zélande, prennent la
+place des mammifères. Il est peut-être douteux qu'on doive
+considérer la Nouvelle-Zélande comme une île océanique, car elle
+est très grande et n'est séparée de l'Australie que par une mer
+peu profonde; le révérend W.-B. Clarke, se fondant sur les
+caractères géologiques de cette île et sur la direction des
+chaînes de montagnes, a récemment soutenu l'opinion qu'elle
+devait, ainsi que la Nouvelle-Calédonie, être considérée comme une
+dépendance de l'Australie. Quant aux plantes, le docteur Hooker a
+démontré que, dans les îles Galapagos, les nombres proportionnels
+des divers ordres sont très différents de ce qu'ils sont ailleurs.
+On explique généralement toutes ces différences en nombre, et
+l'absence de groupes entiers de plantes et d'animaux sur les îles,
+par des différences supposées dans les conditions physiques; mais
+l'explication me paraît peu satisfaisante, et je crois que les
+facilités d'immigration ont dû jouer un rôle au moins aussi
+important que la nature des conditions physiques.
+
+On pourrait signaler bien des faits remarquables relatifs aux
+habitants des îles océaniques. Par exemple, dans quelques îles où
+il n'y a pas un seul mammifère, certaines plantes indigènes ont de
+magnifiques graines à crochets; or, il y a peu de rapports plus
+évidents que l'adaptation des graines à crochets avec un transport
+opéré au moyen de la laine ou de la fourrure des quadrupèdes. Mais
+une graine armée de crochets peut être portée dans une autre île
+par d'autres moyens, et la plante, en se modifiant, devient une
+espèce endémique conservant ses crochets, qui ne constituent pas
+un appendice plus inutile que ne le sont les ailes rabougries qui,
+chez beaucoup de coléoptères insulaires, se cachent sous leurs
+élytres soudées. On trouve souvent encore dans les îles, des
+arbres ou des arbrisseaux appartenant à des ordres qui, ailleurs,
+ne contiennent que des plantes herbacées; or, les arbres, ainsi
+que l'a démontré A. de Candolle, ont généralement, quelles qu'en
+puissent être les causes, une distribution limitée. Il en résulte
+que les arbres ne pourraient guère atteindre les îles océaniques
+éloignées. Une plante herbacée qui, sur un continent, n'aurait que
+peu de chances de pouvoir soutenir la concurrence avec les grands
+arbres bien développés qui occupent le terrain, pourrait,
+transplantée dans une île, l'emporter sur les autres plantes
+herbacées en devenant toujours plus grande et en les dépassant. La
+sélection naturelle, dans ce cas, tendrait à augmenter la stature
+de la plante, à quelque ordre qu'elle appartienne, et par
+conséquent à la convertir en un arbuste d'abord et en un arbre
+ensuite.
+
+
+ABSENCE DE BATRACIENS ET DE MAMMIFÈRES TERRESTRES DANS LES ÎLES
+OCÉANIQUES.
+
+Quant à l'absence d'ordres entiers d'animaux dans les îles
+océaniques, Bory Saint-Vincent a fait remarquer, il y a longtemps
+déjà, qu'on ne trouve jamais de batraciens (grenouilles, crapauds,
+salamandres) dans les nombreuses îles dont les grands océans sont
+parsemés. Les recherches que j'ai faites pour vérifier cette
+assertion en ont confirmé l'exactitude, si l'on excepte la
+Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Calédonie, les îles Andaman et peut-
+être les îles Salomon et les îles Seychelles. Mais, j'ai déjà fait
+remarquer combien il est douteux qu'on puisse compter la Nouvelle-
+Zélande et la Nouvelle-Calédonie au nombre des îles océaniques et
+les doutes sont encore plus grands quand il s'agit des îles
+Andaman, des îles Salomon et des Seychelles. Ce n'est pas aux
+conditions physiques qu'on peut attribuer cette absence générale
+de batraciens dans un si grand nombre d'îles océaniques, car elles
+paraissent particulièrement propres à l'existence de ces animaux,
+et, la preuve, c'est que des grenouilles introduites à Madère, aux
+Açores et à l'île Maurice s'y sont multipliées au point de devenir
+un fléau. Mais, comme ces animaux ainsi que leur frai sont
+immédiatement tués par le contact de l'eau de mer, à l'exception
+toutefois d'une espèce indienne, leur transport par cette voie
+serait très difficile, et, en conséquence, nous pouvons comprendre
+pourquoi ils n'existent sur aucune île océanique. Il serait, par
+contre, bien difficile d'expliquer pourquoi, dans la théorie des
+créations indépendantes, il n'en aurait pas été créé dans ces
+localités.
+
+Les mammifères offrent un autre cas analogue. Après avoir compulsé
+avec soin les récits des plus anciens voyageurs, je n'ai pas
+trouvé un seul témoignage certain de l'existence d'un mammifère
+terrestre, à l'exception des animaux domestiques que possédaient
+les indigènes, habitant une île éloignée de plus de 500 kilomètres
+d'un continent ou d'une grande île continentale, et bon nombre
+d'îles plus rapprochées de la terre ferme en sont égaiement
+dépourvues. Les îles Falkland, qu'habite un renard ressemblant au
+loup, semblent faire exception à cette règle; mais ce groupe ne
+peut pas être considéré comme océanique, car il repose sur un banc
+qui se rattache à la terre ferme, distante de 450 kilomètres
+seulement; de plus, comme les glaces flottantes ont autrefois
+charrié des blocs erratiques sur sa côte occidentale, il se peut
+que des renards aient été transportés de la même manière, comme
+cela a encore lieu actuellement dans les régions arctiques. On ne
+saurait soutenir, cependant, que les petites îles ne sont pas
+propres à l'existence au moins des petits mammifères, car on en
+rencontre sur diverses parties du globe dans de très petites îles,
+lorsqu'elles se trouvent, dans le voisinage d'un continent. On ne
+saurait, d'ailleurs, citer une seule île dans laquelle nos petits
+mammifères ne se soient naturalisés et abondamment multipliés. On
+ne saurait alléguer non plus, d'après la théorie des créations
+indépendantes, que le temps n'a pas été suffisant pour la création
+des mammifères; car un grand nombre d'îles volcaniques sont d'une
+antiquité très reculée, comme le prouvent les immenses
+dégradations qu'elles ont subies et les gisements tertiaires qu'on
+y rencontre; d'ailleurs, le temps a été suffisant pour la
+production d'espèces endémiques appartenant à d'autres classes; or
+on sait que, sur les continents, les mammifères apparaissent et
+disparaissent plus rapidement que les animaux inférieurs. Si les
+mammifères terrestres font défaut aux îles océaniques presque
+toutes ont des mammifères aériens. La Nouvelle-Zélande possède
+deux chauves-souris qu'on ne rencontre nulle part ailleurs dans le
+monde; l'île Norfolk, l'archipel Fidji, les îles Bonin, les
+archipels des Carolines et des îles Mariannes, et l'île Maurice,
+possèdent tous leurs chauves-souris particulières. Pourquoi la
+force créatrice n'a-t-elle donc produit que des chauves-souris, à
+l'exclusion de tous les autres mammifères, dans les îles écartées?
+D'après ma théorie, il est facile de répondre à cette question;
+aucun mammifère terrestre, en effet, ne peut être transporté à
+travers un large bras de mer, mais les chauves-souris peuvent
+franchir la distance au vol. On a vu des chauves-souris errer de
+jour sur l'océan Atlantique à de grandes distances de la terre, et
+deux espèces de l'Amérique du Nord visitent régulièrement, ou
+accidentellement les Bermudes, à 1000 kilomètres de la terre
+ferme. M. Tomes, qui a étudié spécialement cette famille,
+m'apprend que plusieurs espèces ont une distribution considérable,
+et se rencontrent sur les continents et dans des îles très
+éloignées. Il suffit donc de supposer que des espèces errantes se
+sont modifiées dans leurs nouvelles stations pour se mettre en
+rapport avec les nouveaux milieux dans lesquels elles se trouvent,
+et nous pouvons alors comprendre pourquoi il peut y avoir, dans
+les îles océaniques, des chauves-souris endémiques, en l'absence
+de tout autre mammifère terrestre.
+
+Il y a encore d'autres rapports intéressants à constater entre la
+profondeur des bras de mer qui séparent les îles, soit les unes
+des autres, soit des continents les plus voisins, et le degré
+d'affinité des mammifères qui les habitent. M. Windsor Earl a fait
+sur ce point quelques observations remarquables, observations
+considérablement développées depuis par les belles recherches de
+M. Wallace sur le grand archipel malais, lequel est traversé, près
+des Célèbes, par un bras de mer profond, qui marque une séparation
+complète entre deux faunes très distinctes de mammifères. De
+chaque côté de ce bras de mer, les îles reposent sur un banc sous-
+marin ayant une profondeur moyenne, et sont peuplées de mammifères
+identiques ou très étroitement alliés. Je n'ai pas encore eu le
+temps d'étudier ce sujet pour toutes les parties du globe, mais
+jusqu'à présent j'ai trouvé que le rapport est assez général.
+Ainsi, les mammifères sont les mêmes en Angleterre que dans le
+reste de l'Europe, dont elle n'est séparée que par un détroit peu
+profond; il en est de même pour toutes les îles situées près des
+côtes de l'Australie. D'autre part, les îles formant les Indes
+occidentales sont situées sur un banc submergé à une profondeur
+d'environ 1 000 brasses; nous y trouvons les formes américaines,
+mais les espèces et même les genres sont tout à fait distincts.
+Or, comme la somme des modifications que les animaux de tous
+genres peuvent éprouver dépend surtout du laps de temps écoulé, et
+que les îles séparées du continent ou des îles voisines par des
+eaux peu profondes ont dû probablement former une région continue
+à une époque plus récente que celles qui sont séparées par des
+détroits d'une grande profondeur, il est facile de comprendre
+qu'il doive exister un rapport entre la profondeur de la mer
+séparant deux faunes de mammifères, et le degré de leurs
+affinités; -- rapport qui, dans la théorie des créations
+indépendantes, demeure inexplicable.
+
+Les faits qui précèdent relativement aux habitants des îles
+océaniques, c'est-à-dire: le petit nombre des espèces, joint à la
+forte proportion des formes endémiques, -- les modifications
+qu'ont subies les membres de certains groupes, sans que d'autres
+groupes appartenant à la même classe aient été modifiés, --
+l'absence d'ordres entiers tels que les batraciens et les
+mammifères terrestres, malgré la présence de chauves-souris
+aériennes, -- les proportions singulières de certains ordres de
+plantes, -- le développement des formes herbacées en arbres, etc.,
+-- me paraissent s'accorder beaucoup mieux avec l'opinion que les
+moyens occasionnels de transport ont une efficacité suffisante
+pour peupler les îles, à condition qu'ils se continuent pendant de
+longues périodes, plutôt qu'avec la supposition que toutes les
+îles océaniques ont été autrefois rattachées au continent le plus
+rapproché. Dans cette dernière hypothèse, en effet, il est
+probable que les diverses classes auraient immigré d'une manière
+plus uniforme, et qu'alors, les relations mutuelles des espèces
+introduites en grandes quantités étant peu troublées, elles ne se
+seraient pas modifiées ou l'auraient fait d'une manière plus
+égale.
+
+Je ne prétends pas dire qu'il ne reste pas encore beaucoup de
+sérieuses difficultés pour expliquer comment la plupart des
+habitants des îles les plus éloignées ont atteint leur patrie
+actuelle, comment il se fait qu'ils aient conservé leurs formes
+spécifiques ou qu'ils se soient ultérieurement modifiés. Il faut
+tenir compte ici de la probabilité de l'existence d'îles
+intermédiaires, qui ont pu servir de point de relâche, mais qui,
+depuis, ont disparu. Je me contenterai de citer un des cas les
+plus difficiles. Presque toutes les îles océaniques, même les plus
+petites et les plus écartées, sont habitées par des coquillages
+terrestres appartenant généralement à des espèces endémiques, mais
+quelquefois aussi par des espèces qui se trouvent ailleurs -- fait
+dont le docteur A. -A. Gould a observé des exemples frappants dans
+le Pacifique. Or, on sait que les coquillages terrestres sont
+facilement tués par l'eau de mer; leurs oeufs, tout au moins ceux
+que j'ai pu soumettre à l'expérience, tombent au fond et
+périssent. Il faut cependant qu'il y ait eu quelque moyen de
+transport inconnu, mais efficace. Serait-ce peut-être par
+l'adhérence des jeunes nouvellement éclos aux pattes des oiseaux?
+J'ai pensé que les coquillages terrestres, pendant la saison
+d'hibernation et alors que l'ouverture de leur coquille est fermée
+par un diaphragme membraneux, pourraient peut-être se conserver
+dans les fentes de bois flottant et traverser ainsi des bras de
+mer assez larges. J'ai constaté que plusieurs espèces peuvent,
+dans cet état, résister à l'immersion dans l'eau de mer pendant
+sept jours. Une _Helix pomatia_, après avoir subi ce traitement,
+fut remise, lorsqu'elle hiverna de nouveau, pendant vingt jours
+dans l'eau de mer, et résista parfaitement. Pendant ce laps de
+temps, elle eût pu être transportée par un courant marin ayant une
+vitesse moyenne à une distance de 660 milles géographiques. Comme
+cette helix a un diaphragme calcaire très épais, je l'enlevai, et
+lorsqu'il fut remplacé par un nouveau diaphragme membraneux, je la
+replaçai dans l'eau de mer pendant quatorze jours, au bout
+desquels l'animal, parfaitement intact, s'échappa. Des expériences
+semblables ont été dernièrement entreprises par le baron
+Aucapitaine; il mit, dans une boîte percée de trous, cent
+coquillages terrestres, appartenant à dix espèces, et plongea le
+tout dans la mer pendant quinze jours. Sur les cent coquillages,
+vingt-sept se rétablirent. La présence du diaphragme paraît avoir
+une grande importance, car, sur douze spécimens de _Cyclostoma
+elegans_ qui en étaient pourvus, onze ont survécu. Il est
+remarquable, vu la façon dont l'_Helix pomatia_ avait résisté dans
+mes essais à l'action de l'eau salée, que pas un des cinquante-
+quatre spécimens d'helix appartenant à quatre espèces, qui
+servirent aux expériences du baron Aucapitaine, n'ait survécu. Il
+est toutefois peu probable que les coquillages terrestres aient
+été souvent transportés ainsi; le mode de transport par les pattes
+des oiseaux est le plus vraisemblable.
+
+
+SUR LES RAPPORTS ENTRE LES HABITANTS DES ÎLES ET CEUX DU CONTINENT
+LE PLUS RAPPROCHÉ.
+
+Le fait le plus important pour nous est l'affinité entre les
+espèces qui habitent les îles et celles qui habitent le continent
+le plus voisin, sans que ces espèces soient cependant identiques.
+On pourrait citer de nombreux exemples de ce fait. L'archipel
+Galapagos est situé sous l'équateur, à 800 ou 900 kilomètres des
+côtes de l'Amérique du Sud. Tous les produits terrestres et
+aquatiques de cet archipel portent l'incontestable cachet du type
+continental américain. Sur vingt-six oiseaux terrestres, vingt et
+un, ou peut-être même vingt-trois, sont considérés comme des
+espèces si distinctes, qu'on les suppose créées dans le lieu même;
+pourtant rien n'est plus manifeste que l'affinité étroite qu'ils
+présentent avec les oiseaux américains par tous leurs caractères,
+par leurs moeurs, leurs gestes et les intonations de leur voix. Il
+en est de même pour les autres animaux et pour la majorité des
+plantes, comme le prouve le docteur Hooker dans son admirable
+ouvrage sur la flore de cet archipel. En contemplant les habitants
+de ces îles volcaniques isolées dans le Pacifique, distantes du
+continent de plusieurs centaines de kilomètres, le naturaliste
+sent cependant qu'il est encore sur une terre américaine. Pourquoi
+en est-il ainsi? pourquoi ces espèces, qu'on suppose avoir été
+créées dans l'archipel Galapagos, et nulle part ailleurs, portent-
+elles si évidemment cette empreinte d'affinité avec les espèces
+créées en Amérique? Il n'y a rien, dans les conditions
+d'existence, dans la nature géologique de ces îles, dans leur
+altitude ou leur climat, ni dans les proportions suivant
+lesquelles les diverses classes y sont associées, qui ressemble
+aux conditions de la côte américaine; en fait, il y a même une
+assez grande dissemblance sous tous les rapports. D'autre part, il
+y a dans la nature volcanique du sol, dans le climat, l'altitude
+et la superficie de ces îles, une grande analogie entre elles et
+les îles de l'archipel du Cap-Vert; mais quelle différence
+complète et absolue au point de vue des habitants! La population
+de ces dernières a les mêmes rapports avec les habitants de
+l'Afrique que les habitants des Galapagos avec les formes
+américaines. La théorie des créations indépendantes ne peut
+fournir aucune explication de faits de cette nature. Il est
+évident, au contraire, d'après la théorie que nous soutenons, que
+les îles Galapagos, soit par suite d'une ancienne continuité avec
+la terre ferme (bien que je ne partage pas cette opinion), soit
+par des moyens de transport éventuels, ont dû recevoir leurs
+habitants d'Amérique, de même que les îles du Cap-Vert ont reçu
+les leurs de l'Afrique; les uns et les autres ont dû subir des
+modifications, mais ils trahissent toujours leur lieu d'origine en
+vertu du principe d'hérédité.
+
+On pourrait citer bien des faits analogues; c'est, en effet, une
+loi presque universelle que les productions indigènes d'une île
+soient en rapport de parenté étroite avec celles des continents ou
+des îles les plus rapprochées. Les exceptions sont rares et
+s'expliquent pour la plupart. Ainsi, bien que l'île de Kerguelen
+soit plus rapprochée de l'Afrique que de l'Amérique, les plantes
+qui l'habitent sont, d'après la description qu'en a faite le
+docteur Hooker, en relation très étroite avec les formes
+américaines; mais cette anomalie disparaît, car il faut admettre
+que cette île a dû être principalement peuplée par les graines
+charriées avec de la terre et des pierres par les glaces
+flottantes poussées par les courants dominants. Par ses plantes
+indigènes, la Nouvelle-Zélande a, comme on pouvait s'y attendre,
+des rapports beaucoup plus étroits avec l'Australie, la terre
+ferme la plus voisine, qu'avec aucune autre région; mais elle
+présente aussi avec l'Amérique du Sud des rapports marqués, et ce
+continent, bien que venant immédiatement après l'Australie sous le
+rapport de la distance, est si éloigné, que le fait paraît presque
+anormal. La difficulté disparaît, toutefois, dans l'hypothèse que
+la Nouvelle-Zélande, l'Amérique du Sud et d'autres régions
+méridionales ont été peuplées en partie par des formes venues d'un
+point intermédiaire, quoique éloigné, les îles antarctiques, alors
+que, pendant une période tertiaire chaude, antérieure à la
+dernière période glaciaire, elles étaient recouvertes de
+végétation. L'affinité, faible sans doute, mais dont le docteur
+Hooker affirme la réalité, qui se remarque entre la flore de la
+partie sud-ouest de l'Australie et celle du cap de Bonne-
+Espérance, est un cas encore bien plus remarquable; cette
+affinité, toutefois, est limitée aux plantes, et sera sans doute
+expliquée quelque jour.
+
+La loi qui détermine la parenté entre les habitants des îles et
+ceux de la terre ferme la plus voisine se manifeste parfois sur
+une petite échelle, mais d'une manière très intéressante dans les
+limites d'un même archipel. Ainsi, chaque île de l'archipel
+Galapagos est habitée, et le fait est merveilleux, par plusieurs
+espèces distinctes, mais qui ont des rapports beaucoup plus
+étroits les unes avec les autres qu'avec les habitants du
+continent américain ou d'aucune autre partie du monde. C'est bien
+ce à quoi on devait s'attendre, car des îles aussi rapprochées
+doivent nécessairement avoir reçu des émigrants soit de la même
+source originaire, soit les unes des autres. Mais comment se fait-
+il que ces émigrants ont été différemment modifiés, quoiqu'à un
+faible degré, dans les îles si rapprochées les unes des autres,
+ayant la même nature géologique, la même altitude, le même climat,
+etc.? Ceci m'a longtemps embarrassé; mais la difficulté provient
+surtout de la tendance erronée, mais profondément enracinée dans
+notre esprit, qui nous porte à toujours regarder les conditions
+physiques d'un pays comme le point le plus essentiel; tandis qu'il
+est incontestable que la nature des autres habitants, avec
+lesquels chacun est en lutte, constitue un point tout aussi
+essentiel, et qui est généralement un élément de succès beaucoup
+plus important. Or, si nous examinons les espèces qui habitent les
+îles Galapagos, et qui se trouvent également dans d'autres parties
+du monde, nous trouvons qu'elles diffèrent beaucoup dans les
+diverses îles. Cette différence était à prévoir, si l'on admet que
+les îles ont été peuplées par des moyens accidentels de transport,
+une graine d'une plante ayant pu être apportée dans une île, par
+exemple, et celle d'une plante différente dans une autre, bien que
+toutes deux aient une même origine générale. Il en résulte que,
+lorsque autrefois un immigrant aura pris pied sur une des îles, ou
+aura ultérieurement passé de l'une à l'autre, il aura sans doute
+été exposé dans les diverses îles à des conditions différentes;
+car il aura eu à lutter contre des ensembles d'organismes
+différents; une plante, par exemple trouvant le terrain qui lui
+est le plus favorable occupé par des formes un peu diverses
+suivant les îles, aura eu à résister aux attaques d'ennemis
+différents. Si cette plante s'est alors mise à varier, la
+sélection naturelle aura probablement favorisé dans chaque île des
+variétés également un peu différentes. Toutefois, quelques espèces
+auront pu se répandre et conserver leurs mêmes caractères dans
+tout l'archipel, de même que nous voyons quelques espèces
+largement disséminées sur un continent rester partout les mêmes.
+
+Le fait réellement surprenant dans l'archipel Galapagos, fait que
+l'on remarque aussi à un moindre degré dans d'autres cas
+analogues, c'est que les nouvelles espèces une fois formées dans
+une île ne se sont pas répandues promptement dans les autres. Mais
+les îles, bien qu'en vue les unes des autres, sont séparées par
+des bras de mer très profonds, presque toujours plus larges que la
+Manche, et rien ne fait, supposer qu'elles aient été autrefois
+réunies. Les courants marins qui traversent l'archipel sont très
+rapides, et les coups de vent extrêmement rares, de sorte que les
+îles sont, en fait, beaucoup plus séparées les unes des autres
+qu'elles ne le paraissent sur la carte. Cependant, quelques-unes
+des espèces spéciales à l'archipel ou qui se trouvent dans
+d'autres parties du globe, sont communes aux diverses îles, et
+nous pouvons conclure de leur distribution actuelle qu'elles ont
+dû passer d'une île à l'autre. Je crois, toutefois, que nous nous
+trompons souvent en supposant que les espèces étroitement alliées
+envahissent nécessairement le territoire les unes des autres,
+lorsqu'elles peuvent librement communiquer entre elles. Il est
+certain que, lorsqu'une espèce est douée de quelque supériorité
+sur une autre, elle ne tarde pas à la supplanter en tout ou en
+partie; mais il est probable que toutes deux conservent leur
+position respective pendant très longtemps, si elles sont
+également bien adaptées à la situation quelles occupent. Le fait
+qu'un grand nombre d'espèces naturalisées par l'intervention de
+l'homme, se sont répandues avec une étonnante rapidité sur de
+vastes surfaces, nous porte à conclure que la plupart des espèces
+ont dû se répandre de même; mais il faut se rappeler que les
+espèces qui s'acclimatent dans des pays nouveaux ne sont
+généralement pas étroitement alliées aux habitants indigènes; ce
+sont, au contraire, des formes très distinctes, appartenant dans
+la plupart des cas, comme l'a démontré Alph. de Candolle, à des
+genres différents. Dans l'archipel Galapagos, un grand nombre
+d'oiseaux, quoique si bien adaptés pour voler d'île en île, sont
+distincts dans chacune d'elles; c'est ainsi qu'on trouve trois
+espèces étroitement alliées de merles moqueurs, dont chacune est
+confinée dans une île distincte. Supposons maintenant que le merle
+moqueur de l'île Chatham soit emporté par le vent dans l'île
+Charles, qui possède le sien; pourquoi réussirait-il à s'y
+établir? Nous pouvons admettre que l'île Charles est suffisamment
+peuplée par son espèce locale, car chaque année il se pond plus
+d'oeufs et il s'élève plus de petits qu'il n'en peut survivre, et
+nous devons également croire que l'espèce de l'île Charles est au
+moins aussi bien adaptée à son milieu que l'est celle de l'île
+Chatham. Je dois à sir C. Lyell et à M. Wollaston communication
+d'un fait remarquable en rapport avec cette question: Madère et la
+petite île adjacente de Porto Santo possèdent plusieurs espèces
+distinctes, mais représentatives, de coquillages terrestres, parmi
+lesquels il en est quelques-uns qui vivent dans les crevasses des
+rochers; or, on transporte annuellement de Porto Santo à Madère de
+grandes quantités de pierres, sans que l'espèce de la première île
+se soit jamais introduite dans la seconde, bien que les deux îles
+aient été colonisées par des coquillages terrestres européens,
+doués sans doute de quelque supériorité sur les espèces indigènes.
+Je pense donc qu'il n'y a pas lieu d'être surpris de ce que les
+espèces indigènes qui habitent les diverses îles de l'archipel
+Galapagos ne se soient pas répandues d'une île à l'autre.
+L'occupation antérieure a probablement aussi contribué dans une
+grande mesure, sur un même continent, à empêcher le mélange
+d'espèces habitant des régions distinctes, bien qu'offrant des
+conditions physiques semblables. C'est ainsi que les angles sud-
+est et sud-ouest de l'Australie, bien que présentant des
+conditions physiques à peu près analogues, et bien que formant un
+tout continu, sont cependant peuplés par un grand nombre de
+mammifères, d'oiseaux et de végétaux distincts; il en est de même,
+selon M. Bates, pour les papillons et les autres animaux qui
+habitent la grande vallée ouverte et continue des Amazones.
+
+Le principe qui règle le caractère général des habitants des îles
+océaniques, c'est-à-dire leurs rapports étroits avec la région qui
+a pu le plus facilement leur envoyer des colons, ainsi que leur
+modification ultérieure, est susceptible de nombreuses
+applications dans la nature; on en voit la preuve sur chaque
+montagne, dans chaque lac et dans chaque marais. Les espèces
+alpines, en effet, si l'on en excepte celles qui, lors de la
+dernière période glaciaire, se sont largement répandues, se
+rattachent aux espèces habitant les basses terres environnantes
+Ainsi, dans l'Amérique du Sud, on trouve des espèces alpines
+d'oiseaux-mouches, de rongeurs, de plantes, etc., toutes formes
+appartenant à des types strictement américains; il est évident, en
+effet, qu'une montagne, pendant son lent soulèvement, a dû être
+colonisée par les habitants des plaines adjacentes. Il en est de
+même des habitants des lacs et des marais, avec cette réserve que
+de plus grandes facilités de dispersion ont contribué à répandre
+les mêmes formes dans plusieurs parties du monde. Les caractères
+de la plupart des animaux aveugles qui peuplent les cavernes de
+l'Amérique et de l'Europe, ainsi que d'autres cas analogues
+offrent les exemples de l'application du même principe. Lorsque
+dans deux régions, quelque éloignées qu'elles soient l'une de
+l'autre, on rencontre beaucoup d'espèces étroitement alliées ou
+représentatives, on y trouve également quelques espèces
+identiques; partout où l'on rencontre beaucoup d'espèces
+étroitement alliées, on rencontre aussi beaucoup de formes que
+certains naturalistes classent comme des espèces distinctes et
+d'autres comme de simples variétés; ce sont là deux points qui, à
+mon avis, ne sauraient être contestés; or, ces formes douteuses
+nous indiquent les degrés successifs de la marche progressive de
+la modification.
+
+On peut démontrer d'une manière plus générale le rapport qui
+existe entre l'énergie et l'étendue des migrations de certaines
+espèces, soit dans les temps actuels, soit à une époque
+antérieure, et l'existence d'espèces étroitement alliées sur des
+points du globe très éloignés les uns des autres. M. Gould m'a
+fait remarquer, il y a longtemps, que les genres d'oiseaux
+répandus dans le monde entier comportent beaucoup d'espèces qui
+ont une distribution très considérable. Je ne mets pas en doute la
+vérité générale de cette assertion, qu'il serait toutefois
+difficile de prouver. Les chauves-souris et, à un degré un peu
+moindre, les félidés et les canidés nous en offrent chez les
+mammifères un exemple frappant. La même loi gouverne la
+distribution des papillons et des coléoptères, ainsi que celle de
+la plupart des habitants des eaux douces, chez lesquels un grand
+nombre de genres, appartenant aux classes les plus distinctes,
+sont répandus dans le monde entier et renferment beaucoup
+d'espèces présentant également une distribution très étendue. Ce
+n'est pas que toutes les espèces des genres répandus dans le monde
+entier, aient toujours une grande distribution ni qu'elles aient
+même une distribution moyenne très considérable, car cette
+distribution dépend beaucoup du degré de leurs modifications. Si,
+par exemple, deux variétés d'une même espèce habitent, l'une
+l'Amérique, l'autre l'Europe, l'espèce aura une vaste
+distribution; mais, si la variation est poussée au point que l'on
+considère les deux variétés comme des espèces, la distribution en
+sera aussitôt réduite de beaucoup. Nous n'entendons pas dire non
+plus que les espèces aptes à franchir les barrières et à se
+répandre au loin, telles que certaines espèces d'oiseaux au vol
+puissant, ont nécessairement une distribution très étendue, car il
+faut toujours se rappeler que l'extension d'une espèce implique
+non seulement l'aptitude à franchir les obstacles, mais la faculté
+bien plus inopérante de pouvoir, sur un sol étranger, l'emporter
+dans la lutte pour l'existence sur les formes qui l'habitent.
+Mais, dans l'hypothèse que toutes les espèces d'un même genre,
+bien qu'actuellement réparties sur divers points du globe souvent
+très éloignés les uns des autres, descendent d'un unique ancêtre,
+nous devions pouvoir constater, et nous constatons généralement en
+effet, que quelques espèces au moins présentent une distribution
+considérable.
+
+Nous devons nous rappeler que beaucoup de genres dans toutes les
+classes sont très anciens et que les espèces qu'ils comportent ont
+eu, par conséquent, amplement le temps de se disséminer et
+d'éprouver de grandes modifications ultérieures. Les documents
+géologiques semblent prouver aussi que les organismes inférieurs,
+à quelque classe qu'ils appartiennent, se modifient moins
+rapidement que ceux qui sont plus élevés sur l'échelle; ces
+organismes ont, par conséquent, plus de chances de se disperser
+plus largement, tout en conservant les mêmes caractères
+spécifiques. En outre, les graines et les oeufs de presque tous
+les organismes inférieurs sont très petits, et par conséquent plus
+propres à être transportés au loin; ces deux causes expliquent
+probablement une loi formulée depuis longtemps et que Alph. de
+Candolle a récemment discutée en ce qui concerne les plantes, à
+savoir: que plus un groupe d'organismes est placé bas sur
+l'échelle, plus sa distribution est considérable.
+
+Tous les rapports que nous venons d'examiner, c'est-à-dire la plus
+grande dissémination des formes inférieures, comparativement à
+celle des formes supérieures; la distribution considérable des
+espèces faisant partie de genres eux-mêmes très largement
+répandus; les relations qui existent entre les productions
+alpines, lacustres, etc., et celles qui habitent les régions
+basses environnantes; l'étroite parenté qui unit les habitants des
+îles à ceux de la terre ferme la plus rapprochée; la parenté plus
+étroite encore entre les habitants distincts d'îles faisant partie
+d'un même archipel, sont autant de faits que la théorie de la
+création indépendante de chaque espèce ne permet pas d'expliquer;
+il devient facile de les comprendre si l'on admet la colonisation
+par la source la plus voisine ou la plus accessible, jointe à une
+adaptation ultérieure des immigrants aux conditions de leur
+nouvelle patrie.
+
+
+RÉSUMÉ DE CE CHAPITRE ET DU CHAPITRE PRÉCÉDENT.
+
+Les difficultés qui paraissent s'opposer à l'hypothèse en vertu de
+laquelle tous les individus d'une même espèce, où qu'ils se
+trouvent, descendent de parents communs, sont sans doute plus
+apparentes que réelles. En effet, nous ignorons profondément quels
+sont les effets précis qui peuvent résulter de changements dans le
+climat ou dans le niveau d'un pays, changements qui se sont
+certainement produits pendant une période récente, outre d'autres
+modifications qui se sont très probablement effectuées; nous
+ignorons également quels sont les moyens éventuels de transport
+qui ont pu entrer en jeu; nous sommes autorisés, enfin, à supposer
+et c'est là une considération fort importante, qu'une espèce,
+après avoir occupé toute une vaste région continue, a pu
+s'éteindre ensuite dans certaines régions intermédiaires.
+D'ailleurs, diverses considérations générales et surtout
+l'importance des barrières de toute espèce et la distribution
+analogue des sous-genres, des genres et des familles, nous
+autorisent à accepter la doctrine adoptée déjà par beaucoup de
+naturalistes et qu'ils ont désignée sous le nom de _centres
+uniques de création_.
+
+Quant aux espèces distinctes d'un même genre qui, d'après ma
+théorie, émanent d'une même souche parente, la difficulté, quoique
+presque aussi grande que quand il s'agit de la dispersion des
+individus d'une même espèce, n'est pas plus considérable, si nous
+faisons la part de ce que nous ignorons et si nous tenons compte
+de la lenteur avec laquelle certaines formes ont dû se modifier et
+du laps de temps immense qui a pu s'écouler pendant leurs
+migrations.
+
+Comme exemple des effets que les changements climatériques ont pu
+exercer sur la distribution, j'ai cherché à démontrer l'importance
+un rôle qu'a joué la dernière période glaciaire, qui a affecté
+jusqu'aux régions équatoriales, et qui, pendant les alternances de
+froid au nord et au midi, a permis le mélange des productions des
+deux hémisphères opposés, et en a fait échouer quelques-unes, si
+l'on peut s'exprimer ainsi, sur les sommets des hautes montagnes
+dans toutes les parties du monde. Une discussion un peu plus
+détaillée du mode de dispersion des productions d'eau douce m'a
+servi à signaler la diversité des modes accidentels de transport.
+
+Nous avons vu qu'aucune difficulté insurmontable n'empêche
+d'admettre que, étant donné le cours prolongé des temps, tous les
+individus d'une même espèce et toutes les espèces d'un même genre
+descendent d'une source commune; tous les principaux faits de la
+distribution géographique s'expliquent donc par la théorie de la
+migration, combinée avec la modification ultérieure et la
+multiplication des formes nouvelles. Ainsi s'explique l'importance
+capitale des barrières, soit de terre, soit de mer, qui non
+seulement séparent, mais qui circonscrivent les diverses provinces
+zoologiques et botaniques. Ainsi s'expliquent encore la
+concentration des espèces alliées dans les mêmes régions et le
+lien mystérieux qui, sous diverses latitudes, dans l'Amérique
+méridionale par exemple, rattache les uns aux autres ainsi qu'aux
+formes éteintes qui ont autrefois vécu sur le même continent, les
+habitants des plaines et, des montagnes, ceux des forêts, des
+marais et des déserts. Si l'on songe à la haute importance des
+rapports mutuels d'organisme à organisme, on comprend facilement
+que des formes très différentes habitent souvent deux régions
+offrant à peu près les mêmes conditions physiques; car, le temps
+depuis lequel les immigrants ont pénétré dans une des régions ou
+dans les deux, la nature des communications qui a facilité
+l'entrée de certaines formes en plus ou moins grand nombre et
+exclu certaines autres, la concurrence que les formes nouvelles
+ont eu à soutenir soit les unes avec les autres, soit avec les
+formes indigènes, l'aptitude enfin des immigrants à varier plus ou
+moins promptement, sont autant de causes qui ont dû engendrer dans
+les deux régions, indépendamment des conditions physiques, des
+conditions d'existence infiniment diverses. La somme des réactions
+organiques et inorganiques a dû être presque infinie, et nous
+devons trouver, et nous trouvons en effet, dans les diverses
+grandes provinces géographiques du globe, quelques groupes d'êtres
+très modifiés, d'autres qui le sont très peu, les uns comportent
+un nombre considérable d'individus, d'autres un nombre très
+restreint.
+
+Ces mêmes principes, ainsi que j'ai cherché à le démontrer nous
+permettent d'expliquer pourquoi la plupart des habitants des îles
+océaniques, d'ailleurs peu nombreux, sont endémiques ou
+particuliers; pourquoi, en raison de la différence des moyens de
+migration, un groupe d'êtres ne renferme que des espèces
+particulières, tandis que les espèces d'un autre groupe
+appartenant à la même classe sont communes à plusieurs parties du
+monde. Il devient facile de comprendre que des groupes entiers
+d'organismes, tels que les batraciens et les mammifères
+terrestres, fassent défaut dans les îles océaniques, tandis que
+les plus écartées et les plus isolées possèdent leurs espèces
+particulières de mammifères aériens ou chauves-souris; qu'il doive
+y avoir un rapport entre l'existence, dans les îles, de mammifères
+à un état plus ou moins modifié et la profondeur de la mer qui
+sépare ces îles de la terre ferme; que tous les habitants d'un
+archipel, bien que spécifiquement distincts dans chaque petite
+île, doivent être étroitement alliés les uns aux autres, et se
+rapprocher également, mais d'une manière moins étroite, de ceux
+qui occupent le continent ou le lieu quelconque d'où les
+immigrants ont pu tirer leur origine. Enfin, nous nous expliquons
+pourquoi, s'il existe dans deux régions, quelque distantes
+qu'elles soient l'une de l'autre, des espèces étroitement alliées
+ou représentatives, on y rencontre presque toujours aussi quelques
+espèces identiques.
+
+Ainsi que Edward Forbes l'a fait bien souvent remarquer, il existe
+un parallélisme frappant entre les lois de la vie dans le temps et
+dans l'espace. Les lois qui ont réglé la succession des formes
+dans les temps passés sont à peu près les mêmes que celles qui
+actuellement déterminent les différences dans les diverses zones.
+Un grand nombre de faits viennent à l'appui de cette hypothèse. La
+durée de chaque espèce ou de chaque groupe d'espèces est continue
+dans le temps; car les exceptions à cette règle sont si rares,
+qu'elles peuvent être attribuées à ce que nous n'avons pas encore
+découvert, dans des dépôts intermédiaires, certaines formes qui
+semblent y manquer, mais qui se rencontrent dans les formations
+supérieures et inférieures. De même dans l'espace, il est de règle
+générale que les régions habitées par une espèce ou par un groupe
+d'espèces soient continues; les exceptions, assez nombreuses il
+est vrai, peuvent s'expliquer, comme j'ai essayé de le démontrer,
+par d'anciennes migrations effectuées dans des circonstances
+différentes ou par des moyens accidentels de transport, ou par le
+fait de l'extinction de l'espèce dans les régions intermédiaires.
+Les espèces et les groupes d'espèces ont leur point de
+développement maximum dans le temps et dans l'espace. Des groupes
+d'espèces, vivant pendant une même période ou dans une même zone,
+sont souvent caractérisés par des traits insignifiants qui leur
+sont communs, tels, par exemple, que les détails extérieurs de la
+forme et de la couleur. Si l'on considère la longue succession des
+époques passées, ou les régions très éloignées les unes des autres
+à la surface du globe actuel, on trouve que, chez certaines
+classes, les espèces diffèrent peu les unes des autres, tandis que
+celles d'une autre classe, ou même celles d'une famille distincte
+du même ordre, diffèrent considérablement dans le temps comme dans
+l'espace. Les membres inférieurs de chaque classe se modifient
+généralement moins que ceux dont l'organisation est plus élevée;
+la règle présente toutefois dans les deux cas des exceptions
+marquées. D'après ma théorie, ces divers rapports dans le temps
+comme dans l'espace sont très intelligibles; car, soit que nous
+considérions les formes alliées qui se sont modifiées pendant les
+âges successifs, soit celles qui se sont modifiées après avoir
+émigré dans des régions éloignées, les formes n'en sont pas moins,
+dans les deux cas, rattachées les unes aux autres par le lien
+ordinaire de la génération; dans les deux cas, les lois de la
+variation ont été les mêmes, et les modifications ont été
+accumulées en vertu d'une même loi, la sélection naturelle.
+
+
+CHAPITRE XIV.
+AFFINITÉS MUTUELLES DES ÊTRES ORGANISÉS; MORPHOLOGIE; EMBRYOLOGIE;
+ORGANES RUDIMENTAIRES.
+
+_CLASSIFICATION; groupes subordonnés à d'autres groupes. --
+Système naturel. -- Les lois et les difficultés de la
+classification expliquées par la théorie de la descendance avec
+modifications. -- Classification des variétés. -- Emploi de la
+généalogie dans la classification. -- Caractères analogiques ou
+d'adaptation. -- Affinités générales, complexes et divergentes. --
+L'extinction sépare et définit les groupes. -- MORPHOLOGIE, entre
+les membres d'une même classe et entre les parties d'un même
+individu. -- EMBRYOLOGIE; ses lois expliquées par des variations
+qui ne surgissent pas à un âge précoce et qui sont héréditaires à
+un âge correspondant. -- ORGANES RUDIMENTAIRES; explication de
+leur origine. -- Résumé._
+
+
+CLASSIFICATION.
+
+Dès la période la plus reculée de l'histoire du globe on constate
+entre les êtres organisés une ressemblance continue héréditaire,
+de sorte qu'on peut les classer en groupes subordonnés à d'autres
+groupes. Cette classification n'est pas arbitraire, comme l'est,
+par exemple, le groupement des étoiles en constellations.
+L'existence des groupes aurait eu une signification très simple si
+l'un eût été exclusivement adapté à vivre sur terre, un autre dans
+l'eau; celui-ci à se nourrir de chair, celui-là de substances
+végétales, et ainsi de suite; mais il en est tout autrement; car
+on sait que, bien souvent, les membres d'un même groupe ont des
+habitudes différentes. Dans le deuxième et dans le quatrième
+chapitre, sur la Variation et sur la Sélection naturelle, j'ai
+essayé de démontrer que, dans chaque région, ce sont les espèces
+les plus répandues et les plus communes, c'est-à-dire les espèces
+dominantes, appartenant aux plus grands genres de chaque classe,
+qui varient le plus. Les variétés ou espèces naissantes produites
+par ces variations se convertissent ultérieurement en espèces
+nouvelles et distinctes; ces dernières tendent, en vertu du
+principe de l'hérédité, à produire à leur tour d'autres espèces
+nouvelles et dominantes. En conséquence, les groupes déjà
+considérables qui comprennent ordinairement de nombreuses espèces
+dominantes, tendent à augmenter toujours davantage. J'ai essayé,
+en outre, de démontrer que les descendants variables de chaque
+espèce cherchant toujours à occuper le plus de places différentes
+qu'il leur est possible dans l'économie de la nature, cette
+concurrence incessante détermine une tendance constante à la
+divergence des caractères. La grande diversité des formes qui
+entrent en concurrence très vive, dans une région très restreinte,
+et certains faits d'acclimatation, viennent à l'appui de cette
+assertion.
+
+J'ai cherché aussi à démontrer qu'il existe, chez les formes qui
+sont en voie d'augmenter en nombre et de diverger en caractères,
+une tendance constante à remplacer et à exterminer les formes plus
+anciennes, moins divergentes et moins parfaites. Je prie le
+lecteur de jeter un nouveau coup d'oeil sur le tableau
+représentant l'action combinée de ces divers principes; il verra
+qu'ils ont une conséquence inévitable, c'est que les descendants
+modifiés d'un ancêtre unique finissent par se séparer en groupes
+subordonnés à d'autres groupes. Chaque lettre de la ligne
+supérieure de la figure peut représenter un genre comprenant
+plusieurs espèces, et l'ensemble des genres de cette même ligne
+forme une classe; tous descendent, en effet, d'un même ancêtre et
+doivent par conséquent posséder quelques caractères communs. Mais
+les trois genres groupés sur la gauche ont, d'après le même
+principe, beaucoup de caractères communs et forment une sous-
+famille distincte de celle comprenant les deux genres suivants, à
+droite, qui ont divergé d'un parent commun depuis la cinquième
+période généalogique. Ces cinq genres ont aussi beaucoup de
+caractères communs mais pas assez pour former une sous-famille;
+ils forment une famille distincte de celle qui renferme les trois
+genres placés plus à droite, lesquels ont divergé à une période
+encore plus ancienne. Tous les genres, descendus de A, forment un
+ordre distinct de celui qui comprend les genres descendus de I.
+Nous avons donc là un grand nombre d'espèces, descendant d'un
+ancêtre unique, groupées en genres; ceux-ci en sous-familles, en
+familles et en ordres, le tout constituant une grande classe.
+C'est ainsi, selon moi, que s'explique ce grand fait de la
+subordination naturelle de tous les êtres organisés en groupes
+subordonnés à d'autres groupes, fait auquel nous n'accordons pas
+toujours toute l'attention qu'il mérite, parce qu'il nous est trop
+familier. On peut, sans doute, classer de plusieurs manières les
+êtres organisés, comme beaucoup d'autres objets, soit
+artificiellement d'après leurs caractères isolés, ou plus
+naturellement, d'après l'ensemble de leurs caractères. Nous
+savons, par exemple, qu'on peut classer ainsi les minéraux et les
+substances élémentaires; dans ce cas, il n'existe, bien entendu,
+aucun rapport généalogique; on ne saurait donc alléguer aucune
+raison à leur division en groupes. Mais, pour les êtres organisés,
+le cas est différent, et l'hypothèse que je viens d'exposer
+explique leur arrangement naturel en groupes subordonnés à
+d'autres groupes, fait dont une autre explication n'a pas encore
+été tentée.
+
+Les naturalistes, comme nous l'avons vu, cherchent à disposer les
+espèces, les genres et les familles de chaque classe, d'après ce
+qu'ils appellent le _système naturel_. Qu'entend-on par là?
+Quelques auteurs le considèrent simplement comme un système
+imaginaire qui leur permet de grouper ensemble les êtres qui se
+ressemblent le plus, et de séparer les uns des autres ceux qui
+diffèrent le plus; ou bien encore comme un moyen artificiel
+d'énoncer aussi brièvement que possible des propositions
+générales, c'est-à-dire de formuler par une phrase les caractères
+communs, par exemple, à tous les mammifères; par une autre ceux
+qui sont communs à tous les carnassiers; par une autre, ceux qui
+sont communs au genre chien, puis en ajoutant une seule autre
+phrase, de donner la description complète de chaque espèce de
+chien. Ce système est incontestablement ingénieux et utile. Mais
+beaucoup de naturalistes estiment que le système naturel comporte
+quelque chose de plus; ils croient qu'il contient la révélation du
+plan du Créateur; mais à moins qu'on ne précise si cette
+expression elle-même signifie l'ordre dans le temps ou dans
+l'espace, ou tous deux, ou enfin ce qu'on entend par plan de
+création, il me semble que cela n'ajoute rien à nos connaissances.
+Une énonciation comme celle de Linné, qui est restée célèbre, et
+que nous rencontrons souvent sous une forme plus ou moins
+dissimulée, c'est-à-dire que les caractères ne font pas le genre,
+mais que c'est le genre qui donne les caractères, semble impliquer
+qu'il y a dans nos classifications quelque chose de plus qu'une
+simple ressemblance. Je crois qu'il en est ainsi et que le lien
+que nous révèlent partiellement nos classifications, lien déguisé
+comme il l'est par divers degrés de modifications, n'est autre que
+la communauté de descendance, la seule cause connue de la
+similitude des êtres organisés.
+
+Examinons maintenant les règles suivies en matière de
+classification, et les difficultés qu'on trouve à les appliquer
+selon que l'on suppose que la classification indique quelque plan
+inconnu de création, ou qu'elle n'est simplement qu'un moyen
+d'énoncer des propositions générales et de grouper ensemble les
+formes les plus semblables. On aurait pu croire, et on a cru
+autrefois, que les parties de l'organisation qui déterminent les
+habitudes vitales et fixent la place générale de chaque être dans
+l'économie de la nature devaient avoir une haute importance au
+point de vue de la classification. Rien de plus inexact. Nul ne
+regarde comme importantes les similitudes extérieures qui existent
+entre la souris et la musaraigne, le dugong et la baleine, ou la
+baleine et un poisson. Ces ressemblances, bien qu'en rapport
+intime avec la vie des individus, ne sont considérées que comme de
+simples caractères «analogiques» ou «d'adaptation»; mais nous
+aurons à revenir sur ce point. On peut même poser en règle
+générale que, moins une partie de l'organisation est en rapport
+avec des habitudes spéciales, plus elle devient importante au
+point de vue de la classification. Owen dit, par exemple, en
+parlant du dugong: «Les organes de la génération étant ceux qui
+offrent les rapports les plus éloignés avec les habitudes et la
+nourriture de l'animal, je les ai toujours considérés comme ceux
+qui indiquent le plus nettement ses affinités réelles. Nous sommes
+moins exposés, dans les modifications de ces organes, à prendre un
+simple caractère d'adaptation pour un caractère essentiel.» Chez
+les plantes, n'est-il pas remarquable de voir la faible
+signification des organes de la végétation dont dépendent leur
+nutrition et leur vie, tandis que les organes reproducteurs, avec
+leurs produits, la graine et l'embryon, ont une importance
+capitale? Nous avons déjà eu occasion de voir l'utilité qu'ont
+souvent, pour la classification, certains caractères
+morphologiques dépourvus d'ailleurs de toute importance au point
+de vue de la fonction. Ceci dépend de leur constance chez beaucoup
+de groupes alliés, constance qui résulte principalement de ce que
+la sélection naturelle, ne s'exerçant que sur des caractères
+utiles, n'a ni conservé ni accumulé les légères déviations de
+conformation qu'ils ont pu présenter.
+
+Un même organe, tout en ayant, comme nous avons toute raison de le
+supposer, à peu près la même valeur physiologique dans des groupes
+alliés, peut avoir une valeur toute différente au point de vue de
+la classification, et ce fait semble prouver que l'importance
+physiologique seule ne détermine pas la valeur qu'un organe peut
+avoir à cet égard. On ne saurait étudier à fond aucun groupe sans
+être frappé de ce fait que la plupart des savants ont d'ailleurs
+reconnu. Il suffira de citer les paroles d'une haute autorité,
+Robert Brown, qui, parlant de certains organes des protéacées,
+dit, au sujet de leur importance générique, «qu'elle est, comme
+celle de tous les points de leur conformation, non seulement dans
+cette famille, mais dans toutes les familles naturelles, très
+inégale et même, dans quelques cas, absolument nulle.» Il ajoute,
+dans un autre ouvrage, que les genres des connaracées «diffèrent
+les uns des autres par la présence d'un ou de plusieurs ovaires,
+par la présence ou l'absence d'albumen et par leur préfloraison
+imbriquée ou valvulaire. Chacun de ces caractères pris isolément a
+souvent une importance plus que générique, bien que, pris tous
+ensemble, ils semblent insuffisants pour séparer les _Cnestis_ des
+_Connarus_.» Pour prendre un autre exemple chez les insectes,
+Westwood a remarqué que, dans une des principales divisions des
+hyménoptères, les antennes ont une conformation constante, tandis
+que dans une autre elles varient beaucoup et présentent des
+différences d'une valeur très inférieure pour la classification.
+On ne saurait cependant pas soutenir que, dans ces deux divisions
+du même ordre, les antennes ont une importance physiologique
+inégale. On pourrait citer un grand nombre d'exemples prouvant
+qu'un même organe important peut, dans un même groupe d'êtres
+vivants, varier quant à sa valeur en matière de classification.
+
+De même, nul ne soutient que les organes rudimentaires ou
+atrophiés ont une importance vitale ou physiologique considérable;
+cependant ces organes ont souvent une haute valeur au point de vue
+de la classification. Ainsi, il n'est pas douteux que les dents
+rudimentaires qui se rencontrent à la mâchoire supérieure des
+jeunes ruminants, et certains os rudimentaires de leur jambe, ne
+soient fort utiles pour démontrer l'affinité étroite qui existe
+entre les ruminants et les pachydermes. Robert Brown a fortement
+insisté sur l'importance qu'a, dans la classification des
+graminées, la position des fleurettes rudimentaires.
+
+On pourrait citer de nombreux exemples de caractères tirés de
+parties qui n'ont qu'une importance physiologique insignifiante,
+mais dont chacun reconnaît l'immense utilité pour la définition de
+groupes entiers. Ainsi, la présence ou l'absence d'une ouverture
+entre les fosses nasales et la bouche, le seul caractère, d'après
+Owen, qui distingue absolument les poissons des reptiles, --
+l'inflexion de l'angle de la mâchoire chez les marsupiaux, -- la
+manière dont les ailes sont pliées chez les insectes, -- la
+couleur chez certaines algues, -- la seule pubescence sur
+certaines parties de la fleur chez les plantes herbacées, -- la
+nature du vêtement épidermique, tel que les poils ou les plumes,
+chez les vertébrés. Si l'ornithorhynque avait été couvert de
+plumes au lieu de poils, ce caractère externe et insignifiant
+aurait été regardé par les naturalistes comme d'un grand secours
+pour la détermination du degré d'affinité que cet étrange animal
+présente avec les oiseaux.
+
+L'importance qu'ont, pour la classification, les caractères
+insignifiants, dépend principalement de leur corrélation avec
+beaucoup d'autres caractères qui ont une importance plus ou moins
+grande. Il est évident, en effet que l'ensemble de plusieurs
+caractères doit souvent, en histoire naturelle, avoir une grande
+valeur. Aussi, comme on en a souvent fait la remarque, une espèce
+peut s'écarter de ses alliées par plusieurs caractères ayant une
+haute importance physiologique ou remarquables par leur prévalence
+universelle, sans que cependant nous ayons le moindre doute sur la
+place où elle doit être classée. C'est encore la raison pour
+laquelle tous les essais de classification basés sur un caractère
+unique, quelle qu'en puisse être l'importance, ont toujours
+échoué, aucune partie de l'organisation n'ayant une constance
+invariable. L'importance d'un ensemble de caractères, même quand
+chacun d'eux a une faible valeur, explique seule cet aphorisme de
+Linné, que les caractères ne donnent pas le genre, mais que le
+genre donne les caractères; car cet axiome semble fondé sur
+l'appréciation d'un grand nombre de points de ressemblance trop
+légers pour être définis. Certaines plantes de la famille des
+malpighiacées portent des fleurs parfaites et certaines autres des
+fleurs dégénérées; chez ces dernières, ainsi que l'a fait
+remarquer A. de Jussieu, «la plus grande partie des caractères
+propres à l'espèce, au genre, à la famille et à la classe
+disparaissent, et se jouent ainsi de notre classification.» Mais
+lorsque l'_Aspicarpa_ n'eut, après plusieurs années de séjour en
+France, produit, que des fleurs dégénérées, s'écartant si
+fortement, sur plusieurs points essentiels de leur conformation,
+du type propre à l'ordre, M. Richard reconnut cependant avec une
+grande sagacité, comme le fait observer Jussieu, que ce genre
+devait quand même être maintenu parmi les malpighiacées. Cet
+exemple me paraît bien propre à faire comprendre l'esprit de nos
+classifications.
+
+En pratique, les naturalistes s'inquiètent peu de la valeur
+physiologique des caractères qu'ils emploient pour la définition
+d'un groupe ou la distinction d'une espèce particulière. S'ils
+rencontrent un caractère presque semblable, commun à un grand
+nombre de formes et qui n'existe pas chez d'autres, ils lui
+attribuent une grande valeur; s'il est commun à un moins grand
+nombre de formes, ils ne lui attribuent qu'une importance
+secondaire. Quelques naturalistes ont franchement admis que ce
+principe est le seul vrai, et nul ne l'a plus clairement avoué que
+l'excellent botaniste Aug. Saint-Hilaire. Si plusieurs caractères
+insignifiants se combinent toujours, on leur attribue une valeur
+toute particulière, bien qu'on ne puisse découvrir entre eux aucun
+lien apparent de connexion. Les organes importants, tels que ceux
+qui mettent le sang en mouvement, ceux qui l'amènent au contact de
+l'air, ou ceux qui servent à la propagation, étant presque
+uniformes dans la plupart des groupes d'animaux, on les considère
+comme fort utiles pour la classification; mais il y a des groupes
+d'êtres chez lesquels les organes vitaux les plus importants ne
+fournissent que des caractères d'une valeur secondaire. Ainsi,
+selon les remarques récentes de Fritz Müller, dans un même groupe
+de crustacés, les _Cypridina_ sont pourvus d'un coeur, tandis que
+chez les deux genres alliés. _Cypris_ et _Cytherea_, cet organe
+fait défaut; une espèce de cypridina a des branchies bien
+développées tandis qu'une autre en est privée.
+
+On conçoit aisément pourquoi des caractères dérivés de l'embryon
+doivent avoir une importance égale à ceux tirés de l'adulte, car
+une classification naturelle doit, cela va sans dire, comprendre
+tous les âges. Mais, au point de vue de la théorie ordinaire, il
+n'est nullement évident pourquoi la conformation de l'embryon doit
+être plus importante dans ce but que celle de l'adulte, qui seul
+joue un rôle complet dans l'économie de la nature. Cependant, deux
+grands naturalistes, Agassiz et Milne-Edwards, ont fortement
+insisté sur ce point, que les caractères embryologiques sont les
+plus importants de tous, et cette doctrine est très généralement
+admise comme vraie. Néanmoins, l'importance de ces caractères a
+été quelquefois exagérée parce que l'on n'a pas exclu les
+caractères d'adaptation de la larve; Fritz Müller, pour le
+démontrer, a classé, d'après ces caractères seuls, la grande
+classe des crustacés, et il est arrivé à un arrangement peu
+naturel. Mais il n'en est pas moins certain que les caractères
+fournis par l'embryon ont une haute valeur, si l'on en exclut les
+caractères de la larve tant chez les animaux que chez les plantes.
+C'est ainsi que les divisions fondamentales des plantes
+phanérogames sont basées sur des différences de l'embryon, c'est-
+à-dire sur le nombre et la position des cotylédons, et, sur le
+mode de développement de la plumule et de la radicule. Nous allons
+voir immédiatement que ces caractères n'ont une si grande valeur
+dans la classification que parce que le système naturel n'est
+autre chose qu'un arrangement généalogique.
+
+Souvent, nos classifications suivent tout simplement la chaîne des
+affinités. Rien n'est plus facile que d'énoncer un certain nombre
+de caractères communs à tous les oiseaux; mais une pareille
+définition a jusqu'à présent été reconnue impossible pour les
+crustacés. On trouve, aux extrémités opposées de la série, des
+crustacés qui ont à peine un caractère commun, et cependant, les
+espèces les plus extrêmes étant évidemment alliées à celles qui
+leur sont voisines, celles-ci à d'autres, et ainsi de suite, on
+reconnaît que toutes appartiennent à cette classe des articulés et
+non aux autres.
+
+On a souvent employé dans la classification, peut-être peu
+logiquement, la distribution géographique, surtout pour les
+groupes considérables renfermant des formes étroitement alliées.
+Temminck insiste sur l'utilité et même sur la nécessité de tenir
+compte de cet élément pour certains groupes d'oiseaux, et
+plusieurs entomologistes et botanistes ont suivi son exemple.
+
+Quant à la valeur comparative des divers groupes d'espèces, tels
+que les ordres, les sous-ordres, les familles, les sous-familles
+et les genres, elle semble avoir été, au moins jusqu'à présent,
+presque complètement arbitraire. Plusieurs excellents botanistes,
+tels que M. Bentham et d'autres, ont particulièrement insisté sur
+cette valeur arbitraire. On pourrait citer, chez les insectes et
+les plantes, des exemples de groupes de formes considérés d'abord
+par des naturalistes expérimentés comme de simples genres, puis
+élevés au rang de sous-famille ou de famille, non que de nouvelles
+recherches aient révélé d'importantes différences de conformation
+qui avaient échappé au premier abord, mais parce que depuis l'on a
+découvert de nombreuses espèces alliées, présentant de légers
+degrés de différences.
+
+Toutes les règles, toutes les difficultés, tous les moyens de
+classification qui précèdent, s'expliquent, à moins que je ne me
+trompe étrangement, en admettant que le système naturel a pour
+base la descendance avec modifications, et que les caractères
+regardés par les naturalistes comme indiquant des affinités
+réelles entre deux ou plusieurs espèces sont ceux qu'elles doivent
+par hérédité à un parent commun. Toute classification vraie est
+donc généalogique; la communauté de descendance est le lien caché
+que les naturalistes ont, sans en avoir conscience, toujours
+recherché, sous prétexte de découvrir, soit quelque plan inconnu
+de création, soit d'énoncer des propositions générales, ou de
+réunir des choses semblables et de séparer des choses différentes.
+
+Mais je dois m'expliquer plus complètement. Je crois que
+l'_arrangement_ des groupes dans chaque classe, d'après leurs
+relations et leur degré de subordination mutuelle, doit, pour être
+naturel, être rigoureusement généalogique; mais que la somme des
+différences dans les diverses branches ou groupes, alliés
+d'ailleurs au même degré de consanguinité avec leur ancêtre
+commun, peut différer beaucoup, car elle dépend des divers degrés
+de modification qu'ils ont subis; or, c'est là ce qu'exprime le
+classement des formes en genres, en familles, en sections ou en
+ordres. Le lecteur comprendra mieux ce que j'entends en consultant
+la figure du quatrième chapitre. Supposons que les lettres A à L
+représentent des genres alliés qui vécurent pendant l'époque
+silurienne, et qui descendent d'une forme encore plus ancienne.
+Certaines espèces appartenant à trois de ces genres (A, F et I)
+ont transmis, jusqu'à nos jours, des descendants modifiés,
+représentés par les quinze genres (_a14_ à _z14_) qui occupent la
+ligne horizontale supérieure. Tous ces descendants modifiés d'une
+seule espèce sont parents entre eux au même degré; on pourrait
+métaphoriquement les appeler cousins à un même millionième degré;
+cependant ils diffèrent beaucoup les uns des autres et à des
+points de vue divers. Les formes descendues de A, maintenant
+divisées en deux ou trois familles, constituent un ordre distinct
+de celui comprenant les formes descendues de I, aussi divisé en
+deux familles. On ne saurait non plus classer dans le même genre
+que leur forme parente A les espèces actuelles qui en descendent,
+ni celles dérivant de I dans le même genre que I. Mais on peut
+supposer que le genre existant F14 n'a été que peu modifié, et on
+pourra le grouper avec le genre primitif F dont il est issu; c'est
+ainsi que quelques organismes encore vivants appartiennent à des
+genres siluriens. De sorte que la valeur comparative des
+différences entre ces êtres organisés, tous parents les uns des
+autres au même degré de consanguinité, a pu être très différente.
+Leur _arrangement_ généalogique n'en est pas moins resté
+rigoureusement exact, non seulement aujourd'hui, mais aussi à
+chaque période généalogique successive. Tous les descendants
+modifiés de A auront hérité quelque chose en commun de leur commun
+parent, il en aura été de même de tous les descendants de I, et il
+en sera de même pour chaque branche subordonnée des descendants
+dans chaque période successive. Si toutefois, nous supposons que
+quelque descendant de A ou de I se soit assez modifié pour ne plus
+conserver de traces de sa parenté, sa place dans le système
+naturel sera perdue, ainsi que cela semble devoir être le cas pour
+quelques organismes existants. Tous les descendants du genre F,
+dans toute la série généalogique, ne formeront qu'un seul genre,
+puisque nous supposons qu'ils se sont peu modifiés; mais ce genre,
+quoique fort isolé, n'en occupera pas moins la position
+intermédiaire qui lui est propre. La représentation des groupes
+indiquée dans la figure sur une surface plane est beaucoup trop
+simple. Les branches devraient diverger dans toutes les
+directions. Si nous nous étions bornés à placer en série linéaire
+les noms des groupes, nous aurions encore moins pu figurer un
+arrangement naturel, car il est évidemment impossible de
+représenter par une série, sur une surface plane, les affinités
+que nous observons dans la nature entre les êtres d'un même
+groupe. Ainsi donc, le système naturel ramifié ressemble à un
+arbre généalogique; mais la somme des modifications éprouvées par
+les différents groupes doit exprimer leur arrangement en ce qu'on
+appelle _genres_, _sous-familles_, _familles_, _sections_,
+_ordres_ et _classes_.
+
+Pour mieux faire comprendre cet exposé de la classification,
+prenons un exemple tiré des diverses langues humaines. Si nous
+possédions l'arbre généalogique complet de l'humanité, un
+arrangement généalogique des races humaines présenterait la
+meilleure classification des diverses langues parlées actuellement
+dans le monde entier; si toutes les langues mortes et tous les
+dialectes intermédiaires et graduellement changeants devaient y
+être introduits, un tel groupement serait le seul possible.
+Cependant, il se pourrait que quelques anciennes langues, s'étant
+fort peu altérées, n'eussent engendré qu'un petit nombre de
+langues nouvelles; tandis que d'autres, par suite de l'extension,
+de l'isolement, ou de l'état de civilisation des différentes races
+codescendantes, auraient pu se modifier considérablement et
+produire ainsi un grand nombre de nouveaux dialectes et de
+nouvelles langues. Les divers degrés de différences entre les
+langues dérivant d'une même souche devraient donc s'exprimer par
+des groupes subordonnés à d'autres groupes; mais le seul
+arrangement convenable ou même possible serait encore l'ordre
+généalogique. Ce serait, en même temps, l'ordre strictement
+naturel, car il rapprocherait toutes les langues mortes et
+vivantes, suivant leurs affinités les plus étroites, en indiquant
+la filiation et l'origine de chacune d'elles.
+
+Pour vérifier cette hypothèse, jetons un coup d'oeil sur la
+classification des variétés qu'on suppose ou qu'on sait descendues
+d'une espèce unique. Les variétés sont groupées sous les espèces,
+les sous-variétés sous les variétés, et, dans quelques cas même,
+comme pour les pigeons domestiques, on distingue encore plusieurs
+autres nuances de différences. On suit, en un mot, à peu près les
+mêmes règles que pour la classification des espèces. Les auteurs
+ont insisté sur la nécessité de classer les variétés d'après un
+système naturel et non pas d'après un système artificiel; on nous
+avertit, par exemple, de ne pas classer ensemble deux variétés
+d'ananas, bien que leurs fruits, la partie la plus importante de
+la plante, soient presque identiques; nul ne place ensemble le
+navet commun et le navet de Suède, bien que leurs tiges épaisses
+et charnues soient si semblables. On classe les variétés d'après
+les parties qu'on reconnaît être les plus constantes; ainsi, le
+grand agronome Marshall dit que, pour la classification du bétail,
+on se sert avec avantage des cornes, parce que ces organes varient
+moins que la forme ou la couleur du corps, etc., tandis que, chez
+les moutons, les cornes sont moins utiles sous ce rapport, parce
+qu'elles sont moins constantes. Pour les variétés, je suis
+convaincu que l'on préférerait certainement une classification
+généalogique, si l'on avait tous les documents nécessaires pour
+l'établir; on l'a essayé, d'ailleurs, dans quelques cas. On peut
+être certain, en effet, quelle qu'ait été du reste l'importance
+des modifications subies, que le principe d'hérédité doit tendre à
+grouper ensemble les formes alliées par le plus grand nombre de
+points de ressemblance. Bien que quelques sous-variétés du pigeon
+culbutant diffèrent des autres par leur long bec, ce qui est un
+caractère important, elles sont toutes reliées les unes aux autres
+par l'habitude de culbuter, qui leur est commune; la race à courte
+face a, il est vrai, presque totalement perdu cette aptitude, ce
+qui n'empêche cependant pas qu'on la maintienne dans ce même
+groupe, à cause de certains points de ressemblance et de sa
+communauté d'origine avec les autres.
+
+À l'égard des espèces à l'état de nature, chaque naturaliste a
+toujours fait intervenir l'élément généalogique dans ses
+classifications, car il comprend les deux sexes dans la dernière
+de ses divisions, l'espèce; on sait, cependant, combien les deux
+sexes diffèrent parfois l'un de l'autre par les caractères les
+plus importants. C'est à peine si l'on peut attribuer un seul
+caractère commun aux mâles adultes et aux hermaphrodites de
+certains cirripèdes, que cependant personne ne songe à séparer.
+Aussitôt qu'on eut reconnu que les trois formes d'orchidées,
+antérieurement groupées dans les trois genres _Monocanthus_,
+_Myanthus et_ _Catusetum_, se rencontrent parfois sur la même
+plante, on les considéra comme des variétés; j'ai pu démontrer
+depuis qu'elles n'étaient autre chose que les formes mâle, femelle
+et hermaphrodite de la même espèce. Les naturalistes comprennent
+dans une même espèce les diverses phases de la larve d'un même
+individu, quelque différentes qu'elles puissent être l'une de
+l'autre et de la forme adulte; ils y comprennent également les
+générations dites _alternantes_ de Steenstrup, qu'on ne peut que
+techniquement considérer comme formant un même individu. Ils
+comprennent encore dans l'espèce les formes monstrueuses et les
+variétés, non parce qu'elles ressemblent partiellement à leur
+forme parente, mais parce qu'elles en descendent.
+
+Puisqu'on a universellement invoqué la généalogie pour classer
+ensemble les individus de la même espèce, malgré les grandes
+différences qui existent quelquefois entre les mâles, les femelles
+et les larves; puisqu'on s'est fondé sur elle pour grouper des
+variétés qui ont subi des changements parfois très considérables,
+ne pourrait-il pas se faire qu'on ait utilisé, d'une manière
+inconsciente, ce même élément généalogique pour le groupement des
+espèces dans les genres, et de ceux-ci dans les groupes plus
+élevés, sous le nom de système naturel? Je crois que tel est le
+guide qu'on a inconsciemment suivi et je ne saurais m'expliquer
+autrement la raison des diverses règles auxquelles se sont
+conformés nos meilleurs systématistes. Ne possédant point de
+généalogies écrites, il nous faut déduire la communauté d'origine
+de ressemblances de tous genres. Nous choisissons pour cela les
+caractères qui, autant que nous en pouvons juger, nous paraissent
+probablement avoir été le moins modifiés par l'action des
+conditions extérieures auxquelles chaque espèce a été exposée dans
+une période récente. À ce point de vue, les conformations
+rudimentaires sont aussi bonnes, souvent meilleures, que d'autres
+parties de l'organisation. L'insignifiance d'un caractère nous
+importe peu; que ce soit une simple inflexion de l'angle de la
+mâchoire, la manière dont l'aile d'un insecte est pliée, que la
+peau soit garnie de plumes ou de poils, peu importe; pourvu que ce
+caractère se retrouve chez des espèces nombreuses et diverses et
+surtout chez celles qui ont des habitudes très différentes, il
+acquiert aussitôt une grande valeur; nous ne pouvons, en effet,
+expliquer son existence chez tant de formes, à habitudes si
+diverses, que par l'influence héréditaire d'un ancêtre commun.
+Nous pouvons à cet égard nous tromper sur certains points isolés
+de conformation; mais, lorsque plusieurs caractères, si
+insignifiants qu'ils soient, se retrouvent dans un vaste groupe
+d'êtres doués d'habitudes différentes. On peut être à peu près
+certain, d'après la théorie de la descendance, que ces caractères
+proviennent par hérédité d'un commun ancêtre; or, nous savons que
+ces ensembles de caractères ont une valeur toute particulière en
+matière de classification.
+
+Il devient aisé de comprendre pourquoi une espèce ou un groupe
+d'espèces, bien que s'écartant des formes alliées par quelques
+traits caractéristiques importants, doit cependant être classé
+avec elles; ce qui peut se faire et se fait souvent, lorsqu'un
+nombre suffisant de caractères, si insignifiants qu'ils soient,
+subsiste pour trahir le lien caché dû à la communauté d'origine.
+Lorsque deux formes extrêmes n'offrent pas un seul caractère en
+commun, il suffit de l'existence d'une série continue de groupes
+intermédiaires, les reliant l'une à l'autre, pour nous autoriser à
+conclure à leur communauté d'origine et à les réunir dans une même
+classe. Comme les organes ayant une grande importance
+physiologique, ceux par exemple qui servent à maintenir la vie
+dans les conditions d'existence les plus diverses, sont
+généralement les plus constants, nous leur accordons une valeur
+spéciale; mais si, dans un autre groupe ou dans une section de
+groupe, nous voyons ces mêmes organes différer beaucoup, nous leur
+attribuons immédiatement moins d'importance pour la
+classification. Nous verrons tout à l'heure pourquoi, à ce point
+de vue, les caractères embryologiques ont une si haute valeur. La
+distribution géographique peut parfois être employée utilement
+dans le classement des grands genres, parce que toutes les espèces
+d'un même genre, habitant une région isolée et distincte,
+descendent, selon toute probabilité, des mêmes parents.
+
+
+RESSEMBLANCES ANALOGUES.
+
+Les remarques précédentes nous permettent de comprendre la
+distinction très essentielle qu'il importe d'établir entre les
+affinités réelles et les ressemblances d'adaptation ou
+ressemblances analogues. Lamarck a le premier attiré l'attention
+sur cette distinction, admise ensuite par Macleay et d'autres. La
+ressemblance générale du corps et celle des membres antérieurs en
+forme de nageoires qu'on remarque entre le Dugong, animal
+pachyderme, et la baleine ainsi que la ressemblance entre ces deux
+mammifères et les poissons, sont des ressemblances analogues. Il
+en est de même de la ressemblance entre la souris et la musaraigne
+(_Sorex_), appartenant à des ordres différents, et de celle,
+encore beaucoup plus grande, selon les observations de M. Mivart,
+existant entre la souris et un petit marsupial (_Antechinus_)
+d'Australie. On peut, à ce qu'il me semble, expliquer ces
+dernières ressemblances par une adaptation à des mouvements
+également actifs au milieu de buissons et d'herbages, permettant
+plus facilement à l'animal d'échapper à ses ennemis.
+
+On compte d'innombrables cas de ressemblance chez les insectes;
+ainsi Linné, trompé par l'apparence extérieure, classa un insecte
+homoptère parmi les phalènes. Nous remarquons des faits analogues
+même chez nos variétés domestiques, la similitude frappante, par
+exemple, des formes des races améliorées du porc commun et du porc
+chinois, descendues d'espèces différentes; tout comme dans les
+tiges semblablement épaissies du navet commun et du navet de
+Suède. La ressemblance entre le lévrier et le cheval de course à
+peine plus imaginaire que certaines analogies que beaucoup de
+savants ont signalées entre des animaux très différents.
+
+En partant de ce principe, que les caractères n'ont d'importance
+réelle pour la classification qu'autant qu'ils révèlent les
+affinités généalogiques, on peut aisément comprendre pourquoi des
+caractères analogues ou d'adaptation, bien que d'une haute
+importance pour la prospérité de l'individu, peuvent n'avoir
+presque aucune valeur pour les systématistes. Des animaux
+appartenant à deux lignées d'ancêtres très distinctes peuvent, en
+effet, s'être adaptés à des conditions semblables, et avoir ainsi
+acquis une grande ressemblance extérieure; mais ces ressemblances,
+loin de révéler leurs relations de parenté, tendent plutôt à les
+dissimuler. Ainsi s'explique encore ce principe, paradoxal en
+apparence, que les mêmes caractères sont analogues lorsqu'on
+compare un groupe à un autre groupe, mais qu'ils révèlent de
+véritables affinités chez les membres d'un même groupe, comparés
+les uns aux autres. Ainsi, la forme du corps et les membres en
+forme de nageoires sont des caractères purement analogues
+lorsqu'on compare la baleine aux poissons, parce qu'ils
+constituent dans les deux classes une adaptation spéciale en vue
+d'un mode de locomotion aquatique; mais la forme du corps et les
+membres en forme de nageoires prouvent de véritables affinités
+entre les divers membres de la famille des baleines, car ces
+divers caractères sont si exactement semblables dans toute la
+famille, qu'on ne saurait douter qu'ils ne proviennent par
+hérédité d'un ancêtre commun. Il en est de même pour les poissons.
+
+On pourrait citer, chez des êtres absolument distincts, de
+nombreux cas de ressemblance extraordinaire entre des organes
+isolés, adaptés aux mêmes fonctions. L'étroite ressemblance de la
+mâchoire du chien avec celle du loup tasmanien (_Thylacinus_),
+animaux très éloignés l'un de l'autre dans le système naturel, en
+offre un excellent exemple. Cette ressemblance, toutefois, se
+borne à un aspect général, tel que la saillie des canines et la
+forme incisive des molaires. Mais les dents diffèrent réellement
+beaucoup: ainsi le chien porte, de chaque côte de la mâchoire
+supérieure, quatre prémolaires et seulement deux molaires, tandis
+que le thylacinus a trois prémolaires et quatre molaires. La
+conformation et la grandeur relative des molaires diffèrent aussi
+beaucoup chez les deux animaux. La dentition adulte est précédente
+d'une dentition de lactation tout à fait différente. On peut donc
+nier que, dans les deux cas, ce soit la sélection naturelle de
+variations successives qui a adapté les dents à déchirer la chair;
+mais il m'est impossible de comprendre qu'on puisse l'admettre
+dans un cas et le nier dans l'autre. Je suis heureux de voir que
+le professeur Flower, dont l'opinion a un si grand poids, en est
+arrivé à la même conclusion.
+
+Les cas extraordinaires, cités dans un chapitre antérieur,
+relatifs à des poissons très différents pourvus d'appareils
+électriques, à des insectes très divers possédant des organes
+lumineux, et à des orchidées et à des asclépiades à masses de
+pollen avec disques visqueux, doivent rentrer aussi sous la
+rubrique des ressemblances analogues. Mais ces cas sont si
+étonnants, qu'on les a présentés comme des difficultés ou des
+objections contre ma théorie. Dans tous les cas, on peut observer
+quelque différence fondamentale dans la croissance ou le
+développement des organes, et généralement dans la conformation
+adulte. Le but obtenu est le même, mais les moyens sont
+essentiellement différents, bien que paraissant superficiellement
+les mêmes. Le principe auquel nous avons fait allusion
+précédemment sous le nom de _variation analogue_ a probablement
+joué souvent un rôle dans les cas de ce genre. Les membres de la
+même classe, quoique alliés de très loin, ont hérité de tant de
+caractères constitutionnels communs, qu'ils sont aptes à varier
+d'une façon semblable sous l'influence de causes de même nature,
+ce qui aiderait évidemment l'acquisition par la sélection
+naturelle d'organes ou de parties se ressemblant étonnamment, en
+dehors de ce qu'a pu produire l'hérédité directe d'un ancêtre
+commun.
+
+Comme des espèces appartenant à des classes distinctes se sont
+souvent adaptées par suite de légères modifications successives à
+vivre dans des conditions presque semblables -- par exemple, à
+habiter la terre, l'air ou l'eau -- il n'est peut-être pas
+impossible d'expliquer comment il se fait qu'on ait observe
+quelquefois un parallélisme numérique entre les sous-groupes de
+classes distinctes. Frappé d'un parallélisme de ce genre, un
+naturaliste, en élevant ou en rabaissant arbitrairement la valeur
+des groupes de plusieurs classes, valeur jusqu'ici complètement
+arbitraire, ainsi que l'expérience l'a toujours prouvé, pourrait
+aisément donner à ce parallélisme une grande extension; c'est
+ainsi que, très probablement, on a imaginé les classifications
+septénaires, quinaires, quaternaires et ternaires.
+
+Il est une autre classe de faits curieux dans lesquels la
+ressemblance extérieure ne résulte pas d'une adaptation à des
+conditions d'existence semblables, mais provient d'un besoin de
+protection. Je fais allusion aux faits observés pour la première
+fois par M. Bates, relativement à certains papillons qui copient
+de la manière la plus étonnante d'autres espèces complètement
+distinctes. Cet excellent observateur a démontré que, dans
+certaines régions de l'Amérique du Sud, où, par exemple, pullulent
+les essaims brillants d'_Ithomia_, un autre papillon, le
+_Leptalis_, se faufile souvent parmi les ithomia, auxquels il
+ressemble si étrangement par la forme, la nuance et les taches de
+ses ailes, que M. Bates, quoique exercé par onze ans de
+recherches, et toujours sur ses gardes, était cependant trompé
+sans cesse. Lorsqu'on examine le modèle et la copie et qu'on les
+compare l'un à l'autre, on trouve que leur conformation
+essentielle diffère entièrement, et qu'ils appartiennent non
+seulement à des genres différents, mais souvent à des familles
+distinctes. Une pareille ressemblance aurait pu être considérée
+comme une bizarre coïncidence, si elle ne s'était rencontrée
+qu'une ou deux fois. Mais, dans les régions où les _Leptalis_
+copient les _Ithomia_, on trouve d'autres espèces appartenant aux
+mêmes genres, s'imitant les unes des autres avec le même degré de
+ressemblance. On a énuméré jusqu'à dix genres contenant des
+espèces qui copient d'autres papillons. Les espèces copiées et les
+espèces copistes habitent toujours les mêmes localités, et on ne
+trouve jamais les copistes sur des points éloignés de ceux
+qu'occupent les espèces qu'ils imitent. Les copistes ne comptent
+habituellement que peu d'individus, les espèces copiées
+fourmillent presque toujours par essaims. Dans les régions où une
+espèce de _Leptalis_ copie une _Ithomia_, il y a quelquefois
+d'autres lépidoptères qui copient aussi la même ithomia; de sorte
+que, dans un même lieu, on peut rencontrer des espèces appartenant
+à trois genres de papillons, et même une phalène qui toutes
+ressemblent à un papillon appartenant à un quatrième genre. Il
+faut noter spécialement, comme le démontrent les séries graduées
+qu'on peut établir entre plusieurs formes de leptalis copistes et
+les formes copiées, qu'il en est un grand nombre qui ne sont que
+de simples variétés de la même espèce, tandis que d'autres
+appartiennent, sans aucun doute, à des espèces distinctes. Mais
+pourquoi, peut-on se demander, certaines formes sont-elles
+toujours copiées, tandis que d'autres jouent toujours le rôle de
+copistes? M. Bates répond d'une manière satisfaisante à cette
+question en démontrant que la forme copiée conserve les caractères
+habituels du groupe auquel elle appartient, et que ce sont les
+copistes qui ont changé d'apparence extérieure et cessé de
+ressembler à leurs plus proches alliés.
+
+Nous sommes ensuite conduits à rechercher pour quelle raison
+certains papillons ou certaines phalènes revêtent si fréquemment
+l'apparence extérieure d'une autre forme tout à fait distincte, et
+pourquoi, à la grande perplexité des naturalistes, la nature s'est
+livrée à de semblables déguisements. M. Bates, à mon avis, en a
+fourni la véritable explication. Les formes copiées, qui abondent
+toujours en individus, doivent habituellement échapper largement à
+la destruction, car autrement elles n'existeraient pas en
+quantités si considérables; or, on a aujourd'hui la preuve
+qu'elles ne servent jamais de proie aux oiseaux ni aux autres
+animaux qui se nourrissent d'insectes, à cause, sans doute, de
+leur goût désagréable. Les copistes, d'une part, qui habitent la
+même localité, sont comparativement fort rares, et appartiennent à
+des groupes qui le sont également; ces espèces doivent donc être
+exposées à quelque danger habituel, car autrement, vu le nombre
+des oeufs que pondent tous les papillons, elles fourmilleraient
+dans tout le pays au bout de trois ou quatre générations. Or, si
+un membre d'un de ces groupes rares et persécutés vient à
+emprunter la parure d'une espèce mieux protégée, et cela de façon
+assez parfaite pour tromper l'oeil d'un entomologiste exercé, il
+est probable qu'il pourrait tromper aussi les oiseaux de proie et
+les insectes carnassiers, et par conséquent échappé à la
+destruction. On pourrait presque dire que M. Bates a assisté aux
+diverses phases par lesquelles ces formes copistes en sont venues
+à ressembler de si près aux formes copiées; il a remarqué, en
+effet, que quelques-unes des formes de leptalis qui copient tant
+d'autres papillons sont variables au plus haut degré. Il en a
+rencontré dans un district plusieurs variétés, dont une seule
+ressemble jusqu'à un certain point à l'ithomia commune de la
+localité. Dans un autre endroit se trouvaient deux ou trois
+variétés, dont l'une, plus commune que les autres, imitait à s'y
+méprendre une autre forme d'ithomia. M. Bates, se basant sur des
+faits de ce genre, conclut que le leptalis varie d'abord; puis,
+quand une variété arrive à ressembler quelque peu à un papillon
+abondant dans la même localité, cette variété, grâce à sa
+similitude avec une forme prospère et peu inquiétée, étant moins
+exposée à être la proie des oiseaux et des insectes, est par
+conséquent plus souvent conservée; -- «les degrés de ressemblance
+moins parfaite étant successivement éliminés dans chaque
+génération, les autres finissent par rester seuls pour propager
+leur type.» Nous avons là un exemple excellent de sélection
+naturelle.
+
+MM. Wallace et Trimen ont aussi décrit plusieurs cas d'imitation
+également frappants, observés chez les lépidoptères, dans
+l'archipel malais; et, en Afrique, chez des insectes appartenant à
+d'autres ordres. M. Wallace a observé aussi un cas de ce genre
+chez les oiseaux, mais nous n'en connaissons aucun chez les
+mammifères. La fréquence plus grande de ces imitations chez les
+insectes que chez les autres animaux est probablement une
+conséquence de leur petite taille; les insectes ne peuvent se
+défendre, sauf toutefois ceux qui sont armés d'un aiguillon, et je
+ne crois pas que ces derniers copient jamais d'autres insectes,
+bien qu'ils soient eux-mêmes copiés très souvent par d'autres. Les
+insectes ne peuvent échapper par le vol aux plus grands animaux
+qui les poursuivent; ils se trouvent donc réduits, comme tous les
+êtres faibles, à recourir à la ruse et à la dissimulation.
+
+Il est utile de faire observer que ces imitations n'ont jamais dû
+commencer entre des formes complètement dissemblables au point de
+vue de la couleur. Mais si l'on suppose que deux espèces se
+ressemblent déjà quelque peu, les raisons que nous venons
+d'indiquer expliquent aisément une ressemblance absolue entre ces
+deux espèces à condition que cette ressemblance soit avantageuse à
+l'une d'elles. Si, pour une cause quelconque, la forme copiée
+s'est ensuite graduellement modifiée, la forme copiste a dû entrer
+dans la même voie et se modifier aussi dans des proportions
+telles, qu'elle a dû revêtir un aspect et une coloration
+absolument différents de ceux des autres membres de la famille à
+laquelle elle appartient. Il y a, cependant, de ce chef une
+certaine difficulté, car il est nécessaire de supposer, dans
+quelques cas, que des individus appartenant à plusieurs groupes
+distincts ressemblaient, avant de s'être modifiés autant qu'ils le
+sont aujourd'hui, à des individus d'un autre groupe mieux protégé;
+cette ressemblance accidentelle ayant servi de base à
+l'acquisition ultérieure d'une ressemblance parfaite.
+
+
+SUR LA NATURE DES AFFINITÉS RELIANT LES ÊTRES ORGANISÉS.
+
+Comme les descendants modifiés d'espèces dominantes appartenant
+aux plus grands genres tendent à hériter des avantages auxquels
+les groupes dont ils font partie doivent leur extension et leur
+prépondérance, ils sont plus aptes à se répandre au loin et à
+occuper des places nouvelles dans l'économie de la nature. Les
+groupes les plus grands et les plus dominants dans chaque classe
+tendent ainsi à s'agrandir davantage, et, par conséquent, à
+supplanter beaucoup d'autres groupes plus petits et plus faibles.
+On s'explique ainsi pourquoi tous les organismes, éteints et
+vivants, sont compris dans un petit nombre d'ordres et dans un
+nombre de classes plus restreint encore. Un fait assez frappant
+prouve le petit nombre des groupes supérieurs et leur vaste
+extension sur le globe, c'est que la découverte de l'Australie n'a
+pas ajouté un seul insecte appartenant à une classe nouvelle;
+c'est ainsi que, dans le règne végétal, cette découverte n'a
+ajouté, selon le docteur Hooker, que deux ou trois petites
+familles à celles que nous connaissions déjà.
+
+J'ai cherché à établir, dans le chapitre sur la succession
+géologique, en vertu du principe que chaque groupe a généralement
+divergé beaucoup en caractères pendant la marche longue et
+continue de ses modifications, comment il se fait que les formes
+les plus anciennes présentent souvent des caractères jusqu'à un
+certain point intermédiaires entre des groupes existants. Un petit
+nombre de ces formes anciennes et intermédiaires a transmis
+jusqu'à ce jour des descendants peu modifiés, qui constituent ce
+qu'on appelle _les espèces aberrantes_. Plus une forme est
+aberrante, plus le nombre des formes exterminées et totalement
+disparues qui la rattachaient à d'autres formes doit être
+considérable. Nous avons la preuve que les groupes aberrants ont
+dû subir de nombreuses extinctions, car ils ne sont ordinairement
+représentés que par un très petit nombre d'espèces; ces espèces,
+en outre, sont le plus souvent très distinctes les unes des
+autres, ce qui implique encore de nombreuses extinctions. Les
+genres _Ornithorynchus_ et _Lepidosiren_, par exemple, n'auraient
+pas été moins aberrants s'ils eussent été représentés chacun par
+une douzaine d'espèces au lieu de l'être aujourd'hui par une
+seule, par deux ou par trois. Nous ne pouvons, je crois, expliquer
+ce fait qu'en considérant les groupes aberrants comme des formes
+vaincues par des concurrents plus heureux, et qu'un petit nombre
+de membres qui se sont conservés sur quelques points, grâce à des
+conditions particulièrement favorables, représentent seuls
+aujourd'hui.
+
+M. Waterhouse a remarqué que, lorsqu'un animal appartenant à un
+groupe présente quelque affinité avec un autre groupe tout à fait
+distinct, cette affinité est, dans la plupart des cas, générale et
+non spéciale. Ainsi, d'après M. Waterhouse, la viscache est, de
+tous les rongeurs, celui qui se rapproche le plus des marsupiaux;
+mais ses rapports avec cet ordre portent sur des points généraux,
+c'est-à-dire qu'elle ne se rapproche pas plus d'une espèce
+particulière de marsupial que d'une autre. Or, comme on admet que
+ces affinités sont réelles et non pas simplement le résultat
+d'adaptations, elles doivent, selon ma théorie, provenir par
+hérédité d'un ancêtre commun. Nous devons donc supposer, soit que
+tous les rongeurs, y compris la viscache, descendent de quelque
+espèce très ancienne de l'ordre des marsupiaux qui aurait
+naturellement présenté des caractères plus ou moins intermédiaires
+entre les formes existantes de cet ordre; soit que les rongeurs et
+les marsupiaux descendent d'un ancêtre commun et que les deux
+groupes ont depuis subi de profondes modifications dans des
+directions divergentes. Dans les deux cas, nous devons admettre
+que la viscache a conservé, par hérédité, un plus grand nombre de
+caractères de son ancêtre primitif que ne l'ont fait les autres
+rongeurs; par conséquent, elle ne doit se rattacher spécialement à
+aucun marsupial existant, mais indirectement à tous, ou à presque
+tous, parce qu'ils ont conservé en partie le caractère de leur
+commun ancêtre ou de quelque membre très ancien du groupe. D'autre
+part, ainsi que le fait remarquer M. Waterhouse, de tous les
+marsupiaux, c'est le _Phascolomys_ qui ressemble le plus, non à
+une espèce particulière de rongeurs, mais en général à tous les
+membres de cet ordre. On peut toutefois, dans ce cas, soupçonner
+que la ressemblance est purement analogue, le phascolomys ayant pu
+s'adapter à des habitudes semblables à celles des rongeurs. A.-P.
+de Candolle a fait des observations à peu près analogues sur la
+nature générale des affinités de familles distinctes de plantes.
+
+En partant du principe que les espèces descendues d'un commun
+parent se multiplient en divergeant graduellement en caractères,
+tout en conservant par héritage quelques caractères communs, on
+peut expliquer les affinités complexes et divergentes qui
+rattachent les uns aux autres tous les membres d'une même famille
+ou même d'un groupe plus élevé. En effet, l'ancêtre commun de
+toute une famille, actuellement fractionnée par l'extinction en
+groupes et en sous-groupes distincts, a dû transmettre à toutes
+les espèces quelques-uns de ses caractères modifiés de diverses
+manières et à divers degrés; ces diverses espèces doivent, par
+conséquent, être alliées les unes aux autres par des lignes
+d'affinités tortueuses et de longueurs inégales, remontant dans le
+passé par un grand nombre d'ancêtres, comme on peut le voir dans
+la figure à laquelle j'ai déjà si souvent renvoyé le lecteur. De
+même qu'il est fort difficile de saisir les rapports de parenté
+entre les nombreux descendants d'une noble et ancienne famille, ce
+qui est même presque impossible sans le secours d'un arbre
+généalogique, on peut comprendre combien a dû être grande, pour le
+naturaliste, la difficulté de décrire, sans l'aide d'une figure,
+les diverses affinités qu'il remarque entre les nombreux membres
+vivants et éteints d'une même grande classe naturelle.
+
+L'extinction, ainsi que nous l'avons vu au quatrième chapitre, a
+joué un rôle important en déterminant et en augmentant toujours
+les intervalles existant entre les divers groupes de chaque
+classe. Nous pouvons ainsi nous expliquer pourquoi les diverses
+classes sont si distinctes les unes des autres, la classe des
+oiseaux, par exemple, comparée aux autres vertébrés. Il suffit
+d'admettre qu'un grand nombre de formes anciennes, qui reliaient
+autrefois les ancêtres reculés des oiseaux à ceux des autres
+classes de vertébrés, alors moins différenciées, se sont depuis
+tout à fait perdues. L'extinction des formes qui reliaient
+autrefois les poissons aux batraciens a été moins complète; il y a
+encore eu moins d'extinction dans d'autres classes, celle des
+crustacés par exemple, car les formes les plus étonnamment
+diverses y sont encore reliées par une longue chaîne d'affinités
+qui n'est que partiellement interrompue. L'extinction n'a fait que
+séparer les groupes; elle n'a contribué en rien à les former; car,
+si toutes les formes qui ont vécu sur la terre venaient à
+reparaître, il serait sans doute impossible de trouver des
+définitions de nature à distinguer chaque groupe, mais leur
+classification naturelle ou plutôt leur arrangement naturel serait
+possible. C'est ce qu'il est facile de comprendre en reprenant
+notre figure. Les lettres A à L peuvent représenter onze genres de
+l'époque silurienne, dont quelques-uns ont produit des groupes
+importants de descendants modifiés; on peut supposer que chaque
+forme intermédiaire, dans chaque branche, est encore vivante et
+que ces formes intermédiaires ne sont pas plus écartées les unes
+des autres que le sont les variétés actuelles. En pareil cas, il
+serait absolument impossible de donner des définitions qui
+permissent de distinguer les membres des divers groupes de leurs
+parents et de leurs descendants immédiats. Néanmoins,
+l'arrangement naturel que représente la figure n'en serait pas
+moins exact; car, en vertu du principe de l'hérédité, toutes les
+formes descendant de A, par exemple, posséderaient quelques
+caractères communs. Nous pouvons, dans un arbre, distinguer telle
+ou telle branche, bien qu'à leur point de bifurcation elles
+s'unissent et se confondent. Nous ne pourrions pas comme je l'ai
+dit, définir les divers groupes; mais nous pourrions choisir des
+types ou des formes comportant la plupart des caractères de chaque
+groupe petit ou grand, et donner ainsi une idée générale de la
+valeur des différences qui les séparent. C'est ce que nous serions
+obligés de faire, si nous parvenions jamais à recueillir toutes
+les formes d'une classe qui ont vécu dans le temps et dans
+l'espace. Il est certain que nous n'arriverons jamais à parfaire
+une collection aussi complète; néanmoins, pour certaines classes,
+nous tendons à ce résultat; et Milne-Edwards a récemment insisté,
+dans un excellent mémoire, sur l'importance qu'il y a à s'attacher
+aux types, que nous puissions ou non séparer et définir les
+groupes auxquels ces types appartiennent.
+
+En résume, nous avons vu que la sélection naturelle, qui résulte
+de la lutte pour l'existence et qui implique presque
+inévitablement l'extinction des espèces et la divergence des
+caractères chez les descendants d'une même espèce parente,
+explique les grands traits généraux des affinités de tous les
+êtres organisés, c'est-à-dire leur classement en groupes
+subordonnés à d'autres groupes. C'est en raison des rapports
+généalogiques que nous classons les individus des deux sexes et de
+tous les âges dans une même espèce, bien qu'ils puissent n'avoir
+que peu de caractères en commun; la classification des variétés
+reconnues, quelque différentes qu'elles soient de leurs parents,
+repose sur le même principe, et je crois que cet élément
+généalogique est le lien caché que les naturalistes ont cherché
+sous le nom de _système naturel_. Dans l'hypothèse que le système
+naturel, au point où il en est arrivé, est généalogique en son
+arrangement, les termes _genres_, _familles_, _ordres_, etc.,
+n'expriment que des degrés de différence et nous pouvons
+comprendre les règles auxquelles nous sommes forcés de nous
+conformer dans nos classifications. Nous pouvons comprendre
+pourquoi nous accordons à certaines ressemblances plus de valeur
+qu'à certaines autres; pourquoi nous utilisons les organes
+rudimentaires et inutiles, ou n'ayant que peu d'importance
+physiologique; pourquoi, en comparant un groupe avec un autre
+groupe distinct, nous repoussons sommairement les caractères
+analogues ou d'adaptation, tout en les employant dans les limites
+d'un même groupe. Nous voyons clairement comment il se fait que
+toutes les formes vivantes et éteintes peuvent être groupées dans
+quelques grandes classes, et comment il se fait que les divers
+membres de chacune d'elles sont réunis les uns aux autres par les
+lignes d'affinité les plus complexes et les plus divergentes. Nous
+ne parviendrons probablement jamais à démêler l'inextricable
+réseau des affinités qui unissent entre eux les membres de chaque
+classe; mais, si nous nous proposons un but distinct, sans
+chercher quelque plan de création inconnu, nous pouvons espérer
+faire des progrès lents, mais sûrs.
+
+Le professeur Haeckel, dans sa _Generelle Morphologie_ et dans
+d'autres ouvrages récents, s'est occupé avec sa science et son
+talent habituels de ce qu'il appelle la phylogénie, ou les lignes
+généalogiques de tous les êtres organisés. C'est surtout sur les
+caractères embryologiques qu'il s'appuie pour rétablir ses
+diverses séries, mais il s'aide aussi des organes rudimentaires et
+homologues, ainsi que des périodes successives auxquelles les
+diverses formes de la vie ont, suppose-t-on, paru pour la première
+fois dans nos formations géologiques. Il a ainsi commencé une
+oeuvre hardie et il nous a montré comment la classification doit
+être traitée à l'avenir.
+
+
+MORPHOLOGIE.
+
+Nous avons vu que les membres de la même classe, indépendamment de
+leurs habitudes d'existence, se ressemblent par le plan général de
+leur organisation. Cette ressemblance est souvent exprimée par le
+terme d'_unité de type_, c'est-à-dire que chez les différentes
+espèces de la même classe les diverses parties et les divers
+organes sont homologues. L'ensemble de ces questions prend le nom
+général de _morphologie_ et constitue une des parties les plus
+intéressantes de l'histoire naturelle, dont elle peut être
+considérée comme l'âme. N'est-il pas très remarquable que la main
+de l'homme faite pour saisir, la griffe de la taupe destinée à
+fouir la terre, la jambe du cheval, la nageoire du marsouin et
+l'aile de la chauve-souris, soient toutes construites sur un même
+modèle et renferment des os semblables, situés dans les mêmes
+positions relatives? N'est-il pas extrêmement curieux, pour donner
+un exemple d'un ordre moins important, mais très frappant, que les
+pieds postérieurs du kangouroo, si bien appropriés aux bonds
+énormes que fait cet animal dans les plaines ouvertes; ceux du
+koala, grimpeur et mangeur de feuilles, également bien conformés
+pour saisir les branches; ceux des péramèles qui vivent dans des
+galeries souterraines et qui se nourrissent d'insectes ou de
+racines, et ceux de quelques autres marsupiaux australiens, soient
+tous construits sur le même type extraordinaire, c'est-à-dire que
+les os du second et du troisième doigt sont très minces et
+enveloppés dans une même peau, de telle sorte qu'ils ressemblent à
+un doigt unique pourvu de deux griffes? Malgré cette similitude de
+type, il est évident que les pieds postérieurs de ces divers
+animaux servent aux usages les plus différents que l'on puisse
+imaginer. Le cas est d'autant plus frappant que les opossums
+américains, qui ont presque les mêmes habitudes d'existence que
+certains de leurs parents australiens, ont les pieds construits
+sur le plan ordinaire. Le professeur Flower, à qui j'ai emprunté
+ces renseignements, conclut ainsi: «On peut appliquer aux faits de
+ce genre l'expression de conformité au type, sans approcher
+beaucoup de l'explication du phénomène;» puis il ajoute: «Mais ces
+faits n'éveillent-ils pas puissamment l'idée d'une véritable
+parenté et de la descendance d'un ancêtre commun?»
+
+Geoffroy Saint-Hilaire a beaucoup insisté sur la haute importance
+de la position relative ou de la connexité des parties homologues,
+qui peuvent différer presque à l'infini sous le rapport de la
+forme et de la grosseur, mais qui restent cependant unies les unes
+aux autres suivant un ordre invariable. Jamais, par exemple, on
+n'a observé une transposition des os du bras et de l'avant-bras,
+ou de la cuisse et de la jambe. On peut donc donner les mêmes noms
+aux os homologués chez les animaux les plus différents. La même
+loi se retrouve dans la construction de la bouche des insectes;
+quoi de plus différent que la longue trompe roulée en spirale du
+papillon sphinx, que celle si singulièrement repliée de l'abeille
+ou de la punaise, et que les grandes mâchoires d'un coléoptère?
+Tous ces organes, cependant, servant à des usages si divers, sont
+formés par des modifications infiniment nombreuses d'une lèvre
+supérieure, de mandibules et de deux paires de mâchoires. La même
+loi règle la construction de la bouche et des membres des
+crustacés. Il en est de même des fleurs des végétaux.
+
+Il n'est pas de tentative plus vaine que de vouloir expliquer
+cette similitude du type chez les membres d'une classe par
+l'utilité ou par la doctrine des causes finales. Owen a
+expressément admis l'impossibilité d'y parvenir dans son
+intéressant ouvrage sur la _Nature des membres_. Dans l'hypothèse
+de la création indépendante de chaque être, nous ne pouvons que
+constater ce fait en ajoutant qu'il a plu au Créateur de
+construire tous les animaux et toutes les plantes de chaque grande
+classe sur un plan uniforme; mais ce n'est pas là une explication
+scientifique.
+
+L'explication se présente, au contraire, d'elle-même, pour ainsi
+dire, dans la théorie de la sélection des modifications légères et
+successives, chaque modification étant avantageuse en quelque
+manière à la forme modifiée et affectant souvent par corrélation
+d'autres parties de l'organisation. Dans les changements de cette
+nature, il ne saurait y avoir qu'une bien faible tendance à
+modifier le plan primitif, et aucune à en transposer les parties.
+Les os d'un membre peuvent, dans quelque proportion que ce soit,
+se raccourcir et s'aplatir, ils peuvent s'envelopper en même temps
+d'une épaisse membrane, de façon à servir de nageoire; ou bien,
+les os d'un pied palmé peuvent s'allonger plus ou moins
+considérablement en même temps que la membrane interdigitale, et
+devenir ainsi une aile; cependant toutes ces modifications ne
+tendent à altérer en rien la charpente des os ou leurs rapports
+relatifs. Si nous supposons un ancêtre reculé, qu'on pourrait
+appeler l'archétype de tous les mammifères, de tous les oiseaux et
+de tous les reptiles, dont les membres avaient la forme générale
+actuelle, quel qu'ait pu, d'ailleurs, être l'usage de ces membres,
+nous pouvons concevoir de suite la construction homologue, des
+membres chez tous les représentants de la classe entière. De même,
+à l'égard de la bouche des insectes; nous n'avons qu'à supposer un
+ancêtre commun pourvu d'une lèvre supérieure, de mandibules et de
+deux paires de mâchoires, toutes ces parties ayant peut-être une
+forme très simple; la sélection naturelle suffit ensuite pour
+expliquer la diversité infinie qui existe dans la conformation et
+les fonctions de la bouche de ces animaux. Néanmoins, on peut
+concevoir que le plan général d'un organe puisse s'altérer au
+point de disparaître complètement par la réduction, puis par
+l'atrophie complète de certaines parties, par la fusion, le
+doublement ou la multiplication d'autres parties, variations que
+nous savons être dans les limites du possible. Le plan général
+semble avoir été ainsi en partie altéré dans les nageoires des
+gigantesques lézards marins éteints, et dans la bouche de certains
+crustacés suceurs.
+
+Il est encore une autre branche également curieuse de notre sujet:
+c'est la comparaison, non plus des mêmes parties ou des mêmes
+organes chez les différents membres d'une même classe, mais
+l'examen comparé des diverses parties ou des divers organes chez
+le même individu. La plupart des physiologistes admettent que les
+os du crâne sont homologues avec les parties élémentaires d'un
+certain nombre de vertèbres, c'est-à-dire qu'ils présentent le
+même nombre de ces parties dans la même position relative
+réciproque. Les membres antérieurs et postérieurs de toutes les
+classes de vertébrés supérieurs sont évidemment homologues. Il en
+est de même des mâchoires si compliquées et des pattes des
+crustacés. Chacun sait que, chez une fleur, on explique les
+positions relatives des sépales, des pétales, des étamines et des
+pistils, ainsi que leur structure intime, en admettant que ces
+diverses parties sont formées de feuilles métamorphosées et
+disposées en spirale. Les monstruosités végétales nous fournissent
+souvent la preuve directe de la transformation possible d'un
+organe en un autre; en outre, nous pouvons facilement constater
+que, pendant les premières phases du développement des fleurs,
+ainsi que chez les embryons des crustacés et de beaucoup d'autres
+animaux, des organes très différents, une fois arrivés à maturité,
+se ressemblent d'abord complètement.
+
+Comment expliquer ces faits d'après la théorie des créations?
+Pourquoi le cerveau est-il renfermé dans une boîte composée de
+pièces osseuses si nombreuses et si singulièrement conformées qui
+semblent représenter des vertèbres? Ainsi que l'a fait remarquer
+Owen, l'avantage que présente cette disposition, en permettant aux
+os séparés de fléchir pendant l'acte de la parturition chez les
+mammifères, n'expliquerait en aucune façon pourquoi la même
+conformation se retrouve dans le crâne des oiseaux et des
+reptiles. Pourquoi des os similaires ont-ils été créés pour former
+l'aile et la jambe de la chauve-souris, puisque ces os sont
+destinés à des usages si différents, le vol et la marche? Pourquoi
+un crustacé, pourvu d'une bouche extrêmement compliquée, formée
+d'un grand nombre de pièces, a-t-il toujours, et comme une
+conséquence nécessaire, un moins grand nombre de pattes? et
+inversement pourquoi ceux qui ont beaucoup de pattes ont-ils une
+bouche plus simple? Pourquoi les sépales, les pétales, les
+étamines et les pistils de chaque fleur, bien qu'adaptés à des
+usages si différents, sont-ils tous construits sur le même modèle?
+
+La théorie de la sélection naturelle nous permet, jusqu'à un
+certain point, de répondre à ces questions. Nous n'avons pas à
+considérer ici comment les corps de quelques animaux se sont
+primitivement divisés en séries de segments, ou en côtés droit et
+gauche, avec des organes correspondants, car ces questions
+dépassent presque la limite de toute investigation. Il est
+cependant probable que quelques conformations en séries sont le
+résultat d'une multiplication de cellules par division, entraînant
+la multiplication des parties qui proviennent de ces cellules. Il
+nous suffit, pour le but que nous nous proposons, de nous rappeler
+la remarque faite par Owen, c'est-à-dire qu'une répétition
+indéfinie de parties ou d'organes constitue le trait
+caractéristique de toutes les formes inférieures et peu
+spécialisées. L'ancêtre inconnu des vertébrés devait donc avoir
+beaucoup de vertèbres, celui des articulés beaucoup de segments,
+et celui des végétaux à fleurs de nombreuses feuilles disposées en
+une ou plusieurs spires; nous avons aussi vu précédemment que les
+organes souvent répétés sont essentiellement aptes à varier, non
+seulement par le nombre, mais aussi par la forme. Par conséquent,
+leur présence en quantité considérable et leur grande variabilité
+ont naturellement fourni les matériaux nécessaires à leur
+adaptation aux buts les plus divers, tout en conservant, en
+général, par suite de la force héréditaire, des traces distinctes
+de leur ressemblance originelle ou fondamentale. Ils doivent
+conserver d'autant plus cette ressemblance que les variations
+fournissant la base de leur modification subséquente à l'aide de
+la sélection naturelle, tendent dès l'abord à être semblables; les
+parties, à leur état précoce, se ressemblant et étant soumises
+presque aux mêmes conditions. Ces parties plus ou moins modifiées
+seraient sérialement homologues, à moins que leur origine commune
+ne fût entièrement obscurcie.
+
+Bien qu'on puisse aisément démontrer dans la grande classe des
+mollusques l'homologie des parties chez des espèces distinctes, on
+ne peut signaler que peu d'homologies sériales telles que les
+valves des chitons; c'est-à-dire que nous pouvons rarement
+affirmer l'homologie de telle partie du corps avec telle autre
+partie du même individu. Ce fait n'a rien de surprenant; chez les
+mollusques, en effet, même parmi les représentants les moins
+élevés de la classe, nous sommes loin de trouver cette répétition
+indéfinie d'une partie donnée, que nous remarquons dans les autres
+grands ordres du règne animal et du règne végétal.
+
+La morphologie constitue, d'ailleurs un sujet bien plus compliqué
+qu'il ne le paraît d'abord; c'est ce qu'a récemment démontré
+M. Ray-Lankester dans un mémoire remarquable. M. Lankester établit
+une importante distinction entre certaines classes de faits que
+tous les naturalistes ont considérés comme également homologues.
+Il propose d'appeler _structures homogènes_ les structures qui se
+ressemblent chez des animaux distincts, par suite de leur
+descendance d'un ancêtre commun avec des modifications
+subséquentes, et les ressemblances qu'on ne peut expliquer ainsi,
+_ressemblances homoplastiques_. Par exemple, il croit que le coeur
+des oiseaux et des mammifères est homogène dans son ensemble,
+c'est-à-dire qu'il provient d'un ancêtre commun; mais que les
+quatre cavités du coeur sont, chez les deux classes,
+homoplastiques, c'est-à-dire qu'elles se sont développées
+indépendamment. M. Lankester allègue encore l'étroite ressemblance
+des parties situées du côté droit et du côté gauche du corps,
+ainsi que des segments successifs du même individu; ce sont là des
+parties ordinairement appelées homologues, et qui, cependant, ne
+se rattachent nullement à la descendance d'espèces diverses d'un
+ancêtre commun. Les conformations homoplastiques sont celles que
+j'avais classées, d'une manière imparfaite, il est vrai, comme des
+modifications ou des ressemblances analogues. On peut, en partie,
+attribuer leur formation à des variations qui ont affecté d'une
+manière semblable des organismes distincts ou des parties
+distinctes des organismes, et, en partie, à des modifications
+analogues, conservées dans un but général ou pour une fonction
+générale. On en pourrait citer beaucoup d'exemples.
+
+Les naturalistes disent souvent que le crâne est formé de
+vertèbres métamorphosées, que les mâchoires des crabes sont des
+pattes métamorphosées, les étamines et les pistils des fleurs des
+feuilles métamorphosées; mais, ainsi que le professeur Huxley l'a
+fait remarquer, il serait, dans la plupart des cas, plus correct
+de parler du crâne et des vertèbres, des mâchoires et des pattes,
+etc., comme provenant, non pas de la métamorphose en un autre
+organe de l'un de ces organes, tel qu'il existe, mais de la
+métamorphose de quelque élément commun et plus simple. La plupart
+des naturalistes, toutefois, n'emploient l'expression que dans un
+sens métaphorique, et n'entendent point par là que, dans le cours
+prolongé des générations, des organes primordiaux quelconques --
+vertèbres dans un cas et pattes dans l'autre -- aient jamais été
+réellement transformés en crânes ou en mâchoires. Cependant, il y
+a tant d'apparences que de semblables modifications se sont
+opérées, qu'il est presque impossible d'éviter l'emploi d'une
+expression ayant cette signification directe. À mon point de vue,
+de pareils termes peuvent s'employer dans un sens littéral; et le
+fait remarquable que les mâchoires d'un crabe, par exemple, ont
+retenu de nombreux caractères; qu'elles auraient probablement
+conservés par hérédité si elles eussent réellement été le produit
+d'une métamorphose de pattes véritables, quoique fort simples, se
+trouverait en partie expliqué.
+
+
+DÉVELOPPEMENT ET EMBRYOLOGIE.
+
+Nous abordons ici un des sujets les plus importants de toute
+l'histoire naturelle. Les métamorphoses des insectes, que tout le
+monde connaît, s'accomplissent d'ordinaire brusquement au moyen
+d'un petit nombre de phases, mais les transformations sont en
+réalité nombreuses et graduelles. Un certain insecte éphémère
+(_Chlöeon_), ainsi que l'a démontré Sir J. Lubbock, passe, pendant
+son développement par plus de vingt mues, et subit chaque fois une
+certaine somme de changements; dans ce cas, la métamorphose
+s'accomplit d'une manière primitive et graduelle. On voit, chez
+beaucoup d'insectes, et surtout chez quelques crustacés, quels
+étonnants changements de structure peuvent s'effectuer pendant le
+développement. Ces changements, toutefois, atteignent leur apogée
+dans les cas dits de génération alternante qu'on observe chez
+quelques animaux inférieurs. N'est-il pas étonnant, par exemple,
+qu'une délicate coralline ramifiée, couverte de polypes et fixée à
+un rocher sous-marin produise, d'abord par bourgeonnement et
+ensuite par division transversale, une foule d'énormes méduses
+flottantes? Celles-ci, à leur tour produisent des oeufs d'où
+sortent des animalcules doués de la faculté de nager; ils
+s'attachent aux rochers et se développent ensuite en corallines
+ramifiées; ce cycle se continue ainsi à l'infini. La croyance à
+l'identité essentielle de la génération alternante avec la
+métamorphose ordinaire a été confirmée dans une forte mesure par
+une découverte de Wagner; il a observé, en effet, que la larve de
+la cécidomye produit asexuellement d'autres larves. Celles-ci, à
+leur tour, en produisent d'autres, qui finissent par se développer
+en mâles et en femelles réels, propageant leur espèce de la façon
+habituelle, par des oeufs.
+
+Je dois ajouter que, lorsqu'on annonça la remarquable découverte
+de Wagner, on me demanda comment il était possible de concevoir
+que la larve de cette mouche ait pu acquérir l'aptitude à une
+reproduction asexuelle. Il était impossible de répondre tant que
+le cas restait unique. Mais Grimm a démontré qu'une autre mouche,
+le chironome, se reproduit d'une manière presque identique, et il
+croit que ce phénomène se présente fréquemment dans cet ordre.
+C'est la chrysalide et non la larve du chironome qui a cette
+aptitude, et Grimm démontre, en outre, que ce cas relie jusqu'à un
+certain point, «celui de la cécidomye avec la parthénogénèse des
+coccidés», -- le terme parthénogénèse impliquant que les femelles
+adultes des coccidés peuvent produire des oeufs féconds sans le
+concours du mâle. On sait actuellement que certains animaux,
+appartenant à plusieurs classes, sont doués de l'aptitude à la
+reproduction ordinaire dès un âge extraordinairement précoce; or,
+nous n'avons qu'à faire remonter graduellement la reproduction
+parthénogénétique à un âge toujours plus précoce -- le chironome
+nous offre, d'ailleurs, une phase presque exactement
+intermédiaire, celle de la chrysalide -- pour expliquer le cas
+merveilleux de la cécidomye.
+
+Nous avons déjà constaté que diverses parties d'un même individu,
+qui sont identiquement semblables pendant la première période
+embryonnaire, se différencient considérablement à l'état adulte et
+servent alors à des usages fort différents. Nous avons démontré,
+en outre, que les embryons des espèces les plus distinctes
+appartenant à une même classe sont généralement très semblables,
+mais en se développant deviennent fort différents. On ne saurait
+trouver une meilleure preuve de ce fait que ces paroles de von
+Baer: «Les embryons des mammifères, des oiseaux, des lézards, des
+serpents, et probablement aussi ceux des tortues, se ressemblent
+beaucoup pendant les premières phases de leur développement, tant
+dans leur ensemble que par le mode d'évolution des parties; cette
+ressemblance est même si parfaite, que nous ne pouvons les
+distinguer que par leur grosseur. Je possède, conservés dans
+l'alcool, deux petits embryons dont j'ai omis d'inscrire le nom,
+et il me serait actuellement impossible de dire à quelle classe
+ils appartiennent. Ce sont peut-être des lézards, des petits
+oiseaux, ou de très jeunes mammifères, tant est grande la
+similitude du mode de formation de la tête et du tronc chez ces
+animaux. Il est vrai que les extrémités de ces embryons manquent
+encore; mais eussent-elles été dans la première phase de leur
+développement, qu'elles ne nous auraient rien appris, car les
+pieds des lézards et des mammifères, les ailes et les pieds des
+oiseaux, et même les mains et les pieds de l'homme, partent tous
+de la même forme fondamentale.» Les larves de la plupart des
+crustacés, arrivées à des périodes égales de développement, se
+ressemblent beaucoup, quelque différents que ces crustacés
+puissent devenir quand ils sont adultes; il en est de même pour
+beaucoup d'autres animaux. Des traces de la loi de la ressemblance
+embryonnaire persistent quelquefois jusque dans un âge assez
+avancé; ainsi, les oiseaux d'un même genre et de genres alliés se
+ressemblent souvent par leur premier plumage comme nous le voyons
+dans les plumes tachetées des jeunes du groupe des merles. Dans la
+tribu des chats, la plupart des espèces sont rayées et tachetées,
+raies et taches étant disposées en lignes, et on distingue
+nettement des raies ou des taches sur la fourrure des lionceaux et
+des jeunes pumas. On observe parfois, quoique rarement, quelque
+chose de semblable chez les plantes; ainsi, les premières feuilles
+de l'ajonc (_ulex_) et celles des acacias phyllodinés sont pinnées
+ou divisées comme les feuilles ordinaires des légumineuses.
+
+Les points de conformation par lesquels les embryons d'animaux
+fort différents d'une même classe se ressemblent n'ont souvent
+aucun rapport avec les conditions d'existence. Nous ne pouvons,
+par exemple, supposer que la forme particulière en lacet
+qu'affectent, chez les embryons des vertébrés, les artères des
+fentes branchiales, soit en rapport avec les conditions
+d'existence, puisque la même particularité se remarque à la fois
+chez le jeune mammifère nourri dans le sein maternel, chez l'oeuf
+de l'oiseau couve dans un nid, ou chez le frai d'une grenouille
+qui se développe sous l'eau. Nous n'avons pas plus de motifs pour
+admettre un pareil rapport, que nous n'en avons pour croire que
+les os analogues de la main de l'homme, de l'aile de la chauve-
+souris ou de la nageoire du marsouin, soient en rapport avec des
+conditions semblables d'existence. Personne ne suppose que la
+fourrure tigrée du lionceau ou les plumes tachetées du jeune merle
+aient pour eux aucune utilité.
+
+Le cas est toutefois différent lorsque l'animal, devenant actif
+pendant une partie de sa vie embryonnaire, doit alors pourvoir
+lui-même à sa nourriture. La période d'activité peut survenir à un
+âge plus ou moins précoce; mais, à quelque moment qu'elle se
+produise, l'adaptation de la larve à ses conditions d'existence
+est aussi parfaite et aussi admirable qu'elle l'est chez l'animal
+adulte. Les observations de sir J. Lubbock sur la ressemblance
+étroite qui existe entre certaines larves d'insectes appartenant à
+des ordres très différents, et inversement sur la dissemblance des
+larves d'autres insectes d'un même ordre, suivant leurs conditions
+d'existence et leurs habitudes, indiquent quel rôle important ont
+joué ces adaptations. Il résulte de ce genre d'adaptations,
+surtout lorsqu'elles impliquent une division de travail pendant
+les diverses phases du développement -- quand la même larve doit,
+par exemple, pendant une phase de son développement, chercher sa
+nourriture, et, pendant une autre phase, chercher une place pour
+se fixer -- que la ressemblance des larves d'animaux très voisins
+est fréquemment très obscurcie. On pourrait même citer des
+exemples de larves d'espèces alliées ou de groupes d'espèces qui
+diffèrent plus les unes des autres que ne le font les adultes.
+Dans la plupart des cas, cependant, les larves, bien qu'actives,
+subissent encore plus ou moins la loi commune des ressemblances
+embryonnaires. Les cirripèdes en offrent un excellent exemple;
+l'illustre Cuvier lui-même ne s'est pas aperçu qu'une balane est
+un crustacé, bien qu'un seul coup d'oeil jeté sur la larve suffise
+pour ne laisser aucun doute à cet égard. De même le deux
+principaux groupes des cirripèdes, les pédonculés et les sessiles,
+bien que très différents par leur aspect extérieur, ont des larves
+qu'on peut à peine distinguer les unes des autres pendant les
+phases successives de leur développement.
+
+Dans le cours de son évolution, l'organisation de l'embryon
+s'élève généralement; j'emploie cette expression, bien que je
+sache qu'il est presque impossible de définir bien nettement ce
+qu'on entend par une organisation plus ou moins élevée. Toutefois,
+nul ne constatera probablement que le papillon est plus élevé que
+la chenille. Il y a néanmoins des cas où l'on doit considérer
+l'animal adulte comme moins élevé que sa larve dans l'échelle
+organique; tels sont, par exemple, certains crustacés parasites.
+Revenons encore aux cirripèdes, dont les larves, pendant la
+première phase du développement, ont trois paires de pattes, un
+oeil unique et simple, et une bouche en forme de trompe, avec
+laquelle elles mangent beaucoup, car elles augmentent rapidement
+en grosseur. Pendant la seconde phase, qui correspond à l'état de
+chrysalide chez le papillon, elles ont six paires de pattes
+natatoires admirablement construites, une magnifique paire d'yeux
+composés et des antennes très compliquées; mais leur bouche est
+très imparfaite et hermétiquement close, de sorte qu'elles ne
+peuvent manger. Dans cet état, leur seule fonction est de
+chercher, grâce au développement des organes des sens, et
+d'atteindre, au moyen de leur appareil de natation, un endroit
+convenable auquel elles puissent s'attacher pour y subir leur
+dernière métamorphose. Ceci fait, elles demeurent attachées à leur
+rocher pour le reste de leur vie; leurs pattes se transforment en
+organes préhensiles; une bouche bien conformée reparaît, mais
+elles n'ont plus d'antennes, et leurs deux yeux sont de nouveau
+remplacés par un seul petit oeil très simple, semblable à un
+point. Dans cet état complet, qui est le dernier, les cirripèdes
+peuvent être également considérés comme ayant une organisation
+plus ou moins élevée que celle qu'ils avaient à l'état de larve.
+Mais, dans quelques genres, les larve se transforment, soit en
+hermaphrodites présentant la conformation ordinaire, soit en ce
+que j'ai appelé des mâles complémentaires; chez ces derniers, le
+développement est certainement rétrograde, car ils ne constituent
+plus qu'un sac, qui ne vit que très peu de temps, privé qu'il est
+de bouche, d'estomac et de tous les organes importants, ceux de la
+reproduction exceptés.
+
+Nous sommes tellement habitués à voir une différence de
+conformation entre l'embryon et l'adulte, que nous sommes disposés
+à regarder cette différence comme une conséquence nécessaire de la
+croissance. Mais il n'y a aucune raison pour que l'aile d'une
+chauve-souris, ou les nageoires d'un marsouin, par exemple, ne
+soient pas esquissées dans toutes leurs parties, et dans les
+proportions voulues, dès que ces parties sont devenues visibles
+dans l'embryon. Il y a certains groupes entiers d'animaux et aussi
+certains membres d'autres groupes, chez lesquels l'embryon à
+toutes les périodes de son existence, ne diffère pas beaucoup de
+la forme adulte. Ainsi Owen a remarqué que chez la seiche «il n'y
+a pas de métamorphose, le caractère céphalopode se manifestant
+longtemps avant que les divers organes de l'embryon soient
+complets.» Les coquillages terrestres et les crustacés d'eau douce
+naissent avec leurs formes propres, tandis que les membres marins
+des deux mêmes grandes classes subissent, dans le cours de leur
+développement, des modifications considérables. Les araignées
+n'éprouvent que de faibles métamorphoses. Les larves de la plupart
+des insectes passent par un état vermiforme, qu'elles soient
+actives et adaptées à des habitudes diverses, ou que, placées au
+sein de la nourriture qui leur convient, ou nourries par leurs
+parents, elles restent inactives. Il est cependant quelques cas,
+comme celui des aphis, dans le développement desquels, d'après les
+beaux dessins du professeur Huxley, nous ne trouvons presque pas
+de traces d'un état vermiforme.
+
+Parfois, ce sont seulement les premières phases du développement
+qui font défaut. Ainsi Fritz Müller a fait la remarquable
+découverte que certains crustacés, alliés aux _Penoeus_, et
+ressemblant à des crevettes, apparaissent d'abord sous la forme
+simple de _Nauplies_, puis, après avoir passé par deux ou trois
+états de la forme _Zoé_, et enfin par l'état de _Mysis_,
+acquièrent leur conformation adulte. Or, dans la grande classe des
+malacostracés, à laquelle appartiennent ces crustacés, ou ne
+connaît aucun autre membre qui se développe d'abord sous la forme
+de nauplie, bien que beaucoup apparaissent sous celle de zoé;
+néanmoins, Müller donne des raisons de nature à faire croire que
+tous ces crustacés auraient apparu comme nauplies, s'il n'y avait
+pas eu une suppression de développement.
+
+Comment donc expliquer ces divers faits de l'embryologie? Comment
+expliquer la différence si générale, mais non universelle, entre
+la conformation de l'embryon et celle de l'adulte; la similitude,
+aux débuts de l'évolution, des diverses parties d'un même embryon,
+qui doivent devenir plus tard entièrement dissemblables et servir
+à des fonctions très diverses; la ressemblance générale, mais non
+invariable, entre les embryons ou les larves des espèces les plus
+distinctes dans une même classe; la conservation, chez l'embryon
+encore dans l'oeuf ou dans l'utérus, de conformations qui lui sont
+inutiles à cette période aussi bien qu'à une période plus tardive
+de la vie; le fait que, d'autre part, des larves qui ont à suffire
+à leurs propres besoins s'adaptent parfaitement aux conditions
+ambiantes; enfin, le fait que certaines larves se trouvent placées
+plus haut sur l'échelle de l'organisation que les animaux adultes
+qui sont le terme final de leurs transformations? Je crois que ces
+divers faits peuvent s'expliquer de la manière suivante.
+
+On suppose ordinairement, peut-être parce que certaines
+monstruosités affectent l'embryon de très bonne heure, que les
+variations légères ou les différences individuelles apparaissent
+nécessairement à une époque également très précoce. Nous n'avons
+que peu de preuves sur ce point, mais les quelques-unes que nous
+possédons indiquent certainement le contraire; il est notoire, en
+effet, que les éleveurs de bétail, de chevaux et de divers animaux
+de luxe, ne peuvent dire positivement qu'un certain temps après la
+naissance quelles seront les qualités ou les défauts d'un animal.
+Nous remarquons le même fait chez nos propres enfants; car nous ne
+pouvons dire d'avance s'ils seront grands ou petits, ni quels
+seront précisément leurs traits. La question n'est pas de savoir à
+quelle époque de la vie chaque variation a pu être causée, mais à
+quel moment s'en manifestent les effets. Les causes peuvent avoir
+agi, et je crois que cela est généralement le cas, sur l'un des
+parents ou sur tous deux, avant l'acte de la génération. Il faut
+remarquer que tant que le jeune animal reste dans le sein maternel
+ou dans l'oeuf, et que tant qu'il est nourri et protégé par ses
+parents, il lui importe peu que la plupart de ses caractères se
+développent un peu plus tôt ou un peu plus tard. Peu importe, en
+effet, à un oiseau auquel, par exemple, un bec très recourbé est
+nécessaire pour se procurer sa nourriture, de posséder ou non un
+bec de cette forme, tant qu'il est nourri par ses parents.
+
+J'ai déjà fait observer, dans le premier chapitre, que toute
+variation, à quelque période de la vie qu'elle puisse apparaître
+chez les parents, tend à se manifester chez les descendants à
+l'âge correspondant. Il est même certaines variations qui ne
+peuvent apparaître qu'à cet âge correspondant; tels sont certains
+caractères de la chenille, du cocon ou de l'état de chrysalide
+chez le ver à soie, ou encore les variations qui affectent les
+cornes du bétail. Mais les variations qui, autant que nous pouvons
+en juger, pourraient indifféremment se manifester à un âge plus ou
+moins précoce, tendent cependant à reparaître également chez le
+descendant à l'âge où elles se sont manifestées chez le parent. Je
+suis loin de vouloir prétendre qu'il en soit toujours ainsi, car
+je pourrais citer des cas nombreux de variations, ce terme étant
+pris dans son acception la plus large, qui se sont manifestées à
+un âge plus précoce chez l'enfant que chez le parent.
+
+J'estime que ces deux principes, c'est-à-dire que les variations
+légères n'apparaissent généralement pas à un âge très précoce, et
+qu'elles sont héréditaires à l'âge correspondant, expliquent les
+principaux faits embryologiques que nous venons d'indiquer.
+Toutefois, examinons d'abord certains cas analogues chez nos
+variétés domestiques. Quelques savants, qui se sont occupés
+particulièrement du chien, admettent que le lévrier ou le
+bouledogue, bien que si différents, sont réellement des variétés
+étroitement alliées, descendues de la même souche sauvage. J'étais
+donc curieux de voir quelles différences on peut observer chez
+leurs petits; des éleveurs me disaient qu'ils diffèrent autant que
+leurs parents, et, à en juger par le seul coup d'oeil, cela
+paraissait être vrai. Mais en mesurant les chiens adultes et les
+petits âgés de six jours je trouvai que ceux-ci sont loin d'avoir
+acquis toutes leurs différences proportionnelles. On m'avait dit
+aussi que les poulains du cheval de course et ceux du cheval de
+trait -- races entièrement formées par la sélection sous
+l'influence de la domestication -- diffèrent autant les uns des
+autres que les animaux adultes; mais j'ai pu constater par des
+mesures précises, prises sur des juments des deux races et sur
+leurs poulains âgés de trois jours, que ce n'est en aucune façon
+le cas.
+
+Comme nous possédons la preuve certaine que les races de pigeons
+descendent d'une seule espèce sauvage, j'ai comparé les jeunes
+pigeons de diverses races douze heures après leur éclosion. J'ai
+mesuré avec soin les dimensions du bec et de son ouverture, la
+longueur des narines et des paupières, celle des pattes, et la
+grosseur des pieds, chez des individus de l'espèce sauvage, chez
+des grosses-gorges, des paons, des runts, des barbes, des dragons,
+des messagers et des culbutants. Quelques-uns de ces oiseaux, à
+l'état adulte, diffèrent par la longueur et la forme du bec, et
+par plusieurs autres caractères, à un point tel que, trouvés à
+l'état de nature, on les classerait sans aucun doute dans des
+genres distincts. Mais, bien qu'on puisse distinguer pour la
+plupart les pigeons nouvellement éclos de ces diverses races, si
+on les place les uns auprès des autres, ils présentent, sur les
+points précédemment indiqués, des différences proportionnelles
+incomparablement moindres que les oiseaux adultes. Quelques traits
+caractéristiques, tels que la largeur du bec, sont à peine
+saisissables chez les jeunes. Je n'ai constaté qu'une seule
+exception remarquable à cette règle, c'est que les jeunes
+culbutants à courte face diffèrent presque autant que les adultes
+des jeunes du biset sauvage et de ceux des autres races.
+
+Les deux principes déjà mentionnés expliquent ces faits. Les
+amateurs choisissent leurs chiens, leurs chevaux, leurs pigeons
+reproducteurs, etc., lorsqu'ils ont déjà presque atteint l'âge
+adulte; peu leur importe que les qualités qu'ils désirent soient
+acquises plus tôt ou plus tard, pourvu que l'animal adulte les
+possède. Les exemples précédents, et surtout celui des pigeons,
+prouvent que les différences caractéristiques qui ont été
+accumulées par la sélection de l'homme et qui donnent aux races
+leur valeur, n'apparaissent pas généralement à une période précoce
+de la vie, et deviennent héréditaires à un âge correspondant et
+assez avancé. Mais l'exemple du culbutant courte face, qui possède
+déjà ses caractères propres à l'âge de douze heures, prouve que
+cette règle n'est pas universelle; chez lui, en effet, les
+différences caractéristiques ont, ou apparu plus tôt qu'à
+l'ordinaire, ou bien ces différences, au lieu d'être transmises
+héréditairement à l'âge correspondant, se sont transmises à un âge
+plus précoce.
+
+Appliquons maintenant ces deux principes aux espèces à l'état de
+nature. Prenons un groupe d'oiseaux descendus de quelque forme
+ancienne, et que la sélection naturelle a modifiés en vue
+d'habitudes diverses. Les nombreuses et légères variations
+successives survenues chez les différentes espèces à un âge assez
+avancé se transmettent par hérédité à l'âge correspondant; les
+jeunes seront donc peu modifiés et se ressembleront davantage que
+ne le font les adultes, comme nous venons de l'observer chez les
+races de pigeons. On peut étendre cette manière de voir à des
+conformations très distinctes et à des classes entières. Les
+membres antérieurs, par exemple, qui ont autrefois servi de jambes
+à un ancêtre reculé, peuvent, à la suite d'un nombre infini de
+modifications, s'être adaptés à servir de mains chez un
+descendant, de nageoires chez un autre, d'ailes chez un troisième;
+mais, en vertu des deux principes précédents, les membres
+antérieurs n'auront pas subi beaucoup de modifications chez les
+embryons de ces diverses formes, bien que, dans chacune d'elles,
+le membre antérieur doive différer considérablement à l'âge
+adulte. Quelle que soit l'influence que l'usage ou le défaut
+d'usage puisse avoir pour modifier les membres ou les autres
+organes d'un animal, cette influence affecte surtout l'animal
+adulte, obligé de se servir de toutes ses facultés pour pourvoir à
+ses besoins; or, les modifications ainsi produites se transmettent
+aux descendants au même âge adulte correspondant. Les jeunes ne
+sont donc pas modifiés, ou ne le sont qu'à un faible degré, par
+les effets de l'usage ou du non-usage des parties.
+
+Chez quelques animaux, les variations successives ont pu se
+produire à un âge très précoce, ou se transmettre par hérédité un
+peu plus tôt que l'époque à laquelle elles ont primitivement
+apparu. Dans les deux cas, comme nous l'avons vu pour le Culbutant
+courte-face, les embryons ou les jeunes ressemblent étroitement à
+la forme parente adulte. Telle est la loi du développement pour
+certains groupes entiers ou pour certains sous-groupes, tels que
+les céphalopodes, les coquillages terrestres, les crustacés d'eau
+douce, les araignées et quelques membres de la grande classe des
+insectes. Pourquoi, dans ces groupes, les jeunes ne subissent-ils
+aucune métamorphose? Cela doit résulter des raisons suivantes:
+d'abord, parce que les jeunes doivent de bonne heure suffire à
+leurs propres besoins, et ensuite, parce qu'ils suivent le même
+genre de vie que leurs parents; car, dans ce cas, leur existence
+dépend de ce qu'ils se modifient de la même manière que leurs
+parents. Quant au fait singulier qu'un grand nombre d'animaux
+terrestres et fluviatiles ne subissent aucune métamorphose, tandis
+que les représentants marins des mêmes groupes passent par des
+transformations diverses, Fritz Müller a émis l'idée que la marche
+des modifications lentes, nécessaires pour adapter un animal à
+vivre sur terre ou dans l'eau douce au lieu de vivre dans la mer,
+serait bien simplifiée s'il ne passait pas par l'état de larve;
+car il n'est pas probable que des places bien adaptées à l'état de
+larve et à l'état parfait, dans des conditions d'existence aussi
+nouvelles et aussi modifiées, dussent se trouver inoccupées ou mal
+occupées par d'autres organismes. Dans ce cas, la sélection
+naturelle favoriserait une acquisition graduelle de plus en plus
+précoce de la conformation adulte, et le résultat serait la
+disparition de toutes traces des métamorphoses antérieures.
+
+Si, d'autre part, il était avantageux pour le jeune animal d'avoir
+des habitudes un peu différentes de celles de ses parents, et
+d'être, en conséquence, conformé un peu autrement, ou s'il était
+avantageux pour une larve, déjà différente de sa forme parente, de
+se modifier encore davantage, la sélection naturelle pourrait; en
+vertu du principe de l'hérédité à l'âge correspondant, rendre le
+jeune animal ou la larve de plus en plus différent de ses parents,
+et cela à un degré quelconque. Les larves pourraient encore
+présenter des différences en corrélation avec les diverses phases
+de leur développement, de sorte qu'elles finiraient par différer
+beaucoup dans leur premier état de ce qu'elles sont dans le
+second, comme cela est le cas chez un grand nombre d'animaux.
+L'adulte pourrait encore s'adapter à des situations et à des
+habitudes pour lesquelles les organes des sens ou de la locomotion
+deviendraient inutiles, auquel cas la métamorphose serait
+rétrograde.
+
+Les remarques précédentes nous expliquent comment, par suite de
+changements de conformation chez les jeunes, en raison de
+changements dans les conditions d'existence, outre l'hérédité à un
+âge correspondant, les animaux peuvent arriver à traverser des
+phases de développement tout à fait distinctes de la condition
+primitive de leurs ancêtres adultes. La plupart de nos meilleurs
+naturalistes admettent aujourd'hui que les insectes ont acquis par
+adaptation les différentes phases de larve et de chrysalide qu'ils
+traversent, et que ces divers états ne leur ont pas été transmis
+héréditairement par un ancêtre reculé. L'exemple curieux du
+_Sitaris_, coléoptère qui traverse certaines phases
+extraordinaires de développement, nous aide à comprendre comment
+cela peut arriver. Selon M. Fabre, la première larve du sitaris
+est un insecte petit, actif, pourvu de six pattes, de deux longues
+antennes et de quatre yeux. Ces larves éclosent dans les nids
+d'abeilles, et quand, au printemps, les abeilles mâles sortent de
+leur trou, ce qu'elles font avant les femelles, ces petites larves
+s'attachent à elles, et se glissent ensuite sur les femelles
+pendant l'accouplement. Aussitôt que les femelles pondent leurs
+oeufs dans les cellules pourvues de miel préparées pour les
+recevoir, les larves de sitaris se jettent sur les oeufs et les
+dévorent. Ces larves subissent ensuite un changement complet; les
+yeux disparaissent, les pattes et les antennes deviennent
+rudimentaires; alors elles se nourrissent de miel. En cet état,
+elles ressemblent beaucoup aux larves ordinaires des insectes;
+puis, elles subissent ultérieurement une nouvelle transformation
+et apparaissent à l'état de coléoptère parfait. Or, qu'un insecte
+subissant des transformations semblables à celles du sitaris
+devienne la souche d'une nouvelle classe d'insectes, les phases du
+développement de cette nouvelle classe seraient très probablement
+différentes de celles de nos insectes actuels, et la première
+phase ne représenterait certainement pas l'état antérieur d'aucun
+insecte adulte.
+
+Il est, d'autre part, très probable que, chez un grand nombre
+d'animaux, l'état embryonnaire ou l'état de larve nous représente,
+d'une manière plus ou moins complète, l'état adulte de l'ancêtre
+du groupe entier. Dans la grande classe des crustacés, des formes
+étonnamment distinctes les unes des autres telles que les
+parasites suceurs, les cirripèdes, les entomostracés, et même les
+malacostracés, apparaissent d'abord comme larves sous la forme de
+nauplies. Comme ces larves vivent en liberté en pleine mer,
+qu'elles ne sont pas adaptées à des conditions d'existence
+spéciales, et pour d'autres raisons encore indiquées par Fritz
+Müller, il est probable qu'il a existé autrefois, à une époque
+très reculée, quelque animal adulte indépendant, ressemblant au
+nauplie, qui a subséquemment produit, suivant plusieurs lignes
+généalogiques divergentes, les groupes considérables de crustacés
+que nous venons d'indiquer. Il est probable aussi, d'après ce que
+nous savons sur les embryons des mammifères, des oiseaux, des
+reptiles et des poissons, que ces animaux sont les descendants
+modifiés de quelque forme ancienne qui, à l'état adulte, était
+pourvue de branchies, d'une vessie natatoire, de quatre membres
+simples en forme de nageoires et d'une queue, le tout adapté à la
+vie aquatique.
+
+Comme tous les êtres organisés éteints et récents qui ont vécu
+dans le temps et dans l'espace peuvent se grouper dans un petit
+nombre de grandes classes, et comme tous les êtres, dans chacune
+de ces classes, ont, d'après ma théorie, été reliés les uns aux
+autres par une série de fines gradations, la meilleure
+classification, la seule possible d'ailleurs, si nos collections
+étaient complètes, serait la classification généalogique; le lien
+caché que les naturalistes ont cherché sous le nom de _système
+naturel_, n'est, en un mot, autre chose que la descendance. Ces
+considérations nous permettent de comprendre comment il se fait
+que, pour la plupart des naturalistes, la conformation de
+l'embryon est encore plus importante que celle de l'adulte au
+point de vue de la classification. Lorsque deux ou plusieurs
+groupes d'animaux, quelque différentes que puissent être
+d'ailleurs leur conformation et leurs habitudes à l'état d'adulte,
+traversent des phases embryonnaires très semblables, nous pouvons
+être certains qu'ils descendent d'un ancêtre commun et qu'ils
+sont, par conséquent, unis étroitement les uns aux autres par un
+lien de parenté. La communauté de conformation embryonnaire révèle
+donc une communauté d'origine; mais la dissemblance du
+développement embryonnaire ne prouve pas le contraire, car il se
+peut que, chez un ou deux groupes, quelques phases du
+développement aient été supprimées ou aient subi, pour s'adapter à
+de nouvelles conditions d'existence, des modifications telles
+qu'elles ne sont plus reconnaissables. La conformation de la larve
+révèle souvent une communauté d'origine pour des groupes mêmes
+dont les formes adultes ont été modifiées à un degré extrême;
+ainsi, nous avons vu que les larves des cirripèdes nous révèlent
+immédiatement qu'ils appartiennent à la grande classe des
+crustacés, bien qu'à l'état adulte ils soient extérieurement
+analogues aux coquillages. Comme la conformation de l'embryon nous
+indique souvent d'une manière plus ou moins nette ce qu'a dû être
+la conformation de l'ancêtre très ancien et moins modifié du
+groupe, nous pouvons comprendre pourquoi les formes éteintes et
+remontant à un passé très reculé ressemblent si souvent, à l'état
+adulte, aux embryons des espèces actuelles de la même classe.
+Agassiz regarde comme universelle dans la nature cette loi dont la
+vérité sera, je l'espère, démontrée dans l'avenir. Cette loi ne
+peut toutefois être prouvée que dans le cas où l'ancien état de
+l'ancêtre du groupe n'a pas été totalement effacé, soit par des
+variations successives survenues pendant les premières phases de
+la croissance, soit par des variations devenues héréditaires chez
+les descendants à un âge plus précoce que celui de leur apparition
+première. Nous devons nous rappeler aussi que la loi peut être
+vraie, mais cependant n'être pas encore de longtemps, si elle
+l'est jamais, susceptible d'une démonstration complète, faute de
+documents géologiques remontant à une époque assez reculée. La loi
+ne se vérifiera pas dans les cas où une forme ancienne à l'état de
+larve s'est adaptée à quelque habitude spéciale, et a transmis ce
+même état au groupe entier de ses descendants; ces larves, en
+effet, ne peuvent ressembler à aucune forme plus ancienne à l'état
+adulte.
+
+Les principaux faits de l'embryologie, qui ne le cèdent à aucun en
+importance, me semblent donc s'expliquer par le principe que des
+modifications survenues chez les nombreux descendants d'un ancêtre
+primitif n'ont pas surgi dès les premières phases de la vie de
+chacun d'eux, et que ces variations sont transmises par hérédité à
+un âge correspondant. L'embryologie acquiert un grand intérêt, si
+nous considérons l'embryon comme un portrait plus ou moins effacé
+de l'ancêtre commun, à l'état de larve ou à l'état adulte, de tous
+les membres d'une même grande classe.
+
+
+ORGANES RUDIMENTAIRES, ATROPHIÉS ET AVORTÉS.
+
+On trouve très communément, très généralement même dans la nature,
+des parties ou des organes dans cet état singulier, portant
+l'empreinte d'une complète inutilité. Il serait difficile de
+nommer un animal supérieur chez lequel il n'existe pas quelque
+partie à l'état rudimentaire. Chez les mammifères par exemple, les
+mâles possèdent toujours des mamelles rudimentaires; chez les
+serpents, un des lobes des poumons est rudimentaire; chez les
+oiseaux, l'aile bâtarde n'est qu'un doigt rudimentaire, et chez
+quelques espèces, l'aile entière est si rudimentaire, qu'elle est
+inutile pour le vol. Quoi de plus curieux que la présence de dents
+chez les foetus de la baleine, qui, adultes, n'ont pas trace de
+ces organes; ou que la présence de dents, qui ne percent jamais la
+gencive, à la mâchoire supérieure du veau avant sa naissance?
+
+Les organes rudimentaires racontent eux-mêmes, de diverses
+manières, leur origine et leur signification. Il y a des
+coléoptères appartenant à des espèces étroitement alliées ou,
+mieux encore, à la même espèce, qui ont, les uns des ailes
+parfaites et complètement développées, les autres de simples
+rudiments d'ailes très petits, fréquemment recouverts par des
+élytres soudées ensemble; dans ce cas, il n'y a pas à douter que
+ces rudiments représentent des ailes. Les organes rudimentaires
+conservent quelquefois leurs propriétés fonctionnelles; c'est ce
+qui arrive occasionnellement aux mamelles des mammifères mâles,
+qu'on a vues parfois se développer et sécréter du lait. De même,
+chez le genre _Bos_, il y a normalement quatre mamelons bien
+développés et deux rudimentaires; mais, chez nos vaches
+domestiques, ces derniers se développent quelquefois et donnent du
+lait. Chez les plantes, on rencontre chez des individus de la même
+espèce des pétales tantôt rudimentaires, tantôt bien développés.
+Kölreuter a observé, chez certaines plantes à sexes séparés, qu'en
+croisant une espèce dont les fleurs mâles possèdent un rudiment de
+pistil avec une espèce hermaphrodite ayant, bien entendu, un
+pistil bien développé, le rudiment de pistil prend un grand
+accroissement chez la postérité hybride; ce qui prouve que les
+pistils rudimentaires et les pistils parfaits ont exactement la
+même nature. Un animal peut posséder diverses parties dans un état
+parfait, et cependant on peut, dans un certain sens, les regarder
+comme rudimentaires, parce qu'elles sont inutiles. Ainsi, le
+têtard de la salamandre commune, comme le fait remarquer M. G.-H.
+Lewes, «a des branchies et passe sa vie dans l'eau; mais la
+_Salamandra atra_, qui vit sur les hauteurs dans les montagnes,
+fait ses petits tout formés. Cet animal ne vit jamais dans l'eau.
+Cependant, si on ouvre une femelle pleine, on y trouve des têtards
+pourvus de branchies admirablement ramifiées et qui, mis dans
+l'eau, nagent comme les têtards de la salamandre aquatique. Cette
+organisation aquatique n'a évidemment aucun rapport avec la vie
+future de l'animal; elle n'est pas davantage adaptée à ses
+conditions embryonnaires; elle se rattache donc uniquement à des
+adaptations ancestrales et répète une des phases du développement
+qu'ont parcouru les formes anciennes dont elle descend.»
+
+Un organe servant à deux fonctions peut devenir rudimentaire ou
+s'atrophier complètement pour l'une d'elles, parfois même pour la
+plus importante, et demeurer parfaitement capable de remplir
+l'autre. Ainsi, chez les plantes, le rôle du pistil est de
+permettre aux tubes polliniques de pénétrer jusqu'aux ovules de
+l'ovaire. Le pistil consiste en un stigmate porté sur un style;
+mais, chez quelques composées, les fleurs mâles, qui ne sauraient
+être fécondées naturellement, ont un pistil rudimentaire, en ce
+qu'il ne porte pas de stigmate; le style pourtant, comme chez les
+autres fleurs parfaites, reste bien développé et garni de poils
+qui servent à frotter les anthères pour en faire jaillir le pollen
+qui les environne. Un organe peut encore devenir rudimentaire
+relativement à sa fonction propre et s'adapter à un usage
+différent; telle est la vessie natatoire de certains poissons, qui
+semble être devenue presque rudimentaire quant à sa fonction
+propre, consistant à donner de la légèreté au poisson, pour se
+transformer en un organe respiratoire ou en un poumon en voie de
+formation. On pourrait citer beaucoup d'autres exemples analogues.
+
+On ne doit pas considérer comme rudimentaires les organes qui, si
+peu développés qu'ils soient, ont cependant quelque utilité, à
+moins que nous n'ayons des raisons pour croire qu'ils étaient
+autrefois plus développés. Il se peut aussi que ce soient des
+organes naissants en voie de développement. Les organes
+rudimentaires, au contraire, tels, par exemple, que les dents qui
+ne percent jamais les gencives, ou que les ailes d'une autruche
+qui ne servent plus guère que de voiles, sont presque inutiles.
+Comme il est certain qu'à un état moindre de développement ces
+organes seraient encore plus inutiles que dans leur condition
+actuelle, ils ne peuvent pas avoir été produits autrefois par la
+variation et par la sélection naturelle, qui n'agit jamais que par
+la conservation des modifications utiles. Ils se rattachent à un
+ancien état de choses et ont été en partie conservés par la
+puissance de l'hérédité. Toutefois, il est souvent difficile de
+distinguer les organes rudimentaires des organes naissants, car
+l'analogie seule nous permet de juger si un organe est susceptible
+de nouveaux développements, auquel cas seulement on peut l'appeler
+naissant. Les organes naissants doivent toujours être assez rares,
+car les individus pourvus d'un organe dans cette condition ont dû
+être généralement remplacés par des successeurs possédant cet
+organe à un état plus parfait, et ont dû, par conséquent,
+s'éteindre il y a longtemps. L'aile du pingouin lui est fort
+utile, car elle lui sert de nageoire; elle pourrait donc
+représenter l'état naissant des ailes des oiseaux; je ne crois
+cependant pas qu'il en soit ainsi; c'est plus probablement un
+organe diminué et qui s'est modifié en vue d'une fonction
+nouvelle. L'aile de l'aptéryx, d'autre part, est, complètement
+inutile à cet animal et peut être considérée comme vraiment
+rudimentaire. Owen considère les membres filiformes si simples du
+lépidosirène comme «le commencement d'organes qui atteignent leur
+développement fonctionnel complet chez les vertébrés supérieurs;»
+mais le docteur Günther a soutenu récemment l'opinion que ce sont
+probablement les restes de l'axe persistant d'une nageoire dont
+les branches latérales ou les rayons sont atrophiés. On peut
+considérer les glandes mammaires de l'ornithorynque comme étant à
+l'état naissant, comparativement aux mamelles de la vache. Les
+freins ovigères de certains cirripèdes, qui ne sont que légèrement
+développés, et qui ont cessé de servir à retenir les oeufs sont
+des branchies naissantes.
+
+Les organes rudimentaires sont très sujets à varier au point de
+vue de leur degré de développement et sous d'autres rapports, chez
+les individus de la même espèce; de plus, le degré de diminution
+qu'un même organe a pu éprouver diffère quelquefois beaucoup chez
+les espèces étroitement alliées. L'état des ailes des phalènes
+femelles appartenant à une même famille, offre un excellent
+exemple de ce fait. Les organes rudimentaires peuvent avorter
+complètement; ce qui implique, chez certaines plantes et chez
+certains animaux, l'absence complète de parties que, d'après les
+lois de l'analogie, nous nous attendrions à rencontrer chez eux et
+qui se manifestent occasionnellement chez les individus
+monstrueux. C'est ainsi que, chez la plupart des scrophulariacées,
+la cinquième étamine est complètement atrophiée; cependant, une
+cinquième étamine a dû autrefois exister chez ces plantes, car
+chez plusieurs espèces de la famille on en retrouve un rudiment,
+qui, à l'occasion, peut se développer complètement, ainsi qu'on le
+voit chez le muflier commun. Lorsqu'on veut retracer les
+homologies d'un organe quelconque chez les divers membres d'une
+même classe, rien n'est plus utile, pour comprendre nettement les
+rapports des parties, que la découverte de rudiments; c'est ce que
+prouvent admirablement les dessins qu'a faits Owen des os de la
+jambe du cheval, du boeuf et du rhinocéros.
+
+Un fait très important, c'est que, chez l'embryon, on peut souvent
+observer des organes, tels que les dents à la mâchoire supérieure
+de la baleine et des ruminants, qui disparaissent ensuite
+complètement. C'est aussi, je crois, une règle universelle, qu'un
+organe rudimentaire soit proportionnellement plus gros,
+relativement aux parties voisines, chez l'embryon que chez
+l'adulte; il en résulte qu'à cette période précoce l'organe est
+moins rudimentaire ou même ne l'est pas du tout. Aussi, on dit
+souvent que les organes rudimentaires sont restés chez l'adulte à
+leur état embryonnaire.
+
+Je viens d'exposer les principaux faits relatifs aux organes
+rudimentaires. En y réfléchissant, on se sent frappé d'étonnement;
+car les mêmes raisons qui nous conduisent à reconnaître que la
+plupart des parties et des organes sont admirablement adaptés à
+certaines fonctions, nous obligent à constater, avec autant de
+certitude, l'imperfection et l'inutilité des organes rudimentaires
+ou atrophiés. On dit généralement dans les ouvrages sur l'histoire
+naturelle que les organes rudimentaires ont été créés «en vue de
+la symétrie» ou pour «compléter le plan de la nature»; or, ce
+n'est là qu'une simple répétition du fait, et non pas une
+explication. C'est de plus une inconséquence, car le boa
+constrictor possède les rudiments d'un bassin et de membres
+postérieurs; si ces os ont été conservés; pour compléter le plan
+de la nature, pourquoi, ainsi que le demande le professeur
+Weismann, ne se trouvent-ils pas chez tous les autres serpents, où
+on n'en aperçoit pas la moindre trace? Que penserait-on d'un
+astronome qui soutiendrait que les satellites décrivent autour des
+planètes une orbite elliptique en vue de la symétrie, parce que
+les planètes décrivent de pareilles courbes autour du soleil? Un
+physiologiste éminent explique la présence des organes
+rudimentaires en supposant qu'ils servent à excréter des
+substances en excès, ou nuisibles à l'individu; mais pouvons-nous
+admettre que la papille infime qui représente souvent le pistil
+chez certaines fleurs mâles, et qui n'est constituée que par du
+tissu cellulaire, puisse avoir une action pareille? Pouvons-nous
+admettre que des dents rudimentaires, qui sont ultérieurement
+résorbées, soient utiles à l'embryon du veau en voie de croissance
+rapide, alors qu'elles emploient inutilement une matière aussi
+précieuse que le phosphate de chaux? On a vu quelquefois, après
+l'amputation des doigts chez l'homme, des ongles imparfaits se
+former sur les moignons: or il me serait aussi aisé de croire que
+ces traces d'ongles ont été développées pour excréter de la
+matière cornée, que d'admettre que les ongles rudimentaires qui
+terminent la nageoire du lamantin, l'ont été dans le même but.
+
+Dans l'hypothèse de la descendance avec modifications,
+l'explication de l'origine des organes rudimentaires est
+comparativement simple. Nous pouvons, en outre, nous expliquer
+dans une grande mesure les lois qui président à leur développement
+imparfait. Nous avons des exemples nombreux d'organes
+rudimentaires chez nos productions domestiques, tels, par exemple,
+que le tronçon de queue qui persiste chez les races sans queue,
+les vestiges de l'oreille chez les races ovines qui sont privées
+de cet organe, la réapparition de petites cornes pendantes chez
+les races de bétail sans cornes, et surtout, selon Youatt, chez
+les jeunes animaux, et l'état de la fleur entière dans le chou-
+fleur. Nous trouvons souvent chez les monstres les rudiments de
+diverses parties. Je doute qu'aucun de ces exemples puisse jeter
+quelque lumière sur l'origine des organes rudimentaires à l'état
+de nature, sinon qu'ils prouvent que ces rudiments peuvent se
+produire; car tout semble indiquer que les espèces à l'état de
+nature ne subissent jamais de grands et brusques changements. Mais
+l'étude de nos productions domestiques nous apprend que le non-
+usage des parties entraîne leur diminution, et cela d'une manière
+héréditaire. Il me semble probable que le défaut d'usage a été la
+cause principale de ces phénomènes d'atrophie, que ce défaut
+d'usage, en un mot, a dû déterminer d'abord très lentement et,
+très graduellement la diminution de plus en plus complète d'un
+organe, jusqu'à ce qu'il soit devenu rudimentaire. On pourrait
+citer comme exemples les yeux des animaux vivant dans des cavernes
+obscures, et les ailes des oiseaux habitant les îles océaniques,
+oiseaux qui, rarement forcés de s'élancer dans les airs pour
+échapper aux bêtes féroces, ont fini par perdre la faculté de
+voler. En outre, un organe, utile dans certaines conditions, peut
+devenir nuisible dans des conditions différentes, comme les ailes
+de coléoptères vivant sur des petites îles battues par les vents;
+dans ce cas, la sélection naturelle doit tendre lentement à
+réduire l'organe, jusqu'à ce qu'il cesse d'être nuisible en
+devenant rudimentaire.
+
+Toute modification de conformation et de fonction, à condition
+qu'elle puisse s'effectuer par degrés insensibles, est du ressort
+de la sélection naturelle; de sorte qu'un organe qui, par suite de
+changements dans les conditions d'existence, devient nuisible ou
+inutile, peut, à certains égards, se modifier de manière à servir
+à quelque autre usage. Un organe peut aussi ne conserver qu'une
+seule des fonctions qu'il avait été précédemment appelé à remplir.
+Un organe primitivement formé par la sélection naturelle, devenu
+inutile, peut alors devenir variable, ses variations n'étant plus
+empêchées par la sélection naturelle. Tout cela concorde
+parfaitement avec ce que nous voyons dans la nature. En outre, à
+quelque période de la vie que le défaut d'usage ou la sélection
+tende à réduire un organe, ce qui arrive généralement lorsque
+l'individu ayant atteint sa maturité doit faire usage de toutes
+ses facultés, le principe d'hérédité à l'âge correspondant tend à
+reproduire, chez les descendants de cet individu, ce même organe
+dans son état réduit, exactement au même âge, mais ne l'affecte
+que rarement chez l'embryon. Ainsi s'explique pourquoi les organes
+rudimentaires sont relativement plus grands chez l'embryon que
+chez l'adulte. Si, par exemple, le doigt d'un animal adulte
+servait de moins en moins, pendant de nombreuses générations par
+suite de quelques changements dans ses habitudes, ou si un organe
+ou une glande exerçait moins de fonctions, on pourrait conclure
+qu'ils se réduiraient en grosseur chez les descendants adultes de
+cet animal, mais qu'ils conserveraient à peu près le type originel
+de leur développement chez l'embryon.
+
+Toutefois, il subsiste encore une difficulté. Après qu'un organe a
+cessé de servir et qu'il a, en conséquence, diminué dans de fortes
+proportions, comment peut-il encore subir une diminution
+ultérieure jusqu'à ne laisser que des traces imperceptibles et
+enfin jusqu'à disparaître tout à fait? Il n'est guère possible que
+le défaut d'usage puisse continuer à produire de nouveaux effets
+sur un organe qui a cessé de remplir toutes ses fonctions. Il
+serait indispensable de pouvoir donner ici quelques explications
+dans lesquelles je ne peux malheureusement pas entrer. Si on
+pouvait prouver, par exemple, que toutes les variations des
+parties tendent à la diminution plutôt qu'à l'augmentation du
+volume de ces parties, il serait facile de comprendre qu'un organe
+inutile deviendrait rudimentaire, indépendamment des effets du
+défaut d'usage, et serait ensuite complètement supprimé, car
+toutes les variations tendant à une diminution de volume
+cesseraient d'être combattues par la sélection naturelle. Le
+principe de l'économie de croissance expliqué dans un chapitre
+précédent, en vertu duquel les matériaux destinés à la formation
+d'un organe sont économisés autant que possible, si cet organe
+devient inutile à son possesseur, a peut-être contribué à rendre
+rudimentaire une partie inutile du corps. Mais les effets de ce
+principe ont dû nécessairement n'influencer que les premières
+phases de la marche de la diminution; car nous ne pouvons admettre
+qu'une petite papille représentant, par exemple, dans une fleur
+mâle, le pistil de la fleur femelle, et formée uniquement de tissu
+cellulaire, puisse être réduite davantage ou résorbée complètement
+pour économiser quelque nourriture.
+
+Enfin, quelles que soient les phases qu'ils aient parcourues pour
+être amenés à leur état actuel qui les rend inutiles, les organes
+rudimentaires, conservés qu'ils ont été par l'hérédité seule, nous
+retracent un état primitif des choses. Nous pouvons donc
+comprendre, au point de vue généalogique de la classification,
+comment il se fait que les systématistes, en cherchant à placer
+les organismes à leur vraie place dans le système naturel, ont
+souvent trouvé que les parties rudimentaires sont d'une utilité
+aussi grande et parfois même plus grande que d'autres parties
+ayant une haute importance physiologique. On peut comparer les
+organes rudimentaires aux lettres qui; conservées dans
+l'orthographe d'un mot, bien qu'inutiles pour sa prononciation,
+servent à en retracer l'origine et la filiation. Nous pouvons donc
+conclure que, d'après la doctrine de la descendance avec
+modifications, l'existence d'organes que leur état rudimentaire et
+imparfait rend inutiles, loin de constituer une difficulté
+embarrassante, comme cela est assurément le cas dans l'hypothèse
+ordinaire de la création, devait au contraire être prévue comme
+une conséquence des principes que nous avons développés.
+
+
+RÉSUMÉ.
+
+J'ai essayé de démontrer dans ce chapitre que le classement de
+tous les êtres organisés qui ont vécu dans tous les temps en
+groupes subordonnés à d'autres groupes; que la nature des rapports
+qui unissent dans un petit nombre de grandes classes tous les
+organismes vivants et éteints, par des lignes d'affinité
+complexes, divergentes et tortueuses; que les difficultés que
+rencontrent, et les règles que suivent les naturalistes dans leurs
+classifications; que la valeur qu'on accorde aux caractères
+lorsqu'ils sont constants et généraux, qu'ils aient une importance
+considérable ou qu'ils n'en aient même pas du tout, comme dans les
+cas d'organes rudimentaires; que la grande différence de valeur
+existant entre les caractères d'adaptation ou analogues et
+d'affinités véritables; j'ai essayé de démontrer, dis-je, que
+toutes ces règles, et encore d'autres semblables, sont la
+conséquence naturelle de l'hypothèse de la parenté commune des
+formes alliées et de leurs modifications par la sélection
+naturelle, jointe aux circonstances d'extinction et de divergence
+de caractères qu'elle détermine. En examinant ce principe de
+classification, il ne faut pas oublier que l'élément généalogique
+a été universellement admis et employé pour classer ensemble dans
+la même espèce les deux sexes, les divers âges, les formes
+dimorphes et les variétés reconnues, quelque différente que soit
+d'ailleurs leur conformation. Si l'on étend l'application de cet
+élément généalogique, seule cause connue des ressemblances que
+l'on constate entre les êtres organisés, on comprendra ce qu'il
+faut entendre par système _nature_; c'est tout simplement un essai
+de classement généalogique où les divers degrés de différences
+acquises s'expriment par les termes _variété, espèces, genres,
+familles, ordre_ et _classes_.
+
+En partant de ce même principe de la descendance avec
+modifications, la plupart des grands faits de la morphologie
+deviennent intelligibles, soit que nous considérions le même plan
+présenté par les organes homologues des différentes espèces d'une
+même classe quelles que soient, d'ailleurs, leurs fonctions; soit
+que nous les considérions dans les organes homologues d'un même
+individu, animal ou végétal.
+
+D'après ce principe, que les variations légères et successives ne
+surgissent pas nécessairement ou même généralement à une période
+très précoce de l'existence, et qu'elles deviennent héréditaires à
+l'âge correspondant on peut expliquer les faits principaux de
+l'embryologie, c'est-à-dire la ressemblance étroite chez l'embryon
+des parties homologues, qui, développées ensuite deviennent très
+différentes tant par la conformation que par la fonction, et la
+ressemblance chez les espèces alliées, quoique distinctes, des
+parties ou des organes homologues, bien qu'à l'état adulte ces
+parties ou ces organes doivent s'adapter à des fonctions aussi
+dissemblables que possible. Les larves sont des embryons actifs
+qui ont été plus ou moins modifiés suivant leur mode d'existence
+et dont les modifications sont devenues héréditaires à l'âge
+correspondant. Si l'on se souvient que, lorsque des organes
+s'atrophient, soit par défaut d'usage, soit par sélection
+naturelle, ce ne peut être en général qu'à cette période de
+l'existence où l'individu doit pourvoir à ses propres besoins; si
+l'on réfléchit, d'autre part, à la force du principe d'hérédité,
+on peut prévoir, en vertu de ces mêmes principes, la formation
+d'organes rudimentaires. L'importance des caractères
+embryologiques, ainsi que celle des organes rudimentaires, est
+aisée à concevoir en partant de ce point de vue, qu'une
+classification, pour être naturelle, doit être généalogique.
+
+En résumé, les diverses classes de faits que nous venons d'étudier
+dans ce chapitre me semblent établir si clairement que les
+innombrables espèces, les genres et les familles qui peuplent le
+globe sont tous descendus, chacun dans sa propre classe, de
+parents communs, et ont tous été modifiés dans la suite des
+générations, que j'aurais adopté cette théorie sans aucune
+hésitation lors même qu'elle ne serait pas appuyée sur d'autres
+faits et sur d'autres arguments.
+
+
+CHAPITRE XV.
+RÉCAPITULATION ET CONCLUSIONS.
+
+Récapitulation des objections élevées contre la théorie de la
+sélection naturelle. -- Récapitulation des faits généraux et
+particuliers qui lui sont favorables. -- Causes de la croyance
+générale à l'immutabilité des espèces. -- Jusqu'à quel point on
+peut étendre la théorie de la sélection naturelle. -- Effets de
+son adoption sur l'étude de l'histoire naturelle. -- Dernières
+remarques.
+
+Ce volume tout entier n'étant qu'une longue argumentation, je
+crois devoir présenter au lecteur une récapitulation sommaire des
+faits principaux et des déductions qu'on peut en tirer.
+
+Je ne songe pas à nier que l'on peut opposer à la théorie de la
+descendance, modifiée par la variation et par la sélection
+naturelle, de nombreuses et sérieuses objections que j'ai cherché
+à exposer dans toute leur force. Tout d'abord, rien ne semble plus
+difficile que de croire au perfectionnement des organes et des
+instincts les plus complexes, non par des moyens supérieurs, bien
+qu'analogues à la raison humaine, mais par l'accumulation
+d'innombrables et légères variations, toutes avantageuses à leur
+possesseur individuel. Cependant, cette difficulté, quoique
+paraissant insurmontable à notre imagination, ne saurait être
+considérée comme valable, si l'on admet les propositions
+suivantes: toutes les parties de l'organisation et tous les
+instincts offrent au moins des différences individuelles; la lutte
+constante pour l'existence détermine la conservation des
+déviations de structure ou d'instinct qui peuvent être
+avantageuses; et, enfin, des gradations dans l'état de perfection
+de chaque organe, toutes bonnes en elles-mêmes, peuvent avoir
+existé. Je ne crois pas que l'on puisse contester la vérité de ces
+propositions.
+
+Il est, sans doute, très difficile de conjecturer même par quels
+degrés successifs ont passé beaucoup de conformations pour se
+perfectionner, surtout dans les groupes d'êtres organisés qui,
+ayant subi d'énormes extinctions, sont actuellement rompus et
+présentent de grandes lacunes; mais nous remarquons dans la nature
+des gradations si étranges, que nous devons être très circonspects
+avant d'affirmer qu'un organe, où qu'un instinct, ou même que la
+conformation entière, ne peuvent pas avoir atteint leur état
+actuel en parcourant un grand nombre de phases intermédiaires. Il
+est, il faut le reconnaître, des cas particulièrement difficiles
+qui semblent contraires à la théorie de la sélection naturelle; un
+des plus curieux est, sans contredit, l'existence, dans une même
+communauté de fourmis, de deux ou trois castes définies
+d'ouvrières ou de femelles stériles. J'ai cherché à faire
+comprendre comment on peut arriver à expliquer ce genre de
+difficultés.
+
+Quant à la stérilité presque générale que présentent les espèces
+lors d'un premier croisement, stérilité qui contraste d'une
+manière si frappante avec la fécondité presque universelle des
+variétés croisées les unes avec les autres, je dois renvoyer le
+lecteur à la récapitulation, donnée à la fin du neuvième chapitre,
+des faits qui me paraissent prouver d'une façon concluante que
+cette stérilité n'est pas plus une propriété spéciale, que ne
+l'est l'inaptitude que présentent deux arbres distincts à se
+greffer l'un sur l'autre, mais qu'elle dépend de différences
+limitées au système reproducteur des espèces qu'on veut entre-
+croiser. La grande différence entre les résultats que donnent les
+croisements réciproques de deux mêmes espèces, c'est-à-dire
+lorsqu'une des espèces est employée d'abord comme père et ensuite
+comme mère nous prouve le bien fondé de cette conclusion. Nous
+sommes conduits à la même conclusion par l'examen des plantes
+dimorphes et trimorphes, dont les formes unies illégitimement ne
+donnent que peu ou point de graines, et dont la postérité est plus
+ou moins stérile; or, ces plantes appartiennent incontestablement
+à la même espèce, et ne diffèrent les unes des autres que sous le
+rapport de leurs organes reproducteurs et de leurs fonctions.
+
+Bien qu'un grand nombre de savants aient affirmé que la fécondité
+des variétés croisées et de leurs descendants métis est
+universelle, cette assertion ne peut plus être considérée comme
+absolue après les faits que j'ai cités sur l'autorité de Gärtner
+et de Kölreuter.
+
+La plupart des variétés sur lesquelles on a expérimenté avaient
+été produites à l'état de domesticité; or, comme la domesticité,
+et je n'entends pas par là une simple captivité, tend très
+certainement à éliminer cette stérilité qui, à en juger par
+analogie, aurait affecté l'entre-croisement des espèces parentes,
+nous ne devons pas nous attendre à ce que la domestication
+provoque également la stérilité de leurs descendants modifiés,
+quand on les croise les uns avec les autres. Cette élimination de
+stérilité paraît résulter de la même cause qui permet à nos
+animaux domestiques de se reproduire librement dans bien des
+milieux différents; ce qui semble résulter de ce qu'ils ont été
+habitués graduellement à de fréquents changements des conditions
+d'existence.
+
+Une double série de faits parallèles semble jeter beaucoup de
+lumière sur la stérilité des espèces croisées pour la première
+fois et sur celle de leur postérité hybride. D'un côté, il y a
+d'excellentes raisons pour croire que de légers changements dans
+les conditions d'existence donnent à tous les êtres organisés un
+surcroît de vigueur et de fécondité. Nous savons aussi qu'un
+croisement entre des individus distincts de la même variété, et
+entre des individus appartenant à des variétés différentes,
+augmente le nombre des descendants, et augmente certainement leur
+taille ainsi que leur force. Cela résulte principalement du fait
+que les formes que l'on croise ont été exposées à des conditions
+d'existence quelque peu différentes; car j'ai pu m'assurer par une
+série de longues expériences que, si l'on soumet pendant plusieurs
+générations tous les individus d'une même variété aux mêmes
+conditions, le bien résultant du croisement est souvent très
+diminué ou disparaît tout à fait. C'est un des côtés de la
+question. D'autre part, nous savons que les espèces depuis
+longtemps exposées à des conditions presque uniformes périssent,
+ou, si elles survivent, deviennent stériles, bien que conservant
+une parfaite santé, si on les soumet à des conditions nouvelles et
+très différentes, à l'état de captivité par exemple. Ce fait ne
+s'observe pas ou s'observe seulement à un très faible degré chez
+nos produits domestiques, qui ont été depuis longtemps soumis à
+des conditions variables. Par conséquent, lorsque nous constatons
+que les hybrides produits par le croisement de deux espèces
+distinctes sont peu nombreux à cause de leur mortalité dès la
+conception ou à un âge très précoce, ou bien à cause de l'état
+plus ou moins stérile des survivants, il semble très probable que
+ce résultat dépend du fait qu'étant composés de deux organismes
+différents, ils sont soumis à de grands changements dans les
+conditions d'existence. Quiconque pourra expliquer de façon
+absolue pourquoi l'éléphant ou le renard, par exemple, ne se
+reproduisent jamais en captivité, même dans leur pays natal, alors
+que le porc et le chien domestique donnent de nombreux produits
+dans les conditions d'existence les plus diverses, pourra en même
+temps répondre de façon satisfaisante à la question suivante:
+Pourquoi deux espèces distinctes croisées, ainsi que leurs
+descendants hybrides, sont-elles généralement plus ou moins
+stériles, tandis que deux variétés domestiques croisées, ainsi que
+leurs descendants métis, sont parfaitement fécondes?
+
+En ce qui concerne la distribution géographique, les difficultés
+que rencontre la théorie de la descendance avec modifications sont
+assez sérieuses. Tous les individus d'une même espèce et toutes
+les espèces d'un même genre, même chez les groupes supérieurs,
+descendent de parents communs; en conséquence, quelque distants et
+quelque isolés que soient actuellement les points du globe où on
+les rencontre, il faut que, dans le cours des générations
+successives, ces formes parties d'un seul point aient rayonné vers
+tous les autres. Il nous est souvent impossible de conjecturer
+même par quels moyens ces migrations ont pu se réaliser.
+Cependant, comme nous avons lieu de croire que quelques espèces
+ont conservé la même forme spécifique pendant des périodes très
+longues, énormément longues même, si on les compte par années,
+nous ne devons pas attacher trop d'importance à la grande
+diffusion occasionnelle d'une espèce quelconque; car, pendant le
+cours de ces longues périodes, elle a dû toujours trouver des
+occasions favorables pour effectuer de vastes migrations par des
+moyens divers. On peut souvent expliquer une extension discontinue
+par l'extinction de l'espèce dans les régions intermédiaires. Il
+faut, d'ailleurs, reconnaître que nous savons fort peu de chose
+sur l'importance réelle des divers changements climatériques et
+géographiques que le globe a éprouvés pendant les périodes
+récentes, changements qui ont certainement pu faciliter les
+migrations. J'ai cherché, comme exemple, à faire comprendre
+l'action puissante qu'a dû exercer la période glaciaire sur la
+distribution d'une même espèce et des espèces alliées dans le
+monde entier. Nous ignorons encore absolument quels ont pu être
+les moyens occasionnels de transport. Quant aux espèces distinctes
+d'un même genre, habitant des régions éloignées et isolées, la
+marche de leur modification ayant dû être nécessairement lente
+tous les modes de migration auront pu être possibles pendant une
+très longue période, ce qui atténue jusqu'à un certain point la
+difficulté d'expliquer la dispersion immense des espèces d'un même
+genre.
+
+La théorie de la sélection naturelle impliquant l'existence
+antérieure d'une foule innombrable de formes intermédiaires,
+reliant les unes aux autres, par des nuances aussi délicates que
+le sont nos variétés actuelles, toutes les espèces de chaque
+groupe, on peut se demander pourquoi nous ne voyons pas autour de
+nous toutes ces formes intermédiaires, et pourquoi tous les êtres
+organisés ne sont pas confondus en un inextricable chaos. À
+l'égard des formes existantes, nous devons nous rappeler que nous
+n'avons aucune raison, sauf dans des cas fort rares, de nous
+attendre à rencontrer des formes intermédiaires les reliant
+_directement_ les unes aux autres, mais seulement celles qui
+rattachent chacune d'elles à quelque forme supplantée et éteinte.
+Même sur une vaste surface, demeurée continue pendant une longue
+période, et dont le climat et les autres conditions d'existence
+changent insensiblement en passant d'un point habité par une
+espèce à un autre habité par une espèce étroitement alliée, nous
+n'avons pas lieu de nous attendre à rencontrer souvent des
+variétés intermédiaires dans les zones intermédiaires. Nous avons
+tout lieu de croire, en effet, que, dans un genre, quelques
+espèces seulement subissent des modifications, les autres
+s'éteignant sans laisser de postérité variable. Quant aux espèces
+qui se modifient, il y en a peu qui le fassent en même temps dans
+une même région, et toutes les modifications sont lentes à
+s'effectuer. J'ai démontré aussi que les variétés intermédiaires,
+qui ont probablement occupé d'abord les zones intermédiaires, ont
+dû être supplantées par les formes alliées existant de part et
+d'autre; car ces dernières, étant les plus nombreuses, tendent
+pour cette raison même à se modifier et à se perfectionner plus
+rapidement que les espèces intermédiaires moins abondantes; en
+sorte que celles-ci ont dû, à la longue, être exterminées et
+remplacées.
+
+Si l'hypothèse de l'extermination d'un nombre infini de chaînons
+reliant les habitants actuels avec les habitants éteints du globe,
+et, à chaque période successive, reliant les espèces qui y ont
+vécu avec les formes plus anciennes, est fondée, pourquoi ne
+trouvons-nous pas, dans toutes les formations géologiques, une
+grande abondance de ces formes intermédiaires? Pourquoi nos
+collections de restes fossiles ne fournissent-elles pas la preuve
+évidente de la gradation et des mutations des formes vivantes?
+Bien que les recherches géologiques aient incontestablement révélé
+l'existence passée d'un grand nombre de chaînons qui ont déjà
+rapproché les unes des autres bien des formes de la vie, elles ne
+présentent cependant pas, entre les espèces actuelles et les
+espèces passées, toutes les gradations infinies et insensibles que
+réclame ma théorie, et c'est là, sans contredit, l'objection la
+plus sérieuse qu'on puisse lui opposer. Pourquoi voit-on encore
+des groupes entiers d'espèces alliées, qui semblent, apparence
+souvent trompeuse, il est vrai, surgir subitement dans les étages
+géologiques successifs? Bien que nous sachions maintenant que les
+êtres organisés ont habité le globe dès une époque dont
+l'antiquité est incalculable, longtemps avant le dépôt des couches
+les plus anciennes du système cumbrien, pourquoi ne trouvons-nous
+pas sous ce dernier système de puissantes masses de sédiment
+renfermant les restes des ancêtres des fossiles cumbriens? Car ma
+théorie implique que de semblables couches ont été déposées
+quelque part, lors de ces époques si reculées et si complètement
+ignorées de l'histoire du globe.
+
+Je ne puis répondre à ces questions et résoudre ces difficultés
+qu'en supposant que les archives géologiques sont bien plus
+incomplètes que les géologues ne l'admettent généralement. Le
+nombre des spécimens que renferment tous nos musées n'est
+absolument rien auprès des innombrables générations d'espèces qui
+ont certainement existé. La forme souche de deux ou de plusieurs
+espèces ne serait pas plus directement intermédiaire dans tous ses
+caractères entre ses descendants modifiés, que le biset n'est
+directement intermédiaire par son jabot et par sa queue entre ses
+descendants, le pigeon grosse-gorge et le pigeon paon. Il nous
+serait impossible de reconnaître une espèce comme la forme souche
+d'une autre espèce modifiée, si attentivement que nous les
+examinions, à moins que nous ne possédions la plupart des chaînons
+intermédiaires, qu'en raison de l'imperfection des documents
+géologiques nous ne devons pas nous attendre à trouver en grand
+nombre. Si même on découvrait deux, trois ou même un plus grand
+nombre de ces formes intermédiaires, on les regarderait simplement
+comme des espèces nouvelles, si légères que pussent être leurs
+différences, surtout si on les rencontrait dans différents étages
+géologiques. On pourrait citer de nombreuses formes douteuses, qui
+ne sont probablement que des variétés; mais qui nous assure qu'on
+découvrira dans l'avenir un assez grand nombre de formes fossiles
+intermédiaires, pour que les naturalistes soient à même de décider
+si ces variétés douteuses méritent oui ou non la qualification de
+variétés? On n'a exploré géologiquement qu'une bien faible partie
+du globe. D'ailleurs, les êtres organisés appartenant à certaines
+classes peuvent seuls se conserver à l'état de fossiles, au moins
+en quantités un peu considérables. Beaucoup d'espèces une fois
+formées ne subissent jamais de modifications subséquentes, elles
+s'éteignent sans laisser de descendants; les périodes pendant
+lesquelles d'autres espèces ont subi des modifications, bien
+qu'énormes, estimées en années, ont probablement été courtes,
+comparées à celles pendant lesquelles elles ont conservé une même
+forme. Ce sont les espèces dominantes et les plus répandues qui
+varient le plus et le plus souvent, et les variétés sont souvent
+locales; or, ce sont là deux circonstances qui rendent fort peu
+probable la découverte de chaînons intermédiaires dans une forme
+quelconque. Les variétés locales ne se disséminent guère dans
+d'autres régions éloignées avant de s'être considérablement
+modifiées et perfectionnées; quand elles ont émigré et qu'on les
+trouve dans une formation géologique, elles paraissent y avoir été
+subitement créées, et on les considère simplement comme des
+espèces nouvelles. La plupart des formations ont dû s'accumuler
+d'une manière intermittente, et leur durée a probablement été plus
+courte que la durée moyenne des formes spécifiques. Les formations
+successives sont, dans le plus grand nombre des cas, séparées les
+unes des autres par des lacunes correspondant à de longues
+périodes; car des formations fossilifères assez épaisses pour
+résister aux dégradations futures n'ont pu, en règle générale,
+s'accumuler que là où d'abondants sédiments ont été déposés sur le
+fond d'une aire marine en voie d'affaissement. Pendant les
+périodes alternantes de soulèvement et de niveau stationnaire, le
+témoignage géologique est généralement nul. Pendant ces dernières
+périodes, il y a probablement plus de variabilité dans les formes
+de la vie, et, pendant les périodes d'affaissement, plus
+d'extinctions.
+
+Quant à l'absence de riches couches fossilifères au-dessous de la
+formation cumbrienne, je ne puis que répéter l'hypothèse que j'ai
+déjà développée dans le neuvième chapitre, à savoir que, bien que
+nos continents et nos océans aient occupé depuis une énorme
+période leurs positions relatives actuelles, nous n'avons aucune
+raison d'affirmer qu'il en ait toujours été ainsi; en conséquence,
+il se peut qu'il y ait au-dessous des grands océans des gisements
+beaucoup plus anciens qu'aucun de ceux que nous connaissons
+jusqu'à présent. Quant à l'objection soulevée par sir William
+Thompson, une des plus graves de toutes, que, depuis la
+consolidation de notre planète, le laps de temps écoulé a été
+insuffisant pour permettre la somme des changements organiques que
+l'on admet, je puis répondre que, d'abord, nous ne pouvons
+nullement préciser, mesurée en année, la rapidité des
+modifications de l'espèce, et, secondement, que beaucoup de
+savants sont disposés à admettre que nous ne connaissons pas assez
+la constitution de l'univers et de l'intérieur du globe pour
+raisonner avec certitude sur son âge.
+
+Personne ne conteste l'imperfection des documents géologiques;
+mais qu'ils soient incomplets au point que ma théorie l'exige, peu
+de gens en conviendront volontiers. Si nous considérons des
+périodes suffisamment longues, la géologie prouve clairement que
+toutes les espèces ont changé, et qu'elles ont changé comme le
+veut ma théorie, c'est-à-dire à la fois lentement et
+graduellement. Ce fait ressort avec évidence de ce que les restes
+fossiles que contiennent les formations consécutives sont
+invariablement beaucoup plus étroitement reliés les uns aux autres
+que ne le sont ceux des formations séparées par les plus grands
+intervalles.
+
+Tel est le résumé des réponses que l'on peut faire et des
+explications que l'on peut donner aux objections et aux diverses
+difficultés qu'on peut soulever contre ma théorie, difficultés
+dont j'ai moi-même trop longtemps senti tout le poids pour douter
+de leur importance. Mais il faut noter avec soin que les
+objections les plus sérieuses se rattachent à des questions sur
+lesquelles notre ignorance est telle que nous n'en soupçonnons
+même pas l'étendue. Nous ne connaissons pas toutes les gradations
+possibles entre les organes les plus simples et les plus parfaits;
+nous ne pouvons prétendre connaître tous les moyens divers de
+distribution qui ont pu agir pendant les longues périodes du
+passé, ni l'étendue de l'imperfection des documents géologiques.
+Si sérieuses que soient ces diverses objections, elles ne sont, à
+mon avis, cependant pas suffisantes pour renverser la théorie de
+la descendance avec modifications subséquentes.
+
+Examinons maintenant l'autre côté de la question. Nous observons,
+à l'état domestique, que les changements des conditions
+d'existence causent, ou tout au moins excitent une variabilité
+considérable, mais souvent de façon si obscure que nous sommes
+disposés à regarder les variations comme spontanées. La
+variabilité obéit à des lois complexes, telles que la corrélation,
+l'usage et le défaut d'usage, et l'action définie des conditions
+extérieures. Il est difficile de savoir dans quelle mesure nos
+productions domestiques ont été modifiées; mais nous pouvons
+certainement admettre qu'elles l'ont été beaucoup, et que les
+modifications restent héréditaires pendant de longues périodes.
+Aussi longtemps que les conditions extérieures restent les mêmes,
+nous avons lieu de croire qu'une modification, héréditaire depuis
+de nombreuses générations, peut continuer à l'être encore pendant
+un nombre de générations à peu près illimité. D'autre part, nous
+avons la preuve que, lorsque la variabilité a une fois commencé à
+se manifester, elle continue d'agir pendant longtemps à l'état
+domestique, car nous voyons encore occasionnellement des variétés
+nouvelles apparaître chez nos productions domestiques les plus
+anciennes.
+
+L'homme n'a aucune influence immédiate sur la production de la
+variabilité; il expose seulement, souvent sans dessein, les êtres
+organisés à de nouvelles conditions d'existence; la nature agit
+alors sur l'organisation et la fait varier. Mais l'homme peut
+choisir les variations que la nature lui fournit, et les accumuler
+comme il l'entend; il adapte ainsi les animaux et les plantes à
+son usage ou à ses plaisirs. Il peut opérer cette sélection
+méthodiquement, ou seulement d'une manière inconsciente, en
+conservant les individus qui lui sont le plus utiles ou qui lui
+plaisent le plus, sans aucune intention préconçue de modifier la
+race. Il est certain qu'il peut largement influencer les
+caractères d'une race en triant, dans chaque génération
+successive, des différences individuelles assez légères pour
+échapper à des yeux inexpérimentés. Ce procédé inconscient de
+sélection a été l'agent principal de la formation des races
+domestiques les plus distinctes et les plus utiles. Les doutes
+inextricables où nous sommes sur la question de savoir si
+certaines races produites par l'homme sont des variétés ou des
+espèces primitivement distinctes, prouvent qu'elles possèdent dans
+une large mesure les caractères des espèces naturelles.
+
+Il n'est aucune raison évidente pour que les principes dont
+l'action a été si efficace à l'état domestique, n'aient pas agi à
+l'état de nature. La persistance des races et des individus
+favorisés pendant la lutte incessante pour l'existence constitue
+une forme puissante et perpétuelle de sélection. La lutte pour
+l'existence est une conséquence inévitable de la multiplication en
+raison géométrique de tous les êtres organisés. La rapidité de
+cette progression est prouvée par le calcul et par la
+multiplication rapide de beaucoup de plantes et d'animaux pendant
+une série de saisons particulièrement favorables, et de leur
+introduction dans un nouveau pays. Il naît plus d'individus qu'il
+n'en peut survivre. Un atome dans la balance peut décider des
+individus qui doivent vivre et de ceux qui doivent mourir, ou
+déterminer quelles espèces ou quelles variétés augmentent ou
+diminuent en nombre, ou s'éteignent totalement. Comme les
+individus d'une même espèce entrent sous tous les rapports en plus
+étroite concurrence les uns avec les autres, c'est entre eux que
+la lutte pour l'existence est la plus vive; elle est presque aussi
+sérieuse entre les variétés de la même espèce, et ensuite entre
+les espèces du même genre. La lutte doit, d'autre part, être
+souvent aussi rigoureuse entre des êtres très éloignés dans
+l'échelle naturelle. La moindre supériorité que certains
+individus, à un âge ou pendant une saison quelconque, peuvent
+avoir sur ceux avec lesquels ils se trouvent en concurrence, ou
+toute adaptation plus parfaite aux conditions ambiantes, font,
+dans le cours des temps, pencher la balance en leur faveur.
+
+Chez les animaux à sexes séparés, on observe, dans la plupart des
+cas, une lutte entre les mâles pour la possession des femelles, à
+la suite de laquelle les plus vigoureux, et ceux qui ont eu le
+plus de succès sous le rapport des conditions d'existence, sont
+aussi ceux qui, en général, laissent le plus de descendants. Le
+succès doit cependant dépendre souvent de ce que les mâles
+possèdent des moyens spéciaux d'attaque ou de défense, ou de plus
+grands charmes; car tout avantage, même léger, suffit à leur
+assurer la victoire.
+
+L'étude de la géologie démontre clairement que tous les pays ont
+subi de grands changements physiques; nous pouvons donc supposer
+que les êtres organisés ont dû, à l'état de nature, varier de la
+même manière qu'ils l'ont fait à l'état domestique. Or, s'il y a
+eu la moindre variabilité dans la nature, il serait incroyable que
+la sélection naturelle n'eût pas joué son rôle. On a souvent
+soutenu, mais il est impossible de prouver cette assertion, que, à
+l'état de nature, la somme des variations est rigoureusement
+limitée. Bien qu'agissant seulement sur les caractères extérieurs,
+et souvent capricieusement, l'homme peut cependant obtenir en peu
+de temps de grands résultats chez ses productions domestiques, en
+accumulant de simples différences individuelles; or, chacun admet
+que les espèces présentent des différences de cette nature. Tous
+les naturalistes reconnaissent qu'outre ces différences, il existe
+des variétés qu'on considère comme assez distinctes pour être
+l'objet d'une mention spéciale dans les ouvrages systématiques. On
+n'a jamais pu établir de distinction bien nette entre les
+différences individuelles et les variétés peu manquées, ou entre
+les variétés prononcées, les sous-espèces et les espèces. Sur des
+continents isolés, ainsi que sur diverses parties d'un même
+continent séparées par des barrières quelconques, sur les îles
+écartées, que de formes ne trouve-t-on pas qui sont classées par
+de savants naturalistes, tantôt comme des variétés, tantôt comme
+des races géographiques ou des sous-espèces, et enfin, par
+d'autres, comme des espèces étroitement alliées, mais distinctes!
+
+Or donc, si les plantes et les animaux varient, si lentement et si
+peu que ce soit, pourquoi mettrions-nous en doute que les
+variations ou les différences individuelles qui sont en quelque
+façon profitables, ne puissent être conservées et accumulées par
+la sélection naturelle, ou la persistance du plus apte? Si l'homme
+peut, avec de la patience, trier les variations qui lui sont
+utiles, pourquoi, dans les conditions complexes et changeantes de
+l'existence, ne surgirait-il pas des variations avantageuses pour
+les productions vivantes de la nature, susceptibles d'être
+conservées par sélection? Quelle limite pourrait-on fixer à cette
+cause agissant continuellement pendant des siècles, et scrutant
+rigoureusement et sans relâche la constitution, la conformation et
+les habitudes de chaque être vivant, pour favoriser ce qui est bon
+et rejeter ce qui est mauvais? Je crois que la puissance de la
+sélection est illimitée quand il s'agit d'adapter lentement et
+admirablement chaque forme aux relations les plus complexes de
+l'existence. Sans aller plus loin, la théorie de la sélection
+naturelle me paraît probable au suprême degré. J'ai déjà
+récapitulé de mon mieux les difficultés et les objections qui lui
+ont été opposées; passons maintenant aux faits spéciaux et aux
+arguments qui militent en sa faveur.
+
+Dans l'hypothèse que les espèces ne sont que des variétés bien
+accusées et permanentes, et que chacune d'elles a d'abord existé
+sous forme de variété, il est facile de comprendre pourquoi on ne
+peut tirer aucune ligne de démarcation entre l'espèce qu'on
+attribue ordinairement à des actes spéciaux de création, et la
+variété qu'on reconnaît avoir été produite en vertu de lois
+secondaires. Il est facile de comprendre encore pourquoi, dans une
+région où un grand nombre d'espèces d'un genre existent et sont
+actuellement prospères, ces mêmes espèces présentent de nombreuses
+variétés; en effet c'est là où la formation des espèces a été
+abondante, que nous devons, en règle générale, nous attendre à la
+voir encore en activité; or, tel doit être le cas si les variétés
+sont des espèces naissantes. De plus, les espèces des grands
+genres, qui fournissent le plus grand nombre de ces espèces
+naissantes ou de ces variétés, conservent dans une certaine mesure
+le caractère de variétés, car elles diffèrent moins les unes des
+autres que ne le font les espèces des genres plus petits. Les
+espèces étroitement alliées des grands genres paraissent aussi
+avoir une distribution restreinte, et, par leurs affinités, elles
+se réunissent en petits groupes autour d'autres espèces; sous ces
+deux rapports elles ressemblent aux variétés. Ces rapports, fort
+étranges dans l'hypothèse de la création indépendante de chaque
+espèce, deviennent compréhensibles si l'on admet que toutes les
+espèces ont d'abord existé à l'état de variétés.
+
+Comme chaque espèce tend, par suite de la progression géométrique
+de sa reproduction, à augmenter en nombre d'une manière démesurée
+et que les descendants modifiés de chaque espèce tendent à se
+multiplier d'autant plus qu'ils présentent des conformations et
+des habitudes plus diverses, de façon à pouvoir se saisir d'un
+plus grand nombre de places différentes dans l'économie de la
+nature, la sélection naturelle doit tendre constamment à conserver
+les descendants les plus divergents d'une espèce quelconque. Il en
+résulte que, dans le cours longtemps continué des modifications,
+les légères différences qui caractérisent les variétés de la même
+espèce tendent à s'accroître jusqu'à devenir les différences plus
+importantes qui caractérisent les espèces d'un même genre. Les
+variétés nouvelles et perfectionnées doivent remplacer et
+exterminer inévitablement les variétés plus anciennes,
+intermédiaires et moins parfaites, et les espèces tendent à
+devenir ainsi plus distinctes et mieux définies. Les espèces
+dominantes, qui font partie des groupes principaux de chaque
+classe, tendent à donner naissance à des formes nouvelles et
+dominantes, et chaque groupe principal tend toujours ainsi à
+s'accroître davantage et, en même temps, à présenter des
+caractères toujours plus divergents. Mais, comme tous les groupes
+ne peuvent ainsi réussir à augmenter en nombre, car la terre ne
+pourrait les contenir, les plus dominants l'emportent sur ceux qui
+le sont moins. Cette tendance qu'ont les groupes déjà
+considérables à augmenter toujours et à diverger par leurs
+caractères, jointe à la conséquence presque inévitable
+d'extinctions fréquentes, explique l'arrangement de toutes les
+formes vivantes en groupes subordonnés à d'autres groupes, et tous
+compris dans un petit nombre de grandes classes, arrangement qui a
+prévalu dans tous les temps. Ce grand fait du groupement de tous
+les êtres organisés, d'après ce qu'on a appelé le _système
+naturel_, est absolument inexplicable dans l'hypothèse des
+créations.
+
+Comme la sélection naturelle n'agit qu'en accumulant des
+variations légères, successives et favorables, elle ne peut pas
+produire des modifications considérables ou subites; elle ne peut
+agir qu'à pas lents et courts. Cette théorie rend facile à
+comprendre l'axiome: _Natura non facit saltum_, dont chaque
+nouvelle conquête de la science démontre chaque jour de plus en
+plus la vérité. Nous voyons encore comment, dans toute la nature,
+le même but général est atteint par une variété presque infinie de
+moyens; car toute particularité, une fois acquise, est pour
+longtemps héréditaire, et des conformations déjà diversifiées de
+bien des manières différentes ont à s'adapter à un même but
+général. Nous voyons en un mot, pourquoi la nature est prodigue de
+variétés, tout en étant avare d'innovations. Or, pourquoi cette
+loi existerait-elle si chaque espèce avait été indépendamment
+créée? C'est ce que personne ne saurait expliquer.
+
+Un grand nombre d'autres faits me paraissent explicables d'après
+cette théorie. N'est-il pas étrange qu'un oiseau ayant la forme du
+pic se nourrisse d'insectes terrestres; qu'une oie, habitant les
+terres élevées et ne nageant jamais, ou du moins bien rarement,
+ait des pieds palmés; qu'un oiseau semblable au merle plonge et se
+nourrisse d'insectes subaquatiques; qu'un pétrel ait des habitudes
+et une conformation convenables pour la vie d'un pingouin, et
+ainsi de suite dans une foule d'autres cas? Mais dans l'hypothèse
+que chaque espèce s'efforce constamment de s'accroître en nombre,
+pendant que la sélection naturelle est toujours prête à agir pour
+adapter ses descendants, lentement variables, à toute place qui,
+dans la nature, est inoccupée ou imparfaitement remplie, ces faits
+cessent d'être étranges et étaient même à prévoir.
+
+Nous pouvons comprendre, jusqu'à un certain point, qu'il y ait
+tant de beauté dans toute la nature; car on peut, dans une grande
+mesure, attribuer cette beauté à l'intervention de la sélection.
+Cette beauté ne concorde pas toujours avec nos idées sur le beau;
+il suffit, pour s'en convaincre, de considérer certains serpents
+venimeux, certains poissons et certaines chauves-souris hideuses,
+ignobles caricatures de la face humaine. La sélection sexuelle a
+donné de brillantes couleurs, des formes élégantes et d'autres
+ornements aux mâles et parfois aussi aux femelles de beaucoup
+d'oiseaux, de papillons et de divers animaux. Elle a souvent rendu
+chez les oiseaux la voix du mâle harmonieuse pour la femelle, et
+agréable même pour nous. Les fleurs et les fruits, rendus
+apparents, et tranchant par leurs vives couleurs sur le fond vert
+du feuillage, attirent, les unes les insectes, qui, en les
+visitant, contribuent à leur fécondation, et les autres les
+oiseaux, qui, en dévorant les fruits, concourent à en disséminer
+les graines. Comment se fait-il que certaines couleurs, certains
+tons et certaines formes plaisent à l'homme ainsi qu'aux animaux
+inférieurs, c'est-à-dire comment se fait-il que les êtres vivants
+aient acquis le sens de la beauté dans sa forme la plus simple?
+C'est ce que nous ne saurions pas plus dire que nous ne saurions
+expliquer ce qui a primitivement pu donner du charme à certaines
+odeurs et à certaines saveurs.
+
+Comme la sélection naturelle agit au moyen de la concurrence, elle
+n'adapte et ne perfectionne les animaux de chaque pays que
+relativement aux autres habitants; nous ne devons donc nullement
+nous étonner que les espèces d'une région quelconque, qu'on
+suppose, d'après la théorie ordinaire, avoir été spécialement
+créées et adaptées pour cette localité, soient vaincues et
+remplacées par des produits venant d'autres pays. Nous ne devons
+pas non plus nous étonner de ce que toutes les combinaisons de la
+nature ne soient pas à notre point de vue absolument parfaites,
+l'oeil humain, par exemple, et même que quelques-unes soient
+contraires à nos idées d'appropriation. Nous ne devons pas nous
+étonner de ce que l'aiguillon de l'abeille cause souvent la mort
+de l'individu qui l'emploie; de ce que les mâles, chez cet
+insecte, soient produits en aussi grand nombre pour accomplir un
+seul acte, et soient ensuite massacrés par leurs soeurs stériles;
+de l'énorme gaspillage du pollen de nos pins; de la haine
+instinctive qu'éprouve la reine abeille pour ses filles fécondes;
+de ce que l'ichneumon s'établisse dans le corps vivant d'une
+chenille et se nourrisse à ses dépens, et de tant d'autres cas
+analogues. Ce qu'il y a réellement de plus étonnant dans la
+théorie de la sélection naturelle, c'est qu'on n'ait pas observé
+encore plus de cas du défaut de la perfection absolue.
+
+Les lois complexes et peu connues qui régissent la production des
+variétés sont, autant que nous en pouvons juger, les mêmes que
+celles qui ont régi la production des espèces distinctes. Dans les
+deux cas, les conditions physiques paraissent avoir déterminé,
+dans une mesure dont nous ne pouvons préciser l'importance, des
+effets définis et directs. Ainsi, lorsque des variétés arrivent
+dans une nouvelle station, elles revêtent occasionnellement
+quelques-uns des caractères propres aux espèces qui l'occupent.
+L'usage et le défaut d'usage paraissent, tant chez les variétés
+que chez les espèces, avoir produit des effets importants. Il est
+impossible de ne pas être conduit à cette conclusion quand on
+considère, par exemple, le canard à ailes courtes (microptère),
+dont les ailes, incapables de servir au vol, sont à peu près dans
+le même état que celles du canard domestique; ou lorsqu'on voit le
+tucutuco fouisseur (cténomys), qui est occasionnellement aveugle,
+et certaines taupes qui le sont ordinairement et dont les yeux
+sont recouverts d'une pellicule; enfin, lorsque l'on songe aux
+animaux aveugles qui habitent les cavernes obscures de l'Amérique
+et de l'Europe. La variation corrélative, c'est-à-dire la loi en
+vertu de laquelle la modification d'une partie du corps entraîne
+celle de diverses autres parties, semble aussi avoir joué un rôle
+important chez les variétés et chez les espèces; chez les unes et
+chez les autres aussi des caractères depuis longtemps perdus sont
+sujets à reparaître. Comment expliquer par la théorie des
+créations l'apparition occasionnelle de raies sur les épaules et
+sur les jambes des diverses espèces du genre cheval et de leurs
+hybrides? Combien, au contraire, ce fait s'explique simplement, si
+l'on admet que toutes ces espèces descendent d'un ancêtre zébré,
+de même que les différentes races du pigeon domestique descendent
+du biset, au plumage bleu et barré!
+
+Si l'on se place dans l'hypothèse ordinaire de la création
+indépendante de chaque espèce, pourquoi les caractères
+spécifiques, c'est-à-dire ceux par lesquels les espèces du même
+genre diffèrent les unes des autres, seraient-ils plus variables
+que les caractères génériques qui sont communs à toutes les
+espèces? Pourquoi, par exemple, la couleur d'une fleur serait-elle
+plus sujette à varier chez une espèce d'un genre, dont les autres
+espèces, qu'on suppose, avoir été créées de façon indépendante,
+ont elles-mêmes des fleurs de différentes couleurs, que si toutes
+les espèces du genre ont des fleurs de même couleur? Ce fait
+s'explique facilement si l'on admet que les espèces ne sont que
+des variétés bien accusées, dont les caractères sont devenus
+permanents à un haut degré. En effet, ayant déjà varié par
+certains caractères depuis l'époque où elles ont divergé de la
+souche commune, ce qui a produit leur distinction spécifique, ces
+mêmes caractères seront encore plus sujets à varier que les
+caractères génériques, qui, depuis une immense période, ont
+continué à se transmettre sans modifications. Il est impossible
+d'expliquer, d'après la théorie de la création, pourquoi un point
+de l'organisation, développé d'une manière inusitée chez une
+espèce quelconque d'un genre et par conséquent de grande
+importance pour cette espèce, comme nous pouvons naturellement le
+penser, est éminemment susceptible de variations. D'après ma
+théorie, au contraire, ce point est le siège, depuis l'époque où
+les diverses espèces se sont séparées de leur souche commune,
+d'une quantité inaccoutumée de variations et de modifications, et
+il doit, en conséquence, continuer à être généralement variable.
+Mais une partie peut se développer d'une manière exceptionnelle,
+comme l'aile de la chauve-souris, sans être plus variable que
+toute autre conformation, si elle est commune à un grand nombre de
+formes subordonnées, c'est-à-dire si elle s'est transmise
+héréditairement pendant une longue période; car, en pareil cas,
+elle est devenue constante par suite de l'action prolongée de la
+sélection naturelle.
+
+Quant aux instincts, quelque merveilleux que soient plusieurs
+d'entre eux, la théorie de la sélection naturelle des
+modifications successives, légères, mais avantageuses, les
+explique aussi facilement qu'elle explique la conformation
+corporelle. Nous pouvons ainsi comprendre pourquoi la nature
+procède par degrés pour pourvoir de leurs différents instincts les
+animaux divers d'une même classe. J'ai essayé de démontrer quelle
+lumière le principe du perfectionnement graduel jette sur les
+phénomènes si intéressants que nous présentent les facultés
+architecturales de l'abeille. Bien que; sans doute, l'habitude
+joue un rôle dans la modification des instincts, elle n'est
+pourtant pas indispensable, comme le prouvent les insectes
+neutres, qui ne laissent pas de descendants pour hériter des
+effets d'habitudes longuement continuées. Dans l'hypothèse que
+toutes les espèces d'un même genre descendent d'un même parent
+dont elles ont hérité un grand nombre de points communs, nous
+comprenons que les espèces alliées, placées dans des conditions
+d'existence très différentes, aient cependant à peu près les mêmes
+instincts; nous comprenons, par exemple, pourquoi les merles de
+l'Amérique méridionale tempérée et tropicale tapissent leur nid
+avec de la boue comme le font nos espèces anglaises. Nous ne
+devons pas non plus nous étonner, d'après la théorie de la lente
+acquisition des instincts par la sélection naturelle, que
+quelques-uns soient imparfaits et sujets à erreur, et que d'autres
+soient une cause de souffrance pour d'autres animaux.
+
+Si les espèces ne sont pas des variétés bien tranchées et
+permanentes, nous pouvons immédiatement comprendre pourquoi leur
+postérité hybride obéit aux mêmes lois complexes que les
+descendants de croisements entre variétés reconnues, relativement
+à la ressemblance avec leurs parents, à leur absorption mutuelle à
+la suite de croisements successifs, et sur d'autres points. Cette
+ressemblance serait bizarre si les espèces étaient le produit
+d'une création indépendante et que les variétés fussent produites
+par l'action de causes secondaires.
+
+Si l'on admet que les documents géologiques sont très imparfaits,
+tous les faits qui en découlent viennent à l'appui de la théorie
+de la descendance avec modifications. Les espèces nouvelles ont
+paru sur la scène lentement et à intervalles successifs; la somme
+des changements opérés dans des périodes égales est très
+différente dans les différents groupes. L'extinction des espèces
+et de groupes d'espèces tout entiers, qui a joué un rôle si
+considérable dans l'histoire du monde organique, est la
+conséquence inévitable de la sélection naturelle; car les formes
+anciennes doivent être supplantées par des formes nouvelles et
+perfectionnées. Lorsque la chaîne régulière des générations est
+rompue, ni les espèces ni les groupes d'espèces perdues ne
+reparaissent jamais. La diffusion graduelle des formes dominantes
+et les lentes modifications de leurs descendants font qu'après de
+longs intervalles de temps les formes vivantes paraissent avoir
+simultanément changé dans le monde entier. Le fait que les restes
+fossiles de chaque formation présentent, dans une certaine mesure,
+des caractères intermédiaires, comparativement aux fossiles
+enfouis dans les formations inférieures et supérieures, s'explique
+tout simplement par la situation intermédiaire qu'ils occupent
+dans la chaîne généalogique. Ce grand fait, que tous les êtres
+éteints peuvent être groupés dans les mêmes classes que les êtres
+vivants, est la conséquence naturelle de ce que les uns et les
+autres descendent de parents communs. Comme les espèces ont
+généralement divergé en caractères dans le long cours de leur
+descendance et de leurs modifications, nous pouvons comprendre
+pourquoi les formes les plus anciennes, c'est-à-dire les ancêtres
+de chaque groupe, occupent si souvent une position intermédiaire,
+dans une certaine mesure, entre les groupes actuels. On considère
+les formes nouvelles comme étant, dans leur ensemble, généralement
+plus élevées dans l'échelle de l'organisation que les formes
+anciennes; elles doivent l'être d'ailleurs, car ce sont les formes
+les plus récentes et les plus perfectionnées qui, dans la lutte
+pour l'existence, ont dû l'emporter sur les formes plus anciennes
+et moins parfaites; leurs organes ont dû aussi se spécialiser
+davantage pour remplir leurs diverses fonctions. Ce fait est tout
+à fait compatible avec celui de la persistance d'êtres nombreux,
+conservant encore une conformation élémentaire et peu parfaite,
+adaptée à des conditions d'existence également simples; il est
+aussi compatible avec le fait que l'organisation de quelques
+formes a rétrogradé parce que ces formes se sont successivement
+adaptées, à chaque phase de leur descendance, à des conditions
+modifiées d'ordre inférieur.
+
+Enfin, la loi remarquable de la longue persistance de formes
+alliées sur un même continent -- des marsupiaux en Australie, des
+édentés dans l'Amérique méridionale, et autres cas analogues -- se
+comprend facilement, parce que, dans une même région, les formes
+existantes doivent être étroitement alliées aux formes éteintes
+par un lien généalogique.
+
+En ce qui concerne la distribution géographique, si l'on admet
+que, dans le cours immense des temps écoulés, il y a eu de grandes
+migrations dans les diverses parties du globe, dues à de nombreux
+changements climatériques et géographiques, ainsi qu'à des moyens
+nombreux, occasionnels et pour la plupart inconnus de dispersion,
+la plupart des faits importants de la distribution géographique
+deviennent intelligibles d'après la théorie de la descendance avec
+modifications. Nous pouvons comprendre le parallélisme si frappant
+qui existe entre la distribution des êtres organisés dans
+l'espace, et leur succession géologique dans le temps.; car, dans
+les deux cas, les êtres se rattachent les uns aux autres par le
+lien de la génération ordinaire, et les moyens de modification ont
+été les mêmes. Nous comprenons toute la signification de ce fait
+remarquable, qui a frappé tous les voyageurs, c'est-à-dire que,
+sur un même continent, dans les conditions les plus diverses,
+malgré la chaleur ou le froid, sur les montagnes ou dans les
+plaines, dans les déserts ou dans les marais, la plus grande
+partie des habitants de chaque grande classe ont entre eux des
+rapports évidents de parenté; ils descendent, en effet, des mêmes
+premiers colons, leurs communs ancêtres. En vertu de ce même
+principe de migration antérieure, combiné dans la plupart des cas
+avec celui de la modification, et grâce à l'influence de la
+période glaciaire, on peut expliquer pourquoi l'on rencontre, sur
+les montagnes les plus éloignées les unes des autres et dans les
+zones tempérées de l'hémisphère boréal et de l'hémisphère austral,
+quelques plantes identiques et beaucoup d'autres étroitement
+alliées; nous comprenons de même l'alliance étroite de quelques
+habitants des mers tempérées des deux hémisphères; qui sont
+cependant séparées par l'océan tropical tout entier. Bien que deux
+régions présentent des conditions physiques aussi semblables
+qu'une même espèce puisse les désirer, nous ne devons pas nous
+étonner de ce que leurs habitants soient totalement différents,
+s'ils ont été séparés complètement les uns des autres depuis une
+très longue période; le rapport d'organisme à organisme est, en
+effet, le plus important de tous les rapports, et comme les deux
+régions ont dû recevoir des colons venant du dehors, ou provenant
+de l'une ou de l'autre, à différentes époques et en proportions
+différentes, la marche des modifications dans les deux régions a
+dû inévitablement être différente.
+
+Dans l'hypothèse de migrations suivies de modifications
+subséquentes, il devient facile de comprendre pourquoi les îles
+océaniques ne sont peuplées que par un nombre restreint d'espèces,
+et pourquoi la plupart de ces espèces sont spéciales ou
+endémiques; pourquoi on ne trouve pas dans ces îles des espèces
+appartenant aux groupes d'animaux qui ne peuvent pas traverser de
+larges bras de mer, tels que les grenouilles et les mammifères
+terrestres; pourquoi, d'autre part, on rencontre dans des îles
+très éloignées de tout continent des espèces particulières et
+nouvelles de chauves-souris, animaux qui peuvent traverser
+l'océan. Des faits tels que ceux de l'existence de chauves-souris
+toutes spéciales dans les îles océaniques, à l'exclusion de tous
+autres animaux terrestres, sont absolument inexplicables d'après
+la théorie des créations indépendantes.
+
+L'existence d'espèces alliées ou représentatives dans deux régions
+quelconques implique, d'après la théorie de la descendance avec
+modifications, que les mêmes formes parentes ont autrefois habité
+les deux régions; nous trouvons presque invariablement en effet
+que, lorsque deux régions séparées sont habitées par beaucoup
+d'espèces étroitement alliées, quelques espèces identiques sont
+encore communes aux deux. Partout où l'on rencontre beaucoup
+d'espèces étroitement alliées, mais distinctes, on trouve aussi
+des formes douteuses et des variétés appartenant aux mêmes
+groupes. En règle générale, les habitants de chaque région ont des
+liens étroits de parenté avec ceux occupant la région qui paraît
+avoir été la source la plus rapprochée d'où les colons ont pu
+partir. Nous en trouvons la preuve dans les rapports frappants
+qu'on remarque entre presque tous les animaux et presque toutes
+les plantes de l'archipel des Galapagos, de Juan-Fernandez et des
+autres îles américaines et les formes peuplant le continent
+américain voisin. Les mêmes relations existent entre les habitants
+de l'archipel du Cap-Vert et des îles voisines et ceux du
+continent africain; or, il faut reconnaître que, d'après la
+théorie de la création, ces rapports demeurent inexplicables.
+
+Nous avons vu que la théorie de la sélection naturelle avec
+modification, entraînant les extinctions et la divergence des
+caractères, explique pourquoi tous les êtres organisés passés et
+présents peuvent se ranger, dans un petit nombre de grandes
+classes, en groupes subordonnés à d'autres groupes, dans lesquels
+les groupes éteints s'intercalent souvent entre les groupes
+récents. Ces mêmes principes nous montrent aussi pourquoi les
+affinités mutuelles des formes sont, dans chaque classe, si
+complexes et si indirectes; pourquoi certains caractères sont plus
+utiles que d'autres pour la classification; pourquoi les
+caractères d'adaptation n'ont presque aucune importance dans ce
+but, bien qu'indispensable à l'individu; pourquoi les caractères
+dérivés de parties rudimentaires, sans utilité pour l'organisme,
+peuvent souvent avoir une très grande valeur au point de vue de la
+classification; pourquoi, enfin, les caractères embryologiques
+sont ceux qui, sous ce rapport, ont fréquemment, le plus de
+valeur. Les véritables affinités des êtres organisés, au contraire
+de leurs ressemblances d'adaptation, sont le résultat héréditaire
+de la communauté de descendance. Le système naturel est un
+arrangement généalogique, où les degrés de différence sont
+désignés par les termes _variétés, espèces, genres, familles_,
+etc., dont il nous faut découvrir les lignées à l'aide des
+caractères permanents, quels qu'ils puissent être, et si
+insignifiante que soit leur importance vitale.
+
+La disposition semblable des os dans la main humaine, dans l'aile
+de la chauve-souris, dans la nageoire du marsouin et dans la jambe
+du cheval; le même nombre de vertèbres dans le cou de la girafe et
+dans celui de l'éléphant; tous ces faits et un nombre infini
+d'autres semblables s'expliquent facilement par la théorie de la
+descendance avec modifications successives, lentes et légères. La
+similitude de type entre l'aile et la jambe de la chauve-souris,
+quoique destinées à des usages si différents; entre les mâchoires
+et les pattes du crabe; entre les pétales, les étamines et les
+pistils d'une fleur, s'explique également dans une grande mesure
+par la théorie de la modification graduelle de parties ou
+d'organes qui, chez l'ancêtre reculé de chacune de ces classes,
+étaient primitivement semblables. Nous voyons clairement, d'après
+le principe que les variations successives ne surviennent pas
+toujours à un âge précoce et ne sont héréditaires qu'à l'âge
+correspondant, pourquoi les embryons de mammifères, d'oiseaux, de
+reptiles et de poissons, sont si semblables entre eux et si
+différents des formes adultes. Nous pouvons cesser de nous
+émerveiller de ce que les embryons d'un mammifère à respiration
+aérienne, ou d'un oiseau, aient des fentes branchiales et des
+artères en lacet, comme chez le poisson, qui doit, à l'aide de
+branchies bien développées, respirer l'air dissous dans l'eau.
+
+Le défaut d'usage, aidé quelquefois par la sélection naturelle, a
+dû souvent contribuer à réduire des organes devenus inutiles à la
+suite de changements dans les conditions d'existence ou dans les
+habitudes; d'après cela, il est aisé de comprendre la
+signification des organes rudimentaires. Mais le défaut d'usage et
+la sélection n'agissent ordinairement sur l'individu que lorsqu'il
+est adulte et appelé à prendre une part directe et complète à la
+lutte pour l'existence, et n'ont, au contraire, que peu d'action
+sur un organe dans les premiers temps de la vie; en conséquence,
+un organe inutile ne paraîtra que peu réduit et à peine
+rudimentaire pendant le premier âge. Le veau a, par exemple,
+hérité d'un ancêtre primitif ayant des dents bien développées, des
+dents qui ne percent jamais la gencive de la mâchoire supérieure.
+Or, nous pouvons admettre que les dents ont disparu chez l'animal
+adulte par suite du défaut d'usage, la sélection naturelle ayant
+admirablement adapté la langue, le palais et les lèvres à brouter
+sans leur aide, tandis que, chez le jeune veau, les dents n'ont
+pas été affectées, et, en vertu du principe de l'hérédité à l'âge
+correspondant, se sont transmises depuis une époque éloignée
+jusqu'à nos jours. Au point de vue de la création indépendante de
+chaque être organisé et de chaque organe spécial, comment
+expliquer l'existence de tous ces organes portant l'empreinte la
+plus évidente de la plus complète inutilité, tels, par exemple,
+les dents chez le veau à l'état embryonnaire, ou les ailes
+plissées que recouvrent, chez un grand nombre de coléoptères, des
+élytres soudées? On peut dire que la nature s'est efforcée de nous
+révéler, par les organes rudimentaires, ainsi que par les
+conformations embryologiques et homologues, son plan de
+modifications, que nous nous refusons obstinément à comprendre.
+
+Je viens de récapituler les faits et les considérations qui m'ont
+profondément convaincu que, pendant une longue suite de
+générations, les espèces se sont modifiées.
+
+Ces modifications ont été effectuées principalement par la
+sélection naturelle de nombreuses variations légères et
+avantageuses; puis les effets héréditaires de l'usage et du défaut
+d'usage des parties ont apporté un puissant concours à cette
+sélection; enfin, l'action directe des conditions de milieux et
+les variations qui dans notre ignorance, nous semblent surgir
+spontanément, ont aussi joué un rôle, moins important, il est
+vrai, par leur influence sur les conformations d'adaptation dans
+le passé et dans le présent. Il paraît que je n'ai pas, dans les
+précédentes éditions de cet ouvrage, attribué un rôle assez
+important à la fréquence et à la valeur de ces dernières formes de
+variation, en ne leur attribuant pas des modifications permanentes
+de conformation, indépendamment de l'action de la sélection
+naturelle. Mais, puisque mes conclusions ont été récemment
+fortement dénaturées et puisque l'on a affirmé que j'attribue les
+modifications des espèces exclusivement à la sélection naturelle,
+on me permettra, sans doute, de faire remarquer que, dans la
+première édition de cet ouvrage, ainsi que dans les éditions
+subséquentes, j'ai reproduit dans une position très évidente,
+c'est-à-dire à la fin de l'introduction, la phrase suivante: «Je
+suis convaincu que la sélection naturelle a été l'agent principal
+des modifications, mais qu'elle n'a pas été exclusivement le
+seul.» Cela a été en vain, tant est grande la puissance d'une
+constante et fausse démonstration; toutefois, l'histoire de la
+science prouve heureusement qu'elle ne dure pas longtemps.
+
+Il n'est guère possible de supposer qu'une théorie fausse pourrait
+expliquer de façon aussi satisfaisante que le fait la théorie de
+la sélection naturelle les diverses grandes séries de faits dont
+nous nous sommes occupés. On a récemment objecté que c'est là une
+fausse méthode de raisonnement; mais c'est celle que l'on emploie
+généralement pour apprécier les événements ordinaires de la vie,
+et les plus grands savants n'ont pas dédaigné non plus de s'en
+servir. C'est ainsi qu'on en est arrivé à la théorie ondulatoire
+de la lumière; et la croyance à la rotation de la terre sur son
+axe n'a que tout récemment trouvé l'appui de preuves directes. Ce
+n'est pas une objection valable que de dire que, jusqu'à présent,
+la science ne jette aucune lumière sur le problème bien plus élevé
+de l'essence ou de l'origine de la vie. Qui peut expliquer ce
+qu'est l'essence de l'attraction ou de la pesanteur? Nul ne se
+refuse cependant aujourd'hui à admettre toutes les conséquences
+qui découlent d'un élément inconnu, l'attraction, bien que
+Leibnitz ait autrefois reproché à Newton d'avoir introduit dans la
+science «des propriétés occultes et des miracles».
+
+Je ne vois aucune raison pour que les opinions développées dans ce
+volume blessent les sentiments religieux de qui que ce soit. Il
+suffit, d'ailleurs, jour montrer combien ces sortes d'impressions
+sont passagères, de se rappeler que la plus grande découverte que
+l'homme ait jamais faite; la loi de l'attraction universelle, a
+été aussi attaquée par Leibnitz «comme subversive de la religion
+naturelle, et, dans ses conséquences, de la religion révélée». Un
+ecclésiastique célèbre m'écrivant un jour; «qu'il avait fini par
+comprendre que croire à la création de quelques formes capables de
+se développer par elles-mêmes en d'autres formes nécessaires,
+c'est avoir une conception tout aussi élevée de Dieu, que de
+croire qu'il ait eu besoin de nouveaux actes de création pour
+combler les lacunes causées par l'action des lois qu'il a
+établies.»
+
+On peut se demander pourquoi, jusque tout récemment, les
+naturalistes et les géologues les plus éminents ont toujours
+repoussé l'idée de la mutabilité des espèces. On ne peut pas
+affirmer que les êtres organisés à l'état de nature ne sont soumis
+à aucune variation; on ne peut pas prouver que la somme des
+variations réalisées dans le cours des temps soit une quantité
+limitée; on n'a pas pu et l'on ne peut établir de distinction bien
+nette entre les espèces et les variétés bien tranchées. On ne peut
+pas affirmer que les espèces entre-croisées soient invariablement
+stériles, et les variétés invariablement fécondes; ni que la
+stérilité soit une qualité spéciale et un signe de création. La
+croyance à l'immutabilité des espèces était presque inévitable
+tant qu'on n'attribuait à l'histoire du globe qu'une durée fort
+courte, et maintenant que nous avons acquis quelques notions du
+laps de temps écoulé, nous sommes trop prompts à admettre, sans
+aucunes preuves, que les documents géologiques sont assez complets
+pour nous fournir la démonstration évidente de la mutation des
+espèces si cette mutation a réellement eu lieu.
+
+Mais la cause principale de notre répugnance naturelle à admettre
+qu'une espèce ait donné naissance à une autre espèce distincte
+tient à ce que nous sommes toujours peu disposés à admettre tout
+grand changement dont nous ne voyons pas les degrés
+intermédiaires. La difficulté est la même que celle que tant de
+géologues ont éprouvée lorsque Lyell a démontré le premier que les
+longues lignes d'escarpements intérieurs, ainsi que l'excavation
+des grandes vallées; sont le résultat d'influences que nous voyons
+encore agir autour de nous. L'esprit ne peut concevoir toute la
+signification de ce terme: _un million d'années_, il ne saurait
+davantage ni additionner ni percevoir les effets complets de
+beaucoup de variations légères; accumulées pendant un nombre
+presque infini de générations.
+
+Bien que je sois profondément convaincu de la vérité des opinions
+que j'ai brièvement exposées dans le présent volume; je ne
+m'attends point à convaincre certains naturalistes; fort
+expérimentés sans doute; mais qui; depuis longtemps; se sont
+habitués à envisager une multitude de faits sous un point de vue
+directement opposé au mien. Il est si facile de cacher notre
+ignorance sous des expressions telles que _plan de création, unité
+de type_; etc.; et de penser que nous expliquons quand nous ne
+faisons que répéter un même fait. Celui qui a quelque disposition
+naturelle à attacher plus d'importance à quelques difficultés non
+résolues qu'à l'explication d'un certain nombre de faits rejettera
+certainement ma théorie. Quelques naturalistes doués d'une
+intelligence ouverte et déjà disposée à mettre en doute
+l'immutabilité des espèces peuvent être influencés par le contenu
+de ce volume, mais j'en appelle surtout avec confiance à l'avenir,
+aux jeunes naturalistes, qui pourront étudier impartialement les
+deux côtés de la question. Quiconque est amené à admettre la
+mutabilité des espèces rendra de véritables services en exprimant
+consciencieusement sa conviction, car c'est seulement ainsi que
+l'on pourra débarrasser la question de tous les préjugés qui
+l'étouffent.
+
+Plusieurs naturalistes éminents ont récemment exprimé l'opinion
+qu'il y a, dans chaque genre, une multitude d'espèces; considérées
+comme telles, qui ne sont cependant pas de vraies espèces; tandis
+qu'il en est d'autres qui sont réelles, c'est-à-dire qui ont été
+créées d'une manière indépendante. C'est là, il me semble; une
+singulière conclusion. Après avoir reconnu une foule de formes,
+qu'ils considéraient tout récemment encore comme des créations
+spéciales, qui sont encore considérées comme telles par la grande
+majorité des naturalistes; et qui conséquemment ont tous les
+caractères extérieurs de véritables espèces, ils admettent que ces
+formes sont le produit d'une série de variations et ils refusent
+d'étendre cette manière de voir à d'autres formes un peu
+différentes. Ils ne prétendent cependant pas pouvoir définir, ou
+même conjecturer, quelles sont les formes qui ont été créées et
+quelles sont celles qui sont le produit de lois secondaires. Ils
+admettent la variabilité comme _vera causa_ dans un cas, et ils la
+rejettent arbitrairement dans un autre, sans établir aucune
+distinction fixe entre les deux. Le jour viendra où l'on pourra
+signaler ces faits comme un curieux exemple de l'aveuglement
+résultant d'une opinion préconçue. Ces savants ne semblent pas
+plus s'étonner d'un acte miraculeux de création que d'une
+naissance ordinaire. Mais croient-ils réellement qu'à
+d'innombrables époques de l'histoire de la terre certains atomes
+élémentaires ont reçu l'ordre de se constituer soudain en tissus
+vivants? Admettent-ils qu'à chaque acte supposé de création il se
+soit produit un individu ou plusieurs? Les espèces infiniment
+nombreuses de plantes et d'animaux ont-elles été créées à l'état
+de graines, d'ovules ou de parfait développement? Et, dans le cas
+des mammifères, ont-elles, lors de leur création, porté les
+marques mensongères de la nutrition intra-utérine? À ces
+questions, les partisans de la création de quelques formes
+vivantes ou d'une seule forme ne sauraient, sans doute, que
+répondre. Divers savants ont soutenu qu'il est aussi facile de
+croire à la création de cent millions d'êtres qu'à la création
+d'un seul; mais en vertu de l'axiome philosophique de _la moindre
+action_ formulé par Maupertuis, l'esprit est plus volontiers porté
+à admettre le nombre moindre, et nous ne pouvons certainement pas
+croire qu'une quantité innombrable de formes d'une même classe
+aient été créées avec les marques évidentes, mais trompeuses, de
+leur descendance d'un même ancêtre.
+
+Comme souvenir d'un état de choses antérieur, j'ai conservé, dans
+les paragraphes précédents et ailleurs, plusieurs expressions qui
+impliquent chez les naturalistes la croyance à la création séparée
+de chaque espèce. J'ai été fort blâmé de m'être exprimé ainsi;
+mais c'était, sans aucun doute, l'opinion générale lors de
+l'apparition de la première édition de l'ouvrage actuel. J'ai
+causé autrefois avec beaucoup de naturalistes sur l'évolution,
+sans rencontrer jamais le moindre témoignage sympathique. Il est
+probable pourtant que quelques-uns croyaient alors à l'évolution,
+mais ils restaient silencieux, ou ils s'exprimaient d'une manière
+tellement ambiguë, qu'il n'était pas facile de comprendre leur
+opinion. Aujourd'hui, tout a changé et presque tous les
+naturalistes admettent le grand principe de l'évolution. Il en est
+cependant qui croient encore que des espèces ont subitement
+engendré, par des moyens encore inexpliqués, des formes nouvelles
+totalement différentes; mais, comme j'ai cherché à le démontrer,
+il y a des preuves puissantes qui s'opposent à toute admission de
+ces modifications brusques et considérables. Au point de vue
+scientifique, et comme conduisant à des recherches ultérieures, il
+n'y a que peu de différence entre la croyance que de nouvelles
+formes ont été produites subitement d'une manière inexplicable par
+d'anciennes formes très différentes, et la vieille croyance à la
+création des espèces au moyen de la poussière terrestre.
+
+Jusqu'où, pourra-t-on me demander, poussez-vous votre doctrine de
+la modification des espèces? C'est là une question à laquelle il
+est difficile de répondre, parce que plus les formes que nous
+considérons sont distinctes, plus les arguments en faveur de la
+communauté de descendance diminuent et perdent de leur force.
+Quelques arguments toutefois ont un très grand poids et une haute
+portée. Tous les membres de classes entières sont reliés les uns
+aux autres par une chaîne d'affinités, et peuvent tous, d'après un
+même principe, être classés en groupes subordonnés à d'autres
+groupes. Les restes fossiles tendent parfois à remplir d'immenses
+lacunes entre les ordres existants.
+
+Les organes à l'état rudimentaire témoignent clairement qu'ils ont
+existé à un état développé chez un ancêtre primitif; fait qui,
+dans quelques cas, implique des modifications considérables chez
+ses descendants. Dans des classes entières, des conformations très
+variées sont construites sur un même plan, et les embryons très
+jeunes se ressemblent de très près. Je ne puis donc douter que la
+théorie de la descendance avec modifications ne doive comprendre
+tous les membres d'une même grande classe ou d'un même règne. Je
+crois que tous les animaux descendent de quatre ou cinq formes
+primitives tout au plus, et toutes les plantes d'un nombre égal ou
+même moindre.
+
+L'analogie me conduirait à faire un pas de plus; et je serais
+disposé à croire que tous les animaux et toutes plantes descendent
+d'un prototype unique; mais l'analogie peut être un guide
+trompeur. Toutefois, toutes les formes de la vie ont beaucoup de
+caractères communs: la composition chimique, la structure
+cellulaire, les lois de croissance et la faculté qu'elles ont
+d'être affectées par certaines influences nuisibles. Cette
+susceptibilité se remarque jusque dans les faits les plus
+insignifiants; ainsi, un même poison affecte souvent de la même
+manière les plantes et les animaux; le poison sécrété par la
+mouche à galle détermine sur l'églantier ou sur le chêne des
+excroissances monstrueuses. La reproduction sexuelle semble être
+essentiellement semblable chez tous les êtres organisés, sauf
+peut-être chez quelques-uns des plus infimes. Chez tous, autant
+que nous le sachions actuellement, la vésicule germinative est la
+même; de sorte que tous les êtres organisés ont une origine
+commune. Même si l'on considère les deux divisions principales du
+monde organique, c'est-à-dire le règne animal et le règne végétal,
+on remarque certaines formes inférieures, assez intermédiaires par
+leurs caractères; pour que les naturalistes soient en désaccord
+quant au règne auquel elles doivent être rattachées; et, ainsi que
+l'a fait remarquer le professeur Asa Gray, «les spores et autres
+corps reproducteurs des algues inférieures peuvent se vanter
+d'avoir d'abord une existence animale caractérisée, à laquelle
+succède une existence incontestablement végétale.» Par conséquent,
+d'après le principe de la sélection naturelle avec divergence des
+caractères, il ne semble pas impossible que les animaux et les
+plantes aient pu se développer en partant de ces formes
+inférieures et intermédiaires; or, si nous admettons ce point,
+nous devons admettre aussi que tous les êtres organisés qui vivent
+ou qui ont vécu sur la terre peuvent descendre d'une seule forme
+primordiale. Mais cette déduction étant surtout fondée sur
+l'analogie, il est indifférent qu'elle soit acceptée ou non. Il
+est sans doute possible; ainsi que le suppose, M. G. H. Lewes,
+qu'aux premières origines de la vie plusieurs formes différentes
+aient pu surgir; mais, s'il en est ainsi; nous pouvons conclure
+que très peu seulement ont laissé des descendants modifiés; car,
+ainsi que je l'ai récemment fait remarquer à propos des membres de
+chaque grande classe, comme les vertébrés, les articulés, etc.,
+nous trouvons dans leurs conformations embryologiques, homologues
+et rudimentaires la preuve évidente que les membres de chaque
+règne descendent tous d'un ancêtre unique.
+
+Lorsque les opinions que j'ai exposées dans cet ouvrage; opinions
+que M. Wallace a aussi soutenues dans le journal de la Société
+Linnéenne; et que des opinions analogues sur l'origine des espèces
+seront généralement admises par les naturalistes, nous pouvons
+prévoir qu'il s'accomplira dans l'histoire naturelle une
+révolution importante. Les systématistes pourront continuer leurs
+travaux comme aujourd'hui; mais ils ne seront plus constamment
+obsédés de doutes quant à la valeur spécifique de telle ou telle
+forme, circonstance qui, j'en parle par expérience, ne constituera
+pas un mince soulagement. Les disputes éternelles sur la
+spécificité d'une cinquantaine de ronces britanniques cesseront.
+Les systématistes n'auront plus qu'à décider; ce qui d'ailleurs ne
+sera pas toujours facile, si une forme quelconque est assez
+constante et assez distincte des autres formes pour qu'on puisse
+la bien définir, et, dans ce cas, si ces différences sont assez
+importantes pour mériter un nom d'espèce. Ce dernier point
+deviendra bien plus important à considérer qu'il ne l'est
+maintenant, car des différences, quelque légères qu'elles soient;
+entre deux formes quelconques que ne relie aucun degré
+intermédiaire; sont actuellement considérées par les naturalistes
+comme suffisantes pour justifier leur distinction spécifique.
+
+Nous serons, plus tard, obligés de reconnaître que la seule
+distinction à établir entre les espèces et les variétés bien
+tranchées consiste seulement en ce que l'on sait ou que l'on
+suppose que ces dernières sont actuellement reliées les unes aux
+autres par des gradations intermédiaires, tandis que les espèces
+ont dû l'être autrefois. En conséquence, sans négliger de prendre
+en considération l'existence présente de degrés intermédiaires
+entre deux formes quelconques nous serons conduits à peser avec
+plus de soin l'étendue réelle des différences qui les séparent, et
+à leur attribuer une plus grande valeur. Il est fort possible que
+des formes, aujourd'hui reconnues comme de simples variétés,
+soient plus tard jugées dignes d'un nom spécifique; dans ce cas,
+le langage scientifique et le langage ordinaire se trouveront
+d'accord. Bref nous aurons à traiter l'espèce de la même manière
+que les naturalistes traitent actuellement les genres, c'est-à-
+dire comme de simples combinaisons artificielles, inventées pour
+une plus grande commodité. Cette perspective n'est peut-être pas
+consolante, mais nous serons au moins débarrassés des vaines
+recherches auxquelles donne lieu l'explication absolue, encore non
+trouvée et introuvable, du terme _espèces_.
+
+Les autres branches plus générales de l'histoire naturelle n'en
+acquerront que plus d'intérêt. Les termes: affinité, parenté,
+communauté, type, paternité, morphologie, caractères d'adaptation,
+organes rudimentaires et atrophiés, etc., qu'emploient les
+naturalistes, cesseront d'être des métaphores et prendront un sens
+absolu. Lorsque nous ne regarderons plus un être organisé de la
+même façon qu'un sauvage contemple un vaisseau, c'est-à-dire comme
+quelque chose qui dépasse complètement notre intelligence; lorsque
+nous verrons dans toute production un organisme dont l'histoire
+est fort ancienne; lorsque nous considérerons chaque conformation
+et chaque instinct compliqués comme le résumé d'une foule de
+combinaisons toutes avantageuses à leur possesseur, de la même
+façon que toute grande invention mécanique est la résultante du
+travail, de l'expérience, de la raison, et même des erreurs d'un
+grand nombre d'ouvriers; lorsque nous envisagerons l'être organisé
+à ce point de vue, combien, et j'en parle par expérience, l'étude
+de l'histoire naturelle ne gagnera-t-elle pas en intérêt!
+
+Un champ de recherches immense et à peine foulé sera ouvert sur
+les causes et les lois de la variabilité, sur la corrélation, sur
+les effets de l'usage et du défaut d'usage, sur l'action directe
+des conditions extérieures, et ainsi de suite. L'étude des
+produits domestiques prendra une immense importance. La formation
+d'une nouvelle variété par l'homme sera un sujet d'études plus
+important et plus intéressant que l'addition d'une espèce de plus
+à la liste infinie de toutes celles déjà enregistrées. Nos
+classifications en viendront, autant que la chose sera possible, à
+être des généalogies; elles indiqueront alors ce qu'on peut
+appeler le vrai plan de la création. Les règles de la
+classification se simplifieront ne possédons ni généalogies ni
+armoiries, et nous avons à découvrir et à retracer les nombreuses
+lignes divergentes de descendances dans nos généalogies
+naturelles, à l'aide des caractères de toute nature qui ont été
+conservés et transmis par une longue hérédité. Les organes
+rudimentaires témoigneront d'une manière infaillible quant à la
+nature de conformations depuis longtemps perdues. Les espèces ou
+groupes d'espèces dites _aberrantes_, qu'on pourrait appeler des
+_fossiles vivants_, nous aideront à reconstituer l'image des
+anciennes formes de la vie. L'embryologie nous révélera souvent la
+conformation, obscurcie dans une certaine mesure, des prototypes
+de chacune des grandes classes.
+
+Lorsque nous serons certains que tous les individus de la même
+espèce et toutes les espèces étroitement alliées d'un même genre
+sont, dans les limites d'une époque relativement récente,
+descendus d'un commun ancêtre et ont émigré d'un berceau unique,
+lorsque nous connaîtrons mieux aussi les divers moyens de
+migration, nous pourrons alors, à l'aide des lumières que la
+géologie nous fournit actuellement et qu'elle continuera à nous
+fournir sur les changements survenus autrefois dans les climats et
+dans le niveau des terres, arriver à retracer admirablement les
+migrations antérieures du monde entier. Déjà, maintenant, nous
+pouvons obtenir quelques notions sur l'ancienne géographie, en
+comparant les différences des habitants de la mer qui occupent les
+côtes opposées d'un continent et la nature des diverses
+populations de ce continent, relativement à leurs moyens apparents
+d'immigration.
+
+La noble science de la géologie laisse à désirer par suite de
+l'extrême pauvreté de ses archives. La croûte terrestre, avec ses
+restes enfouis, ne doit pas être considérée comme un musée bien
+rempli, mais comme une maigre collection faite au hasard et à de
+rares intervalles. On reconnaîtra que l'accumulation de chaque
+grande formation fossilifère a dû dépendre d'un concours
+exceptionnel de conditions favorables, et que les lacunes qui
+correspondent aux intervalles écoulés entre les dépôts des étages
+successifs ont eu une durée énorme. Mais nous pourrons évaluer
+leur durée avec quelque certitude en comparant les formes
+organiques qui ont précédé ces lacunes et celles qui les ont
+suivies. Il faut être très prudent quand il s'agit d'établir une
+corrélation de stricte contemporanéité d'après la seule succession
+générale des formes de la vie, entre deux formations qui ne
+renferment pas un grand nombre d'espèces identiques. Comme la
+production et l'extinction des espèces sont la conséquence de
+causes toujours existantes et agissant lentement, et non pas
+d'actes miraculeux de création; comme la plus importante des
+causes des changements organiques est presque indépendante de
+toute modification, même subite, dans les conditions physiques,
+car cette cause n'est autre que les rapports mutuels d'organisme à
+organisme, le perfectionnement de l'un entraînant le
+perfectionnement ou l'extermination des autres, il en résulte que
+la somme des modifications organiques appréciables chez les
+fossiles de formations consécutives peut probablement servir de
+mesure relative, mais non absolue, du laps de temps écoulé entre
+le dépôt de chacune d'elles. Toutefois, comme un certain nombre
+d'espèces réunies en masse pourraient se perpétuer sans changement
+pendant de longues périodes, tandis que, pendant le même temps,
+plusieurs de ces espèces venant à émigrer vers de nouvelles
+régions ont pu se modifier par suite de leur concurrence avec
+d'autres formes étrangères, nous ne devons pas reposer une
+confiance trop absolue dans les changements organiques comme
+mesure du temps écoulé.
+
+J'entrevois dans un avenir éloigné des routes ouvertes à des
+recherches encore bien plus importantes. La psychologie sera
+solidement établie sur la base si bien définie déjà par M. Herbert
+Spencer, c'est-à-dire sur l'acquisition nécessairement graduelle
+de toutes les facultés et de toutes les aptitudes mentales, ce qui
+jettera une vive lumière sur l'origine de l'homme et sur son
+histoire.
+
+Certains auteurs éminents semblent pleinement satisfaits de
+l'hypothèse que chaque espèce a été créée d'une manière
+indépendante. À mon avis, il me semble que ce que nous savons des
+lois imposées à la matière par le Créateur s'accorde mieux avec
+l'hypothèse que la production et l'extinction des habitants passés
+et présents du globe sont le résultat de causes secondaires,
+telles que celles qui déterminent la naissance et la mort de
+l'individu. Lorsque je considère tous les êtres, non plus comme
+des créations spéciales, mais comme les descendants en ligne
+directe de quelques êtres qui ont vécu longtemps avant que les
+premières couches du système cumbrien aient été déposées, ils me
+paraissent anoblis. À en juger d'après le passé, nous pouvons en
+conclure avec certitude que pas une des espèces actuellement
+vivantes ne transmettra sa ressemblance intacte à une époque
+future bien éloignée, et qu'un petit nombre d'entre elles auront
+seules des descendants dans les âges futurs, car le mode de
+groupement de tous les êtres organisés nous prouve que, dans
+chaque genre, le plus grand nombre des espèces, et que toutes les
+espèces dans beaucoup de genres, n'ont laissé aucun descendant,
+mais se sont totalement éteintes. Nous pouvons même jeter dans
+l'avenir un coup d'oeil prophétique et prédire que ce sont les
+espèces les plus communes et les plus répandues, appartenant aux
+groupes les plus considérables de chaque classe, qui prévaudront
+ultérieurement et qui procréeront des espèces nouvelles et
+prépondérantes. Comme toutes les formes actuelles de la vie
+descendent en ligne directe de celles qui vivaient longtemps avant
+l'époque cumbrienne, nous pouvons être certains que la succession
+régulière des générations n'a jamais été interrompue, et qu'aucun
+cataclysme n'a bouleversé le monde entier. Nous pouvons donc
+compter avec quelque confiance sur un avenir d'une incalculable
+longueur. Or, comme la sélection naturelle n'agit que pour le bien
+de chaque individu, toutes les qualités corporelles et
+intellectuelles doivent tendre à progresser vers la perfection.
+
+Il est intéressant de contempler un rivage luxuriant, tapissé de
+nombreuses plantes appartenant à de nombreuses espèces abritant
+des oiseaux qui chantent dans les buissons, des insectes variés
+qui voltigent çà et là, des vers qui rampent dans la terre humide,
+si l'on songe que ces formes si admirablement construites, si
+différemment conformées, et dépendantes les unes des autres d'une
+manière si complexe, ont toutes été produites par des lois qui
+agissent autour de nous. Ces lois, prises dans leur sens le plus
+large, sont: la loi de croissance et de reproduction; la loi
+d'hérédité qu'implique presque la loi de reproduction; la loi de
+variabilité, résultant de l'action directe et indirecte des
+conditions d'existence, de l'usage et du défaut d'usage; la loi de
+la multiplication des espèces en raison assez élevée pour amener
+la lutte pour l'existence, qui a pour conséquence la sélection
+naturelle, laquelle détermine la divergence des caractères, et
+l'extinction des formes moins perfectionnées. Le résultat direct
+de cette guerre de la nature, qui se traduit par la famine et par
+la mort, est donc le fait le plus admirable que nous puissions
+concevoir, à savoir: la production des animaux supérieurs. N'y a-
+t-il pas une véritable grandeur dans cette manière d'envisager la
+vie, avec ses puissances diverses attribuées primitivement par le
+Créateur à un petit nombre de formes, ou même à une seule? Or,
+tandis que notre planète, obéissant à la loi fixe de la
+gravitation, continue à tourner dans son orbite, une quantité
+infinie de belles et admirables formes, sorties d'un commencement
+si simple, n'ont pas cessé de se développer et se développent
+encore!
+
+
+GLOSSAIRE
+DES PRINCIPAUX TERMES SCIENTIFIQUES EMPLOYÉS DANS LE PRESENT
+VOLUME.
+
+[Ce Glossaire a été rédigé par M. N. S. Dallas sur la demande de
+M. Ch. Darwin. L'explication des termes y est donnée sous une
+forme aussi simple et aussi claire que possible.]
+
+ABERRANT. -- Se dit des formes ou groupes d'animaux ou de plantes
+qui s'écartent par des caractères importants de leurs alliés les
+plus rapprochés, de manière à ne pas être aisément compris dans le
+même groupe.
+
+ABERRATION (en optique). -- Dans la réfraction de la lumière par
+une lentille convexe, les rayons passant à travers les différentes
+parties de la lentille convergent vers des foyers à des distances
+légèrement différentes: c'est ce qu'on appelle _aberration
+sphérique_; d'autre part, les rayons colorés sont séparés par
+l'action prismatique de la lentille et convergent également vers
+des foyers à des distances différentes: c'est l'_aberration
+chromatique_.
+
+AIRE. -- L'étendue de pays sur lequel une plante ou un animal
+s'étend naturellement. -- _Par rapport au temps_, ce mot exprime
+la distribution d'une espèce ou d'un groupe parmi les couches
+fossilifères de l'écorce de la terre.
+
+ALBINISME, ALBINOS. -- Les albinos sont des animaux chez lesquels
+les matières colorantes, habituellement caractéristiques de
+l'espèce, n'ont pas été produites dans la peau et ses appendices.
+-- ALBINISME, état d'albinos. ALGUES. -- Une classe de plantes
+comprenant les plantes marines ordinaires et les plantes
+filamenteuses d'eau douce.
+
+ALTERNANTE (GÉNÉRATION). -- Voir GÉNÉRATION.
+
+AMMONITES. -- Un groupe de coquilles fossiles, spirales et à
+chambres, ressemblant au genre _Nautilus_, mais les séparations
+entre les chambres sont ondulées en spirales combinées à leur
+jonction avec la paroi extérieure de la coquille.
+
+ANALOGIE. -- La ressemblance de structures qui provient de
+fonctions semblables, comme, par exemple, les ailes des insectes
+et des oiseaux. On dit que de telles structures sont _analogues_
+les unes aux autres.
+
+ANIMALCULE. -- Petit animal: terme généralement appliqué à ceux
+qui ne sont visibles qu'au microscope.
+
+ANNÉLIDÉS. -- Une classe de vers chez lesquels la surface du corps
+présente une division plus ou moins distincte en anneaux ou
+segments généralement pourvus d'appendices pour la locomotion
+ainsi que de branchies. Cette classe comprend les vers marins
+ordinaires, les vers de terre et les sangsues.
+
+ANORMAL. -- Contraire à la règle générale.
+
+ANTENNES. -- Organes articulés placés à la tête chez les insectes,
+les crustacés et les centipèdes, n'appartenant pourtant pas à la
+bouche.
+
+ANTHÈRES. -- Sommités des étamines des fleurs qui produisent le
+pollen ou la poussière fertilisante.
+
+APLACENTAIRES (APLACENTALIA, APLACENTATA). -- Mammifères
+aplacentaires. -- Voir MAMMIFÈRES.
+
+APOPHYSES. -- Éminences naturelles des os qui se projettent
+généralement pour servir d'attaches aux muscles, aux ligaments,
+etc.
+
+ARCHÉTYPE. -- Forme idéale primitive d'après laquelle tous les
+êtres d'un groupe semblent être organisés.
+
+ARTICULÉS. -- Une grande division du règne animal, caractérisée
+généralement en ce qu'elle a la surface du corps divisée en
+anneaux appelés _segments_, dont un nombre plus ou moins grand est
+pourvu de pattes composées, tels que les insectes, les crustacés
+et les centipèdes.
+
+ASYMÉTRIQUE. -- Ayant les deux côtés dissemblables.
+
+ATROPHIE. -- Arrêt dans le développement survenu dans le premier
+âge.
+
+AVORTÉ. -- On dit qu'un organe est avorté, quand de bonne heure il
+a subi un arrêt dans son développement.
+
+BALANES (_Bernacles_). -- Cirripèdes sessiles à test composé de
+plusieurs pièces, qui vivent en abondance sur les rochers du bord
+de la mer.
+
+BASSIN (_Pelvis_). -- L'arc osseux auquel sont articulés les
+membres postérieurs des animaux vertébrés.
+
+BATRACIENS. -- Une classe d'animaux parents des reptiles, mais
+subissant une métamorphose particulière et chez lesquels le jeune
+animal est généralement aquatique et respire par des branchies.
+(_Exemples_: les grenouilles, les crapauds et les salamandres.)
+
+BLOCS ERRATIQUES. -- Enormes blocs de pierre transportés,
+généralement encaissés dans de la terre argileuse ou du gravier.
+
+BRACHIOPODE. -- Une classe de mollusques marins ou animaux à corps
+mou pourvus d'une coquille bivalve attachée à des matières sous-
+marines par une tige qui passe par une ouverture dans l'une des
+valvules. Ils sont pourvus de bras à franges par l'action
+desquelles la nourriture est portée à la bouche.
+
+BRANCHIALES. -- Appartenant aux branchies.
+
+BRANCHIES. -- Organes pour respirer dans l'eau.
+
+CAMBRIEN (SYSTÈME). -- Une série de roches paléozoïques entre le
+laurentien et le silurien, et qui, tout récemment, étaient encore
+considérées comme les plus anciennes roches fossilifères.
+
+CANIDÉS. -- La famille des chiens, comprenant le chien, le loup,
+le renard, le chacal, etc.
+
+CARAPACE. -- La coquille enveloppant généralement la partie
+antérieure du corps chez les crustacés. Ce terme est aussi
+appliqué aux parties dures et aux coquilles des cirripèdes.
+
+CARBONIFÈRE. -- Ce terme est appliqué à la grande formation qui
+comprend, parmi d'autres roches, celles à charbon. Cette formation
+appartient au plus ancien système, ou système paléozoïque.
+
+CAUDAL. -- De la queue ou appartenant à la queue.
+
+CELOSPERME. -- Terme appliqué aux fruits des ombellifères, qui ont
+la semence creuse à la face interne.
+
+CÉPHALOPODES. -- La classe la plus élevée des mollusques ou
+animaux à corps mou, caractérisée par une bouche entourée d'un
+nombre plus ou moins grand de bras charnus ou tentacules qui, chez
+la plupart des espèces vivantes, sont pourvus de suçoirs.
+(_Exemples_: la seiche, le nautile.).
+
+CÉTACÉ. -- Un ordre de mammifères comprenant les baleines, les
+dauphins, etc., ayant la forme de poissons, la peau nue et dont
+seulement les membres antérieurs sont développés.
+
+CHAMPIGNONS (_Fungi_). -- Une classe de plantes cryptogames
+cellulaires
+
+CHÉLONIENS. -- Un ordre de reptiles comprenant les tortues de mer,
+les tortues de terre, etc.
+
+CIRRIPÈDES. -- Un ordre de crustacés comprenant les bernacles, les
+anatifes, etc. Les jeunes ressemblent à ceux de beaucoup d'autres
+crustacés par la forme, mais arrivés à l'âge mûr, ils sont
+toujours attachés à d'autres substances, soit directement, soit au
+moyen d'une tige. Ils sont enfermés dans une coquille calcaire
+composée de plusieurs parties, dont deux peuvent s'ouvrir pour
+donner issue à un faisceau de tentacules entortillés et articulés
+qui représentent les membres.
+
+COCCUS. -- Genres d'insectes comprenant la _cochenille_, chez
+lequel le mâle est une petite mouche ailée et la femelle
+généralement une masse inapte à tout mouvement, affectant la forme
+d'une graine.
+
+COCON. -- Une enveloppe en général soyeuse dans laquelle les
+insectes sont fréquemment renfermés pendant la seconde période, ou
+la période de repos de leur existence. Le terme de «période de
+cocon» est employé comme équivalent de «période de chrysalide».
+
+COLEOPTÈRES. -- Ordres d'insectes, ayant des organes buccaux
+masticateurs et la première paire d'ailes (élytres) plus ou moins
+cornée, formant une gaine pour la seconde paire, et divisée
+généralement en droite ligne au milieu du dos.
+
+COLONNE. -- Un organe particulier chez les fleurs de la famille
+des orchidées dans lequel les étamines, le style et le stigmate
+(ou organes reproducteurs) sont réunis.
+
+COMPOSÉES ou PLANTES COMPOSÉES. -- Des plantes chez lesquelles
+l'inflorescence consiste en petites fleurs nombreuses (fleurons)
+réunies en une tête épaisse, dont la base est renfermée dans une
+enveloppe commune. (_Exemples_: la marguerite, la dent-de-lion,
+etc.)
+
+CONFERVES. -- Les plantes filamenteuses d'eau douce.
+
+CONGLOMÉRAT. -- Une roche faite de fragments de rochers ou de
+cailloux cimentés par d'autres matériaux.
+
+COROLLE. -- La seconde enveloppe d'une fleur, généralement
+composée d'organes colorés semblables à ces feuilles (pétales) qui
+peuvent être unies entièrement, ou seulement à leurs extrémités,
+ou à la base.
+
+CORRÉLATION. -- La coïncidence normale d'un phénomène, des
+caractères, etc., avec d'autres phénomènes ou d'autres caractères.
+
+CORYMBE. -- Mode d'inflorescence multiple, par lequel les fleurs
+qui partent de la partie inférieure de la tige sont soutenues sur
+des tiges plus longues, de manière à être de niveau avec les
+fleurs supérieures.
+
+COTYLÉDONS. -- Les premières feuilles, ou feuilles à semence des
+plantes.
+
+CRUSTACÉS. -- Une classe d'animaux articulés ayant la peau du
+corps généralement plus ou moins durcie par un dépôt de matière
+calcaire, et qui respirent au moyen de branchies. (_Exemples_: le
+crabe, le homard, la crevette.)
+
+CURCULION. -- L'ancien terme générique pour les coléoptères connus
+sous le nom de _charançons_, caractérisés par leurs tarses à
+quatre articles, et par une tête qui se termine en une espèce de
+bec, sur les côtés duquel sont fixées les antennes.
+
+CUTANÉ. -- De la peau ou appartenant à la peau.
+
+CYCLES. -- Les cercles ou lignes spirales dans lesquels les
+parties des plantes sont disposées sur l'axe de croissance.
+
+DÉGRADATION. -- Détérioration du sol par l'action de la mer ou par
+des influences atmosphériques. DENTELURES. -- Dents disposées
+comme celles d'une scie.
+
+DÉNUDATION. -- L'usure par lavage de la surface de la terre par
+l'eau.
+
+DÉVONIEN (SYSTÈME), ou formation dévonienne, -- Série de roches
+paléozoïques comprenant le vieux grès rouge.
+
+DICOTYLÉDONÉES ou PLANTES DICOTYLÉDONES. -- Une classe de plantes
+caractérisées par deux feuilles à semences (cotylédons), et par la
+formation d'un nouveau bois entre l'écorce et l'ancien bois
+(croissance; exogène), ainsi que par l'organisation rétiforme des
+nervures des feuilles. Les fleurs sont généralement divisées en
+multiples de cinq.
+
+DIFFÉRENCIATION. -- Séparation ou distinction des parties ou des
+organes qui se trouvent plus ou moins unis dans les formes
+élémentaires vivantes.
+
+DIMORPHES. -- Ayant deux formes distinctes. Le dimorphisme est
+l'existence de la même espèce sous deux formes distinctes.
+
+DIOIQUE. -- Ayant les organes des sexes sur des individus
+distincts.
+
+DIORITE. -- Une forme particulière de pierre verte (_Greenstone_).
+
+DORSAL. -- Du dos ou appartenant au dos.
+
+ÉCHASSIERS (_Grallatores_). -- oiseaux généralement pourvus de
+longs becs, privés de plumes au-dessus du tarse, et sans membranes
+entre les doigts des pieds. (_Exemples_: les cigognes, les grues,
+les bécasses, etc.)
+
+ÉDENTES. -- Ordre particulier de quadrupèdes caractérisés par
+l'absence au moins des incisives médianes (de devant) dans les
+deux mâchoires. (_Exemples_: les paresseux et les tatous.)
+
+ÉLYTRES. -- Les ailes antérieures durcies des coléoptères, qui
+recouvrent et protègent les ailes membraneuses postérieures
+servant seules au vol.
+
+EMBRYOLOGIE. -- L'étude du développement de l'embryon.
+
+EMBRYON. -- Le jeune animal en développement dans l'oeuf ou le
+sein de la mère.
+
+ENDÉMIQUE. -- Ce qui est particulier à une localité donnée.
+
+ENTOMOSTRACÉS. -- Une division de la classe des crustacés, ayant
+généralement tous les segments du corps distincts, munie de
+branchies aux pattes ou aux organes de la bouche, et les pattes
+garnies de poils fins. Ils sont généralement de petite grosseur.
+
+ÉOCÈNE. -- La première couche des trois divisions de l'époque
+tertiaire. Les roches de cet âge contiennent en petite proportion
+des coquilles identiques à des espèces actuellement existantes.
+
+ÉPHÉMÈRES (INSECTES). -- Insectes ne vivant qu'un jour ou très peu
+de temps.
+
+ÉTAMINES. -- Les organes mâles des plantes en fleur, formant un
+cercle dans les pétales. Ils se composent généralement d'un
+filament et d'une anthère: l'anthère étant la partie essentielle
+dans laquelle est formé le pollen ou la poussière fécondante.
+
+FAUNE. -- La totalité des animaux habitant naturellement une
+certaine contrée ou région, ou qui y ont vécu pendant une période
+géologique quelconque.
+
+FÉLINS ou FÉLIDÉS. -- Mammifères de la famille des chats.
+
+FÉRAL (plur. FÉRAUX). -- Animaux ou plantes qui de l'état de
+culture ou de domesticité ont repassé à l'état sauvage.
+
+FLEURONS. -- Fleurs imparfaitement développées sous quelques
+rapports et rassemblées en épis épais ou tête épaisse, comme dans
+les graminées, la dent-de-lion, etc.
+
+FLEURS POLYANDRIQUES. -- Voir POLYANDRIQUES.
+
+FLORE. -- La totalité des plantes croissant naturellement dans un
+pays, ou pendant une période géologique quelconque.
+
+FOETAL. -- Du foetus ou appartenant au foetus (embryon) en cours
+de développement
+
+FORAMINIFÈRES. -- Une classe d'animaux ayant une organisation très
+inférieure, et généralement très petits; ils ont un corps mou,
+semblable à de la gélatine; des filaments délicats, fixés à la
+surface, s'allongent et se retirent pour saisir les objets
+extérieurs; ils habitent une coquille calcaire généralement
+divisée en chambres et perforée de petites ouvertures.
+
+FORMATION SÉDIMENTAIRE. -- Voir SÉDIMENTAIRES.
+
+FOSSILIFÈRES. -- Contenant des fossiles.
+
+FOSSOYEURS. -- Insectes ayant la faculté de creuser. Les
+hyménoptères fossoyeurs sont un groupe d'insectes semblables aux
+guêpes, qui creusent dans le sol sablonneux des nids pour leurs
+petits.
+
+FOURCHETTE ou FURCULA. -- L'os fourchu formé par l'union des
+clavicules chez beaucoup d'oiseaux, comme, par exemple, chez la
+poule commune.
+
+FRENUM (pl. FRENA). -- Une petite bande ou pli de la peau.
+
+GALLINACÉS. -- Ordre d'oiseaux qui comprend entre autres la poule
+commune le dindon, le faisan, etc.
+
+GALLUS. -- Le genre d'oiseaux qui comprend la poule commune.
+
+GANGLION. -- Une grosseur ou un noeud d'où partent les nerfs comme
+d'un centre.
+
+GANOÏDES. -- Poissons couverts d'écailles osseuses et émaillées
+d'une manière toute particulière, dont la plupart ne se trouvent
+plus qu'à l'état fossile.
+
+GÉNÉRATION ALTERNANTE. -- On applique ce terme à un mode
+particulier de reproduction, qu'on rencontre chez un grand nombre
+d'animaux inférieurs; l'oeuf est produit par une forme vivante
+tout à fait différente de la forme parente, laquelle est
+reproduite à son tour par un procédé de bourgeonnement ou par la
+division des substances du premier produit de l'oeuf.
+
+GERMINATIVE (VÉSICULE). -- Voir VÉSICULE.
+
+GLACIAIRE (PÉRIODE). -- Voir PÉRIODE.
+
+GLANDE. -- Organe qui sécrète ou filtre quelque produit
+particulier du sang ou de la sève des animaux ou des plantes.
+
+GLOTTE. -- L'entrée de la trachée-artère dans l'oesophage ou le
+gésier.
+
+GNEISS. -- Roches qui se rapprochent du granit par leur
+composition, mais plus ou moins lamellées, provenant de
+l'altération d'un dépôt sédimentaire après sa consolidation.
+
+GRANIT. -- Roche consistant essentiellement en cristaux de
+feldspath et de mica, réunis dans une masse de quartz.
+
+HABITAT. -- La localité dans laquelle un animal ou une plante vit
+naturellement.
+
+HÉMIPTÈRES. -- Un ordre ou sous-ordre d'insectes, caractérisés par
+la possession d'un bec à articulations ou rostre; ils ont les
+ailes de devant cornées à la base et membraneuses à l'extrémité où
+se croisent les ailes. Ce groupe comprend les différentes espèces
+de punaises.
+
+HERMAPHRODITE. -- Possédant les organes des deux sexes.
+
+HOMOLOGIE. -- La relation entre les parties qui résulte de leur
+développement embryonique correspondant, soit chez des êtres
+différents, comme dans le cas du bras de l'homme, la jambe de
+devant du quadrupède et l'aile d'un oiseau; ou dans le même
+individu, comme dans le cas des jambes de devant et de derrière
+chez les quadrupèdes, et les segments ou anneaux et leurs
+appendices dont se compose le corps d'un ver ou d'un centipède.
+Cette dernière homologie est appelée _homologie sériale_. Les
+parties qui sont en telle relation l'une avec l'autre sont dites
+_homologues_, et une telle partie ou un tel organe est appelé
+l'homologue de l'autre. Chez différentes plantes, les parties de
+la fleur sont homologues, et, en général, ces parties sont
+regardées comme homologues avec les feuilles.
+
+HOMOPTÈRES. -- Sous-ordre des hémiptères, chez lesquels les ailes
+de devant sont ou entièrement membraneuses ou ressemblent
+entièrement à du cuir. Les cigales, les pucerons en sont des
+exemples connus.
+
+HYBRIDE. -- Le produit de l'union de deux espèces distinctes.
+
+HYMÉNOPTÈRES. -- Ordre d'insectes possédant des mandibules
+mordantes et généralement quatre ailes membraneuses dans
+lesquelles il y a quelques nervures. Les abeilles et les guêpes
+sont des exemples familiers de ce groupe.
+
+HYPERTROPHIÉ. -- Excessivement développé.
+
+ICHNEUMONIDÉS. -- Famille d'insectes hyménoptères qui pondent
+leurs oeufs dans le corps ou les oeufs des autres insectes.
+
+IMAGE. -- L'état reproductif parfait (généralement à ailes) d'un
+insecte.
+
+INDIGÈNES. -- Les premiers êtres animaux ou végétaux aborigènes
+d'un pays ou d'une région.
+
+INFLORESCENCE. -- Le mode d'arrangement des fleurs des plantes.
+
+INFUSOIRES. -- Classe d'animalcules microscopiques appelés ainsi
+parce qu'ils ont été observés à l'origine dans des infusions de
+matières végétales. Ils consistent en une matière gélatineuse
+renfermée dans une membrane délicate, dont la totalité ou une
+partie est pourvue de poils courts et vibrants appelée _cils_, au
+moyen desquels ces animalcules nagent dans l'eau ou transportent
+les particules menues de leur nourriture à l'orifice de la bouche.
+
+INSECTIVORES. -- Se nourrissant d'insectes.
+
+INVERTEBRÉS ou ANIMAUX INVERTEBRÉS. -- Les animaux qui ne
+possèdent pas d'épine dorsale ou de colonne vertébrale.
+
+LACUNES. -- Espaces laissés parmi les tissus chez quelques-uns des
+animaux inférieurs, et servant de voies pour la circulation des
+fluides du corps.
+
+LAMELLE. -- Pourvu de lames ou de petites plaques.
+
+LARVES. -- La première phase de la vie d'un insecte au sortir de
+l'oeuf, quand il est généralement sous la forme de ver ou de
+chenille.
+
+LARYNX. -- La partie supérieure de la trachée-artère qui s'ouvre
+dans le gosier.
+
+LAURENTIEN. -- Système de roches très anciennes et très altérées,
+très développé le long du cours du Saint-Laurent, d'où il tire son
+nom. C'est dans ces roches qu'on a trouvé les traces des corps
+organiques les plus anciens.
+
+LÉGUMINEUSES. -- Ordre de plantes, représenté par les pois communs
+et les fèves, ayant une fleur irrégulière, chez lesquelles un
+pétale se relève comme une aile, et les étamines et le pistil sont
+renfermés dans un fourreau formé par deux autres pétales. Le fruit
+est en forme de gousse (légume).
+
+LÉMURIDES. -- Un groupe d'animaux à quatre mains, distinct des
+singes et se rapprochant des quadrupèdes insectivores par certains
+caractères et par leurs habitudes. Les Lémurides ont les narines
+recourbées ou tordues, et une griffe au lieu d'ongle sur l'index
+des mains de derrière.
+
+LÉPIDOPTÈRES. -- Ordre d'insectes caractérisés par la possession
+d'une trompe en spirale et de quatre grosses ailes plus ou moins
+écailleuses. Cet ordre comprend les papillons.
+
+LITTORAL. -- Habitant le rivage de la mer.
+
+LOESS (_Lehm_). -- Un dépôt marneux de formation récente (post-
+tertiaire) qui occupe une grande partie de la vallée du Rhin.
+
+MALACOSTRACÉS. -- L'ordre supérieur des crustacés, comprenant les
+crabes ordinaires, les homards, les crevettes, etc., ainsi que les
+cloportes et les salicoques.
+
+MAMMIFÈRES. -- La première classe des animaux, comprenant les
+quadrupèdes velus ordinaires, les baleines, et l'homme,
+caractérisée par la production de jeunes vivants, nourris après
+leur naissance par le lait des mamelles (glandes mammaires) de la
+mère. Une différence frappante dans le développement embryonnaire
+a conduit à la division de cette classe en deux grande groupes:
+dans l'un, quand l'embryon a atteint une certaine période, une
+connexion vasculaire, appelée _placenta_, se forme entre l'embryon
+et la mère; dans l'autre groupe cette connexion manque, et les
+jeunes naissent dans un état très incomplet. Les premiers,
+comprenant la plus grande partie de la classe, sont appelés
+_Mammifères placentaires_; les derniers, _Mammifères
+aplacentaires_, comprennent les marsupiaux et les monotrèmes
+(_Ornithorhynques_).
+
+MANDIBULES, chez les insectes. -- La première paire, ou paire
+supérieure de mâchoires, qui sont généralement des organes
+solides, cornés et mordants. Chez les oiseaux ce terme est
+appliqué aux deux mâchoires avec leurs enveloppes cornées. Chez
+les quadrupèdes les mandibules sont représentées par la mâchoire
+inférieure.
+
+MARSUPIAUX. -- Un ordre de mammifères chez lesquels les petits
+naissent dans un état très incomplet de développement et sont
+portés par la mère, pendant l'allaitement, dans une poche ventrale
+(_marsupium_), tels que chez les kangourous, les sarigues, etc. --
+Voir MAMMIFÈRES.
+
+MAXILLAIRES, chez les insectes. -- La seconde paire ou paire
+inférieure de mâchoires, qui sont composées de plusieurs
+articulations et pourvues d'appendices particuliers, appelés
+_palpes_ ou _antennes_.
+
+MÉLANISME. -- L'opposé de l'albinisme, développement anormal de
+matière colorante foncée dans la peau et ses appendices.
+
+MOËLLE ÉPINIÈRE. -- La portion centrale du système nerveux chez
+les vertébrés, qui descend du cerveau à travers les arcs des
+vertèbres et distribue presque tous les nerfs aux divers organes
+du corps.
+
+MOLLUSQUES. -- Une des grandes divisions du règne animal,
+comprenant les animaux à corps mou, généralement pourvus d'une
+coquille, et chez lesquels les ganglions ou centres nerveux ne
+présentent pas d'arrangement général défini. Ils sont généralement
+connus sous la dénomination de moules et de coquillages; la
+seiche, les escargots et les colimaçons communs, les coquilles,
+les huîtres, les moules et les peignes en sont des exemples.
+
+MONOCOTYLÉDONÉES ou PLANTES MONOCOTYLÉDONES. -- Plantes chez
+lesquelles la semence ne produit qu'une seule feuille à semence
+(ou cotylédon), caractérisées par l'absente des couches
+consécutives de bois dans la tige (croissance endogène). On les
+reconnaît par les nervures des feuilles qui sont généralement
+droites et par la composition des fleurs qui sont généralement des
+multiples de trois. (_Exemples_: les graminées, les lis, les
+orchidées, les palmiers, etc.)
+
+MORAINES. -- Les accumulations des fragments de rochers entraînés
+dans les vallées par les glaciers.
+
+MORPHOLOGIE. -- La loi de la forme ou de la structure indépendante
+de la fonction.
+
+MYSIS (FORME). -- Période du développement de certains crustacés
+(langoustes) durant laquelle ils ressemblent beaucoup aux adultes
+d'un genre (mysis) appartenant à un groupe un peu inférieur.
+
+NAISSANT. -- Commençant à se développer.
+
+NATATOIRES. -- Adaptés pour la natation.
+
+NAUPLIUS (FORMES NAUPLIUS). -- La première période dans le
+développement de beaucoup de crustacés, appartenant surtout aux
+groupes inférieurs. Pendant cette période l'animal a le corps
+court, avec des indications confuses d'une division en segments,
+et est pourvu de trois paires de membres à franges. Cette forme du
+_cyclope commun_ d'eau douce avait été décrite comme un genre
+distinct sous le nom de _Nauplius_.
+
+NERVATION. -- L'arrangement des veines ou nervures dans les ailes
+des insectes.
+
+NEUTRES. -- Femelles de certains insectes imparfaitement
+développées et vivant en société (tels que les fourmis et les
+abeilles). Les neutres font tous les travaux de la communauté,
+d'où ils sont aussi appelés _Travailleurs_.
+
+NICTITANTE (MEMBRANE). -- Membrane semi-transparente, qui peut
+recouvrir l'oeil chez les oiseaux et les reptiles, pour modérer
+les effets d'une forte lumière ou pour chasser des particules de
+poussière, etc., de la surface de l'oeil.
+
+OCELLES (STEMMATES). -- Les yeux simples des insectes,
+généralement situés sur le sommet de la tête entre les grands yeux
+composés à facettes.
+
+OESOPHAGE. -- Le gosier.
+
+OMBELLIFÈRES. -- Un ordre de plantes chez lesquelles les fleurs,
+qui contiennent cinq étamines et un pistil avec deux styles, sont
+soutenues par des supports qui sortent du sommet de la tige
+florale et s'étendent comme les baleines d'un parapluie, de
+manière à amener toutes les fleurs à la même hauteur (ombelle),
+presque au même niveau. (_Exemples_: le persil et la carotte.)
+
+ONGULÉS. -- Quadrupèdes à sabot.
+
+OOLITHIQUES. -- Grande série de roches secondaires appelées ainsi
+à cause du tissu de quelques-unes d'entre elles; elles semblent
+composées d'une masse de petits corps calcaires semblables à des
+oeufs.
+
+OPERCULE. -- Plaque calcaire qui sert à beaucoup de mollusques
+pour fermer l'ouverture de leur coquille. Les _valvules
+operculaires_ des cirripèdes sont celles qui ferment l'ouverture
+de la coquille.
+
+ORBITE. -- La cavité osseuse dans laquelle se place l'oeil.
+
+ORGANISME. -- Un être organisé, soit plante, soit animal.
+
+ORTHOSPERME. -- Terme appliqué aux fruits des ombellifères qui ont
+la semence droite.
+
+OVA. -- Oeufs.
+
+OVARIUM ou OVAIRE (chez les plantes). -- La partie inférieure du
+pistil ou de l'organe femelle de la plante, contenant les ovules
+ou jeunes semences; par la croissance et après que les autres
+organes de la fleur sont tombés, l'ovaire se transforme
+généralement en fruit.
+
+OVIGÈRE. -- Portant l'oeuf.
+
+OVULES (des plantes). -- Les semences dans leur première
+évolution.
+
+PACHYDERMES. -- Un groupe de mammifères, ainsi appelés à cause de
+leur peau épaisse, comprenant l'éléphant, le rhinocéros,
+l'hippopotame, etc.
+
+PALÉOZOÏQUE. -- Le plus ancien système de roches fossilifères.
+
+PALPES. -- Appendices à articulations à quelques organes de la
+bouche chez les insectes et les crustacés.
+
+PAPILIONACÉES. -- Ordre de plantes (voir LÉGUMINEUSES). Les fleurs
+de ces plantes sont appelées papilionacées ou semblables à des
+papillons, à cause de la ressemblance imaginaire des pétales
+supérieurs développé avec les ailes d'un papillon.
+
+PARASITE. -- Animal ou plante vivant sur, dans, ou aux dépens d'un
+autre organisme.
+
+PARTHÉNOGÉNÈSE. -- La production d'organismes vivants par des
+oeufs ou par des semences non fécondés.
+
+PÉDONCULE. -- Supporté sur une tige ou support. Le chêne pédonculé
+a ses glands supportés sur une tige.
+
+PÉLORIE, ou PÉLORISME. -- Apparence de régularité de structure
+chez les fleurs ou les plantes qui portent normalement des fleurs
+irrégulières.
+
+PÉRIODE GLACIAIRE. -- Période de grand froid et d'extension énorme
+des glaciers à la surface de la terre. On croit que des périodes
+glaciaires sont survenues successivement pendant l'histoire
+géologique de la terre; mais ce terme est généralement appliqué à
+la fin de l'époque tertiaire, lorsque presque toute l'Europe était
+soumise à un climat arctique.
+
+PÉTALES. -- Les feuilles de la corolle ou second cercle d'organes
+dans une fleur. Elles sont généralement d'un tissu délicat et
+brillamment colorées.
+
+PHYLLODINEUX. -- Ayant des branches aplaties, semblables à des
+feuilles ou tiges à feuilles au lieu de feuilles véritables.
+
+PIGMENT. -- La matière colorante produite généralement dans les
+parties superficielles des animaux. Les cellules qui la sécrètent
+sont appelées cellules _pigmentaires_.
+
+PINNE ou PINNÉ. -- Portant des petites feuilles de chaque côté
+d'une tige centrale.
+
+PISTILS. -- Les organes femelles d'une fleur qui occupent le
+centre des autres organes floraux. Le pistil peut généralement
+être divisé en ovaire ou germe, en style et en stigmate.
+
+PLANTES COMPOSÉES. -- voir COMPOSÉES.
+
+PLANTES MONOCOTYLÉDONES. -- Voir MONOCTYLÉDONES.
+
+PLANTES POLYGAMES. -- voir POLYGAMES.
+
+PLANTIGRADES. -- Quadrupèdes qui marchent sur toute la plante du
+pied, tels que les ours.
+
+PLASTIQUE. -- Facilement susceptible de changement.
+
+PLEISTOCÈNE (PÉRIODE). -- La dernière période de l'époque
+tertiaire.
+
+PLUMULE (chez les plantes). -- Le petit bouton entre les feuilles
+à semences des plantes nouvellement germées.
+
+PLUTONIENNES (ROCHES). -- Roches supposées produites par l'action
+du feu dans les profondeurs de la terre.
+
+POISSONS GANOÏDES. -- Voir GANOÏDES.
+
+POLLEN. -- L'élément mâle chez les plantes qui fleurissent;
+généralement une poussière fine produite par les anthères qui
+effectue, par le contact avec le stigmate, la fécondation des
+semences. Cette fécondation est amenée par le moyen de tubes
+(_tubes à pollen_) qui sortent de graines à pollen adhérant au
+stigmate et pénètrent à travers les tissus jusqu'à l'ovaire.
+
+POLYANDRIQUES (FLEURS). -- Fleurs ayant beaucoup d'étamines.
+
+POLYGAMES (PLANTES). -- Plantes chez lesquelles quelques fleurs
+ont un seul sexe et d'autres sont hermaphrodites. Les fleurs à un
+seul sexe (mâles et femelles) peuvent se trouver sur la même
+plante ou sur différentes plantes.
+
+POLYMORPHIQUE. -- Présentant beaucoup de formes.
+
+POLYZOAIRES. -- La structure commune formée par les cellules des
+polypes, tels que les coraux.
+
+PRÉHENSILE. -- Capable de saisir.
+
+PRÉPOTENT. -- Ayant une supériorité de force ou de puissance.
+
+PRIMAIRES. -- Les plumes formant le bout de l'aile d'un oiseau et
+insérées sur la partie qui représente la main de l'homme.
+
+PROPOLIS. -- Matière résineuse recueillie pur les abeilles sur les
+boutons entrouverts de différents arbres.
+
+PROTEEN. -- Excessivement variable.
+
+PROTOZOAIRES. -- La division inférieure du règne animal. Ces
+animaux sont composée d'une matière gélatineuse et ont à peine des
+traces d'organes distincts. Les infusoires, les foraminifères et
+les éponges, avec quelques autres espèces, appartiennent à cette
+division.
+
+PUPE. -- La seconde période du développement d'un insecte après
+laquelle il apparaît sous une forme reproductive parfaite (ailée).
+Chez la plupart des insectes, la période pupale se passe dans un
+repos parfait. La chrysalide est l'état pupal des papillons
+
+RADICULE. -- Petite racine d'une plante à l'état d'embryon.
+
+RÉTINE. -- La membrane interne délicate de l'oeil, formée de
+filaments nerveux provenant du nerf optique et servant à la
+perception des impressions produites par la lumière.
+
+RÉTROGRESSION. -- Développement rétrograde. Quand un animal, en
+approchant de la maturité, devient moins parfait qu'on aurait pu
+s'y attendre d'après les premières phases de son existence et sa
+parenté connue, on dit qu'il subit alors un développement ou une
+métamorphose _rétrograde_.
+
+RHIZOPODES. -- Classe d'animaux inférieurement organisés
+(protozoaires) ayant le corps gélatineux, dont la surface peut
+proéminer en forme d'appendices semblables à des racines ou à des
+filaments, qui servent à la locomotion et à la préhension de la
+nourriture. L'ordre le plus important est celui des foraminifères.
+
+ROCHES MÉTAMORPHIQUES. -- Roches sédimentaires qui ont subi une
+altération généralement par l'action de la chaleur, après leur
+dépôt et leur consolidation.
+
+ROCHES PLUTONIENNES. -- Voir PLUTONIENNES.
+
+RONGEURS. -- Mammifères rongeurs, tels que les rats, les lapins et
+les écureuils. Ils sont surtout caractérisés par la possession
+d'une seule paire de dents incisives en forme de ciseau dans
+chaque mâchoire, entre lesquelles et les dents molaires il existe
+une lacune très prononcée.
+
+RUBUS. -- Le genre des Ronces.
+
+RUDIMENTAIRE. -- Très imparfaitement développé.
+
+RUMINANTS. -- Groupe de quadrupèdes qui ruminent ou remâchent leur
+nourriture, tels que les boeufs, les moutons et les cerfs. Ils ont
+le sabot fendu, et sont privés des dents de devant à la mâchoire
+supérieure.
+
+SACRAL. -- Appartenant à l'os sacrum, os composé habituellement de
+deux ou plusieurs vertèbres auxquelles, chez les animaux
+vertébrés, sont attachés les côtés du bassin.
+
+SARCODE. -- La matière gélatineuse dont sont composés les corps
+des animaux inférieurs (protozoaires).
+
+SCUTELLES. -- Les plaques cornées dont les pattes des oiseaux sont
+généralement plus ou moins couvertes, surtout dans la partie
+antérieure.
+
+SÉDIMENTAIRES (FORMATIONS). -- Roches déposées comme sédiment par
+l'eau.
+
+SEGMENTS, -- Les anneaux transversaux qui forment le corps d'un
+animal articulé ou annélide.
+
+SÉPALE. -- Les feuilles ou segments du calice, ou enveloppe
+extérieure d'une fleur ordinaire. Ces feuilles sont généralement
+vertes, mais quelquefois aussi brillamment colorées.
+
+SESSILES. -- Qui n'est pas porté par une tige ou un support.
+
+SILURIEN (SYSTÈME). -- Très ancien système de roches fossilifères
+appartenant à la première partie de la série paléozoïque.
+
+SOUS-CUTANÉ. -- Situé sous la peau
+
+SPÉCIALISATION. -- L'usage particulier d'un organe pour
+l'accomplissement d'une fonction déterminée.
+
+STERNUM. -- Os de la poitrine.
+
+STIGMATE. -- La portion terminale du pistil chez les plantes en
+fleur.
+
+STIPULES. -- Petits organes foliacés, placés à la base des tiges
+des feuilles chez beaucoup de plantes.
+
+STYLE. -- La partie du milieu du pistil parfait qui s'élève de
+l'ovaire comme une colonne et porte le stigmate à son sommet.
+
+SUCTORIAL. -- Adapté pour l'action de sucer.
+
+SUTURES (dans le crâne). -- Les lignes de jonction des os dont le
+crâne est composé.
+
+SYSTÈME CUMBRIEN. -- voir CUMBRIEN.
+
+SYSTÈME DEVONIEN. -- Voir DEVONIEN.
+
+SYSTÈME LAURENTIEN. -- Voir LAURENTIEN.
+
+SYSTÈME SILURIEN. -- Voir SILURIEN.
+
+TARSE. -- Les derniers articles des pattes d'animaux articulés,
+tels que les insectes.
+
+TÉLÉOSTÉENS (POISSONS). -- Poissons ayant le squelette
+généralement complètement ossifié et les écailles cornées, comme
+les espèces les plus communes d'aujourd'hui.
+
+TENTACULES. -- Organes charnus délicats de préhension ou du
+toucher possédés par beaucoup d'animaux inférieurs.
+
+TERTIAIRE. -- La dernière époque géologique, précédant
+immédiatement la période actuelle.
+
+TRACHÉE. -- La trachée-artère ou passage pour l'entrée de l'air
+dans les poumons.
+
+TRAVAILLEURS. -- Voir NEUTRES.
+
+TRIDACTYLE. -- À trois doigts, ou composé de trois parties mobiles
+attachées à une base commune.
+
+TRILOBITES. -- Groupe particulier de crustacés éteints,
+ressemblant quelque peu à un cloporte par la forme extérieure, et,
+comme quelques-uns d'entre eux, capable de se rouler en boule.
+Leurs restes ne se trouvent que dans les roches paléozoïques, et
+plus abondamment dans celles de l'âge silurien.
+
+TRIMORPHES. -- Présentent trois formes distinctes.
+
+UNICELLULAIRE, -- Consistant en une seule cellule.
+
+VASCULAIRE. -- Contenant des vaisseaux sanguins.
+
+VERMIFORME. -- Pareil à un ver.
+
+VERTÈBRES ou ANIMAUX VERTÈBRÉS. -- La classe la plus élevée du
+règne animal, ainsi appelée à cause de la présence, dans la
+plupart des cas, d'une épine dorsale composée de nombreuses
+articulations ou vertèbres, qui constitue le centre du squelette
+et qui, en même temps, soutient et protège les parties centrales
+du système nerveux.
+
+VÉSICULE GERMINATIVE. -- Une petite vésicule de l'oeuf des animaux
+dont procède le développement de l'embryon.
+
+ZOÉ (FORMES). -- La première période du développement de beaucoup
+de crustacés de l'ordre supérieur, ainsi appelés du nom de _Zoéa_,
+appliqué autrefois à ces jeunes animaux, qu'on supposait
+constituer un genre particulier.
+
+ZOOÏDES. -- Chez beaucoup d'animaux inférieurs (tels que les
+coraux, les méduses, etc.) la reproduction se fait de deux
+manières, c'est-à-dire au moyen d'oeufs et par un procédé de
+bourgeons avec ou sans la séparation du parent de son produit, qui
+est très souvent différent de l'oeuf. L'individualité de l'espèce
+est représentée par la totalité des formes produites entre deux
+reproductions sexuelles, et ces formes, qui sont apparemment des
+animaux individuels, ont été appelées _Zooïdes_.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's De l'origine des espèces, by Charles Darwin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'ORIGINE DES ESPÈCES ***
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+works.
+
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+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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