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+The Project Gutenberg EBook of Bouvard et Pécuchet, by Gustave Flaubert
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Bouvard et Pécuchet
+
+Author: Gustave Flaubert
+
+Release Date: November 26, 2004 [EBook #14157]
+[This file last updated November 3, 2010]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOUVARD ET PÉCUCHET ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+Gustave Flaubert
+
+BOUVARD ET PÉCUCHET
+
+Oeuvre posthume (parution 1881)
+
+
+Table des matières
+
+ CHAPITRE I
+ CHAPITRE II
+ CHAPITRE III
+ CHAPITRE IV
+ CHAPITRE V
+ CHAPITRE VI
+ CHAPITRE VII
+ CHAPITRE VIII
+ CHAPITRE IX
+ CHAPITRE X
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+
+Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se
+trouvait absolument désert.
+
+Plus bas le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses étalait en
+ligne droite son eau couleur d'encre. Il y avait au milieu, un bateau
+plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.
+
+Au delà du canal, entre les maisons que séparent des chantiers le grand
+ciel pur se découpait en plaques d'outremer, et sous la réverbération du
+soleil, les façades blanches, les toits d'ardoises, les quais de granit
+éblouissaient. Une rumeur confuse montait du loin dans l'atmosphère
+tiède; et tout semblait engourdi par le désoeuvrement du dimanche et la
+tristesse des jours d'été.
+
+Deux hommes parurent.
+
+L'un venait de la Bastille, l'autre du Jardin des Plantes. Le plus
+grand, vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet
+déboutonné et sa cravate à la main. Le plus petit, dont le corps
+disparaissait dans une redingote marron, baissait la tête sous une
+casquette à visière pointue.
+
+Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s'assirent à la
+même minute, sur le même banc.
+
+Pour s'essuyer le front, ils retirèrent leurs coiffures, que chacun posa
+près de soi; et le petit homme aperçut écrit dans le chapeau de son
+voisin: Bouvard; pendant que celui-ci distinguait aisément dans la
+casquette du particulier en redingote le mot: Pécuchet.
+
+--Tiens! dit-il nous avons eu la même idée, celle d'inscrire notre nom
+dans nos couvre-chefs.
+
+--Mon Dieu, oui! on pourrait prendre le mien à mon bureau!
+
+--C'est comme moi, je suis employé.
+
+Alors ils se considérèrent.
+
+L'aspect aimable de Bouvard charma de suite Pécuchet.
+
+Ses yeux bleuâtres, toujours entreclos, souriaient dans son visage
+colore. Un pantalon à grand-pont, qui godait par le bas sur des souliers
+de castor, moulait son ventre, faisait bouffer sa chemise à la
+ceinture;--et ses cheveux blonds, frisés d'eux-mêmes en boucles légères,
+lui donnaient quelque chose d'enfantin.
+
+Il poussait du bout des lèvres une espèce de sifflement continu.
+
+L'air sérieux de Pécuchet frappa Bouvard.
+
+On aurait dit qu'il portait une perruque, tant les mèches garnissant son
+crâne élevé étaient plates et noires. Sa figure semblait tout en profil,
+à cause du nez qui descendait très bas. Ses jambes prises dans des
+tuyaux de lasting manquaient de proportion avec la longueur du buste; et
+il avait une voix forte, caverneuse.
+
+Cette exclamation lui échappa:--Comme on serait bien à la campagne!
+
+Mais la banlieue, selon Bouvard, était assommante par le tapage des
+guinguettes. Pécuchet pensait de même. Il commençait néanmoins à se
+sentir fatigué de la capitale, Bouvard aussi.
+
+Et leurs yeux erraient sur des tas de pierres à bâtir, sur l'eau hideuse
+où une botte de paille flottait, sur la cheminée d'une usine se dressant
+à l'horizon; des miasmes d'égout s'exhalaient. Ils se tournèrent de
+l'autre côté. Alors, ils eurent devant eux les murs du Grenier
+d'abondance.
+
+Décidément (et Pécuchet en était surpris) on avait encore plus chaud
+dans les rues que chez soi!
+
+Bouvard l'engagea à mettre bas sa redingote. Lui, il se moquait du qu'en
+dira-t-on!
+
+Tout à coup un ivrogne traversa en zigzag le trottoir;--et à propos des
+ouvriers, ils entamèrent une conversation politique. Leurs opinions
+étaient les mêmes, bien que Bouvard fût peut-être plus libéral.
+
+Un bruit de ferrailles sonna sur le pavé, dans un tourbillon de
+poussière. C'étaient trois calèches de remise qui s'en allaient vers
+Bercy, promenant une mariée avec son bouquet, des bourgeois en cravate
+blanche, des dames enfouies jusqu'aux aisselles dans leur jupon, deux ou
+trois petites filles, un collégien. La vue de cette noce amena Bouvard
+et Pécuchet à parler des femmes,--qu'ils déclarèrent frivoles,
+acariâtres, têtues. Malgré cela, elles étaient souvent meilleures que
+les hommes; d'autres fois elles étaient pires. Bref, il valait mieux
+vivre sans elles; aussi Pécuchet était resté célibataire.
+
+--Moi je suis veuf dit Bouvard et sans enfants!
+
+--C'est peut-être un bonheur pour vous? Mais la solitude à la longue
+était bien triste.
+
+Puis, au bord du quai, parut une fille de joie, avec un soldat. Blême,
+les cheveux noirs et marquée de petite vérole, elle s'appuyait sur le
+bras du militaire, en traînant ses savates et balançant les hanches.
+
+Quand elle fut plus loin, Bouvard se permit une réflexion obscène.
+Pécuchet devint très rouge, et sans doute pour s'éviter de répondre, lui
+désigna du regard un prêtre qui s'avançait.
+
+L'ecclésiastique descendit avec lenteur l'avenue des maigres ormeaux
+jalonnant le trottoir, et Bouvard dès qu'il n'aperçut plus le tricorne,
+se déclara soulagé car il exécrait les jésuites. Pécuchet, sans les
+absoudre, montra quelque déférence pour la religion.
+
+Cependant le crépuscule tombait et des persiennes en face s'étaient
+relevées. Les passants devinrent plus nombreux. Sept heures sonnèrent.
+
+Leurs paroles coulaient intarissablement, les remarques succédant aux
+anecdotes, les aperçus philosophiques aux considérations individuelles.
+Ils dénigrèrent le corps des Ponts et chaussées, la régie des tabacs, le
+commerce, les théâtres, notre marine et tout le genre humain, comme des
+gens qui ont subi de grands déboires. Chacun en écoutant l'autre
+retrouvait des parties de lui-même oubliées;--et bien qu'ils eussent
+passé l'âge des émotions naïves, ils éprouvaient un plaisir nouveau, une
+sorte d'épanouissement, le charme des tendresses à leur début.
+
+Vingt fois ils s'étaient levés, s'étaient rassis et avaient fait la
+longueur du boulevard depuis l'écluse d'amont jusqu'à l'écluse d'aval,
+chaque fois voulant s'en aller, n'en ayant pas la force, retenus par une
+fascination.
+
+Ils se quittaient pourtant, et leurs mains étaient jointes, quand
+Bouvard dit tout à coup:
+
+--Ma foi! si nous dînions ensemble?
+
+--J'en avais l'idée! reprit Pécuchet mais je n'osais pas vous le
+proposer!
+
+Et il se laissa conduire en face de l'Hôtel de Ville, dans un petit
+restaurant où l'on serait bien.
+
+Bouvard commanda le menu.
+
+Pécuchet avait peur des épices comme pouvant lui incendier le corps. Ce
+fut l'objet d'une discussion médicale. Ensuite, ils glorifièrent les
+avantages des sciences: que de choses à connaître! que de recherches--si
+on avait le temps! Hélas, le gagne-pain l'absorbait; et ils levèrent les
+bras d'étonnement, ils faillirent s'embrasser par-dessus la table en
+découvrant qu'ils étaient tous les deux copistes, Bouvard dans une
+maison de commerce, Pécuchet au ministère de la marine,--ce qui ne
+l'empêchait pas de consacrer, chaque soir, quelques moments à l'étude.
+Il avait noté des fautes dans l'ouvrage de M. Thiers et il parla avec le
+plus grand respect d'un certain Dumouchel, professeur.
+
+Bouvard l'emportait par d'autres côtés. Sa chaîne de montre en cheveux
+et la manière dont il battait la rémoulade décelaient le roquentin plein
+d'expérience; et il mangeait le coin de la serviette dans l'aisselle, en
+débitant des choses qui faisaient rire Pécuchet. C'était un rire
+particulier, une seule note très basse, toujours la même, poussée à de
+longs intervalles. Celui de Bouvard était continu, sonore, découvrait
+ses dents, lui secouait les épaules, et les consommateurs à la porte
+s'en retournaient.
+
+Le repas fini, ils allèrent prendre le café dans un autre établissement.
+Pécuchet en contemplant les becs de gaz gémit sur le débordement du
+luxe, puis d'un geste dédaigneux écarta les journaux. Bouvard était plus
+indulgent à leur endroit. Il aimait tous les écrivains en général, et
+avait eu dans sa jeunesse des dispositions pour être acteur!
+
+Il voulut faire des tours d'équilibre avec une queue de billard et deux
+boules d'ivoire comme en exécutait Barberou, un de ses amis.
+Invariablement, elles tombaient, et roulant sur le plancher entre les
+jambes des personnes allaient se perdre au loin. Le garçon qui se levait
+toutes les fois pour les chercher à quatre pattes sous les banquettes
+finit par se plaindre. Pécuchet eut une querelle avec lui; le limonadier
+survint, il n'écouta pas ses excuses et même chicana sur la
+consommation.
+
+Il proposa ensuite de terminer la soirée paisiblement dans son domicile
+qui était tout près, rue Saint-Martin.
+
+À peine entré, il endossa une manière de camisole en indienne et fit les
+honneurs de son appartement.
+
+Un bureau de sapin placé juste dans le milieu incommodait par ses
+angles; et tout autour, sur des planchettes, sur les trois chaises, sur
+le vieux fauteuil et dans les coins se trouvaient pêle-mêle plusieurs
+volumes de l'Encyclopédie Roret, le Manuel du magnétiseur, un Fénelon,
+d'autres bouquins,--avec des tas de paperasses, deux noix de coco,
+diverses médailles, un bonnet turc--et des coquilles, rapportées du
+Havre par Dumouchel. Une couche de poussière veloutait les murailles
+autrefois peintes en jaune. La brosse pour les souliers traînait au bord
+du lit dont les draps pendaient. On voyait au plafond une grande tache
+noire, produite par la fumée de la lampe.
+
+Bouvard, à cause de l'odeur sans doute, demanda la permission d'ouvrir
+la fenêtre.
+
+--Les papiers s'envoleraient! s'écria Pécuchet qui redoutait, en plus,
+les courants d'air.
+
+Cependant, il haletait dans cette petite chambre chauffée depuis le
+matin par les ardoises de la toiture.
+
+Bouvard lui dit:--À votre place, j'ôterais ma flanelle!
+
+--Comment! et Pécuchet baissa la tête, s'effrayant à l'hypothèse de ne
+plus avoir son gilet de santé.
+
+--Faites-moi la conduite reprit Bouvard l'air extérieur vous
+rafraîchira.
+
+Enfin Pécuchet repassa ses bottes, en grommelant: Vous m'ensorcelez ma
+parole d'honneur!--et malgré la distance, il l'accompagna jusque chez
+lui au coin de la rue de Béthune, en face le pont de la Tournelle.
+
+La chambre de Bouvard, bien cirée, avec des rideaux de percale et des
+meubles en acajou, jouissait d'un balcon ayant vue sur la rivière. Les
+deux ornements principaux étaient un porte-liqueurs au milieu de la
+commode, et le long de la glace des daguerréotypes représentant des
+amis; une peinture à l'huile occupait l'alcôve.
+
+--Mon oncle! dit Bouvard, et le flambeau qu'il tenait éclaira un
+monsieur.
+
+Des favoris rouges élargissaient son visage surmonté d'un toupet frisant
+par la pointe. Sa haute cravate avec le triple col de la chemise, du
+gilet de velours, et de l'habit noir l'engonçaient. On avait figuré des
+diamants sur le jabot. Ses yeux étaient bridés aux pommettes, et il
+souriait d'un petit air narquois.
+
+Pécuchet ne put s'empêcher de dire:--On le prendrait plutôt pour votre
+père!
+
+--C'est mon parrain répliqua Bouvard, négligemment, ajoutant qu'il
+s'appelait de ses noms de baptême François, Denys, Bartholomée. Ceux de
+Pécuchet étaient Juste, Romain, Cyrille;--et ils avaient le même âge:
+quarante-sept ans! Cette coïncidence leur fit plaisir; mais les surprit,
+chacun ayant cru l'autre beaucoup moins jeune. Ensuite, ils admirèrent
+la Providence dont les combinaisons parfois sont merveilleuses.--Car,
+enfin, si nous n'étions pas sortis tantôt pour nous promener, nous
+aurions pu mourir avant de nous connaître! et s'étant donné l'adresse de
+leurs patrons, ils se souhaitèrent une bonne nuit.
+
+--N'allez pas voir les dames! cria Bouvard dans l'escalier.
+
+Pécuchet descendit les marches sans répondre à la gaudriole.
+
+Le lendemain, dans la cour de MM. Descambos frères,--tissus d'Alsace rue
+Hautefeuille 92, une voix appela:--Bouvard! Monsieur Bouvard!
+
+Celui-ci passa la tête par les carreaux et reconnut Pécuchet qui
+articula plus fort.
+
+--Je ne suis pas malade! Je l'ai retirée!
+
+--Quoi donc!
+
+--Elle! dit Pécuchet, en désignant sa poitrine.
+
+Tous les propos de la journée, avec la température de l'appartement et
+les labeurs de la digestion l'avaient empêché de dormir, si bien que n'y
+tenant plus, il avait rejeté loin de lui sa flanelle.--Le matin, il
+s'était rappelé son action heureusement sans conséquence, et il venait
+en instruire Bouvard qui, par là, fut placé dans son estime à une
+prodigieuse hauteur.
+
+Il était le fils d'un petit marchand, et n'avait pas connu sa mère,
+morte très jeune. On l'avait, à quinze ans, retiré de pension pour le
+mettre chez un huissier. Les gendarmes y survinrent; et le patron fut
+envoyé aux galères, histoire farouche qui lui causait encore de
+l'épouvante. Ensuite, il avait essayé de plusieurs états, maître
+d'études, élève en pharmacie, comptable sur un des paquebots de la haute
+Seine. Enfin un chef de division séduit par son écriture, l'avait engagé
+comme expéditionnaire; mais la conscience d'une instruction défectueuse,
+avec les besoins d'esprit qu'elle lui donnait, irritaient son humeur; et
+il vivait complètement seul sans parents, sans maîtresse. Sa distraction
+était, le dimanche, d'inspecter les travaux publics.
+
+Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient sur les bords de la
+Loire dans une cour de ferme. Un homme qui était son oncle, l'avait
+emmené à Paris pour lui apprendre le commerce. À sa majorité, on lui
+versa quelques mille francs. Alors il avait pris femme et ouvert une
+boutique de confiseur. Six mois plus tard, son épouse disparaissait, en
+emportant la caisse. Les amis, la bonne chère, et surtout la paresse
+avaient promptement achevé sa ruine. Mais il eut l'inspiration
+d'utiliser sa belle main; et depuis douze ans, il se tenait dans la même
+place, MM. Descambos frères, tissus, rue Hautefeuille 92. Quant à son
+oncle, qui autrefois lui avait expédié comme souvenir le fameux
+portrait, Bouvard ignorait même sa résidence et n'en attendait plus
+rien. Quinze cents livres de revenu et ses gages de copiste lui
+permettaient d'aller, tous les soirs, faire un somme dans un estaminet.
+
+Ainsi leur rencontre avait eu l'importance d'une aventure. Ils
+s'étaient, tout de suite, accrochés par des fibres secrètes. D'ailleurs,
+comment expliquer les sympathies? Pourquoi telle particularité, telle
+imperfection indifférente ou odieuse dans celui-ci enchante-t-elle dans
+celui-là? Ce qu'on appelle le coup de foudre est vrai pour toutes les
+passions. Avant la fin de la semaine, ils se tutoyèrent.
+
+Souvent, ils venaient se chercher à leur comptoir. Dès que l'un
+paraissait, l'autre fermait son pupitre et ils s'en allaient ensemble
+dans les rues. Bouvard marchait à grandes enjambées, tandis que Pécuchet
+multipliant les pas, avec sa redingote qui lui battait les talons
+semblait glisser sur des roulettes. De même leurs goûts particuliers
+s'harmonisaient. Bouvard fumait la pipe, aimait le fromage, prenait
+régulièrement sa demi-tasse. Pécuchet prisait, ne mangeait au dessert
+que des confitures et trempait un morceau de sucre dans le café. L'un
+était confiant, étourdi, généreux. L'autre discret, méditatif, économe.
+
+Pour lui être agréable, Bouvard voulut faire faire à Pécuchet la
+connaissance de Barberou. C'était un ancien commis-voyageur,
+actuellement boursier, très bon enfant, patriote, ami des dames, et qui
+affectait le langage faubourien. Pécuchet le trouva déplaisant et il
+conduisit Bouvard chez Dumouchel. Cet auteur--(car il avait publié une
+petite mnémotechnie) donnait des leçons de littérature dans un
+pensionnat de jeunes personnes, avait des opinions orthodoxes et la
+tenue sérieuse. Il ennuya Bouvard.
+
+Aucun des deux n'avait caché à l'autre son opinion. Chacun en reconnut
+la justesse. Leurs habitudes changèrent; et quittant leur pension
+bourgeoise, ils finirent par dîner ensemble tous les jours.
+
+Ils faisaient des réflexions sur les pièces de théâtre dont on parlait,
+sur le gouvernement, la cherté des vivres, les fraudes du commerce. De
+temps à autre l'histoire du Collier ou le procès de Fualdès revenait
+dans leurs discours;--et puis, ils cherchaient les causes de la
+Révolution.
+
+Ils flânaient le long des boutiques de bric-à-brac. Ils visitèrent le
+Conservatoire des Arts et Métiers, Saint-Denis, les Gobelins, les
+Invalides, et toutes les collections publiques. Quand on demandait leur
+passeport, ils faisaient mine de l'avoir perdu, se donnant pour deux
+étrangers, deux Anglais.
+
+Dans les galeries du Muséum, ils passèrent avec ébahissement devant les
+quadrupèdes empaillés, avec plaisir devant les papillons, avec
+indifférence devant les métaux; les fossiles les firent rêver, la
+conchyliologie les ennuya. Ils examinèrent les serres chaudes par les
+vitres, et frémirent en songeant que tous ces feuillages distillaient
+des poisons. Ce qu'ils admirèrent du cèdre, c'est qu'on l'eût rapporté
+dans un chapeau.
+
+Ils s'efforcèrent au Louvre de s'enthousiasmer pour Raphaël. À la grande
+bibliothèque ils auraient voulu connaître le nombre exact des volumes.
+
+Une fois, ils entrèrent au cours d'arabe du Collège de France; et le
+professeur fut étonné de voir ces deux inconnus qui tâchaient de prendre
+des notes. Grâce à Barberou, ils pénétrèrent dans les coulisses d'un
+petit théâtre. Dumouchel leur procura des billets pour une séance de
+l'Académie. Ils s'informaient des découvertes, lisaient les prospectus
+et par cette curiosité leur intelligence se développa. Au fond d'un
+horizon plus lointain chaque jour, ils apercevaient des choses à la fois
+confuses et merveilleuses.
+
+En admirant un vieux meuble, ils regrettaient de n'avoir pas vécu à
+l'époque où il servait, bien qu'ils ignorassent absolument cette
+époque-là. D'après de certains noms, ils imaginaient des pays d'autant
+plus beaux qu'ils n'en pouvaient rien préciser. Les ouvrages dont les
+titres étaient pour eux inintelligibles leur semblaient contenir un
+mystère.
+
+Et ayant plus d'idées, ils eurent plus de souffrances. Quand une
+malle-poste les croisait dans les rues, ils sentaient le besoin de
+partir avec elle. Le quai aux Fleurs les faisait soupirer pour la
+campagne.
+
+Un dimanche ils se mirent en marche dès le matin; et passant par Meudon,
+Bellevue, Suresnes, Auteuil, tout le long du jour ils vagabondèrent
+entre les vignes, arrachèrent des coquelicots au bord des champs,
+dormirent sur l'herbe, burent du lait, mangèrent sous les acacias des
+guinguettes, et rentrèrent fort tard, poudreux, exténués, ravis. Ils
+renouvelèrent souvent ces promenades. Les lendemains étaient si tristes
+qu'ils finirent par s'en priver.
+
+La monotonie du bureau leur devenait odieuse. Continuellement le
+grattoir et la sandaraque, le même encrier, les mêmes plumes et les
+mêmes compagnons! Les jugeant stupides, ils leur parlaient de moins en
+moins; cela leur valut des taquineries. Ils arrivaient tous les jours
+après l'heure, et reçurent des semonces.
+
+Autrefois, ils se trouvaient presque heureux. Mais leur métier les
+humiliait depuis qu'ils s'estimaient davantage;--et ils se renforçaient
+dans ce dégoût, s'exaltaient mutuellement, se gâtaient. Pécuchet
+contracta la brusquerie de Bouvard, Bouvard prit quelque chose de la
+morosité de Pécuchet.
+
+--J'ai envie de me faire saltimbanque sur les places publiques! disait
+l'un.
+
+--Autant être chiffonnier s'écriait l'autre.
+
+Quelle situation abominable! Et nul moyen d'en sortir! Pas même
+d'espérance!
+
+Un après-midi (c'était le 20 janvier 1839) Bouvard étant à son comptoir
+reçut une lettre, apportée par le facteur.
+
+Ses bras se levèrent, sa tête peu à peu se renversait, et il tomba
+évanoui sur le carreau.
+
+Les commis se précipitèrent; on lui ôta sa cravate; on envoya chercher
+un médecin.
+
+Il rouvrit les yeux--puis aux questions qu'on lui faisait:--Ah!... c'est
+que... c'est que... un peu d'air me soulagera. Non! laissez-moi!
+permettez! et malgré sa corpulence, il courut tout d'une haleine
+jusqu'au ministère de la marine, se passant la main sur le front,
+croyant devenir fou, tâchant de se calmer.
+
+Il fit demander Pécuchet.
+
+Pécuchet parut.
+
+--Mon oncle est mort! j'hérite!
+
+--Pas possible!
+
+Bouvard montra les lignes suivantes:
+
+ÉTUDE DE Me TARDIVEL, NOTAIRE. Savigny-en-Septaine 14 janvier 39.
+
+«Monsieur,
+
+«Je vous prie de vous rendre en mon étude, pour y prendre connaissance
+du testament de votre père naturel M. François, Denys, Bartholomée
+Bouvard, ex-négociant dans la ville de Nantes, décédé en cette commune
+le 10 du présent mois. Ce testament contient en votre faveur une
+disposition très importante.
+
+«Agréez, Monsieur, l'assurance de mes respects.
+
+«TARDIVEL, notaire.»
+
+Pécuchet fut obligé de s'asseoir sur une borne dans la cour. Puis, il
+rendit le papier en disant lentement:
+
+--Pourvu... que ce ne soit pas... quelque farce?
+
+--Tu crois que c'est une farce! reprit Bouvard d'une voix étranglée,
+pareille à un râle de moribond.
+
+Mais le timbre de la poste, le nom de l'étude en caractères
+d'imprimerie, la signature du notaire, tout prouvait l'authenticité de
+la nouvelle;--et ils se regardèrent avec un tremblement du coin de la
+bouche et une larme qui roulait dans leurs yeux fixes.
+
+L'espace leur manquait. Ils allèrent jusqu'à l'Arc de Triomphe,
+revinrent par le bord de l'eau, dépassèrent Notre-Dame. Bouvard était
+très rouge. Il donna à Pécuchet des coups de poing dans le dos, et
+pendant cinq minutes déraisonna complètement.
+
+Ils ricanaient malgré eux. Cet héritage, bien sûr, devait se
+monter...?--Ah! ce serait trop beau! n'en parlons plus. Ils en
+reparlaient.
+
+Rien n'empêchait de demander tout de suite des explications. Bouvard
+écrivit au notaire pour en avoir.
+
+Le notaire envoya la copie du testament, lequel se terminait ainsi: En
+conséquence je donne à François, Denys, Bartholomée Bouvard mon fils
+naturel reconnu, la portion de mes biens disponible par la loi.
+
+Le bonhomme avait eu ce fils dans sa jeunesse, mais il l'avait tenu à
+l'écart soigneusement, le faisant passer pour un neveu; et le neveu
+l'avait toujours appelé mon oncle, bien que sachant à quoi s'en tenir.
+Vers la quarantaine, M. Bouvard s'était marié, puis était devenu veuf.
+Ses deux fils légitimes ayant tourné contrairement à ses vues, un
+remords l'avait pris sur l'abandon où il laissait depuis tant d'années
+son autre enfant. Il l'eût même fait venir chez lui, sans l'influence de
+sa cuisinière. Elle le quitta grâce aux manoeuvres de la famille--et
+dans son isolement près de mourir, il voulut réparer ses torts en
+léguant au fruit de ses premières amours tout ce qu'il pouvait de sa
+fortune. Elle s'élevait à la moitié d'un million, ce qui faisait pour le
+copiste deux cent cinquante mille francs. L'aîné des frères, M. Étienne,
+avait annoncé qu'il respecterait le testament.
+
+Bouvard tomba dans une sorte d'hébétude. Il répétait à voix basse, en
+souriant du sourire paisible des ivrognes:
+
+--Quinze mille livres de rente! et Pécuchet, dont la tête pourtant était
+plus forte, n'en revenait pas.
+
+Ils furent secoués brusquement par une lettre de Tardivel. L'autre fils,
+M. Alexandre, déclarait son intention de régler tout devant la justice,
+et même d'attaquer le legs s'il le pouvait, exigeant au préalable
+scellés, inventaire, nomination d'un séquestre, etc.! Bouvard en eut une
+maladie bilieuse. À peine convalescent, il s'embarqua pour Savigny--d'où
+il revint, sans conclusion d'aucune sorte et déplorant ses frais de
+voyage.
+
+Puis ce furent des insomnies, des alternatives de colère et d'espoir,
+d'exaltation et d'abattement. Enfin, au bout de six mois, le sieur
+Alexandre s'apaisant, Bouvard entra en possession de l'héritage.
+
+Son premier cri avait été:--Nous nous retirerons à la campagne! et ce
+mot qui liait son ami à son bonheur, Pécuchet l'avait trouvé tout
+simple. Car l'union de ces deux hommes était absolue et profonde.
+
+Mais comme il ne voulait point vivre aux crochets de Bouvard, il ne
+partirait pas avant sa retraite. Encore deux ans; n'importe! Il demeura
+inflexible et la chose fut décidée.
+
+Pour savoir où s'établir, ils passèrent en revue toutes les provinces.
+Le Nord était fertile mais trop froid, le Midi enchanteur par son
+climat, mais incommode vu les moustiques, et le Centre franchement
+n'avait rien de curieux. La Bretagne leur aurait convenu sans l'esprit
+cagot des habitants. Quant aux régions de l'Est, à cause du patois
+germanique, il n'y fallait pas songer. Mais il y avait d'autres pays.
+Qu'était-ce par exemple que le Forez, le Bugey, le Roumois? Les cartes
+de géographie n'en disaient rien. Du reste, que leur maison fût dans tel
+endroit ou dans tel autre, l'important c'est qu'ils en auraient une.
+
+Déjà, ils se voyaient en manches de chemise, au bord d'une plate-bande
+émondant des rosiers, et bêchant, binant, maniant de la terre, dépotant
+des tulipes. Ils se réveilleraient au chant de l'alouette, pour suivre
+les charrues, iraient avec un panier cueillir des pommes, regarderaient
+faire le beurre, battre le grain, tondre les moutons, soigner les
+ruches, et se délecteraient au mugissement des vaches et à la senteur
+des foins coupés. Plus d'écritures! plus de chefs! plus même de terme à
+payer!--Car ils posséderaient un domicile à eux! et ils mangeraient les
+poules de leur basse-cour, les légumes de leur jardin, et dîneraient en
+gardant leurs sabots!--Nous ferons tout ce qui nous plaira! nous
+laisserons pousser notre barbe!
+
+Ils s'achetèrent des instruments horticoles, puis un tas de choses qui
+pourraient peut-être servir telles qu'une boîte à outils (il en faut
+toujours dans une maison), ensuite des balances, une chaîne d'arpenteur,
+une baignoire en cas qu'ils ne fussent malades, un thermomètre, et même
+un baromètre système Gay-Lussac pour des expériences de physique, si la
+fantaisie leur en prenait. Il ne serait pas mal, non plus (car on ne
+peut pas toujours travailler dehors), d'avoir quelques bons ouvrages de
+littérature;--et ils en cherchèrent,--fort embarrassés parfois de
+savoir si tel livre était vraiment un livre de bibliothèque. Bouvard
+tranchait la question.
+
+--Eh! nous n'aurons pas besoin de bibliothèque.
+
+--D'ailleurs, j'ai la mienne disait Pécuchet.
+
+D'avance, ils s'organisaient. Bouvard emporterait ses meubles, Pécuchet
+sa grande table noire; on tirerait parti des rideaux et avec un peu de
+batterie de cuisine ce serait bien suffisant. Ils s'étaient juré de
+taire tout cela; mais leur figure rayonnait. Aussi leurs collègues les
+trouvaient drôles. Bouvard, qui écrivait étalé sur son pupitre et les
+coudes en dehors pour mieux arrondir sa bâtarde, poussait son espèce de
+sifflement tout en clignant d'un air malin ses lourdes paupières.
+Pécuchet huché sur un grand tabouret de paille soignait toujours les
+jambages de sa longue écriture--mais en gonflant les narines pinçait les
+lèvres, comme s'il avait peur de lâcher son secret.
+
+Après dix-huit mois de recherches, ils n'avaient rien trouvé. Ils firent
+des voyages dans tous les environs de Paris, et depuis Amiens jusqu'à
+Évreux, et de Fontainebleau jusqu'au Havre. Ils voulaient une campagne
+qui fût bien la campagne, sans tenir précisément à un site pittoresque,
+mais un horizon borné les attristait. Ils fuyaient le voisinage des
+habitations et redoutaient pourtant la solitude. Quelquefois, ils se
+décidaient, puis craignant de se repentir plus tard, ils changeaient
+d'avis, l'endroit leur ayant paru malsain, ou exposé au vent de mer, ou
+trop près d'une manufacture ou d'un abord difficile.
+
+Barberou les sauva.
+
+Il connaissait leur rêve, et un beau jour vint leur dire qu'on lui avait
+parlé d'un domaine à Chavignolles, entre Caen et Falaise. Cela
+consistait en une ferme de trente-huit hectares, avec une manière de
+château et un jardin en plein rapport.
+
+Ils se transportèrent dans le Calvados; et ils furent enthousiasmés.
+Seulement, tant de la ferme que de la maison (l'une ne serait pas vendue
+sans l'autre) on exigeait cent quarante-trois mille francs. Bouvard n'en
+donnait que cent vingt mille.
+
+Pécuchet combattit son entêtement, le pria de céder, enfin déclara qu'il
+compléterait le surplus. C'était toute sa fortune, provenant du
+patrimoine de sa mère et de ses économies. Jamais il n'en avait soufflé
+mot, réservant ce capital pour une grande occasion.
+
+Tout fut payé vers la fin de 1840, six mois avant sa retraite.
+
+Bouvard n'était plus copiste. D'abord, il avait continué ses fonctions
+par défiance de l'avenir, mais s'en était démis, une fois certain de
+l'héritage. Cependant il retournait volontiers chez les Messieurs
+Descambos, et la veille de son départ il offrit un punch à tout le
+comptoir.
+
+Pécuchet, au contraire, fut maussade pour ses collègues, et sortit le
+dernier jour, en claquant la porte brutalement.
+
+Il avait à surveiller les emballages, faire un tas de commissions,
+d'emplettes encore, et prendre congé de Dumouchel!
+
+Le professeur lui proposa un commerce épistolaire, où il le tiendrait au
+courant de la Littérature; et après des félicitations nouvelles lui
+souhaita une bonne santé. Barberou se montra plus sensible en recevant
+l'adieu de Bouvard. Il abandonna exprès une partie de dominos, promit
+d'aller le voir là-bas, commanda deux anisettes et l'embrassa.
+
+Bouvard, rentré chez lui, aspira sur son balcon une large bouffée d'air
+en se disant: Enfin. Les lumières des quais tremblaient dans l'eau, le
+roulement des omnibus au loin s'apaisait. Il se rappela des jours
+heureux passés dans cette grande ville, des pique-niques au restaurant,
+des soirs au théâtre, les commérages de sa portière, toutes ses
+habitudes; et il sentit une défaillance de coeur, une tristesse qu'il
+n'osait pas s'avouer.
+
+Pécuchet jusqu'à deux heures du matin se promena dans sa chambre. Il ne
+reviendrait plus là; tant mieux! et cependant, pour laisser quelque
+chose de lui, il grava son nom sur le plâtre de la cheminée.
+
+Le plus gros du bagage était parti dès la veille. Les instruments de
+jardin, les couchettes, les matelas, les tables, les chaises, un
+caléfacteur, la baignoire et trois fûts de Bourgogne iraient par la
+Seine, jusqu'au Havre, et de là seraient expédiés sur Caen, où Bouvard
+qui les attendrait les ferait parvenir à Chavignolles. Mais le portrait
+de son père, les fauteuils, la cave à liqueurs, les bouquins, la
+pendule, tous les objets précieux furent mis dans une voiture de
+déménagement qui s'acheminerait par Nonancourt, Verneuil et Falaise.
+Pécuchet voulut l'accompagner.
+
+Il s'installa auprès du conducteur, sur la banquette, et couvert de sa
+plus vieille redingote, avec un cache-nez, des mitaines et sa
+chancelière de bureau, le dimanche 20 mars, au petit jour, il sortit de
+la Capitale.
+
+Le mouvement et la nouveauté du voyage l'occupèrent les premières
+heures. Puis les chevaux se ralentirent, ce qui amena des disputes avec
+le conducteur et le charretier. Ils choisissaient d'exécrables auberges
+et bien qu'ils répondissent de tout, Pécuchet par excès de prudence
+couchait dans les mêmes gîtes. Le lendemain on repartait dès l'aube; et
+la route, toujours la même, s'allongeait en montant jusqu'au bord de
+l'horizon. Les mètres de cailloux se succédaient, les fossés étaient
+pleins d'eau, la campagne s'étalait par grandes surfaces d'un vert
+monotone et froid, des nuages couraient dans le ciel, de temps à autre
+la pluie tombait. Le troisième jour des bourrasques s'élevèrent. La
+bâche du chariot, mal attachée, claquait au vent comme la voile d'un
+navire. Pécuchet baissait la figure sous sa casquette, et chaque fois
+qu'il ouvrait sa tabatière, il lui fallait, pour garantir ses yeux, se
+retourner complètement. Pendant les cahots, il entendait osciller
+derrière lui tout son bagage et prodiguait les recommandations. Voyant
+qu'elles ne servaient à rien, il changea de tactique; il fit le bon
+enfant, eut des complaisances; dans les montées pénibles, il poussait à
+la roue avec les hommes; il en vint jusqu'à leur payer le gloria après
+les repas. Ils filèrent dès lors plus lestement, si bien qu'aux environs
+de Gauburge l'essieu se rompit et le chariot resta penché. Pécuchet
+visita tout de suite l'intérieur; les tasses de porcelaine gisaient en
+morceaux. Il leva les bras, en grinçant des dents, maudit ces deux
+imbéciles; et la journée suivante fut perdue, à cause du charretier qui
+se grisa; mais il n'eut pas la force de se plaindre, la coupe d'amertume
+étant remplie.
+
+Bouvard n'avait quitté Paris que le surlendemain, pour dîner encore une
+fois avec Barberou. Il arriva dans la cour des messageries à la dernière
+minute, puis se réveilla devant la cathédrale de Rouen; il s'était
+trompé de diligence.
+
+Le soir toutes les places pour Caen étaient retenues; ne sachant que
+faire, il alla au Théâtre des Arts, et il souriait à ses voisins, disant
+qu'il était retiré du négoce et nouvellement acquéreur d'un domaine aux
+alentours. Quand il débarqua le vendredi à Caen ses ballots n'y étaient
+pas. Il les reçut le dimanche, et les expédia sur une charrette, ayant
+prévenu le fermier qu'il les suivrait de quelques heures.
+
+À Falaise, le neuvième jour de son voyage, Pécuchet prit un cheval de
+renfort, et jusqu'au coucher du soleil on marcha bien. Au delà de
+Bretteville, ayant quitté la grande route, il s'engagea dans un chemin
+de traverse, croyant voir à chaque minute le pignon de Chavignolles.
+Cependant les ornières s'effaçaient, elles disparurent, et ils se
+trouvèrent au milieu des champs labourés. La nuit tombait. Que devenir?
+Enfin Pécuchet abandonna le chariot, et pataugeant dans la boue,
+s'avança devant lui à la découverte. Quand il approchait des fermes, les
+chiens aboyaient. Il criait de toutes ses forces pour demander sa route.
+On ne répondait pas. Il avait peur et regagnait le large. Tout à coup
+deux lanternes brillèrent. Il aperçut un cabriolet, s'élança pour le
+rejoindre. Bouvard était dedans.
+
+Mais où pouvait être la voiture du déménagement? Pendant une heure, ils
+la hélèrent dans les ténèbres. Enfin, elle se retrouva, et ils
+arrivèrent à Chavignolles.
+
+Un grand feu de broussailles et de pommes de pin flambait dans la salle.
+Deux couverts y étaient mis. Les meubles arrivés sur la charrette
+encombraient le vestibule. Rien ne manquait. Ils s'attablèrent.
+
+On leur avait préparé une soupe à l'oignon, un poulet, du lard et des
+oeufs durs. La vieille femme qui faisait la cuisine venait de temps à
+autre s'informer de leurs goûts. Ils répondaient: Oh très bon! très bon!
+et le gros pain difficile à couper, la crème, les noix, tout les
+délecta! Le carrelage avait des trous, les murs suintaient. Cependant,
+ils promenaient autour d'eux un regard de satisfaction, en mangeant sur
+la petite table où brûlait une chandelle. Leurs figures étaient rougies
+par le grand air. Ils tendaient leur ventre, ils s'appuyaient sur le
+dossier de leur chaise, qui en craquait, et ils se répétaient:--Nous y
+voilà donc! quel bonheur! il me semble que c'est un rêve!
+
+Bien qu'il fût minuit, Pécuchet eut l'idée de faire un tour dans le
+jardin. Bouvard ne s'y refusa pas. Ils prirent la chandelle, et
+l'abritant avec un vieux journal, se promenèrent le long des
+plates-bandes.
+
+Ils avaient plaisir à nommer tout haut les légumes: Tiens: des carottes!
+Ah! des choux.
+
+Ensuite, ils inspectèrent les espaliers. Pécuchet tâcha de découvrir des
+bourgeons. Quelquefois une araignée fuyait tout à coup sur le mur;--et
+les deux ombres de leur corps s'y dessinaient agrandies, en répétant
+leurs gestes. Les pointes des herbes dégouttelaient de rosée. La nuit
+était complètement noire; et tout se tenait immobile dans un grand
+silence, une grande douceur. Au loin, un coq chanta.
+
+Leurs deux chambres avaient entre elles une petite porte que le papier
+de la tenture masquait. En la heurtant avec une commode, on venait d'en
+faire sauter les clous. Ils la trouvèrent béante. Ce fut une surprise.
+
+Déshabillés et dans leur lit, ils bavardèrent quelque temps, puis
+s'endormirent; Bouvard sur le dos, la bouche ouverte, tête nue, Pécuchet
+sur le flanc droit, les genoux au ventre, affublé d'un bonnet de
+coton;--et tous les deux ronflaient sous le clair de la lune, qui
+entrait par les fenêtres.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+Quelle joie, le lendemain en se réveillant! Bouvard fuma une pipe, et
+Pécuchet huma une prise, qu'ils déclarèrent la meilleure de leur
+existence. Puis ils se mirent à la croisée, pour voir le paysage.
+
+On avait en face de soi les champs, à droite une grange, avec le clocher
+de l'église,--et à gauche un rideau de peupliers.
+
+Deux allées principales, formant la croix, divisaient le jardin en
+quatre morceaux. Les légumes étaient compris dans les plates-bandes, où
+se dressaient, de place en place, des cyprès nains et des quenouilles.
+D'un côté, une tonnelle aboutissait à un vigneau, de l'autre un mur
+soutenait les espaliers;--et une claire-voie, dans le fond, donnait sur
+la campagne. Il y avait au delà du mur un verger, après la charmille un
+bosquet, derrière la claire-voie un petit chemin.
+
+Ils contemplaient cet ensemble, quand un homme à chevelure grisonnante
+et vêtu d'un paletot noir, longea le sentier, en raclant avec sa canne
+tous les barreaux de la claire-voie. La vieille servante leur apprit que
+c'était M. Vaucorbeil, un docteur fameux dans l'arrondissement.
+
+Les autres notables étaient le comte de Faverges, autrefois député, et
+dont on citait les vacheries, le maire M. Foureau qui vendait du bois,
+du plâtre, toute espèce de choses, M. Marescot le notaire, l'abbé
+Jeufroy, et Mme veuve Bordin, vivant de son revenu.--Quant à elle, on
+l'appelait la Germaine, à cause de feu Germain son mari. Elle faisait
+des journées mais aurait voulu passer au service de ces messieurs. Ils
+l'acceptèrent, et partirent pour leur ferme, située à un kilomètre de
+distance.
+
+Quand ils entrèrent dans la cour, le fermier, maître Gouy, vociférait
+contre un garçon et la fermière sur un escabeau, serrait entre ses
+jambes une dinde qu'elle empâtait avec des gobes de farine. L'homme
+avait le front bas, le nez fin, le regard en dessous, et les épaules
+robustes. La femme était très blonde, avec les pommettes tachetées de
+son, et cet air de simplicité que l'on voit aux manants sur le vitrail
+des églises.
+
+Dans la cuisine, des bottes de chanvre étaient suspendues au plafond.
+Trois vieux fusils s'échelonnaient sur la haute cheminée. Un dressoir
+chargé de faïences à fleurs occupait le milieu de la muraille;--et les
+carreaux en verre de bouteille jetaient sur les ustensiles de fer-blanc
+et de cuivre rouge une lumière blafarde.
+
+Les deux Parisiens désiraient faire leur inspection, n'ayant vu la
+propriété qu'une fois, sommairement. Maître Gouy et son épouse les
+escortèrent;--et la kyrielle des plaintes commença.
+
+Tous les bâtiments, depuis la charreterie jusqu'à la bouillerie, avaient
+besoin de réparations. Il aurait fallu construire une succursale pour
+les fromages, mettre aux barrières des ferrements neufs, relever les
+hauts-bords, creuser la mare et replanter considérablement de pommiers
+dans les trois cours.
+
+Ensuite, on visita les cultures. Maître Gouy les déprécia. Elles
+mangeaient trop de fumier; les charrois étaient dispendieux,--impossible
+d'extraire les cailloux, la mauvaise herbe empoisonnait les
+prairies;--et ce dénigrement de sa terre atténua le plaisir que Bouvard
+sentait à marcher dessus.
+
+Ils s'en revinrent par la cavée, sous une avenue de hêtres. La maison
+montrait de ce côté-là, sa cour d'honneur et sa façade.
+
+Elle était peinte en blanc, avec des réchampis de couleur jaune. Le
+hangar et le cellier, le fournil et le bûcher faisaient en retour deux
+ailes plus basses. La cuisine communiquait avec une petite salle. On
+rencontrait ensuite le vestibule, une deuxième salle plus grande, et le
+salon. Les quatre chambres au premier s'ouvraient sur le corridor qui
+regardait la cour. Pécuchet en prit une pour ses collections; la
+dernière fut destinée à la bibliothèque; et comme ils ouvraient les
+armoires, ils trouvèrent d'autres bouquins, mais n'eurent pas la
+fantaisie d'en lire les titres. Le plus pressé, c'était le jardin.
+
+Bouvard, en passant près de la charmille découvrit sous les branches une
+dame en plâtre. Avec deux doigts, elle écartait sa jupe, les genoux
+pliés, la tête sur l'épaule, comme craignant d'être surprise.--Ah!
+pardon! ne vous gênez pas!--et cette plaisanterie les amusa tellement
+que vingt fois par jour pendant plus de trois semaines, ils la
+répétèrent.
+
+Cependant, les bourgeois de Chavignolles désiraient les connaître--on
+venait les observer par la claire-voie. Ils en bouchèrent les ouvertures
+avec des planches. La population fut contrariée.
+
+Pour se garantir du soleil, Bouvard portait sur la tête un mouchoir noué
+en turban, Pécuchet sa casquette; et il avait un grand tablier avec une
+poche par devant, dans laquelle ballottaient un sécateur, son foulard et
+sa tabatière. Les bras nus, et côte à côte, ils labouraient, sarclaient,
+émondaient, s'imposaient des tâches, mangeaient le plus vite
+possible;--mais allaient prendre le café sur le vigneau, pour jouir du
+point de vue.
+
+S'ils rencontraient un limaçon, ils s'approchaient de lui, et
+l'écrasaient en faisant une grimace du coin de la bouche, comme pour
+casser une noix. Ils ne sortaient pas sans leur louchet,--et coupaient
+en deux les vers blancs d'une telle force que le fer de l'outil s'en
+enfonçait de trois pouces. Pour se délivrer des chenilles, ils battaient
+les arbres, à grands coups de gaule, furieusement.
+
+Bouvard planta une pivoine au milieu du gazon--et des pommes d'amour qui
+devaient retomber comme des lustres, sous l'arceau de la tonnelle.
+
+Pécuchet fit creuser devant la cuisine, un large trou, et le disposa en
+trois compartiments, où il fabriquerait des composts qui feraient
+pousser un tas de choses dont les détritus amèneraient d'autres
+récoltes, procurant d'autres engrais, tout cela indéfiniment;--et il
+rêvait au bord de la fosse, apercevant dans l'avenir, des montagnes de
+fruits, des débordements de fleurs, des avalanches de légumes. Mais le
+fumier de cheval si utile pour les couches lui manquait. Les
+cultivateurs n'en vendaient pas; les aubergistes en refusèrent. Enfin,
+après beaucoup de recherches, malgré les instances de Bouvard, et
+abjurant toute pudeur, il prit le parti d'aller lui-même au crottin!
+
+C'est au milieu de cette occupation que Mme Bordin, un jour, l'accosta
+sur la grande route. Quand elle l'eut complimenté, elle s'informa de son
+ami. Les yeux noirs de cette personne, très brillants bien que petits,
+ses hautes couleurs, son aplomb (elle avait même un peu de moustache)
+intimidèrent Pécuchet. Il répondit brièvement et tourna le
+dos--impolitesse que blâma Bouvard.
+
+Puis les mauvais jours survinrent, la neige, les grands froids. Ils
+s'installèrent dans la cuisine, et faisaient du treillage; ou bien
+parcouraient les chambres, causaient au coin du feu, regardaient la
+pluie tomber.
+
+Dès la mi-carême, ils guettèrent le printemps, et répétaient chaque
+matin: tout part. Mais la saison fut tardive; et ils consolaient leur
+impatience, en disant: tout va partir.
+
+Ils virent enfin lever les petits pois. Les asperges donnèrent beaucoup.
+La vigne promettait.
+
+Puisqu'ils s'entendaient au jardinage, ils devaient réussir dans
+l'agriculture;--et l'ambition les prit de cultiver leur ferme. Avec du
+bon sens et de l'étude ils s'en tireraient, sans aucun doute.
+
+D'abord, il fallait voir comment on opérait chez les autres;--et ils
+rédigèrent une lettre, où ils demandaient à M. de Faverges l'honneur de
+visiter son exploitation. Le Comte leur donna tout de suite un
+rendez-vous.
+
+Après une heure de marche, ils arrivèrent sur le versant d'un coteau qui
+domine la vallée de l'Orne. La rivière coulait au fond, avec des
+sinuosités. Des blocs de grès rouge s'y dressaient de place en place, et
+des roches plus grandes formaient au loin comme une falaise surplombant
+la campagne, couverte de blés mûrs. En face, sur l'autre colline, la
+verdure était si abondante qu'elle cachait les maisons. Des arbres la
+divisaient en carrés inégaux, se marquant au milieu de l'herbe par des
+lignes plus sombres.
+
+L'ensemble du domaine apparut tout à coup. Des toits de tuiles
+indiquaient la ferme. Le château à façade blanche se trouvait sur la
+droite avec un bois au delà, et une pelouse descendait jusqu'à la
+rivière où des platanes alignés reflétaient leur ombre.
+
+Les deux amis entrèrent dans une luzerne qu'on fanait. Des femmes
+portant des chapeaux de paille, des marmottes d'indienne ou des visières
+de papier, soulevaient avec des râteaux le foin laissé par terre--et à
+l'autre bout de la plaine, auprès des meules, on jetait des bottes
+vivement dans une longue charrette, attelée de trois chevaux. M. le
+Comte s'avança suivi de son régisseur.
+
+Il avait un costume de basin, la taille raide et les favoris en
+côtelette, l'air à la fois d'un magistrat et d'un dandy. Les traits de
+sa figure, même quand il parlait, ne remuaient pas.
+
+Les premières politesses échangées, il exposa son système relativement
+aux fourrages; on retournait les andains sans les éparpiller, les meules
+devaient être coniques, et les bottes faites immédiatement sur place,
+puis entassées par dizaines. Quant au râteleur anglais, la prairie était
+trop inégale pour un pareil instrument.
+
+Une petite fille les pieds nus dans des savates, et dont le corps se
+montrait par les déchirures de sa robe, donnait à boire aux femmes, en
+versant du cidre d'un broc, qu'elle appuyait contre sa hanche. Le comte
+demanda d'où venait cet enfant; on n'en savait rien. Les faneuses
+l'avaient recueillie pour les servir pendant la moisson. Il haussa les
+épaules, et tout en s'éloignant proféra quelques plaintes sur
+l'immoralité de nos campagnes.
+
+Bouvard fit l'éloge de sa luzerne. Elle était assez bonne, en effet,
+malgré les ravages de la cuscute; les futurs agronomes ouvrirent les
+yeux au mot cuscute. Vu le nombre de ses bestiaux, il s'appliquait aux
+prairies artificielles; c'était d'ailleurs un bon précédent pour les
+autres récoltes, ce qui n'a pas toujours lieu avec les racines
+fourragères.--Cela du moins me paraît incontestable.
+
+Bouvard et Pécuchet reprirent ensemble: Oh! incontestable.
+
+Ils étaient sur la limite d'un champ tout plat, soigneusement ameubli.
+Un cheval que l'on conduisait à la main traînait un large coffre monté
+sur trois roues. Sept coutres, disposés en bas, ouvraient parallèlement
+des raies fines, dans lesquelles le grain tombait par des tuyaux
+descendant jusqu'au sol.
+
+--Ici dit le comte je sème des turneps. Le turnep est la base de ma
+culture quadriennale et il entamait la démonstration du semoir. Mais un
+domestique vint le chercher. On avait besoin de lui, au château.
+
+Son régisseur le remplaça, homme à figure chafouine et de façons
+obséquieuses.
+
+Il conduisit ces messieurs vers un autre champ, où quatorze
+moissonneurs, la poitrine nue et les jambes écartées, fauchaient des
+seigles. Les fers sifflaient dans la paille qui se versait à droite.
+Chacun décrivait devant soi un large demi-cercle, et tous sur la même
+ligne, ils avançaient en même temps. Les deux Parisiens admirèrent leurs
+bras et se sentaient pris d'une vénération presque religieuse pour
+l'opulence de la terre.
+
+Ils longèrent ensuite plusieurs pièces en labour. Le crépuscule tombait;
+des corneilles s'abattaient dans les sillons.
+
+Puis ils rencontrèrent le troupeau. Les moutons, çà et là, pâturaient et
+on entendait leur continuel broutement. Le berger, assis sur un tronc
+d'arbre, tricotait un bas de laine, ayant son chien près de lui.
+
+Le régisseur aida Bouvard et Pécuchet à franchir un échalier, et ils
+traversèrent deux masures, où des vaches ruminaient sous les pommiers.
+
+Tous les bâtiments de la ferme étaient contigus et occupaient les trois
+côtés de la cour. Le travail s'y faisait à la mécanique, au moyen d'une
+turbine, utilisant un ruisseau qu'on avait, exprès, détourné. Des
+bandelettes de cuir allaient d'un toit dans l'autre, et au milieu du
+fumier une pompe de fer manoeuvrait.
+
+Le régisseur fit observer dans les bergeries de petites ouvertures à ras
+du sol, et dans les cases aux cochons, des portes ingénieuses, pouvant
+d'elles mêmes se fermer.
+
+La grange était voûtée comme une cathédrale avec des arceaux de briques
+reposant sur des murs de pierre.
+
+Pour divertir les messieurs, une servante jeta devant les poules des
+poignées d'avoine. L'arbre du pressoir leur parut gigantesque, et ils
+montèrent dans le pigeonnier. La laiterie spécialement les émerveilla.
+Des robinets dans les coins fournissaient assez d'eau pour inonder les
+dalles; et en entrant, une fraîcheur vous surprenait. Des jarres brunes,
+alignées sur des claires-voies étaient pleines de lait jusqu'aux bords.
+Des terrines moins profondes contenaient de la crème. Les pains de
+beurre se suivaient, pareils aux tronçons d'une colonne de cuivre, et de
+la mousse débordait les seaux de fer-blanc, qu'on venait de poser par
+terre.
+
+Mais le bijou de la ferme c'était la bouverie. Des barreaux de bois
+scellés perpendiculairement dans toute sa longueur la divisaient en deux
+sections, la première pour le bétail, la seconde pour le service. On y
+voyait à peine, toutes les meurtrières étant closes. Les boeufs
+mangeaient attachés à des chaînettes et leurs corps exhalaient une
+chaleur, que le plafond bas rabattait. Mais quelqu'un donna du jour. Un
+filet d'eau, tout à coup se répandit dans la rigole qui bordait les
+râteliers. Des mugissements s'élevèrent. Les cornes faisaient comme un
+cliquetis de bâtons. Tous les boeufs avancèrent leurs mufles entre les
+barreaux et buvaient lentement.
+
+Les grands attelages entrèrent dans la cour et des poulains hennirent.
+Au rez-de-chaussée, deux ou trois lanternes s'allumèrent, puis
+disparurent. Les gens de travail passaient en traînant leurs sabots sur
+les cailloux--et la cloche pour le souper tinta.
+
+Les deux visiteurs s'en allèrent.
+
+Tout ce qu'ils avaient vu les enchantait. Leur décision fut prise. Dès
+le soir, ils tirèrent de leur bibliothèque les quatre volumes de la
+Maison Rustique, se firent expédier le cours de Gasparin, et
+s'abonnèrent à un journal d'agriculture.
+
+Pour se rendre aux foires plus commodément, ils achetèrent une carriole
+que Bouvard conduisait.
+
+Habillés d'une blouse bleue, avec un chapeau à larges bords, des guêtres
+jusqu'aux genoux et un bâton de maquignon à la main, ils rôdaient autour
+des bestiaux, questionnaient les laboureurs, et ne manquaient pas
+d'assister à tous les comices agricoles.
+
+Bientôt, ils fatiguèrent maître Gouy de leurs conseils, déplorant
+principalement son système de jachères. Mais le fermier tenait à sa
+routine. Il demanda la remise d'un terme sous prétexte de la grêle.
+Quant aux redevances, il n'en fournit aucune. Devant les réclamations
+les plus justes, sa femme poussait des cris. Enfin, Bouvard déclara son
+intention de ne pas renouveler le bail.
+
+Dès lors maître Gouy épargna les fumures, laissa pousser les mauvaises
+herbes, ruina le fonds. Et il s'en alla d'un air farouche qui indiquait
+des plans de vengeance.
+
+Bouvard avait pensé que vingt mille francs, c'est-à-dire plus de quatre
+fois le prix du fermage, suffirait au début. Son notaire de Paris les
+envoya.
+
+Leur exploitation comprenait quinze hectares en cours et prairies,
+vingt-trois en terres arables, et cinq en friche situés sur un monticule
+couvert de cailloux et qu'on appelait la Butte.
+
+Ils se procurèrent tous les instruments indispensables, quatre chevaux,
+douze vaches, six porcs, cent soixante moutons--et comme personnel, deux
+charretiers, deux femmes, un valet, un berger, de plus un gros chien.
+
+Pour avoir tout de suite de l'argent ils vendirent leurs fourrages;--on
+les paya chez eux; l'or des napoléons comptés sur le coffre à l'avoine
+leur parut plus reluisant qu'un autre, extraordinaire et meilleur.
+
+Au mois de novembre ils brassèrent du cidre. C'était Bouvard qui
+fouettait le cheval et Pécuchet monté dans l'auge retournait le marc
+avec une pelle. Ils haletaient en serrant la vis, puchaient dans la
+cuve, surveillaient les bondes, portaient de lourds sabots, s'amusaient
+énormément.
+
+Partant de ce principe qu'on ne saurait avoir trop de blé, ils
+supprimèrent la moitié environ de leurs prairies artificielles, et comme
+ils n'avaient pas d'engrais ils se servirent de tourteaux qu'ils
+enterrèrent sans les concasser,--si bien que le rendement fut pitoyable.
+
+L'année suivante, ils firent les semailles très dru. Des orages
+survinrent. Les épis versèrent.
+
+Néanmoins, ils s'acharnaient au froment; et ils entreprirent d'épierrer
+la Butte; un banneau emportait les cailloux. Tout le long de l'année, du
+matin jusqu'au soir, par la pluie, par le soleil, on voyait l'éternel
+banneau avec le même homme et le même cheval, gravir, descendre et
+remonter la petite colline. Quelquefois Bouvard marchait derrière,
+faisant des haltes à mi-côte pour s'éponger le front.
+
+Ne se fiant à personne, ils traitaient eux-mêmes les animaux, leur
+administraient des purgations, des clystères.
+
+De graves désordres eurent lieu. La fille de basse-cour devint enceinte.
+Ils prirent des gens mariés; les enfants pullulèrent, les cousins, les
+cousines, les oncles, les belles-soeurs. Une horde vivait à leurs
+dépens;--et ils résolurent de coucher dans la ferme, à tour de rôle.
+
+Mais le soir, ils étaient tristes. La malpropreté de la chambre les
+offusquait;--et Germaine qui apportait les repas, grommelait à chaque
+voyage. On les dupait de toutes les façons. Les batteurs en grange
+fourraient du blé dans leur cruche à boire. Pécuchet en surprit un, et
+s'écria, en le poussant dehors par les épaules:
+
+--Misérable! tu es la honte du village qui t'a vu naître!
+
+Sa personne n'inspirait aucun respect.--D'ailleurs, il avait des remords
+à l'encontre du jardin. Tout son temps ne serait pas de trop pour le
+tenir en bon état.--Bouvard s'occuperait de la ferme. Ils en
+délibérèrent; et cet arrangement fut décidé.
+
+Le premier point était d'avoir de bonnes couches. Pécuchet en fit
+construire une, en briques. Il peignit lui-même les châssis, et
+redoutant les coups de soleil barbouilla de craie toutes les cloches.
+
+Il eut la précaution pour les boutures d'enlever les têtes avec les
+feuilles. Ensuite, il s'appliqua aux marcottages. Il essaya plusieurs
+sortes de greffes, greffes en flûte, en couronne, en écusson, greffe
+herbacée, greffe anglaise. Avec quel soin, il ajustait les deux libers!
+comme il serrait les ligatures! quel amas d'onguent pour les recouvrir!
+
+Deux fois par jour, il prenait son arrosoir et le balançait sur les
+plantes, comme s'il les eût encensées. À mesure qu'elles verdissaient
+sous l'eau qui tombait en pluie fine, il lui semblait se désaltérer et
+renaître avec elles. Puis cédant à une ivresse il arrachait la pomme de
+l'arrosoir, et versait à plein goulot, copieusement.
+
+Au bout de la charmille près de la dame en plâtre, s'élevait une manière
+de cahute faite en rondins. Pécuchet y enfermait ses instruments; et il
+passait là des heures délicieuses à éplucher les graines, à écrire des
+étiquettes, à mettre en ordre ses petits pots. Pour se reposer, il
+s'asseyait devant la porte, sur une caisse, et alors projetait des
+embellissements.
+
+Il avait créé au bas du perron deux corbeilles de géraniums; entre les
+cyprès et les quenouilles, il planta des tournesols;--et comme les
+plates-bandes étaient couvertes de boutons d'or, et toutes les allées de
+sable neuf, le jardin éblouissait par une abondance de couleurs jaunes.
+
+Mais la couche fourmilla de larves;--et malgré les réchauds de feuilles
+mortes, sous les châssis peints et sous les cloches barbouillées, il ne
+poussa que des végétations rachitiques. Les boutures ne reprirent pas;
+les greffes se décollèrent; la sève des marcottes s'arrêta, les arbres
+avaient le blanc dans leurs racines; les semis furent une désolation. Le
+vent s'amusait à jeter bas les rames des haricots. L'abondance de la
+gadoue nuisit aux fraisiers, le défaut de pinçage aux tomates.
+
+Il manqua les brocolis, les aubergines, les navets--et du cresson de
+fontaine, qu'il avait voulu élever dans un baquet. Après le dégel, tous
+les artichauts étaient perdus.
+
+Les choux le consolèrent. Un, surtout, lui donna des espérances. Il
+s'épanouissait, montait, finit par être prodigieux, et absolument
+incomestible. N'importe! Pécuchet fut content de posséder un monstre.
+
+Alors il tenta ce qui lui semblait être le summum de l'art: l'élève du
+melon.
+
+Il sema les graines de plusieurs variétés dans des assiettes remplies de
+terreau, qu'il enfouit dans sa couche. Puis, il dressa une autre couche;
+et quand elle eut jeté son feu repiqua les plants les plus beaux, avec
+des cloches par-dessus. Il fit toutes les tailles suivant les préceptes
+du bon jardinier, respecta les fleurs, laissa se nouer les fruits, en
+choisit un sur chaque bras, supprima les autres; et dès qu'ils eurent la
+grosseur d'une noix, il glissa sous leur écorce une planchette pour les
+empêcher de pourrir au contact du crottin. Il les bassinait, les aérait,
+enlevait avec son mouchoir la brume des cloches--et si des nuages
+paraissaient, il apportait vivement des paillassons. La nuit, il n'en
+dormait pas. Plusieurs fois même, il se releva; et pieds nus dans ses
+bottes, en chemise, grelottant, il traversait tout le jardin pour aller
+mettre sur les bâches la couverture de son lit.
+
+Les cantaloups mûrirent.
+
+Au premier, Bouvard fit la grimace. Le second ne fut pas meilleur, le
+troisième non plus; Pécuchet trouvait pour chacun une excuse nouvelle,
+jusqu'au dernier qu'il jeta par la fenêtre, déclarant n'y rien
+comprendre.
+
+En effet, comme il avait cultivé les unes près des autres des espèces
+différentes, les sucrins s'étaient confondus avec les maraîchers, le
+gros Portugal avec le grand Mogol--et le voisinage des pommes d'amour
+complétant l'anarchie, il en était résulté d'abominables mulets qui
+avaient le goût de citrouilles.
+
+Alors Pécuchet se tourna vers les fleurs. Il écrivit à Dumouchel pour
+avoir des arbustes avec des graines, acheta une provision de terre de
+bruyère et se mit à l'oeuvre résolument.
+
+Mais il planta des passiflores à l'ombre, des pensées au soleil, couvrit
+de fumier les jacinthes, arrosa les lys après leur floraison, détruisit
+les rhododendrons par des excès d'abattage, stimula les fuchsias avec de
+la colle forte, et rôtit un grenadier, en l'exposant au feu dans la
+cuisine.
+
+Aux approches du froid, il abrita les églantiers sous des dômes de
+papier fort enduits de chandelle; cela faisait comme des pains de sucre,
+tenus en l'air par des bâtons. Les tuteurs des dahlias étaient
+gigantesques;--et on apercevait, entre ces lignes droites les rameaux
+tortueux d'un sophora-japonica qui demeurait immuable, sans dépérir, ni
+sans pousser.
+
+Cependant, puisque les arbres les plus rares prospèrent dans les jardins
+de la capitale, ils devaient réussir à Chavignolles? et Pécuchet se
+procura le lilas des Indes, la rose de Chine et l'Eucalyptus, alors dans
+la primeur de sa réputation. Toutes les expériences ratèrent. Il était
+chaque fois fort étonné.
+
+Bouvard, comme lui, rencontrait des obstacles. Ils se consultaient
+mutuellement, ouvraient un livre, passaient à un autre, puis ne savaient
+que résoudre devant la divergence des opinions.
+
+Ainsi, pour la marne, Puvis la recommande; le manuel Roret la combat.
+
+Quant au plâtre, malgré l'exemple de Franklin, Rieffel et M. Rigaud n'en
+paraissent pas enthousiasmés.
+
+Les jachères, selon Bouvard, étaient un préjugé gothique. Cependant,
+Leclerc note les cas où elles sont presque indispensables. Gasparin cite
+un Lyonnais qui pendant un demi-siècle a cultivé des céréales sur le
+même champ; cela renverse la théorie des assolements. Tull exalte les
+labours au préjudice des engrais; et voilà le major Beatson qui supprime
+les engrais, avec les labours!
+
+Pour se connaître aux signes du temps, ils étudièrent les nuages d'après
+la classification de Luke-Howard. Ils contemplaient ceux qui s'allongent
+comme des crinières, ceux qui ressemblent à des îles, ceux qu'on
+prendrait pour des montagnes de neige--tâchant de distinguer les nimbus
+des cirrus, les stratus des cumulus; les formes changeaient avant qu'ils
+eussent trouvé les noms.
+
+Le baromètre les trompa; le thermomètre n'apprenait rien; et ils
+recoururent à l'expédient imaginé sous Louis XV, par un prêtre de
+Touraine. Une sangsue dans un bocal devait monter en cas de pluie, se
+tenir au fond par beau fixe, s'agiter aux menaces de la tempête. Mais
+l'atmosphère presque toujours contredit la sangsue. Ils en mirent trois
+autres, avec celle-là. Toutes les quatre se comportèrent différemment.
+
+Après force méditations, Bouvard reconnut qu'il s'était trompé. Son
+domaine exigeait la grande culture, le système intensif, et il aventura
+ce qui lui restait de capitaux disponibles: trente mille francs.
+
+Excité par Pécuchet, il eut le délire de l'engrais. Dans la fosse aux
+composts furent entassés des branchages, du sang, des boyaux, des
+plumes, tout ce qu'il pouvait découvrir. Il employa la liqueur belge, le
+lisier suisse, la lessive, des harengs saurs, du varech, des chiffons,
+fit venir du guano, tâcha d'en fabriquer--et poussant jusqu'au bout ses
+principes, ne tolérait pas qu'on perdit l'urine; il supprima les lieux
+d'aisances. On apportait dans sa cour des cadavres d'animaux, dont il
+fumait ses terres. Leurs charognes dépecées parsemaient la campagne.
+Bouvard souriait au milieu de cette infection. Une pompe installée dans
+un tombereau crachait du purin sur les récoltes. À ceux qui avaient
+l'air dégoûté, il disait: Mais c'est de l'or! c'est de l'or.--Et il
+regrettait de n'avoir pas encore plus de fumiers. Heureux les pays où
+l'on trouve des grottes naturelles pleines d'excréments d'oiseaux!
+
+Le colza fut chétif, l'avoine médiocre; et le blé se vendit fort mal, à
+cause de son odeur. Une chose étrange, c'est que la Butte enfin épierrée
+donnait moins qu'autrefois.
+
+Il crut bon de renouveler son matériel. Il acheta un scarificateur
+Guillaume, un extirpateur Valcourt, un semoir anglais et le grand araire
+de Mathieu de Dombasle. Le charretier le dénigra.
+
+--Apprends à t'en servir!
+
+--Eh bien, montrez-moi!
+
+Il essayait de montrer, se trompait, et les paysans ricanaient.
+
+Jamais il ne put les astreindre au commandement de la cloche. Sans
+cesse, il criait derrière eux, courait d'un endroit à l'autre, notait
+ses observations sur un calepin, donnait des rendez-vous, n'y pensait
+plus--et sa tête bouillonnait d'idées industrielles. Il se promettait de
+cultiver le pavot en vue de l'opium, et surtout l'astragale qu'il
+vendrait sous le nom de café des familles.
+
+Afin d'engraisser plus vite ses boeufs, il les saignait tous les quinze
+jours.
+
+Il ne tua aucun de ses cochons et les gorgeait d'avoine salée. Bientôt
+la porcherie fut trop étroite. Ils embarrassaient la cour, défonçaient
+les clôtures, mordaient le monde.
+
+Durant les grandes chaleurs, vingt-cinq moutons se mirent à tourner, et
+peu de temps après, crevèrent.
+
+La même semaine, trois boeufs expiraient, conséquence des phlébotomies
+de Bouvard.
+
+Il imagina pour détruire les mans d'enfermer des poules dans une cage à
+roulettes, que deux hommes poussaient derrière la charrue--ce qui ne
+manqua point de leur briser les pattes.
+
+Il fabriqua de la bière avec des feuilles de petit chêne, et la donna
+aux moissonneurs en guise de cidre. Des maux d'entrailles se
+déclarèrent. Les enfants pleuraient, les femmes geignaient, les hommes
+étaient furieux. Ils menaçaient tous de partir; et Bouvard leur céda.
+
+Cependant, pour les convaincre de l'innocuité de son breuvage, il en
+absorba devant eux plusieurs bouteilles, se sentit gêné, mais cacha ses
+douleurs, sous un air d'enjouement. Il fit même transporter la mixture
+chez lui. Il en buvait le soir avec Pécuchet, et tous deux s'efforçaient
+de la trouver bonne. D'ailleurs, il ne fallait pas qu'elle fût perdue.
+
+Les coliques de Bouvard devenant trop fortes, Germaine alla chercher le
+docteur.
+
+C'était un homme sérieux, à front convexe, et qui commença par effrayer
+son malade. La cholérine de Monsieur devait tenir à cette bière dont on
+parlait dans le pays. Il voulut en savoir la composition, et la blâma en
+termes scientifiques, avec des haussements d'épaule. Pécuchet qui avait
+fourni la recette fut mortifié.
+
+En dépit des chaulages pernicieux, des binages épargnés et des
+échardonnages intempestifs, Bouvard, l'année suivante, avait devant lui
+une belle récolte de froment. Il imagina de le dessécher par la
+fermentation, genre hollandais, système Clap-Mayer; c'est-à-dire qu'il
+le fit abattre d'un seul coup, et tasser en meules, qui seraient
+démolies dès que le gaz s'en échapperait, puis exposées au grand air;
+après quoi, Bouvard se retira sans la moindre inquiétude.
+
+Le lendemain, pendant qu'ils dînaient, ils entendirent sous la hêtrée le
+battement d'un tambour. Germaine sortit pour voir ce qu'il y avait; mais
+l'homme était déjà loin; presque aussitôt la cloche de l'église tinta
+violemment.
+
+Une angoisse saisit Bouvard et Pécuchet. Ils se levèrent, et impatients
+d'être renseignés, s'avancèrent tête nue, du côté de Chavignolles.
+
+Une vieille femme passa. Elle ne savait rien. Ils arrêtèrent un petit
+garçon qui répondit:--Je crois que c'est le feu? et le tambour
+continuait à battre, la cloche tintait plus fort. Enfin, ils
+atteignirent les premières maisons du village. L'épicier leur cria de
+loin:--Le feu est chez vous!
+
+Pécuchet prit le pas gymnastique; et il disait à Bouvard courant du même
+train à son côté:--Une, deux; une, deux;--en mesure! comme les chasseurs
+de Vincennes.
+
+La route qu'ils suivaient montait toujours; le terrain en pente leur
+cachait l'horizon. Ils arrivèrent en haut, près de la Butte;--et, d'un
+seul coup d'oeil, le désastre leur apparut.
+
+Toutes les meules, çà et là, flambaient comme des volcans--au milieu de
+la plaine dénudée, dans le calme du soir.
+
+Il y avait, autour de la plus grande, trois cents personnes peut-être;
+et sous les ordres de M. Foureau, le maire, en écharpe tricolore, des
+gars avec des perches et des crocs tiraient la paille du sommet, afin de
+préserver le reste.
+
+Bouvard dans son empressement faillit renverser Mme Bordin qui se
+trouvait là. Puis, apercevant un de ses valets, il l'accabla d'injures
+pour ne l'avoir pas averti. Le valet au contraire, par excès de zèle
+avait d'abord couru à la maison, à l'église, puis chez Monsieur, et
+était revenu par l'autre route.
+
+Bouvard perdait la tête. Ses domestiques l'entouraient parlant à la
+fois;--et il défendait d'abattre les meules, suppliait qu'on le
+secourût, exigeait de l'eau, réclamait des pompiers!
+
+--Est-ce que nous en avons! s'écria le maire.
+
+--C'est de votre faute! reprit Bouvard. Il s'emportait, proféra des
+choses inconvenantes;--et tous admirèrent la patience de M. Foureau qui
+était brutal cependant, comme l'indiquaient ses grosses lèvres et sa
+mâchoire de bouledogue.
+
+La chaleur des meules devint si forte qu'on ne pouvait plus en
+approcher. Sous les flammes dévorantes la paille se tordait avec des
+crépitations, les grains de blé vous cinglaient la figure comme des
+grains de plomb. Puis, la meule s'écroulait par terre en un large
+brasier, d'où s'envolaient des étincelles;--et des moires ondulaient sur
+cette masse rouge, qui offrait dans les alternances de sa couleur, des
+parties roses comme du vermillon, et d'autres brunes comme du sang
+caillé. La nuit était venue; le vent soufflait; des tourbillons de fumée
+enveloppaient la foule;--une flammèche, de temps à autre, passait sur le
+ciel noir.
+
+Bouvard contemplait l'incendie, en pleurant doucement. Ses yeux
+disparaissaient sous leurs paupières gonflées;--et il avait tout le
+visage comme élargi par la douleur. Mme Bordin, en jouant avec les
+franges de son châle vert l'appelait pauvre Monsieur, tâchait de le
+consoler. Puisqu'on n'y pouvait rien, il devait se faire une raison.
+
+Pécuchet ne pleurait pas. Très pâle ou plutôt livide, la bouche ouverte
+et les cheveux collés par la sueur froide, il se tenait à l'écart, dans
+ses réflexions.--Mais le curé, survenu tout à coup, murmura d'une voix
+câline:--Ah! quel malheur, véritablement; c'est bien fâcheux! Soyez sûr
+que je participe!...
+
+Les autres n'affectaient aucune tristesse. Ils causaient en souriant, la
+main étendue devant les flammes. Un vieux ramassa des brins qui
+brûlaient pour allumer sa pipe. Des enfants se mirent à danser. Un
+polisson s'écria même que c'était bien amusant.
+
+--Oui! il est beau, l'amusement! reprit Pécuchet qui venait de
+l'entendre.
+
+Le feu diminua. Les tas s'abaissèrent;--et une heure après, il ne
+restait plus que des cendres, faisant sur la plaine des marques rondes
+et noires. Alors on se retira.
+
+Mme Bordin et l'abbé Jeufroy reconduisirent Messieurs Bouvard et
+Pécuchet jusqu'à leur domicile.
+
+Pendant la route, la veuve adressa à son voisin des reproches fort
+aimables sur sa sauvagerie--et l'ecclésiastique exprima toute sa
+surprise de n'avoir pu connaître jusqu'à présent un de ses paroissiens
+aussi distingué.
+
+Seul à seul, ils cherchèrent la cause de l'incendie--et au lieu de
+reconnaître avec tout le monde que la paille humide s'était enflammée
+spontanément, ils soupçonnèrent une vengeance. Elle venait, sans doute,
+de maître Gouy, ou peut-être du taupier? Six mois auparavant Bouvard
+avait refusé ses services, et même soutenu dans un cercle d'auditeurs
+que son industrie étant funeste, le gouvernement la devait interdire.
+L'homme, depuis ce temps-là, rôdait aux environs. Il portait sa barbe
+entière, et leur semblait effrayant, surtout le soir quand il
+apparaissait au bord des cours, en secouant sa longue perche, garnie de
+taupes suspendues.
+
+Le dommage était considérable, et pour se reconnaître dans leur
+situation, Pécuchet pendant huit jours travailla les registres de
+Bouvard qui lui parurent un véritable labyrinthe. Après avoir
+collationné le journal, la correspondance et le grand livre couvert de
+notes au crayon et de renvois, il découvrit la vérité: pas de
+marchandises à vendre, aucun effet à recevoir, et en caisse, zéro; le
+capital se marquait par un déficit de trente-trois mille francs.
+
+Bouvard n'en voulut rien croire, et plus de vingt fois, ils
+recommencèrent les calculs. Ils arrivaient toujours à la même
+conclusion. Encore deux ans d'une agronomie pareille, leur fortune y
+passait!
+
+Le seul remède était de vendre.
+
+Au moins fallait-il consulter un notaire. La démarche était trop
+pénible; Pécuchet s'en chargea.
+
+D'après l'opinion de M. Marescot, mieux valait ne point faire
+d'affiches. Il parlerait de la ferme à des clients sérieux et laisserait
+venir leurs propositions.
+
+--Très bien! dit Bouvard on a du temps devant soi! Il allait prendre un
+fermier; ensuite, on verrait. Nous ne serons pas plus malheureux
+qu'autrefois! seulement nous voilà forcés à des économies!
+
+Elles contrariaient Pécuchet à cause du jardinage, et quelques jours
+après, il dit:
+
+--Nous devrions nous livrer exclusivement à l'arboriculture, non pour le
+plaisir, mais comme spéculation!--Une poire qui revient à trois sols est
+quelquefois vendue dans la capitale jusqu'à des cinq et six francs! Des
+jardiniers se font avec les abricots vingt-cinq mille livres de rentes!
+À Saint Pétersbourg pendant l'hiver, on paie le raisin un napoléon la
+grappe! C'est une belle industrie, tu en conviendras! Et qu'est-ce que
+ça coûte? des soins, du fumier, et le repassage d'une serpette!
+
+Il monta tellement l'imagination de Bouvard, que tout de suite, ils
+cherchèrent dans leurs livres une nomenclature de plants à acheter;--et
+ayant choisi des noms qui leur paraissaient merveilleux, ils
+s'adressèrent à un pépiniériste de Falaise, lequel s'empressa de leur
+fournir trois cents tiges dont il ne trouvait pas le placement.
+
+Ils avaient fait venir un serrurier pour les tuteurs, un quincaillier
+pour les raidisseurs, un charpentier pour les supports. Les formes des
+arbres étaient d'avance dessinées. Des morceaux de latte sur le mur
+figuraient des candélabres. Deux poteaux à chaque bout des plates-bandes
+guindaient horizontalement des fils de fer;--et dans le verger, des
+cerceaux indiquaient la structure des vases, des baguettes en cône celle
+des pyramides--si bien qu'en arrivant chez eux, on croyait voir les
+pièces de quelque machine inconnue, ou la carcasse d'un feu d'artifice.
+
+Les trous étant creusés, ils coupèrent l'extrémité de toutes les
+racines, bonnes ou mauvaises, et les enfouirent dans un compost. Six
+mois après, les plants étaient morts. Nouvelles commandes au
+pépiniériste, et plantations nouvelles, dans des trous encore plus
+profonds! Mais la pluie détrempant le sol, les greffes d'elles-mêmes
+s'enterrèrent et les arbres s'affranchirent.
+
+Le printemps venu, Pécuchet se mit à la taille des poiriers. Il
+n'abattit pas les flèches, respecta les lambourdes;--et s'obstinant à
+vouloir coucher d'équerre les duchesses qui devaient former les cordons
+unilatéraux, il les cassait ou les arrachait, invariablement. Quant aux
+pêchers, il s'embrouilla dans les sur-mères, les sous-mères, et les
+deuxièmes sous-mères. Des vides et des pleins se présentaient toujours
+où il n'en fallait pas;--et impossible d'obtenir sur l'espalier un
+rectangle parfait, avec six branches à droite et six à gauche,--non
+compris les deux principales, le tout formant une belle arête de
+poisson.
+
+Bouvard tâcha de conduire les abricotiers. Ils se révoltèrent. Il
+abattit leurs troncs à ras du sol; aucun ne repoussa. Les cerisiers,
+auxquels il avait fait des entailles, produisirent de la gomme.
+
+D'abord ils taillèrent très long, ce qui éteignait les yeux de la base,
+puis trop court, ce qui amenait des gourmands: et souvent ils hésitaient
+ne sachant pas distinguer les boutons à bois des boutons à fleurs. Ils
+s'étaient réjouis d'avoir des fleurs: mais ayant reconnu leur faute, ils
+en arrachaient les trois quarts, pour fortifier le reste.
+
+Incessamment, ils parlaient de la sève et du cambium, du palissage, du
+cassage, de l'éborgnage. Ils avaient au milieu de leur salle à manger,
+dans un cadre, la liste de leurs élèves, avec un numéro qui se répétait
+dans le jardin, sur un petit morceau de bois, au pied de l'arbre.
+
+Levés dès l'aube, ils travaillaient jusqu'à la nuit, le porte-jonc à la
+ceinture. Par les froides matinées de printemps Bouvard gardait sa veste
+de tricot sous sa blouse, Pécuchet sa vieille redingote sous sa
+serpillière;--et les gens qui passaient le long de la claire-voie les
+entendaient tousser dans le brouillard.
+
+Quelquefois Pécuchet tirait de sa poche son manuel; et il en étudiait un
+paragraphe, debout, avec sa bêche auprès de lui, dans la pose du
+jardinier qui décorait le frontispice du livre. Cette ressemblance le
+flatta même beaucoup. Il en conçut plus d'estime pour l'auteur.
+
+Bouvard était continuellement juché sur une haute échelle devant les
+pyramides. Un jour, il fut pris d'un étourdissement--et n'osant plus
+descendre, cria pour que Pécuchet vînt à son secours.
+
+Enfin des poires parurent; et le verger avait des prunes. Alors ils
+employèrent contre les oiseaux tous les artifices recommandés. Mais les
+fragments de glace miroitaient à éblouir, la cliquette du moulin à vent
+les réveillait pendant la nuit--et les moineaux perchaient sur le
+mannequin. Ils en firent un second, et même un troisième, dont ils
+varièrent le costume, inutilement.
+
+Cependant, ils pouvaient espérer quelques fruits. Pécuchet venait d'en
+remettre la note à Bouvard quand tout à coup le tonnerre retentit et la
+pluie tomba,--une pluie lourde et violente. Le vent, par intervalles,
+secouait toute la surface de l'espalier. Les tuteurs s'abattaient l'un
+après l'autre--et les malheureuses quenouilles en se balançant
+entrechoquaient leurs poires.
+
+Pécuchet surpris par l'averse s'était réfugié dans la cahute. Bouvard se
+tenait dans la cuisine. Ils voyaient tourbillonner devant eux, des
+éclats de bois, des branches, des ardoises;--et les femmes de marin qui
+sur la côte, à dix lieues de là regardaient la mer, n'avaient pas l'oeil
+plus tendu et le coeur plus serré. Puis tout à coup, les supports et les
+barres des contre-espaliers avec le treillage, s'abattirent sur les
+plates-bandes.
+
+Quel tableau, quand ils firent leur inspection! Les cerises et les
+prunes couvraient l'herbe entre les grêlons qui fondaient. Les
+passe-colmar étaient perdus, comme le Bési-des-vétérans et les
+Triomphes-de-Jodoigne. À peine, s'il restait parmi les pommes quelques
+bons-papas. Et douze Tétons-de-Vénus, toute la récolte des pêches,
+roulaient dans les flaques d'eau, au bord des buis déracinés.
+
+Après le dîner, où ils mangèrent fort peu, Pécuchet dit avec douceur:
+
+--Nous ferions bien de voir à la ferme, s'il n'est pas arrivé quelque
+chose?
+
+--Bah! pour découvrir encore des sujets de tristesse!
+
+--Peut-être? car nous ne sommes guère favorisés!--et ils se plaignirent
+de la Providence et de la Nature.
+
+Bouvard, le coude sur la table, poussait sa petite susurration--et,
+comme toutes les douleurs se tiennent, les anciens projets agricoles lui
+revinrent à la mémoire, particulièrement la féculerie et un nouveau
+genre de fromages.
+
+Pécuchet respirait bruyamment;--et tout en se fourrant dans les narines
+des prises de tabac, il songeait que si le sort l'avait voulu, il ferait
+maintenant partie d'une société d'agriculture, brillerait aux
+expositions, serait cité dans les journaux.
+
+Bouvard promena autour de lui des yeux chagrins.
+
+--Ma foi! j'ai envie de me débarrasser de tout cela, pour nous établir
+autre part!
+
+--Comme tu voudras dit Pécuchet;--et un moment après:
+
+--Les auteurs nous recommandent de supprimer tout canal direct. La sève,
+par là, se trouve contrariée, et l'arbre forcément en souffre. Pour se
+bien porter, il faudrait qu'il n'eût pas de fruits. Cependant, ceux
+qu'on ne taille et qu'on ne fume jamais en produisent--de moins gros,
+c'est vrai, mais de plus savoureux. J'exige qu'on m'en donne la
+raison!--et, non seulement, chaque espèce réclame des soins
+particuliers, mais encore chaque individu, suivant le climat, la
+température, un tas de choses! où est la règle, alors? et quel espoir
+avons-nous d'aucun succès ou bénéfice?
+
+Bouvard lui répondit:
+
+--Tu verras dans Gasparin que le bénéfice ne peut dépasser le dixième du
+capital. Donc on ferait mieux de placer ce capital dans une maison de
+banque; au bout de quinze ans, par l'accumulation des intérêts, on
+aurait le double sans s'être foulé le tempérament.
+
+Pécuchet baissa la tête.
+
+--L'arboriculture pourrait bien être une blague?
+
+--Comme l'agronomie! répliqua Bouvard.
+
+Ensuite, ils s'accusèrent d'avoir été trop ambitieux--et ils résolurent
+de ménager désormais leur peine et leur argent. Un émondage de temps à
+autre suffirait au verger. Les contre-espaliers furent proscrits, et ils
+ne remplaceraient pas les arbres morts--mais il allait se présenter des
+intervalles fort vilains, à moins de détruire tous les autres qui
+restaient debout. Comment s'y prendre?
+
+Pécuchet fit plusieurs épures, en se servant de sa boîte de
+mathématiques. Bouvard lui donnait des conseils. Ils n'arrivaient à rien
+de satisfaisant. Heureusement qu'ils trouvèrent dans leur bibliothèque
+l'ouvrage de Boitard, intitulé _L'Architecte des Jardins_.
+
+L'auteur les divise en une infinité de genres. Il y a, d'abord, le genre
+mélancolique et romantique, qui se signale par des immortelles, des
+ruines, des tombeaux, et un ex-voto à la Vierge, indiquant la place où
+un seigneur est tombé sous le fer d'un assassin; on compose le genre
+terrible avec des rocs suspendus, des arbres fracassés, des cabanes
+incendiées, le genre exotique en plantant des cierges du Pérou pour
+faire naître des souvenirs à un colon ou à un voyageur. Le genre grave
+doit offrir, comme Ermenonville, un temple à la philosophie. Les
+obélisques et les arcs de triomphe caractérisent le genre majestueux, de
+la mousse et des grottes le genre mystérieux, un lac le genre rêveur. Il
+y a même le genre fantastique, dont le plus beau spécimen se voyait
+naguère dans un jardin wurtembergeois--car, on y rencontrait
+successivement, un sanglier, un ermite, plusieurs sépulcres, et une
+barque se détachant d'elle-même du rivage, pour vous conduire dans un
+boudoir, où des jets d'eau vous inondaient, quand on se posait sur le
+sofa.
+
+Devant cet horizon de merveilles, Bouvard et Pécuchet eurent comme un
+éblouissement. Le genre fantastique leur parut réservé aux princes. Le
+temple à la philosophie serait encombrant. L'ex-voto à la madone
+n'aurait pas de signification, vu le manque d'assassins, et, tant pis
+pour les colons et les voyageurs, les plantes américaines coûtaient trop
+cher. Mais les rocs étaient possibles comme les arbres fracassés, les
+immortelles et la mousse;--et dans un enthousiasme progressif, après
+beaucoup de tâtonnements, avec l'aide d'un seul valet, et pour une somme
+minime, ils se fabriquèrent une résidence qui n'avait pas d'analogue
+dans tout le département.
+
+La charmille ouverte çà et là donnait jour sur le bosquet, rempli
+d'allées sinueuses en façon de labyrinthe. Dans le mur de l'espalier,
+ils avaient voulu faire un arceau sous lequel on découvrirait la
+perspective. Comme le chaperon ne pouvait se tenir suspendu, il en était
+résulté une brèche énorme, avec des ruines par terre.
+
+Ils avaient sacrifié les asperges pour bâtir à la place un tombeau
+étrusque c'est-à-dire un quadrilatère en plâtre noir, ayant six pieds de
+hauteur, et l'apparence d'une niche à chien. Quatre sapinettes aux
+angles flanquaient ce monument, qui serait surmonté par une urne et
+enrichi d'une inscription.
+
+Dans l'autre partie du potager une espèce de Rialto enjambait un bassin,
+offrant sur ses bords des coquilles de moules incrustées. La terre
+buvait l'eau, n'importe! Il se formerait un fond de glaise, qui la
+retiendrait.
+
+La cahute avait été transformée en cabane rustique, grâce à des verres
+de couleur. Au sommet du vigneau six arbres équarris supportaient un
+chapeau de fer-blanc à pointes retroussées, et le tout signifiait une
+pagode chinoise.
+
+Ils avaient été sur les rives de l'Orne, choisir des granits, les
+avaient cassés, numérotés, rapportés eux-mêmes dans une charrette, puis
+avaient joint les morceaux avec du ciment, en les accumulant les uns
+par-dessus les autres; et au milieu du gazon se dressait un rocher,
+pareil à une gigantesque pomme de terre.
+
+Quelque chose manquait au delà pour compléter l'harmonie. Ils abattirent
+le plus gros tilleul de la charmille (aux trois quarts mort, du reste)
+et le couchèrent dans toute la longueur du jardin, de telle sorte qu'on
+pouvait le croire apporté par un torrent, ou renversé par la foudre.
+
+La besogne finie, Bouvard qui était sur le perron, cria de loin:
+
+--Ici! on voit mieux!
+
+--Voit mieux fut répété dans l'air.
+
+Pécuchet répondit:
+
+--J'y vais!
+
+--Y vais!
+
+--Tiens! un écho!
+
+--Écho!
+
+Le tilleul, jusqu'alors l'avait empêché de se produire;--et il était
+favorisé par la pagode, faisant face à la grange, dont le pignon
+surmontait la charmille.
+
+Pour essayer l'écho, ils s'amusèrent à lancer des mots plaisants.
+Bouvard en hurla d'obscènes.
+
+Il avait été plusieurs fois à Falaise, sous prétexte d'argent à
+recevoir--et il en revenait toujours avec de petits paquets qu'il
+enfermait dans sa commode. Pécuchet partit un matin, pour se rendre à
+Bretteville, et rentra fort tard, avec un panier qu'il cacha sous son
+lit.
+
+Le lendemain, à son réveil, Bouvard fut surpris. Les deux premiers ifs
+de la grand allée (qui la veille encore, étaient sphériques) avaient la
+forme de paons--et un cornet avec deux boutons de porcelaine figuraient
+le bec et les yeux. Pécuchet s'était levé dès l'aube; et tremblant
+d'être découvert, il avait taillé les deux arbres à la mesure des
+appendices expédiés par Dumouchel. Depuis six mois, les autres derrière
+ceux-là imitaient, plus ou moins, des pyramides, des cubes, des
+cylindres, des cerfs ou des fauteuils. Mais rien n'égalait les paons,
+Bouvard le reconnut, avec de grands éloges.
+
+Sous prétexte d'avoir oublié sa bêche, il entraîna son compagnon dans le
+labyrinthe. Car il avait profité de l'absence de Pécuchet, pour faire,
+lui aussi, quelque chose de sublime.
+
+La porte des champs était recouverte d'une couche de plâtre, sur
+laquelle s'alignaient en bel ordre cinq cents fourneaux de pipes,
+représentant des Abd-el-Kader, des nègres, des turcos, des femmes nues,
+des pieds de cheval, et des têtes de mort!
+
+--Comprends-tu mon impatience!
+
+--Je crois bien!
+
+Et dans leur émotion, ils s'embrassèrent.
+
+Comme tous les artistes, ils eurent le besoin d'être applaudis--et
+Bouvard songea à offrir un grand dîner.
+
+--Prends garde! dit Pécuchet tu vas te lancer dans les réceptions. C'est
+un gouffre!
+
+La chose pourtant, fut décidée.
+
+Depuis qu'ils habitaient le pays, ils se tenaient à l'écart.--Tout le
+monde, par désir de les connaître, accepta leur invitation, sauf le
+comte de Faverges, appelé dans la capitale pour affaires. Ils se
+rabattirent sur M. Hurel, son factotum.
+
+Beljambe l'aubergiste, ancien chef à Lisieux devait cuisiner certains
+plats. Il fournissait un garçon. Germaine avait requis la fille de
+basse-cour. Marianne la servante de Mme Bordin viendrait aussi. Dès
+quatre heures la grille était grande ouverte, et les deux propriétaires,
+pleins d'impatience, attendaient leurs convives.
+
+Hurel s'arrêta sous la hêtrée pour remettre sa redingote. Puis, le curé
+s'avança revêtu d'une soutane neuve, et un moment après M. Foureau, avec
+un gilet de velours. Le Docteur donnait le bras à sa femme qui marchait
+péniblement en s'abritant sous son ombrelle. Un flot de rubans roses
+s'agita derrière eux; c'était le bonnet de Mme Bordin, habillée d'une
+belle robe de soie gorge de pigeon. La chaîne d'or de sa montre lui
+battait sur la poitrine, et les bagues brillaient à ses deux mains,
+couvertes de mitaines noires.--Enfin parut le notaire, un panama sur la
+tête, un lorgnon dans l'oeil; car l'officier ministériel n'étouffait pas
+en lui l'homme du monde.
+
+Le salon était ciré à ne pouvoir s'y tenir debout. Les huit fauteuils
+d'Utrecht s'adossaient le long de la muraille, une table ronde dans le
+milieu supportait la cave à liqueurs, et on voyait au-dessus de la
+cheminée le portrait du père Bouvard. Les embus reparaissant à
+contre-jour faisaient grimacer la bouche, loucher les yeux, et un peu de
+moisissure aux pommettes ajoutait à l'illusion des favoris. Les invités
+lui trouvèrent une ressemblance avec son fils, et Mme Bordin ajouta, en
+regardant Bouvard, qu'il avait dû être un fort bel homme.
+
+Après une heure d'attente, Pécuchet annonça qu'on pouvait passer dans la
+salle.
+
+Les rideaux de calicot blanc à bordure rouge étaient, comme ceux du
+salon, complètement tirés devant les fenêtres;--et le soleil, traversant
+la toile, jetait une lumière blonde sur le lambris, qui avait pour tout
+ornement, un baromètre.
+
+Bouvard plaça les deux dames auprès de lui, Pécuchet le maire à sa
+gauche, le curé à sa droite;--et l'on entama les huîtres. Elles
+sentaient la vase. Bouvard fut désolé, prodigua les excuses; et Pécuchet
+se leva pour aller dans la cuisine faire une scène à Beljambe.
+
+Pendant tout le premier service, composé d'une barbue entre un
+vol-au-vent et des pigeons en compote, la conversation roula sur la
+manière de fabriquer le cidre. Après quoi on en vint aux mets digestes
+ou indigestes. Le Docteur, naturellement fut consulté. Il jugeait les
+choses avec scepticisme, comme un homme qui a vu le fond de la science,
+et cependant ne tolérait pas la moindre contradiction.
+
+En même temps que l'aloyau, on servit du bourgogne. Il était trouble.
+Bouvard attribuant cet accident au rinçage de la bouteille, en fit
+goûter trois autres, sans plus de succès--puis versa du Saint-Julien,
+trop jeune, évidemment; et tous les convives se turent. Hurel souriait
+sans discontinuer; les pas lourds du garçon résonnaient sur les dalles.
+
+Mme Vaucorbeil, courtaude et l'air bougon (elle était d'ailleurs vers la
+fin de sa grossesse), avait gardé un mutisme absolu. Bouvard ne sachant
+de quoi l'entretenir lui parla du théâtre de Caen.
+
+--Ma femme ne va jamais au spectacle reprit le docteur.
+
+M. Marescot, quand il habitait Paris, ne fréquentait que les Italiens.
+
+--Moi dit Bouvard je me payais quelquefois un parterre au Vaudeville,
+pour entendre des farces!
+
+Foureau demanda à Mme Bordin si elle aimait les farces?
+
+--Ça dépend de quelle espèce répondit-elle.
+
+Le maire la lutinait. Elle ripostait aux plaisanteries. Ensuite elle
+indiqua une recette pour les cornichons. Du reste, ses talents de
+ménagère étaient connus, et elle avait une petite ferme admirablement
+soignée.
+
+Foureau interpella Bouvard:--Est-ce que vous êtes dans l'intention de
+vendre la vôtre?
+
+--Mon Dieu, jusqu'à présent, je ne sais trop...
+
+--Comment! pas même la pièce des Écalles? reprit le notaire ce serait à
+votre convenance, madame Bordin.
+
+La veuve répliqua, en minaudant:--Les prétentions de M. Bouvard seraient
+trop fortes!
+
+On pouvait, peut-être, l'attendrir.
+
+--Je n'essaierai pas!
+
+--Bah! si vous l'embrassiez?
+
+--Essayons tout de même! dit Bouvard--et il la baisa sur les deux joues,
+aux applaudissements de la société.
+
+Presque aussitôt on déboucha le champagne, dont les détonations
+amenèrent un redoublement de joie. Pécuchet fit un signe. Les rideaux
+s'ouvrirent, et le jardin apparut.
+
+C'était dans le crépuscule, quelque chose d'effrayant. Le rocher comme
+une montagne occupait le gazon, le tombeau faisait un cube au milieu des
+épinards, le pont vénitien un accent circonflexe par-dessus les
+haricots--et la cabane, au delà, une grande tache noire; car ils avaient
+incendié son toit pour la rendre plus poétique. Les ifs en forme de
+cerfs ou de fauteuils se suivaient, jusqu'à l'arbre foudroyé, qui
+s'étendait transversalement de la charmille à la tonnelle, où des pommes
+d'amour pendaient comme des stalactites. Un tournesol, çà et là, étalait
+son disque jaune. La pagode chinoise peinte en rouge semblait un phare
+sur le vigneau. Les becs des paons frappés par le soleil se renvoyaient
+des feux, et derrière la claire-voie, débarrassée de ses planches, la
+campagne toute plate terminait l'horizon.
+
+Devant l'étonnement de leurs convives Bouvard et Pécuchet ressentirent
+une véritable jouissance.
+
+Mme Bordin surtout admira les paons. Mais le tombeau ne fut pas compris,
+ni la cabane incendiée, ni le mur en ruines. Puis, chacun à tour de
+rôle, passa sur le pont. Pour emplir le bassin, Bouvard et Pécuchet
+avaient charrié de l'eau pendant toute la matinée. Elle avait fui entre
+les pierres du fond, mal jointes, et de la vase les recouvrait.
+
+Tout en se promenant on se permit des critiques:--À votre place j'aurais
+fait cela.--Les petits pois sont en retard.--Ce coin franchement n'est
+pas propre.--Avec une taille pareille, jamais vous n'obtiendrez de
+fruits.
+
+Bouvard fut obligé de répondre qu'il se moquait des fruits.
+
+Comme on longeait la charmille, il dit d'un air finaud:
+
+--Ah! voilà une personne que nous dérangeons! mille excuses!
+
+La plaisanterie ne fut pas relevée. Tout le monde connaissait la dame en
+plâtre!
+
+Après plusieurs détours dans le labyrinthe, on arriva devant la porte
+aux pipes. Des regards de stupéfaction s'échangèrent. Bouvard observait
+le visage de ses hôtes,--et impatient de connaître leur opinion:
+
+--Qu'en dites-vous?
+
+Mme Bordin éclata de rire: Tous firent comme elle. Le curé poussait une
+sorte de gloussement, Hurel toussait, le Docteur en pleurait, sa femme
+fut prise d'un spasme nerveux,--et Foureau, homme sans gêne, cassa un
+Abd-el-Kader qu'il mit dans sa poche, comme souvenir.
+
+Quand on fut sorti de la charmille, Bouvard pour étonner son monde avec
+l'écho, cria de toutes ses forces:
+
+--Serviteur! Mesdames!
+
+Rien! pas d'écho. Cela tenait à des réparations faites à la grange, le
+pignon et la toiture étant démolis.
+
+Le café fut servi sur le vigneau--et les Messieurs allaient commencer
+une partie de boules, quand ils virent en face derrière la claire-voie
+un homme qui les regardait.
+
+Il était maigre et hâlé, avec un pantalon rouge en lambeaux, une veste
+bleue sans chemise, la barbe noire taillée en brosse; et il articula
+d'une voix rauque:
+
+--Donnez-moi un verre de vin!
+
+Le maire et l'abbé Jeufroy l'avaient tout de suite reconnu. C'était un
+ancien menuisier de Chavignolles.
+
+--Allons Gorju! éloignez-vous dit M. Foureau. On ne demande pas
+l'aumône.
+
+--Moi? l'aumône! s'écria l'homme exaspéré. J'ai fait sept ans la guerre
+en Afrique. Je relève de l'hôpital. Pas d'ouvrage! Faut-il que
+j'assassine? nom d'un nom!
+
+Sa colère d'elle-même tomba--et les deux poings sur les hanches, il
+considérait les bourgeois d'un air mélancolique et gouailleur. La
+fatigue des bivouacs, l'absinthe et les fièvres, toute une existence de
+misère et de crapule se révélait dans ses yeux troubles. Ses lèvres
+pâles tremblaient en lui découvrant les gencives. Le grand ciel
+empourpré l'enveloppait d'une lueur sanglante--et son obstination à
+rester là causait une sorte d'effroi.
+
+Bouvard, pour en finir, alla chercher le fond d'une bouteille. Le
+vagabond l'absorba gloutonnement; puis disparut dans les avoines, en
+gesticulant.
+
+Ensuite on blâma M. Bouvard. De telles complaisances favorisaient le
+désordre. Mais Bouvard irrité par l'insuccès de son jardin prit la
+défense du peuple;--tous parlèrent à la fois.
+
+Foureau exaltait le gouvernement. Hurel ne voyait dans le monde que la
+propriété foncière. L'abbé Jeufroy se plaignit de ce qu'on ne protégeait
+pas la religion. Pécuchet attaqua les impôts. Mme Bordin criait par
+intervalle:--Moi d'abord, je déteste la République et le docteur se
+déclara pour le progrès. Car enfin, monsieur, nous avons besoin de
+réformes.
+
+--Possible! répondit Foureau; mais toutes ces idées-là nuisent aux
+affaires.
+
+--Je me fiche des affaires! s'écria Pécuchet.
+
+Vaucorbeil poursuivit:--Au moins, donnez nous l'adjonction des
+capacités. Bouvard n'allait pas jusque-là.
+
+--C'est votre opinion? reprit le docteur. Vous êtes toisé! Bonsoir! et
+je vous souhaite un déluge pour naviguer dans votre bassin!
+
+--Moi aussi, je m'en vais dit un moment après M. Foureau; et désignant
+sa poche où était l'Abd-el-Kader: Si j'ai besoin d'un autre, je
+reviendrai.
+
+Le curé, avant de partir confia timidement à Pécuchet qu'il ne trouvait
+pas convenable ce simulacre de tombeau au milieu des légumes. Hurel, en
+se retirant salua très bas la compagnie. M. Marescot avait disparu après
+le dessert.
+
+Mme Bordin recommença le détail de ses cornichons, promit une seconde
+recette pour les prunes à l'eau-de-vie--et fit encore trois tours dans
+la grande allée;--mais en passant près du tilleul le bas de sa robe
+s'accrocha; et ils l'entendirent qui murmurait:--Mon Dieu! quelle bêtise
+que cet arbre!
+
+Jusqu'à minuit, les deux amphitryons, sous la tonnelle, exhalèrent leur
+ressentiment.
+
+Sans doute, on pouvait reprendre dans le dîner deux ou trois petites
+choses par-ci, par-là; et cependant les convives s'étaient gorgés comme
+des ogres, preuve qu'il n'était pas si mauvais. Mais pour le jardin,
+tant de dénigrement provenait de la plus basse jalousie; et s'échauffant
+tous les deux:
+
+--Ah! l'eau manque dans le bassin! Patience, on y verra jusqu'à un cygne
+et des poissons!
+
+--À peine s'ils ont remarqué la pagode!
+
+--Prétendre que les ruines ne sont pas propres est une opinion
+d'imbécile!
+
+--Et le tombeau une inconvenance! Pourquoi inconvenance? Est-ce qu'on
+n'a pas le droit d'en construire un dans son domaine? Je veux même m'y
+faire enterrer!
+
+--Ne parle pas de ça! dit Pécuchet.
+
+Puis, ils passèrent en revue les convives.
+
+--Le médecin m'a l'air d'un joli poseur!
+
+--As-tu observé le ricanement de Marescot devant le portrait?
+
+--Quel goujat que M. le maire! Quand on dîne dans une maison, que
+diable! on respecte les curiosités.
+
+--Mme Bordin dit Bouvard.
+
+--Eh! c'est une intrigante! Laisse-moi tranquille.
+
+Dégoûtés du monde, ils résolurent de ne plus voir personne, de vivre
+exclusivement chez eux, pour eux seuls.
+
+Et ils passaient des jours dans la cave à enlever le tartre des
+bouteilles, revernirent tous les meubles, encaustiquèrent les chambres.
+Chaque soir, en regardant le bois brûler, ils dissertaient sur le
+meilleur système de chauffage.
+
+Ils tâchèrent par économie de fumer des jambons, de couler eux-mêmes la
+lessive. Germaine qu'ils incommodaient haussait les épaules. À l'époque
+des confitures, elle se fâcha, et ils s'établirent dans le fournil.
+
+C'était une ancienne buanderie, où il y avait sous les fagots, une
+grande cuve maçonnée excellente pour leurs projets, l'ambition leur
+étant venue de fabriquer des conserves.
+
+Quatorze bocaux furent emplis de tomates et de petits pois; ils en
+lutèrent les bouchons avec de la chaux vive et du fromage, appliquèrent
+sur les bords des bandelettes de toile, puis les plongèrent dans l'eau
+bouillante. Elle s'évaporait; ils en versèrent de la froide; la
+différence de température fit éclater les bocaux. Trois seulement furent
+sauvés.
+
+Ensuite, ils se procurèrent de vieilles boîtes à sardines, y mirent des
+côtelettes de veau et les enfoncèrent dans le bain-marie. Elles
+sortirent rondes comme des ballons; le refroidissement les aplatirait.
+Pour continuer l'expérience, ils enfermèrent dans d'autres boîtes, des
+oeufs, de la chicorée, du homard, une matelote, un potage!--et ils
+s'applaudissaient, comme M. Appert d'avoir fixé les saisons; de
+pareilles découvertes, selon Pécuchet, l'emportaient sur les exploits
+des conquérants.
+
+Ils perfectionnèrent les achars de Mme Bordin, en épiçant le vinaigre
+avec du poivre; et leurs prunes à l'eau-de-vie étaient bien supérieures!
+Ils obtinrent par la macération des ratafias de framboise et d'absinthe.
+Avec du miel et de l'angélique dans un tonneau de Bagnols, ils voulurent
+faire du vin de Malaga; et ils entreprirent également la confection d'un
+champagne! Les bouteilles de chablis, coupées de moût, éclatèrent
+d'elles-mêmes. Alors, ils ne doutèrent plus de la réussite.
+
+Leurs études se développant, ils en vinrent à soupçonner des fraudes
+dans toutes les denrées alimentaires.
+
+Ils chicanaient le boulanger sur la couleur de son pain. Ils se firent
+un ennemi de l'épicier, en lui soutenant qu'il adultérait ses chocolats.
+Ils se transportèrent à Falaise, pour demander du jujube;--et sous les
+yeux même du pharmacien soumirent sa pâte à l'épreuve de l'eau. Elle
+prit l'apparence d'une couenne de lard, ce qui dénotait de la gélatine.
+
+Après ce triomphe, leur orgueil s'exalta. Ils achetèrent le matériel
+d'un distillateur en faillite--et bientôt arrivèrent dans la maison, des
+tamis, des barils, des entonnoirs, des écumoires, des chausses et des
+balances, sans compter une sébile à boulet et un alambic tête-de-maure,
+lequel exigea un fourneau réflecteur, avec une hotte de cheminée.
+
+Ils apprirent comment on clarifie le sucre, et les différentes sortes de
+cuite: le grand et le petit perlé, le soufflé, le boulé, la morve et le
+caramel. Mais il leur tardait d'employer l'alambic; et ils abordèrent
+les liqueurs fines, en commençant par l'anisette. Le liquide presque
+toujours entraînait avec lui les substances, ou bien elles se collaient
+dans le fond; d'autres fois, ils s'étaient trompés sur le dosage. Autour
+d'eux les grandes bassines de cuivre reluisaient, les matras avançaient
+leur bec pointu, les poêlons décoraient le mur. Souvent l'un triait des
+herbes sur la table, tandis que l'autre faisait osciller le boulet de
+canon dans la sébile suspendue. Ils mouvaient les cuillers; ils
+dégustaient les mélanges.
+
+Bouvard, toujours en sueur, n'avait pour vêtement que sa chemise et son
+pantalon tiré jusqu'au creux de l'estomac par ses courtes bretelles;
+mais étourdi comme un oiseau, il oubliait le diaphragme de la cucurbite,
+ou exagérait le feu. Pécuchet marmottait des calculs, immobile dans sa
+longue blouse, une espèce de sarrau d'enfant avec des manches; et ils se
+considéraient comme des gens très sérieux, occupés de choses utiles.
+
+Enfin ils rêvèrent une crème, qui devait enfoncer toutes les autres. Ils
+y mettraient de la coriandre comme dans le kummel, du kirsch comme dans
+le marasquin, de l'hysope comme dans la chartreuse, de l'ambrette comme
+dans le vespetro, du calamus aromaticus comme dans le krambambuli;--et
+elle serait colorée en rouge avec du bois de santal. Mais sous quel nom
+l'offrir au commerce? Car il fallait un nom facile à retenir, et
+pourtant bizarre. Ayant longtemps cherché, ils décidèrent qu'elle se
+nommerait la Bouvarine!
+
+Vers la fin de l'automne, des taches parurent dans les trois bocaux de
+conserves. Les tomates et les petits pois étaient pourris. Cela devait
+dépendre du bouchage? Alors le problème du bouchage les tourmenta. Pour
+essayer les méthodes nouvelles ils manquaient d'argent. Leur ferme les
+rongeait.
+
+Plusieurs fois, des tenanciers s'étaient offerts. Bouvard n'en avait pas
+voulu. Mais son premier garçon cultivait d'après ses ordres, avec une
+épargne dangereuse, si bien que les récoltes diminuaient, tout
+périclitait; et ils causaient de leur embarras, quand maître Gouy entra
+dans le laboratoire, escorté de sa femme qui se tenait en arrière,
+timidement.
+
+Grâce à toutes les façons qu'elles avaient reçues, les terres s'étaient
+améliorées--et il venait pour reprendre la ferme. Il la déprécia. Malgré
+tous leurs travaux les bénéfices étaient chanceux, bref s'il la désirait
+c'était par amour du pays et regret d'aussi bons maîtres. On le congédia
+d'une manière froide. Il revint le soir même.
+
+Pécuchet avait sermonné Bouvard; ils allaient fléchir; Gouy demanda une
+diminution de fermage; et comme les autres se récriaient, il se mit à
+beugler plutôt qu'à parler, attestant le Bon Dieu, énumérant ses peines,
+vantant ses mérites. Quand on le sommait de dire son prix, il baissait
+la tête au lieu de répondre. Alors sa femme, assise près de la porte
+avec un grand panier sur les genoux recommençait les mêmes
+protestations, en piaillant d'une voix aiguë comme une poule blessée.
+
+Enfin le bail fut arrêté aux conditions de trois mille francs par an, un
+tiers de moins qu'autrefois.
+
+Séance tenante, maître Gouy proposa d'acheter le matériel;--et les
+dialogues recommencèrent.
+
+L'estimation des objets dura quinze jours. Bouvard s'en mourait de
+fatigue. Il lâcha tout pour une somme tellement dérisoire que Gouy,
+d'abord en écarquilla les yeux et s'écriant:--Convenu, lui frappa dans
+la main.
+
+Après quoi, les propriétaires suivant l'usage offrirent de casser une
+croûte à la maison; et Pécuchet ouvrit une des bouteilles de son malaga,
+moins par générosité que dans l'espoir d'en obtenir des éloges.
+
+Mais le laboureur dit en rechignant:--C'est comme du sirop de réglisse,
+et sa femme pour se faire passer le goût implora un verre d'eau-de-vie.
+
+Une chose plus grave les occupait! Tous les éléments de la Bouvarine
+étaient enfin rassemblés.
+
+Ils les entassèrent dans la cucurbite, avec de l'alcool, allumèrent le
+feu et attendirent. Cependant, Pécuchet tourmenté par la mésaventure du
+malaga prit dans l'armoire les boîtes de fer-blanc, fit sauter le
+couvercle de la première, puis de la seconde, de la troisième. Il les
+rejetait avec fureur, et appela Bouvard.
+
+Bouvard ferma le robinet du serpentin pour se précipiter vers les
+conserves. La désillusion fut complète. Les tranches de veau
+ressemblaient à des semelles bouillies; un liquide fangeux remplaçait le
+homard; on ne reconnaissait plus la matelote. Des champignons avaient
+poussé sur le potage--et une intolérable odeur empestait le laboratoire.
+
+Tout à coup, avec un bruit d'obus, l'alambic éclata en vingt morceaux,
+qui bondirent jusqu'au plafond, crevant les marmites, aplatissant les
+écumoires, fracassant les verres; le charbon s'éparpilla, le fourneau
+fut démoli--et le lendemain, Germaine retrouva une spatule dans la cour.
+
+La force de la vapeur avait rompu l'instrument, d'autant que la
+cucurbite se trouvait boulonnée au chapiteau.
+
+Pécuchet, tout de suite, s'était accroupi derrière la cuve, et Bouvard
+comme écroulé sur un tabouret. Pendant dix minutes, ils demeurèrent dans
+cette posture, n'osant se permettre un seul mouvement, pâles de terreur,
+au milieu des tessons. Quand ils purent recouvrer la parole, ils se
+demandèrent quelle était la cause de tant d'infortunes, de la dernière
+surtout?--et ils n'y comprenaient rien, sinon qu'ils avaient manqué
+périr. Pécuchet termina par ces mots:
+
+--C'est que, peut-être, nous ne savons pas la chimie!
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+Pour savoir la chimie, ils se procurèrent le cours de Regnault--et
+apprirent d'abord que les corps simples sont peut-être composés.
+
+On les distingue en métalloïdes et en métaux,--différence qui n'a rien
+d'absolu, dit l'auteur. De même pour les acides et les bases, un corps
+pouvant se comporter à la manière des acides ou des bases, suivant les
+circonstances.
+
+La notation leur parut baroque.--Les Proportions multiples troublèrent
+Pécuchet.
+
+--Puisqu'une molécule de A, je suppose, se combine avec plusieurs
+parties de B, il me semble que cette molécule doit se diviser en autant
+de parties; mais si elle se divise, elle cesse d'être l'unité, la
+molécule primordiale. Enfin, je ne comprends pas.
+
+--Moi, non plus! disait Bouvard.
+
+Et ils recoururent à un ouvrage moins difficile, celui de Girardin--où
+ils acquirent la certitude que dix litres d'air pèsent cent grammes,
+qu'il n'entre pas de plomb dans les crayons, que le diamant n'est que du
+carbone.
+
+Ce qui les ébahit par-dessus tout, c'est que la terre comme élément
+n'existe pas.
+
+Ils saisirent la manoeuvre du chalumeau, l'or, l'argent, la lessive du
+linge, l'étamage des casseroles; puis sans le moindre scrupule, Bouvard
+et Pécuchet se lancèrent dans la chimie organique.
+
+Quelle merveille que de retrouver chez les êtres vivants les mêmes
+substances qui composent les minéraux. Néanmoins, ils éprouvaient une
+sorte d'humiliation à l'idée que leur individu contenait du phosphore
+comme les allumettes, de l'albumine comme les blancs d'oeufs, du gaz
+hydrogène comme les réverbères.
+
+Après les couleurs et les corps gras, ce fut le tour de la fermentation.
+
+Elle les conduisit aux acides--et la loi des équivalents les embarrassa
+encore une fois. Ils tâchèrent de l'élucider avec la théorie des atomes,
+ce qui acheva de les perdre.
+
+Pour entendre tout cela, selon Bouvard, il aurait fallu des instruments.
+La dépense était considérable; et ils en avaient trop fait.
+
+Mais le docteur Vaucorbeil pouvait, sans doute, les éclairer.
+
+Ils se présentèrent au moment de ses consultations.
+
+--Messieurs, je vous écoute! quel est votre mal?
+
+Pécuchet répliqua qu'ils n'étaient pas malades, et ayant exposé le but
+de leur visite:
+
+--Nous désirons connaître premièrement l'atomicité supérieure.
+
+Le médecin rougit beaucoup, puis les blâma de vouloir apprendre la
+chimie.
+
+--Je ne nie pas son importance, soyez-en sûrs! mais actuellement, on la
+fourre partout! Elle exerce sur la médecine une action déplorable. Et
+l'autorité de sa parole se renforçait au spectacle des choses
+environnantes.
+
+Du diachylum et des bandes traînaient sur la cheminée. La boite
+chirurgicale posait au milieu du bureau. Des sondes emplissaient une
+cuvette dans un coin--et il y avait contre le mur, la représentation
+d'un écorché.
+
+Pécuchet en fit compliment au Docteur.
+
+--Ce doit être une belle étude que l'Anatomie?
+
+M. Vaucorbeil s'étendit sur le charme qu'il éprouvait autrefois dans les
+dissections;--et Bouvard demanda quels sont les rapports entre
+l'intérieur de la femme et celui de l'homme.
+
+Afin de le satisfaire, le médecin tira de sa bibliothèque un recueil de
+planches anatomiques.
+
+--Emportez-les! Vous les regarderez chez vous plus à votre aise!
+
+Le squelette les étonna par la proéminence de sa mâchoire, les trous de
+ses yeux, la longueur effrayante de ses mains.--Un ouvrage explicatif
+leur manquait; ils retournèrent chez M. Vaucorbeil, et grâce au manuel
+d'Alexandre Lauth ils apprirent les divisions de la charpente, en
+s'ébahissant de l'épine dorsale, seize fois plus forte, dit-on, que si
+le Créateur l'eût fait droite.--Pourquoi seize fois, précisément?
+
+Les métacarpiens désolèrent Bouvard;--Pécuchet acharné sur le crâne,
+perdit courage devant le sphénoïde, bien qu'il ressemble à une selle
+turque, ou turquesque.
+
+Quant aux articulations, trop de ligaments les cachaient--et ils
+attaquèrent les muscles.
+
+Mais les insertions n'étaient pas commodes à découvrir--et parvenus aux
+gouttières vertébrales, ils y renoncèrent complètement.
+
+Pécuchet dit, alors:
+
+--Si nous reprenions la chimie?--ne serait ce que pour utiliser le
+laboratoire!
+
+Bouvard protesta; et il crut se rappeler que l'on fabriquait à l'usage
+des pays chauds des cadavres postiches.
+
+Barberou, auquel il écrivit, lui donna là-dessus des
+renseignements.--Pour dix francs par mois, on pouvait avoir un des
+bonshommes de M. Auzoux--et la semaine suivante, le messager de Falaise
+déposa devant leur grille une caisse oblongue.
+
+Ils la transportèrent dans le fournil, pleins d'émotion. Quand les
+planches furent déclouées, la paille tomba, les papiers de soie
+glissèrent, le mannequin apparut.
+
+Il était couleur de brique, sans chevelure, sans peau, avec
+d'innombrables filets bleus, rouges et blancs le bariolant. Cela ne
+ressemblait point à un cadavre, mais à une espèce de joujou, fort
+vilain, très propre et qui sentait le vernis.
+
+Puis ils enlevèrent le thorax; et ils aperçurent les deux poumons
+pareils à deux éponges, le coeur tel qu'un gros oeuf, un peu de côté par
+derrière, le diaphragme, les reins, tout le paquet des entrailles.
+
+--À la besogne! dit Pécuchet.
+
+La journée et le soir y passèrent.
+
+Ils avaient mis des blouses, comme font les carabins dans les
+amphithéâtres, et à la lueur de trois chandelles, ils travaillaient
+leurs morceaux de carton, quand un coup de poing heurta la
+porte.--Ouvrez!
+
+C'était M. Foureau, suivi du garde champêtre.
+
+Les maîtres de Germaine s'étaient plu à lui montrer le bonhomme. Elle
+avait couru de suite chez l'épicière, pour conter la chose; et tout le
+village croyait maintenant qu'ils recelaient dans leur maison un
+véritable mort. Foureau, cédant à la rumeur publique, venait s'assurer
+du fait. Des curieux se tenaient dans la cour.
+
+Le mannequin, quand il entra, reposait sur le flanc; et les muscles de
+la face étant décrochés, l'oeil faisait une saillie monstrueuse, avait
+quelque chose d'effrayant.
+
+--Qui vous amène? dit Pécuchet.
+
+Foureau balbutia:--Rien! rien du tout! et prenant une des pièces sur la
+table:--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Le buccinateur! répondit Bouvard.
+
+Foureau se tut--mais souriait d'une façon narquoise, jaloux de ce qu'ils
+avaient un divertissement au-dessus de sa compétence.
+
+Les deux anatomistes feignaient de poursuivre leurs investigations. Les
+gens qui s'ennuyaient sur le seuil avaient pénétré dans le fournil--et
+comme on se poussait un peu, la table trembla.
+
+--Ah! c'est trop fort! s'écria Pécuchet. Débarrassez-nous du public!
+
+Le garde champêtre fit partir les curieux.
+
+--Très bien! dit Bouvard! nous n'avons besoin de personne!
+
+Foureau comprit l'allusion; et lui demanda s'ils avaient le droit,
+n'étant pas médecins, de détenir un objet pareil? Il allait, du reste,
+en écrire au Préfet.--Quel pays! on n'était pas plus inepte, sauvage et
+rétrograde! La comparaison qu'ils firent d'eux-mêmes avec les autres les
+consola.--Ils ambitionnaient de souffrir pour la science.
+
+Le Docteur aussi vint les voir. Il dénigra le mannequin comme trop
+éloigné de la nature; mais profita de la circonstance pour faire une
+leçon.
+
+Bouvard et Pécuchet furent charmés; et sur leur désir, M. Vaucorbeil
+leur prêta plusieurs volumes de sa bibliothèque, affirmant toutefois
+qu'ils n'iraient pas jusqu'au bout.
+
+Ils prirent en note dans le Dictionnaire des Sciences médicales, les
+exemples d'accouchement, de longévité, d'obésité et de constipation
+extraordinaires. Que n'avaient-ils connu le fameux Canadien de Beaumont,
+les polyphages Tarare et Bijoux, la femme hydropique du département de
+l'Eure, le Piémontais qui allait à la garde-robe tous les vingt jours,
+Simorre de Mirepoix mort ossifié, et cet ancien maire d'Angoulême, dont
+le nez pesait trois livres!
+
+Le cerveau leur inspira des réflexions philosophiques. Ils distinguaient
+fort bien dans l'intérieur, le _septum lucidum_ composé de deux lamelles
+et la glande pinéale, qui ressemble à un petit pois rouge. Mais il y
+avait des pédoncules et des ventricules, des arcs, des piliers, des
+étages, des ganglions, et des fibres de toutes les sortes, et le foramen
+de Pacchioni, et le corps de Pacini, bref un amas inextricable, de quoi
+user leur existence.
+
+Quelquefois dans un vertige, ils démontaient complètement le cadavre,
+puis se trouvaient embarrassés pour remettre en place les morceaux.
+
+Cette besogne était rude, après le déjeuner surtout! et ils ne tardaient
+pas à s'endormir, Bouvard le menton baissé, l'abdomen en avant, Pécuchet
+la tête dans les mains, avec ses deux coudes sur la table.
+
+Souvent à ce moment-là, M. Vaucorbeil, qui terminait ses premières
+visites, entr'ouvrait la porte.
+
+--Eh bien, les confrères, comment va l'anatomie?
+
+--Parfaitement! répondaient-ils.
+
+Alors il posait des questions pour le plaisir de les confondre.
+
+Quand ils étaient las d'un organe, ils passaient à un autre--abordant
+ainsi et délaissant tour à tour le coeur, l'estomac, l'oreille, les
+intestins;--car le bonhomme de carton les assommait, malgré leurs
+efforts pour s'y intéresser. Enfin le Docteur les surprit comme ils le
+reclouaient dans sa boîte.
+
+--Bravo! Je m'y attendais. On ne pouvait à leur âge entreprendre ces
+études;--et le sourire accompagnant ses paroles les blessa profondément.
+
+De quel droit les juger incapables? est-ce que la science appartenait à
+ce monsieur! Comme s'il était lui-même un personnage bien supérieur!
+
+Donc acceptant son défi, ils allèrent jusqu'à Bayeux pour y acheter des
+livres. Ce qui leur manquait, c'était la physiologie;--et un
+bouquiniste leur procura les traités de Richerand et d'Adelon, célèbres
+à l'époque.
+
+Tous les lieux communs sur les âges, les sexes et les tempéraments leur
+semblèrent de la plus haute importance. Ils furent bien aises de savoir
+qu'il y a dans le tartre des dents trois espèces d'animalcules, que le
+siège du goût est sur la langue, et la sensation de la faim dans
+l'estomac.
+
+Pour en saisir mieux les Fonctions, ils regrettaient de n'avoir pas la
+faculté de ruminer, comme l'avaient eue Montègre, M. Gosse, et le frère
+de Bérard;--et ils mâchaient avec lenteur, trituraient, insalivaient,
+accompagnant de la pensée le bol alimentaire dans leurs entrailles, le
+suivaient même jusqu'à ses dernières conséquences, pleins d'un scrupule
+méthodique, d'une attention presque religieuse.
+
+Afin de produire artificiellement des digestions, ils tassèrent de la
+viande dans une fiole, où était le suc gastrique d'un canard--et ils la
+portèrent sous leurs aisselles durant quinze jours, sans autre résultat
+que d'infecter leurs personnes.
+
+On les vit courir le long de la grande route, revêtus d'habits mouillés
+et à l'ardeur du soleil. C'était pour vérifier si la soif s'apaise par
+l'application de l'eau sur l'épiderme. Ils rentrèrent haletants; et tous
+les deux avec un rhume.
+
+L'audition, la phonation, la vision furent expédiées lestement. Mais
+Bouvard s'étala sur la génération.
+
+Les réserves de Pécuchet en cette matière l'avaient toujours surpris.
+Son ignorance lui parut si complète qu'il le pressa de s'expliquer--et
+Pécuchet en rougissant finit par faire un aveu.
+
+Des farceurs, autrefois, l'avaient entraîné dans une mauvaise
+maison--d'où il s'était enfui, se gardant pour la femme qu'il aimerait
+plus tard;--une circonstance heureuse n'était jamais venue; si bien, que
+par fausse honte, gêne pécuniaire, crainte des maladies, entêtement,
+habitude, à cinquante deux ans et malgré le séjour de la capitale, il
+possédait encore sa virginité.
+
+Bouvard eut peine à le croire--puis il rit énormément, mais s'arrêta, en
+apercevant des larmes dans les yeux de Pécuchet.
+
+Car les passions ne lui avaient pas manqué, s'étant tour à tour épris
+d'une danseuse de corde, de la belle-soeur d'un architecte, d'une
+demoiselle de comptoir--enfin d'une petite blanchisseuse;--et le
+mariage allait même se conclure, quand il avait découvert qu'elle était
+enceinte d'un autre.
+
+Bouvard lui dit:
+
+--Il y a moyen toujours de réparer le temps perdu! Pas de tristesse,
+voyons! je me charge si tu veux...
+
+Pécuchet répliqua, en soupirant, qu'il ne fallait plus y songer.--Et ils
+continuèrent leur physiologie.
+
+Est-il vrai que la surface de notre corps dégage perpétuellement une
+vapeur subtile? La preuve, c'est que le poids d'un homme décroît à
+chaque minute. Si chaque jour s'opère l'addition de ce qui manque et la
+soustraction de ce qui excède, la santé se maintiendra en parfait
+équilibre. Sanctorius, l'inventeur de cette loi, employa un demi-siècle
+à peser quotidiennement sa nourriture avec toutes ses excrétions, et se
+pesait lui-même, ne prenant de relâche que pour écrire ses calculs.
+
+Ils essayèrent d'imiter Sanctorius. Mais comme leur balance ne pouvait
+les supporter tous les deux, ce fut Pécuchet qui commença.
+
+Il retira ses habits, afin de ne pas gêner la perspiration--et il se
+tenait sur le plateau, complètement nu, laissant voir, malgré la pudeur,
+son torse très long pareil à un cylindre, avec des jambes courtes, les
+pieds plats et la peau brune. À ses côtés, sur une chaise, son ami lui
+faisait la lecture.
+
+Des savants prétendent que la chaleur animale se développe par les
+contractions musculaires, et qu'il est possible en agitant le thorax et
+les membres pelviens de hausser la température d'un bain tiède.
+
+Bouvard alla chercher leur baignoire--et quand tout fut prêt, il s'y
+plongea, muni d'un thermomètre.
+
+Les ruines de la distillerie balayées vers le fond de l'appartement
+dessinaient dans l'ombre un vague monticule. On entendait par
+intervalles le grignotement des souris; une vieille odeur de plantes
+aromatiques s'exhalait--et se trouvant là fort bien ils causaient avec
+sérénité.
+
+Cependant Bouvard sentait un peu de fraîcheur.
+
+--Agite tes membres! dit Pécuchet.
+
+Il les agita, sans rien changer au thermomètre;--c'est froid,
+décidément.
+
+--Je n'ai pas chaud, non plus reprit Pécuchet, saisi lui-même par un
+frisson mais agite tes membres pelviens! agite-les!
+
+Bouvard ouvrit les cuisses, se tordait les flancs, balançait son ventre,
+soufflait comme un cachalot;--puis regardait le thermomètre, qui
+baissait toujours.--Je n'y comprends rien! Je me remue, pourtant!
+
+--Pas assez!
+
+Et il reprenait sa gymnastique.
+
+Elle avait duré trois heures, quand une fois encore il empoigna le tube.
+
+--Comment! douze degrés!--Ah! bonsoir! Je me retire!
+
+Un chien entra, moitié dogue moitié braque, le poil jaune, galeux, la
+langue pendante.
+
+Que faire? pas de sonnettes! et leur domestique était sourde. Ils
+grelottaient mais n'osaient bouger, dans la peur d'être mordus.
+
+Pécuchet crut habile de lancer des menaces, en roulant des yeux.
+
+Alors le chien aboya;--et il sautait autour de la balance, où Pécuchet
+se cramponnant aux cordes, et pliant les genoux, tâchait de s'élever le
+plus haut possible.
+
+--Tu t'y prends mal dit Bouvard; et il se mit à faire des risettes au
+chien en proférant des douceurs.
+
+Le chien sans doute les comprit.--Il s'efforçait de le caresser, lui
+collait ses pattes sur les épaules, les éraflait avec ses ongles.
+
+--Allons! maintenant! voilà qu'il a emporté ma culotte!
+
+Il se coucha dessus, et demeura tranquille.
+
+Enfin, avec les plus grandes précautions, ils se hasardèrent l'un à
+descendre du plateau, l'autre à sortir de la baignoire;--et quand
+Pécuchet fut rhabillé, cette exclamation lui échappa:
+
+--Toi, mon bonhomme, tu serviras à nos expériences!
+
+Quelles expériences?
+
+On pouvait lui injecter du phosphore, puis l'enfermer dans une cave pour
+voir s'il rendrait du feu par les naseaux. Mais comment injecter? et du
+reste, on ne leur vendrait pas de phosphore.
+
+Ils songèrent à l'enfermer sous la machine pneumatique, à lui faire
+respirer des gaz, à lui donner pour breuvage des poisons. Tout cela peut
+être ne serait pas drôle! Enfin ils choisirent l'aimantation de l'acier
+par le contact de la moelle épinière.
+
+Bouvard, refoulant son émotion, tendait sur une assiette des aiguilles à
+Pécuchet, qui les plantait contre les vertèbres. Elles se cassaient,
+glissaient, tombaient par terre; il en prenait d'autres, et les
+enfonçait vivement, au hasard. Le chien rompit ses attaches, passa comme
+un boulet de canon par les carreaux, traversa la cour, le vestibule et
+se présenta dans la cuisine.
+
+Germaine poussa des cris en le voyant tout ensanglanté, avec des
+ficelles autour des pattes.
+
+Ses maîtres qui le poursuivaient entrèrent au même moment. Il fit un
+bond et disparut.
+
+La vieille servante les apostropha.
+
+--C'est encore une de vos bêtises, j'en suis sûre!--Et ma cuisine, elle
+est propre! Ça le rendra peut-être enragé! On en fourre en prison qui ne
+vous valent pas!
+
+Ils regagnèrent le laboratoire, pour éprouver les aiguilles. Pas une
+n'attira la moindre limaille.
+
+Puis, l'hypothèse de Germaine les inquiéta. Il pouvait avoir la rage,
+revenir à l'improviste, se précipiter sur eux.
+
+Le lendemain, ils allèrent partout, aux informations--et pendant
+plusieurs années, ils se détournaient dans la campagne, sitôt
+qu'apparaissait un chien, ressemblant à celui-là.
+
+Les autres expériences échouèrent. Contrairement aux auteurs, les
+pigeons qu'ils saignèrent l'estomac plein ou vide, moururent dans le
+même espace de temps. Des petits chats enfoncés sous l'eau périrent au
+bout de cinq minutes--et une oie, qu'ils avaient bourrée de garance,
+offrit des périostes d'une entière blancheur.
+
+La nutrition les tourmentait.
+
+Comment se fait-il que le même suc produise des os, du sang, de la
+lymphe et des matières excrémentielles? Mais on ne peut suivre les
+métamorphoses d'un aliment. L'homme qui n'use que d'un seul est,
+chimiquement, pareil à celui qui en absorbe plusieurs. Vauquelin ayant
+calculé toute la chaux contenue dans l'avoine d'une poule, en retrouva
+davantage dans les coquilles de ses oeufs. Donc, il se fait une création
+de substance. De quelle manière? on n'en sait rien.
+
+On ne sait même pas quelle est la force du coeur. Borelli admet celle
+qu'il faut pour soulever un poids de cent quatre-vingt mille livres, et
+Keill l'évalue à huit onces, environ. D'où ils conclurent que la
+Physiologie est (suivant un vieux mot) le roman de la médecine. N'ayant
+pu la comprendre, ils n'y croyaient pas.
+
+Un mois se passa dans le désoeuvrement. Puis ils songèrent à leur
+jardin.
+
+L'arbre mort étalé dans le milieu était gênant. Ils l'équarrirent. Cet
+exercice les fatigua.--Bouvard avait, très souvent, besoin de faire
+arranger ses outils chez le forgeron.
+
+Un jour qu'il s'y rendait, il fut accosté par un homme portant sur le
+dos un sac de toile, et qui lui proposa des almanachs, des livres pieux,
+des médailles bénites, enfin le Manuel de la Santé, par François
+Raspail.
+
+Cette brochure lui plut tellement qu'il écrivit à Barberou de lui
+envoyer le grand ouvrage. Barberou l'expédia, et indiquait dans sa
+lettre, une pharmacie pour les médicaments.
+
+La clarté de la doctrine les séduisit. Toutes les affections proviennent
+des vers. Ils gâtent les dents, creusent les poumons, dilatent le foie,
+ravagent les intestins, et y causent des bruits. Ce qu'il y a de mieux
+pour s'en délivrer c'est le camphre. Bouvard et Pécuchet l'adoptèrent.
+Ils en prisaient, ils en croquaient et distribuaient des cigarettes, des
+flacons d'eau sédative, et des pilules d'aloès. Ils entreprirent même la
+cure d'un bossu.
+
+C'était un enfant qu'ils avaient rencontré un jour de foire. Sa mère,
+une mendiante, l'amenait chez eux tous les matins. Ils frictionnaient sa
+bosse avec de la graisse camphrée, y mettaient pendant vingt minutes un
+cataplasme de moutarde, puis la recouvraient de diachylum, et pour être
+sûrs qu'il reviendrait, lui donnaient à déjeuner.
+
+Ayant l'esprit tendu vers les helminthes, Pécuchet observa sur la joue
+de Mme Bordin une tache bizarre. Le Docteur, depuis longtemps la
+traitait par les amers; ronde au début comme une pièce de vingt sols,
+cette tache avait grandi, et formait un cercle rose. Ils voulurent l'en
+guérir. Elle accepta; mais exigeait que ce fût Bouvard qui lui fît les
+onctions. Elle se posait devant la fenêtre, dégrafait le haut de son
+corsage et restait la joue tendue, en le regardant avec un oeil, qui
+aurait été dangereux sans la présence de Pécuchet. Dans les doses
+permises et malgré l'effroi du mercure ils administrèrent du calomel. Un
+mois plus tard, Mme Bordin était sauvée.
+
+Elle leur fit de la propagande;--et le percepteur des contributions, le
+secrétaire de la mairie, le maire lui-même, tout le monde dans
+Chavignolles suçait des tuyaux de plume.
+
+Cependant le bossu ne se redressait pas. Le percepteur lâcha la
+cigarette, elle redoublait ses étouffements. Foureau se plaignit des
+pilules d'aloès qui lui occasionnaient des hémorroïdes, Bouvard eut des
+maux d'estomac et Pécuchet d'atroces migraines. Ils perdirent confiance
+dans le Raspail, mais eurent soin de n'en rien dire, craignant de
+diminuer leur considération.
+
+Et ils montrèrent beaucoup de zèle pour la vaccine, apprirent à saigner
+sur des feuilles de chou, firent même l'acquisition d'une paire de
+lancettes.
+
+Ils accompagnaient le médecin chez les pauvres, puis consultaient leurs
+livres.
+
+Les symptômes notés par les auteurs n'étaient pas ceux qu'ils venaient
+de voir. Quant aux noms des maladies, du latin, du grec, du français,
+une bigarrure de toutes les langues.
+
+On les compte par milliers, et la classification linnéenne est bien
+commode, avec ses genres et ses espèces; mais comment établir les
+espèces? Alors, ils s'égarèrent dans la philosophie de la médecine.
+
+Ils rêvaient sur l'archée de Van Helmont, le vitalisme, le Brownisme,
+l'organicisme, demandaient au Docteur d'où vient le germe de la
+scrofule, vers quel endroit se porte le miasme contagieux, et le moyen
+dans tous les cas morbides de distinguer la cause de ses effets.
+
+--La cause et l'effet s'embrouillent, répondait Vaucorbeil.
+
+Son manque de logique les dégoûta;--et ils visitèrent les malades tout
+seuls, pénétrant dans les maisons, sous prétexte de philanthropie.
+
+Au fond des chambres sur de sales matelas, reposaient des gens dont la
+figure pendait d'un côté, d'autres l'avaient bouffie et d'un rouge
+écarlate, ou couleur de citron, ou bien violette, avec les narines
+pincées, la bouche tremblante; et des râles, des hoquets, des sueurs,
+des exhalaisons de cuir et de vieux fromage.
+
+Ils lisaient les ordonnances de leurs médecins, et étaient fort surpris
+que les calmants soient parfois des excitants, les vomitifs des
+purgatifs, qu'un même remède convienne à des affections diverses, et
+qu'une maladie s'en aille sous des traitements opposés.
+
+Néanmoins, ils donnaient des conseils, remontaient le moral, avaient
+l'audace d'ausculter.
+
+Leur imagination travaillait. Ils écrivirent au Roi, pour qu'on établit
+dans le Calvados un institut de gardes-malades, dont ils seraient les
+professeurs.
+
+Ils se transportèrent chez le pharmacien de Bayeux (celui de Falaise
+leur en voulait toujours à cause de son jujube) et ils l'engagèrent à
+fabriquer comme les Anciens des _pila purgatoria_, c'est-à-dire des
+boulettes de médicaments, qui à force d'être maniées, s'absorbent dans
+l'individu.
+
+D'après ce raisonnement qu'en diminuant la chaleur on entrave les
+phlegmasies, ils suspendirent dans son fauteuil, aux poutrelles du
+plafond, une femme affectée de méningite, et ils la balançaient à tour
+de bras quand le mari survenant les flanqua dehors.
+
+Enfin au grand scandale de M. le curé, ils avaient pris la mode nouvelle
+d'introduire des thermomètres dans les derrières.
+
+Une fièvre typhoïde se répandit aux environs: Bouvard déclara qu'il ne
+s'en mêlerait pas. Mais la femme de Gouy leur fermier vint gémir chez
+eux. Son homme était malade depuis quinze jours; et M. Vaucorbeil le
+négligeait.
+
+Pécuchet se dévoua.
+
+Taches lenticulaires sur la poitrine, douleurs aux articulations, ventre
+ballonné, langue rouge, c'étaient tous les signes de la dothiénentérie.
+Se rappelant le mot de Raspail qu'en ôtant la diète on supprime la
+fièvre, il ordonna des bouillons, un peu de viande. Tout à coup, le
+docteur parut.
+
+Son malade était en train de manger, deux oreillers derrière le dos,
+entre la fermière et Pécuchet qui le renforçaient.
+
+Il s'approcha du lit, et jeta l'assiette par la fenêtre, en s'écriant:
+
+--C'est un véritable meurtre!
+
+--Pourquoi?
+
+--Vous perforez l'intestin, puisque la fièvre typhoïde est une
+altération de sa membrane folliculaire.
+
+--Pas toujours!
+
+Et une dispute s'engagea sur la nature des fièvres. Pécuchet croyait à
+leur essence. Vaucorbeil les faisait dépendre des organes.--Aussi
+j'éloigne tout ce qui peut surexciter!
+
+--Mais la diète affaiblit le principe vital!
+
+--Qu'est-ce que vous me chantez avec votre principe vital! Comment
+est-il? qui l'a vu?
+
+Pécuchet s'embrouilla.
+
+--D'ailleurs disait le médecin, Gouy ne veut pas de nourriture.
+
+Le malade fit un geste d'assentiment sous son bonnet de coton.
+
+--N'importe! il en a besoin!
+
+--Jamais! son pouls donne quatre-vingt-dix-huit pulsations.
+
+--Qu'importe les pulsations! Et Pécuchet nomma ses autorités.
+
+--Laissons les systèmes! dit le Docteur.
+
+Pécuchet croisa les bras.
+
+--Vous êtes un empirique, alors?
+
+--Nullement! mais en observant.
+
+--Et si on observe mal?
+
+Vaucorbeil prit cette parole pour une allusion à l'herpès de Mme Bordin,
+histoire clabaudée par la veuve, et dont le souvenir l'agaçait.
+
+--D'abord, il faut avoir fait de la pratique.
+
+--Ceux qui ont révolutionné la science, n'en faisaient pas! Van Helmont,
+Boerhave, Broussais, lui-même.
+
+Vaucorbeil, sans répondre, se pencha vers Gouy, et haussant la voix:
+
+--Lequel de nous deux choisissez-vous pour médecin?
+
+Le malade, somnolent, aperçut des visages en colère, et se mit à
+pleurer.
+
+Sa femme non plus ne savait que répondre; car l'un était habile; mais
+l'autre avait peut-être un secret?
+
+--Très bien! dit Vaucorbeil. Puisque vous balancez entre un homme nanti
+d'un diplôme:... Pécuchet ricana. Pourquoi riez-vous?
+
+--C'est qu'un diplôme n'est pas toujours un argument!
+
+Le Docteur était attaqué dans son gagne-pain, dans sa prérogative, dans
+son importance sociale. Sa colère éclata.
+
+--Nous le verrons quand vous irez devant les tribunaux pour exercice
+illégal de la médecine! Puis se tournant vers la fermière: Faites-le
+tuer par monsieur tout à votre aise, et que je sois pendu si je reviens
+jamais dans votre maison.
+
+Et il s'enfonça sous la hêtrée, en gesticulant avec sa canne.
+
+Bouvard, quand Pécuchet rentra, était lui-même dans une grande
+agitation.
+
+Il venait de recevoir Foureau, exaspéré par ses hémorroïdes. Vainement
+avait-il soutenu qu'elles préservent de toutes les maladies, Foureau
+n'écoutant rien, l'avait menacé de dommages et intérêts. Il en perdait
+la tête.
+
+Pécuchet lui conta l'autre histoire, qu'il jugeait plus sérieuse--et fut
+un peu choqué de son indifférence.
+
+Gouy, le lendemain eut une douleur dans l'abdomen. Cela pouvait tenir à
+l'ingestion de la nourriture? Peut-être que Vaucorbeil ne s'était pas
+trompé? Un médecin après tout doit s'y connaître! et des remords
+assaillirent Pécuchet. Il avait peur d'être homicide.
+
+Par prudence, ils congédièrent le bossu. Mais à cause du déjeuner lui
+échappant, sa mère cria beaucoup. Ce n'était pas la peine de les avoir
+fait venir tous les jours de Barneval à Chavignolles!
+
+Foureau se calma--et Gouy reprenait des forces. À présent, la guérison
+était certaine; un tel succès enhardit Pécuchet.
+
+--Si nous travaillions les accouchements, avec un de ces mannequins...
+
+--Assez de mannequins!
+
+--Ce sont des demi-corps en peau, inventés pour les élèves sages-femmes.
+Il me semble que je retournerais le foetus?
+
+Mais Bouvard était las de la médecine.
+
+--Les ressorts de la vie nous sont cachés, les affections trop
+nombreuses, les remèdes problématiques--et on ne découvre dans les
+auteurs aucune définition raisonnable de la santé, de la maladie, de la
+diathèse, ni même du pus!
+
+Cependant toutes ces lectures avaient ébranlé leur cervelle.
+
+Bouvard, à l'occasion d'un rhume, se figura qu'il commençait une fluxion
+de poitrine. Des sangsues n'ayant pas affaibli le point de côté, il eut
+recours à un vésicatoire, dont l'action se porta sur les reins. Alors,
+il se crut attaqué de la pierre.
+
+Pécuchet prit une courbature à l'élagage de la charmille, et vomit après
+son dîner, ce qui l'effraya beaucoup. Puis observant qu'il avait le
+teint un peu jaune, suspecta une maladie de foie, se demandait: Ai-je
+des douleurs? et finit par en avoir.
+
+S'attristant mutuellement, ils regardaient leur langue, se tâtaient le
+pouls, changeaient d'eau minérale, se purgeaient;--et redoutaient le
+froid, la chaleur, le vent, la pluie, les mouches, principalement les
+courants d'air.
+
+Pécuchet imagina que l'usage de la prise était funeste. D'ailleurs, un
+éternuement occasionne parfois la rupture d'un anévrisme--et il
+abandonna la tabatière. Par habitude, il y plongeait les doigts; puis,
+tout à coup, se rappelait son imprudence.
+
+Comme le café noir secoue les nerfs Bouvard voulut renoncer à la
+demi-tasse; mais il dormait après ses repas, et avait peur en se
+réveillant; car le sommeil prolongé est une menace d'apoplexie.
+
+Leur idéal était Cornaro, ce gentilhomme vénitien, qui à force de régime
+atteignit une extrême vieillesse. Sans l'imiter absolument, on peut
+avoir les mêmes précautions, et Pécuchet tira de sa bibliothèque un
+Manuel d'hygiène par le docteur Morin.
+
+Comment avaient-ils fait pour vivre jusque-là? Les plats qu'ils aimaient
+s'y trouvent défendus. Germaine embarrassée ne savait plus que leur
+servir.
+
+Toutes les viandes ont des inconvénients. Le boudin et la charcuterie,
+le hareng saur, le homard, et le gibier sont réfractaires. Plus un
+poisson est gros plus il contient de gélatine et par conséquent est
+lourd. Les légumes causent des aigreurs, le macaroni donne des rêves,
+les fromages considérés généralement, sont d'une digestion difficile. Un
+verre d'eau le matin est dangereux; chaque boisson ou comestible étant
+suivi d'un avertissement pareil, ou bien de ces mots:
+mauvais!--gardez-vous de l'abus!--ne convient pas à tout le
+monde.--Pourquoi mauvais? où est l'abus? comment savoir si telle chose
+vous convient?
+
+Quel problème que celui du déjeuner! Ils quittèrent le café au lait, sur
+sa détestable réputation; et ensuite le chocolat,--car c'est un amas de
+substances indigestes; restait donc le thé. Mais les personnes nerveuses
+doivent se l'interdire complètement. Cependant, Decker au XVIIe siècle
+en prescrivait vingt décalitres par jour, afin de nettoyer les marais du
+pancréas.
+
+Ce renseignement ébranla Morin dans leur estime, d'autant plus qu'il
+condamne toutes les coiffures, chapeaux, bonnets et casquettes, exigence
+qui révolta Pécuchet. Alors ils achetèrent le traité de Becquerel où ils
+virent que le porc est en soi-même un bon aliment, le tabac d'une
+innocence parfaite, et le café indispensable aux militaires.
+
+Jusqu'alors ils avaient cru à l'insalubrité des endroits humides. Pas du
+tout! Casper les déclare moins mortels que les autres. On ne se baigne
+pas dans la mer sans avoir rafraîchi sa peau. Bégin veut qu'on s'y jette
+en pleine transpiration. Le vin pur après la soupe passe pour excellent
+à l'estomac. Lévy l'accuse d'altérer les dents. Enfin, le gilet de
+flanelle, cette sauvegarde, ce tuteur de la santé, ce palladium chéri de
+Bouvard et inhérent à Pécuchet, sans ambages ni crainte de l'opinion,
+des auteurs le déconseillent aux hommes pléthoriques et sanguins.
+
+Qu'est-ce donc que l'hygiène?
+
+--Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà affirme M. Lévy; et
+Becquerel ajoute qu'elle n'est pas une science.
+
+Alors ils se commandèrent pour leur dîner des huîtres, un canard, du
+porc au choux, de la crème, un Pont-l'Évêque, et une bouteille de
+Bourgogne. Ce fut un affranchissement, presque une revanche; et ils se
+moquaient de Cornaro! Fallait-il être imbécile pour se tyranniser comme
+lui! Quelle bassesse que de penser toujours au prolongement de son
+existence! La vie n'est bonne qu'à la condition d'en jouir.--Encore un
+morceau?--Je veux bien.--Moi de même!--À ta santé!--À la tienne!--Et
+fichons-nous du reste! Ils s'exaltaient.
+
+Bouvard annonça qu'il voulait trois tasses de café, bien qu'il ne fût
+pas un militaire. Pécuchet, la casquette sur les oreilles, prisait coup
+sur coup, éternuait sans peur, et sentant le besoin d'un peu de
+champagne, ils ordonnèrent à Germaine d'aller de suite au cabaret, leur
+en acheter une bouteille. Le village était trop loin. Elle refusa.
+Pécuchet fut indigné.
+
+--Je vous somme, entendez-vous! je vous somme d'y courir.
+
+Elle obéit, mais en bougonnant, résolue à lâcher bientôt ses maîtres,
+tant ils étaient incompréhensibles et fantasques.
+
+Puis, comme autrefois, ils allèrent prendre le gloria sur le vigneau.
+
+La moisson venait de finir--et des meules au milieu des champs
+dressaient leurs masses noires sur la couleur de la nuit, bleuâtre et
+douce. Les fermes étaient tranquilles. On n'entendait même plus les
+grillons. Toute la campagne dormait. Ils digéraient en humant la brise
+qui rafraîchissait leurs pommettes.
+
+Le ciel très haut, était couvert d'étoiles; les unes brillant par
+groupes, d'autres à la file, ou bien seules à des intervalles éloignés.
+Une zone de poussière lumineuse, allant du septentrion au midi, se
+bifurquait au-dessus de leurs têtes. Il y avait entre ces clartés, de
+grands espaces vides;--et le firmament semblait une mer d'azur, avec des
+archipels et des îlots.
+
+--Quelle quantité! s'écria Bouvard.
+
+--Nous ne voyons pas tout! reprit Pécuchet. Derrière la voie lactée, ce
+sont les nébuleuses; au delà des nébuleuses des étoiles encore! La plus
+voisine est séparée de nous par trois cents billions de myriamètres! Il
+avait regardé souvent dans le télescope de la place Vendôme et se
+rappelait les chiffres. Le Soleil est un million de fois plus gros que
+la Terre, Sirius a douze fois la grandeur du soleil, des comètes
+mesurent trente-quatre millions de lieues!
+
+--C'est à rendre fou dit Bouvard. Il déplora son ignorance et même
+regrettait de n'avoir pas été, dans sa jeunesse, à l'École
+Polytechnique.
+
+Alors Pécuchet le tournant vers la Grande Ourse, lui montra l'étoile
+polaire, puis Cassiopée dont la constellation forme un Y, Véga de la
+Lyre toute scintillante, et au bas de l'horizon, le rouge Aldebaran.
+
+Bouvard, la tête renversée, suivait péniblement les triangles,
+quadrilatères et pentagones qu'il faut imaginer pour se reconnaître dans
+le ciel.
+
+Pécuchet continua:
+
+--La vitesse de la lumière est de quatre-vingt mille lieues dans une
+seconde. Un rayon de la Voie lactée met six siècles à nous parvenir--si
+bien qu'une étoile, quand on l'observe, peut avoir disparu. Plusieurs
+sont intermittentes, d'autres ne reviennent jamais;--et elles changent
+de position; tout s'agite, tout passe.
+
+--Cependant, le Soleil est immobile?
+
+--On le croyait autrefois. Mais les savants aujourd'hui, annoncent qu'il
+se précipite vers la constellation d'Hercule!
+
+Cela dérangeait les idées de Bouvard--et après une minute de réflexion:
+
+--La science est faite, suivant les données fournies par un coin de
+l'étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu'on ignore,
+qui est beaucoup plus grand, et qu'on ne peut découvrir.
+
+Ils parlaient ainsi, debout sur le vigneau, à la lueur des astres--et
+leurs discours étaient coupés par de longs silences.
+
+Enfin ils se demandèrent s'il y avait des hommes dans les étoiles.
+Pourquoi pas? Et comme la création est harmonique, les habitants de
+Sirius devaient être démesurés, ceux de Mars d'une taille moyenne, ceux
+de Vénus très petits. À moins que ce ne soit partout la même chose? Il
+existe là-haut des commerçants, des gendarmes; on y trafique, on s'y
+bat, on y détrône des rois!...
+
+Quelques étoiles filantes glissèrent tout à coup, décrivant sur le ciel
+comme la parabole d'une monstrueuse fusée.
+
+--Tiens! dit Bouvard voilà des mondes qui disparaissent.
+
+Pécuchet reprit:
+
+--Si le nôtre, à son tour, faisait la cabriole, les citoyens des étoiles
+ne seraient pas plus émus que nous ne le sommes maintenant! De pareilles
+idées vous renfoncent l'orgueil.
+
+--Quel est le but de tout cela?
+
+--Peut-être qu'il n'y a pas de but?
+
+--Cependant! et Pécuchet répéta deux ou trois fois cependant sans
+trouver rien de plus à dire.--N'importe! je voudrais bien savoir comment
+l'univers s'est fait!
+
+--Cela doit être dans Buffon! répondit Bouvard, dont les yeux se
+fermaient. Je n'en peux plus! je vais me coucher!
+
+Les Époques de la nature leur apprirent qu'une comète, en heurtant le
+soleil, en avait détaché une portion, qui devint la Terre. D'abord les
+pôles s'étaient refroidis. Toutes les eaux avaient enveloppé le globe.
+Elles s'étaient retirées dans les cavernes; puis les continents se
+divisèrent, les animaux et l'homme parurent.
+
+La majesté de la création leur causa un ébahissement, infini comme elle.
+Leur tête s'élargissait. Ils étaient fiers de réfléchir sur de si grands
+objets.
+
+Les minéraux ne tardèrent pas à les fatiguer;--et ils recoururent comme
+distraction, aux Harmonies de Bernardin de Saint-Pierre.
+
+Harmonies végétales et terrestres, aériennes, aquatiques, humaines,
+fraternelles et même conjugales, tout y passa--sans omettre les
+invocations à Vénus, aux Zéphyrs et aux Amours! Ils s'étonnaient que les
+poissons eussent des nageoires, les oiseaux des ailes, les semences une
+enveloppe--pleins de cette philosophie qui découvre dans la Nature des
+intentions vertueuses et la considère comme une espèce de saint Vincent
+de Paul, toujours occupé à répandre des bienfaits!
+
+Ils admirèrent ensuite ses prodiges, les trombes, les volcans, les
+forêts vierges;--et ils achetèrent l'ouvrage de M. Depping sur les
+Merveilles et beautés de la nature en France. Le Cantal en possède
+trois, l'Hérault cinq, la Bourgogne deux--pas davantage--tandis que le
+Dauphiné compte à lui seul jusqu'à quinze merveilles! Mais bientôt, on
+n'en trouvera plus! Les grottes à stalactites se bouchent, les montagnes
+ardentes s'éteignent, les glacières naturelles s'échauffent;--et les
+vieux arbres dans lesquels on disait la messe tombent sous la cognée des
+niveleurs, ou sont en train de mourir.
+
+Puis leur curiosité se tourna vers les bêtes.
+
+Ils rouvrirent leur Buffon et s'extasièrent devant les goûts bizarres de
+certains animaux.
+
+Mais tous les livres ne valant pas une observation personnelle, ils
+entraient dans les cours, et demandaient aux laboureurs s'ils avaient vu
+des taureaux se joindre à des juments, les cochons rechercher les
+vaches, et les mâles des perdrix commettre entre eux des turpitudes.
+
+--Jamais de la vie! On trouvait même ces questions un peu drôles pour
+des messieurs de leur âge.
+
+Ils voulurent tenter des alliances anormales.
+
+La moins difficile est celle du bouc et de la brebis. Leur fermier ne
+possédait pas de bouc. Une voisine prêta le sien; et l'époque du rut
+étant venue, ils enfermèrent les deux bêtes dans le pressoir, en se
+cachant derrière les futailles, pour que l'événement pût s'accomplir en
+paix.
+
+Chacune, d'abord, mangea son petit tas de foin. Puis, elles ruminèrent,
+la brebis se coucha;--et elle bêlait sans discontinuer, pendant que le
+bouc, d'aplomb sur ses jambes torses, avec sa grande barbe et ses
+oreilles pendantes, fixait sur eux ses prunelles, qui luisaient dans
+l'ombre.
+
+Enfin, le soir du troisième jour, ils jugèrent convenable de faciliter
+la nature. Mais le bouc se retournant contre Pécuchet, lui flanqua un
+coup de cornes au bas du ventre. La brebis, saisie de peur, se mit à
+tourner dans le pressoir comme dans un manège. Bouvard courut après, se
+jeta dessus pour la retenir, et tomba par terre avec des poignées de
+laine dans les deux mains.
+
+Ils renouvelèrent leurs tentatives sur des poules et un canard, sur un
+dogue et une truie, avec l'espoir qu'il en sortirait des monstres et ne
+comprenant rien à la question de l'espèce.
+
+Ce mot désigne un groupe d'individus dont les descendants se
+reproduisent. Mais des animaux classés comme d'espèces différentes
+peuvent se reproduire, et d'autres compris dans la même en ont perdu la
+faculté.
+
+Ils se flattèrent d'obtenir là-dessus des idées nettes, en étudiant le
+développement des germes; et Pécuchet écrivit à Dumouchel, pour avoir un
+microscope.
+
+Tour à tour ils mirent sur la plaque de verre des cheveux, du tabac, des
+ongles, une patte de mouche. Mais ils avaient oublié la goutte d'eau,
+indispensable. C'était, d'autres fois, la petite lamelle;--et ils se
+poussaient, dérangeaient l'instrument; puis, n'apercevant que du
+brouillard accusaient l'opticien. Ils en arrivèrent à douter du
+microscope. Les découvertes qu'on lui attribue ne sont peut-être pas si
+positives.
+
+Dumouchel, en leur adressant la facture, les pria de recueillir à son
+intention des ammonites et des oursins, curiosités dont il était
+toujours amateur, et fréquentes dans leur pays. Pour les exciter à la
+géologie, il leur envoyait les Lettres de Bertrand avec le Discours de
+Cuvier sur les révolutions du globe.
+
+Après ces deux lectures, ils se figurèrent les choses suivantes.
+
+D'abord une immense nappe d'eau, d'où émergeaient des promontoires,
+tachetés par des lichens; et pas un être vivant, pas un cri; c'était un
+monde silencieux, immobile et nu.--Puis de longues plantes se
+balançaient dans un brouillard qui ressemblait à la vapeur d'une étuve.
+Un soleil tout rouge surchauffait l'atmosphère humide. Alors des volcans
+éclatèrent, les roches ignées jaillissaient des montagnes; et la pâte
+des porphyres et des basaltes qui coulait, se figea.--Troisième tableau:
+dans des mers peu profondes, des îles de madrépores ont surgi; un
+bouquet de palmiers, de place en place, les domine. Il y a des
+coquillages pareils à des roues de chariot, des tortues qui ont trois
+mètres, des lézards de soixante pieds. Des amphibies allongent entre les
+roseaux leur col d'autruche à mâchoire de crocodile. Des serpents ailés
+s'envolent.--Enfin, sur les grands continents, de grands mammifères
+parurent, les membres difformes comme des pièces de bois mal équarries,
+le cuir plus épais que des plaques de bronze, ou bien velus, lippus,
+avec des crinières, et des défenses contournées. Des troupeaux de
+mammouths broutaient les plaines où fut depuis l'Atlantique; le
+paléothérium, moitié cheval moitié tapir, bouleversait de son groin les
+fourmilières de Montmartre, et le _cervus giganteus_ tremblait sous les
+châtaigniers, à la voix de l'ours des cavernes, qui faisait japper dans
+sa tanière, le chien de Beaugency trois fois haut comme un loup.
+
+Toutes ces époques avaient été séparées les unes des autres par des
+cataclysmes, dont le dernier est notre déluge. C'était comme une féerie
+en plusieurs actes, ayant l'homme pour apothéose.
+
+Ils furent stupéfaits d'apprendre qu'il existait sur des pierres des
+empreintes de libellules, de pattes d'oiseaux,--et ayant feuilleté un
+des manuels Roret, ils cherchèrent des fossiles.
+
+Un après-midi, comme ils retournaient des silex au milieu de la grande
+route, M. le curé passa, et les abordant d'une voix pateline:
+
+--Ces messieurs s'occupent de géologie? fort bien!
+
+Car il estimait cette science. Elle confirme l'autorité des Écritures,
+en prouvant le Déluge.
+
+Bouvard parla des coprolithes, lesquels sont des excréments de bêtes,
+pétrifiés.
+
+L'abbé Jeufroy parut surpris du fait; après tout, s'il avait lieu,
+c'était une raison de plus, d'admirer la Providence.
+
+Pécuchet avoua que leurs enquêtes jusqu'alors n'avaient pas été
+fructueuses,--et cependant les environs de Falaise, comme tous les
+terrains jurassiques, devaient abonder en débris d'animaux.
+
+--J'ai entendu dire répliqua l'abbé Jeufroy qu'autrefois on avait trouvé
+à Villers la mâchoire d'un éléphant. Du reste, un de ses amis, M.
+Larsonneur, avocat, membre du barreau de Lisieux et archéologue, leur
+fournirait peut-être des renseignements! Il avait fait une histoire de
+Port-en-Bessin où était notée la découverte d'un crocodile.
+
+Bouvard et Pécuchet échangèrent un coup d'oeil; le même espoir leur
+était venu;--et malgré la chaleur, ils restèrent debout pendant
+longtemps, à interroger l'ecclésiastique qui s'abritait sous un
+parapluie de coton bleu. Il avait le bas du visage un peu lourd avec le
+nez pointu, souriait continuellement, ou penchait la tête en fermant les
+paupières.
+
+La cloche de l'église tinta l'angélus.
+
+--Bien le bonsoir, messieurs! Vous permettez, n'est-ce pas?
+
+Recommandés par lui, ils attendirent durant trois semaines la réponse de
+Larsonneur. Enfin, elle arriva.
+
+L'homme de Villers qui avait déterré la dent de mastodonte s'appelait
+Louis Bloche; les détails manquaient. Quant à son histoire, elle
+occupait un des volumes de l'Académie Lexovienne, et il ne prêtait point
+son exemplaire, dans la peur de dépareiller la collection. Pour ce qui
+était de l'alligator, on l'avait découvert au mois de novembre 1825,
+sous la falaise des Hachettes, à Sainte-Honorine, près de
+Port-en-Bessin, arrondissement de Bayeux. Suivaient des compliments.
+
+L'obscurité enveloppant le mastodonte irrita le désir de Pécuchet. Il
+aurait voulu se rendre tout de suite à Villers.
+
+Bouvard objecta que pour s'épargner un déplacement peut-être inutile, et
+à coup sûr dispendieux, il convenait de prendre des informations--et ils
+écrivirent au Maire de l'endroit une lettre, où ils lui demandaient ce
+qu'était devenu un certain Louis Bloche. Dans l'hypothèse de sa mort,
+ses descendants ou collatéraux pouvaient-ils les instruire sur sa
+précieuse découverte? Quand il la fit, à quelle place de la commune
+gisait ce document des âges primitifs? Avait-on des chances d'en trouver
+d'analogues? Quel était par jour le prix d'un homme et d'une charrette.
+
+Et ils eurent beau s'adresser à l'Adjoint, puis au premier Conseiller
+Municipal, ils ne reçurent de Villers aucune nouvelle. Sans doute les
+habitants étaient jaloux de leurs fossiles? À moins qu'ils ne les
+vendissent aux Anglais. Le voyage des Hachettes fut résolu.
+
+Bouvard et Pécuchet prirent la diligence de Falaise pour Caen. Ensuite
+une carriole les transporta de Caen à Bayeux;--et de Bayeux, ils
+allèrent à pied jusqu'à Port-en-Bessin.
+
+On ne les avait pas trompés. La côte des Hachettes offrait des cailloux
+bizarres--et sur les indications de l'aubergiste, ils atteignirent la
+grève.
+
+La marée étant basse, elle découvrait tous ses galets, avec une prairie
+de goémons jusqu'au bord des flots.
+
+Des vallonnements herbeux découpaient la falaise, composée d'une terre
+molle et brune et qui se durcissant devenait dans ses strates
+inférieures, une muraille de pierre grise. Des filets d'eau en tombaient
+sans discontinuer, pendant que la mer au loin, grondait. Elle semblait
+parfois suspendre son battement;--et on n'entendait plus que le petit
+bruit des sources.
+
+Ils titubaient sur des herbes gluantes, ou bien ils avaient à sauter des
+trous.--Bouvard s'assit près du rivage, et contempla les vagues, ne
+pensant à rien, fasciné, inerte. Pécuchet le ramena vers la côte pour
+lui faire voir un ammonite, incrusté dans la roche, comme un diamant
+dans sa gangue. Leurs ongles s'y brisèrent, il aurait fallu des
+instruments, la nuit venait, d'ailleurs!--Le ciel était empourpré à
+l'occident, et toute la place couverte d'une ombre.--Au milieu des
+varechs presque noirs, les flaques d'eau s'élargissaient. La mer montait
+vers eux; il était temps de rentrer.
+
+Le lendemain dès l'aube, avec une pioche et un pic, ils attaquèrent leur
+fossile dont l'enveloppe éclata. C'était un ammonite nodosus, rongé par
+les bouts mais pesant bien seize livres, et Pécuchet, dans
+l'enthousiasme, s'écria:--Nous ne pouvons faire moins que de l'offrir à
+Dumouchel!
+
+Puis ils rencontrèrent des éponges, des térébratules, des orques, et pas
+de crocodile!--à son défaut, ils espéraient une vertèbre d'hippopotame
+ou d'ichthyosaure, n'importe quel ossement contemporain du Déluge, quand
+ils distinguèrent à hauteur d'homme contre la falaise, des contours qui
+figuraient le galbe d'un poisson gigantesque.
+
+Ils délibérèrent sur les moyens de l'obtenir.
+
+Bouvard le dégagerait par le haut, tandis que Pécuchet en dessous,
+démolirait la roche pour le faire descendre, doucement, sans l'abîmer.
+
+Comme ils reprenaient haleine, ils virent au-dessus de leur tête, dans
+la campagne un douanier en manteau, qui gesticulait d'un air de
+commandement.
+
+--Eh bien! quoi? fiche-nous la paix! et ils continuèrent leur besogne,
+Bouvard sur la pointe des orteils, tapant avec sa pioche, Pécuchet les
+reins pliés, creusant avec son pic.
+
+Mais le douanier reparut, plus bas, dans un vallon, en multipliant les
+signaux: ils s'en moquaient bien! Un corps ovale se bombait sous la
+terre amincie, et penchait, allait glisser.
+
+Un autre individu, avec un sabre, se montra tout à coup.
+
+--Vos passeports!
+
+C'était le garde champêtre en tournée;--et au même moment survint
+l'homme de la douane, accouru par une ravine.
+
+--Empoignez-les, père Morin! ou la falaise va s'écrouler!
+
+--C'est dans un but scientifique répondit Pécuchet.
+
+Alors une masse tomba, en les frôlant de si près tous les quatre, qu'un
+peu plus ils étaient morts.
+
+Quand la poussière fut dissipée, ils reconnurent un mât de navire qui
+s'émietta sous la botte du douanier.
+
+Bouvard dit en soupirant:--Nous ne faisions pas grand mal!
+
+--On ne doit rien faire dans les limites du Génie! reprit le garde
+champêtre. D'abord qui êtes-vous? pour que je vous dresse procès!
+
+Pécuchet se rebiffa, criant à l'injustice.
+
+--Pas de raisons! suivez-moi!
+
+Dès qu'ils arrivèrent sur le port, une foule de gamins les escorta.
+Bouvard rouge comme un coquelicot, affectait un air digne. Pécuchet,
+très pâle, lançait des regards furieux;--et ces deux étrangers, portant
+des cailloux dans leurs mouchoirs n'avaient pas une bonne figure.
+Provisoirement, on les colloqua dans l'auberge, dont le maître sur le
+seuil, barrait l'entrée. Puis le maçon réclama ses outils; ils les
+payèrent; encore des frais!--et le garde champêtre ne revenait pas!
+pourquoi? Enfin un monsieur qui avait la croix d'honneur, les délivra;
+et ils s'en allèrent, ayant donné leurs noms, prénoms et domicile, avec
+l'engagement d'être à l'avenir plus circonspects.
+
+Outre un passeport, il leur manquait bien des choses! et avant
+d'entreprendre des explorations nouvelles ils consultèrent le _Guide du
+voyageur géologue_ par Boné.
+
+Il faut avoir, premièrement, un bon havresac de soldat, puis une chaîne
+d'arpenteur, une lime, des pinces, une boussole, et trois marteaux,
+passés dans une ceinture qui se dissimule sous la redingote, et vous
+préserve ainsi de cette apparence originale, que l'on doit éviter en
+voyage. Comme bâton, Pécuchet adopta franchement le bâton de touriste,
+haut de six pieds, à longue pointe de fer. Bouvard préférait une
+canne-parapluie, ou parapluie-polybranches, dont le pommeau se retire,
+pour agrafer la soie contenue, à part, dans un petit sac. Ils
+n'oublièrent pas de forts souliers, avec des guêtres, chacun deux paires
+de bretelles, à cause de la transpiration et bien qu'on ne puisse se
+présenter partout en casquette ils reculèrent devant la dépense d'un de
+ces chapeaux qui se plient, et qui portent le nom du chapelier Gibus,
+leur inventeur. Le même ouvrage donne des préceptes de conduite: Savoir
+la langue du pays que l'on visite, ils la savaient. Garder une tenue
+modeste, c'était leur usage. Ne pas avoir d'argent sur soi, rien de plus
+simple. Enfin, pour s'épargner toutes sortes d'embarras, il est bon de
+prendre la qualité d'ingénieur!
+
+--Eh bien! nous la prendrons!
+
+Ainsi préparés, ils commencèrent leurs courses, étaient absents
+quelquefois pendant huit jours, passaient leur vie au grand air.
+
+Tantôt sur les bords de l'Orne, ils apercevaient dans une déchirure, des
+pans de rocs dressant leurs lames obliques entre des peupliers et des
+bruyères;--ou bien ils s'attristaient de ne rencontrer le long du chemin
+que des couches d'argile. Devant un paysage, ils n'admiraient ni la
+série des plans, ni la profondeur des lointains ni les ondulations de la
+verdure; mais ce qu'on ne voyait pas, le dessous, la terre;--et toutes
+les collines étaient pour eux encore une preuve du Déluge.
+
+À la manie du Déluge, succéda celle des blocs erratiques. Les grosses
+pierres seules dans les champs devaient provenir de glaciers
+disparus;--et ils cherchaient des moraines et des faluns.
+
+Plusieurs fois, on les prit pour des porte-balles, vu leur
+accoutrement--et quand ils avaient répondu qu'ils étaient des ingénieurs
+une crainte leur venait; l'usurpation d'un titre pareil pouvait leur
+attirer des désagréments.
+
+À la fin du jour, ils haletaient sous le poids de leurs échantillons,
+mais intrépides les rapportaient chez eux. Il y en avait le long des
+marches dans l'escalier, dans les chambres, dans la salle, dans la
+cuisine; et Germaine se lamentait sur la quantité de poussière.
+
+Ce n'était pas une mince besogne avant de coller les étiquettes, que de
+savoir les noms des roches; la variété des couleurs et du grenu leur
+faisait confondre l'argile avec la marne, le granit et le gneiss, le
+quartz et le calcaire.
+
+Et puis la nomenclature les irritait. Pourquoi dévonien, cambrien,
+jurassique, comme si les terres désignées par ces mots n'étaient pas
+ailleurs qu'en Devonshire, près de Cambridge, et dans le Jura?
+Impossible de s'y reconnaître! ce qui est système pour l'un est pour
+l'autre un étage, pour un troisième une simple assise. Les feuillets des
+couches, s'entremêlent, s'embrouillent; mais Omalius d'Halloy vous
+prévient qu'il ne faut pas croire aux divisions géologiques.
+
+Cette déclaration les soulagea--et quand ils eurent vu des calcaires à
+polypiers dans la plaine de Caen, des phillades à Balleroy, du kaolin à
+Saint-Blaise, de l'oolithe partout, et cherché de la houille à Cartigny,
+et du mercure à la Chapelle-en-Juger près Saint-Lô, ils décidèrent une
+excursion plus lointaine, un voyage au Havre pour étudier le quartz
+pyromaque et l'argile de Kimmeridge!
+
+À peine descendus du paquebot, ils demandèrent le chemin qui conduit
+sous les phares. Des éboulements l'obstruaient;--il était dangereux de
+s'y hasarder.
+
+Un loueur de voitures les accosta, et leur offrit des promenades aux
+environs, Ingouville, Octeville, Fécamp, Lillebonne, Rome s'il le
+fallait.
+
+Ses prix étaient déraisonnables; mais le nom de Fécamp les avait
+frappés: en se détournant un peu sur la route, on pouvait voir
+Étretat--et ils prirent la gondole de Fécamp, pour se rendre au plus
+loin, d'abord.
+
+Dans la gondole Bouvard et Pécuchet firent la conversation avec trois
+paysans, deux bonnes femmes, un séminariste, et n'hésitèrent pas à se
+qualifier d'ingénieurs.
+
+On s'arrêta devant le bassin. Ils gagnèrent la falaise, et cinq minutes
+après, la frôlèrent, pour éviter une grande flaque d'eau avançant comme
+un golfe au milieu du rivage. Ensuite, ils virent une arcade qui
+s'ouvrait sur une grotte profonde. Elle était sonore, très claire,
+pareille à une église, avec des colonnes de haut en bas, et un tapis de
+varech tout le long de ses dalles.
+
+Cet ouvrage de la nature les étonna; et ils s'élevèrent à des
+considérations sur l'origine du monde.
+
+Bouvard penchait vers le neptunisme. Pécuchet au contraire était
+plutonien. Le feu central avait brisé la croûte du globe, soulevé les
+terrains, fait des crevasses. C'est comme une mer intérieure ayant son
+flux et reflux, ses tempêtes. Une mince pellicule nous en sépare. On ne
+dormirait pas si l'on songeait à tout ce qu'il y a sous nos
+talons.--Cependant le feu central diminue, et le soleil s'affaiblit, si
+bien que la Terre un jour périra de refroidissement. Elle deviendra
+stérile; tout le bois et toute la houille se seront convertis en acide
+carbonique--et aucun être ne pourra subsister.
+
+--Nous n'y sommes pas encore dit Bouvard.
+
+--Espérons-le! reprit Pécuchet.
+
+N'importe! cette fin du monde, si lointaine qu'elle fût, les
+assombrit--et côte à côte, ils marchaient silencieusement sur les
+galets.
+
+La falaise, perpendiculaire, toute blanche et rayée en noir, çà et là,
+par des lignes de silex, s'en allait vers l'horizon tel que la courbe
+d'un rempart ayant cinq lieues d'étendue. Un vent d'est, âpre et froid
+soufflait. Le ciel était gris, la mer verdâtre et comme enflée. Du
+sommet des roches, des oiseaux s'envolaient, tournoyaient, rentraient
+vite dans leurs trous. Quelquefois, une pierre se détachant,
+rebondissait de place en place, avant de descendre jusqu'à eux.
+
+Pécuchet poursuivait à haute voix ses pensées:--À moins que la terre ne
+soit anéantie par un cataclysme? On ignore la longueur de notre période.
+Le feu central n'a qu'à déborder.
+
+--Pourtant, il diminue?
+
+--Cela n'empêche pas ses explosions d'avoir produit l'île Julia, le
+Monte-Nuovo, bien d'autres encore.
+
+Bouvard se rappelait avoir lu ces détails dans Bertrand--Mais de pareils
+faits n'arrivent pas en Europe?
+
+--Mille excuses! témoin celui de Lisbonne! Quant à nos pays, les mines
+de houille et de pyrite martiale y sont nombreuses et peuvent très bien
+en se décomposant, former les bouches volcaniques. Les volcans,
+d'ailleurs, éclatent toujours près de la mer.
+
+Bouvard promena sa vue sur les flots, et crut distinguer au loin, une
+fumée qui montait vers le ciel.
+
+--Puisque l'île Julia reprit Pécuchet, a disparu, des terrains produits
+par la même cause, auront peut-être, le même sort? Un îlot de l'Archipel
+est aussi important que la Normandie, et même que l'Europe.
+
+Bouvard se figura l'Europe engloutie dans un abîme.
+
+--Admets dit Pécuchet qu'un tremblement de terre ait lieu sous la
+Manche. Les eaux se ruent dans l'Atlantique. Les côtes de la France et
+de l'Angleterre en chancelant sur leur base, s'inclinent, se rejoignent,
+et v'lan! tout l'entre-deux est écrasé.
+
+Au lieu de répondre, Bouvard se mit à marcher tellement vite qu'il fut
+bientôt à cent pas de Pécuchet. Étant seul, l'idée d'un cataclysme le
+troubla. Il n'avait pas mangé depuis le matin. Ses tempes bourdonnaient.
+Tout à coup le sol, lui parut tressaillir,--et la falaise au-dessus de
+sa tête pencher par le sommet. À ce moment, une pluie de graviers,
+déroula d'en haut.
+
+Pécuchet l'aperçut qui détalait avec violence, comprit sa terreur, cria,
+de loin:--Arrête! arrête! la période n'est pas accomplie.
+
+Et pour le rattraper, il faisait des sauts énormes avec son bâton de
+touriste, tout en vociférant: La période n'est pas accomplie! la période
+n'est pas accomplie!
+
+Bouvard en démence, courait toujours. Le parapluie polybranches tomba,
+les pans de sa redingote s'envolaient, le havresac ballottait à son dos.
+C'était comme une tortue avec des ailes, qui aurait galopé parmi les
+roches; une plus grosse le cacha.
+
+Pécuchet y parvint hors d'haleine, ne vit personne; puis retourna en
+arrière pour gagner les champs par une valleuse que Bouvard avait prise,
+sans doute.
+
+Ce raidillon étroit était taillé à grandes marches dans la falaise, de
+la largeur de deux hommes, et luisant comme de l'albâtre poli. À
+cinquante pieds d'élévation, Pécuchet voulut descendre. La mer battait
+son plein. Il se remit à grimper.
+
+Au second tournant, quand il aperçut le vide, la peur le glaça. À mesure
+qu'il approchait du troisième, ses jambes devenaient molles. Les couches
+de l'air vibraient autour de lui, une crampe le pinçait à l'épigastre;
+il s'assit par terre les yeux fermés, n'ayant plus conscience que des
+battements de son coeur qui l'étouffaient. Puis, il jeta son bâton de
+touriste, et avec les genoux et les mains reprit son ascension. Mais les
+trois marteaux tenus à la ceinture lui entraient dans le ventre, les
+cailloux dont ses poches étaient bourrées tapaient ses flancs; la
+visière de sa casquette l'aveuglait, le vent redoublait de force; enfin
+il atteignit le plateau et y trouva Bouvard qui était monté plus loin,
+par une valleuse moins difficile.
+
+Une charrette les recueillit. Ils oublièrent Étretat.
+
+Le lendemain soir au Havre, en attendant le paquebot, ils virent au bas
+d'un journal, un feuilleton intitulé De l'enseignement de la géologie.
+
+Cet article, plein de faits, exposait la question comme elle était
+comprise à l'époque.
+
+Jamais il n'y eut un cataclysme complet du globe; mais la même espèce
+n'a pas toujours la même durée, et s'éteint plus vite dans tel endroit
+que dans tel autre. Des terrains de même âge contiennent des fossiles
+différents comme des dépôts très éloignés en renferment de pareils. Les
+fougères d'autrefois sont identiques aux fougères d'à présent. Beaucoup
+de zoophytes contemporains se retrouvent dans les couches les plus
+anciennes. En résumé, les modifications actuelles expliquent les
+bouleversements antérieurs. Les mêmes causes agissent toujours, la
+Nature ne fait pas de sauts, et les périodes, affirme Brongniart, ne
+sont après tout que des abstractions.
+
+Cuvier jusqu'à présent leur avait apparu dans l'éclat d'une auréole, au
+sommet d'une science indiscutable. Elle était sapée. La Création n'avait
+plus la même discipline; et leur respect pour ce grand homme diminua.
+
+Par des biographies et des extraits, ils apprirent quelque chose des
+doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire.
+
+Tout cela contrariait les idées reçues, l'autorité de l'Église.
+
+Bouvard en éprouva comme l'allégement d'un joug brisé.
+
+--Je voudrais voir, maintenant, ce que le citoyen Jeufroy me répondrait
+sur le Déluge!
+
+Ils le trouvèrent dans son petit jardin où il attendait les membres du
+Conseil de fabrique, qui devaient se réunir tout à l'heure, pour
+l'acquisition d'une chasuble.
+
+--Ces messieurs souhaitent...?
+
+--Un éclaircissement, s'il vous plaît, et Bouvard commença.
+
+Que signifiaient dans la Genèse, l'abîme qui se rompit et les cataractes
+du ciel? Car un abîme ne se rompt pas, et le ciel n'a point de
+cataractes!
+
+L'abbé ferma les paupières, puis répondit qu'il fallait distinguer
+toujours entre le sens et la lettre. Des choses qui d'abord nous
+choquent deviennent légitimes en les approfondissant.
+
+--Très bien! mais comment expliquer la pluie qui dépassait les plus
+hautes montagnes, lesquelles mesurent deux lieues! y pensez-vous, deux
+lieues! une épaisseur d'eau ayant deux lieues!
+
+Et le maire, survenant, ajouta:--Saprelotte, quel bain!
+
+--Convenez dit Bouvard que Moïse exagère diablement.
+
+Le curé avait lu Bonald, et répliqua:--J'ignore ses motifs; c'était,
+sans doute, pour imprimer un effroi salutaire aux peuples qu'il
+dirigeait!
+
+--Enfin, cette masse d'eau, d'où venait-elle?
+
+--Que sais-je? L'air s'était changé en pluie, comme il arrive tous les
+jours.
+
+Par la porte du jardin, on vit entrer M. Girbal, directeur des
+Contributions, avec le capitaine Heurtaux, propriétaire; et Beljambe
+l'aubergiste donnait le bras à Langlois l'épicier, qui marchait
+péniblement à cause de son catarrhe.
+
+Pécuchet, sans souci d'eux, prit la parole.
+
+--Pardon, monsieur Jeufroy. Le poids de l'atmosphère (la science nous le
+démontre) est égal à celui d'une masse d'eau qui ferait autour du globe
+une enveloppe de dix mètres. Par conséquent, si tout l'air condensé
+tombait dessus à l'état liquide, il augmenterait bien peu la masse des
+eaux existantes.
+
+Et les fabriciens ouvraient de grands yeux, écoutaient.
+
+Le curé s'impatienta.
+
+--Nierez-vous qu'on ait trouvé des coquilles sur les montagnes? qui les
+y a mises, sinon le Déluge? Elles n'ont pas coutume, je crois, de
+pousser toutes seules dans la terre comme des carottes! Et ce mot ayant
+fait rire l'assemblée, il ajouta en pinçant les lèvres: À moins que ce
+ne soit encore une des découvertes de la science?
+
+Bouvard voulut répondre par le soulèvement des montagnes, la théorie
+d'Élie de Beaumont.
+
+--Connais pas! répondit l'Abbé.
+
+Foureau s'empressa de dire:--Il est de Caen! Je l'ai vu une fois à la
+Préfecture!
+
+--Mais si votre Déluge repartit Bouvard avait charrié des coquilles, on
+les trouverait brisées à la surface, et non à des profondeurs de trois
+cents mètres quelquefois.
+
+Le prêtre se rejeta sur la véracité des Écritures, la tradition du genre
+humain et les animaux découverts dans de la glace, en Sibérie.
+
+Cela ne prouve pas que l'Homme ait vécu en même temps qu'eux! La Terre,
+selon Pécuchet, était considérablement plus vieille.--Le Delta du
+Mississippi remonte à des dizaines de milliers d'années. L'époque
+actuelle en a cent mille, pour le moins. Les listes de Manéthon...
+
+Le comte de Faverges s'avança.
+
+Tous firent silence à son approche.
+
+--Continuez, je vous prie! Que disiez-vous?
+
+--Ces messieurs me querellaient répondit l'abbé.
+
+--À propos de quoi?
+
+--Sur la sainte Écriture, monsieur le Comte!
+
+Bouvard, de suite, allégua qu'ils avaient droit, comme géologues, à
+discuter religion.
+
+--Prenez garde dit le comte. Vous savez le mot, cher monsieur, un peu de
+science en éloigne, beaucoup y ramène. Et d'un ton à la fois hautain et
+paternel: Croyez-moi! vous y reviendrez! vous y reviendrez!
+
+Peut-être!--mais que penser d'un livre, où l'on prétend que la lumière a
+été créée avant le soleil, comme si le soleil n'était pas la seule cause
+de la lumière!
+
+--Vous oubliez celle qu'on appelle boréale dit l'ecclésiastique.
+
+Bouvard, sans répondre à l'objection, nia fortement qu'elle ait pu être
+d'un côté et les ténèbres de l'autre, qu'il y ait eu un soir et un matin
+quand les astres n'existaient pas, et que les animaux aient apparu tout
+à coup, au lieu de se former par cristallisation.
+
+Comme les allées étaient trop petites, en gesticulant, on marchait dans
+les plates-bandes. Langlois fut pris d'une quinte de toux. Le capitaine
+criait: Vous êtes des révolutionnaires! Girbal: La paix! la paix! Le
+prêtre: Quel matérialisme! Foureau: Occupons-nous plutôt de notre
+chasuble!
+
+--Hou! Laissez-moi parler! Et Bouvard s'échauffant, alla jusqu'à dire
+que l'Homme descendait du Singe!
+
+Tous les fabriciens se regardèrent, fort ébahis, et comme pour s'assurer
+qu'ils n'étaient pas des singes.
+
+Bouvard reprit:--En comparant le foetus d'une femme, d'une chienne, d'un
+oiseau...
+
+--Assez!
+
+--Moi, je vais plus loin! s'écria Pécuchet. L'homme descend des
+poissons! Des rires éclatèrent. Mais sans se troubler: le Telliamed! un
+livre arabe!...
+
+--Allons, messieurs, en séance!
+
+Et on entra dans la sacristie.
+
+Les deux compagnons n'avaient pas roulé l'abbé Jeufroy, comme ils
+l'auraient cru--aussi Pécuchet lui trouva-t-il le cachet du jésuitisme.
+
+Sa lumière boréale les inquiétait cependant; ils la cherchèrent dans le
+manuel de d'Orbigny.
+
+C'est une hypothèse, pour expliquer comment les végétaux fossiles de la
+baie de Baffin ressemblent aux plantes équatoriales. On suppose, à la
+place du soleil, un grand foyer lumineux, maintenant disparu, et dont
+les aurores boréales ne sont peut-être que les vestiges.
+
+Puis un doute leur vint sur la provenance de l'Homme;--et embarrassés,
+ils songèrent à Vaucorbeil.
+
+Ses menaces n'avaient pas eu de suites. Comme autrefois, il passait le
+matin devant leur grille, en raclant avec sa canne tous les barreaux
+l'un après l'autre.
+
+Bouvard l'épia--et l'ayant arrêté, dit qu'il voulait lui soumettre un
+point curieux d'anthropologie.
+
+--Croyez-vous que le genre humain descende des poissons?
+
+--Quelle bêtise!
+
+--Plutôt des singes, n'est-ce pas?
+
+--Directement, c'est impossible!
+
+À qui se fier? Car enfin le Docteur n'était pas un catholique!
+
+Ils continuèrent leurs études, mais sans passion, étant las de l'éocène
+et du miocène, du Mont-Jorullo, de l'île Julia, des mammouths de Sibérie
+et des fossiles invariablement comparés dans tous les auteurs à des
+médailles qui sont des témoignages authentiques, si bien qu'un jour,
+Bouvard jeta son havresac par terre, en déclarant qu'il n'irait pas plus
+loin.
+
+La géologie est trop défectueuse! À peine connaissons-nous quelques
+endroits de l'Europe. Quant au reste, avec le fond des Océans, on
+l'ignorera toujours.
+
+Enfin, Pécuchet ayant prononcé le mot de règne minéral:
+
+--Je n'y crois pas, au règne minéral! puisque des matières organiques
+ont pris part à la formation du silex, de la craie, de l'or peut-être!
+Le diamant n'a-t-il pas été du charbon: la houille un assemblage de
+végétaux:--en la chauffant à je ne sais plus combien de degrés, on
+obtient de la sciure de bois, tellement que tout passe, tout coule. La
+création est faite d'une matière ondoyante et fugace. Mieux vaudrait
+nous occuper d'autre chose!
+
+Il se coucha sur le dos, et se mit à sommeiller, pendant que Pécuchet la
+tête basse et un genou dans les mains, se livrait à ses réflexions.
+
+Une lisière de mousse bordait un chemin creux, ombragé par des frênes
+dont les cimes légères tremblaient. Des angéliques, des menthes, des
+lavandes exhalaient des senteurs chaudes, épicées; l'atmosphère était
+lourde; et Pécuchet, dans une sorte d'abrutissement, rêvait aux
+existences innombrables éparses autour de lui, aux insectes qui
+bourdonnaient, aux sources cachées sous le gazon, à la sève des plantes,
+aux oiseaux dans leurs nids, au vent, aux nuages, à toute la Nature,
+sans chercher à découvrir ses mystères, séduit par sa force, perdu dans
+sa grandeur.
+
+--J'ai soif! dit Bouvard, en se réveillant.
+
+--Moi de même! Je boirais volontiers quelque chose!
+
+--C'est facile reprit un homme qui passait, en manches de chemise, avec
+une planche sur l'épaule.
+
+Et ils reconnurent ce vagabond, à qui Bouvard autrefois avait donné un
+verre de vin. Il semblait de dix ans plus jeune, portait les cheveux en
+accroche-coeur, la moustache bien cirée, et dandinait sa taille d'une
+façon parisienne.
+
+Après cent pas environ, il ouvrit la barrière d'une cour, jeta sa
+planche contre un mur, et les fit entrer dans une haute cuisine.
+
+--Mélie! es-tu là, Mélie?
+
+Une jeune fille parut; sur son commandement, alla tirer de la boisson et
+revint près de la table, servir ces messieurs.
+
+Ses bandeaux, de la couleur des blés, dépassaient un béguin de toile
+grise. Tous ses pauvres vêtements descendaient le long de son corps sans
+un pli;--et le nez droit, les yeux bleus, elle avait quelque chose de
+délicat, de champêtre et d'ingénu.
+
+--Elle est gentille, hein? dit le menuisier, pendant qu'elle apportait
+des verres. Si on ne jurerait pas une demoiselle, costumée en paysanne!
+et rude à l'ouvrage, pourtant!--Pauvre petit coeur, va! quand je serai
+riche, je t'épouserai!
+
+--Vous dites toujours des bêtises, monsieur Gorju répondit-elle d'une
+voix douce, sur un accent traînard.
+
+Un valet d'écurie vint prendre de l'avoine dans un vieux coffre, et
+laissa retomber le couvercle si brutalement qu'un éclat de bois en
+jaillit.
+
+Gorju s'emporta contre la lourdeur de tous ces gars de la campagne puis,
+à genoux devant le meuble, il cherchait la place du morceau. Pécuchet en
+voulant l'aider, distingua sous la poussière, des figures de
+personnages.
+
+C'était un bahut de la Renaissance, avec une torsade en bas, des pampres
+dans les coins, et les colonnettes divisaient sa devanture en cinq
+compartiments. On voyait au milieu, Vénus-Anadyomène debout sur une
+coquille, puis Hercule et Omphale, Samson et Dalila, Circé et ses
+pourceaux, les filles de Loth enivrant leur père; tout cela délabré,
+rongé de mites, et même le panneau de droite manquait. Gorju prit une
+chandelle pour mieux faire voir à Pécuchet celui de gauche, qui
+présentait sous l'arbre du Paradis, Adam et Ève dans une posture fort
+indécente.
+
+Bouvard également admira le bahut.
+
+--Si vous y tenez, on vous le céderait à bon compte.
+
+Ils hésitaient, vu les réparations.
+
+Gorju pouvait les faire, étant de son métier ébéniste.--Allons! Venez!
+et il entraîna Pécuchet vers la masure, où Mme Castillon, la maîtresse,
+étendait du linge.
+
+Mélie quand elle eut lavé ses mains, prit sur le bord de la fenêtre, son
+métier à dentelles, s'assit en pleine lumière, et travailla.
+
+Le linteau de la porte l'encadrait. Les fuseaux se débrouillaient sous
+ses doigts avec un claquement de castagnettes. Son profil restait
+penché.
+
+Bouvard la questionna sur ses parents, son pays, les gages qu'on lui
+donnait.
+
+Elle était de Ouistreham, n'avait plus de famille, gagnait une pistole
+par mois--enfin, elle lui plut tellement qu'il désira la prendre à son
+service pour aider la vieille Germaine.
+
+Pécuchet reparut avec la fermière, et pendant qu'ils continuaient leur
+marchandage, Bouvard demanda tout bas à Gorju, si la petite bonne
+consentirait à devenir sa servante.
+
+--Parbleu!
+
+--Toutefois dit Bouvard, il faut que je consulte mon ami.
+
+--Eh bien! je ferai en sorte. Mais n'en parlez pas! à cause de la
+bourgeoise.
+
+Le marché venait de se conclure, moyennant trente-cinq francs. Pour le
+raccommodage on s'entendrait.
+
+À peine dans la cour Bouvard dit son intention relativement à Mélie.
+
+Pécuchet s'arrêta, afin de mieux réfléchir, ouvrit sa tabatière, huma
+une prise, et s'étant mouché:
+
+--Au fait, c'est une idée! mon Dieu, oui! pourquoi pas? D'ailleurs, tu
+es le maître!
+
+Dix minutes après, Gorju se montra sur le haut-bord d'un fossé--et les
+interpellant:
+
+--Quand faut-il que je vous apporte le meuble?
+
+--Demain!
+
+--Et pour l'autre question, êtes-vous décidés?
+
+--Convenu! répondit Pécuchet.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+Six mois plus tard, ils étaient devenus des archéologues;--et leur
+maison ressemblait à un musée.
+
+Une vieille poutre de bois se dressait dans le vestibule. Les spécimens
+de géologie encombraient l'escalier;--et une chaîne énorme s'étendait
+par terre tout le long du corridor.
+
+Ils avaient décroché la porte entre les deux chambres où ils ne
+couchaient pas et condamné l'entrée extérieure de la seconde, pour ne
+faire de ces deux pièces qu'un même appartement.
+
+Quand on avait franchi le seuil on se heurtait à une auge de pierre (un
+sarcophage gallo-romain) puis, les yeux étaient frappés par de la
+quincaillerie.
+
+Contre le mur en face, une bassinoire dominait deux chenets et une
+plaque de foyer, qui représentait un moine caressant une bergère. Sur
+des planchettes tout autour, on voyait des flambeaux, des serrures, des
+boulons, des écrous. Le sol disparaissait sous des tessons de tuiles
+rouges. Une table au milieu exhibait les curiosités les plus rares: la
+carcasse d'un bonnet de Cauchoise, deux urnes d'argile, des médailles,
+une fiole de verre opalin. Un fauteuil en tapisserie avait sur son
+dossier un triangle de guipure. Un morceau de cotte de mailles ornait la
+cloison à droite; et en dessous, des pointes maintenaient
+horizontalement une hallebarde, pièce unique.
+
+La seconde chambre, où l'on descendait par deux marches, renfermait les
+anciens livres apportés de Paris, et ceux qu'en arrivant ils avaient
+découverts dans une armoire. Les vantaux en étaient retirés. Ils
+l'appelaient la bibliothèque.
+
+L'arbre généalogique de la famille Croixmare occupait seul tout le
+revers de la porte. Sur le lambris en retour, la figure au pastel d'une
+dame en costume Louis XV faisait pendant au portrait du père Bouvard. Le
+chambranle de la glace avait pour décoration un sombrero de feutre noir,
+et une monstrueuse galoche, pleine de feuilles, les restes d'un nid.
+
+Deux noix de coco (appartenant à Pécuchet depuis sa jeunesse)
+flanquaient sur la cheminée un tonneau de faïence, que chevauchait un
+paysan. Auprès, dans une corbeille de paille, il y avait un décime,
+rendu par un canard.
+
+Devant la bibliothèque, se carrait une commode en coquillages, avec des
+ornements de peluche. Son couvercle supportait un chat tenant une souris
+dans sa gueule,--pétrification de Saint-Allyre,--une boîte à ouvrage en
+coquilles mêmement; et sur cette boîte, une carafe d'eau-de-vie
+contenait une poire de bon-chrétien.
+
+Mais le plus beau, c'était dans l'embrasure de la fenêtre, une statue de
+saint Pierre! Sa main droite couverte d'un gant serrait la clef du
+Paradis, de couleur vert pomme; sa chasuble que des fleurs de lis
+agrémentaient était bleu ciel, et sa tiare très jaune pointue comme une
+pagode. Il avait les joues fardées, de gros yeux ronds, la bouche
+béante, le nez de travers et en trompette. Au-dessus pendait un
+baldaquin fait d'un vieux tapis où l'on distinguait deux amours dans un
+cercle de roses--et à ses pieds comme une colonne se levait un pot à
+beurre, portant ces mots en lettres blanches sur fond chocolat: Exécuté
+devant S.A.R. Monseigneur le duc d'Angoulême, à Noron, le 3 d'octobre
+1817.
+
+Pécuchet, de son lit, apercevait tout cela en enfilade--et parfois même
+il allait jusque dans la chambre de Bouvard, pour allonger la
+perspective.
+
+Une place demeurait vide en face de la cotte de mailles, celle du bahut
+renaissance.
+
+Il n'était pas achevé. Gorju y travaillait encore; varlopant les
+panneaux dans le fournil, et les ajustant, les démontant.
+
+À onze heures, il déjeunait; causait ensuite avec Mélie, et souvent ne
+reparaissait plus de toute la journée.
+
+Pour avoir des morceaux dans le genre du meuble Bouvard et Pécuchet
+s'étaient mis en campagne. Ce qu'ils rapportaient ne convenait pas. Mais
+ils avaient rencontré une foule de choses curieuses. Le goût des
+bibelots leur était venu, puis l'amour du moyen âge.
+
+D'abord, ils visitèrent les cathédrales;--et les hautes nefs se mirant
+dans l'eau des bénitiers, les verreries éblouissantes comme des tentures
+de pierreries, les tombeaux au fond des chapelles, le jour incertain des
+cryptes, tout, jusqu'à la fraîcheur des murailles leur causa un
+frémissement de plaisir, une émotion religieuse.
+
+Bientôt, ils furent capables de distinguer les époques--et dédaigneux
+des sacristains, ils disaient:--Ah! une abside romane! Cela est du XIIe
+siècle! voilà que nous retombons dans le flamboyant!
+
+Ils tâchaient de comprendre les symboles sculptés sur les chapiteaux,
+comme les deux griffons de Marigny becquetant un arbre en fleurs.
+Pécuchet vit une satire dans les chantres à mâchoire grotesque qui
+terminent les cintres de Feuguerolles;--et pour l'exubérance de l'homme
+obscène couvrant un des meneaux d'Hérouville, cela prouvait, suivant
+Bouvard, que nos aïeux avaient chéri la gaudriole.
+
+Ils arrivèrent à ne plus tolérer la moindre marque de décadence. Tout
+était de la décadence--et ils déploraient le vandalisme, tonnaient
+contre le badigeon.
+
+Mais le style d'un monument ne s'accorde pas toujours avec la date qu'on
+lui suppose. Le plein cintre, au XIIIe siècle domine encore dans la
+Provence. L'ogive est peut-être fort ancienne! et des auteurs contestent
+l'antériorité du roman sur le gothique--Ce défaut de certitude les
+contrariait.
+
+Après les églises ils étudièrent les châteaux forts, ceux de Domfront et
+de Falaise. Ils admiraient sous la porte les rainures de la herse, et
+parvenus au sommet, ils voyaient d'abord toute la campagne, puis les
+toits de la ville, les rues s'entrecroisant, des charrettes sur la
+place, des femmes au lavoir. Le mur dévalait à pic jusqu'aux
+broussailles des douves--et ils pâlissaient en songeant que des hommes
+avaient monté là, suspendus à des échelles. Ils se seraient risqués dans
+les souterrains, mais Bouvard avait pour obstacle son ventre, et
+Pécuchet la crainte des vipères.
+
+Ils voulurent connaître les vieux manoirs, Curcy, Bully,
+Fontenay-le-Marmion, Argouges. Parfois, à l'angle des bâtiments,
+derrière le fumier se dresse une tour carlovingienne. La cuisine garnie
+de bancs en pierre fait songer à des ripailles féodales. D'autres ont un
+aspect exclusivement farouche, avec leurs trois enceintes encore
+visibles, des meurtrières sous l'escalier, de longues tourelles à pans
+aigus. Puis, on arrive dans un appartement, où une fenêtre du temps des
+Valois ciselée comme un ivoire laisse entrer le soleil qui chauffe sur
+le parquet des grains de colza, répandus. Des abbayes servent de grange.
+Les inscriptions des pierres tombales sont effacées. Au milieu des
+champs, un pignon reste debout--et du haut en bas est revêtu d'un lierre
+que le vent fait trembler.
+
+Quantité de choses excitaient leurs convoitises, un pot d'étain, une
+boucle de strass, des indiennes à grands ramages. Le manque d'argent les
+retenait.
+
+Par un hasard providentiel, ils déterrèrent à Balleroy, chez un étameur,
+un vitrail gothique,--qui fut assez grand pour couvrir près du fauteuil
+la partie droite de la croisée jusqu'au deuxième carreau. Le clocher de
+Chavignolles se montrait dans le lointain, produisant un effet
+splendide.
+
+Avec un bas d'armoire, Gorju fabriqua un prie-Dieu pour mettre sous le
+vitrail, car il flattait leur manie. Elle était si forte qu'ils
+regrettaient les monuments sur lesquels on ne sait rien du tout,--comme
+la maison de plaisance des évêques de Séez.
+
+--Bayeux, dit M. de Caumont, devait avoir un théâtre. Ils en cherchèrent
+la place inutilement.
+
+Le village de Montrecy contient un pré célèbre, par des médailles
+d'empereurs qu'on y a découvertes autrefois. Ils comptaient y faire une
+belle récolte. Le gardien leur en refusa l'entrée.
+
+Ils ne furent pas plus heureux sur la communication qui existait entre
+une citerne de Falaise et le faubourg de Caen. Des canards qu'on y avait
+introduits reparurent à Vaucelles, en grognant:--Can can can d'où est
+venu le nom de la ville.
+
+Aucune démarche ne leur coûtait, aucun sacrifice.
+
+À l'auberge de Mesnil-Villement, en 1816, M. Galeron eut un déjeuner
+pour la somme de quatre sols.--Ils y firent le même repas, et
+constatèrent avec surprise que les choses ne se passaient plus comme ça!
+
+Quel est le fondateur de l'abbaye de Sainte-Anne? Existe-t-il une
+parenté entre Marin-Onfroy, qui importa au XIIe siècle une nouvelle
+espèce de pommes, et Onfroy gouverneur d'Hastings, à l'époque de la
+conquête? Comment se procurer L'Astucieuse Pythonisse, comédie en vers
+d'un certain Dutrésor, faite à Bayeux, et actuellement des plus rares?
+Sous Louis XVI, Hérambert Dupaty, ou Dupastis Hérambert, composa un
+ouvrage, qui n'a jamais paru, plein d'anecdotes sur Argentan.--l
+s'agirait de retrouver ces anecdotes. Que sont devenus les mémoires
+autographes de Mme Dubois de la Pierre, consultés pour l'histoire
+inédite de Laigle, par Louis Dasprès, desservant de
+Saint-Martin?--Autant de problèmes, de points curieux à éclaircir.
+
+Mais souvent un faible indice met sur la voie d'une découverte
+inappréciable.
+
+Donc, ils revêtirent leurs blouses, afin de ne pas donner l'éveil;--et
+sous l'apparence de colporteurs, ils se présentaient dans les maisons,
+demandant à acheter de vieux papiers. On leur en vendit des tas.
+C'étaient des cahiers d'école, des factures, d'anciens journaux, rien
+d'utile.
+
+Enfin, Bouvard et Pécuchet s'adressèrent à Larsonneur.
+
+Il était perdu dans le celticisme, et répondant sommairement à leurs
+questions en fit d'autres.
+
+Avaient-ils observé autour d'eux des traces de la religion du chien
+comme on en voit à Montargis; et des détails spéciaux, sur les feux de
+la Saint-Jean, les mariages, les dictons populaires, etc.? Il les priait
+même de recueillir pour lui, quelques-unes de ces haches en silex,
+appelées alors des celtoe, et que les druides employaient dans leurs
+criminels holocaustes.
+
+Par Gorju, ils s'en procurèrent une douzaine, lui expédièrent la moins
+grande--les autres enrichirent le muséum.
+
+Ils s'y promenaient avec amour, le balayaient eux-mêmes, en avaient
+parlé à toutes leurs connaissances.
+
+Un après-midi, Mme Bordin, et M. Marescot se présentèrent pour le voir.
+
+Bouvard les reçut, et commença la démonstration par le vestibule.
+
+La poutre n'était rien moins que l'ancien gibet de Falaise, d'après le
+menuisier qui l'avait vendue--lequel tenait ce renseignement de son
+grand-père.
+
+La grosse chaîne dans le corridor provenait des oubliettes du donjon de
+Torteval. Elle ressemblait suivant le notaire, aux chaînes des bornes
+devant les cours d'honneur. Bouvard était convaincu qu'elle servait
+autrefois à lier les captifs. Et il ouvrit la porte de la première
+chambre.
+
+--Pourquoi toutes ces tuiles? s'écria Mme Bordin.
+
+--Pour chauffer les étuves! mais un peu d'ordre, s'il vous plaît! Ceci
+est un tombeau découvert dans une auberge où on l'employait comme
+abreuvoir.
+
+Ensuite, Bouvard prit les deux urnes pleines d'une terre, qui était de
+la cendre humaine, et il approcha de ses yeux la fiole, afin de montrer
+par quelle méthode les Romains y versaient des pleurs.
+
+--Mais on ne voit chez vous que des choses lugubres!
+
+Effectivement, c'était un peu sérieux pour une dame, et alors il tira
+d'un carton plusieurs monnaies de cuivre, avec un denier d'argent.
+
+Mme Bordin demanda au notaire, quelle somme aujourd'hui cela pourrait
+valoir.
+
+La cotte de mailles qu'il examinait, lui échappa des doigts; des anneaux
+se rompirent. Bouvard dissimula son mécontentement.
+
+Il eut même l'obligeance de décrocher la hallebarde--et se courbant,
+levant les bras, battant du talon, il faisait mine de faucher les
+jarrets d'un cheval, de pointer comme à la baïonnette, d'assommer un
+ennemi. La veuve, intérieurement, le trouva un rude gaillard.
+
+Elle fut enthousiasmée par la commode en coquillages. Le chat de
+Saint-Allyre l'étonna beaucoup, la poire dans la carafe un peu moins.
+Puis arrivant à la cheminée:
+
+--Ah! voilà un chapeau qui aurait besoin de raccommodage.
+
+Trois trous, des marques de balles, en perçaient les bords.
+
+C'était celui d'un chef de voleurs sous le Directoire, David de La
+Bazoque, pris en trahison, et tué immédiatement.
+
+--Tant mieux, on a bien fait! dit Mme Bordin.
+
+Marescot souriait devant les objets d'une façon dédaigneuse. Il ne
+comprenait pas cette galoche qui avait été l'enseigne d'un marchand de
+chaussures, ni pourquoi le tonneau de faïence, un vulgaire pichet de
+cidre;--et le saint Pierre, franchement, était lamentable avec sa
+physionomie d'ivrogne.
+
+Mme Bordin fit cette remarque:--Il a dû vous coûter bon, tout de même?
+
+--Oh pas trop! pas trop!
+
+Un couvreur d'ardoises l'avait donné pour quinze francs.
+
+Ensuite, elle blâma, vu l'inconvenance, le décolletage de la dame en
+perruque poudrée.
+
+--Où est le mal? reprit Bouvard, quand on possède quelque chose de beau?
+et il ajouta plus bas: Comme vous, je suis sûr?
+
+Le notaire leur tournait le dos, étudiant les branches de la famille
+Croixmare. Elle ne répondit rien, mais se mit à jouer avec sa longue
+chaîne de montre. Ses seins bombaient le taffetas noir de son corsage;
+et les cils un peu rapprochés, elle baissait le menton, comme une
+tourterelle qui se rengorge. Puis d'un air ingénu:
+
+--Comment s'appelait cette dame?
+
+--On l'ignore! c'est une maîtresse du Régent,--vous savez--celui qui a
+fait tant de farces!
+
+--Je crois bien! les mémoires du temps!... et le notaire, sans finir sa
+phrase déplora cet exemple d'un prince, entraîné par ses passions.
+
+--Mais vous êtes tous comme ça!
+
+Les deux hommes se récrièrent; et un dialogue s'en suivit sur les
+femmes, sur l'amour. Marescot affirma qu'il existe beaucoup d'unions
+heureuses.--Parfois même, sans qu'on s'en doute, on a près de soi, ce
+qu'il faudrait pour son bonheur. L'allusion était directe. Les joues de
+la veuve s'empourprèrent; mais se remettant presque aussitôt:
+
+--Nous n'avons plus l'âge des folies! n'est-ce pas monsieur Bouvard?
+
+--Eh! eh! moi, je ne dis pas ça! et il offrit son bras pour revenir dans
+l'autre chambre. Faites attention aux marches. Très bien! Maintenant,
+observez le vitrail.
+
+On y distinguait un manteau d'écarlate et les deux ailes d'un ange
+--tout le reste se perdant sous les plombs qui tenaient en équilibre les
+nombreuses cassures du verre. Le jour diminuait; des ombres
+s'allongeaient; Mme Bordin était devenue sérieuse.
+
+Bouvard s'éloigna, et reparut, affublé d'une couverture de laine, puis
+s'agenouilla devant le prie-Dieu, les coudes en dehors, la face dans les
+mains, la lueur du soleil tombant sur sa calvitie;--et il avait
+conscience de cet effet, car il dit:--Est-ce que je n'ai pas l'air d'un
+moine du moyen âge? Ensuite, il leva le front obliquement, les yeux
+noyés, faisant prendre à sa figure une expression mystique.
+
+On entendit dans le corridor la voix grave de Pécuchet:
+
+--N'aie pas peur! c'est moi!
+
+Et il entra, la tête complètement recouverte d'un casque--un pot de fer
+à oreillons pointus.
+
+Bouvard ne quitta pas le prie-Dieu. Les deux autres restaient debout.
+Une minute se passa dans l'ébahissement.
+
+Mme Bordin parut un peu froide à Pécuchet. Cependant, il voulut savoir
+si on lui avait tout montré.
+
+--Il me semble? et désignant la muraille: Ah! pardon! nous aurons ici un
+objet que l'on restaure en ce moment.
+
+La veuve et Marescot se retirèrent.
+
+Les deux amis avaient imaginé de feindre une concurrence. Ils allaient
+en courses l'un sans l'autre, le second faisant des offres supérieures à
+celles du premier. Pécuchet ainsi venait d'obtenir le casque.
+
+Bouvard l'en félicita et reçut des éloges à propos de la couverture.
+
+Mélie avec des cordons, l'arrangea en manière de froc. Ils la mettaient
+à tour de rôle, pour recevoir les visites.
+
+Ils eurent celles de Girbal, de Foureau, du capitaine Heurtaux, puis de
+personnes inférieures, Langlois, Beljambe, leurs fermiers, jusqu'aux
+servantes des voisins;--et chaque fois, ils recommençaient leurs
+explications, montraient la place où serait le bahut, affectaient de la
+modestie, réclamaient de l'indulgence pour l'encombrement.
+
+Pécuchet, ces jours-là, portait le bonnet de zouave qu'il avait
+autrefois à Paris, l'estimant plus en rapport avec le milieu artistique.
+À un certain moment, il se coiffait du casque, et le penchait sur la
+nuque, afin de dégager son visage. Bouvard n'oubliait pas la manoeuvre
+de la hallebarde; enfin, d'un coup d'oeil ils se demandaient si le
+visiteur méritait que l'on fît le moine du moyen âge.
+
+Quelle émotion quand s'arrêta devant leur grille, la voiture de M. de
+Faverges! Il n'avait qu'un mot à dire. Voici la chose.
+
+Hurel, son homme d'affaires, lui avait appris que cherchant partout des
+documents ils avaient acheté de vieux papiers à la ferme de la Aubrye.
+
+Rien de plus vrai.
+
+N'y avaient-ils pas découvert, des lettres du baron de Gonneval, ancien
+aide de camp du duc d'Angoulême, et qui avait séjourné à la Aubrye? On
+désirait cette correspondance, pour des intérêts de famille.
+
+Elle n'était pas chez eux. Mais ils détenaient une chose qui
+l'intéressait s'il daignait les suivre, jusqu'à leur bibliothèque.
+
+Jamais pareilles bottes vernies n'avaient craqué dans le corridor. Elles
+se heurtèrent contre le sarcophage. Il faillit même écraser plusieurs
+tuiles, tourna le fauteuil, descendit deux marches--et parvenus dans la
+seconde chambre, ils lui firent voir sous le baldaquin, devant le saint
+Pierre, le pot à beurre, exécuté à Noron.
+
+Bouvard et Pécuchet avaient cru que la date, quelquefois, pouvait
+servir.
+
+Le gentilhomme par politesse inspecta leur musée.--Il répétait:
+Charmant, très bien! tout en se donnant sur la bouche de petits coups
+avec le pommeau de sa badine,--pour sa part, il les remerciait d'avoir
+sauvé ces débris du moyen âge, époque de foi religieuse et de
+dévouements chevaleresques. Il aimait le progrès,--et se fût livré,
+comme eux, à ces études intéressantes.--Mais la Politique, le conseil
+général, l'Agriculture, un véritable tourbillon l'en détournait!
+
+--Après vous, toutefois, on n'aurait que des glanes; car bientôt, vous
+aurez pris toutes les curiosités du département.
+
+--Sans amour-propre, nous le pensons dit Pécuchet.
+
+Et cependant, on pouvait en découvrir encore à Chavignolles, par
+exemple, il y avait contre le mur du cimetière dans la ruelle, un
+bénitier, enfoui sous les herbes, depuis un temps immémorial.
+
+Ils furent heureux du renseignement, puis échangèrent un regard
+signifiant est-ce la peine? mais déjà le Comte ouvrait la porte.
+
+Mélie, qui se trouvait derrière, s'enfuit brusquement.
+
+Comme il passait dans la cour, il remarqua Gorju, en train de fumer sa
+pipe, les bras croisés.
+
+--Vous employez ce garçon! Hum! un jour d'émeute je ne m'y fierais pas.
+Et M. de Faverges remonta dans son tilbury.
+
+Pourquoi leur bonne semblait-elle en avoir peur?
+
+Ils la questionnèrent; et elle conta qu'elle avait servi dans sa ferme.
+C'était cette petite fille qui versait à boire aux moissonneuses quand
+ils étaient venus. Deux ans plus tard, on l'avait prise comme aide, au
+château--et renvoyée par suite de faux rapports.
+
+Pour Gorju, que lui reprocher? Il était fort habile, et leur marquait
+infiniment de considération.
+
+Le lendemain, dès l'aube, ils se rendirent au cimetière.
+
+Bouvard, avec sa canne, tâta à la place indiquée. Un corps dur sonna.
+Ils arrachèrent quelques orties, et découvrirent une cuvette en grès, un
+font baptismal où des plantes poussaient.
+
+On n'a pas coutume cependant d'enfouir les fonts baptismaux hors des
+églises.
+
+Pécuchet en fit un dessin, Bouvard la description; et ils envoyèrent le
+tout à Larsonneur.
+
+Sa réponse fut immédiate.
+
+--Victoire, mes chers confrères! Incontestablement, c'est une cuve
+druidique!
+
+Toutefois qu'ils y prissent garde! La hache était douteuse.--Et autant
+pour lui que pour eux-mêmes il leur indiquait une série d'ouvrages à
+consulter.
+
+Larsonneur confessait en post-scriptum, son envie de connaître cette
+cuve--ce qui aurait lieu, à quelque jour, quand il ferait le voyage de
+la Bretagne.
+
+Alors Bouvard et Pécuchet se plongèrent dans l'archéologie celtique.
+D'après cette science, les anciens Gaulois, nos aïeux, adoraient Kirk et
+Kron, Taranis, Ésus, Nétalemnia, le Ciel et la Terre, le Vent, les
+Eaux,--et, par-dessus tout, le grand Teutatès, qui est le Saturne des
+Païens.--Car Saturne, quand il régnait en Phénicie épousa une nymphe
+nommée Anobret, dont il eut un enfant appelé Jeüd--et Anobret a les
+traits de Sara, Jeüd fut sacrifié (ou près de l'être) comme
+Isaac;--donc, Saturne est Abraham, d'où il faut conclure que la religion
+des Gaulois avait les mêmes principes que celle des Juifs.
+
+Leur société était fort bien organisée. La première classe de personnes
+comprenait le peuple, la noblesse et le roi, la deuxième les
+jurisconsultes,--et dans la troisième, la plus haute, se rangeaient,
+suivant Taillepied, les diverses manières de philosophes c'est-à-dire
+les Druides ou Saronides, eux-mêmes divisés en Eubages, Bardes et Vates.
+
+Les uns prophétisaient, les autres chantaient, d'autres enseignaient la
+Botanique, la Médecine, l'Histoire et la Littérature, bref tous les arts
+de leur époque. Pythagore et Platon furent leurs élèves. Ils apprirent
+la métaphysique aux Grecs, la sorcellerie aux Persans, l'aruspicine aux
+Étrusques--et aux Romains, l'étamage du cuivre et le commerce des
+jambons.
+
+Mais de ce peuple, qui dominait l'ancien monde, il ne reste que des
+pierres, soit toutes seules, ou par groupes de trois, ou disposées en
+galeries, ou formant des enceintes.
+
+Bouvard et Pécuchet, pleins d'ardeur, étudièrent successivement la
+Pierre-du-Post à Ussy, la Pierre-Couplée au Guest, la Pierre du Jarier,
+près de Laigie--d'autres encore!
+
+Tous ces blocs, d'une égale insignifiance, les ennuyèrent
+promptement;--et un jour qu'ils venaient de voir le menhir du Passais,
+ils allaient s'en retourner, quand leur guide les mena dans un bois de
+hêtres, encombré par des masses de granit pareilles à des piédestaux, ou
+à de monstrueuses tortues.
+
+La plus considérable est creusée comme un bassin. Un des bords se
+relève--et du fond partent deux entailles qui descendent jusqu'à terre;
+c'était pour l'écoulement du sang; impossible d'en douter! Le hasard ne
+fait pas de ces choses.
+
+Les racines des arbres s'entremêlaient à ces rocs abrupts. Un peu de
+pluie tombait; au loin, les flocons de brume montaient, comme de grands
+fantômes. Il était facile d'imaginer sous les feuillages, les prêtres en
+tiare d'or et en robe blanche, avec leurs victimes humaines les bras
+attachés dans le dos--et sur le bord de la cuve la druidesse, observant
+le ruisseau rouge, pendant qu'autour d'elle, la foule hurlait, au tapage
+des cymbales et des buccins faits d'une corne d'auroch.
+
+Tout de suite, leur plan fut arrêté.
+
+Et une nuit, par un clair de lune, ils prirent le chemin du cimetière,
+marchant comme des voleurs, dans l'ombre des maisons. Les persiennes
+étaient closes, et les masures tranquilles; pas un chien n'aboya. Gorju
+les accompagnait, ils se mirent à l'ouvrage. On n'entendait que le bruit
+des cailloux heurtés par la bêche, qui creusait le gazon. Le voisinage
+des morts leur était désagréable; l'horloge de l'église poussait un râle
+continu, et la rosace de son tympan avait l'air d'un oeil épiant les
+sacrilèges.
+
+Enfin, ils emportèrent la cuve.
+
+Le lendemain, ils revinrent au cimetière pour voir les traces de
+l'opération.
+
+L'abbé, qui prenait le frais sur sa porte, les pria de lui faire
+l'honneur d'une visite; et les ayant introduits dans sa petite salle, il
+les regarda singulièrement.
+
+Au milieu du dressoir, entre les assiettes, il y avait une soupière
+décorée de bouquets jaunes.
+
+Pécuchet la vanta, ne sachant que dire.
+
+--C'est un vieux Rouen reprit le curé, un meuble de famille. Les
+amateurs le considèrent, M. Marescot, surtout. Pour lui, grâce à Dieu il
+n'avait pas l'amour des curiosités;--et comme ils semblaient ne pas
+comprendre, il déclara les avoir aperçus lui-même dérobant le font
+baptismal.
+
+Les deux archéologues furent très penauds, balbutièrent. L'objet en
+question n'était plus d'usage.
+
+N'importe! ils devaient le rendre.
+
+Sans doute! Mais au moins qu'on leur permît de faire venir un peintre
+pour le dessiner.
+
+--Soit, messieurs.
+
+--Entre nous, n'est-ce pas? dit Bouvard sous le sceau de la confession!
+
+L'ecclésiastique, en souriant les rassura d'un geste.
+
+Ce n'était pas lui, qu'ils craignaient, mais plutôt Larsonneur. Quand il
+passerait par Chavignolles, il aurait envie de la cuve--et ses
+bavardages iraient jusqu'aux oreilles du gouvernement. Par prudence, ils
+la cachèrent dans le fournil, puis dans la tonnelle, dans la cahute,
+dans une armoire. Gorju était las de la trimbaler.
+
+La possession d'un tel morceau les attachait au celticisme de la
+Normandie.
+
+Ses origines sont égyptiennes. Séez, dans le département de l'Orne
+s'écrit parfois Saïs comme la ville du Delta. Les Gaulois juraient par
+le taureau, importation du boeuf Apis. Le nom latin de Bellocastes qui
+était celui des gens de Bayeux vient de Beli Casa, demeure, sanctuaire
+de Bélus. Bélus et Osiris même divinité. Rien ne s'oppose dit Mangon de
+la Lande à ce qu'il y ait eu, près de Bayeux, des monuments druidiques.
+
+--Ce pays, ajoute M. Roussel, ressemble au pays où les Égyptiens
+bâtirent le temple de Jupiter-Ammon. Donc, il y avait un temple et qui
+enfermait des richesses. Tous les monuments celtiques en renferment.
+
+En 1715, relate dom Martin, un sieur Héribel exhuma aux environs de
+Bayeux, plusieurs vases d'argile, pleins d'ossements--et conclut
+(d'après la tradition et des autorités évanouies) que cet endroit, une
+nécropole, était le mont Faunus, où l'on a enterré le Veau d'or.
+
+Cependant le Veau d'or fut brûlé et avalé!--à moins que la Bible ne se
+trompe?
+
+Premièrement, où est le mont Faunus? Les auteurs ne l'indiquent pas. Les
+indigènes n'en savent rien. Il aurait fallu se livrer à des
+fouilles;--et dans ce but, ils envoyèrent à M. le préfet, une pétition,
+qui n'eut pas de réponse.
+
+Peut-être que le mont Faunus a disparu, et que ce n'était pas une
+colline mais un tumulus? Que signifiaient les tumulus?
+
+Plusieurs contiennent des squelettes, ayant la position du foetus dans
+le sein de sa mère. Cela veut dire que le tombeau était pour eux comme
+une seconde gestation les préparant à une autre vie. Donc, le tumulus
+symbolise l'organe femelle, comme la pierre levée est l'organe mâle.
+
+En effet, où il y a des menhirs, un culte obscène a persisté. Témoin ce
+qui se faisait à Guérande, à Chichebouche, au Croisic, à Livarot.
+Anciennement, les bornes des routes et même les arbres avaient la
+signification de phallus--et pour Bouvard et Pécuchet tout devint
+phallus. Ils recueillirent des palonniers de voiture, des jambes de
+fauteuil, des verrous de cave, des pilons de pharmacien. Quand on venait
+les voir, ils demandaient: À qui trouvez-vous que cela ressemble? puis,
+confiaient le mystère--et si l'on se récriait, ils levaient, de pitié,
+les épaules.
+
+Un soir, qu'ils rêvaient aux dogmes des druides, l'abbé se présenta,
+discrètement.
+
+Tout de suite, ils montrèrent le musée, en commençant par le vitrail,
+mais il leur tardait d'arriver à un compartiment nouveau, celui des
+Phallus. L'ecclésiastique les arrêta, jugeant l'exhibition indécente. Il
+venait réclamer son font baptismal.
+
+Bouvard et Pécuchet implorèrent quinze jours encore, le temps d'en
+prendre un moulage.
+
+--Le plus tôt sera le mieux dit l'abbé. Puis il causa de choses
+indifférentes.
+
+Pécuchet qui s'était absenté une minute, lui glissa dans la main un
+napoléon.
+
+Le prêtre fit un mouvement en arrière.
+
+--Ah! pour vos pauvres!
+
+Et M. Jeufroy, en rougissant fourra la pièce d'or dans sa soutane.
+
+Rendre la cuve, la cuve aux sacrifices? Jamais de la vie! Ils voulaient
+même apprendre l'hébreu, qui est la langue mère du celtique, à moins
+qu'elle n'en dérive?--et ils allaient faire le voyage de la
+Bretagne,--en commençant par Rennes où ils avaient un rendez-vous avec
+Larsonneur, pour étudier cette urne mentionnée dans les mémoires de
+l'Académie celtique et qui paraît avoir contenu les cendres de la reine
+Artémise--quand le maire entra, le chapeau sur la tête, sans façon, en
+homme grossier qu'il était.
+
+--Ce n'est pas tout ça, mes petits pères! Il faut le rendre!
+
+--Quoi donc?
+
+--Farceurs! je sais bien que vous le cachez!
+
+On les avait trahis.
+
+Ils répliquèrent qu'ils le détenaient avec la permission de monsieur le
+curé.
+
+--Nous allons voir.
+
+Et Foureau s'éloigna.
+
+Il revint, une heure après.
+
+--Le curé dit que non! Venez vous expliquer.
+
+Ils s'obstinèrent.
+
+D'abord on n'avait pas besoin de ce bénitier,--qui n'était pas un
+bénitier. Ils le prouveraient par une foule de raisons scientifiques.
+Puis, ils offrirent de reconnaître, dans leur testament, qu'il
+appartenait à la commune.
+
+Ils proposèrent même de l'acheter.
+
+--Et d'ailleurs, c'est mon bien! répétait Pécuchet. Les vingt francs,
+acceptés par M. Jeufroy, étaient une preuve du contrat--et s'il fallait
+comparaître devant le juge de paix, tant pis, il ferait un faux serment!
+
+Pendant ces débats, il avait revu la soupière, plusieurs fois; et dans
+son âme s'était développé le désir, la soif, le prurit de cette faïence.
+Si on voulait la lui donner, il remettrait la cuve. Autrement, non.
+
+Par fatigue ou peur du scandale, M. Jeufroy la céda.
+
+Elle fut mise dans leur collection, près du bonnet de Cauchoise. La cuve
+décora le porche de l'église; et ils se consolèrent de ne plus l'avoir
+par cette idée que les gens de Chavignolles en ignoraient la valeur.
+
+Mais la soupière leur inspira le goût des faïences--nouveau sujet
+d'études et d'explorations dans la campagne.
+
+C'était l'époque où les gens distingués recherchaient les vieux plats de
+Rouen. Le notaire en possédait quelques-uns, et tirait de là comme une
+réputation d'artiste, préjudiciable à son métier, mais qu'il rachetait
+par des côtés sérieux.
+
+Quand il sut que Bouvard et Pécuchet avaient acquis la soupière, il vint
+leur proposer un échange.
+
+Pécuchet s'y refusa.
+
+--N'en parlons plus! et Marescot examina leur céramique.
+
+Toutes les pièces accrochées le long des murs étaient bleues sur un fond
+d'une blancheur malpropre;--et quelques-unes étalaient leur corne
+d'abondance aux tons verts et rougeâtres, plats à barbe, assiettes et
+soucoupes, objets longtemps poursuivis et rapportés sur le coeur, dans
+le sinus de la redingote.
+
+Marescot en fit l'éloge, parla des autres faïences, de l'hispano-arabe,
+de la hollandaise, de l'anglaise, de l'italienne;--et les ayant éblouis
+par son érudition:--Si je revoyais votre soupière?
+
+Il la fit sonner d'un coup de doigt, puis contempla les deux S peints
+sous le couvercle.
+
+--La marque de Rouen! dit Pécuchet.
+
+--Oh! oh! Rouen, à proprement parler, n'avait pas de marque. Quand on
+ignorait Moustiers toutes les faïences françaises étaient de Nevers. De
+même pour Rouen, aujourd'hui! D'ailleurs on l'imite dans la perfection à
+Elbeuf!
+
+--Pas possible!
+
+--On imite bien les majoliques! Votre pièce n'a aucune valeur--et
+j'allais faire, moi, une belle sottise!
+
+Quand le notaire eut disparu, Pécuchet s'affaissa dans le fauteuil,
+prostré!
+
+--Il ne fallait pas rendre la cuve dit Bouvard mais tu t'exaltes! tu
+t'emportes toujours.
+
+--Oui! je m'emporte et Pécuchet empoignant la soupière, la jeta loin de
+lui, contre le sarcophage.
+
+Bouvard plus calme, ramassa les morceaux, un à un;--et, quelque temps
+après, eut cette idée:
+
+--Marescot par jalousie, pourrait bien s'être moqué de nous?
+
+--Comment?
+
+--Rien ne m'assure que la soupière ne soit pas authentique? tandis que
+les autres pièces, qu'il a fait semblant d'admirer, sont fausses
+peut-être?
+
+Et la fin du jour se passa dans les incertitudes, les regrets.
+
+Ce n'était pas une raison pour abandonner le voyage de la Bretagne. Ils
+comptaient même emmener Gorju, qui les aiderait dans leurs fouilles.
+
+Depuis quelque temps, il couchait à la maison, afin de terminer plus
+vite le raccommodage du meuble. La perspective d'un déplacement le
+contraria et comme ils parlaient des menhirs et des tumulus qu'ils
+comptaient voir:
+
+--Je connais mieux leur dit-il; en Algérie, dans le Sud, près des
+sources de Bou-Mursoug, on en rencontre des quantités. Il fit même la
+description d'un tombeau, ouvert devant lui, par hasard;--et qui
+contenait un squelette, accroupi comme un singe, les deux bras autour
+des jambes.
+
+Larsonneur, qu'ils instruisirent du fait, n'en voulut rien croire.
+
+Bouvard approfondit la matière, et le relança.
+
+--Comment se fait-il que les monuments des Gaulois soient informes,
+tandis que ces mêmes Gaulois étaient civilisés au temps de Jules César?
+Sans doute, ils proviennent d'un peuple plus ancien?
+
+--Une telle hypothèse, selon Larsonneur, manquait de patriotisme.
+
+--N'importe! rien ne dit que ces monuments soient l'oeuvre des
+Gaulois.--Montrez-nous un texte!
+
+L'académicien se fâcha, ne répondit plus;--et ils en furent bien aises,
+tant les Druides les ennuyaient.
+
+S'ils ne savaient à quoi s'en tenir sur la céramique et sur le
+celticisme c'est qu'ils ignoraient l'histoire, particulièrement
+l'histoire de France.
+
+L'ouvrage d'Anquetil se trouvait dans leur bibliothèque; mais la suite
+des rois fainéants les amusa fort peu, la scélératesse des maires du
+Palais ne les indigna point;--et ils lâchèrent Anquetil, rebutés par
+l'ineptie de ses réflexions.
+
+Alors ils demandèrent à Dumouchel quelle est la meilleure histoire de
+France.
+
+Dumouchel prit en leur nom, un abonnement à un cabinet de lecture et
+leur expédia les lettres d'Augustin Thierry, avec deux volumes de M. de
+Genoude.
+
+D'après cet écrivain, la royauté, la religion, et les assemblées
+nationales, voilà les principes de la nation française, lesquels
+remontent aux Mérovingiens. Les Carlovingiens y ont dérogé. Les
+Capétiens, d'accord avec le peuple s'efforcèrent de les maintenir. Sous
+Louis XIII, le pouvoir absolu fut établi, pour vaincre le
+Protestantisme, dernier effort de la Féodalité--et 89 est un retour vers
+la constitution de nos aïeux.
+
+Pécuchet admira ces idées.
+
+Elles faisaient pitié à Bouvard, qui avait lu Augustin Thierry, d'abord.
+
+--Qu'est-ce que tu me chantes, avec ta nation française! puisqu'il
+n'existait pas de France, ni d'assemblées nationales! et les
+Carlovingiens n'ont rien usurpé, du tout! et les Rois n'ont pas
+affranchi les communes! Lis, toi-même!
+
+Pécuchet se soumit à l'évidence, et bientôt le dépassa en rigueur
+scientifique! Il se serait cru déshonoré s'il avait dit: Charlemagne et
+non Karl le Grand, Clovis au lieu de Clodowig.
+
+Néanmoins, il était séduit par Genoude, trouvant habile de faire se
+rejoindre les deux bouts de l'histoire de France, si bien que le milieu
+est du remplissage;--et pour en avoir le coeur net, ils prirent la
+collection de Buchez et Roux.
+
+Mais le pathos des préfaces, cet amalgame de socialisme et de
+catholicisme les écoeura; les détails trop nombreux empêchaient de voir
+l'ensemble.
+
+Ils recoururent à M. Thiers.
+
+C'était pendant l'été de 1845, dans le jardin, sous la tonnelle.
+Pécuchet, un petit banc sous les pieds, lisait tout haut de sa voix
+caverneuse, sans fatigue, ne s'arrêtant que pour plonger les doigts dans
+sa tabatière. Bouvard l'écoutait la pipe à la bouche, les jambes
+ouvertes, le haut du pantalon déboutonné.
+
+Des vieillards leur avaient parlé de 93;--et des souvenirs presque
+personnels animaient les plates descriptions de l'auteur. Dans ce
+temps-là, les grandes routes étaient couvertes de soldats qui chantaient
+la Marseillaise. Sur le seuil des portes, des femmes assises cousaient
+de la toile, pour faire des tentes. Quelquefois, arrivait un flot
+d'hommes en bonnet rouge, inclinant au bout d'une pique une tête
+décolorée, dont les cheveux pendaient. La haute tribune de la Convention
+dominait un nuage de poussière, où des visages furieux hurlaient des
+cris de mort. Quand on passait au milieu du jour près du bassin des
+Tuileries, on entendait le heurt de la guillotine, pareil à des coups de
+mouton.
+
+Et la brise remuait les pampres de la tonnelle, les orges mûres se
+balançaient par intervalles, un merle sifflait. En portant des regards
+autour d'eux, ils savouraient cette tranquillité.
+
+Quel dommage que dès le commencement, on n'ait pu s'entendre--car si les
+royalistes avaient pensé comme les patriotes, si la Cour y avait mis
+plus de franchise, et ses adversaires moins de violence, bien des
+malheurs ne seraient pas arrivés.
+
+À force de bavarder là-dessus, ils se passionnèrent. Bouvard, esprit
+libéral et coeur sensible, fut constitutionnel, girondin, thermidorien.
+Pécuchet, bilieux et de tendances autoritaires, se déclara sans-culotte
+et même robespierriste.
+
+Il approuvait la condamnation du roi, les décrets les plus violents, le
+culte de l'Être Suprême. Bouvard préférait celui de la nature. Il aurait
+salué avec plaisir l'image d'une grosse femme, versant de ses mamelles à
+ses adorateurs, non pas de l'eau, mais du chambertin.
+
+Pour avoir plus de faits à l'appui de leurs arguments, ils se
+procurèrent d'autres ouvrages, Montgaillard, Prudhomme, Gallois,
+Lacretelle, etc.; et les contradictions de ces livres ne les
+embarrassaient nullement. Chacun y prenait ce qui pouvait défendre sa
+cause.
+
+Ainsi Bouvard ne doutait pas que Danton eût accepté cent mille écus pour
+faire des motions qui perdraient la République;--et selon Pécuchet
+Vergniaud aurait demandé six mille francs par mois.
+
+--Jamais de la vie! Explique-moi plutôt, pourquoi la soeur de
+Robespierre avait une pension de Louis XVIII?
+
+--Pas du tout! c'était de Bonaparte; et puisque tu le prends comme ça,
+quel est le personnage qui peu de temps avant la mort d'Égalité eut avec
+lui une conférence secrète? Je veux qu'on réimprime dans les mémoires de
+la Campan les paragraphes supprimés! Le décès du Dauphin me paraît
+louche. La poudrière de Grenelle en sautant tua deux mille personnes!
+Cause inconnue, dit-on, quelle bêtise! car Pécuchet n'était pas loin de
+la connaître, et rejetait tous les crimes sur les manoeuvres des
+aristocrates, l'or de l'étranger.
+
+Dans l'esprit de Bouvard, montez-au-ciel-fils-de-saint-Louis, les
+vierges de Verdun et les culottes en peau humaine étaient indiscutables.
+Il acceptait les listes de Prudhomme, un million de victimes tout juste.
+
+Mais la Loire rouge de sang depuis Saumur jusqu'à Nantes, dans une
+longueur de dix-huit lieues, le fit songer. Pécuchet également conçut
+des doutes, et ils prirent en méfiance les historiens.
+
+La Révolution est pour les uns, un événement satanique. D'autres la
+proclament une exception sublime. Les vaincus de chaque côté,
+naturellement sont des martyrs.
+
+Thierry démontre, à propos des Barbares, combien il est sot de
+rechercher si tel prince fut bon ou fut mauvais. Pourquoi ne pas suivre
+cette méthode dans l'examen des époques plus récentes? Mais l'Histoire
+doit venger la morale; on est reconnaissant à Tacite d'avoir déchiré
+Tibère. Après tout, que la Reine ait eu des amants, que Dumouriez dès
+Valmy se proposât de trahir, en prairial que ce soit la Montagne ou la
+Gironde qui ait commencé, et en thermidor les Jacobins ou la Plaine,
+qu'importe au développement de la Révolution, dont les origines sont
+profondes et les résultats incalculables! Donc, elle devait s'accomplir,
+être ce qu'elle fut; mais supposez la fuite du Roi sans entrave,
+Robespierre s'échappant ou Bonaparte assassiné--hasards qui dépendaient
+d'un aubergiste moins scrupuleux, d'une porte ouverte, d'une sentinelle
+endormie, et le train du monde changeait.
+
+Ils n'avaient plus sur les hommes et les faits de cette époque, une
+seule idée d'aplomb.
+
+Pour la juger impartialement, il faudrait avoir lu toutes les histoires,
+tous les mémoires, tous les journaux et toutes les pièces manuscrites,
+car de la moindre omission une erreur peut dépendre qui en amènera
+d'autres à l'infini. Ils y renoncèrent.
+
+Mais le goût de l'Histoire leur était venu, le besoin de la vérité pour
+elle-même.
+
+Peut-être, est-elle plus facile à découvrir dans les époques anciennes?
+Les auteurs, étant loin des choses, doivent en parler sans passion. Et
+ils commencèrent le bon Rollin.
+
+--Quel tas de balivernes! s'écria Bouvard, dès le premier chapitre.
+
+--Attends un peu dit Pécuchet, en fouillant dans le bas de leur
+bibliothèque, où s'entassaient les livres du dernier propriétaire, un
+vieux jurisconsulte, maniaque et bel esprit;--et ayant déplacé beaucoup
+de romans et de pièces de théâtre, avec un Montesquieu et des
+traductions d'Horace, il atteignit ce qu'il cherchait: l'ouvrage de
+Beaufort sur l'Histoire romaine.
+
+Tite-Live attribue la fondation de Rome à Romulus. Salluste en fait
+honneur aux Troyens d'Énée. Coriolan mourut en exil selon Fabius Pictor,
+par les stratagèmes d'Attius Tullus, si l'on en croit Denys; Sénèque
+affirme qu'Horatius Coclès s'en retourna victorieux, Dion qu'il fut
+blessé à la jambe. Et La Mothe le Vayer émet des doutes pareils,
+relativement aux autres peuples.
+
+On n'est pas d'accord sur l'antiquité des Chaldéens, le siècle d'Homère,
+l'existence de Zoroastre, les deux empires d'Assyrie. Quinte-Curce a
+fait des contes. Plutarque dément Hérodote. Nous aurions de César une
+autre idée, si le Vercingétorix avait écrit ses commentaires.
+
+L'Histoire ancienne est obscure par le défaut de documents. Ils abondent
+dans la moderne;--et Bouvard et Pécuchet revinrent à la France,
+entamèrent Sismondi.
+
+La succession de tant d'hommes leur donnait envie de les connaître plus
+profondément, de s'y mêler. Ils voulaient parcourir les originaux,
+Grégoire de Tours, Monstrelet, Commines, tous ceux dont les noms étaient
+bizarres ou agréables.
+
+Mais les événements s'embrouillèrent faute de savoir les dates.
+
+Heureusement qu'ils possédaient la mnémotechnie de Dumouchel, un in-12
+cartonné avec cette épigraphe: Instruire en amusant.
+
+Elle combinait les trois systèmes d'Allévy, de Pâris, et de Feinaigle.
+
+Allévy transforme les chiffres en figures, le nombre 1 s'exprimant par
+une tour, 2 par un oiseau, 3 par un chameau, ainsi du reste. Pâris
+frappe l'imagination au moyen de rébus; un fauteuil garni de clous à vis
+donnera: Clou, vis = Clovis; et comme le bruit de la friture fait ric,
+ric des merles dans une poêle rappelleront Chilpéric. Feinaigle divise
+l'univers en maisons, qui contiennent des chambres, ayant chacune quatre
+parois à neuf panneaux, chaque panneau portant un emblème. Donc, le
+premier roi de la première dynastie occupera dans la première chambre le
+premier panneau. Un phare sur un mont dira comment il s'appelait Phar à
+mond système Pâris--et d'après le conseil d'Allévy, en plaçant au-dessus
+un miroir qui signifie 4, un oiseau 2, et un cerceau 0, on obtiendra
+420, date de l'avènement de ce prince.
+
+Pour plus de clarté, ils prirent comme base mnémotechnique leur propre
+maison, leur domicile, attachant à chacune de ses parties un fait
+distinct;--et la cour, le jardin, les environs, tout le pays, n'avait
+plus d'autre sens que de faciliter la mémoire. Les bornages dans la
+campagne limitaient certaines époques, les pommiers étaient des arbres
+généalogiques, les buissons des batailles, le monde devenait symbole.
+Ils cherchaient sur les murs, des quantités de choses absentes,
+finissaient par les voir, mais ne savaient plus les dates qu'elles
+représentaient.
+
+D'ailleurs, les dates ne sont pas toujours authentiques. Ils apprirent
+dans un manuel pour les collèges, que la naissance de Jésus doit être
+reportée cinq ans plus tôt qu'on ne la met ordinairement, qu'il y avait
+chez les Grecs trois manières de compter les Olympiades, et huit chez
+les Latins de faire commencer l'année.--Autant d'occasions pour les
+méprises, outre celles qui résultent des zodiaques, des ères, et des
+calendriers différents.
+
+Et de l'insouciance des dates, ils passèrent au dédain des faits.
+
+Ce qu'il y a d'important, c'est la philosophie de l'Histoire!
+
+Bouvard ne put achever le célèbre discours de Bossuet.
+
+--L'aigle de Meaux est un farceur! Il oublie la Chine, les Indes et
+l'Amérique! mais a soin de nous apprendre que Théodose était la joie de
+l'univers, qu'Abraham traitait d'égal avec les rois et que la
+philosophie des Grecs descend des Hébreux. Sa préoccupation des Hébreux
+m'agace!
+
+Pécuchet partagea cette opinion, et voulut lui faire lire Vico.
+
+--Comment admettre objectait Bouvard, que des fables soient plus vraies
+que les vérités des historiens?
+
+Pécuchet tâcha d'expliquer les mythes, se perdait dans la _Scienza
+Nuova_.
+
+--Nieras-tu le plan de la Providence?
+
+--Je ne le connais pas! dit Bouvard.
+
+Et ils décidèrent de s'en rapporter à Dumouchel.
+
+Le Professeur avoua qu'il était maintenant dérouté en fait d'histoire.
+
+--Elle change tous les jours. On conteste les rois de Rome et les
+voyages de Pythagore! On attaque Bélisaire, Guillaume Tell, et jusqu'au
+Cid, devenu, grâce aux dernières découvertes, un simple bandit. C'est à
+souhaiter qu'on ne fasse plus de découvertes, et même l'Institut devrait
+établir une sorte de canon, prescrivant ce qu'il faut croire!
+
+Il envoyait en post-scriptum des règles de critique, prises dans le
+cours de Daunou:
+
+--Citer comme preuve le témoignage des foules, mauvaise preuve; elles ne
+sont pas là pour répondre.
+
+--Rejetez les choses impossibles. On fit voir à Pausanias la pierre
+avalée par Saturne.
+
+--L'architecture peut mentir, exemple: l'Arc du Forum, où Titus est
+appelé le premier vainqueur de Jérusalem, conquise avant lui par Pompée.
+
+--Les médailles trompent, quelquefois. Sous Charles IX, on battit des
+monnaies avec le coin de Henri II.
+
+--Tenez en compte l'adresse des faussaires, l'intérêt des apologistes et
+des calomniateurs.
+
+Peu d'historiens ont travaillé d'après ces règles--mais tous en vue
+d'une cause spéciale, d'une religion, d'une nation, d'un parti, d'un
+système, ou pour gourmander les rois, conseiller le peuple, offrir des
+exemples moraux.
+
+Les autres, qui prétendent narrer seulement, ne valent pas mieux. Car on
+ne peut tout dire. Il faut un choix. Mais dans le choix des documents,
+un certain esprit dominera;--et comme il varie, suivant les conditions
+de l'écrivain, jamais l'histoire ne sera fixée.
+
+C'est triste, pensaient-ils.
+
+Cependant on pourrait prendre un sujet, épuiser les sources, en faire
+bien l'analyse--puis le condenser dans une narration, qui serait comme
+un raccourci des choses, reflétant la vérité tout entière. Une telle
+oeuvre semblait exécutable à Pécuchet.
+
+--Veux-tu que nous essayions de composer une histoire?
+
+--Je ne demande pas mieux! Mais laquelle?
+
+--Effectivement, laquelle?
+
+Bouvard s'était assis. Pécuchet marchait de long en large dans le musée;
+quand le pot à beurre frappa ses yeux, et s'arrêtant tout à coup:
+
+--Si nous écrivions la vie du duc d'Angoulême?
+
+--Mais c'était un imbécile! répliqua Bouvard.
+
+--Qu'importe! Les personnages du second plan ont parfois une influence
+énorme--et celui-là, peut-être, tenait le rouage des affaires.
+
+Les livres leur donneraient des renseignements--et M. de Faverges en
+possédait sans doute, par lui-même, ou par de vieux gentilshommes de ses
+amis.
+
+Ils méditèrent ce projet, le débattirent, et résolurent enfin, de passer
+quinze jours à la Bibliothèque municipale de Caen, pour y faire des
+recherches.
+
+Le Bibliothécaire mit à leur disposition des histoires générales et des
+brochures, avec une lithographie coloriée, représentant, de trois
+quarts, Monseigneur le duc d'Angoulême.
+
+Le drap bleu de son habit d'uniforme disparaissait sous les épaulettes,
+les crachats, et le grand cordon rouge de la Légion d'honneur. Un collet
+extrêmement haut enfermait son long cou. Sa tête piriforme était
+encadrée par les frisons de sa chevelure et de ses minces favoris;--et
+de lourdes paupières, un nez très fort et de grosses lèvres donnaient à
+sa figure une expression de bonté insignifiante.
+
+Quand ils eurent pris des notes, ils rédigèrent un programme.
+
+Naissance et enfance, peu curieuses. Un de ses gouverneurs est l'abbé
+Guénée, l'ennemi de Voltaire. À Turin, on lui fait fondre un canon, et
+il étudie les campagnes de Charles VIII. Aussi, est-il nommé, malgré sa
+jeunesse, colonel d'un régiment de gardes-nobles.
+
+97. Son mariage.
+
+1814. Les Anglais s'emparent de Bordeaux. Il accourt derrière eux--et
+montre sa personne aux habitants. Description de la personne du Prince.
+
+1815. Bonaparte le surprend. Tout de suite, il appelle le roi d'Espagne,
+et Toulon, sans Masséna, était livré à l'Angleterre.
+
+Opérations dans le Midi. Il est battu, mais relâché sous la promesse de
+rendre les diamants de la couronne, emportés au grand galop par le Roi,
+son oncle.
+
+Après les Cent-Jours, il revient avec ses parents, et vit tranquille.
+Plusieurs années s'écoulent.
+
+Guerre d'Espagne.--Dès qu'il a franchi les Pyrénées, la Victoire suit
+partout le petit-fils de Henri IV. Il enlève le Trocadéro, atteint les
+colonnes d'Hercule, écrase les factions, embrasse Ferdinand, et s'en
+retourne.
+
+Arcs de triomphe, fleurs que présentent les jeunes filles, dîners dans
+les préfectures,_ Te Deum_ dans les cathédrales. Les Parisiens sont au
+comble de l'ivresse. La ville lui offre un banquet. On chante sur les
+théâtres des allusions au Héros.
+
+L'enthousiasme diminue. Car en 1827 à Cherbourg un bal organisé par
+souscription rate.
+
+Comme il est grand-amiral de France, il inspecte la flotte, qui va
+partir pour Alger.
+
+Juillet 1830. Marmont lui apprend l'état des affaires. Alors il entre
+dans une telle fureur qu'il se blesse la main à l'épée du général.
+
+Le roi lui confie le commandement de toutes les forces.
+
+Il rencontre, au bois de Boulogne, des détachements de la ligne--et ne
+trouve pas un seul mot à leur dire.
+
+De Saint-Cloud il vole au pont de Sèvres. Froideur des troupes. Ça ne
+l'ébranle pas. La famille royale quitte Trianon. Il s'assoit au pied
+d'un chêne, déploie une carte, médite, remonte à cheval, passe devant
+Saint-Cyr, et envoie aux élèves des paroles d'espérance.
+
+À Rambouillet, les gardes du corps font leurs adieux.
+
+Il s'embarque, et pendant toute la traversée est malade. Fin de sa
+carrière.
+
+On doit y relever l'importance qu'eurent les ponts. D'abord il s'expose
+inutilement sur le pont de l'Inn, il enlève le Pont-Saint-Esprit et le
+pont de Lauriol; à Lyon, les deux ponts lui sont funestes--et sa fortune
+expire devant le pont de Sèvres.
+
+Tableau de ses vertus. Inutile de vanter son courage, auquel il joignait
+une grande politique. Car il offrit soixante francs à chaque soldat,
+pour abandonner l'Empereur--et en Espagne, il tâcha de corrompre à prix
+d'argent les Constitutionnels.
+
+Sa réserve était si profonde qu'il consentit au mariage projeté entre
+son père et la reine d'Étrurie, à la formation d'un cabinet nouveau
+après les ordonnances, à l'abdication en faveur de Chambord, à tout ce
+que l'on voulait.
+
+La fermeté pourtant ne lui manquait pas. À Angers, il cassa l'infanterie
+de la garde nationale, qui jalouse de la cavalerie, et au moyen d'une
+manoeuvre, était parvenue à lui faire escorte--tellement, que Son
+Altesse se trouva prise dans les fantassins à en avoir les genoux
+comprimés. Mais il blâma la cavalerie, cause du désordre, et pardonna à
+l'infanterie, véritable jugement de Salomon.
+
+Sa piété se signala par de nombreuses dévotions, et sa clémence en
+obtenant la grâce du général Debelle, qui avait porté les armes contre
+lui.
+
+Détails intimes--traits du Prince:
+
+Au château de Beauregard, dans son enfance, il prit plaisir avec son
+frère à creuser une pièce d'eau que l'on voit encore. Une fois il visita
+la caserne des chasseurs, demanda un verre de vin, et le but à la santé
+du Roi.
+
+Tout en se promenant, pour marquer le pas, il se répétait, à lui-même:
+Une, deux; une, deux; une, deux!
+
+On a conservé quelques-uns de ses mots:
+
+À une députation de Bordelais:--Ce qui me console de n'être pas à
+Bordeaux c'est de me trouver au milieu de vous!
+
+Aux protestants de Nîmes:--Je suis bon catholique; mais je n'oublierai
+jamais que le plus illustre de mes ancêtres fut protestant.
+
+Aux élèves de Saint-Cyr, quand tout est perdu:--Bien, mes amis! Les
+nouvelles sont bonnes! Ça va bien! très bien.
+
+Après l'abdication de Charles X: Puisqu'ils ne veulent pas de moi,
+qu'ils s'arrangent!
+
+Et en 1814, à tout propos, dans le moindre village:--Plus de guerre,
+plus de conscription, plus de droits réunis.
+
+Son style valait sa parole. Ses proclamations dépassent tout.
+
+La première du comte d'Artois débutait ainsi:--Français, le frère de
+votre roi est arrivé.
+
+Celle du prince:--J'arrive! Je suis le fils de vos rois! Vous êtes
+Français.
+
+Ordre du jour, daté de Bayonne:--Soldats, j'arrive!
+
+Une autre, en pleine défection:--Continuez à soutenir avec la vigueur
+qui convient au soldat français, la lutte que vous avez commencée. La
+France l'attend de vous!
+
+Dernière à Rambouillet.--Le roi est entré en arrangement avec le
+gouvernement établi à Paris; et tout porte à croire que cet arrangement
+est sur le point d'être conclu. Tout porte à croire était sublime.
+
+--Une chose me chiffonne dit Bouvard c'est qu'on ne mentionne pas ses
+affaires de coeur?
+
+Et ils notèrent en marge: Chercher les amours du Prince!
+
+Au moment de partir, le bibliothécaire se ravisant, leur fit voir un
+autre portrait du duc d'Angoulême.
+
+Sur celui-là, il était en colonel de cuirassiers, de profil, l'oeil
+encore plus petit, la bouche ouverte, avec des cheveux plats,
+voltigeant.
+
+Comment concilier les deux portraits? Avait-il les cheveux plats, ou
+bien crépus, à moins qu'il ne poussât la coquetterie jusqu'à se faire
+friser?
+
+Question grave, suivant Pécuchet; car la chevelure donne le tempérament,
+le tempérament l'individu.
+
+Bouvard pensait qu'on ne sait rien d'un homme tant qu'on ignore ses
+passions;--et pour éclaircir ces deux points ils se présentèrent au
+château de Faverges. Le comte n'y était pas, cela retardait leur
+ouvrage. Ils rentrèrent chez eux, vexés.
+
+La porte de la maison était grande ouverte. Personne dans la cuisine.
+Ils montèrent l'escalier; et que virent-ils au milieu de la chambre de
+Bouvard? Mme Bordin qui regardait de droite et de gauche.
+
+--Excusez-moi dit-elle en s'efforçant de rire. Depuis une heure je
+cherche votre cuisinière, dont j'aurais besoin, pour mes confitures.
+
+Ils la trouvèrent dans le bûcher sur une chaise, et dormant
+profondément. On la secoua. Elle ouvrit les yeux.
+
+--Qu'est-ce encore? Vous êtes toujours à me diguer avec vos questions!
+
+Il était clair qu'en leur absence, Mme Bordin lui en faisait.
+
+Germaine sortit de sa torpeur, et déclara une indigestion.
+
+--Je reste pour vous soigner dit la veuve.
+
+Alors ils aperçurent dans la cour, un grand bonnet, dont les barbes
+s'agitaient. C'était Mme Castillon la fermière. Elle cria: Gorju! Gorju!
+
+Et du grenier, la voix de leur petite bonne répondit hautement:
+
+--Il n'est pas là!
+
+Elle descendit au bout de cinq minutes, les pommettes rouges, en
+émoi.--Bouvard et Pécuchet lui reprochèrent sa lenteur. Elle déboucla
+leurs guêtres sans murmurer.
+
+Ensuite, ils allèrent voir le bahut.
+
+Ses morceaux épars jonchaient le fournil; les sculptures étaient
+endommagées, les battants rompus.
+
+À ce spectacle, devant cette déception nouvelle, Bouvard retint ses
+pleurs et Pécuchet en avait un tremblement.
+
+Gorju se montrant presque aussitôt, exposa le fait: il venait de mettre
+le bahut dehors pour le vernir quand une vache errante l'avait jeté par
+terre.
+
+--À qui la vache? dit Pécuchet.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Eh! vous aviez laissé la porte ouverte comme tout à l'heure! C'est de
+votre faute!
+
+Ils y renonçaient du reste: depuis trop longtemps, il les lanternait--et
+ne voulaient plus de sa personne ni de son travail.
+
+Ces messieurs avaient tort. Le dommage n'était pas si grand. Avant trois
+semaines tout serait fini;--et Gorju les accompagna jusque dans la
+cuisine où Germaine en se traînant, arrivait, pour faire le dîner.
+
+Ils remarquèrent sur la table, une bouteille de calvados, aux trois
+quarts vidée.
+
+--Sans doute par vous? dit Pécuchet à Gorju.
+
+--Moi? jamais.
+
+Bouvard objecta:--Vous étiez le seul homme dans la maison.
+
+--Eh bien, et les femmes? reprit l'ouvrier, avec un clin d'oeil oblique.
+
+Germaine le surprit:--Dites plutôt que c'est moi!
+
+--Certainement c'est vous!
+
+--Et c'est moi, peut-être qui ai démoli l'armoire!
+
+Gorju fit une pirouette.--Vous ne voyez donc pas qu'elle est saoule!
+
+Alors, ils se chamaillèrent violemment, lui pâle, gouailleur, elle
+empourprée, et arrachant ses touffes de cheveux gris sous son bonnet de
+coton. Mme Bordin parlait pour Germaine, Mélie pour Gorju.
+
+La vieille éclata.
+
+--Si ce n'est pas une abomination! que vous passiez des journées
+ensemble dans le bosquet, sans compter la nuit! espèce de Parisien,
+mangeur de bourgeoises! qui vient chez nos maîtres, pour leur faire
+accroire des farces.
+
+Les prunelles de Bouvard s'écarquillèrent.--Quelles farces?
+
+--Je dis qu'on se fiche de vous!
+
+--On ne se fiche pas de moi! s'écria Pécuchet, et indigné de son
+insolence, exaspéré par les déboires, il la chassa; qu'elle eût à
+déguerpir. Bouvard ne s'opposa point à cette décision--et ils se
+retirèrent, laissant Germaine pousser des sanglots sur son malheur,
+tandis que Mme Bordin tâchait de la consoler.
+
+Le soir, quand ils furent calmes, ils reprirent ces événements, se
+demandèrent qui avait bu le calvados, comment le meuble s'était brisé,
+que réclamait Mme Castillon en appelant Gorju,--et s'il avait déshonoré
+Mélie?
+
+--Nous ne savons pas dit Bouvard, ce qui se passe dans notre ménage, et
+nous prétendons découvrir quels étaient les cheveux et les amours du duc
+d'Angoulême!
+
+Pécuchet ajouta:--Combien de questions autrement considérables, et
+encore plus difficiles!
+
+D'où ils conclurent que les faits extérieurs ne sont pas tout. Il faut
+les compléter par la psychologie. Sans l'imagination, l'Histoire est
+défectueuse.--Faisons venir quelques romans historiques!
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+Ils lurent d'abord Walter Scott.
+
+Ce fut comme la surprise d'un monde nouveau.
+
+Les hommes du passé qui n'étaient pour eux que des fantômes ou des noms
+devinrent des êtres vivants, rois, princes, sorciers, valets,
+gardes-chasse, moines, bohémiens, marchands et soldats, qui délibèrent,
+combattent, voyagent, trafiquent, mangent et boivent, chantent et
+prient, dans la salle d'armes des châteaux, sur le banc noir des
+auberges, par les rues tortueuses des villes, sous l'auvent des
+échoppes, dans le cloître des monastères. Des paysages artistement
+composés, entourent les scènes comme un décor de théâtre. On suit des
+yeux un cavalier qui galope le long des grèves. On aspire au milieu des
+genêts la fraîcheur du vent, la lune éclaire des lacs où glisse un
+bateau, le soleil fait reluire les cuirasses, la pluie tombe sur les
+huttes de feuillage. Sans connaître les modèles, ils trouvaient ces
+peintures ressemblantes, et l'illusion était complète. L'hiver s'y
+passa.
+
+Leur déjeuner fini, ils s'installaient dans la petite salle, aux deux
+bouts de la cheminée;--et en face l'un de l'autre, avec un livre à la
+main, ils lisaient silencieusement. Quand le jour baissait, ils allaient
+se promener sur la grande route, dînaient en hâte, et continuaient leur
+lecture dans la nuit. Pour se garantir de la lampe Bouvard avait des
+conserves bleues, Pécuchet portait la visière de sa casquette inclinée
+sur le front.
+
+Germaine n'était pas partie, et Gorju, de temps à autre, venait fouir au
+jardin, car ils avaient cédé par indifférence, oubli des choses
+matérielles.
+
+Après Walter Scott, Alexandre Dumas les divertit à la manière d'une
+lanterne magique. Ses personnages, alertes comme des singes, forts comme
+des boeufs, gais comme des pinsons, entrent et partent brusquement,
+sautent des toits sur le pavé, reçoivent d'affreuses blessures dont ils
+guérissent, sont crus morts et reparaissent. Il y a des trappes sous les
+planchers, des antidotes, des déguisements--et tout se mêle, court et se
+débrouille, sans une minute pour la réflexion. L'amour conserve de la
+décence, le fanatisme est gai, les massacres font sourire.
+
+Rendus difficiles par ces deux maîtres, ils ne purent tolérer le fatras
+de Bélisaire, la niaiserie de Numa Pompilius, Marchangy ni d'Arlincourt.
+
+La couleur de Frédéric Soulié, comme celle du bibliophile Jacob leur
+parut insuffisante--et M. Villemain les scandalisa en montrant page 85
+de son _Lascaris_, un Espagnol qui fume une pipe une longue pipe arabe
+au milieu du XVe siècle.
+
+Pécuchet consultait la biographie universelle--et il entreprit de
+réviser Dumas au point de vue de la science.
+
+L'auteur, dans _Les Deux Diane_ se trompe de dates. Le mariage du
+Dauphin François eut lieu le 14 octobre 1548, et non le 20 mars 1549.
+Comment sait-il (voir _Le Page du Duc de Savoie_) que Catherine de
+Médicis, après la mort de son époux voulait recommencer la guerre? Il
+est peu probable qu'on ait couronné le duc d'Anjou, la nuit, dans une
+église, épisode qui agrémente _La Dame de Montsoreau_. _La Reine
+Margot_, principalement, fourmille d'erreurs. Le duc de Nevers n'était
+pas absent. Il opina au conseil avant la Saint-Barthélémy. Et Henri de
+Navarre ne suivit pas la procession quatre jours après. Et Henri III ne
+revint pas de Pologne aussi vite. D'ailleurs, combien de rengaines, le
+miracle de l'aubépine, le balcon de Charles IX, les gants empoisonnés de
+Jeanne d'Albret. Pécuchet n'eut plus confiance en Dumas.
+
+Il perdit même tout respect pour Walter Scott, à cause des bévues de son
+_Quentin Durward_. Le meurtre de l'évêque de Liège est avancé de quinze
+ans. La femme de Robert de Lamarck était Jeanne d'Arschel et non
+Hameline de Croy. Loin d'être tué par un soldat, il fut mis à mort par
+Maximilien, et la figure du Téméraire, quand on trouva son cadavre,
+n'exprimait aucune menace, puisque les loups l'avaient à demi dévorée.
+
+Bouvard n'en continua pas moins Walter Scott, mais finit par s'ennuyer
+de la répétition des mêmes effets. L'héroïne, ordinairement, vit à la
+campagne avec son père, et l'amoureux, un enfant volé, est rétabli dans
+ses droits et triomphe de ses rivaux. Il y a toujours un mendiant
+philosophe, un châtelain bourru, des jeunes filles pures, des valets
+facétieux et d'interminables dialogues, une pruderie bête, manque
+complet de profondeur.
+
+En haine du bric-à-brac, Bouvard prit George Sand.
+
+Il s'enthousiasma pour les belles adultères et les nobles amants, aurait
+voulu être Jacques, Simon, Bénédict, Lélio, et habiter Venise! Il
+poussait des soupirs, ne savait pas ce qu'il avait, se trouvait lui-même
+changé.
+
+Pécuchet, travaillant la littérature historique, étudiait les pièces de
+théâtre. Il avala deux Pharamond, trois Clovis, quatre Charlemagne,
+plusieurs Philippe-Auguste, une foule de Jeanne d'Arc, et bien des
+marquises de Pompadour, et des conspirations de Cellamare!
+
+Presque toutes lui parurent encore plus bêtes que les romans. Car il
+existe pour le théâtre une histoire convenue, que rien ne peut détruire.
+Louis XI ne manquera pas de s'agenouiller devant les figurines de son
+chapeau; Henri IV sera constamment jovial; Marie Stuart pleureuse,
+Richelieu cruel--enfin, tous les caractères se montrent d'un seul bloc,
+par amour des idées simples et respect de l'ignorance--si bien que le
+dramaturge, loin d'élever abaisse, au lieu d'instruire abrutit.
+
+Comme Bouvard lui avait vanté George Sand, Pécuchet se mit à lire
+_Consuelo_, _Horace_, _Mauprat_, fut séduit par la défense des opprimés,
+le côté social, et républicain, les thèses.
+
+Suivant Bouvard, elles gâtaient la fiction et il demanda au cabinet de
+lecture des romans d'amour.
+
+À haute voix et l'un après l'autre, ils parcoururent La _Nouvelle
+Héloïse, Delphine, Adolphe, Ourika_. Mais les bâillements de celui qui
+écoutait gagnaient son compagnon, dont les mains bientôt laissaient
+tomber le livre par terre. Ils reprochaient à tous ceux-là de ne rien
+dire sur le milieu, l'époque, le costume des personnages. Le coeur seul
+est traité; toujours du sentiment! comme si le monde ne contenait pas
+autre chose!
+
+Ensuite, ils tâtèrent des romans humoristiques; tels que Le _Voyage
+autour de ma chambre_, par Xavier de Maistre, _Sous les Tilleuls_,
+d'Alphonse Karr. Dans ce genre de livres, on doit interrompre la
+narration pour parler de son chien, de ses pantoufles, ou de sa
+maîtresse. Un tel sans-gêne, d'abord les charma, puis leur parut
+stupide;--car l'auteur efface son oeuvre en y étalant sa personne.
+
+Par besoin de dramatique, ils se plongèrent dans les romans d'aventures,
+l'intrigue les intéressait d'autant plus qu'elle était enchevêtrée,
+extraordinaire et impossible. Ils s'évertuaient à prévoir les
+dénouements, devinrent là dessus très forts, et se lassèrent d'une
+amusette, indigne d'esprits sérieux.
+
+L'oeuvre de Balzac les émerveilla, tout à la fois comme une Babylone, et
+comme des grains de poussière sous le microscope. Dans les choses les
+plus banales, des aspects nouveaux surgirent. Ils n'avaient pas
+soupçonné la vie moderne aussi profonde.
+
+--Quel observateur! s'écriait Bouvard.
+
+--Moi je le trouve chimérique finit par dire Pécuchet. Il croit aux
+sciences occultes, à la monarchie, à la noblesse, est ébloui par les
+coquins, vous remue les millions comme des centimes, et ses bourgeois ne
+sont pas des bourgeois, mais des colosses. Pourquoi gonfler ce qui est
+plat, et décrire tant de sottises? Il a fait un roman sur la chimie, un
+autre sur la Banque, un autre sur les machines à imprimer. Comme un
+certain Ricard avait fait le cocher de fiacre, le porteur d'eau, le
+marchand de coco. Nous en aurons sur tous les métiers et sur toutes les
+provinces, puis sur toutes les villes et les étages de chaque maison et
+chaque individu, ce qui ne sera plus de la littérature, mais de la
+statistique ou de l'ethnographie.
+
+Peu importait à Bouvard le procédé. Il voulait s'instruire, descendre
+plus avant dans la connaissance des moeurs. Il relut Paul de Kock,
+feuilleta de vieux ermites de la Chaussée d'Antin.
+
+--Comment perdre son temps à des inepties pareilles? disait Pécuchet.
+
+--Mais par la suite, ce sera fort curieux, comme documents.
+
+--Va te promener avec tes documents! Je demande quelque chose qui
+m'exalte, qui m'enlève aux misères de ce monde!
+
+Et Pécuchet, porté à l'idéal tourna Bouvard, insensiblement vers la
+Tragédie.
+
+Le lointain où elle se passe, les intérêts qu'on y débat et la condition
+de ses personnages leur imposaient comme un sentiment de grandeur.
+
+Un jour, Bouvard prit _Athalie_, et débita le songe tellement bien, que
+Pécuchet voulut à son tour l'essayer.--Dès la première phrase, sa voix
+se perdit dans une espèce de bourdonnement. Elle était monotone, et bien
+que forte, indistincte.
+
+Bouvard, plein d'expérience lui conseilla, pour l'assouplir, de la
+déployer depuis le ton le plus bas jusqu'au plus haut, et de la
+replier,--émettant deux gammes, l'une montante, l'autre descendante;--et
+lui-même se livrait à cet exercice, le matin dans son lit, couché sur le
+dos, selon le précepte des Grecs. Pécuchet, pendant ce temps-là,
+travaillait de la même façon; leur porte était close--et ils braillaient
+séparément.
+
+Ce qui leur plaisait de la Tragédie, c'était l'emphase, les discours sur
+la Politique, les maximes de perversité.
+
+Ils apprirent par coeur les dialogues les plus fameux de Racine et de
+Voltaire et ils les déclamaient dans le corridor. Bouvard, comme au
+Théâtre-Français, marchait la main sur l'épaule de Pécuchet en
+s'arrêtant par intervalles, et roulait ses yeux, ouvrait les bras,
+accusait les destins. Il avait de beaux cris de douleur dans le
+_Philoctète_ de La Harpe, un joli hoquet dans _Gabrielle_ de Vergy--et
+quand il faisait Denys tyran de Syracuse une manière de considérer son
+fils en l'appelant _Monstre, digne de moi!_ qui était vraiment terrible.
+Pécuchet en oubliait son rôle. Les moyens lui manquaient, non la bonne
+volonté.
+
+Une fois dans la Cléopâtre de Marmontel, il imagina de reproduire le
+sifflement de l'aspic, tel qu'avait dû le faire l'automate inventé
+exprès par Vaucanson. Cet effet manqué les fit rire jusqu'au soir. La
+Tragédie tomba dans leur estime.
+
+Bouvard en fut las le premier, et y mettant de la franchise démontra
+combien elle est artificielle et podagre: la niaiserie de ses moyens,
+l'absurdité des confidents.
+
+Ils abordèrent la Comédie--qui est l'école des nuances. Il faut
+disloquer la phrase, souligner les mots, peser les syllabes. Pécuchet
+n'en put venir à bout--et échoua complètement dans Célimène.
+
+Du reste, il trouvait les amoureux bien froids, les raisonneurs
+assommants, les valets intolérables, Clitandre et Sganarelle aussi faux
+qu'Égisthe et qu'Agamemnon.
+
+Restait la Comédie sérieuse, ou tragédie bourgeoise, celle où l'on voit
+des pères de famille désolés, des domestiques sauvant leurs maîtres, des
+richards offrant leur fortune, des couturières innocentes et d'infâmes
+suborneurs, genre qui se prolonge de Diderot jusqu'à Pixérécourt. Toutes
+ces pièces prêchant la vertu les choquèrent comme triviales.
+
+Le drame de 1830 les enchanta par son mouvement, sa couleur, sa
+jeunesse. Ils ne faisaient guère de différence entre Victor Hugo, Dumas,
+ou Bouchardy;--et la diction ne devait plus être pompeuse ou fine,--mais
+lyrique, désordonnée.
+
+Un jour que Bouvard tâchait de faire comprendre à Pécuchet le jeu de
+Frédéric Lemaître, Mme Bordin se montra tout à coup avec son châle vert,
+et un volume de Pigault-Lebrun qu'elle rapportait, ces messieurs ayant
+l'obligeance de lui prêter des romans, quelquefois.
+
+--Mais continuez! car elle était là depuis une minute, et avait plaisir
+à les entendre.
+
+Ils s'excusèrent. Elle insistait.
+
+--Mon Dieu! dit Bouvard rien ne nous empêche!...
+
+Pécuchet allégua, par fausse honte, qu'ils ne pouvaient jouer à
+l'improviste, sans costume.
+
+--Effectivement! nous aurions besoin de nous déguiser. Et Bouvard
+chercha un objet quelconque, ne trouva que le bonnet grec, et le prit.
+
+Comme le corridor manquait de largeur, ils descendirent dans le salon.
+
+Des araignées couraient le long des murs--et les spécimens géologiques
+encombrant le sol avaient blanchi de leur poussière le velours des
+fauteuils. On étala sur le moins malpropre un torchon pour que Mme
+Bordin pût s'asseoir.
+
+Il fallait lui servir quelque chose de bien. Bouvard était partisan de
+_La Tour de Nesle_. Mais Pécuchet avait peur des rôles qui demandent
+trop d'action.
+
+--Elle aimera mieux du classique! _Phèdre_ par exemple?
+
+--Soit.
+
+Bouvard conta le sujet.--C'est une reine, dont le mari, a, d'une autre
+femme, un fils. Elle est devenue folle du jeune homme--y sommes-nous? En
+route!
+
+--Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée,
+
+--Je l'aime!
+
+Et parlant au profil de Pécuchet, il admirait son port, son visage,
+cette tête charmante, se désolait de ne l'avoir pas rencontré sur la
+flotte des Grecs, aurait voulu se perdre avec lui dans le labyrinthe.
+
+La mèche du bonnet rouge s'inclinait amoureusement;--et sa voix
+tremblante, et sa figure bonne conjuraient le cruel de prendre en pitié
+sa flamme. Pécuchet, en se détournant, haletait pour marquer de
+l'émotion.
+
+Mme Bordin immobile écarquillait les yeux, comme devant les faiseurs de
+tours. Mélie écoutait derrière la porte. Gorju, en manches de chemise,
+les regardait par la fenêtre.
+
+Bouvard entama la seconde tirade. Son jeu exprimait le délire des sens,
+le remords, le désespoir, et il se rua sur le glaive idéal de Pécuchet
+avec tant de violence que trébuchant dans les cailloux, il faillit
+tomber par terre.
+
+--Ne faites pas attention! Puis, Thésée arrive, et elle s'empoisonne!
+
+--Pauvre femme! dit Mme Bordin.
+
+Ensuite ils la prièrent de leur désigner un morceau.
+
+Le choix l'embarrassait. Elle n'avait vu que trois pièces: _Robert le
+Diable_ dans la capitale, le _Jeune Mari_ à Rouen--et une autre à
+Falaise qui était bien amusante et qu'on appelait _La Brouette du
+Vinaigrier_.
+
+Enfin Bouvard lui proposa la grande scène de _Tartuffe_, au troisième
+acte.
+
+Pécuchet crut une explication nécessaire:
+
+Il faut savoir que _Tartuffe_...
+
+Mme Bordin l'interrompit. On sait ce que c'est qu'un Tartuffe!
+
+Bouvard eût désiré, pour un certain passage, une robe.
+
+--Je ne vois que la robe de moine dit Pécuchet.
+
+--N'importe! mets-la!
+
+Il reparut avec elle, et un Molière.
+
+Le commencement fut médiocre. Mais Tartuffe venant à caresser les genoux
+d'Elmire, Pécuchet prit un ton de gendarme.
+
+--Que fait là votre main?
+
+Bouvard bien vite répliqua d'une voix sucrée:
+
+--Je tâte votre habit, l'étoffe en est moelleuse. Et il dardait ses
+prunelles, tendait la bouche, reniflait, avait un air extrêmement
+lubrique, finit même par s'adresser à Mme Bordin.
+
+Les regards de cet homme la gênaient--et quand il s'arrêta, humble et
+palpitant, elle cherchait presque une réponse.
+
+Pécuchet eut recours au livre:--La déclaration est tout à fait galante.
+
+--Ah! oui, s'écria-t-elle, c'est un fier enjôleur.
+
+--N'est-ce pas? reprit fièrement Bouvard. Mais en voilà une autre, d'un
+chic plus moderne, et ayant défait sa redingote, il s'accroupit sur un
+moellon et déclama la tête renversée.
+
+_Des flammes de tes yeux inonde ma paupière._ _Chante-moi quelque chant,
+comme parfois, le soir,_ _Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton
+oeil noir._
+
+--Ça me ressemble pensa-t-elle.
+
+_Soyons heureux! buvons! car la coupe est remplie,_ _Car cette heure est
+à nous, et le reste est folie._
+
+--Comme vous êtes drôle!
+
+Et elle riait d'un petit rire, qui lui remontait la gorge et découvrait
+ses dents.
+
+_N'est-ce pas qu'il est doux_ _D'aimer, et de savoir qu'on vous aime à
+genoux?_
+
+Il s'agenouilla.
+
+--Finissez donc!
+
+_Oh! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein,_ _Doña Sol! ma beauté! mon
+amour!_
+
+--Ici on entend les cloches, un montagnard les dérange.
+
+--Heureusement! car sans cela...! Et Mme Bordin sourit, au lieu de
+terminer sa phrase. Le jour baissait. Elle se leva.
+
+Il avait plu tout à l'heure--et le chemin par la hêtrée n'étant pas
+facile, mieux valait s'en retourner par les champs. Bouvard l'accompagna
+dans le jardin, pour lui ouvrir la porte.
+
+D'abord, ils marchèrent le long des quenouilles, sans parler. Il était
+encore ému de sa déclamation;--et elle éprouvait au fond de l'âme comme
+une surprise, un charme qui venait de la Littérature. L'Art, en de
+certaines occasions, ébranle les esprits médiocres;--et des mondes
+peuvent être révélés par ses interprètes les plus lourds.
+
+Le soleil avait reparu, faisait luire les feuilles, jetait des taches
+lumineuses dans les fourrés, çà et là. Trois moineaux avec de petits
+cris sautillaient sur le tronc d'un vieux tilleul abattu. Une épine en
+fleurs étalait sa gerbe rose, des lilas alourdis se penchaient.
+
+--Ah! cela fait bien! dit Bouvard, en humant l'air à pleins poumons.
+
+--Aussi, vous vous donnez un mal!
+
+--Ce n'est pas que j'aie du talent, mais pour du feu, j'en possède.
+
+--On voit reprit-elle--et mettant un espace entre les mots que vous
+avez... aimé... autrefois.
+
+--Autrefois, seulement--vous croyez!
+
+Elle s'arrêta.
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Que veut-elle dire? Et Bouvard sentait battre son coeur.
+
+Une flaque au milieu du sable obligeant à un détour, les fit monter sous
+la charmille.
+
+Alors ils causèrent de la représentation.
+
+--Comment s'appelle votre dernier morceau?
+
+--C'est tiré de _Hernani_, un drame.
+
+--Ah! puis lentement, et se parlant à elle-même ce doit être bien
+agréable, un monsieur qui vous dit des choses pareilles,--pour tout de
+bon.
+
+--Je suis à vos ordres répondit Bouvard.
+
+--Vous?
+
+--Oui! moi!
+
+--Quelle plaisanterie!
+
+--Pas le moins du monde!
+
+Et ayant jeté un regard autour d'eux, il la prit à la ceinture, par
+derrière, et la baisa sur la nuque, fortement.
+
+Elle devint très pâle comme si elle allait s'évanouir--et s'appuya d'une
+main contre un arbre; puis, ouvrit les paupières, et secoua la tête.
+
+--C'est passé.
+
+Il la regardait, avec ébahissement.
+
+La grille ouverte, elle monta sur le seuil de la petite porte. Une
+rigole coulait de l'autre côté. Elle ramassa tous les plis de sa jupe,
+et se tenait au bord, indécise.
+
+--Voulez-vous mon aide?
+
+--Inutile!
+
+--Pourquoi?
+
+--Ah! vous êtes trop dangereux!
+
+Et, dans le saut qu'elle fit, son bas blanc parut.
+
+Bouvard se blâma d'avoir raté l'occasion. Bah! elle se retrouverait;--et
+puis les femmes ne sont pas toutes les mêmes. Il faut brusquer les unes,
+l'audace vous perd avec les autres. En somme, il était content de
+lui;--et s'il ne confia pas son espoir à Pécuchet, ce fut dans la peur
+des observations, et nullement par délicatesse.
+
+À partir de ce jour-là, ils déclamèrent souvent devant Mélie et Gorju
+tout en regrettant de n'avoir pas un théâtre de société.
+
+La petite bonne s'amusait sans y rien comprendre, ébahie du langage,
+fascinée par le ronron des vers. Gorju applaudissait les tirades
+philosophiques des tragédies et tout ce qui était pour le peuple dans
+les mélodrames;--si bien que charmés de son goût ils pensèrent à lui
+donner des leçons, pour en faire plus tard un acteur. Cette perspective
+éblouissait l'ouvrier.
+
+Le bruit de leurs travaux s'était répandu. Vaucorbeil leur en parla
+d'une façon narquoise. Généralement on les méprisait.
+
+Ils s'en estimaient davantage. Ils se sacrèrent artistes. Pécuchet porta
+des moustaches, et Bouvard ne trouva rien de mieux, avec sa mine ronde
+et sa calvitie, que de se faire une tête à la Béranger!
+
+Enfin, ils résolurent de composer une pièce.
+
+Le difficile c'était le sujet.
+
+Ils le cherchaient en déjeunant, et buvaient du café, liqueur
+indispensable au cerveau, puis deux ou trois petits verres. Ensuite, ils
+allaient dormir sur leur lit; après quoi, ils descendaient dans le
+verger, s'y promenaient, enfin sortaient pour trouver dehors
+l'inspiration, cheminaient côte à côte, et rentraient exténués.
+
+Ou bien, ils s'enfermaient à double tour, Bouvard nettoyait la table,
+mettait du papier devant lui, trempait sa plume et restait les yeux au
+plafond, pendant que Pécuchet dans le fauteuil, méditait les jambes
+droites et la tête basse.
+
+Parfois, ils sentaient un frisson et comme le vent d'une idée; au moment
+de la saisir, elle avait disparu.
+
+Mais il existe des méthodes pour découvrir des sujets. On prend un
+titre, au hasard, et un fait en découle; on développe un proverbe, on
+combine des aventures en une seule. Pas un de ces moyens n'aboutit. Ils
+feuilletèrent vainement des recueils d'anecdotes, plusieurs volumes des
+causes célèbres, un tas d'histoires.
+
+Et ils rêvaient d'être joués à l'Odéon, pensaient aux spectacles,
+regrettaient Paris.
+
+--J'étais fait pour être auteur, et ne pas m'enterrer à la campagne!
+disait Bouvard.
+
+--Moi de même, répondait Pécuchet.
+
+Une illumination lui vint: s'ils avaient tant de mal, c'est qu'ils ne
+savaient pas les règles.
+
+Ils les étudièrent, dans _La Pratique du Théâtre_ par d'Aubignac, et
+dans quelques ouvrages moins démodés.
+
+On y débat des questions importantes: Si la comédie peut s'écrire en
+vers,--si la tragédie n'excède point les bornes en tirant sa fable de
+l'histoire moderne,--si les héros doivent être vertueux,--quel genre de
+scélérats elle comporte,--jusqu'à quel point les horreurs y sont
+permises? Que les détails concourent à un seul but, que l'intérêt
+grandisse, que la fin réponde au commencement, sans doute!
+
+«Inventez des ressorts qui puissent m'attacher», dit Boileau.
+
+Par quel moyen inventer des ressorts?
+
+«Que dans tous vos discours la passion émue Aille chercher le coeur,
+l'échauffe et le remue.»
+
+Comment chauffer le coeur?
+
+Donc les règles ne suffisent pas. Il faut, de plus, le génie.
+
+Et le génie ne suffit pas. Corneille, suivant l'Académie française,
+n'entend rien au théâtre. Geoffroy dénigra Voltaire. Racine fut bafoué
+par Subligny. La Harpe rugissait au nom de Shakespeare.
+
+La vieille critique les dégoûtant, ils voulurent connaître la nouvelle,
+et firent venir les comptes rendus de pièces, dans les journaux.
+
+Quel aplomb! Quel entêtement! Quelle improbité! Des outrages à des
+chefs-d'oeuvre, des révérences faites à des platitudes--et les âneries
+de ceux qui passent pour savants et la bêtise des autres que l'on
+proclame spirituels!
+
+C'est peut-être au Public qu'il faut s'en rapporter?
+
+Mais des oeuvres applaudies parfois leur déplaisaient, et dans les
+sifflées quelque chose leur agréait.
+
+Ainsi, l'opinion des gens de goût est trompeuse et le jugement de la
+foule inconcevable.
+
+Bouvard posa le dilemme à Barberou. Pécuchet, de son côté, écrivit à
+Dumouchel.
+
+L'ancien commis-voyageur s'étonna du ramollissement causé par la
+province, son vieux Bouvard tournait à la bedolle, bref n'y était plus
+du tout.
+
+Le théâtre est un objet de consommation comme un autre. Cela rentre dans
+l'article-Paris. On va au spectacle pour se divertir. Ce qui est bien,
+c'est ce qui amuse.
+
+--Mais imbécile s'écria Pécuchet ce qui t'amuse n'est pas ce qui
+m'amuse--et les autres et toi-même s'en fatigueront plus tard. Si les
+pièces sont absolument écrites pour être jouées, comment se fait-il que
+les meilleures soient toujours lues? Et il attendit la réponse de
+Dumouchel.
+
+Suivant le professeur, le sort immédiat d'une pièce ne prouvait rien. Le
+Misanthrope et Athalie tombèrent. Zaïre n'est plus comprise. Qui parle
+aujourd'hui de Ducange et de Picard?--Et il rappelait tous les grands
+succès contemporains, depuis Fanchon la Vielleuse jusqu'à Gaspardo le
+Pêcheur, déplorait la décadence de notre scène. Elle a pour cause le
+mépris de la Littérature--ou plutôt du style.
+
+Alors, ils se demandèrent en quoi consiste précisément le style?--et
+grâce à des auteurs indiqués par Dumouchel, ils apprirent le secret de
+tous ses genres.
+
+Comment on obtient le majestueux, le tempéré, le naïf, les tournures qui
+sont nobles, les mots qui sont bas. Chiens se relève par dévorants.
+Vomir ne s'emploie qu'au figuré. Fièvre s'applique aux passions.
+Vaillance est beau en vers.
+
+--Si nous faisions des vers? dit Pécuchet.
+
+--Plus tard! Occupons-nous de la prose, d'abord.
+
+On recommande formellement de choisir un classique pour se mouler sur
+lui mais tous ont leurs dangers--et non seulement ils ont péché par le
+style--mais encore par la langue.
+
+Une telle assertion déconcerta Bouvard et Pécuchet et ils se mirent à
+étudier la grammaire.
+
+Avons-nous dans notre idiome des articles définis et indéfinis comme en
+latin? Les uns pensent que oui, les autres que non. Ils n'osèrent se
+décider.
+
+Le sujet s'accorde toujours avec le verbe, sauf les occasions où le
+sujet ne s'accorde pas.
+
+Nulle distinction autrefois entre l'adjectif verbal et le participe
+présent, mais l'Académie en pose une peu commode à saisir.
+
+Ils furent bien aises d'apprendre que leur, pronom, s'emploie pour les
+personnes mais aussi pour les choses, tandis que où et en s'emploient
+pour les choses et quelquefois pour les personnes.
+
+Doit-on dire cette femme a l'air bon ou l'air bonne?--une bûche de bois
+sec ou de bois sèche--ne pas laisser de ou que de--une troupe de voleurs
+survint, ou survinrent?
+
+Autres difficultés: Autour et à l'entour dont Racine et Boileau ne
+voyaient pas la différence--imposer ou en imposer synonymes chez
+Massillon et chez Voltaire; croasser et coasser confondus par La
+Fontaine, qui pourtant savait reconnaître un corbeau d'une grenouille.
+
+Les grammairiens, il est vrai, sont en désaccord; ceux-ci voyant une
+beauté, où ceux-là découvrent une faute. Ils admettent des principes
+dont ils repoussent les conséquences, proclament les conséquences dont
+ils refusent les principes, s'appuient sur la tradition, rejettent les
+maîtres, et ont des raffinements bizarres. Ménage au lieu de lentilles
+et cassonade préconise nentilles et castonade. Bouhours jérarchie et non
+pas hiérarchie, et M. Chapsal les oeils de la soupe.
+
+Pécuchet surtout fut ébahi par Génin. Comment? des z'annetons vaudrait
+mieux que des hannetons, des z'aricots que des haricots--et sous Louis
+XIV, on prononçait Roume et M. de Loune pour Rome et M. de Lionne!
+
+Littré leur porta le coup de grâce en affirmant que jamais il n'y eut
+d'orthographe positive, et qu'il ne saurait y en avoir.
+
+Ils en conclurent que la syntaxe est une fantaisie et la grammaire une
+illusion.
+
+En ce temps-là, d'ailleurs, une rhétorique nouvelle annonçait qu'il faut
+écrire comme on parle et que tout sera bien pourvu qu'on ait senti,
+observé.
+
+Comme ils avaient senti et croyaient avoir observé, ils se jugèrent
+capables d'écrire. Une pièce est gênante par l'étroitesse du cadre; mais
+le roman a plus de libertés. Pour en faire un, ils cherchèrent dans
+leurs souvenirs.
+
+Pécuchet se rappela un de ses chefs de bureau, un très vilain monsieur,
+et il ambitionnait de s'en venger par un livre.
+
+Bouvard avait connu à l'estaminet, un vieux maître d'écriture ivrogne et
+misérable. Rien ne serait drôle comme ce personnage.
+
+Au bout de la semaine, ils imaginèrent de fondre ces deux sujets, en un
+seul--en demeuraient là, passèrent aux suivants:--une femme qui cause le
+malheur d'une famille--une femme, son mari et son amant--une femme qui
+serait vertueuse par défaut de conformation, un ambitieux, un mauvais
+prêtre.
+
+Ils tâchaient de relier à ces conceptions incertaines des choses
+fournies par leur mémoire, retranchaient, ajoutaient. Pécuchet était
+pour le sentiment et l'idée, Bouvard pour l'image et la couleur--et ils
+commençaient à ne plus s'entendre, chacun s'étonnant que l'autre fût si
+borné.
+
+La science qu'on nomme esthétique, trancherait peut-être leurs
+différends. Un ami de Dumouchel, professeur de philosophie, leur envoya
+une liste d'ouvrages sur la matière. Ils travaillaient à part, et se
+communiquaient leurs réflexions.
+
+D'abord qu'est-ce que le Beau?
+
+Pour Schelling c'est l'infini s'exprimant par le fini, pour Reid une
+qualité occulte, pour Jouffroy un trait indécomposable, pour De Maistre
+ce qui plaît à la vertu; pour le P. André, ce qui convient à la Raison.
+
+Et il existe plusieurs sortes de Beau: un beau dans les sciences, la
+géométrie est belle, un beau dans les moeurs, on ne peut nier que la
+mort de Socrate ne soit belle. Un beau dans le règne animal. La Beauté
+du chien consiste dans son odorat. Un cochon ne saurait être beau, vu
+ses habitudes immondes; un serpent non plus, car il éveille en nous des
+idées de bassesse. Les fleurs, les papillons, les oiseaux peuvent être
+beaux. Enfin la condition première du Beau, c'est l'unité dans la
+variété, voilà le principe.
+
+--Cependant, dit Bouvard, deux yeux louches sont plus variés que deux
+yeux droits et produisent moins bon effet,--ordinairement.
+
+Ils abordèrent la question du sublime.
+
+Certains objets, sont d'eux-mêmes sublimes, le fracas d'un torrent, des
+ténèbres profondes, un arbre battu par la tempête. Un caractère est beau
+quand il triomphe, et sublime quand il lutte.
+
+--Je comprends dit Bouvard le Beau est le Beau, et le Sublime le très
+Beau.
+
+Comment les distinguer?
+
+--Au moyen du tact, répondit Pécuchet.
+
+--Et le tact, d'où vient-il?
+
+--Du goût!
+
+--Qu'est-ce que le goût?
+
+On le définit un discernement spécial, un jugement rapide, l'avantage de
+distinguer certains rapports.
+
+--Enfin le goût c'est le goût,--et tout cela ne dit pas la manière d'en
+avoir.
+
+Il faut observer les bienséances; mais les bienséances varient;--et si
+parfaite que soit une oeuvre, elle ne sera pas toujours
+irréprochable.--Il y a, pourtant, un Beau indestructible, et dont nous
+ignorons les lois, car sa genèse est mystérieuse.
+
+Puisqu'une idée ne peut se traduire par toutes les formes, nous devons
+reconnaître des limites entre les Arts, et dans chacun des Arts
+plusieurs genres. Mais des combinaisons surgissent où le style de l'un
+entrera dans l'autre sous peine de dévier du but, de ne pas être vrai.
+
+L'application trop exacte du Vrai nuit à la Beauté, et la préoccupation
+de la Beauté empêche le Vrai. Cependant, sans idéal pas de Vrai;--c'est
+pourquoi les types sont d'une réalité plus continue que les portraits.
+L'Art, d'ailleurs, ne traite que la vraisemblance--mais la vraisemblance
+dépend de qui l'observe, est une chose relative, passagère.
+
+Ils se perdaient ainsi dans les raisonnements. Bouvard, de moins en
+moins, croyait à l'esthétique.
+
+--Si elle n'est pas une blague, sa rigueur se démontrera par des
+exemples. Or, écoute. Et il lut une note, qui lui avait demandé bien des
+recherches.
+
+Bouhours accuse Tacite de n'avoir pas la simplicité que réclame
+l'Histoire. M. Droz, un professeur, blâme Shakespeare pour son mélange
+du sérieux et du bouffon, Nisard, autre professeur, trouve qu'André
+Chénier est comme poète au-dessous du XVIIe siècle, Blair, Anglais,
+déplore dans Virgile le tableau des harpies. Marmontel gémit sur les
+licences d'Homère. Lamotte n'admet point l'immoralité de ses héros, Vida
+s'indigne de ses comparaisons. Enfin, tous les faiseurs de rhétoriques,
+de poétiques et d'esthétiques me paraissent des imbéciles!
+
+--Tu exagères! dit Pécuchet.
+
+Des doutes l'agitaient--car si les esprits médiocres (comme observe
+Longin) sont incapables de fautes, les fautes appartiennent aux maîtres,
+et on devra les admirer? C'est trop fort! Cependant les maîtres sont les
+maîtres! Il aurait voulu faire s'accorder les doctrines avec les
+oeuvres, les critiques et les poètes, saisir l'essence du Beau;--et ces
+questions le travaillèrent tellement que sa bile en fut remuée. Il y
+gagna une jaunisse.
+
+Elle était à son plus haut période, quand Marianne la cuisinière de Mme
+Bordin vint demander à Bouvard un rendez-vous pour sa maîtresse.
+
+La veuve n'avait pas reparu depuis la séance dramatique. Était-ce une
+avance? Mais pourquoi l'intermédiaire de Marianne?--Et pendant toute la
+nuit, l'imagination de Bouvard s'égara.
+
+Le lendemain, vers deux heures, il se promenait dans le corridor et
+regardait de temps à autre par la fenêtre; un coup de sonnette retentit.
+C'était le notaire.
+
+Il traversa la cour, monta l'escalier, se mit dans le fauteuil--et les
+premières politesses échangées, dit que las d'attendre Mme Bordin, il
+avait pris les devants. Elle désirait lui acheter les Écalles.
+
+Bouvard sentit comme un refroidissement et passa dans la chambre de
+Pécuchet.
+
+Pécuchet ne sut que répondre. Il était soucieux;--M. Vaucorbeil devant
+venir tout à l'heure.
+
+Enfin, elle arriva. Son retard s'expliquait par l'importance de sa
+toilette: un cachemire, un chapeau, des gants glacés, la tenue qui sied
+aux occasions sérieuses.
+
+Après beaucoup d'ambages, elle demanda si mille écus ne seraient pas
+suffisants?
+
+--Un acre! Mille écus? jamais!
+
+Elle cligna ses paupières:--Ah! pour moi!
+
+Et tous les trois restaient silencieux. M. de Faverges entra.
+
+Il tenait sous le bras, comme un avoué, une serviette de maroquin--et
+en la posant sur la table:
+
+--Ce sont des brochures! Elles ont trait à la Réforme--question
+brûlante;--mais voici une chose qui vous appartient sans doute? Et il
+tendit à Bouvard le second volume des Mémoires du Diable.
+
+Mélie, tout à l'heure, le lisait dans la cuisine; et comme on doit
+surveiller les moeurs de ces gens-là, il avait cru bien faire en
+confisquant le livre.
+
+Bouvard l'avait prêté à sa servante. On causa des romans.
+
+Mme Bordin les aimait, quand ils n'étaient pas lugubres.
+
+--Les écrivains dit M. de Faverges nous peignent la vie sous des
+couleurs flatteuses!
+
+--Il faut peindre! objecta Bouvard.
+
+--Alors, on n'a plus qu'à suivre l'exemple!...
+
+--Il ne s'agit pas d'exemple!
+
+--Au moins, conviendrez-vous qu'ils peuvent tomber entre les mains d'une
+jeune fille. Moi, j'en ai une.
+
+--Charmante! dit le notaire, en prenant la figure qu'il avait les jours
+de contrat de mariage.
+
+--Eh bien, à cause d'elle, ou plutôt des personnes qui l'entourent, je
+les prohibe dans ma maison, car le Peuple, cher monsieur!...
+
+--Qu'a-t-il fait, le Peuple? dit Vaucorbeil, paraissant tout à coup sur
+le seuil.
+
+Pécuchet, qui avait reconnu sa voix, vint se mêler à la compagnie.
+
+--Je soutiens reprit le comte qu'il faut écarter de lui certaines
+lectures.
+
+Vaucorbeil répliqua:--Vous n'êtes donc pas pour l'instruction?
+
+--Si fait! Permettez?
+
+--Quand tous les jours dit Marescot on attaque le gouvernement!
+
+--Où est le mal?
+
+Et le gentilhomme et le médecin se mirent à dénigrer Louis-Philippe,
+rappelant l'affaire Pritchard, les lois de septembre contre la liberté
+de la presse.
+
+--Et celle du théâtre! ajouta Pécuchet.
+
+Marescot n'y tenait plus.--Il va trop loin, votre théâtre!
+
+--Pour cela, je vous l'accorde! dit le comte; des pièces qui exaltent le
+suicide!
+
+--Le suicide est beau!--témoin Caton, objecta Pécuchet.
+
+Sans répondre à l'argument, M. de Faverges stigmatisa ces oeuvres, où
+l'on bafoue les choses les plus saintes, la famille, la propriété, le
+mariage!
+
+--Eh bien, et Molière? dit Bouvard.
+
+Marescot, homme de goût, riposta que Molière ne passerait plus--et
+d'ailleurs était un peu surfait.
+
+--Enfin dit le comte Victor Hugo a été sans pitié--oui sans pitié, pour
+Marie-Antoinette, en traînant sur la claie, le type de la Reine dans le
+personnage de Marie Tudor!
+
+--Comment! s'écria Bouvard moi--auteur--je n'ai pas le droit...
+
+--Non, monsieur, vous n'avez pas le droit de nous montrer le crime sans
+mettre à côté un correctif, sans nous offrir une leçon.
+
+Vaucorbeil trouvait aussi que l'Art devait avoir un but: viser à
+l'amélioration des masses! Chantez-nous la science, nos découvertes, le
+patriotisme et il admirait Casimir Delavigne.
+
+Mme Bordin vanta le marquis de Foudras.
+
+Le notaire reprit:--Mais la langue, y pensez-vous?
+
+--La langue? comment?
+
+--On vous parle du style! cria Pécuchet. Trouvez-vous ses ouvrages bien
+écrits?
+
+--Sans doute, fort intéressants!
+
+Il leva les épaules--et elle rougit sous l'impertinence.
+
+Plusieurs fois, Mme Bordin avait tâché de revenir à son affaire. Il
+était trop tard pour la conclure. Elle sortit au bras de Marescot.
+
+Le comte distribua ses pamphlets, en recommandant de les propager.
+
+Vaucorbeil allait partir, quand Pécuchet l'arrêta.
+
+--Vous m'oubliez, Docteur!
+
+Sa mine jaune était lamentable, avec ses moustaches, et ses cheveux
+noirs qui pendaient sous un foulard mal attaché.
+
+--Purgez-vous dit le médecin; et lui donnant deux petites claques comme
+à un enfant: Trop de nerfs, trop artiste!
+
+Cette familiarité lui fit plaisir. Elle le rassurait;--et dès qu'ils
+furent seuls:
+
+--Tu crois que ce n'est pas sérieux?
+
+--Non! bien sûr!
+
+Ils résumèrent ce qu'ils venaient d'entendre. La moralité de l'Art se
+renferme pour chacun dans le côté qui flatte ses intérêts. On n'aime pas
+la Littérature.
+
+Ensuite ils feuilletèrent les imprimés du Comte. Tous réclamaient le
+suffrage universel.
+
+--Il me semble dit Pécuchet que nous aurons bientôt du grabuge? Car il
+voyait tout en noir, peut-être à cause de sa jaunisse.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+Dans la matinée du 25 février 1848, on apprit à Chavignolles, par un
+individu venant de Falaise, que Paris était couvert de barricades--et le
+lendemain, la proclamation de la République fut affichée sur la mairie.
+
+Ce grand événement stupéfia les bourgeois.
+
+Mais quand on sut que la Cour de cassation, la Cour d'appel, la Cour des
+Comptes, le Tribunal de commerce, la Chambre des notaires, l'Ordre des
+avocats, le Conseil d'État, l'Université, les généraux et M. de la
+Rochejacquelein lui-même donnaient leur adhésion au Gouvernement
+Provisoire, les poitrines se desserrèrent;--et comme à Paris on plantait
+des arbres de la liberté, le Conseil municipal décida qu'il en fallait à
+Chavignolles.
+
+Bouvard en offrit un, réjoui dans son patriotisme par le triomphe du
+Peuple--quant à Pécuchet, la chute de la Royauté confirmait trop ses
+prévisions pour qu'il ne fût pas content.
+
+Gorju, leur obéissant avec zèle, déplanta un des peupliers qui bordaient
+la prairie au-dessous de la Butte, et le transporta jusqu'au Pas de la
+Vaque, à l'entrée du bourg, endroit désigné.
+
+Avant l'heure de la cérémonie, tous les trois attendaient le cortège.
+
+Un tambour retentit, une croix d'argent se montra; ensuite, parurent
+deux flambeaux que tenaient des chantres, et M. le curé avec l'étole, le
+surplis, la chape et la barrette. Quatre enfants de choeur
+l'escortaient, un cinquième portait le seau pour l'eau bénite, et le
+sacristain le suivait.
+
+Il monta sur le rebord de la fosse où se dressait le peuplier, garni de
+bandelettes tricolores. On voyait en face le maire et ses deux adjoints
+Beljambe et Marescot, puis les notables, M. de Faverges, Vaucorbeil,
+Coulon le juge de paix, bonhomme à figure somnolente; Heurtaux s'était
+coiffé d'un bonnet de police--et Alexandre Petit le nouvel instituteur,
+avait mis sa redingote, une pauvre redingote verte, celle des dimanches.
+Les pompiers, que commandait Girbal sabre au poing, formaient un seul
+rang; de l'autre côté brillaient les plaques blanches de quelques vieux
+shakos du temps de La Fayette--cinq ou six, pas plus, la garde nationale
+étant tombée en désuétude à Chavignolles. Des paysans et leurs femmes,
+des ouvriers des fabriques voisines, des gamins, se tassaient par
+derrière;--et Placquevent, le garde champêtre, haut de cinq pieds huit
+pouces, les contenait du regard, en se promenant les bras croisés.
+
+L'allocution du curé fut comme celle des autres prêtres dans la même
+circonstance. Après avoir tonné contre les Rois, il glorifia la
+République. Ne dit-on pas la République des Lettres, la République
+chrétienne? Quoi de plus innocent que l'une, de plus beau que l'autre?
+Jésus-Christ formula notre sublime devise; l'arbre du peuple c'était
+l'arbre de la Croix. Pour que la Religion donne ses fruits, elle a
+besoin de la charité--et au nom de la charité, l'ecclésiastique conjura
+ses frères de ne commettre aucun désordre, de rentrer chez eux,
+paisiblement.
+
+Puis, il aspergea l'arbuste, en implorant la bénédiction de Dieu. Qu'il
+se développe et qu'il nous rappelle l'affranchissement de toute
+servitude, et cette fraternité plus bienfaisante que l'ombrage de ses
+rameaux!--Amen!
+
+Des voix répétèrent Amen--et après un battement de tambour, le clergé,
+poussant un Te Deum, reprit le chemin de l'église.
+
+Son intervention avait produit un excellent effet. Les simples y
+voyaient une promesse de bonheur, les patriotes une déférence, un
+hommage rendu à leurs principes.
+
+Bouvard et Pécuchet trouvaient qu'on aurait dû les remercier pour leur
+cadeau, y faire une allusion, tout au moins;--et ils s'en ouvrirent à
+Faverges et au docteur.
+
+Qu'importaient de pareilles misères! Vaucorbeil était charmé de la
+Révolution, le Comte aussi. Il exécrait les d'Orléans. On ne les
+reverrait plus; bon voyage! Tout pour le peuple, désormais!--et suivi de
+Hurel, son factotum, il alla rejoindre M. le curé.
+
+Foureau marchait la tête basse, entre le notaire et l'aubergiste, vexé
+par la cérémonie, ayant peur d'une émeute;--et instinctivement il se
+retournait vers le garde champêtre, qui déplorait avec le Capitaine,
+l'insuffisance de Girbal, et la mauvaise tenue de ses hommes.
+
+Des ouvriers passèrent sur la route, en chantant la Marseillaise. Gorju,
+au milieu d'eux, brandissait une canne; Petit les escortait, l'oeil
+animé.
+
+--Je n'aime pas cela! dit Marescot, on vocifère, on s'exalte!
+
+--Eh bon Dieu! reprit Coulon, il faut que jeunesse s'amuse!
+
+Foureau soupira. Drôle d'amusement! et puis la guillotine, au bout! Il
+avait des visions d'échafaud, s'attendait à des horreurs.
+
+Chavignolles reçut le contrecoup des agitations de Paris. Les bourgeois
+s'abonnèrent à des journaux. Le matin, on s'encombrait au bureau de la
+poste, et la directrice ne s'en fût pas tirée sans le Capitaine, qui
+l'aidait, quelquefois. Ensuite, on restait sur la Place, à causer.
+
+La première discussion violente eut pour objet la Pologne.
+
+Heurtaux et Bouvard demandaient qu'on la délivrât.
+
+M. de Faverges pensait autrement.
+
+--De quel droit irions-nous là-bas? C'était déchaîner l'Europe contre
+nous. Pas d'imprudence! Et tout le monde l'approuvant, les deux Polonais
+se turent.
+
+Une autre fois, Vaucorbeil défendit les circulaires de Ledru-Rollin.
+
+Foureau riposta par les 45 centimes.
+
+Mais le gouvernement, dit Pécuchet, avait supprimé l'esclavage.
+
+--Qu'est-ce que ça me fait, l'esclavage!
+
+--Eh bien, et l'abolition de la peine de mort, en matière politique?
+
+--Parbleu! reprit Foureau; on voudrait tout abolir. Cependant qui sait?
+Les locataires déjà, se montrent d'une exigence!
+
+--Tant mieux! les propriétaires selon Pécuchet étaient favorisés. Celui
+qui possède un immeuble...
+
+Foureau et Marescot l'interrompirent, criant qu'il était un communiste.
+
+--Moi? communiste!
+
+Et tous parlaient à la fois, quand Pécuchet proposa de fonder un club!
+Foureau eut la hardiesse de répondre que jamais on n'en verrait à
+Chavignolles.
+
+Ensuite, Gorju réclama des fusils pour la garde nationale--l'opinion
+l'ayant désigné comme instructeur.
+
+Les seuls fusils qu'il y eût étaient ceux des pompiers. Girbal y tenait.
+Foureau ne se souciait pas d'en délivrer.
+
+Gorju le regarda.--On trouve, pourtant, que je sais m'en servir car il
+joignait à toutes ses industries celle du braconnage--et souvent M. le
+maire et l'aubergiste lui achetaient un lièvre ou un lapin.
+
+--Ma foi! prenez-les! dit Foureau.
+
+Le soir même, on commença les exercices.
+
+C'était sur la pelouse, devant l'église. Gorju en bourgeron bleu, une
+cravate autour des reins, exécutait les mouvements d'une façon
+automatique. Sa voix, quand il commandait, était brutale.--Rentrez les
+ventres! Et tout de suite, Bouvard s'empêchant de respirer, creusait son
+abdomen, tendait la croupe.--On ne vous dit pas de faire un arc, nom de
+Dieu! Pécuchet confondait les files et les rangs, demi-tour à droite,
+demi-tour à gauche; mais le plus lamentable était l'instituteur: débile
+et de taille exiguë, avec un collier de barbe blonde, il chancelait sous
+le poids de son fusil, dont la baïonnette incommodait ses voisins.
+
+On portait des pantalons de toutes les couleurs, des baudriers crasseux,
+de vieux habits d'uniforme trop courts, laissant voir la chemise sur les
+flancs;--et chacun prétendait n'avoir pas le moyen de faire autrement.
+Une souscription fut ouverte pour habiller les plus pauvres. Foureau
+lésina, tandis que des femmes se signalèrent. Mme Bordin offrit cinq
+francs, malgré sa haine de la République. M. de Faverges équipa douze
+hommes; et ne manquait pas à la manoeuvre. Puis il s'installait chez
+l'épicier et payait des petits verres au premier venu.
+
+Les puissants alors flagornaient la basse classe. Tout passait après les
+ouvriers. On briguait l'avantage de leur appartenir. Ils devenaient des
+nobles.
+
+Ceux du canton, pour la plupart, étaient tisserands. D'autres
+travaillaient dans les manufactures d'indiennes, ou à une fabrique de
+papiers, nouvellement établie.
+
+Gorju les fascinait par son bagout, leur apprenait la savate, menait
+boire les intimes chez Mme Castillon.
+
+Mais les paysans étaient plus nombreux; et les jours de marché, M. de
+Faverges se promenant sur la Place, s'informait de leurs besoins,
+tâchait de les convertir à ses idées. Ils écoutaient sans répondre,
+comme le père Gouy, prêt à accepter tout gouvernement, pourvu qu'on
+diminuât les impôts.
+
+À force de bavarder, Gorju se fit un nom. Peut-être qu'on le porterait à
+l'Assemblée.
+
+M. de Faverges y pensait comme lui,--tout en cherchant à ne pas se
+compromettre. Les conservateurs balançaient entre Foureau et Marescot.
+Mais le notaire tenant à son étude, Foureau fut choisi--un rustre, un
+crétin. Le docteur s'en indigna.
+
+Fruit sec des concours, il regrettait Paris--et c'était la conscience de
+sa vie manquée qui lui donnait un air morose. Une carrière plus vaste
+allait se développer--quelle revanche! Il rédigea une profession de foi
+et vint la lire à messieurs Bouvard et Pécuchet.
+
+Ils l'en félicitèrent; leurs doctrines étaient les mêmes.
+
+Cependant, ils écrivaient mieux, connaissaient l'histoire, pouvaient
+aussi bien que lui figurer à la Chambre. Pourquoi pas? Mais lequel
+devait se présenter? Et une lutte de délicatesse s'engagea. Pécuchet
+préférait à lui-même, son ami. Non! non, ça te revient! tu as plus de
+prestance!--Peut-être répondait Bouvard mais toi plus de toupet! Et sans
+résoudre la difficulté, ils dressèrent des plans de conduite.
+
+Ce vertige de la députation en avait gagné d'autres. Le Capitaine y
+rêvait sous son bonnet de police, tout en fumant sa bouffarde; et
+l'instituteur aussi, dans son école, et le curé aussi entre deux
+prières--tellement que parfois il se surprenait les yeux au ciel, en
+train de dire: Faites, ô mon Dieu! que je sois député!
+
+Le Docteur, ayant reçu des encouragements, se rendit chez Heurtaux, et
+lui exposa les chances qu'il avait.
+
+Le capitaine n'y mit pas de façons. Vaucorbeil était connu sans doute;
+mais peu chéri de ses confrères, et spécialement des pharmaciens. Tous
+clabauderaient contre lui; le peuple ne voulait pas d'un Monsieur; ses
+meilleurs malades le quitteraient;--et ayant pesé ces arguments, le
+médecin regretta sa faiblesse.
+
+Dès qu'il fut parti, Heurtaux alla voir Placquevent. Entre vieux
+militaires on s'oblige! Mais le garde champêtre, tout dévoué à Foureau,
+refusa net de le servir.
+
+Le curé démontra à M. de Faverges que l'heure n'était pas venue. Il
+fallait donner à la République le temps de s'user.
+
+Bouvard et Pécuchet représentèrent à Gorju qu'il ne serait jamais assez
+fort pour vaincre la coalition des paysans et des bourgeois, l'emplirent
+d'incertitudes, lui ôtèrent toute confiance.
+
+Petit, par orgueil, avait laissé voir son désir. Beljambe le prévint que
+s'il échouait, sa destitution était certaine.
+
+Enfin, Monseigneur ordonna au curé de se tenir tranquille.
+
+Donc, il ne restait que Foureau.
+
+Bouvard et Pécuchet le combattirent, rappelant sa mauvaise volonté pour
+les fusils, son opposition au club, ses idées rétrogrades, son
+avarice;--et même persuadèrent à Gouy qu'il voulait rétablir l'ancien
+régime.
+
+Si vague que fût cette chose-là pour le paysan, il l'exécrait d'une
+haine accumulée dans l'âme de ses aïeux, pendant dix siècles--et il
+tourna contre Foureau tous ses parents et ceux de sa femme,
+beaux-frères, cousins, arrière-neveux, une horde.
+
+Gorju, Vaucorbeil et Petit continuaient la démolition de M. le maire; et
+le terrain ainsi déblayé, Bouvard et Pécuchet, sans que personne s'en
+doutât, pouvaient réussir.
+
+Ils tirèrent au sort pour savoir qui se présenterait. Le sort ne trancha
+rien--et ils allèrent consulter là-dessus, le docteur.
+
+Il leur apprit une nouvelle. Flacardoux, rédacteur du Calvados, avait
+déclaré sa candidature. La déception des deux amis fut grande; chacun,
+outre la sienne, ressentait celle de l'autre. Mais la Politique les
+échauffait. Le jour des élections, ils surveillèrent les urnes.
+Flacardoux l'emporta.
+
+M. le comte s'était rejeté sur la garde nationale, sans obtenir
+l'épaulette de commandant. Les Chavignollais imaginèrent de nommer
+Beljambe.
+
+Cette faveur du public, bizarre et imprévue, consterna Heurtaux. Il
+avait négligé ses devoirs, se bornant à inspecter parfois les
+manoeuvres, et émettre des observations. N'importe! Il trouvait
+monstrueux qu'on préférât un aubergiste à un ancien Capitaine de
+l'Empire--et il dit, après l'envahissement de la Chambre au 15 mai: Si
+les grades militaires se donnent comme ça dans la capitale, je ne
+m'étonne plus de ce qui arrive!
+
+La Réaction commençait.
+
+On croyait aux purées d'ananas de Louis Blanc, au lit d'or de Flocon,
+aux orgies royales de Ledru-Rollin--et comme la province prétend
+connaître tout ce qui se passe à Paris, les bourgeois de Chavignolles ne
+doutaient pas de ces inventions, et admettaient les rumeurs les plus
+absurdes.
+
+M. de Faverges, un soir, vint trouver le curé pour lui apprendre
+l'arrivée en Normandie du Comte de Chambord.
+
+Joinville, d'après Foureau, se disposait avec ses marins, à vous réduire
+les socialistes. Heurtaux affirmait que prochainement Louis Bonaparte
+serait consul.
+
+Les fabriques chômaient. Des pauvres, par bandes nombreuses, erraient
+dans la campagne.
+
+Un dimanche (c'était dans les premiers jours de juin) un gendarme, tout
+à coup, partit vers Falaise. Les ouvriers d'Acqueville, Liffard,
+Pierre-Pont et Saint-Rémy marchaient sur Chavignolles.
+
+Les auvents se fermèrent, le Conseil municipal s'assembla;--et résolut,
+pour prévenir des malheurs, qu'on ne ferait aucune résistance. La
+gendarmerie fut même consignée, avec l'injonction de ne pas se montrer.
+
+Bientôt on entendit comme un grondement d'orage. Puis le chant des
+Girondins ébranla les carreaux;--et des hommes, bras dessus bras
+dessous, débouchèrent par la route de Caen, poudreux, en sueur,
+dépenaillés. Ils emplissaient la Place. Un grand brouhaha s'élevait.
+
+Gorju et deux compagnons entrèrent dans la salle. L'un était maigre et à
+figure chafouine avec un gilet de tricot, dont les rosettes pendaient.
+L'autre noir de charbon--un mécanicien sans doute--avait les cheveux en
+brosse, de gros sourcils, et des savates de lisière. Gorju, comme un
+hussard, portait sa veste sur l'épaule.
+
+Tous les trois restaient debout--et les Conseillers, siégeant autour de
+la table couverte d'un tapis bleu, les regardaient, blêmes d'angoisse.
+
+--Citoyens! dit Gorju il nous faut de l'ouvrage!
+
+Le maire tremblait; la voix lui manqua.
+
+Marescot répondit à sa place, que le Conseil aviserait
+immédiatement;--et les compagnons étant sortis, on discuta plusieurs
+idées.
+
+La première fut de tirer du caillou.
+
+Pour utiliser les cailloux, Girbal proposa un chemin d'Angleville à
+Tournebu.
+
+Celui de Bayeux rendait absolument le même service.
+
+On pouvait curer la mare? ce n'était pas un travail suffisant! ou bien
+creuser une seconde mare! mais à quelle place?
+
+Langlois était d'avis de faire un remblai le long des Mortins, en cas
+d'inondation--mieux valait, selon Beljambe, défricher les bruyères.
+Impossible de rien conclure!--Pour calmer la foule, Coulon descendit sur
+le péristyle, et annonça qu'ils préparaient des ateliers de charité.
+
+--La charité? Merci! s'écria Gorju. À bas les aristos! Nous voulons le
+droit au travail!
+
+C'était la question de l'époque. Il s'en faisait un moyen de gloire. On
+applaudit.
+
+En se retournant, il coudoya Bouvard, que Pécuchet avait entraîné
+jusque-là--et ils engagèrent une conversation. Rien ne pressait; la
+mairie était cernée. Le Conseil n'échapperait pas.
+
+--Où trouver de l'argent? disait Bouvard.
+
+--Chez les riches! D'ailleurs, le gouvernement ordonnera des travaux.
+
+--Et si on n'a pas besoin de travaux?
+
+--On en fera, par avance!
+
+--Mais les salaires baisseront! riposta Pécuchet. Quand l'ouvrage vient
+à manquer, c'est qu'il y a trop de produits!--et vous réclamez pour
+qu'on les augmente!
+
+Gorju se mordait la moustache.--Cependant... avec l'organisation du
+travail...
+
+--Alors le gouvernement sera le maître?
+
+Quelques-uns, autour d'eux, murmurèrent:--Non! non! plus de maîtres!
+
+Gorju s'irrita.--N'importe! on doit fournir aux travailleurs un
+capital--ou bien instituer le crédit!
+
+--De quelle manière?
+
+--Ah! je ne sais pas! mais on doit instituer le crédit!
+
+--En voilà assez dit le mécanicien; ils nous embêtent, ces farceurs-là!
+
+Et il gravit le perron, déclarant qu'il enfoncerait la porte.
+
+Placquevent l'y reçut, le jarret droit fléchi, les poings serrés.
+--Avance un peu!
+
+Le mécanicien recula.
+
+Une nuée de la foule parvint dans la salle; tous se levèrent, ayant
+envie de s'enfuir. Le secours de Falaise n'arrivait pas! On déplorait
+l'absence de M. le Comte. Marescot tortillait une plume. Le père Coulon
+gémissait. Heurtaux s'emporta pour qu'on fît donner les gendarmes.
+
+--Commandez-les! dit Foureau.
+
+--Je n'ai pas d'ordre.
+
+Le bruit redoublait, cependant. La Place était couverte de monde;--et
+tous observaient le premier étage de la mairie, quand à la croisée du
+milieu, sous l'horloge, on vit paraître Pécuchet.
+
+Il avait pris adroitement l'escalier de service;--et voulant faire comme
+Lamartine, il se mit à haranguer le peuple:
+
+--Citoyens!
+
+Mais sa casquette, son nez, sa redingote, tout son individu manquait de
+prestige.
+
+L'homme au tricot l'interpella:
+
+--Est-ce que vous êtes ouvrier?
+
+--Non.
+
+--Patron, alors?
+
+--Pas davantage!
+
+--Eh bien, retirez-vous!
+
+--Pourquoi? reprit fièrement Pécuchet.
+
+Et aussitôt, il disparut dans l'embrasure, empoigné par le mécanicien.
+Gorju vint à son aide.--Laisse-le! c'est un brave! Ils se colletaient.
+
+La porte s'ouvrit, et Marescot sur le seuil, proclama la décision
+municipale. Hurel l'avait suggérée.
+
+Le chemin de Tournebu aurait un embranchement sur Angleville, et qui
+mènerait au château de Faverges.
+
+C'était un sacrifice que s'imposait la commune dans l'intérêt des
+travailleurs. Ils se dispersèrent.
+
+En rentrant chez eux, Bouvard et Pécuchet eurent les oreilles frappées
+par des voix de femmes. Les servantes et Mme Bordin poussaient des
+exclamations, la veuve criait plus fort,--et à leur aspect:
+
+--Ah! c'est bien heureux! depuis trois heures que je vous attends! mon
+pauvre jardin! plus une seule tulipe! des cochonneries partout, sur le
+gazon! Pas moyen de le faire démarrer.
+
+--Qui cela?
+
+--Le père Gouy!
+
+Il était venu avec une charrette de fumier--et l'avait jetée tout à vrac
+au milieu de l'herbe. Il laboure maintenant! Dépêchez-vous pour qu'il
+finisse!
+
+--Je vous accompagne! dit Bouvard.
+
+Au bas des marches, en dehors, un cheval dans les brancards d'un
+tombereau mordait une touffe de lauriers-roses. Les roues, en frôlant
+les plates-bandes, avaient pilé les buis, cassé un rhododendron, abattu
+les dahlias--et des mottes de fumier noir, comme des taupinières,
+bosselaient le gazon. Gouy le bêchait avec ardeur.
+
+Un jour, Mme Bordin avait dit négligemment qu'elle voulait le retourner.
+Il s'était mis à la besogne, et malgré sa défense continuait. C'est de
+cette manière qu'il entendait le droit au travail, le discours de Gorju
+lui ayant tourné la cervelle.
+
+Il ne partit que sur les menaces violentes de Bouvard.
+
+Mme Bordin, comme dédommagement, ne paya pas sa main-d'oeuvre et garda
+le fumier. Elle était judicieuse, l'épouse du médecin--et même celle du
+notaire, bien que d'un rang supérieur, la considéraient.
+
+Les ateliers de charité durèrent une semaine. Aucun trouble n'advint.
+Gorju avait quitté le pays.
+
+Cependant la garde nationale était toujours sur pied; le dimanche une
+revue, promenades militaires, quelquefois--et chaque nuit des rondes.
+Elles inquiétaient le village.
+
+On tirait les sonnettes des maisons, par facétie; on pénétrait dans les
+chambres où des époux ronflaient sur le même traversin; alors on disait
+des gaudrioles; et le mari se levant allait vous chercher des petits
+verres. Puis on revenait au corps de garde, jouer un cent de dominos; on
+y buvait du cidre, on y mangeait du fromage, et le factionnaire qui
+s'ennuyait à la porte l'entrebâillait à chaque minute. L'indiscipline
+régnait, grâce à la mollesse de Beljambe.
+
+Quand éclatèrent les journées de Juin, tout le monde fut d'accord pour
+voler au secours de Paris, mais Foureau ne pouvait quitter la mairie,
+Marescot son étude, le Docteur sa clientèle, Girbal ses pompiers. M. de
+Faverges était à Cherbourg. Beljambe s'alita. Le capitaine grommelait:
+On n'a pas voulu de moi, tant pis! et Bouvard eut la sagesse de retenir
+Pécuchet.
+
+Les rondes dans la campagne furent étendues plus loin.
+
+Des paniques survenaient, causées par l'ombre d'une meule, ou les formes
+des branches; une fois, tous les gardes nationaux s'enfuirent. Sous le
+clair de la lune, ils avaient aperçu dans un pommier, un homme avec un
+fusil--et qui les tenait en joue.
+
+Une autre fois, par une nuit obscure, la patrouille faisant halte sous
+la hêtrée entendit quelqu'un devant elle.
+
+--Qui vive?
+
+Pas de réponse!
+
+On laissa l'individu continuer sa route, en le suivant à distance, car
+il pouvait avoir un pistolet ou un casse-tête--mais quand on fut dans le
+village, à portée des secours, les douze hommes du peloton, tous à la
+fois se précipitèrent sur lui, en criant: Vos papiers! Ils le
+houspillaient, l'accablaient d'injures. Ceux du corps de garde étaient
+sortis. On l'y traîna;--et à la lueur de la chandelle brûlant sur le
+poêle, on reconnut enfin Gorju.
+
+Un méchant paletot de lasting craquait à ses épaules. Ses orteils se
+montraient par les trous de ses bottes. Des éraflures et des contusions
+faisaient saigner son visage. Il était amaigri prodigieusement, et
+roulait des yeux, comme un loup.
+
+Foureau, accouru bien vite, lui demanda comment il se trouvait sous la
+hêtrée, ce qu'il revenait faire à Chavignolles, l'emploi de son temps,
+depuis six semaines.
+
+Ça ne les regardait pas. Il était libre.
+
+Placquevent le fouilla pour découvrir des cartouches. On allait
+provisoirement le coffrer.
+
+Bouvard s'interposa.
+
+--Inutile! reprit le maire on connaît vos opinions.
+
+--Cependant?...
+
+--Ah! prenez garde, je vous en avertis! Prenez garde.
+
+Bouvard n'insista plus.
+
+Gorju alors, se tourna vers Pécuchet:--Et vous, patron, vous ne dites
+rien?
+
+Pécuchet baissa la tête, comme s'il eût douté de son innocence.
+
+Le pauvre diable eut un sourire d'amertume.--Je vous ai défendu,
+pourtant!
+
+Au petit jour, deux gendarmes l'emmenèrent à Falaise.
+
+Il ne fut pas traduit devant un conseil de guerre, mais condamné par la
+correctionnelle à trois mois de prison, pour délit de paroles tendant au
+bouleversement de la société.
+
+De Falaise, il écrivit à ses anciens maîtres de lui envoyer
+prochainement un certificat de bonne vie et moeurs--et leur signature
+devant être légalisée par le maire ou par l'adjoint, ils préférèrent
+demander ce petit service à Marescot.
+
+On les introduisit dans une salle à manger, que décoraient des plats de
+vieille faïence. Une horloge de Boulle occupait le panneau le plus
+étroit. Sur la table d'acajou, sans nappe, il y avait deux serviettes,
+une théière, des bols. Mme Marescot traversa l'appartement dans un
+peignoir de cachemire bleu. C'était une Parisienne qui s'ennuyait à la
+campagne. Puis le notaire entra, une toque à la main, un journal de
+l'autre;--et tout de suite, d'un air aimable, il apposa son cachet--bien
+que leur protégé fût un homme dangereux.
+
+--Vraiment dit Bouvard, pour quelques paroles!...
+
+--Quand la parole amène des crimes, cher monsieur, permettez!
+
+--Cependant reprit Pécuchet, quelle démarcation établir entre les
+phrases innocentes et les coupables? Telle chose défendue maintenant
+sera par la suite applaudie. Et il blâma la manière féroce dont on
+traitait les insurgés.
+
+Marescot allégua naturellement la défense de la Société, le Salut
+Public, loi suprême.
+
+--Pardon! dit Pécuchet, le droit d'un seul est aussi respectable que
+celui de tous--et vous n'avez rien à lui objecter que la force--s'il
+retourne contre vous l'axiome.
+
+Marescot, au lieu de répondre, leva les sourcils dédaigneusement. Pourvu
+qu'il continuât à faire des actes, et à vivre au milieu de ses
+assiettes, dans son petit intérieur confortable, toutes les injustices
+pouvaient se présenter sans l'émouvoir. Les affaires le réclamaient. Il
+s'excusa.
+
+Sa doctrine du salut public les avait indignés. Les conservateurs
+parlaient maintenant comme Robespierre.
+
+Autre sujet d'étonnement: Cavaignac baissait. La garde mobile devint
+suspecte. Ledru-Rollin s'était perdu, même dans l'esprit de Vaucorbeil.
+Les débats sur la Constitution n'intéressèrent personne;--et au 10
+décembre, tous les Chavignollais votèrent pour Bonaparte.
+
+Les six millions de voix refroidirent Pécuchet à l'encontre du
+peuple;--et Bouvard et lui étudièrent la question du suffrage universel.
+
+Appartenant à tout le monde, il ne peut avoir d'intelligence. Un
+ambitieux le mènera toujours, les autres obéiront comme un troupeau, les
+électeurs n'étant pas même contraints de savoir lire;--c'est pourquoi,
+suivant Pécuchet, il y avait eu tant de fraudes dans l'élection
+présidentielle.
+
+--Aucune, reprit Bouvard, je crois plutôt à la sottise du peuple. Pense
+à tous ceux qui achètent la Revalescière, la pommade Dupuytren, l'eau
+des châtelaines, etc.! Ces nigauds forment la masse électorale, et nous
+subissons leur volonté. Pourquoi ne peut-on se faire avec des lapins
+trois mille livres de rentes? C'est qu'une agglomération trop nombreuse
+est une cause de mort.--De même, par le fait seul de la foule, les
+germes de bêtise qu'elle contient se développent et il en résulte des
+effets incalculables.
+
+--Ton scepticisme m'épouvante! dit Pécuchet.
+
+Plus tard, au printemps, ils rencontrèrent M. de Faverges, qui leur
+apprit l'expédition de Rome. On n'attaquerait pas les Italiens. Mais il
+nous fallait des garanties. Autrement, notre influence était ruinée.
+Rien de plus légitime que cette intervention.
+
+Bouvard écarquilla les yeux.--À propos de la Pologne, vous souteniez le
+contraire?
+
+--Ce n'est plus la même chose! Maintenant, il s'agissait du Pape.
+
+Et M. de Faverges en disant: Nous voulons, nous ferons, nous comptons
+bien représentait un groupe.
+
+Bouvard et Pécuchet furent dégoûtés du petit nombre comme du grand. La
+plèbe en somme, valait l'aristocratie.
+
+Le droit d'intervention leur semblait louche. Ils en cherchèrent les
+principes dans Calvo, Martens, Vattel;--et Bouvard conclut:
+
+--On intervient pour remettre un prince sur le trône, pour affranchir un
+peuple--ou par précaution, en vue d'un danger. Dans les deux cas, c'est
+un attentat au droit d'autrui, un abus de la force, une violence
+hypocrite!
+
+--Cependant, dit Pécuchet, les peuples comme les hommes sont solidaires.
+
+--Peut-être! Et Bouvard se mit à rêver.
+
+Bientôt commença l'expédition de Rome à l'intérieur.
+
+En haine des idées subversives, l'élite des bourgeois parisiens,
+saccagea deux imprimeries. Le grand parti de l'ordre se formait.
+
+Il avait pour chefs dans l'arrondissement, M. le comte, Foureau,
+Marescot et le curé. Tous les jours, vers quatre heures, ils se
+promenaient d'un bout à l'autre de la Place, et causaient des
+événements. L'affaire principale était la distribution des brochures.
+Les titres ne manquaient pas de saveur: _Dieu le voudra--les
+Partageux--Sortons du gâchis--Où allons-nous? _Ce qu'il y avait de plus
+beau, c'était les dialogues en style villageois, avec des jurons et des
+fautes de français, pour élever le moral des paysans. Par une loi
+nouvelle, le colportage se trouvait aux mains des préfets--et on venait
+de fourrer Proudhon à Sainte-Pélagie--immense victoire.
+
+Les arbres de la liberté furent abattus généralement. Chavignolles obéit
+à la consigne. Bouvard vit de ses yeux les morceaux de son peuplier sur
+une brouette. Ils servirent à chauffer les gendarmes;--et on offrit la
+souche à M. le Curé--qui l'avait béni, pourtant! quelle dérision!
+
+L'instituteur ne cacha pas sa manière de penser. Bouvard et Pécuchet
+l'en félicitèrent un jour qu'ils passaient devant sa porte.
+
+Le lendemain, il se présenta chez eux. À la fin de la semaine, ils lui
+rendirent sa visite.
+
+Le jour tombait; les gamins venaient de partir, et le maître d'école en
+bouts de manche, balayait la cour. Sa femme coiffée d'un madras
+allaitait un enfant. Une petite fille se cacha derrière sa jupe; un
+mioche hideux jouait par terre, à ses pieds; l'eau du savonnage qu'elle
+faisait dans la cuisine coulait au bas de la maison.
+
+--Vous voyez dit l'instituteur comme le gouvernement nous traite! Et
+tout de suite, il s'en prit à l'infâme capital. Il fallait le
+démocratiser, affranchir la matière!
+
+--Je ne demande pas mieux! dit Pécuchet.
+
+Au moins, on aurait dû reconnaître le droit à l'assistance.
+
+--Encore un droit! dit Bouvard.
+
+N'importe! le Provisoire avait été mollasse, en n'ordonnant pas la
+Fraternité.
+
+--Tâchez donc de l'établir!
+
+Comme il ne faisait plus clair, Petit commanda brutalement à sa femme de
+monter un flambeau dans son cabinet.
+
+Des épingles fixaient aux murs de plâtre les portraits lithographiés des
+orateurs de la gauche. Un casier avec des livres dominait un bureau de
+sapin. On avait pour s'asseoir une chaise, un tabouret et une vieille
+caisse à savon; il affectait d'en rire. Mais la misère plaquait ses
+joues, et ses tempes étroites dénotaient un entêtement de bélier, un
+intraitable orgueil. Jamais il ne calerait.
+
+--Voilà d'ailleurs ce qui me soutient!
+
+C'était un amas de journaux, sur une planche--et il exposa en paroles
+fiévreuses les articles de sa foi: désarmement des troupes, abolition de
+la magistrature, égalité des salaires, niveau--moyens par lesquels on
+obtiendrait l'âge d'or, sous la forme de la République--avec un
+dictateur à la tête, un gaillard pour vous mener ça, rondement!
+
+Puis, il atteignit une bouteille d'anisette, et trois verres, afin de
+porter un toast au Héros, à l'immortelle victime, au grand Maximilien!
+
+Sur le seuil, la robe noire du curé parut.
+
+Ayant salué vivement la compagnie, il aborda l'instituteur, et lui dit
+presque à voix basse:
+
+--Notre affaire de Saint-Joseph, où en est-elle?
+
+--Ils n'ont rien donné! reprit le maître d'école.
+
+--C'est de votre faute!
+
+--J'ai fait ce que j'ai pu!
+
+--Ah!--vraiment?
+
+Bouvard et Pécuchet se levèrent par discrétion. Petit les fit se
+rasseoir; et s'adressant au curé:--Est-ce tout?
+
+L'abbé Jeufroy hésita;--puis, avec un sourire qui tempérait sa
+réprimande:
+
+--On trouve que vous négligez un peu l'histoire sainte.
+
+--Oh! l'histoire sainte! reprit Bouvard.
+
+--Que lui reprochez-vous, monsieur?
+
+--Moi? rien! Seulement il y a peut-être des choses plus utiles que
+l'anecdote de Jonas et les rois d'Israël!
+
+--Libre à vous! répliqua sèchement le prêtre--et sans souci des
+étrangers, ou à cause d'eux: L'heure du catéchisme est trop courte!
+
+Petit leva les épaules.
+
+--Faites attention. Vous perdrez vos pensionnaires!
+
+Les dix francs par mois de ces élèves étaient le meilleur de sa place.
+Mais la soutane l'exaspérait.--Tant pis, vengez-vous!
+
+--Un homme de mon caractère ne se venge pas! dit le prêtre, sans
+s'émouvoir. Seulement,--Je vous rappelle que la loi du 15 mars nous
+attribue la surveillance de l'instruction primaire.
+
+--Eh! je le sais bien! s'écria l'instituteur. Elle appartient même aux
+colonels de gendarmerie! Pourquoi pas au garde-champêtre! ce serait
+complet!
+
+Et il s'affaissa sur l'escabeau, mordant son poing, retenant sa colère,
+suffoqué par le sentiment de son impuissance.
+
+L'ecclésiastique le toucha légèrement sur l'épaule.
+
+--Je n'ai pas voulu vous affliger, mon ami! Calmez-vous! Un peu de
+raison! Voilà Pâques bientôt; j'espère que vous donnerez l'exemple,--en
+communiant avec les autres.
+
+--Ah c'est trop fort! moi! moi! me soumettre à de pareilles bêtises!
+
+Devant ce blasphème le curé pâlit. Ses prunelles fulguraient. Sa
+mâchoire tremblait.--Taisez-vous, malheureux! taisez-vous!
+
+Et c'est sa femme qui soigne les linges de l'église!
+
+--Eh bien? quoi? Qu'a-t-elle fait?
+
+--Elle manque toujours la messe!--Comme vous, d'ailleurs!
+
+--Eh! on ne renvoie pas un maître d'école, pour ça!
+
+--On peut le déplacer!
+
+Le prêtre ne parla plus. Il était au fond de la pièce, dans l'ombre.
+Petit, la tête sur la poitrine, songeait.
+
+Ils arriveraient à l'autre bout de la France, leur dernier sou mangé par
+le voyage;--et il retrouverait là-bas sous des noms différents, le même
+curé, le même recteur, le même préfet!--tous, jusqu'au ministre, étaient
+comme les anneaux de sa chaîne accablante! Il avait reçu déjà un
+avertissement, d'autres viendraient. Ensuite?--et dans une sorte
+d'hallucination, il se vit marchant sur une grande route, un sac au dos,
+ceux qu'il aimait près de lui, la main tendue vers une chaise de poste!
+
+À ce moment-là, sa femme dans la cuisine fut prise d'une quinte de toux,
+le nouveau-né se mit à vagir; et le marmot pleurait.
+
+--Pauvres enfants! dit le prêtre d'une voix douce.
+
+Le père alors éclata en sanglots.--Oui! oui! tout ce qu'on voudra!
+
+--J'y compte reprit le curé;--et ayant fait la révérence:--Messieurs,
+bien le bonsoir!
+
+Le maître d'école restait la figure dans les mains.--Il repoussa
+Bouvard.
+
+--Non! laissez-moi! j'ai envie de crever! je suis un misérable!
+
+Les deux amis regagnèrent leur domicile, en se félicitant de leur
+indépendance. Le pouvoir du clergé les effrayait.
+
+On l'appliquait maintenant à raffermir l'ordre social. La République
+allait bientôt disparaître.
+
+Trois millions d'électeurs se trouvèrent exclus du suffrage universel.
+Le cautionnement des journaux fut élevé, la censure rétablie. On en
+voulait aux romans-feuilletons; la philosophie classique était réputée
+dangereuse; les bourgeois prêchaient le dogme des intérêts matériels--et
+le Peuple semblait content.
+
+Celui des campagnes revenait à ses anciens maîtres.
+
+M. de Faverges, qui avait des propriétés dans l'Eure, fut porté à la
+Législative, et sa réélection au Conseil général du Calvados était
+d'avance certaine.
+
+Il jugea bon d'offrir un déjeuner aux notables du pays.
+
+Le vestibule où trois domestiques les attendaient pour prendre leurs
+paletots, le billard et les deux salons en enfilade, les plantes dans
+les vases de la Chine, les bronzes sur les cheminées, les baguettes d'or
+aux lambris, les rideaux épais, les larges fauteuils, ce luxe
+immédiatement les flatta comme une politesse qu'on leur faisait;--et en
+entrant dans la salle à manger, au spectacle de la table couverte de
+viandes sur les plats d'argent, avec la rangée des verres devant chaque
+assiette, les hors d'oeuvre çà et là, et un saumon au milieu, tous les
+visages s'épanouirent.
+
+Ils étaient dix-sept, y compris deux forts cultivateurs, le sous-préfet
+de Bayeux, et un individu de Cherbourg. M. de Faverges pria ses hôtes
+d'excuser la comtesse, empêchée par une migraine;--et après des
+compliments sur les poires et les raisins qui emplissaient quatre
+corbeilles aux angles, il fut question de la grande nouvelle: le projet
+d'une descente en Angleterre par Changarnier.
+
+Heurtaux la désirait comme soldat, le curé en haine des protestants,
+Foureau dans l'intérêt du commerce.
+
+--Vous exprimez dit Pécuchet des sentiments du moyen âge!
+
+--Le moyen âge avait du bon! reprit Marescot. Ainsi, nos cathédrales!...
+
+--Cependant, monsieur, les abus!...
+
+--N'importe, la Révolution ne serait pas arrivée!...
+
+--Ah! la Révolution, voilà le malheur! dit l'ecclésiastique, en
+soupirant.
+
+--Mais tout le monde y a contribué! et--(excusez-moi, monsieur le
+comte), les nobles eux-mêmes par leur alliance avec les philosophes!
+
+--Que voulez-vous! Louis XVIII a légalisé la spoliation! Depuis ce
+temps-là, le régime parlementaire vous sape les bases!...
+
+Un roastbeef parut--et durant quelques minutes on n'entendit que le
+bruit des fourchettes et des mâchoires, avec le pas des servants sur le
+parquet et ces deux mots répétés: Madère! Sauterne!
+
+La conversation fut reprise par le monsieur de Cherbourg. Comment
+s'arrêter sur le penchant de l'abîme?
+
+--Chez les Athéniens dit Marescot chez les Athéniens, avec lesquels nous
+avons des rapports, Solon mata les démocrates, en élevant le cens
+électoral.
+
+--Mieux vaudrait dit Hurel supprimer la Chambre; tout le désordre vient
+de Paris.
+
+--Décentralisons! dit le notaire.
+
+--Largement! reprit le Comte.
+
+D'après Foureau, la commune devait être maîtresse absolue, jusqu'à
+interdire ses routes aux voyageurs, si elle le jugeait convenable.
+
+Et pendant que les plats se succédaient, poule au jus, écrevisses,
+champignons, légumes en salade, rôtis d'alouettes, bien des sujets
+furent traités: le meilleur système d'impôts, les avantages de la grande
+culture, l'abolition de la peine de mort--le sous-préfet n'oublia pas de
+citer ce mot charmant d'un homme d'esprit:--Que MM. les assassins
+commencent!
+
+Bouvard était surpris par le contraste des choses qui l'entouraient avec
+celles que l'on disait--car il semble toujours que les paroles doivent
+correspondre aux milieux, et que les hauts plafonds soient faits pour
+les grandes pensées. Néanmoins, il était rouge au dessert, et
+entrevoyait les compotiers dans un brouillard.
+
+On avait pris des vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Malaga... M. de
+Faverges qui connaissait son monde fit déboucher du champagne. Les
+convives, en trinquant burent au succès de l'élection--et il était plus
+de trois heures, quand ils passèrent dans le fumoir, pour prendre le
+café.
+
+Une caricature du Charivari traînait sur une console, entre des numéros
+de l'Univers; cela représentait un citoyen, dont les basques de la
+redingote laissaient voir une queue, se terminant par un oeil. Marescot
+en donna l'explication. On rit beaucoup.
+
+Ils absorbaient des liqueurs--et la cendre des cigares tombait dans les
+capitons des meubles. L'abbé voulant convaincre Girbal attaqua Voltaire.
+Coulon s'endormit. M. de Faverges déclara son dévouement pour
+Chambord.--Les abeilles prouvent la monarchie.
+
+--Mais les fourmilières la République! Du reste, le médecin n'y tenait
+plus.
+
+--Vous avez raison! dit le sous-préfet. La forme du gouvernement importe
+peu!
+
+--Avec la liberté! objecta Pécuchet.
+
+--Un honnête homme n'en a pas besoin répliqua Foureau. Je ne fais pas de
+discours, moi! Je ne suis pas journaliste! et je vous soutiens que la
+France veut être gouvernée par un bras de fer!
+
+Tous réclamaient un Sauveur.
+
+Et en sortant, Bouvard et Pécuchet entendirent M. de Faverges qui disait
+à l'abbé Jeufroy:
+
+--Il faut rétablir l'obéissance. L'autorité se meurt, si on la discute!
+Le droit divin, il n'y a que ça!
+
+--Parfaitement, monsieur le comte!
+
+Les pâles rayons d'un soleil d'octobre s'allongeaient derrière les bois;
+un vent humide soufflait;--et en marchant sur les feuilles mortes, ils
+respiraient comme délivrés.
+
+Tout ce qu'ils n'avaient pu dire s'échappa en exclamations:
+
+--Quels idiots! quelle bassesse! Comment imaginer tant d'entêtement?
+D'abord, que signifie le droit divin?
+
+L'ami de Dumouchel, ce professeur qui les avait éclairés sur
+l'esthétique, répondit à leur question dans une lettre savante.
+
+La théorie du droit divin a été formulée sous Charles II par l'Anglais
+Filmer.
+
+La voici:
+
+Le Créateur donna au premier homme la souveraineté du monde. Elle fut
+transmise à ses descendants; et la puissance du Roi émane de Dieu. _Il
+est son image_, écrit Bossuet. L'empire paternel accoutume à la
+domination d'un seul. On a fait les rois d'après le modèle des pères.
+
+Locke réfuta cette doctrine. Le pouvoir paternel se distingue du
+monarchique, tout sujet ayant le même droit sur ses enfants que le
+monarque sur les siens. La royauté n'existe que par le choix
+populaire--et même l'élection était rappelée dans la cérémonie du sacre,
+où deux évêques, en montrant le Roi, demandaient aux nobles et aux
+manants, s'ils l'acceptaient pour tel.
+
+Donc le Pouvoir vient du Peuple. Il a le droit de faire tout ce qu'il
+veut, dit Helvétius, de changer sa constitution, dit Vattel, de se
+révolter contre l'injustice, prétendent Glafey, Hotman, Mably, etc.!--et
+saint Thomas d'Aquin l'autorise à se délivrer d'un tyran. Il est même,
+dit Jurieu, dispensé d'avoir raison.
+
+Étonnés de l'axiome, ils prirent le _Contrat social_ de Rousseau.
+
+Pécuchet alla jusqu'au bout--puis fermant les yeux, et se renversant la
+tête, il en fit l'analyse.
+
+--On suppose une convention, par laquelle l'individu aliéna sa liberté.
+Le Peuple, en même temps, s'engageait à le défendre contre les
+inégalités de la Nature et le rendait propriétaire des choses qu'il
+détient.
+
+--Où est la preuve du contrat?
+
+--Nulle part! et la communauté n'offre pas de garantie. Les citoyens
+s'occuperont exclusivement de politique. Mais comme il faut des métiers,
+Rousseau conseille l'esclavage. Les sciences ont perdu le genre humain.
+Le théâtre est corrupteur, l'argent funeste; et l'État doit imposer une
+religion, sous peine de mort.
+
+Comment, se dirent-ils, voilà le dieu de 93, le pontife de la
+démocratie!
+
+Tous les réformateurs l'ont copié;--et ils se procurèrent l'_Examen du
+socialisme_, par Morant.
+
+Le chapitre premier expose la doctrine saint-simonienne.
+
+Au sommet le Père, à la fois pape et empereur. Abolition des héritages,
+tous les biens meubles et immeubles composant un fonds social, qui sera
+exploité hiérarchiquement. Les industriels gouverneront la fortune
+publique. Mais rien à craindre! on aura pour chef celui qui aime le
+plus.
+
+Il manque une chose, la Femme. De l'arrivée de la Femme dépend le salut
+du monde.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Ni moi!
+
+Et ils abordèrent le Fouriérisme.
+
+Tous les malheurs viennent de la contrainte. Que l'Attraction soit
+libre, et l'Harmonie s'établira.
+
+Notre âme enferme douze passions principales, cinq égoïstes, quatre
+animiques, trois distributives. Elles tendent, les premières à
+l'individu, les suivantes aux groupes, les dernières aux groupes de
+groupes, ou séries, dont l'ensemble est la Phalange, société de dix-huit
+cents personnes, habitant un palais. Chaque matin, des voitures emmènent
+les travailleurs dans la campagne, et les ramènent le soir. On porte des
+étendards, on donne des fêtes, on mange des gâteaux. Toute femme, si
+elle y tient, possède trois hommes, le mari, l'amant et le géniteur.
+Pour les célibataires, le Bayadérisme est institué.
+
+--Ça me va! dit Bouvard; et il se perdit dans les rêves du monde
+harmonien.
+
+Par la restauration des climatures la terre deviendra plus belle, par le
+croisement des races la vie humaine plus longue. On dirigera les nuages
+comme on fait maintenant de la foudre, il pleuvra la nuit sur les villes
+pour les nettoyer. Des navires traverseront les mers polaires dégelées
+sous les aurores boréales--car tout se produit par la conjonction des
+deux fluides mâle et femelle, jaillissant des pôles--et les aurores
+boréales sont un symptôme du rut de la planète, une émission prolifique.
+
+--Cela me passe dit Pécuchet.
+
+Après Saint-Simon et Fourier, le problème se réduit à des questions de
+salaire.
+
+Louis Blanc, dans l'intérêt des ouvriers veut qu'on abolisse le commerce
+extérieur, La Farelle qu'on impose les machines, un autre qu'on dégrève
+les boissons, ou qu'on refasse les jurandes, ou qu'on distribue des
+soupes. Proudhon imagine un tarif uniforme, et réclame pour l'État le
+monopole du sucre.
+
+--Tes socialistes disait Bouvard, demandent toujours la tyrannie.
+
+--Mais non!
+
+--Si fait!
+
+--Tu es absurde!
+
+--Toi, tu me révoltes!
+
+Ils firent venir les ouvrages dont ils ne connaissaient que les résumés.
+Bouvard nota plusieurs endroits, et les montrant:
+
+--Lis, toi-même! Ils nous proposent comme exemple, les Esséniens, les
+Frères Moraves, les Jésuites du Paraguay, et jusqu'au régime des
+prisons.
+
+Chez les Icariens, le déjeuner se fait en vingt minutes, les femmes
+accouchent à l'hôpital. Quant aux livres, défense d'en imprimer sans
+l'autorisation de la République.
+
+--Mais Cabet est un idiot.
+
+--Maintenant voilà du Saint-Simon: les publicistes soumettront leurs
+travaux à un comité d'industriels.
+
+Et du Pierre Leroux: la loi forcera les citoyens à entendre un orateur.
+
+Et de l'Auguste Comte: les prêtres éduqueront la jeunesse, dirigeront
+toutes les oeuvres de l'esprit, et engageront le Pouvoir à régler la
+procréation.
+
+Ces documents affligèrent Pécuchet. Le soir, au dîner, il répliqua.
+
+--Qu'il y ait chez les utopistes, des choses ridicules, j'en conviens.
+Cependant, ils méritent notre amour. La hideur du monde les désolait, et
+pour le rendre plus beau, ils ont tout souffert. Rappelle-toi Morus
+décapité, Campanella mis sept fois à la torture, Buonarroti avec une
+chaîne autour du cou, Saint-Simon crevant de misère, bien d'autres. Ils
+auraient pu vivre tranquilles! mais non! ils ont marché dans leur voie,
+la tête au ciel, comme des héros.
+
+--Crois-tu que le monde reprit Bouvard, changera grâce aux théories d'un
+monsieur?
+
+--Qu'importe! dit Pécuchet, il est temps de ne plus croupir dans
+l'égoïsme! Cherchons le meilleur système!
+
+--Alors, tu comptes le trouver?
+
+--Certainement!
+
+--Toi?
+
+Et dans le rire dont Bouvard fut pris, ses épaules et son ventre
+sautaient d'accord. Plus rouge que les confitures, avec sa serviette
+sous l'aisselle, il répétait: Ah! ah! ah! d'une façon irritante.
+
+Pécuchet sortit de l'appartement, en faisant claquer la porte.
+
+Germaine le héla par toute la maison;--et on le découvrit au fond de sa
+chambre dans une bergère, sans feu ni chandelle et la casquette sur les
+sourcils. Il n'était pas malade; mais se livrait à ses réflexions.
+
+La brouille étant passée, ils reconnurent qu'une base manquait à leurs
+études: l'économie politique.
+
+Ils s'enquirent de l'offre et de la demande, du capital et du loyer, de
+l'importation, de la prohibition.
+
+Une nuit, Pécuchet fut réveillé par le craquement d'une botte dans le
+corridor. La veille comme d'habitude, il avait tiré lui-même tous les
+verrous--et il appela Bouvard qui dormait profondément.
+
+Ils restèrent immobiles sous leurs couvertures. Le bruit ne recommença
+pas.
+
+Les servantes interrogées n'avaient rien entendu.
+
+Mais en se promenant dans leur jardin, ils remarquèrent au milieu d'une
+plate-bande, près de la claire-voie l'empreinte d'une semelle--et deux
+bâtons du treillage étaient rompus.--On l'avait escaladé, évidemment.
+
+Il fallait prévenir le garde champêtre.
+
+Comme il n'était pas à la mairie, Pécuchet se rendit chez l'épicier.
+
+Que vit-il dans l'arrière-boutique, à côté de Placquevent, parmi les
+buveurs? Gorju!--Gorju nippé comme un bourgeois,--et régalant la
+compagnie.
+
+Cette rencontre était insignifiante. Bientôt, ils arrivèrent à la
+question du Progrès.
+
+Bouvard n'en doutait pas dans le domaine scientifique. Mais en
+littérature, il est moins clair--et si le bien-être augmente, la
+splendeur de la vie a disparu.
+
+Pécuchet, pour le convaincre, prit un morceau de papier.
+
+--Je trace obliquement une ligne ondulée. Ceux qui pourraient la
+parcourir, toutes les fois qu'elle s'abaisse, ne verraient plus
+l'horizon. Elle se relève pourtant, et malgré ses détours, ils
+atteindront le sommet. Telle est l'image du Progrès.
+
+Mme Bordin entra.
+
+C'était le 3 décembre 1851. Elle apportait le journal.
+
+Ils lurent bien vite et côte à côte, l'Appel au peuple, la dissolution
+de la Chambre, l'emprisonne ment des députés.
+
+Pécuchet devint blême. Bouvard considérait la veuve.
+
+--Comment? vous ne dites rien!
+
+--Que voulez-vous que j'y fasse? Ils oubliaient de lui offrir un siège.
+Moi qui suis venue, croyant vous faire plaisir. Ah! vous n'êtes guère
+aimables aujourd'hui et elle sortit, choquée de leur impolitesse.
+
+La surprise les avait rendus muets. Puis, ils allèrent dans le village,
+épandre leur indignation.
+
+Marescot, qui les reçut au milieu des contrats, pensait différemment. Le
+bavardage de la Chambre était fini, grâce au ciel. On aurait désormais
+une politique d'affaires.
+
+Beljambe ignorait les événements, et s'en moquait d'ailleurs.
+
+Sous les Halles, ils arrêtèrent Vaucorbeil.
+
+Le médecin était revenu de tout ça.--Vous avez bien tort de vous
+tourmenter.
+
+Foureau passa près d'eux, en disant d'un air narquois:--Enfoncés les
+démocrates!--Et le capitaine au bras de Girbal, cria de loin: Vive
+l'Empereur!
+
+Mais Petit devait les comprendre--et Bouvard ayant frappé au carreau, le
+maître d'école quitta sa classe.
+
+Il trouvait extrêmement drôle que Thiers fût en prison. Cela vengeait le
+Peuple.--Ah! ah! messieurs les Députés, à votre tour!
+
+La fusillade sur les boulevards eut l'approbation de Chavignolles. Pas
+de grâce aux vaincus, pas de pitié pour les victimes! Dès qu'on se
+révolte on est un scélérat.
+
+--Remercions la Providence! disait le curé--et après elle Louis
+Bonaparte. Il s'entoure des hommes les plus distingués! Le comte de
+Faverges deviendra sénateur.
+
+Le lendemain, ils eurent la visite de Placquevent.
+
+Ces messieurs avaient beaucoup parlé. Il les engageait à se taire.
+
+--Veux-tu savoir mon opinion? dit Pécuchet.
+
+Puisque les bourgeois sont féroces, les ouvriers jaloux, les prêtres
+serviles--et que le Peuple enfin, accepte tous les tyrans, pourvu qu'on
+lui laisse le museau dans sa gamelle, Napoléon a bien fait!--qu'il le
+bâillonne, le foule et l'extermine! ce ne sera jamais trop, pour sa
+haine du droit, sa lâcheté, son ineptie, son aveuglement!
+
+Bouvard songeait:--Hein, le Progrès, quelle blague! Il ajouta:--Et la
+Politique, une belle saleté!
+
+--Ce n'est pas une science reprit Pécuchet. L'art militaire vaut mieux,
+on prévoit ce qui arrive. Nous devrions nous y mettre?
+
+--Ah! merci! répliqua Bouvard. Tout me dégoûte. Vendons plutôt notre
+baraque--et allons au tonnerre de Dieu, chez les sauvages!
+
+--Comme tu voudras!
+
+Mélie dans la cour, tirait de l'eau.
+
+La pompe en bois avait un long levier. Pour le faire descendre, elle
+courbait les reins--et on voyait alors ses bas bleus jusqu'à la hauteur
+de son mollet. Puis, d'un geste rapide, elle levait son bras droit,
+tandis qu'elle tournait un peu la tête--et Pécuchet en la regardant,
+sentait quelque chose de tout nouveau, un charme, un plaisir infini.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+Des jours tristes commencèrent.
+
+Ils n'étudiaient plus dans la peur de déceptions; les habitants de
+Chavignolles s'écartaient d'eux; les journaux tolérés n'apprenaient
+rien--et leur solitude était profonde, leur désoeuvrement complet.
+
+Quelquefois, ils ouvraient un livre, et le refermaient; à quoi bon? En
+d'autres jours, ils avaient l'idée de nettoyer le jardin, au bout d'un
+quart d'heure une fatigue les prenait; ou de voir leur ferme, ils en
+revenaient écoeurés; ou de s'occuper de leur ménage, Germaine poussait
+des lamentations; ils y renoncèrent.
+
+Bouvard voulut dresser le catalogue du muséum, et déclara ces bibelots
+stupides. Pécuchet emprunta la canardière de Langlois pour tirer des
+alouettes; l'arme éclatant du premier coup faillit le tuer.
+
+Donc ils vivaient dans cet ennui de la campagne, si lourd quand le ciel
+blanc écrase de sa monotonie un coeur sans espoir. On écoute le pas d'un
+homme en sabots qui longe le mur, ou les gouttes de la pluie tomber du
+toit par terre. De temps à autre, une feuille morte vient frôler la
+vitre, puis tournoie, s'en va. Des glas indistincts sont apportés par le
+vent. Au fond de l'étable, une vache mugit.
+
+Ils bâillaient l'un devant l'autre, consultaient le calendrier,
+regardaient la pendule, attendaient les repas;--et l'horizon était
+toujours le même! des champs en face, à droite l'église, à gauche un
+rideau de peupliers; leurs cimes se balançaient dans la brume,
+perpétuellement, d'un air lamentable!
+
+Des habitudes qu'ils avaient tolérées les faisaient souffrir. Pécuchet
+devenait incommode avec sa manie de poser sur la nappe son mouchoir.
+Bouvard ne quittait plus la pipe, et causait en se dandinant. Des
+contestations s'élevaient, à propos des plats ou de la qualité du
+beurre. Dans leur tête-à-tête ils pensaient à des choses différentes.
+
+Un événement avait bouleversé Pécuchet.
+
+Deux jours après l'émeute de Chavignolles, comme il promenait son
+déboire politique, il arriva dans un chemin, couvert par des ormes
+touffus; et il entendit derrière son dos une voix crier:--Arrête!
+
+C'était Mme Castillon. Elle courait de l'autre côté, sans l'apercevoir.
+Un homme, qui marchait devant elle, se retourna. C'était Gorju;--et ils
+s'abordèrent à une toise de Pécuchet, la rangée des arbres les séparant
+de lui.
+
+--Est-ce vrai? dit-elle tu vas te battre?
+
+Pécuchet se coula dans le fossé, pour entendre:
+
+--Eh bien! oui, répliqua Gorju je vais me battre! Qu'est-ce que ça te
+fait?
+
+--Il le demande! s'écria-t-elle, en se tordant les bras. Mais si tu es
+tué, mon amour? Oh reste!--Et ses yeux bleus, plus encore que ses
+paroles, le suppliaient.
+
+--Laisse-moi tranquille! je dois partir!
+
+Elle eut un ricanement de colère.--L'autre l'a permis, hein?
+
+--N'en parle pas! Il leva son poing fermé.
+
+--Non! mon ami, non! je me tais, je ne dis rien. Et de grosses larmes
+descendaient le long de ses joues dans les ruches de sa collerette.
+
+Il était midi. Le soleil brillait sur la campagne, couverte de blés
+jaunes. Tout au loin, la bâche d'une voiture glissait lentement. Une
+torpeur s'étalait dans l'air--pas un cri d'oiseau, pas un bourdonnement
+d'insecte. Gorju s'était coupé une badine, et en raclait l'écorce. Mme
+Castillon ne relevait pas la tête.
+
+Elle songeait, la pauvre femme, à la vanité de ses sacrifices, les
+dettes qu'elle avait soldées, ses engagements d'avenir, sa réputation
+perdue. Au lieu de se plaindre elle lui rappela les premiers temps de
+leur amour, quand elle allait, toutes les nuits, le rejoindre dans la
+grange;--si bien qu'une fois son mari croyant à un voleur, avait lâché
+par la fenêtre un coup de pistolet. La balle était encore dans le
+mur.--Du moment que je t'ai connu, tu m'as semblé beau comme un prince.
+J'aime tes yeux, ta voix, ta démarche, ton odeur! Elle ajouta plus
+bas:--Je suis en folie de ta personne!
+
+Il souriait, flatté dans son orgueil.
+
+Elle le prit à deux mains par les flancs,--et la tête renversée, comme
+en adoration.
+
+--Mon cher coeur! mon cher amour! mon âme! ma vie! voyons! parle! que
+veux-tu?--est-ce de l'argent? on en trouvera. J'ai eu tort! je
+t'ennuyais! pardon! et commande-toi des habits chez le tailleur, bois du
+champagne, fais la noce! je te permets tout,--tout!--Elle murmura dans
+un effort suprême: jusqu'à elle!... pourvu que tu reviennes à moi!
+
+Il se pencha sur sa bouche, un bras autour de ses reins, pour l'empêcher
+de tomber;--et elle balbutiait:--Cher coeur! cher amour! comme tu es
+beau! mon Dieu, que tu es beau!
+
+Pécuchet immobile, et la terre du fossé à la hauteur de son menton, les
+regardait, en haletant.
+
+--Pas de faiblesse! dit Gorju. Je n'aurais qu'à manquer la diligence! on
+prépare un fameux coup de chien; j'en suis!--Donne-moi dix sous, pour
+que je paye un gloria au conducteur.
+
+Elle tira cinq francs de sa bourse.--Tu me les rendras bientôt. Aie un
+peu de patience! Depuis le temps qu'il est paralysé! songe donc!--Et si
+tu voulais nous irions à la chapelle de la Croix-Janval--et là, mon
+amour, je jurerais devant la sainte Vierge, de t'épouser, dès qu'il sera
+mort!
+
+--Eh! il ne meurt jamais, ton mari!
+
+Gorju avait tourné les talons. Elle le rattrapa;--et se cramponnant à
+ses épaules:
+
+--Laisse-moi partir avec toi! je serai ta domestique! Tu as besoin de
+quelqu'un. Mais ne t'en va pas! ne me quitte pas! La mort plutôt!
+Tue-moi!
+
+Elle se traînait à ses genoux, tâchant de saisir ses mains pour les
+baiser; son bonnet tomba, son peigne ensuite, et ses cheveux courts
+s'éparpillèrent. Ils étaient blancs sous les oreilles--et comme elle le
+regardait de bas en haut, toute sanglotante, avec ses paupières rouges
+et ses lèvres tuméfiées, une exaspération le prit, il la repoussa.
+
+--Arrière la vieille! Bonsoir!
+
+Quand elle se fut relevée, elle arracha la croix d'or, qui pendait à son
+cou--et la jetant vers lui:
+
+--Tiens! canaille!
+
+Gorju s'éloignait,--en tapant avec sa badine les feuilles des arbres.
+
+Mme Castillon ne pleurait pas. La mâchoire ouverte et les prunelles
+éteintes elle resta sans faire un mouvement,--pétrifiée dans son
+désespoir,--n'étant plus un être,--mais une chose en ruines.
+
+Ce qu'il venait de surprendre fut pour Pécuchet comme la découverte d'un
+monde--tout un monde!--qui avait des lueurs éblouissantes, des
+floraisons désordonnées, des océans, des tempêtes, des trésors--et des
+abîmes d'une profondeur infinie;--un effroi s'en dégageait; qu'importe!
+il rêva l'amour, ambitionnait de le sentir comme elle, de l'inspirer
+comme lui.
+
+Pourtant, il exécrait Gorju--et, au corps de garde, avait eu peine à ne
+pas le trahir.
+
+L'amant de Mme Castillon l'humiliait par sa taille mince, ses
+accroche-coeurs égaux, sa barbe floconneuse, un air de conquérant;
+--tandis que sa chevelure--à lui--se collait sur son crâne comme une
+perruque mouillée, son torse dans sa houppelande ressemblait à un
+traversin, deux canines manquaient, et sa physionomie était sévère. Il
+trouvait le ciel injuste, se sentait comme déshérité, et son ami ne
+l'aimait plus. Bouvard l'abandonnait tous les soirs.
+
+Après la mort de sa femme, rien ne l'eût empêché d'en prendre une
+autre--et qui maintenant le dorloterait, soignerait sa maison. Il était
+trop vieux pour y songer!
+
+Mais Bouvard se considéra dans la glace. Ses pommettes gardaient leurs
+couleurs, ses cheveux frisaient comme autrefois; pas une dent n'avait
+bougé;--et à l'idée qu'il pouvait plaire, il eut un retour de jeunesse;
+Mme Bordin surgit dans sa mémoire.--Elle lui avait fait des avances, la
+première fois lors de l'incendie des meules, la seconde à leur dîner,
+puis dans le muséum, pendant la déclamation, et dernièrement, elle était
+venue sans rancune, trois dimanches de suite. Il alla donc chez elle, et
+y retourna, se promettant de la séduire.
+
+Depuis le jour où Pécuchet avait observé la petite bonne tirant de l'eau
+il lui parlait plus souvent;--et soit qu'elle balayât le corridor, ou
+qu'elle étendit du linge, ou qu'elle tournât les casseroles, il ne
+pouvait se rassasier du bonheur de la voir,--surpris lui-même de ses
+émotions, comme dans l'adolescence. Il en avait les fièvres et les
+langueurs,--et était persécuté par le souvenir de Mme Castillon,
+étreignant Gorju.
+
+Il questionna Bouvard sur la manière dont les libertins s'y prennent
+pour avoir des femmes.
+
+--On leur fait des cadeaux! on les régale au restaurant.
+
+--Très bien! Mais ensuite?
+
+--Il y en a qui feignent de s'évanouir, pour qu'on les porte sur un
+canapé, d'autres laissent tomber par terre leur mouchoir. Les meilleures
+vous donnent un rendez-vous, franchement. Et Bouvard se répandit en
+descriptions, qui incendièrent l'imagination de Pécuchet, comme des
+gravures obscènes. La première règle, c'est de ne pas croire à ce
+qu'elles disent. J'en ai connu, qui sous l'apparence de Saintes, étaient
+de véritables Messalines! Avant tout, il faut être hardi!
+
+Mais la hardiesse ne se commande pas. Pécuchet, quotidiennement
+ajournait sa décision, était d'ailleurs intimidé par la présence de
+Germaine.
+
+Espérant qu'elle demanderait son compte, il en exigea un surcroît de
+besogne, notait les fois qu'elle était grise, remarquait tout haut, sa
+malpropreté, sa paresse, et fit si bien qu'on la renvoya.
+
+Alors Pécuchet fut libre!
+
+Avec quelle impatience, il attendait la sortie de Bouvard! Quel
+battement de coeur, dès que la porte était refermée!
+
+Mélie travaillait sur un guéridon, près de la fenêtre, à la clarté d'une
+chandelle. De temps à autre, elle cassait son fil avec ses dents, puis
+clignait les yeux, pour l'ajuster dans la fente de l'aiguille.
+
+D'abord, il voulut savoir quels hommes lui plaisaient. Étaient-ce, par
+exemple, ceux du genre de Bouvard? Pas du tout; elle préférait les
+maigres. Il osa lui demander si elle avait eu des amoureux?--Jamais!
+
+Puis, se rapprochant, il contemplait son nez fin, sa bouche étroite, le
+tour de sa figure. Il lui adressa des compliments et l'exhortait à la
+sagesse.
+
+En se penchant sur elle, il apercevait dans son corsage des formes
+blanches d'où émanait une tiède senteur, qui lui chauffait la joue. Un
+soir, il toucha des lèvres les cheveux follets de sa nuque, et il en
+ressentit un ébranlement jusqu'à la moelle des os. Une autre fois, il la
+baisa sous le menton, en se retenant de ne pas mordre sa chair, tant
+elle était savoureuse. Elle lui rendit son baiser. L'appartement tourna.
+Il n'y voyait plus.
+
+Il lui fit cadeau d'une paire de bottines, et la régalait souvent d'un
+verre d'anisette.
+
+Pour lui éviter du mal, il se levait de bonne heure, cassait le bois,
+allumait le feu, poussait l'attention jusqu'à nettoyer les chaussures de
+Bouvard.
+
+Mélie ne s'évanouit pas, ne laissa pas tomber son mouchoir et Pécuchet
+ne savait à quoi se résoudre, son désir augmentant par la peur de le
+satisfaire.
+
+Bouvard faisait assidûment la cour à Mme Bordin.
+
+Elle le recevait, un peu sanglée dans sa robe de soie gorge-pigeon qui
+craquait comme le harnais d'un cheval, tout en maniant par contenance sa
+longue chaîne d'or.
+
+Leurs dialogues roulaient sur les gens de Chavignolles, ou défunt son
+mari, autrefois huissier à Livarot.
+
+Puis, elle s'informa du passé de Bouvard, curieuse de connaître ses
+farces de jeune homme, sa fortune incidemment, par quels intérêts il
+était lié à Pécuchet?
+
+Il admirait la tenue de sa maison, et quand il dînait chez elle, la
+netteté du service, l'excellence de la table. Une suite de plats, d'une
+saveur profonde, que coupait à intervalles égaux un vieux pommard, les
+menait jusqu'au dessert où ils étaient fort longtemps à prendre le
+café;--et Mme Bordin, en dilatant les narines, trempait dans la soucoupe
+sa lèvre charnue, ombrée légèrement d'un duvet noir.
+
+Un jour, elle apparut décolletée. Ses épaules fascinèrent Bouvard. Comme
+il était sur une petite chaise devant elle, il se mit à lui passer les
+deux mains le long des bras. La veuve se fâcha. Il ne recommença plus
+mais il se figurait des rondeurs d'une amplitude et d'une consistance
+merveilleuses.
+
+Un soir, que la cuisine de Mélie l'avait dégoûté, il eut une joie en
+entrant dans le salon de Mme Bordin. C'est là qu'il aurait fallu vivre!
+
+Le globe de la lampe, couvert d'un papier rose, épandait une lumière
+tranquille. Elle était assise auprès du feu; et son pied passait le bord
+de sa robe. Dès les premiers mots, l'entretien tomba.
+
+Cependant, elle le regardait, les cils à demi fermés, d'une manière
+langoureuse, avec obstination.
+
+Bouvard n'y tint plus!--et s'agenouillant sur le parquet, il
+bredouilla:--Je vous aime! Marions-nous!
+
+Mme Bordin respira fortement; puis, d'un air ingénu, dit qu'il
+plaisantait, sans doute, on allait se moquer, ce n'était pas
+raisonnable. Cette déclaration l'étourdissait.
+
+Bouvard objecta qu'ils n'avaient besoin du consentement de personne. Qui
+vous arrête? est-ce le trousseau? Notre linge a une marque pareille, un
+B! nous unirons nos majuscules.
+
+L'argument lui plut. Mais une affaire majeure l'empêchait de se décider
+avant la fin du mois. Et Bouvard gémit.
+
+Elle eut la délicatesse de le reconduire,--escortée de Marianne, qui
+portait un falot.
+
+Les deux amis s'étaient caché leur passion.
+
+Pécuchet comptait voiler toujours son intrigue avec la bonne. Si Bouvard
+s'y opposait il l'emmènerait vers d'autres lieux, fût-ce en Algérie, où
+l'existence n'est pas chère! Mais rarement il formait de ces hypothèses,
+plein de son amour, sans penser aux conséquences.
+
+Bouvard projetait de faire du muséum la chambre conjugale, à moins que
+Pécuchet ne s'y refusât; alors il habiterait le domicile de son épouse.
+
+Un après-midi de la semaine suivante,--c'était chez elle dans son
+jardin; les bourgeons commençaient à s'ouvrir; et il y avait, entre les
+nuées, de grands espaces bleus,--elle se baissa pour cueillir des
+violettes, et dit, en les présentant:
+
+--Saluez Mme Bouvard!
+
+--Comment! Est-ce vrai?
+
+--Parfaitement vrai.
+
+Il voulut la saisir dans ses bras, elle le repoussa. Quel homme!--puis
+devenue sérieuse, l'avertit que bientôt, elle lui demanderait une
+faveur.
+
+--Je vous l'accorde!
+
+Ils fixèrent la signature de leur contrat à jeudi prochain.
+
+Personne jusqu'au dernier moment n'en devait rien savoir.
+
+--Convenu!
+
+Et il sortit les yeux au ciel, léger comme un chevreuil.
+
+Pécuchet le matin du même jour s'était promis de mourir, s'il n'obtenait
+pas les faveurs de sa bonne--et il l'avait accompagnée dans la cave,
+espérant que les ténèbres lui donneraient de l'audace.
+
+Plusieurs fois, elle avait voulu s'en aller; mais il la retenait pour
+compter les bouteilles, choisir des lattes, ou voir le fond des
+tonneaux; cela durait depuis longtemps.
+
+Elle se trouvait en face de lui, sous la lumière du soupirail, droite,
+les paupières basses, le coin de la bouche un peu relevé.
+
+--M'aimes-tu? dit brusquement Pécuchet.
+
+--Oui! je vous aime.
+
+--Eh bien, alors, prouve-le-moi!
+
+Et l'enveloppant du bras gauche, il commença, de l'autre main, à
+dégrafer son corset.
+
+--Vous allez me faire du mal?
+
+--Non! mon petit ange! N'aie pas peur!
+
+--Si M. Bouvard...
+
+--Je ne lui dirai rien! Sois tranquille!
+
+Un tas de fagots se trouvait derrière. Elle s'y laissa tomber, les seins
+hors de la chemise, la tête renversée;--puis se cacha la figure sous un
+bras--et un autre eût compris qu'elle ne manquait pas d'expérience.
+
+Bouvard, bientôt, arriva pour dîner.
+
+Le repas se fit en silence, chacun ayant peur de se trahir. Mélie les
+servait impassible, comme d'habitude. Pécuchet tournait les yeux, pour
+éviter les siens, tandis que Bouvard considérant les murs, songeait à
+des améliorations.
+
+Huit jours après, le jeudi, il rentra furieux.
+
+--La sacrée garce!
+
+--Qui donc?
+
+--Mme Bordin.
+
+Et il conta qu'il avait poussé la démence jusqu'à vouloir en faire sa
+femme. Mais tout était fini, depuis un quart d'heure, chez Marescot.
+
+Elle avait prétendu recevoir en dot les Écalles, dont il ne pouvait
+disposer--l'ayant comme la ferme, soldée en partie avec l'argent d'un
+autre.
+
+--Effectivement! dit Pécuchet.
+
+--Et moi! qui ai eu la bêtise de lui promettre une faveur, à son choix!
+C'était celle-là! j'y ai mis de l'entêtement; si elle m'aimait, elle
+m'eût cédé! La veuve, au contraire s'était emportée en injures, avait
+dénigré son physique, sa bedaine. Ma bedaine! je te demande un peu.
+
+Pécuchet cependant était sorti plusieurs fois, marchait les jambes
+écartées.
+
+--Tu souffres? dit Bouvard.
+
+--Oh!--oui! je souffre!
+
+Et ayant fermé la porte, Pécuchet après beaucoup d'hésitations, confessa
+qu'il venait de se découvrir une maladie secrète.
+
+--Toi?
+
+--Moi-même!
+
+--Ah! mon pauvre garçon! qui te l'a donnée?
+
+Il devint encore plus rouge, et dit d'une voix encore plus basse:
+
+--Ce ne peut être que Mélie!
+
+Bouvard en demeura stupéfait.
+
+La première chose était de renvoyer la jeune personne.
+
+Elle protesta d'un air candide.
+
+Le cas de Pécuchet était grave, pourtant; mais honteux de sa turpitude,
+il n'osait voir le médecin.
+
+Bouvard imagina de recourir à Barberou.
+
+Ils lui adressèrent le détail de la maladie, pour le montrer à un
+docteur qui la soignerait par correspondance. Barberou y mit du zèle,
+persuadé qu'elle concernait Bouvard, et l'appela vieux roquentin, tout
+en le félicitant.
+
+--À mon âge! disait Pécuchet n'est-ce pas lugubre! Mais pourquoi
+m'a-t-elle fait ça!
+
+--Tu lui plaisais.
+
+--Elle aurait dû me prévenir.
+
+--Est-ce que la passion raisonne! Et Bouvard se plaignait de Mme Bordin.
+
+Souvent, il l'avait surprise arrêtée devant les Écalles, dans la
+compagnie de Marescot, en conférence avec Germaine,--tant de manoeuvres
+pour un peu de terre!
+
+--Elle est avare! Voilà l'explication!
+
+Ils ruminaient ainsi leur mécompte, dans la petite salle, au coin du
+feu, Pécuchet, tout en avalant ses remèdes, Bouvard en fumant des
+pipes--et ils dissertaient sur les femmes.
+
+--Étrange besoin, est-ce un besoin?--Elles poussent au crime, à
+l'héroïsme, et à l'abrutissement! L'enfer sous un jupon, le paradis dans
+un baiser--ramage de tourterelle, ondulations de serpent, griffe de
+chat;--perfidie de la mer, variété de la lune--ils dirent tous les
+lieux communs qu'elles ont fait répandre.
+
+C'était le désir d'en avoir qui avait suspendu leur amitié. Un remords
+les prit.--Plus de femmes, n'est-ce pas? Vivons sans elles!--Et ils
+s'embrassèrent avec attendrissement.
+
+Il fallait réagir!--et Bouvard, après la guérison de Pécuchet, estima
+que l'hydrothérapie leur serait avantageuse.
+
+Germaine, revenue dès le départ de l'autre, charriait tous les matins,
+la baignoire dans le corridor.
+
+Les deux bonshommes, nus comme des sauvages, se lançaient de grands
+seaux d'eau;--puis ils couraient pour rejoindre leurs chambres.--On les
+vit par la claire-voie;--et des personnes furent scandalisées.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+Satisfaits de leur régime, ils voulurent s'améliorer le tempérament par
+de la gymnastique.
+
+Et ayant pris le manuel d'Amoros, ils en parcoururent l'atlas.
+
+Tous ces jeunes garçons, accroupis, renversés, debout, pliant les
+jambes, écartant les bras, montrant le poing, soulevant des fardeaux,
+chevauchant des poutres, grimpant à des échelles, cabriolant sur des
+trapèzes, un tel déploiement de force et d'agilité excita leur envie.
+
+Cependant, ils étaient contristés par les splendeurs du gymnase,
+décrites dans la préface. Car jamais ils ne pourraient se procurer un
+vestibule pour les équipages, un hippodrome pour les courses, un bassin
+pour la natation, ni une montagne de gloire, colline artificielle, ayant
+trente-deux mètres de hauteur.
+
+Un cheval de voltige en bois avec le rembourrage eût été dispendieux,
+ils y renoncèrent; le tilleul abattu dans le jardin leur servit de mât
+horizontal; et quand ils furent habiles à le parcourir d'un bout à
+l'autre, pour en avoir un vertical, ils replantèrent une poutrelle des
+contre-espaliers. Pécuchet gravit jusqu'en haut. Bouvard glissait,
+retombait toujours, finalement, y renonça.
+
+Les bâtons orthosomatiques lui plurent davantage, c'est-à-dire deux
+manches à balai reliés par deux cordes dont la première se passe sous
+les aisselles, la seconde sur les poignets--et pendant des heures il
+gardait cet appareil, le menton levé, la poitrine en avant, les coudes
+le long du corps.
+
+À défaut d'haltères, le charron leur tourna quatre morceaux de frêne qui
+ressemblaient à des pains de sucre, se terminant en goulot de bouteille.
+On doit porter ces massues à droite, à gauche, par devant, par derrière;
+mais trop lourdes, elles échappaient de leurs doigts, au risque de leur
+broyer les jambes. N'importe, ils s'acharnèrent aux mils persanes et
+même craignant qu'elles n'éclatassent, tous les soirs, ils les
+frottaient avec de la cire et un morceau de drap.
+
+Ensuite, ils recherchèrent des fossés. Quand ils en avaient trouvé un à
+leur convenance, ils appuyaient au milieu une longue perche,
+s'élançaient du pied gauche, atteignaient l'autre bord, puis
+recommençaient. La campagne étant plate, on les apercevait au loin;--et
+les villageois se demandaient quelles étaient ces deux choses
+extraordinaires, bondissant à l'horizon.
+
+L'automne venu, ils se mirent à la gymnastique de chambre; elle les
+ennuya. Que n'avaient-ils le trémoussoir ou fauteuil de poste imaginé
+sous Louis XIV par l'abbé de Saint-Pierre! Comment était-ce construit?
+où se renseigner? Dumouchel ne daigna pas même leur répondre!
+
+Alors, ils établirent dans le fournil une bascule brachiale. Sur deux
+poulies vissées au plafond passait une corde, tenant une traverse à
+chaque bout. Sitôt qu'ils l'avaient prise, l'un poussait la terre de ses
+orteils, l'autre baissait les bras jusqu'au niveau du sol; le premier,
+par sa pesanteur, attirait le second, qui lâchant un peu la cordelette,
+montait à son tour; en moins de cinq minutes leurs membres
+dégouttelaient de sueur.
+
+Pour suivre les prescriptions du manuel, ils tâchèrent de devenir
+ambidextres, jusqu'à se priver de la main droite, temporairement. Ils
+firent plus: Amoros indique les pièces de vers qu'il faut chanter dans
+les manoeuvres--et Bouvard et Pécuchet, en marchant, répétaient l'hymne
+nº 9:
+
+Un roi, un roi juste est un bien sur la terre.
+
+Quand ils se battaient les pectoraux: Amis, la couronne et la gloire,
+etc. Au pas de course:
+
+À nous l'animal timide!
+
+Atteignons le cerf rapide!
+
+Oui! nous vaincrons!
+
+Courons! courons! courons!
+
+Et plus haletants que des chiens, ils s'animaient au bruit de leurs
+voix.
+
+Un côté de la gymnastique les exaltait: son emploi comme moyen de
+sauvetage.
+
+Mais il aurait fallu des enfants, pour apprendre à les porter dans des
+sacs;--et ils prièrent le maître d'école de leur en fournir
+quelques-uns. Petit objecta que les familles se fâcheraient. Ils se
+rabattirent sur les secours aux blessés. L'un feignait d'être évanoui;
+et l'autre le charriait dans une brouette, avec toutes sortes de
+précautions.
+
+Quant aux escalades militaires, l'auteur préconise l'échelle de
+Bois-Rosé, ainsi nommée du capitaine qui surprit Fécamp autrefois, en
+montant par la falaise.
+
+D'après la gravure du livre, ils garnirent de bâtonnets un câble, et
+l'attachèrent sous le hangar.
+
+Dès qu'on a enfourché le premier bâton, et saisi le troisième, on jette
+ses jambes en dehors, pour que le deuxième qui était tout à l'heure
+contre la poitrine se trouve juste sous les cuisses. On se redresse, on
+empoigne le quatrième et l'on continue.--Malgré de prodigieux
+déhanchements, il leur fut impossible d'atteindre le deuxième échelon.
+
+Peut-être a-t-on moins de mal en s'accrochant aux pierres avec les
+mains, comme firent les soldats de Bonaparte à l'attaque du
+Fort-Chambray?--et pour vous rendre capable d'une telle action, Amoros
+possède une tour dans son établissement.
+
+Le mur en ruines pouvait la remplacer. Ils en tentèrent l'assaut.
+
+Mais Bouvard, ayant retiré trop vite son pied d'un trou, eut peur et fut
+pris d'étourdissement.
+
+Pécuchet en accusa leur méthode: ils avaient négligé ce qui concerne les
+phalanges--si bien qu'ils devaient se remettre aux principes.
+
+Ses exhortations furent vaines;--et dans sa présomption, il aborda les
+échasses.
+
+La nature semblait l'y avoir destiné; car il employa tout de suite le
+grand modèle, ayant des palettes à quatre pieds du sol;--et tranquille
+là-dessus, il arpentait le jardin, pareil à une gigantesque cigogne qui
+se fût promenée.
+
+Bouvard à la fenêtre le vit tituber--puis s'abattre d'un bloc sur les
+haricots, dont les rames en se fracassant amortirent sa chute. On le
+ramassa couvert de terreau, les narines saignantes, livide--et il
+croyait s'être donné un effort.
+
+Décidément la gymnastique ne convenait point à des hommes de leur âge;
+ils l'abandonnèrent, n'osaient plus se mouvoir par crainte des
+accidents, et restaient tout le long du jour assis dans le muséum, à
+rêver d'autres occupations.
+
+Ce changement d'habitudes influa sur la santé de Bouvard. Il devint très
+lourd, soufflait après ses repas comme un cachalot, voulut se faire
+maigrir, mangea moins, et s'affaiblit.
+
+Pécuchet également, se sentait miné, avait des démangeaisons à la peau
+et des plaques dans la gorge. Ça ne va pas, disaient-ils, ça ne va pas.
+
+Bouvard imagina d'aller choisir à l'auberge quelques bouteilles de vin
+d'Espagne, afin de se remonter la machine.
+
+Comme il en sortait, le clerc de Marescot et trois hommes apportaient à
+Beljambe une grande table de noyer; Monsieur l'en remerciait beaucoup.
+Elle s'était parfaitement conduite.
+
+Bouvard connut ainsi la mode nouvelle des tables tournantes. Il en
+plaisanta le clerc.
+
+Cependant par toute l'Europe, en Amérique, en Australie et dans les
+Indes, des millions de mortels passaient leur vie à faire tourner des
+tables;--et on découvrait la manière de rendre les serins prophètes, de
+donner des concerts sans instruments, de correspondre aux moyens des
+escargots. La Presse offrant avec sérieux ces bourdes au public, le
+renforçait dans sa crédulité.
+
+Les Esprits-frappeurs avaient débarqué au château de Faverges, de là
+s'étaient répandus dans le village--et le notaire principalement, les
+questionnait.
+
+Choqué du scepticisme de Bouvard, il convia les deux amis à une soirée
+de tables tournantes.
+
+Était-ce un piège? Mme Bordin se trouverait là. Pécuchet, seul, s'y
+rendit.
+
+Il y avait, comme assistants, le maire, le percepteur, le capitaine,
+d'autres bourgeois et leurs épouses, Mme Vaucorbeil, Mme Bordin
+effectivement, de plus, une ancienne sous-maîtresse de Mme Marescot,
+Mlle Laverrière, personne un peu louche avec des cheveux gris tombant en
+spirales sur les épaules, à la façon de 1830. Dans un fauteuil se tenait
+un cousin de Paris, costumé d'un habit bleu et l'air impertinent.
+
+Les deux lampes de bronze, l'étagère de curiosités, des romances à
+vignette sur le piano, et des aquarelles minuscules dans des cadres
+exorbitants faisaient toujours l'étonnement de Chavignolles. Mais ce
+soir-là les yeux se portaient vers la table d'acajou. On l'éprouverait
+tout à l'heure, et elle avait l'importance des choses qui contiennent un
+mystère.
+
+Douze invités prirent place autour d'elle, les mains étendues, les
+petits doigts se touchant. On n'entendait que le battement de la
+pendule. Les visages dénotaient une attention profonde.
+
+Au bout de dix minutes, plusieurs se plaignirent de fourmillements dans
+les bras. Pécuchet était incommodé.
+
+--Vous poussez! dit le capitaine à Foureau.
+
+--Pas du tout!
+
+--Si fait!
+
+--Ah! monsieur!
+
+Le notaire les calma.
+
+À force de tendre l'oreille, on crut distinguer des craquements de
+bois.--Illusion!--Rien ne bougeait.
+
+L'autre jour, quand les familles Aubert et Lormeau étaient venues de
+Lisieux et qu'on avait emprunté exprès la table de Beljambe, tout avait
+si bien marché! Mais celle-là aujourd'hui montrait un entêtement!...
+Pourquoi?
+
+Le tapis sans doute la contrariait;--et on passa dans la salle à manger.
+
+Le meuble choisi fut un large guéridon, où s'installèrent Pécuchet,
+Girbal, Mme Marescot et son cousin M. Alfred.
+
+Le guéridon, qui avait des roulettes, glissa vers la droite; les
+opérateurs sans déranger leurs doigts suivirent son mouvement, et de
+lui-même il fit encore deux tours. On fut stupéfait.
+
+Alors M. Alfred articula d'une voix haute:
+
+--Esprit, comment trouves-tu ma cousine?
+
+Le guéridon en oscillant avec lenteur frappa neuf coups. D'après une
+pancarte, où le nombre des coups se traduisait par des lettres, cela
+signifiait--charmante. Des bravos éclatèrent.
+
+Puis Marescot, taquinant Mme Bordin, somma l'esprit de déclarer l'âge
+exact qu'elle avait.
+
+Le pied du guéridon retomba cinq fois.
+
+--Comment? cinq ans! s'écria Girbal.
+
+--Les dizaines ne comptent pas reprit Foureau.
+
+La veuve sourit, intérieurement vexée.
+
+Les réponses aux autres questions manquèrent, tant l'alphabet était
+compliqué. Mieux valait la Planchette, moyen expéditif et dont Mlle
+Laverrière s'était servie pour noter sur un album les communications
+directes de Louis XII, Clémence Isaure, Franklin, Jean-Jacques Rousseau,
+etc. Ces mécaniques se vendaient rue d'Aumale; M. Alfred en promit une,
+puis s'adressant à la sous-maîtresse:
+
+--Mais pour le quart d'heure, un peu de piano, n'est-ce pas? une
+mazurka!
+
+Deux accords plaqués vibrèrent. Il prit sa cousine à la taille, disparut
+avec elle, revint. On était rafraîchi par le vent de la robe qui frôlait
+les portes en passant. Elle se renversait la tête, il arrondissait son
+bras. On admirait la grâce de l'une, l'air fringant de l'autre; et sans
+attendre les petits fours, Pécuchet se retira, ébahi de la soirée.
+
+Il eut beau répéter:--Mais j'ai vu! Bouvard niait les faits et néanmoins
+consentit à expérimenter, lui-même.
+
+Pendant quinze jours, ils passèrent leurs après-midi en face l'un de
+l'autre les mains sur une table, puis sur un chapeau, sur une corbeille,
+sur des assiettes. Tous ces objets demeurèrent immobiles.
+
+Le phénomène des tables tournantes n'en est pas moins certain. Le
+vulgaire l'attribue à des Esprits, Faraday au prolongement de l'action
+nerveuse, Chevreul à l'inconscience des efforts, ou peut-être, comme
+admet Ségouin, se dégage-t-il de l'assemblage des personnes une
+impulsion, un courant magnétique?
+
+Cette hypothèse fit rêver Pécuchet. Il prit dans sa bibliothèque le
+Guide du magnétiseur par Montacabère, le relut attentivement, et initia
+Bouvard à la théorie.
+
+Tous les corps animés reçoivent et communiquent l'influence des astres,
+propriété analogue à la vertu de l'aimant. En dirigeant cette force on
+peut guérir les malades, voilà le principe. La science, depuis Mesmer,
+s'est développée;--mais il importe toujours de verser le fluide et de
+faire des passes qui, premièrement, doivent endormir.
+
+--Eh bien, endors-moi dit Bouvard.
+
+--Impossible répliqua Pécuchet pour subir l'action magnétique et pour la
+transmettre la foi est indispensable. Puis considérant Bouvard:--Ah!
+quel dommage!
+
+--Comment?
+
+--Oui, si tu voulais, avec un peu de pratique, il n'y aurait pas de
+magnétiseur comme toi!
+
+Car il possédait tout ce qu'il faut: l'abord prévenant, une constitution
+robuste--et un moral solide.
+
+Cette faculté qu'on venait de lui découvrir flatta Bouvard. Il se
+plongea sournoisement dans Montacabère.
+
+Puis comme Germaine avait des bourdonnements d'oreilles, qui
+l'assourdissaient, il dit un soir d'un ton négligé: Si on essayait du
+magnétisme? Elle ne s'y refusa pas. Il s'assit devant elle, lui prit les
+deux pouces dans ses mains,--et la regarda fixement, comme s'il n'eût
+fait autre chose de toute sa vie.
+
+La bonne femme, une chaufferette sous les talons, commença par fléchir
+le cou; ses yeux se fermèrent, et tout doucement, elle se mit à ronfler.
+Au bout d'une heure qu'ils la contemplaient Pécuchet dit à voix basse:
+Que sentez-vous?
+
+Elle se réveilla.
+
+Plus tard sans doute la lucidité viendrait.
+
+Ce succès les enhardit;--et reprenant avec aplomb l'exercice de la
+médecine ils soignèrent Chamberlan, le bedeau, pour ses douleurs
+intercostales, Migraine, le maçon, affecté d'une névrose de l'estomac,
+la mère Varin, dont l'encéphaloïde sous la clavicule exigeait pour se
+nourrir des emplâtres de viande, un goutteux, le père Lemoine, qui se
+traînait au bord des cabarets, un phtisique, un hémiplégique, bien
+d'autres. Ils traitèrent aussi des coryzas et des engelures.
+
+Après l'exploration de la maladie, ils s'interrogeaient du regard pour
+savoir quelles passes employer, si elles devaient être à grands ou à
+petits courants, ascendantes ou descendantes, longitudinales,
+transversales, biditiges, triditiges ou même quinditiges. Quand l'un en
+avait trop, l'autre le remplaçait. Puis revenus chez eux, ils notaient
+les observations, sur le journal du traitement.
+
+Leurs manières onctueuses captèrent le monde. Cependant on préférait
+Bouvard; et sa réputation parvint jusqu'à Falaise quand il eut guéri la
+Barbée, la fille du père Barbey, un ancien capitaine au long cours.
+
+Elle sentait comme un clou à l'occiput, parlait d'une voix rauque,
+restait souvent plusieurs jours sans manger, puis dévorait du plâtre ou
+du charbon. Ses crises nerveuses débutant par des sanglots se
+terminaient dans un flux de larmes; et on avait pratiqué tous les
+remèdes, depuis les tisanes jusqu'aux moxas--si bien que par lassitude,
+elle accepta les offres de Bouvard.
+
+Quand il eut congédié la servante et poussé les verrous, il se mit à
+frictionner son abdomen en appuyant sur la place des ovaires--un
+bien-être se manifesta par des soupirs et des bâillements. Il lui posa
+un doigt entre les sourcils au haut du nez--tout à coup elle devint
+inerte. Si on levait ses bras, ils retombaient; sa tête garda les
+attitudes qu'il voulut--et les paupières à demi closes, en vibrant d'un
+mouvement spasmodique, laissaient apercevoir les globes des yeux, qui
+roulaient avec lenteur; ils se fixèrent dans les angles, convulsés.
+
+Bouvard lui demanda si elle souffrait; elle répondit que non; ce qu'elle
+éprouvait maintenant? elle distinguait l'intérieur de son corps.
+
+--Qu'y voyez-vous?
+
+--Un ver!
+
+--Que faut-il pour le tuer?
+
+Son front se plissa:--Je cherche,--je ne peux pas; je ne peux pas.
+
+À la deuxième séance, elle se prescrivit un bouillon d'orties, à la
+troisième de l'herbe au chat. Les crises s'atténuèrent, disparurent.
+C'était vraiment comme un miracle.
+
+L'addigitation nasale ne réussit point avec les autres; et pour amener
+le somnambulisme ils projetèrent de construire un baquet
+mesmérien.--Déjà même Pécuchet avait recueilli de la limaille et nettoyé
+une vingtaine de bouteilles, quand un scrupule l'arrêta. Parmi les
+malades, il viendrait des personnes du sexe.--Et que ferons-nous s'il
+leur prend des accès d'érotisme furieux?
+
+Cela n'eût pas arrêté Bouvard; mais à cause des potins et du chantage
+peut-être, mieux valait s'abstenir. Ils se contentèrent d'un harmonica
+et le portaient avec eux dans les maisons, ce qui réjouissait les
+enfants.
+
+Un jour, que Migraine était plus mal, ils y recoururent. Les sons
+cristallins l'exaspérèrent; mais Deleuze ordonne de ne pas s'effrayer
+des plaintes, la musique continua. Assez! assez! criait-il.--Un peu de
+patience répétait Bouvard. Pécuchet tapotait plus vite sur les lames de
+verre, et l'instrument vibrait, et le pauvre homme hurlait, quand le
+médecin parut attiré par le vacarme.
+
+--Comment! encore vous! s'écria-t-il, furieux de les retrouver toujours
+chez ses clients. Ils expliquèrent leur moyen magnétique. Alors il tonna
+contre le magnétisme, un tas de jongleries, et dont les effets
+proviennent de l'imagination.
+
+Cependant on magnétise des animaux. Montacabère l'affirme et M.
+Lafontaine est parvenu à magnétiser une lionne. Ils n'avaient pas de
+lionne. Le hasard leur offrit une autre bête.
+
+Car le lendemain à six heures un valet de charrue vint leur dire qu'on
+les réclamait à la ferme, pour une vache désespérée.
+
+Ils y coururent.
+
+Les pommiers étaient en fleurs, et l'herbe dans la cour fumait sous le
+soleil levant. Au bord de la mare, à demi couverte d'un drap, une vache
+beuglait, grelottante des seaux d'eau qu'on lui jetait sur le corps;--et
+démesurément gonflée, elle ressemblait à un hippopotame.
+
+Sans doute, elle avait pris du venin en pâturant dans les trèfles. Le
+père et la mère Gouy se désolaient--car le vétérinaire ne pouvait venir,
+et un charron qui savait des mots contre l'enflure ne voulait pas se
+déranger, mais ces messieurs dont la bibliothèque était célèbre devaient
+connaître un secret.
+
+Ayant retroussé leurs manches, ils se placèrent, l'un devant les cornes,
+l'autre à la croupe--et avec de grands efforts intérieurs et une
+gesticulation frénétique ils écartaient les doigts, pour épandre sur
+l'animal des ruisseaux de fluide tandis que le fermier, son épouse, leur
+garçon et des voisins les regardaient presque effrayés.
+
+Les gargouillements que l'on entendait dans le ventre de la vache
+provoquèrent des borborygmes au fond de leurs entrailles. Elle émit un
+vent. Pécuchet dit alors:
+
+--C'est une porte ouverte à l'espérance! un débouché, peut-être?
+
+Le débouché s'opéra; l'espérance jaillit dans un paquet de matières
+jaunes éclatant avec la force d'un obus. Les coeurs se desserrèrent, la
+vache dégonfla. Une heure après, il n'y paraissait plus.
+
+Ce n'était pas l'effet de l'imagination, certainement. Donc, le fluide
+contient une vertu particulière. Elle se laisse enfermer dans des
+objets, où on ira la prendre sans qu'elle se trouve affaiblie. Un tel
+moyen épargne les déplacements. Ils l'adoptèrent;--et ils envoyaient à
+leurs pratiques, des jetons magnétisés, des mouchoirs magnétisés, de
+l'eau magnétisée, du pain magnétisé.
+
+Puis continuant leurs études, ils abandonnèrent les passes pour le
+système de Puységur, qui remplace le magnétiseur par un vieil arbre, au
+tronc duquel une corde s'enroule.
+
+Un poirier dans leur masure semblait fait tout exprès. Ils le
+préparèrent en l'embrassant fortement à plusieurs reprises. Un banc fut
+établi en dessous. Leurs habitués s'y rangeaient; et ils obtinrent des
+résultats si merveilleux que pour enfoncer Vaucorbeil ils le convièrent
+à une séance, avec les notables du pays.
+
+Pas un n'y manqua.
+
+Germaine les reçut dans la petite salle, en priant de faire excuse, ses
+maîtres allaient venir.
+
+De temps à autre, on entendait un coup de sonnette. C'était les malades
+qu'elle introduisait ailleurs. Les invités se montraient du coude les
+fenêtres poussiéreuses, les taches sur les lambris, la peinture
+s'éraillant;--et le jardin était lamentable! Du bois mort partout!--Deux
+bâtons, devant la brèche du mur, barraient le verger.
+
+Pécuchet se présenta.--À vos ordres, messieurs! et l'on vit au fond sous
+le poirier d'Édouïn, plusieurs personnes assises.
+
+Chamberlan, sans barbe, comme un prêtre, et en soutanelle de lasting
+avec une calotte de cuir, s'abandonnait à des frissons occasionnés par
+sa douleur intercostale; Migraine, souffrant toujours de l'estomac,
+grimaçait près de lui. La mère Varin, pour cacher sa tumeur portait un
+châle à plusieurs tours. Le père Lemoine, pieds nus dans des savates,
+avait ses béquilles sous les jarrets--et la Barbée en costume des
+dimanches était pâle, extraordinairement.
+
+De l'autre côté de l'arbre, on trouva d'autres personnes: une femme à
+figure d'albinos épongeait les glandes suppurantes de son cou. Le visage
+d'une petite fille disparaissait à moitié sous des lunettes bleues. Un
+vieillard dont une contracture déformait l'échine heurtait de ses
+mouvements involontaires Marcel, une espèce d'idiot, couvert d'une
+blouse en loques et d'un pantalon rapiécé. Son bec-de-lièvre mal recousu
+laissait voir ses incisives--et des linges embobelinaient sa joue,
+tuméfiée par une énorme fluxion.
+
+Tous tenaient à la main une ficelle descendant de l'arbre;--et des
+oiseaux chantaient, l'odeur du gazon attiédi se roulait dans l'air. Le
+soleil passait entre les branches. On marchait sur de la mousse.
+
+Cependant les sujets, au lieu de dormir, écarquillaient leurs paupières.
+
+--Jusqu'à présent, ce n'est pas drôle dit Foureau.--Commencez, je
+m'éloigne une minute. Et il revint, en fumant dans un Abd-el-kader,
+reste dernier de la porte aux pipes.
+
+Pécuchet se rappela un excellent moyen de magnétisation. Il mit dans sa
+bouche tous les nez des malades et aspira leur haleine pour tirer à lui
+l'électricité--et en même temps, Bouvard étreignait l'arbre, dans le but
+d'accroître le fluide.
+
+Le maçon interrompit ses hoquets, le bedeau fut moins agité, l'homme à
+la contracture ne bougea plus.--On pouvait maintenant s'approcher d'eux,
+leur faire subir toutes les épreuves.
+
+Le médecin, avec sa lancette, piqua sous l'oreille Chamberlan, qui
+tressaillit un peu. La sensibilité chez les autres fut évidente. Le
+goutteux poussa un cri. Quant à la Barbée, elle souriait comme dans un
+rêve, et un filet de sang lui coulait sous la mâchoire. Foureau, pour
+l'éprouver lui-même, voulut saisir la lancette, et le Docteur l'ayant
+refusée, il pinça la malade fortement. Le Capitaine lui chatouilla les
+narines avec une plume, le Percepteur allait lui enfoncer une épingle
+sous la peau.
+
+--Laissez-la donc dit Vaucorbeil rien d'étonnant, après tout! une
+hystérique! le diable y perdrait son latin!
+
+--Celle-là dit Pécuchet, en désignant Victoire la femme scrofuleuse est
+un médecin! elle reconnaît les affections et indique les remèdes.
+
+Langlois brûlait de la consulter sur son catarrhe; il n'osa;--mais
+Coulon, plus brave, demanda quelque chose pour ses rhumatismes.
+
+Pécuchet lui mit la main droite dans la main gauche de Victoire--et les
+cils toujours clos, les pommettes un peu rouges, les lèvres
+frémissantes, la somnambule, après avoir divagué, ordonna du Valum
+Becum.
+
+Elle avait servi à Bayeux chez un apothicaire. Vaucorbeil en inféra
+qu'elle voulait dire de _l'album graecum _mot entrevu, peut-être, dans
+la pharmacie.
+
+Puis il aborda le père Lemoine qui selon Bouvard percevait à travers les
+corps opaques.
+
+C'était un ancien maître d'école tombé dans la crapule. Des cheveux
+blancs s'éparpillaient autour de sa figure;--et adossé contre l'arbre,
+les paumes ouvertes, il dormait, en plein soleil, d'une façon
+majestueuse.
+
+Le médecin attacha sur ses paupières une double cravate;--et Bouvard lui
+présentant un journal dit impérieusement:--Lisez.
+
+Il baissa le front, remua les muscles de sa face; puis se renversa la
+tête, et finit par épeler: Cons-ti-tu-tionnel.
+
+Mais avec de l'adresse on fait glisser tous les bandeaux!
+
+Ces dénégations du médecin révoltaient Pécuchet. Il s'aventura jusqu'à
+prétendre que la Barbée pourrait décrire ce qui se passait actuellement
+dans sa propre maison.
+
+--Soit répondit le docteur; et ayant tiré sa montre: À quoi ma femme
+s'occupe-t-elle?
+
+La Barbée hésita longtemps--puis, d'un air maussade:--Hein? quoi? Ah!
+j'y suis. Elle coud des rubans à un chapeau de paille.
+
+Vaucorbeil arracha une feuille de son calepin, et écrivit un billet, que
+le clerc de Marescot s'empressa de porter.
+
+La séance était finie. Les malades s'en allèrent.
+
+Bouvard et Pécuchet en somme, n'avaient pas réussi. Cela tenait-il à la
+température, ou à l'odeur du tabac, ou au parapluie de l'abbé Jeufroy,
+qui avait une garniture de cuivre--métal contraire à l'émission
+fluidique?
+
+Vaucorbeil haussa les épaules.
+
+Cependant, il ne pouvait contester la bonne foi de MM. Deleuze,
+Bertrand, Morin, Jules Cloquet. Or, ces maîtres affirment que des
+somnambules ont prédit des événements, subi, sans douleur, des
+opérations cruelles.
+
+L'abbé rapporta des histoires plus étonnantes. Un missionnaire a vu des
+brahmanes parcourir une voûte la tête en bas, le Grand-Lama au Thibet se
+fend les boyaux, pour rendre des oracles.
+
+--Plaisantez-vous? dit le médecin.
+
+--Nullement.
+
+--Allons donc! Quelle farce!
+
+Et la question se détournant chacun produisit des anecdotes.
+
+--Moi dit l'épicier j'ai eu un chien qui était toujours malade quand le
+mois commençait par un vendredi.
+
+--Nous étions quatorze enfants reprit le juge de paix. Je suis né un 14,
+mon mariage eut lieu un 14--et le jour de ma fête tombe un 14!
+Expliquez-moi ça.
+
+Beljambe avait rêvé, bien des fois, le nombre de voyageurs qu'il aurait
+le lendemain à son auberge. Et Petit conta le souper de Cazotte.
+
+Le curé, alors, fit cette réflexion:--Pourquoi ne pas voir là dedans,
+tout simplement...
+
+--Les démons, n'est-ce pas? dit Vaucorbeil.
+
+L'abbé, au lieu de répondre, eut un signe de tête.
+
+Marescot parla de la Pythie de Delphes.--Sans aucun doute, des
+miasmes...
+
+--Ah! les miasmes, maintenant!
+
+--Moi, j'admets un fluide reprit Bouvard.
+
+--Nervoso-sidéral ajouta Pécuchet.
+
+--Mais prouvez-le! montrez-le! votre fluide! D'ailleurs les fluides sont
+démodés; écoutez-moi.
+
+Vaucorbeil alla plus loin, se mettre à l'ombre. Les bourgeois le
+suivirent. Si vous dites à un enfant: Je suis un loup, je vais te
+manger, il se figure que vous êtes un loup et il a peur; c'est donc un
+rêve commandé par des paroles. De même le somnambule accepte les
+fantaisies que l'on voudra. Il se souvient et n'imagine pas, n'a que les
+sensations quand il croit penser. De cette manière des crimes sont
+suggérés et des gens vertueux, pourront se voir bêtes féroces, et
+devenir anthropophages.
+
+On regarda Bouvard et Pécuchet. Leur science avait des périls pour la
+société.
+
+Le clerc de Marescot reparut dans le jardin, en brandissant une lettre
+de Mme Vaucorbeil.
+
+Le Docteur la décacheta,--pâlit--et enfin lut ces mots:
+
+--Je couds des rubans à un chapeau de paille!
+
+La stupéfaction empêcha de rire.
+
+--Une coïncidence, parbleu! Ça ne prouve rien. Et comme les deux
+magnétiseurs avaient un air de triomphe, il se retourna sous la porte
+pour leur dire:
+
+--Ne continuez plus! ce sont des amusements dangereux!
+
+Le curé, en emmenant son bedeau, le tança vertement.
+
+--Êtes-vous fou? sans ma permission! des manoeuvres défendues par
+l'Église!
+
+Tout le monde venait de partir; Bouvard et Pécuchet causaient sur le
+vigneau avec l'instituteur quand Marcel débusqua du verger, la
+mentonnière défaite, et il bredouillait:
+
+--Guéri! guéri! Bons messieurs!
+
+--Bien! assez! laisse-nous tranquilles!
+
+--Ah bons messieurs! je vous aime! serviteur!
+
+Petit, homme de progrès, avait trouvé l'explication du médecin terre à
+terre, bourgeoise. La Science est un monopole aux mains des Riches. Elle
+exclut le Peuple. À la vieille analyse du moyen âge, il est temps que
+succède une synthèse large et primesautière! La Vérité doit s'obtenir
+par le Coeur--et se déclarant spiritiste, il indiqua plusieurs ouvrages,
+défectueux sans doute, mais qui étaient le signe d'une aurore.
+
+Ils se les firent envoyer.
+
+Le spiritisme pose en dogme l'amélioration fatale de notre espèce. La
+terre un jour deviendra le ciel; et c'est pourquoi cette doctrine
+charmait l'instituteur. Sans être catholique, elle se réclame de saint
+Augustin et de saint Louis. Allan-Kardec publie même des fragments
+dictés par eux et qui sont au niveau des opinions contemporaines. Elle
+est pratique, bienfaisante, et nous révèle, comme le télescope, les
+mondes supérieurs.
+
+Les Esprits, après la mort et dans l'Extase, y sont transportés. Mais
+quelquefois ils descendent sur notre globe, où ils font craquer les
+meubles, se mêlent à nos divertissements, goûtent les beautés de la
+Nature et les plaisirs des Arts.
+
+Cependant, plusieurs d'entre nous possèdent une trompe aromale,
+c'est-à-dire derrière le crâne un long tuyau qui monte depuis les
+cheveux jusqu'aux planètes et nous permet de converser avec les esprits
+de Saturne;--les choses intangibles n'en sont pas moins réelles, et de
+la terre aux astres, des astres à la terre, c'est un va-et-vient, une
+transmission, un échange continu.
+
+Alors le coeur de Pécuchet se gonfla d'aspirations désordonnées--et
+quand la nuit était venue, Bouvard le surprenait à sa fenêtre
+contemplant ces espaces lumineux, qui sont peuplés d'esprits.
+
+Swedenborg y a fait de grands voyages. Car en moins d'un an il a exploré
+Vénus, Mars, Saturne et vingt-trois fois Jupiter. De plus, il a vu à
+Londres Jésus-Christ, il a vu saint Paul, il a vu saint Jean, il a vu
+Moïse, et en 1736, il a même vu le Jugement dernier.
+
+Aussi nous donne-t-il des descriptions du ciel.
+
+On y trouve des fleurs, des palais, des marchés et des églises
+absolument comme chez nous.
+
+Les anges, hommes autrefois, couchent leurs pensées sur des feuillets,
+devisent des choses du ménage, ou bien de matières spirituelles; et les
+emplois ecclésiastiques appartiennent à ceux, qui dans leur vie
+terrestre, ont cultivé l'Écriture sainte.
+
+Quant à l'enfer, il est plein d'une odeur nauséabonde, avec des cahutes,
+des tas d'immondices, des personnes mal habillées.
+
+Et Pécuchet s'abîmait l'intellect pour comprendre ce qu'il y a de beau
+dans ces révélations. Elles parurent à Bouvard le délire d'un imbécile.
+Tout cela dépasse les bornes de la Nature! Qui les connaît, cependant?
+Et ils se livrèrent aux réflexions suivantes.
+
+Des bateleurs peuvent illusionner une foule; un homme ayant des passions
+violentes en remuera d'autres; mais comment la seule volonté
+agirait-elle sur de la matière inerte? Un Bavarois, dit-on, mûrit les
+raisins; M. Gervais a ranimé un héliotrope; un plus fort à Toulouse
+écarte les nuages.
+
+Faut-il admettre une substance intermédiaire entre le monde et nous?
+L'od, un nouvel impondérable, une sorte d'électricité, n'est pas autre
+chose, peut-être? Ses émissions expliquent la lueur que les magnétisés
+croient voir, les feux errants des cimetières, la forme des fantômes.
+
+Ces images ne seraient donc pas une illusion, et les dons
+extraordinaires des Possédés pareils à ceux des somnambules, auraient
+une cause physique?
+
+Quelle qu'en soit l'origine, il y a une essence, un agent secret et
+universel. Si nous pouvions le tenir, on n'aurait pas besoin de la force
+de la durée. Ce qui demande des siècles se développerait en une minute;
+tout miracle serait praticable et l'univers à notre disposition.
+
+La magie provenait de cette convoitise éternelle de l'esprit humain. On
+a, sans doute, exagéré sa valeur; mais elle n'est pas un mensonge. Des
+Orientaux qui la connaissent exécutent des prodiges; tous les voyageurs
+le déclarent; et au Palais-Royal M. Dupotet trouble avec son doigt,
+l'aiguille aimantée.
+
+Comment devenir magicien? Cette idée leur parut folle d'abord, mais elle
+revint, les tourmenta, et ils y cédèrent, tout en affectant d'en rire.
+
+Un régime préparatoire est indispensable.
+
+Afin de mieux s'exalter, ils vivaient la nuit, jeûnaient, et voulant
+faire de Germaine un médium plus délicat rationnèrent sa nourriture.
+Elle se dédommageait sur la boisson, et but tant d'eau-de-vie, qu'elle
+acheva de s'alcooliser. Leurs promenades dans le corridor la
+réveillaient. Elle confondait le bruit de leurs pas avec ses
+bourdonnements d'oreilles et les voix imaginaires qu'elle entendait
+sortir des murs. Un jour qu'elle avait mis le matin un carrelet dans la
+cave, elle eut peur en le voyant tout couvert de feu, se trouva
+désormais plus mal; et finit par croire qu'ils lui avaient jeté un sort.
+
+Espérant gagner des visions, ils se comprimèrent la nuque,
+réciproquement, ils se firent des sachets de belladone, enfin ils
+adoptèrent la boîte magique; une petite boîte, d'où s'élève un
+champignon hérissé de clous et que l'on garde sur le coeur par le moyen
+d'un ruban attaché à la poitrine. Tout rata. Mais ils pouvaient employer
+le cercle de Dupotet.
+
+Pécuchet avec du charbon barbouilla sur le sol une rondelle noire, afin
+d'y enclore les esprits animaux que devaient aider les esprits
+ambiants--et heureux de dominer Bouvard, il lui dit d'un air pontifical:
+Je te défie de le franchir!
+
+Bouvard considéra cette place ronde. Bientôt son coeur battit, ses yeux
+se troublaient. Ah! finissons! Et il sauta par-dessus pour fuir un
+malaise inexprimable.
+
+Pécuchet, dont l'exaltation allait croissant, voulut faire apparaître un
+mort.
+
+Sous le Directoire, un homme rue de l'Échiquier montrait les victimes de
+la Terreur. Les exemples de Revenants sont innombrables. Que ce soit une
+apparence, qu'importe! il s'agit de la produire.
+
+Plus le défunt nous touche de près, mieux il accourt à notre appel; mais
+il n'avait aucune relique de sa famille, ni bague ni miniature, pas un
+cheveu, tandis que Bouvard était dans les conditions à évoquer son
+père--et comme il témoignait de la répugnance Pécuchet lui demanda:--Que
+crains-tu?
+
+--Moi? Oh! rien du tout! Fais ce que tu voudras!
+
+Ils soudoyèrent Chamberlan qui leur fournit en cachette une vieille tête
+de mort. Un couturier leur tailla deux houppelandes noires, avec un
+capuchon comme à la robe de moine. La voiture de Falaise leur apporta un
+long rouleau dans une enveloppe. Puis ils se mirent à l'oeuvre, l'un
+curieux de l'exécuter, l'autre ayant peur d'y croire.
+
+Le muséum était tendu comme un catafalque. Trois flambeaux brûlaient au
+bord de la table poussée contre le mur sous le portrait du père Bouvard,
+que dominait la tête de mort. Ils avaient même fourré une chandelle dans
+l'intérieur du crâne;--et des rayons se projetaient par les deux
+orbites.
+
+Au milieu, sur une chaufferette, de l'encens fumait. Bouvard se tenait
+derrière--et Pécuchet, lui tournant le dos, jetait dans l'âtre des
+poignées de soufre.
+
+Avant d'appeler un mort, il faut le consentement des démons. Or, ce
+jour-là étant un vendredi--jour qui appartient à Béchet, on devait
+s'occuper de Béchet premièrement. Bouvard ayant salué de droite et de
+gauche, fléchi le menton, et levé les bras, commença.
+
+--Par Éthaniel, Amazin, Ischyros il avait oublié le reste.--Pécuchet
+bien vite souffla les mots, notés sur un carton.
+
+--Ischyros, Athanatos, Adonaï, Sadaï, Éloy, Messias la kyrielle était
+longue je te conjure, je t'obsècre, je t'ordonne, ô Béchet puis baissant
+la voix: Où es-tu Béchet? Béchet! Béchet! Béchet!
+
+Bouvard s'affaissa dans le fauteuil; et il était bien aise de ne pas
+voir Béchet--un instinct lui reprochant sa tentative comme un sacrilège.
+Où était l'âme de son père? Pouvait-elle l'entendre? Si tout à coup,
+elle allait venir?
+
+Les rideaux se remuaient avec lenteur sous le vent qui entrait par un
+carreau fêlé;--et les cierges balançaient des ombres sur le crâne de
+mort et sur la figure peinte. Une couleur terreuse les brunissait
+également. De la moisissure dévorait les pommettes, les yeux n'avaient
+plus de lumière. Mais une flamme brillait au-dessus, dans les trous de
+la tête vide. Elle semblait quelquefois prendre la place de l'autre,
+poser sur le collet de la redingote, avoir ses favoris;--et la toile, à
+demi déclouée, oscillait, palpitait.
+
+Peu à peu, ils sentirent comme l'effleurement d'une haleine, l'approche
+d'un être impalpable. Des gouttes de sueur mouillaient le front de
+Pécuchet--et voilà que Bouvard se mit à claquer des dents, une crampe
+lui serrait l'épigastre, le plancher comme une onde fuyait sous ses
+talons, le soufre qui brûlait dans la cheminée se rabattit à grosses
+volutes, des chauves-souris en même temps tournoyaient, un cri
+s'éleva;--qui était-ce?
+
+Et ils avaient sous leurs capuchons, des figures tellement décomposées,
+que leur effroi en redoublait--n'osant faire un geste, ni même
+parler--quand derrière la porte ils entendirent des gémissements, comme
+ceux d'une âme en peine.
+
+Enfin, ils se hasardèrent.
+
+C'était leur vieille bonne--qui les espionnant par une fente de la
+cloison, avait cru voir le Diable;--et à genoux dans le corridor, elle
+multipliait les signes de croix.
+
+Tout raisonnement fut inutile. Elle les quitta le soir même--ne voulant
+plus servir des gens pareils.
+
+Germaine bavarda. Chamberlan perdit sa place;--et il se forma contre eux
+une sourde coalition, entretenue par l'abbé Jeufroy, Mme Bordin, et
+Foureau.
+
+Leur manière de vivre--qui n'était pas celle des autres--déplaisait. Ils
+devinrent suspects; et même inspiraient une vague terreur.
+
+Ce qui les ruina surtout dans l'opinion, ce fut le choix de leur
+domestique. À défaut d'un autre, ils avaient pris Marcel.
+
+Son bec-de-lièvre, sa hideur et son baragouin écartaient de sa personne.
+Enfant abandonné, il avait grandi au hasard dans les champs et
+conservait de sa longue misère une faim irrassasiable. Les bêtes mortes
+de maladie, du lard en pourriture, un chien écrasé, tout lui convenait,
+pourvu que le morceau fût gros;--et il était doux comme un mouton; mais
+entièrement stupide.
+
+La reconnaissance l'avait poussé à s'offrir comme serviteur chez
+Messieurs Bouvard et Pécuchet;--et puis, les croyant sorciers, il
+espérait des gains extraordinaires.
+
+Dès les premiers jours, il leur confia un secret. Sur la bruyère de
+Poligny, autrefois, un homme avait trouvé un lingot d'or. L'anecdote est
+rapportée dans les historiens de Falaise; ils ignoraient la suite: douze
+frères avant de partir pour un voyage avaient caché douze lingots
+pareils, tout le long de la route, depuis Chavignolles jusqu'à
+Bretteville;--et Marcel supplia ses maîtres de commencer les recherches.
+Ces lingots, se dirent-ils, avaient peut-être été enfouis au moment de
+l'émigration.
+
+C'était le cas d'employer la baguette divinatoire. Les vertus en sont
+douteuses. Ils étudièrent la question, cependant;--et apprirent qu'un
+certain Pierre Garnier donne pour les défendre des raisons
+scientifiques: les sources et les métaux projetteraient des corpuscules
+en affinité avec le bois.
+
+Cela n'est guère probable. Qui sait, pourtant? Essayons!
+
+Ils se taillèrent une fourchette de coudrier--et un matin partirent à la
+découverte du trésor.
+
+--Il faudra le rendre dit Bouvard.
+
+--Ah! non! par exemple!
+
+Après trois heures de marche, une réflexion les arrêta: La route de
+Chavignolles à Bretteville!--était-ce l'ancienne, ou la nouvelle? Ce
+devait être l'ancienne?
+
+Ils rebroussèrent chemin--et parcoururent les alentours, au hasard, le
+tracé de la vieille route n'étant pas facile à reconnaître.
+
+Marcel courait de droite et de gauche, comme un épagneul en chasse;
+toutes les cinq minutes, Bouvard était contraint de le rappeler;
+Pécuchet avançait pas à pas, tenant la baguette par les deux branches,
+la pointe en haut. Souvent il lui semblait qu'une force, et comme un
+crampon, la tirait vers le sol;--et Marcel bien vite faisait une
+entaille aux arbres voisins pour retrouver la place plus tard.
+
+Pécuchet cependant se ralentissait. Sa bouche s'ouvrit, ses prunelles se
+convulsèrent. Bouvard l'interpella, le secoua par les épaules; il ne
+remua pas, et demeurait inerte, absolument comme la Barbée.
+
+Puis il conta qu'il avait senti autour du coeur une sorte de
+déchirement, état bizarre, provenant de la baguette, sans doute;--et il
+ne voulait plus y toucher.
+
+Le lendemain, ils revinrent devant les marques faites aux arbres. Marcel
+avec une bêche creusait des trous; jamais la fouille n'amenait rien;--et
+ils étaient chaque fois extrêmement penauds. Pécuchet s'assit au bord
+d'un fossé; et comme il rêvait la tête levée, s'efforçant d'entendre la
+voix des Esprits par sa trompe aromale, se demandant même s'il en avait
+une, il fixa ses regards sur la visière de sa casquette; l'extase de la
+veille le reprit. Elle dura longtemps, devenait effrayante.
+
+Au-dessus des avoines, dans un sentier, un chapeau de feutre parut;
+c'était M. Vaucorbeil trottinant sur sa jument. Bouvard et Marcel le
+hélèrent.
+
+La crise allait finir quand arriva le médecin. Pour mieux examiner
+Pécuchet, il lui souleva sa casquette--et apercevant un front couvert de
+plaques cuivrées:
+
+--Ah! ah! fructus belli!--ce sont des syphilides, mon bonhomme!
+soignez-vous! diable! ne badinons pas avec l'amour.
+
+Pécuchet, honteux, remit sa casquette, une sorte de béret, bouffant sur
+une visière en forme de demi-lune, et dont il avait pris le modèle dans
+l'atlas d'Amoros.
+
+Les paroles du Docteur le stupéfiaient. Il y songeait, les yeux en
+l'air--et tout à coup fut ressaisi.
+
+Vaucorbeil l'observait, puis d'une chiquenaude, il fit tomber sa
+casquette.
+
+Pécuchet recouvra ses facultés.
+
+--Je m'en doutais dit le médecin la visière vernie vous hypnotise comme
+un miroir; et ce phénomène n'est pas rare chez les personnes qui
+considèrent un corps brillant avec trop d'attention.
+
+Il indiqua comment pratiquer l'expérience sur des poules, enfourcha son
+bidet, et disparut lentement.
+
+Une demi-lieue plus loin, ils remarquèrent un objet pyramidal, dressé à
+l'horizon, dans une cour de ferme--on aurait dit une grappe de raisin
+noir monstrueuse, piquée de points rouges çà et là. C'était suivant
+l'usage normand, un long mât garni de traverses où juchaient des dindes
+se rengorgeant au soleil.
+
+--Entrons et Pécuchet aborda le fermier qui consentit à leur demande.
+
+Avec du blanc d'Espagne, ils tracèrent une ligne au milieu du pressoir,
+lièrent les pattes d'un dindon, puis l'étendirent à plat ventre, le bec
+posé sur la raie. La bête ferma les yeux, et bientôt sembla morte. Il en
+fut de même des autres. Bouvard les repassait vivement à Pécuchet, qui
+les rangeait de côté dès qu'elles étaient engourdies. Les gens de la
+ferme témoignèrent des inquiétudes. La maîtresse cria; une petite fille
+pleurait.
+
+Bouvard détacha toutes les volailles. Elles se ranimaient,
+progressivement; mais on ne savait pas les conséquences. À une objection
+un peu rêche de Pécuchet le fermier empoigna sa fourche.
+
+--Filez, nom de Dieu! ou je vous crève la paillasse!
+
+Ils détalèrent.
+
+N'importe! le problème était résolu; l'extase dépend d'une cause
+matérielle.
+
+Qu'est donc la matière? Qu'est-ce que l'Esprit? D'où vient l'influence
+de l'une sur l'autre, et réciproquement?
+
+Pour s'en rendre compte, ils firent des recherches dans Voltaire, dans
+Bossuet, dans Fénelon--et même ils reprirent un abonnement à un cabinet
+de lecture.
+
+Les maîtres anciens étaient inaccessibles par la longueur des oeuvres ou
+la difficulté de l'idiome; mais Jouffroy et Damiron les initièrent à la
+philosophie moderne;--et ils avaient des auteurs touchant celle du
+siècle passé.
+
+Bouvard tirait ses arguments de La Mettrie, de Locke, d'Helvétius;
+Pécuchet de M. Cousin, Thomas Reid et Gérando. Le premier s'attachait à
+l'expérience, l'idéal était tout pour le second. Il y avait de
+l'Aristote dans celui-ci, du Platon dans celui-là--et ils discutaient.
+
+--L'âme est immatérielle disait l'un.
+
+--Nullement! disait l'autre; la folie, le chloroforme, une saignée la
+bouleversent et puisqu'elle ne pense pas toujours, elle n'est point une
+substance ne faisant que penser.
+
+--Cependant objecta Pécuchet j'ai, en moi-même, quelque chose de
+supérieur à mon corps, et qui parfois le contredit.
+
+--Un être dans l'être? l'homo duplex! allons donc! Des tendances
+différentes révèlent des motifs opposés. Voilà tout.
+
+--Mais ce quelque chose, cette âme, demeure identique sous les
+changements du dehors. Donc, elle est simple, indivisible et partant
+spirituelle!
+
+--Si l'âme était simple répliqua Bouvard, le nouveau-né se rappellerait,
+imaginerait comme l'adulte! La Pensée, au contraire, suit le
+développement du cerveau. Quant à être indivisible, le parfum d'une
+rose, ou l'appétit d'un loup, pas plus qu'une volition ou une
+affirmation ne se coupent en deux.
+
+--Ça n'y fait rien! dit Pécuchet; l'âme est exempte des qualités de la
+matière!
+
+--Admets-tu la pesanteur? reprit Bouvard. Or si la matière peut tomber,
+elle peut de même penser. Ayant eu un commencement, notre âme doit
+finir, et dépendante des organes, disparaître avec eux.
+
+--Moi, je la prétends immortelle! Dieu ne peut vouloir...
+
+--Mais si Dieu n'existe pas?
+
+--Comment? Et Pécuchet débita les trois preuves cartésiennes; primo,
+Dieu est compris dans l'idée que nous en avons; secundo, l'existence lui
+est possible; tertio, être fini, comment aurais-je une idée de
+l'infini?--et puisque nous avons cette idée, elle nous vient de Dieu,
+donc Dieu existe!
+
+Il passa au témoignage de la conscience, à la tradition des peuples, au
+besoin d'un créateur. Quand je vois une horloge...
+
+--Oui! oui! connu! mais où est le père de l'horloger?
+
+--Il faut une cause, pourtant!
+
+Bouvard doutait des causes.--De ce qu'un phénomène succède à un
+phénomène on conclut qu'il en dérive. Prouvez-le!
+
+--Mais le spectacle de l'univers dénote une intention, un plan!
+
+--Pourquoi? Le mal est organisé aussi parfaitement que le Bien. Le ver
+qui pousse dans la tête du mouton et le fait mourir équivaut comme
+anatomie au mouton lui-même. Les monstruosités surpassent les fonctions
+normales. Le corps humain pouvait être mieux bâti. Les trois quarts du
+globe sont stériles. La Lune, ce lampadaire, ne se montre pas toujours!
+Crois-tu l'Océan destiné aux navires, et le bois des arbres au chauffage
+de nos maisons?
+
+Pécuchet répondit:
+
+--Cependant, l'estomac est fait pour digérer, la jambe pour marcher,
+l'oeil pour voir, bien qu'on ait des dyspepsies, des fractures et des
+cataractes. Pas d'arrangement sans but! Les effets surviennent
+actuellement, ou plus tard. Tout dépend de lois. Donc, il y a des causes
+finales.
+
+Bouvard imagina que Spinoza peut-être, lui fournirait des arguments, et
+il écrivit à Dumouchel, pour avoir la traduction de Saisset.
+
+Dumouchel lui envoya un exemplaire, appartenant à son ami le professeur
+Varlot, exilé au Deux décembre.
+
+L'Éthique les effraya avec ses axiomes, ses corollaires. Ils lurent
+seulement les endroits marqués d'un coup de crayon, et comprirent ceci:
+
+La substance est ce qui est de soi, par soi, sans cause, sans origine.
+Cette substance est Dieu.
+
+Il est seul l'Étendue--et l'Étendue n'a pas de bornes. Avec quoi la
+borner?
+
+Mais bien qu'elle soit infinie, elle n'est pas l'infini absolu; car elle
+ne contient qu'un genre de perfection; et l'Absolu les contient tous.
+
+Souvent ils s'arrêtaient, pour mieux réfléchir. Pécuchet absorbait des
+prises de tabac et Bouvard était rouge d'attention.
+
+--Est-ce que cela t'amuse?
+
+--Oui! sans doute! va toujours!
+
+Dieu se développe en une infinité d'attributs, qui expriment chacun à sa
+manière, l'infinité de son être. Nous n'en connaissons que deux:
+l'Étendue et la Pensée.
+
+De la Pensée et de l'Étendue, découlent des modes innombrables, lesquels
+en contiennent d'autres.
+
+Celui qui embrasserait, à la fois, toute l'Étendue et toute la Pensée
+n'y verrait aucune contingence, rien d'accidentel--mais une suite
+géométrique de termes, liés entre eux par des lois nécessaires.
+
+--Ah! ce serait beau! dit Pécuchet.
+
+Donc, il n'y a pas de liberté chez l'homme, ni chez Dieu.
+
+--Tu l'entends! s'écria Bouvard.
+
+Si Dieu avait une volonté, un but, s'il agissait pour une cause, c'est
+qu'il aurait un besoin, c'est qu'il manquerait d'une perfection. Il ne
+serait pas Dieu.
+
+Ainsi notre monde n'est qu'un point dans l'ensemble des choses--et
+l'univers impénétrable à notre connaissance, une portion d'une infinité
+d'univers émettant près du nôtre des modifications infinies. L'Étendue
+enveloppe notre univers, mais est enveloppée par Dieu, qui contient dans
+sa pensée tous les univers possibles, et sa pensée elle-même est
+enveloppée dans sa substance.
+
+Il leur semblait être en ballon, la nuit, par un froid glacial, emportés
+d'une course sans fin, vers un abîme sans fond,--et sans rien autour
+d'eux que l'insaisissable, l'immobile, l'Éternel. C'était trop fort. Ils
+y renoncèrent.
+
+Et désirant quelque chose de moins rude, ils achetèrent le Cours de
+philosophie, à l'usage des classes, par monsieur Guesnier.
+
+L'auteur se demande quelle sera la bonne méthode, l'ontologique ou la
+psychologique?
+
+La première convenait à l'enfance des sociétés, quand l'homme portait
+son attention vers le monde extérieur. Mais à présent qu'il la replie
+sur lui-même nous croyons la seconde plus scientifique et Bouvard et
+Pécuchet se décidèrent pour elle.
+
+Le but de la psychologie est d'étudier les faits qui se passent au sein
+du moi; on les découvre en observant.
+
+--Observons! Et pendant quinze jours, après le déjeuner habituellement,
+ils cherchaient dans leur conscience, au hasard--espérant y faire de
+grandes découvertes, et n'en firent aucune--ce qui les étonna beaucoup.
+
+Un phénomène occupe le moi, à savoir l'idée. De quelle nature est-elle?
+On a supposé que les objets se mirent dans le cerveau; et le cerveau
+envoie ces images à notre esprit, qui nous en donne la connaissance.
+
+Mais si l'idée est spirituelle, comment représenter la matière? De là
+scepticisme quant aux perceptions externes. Si elle est matérielle, les
+objets spirituels ne seraient pas représentés? De là scepticisme en fait
+de notions internes. D'ailleurs qu'on y prenne garde! cette hypothèse
+nous mènerait à l'athéisme! car une image étant une chose finie, il lui
+est impossible de représenter l'infini.
+
+--Cependant objecta Bouvard quand je songe à une forêt, à une personne,
+à un chien, je vois cette forêt, cette personne, ce chien. Donc les
+idées les représentent.
+
+Et ils abordèrent l'origine des idées.
+
+D'après Locke, il y en a deux, la sensation, la réflexion--Condillac
+réduit tout à la sensation.
+
+Mais alors, la réflexion manquera de base. Elle a besoin d'un sujet,
+d'un être sentant; et elle est impuissante à nous fournir les grandes
+vérités fondamentales: Dieu, le mérite et le démérite, le juste, le
+beau, etc., notions qu'on nomme innées, c'est-à-dire antérieures à
+l'Expérience et universelles.
+
+--Si elles étaient universelles, nous les aurions dès notre naissance.
+
+--On veut dire, par ce mot, des dispositions à les avoir, et
+Descartes...
+
+--Ton Descartes patauge! car il soutient que le foetus les possède et il
+avoue dans un autre endroit que c'est d'une façon implicite.
+
+Pécuchet fut étonné.
+
+--Où cela se trouve-t-il?
+
+--Dans Gérando! Et Bouvard lui donna une claque sur le ventre.
+
+--Finis donc! dit Pécuchet. Puis venant à Condillac: Nos pensées ne sont
+pas des métamorphoses de la sensation! Elle les occasionne, les met en
+jeu. Pour les mettre en jeu, il faut un moteur. Car la matière de
+soi-même ne peut produire le mouvement;--et j'ai trouvé cela dans ton
+Voltaire! ajouta Pécuchet, en lui faisant une salutation profonde.
+
+Ils rabâchaient ainsi les mêmes arguments,--chacun méprisant l'opinion
+de l'autre, sans le convaincre de la sienne.
+
+Mais la Philosophie les grandissait dans leur estime. Ils se rappelaient
+avec pitié leurs préoccupations d'Agriculture, de Littérature, de
+Politique.
+
+À présent le muséum les dégoûtait. Ils n'auraient pas mieux demandé que
+d'en vendre les bibelots;--et ils passèrent au chapitre deuxième: des
+facultés de l'âme.
+
+On en compte trois, pas davantage! Celle de sentir, celle de connaître,
+celle de vouloir.
+
+Dans la faculté de sentir distinguons la sensibilité physique de la
+sensibilité morale.
+
+Les sensations physiques se classent naturellement en cinq espèces,
+étant amenées par les organes des sens.
+
+Les faits de la sensibilité morale, au contraire, ne doivent rien au
+corps.--Qu'y a-t-il de commun entre le plaisir d'Archimède trouvant les
+lois de la pesanteur et la volupté immonde d'Apicius dévorant une hure
+de sanglier!
+
+Cette sensibilité morale a quatre genres;--et son deuxième genre désirs
+moraux se divise en cinq espèces, et les phénomènes du quatrième genre
+affections se subdivisent en deux autres espèces, parmi lesquelles
+l'amour de soi penchant légitime, sans doute, mais qui devenu exagéré
+prend le nom d'égoïsme.
+
+Dans la faculté de connaître, se trouve l'aperception rationnelle, où
+l'on trouve deux mouvements principaux et quatre degrés.
+
+L'Abstraction peut offrir des écueils aux intelligences bizarres.
+
+La mémoire fait correspondre avec le passé comme la prévoyance avec
+l'avenir.
+
+L'imagination est plutôt une faculté particulière, sui generis.
+
+Tant d'embarras pour démontrer des platitudes, le ton pédantesque de
+l'auteur, la monotonie des tournures Nous sommes prêts à le
+reconnaître--Loin de nous la pensée--Interrogeons notre conscience
+l'éloge sempiternel de Dugalt-Stewart, enfin tout ce verbiage, les
+écoeura tellement, que sautant par dessus la faculté de vouloir, ils
+entrèrent dans la Logique.
+
+Elle leur apprit ce qu'est l'Analyse, la Synthèse, l'Induction, la
+Déduction et les causes principales de nos erreurs.
+
+Presque toutes viennent du mauvais emploi des mots.
+
+--Le soleil se couche, le temps se rembrunit, l'hiver approche locutions
+vicieuses et qui feraient croire à des entités personnelles quand il ne
+s'agit que d'événements bien simples!--Je me souviens de tel objet, de
+tel axiome, de telle vérité illusion! ce sont les idées, et pas du tout
+les choses, qui restent dans le moi, et la rigueur du langage exige Je
+me souviens de tel acte de mon esprit par lequel j'ai perçu cet objet,
+par lequel j'ai déduit cet axiome, par lequel j'ai admis cette vérité.
+
+Comme le terme qui désigne un accident ne l'embrasse pas dans tous ses
+modes, ils tâchèrent de n'employer que des mots abstraits--si bien qu'au
+lieu de dire: Faisons un tour,--il est temps de dîner,--j'ai la colique
+ils émettaient ces phrases: Une promenade serait salutaire,--voici
+l'heure d'absorber des aliments,--j'éprouve un besoin d'exonération.
+
+Une fois maîtres de l'instrument logique, ils passèrent en revue les
+différents critériums, d'abord celui du sens commun.
+
+Si l'individu ne peut rien savoir, pourquoi tous les individus en
+sauraient-ils davantage? Une erreur, fût-elle vieille de cent mille ans,
+par cela même qu'elle est vieille ne constitue pas la vérité. La Foule
+invariablement suit la routine; c'est, au contraire, le petit nombre qui
+mène le Progrès.
+
+Vaut-il mieux se fier au témoignage des sens? Ils trompent parfois, et
+ne renseignent jamais que sur l'apparence. Le fond leur échappe.
+
+La Raison offre plus de garanties, étant immuable et impersonnelle
+--mais pour se manifester, il lui faut s'incarner. Alors, la Raison
+devient ma raison. Une règle importe peu, si elle est fausse. Rien ne
+prouve que celle-là soit juste.
+
+On recommande de la contrôler avec les sens; mais ils peuvent épaissir
+leurs ténèbres. D'une sensation confuse, une loi défectueuse sera
+induite, et qui plus tard empêchera la vue nette des choses.
+
+Reste la morale. C'est faire descendre Dieu au niveau de l'utile, comme
+si nos besoins étaient la mesure de l'Absolu!
+
+Quant à l'Évidence, niée par l'un, affirmée par l'autre, elle est à
+elle-même son critérium. M. Cousin l'a démontré.
+
+--Je ne vois plus que la Révélation dit Bouvard. Mais pour y croire il
+faut admettre deux connaissances préalables, celle du corps qui a senti,
+celle de l'intelligence qui a perçu, admettre le Sens et la Raison,
+témoignages humains, et par conséquent suspects.
+
+Pécuchet réfléchit, se croisa les bras.--Mais nous allons tomber dans
+l'abîme effrayant du scepticisme.
+
+Il n'effrayait, selon Bouvard, que les pauvres cervelles.
+
+--Merci du compliment! répliqua Pécuchet. Cependant il y a des faits
+indiscutables. On peut atteindre la vérité dans une certaine limite.
+
+--Laquelle? Deux et deux font-ils quatre toujours? Le contenu est-il, en
+quelque sorte, moindre que le contenant? Que veut dire un à-peu-près du
+vrai, une fraction de Dieu, la partie d'une chose indivisible?
+
+--Ah! tu n'es qu'un sophiste! Et Pécuchet, vexé, bouda pendant trois
+jours.
+
+Ils les employèrent à parcourir les tables de plusieurs volumes. Bouvard
+souriait de temps à autre--et renouant la conversation:
+
+--C'est qu'il est difficile de ne pas douter! Ainsi, pour Dieu, les
+preuves de Descartes, de Kant et de Leibniz ne sont pas les mêmes, et
+mutuellement se ruinent. La création du monde par les atomes, ou par un
+esprit, demeure inconcevable.
+
+Je me sens à la fois matière et pensée tout en ignorant ce qu'est l'une
+et l'autre. L'impénétrabilité, la solidité, la pesanteur me paraissent
+des mystères aussi bien que mon âme--à plus forte raison l'union de
+l'âme et du corps.
+
+Pour en rendre compte, Leibniz a imaginé son harmonie, Malebranche la
+prémotion, Cudworth un médiateur, et Bonnet y voit un miracle perpétuel
+qui est une bêtise, un miracle perpétuel ne serait plus un miracle.
+
+--Effectivement! dit Pécuchet.
+
+Et tous deux s'avouèrent qu'ils étaient las des philosophes. Tant de
+systèmes vous embrouille. La métaphysique ne sert à rien. On peut vivre
+sans elle.
+
+D'ailleurs leur gêne pécuniaire augmentait. Ils devaient trois barriques
+de vin à Beljambe, douze kilogrammes de sucre à Langlois, cent vingt
+francs au tailleur, soixante au cordonnier. La dépense allait toujours;
+et maître Gouy ne payait pas.
+
+Ils se rendirent chez Marescot, pour qu'il leur trouvât de l'argent,
+soit par la vente des Écalles, ou par une hypothèque sur leur ferme, ou
+en aliénant leur maison, qui serait payée en rentes viagères et dont ils
+garderaient l'usufruit--moyen impraticable, dit Marescot, mais une
+affaire meilleure se combinait et ils seraient prévenus.
+
+Ensuite, ils pensèrent à leur pauvre jardin. Bouvard entreprit
+l'émondage de la charmille. Pécuchet la taille de l'espalier--Marcel
+devait fouir les plates-bandes.
+
+Au bout d'un quart d'heure, ils s'arrêtaient, l'un fermait sa serpette,
+l'autre déposait ses ciseaux, et ils commençaient doucement à se
+promener,--Bouvard à l'ombre des tilleuls, sans gilet, la poitrine en
+avant, les bras nus, Pécuchet tout le long du mur, la tête basse, les
+mains dans le dos, la visière de sa casquette tournée sur le cou par
+précaution; et ils marchaient ainsi parallèlement, sans même voir
+Marcel, qui se reposant au bord de la cahute mangeait une chiffe de
+pain.
+
+Dans cette méditation, des pensées avaient surgi; ils s'abordaient,
+craignant de les perdre; et la métaphysique revenait.
+
+Elle revenait à propos de la pluie ou du soleil, d'un gravier dans leur
+soulier, d'une fleur sur le gazon, à propos de tout.
+
+En regardant brûler la chandelle, ils se demandaient si la lumière est
+dans l'objet ou dans notre oeil. Puisque des étoiles peuvent avoir
+disparu quand leur éclat nous arrive, nous admirons, peut-être, des
+choses qui n'existent pas.
+
+Ayant retrouvé au fond d'un gilet une cigarette Raspail, ils
+l'émiettèrent sur de l'eau et le camphre tourna.
+
+Voilà donc le mouvement dans la matière! un degré supérieur du mouvement
+amènerait la vie.
+
+Mais si la matière en mouvement suffisait à créer les êtres, ils ne
+seraient pas si variés. Car il n'existait à l'origine, ni terres, ni
+eaux, ni hommes, ni plantes. Qu'est donc cette matière primordiale,
+qu'on n'a jamais vue, qui n'est rien des choses du monde, et qui les a
+toutes produites?
+
+Quelquefois ils avaient besoin d'un livre. Dumouchel, fatigué de les
+servir, ne leur répondait plus, et ils s'acharnaient à la question,
+principalement Pécuchet.
+
+Son besoin de vérité devenait une soif ardente.
+
+Ému des discours de Bouvard, il lâchait le spiritualisme, le reprenait
+bientôt pour le quitter, et s'écriait la tête dans les mains: Oh! le
+doute! le doute! j'aimerais mieux le néant!
+
+Bouvard apercevait l'insuffisance du matérialisme, et tâchait de s'y
+retenir, déclarant, du reste, qu'il en perdait la boule.
+
+Ils commençaient des raisonnements sur une base solide. Elle
+croulait;--et tout à coup plus d'idée,--comme une mouche s'envole, dès
+qu'on veut la saisir.
+
+Pendant les soirs d'hiver, ils causaient dans le muséum, au coin du feu,
+en regardant les charbons. Le vent qui sifflait dans le corridor faisait
+trembler les carreaux, les masses noires des arbres se balançaient, et
+la tristesse de la nuit augmentait le sérieux de leurs pensées.
+
+Bouvard, de temps à autre, allait jusqu'au bout de l'appartement, puis
+revenait. Les flambeaux et les bassines contre les murs posaient sur le
+sol des ombres obliques; et le saint Pierre, vu de profil, étalait au
+plafond, la silhouette de son nez, pareille à un monstrueux cor de
+chasse.
+
+On avait peine à circuler entre les objets, et souvent Bouvard, n'y
+prenant garde, se cognait à la statue. Avec ses gros yeux, sa lippe
+tombante et son air d'ivrogne, elle gênait aussi Pécuchet. Depuis
+longtemps, ils voulaient s'en défaire; mais par négligence, remettaient
+cela, de jour en jour.
+
+Un soir au milieu d'une dispute sur la monade, Bouvard se frappa
+l'orteil au pouce de saint Pierre--et tournant contre lui son
+irritation:
+
+--Il m'embête, ce coco-là, flanquons-le dehors!
+
+C'était difficile par l'escalier. Ils ouvrirent la fenêtre, et
+l'inclinèrent sur le bord doucement. Pécuchet à genoux tâcha de soulever
+ses talons, pendant que Bouvard pesait sur ses épaules. Le bonhomme de
+pierre ne branlait pas; ils durent recourir à la hallebarde, comme
+levier--et arrivèrent enfin à l'étendre tout droit. Alors, ayant
+basculé, il piqua dans le vide, la tiare en avant--un bruit mat
+retentit;--et le lendemain, ils le trouvèrent cassé en douze morceaux,
+dans l'ancien trou aux composts.
+
+Une heure après, le notaire entra, leur apportant une bonne nouvelle.
+Une personne de la localité avancerait mille écus, moyennant une
+hypothèque sur leur ferme; et comme ils se réjouissaient: Pardon! elle y
+met une clause! c'est que vous lui vendrez les Écalles pour quinze cents
+francs. Le prêt sera soldé aujourd'hui même. L'argent est chez moi dans
+mon étude.
+
+Ils avaient envie de céder l'un et l'autre. Bouvard finit par
+répondre:--Mon Dieu... soit!
+
+--Convenu! dit Marescot; et il leur apprit le nom de la personne, qui
+était Mme Bordin.
+
+--Je m'en doutais! s'écria Pécuchet.
+
+Bouvard, humilié, se tut.
+
+Elle ou un autre, qu'importait! le principal étant de sortir d'embarras.
+
+L'argent touché (celui des Écalles le serait plus tard) ils payèrent
+immédiatement toutes les notes, et regagnaient leur domicile, quand au
+détour des Halles, le père Gouy les arrêta.
+
+Il allait chez eux, pour leur faire part d'un malheur. Le vent, la nuit
+dernière, avait jeté bas vingt pommiers dans les cours, abattu la
+bouillerie, enlevé le toit de la grange. Ils passèrent le reste de
+l'après-midi à constater les dégâts, et le lendemain, avec le
+charpentier, le maçon, et le couvreur. Les réparations monteraient à
+dix-huit cents francs, pour le moins.
+
+Puis le soir, Gouy se présenta. Marianne, elle-même, lui avait conté
+tout à l'heure la vente des Écalles. Une pièce d'un rendement
+magnifique, à sa convenance, qui n'avait presque pas besoin de culture,
+le meilleur morceau de toute la ferme!--et il demandait une diminution.
+
+Ces messieurs la refusèrent. On soumit le cas au juge de paix, et il
+conclut pour le fermier. La perte des Écalles, l'acre estimé deux mille
+francs, lui faisait un tort annuel de soixante-dix francs;--et devant
+les tribunaux il gagnerait certainement.
+
+Leur fortune se trouvait diminuée. Que faire? Comment vivre bientôt?
+
+Ils se mirent tous les deux à table, pleins de découragement. Marcel
+n'entendait rien à la cuisine; son dîner cette fois dépassa les autres.
+La soupe ressemblait à de l'eau de vaisselle, le lapin sentait mauvais,
+les haricots étaient incuits, les assiettes crasseuses, et au dessert,
+Bouvard éclata, menaçant de lui casser tout sur la tête.
+
+--Soyons philosophes dit Pécuchet; un peu moins d'argent, les intrigues
+d'une femme, la maladresse d'un domestique, qu'est-ce que tout cela? Tu
+es trop plongé dans la matière!
+
+--Mais quand elle me gêne, dit Bouvard.
+
+--Moi, je ne l'admets pas! repartit Pécuchet.
+
+Il avait lu dernièrement une analyse de Berkeley, et ajouta: Je nie
+l'étendue, le temps, l'espace, voire la substance! car la vraie
+substance c'est l'esprit percevant les qualités.
+
+--Parfait dit Bouvard mais le monde supprimé, les preuves manqueront
+pour l'existence de Dieu.
+
+Pécuchet se récria, et longuement, bien qu'il eût un rhume de cerveau,
+causé par l'iodure de potassium;--et une fièvre permanente contribuait à
+son exaltation. Bouvard, s'en inquiétant, fit venir le médecin.
+
+Vaucorbeil ordonna du sirop d'orange avec l'iodure, et pour plus tard
+des bains de cinabre.
+
+--À quoi bon? reprit Pécuchet. Un jour ou l'autre, la forme s'en ira.
+L'essence ne périt pas!
+
+--Sans doute dit le médecin la matière est indestructible! Cependant...
+
+--Mais non! mais non! L'indestructible, c'est l'être. Ce corps qui est
+là devant moi, le vôtre, docteur, m'empêche de connaître votre personne,
+n'est pour ainsi dire qu'un vêtement, ou plutôt un masque.
+
+Vaucorbeil le crut fou.--Bonsoir! Soignez votre masque!
+
+Pécuchet n'enraya pas. Il se procura une introduction à la philosophie
+hégélienne, et voulut l'expliquer à Bouvard.
+
+--Tout ce qui est rationnel est réel. Il n'y a même de réel que l'idée.
+Les lois de l'Esprit sont les lois de l'univers; la raison de l'homme
+est identique à celle de Dieu.
+
+Bouvard feignait de comprendre.
+
+--Donc, l'Absolu c'est à la fois le sujet et l'objet, l'unité où
+viennent se rejoindre toutes les différences. Ainsi les contradictoires
+sont résolus. L'ombre permet la lumière, le froid mêlé au chaud produit
+la température, l'organisme ne se maintient que par la destruction de
+l'organisme; partout un principe qui divise, un principe qui enchaîne.
+
+Ils étaient sur le vigneau; et le curé passa le long de la claire-voie,
+son bréviaire à la main.
+
+Pécuchet le pria d'entrer, pour finir devant lui l'exposition d'Hegel et
+voir un peu ce qu'il en dirait.
+
+L'homme à la soutane s'assit près d'eux;--et Pécuchet aborda le
+christianisme.
+
+--Aucune religion n'a établi aussi bien cette vérité: La Nature n'est
+qu'un moment de l'idée!
+
+--Un moment de l'idée? murmura le prêtre, stupéfait.
+
+--Mais oui! Dieu, en prenant une enveloppe visible, a montré son union
+consubstantielle avec elle.
+
+--Avec la Nature? oh! oh!
+
+--Par son décès, il a rendu témoignage à l'essence de la mort; donc, la
+mort était en lui, faisait, fait partie de Dieu.
+
+L'ecclésiastique se renfrogna. Pas de blasphèmes! c'était pour le salut
+du genre humain qu'il a enduré les souffrances...
+
+--Erreur! On considère la mort dans l'individu, où elle est un mal sans
+doute, mais relativement aux choses, c'est différent. Ne séparez pas
+l'esprit de la matière!
+
+--Cependant, monsieur, avant la création...
+
+--Il n'y a pas eu de création. Elle a toujours existé. Autrement ce
+serait un être nouveau s'ajoutant à la pensée divine; ce qui est
+absurde.
+
+Le prêtre se leva; des affaires l'appelaient ailleurs.
+
+Je me flatte de l'avoir crossé! dit Pécuchet. Encore un mot! Puisque
+l'existence du monde n'est qu'un passage continuel de la vie à la mort,
+et de la mort à la vie, loin que tout soit, rien n'est. Mais tout
+devient; comprends-tu?
+
+--Oui! je comprends, ou plutôt non! L'idéalisme à la fin exaspérait
+Bouvard. Je n'en veux plus! le fameux cogito m'embête. On prend les
+idées des choses pour les choses elles-mêmes. On explique ce qu'on
+entend fort peu, au moyen de mots qu'on n'entend pas du tout! Substance,
+étendue, force, matière et âme, autant d'abstractions, d'imaginations.
+Quant à Dieu, impossible de savoir comment il est, ni même s'il est!
+Autrefois, il causait le vent, la foudre, les révolutions. À présent, il
+diminue. D'ailleurs, je n'en vois pas l'utilité.
+
+--Et la morale, dans tout cela?
+
+--Ah! tant pis!
+
+Elle manque de base, effectivement se dit Pécuchet.
+
+Et il demeura silencieux, acculé dans une impasse, conséquence des
+prémisses qu'il avait lui-même posées. Ce fut une surprise, un
+écrasement.
+
+Bouvard ne croyait même plus à la matière.
+
+La certitude que rien n'existe (si déplorable qu'elle soit) n'en est pas
+moins une certitude. Peu de gens sont capables de l'avoir. Cette
+transcendance leur inspira de l'orgueil; et ils auraient voulu l'étaler.
+Une occasion s'offrit.
+
+Un matin, en allant acheter du tabac, ils virent un attroupement devant
+la porte de Langlois. On entourait la gondole de Falaise, et il était
+question de Touache, un galérien qui vagabondait dans le pays. Le
+conducteur l'avait rencontré à la Croix-Verte entre deux gendarmes et
+les Chavignollais exhalèrent un soupir de délivrance.
+
+Girbal et le capitaine restèrent sur la Place; puis, arriva le juge de
+paix curieux d'avoir des renseignements, et M. Marescot en toque de
+velours et pantoufles de basane.
+
+Langlois les invita à honorer sa boutique de leur présence. Ils seraient
+là plus à leur aise; et malgré les chalands, et le bruit de la sonnette,
+ces messieurs continuèrent à discuter les forfaits de Touache.
+
+--Mon Dieu dit Bouvard il avait de mauvais instincts, voilà tout!
+
+--On en triomphe par la vertu répliqua le notaire.
+
+--Mais si on n'a pas de vertu? Et Bouvard nia positivement le libre
+arbitre.
+
+--Cependant dit le capitaine je peux faire ce que je veux! je suis
+libre, par exemple... de remuer la jambe.
+
+--Non! monsieur, car vous avez un motif pour la remuer!
+
+Le capitaine chercha une réponse, n'en trouva pas--mais Girbal décocha
+ce trait:
+
+--Un républicain qui parle contre la liberté! c'est drôle!
+
+--Histoire de rire! dit Langlois.
+
+Bouvard l'interpella:
+
+--D'où vient que vous ne donnez pas votre fortune aux pauvres?
+
+L'épicier, d'un regard inquiet, parcourut toute sa boutique.
+
+--Tiens! pas si bête! je la garde pour moi!
+
+--Si vous étiez saint Vincent de Paul, vous agiriez différemment,
+puisque vous auriez son caractère. Vous obéissez au vôtre. Donc vous
+n'êtes pas libre!
+
+--C'est une chicane répondit en choeur l'assemblée.
+
+Bouvard ne broncha pas;--et désignant la balance sur le comptoir:
+
+--Elle se tiendra inerte, tant qu'un des plateaux sera vide. De même, la
+volonté;--et l'oscillation de la balance entre deux poids qui semblent
+égaux, figure le travail de notre esprit, quand il délibère sur les
+motifs, jusqu'au moment où le plus fort l'emporte, le détermine.
+
+--Tout cela dit Girbal ne fait rien pour Touache, et ne l'empêche pas
+d'être un gaillard joliment vicieux.
+
+Pécuchet prit la parole:
+
+--Les vices sont des propriétés de la Nature, comme les inondations, les
+tempêtes.
+
+Le notaire l'arrêta; et se haussant à chaque mot sur la pointe des
+orteils:
+
+--Je trouve votre système d'une immoralité complète. Il donne carrière à
+tous les débordements, excuse les crimes, innocente les coupables.
+
+--Parfaitement dit Bouvard. Le malheureux qui suit ses appétits est dans
+son droit, comme l'honnête homme qui écoute la Raison.
+
+--Ne défendez pas les monstres!
+
+--Pourquoi monstres? Quand il naît un aveugle, un idiot, un homicide,
+cela nous paraît du désordre, comme si l'ordre nous était connu, comme
+si la nature agissait pour une fin!
+
+--Alors vous contestez la Providence?
+
+--Oui! je la conteste!
+
+--Voyez plutôt l'Histoire! s'écria Pécuchet rappelez-vous les
+assassinats de rois, les massacres de peuples, les dissensions dans les
+familles, le chagrin des particuliers.
+
+--Et en même temps ajouta Bouvard, car ils s'excitaient l'un l'autre
+cette Providence soigne les petits oiseaux, et fait repousser les pattes
+des écrevisses. Ah! si vous entendez par Providence, une loi qui règle
+tout, je veux bien, et encore!
+
+--Cependant, monsieur dit le notaire il y a des principes!
+
+--Qu'est-ce que vous me chantez! Une science, d'après Condillac, est
+d'autant meilleure qu'elle n'en a pas besoin! Ils ne font que résumer
+des connaissances acquises, et nous reportent vers ces notions, qui
+précisément sont discutables.
+
+--Avez-vous comme nous poursuivit Pécuchet, scruté, fouillé les arcanes
+de la métaphysique?
+
+--Il est vrai, messieurs, il est vrai!
+
+Et la société se dispersa.
+
+Mais Coulon les tirant à l'écart, leur dit d'un ton paterne, qu'il
+n'était pas dévot certainement et même il détestait les jésuites.
+Cependant il n'allait pas si loin qu'eux! Oh non! bien sûr;--et au coin
+de la place, ils passèrent devant le capitaine, qui rallumait sa pipe en
+grommelant: Je fais pourtant ce que je veux, nom de Dieu!
+
+Bouvard et Pécuchet proférèrent en d'autres occasions leurs abominables
+paradoxes. Ils mettaient en doute, la probité des hommes, la chasteté
+des femmes, l'intelligence du gouvernement, le bon sens du peuple, enfin
+sapaient les bases.
+
+Foureau s'en émut, et les menaça de la prison, s'ils continuaient de
+tels discours.
+
+L'évidence de leur supériorité blessait. Comme ils soutenaient des
+thèses immorales, ils devaient être immoraux; des calomnies furent
+inventées.
+
+Alors une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle de voir
+la bêtise et de ne plus la tolérer.
+
+Des choses insignifiantes les attristaient: les réclames des journaux,
+le profil d'un bourgeois, une sotte réflexion entendue par hasard.
+
+En songeant à ce qu'on disait dans leur village, et qu'il y avait
+jusqu'aux antipodes d'autres Coulon, d'autres Marescot, d'autres
+Foureau, ils sentaient peser sur eux comme la lourdeur de toute la
+terre.
+
+Ils ne sortaient plus, ne recevaient personne.
+
+Un après-midi, un dialogue s'éleva dans la cour, entre Marcel et un
+monsieur ayant un chapeau à larges bords avec des conserves noires.
+C'était l'académicien Larsonneur. Il ne fut pas sans observer un rideau
+entrouvert, des portes qu'on fermait. Sa démarche était une tentative de
+raccommodement et il s'en alla furieux, chargeant le domestique de dire
+à ses maîtres qu'il les regardait comme des goujats.
+
+Bouvard et Pécuchet ne s'en soucièrent. Le monde diminuait
+d'importance--ils l'apercevaient comme dans un nuage, descendu de leur
+cerveau sur leurs prunelles.
+
+N'est-ce pas, d'ailleurs, une illusion, un mauvais rêve? Peut-être,
+qu'en somme, les prospérités et les malheurs s'équilibrent? Mais le bien
+de l'espèce ne console pas l'individu.
+
+--Et que m'importent les autres! disait Pécuchet.
+
+Son désespoir affligeait Bouvard. C'était lui qui l'avait poussé
+jusque-là; et le délabrement de leur domicile avivait leur chagrin par
+des irritations quotidiennes.
+
+Pour se remonter, ils se faisaient des raisonnements, se prescrivaient
+des travaux, et retombaient vite dans une paresse plus forte, dans un
+découragement profond.
+
+À la fin des repas, ils restaient les coudes sur la table, à gémir d'un
+air lugubre--Marcel en écarquillait les yeux, puis retournait dans sa
+cuisine où il s'empiffrait solitairement.
+
+Au milieu de l'été, ils reçurent un billet de faire-part annonçant le
+mariage de Dumouchel avec Mme veuve Olympe-Zulma Poulet.
+
+Que Dieu le bénisse! et ils se rappelèrent le temps où ils étaient
+heureux. Pourquoi ne suivaient-ils plus les moissonneurs? Où étaient les
+jours qu'ils entraient dans les fermes cherchant partout des antiquités?
+Rien maintenant n'occasionnerait ces heures si douces qu'emplissaient la
+distillerie ou la Littérature. Un abîme les en séparait. Quelque chose
+d'irrévocable était venu.
+
+Ils voulurent faire comme autrefois une promenade dans les champs,
+allèrent très loin, se perdirent.--De petits nuages moutonnaient dans le
+ciel, le vent balançait les clochettes des avoines, le long d'un pré un
+ruisseau murmurait, quand tout à coup une odeur infecte les arrêta; et
+ils virent sur des cailloux, entre des joncs, la charogne d'un chien.
+
+Les quatre membres étaient desséchés. Le rictus de la gueule découvrait
+sous des babines bleuâtres des crocs d'ivoire; à la place du ventre,
+c'était un amas de couleur terreuse, et qui semblait palpiter tant
+grouillait dessus la vermine. Elle s'agitait, frappée par le soleil,
+sous le bourdonnement des mouches, dans cette intolérable odeur, une
+odeur féroce et comme dévorante.
+
+Cependant Bouvard plissait le front; et des larmes mouillèrent ses
+yeux.--Pécuchet dit stoïquement: Nous serons un jour comme ça!
+
+L'idée de la mort les avait saisis. Ils en causèrent, en revenant.
+
+Après tout, elle n'existe pas. On s'en va dans la rosée, dans la brise,
+dans les étoiles. On devient quelque chose de la sève des arbres, de
+l'éclat des pierres fines, du plumage des oiseaux. On redonne à la
+Nature ce qu'elle vous a prêté et le Néant qui est devant nous n'a rien
+de plus affreux que le néant qui se trouve derrière.
+
+Ils tâchaient de l'imaginer sous la forme d'une nuit intense, d'un trou
+sans fond, d'un évanouissement continu. N'importe quoi valait mieux que
+cette existence monotone, absurde, et sans espoir.
+
+Ils récapitulèrent leurs besoins inassouvis. Bouvard avait toujours
+désiré des chevaux, des équipages, les grands crus de Bourgogne, et de
+belles femmes complaisantes dans une habitation splendide. L'ambition de
+Pécuchet était le savoir philosophique. Or, le plus vaste des problèmes,
+celui qui contient les autres, peut se résoudre en une minute. Quand
+donc arriverait-elle?
+
+--Autant tout de suite, en finir.
+
+--Comme tu voudras dit Bouvard.
+
+Et ils examinèrent la question du suicide.
+
+Où est le mal de rejeter un fardeau qui vous écrase? et de commettre une
+action ne nuisant à personne? Si elle offensait Dieu, aurions-nous ce
+pouvoir? Ce n'est pas une lâcheté, bien qu'on dise;--et l'insolence est
+belle, de bafouer même à son détriment, ce que les hommes estiment le
+plus.
+
+Ils délibérèrent sur le genre de mort.
+
+Le poison fait souffrir. Pour s'égorger, il faut trop de courage. Avec
+l'asphyxie, on se rate souvent.
+
+Enfin, Pécuchet monta dans le grenier deux câbles de la gymnastique.
+Puis, les ayant liés à la même traverse du toit, laissa pendre un noeud
+coulant et avança dessous deux chaises, pour atteindre aux cordes.
+
+Ce moyen fut résolu.
+
+Ils se demandaient quelle impression cela causerait dans
+l'arrondissement, où iraient ensuite leur bibliothèque, leurs
+paperasses, leurs collections. La pensée de la mort les faisait
+s'attendrir sur eux-mêmes. Cependant, ils ne lâchaient point leur
+projet, et à force d'en parler, s'y accoutumèrent.
+
+Le soir du 25 décembre, entre dix et onze heures, ils réfléchissaient
+dans le muséum, habillés différemment. Bouvard portait une blouse sur
+son gilet de tricot--et Pécuchet, depuis trois mois, ne quittait plus la
+robe de moine, par économie.
+
+Comme ils avaient grand faim (car Marcel sorti dès l'aube n'avait pas
+reparu) Bouvard crut hygiénique de boire un carafon d'eau-de-vie et
+Pécuchet de prendre du thé.
+
+En soulevant la bouilloire, il répandit de l'eau sur le parquet.
+
+--Maladroit! s'écria Bouvard.
+
+Puis trouvant l'infusion médiocre, il voulut la renforcer par deux
+cuillerées de plus.
+
+--Ce sera exécrable dit Pécuchet.
+
+--Pas du tout!
+
+Et chacun tirant à soi la boîte, le plateau tomba; une des tasses fut
+brisée, la dernière du beau service en porcelaine.
+
+Bouvard pâlit.--Continue! saccage! ne te gêne pas!
+
+--Grand malheur, vraiment!
+
+--Oui! un malheur! Je la tenais de mon père!
+
+--Naturel ajouta Pécuchet, en ricanant.
+
+--Ah! tu m'insultes!
+
+--Non, mais je te fatigue! avoue-le!
+
+Et Pécuchet fut pris de colère, ou plutôt de démence. Bouvard aussi. Ils
+criaient à la fois tous les deux, l'un irrité par la faim, l'autre par
+l'alcool. La gorge de Pécuchet n'émettait plus qu'un râle.
+
+--C'est infernal, une vie pareille; j'aime mieux la mort. Adieu.
+
+Il prit le flambeau, tourna les talons, claqua la porte.
+
+Bouvard, au milieu des ténèbres, eut peine à l'ouvrir, courut derrière
+lui, arriva dans le grenier.
+
+La chandelle était par terre--et Pécuchet debout sur une des chaises
+avec le câble dans sa main.
+
+L'esprit d'imitation emporta Bouvard:--Attends-moi! Et il montait sur
+l'autre chaise quand s'arrêtant tout à coup:
+
+--Mais... nous n'avons pas fait notre testament?
+
+--Tiens! c'est juste!
+
+Des sanglots gonflaient leur poitrine. Ils se mirent à la lucarne pour
+respirer.
+
+L'air était froid; et des astres nombreux brillaient dans le ciel, noir
+comme de l'encre. La blancheur de la neige, qui couvrait la terre, se
+perdait dans les brumes de l'horizon.
+
+Ils aperçurent de petites lumières à ras du sol; et grandissant, se
+rapprochant, toutes allaient du côté de l'église.
+
+Une curiosité les y poussa.
+
+C'était la messe de minuit. Ces lumières provenaient des lanternes des
+bergers. Quelques-uns, sous le porche, secouaient leurs manteaux.
+
+Le serpent ronflait, l'encens fumait. Des verres, suspendus, dans la
+longueur de la nef, dessinaient trois couronnes de feux multicolores--et
+au bout de la perspective des deux côtés du tabernacle, les cierges
+géants dressaient des flammes rouges. Par dessus les têtes de la foule
+et les capelines des femmes, au delà des chantres, on distinguait le
+prêtre dans sa chasuble d'or; à sa voix aiguë répondaient les voix
+fortes des hommes emplissant le jubé, et la voûte de bois tremblait, sur
+ses arceaux de pierre. Des images représentant le chemin de la croix
+décoraient les murs. Au milieu du choeur, devant l'autel, un agneau
+était couché, les pattes sous le ventre, les oreilles toutes droites.
+
+La tiède température, leur procura un singulier bien-être; et leurs
+pensées, orageuses tout à l'heure, se faisaient douces, comme des vagues
+qui s'apaisent.
+
+Ils écoutèrent l'Évangile et le Credo, observaient les mouvements du
+prêtre. Cependant les vieux, les jeunes, les pauvresses en guenille, les
+fermières en haut bonnet, les robustes gars à blonds favoris, tous
+priaient, absorbés dans la même joie profonde;--et voyaient sur la
+paille d'une étable, rayonner comme un soleil, le corps de
+l'enfant-Dieu. Cette foi des autres touchait Bouvard en dépit de sa
+raison, et Pécuchet malgré la dureté de son coeur.
+
+Il y eut un silence; tous les dos se courbèrent--et au tintement d'une
+clochette, le petit agneau bêla.
+
+L'hostie fut montrée par le prêtre, au bout de ses deux bras, le plus
+haut possible. Alors éclata un chant d'allégresse, qui conviait le monde
+aux pieds du Roi des Anges. Bouvard et Pécuchet involontairement s'y
+mêlèrent; et ils sentaient comme une aurore se lever dans leur âme.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+
+Marcel reparut le lendemain à trois heures, la face verte, les yeux
+rouges, une bigne au front, le pantalon déchiré, empestant l'eau-de-vie,
+immonde.
+
+Il avait été, selon sa coutume annuelle, à six lieues de là, près
+d'Iqueville faire le réveillon chez un ami;--et bégayant plus que
+jamais, pleurant, voulant se battre, il implorait sa grâce comme s'il
+eût commis un crime. Ses maîtres l'octroyèrent. Un calme singulier les
+portait à l'indulgence.
+
+La neige avait fondu tout à coup--et ils se promenaient dans leur
+jardin, humant l'air tiède, heureux de vivre.
+
+Était-ce le hasard seulement, qui les avait détournés de la mort?
+Bouvard se sentait attendri. Pécuchet se rappela sa première communion;
+et pleins de reconnaissance pour la Force, la Cause dont ils
+dépendaient, l'idée leur vint de faire des lectures pieuses.
+
+L'Évangile dilata leur âme, les éblouit comme un soleil. Ils
+apercevaient Jésus, debout sur la montagne, un bras levé, la foule en
+dessous l'écoutant--ou bien au bord du Lac, parmi les Apôtres qui tirent
+des filets--puis sur l'ânesse, dans la clameur des alléluias, la
+chevelure éventée par les palmes frémissantes--enfin au haut de la
+croix, inclinant sa tête, d'où tombe éternellement une rosée sur le
+monde. Ce qui les gagna, ce qui les délectait, c'est la tendresse pour
+les humbles, la défense des pauvres, l'exaltation des opprimés.--Et dans
+ce livre où le ciel se déploie, rien de théologal; au milieu de tant de
+préceptes, pas un dogme; nulle exigence que la pureté du coeur.
+
+Quant aux miracles, leur raison n'en fut pas surprise; dès l'enfance,
+ils les connaissaient. La hauteur de saint Jean ravit Pécuchet--et le
+disposa à mieux comprendre l'Imitation.
+
+Ici plus de paraboles, de fleurs, d'oiseaux--mais des plaintes, un
+resserrement de l'âme sur elle-même. Bouvard s'attrista en feuilletant
+ces pages, qui semblent écrites par un temps de brume, au fond d'un
+cloître, entre un clocher et un tombeau. Notre vie mortelle y apparaît
+si lamentable qu'il faut, l'oubliant, se retourner vers Dieu;--et les
+deux bonshommes, après toutes leurs déceptions, éprouvaient le besoin
+d'être simples, d'aimer quelque chose, de se reposer l'esprit.
+
+Ils abordèrent l'Ecclésiaste, Isaïe, Jérémie.
+
+Mais la Bible les effrayait avec ses prophètes à voix de lion, le fracas
+du tonnerre dans les nues, tous les sanglots de la Géhenne, et son Dieu
+dispersant les empires, comme le vent fait des nuages.
+
+Ils lisaient cela le dimanche, à l'heure des vêpres, pendant que la
+cloche tintait.
+
+Un jour, ils se rendirent à la messe, puis y retournèrent. C'était une
+distraction au bout de la semaine. Le comte et la comtesse de Faverges
+les saluèrent de loin, ce qui fut remarqué. Le juge de paix leur dit, en
+clignant de l'oeil:--Parfait! je vous approuve. Toutes les bourgeoises,
+maintenant leur envoyaient le pain bénit.
+
+L'abbé Jeufroy leur fit une visite; ils la rendirent, on se fréquenta;
+et le prêtre ne parlait pas de religion.
+
+Ils furent étonnés de cette réserve; si bien que Pécuchet, d'un air
+indifférent lui demanda comment s'y prendre pour obtenir la Foi.
+
+--Pratiquez, d'abord.
+
+Ils se mirent à pratiquer, l'un avec espoir, l'autre par défi, Bouvard
+étant convaincu qu'il ne serait jamais un dévot. Un mois durant, il
+suivit régulièrement tous les offices, mais, à l'encontre de Pécuchet,
+ne voulut pas s'astreindre au maigre.
+
+Était-ce une mesure d'hygiène? on sait ce que vaut l'Hygiène! une
+affaire de convenance? à bas les convenances! une marque de soumission
+envers l'Église? il s'en fichait également! bref, déclarait cette règle
+absurde, pharisaïque, et contraire à l'esprit de l'Évangile.
+
+Le vendredi saint des autres années, ils mangeaient ce que Germaine leur
+servait.
+
+Mais Bouvard cette fois, s'était commandé un beefsteak. Il s'assit,
+coupa la viande;--et Marcel le regardait scandalisé, tandis que Pécuchet
+dépiautait gravement sa tranche de morue.
+
+Bouvard restait la fourchette d'une main, le couteau de l'autre. Enfin
+se décidant, il monta une bouchée à ses lèvres. Tout à coup ses mains
+tremblèrent, sa grosse mine pâlit, sa tête se renversait.
+
+--Tu te trouves mal?
+
+--Non!... Mais... et il fit un aveu. Par suite de son éducation (c'était
+plus fort que lui) il ne pouvait manger du gras ce jour-là, dans la
+crainte de mourir.
+
+Pécuchet, sans abuser de sa victoire, en profita pour vivre à sa guise.
+
+Un soir, il rentra la figure empreinte d'une joie sérieuse, et lâchant
+le mot, dit qu'il venait de se confesser.
+
+Alors ils discutèrent l'importance de la confession.
+
+Bouvard admettait celle des premiers chrétiens qui se faisait en public:
+la moderne est trop facile. Cependant il ne niait pas que cette enquête
+sur nous-mêmes ne fût un élément de progrès, un levain de moralité.
+
+Pécuchet, désireux de la perfection, chercha ses vices. Les bouffées
+d'orgueil depuis longtemps étaient parties. Son goût du travail
+l'exemptait de la paresse. Quant à la gourmandise, personne de plus
+sobre. Quelquefois des colères l'emportaient. Il se jura de n'en plus
+avoir.
+
+Ensuite, il faudrait acquérir les vertus, premièrement l'Humilité;
+--c'est-à-dire se croire incapable de tout mérite, indigne de la moindre
+récompense, immoler son esprit, et se mettre tellement bas que l'on vous
+foule aux pieds comme la boue des chemins. Il était loin encore de ces
+dispositions.
+
+Une autre vertu lui manquait: la chasteté--car intérieurement, il
+regrettait Mélie, et le pastel de la dame en robe Louis XV, le gênait
+avec son décolletage.
+
+Il l'enferma dans une armoire, redoubla de pudeur jusque à craindre de
+porter ses regards sur lui-même, et couchait avec un caleçon.
+
+Tant de soins autour de la Luxure la développèrent. Le matin
+principalement il avait à subir de grands combats--comme en eurent saint
+Paul, saint Benoît et saint Jérôme, dans un âge fort avancé. De suite,
+ils recouraient à des pénitences furieuses. La douleur est une
+expiation, un remède et un moyen, un hommage à Jésus-Christ. Tout amour
+veut des sacrifices--et quel plus pénible que celui de notre corps!
+
+Afin de se mortifier, Pécuchet supprima le petit verre après les repas,
+se réduisit à quatre prises dans la journée, par les froids extrêmes ne
+mettait plus de casquette.
+
+Un jour, Bouvard qui rattachait la vigne, posa une échelle contre le mur
+de la terrasse près de la maison--et sans le vouloir, se trouva plonger
+dans la chambre de Pécuchet.
+
+Son ami, nu jusqu'au ventre, avec le martinet aux habits, se frappait
+les épaules doucement, puis s'animant, retira sa culotte, cingla ses
+fesses, et tomba sur une chaise, hors d'haleine.
+
+Bouvard fut troublé comme à la découverte d'un mystère, qu'on ne doit
+pas surprendre.
+
+Depuis quelque temps, il remarquait plus de netteté sur les carreaux,
+moins de trous aux serviettes, une nourriture meilleure--changements
+qui étaient dus à l'intervention de Reine, la servante de M. le curé.
+
+Mêlant les choses de l'église à celles de sa cuisine, forte comme un
+valet de charrue et dévouée bien qu'irrespectueuse, elle s'introduisait
+dans les ménages, donnait des conseils, y devenait maîtresse. Pécuchet
+se fiait absolument à son expérience.
+
+Une fois, elle lui amena un individu replet, ayant de petits yeux à la
+chinoise, un nez en bec de vautour. C'était M. Goutman, négociant en
+articles de piété;--il en déballa quelques-uns, enfermés dans des
+boîtes, sous le hangar: croix, médailles et chapelets de toutes les
+dimensions, candélabres pour oratoires, autels portatifs, bouquets de
+clinquant--et des sacrés-coeurs en carton bleu, des saint Joseph à barbe
+rouge, des calvaires de porcelaine. Pécuchet les convoita. Le prix seul
+l'arrêtait.
+
+Goutman ne demandait pas d'argent. Il préférait les échanges, et monté
+dans le muséum, il offrit, contre les vieux fers et tous les plombs, un
+stock de ses marchandises.
+
+Elles parurent hideuses à Bouvard. Mais l'oeil de Pécuchet, les
+instances de Reine et le bagout du brocanteur finirent par le
+convaincre. Quand il le vit si coulant Goutman voulut, en outre, la
+hallebarde; Bouvard, las d'en avoir démontré la manoeuvre, l'abandonna.
+L'estimation totale étant faite, ces messieurs devaient encore cent
+francs. On s'arrangea, moyennant quatre billets à trois mois
+d'échéance--et ils s'applaudirent du bon marché.
+
+Leurs acquisitions furent distribuées dans tous les appartements. Une
+crèche remplie de foin et une cathédrale de liège décorèrent le muséum.
+Il y eut sur la cheminée de Pécuchet, un saint Jean-Baptiste en cire, le
+long du corridor les portraits des gloires épiscopales, et au bas de
+l'escalier, sous une lampe à chaînettes, une sainte Vierge en manteau
+d'azur et couronnée d'étoiles--Marcel nettoyait ces splendeurs,
+n'imaginant au paradis rien de plus beau.
+
+Quel dommage que le saint Pierre fût brisé, et comme il aurait fait bien
+dans le vestibule! Pécuchet s'arrêtait parfois devant l'ancienne fosse
+aux composts, où l'on reconnaissait la tiare, une sandale, un bout
+d'oreille, lâchait des soupirs, puis continuait à jardiner;--car
+maintenant, il joignait les travaux manuels aux exercices religieux--et
+bêchait la terre, vêtu de la robe de moine, en se comparant à saint
+Bruno. Ce déguisement pouvait être un sacrilège; il y renonça.
+
+Mais il prenait le genre ecclésiastique, sans doute par la fréquentation
+du curé. Il en avait le sourire, la voix, et d'un air frileux glissait
+comme lui dans ses manches ses deux mains jusqu'aux poignets. Un jour
+vint où le chant du coq l'importuna; les roses l'ennuyaient; il ne
+sortait plus, ou jetait sur la campagne des regards farouches.
+
+Bouvard se laissa conduire au mois de Marie. Les enfants qui chantaient
+des hymnes, les gerbes de lilas, les festons de verdure, lui avaient
+donné comme le sentiment d'une jeunesse impérissable. Dieu se
+manifestait à son coeur par la forme des nids, la clarté des sources, la
+bienfaisance du soleil;--et la dévotion de son ami lui semblait
+extravagante, fastidieuse.
+
+--Pourquoi gémis-tu pendant le repas?
+
+--Nous devons manger en gémissant répondit Pécuchet; car l'Homme par
+cette voie, a perdu son innocence phrase qu'il avait lue dans le Manuel
+du séminariste, deux volumes in-12 empruntés à M. Jeufroy. Et il buvait
+de l'eau de la Salette, se livrait portes closes à des oraisons
+jaculatoires, espérait entrer dans la confrérie de Saint-François.
+
+Pour obtenir le don de persévérance, il résolut de faire un pèlerinage à
+la sainte Vierge.
+
+Le choix des localités l'embarrassa. Serait-ce à Notre-Dame de
+Fourvières, de Chartres, d'Embrun, de Marseille ou d'Auray? Celle de la
+Délivrande, plus proche, convenait aussi bien.--Tu m'accompagneras!
+
+--J'aurais l'air d'un cornichon dit Bouvard.
+
+Après tout, il pouvait en revenir croyant, ne refusait pas de l'être, et
+céda par complaisance.
+
+Les pèlerinages doivent s'accomplir à pied. Mais quarante-trois
+kilomètres seraient durs;--et les gondoles n'étant pas congruentes à la
+méditation ils louèrent un vieux cabriolet, qui après douze heures de
+route les déposa devant l'auberge.
+
+Ils eurent une pièce à deux lits, avec deux commodes, supportant deux
+pots à l'eau dans des petites cuvettes ovales, et l'hôtelier leur apprit
+que c'était la chambre des capucins. Sous la Terreur on y avait caché la
+dame de la Délivrande avec tant de précaution que les bons Pères y
+disaient la messe clandestinement.
+
+Cela fit plaisir à Pécuchet, et il lut tout haut une notice sur la
+chapelle, prise en bas dans la cuisine.
+
+Elle a été fondée au commencement du IIe siècle par saint Régnobert
+premier évêque de Lisieux, ou par saint Ragnebert qui vivait au VIIe, ou
+par Robert le Magnifique au milieu du XIe.
+
+Les Danois, les Normands et surtout les Protestants l'ont incendiée et
+ravagée à différentes époques.
+
+Vers 1112, la statue primitive fut découverte par un mouton, qui en
+frappant du pied dans un herbage, indiqua l'endroit où elle était--sur
+cette place le comte Baudouin érigea un sanctuaire.
+
+Ses miracles sont innombrables:--un marchand de Bayeux captif chez les
+Sarrasins l'invoque, ses fers tombent et il s'échappe.--Un avare
+découvre dans son grenier un troupeau de rats, l'appelle à son secours
+et les rats s'éloignent.--Le contact d'une médaille ayant effleuré son
+effigie fit se repentir au lit de mort un vieux matérialiste de
+Versailles.--Elle rendit la parole au sieur Adeline qui l'avait perdue
+pour avoir blasphémé; et par sa protection, M. et Mme de Becqueville
+eurent assez de force pour vivre chastement en état de mariage.
+
+On cite parmi ceux qu'elle a guéris d'affections irrémédiables Mlle de
+Palfresne, Anne Lorieux, Marie Duchemin, François Dufai, et Mme de
+Jumillac, née d'Osseville.
+
+Des personnages considérables l'ont visitée: Louis XI, Louis XIII, deux
+filles de Gaston d'Orléans, le cardinal Wiseman, Samirrhi, patriarche
+d'Antioche, Mgr Véroles, vicaire apostolique de la Mandchourie;--et
+l'archevêque de Quélen vint lui rendre grâce pour la conversion du
+prince de Talleyrand.
+
+--Elle pourra dit Pécuchet te convertir aussi!
+
+Bouvard déjà couché, eut une sorte de grognement, et s'endormit tout à
+fait.
+
+Le lendemain à six heures, ils entraient dans la chapelle.
+
+On en construisait une autre;--des toiles et des planches embarrassaient
+la nef et le monument, de style rococo, déplut à Bouvard, surtout
+l'autel de marbre rouge, avec ses pilastres corinthiens.
+
+La statue miraculeuse dans une niche à gauche du choeur est enveloppée
+d'une robe à paillettes. Le bedeau survint, ayant pour chacun d'eux un
+cierge. Il le planta sur une manière de herse dominant la balustrade,
+demanda trois francs, fit une révérence, et disparut.
+
+Ensuite ils regardèrent les ex-voto.
+
+Des inscriptions sur plaques témoignent de la reconnaissance des
+fidèles. On admire deux épées en sautoir offertes par un ancien élève de
+l'École polytechnique, des bouquets de mariée, des médailles militaires,
+des coeurs d'argent, et dans l'angle au niveau du sol, une forêt de
+béquilles.
+
+De la sacristie déboucha un prêtre portant le saint-ciboire.
+
+Quand il fut resté quelques minutes au bas de l'autel, il monta les
+trois marches, dit l'Oremus, l'Introït et le Kyrie, que l'enfant de
+choeur à genoux récita tout d'une haleine.
+
+Les assistants étaient rares, douze ou quinze vieilles femmes. On
+entendait le froissement de leurs chapelets, et le bruit d'un marteau
+cognant des pierres. Pécuchet incliné sur son prie-Dieu répondait aux
+Amen. Pendant l'élévation il supplia Notre-Dame de lui envoyer une foi
+constante et indestructible.
+
+Bouvard dans un fauteuil, à ses côtés, lui prit son Eucologe, et
+s'arrêta aux litanies de la Vierge.
+
+--Très pure, très chaste, vénérable, aimable--puissante, clémente--tour
+d'ivoire, maison d'or, porte du matin ces mots d'adoration, ces
+hyperboles l'emportèrent vers celle qui est célébrée par tant
+d'hommages.
+
+Il la rêva comme on la figure dans les tableaux d'église, sur un
+amoncellement de nuages, des chérubins à ses pieds, l'Enfant-Dieu à sa
+poitrine--mère des tendresses que réclament toutes les afflictions de la
+terre,--idéal de la Femme transportée dans le ciel; car sorti de ses
+entrailles l'Homme exalte son amour et n'aspire qu'à reposer sur son
+coeur.
+
+La messe étant finie, ils longèrent les boutiques qui s'adossent contre
+le mur du côté de la Place. On y voit des images, des bénitiers, des
+urnes à filets d'or, des Jésus-Christ en noix de coco, des chapelets
+d'ivoire;--et le soleil, frappant les verres des cadres, éblouissait les
+yeux, faisait ressortir la brutalité des peintures, la hideur des
+dessins. Bouvard, qui chez lui trouvait ces choses abominables, fut
+indulgent pour elles. Il acheta une petite Vierge en pâte bleue.
+Pécuchet comme souvenir se contenta d'un rosaire.
+
+Les marchands criaient:--Allons! allons! pour cinq francs, pour trois
+francs, pour soixante centimes, pour deux sols! ne refusez pas
+Notre-Dame!
+
+Les deux pèlerins flânaient sans rien choisir. Des remarques
+désobligeantes s'élevèrent.
+
+--Qu'est-ce qu'ils veulent ces oiseaux-là?
+
+--Ils sont peut-être des Turcs!
+
+--Des protestants, plutôt!
+
+Une grande fille tira Pécuchet par la redingote; un vieux en lunettes
+lui posa la main sur l'épaule; tous braillaient à la fois; puis quittant
+leurs baraques, ils vinrent les entourer, redoublaient de sollicitations
+et d'injures.
+
+Bouvard n'y tint plus.--Laissez-nous tranquilles, nom de Dieu! La tourbe
+s'écarta.
+
+Mais une grosse femme les suivit quelque temps sur la Place, et cria
+qu'ils s'en repentiraient.
+
+En rentrant à l'auberge, ils trouvèrent dans le café Goutman. Son négoce
+l'appelait en ces parages--et il causait avec un individu examinant des
+bordereaux, sur la table, devant eux.
+
+Cet individu avait une casquette de cuir, un pantalon très large, le
+teint rouge et la taille fine, malgré ses cheveux blancs, l'air à la
+fois d'un officier en retraite, et d'un vieux cabotin.
+
+De temps à autre, il lâchait un juron puis, sur un mot de Goutman dit
+plus bas, se calmait de suite, et passait à un autre papier.
+
+Bouvard qui l'observait, au bout d'un quart d'heure s'approcha de lui.
+
+--Barberou, je crois?
+
+--Bouvard! s'écria l'homme à la casquette, et ils s'embrassèrent.
+
+Barberou depuis vingt ans avait enduré toutes sortes de fortunes. Gérant
+d'un journal, commis d'assurances, directeur d'un parc aux huîtres; je
+vous conterai cela; enfin revenu à son premier métier, il voyageait pour
+une maison de Bordeaux, et Goutman qui faisait le diocèse lui plaçait
+des vins chez les ecclésiastiques--mais permettez; dans une minute, je
+suis à vous!
+
+Il avait repris ses comptes, quand bondissant sur la banquette:
+
+--Comment, deux mille?
+
+--Sans doute!
+
+--Ah! elle est forte, celle-là!
+
+--Vous dites?
+
+--Je dis que j'ai vu Hérambert moi-même, répliqua Barberou furieux. La
+facture porte quatre mille; pas de blagues!
+
+Le brocanteur ne perdit point contenance.
+
+--Eh bien; elle vous libère! après?
+
+Barberou se leva, et à sa figure blême d'abord, puis violette, Bouvard
+et Pécuchet croyaient qu'il allait étrangler Goutman.
+
+Il se rassit, croisa les bras. Vous êtes une rude canaille, convenez-en!
+
+--Pas d'injures, monsieur Barberou; il y a des témoins; prenez garde!
+
+--Je vous flanquerai un procès!
+
+--Ta! ta! ta!
+
+Puis ayant bouclé son portefeuille, Goutman souleva le bord de son
+chapeau:
+
+--À l'avantage! et il sortit.
+
+Barberou exposa les faits: pour une créance de mille francs doublée par
+suite de manoeuvres usuraires, il avait livré à Goutman trois mille
+francs de vins; ce qui payerait sa dette avec mille francs de bénéfice;
+mais au contraire, il en devait trois mille. Ses patrons le
+renverraient, on le poursuivrait!--Crapule! brigand! sale juif!--et ça
+dîne dans les presbytères! D'ailleurs, tout ce qui touche à la
+calotte!... Il déblatéra contre les prêtres, et tapait sur la table avec
+tant de violence que la statuette faillit tomber.
+
+--Doucement! dit Bouvard.
+
+--Tiens! Qu'est-ce que ça? et Barberou ayant défait l'enveloppe de la
+petite vierge: un bibelot du pèlerinage! À vous?
+
+Bouvard, au lieu de répondre, sourit d'une manière ambiguë.
+
+--C'est à moi! dit Pécuchet.
+
+--Vous m'affligez reprit Barberou; mais je vous éduquerai
+là-dessus,--n'ayez pas peur! Et comme on doit être philosophe, et que la
+tristesse ne sert à rien, il leur offrit à déjeuner.
+
+Tous les trois s'attablèrent.
+
+Barberou fut aimable, rappela le vieux temps, prit la taille de la
+bonne, voulut toiser le ventre de Bouvard. Il irait chez eux bientôt, et
+leur apporterait un livre farce.
+
+L'idée de sa visite les réjouissait médiocrement. Ils en causèrent dans
+la voiture, pendant une heure, au trot du cheval. Ensuite Pécuchet ferma
+les paupières. Bouvard se taisait aussi. Intérieurement, il penchait
+vers la Religion.
+
+M. Marescot s'était présenté la veille pour leur faire une communication
+importante.--Marcel n'en savait pas davantage.
+
+Le notaire ne put les recevoir que trois jours après;--et de suite
+exposa la chose. Pour une rente de sept mille cinq cents francs, Mme
+Bordin proposait à M. Bouvard de lui acheter leur ferme.
+
+Elle la reluquait depuis sa jeunesse, en connaissait les tenants et
+aboutissants, défauts et avantages--et ce désir était comme un cancer
+qui la minait. Car la bonne dame en vraie Normande, chérissait
+par-dessus tout le bien moins pour la sécurité du capital que pour le
+bonheur de fouler un sol vous appartenant. Dans l'espoir de celui-là,
+elle avait pratiqué des enquêtes, une surveillance journalière, de
+longues économies, et elle attendait avec impatience, la réponse de
+Bouvard.
+
+Il fut embarrassé, ne voulant pas que Pécuchet un jour se trouvât sans
+fortune; mais il fallait saisir l'occasion,--qui était l'effet du
+pèlerinage.--La Providence pour la seconde fois se manifestait en leur
+faveur.
+
+Ils offrirent les conditions suivantes: la rente non pas de sept mille
+cinq cents francs mais de six mille serait dévolue au dernier survivant.
+Marescot fit valoir que l'un était faible de santé. Le tempérament de
+l'autre le disposait à l'apoplexie, et Mme Bordin signa le contrat,
+emportée par la passion.
+
+Bouvard en resta mélancolique. Quelqu'un désirait sa mort; et cette
+réflexion lui inspira des pensées graves, des idées de Dieu, et
+d'éternité.
+
+Trois jours après M. Jeufroy les invita au repas de cérémonie qu'il
+donnait une fois par an à des collègues.
+
+Le dîner commença vers deux heures de l'après-midi, pour finir à onze du
+soir. On y but du poiré, on y débita des calembours. L'abbé Pruneau
+composa séance tenante un acrostiche, M. Bougon fit des tours de cartes,
+et Cerpet, jeune vicaire, chanta une petite romance qui frisait la
+galanterie. Un pareil milieu divertit Bouvard. Il fut moins sombre le
+lendemain.
+
+Le curé vint le voir fréquemment. Il présentait la Religion sous des
+couleurs gracieuses. Que risque-t-on, du reste?--et Bouvard consentit
+bientôt à s'approcher de la sainte table. Pécuchet, en même temps que
+lui, participerait au sacrement.
+
+Le grand jour arriva.
+
+L'église, à cause des premières communions était pleine de monde. Les
+bourgeois et les bourgeoises encombraient leurs bancs, et le menu peuple
+se tenait debout par derrière, ou dans le jubé, au-dessus de la porte.
+
+Ce qui allait se passer tout à l'heure était inexplicable, songeait
+Bouvard; mais la Raison ne suffit pas à comprendre certaines choses. De
+très grands hommes ont admis celle-là. Autant faire comme eux. Et dans
+une sorte d'engourdissement, il contemplait l'autel, l'encensoir, les
+flambeaux, la tête un peu vide car il n'avait rien mangé--et éprouvait
+une singulière faiblesse.
+
+Pécuchet en méditant la Passion de Jésus-Christ s'excitait à des élans
+d'amour. Il aurait voulu lui offrir son âme, celle des autres--et les
+ravissements, les transports, les illuminations des saints, tous les
+êtres, l'univers entier. Bien qu'il priât avec ferveur, les différentes
+parties de la messe lui semblèrent un peu longues.
+
+Enfin, les petits garçons s'agenouillèrent sur la première marche de
+l'autel, formant avec leurs habits, une bande noire, que surmontaient
+inégalement des chevelures blondes ou brunes. Les petites filles les
+remplacèrent, ayant sous leurs couronnes, des voiles qui tombaient; de
+loin, on aurait dit un alignement de nuées blanches au fond du choeur.
+
+Puis ce fut le tour des grandes personnes.
+
+La première du côté de l'Évangile était Pécuchet; mais trop ému, sans
+doute, il oscillait la tête de droite et de gauche. Le curé eut peine à
+lui mettre l'hostie dans la bouche, et il la reçut en tournant les
+prunelles.
+
+Bouvard, au contraire, ouvrit si largement les mâchoires que sa langue
+lui pendait sur la lèvre comme un drapeau. En se relevant, il coudoya
+Mme Bordin. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle souriait; sans savoir
+pourquoi, il rougit.
+
+Après Mme Bordin communièrent ensemble Mlle de Faverges, la Comtesse,
+leur dame de compagnie,--et un monsieur que l'on ne connaissait pas à
+Chavignolles.
+
+Les deux derniers furent Placquevent, et Petit l'instituteur;--quand
+tout à coup on vit paraître Gorju.
+
+Il n'avait plus de barbiche;--et il regagna sa place, les bras en croix
+sur la poitrine, d'une manière fort édifiante.
+
+Le curé harangua les petits garçons. Qu'ils aient soin plus tard de ne
+point faire comme Judas qui trahit son Dieu, et de conserver toujours
+leur robe d'innocence. Pécuchet regretta la sienne. Mais on remuait des
+chaises; les mères avaient hâte d'embrasser leurs enfants.
+
+Les paroissiens à la sortie, échangèrent des félicitations. Quelques-uns
+pleuraient. Mme de Faverges en attendant sa voiture se tourna vers
+Bouvard et Pécuchet, et présenta son futur gendre:--M. le baron de
+Mahurot, ingénieur. Le comte se plaignait de ne pas les voir. Il serait
+revenu la semaine prochaine. Notez-le! je vous prie. La calèche était
+arrivée; les dames du château partirent. Et la foule se dispersa.
+
+Ils trouvèrent dans leur cour un paquet au milieu de l'herbe. Le
+facteur, comme la maison était close, l'avait jeté par-dessus le mur.
+C'était l'ouvrage que Barberou avait promis,--Examen du Christianisme
+par Louis Hervieu, ancien élève de l'École normale. Pécuchet le
+repoussa. Bouvard ne désirait pas le connaître.
+
+On lui avait répété que le sacrement le transformerait: durant plusieurs
+jours, il guetta des floraisons dans sa conscience. Il était toujours le
+même; et un étonnement douloureux le saisit.
+
+Comment! la chair de Dieu se mêle à notre chair--et elle n'y cause rien!
+La pensée qui gouverne les mondes n'éclaire pas notre esprit. Le suprême
+pouvoir nous abandonne à l'impuissance.
+
+M. Jeufroy, en le rassurant, lui ordonna le Catéchisme de l'abbé Gaume.
+
+Au contraire, la dévotion de Pécuchet s'était développée. Il aurait
+voulu communier sous les deux espèces, chantait des psaumes, en se
+promenant dans le corridor, arrêtait les Chavignollais pour discuter, et
+les convertir. Vaucorbeil lui rit au nez, Girbal haussa les épaules, et
+le capitaine l'appela Tartuffe. On trouvait maintenant qu'ils allaient
+trop loin.
+
+Une excellente habitude c'est d'envisager les choses comme autant de
+symboles. Si le tonnerre gronde, figurez-vous le jugement dernier;
+devant un ciel sans nuages, pensez au séjour des bienheureux; dites-vous
+dans vos promenades que chaque pas vous rapproche de la mort. Pécuchet
+observa cette méthode. Quand il prenait ses habits il songeait à
+l'enveloppe charnelle dont la seconde personne de la Trinité s'est
+revêtue. Le tic-tac de l'horloge lui rappelait les battements de son
+coeur, une piqûre d'épingle les clous de la croix. Mais il eut beau se
+tenir à genoux pendant des heures, et multiplier les jeûnes, et se
+pressurer l'imagination, le détachement de soi-même ne se faisait pas;
+impossible d'atteindre à la contemplation parfaite!
+
+Il recourut à des auteurs mystiques: sainte Thérèse, Jean de la Croix,
+Louis de Grenade, Simpoli,--et de plus modernes, Monseigneur Chaillot.
+Au lieu des sublimités qu'il attendait, il ne rencontra que des
+platitudes, un style très lâche, de froides images, et force
+comparaisons tirées de la boutique des lapidaires.
+
+Il apprit cependant qu'il y a une purgation active et une purgation
+passive, une vision interne et une vision externe, quatre espèces
+d'oraisons, neuf excellences dans l'amour, six degrés dans l'humilité,
+et que la blessure de l'âme ne diffère pas beaucoup du vol spirituel.
+
+Des points l'embarrassaient.
+
+--Puisque la chair est maudite, comment se fait-il que l'on doive
+remercier Dieu pour le bienfait de l'existence? Quelle mesure garder
+entre la crainte indispensable au salut, et l'espérance qui ne l'est pas
+moins? Où est le signe de la grâce? etc.!
+
+Les réponses de M. Jeufroy étaient simples:--Ne vous tourmentez pas! À
+vouloir tout approfondir, on court sur une pente dangereuse.
+
+Le Catéchisme de Persévérance par Gaume avait tellement dégoûté Bouvard
+qu'il prit le volume de Louis Hervieu--c'était un sommaire de l'exégèse
+moderne défendu par le gouvernement. Barberou, comme républicain l'avait
+acheté.
+
+Il éveilla des doutes dans l'esprit de Bouvard--et d'abord sur le péché
+originel.--Si Dieu a créé l'Homme peccable, il ne devait pas le punir;
+et le mal est antérieur à la chute, puisqu'il y avait déjà, des volcans,
+des bêtes féroces! Enfin ce dogme bouleverse mes notions de justice!
+
+--Que voulez-vous disait le curé c'est une de ces vérités dont tout le
+monde est d'accord sans qu'on puisse en fournir de preuves;--et
+nous-mêmes nous faisons rejaillir sur les enfants les crimes de leurs
+pères. Ainsi les moeurs et les lois justifient ce décret de la
+Providence, que l'on retrouve dans la Nature.
+
+Bouvard hocha la tête. Il doutait aussi de l'enfer.
+
+--Car tout châtiment doit viser à l'amélioration du coupable--ce qui
+devient impossible avec une peine éternelle!--et combien l'endurent!
+Songez donc: tous les Anciens, les juifs, les musulmans, les idolâtres,
+les hérétiques et les enfants morts sans baptême, ces enfants créés par
+Dieu! et dans quel but? pour les punir d'une faute, qu'ils n'ont pas
+commise!
+
+--Telle est l'opinion de saint Augustin ajouta le curé et saint Fulgence
+enveloppe dans la damnation jusqu'aux foetus. L'Église, il est vrai, n'a
+rien décidé à cet égard. Une remarque pourtant: ce n'est pas Dieu, mais
+le pécheur qui se damne lui-même; et l'offense étant infinie, puisque
+Dieu est infini, la punition doit être infinie. Est-ce tout, monsieur?
+
+--Expliquez-moi la Trinité dit Bouvard.
+
+--Avec plaisir!--Prenons une comparaison: les trois côtés du triangle,
+ou plutôt notre âme, qui contient: être, connaître et vouloir; ce qu'on
+appelle faculté chez l'Homme est personne en Dieu. Voilà le mystère.
+
+--Mais les trois côtés du triangle ne sont pas chacun le triangle. Ces
+trois facultés de l'âme ne font pas trois âmes. Et vos personnes de la
+Trinité sont trois Dieux.
+
+--Blasphème!
+
+--Alors il n'y a qu'une personne, un Dieu, une substance affectée de
+trois manières!
+
+--Adorons sans comprendre dit le curé.
+
+--Soit! dit Bouvard.
+
+Il avait peur de passer pour un impie, d'être mal vu au château.
+
+Maintenant ils y venaient trois fois la semaine--vers cinq heures--en
+hiver--et la tasse de thé les réchauffait. M. le comte par ses allures
+rappelait le chic de l'ancienne cour, la Comtesse placide et grasse,
+montrait sur toutes choses un grand discernement. Mlle Yolande leur
+fille, était le type de la jeune personne, l'Ange des keepsakes--et Mme
+de Noares leur dame de compagnie ressemblait à Pécuchet, ayant son nez
+pointu.
+
+La première fois qu'ils entrèrent dans le salon, elle défendait
+quelqu'un.
+
+--Je vous assure qu'il est changé! Son cadeau le prouve.
+
+Ce quelqu'un était Gorju. Il venait d'offrir aux futurs époux un
+prie-Dieu gothique. On l'apporta. Les armes des deux maisons s'y
+étalaient en reliefs de couleur. M. de Mahurot en parut content; et Mme
+de Noares lui dit:
+
+--Vous vous souviendrez de mon protégé!
+
+Ensuite, elle amena deux enfants, un gamin d'une douzaine d'années et sa
+soeur, qui en avait dix peut-être. Par les trous de leurs guenilles, on
+voyait leurs membres rouges de froid. L'un était chaussé de vieilles
+pantoufles, l'autre n'avait plus qu'un sabot. Leurs fronts
+disparaissaient sous leurs chevelures et ils regardaient autour d'eux
+avec des prunelles ardentes comme de jeunes loups effarés.
+
+Mme de Noares conta qu'elle les avait rencontrés le matin sur la grande
+route. Placquevent ne pouvait fournir aucun détail.
+
+On leur demanda leur nom. Victor--Victorine.--Où était leur père?--En
+prison.--Et avant, que faisait-il?--Rien.--Leur
+pays.--Saint-Pierre.--Mais quel Saint-Pierre? Les deux petits pour toute
+réponse disaient en reniflant:--Sais pas, sais pas. Leur mère était
+morte et ils mendiaient.
+
+Mme de Noares exposa combien il serait dangereux de les abandonner; elle
+attendrit la Comtesse, piqua d'honneur le Comte, fut soutenue par
+Mademoiselle, s'obstina, réussit. La femme du garde-chasse en prendrait
+soin. On leur trouverait de l'ouvrage plus tard;--et comme ils ne
+savaient ni lire ni écrire, Mme de Noares leur donnerait elle-même des
+leçons afin de les préparer au catéchisme.
+
+Quand M. Jeufroy venait au château, on allait quérir les deux mioches,
+il les interrogeait puis faisait une conférence, où il mettait de la
+prétention, à cause de l'auditoire.
+
+Une fois, qu'il avait discouru sur les Patriarches, Bouvard en s'en
+retournant avec lui et Pécuchet, les dénigra fortement.
+
+Jacob s'est distingué par des filouteries, David par les meurtres,
+Salomon par ses débauches.
+
+L'abbé lui répondit qu'il fallait voir plus loin. Le sacrifice d'Abraham
+est la figure de la Passion. Jacob une autre figure du Messie, comme
+Joseph, comme le serpent d'airain, comme Moïse.
+
+--Croyez-vous dit Bouvard, qu'il ait composé le Pentateuque?
+
+--Oui! sans doute!
+
+--Cependant on y raconte sa mort! même observation pour Josué--et quant
+aux Juges, l'auteur nous prévient qu'à l'époque dont il fait l'histoire,
+Israël n'avait pas encore de Rois. L'ouvrage fut donc écrit sous les
+Rois. Les Prophètes aussi m'étonnent.
+
+--Il va nier les Prophètes, maintenant!
+
+--Pas du tout! mais leur esprit échauffé percevait Jéhovah sous des
+formes diverses, celle d'un feu, d'une broussaille, d'un vieillard,
+d'une colombe; et ils n'étaient pas certains de la Révélation puisqu'ils
+demandent toujours un signe.
+
+--Ah!--et vous avez découvert ces belles choses?...
+
+--Dans Spinoza! À ce mot, le curé bondit.--L'avez-vous lu?
+
+--Dieu m'en garde!
+
+--Pourtant, monsieur, la Science!...
+
+--Monsieur, on n'est pas savant, si l'on n'est chrétien.
+
+La Science lui inspirait des sarcasmes.--Fera-t-elle pousser un épi de
+grain, votre Science! Que savons-nous? disait-il.
+
+Mais il savait que le monde a été créé pour nous; il savait que les
+Archanges sont au-dessus des Anges;--il savait que le corps humain
+ressuscitera tel qu'il était vers la trentaine.
+
+Son aplomb sacerdotal agaçait Bouvard, qui par méfiance de Louis Hervieu
+écrivit à Varlot. Et Pécuchet mieux informé, demanda à M. Jeufroy des
+explications sur l'Écriture.
+
+Les six jours de la Genèse veulent dire six grandes époques. Le rapt des
+vases précieux fait par les juifs aux Égyptiens doit s'entendre des
+richesses intellectuelles, les Arts, dont ils avaient dérobé le secret.
+Isaïe ne se dépouilla pas complètement--Nudus en latin signifiant nu
+jusqu'aux hanches; ainsi Virgile conseille de se mettre nu, pour
+labourer, et cet écrivain n'eût pas donné un précepte contraire à la
+pudeur! Ézéchiel dévorant un livre n'a rien d'extraordinaire; ne dit-on
+pas dévorer une brochure, un journal?
+
+Mais si l'on voit partout des métaphores que deviendront les faits?
+L'abbé, soutenait cependant qu'ils étaient réels.
+
+Cette manière de les entendre parut déloyale à Pécuchet. Il poussa plus
+loin ses recherches et apporta une note sur les contradictions de la
+Bible.
+
+L'Exode nous apprend que pendant quarante ans on fit des sacrifices dans
+le désert; on n'en fit aucun suivant Amos et Jérémie. Les Paralipomènes
+et Esdras ne sont point d'accord sur le dénombrement du Peuple. Dans le
+Deutéronome, Moïse voit le Seigneur face à face; d'après l'Exode, jamais
+il ne put le voir. Où est, alors, l'inspiration?
+
+--Motif de plus pour l'admettre répliquait en souriant M. Jeufroy. Les
+imposteurs ont besoin de connivence, les sincères n'y prennent garde.
+Dans l'embarras recourons à l'Église. Elle est toujours infaillible.
+
+De qui relève l'infaillibilité?
+
+Les conciles de Bâle et de Constance l'attribuent aux conciles. Mais
+souvent les conciles diffèrent, témoin ce qui se passa pour Athanase et
+pour Arius. Ceux de Florence et de Latran la décernent au pape. Mais
+Adrien VI déclare que le Pape, comme un autre, peut se tromper.
+
+Chicanes! Tout cela ne fait rien à la permanence du dogme.
+
+L'ouvrage de Louis Hervieu en signale les variations: le baptême
+autrefois était réservé pour les adultes. L'extrême-onction ne fut un
+sacrement qu'au IXe siècle; la Présence réelle a été décrétée au VIIIe,
+le Purgatoire, reconnu au XVe, l'Immaculée Conception est d'hier.
+
+Et Pécuchet en arriva à ne plus savoir que penser de Jésus. Trois
+évangiles en font un homme. Dans un passage de saint Jean il paraît
+s'égaler à Dieu; dans un autre du même se reconnaître son inférieur.
+
+L'abbé ripostait par la lettre du roi Abgar, les Actes de Pilate et le
+témoignage des Sibylles dont le fond est véritable. Il retrouvait la
+Vierge dans les Gaules, l'annonce d'un Rédempteur en Chine, la Trinité
+partout, la Croix sur le bonnet du grand lama, en Égypte au poing des
+dieux;--et même il fit voir une gravure, représentant un nilomètre,
+lequel était un phallus suivant Pécuchet.
+
+M. Jeufroy consultait secrètement son ami Pruneau, qui lui cherchait des
+preuves dans les auteurs. Une lutte d'érudition s'engagea; et fouetté
+par l'amour-propre Pécuchet devint transcendant, mythologue.
+
+Il comparait la Vierge à Isis, l'eucharistie au Homa des Perses, Bacchus
+à Moïse, l'arche de Noé au vaisseau de Xithuros, ces ressemblances pour
+lui démontraient l'identité des religions.
+
+Mais il ne peut y avoir plusieurs religions, puisqu'il n'y a qu'un
+Dieu--et quand il était à bout d'arguments, l'homme à la soutane
+s'écriait:--C'est un mystère!
+
+Que signifie ce mot? Défaut de savoir; très bien. Mais s'il désigne une
+chose dont le seul énoncé implique contradiction, c'est une sottise;--et
+Pécuchet ne quittait plus M. Jeufroy. Il le surprenait dans son jardin,
+l'attendait au confessionnal, le relançait dans la sacristie.
+
+Le prêtre imaginait des ruses pour le fuir.
+
+Un jour, qu'il était parti à Sassetot administrer quelqu'un, Pécuchet se
+porta au-devant de lui sur la route, manière de rendre la conversation
+inévitable.
+
+C'était le soir, vers la fin d'août. Le ciel écarlate se rembrunit, et
+un gros nuage s'y forma, régulier dans le bas, avec des volutes au
+sommet.
+
+Pécuchet d'abord, parla de choses indifférentes, puis ayant glissé le
+mot martyr:
+
+--Combien pensez-vous qu'il y en ait eu?
+
+--Une vingtaine de millions, pour le moins.
+
+--Leur nombre n'est pas si grand, dit Origène.
+
+--Origène, vous savez, est suspect!
+
+Un large coup de vent passa, inclinant l'herbe des fossés, et les deux
+rangs d'ormeaux jusqu'au bout de l'horizon.
+
+Pécuchet reprit:--On classe dans les martyrs, beaucoup d'évêques
+gaulois, tués en résistant aux Barbares, ce qui n'est plus la question.
+
+--Allez-vous défendre les Empereurs!
+
+Suivant Pécuchet, on les avait calomniés.--L'histoire de la Légion
+thébaine est une fable. Je conteste également Symphorose et ses sept
+fils, Félicité et ses sept filles, et les sept vierges d'Ancyre,
+condamnées au viol, bien que septuagénaires, et les onze mille vierges
+de sainte Ursule, dont une compagne s'appelait Undecemilla, un nom pris
+pour un chiffre,--encore plus les dix martyrs d'Alexandrie!
+
+--Cependant!... Cependant, ils se trouvent dans des auteurs dignes de
+créance.
+
+Des gouttes d'eau tombèrent. Le curé déploya son parapluie;--et
+Pécuchet, quand il fut dessous, osa prétendre que les catholiques
+avaient fait plus de martyrs chez les juifs, les musulmans, les
+protestants, et les libres penseurs que tous les Romains autrefois.
+
+L'ecclésiastique se récria:
+
+--Mais on compte dix persécutions depuis Néron jusqu'au César Galère!
+
+--Eh bien, et les massacres des Albigeois! et la Saint-Barthélemy! et la
+Révocation de l'édit de Nantes!
+
+--Excès déplorables sans doute mais vous n'allez pas comparer ces
+gens-là à saint Étienne, saint Laurent, Cyprien, Polycarpe, une foule de
+missionnaires.
+
+--Pardon! je vous rappellerai Hypatie, Jérôme de Prague, Jean Huss,
+Bruno, Vanini, Anne Du Bourg!
+
+La pluie augmentait, et ses rayons dardaient si fort, qu'ils
+rebondissaient du sol, comme de petites fusées blanches. Pécuchet et M.
+Jeufroy marchaient avec lenteur serrés l'un contre l'autre, et le curé
+disait:
+
+--Après des supplices abominables, on les jetait dans des chaudières!
+
+--L'Inquisition employait de même la torture, et elle vous brûlait très
+bien.
+
+--On exposait les dames illustres dans les lupanars!
+
+--Croyez-vous que les dragons de Louis XIV fussent décents?
+
+--Et notez que les chrétiens n'avaient rien fait contre l'État!
+
+--Les Huguenots pas davantage!
+
+Le vent chassait, balayait la pluie dans l'air. Elle claquait sur les
+feuilles, ruisselait au bord du chemin, et le ciel couleur de boue se
+confondait avec les champs dénudés, la moisson étant finie. Pas un toit.
+Au loin seulement, la cabane d'un berger.
+
+Le maigre paletot de Pécuchet n'avait plus un fil de sec. L'eau coulait
+le long de son échine, entrait dans ses bottes, dans ses oreilles, dans
+ses yeux, malgré la visière de la casquette Amoros. Le curé, en portant
+d'un bras la queue de sa soutane, se découvrait les jambes, et les
+pointes de son tricorne crachaient l'eau sur ses épaules comme des
+gargouilles de cathédrale.
+
+Il fallut s'arrêter, et tournant leur dos à la tempête, ils restèrent
+face à face, ventre contre ventre, en tenant à quatre mains le parapluie
+qui oscillait.
+
+M. Jeufroy n'avait pas interrompu la défense des catholiques.
+
+--Ont-ils crucifié vos protestants, comme le fut saint Siméon, ou fait
+dévorer un homme par deux tigres comme il advint à saint Ignace?
+
+--Mais comptez-vous pour quelque chose, tant de femmes séparées de leurs
+maris, d'enfants arrachés à leurs mères! Et les exils des pauvres, à
+travers la neige, au milieu des précipices! On les entassait dans les
+prisons; à peine morts on les traînait sur la claie.
+
+L'abbé ricana:--Vous me permettrez de n'en rien croire! Et nos martyrs à
+nous sont moins douteux. Sainte Blandine a été livrée dans un filet à
+une vache furieuse. Sainte Julie périt assommée de coups. Saint Taraque,
+saint Probus et saint Andronic, on leur a brisé les dents avec un
+marteau, déchiré les côtes avec des peignes de fer, traversé les mains
+avec des clous rougis, enlevé la peau du crâne!
+
+--Vous exagérez dit Pécuchet. La mort des martyrs était dans ce temps-là
+une amplification de rhétorique!
+
+--Comment de la rhétorique?
+
+--Mais oui! tandis que moi, monsieur, je vous raconte de l'histoire. Les
+catholiques en Irlande éventrèrent des femmes enceintes pour prendre
+leurs enfants!
+
+--Jamais.
+
+--Et les donner aux pourceaux!
+
+--Allons donc!
+
+--En Belgique, ils les enterraient toutes vives.
+
+--Quelle plaisanterie.
+
+--On a leurs noms!
+
+--Et quand même objecta le Prêtre, en secouant de colère son parapluie
+on ne peut les appeler des martyrs. Il n'y en a pas en dehors de
+l'Église.
+
+--Un mot. Si la valeur du martyr dépend de la doctrine, comment
+servirait-il à en démontrer l'excellence?
+
+La pluie se calmait; jusqu'au village ils ne parlèrent plus.
+
+Mais, sur le seuil du presbytère, l'Abbé dit:
+
+--Je vous plains! véritablement, je vous plains!
+
+Pécuchet conta de suite à Bouvard son altercation. Elle lui avait causé
+une malveillance antireligieuse;--et une heure après, assis devant un
+feu de broussailles, il lisait le Curé Meslier. Ces négations lourdes le
+choquèrent; puis se reprochant d'avoir méconnu, peut-être, des héros, il
+feuilleta dans la Biographie, l'histoire des martyrs les plus illustres.
+
+Quelles clameurs du Peuple, quand ils entraient dans l'arène!--et si les
+lions et les jaguars étaient trop doux, du geste et de la voix ils les
+excitaient à s'avancer. On les voyait tout couverts de sang, sourire
+debout le regard au ciel;--sainte Perpétue renoua ses cheveux pour ne
+point paraître affligée.--Pécuchet se mit à réfléchir--La fenêtre était
+ouverte, la nuit tranquille, beaucoup d'étoiles brillaient--Il devait se
+passer dans leur âme des choses dont nous n'avons plus l'idée, une joie,
+un spasme divin?--Et Pécuchet à force d'y rêver dit qu'il comprenait
+cela, aurait fait comme eux.
+
+--Toi?
+
+--Certainement.
+
+--Pas de blagues! Crois-tu oui, ou non?
+
+--Je ne sais.
+
+Il alluma une chandelle--puis ses yeux tombant sur le crucifix dans
+l'alcôve:--Combien de misérables ont recouru à celui-là! et après un
+silence: On l'a dénaturé! c'est la faute de Rome: la politique du
+Vatican!
+
+Mais Bouvard admirait l'Église pour sa magnificence, et aurait souhaité
+au moyen âge être un cardinal.--J'aurais eu bonne mine sous la pourpre,
+conviens-en!
+
+La casquette de Pécuchet posée devant les charbons n'était pas sèche
+encore. Tout en l'étirant, il sentit quelque chose dans la doublure, et
+une médaille de saint Joseph tomba. Ils furent troublés, le fait leur
+paraissant inexplicable.
+
+Mme de Noares voulut savoir de Pécuchet s'il n'avait pas éprouvé comme
+un changement, un bonheur, et se trahit par ses questions. Une fois,
+pendant qu'il jouait au billard, elle lui avait cousu la médaille dans
+sa casquette.
+
+Évidemment, elle l'aimait; ils auraient pu se marier: elle était veuve;
+et il ne soupçonna pas cet amour, qui peut-être eût fait le bonheur de
+sa vie.
+
+Bien qu'il se montrât plus religieux que M. Bouvard, elle l'avait dédié
+à saint Joseph, dont le secours est excellent pour les conversions.
+
+Personne, comme elle, ne connaissait tous les chapelets et les
+indulgences qu'ils procurent, l'effet des reliques, les privilèges des
+eaux saintes. Sa montre était retenue par une chaînette qui avait touché
+aux liens de saint Pierre. Parmi ses breloques luisait une perle d'or, à
+l'imitation de celle qui contient dans l'église d'Allouagne une larme de
+Notre-Seigneur. Un anneau à son petit doigt enfermait des cheveux du
+curé d'Ars;--et comme elle cueillait des simples pour les malades, sa
+chambre ressemblait à une sacristie et à une officine d'apothicaire.
+
+Son temps se passait à écrire des lettres, à visiter les pauvres, à
+dissoudre des concubinages, à répandre des photographies du Sacré-Coeur.
+Un monsieur devait lui envoyer de la Pâte des martyrs: mélange de cire
+pascale et de poussière humaine prise aux catacombes, et qui s'emploie
+dans les cas désespérés en mouches ou en pilules. Elle en promit à
+Pécuchet.
+
+Il parut choqué d'un tel matérialisme.
+
+Le soir, un valet du château lui apporta une hottée d'opuscules,
+relatant des paroles pieuses du grand Napoléon, des bons mots de curé
+dans les auberges, des morts effrayantes advenues à des impies. Mme de
+Noares savait tout cela par coeur, avec une infinité de miracles.
+
+Elle en contait de stupides--des miracles sans but, comme si Dieu les
+eût faits pour ébahir le monde. Sa grand'mère, à elle-même, avait serré
+dans une armoire des pruneaux couverts d'un linge, et quand on ouvrit
+l'armoire un an plus tard, on en vit treize sur la nappe, formant la
+croix.--Expliquez-moi cela. C'était son mot après ses histoires, qu'elle
+soutenait avec un entêtement de bourrique, bonne femme d'ailleurs, et
+d'humeur enjouée.
+
+Une fois pourtant, elle sortit de son caractère. Bouvard lui contestait
+le miracle de Pezilla: un compotier où l'on avait caché des hosties
+pendant la Révolution se dora de lui-même--tout seul.
+
+Peut-être y avait-il, au fond, un peu de couleur jaune provenant de
+l'humidité?
+
+--Mais non! je vous répète que non! La dorure a pour cause le contact de
+l'Eucharistie et elle donna en preuve l'attestation des évêques. C'est,
+disent-ils, comme un bouclier, un... un palladium sur le diocèse de
+Perpignan. Demandez plutôt à M. Jeufroy!
+
+Bouvard n'y tint plus; et ayant repassé son Louis Hervieu, emmena
+Pécuchet.
+
+L'ecclésiastique finissait de dîner. Reine offrit des sièges, et sur un
+geste, alla prendre deux petits verres qu'elle emplit de Rosolio.
+
+Après quoi, Bouvard exposa ce qui l'amenait.
+
+L'abbé ne répondit pas franchement. Tout est possible à Dieu--et les
+miracles sont une preuve de la Religion.
+
+--Cependant, il y a des lois.
+
+--Cela n'y fait rien. Il les dérange pour instruire, corriger.
+
+--Que savez-vous s'il les dérange? répliqua Bouvard. Tant que la Nature
+suit sa routine, on n'y pense pas; mais dans un phénomène
+extraordinaire, nous voyons la main de Dieu.
+
+--Elle peut y être dit l'ecclésiastique et quand un événement se trouve
+certifié par des témoins...
+
+--Les témoins gobent tout, car il y a de faux miracles!
+
+Le prêtre devint rouge.--Sans doute... quelquefois.
+
+--Comment les distinguer des vrais? Et si les vrais donnés en preuves
+ont eux-mêmes besoin de preuves, pourquoi en faire?
+
+Reine intervint, et prêchant comme son maître, dit qu'il fallait obéir.
+
+--La vie est un passage, mais la mort est éternelle!
+
+--Bref ajouta Bouvard, en lampant le Rosolio, les miracles d'autrefois
+ne sont pas mieux démontrés que les miracles d'aujourd'hui; des raisons
+analogues défendent ceux des chrétiens et des païens.
+
+Le curé jeta sa fourchette sur la table.--Ceux-là étaient faux, encore
+un coup!--Pas de miracles en dehors de l'Église!
+
+--Tiens se dit Pécuchet même argument que pour les martyrs: la doctrine
+s'appuie sur les faits et les faits sur la doctrine.
+
+M. Jeufroy, ayant bu un verre d'eau, reprit:
+
+--Tout en les niant, vous y croyez. Le monde, que convertissent douze
+pêcheurs, voilà, il me semble, un beau miracle?
+
+--Pas du tout! Pécuchet en rendait compte d'une autre manière. Le
+monothéisme vient des Hébreux, la Trinité des Indiens. Le Logos est à
+Platon, la Vierge-mère à l'Asie.
+
+N'importe! M. Jeufroy tenait au surnaturel, ne voulait que le
+christianisme pût avoir humainement la moindre raison d'être, bien qu'il
+en vît chez tous les peuples, des prodromes ou des déformations.
+L'impiété railleuse du XVIIIe siècle, il l'eût tolérée; mais la critique
+moderne avec sa politesse, l'exaspérait.
+
+--J'aime mieux l'athée qui blasphème que le sceptique qui ergote!
+
+Puis il les regarda d'un air de bravade, comme pour les congédier.
+
+Pécuchet s'en retourna mélancolique. Il avait espéré l'accord de la Foi
+et de la Raison.
+
+Bouvard lui fit lire ce passage de Louis Hervieu:
+
+Pour connaître l'abîme qui les sépare, opposez leurs axiomes:
+
+La Raison vous dit: Le tout enferme la partie; et la Foi vous répond par
+la substantiation. Jésus communiant avec ses apôtres, avait son corps
+dans sa main, et sa tête dans sa bouche.
+
+La Raison vous dit: On n'est pas responsable du crime des autres--et la
+Foi vous répond par le Péché originel.
+
+La Raison vous dit: Trois c'est trois--et la Foi déclare que: Trois
+c'est un.
+
+Et ils ne fréquentèrent plus l'abbé.
+
+C'était l'époque de la guerre d'Italie. Les honnêtes gens tremblaient
+pour le Pape. On tonnait contre Emmanuel. Mme de Noares allait jusqu'à
+lui souhaiter la mort.
+
+Bouvard et Pécuchet ne protestaient que timidement. Quand la porte du
+salon tournait devant eux et qu'ils se miraient en passant dans les
+hautes glaces, tandis que par les fenêtres on apercevait les allées, où
+tranchait sur la verdure le gilet rouge d'un domestique, ils éprouvaient
+un plaisir; et le luxe du milieu les faisait indulgents aux paroles qui
+s'y débitaient.
+
+Le comte leur prêta tous les ouvrages de M. de Maistre. Il en
+développait les principes, devant un cercle d'intimes: Hurel, le curé,
+le juge de paix, le notaire et le baron son futur gendre, qui venait de
+temps à autre pour vingt-quatre heures au château.
+
+--Ce qu'il y a d'abominable disait le comte c'est l'esprit de 89!
+D'abord on conteste Dieu, ensuite, on discute le gouvernement, puis
+arrive la liberté; liberté d'injures, de révolte, de jouissances, ou
+plutôt de pillage. Si bien que la Religion et le Pouvoir doivent
+proscrire les indépendants, les hérétiques. On criera sans doute, à la
+Persécution! comme si les bourreaux persécutaient les criminels. Je me
+résume. Point d'État sans Dieu! la Loi ne pouvant être respectée que si
+elle vient d'en haut; et actuellement il ne s'agit pas des Italiens mais
+de savoir qui l'emportera de la Révolution ou du Pape, de Satan ou de
+Jésus-Christ!
+
+M. Jeufroy approuvait par des monosyllabes, Hurel avec un sourire, le
+juge de paix en dodelinant la tête. Bouvard et Pécuchet regardaient le
+plafond, Mme de Noares, la comtesse et Yolande travaillaient pour les
+pauvres--et M. de Mahurot près de sa fiancée, parcourait les feuilles.
+
+Puis, il y avait des silences, où chacun semblait plongé dans la
+recherche d'un problème. Napoléon III n'était plus un Sauveur, et même
+il donnait un exemple déplorable, en laissant aux Tuileries, les maçons
+travailler le dimanche.
+
+--On ne devrait pas permettre était la phrase ordinaire de M. le Comte.
+Économie sociale, beaux-arts, littérature, histoire, doctrines
+scientifiques, il décidait de tout, en sa qualité de chrétien et de père
+de famille;--et plût à Dieu que le gouvernement à cet égard eût la même
+rigueur qu'il déployait dans sa maison. Le Pouvoir seul est juge des
+dangers de la science; répandue trop largement elle inspire au peuple
+des ambitions funestes. Il était plus heureux, ce pauvre peuple, quand
+les seigneurs et les évêques tempéraient l'absolutisme du roi. Les
+industriels maintenant l'exploitent. Il va tomber en esclavage!
+
+Et tous regrettaient l'ancien régime, Hurel par bassesse, Coulon par
+ignorance, Marescot, comme artiste.
+
+Bouvard une fois chez lui, se retrempait avec La Mettrie, d'Holbach,
+etc.--et Pécuchet s'éloigna d'une religion, devenue un moyen de
+gouvernement. M. de Mahurot avait communié pour séduire mieux ces dames
+et s'il pratiquait, c'était à cause des domestiques.
+
+Mathématicien et dilettante, jouant des valses sur le piano, et
+admirateur de Topffer, il se distinguait par un scepticisme de bon goût;
+ce qu'on rapporte des abus féodaux, de l'Inquisition ou des Jésuites,
+préjugés, et il vantait le Progrès, bien qu'il méprisât tout ce qui
+n'était pas gentilhomme ou sorti de l'École Polytechnique.
+
+M. Jeufroy, de même, leur déplaisait. Il croyait aux sortilèges, faisait
+des plaisanteries sur les idoles, affirmait que tous les idiomes sont
+dérivés de l'hébreu; sa rhétorique manquait d'imprévu; invariablement,
+c'était le cerf aux abois, le miel et l'absinthe, l'or et le plomb, des
+parfums, des urnes--et l'âme chrétienne, comparée au soldat qui doit
+dire en face du Péché: Tu ne passes pas!
+
+Pour éviter ses conférences, ils arrivaient au château le plus tard
+possible.
+
+Un jour pourtant, ils l'y trouvèrent.
+
+Depuis une heure, il attendait ses deux élèves. Tout à coup Mme de
+Noares entra.
+
+--La petite a disparu. J'amène Victor. Ah! le malheureux.
+
+Elle avait saisi dans sa poche, un dé d'argent perdu depuis trois jours,
+puis suffoquée par les sanglots:--Ce n'est pas tout! ce n'est pas tout!
+Pendant que je le grondais, il m'a montré son derrière! Et avant que le
+Comte et la Comtesse aient rien dit: Du reste, c'est de ma faute,
+pardonnez-moi!
+
+Elle leur avait caché que les deux orphelins étaient les enfants de
+Touache, maintenant au bagne.
+
+Que faire?
+
+Si le Comte les renvoyait, ils étaient perdus--et son acte de charité
+passerait pour un caprice.
+
+M. Jeufroy ne fut pas surpris. L'homme étant corrompu naturellement il
+fallait le châtier pour l'améliorer.
+
+Bouvard protesta. La douceur valait mieux.
+
+Mais le Comte, encore une fois s'étendit sur le bras de fer,
+indispensable aux enfants, comme pour les peuples. Ces deux-là étaient
+pleins de vices, la petite fille menteuse, le gamin brutal. Ce vol,
+après tout on l'excuserait, l'insolence jamais, l'éducation devant être
+l'école du respect.
+
+Donc Sorel, le garde-chasse, administrerait au jeune homme une bonne
+fessée immédiatement.
+
+M. de Mahurot, qui avait à lui dire quelque chose, se chargea de la
+commission. Il prit un fusil dans l'antichambre et appela Victor, resté
+au milieu de la cour, la tête basse:
+
+--Suis-moi dit le Baron.
+
+Comme la route pour aller chez le garde, détournait peu de Chavignolles,
+M. Jeufroy, Bouvard et Pécuchet l'accompagnèrent.
+
+À cent pas du château, il les pria de ne plus parler, tant qu'il
+longerait le bois.
+
+Le terrain dévalait jusqu'au bord de la rivière, où se dressaient de
+grands quartiers de roches. Elle faisait des plaques d'or sous le soleil
+couchant. En face les verdures des collines se couvraient d'ombre. Un
+air vif soufflait.
+
+Des lapins sortirent de leurs terriers, et broutaient le gazon.
+
+Un coup de feu partit, un deuxième, un autre,--et les lapins sautaient,
+déboulaient. Victor se jetait dessus pour les saisir, et haletait trempé
+de sueur.
+
+--Tu arranges bien tes nippes dit le baron.--Sa blouse en loques avait
+du sang.
+
+La vue du sang répugnait à Bouvard. Il n'admettait pas qu'on en pût
+verser.
+
+M. Jeufroy reprit:
+
+--Les circonstances quelquefois l'exigent. Si ce n'est pas le coupable
+qui donne le sien, il faut celui d'un autre,--vérité que nous enseigne
+la Rédemption.
+
+Suivant Bouvard, elle n'avait guère servi, presque tous les hommes étant
+damnés, malgré le sacrifice de Notre-Seigneur.
+
+--Mais quotidiennement, il le renouvelle dans l'Eucharistie.
+
+--Et le miracle dit Pécuchet se fait avec des mots, quelle que soit
+l'indignité du Prêtre!
+
+--Là est le mystère, monsieur!
+
+Cependant Victor clouait ses yeux sur le fusil, tâchait même d'y
+toucher.
+
+--À bas les pattes! Et M, de Mahurot prit un sentier sous bois.
+
+L'ecclésiastique avait Pécuchet d'un côté, Bouvard de l'autre--et il lui
+dit:
+
+--Attention, vous savez: _Debetur pueris_.
+
+Bouvard l'assura qu'il s'humiliait devant le Créateur, mais était
+indigné qu'on en fît un homme. On redoute sa vengeance, on travaille
+pour sa gloire; il a toutes les vertus, un bras, un oeil, une politique,
+une habitation. Notre Père qui êtes aux cieux, qu'est-ce que cela veut
+dire?
+
+Et Pécuchet ajouta:
+
+--Le monde s'est élargi; la terre n'en fait plus le centre. Elle roule
+dans la multitude infinie de ses pareils. Beaucoup la dépassent en
+grandeur, et ce rapetissement de notre globe procure de Dieu un idéal
+plus sublime. Donc la Religion devait changer. Le Paradis est quelque
+chose d'enfantin avec ses bienheureux toujours contemplant, toujours
+chantant--et qui regardent d'en haut les tortures des damnés. Quand on
+songe que le christianisme a pour base une pomme!
+
+Le curé se fâcha.--Niez la Révélation, ce sera plus simple.
+
+--Comment voulez-vous que Dieu ait parlé? dit Bouvard.
+
+--Prouvez qu'il n'a pas parlé! disait Jeufroy.
+
+--Encore une fois, qui vous l'affirme?
+
+--L'Église!
+
+--Beau témoignage!
+
+Cette discussion ennuyait M. de Mahurot;--et tout en marchant:
+
+--Écoutez donc le curé! il en sait plus que vous!
+
+Bouvard et Pécuchet se firent des signes pour prendre un autre chemin,
+puis à la Croix-Verte:--Bien le bonsoir.
+
+--Serviteur dit le baron.
+
+Tout cela serait conté à M. de Faverges; et peut-être qu'une rupture
+s'en suivrait? tant pis! Ils se sentaient méprisés par ces nobles; on ne
+les invitait jamais à dîner; et ils étaient las de Mme de Noares avec
+ses continuelles remontrances.
+
+Ils ne pouvaient cependant garder le De Maistre;--et une quinzaine après
+ils retournèrent au château, croyant n'être pas reçus.
+
+Ils le furent.
+
+Toute la famille se trouvait dans le boudoir, Hurel y compris, et par
+extraordinaire Foureau.
+
+La correction n'avait point corrigé Victor. Il refusait d'apprendre son
+catéchisme; et Victorine proférait des mots sales. Bref le garçon irait
+aux Jeunes Détenus, la petite fille dans un couvent. Foureau s'était
+chargé des démarches, et il s'en allait quand la Comtesse le rappela.
+
+On attendait M. Jeufroy, pour fixer ensemble la date du mariage qui
+aurait lieu à la mairie, bien avant de se faire à l'église, afin de
+montrer que l'on honnissait le mariage civil.
+
+Foureau tâcha de le défendre. Le Comte et Hurel l'attaquèrent. Qu'était
+une fonction municipale près d'un sacerdoce!--et le Baron ne se fût pas
+cru marié s'il l'eût été, seulement devant une écharpe tricolore.
+
+--Bravo! dit M. Jeufroy, qui entrait. Le mariage étant établi par
+Jésus...
+
+Pécuchet l'arrêta.--Dans quel évangile? Aux temps apostoliques on le
+considérait si peu, que Tertulien le compare à l'adultère.
+
+--Ah! par exemple!
+
+--Mais oui! et ce n'est pas un sacrement! Il faut au sacrement un signe.
+Montrez-moi le signe, dans le mariage! Le curé eut beau répondre qu'il
+figurait l'alliance de Dieu avec l'Église. Vous ne comprenez plus le
+christianisme! et la Loi...
+
+--Elle en garde l'empreinte dit M. de Faverges; sans lui, elle
+autoriserait la Polygamie!
+
+Une voix répliqua: Où serait le mal?
+
+C'était Bouvard, à demi caché par un rideau. On peut avoir plusieurs
+épouses, comme les patriarches, les mormons, les musulmans et néanmoins
+être honnête homme!
+
+--Jamais s'écria le Prêtre! l'honnêteté consiste à rendre ce qui est dû.
+Nous devons hommage à Dieu. Or qui n'est pas chrétien, n'est pas
+honnête!
+
+--Autant que d'autres dit Bouvard.
+
+Le comte croyant voir dans cette repartie une atteinte à la Religion
+l'exalta. Elle avait affranchi les esclaves.
+
+Bouvard fit des citations, prouvant le contraire:
+
+--Saint Paul leur recommande d'obéir aux maîtres comme à Jésus.--Saint
+Ambroise nomme la servitude un don de Dieu.--Le Lévitique, l'Exode et
+les Conciles l'ont sanctionnée.--Bossuet la classe pari le droit des
+gens.--Et Mgr Bouvier l'approuve.
+
+Le comte objecta que le christianisme, pas moins, avait développé la
+civilisation.
+
+--Et la paresse, en faisant de la Pauvreté, une vertu!
+
+--Cependant, monsieur, la morale de l'Évangile?
+
+--Eh! eh! pas si morale! Les ouvriers de la dernière heure sont autant
+payés que ceux de la première. On donne à celui qui possède, et on
+retire à celui qui n'a pas. Quant au précepte de recevoir des soufflets
+sans les rendre et de se laisser voler, il encourage les audacieux, les
+poltrons et les coquins.
+
+Le scandale redoubla, quand Pécuchet eut déclaré qu'il aimait autant le
+Bouddhisme.
+
+Le prêtre éclata de rire.--Ah! ah! ah! le Bouddhisme.
+
+Mme de Noares leva les bras.--Le Bouddhisme!
+
+--Comment,--le Bouddhisme? répétait le comte.
+
+--Le connaissez-vous? dit Pécuchet à M. Jeufroy, qui s'embrouilla.
+
+--Eh bien, sachez-le! mieux que le christianisme, et avant lui, il a
+reconnu le néant des choses terrestres. Ses pratiques sont austères, ses
+fidèles plus nombreux que tous les chrétiens, et pour l'incarnation,
+Vischnou n'en a pas une, mais neuf! Ainsi, jugez!
+
+--Des mensonges de voyageurs dit Mme de Noares.
+
+--Soutenus par les francs-maçons ajouta le curé.
+
+Et tous parlant à la fois:--Allez donc--Continuez!--Fort joli!--Moi, je
+le trouve drôle--Pas possible si bien que Pécuchet exaspéré, déclara
+qu'il se ferait bouddhiste!
+
+--Vous insultez des chrétiennes! dit le Baron. Mme de Noares s'affaissa
+dans un fauteuil. La Comtesse et Yolande se taisaient. Le comte roulait
+des yeux; Hurel attendait des ordres. L'abbé, pour se contenir, lisait
+son bréviaire.
+
+Cet exemple apaisa M. de Faverges; et considérant les deux
+bonshommes:--Avant de blâmer l'Évangile, et quand on a des taches dans
+sa vie, il est certaines réparations...
+
+--Des réparations?
+
+--Des taches?
+
+--Assez, messieurs! vous devez me comprendre! Puis s'adressant à
+Fourreau: Sorel est prévenu! Allez-y! Et Bouvard et Pécuchet se
+retirèrent sans saluer.
+
+Au bout de l'avenue, ils exhalèrent tous les trois, leur ressentiment.
+On me traite en domestique grommelait Foureau;--et les autres
+l'approuvant, malgré le souvenir des hémorroïdes, il avait pour eux
+comme de la sympathie.
+
+Des cantonniers travaillaient dans la campagne. L'homme qui les
+commandait se rapprocha; c'était Gorju. On se mit à causer. Il
+surveillait le cailloutage de la route votée en 1848, et devait cette
+place à M. de Mahurot, l'ingénieur, celui qui doit épouser Mlle de
+Faverges! Vous sortez de là-bas, sans doute?
+
+--Pour la dernière fois! dit brutalement Pécuchet.
+
+Gorju prit un air naïf.--Une brouille? tiens, tiens!
+
+Et s'ils avaient pu voir sa mine, quand ils eurent tourné les talons,
+ils auraient compris qu'il en flairait la cause.
+
+Un peu plus loin, ils s'arrêtèrent devant un enclos de treillage, qui
+contenait des loges à chien, et une maisonnette en tuiles rouges.
+
+Victorine était sur le seuil. Des aboiements retentirent. La femme du
+garde parut.
+
+Sachant pourquoi le maire venait, elle héla Victor.
+
+Tout d'avance, était prêt, et leur trousseau dans deux mouchoirs, que
+fermaient des épingles. Bon voyage leur dit-elle, heureuse de n'avoir
+plus cette vermine!
+
+Était-ce leur faute, s'ils étaient nés d'un père forçat! Au contraire
+ils semblaient très doux, ne s'inquiétaient pas même de l'endroit où on
+les menait.
+
+Bouvard et Pécuchet les regardaient marcher devant eux.
+
+Victorine chantonnait des paroles indistinctes, son foulard au bras,
+comme une modiste qui porte un carton. Elle se retournait quelquefois;
+et Pécuchet, devant ses frisettes blondes et sa gentille tournure,
+regrettait de n'avoir pas une enfant pareille. Élevée en d'autres
+conditions, elle serait charmante plus tard: quel bonheur que de la voir
+grandir, d'entendre tous les jours son ramage d'oiseau, quand il le
+voudrait de l'embrasser;--et un attendrissement, lui montant du coeur
+aux lèvres, humecta ses paupières, l'oppressait un peu.
+
+Victor comme un soldat, s'était mis son bagage sur le dos. Il
+sifflait--jetait des pierres aux corneilles dans les sillons, allait
+sous les arbres, pour se couper des badines--Foureau le rappela; et
+Bouvard, en le retenant par la main jouissait de sentir dans la sienne
+ces doigts d'enfant robustes et vigoureux. Le pauvre petit diable ne
+demandait qu'à se développer librement, comme une fleur en plein air! et
+il pourrirait entre des murs avec des leçons, des punitions, un tas de
+bêtises! Bouvard fut saisi par une révolte de la pitié, une indignation
+contre le sort, une de ces rages où l'on veut détruire le gouvernement.
+
+--Galope! dit-il. Amuse-toi! jouis de ton reste!
+
+Le gamin s'échappa.
+
+Sa soeur et lui coucheraient à l'auberge--et dès l'aube, le messager de
+Falaise prendrait Victor pour le descendre au pénitencier de
+Beaubourg--une religieuse de l'orphelinat de Grand-Camp emmènerait
+Victorine.
+
+Foureau, ayant donné ces détails, se replongea dans ses pensées. Mais
+Bouvard voulut savoir combien pouvait coûter l'entretien des deux
+mioches.
+
+--Bah!... L'affaire, peut-être, de trois cents francs! Le comte m'en a
+remis vingt-cinq pour les premiers débours! Quel pingre!
+
+Et gardant sur le coeur, le mépris de son écharpe, Foureau hâtait le
+pas, silencieusement.
+
+Bouvard murmura:
+
+--Ils me font de la peine. Je m'en chargerais bien!
+
+--Moi aussi dit Pécuchet, la même idée leur étant venue.
+
+Il existait sans doute des empêchements?
+
+--Aucun! répliqua Foureau. D'ailleurs il avait le droit comme maire de
+confier à qui bon lui semblait les enfants abandonnés.--Et après une
+longue hésitation:--Eh bien oui! prenez-les! ça le fera bisquer.
+
+Bouvard et Pécuchet les emmenèrent.
+
+En rentrant chez eux, ils trouvèrent au bas de l'escalier, sous la
+madone, Marcel à genoux, et qui priait avec ferveur. La tête renversée,
+les yeux demi clos, et dilatant son bec-de-lièvre, il avait l'air d'un
+fakir en extase.
+
+--Quelle brute! dit Bouvard.
+
+--Pourquoi? Il assiste peut-être à des choses que tu lui jalouserais si
+tu pouvais les voir. N'y a-t-il pas deux mondes, tout à fait distincts?
+L'objet d'un raisonnement a moins de valeur que la manière de raisonner.
+Qu'importe la croyance! Le principal est de croire.
+
+Telles furent à la remarque de Bouvard les objections de Pécuchet.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+
+Ils se procurèrent plusieurs ouvrages touchant l'Éducation--et leur
+système fut résolu. Il fallait bannir toute idée métaphysique,--et
+d'après la méthode expérimentale suivre le développement de la Nature.
+Rien ne pressait, les deux élèves devant oublier ce qu'ils avaient
+appris.
+
+Bien qu'ils eussent un tempérament solide, Pécuchet voulait comme un
+Spartiate les endurcir encore, les accoutumer à la faim, à la soif, aux
+intempéries, et même qu'ils portassent des chaussures trouées afin de
+prévenir les rhumes. Bouvard s'y opposa.
+
+Le cabinet noir au fond du corridor devint leur chambre à coucher. Elle
+avait pour meubles deux lits de sangle, deux cuvettes, un broc.
+L'oeil-de-boeuf s'ouvrait au-dessus de leur tête; et des araignées
+couraient le long du plâtre.
+
+Souvent, ils se rappelaient l'intérieur d'une cabane où l'on se
+disputait. Une nuit, leur père était rentré avec du sang aux mains.
+Quelque temps après les gendarmes étaient venus. Ensuite ils avaient
+logé dans un bois. Des hommes qui faisaient des sabots embrassaient leur
+mère. Elle était morte; une charrette les avait emmenés; on les battait
+beaucoup, ils s'étaient perdus. Puis ils revoyaient le garde champêtre,
+Mme de Noares, Sorel, et sans se demander pourquoi cette autre maison,
+ils s'y trouvaient heureux. Aussi leur étonnement fut pénible quand au
+bout de huit mois les leçons recommencèrent.
+
+Bouvard se chargea de la petite. Pécuchet du gamin.
+
+Victor distinguait ses lettres, mais n'arrivait pas à former les
+syllabes. Il en bredouillait, s'arrêtait tout à coup, et avait l'air
+idiot. Victorine posait des questions. D'où vient que ch dans orchestre
+a le son d'un q et celui d'un k dans archéologie? On doit par moments
+joindre deux voyelles, d'autres fois les détacher. Tout cela n'est pas
+juste. Elle s'indignait.
+
+Les maîtres professaient à la même heure; dans leurs chambres
+respectives--et la cloison étant mince, ces quatre voix, une flûtée, une
+profonde et deux aiguës composaient un charivari abominable. Pour en
+finir et stimuler les mioches par l'émulation, ils eurent l'idée de les
+faire travailler ensemble dans le muséum; et on aborda l'écriture.
+
+Les deux élèves à chaque bout de la table copiaient un exemple. Mais la
+position du corps était mauvaise. Il les fallait redresser; leurs pages
+tombaient, les plumes se fendaient, l'encre se renversait.
+
+Victorine en de certains jours, allait bien pendant cinq minutes puis
+traçait des griffonnages; et prise de découragement restait les yeux au
+plafond. Victor ne tardait pas à s'endormir, vautré au milieu du bureau.
+
+Peut-être souffraient-ils? Une tension trop forte nuit aux jeunes
+cervelles.--Arrêtons-nous dit Bouvard.
+
+Rien n'est stupide comme de faire apprendre par coeur; mais si on
+n'exerce pas la mémoire, elle s'atrophiera;--et ils leur serinèrent les
+premières fables de La Fontaine. Les enfants approuvaient la fourmi qui
+thésaurise, le loup qui mange l'agneau, le lion qui prend toutes les
+parts.
+
+Devenus plus hardis, ils dévastaient le jardin. Mais quel amusement leur
+donner?
+
+Jean-Jacques, dans Émile conseille au gouverneur de faire faire à
+l'élève ses jouets lui-même en l'aidant un peu, sans qu'il s'en doute.
+Bouvard ne put réussir à fabriquer un cerceau, Pécuchet à coudre une
+balle.
+
+Ils passèrent aux jeux instructifs, tels que des découpures, un verre
+ardent. Pécuchet leur montra son microscope;--et la chandelle étant
+allumée, Bouvard dessinait avec l'ombre de ses doigts un lièvre ou un
+cochon sur la muraille. Le public s'en fatigua.
+
+Des auteurs exaltent comme plaisir, un déjeuner champêtre, une partie de
+bateau; était-ce praticable, franchement? Fénelon recommande de temps à
+autre une conversation innocente. Impossible d'en imaginer une seule!
+
+Ils revinrent aux leçons; et les boules à facettes, les rayures, le
+bureau typographique, tout avait échoué, quand ils avisèrent un
+stratagème.
+
+Comme Victor était enclin à la gourmandise, on lui présentait le nom
+d'un plat: bientôt il lut couramment dans le Cuisinier français.
+Victorine étant coquette, une robe lui serait donnée, si pour l'avoir,
+elle écrivait à la couturière: en moins de trois semaines elle accomplit
+ce prodige. C'était courtiser leurs défauts, moyen pernicieux mais qui
+avait réussi.
+
+Maintenant qu'ils savaient écrire et lire, que leur apprendre? Autre
+embarras. Les filles n'ont pas besoin d'être savantes comme les garçons.
+N'importe! on les élève ordinairement en véritables brutes, tout leur
+bagage se bornant à des sottises mystiques.
+
+Convient-il de leur enseigner les langues? L'espagnol et l'italien
+prétend le Cygne de Cambrais ne servent qu'à lire des ouvrages
+dangereux. Un tel motif leur parut bête. Cependant Victorine n'aurait
+que faire de ces idiomes; tandis que l'anglais est d'un usage plus
+commun. Pécuchet en étudia les règles, et il démontrait, avec sérieux,
+la façon d'émettre le th comme cela, tiens--the, the, the!
+
+Mais avant d'instruire un enfant, il faudrait connaître ses aptitudes.
+On les devine par la Phrénologie. Ils s'y plongèrent. Puis voulurent en
+vérifier les assertions sur leurs personnes. Bouvard présentait la bosse
+de la bienveillance, de l'imagination, de la vénération et celle de
+l'énergie amoureuse; vulgo: érotisme.
+
+On sentait sur les temporaux de Pécuchet la philosophie et
+l'enthousiasme, joints à l'esprit de ruse.
+
+Tels étaient leurs caractères.
+
+Ce qui les surprit davantage, ce fut de reconnaître chez l'un comme
+l'autre le penchant à l'amitié;--et charmés de la découverte, ils
+s'embrassèrent avec attendrissement.
+
+Leur examen, ensuite, porta sur Marcel.
+
+Son plus grand défaut et qu'ils n'ignoraient pas, était un extrême
+appétit. Néanmoins, Bouvard et Pécuchet furent effrayés en constatant
+au-dessus du pavillon de l'oreille, à la hauteur de l'oeil, l'organe de
+l'alimentivité. Avec l'âge leur domestique deviendrait peut-être comme
+cette femme de la Salpêtrière, qui mangeait quotidiennement huit livres
+de pain, engloutit une fois douze potages--et une autre, soixante bols
+de café. Ils ne pourraient y suffire.
+
+Les têtes de leurs élèves n'avaient rien de curieux. Ils s'y prenaient
+mal sans doute? Un moyen très simple développa leur expérience. Les
+jours de marché ils se faufilaient au milieu des paysans sur la Place,
+entre les sacs d'avoine, les paniers de fromages, les veaux, les
+chevaux, insensibles aux bousculades--et quand ils trouvaient un jeune
+garçon, avec son père, ils demandaient à lui palper le crâne dans un but
+scientifique.
+
+Le plus grand nombre ne répondait même pas. D'autres croyant qu'il
+s'agissait d'une pommade pour la teigne refusaient vexés--quelques-uns
+par indifférence se laissaient emmener sous le porche de l'église, où
+l'on serait tranquille.
+
+Un matin que Bouvard et Pécuchet commençaient leur manoeuvre le curé,
+tout à coup, parut; et voyant ce qu'ils faisaient accusa la phrénologie
+de pousser au matérialisme et au fatalisme. Le voleur, l'assassin,
+l'adultère, n'ont plus qu'à rejeter leurs crimes sur la faute de leurs
+bosses.
+
+Bouvard objecta que l'organe prédispose à l'action, sans pourtant vous y
+contraindre. De ce qu'un homme a le germe d'un vice, rien ne prouve
+qu'il sera vicieux. Du reste, j'admire les orthodoxes; ils soutiennent
+les idées innées, et repoussent les penchants. Quelle contradiction!
+
+Mais la Phrénologie, suivant M. Jeufroy, niait l'omnipotence divine, et
+il était malséant de la pratiquer à l'ombre du saint-lieu, en face même
+de l'autel. Retirez-vous! non! retirez-vous.
+
+Ils s'établirent chez Ganot, le coiffeur. Pour vaincre toute hésitation
+Bouvard et Pécuchet allaient jusqu'à régaler les parents d'une barbe ou
+d'une frisure.
+
+Le docteur, un après-midi vint s'y faire couper les cheveux. En
+s'asseyant dans le fauteuil, il aperçut reflétés par la glace, les deux
+phrénologues, qui promenaient leurs doigts sur des caboches d'enfant.
+
+--Vous en êtes à ces bêtises-là? dit-il.
+
+--Pourquoi, bêtises?
+
+Vaucorbeil eut un sourire méprisant; puis affirma qu'il n'y avait point
+dans le cerveau plusieurs organes. Ainsi, tel homme digère un aliment
+que ne digère pas tel autre. Faut-il supposer dans l'estomac autant
+d'estomacs qu'il s'y trouve de goûts?
+
+Cependant, un travail délasse d'un autre, un effort intellectuel ne tend
+pas à la fois, toutes les facultés. Chacune a donc un siège distinct.
+
+--Les anatomistes ne l'ont pas rencontré dit Vaucorbeil.
+
+--C'est qu'ils ont mal disséqué reprit Pécuchet.
+
+--Comment?
+
+--Eh! oui! Ils coupent des tranches, sans égard à la connexion des
+parties, phrase d'un livre--qu'il se rappelait. Voilà une balourdise!
+s'écria le médecin. Le crâne ne se moule pas sur le cerveau, l'extérieur
+sur l'intérieur. Gall se trompe et je vous défie de légitimer sa
+doctrine, en prenant au hasard, trois personnes dans la boutique.
+
+La première était une paysanne, avec de gros yeux bleus.
+
+Pécuchet, dit en l'observant:
+
+--Elle a beaucoup de mémoire.
+
+Son mari attesta le fait, et s'offrit lui-même à l'exploration.
+
+--Oh! vous mon brave, on vous conduit difficilement.
+
+D'après les autres il n'y avait point dans le monde un pareil têtu.
+
+La troisième épreuve se fit sur un gamin escorté de sa grand-mère.
+
+Pécuchet déclara qu'il devait chérir la musique.
+
+--Je crois bien! dit la bonne femme montre à ces messieurs pour voir!
+
+Il tira de sa blouse une guimbarde--et se mit à souffler dedans. Un
+fracas s'éleva. C'était la porte, claquée violemment par le docteur qui
+s'en allait.
+
+Ils ne doutèrent plus d'eux-mêmes, et appelant les deux élèves
+recommencèrent l'analyse de leur boîte osseuse.
+
+Celle de Victorine était généralement unie, marque de pondération--mais
+son frère avait un crâne déplorable! une éminence très forte dans
+l'angle mastoïdien des pariétaux indiquait l'organe de la destruction,
+du meurtre;--et plus bas, un renflement était le signe de la convoitise,
+du vol. Bouvard et Pécuchet en furent attristés pendant huit jours.
+
+Il faudrait comprendre le sens des mots; ce qu'on appelle la combativité
+implique le dédain de la mort. S'il fait des homicides, il peut de même
+produire des sauvetages. L'acquisivité englobe le tact des filous et
+l'ardeur des commerçants. L'irrévérence est parallèle à l'esprit de
+critique, la ruse à la circonspection. Toujours un instinct se dédouble
+en deux parties, une mauvaise, une bonne; on détruira la seconde en
+cultivant la première; et par cette méthode, un enfant audacieux, loin
+d'être un bandit deviendra un général. Le lâche n'aura seulement que de
+la prudence, l'avare de l'économie, le prodigue de la générosité.
+
+Un rêve magnifique les occupa; s'ils menaient à bien l'éducation de
+leurs élèves, ils fonderaient un établissement ayant pour but de
+redresser l'intelligence, dompter les caractères, ennoblir le coeur.
+Déjà ils parlaient des souscriptions et de la bâtisse.
+
+Leur triomphe chez Ganot les avait rendus célèbres--et des gens les
+venaient consulter, afin qu'on leur dise leurs chances de fortune.
+
+Il en défila de toutes les espèces: crânes en boule, en poire, en pains
+de sucre, de carrés, d'élevés, de resserrés, d'aplatis, avec des
+mâchoires de boeuf, des figures d'oiseau, des yeux de cochon--Tant de
+monde gênait le perruquier dans son travail. Les coudes frôlaient
+l'armoire à vitres contenant la parfumerie, on dérangeait les peignes,
+le lavabo fut brisé;--et il flanqua dehors tous les amateurs, en priant
+Bouvard et Pécuchet de les suivre, ultimatum qu'ils acceptèrent sans
+murmurer, étant un peu fatigués de la cranioscopie.
+
+Le lendemain, comme ils passaient devant le jardinet du capitaine, ils
+aperçurent causant avec lui Girbal, Coulon, le garde champêtre, et son
+fils cadet Zéphyrin, habillé en enfant de choeur. Sa robe était toute
+neuve, il se promenait dessous avant de la remettre dans la
+sacristie--et on le complimentait.
+
+Placquevent pria ces Messieurs de palper son jeune homme, curieux de
+savoir ce qu'ils penseraient.
+
+La peau du front avait l'air comme tendue; un nez mince, très
+cartilagineux du bout, tombait obliquement sur des lèvres pincées; le
+menton était pointu, le regard fuyant, l'épaule droite trop haute.
+
+--Retire ta calotte lui dit son père.
+
+Bouvard glissa les mains dans sa chevelure couleur de paille; puis ce
+fut le tour de Pécuchet; et ils se communiquaient à voix basse leurs
+observations.
+
+--Biophilie manifeste. Ah! ah! l'approbativité! Conscienciosité absente!
+Amativité nulle!
+
+--Eh bien? dit le garde champêtre.
+
+Pécuchet ouvrit sa tabatière, et huma une prise.
+
+--Rien de bon! hein?
+
+--Ma foi répliqua Bouvard ce n'est guère fameux.
+
+Placquevent rougit d'humiliation.--Il fera, tout de même, ma volonté.
+
+--Oh! oh!
+
+--Mais je suis son père, nom de Dieu, et j'ai bien le droit!...
+
+--Dans une certaine mesure reprit Pécuchet.
+
+Girbal s'en mêla:
+
+--L'autorité paternelle est incontestable.
+
+--Mais si le père est un idiot?
+
+--N'importe dit le Capitaine son pouvoir n'en est pas moins absolu.
+
+--Dans l'intérêt des enfants ajouta Coulon.
+
+D'après Bouvard et Pécuchet, ils ne devaient rien aux auteurs de leurs
+jours, et les parents, au contraire, leur doivent la nourriture,
+l'instruction, des prévenances, enfin tout!
+
+Les bourgeois se récrièrent devant cette opinion immorale. Placquevent
+en était blessé comme d'une injure.
+
+--Avec cela, ils sont jolis, ceux que vous ramassez sur les grandes
+routes! ils iront loin! Prenez garde.
+
+--Garde à quoi? dit aigrement Pécuchet.
+
+--Oh! je n'ai pas peur de vous!
+
+--Ni moi, non plus.
+
+Coulon intervint, modéra le garde champêtre, et le fit s'éloigner.
+
+Pendant quelques minutes on resta silencieux. Puis il fut question des
+dahlias du capitaine qui ne lâcha point son monde, sans les avoir
+exhibés l'un après l'autre.
+
+Bouvard et Pécuchet rejoignaient leur domicile, quand à cent pas devant
+eux, ils distinguèrent Placquevent, et Zéphyrin près de lui, levait le
+coude en manière de bouclier pour se garantir des gifles.
+
+Ce qu'ils venaient d'entendre exprimait sous d'autres formes les idées
+de M. le comte; mais l'exemple de leurs élèves témoignerait combien la
+liberté l'emporte sur la contrainte. Un peu de Discipline était
+cependant nécessaire.
+
+Pécuchet cloua dans le muséum un tableau pour les démonstrations; on
+tiendrait un journal où les actions de l'enfant notées le soir seraient
+relues le lendemain. Tout s'accomplirait au son de la cloche. Comme
+Dupont de Nemours, ils useraient de l'injonction paternelle d'abord,
+puis de l'injonction militaire et le tutoiement fut interdit.
+
+Bouvard tâcha d'apprendre le calcul à Victorine. Quelquefois, il se
+trompait; ils en riaient l'un et l'autre; puis le baisant sur le cou, à
+la place qui n'a pas de barbe, elle demandait à s'en aller; il la
+laissait partir.
+
+Pécuchet aux heures des leçons avait beau tirer la cloche, et crier par
+la fenêtre l'injonction militaire, le gamin n'arrivait pas. Ses
+chaussettes lui pendaient toujours sur les chevilles; à table même, il
+se fourrait les doigts dans le nez, et ne retenait point ses gaz.
+Broussais là-dessus défend les réprimandes; car il faut obéir aux
+sollicitations d'un instinct conservateur.
+
+Victorine et lui, employaient un affreux langage, disant mé itou pour
+moi aussi, bère pour boire, al pour elle, un deventiau, de l'iau; mais
+comme la grammaire ne peut être comprise des enfants,--et qu'ils la
+sauront s'ils entendent parler correctement, les deux bonshommes
+surveillaient leurs discours jusqu'à en être incommodés.
+
+Ils différaient d'opinions quant à la géographie. Bouvard pensait qu'il
+est plus logique de débuter par la commune. Pécuchet par l'ensemble du
+monde.
+
+Avec un arrosoir et du sable il voulut démontrer ce qu'était un fleuve,
+une île, un golfe; et même sacrifia trois plates-bandes pour les trois
+continents; mais les points cardinaux n'entraient pas dans la tête de
+Victor.
+
+Par une nuit de janvier, Pécuchet l'emmena en rase campagne. Tout en
+marchant, il préconisait l'astronomie; les navigateurs l'utilisent dans
+leurs voyages; Christophe Colomb sans elle n'eût pas fait sa découverte.
+Nous devons de la reconnaissance à Copernic, Galilée, Newton.
+
+Il gelait très fort et sur le bleu noir du ciel, une infinité de
+lumières scintillaient.
+
+Pécuchet leva les yeux. Comment? pas de grande ourse; la dernière fois
+qu'il l'avait vue, elle était tournée d'un autre côté; enfin il la
+reconnut puis montra l'étoile polaire, toujours au Nord, et sur laquelle
+on s'oriente.
+
+Le lendemain, il posa au milieu du salon un fauteuil et se mit à valser
+autour.
+
+--Imagine que ce fauteuil est le soleil, et que moi je suis la terre!
+Elle se meut ainsi.
+
+Victor le considérait plein d'étonnement.
+
+Il prit ensuite une orange, y passa une baguette signifiant les pôles
+puis l'encercla d'un trait au charbon pour marquer l'équateur. Après
+quoi, il promena l'orange à l'entour d'une bougie, en faisant observer
+que tous les points de la surface n'étaient pas éclairés simultanément,
+ce qui produit la différence des climats, et pour celle des saisons, il
+pencha l'orange, car la terre ne se tient pas droite ce qui amène les
+équinoxes et les solstices.
+
+Victor n'y avait rien compris. Il croyait que la terre pivote sur une
+longue aiguille et que l'équateur est un anneau, étreignant sa
+circonférence.
+
+Au moyen d'un atlas, Pécuchet lui exposa l'Europe; mais ébloui par tant
+de lignes et de couleurs, il ne retrouvait plus les noms. Les bassins et
+les montagnes ne s'accordaient pas avec les royaumes, l'ordre politique
+embrouillait l'ordre physique.
+
+Tout cela, peut-être, s'éclaircirait en étudiant l'Histoire.
+
+Il eût été plus pratique de commencer par le village, ensuite
+l'arrondissement, le département, la province. Mais Chavignolles n'ayant
+point d'annales, il fallait bien s'en tenir à l'Histoire universelle.
+
+Tant de matières l'embarrassent qu'on doit seulement en prendre les
+Beautés.
+
+Il y a pour la grecque: Nous combattrons à l'ombre, l'envieux qui bannit
+Aristide et la confiance d'Alexandre en son médecin; pour la romaine:
+les oies du Capitole, le trépied de Scévola, le tonneau de Régulus. Le
+lit de roses de Guatimozin est considérable pour l'Amérique; quant à la
+France, elle comporte le vase de Soissons, le chêne de saint Louis, la
+mort de Jeanne d'Arc, la poule au pot du Béarnais,--on n'a que
+l'embarras du choix. Sans compter À moi d'Auvergne, et le naufrage du
+Vengeur!
+
+Victor confondait les hommes, les siècles et les pays.
+
+Cependant, Pécuchet n'allait pas le jeter dans des considérations
+subtiles et la masse des faits est un vrai labyrinthe.
+
+Il se rabattit sur la nomenclature des rois de France. Victor les
+oubliait, faute de connaître les dates. Mais si la mnémotechnie de
+Dumouchel avait été insuffisante pour eux, que serait-ce pour lui!
+Conclusion: l'Histoire ne peut s'apprendre que par beaucoup de lectures.
+Ils les feraient.
+
+Le dessin est utile dans une foule de circonstances; or Pécuchet eut
+l'audace de l'enseigner lui-même, d'après nature! en abordant tout de
+suite le paysage. Un libraire de Bayeux lui envoya du papier, du
+caoutchouc, deux cartons, des crayons, et du fixatif pour leurs
+oeuvres--qui sous verre et dans des cadres orneraient le muséum.
+
+Levés dès l'aurore, ils se mettaient en route, avec un morceau de pain
+dans la poche;--et beaucoup de temps était perdu à chercher un site.
+Pécuchet voulait à la fois reproduire ce qui se trouvait sous ses pieds,
+l'extrême horizon et les nuages. Mais les lointains dominaient toujours
+les premiers plans; la rivière dégringolait du ciel, le berger marchait
+sur le troupeau--un chien endormi avait l'air de courir. Pour sa part il
+y renonça.
+
+Se rappelant avoir lu cette définition: Le dessin se compose de trois
+choses: la ligne, le grain, le grainé fin, de plus le trait de
+force--mais le trait de force, il n'y a que le maître seul qui le donne
+il rectifiait la ligne, collaborait au grain, surveillait le grainé fin,
+et attendait l'occasion de donner le trait de force. Elle ne venait
+jamais tant le paysage de l'élève était incompréhensible.
+
+Sa soeur, paresseuse comme lui, bâillait devant la table de Pythagore.
+Mlle Reine lui montrait à coudre--et quand elle marquait du linge, elle
+levait les doigts si gentiment que Bouvard ensuite, n'avait pas le coeur
+de la tourmenter avec sa leçon de calcul. Un de ces jours, ils s'y
+remettraient.
+
+Sans doute, l'arithmétique et la couture sont nécessaires dans un
+ménage. Mais il est cruel, objecta Pécuchet, d'élever les filles en vue
+exclusivement du mari qu'elles auront. Toutes ne sont pas destinées à
+l'hymen, et si on veut que plus tard elles se passent des hommes il faut
+leur apprendre bien des choses.
+
+On peut inculquer les sciences, à propos des objets les plus
+vulgaires;--dire par exemple, en quoi consiste le vin; et l'explication
+fournie Victor et Victorine devaient la répéter. Il en fut de même des
+épices, des meubles, de l'éclairage; mais la lumière, c'était pour eux
+la lampe, et elle n'avait rien de commun avec l'étincelle d'un caillou,
+la flamme d'une bougie, la clarté de la lune.
+
+Un jour, Victorine demanda d'où vient que le bois brûle; ses maîtres se
+regardèrent embarrassés, la théorie de la combustion les dépassant.
+
+Une autre fois, Bouvard depuis le potage jusqu'au fromage, parla des
+éléments nourriciers, et ahurit les deux petits sous la fibrine, la
+caséine, la graisse et le gluten.
+
+Ensuite, Pécuchet voulut leur expliquer comment le sang se renouvelle,
+et il pataugea dans la circulation.
+
+Le dilemme n'est point commode; si l'on part des faits, le plus simple
+exige des raisons trop compliquées, et en posant d'abord les principes,
+on commence par l'Absolu, la Foi.
+
+Que résoudre? combiner les deux enseignements, le rationnel et
+l'empirique; mais un double moyen vers un seul but est l'inverse de la
+méthode? Ah! tant pis!
+
+Pour les initier à l'histoire naturelle, ils tentèrent quelques
+promenades scientifiques.
+
+--Tu vois, disaient-ils en montrant un âne, un cheval, un boeuf, les
+bêtes à quatre pieds, ce sont des quadrupèdes. Les oiseaux présentent
+des plumes, les reptiles des écailles, et les papillons appartiennent à
+la classe des insectes. Ils avaient un filet pour en prendre--et
+Pécuchet tenant la bestiole avec délicatesse, leur faisait observer les
+quatre ailes, les six pattes, les deux antennes et la trompe osseuse qui
+aspire le nectar des fleurs.
+
+Il cueillait des simples au revers des fossés, disait leurs noms ou en
+inventait, afin de garder son prestige. D'ailleurs, la nomenclature est
+le moins important de la Botanique.
+
+Il écrivit cet axiome sur le tableau: Toute plante a des feuilles, un
+calice, et une corolle enfermant un ovaire ou péricarpe qui contient la
+graine.
+
+Puis il ordonna à ses élèves d'herboriser au hasard dans la campagne.
+
+Victor en rapporta des boutons d'or, sorte de renoncule dont la fleur
+est jaune. Victorine une touffe de graminées; il y chercha vainement un
+péricarpe.
+
+Bouvard qui se méfiait de son savoir fouilla toute la bibliothèque et
+découvrit dans le Redouté des Dames, le dessin d'une rose; l'ovaire
+n'était pas situé dans la corolle, mais au-dessous des pétales.
+
+--C'est une exception, dit Pécuchet.
+
+Ils trouvèrent une rubiacée qui n'a pas de calice.
+
+Ainsi le principe posé par Pécuchet était faux.
+
+Il y avait dans leur jardin des tubéreuses, toutes sans calice.--Une
+étourderie! La plupart des Liliacées en manquent.
+
+Mais un hasard fit qu'ils virent une shérardie (description de la
+plante)--et elle avait un calice.
+
+Allons, bon! si les exceptions elles-mêmes ne sont pas vraies, à qui se
+fier?
+
+Un jour dans une de ces promenades, ils entendirent crier des paons,
+jetèrent les yeux par-dessus le mur, et au premier moment, ils ne
+reconnaissaient pas leur ferme. La grange avait un toit d'ardoises, les
+barrières étaient neuves, les chemins empierrés. Le père Gouy parut: Pas
+possible! est-ce vous? Que d'histoires depuis trois ans, la mort de sa
+femme entre autres. Quant à lui il se portait toujours comme un chêne.
+
+--Entrez donc une minute.
+
+On était au commencement d'avril--et les pommiers en fleurs alignaient
+dans les trois masures leurs touffes blanches et roses; le ciel couleur
+de satin bleu, n'avait pas un nuage; des nappes, des draps et des
+serviettes pendaient verticalement, attachés par des fiches de bois à
+des cordes tendues. Le père Gouy les soulevait pour passer quand tout à
+coup, ils rencontrèrent Mme Bordin, nu-tête, en camisole,--et Marianne
+lui offrait à pleins bras, des paquets de linge.
+
+--Votre servante, messieurs! Faites comme chez vous! moi, je vais
+m'asseoir, je suis rompue.
+
+Le fermier proposa à toute la compagnie un verre de boisson.
+
+--Pas maintenant dit-elle j'ai trop chaud!
+
+Pécuchet accepta, et disparut vers le cellier avec le père Gouy,
+Marianne et Victor.
+
+Bouvard s'assit par terre, à côté de Mme Bordin. Il recevait
+ponctuellement sa rente, n'avait pas à s'en plaindre, ne lui en voulait
+plus.
+
+La grande lumière éclairait son profil, un de ses bandeaux noirs
+descendait trop bas, et les frisons de sa nuque se collaient à sa peau
+ambrée, moite de sueur. Chaque fois qu'elle respirait, ses deux seins
+montaient. Le parfum du gazon se mêlait à la bonne odeur de sa chair
+solide; et Bouvard eut un revif de tempérament, qui le combla de joie.
+Alors il lui fit des compliments sur sa propriété.
+
+Elle en fut ravie, et parla de ses projets. Pour agrandir les cours,
+elle abattrait le haut-bord.
+
+Victorine, à ce moment-là, en grimpait le talus et cueillait des
+primevères, des hyacinthes et des violettes, sans avoir peur d'un vieux
+cheval, qui broutait l'herbe, au pied.
+
+--N'est-ce pas qu'elle est gentille? dit Bouvard.
+
+--Oui! c'est gentil, une petite fille! et la veuve poussa un soupir, qui
+semblait exprimer le long chagrin de toute une vie.
+
+--Vous auriez pu en avoir.
+
+Elle baissa la tête.
+
+--Il n'a tenu qu'à vous!
+
+--Comment?
+
+Il eut un tel regard, qu'elle s'empourpra, comme à la sensation d'une
+caresse brutale--mais de suite, en s'éventant avec son mouchoir:
+
+--Vous avez manqué le coche, mon cher!
+
+--Je ne comprends pas et sans se lever, il se rapprochait.
+
+Elle le considéra de haut en bas, longtemps,--puis, souriante et les
+prunelles humides:--C'est de votre faute!
+
+Les draps, autour d'eux, les enfermaient comme les rideaux d'un lit.
+
+Il se pencha sur le coude, lui frôlant les genoux de sa figure.
+
+--Pourquoi? hein? pourquoi? et comme elle se taisait, et qu'il était
+dans un état où les serments ne coûtent rien, il tâcha de se justifier,
+s'accusa de folie, d'orgueil:--Pardon! ce sera comme autrefois!...
+voulez-vous?... et il avait pris sa main, qu'elle laissait dans la
+sienne.
+
+Un coup de vent brusque fit se relever les draps--et ils virent deux
+paons, un mâle et une femelle. La femelle se tenait immobile, les
+jarrets pliés, la croupe en l'air. Le mâle se promenant autour d'elle
+arrondissait sa queue en éventail, se rengorgeait, gloussait, puis sauta
+dessus, en rabattant ses plumes, qui la couvrirent comme un berceau;--et
+les deux grands oiseaux tremblèrent, d'un seul frémissement.
+
+Bouvard le sentit dans la paume de Mme Bordin. Elle se dégagea, bien
+vite. Il y avait devant eux, béant, et comme pétrifié le jeune Victor
+qui regardait; un peu plus loin, Victorine étalée sur le dos en plein
+soleil, aspirait toutes les fleurs qu'elle s'était cueillies.
+
+Le vieux cheval, effrayé par les paons, cassa sous une ruade une des
+cordes, s'y empêtra les jambes, et galopant dans les trois cours,
+traînait la lessive après lui.
+
+Aux cris furieux de Mme Bordin Marianne accourut. Le père Gouy injuriait
+son cheval: Bougre de rosse! carcan! voleur, lui donnait des coups de
+pied dans le ventre, des coups sur les oreilles avec le manche d'un
+fouet.
+
+Bouvard fut indigné de voir battre un animal.
+
+Le paysan répondit:--J'en ai le droit! il m'appartient.
+
+Ce n'était pas une raison.
+
+Et Pécuchet survenant, ajouta que les animaux avaient aussi leurs
+droits, car ils ont une âme, comme nous,--si toutefois la nôtre existe?
+
+--Vous êtes un impie s'écria Mme Bordin.
+
+Trois choses l'exaspéraient: la lessive à recommencer, ses croyances
+qu'on outrageait, et la crainte d'avoir été entrevue tout à l'heure dans
+une pose suspecte.
+
+--Je vous croyais plus forte dit Bouvard.
+
+Elle répliqua magistralement:
+
+--Je n'aime pas les polissons. Et Gouy s'en prit à eux d'avoir abîmé son
+cheval, dont les naseaux saignaient. Il grommelait tout bas: Sacrés gens
+de malheur! j'allais l'enterrer, quand ils sont venus.
+
+Les deux bonshommes se retirèrent en haussant les épaules.
+
+Victor leur demanda pourquoi ils s'étaient fâchés contre Gouy.
+
+--Il abuse de sa force, ce qui est mal.
+
+--Pourquoi est-ce mal?
+
+Les enfants n'auraient-ils aucune notion du juste? Peut-être.
+
+Et le soir, Pécuchet ayant Bouvard à sa droite, sous la main quelques
+notes, et en face de lui les deux élèves, commença un cours de morale.
+
+Cette science nous apprend à diriger nos actions.
+
+Elles ont deux motifs, le plaisir, l'intérêt--et un troisième plus
+impérieux: le devoir.
+
+Les devoirs se divisent en deux classes: Primo devoirs envers
+nous-mêmes, lesquels consistent à soigner notre corps, nous garantir de
+toute injure. Ils entendaient cela parfaitement. Secundo devoirs envers
+les autres, c'est-à-dire être toujours loyal, débonnaire, et même
+fraternel, le genre humain n'étant qu'une seule famille. Souvent une
+chose nous agrée qui nuit à nos semblables; l'intérêt diffère du Bien,
+car le Bien est de soi-même irréductible. Les enfants ne comprenaient
+pas. Il remit à la fois prochaine, la sanction des devoirs.
+
+Dans tout cela suivant Bouvard, il n'avait pas défini le Bien.
+
+--Comment veux-tu le définir? On le sent.
+
+Alors les leçons de morale ne conviendraient qu'aux gens moraux; et le
+cours de Pécuchet s'arrêta.
+
+Ils firent lire à leurs élèves des historiettes tendant à inspirer
+l'amour de la vertu. Elles assommèrent Victor.
+
+Pour frapper son imagination, Pécuchet suspendit aux murs de sa chambre
+des images, exposant la vie du Bon Sujet, et celle du Mauvais Sujet. Le
+premier, Adolphe, embrassait sa mère, étudiait l'allemand, secourait un
+aveugle, et était reçu à l'École Polytechnique. Le mauvais, Eugène,
+commençait par désobéir à son père, avait une querelle dans un café,
+battait son épouse, tombait ivre mort, fracturait une armoire--et un
+dernier tableau le représentait au bagne, où un monsieur accompagné d'un
+jeune garçon disait, en le montrant: Tu vois, mon fils, les dangers de
+l'inconduite.
+
+Mais pour les enfants l'avenir n'existe pas. On avait beau prêcher, les
+saturer de cette maxime: le travail est honorable et les riches parfois
+sont malheureux, ils avaient connu des travailleurs nullement honorés,
+et se rappelaient le château où la vie semblait bonne. Les supplices du
+remords leur étaient dépeints avec tant d'exagération qu'ils flairaient
+la blague et se méfiaient du reste.
+
+On essaya de les conduire par le point d'honneur, l'idée de l'opinion
+publique et le sentiment de la gloire, en leur vantant les grands
+hommes, surtout les hommes utiles, tels que Belzunce, Franklin,
+Jacquard! Victor ne témoignait aucune envie de leur ressembler.
+
+Un jour qu'il avait fait une addition sans faute, Bouvard cousit à sa
+veste un ruban qui signifiait la croix. Il se pavana dessous. Mais ayant
+oublié la mort de Henri IV, Pécuchet le coiffa d'un bonnet d'âne. Victor
+se mit à braire avec tant de violence et pendant si longtemps, qu'il
+fallut enlever ses oreilles de carton.
+
+Sa soeur comme lui, se montrait flattée des éloges et indifférente aux
+blâmes.
+
+Afin de les rendre plus sensibles, on leur donna un chat noir, qu'ils
+durent soigner;--et on leur confiait deux ou trois sols pour qu'ils
+fissent l'aumône. Ils trouvèrent la prétention odieuse; cet argent leur
+appartenait.
+
+Se conformant à un désir des pédagogues, ils appelaient Bouvard mon
+oncle et Pécuchet bon ami mais ils les tutoyaient, et la moitié des
+leçons, ordinairement, se passait en disputes.
+
+Victorine abusait de Marcel, montait sur son dos, le tirait par les
+cheveux; pour se moquer de son bec-de-lièvre, parlait du nez comme
+lui,--et le pauvre homme n'osait se plaindre, tant il aimait la petite
+fille. Un soir, sa voix rauque s'éleva extraordinairement. Bouvard et
+Pécuchet descendirent dans la cuisine. Les deux élèves observaient la
+cheminée--et Marcel joignant les mains s'écriait: Retirez-le! c'est
+trop! c'est trop!
+
+Le couvercle de la marmite sauta, comme un obus éclate. Une masse
+grisâtre bondit jusqu'au plafond, puis tourna sur elle-même
+frénétiquement, en poussant d'abominables cris.
+
+On reconnut le chat, tout efflanqué, sans poil, la queue pareille à un
+cordon. Des yeux énormes lui sortaient de la tête. Ils étaient couleur
+de lait, comme vidés et pourtant regardaient.
+
+La bête hideuse hurlait toujours, se jeta dans l'âtre, disparut, puis
+retomba au milieu des cendres, inerte.
+
+C'était Victor qui avait commis cette atrocité;--et les deux bonshommes
+se reculèrent--pâles de stupéfaction et d'horreur. Aux reproches qu'on
+lui adressa, il répondit comme le garde champêtre pour son fils, et
+comme le fermier pour son cheval:--Eh bien? puisqu'il est à moi! sans
+gêne, naïvement, dans la placidité d'un instinct assouvi.
+
+L'eau bouillante de la marmite était répandue par terre, des casseroles,
+les pincettes, et des flambeaux jonchaient les dalles. Marcel fut
+quelque temps à nettoyer la cuisine--et ses maîtres enterrèrent le
+pauvre chat dans le jardin, sous la pagode.
+
+Ensuite Bouvard et Pécuchet causèrent longuement de Victor. Le sang
+paternel se manifestait. Que faire? Le rendre à M. de Faverges ou le
+confier à d'autres serait un aveu d'impuissance. Il s'amenderait
+peut-être un peu.
+
+N'importe! L'espoir était douteux, la tendresse n'existait plus! Quel
+plaisir que d'avoir près de soi un adolescent curieux de vos idées, dont
+on observe les progrès, qui devient un frère plus tard; mais Victor
+manquait d'esprit, de coeur encore plus! et Pécuchet soupira, le genou
+plié dans ses mains jointes.
+
+--La soeur ne vaut pas mieux dit Bouvard.
+
+Il imaginait une fille, de quinze ans à peu près, l'âme délicate,
+l'humeur enjouée, ornant la maison des élégances de sa jeunesse; et
+comme s'il eût été son père et qu'elle vînt de mourir, le bonhomme en
+pleura.
+
+Puis cherchant à excuser Victor, il allégua l'opinion de Rousseau:
+L'enfant n'a pas de responsabilité, ne peut être moral ou immoral.
+
+Ceux-là, suivant Pécuchet avaient l'âge du discernement et ils
+étudièrent les moyens de les corriger.
+
+Pour qu'une punition soit bonne, dit Bentham, elle doit être
+proportionnée à la faute, sa conséquence naturelle. L'enfant a brisé un
+carreau, on n'en remettra pas, qu'il souffre du froid. Si, n'ayant plus
+faim, il redemande d'un plat, cédez-lui; une indigestion le fera vite se
+repentir. Il est paresseux; qu'il reste sans travail; l'ennui de
+soi-même l'y ramènera.
+
+Mais Victor ne souffrirait pas du froid, son tempérament pouvait endurer
+des excès, et la fainéantise lui conviendrait.
+
+Ils adoptèrent le système inverse, la punition médicinale. Des pensums
+lui furent donnés; il devint plus paresseux. On le privait de confiture;
+sa gourmandise en redoubla.
+
+L'ironie aurait peut-être du succès? Une fois qu'il était venu déjeuner
+les mains sales, Bouvard le railla, l'appelant joli coeur, muscadin,
+gants-jaunes. Victor écoutait le front bas, blêmit tout à coup, et jeta
+son assiette à la tête de Bouvard--puis furieux de l'avoir manqué, se
+précipita vers lui. Ce n'était pas trop que trois hommes pour le
+contenir. Il se roulait par terre, tâchait de mordre.--Pécuchet l'arrosa
+de loin avec une carafe; de suite il fut calmé;--mais enroué, pendant
+trois jours. Le moyen n'était pas bon.
+
+Ils en prirent un autre; au moindre symptôme de colère, le traitant
+comme un malade, ils le couchaient dans son lit. Victor s'y trouvait
+bien, et chantait.
+
+Un jour, il dénicha dans la bibliothèque une vieille noix de coco;--et
+commençait à la fendre, quand Pécuchet survint.
+
+--Mon coco!
+
+C'était un souvenir de Dumouchel! Il l'avait apporté de Paris à
+Chavignolles, en leva les bras d'indignation.--Victor se mit à rire. Bon
+ami n'y tint plus--et d'une large calotte l'envoya bouler au fond de
+l'appartement;--puis tremblant d'émotion, alla se plaindre à Bouvard.
+
+Bouvard lui fit des reproches.--Es-tu bête avec ton coco! Les coups
+abrutissent, la terreur énerve. Tu te dégrades toi-même!
+
+Pécuchet objecta que les châtiments corporels sont quelquefois
+indispensables. Pestalozzi les employait; et le célèbre Mélanchthon
+avoue que sans eux il n'eût rien appris.
+
+Mais des punitions cruelles ont poussé des enfants au suicide; on en
+relate des exemples.
+
+Victor s'était barricadé dans sa chambre. Bouvard parlementa derrière la
+porte; et pour la faire ouvrir, lui promit une tarte aux prunes. Dès
+lors il empira.
+
+Restait un moyen, préconisé par Dupanloup: le regard sévère. Ils
+tâchaient d'imprimer à leurs visages un aspect effrayant et ne
+produisaient aucun effet.
+
+Nous n'avons plus qu'à essayer de la Religion dit Bouvard.
+
+Pécuchet se récria. Ils l'avaient bannie de leur programme.
+
+Mais le raisonnement ne satisfait pas tous les besoins. Le coeur et
+l'imagination veulent autre chose. Le surnaturel pour bien des âmes est
+indispensable, et ils résolurent d'envoyer les enfants au catéchisme.
+
+Reine proposa de les y conduire. Elle revenait dans la maison et savait
+se faire aimer par des manières caressantes. Victorine changea tout à
+coup, fut plus réservée, mielleuse, s'agenouillait devant la Madone,
+admirait le sacrifice d'Abraham, ricanait avec dédain au nom seul de
+protestant.
+
+Elle déclara qu'on lui avait prescrit le jeûne. Ils s'en informèrent; ce
+n'était pas vrai. Le jour de la Fête-Dieu, les juliennes disparurent
+d'une plate-bande pour décorer le reposoir; elle nia effrontément les
+avoir coupées. Une autre fois elle prit à Bouvard vingt sols qu'elle mit
+dans le plat du sacristain.
+
+Ils en conclurent que la morale se distingue de la Religion;--quand elle
+n'a point d'autre base, son importance est secondaire.
+
+Un soir, pendant qu'ils dînaient M. Marescot entra--Victor s'enfuit
+immédiatement.
+
+Le notaire ayant refusé de s'asseoir, conta ce qui l'amenait. Le jeune
+Touache avait battu, presque tué son fils.
+
+Comme on savait les origines de Victor et qu'il était désagréable, les
+autres gamins l'appelaient Forçat; et tout à l'heure il avait flanqué à
+M. Arnold Marescot une violente raclée. Le cher Arnold en portait des
+traces sur la figure. Sa mère est au désespoir, son costume en lambeaux,
+sa santé compromise, où allons-nous?
+
+Le notaire exigeait un châtiment rigoureux; et que Victor ne fréquentât
+plus le catéchisme, afin de prévenir des collisions nouvelles.
+
+Bouvard et Pécuchet, bien que blessés par son ton rogue, promirent tout
+ce qu'il voulut, calèrent.
+
+Victor avait-il obéi au sentiment de l'honneur, ou de la vengeance? En
+tout cas, ce n'était point un lâche..
+
+Mais sa brutalité les effrayait. La musique adoucissant les moeurs,
+Pécuchet imagina de lui apprendre le solfège.
+
+Victor eut beaucoup de peine à lire couramment les notes, et à ne pas
+confondre les termes adagio, presto, sforzando. Son maître s'évertua à
+lui expliquer la gamme, l'accord parfait, le diatonique, le chromatique
+et les deux espèces d'intervalles, appelés majeur et mineur.
+
+Il le fit se mettre tout droit, la poitrine en avant, la bouche grande
+ouverte, et pour l'instruire par l'exemple, poussa des intonations d'une
+voix fausse; celle de Victor lui sortait du larynx péniblement tant il
+le contractait--quand un soupir commençait la mesure, il partait tout de
+suite, ou trop tard.
+
+Pécuchet néanmoins, aborda le chant en partie double. Il prit une
+baguette pour tenir lieu d'archet, et faisait aller son bras
+magistralement, comme s'il avait eu un orchestre derrière lui; mais
+occupé par deux besognes, il se trompait de temps;--son erreur en
+amenait d'autres chez l'élève, et les yeux sur la portée, fronçant les
+sourcils, tendant les muscles de leur cou, ils continuaient au hasard,
+jusqu'au bas de la page.
+
+Enfin Pécuchet dit à Victor:--Tu n'es pas près de briller aux orphéons
+et il abandonna l'enseignement de la musique. Locke d'ailleurs a
+peut-être raison: Elle engage dans des compagnies tellement dissolues
+qu'il vaut mieux s'occuper à autre chose.
+
+Sans vouloir en faire un écrivain il serait commode pour Victor de
+savoir au moins trousser une lettre. Une réflexion les arrêta. Le style
+épistolaire ne peut s'apprendre; car il appartient exclusivement aux
+femmes.
+
+Ils songèrent ensuite à fourrer dans sa mémoire quelques morceaux de
+littérature; et embarrassés du choix, consultèrent l'ouvrage de Mme
+Campan. Elle recommande la scène d'Éliacin, les choeurs d'Esther,
+Jean-Baptiste Rousseau, tout entier.
+
+C'est un peu vieux. Quant aux romans, elle les prohibe, comme peignant
+le monde sous des couleurs trop favorables.
+
+Cependant, elle permet Clarisse Harlowe et le Père de famille par miss
+Opy.--Qui est-ce miss Opy?
+
+Ils ne découvrirent pas son nom dans la Biographie Michaud. Restait les
+contes de Fées. Ils vont espérer des palais de diamants dit Pécuchet. La
+littérature développe l'esprit mais exalte les passions.
+
+Victorine fut renvoyée du catéchisme, à cause des siennes.
+
+On l'avait surprise, embrassant le fils du notaire; et Reine ne
+plaisantait pas! sa figure était sérieuse sous son bonnet à gros tuyaux.
+Après un scandale pareil, comment garder une jeune fille si corrompue?
+
+Bouvard et Pécuchet qualifièrent le curé de vieille bête. Sa bonne le
+défendit. Ils ripostèrent, et elle s'en alla en roulant des yeux
+terribles, en grommelant: On vous connaît! on vous connaît!
+
+Victorine effectivement, s'était prise de tendresse pour Arnold, tant
+elle le trouvait joli avec son col brodé, sa veste de velours, ses
+cheveux sentant bon;--et elle lui apportait des bouquets, jusqu'au
+moment où elle fut dénoncée par Zéphyrin.
+
+Quelle niaiserie que cette aventure! Les deux enfants étaient d'une
+innocence parfaite.
+
+Fallait-il leur apprendre le mystère de la génération? Je n'y verrais
+pas de mal dit Bouvard. Le philosophe Basedow l'exposait à ses élèves,
+ne détaillant toutefois que la grossesse et la naissance.
+
+Pécuchet pensa différemment, Victor commençait à l'inquiéter.
+
+Il le soupçonnait d'avoir une mauvaise habitude. Pourquoi pas? des
+hommes graves la conservent toute leur vie, et on prétend que le Duc
+d'Angoulême s'y livrait. Il interrogea son disciple d'une telle façon
+qu'il lui ouvrit les idées, et peu de temps après n'eut aucun doute.
+
+Alors il l'appela criminel, et voulait comme traitement lui faire lire
+Tissot. Ce chef-d'oeuvre, selon Bouvard, était plus pernicieux qu'utile.
+
+Mieux vaudrait lui inspirer un sentiment poétique. Aimé Martin rapporte
+qu'une mère, en pareil cas, prêta La Nouvelle Héloïse à son fils; et
+pour se rendre digne de l'amour, le jeune homme se précipita dans le
+chemin de la Vertu.
+
+Mais Victor n'était pas capable de rêver un Ange.
+
+--Si plutôt nous le menions chez les dames?
+
+Pécuchet exprima son horreur des filles publiques.
+
+Bouvard la jugeait idiote; et même parla de faire exprès un voyage au
+Havre.
+
+--Y penses-tu? on nous verrait entrer!
+
+--Eh bien achète-lui un appareil!
+
+--Mais le bandagiste croirait peut-être que c'est pour moi dit Pécuchet.
+
+Il lui aurait fallu un plaisir émouvant comme la chasse; elle amènerait
+la dépense d'un fusil, d'un chien. Ils préférèrent le fatiguer par
+l'exercice, et entreprirent des courses dans la campagne.
+
+Le gamin leur échappait. Bien qu'ils se relayassent ils n'en pouvaient
+plus et le soir, n'avaient pas la force de tenir le journal.
+
+Pendant qu'ils attendaient Victor ils causaient avec les passants--et
+par besoin de pédagogie, tâchaient de leur apprendre l'hygiène,
+déploraient la perte des eaux, le gaspillage des fumiers.
+
+Ils en vinrent à inspecter les nourrices, et s'indignaient contre le
+régime de leurs poupons. Les unes les abreuvent de gruau, ce qui les
+fait périr de faiblesse. D'autres les bourrent de viande avant six
+mois--et ils crèvent d'indigestion. Plusieurs les nettoient avec leur
+propre salive; toutes les manient brutalement.
+
+Quand ils apercevaient sur une porte un hibou crucifié, ils entraient
+dans la ferme et disaient:
+
+--Vous avez tort;--ces animaux vivent de rats, de campagnols; on a
+trouvé dans l'estomac d'une chouette jusqu'à cinquante larves de
+chenilles.
+
+Les villageois les connaissaient pour les avoir vus, premièrement comme
+médecins, puis en quête de vieux meubles, puis à la recherche des
+cailloux, et ils répondaient:
+
+--Allez donc, farceurs! n'essayez pas de nous en remontrer!
+
+Leur conviction s'ébranla. Car les moineaux purgent les potagers, mais
+gobent les cerises. Les hiboux dévorent les insectes, et en même temps,
+les chauves-souris, qui sont utiles--et si les taupes mangent les
+limaces, elles bouleversent le sol. Une chose dont ils étaient certains
+c'est qu'il faut détruire tout le gibier, funeste à l'Agriculture.
+
+Un soir qu'ils passaient dans le bois de Faverges, ils arrivèrent devant
+la maison du garde. Sorel au bord de la route gesticulait entre trois
+individus.
+
+Le premier était un certain Dauphin savetier, petit, maigre, et à figure
+sournoise. Le second le père Aubain, commissionnaire dans les villages,
+portait une vieille redingote jaune avec un pantalon de coutil bleu.
+
+Le troisième Eugène, domestique chez M. Marescot, se distinguait par sa
+barbe, taillée comme celle des magistrats.
+
+Sorel leur montrait un noeud coulant, en fil de cuivre--qui s'attachait
+à un fil de soie retenu par une brique, ce qu'on nomme un collet; et il
+avait découvert le savetier, en train de l'établir.
+
+--Vous êtes témoin, n'est-ce pas?
+
+Eugène baissa le menton d'une manière approbative--et le père Aubain
+répliqua:
+
+--Du moment que vous le dites.
+
+Ce qui enrageait Sorel, c'était le toupet d'avoir dressé un piège aux
+abords de son logement, le gredin se figurant qu'on n'aurait pas l'idée
+d'en soupçonner dans cet endroit.
+
+Dauphin prit le genre pleurard.
+
+--Je marchais dessus, je tâchais même de le casser. On l'accusait
+toujours; il était bien malheureux!
+
+Sorel, sans lui répondre, avait tiré de sa poche, un calepin, une plume
+et de l'encre pour écrire un procès-verbal.
+
+--Oh non? dit Pécuchet.
+
+Bouvard ajouta: Relâchez-le, c'est un brave homme!
+
+--Lui! un braconnier!
+
+--Eh bien, quand cela serait! Ils se mirent à défendre le braconnage. On
+sait d'abord, que les lapins rongent les jeunes pousses; les lièvres
+abîment les céréales, sauf la bécasse peut-être...
+
+--Laissez-moi donc tranquille. Et le garde écrivait, les dents serrées.
+
+--Quel entêtement murmura Bouvard.
+
+--Un mot de plus, je fais venir les gendarmes.
+
+--Vous êtes un grossier personnage! dit Pécuchet.
+
+--Vous, des pas grand'chose, reprit Sorel.
+
+Bouvard s'oubliant, le traita de butor, d'estafier!--et Eugène répétait:
+La paix, la paix tandis que le père Aubain gémissait à trois pas d'eux
+sur un mètre de cailloux.
+
+Troublés par ces voix, tous les chiens de la meute sortirent de leurs
+cabanes; on voyait à travers le grillage, leurs prunelles ardentes,
+leurs mufles noirs, et courant çà et là, ils aboyaient effroyablement.
+
+--Ne m'embêtez plus s'écria leur maître ou bien, je les lance sur vos
+culottes!
+
+Les deux amis s'éloignèrent, contents d'avoir soutenu le Progrès, la
+Civilisation.
+
+Dès le lendemain, on leur envoya une citation à comparaître devant le
+tribunal de simple police, pour injures envers le garde--et s'y entendre
+condamner à cent francs de dommages et intérêts sauf le recours du
+ministère public, vu les contraventions par eux commises. Coût six
+francs, soixante-quinze centimes. Tiercelin, huissier.
+
+Pourquoi un ministère public? La tête leur en tourna. Puis se calmant,
+ils préparèrent leur défense.
+
+Le jour désigné, Bouvard et Pécuchet se rendirent à la Mairie, une heure
+trop tôt. Personne--des chaises et trois fauteuils entouraient une table
+couverte d'un tapis; une niche était creusée dans la muraille pour
+recevoir un poêle, et le buste de l'Empereur occupant un piédouche
+dominait l'ensemble.
+
+Il flânèrent jusqu'au grenier, où il y avait une pompe à incendie,
+plusieurs drapeaux,--et dans un coin par terre d'autres bustes en
+plâtre: Napoléon sans diadème, Louis XVIII, avec des épaulettes sur un
+frac, Charles X, reconnaissable à sa lèvre tombante, Louis-Philippe, les
+sourcils arqués, la chevelure en pyramide. L'inclinaison du toit lui
+frôlait la nuque et tous étaient salis par les mouches et la poussière.
+Ce spectacle démoralisa Bouvard et Pécuchet. Les gouvernements leur
+faisaient pitié quand ils revinrent dans la grande salle.
+
+Ils y trouvèrent Sorel et le garde champêtre, l'un ayant sa plaque au
+bras, l'autre un képi.
+
+Une douzaine de personnes causaient, incriminées, pour défaut de
+balayage, chiens errants, manque de lanterne ou avoir tenu pendant la
+messe un cabaret ouvert.
+
+Enfin Coulon se présenta, affublé d'une robe en serge noire et d'une
+toque ronde avec du velours dans le bas. Son greffier se mit à sa
+gauche. Le Maire en écharpe, à droite.--Et on appela, de suite,
+l'affaire Sorel contre Bouvard et Pécuchet.
+
+Louis-Martial-Eugène Lenepveur, valet de chambre à Chavignolles
+(Calvados), profita de sa position de témoin, pour épandre tout ce qu'il
+savait sur une foule de choses étrangères au débat.
+
+Nicolas-Juste Aubain, manouvrier, craignait de déplaire à Sorel et de
+nuire à ces messieurs, il avait entendu de gros mots, en doutait
+cependant, allégua sa surdité.
+
+Le juge de paix le fit se rasseoir, puis s'adressant au garde:
+Persistez-vous dans vos déclarations?
+
+--Certainement.
+
+Coulon ensuite demanda aux deux prévenus, ce qu'ils avaient à dire.
+
+Bouvard soutenait n'avoir pas injurié Sorel, mais en défendant Dauphin
+avoir défendu l'intérêt de nos campagnes. Il rappela les abus féodaux,
+les chasses ruineuses des grands seigneurs.
+
+--N'importe! la contravention.
+
+--Je vous arrête! s'écria Pécuchet. Les mots contravention, crime et
+délit ne valent rien.--Prendre la peine, pour classer les faits
+punissables, c'est prendre une base arbitraire. Autant dire aux
+citoyens: Ne vous inquiétez pas de la valeur de vos actions. Elle n'est
+déterminée que par le châtiment du Pouvoir; du reste, le Code pénal me
+paraît une oeuvre irrationnelle, sans principes.
+
+--Cela se peut, répondit Coulon. Et il allait prononcer son jugement:
+Attendu...
+
+Mais Foureau qui était ministère public se leva. On avait outragé le
+garde dans l'exercice de ses fonctions. Si on ne respecte pas les
+propriétés, tout est perdu. Bref, plaise à M. le juge de paix
+d'appliquer le maximum de la peine.
+
+Elle fut de dix francs, sous forme de dommages et intérêts envers Sorel.
+
+--Très bien prononça Bouvard.
+
+Coulon n'avait pas fini:--Les condamne à cinq francs d'amende comme
+coupables de la contravention relevée par le ministère public.
+
+Pécuchet se tourna vers l'auditoire: L'amende est une bagatelle pour le
+riche mais un désastre pour le pauvre. Moi, ça ne me fait rien! Et il
+avait l'air de narguer le tribunal.
+
+--Je m'étonne, dit Coulon, que des Messieurs d'esprit...
+
+--La loi vous dispense d'en avoir répliqua Pécuchet. Le juge de paix
+siège indéfiniment, tandis que le juge de la cour suprême est réputé
+capable jusqu'à soixante-quinze ans,--et celui de première instance ne
+l'est plus à soixante-dix.
+
+Mais sur un geste de Foureau, Placquevent s'avança. Ils protestèrent.
+
+--Ah! si vous étiez nommés au concours!
+
+--Ou par le conseil général.
+
+--Ou un comité de prud'hommes!
+
+--D'après un titre sérieux.
+
+Placquevent les poussait;--et ils sortirent, hués des autres prévenus
+croyant se faire bien voir par cette marque de bassesse.
+
+Pour épancher leur indignation, ils allèrent le soir chez Beljambe.
+
+Son café était vide, les notables ayant coutume d'en partir vers dix
+heures. On avait baissé le quinquet; les murs et le comptoir
+s'apercevaient dans un brouillard.
+
+Une femme survint.
+
+C'était Mélie.
+
+Elle ne parut pas troublée,--et en souriant, leur versa deux bocks.
+Pécuchet mal à son aise, quitta vite l'établissement.
+
+Bouvard y retourna seul, divertit quelques bourgeois par des sarcasmes
+contre le maire, et dès lors fréquenta l'estaminet.
+
+Dauphin, six semaines après fut acquitté, faute de preuves. Quelle
+honte! On suspectait ces mêmes témoins, que l'on avait crus déposant
+contre eux.
+
+Et leur colère n'eut plus de bornes, quand l'Enregistrement les avertit
+d'avoir à payer l'amende. Bouvard attaqua l'Enregistrement comme
+nuisible à la propriété.
+
+--Vous vous trompez! dit le Percepteur.
+
+--Allons donc! Elle endure le tiers de la charge publique! Je voudrais
+des procédés d'impôts, moins vexatoires, un cadastre meilleur, des
+changements au Régime hypothécaire, et qu'on supprimât la Banque de
+France, qui a le privilège de l'usure.
+
+Girbal n'était pas de force, dégringola dans l'opinion, et ne reparut
+plus.
+
+Cependant Bouvard plaisait à l'aubergiste; il attirait du monde; et en
+attendant les habitués, causait familièrement avec la bonne.
+
+Il émit des idées drôles sur l'instruction primaire. On aurait dû, en
+sortant de l'école, pouvoir soigner les malades, comprendre les
+découvertes scientifiques, s'intéresser aux Arts!--Les exigences de son
+programme le fâchèrent avec Petit; et il blessa le Capitaine en
+prétendant que les soldats au lieu de perdre leur temps à la manoeuvre
+feraient mieux de cultiver des légumes.
+
+Quand vint la question du libre échange, il ramena Pécuchet;--et pendant
+tout l'hiver, il y eut dans le café, des regards furieux, des attitudes
+méprisantes, des injures et des vociférations, avec des coups de poing
+sur les tables qui faisaient sauter les canettes.
+
+Langlois et les autres marchands, défendaient le commerce national;
+Voisin filateur, Oudot gérant d'un laminoir et Mathieu orfèvre
+l'industrie nationale, les propriétaires et les fermiers l'agriculture
+nationale, chacun réclamant pour soi des privilèges, au détriment du
+plus grand nombre.--Les discours de Bouvard et de Pécuchet alarmaient.
+
+Comme on les accusait de méconnaître la Pratique, de tendre au
+nivellement et à l'immoralité, ils développèrent ces trois conceptions.
+
+Remplacer le nom de famille par un numéro matricule.
+
+Hiérarchiser les Français,--et pour conserver son grade, il faudrait de
+temps à autre, subir un examen.
+
+Plus de châtiments, plus de récompenses, mais dans tous les villages une
+chronique individuelle qui passerait à la Postérité.
+
+On dédaigna leur système.
+
+Ils en firent un article pour le journal de Bayeux, une note au Préfet,
+une pétition aux Chambres, un mémoire à l'Empereur.
+
+Le journal n'inséra pas leur article; le Préfet ne daigna répondre; les
+Chambres furent muettes, et ils attendirent longtemps un pli du Château.
+De quoi s'occupait l'Empereur? de femmes sans doute!
+
+Foureau leur conseilla plus de réserve de la part du sous-préfet.
+
+Ils se moquaient du sous-préfet, du Préfet, et des Conseils de
+Préfecture, voire du Conseil d'État, la Justice administrative étant une
+monstruosité, car l'administration par des faveurs et des menaces
+gouverne injustement ses fonctionnaires. Bref ils devenaient
+incommodes;--et les notables enjoignirent à Beljambe de ne plus recevoir
+ces deux particuliers.
+
+Alors Bouvard et Pécuchet voulurent se signaler par une oeuvre qui
+forçant les respects, éblouirait leurs concitoyens--et ils ne trouvèrent
+pas autre chose que des projets d'embellissement pour Chavignolles.
+
+Les trois quarts des maisons seraient démolies; on ferait au milieu du
+bourg une place monumentale, un hospice du côté de Falaise, des
+abattoirs sur la route de Caen et au pas de la Vaque, une église romane
+et polychrome.
+
+Pécuchet composa un lavis à l'encre de Chine, n'oubliant pas de teinter
+les bois en jaune, les prés en vert, les bâtiments en rouge; les
+tableaux d'un Chavignolles idéal, le poursuivaient dans ses rêves! Il se
+retournait sur son matelas. Bouvard, une nuit, en fut réveillé!
+
+--Souffres-tu?
+
+Pécuchet balbutia:--Haussmann m'empêche de dormir.
+
+Vers cette époque, il reçut une lettre de Dumouchel pour savoir le prix
+des bains de mer de la côte normande.
+
+--Qu'il aille se promener avec ses bains! Est-ce que nous avons le temps
+d'écrire? Et quand ils se furent procuré une chaîne d'arpenteur, un
+graphomètre, un niveau d'eau et une boussole, d'autres études
+commencèrent.
+
+Ils envahissaient les demeures; souvent les bourgeois étaient surpris
+d'y voir ces deux hommes plantant des jalons dans les cours. Bouvard et
+Pécuchet annonçaient d'un air tranquille ce qui en adviendrait. Le
+Public s'inquiéta car enfin, l'autorité se rangerait peut-être à leur
+avis?
+
+Quelquefois, on les renvoyait brutalement. Victor escaladait les murs et
+montait dans les combles pour y appendre un signal, témoignait de la
+bonne volonté et même une certaine ardeur.
+
+Ils étaient aussi plus contents de Victorine.
+
+Quand elle repassait le linge elle poussait son fer sur la planche, en
+chantonnant d'une voix douce, s'intéressait au ménage, fit une calotte
+pour Bouvard, et ses points de piqué lui valurent les compliments de
+Romiche.
+
+C'était un de ces tailleurs qui vont dans les fermes, raccommoder les
+habits. On l'eut quinze jours à la maison.
+
+Bossu, avec des yeux rouges, il rachetait ses défauts corporels par une
+humeur bouffonne. Pendant que les maîtres étaient dehors il amusait
+Marcel et Victorine, en leur contant des farces, tirait sa langue
+jusqu'au menton, imitait le coucou, faisait le ventriloque, et le soir
+s'épargnant les frais d'auberge, allait coucher dans le fournil.
+
+Or un matin, de très bonne heure, Bouvard sentant une envie de travail
+vint y prendre des copeaux, pour allumer son feu.
+
+Un spectacle le pétrifia.
+
+Derrière les débris du bahut, sur une paillasse Romiche et Victorine
+dormaient ensemble.
+
+Il lui avait passé le bras sous la taille--et son autre main, longue
+comme celle d'un singe, la tenait par un genou, les paupières
+entre-closes, le visage encore convulsé dans un spasme de plaisir. Elle
+souriait, étendue sur le dos. Le bâillement de sa camisole laissait à
+découvert sa gorge enfantine marbrée de plaques rouges par les caresses
+du bossu. Ses cheveux blonds traînaient, et la clarté de l'aube jetait
+sur tous les deux une lumière blafarde.
+
+Bouvard, au premier moment avait ressenti comme un heurt en pleine
+poitrine. Puis une pudeur l'empêcha de faire un pas, un geste. Des
+réflexions douloureuses l'assaillaient.
+
+--Si jeune! perdue! perdue!
+
+Ensuite il alla réveiller Pécuchet, d'un mot lui apprit tout.
+
+--Ah! le misérable!
+
+--Nous n'y pouvons rien! Calme-toi!
+
+Et ils furent longtemps à soupirer l'un devant l'autre. Bouvard, sans
+redingote les bras croisés, Pécuchet au bord de sa couche, pieds nus, et
+en bonnet de coton.
+
+Romiche devait partir ce jour-là, ayant terminé son ouvrage. Ils le
+payèrent d'une façon hautaine, silencieusement.
+
+Mais la Providence leur en voulait.
+
+Marcel les conduisit à pas de loup dans la chambre de Victor;--et leur
+montra au fond de sa commode une pièce de vingt francs. Le gamin l'avait
+prié de lui en fournir la monnaie.
+
+D'où provenait-elle? d'un vol, bien sûr! et commis durant leurs tournées
+d'ingénieurs.
+
+Si on la réclamait ils auraient l'air complices.
+
+Enfin ayant appelé Victor ils lui commandèrent d'ouvrir son tiroir; la
+pièce n'y était plus.
+
+Tantôt, pourtant, ils l'avaient maniée et Marcel était incapable de
+mentir. Cette histoire le révolutionnait tellement que depuis le matin,
+il gardait dans sa poche une lettre pour Bouvard.
+
+Monsieur,
+
+Craignant que M. Pécuchet ne soit malade, j'ai recours a votre
+obligeance. De qui donc la signature? Olympe Dumouchel, née Charpeau.
+
+Elle et son époux demandaient dans quelle localité balnéaire,
+Courseulles, Langrune ou Ouistreham, se trouvait la compagnie la moins
+bruyante? tous les moyens de transport, le prix du blanchissage, mille
+choses.
+
+Cette importunité les mit en colère contre Dumouchel, puis la fatigue
+les plongea dans un découragement plus lourd.
+
+Ils récapitulèrent tout le mal qu'ils s'étaient donné, tant de leçons,
+de précautions, de tourments.
+
+--Et songer disaient-ils que nous voulions autrefois, faire d'elle une
+sous-maîtresse! et de lui dernièrement un piqueur de travaux!
+
+--Si elle est vicieuse ce n'est pas la faute de ses lectures.
+
+--Moi, pour le rendre honnête, je lui avais appris la biographie de
+Cartouche.
+
+--Peut-être ont-ils manqué d'une famille, des soins d'une mère.
+
+--J'en étais une! objecta Bouvard.
+
+--Hélas reprit Pécuchet. Mais il y a des natures dénuées de sens
+moral;--et l'éducation n'y peut rien.
+
+--Ah! oui! c'est beau, l'éducation.
+
+Comme les orphelins ne savaient aucun métier, on leur chercherait deux
+places de domestiques,--et puis à la grâce de Dieu! ils ne s'en
+mêleraient plus!--Et désormais Mon oncle et Bon ami les firent manger à
+la cuisine.
+
+Mais bientôt ils s'ennuyèrent, leur esprit ayant besoin d'un travail,
+leur existence d'un but!
+
+D'ailleurs que prouve un insuccès? Ce qui avait échoué sur des enfants,
+pouvait être moins difficile avec des hommes? Et ils imaginèrent
+d'établir un cours d'adultes.
+
+Il aurait fallu une conférence pour exposer leurs idées. La grande salle
+de l'auberge conviendrait à cela, parfaitement.
+
+Beljambe, comme adjoint, eut peur de se compromettre, refusa d'abord,
+puis changea d'opinion, le fit dire par la servante. Bouvard dans
+l'excès de sa joie, la baisa sur les deux joues.
+
+Le maire était absent, l'autre adjoint Marescot pris tout entier par son
+étude, ainsi la conférence aurait lieu et le tambour l'annonça, pour le
+dimanche suivant à trois heures.
+
+La veille seulement, ils pensèrent à leur costume.
+
+Pécuchet, grâce au ciel, avait conservé un vieil habit de cérémonie a
+collet de velours, deux cravates blanches, et des gants noirs. Bouvard
+mit sa redingote bleue, un gilet de nankin, des souliers de castor, et
+ils étaient fort émus en traversant le village.
+
+_Ici s'arrête le manuscrit de Gustave Flaubert_
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Bouvard et Pécuchet, by Gustave Flaubert
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOUVARD ET PÉCUCHET ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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