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diff --git a/14157-8.txt b/14157-8.txt new file mode 100644 index 0000000..187e513 --- /dev/null +++ b/14157-8.txt @@ -0,0 +1,13037 @@ +The Project Gutenberg EBook of Bouvard et Pécuchet, by Gustave Flaubert + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Bouvard et Pécuchet + +Author: Gustave Flaubert + +Release Date: November 26, 2004 [EBook #14157] +[This file last updated November 3, 2010] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOUVARD ET PÉCUCHET *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +Gustave Flaubert + +BOUVARD ET PÉCUCHET + +Oeuvre posthume (parution 1881) + + +Table des matières + + CHAPITRE I + CHAPITRE II + CHAPITRE III + CHAPITRE IV + CHAPITRE V + CHAPITRE VI + CHAPITRE VII + CHAPITRE VIII + CHAPITRE IX + CHAPITRE X + + + + +CHAPITRE I + + +Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se +trouvait absolument désert. + +Plus bas le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses étalait en +ligne droite son eau couleur d'encre. Il y avait au milieu, un bateau +plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques. + +Au delà du canal, entre les maisons que séparent des chantiers le grand +ciel pur se découpait en plaques d'outremer, et sous la réverbération du +soleil, les façades blanches, les toits d'ardoises, les quais de granit +éblouissaient. Une rumeur confuse montait du loin dans l'atmosphère +tiède; et tout semblait engourdi par le désoeuvrement du dimanche et la +tristesse des jours d'été. + +Deux hommes parurent. + +L'un venait de la Bastille, l'autre du Jardin des Plantes. Le plus +grand, vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet +déboutonné et sa cravate à la main. Le plus petit, dont le corps +disparaissait dans une redingote marron, baissait la tête sous une +casquette à visière pointue. + +Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s'assirent à la +même minute, sur le même banc. + +Pour s'essuyer le front, ils retirèrent leurs coiffures, que chacun posa +près de soi; et le petit homme aperçut écrit dans le chapeau de son +voisin: Bouvard; pendant que celui-ci distinguait aisément dans la +casquette du particulier en redingote le mot: Pécuchet. + +--Tiens! dit-il nous avons eu la même idée, celle d'inscrire notre nom +dans nos couvre-chefs. + +--Mon Dieu, oui! on pourrait prendre le mien à mon bureau! + +--C'est comme moi, je suis employé. + +Alors ils se considérèrent. + +L'aspect aimable de Bouvard charma de suite Pécuchet. + +Ses yeux bleuâtres, toujours entreclos, souriaient dans son visage +colore. Un pantalon à grand-pont, qui godait par le bas sur des souliers +de castor, moulait son ventre, faisait bouffer sa chemise à la +ceinture;--et ses cheveux blonds, frisés d'eux-mêmes en boucles légères, +lui donnaient quelque chose d'enfantin. + +Il poussait du bout des lèvres une espèce de sifflement continu. + +L'air sérieux de Pécuchet frappa Bouvard. + +On aurait dit qu'il portait une perruque, tant les mèches garnissant son +crâne élevé étaient plates et noires. Sa figure semblait tout en profil, +à cause du nez qui descendait très bas. Ses jambes prises dans des +tuyaux de lasting manquaient de proportion avec la longueur du buste; et +il avait une voix forte, caverneuse. + +Cette exclamation lui échappa:--Comme on serait bien à la campagne! + +Mais la banlieue, selon Bouvard, était assommante par le tapage des +guinguettes. Pécuchet pensait de même. Il commençait néanmoins à se +sentir fatigué de la capitale, Bouvard aussi. + +Et leurs yeux erraient sur des tas de pierres à bâtir, sur l'eau hideuse +où une botte de paille flottait, sur la cheminée d'une usine se dressant +à l'horizon; des miasmes d'égout s'exhalaient. Ils se tournèrent de +l'autre côté. Alors, ils eurent devant eux les murs du Grenier +d'abondance. + +Décidément (et Pécuchet en était surpris) on avait encore plus chaud +dans les rues que chez soi! + +Bouvard l'engagea à mettre bas sa redingote. Lui, il se moquait du qu'en +dira-t-on! + +Tout à coup un ivrogne traversa en zigzag le trottoir;--et à propos des +ouvriers, ils entamèrent une conversation politique. Leurs opinions +étaient les mêmes, bien que Bouvard fût peut-être plus libéral. + +Un bruit de ferrailles sonna sur le pavé, dans un tourbillon de +poussière. C'étaient trois calèches de remise qui s'en allaient vers +Bercy, promenant une mariée avec son bouquet, des bourgeois en cravate +blanche, des dames enfouies jusqu'aux aisselles dans leur jupon, deux ou +trois petites filles, un collégien. La vue de cette noce amena Bouvard +et Pécuchet à parler des femmes,--qu'ils déclarèrent frivoles, +acariâtres, têtues. Malgré cela, elles étaient souvent meilleures que +les hommes; d'autres fois elles étaient pires. Bref, il valait mieux +vivre sans elles; aussi Pécuchet était resté célibataire. + +--Moi je suis veuf dit Bouvard et sans enfants! + +--C'est peut-être un bonheur pour vous? Mais la solitude à la longue +était bien triste. + +Puis, au bord du quai, parut une fille de joie, avec un soldat. Blême, +les cheveux noirs et marquée de petite vérole, elle s'appuyait sur le +bras du militaire, en traînant ses savates et balançant les hanches. + +Quand elle fut plus loin, Bouvard se permit une réflexion obscène. +Pécuchet devint très rouge, et sans doute pour s'éviter de répondre, lui +désigna du regard un prêtre qui s'avançait. + +L'ecclésiastique descendit avec lenteur l'avenue des maigres ormeaux +jalonnant le trottoir, et Bouvard dès qu'il n'aperçut plus le tricorne, +se déclara soulagé car il exécrait les jésuites. Pécuchet, sans les +absoudre, montra quelque déférence pour la religion. + +Cependant le crépuscule tombait et des persiennes en face s'étaient +relevées. Les passants devinrent plus nombreux. Sept heures sonnèrent. + +Leurs paroles coulaient intarissablement, les remarques succédant aux +anecdotes, les aperçus philosophiques aux considérations individuelles. +Ils dénigrèrent le corps des Ponts et chaussées, la régie des tabacs, le +commerce, les théâtres, notre marine et tout le genre humain, comme des +gens qui ont subi de grands déboires. Chacun en écoutant l'autre +retrouvait des parties de lui-même oubliées;--et bien qu'ils eussent +passé l'âge des émotions naïves, ils éprouvaient un plaisir nouveau, une +sorte d'épanouissement, le charme des tendresses à leur début. + +Vingt fois ils s'étaient levés, s'étaient rassis et avaient fait la +longueur du boulevard depuis l'écluse d'amont jusqu'à l'écluse d'aval, +chaque fois voulant s'en aller, n'en ayant pas la force, retenus par une +fascination. + +Ils se quittaient pourtant, et leurs mains étaient jointes, quand +Bouvard dit tout à coup: + +--Ma foi! si nous dînions ensemble? + +--J'en avais l'idée! reprit Pécuchet mais je n'osais pas vous le +proposer! + +Et il se laissa conduire en face de l'Hôtel de Ville, dans un petit +restaurant où l'on serait bien. + +Bouvard commanda le menu. + +Pécuchet avait peur des épices comme pouvant lui incendier le corps. Ce +fut l'objet d'une discussion médicale. Ensuite, ils glorifièrent les +avantages des sciences: que de choses à connaître! que de recherches--si +on avait le temps! Hélas, le gagne-pain l'absorbait; et ils levèrent les +bras d'étonnement, ils faillirent s'embrasser par-dessus la table en +découvrant qu'ils étaient tous les deux copistes, Bouvard dans une +maison de commerce, Pécuchet au ministère de la marine,--ce qui ne +l'empêchait pas de consacrer, chaque soir, quelques moments à l'étude. +Il avait noté des fautes dans l'ouvrage de M. Thiers et il parla avec le +plus grand respect d'un certain Dumouchel, professeur. + +Bouvard l'emportait par d'autres côtés. Sa chaîne de montre en cheveux +et la manière dont il battait la rémoulade décelaient le roquentin plein +d'expérience; et il mangeait le coin de la serviette dans l'aisselle, en +débitant des choses qui faisaient rire Pécuchet. C'était un rire +particulier, une seule note très basse, toujours la même, poussée à de +longs intervalles. Celui de Bouvard était continu, sonore, découvrait +ses dents, lui secouait les épaules, et les consommateurs à la porte +s'en retournaient. + +Le repas fini, ils allèrent prendre le café dans un autre établissement. +Pécuchet en contemplant les becs de gaz gémit sur le débordement du +luxe, puis d'un geste dédaigneux écarta les journaux. Bouvard était plus +indulgent à leur endroit. Il aimait tous les écrivains en général, et +avait eu dans sa jeunesse des dispositions pour être acteur! + +Il voulut faire des tours d'équilibre avec une queue de billard et deux +boules d'ivoire comme en exécutait Barberou, un de ses amis. +Invariablement, elles tombaient, et roulant sur le plancher entre les +jambes des personnes allaient se perdre au loin. Le garçon qui se levait +toutes les fois pour les chercher à quatre pattes sous les banquettes +finit par se plaindre. Pécuchet eut une querelle avec lui; le limonadier +survint, il n'écouta pas ses excuses et même chicana sur la +consommation. + +Il proposa ensuite de terminer la soirée paisiblement dans son domicile +qui était tout près, rue Saint-Martin. + +À peine entré, il endossa une manière de camisole en indienne et fit les +honneurs de son appartement. + +Un bureau de sapin placé juste dans le milieu incommodait par ses +angles; et tout autour, sur des planchettes, sur les trois chaises, sur +le vieux fauteuil et dans les coins se trouvaient pêle-mêle plusieurs +volumes de l'Encyclopédie Roret, le Manuel du magnétiseur, un Fénelon, +d'autres bouquins,--avec des tas de paperasses, deux noix de coco, +diverses médailles, un bonnet turc--et des coquilles, rapportées du +Havre par Dumouchel. Une couche de poussière veloutait les murailles +autrefois peintes en jaune. La brosse pour les souliers traînait au bord +du lit dont les draps pendaient. On voyait au plafond une grande tache +noire, produite par la fumée de la lampe. + +Bouvard, à cause de l'odeur sans doute, demanda la permission d'ouvrir +la fenêtre. + +--Les papiers s'envoleraient! s'écria Pécuchet qui redoutait, en plus, +les courants d'air. + +Cependant, il haletait dans cette petite chambre chauffée depuis le +matin par les ardoises de la toiture. + +Bouvard lui dit:--À votre place, j'ôterais ma flanelle! + +--Comment! et Pécuchet baissa la tête, s'effrayant à l'hypothèse de ne +plus avoir son gilet de santé. + +--Faites-moi la conduite reprit Bouvard l'air extérieur vous +rafraîchira. + +Enfin Pécuchet repassa ses bottes, en grommelant: Vous m'ensorcelez ma +parole d'honneur!--et malgré la distance, il l'accompagna jusque chez +lui au coin de la rue de Béthune, en face le pont de la Tournelle. + +La chambre de Bouvard, bien cirée, avec des rideaux de percale et des +meubles en acajou, jouissait d'un balcon ayant vue sur la rivière. Les +deux ornements principaux étaient un porte-liqueurs au milieu de la +commode, et le long de la glace des daguerréotypes représentant des +amis; une peinture à l'huile occupait l'alcôve. + +--Mon oncle! dit Bouvard, et le flambeau qu'il tenait éclaira un +monsieur. + +Des favoris rouges élargissaient son visage surmonté d'un toupet frisant +par la pointe. Sa haute cravate avec le triple col de la chemise, du +gilet de velours, et de l'habit noir l'engonçaient. On avait figuré des +diamants sur le jabot. Ses yeux étaient bridés aux pommettes, et il +souriait d'un petit air narquois. + +Pécuchet ne put s'empêcher de dire:--On le prendrait plutôt pour votre +père! + +--C'est mon parrain répliqua Bouvard, négligemment, ajoutant qu'il +s'appelait de ses noms de baptême François, Denys, Bartholomée. Ceux de +Pécuchet étaient Juste, Romain, Cyrille;--et ils avaient le même âge: +quarante-sept ans! Cette coïncidence leur fit plaisir; mais les surprit, +chacun ayant cru l'autre beaucoup moins jeune. Ensuite, ils admirèrent +la Providence dont les combinaisons parfois sont merveilleuses.--Car, +enfin, si nous n'étions pas sortis tantôt pour nous promener, nous +aurions pu mourir avant de nous connaître! et s'étant donné l'adresse de +leurs patrons, ils se souhaitèrent une bonne nuit. + +--N'allez pas voir les dames! cria Bouvard dans l'escalier. + +Pécuchet descendit les marches sans répondre à la gaudriole. + +Le lendemain, dans la cour de MM. Descambos frères,--tissus d'Alsace rue +Hautefeuille 92, une voix appela:--Bouvard! Monsieur Bouvard! + +Celui-ci passa la tête par les carreaux et reconnut Pécuchet qui +articula plus fort. + +--Je ne suis pas malade! Je l'ai retirée! + +--Quoi donc! + +--Elle! dit Pécuchet, en désignant sa poitrine. + +Tous les propos de la journée, avec la température de l'appartement et +les labeurs de la digestion l'avaient empêché de dormir, si bien que n'y +tenant plus, il avait rejeté loin de lui sa flanelle.--Le matin, il +s'était rappelé son action heureusement sans conséquence, et il venait +en instruire Bouvard qui, par là, fut placé dans son estime à une +prodigieuse hauteur. + +Il était le fils d'un petit marchand, et n'avait pas connu sa mère, +morte très jeune. On l'avait, à quinze ans, retiré de pension pour le +mettre chez un huissier. Les gendarmes y survinrent; et le patron fut +envoyé aux galères, histoire farouche qui lui causait encore de +l'épouvante. Ensuite, il avait essayé de plusieurs états, maître +d'études, élève en pharmacie, comptable sur un des paquebots de la haute +Seine. Enfin un chef de division séduit par son écriture, l'avait engagé +comme expéditionnaire; mais la conscience d'une instruction défectueuse, +avec les besoins d'esprit qu'elle lui donnait, irritaient son humeur; et +il vivait complètement seul sans parents, sans maîtresse. Sa distraction +était, le dimanche, d'inspecter les travaux publics. + +Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient sur les bords de la +Loire dans une cour de ferme. Un homme qui était son oncle, l'avait +emmené à Paris pour lui apprendre le commerce. À sa majorité, on lui +versa quelques mille francs. Alors il avait pris femme et ouvert une +boutique de confiseur. Six mois plus tard, son épouse disparaissait, en +emportant la caisse. Les amis, la bonne chère, et surtout la paresse +avaient promptement achevé sa ruine. Mais il eut l'inspiration +d'utiliser sa belle main; et depuis douze ans, il se tenait dans la même +place, MM. Descambos frères, tissus, rue Hautefeuille 92. Quant à son +oncle, qui autrefois lui avait expédié comme souvenir le fameux +portrait, Bouvard ignorait même sa résidence et n'en attendait plus +rien. Quinze cents livres de revenu et ses gages de copiste lui +permettaient d'aller, tous les soirs, faire un somme dans un estaminet. + +Ainsi leur rencontre avait eu l'importance d'une aventure. Ils +s'étaient, tout de suite, accrochés par des fibres secrètes. D'ailleurs, +comment expliquer les sympathies? Pourquoi telle particularité, telle +imperfection indifférente ou odieuse dans celui-ci enchante-t-elle dans +celui-là? Ce qu'on appelle le coup de foudre est vrai pour toutes les +passions. Avant la fin de la semaine, ils se tutoyèrent. + +Souvent, ils venaient se chercher à leur comptoir. Dès que l'un +paraissait, l'autre fermait son pupitre et ils s'en allaient ensemble +dans les rues. Bouvard marchait à grandes enjambées, tandis que Pécuchet +multipliant les pas, avec sa redingote qui lui battait les talons +semblait glisser sur des roulettes. De même leurs goûts particuliers +s'harmonisaient. Bouvard fumait la pipe, aimait le fromage, prenait +régulièrement sa demi-tasse. Pécuchet prisait, ne mangeait au dessert +que des confitures et trempait un morceau de sucre dans le café. L'un +était confiant, étourdi, généreux. L'autre discret, méditatif, économe. + +Pour lui être agréable, Bouvard voulut faire faire à Pécuchet la +connaissance de Barberou. C'était un ancien commis-voyageur, +actuellement boursier, très bon enfant, patriote, ami des dames, et qui +affectait le langage faubourien. Pécuchet le trouva déplaisant et il +conduisit Bouvard chez Dumouchel. Cet auteur--(car il avait publié une +petite mnémotechnie) donnait des leçons de littérature dans un +pensionnat de jeunes personnes, avait des opinions orthodoxes et la +tenue sérieuse. Il ennuya Bouvard. + +Aucun des deux n'avait caché à l'autre son opinion. Chacun en reconnut +la justesse. Leurs habitudes changèrent; et quittant leur pension +bourgeoise, ils finirent par dîner ensemble tous les jours. + +Ils faisaient des réflexions sur les pièces de théâtre dont on parlait, +sur le gouvernement, la cherté des vivres, les fraudes du commerce. De +temps à autre l'histoire du Collier ou le procès de Fualdès revenait +dans leurs discours;--et puis, ils cherchaient les causes de la +Révolution. + +Ils flânaient le long des boutiques de bric-à-brac. Ils visitèrent le +Conservatoire des Arts et Métiers, Saint-Denis, les Gobelins, les +Invalides, et toutes les collections publiques. Quand on demandait leur +passeport, ils faisaient mine de l'avoir perdu, se donnant pour deux +étrangers, deux Anglais. + +Dans les galeries du Muséum, ils passèrent avec ébahissement devant les +quadrupèdes empaillés, avec plaisir devant les papillons, avec +indifférence devant les métaux; les fossiles les firent rêver, la +conchyliologie les ennuya. Ils examinèrent les serres chaudes par les +vitres, et frémirent en songeant que tous ces feuillages distillaient +des poisons. Ce qu'ils admirèrent du cèdre, c'est qu'on l'eût rapporté +dans un chapeau. + +Ils s'efforcèrent au Louvre de s'enthousiasmer pour Raphaël. À la grande +bibliothèque ils auraient voulu connaître le nombre exact des volumes. + +Une fois, ils entrèrent au cours d'arabe du Collège de France; et le +professeur fut étonné de voir ces deux inconnus qui tâchaient de prendre +des notes. Grâce à Barberou, ils pénétrèrent dans les coulisses d'un +petit théâtre. Dumouchel leur procura des billets pour une séance de +l'Académie. Ils s'informaient des découvertes, lisaient les prospectus +et par cette curiosité leur intelligence se développa. Au fond d'un +horizon plus lointain chaque jour, ils apercevaient des choses à la fois +confuses et merveilleuses. + +En admirant un vieux meuble, ils regrettaient de n'avoir pas vécu à +l'époque où il servait, bien qu'ils ignorassent absolument cette +époque-là. D'après de certains noms, ils imaginaient des pays d'autant +plus beaux qu'ils n'en pouvaient rien préciser. Les ouvrages dont les +titres étaient pour eux inintelligibles leur semblaient contenir un +mystère. + +Et ayant plus d'idées, ils eurent plus de souffrances. Quand une +malle-poste les croisait dans les rues, ils sentaient le besoin de +partir avec elle. Le quai aux Fleurs les faisait soupirer pour la +campagne. + +Un dimanche ils se mirent en marche dès le matin; et passant par Meudon, +Bellevue, Suresnes, Auteuil, tout le long du jour ils vagabondèrent +entre les vignes, arrachèrent des coquelicots au bord des champs, +dormirent sur l'herbe, burent du lait, mangèrent sous les acacias des +guinguettes, et rentrèrent fort tard, poudreux, exténués, ravis. Ils +renouvelèrent souvent ces promenades. Les lendemains étaient si tristes +qu'ils finirent par s'en priver. + +La monotonie du bureau leur devenait odieuse. Continuellement le +grattoir et la sandaraque, le même encrier, les mêmes plumes et les +mêmes compagnons! Les jugeant stupides, ils leur parlaient de moins en +moins; cela leur valut des taquineries. Ils arrivaient tous les jours +après l'heure, et reçurent des semonces. + +Autrefois, ils se trouvaient presque heureux. Mais leur métier les +humiliait depuis qu'ils s'estimaient davantage;--et ils se renforçaient +dans ce dégoût, s'exaltaient mutuellement, se gâtaient. Pécuchet +contracta la brusquerie de Bouvard, Bouvard prit quelque chose de la +morosité de Pécuchet. + +--J'ai envie de me faire saltimbanque sur les places publiques! disait +l'un. + +--Autant être chiffonnier s'écriait l'autre. + +Quelle situation abominable! Et nul moyen d'en sortir! Pas même +d'espérance! + +Un après-midi (c'était le 20 janvier 1839) Bouvard étant à son comptoir +reçut une lettre, apportée par le facteur. + +Ses bras se levèrent, sa tête peu à peu se renversait, et il tomba +évanoui sur le carreau. + +Les commis se précipitèrent; on lui ôta sa cravate; on envoya chercher +un médecin. + +Il rouvrit les yeux--puis aux questions qu'on lui faisait:--Ah!... c'est +que... c'est que... un peu d'air me soulagera. Non! laissez-moi! +permettez! et malgré sa corpulence, il courut tout d'une haleine +jusqu'au ministère de la marine, se passant la main sur le front, +croyant devenir fou, tâchant de se calmer. + +Il fit demander Pécuchet. + +Pécuchet parut. + +--Mon oncle est mort! j'hérite! + +--Pas possible! + +Bouvard montra les lignes suivantes: + +ÉTUDE DE Me TARDIVEL, NOTAIRE. Savigny-en-Septaine 14 janvier 39. + +«Monsieur, + +«Je vous prie de vous rendre en mon étude, pour y prendre connaissance +du testament de votre père naturel M. François, Denys, Bartholomée +Bouvard, ex-négociant dans la ville de Nantes, décédé en cette commune +le 10 du présent mois. Ce testament contient en votre faveur une +disposition très importante. + +«Agréez, Monsieur, l'assurance de mes respects. + +«TARDIVEL, notaire.» + +Pécuchet fut obligé de s'asseoir sur une borne dans la cour. Puis, il +rendit le papier en disant lentement: + +--Pourvu... que ce ne soit pas... quelque farce? + +--Tu crois que c'est une farce! reprit Bouvard d'une voix étranglée, +pareille à un râle de moribond. + +Mais le timbre de la poste, le nom de l'étude en caractères +d'imprimerie, la signature du notaire, tout prouvait l'authenticité de +la nouvelle;--et ils se regardèrent avec un tremblement du coin de la +bouche et une larme qui roulait dans leurs yeux fixes. + +L'espace leur manquait. Ils allèrent jusqu'à l'Arc de Triomphe, +revinrent par le bord de l'eau, dépassèrent Notre-Dame. Bouvard était +très rouge. Il donna à Pécuchet des coups de poing dans le dos, et +pendant cinq minutes déraisonna complètement. + +Ils ricanaient malgré eux. Cet héritage, bien sûr, devait se +monter...?--Ah! ce serait trop beau! n'en parlons plus. Ils en +reparlaient. + +Rien n'empêchait de demander tout de suite des explications. Bouvard +écrivit au notaire pour en avoir. + +Le notaire envoya la copie du testament, lequel se terminait ainsi: En +conséquence je donne à François, Denys, Bartholomée Bouvard mon fils +naturel reconnu, la portion de mes biens disponible par la loi. + +Le bonhomme avait eu ce fils dans sa jeunesse, mais il l'avait tenu à +l'écart soigneusement, le faisant passer pour un neveu; et le neveu +l'avait toujours appelé mon oncle, bien que sachant à quoi s'en tenir. +Vers la quarantaine, M. Bouvard s'était marié, puis était devenu veuf. +Ses deux fils légitimes ayant tourné contrairement à ses vues, un +remords l'avait pris sur l'abandon où il laissait depuis tant d'années +son autre enfant. Il l'eût même fait venir chez lui, sans l'influence de +sa cuisinière. Elle le quitta grâce aux manoeuvres de la famille--et +dans son isolement près de mourir, il voulut réparer ses torts en +léguant au fruit de ses premières amours tout ce qu'il pouvait de sa +fortune. Elle s'élevait à la moitié d'un million, ce qui faisait pour le +copiste deux cent cinquante mille francs. L'aîné des frères, M. Étienne, +avait annoncé qu'il respecterait le testament. + +Bouvard tomba dans une sorte d'hébétude. Il répétait à voix basse, en +souriant du sourire paisible des ivrognes: + +--Quinze mille livres de rente! et Pécuchet, dont la tête pourtant était +plus forte, n'en revenait pas. + +Ils furent secoués brusquement par une lettre de Tardivel. L'autre fils, +M. Alexandre, déclarait son intention de régler tout devant la justice, +et même d'attaquer le legs s'il le pouvait, exigeant au préalable +scellés, inventaire, nomination d'un séquestre, etc.! Bouvard en eut une +maladie bilieuse. À peine convalescent, il s'embarqua pour Savigny--d'où +il revint, sans conclusion d'aucune sorte et déplorant ses frais de +voyage. + +Puis ce furent des insomnies, des alternatives de colère et d'espoir, +d'exaltation et d'abattement. Enfin, au bout de six mois, le sieur +Alexandre s'apaisant, Bouvard entra en possession de l'héritage. + +Son premier cri avait été:--Nous nous retirerons à la campagne! et ce +mot qui liait son ami à son bonheur, Pécuchet l'avait trouvé tout +simple. Car l'union de ces deux hommes était absolue et profonde. + +Mais comme il ne voulait point vivre aux crochets de Bouvard, il ne +partirait pas avant sa retraite. Encore deux ans; n'importe! Il demeura +inflexible et la chose fut décidée. + +Pour savoir où s'établir, ils passèrent en revue toutes les provinces. +Le Nord était fertile mais trop froid, le Midi enchanteur par son +climat, mais incommode vu les moustiques, et le Centre franchement +n'avait rien de curieux. La Bretagne leur aurait convenu sans l'esprit +cagot des habitants. Quant aux régions de l'Est, à cause du patois +germanique, il n'y fallait pas songer. Mais il y avait d'autres pays. +Qu'était-ce par exemple que le Forez, le Bugey, le Roumois? Les cartes +de géographie n'en disaient rien. Du reste, que leur maison fût dans tel +endroit ou dans tel autre, l'important c'est qu'ils en auraient une. + +Déjà, ils se voyaient en manches de chemise, au bord d'une plate-bande +émondant des rosiers, et bêchant, binant, maniant de la terre, dépotant +des tulipes. Ils se réveilleraient au chant de l'alouette, pour suivre +les charrues, iraient avec un panier cueillir des pommes, regarderaient +faire le beurre, battre le grain, tondre les moutons, soigner les +ruches, et se délecteraient au mugissement des vaches et à la senteur +des foins coupés. Plus d'écritures! plus de chefs! plus même de terme à +payer!--Car ils posséderaient un domicile à eux! et ils mangeraient les +poules de leur basse-cour, les légumes de leur jardin, et dîneraient en +gardant leurs sabots!--Nous ferons tout ce qui nous plaira! nous +laisserons pousser notre barbe! + +Ils s'achetèrent des instruments horticoles, puis un tas de choses qui +pourraient peut-être servir telles qu'une boîte à outils (il en faut +toujours dans une maison), ensuite des balances, une chaîne d'arpenteur, +une baignoire en cas qu'ils ne fussent malades, un thermomètre, et même +un baromètre système Gay-Lussac pour des expériences de physique, si la +fantaisie leur en prenait. Il ne serait pas mal, non plus (car on ne +peut pas toujours travailler dehors), d'avoir quelques bons ouvrages de +littérature;--et ils en cherchèrent,--fort embarrassés parfois de +savoir si tel livre était vraiment un livre de bibliothèque. Bouvard +tranchait la question. + +--Eh! nous n'aurons pas besoin de bibliothèque. + +--D'ailleurs, j'ai la mienne disait Pécuchet. + +D'avance, ils s'organisaient. Bouvard emporterait ses meubles, Pécuchet +sa grande table noire; on tirerait parti des rideaux et avec un peu de +batterie de cuisine ce serait bien suffisant. Ils s'étaient juré de +taire tout cela; mais leur figure rayonnait. Aussi leurs collègues les +trouvaient drôles. Bouvard, qui écrivait étalé sur son pupitre et les +coudes en dehors pour mieux arrondir sa bâtarde, poussait son espèce de +sifflement tout en clignant d'un air malin ses lourdes paupières. +Pécuchet huché sur un grand tabouret de paille soignait toujours les +jambages de sa longue écriture--mais en gonflant les narines pinçait les +lèvres, comme s'il avait peur de lâcher son secret. + +Après dix-huit mois de recherches, ils n'avaient rien trouvé. Ils firent +des voyages dans tous les environs de Paris, et depuis Amiens jusqu'à +Évreux, et de Fontainebleau jusqu'au Havre. Ils voulaient une campagne +qui fût bien la campagne, sans tenir précisément à un site pittoresque, +mais un horizon borné les attristait. Ils fuyaient le voisinage des +habitations et redoutaient pourtant la solitude. Quelquefois, ils se +décidaient, puis craignant de se repentir plus tard, ils changeaient +d'avis, l'endroit leur ayant paru malsain, ou exposé au vent de mer, ou +trop près d'une manufacture ou d'un abord difficile. + +Barberou les sauva. + +Il connaissait leur rêve, et un beau jour vint leur dire qu'on lui avait +parlé d'un domaine à Chavignolles, entre Caen et Falaise. Cela +consistait en une ferme de trente-huit hectares, avec une manière de +château et un jardin en plein rapport. + +Ils se transportèrent dans le Calvados; et ils furent enthousiasmés. +Seulement, tant de la ferme que de la maison (l'une ne serait pas vendue +sans l'autre) on exigeait cent quarante-trois mille francs. Bouvard n'en +donnait que cent vingt mille. + +Pécuchet combattit son entêtement, le pria de céder, enfin déclara qu'il +compléterait le surplus. C'était toute sa fortune, provenant du +patrimoine de sa mère et de ses économies. Jamais il n'en avait soufflé +mot, réservant ce capital pour une grande occasion. + +Tout fut payé vers la fin de 1840, six mois avant sa retraite. + +Bouvard n'était plus copiste. D'abord, il avait continué ses fonctions +par défiance de l'avenir, mais s'en était démis, une fois certain de +l'héritage. Cependant il retournait volontiers chez les Messieurs +Descambos, et la veille de son départ il offrit un punch à tout le +comptoir. + +Pécuchet, au contraire, fut maussade pour ses collègues, et sortit le +dernier jour, en claquant la porte brutalement. + +Il avait à surveiller les emballages, faire un tas de commissions, +d'emplettes encore, et prendre congé de Dumouchel! + +Le professeur lui proposa un commerce épistolaire, où il le tiendrait au +courant de la Littérature; et après des félicitations nouvelles lui +souhaita une bonne santé. Barberou se montra plus sensible en recevant +l'adieu de Bouvard. Il abandonna exprès une partie de dominos, promit +d'aller le voir là-bas, commanda deux anisettes et l'embrassa. + +Bouvard, rentré chez lui, aspira sur son balcon une large bouffée d'air +en se disant: Enfin. Les lumières des quais tremblaient dans l'eau, le +roulement des omnibus au loin s'apaisait. Il se rappela des jours +heureux passés dans cette grande ville, des pique-niques au restaurant, +des soirs au théâtre, les commérages de sa portière, toutes ses +habitudes; et il sentit une défaillance de coeur, une tristesse qu'il +n'osait pas s'avouer. + +Pécuchet jusqu'à deux heures du matin se promena dans sa chambre. Il ne +reviendrait plus là; tant mieux! et cependant, pour laisser quelque +chose de lui, il grava son nom sur le plâtre de la cheminée. + +Le plus gros du bagage était parti dès la veille. Les instruments de +jardin, les couchettes, les matelas, les tables, les chaises, un +caléfacteur, la baignoire et trois fûts de Bourgogne iraient par la +Seine, jusqu'au Havre, et de là seraient expédiés sur Caen, où Bouvard +qui les attendrait les ferait parvenir à Chavignolles. Mais le portrait +de son père, les fauteuils, la cave à liqueurs, les bouquins, la +pendule, tous les objets précieux furent mis dans une voiture de +déménagement qui s'acheminerait par Nonancourt, Verneuil et Falaise. +Pécuchet voulut l'accompagner. + +Il s'installa auprès du conducteur, sur la banquette, et couvert de sa +plus vieille redingote, avec un cache-nez, des mitaines et sa +chancelière de bureau, le dimanche 20 mars, au petit jour, il sortit de +la Capitale. + +Le mouvement et la nouveauté du voyage l'occupèrent les premières +heures. Puis les chevaux se ralentirent, ce qui amena des disputes avec +le conducteur et le charretier. Ils choisissaient d'exécrables auberges +et bien qu'ils répondissent de tout, Pécuchet par excès de prudence +couchait dans les mêmes gîtes. Le lendemain on repartait dès l'aube; et +la route, toujours la même, s'allongeait en montant jusqu'au bord de +l'horizon. Les mètres de cailloux se succédaient, les fossés étaient +pleins d'eau, la campagne s'étalait par grandes surfaces d'un vert +monotone et froid, des nuages couraient dans le ciel, de temps à autre +la pluie tombait. Le troisième jour des bourrasques s'élevèrent. La +bâche du chariot, mal attachée, claquait au vent comme la voile d'un +navire. Pécuchet baissait la figure sous sa casquette, et chaque fois +qu'il ouvrait sa tabatière, il lui fallait, pour garantir ses yeux, se +retourner complètement. Pendant les cahots, il entendait osciller +derrière lui tout son bagage et prodiguait les recommandations. Voyant +qu'elles ne servaient à rien, il changea de tactique; il fit le bon +enfant, eut des complaisances; dans les montées pénibles, il poussait à +la roue avec les hommes; il en vint jusqu'à leur payer le gloria après +les repas. Ils filèrent dès lors plus lestement, si bien qu'aux environs +de Gauburge l'essieu se rompit et le chariot resta penché. Pécuchet +visita tout de suite l'intérieur; les tasses de porcelaine gisaient en +morceaux. Il leva les bras, en grinçant des dents, maudit ces deux +imbéciles; et la journée suivante fut perdue, à cause du charretier qui +se grisa; mais il n'eut pas la force de se plaindre, la coupe d'amertume +étant remplie. + +Bouvard n'avait quitté Paris que le surlendemain, pour dîner encore une +fois avec Barberou. Il arriva dans la cour des messageries à la dernière +minute, puis se réveilla devant la cathédrale de Rouen; il s'était +trompé de diligence. + +Le soir toutes les places pour Caen étaient retenues; ne sachant que +faire, il alla au Théâtre des Arts, et il souriait à ses voisins, disant +qu'il était retiré du négoce et nouvellement acquéreur d'un domaine aux +alentours. Quand il débarqua le vendredi à Caen ses ballots n'y étaient +pas. Il les reçut le dimanche, et les expédia sur une charrette, ayant +prévenu le fermier qu'il les suivrait de quelques heures. + +À Falaise, le neuvième jour de son voyage, Pécuchet prit un cheval de +renfort, et jusqu'au coucher du soleil on marcha bien. Au delà de +Bretteville, ayant quitté la grande route, il s'engagea dans un chemin +de traverse, croyant voir à chaque minute le pignon de Chavignolles. +Cependant les ornières s'effaçaient, elles disparurent, et ils se +trouvèrent au milieu des champs labourés. La nuit tombait. Que devenir? +Enfin Pécuchet abandonna le chariot, et pataugeant dans la boue, +s'avança devant lui à la découverte. Quand il approchait des fermes, les +chiens aboyaient. Il criait de toutes ses forces pour demander sa route. +On ne répondait pas. Il avait peur et regagnait le large. Tout à coup +deux lanternes brillèrent. Il aperçut un cabriolet, s'élança pour le +rejoindre. Bouvard était dedans. + +Mais où pouvait être la voiture du déménagement? Pendant une heure, ils +la hélèrent dans les ténèbres. Enfin, elle se retrouva, et ils +arrivèrent à Chavignolles. + +Un grand feu de broussailles et de pommes de pin flambait dans la salle. +Deux couverts y étaient mis. Les meubles arrivés sur la charrette +encombraient le vestibule. Rien ne manquait. Ils s'attablèrent. + +On leur avait préparé une soupe à l'oignon, un poulet, du lard et des +oeufs durs. La vieille femme qui faisait la cuisine venait de temps à +autre s'informer de leurs goûts. Ils répondaient: Oh très bon! très bon! +et le gros pain difficile à couper, la crème, les noix, tout les +délecta! Le carrelage avait des trous, les murs suintaient. Cependant, +ils promenaient autour d'eux un regard de satisfaction, en mangeant sur +la petite table où brûlait une chandelle. Leurs figures étaient rougies +par le grand air. Ils tendaient leur ventre, ils s'appuyaient sur le +dossier de leur chaise, qui en craquait, et ils se répétaient:--Nous y +voilà donc! quel bonheur! il me semble que c'est un rêve! + +Bien qu'il fût minuit, Pécuchet eut l'idée de faire un tour dans le +jardin. Bouvard ne s'y refusa pas. Ils prirent la chandelle, et +l'abritant avec un vieux journal, se promenèrent le long des +plates-bandes. + +Ils avaient plaisir à nommer tout haut les légumes: Tiens: des carottes! +Ah! des choux. + +Ensuite, ils inspectèrent les espaliers. Pécuchet tâcha de découvrir des +bourgeons. Quelquefois une araignée fuyait tout à coup sur le mur;--et +les deux ombres de leur corps s'y dessinaient agrandies, en répétant +leurs gestes. Les pointes des herbes dégouttelaient de rosée. La nuit +était complètement noire; et tout se tenait immobile dans un grand +silence, une grande douceur. Au loin, un coq chanta. + +Leurs deux chambres avaient entre elles une petite porte que le papier +de la tenture masquait. En la heurtant avec une commode, on venait d'en +faire sauter les clous. Ils la trouvèrent béante. Ce fut une surprise. + +Déshabillés et dans leur lit, ils bavardèrent quelque temps, puis +s'endormirent; Bouvard sur le dos, la bouche ouverte, tête nue, Pécuchet +sur le flanc droit, les genoux au ventre, affublé d'un bonnet de +coton;--et tous les deux ronflaient sous le clair de la lune, qui +entrait par les fenêtres. + + + + +CHAPITRE II + + +Quelle joie, le lendemain en se réveillant! Bouvard fuma une pipe, et +Pécuchet huma une prise, qu'ils déclarèrent la meilleure de leur +existence. Puis ils se mirent à la croisée, pour voir le paysage. + +On avait en face de soi les champs, à droite une grange, avec le clocher +de l'église,--et à gauche un rideau de peupliers. + +Deux allées principales, formant la croix, divisaient le jardin en +quatre morceaux. Les légumes étaient compris dans les plates-bandes, où +se dressaient, de place en place, des cyprès nains et des quenouilles. +D'un côté, une tonnelle aboutissait à un vigneau, de l'autre un mur +soutenait les espaliers;--et une claire-voie, dans le fond, donnait sur +la campagne. Il y avait au delà du mur un verger, après la charmille un +bosquet, derrière la claire-voie un petit chemin. + +Ils contemplaient cet ensemble, quand un homme à chevelure grisonnante +et vêtu d'un paletot noir, longea le sentier, en raclant avec sa canne +tous les barreaux de la claire-voie. La vieille servante leur apprit que +c'était M. Vaucorbeil, un docteur fameux dans l'arrondissement. + +Les autres notables étaient le comte de Faverges, autrefois député, et +dont on citait les vacheries, le maire M. Foureau qui vendait du bois, +du plâtre, toute espèce de choses, M. Marescot le notaire, l'abbé +Jeufroy, et Mme veuve Bordin, vivant de son revenu.--Quant à elle, on +l'appelait la Germaine, à cause de feu Germain son mari. Elle faisait +des journées mais aurait voulu passer au service de ces messieurs. Ils +l'acceptèrent, et partirent pour leur ferme, située à un kilomètre de +distance. + +Quand ils entrèrent dans la cour, le fermier, maître Gouy, vociférait +contre un garçon et la fermière sur un escabeau, serrait entre ses +jambes une dinde qu'elle empâtait avec des gobes de farine. L'homme +avait le front bas, le nez fin, le regard en dessous, et les épaules +robustes. La femme était très blonde, avec les pommettes tachetées de +son, et cet air de simplicité que l'on voit aux manants sur le vitrail +des églises. + +Dans la cuisine, des bottes de chanvre étaient suspendues au plafond. +Trois vieux fusils s'échelonnaient sur la haute cheminée. Un dressoir +chargé de faïences à fleurs occupait le milieu de la muraille;--et les +carreaux en verre de bouteille jetaient sur les ustensiles de fer-blanc +et de cuivre rouge une lumière blafarde. + +Les deux Parisiens désiraient faire leur inspection, n'ayant vu la +propriété qu'une fois, sommairement. Maître Gouy et son épouse les +escortèrent;--et la kyrielle des plaintes commença. + +Tous les bâtiments, depuis la charreterie jusqu'à la bouillerie, avaient +besoin de réparations. Il aurait fallu construire une succursale pour +les fromages, mettre aux barrières des ferrements neufs, relever les +hauts-bords, creuser la mare et replanter considérablement de pommiers +dans les trois cours. + +Ensuite, on visita les cultures. Maître Gouy les déprécia. Elles +mangeaient trop de fumier; les charrois étaient dispendieux,--impossible +d'extraire les cailloux, la mauvaise herbe empoisonnait les +prairies;--et ce dénigrement de sa terre atténua le plaisir que Bouvard +sentait à marcher dessus. + +Ils s'en revinrent par la cavée, sous une avenue de hêtres. La maison +montrait de ce côté-là, sa cour d'honneur et sa façade. + +Elle était peinte en blanc, avec des réchampis de couleur jaune. Le +hangar et le cellier, le fournil et le bûcher faisaient en retour deux +ailes plus basses. La cuisine communiquait avec une petite salle. On +rencontrait ensuite le vestibule, une deuxième salle plus grande, et le +salon. Les quatre chambres au premier s'ouvraient sur le corridor qui +regardait la cour. Pécuchet en prit une pour ses collections; la +dernière fut destinée à la bibliothèque; et comme ils ouvraient les +armoires, ils trouvèrent d'autres bouquins, mais n'eurent pas la +fantaisie d'en lire les titres. Le plus pressé, c'était le jardin. + +Bouvard, en passant près de la charmille découvrit sous les branches une +dame en plâtre. Avec deux doigts, elle écartait sa jupe, les genoux +pliés, la tête sur l'épaule, comme craignant d'être surprise.--Ah! +pardon! ne vous gênez pas!--et cette plaisanterie les amusa tellement +que vingt fois par jour pendant plus de trois semaines, ils la +répétèrent. + +Cependant, les bourgeois de Chavignolles désiraient les connaître--on +venait les observer par la claire-voie. Ils en bouchèrent les ouvertures +avec des planches. La population fut contrariée. + +Pour se garantir du soleil, Bouvard portait sur la tête un mouchoir noué +en turban, Pécuchet sa casquette; et il avait un grand tablier avec une +poche par devant, dans laquelle ballottaient un sécateur, son foulard et +sa tabatière. Les bras nus, et côte à côte, ils labouraient, sarclaient, +émondaient, s'imposaient des tâches, mangeaient le plus vite +possible;--mais allaient prendre le café sur le vigneau, pour jouir du +point de vue. + +S'ils rencontraient un limaçon, ils s'approchaient de lui, et +l'écrasaient en faisant une grimace du coin de la bouche, comme pour +casser une noix. Ils ne sortaient pas sans leur louchet,--et coupaient +en deux les vers blancs d'une telle force que le fer de l'outil s'en +enfonçait de trois pouces. Pour se délivrer des chenilles, ils battaient +les arbres, à grands coups de gaule, furieusement. + +Bouvard planta une pivoine au milieu du gazon--et des pommes d'amour qui +devaient retomber comme des lustres, sous l'arceau de la tonnelle. + +Pécuchet fit creuser devant la cuisine, un large trou, et le disposa en +trois compartiments, où il fabriquerait des composts qui feraient +pousser un tas de choses dont les détritus amèneraient d'autres +récoltes, procurant d'autres engrais, tout cela indéfiniment;--et il +rêvait au bord de la fosse, apercevant dans l'avenir, des montagnes de +fruits, des débordements de fleurs, des avalanches de légumes. Mais le +fumier de cheval si utile pour les couches lui manquait. Les +cultivateurs n'en vendaient pas; les aubergistes en refusèrent. Enfin, +après beaucoup de recherches, malgré les instances de Bouvard, et +abjurant toute pudeur, il prit le parti d'aller lui-même au crottin! + +C'est au milieu de cette occupation que Mme Bordin, un jour, l'accosta +sur la grande route. Quand elle l'eut complimenté, elle s'informa de son +ami. Les yeux noirs de cette personne, très brillants bien que petits, +ses hautes couleurs, son aplomb (elle avait même un peu de moustache) +intimidèrent Pécuchet. Il répondit brièvement et tourna le +dos--impolitesse que blâma Bouvard. + +Puis les mauvais jours survinrent, la neige, les grands froids. Ils +s'installèrent dans la cuisine, et faisaient du treillage; ou bien +parcouraient les chambres, causaient au coin du feu, regardaient la +pluie tomber. + +Dès la mi-carême, ils guettèrent le printemps, et répétaient chaque +matin: tout part. Mais la saison fut tardive; et ils consolaient leur +impatience, en disant: tout va partir. + +Ils virent enfin lever les petits pois. Les asperges donnèrent beaucoup. +La vigne promettait. + +Puisqu'ils s'entendaient au jardinage, ils devaient réussir dans +l'agriculture;--et l'ambition les prit de cultiver leur ferme. Avec du +bon sens et de l'étude ils s'en tireraient, sans aucun doute. + +D'abord, il fallait voir comment on opérait chez les autres;--et ils +rédigèrent une lettre, où ils demandaient à M. de Faverges l'honneur de +visiter son exploitation. Le Comte leur donna tout de suite un +rendez-vous. + +Après une heure de marche, ils arrivèrent sur le versant d'un coteau qui +domine la vallée de l'Orne. La rivière coulait au fond, avec des +sinuosités. Des blocs de grès rouge s'y dressaient de place en place, et +des roches plus grandes formaient au loin comme une falaise surplombant +la campagne, couverte de blés mûrs. En face, sur l'autre colline, la +verdure était si abondante qu'elle cachait les maisons. Des arbres la +divisaient en carrés inégaux, se marquant au milieu de l'herbe par des +lignes plus sombres. + +L'ensemble du domaine apparut tout à coup. Des toits de tuiles +indiquaient la ferme. Le château à façade blanche se trouvait sur la +droite avec un bois au delà, et une pelouse descendait jusqu'à la +rivière où des platanes alignés reflétaient leur ombre. + +Les deux amis entrèrent dans une luzerne qu'on fanait. Des femmes +portant des chapeaux de paille, des marmottes d'indienne ou des visières +de papier, soulevaient avec des râteaux le foin laissé par terre--et à +l'autre bout de la plaine, auprès des meules, on jetait des bottes +vivement dans une longue charrette, attelée de trois chevaux. M. le +Comte s'avança suivi de son régisseur. + +Il avait un costume de basin, la taille raide et les favoris en +côtelette, l'air à la fois d'un magistrat et d'un dandy. Les traits de +sa figure, même quand il parlait, ne remuaient pas. + +Les premières politesses échangées, il exposa son système relativement +aux fourrages; on retournait les andains sans les éparpiller, les meules +devaient être coniques, et les bottes faites immédiatement sur place, +puis entassées par dizaines. Quant au râteleur anglais, la prairie était +trop inégale pour un pareil instrument. + +Une petite fille les pieds nus dans des savates, et dont le corps se +montrait par les déchirures de sa robe, donnait à boire aux femmes, en +versant du cidre d'un broc, qu'elle appuyait contre sa hanche. Le comte +demanda d'où venait cet enfant; on n'en savait rien. Les faneuses +l'avaient recueillie pour les servir pendant la moisson. Il haussa les +épaules, et tout en s'éloignant proféra quelques plaintes sur +l'immoralité de nos campagnes. + +Bouvard fit l'éloge de sa luzerne. Elle était assez bonne, en effet, +malgré les ravages de la cuscute; les futurs agronomes ouvrirent les +yeux au mot cuscute. Vu le nombre de ses bestiaux, il s'appliquait aux +prairies artificielles; c'était d'ailleurs un bon précédent pour les +autres récoltes, ce qui n'a pas toujours lieu avec les racines +fourragères.--Cela du moins me paraît incontestable. + +Bouvard et Pécuchet reprirent ensemble: Oh! incontestable. + +Ils étaient sur la limite d'un champ tout plat, soigneusement ameubli. +Un cheval que l'on conduisait à la main traînait un large coffre monté +sur trois roues. Sept coutres, disposés en bas, ouvraient parallèlement +des raies fines, dans lesquelles le grain tombait par des tuyaux +descendant jusqu'au sol. + +--Ici dit le comte je sème des turneps. Le turnep est la base de ma +culture quadriennale et il entamait la démonstration du semoir. Mais un +domestique vint le chercher. On avait besoin de lui, au château. + +Son régisseur le remplaça, homme à figure chafouine et de façons +obséquieuses. + +Il conduisit ces messieurs vers un autre champ, où quatorze +moissonneurs, la poitrine nue et les jambes écartées, fauchaient des +seigles. Les fers sifflaient dans la paille qui se versait à droite. +Chacun décrivait devant soi un large demi-cercle, et tous sur la même +ligne, ils avançaient en même temps. Les deux Parisiens admirèrent leurs +bras et se sentaient pris d'une vénération presque religieuse pour +l'opulence de la terre. + +Ils longèrent ensuite plusieurs pièces en labour. Le crépuscule tombait; +des corneilles s'abattaient dans les sillons. + +Puis ils rencontrèrent le troupeau. Les moutons, çà et là, pâturaient et +on entendait leur continuel broutement. Le berger, assis sur un tronc +d'arbre, tricotait un bas de laine, ayant son chien près de lui. + +Le régisseur aida Bouvard et Pécuchet à franchir un échalier, et ils +traversèrent deux masures, où des vaches ruminaient sous les pommiers. + +Tous les bâtiments de la ferme étaient contigus et occupaient les trois +côtés de la cour. Le travail s'y faisait à la mécanique, au moyen d'une +turbine, utilisant un ruisseau qu'on avait, exprès, détourné. Des +bandelettes de cuir allaient d'un toit dans l'autre, et au milieu du +fumier une pompe de fer manoeuvrait. + +Le régisseur fit observer dans les bergeries de petites ouvertures à ras +du sol, et dans les cases aux cochons, des portes ingénieuses, pouvant +d'elles mêmes se fermer. + +La grange était voûtée comme une cathédrale avec des arceaux de briques +reposant sur des murs de pierre. + +Pour divertir les messieurs, une servante jeta devant les poules des +poignées d'avoine. L'arbre du pressoir leur parut gigantesque, et ils +montèrent dans le pigeonnier. La laiterie spécialement les émerveilla. +Des robinets dans les coins fournissaient assez d'eau pour inonder les +dalles; et en entrant, une fraîcheur vous surprenait. Des jarres brunes, +alignées sur des claires-voies étaient pleines de lait jusqu'aux bords. +Des terrines moins profondes contenaient de la crème. Les pains de +beurre se suivaient, pareils aux tronçons d'une colonne de cuivre, et de +la mousse débordait les seaux de fer-blanc, qu'on venait de poser par +terre. + +Mais le bijou de la ferme c'était la bouverie. Des barreaux de bois +scellés perpendiculairement dans toute sa longueur la divisaient en deux +sections, la première pour le bétail, la seconde pour le service. On y +voyait à peine, toutes les meurtrières étant closes. Les boeufs +mangeaient attachés à des chaînettes et leurs corps exhalaient une +chaleur, que le plafond bas rabattait. Mais quelqu'un donna du jour. Un +filet d'eau, tout à coup se répandit dans la rigole qui bordait les +râteliers. Des mugissements s'élevèrent. Les cornes faisaient comme un +cliquetis de bâtons. Tous les boeufs avancèrent leurs mufles entre les +barreaux et buvaient lentement. + +Les grands attelages entrèrent dans la cour et des poulains hennirent. +Au rez-de-chaussée, deux ou trois lanternes s'allumèrent, puis +disparurent. Les gens de travail passaient en traînant leurs sabots sur +les cailloux--et la cloche pour le souper tinta. + +Les deux visiteurs s'en allèrent. + +Tout ce qu'ils avaient vu les enchantait. Leur décision fut prise. Dès +le soir, ils tirèrent de leur bibliothèque les quatre volumes de la +Maison Rustique, se firent expédier le cours de Gasparin, et +s'abonnèrent à un journal d'agriculture. + +Pour se rendre aux foires plus commodément, ils achetèrent une carriole +que Bouvard conduisait. + +Habillés d'une blouse bleue, avec un chapeau à larges bords, des guêtres +jusqu'aux genoux et un bâton de maquignon à la main, ils rôdaient autour +des bestiaux, questionnaient les laboureurs, et ne manquaient pas +d'assister à tous les comices agricoles. + +Bientôt, ils fatiguèrent maître Gouy de leurs conseils, déplorant +principalement son système de jachères. Mais le fermier tenait à sa +routine. Il demanda la remise d'un terme sous prétexte de la grêle. +Quant aux redevances, il n'en fournit aucune. Devant les réclamations +les plus justes, sa femme poussait des cris. Enfin, Bouvard déclara son +intention de ne pas renouveler le bail. + +Dès lors maître Gouy épargna les fumures, laissa pousser les mauvaises +herbes, ruina le fonds. Et il s'en alla d'un air farouche qui indiquait +des plans de vengeance. + +Bouvard avait pensé que vingt mille francs, c'est-à-dire plus de quatre +fois le prix du fermage, suffirait au début. Son notaire de Paris les +envoya. + +Leur exploitation comprenait quinze hectares en cours et prairies, +vingt-trois en terres arables, et cinq en friche situés sur un monticule +couvert de cailloux et qu'on appelait la Butte. + +Ils se procurèrent tous les instruments indispensables, quatre chevaux, +douze vaches, six porcs, cent soixante moutons--et comme personnel, deux +charretiers, deux femmes, un valet, un berger, de plus un gros chien. + +Pour avoir tout de suite de l'argent ils vendirent leurs fourrages;--on +les paya chez eux; l'or des napoléons comptés sur le coffre à l'avoine +leur parut plus reluisant qu'un autre, extraordinaire et meilleur. + +Au mois de novembre ils brassèrent du cidre. C'était Bouvard qui +fouettait le cheval et Pécuchet monté dans l'auge retournait le marc +avec une pelle. Ils haletaient en serrant la vis, puchaient dans la +cuve, surveillaient les bondes, portaient de lourds sabots, s'amusaient +énormément. + +Partant de ce principe qu'on ne saurait avoir trop de blé, ils +supprimèrent la moitié environ de leurs prairies artificielles, et comme +ils n'avaient pas d'engrais ils se servirent de tourteaux qu'ils +enterrèrent sans les concasser,--si bien que le rendement fut pitoyable. + +L'année suivante, ils firent les semailles très dru. Des orages +survinrent. Les épis versèrent. + +Néanmoins, ils s'acharnaient au froment; et ils entreprirent d'épierrer +la Butte; un banneau emportait les cailloux. Tout le long de l'année, du +matin jusqu'au soir, par la pluie, par le soleil, on voyait l'éternel +banneau avec le même homme et le même cheval, gravir, descendre et +remonter la petite colline. Quelquefois Bouvard marchait derrière, +faisant des haltes à mi-côte pour s'éponger le front. + +Ne se fiant à personne, ils traitaient eux-mêmes les animaux, leur +administraient des purgations, des clystères. + +De graves désordres eurent lieu. La fille de basse-cour devint enceinte. +Ils prirent des gens mariés; les enfants pullulèrent, les cousins, les +cousines, les oncles, les belles-soeurs. Une horde vivait à leurs +dépens;--et ils résolurent de coucher dans la ferme, à tour de rôle. + +Mais le soir, ils étaient tristes. La malpropreté de la chambre les +offusquait;--et Germaine qui apportait les repas, grommelait à chaque +voyage. On les dupait de toutes les façons. Les batteurs en grange +fourraient du blé dans leur cruche à boire. Pécuchet en surprit un, et +s'écria, en le poussant dehors par les épaules: + +--Misérable! tu es la honte du village qui t'a vu naître! + +Sa personne n'inspirait aucun respect.--D'ailleurs, il avait des remords +à l'encontre du jardin. Tout son temps ne serait pas de trop pour le +tenir en bon état.--Bouvard s'occuperait de la ferme. Ils en +délibérèrent; et cet arrangement fut décidé. + +Le premier point était d'avoir de bonnes couches. Pécuchet en fit +construire une, en briques. Il peignit lui-même les châssis, et +redoutant les coups de soleil barbouilla de craie toutes les cloches. + +Il eut la précaution pour les boutures d'enlever les têtes avec les +feuilles. Ensuite, il s'appliqua aux marcottages. Il essaya plusieurs +sortes de greffes, greffes en flûte, en couronne, en écusson, greffe +herbacée, greffe anglaise. Avec quel soin, il ajustait les deux libers! +comme il serrait les ligatures! quel amas d'onguent pour les recouvrir! + +Deux fois par jour, il prenait son arrosoir et le balançait sur les +plantes, comme s'il les eût encensées. À mesure qu'elles verdissaient +sous l'eau qui tombait en pluie fine, il lui semblait se désaltérer et +renaître avec elles. Puis cédant à une ivresse il arrachait la pomme de +l'arrosoir, et versait à plein goulot, copieusement. + +Au bout de la charmille près de la dame en plâtre, s'élevait une manière +de cahute faite en rondins. Pécuchet y enfermait ses instruments; et il +passait là des heures délicieuses à éplucher les graines, à écrire des +étiquettes, à mettre en ordre ses petits pots. Pour se reposer, il +s'asseyait devant la porte, sur une caisse, et alors projetait des +embellissements. + +Il avait créé au bas du perron deux corbeilles de géraniums; entre les +cyprès et les quenouilles, il planta des tournesols;--et comme les +plates-bandes étaient couvertes de boutons d'or, et toutes les allées de +sable neuf, le jardin éblouissait par une abondance de couleurs jaunes. + +Mais la couche fourmilla de larves;--et malgré les réchauds de feuilles +mortes, sous les châssis peints et sous les cloches barbouillées, il ne +poussa que des végétations rachitiques. Les boutures ne reprirent pas; +les greffes se décollèrent; la sève des marcottes s'arrêta, les arbres +avaient le blanc dans leurs racines; les semis furent une désolation. Le +vent s'amusait à jeter bas les rames des haricots. L'abondance de la +gadoue nuisit aux fraisiers, le défaut de pinçage aux tomates. + +Il manqua les brocolis, les aubergines, les navets--et du cresson de +fontaine, qu'il avait voulu élever dans un baquet. Après le dégel, tous +les artichauts étaient perdus. + +Les choux le consolèrent. Un, surtout, lui donna des espérances. Il +s'épanouissait, montait, finit par être prodigieux, et absolument +incomestible. N'importe! Pécuchet fut content de posséder un monstre. + +Alors il tenta ce qui lui semblait être le summum de l'art: l'élève du +melon. + +Il sema les graines de plusieurs variétés dans des assiettes remplies de +terreau, qu'il enfouit dans sa couche. Puis, il dressa une autre couche; +et quand elle eut jeté son feu repiqua les plants les plus beaux, avec +des cloches par-dessus. Il fit toutes les tailles suivant les préceptes +du bon jardinier, respecta les fleurs, laissa se nouer les fruits, en +choisit un sur chaque bras, supprima les autres; et dès qu'ils eurent la +grosseur d'une noix, il glissa sous leur écorce une planchette pour les +empêcher de pourrir au contact du crottin. Il les bassinait, les aérait, +enlevait avec son mouchoir la brume des cloches--et si des nuages +paraissaient, il apportait vivement des paillassons. La nuit, il n'en +dormait pas. Plusieurs fois même, il se releva; et pieds nus dans ses +bottes, en chemise, grelottant, il traversait tout le jardin pour aller +mettre sur les bâches la couverture de son lit. + +Les cantaloups mûrirent. + +Au premier, Bouvard fit la grimace. Le second ne fut pas meilleur, le +troisième non plus; Pécuchet trouvait pour chacun une excuse nouvelle, +jusqu'au dernier qu'il jeta par la fenêtre, déclarant n'y rien +comprendre. + +En effet, comme il avait cultivé les unes près des autres des espèces +différentes, les sucrins s'étaient confondus avec les maraîchers, le +gros Portugal avec le grand Mogol--et le voisinage des pommes d'amour +complétant l'anarchie, il en était résulté d'abominables mulets qui +avaient le goût de citrouilles. + +Alors Pécuchet se tourna vers les fleurs. Il écrivit à Dumouchel pour +avoir des arbustes avec des graines, acheta une provision de terre de +bruyère et se mit à l'oeuvre résolument. + +Mais il planta des passiflores à l'ombre, des pensées au soleil, couvrit +de fumier les jacinthes, arrosa les lys après leur floraison, détruisit +les rhododendrons par des excès d'abattage, stimula les fuchsias avec de +la colle forte, et rôtit un grenadier, en l'exposant au feu dans la +cuisine. + +Aux approches du froid, il abrita les églantiers sous des dômes de +papier fort enduits de chandelle; cela faisait comme des pains de sucre, +tenus en l'air par des bâtons. Les tuteurs des dahlias étaient +gigantesques;--et on apercevait, entre ces lignes droites les rameaux +tortueux d'un sophora-japonica qui demeurait immuable, sans dépérir, ni +sans pousser. + +Cependant, puisque les arbres les plus rares prospèrent dans les jardins +de la capitale, ils devaient réussir à Chavignolles? et Pécuchet se +procura le lilas des Indes, la rose de Chine et l'Eucalyptus, alors dans +la primeur de sa réputation. Toutes les expériences ratèrent. Il était +chaque fois fort étonné. + +Bouvard, comme lui, rencontrait des obstacles. Ils se consultaient +mutuellement, ouvraient un livre, passaient à un autre, puis ne savaient +que résoudre devant la divergence des opinions. + +Ainsi, pour la marne, Puvis la recommande; le manuel Roret la combat. + +Quant au plâtre, malgré l'exemple de Franklin, Rieffel et M. Rigaud n'en +paraissent pas enthousiasmés. + +Les jachères, selon Bouvard, étaient un préjugé gothique. Cependant, +Leclerc note les cas où elles sont presque indispensables. Gasparin cite +un Lyonnais qui pendant un demi-siècle a cultivé des céréales sur le +même champ; cela renverse la théorie des assolements. Tull exalte les +labours au préjudice des engrais; et voilà le major Beatson qui supprime +les engrais, avec les labours! + +Pour se connaître aux signes du temps, ils étudièrent les nuages d'après +la classification de Luke-Howard. Ils contemplaient ceux qui s'allongent +comme des crinières, ceux qui ressemblent à des îles, ceux qu'on +prendrait pour des montagnes de neige--tâchant de distinguer les nimbus +des cirrus, les stratus des cumulus; les formes changeaient avant qu'ils +eussent trouvé les noms. + +Le baromètre les trompa; le thermomètre n'apprenait rien; et ils +recoururent à l'expédient imaginé sous Louis XV, par un prêtre de +Touraine. Une sangsue dans un bocal devait monter en cas de pluie, se +tenir au fond par beau fixe, s'agiter aux menaces de la tempête. Mais +l'atmosphère presque toujours contredit la sangsue. Ils en mirent trois +autres, avec celle-là. Toutes les quatre se comportèrent différemment. + +Après force méditations, Bouvard reconnut qu'il s'était trompé. Son +domaine exigeait la grande culture, le système intensif, et il aventura +ce qui lui restait de capitaux disponibles: trente mille francs. + +Excité par Pécuchet, il eut le délire de l'engrais. Dans la fosse aux +composts furent entassés des branchages, du sang, des boyaux, des +plumes, tout ce qu'il pouvait découvrir. Il employa la liqueur belge, le +lisier suisse, la lessive, des harengs saurs, du varech, des chiffons, +fit venir du guano, tâcha d'en fabriquer--et poussant jusqu'au bout ses +principes, ne tolérait pas qu'on perdit l'urine; il supprima les lieux +d'aisances. On apportait dans sa cour des cadavres d'animaux, dont il +fumait ses terres. Leurs charognes dépecées parsemaient la campagne. +Bouvard souriait au milieu de cette infection. Une pompe installée dans +un tombereau crachait du purin sur les récoltes. À ceux qui avaient +l'air dégoûté, il disait: Mais c'est de l'or! c'est de l'or.--Et il +regrettait de n'avoir pas encore plus de fumiers. Heureux les pays où +l'on trouve des grottes naturelles pleines d'excréments d'oiseaux! + +Le colza fut chétif, l'avoine médiocre; et le blé se vendit fort mal, à +cause de son odeur. Une chose étrange, c'est que la Butte enfin épierrée +donnait moins qu'autrefois. + +Il crut bon de renouveler son matériel. Il acheta un scarificateur +Guillaume, un extirpateur Valcourt, un semoir anglais et le grand araire +de Mathieu de Dombasle. Le charretier le dénigra. + +--Apprends à t'en servir! + +--Eh bien, montrez-moi! + +Il essayait de montrer, se trompait, et les paysans ricanaient. + +Jamais il ne put les astreindre au commandement de la cloche. Sans +cesse, il criait derrière eux, courait d'un endroit à l'autre, notait +ses observations sur un calepin, donnait des rendez-vous, n'y pensait +plus--et sa tête bouillonnait d'idées industrielles. Il se promettait de +cultiver le pavot en vue de l'opium, et surtout l'astragale qu'il +vendrait sous le nom de café des familles. + +Afin d'engraisser plus vite ses boeufs, il les saignait tous les quinze +jours. + +Il ne tua aucun de ses cochons et les gorgeait d'avoine salée. Bientôt +la porcherie fut trop étroite. Ils embarrassaient la cour, défonçaient +les clôtures, mordaient le monde. + +Durant les grandes chaleurs, vingt-cinq moutons se mirent à tourner, et +peu de temps après, crevèrent. + +La même semaine, trois boeufs expiraient, conséquence des phlébotomies +de Bouvard. + +Il imagina pour détruire les mans d'enfermer des poules dans une cage à +roulettes, que deux hommes poussaient derrière la charrue--ce qui ne +manqua point de leur briser les pattes. + +Il fabriqua de la bière avec des feuilles de petit chêne, et la donna +aux moissonneurs en guise de cidre. Des maux d'entrailles se +déclarèrent. Les enfants pleuraient, les femmes geignaient, les hommes +étaient furieux. Ils menaçaient tous de partir; et Bouvard leur céda. + +Cependant, pour les convaincre de l'innocuité de son breuvage, il en +absorba devant eux plusieurs bouteilles, se sentit gêné, mais cacha ses +douleurs, sous un air d'enjouement. Il fit même transporter la mixture +chez lui. Il en buvait le soir avec Pécuchet, et tous deux s'efforçaient +de la trouver bonne. D'ailleurs, il ne fallait pas qu'elle fût perdue. + +Les coliques de Bouvard devenant trop fortes, Germaine alla chercher le +docteur. + +C'était un homme sérieux, à front convexe, et qui commença par effrayer +son malade. La cholérine de Monsieur devait tenir à cette bière dont on +parlait dans le pays. Il voulut en savoir la composition, et la blâma en +termes scientifiques, avec des haussements d'épaule. Pécuchet qui avait +fourni la recette fut mortifié. + +En dépit des chaulages pernicieux, des binages épargnés et des +échardonnages intempestifs, Bouvard, l'année suivante, avait devant lui +une belle récolte de froment. Il imagina de le dessécher par la +fermentation, genre hollandais, système Clap-Mayer; c'est-à-dire qu'il +le fit abattre d'un seul coup, et tasser en meules, qui seraient +démolies dès que le gaz s'en échapperait, puis exposées au grand air; +après quoi, Bouvard se retira sans la moindre inquiétude. + +Le lendemain, pendant qu'ils dînaient, ils entendirent sous la hêtrée le +battement d'un tambour. Germaine sortit pour voir ce qu'il y avait; mais +l'homme était déjà loin; presque aussitôt la cloche de l'église tinta +violemment. + +Une angoisse saisit Bouvard et Pécuchet. Ils se levèrent, et impatients +d'être renseignés, s'avancèrent tête nue, du côté de Chavignolles. + +Une vieille femme passa. Elle ne savait rien. Ils arrêtèrent un petit +garçon qui répondit:--Je crois que c'est le feu? et le tambour +continuait à battre, la cloche tintait plus fort. Enfin, ils +atteignirent les premières maisons du village. L'épicier leur cria de +loin:--Le feu est chez vous! + +Pécuchet prit le pas gymnastique; et il disait à Bouvard courant du même +train à son côté:--Une, deux; une, deux;--en mesure! comme les chasseurs +de Vincennes. + +La route qu'ils suivaient montait toujours; le terrain en pente leur +cachait l'horizon. Ils arrivèrent en haut, près de la Butte;--et, d'un +seul coup d'oeil, le désastre leur apparut. + +Toutes les meules, çà et là, flambaient comme des volcans--au milieu de +la plaine dénudée, dans le calme du soir. + +Il y avait, autour de la plus grande, trois cents personnes peut-être; +et sous les ordres de M. Foureau, le maire, en écharpe tricolore, des +gars avec des perches et des crocs tiraient la paille du sommet, afin de +préserver le reste. + +Bouvard dans son empressement faillit renverser Mme Bordin qui se +trouvait là. Puis, apercevant un de ses valets, il l'accabla d'injures +pour ne l'avoir pas averti. Le valet au contraire, par excès de zèle +avait d'abord couru à la maison, à l'église, puis chez Monsieur, et +était revenu par l'autre route. + +Bouvard perdait la tête. Ses domestiques l'entouraient parlant à la +fois;--et il défendait d'abattre les meules, suppliait qu'on le +secourût, exigeait de l'eau, réclamait des pompiers! + +--Est-ce que nous en avons! s'écria le maire. + +--C'est de votre faute! reprit Bouvard. Il s'emportait, proféra des +choses inconvenantes;--et tous admirèrent la patience de M. Foureau qui +était brutal cependant, comme l'indiquaient ses grosses lèvres et sa +mâchoire de bouledogue. + +La chaleur des meules devint si forte qu'on ne pouvait plus en +approcher. Sous les flammes dévorantes la paille se tordait avec des +crépitations, les grains de blé vous cinglaient la figure comme des +grains de plomb. Puis, la meule s'écroulait par terre en un large +brasier, d'où s'envolaient des étincelles;--et des moires ondulaient sur +cette masse rouge, qui offrait dans les alternances de sa couleur, des +parties roses comme du vermillon, et d'autres brunes comme du sang +caillé. La nuit était venue; le vent soufflait; des tourbillons de fumée +enveloppaient la foule;--une flammèche, de temps à autre, passait sur le +ciel noir. + +Bouvard contemplait l'incendie, en pleurant doucement. Ses yeux +disparaissaient sous leurs paupières gonflées;--et il avait tout le +visage comme élargi par la douleur. Mme Bordin, en jouant avec les +franges de son châle vert l'appelait pauvre Monsieur, tâchait de le +consoler. Puisqu'on n'y pouvait rien, il devait se faire une raison. + +Pécuchet ne pleurait pas. Très pâle ou plutôt livide, la bouche ouverte +et les cheveux collés par la sueur froide, il se tenait à l'écart, dans +ses réflexions.--Mais le curé, survenu tout à coup, murmura d'une voix +câline:--Ah! quel malheur, véritablement; c'est bien fâcheux! Soyez sûr +que je participe!... + +Les autres n'affectaient aucune tristesse. Ils causaient en souriant, la +main étendue devant les flammes. Un vieux ramassa des brins qui +brûlaient pour allumer sa pipe. Des enfants se mirent à danser. Un +polisson s'écria même que c'était bien amusant. + +--Oui! il est beau, l'amusement! reprit Pécuchet qui venait de +l'entendre. + +Le feu diminua. Les tas s'abaissèrent;--et une heure après, il ne +restait plus que des cendres, faisant sur la plaine des marques rondes +et noires. Alors on se retira. + +Mme Bordin et l'abbé Jeufroy reconduisirent Messieurs Bouvard et +Pécuchet jusqu'à leur domicile. + +Pendant la route, la veuve adressa à son voisin des reproches fort +aimables sur sa sauvagerie--et l'ecclésiastique exprima toute sa +surprise de n'avoir pu connaître jusqu'à présent un de ses paroissiens +aussi distingué. + +Seul à seul, ils cherchèrent la cause de l'incendie--et au lieu de +reconnaître avec tout le monde que la paille humide s'était enflammée +spontanément, ils soupçonnèrent une vengeance. Elle venait, sans doute, +de maître Gouy, ou peut-être du taupier? Six mois auparavant Bouvard +avait refusé ses services, et même soutenu dans un cercle d'auditeurs +que son industrie étant funeste, le gouvernement la devait interdire. +L'homme, depuis ce temps-là, rôdait aux environs. Il portait sa barbe +entière, et leur semblait effrayant, surtout le soir quand il +apparaissait au bord des cours, en secouant sa longue perche, garnie de +taupes suspendues. + +Le dommage était considérable, et pour se reconnaître dans leur +situation, Pécuchet pendant huit jours travailla les registres de +Bouvard qui lui parurent un véritable labyrinthe. Après avoir +collationné le journal, la correspondance et le grand livre couvert de +notes au crayon et de renvois, il découvrit la vérité: pas de +marchandises à vendre, aucun effet à recevoir, et en caisse, zéro; le +capital se marquait par un déficit de trente-trois mille francs. + +Bouvard n'en voulut rien croire, et plus de vingt fois, ils +recommencèrent les calculs. Ils arrivaient toujours à la même +conclusion. Encore deux ans d'une agronomie pareille, leur fortune y +passait! + +Le seul remède était de vendre. + +Au moins fallait-il consulter un notaire. La démarche était trop +pénible; Pécuchet s'en chargea. + +D'après l'opinion de M. Marescot, mieux valait ne point faire +d'affiches. Il parlerait de la ferme à des clients sérieux et laisserait +venir leurs propositions. + +--Très bien! dit Bouvard on a du temps devant soi! Il allait prendre un +fermier; ensuite, on verrait. Nous ne serons pas plus malheureux +qu'autrefois! seulement nous voilà forcés à des économies! + +Elles contrariaient Pécuchet à cause du jardinage, et quelques jours +après, il dit: + +--Nous devrions nous livrer exclusivement à l'arboriculture, non pour le +plaisir, mais comme spéculation!--Une poire qui revient à trois sols est +quelquefois vendue dans la capitale jusqu'à des cinq et six francs! Des +jardiniers se font avec les abricots vingt-cinq mille livres de rentes! +À Saint Pétersbourg pendant l'hiver, on paie le raisin un napoléon la +grappe! C'est une belle industrie, tu en conviendras! Et qu'est-ce que +ça coûte? des soins, du fumier, et le repassage d'une serpette! + +Il monta tellement l'imagination de Bouvard, que tout de suite, ils +cherchèrent dans leurs livres une nomenclature de plants à acheter;--et +ayant choisi des noms qui leur paraissaient merveilleux, ils +s'adressèrent à un pépiniériste de Falaise, lequel s'empressa de leur +fournir trois cents tiges dont il ne trouvait pas le placement. + +Ils avaient fait venir un serrurier pour les tuteurs, un quincaillier +pour les raidisseurs, un charpentier pour les supports. Les formes des +arbres étaient d'avance dessinées. Des morceaux de latte sur le mur +figuraient des candélabres. Deux poteaux à chaque bout des plates-bandes +guindaient horizontalement des fils de fer;--et dans le verger, des +cerceaux indiquaient la structure des vases, des baguettes en cône celle +des pyramides--si bien qu'en arrivant chez eux, on croyait voir les +pièces de quelque machine inconnue, ou la carcasse d'un feu d'artifice. + +Les trous étant creusés, ils coupèrent l'extrémité de toutes les +racines, bonnes ou mauvaises, et les enfouirent dans un compost. Six +mois après, les plants étaient morts. Nouvelles commandes au +pépiniériste, et plantations nouvelles, dans des trous encore plus +profonds! Mais la pluie détrempant le sol, les greffes d'elles-mêmes +s'enterrèrent et les arbres s'affranchirent. + +Le printemps venu, Pécuchet se mit à la taille des poiriers. Il +n'abattit pas les flèches, respecta les lambourdes;--et s'obstinant à +vouloir coucher d'équerre les duchesses qui devaient former les cordons +unilatéraux, il les cassait ou les arrachait, invariablement. Quant aux +pêchers, il s'embrouilla dans les sur-mères, les sous-mères, et les +deuxièmes sous-mères. Des vides et des pleins se présentaient toujours +où il n'en fallait pas;--et impossible d'obtenir sur l'espalier un +rectangle parfait, avec six branches à droite et six à gauche,--non +compris les deux principales, le tout formant une belle arête de +poisson. + +Bouvard tâcha de conduire les abricotiers. Ils se révoltèrent. Il +abattit leurs troncs à ras du sol; aucun ne repoussa. Les cerisiers, +auxquels il avait fait des entailles, produisirent de la gomme. + +D'abord ils taillèrent très long, ce qui éteignait les yeux de la base, +puis trop court, ce qui amenait des gourmands: et souvent ils hésitaient +ne sachant pas distinguer les boutons à bois des boutons à fleurs. Ils +s'étaient réjouis d'avoir des fleurs: mais ayant reconnu leur faute, ils +en arrachaient les trois quarts, pour fortifier le reste. + +Incessamment, ils parlaient de la sève et du cambium, du palissage, du +cassage, de l'éborgnage. Ils avaient au milieu de leur salle à manger, +dans un cadre, la liste de leurs élèves, avec un numéro qui se répétait +dans le jardin, sur un petit morceau de bois, au pied de l'arbre. + +Levés dès l'aube, ils travaillaient jusqu'à la nuit, le porte-jonc à la +ceinture. Par les froides matinées de printemps Bouvard gardait sa veste +de tricot sous sa blouse, Pécuchet sa vieille redingote sous sa +serpillière;--et les gens qui passaient le long de la claire-voie les +entendaient tousser dans le brouillard. + +Quelquefois Pécuchet tirait de sa poche son manuel; et il en étudiait un +paragraphe, debout, avec sa bêche auprès de lui, dans la pose du +jardinier qui décorait le frontispice du livre. Cette ressemblance le +flatta même beaucoup. Il en conçut plus d'estime pour l'auteur. + +Bouvard était continuellement juché sur une haute échelle devant les +pyramides. Un jour, il fut pris d'un étourdissement--et n'osant plus +descendre, cria pour que Pécuchet vînt à son secours. + +Enfin des poires parurent; et le verger avait des prunes. Alors ils +employèrent contre les oiseaux tous les artifices recommandés. Mais les +fragments de glace miroitaient à éblouir, la cliquette du moulin à vent +les réveillait pendant la nuit--et les moineaux perchaient sur le +mannequin. Ils en firent un second, et même un troisième, dont ils +varièrent le costume, inutilement. + +Cependant, ils pouvaient espérer quelques fruits. Pécuchet venait d'en +remettre la note à Bouvard quand tout à coup le tonnerre retentit et la +pluie tomba,--une pluie lourde et violente. Le vent, par intervalles, +secouait toute la surface de l'espalier. Les tuteurs s'abattaient l'un +après l'autre--et les malheureuses quenouilles en se balançant +entrechoquaient leurs poires. + +Pécuchet surpris par l'averse s'était réfugié dans la cahute. Bouvard se +tenait dans la cuisine. Ils voyaient tourbillonner devant eux, des +éclats de bois, des branches, des ardoises;--et les femmes de marin qui +sur la côte, à dix lieues de là regardaient la mer, n'avaient pas l'oeil +plus tendu et le coeur plus serré. Puis tout à coup, les supports et les +barres des contre-espaliers avec le treillage, s'abattirent sur les +plates-bandes. + +Quel tableau, quand ils firent leur inspection! Les cerises et les +prunes couvraient l'herbe entre les grêlons qui fondaient. Les +passe-colmar étaient perdus, comme le Bési-des-vétérans et les +Triomphes-de-Jodoigne. À peine, s'il restait parmi les pommes quelques +bons-papas. Et douze Tétons-de-Vénus, toute la récolte des pêches, +roulaient dans les flaques d'eau, au bord des buis déracinés. + +Après le dîner, où ils mangèrent fort peu, Pécuchet dit avec douceur: + +--Nous ferions bien de voir à la ferme, s'il n'est pas arrivé quelque +chose? + +--Bah! pour découvrir encore des sujets de tristesse! + +--Peut-être? car nous ne sommes guère favorisés!--et ils se plaignirent +de la Providence et de la Nature. + +Bouvard, le coude sur la table, poussait sa petite susurration--et, +comme toutes les douleurs se tiennent, les anciens projets agricoles lui +revinrent à la mémoire, particulièrement la féculerie et un nouveau +genre de fromages. + +Pécuchet respirait bruyamment;--et tout en se fourrant dans les narines +des prises de tabac, il songeait que si le sort l'avait voulu, il ferait +maintenant partie d'une société d'agriculture, brillerait aux +expositions, serait cité dans les journaux. + +Bouvard promena autour de lui des yeux chagrins. + +--Ma foi! j'ai envie de me débarrasser de tout cela, pour nous établir +autre part! + +--Comme tu voudras dit Pécuchet;--et un moment après: + +--Les auteurs nous recommandent de supprimer tout canal direct. La sève, +par là, se trouve contrariée, et l'arbre forcément en souffre. Pour se +bien porter, il faudrait qu'il n'eût pas de fruits. Cependant, ceux +qu'on ne taille et qu'on ne fume jamais en produisent--de moins gros, +c'est vrai, mais de plus savoureux. J'exige qu'on m'en donne la +raison!--et, non seulement, chaque espèce réclame des soins +particuliers, mais encore chaque individu, suivant le climat, la +température, un tas de choses! où est la règle, alors? et quel espoir +avons-nous d'aucun succès ou bénéfice? + +Bouvard lui répondit: + +--Tu verras dans Gasparin que le bénéfice ne peut dépasser le dixième du +capital. Donc on ferait mieux de placer ce capital dans une maison de +banque; au bout de quinze ans, par l'accumulation des intérêts, on +aurait le double sans s'être foulé le tempérament. + +Pécuchet baissa la tête. + +--L'arboriculture pourrait bien être une blague? + +--Comme l'agronomie! répliqua Bouvard. + +Ensuite, ils s'accusèrent d'avoir été trop ambitieux--et ils résolurent +de ménager désormais leur peine et leur argent. Un émondage de temps à +autre suffirait au verger. Les contre-espaliers furent proscrits, et ils +ne remplaceraient pas les arbres morts--mais il allait se présenter des +intervalles fort vilains, à moins de détruire tous les autres qui +restaient debout. Comment s'y prendre? + +Pécuchet fit plusieurs épures, en se servant de sa boîte de +mathématiques. Bouvard lui donnait des conseils. Ils n'arrivaient à rien +de satisfaisant. Heureusement qu'ils trouvèrent dans leur bibliothèque +l'ouvrage de Boitard, intitulé _L'Architecte des Jardins_. + +L'auteur les divise en une infinité de genres. Il y a, d'abord, le genre +mélancolique et romantique, qui se signale par des immortelles, des +ruines, des tombeaux, et un ex-voto à la Vierge, indiquant la place où +un seigneur est tombé sous le fer d'un assassin; on compose le genre +terrible avec des rocs suspendus, des arbres fracassés, des cabanes +incendiées, le genre exotique en plantant des cierges du Pérou pour +faire naître des souvenirs à un colon ou à un voyageur. Le genre grave +doit offrir, comme Ermenonville, un temple à la philosophie. Les +obélisques et les arcs de triomphe caractérisent le genre majestueux, de +la mousse et des grottes le genre mystérieux, un lac le genre rêveur. Il +y a même le genre fantastique, dont le plus beau spécimen se voyait +naguère dans un jardin wurtembergeois--car, on y rencontrait +successivement, un sanglier, un ermite, plusieurs sépulcres, et une +barque se détachant d'elle-même du rivage, pour vous conduire dans un +boudoir, où des jets d'eau vous inondaient, quand on se posait sur le +sofa. + +Devant cet horizon de merveilles, Bouvard et Pécuchet eurent comme un +éblouissement. Le genre fantastique leur parut réservé aux princes. Le +temple à la philosophie serait encombrant. L'ex-voto à la madone +n'aurait pas de signification, vu le manque d'assassins, et, tant pis +pour les colons et les voyageurs, les plantes américaines coûtaient trop +cher. Mais les rocs étaient possibles comme les arbres fracassés, les +immortelles et la mousse;--et dans un enthousiasme progressif, après +beaucoup de tâtonnements, avec l'aide d'un seul valet, et pour une somme +minime, ils se fabriquèrent une résidence qui n'avait pas d'analogue +dans tout le département. + +La charmille ouverte çà et là donnait jour sur le bosquet, rempli +d'allées sinueuses en façon de labyrinthe. Dans le mur de l'espalier, +ils avaient voulu faire un arceau sous lequel on découvrirait la +perspective. Comme le chaperon ne pouvait se tenir suspendu, il en était +résulté une brèche énorme, avec des ruines par terre. + +Ils avaient sacrifié les asperges pour bâtir à la place un tombeau +étrusque c'est-à-dire un quadrilatère en plâtre noir, ayant six pieds de +hauteur, et l'apparence d'une niche à chien. Quatre sapinettes aux +angles flanquaient ce monument, qui serait surmonté par une urne et +enrichi d'une inscription. + +Dans l'autre partie du potager une espèce de Rialto enjambait un bassin, +offrant sur ses bords des coquilles de moules incrustées. La terre +buvait l'eau, n'importe! Il se formerait un fond de glaise, qui la +retiendrait. + +La cahute avait été transformée en cabane rustique, grâce à des verres +de couleur. Au sommet du vigneau six arbres équarris supportaient un +chapeau de fer-blanc à pointes retroussées, et le tout signifiait une +pagode chinoise. + +Ils avaient été sur les rives de l'Orne, choisir des granits, les +avaient cassés, numérotés, rapportés eux-mêmes dans une charrette, puis +avaient joint les morceaux avec du ciment, en les accumulant les uns +par-dessus les autres; et au milieu du gazon se dressait un rocher, +pareil à une gigantesque pomme de terre. + +Quelque chose manquait au delà pour compléter l'harmonie. Ils abattirent +le plus gros tilleul de la charmille (aux trois quarts mort, du reste) +et le couchèrent dans toute la longueur du jardin, de telle sorte qu'on +pouvait le croire apporté par un torrent, ou renversé par la foudre. + +La besogne finie, Bouvard qui était sur le perron, cria de loin: + +--Ici! on voit mieux! + +--Voit mieux fut répété dans l'air. + +Pécuchet répondit: + +--J'y vais! + +--Y vais! + +--Tiens! un écho! + +--Écho! + +Le tilleul, jusqu'alors l'avait empêché de se produire;--et il était +favorisé par la pagode, faisant face à la grange, dont le pignon +surmontait la charmille. + +Pour essayer l'écho, ils s'amusèrent à lancer des mots plaisants. +Bouvard en hurla d'obscènes. + +Il avait été plusieurs fois à Falaise, sous prétexte d'argent à +recevoir--et il en revenait toujours avec de petits paquets qu'il +enfermait dans sa commode. Pécuchet partit un matin, pour se rendre à +Bretteville, et rentra fort tard, avec un panier qu'il cacha sous son +lit. + +Le lendemain, à son réveil, Bouvard fut surpris. Les deux premiers ifs +de la grand allée (qui la veille encore, étaient sphériques) avaient la +forme de paons--et un cornet avec deux boutons de porcelaine figuraient +le bec et les yeux. Pécuchet s'était levé dès l'aube; et tremblant +d'être découvert, il avait taillé les deux arbres à la mesure des +appendices expédiés par Dumouchel. Depuis six mois, les autres derrière +ceux-là imitaient, plus ou moins, des pyramides, des cubes, des +cylindres, des cerfs ou des fauteuils. Mais rien n'égalait les paons, +Bouvard le reconnut, avec de grands éloges. + +Sous prétexte d'avoir oublié sa bêche, il entraîna son compagnon dans le +labyrinthe. Car il avait profité de l'absence de Pécuchet, pour faire, +lui aussi, quelque chose de sublime. + +La porte des champs était recouverte d'une couche de plâtre, sur +laquelle s'alignaient en bel ordre cinq cents fourneaux de pipes, +représentant des Abd-el-Kader, des nègres, des turcos, des femmes nues, +des pieds de cheval, et des têtes de mort! + +--Comprends-tu mon impatience! + +--Je crois bien! + +Et dans leur émotion, ils s'embrassèrent. + +Comme tous les artistes, ils eurent le besoin d'être applaudis--et +Bouvard songea à offrir un grand dîner. + +--Prends garde! dit Pécuchet tu vas te lancer dans les réceptions. C'est +un gouffre! + +La chose pourtant, fut décidée. + +Depuis qu'ils habitaient le pays, ils se tenaient à l'écart.--Tout le +monde, par désir de les connaître, accepta leur invitation, sauf le +comte de Faverges, appelé dans la capitale pour affaires. Ils se +rabattirent sur M. Hurel, son factotum. + +Beljambe l'aubergiste, ancien chef à Lisieux devait cuisiner certains +plats. Il fournissait un garçon. Germaine avait requis la fille de +basse-cour. Marianne la servante de Mme Bordin viendrait aussi. Dès +quatre heures la grille était grande ouverte, et les deux propriétaires, +pleins d'impatience, attendaient leurs convives. + +Hurel s'arrêta sous la hêtrée pour remettre sa redingote. Puis, le curé +s'avança revêtu d'une soutane neuve, et un moment après M. Foureau, avec +un gilet de velours. Le Docteur donnait le bras à sa femme qui marchait +péniblement en s'abritant sous son ombrelle. Un flot de rubans roses +s'agita derrière eux; c'était le bonnet de Mme Bordin, habillée d'une +belle robe de soie gorge de pigeon. La chaîne d'or de sa montre lui +battait sur la poitrine, et les bagues brillaient à ses deux mains, +couvertes de mitaines noires.--Enfin parut le notaire, un panama sur la +tête, un lorgnon dans l'oeil; car l'officier ministériel n'étouffait pas +en lui l'homme du monde. + +Le salon était ciré à ne pouvoir s'y tenir debout. Les huit fauteuils +d'Utrecht s'adossaient le long de la muraille, une table ronde dans le +milieu supportait la cave à liqueurs, et on voyait au-dessus de la +cheminée le portrait du père Bouvard. Les embus reparaissant à +contre-jour faisaient grimacer la bouche, loucher les yeux, et un peu de +moisissure aux pommettes ajoutait à l'illusion des favoris. Les invités +lui trouvèrent une ressemblance avec son fils, et Mme Bordin ajouta, en +regardant Bouvard, qu'il avait dû être un fort bel homme. + +Après une heure d'attente, Pécuchet annonça qu'on pouvait passer dans la +salle. + +Les rideaux de calicot blanc à bordure rouge étaient, comme ceux du +salon, complètement tirés devant les fenêtres;--et le soleil, traversant +la toile, jetait une lumière blonde sur le lambris, qui avait pour tout +ornement, un baromètre. + +Bouvard plaça les deux dames auprès de lui, Pécuchet le maire à sa +gauche, le curé à sa droite;--et l'on entama les huîtres. Elles +sentaient la vase. Bouvard fut désolé, prodigua les excuses; et Pécuchet +se leva pour aller dans la cuisine faire une scène à Beljambe. + +Pendant tout le premier service, composé d'une barbue entre un +vol-au-vent et des pigeons en compote, la conversation roula sur la +manière de fabriquer le cidre. Après quoi on en vint aux mets digestes +ou indigestes. Le Docteur, naturellement fut consulté. Il jugeait les +choses avec scepticisme, comme un homme qui a vu le fond de la science, +et cependant ne tolérait pas la moindre contradiction. + +En même temps que l'aloyau, on servit du bourgogne. Il était trouble. +Bouvard attribuant cet accident au rinçage de la bouteille, en fit +goûter trois autres, sans plus de succès--puis versa du Saint-Julien, +trop jeune, évidemment; et tous les convives se turent. Hurel souriait +sans discontinuer; les pas lourds du garçon résonnaient sur les dalles. + +Mme Vaucorbeil, courtaude et l'air bougon (elle était d'ailleurs vers la +fin de sa grossesse), avait gardé un mutisme absolu. Bouvard ne sachant +de quoi l'entretenir lui parla du théâtre de Caen. + +--Ma femme ne va jamais au spectacle reprit le docteur. + +M. Marescot, quand il habitait Paris, ne fréquentait que les Italiens. + +--Moi dit Bouvard je me payais quelquefois un parterre au Vaudeville, +pour entendre des farces! + +Foureau demanda à Mme Bordin si elle aimait les farces? + +--Ça dépend de quelle espèce répondit-elle. + +Le maire la lutinait. Elle ripostait aux plaisanteries. Ensuite elle +indiqua une recette pour les cornichons. Du reste, ses talents de +ménagère étaient connus, et elle avait une petite ferme admirablement +soignée. + +Foureau interpella Bouvard:--Est-ce que vous êtes dans l'intention de +vendre la vôtre? + +--Mon Dieu, jusqu'à présent, je ne sais trop... + +--Comment! pas même la pièce des Écalles? reprit le notaire ce serait à +votre convenance, madame Bordin. + +La veuve répliqua, en minaudant:--Les prétentions de M. Bouvard seraient +trop fortes! + +On pouvait, peut-être, l'attendrir. + +--Je n'essaierai pas! + +--Bah! si vous l'embrassiez? + +--Essayons tout de même! dit Bouvard--et il la baisa sur les deux joues, +aux applaudissements de la société. + +Presque aussitôt on déboucha le champagne, dont les détonations +amenèrent un redoublement de joie. Pécuchet fit un signe. Les rideaux +s'ouvrirent, et le jardin apparut. + +C'était dans le crépuscule, quelque chose d'effrayant. Le rocher comme +une montagne occupait le gazon, le tombeau faisait un cube au milieu des +épinards, le pont vénitien un accent circonflexe par-dessus les +haricots--et la cabane, au delà, une grande tache noire; car ils avaient +incendié son toit pour la rendre plus poétique. Les ifs en forme de +cerfs ou de fauteuils se suivaient, jusqu'à l'arbre foudroyé, qui +s'étendait transversalement de la charmille à la tonnelle, où des pommes +d'amour pendaient comme des stalactites. Un tournesol, çà et là, étalait +son disque jaune. La pagode chinoise peinte en rouge semblait un phare +sur le vigneau. Les becs des paons frappés par le soleil se renvoyaient +des feux, et derrière la claire-voie, débarrassée de ses planches, la +campagne toute plate terminait l'horizon. + +Devant l'étonnement de leurs convives Bouvard et Pécuchet ressentirent +une véritable jouissance. + +Mme Bordin surtout admira les paons. Mais le tombeau ne fut pas compris, +ni la cabane incendiée, ni le mur en ruines. Puis, chacun à tour de +rôle, passa sur le pont. Pour emplir le bassin, Bouvard et Pécuchet +avaient charrié de l'eau pendant toute la matinée. Elle avait fui entre +les pierres du fond, mal jointes, et de la vase les recouvrait. + +Tout en se promenant on se permit des critiques:--À votre place j'aurais +fait cela.--Les petits pois sont en retard.--Ce coin franchement n'est +pas propre.--Avec une taille pareille, jamais vous n'obtiendrez de +fruits. + +Bouvard fut obligé de répondre qu'il se moquait des fruits. + +Comme on longeait la charmille, il dit d'un air finaud: + +--Ah! voilà une personne que nous dérangeons! mille excuses! + +La plaisanterie ne fut pas relevée. Tout le monde connaissait la dame en +plâtre! + +Après plusieurs détours dans le labyrinthe, on arriva devant la porte +aux pipes. Des regards de stupéfaction s'échangèrent. Bouvard observait +le visage de ses hôtes,--et impatient de connaître leur opinion: + +--Qu'en dites-vous? + +Mme Bordin éclata de rire: Tous firent comme elle. Le curé poussait une +sorte de gloussement, Hurel toussait, le Docteur en pleurait, sa femme +fut prise d'un spasme nerveux,--et Foureau, homme sans gêne, cassa un +Abd-el-Kader qu'il mit dans sa poche, comme souvenir. + +Quand on fut sorti de la charmille, Bouvard pour étonner son monde avec +l'écho, cria de toutes ses forces: + +--Serviteur! Mesdames! + +Rien! pas d'écho. Cela tenait à des réparations faites à la grange, le +pignon et la toiture étant démolis. + +Le café fut servi sur le vigneau--et les Messieurs allaient commencer +une partie de boules, quand ils virent en face derrière la claire-voie +un homme qui les regardait. + +Il était maigre et hâlé, avec un pantalon rouge en lambeaux, une veste +bleue sans chemise, la barbe noire taillée en brosse; et il articula +d'une voix rauque: + +--Donnez-moi un verre de vin! + +Le maire et l'abbé Jeufroy l'avaient tout de suite reconnu. C'était un +ancien menuisier de Chavignolles. + +--Allons Gorju! éloignez-vous dit M. Foureau. On ne demande pas +l'aumône. + +--Moi? l'aumône! s'écria l'homme exaspéré. J'ai fait sept ans la guerre +en Afrique. Je relève de l'hôpital. Pas d'ouvrage! Faut-il que +j'assassine? nom d'un nom! + +Sa colère d'elle-même tomba--et les deux poings sur les hanches, il +considérait les bourgeois d'un air mélancolique et gouailleur. La +fatigue des bivouacs, l'absinthe et les fièvres, toute une existence de +misère et de crapule se révélait dans ses yeux troubles. Ses lèvres +pâles tremblaient en lui découvrant les gencives. Le grand ciel +empourpré l'enveloppait d'une lueur sanglante--et son obstination à +rester là causait une sorte d'effroi. + +Bouvard, pour en finir, alla chercher le fond d'une bouteille. Le +vagabond l'absorba gloutonnement; puis disparut dans les avoines, en +gesticulant. + +Ensuite on blâma M. Bouvard. De telles complaisances favorisaient le +désordre. Mais Bouvard irrité par l'insuccès de son jardin prit la +défense du peuple;--tous parlèrent à la fois. + +Foureau exaltait le gouvernement. Hurel ne voyait dans le monde que la +propriété foncière. L'abbé Jeufroy se plaignit de ce qu'on ne protégeait +pas la religion. Pécuchet attaqua les impôts. Mme Bordin criait par +intervalle:--Moi d'abord, je déteste la République et le docteur se +déclara pour le progrès. Car enfin, monsieur, nous avons besoin de +réformes. + +--Possible! répondit Foureau; mais toutes ces idées-là nuisent aux +affaires. + +--Je me fiche des affaires! s'écria Pécuchet. + +Vaucorbeil poursuivit:--Au moins, donnez nous l'adjonction des +capacités. Bouvard n'allait pas jusque-là. + +--C'est votre opinion? reprit le docteur. Vous êtes toisé! Bonsoir! et +je vous souhaite un déluge pour naviguer dans votre bassin! + +--Moi aussi, je m'en vais dit un moment après M. Foureau; et désignant +sa poche où était l'Abd-el-Kader: Si j'ai besoin d'un autre, je +reviendrai. + +Le curé, avant de partir confia timidement à Pécuchet qu'il ne trouvait +pas convenable ce simulacre de tombeau au milieu des légumes. Hurel, en +se retirant salua très bas la compagnie. M. Marescot avait disparu après +le dessert. + +Mme Bordin recommença le détail de ses cornichons, promit une seconde +recette pour les prunes à l'eau-de-vie--et fit encore trois tours dans +la grande allée;--mais en passant près du tilleul le bas de sa robe +s'accrocha; et ils l'entendirent qui murmurait:--Mon Dieu! quelle bêtise +que cet arbre! + +Jusqu'à minuit, les deux amphitryons, sous la tonnelle, exhalèrent leur +ressentiment. + +Sans doute, on pouvait reprendre dans le dîner deux ou trois petites +choses par-ci, par-là; et cependant les convives s'étaient gorgés comme +des ogres, preuve qu'il n'était pas si mauvais. Mais pour le jardin, +tant de dénigrement provenait de la plus basse jalousie; et s'échauffant +tous les deux: + +--Ah! l'eau manque dans le bassin! Patience, on y verra jusqu'à un cygne +et des poissons! + +--À peine s'ils ont remarqué la pagode! + +--Prétendre que les ruines ne sont pas propres est une opinion +d'imbécile! + +--Et le tombeau une inconvenance! Pourquoi inconvenance? Est-ce qu'on +n'a pas le droit d'en construire un dans son domaine? Je veux même m'y +faire enterrer! + +--Ne parle pas de ça! dit Pécuchet. + +Puis, ils passèrent en revue les convives. + +--Le médecin m'a l'air d'un joli poseur! + +--As-tu observé le ricanement de Marescot devant le portrait? + +--Quel goujat que M. le maire! Quand on dîne dans une maison, que +diable! on respecte les curiosités. + +--Mme Bordin dit Bouvard. + +--Eh! c'est une intrigante! Laisse-moi tranquille. + +Dégoûtés du monde, ils résolurent de ne plus voir personne, de vivre +exclusivement chez eux, pour eux seuls. + +Et ils passaient des jours dans la cave à enlever le tartre des +bouteilles, revernirent tous les meubles, encaustiquèrent les chambres. +Chaque soir, en regardant le bois brûler, ils dissertaient sur le +meilleur système de chauffage. + +Ils tâchèrent par économie de fumer des jambons, de couler eux-mêmes la +lessive. Germaine qu'ils incommodaient haussait les épaules. À l'époque +des confitures, elle se fâcha, et ils s'établirent dans le fournil. + +C'était une ancienne buanderie, où il y avait sous les fagots, une +grande cuve maçonnée excellente pour leurs projets, l'ambition leur +étant venue de fabriquer des conserves. + +Quatorze bocaux furent emplis de tomates et de petits pois; ils en +lutèrent les bouchons avec de la chaux vive et du fromage, appliquèrent +sur les bords des bandelettes de toile, puis les plongèrent dans l'eau +bouillante. Elle s'évaporait; ils en versèrent de la froide; la +différence de température fit éclater les bocaux. Trois seulement furent +sauvés. + +Ensuite, ils se procurèrent de vieilles boîtes à sardines, y mirent des +côtelettes de veau et les enfoncèrent dans le bain-marie. Elles +sortirent rondes comme des ballons; le refroidissement les aplatirait. +Pour continuer l'expérience, ils enfermèrent dans d'autres boîtes, des +oeufs, de la chicorée, du homard, une matelote, un potage!--et ils +s'applaudissaient, comme M. Appert d'avoir fixé les saisons; de +pareilles découvertes, selon Pécuchet, l'emportaient sur les exploits +des conquérants. + +Ils perfectionnèrent les achars de Mme Bordin, en épiçant le vinaigre +avec du poivre; et leurs prunes à l'eau-de-vie étaient bien supérieures! +Ils obtinrent par la macération des ratafias de framboise et d'absinthe. +Avec du miel et de l'angélique dans un tonneau de Bagnols, ils voulurent +faire du vin de Malaga; et ils entreprirent également la confection d'un +champagne! Les bouteilles de chablis, coupées de moût, éclatèrent +d'elles-mêmes. Alors, ils ne doutèrent plus de la réussite. + +Leurs études se développant, ils en vinrent à soupçonner des fraudes +dans toutes les denrées alimentaires. + +Ils chicanaient le boulanger sur la couleur de son pain. Ils se firent +un ennemi de l'épicier, en lui soutenant qu'il adultérait ses chocolats. +Ils se transportèrent à Falaise, pour demander du jujube;--et sous les +yeux même du pharmacien soumirent sa pâte à l'épreuve de l'eau. Elle +prit l'apparence d'une couenne de lard, ce qui dénotait de la gélatine. + +Après ce triomphe, leur orgueil s'exalta. Ils achetèrent le matériel +d'un distillateur en faillite--et bientôt arrivèrent dans la maison, des +tamis, des barils, des entonnoirs, des écumoires, des chausses et des +balances, sans compter une sébile à boulet et un alambic tête-de-maure, +lequel exigea un fourneau réflecteur, avec une hotte de cheminée. + +Ils apprirent comment on clarifie le sucre, et les différentes sortes de +cuite: le grand et le petit perlé, le soufflé, le boulé, la morve et le +caramel. Mais il leur tardait d'employer l'alambic; et ils abordèrent +les liqueurs fines, en commençant par l'anisette. Le liquide presque +toujours entraînait avec lui les substances, ou bien elles se collaient +dans le fond; d'autres fois, ils s'étaient trompés sur le dosage. Autour +d'eux les grandes bassines de cuivre reluisaient, les matras avançaient +leur bec pointu, les poêlons décoraient le mur. Souvent l'un triait des +herbes sur la table, tandis que l'autre faisait osciller le boulet de +canon dans la sébile suspendue. Ils mouvaient les cuillers; ils +dégustaient les mélanges. + +Bouvard, toujours en sueur, n'avait pour vêtement que sa chemise et son +pantalon tiré jusqu'au creux de l'estomac par ses courtes bretelles; +mais étourdi comme un oiseau, il oubliait le diaphragme de la cucurbite, +ou exagérait le feu. Pécuchet marmottait des calculs, immobile dans sa +longue blouse, une espèce de sarrau d'enfant avec des manches; et ils se +considéraient comme des gens très sérieux, occupés de choses utiles. + +Enfin ils rêvèrent une crème, qui devait enfoncer toutes les autres. Ils +y mettraient de la coriandre comme dans le kummel, du kirsch comme dans +le marasquin, de l'hysope comme dans la chartreuse, de l'ambrette comme +dans le vespetro, du calamus aromaticus comme dans le krambambuli;--et +elle serait colorée en rouge avec du bois de santal. Mais sous quel nom +l'offrir au commerce? Car il fallait un nom facile à retenir, et +pourtant bizarre. Ayant longtemps cherché, ils décidèrent qu'elle se +nommerait la Bouvarine! + +Vers la fin de l'automne, des taches parurent dans les trois bocaux de +conserves. Les tomates et les petits pois étaient pourris. Cela devait +dépendre du bouchage? Alors le problème du bouchage les tourmenta. Pour +essayer les méthodes nouvelles ils manquaient d'argent. Leur ferme les +rongeait. + +Plusieurs fois, des tenanciers s'étaient offerts. Bouvard n'en avait pas +voulu. Mais son premier garçon cultivait d'après ses ordres, avec une +épargne dangereuse, si bien que les récoltes diminuaient, tout +périclitait; et ils causaient de leur embarras, quand maître Gouy entra +dans le laboratoire, escorté de sa femme qui se tenait en arrière, +timidement. + +Grâce à toutes les façons qu'elles avaient reçues, les terres s'étaient +améliorées--et il venait pour reprendre la ferme. Il la déprécia. Malgré +tous leurs travaux les bénéfices étaient chanceux, bref s'il la désirait +c'était par amour du pays et regret d'aussi bons maîtres. On le congédia +d'une manière froide. Il revint le soir même. + +Pécuchet avait sermonné Bouvard; ils allaient fléchir; Gouy demanda une +diminution de fermage; et comme les autres se récriaient, il se mit à +beugler plutôt qu'à parler, attestant le Bon Dieu, énumérant ses peines, +vantant ses mérites. Quand on le sommait de dire son prix, il baissait +la tête au lieu de répondre. Alors sa femme, assise près de la porte +avec un grand panier sur les genoux recommençait les mêmes +protestations, en piaillant d'une voix aiguë comme une poule blessée. + +Enfin le bail fut arrêté aux conditions de trois mille francs par an, un +tiers de moins qu'autrefois. + +Séance tenante, maître Gouy proposa d'acheter le matériel;--et les +dialogues recommencèrent. + +L'estimation des objets dura quinze jours. Bouvard s'en mourait de +fatigue. Il lâcha tout pour une somme tellement dérisoire que Gouy, +d'abord en écarquilla les yeux et s'écriant:--Convenu, lui frappa dans +la main. + +Après quoi, les propriétaires suivant l'usage offrirent de casser une +croûte à la maison; et Pécuchet ouvrit une des bouteilles de son malaga, +moins par générosité que dans l'espoir d'en obtenir des éloges. + +Mais le laboureur dit en rechignant:--C'est comme du sirop de réglisse, +et sa femme pour se faire passer le goût implora un verre d'eau-de-vie. + +Une chose plus grave les occupait! Tous les éléments de la Bouvarine +étaient enfin rassemblés. + +Ils les entassèrent dans la cucurbite, avec de l'alcool, allumèrent le +feu et attendirent. Cependant, Pécuchet tourmenté par la mésaventure du +malaga prit dans l'armoire les boîtes de fer-blanc, fit sauter le +couvercle de la première, puis de la seconde, de la troisième. Il les +rejetait avec fureur, et appela Bouvard. + +Bouvard ferma le robinet du serpentin pour se précipiter vers les +conserves. La désillusion fut complète. Les tranches de veau +ressemblaient à des semelles bouillies; un liquide fangeux remplaçait le +homard; on ne reconnaissait plus la matelote. Des champignons avaient +poussé sur le potage--et une intolérable odeur empestait le laboratoire. + +Tout à coup, avec un bruit d'obus, l'alambic éclata en vingt morceaux, +qui bondirent jusqu'au plafond, crevant les marmites, aplatissant les +écumoires, fracassant les verres; le charbon s'éparpilla, le fourneau +fut démoli--et le lendemain, Germaine retrouva une spatule dans la cour. + +La force de la vapeur avait rompu l'instrument, d'autant que la +cucurbite se trouvait boulonnée au chapiteau. + +Pécuchet, tout de suite, s'était accroupi derrière la cuve, et Bouvard +comme écroulé sur un tabouret. Pendant dix minutes, ils demeurèrent dans +cette posture, n'osant se permettre un seul mouvement, pâles de terreur, +au milieu des tessons. Quand ils purent recouvrer la parole, ils se +demandèrent quelle était la cause de tant d'infortunes, de la dernière +surtout?--et ils n'y comprenaient rien, sinon qu'ils avaient manqué +périr. Pécuchet termina par ces mots: + +--C'est que, peut-être, nous ne savons pas la chimie! + + + + +CHAPITRE III + + +Pour savoir la chimie, ils se procurèrent le cours de Regnault--et +apprirent d'abord que les corps simples sont peut-être composés. + +On les distingue en métalloïdes et en métaux,--différence qui n'a rien +d'absolu, dit l'auteur. De même pour les acides et les bases, un corps +pouvant se comporter à la manière des acides ou des bases, suivant les +circonstances. + +La notation leur parut baroque.--Les Proportions multiples troublèrent +Pécuchet. + +--Puisqu'une molécule de A, je suppose, se combine avec plusieurs +parties de B, il me semble que cette molécule doit se diviser en autant +de parties; mais si elle se divise, elle cesse d'être l'unité, la +molécule primordiale. Enfin, je ne comprends pas. + +--Moi, non plus! disait Bouvard. + +Et ils recoururent à un ouvrage moins difficile, celui de Girardin--où +ils acquirent la certitude que dix litres d'air pèsent cent grammes, +qu'il n'entre pas de plomb dans les crayons, que le diamant n'est que du +carbone. + +Ce qui les ébahit par-dessus tout, c'est que la terre comme élément +n'existe pas. + +Ils saisirent la manoeuvre du chalumeau, l'or, l'argent, la lessive du +linge, l'étamage des casseroles; puis sans le moindre scrupule, Bouvard +et Pécuchet se lancèrent dans la chimie organique. + +Quelle merveille que de retrouver chez les êtres vivants les mêmes +substances qui composent les minéraux. Néanmoins, ils éprouvaient une +sorte d'humiliation à l'idée que leur individu contenait du phosphore +comme les allumettes, de l'albumine comme les blancs d'oeufs, du gaz +hydrogène comme les réverbères. + +Après les couleurs et les corps gras, ce fut le tour de la fermentation. + +Elle les conduisit aux acides--et la loi des équivalents les embarrassa +encore une fois. Ils tâchèrent de l'élucider avec la théorie des atomes, +ce qui acheva de les perdre. + +Pour entendre tout cela, selon Bouvard, il aurait fallu des instruments. +La dépense était considérable; et ils en avaient trop fait. + +Mais le docteur Vaucorbeil pouvait, sans doute, les éclairer. + +Ils se présentèrent au moment de ses consultations. + +--Messieurs, je vous écoute! quel est votre mal? + +Pécuchet répliqua qu'ils n'étaient pas malades, et ayant exposé le but +de leur visite: + +--Nous désirons connaître premièrement l'atomicité supérieure. + +Le médecin rougit beaucoup, puis les blâma de vouloir apprendre la +chimie. + +--Je ne nie pas son importance, soyez-en sûrs! mais actuellement, on la +fourre partout! Elle exerce sur la médecine une action déplorable. Et +l'autorité de sa parole se renforçait au spectacle des choses +environnantes. + +Du diachylum et des bandes traînaient sur la cheminée. La boite +chirurgicale posait au milieu du bureau. Des sondes emplissaient une +cuvette dans un coin--et il y avait contre le mur, la représentation +d'un écorché. + +Pécuchet en fit compliment au Docteur. + +--Ce doit être une belle étude que l'Anatomie? + +M. Vaucorbeil s'étendit sur le charme qu'il éprouvait autrefois dans les +dissections;--et Bouvard demanda quels sont les rapports entre +l'intérieur de la femme et celui de l'homme. + +Afin de le satisfaire, le médecin tira de sa bibliothèque un recueil de +planches anatomiques. + +--Emportez-les! Vous les regarderez chez vous plus à votre aise! + +Le squelette les étonna par la proéminence de sa mâchoire, les trous de +ses yeux, la longueur effrayante de ses mains.--Un ouvrage explicatif +leur manquait; ils retournèrent chez M. Vaucorbeil, et grâce au manuel +d'Alexandre Lauth ils apprirent les divisions de la charpente, en +s'ébahissant de l'épine dorsale, seize fois plus forte, dit-on, que si +le Créateur l'eût fait droite.--Pourquoi seize fois, précisément? + +Les métacarpiens désolèrent Bouvard;--Pécuchet acharné sur le crâne, +perdit courage devant le sphénoïde, bien qu'il ressemble à une selle +turque, ou turquesque. + +Quant aux articulations, trop de ligaments les cachaient--et ils +attaquèrent les muscles. + +Mais les insertions n'étaient pas commodes à découvrir--et parvenus aux +gouttières vertébrales, ils y renoncèrent complètement. + +Pécuchet dit, alors: + +--Si nous reprenions la chimie?--ne serait ce que pour utiliser le +laboratoire! + +Bouvard protesta; et il crut se rappeler que l'on fabriquait à l'usage +des pays chauds des cadavres postiches. + +Barberou, auquel il écrivit, lui donna là-dessus des +renseignements.--Pour dix francs par mois, on pouvait avoir un des +bonshommes de M. Auzoux--et la semaine suivante, le messager de Falaise +déposa devant leur grille une caisse oblongue. + +Ils la transportèrent dans le fournil, pleins d'émotion. Quand les +planches furent déclouées, la paille tomba, les papiers de soie +glissèrent, le mannequin apparut. + +Il était couleur de brique, sans chevelure, sans peau, avec +d'innombrables filets bleus, rouges et blancs le bariolant. Cela ne +ressemblait point à un cadavre, mais à une espèce de joujou, fort +vilain, très propre et qui sentait le vernis. + +Puis ils enlevèrent le thorax; et ils aperçurent les deux poumons +pareils à deux éponges, le coeur tel qu'un gros oeuf, un peu de côté par +derrière, le diaphragme, les reins, tout le paquet des entrailles. + +--À la besogne! dit Pécuchet. + +La journée et le soir y passèrent. + +Ils avaient mis des blouses, comme font les carabins dans les +amphithéâtres, et à la lueur de trois chandelles, ils travaillaient +leurs morceaux de carton, quand un coup de poing heurta la +porte.--Ouvrez! + +C'était M. Foureau, suivi du garde champêtre. + +Les maîtres de Germaine s'étaient plu à lui montrer le bonhomme. Elle +avait couru de suite chez l'épicière, pour conter la chose; et tout le +village croyait maintenant qu'ils recelaient dans leur maison un +véritable mort. Foureau, cédant à la rumeur publique, venait s'assurer +du fait. Des curieux se tenaient dans la cour. + +Le mannequin, quand il entra, reposait sur le flanc; et les muscles de +la face étant décrochés, l'oeil faisait une saillie monstrueuse, avait +quelque chose d'effrayant. + +--Qui vous amène? dit Pécuchet. + +Foureau balbutia:--Rien! rien du tout! et prenant une des pièces sur la +table:--Qu'est-ce que c'est? + +--Le buccinateur! répondit Bouvard. + +Foureau se tut--mais souriait d'une façon narquoise, jaloux de ce qu'ils +avaient un divertissement au-dessus de sa compétence. + +Les deux anatomistes feignaient de poursuivre leurs investigations. Les +gens qui s'ennuyaient sur le seuil avaient pénétré dans le fournil--et +comme on se poussait un peu, la table trembla. + +--Ah! c'est trop fort! s'écria Pécuchet. Débarrassez-nous du public! + +Le garde champêtre fit partir les curieux. + +--Très bien! dit Bouvard! nous n'avons besoin de personne! + +Foureau comprit l'allusion; et lui demanda s'ils avaient le droit, +n'étant pas médecins, de détenir un objet pareil? Il allait, du reste, +en écrire au Préfet.--Quel pays! on n'était pas plus inepte, sauvage et +rétrograde! La comparaison qu'ils firent d'eux-mêmes avec les autres les +consola.--Ils ambitionnaient de souffrir pour la science. + +Le Docteur aussi vint les voir. Il dénigra le mannequin comme trop +éloigné de la nature; mais profita de la circonstance pour faire une +leçon. + +Bouvard et Pécuchet furent charmés; et sur leur désir, M. Vaucorbeil +leur prêta plusieurs volumes de sa bibliothèque, affirmant toutefois +qu'ils n'iraient pas jusqu'au bout. + +Ils prirent en note dans le Dictionnaire des Sciences médicales, les +exemples d'accouchement, de longévité, d'obésité et de constipation +extraordinaires. Que n'avaient-ils connu le fameux Canadien de Beaumont, +les polyphages Tarare et Bijoux, la femme hydropique du département de +l'Eure, le Piémontais qui allait à la garde-robe tous les vingt jours, +Simorre de Mirepoix mort ossifié, et cet ancien maire d'Angoulême, dont +le nez pesait trois livres! + +Le cerveau leur inspira des réflexions philosophiques. Ils distinguaient +fort bien dans l'intérieur, le _septum lucidum_ composé de deux lamelles +et la glande pinéale, qui ressemble à un petit pois rouge. Mais il y +avait des pédoncules et des ventricules, des arcs, des piliers, des +étages, des ganglions, et des fibres de toutes les sortes, et le foramen +de Pacchioni, et le corps de Pacini, bref un amas inextricable, de quoi +user leur existence. + +Quelquefois dans un vertige, ils démontaient complètement le cadavre, +puis se trouvaient embarrassés pour remettre en place les morceaux. + +Cette besogne était rude, après le déjeuner surtout! et ils ne tardaient +pas à s'endormir, Bouvard le menton baissé, l'abdomen en avant, Pécuchet +la tête dans les mains, avec ses deux coudes sur la table. + +Souvent à ce moment-là, M. Vaucorbeil, qui terminait ses premières +visites, entr'ouvrait la porte. + +--Eh bien, les confrères, comment va l'anatomie? + +--Parfaitement! répondaient-ils. + +Alors il posait des questions pour le plaisir de les confondre. + +Quand ils étaient las d'un organe, ils passaient à un autre--abordant +ainsi et délaissant tour à tour le coeur, l'estomac, l'oreille, les +intestins;--car le bonhomme de carton les assommait, malgré leurs +efforts pour s'y intéresser. Enfin le Docteur les surprit comme ils le +reclouaient dans sa boîte. + +--Bravo! Je m'y attendais. On ne pouvait à leur âge entreprendre ces +études;--et le sourire accompagnant ses paroles les blessa profondément. + +De quel droit les juger incapables? est-ce que la science appartenait à +ce monsieur! Comme s'il était lui-même un personnage bien supérieur! + +Donc acceptant son défi, ils allèrent jusqu'à Bayeux pour y acheter des +livres. Ce qui leur manquait, c'était la physiologie;--et un +bouquiniste leur procura les traités de Richerand et d'Adelon, célèbres +à l'époque. + +Tous les lieux communs sur les âges, les sexes et les tempéraments leur +semblèrent de la plus haute importance. Ils furent bien aises de savoir +qu'il y a dans le tartre des dents trois espèces d'animalcules, que le +siège du goût est sur la langue, et la sensation de la faim dans +l'estomac. + +Pour en saisir mieux les Fonctions, ils regrettaient de n'avoir pas la +faculté de ruminer, comme l'avaient eue Montègre, M. Gosse, et le frère +de Bérard;--et ils mâchaient avec lenteur, trituraient, insalivaient, +accompagnant de la pensée le bol alimentaire dans leurs entrailles, le +suivaient même jusqu'à ses dernières conséquences, pleins d'un scrupule +méthodique, d'une attention presque religieuse. + +Afin de produire artificiellement des digestions, ils tassèrent de la +viande dans une fiole, où était le suc gastrique d'un canard--et ils la +portèrent sous leurs aisselles durant quinze jours, sans autre résultat +que d'infecter leurs personnes. + +On les vit courir le long de la grande route, revêtus d'habits mouillés +et à l'ardeur du soleil. C'était pour vérifier si la soif s'apaise par +l'application de l'eau sur l'épiderme. Ils rentrèrent haletants; et tous +les deux avec un rhume. + +L'audition, la phonation, la vision furent expédiées lestement. Mais +Bouvard s'étala sur la génération. + +Les réserves de Pécuchet en cette matière l'avaient toujours surpris. +Son ignorance lui parut si complète qu'il le pressa de s'expliquer--et +Pécuchet en rougissant finit par faire un aveu. + +Des farceurs, autrefois, l'avaient entraîné dans une mauvaise +maison--d'où il s'était enfui, se gardant pour la femme qu'il aimerait +plus tard;--une circonstance heureuse n'était jamais venue; si bien, que +par fausse honte, gêne pécuniaire, crainte des maladies, entêtement, +habitude, à cinquante deux ans et malgré le séjour de la capitale, il +possédait encore sa virginité. + +Bouvard eut peine à le croire--puis il rit énormément, mais s'arrêta, en +apercevant des larmes dans les yeux de Pécuchet. + +Car les passions ne lui avaient pas manqué, s'étant tour à tour épris +d'une danseuse de corde, de la belle-soeur d'un architecte, d'une +demoiselle de comptoir--enfin d'une petite blanchisseuse;--et le +mariage allait même se conclure, quand il avait découvert qu'elle était +enceinte d'un autre. + +Bouvard lui dit: + +--Il y a moyen toujours de réparer le temps perdu! Pas de tristesse, +voyons! je me charge si tu veux... + +Pécuchet répliqua, en soupirant, qu'il ne fallait plus y songer.--Et ils +continuèrent leur physiologie. + +Est-il vrai que la surface de notre corps dégage perpétuellement une +vapeur subtile? La preuve, c'est que le poids d'un homme décroît à +chaque minute. Si chaque jour s'opère l'addition de ce qui manque et la +soustraction de ce qui excède, la santé se maintiendra en parfait +équilibre. Sanctorius, l'inventeur de cette loi, employa un demi-siècle +à peser quotidiennement sa nourriture avec toutes ses excrétions, et se +pesait lui-même, ne prenant de relâche que pour écrire ses calculs. + +Ils essayèrent d'imiter Sanctorius. Mais comme leur balance ne pouvait +les supporter tous les deux, ce fut Pécuchet qui commença. + +Il retira ses habits, afin de ne pas gêner la perspiration--et il se +tenait sur le plateau, complètement nu, laissant voir, malgré la pudeur, +son torse très long pareil à un cylindre, avec des jambes courtes, les +pieds plats et la peau brune. À ses côtés, sur une chaise, son ami lui +faisait la lecture. + +Des savants prétendent que la chaleur animale se développe par les +contractions musculaires, et qu'il est possible en agitant le thorax et +les membres pelviens de hausser la température d'un bain tiède. + +Bouvard alla chercher leur baignoire--et quand tout fut prêt, il s'y +plongea, muni d'un thermomètre. + +Les ruines de la distillerie balayées vers le fond de l'appartement +dessinaient dans l'ombre un vague monticule. On entendait par +intervalles le grignotement des souris; une vieille odeur de plantes +aromatiques s'exhalait--et se trouvant là fort bien ils causaient avec +sérénité. + +Cependant Bouvard sentait un peu de fraîcheur. + +--Agite tes membres! dit Pécuchet. + +Il les agita, sans rien changer au thermomètre;--c'est froid, +décidément. + +--Je n'ai pas chaud, non plus reprit Pécuchet, saisi lui-même par un +frisson mais agite tes membres pelviens! agite-les! + +Bouvard ouvrit les cuisses, se tordait les flancs, balançait son ventre, +soufflait comme un cachalot;--puis regardait le thermomètre, qui +baissait toujours.--Je n'y comprends rien! Je me remue, pourtant! + +--Pas assez! + +Et il reprenait sa gymnastique. + +Elle avait duré trois heures, quand une fois encore il empoigna le tube. + +--Comment! douze degrés!--Ah! bonsoir! Je me retire! + +Un chien entra, moitié dogue moitié braque, le poil jaune, galeux, la +langue pendante. + +Que faire? pas de sonnettes! et leur domestique était sourde. Ils +grelottaient mais n'osaient bouger, dans la peur d'être mordus. + +Pécuchet crut habile de lancer des menaces, en roulant des yeux. + +Alors le chien aboya;--et il sautait autour de la balance, où Pécuchet +se cramponnant aux cordes, et pliant les genoux, tâchait de s'élever le +plus haut possible. + +--Tu t'y prends mal dit Bouvard; et il se mit à faire des risettes au +chien en proférant des douceurs. + +Le chien sans doute les comprit.--Il s'efforçait de le caresser, lui +collait ses pattes sur les épaules, les éraflait avec ses ongles. + +--Allons! maintenant! voilà qu'il a emporté ma culotte! + +Il se coucha dessus, et demeura tranquille. + +Enfin, avec les plus grandes précautions, ils se hasardèrent l'un à +descendre du plateau, l'autre à sortir de la baignoire;--et quand +Pécuchet fut rhabillé, cette exclamation lui échappa: + +--Toi, mon bonhomme, tu serviras à nos expériences! + +Quelles expériences? + +On pouvait lui injecter du phosphore, puis l'enfermer dans une cave pour +voir s'il rendrait du feu par les naseaux. Mais comment injecter? et du +reste, on ne leur vendrait pas de phosphore. + +Ils songèrent à l'enfermer sous la machine pneumatique, à lui faire +respirer des gaz, à lui donner pour breuvage des poisons. Tout cela peut +être ne serait pas drôle! Enfin ils choisirent l'aimantation de l'acier +par le contact de la moelle épinière. + +Bouvard, refoulant son émotion, tendait sur une assiette des aiguilles à +Pécuchet, qui les plantait contre les vertèbres. Elles se cassaient, +glissaient, tombaient par terre; il en prenait d'autres, et les +enfonçait vivement, au hasard. Le chien rompit ses attaches, passa comme +un boulet de canon par les carreaux, traversa la cour, le vestibule et +se présenta dans la cuisine. + +Germaine poussa des cris en le voyant tout ensanglanté, avec des +ficelles autour des pattes. + +Ses maîtres qui le poursuivaient entrèrent au même moment. Il fit un +bond et disparut. + +La vieille servante les apostropha. + +--C'est encore une de vos bêtises, j'en suis sûre!--Et ma cuisine, elle +est propre! Ça le rendra peut-être enragé! On en fourre en prison qui ne +vous valent pas! + +Ils regagnèrent le laboratoire, pour éprouver les aiguilles. Pas une +n'attira la moindre limaille. + +Puis, l'hypothèse de Germaine les inquiéta. Il pouvait avoir la rage, +revenir à l'improviste, se précipiter sur eux. + +Le lendemain, ils allèrent partout, aux informations--et pendant +plusieurs années, ils se détournaient dans la campagne, sitôt +qu'apparaissait un chien, ressemblant à celui-là. + +Les autres expériences échouèrent. Contrairement aux auteurs, les +pigeons qu'ils saignèrent l'estomac plein ou vide, moururent dans le +même espace de temps. Des petits chats enfoncés sous l'eau périrent au +bout de cinq minutes--et une oie, qu'ils avaient bourrée de garance, +offrit des périostes d'une entière blancheur. + +La nutrition les tourmentait. + +Comment se fait-il que le même suc produise des os, du sang, de la +lymphe et des matières excrémentielles? Mais on ne peut suivre les +métamorphoses d'un aliment. L'homme qui n'use que d'un seul est, +chimiquement, pareil à celui qui en absorbe plusieurs. Vauquelin ayant +calculé toute la chaux contenue dans l'avoine d'une poule, en retrouva +davantage dans les coquilles de ses oeufs. Donc, il se fait une création +de substance. De quelle manière? on n'en sait rien. + +On ne sait même pas quelle est la force du coeur. Borelli admet celle +qu'il faut pour soulever un poids de cent quatre-vingt mille livres, et +Keill l'évalue à huit onces, environ. D'où ils conclurent que la +Physiologie est (suivant un vieux mot) le roman de la médecine. N'ayant +pu la comprendre, ils n'y croyaient pas. + +Un mois se passa dans le désoeuvrement. Puis ils songèrent à leur +jardin. + +L'arbre mort étalé dans le milieu était gênant. Ils l'équarrirent. Cet +exercice les fatigua.--Bouvard avait, très souvent, besoin de faire +arranger ses outils chez le forgeron. + +Un jour qu'il s'y rendait, il fut accosté par un homme portant sur le +dos un sac de toile, et qui lui proposa des almanachs, des livres pieux, +des médailles bénites, enfin le Manuel de la Santé, par François +Raspail. + +Cette brochure lui plut tellement qu'il écrivit à Barberou de lui +envoyer le grand ouvrage. Barberou l'expédia, et indiquait dans sa +lettre, une pharmacie pour les médicaments. + +La clarté de la doctrine les séduisit. Toutes les affections proviennent +des vers. Ils gâtent les dents, creusent les poumons, dilatent le foie, +ravagent les intestins, et y causent des bruits. Ce qu'il y a de mieux +pour s'en délivrer c'est le camphre. Bouvard et Pécuchet l'adoptèrent. +Ils en prisaient, ils en croquaient et distribuaient des cigarettes, des +flacons d'eau sédative, et des pilules d'aloès. Ils entreprirent même la +cure d'un bossu. + +C'était un enfant qu'ils avaient rencontré un jour de foire. Sa mère, +une mendiante, l'amenait chez eux tous les matins. Ils frictionnaient sa +bosse avec de la graisse camphrée, y mettaient pendant vingt minutes un +cataplasme de moutarde, puis la recouvraient de diachylum, et pour être +sûrs qu'il reviendrait, lui donnaient à déjeuner. + +Ayant l'esprit tendu vers les helminthes, Pécuchet observa sur la joue +de Mme Bordin une tache bizarre. Le Docteur, depuis longtemps la +traitait par les amers; ronde au début comme une pièce de vingt sols, +cette tache avait grandi, et formait un cercle rose. Ils voulurent l'en +guérir. Elle accepta; mais exigeait que ce fût Bouvard qui lui fît les +onctions. Elle se posait devant la fenêtre, dégrafait le haut de son +corsage et restait la joue tendue, en le regardant avec un oeil, qui +aurait été dangereux sans la présence de Pécuchet. Dans les doses +permises et malgré l'effroi du mercure ils administrèrent du calomel. Un +mois plus tard, Mme Bordin était sauvée. + +Elle leur fit de la propagande;--et le percepteur des contributions, le +secrétaire de la mairie, le maire lui-même, tout le monde dans +Chavignolles suçait des tuyaux de plume. + +Cependant le bossu ne se redressait pas. Le percepteur lâcha la +cigarette, elle redoublait ses étouffements. Foureau se plaignit des +pilules d'aloès qui lui occasionnaient des hémorroïdes, Bouvard eut des +maux d'estomac et Pécuchet d'atroces migraines. Ils perdirent confiance +dans le Raspail, mais eurent soin de n'en rien dire, craignant de +diminuer leur considération. + +Et ils montrèrent beaucoup de zèle pour la vaccine, apprirent à saigner +sur des feuilles de chou, firent même l'acquisition d'une paire de +lancettes. + +Ils accompagnaient le médecin chez les pauvres, puis consultaient leurs +livres. + +Les symptômes notés par les auteurs n'étaient pas ceux qu'ils venaient +de voir. Quant aux noms des maladies, du latin, du grec, du français, +une bigarrure de toutes les langues. + +On les compte par milliers, et la classification linnéenne est bien +commode, avec ses genres et ses espèces; mais comment établir les +espèces? Alors, ils s'égarèrent dans la philosophie de la médecine. + +Ils rêvaient sur l'archée de Van Helmont, le vitalisme, le Brownisme, +l'organicisme, demandaient au Docteur d'où vient le germe de la +scrofule, vers quel endroit se porte le miasme contagieux, et le moyen +dans tous les cas morbides de distinguer la cause de ses effets. + +--La cause et l'effet s'embrouillent, répondait Vaucorbeil. + +Son manque de logique les dégoûta;--et ils visitèrent les malades tout +seuls, pénétrant dans les maisons, sous prétexte de philanthropie. + +Au fond des chambres sur de sales matelas, reposaient des gens dont la +figure pendait d'un côté, d'autres l'avaient bouffie et d'un rouge +écarlate, ou couleur de citron, ou bien violette, avec les narines +pincées, la bouche tremblante; et des râles, des hoquets, des sueurs, +des exhalaisons de cuir et de vieux fromage. + +Ils lisaient les ordonnances de leurs médecins, et étaient fort surpris +que les calmants soient parfois des excitants, les vomitifs des +purgatifs, qu'un même remède convienne à des affections diverses, et +qu'une maladie s'en aille sous des traitements opposés. + +Néanmoins, ils donnaient des conseils, remontaient le moral, avaient +l'audace d'ausculter. + +Leur imagination travaillait. Ils écrivirent au Roi, pour qu'on établit +dans le Calvados un institut de gardes-malades, dont ils seraient les +professeurs. + +Ils se transportèrent chez le pharmacien de Bayeux (celui de Falaise +leur en voulait toujours à cause de son jujube) et ils l'engagèrent à +fabriquer comme les Anciens des _pila purgatoria_, c'est-à-dire des +boulettes de médicaments, qui à force d'être maniées, s'absorbent dans +l'individu. + +D'après ce raisonnement qu'en diminuant la chaleur on entrave les +phlegmasies, ils suspendirent dans son fauteuil, aux poutrelles du +plafond, une femme affectée de méningite, et ils la balançaient à tour +de bras quand le mari survenant les flanqua dehors. + +Enfin au grand scandale de M. le curé, ils avaient pris la mode nouvelle +d'introduire des thermomètres dans les derrières. + +Une fièvre typhoïde se répandit aux environs: Bouvard déclara qu'il ne +s'en mêlerait pas. Mais la femme de Gouy leur fermier vint gémir chez +eux. Son homme était malade depuis quinze jours; et M. Vaucorbeil le +négligeait. + +Pécuchet se dévoua. + +Taches lenticulaires sur la poitrine, douleurs aux articulations, ventre +ballonné, langue rouge, c'étaient tous les signes de la dothiénentérie. +Se rappelant le mot de Raspail qu'en ôtant la diète on supprime la +fièvre, il ordonna des bouillons, un peu de viande. Tout à coup, le +docteur parut. + +Son malade était en train de manger, deux oreillers derrière le dos, +entre la fermière et Pécuchet qui le renforçaient. + +Il s'approcha du lit, et jeta l'assiette par la fenêtre, en s'écriant: + +--C'est un véritable meurtre! + +--Pourquoi? + +--Vous perforez l'intestin, puisque la fièvre typhoïde est une +altération de sa membrane folliculaire. + +--Pas toujours! + +Et une dispute s'engagea sur la nature des fièvres. Pécuchet croyait à +leur essence. Vaucorbeil les faisait dépendre des organes.--Aussi +j'éloigne tout ce qui peut surexciter! + +--Mais la diète affaiblit le principe vital! + +--Qu'est-ce que vous me chantez avec votre principe vital! Comment +est-il? qui l'a vu? + +Pécuchet s'embrouilla. + +--D'ailleurs disait le médecin, Gouy ne veut pas de nourriture. + +Le malade fit un geste d'assentiment sous son bonnet de coton. + +--N'importe! il en a besoin! + +--Jamais! son pouls donne quatre-vingt-dix-huit pulsations. + +--Qu'importe les pulsations! Et Pécuchet nomma ses autorités. + +--Laissons les systèmes! dit le Docteur. + +Pécuchet croisa les bras. + +--Vous êtes un empirique, alors? + +--Nullement! mais en observant. + +--Et si on observe mal? + +Vaucorbeil prit cette parole pour une allusion à l'herpès de Mme Bordin, +histoire clabaudée par la veuve, et dont le souvenir l'agaçait. + +--D'abord, il faut avoir fait de la pratique. + +--Ceux qui ont révolutionné la science, n'en faisaient pas! Van Helmont, +Boerhave, Broussais, lui-même. + +Vaucorbeil, sans répondre, se pencha vers Gouy, et haussant la voix: + +--Lequel de nous deux choisissez-vous pour médecin? + +Le malade, somnolent, aperçut des visages en colère, et se mit à +pleurer. + +Sa femme non plus ne savait que répondre; car l'un était habile; mais +l'autre avait peut-être un secret? + +--Très bien! dit Vaucorbeil. Puisque vous balancez entre un homme nanti +d'un diplôme:... Pécuchet ricana. Pourquoi riez-vous? + +--C'est qu'un diplôme n'est pas toujours un argument! + +Le Docteur était attaqué dans son gagne-pain, dans sa prérogative, dans +son importance sociale. Sa colère éclata. + +--Nous le verrons quand vous irez devant les tribunaux pour exercice +illégal de la médecine! Puis se tournant vers la fermière: Faites-le +tuer par monsieur tout à votre aise, et que je sois pendu si je reviens +jamais dans votre maison. + +Et il s'enfonça sous la hêtrée, en gesticulant avec sa canne. + +Bouvard, quand Pécuchet rentra, était lui-même dans une grande +agitation. + +Il venait de recevoir Foureau, exaspéré par ses hémorroïdes. Vainement +avait-il soutenu qu'elles préservent de toutes les maladies, Foureau +n'écoutant rien, l'avait menacé de dommages et intérêts. Il en perdait +la tête. + +Pécuchet lui conta l'autre histoire, qu'il jugeait plus sérieuse--et fut +un peu choqué de son indifférence. + +Gouy, le lendemain eut une douleur dans l'abdomen. Cela pouvait tenir à +l'ingestion de la nourriture? Peut-être que Vaucorbeil ne s'était pas +trompé? Un médecin après tout doit s'y connaître! et des remords +assaillirent Pécuchet. Il avait peur d'être homicide. + +Par prudence, ils congédièrent le bossu. Mais à cause du déjeuner lui +échappant, sa mère cria beaucoup. Ce n'était pas la peine de les avoir +fait venir tous les jours de Barneval à Chavignolles! + +Foureau se calma--et Gouy reprenait des forces. À présent, la guérison +était certaine; un tel succès enhardit Pécuchet. + +--Si nous travaillions les accouchements, avec un de ces mannequins... + +--Assez de mannequins! + +--Ce sont des demi-corps en peau, inventés pour les élèves sages-femmes. +Il me semble que je retournerais le foetus? + +Mais Bouvard était las de la médecine. + +--Les ressorts de la vie nous sont cachés, les affections trop +nombreuses, les remèdes problématiques--et on ne découvre dans les +auteurs aucune définition raisonnable de la santé, de la maladie, de la +diathèse, ni même du pus! + +Cependant toutes ces lectures avaient ébranlé leur cervelle. + +Bouvard, à l'occasion d'un rhume, se figura qu'il commençait une fluxion +de poitrine. Des sangsues n'ayant pas affaibli le point de côté, il eut +recours à un vésicatoire, dont l'action se porta sur les reins. Alors, +il se crut attaqué de la pierre. + +Pécuchet prit une courbature à l'élagage de la charmille, et vomit après +son dîner, ce qui l'effraya beaucoup. Puis observant qu'il avait le +teint un peu jaune, suspecta une maladie de foie, se demandait: Ai-je +des douleurs? et finit par en avoir. + +S'attristant mutuellement, ils regardaient leur langue, se tâtaient le +pouls, changeaient d'eau minérale, se purgeaient;--et redoutaient le +froid, la chaleur, le vent, la pluie, les mouches, principalement les +courants d'air. + +Pécuchet imagina que l'usage de la prise était funeste. D'ailleurs, un +éternuement occasionne parfois la rupture d'un anévrisme--et il +abandonna la tabatière. Par habitude, il y plongeait les doigts; puis, +tout à coup, se rappelait son imprudence. + +Comme le café noir secoue les nerfs Bouvard voulut renoncer à la +demi-tasse; mais il dormait après ses repas, et avait peur en se +réveillant; car le sommeil prolongé est une menace d'apoplexie. + +Leur idéal était Cornaro, ce gentilhomme vénitien, qui à force de régime +atteignit une extrême vieillesse. Sans l'imiter absolument, on peut +avoir les mêmes précautions, et Pécuchet tira de sa bibliothèque un +Manuel d'hygiène par le docteur Morin. + +Comment avaient-ils fait pour vivre jusque-là? Les plats qu'ils aimaient +s'y trouvent défendus. Germaine embarrassée ne savait plus que leur +servir. + +Toutes les viandes ont des inconvénients. Le boudin et la charcuterie, +le hareng saur, le homard, et le gibier sont réfractaires. Plus un +poisson est gros plus il contient de gélatine et par conséquent est +lourd. Les légumes causent des aigreurs, le macaroni donne des rêves, +les fromages considérés généralement, sont d'une digestion difficile. Un +verre d'eau le matin est dangereux; chaque boisson ou comestible étant +suivi d'un avertissement pareil, ou bien de ces mots: +mauvais!--gardez-vous de l'abus!--ne convient pas à tout le +monde.--Pourquoi mauvais? où est l'abus? comment savoir si telle chose +vous convient? + +Quel problème que celui du déjeuner! Ils quittèrent le café au lait, sur +sa détestable réputation; et ensuite le chocolat,--car c'est un amas de +substances indigestes; restait donc le thé. Mais les personnes nerveuses +doivent se l'interdire complètement. Cependant, Decker au XVIIe siècle +en prescrivait vingt décalitres par jour, afin de nettoyer les marais du +pancréas. + +Ce renseignement ébranla Morin dans leur estime, d'autant plus qu'il +condamne toutes les coiffures, chapeaux, bonnets et casquettes, exigence +qui révolta Pécuchet. Alors ils achetèrent le traité de Becquerel où ils +virent que le porc est en soi-même un bon aliment, le tabac d'une +innocence parfaite, et le café indispensable aux militaires. + +Jusqu'alors ils avaient cru à l'insalubrité des endroits humides. Pas du +tout! Casper les déclare moins mortels que les autres. On ne se baigne +pas dans la mer sans avoir rafraîchi sa peau. Bégin veut qu'on s'y jette +en pleine transpiration. Le vin pur après la soupe passe pour excellent +à l'estomac. Lévy l'accuse d'altérer les dents. Enfin, le gilet de +flanelle, cette sauvegarde, ce tuteur de la santé, ce palladium chéri de +Bouvard et inhérent à Pécuchet, sans ambages ni crainte de l'opinion, +des auteurs le déconseillent aux hommes pléthoriques et sanguins. + +Qu'est-ce donc que l'hygiène? + +--Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà affirme M. Lévy; et +Becquerel ajoute qu'elle n'est pas une science. + +Alors ils se commandèrent pour leur dîner des huîtres, un canard, du +porc au choux, de la crème, un Pont-l'Évêque, et une bouteille de +Bourgogne. Ce fut un affranchissement, presque une revanche; et ils se +moquaient de Cornaro! Fallait-il être imbécile pour se tyranniser comme +lui! Quelle bassesse que de penser toujours au prolongement de son +existence! La vie n'est bonne qu'à la condition d'en jouir.--Encore un +morceau?--Je veux bien.--Moi de même!--À ta santé!--À la tienne!--Et +fichons-nous du reste! Ils s'exaltaient. + +Bouvard annonça qu'il voulait trois tasses de café, bien qu'il ne fût +pas un militaire. Pécuchet, la casquette sur les oreilles, prisait coup +sur coup, éternuait sans peur, et sentant le besoin d'un peu de +champagne, ils ordonnèrent à Germaine d'aller de suite au cabaret, leur +en acheter une bouteille. Le village était trop loin. Elle refusa. +Pécuchet fut indigné. + +--Je vous somme, entendez-vous! je vous somme d'y courir. + +Elle obéit, mais en bougonnant, résolue à lâcher bientôt ses maîtres, +tant ils étaient incompréhensibles et fantasques. + +Puis, comme autrefois, ils allèrent prendre le gloria sur le vigneau. + +La moisson venait de finir--et des meules au milieu des champs +dressaient leurs masses noires sur la couleur de la nuit, bleuâtre et +douce. Les fermes étaient tranquilles. On n'entendait même plus les +grillons. Toute la campagne dormait. Ils digéraient en humant la brise +qui rafraîchissait leurs pommettes. + +Le ciel très haut, était couvert d'étoiles; les unes brillant par +groupes, d'autres à la file, ou bien seules à des intervalles éloignés. +Une zone de poussière lumineuse, allant du septentrion au midi, se +bifurquait au-dessus de leurs têtes. Il y avait entre ces clartés, de +grands espaces vides;--et le firmament semblait une mer d'azur, avec des +archipels et des îlots. + +--Quelle quantité! s'écria Bouvard. + +--Nous ne voyons pas tout! reprit Pécuchet. Derrière la voie lactée, ce +sont les nébuleuses; au delà des nébuleuses des étoiles encore! La plus +voisine est séparée de nous par trois cents billions de myriamètres! Il +avait regardé souvent dans le télescope de la place Vendôme et se +rappelait les chiffres. Le Soleil est un million de fois plus gros que +la Terre, Sirius a douze fois la grandeur du soleil, des comètes +mesurent trente-quatre millions de lieues! + +--C'est à rendre fou dit Bouvard. Il déplora son ignorance et même +regrettait de n'avoir pas été, dans sa jeunesse, à l'École +Polytechnique. + +Alors Pécuchet le tournant vers la Grande Ourse, lui montra l'étoile +polaire, puis Cassiopée dont la constellation forme un Y, Véga de la +Lyre toute scintillante, et au bas de l'horizon, le rouge Aldebaran. + +Bouvard, la tête renversée, suivait péniblement les triangles, +quadrilatères et pentagones qu'il faut imaginer pour se reconnaître dans +le ciel. + +Pécuchet continua: + +--La vitesse de la lumière est de quatre-vingt mille lieues dans une +seconde. Un rayon de la Voie lactée met six siècles à nous parvenir--si +bien qu'une étoile, quand on l'observe, peut avoir disparu. Plusieurs +sont intermittentes, d'autres ne reviennent jamais;--et elles changent +de position; tout s'agite, tout passe. + +--Cependant, le Soleil est immobile? + +--On le croyait autrefois. Mais les savants aujourd'hui, annoncent qu'il +se précipite vers la constellation d'Hercule! + +Cela dérangeait les idées de Bouvard--et après une minute de réflexion: + +--La science est faite, suivant les données fournies par un coin de +l'étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu'on ignore, +qui est beaucoup plus grand, et qu'on ne peut découvrir. + +Ils parlaient ainsi, debout sur le vigneau, à la lueur des astres--et +leurs discours étaient coupés par de longs silences. + +Enfin ils se demandèrent s'il y avait des hommes dans les étoiles. +Pourquoi pas? Et comme la création est harmonique, les habitants de +Sirius devaient être démesurés, ceux de Mars d'une taille moyenne, ceux +de Vénus très petits. À moins que ce ne soit partout la même chose? Il +existe là-haut des commerçants, des gendarmes; on y trafique, on s'y +bat, on y détrône des rois!... + +Quelques étoiles filantes glissèrent tout à coup, décrivant sur le ciel +comme la parabole d'une monstrueuse fusée. + +--Tiens! dit Bouvard voilà des mondes qui disparaissent. + +Pécuchet reprit: + +--Si le nôtre, à son tour, faisait la cabriole, les citoyens des étoiles +ne seraient pas plus émus que nous ne le sommes maintenant! De pareilles +idées vous renfoncent l'orgueil. + +--Quel est le but de tout cela? + +--Peut-être qu'il n'y a pas de but? + +--Cependant! et Pécuchet répéta deux ou trois fois cependant sans +trouver rien de plus à dire.--N'importe! je voudrais bien savoir comment +l'univers s'est fait! + +--Cela doit être dans Buffon! répondit Bouvard, dont les yeux se +fermaient. Je n'en peux plus! je vais me coucher! + +Les Époques de la nature leur apprirent qu'une comète, en heurtant le +soleil, en avait détaché une portion, qui devint la Terre. D'abord les +pôles s'étaient refroidis. Toutes les eaux avaient enveloppé le globe. +Elles s'étaient retirées dans les cavernes; puis les continents se +divisèrent, les animaux et l'homme parurent. + +La majesté de la création leur causa un ébahissement, infini comme elle. +Leur tête s'élargissait. Ils étaient fiers de réfléchir sur de si grands +objets. + +Les minéraux ne tardèrent pas à les fatiguer;--et ils recoururent comme +distraction, aux Harmonies de Bernardin de Saint-Pierre. + +Harmonies végétales et terrestres, aériennes, aquatiques, humaines, +fraternelles et même conjugales, tout y passa--sans omettre les +invocations à Vénus, aux Zéphyrs et aux Amours! Ils s'étonnaient que les +poissons eussent des nageoires, les oiseaux des ailes, les semences une +enveloppe--pleins de cette philosophie qui découvre dans la Nature des +intentions vertueuses et la considère comme une espèce de saint Vincent +de Paul, toujours occupé à répandre des bienfaits! + +Ils admirèrent ensuite ses prodiges, les trombes, les volcans, les +forêts vierges;--et ils achetèrent l'ouvrage de M. Depping sur les +Merveilles et beautés de la nature en France. Le Cantal en possède +trois, l'Hérault cinq, la Bourgogne deux--pas davantage--tandis que le +Dauphiné compte à lui seul jusqu'à quinze merveilles! Mais bientôt, on +n'en trouvera plus! Les grottes à stalactites se bouchent, les montagnes +ardentes s'éteignent, les glacières naturelles s'échauffent;--et les +vieux arbres dans lesquels on disait la messe tombent sous la cognée des +niveleurs, ou sont en train de mourir. + +Puis leur curiosité se tourna vers les bêtes. + +Ils rouvrirent leur Buffon et s'extasièrent devant les goûts bizarres de +certains animaux. + +Mais tous les livres ne valant pas une observation personnelle, ils +entraient dans les cours, et demandaient aux laboureurs s'ils avaient vu +des taureaux se joindre à des juments, les cochons rechercher les +vaches, et les mâles des perdrix commettre entre eux des turpitudes. + +--Jamais de la vie! On trouvait même ces questions un peu drôles pour +des messieurs de leur âge. + +Ils voulurent tenter des alliances anormales. + +La moins difficile est celle du bouc et de la brebis. Leur fermier ne +possédait pas de bouc. Une voisine prêta le sien; et l'époque du rut +étant venue, ils enfermèrent les deux bêtes dans le pressoir, en se +cachant derrière les futailles, pour que l'événement pût s'accomplir en +paix. + +Chacune, d'abord, mangea son petit tas de foin. Puis, elles ruminèrent, +la brebis se coucha;--et elle bêlait sans discontinuer, pendant que le +bouc, d'aplomb sur ses jambes torses, avec sa grande barbe et ses +oreilles pendantes, fixait sur eux ses prunelles, qui luisaient dans +l'ombre. + +Enfin, le soir du troisième jour, ils jugèrent convenable de faciliter +la nature. Mais le bouc se retournant contre Pécuchet, lui flanqua un +coup de cornes au bas du ventre. La brebis, saisie de peur, se mit à +tourner dans le pressoir comme dans un manège. Bouvard courut après, se +jeta dessus pour la retenir, et tomba par terre avec des poignées de +laine dans les deux mains. + +Ils renouvelèrent leurs tentatives sur des poules et un canard, sur un +dogue et une truie, avec l'espoir qu'il en sortirait des monstres et ne +comprenant rien à la question de l'espèce. + +Ce mot désigne un groupe d'individus dont les descendants se +reproduisent. Mais des animaux classés comme d'espèces différentes +peuvent se reproduire, et d'autres compris dans la même en ont perdu la +faculté. + +Ils se flattèrent d'obtenir là-dessus des idées nettes, en étudiant le +développement des germes; et Pécuchet écrivit à Dumouchel, pour avoir un +microscope. + +Tour à tour ils mirent sur la plaque de verre des cheveux, du tabac, des +ongles, une patte de mouche. Mais ils avaient oublié la goutte d'eau, +indispensable. C'était, d'autres fois, la petite lamelle;--et ils se +poussaient, dérangeaient l'instrument; puis, n'apercevant que du +brouillard accusaient l'opticien. Ils en arrivèrent à douter du +microscope. Les découvertes qu'on lui attribue ne sont peut-être pas si +positives. + +Dumouchel, en leur adressant la facture, les pria de recueillir à son +intention des ammonites et des oursins, curiosités dont il était +toujours amateur, et fréquentes dans leur pays. Pour les exciter à la +géologie, il leur envoyait les Lettres de Bertrand avec le Discours de +Cuvier sur les révolutions du globe. + +Après ces deux lectures, ils se figurèrent les choses suivantes. + +D'abord une immense nappe d'eau, d'où émergeaient des promontoires, +tachetés par des lichens; et pas un être vivant, pas un cri; c'était un +monde silencieux, immobile et nu.--Puis de longues plantes se +balançaient dans un brouillard qui ressemblait à la vapeur d'une étuve. +Un soleil tout rouge surchauffait l'atmosphère humide. Alors des volcans +éclatèrent, les roches ignées jaillissaient des montagnes; et la pâte +des porphyres et des basaltes qui coulait, se figea.--Troisième tableau: +dans des mers peu profondes, des îles de madrépores ont surgi; un +bouquet de palmiers, de place en place, les domine. Il y a des +coquillages pareils à des roues de chariot, des tortues qui ont trois +mètres, des lézards de soixante pieds. Des amphibies allongent entre les +roseaux leur col d'autruche à mâchoire de crocodile. Des serpents ailés +s'envolent.--Enfin, sur les grands continents, de grands mammifères +parurent, les membres difformes comme des pièces de bois mal équarries, +le cuir plus épais que des plaques de bronze, ou bien velus, lippus, +avec des crinières, et des défenses contournées. Des troupeaux de +mammouths broutaient les plaines où fut depuis l'Atlantique; le +paléothérium, moitié cheval moitié tapir, bouleversait de son groin les +fourmilières de Montmartre, et le _cervus giganteus_ tremblait sous les +châtaigniers, à la voix de l'ours des cavernes, qui faisait japper dans +sa tanière, le chien de Beaugency trois fois haut comme un loup. + +Toutes ces époques avaient été séparées les unes des autres par des +cataclysmes, dont le dernier est notre déluge. C'était comme une féerie +en plusieurs actes, ayant l'homme pour apothéose. + +Ils furent stupéfaits d'apprendre qu'il existait sur des pierres des +empreintes de libellules, de pattes d'oiseaux,--et ayant feuilleté un +des manuels Roret, ils cherchèrent des fossiles. + +Un après-midi, comme ils retournaient des silex au milieu de la grande +route, M. le curé passa, et les abordant d'une voix pateline: + +--Ces messieurs s'occupent de géologie? fort bien! + +Car il estimait cette science. Elle confirme l'autorité des Écritures, +en prouvant le Déluge. + +Bouvard parla des coprolithes, lesquels sont des excréments de bêtes, +pétrifiés. + +L'abbé Jeufroy parut surpris du fait; après tout, s'il avait lieu, +c'était une raison de plus, d'admirer la Providence. + +Pécuchet avoua que leurs enquêtes jusqu'alors n'avaient pas été +fructueuses,--et cependant les environs de Falaise, comme tous les +terrains jurassiques, devaient abonder en débris d'animaux. + +--J'ai entendu dire répliqua l'abbé Jeufroy qu'autrefois on avait trouvé +à Villers la mâchoire d'un éléphant. Du reste, un de ses amis, M. +Larsonneur, avocat, membre du barreau de Lisieux et archéologue, leur +fournirait peut-être des renseignements! Il avait fait une histoire de +Port-en-Bessin où était notée la découverte d'un crocodile. + +Bouvard et Pécuchet échangèrent un coup d'oeil; le même espoir leur +était venu;--et malgré la chaleur, ils restèrent debout pendant +longtemps, à interroger l'ecclésiastique qui s'abritait sous un +parapluie de coton bleu. Il avait le bas du visage un peu lourd avec le +nez pointu, souriait continuellement, ou penchait la tête en fermant les +paupières. + +La cloche de l'église tinta l'angélus. + +--Bien le bonsoir, messieurs! Vous permettez, n'est-ce pas? + +Recommandés par lui, ils attendirent durant trois semaines la réponse de +Larsonneur. Enfin, elle arriva. + +L'homme de Villers qui avait déterré la dent de mastodonte s'appelait +Louis Bloche; les détails manquaient. Quant à son histoire, elle +occupait un des volumes de l'Académie Lexovienne, et il ne prêtait point +son exemplaire, dans la peur de dépareiller la collection. Pour ce qui +était de l'alligator, on l'avait découvert au mois de novembre 1825, +sous la falaise des Hachettes, à Sainte-Honorine, près de +Port-en-Bessin, arrondissement de Bayeux. Suivaient des compliments. + +L'obscurité enveloppant le mastodonte irrita le désir de Pécuchet. Il +aurait voulu se rendre tout de suite à Villers. + +Bouvard objecta que pour s'épargner un déplacement peut-être inutile, et +à coup sûr dispendieux, il convenait de prendre des informations--et ils +écrivirent au Maire de l'endroit une lettre, où ils lui demandaient ce +qu'était devenu un certain Louis Bloche. Dans l'hypothèse de sa mort, +ses descendants ou collatéraux pouvaient-ils les instruire sur sa +précieuse découverte? Quand il la fit, à quelle place de la commune +gisait ce document des âges primitifs? Avait-on des chances d'en trouver +d'analogues? Quel était par jour le prix d'un homme et d'une charrette. + +Et ils eurent beau s'adresser à l'Adjoint, puis au premier Conseiller +Municipal, ils ne reçurent de Villers aucune nouvelle. Sans doute les +habitants étaient jaloux de leurs fossiles? À moins qu'ils ne les +vendissent aux Anglais. Le voyage des Hachettes fut résolu. + +Bouvard et Pécuchet prirent la diligence de Falaise pour Caen. Ensuite +une carriole les transporta de Caen à Bayeux;--et de Bayeux, ils +allèrent à pied jusqu'à Port-en-Bessin. + +On ne les avait pas trompés. La côte des Hachettes offrait des cailloux +bizarres--et sur les indications de l'aubergiste, ils atteignirent la +grève. + +La marée étant basse, elle découvrait tous ses galets, avec une prairie +de goémons jusqu'au bord des flots. + +Des vallonnements herbeux découpaient la falaise, composée d'une terre +molle et brune et qui se durcissant devenait dans ses strates +inférieures, une muraille de pierre grise. Des filets d'eau en tombaient +sans discontinuer, pendant que la mer au loin, grondait. Elle semblait +parfois suspendre son battement;--et on n'entendait plus que le petit +bruit des sources. + +Ils titubaient sur des herbes gluantes, ou bien ils avaient à sauter des +trous.--Bouvard s'assit près du rivage, et contempla les vagues, ne +pensant à rien, fasciné, inerte. Pécuchet le ramena vers la côte pour +lui faire voir un ammonite, incrusté dans la roche, comme un diamant +dans sa gangue. Leurs ongles s'y brisèrent, il aurait fallu des +instruments, la nuit venait, d'ailleurs!--Le ciel était empourpré à +l'occident, et toute la place couverte d'une ombre.--Au milieu des +varechs presque noirs, les flaques d'eau s'élargissaient. La mer montait +vers eux; il était temps de rentrer. + +Le lendemain dès l'aube, avec une pioche et un pic, ils attaquèrent leur +fossile dont l'enveloppe éclata. C'était un ammonite nodosus, rongé par +les bouts mais pesant bien seize livres, et Pécuchet, dans +l'enthousiasme, s'écria:--Nous ne pouvons faire moins que de l'offrir à +Dumouchel! + +Puis ils rencontrèrent des éponges, des térébratules, des orques, et pas +de crocodile!--à son défaut, ils espéraient une vertèbre d'hippopotame +ou d'ichthyosaure, n'importe quel ossement contemporain du Déluge, quand +ils distinguèrent à hauteur d'homme contre la falaise, des contours qui +figuraient le galbe d'un poisson gigantesque. + +Ils délibérèrent sur les moyens de l'obtenir. + +Bouvard le dégagerait par le haut, tandis que Pécuchet en dessous, +démolirait la roche pour le faire descendre, doucement, sans l'abîmer. + +Comme ils reprenaient haleine, ils virent au-dessus de leur tête, dans +la campagne un douanier en manteau, qui gesticulait d'un air de +commandement. + +--Eh bien! quoi? fiche-nous la paix! et ils continuèrent leur besogne, +Bouvard sur la pointe des orteils, tapant avec sa pioche, Pécuchet les +reins pliés, creusant avec son pic. + +Mais le douanier reparut, plus bas, dans un vallon, en multipliant les +signaux: ils s'en moquaient bien! Un corps ovale se bombait sous la +terre amincie, et penchait, allait glisser. + +Un autre individu, avec un sabre, se montra tout à coup. + +--Vos passeports! + +C'était le garde champêtre en tournée;--et au même moment survint +l'homme de la douane, accouru par une ravine. + +--Empoignez-les, père Morin! ou la falaise va s'écrouler! + +--C'est dans un but scientifique répondit Pécuchet. + +Alors une masse tomba, en les frôlant de si près tous les quatre, qu'un +peu plus ils étaient morts. + +Quand la poussière fut dissipée, ils reconnurent un mât de navire qui +s'émietta sous la botte du douanier. + +Bouvard dit en soupirant:--Nous ne faisions pas grand mal! + +--On ne doit rien faire dans les limites du Génie! reprit le garde +champêtre. D'abord qui êtes-vous? pour que je vous dresse procès! + +Pécuchet se rebiffa, criant à l'injustice. + +--Pas de raisons! suivez-moi! + +Dès qu'ils arrivèrent sur le port, une foule de gamins les escorta. +Bouvard rouge comme un coquelicot, affectait un air digne. Pécuchet, +très pâle, lançait des regards furieux;--et ces deux étrangers, portant +des cailloux dans leurs mouchoirs n'avaient pas une bonne figure. +Provisoirement, on les colloqua dans l'auberge, dont le maître sur le +seuil, barrait l'entrée. Puis le maçon réclama ses outils; ils les +payèrent; encore des frais!--et le garde champêtre ne revenait pas! +pourquoi? Enfin un monsieur qui avait la croix d'honneur, les délivra; +et ils s'en allèrent, ayant donné leurs noms, prénoms et domicile, avec +l'engagement d'être à l'avenir plus circonspects. + +Outre un passeport, il leur manquait bien des choses! et avant +d'entreprendre des explorations nouvelles ils consultèrent le _Guide du +voyageur géologue_ par Boné. + +Il faut avoir, premièrement, un bon havresac de soldat, puis une chaîne +d'arpenteur, une lime, des pinces, une boussole, et trois marteaux, +passés dans une ceinture qui se dissimule sous la redingote, et vous +préserve ainsi de cette apparence originale, que l'on doit éviter en +voyage. Comme bâton, Pécuchet adopta franchement le bâton de touriste, +haut de six pieds, à longue pointe de fer. Bouvard préférait une +canne-parapluie, ou parapluie-polybranches, dont le pommeau se retire, +pour agrafer la soie contenue, à part, dans un petit sac. Ils +n'oublièrent pas de forts souliers, avec des guêtres, chacun deux paires +de bretelles, à cause de la transpiration et bien qu'on ne puisse se +présenter partout en casquette ils reculèrent devant la dépense d'un de +ces chapeaux qui se plient, et qui portent le nom du chapelier Gibus, +leur inventeur. Le même ouvrage donne des préceptes de conduite: Savoir +la langue du pays que l'on visite, ils la savaient. Garder une tenue +modeste, c'était leur usage. Ne pas avoir d'argent sur soi, rien de plus +simple. Enfin, pour s'épargner toutes sortes d'embarras, il est bon de +prendre la qualité d'ingénieur! + +--Eh bien! nous la prendrons! + +Ainsi préparés, ils commencèrent leurs courses, étaient absents +quelquefois pendant huit jours, passaient leur vie au grand air. + +Tantôt sur les bords de l'Orne, ils apercevaient dans une déchirure, des +pans de rocs dressant leurs lames obliques entre des peupliers et des +bruyères;--ou bien ils s'attristaient de ne rencontrer le long du chemin +que des couches d'argile. Devant un paysage, ils n'admiraient ni la +série des plans, ni la profondeur des lointains ni les ondulations de la +verdure; mais ce qu'on ne voyait pas, le dessous, la terre;--et toutes +les collines étaient pour eux encore une preuve du Déluge. + +À la manie du Déluge, succéda celle des blocs erratiques. Les grosses +pierres seules dans les champs devaient provenir de glaciers +disparus;--et ils cherchaient des moraines et des faluns. + +Plusieurs fois, on les prit pour des porte-balles, vu leur +accoutrement--et quand ils avaient répondu qu'ils étaient des ingénieurs +une crainte leur venait; l'usurpation d'un titre pareil pouvait leur +attirer des désagréments. + +À la fin du jour, ils haletaient sous le poids de leurs échantillons, +mais intrépides les rapportaient chez eux. Il y en avait le long des +marches dans l'escalier, dans les chambres, dans la salle, dans la +cuisine; et Germaine se lamentait sur la quantité de poussière. + +Ce n'était pas une mince besogne avant de coller les étiquettes, que de +savoir les noms des roches; la variété des couleurs et du grenu leur +faisait confondre l'argile avec la marne, le granit et le gneiss, le +quartz et le calcaire. + +Et puis la nomenclature les irritait. Pourquoi dévonien, cambrien, +jurassique, comme si les terres désignées par ces mots n'étaient pas +ailleurs qu'en Devonshire, près de Cambridge, et dans le Jura? +Impossible de s'y reconnaître! ce qui est système pour l'un est pour +l'autre un étage, pour un troisième une simple assise. Les feuillets des +couches, s'entremêlent, s'embrouillent; mais Omalius d'Halloy vous +prévient qu'il ne faut pas croire aux divisions géologiques. + +Cette déclaration les soulagea--et quand ils eurent vu des calcaires à +polypiers dans la plaine de Caen, des phillades à Balleroy, du kaolin à +Saint-Blaise, de l'oolithe partout, et cherché de la houille à Cartigny, +et du mercure à la Chapelle-en-Juger près Saint-Lô, ils décidèrent une +excursion plus lointaine, un voyage au Havre pour étudier le quartz +pyromaque et l'argile de Kimmeridge! + +À peine descendus du paquebot, ils demandèrent le chemin qui conduit +sous les phares. Des éboulements l'obstruaient;--il était dangereux de +s'y hasarder. + +Un loueur de voitures les accosta, et leur offrit des promenades aux +environs, Ingouville, Octeville, Fécamp, Lillebonne, Rome s'il le +fallait. + +Ses prix étaient déraisonnables; mais le nom de Fécamp les avait +frappés: en se détournant un peu sur la route, on pouvait voir +Étretat--et ils prirent la gondole de Fécamp, pour se rendre au plus +loin, d'abord. + +Dans la gondole Bouvard et Pécuchet firent la conversation avec trois +paysans, deux bonnes femmes, un séminariste, et n'hésitèrent pas à se +qualifier d'ingénieurs. + +On s'arrêta devant le bassin. Ils gagnèrent la falaise, et cinq minutes +après, la frôlèrent, pour éviter une grande flaque d'eau avançant comme +un golfe au milieu du rivage. Ensuite, ils virent une arcade qui +s'ouvrait sur une grotte profonde. Elle était sonore, très claire, +pareille à une église, avec des colonnes de haut en bas, et un tapis de +varech tout le long de ses dalles. + +Cet ouvrage de la nature les étonna; et ils s'élevèrent à des +considérations sur l'origine du monde. + +Bouvard penchait vers le neptunisme. Pécuchet au contraire était +plutonien. Le feu central avait brisé la croûte du globe, soulevé les +terrains, fait des crevasses. C'est comme une mer intérieure ayant son +flux et reflux, ses tempêtes. Une mince pellicule nous en sépare. On ne +dormirait pas si l'on songeait à tout ce qu'il y a sous nos +talons.--Cependant le feu central diminue, et le soleil s'affaiblit, si +bien que la Terre un jour périra de refroidissement. Elle deviendra +stérile; tout le bois et toute la houille se seront convertis en acide +carbonique--et aucun être ne pourra subsister. + +--Nous n'y sommes pas encore dit Bouvard. + +--Espérons-le! reprit Pécuchet. + +N'importe! cette fin du monde, si lointaine qu'elle fût, les +assombrit--et côte à côte, ils marchaient silencieusement sur les +galets. + +La falaise, perpendiculaire, toute blanche et rayée en noir, çà et là, +par des lignes de silex, s'en allait vers l'horizon tel que la courbe +d'un rempart ayant cinq lieues d'étendue. Un vent d'est, âpre et froid +soufflait. Le ciel était gris, la mer verdâtre et comme enflée. Du +sommet des roches, des oiseaux s'envolaient, tournoyaient, rentraient +vite dans leurs trous. Quelquefois, une pierre se détachant, +rebondissait de place en place, avant de descendre jusqu'à eux. + +Pécuchet poursuivait à haute voix ses pensées:--À moins que la terre ne +soit anéantie par un cataclysme? On ignore la longueur de notre période. +Le feu central n'a qu'à déborder. + +--Pourtant, il diminue? + +--Cela n'empêche pas ses explosions d'avoir produit l'île Julia, le +Monte-Nuovo, bien d'autres encore. + +Bouvard se rappelait avoir lu ces détails dans Bertrand--Mais de pareils +faits n'arrivent pas en Europe? + +--Mille excuses! témoin celui de Lisbonne! Quant à nos pays, les mines +de houille et de pyrite martiale y sont nombreuses et peuvent très bien +en se décomposant, former les bouches volcaniques. Les volcans, +d'ailleurs, éclatent toujours près de la mer. + +Bouvard promena sa vue sur les flots, et crut distinguer au loin, une +fumée qui montait vers le ciel. + +--Puisque l'île Julia reprit Pécuchet, a disparu, des terrains produits +par la même cause, auront peut-être, le même sort? Un îlot de l'Archipel +est aussi important que la Normandie, et même que l'Europe. + +Bouvard se figura l'Europe engloutie dans un abîme. + +--Admets dit Pécuchet qu'un tremblement de terre ait lieu sous la +Manche. Les eaux se ruent dans l'Atlantique. Les côtes de la France et +de l'Angleterre en chancelant sur leur base, s'inclinent, se rejoignent, +et v'lan! tout l'entre-deux est écrasé. + +Au lieu de répondre, Bouvard se mit à marcher tellement vite qu'il fut +bientôt à cent pas de Pécuchet. Étant seul, l'idée d'un cataclysme le +troubla. Il n'avait pas mangé depuis le matin. Ses tempes bourdonnaient. +Tout à coup le sol, lui parut tressaillir,--et la falaise au-dessus de +sa tête pencher par le sommet. À ce moment, une pluie de graviers, +déroula d'en haut. + +Pécuchet l'aperçut qui détalait avec violence, comprit sa terreur, cria, +de loin:--Arrête! arrête! la période n'est pas accomplie. + +Et pour le rattraper, il faisait des sauts énormes avec son bâton de +touriste, tout en vociférant: La période n'est pas accomplie! la période +n'est pas accomplie! + +Bouvard en démence, courait toujours. Le parapluie polybranches tomba, +les pans de sa redingote s'envolaient, le havresac ballottait à son dos. +C'était comme une tortue avec des ailes, qui aurait galopé parmi les +roches; une plus grosse le cacha. + +Pécuchet y parvint hors d'haleine, ne vit personne; puis retourna en +arrière pour gagner les champs par une valleuse que Bouvard avait prise, +sans doute. + +Ce raidillon étroit était taillé à grandes marches dans la falaise, de +la largeur de deux hommes, et luisant comme de l'albâtre poli. À +cinquante pieds d'élévation, Pécuchet voulut descendre. La mer battait +son plein. Il se remit à grimper. + +Au second tournant, quand il aperçut le vide, la peur le glaça. À mesure +qu'il approchait du troisième, ses jambes devenaient molles. Les couches +de l'air vibraient autour de lui, une crampe le pinçait à l'épigastre; +il s'assit par terre les yeux fermés, n'ayant plus conscience que des +battements de son coeur qui l'étouffaient. Puis, il jeta son bâton de +touriste, et avec les genoux et les mains reprit son ascension. Mais les +trois marteaux tenus à la ceinture lui entraient dans le ventre, les +cailloux dont ses poches étaient bourrées tapaient ses flancs; la +visière de sa casquette l'aveuglait, le vent redoublait de force; enfin +il atteignit le plateau et y trouva Bouvard qui était monté plus loin, +par une valleuse moins difficile. + +Une charrette les recueillit. Ils oublièrent Étretat. + +Le lendemain soir au Havre, en attendant le paquebot, ils virent au bas +d'un journal, un feuilleton intitulé De l'enseignement de la géologie. + +Cet article, plein de faits, exposait la question comme elle était +comprise à l'époque. + +Jamais il n'y eut un cataclysme complet du globe; mais la même espèce +n'a pas toujours la même durée, et s'éteint plus vite dans tel endroit +que dans tel autre. Des terrains de même âge contiennent des fossiles +différents comme des dépôts très éloignés en renferment de pareils. Les +fougères d'autrefois sont identiques aux fougères d'à présent. Beaucoup +de zoophytes contemporains se retrouvent dans les couches les plus +anciennes. En résumé, les modifications actuelles expliquent les +bouleversements antérieurs. Les mêmes causes agissent toujours, la +Nature ne fait pas de sauts, et les périodes, affirme Brongniart, ne +sont après tout que des abstractions. + +Cuvier jusqu'à présent leur avait apparu dans l'éclat d'une auréole, au +sommet d'une science indiscutable. Elle était sapée. La Création n'avait +plus la même discipline; et leur respect pour ce grand homme diminua. + +Par des biographies et des extraits, ils apprirent quelque chose des +doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. + +Tout cela contrariait les idées reçues, l'autorité de l'Église. + +Bouvard en éprouva comme l'allégement d'un joug brisé. + +--Je voudrais voir, maintenant, ce que le citoyen Jeufroy me répondrait +sur le Déluge! + +Ils le trouvèrent dans son petit jardin où il attendait les membres du +Conseil de fabrique, qui devaient se réunir tout à l'heure, pour +l'acquisition d'une chasuble. + +--Ces messieurs souhaitent...? + +--Un éclaircissement, s'il vous plaît, et Bouvard commença. + +Que signifiaient dans la Genèse, l'abîme qui se rompit et les cataractes +du ciel? Car un abîme ne se rompt pas, et le ciel n'a point de +cataractes! + +L'abbé ferma les paupières, puis répondit qu'il fallait distinguer +toujours entre le sens et la lettre. Des choses qui d'abord nous +choquent deviennent légitimes en les approfondissant. + +--Très bien! mais comment expliquer la pluie qui dépassait les plus +hautes montagnes, lesquelles mesurent deux lieues! y pensez-vous, deux +lieues! une épaisseur d'eau ayant deux lieues! + +Et le maire, survenant, ajouta:--Saprelotte, quel bain! + +--Convenez dit Bouvard que Moïse exagère diablement. + +Le curé avait lu Bonald, et répliqua:--J'ignore ses motifs; c'était, +sans doute, pour imprimer un effroi salutaire aux peuples qu'il +dirigeait! + +--Enfin, cette masse d'eau, d'où venait-elle? + +--Que sais-je? L'air s'était changé en pluie, comme il arrive tous les +jours. + +Par la porte du jardin, on vit entrer M. Girbal, directeur des +Contributions, avec le capitaine Heurtaux, propriétaire; et Beljambe +l'aubergiste donnait le bras à Langlois l'épicier, qui marchait +péniblement à cause de son catarrhe. + +Pécuchet, sans souci d'eux, prit la parole. + +--Pardon, monsieur Jeufroy. Le poids de l'atmosphère (la science nous le +démontre) est égal à celui d'une masse d'eau qui ferait autour du globe +une enveloppe de dix mètres. Par conséquent, si tout l'air condensé +tombait dessus à l'état liquide, il augmenterait bien peu la masse des +eaux existantes. + +Et les fabriciens ouvraient de grands yeux, écoutaient. + +Le curé s'impatienta. + +--Nierez-vous qu'on ait trouvé des coquilles sur les montagnes? qui les +y a mises, sinon le Déluge? Elles n'ont pas coutume, je crois, de +pousser toutes seules dans la terre comme des carottes! Et ce mot ayant +fait rire l'assemblée, il ajouta en pinçant les lèvres: À moins que ce +ne soit encore une des découvertes de la science? + +Bouvard voulut répondre par le soulèvement des montagnes, la théorie +d'Élie de Beaumont. + +--Connais pas! répondit l'Abbé. + +Foureau s'empressa de dire:--Il est de Caen! Je l'ai vu une fois à la +Préfecture! + +--Mais si votre Déluge repartit Bouvard avait charrié des coquilles, on +les trouverait brisées à la surface, et non à des profondeurs de trois +cents mètres quelquefois. + +Le prêtre se rejeta sur la véracité des Écritures, la tradition du genre +humain et les animaux découverts dans de la glace, en Sibérie. + +Cela ne prouve pas que l'Homme ait vécu en même temps qu'eux! La Terre, +selon Pécuchet, était considérablement plus vieille.--Le Delta du +Mississippi remonte à des dizaines de milliers d'années. L'époque +actuelle en a cent mille, pour le moins. Les listes de Manéthon... + +Le comte de Faverges s'avança. + +Tous firent silence à son approche. + +--Continuez, je vous prie! Que disiez-vous? + +--Ces messieurs me querellaient répondit l'abbé. + +--À propos de quoi? + +--Sur la sainte Écriture, monsieur le Comte! + +Bouvard, de suite, allégua qu'ils avaient droit, comme géologues, à +discuter religion. + +--Prenez garde dit le comte. Vous savez le mot, cher monsieur, un peu de +science en éloigne, beaucoup y ramène. Et d'un ton à la fois hautain et +paternel: Croyez-moi! vous y reviendrez! vous y reviendrez! + +Peut-être!--mais que penser d'un livre, où l'on prétend que la lumière a +été créée avant le soleil, comme si le soleil n'était pas la seule cause +de la lumière! + +--Vous oubliez celle qu'on appelle boréale dit l'ecclésiastique. + +Bouvard, sans répondre à l'objection, nia fortement qu'elle ait pu être +d'un côté et les ténèbres de l'autre, qu'il y ait eu un soir et un matin +quand les astres n'existaient pas, et que les animaux aient apparu tout +à coup, au lieu de se former par cristallisation. + +Comme les allées étaient trop petites, en gesticulant, on marchait dans +les plates-bandes. Langlois fut pris d'une quinte de toux. Le capitaine +criait: Vous êtes des révolutionnaires! Girbal: La paix! la paix! Le +prêtre: Quel matérialisme! Foureau: Occupons-nous plutôt de notre +chasuble! + +--Hou! Laissez-moi parler! Et Bouvard s'échauffant, alla jusqu'à dire +que l'Homme descendait du Singe! + +Tous les fabriciens se regardèrent, fort ébahis, et comme pour s'assurer +qu'ils n'étaient pas des singes. + +Bouvard reprit:--En comparant le foetus d'une femme, d'une chienne, d'un +oiseau... + +--Assez! + +--Moi, je vais plus loin! s'écria Pécuchet. L'homme descend des +poissons! Des rires éclatèrent. Mais sans se troubler: le Telliamed! un +livre arabe!... + +--Allons, messieurs, en séance! + +Et on entra dans la sacristie. + +Les deux compagnons n'avaient pas roulé l'abbé Jeufroy, comme ils +l'auraient cru--aussi Pécuchet lui trouva-t-il le cachet du jésuitisme. + +Sa lumière boréale les inquiétait cependant; ils la cherchèrent dans le +manuel de d'Orbigny. + +C'est une hypothèse, pour expliquer comment les végétaux fossiles de la +baie de Baffin ressemblent aux plantes équatoriales. On suppose, à la +place du soleil, un grand foyer lumineux, maintenant disparu, et dont +les aurores boréales ne sont peut-être que les vestiges. + +Puis un doute leur vint sur la provenance de l'Homme;--et embarrassés, +ils songèrent à Vaucorbeil. + +Ses menaces n'avaient pas eu de suites. Comme autrefois, il passait le +matin devant leur grille, en raclant avec sa canne tous les barreaux +l'un après l'autre. + +Bouvard l'épia--et l'ayant arrêté, dit qu'il voulait lui soumettre un +point curieux d'anthropologie. + +--Croyez-vous que le genre humain descende des poissons? + +--Quelle bêtise! + +--Plutôt des singes, n'est-ce pas? + +--Directement, c'est impossible! + +À qui se fier? Car enfin le Docteur n'était pas un catholique! + +Ils continuèrent leurs études, mais sans passion, étant las de l'éocène +et du miocène, du Mont-Jorullo, de l'île Julia, des mammouths de Sibérie +et des fossiles invariablement comparés dans tous les auteurs à des +médailles qui sont des témoignages authentiques, si bien qu'un jour, +Bouvard jeta son havresac par terre, en déclarant qu'il n'irait pas plus +loin. + +La géologie est trop défectueuse! À peine connaissons-nous quelques +endroits de l'Europe. Quant au reste, avec le fond des Océans, on +l'ignorera toujours. + +Enfin, Pécuchet ayant prononcé le mot de règne minéral: + +--Je n'y crois pas, au règne minéral! puisque des matières organiques +ont pris part à la formation du silex, de la craie, de l'or peut-être! +Le diamant n'a-t-il pas été du charbon: la houille un assemblage de +végétaux:--en la chauffant à je ne sais plus combien de degrés, on +obtient de la sciure de bois, tellement que tout passe, tout coule. La +création est faite d'une matière ondoyante et fugace. Mieux vaudrait +nous occuper d'autre chose! + +Il se coucha sur le dos, et se mit à sommeiller, pendant que Pécuchet la +tête basse et un genou dans les mains, se livrait à ses réflexions. + +Une lisière de mousse bordait un chemin creux, ombragé par des frênes +dont les cimes légères tremblaient. Des angéliques, des menthes, des +lavandes exhalaient des senteurs chaudes, épicées; l'atmosphère était +lourde; et Pécuchet, dans une sorte d'abrutissement, rêvait aux +existences innombrables éparses autour de lui, aux insectes qui +bourdonnaient, aux sources cachées sous le gazon, à la sève des plantes, +aux oiseaux dans leurs nids, au vent, aux nuages, à toute la Nature, +sans chercher à découvrir ses mystères, séduit par sa force, perdu dans +sa grandeur. + +--J'ai soif! dit Bouvard, en se réveillant. + +--Moi de même! Je boirais volontiers quelque chose! + +--C'est facile reprit un homme qui passait, en manches de chemise, avec +une planche sur l'épaule. + +Et ils reconnurent ce vagabond, à qui Bouvard autrefois avait donné un +verre de vin. Il semblait de dix ans plus jeune, portait les cheveux en +accroche-coeur, la moustache bien cirée, et dandinait sa taille d'une +façon parisienne. + +Après cent pas environ, il ouvrit la barrière d'une cour, jeta sa +planche contre un mur, et les fit entrer dans une haute cuisine. + +--Mélie! es-tu là, Mélie? + +Une jeune fille parut; sur son commandement, alla tirer de la boisson et +revint près de la table, servir ces messieurs. + +Ses bandeaux, de la couleur des blés, dépassaient un béguin de toile +grise. Tous ses pauvres vêtements descendaient le long de son corps sans +un pli;--et le nez droit, les yeux bleus, elle avait quelque chose de +délicat, de champêtre et d'ingénu. + +--Elle est gentille, hein? dit le menuisier, pendant qu'elle apportait +des verres. Si on ne jurerait pas une demoiselle, costumée en paysanne! +et rude à l'ouvrage, pourtant!--Pauvre petit coeur, va! quand je serai +riche, je t'épouserai! + +--Vous dites toujours des bêtises, monsieur Gorju répondit-elle d'une +voix douce, sur un accent traînard. + +Un valet d'écurie vint prendre de l'avoine dans un vieux coffre, et +laissa retomber le couvercle si brutalement qu'un éclat de bois en +jaillit. + +Gorju s'emporta contre la lourdeur de tous ces gars de la campagne puis, +à genoux devant le meuble, il cherchait la place du morceau. Pécuchet en +voulant l'aider, distingua sous la poussière, des figures de +personnages. + +C'était un bahut de la Renaissance, avec une torsade en bas, des pampres +dans les coins, et les colonnettes divisaient sa devanture en cinq +compartiments. On voyait au milieu, Vénus-Anadyomène debout sur une +coquille, puis Hercule et Omphale, Samson et Dalila, Circé et ses +pourceaux, les filles de Loth enivrant leur père; tout cela délabré, +rongé de mites, et même le panneau de droite manquait. Gorju prit une +chandelle pour mieux faire voir à Pécuchet celui de gauche, qui +présentait sous l'arbre du Paradis, Adam et Ève dans une posture fort +indécente. + +Bouvard également admira le bahut. + +--Si vous y tenez, on vous le céderait à bon compte. + +Ils hésitaient, vu les réparations. + +Gorju pouvait les faire, étant de son métier ébéniste.--Allons! Venez! +et il entraîna Pécuchet vers la masure, où Mme Castillon, la maîtresse, +étendait du linge. + +Mélie quand elle eut lavé ses mains, prit sur le bord de la fenêtre, son +métier à dentelles, s'assit en pleine lumière, et travailla. + +Le linteau de la porte l'encadrait. Les fuseaux se débrouillaient sous +ses doigts avec un claquement de castagnettes. Son profil restait +penché. + +Bouvard la questionna sur ses parents, son pays, les gages qu'on lui +donnait. + +Elle était de Ouistreham, n'avait plus de famille, gagnait une pistole +par mois--enfin, elle lui plut tellement qu'il désira la prendre à son +service pour aider la vieille Germaine. + +Pécuchet reparut avec la fermière, et pendant qu'ils continuaient leur +marchandage, Bouvard demanda tout bas à Gorju, si la petite bonne +consentirait à devenir sa servante. + +--Parbleu! + +--Toutefois dit Bouvard, il faut que je consulte mon ami. + +--Eh bien! je ferai en sorte. Mais n'en parlez pas! à cause de la +bourgeoise. + +Le marché venait de se conclure, moyennant trente-cinq francs. Pour le +raccommodage on s'entendrait. + +À peine dans la cour Bouvard dit son intention relativement à Mélie. + +Pécuchet s'arrêta, afin de mieux réfléchir, ouvrit sa tabatière, huma +une prise, et s'étant mouché: + +--Au fait, c'est une idée! mon Dieu, oui! pourquoi pas? D'ailleurs, tu +es le maître! + +Dix minutes après, Gorju se montra sur le haut-bord d'un fossé--et les +interpellant: + +--Quand faut-il que je vous apporte le meuble? + +--Demain! + +--Et pour l'autre question, êtes-vous décidés? + +--Convenu! répondit Pécuchet. + + + + +CHAPITRE IV + + +Six mois plus tard, ils étaient devenus des archéologues;--et leur +maison ressemblait à un musée. + +Une vieille poutre de bois se dressait dans le vestibule. Les spécimens +de géologie encombraient l'escalier;--et une chaîne énorme s'étendait +par terre tout le long du corridor. + +Ils avaient décroché la porte entre les deux chambres où ils ne +couchaient pas et condamné l'entrée extérieure de la seconde, pour ne +faire de ces deux pièces qu'un même appartement. + +Quand on avait franchi le seuil on se heurtait à une auge de pierre (un +sarcophage gallo-romain) puis, les yeux étaient frappés par de la +quincaillerie. + +Contre le mur en face, une bassinoire dominait deux chenets et une +plaque de foyer, qui représentait un moine caressant une bergère. Sur +des planchettes tout autour, on voyait des flambeaux, des serrures, des +boulons, des écrous. Le sol disparaissait sous des tessons de tuiles +rouges. Une table au milieu exhibait les curiosités les plus rares: la +carcasse d'un bonnet de Cauchoise, deux urnes d'argile, des médailles, +une fiole de verre opalin. Un fauteuil en tapisserie avait sur son +dossier un triangle de guipure. Un morceau de cotte de mailles ornait la +cloison à droite; et en dessous, des pointes maintenaient +horizontalement une hallebarde, pièce unique. + +La seconde chambre, où l'on descendait par deux marches, renfermait les +anciens livres apportés de Paris, et ceux qu'en arrivant ils avaient +découverts dans une armoire. Les vantaux en étaient retirés. Ils +l'appelaient la bibliothèque. + +L'arbre généalogique de la famille Croixmare occupait seul tout le +revers de la porte. Sur le lambris en retour, la figure au pastel d'une +dame en costume Louis XV faisait pendant au portrait du père Bouvard. Le +chambranle de la glace avait pour décoration un sombrero de feutre noir, +et une monstrueuse galoche, pleine de feuilles, les restes d'un nid. + +Deux noix de coco (appartenant à Pécuchet depuis sa jeunesse) +flanquaient sur la cheminée un tonneau de faïence, que chevauchait un +paysan. Auprès, dans une corbeille de paille, il y avait un décime, +rendu par un canard. + +Devant la bibliothèque, se carrait une commode en coquillages, avec des +ornements de peluche. Son couvercle supportait un chat tenant une souris +dans sa gueule,--pétrification de Saint-Allyre,--une boîte à ouvrage en +coquilles mêmement; et sur cette boîte, une carafe d'eau-de-vie +contenait une poire de bon-chrétien. + +Mais le plus beau, c'était dans l'embrasure de la fenêtre, une statue de +saint Pierre! Sa main droite couverte d'un gant serrait la clef du +Paradis, de couleur vert pomme; sa chasuble que des fleurs de lis +agrémentaient était bleu ciel, et sa tiare très jaune pointue comme une +pagode. Il avait les joues fardées, de gros yeux ronds, la bouche +béante, le nez de travers et en trompette. Au-dessus pendait un +baldaquin fait d'un vieux tapis où l'on distinguait deux amours dans un +cercle de roses--et à ses pieds comme une colonne se levait un pot à +beurre, portant ces mots en lettres blanches sur fond chocolat: Exécuté +devant S.A.R. Monseigneur le duc d'Angoulême, à Noron, le 3 d'octobre +1817. + +Pécuchet, de son lit, apercevait tout cela en enfilade--et parfois même +il allait jusque dans la chambre de Bouvard, pour allonger la +perspective. + +Une place demeurait vide en face de la cotte de mailles, celle du bahut +renaissance. + +Il n'était pas achevé. Gorju y travaillait encore; varlopant les +panneaux dans le fournil, et les ajustant, les démontant. + +À onze heures, il déjeunait; causait ensuite avec Mélie, et souvent ne +reparaissait plus de toute la journée. + +Pour avoir des morceaux dans le genre du meuble Bouvard et Pécuchet +s'étaient mis en campagne. Ce qu'ils rapportaient ne convenait pas. Mais +ils avaient rencontré une foule de choses curieuses. Le goût des +bibelots leur était venu, puis l'amour du moyen âge. + +D'abord, ils visitèrent les cathédrales;--et les hautes nefs se mirant +dans l'eau des bénitiers, les verreries éblouissantes comme des tentures +de pierreries, les tombeaux au fond des chapelles, le jour incertain des +cryptes, tout, jusqu'à la fraîcheur des murailles leur causa un +frémissement de plaisir, une émotion religieuse. + +Bientôt, ils furent capables de distinguer les époques--et dédaigneux +des sacristains, ils disaient:--Ah! une abside romane! Cela est du XIIe +siècle! voilà que nous retombons dans le flamboyant! + +Ils tâchaient de comprendre les symboles sculptés sur les chapiteaux, +comme les deux griffons de Marigny becquetant un arbre en fleurs. +Pécuchet vit une satire dans les chantres à mâchoire grotesque qui +terminent les cintres de Feuguerolles;--et pour l'exubérance de l'homme +obscène couvrant un des meneaux d'Hérouville, cela prouvait, suivant +Bouvard, que nos aïeux avaient chéri la gaudriole. + +Ils arrivèrent à ne plus tolérer la moindre marque de décadence. Tout +était de la décadence--et ils déploraient le vandalisme, tonnaient +contre le badigeon. + +Mais le style d'un monument ne s'accorde pas toujours avec la date qu'on +lui suppose. Le plein cintre, au XIIIe siècle domine encore dans la +Provence. L'ogive est peut-être fort ancienne! et des auteurs contestent +l'antériorité du roman sur le gothique--Ce défaut de certitude les +contrariait. + +Après les églises ils étudièrent les châteaux forts, ceux de Domfront et +de Falaise. Ils admiraient sous la porte les rainures de la herse, et +parvenus au sommet, ils voyaient d'abord toute la campagne, puis les +toits de la ville, les rues s'entrecroisant, des charrettes sur la +place, des femmes au lavoir. Le mur dévalait à pic jusqu'aux +broussailles des douves--et ils pâlissaient en songeant que des hommes +avaient monté là, suspendus à des échelles. Ils se seraient risqués dans +les souterrains, mais Bouvard avait pour obstacle son ventre, et +Pécuchet la crainte des vipères. + +Ils voulurent connaître les vieux manoirs, Curcy, Bully, +Fontenay-le-Marmion, Argouges. Parfois, à l'angle des bâtiments, +derrière le fumier se dresse une tour carlovingienne. La cuisine garnie +de bancs en pierre fait songer à des ripailles féodales. D'autres ont un +aspect exclusivement farouche, avec leurs trois enceintes encore +visibles, des meurtrières sous l'escalier, de longues tourelles à pans +aigus. Puis, on arrive dans un appartement, où une fenêtre du temps des +Valois ciselée comme un ivoire laisse entrer le soleil qui chauffe sur +le parquet des grains de colza, répandus. Des abbayes servent de grange. +Les inscriptions des pierres tombales sont effacées. Au milieu des +champs, un pignon reste debout--et du haut en bas est revêtu d'un lierre +que le vent fait trembler. + +Quantité de choses excitaient leurs convoitises, un pot d'étain, une +boucle de strass, des indiennes à grands ramages. Le manque d'argent les +retenait. + +Par un hasard providentiel, ils déterrèrent à Balleroy, chez un étameur, +un vitrail gothique,--qui fut assez grand pour couvrir près du fauteuil +la partie droite de la croisée jusqu'au deuxième carreau. Le clocher de +Chavignolles se montrait dans le lointain, produisant un effet +splendide. + +Avec un bas d'armoire, Gorju fabriqua un prie-Dieu pour mettre sous le +vitrail, car il flattait leur manie. Elle était si forte qu'ils +regrettaient les monuments sur lesquels on ne sait rien du tout,--comme +la maison de plaisance des évêques de Séez. + +--Bayeux, dit M. de Caumont, devait avoir un théâtre. Ils en cherchèrent +la place inutilement. + +Le village de Montrecy contient un pré célèbre, par des médailles +d'empereurs qu'on y a découvertes autrefois. Ils comptaient y faire une +belle récolte. Le gardien leur en refusa l'entrée. + +Ils ne furent pas plus heureux sur la communication qui existait entre +une citerne de Falaise et le faubourg de Caen. Des canards qu'on y avait +introduits reparurent à Vaucelles, en grognant:--Can can can d'où est +venu le nom de la ville. + +Aucune démarche ne leur coûtait, aucun sacrifice. + +À l'auberge de Mesnil-Villement, en 1816, M. Galeron eut un déjeuner +pour la somme de quatre sols.--Ils y firent le même repas, et +constatèrent avec surprise que les choses ne se passaient plus comme ça! + +Quel est le fondateur de l'abbaye de Sainte-Anne? Existe-t-il une +parenté entre Marin-Onfroy, qui importa au XIIe siècle une nouvelle +espèce de pommes, et Onfroy gouverneur d'Hastings, à l'époque de la +conquête? Comment se procurer L'Astucieuse Pythonisse, comédie en vers +d'un certain Dutrésor, faite à Bayeux, et actuellement des plus rares? +Sous Louis XVI, Hérambert Dupaty, ou Dupastis Hérambert, composa un +ouvrage, qui n'a jamais paru, plein d'anecdotes sur Argentan.--l +s'agirait de retrouver ces anecdotes. Que sont devenus les mémoires +autographes de Mme Dubois de la Pierre, consultés pour l'histoire +inédite de Laigle, par Louis Dasprès, desservant de +Saint-Martin?--Autant de problèmes, de points curieux à éclaircir. + +Mais souvent un faible indice met sur la voie d'une découverte +inappréciable. + +Donc, ils revêtirent leurs blouses, afin de ne pas donner l'éveil;--et +sous l'apparence de colporteurs, ils se présentaient dans les maisons, +demandant à acheter de vieux papiers. On leur en vendit des tas. +C'étaient des cahiers d'école, des factures, d'anciens journaux, rien +d'utile. + +Enfin, Bouvard et Pécuchet s'adressèrent à Larsonneur. + +Il était perdu dans le celticisme, et répondant sommairement à leurs +questions en fit d'autres. + +Avaient-ils observé autour d'eux des traces de la religion du chien +comme on en voit à Montargis; et des détails spéciaux, sur les feux de +la Saint-Jean, les mariages, les dictons populaires, etc.? Il les priait +même de recueillir pour lui, quelques-unes de ces haches en silex, +appelées alors des celtoe, et que les druides employaient dans leurs +criminels holocaustes. + +Par Gorju, ils s'en procurèrent une douzaine, lui expédièrent la moins +grande--les autres enrichirent le muséum. + +Ils s'y promenaient avec amour, le balayaient eux-mêmes, en avaient +parlé à toutes leurs connaissances. + +Un après-midi, Mme Bordin, et M. Marescot se présentèrent pour le voir. + +Bouvard les reçut, et commença la démonstration par le vestibule. + +La poutre n'était rien moins que l'ancien gibet de Falaise, d'après le +menuisier qui l'avait vendue--lequel tenait ce renseignement de son +grand-père. + +La grosse chaîne dans le corridor provenait des oubliettes du donjon de +Torteval. Elle ressemblait suivant le notaire, aux chaînes des bornes +devant les cours d'honneur. Bouvard était convaincu qu'elle servait +autrefois à lier les captifs. Et il ouvrit la porte de la première +chambre. + +--Pourquoi toutes ces tuiles? s'écria Mme Bordin. + +--Pour chauffer les étuves! mais un peu d'ordre, s'il vous plaît! Ceci +est un tombeau découvert dans une auberge où on l'employait comme +abreuvoir. + +Ensuite, Bouvard prit les deux urnes pleines d'une terre, qui était de +la cendre humaine, et il approcha de ses yeux la fiole, afin de montrer +par quelle méthode les Romains y versaient des pleurs. + +--Mais on ne voit chez vous que des choses lugubres! + +Effectivement, c'était un peu sérieux pour une dame, et alors il tira +d'un carton plusieurs monnaies de cuivre, avec un denier d'argent. + +Mme Bordin demanda au notaire, quelle somme aujourd'hui cela pourrait +valoir. + +La cotte de mailles qu'il examinait, lui échappa des doigts; des anneaux +se rompirent. Bouvard dissimula son mécontentement. + +Il eut même l'obligeance de décrocher la hallebarde--et se courbant, +levant les bras, battant du talon, il faisait mine de faucher les +jarrets d'un cheval, de pointer comme à la baïonnette, d'assommer un +ennemi. La veuve, intérieurement, le trouva un rude gaillard. + +Elle fut enthousiasmée par la commode en coquillages. Le chat de +Saint-Allyre l'étonna beaucoup, la poire dans la carafe un peu moins. +Puis arrivant à la cheminée: + +--Ah! voilà un chapeau qui aurait besoin de raccommodage. + +Trois trous, des marques de balles, en perçaient les bords. + +C'était celui d'un chef de voleurs sous le Directoire, David de La +Bazoque, pris en trahison, et tué immédiatement. + +--Tant mieux, on a bien fait! dit Mme Bordin. + +Marescot souriait devant les objets d'une façon dédaigneuse. Il ne +comprenait pas cette galoche qui avait été l'enseigne d'un marchand de +chaussures, ni pourquoi le tonneau de faïence, un vulgaire pichet de +cidre;--et le saint Pierre, franchement, était lamentable avec sa +physionomie d'ivrogne. + +Mme Bordin fit cette remarque:--Il a dû vous coûter bon, tout de même? + +--Oh pas trop! pas trop! + +Un couvreur d'ardoises l'avait donné pour quinze francs. + +Ensuite, elle blâma, vu l'inconvenance, le décolletage de la dame en +perruque poudrée. + +--Où est le mal? reprit Bouvard, quand on possède quelque chose de beau? +et il ajouta plus bas: Comme vous, je suis sûr? + +Le notaire leur tournait le dos, étudiant les branches de la famille +Croixmare. Elle ne répondit rien, mais se mit à jouer avec sa longue +chaîne de montre. Ses seins bombaient le taffetas noir de son corsage; +et les cils un peu rapprochés, elle baissait le menton, comme une +tourterelle qui se rengorge. Puis d'un air ingénu: + +--Comment s'appelait cette dame? + +--On l'ignore! c'est une maîtresse du Régent,--vous savez--celui qui a +fait tant de farces! + +--Je crois bien! les mémoires du temps!... et le notaire, sans finir sa +phrase déplora cet exemple d'un prince, entraîné par ses passions. + +--Mais vous êtes tous comme ça! + +Les deux hommes se récrièrent; et un dialogue s'en suivit sur les +femmes, sur l'amour. Marescot affirma qu'il existe beaucoup d'unions +heureuses.--Parfois même, sans qu'on s'en doute, on a près de soi, ce +qu'il faudrait pour son bonheur. L'allusion était directe. Les joues de +la veuve s'empourprèrent; mais se remettant presque aussitôt: + +--Nous n'avons plus l'âge des folies! n'est-ce pas monsieur Bouvard? + +--Eh! eh! moi, je ne dis pas ça! et il offrit son bras pour revenir dans +l'autre chambre. Faites attention aux marches. Très bien! Maintenant, +observez le vitrail. + +On y distinguait un manteau d'écarlate et les deux ailes d'un ange +--tout le reste se perdant sous les plombs qui tenaient en équilibre les +nombreuses cassures du verre. Le jour diminuait; des ombres +s'allongeaient; Mme Bordin était devenue sérieuse. + +Bouvard s'éloigna, et reparut, affublé d'une couverture de laine, puis +s'agenouilla devant le prie-Dieu, les coudes en dehors, la face dans les +mains, la lueur du soleil tombant sur sa calvitie;--et il avait +conscience de cet effet, car il dit:--Est-ce que je n'ai pas l'air d'un +moine du moyen âge? Ensuite, il leva le front obliquement, les yeux +noyés, faisant prendre à sa figure une expression mystique. + +On entendit dans le corridor la voix grave de Pécuchet: + +--N'aie pas peur! c'est moi! + +Et il entra, la tête complètement recouverte d'un casque--un pot de fer +à oreillons pointus. + +Bouvard ne quitta pas le prie-Dieu. Les deux autres restaient debout. +Une minute se passa dans l'ébahissement. + +Mme Bordin parut un peu froide à Pécuchet. Cependant, il voulut savoir +si on lui avait tout montré. + +--Il me semble? et désignant la muraille: Ah! pardon! nous aurons ici un +objet que l'on restaure en ce moment. + +La veuve et Marescot se retirèrent. + +Les deux amis avaient imaginé de feindre une concurrence. Ils allaient +en courses l'un sans l'autre, le second faisant des offres supérieures à +celles du premier. Pécuchet ainsi venait d'obtenir le casque. + +Bouvard l'en félicita et reçut des éloges à propos de la couverture. + +Mélie avec des cordons, l'arrangea en manière de froc. Ils la mettaient +à tour de rôle, pour recevoir les visites. + +Ils eurent celles de Girbal, de Foureau, du capitaine Heurtaux, puis de +personnes inférieures, Langlois, Beljambe, leurs fermiers, jusqu'aux +servantes des voisins;--et chaque fois, ils recommençaient leurs +explications, montraient la place où serait le bahut, affectaient de la +modestie, réclamaient de l'indulgence pour l'encombrement. + +Pécuchet, ces jours-là, portait le bonnet de zouave qu'il avait +autrefois à Paris, l'estimant plus en rapport avec le milieu artistique. +À un certain moment, il se coiffait du casque, et le penchait sur la +nuque, afin de dégager son visage. Bouvard n'oubliait pas la manoeuvre +de la hallebarde; enfin, d'un coup d'oeil ils se demandaient si le +visiteur méritait que l'on fît le moine du moyen âge. + +Quelle émotion quand s'arrêta devant leur grille, la voiture de M. de +Faverges! Il n'avait qu'un mot à dire. Voici la chose. + +Hurel, son homme d'affaires, lui avait appris que cherchant partout des +documents ils avaient acheté de vieux papiers à la ferme de la Aubrye. + +Rien de plus vrai. + +N'y avaient-ils pas découvert, des lettres du baron de Gonneval, ancien +aide de camp du duc d'Angoulême, et qui avait séjourné à la Aubrye? On +désirait cette correspondance, pour des intérêts de famille. + +Elle n'était pas chez eux. Mais ils détenaient une chose qui +l'intéressait s'il daignait les suivre, jusqu'à leur bibliothèque. + +Jamais pareilles bottes vernies n'avaient craqué dans le corridor. Elles +se heurtèrent contre le sarcophage. Il faillit même écraser plusieurs +tuiles, tourna le fauteuil, descendit deux marches--et parvenus dans la +seconde chambre, ils lui firent voir sous le baldaquin, devant le saint +Pierre, le pot à beurre, exécuté à Noron. + +Bouvard et Pécuchet avaient cru que la date, quelquefois, pouvait +servir. + +Le gentilhomme par politesse inspecta leur musée.--Il répétait: +Charmant, très bien! tout en se donnant sur la bouche de petits coups +avec le pommeau de sa badine,--pour sa part, il les remerciait d'avoir +sauvé ces débris du moyen âge, époque de foi religieuse et de +dévouements chevaleresques. Il aimait le progrès,--et se fût livré, +comme eux, à ces études intéressantes.--Mais la Politique, le conseil +général, l'Agriculture, un véritable tourbillon l'en détournait! + +--Après vous, toutefois, on n'aurait que des glanes; car bientôt, vous +aurez pris toutes les curiosités du département. + +--Sans amour-propre, nous le pensons dit Pécuchet. + +Et cependant, on pouvait en découvrir encore à Chavignolles, par +exemple, il y avait contre le mur du cimetière dans la ruelle, un +bénitier, enfoui sous les herbes, depuis un temps immémorial. + +Ils furent heureux du renseignement, puis échangèrent un regard +signifiant est-ce la peine? mais déjà le Comte ouvrait la porte. + +Mélie, qui se trouvait derrière, s'enfuit brusquement. + +Comme il passait dans la cour, il remarqua Gorju, en train de fumer sa +pipe, les bras croisés. + +--Vous employez ce garçon! Hum! un jour d'émeute je ne m'y fierais pas. +Et M. de Faverges remonta dans son tilbury. + +Pourquoi leur bonne semblait-elle en avoir peur? + +Ils la questionnèrent; et elle conta qu'elle avait servi dans sa ferme. +C'était cette petite fille qui versait à boire aux moissonneuses quand +ils étaient venus. Deux ans plus tard, on l'avait prise comme aide, au +château--et renvoyée par suite de faux rapports. + +Pour Gorju, que lui reprocher? Il était fort habile, et leur marquait +infiniment de considération. + +Le lendemain, dès l'aube, ils se rendirent au cimetière. + +Bouvard, avec sa canne, tâta à la place indiquée. Un corps dur sonna. +Ils arrachèrent quelques orties, et découvrirent une cuvette en grès, un +font baptismal où des plantes poussaient. + +On n'a pas coutume cependant d'enfouir les fonts baptismaux hors des +églises. + +Pécuchet en fit un dessin, Bouvard la description; et ils envoyèrent le +tout à Larsonneur. + +Sa réponse fut immédiate. + +--Victoire, mes chers confrères! Incontestablement, c'est une cuve +druidique! + +Toutefois qu'ils y prissent garde! La hache était douteuse.--Et autant +pour lui que pour eux-mêmes il leur indiquait une série d'ouvrages à +consulter. + +Larsonneur confessait en post-scriptum, son envie de connaître cette +cuve--ce qui aurait lieu, à quelque jour, quand il ferait le voyage de +la Bretagne. + +Alors Bouvard et Pécuchet se plongèrent dans l'archéologie celtique. +D'après cette science, les anciens Gaulois, nos aïeux, adoraient Kirk et +Kron, Taranis, Ésus, Nétalemnia, le Ciel et la Terre, le Vent, les +Eaux,--et, par-dessus tout, le grand Teutatès, qui est le Saturne des +Païens.--Car Saturne, quand il régnait en Phénicie épousa une nymphe +nommée Anobret, dont il eut un enfant appelé Jeüd--et Anobret a les +traits de Sara, Jeüd fut sacrifié (ou près de l'être) comme +Isaac;--donc, Saturne est Abraham, d'où il faut conclure que la religion +des Gaulois avait les mêmes principes que celle des Juifs. + +Leur société était fort bien organisée. La première classe de personnes +comprenait le peuple, la noblesse et le roi, la deuxième les +jurisconsultes,--et dans la troisième, la plus haute, se rangeaient, +suivant Taillepied, les diverses manières de philosophes c'est-à-dire +les Druides ou Saronides, eux-mêmes divisés en Eubages, Bardes et Vates. + +Les uns prophétisaient, les autres chantaient, d'autres enseignaient la +Botanique, la Médecine, l'Histoire et la Littérature, bref tous les arts +de leur époque. Pythagore et Platon furent leurs élèves. Ils apprirent +la métaphysique aux Grecs, la sorcellerie aux Persans, l'aruspicine aux +Étrusques--et aux Romains, l'étamage du cuivre et le commerce des +jambons. + +Mais de ce peuple, qui dominait l'ancien monde, il ne reste que des +pierres, soit toutes seules, ou par groupes de trois, ou disposées en +galeries, ou formant des enceintes. + +Bouvard et Pécuchet, pleins d'ardeur, étudièrent successivement la +Pierre-du-Post à Ussy, la Pierre-Couplée au Guest, la Pierre du Jarier, +près de Laigie--d'autres encore! + +Tous ces blocs, d'une égale insignifiance, les ennuyèrent +promptement;--et un jour qu'ils venaient de voir le menhir du Passais, +ils allaient s'en retourner, quand leur guide les mena dans un bois de +hêtres, encombré par des masses de granit pareilles à des piédestaux, ou +à de monstrueuses tortues. + +La plus considérable est creusée comme un bassin. Un des bords se +relève--et du fond partent deux entailles qui descendent jusqu'à terre; +c'était pour l'écoulement du sang; impossible d'en douter! Le hasard ne +fait pas de ces choses. + +Les racines des arbres s'entremêlaient à ces rocs abrupts. Un peu de +pluie tombait; au loin, les flocons de brume montaient, comme de grands +fantômes. Il était facile d'imaginer sous les feuillages, les prêtres en +tiare d'or et en robe blanche, avec leurs victimes humaines les bras +attachés dans le dos--et sur le bord de la cuve la druidesse, observant +le ruisseau rouge, pendant qu'autour d'elle, la foule hurlait, au tapage +des cymbales et des buccins faits d'une corne d'auroch. + +Tout de suite, leur plan fut arrêté. + +Et une nuit, par un clair de lune, ils prirent le chemin du cimetière, +marchant comme des voleurs, dans l'ombre des maisons. Les persiennes +étaient closes, et les masures tranquilles; pas un chien n'aboya. Gorju +les accompagnait, ils se mirent à l'ouvrage. On n'entendait que le bruit +des cailloux heurtés par la bêche, qui creusait le gazon. Le voisinage +des morts leur était désagréable; l'horloge de l'église poussait un râle +continu, et la rosace de son tympan avait l'air d'un oeil épiant les +sacrilèges. + +Enfin, ils emportèrent la cuve. + +Le lendemain, ils revinrent au cimetière pour voir les traces de +l'opération. + +L'abbé, qui prenait le frais sur sa porte, les pria de lui faire +l'honneur d'une visite; et les ayant introduits dans sa petite salle, il +les regarda singulièrement. + +Au milieu du dressoir, entre les assiettes, il y avait une soupière +décorée de bouquets jaunes. + +Pécuchet la vanta, ne sachant que dire. + +--C'est un vieux Rouen reprit le curé, un meuble de famille. Les +amateurs le considèrent, M. Marescot, surtout. Pour lui, grâce à Dieu il +n'avait pas l'amour des curiosités;--et comme ils semblaient ne pas +comprendre, il déclara les avoir aperçus lui-même dérobant le font +baptismal. + +Les deux archéologues furent très penauds, balbutièrent. L'objet en +question n'était plus d'usage. + +N'importe! ils devaient le rendre. + +Sans doute! Mais au moins qu'on leur permît de faire venir un peintre +pour le dessiner. + +--Soit, messieurs. + +--Entre nous, n'est-ce pas? dit Bouvard sous le sceau de la confession! + +L'ecclésiastique, en souriant les rassura d'un geste. + +Ce n'était pas lui, qu'ils craignaient, mais plutôt Larsonneur. Quand il +passerait par Chavignolles, il aurait envie de la cuve--et ses +bavardages iraient jusqu'aux oreilles du gouvernement. Par prudence, ils +la cachèrent dans le fournil, puis dans la tonnelle, dans la cahute, +dans une armoire. Gorju était las de la trimbaler. + +La possession d'un tel morceau les attachait au celticisme de la +Normandie. + +Ses origines sont égyptiennes. Séez, dans le département de l'Orne +s'écrit parfois Saïs comme la ville du Delta. Les Gaulois juraient par +le taureau, importation du boeuf Apis. Le nom latin de Bellocastes qui +était celui des gens de Bayeux vient de Beli Casa, demeure, sanctuaire +de Bélus. Bélus et Osiris même divinité. Rien ne s'oppose dit Mangon de +la Lande à ce qu'il y ait eu, près de Bayeux, des monuments druidiques. + +--Ce pays, ajoute M. Roussel, ressemble au pays où les Égyptiens +bâtirent le temple de Jupiter-Ammon. Donc, il y avait un temple et qui +enfermait des richesses. Tous les monuments celtiques en renferment. + +En 1715, relate dom Martin, un sieur Héribel exhuma aux environs de +Bayeux, plusieurs vases d'argile, pleins d'ossements--et conclut +(d'après la tradition et des autorités évanouies) que cet endroit, une +nécropole, était le mont Faunus, où l'on a enterré le Veau d'or. + +Cependant le Veau d'or fut brûlé et avalé!--à moins que la Bible ne se +trompe? + +Premièrement, où est le mont Faunus? Les auteurs ne l'indiquent pas. Les +indigènes n'en savent rien. Il aurait fallu se livrer à des +fouilles;--et dans ce but, ils envoyèrent à M. le préfet, une pétition, +qui n'eut pas de réponse. + +Peut-être que le mont Faunus a disparu, et que ce n'était pas une +colline mais un tumulus? Que signifiaient les tumulus? + +Plusieurs contiennent des squelettes, ayant la position du foetus dans +le sein de sa mère. Cela veut dire que le tombeau était pour eux comme +une seconde gestation les préparant à une autre vie. Donc, le tumulus +symbolise l'organe femelle, comme la pierre levée est l'organe mâle. + +En effet, où il y a des menhirs, un culte obscène a persisté. Témoin ce +qui se faisait à Guérande, à Chichebouche, au Croisic, à Livarot. +Anciennement, les bornes des routes et même les arbres avaient la +signification de phallus--et pour Bouvard et Pécuchet tout devint +phallus. Ils recueillirent des palonniers de voiture, des jambes de +fauteuil, des verrous de cave, des pilons de pharmacien. Quand on venait +les voir, ils demandaient: À qui trouvez-vous que cela ressemble? puis, +confiaient le mystère--et si l'on se récriait, ils levaient, de pitié, +les épaules. + +Un soir, qu'ils rêvaient aux dogmes des druides, l'abbé se présenta, +discrètement. + +Tout de suite, ils montrèrent le musée, en commençant par le vitrail, +mais il leur tardait d'arriver à un compartiment nouveau, celui des +Phallus. L'ecclésiastique les arrêta, jugeant l'exhibition indécente. Il +venait réclamer son font baptismal. + +Bouvard et Pécuchet implorèrent quinze jours encore, le temps d'en +prendre un moulage. + +--Le plus tôt sera le mieux dit l'abbé. Puis il causa de choses +indifférentes. + +Pécuchet qui s'était absenté une minute, lui glissa dans la main un +napoléon. + +Le prêtre fit un mouvement en arrière. + +--Ah! pour vos pauvres! + +Et M. Jeufroy, en rougissant fourra la pièce d'or dans sa soutane. + +Rendre la cuve, la cuve aux sacrifices? Jamais de la vie! Ils voulaient +même apprendre l'hébreu, qui est la langue mère du celtique, à moins +qu'elle n'en dérive?--et ils allaient faire le voyage de la +Bretagne,--en commençant par Rennes où ils avaient un rendez-vous avec +Larsonneur, pour étudier cette urne mentionnée dans les mémoires de +l'Académie celtique et qui paraît avoir contenu les cendres de la reine +Artémise--quand le maire entra, le chapeau sur la tête, sans façon, en +homme grossier qu'il était. + +--Ce n'est pas tout ça, mes petits pères! Il faut le rendre! + +--Quoi donc? + +--Farceurs! je sais bien que vous le cachez! + +On les avait trahis. + +Ils répliquèrent qu'ils le détenaient avec la permission de monsieur le +curé. + +--Nous allons voir. + +Et Foureau s'éloigna. + +Il revint, une heure après. + +--Le curé dit que non! Venez vous expliquer. + +Ils s'obstinèrent. + +D'abord on n'avait pas besoin de ce bénitier,--qui n'était pas un +bénitier. Ils le prouveraient par une foule de raisons scientifiques. +Puis, ils offrirent de reconnaître, dans leur testament, qu'il +appartenait à la commune. + +Ils proposèrent même de l'acheter. + +--Et d'ailleurs, c'est mon bien! répétait Pécuchet. Les vingt francs, +acceptés par M. Jeufroy, étaient une preuve du contrat--et s'il fallait +comparaître devant le juge de paix, tant pis, il ferait un faux serment! + +Pendant ces débats, il avait revu la soupière, plusieurs fois; et dans +son âme s'était développé le désir, la soif, le prurit de cette faïence. +Si on voulait la lui donner, il remettrait la cuve. Autrement, non. + +Par fatigue ou peur du scandale, M. Jeufroy la céda. + +Elle fut mise dans leur collection, près du bonnet de Cauchoise. La cuve +décora le porche de l'église; et ils se consolèrent de ne plus l'avoir +par cette idée que les gens de Chavignolles en ignoraient la valeur. + +Mais la soupière leur inspira le goût des faïences--nouveau sujet +d'études et d'explorations dans la campagne. + +C'était l'époque où les gens distingués recherchaient les vieux plats de +Rouen. Le notaire en possédait quelques-uns, et tirait de là comme une +réputation d'artiste, préjudiciable à son métier, mais qu'il rachetait +par des côtés sérieux. + +Quand il sut que Bouvard et Pécuchet avaient acquis la soupière, il vint +leur proposer un échange. + +Pécuchet s'y refusa. + +--N'en parlons plus! et Marescot examina leur céramique. + +Toutes les pièces accrochées le long des murs étaient bleues sur un fond +d'une blancheur malpropre;--et quelques-unes étalaient leur corne +d'abondance aux tons verts et rougeâtres, plats à barbe, assiettes et +soucoupes, objets longtemps poursuivis et rapportés sur le coeur, dans +le sinus de la redingote. + +Marescot en fit l'éloge, parla des autres faïences, de l'hispano-arabe, +de la hollandaise, de l'anglaise, de l'italienne;--et les ayant éblouis +par son érudition:--Si je revoyais votre soupière? + +Il la fit sonner d'un coup de doigt, puis contempla les deux S peints +sous le couvercle. + +--La marque de Rouen! dit Pécuchet. + +--Oh! oh! Rouen, à proprement parler, n'avait pas de marque. Quand on +ignorait Moustiers toutes les faïences françaises étaient de Nevers. De +même pour Rouen, aujourd'hui! D'ailleurs on l'imite dans la perfection à +Elbeuf! + +--Pas possible! + +--On imite bien les majoliques! Votre pièce n'a aucune valeur--et +j'allais faire, moi, une belle sottise! + +Quand le notaire eut disparu, Pécuchet s'affaissa dans le fauteuil, +prostré! + +--Il ne fallait pas rendre la cuve dit Bouvard mais tu t'exaltes! tu +t'emportes toujours. + +--Oui! je m'emporte et Pécuchet empoignant la soupière, la jeta loin de +lui, contre le sarcophage. + +Bouvard plus calme, ramassa les morceaux, un à un;--et, quelque temps +après, eut cette idée: + +--Marescot par jalousie, pourrait bien s'être moqué de nous? + +--Comment? + +--Rien ne m'assure que la soupière ne soit pas authentique? tandis que +les autres pièces, qu'il a fait semblant d'admirer, sont fausses +peut-être? + +Et la fin du jour se passa dans les incertitudes, les regrets. + +Ce n'était pas une raison pour abandonner le voyage de la Bretagne. Ils +comptaient même emmener Gorju, qui les aiderait dans leurs fouilles. + +Depuis quelque temps, il couchait à la maison, afin de terminer plus +vite le raccommodage du meuble. La perspective d'un déplacement le +contraria et comme ils parlaient des menhirs et des tumulus qu'ils +comptaient voir: + +--Je connais mieux leur dit-il; en Algérie, dans le Sud, près des +sources de Bou-Mursoug, on en rencontre des quantités. Il fit même la +description d'un tombeau, ouvert devant lui, par hasard;--et qui +contenait un squelette, accroupi comme un singe, les deux bras autour +des jambes. + +Larsonneur, qu'ils instruisirent du fait, n'en voulut rien croire. + +Bouvard approfondit la matière, et le relança. + +--Comment se fait-il que les monuments des Gaulois soient informes, +tandis que ces mêmes Gaulois étaient civilisés au temps de Jules César? +Sans doute, ils proviennent d'un peuple plus ancien? + +--Une telle hypothèse, selon Larsonneur, manquait de patriotisme. + +--N'importe! rien ne dit que ces monuments soient l'oeuvre des +Gaulois.--Montrez-nous un texte! + +L'académicien se fâcha, ne répondit plus;--et ils en furent bien aises, +tant les Druides les ennuyaient. + +S'ils ne savaient à quoi s'en tenir sur la céramique et sur le +celticisme c'est qu'ils ignoraient l'histoire, particulièrement +l'histoire de France. + +L'ouvrage d'Anquetil se trouvait dans leur bibliothèque; mais la suite +des rois fainéants les amusa fort peu, la scélératesse des maires du +Palais ne les indigna point;--et ils lâchèrent Anquetil, rebutés par +l'ineptie de ses réflexions. + +Alors ils demandèrent à Dumouchel quelle est la meilleure histoire de +France. + +Dumouchel prit en leur nom, un abonnement à un cabinet de lecture et +leur expédia les lettres d'Augustin Thierry, avec deux volumes de M. de +Genoude. + +D'après cet écrivain, la royauté, la religion, et les assemblées +nationales, voilà les principes de la nation française, lesquels +remontent aux Mérovingiens. Les Carlovingiens y ont dérogé. Les +Capétiens, d'accord avec le peuple s'efforcèrent de les maintenir. Sous +Louis XIII, le pouvoir absolu fut établi, pour vaincre le +Protestantisme, dernier effort de la Féodalité--et 89 est un retour vers +la constitution de nos aïeux. + +Pécuchet admira ces idées. + +Elles faisaient pitié à Bouvard, qui avait lu Augustin Thierry, d'abord. + +--Qu'est-ce que tu me chantes, avec ta nation française! puisqu'il +n'existait pas de France, ni d'assemblées nationales! et les +Carlovingiens n'ont rien usurpé, du tout! et les Rois n'ont pas +affranchi les communes! Lis, toi-même! + +Pécuchet se soumit à l'évidence, et bientôt le dépassa en rigueur +scientifique! Il se serait cru déshonoré s'il avait dit: Charlemagne et +non Karl le Grand, Clovis au lieu de Clodowig. + +Néanmoins, il était séduit par Genoude, trouvant habile de faire se +rejoindre les deux bouts de l'histoire de France, si bien que le milieu +est du remplissage;--et pour en avoir le coeur net, ils prirent la +collection de Buchez et Roux. + +Mais le pathos des préfaces, cet amalgame de socialisme et de +catholicisme les écoeura; les détails trop nombreux empêchaient de voir +l'ensemble. + +Ils recoururent à M. Thiers. + +C'était pendant l'été de 1845, dans le jardin, sous la tonnelle. +Pécuchet, un petit banc sous les pieds, lisait tout haut de sa voix +caverneuse, sans fatigue, ne s'arrêtant que pour plonger les doigts dans +sa tabatière. Bouvard l'écoutait la pipe à la bouche, les jambes +ouvertes, le haut du pantalon déboutonné. + +Des vieillards leur avaient parlé de 93;--et des souvenirs presque +personnels animaient les plates descriptions de l'auteur. Dans ce +temps-là, les grandes routes étaient couvertes de soldats qui chantaient +la Marseillaise. Sur le seuil des portes, des femmes assises cousaient +de la toile, pour faire des tentes. Quelquefois, arrivait un flot +d'hommes en bonnet rouge, inclinant au bout d'une pique une tête +décolorée, dont les cheveux pendaient. La haute tribune de la Convention +dominait un nuage de poussière, où des visages furieux hurlaient des +cris de mort. Quand on passait au milieu du jour près du bassin des +Tuileries, on entendait le heurt de la guillotine, pareil à des coups de +mouton. + +Et la brise remuait les pampres de la tonnelle, les orges mûres se +balançaient par intervalles, un merle sifflait. En portant des regards +autour d'eux, ils savouraient cette tranquillité. + +Quel dommage que dès le commencement, on n'ait pu s'entendre--car si les +royalistes avaient pensé comme les patriotes, si la Cour y avait mis +plus de franchise, et ses adversaires moins de violence, bien des +malheurs ne seraient pas arrivés. + +À force de bavarder là-dessus, ils se passionnèrent. Bouvard, esprit +libéral et coeur sensible, fut constitutionnel, girondin, thermidorien. +Pécuchet, bilieux et de tendances autoritaires, se déclara sans-culotte +et même robespierriste. + +Il approuvait la condamnation du roi, les décrets les plus violents, le +culte de l'Être Suprême. Bouvard préférait celui de la nature. Il aurait +salué avec plaisir l'image d'une grosse femme, versant de ses mamelles à +ses adorateurs, non pas de l'eau, mais du chambertin. + +Pour avoir plus de faits à l'appui de leurs arguments, ils se +procurèrent d'autres ouvrages, Montgaillard, Prudhomme, Gallois, +Lacretelle, etc.; et les contradictions de ces livres ne les +embarrassaient nullement. Chacun y prenait ce qui pouvait défendre sa +cause. + +Ainsi Bouvard ne doutait pas que Danton eût accepté cent mille écus pour +faire des motions qui perdraient la République;--et selon Pécuchet +Vergniaud aurait demandé six mille francs par mois. + +--Jamais de la vie! Explique-moi plutôt, pourquoi la soeur de +Robespierre avait une pension de Louis XVIII? + +--Pas du tout! c'était de Bonaparte; et puisque tu le prends comme ça, +quel est le personnage qui peu de temps avant la mort d'Égalité eut avec +lui une conférence secrète? Je veux qu'on réimprime dans les mémoires de +la Campan les paragraphes supprimés! Le décès du Dauphin me paraît +louche. La poudrière de Grenelle en sautant tua deux mille personnes! +Cause inconnue, dit-on, quelle bêtise! car Pécuchet n'était pas loin de +la connaître, et rejetait tous les crimes sur les manoeuvres des +aristocrates, l'or de l'étranger. + +Dans l'esprit de Bouvard, montez-au-ciel-fils-de-saint-Louis, les +vierges de Verdun et les culottes en peau humaine étaient indiscutables. +Il acceptait les listes de Prudhomme, un million de victimes tout juste. + +Mais la Loire rouge de sang depuis Saumur jusqu'à Nantes, dans une +longueur de dix-huit lieues, le fit songer. Pécuchet également conçut +des doutes, et ils prirent en méfiance les historiens. + +La Révolution est pour les uns, un événement satanique. D'autres la +proclament une exception sublime. Les vaincus de chaque côté, +naturellement sont des martyrs. + +Thierry démontre, à propos des Barbares, combien il est sot de +rechercher si tel prince fut bon ou fut mauvais. Pourquoi ne pas suivre +cette méthode dans l'examen des époques plus récentes? Mais l'Histoire +doit venger la morale; on est reconnaissant à Tacite d'avoir déchiré +Tibère. Après tout, que la Reine ait eu des amants, que Dumouriez dès +Valmy se proposât de trahir, en prairial que ce soit la Montagne ou la +Gironde qui ait commencé, et en thermidor les Jacobins ou la Plaine, +qu'importe au développement de la Révolution, dont les origines sont +profondes et les résultats incalculables! Donc, elle devait s'accomplir, +être ce qu'elle fut; mais supposez la fuite du Roi sans entrave, +Robespierre s'échappant ou Bonaparte assassiné--hasards qui dépendaient +d'un aubergiste moins scrupuleux, d'une porte ouverte, d'une sentinelle +endormie, et le train du monde changeait. + +Ils n'avaient plus sur les hommes et les faits de cette époque, une +seule idée d'aplomb. + +Pour la juger impartialement, il faudrait avoir lu toutes les histoires, +tous les mémoires, tous les journaux et toutes les pièces manuscrites, +car de la moindre omission une erreur peut dépendre qui en amènera +d'autres à l'infini. Ils y renoncèrent. + +Mais le goût de l'Histoire leur était venu, le besoin de la vérité pour +elle-même. + +Peut-être, est-elle plus facile à découvrir dans les époques anciennes? +Les auteurs, étant loin des choses, doivent en parler sans passion. Et +ils commencèrent le bon Rollin. + +--Quel tas de balivernes! s'écria Bouvard, dès le premier chapitre. + +--Attends un peu dit Pécuchet, en fouillant dans le bas de leur +bibliothèque, où s'entassaient les livres du dernier propriétaire, un +vieux jurisconsulte, maniaque et bel esprit;--et ayant déplacé beaucoup +de romans et de pièces de théâtre, avec un Montesquieu et des +traductions d'Horace, il atteignit ce qu'il cherchait: l'ouvrage de +Beaufort sur l'Histoire romaine. + +Tite-Live attribue la fondation de Rome à Romulus. Salluste en fait +honneur aux Troyens d'Énée. Coriolan mourut en exil selon Fabius Pictor, +par les stratagèmes d'Attius Tullus, si l'on en croit Denys; Sénèque +affirme qu'Horatius Coclès s'en retourna victorieux, Dion qu'il fut +blessé à la jambe. Et La Mothe le Vayer émet des doutes pareils, +relativement aux autres peuples. + +On n'est pas d'accord sur l'antiquité des Chaldéens, le siècle d'Homère, +l'existence de Zoroastre, les deux empires d'Assyrie. Quinte-Curce a +fait des contes. Plutarque dément Hérodote. Nous aurions de César une +autre idée, si le Vercingétorix avait écrit ses commentaires. + +L'Histoire ancienne est obscure par le défaut de documents. Ils abondent +dans la moderne;--et Bouvard et Pécuchet revinrent à la France, +entamèrent Sismondi. + +La succession de tant d'hommes leur donnait envie de les connaître plus +profondément, de s'y mêler. Ils voulaient parcourir les originaux, +Grégoire de Tours, Monstrelet, Commines, tous ceux dont les noms étaient +bizarres ou agréables. + +Mais les événements s'embrouillèrent faute de savoir les dates. + +Heureusement qu'ils possédaient la mnémotechnie de Dumouchel, un in-12 +cartonné avec cette épigraphe: Instruire en amusant. + +Elle combinait les trois systèmes d'Allévy, de Pâris, et de Feinaigle. + +Allévy transforme les chiffres en figures, le nombre 1 s'exprimant par +une tour, 2 par un oiseau, 3 par un chameau, ainsi du reste. Pâris +frappe l'imagination au moyen de rébus; un fauteuil garni de clous à vis +donnera: Clou, vis = Clovis; et comme le bruit de la friture fait ric, +ric des merles dans une poêle rappelleront Chilpéric. Feinaigle divise +l'univers en maisons, qui contiennent des chambres, ayant chacune quatre +parois à neuf panneaux, chaque panneau portant un emblème. Donc, le +premier roi de la première dynastie occupera dans la première chambre le +premier panneau. Un phare sur un mont dira comment il s'appelait Phar à +mond système Pâris--et d'après le conseil d'Allévy, en plaçant au-dessus +un miroir qui signifie 4, un oiseau 2, et un cerceau 0, on obtiendra +420, date de l'avènement de ce prince. + +Pour plus de clarté, ils prirent comme base mnémotechnique leur propre +maison, leur domicile, attachant à chacune de ses parties un fait +distinct;--et la cour, le jardin, les environs, tout le pays, n'avait +plus d'autre sens que de faciliter la mémoire. Les bornages dans la +campagne limitaient certaines époques, les pommiers étaient des arbres +généalogiques, les buissons des batailles, le monde devenait symbole. +Ils cherchaient sur les murs, des quantités de choses absentes, +finissaient par les voir, mais ne savaient plus les dates qu'elles +représentaient. + +D'ailleurs, les dates ne sont pas toujours authentiques. Ils apprirent +dans un manuel pour les collèges, que la naissance de Jésus doit être +reportée cinq ans plus tôt qu'on ne la met ordinairement, qu'il y avait +chez les Grecs trois manières de compter les Olympiades, et huit chez +les Latins de faire commencer l'année.--Autant d'occasions pour les +méprises, outre celles qui résultent des zodiaques, des ères, et des +calendriers différents. + +Et de l'insouciance des dates, ils passèrent au dédain des faits. + +Ce qu'il y a d'important, c'est la philosophie de l'Histoire! + +Bouvard ne put achever le célèbre discours de Bossuet. + +--L'aigle de Meaux est un farceur! Il oublie la Chine, les Indes et +l'Amérique! mais a soin de nous apprendre que Théodose était la joie de +l'univers, qu'Abraham traitait d'égal avec les rois et que la +philosophie des Grecs descend des Hébreux. Sa préoccupation des Hébreux +m'agace! + +Pécuchet partagea cette opinion, et voulut lui faire lire Vico. + +--Comment admettre objectait Bouvard, que des fables soient plus vraies +que les vérités des historiens? + +Pécuchet tâcha d'expliquer les mythes, se perdait dans la _Scienza +Nuova_. + +--Nieras-tu le plan de la Providence? + +--Je ne le connais pas! dit Bouvard. + +Et ils décidèrent de s'en rapporter à Dumouchel. + +Le Professeur avoua qu'il était maintenant dérouté en fait d'histoire. + +--Elle change tous les jours. On conteste les rois de Rome et les +voyages de Pythagore! On attaque Bélisaire, Guillaume Tell, et jusqu'au +Cid, devenu, grâce aux dernières découvertes, un simple bandit. C'est à +souhaiter qu'on ne fasse plus de découvertes, et même l'Institut devrait +établir une sorte de canon, prescrivant ce qu'il faut croire! + +Il envoyait en post-scriptum des règles de critique, prises dans le +cours de Daunou: + +--Citer comme preuve le témoignage des foules, mauvaise preuve; elles ne +sont pas là pour répondre. + +--Rejetez les choses impossibles. On fit voir à Pausanias la pierre +avalée par Saturne. + +--L'architecture peut mentir, exemple: l'Arc du Forum, où Titus est +appelé le premier vainqueur de Jérusalem, conquise avant lui par Pompée. + +--Les médailles trompent, quelquefois. Sous Charles IX, on battit des +monnaies avec le coin de Henri II. + +--Tenez en compte l'adresse des faussaires, l'intérêt des apologistes et +des calomniateurs. + +Peu d'historiens ont travaillé d'après ces règles--mais tous en vue +d'une cause spéciale, d'une religion, d'une nation, d'un parti, d'un +système, ou pour gourmander les rois, conseiller le peuple, offrir des +exemples moraux. + +Les autres, qui prétendent narrer seulement, ne valent pas mieux. Car on +ne peut tout dire. Il faut un choix. Mais dans le choix des documents, +un certain esprit dominera;--et comme il varie, suivant les conditions +de l'écrivain, jamais l'histoire ne sera fixée. + +C'est triste, pensaient-ils. + +Cependant on pourrait prendre un sujet, épuiser les sources, en faire +bien l'analyse--puis le condenser dans une narration, qui serait comme +un raccourci des choses, reflétant la vérité tout entière. Une telle +oeuvre semblait exécutable à Pécuchet. + +--Veux-tu que nous essayions de composer une histoire? + +--Je ne demande pas mieux! Mais laquelle? + +--Effectivement, laquelle? + +Bouvard s'était assis. Pécuchet marchait de long en large dans le musée; +quand le pot à beurre frappa ses yeux, et s'arrêtant tout à coup: + +--Si nous écrivions la vie du duc d'Angoulême? + +--Mais c'était un imbécile! répliqua Bouvard. + +--Qu'importe! Les personnages du second plan ont parfois une influence +énorme--et celui-là, peut-être, tenait le rouage des affaires. + +Les livres leur donneraient des renseignements--et M. de Faverges en +possédait sans doute, par lui-même, ou par de vieux gentilshommes de ses +amis. + +Ils méditèrent ce projet, le débattirent, et résolurent enfin, de passer +quinze jours à la Bibliothèque municipale de Caen, pour y faire des +recherches. + +Le Bibliothécaire mit à leur disposition des histoires générales et des +brochures, avec une lithographie coloriée, représentant, de trois +quarts, Monseigneur le duc d'Angoulême. + +Le drap bleu de son habit d'uniforme disparaissait sous les épaulettes, +les crachats, et le grand cordon rouge de la Légion d'honneur. Un collet +extrêmement haut enfermait son long cou. Sa tête piriforme était +encadrée par les frisons de sa chevelure et de ses minces favoris;--et +de lourdes paupières, un nez très fort et de grosses lèvres donnaient à +sa figure une expression de bonté insignifiante. + +Quand ils eurent pris des notes, ils rédigèrent un programme. + +Naissance et enfance, peu curieuses. Un de ses gouverneurs est l'abbé +Guénée, l'ennemi de Voltaire. À Turin, on lui fait fondre un canon, et +il étudie les campagnes de Charles VIII. Aussi, est-il nommé, malgré sa +jeunesse, colonel d'un régiment de gardes-nobles. + +97. Son mariage. + +1814. Les Anglais s'emparent de Bordeaux. Il accourt derrière eux--et +montre sa personne aux habitants. Description de la personne du Prince. + +1815. Bonaparte le surprend. Tout de suite, il appelle le roi d'Espagne, +et Toulon, sans Masséna, était livré à l'Angleterre. + +Opérations dans le Midi. Il est battu, mais relâché sous la promesse de +rendre les diamants de la couronne, emportés au grand galop par le Roi, +son oncle. + +Après les Cent-Jours, il revient avec ses parents, et vit tranquille. +Plusieurs années s'écoulent. + +Guerre d'Espagne.--Dès qu'il a franchi les Pyrénées, la Victoire suit +partout le petit-fils de Henri IV. Il enlève le Trocadéro, atteint les +colonnes d'Hercule, écrase les factions, embrasse Ferdinand, et s'en +retourne. + +Arcs de triomphe, fleurs que présentent les jeunes filles, dîners dans +les préfectures,_ Te Deum_ dans les cathédrales. Les Parisiens sont au +comble de l'ivresse. La ville lui offre un banquet. On chante sur les +théâtres des allusions au Héros. + +L'enthousiasme diminue. Car en 1827 à Cherbourg un bal organisé par +souscription rate. + +Comme il est grand-amiral de France, il inspecte la flotte, qui va +partir pour Alger. + +Juillet 1830. Marmont lui apprend l'état des affaires. Alors il entre +dans une telle fureur qu'il se blesse la main à l'épée du général. + +Le roi lui confie le commandement de toutes les forces. + +Il rencontre, au bois de Boulogne, des détachements de la ligne--et ne +trouve pas un seul mot à leur dire. + +De Saint-Cloud il vole au pont de Sèvres. Froideur des troupes. Ça ne +l'ébranle pas. La famille royale quitte Trianon. Il s'assoit au pied +d'un chêne, déploie une carte, médite, remonte à cheval, passe devant +Saint-Cyr, et envoie aux élèves des paroles d'espérance. + +À Rambouillet, les gardes du corps font leurs adieux. + +Il s'embarque, et pendant toute la traversée est malade. Fin de sa +carrière. + +On doit y relever l'importance qu'eurent les ponts. D'abord il s'expose +inutilement sur le pont de l'Inn, il enlève le Pont-Saint-Esprit et le +pont de Lauriol; à Lyon, les deux ponts lui sont funestes--et sa fortune +expire devant le pont de Sèvres. + +Tableau de ses vertus. Inutile de vanter son courage, auquel il joignait +une grande politique. Car il offrit soixante francs à chaque soldat, +pour abandonner l'Empereur--et en Espagne, il tâcha de corrompre à prix +d'argent les Constitutionnels. + +Sa réserve était si profonde qu'il consentit au mariage projeté entre +son père et la reine d'Étrurie, à la formation d'un cabinet nouveau +après les ordonnances, à l'abdication en faveur de Chambord, à tout ce +que l'on voulait. + +La fermeté pourtant ne lui manquait pas. À Angers, il cassa l'infanterie +de la garde nationale, qui jalouse de la cavalerie, et au moyen d'une +manoeuvre, était parvenue à lui faire escorte--tellement, que Son +Altesse se trouva prise dans les fantassins à en avoir les genoux +comprimés. Mais il blâma la cavalerie, cause du désordre, et pardonna à +l'infanterie, véritable jugement de Salomon. + +Sa piété se signala par de nombreuses dévotions, et sa clémence en +obtenant la grâce du général Debelle, qui avait porté les armes contre +lui. + +Détails intimes--traits du Prince: + +Au château de Beauregard, dans son enfance, il prit plaisir avec son +frère à creuser une pièce d'eau que l'on voit encore. Une fois il visita +la caserne des chasseurs, demanda un verre de vin, et le but à la santé +du Roi. + +Tout en se promenant, pour marquer le pas, il se répétait, à lui-même: +Une, deux; une, deux; une, deux! + +On a conservé quelques-uns de ses mots: + +À une députation de Bordelais:--Ce qui me console de n'être pas à +Bordeaux c'est de me trouver au milieu de vous! + +Aux protestants de Nîmes:--Je suis bon catholique; mais je n'oublierai +jamais que le plus illustre de mes ancêtres fut protestant. + +Aux élèves de Saint-Cyr, quand tout est perdu:--Bien, mes amis! Les +nouvelles sont bonnes! Ça va bien! très bien. + +Après l'abdication de Charles X: Puisqu'ils ne veulent pas de moi, +qu'ils s'arrangent! + +Et en 1814, à tout propos, dans le moindre village:--Plus de guerre, +plus de conscription, plus de droits réunis. + +Son style valait sa parole. Ses proclamations dépassent tout. + +La première du comte d'Artois débutait ainsi:--Français, le frère de +votre roi est arrivé. + +Celle du prince:--J'arrive! Je suis le fils de vos rois! Vous êtes +Français. + +Ordre du jour, daté de Bayonne:--Soldats, j'arrive! + +Une autre, en pleine défection:--Continuez à soutenir avec la vigueur +qui convient au soldat français, la lutte que vous avez commencée. La +France l'attend de vous! + +Dernière à Rambouillet.--Le roi est entré en arrangement avec le +gouvernement établi à Paris; et tout porte à croire que cet arrangement +est sur le point d'être conclu. Tout porte à croire était sublime. + +--Une chose me chiffonne dit Bouvard c'est qu'on ne mentionne pas ses +affaires de coeur? + +Et ils notèrent en marge: Chercher les amours du Prince! + +Au moment de partir, le bibliothécaire se ravisant, leur fit voir un +autre portrait du duc d'Angoulême. + +Sur celui-là, il était en colonel de cuirassiers, de profil, l'oeil +encore plus petit, la bouche ouverte, avec des cheveux plats, +voltigeant. + +Comment concilier les deux portraits? Avait-il les cheveux plats, ou +bien crépus, à moins qu'il ne poussât la coquetterie jusqu'à se faire +friser? + +Question grave, suivant Pécuchet; car la chevelure donne le tempérament, +le tempérament l'individu. + +Bouvard pensait qu'on ne sait rien d'un homme tant qu'on ignore ses +passions;--et pour éclaircir ces deux points ils se présentèrent au +château de Faverges. Le comte n'y était pas, cela retardait leur +ouvrage. Ils rentrèrent chez eux, vexés. + +La porte de la maison était grande ouverte. Personne dans la cuisine. +Ils montèrent l'escalier; et que virent-ils au milieu de la chambre de +Bouvard? Mme Bordin qui regardait de droite et de gauche. + +--Excusez-moi dit-elle en s'efforçant de rire. Depuis une heure je +cherche votre cuisinière, dont j'aurais besoin, pour mes confitures. + +Ils la trouvèrent dans le bûcher sur une chaise, et dormant +profondément. On la secoua. Elle ouvrit les yeux. + +--Qu'est-ce encore? Vous êtes toujours à me diguer avec vos questions! + +Il était clair qu'en leur absence, Mme Bordin lui en faisait. + +Germaine sortit de sa torpeur, et déclara une indigestion. + +--Je reste pour vous soigner dit la veuve. + +Alors ils aperçurent dans la cour, un grand bonnet, dont les barbes +s'agitaient. C'était Mme Castillon la fermière. Elle cria: Gorju! Gorju! + +Et du grenier, la voix de leur petite bonne répondit hautement: + +--Il n'est pas là! + +Elle descendit au bout de cinq minutes, les pommettes rouges, en +émoi.--Bouvard et Pécuchet lui reprochèrent sa lenteur. Elle déboucla +leurs guêtres sans murmurer. + +Ensuite, ils allèrent voir le bahut. + +Ses morceaux épars jonchaient le fournil; les sculptures étaient +endommagées, les battants rompus. + +À ce spectacle, devant cette déception nouvelle, Bouvard retint ses +pleurs et Pécuchet en avait un tremblement. + +Gorju se montrant presque aussitôt, exposa le fait: il venait de mettre +le bahut dehors pour le vernir quand une vache errante l'avait jeté par +terre. + +--À qui la vache? dit Pécuchet. + +--Je ne sais pas. + +--Eh! vous aviez laissé la porte ouverte comme tout à l'heure! C'est de +votre faute! + +Ils y renonçaient du reste: depuis trop longtemps, il les lanternait--et +ne voulaient plus de sa personne ni de son travail. + +Ces messieurs avaient tort. Le dommage n'était pas si grand. Avant trois +semaines tout serait fini;--et Gorju les accompagna jusque dans la +cuisine où Germaine en se traînant, arrivait, pour faire le dîner. + +Ils remarquèrent sur la table, une bouteille de calvados, aux trois +quarts vidée. + +--Sans doute par vous? dit Pécuchet à Gorju. + +--Moi? jamais. + +Bouvard objecta:--Vous étiez le seul homme dans la maison. + +--Eh bien, et les femmes? reprit l'ouvrier, avec un clin d'oeil oblique. + +Germaine le surprit:--Dites plutôt que c'est moi! + +--Certainement c'est vous! + +--Et c'est moi, peut-être qui ai démoli l'armoire! + +Gorju fit une pirouette.--Vous ne voyez donc pas qu'elle est saoule! + +Alors, ils se chamaillèrent violemment, lui pâle, gouailleur, elle +empourprée, et arrachant ses touffes de cheveux gris sous son bonnet de +coton. Mme Bordin parlait pour Germaine, Mélie pour Gorju. + +La vieille éclata. + +--Si ce n'est pas une abomination! que vous passiez des journées +ensemble dans le bosquet, sans compter la nuit! espèce de Parisien, +mangeur de bourgeoises! qui vient chez nos maîtres, pour leur faire +accroire des farces. + +Les prunelles de Bouvard s'écarquillèrent.--Quelles farces? + +--Je dis qu'on se fiche de vous! + +--On ne se fiche pas de moi! s'écria Pécuchet, et indigné de son +insolence, exaspéré par les déboires, il la chassa; qu'elle eût à +déguerpir. Bouvard ne s'opposa point à cette décision--et ils se +retirèrent, laissant Germaine pousser des sanglots sur son malheur, +tandis que Mme Bordin tâchait de la consoler. + +Le soir, quand ils furent calmes, ils reprirent ces événements, se +demandèrent qui avait bu le calvados, comment le meuble s'était brisé, +que réclamait Mme Castillon en appelant Gorju,--et s'il avait déshonoré +Mélie? + +--Nous ne savons pas dit Bouvard, ce qui se passe dans notre ménage, et +nous prétendons découvrir quels étaient les cheveux et les amours du duc +d'Angoulême! + +Pécuchet ajouta:--Combien de questions autrement considérables, et +encore plus difficiles! + +D'où ils conclurent que les faits extérieurs ne sont pas tout. Il faut +les compléter par la psychologie. Sans l'imagination, l'Histoire est +défectueuse.--Faisons venir quelques romans historiques! + + + + +CHAPITRE V + + +Ils lurent d'abord Walter Scott. + +Ce fut comme la surprise d'un monde nouveau. + +Les hommes du passé qui n'étaient pour eux que des fantômes ou des noms +devinrent des êtres vivants, rois, princes, sorciers, valets, +gardes-chasse, moines, bohémiens, marchands et soldats, qui délibèrent, +combattent, voyagent, trafiquent, mangent et boivent, chantent et +prient, dans la salle d'armes des châteaux, sur le banc noir des +auberges, par les rues tortueuses des villes, sous l'auvent des +échoppes, dans le cloître des monastères. Des paysages artistement +composés, entourent les scènes comme un décor de théâtre. On suit des +yeux un cavalier qui galope le long des grèves. On aspire au milieu des +genêts la fraîcheur du vent, la lune éclaire des lacs où glisse un +bateau, le soleil fait reluire les cuirasses, la pluie tombe sur les +huttes de feuillage. Sans connaître les modèles, ils trouvaient ces +peintures ressemblantes, et l'illusion était complète. L'hiver s'y +passa. + +Leur déjeuner fini, ils s'installaient dans la petite salle, aux deux +bouts de la cheminée;--et en face l'un de l'autre, avec un livre à la +main, ils lisaient silencieusement. Quand le jour baissait, ils allaient +se promener sur la grande route, dînaient en hâte, et continuaient leur +lecture dans la nuit. Pour se garantir de la lampe Bouvard avait des +conserves bleues, Pécuchet portait la visière de sa casquette inclinée +sur le front. + +Germaine n'était pas partie, et Gorju, de temps à autre, venait fouir au +jardin, car ils avaient cédé par indifférence, oubli des choses +matérielles. + +Après Walter Scott, Alexandre Dumas les divertit à la manière d'une +lanterne magique. Ses personnages, alertes comme des singes, forts comme +des boeufs, gais comme des pinsons, entrent et partent brusquement, +sautent des toits sur le pavé, reçoivent d'affreuses blessures dont ils +guérissent, sont crus morts et reparaissent. Il y a des trappes sous les +planchers, des antidotes, des déguisements--et tout se mêle, court et se +débrouille, sans une minute pour la réflexion. L'amour conserve de la +décence, le fanatisme est gai, les massacres font sourire. + +Rendus difficiles par ces deux maîtres, ils ne purent tolérer le fatras +de Bélisaire, la niaiserie de Numa Pompilius, Marchangy ni d'Arlincourt. + +La couleur de Frédéric Soulié, comme celle du bibliophile Jacob leur +parut insuffisante--et M. Villemain les scandalisa en montrant page 85 +de son _Lascaris_, un Espagnol qui fume une pipe une longue pipe arabe +au milieu du XVe siècle. + +Pécuchet consultait la biographie universelle--et il entreprit de +réviser Dumas au point de vue de la science. + +L'auteur, dans _Les Deux Diane_ se trompe de dates. Le mariage du +Dauphin François eut lieu le 14 octobre 1548, et non le 20 mars 1549. +Comment sait-il (voir _Le Page du Duc de Savoie_) que Catherine de +Médicis, après la mort de son époux voulait recommencer la guerre? Il +est peu probable qu'on ait couronné le duc d'Anjou, la nuit, dans une +église, épisode qui agrémente _La Dame de Montsoreau_. _La Reine +Margot_, principalement, fourmille d'erreurs. Le duc de Nevers n'était +pas absent. Il opina au conseil avant la Saint-Barthélémy. Et Henri de +Navarre ne suivit pas la procession quatre jours après. Et Henri III ne +revint pas de Pologne aussi vite. D'ailleurs, combien de rengaines, le +miracle de l'aubépine, le balcon de Charles IX, les gants empoisonnés de +Jeanne d'Albret. Pécuchet n'eut plus confiance en Dumas. + +Il perdit même tout respect pour Walter Scott, à cause des bévues de son +_Quentin Durward_. Le meurtre de l'évêque de Liège est avancé de quinze +ans. La femme de Robert de Lamarck était Jeanne d'Arschel et non +Hameline de Croy. Loin d'être tué par un soldat, il fut mis à mort par +Maximilien, et la figure du Téméraire, quand on trouva son cadavre, +n'exprimait aucune menace, puisque les loups l'avaient à demi dévorée. + +Bouvard n'en continua pas moins Walter Scott, mais finit par s'ennuyer +de la répétition des mêmes effets. L'héroïne, ordinairement, vit à la +campagne avec son père, et l'amoureux, un enfant volé, est rétabli dans +ses droits et triomphe de ses rivaux. Il y a toujours un mendiant +philosophe, un châtelain bourru, des jeunes filles pures, des valets +facétieux et d'interminables dialogues, une pruderie bête, manque +complet de profondeur. + +En haine du bric-à-brac, Bouvard prit George Sand. + +Il s'enthousiasma pour les belles adultères et les nobles amants, aurait +voulu être Jacques, Simon, Bénédict, Lélio, et habiter Venise! Il +poussait des soupirs, ne savait pas ce qu'il avait, se trouvait lui-même +changé. + +Pécuchet, travaillant la littérature historique, étudiait les pièces de +théâtre. Il avala deux Pharamond, trois Clovis, quatre Charlemagne, +plusieurs Philippe-Auguste, une foule de Jeanne d'Arc, et bien des +marquises de Pompadour, et des conspirations de Cellamare! + +Presque toutes lui parurent encore plus bêtes que les romans. Car il +existe pour le théâtre une histoire convenue, que rien ne peut détruire. +Louis XI ne manquera pas de s'agenouiller devant les figurines de son +chapeau; Henri IV sera constamment jovial; Marie Stuart pleureuse, +Richelieu cruel--enfin, tous les caractères se montrent d'un seul bloc, +par amour des idées simples et respect de l'ignorance--si bien que le +dramaturge, loin d'élever abaisse, au lieu d'instruire abrutit. + +Comme Bouvard lui avait vanté George Sand, Pécuchet se mit à lire +_Consuelo_, _Horace_, _Mauprat_, fut séduit par la défense des opprimés, +le côté social, et républicain, les thèses. + +Suivant Bouvard, elles gâtaient la fiction et il demanda au cabinet de +lecture des romans d'amour. + +À haute voix et l'un après l'autre, ils parcoururent La _Nouvelle +Héloïse, Delphine, Adolphe, Ourika_. Mais les bâillements de celui qui +écoutait gagnaient son compagnon, dont les mains bientôt laissaient +tomber le livre par terre. Ils reprochaient à tous ceux-là de ne rien +dire sur le milieu, l'époque, le costume des personnages. Le coeur seul +est traité; toujours du sentiment! comme si le monde ne contenait pas +autre chose! + +Ensuite, ils tâtèrent des romans humoristiques; tels que Le _Voyage +autour de ma chambre_, par Xavier de Maistre, _Sous les Tilleuls_, +d'Alphonse Karr. Dans ce genre de livres, on doit interrompre la +narration pour parler de son chien, de ses pantoufles, ou de sa +maîtresse. Un tel sans-gêne, d'abord les charma, puis leur parut +stupide;--car l'auteur efface son oeuvre en y étalant sa personne. + +Par besoin de dramatique, ils se plongèrent dans les romans d'aventures, +l'intrigue les intéressait d'autant plus qu'elle était enchevêtrée, +extraordinaire et impossible. Ils s'évertuaient à prévoir les +dénouements, devinrent là dessus très forts, et se lassèrent d'une +amusette, indigne d'esprits sérieux. + +L'oeuvre de Balzac les émerveilla, tout à la fois comme une Babylone, et +comme des grains de poussière sous le microscope. Dans les choses les +plus banales, des aspects nouveaux surgirent. Ils n'avaient pas +soupçonné la vie moderne aussi profonde. + +--Quel observateur! s'écriait Bouvard. + +--Moi je le trouve chimérique finit par dire Pécuchet. Il croit aux +sciences occultes, à la monarchie, à la noblesse, est ébloui par les +coquins, vous remue les millions comme des centimes, et ses bourgeois ne +sont pas des bourgeois, mais des colosses. Pourquoi gonfler ce qui est +plat, et décrire tant de sottises? Il a fait un roman sur la chimie, un +autre sur la Banque, un autre sur les machines à imprimer. Comme un +certain Ricard avait fait le cocher de fiacre, le porteur d'eau, le +marchand de coco. Nous en aurons sur tous les métiers et sur toutes les +provinces, puis sur toutes les villes et les étages de chaque maison et +chaque individu, ce qui ne sera plus de la littérature, mais de la +statistique ou de l'ethnographie. + +Peu importait à Bouvard le procédé. Il voulait s'instruire, descendre +plus avant dans la connaissance des moeurs. Il relut Paul de Kock, +feuilleta de vieux ermites de la Chaussée d'Antin. + +--Comment perdre son temps à des inepties pareilles? disait Pécuchet. + +--Mais par la suite, ce sera fort curieux, comme documents. + +--Va te promener avec tes documents! Je demande quelque chose qui +m'exalte, qui m'enlève aux misères de ce monde! + +Et Pécuchet, porté à l'idéal tourna Bouvard, insensiblement vers la +Tragédie. + +Le lointain où elle se passe, les intérêts qu'on y débat et la condition +de ses personnages leur imposaient comme un sentiment de grandeur. + +Un jour, Bouvard prit _Athalie_, et débita le songe tellement bien, que +Pécuchet voulut à son tour l'essayer.--Dès la première phrase, sa voix +se perdit dans une espèce de bourdonnement. Elle était monotone, et bien +que forte, indistincte. + +Bouvard, plein d'expérience lui conseilla, pour l'assouplir, de la +déployer depuis le ton le plus bas jusqu'au plus haut, et de la +replier,--émettant deux gammes, l'une montante, l'autre descendante;--et +lui-même se livrait à cet exercice, le matin dans son lit, couché sur le +dos, selon le précepte des Grecs. Pécuchet, pendant ce temps-là, +travaillait de la même façon; leur porte était close--et ils braillaient +séparément. + +Ce qui leur plaisait de la Tragédie, c'était l'emphase, les discours sur +la Politique, les maximes de perversité. + +Ils apprirent par coeur les dialogues les plus fameux de Racine et de +Voltaire et ils les déclamaient dans le corridor. Bouvard, comme au +Théâtre-Français, marchait la main sur l'épaule de Pécuchet en +s'arrêtant par intervalles, et roulait ses yeux, ouvrait les bras, +accusait les destins. Il avait de beaux cris de douleur dans le +_Philoctète_ de La Harpe, un joli hoquet dans _Gabrielle_ de Vergy--et +quand il faisait Denys tyran de Syracuse une manière de considérer son +fils en l'appelant _Monstre, digne de moi!_ qui était vraiment terrible. +Pécuchet en oubliait son rôle. Les moyens lui manquaient, non la bonne +volonté. + +Une fois dans la Cléopâtre de Marmontel, il imagina de reproduire le +sifflement de l'aspic, tel qu'avait dû le faire l'automate inventé +exprès par Vaucanson. Cet effet manqué les fit rire jusqu'au soir. La +Tragédie tomba dans leur estime. + +Bouvard en fut las le premier, et y mettant de la franchise démontra +combien elle est artificielle et podagre: la niaiserie de ses moyens, +l'absurdité des confidents. + +Ils abordèrent la Comédie--qui est l'école des nuances. Il faut +disloquer la phrase, souligner les mots, peser les syllabes. Pécuchet +n'en put venir à bout--et échoua complètement dans Célimène. + +Du reste, il trouvait les amoureux bien froids, les raisonneurs +assommants, les valets intolérables, Clitandre et Sganarelle aussi faux +qu'Égisthe et qu'Agamemnon. + +Restait la Comédie sérieuse, ou tragédie bourgeoise, celle où l'on voit +des pères de famille désolés, des domestiques sauvant leurs maîtres, des +richards offrant leur fortune, des couturières innocentes et d'infâmes +suborneurs, genre qui se prolonge de Diderot jusqu'à Pixérécourt. Toutes +ces pièces prêchant la vertu les choquèrent comme triviales. + +Le drame de 1830 les enchanta par son mouvement, sa couleur, sa +jeunesse. Ils ne faisaient guère de différence entre Victor Hugo, Dumas, +ou Bouchardy;--et la diction ne devait plus être pompeuse ou fine,--mais +lyrique, désordonnée. + +Un jour que Bouvard tâchait de faire comprendre à Pécuchet le jeu de +Frédéric Lemaître, Mme Bordin se montra tout à coup avec son châle vert, +et un volume de Pigault-Lebrun qu'elle rapportait, ces messieurs ayant +l'obligeance de lui prêter des romans, quelquefois. + +--Mais continuez! car elle était là depuis une minute, et avait plaisir +à les entendre. + +Ils s'excusèrent. Elle insistait. + +--Mon Dieu! dit Bouvard rien ne nous empêche!... + +Pécuchet allégua, par fausse honte, qu'ils ne pouvaient jouer à +l'improviste, sans costume. + +--Effectivement! nous aurions besoin de nous déguiser. Et Bouvard +chercha un objet quelconque, ne trouva que le bonnet grec, et le prit. + +Comme le corridor manquait de largeur, ils descendirent dans le salon. + +Des araignées couraient le long des murs--et les spécimens géologiques +encombrant le sol avaient blanchi de leur poussière le velours des +fauteuils. On étala sur le moins malpropre un torchon pour que Mme +Bordin pût s'asseoir. + +Il fallait lui servir quelque chose de bien. Bouvard était partisan de +_La Tour de Nesle_. Mais Pécuchet avait peur des rôles qui demandent +trop d'action. + +--Elle aimera mieux du classique! _Phèdre_ par exemple? + +--Soit. + +Bouvard conta le sujet.--C'est une reine, dont le mari, a, d'une autre +femme, un fils. Elle est devenue folle du jeune homme--y sommes-nous? En +route! + +--Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée, + +--Je l'aime! + +Et parlant au profil de Pécuchet, il admirait son port, son visage, +cette tête charmante, se désolait de ne l'avoir pas rencontré sur la +flotte des Grecs, aurait voulu se perdre avec lui dans le labyrinthe. + +La mèche du bonnet rouge s'inclinait amoureusement;--et sa voix +tremblante, et sa figure bonne conjuraient le cruel de prendre en pitié +sa flamme. Pécuchet, en se détournant, haletait pour marquer de +l'émotion. + +Mme Bordin immobile écarquillait les yeux, comme devant les faiseurs de +tours. Mélie écoutait derrière la porte. Gorju, en manches de chemise, +les regardait par la fenêtre. + +Bouvard entama la seconde tirade. Son jeu exprimait le délire des sens, +le remords, le désespoir, et il se rua sur le glaive idéal de Pécuchet +avec tant de violence que trébuchant dans les cailloux, il faillit +tomber par terre. + +--Ne faites pas attention! Puis, Thésée arrive, et elle s'empoisonne! + +--Pauvre femme! dit Mme Bordin. + +Ensuite ils la prièrent de leur désigner un morceau. + +Le choix l'embarrassait. Elle n'avait vu que trois pièces: _Robert le +Diable_ dans la capitale, le _Jeune Mari_ à Rouen--et une autre à +Falaise qui était bien amusante et qu'on appelait _La Brouette du +Vinaigrier_. + +Enfin Bouvard lui proposa la grande scène de _Tartuffe_, au troisième +acte. + +Pécuchet crut une explication nécessaire: + +Il faut savoir que _Tartuffe_... + +Mme Bordin l'interrompit. On sait ce que c'est qu'un Tartuffe! + +Bouvard eût désiré, pour un certain passage, une robe. + +--Je ne vois que la robe de moine dit Pécuchet. + +--N'importe! mets-la! + +Il reparut avec elle, et un Molière. + +Le commencement fut médiocre. Mais Tartuffe venant à caresser les genoux +d'Elmire, Pécuchet prit un ton de gendarme. + +--Que fait là votre main? + +Bouvard bien vite répliqua d'une voix sucrée: + +--Je tâte votre habit, l'étoffe en est moelleuse. Et il dardait ses +prunelles, tendait la bouche, reniflait, avait un air extrêmement +lubrique, finit même par s'adresser à Mme Bordin. + +Les regards de cet homme la gênaient--et quand il s'arrêta, humble et +palpitant, elle cherchait presque une réponse. + +Pécuchet eut recours au livre:--La déclaration est tout à fait galante. + +--Ah! oui, s'écria-t-elle, c'est un fier enjôleur. + +--N'est-ce pas? reprit fièrement Bouvard. Mais en voilà une autre, d'un +chic plus moderne, et ayant défait sa redingote, il s'accroupit sur un +moellon et déclama la tête renversée. + +_Des flammes de tes yeux inonde ma paupière._ _Chante-moi quelque chant, +comme parfois, le soir,_ _Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton +oeil noir._ + +--Ça me ressemble pensa-t-elle. + +_Soyons heureux! buvons! car la coupe est remplie,_ _Car cette heure est +à nous, et le reste est folie._ + +--Comme vous êtes drôle! + +Et elle riait d'un petit rire, qui lui remontait la gorge et découvrait +ses dents. + +_N'est-ce pas qu'il est doux_ _D'aimer, et de savoir qu'on vous aime à +genoux?_ + +Il s'agenouilla. + +--Finissez donc! + +_Oh! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein,_ _Doña Sol! ma beauté! mon +amour!_ + +--Ici on entend les cloches, un montagnard les dérange. + +--Heureusement! car sans cela...! Et Mme Bordin sourit, au lieu de +terminer sa phrase. Le jour baissait. Elle se leva. + +Il avait plu tout à l'heure--et le chemin par la hêtrée n'étant pas +facile, mieux valait s'en retourner par les champs. Bouvard l'accompagna +dans le jardin, pour lui ouvrir la porte. + +D'abord, ils marchèrent le long des quenouilles, sans parler. Il était +encore ému de sa déclamation;--et elle éprouvait au fond de l'âme comme +une surprise, un charme qui venait de la Littérature. L'Art, en de +certaines occasions, ébranle les esprits médiocres;--et des mondes +peuvent être révélés par ses interprètes les plus lourds. + +Le soleil avait reparu, faisait luire les feuilles, jetait des taches +lumineuses dans les fourrés, çà et là. Trois moineaux avec de petits +cris sautillaient sur le tronc d'un vieux tilleul abattu. Une épine en +fleurs étalait sa gerbe rose, des lilas alourdis se penchaient. + +--Ah! cela fait bien! dit Bouvard, en humant l'air à pleins poumons. + +--Aussi, vous vous donnez un mal! + +--Ce n'est pas que j'aie du talent, mais pour du feu, j'en possède. + +--On voit reprit-elle--et mettant un espace entre les mots que vous +avez... aimé... autrefois. + +--Autrefois, seulement--vous croyez! + +Elle s'arrêta. + +--Je n'en sais rien. + +--Que veut-elle dire? Et Bouvard sentait battre son coeur. + +Une flaque au milieu du sable obligeant à un détour, les fit monter sous +la charmille. + +Alors ils causèrent de la représentation. + +--Comment s'appelle votre dernier morceau? + +--C'est tiré de _Hernani_, un drame. + +--Ah! puis lentement, et se parlant à elle-même ce doit être bien +agréable, un monsieur qui vous dit des choses pareilles,--pour tout de +bon. + +--Je suis à vos ordres répondit Bouvard. + +--Vous? + +--Oui! moi! + +--Quelle plaisanterie! + +--Pas le moins du monde! + +Et ayant jeté un regard autour d'eux, il la prit à la ceinture, par +derrière, et la baisa sur la nuque, fortement. + +Elle devint très pâle comme si elle allait s'évanouir--et s'appuya d'une +main contre un arbre; puis, ouvrit les paupières, et secoua la tête. + +--C'est passé. + +Il la regardait, avec ébahissement. + +La grille ouverte, elle monta sur le seuil de la petite porte. Une +rigole coulait de l'autre côté. Elle ramassa tous les plis de sa jupe, +et se tenait au bord, indécise. + +--Voulez-vous mon aide? + +--Inutile! + +--Pourquoi? + +--Ah! vous êtes trop dangereux! + +Et, dans le saut qu'elle fit, son bas blanc parut. + +Bouvard se blâma d'avoir raté l'occasion. Bah! elle se retrouverait;--et +puis les femmes ne sont pas toutes les mêmes. Il faut brusquer les unes, +l'audace vous perd avec les autres. En somme, il était content de +lui;--et s'il ne confia pas son espoir à Pécuchet, ce fut dans la peur +des observations, et nullement par délicatesse. + +À partir de ce jour-là, ils déclamèrent souvent devant Mélie et Gorju +tout en regrettant de n'avoir pas un théâtre de société. + +La petite bonne s'amusait sans y rien comprendre, ébahie du langage, +fascinée par le ronron des vers. Gorju applaudissait les tirades +philosophiques des tragédies et tout ce qui était pour le peuple dans +les mélodrames;--si bien que charmés de son goût ils pensèrent à lui +donner des leçons, pour en faire plus tard un acteur. Cette perspective +éblouissait l'ouvrier. + +Le bruit de leurs travaux s'était répandu. Vaucorbeil leur en parla +d'une façon narquoise. Généralement on les méprisait. + +Ils s'en estimaient davantage. Ils se sacrèrent artistes. Pécuchet porta +des moustaches, et Bouvard ne trouva rien de mieux, avec sa mine ronde +et sa calvitie, que de se faire une tête à la Béranger! + +Enfin, ils résolurent de composer une pièce. + +Le difficile c'était le sujet. + +Ils le cherchaient en déjeunant, et buvaient du café, liqueur +indispensable au cerveau, puis deux ou trois petits verres. Ensuite, ils +allaient dormir sur leur lit; après quoi, ils descendaient dans le +verger, s'y promenaient, enfin sortaient pour trouver dehors +l'inspiration, cheminaient côte à côte, et rentraient exténués. + +Ou bien, ils s'enfermaient à double tour, Bouvard nettoyait la table, +mettait du papier devant lui, trempait sa plume et restait les yeux au +plafond, pendant que Pécuchet dans le fauteuil, méditait les jambes +droites et la tête basse. + +Parfois, ils sentaient un frisson et comme le vent d'une idée; au moment +de la saisir, elle avait disparu. + +Mais il existe des méthodes pour découvrir des sujets. On prend un +titre, au hasard, et un fait en découle; on développe un proverbe, on +combine des aventures en une seule. Pas un de ces moyens n'aboutit. Ils +feuilletèrent vainement des recueils d'anecdotes, plusieurs volumes des +causes célèbres, un tas d'histoires. + +Et ils rêvaient d'être joués à l'Odéon, pensaient aux spectacles, +regrettaient Paris. + +--J'étais fait pour être auteur, et ne pas m'enterrer à la campagne! +disait Bouvard. + +--Moi de même, répondait Pécuchet. + +Une illumination lui vint: s'ils avaient tant de mal, c'est qu'ils ne +savaient pas les règles. + +Ils les étudièrent, dans _La Pratique du Théâtre_ par d'Aubignac, et +dans quelques ouvrages moins démodés. + +On y débat des questions importantes: Si la comédie peut s'écrire en +vers,--si la tragédie n'excède point les bornes en tirant sa fable de +l'histoire moderne,--si les héros doivent être vertueux,--quel genre de +scélérats elle comporte,--jusqu'à quel point les horreurs y sont +permises? Que les détails concourent à un seul but, que l'intérêt +grandisse, que la fin réponde au commencement, sans doute! + +«Inventez des ressorts qui puissent m'attacher», dit Boileau. + +Par quel moyen inventer des ressorts? + +«Que dans tous vos discours la passion émue Aille chercher le coeur, +l'échauffe et le remue.» + +Comment chauffer le coeur? + +Donc les règles ne suffisent pas. Il faut, de plus, le génie. + +Et le génie ne suffit pas. Corneille, suivant l'Académie française, +n'entend rien au théâtre. Geoffroy dénigra Voltaire. Racine fut bafoué +par Subligny. La Harpe rugissait au nom de Shakespeare. + +La vieille critique les dégoûtant, ils voulurent connaître la nouvelle, +et firent venir les comptes rendus de pièces, dans les journaux. + +Quel aplomb! Quel entêtement! Quelle improbité! Des outrages à des +chefs-d'oeuvre, des révérences faites à des platitudes--et les âneries +de ceux qui passent pour savants et la bêtise des autres que l'on +proclame spirituels! + +C'est peut-être au Public qu'il faut s'en rapporter? + +Mais des oeuvres applaudies parfois leur déplaisaient, et dans les +sifflées quelque chose leur agréait. + +Ainsi, l'opinion des gens de goût est trompeuse et le jugement de la +foule inconcevable. + +Bouvard posa le dilemme à Barberou. Pécuchet, de son côté, écrivit à +Dumouchel. + +L'ancien commis-voyageur s'étonna du ramollissement causé par la +province, son vieux Bouvard tournait à la bedolle, bref n'y était plus +du tout. + +Le théâtre est un objet de consommation comme un autre. Cela rentre dans +l'article-Paris. On va au spectacle pour se divertir. Ce qui est bien, +c'est ce qui amuse. + +--Mais imbécile s'écria Pécuchet ce qui t'amuse n'est pas ce qui +m'amuse--et les autres et toi-même s'en fatigueront plus tard. Si les +pièces sont absolument écrites pour être jouées, comment se fait-il que +les meilleures soient toujours lues? Et il attendit la réponse de +Dumouchel. + +Suivant le professeur, le sort immédiat d'une pièce ne prouvait rien. Le +Misanthrope et Athalie tombèrent. Zaïre n'est plus comprise. Qui parle +aujourd'hui de Ducange et de Picard?--Et il rappelait tous les grands +succès contemporains, depuis Fanchon la Vielleuse jusqu'à Gaspardo le +Pêcheur, déplorait la décadence de notre scène. Elle a pour cause le +mépris de la Littérature--ou plutôt du style. + +Alors, ils se demandèrent en quoi consiste précisément le style?--et +grâce à des auteurs indiqués par Dumouchel, ils apprirent le secret de +tous ses genres. + +Comment on obtient le majestueux, le tempéré, le naïf, les tournures qui +sont nobles, les mots qui sont bas. Chiens se relève par dévorants. +Vomir ne s'emploie qu'au figuré. Fièvre s'applique aux passions. +Vaillance est beau en vers. + +--Si nous faisions des vers? dit Pécuchet. + +--Plus tard! Occupons-nous de la prose, d'abord. + +On recommande formellement de choisir un classique pour se mouler sur +lui mais tous ont leurs dangers--et non seulement ils ont péché par le +style--mais encore par la langue. + +Une telle assertion déconcerta Bouvard et Pécuchet et ils se mirent à +étudier la grammaire. + +Avons-nous dans notre idiome des articles définis et indéfinis comme en +latin? Les uns pensent que oui, les autres que non. Ils n'osèrent se +décider. + +Le sujet s'accorde toujours avec le verbe, sauf les occasions où le +sujet ne s'accorde pas. + +Nulle distinction autrefois entre l'adjectif verbal et le participe +présent, mais l'Académie en pose une peu commode à saisir. + +Ils furent bien aises d'apprendre que leur, pronom, s'emploie pour les +personnes mais aussi pour les choses, tandis que où et en s'emploient +pour les choses et quelquefois pour les personnes. + +Doit-on dire cette femme a l'air bon ou l'air bonne?--une bûche de bois +sec ou de bois sèche--ne pas laisser de ou que de--une troupe de voleurs +survint, ou survinrent? + +Autres difficultés: Autour et à l'entour dont Racine et Boileau ne +voyaient pas la différence--imposer ou en imposer synonymes chez +Massillon et chez Voltaire; croasser et coasser confondus par La +Fontaine, qui pourtant savait reconnaître un corbeau d'une grenouille. + +Les grammairiens, il est vrai, sont en désaccord; ceux-ci voyant une +beauté, où ceux-là découvrent une faute. Ils admettent des principes +dont ils repoussent les conséquences, proclament les conséquences dont +ils refusent les principes, s'appuient sur la tradition, rejettent les +maîtres, et ont des raffinements bizarres. Ménage au lieu de lentilles +et cassonade préconise nentilles et castonade. Bouhours jérarchie et non +pas hiérarchie, et M. Chapsal les oeils de la soupe. + +Pécuchet surtout fut ébahi par Génin. Comment? des z'annetons vaudrait +mieux que des hannetons, des z'aricots que des haricots--et sous Louis +XIV, on prononçait Roume et M. de Loune pour Rome et M. de Lionne! + +Littré leur porta le coup de grâce en affirmant que jamais il n'y eut +d'orthographe positive, et qu'il ne saurait y en avoir. + +Ils en conclurent que la syntaxe est une fantaisie et la grammaire une +illusion. + +En ce temps-là, d'ailleurs, une rhétorique nouvelle annonçait qu'il faut +écrire comme on parle et que tout sera bien pourvu qu'on ait senti, +observé. + +Comme ils avaient senti et croyaient avoir observé, ils se jugèrent +capables d'écrire. Une pièce est gênante par l'étroitesse du cadre; mais +le roman a plus de libertés. Pour en faire un, ils cherchèrent dans +leurs souvenirs. + +Pécuchet se rappela un de ses chefs de bureau, un très vilain monsieur, +et il ambitionnait de s'en venger par un livre. + +Bouvard avait connu à l'estaminet, un vieux maître d'écriture ivrogne et +misérable. Rien ne serait drôle comme ce personnage. + +Au bout de la semaine, ils imaginèrent de fondre ces deux sujets, en un +seul--en demeuraient là, passèrent aux suivants:--une femme qui cause le +malheur d'une famille--une femme, son mari et son amant--une femme qui +serait vertueuse par défaut de conformation, un ambitieux, un mauvais +prêtre. + +Ils tâchaient de relier à ces conceptions incertaines des choses +fournies par leur mémoire, retranchaient, ajoutaient. Pécuchet était +pour le sentiment et l'idée, Bouvard pour l'image et la couleur--et ils +commençaient à ne plus s'entendre, chacun s'étonnant que l'autre fût si +borné. + +La science qu'on nomme esthétique, trancherait peut-être leurs +différends. Un ami de Dumouchel, professeur de philosophie, leur envoya +une liste d'ouvrages sur la matière. Ils travaillaient à part, et se +communiquaient leurs réflexions. + +D'abord qu'est-ce que le Beau? + +Pour Schelling c'est l'infini s'exprimant par le fini, pour Reid une +qualité occulte, pour Jouffroy un trait indécomposable, pour De Maistre +ce qui plaît à la vertu; pour le P. André, ce qui convient à la Raison. + +Et il existe plusieurs sortes de Beau: un beau dans les sciences, la +géométrie est belle, un beau dans les moeurs, on ne peut nier que la +mort de Socrate ne soit belle. Un beau dans le règne animal. La Beauté +du chien consiste dans son odorat. Un cochon ne saurait être beau, vu +ses habitudes immondes; un serpent non plus, car il éveille en nous des +idées de bassesse. Les fleurs, les papillons, les oiseaux peuvent être +beaux. Enfin la condition première du Beau, c'est l'unité dans la +variété, voilà le principe. + +--Cependant, dit Bouvard, deux yeux louches sont plus variés que deux +yeux droits et produisent moins bon effet,--ordinairement. + +Ils abordèrent la question du sublime. + +Certains objets, sont d'eux-mêmes sublimes, le fracas d'un torrent, des +ténèbres profondes, un arbre battu par la tempête. Un caractère est beau +quand il triomphe, et sublime quand il lutte. + +--Je comprends dit Bouvard le Beau est le Beau, et le Sublime le très +Beau. + +Comment les distinguer? + +--Au moyen du tact, répondit Pécuchet. + +--Et le tact, d'où vient-il? + +--Du goût! + +--Qu'est-ce que le goût? + +On le définit un discernement spécial, un jugement rapide, l'avantage de +distinguer certains rapports. + +--Enfin le goût c'est le goût,--et tout cela ne dit pas la manière d'en +avoir. + +Il faut observer les bienséances; mais les bienséances varient;--et si +parfaite que soit une oeuvre, elle ne sera pas toujours +irréprochable.--Il y a, pourtant, un Beau indestructible, et dont nous +ignorons les lois, car sa genèse est mystérieuse. + +Puisqu'une idée ne peut se traduire par toutes les formes, nous devons +reconnaître des limites entre les Arts, et dans chacun des Arts +plusieurs genres. Mais des combinaisons surgissent où le style de l'un +entrera dans l'autre sous peine de dévier du but, de ne pas être vrai. + +L'application trop exacte du Vrai nuit à la Beauté, et la préoccupation +de la Beauté empêche le Vrai. Cependant, sans idéal pas de Vrai;--c'est +pourquoi les types sont d'une réalité plus continue que les portraits. +L'Art, d'ailleurs, ne traite que la vraisemblance--mais la vraisemblance +dépend de qui l'observe, est une chose relative, passagère. + +Ils se perdaient ainsi dans les raisonnements. Bouvard, de moins en +moins, croyait à l'esthétique. + +--Si elle n'est pas une blague, sa rigueur se démontrera par des +exemples. Or, écoute. Et il lut une note, qui lui avait demandé bien des +recherches. + +Bouhours accuse Tacite de n'avoir pas la simplicité que réclame +l'Histoire. M. Droz, un professeur, blâme Shakespeare pour son mélange +du sérieux et du bouffon, Nisard, autre professeur, trouve qu'André +Chénier est comme poète au-dessous du XVIIe siècle, Blair, Anglais, +déplore dans Virgile le tableau des harpies. Marmontel gémit sur les +licences d'Homère. Lamotte n'admet point l'immoralité de ses héros, Vida +s'indigne de ses comparaisons. Enfin, tous les faiseurs de rhétoriques, +de poétiques et d'esthétiques me paraissent des imbéciles! + +--Tu exagères! dit Pécuchet. + +Des doutes l'agitaient--car si les esprits médiocres (comme observe +Longin) sont incapables de fautes, les fautes appartiennent aux maîtres, +et on devra les admirer? C'est trop fort! Cependant les maîtres sont les +maîtres! Il aurait voulu faire s'accorder les doctrines avec les +oeuvres, les critiques et les poètes, saisir l'essence du Beau;--et ces +questions le travaillèrent tellement que sa bile en fut remuée. Il y +gagna une jaunisse. + +Elle était à son plus haut période, quand Marianne la cuisinière de Mme +Bordin vint demander à Bouvard un rendez-vous pour sa maîtresse. + +La veuve n'avait pas reparu depuis la séance dramatique. Était-ce une +avance? Mais pourquoi l'intermédiaire de Marianne?--Et pendant toute la +nuit, l'imagination de Bouvard s'égara. + +Le lendemain, vers deux heures, il se promenait dans le corridor et +regardait de temps à autre par la fenêtre; un coup de sonnette retentit. +C'était le notaire. + +Il traversa la cour, monta l'escalier, se mit dans le fauteuil--et les +premières politesses échangées, dit que las d'attendre Mme Bordin, il +avait pris les devants. Elle désirait lui acheter les Écalles. + +Bouvard sentit comme un refroidissement et passa dans la chambre de +Pécuchet. + +Pécuchet ne sut que répondre. Il était soucieux;--M. Vaucorbeil devant +venir tout à l'heure. + +Enfin, elle arriva. Son retard s'expliquait par l'importance de sa +toilette: un cachemire, un chapeau, des gants glacés, la tenue qui sied +aux occasions sérieuses. + +Après beaucoup d'ambages, elle demanda si mille écus ne seraient pas +suffisants? + +--Un acre! Mille écus? jamais! + +Elle cligna ses paupières:--Ah! pour moi! + +Et tous les trois restaient silencieux. M. de Faverges entra. + +Il tenait sous le bras, comme un avoué, une serviette de maroquin--et +en la posant sur la table: + +--Ce sont des brochures! Elles ont trait à la Réforme--question +brûlante;--mais voici une chose qui vous appartient sans doute? Et il +tendit à Bouvard le second volume des Mémoires du Diable. + +Mélie, tout à l'heure, le lisait dans la cuisine; et comme on doit +surveiller les moeurs de ces gens-là, il avait cru bien faire en +confisquant le livre. + +Bouvard l'avait prêté à sa servante. On causa des romans. + +Mme Bordin les aimait, quand ils n'étaient pas lugubres. + +--Les écrivains dit M. de Faverges nous peignent la vie sous des +couleurs flatteuses! + +--Il faut peindre! objecta Bouvard. + +--Alors, on n'a plus qu'à suivre l'exemple!... + +--Il ne s'agit pas d'exemple! + +--Au moins, conviendrez-vous qu'ils peuvent tomber entre les mains d'une +jeune fille. Moi, j'en ai une. + +--Charmante! dit le notaire, en prenant la figure qu'il avait les jours +de contrat de mariage. + +--Eh bien, à cause d'elle, ou plutôt des personnes qui l'entourent, je +les prohibe dans ma maison, car le Peuple, cher monsieur!... + +--Qu'a-t-il fait, le Peuple? dit Vaucorbeil, paraissant tout à coup sur +le seuil. + +Pécuchet, qui avait reconnu sa voix, vint se mêler à la compagnie. + +--Je soutiens reprit le comte qu'il faut écarter de lui certaines +lectures. + +Vaucorbeil répliqua:--Vous n'êtes donc pas pour l'instruction? + +--Si fait! Permettez? + +--Quand tous les jours dit Marescot on attaque le gouvernement! + +--Où est le mal? + +Et le gentilhomme et le médecin se mirent à dénigrer Louis-Philippe, +rappelant l'affaire Pritchard, les lois de septembre contre la liberté +de la presse. + +--Et celle du théâtre! ajouta Pécuchet. + +Marescot n'y tenait plus.--Il va trop loin, votre théâtre! + +--Pour cela, je vous l'accorde! dit le comte; des pièces qui exaltent le +suicide! + +--Le suicide est beau!--témoin Caton, objecta Pécuchet. + +Sans répondre à l'argument, M. de Faverges stigmatisa ces oeuvres, où +l'on bafoue les choses les plus saintes, la famille, la propriété, le +mariage! + +--Eh bien, et Molière? dit Bouvard. + +Marescot, homme de goût, riposta que Molière ne passerait plus--et +d'ailleurs était un peu surfait. + +--Enfin dit le comte Victor Hugo a été sans pitié--oui sans pitié, pour +Marie-Antoinette, en traînant sur la claie, le type de la Reine dans le +personnage de Marie Tudor! + +--Comment! s'écria Bouvard moi--auteur--je n'ai pas le droit... + +--Non, monsieur, vous n'avez pas le droit de nous montrer le crime sans +mettre à côté un correctif, sans nous offrir une leçon. + +Vaucorbeil trouvait aussi que l'Art devait avoir un but: viser à +l'amélioration des masses! Chantez-nous la science, nos découvertes, le +patriotisme et il admirait Casimir Delavigne. + +Mme Bordin vanta le marquis de Foudras. + +Le notaire reprit:--Mais la langue, y pensez-vous? + +--La langue? comment? + +--On vous parle du style! cria Pécuchet. Trouvez-vous ses ouvrages bien +écrits? + +--Sans doute, fort intéressants! + +Il leva les épaules--et elle rougit sous l'impertinence. + +Plusieurs fois, Mme Bordin avait tâché de revenir à son affaire. Il +était trop tard pour la conclure. Elle sortit au bras de Marescot. + +Le comte distribua ses pamphlets, en recommandant de les propager. + +Vaucorbeil allait partir, quand Pécuchet l'arrêta. + +--Vous m'oubliez, Docteur! + +Sa mine jaune était lamentable, avec ses moustaches, et ses cheveux +noirs qui pendaient sous un foulard mal attaché. + +--Purgez-vous dit le médecin; et lui donnant deux petites claques comme +à un enfant: Trop de nerfs, trop artiste! + +Cette familiarité lui fit plaisir. Elle le rassurait;--et dès qu'ils +furent seuls: + +--Tu crois que ce n'est pas sérieux? + +--Non! bien sûr! + +Ils résumèrent ce qu'ils venaient d'entendre. La moralité de l'Art se +renferme pour chacun dans le côté qui flatte ses intérêts. On n'aime pas +la Littérature. + +Ensuite ils feuilletèrent les imprimés du Comte. Tous réclamaient le +suffrage universel. + +--Il me semble dit Pécuchet que nous aurons bientôt du grabuge? Car il +voyait tout en noir, peut-être à cause de sa jaunisse. + + + + +CHAPITRE VI + + +Dans la matinée du 25 février 1848, on apprit à Chavignolles, par un +individu venant de Falaise, que Paris était couvert de barricades--et le +lendemain, la proclamation de la République fut affichée sur la mairie. + +Ce grand événement stupéfia les bourgeois. + +Mais quand on sut que la Cour de cassation, la Cour d'appel, la Cour des +Comptes, le Tribunal de commerce, la Chambre des notaires, l'Ordre des +avocats, le Conseil d'État, l'Université, les généraux et M. de la +Rochejacquelein lui-même donnaient leur adhésion au Gouvernement +Provisoire, les poitrines se desserrèrent;--et comme à Paris on plantait +des arbres de la liberté, le Conseil municipal décida qu'il en fallait à +Chavignolles. + +Bouvard en offrit un, réjoui dans son patriotisme par le triomphe du +Peuple--quant à Pécuchet, la chute de la Royauté confirmait trop ses +prévisions pour qu'il ne fût pas content. + +Gorju, leur obéissant avec zèle, déplanta un des peupliers qui bordaient +la prairie au-dessous de la Butte, et le transporta jusqu'au Pas de la +Vaque, à l'entrée du bourg, endroit désigné. + +Avant l'heure de la cérémonie, tous les trois attendaient le cortège. + +Un tambour retentit, une croix d'argent se montra; ensuite, parurent +deux flambeaux que tenaient des chantres, et M. le curé avec l'étole, le +surplis, la chape et la barrette. Quatre enfants de choeur +l'escortaient, un cinquième portait le seau pour l'eau bénite, et le +sacristain le suivait. + +Il monta sur le rebord de la fosse où se dressait le peuplier, garni de +bandelettes tricolores. On voyait en face le maire et ses deux adjoints +Beljambe et Marescot, puis les notables, M. de Faverges, Vaucorbeil, +Coulon le juge de paix, bonhomme à figure somnolente; Heurtaux s'était +coiffé d'un bonnet de police--et Alexandre Petit le nouvel instituteur, +avait mis sa redingote, une pauvre redingote verte, celle des dimanches. +Les pompiers, que commandait Girbal sabre au poing, formaient un seul +rang; de l'autre côté brillaient les plaques blanches de quelques vieux +shakos du temps de La Fayette--cinq ou six, pas plus, la garde nationale +étant tombée en désuétude à Chavignolles. Des paysans et leurs femmes, +des ouvriers des fabriques voisines, des gamins, se tassaient par +derrière;--et Placquevent, le garde champêtre, haut de cinq pieds huit +pouces, les contenait du regard, en se promenant les bras croisés. + +L'allocution du curé fut comme celle des autres prêtres dans la même +circonstance. Après avoir tonné contre les Rois, il glorifia la +République. Ne dit-on pas la République des Lettres, la République +chrétienne? Quoi de plus innocent que l'une, de plus beau que l'autre? +Jésus-Christ formula notre sublime devise; l'arbre du peuple c'était +l'arbre de la Croix. Pour que la Religion donne ses fruits, elle a +besoin de la charité--et au nom de la charité, l'ecclésiastique conjura +ses frères de ne commettre aucun désordre, de rentrer chez eux, +paisiblement. + +Puis, il aspergea l'arbuste, en implorant la bénédiction de Dieu. Qu'il +se développe et qu'il nous rappelle l'affranchissement de toute +servitude, et cette fraternité plus bienfaisante que l'ombrage de ses +rameaux!--Amen! + +Des voix répétèrent Amen--et après un battement de tambour, le clergé, +poussant un Te Deum, reprit le chemin de l'église. + +Son intervention avait produit un excellent effet. Les simples y +voyaient une promesse de bonheur, les patriotes une déférence, un +hommage rendu à leurs principes. + +Bouvard et Pécuchet trouvaient qu'on aurait dû les remercier pour leur +cadeau, y faire une allusion, tout au moins;--et ils s'en ouvrirent à +Faverges et au docteur. + +Qu'importaient de pareilles misères! Vaucorbeil était charmé de la +Révolution, le Comte aussi. Il exécrait les d'Orléans. On ne les +reverrait plus; bon voyage! Tout pour le peuple, désormais!--et suivi de +Hurel, son factotum, il alla rejoindre M. le curé. + +Foureau marchait la tête basse, entre le notaire et l'aubergiste, vexé +par la cérémonie, ayant peur d'une émeute;--et instinctivement il se +retournait vers le garde champêtre, qui déplorait avec le Capitaine, +l'insuffisance de Girbal, et la mauvaise tenue de ses hommes. + +Des ouvriers passèrent sur la route, en chantant la Marseillaise. Gorju, +au milieu d'eux, brandissait une canne; Petit les escortait, l'oeil +animé. + +--Je n'aime pas cela! dit Marescot, on vocifère, on s'exalte! + +--Eh bon Dieu! reprit Coulon, il faut que jeunesse s'amuse! + +Foureau soupira. Drôle d'amusement! et puis la guillotine, au bout! Il +avait des visions d'échafaud, s'attendait à des horreurs. + +Chavignolles reçut le contrecoup des agitations de Paris. Les bourgeois +s'abonnèrent à des journaux. Le matin, on s'encombrait au bureau de la +poste, et la directrice ne s'en fût pas tirée sans le Capitaine, qui +l'aidait, quelquefois. Ensuite, on restait sur la Place, à causer. + +La première discussion violente eut pour objet la Pologne. + +Heurtaux et Bouvard demandaient qu'on la délivrât. + +M. de Faverges pensait autrement. + +--De quel droit irions-nous là-bas? C'était déchaîner l'Europe contre +nous. Pas d'imprudence! Et tout le monde l'approuvant, les deux Polonais +se turent. + +Une autre fois, Vaucorbeil défendit les circulaires de Ledru-Rollin. + +Foureau riposta par les 45 centimes. + +Mais le gouvernement, dit Pécuchet, avait supprimé l'esclavage. + +--Qu'est-ce que ça me fait, l'esclavage! + +--Eh bien, et l'abolition de la peine de mort, en matière politique? + +--Parbleu! reprit Foureau; on voudrait tout abolir. Cependant qui sait? +Les locataires déjà, se montrent d'une exigence! + +--Tant mieux! les propriétaires selon Pécuchet étaient favorisés. Celui +qui possède un immeuble... + +Foureau et Marescot l'interrompirent, criant qu'il était un communiste. + +--Moi? communiste! + +Et tous parlaient à la fois, quand Pécuchet proposa de fonder un club! +Foureau eut la hardiesse de répondre que jamais on n'en verrait à +Chavignolles. + +Ensuite, Gorju réclama des fusils pour la garde nationale--l'opinion +l'ayant désigné comme instructeur. + +Les seuls fusils qu'il y eût étaient ceux des pompiers. Girbal y tenait. +Foureau ne se souciait pas d'en délivrer. + +Gorju le regarda.--On trouve, pourtant, que je sais m'en servir car il +joignait à toutes ses industries celle du braconnage--et souvent M. le +maire et l'aubergiste lui achetaient un lièvre ou un lapin. + +--Ma foi! prenez-les! dit Foureau. + +Le soir même, on commença les exercices. + +C'était sur la pelouse, devant l'église. Gorju en bourgeron bleu, une +cravate autour des reins, exécutait les mouvements d'une façon +automatique. Sa voix, quand il commandait, était brutale.--Rentrez les +ventres! Et tout de suite, Bouvard s'empêchant de respirer, creusait son +abdomen, tendait la croupe.--On ne vous dit pas de faire un arc, nom de +Dieu! Pécuchet confondait les files et les rangs, demi-tour à droite, +demi-tour à gauche; mais le plus lamentable était l'instituteur: débile +et de taille exiguë, avec un collier de barbe blonde, il chancelait sous +le poids de son fusil, dont la baïonnette incommodait ses voisins. + +On portait des pantalons de toutes les couleurs, des baudriers crasseux, +de vieux habits d'uniforme trop courts, laissant voir la chemise sur les +flancs;--et chacun prétendait n'avoir pas le moyen de faire autrement. +Une souscription fut ouverte pour habiller les plus pauvres. Foureau +lésina, tandis que des femmes se signalèrent. Mme Bordin offrit cinq +francs, malgré sa haine de la République. M. de Faverges équipa douze +hommes; et ne manquait pas à la manoeuvre. Puis il s'installait chez +l'épicier et payait des petits verres au premier venu. + +Les puissants alors flagornaient la basse classe. Tout passait après les +ouvriers. On briguait l'avantage de leur appartenir. Ils devenaient des +nobles. + +Ceux du canton, pour la plupart, étaient tisserands. D'autres +travaillaient dans les manufactures d'indiennes, ou à une fabrique de +papiers, nouvellement établie. + +Gorju les fascinait par son bagout, leur apprenait la savate, menait +boire les intimes chez Mme Castillon. + +Mais les paysans étaient plus nombreux; et les jours de marché, M. de +Faverges se promenant sur la Place, s'informait de leurs besoins, +tâchait de les convertir à ses idées. Ils écoutaient sans répondre, +comme le père Gouy, prêt à accepter tout gouvernement, pourvu qu'on +diminuât les impôts. + +À force de bavarder, Gorju se fit un nom. Peut-être qu'on le porterait à +l'Assemblée. + +M. de Faverges y pensait comme lui,--tout en cherchant à ne pas se +compromettre. Les conservateurs balançaient entre Foureau et Marescot. +Mais le notaire tenant à son étude, Foureau fut choisi--un rustre, un +crétin. Le docteur s'en indigna. + +Fruit sec des concours, il regrettait Paris--et c'était la conscience de +sa vie manquée qui lui donnait un air morose. Une carrière plus vaste +allait se développer--quelle revanche! Il rédigea une profession de foi +et vint la lire à messieurs Bouvard et Pécuchet. + +Ils l'en félicitèrent; leurs doctrines étaient les mêmes. + +Cependant, ils écrivaient mieux, connaissaient l'histoire, pouvaient +aussi bien que lui figurer à la Chambre. Pourquoi pas? Mais lequel +devait se présenter? Et une lutte de délicatesse s'engagea. Pécuchet +préférait à lui-même, son ami. Non! non, ça te revient! tu as plus de +prestance!--Peut-être répondait Bouvard mais toi plus de toupet! Et sans +résoudre la difficulté, ils dressèrent des plans de conduite. + +Ce vertige de la députation en avait gagné d'autres. Le Capitaine y +rêvait sous son bonnet de police, tout en fumant sa bouffarde; et +l'instituteur aussi, dans son école, et le curé aussi entre deux +prières--tellement que parfois il se surprenait les yeux au ciel, en +train de dire: Faites, ô mon Dieu! que je sois député! + +Le Docteur, ayant reçu des encouragements, se rendit chez Heurtaux, et +lui exposa les chances qu'il avait. + +Le capitaine n'y mit pas de façons. Vaucorbeil était connu sans doute; +mais peu chéri de ses confrères, et spécialement des pharmaciens. Tous +clabauderaient contre lui; le peuple ne voulait pas d'un Monsieur; ses +meilleurs malades le quitteraient;--et ayant pesé ces arguments, le +médecin regretta sa faiblesse. + +Dès qu'il fut parti, Heurtaux alla voir Placquevent. Entre vieux +militaires on s'oblige! Mais le garde champêtre, tout dévoué à Foureau, +refusa net de le servir. + +Le curé démontra à M. de Faverges que l'heure n'était pas venue. Il +fallait donner à la République le temps de s'user. + +Bouvard et Pécuchet représentèrent à Gorju qu'il ne serait jamais assez +fort pour vaincre la coalition des paysans et des bourgeois, l'emplirent +d'incertitudes, lui ôtèrent toute confiance. + +Petit, par orgueil, avait laissé voir son désir. Beljambe le prévint que +s'il échouait, sa destitution était certaine. + +Enfin, Monseigneur ordonna au curé de se tenir tranquille. + +Donc, il ne restait que Foureau. + +Bouvard et Pécuchet le combattirent, rappelant sa mauvaise volonté pour +les fusils, son opposition au club, ses idées rétrogrades, son +avarice;--et même persuadèrent à Gouy qu'il voulait rétablir l'ancien +régime. + +Si vague que fût cette chose-là pour le paysan, il l'exécrait d'une +haine accumulée dans l'âme de ses aïeux, pendant dix siècles--et il +tourna contre Foureau tous ses parents et ceux de sa femme, +beaux-frères, cousins, arrière-neveux, une horde. + +Gorju, Vaucorbeil et Petit continuaient la démolition de M. le maire; et +le terrain ainsi déblayé, Bouvard et Pécuchet, sans que personne s'en +doutât, pouvaient réussir. + +Ils tirèrent au sort pour savoir qui se présenterait. Le sort ne trancha +rien--et ils allèrent consulter là-dessus, le docteur. + +Il leur apprit une nouvelle. Flacardoux, rédacteur du Calvados, avait +déclaré sa candidature. La déception des deux amis fut grande; chacun, +outre la sienne, ressentait celle de l'autre. Mais la Politique les +échauffait. Le jour des élections, ils surveillèrent les urnes. +Flacardoux l'emporta. + +M. le comte s'était rejeté sur la garde nationale, sans obtenir +l'épaulette de commandant. Les Chavignollais imaginèrent de nommer +Beljambe. + +Cette faveur du public, bizarre et imprévue, consterna Heurtaux. Il +avait négligé ses devoirs, se bornant à inspecter parfois les +manoeuvres, et émettre des observations. N'importe! Il trouvait +monstrueux qu'on préférât un aubergiste à un ancien Capitaine de +l'Empire--et il dit, après l'envahissement de la Chambre au 15 mai: Si +les grades militaires se donnent comme ça dans la capitale, je ne +m'étonne plus de ce qui arrive! + +La Réaction commençait. + +On croyait aux purées d'ananas de Louis Blanc, au lit d'or de Flocon, +aux orgies royales de Ledru-Rollin--et comme la province prétend +connaître tout ce qui se passe à Paris, les bourgeois de Chavignolles ne +doutaient pas de ces inventions, et admettaient les rumeurs les plus +absurdes. + +M. de Faverges, un soir, vint trouver le curé pour lui apprendre +l'arrivée en Normandie du Comte de Chambord. + +Joinville, d'après Foureau, se disposait avec ses marins, à vous réduire +les socialistes. Heurtaux affirmait que prochainement Louis Bonaparte +serait consul. + +Les fabriques chômaient. Des pauvres, par bandes nombreuses, erraient +dans la campagne. + +Un dimanche (c'était dans les premiers jours de juin) un gendarme, tout +à coup, partit vers Falaise. Les ouvriers d'Acqueville, Liffard, +Pierre-Pont et Saint-Rémy marchaient sur Chavignolles. + +Les auvents se fermèrent, le Conseil municipal s'assembla;--et résolut, +pour prévenir des malheurs, qu'on ne ferait aucune résistance. La +gendarmerie fut même consignée, avec l'injonction de ne pas se montrer. + +Bientôt on entendit comme un grondement d'orage. Puis le chant des +Girondins ébranla les carreaux;--et des hommes, bras dessus bras +dessous, débouchèrent par la route de Caen, poudreux, en sueur, +dépenaillés. Ils emplissaient la Place. Un grand brouhaha s'élevait. + +Gorju et deux compagnons entrèrent dans la salle. L'un était maigre et à +figure chafouine avec un gilet de tricot, dont les rosettes pendaient. +L'autre noir de charbon--un mécanicien sans doute--avait les cheveux en +brosse, de gros sourcils, et des savates de lisière. Gorju, comme un +hussard, portait sa veste sur l'épaule. + +Tous les trois restaient debout--et les Conseillers, siégeant autour de +la table couverte d'un tapis bleu, les regardaient, blêmes d'angoisse. + +--Citoyens! dit Gorju il nous faut de l'ouvrage! + +Le maire tremblait; la voix lui manqua. + +Marescot répondit à sa place, que le Conseil aviserait +immédiatement;--et les compagnons étant sortis, on discuta plusieurs +idées. + +La première fut de tirer du caillou. + +Pour utiliser les cailloux, Girbal proposa un chemin d'Angleville à +Tournebu. + +Celui de Bayeux rendait absolument le même service. + +On pouvait curer la mare? ce n'était pas un travail suffisant! ou bien +creuser une seconde mare! mais à quelle place? + +Langlois était d'avis de faire un remblai le long des Mortins, en cas +d'inondation--mieux valait, selon Beljambe, défricher les bruyères. +Impossible de rien conclure!--Pour calmer la foule, Coulon descendit sur +le péristyle, et annonça qu'ils préparaient des ateliers de charité. + +--La charité? Merci! s'écria Gorju. À bas les aristos! Nous voulons le +droit au travail! + +C'était la question de l'époque. Il s'en faisait un moyen de gloire. On +applaudit. + +En se retournant, il coudoya Bouvard, que Pécuchet avait entraîné +jusque-là--et ils engagèrent une conversation. Rien ne pressait; la +mairie était cernée. Le Conseil n'échapperait pas. + +--Où trouver de l'argent? disait Bouvard. + +--Chez les riches! D'ailleurs, le gouvernement ordonnera des travaux. + +--Et si on n'a pas besoin de travaux? + +--On en fera, par avance! + +--Mais les salaires baisseront! riposta Pécuchet. Quand l'ouvrage vient +à manquer, c'est qu'il y a trop de produits!--et vous réclamez pour +qu'on les augmente! + +Gorju se mordait la moustache.--Cependant... avec l'organisation du +travail... + +--Alors le gouvernement sera le maître? + +Quelques-uns, autour d'eux, murmurèrent:--Non! non! plus de maîtres! + +Gorju s'irrita.--N'importe! on doit fournir aux travailleurs un +capital--ou bien instituer le crédit! + +--De quelle manière? + +--Ah! je ne sais pas! mais on doit instituer le crédit! + +--En voilà assez dit le mécanicien; ils nous embêtent, ces farceurs-là! + +Et il gravit le perron, déclarant qu'il enfoncerait la porte. + +Placquevent l'y reçut, le jarret droit fléchi, les poings serrés. +--Avance un peu! + +Le mécanicien recula. + +Une nuée de la foule parvint dans la salle; tous se levèrent, ayant +envie de s'enfuir. Le secours de Falaise n'arrivait pas! On déplorait +l'absence de M. le Comte. Marescot tortillait une plume. Le père Coulon +gémissait. Heurtaux s'emporta pour qu'on fît donner les gendarmes. + +--Commandez-les! dit Foureau. + +--Je n'ai pas d'ordre. + +Le bruit redoublait, cependant. La Place était couverte de monde;--et +tous observaient le premier étage de la mairie, quand à la croisée du +milieu, sous l'horloge, on vit paraître Pécuchet. + +Il avait pris adroitement l'escalier de service;--et voulant faire comme +Lamartine, il se mit à haranguer le peuple: + +--Citoyens! + +Mais sa casquette, son nez, sa redingote, tout son individu manquait de +prestige. + +L'homme au tricot l'interpella: + +--Est-ce que vous êtes ouvrier? + +--Non. + +--Patron, alors? + +--Pas davantage! + +--Eh bien, retirez-vous! + +--Pourquoi? reprit fièrement Pécuchet. + +Et aussitôt, il disparut dans l'embrasure, empoigné par le mécanicien. +Gorju vint à son aide.--Laisse-le! c'est un brave! Ils se colletaient. + +La porte s'ouvrit, et Marescot sur le seuil, proclama la décision +municipale. Hurel l'avait suggérée. + +Le chemin de Tournebu aurait un embranchement sur Angleville, et qui +mènerait au château de Faverges. + +C'était un sacrifice que s'imposait la commune dans l'intérêt des +travailleurs. Ils se dispersèrent. + +En rentrant chez eux, Bouvard et Pécuchet eurent les oreilles frappées +par des voix de femmes. Les servantes et Mme Bordin poussaient des +exclamations, la veuve criait plus fort,--et à leur aspect: + +--Ah! c'est bien heureux! depuis trois heures que je vous attends! mon +pauvre jardin! plus une seule tulipe! des cochonneries partout, sur le +gazon! Pas moyen de le faire démarrer. + +--Qui cela? + +--Le père Gouy! + +Il était venu avec une charrette de fumier--et l'avait jetée tout à vrac +au milieu de l'herbe. Il laboure maintenant! Dépêchez-vous pour qu'il +finisse! + +--Je vous accompagne! dit Bouvard. + +Au bas des marches, en dehors, un cheval dans les brancards d'un +tombereau mordait une touffe de lauriers-roses. Les roues, en frôlant +les plates-bandes, avaient pilé les buis, cassé un rhododendron, abattu +les dahlias--et des mottes de fumier noir, comme des taupinières, +bosselaient le gazon. Gouy le bêchait avec ardeur. + +Un jour, Mme Bordin avait dit négligemment qu'elle voulait le retourner. +Il s'était mis à la besogne, et malgré sa défense continuait. C'est de +cette manière qu'il entendait le droit au travail, le discours de Gorju +lui ayant tourné la cervelle. + +Il ne partit que sur les menaces violentes de Bouvard. + +Mme Bordin, comme dédommagement, ne paya pas sa main-d'oeuvre et garda +le fumier. Elle était judicieuse, l'épouse du médecin--et même celle du +notaire, bien que d'un rang supérieur, la considéraient. + +Les ateliers de charité durèrent une semaine. Aucun trouble n'advint. +Gorju avait quitté le pays. + +Cependant la garde nationale était toujours sur pied; le dimanche une +revue, promenades militaires, quelquefois--et chaque nuit des rondes. +Elles inquiétaient le village. + +On tirait les sonnettes des maisons, par facétie; on pénétrait dans les +chambres où des époux ronflaient sur le même traversin; alors on disait +des gaudrioles; et le mari se levant allait vous chercher des petits +verres. Puis on revenait au corps de garde, jouer un cent de dominos; on +y buvait du cidre, on y mangeait du fromage, et le factionnaire qui +s'ennuyait à la porte l'entrebâillait à chaque minute. L'indiscipline +régnait, grâce à la mollesse de Beljambe. + +Quand éclatèrent les journées de Juin, tout le monde fut d'accord pour +voler au secours de Paris, mais Foureau ne pouvait quitter la mairie, +Marescot son étude, le Docteur sa clientèle, Girbal ses pompiers. M. de +Faverges était à Cherbourg. Beljambe s'alita. Le capitaine grommelait: +On n'a pas voulu de moi, tant pis! et Bouvard eut la sagesse de retenir +Pécuchet. + +Les rondes dans la campagne furent étendues plus loin. + +Des paniques survenaient, causées par l'ombre d'une meule, ou les formes +des branches; une fois, tous les gardes nationaux s'enfuirent. Sous le +clair de la lune, ils avaient aperçu dans un pommier, un homme avec un +fusil--et qui les tenait en joue. + +Une autre fois, par une nuit obscure, la patrouille faisant halte sous +la hêtrée entendit quelqu'un devant elle. + +--Qui vive? + +Pas de réponse! + +On laissa l'individu continuer sa route, en le suivant à distance, car +il pouvait avoir un pistolet ou un casse-tête--mais quand on fut dans le +village, à portée des secours, les douze hommes du peloton, tous à la +fois se précipitèrent sur lui, en criant: Vos papiers! Ils le +houspillaient, l'accablaient d'injures. Ceux du corps de garde étaient +sortis. On l'y traîna;--et à la lueur de la chandelle brûlant sur le +poêle, on reconnut enfin Gorju. + +Un méchant paletot de lasting craquait à ses épaules. Ses orteils se +montraient par les trous de ses bottes. Des éraflures et des contusions +faisaient saigner son visage. Il était amaigri prodigieusement, et +roulait des yeux, comme un loup. + +Foureau, accouru bien vite, lui demanda comment il se trouvait sous la +hêtrée, ce qu'il revenait faire à Chavignolles, l'emploi de son temps, +depuis six semaines. + +Ça ne les regardait pas. Il était libre. + +Placquevent le fouilla pour découvrir des cartouches. On allait +provisoirement le coffrer. + +Bouvard s'interposa. + +--Inutile! reprit le maire on connaît vos opinions. + +--Cependant?... + +--Ah! prenez garde, je vous en avertis! Prenez garde. + +Bouvard n'insista plus. + +Gorju alors, se tourna vers Pécuchet:--Et vous, patron, vous ne dites +rien? + +Pécuchet baissa la tête, comme s'il eût douté de son innocence. + +Le pauvre diable eut un sourire d'amertume.--Je vous ai défendu, +pourtant! + +Au petit jour, deux gendarmes l'emmenèrent à Falaise. + +Il ne fut pas traduit devant un conseil de guerre, mais condamné par la +correctionnelle à trois mois de prison, pour délit de paroles tendant au +bouleversement de la société. + +De Falaise, il écrivit à ses anciens maîtres de lui envoyer +prochainement un certificat de bonne vie et moeurs--et leur signature +devant être légalisée par le maire ou par l'adjoint, ils préférèrent +demander ce petit service à Marescot. + +On les introduisit dans une salle à manger, que décoraient des plats de +vieille faïence. Une horloge de Boulle occupait le panneau le plus +étroit. Sur la table d'acajou, sans nappe, il y avait deux serviettes, +une théière, des bols. Mme Marescot traversa l'appartement dans un +peignoir de cachemire bleu. C'était une Parisienne qui s'ennuyait à la +campagne. Puis le notaire entra, une toque à la main, un journal de +l'autre;--et tout de suite, d'un air aimable, il apposa son cachet--bien +que leur protégé fût un homme dangereux. + +--Vraiment dit Bouvard, pour quelques paroles!... + +--Quand la parole amène des crimes, cher monsieur, permettez! + +--Cependant reprit Pécuchet, quelle démarcation établir entre les +phrases innocentes et les coupables? Telle chose défendue maintenant +sera par la suite applaudie. Et il blâma la manière féroce dont on +traitait les insurgés. + +Marescot allégua naturellement la défense de la Société, le Salut +Public, loi suprême. + +--Pardon! dit Pécuchet, le droit d'un seul est aussi respectable que +celui de tous--et vous n'avez rien à lui objecter que la force--s'il +retourne contre vous l'axiome. + +Marescot, au lieu de répondre, leva les sourcils dédaigneusement. Pourvu +qu'il continuât à faire des actes, et à vivre au milieu de ses +assiettes, dans son petit intérieur confortable, toutes les injustices +pouvaient se présenter sans l'émouvoir. Les affaires le réclamaient. Il +s'excusa. + +Sa doctrine du salut public les avait indignés. Les conservateurs +parlaient maintenant comme Robespierre. + +Autre sujet d'étonnement: Cavaignac baissait. La garde mobile devint +suspecte. Ledru-Rollin s'était perdu, même dans l'esprit de Vaucorbeil. +Les débats sur la Constitution n'intéressèrent personne;--et au 10 +décembre, tous les Chavignollais votèrent pour Bonaparte. + +Les six millions de voix refroidirent Pécuchet à l'encontre du +peuple;--et Bouvard et lui étudièrent la question du suffrage universel. + +Appartenant à tout le monde, il ne peut avoir d'intelligence. Un +ambitieux le mènera toujours, les autres obéiront comme un troupeau, les +électeurs n'étant pas même contraints de savoir lire;--c'est pourquoi, +suivant Pécuchet, il y avait eu tant de fraudes dans l'élection +présidentielle. + +--Aucune, reprit Bouvard, je crois plutôt à la sottise du peuple. Pense +à tous ceux qui achètent la Revalescière, la pommade Dupuytren, l'eau +des châtelaines, etc.! Ces nigauds forment la masse électorale, et nous +subissons leur volonté. Pourquoi ne peut-on se faire avec des lapins +trois mille livres de rentes? C'est qu'une agglomération trop nombreuse +est une cause de mort.--De même, par le fait seul de la foule, les +germes de bêtise qu'elle contient se développent et il en résulte des +effets incalculables. + +--Ton scepticisme m'épouvante! dit Pécuchet. + +Plus tard, au printemps, ils rencontrèrent M. de Faverges, qui leur +apprit l'expédition de Rome. On n'attaquerait pas les Italiens. Mais il +nous fallait des garanties. Autrement, notre influence était ruinée. +Rien de plus légitime que cette intervention. + +Bouvard écarquilla les yeux.--À propos de la Pologne, vous souteniez le +contraire? + +--Ce n'est plus la même chose! Maintenant, il s'agissait du Pape. + +Et M. de Faverges en disant: Nous voulons, nous ferons, nous comptons +bien représentait un groupe. + +Bouvard et Pécuchet furent dégoûtés du petit nombre comme du grand. La +plèbe en somme, valait l'aristocratie. + +Le droit d'intervention leur semblait louche. Ils en cherchèrent les +principes dans Calvo, Martens, Vattel;--et Bouvard conclut: + +--On intervient pour remettre un prince sur le trône, pour affranchir un +peuple--ou par précaution, en vue d'un danger. Dans les deux cas, c'est +un attentat au droit d'autrui, un abus de la force, une violence +hypocrite! + +--Cependant, dit Pécuchet, les peuples comme les hommes sont solidaires. + +--Peut-être! Et Bouvard se mit à rêver. + +Bientôt commença l'expédition de Rome à l'intérieur. + +En haine des idées subversives, l'élite des bourgeois parisiens, +saccagea deux imprimeries. Le grand parti de l'ordre se formait. + +Il avait pour chefs dans l'arrondissement, M. le comte, Foureau, +Marescot et le curé. Tous les jours, vers quatre heures, ils se +promenaient d'un bout à l'autre de la Place, et causaient des +événements. L'affaire principale était la distribution des brochures. +Les titres ne manquaient pas de saveur: _Dieu le voudra--les +Partageux--Sortons du gâchis--Où allons-nous? _Ce qu'il y avait de plus +beau, c'était les dialogues en style villageois, avec des jurons et des +fautes de français, pour élever le moral des paysans. Par une loi +nouvelle, le colportage se trouvait aux mains des préfets--et on venait +de fourrer Proudhon à Sainte-Pélagie--immense victoire. + +Les arbres de la liberté furent abattus généralement. Chavignolles obéit +à la consigne. Bouvard vit de ses yeux les morceaux de son peuplier sur +une brouette. Ils servirent à chauffer les gendarmes;--et on offrit la +souche à M. le Curé--qui l'avait béni, pourtant! quelle dérision! + +L'instituteur ne cacha pas sa manière de penser. Bouvard et Pécuchet +l'en félicitèrent un jour qu'ils passaient devant sa porte. + +Le lendemain, il se présenta chez eux. À la fin de la semaine, ils lui +rendirent sa visite. + +Le jour tombait; les gamins venaient de partir, et le maître d'école en +bouts de manche, balayait la cour. Sa femme coiffée d'un madras +allaitait un enfant. Une petite fille se cacha derrière sa jupe; un +mioche hideux jouait par terre, à ses pieds; l'eau du savonnage qu'elle +faisait dans la cuisine coulait au bas de la maison. + +--Vous voyez dit l'instituteur comme le gouvernement nous traite! Et +tout de suite, il s'en prit à l'infâme capital. Il fallait le +démocratiser, affranchir la matière! + +--Je ne demande pas mieux! dit Pécuchet. + +Au moins, on aurait dû reconnaître le droit à l'assistance. + +--Encore un droit! dit Bouvard. + +N'importe! le Provisoire avait été mollasse, en n'ordonnant pas la +Fraternité. + +--Tâchez donc de l'établir! + +Comme il ne faisait plus clair, Petit commanda brutalement à sa femme de +monter un flambeau dans son cabinet. + +Des épingles fixaient aux murs de plâtre les portraits lithographiés des +orateurs de la gauche. Un casier avec des livres dominait un bureau de +sapin. On avait pour s'asseoir une chaise, un tabouret et une vieille +caisse à savon; il affectait d'en rire. Mais la misère plaquait ses +joues, et ses tempes étroites dénotaient un entêtement de bélier, un +intraitable orgueil. Jamais il ne calerait. + +--Voilà d'ailleurs ce qui me soutient! + +C'était un amas de journaux, sur une planche--et il exposa en paroles +fiévreuses les articles de sa foi: désarmement des troupes, abolition de +la magistrature, égalité des salaires, niveau--moyens par lesquels on +obtiendrait l'âge d'or, sous la forme de la République--avec un +dictateur à la tête, un gaillard pour vous mener ça, rondement! + +Puis, il atteignit une bouteille d'anisette, et trois verres, afin de +porter un toast au Héros, à l'immortelle victime, au grand Maximilien! + +Sur le seuil, la robe noire du curé parut. + +Ayant salué vivement la compagnie, il aborda l'instituteur, et lui dit +presque à voix basse: + +--Notre affaire de Saint-Joseph, où en est-elle? + +--Ils n'ont rien donné! reprit le maître d'école. + +--C'est de votre faute! + +--J'ai fait ce que j'ai pu! + +--Ah!--vraiment? + +Bouvard et Pécuchet se levèrent par discrétion. Petit les fit se +rasseoir; et s'adressant au curé:--Est-ce tout? + +L'abbé Jeufroy hésita;--puis, avec un sourire qui tempérait sa +réprimande: + +--On trouve que vous négligez un peu l'histoire sainte. + +--Oh! l'histoire sainte! reprit Bouvard. + +--Que lui reprochez-vous, monsieur? + +--Moi? rien! Seulement il y a peut-être des choses plus utiles que +l'anecdote de Jonas et les rois d'Israël! + +--Libre à vous! répliqua sèchement le prêtre--et sans souci des +étrangers, ou à cause d'eux: L'heure du catéchisme est trop courte! + +Petit leva les épaules. + +--Faites attention. Vous perdrez vos pensionnaires! + +Les dix francs par mois de ces élèves étaient le meilleur de sa place. +Mais la soutane l'exaspérait.--Tant pis, vengez-vous! + +--Un homme de mon caractère ne se venge pas! dit le prêtre, sans +s'émouvoir. Seulement,--Je vous rappelle que la loi du 15 mars nous +attribue la surveillance de l'instruction primaire. + +--Eh! je le sais bien! s'écria l'instituteur. Elle appartient même aux +colonels de gendarmerie! Pourquoi pas au garde-champêtre! ce serait +complet! + +Et il s'affaissa sur l'escabeau, mordant son poing, retenant sa colère, +suffoqué par le sentiment de son impuissance. + +L'ecclésiastique le toucha légèrement sur l'épaule. + +--Je n'ai pas voulu vous affliger, mon ami! Calmez-vous! Un peu de +raison! Voilà Pâques bientôt; j'espère que vous donnerez l'exemple,--en +communiant avec les autres. + +--Ah c'est trop fort! moi! moi! me soumettre à de pareilles bêtises! + +Devant ce blasphème le curé pâlit. Ses prunelles fulguraient. Sa +mâchoire tremblait.--Taisez-vous, malheureux! taisez-vous! + +Et c'est sa femme qui soigne les linges de l'église! + +--Eh bien? quoi? Qu'a-t-elle fait? + +--Elle manque toujours la messe!--Comme vous, d'ailleurs! + +--Eh! on ne renvoie pas un maître d'école, pour ça! + +--On peut le déplacer! + +Le prêtre ne parla plus. Il était au fond de la pièce, dans l'ombre. +Petit, la tête sur la poitrine, songeait. + +Ils arriveraient à l'autre bout de la France, leur dernier sou mangé par +le voyage;--et il retrouverait là-bas sous des noms différents, le même +curé, le même recteur, le même préfet!--tous, jusqu'au ministre, étaient +comme les anneaux de sa chaîne accablante! Il avait reçu déjà un +avertissement, d'autres viendraient. Ensuite?--et dans une sorte +d'hallucination, il se vit marchant sur une grande route, un sac au dos, +ceux qu'il aimait près de lui, la main tendue vers une chaise de poste! + +À ce moment-là, sa femme dans la cuisine fut prise d'une quinte de toux, +le nouveau-né se mit à vagir; et le marmot pleurait. + +--Pauvres enfants! dit le prêtre d'une voix douce. + +Le père alors éclata en sanglots.--Oui! oui! tout ce qu'on voudra! + +--J'y compte reprit le curé;--et ayant fait la révérence:--Messieurs, +bien le bonsoir! + +Le maître d'école restait la figure dans les mains.--Il repoussa +Bouvard. + +--Non! laissez-moi! j'ai envie de crever! je suis un misérable! + +Les deux amis regagnèrent leur domicile, en se félicitant de leur +indépendance. Le pouvoir du clergé les effrayait. + +On l'appliquait maintenant à raffermir l'ordre social. La République +allait bientôt disparaître. + +Trois millions d'électeurs se trouvèrent exclus du suffrage universel. +Le cautionnement des journaux fut élevé, la censure rétablie. On en +voulait aux romans-feuilletons; la philosophie classique était réputée +dangereuse; les bourgeois prêchaient le dogme des intérêts matériels--et +le Peuple semblait content. + +Celui des campagnes revenait à ses anciens maîtres. + +M. de Faverges, qui avait des propriétés dans l'Eure, fut porté à la +Législative, et sa réélection au Conseil général du Calvados était +d'avance certaine. + +Il jugea bon d'offrir un déjeuner aux notables du pays. + +Le vestibule où trois domestiques les attendaient pour prendre leurs +paletots, le billard et les deux salons en enfilade, les plantes dans +les vases de la Chine, les bronzes sur les cheminées, les baguettes d'or +aux lambris, les rideaux épais, les larges fauteuils, ce luxe +immédiatement les flatta comme une politesse qu'on leur faisait;--et en +entrant dans la salle à manger, au spectacle de la table couverte de +viandes sur les plats d'argent, avec la rangée des verres devant chaque +assiette, les hors d'oeuvre çà et là, et un saumon au milieu, tous les +visages s'épanouirent. + +Ils étaient dix-sept, y compris deux forts cultivateurs, le sous-préfet +de Bayeux, et un individu de Cherbourg. M. de Faverges pria ses hôtes +d'excuser la comtesse, empêchée par une migraine;--et après des +compliments sur les poires et les raisins qui emplissaient quatre +corbeilles aux angles, il fut question de la grande nouvelle: le projet +d'une descente en Angleterre par Changarnier. + +Heurtaux la désirait comme soldat, le curé en haine des protestants, +Foureau dans l'intérêt du commerce. + +--Vous exprimez dit Pécuchet des sentiments du moyen âge! + +--Le moyen âge avait du bon! reprit Marescot. Ainsi, nos cathédrales!... + +--Cependant, monsieur, les abus!... + +--N'importe, la Révolution ne serait pas arrivée!... + +--Ah! la Révolution, voilà le malheur! dit l'ecclésiastique, en +soupirant. + +--Mais tout le monde y a contribué! et--(excusez-moi, monsieur le +comte), les nobles eux-mêmes par leur alliance avec les philosophes! + +--Que voulez-vous! Louis XVIII a légalisé la spoliation! Depuis ce +temps-là, le régime parlementaire vous sape les bases!... + +Un roastbeef parut--et durant quelques minutes on n'entendit que le +bruit des fourchettes et des mâchoires, avec le pas des servants sur le +parquet et ces deux mots répétés: Madère! Sauterne! + +La conversation fut reprise par le monsieur de Cherbourg. Comment +s'arrêter sur le penchant de l'abîme? + +--Chez les Athéniens dit Marescot chez les Athéniens, avec lesquels nous +avons des rapports, Solon mata les démocrates, en élevant le cens +électoral. + +--Mieux vaudrait dit Hurel supprimer la Chambre; tout le désordre vient +de Paris. + +--Décentralisons! dit le notaire. + +--Largement! reprit le Comte. + +D'après Foureau, la commune devait être maîtresse absolue, jusqu'à +interdire ses routes aux voyageurs, si elle le jugeait convenable. + +Et pendant que les plats se succédaient, poule au jus, écrevisses, +champignons, légumes en salade, rôtis d'alouettes, bien des sujets +furent traités: le meilleur système d'impôts, les avantages de la grande +culture, l'abolition de la peine de mort--le sous-préfet n'oublia pas de +citer ce mot charmant d'un homme d'esprit:--Que MM. les assassins +commencent! + +Bouvard était surpris par le contraste des choses qui l'entouraient avec +celles que l'on disait--car il semble toujours que les paroles doivent +correspondre aux milieux, et que les hauts plafonds soient faits pour +les grandes pensées. Néanmoins, il était rouge au dessert, et +entrevoyait les compotiers dans un brouillard. + +On avait pris des vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Malaga... M. de +Faverges qui connaissait son monde fit déboucher du champagne. Les +convives, en trinquant burent au succès de l'élection--et il était plus +de trois heures, quand ils passèrent dans le fumoir, pour prendre le +café. + +Une caricature du Charivari traînait sur une console, entre des numéros +de l'Univers; cela représentait un citoyen, dont les basques de la +redingote laissaient voir une queue, se terminant par un oeil. Marescot +en donna l'explication. On rit beaucoup. + +Ils absorbaient des liqueurs--et la cendre des cigares tombait dans les +capitons des meubles. L'abbé voulant convaincre Girbal attaqua Voltaire. +Coulon s'endormit. M. de Faverges déclara son dévouement pour +Chambord.--Les abeilles prouvent la monarchie. + +--Mais les fourmilières la République! Du reste, le médecin n'y tenait +plus. + +--Vous avez raison! dit le sous-préfet. La forme du gouvernement importe +peu! + +--Avec la liberté! objecta Pécuchet. + +--Un honnête homme n'en a pas besoin répliqua Foureau. Je ne fais pas de +discours, moi! Je ne suis pas journaliste! et je vous soutiens que la +France veut être gouvernée par un bras de fer! + +Tous réclamaient un Sauveur. + +Et en sortant, Bouvard et Pécuchet entendirent M. de Faverges qui disait +à l'abbé Jeufroy: + +--Il faut rétablir l'obéissance. L'autorité se meurt, si on la discute! +Le droit divin, il n'y a que ça! + +--Parfaitement, monsieur le comte! + +Les pâles rayons d'un soleil d'octobre s'allongeaient derrière les bois; +un vent humide soufflait;--et en marchant sur les feuilles mortes, ils +respiraient comme délivrés. + +Tout ce qu'ils n'avaient pu dire s'échappa en exclamations: + +--Quels idiots! quelle bassesse! Comment imaginer tant d'entêtement? +D'abord, que signifie le droit divin? + +L'ami de Dumouchel, ce professeur qui les avait éclairés sur +l'esthétique, répondit à leur question dans une lettre savante. + +La théorie du droit divin a été formulée sous Charles II par l'Anglais +Filmer. + +La voici: + +Le Créateur donna au premier homme la souveraineté du monde. Elle fut +transmise à ses descendants; et la puissance du Roi émane de Dieu. _Il +est son image_, écrit Bossuet. L'empire paternel accoutume à la +domination d'un seul. On a fait les rois d'après le modèle des pères. + +Locke réfuta cette doctrine. Le pouvoir paternel se distingue du +monarchique, tout sujet ayant le même droit sur ses enfants que le +monarque sur les siens. La royauté n'existe que par le choix +populaire--et même l'élection était rappelée dans la cérémonie du sacre, +où deux évêques, en montrant le Roi, demandaient aux nobles et aux +manants, s'ils l'acceptaient pour tel. + +Donc le Pouvoir vient du Peuple. Il a le droit de faire tout ce qu'il +veut, dit Helvétius, de changer sa constitution, dit Vattel, de se +révolter contre l'injustice, prétendent Glafey, Hotman, Mably, etc.!--et +saint Thomas d'Aquin l'autorise à se délivrer d'un tyran. Il est même, +dit Jurieu, dispensé d'avoir raison. + +Étonnés de l'axiome, ils prirent le _Contrat social_ de Rousseau. + +Pécuchet alla jusqu'au bout--puis fermant les yeux, et se renversant la +tête, il en fit l'analyse. + +--On suppose une convention, par laquelle l'individu aliéna sa liberté. +Le Peuple, en même temps, s'engageait à le défendre contre les +inégalités de la Nature et le rendait propriétaire des choses qu'il +détient. + +--Où est la preuve du contrat? + +--Nulle part! et la communauté n'offre pas de garantie. Les citoyens +s'occuperont exclusivement de politique. Mais comme il faut des métiers, +Rousseau conseille l'esclavage. Les sciences ont perdu le genre humain. +Le théâtre est corrupteur, l'argent funeste; et l'État doit imposer une +religion, sous peine de mort. + +Comment, se dirent-ils, voilà le dieu de 93, le pontife de la +démocratie! + +Tous les réformateurs l'ont copié;--et ils se procurèrent l'_Examen du +socialisme_, par Morant. + +Le chapitre premier expose la doctrine saint-simonienne. + +Au sommet le Père, à la fois pape et empereur. Abolition des héritages, +tous les biens meubles et immeubles composant un fonds social, qui sera +exploité hiérarchiquement. Les industriels gouverneront la fortune +publique. Mais rien à craindre! on aura pour chef celui qui aime le +plus. + +Il manque une chose, la Femme. De l'arrivée de la Femme dépend le salut +du monde. + +--Je ne comprends pas. + +--Ni moi! + +Et ils abordèrent le Fouriérisme. + +Tous les malheurs viennent de la contrainte. Que l'Attraction soit +libre, et l'Harmonie s'établira. + +Notre âme enferme douze passions principales, cinq égoïstes, quatre +animiques, trois distributives. Elles tendent, les premières à +l'individu, les suivantes aux groupes, les dernières aux groupes de +groupes, ou séries, dont l'ensemble est la Phalange, société de dix-huit +cents personnes, habitant un palais. Chaque matin, des voitures emmènent +les travailleurs dans la campagne, et les ramènent le soir. On porte des +étendards, on donne des fêtes, on mange des gâteaux. Toute femme, si +elle y tient, possède trois hommes, le mari, l'amant et le géniteur. +Pour les célibataires, le Bayadérisme est institué. + +--Ça me va! dit Bouvard; et il se perdit dans les rêves du monde +harmonien. + +Par la restauration des climatures la terre deviendra plus belle, par le +croisement des races la vie humaine plus longue. On dirigera les nuages +comme on fait maintenant de la foudre, il pleuvra la nuit sur les villes +pour les nettoyer. Des navires traverseront les mers polaires dégelées +sous les aurores boréales--car tout se produit par la conjonction des +deux fluides mâle et femelle, jaillissant des pôles--et les aurores +boréales sont un symptôme du rut de la planète, une émission prolifique. + +--Cela me passe dit Pécuchet. + +Après Saint-Simon et Fourier, le problème se réduit à des questions de +salaire. + +Louis Blanc, dans l'intérêt des ouvriers veut qu'on abolisse le commerce +extérieur, La Farelle qu'on impose les machines, un autre qu'on dégrève +les boissons, ou qu'on refasse les jurandes, ou qu'on distribue des +soupes. Proudhon imagine un tarif uniforme, et réclame pour l'État le +monopole du sucre. + +--Tes socialistes disait Bouvard, demandent toujours la tyrannie. + +--Mais non! + +--Si fait! + +--Tu es absurde! + +--Toi, tu me révoltes! + +Ils firent venir les ouvrages dont ils ne connaissaient que les résumés. +Bouvard nota plusieurs endroits, et les montrant: + +--Lis, toi-même! Ils nous proposent comme exemple, les Esséniens, les +Frères Moraves, les Jésuites du Paraguay, et jusqu'au régime des +prisons. + +Chez les Icariens, le déjeuner se fait en vingt minutes, les femmes +accouchent à l'hôpital. Quant aux livres, défense d'en imprimer sans +l'autorisation de la République. + +--Mais Cabet est un idiot. + +--Maintenant voilà du Saint-Simon: les publicistes soumettront leurs +travaux à un comité d'industriels. + +Et du Pierre Leroux: la loi forcera les citoyens à entendre un orateur. + +Et de l'Auguste Comte: les prêtres éduqueront la jeunesse, dirigeront +toutes les oeuvres de l'esprit, et engageront le Pouvoir à régler la +procréation. + +Ces documents affligèrent Pécuchet. Le soir, au dîner, il répliqua. + +--Qu'il y ait chez les utopistes, des choses ridicules, j'en conviens. +Cependant, ils méritent notre amour. La hideur du monde les désolait, et +pour le rendre plus beau, ils ont tout souffert. Rappelle-toi Morus +décapité, Campanella mis sept fois à la torture, Buonarroti avec une +chaîne autour du cou, Saint-Simon crevant de misère, bien d'autres. Ils +auraient pu vivre tranquilles! mais non! ils ont marché dans leur voie, +la tête au ciel, comme des héros. + +--Crois-tu que le monde reprit Bouvard, changera grâce aux théories d'un +monsieur? + +--Qu'importe! dit Pécuchet, il est temps de ne plus croupir dans +l'égoïsme! Cherchons le meilleur système! + +--Alors, tu comptes le trouver? + +--Certainement! + +--Toi? + +Et dans le rire dont Bouvard fut pris, ses épaules et son ventre +sautaient d'accord. Plus rouge que les confitures, avec sa serviette +sous l'aisselle, il répétait: Ah! ah! ah! d'une façon irritante. + +Pécuchet sortit de l'appartement, en faisant claquer la porte. + +Germaine le héla par toute la maison;--et on le découvrit au fond de sa +chambre dans une bergère, sans feu ni chandelle et la casquette sur les +sourcils. Il n'était pas malade; mais se livrait à ses réflexions. + +La brouille étant passée, ils reconnurent qu'une base manquait à leurs +études: l'économie politique. + +Ils s'enquirent de l'offre et de la demande, du capital et du loyer, de +l'importation, de la prohibition. + +Une nuit, Pécuchet fut réveillé par le craquement d'une botte dans le +corridor. La veille comme d'habitude, il avait tiré lui-même tous les +verrous--et il appela Bouvard qui dormait profondément. + +Ils restèrent immobiles sous leurs couvertures. Le bruit ne recommença +pas. + +Les servantes interrogées n'avaient rien entendu. + +Mais en se promenant dans leur jardin, ils remarquèrent au milieu d'une +plate-bande, près de la claire-voie l'empreinte d'une semelle--et deux +bâtons du treillage étaient rompus.--On l'avait escaladé, évidemment. + +Il fallait prévenir le garde champêtre. + +Comme il n'était pas à la mairie, Pécuchet se rendit chez l'épicier. + +Que vit-il dans l'arrière-boutique, à côté de Placquevent, parmi les +buveurs? Gorju!--Gorju nippé comme un bourgeois,--et régalant la +compagnie. + +Cette rencontre était insignifiante. Bientôt, ils arrivèrent à la +question du Progrès. + +Bouvard n'en doutait pas dans le domaine scientifique. Mais en +littérature, il est moins clair--et si le bien-être augmente, la +splendeur de la vie a disparu. + +Pécuchet, pour le convaincre, prit un morceau de papier. + +--Je trace obliquement une ligne ondulée. Ceux qui pourraient la +parcourir, toutes les fois qu'elle s'abaisse, ne verraient plus +l'horizon. Elle se relève pourtant, et malgré ses détours, ils +atteindront le sommet. Telle est l'image du Progrès. + +Mme Bordin entra. + +C'était le 3 décembre 1851. Elle apportait le journal. + +Ils lurent bien vite et côte à côte, l'Appel au peuple, la dissolution +de la Chambre, l'emprisonne ment des députés. + +Pécuchet devint blême. Bouvard considérait la veuve. + +--Comment? vous ne dites rien! + +--Que voulez-vous que j'y fasse? Ils oubliaient de lui offrir un siège. +Moi qui suis venue, croyant vous faire plaisir. Ah! vous n'êtes guère +aimables aujourd'hui et elle sortit, choquée de leur impolitesse. + +La surprise les avait rendus muets. Puis, ils allèrent dans le village, +épandre leur indignation. + +Marescot, qui les reçut au milieu des contrats, pensait différemment. Le +bavardage de la Chambre était fini, grâce au ciel. On aurait désormais +une politique d'affaires. + +Beljambe ignorait les événements, et s'en moquait d'ailleurs. + +Sous les Halles, ils arrêtèrent Vaucorbeil. + +Le médecin était revenu de tout ça.--Vous avez bien tort de vous +tourmenter. + +Foureau passa près d'eux, en disant d'un air narquois:--Enfoncés les +démocrates!--Et le capitaine au bras de Girbal, cria de loin: Vive +l'Empereur! + +Mais Petit devait les comprendre--et Bouvard ayant frappé au carreau, le +maître d'école quitta sa classe. + +Il trouvait extrêmement drôle que Thiers fût en prison. Cela vengeait le +Peuple.--Ah! ah! messieurs les Députés, à votre tour! + +La fusillade sur les boulevards eut l'approbation de Chavignolles. Pas +de grâce aux vaincus, pas de pitié pour les victimes! Dès qu'on se +révolte on est un scélérat. + +--Remercions la Providence! disait le curé--et après elle Louis +Bonaparte. Il s'entoure des hommes les plus distingués! Le comte de +Faverges deviendra sénateur. + +Le lendemain, ils eurent la visite de Placquevent. + +Ces messieurs avaient beaucoup parlé. Il les engageait à se taire. + +--Veux-tu savoir mon opinion? dit Pécuchet. + +Puisque les bourgeois sont féroces, les ouvriers jaloux, les prêtres +serviles--et que le Peuple enfin, accepte tous les tyrans, pourvu qu'on +lui laisse le museau dans sa gamelle, Napoléon a bien fait!--qu'il le +bâillonne, le foule et l'extermine! ce ne sera jamais trop, pour sa +haine du droit, sa lâcheté, son ineptie, son aveuglement! + +Bouvard songeait:--Hein, le Progrès, quelle blague! Il ajouta:--Et la +Politique, une belle saleté! + +--Ce n'est pas une science reprit Pécuchet. L'art militaire vaut mieux, +on prévoit ce qui arrive. Nous devrions nous y mettre? + +--Ah! merci! répliqua Bouvard. Tout me dégoûte. Vendons plutôt notre +baraque--et allons au tonnerre de Dieu, chez les sauvages! + +--Comme tu voudras! + +Mélie dans la cour, tirait de l'eau. + +La pompe en bois avait un long levier. Pour le faire descendre, elle +courbait les reins--et on voyait alors ses bas bleus jusqu'à la hauteur +de son mollet. Puis, d'un geste rapide, elle levait son bras droit, +tandis qu'elle tournait un peu la tête--et Pécuchet en la regardant, +sentait quelque chose de tout nouveau, un charme, un plaisir infini. + + + + +CHAPITRE VII + + +Des jours tristes commencèrent. + +Ils n'étudiaient plus dans la peur de déceptions; les habitants de +Chavignolles s'écartaient d'eux; les journaux tolérés n'apprenaient +rien--et leur solitude était profonde, leur désoeuvrement complet. + +Quelquefois, ils ouvraient un livre, et le refermaient; à quoi bon? En +d'autres jours, ils avaient l'idée de nettoyer le jardin, au bout d'un +quart d'heure une fatigue les prenait; ou de voir leur ferme, ils en +revenaient écoeurés; ou de s'occuper de leur ménage, Germaine poussait +des lamentations; ils y renoncèrent. + +Bouvard voulut dresser le catalogue du muséum, et déclara ces bibelots +stupides. Pécuchet emprunta la canardière de Langlois pour tirer des +alouettes; l'arme éclatant du premier coup faillit le tuer. + +Donc ils vivaient dans cet ennui de la campagne, si lourd quand le ciel +blanc écrase de sa monotonie un coeur sans espoir. On écoute le pas d'un +homme en sabots qui longe le mur, ou les gouttes de la pluie tomber du +toit par terre. De temps à autre, une feuille morte vient frôler la +vitre, puis tournoie, s'en va. Des glas indistincts sont apportés par le +vent. Au fond de l'étable, une vache mugit. + +Ils bâillaient l'un devant l'autre, consultaient le calendrier, +regardaient la pendule, attendaient les repas;--et l'horizon était +toujours le même! des champs en face, à droite l'église, à gauche un +rideau de peupliers; leurs cimes se balançaient dans la brume, +perpétuellement, d'un air lamentable! + +Des habitudes qu'ils avaient tolérées les faisaient souffrir. Pécuchet +devenait incommode avec sa manie de poser sur la nappe son mouchoir. +Bouvard ne quittait plus la pipe, et causait en se dandinant. Des +contestations s'élevaient, à propos des plats ou de la qualité du +beurre. Dans leur tête-à-tête ils pensaient à des choses différentes. + +Un événement avait bouleversé Pécuchet. + +Deux jours après l'émeute de Chavignolles, comme il promenait son +déboire politique, il arriva dans un chemin, couvert par des ormes +touffus; et il entendit derrière son dos une voix crier:--Arrête! + +C'était Mme Castillon. Elle courait de l'autre côté, sans l'apercevoir. +Un homme, qui marchait devant elle, se retourna. C'était Gorju;--et ils +s'abordèrent à une toise de Pécuchet, la rangée des arbres les séparant +de lui. + +--Est-ce vrai? dit-elle tu vas te battre? + +Pécuchet se coula dans le fossé, pour entendre: + +--Eh bien! oui, répliqua Gorju je vais me battre! Qu'est-ce que ça te +fait? + +--Il le demande! s'écria-t-elle, en se tordant les bras. Mais si tu es +tué, mon amour? Oh reste!--Et ses yeux bleus, plus encore que ses +paroles, le suppliaient. + +--Laisse-moi tranquille! je dois partir! + +Elle eut un ricanement de colère.--L'autre l'a permis, hein? + +--N'en parle pas! Il leva son poing fermé. + +--Non! mon ami, non! je me tais, je ne dis rien. Et de grosses larmes +descendaient le long de ses joues dans les ruches de sa collerette. + +Il était midi. Le soleil brillait sur la campagne, couverte de blés +jaunes. Tout au loin, la bâche d'une voiture glissait lentement. Une +torpeur s'étalait dans l'air--pas un cri d'oiseau, pas un bourdonnement +d'insecte. Gorju s'était coupé une badine, et en raclait l'écorce. Mme +Castillon ne relevait pas la tête. + +Elle songeait, la pauvre femme, à la vanité de ses sacrifices, les +dettes qu'elle avait soldées, ses engagements d'avenir, sa réputation +perdue. Au lieu de se plaindre elle lui rappela les premiers temps de +leur amour, quand elle allait, toutes les nuits, le rejoindre dans la +grange;--si bien qu'une fois son mari croyant à un voleur, avait lâché +par la fenêtre un coup de pistolet. La balle était encore dans le +mur.--Du moment que je t'ai connu, tu m'as semblé beau comme un prince. +J'aime tes yeux, ta voix, ta démarche, ton odeur! Elle ajouta plus +bas:--Je suis en folie de ta personne! + +Il souriait, flatté dans son orgueil. + +Elle le prit à deux mains par les flancs,--et la tête renversée, comme +en adoration. + +--Mon cher coeur! mon cher amour! mon âme! ma vie! voyons! parle! que +veux-tu?--est-ce de l'argent? on en trouvera. J'ai eu tort! je +t'ennuyais! pardon! et commande-toi des habits chez le tailleur, bois du +champagne, fais la noce! je te permets tout,--tout!--Elle murmura dans +un effort suprême: jusqu'à elle!... pourvu que tu reviennes à moi! + +Il se pencha sur sa bouche, un bras autour de ses reins, pour l'empêcher +de tomber;--et elle balbutiait:--Cher coeur! cher amour! comme tu es +beau! mon Dieu, que tu es beau! + +Pécuchet immobile, et la terre du fossé à la hauteur de son menton, les +regardait, en haletant. + +--Pas de faiblesse! dit Gorju. Je n'aurais qu'à manquer la diligence! on +prépare un fameux coup de chien; j'en suis!--Donne-moi dix sous, pour +que je paye un gloria au conducteur. + +Elle tira cinq francs de sa bourse.--Tu me les rendras bientôt. Aie un +peu de patience! Depuis le temps qu'il est paralysé! songe donc!--Et si +tu voulais nous irions à la chapelle de la Croix-Janval--et là, mon +amour, je jurerais devant la sainte Vierge, de t'épouser, dès qu'il sera +mort! + +--Eh! il ne meurt jamais, ton mari! + +Gorju avait tourné les talons. Elle le rattrapa;--et se cramponnant à +ses épaules: + +--Laisse-moi partir avec toi! je serai ta domestique! Tu as besoin de +quelqu'un. Mais ne t'en va pas! ne me quitte pas! La mort plutôt! +Tue-moi! + +Elle se traînait à ses genoux, tâchant de saisir ses mains pour les +baiser; son bonnet tomba, son peigne ensuite, et ses cheveux courts +s'éparpillèrent. Ils étaient blancs sous les oreilles--et comme elle le +regardait de bas en haut, toute sanglotante, avec ses paupières rouges +et ses lèvres tuméfiées, une exaspération le prit, il la repoussa. + +--Arrière la vieille! Bonsoir! + +Quand elle se fut relevée, elle arracha la croix d'or, qui pendait à son +cou--et la jetant vers lui: + +--Tiens! canaille! + +Gorju s'éloignait,--en tapant avec sa badine les feuilles des arbres. + +Mme Castillon ne pleurait pas. La mâchoire ouverte et les prunelles +éteintes elle resta sans faire un mouvement,--pétrifiée dans son +désespoir,--n'étant plus un être,--mais une chose en ruines. + +Ce qu'il venait de surprendre fut pour Pécuchet comme la découverte d'un +monde--tout un monde!--qui avait des lueurs éblouissantes, des +floraisons désordonnées, des océans, des tempêtes, des trésors--et des +abîmes d'une profondeur infinie;--un effroi s'en dégageait; qu'importe! +il rêva l'amour, ambitionnait de le sentir comme elle, de l'inspirer +comme lui. + +Pourtant, il exécrait Gorju--et, au corps de garde, avait eu peine à ne +pas le trahir. + +L'amant de Mme Castillon l'humiliait par sa taille mince, ses +accroche-coeurs égaux, sa barbe floconneuse, un air de conquérant; +--tandis que sa chevelure--à lui--se collait sur son crâne comme une +perruque mouillée, son torse dans sa houppelande ressemblait à un +traversin, deux canines manquaient, et sa physionomie était sévère. Il +trouvait le ciel injuste, se sentait comme déshérité, et son ami ne +l'aimait plus. Bouvard l'abandonnait tous les soirs. + +Après la mort de sa femme, rien ne l'eût empêché d'en prendre une +autre--et qui maintenant le dorloterait, soignerait sa maison. Il était +trop vieux pour y songer! + +Mais Bouvard se considéra dans la glace. Ses pommettes gardaient leurs +couleurs, ses cheveux frisaient comme autrefois; pas une dent n'avait +bougé;--et à l'idée qu'il pouvait plaire, il eut un retour de jeunesse; +Mme Bordin surgit dans sa mémoire.--Elle lui avait fait des avances, la +première fois lors de l'incendie des meules, la seconde à leur dîner, +puis dans le muséum, pendant la déclamation, et dernièrement, elle était +venue sans rancune, trois dimanches de suite. Il alla donc chez elle, et +y retourna, se promettant de la séduire. + +Depuis le jour où Pécuchet avait observé la petite bonne tirant de l'eau +il lui parlait plus souvent;--et soit qu'elle balayât le corridor, ou +qu'elle étendit du linge, ou qu'elle tournât les casseroles, il ne +pouvait se rassasier du bonheur de la voir,--surpris lui-même de ses +émotions, comme dans l'adolescence. Il en avait les fièvres et les +langueurs,--et était persécuté par le souvenir de Mme Castillon, +étreignant Gorju. + +Il questionna Bouvard sur la manière dont les libertins s'y prennent +pour avoir des femmes. + +--On leur fait des cadeaux! on les régale au restaurant. + +--Très bien! Mais ensuite? + +--Il y en a qui feignent de s'évanouir, pour qu'on les porte sur un +canapé, d'autres laissent tomber par terre leur mouchoir. Les meilleures +vous donnent un rendez-vous, franchement. Et Bouvard se répandit en +descriptions, qui incendièrent l'imagination de Pécuchet, comme des +gravures obscènes. La première règle, c'est de ne pas croire à ce +qu'elles disent. J'en ai connu, qui sous l'apparence de Saintes, étaient +de véritables Messalines! Avant tout, il faut être hardi! + +Mais la hardiesse ne se commande pas. Pécuchet, quotidiennement +ajournait sa décision, était d'ailleurs intimidé par la présence de +Germaine. + +Espérant qu'elle demanderait son compte, il en exigea un surcroît de +besogne, notait les fois qu'elle était grise, remarquait tout haut, sa +malpropreté, sa paresse, et fit si bien qu'on la renvoya. + +Alors Pécuchet fut libre! + +Avec quelle impatience, il attendait la sortie de Bouvard! Quel +battement de coeur, dès que la porte était refermée! + +Mélie travaillait sur un guéridon, près de la fenêtre, à la clarté d'une +chandelle. De temps à autre, elle cassait son fil avec ses dents, puis +clignait les yeux, pour l'ajuster dans la fente de l'aiguille. + +D'abord, il voulut savoir quels hommes lui plaisaient. Étaient-ce, par +exemple, ceux du genre de Bouvard? Pas du tout; elle préférait les +maigres. Il osa lui demander si elle avait eu des amoureux?--Jamais! + +Puis, se rapprochant, il contemplait son nez fin, sa bouche étroite, le +tour de sa figure. Il lui adressa des compliments et l'exhortait à la +sagesse. + +En se penchant sur elle, il apercevait dans son corsage des formes +blanches d'où émanait une tiède senteur, qui lui chauffait la joue. Un +soir, il toucha des lèvres les cheveux follets de sa nuque, et il en +ressentit un ébranlement jusqu'à la moelle des os. Une autre fois, il la +baisa sous le menton, en se retenant de ne pas mordre sa chair, tant +elle était savoureuse. Elle lui rendit son baiser. L'appartement tourna. +Il n'y voyait plus. + +Il lui fit cadeau d'une paire de bottines, et la régalait souvent d'un +verre d'anisette. + +Pour lui éviter du mal, il se levait de bonne heure, cassait le bois, +allumait le feu, poussait l'attention jusqu'à nettoyer les chaussures de +Bouvard. + +Mélie ne s'évanouit pas, ne laissa pas tomber son mouchoir et Pécuchet +ne savait à quoi se résoudre, son désir augmentant par la peur de le +satisfaire. + +Bouvard faisait assidûment la cour à Mme Bordin. + +Elle le recevait, un peu sanglée dans sa robe de soie gorge-pigeon qui +craquait comme le harnais d'un cheval, tout en maniant par contenance sa +longue chaîne d'or. + +Leurs dialogues roulaient sur les gens de Chavignolles, ou défunt son +mari, autrefois huissier à Livarot. + +Puis, elle s'informa du passé de Bouvard, curieuse de connaître ses +farces de jeune homme, sa fortune incidemment, par quels intérêts il +était lié à Pécuchet? + +Il admirait la tenue de sa maison, et quand il dînait chez elle, la +netteté du service, l'excellence de la table. Une suite de plats, d'une +saveur profonde, que coupait à intervalles égaux un vieux pommard, les +menait jusqu'au dessert où ils étaient fort longtemps à prendre le +café;--et Mme Bordin, en dilatant les narines, trempait dans la soucoupe +sa lèvre charnue, ombrée légèrement d'un duvet noir. + +Un jour, elle apparut décolletée. Ses épaules fascinèrent Bouvard. Comme +il était sur une petite chaise devant elle, il se mit à lui passer les +deux mains le long des bras. La veuve se fâcha. Il ne recommença plus +mais il se figurait des rondeurs d'une amplitude et d'une consistance +merveilleuses. + +Un soir, que la cuisine de Mélie l'avait dégoûté, il eut une joie en +entrant dans le salon de Mme Bordin. C'est là qu'il aurait fallu vivre! + +Le globe de la lampe, couvert d'un papier rose, épandait une lumière +tranquille. Elle était assise auprès du feu; et son pied passait le bord +de sa robe. Dès les premiers mots, l'entretien tomba. + +Cependant, elle le regardait, les cils à demi fermés, d'une manière +langoureuse, avec obstination. + +Bouvard n'y tint plus!--et s'agenouillant sur le parquet, il +bredouilla:--Je vous aime! Marions-nous! + +Mme Bordin respira fortement; puis, d'un air ingénu, dit qu'il +plaisantait, sans doute, on allait se moquer, ce n'était pas +raisonnable. Cette déclaration l'étourdissait. + +Bouvard objecta qu'ils n'avaient besoin du consentement de personne. Qui +vous arrête? est-ce le trousseau? Notre linge a une marque pareille, un +B! nous unirons nos majuscules. + +L'argument lui plut. Mais une affaire majeure l'empêchait de se décider +avant la fin du mois. Et Bouvard gémit. + +Elle eut la délicatesse de le reconduire,--escortée de Marianne, qui +portait un falot. + +Les deux amis s'étaient caché leur passion. + +Pécuchet comptait voiler toujours son intrigue avec la bonne. Si Bouvard +s'y opposait il l'emmènerait vers d'autres lieux, fût-ce en Algérie, où +l'existence n'est pas chère! Mais rarement il formait de ces hypothèses, +plein de son amour, sans penser aux conséquences. + +Bouvard projetait de faire du muséum la chambre conjugale, à moins que +Pécuchet ne s'y refusât; alors il habiterait le domicile de son épouse. + +Un après-midi de la semaine suivante,--c'était chez elle dans son +jardin; les bourgeons commençaient à s'ouvrir; et il y avait, entre les +nuées, de grands espaces bleus,--elle se baissa pour cueillir des +violettes, et dit, en les présentant: + +--Saluez Mme Bouvard! + +--Comment! Est-ce vrai? + +--Parfaitement vrai. + +Il voulut la saisir dans ses bras, elle le repoussa. Quel homme!--puis +devenue sérieuse, l'avertit que bientôt, elle lui demanderait une +faveur. + +--Je vous l'accorde! + +Ils fixèrent la signature de leur contrat à jeudi prochain. + +Personne jusqu'au dernier moment n'en devait rien savoir. + +--Convenu! + +Et il sortit les yeux au ciel, léger comme un chevreuil. + +Pécuchet le matin du même jour s'était promis de mourir, s'il n'obtenait +pas les faveurs de sa bonne--et il l'avait accompagnée dans la cave, +espérant que les ténèbres lui donneraient de l'audace. + +Plusieurs fois, elle avait voulu s'en aller; mais il la retenait pour +compter les bouteilles, choisir des lattes, ou voir le fond des +tonneaux; cela durait depuis longtemps. + +Elle se trouvait en face de lui, sous la lumière du soupirail, droite, +les paupières basses, le coin de la bouche un peu relevé. + +--M'aimes-tu? dit brusquement Pécuchet. + +--Oui! je vous aime. + +--Eh bien, alors, prouve-le-moi! + +Et l'enveloppant du bras gauche, il commença, de l'autre main, à +dégrafer son corset. + +--Vous allez me faire du mal? + +--Non! mon petit ange! N'aie pas peur! + +--Si M. Bouvard... + +--Je ne lui dirai rien! Sois tranquille! + +Un tas de fagots se trouvait derrière. Elle s'y laissa tomber, les seins +hors de la chemise, la tête renversée;--puis se cacha la figure sous un +bras--et un autre eût compris qu'elle ne manquait pas d'expérience. + +Bouvard, bientôt, arriva pour dîner. + +Le repas se fit en silence, chacun ayant peur de se trahir. Mélie les +servait impassible, comme d'habitude. Pécuchet tournait les yeux, pour +éviter les siens, tandis que Bouvard considérant les murs, songeait à +des améliorations. + +Huit jours après, le jeudi, il rentra furieux. + +--La sacrée garce! + +--Qui donc? + +--Mme Bordin. + +Et il conta qu'il avait poussé la démence jusqu'à vouloir en faire sa +femme. Mais tout était fini, depuis un quart d'heure, chez Marescot. + +Elle avait prétendu recevoir en dot les Écalles, dont il ne pouvait +disposer--l'ayant comme la ferme, soldée en partie avec l'argent d'un +autre. + +--Effectivement! dit Pécuchet. + +--Et moi! qui ai eu la bêtise de lui promettre une faveur, à son choix! +C'était celle-là! j'y ai mis de l'entêtement; si elle m'aimait, elle +m'eût cédé! La veuve, au contraire s'était emportée en injures, avait +dénigré son physique, sa bedaine. Ma bedaine! je te demande un peu. + +Pécuchet cependant était sorti plusieurs fois, marchait les jambes +écartées. + +--Tu souffres? dit Bouvard. + +--Oh!--oui! je souffre! + +Et ayant fermé la porte, Pécuchet après beaucoup d'hésitations, confessa +qu'il venait de se découvrir une maladie secrète. + +--Toi? + +--Moi-même! + +--Ah! mon pauvre garçon! qui te l'a donnée? + +Il devint encore plus rouge, et dit d'une voix encore plus basse: + +--Ce ne peut être que Mélie! + +Bouvard en demeura stupéfait. + +La première chose était de renvoyer la jeune personne. + +Elle protesta d'un air candide. + +Le cas de Pécuchet était grave, pourtant; mais honteux de sa turpitude, +il n'osait voir le médecin. + +Bouvard imagina de recourir à Barberou. + +Ils lui adressèrent le détail de la maladie, pour le montrer à un +docteur qui la soignerait par correspondance. Barberou y mit du zèle, +persuadé qu'elle concernait Bouvard, et l'appela vieux roquentin, tout +en le félicitant. + +--À mon âge! disait Pécuchet n'est-ce pas lugubre! Mais pourquoi +m'a-t-elle fait ça! + +--Tu lui plaisais. + +--Elle aurait dû me prévenir. + +--Est-ce que la passion raisonne! Et Bouvard se plaignait de Mme Bordin. + +Souvent, il l'avait surprise arrêtée devant les Écalles, dans la +compagnie de Marescot, en conférence avec Germaine,--tant de manoeuvres +pour un peu de terre! + +--Elle est avare! Voilà l'explication! + +Ils ruminaient ainsi leur mécompte, dans la petite salle, au coin du +feu, Pécuchet, tout en avalant ses remèdes, Bouvard en fumant des +pipes--et ils dissertaient sur les femmes. + +--Étrange besoin, est-ce un besoin?--Elles poussent au crime, à +l'héroïsme, et à l'abrutissement! L'enfer sous un jupon, le paradis dans +un baiser--ramage de tourterelle, ondulations de serpent, griffe de +chat;--perfidie de la mer, variété de la lune--ils dirent tous les +lieux communs qu'elles ont fait répandre. + +C'était le désir d'en avoir qui avait suspendu leur amitié. Un remords +les prit.--Plus de femmes, n'est-ce pas? Vivons sans elles!--Et ils +s'embrassèrent avec attendrissement. + +Il fallait réagir!--et Bouvard, après la guérison de Pécuchet, estima +que l'hydrothérapie leur serait avantageuse. + +Germaine, revenue dès le départ de l'autre, charriait tous les matins, +la baignoire dans le corridor. + +Les deux bonshommes, nus comme des sauvages, se lançaient de grands +seaux d'eau;--puis ils couraient pour rejoindre leurs chambres.--On les +vit par la claire-voie;--et des personnes furent scandalisées. + + + + +CHAPITRE VIII + + +Satisfaits de leur régime, ils voulurent s'améliorer le tempérament par +de la gymnastique. + +Et ayant pris le manuel d'Amoros, ils en parcoururent l'atlas. + +Tous ces jeunes garçons, accroupis, renversés, debout, pliant les +jambes, écartant les bras, montrant le poing, soulevant des fardeaux, +chevauchant des poutres, grimpant à des échelles, cabriolant sur des +trapèzes, un tel déploiement de force et d'agilité excita leur envie. + +Cependant, ils étaient contristés par les splendeurs du gymnase, +décrites dans la préface. Car jamais ils ne pourraient se procurer un +vestibule pour les équipages, un hippodrome pour les courses, un bassin +pour la natation, ni une montagne de gloire, colline artificielle, ayant +trente-deux mètres de hauteur. + +Un cheval de voltige en bois avec le rembourrage eût été dispendieux, +ils y renoncèrent; le tilleul abattu dans le jardin leur servit de mât +horizontal; et quand ils furent habiles à le parcourir d'un bout à +l'autre, pour en avoir un vertical, ils replantèrent une poutrelle des +contre-espaliers. Pécuchet gravit jusqu'en haut. Bouvard glissait, +retombait toujours, finalement, y renonça. + +Les bâtons orthosomatiques lui plurent davantage, c'est-à-dire deux +manches à balai reliés par deux cordes dont la première se passe sous +les aisselles, la seconde sur les poignets--et pendant des heures il +gardait cet appareil, le menton levé, la poitrine en avant, les coudes +le long du corps. + +À défaut d'haltères, le charron leur tourna quatre morceaux de frêne qui +ressemblaient à des pains de sucre, se terminant en goulot de bouteille. +On doit porter ces massues à droite, à gauche, par devant, par derrière; +mais trop lourdes, elles échappaient de leurs doigts, au risque de leur +broyer les jambes. N'importe, ils s'acharnèrent aux mils persanes et +même craignant qu'elles n'éclatassent, tous les soirs, ils les +frottaient avec de la cire et un morceau de drap. + +Ensuite, ils recherchèrent des fossés. Quand ils en avaient trouvé un à +leur convenance, ils appuyaient au milieu une longue perche, +s'élançaient du pied gauche, atteignaient l'autre bord, puis +recommençaient. La campagne étant plate, on les apercevait au loin;--et +les villageois se demandaient quelles étaient ces deux choses +extraordinaires, bondissant à l'horizon. + +L'automne venu, ils se mirent à la gymnastique de chambre; elle les +ennuya. Que n'avaient-ils le trémoussoir ou fauteuil de poste imaginé +sous Louis XIV par l'abbé de Saint-Pierre! Comment était-ce construit? +où se renseigner? Dumouchel ne daigna pas même leur répondre! + +Alors, ils établirent dans le fournil une bascule brachiale. Sur deux +poulies vissées au plafond passait une corde, tenant une traverse à +chaque bout. Sitôt qu'ils l'avaient prise, l'un poussait la terre de ses +orteils, l'autre baissait les bras jusqu'au niveau du sol; le premier, +par sa pesanteur, attirait le second, qui lâchant un peu la cordelette, +montait à son tour; en moins de cinq minutes leurs membres +dégouttelaient de sueur. + +Pour suivre les prescriptions du manuel, ils tâchèrent de devenir +ambidextres, jusqu'à se priver de la main droite, temporairement. Ils +firent plus: Amoros indique les pièces de vers qu'il faut chanter dans +les manoeuvres--et Bouvard et Pécuchet, en marchant, répétaient l'hymne +nº 9: + +Un roi, un roi juste est un bien sur la terre. + +Quand ils se battaient les pectoraux: Amis, la couronne et la gloire, +etc. Au pas de course: + +À nous l'animal timide! + +Atteignons le cerf rapide! + +Oui! nous vaincrons! + +Courons! courons! courons! + +Et plus haletants que des chiens, ils s'animaient au bruit de leurs +voix. + +Un côté de la gymnastique les exaltait: son emploi comme moyen de +sauvetage. + +Mais il aurait fallu des enfants, pour apprendre à les porter dans des +sacs;--et ils prièrent le maître d'école de leur en fournir +quelques-uns. Petit objecta que les familles se fâcheraient. Ils se +rabattirent sur les secours aux blessés. L'un feignait d'être évanoui; +et l'autre le charriait dans une brouette, avec toutes sortes de +précautions. + +Quant aux escalades militaires, l'auteur préconise l'échelle de +Bois-Rosé, ainsi nommée du capitaine qui surprit Fécamp autrefois, en +montant par la falaise. + +D'après la gravure du livre, ils garnirent de bâtonnets un câble, et +l'attachèrent sous le hangar. + +Dès qu'on a enfourché le premier bâton, et saisi le troisième, on jette +ses jambes en dehors, pour que le deuxième qui était tout à l'heure +contre la poitrine se trouve juste sous les cuisses. On se redresse, on +empoigne le quatrième et l'on continue.--Malgré de prodigieux +déhanchements, il leur fut impossible d'atteindre le deuxième échelon. + +Peut-être a-t-on moins de mal en s'accrochant aux pierres avec les +mains, comme firent les soldats de Bonaparte à l'attaque du +Fort-Chambray?--et pour vous rendre capable d'une telle action, Amoros +possède une tour dans son établissement. + +Le mur en ruines pouvait la remplacer. Ils en tentèrent l'assaut. + +Mais Bouvard, ayant retiré trop vite son pied d'un trou, eut peur et fut +pris d'étourdissement. + +Pécuchet en accusa leur méthode: ils avaient négligé ce qui concerne les +phalanges--si bien qu'ils devaient se remettre aux principes. + +Ses exhortations furent vaines;--et dans sa présomption, il aborda les +échasses. + +La nature semblait l'y avoir destiné; car il employa tout de suite le +grand modèle, ayant des palettes à quatre pieds du sol;--et tranquille +là-dessus, il arpentait le jardin, pareil à une gigantesque cigogne qui +se fût promenée. + +Bouvard à la fenêtre le vit tituber--puis s'abattre d'un bloc sur les +haricots, dont les rames en se fracassant amortirent sa chute. On le +ramassa couvert de terreau, les narines saignantes, livide--et il +croyait s'être donné un effort. + +Décidément la gymnastique ne convenait point à des hommes de leur âge; +ils l'abandonnèrent, n'osaient plus se mouvoir par crainte des +accidents, et restaient tout le long du jour assis dans le muséum, à +rêver d'autres occupations. + +Ce changement d'habitudes influa sur la santé de Bouvard. Il devint très +lourd, soufflait après ses repas comme un cachalot, voulut se faire +maigrir, mangea moins, et s'affaiblit. + +Pécuchet également, se sentait miné, avait des démangeaisons à la peau +et des plaques dans la gorge. Ça ne va pas, disaient-ils, ça ne va pas. + +Bouvard imagina d'aller choisir à l'auberge quelques bouteilles de vin +d'Espagne, afin de se remonter la machine. + +Comme il en sortait, le clerc de Marescot et trois hommes apportaient à +Beljambe une grande table de noyer; Monsieur l'en remerciait beaucoup. +Elle s'était parfaitement conduite. + +Bouvard connut ainsi la mode nouvelle des tables tournantes. Il en +plaisanta le clerc. + +Cependant par toute l'Europe, en Amérique, en Australie et dans les +Indes, des millions de mortels passaient leur vie à faire tourner des +tables;--et on découvrait la manière de rendre les serins prophètes, de +donner des concerts sans instruments, de correspondre aux moyens des +escargots. La Presse offrant avec sérieux ces bourdes au public, le +renforçait dans sa crédulité. + +Les Esprits-frappeurs avaient débarqué au château de Faverges, de là +s'étaient répandus dans le village--et le notaire principalement, les +questionnait. + +Choqué du scepticisme de Bouvard, il convia les deux amis à une soirée +de tables tournantes. + +Était-ce un piège? Mme Bordin se trouverait là. Pécuchet, seul, s'y +rendit. + +Il y avait, comme assistants, le maire, le percepteur, le capitaine, +d'autres bourgeois et leurs épouses, Mme Vaucorbeil, Mme Bordin +effectivement, de plus, une ancienne sous-maîtresse de Mme Marescot, +Mlle Laverrière, personne un peu louche avec des cheveux gris tombant en +spirales sur les épaules, à la façon de 1830. Dans un fauteuil se tenait +un cousin de Paris, costumé d'un habit bleu et l'air impertinent. + +Les deux lampes de bronze, l'étagère de curiosités, des romances à +vignette sur le piano, et des aquarelles minuscules dans des cadres +exorbitants faisaient toujours l'étonnement de Chavignolles. Mais ce +soir-là les yeux se portaient vers la table d'acajou. On l'éprouverait +tout à l'heure, et elle avait l'importance des choses qui contiennent un +mystère. + +Douze invités prirent place autour d'elle, les mains étendues, les +petits doigts se touchant. On n'entendait que le battement de la +pendule. Les visages dénotaient une attention profonde. + +Au bout de dix minutes, plusieurs se plaignirent de fourmillements dans +les bras. Pécuchet était incommodé. + +--Vous poussez! dit le capitaine à Foureau. + +--Pas du tout! + +--Si fait! + +--Ah! monsieur! + +Le notaire les calma. + +À force de tendre l'oreille, on crut distinguer des craquements de +bois.--Illusion!--Rien ne bougeait. + +L'autre jour, quand les familles Aubert et Lormeau étaient venues de +Lisieux et qu'on avait emprunté exprès la table de Beljambe, tout avait +si bien marché! Mais celle-là aujourd'hui montrait un entêtement!... +Pourquoi? + +Le tapis sans doute la contrariait;--et on passa dans la salle à manger. + +Le meuble choisi fut un large guéridon, où s'installèrent Pécuchet, +Girbal, Mme Marescot et son cousin M. Alfred. + +Le guéridon, qui avait des roulettes, glissa vers la droite; les +opérateurs sans déranger leurs doigts suivirent son mouvement, et de +lui-même il fit encore deux tours. On fut stupéfait. + +Alors M. Alfred articula d'une voix haute: + +--Esprit, comment trouves-tu ma cousine? + +Le guéridon en oscillant avec lenteur frappa neuf coups. D'après une +pancarte, où le nombre des coups se traduisait par des lettres, cela +signifiait--charmante. Des bravos éclatèrent. + +Puis Marescot, taquinant Mme Bordin, somma l'esprit de déclarer l'âge +exact qu'elle avait. + +Le pied du guéridon retomba cinq fois. + +--Comment? cinq ans! s'écria Girbal. + +--Les dizaines ne comptent pas reprit Foureau. + +La veuve sourit, intérieurement vexée. + +Les réponses aux autres questions manquèrent, tant l'alphabet était +compliqué. Mieux valait la Planchette, moyen expéditif et dont Mlle +Laverrière s'était servie pour noter sur un album les communications +directes de Louis XII, Clémence Isaure, Franklin, Jean-Jacques Rousseau, +etc. Ces mécaniques se vendaient rue d'Aumale; M. Alfred en promit une, +puis s'adressant à la sous-maîtresse: + +--Mais pour le quart d'heure, un peu de piano, n'est-ce pas? une +mazurka! + +Deux accords plaqués vibrèrent. Il prit sa cousine à la taille, disparut +avec elle, revint. On était rafraîchi par le vent de la robe qui frôlait +les portes en passant. Elle se renversait la tête, il arrondissait son +bras. On admirait la grâce de l'une, l'air fringant de l'autre; et sans +attendre les petits fours, Pécuchet se retira, ébahi de la soirée. + +Il eut beau répéter:--Mais j'ai vu! Bouvard niait les faits et néanmoins +consentit à expérimenter, lui-même. + +Pendant quinze jours, ils passèrent leurs après-midi en face l'un de +l'autre les mains sur une table, puis sur un chapeau, sur une corbeille, +sur des assiettes. Tous ces objets demeurèrent immobiles. + +Le phénomène des tables tournantes n'en est pas moins certain. Le +vulgaire l'attribue à des Esprits, Faraday au prolongement de l'action +nerveuse, Chevreul à l'inconscience des efforts, ou peut-être, comme +admet Ségouin, se dégage-t-il de l'assemblage des personnes une +impulsion, un courant magnétique? + +Cette hypothèse fit rêver Pécuchet. Il prit dans sa bibliothèque le +Guide du magnétiseur par Montacabère, le relut attentivement, et initia +Bouvard à la théorie. + +Tous les corps animés reçoivent et communiquent l'influence des astres, +propriété analogue à la vertu de l'aimant. En dirigeant cette force on +peut guérir les malades, voilà le principe. La science, depuis Mesmer, +s'est développée;--mais il importe toujours de verser le fluide et de +faire des passes qui, premièrement, doivent endormir. + +--Eh bien, endors-moi dit Bouvard. + +--Impossible répliqua Pécuchet pour subir l'action magnétique et pour la +transmettre la foi est indispensable. Puis considérant Bouvard:--Ah! +quel dommage! + +--Comment? + +--Oui, si tu voulais, avec un peu de pratique, il n'y aurait pas de +magnétiseur comme toi! + +Car il possédait tout ce qu'il faut: l'abord prévenant, une constitution +robuste--et un moral solide. + +Cette faculté qu'on venait de lui découvrir flatta Bouvard. Il se +plongea sournoisement dans Montacabère. + +Puis comme Germaine avait des bourdonnements d'oreilles, qui +l'assourdissaient, il dit un soir d'un ton négligé: Si on essayait du +magnétisme? Elle ne s'y refusa pas. Il s'assit devant elle, lui prit les +deux pouces dans ses mains,--et la regarda fixement, comme s'il n'eût +fait autre chose de toute sa vie. + +La bonne femme, une chaufferette sous les talons, commença par fléchir +le cou; ses yeux se fermèrent, et tout doucement, elle se mit à ronfler. +Au bout d'une heure qu'ils la contemplaient Pécuchet dit à voix basse: +Que sentez-vous? + +Elle se réveilla. + +Plus tard sans doute la lucidité viendrait. + +Ce succès les enhardit;--et reprenant avec aplomb l'exercice de la +médecine ils soignèrent Chamberlan, le bedeau, pour ses douleurs +intercostales, Migraine, le maçon, affecté d'une névrose de l'estomac, +la mère Varin, dont l'encéphaloïde sous la clavicule exigeait pour se +nourrir des emplâtres de viande, un goutteux, le père Lemoine, qui se +traînait au bord des cabarets, un phtisique, un hémiplégique, bien +d'autres. Ils traitèrent aussi des coryzas et des engelures. + +Après l'exploration de la maladie, ils s'interrogeaient du regard pour +savoir quelles passes employer, si elles devaient être à grands ou à +petits courants, ascendantes ou descendantes, longitudinales, +transversales, biditiges, triditiges ou même quinditiges. Quand l'un en +avait trop, l'autre le remplaçait. Puis revenus chez eux, ils notaient +les observations, sur le journal du traitement. + +Leurs manières onctueuses captèrent le monde. Cependant on préférait +Bouvard; et sa réputation parvint jusqu'à Falaise quand il eut guéri la +Barbée, la fille du père Barbey, un ancien capitaine au long cours. + +Elle sentait comme un clou à l'occiput, parlait d'une voix rauque, +restait souvent plusieurs jours sans manger, puis dévorait du plâtre ou +du charbon. Ses crises nerveuses débutant par des sanglots se +terminaient dans un flux de larmes; et on avait pratiqué tous les +remèdes, depuis les tisanes jusqu'aux moxas--si bien que par lassitude, +elle accepta les offres de Bouvard. + +Quand il eut congédié la servante et poussé les verrous, il se mit à +frictionner son abdomen en appuyant sur la place des ovaires--un +bien-être se manifesta par des soupirs et des bâillements. Il lui posa +un doigt entre les sourcils au haut du nez--tout à coup elle devint +inerte. Si on levait ses bras, ils retombaient; sa tête garda les +attitudes qu'il voulut--et les paupières à demi closes, en vibrant d'un +mouvement spasmodique, laissaient apercevoir les globes des yeux, qui +roulaient avec lenteur; ils se fixèrent dans les angles, convulsés. + +Bouvard lui demanda si elle souffrait; elle répondit que non; ce qu'elle +éprouvait maintenant? elle distinguait l'intérieur de son corps. + +--Qu'y voyez-vous? + +--Un ver! + +--Que faut-il pour le tuer? + +Son front se plissa:--Je cherche,--je ne peux pas; je ne peux pas. + +À la deuxième séance, elle se prescrivit un bouillon d'orties, à la +troisième de l'herbe au chat. Les crises s'atténuèrent, disparurent. +C'était vraiment comme un miracle. + +L'addigitation nasale ne réussit point avec les autres; et pour amener +le somnambulisme ils projetèrent de construire un baquet +mesmérien.--Déjà même Pécuchet avait recueilli de la limaille et nettoyé +une vingtaine de bouteilles, quand un scrupule l'arrêta. Parmi les +malades, il viendrait des personnes du sexe.--Et que ferons-nous s'il +leur prend des accès d'érotisme furieux? + +Cela n'eût pas arrêté Bouvard; mais à cause des potins et du chantage +peut-être, mieux valait s'abstenir. Ils se contentèrent d'un harmonica +et le portaient avec eux dans les maisons, ce qui réjouissait les +enfants. + +Un jour, que Migraine était plus mal, ils y recoururent. Les sons +cristallins l'exaspérèrent; mais Deleuze ordonne de ne pas s'effrayer +des plaintes, la musique continua. Assez! assez! criait-il.--Un peu de +patience répétait Bouvard. Pécuchet tapotait plus vite sur les lames de +verre, et l'instrument vibrait, et le pauvre homme hurlait, quand le +médecin parut attiré par le vacarme. + +--Comment! encore vous! s'écria-t-il, furieux de les retrouver toujours +chez ses clients. Ils expliquèrent leur moyen magnétique. Alors il tonna +contre le magnétisme, un tas de jongleries, et dont les effets +proviennent de l'imagination. + +Cependant on magnétise des animaux. Montacabère l'affirme et M. +Lafontaine est parvenu à magnétiser une lionne. Ils n'avaient pas de +lionne. Le hasard leur offrit une autre bête. + +Car le lendemain à six heures un valet de charrue vint leur dire qu'on +les réclamait à la ferme, pour une vache désespérée. + +Ils y coururent. + +Les pommiers étaient en fleurs, et l'herbe dans la cour fumait sous le +soleil levant. Au bord de la mare, à demi couverte d'un drap, une vache +beuglait, grelottante des seaux d'eau qu'on lui jetait sur le corps;--et +démesurément gonflée, elle ressemblait à un hippopotame. + +Sans doute, elle avait pris du venin en pâturant dans les trèfles. Le +père et la mère Gouy se désolaient--car le vétérinaire ne pouvait venir, +et un charron qui savait des mots contre l'enflure ne voulait pas se +déranger, mais ces messieurs dont la bibliothèque était célèbre devaient +connaître un secret. + +Ayant retroussé leurs manches, ils se placèrent, l'un devant les cornes, +l'autre à la croupe--et avec de grands efforts intérieurs et une +gesticulation frénétique ils écartaient les doigts, pour épandre sur +l'animal des ruisseaux de fluide tandis que le fermier, son épouse, leur +garçon et des voisins les regardaient presque effrayés. + +Les gargouillements que l'on entendait dans le ventre de la vache +provoquèrent des borborygmes au fond de leurs entrailles. Elle émit un +vent. Pécuchet dit alors: + +--C'est une porte ouverte à l'espérance! un débouché, peut-être? + +Le débouché s'opéra; l'espérance jaillit dans un paquet de matières +jaunes éclatant avec la force d'un obus. Les coeurs se desserrèrent, la +vache dégonfla. Une heure après, il n'y paraissait plus. + +Ce n'était pas l'effet de l'imagination, certainement. Donc, le fluide +contient une vertu particulière. Elle se laisse enfermer dans des +objets, où on ira la prendre sans qu'elle se trouve affaiblie. Un tel +moyen épargne les déplacements. Ils l'adoptèrent;--et ils envoyaient à +leurs pratiques, des jetons magnétisés, des mouchoirs magnétisés, de +l'eau magnétisée, du pain magnétisé. + +Puis continuant leurs études, ils abandonnèrent les passes pour le +système de Puységur, qui remplace le magnétiseur par un vieil arbre, au +tronc duquel une corde s'enroule. + +Un poirier dans leur masure semblait fait tout exprès. Ils le +préparèrent en l'embrassant fortement à plusieurs reprises. Un banc fut +établi en dessous. Leurs habitués s'y rangeaient; et ils obtinrent des +résultats si merveilleux que pour enfoncer Vaucorbeil ils le convièrent +à une séance, avec les notables du pays. + +Pas un n'y manqua. + +Germaine les reçut dans la petite salle, en priant de faire excuse, ses +maîtres allaient venir. + +De temps à autre, on entendait un coup de sonnette. C'était les malades +qu'elle introduisait ailleurs. Les invités se montraient du coude les +fenêtres poussiéreuses, les taches sur les lambris, la peinture +s'éraillant;--et le jardin était lamentable! Du bois mort partout!--Deux +bâtons, devant la brèche du mur, barraient le verger. + +Pécuchet se présenta.--À vos ordres, messieurs! et l'on vit au fond sous +le poirier d'Édouïn, plusieurs personnes assises. + +Chamberlan, sans barbe, comme un prêtre, et en soutanelle de lasting +avec une calotte de cuir, s'abandonnait à des frissons occasionnés par +sa douleur intercostale; Migraine, souffrant toujours de l'estomac, +grimaçait près de lui. La mère Varin, pour cacher sa tumeur portait un +châle à plusieurs tours. Le père Lemoine, pieds nus dans des savates, +avait ses béquilles sous les jarrets--et la Barbée en costume des +dimanches était pâle, extraordinairement. + +De l'autre côté de l'arbre, on trouva d'autres personnes: une femme à +figure d'albinos épongeait les glandes suppurantes de son cou. Le visage +d'une petite fille disparaissait à moitié sous des lunettes bleues. Un +vieillard dont une contracture déformait l'échine heurtait de ses +mouvements involontaires Marcel, une espèce d'idiot, couvert d'une +blouse en loques et d'un pantalon rapiécé. Son bec-de-lièvre mal recousu +laissait voir ses incisives--et des linges embobelinaient sa joue, +tuméfiée par une énorme fluxion. + +Tous tenaient à la main une ficelle descendant de l'arbre;--et des +oiseaux chantaient, l'odeur du gazon attiédi se roulait dans l'air. Le +soleil passait entre les branches. On marchait sur de la mousse. + +Cependant les sujets, au lieu de dormir, écarquillaient leurs paupières. + +--Jusqu'à présent, ce n'est pas drôle dit Foureau.--Commencez, je +m'éloigne une minute. Et il revint, en fumant dans un Abd-el-kader, +reste dernier de la porte aux pipes. + +Pécuchet se rappela un excellent moyen de magnétisation. Il mit dans sa +bouche tous les nez des malades et aspira leur haleine pour tirer à lui +l'électricité--et en même temps, Bouvard étreignait l'arbre, dans le but +d'accroître le fluide. + +Le maçon interrompit ses hoquets, le bedeau fut moins agité, l'homme à +la contracture ne bougea plus.--On pouvait maintenant s'approcher d'eux, +leur faire subir toutes les épreuves. + +Le médecin, avec sa lancette, piqua sous l'oreille Chamberlan, qui +tressaillit un peu. La sensibilité chez les autres fut évidente. Le +goutteux poussa un cri. Quant à la Barbée, elle souriait comme dans un +rêve, et un filet de sang lui coulait sous la mâchoire. Foureau, pour +l'éprouver lui-même, voulut saisir la lancette, et le Docteur l'ayant +refusée, il pinça la malade fortement. Le Capitaine lui chatouilla les +narines avec une plume, le Percepteur allait lui enfoncer une épingle +sous la peau. + +--Laissez-la donc dit Vaucorbeil rien d'étonnant, après tout! une +hystérique! le diable y perdrait son latin! + +--Celle-là dit Pécuchet, en désignant Victoire la femme scrofuleuse est +un médecin! elle reconnaît les affections et indique les remèdes. + +Langlois brûlait de la consulter sur son catarrhe; il n'osa;--mais +Coulon, plus brave, demanda quelque chose pour ses rhumatismes. + +Pécuchet lui mit la main droite dans la main gauche de Victoire--et les +cils toujours clos, les pommettes un peu rouges, les lèvres +frémissantes, la somnambule, après avoir divagué, ordonna du Valum +Becum. + +Elle avait servi à Bayeux chez un apothicaire. Vaucorbeil en inféra +qu'elle voulait dire de _l'album graecum _mot entrevu, peut-être, dans +la pharmacie. + +Puis il aborda le père Lemoine qui selon Bouvard percevait à travers les +corps opaques. + +C'était un ancien maître d'école tombé dans la crapule. Des cheveux +blancs s'éparpillaient autour de sa figure;--et adossé contre l'arbre, +les paumes ouvertes, il dormait, en plein soleil, d'une façon +majestueuse. + +Le médecin attacha sur ses paupières une double cravate;--et Bouvard lui +présentant un journal dit impérieusement:--Lisez. + +Il baissa le front, remua les muscles de sa face; puis se renversa la +tête, et finit par épeler: Cons-ti-tu-tionnel. + +Mais avec de l'adresse on fait glisser tous les bandeaux! + +Ces dénégations du médecin révoltaient Pécuchet. Il s'aventura jusqu'à +prétendre que la Barbée pourrait décrire ce qui se passait actuellement +dans sa propre maison. + +--Soit répondit le docteur; et ayant tiré sa montre: À quoi ma femme +s'occupe-t-elle? + +La Barbée hésita longtemps--puis, d'un air maussade:--Hein? quoi? Ah! +j'y suis. Elle coud des rubans à un chapeau de paille. + +Vaucorbeil arracha une feuille de son calepin, et écrivit un billet, que +le clerc de Marescot s'empressa de porter. + +La séance était finie. Les malades s'en allèrent. + +Bouvard et Pécuchet en somme, n'avaient pas réussi. Cela tenait-il à la +température, ou à l'odeur du tabac, ou au parapluie de l'abbé Jeufroy, +qui avait une garniture de cuivre--métal contraire à l'émission +fluidique? + +Vaucorbeil haussa les épaules. + +Cependant, il ne pouvait contester la bonne foi de MM. Deleuze, +Bertrand, Morin, Jules Cloquet. Or, ces maîtres affirment que des +somnambules ont prédit des événements, subi, sans douleur, des +opérations cruelles. + +L'abbé rapporta des histoires plus étonnantes. Un missionnaire a vu des +brahmanes parcourir une voûte la tête en bas, le Grand-Lama au Thibet se +fend les boyaux, pour rendre des oracles. + +--Plaisantez-vous? dit le médecin. + +--Nullement. + +--Allons donc! Quelle farce! + +Et la question se détournant chacun produisit des anecdotes. + +--Moi dit l'épicier j'ai eu un chien qui était toujours malade quand le +mois commençait par un vendredi. + +--Nous étions quatorze enfants reprit le juge de paix. Je suis né un 14, +mon mariage eut lieu un 14--et le jour de ma fête tombe un 14! +Expliquez-moi ça. + +Beljambe avait rêvé, bien des fois, le nombre de voyageurs qu'il aurait +le lendemain à son auberge. Et Petit conta le souper de Cazotte. + +Le curé, alors, fit cette réflexion:--Pourquoi ne pas voir là dedans, +tout simplement... + +--Les démons, n'est-ce pas? dit Vaucorbeil. + +L'abbé, au lieu de répondre, eut un signe de tête. + +Marescot parla de la Pythie de Delphes.--Sans aucun doute, des +miasmes... + +--Ah! les miasmes, maintenant! + +--Moi, j'admets un fluide reprit Bouvard. + +--Nervoso-sidéral ajouta Pécuchet. + +--Mais prouvez-le! montrez-le! votre fluide! D'ailleurs les fluides sont +démodés; écoutez-moi. + +Vaucorbeil alla plus loin, se mettre à l'ombre. Les bourgeois le +suivirent. Si vous dites à un enfant: Je suis un loup, je vais te +manger, il se figure que vous êtes un loup et il a peur; c'est donc un +rêve commandé par des paroles. De même le somnambule accepte les +fantaisies que l'on voudra. Il se souvient et n'imagine pas, n'a que les +sensations quand il croit penser. De cette manière des crimes sont +suggérés et des gens vertueux, pourront se voir bêtes féroces, et +devenir anthropophages. + +On regarda Bouvard et Pécuchet. Leur science avait des périls pour la +société. + +Le clerc de Marescot reparut dans le jardin, en brandissant une lettre +de Mme Vaucorbeil. + +Le Docteur la décacheta,--pâlit--et enfin lut ces mots: + +--Je couds des rubans à un chapeau de paille! + +La stupéfaction empêcha de rire. + +--Une coïncidence, parbleu! Ça ne prouve rien. Et comme les deux +magnétiseurs avaient un air de triomphe, il se retourna sous la porte +pour leur dire: + +--Ne continuez plus! ce sont des amusements dangereux! + +Le curé, en emmenant son bedeau, le tança vertement. + +--Êtes-vous fou? sans ma permission! des manoeuvres défendues par +l'Église! + +Tout le monde venait de partir; Bouvard et Pécuchet causaient sur le +vigneau avec l'instituteur quand Marcel débusqua du verger, la +mentonnière défaite, et il bredouillait: + +--Guéri! guéri! Bons messieurs! + +--Bien! assez! laisse-nous tranquilles! + +--Ah bons messieurs! je vous aime! serviteur! + +Petit, homme de progrès, avait trouvé l'explication du médecin terre à +terre, bourgeoise. La Science est un monopole aux mains des Riches. Elle +exclut le Peuple. À la vieille analyse du moyen âge, il est temps que +succède une synthèse large et primesautière! La Vérité doit s'obtenir +par le Coeur--et se déclarant spiritiste, il indiqua plusieurs ouvrages, +défectueux sans doute, mais qui étaient le signe d'une aurore. + +Ils se les firent envoyer. + +Le spiritisme pose en dogme l'amélioration fatale de notre espèce. La +terre un jour deviendra le ciel; et c'est pourquoi cette doctrine +charmait l'instituteur. Sans être catholique, elle se réclame de saint +Augustin et de saint Louis. Allan-Kardec publie même des fragments +dictés par eux et qui sont au niveau des opinions contemporaines. Elle +est pratique, bienfaisante, et nous révèle, comme le télescope, les +mondes supérieurs. + +Les Esprits, après la mort et dans l'Extase, y sont transportés. Mais +quelquefois ils descendent sur notre globe, où ils font craquer les +meubles, se mêlent à nos divertissements, goûtent les beautés de la +Nature et les plaisirs des Arts. + +Cependant, plusieurs d'entre nous possèdent une trompe aromale, +c'est-à-dire derrière le crâne un long tuyau qui monte depuis les +cheveux jusqu'aux planètes et nous permet de converser avec les esprits +de Saturne;--les choses intangibles n'en sont pas moins réelles, et de +la terre aux astres, des astres à la terre, c'est un va-et-vient, une +transmission, un échange continu. + +Alors le coeur de Pécuchet se gonfla d'aspirations désordonnées--et +quand la nuit était venue, Bouvard le surprenait à sa fenêtre +contemplant ces espaces lumineux, qui sont peuplés d'esprits. + +Swedenborg y a fait de grands voyages. Car en moins d'un an il a exploré +Vénus, Mars, Saturne et vingt-trois fois Jupiter. De plus, il a vu à +Londres Jésus-Christ, il a vu saint Paul, il a vu saint Jean, il a vu +Moïse, et en 1736, il a même vu le Jugement dernier. + +Aussi nous donne-t-il des descriptions du ciel. + +On y trouve des fleurs, des palais, des marchés et des églises +absolument comme chez nous. + +Les anges, hommes autrefois, couchent leurs pensées sur des feuillets, +devisent des choses du ménage, ou bien de matières spirituelles; et les +emplois ecclésiastiques appartiennent à ceux, qui dans leur vie +terrestre, ont cultivé l'Écriture sainte. + +Quant à l'enfer, il est plein d'une odeur nauséabonde, avec des cahutes, +des tas d'immondices, des personnes mal habillées. + +Et Pécuchet s'abîmait l'intellect pour comprendre ce qu'il y a de beau +dans ces révélations. Elles parurent à Bouvard le délire d'un imbécile. +Tout cela dépasse les bornes de la Nature! Qui les connaît, cependant? +Et ils se livrèrent aux réflexions suivantes. + +Des bateleurs peuvent illusionner une foule; un homme ayant des passions +violentes en remuera d'autres; mais comment la seule volonté +agirait-elle sur de la matière inerte? Un Bavarois, dit-on, mûrit les +raisins; M. Gervais a ranimé un héliotrope; un plus fort à Toulouse +écarte les nuages. + +Faut-il admettre une substance intermédiaire entre le monde et nous? +L'od, un nouvel impondérable, une sorte d'électricité, n'est pas autre +chose, peut-être? Ses émissions expliquent la lueur que les magnétisés +croient voir, les feux errants des cimetières, la forme des fantômes. + +Ces images ne seraient donc pas une illusion, et les dons +extraordinaires des Possédés pareils à ceux des somnambules, auraient +une cause physique? + +Quelle qu'en soit l'origine, il y a une essence, un agent secret et +universel. Si nous pouvions le tenir, on n'aurait pas besoin de la force +de la durée. Ce qui demande des siècles se développerait en une minute; +tout miracle serait praticable et l'univers à notre disposition. + +La magie provenait de cette convoitise éternelle de l'esprit humain. On +a, sans doute, exagéré sa valeur; mais elle n'est pas un mensonge. Des +Orientaux qui la connaissent exécutent des prodiges; tous les voyageurs +le déclarent; et au Palais-Royal M. Dupotet trouble avec son doigt, +l'aiguille aimantée. + +Comment devenir magicien? Cette idée leur parut folle d'abord, mais elle +revint, les tourmenta, et ils y cédèrent, tout en affectant d'en rire. + +Un régime préparatoire est indispensable. + +Afin de mieux s'exalter, ils vivaient la nuit, jeûnaient, et voulant +faire de Germaine un médium plus délicat rationnèrent sa nourriture. +Elle se dédommageait sur la boisson, et but tant d'eau-de-vie, qu'elle +acheva de s'alcooliser. Leurs promenades dans le corridor la +réveillaient. Elle confondait le bruit de leurs pas avec ses +bourdonnements d'oreilles et les voix imaginaires qu'elle entendait +sortir des murs. Un jour qu'elle avait mis le matin un carrelet dans la +cave, elle eut peur en le voyant tout couvert de feu, se trouva +désormais plus mal; et finit par croire qu'ils lui avaient jeté un sort. + +Espérant gagner des visions, ils se comprimèrent la nuque, +réciproquement, ils se firent des sachets de belladone, enfin ils +adoptèrent la boîte magique; une petite boîte, d'où s'élève un +champignon hérissé de clous et que l'on garde sur le coeur par le moyen +d'un ruban attaché à la poitrine. Tout rata. Mais ils pouvaient employer +le cercle de Dupotet. + +Pécuchet avec du charbon barbouilla sur le sol une rondelle noire, afin +d'y enclore les esprits animaux que devaient aider les esprits +ambiants--et heureux de dominer Bouvard, il lui dit d'un air pontifical: +Je te défie de le franchir! + +Bouvard considéra cette place ronde. Bientôt son coeur battit, ses yeux +se troublaient. Ah! finissons! Et il sauta par-dessus pour fuir un +malaise inexprimable. + +Pécuchet, dont l'exaltation allait croissant, voulut faire apparaître un +mort. + +Sous le Directoire, un homme rue de l'Échiquier montrait les victimes de +la Terreur. Les exemples de Revenants sont innombrables. Que ce soit une +apparence, qu'importe! il s'agit de la produire. + +Plus le défunt nous touche de près, mieux il accourt à notre appel; mais +il n'avait aucune relique de sa famille, ni bague ni miniature, pas un +cheveu, tandis que Bouvard était dans les conditions à évoquer son +père--et comme il témoignait de la répugnance Pécuchet lui demanda:--Que +crains-tu? + +--Moi? Oh! rien du tout! Fais ce que tu voudras! + +Ils soudoyèrent Chamberlan qui leur fournit en cachette une vieille tête +de mort. Un couturier leur tailla deux houppelandes noires, avec un +capuchon comme à la robe de moine. La voiture de Falaise leur apporta un +long rouleau dans une enveloppe. Puis ils se mirent à l'oeuvre, l'un +curieux de l'exécuter, l'autre ayant peur d'y croire. + +Le muséum était tendu comme un catafalque. Trois flambeaux brûlaient au +bord de la table poussée contre le mur sous le portrait du père Bouvard, +que dominait la tête de mort. Ils avaient même fourré une chandelle dans +l'intérieur du crâne;--et des rayons se projetaient par les deux +orbites. + +Au milieu, sur une chaufferette, de l'encens fumait. Bouvard se tenait +derrière--et Pécuchet, lui tournant le dos, jetait dans l'âtre des +poignées de soufre. + +Avant d'appeler un mort, il faut le consentement des démons. Or, ce +jour-là étant un vendredi--jour qui appartient à Béchet, on devait +s'occuper de Béchet premièrement. Bouvard ayant salué de droite et de +gauche, fléchi le menton, et levé les bras, commença. + +--Par Éthaniel, Amazin, Ischyros il avait oublié le reste.--Pécuchet +bien vite souffla les mots, notés sur un carton. + +--Ischyros, Athanatos, Adonaï, Sadaï, Éloy, Messias la kyrielle était +longue je te conjure, je t'obsècre, je t'ordonne, ô Béchet puis baissant +la voix: Où es-tu Béchet? Béchet! Béchet! Béchet! + +Bouvard s'affaissa dans le fauteuil; et il était bien aise de ne pas +voir Béchet--un instinct lui reprochant sa tentative comme un sacrilège. +Où était l'âme de son père? Pouvait-elle l'entendre? Si tout à coup, +elle allait venir? + +Les rideaux se remuaient avec lenteur sous le vent qui entrait par un +carreau fêlé;--et les cierges balançaient des ombres sur le crâne de +mort et sur la figure peinte. Une couleur terreuse les brunissait +également. De la moisissure dévorait les pommettes, les yeux n'avaient +plus de lumière. Mais une flamme brillait au-dessus, dans les trous de +la tête vide. Elle semblait quelquefois prendre la place de l'autre, +poser sur le collet de la redingote, avoir ses favoris;--et la toile, à +demi déclouée, oscillait, palpitait. + +Peu à peu, ils sentirent comme l'effleurement d'une haleine, l'approche +d'un être impalpable. Des gouttes de sueur mouillaient le front de +Pécuchet--et voilà que Bouvard se mit à claquer des dents, une crampe +lui serrait l'épigastre, le plancher comme une onde fuyait sous ses +talons, le soufre qui brûlait dans la cheminée se rabattit à grosses +volutes, des chauves-souris en même temps tournoyaient, un cri +s'éleva;--qui était-ce? + +Et ils avaient sous leurs capuchons, des figures tellement décomposées, +que leur effroi en redoublait--n'osant faire un geste, ni même +parler--quand derrière la porte ils entendirent des gémissements, comme +ceux d'une âme en peine. + +Enfin, ils se hasardèrent. + +C'était leur vieille bonne--qui les espionnant par une fente de la +cloison, avait cru voir le Diable;--et à genoux dans le corridor, elle +multipliait les signes de croix. + +Tout raisonnement fut inutile. Elle les quitta le soir même--ne voulant +plus servir des gens pareils. + +Germaine bavarda. Chamberlan perdit sa place;--et il se forma contre eux +une sourde coalition, entretenue par l'abbé Jeufroy, Mme Bordin, et +Foureau. + +Leur manière de vivre--qui n'était pas celle des autres--déplaisait. Ils +devinrent suspects; et même inspiraient une vague terreur. + +Ce qui les ruina surtout dans l'opinion, ce fut le choix de leur +domestique. À défaut d'un autre, ils avaient pris Marcel. + +Son bec-de-lièvre, sa hideur et son baragouin écartaient de sa personne. +Enfant abandonné, il avait grandi au hasard dans les champs et +conservait de sa longue misère une faim irrassasiable. Les bêtes mortes +de maladie, du lard en pourriture, un chien écrasé, tout lui convenait, +pourvu que le morceau fût gros;--et il était doux comme un mouton; mais +entièrement stupide. + +La reconnaissance l'avait poussé à s'offrir comme serviteur chez +Messieurs Bouvard et Pécuchet;--et puis, les croyant sorciers, il +espérait des gains extraordinaires. + +Dès les premiers jours, il leur confia un secret. Sur la bruyère de +Poligny, autrefois, un homme avait trouvé un lingot d'or. L'anecdote est +rapportée dans les historiens de Falaise; ils ignoraient la suite: douze +frères avant de partir pour un voyage avaient caché douze lingots +pareils, tout le long de la route, depuis Chavignolles jusqu'à +Bretteville;--et Marcel supplia ses maîtres de commencer les recherches. +Ces lingots, se dirent-ils, avaient peut-être été enfouis au moment de +l'émigration. + +C'était le cas d'employer la baguette divinatoire. Les vertus en sont +douteuses. Ils étudièrent la question, cependant;--et apprirent qu'un +certain Pierre Garnier donne pour les défendre des raisons +scientifiques: les sources et les métaux projetteraient des corpuscules +en affinité avec le bois. + +Cela n'est guère probable. Qui sait, pourtant? Essayons! + +Ils se taillèrent une fourchette de coudrier--et un matin partirent à la +découverte du trésor. + +--Il faudra le rendre dit Bouvard. + +--Ah! non! par exemple! + +Après trois heures de marche, une réflexion les arrêta: La route de +Chavignolles à Bretteville!--était-ce l'ancienne, ou la nouvelle? Ce +devait être l'ancienne? + +Ils rebroussèrent chemin--et parcoururent les alentours, au hasard, le +tracé de la vieille route n'étant pas facile à reconnaître. + +Marcel courait de droite et de gauche, comme un épagneul en chasse; +toutes les cinq minutes, Bouvard était contraint de le rappeler; +Pécuchet avançait pas à pas, tenant la baguette par les deux branches, +la pointe en haut. Souvent il lui semblait qu'une force, et comme un +crampon, la tirait vers le sol;--et Marcel bien vite faisait une +entaille aux arbres voisins pour retrouver la place plus tard. + +Pécuchet cependant se ralentissait. Sa bouche s'ouvrit, ses prunelles se +convulsèrent. Bouvard l'interpella, le secoua par les épaules; il ne +remua pas, et demeurait inerte, absolument comme la Barbée. + +Puis il conta qu'il avait senti autour du coeur une sorte de +déchirement, état bizarre, provenant de la baguette, sans doute;--et il +ne voulait plus y toucher. + +Le lendemain, ils revinrent devant les marques faites aux arbres. Marcel +avec une bêche creusait des trous; jamais la fouille n'amenait rien;--et +ils étaient chaque fois extrêmement penauds. Pécuchet s'assit au bord +d'un fossé; et comme il rêvait la tête levée, s'efforçant d'entendre la +voix des Esprits par sa trompe aromale, se demandant même s'il en avait +une, il fixa ses regards sur la visière de sa casquette; l'extase de la +veille le reprit. Elle dura longtemps, devenait effrayante. + +Au-dessus des avoines, dans un sentier, un chapeau de feutre parut; +c'était M. Vaucorbeil trottinant sur sa jument. Bouvard et Marcel le +hélèrent. + +La crise allait finir quand arriva le médecin. Pour mieux examiner +Pécuchet, il lui souleva sa casquette--et apercevant un front couvert de +plaques cuivrées: + +--Ah! ah! fructus belli!--ce sont des syphilides, mon bonhomme! +soignez-vous! diable! ne badinons pas avec l'amour. + +Pécuchet, honteux, remit sa casquette, une sorte de béret, bouffant sur +une visière en forme de demi-lune, et dont il avait pris le modèle dans +l'atlas d'Amoros. + +Les paroles du Docteur le stupéfiaient. Il y songeait, les yeux en +l'air--et tout à coup fut ressaisi. + +Vaucorbeil l'observait, puis d'une chiquenaude, il fit tomber sa +casquette. + +Pécuchet recouvra ses facultés. + +--Je m'en doutais dit le médecin la visière vernie vous hypnotise comme +un miroir; et ce phénomène n'est pas rare chez les personnes qui +considèrent un corps brillant avec trop d'attention. + +Il indiqua comment pratiquer l'expérience sur des poules, enfourcha son +bidet, et disparut lentement. + +Une demi-lieue plus loin, ils remarquèrent un objet pyramidal, dressé à +l'horizon, dans une cour de ferme--on aurait dit une grappe de raisin +noir monstrueuse, piquée de points rouges çà et là. C'était suivant +l'usage normand, un long mât garni de traverses où juchaient des dindes +se rengorgeant au soleil. + +--Entrons et Pécuchet aborda le fermier qui consentit à leur demande. + +Avec du blanc d'Espagne, ils tracèrent une ligne au milieu du pressoir, +lièrent les pattes d'un dindon, puis l'étendirent à plat ventre, le bec +posé sur la raie. La bête ferma les yeux, et bientôt sembla morte. Il en +fut de même des autres. Bouvard les repassait vivement à Pécuchet, qui +les rangeait de côté dès qu'elles étaient engourdies. Les gens de la +ferme témoignèrent des inquiétudes. La maîtresse cria; une petite fille +pleurait. + +Bouvard détacha toutes les volailles. Elles se ranimaient, +progressivement; mais on ne savait pas les conséquences. À une objection +un peu rêche de Pécuchet le fermier empoigna sa fourche. + +--Filez, nom de Dieu! ou je vous crève la paillasse! + +Ils détalèrent. + +N'importe! le problème était résolu; l'extase dépend d'une cause +matérielle. + +Qu'est donc la matière? Qu'est-ce que l'Esprit? D'où vient l'influence +de l'une sur l'autre, et réciproquement? + +Pour s'en rendre compte, ils firent des recherches dans Voltaire, dans +Bossuet, dans Fénelon--et même ils reprirent un abonnement à un cabinet +de lecture. + +Les maîtres anciens étaient inaccessibles par la longueur des oeuvres ou +la difficulté de l'idiome; mais Jouffroy et Damiron les initièrent à la +philosophie moderne;--et ils avaient des auteurs touchant celle du +siècle passé. + +Bouvard tirait ses arguments de La Mettrie, de Locke, d'Helvétius; +Pécuchet de M. Cousin, Thomas Reid et Gérando. Le premier s'attachait à +l'expérience, l'idéal était tout pour le second. Il y avait de +l'Aristote dans celui-ci, du Platon dans celui-là--et ils discutaient. + +--L'âme est immatérielle disait l'un. + +--Nullement! disait l'autre; la folie, le chloroforme, une saignée la +bouleversent et puisqu'elle ne pense pas toujours, elle n'est point une +substance ne faisant que penser. + +--Cependant objecta Pécuchet j'ai, en moi-même, quelque chose de +supérieur à mon corps, et qui parfois le contredit. + +--Un être dans l'être? l'homo duplex! allons donc! Des tendances +différentes révèlent des motifs opposés. Voilà tout. + +--Mais ce quelque chose, cette âme, demeure identique sous les +changements du dehors. Donc, elle est simple, indivisible et partant +spirituelle! + +--Si l'âme était simple répliqua Bouvard, le nouveau-né se rappellerait, +imaginerait comme l'adulte! La Pensée, au contraire, suit le +développement du cerveau. Quant à être indivisible, le parfum d'une +rose, ou l'appétit d'un loup, pas plus qu'une volition ou une +affirmation ne se coupent en deux. + +--Ça n'y fait rien! dit Pécuchet; l'âme est exempte des qualités de la +matière! + +--Admets-tu la pesanteur? reprit Bouvard. Or si la matière peut tomber, +elle peut de même penser. Ayant eu un commencement, notre âme doit +finir, et dépendante des organes, disparaître avec eux. + +--Moi, je la prétends immortelle! Dieu ne peut vouloir... + +--Mais si Dieu n'existe pas? + +--Comment? Et Pécuchet débita les trois preuves cartésiennes; primo, +Dieu est compris dans l'idée que nous en avons; secundo, l'existence lui +est possible; tertio, être fini, comment aurais-je une idée de +l'infini?--et puisque nous avons cette idée, elle nous vient de Dieu, +donc Dieu existe! + +Il passa au témoignage de la conscience, à la tradition des peuples, au +besoin d'un créateur. Quand je vois une horloge... + +--Oui! oui! connu! mais où est le père de l'horloger? + +--Il faut une cause, pourtant! + +Bouvard doutait des causes.--De ce qu'un phénomène succède à un +phénomène on conclut qu'il en dérive. Prouvez-le! + +--Mais le spectacle de l'univers dénote une intention, un plan! + +--Pourquoi? Le mal est organisé aussi parfaitement que le Bien. Le ver +qui pousse dans la tête du mouton et le fait mourir équivaut comme +anatomie au mouton lui-même. Les monstruosités surpassent les fonctions +normales. Le corps humain pouvait être mieux bâti. Les trois quarts du +globe sont stériles. La Lune, ce lampadaire, ne se montre pas toujours! +Crois-tu l'Océan destiné aux navires, et le bois des arbres au chauffage +de nos maisons? + +Pécuchet répondit: + +--Cependant, l'estomac est fait pour digérer, la jambe pour marcher, +l'oeil pour voir, bien qu'on ait des dyspepsies, des fractures et des +cataractes. Pas d'arrangement sans but! Les effets surviennent +actuellement, ou plus tard. Tout dépend de lois. Donc, il y a des causes +finales. + +Bouvard imagina que Spinoza peut-être, lui fournirait des arguments, et +il écrivit à Dumouchel, pour avoir la traduction de Saisset. + +Dumouchel lui envoya un exemplaire, appartenant à son ami le professeur +Varlot, exilé au Deux décembre. + +L'Éthique les effraya avec ses axiomes, ses corollaires. Ils lurent +seulement les endroits marqués d'un coup de crayon, et comprirent ceci: + +La substance est ce qui est de soi, par soi, sans cause, sans origine. +Cette substance est Dieu. + +Il est seul l'Étendue--et l'Étendue n'a pas de bornes. Avec quoi la +borner? + +Mais bien qu'elle soit infinie, elle n'est pas l'infini absolu; car elle +ne contient qu'un genre de perfection; et l'Absolu les contient tous. + +Souvent ils s'arrêtaient, pour mieux réfléchir. Pécuchet absorbait des +prises de tabac et Bouvard était rouge d'attention. + +--Est-ce que cela t'amuse? + +--Oui! sans doute! va toujours! + +Dieu se développe en une infinité d'attributs, qui expriment chacun à sa +manière, l'infinité de son être. Nous n'en connaissons que deux: +l'Étendue et la Pensée. + +De la Pensée et de l'Étendue, découlent des modes innombrables, lesquels +en contiennent d'autres. + +Celui qui embrasserait, à la fois, toute l'Étendue et toute la Pensée +n'y verrait aucune contingence, rien d'accidentel--mais une suite +géométrique de termes, liés entre eux par des lois nécessaires. + +--Ah! ce serait beau! dit Pécuchet. + +Donc, il n'y a pas de liberté chez l'homme, ni chez Dieu. + +--Tu l'entends! s'écria Bouvard. + +Si Dieu avait une volonté, un but, s'il agissait pour une cause, c'est +qu'il aurait un besoin, c'est qu'il manquerait d'une perfection. Il ne +serait pas Dieu. + +Ainsi notre monde n'est qu'un point dans l'ensemble des choses--et +l'univers impénétrable à notre connaissance, une portion d'une infinité +d'univers émettant près du nôtre des modifications infinies. L'Étendue +enveloppe notre univers, mais est enveloppée par Dieu, qui contient dans +sa pensée tous les univers possibles, et sa pensée elle-même est +enveloppée dans sa substance. + +Il leur semblait être en ballon, la nuit, par un froid glacial, emportés +d'une course sans fin, vers un abîme sans fond,--et sans rien autour +d'eux que l'insaisissable, l'immobile, l'Éternel. C'était trop fort. Ils +y renoncèrent. + +Et désirant quelque chose de moins rude, ils achetèrent le Cours de +philosophie, à l'usage des classes, par monsieur Guesnier. + +L'auteur se demande quelle sera la bonne méthode, l'ontologique ou la +psychologique? + +La première convenait à l'enfance des sociétés, quand l'homme portait +son attention vers le monde extérieur. Mais à présent qu'il la replie +sur lui-même nous croyons la seconde plus scientifique et Bouvard et +Pécuchet se décidèrent pour elle. + +Le but de la psychologie est d'étudier les faits qui se passent au sein +du moi; on les découvre en observant. + +--Observons! Et pendant quinze jours, après le déjeuner habituellement, +ils cherchaient dans leur conscience, au hasard--espérant y faire de +grandes découvertes, et n'en firent aucune--ce qui les étonna beaucoup. + +Un phénomène occupe le moi, à savoir l'idée. De quelle nature est-elle? +On a supposé que les objets se mirent dans le cerveau; et le cerveau +envoie ces images à notre esprit, qui nous en donne la connaissance. + +Mais si l'idée est spirituelle, comment représenter la matière? De là +scepticisme quant aux perceptions externes. Si elle est matérielle, les +objets spirituels ne seraient pas représentés? De là scepticisme en fait +de notions internes. D'ailleurs qu'on y prenne garde! cette hypothèse +nous mènerait à l'athéisme! car une image étant une chose finie, il lui +est impossible de représenter l'infini. + +--Cependant objecta Bouvard quand je songe à une forêt, à une personne, +à un chien, je vois cette forêt, cette personne, ce chien. Donc les +idées les représentent. + +Et ils abordèrent l'origine des idées. + +D'après Locke, il y en a deux, la sensation, la réflexion--Condillac +réduit tout à la sensation. + +Mais alors, la réflexion manquera de base. Elle a besoin d'un sujet, +d'un être sentant; et elle est impuissante à nous fournir les grandes +vérités fondamentales: Dieu, le mérite et le démérite, le juste, le +beau, etc., notions qu'on nomme innées, c'est-à-dire antérieures à +l'Expérience et universelles. + +--Si elles étaient universelles, nous les aurions dès notre naissance. + +--On veut dire, par ce mot, des dispositions à les avoir, et +Descartes... + +--Ton Descartes patauge! car il soutient que le foetus les possède et il +avoue dans un autre endroit que c'est d'une façon implicite. + +Pécuchet fut étonné. + +--Où cela se trouve-t-il? + +--Dans Gérando! Et Bouvard lui donna une claque sur le ventre. + +--Finis donc! dit Pécuchet. Puis venant à Condillac: Nos pensées ne sont +pas des métamorphoses de la sensation! Elle les occasionne, les met en +jeu. Pour les mettre en jeu, il faut un moteur. Car la matière de +soi-même ne peut produire le mouvement;--et j'ai trouvé cela dans ton +Voltaire! ajouta Pécuchet, en lui faisant une salutation profonde. + +Ils rabâchaient ainsi les mêmes arguments,--chacun méprisant l'opinion +de l'autre, sans le convaincre de la sienne. + +Mais la Philosophie les grandissait dans leur estime. Ils se rappelaient +avec pitié leurs préoccupations d'Agriculture, de Littérature, de +Politique. + +À présent le muséum les dégoûtait. Ils n'auraient pas mieux demandé que +d'en vendre les bibelots;--et ils passèrent au chapitre deuxième: des +facultés de l'âme. + +On en compte trois, pas davantage! Celle de sentir, celle de connaître, +celle de vouloir. + +Dans la faculté de sentir distinguons la sensibilité physique de la +sensibilité morale. + +Les sensations physiques se classent naturellement en cinq espèces, +étant amenées par les organes des sens. + +Les faits de la sensibilité morale, au contraire, ne doivent rien au +corps.--Qu'y a-t-il de commun entre le plaisir d'Archimède trouvant les +lois de la pesanteur et la volupté immonde d'Apicius dévorant une hure +de sanglier! + +Cette sensibilité morale a quatre genres;--et son deuxième genre désirs +moraux se divise en cinq espèces, et les phénomènes du quatrième genre +affections se subdivisent en deux autres espèces, parmi lesquelles +l'amour de soi penchant légitime, sans doute, mais qui devenu exagéré +prend le nom d'égoïsme. + +Dans la faculté de connaître, se trouve l'aperception rationnelle, où +l'on trouve deux mouvements principaux et quatre degrés. + +L'Abstraction peut offrir des écueils aux intelligences bizarres. + +La mémoire fait correspondre avec le passé comme la prévoyance avec +l'avenir. + +L'imagination est plutôt une faculté particulière, sui generis. + +Tant d'embarras pour démontrer des platitudes, le ton pédantesque de +l'auteur, la monotonie des tournures Nous sommes prêts à le +reconnaître--Loin de nous la pensée--Interrogeons notre conscience +l'éloge sempiternel de Dugalt-Stewart, enfin tout ce verbiage, les +écoeura tellement, que sautant par dessus la faculté de vouloir, ils +entrèrent dans la Logique. + +Elle leur apprit ce qu'est l'Analyse, la Synthèse, l'Induction, la +Déduction et les causes principales de nos erreurs. + +Presque toutes viennent du mauvais emploi des mots. + +--Le soleil se couche, le temps se rembrunit, l'hiver approche locutions +vicieuses et qui feraient croire à des entités personnelles quand il ne +s'agit que d'événements bien simples!--Je me souviens de tel objet, de +tel axiome, de telle vérité illusion! ce sont les idées, et pas du tout +les choses, qui restent dans le moi, et la rigueur du langage exige Je +me souviens de tel acte de mon esprit par lequel j'ai perçu cet objet, +par lequel j'ai déduit cet axiome, par lequel j'ai admis cette vérité. + +Comme le terme qui désigne un accident ne l'embrasse pas dans tous ses +modes, ils tâchèrent de n'employer que des mots abstraits--si bien qu'au +lieu de dire: Faisons un tour,--il est temps de dîner,--j'ai la colique +ils émettaient ces phrases: Une promenade serait salutaire,--voici +l'heure d'absorber des aliments,--j'éprouve un besoin d'exonération. + +Une fois maîtres de l'instrument logique, ils passèrent en revue les +différents critériums, d'abord celui du sens commun. + +Si l'individu ne peut rien savoir, pourquoi tous les individus en +sauraient-ils davantage? Une erreur, fût-elle vieille de cent mille ans, +par cela même qu'elle est vieille ne constitue pas la vérité. La Foule +invariablement suit la routine; c'est, au contraire, le petit nombre qui +mène le Progrès. + +Vaut-il mieux se fier au témoignage des sens? Ils trompent parfois, et +ne renseignent jamais que sur l'apparence. Le fond leur échappe. + +La Raison offre plus de garanties, étant immuable et impersonnelle +--mais pour se manifester, il lui faut s'incarner. Alors, la Raison +devient ma raison. Une règle importe peu, si elle est fausse. Rien ne +prouve que celle-là soit juste. + +On recommande de la contrôler avec les sens; mais ils peuvent épaissir +leurs ténèbres. D'une sensation confuse, une loi défectueuse sera +induite, et qui plus tard empêchera la vue nette des choses. + +Reste la morale. C'est faire descendre Dieu au niveau de l'utile, comme +si nos besoins étaient la mesure de l'Absolu! + +Quant à l'Évidence, niée par l'un, affirmée par l'autre, elle est à +elle-même son critérium. M. Cousin l'a démontré. + +--Je ne vois plus que la Révélation dit Bouvard. Mais pour y croire il +faut admettre deux connaissances préalables, celle du corps qui a senti, +celle de l'intelligence qui a perçu, admettre le Sens et la Raison, +témoignages humains, et par conséquent suspects. + +Pécuchet réfléchit, se croisa les bras.--Mais nous allons tomber dans +l'abîme effrayant du scepticisme. + +Il n'effrayait, selon Bouvard, que les pauvres cervelles. + +--Merci du compliment! répliqua Pécuchet. Cependant il y a des faits +indiscutables. On peut atteindre la vérité dans une certaine limite. + +--Laquelle? Deux et deux font-ils quatre toujours? Le contenu est-il, en +quelque sorte, moindre que le contenant? Que veut dire un à-peu-près du +vrai, une fraction de Dieu, la partie d'une chose indivisible? + +--Ah! tu n'es qu'un sophiste! Et Pécuchet, vexé, bouda pendant trois +jours. + +Ils les employèrent à parcourir les tables de plusieurs volumes. Bouvard +souriait de temps à autre--et renouant la conversation: + +--C'est qu'il est difficile de ne pas douter! Ainsi, pour Dieu, les +preuves de Descartes, de Kant et de Leibniz ne sont pas les mêmes, et +mutuellement se ruinent. La création du monde par les atomes, ou par un +esprit, demeure inconcevable. + +Je me sens à la fois matière et pensée tout en ignorant ce qu'est l'une +et l'autre. L'impénétrabilité, la solidité, la pesanteur me paraissent +des mystères aussi bien que mon âme--à plus forte raison l'union de +l'âme et du corps. + +Pour en rendre compte, Leibniz a imaginé son harmonie, Malebranche la +prémotion, Cudworth un médiateur, et Bonnet y voit un miracle perpétuel +qui est une bêtise, un miracle perpétuel ne serait plus un miracle. + +--Effectivement! dit Pécuchet. + +Et tous deux s'avouèrent qu'ils étaient las des philosophes. Tant de +systèmes vous embrouille. La métaphysique ne sert à rien. On peut vivre +sans elle. + +D'ailleurs leur gêne pécuniaire augmentait. Ils devaient trois barriques +de vin à Beljambe, douze kilogrammes de sucre à Langlois, cent vingt +francs au tailleur, soixante au cordonnier. La dépense allait toujours; +et maître Gouy ne payait pas. + +Ils se rendirent chez Marescot, pour qu'il leur trouvât de l'argent, +soit par la vente des Écalles, ou par une hypothèque sur leur ferme, ou +en aliénant leur maison, qui serait payée en rentes viagères et dont ils +garderaient l'usufruit--moyen impraticable, dit Marescot, mais une +affaire meilleure se combinait et ils seraient prévenus. + +Ensuite, ils pensèrent à leur pauvre jardin. Bouvard entreprit +l'émondage de la charmille. Pécuchet la taille de l'espalier--Marcel +devait fouir les plates-bandes. + +Au bout d'un quart d'heure, ils s'arrêtaient, l'un fermait sa serpette, +l'autre déposait ses ciseaux, et ils commençaient doucement à se +promener,--Bouvard à l'ombre des tilleuls, sans gilet, la poitrine en +avant, les bras nus, Pécuchet tout le long du mur, la tête basse, les +mains dans le dos, la visière de sa casquette tournée sur le cou par +précaution; et ils marchaient ainsi parallèlement, sans même voir +Marcel, qui se reposant au bord de la cahute mangeait une chiffe de +pain. + +Dans cette méditation, des pensées avaient surgi; ils s'abordaient, +craignant de les perdre; et la métaphysique revenait. + +Elle revenait à propos de la pluie ou du soleil, d'un gravier dans leur +soulier, d'une fleur sur le gazon, à propos de tout. + +En regardant brûler la chandelle, ils se demandaient si la lumière est +dans l'objet ou dans notre oeil. Puisque des étoiles peuvent avoir +disparu quand leur éclat nous arrive, nous admirons, peut-être, des +choses qui n'existent pas. + +Ayant retrouvé au fond d'un gilet une cigarette Raspail, ils +l'émiettèrent sur de l'eau et le camphre tourna. + +Voilà donc le mouvement dans la matière! un degré supérieur du mouvement +amènerait la vie. + +Mais si la matière en mouvement suffisait à créer les êtres, ils ne +seraient pas si variés. Car il n'existait à l'origine, ni terres, ni +eaux, ni hommes, ni plantes. Qu'est donc cette matière primordiale, +qu'on n'a jamais vue, qui n'est rien des choses du monde, et qui les a +toutes produites? + +Quelquefois ils avaient besoin d'un livre. Dumouchel, fatigué de les +servir, ne leur répondait plus, et ils s'acharnaient à la question, +principalement Pécuchet. + +Son besoin de vérité devenait une soif ardente. + +Ému des discours de Bouvard, il lâchait le spiritualisme, le reprenait +bientôt pour le quitter, et s'écriait la tête dans les mains: Oh! le +doute! le doute! j'aimerais mieux le néant! + +Bouvard apercevait l'insuffisance du matérialisme, et tâchait de s'y +retenir, déclarant, du reste, qu'il en perdait la boule. + +Ils commençaient des raisonnements sur une base solide. Elle +croulait;--et tout à coup plus d'idée,--comme une mouche s'envole, dès +qu'on veut la saisir. + +Pendant les soirs d'hiver, ils causaient dans le muséum, au coin du feu, +en regardant les charbons. Le vent qui sifflait dans le corridor faisait +trembler les carreaux, les masses noires des arbres se balançaient, et +la tristesse de la nuit augmentait le sérieux de leurs pensées. + +Bouvard, de temps à autre, allait jusqu'au bout de l'appartement, puis +revenait. Les flambeaux et les bassines contre les murs posaient sur le +sol des ombres obliques; et le saint Pierre, vu de profil, étalait au +plafond, la silhouette de son nez, pareille à un monstrueux cor de +chasse. + +On avait peine à circuler entre les objets, et souvent Bouvard, n'y +prenant garde, se cognait à la statue. Avec ses gros yeux, sa lippe +tombante et son air d'ivrogne, elle gênait aussi Pécuchet. Depuis +longtemps, ils voulaient s'en défaire; mais par négligence, remettaient +cela, de jour en jour. + +Un soir au milieu d'une dispute sur la monade, Bouvard se frappa +l'orteil au pouce de saint Pierre--et tournant contre lui son +irritation: + +--Il m'embête, ce coco-là, flanquons-le dehors! + +C'était difficile par l'escalier. Ils ouvrirent la fenêtre, et +l'inclinèrent sur le bord doucement. Pécuchet à genoux tâcha de soulever +ses talons, pendant que Bouvard pesait sur ses épaules. Le bonhomme de +pierre ne branlait pas; ils durent recourir à la hallebarde, comme +levier--et arrivèrent enfin à l'étendre tout droit. Alors, ayant +basculé, il piqua dans le vide, la tiare en avant--un bruit mat +retentit;--et le lendemain, ils le trouvèrent cassé en douze morceaux, +dans l'ancien trou aux composts. + +Une heure après, le notaire entra, leur apportant une bonne nouvelle. +Une personne de la localité avancerait mille écus, moyennant une +hypothèque sur leur ferme; et comme ils se réjouissaient: Pardon! elle y +met une clause! c'est que vous lui vendrez les Écalles pour quinze cents +francs. Le prêt sera soldé aujourd'hui même. L'argent est chez moi dans +mon étude. + +Ils avaient envie de céder l'un et l'autre. Bouvard finit par +répondre:--Mon Dieu... soit! + +--Convenu! dit Marescot; et il leur apprit le nom de la personne, qui +était Mme Bordin. + +--Je m'en doutais! s'écria Pécuchet. + +Bouvard, humilié, se tut. + +Elle ou un autre, qu'importait! le principal étant de sortir d'embarras. + +L'argent touché (celui des Écalles le serait plus tard) ils payèrent +immédiatement toutes les notes, et regagnaient leur domicile, quand au +détour des Halles, le père Gouy les arrêta. + +Il allait chez eux, pour leur faire part d'un malheur. Le vent, la nuit +dernière, avait jeté bas vingt pommiers dans les cours, abattu la +bouillerie, enlevé le toit de la grange. Ils passèrent le reste de +l'après-midi à constater les dégâts, et le lendemain, avec le +charpentier, le maçon, et le couvreur. Les réparations monteraient à +dix-huit cents francs, pour le moins. + +Puis le soir, Gouy se présenta. Marianne, elle-même, lui avait conté +tout à l'heure la vente des Écalles. Une pièce d'un rendement +magnifique, à sa convenance, qui n'avait presque pas besoin de culture, +le meilleur morceau de toute la ferme!--et il demandait une diminution. + +Ces messieurs la refusèrent. On soumit le cas au juge de paix, et il +conclut pour le fermier. La perte des Écalles, l'acre estimé deux mille +francs, lui faisait un tort annuel de soixante-dix francs;--et devant +les tribunaux il gagnerait certainement. + +Leur fortune se trouvait diminuée. Que faire? Comment vivre bientôt? + +Ils se mirent tous les deux à table, pleins de découragement. Marcel +n'entendait rien à la cuisine; son dîner cette fois dépassa les autres. +La soupe ressemblait à de l'eau de vaisselle, le lapin sentait mauvais, +les haricots étaient incuits, les assiettes crasseuses, et au dessert, +Bouvard éclata, menaçant de lui casser tout sur la tête. + +--Soyons philosophes dit Pécuchet; un peu moins d'argent, les intrigues +d'une femme, la maladresse d'un domestique, qu'est-ce que tout cela? Tu +es trop plongé dans la matière! + +--Mais quand elle me gêne, dit Bouvard. + +--Moi, je ne l'admets pas! repartit Pécuchet. + +Il avait lu dernièrement une analyse de Berkeley, et ajouta: Je nie +l'étendue, le temps, l'espace, voire la substance! car la vraie +substance c'est l'esprit percevant les qualités. + +--Parfait dit Bouvard mais le monde supprimé, les preuves manqueront +pour l'existence de Dieu. + +Pécuchet se récria, et longuement, bien qu'il eût un rhume de cerveau, +causé par l'iodure de potassium;--et une fièvre permanente contribuait à +son exaltation. Bouvard, s'en inquiétant, fit venir le médecin. + +Vaucorbeil ordonna du sirop d'orange avec l'iodure, et pour plus tard +des bains de cinabre. + +--À quoi bon? reprit Pécuchet. Un jour ou l'autre, la forme s'en ira. +L'essence ne périt pas! + +--Sans doute dit le médecin la matière est indestructible! Cependant... + +--Mais non! mais non! L'indestructible, c'est l'être. Ce corps qui est +là devant moi, le vôtre, docteur, m'empêche de connaître votre personne, +n'est pour ainsi dire qu'un vêtement, ou plutôt un masque. + +Vaucorbeil le crut fou.--Bonsoir! Soignez votre masque! + +Pécuchet n'enraya pas. Il se procura une introduction à la philosophie +hégélienne, et voulut l'expliquer à Bouvard. + +--Tout ce qui est rationnel est réel. Il n'y a même de réel que l'idée. +Les lois de l'Esprit sont les lois de l'univers; la raison de l'homme +est identique à celle de Dieu. + +Bouvard feignait de comprendre. + +--Donc, l'Absolu c'est à la fois le sujet et l'objet, l'unité où +viennent se rejoindre toutes les différences. Ainsi les contradictoires +sont résolus. L'ombre permet la lumière, le froid mêlé au chaud produit +la température, l'organisme ne se maintient que par la destruction de +l'organisme; partout un principe qui divise, un principe qui enchaîne. + +Ils étaient sur le vigneau; et le curé passa le long de la claire-voie, +son bréviaire à la main. + +Pécuchet le pria d'entrer, pour finir devant lui l'exposition d'Hegel et +voir un peu ce qu'il en dirait. + +L'homme à la soutane s'assit près d'eux;--et Pécuchet aborda le +christianisme. + +--Aucune religion n'a établi aussi bien cette vérité: La Nature n'est +qu'un moment de l'idée! + +--Un moment de l'idée? murmura le prêtre, stupéfait. + +--Mais oui! Dieu, en prenant une enveloppe visible, a montré son union +consubstantielle avec elle. + +--Avec la Nature? oh! oh! + +--Par son décès, il a rendu témoignage à l'essence de la mort; donc, la +mort était en lui, faisait, fait partie de Dieu. + +L'ecclésiastique se renfrogna. Pas de blasphèmes! c'était pour le salut +du genre humain qu'il a enduré les souffrances... + +--Erreur! On considère la mort dans l'individu, où elle est un mal sans +doute, mais relativement aux choses, c'est différent. Ne séparez pas +l'esprit de la matière! + +--Cependant, monsieur, avant la création... + +--Il n'y a pas eu de création. Elle a toujours existé. Autrement ce +serait un être nouveau s'ajoutant à la pensée divine; ce qui est +absurde. + +Le prêtre se leva; des affaires l'appelaient ailleurs. + +Je me flatte de l'avoir crossé! dit Pécuchet. Encore un mot! Puisque +l'existence du monde n'est qu'un passage continuel de la vie à la mort, +et de la mort à la vie, loin que tout soit, rien n'est. Mais tout +devient; comprends-tu? + +--Oui! je comprends, ou plutôt non! L'idéalisme à la fin exaspérait +Bouvard. Je n'en veux plus! le fameux cogito m'embête. On prend les +idées des choses pour les choses elles-mêmes. On explique ce qu'on +entend fort peu, au moyen de mots qu'on n'entend pas du tout! Substance, +étendue, force, matière et âme, autant d'abstractions, d'imaginations. +Quant à Dieu, impossible de savoir comment il est, ni même s'il est! +Autrefois, il causait le vent, la foudre, les révolutions. À présent, il +diminue. D'ailleurs, je n'en vois pas l'utilité. + +--Et la morale, dans tout cela? + +--Ah! tant pis! + +Elle manque de base, effectivement se dit Pécuchet. + +Et il demeura silencieux, acculé dans une impasse, conséquence des +prémisses qu'il avait lui-même posées. Ce fut une surprise, un +écrasement. + +Bouvard ne croyait même plus à la matière. + +La certitude que rien n'existe (si déplorable qu'elle soit) n'en est pas +moins une certitude. Peu de gens sont capables de l'avoir. Cette +transcendance leur inspira de l'orgueil; et ils auraient voulu l'étaler. +Une occasion s'offrit. + +Un matin, en allant acheter du tabac, ils virent un attroupement devant +la porte de Langlois. On entourait la gondole de Falaise, et il était +question de Touache, un galérien qui vagabondait dans le pays. Le +conducteur l'avait rencontré à la Croix-Verte entre deux gendarmes et +les Chavignollais exhalèrent un soupir de délivrance. + +Girbal et le capitaine restèrent sur la Place; puis, arriva le juge de +paix curieux d'avoir des renseignements, et M. Marescot en toque de +velours et pantoufles de basane. + +Langlois les invita à honorer sa boutique de leur présence. Ils seraient +là plus à leur aise; et malgré les chalands, et le bruit de la sonnette, +ces messieurs continuèrent à discuter les forfaits de Touache. + +--Mon Dieu dit Bouvard il avait de mauvais instincts, voilà tout! + +--On en triomphe par la vertu répliqua le notaire. + +--Mais si on n'a pas de vertu? Et Bouvard nia positivement le libre +arbitre. + +--Cependant dit le capitaine je peux faire ce que je veux! je suis +libre, par exemple... de remuer la jambe. + +--Non! monsieur, car vous avez un motif pour la remuer! + +Le capitaine chercha une réponse, n'en trouva pas--mais Girbal décocha +ce trait: + +--Un républicain qui parle contre la liberté! c'est drôle! + +--Histoire de rire! dit Langlois. + +Bouvard l'interpella: + +--D'où vient que vous ne donnez pas votre fortune aux pauvres? + +L'épicier, d'un regard inquiet, parcourut toute sa boutique. + +--Tiens! pas si bête! je la garde pour moi! + +--Si vous étiez saint Vincent de Paul, vous agiriez différemment, +puisque vous auriez son caractère. Vous obéissez au vôtre. Donc vous +n'êtes pas libre! + +--C'est une chicane répondit en choeur l'assemblée. + +Bouvard ne broncha pas;--et désignant la balance sur le comptoir: + +--Elle se tiendra inerte, tant qu'un des plateaux sera vide. De même, la +volonté;--et l'oscillation de la balance entre deux poids qui semblent +égaux, figure le travail de notre esprit, quand il délibère sur les +motifs, jusqu'au moment où le plus fort l'emporte, le détermine. + +--Tout cela dit Girbal ne fait rien pour Touache, et ne l'empêche pas +d'être un gaillard joliment vicieux. + +Pécuchet prit la parole: + +--Les vices sont des propriétés de la Nature, comme les inondations, les +tempêtes. + +Le notaire l'arrêta; et se haussant à chaque mot sur la pointe des +orteils: + +--Je trouve votre système d'une immoralité complète. Il donne carrière à +tous les débordements, excuse les crimes, innocente les coupables. + +--Parfaitement dit Bouvard. Le malheureux qui suit ses appétits est dans +son droit, comme l'honnête homme qui écoute la Raison. + +--Ne défendez pas les monstres! + +--Pourquoi monstres? Quand il naît un aveugle, un idiot, un homicide, +cela nous paraît du désordre, comme si l'ordre nous était connu, comme +si la nature agissait pour une fin! + +--Alors vous contestez la Providence? + +--Oui! je la conteste! + +--Voyez plutôt l'Histoire! s'écria Pécuchet rappelez-vous les +assassinats de rois, les massacres de peuples, les dissensions dans les +familles, le chagrin des particuliers. + +--Et en même temps ajouta Bouvard, car ils s'excitaient l'un l'autre +cette Providence soigne les petits oiseaux, et fait repousser les pattes +des écrevisses. Ah! si vous entendez par Providence, une loi qui règle +tout, je veux bien, et encore! + +--Cependant, monsieur dit le notaire il y a des principes! + +--Qu'est-ce que vous me chantez! Une science, d'après Condillac, est +d'autant meilleure qu'elle n'en a pas besoin! Ils ne font que résumer +des connaissances acquises, et nous reportent vers ces notions, qui +précisément sont discutables. + +--Avez-vous comme nous poursuivit Pécuchet, scruté, fouillé les arcanes +de la métaphysique? + +--Il est vrai, messieurs, il est vrai! + +Et la société se dispersa. + +Mais Coulon les tirant à l'écart, leur dit d'un ton paterne, qu'il +n'était pas dévot certainement et même il détestait les jésuites. +Cependant il n'allait pas si loin qu'eux! Oh non! bien sûr;--et au coin +de la place, ils passèrent devant le capitaine, qui rallumait sa pipe en +grommelant: Je fais pourtant ce que je veux, nom de Dieu! + +Bouvard et Pécuchet proférèrent en d'autres occasions leurs abominables +paradoxes. Ils mettaient en doute, la probité des hommes, la chasteté +des femmes, l'intelligence du gouvernement, le bon sens du peuple, enfin +sapaient les bases. + +Foureau s'en émut, et les menaça de la prison, s'ils continuaient de +tels discours. + +L'évidence de leur supériorité blessait. Comme ils soutenaient des +thèses immorales, ils devaient être immoraux; des calomnies furent +inventées. + +Alors une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle de voir +la bêtise et de ne plus la tolérer. + +Des choses insignifiantes les attristaient: les réclames des journaux, +le profil d'un bourgeois, une sotte réflexion entendue par hasard. + +En songeant à ce qu'on disait dans leur village, et qu'il y avait +jusqu'aux antipodes d'autres Coulon, d'autres Marescot, d'autres +Foureau, ils sentaient peser sur eux comme la lourdeur de toute la +terre. + +Ils ne sortaient plus, ne recevaient personne. + +Un après-midi, un dialogue s'éleva dans la cour, entre Marcel et un +monsieur ayant un chapeau à larges bords avec des conserves noires. +C'était l'académicien Larsonneur. Il ne fut pas sans observer un rideau +entrouvert, des portes qu'on fermait. Sa démarche était une tentative de +raccommodement et il s'en alla furieux, chargeant le domestique de dire +à ses maîtres qu'il les regardait comme des goujats. + +Bouvard et Pécuchet ne s'en soucièrent. Le monde diminuait +d'importance--ils l'apercevaient comme dans un nuage, descendu de leur +cerveau sur leurs prunelles. + +N'est-ce pas, d'ailleurs, une illusion, un mauvais rêve? Peut-être, +qu'en somme, les prospérités et les malheurs s'équilibrent? Mais le bien +de l'espèce ne console pas l'individu. + +--Et que m'importent les autres! disait Pécuchet. + +Son désespoir affligeait Bouvard. C'était lui qui l'avait poussé +jusque-là; et le délabrement de leur domicile avivait leur chagrin par +des irritations quotidiennes. + +Pour se remonter, ils se faisaient des raisonnements, se prescrivaient +des travaux, et retombaient vite dans une paresse plus forte, dans un +découragement profond. + +À la fin des repas, ils restaient les coudes sur la table, à gémir d'un +air lugubre--Marcel en écarquillait les yeux, puis retournait dans sa +cuisine où il s'empiffrait solitairement. + +Au milieu de l'été, ils reçurent un billet de faire-part annonçant le +mariage de Dumouchel avec Mme veuve Olympe-Zulma Poulet. + +Que Dieu le bénisse! et ils se rappelèrent le temps où ils étaient +heureux. Pourquoi ne suivaient-ils plus les moissonneurs? Où étaient les +jours qu'ils entraient dans les fermes cherchant partout des antiquités? +Rien maintenant n'occasionnerait ces heures si douces qu'emplissaient la +distillerie ou la Littérature. Un abîme les en séparait. Quelque chose +d'irrévocable était venu. + +Ils voulurent faire comme autrefois une promenade dans les champs, +allèrent très loin, se perdirent.--De petits nuages moutonnaient dans le +ciel, le vent balançait les clochettes des avoines, le long d'un pré un +ruisseau murmurait, quand tout à coup une odeur infecte les arrêta; et +ils virent sur des cailloux, entre des joncs, la charogne d'un chien. + +Les quatre membres étaient desséchés. Le rictus de la gueule découvrait +sous des babines bleuâtres des crocs d'ivoire; à la place du ventre, +c'était un amas de couleur terreuse, et qui semblait palpiter tant +grouillait dessus la vermine. Elle s'agitait, frappée par le soleil, +sous le bourdonnement des mouches, dans cette intolérable odeur, une +odeur féroce et comme dévorante. + +Cependant Bouvard plissait le front; et des larmes mouillèrent ses +yeux.--Pécuchet dit stoïquement: Nous serons un jour comme ça! + +L'idée de la mort les avait saisis. Ils en causèrent, en revenant. + +Après tout, elle n'existe pas. On s'en va dans la rosée, dans la brise, +dans les étoiles. On devient quelque chose de la sève des arbres, de +l'éclat des pierres fines, du plumage des oiseaux. On redonne à la +Nature ce qu'elle vous a prêté et le Néant qui est devant nous n'a rien +de plus affreux que le néant qui se trouve derrière. + +Ils tâchaient de l'imaginer sous la forme d'une nuit intense, d'un trou +sans fond, d'un évanouissement continu. N'importe quoi valait mieux que +cette existence monotone, absurde, et sans espoir. + +Ils récapitulèrent leurs besoins inassouvis. Bouvard avait toujours +désiré des chevaux, des équipages, les grands crus de Bourgogne, et de +belles femmes complaisantes dans une habitation splendide. L'ambition de +Pécuchet était le savoir philosophique. Or, le plus vaste des problèmes, +celui qui contient les autres, peut se résoudre en une minute. Quand +donc arriverait-elle? + +--Autant tout de suite, en finir. + +--Comme tu voudras dit Bouvard. + +Et ils examinèrent la question du suicide. + +Où est le mal de rejeter un fardeau qui vous écrase? et de commettre une +action ne nuisant à personne? Si elle offensait Dieu, aurions-nous ce +pouvoir? Ce n'est pas une lâcheté, bien qu'on dise;--et l'insolence est +belle, de bafouer même à son détriment, ce que les hommes estiment le +plus. + +Ils délibérèrent sur le genre de mort. + +Le poison fait souffrir. Pour s'égorger, il faut trop de courage. Avec +l'asphyxie, on se rate souvent. + +Enfin, Pécuchet monta dans le grenier deux câbles de la gymnastique. +Puis, les ayant liés à la même traverse du toit, laissa pendre un noeud +coulant et avança dessous deux chaises, pour atteindre aux cordes. + +Ce moyen fut résolu. + +Ils se demandaient quelle impression cela causerait dans +l'arrondissement, où iraient ensuite leur bibliothèque, leurs +paperasses, leurs collections. La pensée de la mort les faisait +s'attendrir sur eux-mêmes. Cependant, ils ne lâchaient point leur +projet, et à force d'en parler, s'y accoutumèrent. + +Le soir du 25 décembre, entre dix et onze heures, ils réfléchissaient +dans le muséum, habillés différemment. Bouvard portait une blouse sur +son gilet de tricot--et Pécuchet, depuis trois mois, ne quittait plus la +robe de moine, par économie. + +Comme ils avaient grand faim (car Marcel sorti dès l'aube n'avait pas +reparu) Bouvard crut hygiénique de boire un carafon d'eau-de-vie et +Pécuchet de prendre du thé. + +En soulevant la bouilloire, il répandit de l'eau sur le parquet. + +--Maladroit! s'écria Bouvard. + +Puis trouvant l'infusion médiocre, il voulut la renforcer par deux +cuillerées de plus. + +--Ce sera exécrable dit Pécuchet. + +--Pas du tout! + +Et chacun tirant à soi la boîte, le plateau tomba; une des tasses fut +brisée, la dernière du beau service en porcelaine. + +Bouvard pâlit.--Continue! saccage! ne te gêne pas! + +--Grand malheur, vraiment! + +--Oui! un malheur! Je la tenais de mon père! + +--Naturel ajouta Pécuchet, en ricanant. + +--Ah! tu m'insultes! + +--Non, mais je te fatigue! avoue-le! + +Et Pécuchet fut pris de colère, ou plutôt de démence. Bouvard aussi. Ils +criaient à la fois tous les deux, l'un irrité par la faim, l'autre par +l'alcool. La gorge de Pécuchet n'émettait plus qu'un râle. + +--C'est infernal, une vie pareille; j'aime mieux la mort. Adieu. + +Il prit le flambeau, tourna les talons, claqua la porte. + +Bouvard, au milieu des ténèbres, eut peine à l'ouvrir, courut derrière +lui, arriva dans le grenier. + +La chandelle était par terre--et Pécuchet debout sur une des chaises +avec le câble dans sa main. + +L'esprit d'imitation emporta Bouvard:--Attends-moi! Et il montait sur +l'autre chaise quand s'arrêtant tout à coup: + +--Mais... nous n'avons pas fait notre testament? + +--Tiens! c'est juste! + +Des sanglots gonflaient leur poitrine. Ils se mirent à la lucarne pour +respirer. + +L'air était froid; et des astres nombreux brillaient dans le ciel, noir +comme de l'encre. La blancheur de la neige, qui couvrait la terre, se +perdait dans les brumes de l'horizon. + +Ils aperçurent de petites lumières à ras du sol; et grandissant, se +rapprochant, toutes allaient du côté de l'église. + +Une curiosité les y poussa. + +C'était la messe de minuit. Ces lumières provenaient des lanternes des +bergers. Quelques-uns, sous le porche, secouaient leurs manteaux. + +Le serpent ronflait, l'encens fumait. Des verres, suspendus, dans la +longueur de la nef, dessinaient trois couronnes de feux multicolores--et +au bout de la perspective des deux côtés du tabernacle, les cierges +géants dressaient des flammes rouges. Par dessus les têtes de la foule +et les capelines des femmes, au delà des chantres, on distinguait le +prêtre dans sa chasuble d'or; à sa voix aiguë répondaient les voix +fortes des hommes emplissant le jubé, et la voûte de bois tremblait, sur +ses arceaux de pierre. Des images représentant le chemin de la croix +décoraient les murs. Au milieu du choeur, devant l'autel, un agneau +était couché, les pattes sous le ventre, les oreilles toutes droites. + +La tiède température, leur procura un singulier bien-être; et leurs +pensées, orageuses tout à l'heure, se faisaient douces, comme des vagues +qui s'apaisent. + +Ils écoutèrent l'Évangile et le Credo, observaient les mouvements du +prêtre. Cependant les vieux, les jeunes, les pauvresses en guenille, les +fermières en haut bonnet, les robustes gars à blonds favoris, tous +priaient, absorbés dans la même joie profonde;--et voyaient sur la +paille d'une étable, rayonner comme un soleil, le corps de +l'enfant-Dieu. Cette foi des autres touchait Bouvard en dépit de sa +raison, et Pécuchet malgré la dureté de son coeur. + +Il y eut un silence; tous les dos se courbèrent--et au tintement d'une +clochette, le petit agneau bêla. + +L'hostie fut montrée par le prêtre, au bout de ses deux bras, le plus +haut possible. Alors éclata un chant d'allégresse, qui conviait le monde +aux pieds du Roi des Anges. Bouvard et Pécuchet involontairement s'y +mêlèrent; et ils sentaient comme une aurore se lever dans leur âme. + + + + +CHAPITRE IX + + +Marcel reparut le lendemain à trois heures, la face verte, les yeux +rouges, une bigne au front, le pantalon déchiré, empestant l'eau-de-vie, +immonde. + +Il avait été, selon sa coutume annuelle, à six lieues de là, près +d'Iqueville faire le réveillon chez un ami;--et bégayant plus que +jamais, pleurant, voulant se battre, il implorait sa grâce comme s'il +eût commis un crime. Ses maîtres l'octroyèrent. Un calme singulier les +portait à l'indulgence. + +La neige avait fondu tout à coup--et ils se promenaient dans leur +jardin, humant l'air tiède, heureux de vivre. + +Était-ce le hasard seulement, qui les avait détournés de la mort? +Bouvard se sentait attendri. Pécuchet se rappela sa première communion; +et pleins de reconnaissance pour la Force, la Cause dont ils +dépendaient, l'idée leur vint de faire des lectures pieuses. + +L'Évangile dilata leur âme, les éblouit comme un soleil. Ils +apercevaient Jésus, debout sur la montagne, un bras levé, la foule en +dessous l'écoutant--ou bien au bord du Lac, parmi les Apôtres qui tirent +des filets--puis sur l'ânesse, dans la clameur des alléluias, la +chevelure éventée par les palmes frémissantes--enfin au haut de la +croix, inclinant sa tête, d'où tombe éternellement une rosée sur le +monde. Ce qui les gagna, ce qui les délectait, c'est la tendresse pour +les humbles, la défense des pauvres, l'exaltation des opprimés.--Et dans +ce livre où le ciel se déploie, rien de théologal; au milieu de tant de +préceptes, pas un dogme; nulle exigence que la pureté du coeur. + +Quant aux miracles, leur raison n'en fut pas surprise; dès l'enfance, +ils les connaissaient. La hauteur de saint Jean ravit Pécuchet--et le +disposa à mieux comprendre l'Imitation. + +Ici plus de paraboles, de fleurs, d'oiseaux--mais des plaintes, un +resserrement de l'âme sur elle-même. Bouvard s'attrista en feuilletant +ces pages, qui semblent écrites par un temps de brume, au fond d'un +cloître, entre un clocher et un tombeau. Notre vie mortelle y apparaît +si lamentable qu'il faut, l'oubliant, se retourner vers Dieu;--et les +deux bonshommes, après toutes leurs déceptions, éprouvaient le besoin +d'être simples, d'aimer quelque chose, de se reposer l'esprit. + +Ils abordèrent l'Ecclésiaste, Isaïe, Jérémie. + +Mais la Bible les effrayait avec ses prophètes à voix de lion, le fracas +du tonnerre dans les nues, tous les sanglots de la Géhenne, et son Dieu +dispersant les empires, comme le vent fait des nuages. + +Ils lisaient cela le dimanche, à l'heure des vêpres, pendant que la +cloche tintait. + +Un jour, ils se rendirent à la messe, puis y retournèrent. C'était une +distraction au bout de la semaine. Le comte et la comtesse de Faverges +les saluèrent de loin, ce qui fut remarqué. Le juge de paix leur dit, en +clignant de l'oeil:--Parfait! je vous approuve. Toutes les bourgeoises, +maintenant leur envoyaient le pain bénit. + +L'abbé Jeufroy leur fit une visite; ils la rendirent, on se fréquenta; +et le prêtre ne parlait pas de religion. + +Ils furent étonnés de cette réserve; si bien que Pécuchet, d'un air +indifférent lui demanda comment s'y prendre pour obtenir la Foi. + +--Pratiquez, d'abord. + +Ils se mirent à pratiquer, l'un avec espoir, l'autre par défi, Bouvard +étant convaincu qu'il ne serait jamais un dévot. Un mois durant, il +suivit régulièrement tous les offices, mais, à l'encontre de Pécuchet, +ne voulut pas s'astreindre au maigre. + +Était-ce une mesure d'hygiène? on sait ce que vaut l'Hygiène! une +affaire de convenance? à bas les convenances! une marque de soumission +envers l'Église? il s'en fichait également! bref, déclarait cette règle +absurde, pharisaïque, et contraire à l'esprit de l'Évangile. + +Le vendredi saint des autres années, ils mangeaient ce que Germaine leur +servait. + +Mais Bouvard cette fois, s'était commandé un beefsteak. Il s'assit, +coupa la viande;--et Marcel le regardait scandalisé, tandis que Pécuchet +dépiautait gravement sa tranche de morue. + +Bouvard restait la fourchette d'une main, le couteau de l'autre. Enfin +se décidant, il monta une bouchée à ses lèvres. Tout à coup ses mains +tremblèrent, sa grosse mine pâlit, sa tête se renversait. + +--Tu te trouves mal? + +--Non!... Mais... et il fit un aveu. Par suite de son éducation (c'était +plus fort que lui) il ne pouvait manger du gras ce jour-là, dans la +crainte de mourir. + +Pécuchet, sans abuser de sa victoire, en profita pour vivre à sa guise. + +Un soir, il rentra la figure empreinte d'une joie sérieuse, et lâchant +le mot, dit qu'il venait de se confesser. + +Alors ils discutèrent l'importance de la confession. + +Bouvard admettait celle des premiers chrétiens qui se faisait en public: +la moderne est trop facile. Cependant il ne niait pas que cette enquête +sur nous-mêmes ne fût un élément de progrès, un levain de moralité. + +Pécuchet, désireux de la perfection, chercha ses vices. Les bouffées +d'orgueil depuis longtemps étaient parties. Son goût du travail +l'exemptait de la paresse. Quant à la gourmandise, personne de plus +sobre. Quelquefois des colères l'emportaient. Il se jura de n'en plus +avoir. + +Ensuite, il faudrait acquérir les vertus, premièrement l'Humilité; +--c'est-à-dire se croire incapable de tout mérite, indigne de la moindre +récompense, immoler son esprit, et se mettre tellement bas que l'on vous +foule aux pieds comme la boue des chemins. Il était loin encore de ces +dispositions. + +Une autre vertu lui manquait: la chasteté--car intérieurement, il +regrettait Mélie, et le pastel de la dame en robe Louis XV, le gênait +avec son décolletage. + +Il l'enferma dans une armoire, redoubla de pudeur jusque à craindre de +porter ses regards sur lui-même, et couchait avec un caleçon. + +Tant de soins autour de la Luxure la développèrent. Le matin +principalement il avait à subir de grands combats--comme en eurent saint +Paul, saint Benoît et saint Jérôme, dans un âge fort avancé. De suite, +ils recouraient à des pénitences furieuses. La douleur est une +expiation, un remède et un moyen, un hommage à Jésus-Christ. Tout amour +veut des sacrifices--et quel plus pénible que celui de notre corps! + +Afin de se mortifier, Pécuchet supprima le petit verre après les repas, +se réduisit à quatre prises dans la journée, par les froids extrêmes ne +mettait plus de casquette. + +Un jour, Bouvard qui rattachait la vigne, posa une échelle contre le mur +de la terrasse près de la maison--et sans le vouloir, se trouva plonger +dans la chambre de Pécuchet. + +Son ami, nu jusqu'au ventre, avec le martinet aux habits, se frappait +les épaules doucement, puis s'animant, retira sa culotte, cingla ses +fesses, et tomba sur une chaise, hors d'haleine. + +Bouvard fut troublé comme à la découverte d'un mystère, qu'on ne doit +pas surprendre. + +Depuis quelque temps, il remarquait plus de netteté sur les carreaux, +moins de trous aux serviettes, une nourriture meilleure--changements +qui étaient dus à l'intervention de Reine, la servante de M. le curé. + +Mêlant les choses de l'église à celles de sa cuisine, forte comme un +valet de charrue et dévouée bien qu'irrespectueuse, elle s'introduisait +dans les ménages, donnait des conseils, y devenait maîtresse. Pécuchet +se fiait absolument à son expérience. + +Une fois, elle lui amena un individu replet, ayant de petits yeux à la +chinoise, un nez en bec de vautour. C'était M. Goutman, négociant en +articles de piété;--il en déballa quelques-uns, enfermés dans des +boîtes, sous le hangar: croix, médailles et chapelets de toutes les +dimensions, candélabres pour oratoires, autels portatifs, bouquets de +clinquant--et des sacrés-coeurs en carton bleu, des saint Joseph à barbe +rouge, des calvaires de porcelaine. Pécuchet les convoita. Le prix seul +l'arrêtait. + +Goutman ne demandait pas d'argent. Il préférait les échanges, et monté +dans le muséum, il offrit, contre les vieux fers et tous les plombs, un +stock de ses marchandises. + +Elles parurent hideuses à Bouvard. Mais l'oeil de Pécuchet, les +instances de Reine et le bagout du brocanteur finirent par le +convaincre. Quand il le vit si coulant Goutman voulut, en outre, la +hallebarde; Bouvard, las d'en avoir démontré la manoeuvre, l'abandonna. +L'estimation totale étant faite, ces messieurs devaient encore cent +francs. On s'arrangea, moyennant quatre billets à trois mois +d'échéance--et ils s'applaudirent du bon marché. + +Leurs acquisitions furent distribuées dans tous les appartements. Une +crèche remplie de foin et une cathédrale de liège décorèrent le muséum. +Il y eut sur la cheminée de Pécuchet, un saint Jean-Baptiste en cire, le +long du corridor les portraits des gloires épiscopales, et au bas de +l'escalier, sous une lampe à chaînettes, une sainte Vierge en manteau +d'azur et couronnée d'étoiles--Marcel nettoyait ces splendeurs, +n'imaginant au paradis rien de plus beau. + +Quel dommage que le saint Pierre fût brisé, et comme il aurait fait bien +dans le vestibule! Pécuchet s'arrêtait parfois devant l'ancienne fosse +aux composts, où l'on reconnaissait la tiare, une sandale, un bout +d'oreille, lâchait des soupirs, puis continuait à jardiner;--car +maintenant, il joignait les travaux manuels aux exercices religieux--et +bêchait la terre, vêtu de la robe de moine, en se comparant à saint +Bruno. Ce déguisement pouvait être un sacrilège; il y renonça. + +Mais il prenait le genre ecclésiastique, sans doute par la fréquentation +du curé. Il en avait le sourire, la voix, et d'un air frileux glissait +comme lui dans ses manches ses deux mains jusqu'aux poignets. Un jour +vint où le chant du coq l'importuna; les roses l'ennuyaient; il ne +sortait plus, ou jetait sur la campagne des regards farouches. + +Bouvard se laissa conduire au mois de Marie. Les enfants qui chantaient +des hymnes, les gerbes de lilas, les festons de verdure, lui avaient +donné comme le sentiment d'une jeunesse impérissable. Dieu se +manifestait à son coeur par la forme des nids, la clarté des sources, la +bienfaisance du soleil;--et la dévotion de son ami lui semblait +extravagante, fastidieuse. + +--Pourquoi gémis-tu pendant le repas? + +--Nous devons manger en gémissant répondit Pécuchet; car l'Homme par +cette voie, a perdu son innocence phrase qu'il avait lue dans le Manuel +du séminariste, deux volumes in-12 empruntés à M. Jeufroy. Et il buvait +de l'eau de la Salette, se livrait portes closes à des oraisons +jaculatoires, espérait entrer dans la confrérie de Saint-François. + +Pour obtenir le don de persévérance, il résolut de faire un pèlerinage à +la sainte Vierge. + +Le choix des localités l'embarrassa. Serait-ce à Notre-Dame de +Fourvières, de Chartres, d'Embrun, de Marseille ou d'Auray? Celle de la +Délivrande, plus proche, convenait aussi bien.--Tu m'accompagneras! + +--J'aurais l'air d'un cornichon dit Bouvard. + +Après tout, il pouvait en revenir croyant, ne refusait pas de l'être, et +céda par complaisance. + +Les pèlerinages doivent s'accomplir à pied. Mais quarante-trois +kilomètres seraient durs;--et les gondoles n'étant pas congruentes à la +méditation ils louèrent un vieux cabriolet, qui après douze heures de +route les déposa devant l'auberge. + +Ils eurent une pièce à deux lits, avec deux commodes, supportant deux +pots à l'eau dans des petites cuvettes ovales, et l'hôtelier leur apprit +que c'était la chambre des capucins. Sous la Terreur on y avait caché la +dame de la Délivrande avec tant de précaution que les bons Pères y +disaient la messe clandestinement. + +Cela fit plaisir à Pécuchet, et il lut tout haut une notice sur la +chapelle, prise en bas dans la cuisine. + +Elle a été fondée au commencement du IIe siècle par saint Régnobert +premier évêque de Lisieux, ou par saint Ragnebert qui vivait au VIIe, ou +par Robert le Magnifique au milieu du XIe. + +Les Danois, les Normands et surtout les Protestants l'ont incendiée et +ravagée à différentes époques. + +Vers 1112, la statue primitive fut découverte par un mouton, qui en +frappant du pied dans un herbage, indiqua l'endroit où elle était--sur +cette place le comte Baudouin érigea un sanctuaire. + +Ses miracles sont innombrables:--un marchand de Bayeux captif chez les +Sarrasins l'invoque, ses fers tombent et il s'échappe.--Un avare +découvre dans son grenier un troupeau de rats, l'appelle à son secours +et les rats s'éloignent.--Le contact d'une médaille ayant effleuré son +effigie fit se repentir au lit de mort un vieux matérialiste de +Versailles.--Elle rendit la parole au sieur Adeline qui l'avait perdue +pour avoir blasphémé; et par sa protection, M. et Mme de Becqueville +eurent assez de force pour vivre chastement en état de mariage. + +On cite parmi ceux qu'elle a guéris d'affections irrémédiables Mlle de +Palfresne, Anne Lorieux, Marie Duchemin, François Dufai, et Mme de +Jumillac, née d'Osseville. + +Des personnages considérables l'ont visitée: Louis XI, Louis XIII, deux +filles de Gaston d'Orléans, le cardinal Wiseman, Samirrhi, patriarche +d'Antioche, Mgr Véroles, vicaire apostolique de la Mandchourie;--et +l'archevêque de Quélen vint lui rendre grâce pour la conversion du +prince de Talleyrand. + +--Elle pourra dit Pécuchet te convertir aussi! + +Bouvard déjà couché, eut une sorte de grognement, et s'endormit tout à +fait. + +Le lendemain à six heures, ils entraient dans la chapelle. + +On en construisait une autre;--des toiles et des planches embarrassaient +la nef et le monument, de style rococo, déplut à Bouvard, surtout +l'autel de marbre rouge, avec ses pilastres corinthiens. + +La statue miraculeuse dans une niche à gauche du choeur est enveloppée +d'une robe à paillettes. Le bedeau survint, ayant pour chacun d'eux un +cierge. Il le planta sur une manière de herse dominant la balustrade, +demanda trois francs, fit une révérence, et disparut. + +Ensuite ils regardèrent les ex-voto. + +Des inscriptions sur plaques témoignent de la reconnaissance des +fidèles. On admire deux épées en sautoir offertes par un ancien élève de +l'École polytechnique, des bouquets de mariée, des médailles militaires, +des coeurs d'argent, et dans l'angle au niveau du sol, une forêt de +béquilles. + +De la sacristie déboucha un prêtre portant le saint-ciboire. + +Quand il fut resté quelques minutes au bas de l'autel, il monta les +trois marches, dit l'Oremus, l'Introït et le Kyrie, que l'enfant de +choeur à genoux récita tout d'une haleine. + +Les assistants étaient rares, douze ou quinze vieilles femmes. On +entendait le froissement de leurs chapelets, et le bruit d'un marteau +cognant des pierres. Pécuchet incliné sur son prie-Dieu répondait aux +Amen. Pendant l'élévation il supplia Notre-Dame de lui envoyer une foi +constante et indestructible. + +Bouvard dans un fauteuil, à ses côtés, lui prit son Eucologe, et +s'arrêta aux litanies de la Vierge. + +--Très pure, très chaste, vénérable, aimable--puissante, clémente--tour +d'ivoire, maison d'or, porte du matin ces mots d'adoration, ces +hyperboles l'emportèrent vers celle qui est célébrée par tant +d'hommages. + +Il la rêva comme on la figure dans les tableaux d'église, sur un +amoncellement de nuages, des chérubins à ses pieds, l'Enfant-Dieu à sa +poitrine--mère des tendresses que réclament toutes les afflictions de la +terre,--idéal de la Femme transportée dans le ciel; car sorti de ses +entrailles l'Homme exalte son amour et n'aspire qu'à reposer sur son +coeur. + +La messe étant finie, ils longèrent les boutiques qui s'adossent contre +le mur du côté de la Place. On y voit des images, des bénitiers, des +urnes à filets d'or, des Jésus-Christ en noix de coco, des chapelets +d'ivoire;--et le soleil, frappant les verres des cadres, éblouissait les +yeux, faisait ressortir la brutalité des peintures, la hideur des +dessins. Bouvard, qui chez lui trouvait ces choses abominables, fut +indulgent pour elles. Il acheta une petite Vierge en pâte bleue. +Pécuchet comme souvenir se contenta d'un rosaire. + +Les marchands criaient:--Allons! allons! pour cinq francs, pour trois +francs, pour soixante centimes, pour deux sols! ne refusez pas +Notre-Dame! + +Les deux pèlerins flânaient sans rien choisir. Des remarques +désobligeantes s'élevèrent. + +--Qu'est-ce qu'ils veulent ces oiseaux-là? + +--Ils sont peut-être des Turcs! + +--Des protestants, plutôt! + +Une grande fille tira Pécuchet par la redingote; un vieux en lunettes +lui posa la main sur l'épaule; tous braillaient à la fois; puis quittant +leurs baraques, ils vinrent les entourer, redoublaient de sollicitations +et d'injures. + +Bouvard n'y tint plus.--Laissez-nous tranquilles, nom de Dieu! La tourbe +s'écarta. + +Mais une grosse femme les suivit quelque temps sur la Place, et cria +qu'ils s'en repentiraient. + +En rentrant à l'auberge, ils trouvèrent dans le café Goutman. Son négoce +l'appelait en ces parages--et il causait avec un individu examinant des +bordereaux, sur la table, devant eux. + +Cet individu avait une casquette de cuir, un pantalon très large, le +teint rouge et la taille fine, malgré ses cheveux blancs, l'air à la +fois d'un officier en retraite, et d'un vieux cabotin. + +De temps à autre, il lâchait un juron puis, sur un mot de Goutman dit +plus bas, se calmait de suite, et passait à un autre papier. + +Bouvard qui l'observait, au bout d'un quart d'heure s'approcha de lui. + +--Barberou, je crois? + +--Bouvard! s'écria l'homme à la casquette, et ils s'embrassèrent. + +Barberou depuis vingt ans avait enduré toutes sortes de fortunes. Gérant +d'un journal, commis d'assurances, directeur d'un parc aux huîtres; je +vous conterai cela; enfin revenu à son premier métier, il voyageait pour +une maison de Bordeaux, et Goutman qui faisait le diocèse lui plaçait +des vins chez les ecclésiastiques--mais permettez; dans une minute, je +suis à vous! + +Il avait repris ses comptes, quand bondissant sur la banquette: + +--Comment, deux mille? + +--Sans doute! + +--Ah! elle est forte, celle-là! + +--Vous dites? + +--Je dis que j'ai vu Hérambert moi-même, répliqua Barberou furieux. La +facture porte quatre mille; pas de blagues! + +Le brocanteur ne perdit point contenance. + +--Eh bien; elle vous libère! après? + +Barberou se leva, et à sa figure blême d'abord, puis violette, Bouvard +et Pécuchet croyaient qu'il allait étrangler Goutman. + +Il se rassit, croisa les bras. Vous êtes une rude canaille, convenez-en! + +--Pas d'injures, monsieur Barberou; il y a des témoins; prenez garde! + +--Je vous flanquerai un procès! + +--Ta! ta! ta! + +Puis ayant bouclé son portefeuille, Goutman souleva le bord de son +chapeau: + +--À l'avantage! et il sortit. + +Barberou exposa les faits: pour une créance de mille francs doublée par +suite de manoeuvres usuraires, il avait livré à Goutman trois mille +francs de vins; ce qui payerait sa dette avec mille francs de bénéfice; +mais au contraire, il en devait trois mille. Ses patrons le +renverraient, on le poursuivrait!--Crapule! brigand! sale juif!--et ça +dîne dans les presbytères! D'ailleurs, tout ce qui touche à la +calotte!... Il déblatéra contre les prêtres, et tapait sur la table avec +tant de violence que la statuette faillit tomber. + +--Doucement! dit Bouvard. + +--Tiens! Qu'est-ce que ça? et Barberou ayant défait l'enveloppe de la +petite vierge: un bibelot du pèlerinage! À vous? + +Bouvard, au lieu de répondre, sourit d'une manière ambiguë. + +--C'est à moi! dit Pécuchet. + +--Vous m'affligez reprit Barberou; mais je vous éduquerai +là-dessus,--n'ayez pas peur! Et comme on doit être philosophe, et que la +tristesse ne sert à rien, il leur offrit à déjeuner. + +Tous les trois s'attablèrent. + +Barberou fut aimable, rappela le vieux temps, prit la taille de la +bonne, voulut toiser le ventre de Bouvard. Il irait chez eux bientôt, et +leur apporterait un livre farce. + +L'idée de sa visite les réjouissait médiocrement. Ils en causèrent dans +la voiture, pendant une heure, au trot du cheval. Ensuite Pécuchet ferma +les paupières. Bouvard se taisait aussi. Intérieurement, il penchait +vers la Religion. + +M. Marescot s'était présenté la veille pour leur faire une communication +importante.--Marcel n'en savait pas davantage. + +Le notaire ne put les recevoir que trois jours après;--et de suite +exposa la chose. Pour une rente de sept mille cinq cents francs, Mme +Bordin proposait à M. Bouvard de lui acheter leur ferme. + +Elle la reluquait depuis sa jeunesse, en connaissait les tenants et +aboutissants, défauts et avantages--et ce désir était comme un cancer +qui la minait. Car la bonne dame en vraie Normande, chérissait +par-dessus tout le bien moins pour la sécurité du capital que pour le +bonheur de fouler un sol vous appartenant. Dans l'espoir de celui-là, +elle avait pratiqué des enquêtes, une surveillance journalière, de +longues économies, et elle attendait avec impatience, la réponse de +Bouvard. + +Il fut embarrassé, ne voulant pas que Pécuchet un jour se trouvât sans +fortune; mais il fallait saisir l'occasion,--qui était l'effet du +pèlerinage.--La Providence pour la seconde fois se manifestait en leur +faveur. + +Ils offrirent les conditions suivantes: la rente non pas de sept mille +cinq cents francs mais de six mille serait dévolue au dernier survivant. +Marescot fit valoir que l'un était faible de santé. Le tempérament de +l'autre le disposait à l'apoplexie, et Mme Bordin signa le contrat, +emportée par la passion. + +Bouvard en resta mélancolique. Quelqu'un désirait sa mort; et cette +réflexion lui inspira des pensées graves, des idées de Dieu, et +d'éternité. + +Trois jours après M. Jeufroy les invita au repas de cérémonie qu'il +donnait une fois par an à des collègues. + +Le dîner commença vers deux heures de l'après-midi, pour finir à onze du +soir. On y but du poiré, on y débita des calembours. L'abbé Pruneau +composa séance tenante un acrostiche, M. Bougon fit des tours de cartes, +et Cerpet, jeune vicaire, chanta une petite romance qui frisait la +galanterie. Un pareil milieu divertit Bouvard. Il fut moins sombre le +lendemain. + +Le curé vint le voir fréquemment. Il présentait la Religion sous des +couleurs gracieuses. Que risque-t-on, du reste?--et Bouvard consentit +bientôt à s'approcher de la sainte table. Pécuchet, en même temps que +lui, participerait au sacrement. + +Le grand jour arriva. + +L'église, à cause des premières communions était pleine de monde. Les +bourgeois et les bourgeoises encombraient leurs bancs, et le menu peuple +se tenait debout par derrière, ou dans le jubé, au-dessus de la porte. + +Ce qui allait se passer tout à l'heure était inexplicable, songeait +Bouvard; mais la Raison ne suffit pas à comprendre certaines choses. De +très grands hommes ont admis celle-là. Autant faire comme eux. Et dans +une sorte d'engourdissement, il contemplait l'autel, l'encensoir, les +flambeaux, la tête un peu vide car il n'avait rien mangé--et éprouvait +une singulière faiblesse. + +Pécuchet en méditant la Passion de Jésus-Christ s'excitait à des élans +d'amour. Il aurait voulu lui offrir son âme, celle des autres--et les +ravissements, les transports, les illuminations des saints, tous les +êtres, l'univers entier. Bien qu'il priât avec ferveur, les différentes +parties de la messe lui semblèrent un peu longues. + +Enfin, les petits garçons s'agenouillèrent sur la première marche de +l'autel, formant avec leurs habits, une bande noire, que surmontaient +inégalement des chevelures blondes ou brunes. Les petites filles les +remplacèrent, ayant sous leurs couronnes, des voiles qui tombaient; de +loin, on aurait dit un alignement de nuées blanches au fond du choeur. + +Puis ce fut le tour des grandes personnes. + +La première du côté de l'Évangile était Pécuchet; mais trop ému, sans +doute, il oscillait la tête de droite et de gauche. Le curé eut peine à +lui mettre l'hostie dans la bouche, et il la reçut en tournant les +prunelles. + +Bouvard, au contraire, ouvrit si largement les mâchoires que sa langue +lui pendait sur la lèvre comme un drapeau. En se relevant, il coudoya +Mme Bordin. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle souriait; sans savoir +pourquoi, il rougit. + +Après Mme Bordin communièrent ensemble Mlle de Faverges, la Comtesse, +leur dame de compagnie,--et un monsieur que l'on ne connaissait pas à +Chavignolles. + +Les deux derniers furent Placquevent, et Petit l'instituteur;--quand +tout à coup on vit paraître Gorju. + +Il n'avait plus de barbiche;--et il regagna sa place, les bras en croix +sur la poitrine, d'une manière fort édifiante. + +Le curé harangua les petits garçons. Qu'ils aient soin plus tard de ne +point faire comme Judas qui trahit son Dieu, et de conserver toujours +leur robe d'innocence. Pécuchet regretta la sienne. Mais on remuait des +chaises; les mères avaient hâte d'embrasser leurs enfants. + +Les paroissiens à la sortie, échangèrent des félicitations. Quelques-uns +pleuraient. Mme de Faverges en attendant sa voiture se tourna vers +Bouvard et Pécuchet, et présenta son futur gendre:--M. le baron de +Mahurot, ingénieur. Le comte se plaignait de ne pas les voir. Il serait +revenu la semaine prochaine. Notez-le! je vous prie. La calèche était +arrivée; les dames du château partirent. Et la foule se dispersa. + +Ils trouvèrent dans leur cour un paquet au milieu de l'herbe. Le +facteur, comme la maison était close, l'avait jeté par-dessus le mur. +C'était l'ouvrage que Barberou avait promis,--Examen du Christianisme +par Louis Hervieu, ancien élève de l'École normale. Pécuchet le +repoussa. Bouvard ne désirait pas le connaître. + +On lui avait répété que le sacrement le transformerait: durant plusieurs +jours, il guetta des floraisons dans sa conscience. Il était toujours le +même; et un étonnement douloureux le saisit. + +Comment! la chair de Dieu se mêle à notre chair--et elle n'y cause rien! +La pensée qui gouverne les mondes n'éclaire pas notre esprit. Le suprême +pouvoir nous abandonne à l'impuissance. + +M. Jeufroy, en le rassurant, lui ordonna le Catéchisme de l'abbé Gaume. + +Au contraire, la dévotion de Pécuchet s'était développée. Il aurait +voulu communier sous les deux espèces, chantait des psaumes, en se +promenant dans le corridor, arrêtait les Chavignollais pour discuter, et +les convertir. Vaucorbeil lui rit au nez, Girbal haussa les épaules, et +le capitaine l'appela Tartuffe. On trouvait maintenant qu'ils allaient +trop loin. + +Une excellente habitude c'est d'envisager les choses comme autant de +symboles. Si le tonnerre gronde, figurez-vous le jugement dernier; +devant un ciel sans nuages, pensez au séjour des bienheureux; dites-vous +dans vos promenades que chaque pas vous rapproche de la mort. Pécuchet +observa cette méthode. Quand il prenait ses habits il songeait à +l'enveloppe charnelle dont la seconde personne de la Trinité s'est +revêtue. Le tic-tac de l'horloge lui rappelait les battements de son +coeur, une piqûre d'épingle les clous de la croix. Mais il eut beau se +tenir à genoux pendant des heures, et multiplier les jeûnes, et se +pressurer l'imagination, le détachement de soi-même ne se faisait pas; +impossible d'atteindre à la contemplation parfaite! + +Il recourut à des auteurs mystiques: sainte Thérèse, Jean de la Croix, +Louis de Grenade, Simpoli,--et de plus modernes, Monseigneur Chaillot. +Au lieu des sublimités qu'il attendait, il ne rencontra que des +platitudes, un style très lâche, de froides images, et force +comparaisons tirées de la boutique des lapidaires. + +Il apprit cependant qu'il y a une purgation active et une purgation +passive, une vision interne et une vision externe, quatre espèces +d'oraisons, neuf excellences dans l'amour, six degrés dans l'humilité, +et que la blessure de l'âme ne diffère pas beaucoup du vol spirituel. + +Des points l'embarrassaient. + +--Puisque la chair est maudite, comment se fait-il que l'on doive +remercier Dieu pour le bienfait de l'existence? Quelle mesure garder +entre la crainte indispensable au salut, et l'espérance qui ne l'est pas +moins? Où est le signe de la grâce? etc.! + +Les réponses de M. Jeufroy étaient simples:--Ne vous tourmentez pas! À +vouloir tout approfondir, on court sur une pente dangereuse. + +Le Catéchisme de Persévérance par Gaume avait tellement dégoûté Bouvard +qu'il prit le volume de Louis Hervieu--c'était un sommaire de l'exégèse +moderne défendu par le gouvernement. Barberou, comme républicain l'avait +acheté. + +Il éveilla des doutes dans l'esprit de Bouvard--et d'abord sur le péché +originel.--Si Dieu a créé l'Homme peccable, il ne devait pas le punir; +et le mal est antérieur à la chute, puisqu'il y avait déjà, des volcans, +des bêtes féroces! Enfin ce dogme bouleverse mes notions de justice! + +--Que voulez-vous disait le curé c'est une de ces vérités dont tout le +monde est d'accord sans qu'on puisse en fournir de preuves;--et +nous-mêmes nous faisons rejaillir sur les enfants les crimes de leurs +pères. Ainsi les moeurs et les lois justifient ce décret de la +Providence, que l'on retrouve dans la Nature. + +Bouvard hocha la tête. Il doutait aussi de l'enfer. + +--Car tout châtiment doit viser à l'amélioration du coupable--ce qui +devient impossible avec une peine éternelle!--et combien l'endurent! +Songez donc: tous les Anciens, les juifs, les musulmans, les idolâtres, +les hérétiques et les enfants morts sans baptême, ces enfants créés par +Dieu! et dans quel but? pour les punir d'une faute, qu'ils n'ont pas +commise! + +--Telle est l'opinion de saint Augustin ajouta le curé et saint Fulgence +enveloppe dans la damnation jusqu'aux foetus. L'Église, il est vrai, n'a +rien décidé à cet égard. Une remarque pourtant: ce n'est pas Dieu, mais +le pécheur qui se damne lui-même; et l'offense étant infinie, puisque +Dieu est infini, la punition doit être infinie. Est-ce tout, monsieur? + +--Expliquez-moi la Trinité dit Bouvard. + +--Avec plaisir!--Prenons une comparaison: les trois côtés du triangle, +ou plutôt notre âme, qui contient: être, connaître et vouloir; ce qu'on +appelle faculté chez l'Homme est personne en Dieu. Voilà le mystère. + +--Mais les trois côtés du triangle ne sont pas chacun le triangle. Ces +trois facultés de l'âme ne font pas trois âmes. Et vos personnes de la +Trinité sont trois Dieux. + +--Blasphème! + +--Alors il n'y a qu'une personne, un Dieu, une substance affectée de +trois manières! + +--Adorons sans comprendre dit le curé. + +--Soit! dit Bouvard. + +Il avait peur de passer pour un impie, d'être mal vu au château. + +Maintenant ils y venaient trois fois la semaine--vers cinq heures--en +hiver--et la tasse de thé les réchauffait. M. le comte par ses allures +rappelait le chic de l'ancienne cour, la Comtesse placide et grasse, +montrait sur toutes choses un grand discernement. Mlle Yolande leur +fille, était le type de la jeune personne, l'Ange des keepsakes--et Mme +de Noares leur dame de compagnie ressemblait à Pécuchet, ayant son nez +pointu. + +La première fois qu'ils entrèrent dans le salon, elle défendait +quelqu'un. + +--Je vous assure qu'il est changé! Son cadeau le prouve. + +Ce quelqu'un était Gorju. Il venait d'offrir aux futurs époux un +prie-Dieu gothique. On l'apporta. Les armes des deux maisons s'y +étalaient en reliefs de couleur. M. de Mahurot en parut content; et Mme +de Noares lui dit: + +--Vous vous souviendrez de mon protégé! + +Ensuite, elle amena deux enfants, un gamin d'une douzaine d'années et sa +soeur, qui en avait dix peut-être. Par les trous de leurs guenilles, on +voyait leurs membres rouges de froid. L'un était chaussé de vieilles +pantoufles, l'autre n'avait plus qu'un sabot. Leurs fronts +disparaissaient sous leurs chevelures et ils regardaient autour d'eux +avec des prunelles ardentes comme de jeunes loups effarés. + +Mme de Noares conta qu'elle les avait rencontrés le matin sur la grande +route. Placquevent ne pouvait fournir aucun détail. + +On leur demanda leur nom. Victor--Victorine.--Où était leur père?--En +prison.--Et avant, que faisait-il?--Rien.--Leur +pays.--Saint-Pierre.--Mais quel Saint-Pierre? Les deux petits pour toute +réponse disaient en reniflant:--Sais pas, sais pas. Leur mère était +morte et ils mendiaient. + +Mme de Noares exposa combien il serait dangereux de les abandonner; elle +attendrit la Comtesse, piqua d'honneur le Comte, fut soutenue par +Mademoiselle, s'obstina, réussit. La femme du garde-chasse en prendrait +soin. On leur trouverait de l'ouvrage plus tard;--et comme ils ne +savaient ni lire ni écrire, Mme de Noares leur donnerait elle-même des +leçons afin de les préparer au catéchisme. + +Quand M. Jeufroy venait au château, on allait quérir les deux mioches, +il les interrogeait puis faisait une conférence, où il mettait de la +prétention, à cause de l'auditoire. + +Une fois, qu'il avait discouru sur les Patriarches, Bouvard en s'en +retournant avec lui et Pécuchet, les dénigra fortement. + +Jacob s'est distingué par des filouteries, David par les meurtres, +Salomon par ses débauches. + +L'abbé lui répondit qu'il fallait voir plus loin. Le sacrifice d'Abraham +est la figure de la Passion. Jacob une autre figure du Messie, comme +Joseph, comme le serpent d'airain, comme Moïse. + +--Croyez-vous dit Bouvard, qu'il ait composé le Pentateuque? + +--Oui! sans doute! + +--Cependant on y raconte sa mort! même observation pour Josué--et quant +aux Juges, l'auteur nous prévient qu'à l'époque dont il fait l'histoire, +Israël n'avait pas encore de Rois. L'ouvrage fut donc écrit sous les +Rois. Les Prophètes aussi m'étonnent. + +--Il va nier les Prophètes, maintenant! + +--Pas du tout! mais leur esprit échauffé percevait Jéhovah sous des +formes diverses, celle d'un feu, d'une broussaille, d'un vieillard, +d'une colombe; et ils n'étaient pas certains de la Révélation puisqu'ils +demandent toujours un signe. + +--Ah!--et vous avez découvert ces belles choses?... + +--Dans Spinoza! À ce mot, le curé bondit.--L'avez-vous lu? + +--Dieu m'en garde! + +--Pourtant, monsieur, la Science!... + +--Monsieur, on n'est pas savant, si l'on n'est chrétien. + +La Science lui inspirait des sarcasmes.--Fera-t-elle pousser un épi de +grain, votre Science! Que savons-nous? disait-il. + +Mais il savait que le monde a été créé pour nous; il savait que les +Archanges sont au-dessus des Anges;--il savait que le corps humain +ressuscitera tel qu'il était vers la trentaine. + +Son aplomb sacerdotal agaçait Bouvard, qui par méfiance de Louis Hervieu +écrivit à Varlot. Et Pécuchet mieux informé, demanda à M. Jeufroy des +explications sur l'Écriture. + +Les six jours de la Genèse veulent dire six grandes époques. Le rapt des +vases précieux fait par les juifs aux Égyptiens doit s'entendre des +richesses intellectuelles, les Arts, dont ils avaient dérobé le secret. +Isaïe ne se dépouilla pas complètement--Nudus en latin signifiant nu +jusqu'aux hanches; ainsi Virgile conseille de se mettre nu, pour +labourer, et cet écrivain n'eût pas donné un précepte contraire à la +pudeur! Ézéchiel dévorant un livre n'a rien d'extraordinaire; ne dit-on +pas dévorer une brochure, un journal? + +Mais si l'on voit partout des métaphores que deviendront les faits? +L'abbé, soutenait cependant qu'ils étaient réels. + +Cette manière de les entendre parut déloyale à Pécuchet. Il poussa plus +loin ses recherches et apporta une note sur les contradictions de la +Bible. + +L'Exode nous apprend que pendant quarante ans on fit des sacrifices dans +le désert; on n'en fit aucun suivant Amos et Jérémie. Les Paralipomènes +et Esdras ne sont point d'accord sur le dénombrement du Peuple. Dans le +Deutéronome, Moïse voit le Seigneur face à face; d'après l'Exode, jamais +il ne put le voir. Où est, alors, l'inspiration? + +--Motif de plus pour l'admettre répliquait en souriant M. Jeufroy. Les +imposteurs ont besoin de connivence, les sincères n'y prennent garde. +Dans l'embarras recourons à l'Église. Elle est toujours infaillible. + +De qui relève l'infaillibilité? + +Les conciles de Bâle et de Constance l'attribuent aux conciles. Mais +souvent les conciles diffèrent, témoin ce qui se passa pour Athanase et +pour Arius. Ceux de Florence et de Latran la décernent au pape. Mais +Adrien VI déclare que le Pape, comme un autre, peut se tromper. + +Chicanes! Tout cela ne fait rien à la permanence du dogme. + +L'ouvrage de Louis Hervieu en signale les variations: le baptême +autrefois était réservé pour les adultes. L'extrême-onction ne fut un +sacrement qu'au IXe siècle; la Présence réelle a été décrétée au VIIIe, +le Purgatoire, reconnu au XVe, l'Immaculée Conception est d'hier. + +Et Pécuchet en arriva à ne plus savoir que penser de Jésus. Trois +évangiles en font un homme. Dans un passage de saint Jean il paraît +s'égaler à Dieu; dans un autre du même se reconnaître son inférieur. + +L'abbé ripostait par la lettre du roi Abgar, les Actes de Pilate et le +témoignage des Sibylles dont le fond est véritable. Il retrouvait la +Vierge dans les Gaules, l'annonce d'un Rédempteur en Chine, la Trinité +partout, la Croix sur le bonnet du grand lama, en Égypte au poing des +dieux;--et même il fit voir une gravure, représentant un nilomètre, +lequel était un phallus suivant Pécuchet. + +M. Jeufroy consultait secrètement son ami Pruneau, qui lui cherchait des +preuves dans les auteurs. Une lutte d'érudition s'engagea; et fouetté +par l'amour-propre Pécuchet devint transcendant, mythologue. + +Il comparait la Vierge à Isis, l'eucharistie au Homa des Perses, Bacchus +à Moïse, l'arche de Noé au vaisseau de Xithuros, ces ressemblances pour +lui démontraient l'identité des religions. + +Mais il ne peut y avoir plusieurs religions, puisqu'il n'y a qu'un +Dieu--et quand il était à bout d'arguments, l'homme à la soutane +s'écriait:--C'est un mystère! + +Que signifie ce mot? Défaut de savoir; très bien. Mais s'il désigne une +chose dont le seul énoncé implique contradiction, c'est une sottise;--et +Pécuchet ne quittait plus M. Jeufroy. Il le surprenait dans son jardin, +l'attendait au confessionnal, le relançait dans la sacristie. + +Le prêtre imaginait des ruses pour le fuir. + +Un jour, qu'il était parti à Sassetot administrer quelqu'un, Pécuchet se +porta au-devant de lui sur la route, manière de rendre la conversation +inévitable. + +C'était le soir, vers la fin d'août. Le ciel écarlate se rembrunit, et +un gros nuage s'y forma, régulier dans le bas, avec des volutes au +sommet. + +Pécuchet d'abord, parla de choses indifférentes, puis ayant glissé le +mot martyr: + +--Combien pensez-vous qu'il y en ait eu? + +--Une vingtaine de millions, pour le moins. + +--Leur nombre n'est pas si grand, dit Origène. + +--Origène, vous savez, est suspect! + +Un large coup de vent passa, inclinant l'herbe des fossés, et les deux +rangs d'ormeaux jusqu'au bout de l'horizon. + +Pécuchet reprit:--On classe dans les martyrs, beaucoup d'évêques +gaulois, tués en résistant aux Barbares, ce qui n'est plus la question. + +--Allez-vous défendre les Empereurs! + +Suivant Pécuchet, on les avait calomniés.--L'histoire de la Légion +thébaine est une fable. Je conteste également Symphorose et ses sept +fils, Félicité et ses sept filles, et les sept vierges d'Ancyre, +condamnées au viol, bien que septuagénaires, et les onze mille vierges +de sainte Ursule, dont une compagne s'appelait Undecemilla, un nom pris +pour un chiffre,--encore plus les dix martyrs d'Alexandrie! + +--Cependant!... Cependant, ils se trouvent dans des auteurs dignes de +créance. + +Des gouttes d'eau tombèrent. Le curé déploya son parapluie;--et +Pécuchet, quand il fut dessous, osa prétendre que les catholiques +avaient fait plus de martyrs chez les juifs, les musulmans, les +protestants, et les libres penseurs que tous les Romains autrefois. + +L'ecclésiastique se récria: + +--Mais on compte dix persécutions depuis Néron jusqu'au César Galère! + +--Eh bien, et les massacres des Albigeois! et la Saint-Barthélemy! et la +Révocation de l'édit de Nantes! + +--Excès déplorables sans doute mais vous n'allez pas comparer ces +gens-là à saint Étienne, saint Laurent, Cyprien, Polycarpe, une foule de +missionnaires. + +--Pardon! je vous rappellerai Hypatie, Jérôme de Prague, Jean Huss, +Bruno, Vanini, Anne Du Bourg! + +La pluie augmentait, et ses rayons dardaient si fort, qu'ils +rebondissaient du sol, comme de petites fusées blanches. Pécuchet et M. +Jeufroy marchaient avec lenteur serrés l'un contre l'autre, et le curé +disait: + +--Après des supplices abominables, on les jetait dans des chaudières! + +--L'Inquisition employait de même la torture, et elle vous brûlait très +bien. + +--On exposait les dames illustres dans les lupanars! + +--Croyez-vous que les dragons de Louis XIV fussent décents? + +--Et notez que les chrétiens n'avaient rien fait contre l'État! + +--Les Huguenots pas davantage! + +Le vent chassait, balayait la pluie dans l'air. Elle claquait sur les +feuilles, ruisselait au bord du chemin, et le ciel couleur de boue se +confondait avec les champs dénudés, la moisson étant finie. Pas un toit. +Au loin seulement, la cabane d'un berger. + +Le maigre paletot de Pécuchet n'avait plus un fil de sec. L'eau coulait +le long de son échine, entrait dans ses bottes, dans ses oreilles, dans +ses yeux, malgré la visière de la casquette Amoros. Le curé, en portant +d'un bras la queue de sa soutane, se découvrait les jambes, et les +pointes de son tricorne crachaient l'eau sur ses épaules comme des +gargouilles de cathédrale. + +Il fallut s'arrêter, et tournant leur dos à la tempête, ils restèrent +face à face, ventre contre ventre, en tenant à quatre mains le parapluie +qui oscillait. + +M. Jeufroy n'avait pas interrompu la défense des catholiques. + +--Ont-ils crucifié vos protestants, comme le fut saint Siméon, ou fait +dévorer un homme par deux tigres comme il advint à saint Ignace? + +--Mais comptez-vous pour quelque chose, tant de femmes séparées de leurs +maris, d'enfants arrachés à leurs mères! Et les exils des pauvres, à +travers la neige, au milieu des précipices! On les entassait dans les +prisons; à peine morts on les traînait sur la claie. + +L'abbé ricana:--Vous me permettrez de n'en rien croire! Et nos martyrs à +nous sont moins douteux. Sainte Blandine a été livrée dans un filet à +une vache furieuse. Sainte Julie périt assommée de coups. Saint Taraque, +saint Probus et saint Andronic, on leur a brisé les dents avec un +marteau, déchiré les côtes avec des peignes de fer, traversé les mains +avec des clous rougis, enlevé la peau du crâne! + +--Vous exagérez dit Pécuchet. La mort des martyrs était dans ce temps-là +une amplification de rhétorique! + +--Comment de la rhétorique? + +--Mais oui! tandis que moi, monsieur, je vous raconte de l'histoire. Les +catholiques en Irlande éventrèrent des femmes enceintes pour prendre +leurs enfants! + +--Jamais. + +--Et les donner aux pourceaux! + +--Allons donc! + +--En Belgique, ils les enterraient toutes vives. + +--Quelle plaisanterie. + +--On a leurs noms! + +--Et quand même objecta le Prêtre, en secouant de colère son parapluie +on ne peut les appeler des martyrs. Il n'y en a pas en dehors de +l'Église. + +--Un mot. Si la valeur du martyr dépend de la doctrine, comment +servirait-il à en démontrer l'excellence? + +La pluie se calmait; jusqu'au village ils ne parlèrent plus. + +Mais, sur le seuil du presbytère, l'Abbé dit: + +--Je vous plains! véritablement, je vous plains! + +Pécuchet conta de suite à Bouvard son altercation. Elle lui avait causé +une malveillance antireligieuse;--et une heure après, assis devant un +feu de broussailles, il lisait le Curé Meslier. Ces négations lourdes le +choquèrent; puis se reprochant d'avoir méconnu, peut-être, des héros, il +feuilleta dans la Biographie, l'histoire des martyrs les plus illustres. + +Quelles clameurs du Peuple, quand ils entraient dans l'arène!--et si les +lions et les jaguars étaient trop doux, du geste et de la voix ils les +excitaient à s'avancer. On les voyait tout couverts de sang, sourire +debout le regard au ciel;--sainte Perpétue renoua ses cheveux pour ne +point paraître affligée.--Pécuchet se mit à réfléchir--La fenêtre était +ouverte, la nuit tranquille, beaucoup d'étoiles brillaient--Il devait se +passer dans leur âme des choses dont nous n'avons plus l'idée, une joie, +un spasme divin?--Et Pécuchet à force d'y rêver dit qu'il comprenait +cela, aurait fait comme eux. + +--Toi? + +--Certainement. + +--Pas de blagues! Crois-tu oui, ou non? + +--Je ne sais. + +Il alluma une chandelle--puis ses yeux tombant sur le crucifix dans +l'alcôve:--Combien de misérables ont recouru à celui-là! et après un +silence: On l'a dénaturé! c'est la faute de Rome: la politique du +Vatican! + +Mais Bouvard admirait l'Église pour sa magnificence, et aurait souhaité +au moyen âge être un cardinal.--J'aurais eu bonne mine sous la pourpre, +conviens-en! + +La casquette de Pécuchet posée devant les charbons n'était pas sèche +encore. Tout en l'étirant, il sentit quelque chose dans la doublure, et +une médaille de saint Joseph tomba. Ils furent troublés, le fait leur +paraissant inexplicable. + +Mme de Noares voulut savoir de Pécuchet s'il n'avait pas éprouvé comme +un changement, un bonheur, et se trahit par ses questions. Une fois, +pendant qu'il jouait au billard, elle lui avait cousu la médaille dans +sa casquette. + +Évidemment, elle l'aimait; ils auraient pu se marier: elle était veuve; +et il ne soupçonna pas cet amour, qui peut-être eût fait le bonheur de +sa vie. + +Bien qu'il se montrât plus religieux que M. Bouvard, elle l'avait dédié +à saint Joseph, dont le secours est excellent pour les conversions. + +Personne, comme elle, ne connaissait tous les chapelets et les +indulgences qu'ils procurent, l'effet des reliques, les privilèges des +eaux saintes. Sa montre était retenue par une chaînette qui avait touché +aux liens de saint Pierre. Parmi ses breloques luisait une perle d'or, à +l'imitation de celle qui contient dans l'église d'Allouagne une larme de +Notre-Seigneur. Un anneau à son petit doigt enfermait des cheveux du +curé d'Ars;--et comme elle cueillait des simples pour les malades, sa +chambre ressemblait à une sacristie et à une officine d'apothicaire. + +Son temps se passait à écrire des lettres, à visiter les pauvres, à +dissoudre des concubinages, à répandre des photographies du Sacré-Coeur. +Un monsieur devait lui envoyer de la Pâte des martyrs: mélange de cire +pascale et de poussière humaine prise aux catacombes, et qui s'emploie +dans les cas désespérés en mouches ou en pilules. Elle en promit à +Pécuchet. + +Il parut choqué d'un tel matérialisme. + +Le soir, un valet du château lui apporta une hottée d'opuscules, +relatant des paroles pieuses du grand Napoléon, des bons mots de curé +dans les auberges, des morts effrayantes advenues à des impies. Mme de +Noares savait tout cela par coeur, avec une infinité de miracles. + +Elle en contait de stupides--des miracles sans but, comme si Dieu les +eût faits pour ébahir le monde. Sa grand'mère, à elle-même, avait serré +dans une armoire des pruneaux couverts d'un linge, et quand on ouvrit +l'armoire un an plus tard, on en vit treize sur la nappe, formant la +croix.--Expliquez-moi cela. C'était son mot après ses histoires, qu'elle +soutenait avec un entêtement de bourrique, bonne femme d'ailleurs, et +d'humeur enjouée. + +Une fois pourtant, elle sortit de son caractère. Bouvard lui contestait +le miracle de Pezilla: un compotier où l'on avait caché des hosties +pendant la Révolution se dora de lui-même--tout seul. + +Peut-être y avait-il, au fond, un peu de couleur jaune provenant de +l'humidité? + +--Mais non! je vous répète que non! La dorure a pour cause le contact de +l'Eucharistie et elle donna en preuve l'attestation des évêques. C'est, +disent-ils, comme un bouclier, un... un palladium sur le diocèse de +Perpignan. Demandez plutôt à M. Jeufroy! + +Bouvard n'y tint plus; et ayant repassé son Louis Hervieu, emmena +Pécuchet. + +L'ecclésiastique finissait de dîner. Reine offrit des sièges, et sur un +geste, alla prendre deux petits verres qu'elle emplit de Rosolio. + +Après quoi, Bouvard exposa ce qui l'amenait. + +L'abbé ne répondit pas franchement. Tout est possible à Dieu--et les +miracles sont une preuve de la Religion. + +--Cependant, il y a des lois. + +--Cela n'y fait rien. Il les dérange pour instruire, corriger. + +--Que savez-vous s'il les dérange? répliqua Bouvard. Tant que la Nature +suit sa routine, on n'y pense pas; mais dans un phénomène +extraordinaire, nous voyons la main de Dieu. + +--Elle peut y être dit l'ecclésiastique et quand un événement se trouve +certifié par des témoins... + +--Les témoins gobent tout, car il y a de faux miracles! + +Le prêtre devint rouge.--Sans doute... quelquefois. + +--Comment les distinguer des vrais? Et si les vrais donnés en preuves +ont eux-mêmes besoin de preuves, pourquoi en faire? + +Reine intervint, et prêchant comme son maître, dit qu'il fallait obéir. + +--La vie est un passage, mais la mort est éternelle! + +--Bref ajouta Bouvard, en lampant le Rosolio, les miracles d'autrefois +ne sont pas mieux démontrés que les miracles d'aujourd'hui; des raisons +analogues défendent ceux des chrétiens et des païens. + +Le curé jeta sa fourchette sur la table.--Ceux-là étaient faux, encore +un coup!--Pas de miracles en dehors de l'Église! + +--Tiens se dit Pécuchet même argument que pour les martyrs: la doctrine +s'appuie sur les faits et les faits sur la doctrine. + +M. Jeufroy, ayant bu un verre d'eau, reprit: + +--Tout en les niant, vous y croyez. Le monde, que convertissent douze +pêcheurs, voilà, il me semble, un beau miracle? + +--Pas du tout! Pécuchet en rendait compte d'une autre manière. Le +monothéisme vient des Hébreux, la Trinité des Indiens. Le Logos est à +Platon, la Vierge-mère à l'Asie. + +N'importe! M. Jeufroy tenait au surnaturel, ne voulait que le +christianisme pût avoir humainement la moindre raison d'être, bien qu'il +en vît chez tous les peuples, des prodromes ou des déformations. +L'impiété railleuse du XVIIIe siècle, il l'eût tolérée; mais la critique +moderne avec sa politesse, l'exaspérait. + +--J'aime mieux l'athée qui blasphème que le sceptique qui ergote! + +Puis il les regarda d'un air de bravade, comme pour les congédier. + +Pécuchet s'en retourna mélancolique. Il avait espéré l'accord de la Foi +et de la Raison. + +Bouvard lui fit lire ce passage de Louis Hervieu: + +Pour connaître l'abîme qui les sépare, opposez leurs axiomes: + +La Raison vous dit: Le tout enferme la partie; et la Foi vous répond par +la substantiation. Jésus communiant avec ses apôtres, avait son corps +dans sa main, et sa tête dans sa bouche. + +La Raison vous dit: On n'est pas responsable du crime des autres--et la +Foi vous répond par le Péché originel. + +La Raison vous dit: Trois c'est trois--et la Foi déclare que: Trois +c'est un. + +Et ils ne fréquentèrent plus l'abbé. + +C'était l'époque de la guerre d'Italie. Les honnêtes gens tremblaient +pour le Pape. On tonnait contre Emmanuel. Mme de Noares allait jusqu'à +lui souhaiter la mort. + +Bouvard et Pécuchet ne protestaient que timidement. Quand la porte du +salon tournait devant eux et qu'ils se miraient en passant dans les +hautes glaces, tandis que par les fenêtres on apercevait les allées, où +tranchait sur la verdure le gilet rouge d'un domestique, ils éprouvaient +un plaisir; et le luxe du milieu les faisait indulgents aux paroles qui +s'y débitaient. + +Le comte leur prêta tous les ouvrages de M. de Maistre. Il en +développait les principes, devant un cercle d'intimes: Hurel, le curé, +le juge de paix, le notaire et le baron son futur gendre, qui venait de +temps à autre pour vingt-quatre heures au château. + +--Ce qu'il y a d'abominable disait le comte c'est l'esprit de 89! +D'abord on conteste Dieu, ensuite, on discute le gouvernement, puis +arrive la liberté; liberté d'injures, de révolte, de jouissances, ou +plutôt de pillage. Si bien que la Religion et le Pouvoir doivent +proscrire les indépendants, les hérétiques. On criera sans doute, à la +Persécution! comme si les bourreaux persécutaient les criminels. Je me +résume. Point d'État sans Dieu! la Loi ne pouvant être respectée que si +elle vient d'en haut; et actuellement il ne s'agit pas des Italiens mais +de savoir qui l'emportera de la Révolution ou du Pape, de Satan ou de +Jésus-Christ! + +M. Jeufroy approuvait par des monosyllabes, Hurel avec un sourire, le +juge de paix en dodelinant la tête. Bouvard et Pécuchet regardaient le +plafond, Mme de Noares, la comtesse et Yolande travaillaient pour les +pauvres--et M. de Mahurot près de sa fiancée, parcourait les feuilles. + +Puis, il y avait des silences, où chacun semblait plongé dans la +recherche d'un problème. Napoléon III n'était plus un Sauveur, et même +il donnait un exemple déplorable, en laissant aux Tuileries, les maçons +travailler le dimanche. + +--On ne devrait pas permettre était la phrase ordinaire de M. le Comte. +Économie sociale, beaux-arts, littérature, histoire, doctrines +scientifiques, il décidait de tout, en sa qualité de chrétien et de père +de famille;--et plût à Dieu que le gouvernement à cet égard eût la même +rigueur qu'il déployait dans sa maison. Le Pouvoir seul est juge des +dangers de la science; répandue trop largement elle inspire au peuple +des ambitions funestes. Il était plus heureux, ce pauvre peuple, quand +les seigneurs et les évêques tempéraient l'absolutisme du roi. Les +industriels maintenant l'exploitent. Il va tomber en esclavage! + +Et tous regrettaient l'ancien régime, Hurel par bassesse, Coulon par +ignorance, Marescot, comme artiste. + +Bouvard une fois chez lui, se retrempait avec La Mettrie, d'Holbach, +etc.--et Pécuchet s'éloigna d'une religion, devenue un moyen de +gouvernement. M. de Mahurot avait communié pour séduire mieux ces dames +et s'il pratiquait, c'était à cause des domestiques. + +Mathématicien et dilettante, jouant des valses sur le piano, et +admirateur de Topffer, il se distinguait par un scepticisme de bon goût; +ce qu'on rapporte des abus féodaux, de l'Inquisition ou des Jésuites, +préjugés, et il vantait le Progrès, bien qu'il méprisât tout ce qui +n'était pas gentilhomme ou sorti de l'École Polytechnique. + +M. Jeufroy, de même, leur déplaisait. Il croyait aux sortilèges, faisait +des plaisanteries sur les idoles, affirmait que tous les idiomes sont +dérivés de l'hébreu; sa rhétorique manquait d'imprévu; invariablement, +c'était le cerf aux abois, le miel et l'absinthe, l'or et le plomb, des +parfums, des urnes--et l'âme chrétienne, comparée au soldat qui doit +dire en face du Péché: Tu ne passes pas! + +Pour éviter ses conférences, ils arrivaient au château le plus tard +possible. + +Un jour pourtant, ils l'y trouvèrent. + +Depuis une heure, il attendait ses deux élèves. Tout à coup Mme de +Noares entra. + +--La petite a disparu. J'amène Victor. Ah! le malheureux. + +Elle avait saisi dans sa poche, un dé d'argent perdu depuis trois jours, +puis suffoquée par les sanglots:--Ce n'est pas tout! ce n'est pas tout! +Pendant que je le grondais, il m'a montré son derrière! Et avant que le +Comte et la Comtesse aient rien dit: Du reste, c'est de ma faute, +pardonnez-moi! + +Elle leur avait caché que les deux orphelins étaient les enfants de +Touache, maintenant au bagne. + +Que faire? + +Si le Comte les renvoyait, ils étaient perdus--et son acte de charité +passerait pour un caprice. + +M. Jeufroy ne fut pas surpris. L'homme étant corrompu naturellement il +fallait le châtier pour l'améliorer. + +Bouvard protesta. La douceur valait mieux. + +Mais le Comte, encore une fois s'étendit sur le bras de fer, +indispensable aux enfants, comme pour les peuples. Ces deux-là étaient +pleins de vices, la petite fille menteuse, le gamin brutal. Ce vol, +après tout on l'excuserait, l'insolence jamais, l'éducation devant être +l'école du respect. + +Donc Sorel, le garde-chasse, administrerait au jeune homme une bonne +fessée immédiatement. + +M. de Mahurot, qui avait à lui dire quelque chose, se chargea de la +commission. Il prit un fusil dans l'antichambre et appela Victor, resté +au milieu de la cour, la tête basse: + +--Suis-moi dit le Baron. + +Comme la route pour aller chez le garde, détournait peu de Chavignolles, +M. Jeufroy, Bouvard et Pécuchet l'accompagnèrent. + +À cent pas du château, il les pria de ne plus parler, tant qu'il +longerait le bois. + +Le terrain dévalait jusqu'au bord de la rivière, où se dressaient de +grands quartiers de roches. Elle faisait des plaques d'or sous le soleil +couchant. En face les verdures des collines se couvraient d'ombre. Un +air vif soufflait. + +Des lapins sortirent de leurs terriers, et broutaient le gazon. + +Un coup de feu partit, un deuxième, un autre,--et les lapins sautaient, +déboulaient. Victor se jetait dessus pour les saisir, et haletait trempé +de sueur. + +--Tu arranges bien tes nippes dit le baron.--Sa blouse en loques avait +du sang. + +La vue du sang répugnait à Bouvard. Il n'admettait pas qu'on en pût +verser. + +M. Jeufroy reprit: + +--Les circonstances quelquefois l'exigent. Si ce n'est pas le coupable +qui donne le sien, il faut celui d'un autre,--vérité que nous enseigne +la Rédemption. + +Suivant Bouvard, elle n'avait guère servi, presque tous les hommes étant +damnés, malgré le sacrifice de Notre-Seigneur. + +--Mais quotidiennement, il le renouvelle dans l'Eucharistie. + +--Et le miracle dit Pécuchet se fait avec des mots, quelle que soit +l'indignité du Prêtre! + +--Là est le mystère, monsieur! + +Cependant Victor clouait ses yeux sur le fusil, tâchait même d'y +toucher. + +--À bas les pattes! Et M, de Mahurot prit un sentier sous bois. + +L'ecclésiastique avait Pécuchet d'un côté, Bouvard de l'autre--et il lui +dit: + +--Attention, vous savez: _Debetur pueris_. + +Bouvard l'assura qu'il s'humiliait devant le Créateur, mais était +indigné qu'on en fît un homme. On redoute sa vengeance, on travaille +pour sa gloire; il a toutes les vertus, un bras, un oeil, une politique, +une habitation. Notre Père qui êtes aux cieux, qu'est-ce que cela veut +dire? + +Et Pécuchet ajouta: + +--Le monde s'est élargi; la terre n'en fait plus le centre. Elle roule +dans la multitude infinie de ses pareils. Beaucoup la dépassent en +grandeur, et ce rapetissement de notre globe procure de Dieu un idéal +plus sublime. Donc la Religion devait changer. Le Paradis est quelque +chose d'enfantin avec ses bienheureux toujours contemplant, toujours +chantant--et qui regardent d'en haut les tortures des damnés. Quand on +songe que le christianisme a pour base une pomme! + +Le curé se fâcha.--Niez la Révélation, ce sera plus simple. + +--Comment voulez-vous que Dieu ait parlé? dit Bouvard. + +--Prouvez qu'il n'a pas parlé! disait Jeufroy. + +--Encore une fois, qui vous l'affirme? + +--L'Église! + +--Beau témoignage! + +Cette discussion ennuyait M. de Mahurot;--et tout en marchant: + +--Écoutez donc le curé! il en sait plus que vous! + +Bouvard et Pécuchet se firent des signes pour prendre un autre chemin, +puis à la Croix-Verte:--Bien le bonsoir. + +--Serviteur dit le baron. + +Tout cela serait conté à M. de Faverges; et peut-être qu'une rupture +s'en suivrait? tant pis! Ils se sentaient méprisés par ces nobles; on ne +les invitait jamais à dîner; et ils étaient las de Mme de Noares avec +ses continuelles remontrances. + +Ils ne pouvaient cependant garder le De Maistre;--et une quinzaine après +ils retournèrent au château, croyant n'être pas reçus. + +Ils le furent. + +Toute la famille se trouvait dans le boudoir, Hurel y compris, et par +extraordinaire Foureau. + +La correction n'avait point corrigé Victor. Il refusait d'apprendre son +catéchisme; et Victorine proférait des mots sales. Bref le garçon irait +aux Jeunes Détenus, la petite fille dans un couvent. Foureau s'était +chargé des démarches, et il s'en allait quand la Comtesse le rappela. + +On attendait M. Jeufroy, pour fixer ensemble la date du mariage qui +aurait lieu à la mairie, bien avant de se faire à l'église, afin de +montrer que l'on honnissait le mariage civil. + +Foureau tâcha de le défendre. Le Comte et Hurel l'attaquèrent. Qu'était +une fonction municipale près d'un sacerdoce!--et le Baron ne se fût pas +cru marié s'il l'eût été, seulement devant une écharpe tricolore. + +--Bravo! dit M. Jeufroy, qui entrait. Le mariage étant établi par +Jésus... + +Pécuchet l'arrêta.--Dans quel évangile? Aux temps apostoliques on le +considérait si peu, que Tertulien le compare à l'adultère. + +--Ah! par exemple! + +--Mais oui! et ce n'est pas un sacrement! Il faut au sacrement un signe. +Montrez-moi le signe, dans le mariage! Le curé eut beau répondre qu'il +figurait l'alliance de Dieu avec l'Église. Vous ne comprenez plus le +christianisme! et la Loi... + +--Elle en garde l'empreinte dit M. de Faverges; sans lui, elle +autoriserait la Polygamie! + +Une voix répliqua: Où serait le mal? + +C'était Bouvard, à demi caché par un rideau. On peut avoir plusieurs +épouses, comme les patriarches, les mormons, les musulmans et néanmoins +être honnête homme! + +--Jamais s'écria le Prêtre! l'honnêteté consiste à rendre ce qui est dû. +Nous devons hommage à Dieu. Or qui n'est pas chrétien, n'est pas +honnête! + +--Autant que d'autres dit Bouvard. + +Le comte croyant voir dans cette repartie une atteinte à la Religion +l'exalta. Elle avait affranchi les esclaves. + +Bouvard fit des citations, prouvant le contraire: + +--Saint Paul leur recommande d'obéir aux maîtres comme à Jésus.--Saint +Ambroise nomme la servitude un don de Dieu.--Le Lévitique, l'Exode et +les Conciles l'ont sanctionnée.--Bossuet la classe pari le droit des +gens.--Et Mgr Bouvier l'approuve. + +Le comte objecta que le christianisme, pas moins, avait développé la +civilisation. + +--Et la paresse, en faisant de la Pauvreté, une vertu! + +--Cependant, monsieur, la morale de l'Évangile? + +--Eh! eh! pas si morale! Les ouvriers de la dernière heure sont autant +payés que ceux de la première. On donne à celui qui possède, et on +retire à celui qui n'a pas. Quant au précepte de recevoir des soufflets +sans les rendre et de se laisser voler, il encourage les audacieux, les +poltrons et les coquins. + +Le scandale redoubla, quand Pécuchet eut déclaré qu'il aimait autant le +Bouddhisme. + +Le prêtre éclata de rire.--Ah! ah! ah! le Bouddhisme. + +Mme de Noares leva les bras.--Le Bouddhisme! + +--Comment,--le Bouddhisme? répétait le comte. + +--Le connaissez-vous? dit Pécuchet à M. Jeufroy, qui s'embrouilla. + +--Eh bien, sachez-le! mieux que le christianisme, et avant lui, il a +reconnu le néant des choses terrestres. Ses pratiques sont austères, ses +fidèles plus nombreux que tous les chrétiens, et pour l'incarnation, +Vischnou n'en a pas une, mais neuf! Ainsi, jugez! + +--Des mensonges de voyageurs dit Mme de Noares. + +--Soutenus par les francs-maçons ajouta le curé. + +Et tous parlant à la fois:--Allez donc--Continuez!--Fort joli!--Moi, je +le trouve drôle--Pas possible si bien que Pécuchet exaspéré, déclara +qu'il se ferait bouddhiste! + +--Vous insultez des chrétiennes! dit le Baron. Mme de Noares s'affaissa +dans un fauteuil. La Comtesse et Yolande se taisaient. Le comte roulait +des yeux; Hurel attendait des ordres. L'abbé, pour se contenir, lisait +son bréviaire. + +Cet exemple apaisa M. de Faverges; et considérant les deux +bonshommes:--Avant de blâmer l'Évangile, et quand on a des taches dans +sa vie, il est certaines réparations... + +--Des réparations? + +--Des taches? + +--Assez, messieurs! vous devez me comprendre! Puis s'adressant à +Fourreau: Sorel est prévenu! Allez-y! Et Bouvard et Pécuchet se +retirèrent sans saluer. + +Au bout de l'avenue, ils exhalèrent tous les trois, leur ressentiment. +On me traite en domestique grommelait Foureau;--et les autres +l'approuvant, malgré le souvenir des hémorroïdes, il avait pour eux +comme de la sympathie. + +Des cantonniers travaillaient dans la campagne. L'homme qui les +commandait se rapprocha; c'était Gorju. On se mit à causer. Il +surveillait le cailloutage de la route votée en 1848, et devait cette +place à M. de Mahurot, l'ingénieur, celui qui doit épouser Mlle de +Faverges! Vous sortez de là-bas, sans doute? + +--Pour la dernière fois! dit brutalement Pécuchet. + +Gorju prit un air naïf.--Une brouille? tiens, tiens! + +Et s'ils avaient pu voir sa mine, quand ils eurent tourné les talons, +ils auraient compris qu'il en flairait la cause. + +Un peu plus loin, ils s'arrêtèrent devant un enclos de treillage, qui +contenait des loges à chien, et une maisonnette en tuiles rouges. + +Victorine était sur le seuil. Des aboiements retentirent. La femme du +garde parut. + +Sachant pourquoi le maire venait, elle héla Victor. + +Tout d'avance, était prêt, et leur trousseau dans deux mouchoirs, que +fermaient des épingles. Bon voyage leur dit-elle, heureuse de n'avoir +plus cette vermine! + +Était-ce leur faute, s'ils étaient nés d'un père forçat! Au contraire +ils semblaient très doux, ne s'inquiétaient pas même de l'endroit où on +les menait. + +Bouvard et Pécuchet les regardaient marcher devant eux. + +Victorine chantonnait des paroles indistinctes, son foulard au bras, +comme une modiste qui porte un carton. Elle se retournait quelquefois; +et Pécuchet, devant ses frisettes blondes et sa gentille tournure, +regrettait de n'avoir pas une enfant pareille. Élevée en d'autres +conditions, elle serait charmante plus tard: quel bonheur que de la voir +grandir, d'entendre tous les jours son ramage d'oiseau, quand il le +voudrait de l'embrasser;--et un attendrissement, lui montant du coeur +aux lèvres, humecta ses paupières, l'oppressait un peu. + +Victor comme un soldat, s'était mis son bagage sur le dos. Il +sifflait--jetait des pierres aux corneilles dans les sillons, allait +sous les arbres, pour se couper des badines--Foureau le rappela; et +Bouvard, en le retenant par la main jouissait de sentir dans la sienne +ces doigts d'enfant robustes et vigoureux. Le pauvre petit diable ne +demandait qu'à se développer librement, comme une fleur en plein air! et +il pourrirait entre des murs avec des leçons, des punitions, un tas de +bêtises! Bouvard fut saisi par une révolte de la pitié, une indignation +contre le sort, une de ces rages où l'on veut détruire le gouvernement. + +--Galope! dit-il. Amuse-toi! jouis de ton reste! + +Le gamin s'échappa. + +Sa soeur et lui coucheraient à l'auberge--et dès l'aube, le messager de +Falaise prendrait Victor pour le descendre au pénitencier de +Beaubourg--une religieuse de l'orphelinat de Grand-Camp emmènerait +Victorine. + +Foureau, ayant donné ces détails, se replongea dans ses pensées. Mais +Bouvard voulut savoir combien pouvait coûter l'entretien des deux +mioches. + +--Bah!... L'affaire, peut-être, de trois cents francs! Le comte m'en a +remis vingt-cinq pour les premiers débours! Quel pingre! + +Et gardant sur le coeur, le mépris de son écharpe, Foureau hâtait le +pas, silencieusement. + +Bouvard murmura: + +--Ils me font de la peine. Je m'en chargerais bien! + +--Moi aussi dit Pécuchet, la même idée leur étant venue. + +Il existait sans doute des empêchements? + +--Aucun! répliqua Foureau. D'ailleurs il avait le droit comme maire de +confier à qui bon lui semblait les enfants abandonnés.--Et après une +longue hésitation:--Eh bien oui! prenez-les! ça le fera bisquer. + +Bouvard et Pécuchet les emmenèrent. + +En rentrant chez eux, ils trouvèrent au bas de l'escalier, sous la +madone, Marcel à genoux, et qui priait avec ferveur. La tête renversée, +les yeux demi clos, et dilatant son bec-de-lièvre, il avait l'air d'un +fakir en extase. + +--Quelle brute! dit Bouvard. + +--Pourquoi? Il assiste peut-être à des choses que tu lui jalouserais si +tu pouvais les voir. N'y a-t-il pas deux mondes, tout à fait distincts? +L'objet d'un raisonnement a moins de valeur que la manière de raisonner. +Qu'importe la croyance! Le principal est de croire. + +Telles furent à la remarque de Bouvard les objections de Pécuchet. + + + + +CHAPITRE X + + +Ils se procurèrent plusieurs ouvrages touchant l'Éducation--et leur +système fut résolu. Il fallait bannir toute idée métaphysique,--et +d'après la méthode expérimentale suivre le développement de la Nature. +Rien ne pressait, les deux élèves devant oublier ce qu'ils avaient +appris. + +Bien qu'ils eussent un tempérament solide, Pécuchet voulait comme un +Spartiate les endurcir encore, les accoutumer à la faim, à la soif, aux +intempéries, et même qu'ils portassent des chaussures trouées afin de +prévenir les rhumes. Bouvard s'y opposa. + +Le cabinet noir au fond du corridor devint leur chambre à coucher. Elle +avait pour meubles deux lits de sangle, deux cuvettes, un broc. +L'oeil-de-boeuf s'ouvrait au-dessus de leur tête; et des araignées +couraient le long du plâtre. + +Souvent, ils se rappelaient l'intérieur d'une cabane où l'on se +disputait. Une nuit, leur père était rentré avec du sang aux mains. +Quelque temps après les gendarmes étaient venus. Ensuite ils avaient +logé dans un bois. Des hommes qui faisaient des sabots embrassaient leur +mère. Elle était morte; une charrette les avait emmenés; on les battait +beaucoup, ils s'étaient perdus. Puis ils revoyaient le garde champêtre, +Mme de Noares, Sorel, et sans se demander pourquoi cette autre maison, +ils s'y trouvaient heureux. Aussi leur étonnement fut pénible quand au +bout de huit mois les leçons recommencèrent. + +Bouvard se chargea de la petite. Pécuchet du gamin. + +Victor distinguait ses lettres, mais n'arrivait pas à former les +syllabes. Il en bredouillait, s'arrêtait tout à coup, et avait l'air +idiot. Victorine posait des questions. D'où vient que ch dans orchestre +a le son d'un q et celui d'un k dans archéologie? On doit par moments +joindre deux voyelles, d'autres fois les détacher. Tout cela n'est pas +juste. Elle s'indignait. + +Les maîtres professaient à la même heure; dans leurs chambres +respectives--et la cloison étant mince, ces quatre voix, une flûtée, une +profonde et deux aiguës composaient un charivari abominable. Pour en +finir et stimuler les mioches par l'émulation, ils eurent l'idée de les +faire travailler ensemble dans le muséum; et on aborda l'écriture. + +Les deux élèves à chaque bout de la table copiaient un exemple. Mais la +position du corps était mauvaise. Il les fallait redresser; leurs pages +tombaient, les plumes se fendaient, l'encre se renversait. + +Victorine en de certains jours, allait bien pendant cinq minutes puis +traçait des griffonnages; et prise de découragement restait les yeux au +plafond. Victor ne tardait pas à s'endormir, vautré au milieu du bureau. + +Peut-être souffraient-ils? Une tension trop forte nuit aux jeunes +cervelles.--Arrêtons-nous dit Bouvard. + +Rien n'est stupide comme de faire apprendre par coeur; mais si on +n'exerce pas la mémoire, elle s'atrophiera;--et ils leur serinèrent les +premières fables de La Fontaine. Les enfants approuvaient la fourmi qui +thésaurise, le loup qui mange l'agneau, le lion qui prend toutes les +parts. + +Devenus plus hardis, ils dévastaient le jardin. Mais quel amusement leur +donner? + +Jean-Jacques, dans Émile conseille au gouverneur de faire faire à +l'élève ses jouets lui-même en l'aidant un peu, sans qu'il s'en doute. +Bouvard ne put réussir à fabriquer un cerceau, Pécuchet à coudre une +balle. + +Ils passèrent aux jeux instructifs, tels que des découpures, un verre +ardent. Pécuchet leur montra son microscope;--et la chandelle étant +allumée, Bouvard dessinait avec l'ombre de ses doigts un lièvre ou un +cochon sur la muraille. Le public s'en fatigua. + +Des auteurs exaltent comme plaisir, un déjeuner champêtre, une partie de +bateau; était-ce praticable, franchement? Fénelon recommande de temps à +autre une conversation innocente. Impossible d'en imaginer une seule! + +Ils revinrent aux leçons; et les boules à facettes, les rayures, le +bureau typographique, tout avait échoué, quand ils avisèrent un +stratagème. + +Comme Victor était enclin à la gourmandise, on lui présentait le nom +d'un plat: bientôt il lut couramment dans le Cuisinier français. +Victorine étant coquette, une robe lui serait donnée, si pour l'avoir, +elle écrivait à la couturière: en moins de trois semaines elle accomplit +ce prodige. C'était courtiser leurs défauts, moyen pernicieux mais qui +avait réussi. + +Maintenant qu'ils savaient écrire et lire, que leur apprendre? Autre +embarras. Les filles n'ont pas besoin d'être savantes comme les garçons. +N'importe! on les élève ordinairement en véritables brutes, tout leur +bagage se bornant à des sottises mystiques. + +Convient-il de leur enseigner les langues? L'espagnol et l'italien +prétend le Cygne de Cambrais ne servent qu'à lire des ouvrages +dangereux. Un tel motif leur parut bête. Cependant Victorine n'aurait +que faire de ces idiomes; tandis que l'anglais est d'un usage plus +commun. Pécuchet en étudia les règles, et il démontrait, avec sérieux, +la façon d'émettre le th comme cela, tiens--the, the, the! + +Mais avant d'instruire un enfant, il faudrait connaître ses aptitudes. +On les devine par la Phrénologie. Ils s'y plongèrent. Puis voulurent en +vérifier les assertions sur leurs personnes. Bouvard présentait la bosse +de la bienveillance, de l'imagination, de la vénération et celle de +l'énergie amoureuse; vulgo: érotisme. + +On sentait sur les temporaux de Pécuchet la philosophie et +l'enthousiasme, joints à l'esprit de ruse. + +Tels étaient leurs caractères. + +Ce qui les surprit davantage, ce fut de reconnaître chez l'un comme +l'autre le penchant à l'amitié;--et charmés de la découverte, ils +s'embrassèrent avec attendrissement. + +Leur examen, ensuite, porta sur Marcel. + +Son plus grand défaut et qu'ils n'ignoraient pas, était un extrême +appétit. Néanmoins, Bouvard et Pécuchet furent effrayés en constatant +au-dessus du pavillon de l'oreille, à la hauteur de l'oeil, l'organe de +l'alimentivité. Avec l'âge leur domestique deviendrait peut-être comme +cette femme de la Salpêtrière, qui mangeait quotidiennement huit livres +de pain, engloutit une fois douze potages--et une autre, soixante bols +de café. Ils ne pourraient y suffire. + +Les têtes de leurs élèves n'avaient rien de curieux. Ils s'y prenaient +mal sans doute? Un moyen très simple développa leur expérience. Les +jours de marché ils se faufilaient au milieu des paysans sur la Place, +entre les sacs d'avoine, les paniers de fromages, les veaux, les +chevaux, insensibles aux bousculades--et quand ils trouvaient un jeune +garçon, avec son père, ils demandaient à lui palper le crâne dans un but +scientifique. + +Le plus grand nombre ne répondait même pas. D'autres croyant qu'il +s'agissait d'une pommade pour la teigne refusaient vexés--quelques-uns +par indifférence se laissaient emmener sous le porche de l'église, où +l'on serait tranquille. + +Un matin que Bouvard et Pécuchet commençaient leur manoeuvre le curé, +tout à coup, parut; et voyant ce qu'ils faisaient accusa la phrénologie +de pousser au matérialisme et au fatalisme. Le voleur, l'assassin, +l'adultère, n'ont plus qu'à rejeter leurs crimes sur la faute de leurs +bosses. + +Bouvard objecta que l'organe prédispose à l'action, sans pourtant vous y +contraindre. De ce qu'un homme a le germe d'un vice, rien ne prouve +qu'il sera vicieux. Du reste, j'admire les orthodoxes; ils soutiennent +les idées innées, et repoussent les penchants. Quelle contradiction! + +Mais la Phrénologie, suivant M. Jeufroy, niait l'omnipotence divine, et +il était malséant de la pratiquer à l'ombre du saint-lieu, en face même +de l'autel. Retirez-vous! non! retirez-vous. + +Ils s'établirent chez Ganot, le coiffeur. Pour vaincre toute hésitation +Bouvard et Pécuchet allaient jusqu'à régaler les parents d'une barbe ou +d'une frisure. + +Le docteur, un après-midi vint s'y faire couper les cheveux. En +s'asseyant dans le fauteuil, il aperçut reflétés par la glace, les deux +phrénologues, qui promenaient leurs doigts sur des caboches d'enfant. + +--Vous en êtes à ces bêtises-là? dit-il. + +--Pourquoi, bêtises? + +Vaucorbeil eut un sourire méprisant; puis affirma qu'il n'y avait point +dans le cerveau plusieurs organes. Ainsi, tel homme digère un aliment +que ne digère pas tel autre. Faut-il supposer dans l'estomac autant +d'estomacs qu'il s'y trouve de goûts? + +Cependant, un travail délasse d'un autre, un effort intellectuel ne tend +pas à la fois, toutes les facultés. Chacune a donc un siège distinct. + +--Les anatomistes ne l'ont pas rencontré dit Vaucorbeil. + +--C'est qu'ils ont mal disséqué reprit Pécuchet. + +--Comment? + +--Eh! oui! Ils coupent des tranches, sans égard à la connexion des +parties, phrase d'un livre--qu'il se rappelait. Voilà une balourdise! +s'écria le médecin. Le crâne ne se moule pas sur le cerveau, l'extérieur +sur l'intérieur. Gall se trompe et je vous défie de légitimer sa +doctrine, en prenant au hasard, trois personnes dans la boutique. + +La première était une paysanne, avec de gros yeux bleus. + +Pécuchet, dit en l'observant: + +--Elle a beaucoup de mémoire. + +Son mari attesta le fait, et s'offrit lui-même à l'exploration. + +--Oh! vous mon brave, on vous conduit difficilement. + +D'après les autres il n'y avait point dans le monde un pareil têtu. + +La troisième épreuve se fit sur un gamin escorté de sa grand-mère. + +Pécuchet déclara qu'il devait chérir la musique. + +--Je crois bien! dit la bonne femme montre à ces messieurs pour voir! + +Il tira de sa blouse une guimbarde--et se mit à souffler dedans. Un +fracas s'éleva. C'était la porte, claquée violemment par le docteur qui +s'en allait. + +Ils ne doutèrent plus d'eux-mêmes, et appelant les deux élèves +recommencèrent l'analyse de leur boîte osseuse. + +Celle de Victorine était généralement unie, marque de pondération--mais +son frère avait un crâne déplorable! une éminence très forte dans +l'angle mastoïdien des pariétaux indiquait l'organe de la destruction, +du meurtre;--et plus bas, un renflement était le signe de la convoitise, +du vol. Bouvard et Pécuchet en furent attristés pendant huit jours. + +Il faudrait comprendre le sens des mots; ce qu'on appelle la combativité +implique le dédain de la mort. S'il fait des homicides, il peut de même +produire des sauvetages. L'acquisivité englobe le tact des filous et +l'ardeur des commerçants. L'irrévérence est parallèle à l'esprit de +critique, la ruse à la circonspection. Toujours un instinct se dédouble +en deux parties, une mauvaise, une bonne; on détruira la seconde en +cultivant la première; et par cette méthode, un enfant audacieux, loin +d'être un bandit deviendra un général. Le lâche n'aura seulement que de +la prudence, l'avare de l'économie, le prodigue de la générosité. + +Un rêve magnifique les occupa; s'ils menaient à bien l'éducation de +leurs élèves, ils fonderaient un établissement ayant pour but de +redresser l'intelligence, dompter les caractères, ennoblir le coeur. +Déjà ils parlaient des souscriptions et de la bâtisse. + +Leur triomphe chez Ganot les avait rendus célèbres--et des gens les +venaient consulter, afin qu'on leur dise leurs chances de fortune. + +Il en défila de toutes les espèces: crânes en boule, en poire, en pains +de sucre, de carrés, d'élevés, de resserrés, d'aplatis, avec des +mâchoires de boeuf, des figures d'oiseau, des yeux de cochon--Tant de +monde gênait le perruquier dans son travail. Les coudes frôlaient +l'armoire à vitres contenant la parfumerie, on dérangeait les peignes, +le lavabo fut brisé;--et il flanqua dehors tous les amateurs, en priant +Bouvard et Pécuchet de les suivre, ultimatum qu'ils acceptèrent sans +murmurer, étant un peu fatigués de la cranioscopie. + +Le lendemain, comme ils passaient devant le jardinet du capitaine, ils +aperçurent causant avec lui Girbal, Coulon, le garde champêtre, et son +fils cadet Zéphyrin, habillé en enfant de choeur. Sa robe était toute +neuve, il se promenait dessous avant de la remettre dans la +sacristie--et on le complimentait. + +Placquevent pria ces Messieurs de palper son jeune homme, curieux de +savoir ce qu'ils penseraient. + +La peau du front avait l'air comme tendue; un nez mince, très +cartilagineux du bout, tombait obliquement sur des lèvres pincées; le +menton était pointu, le regard fuyant, l'épaule droite trop haute. + +--Retire ta calotte lui dit son père. + +Bouvard glissa les mains dans sa chevelure couleur de paille; puis ce +fut le tour de Pécuchet; et ils se communiquaient à voix basse leurs +observations. + +--Biophilie manifeste. Ah! ah! l'approbativité! Conscienciosité absente! +Amativité nulle! + +--Eh bien? dit le garde champêtre. + +Pécuchet ouvrit sa tabatière, et huma une prise. + +--Rien de bon! hein? + +--Ma foi répliqua Bouvard ce n'est guère fameux. + +Placquevent rougit d'humiliation.--Il fera, tout de même, ma volonté. + +--Oh! oh! + +--Mais je suis son père, nom de Dieu, et j'ai bien le droit!... + +--Dans une certaine mesure reprit Pécuchet. + +Girbal s'en mêla: + +--L'autorité paternelle est incontestable. + +--Mais si le père est un idiot? + +--N'importe dit le Capitaine son pouvoir n'en est pas moins absolu. + +--Dans l'intérêt des enfants ajouta Coulon. + +D'après Bouvard et Pécuchet, ils ne devaient rien aux auteurs de leurs +jours, et les parents, au contraire, leur doivent la nourriture, +l'instruction, des prévenances, enfin tout! + +Les bourgeois se récrièrent devant cette opinion immorale. Placquevent +en était blessé comme d'une injure. + +--Avec cela, ils sont jolis, ceux que vous ramassez sur les grandes +routes! ils iront loin! Prenez garde. + +--Garde à quoi? dit aigrement Pécuchet. + +--Oh! je n'ai pas peur de vous! + +--Ni moi, non plus. + +Coulon intervint, modéra le garde champêtre, et le fit s'éloigner. + +Pendant quelques minutes on resta silencieux. Puis il fut question des +dahlias du capitaine qui ne lâcha point son monde, sans les avoir +exhibés l'un après l'autre. + +Bouvard et Pécuchet rejoignaient leur domicile, quand à cent pas devant +eux, ils distinguèrent Placquevent, et Zéphyrin près de lui, levait le +coude en manière de bouclier pour se garantir des gifles. + +Ce qu'ils venaient d'entendre exprimait sous d'autres formes les idées +de M. le comte; mais l'exemple de leurs élèves témoignerait combien la +liberté l'emporte sur la contrainte. Un peu de Discipline était +cependant nécessaire. + +Pécuchet cloua dans le muséum un tableau pour les démonstrations; on +tiendrait un journal où les actions de l'enfant notées le soir seraient +relues le lendemain. Tout s'accomplirait au son de la cloche. Comme +Dupont de Nemours, ils useraient de l'injonction paternelle d'abord, +puis de l'injonction militaire et le tutoiement fut interdit. + +Bouvard tâcha d'apprendre le calcul à Victorine. Quelquefois, il se +trompait; ils en riaient l'un et l'autre; puis le baisant sur le cou, à +la place qui n'a pas de barbe, elle demandait à s'en aller; il la +laissait partir. + +Pécuchet aux heures des leçons avait beau tirer la cloche, et crier par +la fenêtre l'injonction militaire, le gamin n'arrivait pas. Ses +chaussettes lui pendaient toujours sur les chevilles; à table même, il +se fourrait les doigts dans le nez, et ne retenait point ses gaz. +Broussais là-dessus défend les réprimandes; car il faut obéir aux +sollicitations d'un instinct conservateur. + +Victorine et lui, employaient un affreux langage, disant mé itou pour +moi aussi, bère pour boire, al pour elle, un deventiau, de l'iau; mais +comme la grammaire ne peut être comprise des enfants,--et qu'ils la +sauront s'ils entendent parler correctement, les deux bonshommes +surveillaient leurs discours jusqu'à en être incommodés. + +Ils différaient d'opinions quant à la géographie. Bouvard pensait qu'il +est plus logique de débuter par la commune. Pécuchet par l'ensemble du +monde. + +Avec un arrosoir et du sable il voulut démontrer ce qu'était un fleuve, +une île, un golfe; et même sacrifia trois plates-bandes pour les trois +continents; mais les points cardinaux n'entraient pas dans la tête de +Victor. + +Par une nuit de janvier, Pécuchet l'emmena en rase campagne. Tout en +marchant, il préconisait l'astronomie; les navigateurs l'utilisent dans +leurs voyages; Christophe Colomb sans elle n'eût pas fait sa découverte. +Nous devons de la reconnaissance à Copernic, Galilée, Newton. + +Il gelait très fort et sur le bleu noir du ciel, une infinité de +lumières scintillaient. + +Pécuchet leva les yeux. Comment? pas de grande ourse; la dernière fois +qu'il l'avait vue, elle était tournée d'un autre côté; enfin il la +reconnut puis montra l'étoile polaire, toujours au Nord, et sur laquelle +on s'oriente. + +Le lendemain, il posa au milieu du salon un fauteuil et se mit à valser +autour. + +--Imagine que ce fauteuil est le soleil, et que moi je suis la terre! +Elle se meut ainsi. + +Victor le considérait plein d'étonnement. + +Il prit ensuite une orange, y passa une baguette signifiant les pôles +puis l'encercla d'un trait au charbon pour marquer l'équateur. Après +quoi, il promena l'orange à l'entour d'une bougie, en faisant observer +que tous les points de la surface n'étaient pas éclairés simultanément, +ce qui produit la différence des climats, et pour celle des saisons, il +pencha l'orange, car la terre ne se tient pas droite ce qui amène les +équinoxes et les solstices. + +Victor n'y avait rien compris. Il croyait que la terre pivote sur une +longue aiguille et que l'équateur est un anneau, étreignant sa +circonférence. + +Au moyen d'un atlas, Pécuchet lui exposa l'Europe; mais ébloui par tant +de lignes et de couleurs, il ne retrouvait plus les noms. Les bassins et +les montagnes ne s'accordaient pas avec les royaumes, l'ordre politique +embrouillait l'ordre physique. + +Tout cela, peut-être, s'éclaircirait en étudiant l'Histoire. + +Il eût été plus pratique de commencer par le village, ensuite +l'arrondissement, le département, la province. Mais Chavignolles n'ayant +point d'annales, il fallait bien s'en tenir à l'Histoire universelle. + +Tant de matières l'embarrassent qu'on doit seulement en prendre les +Beautés. + +Il y a pour la grecque: Nous combattrons à l'ombre, l'envieux qui bannit +Aristide et la confiance d'Alexandre en son médecin; pour la romaine: +les oies du Capitole, le trépied de Scévola, le tonneau de Régulus. Le +lit de roses de Guatimozin est considérable pour l'Amérique; quant à la +France, elle comporte le vase de Soissons, le chêne de saint Louis, la +mort de Jeanne d'Arc, la poule au pot du Béarnais,--on n'a que +l'embarras du choix. Sans compter À moi d'Auvergne, et le naufrage du +Vengeur! + +Victor confondait les hommes, les siècles et les pays. + +Cependant, Pécuchet n'allait pas le jeter dans des considérations +subtiles et la masse des faits est un vrai labyrinthe. + +Il se rabattit sur la nomenclature des rois de France. Victor les +oubliait, faute de connaître les dates. Mais si la mnémotechnie de +Dumouchel avait été insuffisante pour eux, que serait-ce pour lui! +Conclusion: l'Histoire ne peut s'apprendre que par beaucoup de lectures. +Ils les feraient. + +Le dessin est utile dans une foule de circonstances; or Pécuchet eut +l'audace de l'enseigner lui-même, d'après nature! en abordant tout de +suite le paysage. Un libraire de Bayeux lui envoya du papier, du +caoutchouc, deux cartons, des crayons, et du fixatif pour leurs +oeuvres--qui sous verre et dans des cadres orneraient le muséum. + +Levés dès l'aurore, ils se mettaient en route, avec un morceau de pain +dans la poche;--et beaucoup de temps était perdu à chercher un site. +Pécuchet voulait à la fois reproduire ce qui se trouvait sous ses pieds, +l'extrême horizon et les nuages. Mais les lointains dominaient toujours +les premiers plans; la rivière dégringolait du ciel, le berger marchait +sur le troupeau--un chien endormi avait l'air de courir. Pour sa part il +y renonça. + +Se rappelant avoir lu cette définition: Le dessin se compose de trois +choses: la ligne, le grain, le grainé fin, de plus le trait de +force--mais le trait de force, il n'y a que le maître seul qui le donne +il rectifiait la ligne, collaborait au grain, surveillait le grainé fin, +et attendait l'occasion de donner le trait de force. Elle ne venait +jamais tant le paysage de l'élève était incompréhensible. + +Sa soeur, paresseuse comme lui, bâillait devant la table de Pythagore. +Mlle Reine lui montrait à coudre--et quand elle marquait du linge, elle +levait les doigts si gentiment que Bouvard ensuite, n'avait pas le coeur +de la tourmenter avec sa leçon de calcul. Un de ces jours, ils s'y +remettraient. + +Sans doute, l'arithmétique et la couture sont nécessaires dans un +ménage. Mais il est cruel, objecta Pécuchet, d'élever les filles en vue +exclusivement du mari qu'elles auront. Toutes ne sont pas destinées à +l'hymen, et si on veut que plus tard elles se passent des hommes il faut +leur apprendre bien des choses. + +On peut inculquer les sciences, à propos des objets les plus +vulgaires;--dire par exemple, en quoi consiste le vin; et l'explication +fournie Victor et Victorine devaient la répéter. Il en fut de même des +épices, des meubles, de l'éclairage; mais la lumière, c'était pour eux +la lampe, et elle n'avait rien de commun avec l'étincelle d'un caillou, +la flamme d'une bougie, la clarté de la lune. + +Un jour, Victorine demanda d'où vient que le bois brûle; ses maîtres se +regardèrent embarrassés, la théorie de la combustion les dépassant. + +Une autre fois, Bouvard depuis le potage jusqu'au fromage, parla des +éléments nourriciers, et ahurit les deux petits sous la fibrine, la +caséine, la graisse et le gluten. + +Ensuite, Pécuchet voulut leur expliquer comment le sang se renouvelle, +et il pataugea dans la circulation. + +Le dilemme n'est point commode; si l'on part des faits, le plus simple +exige des raisons trop compliquées, et en posant d'abord les principes, +on commence par l'Absolu, la Foi. + +Que résoudre? combiner les deux enseignements, le rationnel et +l'empirique; mais un double moyen vers un seul but est l'inverse de la +méthode? Ah! tant pis! + +Pour les initier à l'histoire naturelle, ils tentèrent quelques +promenades scientifiques. + +--Tu vois, disaient-ils en montrant un âne, un cheval, un boeuf, les +bêtes à quatre pieds, ce sont des quadrupèdes. Les oiseaux présentent +des plumes, les reptiles des écailles, et les papillons appartiennent à +la classe des insectes. Ils avaient un filet pour en prendre--et +Pécuchet tenant la bestiole avec délicatesse, leur faisait observer les +quatre ailes, les six pattes, les deux antennes et la trompe osseuse qui +aspire le nectar des fleurs. + +Il cueillait des simples au revers des fossés, disait leurs noms ou en +inventait, afin de garder son prestige. D'ailleurs, la nomenclature est +le moins important de la Botanique. + +Il écrivit cet axiome sur le tableau: Toute plante a des feuilles, un +calice, et une corolle enfermant un ovaire ou péricarpe qui contient la +graine. + +Puis il ordonna à ses élèves d'herboriser au hasard dans la campagne. + +Victor en rapporta des boutons d'or, sorte de renoncule dont la fleur +est jaune. Victorine une touffe de graminées; il y chercha vainement un +péricarpe. + +Bouvard qui se méfiait de son savoir fouilla toute la bibliothèque et +découvrit dans le Redouté des Dames, le dessin d'une rose; l'ovaire +n'était pas situé dans la corolle, mais au-dessous des pétales. + +--C'est une exception, dit Pécuchet. + +Ils trouvèrent une rubiacée qui n'a pas de calice. + +Ainsi le principe posé par Pécuchet était faux. + +Il y avait dans leur jardin des tubéreuses, toutes sans calice.--Une +étourderie! La plupart des Liliacées en manquent. + +Mais un hasard fit qu'ils virent une shérardie (description de la +plante)--et elle avait un calice. + +Allons, bon! si les exceptions elles-mêmes ne sont pas vraies, à qui se +fier? + +Un jour dans une de ces promenades, ils entendirent crier des paons, +jetèrent les yeux par-dessus le mur, et au premier moment, ils ne +reconnaissaient pas leur ferme. La grange avait un toit d'ardoises, les +barrières étaient neuves, les chemins empierrés. Le père Gouy parut: Pas +possible! est-ce vous? Que d'histoires depuis trois ans, la mort de sa +femme entre autres. Quant à lui il se portait toujours comme un chêne. + +--Entrez donc une minute. + +On était au commencement d'avril--et les pommiers en fleurs alignaient +dans les trois masures leurs touffes blanches et roses; le ciel couleur +de satin bleu, n'avait pas un nuage; des nappes, des draps et des +serviettes pendaient verticalement, attachés par des fiches de bois à +des cordes tendues. Le père Gouy les soulevait pour passer quand tout à +coup, ils rencontrèrent Mme Bordin, nu-tête, en camisole,--et Marianne +lui offrait à pleins bras, des paquets de linge. + +--Votre servante, messieurs! Faites comme chez vous! moi, je vais +m'asseoir, je suis rompue. + +Le fermier proposa à toute la compagnie un verre de boisson. + +--Pas maintenant dit-elle j'ai trop chaud! + +Pécuchet accepta, et disparut vers le cellier avec le père Gouy, +Marianne et Victor. + +Bouvard s'assit par terre, à côté de Mme Bordin. Il recevait +ponctuellement sa rente, n'avait pas à s'en plaindre, ne lui en voulait +plus. + +La grande lumière éclairait son profil, un de ses bandeaux noirs +descendait trop bas, et les frisons de sa nuque se collaient à sa peau +ambrée, moite de sueur. Chaque fois qu'elle respirait, ses deux seins +montaient. Le parfum du gazon se mêlait à la bonne odeur de sa chair +solide; et Bouvard eut un revif de tempérament, qui le combla de joie. +Alors il lui fit des compliments sur sa propriété. + +Elle en fut ravie, et parla de ses projets. Pour agrandir les cours, +elle abattrait le haut-bord. + +Victorine, à ce moment-là, en grimpait le talus et cueillait des +primevères, des hyacinthes et des violettes, sans avoir peur d'un vieux +cheval, qui broutait l'herbe, au pied. + +--N'est-ce pas qu'elle est gentille? dit Bouvard. + +--Oui! c'est gentil, une petite fille! et la veuve poussa un soupir, qui +semblait exprimer le long chagrin de toute une vie. + +--Vous auriez pu en avoir. + +Elle baissa la tête. + +--Il n'a tenu qu'à vous! + +--Comment? + +Il eut un tel regard, qu'elle s'empourpra, comme à la sensation d'une +caresse brutale--mais de suite, en s'éventant avec son mouchoir: + +--Vous avez manqué le coche, mon cher! + +--Je ne comprends pas et sans se lever, il se rapprochait. + +Elle le considéra de haut en bas, longtemps,--puis, souriante et les +prunelles humides:--C'est de votre faute! + +Les draps, autour d'eux, les enfermaient comme les rideaux d'un lit. + +Il se pencha sur le coude, lui frôlant les genoux de sa figure. + +--Pourquoi? hein? pourquoi? et comme elle se taisait, et qu'il était +dans un état où les serments ne coûtent rien, il tâcha de se justifier, +s'accusa de folie, d'orgueil:--Pardon! ce sera comme autrefois!... +voulez-vous?... et il avait pris sa main, qu'elle laissait dans la +sienne. + +Un coup de vent brusque fit se relever les draps--et ils virent deux +paons, un mâle et une femelle. La femelle se tenait immobile, les +jarrets pliés, la croupe en l'air. Le mâle se promenant autour d'elle +arrondissait sa queue en éventail, se rengorgeait, gloussait, puis sauta +dessus, en rabattant ses plumes, qui la couvrirent comme un berceau;--et +les deux grands oiseaux tremblèrent, d'un seul frémissement. + +Bouvard le sentit dans la paume de Mme Bordin. Elle se dégagea, bien +vite. Il y avait devant eux, béant, et comme pétrifié le jeune Victor +qui regardait; un peu plus loin, Victorine étalée sur le dos en plein +soleil, aspirait toutes les fleurs qu'elle s'était cueillies. + +Le vieux cheval, effrayé par les paons, cassa sous une ruade une des +cordes, s'y empêtra les jambes, et galopant dans les trois cours, +traînait la lessive après lui. + +Aux cris furieux de Mme Bordin Marianne accourut. Le père Gouy injuriait +son cheval: Bougre de rosse! carcan! voleur, lui donnait des coups de +pied dans le ventre, des coups sur les oreilles avec le manche d'un +fouet. + +Bouvard fut indigné de voir battre un animal. + +Le paysan répondit:--J'en ai le droit! il m'appartient. + +Ce n'était pas une raison. + +Et Pécuchet survenant, ajouta que les animaux avaient aussi leurs +droits, car ils ont une âme, comme nous,--si toutefois la nôtre existe? + +--Vous êtes un impie s'écria Mme Bordin. + +Trois choses l'exaspéraient: la lessive à recommencer, ses croyances +qu'on outrageait, et la crainte d'avoir été entrevue tout à l'heure dans +une pose suspecte. + +--Je vous croyais plus forte dit Bouvard. + +Elle répliqua magistralement: + +--Je n'aime pas les polissons. Et Gouy s'en prit à eux d'avoir abîmé son +cheval, dont les naseaux saignaient. Il grommelait tout bas: Sacrés gens +de malheur! j'allais l'enterrer, quand ils sont venus. + +Les deux bonshommes se retirèrent en haussant les épaules. + +Victor leur demanda pourquoi ils s'étaient fâchés contre Gouy. + +--Il abuse de sa force, ce qui est mal. + +--Pourquoi est-ce mal? + +Les enfants n'auraient-ils aucune notion du juste? Peut-être. + +Et le soir, Pécuchet ayant Bouvard à sa droite, sous la main quelques +notes, et en face de lui les deux élèves, commença un cours de morale. + +Cette science nous apprend à diriger nos actions. + +Elles ont deux motifs, le plaisir, l'intérêt--et un troisième plus +impérieux: le devoir. + +Les devoirs se divisent en deux classes: Primo devoirs envers +nous-mêmes, lesquels consistent à soigner notre corps, nous garantir de +toute injure. Ils entendaient cela parfaitement. Secundo devoirs envers +les autres, c'est-à-dire être toujours loyal, débonnaire, et même +fraternel, le genre humain n'étant qu'une seule famille. Souvent une +chose nous agrée qui nuit à nos semblables; l'intérêt diffère du Bien, +car le Bien est de soi-même irréductible. Les enfants ne comprenaient +pas. Il remit à la fois prochaine, la sanction des devoirs. + +Dans tout cela suivant Bouvard, il n'avait pas défini le Bien. + +--Comment veux-tu le définir? On le sent. + +Alors les leçons de morale ne conviendraient qu'aux gens moraux; et le +cours de Pécuchet s'arrêta. + +Ils firent lire à leurs élèves des historiettes tendant à inspirer +l'amour de la vertu. Elles assommèrent Victor. + +Pour frapper son imagination, Pécuchet suspendit aux murs de sa chambre +des images, exposant la vie du Bon Sujet, et celle du Mauvais Sujet. Le +premier, Adolphe, embrassait sa mère, étudiait l'allemand, secourait un +aveugle, et était reçu à l'École Polytechnique. Le mauvais, Eugène, +commençait par désobéir à son père, avait une querelle dans un café, +battait son épouse, tombait ivre mort, fracturait une armoire--et un +dernier tableau le représentait au bagne, où un monsieur accompagné d'un +jeune garçon disait, en le montrant: Tu vois, mon fils, les dangers de +l'inconduite. + +Mais pour les enfants l'avenir n'existe pas. On avait beau prêcher, les +saturer de cette maxime: le travail est honorable et les riches parfois +sont malheureux, ils avaient connu des travailleurs nullement honorés, +et se rappelaient le château où la vie semblait bonne. Les supplices du +remords leur étaient dépeints avec tant d'exagération qu'ils flairaient +la blague et se méfiaient du reste. + +On essaya de les conduire par le point d'honneur, l'idée de l'opinion +publique et le sentiment de la gloire, en leur vantant les grands +hommes, surtout les hommes utiles, tels que Belzunce, Franklin, +Jacquard! Victor ne témoignait aucune envie de leur ressembler. + +Un jour qu'il avait fait une addition sans faute, Bouvard cousit à sa +veste un ruban qui signifiait la croix. Il se pavana dessous. Mais ayant +oublié la mort de Henri IV, Pécuchet le coiffa d'un bonnet d'âne. Victor +se mit à braire avec tant de violence et pendant si longtemps, qu'il +fallut enlever ses oreilles de carton. + +Sa soeur comme lui, se montrait flattée des éloges et indifférente aux +blâmes. + +Afin de les rendre plus sensibles, on leur donna un chat noir, qu'ils +durent soigner;--et on leur confiait deux ou trois sols pour qu'ils +fissent l'aumône. Ils trouvèrent la prétention odieuse; cet argent leur +appartenait. + +Se conformant à un désir des pédagogues, ils appelaient Bouvard mon +oncle et Pécuchet bon ami mais ils les tutoyaient, et la moitié des +leçons, ordinairement, se passait en disputes. + +Victorine abusait de Marcel, montait sur son dos, le tirait par les +cheveux; pour se moquer de son bec-de-lièvre, parlait du nez comme +lui,--et le pauvre homme n'osait se plaindre, tant il aimait la petite +fille. Un soir, sa voix rauque s'éleva extraordinairement. Bouvard et +Pécuchet descendirent dans la cuisine. Les deux élèves observaient la +cheminée--et Marcel joignant les mains s'écriait: Retirez-le! c'est +trop! c'est trop! + +Le couvercle de la marmite sauta, comme un obus éclate. Une masse +grisâtre bondit jusqu'au plafond, puis tourna sur elle-même +frénétiquement, en poussant d'abominables cris. + +On reconnut le chat, tout efflanqué, sans poil, la queue pareille à un +cordon. Des yeux énormes lui sortaient de la tête. Ils étaient couleur +de lait, comme vidés et pourtant regardaient. + +La bête hideuse hurlait toujours, se jeta dans l'âtre, disparut, puis +retomba au milieu des cendres, inerte. + +C'était Victor qui avait commis cette atrocité;--et les deux bonshommes +se reculèrent--pâles de stupéfaction et d'horreur. Aux reproches qu'on +lui adressa, il répondit comme le garde champêtre pour son fils, et +comme le fermier pour son cheval:--Eh bien? puisqu'il est à moi! sans +gêne, naïvement, dans la placidité d'un instinct assouvi. + +L'eau bouillante de la marmite était répandue par terre, des casseroles, +les pincettes, et des flambeaux jonchaient les dalles. Marcel fut +quelque temps à nettoyer la cuisine--et ses maîtres enterrèrent le +pauvre chat dans le jardin, sous la pagode. + +Ensuite Bouvard et Pécuchet causèrent longuement de Victor. Le sang +paternel se manifestait. Que faire? Le rendre à M. de Faverges ou le +confier à d'autres serait un aveu d'impuissance. Il s'amenderait +peut-être un peu. + +N'importe! L'espoir était douteux, la tendresse n'existait plus! Quel +plaisir que d'avoir près de soi un adolescent curieux de vos idées, dont +on observe les progrès, qui devient un frère plus tard; mais Victor +manquait d'esprit, de coeur encore plus! et Pécuchet soupira, le genou +plié dans ses mains jointes. + +--La soeur ne vaut pas mieux dit Bouvard. + +Il imaginait une fille, de quinze ans à peu près, l'âme délicate, +l'humeur enjouée, ornant la maison des élégances de sa jeunesse; et +comme s'il eût été son père et qu'elle vînt de mourir, le bonhomme en +pleura. + +Puis cherchant à excuser Victor, il allégua l'opinion de Rousseau: +L'enfant n'a pas de responsabilité, ne peut être moral ou immoral. + +Ceux-là, suivant Pécuchet avaient l'âge du discernement et ils +étudièrent les moyens de les corriger. + +Pour qu'une punition soit bonne, dit Bentham, elle doit être +proportionnée à la faute, sa conséquence naturelle. L'enfant a brisé un +carreau, on n'en remettra pas, qu'il souffre du froid. Si, n'ayant plus +faim, il redemande d'un plat, cédez-lui; une indigestion le fera vite se +repentir. Il est paresseux; qu'il reste sans travail; l'ennui de +soi-même l'y ramènera. + +Mais Victor ne souffrirait pas du froid, son tempérament pouvait endurer +des excès, et la fainéantise lui conviendrait. + +Ils adoptèrent le système inverse, la punition médicinale. Des pensums +lui furent donnés; il devint plus paresseux. On le privait de confiture; +sa gourmandise en redoubla. + +L'ironie aurait peut-être du succès? Une fois qu'il était venu déjeuner +les mains sales, Bouvard le railla, l'appelant joli coeur, muscadin, +gants-jaunes. Victor écoutait le front bas, blêmit tout à coup, et jeta +son assiette à la tête de Bouvard--puis furieux de l'avoir manqué, se +précipita vers lui. Ce n'était pas trop que trois hommes pour le +contenir. Il se roulait par terre, tâchait de mordre.--Pécuchet l'arrosa +de loin avec une carafe; de suite il fut calmé;--mais enroué, pendant +trois jours. Le moyen n'était pas bon. + +Ils en prirent un autre; au moindre symptôme de colère, le traitant +comme un malade, ils le couchaient dans son lit. Victor s'y trouvait +bien, et chantait. + +Un jour, il dénicha dans la bibliothèque une vieille noix de coco;--et +commençait à la fendre, quand Pécuchet survint. + +--Mon coco! + +C'était un souvenir de Dumouchel! Il l'avait apporté de Paris à +Chavignolles, en leva les bras d'indignation.--Victor se mit à rire. Bon +ami n'y tint plus--et d'une large calotte l'envoya bouler au fond de +l'appartement;--puis tremblant d'émotion, alla se plaindre à Bouvard. + +Bouvard lui fit des reproches.--Es-tu bête avec ton coco! Les coups +abrutissent, la terreur énerve. Tu te dégrades toi-même! + +Pécuchet objecta que les châtiments corporels sont quelquefois +indispensables. Pestalozzi les employait; et le célèbre Mélanchthon +avoue que sans eux il n'eût rien appris. + +Mais des punitions cruelles ont poussé des enfants au suicide; on en +relate des exemples. + +Victor s'était barricadé dans sa chambre. Bouvard parlementa derrière la +porte; et pour la faire ouvrir, lui promit une tarte aux prunes. Dès +lors il empira. + +Restait un moyen, préconisé par Dupanloup: le regard sévère. Ils +tâchaient d'imprimer à leurs visages un aspect effrayant et ne +produisaient aucun effet. + +Nous n'avons plus qu'à essayer de la Religion dit Bouvard. + +Pécuchet se récria. Ils l'avaient bannie de leur programme. + +Mais le raisonnement ne satisfait pas tous les besoins. Le coeur et +l'imagination veulent autre chose. Le surnaturel pour bien des âmes est +indispensable, et ils résolurent d'envoyer les enfants au catéchisme. + +Reine proposa de les y conduire. Elle revenait dans la maison et savait +se faire aimer par des manières caressantes. Victorine changea tout à +coup, fut plus réservée, mielleuse, s'agenouillait devant la Madone, +admirait le sacrifice d'Abraham, ricanait avec dédain au nom seul de +protestant. + +Elle déclara qu'on lui avait prescrit le jeûne. Ils s'en informèrent; ce +n'était pas vrai. Le jour de la Fête-Dieu, les juliennes disparurent +d'une plate-bande pour décorer le reposoir; elle nia effrontément les +avoir coupées. Une autre fois elle prit à Bouvard vingt sols qu'elle mit +dans le plat du sacristain. + +Ils en conclurent que la morale se distingue de la Religion;--quand elle +n'a point d'autre base, son importance est secondaire. + +Un soir, pendant qu'ils dînaient M. Marescot entra--Victor s'enfuit +immédiatement. + +Le notaire ayant refusé de s'asseoir, conta ce qui l'amenait. Le jeune +Touache avait battu, presque tué son fils. + +Comme on savait les origines de Victor et qu'il était désagréable, les +autres gamins l'appelaient Forçat; et tout à l'heure il avait flanqué à +M. Arnold Marescot une violente raclée. Le cher Arnold en portait des +traces sur la figure. Sa mère est au désespoir, son costume en lambeaux, +sa santé compromise, où allons-nous? + +Le notaire exigeait un châtiment rigoureux; et que Victor ne fréquentât +plus le catéchisme, afin de prévenir des collisions nouvelles. + +Bouvard et Pécuchet, bien que blessés par son ton rogue, promirent tout +ce qu'il voulut, calèrent. + +Victor avait-il obéi au sentiment de l'honneur, ou de la vengeance? En +tout cas, ce n'était point un lâche.. + +Mais sa brutalité les effrayait. La musique adoucissant les moeurs, +Pécuchet imagina de lui apprendre le solfège. + +Victor eut beaucoup de peine à lire couramment les notes, et à ne pas +confondre les termes adagio, presto, sforzando. Son maître s'évertua à +lui expliquer la gamme, l'accord parfait, le diatonique, le chromatique +et les deux espèces d'intervalles, appelés majeur et mineur. + +Il le fit se mettre tout droit, la poitrine en avant, la bouche grande +ouverte, et pour l'instruire par l'exemple, poussa des intonations d'une +voix fausse; celle de Victor lui sortait du larynx péniblement tant il +le contractait--quand un soupir commençait la mesure, il partait tout de +suite, ou trop tard. + +Pécuchet néanmoins, aborda le chant en partie double. Il prit une +baguette pour tenir lieu d'archet, et faisait aller son bras +magistralement, comme s'il avait eu un orchestre derrière lui; mais +occupé par deux besognes, il se trompait de temps;--son erreur en +amenait d'autres chez l'élève, et les yeux sur la portée, fronçant les +sourcils, tendant les muscles de leur cou, ils continuaient au hasard, +jusqu'au bas de la page. + +Enfin Pécuchet dit à Victor:--Tu n'es pas près de briller aux orphéons +et il abandonna l'enseignement de la musique. Locke d'ailleurs a +peut-être raison: Elle engage dans des compagnies tellement dissolues +qu'il vaut mieux s'occuper à autre chose. + +Sans vouloir en faire un écrivain il serait commode pour Victor de +savoir au moins trousser une lettre. Une réflexion les arrêta. Le style +épistolaire ne peut s'apprendre; car il appartient exclusivement aux +femmes. + +Ils songèrent ensuite à fourrer dans sa mémoire quelques morceaux de +littérature; et embarrassés du choix, consultèrent l'ouvrage de Mme +Campan. Elle recommande la scène d'Éliacin, les choeurs d'Esther, +Jean-Baptiste Rousseau, tout entier. + +C'est un peu vieux. Quant aux romans, elle les prohibe, comme peignant +le monde sous des couleurs trop favorables. + +Cependant, elle permet Clarisse Harlowe et le Père de famille par miss +Opy.--Qui est-ce miss Opy? + +Ils ne découvrirent pas son nom dans la Biographie Michaud. Restait les +contes de Fées. Ils vont espérer des palais de diamants dit Pécuchet. La +littérature développe l'esprit mais exalte les passions. + +Victorine fut renvoyée du catéchisme, à cause des siennes. + +On l'avait surprise, embrassant le fils du notaire; et Reine ne +plaisantait pas! sa figure était sérieuse sous son bonnet à gros tuyaux. +Après un scandale pareil, comment garder une jeune fille si corrompue? + +Bouvard et Pécuchet qualifièrent le curé de vieille bête. Sa bonne le +défendit. Ils ripostèrent, et elle s'en alla en roulant des yeux +terribles, en grommelant: On vous connaît! on vous connaît! + +Victorine effectivement, s'était prise de tendresse pour Arnold, tant +elle le trouvait joli avec son col brodé, sa veste de velours, ses +cheveux sentant bon;--et elle lui apportait des bouquets, jusqu'au +moment où elle fut dénoncée par Zéphyrin. + +Quelle niaiserie que cette aventure! Les deux enfants étaient d'une +innocence parfaite. + +Fallait-il leur apprendre le mystère de la génération? Je n'y verrais +pas de mal dit Bouvard. Le philosophe Basedow l'exposait à ses élèves, +ne détaillant toutefois que la grossesse et la naissance. + +Pécuchet pensa différemment, Victor commençait à l'inquiéter. + +Il le soupçonnait d'avoir une mauvaise habitude. Pourquoi pas? des +hommes graves la conservent toute leur vie, et on prétend que le Duc +d'Angoulême s'y livrait. Il interrogea son disciple d'une telle façon +qu'il lui ouvrit les idées, et peu de temps après n'eut aucun doute. + +Alors il l'appela criminel, et voulait comme traitement lui faire lire +Tissot. Ce chef-d'oeuvre, selon Bouvard, était plus pernicieux qu'utile. + +Mieux vaudrait lui inspirer un sentiment poétique. Aimé Martin rapporte +qu'une mère, en pareil cas, prêta La Nouvelle Héloïse à son fils; et +pour se rendre digne de l'amour, le jeune homme se précipita dans le +chemin de la Vertu. + +Mais Victor n'était pas capable de rêver un Ange. + +--Si plutôt nous le menions chez les dames? + +Pécuchet exprima son horreur des filles publiques. + +Bouvard la jugeait idiote; et même parla de faire exprès un voyage au +Havre. + +--Y penses-tu? on nous verrait entrer! + +--Eh bien achète-lui un appareil! + +--Mais le bandagiste croirait peut-être que c'est pour moi dit Pécuchet. + +Il lui aurait fallu un plaisir émouvant comme la chasse; elle amènerait +la dépense d'un fusil, d'un chien. Ils préférèrent le fatiguer par +l'exercice, et entreprirent des courses dans la campagne. + +Le gamin leur échappait. Bien qu'ils se relayassent ils n'en pouvaient +plus et le soir, n'avaient pas la force de tenir le journal. + +Pendant qu'ils attendaient Victor ils causaient avec les passants--et +par besoin de pédagogie, tâchaient de leur apprendre l'hygiène, +déploraient la perte des eaux, le gaspillage des fumiers. + +Ils en vinrent à inspecter les nourrices, et s'indignaient contre le +régime de leurs poupons. Les unes les abreuvent de gruau, ce qui les +fait périr de faiblesse. D'autres les bourrent de viande avant six +mois--et ils crèvent d'indigestion. Plusieurs les nettoient avec leur +propre salive; toutes les manient brutalement. + +Quand ils apercevaient sur une porte un hibou crucifié, ils entraient +dans la ferme et disaient: + +--Vous avez tort;--ces animaux vivent de rats, de campagnols; on a +trouvé dans l'estomac d'une chouette jusqu'à cinquante larves de +chenilles. + +Les villageois les connaissaient pour les avoir vus, premièrement comme +médecins, puis en quête de vieux meubles, puis à la recherche des +cailloux, et ils répondaient: + +--Allez donc, farceurs! n'essayez pas de nous en remontrer! + +Leur conviction s'ébranla. Car les moineaux purgent les potagers, mais +gobent les cerises. Les hiboux dévorent les insectes, et en même temps, +les chauves-souris, qui sont utiles--et si les taupes mangent les +limaces, elles bouleversent le sol. Une chose dont ils étaient certains +c'est qu'il faut détruire tout le gibier, funeste à l'Agriculture. + +Un soir qu'ils passaient dans le bois de Faverges, ils arrivèrent devant +la maison du garde. Sorel au bord de la route gesticulait entre trois +individus. + +Le premier était un certain Dauphin savetier, petit, maigre, et à figure +sournoise. Le second le père Aubain, commissionnaire dans les villages, +portait une vieille redingote jaune avec un pantalon de coutil bleu. + +Le troisième Eugène, domestique chez M. Marescot, se distinguait par sa +barbe, taillée comme celle des magistrats. + +Sorel leur montrait un noeud coulant, en fil de cuivre--qui s'attachait +à un fil de soie retenu par une brique, ce qu'on nomme un collet; et il +avait découvert le savetier, en train de l'établir. + +--Vous êtes témoin, n'est-ce pas? + +Eugène baissa le menton d'une manière approbative--et le père Aubain +répliqua: + +--Du moment que vous le dites. + +Ce qui enrageait Sorel, c'était le toupet d'avoir dressé un piège aux +abords de son logement, le gredin se figurant qu'on n'aurait pas l'idée +d'en soupçonner dans cet endroit. + +Dauphin prit le genre pleurard. + +--Je marchais dessus, je tâchais même de le casser. On l'accusait +toujours; il était bien malheureux! + +Sorel, sans lui répondre, avait tiré de sa poche, un calepin, une plume +et de l'encre pour écrire un procès-verbal. + +--Oh non? dit Pécuchet. + +Bouvard ajouta: Relâchez-le, c'est un brave homme! + +--Lui! un braconnier! + +--Eh bien, quand cela serait! Ils se mirent à défendre le braconnage. On +sait d'abord, que les lapins rongent les jeunes pousses; les lièvres +abîment les céréales, sauf la bécasse peut-être... + +--Laissez-moi donc tranquille. Et le garde écrivait, les dents serrées. + +--Quel entêtement murmura Bouvard. + +--Un mot de plus, je fais venir les gendarmes. + +--Vous êtes un grossier personnage! dit Pécuchet. + +--Vous, des pas grand'chose, reprit Sorel. + +Bouvard s'oubliant, le traita de butor, d'estafier!--et Eugène répétait: +La paix, la paix tandis que le père Aubain gémissait à trois pas d'eux +sur un mètre de cailloux. + +Troublés par ces voix, tous les chiens de la meute sortirent de leurs +cabanes; on voyait à travers le grillage, leurs prunelles ardentes, +leurs mufles noirs, et courant çà et là, ils aboyaient effroyablement. + +--Ne m'embêtez plus s'écria leur maître ou bien, je les lance sur vos +culottes! + +Les deux amis s'éloignèrent, contents d'avoir soutenu le Progrès, la +Civilisation. + +Dès le lendemain, on leur envoya une citation à comparaître devant le +tribunal de simple police, pour injures envers le garde--et s'y entendre +condamner à cent francs de dommages et intérêts sauf le recours du +ministère public, vu les contraventions par eux commises. Coût six +francs, soixante-quinze centimes. Tiercelin, huissier. + +Pourquoi un ministère public? La tête leur en tourna. Puis se calmant, +ils préparèrent leur défense. + +Le jour désigné, Bouvard et Pécuchet se rendirent à la Mairie, une heure +trop tôt. Personne--des chaises et trois fauteuils entouraient une table +couverte d'un tapis; une niche était creusée dans la muraille pour +recevoir un poêle, et le buste de l'Empereur occupant un piédouche +dominait l'ensemble. + +Il flânèrent jusqu'au grenier, où il y avait une pompe à incendie, +plusieurs drapeaux,--et dans un coin par terre d'autres bustes en +plâtre: Napoléon sans diadème, Louis XVIII, avec des épaulettes sur un +frac, Charles X, reconnaissable à sa lèvre tombante, Louis-Philippe, les +sourcils arqués, la chevelure en pyramide. L'inclinaison du toit lui +frôlait la nuque et tous étaient salis par les mouches et la poussière. +Ce spectacle démoralisa Bouvard et Pécuchet. Les gouvernements leur +faisaient pitié quand ils revinrent dans la grande salle. + +Ils y trouvèrent Sorel et le garde champêtre, l'un ayant sa plaque au +bras, l'autre un képi. + +Une douzaine de personnes causaient, incriminées, pour défaut de +balayage, chiens errants, manque de lanterne ou avoir tenu pendant la +messe un cabaret ouvert. + +Enfin Coulon se présenta, affublé d'une robe en serge noire et d'une +toque ronde avec du velours dans le bas. Son greffier se mit à sa +gauche. Le Maire en écharpe, à droite.--Et on appela, de suite, +l'affaire Sorel contre Bouvard et Pécuchet. + +Louis-Martial-Eugène Lenepveur, valet de chambre à Chavignolles +(Calvados), profita de sa position de témoin, pour épandre tout ce qu'il +savait sur une foule de choses étrangères au débat. + +Nicolas-Juste Aubain, manouvrier, craignait de déplaire à Sorel et de +nuire à ces messieurs, il avait entendu de gros mots, en doutait +cependant, allégua sa surdité. + +Le juge de paix le fit se rasseoir, puis s'adressant au garde: +Persistez-vous dans vos déclarations? + +--Certainement. + +Coulon ensuite demanda aux deux prévenus, ce qu'ils avaient à dire. + +Bouvard soutenait n'avoir pas injurié Sorel, mais en défendant Dauphin +avoir défendu l'intérêt de nos campagnes. Il rappela les abus féodaux, +les chasses ruineuses des grands seigneurs. + +--N'importe! la contravention. + +--Je vous arrête! s'écria Pécuchet. Les mots contravention, crime et +délit ne valent rien.--Prendre la peine, pour classer les faits +punissables, c'est prendre une base arbitraire. Autant dire aux +citoyens: Ne vous inquiétez pas de la valeur de vos actions. Elle n'est +déterminée que par le châtiment du Pouvoir; du reste, le Code pénal me +paraît une oeuvre irrationnelle, sans principes. + +--Cela se peut, répondit Coulon. Et il allait prononcer son jugement: +Attendu... + +Mais Foureau qui était ministère public se leva. On avait outragé le +garde dans l'exercice de ses fonctions. Si on ne respecte pas les +propriétés, tout est perdu. Bref, plaise à M. le juge de paix +d'appliquer le maximum de la peine. + +Elle fut de dix francs, sous forme de dommages et intérêts envers Sorel. + +--Très bien prononça Bouvard. + +Coulon n'avait pas fini:--Les condamne à cinq francs d'amende comme +coupables de la contravention relevée par le ministère public. + +Pécuchet se tourna vers l'auditoire: L'amende est une bagatelle pour le +riche mais un désastre pour le pauvre. Moi, ça ne me fait rien! Et il +avait l'air de narguer le tribunal. + +--Je m'étonne, dit Coulon, que des Messieurs d'esprit... + +--La loi vous dispense d'en avoir répliqua Pécuchet. Le juge de paix +siège indéfiniment, tandis que le juge de la cour suprême est réputé +capable jusqu'à soixante-quinze ans,--et celui de première instance ne +l'est plus à soixante-dix. + +Mais sur un geste de Foureau, Placquevent s'avança. Ils protestèrent. + +--Ah! si vous étiez nommés au concours! + +--Ou par le conseil général. + +--Ou un comité de prud'hommes! + +--D'après un titre sérieux. + +Placquevent les poussait;--et ils sortirent, hués des autres prévenus +croyant se faire bien voir par cette marque de bassesse. + +Pour épancher leur indignation, ils allèrent le soir chez Beljambe. + +Son café était vide, les notables ayant coutume d'en partir vers dix +heures. On avait baissé le quinquet; les murs et le comptoir +s'apercevaient dans un brouillard. + +Une femme survint. + +C'était Mélie. + +Elle ne parut pas troublée,--et en souriant, leur versa deux bocks. +Pécuchet mal à son aise, quitta vite l'établissement. + +Bouvard y retourna seul, divertit quelques bourgeois par des sarcasmes +contre le maire, et dès lors fréquenta l'estaminet. + +Dauphin, six semaines après fut acquitté, faute de preuves. Quelle +honte! On suspectait ces mêmes témoins, que l'on avait crus déposant +contre eux. + +Et leur colère n'eut plus de bornes, quand l'Enregistrement les avertit +d'avoir à payer l'amende. Bouvard attaqua l'Enregistrement comme +nuisible à la propriété. + +--Vous vous trompez! dit le Percepteur. + +--Allons donc! Elle endure le tiers de la charge publique! Je voudrais +des procédés d'impôts, moins vexatoires, un cadastre meilleur, des +changements au Régime hypothécaire, et qu'on supprimât la Banque de +France, qui a le privilège de l'usure. + +Girbal n'était pas de force, dégringola dans l'opinion, et ne reparut +plus. + +Cependant Bouvard plaisait à l'aubergiste; il attirait du monde; et en +attendant les habitués, causait familièrement avec la bonne. + +Il émit des idées drôles sur l'instruction primaire. On aurait dû, en +sortant de l'école, pouvoir soigner les malades, comprendre les +découvertes scientifiques, s'intéresser aux Arts!--Les exigences de son +programme le fâchèrent avec Petit; et il blessa le Capitaine en +prétendant que les soldats au lieu de perdre leur temps à la manoeuvre +feraient mieux de cultiver des légumes. + +Quand vint la question du libre échange, il ramena Pécuchet;--et pendant +tout l'hiver, il y eut dans le café, des regards furieux, des attitudes +méprisantes, des injures et des vociférations, avec des coups de poing +sur les tables qui faisaient sauter les canettes. + +Langlois et les autres marchands, défendaient le commerce national; +Voisin filateur, Oudot gérant d'un laminoir et Mathieu orfèvre +l'industrie nationale, les propriétaires et les fermiers l'agriculture +nationale, chacun réclamant pour soi des privilèges, au détriment du +plus grand nombre.--Les discours de Bouvard et de Pécuchet alarmaient. + +Comme on les accusait de méconnaître la Pratique, de tendre au +nivellement et à l'immoralité, ils développèrent ces trois conceptions. + +Remplacer le nom de famille par un numéro matricule. + +Hiérarchiser les Français,--et pour conserver son grade, il faudrait de +temps à autre, subir un examen. + +Plus de châtiments, plus de récompenses, mais dans tous les villages une +chronique individuelle qui passerait à la Postérité. + +On dédaigna leur système. + +Ils en firent un article pour le journal de Bayeux, une note au Préfet, +une pétition aux Chambres, un mémoire à l'Empereur. + +Le journal n'inséra pas leur article; le Préfet ne daigna répondre; les +Chambres furent muettes, et ils attendirent longtemps un pli du Château. +De quoi s'occupait l'Empereur? de femmes sans doute! + +Foureau leur conseilla plus de réserve de la part du sous-préfet. + +Ils se moquaient du sous-préfet, du Préfet, et des Conseils de +Préfecture, voire du Conseil d'État, la Justice administrative étant une +monstruosité, car l'administration par des faveurs et des menaces +gouverne injustement ses fonctionnaires. Bref ils devenaient +incommodes;--et les notables enjoignirent à Beljambe de ne plus recevoir +ces deux particuliers. + +Alors Bouvard et Pécuchet voulurent se signaler par une oeuvre qui +forçant les respects, éblouirait leurs concitoyens--et ils ne trouvèrent +pas autre chose que des projets d'embellissement pour Chavignolles. + +Les trois quarts des maisons seraient démolies; on ferait au milieu du +bourg une place monumentale, un hospice du côté de Falaise, des +abattoirs sur la route de Caen et au pas de la Vaque, une église romane +et polychrome. + +Pécuchet composa un lavis à l'encre de Chine, n'oubliant pas de teinter +les bois en jaune, les prés en vert, les bâtiments en rouge; les +tableaux d'un Chavignolles idéal, le poursuivaient dans ses rêves! Il se +retournait sur son matelas. Bouvard, une nuit, en fut réveillé! + +--Souffres-tu? + +Pécuchet balbutia:--Haussmann m'empêche de dormir. + +Vers cette époque, il reçut une lettre de Dumouchel pour savoir le prix +des bains de mer de la côte normande. + +--Qu'il aille se promener avec ses bains! Est-ce que nous avons le temps +d'écrire? Et quand ils se furent procuré une chaîne d'arpenteur, un +graphomètre, un niveau d'eau et une boussole, d'autres études +commencèrent. + +Ils envahissaient les demeures; souvent les bourgeois étaient surpris +d'y voir ces deux hommes plantant des jalons dans les cours. Bouvard et +Pécuchet annonçaient d'un air tranquille ce qui en adviendrait. Le +Public s'inquiéta car enfin, l'autorité se rangerait peut-être à leur +avis? + +Quelquefois, on les renvoyait brutalement. Victor escaladait les murs et +montait dans les combles pour y appendre un signal, témoignait de la +bonne volonté et même une certaine ardeur. + +Ils étaient aussi plus contents de Victorine. + +Quand elle repassait le linge elle poussait son fer sur la planche, en +chantonnant d'une voix douce, s'intéressait au ménage, fit une calotte +pour Bouvard, et ses points de piqué lui valurent les compliments de +Romiche. + +C'était un de ces tailleurs qui vont dans les fermes, raccommoder les +habits. On l'eut quinze jours à la maison. + +Bossu, avec des yeux rouges, il rachetait ses défauts corporels par une +humeur bouffonne. Pendant que les maîtres étaient dehors il amusait +Marcel et Victorine, en leur contant des farces, tirait sa langue +jusqu'au menton, imitait le coucou, faisait le ventriloque, et le soir +s'épargnant les frais d'auberge, allait coucher dans le fournil. + +Or un matin, de très bonne heure, Bouvard sentant une envie de travail +vint y prendre des copeaux, pour allumer son feu. + +Un spectacle le pétrifia. + +Derrière les débris du bahut, sur une paillasse Romiche et Victorine +dormaient ensemble. + +Il lui avait passé le bras sous la taille--et son autre main, longue +comme celle d'un singe, la tenait par un genou, les paupières +entre-closes, le visage encore convulsé dans un spasme de plaisir. Elle +souriait, étendue sur le dos. Le bâillement de sa camisole laissait à +découvert sa gorge enfantine marbrée de plaques rouges par les caresses +du bossu. Ses cheveux blonds traînaient, et la clarté de l'aube jetait +sur tous les deux une lumière blafarde. + +Bouvard, au premier moment avait ressenti comme un heurt en pleine +poitrine. Puis une pudeur l'empêcha de faire un pas, un geste. Des +réflexions douloureuses l'assaillaient. + +--Si jeune! perdue! perdue! + +Ensuite il alla réveiller Pécuchet, d'un mot lui apprit tout. + +--Ah! le misérable! + +--Nous n'y pouvons rien! Calme-toi! + +Et ils furent longtemps à soupirer l'un devant l'autre. Bouvard, sans +redingote les bras croisés, Pécuchet au bord de sa couche, pieds nus, et +en bonnet de coton. + +Romiche devait partir ce jour-là, ayant terminé son ouvrage. Ils le +payèrent d'une façon hautaine, silencieusement. + +Mais la Providence leur en voulait. + +Marcel les conduisit à pas de loup dans la chambre de Victor;--et leur +montra au fond de sa commode une pièce de vingt francs. Le gamin l'avait +prié de lui en fournir la monnaie. + +D'où provenait-elle? d'un vol, bien sûr! et commis durant leurs tournées +d'ingénieurs. + +Si on la réclamait ils auraient l'air complices. + +Enfin ayant appelé Victor ils lui commandèrent d'ouvrir son tiroir; la +pièce n'y était plus. + +Tantôt, pourtant, ils l'avaient maniée et Marcel était incapable de +mentir. Cette histoire le révolutionnait tellement que depuis le matin, +il gardait dans sa poche une lettre pour Bouvard. + +Monsieur, + +Craignant que M. Pécuchet ne soit malade, j'ai recours a votre +obligeance. De qui donc la signature? Olympe Dumouchel, née Charpeau. + +Elle et son époux demandaient dans quelle localité balnéaire, +Courseulles, Langrune ou Ouistreham, se trouvait la compagnie la moins +bruyante? tous les moyens de transport, le prix du blanchissage, mille +choses. + +Cette importunité les mit en colère contre Dumouchel, puis la fatigue +les plongea dans un découragement plus lourd. + +Ils récapitulèrent tout le mal qu'ils s'étaient donné, tant de leçons, +de précautions, de tourments. + +--Et songer disaient-ils que nous voulions autrefois, faire d'elle une +sous-maîtresse! et de lui dernièrement un piqueur de travaux! + +--Si elle est vicieuse ce n'est pas la faute de ses lectures. + +--Moi, pour le rendre honnête, je lui avais appris la biographie de +Cartouche. + +--Peut-être ont-ils manqué d'une famille, des soins d'une mère. + +--J'en étais une! objecta Bouvard. + +--Hélas reprit Pécuchet. Mais il y a des natures dénuées de sens +moral;--et l'éducation n'y peut rien. + +--Ah! oui! c'est beau, l'éducation. + +Comme les orphelins ne savaient aucun métier, on leur chercherait deux +places de domestiques,--et puis à la grâce de Dieu! ils ne s'en +mêleraient plus!--Et désormais Mon oncle et Bon ami les firent manger à +la cuisine. + +Mais bientôt ils s'ennuyèrent, leur esprit ayant besoin d'un travail, +leur existence d'un but! + +D'ailleurs que prouve un insuccès? Ce qui avait échoué sur des enfants, +pouvait être moins difficile avec des hommes? Et ils imaginèrent +d'établir un cours d'adultes. + +Il aurait fallu une conférence pour exposer leurs idées. La grande salle +de l'auberge conviendrait à cela, parfaitement. + +Beljambe, comme adjoint, eut peur de se compromettre, refusa d'abord, +puis changea d'opinion, le fit dire par la servante. Bouvard dans +l'excès de sa joie, la baisa sur les deux joues. + +Le maire était absent, l'autre adjoint Marescot pris tout entier par son +étude, ainsi la conférence aurait lieu et le tambour l'annonça, pour le +dimanche suivant à trois heures. + +La veille seulement, ils pensèrent à leur costume. + +Pécuchet, grâce au ciel, avait conservé un vieil habit de cérémonie a +collet de velours, deux cravates blanches, et des gants noirs. Bouvard +mit sa redingote bleue, un gilet de nankin, des souliers de castor, et +ils étaient fort émus en traversant le village. + +_Ici s'arrête le manuscrit de Gustave Flaubert_ + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Bouvard et Pécuchet, by Gustave Flaubert + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOUVARD ET PÉCUCHET *** + +***** This file should be named 14157-8.txt or 14157-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/1/5/14157/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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